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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1769 .
PREMIER VOLUME.
RARY
Mobilitate viget. VIRGIL
DU
NE
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriftine , près la rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
CHAT
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE , libraire, à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
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Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
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; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
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Libraire , à Paris , rue Chriftine.
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A ij
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HISTOIRE du Patriotifme François ; ou nouvelle
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251
.
101.
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Dictionnaire de l'Elocution françoife , 2 vol.
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91.
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Le Politique Indien , I l . 10 f.
Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1 liv . 10 f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
Harpe , 11. 16 f
2 1.
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in- 12. br.
Les deux áges du Goût & du Génie François,
in- 8°. rel.
Zingha , Reine d'Angola , br.
51.
21.
Premier Recueil philofophique & litt. br. 2 1. 10 £
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET
1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE PORTRAIT DU SAGE ,
POEME Couronné par l'Académie des
Jeux floraux.
Non fibi , fed toti genitum fe credere mundo.
JUVENAL.
ELOIGNE de ton coeur la crainte avilifante ,
Livre à la vérité ton ame indépendante ,
Ofe lui confacrer tes talens & tes jours ,
L'attefter dans les fers , & même dans les cours ;
6 MERCURE DE FRANCE.
L'annoncer fans orgueil , ainfi que fans fyftême ,
Et crois , en la cherchant , t'approcher de Dien
même ,
Tu feras philofophe. Il eft vrai que ce nom ,
Profané par la mode & par l'opinion ,
Fut prodigué long- tems aux artiſans frivoles
Des fantômes trompeurs qu'adoroient les écoles ,
A l'abſurde Pirrhon , au cynique effronté ,
Aux vains ſpéculateurs de la fatalité ;
Mais la raifon plus forte a fçu brifer fa chaîne ,
Son cercle eft aggrandi , fa marche eft plus certaine
;
L'ufage de fa force eft mieux déterminé ;
A d'utiles travaux le Sage ramené
N'ira plus s'égarer au labyrinthe immenfe
De ces illufions que l'on nomma fcience :
Il ne prétendra point foumettre à fon effort
L'énigme de la vie & celle de la mort ,
Ces fecrets éternels que l'arbitre fuprême
Cacha dans fon effence & garda pour lui - même.
Philofophe , fur l'homme il faut jetter les yeux.
Son bonheur eſt le but de tes foins , de tes voeux ,
Ce qu'on a fait pour lui , ce qu'on doit encor
faire ,
Quel eft le bien poffible & le mal néceffaire ,
Quel terme il faut marquer à notre liberté :
Quel grand refpect un Roi doit à l'humanité ,
Ce quifonde nos droits & ce qui les balance ;
JUILLE T. 1769. 7
Du trône avec les loix l'utile intelligence ,
Voilà de quels objets le Sage eft occupé.
Il eft le bienfaiteur de l'homme détrompé.
Combattre l'injuftice eft fon illuftre ouvrage.
Tour-à-tour il emploie & l'art & le courage.
Il oppole fouvent contre l'opinion
Un ridicule heureux plus fort que la raiſon .
Sans nous effaroucher fa voix fçait nous inf.
truire ,
Il défarme l'erreur , s'il ne peut la détruire.
La fageffe , il le fçait , a plus d'un ennemi ,
Et quand l'homme a penfé , les tyrans ont frémi .
Rois , fi la vérité vous fembloit un outrage ,
Daignez , dans votre efprit , rappeller le langage
Que tint à des flatteurs un Calife adoré ,
Aaron , du nom de juſte autrefois honoré.
« La ſagefle , dit- il , confacre la puiſſance ,
20 Si mes prédéceffeurs chériflant l'ignorance
» Ont cru que de leur trône elle étoit le foutien ,
» C'eſt à la vérité de veiller près du mien.
Cette ignorance encor fi chere à mes ancêtres ,
» Même en obéiflant , épouvantoit les maîtres.
»Cette esclave eft rampante & farouche à la fois .
Les fujets éclairés font faits pour les grands
» Rois.
>> Si du fort des humains nous fommes les arbi-
33
> tres ,
Qu'ils difcutent nos droits , leurs beſoins font
≫ nos titres ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
» Et moi , par des bienfaits , je les veux confirmer.
Mais malgré cette ardeur qui me doit animer ,
Si quelque chofe échappe aux foins du rang fu-
3 prême ,
Si l'un de mes fujets , pour ce peuple que j'aime
» Forme un jufte fouhait que je puifle remplir ,
35
Qu'il approche , qu'il parle & je vais l'accom-
»plir. »
Des fentimens fi purs font dans le coeur du Sage :
Pourroit il froidement méditer fon ouvrage ?
L'élève du portique auftere & rigoureux ,
Condamnant les mortels , ne faifoit rien pour
eux :
D'une morale outrée effrayant interprête ,
Bleflant l'humanité pour la rendre parfaite ,
Il dicta des leçons qui la firent trembler :
Il affligeoit des coeurs qu'il falloit confoler :
Ah! le vrai philofophe eft loin d'être infenfible .
Aux plus doux fentimens fon ame eft acceffible.
Au fentier des vertus en dirigeant nos pas ,
Il foutient la foiblefle & ne l'infulte pas.
La nuit a fur les yeux jeté fon ombre obſcure ,
Le fommeil dans fes bras a reçu la nature. " -
Le philofophe veille , & l'homme eft fous fes
yeux ;
Son coeur , plein de nos maux , s'eſt attendri fur
eux ,
Et de cet intérêt fa grande ame oppreffée
Etend fur l'Univers fa profonde penfée.
JUILLET. 1769. 9
Peut - il guérir nos maux ? Non ,
moins
mais il peut du
Faire encor retentir le cri de nos befoins
Auprès de ces mortels choifis pour nous cor duire
Qui peuvent commander, quand le Sage defire.
C'eft affez , cet espoir l'anime & le foutient ,
Cet immortel honneur à lui feul appartient ,
Il élève la voix ; elle eft fimple & touchante :
Tous les coeurs aimeront fa douceur éloquente .
Il n'a point la manie ordinaire en nos jours ,
D'enfiler à tout propos fa voix & fes discours ,
D'appeler à grand bruit & les cieux & la terre ,
D'accabler la raifon d'une pompe étrangere .
Qu'un autre aille évoquer fur des tons rebattus
Les mânes de Caton , les mânes de Brutus ,
Et dans une doctrine avec fafte étalée ,
Attrifter fes lecteurs de fa morgue empoulée.
La déclamation n'eft point le fentiment.
La morale du fage a moins d'emportement.
Il préfére en la vie , ainfi que dans fon ftile ;
Al'orgueil d'étonner le plaifir d'être utile.
Son ame à fes écrits prête un charme vainqueur ,
La caufe des humains eft celle de fon coeur.
Quoi ? de fi nobles foins , dont il fait ſon étude ,
Ne l'occuperont - ils que dans la folitude ?
Ce mortel généreux , loin des mortels caché ,
Eſt - il à la retraite à jamais attaché ?
Ne peut-il être affis qu'à l'ombre du lycée ?
A y
10 MERCURE
DE FRANCE
.
Et la philofophie oifive & délaiflée ,
Aux feuls ambitieux livrant cet univers ,
Doit- elle , fans retour , habiter les déferts ?
Que dis - je ? En tous les lieux elle eſt toujours la
même ;
Elle eft auprès du trône & fous le diadême. ·
On la vit , fous Trajan , commander autrefois ;
De Pline , dans l'Afie , elle dicta les loix.
Dans l'Europe , à nos yeux , fon regne le retrace ,
Elle n'a point , fans doute , à rougir de ſa place.
Mais fans juger fon rang , fans ofer prévenir
Sur le fiécle préfent la voix de l'avenir ,
Ce Catinat , modefte au fein de la victoire ,
Qui vit , d'un oeil tranquille , & la cour & la
gloire ;
Et ce grand magiftrat qui , défenfeur des loix ,
Même à leurs ennemis fit refpecter leur voix.
Ce l'Hôpital enfin , citoyen magnanime ,
Sujet de la vertu fous le regne du crime ,
N'ont - ils pas , combattant leur fiécle & les erreurs
,
Fait affeoir la fageffe à côté des grandeurs ?
Le vertueux Sulli , né dans des jours finiftres ,
Près du plus grand des Rois , le plus grand des
miniftres ;
Sulli , l'ami du peuple au milieu des honneurs ,
Ainfi qu'aux ennemis , formidable aux flatteurs ,
Dans la contagion toujours incorruptible ,
Menant à fes côtés la vérité terrible ,
JUILLET . II
1769.
L'expofant à l'audace , à la fraude , à fon roi ,
Sulli , loin de la cour fans remords , fans effroi ,
Tranquille dans le port , fans avoir craint l'orage ;
Ce vrai fage , en un mot , célébré par un fage ,
Ne fût-il pas cent fois plus digne de ce nom
Que le doux Ariftippe ou le fubtil Zenon ?
Mais,fi frappé des maux qu'à les yeux on endure,
Le coeur du philofophe en reçoit la bleſſure ,
A fes propres chagrins ce coeur eft il fermé ?
Contre les coups du fort fans doute il eſt armé ;
Mais quel homme eft exempt de gémir fur luimême
?
Qu'un ftoïque obftiné dans fon orgueil extrême ,
Signalant fans objet un effort impuiſſant ,
Diſpute à la douleur un pouvoir qu'il reflent ;
Qu'il prétende oppofer au tourment qui le prefle,
Un menfonge arrogant , preuve de fa foiblefle ,
Ce ftoïque impofteur m'indigne contre lui.
Qui ne fent point fes maux , ne plaint point ceux
d'autrui.
Ce fuperbe infenfé fe refufe des larmes :
En aura - t. il pour moi ? Plus vrai dans fes allarmes
,
Le Sage n'en veut point cacher l'impreffion ;
Ila , plus d'une fois , connu l'affliction ,
Et fans doute à lui-même il croiroit faire injure ,
En exeeptant fon coeur des loix de la nature ,
Il eft homme , il eft loin de rougir de ce nom.
Banni par des ingrats , tu pleures , Cicéron !
A vj
12 MERCURE DE FRANCE :
Que ces pleurs d'un grand homine étoient doux
à l'envie !
Ah ! quand du philofophe elle affiége la vie ,
Que peut-il oppoſer aux calomniateurs ?
Le tems & l'amitié , les feuls confolateurs .
Le menfonge eft fi prompt ! la vérité fi lente !
La malignité fourde , & la haine infolente ,
Et la crédulité , leur dupe & leur foutien ;
Des maux de la vertu font leur feul entretien.
On a même entendu ces détracteurs infames
CC
S'en orgueillir tout haut du fuccès de leurs trames .
Triomphons , difoient- ils , il a fenti nos coups.»>
O monftres ! un reptile ofoit , ainsi que vous ,
Se vanter du venin dont l'arma la nature.
L'homme , que dans les champs mordit fa dent impure
,
L'écrafant fur la plaie où couloit le poifon ,
Fut fûr de fa vengeance & de la guérifon.
Sans même remporter cette trifte victoire ,
Le Sage en fuccombant garde toute fa gloire.
La vertu dont fouvent on ignore le prix ,
Pour déployer fa force a befoin d'ennemis ;
Le philofophe envain lui fut toujours fidèle ,
Et qu'aura-t-il donc fait , s'il ne combat pour elle ?
Quel autre plus que lui doit briguer cet honneur ?
Il lui faut cette épreuve , elle fait la grandeur .
Et pour en mieux fentir la nobleffe héroïque ,
Ecoutez de Platon le fonge allégorique.
Il croyoit être affis dans le confeil des dieux,
JUILLET . 1769. 13
Là , fur un trône d'or , defpote impérieux ,
Le deſtin raſſembloit fous fon regard immenſe
Tout ce qui , du néant , paffoit à l'exiſtence.
Sa voix inceffamment appelloit les mortels ,
Leur annonçoit à tous fes décrets éternels ;
Des êtres & des tems parcourant l'aflemblage ,
Dans le vaſte avenir il lifoit fon ouvrage ;
Et de l'homme & des dieux fes arrêts refpectés
Etoient , en lengs échos , dans les cieux repétés ,
On l'entendoit redire à la foule inntile :
30
« Tu vivras inconnue , & tu vivras tranquille ;
Et la foule pafloit fans fe plaindre du fort .
Il dit aux conquérans : « Miniftres de la mort ,
» Avant qu'elle vous frappe , exercez fon em-
»pire.»
A cet autre il difoit : « Ton partage eft de nuire :
» Des illuftres talens tu feras l'ennemi :
כ כ
» Tu vivras fans vertus , fans honneurs , fans
ami ;
» Mais tu vivras enfin. » Le lâche rendoit grace .
La voix qui des humains marquoit ainfi la
place ,
Fit entendre à la fin cet arrêt dans les cieux.
« Pour toi de la raiſon défenſeur vertueux ,
→ Porte à l'homme un flambeau que les yeux fem
»blent craindre.
» Dût-il le détefter , il ne pourra l'éteindre .
>> A la pure morale ofe l'aflujettir , 25
ɔɔ Et de la vérité ſois le premier martyr .
14
MERCURE DE FRANCE.
Avant qu'on la connoiffe , il faut qu'elle fuccombe
, 53
» Tôt ou tard on ira l'adorer fur ta tombe.
Qu'àjamais par ta mort flétri , deshonoré ,
» Le fanatiſme affreux foit par-tout abhorré ,
» Et que fa honte un jour avec ta gloire éclate.
L'Olympe fut jaloux des deftins de Socrate.
Mais fans que l'injuftice attente fur les jours ,
Quand la nature feule en vient borner le cours ,
La mort du philofophe eſt toujours noble & belle :
Le temps va le quitter , l'éternité l'appelle ;
Et fon ame a fouvent entendu cette voix ,
Que le vulgaire ignore & n'entend qu'une fois.
Un grand jour qui , pour lui , ne brilla poins encore
,
Va luire àfes regards : il en bénit l'aurore .
Il voit fe diffiper , devant un jour fi beau ,
Les ténébres du doute & celles du tombeau.
Cet inftant eft pour lui l'inftant de l'eſpérance .
Il eft loin d'affecter une fauffe affurance ;
Il vécue , comme il meurt , avec tranquillité .
Il ne craint point le Dieu dont il n'a pas douté.
Son coeur fut toujours pur : il va fans défiance
Préfenter la foibleffe aux pieds de la clémence.
Il attend l'avenir fans en être effrayé ,
Et fon dernier regret n'eft que pour l'amitié .
J'irai , j'embraflerai fa tombe révérée ;
J'irai , j'invoquerai cette cendre facrée .
JUILLET. 1769. 15
Amis de la vertu , vous viendrez le pleurer ;
Mais c'eft en l'imitant qu'il faudra l'honorer.
Par M. de la Harpe.
PASSAGE DES VOSGES. *
QUE Que les vallons queje parcours
Sont bien faits pour charmer la vue !
Montagnes qui touchez la nue ,
Forêt , à mes yeux fufpendue ,
C'eft de les plus nobles atours
Que la nature pour toujours¨
Orna cette rive inconnue
Aux triftes habitans des cours.
*Ces vers ont été faits , en traverfant les Vol-.
ges , par le Balon de Giromagni , la plus haute
des montagnes de cette chaîne. On y à pratiqué
un chemin qui , de tous ceux dont ce regne a embelli
la France , rappelle peut- être le plus les ouvrages
des anciens Romains . Des carrieres de
granite , de marbre & de porphyre le bordent pref
que par tout ; & ces tréfors , ailleurs confervés
dans les palais des Rois , ont été , par leur pofition
, prodigués à la conſtruction d'un grand chemin.
Ces acceffoires , ajoutés au pittorefque d'un
pays de montagnes , étoient faits pour exalter encore
l'imagination du poëte par les contraſtes &
les idées morales qu'ils lui offroient.
·
16 MERCURE DE FRANCE.
Malgré l'aftre au haut de fon cours ,
Quelle fraîcheur inattendue
Dans vos folitaires détours !
Grace , mille fois foit rendue ,
Acelui qui fait les beaux jours !
Montagne , de pins ombragée ,
Montagne , des cieux protégée ,
J'aime à contempler tes hauteurs.
Dans tes vallons que de fontaines
Epanchent leurs flots bienfaiteurs !
Sur tes fommers quels vaftes chênes
Etendent leurs bras protecteurs !
Dans leurs berceaux quels doux ramages!
Que d'arbustes fous leurs ombrages !
Sous ces arbustes que de fleurs !
Des travaux de l'humaine race ,
Si l'on retrouve quelque trace
Dans les antres mystérieux ,
Ce n'eft point le travail ſtérile
De ces mortels ambitieux ;
C'eſt le travail de l'homme utile ,
Reconnoiffant , laborieux .
Ici le boeuf, au joug docile ,
Sous le foc a rendu fertile
Un fol de moiflons étonné .
Jufqu'à ce côteau , dont la cime
S'éleve au-deflus de l'abîme ,
Et des roches environné ,
JUILLET . 1769 . 17
Le vigneron s'ouvre un paflage ,
Et le roc aride & ſauvage ,
Du plus vert pampre eſt couronné,
De vos ombrageufes vallées ,
Si les fortunés habitans
Déplacent ces blocs éclatans
Et ces maſſes amoncelées
Par le laps immenſe des tems ,
Ce n'eft point pour des monuimens ,
Pour de corinthiennes colonnes
Soutenant la pompe des trônes ,
Et plus fouvent l'orgueil des grands.
Des cités dédaignant l'exemple ,
Hélas ! ces mortels innocens ,
Aux dieux n'erigent point de temple ,
Ni de palais à leurs tyrans .
S'ils taillent ces marbres brillans ,
Ce n'eft que pour rendre facile
La route qui mene à la ville
Les fruits cultivés dans leurs champs.
Venez , opulens Sybarites ,
Venez leur ravir ces granites ,
Ce porphyre en mille ans durci ;
Conſtruiſez , ornez vos baluftres ,
Vos dômes chargés de cent luftres ,
De ces tréfors qu'on foule ici .
Nature ! ah ! quelle différence
18 MERCURE DE FRANCE.
Des monumens de l'opulence
Erigés à la vanité ,
A ce fublime & fimple ouvrage ,
Augufte & magnifique hommage
Offert à la fociété.
Des bords arrofés par la Saare ,
Le libre & champêtre berger ,
Voyant le mont qui l'en fépare ,
Croit l'Alfacien étranger ;
Mais bientôt le travail s'apprête ,
L'écho des Volges retentit ;
Les pins , qui furchargeoient leur tête ;
Tombent & roulent à grand bruit ;
Le fer brife l'antique hêtre ;
Par-tout s'allume le falpêtre ;
Le roc brifé vole dans l'air ;
La cime du mont qui s'affaifle ,
Auniveau du vallon s'abaifle ,
Par- tout un chemin eft ouvert ;
Et prenant le doux nom de frere ,
L'Alfacien , foutien des lys ,
Le Lorrain altier & fincere ,
Sous le nom François réunis ,
Sont tous enfans d'un même pere ,
Et ne font qu'un peuple d'amis .
Par L.M. D. P.
JUILLET . 1769. 19
1
EPITRE à M. le Comte de B ** , fur
Les Bouffons de fociété.
T01 , 01 , dont l'efprit léger , le goût brillant & fin
Rougiroit de confondre Horace & Tabarin ,
Ne ris-tu pas de voir , par fa folle grimace ,
Un finge de Momus chariner la populace ?
La Fontaine a dit vrai ; le ciel fit pour les fots ,
Tous les méchans difeurs d'infipides bons mots.
O l'aimable importun qui , d'un main falotte ,
Agite les grelots de ſa lourde marotte ,
Et , pefamment folâtre en fa légéreté ,
Tourmente fon prochain de la triſte gaïté.
Quelle gloire, en effet , pour tout être qui penfe ,
De vieillir dans ces jeux d'enfantine démence ,
D'avilir fon efprit , noble préfent des dieux ,
Au rôle indigne & plat d'un farceur ennuyeux
Qui , payant fon écot en équivoques fades ,
Envie à Taconnet * l'honneur de fes parades ;
Et , même en cheveux gris , parafite bouffon ,
Tranfporte fes tréteaux chez les gens du bon ton.
Non que je veuille ici , cenfeur atrabilaire ,
Effaroucher les ris & bannir l'art de plaire ;
* Auteur & acteur des farces de la Foire , fecrétaire
perpétuel de M. Nicolet.
20 MERCURE DE FRANCE.
Ou , de l'aménité vantant les feuls attraits ,
Du carquois de Momus émouffer tous les traits .
Je connois trop le prix d'un riant badinage ;
Mais je hais d'un farceur l'abfurde perfifflage ,
Son babil étranger , fes barbares accens :
Un bouffon fçait tout feindre , excepté le bon
fens.
Je plains le malheureux qui s'eft mis dans la tête
De plaire aux gens d'efprit à force d'être bête.
Qu'un Monfieur Turcaret favoure , en fe pâmant ,
De fes mots à gros fel le ftupide enjoument ;
Ce jargon fert toujours de voile à la fottife :
Le véritable efprit craint tout ce qui déguife .
Semblable à la beauté , la nature eft fon art ;
Les Graces & d'E ** n'ont pas beſoin de fard.
B ** moins ingénue , en auroit moins de charmes
;
Ses yeux, du fentiment n'empruntent que les armes.
La feinte avilit l'ame , & , dans les moindres jeux,
Le vrai , de nos plaifirs , eft le principe heureux.
Une gaîté piquante eft l'ame de la table ;
L'ufage en eft charmant , l'abus en eft blâmable.
Tels la Fare & Chaulieu , ces convives divins ,
Exhaloient en bons mots la vapeur des bons vins.
La raifon s'éclairoit du feu de leurs faillies ;
Minerve applaudit même à leurs fages folies ,
Et les Graces , toujours compagnes de leurs jeux ,
Leur verfoient l'ambroisie & foupoient avec eux.
JUILLET. 1769. 21
Delà ces vers légers , enfans de la Tocane ;
Non ces lourds quolibets d'un Trivelin profane
Qui verſe , avec le vin , ſes rebus à foiſon ,
Fair rougir la Pudeur & bailler la Raiſon.
Il eft un art charmant d'amufer & de rire ;
Il faut , de fel attique , égayer la fatyre.
L'adreſſe eft de choisir le trait qu'on doit lancer
Qu'il effleure en volant & pique fans blefler ;
Vif fans être indécent , gai fans être frivole ,
Il faut lancer , parer le trait plaifant qui vole.
On fourit , quand du feu d'un mot qui femble
éteint ,
L'étincelle , avec art , frappe au but qu'elle atteint,
Mais on eft indigné du cyclope difforme
Qui , fur l'aimable Acis , jette fa roche énorme ;
Galatée , en pleurant , s'enfuit fous les rofeaux .
Jadis Vulcain forgea d'invifibles réfeaux :
Tels font les rets fubtils d'un railleur focratique.
On aime un bon plaifant , on abhorre un cauftique,
Voltaire , parmi nous , rieur vif& malin
Décocha l'épigramme avec un art badin.
Par cet art , autrefois , l'ingénieux Catulle
Sur Céfar , en jouant , lança le ridicule,
De ce railleur exquis , retenons bien ce mot ;
Rien n'eft plus fot , dit-il , que le rire d'un fot .
Par M le B. fecrétaire des commandemens
du prince de C **.
22 MERCURE DE FRANCE.
FABLES lues aux féances publiques de
l'Académie des belles lettres de Caën ;
par M. Berfard , membre de cette académie.
I.
LE CHEVAL , LE BOEUF , LE MOUTON
& L'ANE.
UATRE animaux divers & d'inftinet & de
QUATRE
nom ,
Dom courfier à l'humeur altiere ,
Robin Mouton le débonnaire ,
Tête-froide le Boeuf, & maître Aliboron ,
Mourant de faim parmi les joncs d'un marécage ,
Convoitoient un gras pâ - urage ,
Qu'envain ils côtoyoient de près ,
Et dont Martin Bâton leur défendoit l'accès .
Tous quatre dévoroient des yeux l'herbe fleurie ;
Mais Martin d'en goûter faifoit pafler l'envie.
Robin , tremblant comme un mouton ,
En fongeant au danger oublioit la difette :
Dom Courfier , pour les faits prôné dans la gazette
,
Perdoit tout fon courage à l'aſpect du bâton :
Le Boeuf, après mûre réflexion ,
Abandonnoit fes projets de conquête.
JUILLE T. 1769. 23
Tandis qu'ils ruminoient , l'intrépide griſon ,
Sans tant travailler de la tête ,
Du dragon redoutable affronta le courroux.
On a beau le frapper & lui rompre en vifiere,
Le ladre , fans pudeur , avance (ous les coups :
D'un fault victorieux il franchit la barriere ,
Et le voilà dans l'herbe enfin jufqu'aux genoux ;
Se veautrant , gambadant & broutant fans rancune.
-
Ses difcrets compagnons le pourfuivoient envain
De leurs regards jaloux : « Amis , dit le Rouffin ,
> Voilà comme l'on fait fortune. »
I I.
LE BERGER , LE CHIEN & LE Lour.
UN berger , par l'épidémie ,
Perdoit tout fon troupeau : un loup des environs
Le tirant à l'écart , lui dit : j'ai des foupçons ,
Mais très-forts , entre nous , que cette maladie
Vient de ton chien , & je parie
Que le drôle la nuit étrangle tes moutons ,
Pour les manger le jour. Eh ! fur quelles rai
fons
--
Peux-tu le foupçonner de cette perfidie ,
Dit le berger ? L'as-tu pris en flagrant délit ?
-Je ne dis pas cela , mais . -Te l'auroit-on dit ?
24
MERCURE DE FRANCE.
-
-Pas précisément ; ... Mais. Mais fur quof
donc de grace
Fondes- tu tes foupçons ? Sur quoi : reprit le chien,
Qui , derriere une baie , entendoit l'entretien .
Eh ! fur ce qu'il feroit , s'il étoit à ma place.
III. Imitée de l'Anglois.
LE QUAKER & LE CHIEN,
UNN
Quaker fut mordu d'un chien .
Hercule cût ripofté par un coup de maflue ;
Le Quaker le vengea par un autre moyen .
Ma loi ne permet pas , dit- il , que je te tue ;
Je ne te tuerai pas ; mais tu n'y perdras rien ,
Et je vais te dopner mauvaiſe renommée.
Il tient parole , & dans l'inſtant
Cric au chien enragé ; le peuple en fait autant ;
Eftaffiers d'accourir : la bête eft aflommée.
IV. Imitée de l'allemand de Licchwer.
LA LINOTTE OU LE BONHEUR .
De fes demeures maternelles E
Dédaignant l'humble obfcurité ,
Une linotte un jour fit l'effai de fes aîles.
Après
JUILLE T. 1769. 25
Après avoir bien voleté ,
Elle apperçut un pin dont la tige touffue
S'élançant dans les airs , fe perdoit dans la nue.
La hauteur de cet arbre aiſément la féduit ;
Elle vole au fommet , elle y poſe fon nid.
Sur ce trône , des airs elle fe croit la reine ,
Et d'un oeil fatisfait contemple fon domaine.
Un orage furvient : la pauvrette à l'effor ,
Dans les champs , s'ébattoit encor ,
Quand fon petit palais fut frappé de la foudre ;
De retour , plus de nid ! .. Le pin réduit en pou
dre !..
* Ah ! dit - elle , y penfois - je ? En m'approchant
des cieux ,
J'allois au-devant du tonnerre...
52 Renfermons- nous plutôt dans le fein de la terre ;
» La foudre rarement tombe fur les bas lieux . »
Un autre nid , fous l'herbe , eft commencé fur
l'heure .
L'humidité , les vermiſleaux
Lui font abandonner la nouvelle demeure.
« Toute pofition , hélas ! a fes fléaux ,
» Et le bonheur n'eft point encore dans la fange .
Voyons un peu plus haut. » Inftruit par le
malheur ,
33
Dans un buiffon épais de moyenne hauteur ,
Que bien , que mal enfin le beftion s'arrange :
Il y trouva le calme... & c'eſt là le bonheur.
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
A une jolie Femme , déguisée en Flore.
Sur l'AIR: O gai lan la.
Onvoit la jeune Flore
N
Briller ici,
Que de fleurs vont éclore !
D'amours auffi !
Sous fes pas le terre fleurit ;
L'Olympe fourit
Aux charmes qu'elle a ;
Ogai lon la lanlaire , ô gai lon la.
Sa brillante jeunefle
Fait tout aimer.
Mais la fine déefle ,
Pour mieux charmer ,
De Philis emprunte les traits .
Dieux ! à tant d'attraits
Qui réfiftera ?
O gai lon la , &c ,
Enchanté du modèle
Que Flore a pris ,
Mon coeur au- devant d'elle
Vole furpris.
Mais , Philis , jugez entre nous
JUILLET. 1769. 27
Si c'eft Flore ou vous
Qu'il adorera ?
O gai lon la , &c.
Cette chanson de Vergier eft une des meilleures
qu'il ait faites. Elle n'est pas dans l'anthologie .
MIRZAH. Conte moral.
Efus un jour me promener aux environs
de Bagdad. La folitude du lieu , le
jour qui étoit fur fon déclin , la campagne
où regnoit un profond filence , tout
confpiroit à donner à mon ame une douce
trifteffe qui porte avec elle le plus
grand des biens , celui de réfléchir. Bientôt
mes pensées fe tournerent fur le bonheur
qui femble accompagner les méchans
, & fur le poids énorme qui accable
la vertu gémiffante .
Toutes les fcènes de l'injuftice , l'amertume
des malheureux qui implorent
en vain le fecours de l'opulent , le bonheur
& la joie des infenfés ; enfin , tous
les malheurs attachés à l'humanité fe retracent
en foule à ma mémoire , & arrachent
d'ardens foupirs à ma poitrine op- .
preffée . Des larmes de compaffion &
Bij
2.8 MERCURE DE FRANCE.
tant
d'attendriffement inondoient mes joues
tremblantes ; & , furchargé d'ennui , effrayé
du partage inégal qui fe trouve entre
les hommes , je m'oubliai juſqu'à
murmurer contre la Providence. Dieu !
m'écriai - je , pourquoi tes oreilles fontelles
fermées aux foupirs , aux cris de
d'infortunés ? Pourquoi tes yeux paternels
ne voyent ils pas le befoin des malheureux
? Pourquoi ta providence a -t- elle
créé des êtres pour les rendre miférables ?
Pourquoi les a- t- elle doués d'une raiſon
qui ne fert qu'à leur faire connoître l'étendue
de leur mifére ? Pourquoi le vice
triomphe - t-il avec impunité? Qu'a fait
la vertu pour être accablée de chaînes ?
Pourquoi l'innocent fouffre -t -il , tandis
que le criminel heureux jouit en paix du
fruit de les forfaits?
Je parlois encore lorfque d'épaiffes ténébres
m'environnerent. La frayeur me
faifit , mes génoux fléchirent , & la terre
fembla s'entr'ouvrir pour m'engloutir .
Des éclairs redoublés , fuivis d'effroyables
coups de tonnerre , fembloient annoncer
la deftruction totale de la nature
entiere . La foudre embrafa les côteaux &
les lieux d'alentour . Je fentis alors que,
j'avais péché ; & , n'attendant plus que la
JUILLE T. 1769. 29
mort , je me jettai la face contre terre ,
en invoquant Allah , le Dieu de miféricorde
. Un rayon de lumiere , traverfant
l'obſcurité dont j'étois entouré , me laiſſa
voir un génie tout brillant de clarté . Je le
reconnus pour un meflager de l'Eternel ;
C'étoit le féraphin Albunoh , le favori de
l'Etre des êtres. Suis - moi , Mirzah , &
ceffe d'offenfer la Providence . Il dit & j'obéis.
Il me conduifit en peu d'inftans au
pied d'une chaîne de montagnes efcarpées,
dont les cimes paroiffoient le perdre dans
les nues . Jamais rien de fi effrayant ne
s'étoit offert à ma vue. Des rochers entaffés
les uns fur les autres formoient un
côté de cette montagne , au fommer de
laquelle l'oeil le plus perçant ne pouvoit
atteindre. Les rugiffemens des lions , les
cris des tygres , habitans de quelques cavernes
que la nature avoit formées dans
le roc , retentiffoient au loin & ajoutoient
à l'horreur de ce lieu. Mes regards errerent
de tous côtés , fans trouver de route
qui pût nous conduire fur cette montagne.
Je vis des voyageurs qui effayoient de
gravir ce roc , plufieurs d'entre ces malheureux
tomberent dans d'affreux précipices
; ils cherchoient à fe relever, mais leur
foibleffe trahiffant leur courage , ils retomboient
fur les fables brûlans , & de-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
venoient la proie des bêtes féroces ; ceux
qui s'échappoientà leurs dents carnaffieres
fe traînoient dans les antres où une mort
aufli cruelle les attendoit.
Je friffonnois du deftin qui fembloit
m'être réfervé . Mon célefte guide me fit
connoître par un fourire , qu'il n'ignoroit
pas quelle étoit ma frayeur. La Providence
, Mirzah , me dit - il , punit les téméraires
qui veulent pénétrer dans fes decrets
adorables. Les juftes fe mettent fous
fa protection , & ne craignent point l'adverfité.
Il me prit enfuite par la main &
me conduifit au côté gauche de la montagne
, où il me fit remarquer une ouverture
, que je n'avois pas apperçue. Je vis
une allée fpacieufe & commode : à peine
eumes nous fait quelques pas que je fus
enchanté de la vue d'un fi beau lieu .
·
>
L'intérieur de la montagne étoit auffi
charmant que les dehors étoient affreux.
Un mur d'une blancheur éblouiffante
formé par ce rocher , précédoit des allées
de verdure qui aboutiffoient à un labyrinthe,
au milieu duquel s'élevoir un fuperbe .
bâtiment. Ces agréables avenues étoient
terminées par un très-beau bois , & par des
prairies émaillées de fleurs. Nombre de
Fuiffeaux les traverfoient , couloient en
urmurant & faifoient mille tours dans
JUILLET. 1769. 31
le labyrinthe leurs eaux argentées rouloient
far des cailloutages & retomboient
en caſcades . Le chant des oiſeaux , le
murmure des eaux , le parfum des fleurs ,
tout fe réuniffoit pour faire goûter , aux
ames pures , mille fenfations agréables .
Ce lieu étoit l'image de l'afyle délicieux
réfervé aux vrais Croyans , lorfque, quittant
cette vie paffagere , ils jouiront des
ineffables douceurs promifes dans le divin
alcoran .
J'étois encore occupé de cet afpect enchanteur
, lorfque mon guide me fit cntrer
dans le labyrinthe , dont le bâtiment,
qu'on appercevoit du bas de la montagne ,
occupoit le milieu . Parvenu au centre , je
regardai avec furprife les detours immenfes
que j'avois parcourus ; les routes qui y
conduifoient étoient fi femblables , que
tout autre qu'un immortel n'eût pu me
guider. Nous parvinmes enfin au Templa
du Deftin , ainfi fe nommoit ce fuperbe
édifice .
•
Les portes s'ouvrirent d'elles - mêmes
à notre approche , & fe refermerent
fi tôt que nous fumes entrés . Surpris
de ce prodige , je tournai les yeux
fur le Séraphin , qui me dit que rien ne
pouvoit les ouvrir ni les refermer ; mais
qu'elles obéiffoient à la fuprême volonté
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
d'Allah , lorfqu'il daignoit permettre
l'entrée à quelque mortel choifi. Sur le
frontifpice du temple étoient gravés
ces mots , en lettres d'or : Dieu eft
jufte & fes deffeins font impénétrables ,
comme lui. Le temple étoit fans ornement
; l'art , ni la main des hommes n'avoient
point eu de part à fa conftruction.
Deux rangs de colonnes de marbre
blanc foutenoient la voûte : un autel
d'albâtre s'élevoit dans l'enfoncement.
A la place de l'image de la Divinité ,
un nuage formé par des parfums montoit
vers le ciel , & exhaloit l'odeur
la plus exquife . A la droite de l'autel
, étoit une table de marbre noir , qui
faifoit face à un grand miroir de cristal .
Le féraphin Albunoh me dit encore ce peu
de mots , en me conduifant vers l'autel :
Apprends ici , Mirzah , que la Providence
ne fait jamais le malheur des humains
qu'il n'en réfulte pour eux unplusgrand bien.
Il dit & difparut . Je me trouvai feul dans
ce lieu facré , une joie douce fe répandit
dans tous mes fens , je devins un autre
homme. Je me profternai fur les marches
de l'autel , & là , j'implorai la miféricor
de du Dieu de Mahomet , & je mis mon
ame entre fes mains. A peine avois - je
JUILLET . 1769 . 33
fini ma priere , qu'une voix majestueuſe
fortit de l'autel redoutable : & me fir entendre
ces paroles : Leve - toi , Mirzah ,
regarde , lis & retiens !
Je portai mes yeux fur le miroir , j'apperçus
le plus cher de mes amis ; Abdallah,
cet homme dont j'admirois la vertu, &
dont l'indigence m'arrachoit fouvent des
larmes ameres . Je le vis dans fa chambre,
pauvre , dénué de tout : d'un de fes bras
il foutenoit fa tête languiflante ; des larmes
ameres couloient le long de les joues
vénérables. Qu'ils étoient juftes ces
pleurs ! Quatre enfans , en bas âge,étoient
à fes pieds , & , par leurs cris , lui demandoient
du pain ; le cinquième , fon bienaimé
, attaqué d'une dangereufe maladie ,
la tête renversée fur fon fein , expiroit
dans fes bras faute de fecours . Ce n'étoit
pas encore affez pour l'infortuné Abdallah.
Sa femme , cette moitié de lui- même
, qu'il aimoit fi tendrement , qui , par
fes défordres étoit feule la caufe de fes
malheurs , ce monftre ofoit , par des reproches
injuftes , augmenter fes peines en
Faccablant d'injures & lui donnant des
noms odieux. Ce malheureux ne peut
foutenir tant de douleurs amères ; il fuc
combe , & vent fe donner la mort pour
B v
34
MERCURE DE FRANCE.
terminer à la fois & fa vie & fa mifere.
Prêt à fe donner le coup mortel , il laiſſe
tomber un regard paternel fur fes enfans.
Cette vue le rappelle à lui - même , à fes
devoirs ; il part , vole , & veut tout entreprendre
pour foutenir la vie chancelante
des êtres malheureux qui lui doivent
une exiftence qu'ils n'ont jamais fouhaitée.
Un ami , à qui il avoit fait obtenir
un pofte confidérable , fut le premier chez
lequel il porta fes pas . Cet ingrat rougit
de connoître Abdallah .. Il craint , hélite
ne fçait s'il doit recevoir cet homme
dont les vêtemens déchirés annoncent
l'infortune ; il tremble qu'un entretien
avec un pauvre ne le faffe méprifer d'amis
auffi méprifables que lui . Il fe décide enfin
, il effaie de fe juftifier aux yeux de
fon bienfaiteur ; il l'accable de ces politeffes
froides qui , réduites à leur jufte va
leur , ne font que des infultes ; il lui repréfente
fon impuiffance , & finit par le
prier de chercher quelqu'autre occafion où
il puiffe lui être utile.
Mon ami fe retira accablé de douleur :
Fingratitude de ce lâche contempteur :
fembloit l'anéantir . Il étoit prêt d'entrez
chez un autre ami , lorfqu'un de fes créan
ajers l'aborda. Abdallah le fupplia d'a
JUILLET. 1769. 33
voir pitié de lui , de vouloir lui donner
un peu de temps , promettant de le fatisfaire
avec exactitude. Ce barbare , loin
de fe laiffer attendrir , lui reprocha le léger
fervice qu'il lui avoit rendu , & le
menaça de le faire expirer fous les coups,
s'il ne le fatisfaifoit au plus vite . Cet
homme étoit riche , raifon effentielle
pour fe taire ; trop heureux encore qu'il
n'eût point effectué fes menaces. Abdal
lah , après bien des peines , amaffa enfin
un afpre , il courut chercher du pain , de
quoi raffafier fa famille , & remercia la
Providence qui l'avoit ainfi fecouru .
La trifteffe , l'étonnement me firent
jetter un grand cri , & l'excès de ma douleur
étouffa jufqu'à mes plaintes. Le ha
fard me fit jetter les yeux fur la table de
marbre noir , des caracteres d'or tracés
par une main invifible pararent tout- àcoup
, & je lus : regarde & juge . Mes yeux
fe fixerent fur le miroir , & furent agréa
blement furpris du prompt changement
qui s'étoit fait. Ce n'étoit plus le malheu
reux Abdallah , mais auffi n'étoit- ce plus
le jufte , le fincere ami de l'humanité.
C'étoit Abdallah enivré d'un torrent de
bonheur qui , entraîné par l'exemple ,
avoit étouffé tout fentiment de vertu &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
d'humanité. Il maltraitoit fes eſclaves
fermoit l'oreille aux cris de l'indigent
& payoit l'amitié de faufſeté & les fervices
reçus d'ingratitude . Je détournai mes
yeux avec confufion , & lus ces mots :
Souvent les gens vertueux fouffrent , parce
qu'il leur eft avantageux de fouffrir. La
Providence , en leur donnant la pauvreté
& les befoins , donne à chacun ce qui, feul„
peut faire fafélicité.
Je confidérois le miroir avec plus de
tranquillité , lorſqu'un nouvel aſpect vint
me replonger dans mes doutes & dans
mon incertitude. Je vis paroître ma mal- ·
heureufe patrie dévastée par la guerre &
les cruautés qu'elle entraîne à fa fuite.
Cette fuperbe ville , ces remparts , ces
tours qui s'élevoient jufqu'aux nues , tout
a difparu , on n'apperçoit plus qu'un affreux
défert , & l'oeil étonné s'arrête fur
des monceaux de pierres que l'herbe couvre
déjà , feuls veftiges, hélas ! d'une grandeur
paffagere ! des torrens de fang coulent &
rougiffent les eaux de ces ruiffeaux , jadis
fi agréables . Des milliers d'hommes tombent
fous le glaive ; les flammes, la faim ,
ont détruit ce que le fer avoit épargné ,
& c'eft en vain que tant d'inforturés élè
vent leurs cris ! Des milliers d'hommes ,
JUILLET. 1769. 37
m'écriai-je tout hors de moi , font donc
les victimes d'une ame inhumaine & barbare
! Je lus auffi- tôt , fur la table du def
tin , un pays corrompu mérite que la
main d'un Dieu irrité s'appefantiffe fur
lui; & quant au petit nombre dejuftes , la
Providence , en les ôtant du monde , leur
affure un port à l'abri des tempêtes.
La vue du palais de Méhémet Baffa interrompit
les réflexions auxquelles je me
livrois . Son éclat étoit trop grand pour
que mes yeux n'en fuffent pas frappés.
J'avois fouvent foupiré du bonheur dont
jouiffoit cet homme inique . Des emplois
les plus vils il étoit parvenu , à force de
crimes , jufqu'à la dignité de premier miniftre.
Tout l'empire gémiffoit , accablé
du fardeau de fes concuffions , & ce barbare
rioit de voir couler les larmes qu'il
faifoit répandre. Chaque jour étoit marqué
par un forfait nouveau , & chaque attentat
du jour furpaffoit celui de la veille.
Son palais étoit devenu l'afyle de la baffefle
& des vices. Ses vaiffeaux étoient
au port chargés de ticheffes immenfes ;
fa félicité faifoit l'entretien de la cour &
de la ville de Bagdad . Si on rencontroit
un ami pour qui on s'intéreffoit , on lui
difoit : Puiffes- tu devenir auffi heureux que
38 MERCURE DE FRANCE.
"
Méhémet. Je le vis , cet homme vil , dans
toute fa fauffe fplendeur ; il donnoit un
fuperbe feftin ; fes lâches adulateurs fe
profternoient devant lui ; & , tel baifoit
la trace de fes pas qui , non content de
foupirer en fecret , le maudiffoit au fortir
de chez lui . Ses immenſes richeſſes
étoient le prix de fes injuftices. La fubftance
du pauvre fervoit à fa nourriture ;
fa coupe étoit pleine des larmes de la
veuve, & fes flateurs poffédoient les biens
de l'orphelin . Il enrichiffoit fes concubines
des dépouilles de la malheureuſe province
confiée à fes foins . Son paffe- tems
le plus doux étoit de voir le fupplice de
ceux qui , aux dépens de leur vie , ofoient
parler le langage de la vérité. Un jour ,
qu'il prenoit ce barbare plaifir , on lui
apporta la nouvelle que le fultan , fatisfait
des fervices qu'il avoit rendus à l'état,
lui donnoit encore un gouvernement . Je
lus : Si le criminel eft heureux , fa chúte en
fera plus terrible.
Je voulois détourner ma vue de ce
monftre , lorfque , la fcène changeant , je
l'apperçus dans un arriere cabinet. Quelle
différence ! Méhémet étoit abattu , & portoit
toutes les marques d'une profonde
mélancolie. Il joignoit triftement les
JUILLET. 1769 . 3.9
mains , ces mains mêmes qui s'étoient fi
fouvent baignées dans le fang de l'innocent.
Il avoit devant lui les marques de
fa dignité ; il les fouloit aux pieds avec
une rage incroyable , & s'abandonnoit aux
foupirs & aux larmes. Je fus furpris de
ce changement. Je defirois d'en fçavoir la
caufe , lorfque fon favori , entrant dans
fon cabinet , me mit à portée de fatisfaire
ma curiofité. Une de fes créatures
l'informoit qu'il avoir perdu les bonnes
graces du prince ; que s'il n'ufoit de diligence
, on ne lui répondoit pas de fa vie.
Son infâme favori s'approcha de fon maître
, lui dit quelques mots que je ne pas
entendre , mais ils plûrent à ce barbare
qui ordonna auffi- tôt de faire venir fa
fille. Fatime parut . Elle étoit auffi vertueufe
que fon pere étoit criminel .. Ce ne fut
qu'avec des tranfes mortelles qu'elle fe
prépara à l'écouter. Elle fe vit deſtinée à
facrifier fa vertu aux defirs effrenés du
fultan que fes vices lui faifoient haïr ,
pour fauver à fon pere la jufte punition
qu'il méritoit. Elle tomba à fes pieds ,
les arrofa de fes larmes ; mais ce fut en
vain , un regard terrible ne lui laiffa que
Le parti de l'obéiffance..
Elle obéit donc ; , devint malheureufe ,
40 MERCURE
DE FRANCE
.
& le chagrin de devoir la vie à un auffi
méchant pere , la conduifit bientôt au
tombeau. Quoique Méhémet eût écarté
l'orage , il n'étoit pas fatisfait. Son fommeil
étoit inquiet ; il ne fe couchoit jamais
fans être cuiraffé . Ses craintes le
fuivoient par-tour ; il ne trouvoit de repos
en nul endroit. Souvent il jettoit des
cris perçans qui répandoient l'allarme
dans le palais. S'il furprenoit fes efclaves
dans le fommeil , il fouhaitoit
leur félicité. Le jour paroiffoit , Méhémet
en étoit charmé ; mais fes tourmens
n'en étoient pas moins vifs . Il
croyoit toujours qu'il trouveroit la mort
au lieu des alimens qui prolongeoient fa
coupable vie . Jamais il ne paffoit dans
l'appartement de fes femmes , fans craindre
quelque trahifon . Entouré d'un vain
éclat qui cachoit fa trifteffe aux yeux du
peuple , s'il appercevoir un air fatisfait
fur le vifage de ceux qui l'approchoient ,
il s'intriguoit , s'agitoit , penfant que fa
perre prochaine leur donnoit l'air de
contentement qu'il croyoit avoir remarqué.
Je ceffai de faire attention à fes ac
tions , & je lus ce qui étoit nouvellement
tracé fur la table du deftin : La paix
JUILLET. 1769. 41
p'habite pas la maifon du méchant. Il ne
voit que fa peine , & s'oppofe lui - même à
Ja félicité.
J'adorois en filence la juftice de la divine
Providence , lorfqu'un grand bruit ,
qui frappa mes oreilles , m'obligea de me
relever. Je vis , avec étonnement , que
le palais , les jardins de Méhémet étoient
difparus ; à leur place s'élevoit une vapeur
infecte qui fe répandoit par toute la
contrée. Des hurlemens affreux me glacerent
d'effroi . Ces mots fuivans éclaircirent
mes doutes : Semblable à la pouffiere
qui couvre lafurface de la terre , un vent
fort l'a fait difparoître , & la poftérité doutera
fifon exiftence für réelle .
Cette vifion étoit trop frappante pour
que je pufle l'oublier . Je confidérai les
décrets immuables de la Providence ; je
la juſtifiois , & me croyois incapable de
douter encore . Dans le même inftant je
vis Tarick & Tirza , amans auffi vertueux
que tendres. Tirza ne devoit point fes
charmes à l'éclat de la parure ; les pierreries
, dont elle étoft ornée , ne pouvoient
augmenter fes attraits , & la beauté de
fon ame furpaffoit encore celle de fon
vifage . L'heureux Tarick étoit à fes pieds ,
il l'examinoit , la contemploit , & ne
42 MERCURE DE FRANCE.
pouvoit lui exprimer l'excès de fon raviffement.
Un regard de l'adorable Tirza,
un fourire faifoit paffer dans l'ame de fon
amant une aimable & pure volupté. Un
baifer dérobé la fit rougir, & Tarick chercha
, & lut dans fes yeux le pardon de
cette innocente liberté. Leur Glence exprimoit
leurs mutuels fentimens , & peignoit
bien mieux leur charmante fituation
que n'auroit pu faire le difcours le
mieux arrangé. L'amour content n'a pas
befoin d'expreffion ; un regard , un foupiz
lui fuffit. Mon coeur palpitoit d'une tendre
joie , j'étois ravi de voir deux coeurs
formés pour l'amour & pour la vertu . Eh !
comment l'ami de l'humanité ne feroit - il
pas pénétré de cette douce fatisfaction , à
l'afpect de l'amour vertueux & fortuné ?
L'entretien qu'eurent enfuite les deux
amans , porta ma fenfibilité au plus haut
degré où les mortels peuvent atteindre .
Quelle nobleffe , quelle élévation de fentimens
! les décrire , ce feroit les affoiblir.
Que les ames fenfibles fuppléent à
mon filence ! Tarick & Tirza poffédoient
d'immenfes richeffes ; l'ufage qu'ils en
faifoient les leur rendoit précieufes . Le
jour de leur hymen , ce jour même où je
les vis , étoit deſtiné à faire la félicité de
JUILLET . 1769. 43
fix jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
fexe les amans les doterent , & jouiffoient
alors du contentement attaché aux
bienfaits . Ils s'entretenoient avec volupté
d'une action fi belle ; des larmes de
joie couloient de leurs yeux attendris . Ils
fe parloient , fe félicitoient , & remercioient
la Providence des biens dont elle
les gratifioit. Ils firent le plan de la vie
qu'ils vouloient mener. Que d'infortunés
fecourus ! que d'indigens arrachés à l'horreur
de la mifére ! Leurs enfans devoient
être formés de bonne heure à la vertu ; ils
auroient fait la félicité des humains & la
confolation de leurs parens . Au milieu
de leurs tranfports , ils fe profternent la
face contre terre , & demandent au fouverain
Etre une postérité vertueufe. Ils
prioient encore , lorfque le plafond du
falon où ils étoient , fe rompt & tombe en
partie fur ce couple infortuné . Tirza effrayée
, s'élance dans les bras de fon
amant. Tarick fe feroit aifément fauvé ,
mais la vie de Tirza lui eft plus chere que
la fienne propre ; il veut la fauver ou périr
avec elle. Il la ferre dans fes bras, veut
fuir ; déjà il étoit à la porte , lorfque l'au
tre partie du plafond tombe avec fracas ,
& change les fêtes d'hymen en pompes fu
nébres & les myrthes en cyprès .
44 MERCURE DE FRANCE.
Saifi d'horreur , je reftai immobile , les
yeux fixés fur les décombres qui couvroient
les corps de ce que le monde
avoit de plus parfait. Je defirois partager
leur fort malheureux , j'aurois donné ma
vie pour les rendre à la lumiere . Je tournai
les yeux fur la table du deftin , & je
lus : L'homme aveugle ne voit que le pré-
Jent. La providence connoît l'avenir. La
mort fut la récompenfe de ces tendres & vertueux
amans . Ils entroient dans une carriere
pénible , leurs defcendans les euffent
mis à la plus forte des épreuves .
Mon coeur fut entiérement résigné aux
or Ires de la providence . Mes yeux errerent
fur le miroir , & je vis de quoi me
confirmer dans mes réfolutions . Le jeune
Témur , l'homme le plus voluptueux de
Bagdad , parut à fon tour . Il entra dans fa
chambre , avec une démarche précipitée
qui marquoit la préoccupation de fon ame .
La colère , la vengeance , le défefpoir ſe
peignoient tour à tour fur fon vifage . Il
fembla quelque tems indécis , enfin il tira
de fa poche un papier , & renverfa la poudre
qu'il renfermoit , dans une taffe de
Sorbet qui étoit devant lui . Oui ! s'écriat-
il , ce poifon eft le feul moyen de mefauver
de mon propre défefpoir ! L'infidèle
Roxane me préfere l'indigne Valid : Mon
JUILLE T. 1769. 45
pere lui même , mon pere s'oppose à mafélicité
: mes créanciers me veulent faire périr
dans les cachots : prévenons donc leurs
deffeins , ceux de Roxane , ceux de mon
pere , vengeans- nous & mourons ! il portoit
la taſſe à ſa bouche ; j'en étois charmé
, j'aurois voulu que ce monftre n'eût.
jamais exifté. Lorfqu'il s'écria tourà-
coup : Quoi ! je mourrais fans, m'être
vengé de Valid? Non ! qu'il meure avant
moi, que ce breuvage ferve àfa perte , que
je le voie expirer &je mourrai content ! II
remit la taffe fur la table & fortit . Peu de
momens après fon pere entra. On lifoit
fur la face de cet honnête vieillard le chagrin
que lui caufoient les écarts de fon fils.
Une canne foutenoit fon corps affoibli
par l'âge. Il fe laiffa tomber fur un fiége ,,
comme un homme accablé de douleur, Sa
foibleffe , fon air refpectable , fon âge
m'intéreſferent tellement à fon fort , que
s'il eût dépendu de moi , j'euffe fauvé fes
jours profcrits par fon indigne fils . Le
malheureux vieillard vit le forbet, le prit ,
l'avala & mourut. Je me foumis entiérement
aux decrets éternels , la providence
m'en récompenfa par ces mots : La punition
eft fouvent différée , mais elle ne manquejamais.
Le pere de Témurféduifit fon
46 MERCURE DE FRANCE.
fils ; il étoit jufte que Temur für l'inftrument
de la perte de fon pere.
A peine avois-je luces lignes qu'elles
s'effacerent , & ce peu de mots furent tracés:
confidere le tout &juge équitablement .
Je me retournai vers le miroir , & je vis
une grande île qu'un large torrent partageoit
en deux parties égales. La partie de
l'île qui étoit à la droite du torrent avoit
une grande prairie , au bord de laquelle
étoient conftruits de magnifiques palaisentourés
de fuperbes jardins. Le côté oppofé
n'offroit aux yeux que des fables arides.
Nombre de fleuves fe déchargeoient
les uns dans le vafte Océan , les autres
groffiffoient le torrent qui divifoit l'île.
L'île entiere étoit habitée ; mais les occupations
de fes habitans n'avoient aucune
reffemblance . Au côté droit du torrent
étoit le féjour de la joie & du contentement
: on le nommoit l'île de la Félicité.
Les concerts , les bals faifoient la
feule occupation des habitans de ce beau
féjour. J'en remarquai cependant plufieurs
qui ne paroiffoient pas être fatisfaits
; il y en avoit bien peu qui goûtalfent
de bonne foi tous ces amuſemens. Je
vis des perfonnes dont la parure recherchée
annonçoit le goût des plaiſirs & qui
JUILLET. 1769. 47
les fuivoient en tous lieux . L'inquiétude
étoit peinte fur leurs vifages. J'en découvris
bientôt la caufe . Ils nourriffoient
des ferpens qui empoiſonnoient leurs alimens
. Les habitans qui reftoient dans leurs
magnifiques palais étoient tourmentés de
maux , d'autant plus dangereux qu'ils font
trouver la mort au milieu des plaifirs .
D'autres entourés de tout ce qui flatte les
fens , n'avoient que la faculté de voir la
félicité de leurs compagnons , fans pouvoir
la partager. Les plus ridicules me parurent
ceux qui fuivoient certaines lueurs
trompeufes qui fe font voir & difparoiffent
tour à tour , jufqu'à ce qu'elle caufent
la perte de ceux qui s'en laiffent éblouir.
Quelques- uns laffés , raffafiés de l'ombre
de la volupté , fe jettoient dans le torrent
& nageoient vers l'autre bord qui
portoit le nom d'île du Malheur. On
n'entendoit que cris , que plaintes dans ce
féjour infortuné. Tous les habitans courbés
fous le poids d'un énorme fardeau ,
brûlés par l'ardeur du foleil , jettoient des
cris confus , & augmentoient la terreur:
qu'infpiroit la vue d'un lieu fi fauvage.
Ils regardoient fouvent l'île de la Félicité ,
fouhaitant à ceux qui l'habitoient un deftin
femblable au leur . Ils maudiffoient l'air
48 MERCURE DE FRANCE.
>
qu'ils refpiroient ; ils fe jettoient dans le
torrent , fans pouvoir fe débarraſſer du
poids qui les accabloit. Chacun de ces
infortunés fe plaignoit & imaginoit être
le plus accablé. Ils effayoient des échanges
; mais loin de fentir du foulagement
ils couroient avec l'air de l'empreffement,
reprendre leur fardeau . Il ne me parut pas
que leur charge fût fi pefante qu'ils le
croyoient ; je remarquai même que s'ils
euffent voulu, ils euffent ou porter davantage
fans en être incommodés ; leur maladreffe
contribuant à leur peine. Ceux
qui étoient plus habiles que leurs compagnons
portoient leur fardeau avec
beaucoup de facilité. Ils marchoient
leftement , d'un air gai , pendant que
les autres traînoient au hafard leurs
pas chancelans & incertains ; les habitans
de ce lieu fauvage avoient encore
un autre avantage , ils ne portoient pas
leur fardeau bien loin ; lorfqu'ils avoient
fait quelques pas , ils le déchargeoient
dans les fleuves qui aboutiffoient à la
mer. Les habitans de l'autre bord avoient
un femblable deftin ; ils ne jouiffoient
des plaifirs que pour un inftant . L'île de
la Félicité étoit beaucoup plus peuplée que
celle du malheur.
Mon
JUILLE T. 1769. 49
Mon embarras croiffoit à chaque inftant;
mes idées étoient fi confufes , que
je ne favois à quoi m'arrêter , lorfque le
ciel s'obfcurcit , le tonnerre fe fit entendre
, & l'île entiere en fut ébranlée. La
mer fe fouleva , des vagues femblables
aux plus hautes montagnes roulerent avec
fracas & engloutirent l'île & fes habitans.
Une lumiere éclatante remplit le temple
, la nue d'encens qui étoit au- deffus
de l'autel fe diffipa , une flame céleſte parut
à fa place. Tant de prodiges m'avoient
troublé , anéanti ; j'étois étendu fur le
pavé du temple , fans favoir même ſi
j'exiftois. Une puiffance invisible me ranima
, la force me revint , je regardai la
table du deſtin & j'y lus ces mots : L'éternitéfeule
difpenfe le bonheur & le malheur
, ce n'est que dans fon fein qu'on peut
devenir heureux . L'obfcurité du miroir
étoit difparue. J'apperçus une grande
plaine , au milieu de laquelle étoit une
Dame d'une beauté éblouiifante , affife
fur un trône rayonnant . Elle tenoit d'une
main des balances & de l'autre un glaive
étincelant . Des milliers d'hommes de
tout âge , de toutes nations étoient devant
elle. Elle pefoit le vice & la vertu .
Elle pefoit les fouffrances des malheureux
qui l'avoient attendue avec patience.
I. Vol
C
so MERCURE DE FRANCE.
Elle les récompenfoit felon leur mérite &
felon les peines qu'ils avoient endurées.
Je vis avec un plaifir qui tenoit de l'admiration
, que les larmes de ces malheureux
étoient effuyées & leurs chagrins diffipés
pour toujours . Une joie célefte brilloit
fur leurs vifages , on y lifoit le contentement
qu'ils reffentoient d'être enfin
parvenus au féjour immortel qui leur étoit
préparé. Peu de ceux qui avoient été heureux
fur la terre , reçurent des récompenfes
de la Déeffe . La plupart furent trouvés
trop legers & furent livrés à l'ange
noir qui s'empara d'eux au même inftant.
Plus leur félicité avoit été grande ,
plus leurs tourmens étoient extrêmes.
Plufieurs fe plaignoient de la partialité
de la Déeffe ; ils fe fouvenoient
de quelque vertu qu'ils avoient pratiquée
fur la terre. La juftice leur répondir
; que la vraie vertu confiftoit dans
l'affemblage de toutes les vertus , & que
l'ombre d'une vertu étoit affez récompenfée
par les biens temporels dont ils
avoient joui. Le criftal s'éclaircit . Une
voix retentiffante m'adreffa ces paroles :
Va , Mirzah , apprends à adorer la Providence
lors même qu'elle te paroît injufte.
Je m'éveillai & me trouvai couché fous
un laurier touffus , proche Bagdad , fans
JUILLE T. 1769 SI
favoir fi ce qui m'étoit arrivé étoit fonge
ou vifion. Je revins à mon logis , & ne
fis plus couler mes pleurs fur le bonheur
des méchans , ni fur les malheur de juf
tes , étant convaincu que la félicité des
premiers n'eft qu'un beau fonge que le
reveil fait difparoître , & que les derniers
font fous la garde de la divine Providence.
Imité & traduit de l'allemand ,
par Mlle Matné de Morville.
A Mademoiselle *** .
DANS ANS mon fang la fièvre circule
Et trouble mes foibles efprits.
Mais , las! ce mal n'eſt rien au prix
D'une autre fiévre qui me brûle.
Venez , contre un mal ſi preſſant
Vous êtes monremede unique.
Venez ; mais en le guériflant
N'ayez peur qu'il fe communique.
Vous fçaurez trop bien vous armer
De votre humeur folle & légere ,
Et jamais vous ne prendrez guère
D'un mal qui vient de trop
aimer.
Par M. C.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS à Madame de Tei …….. en lui offrant
une boîte d'or avecfon chiffre.
UNN
mari, ... le fot perfonnage ,
Si l'amour ne le fait valoir !
C'eft un être froid ou volage
Qui regrette le trifte hommage
Qu'il rend quelquefois au devoir.
Mais fifon coeur eft tout de flâme ,
S'il joint le feu du fentiment
Avec l'efprit du facrement ,
Enfin , s'il adore fa femme ,
Un mari vaut bien un amant.
Que dis-je ! il eft amant lui- même .
Il fatte fes goûts , fes defirs ,
Et, pour fixer l'objet qu'il aime ,
Il fçait , dans fon ardeur extrême ,
Inventer de nouveaux plaifirs.
A ces traits tu dois me connaître ,
Cher & tendre objet de mes voeux :
Je cherche à lire dans tes yeux.
L'inftant où le defir va naître :
Je le préviens ; je ſuis heureux.
Aujourd'hui l'enfant de cythère
Préfide au don que je te fais.
L'Empreinte doit t'en être chere ;
2
JUILLET . 1769 . 53
Ce chiffre eft l'image fincere
Du noeud qui nous lie à jamais.
Par un Abonné au Mercure.
FRAGMENT d'une Lettre de M. de
Voltaire à M. *** .
LES fyftêmes philofophiques font de
vrais poëmes. Tous ceux qui veulent
rendre les caufes ou naturelles ou morales
des événemens du monde , que ce foit
le renversement d'une montagne ou celui
d'un empire , il n'importe , tous ces genslà
font des poëtes , tous ont befoin de
dire Mufa , mihi caufas memora . On
peut regarder la colere d'Achille , de Junon
& de Satan comme les hypothèſes
d'Homère , de Virgile & de Milton ; &
les tourbillons , l'attraction & les monades
, comme les machines de Descartes ,
de Newton & de Léibnitz ; le merveilleux
& le fublime fe trouvent également
dans les ouvrages des uns & des autres.
C'est dommage que vous n'ayez pas vu
la fuite du nouveau fyftême qu'il vous a
plu de crayonner ; vous , qui avez dit
Monfieur , de fi jolies chofes fur un prin-
>
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
cipe abftrait & purement hypothétique ;
avec quelle grace & quelle poëfie n'auriez-
vous pas chanté le feu & la lumière !
Rien n'eft plus merveilleux que l'action
du feu , principe phyfique de tous les phénomenes
de la nature.
Oui , mon cher B...il eft l'ame du monde ,
Sa chaleur le pénétre & ſa clarté l'inonde ;
Effets d'une même action ,
L'un maintient les refforts de la machine ronde ,
Et l'autre tend fans ceffe à leur deftruction.
Sa plus belle production
Eft cette lumiere éthérée ,
Dont Newton le premier , d'une main infpirée ,
Sépara les couleurs par la réfraction ;
Il y voit aujourd'hui , du haut de l'empirée ,
La caufe de l'attraction.
Les rayons convergens de ce brillaut fluide ,
Vers mille & mille points de ce vafte univers
Balancent tous les corps fous leurs centres divers.
D'un unique foleil l'impulfion rapide
Les difperferoit tous dans un immenſe vuide.
Dieu compafla d'abord leurs grandeurs & leurs
rangs ;
Il élance le feu du centre à la furface ,
Allume les foleils de lumineux torrens
Auffi - tôt rempliffent l'efpace ,
Entraînent les globes errans ;
JUILLE T. 1769. 55
Tout fe meut , & felon les degrés différens
De la diftance & de la mafle ,
Tout s'approche , ou s'éloigne , ou conferve fa
place
Par l'effort des feux confpirans.
A M. de F. ***.
Vous , philofophe ! ah ! quel projet !
N'eft- ce pas affez d'être aimable ?
Aurez-vous bien l'air en effet
D'un vieux raiſonneur vénérable ?
D'inutiles réflexions
Composent la philofophie ;
Eh ! que deviendra votre vie ,
Si vous n'avez des paffions ?
C'eſt un pénible & vain ouvrage
Que de vouloir les modérer ;
Les fentir & les infpirer ,
Eft à jamais votre partage.
L'efprit , l'imagination ,
Les graces , la plaifanterie ,
L'amour du vrai , le goût du bon ,
Voilà votre philofophie.
Par le même.
Civ
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
Aux Habitans de Lyon.
Iz eft vrai que Platus eft au rang de vos dieux ,
Et c'eftun riche appui pour votre aimable ville ;
Il n'eft point de plus bel afyle ;
Ailleurs il eft aveugle , il a chez vous des yeux,
Il n'étoit autrefois que dieu de la richeſſe ;
Vous en faites le dieu des arts ;
J'ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole & les eaux du Permeffe .
Par le même.
A M. L.
CONNOISSEZ mieux l'oifiveté ,
Elle eft ou folie ou fageffe ;
Elle eft vertu dans la richelle ,
Et vice dans la pauvreté.
On peut jouir en paix , dans l'hiver de la vie ,
De ces fruits qu'au printems fema notre induſtrie :
Courtifans de la gloire , écrivains ou guerriers ,
Lefommeil eft permis ; mais c'eft fur des lauriers.
Par le même.
1
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moroso..
D'une fleur a peine e
lo.....se , Vous rassemblez tous les
raits ;
L'amour qui de tout dis..
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aits, De la beaute lele modele ;
seret vous du sentiment ?Sans aier
on peut e -tre belle; On l'est en:
r plus en ai:::mant
es de M.D.G.D.V.vocat. Musique de M. Lejeune lefils.
JUILLET . 1769. 57
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juin
1769 , eft joues ; celle de la feconde eft
la bouteille defavon ; celle de la troifiéme
le mafque ; celle de la quatrième
la tabatiere. Le mot du premier logogryphe
eft créancier ; où l'on trouve ane ,
an , cri , cancer , ancre. Le mot du fecond
eft éloignement, dans lequel fe trouvent
Moine , Mogol , loge , Milo , Olite , Noli ,
nole , melito , Lingen , Liege , Olten , Nogent
, Gien , Eole , Milton , Milon , teigne,
mien , tien , mil , Eloi , Genêts , Léon ,
Elie , lige , non , linot , ton , loi , Noël ,
melon, Milon , limon , éloge & tome Le mot
du Logogryphe latin eft cornix , qui renferme
cor & nix.
POUR
ENIGME.
OUR tes befoins , ami , pour remplir mon emploi
,
Je cours les champs , & je vais par la ville ;
Nous fommes dos à dos , fouvent mon maître &
moi ,
Cv
58
MERCURE
DE FRANCE .
En cet état far- tout l'un eft à l'autre utile.
Mon corps fans pieds , fans mains , offre un aſſez
mauvais tour ;
En partant du logis ma panfe eft vuide ou pleine :
Pleine ou vuide , au contraire , il faut queje re
vienne
Pour que je plaife à mon retour.
Par M. B.
AUTRE.
Ne méprifons jamais perfonne.
Du fujet le plus ignoré ,
Très -fouvent l'art a retiré
Des biens fi grands qu'on s'en étonne.
C'eft à coup sûr que j'en raiſonne ;
Les objets les plus vils ont leur utilité.
Je fuis des plus chetifs ... Eh bien ! .. fans vanité,
Je n'en vois pas de plus utile.
Il me feroit aflez facile
D'aller chercher chez le Romain ,
La preuve que je puis aider l'efprit humain ;
Mais ne tirons pas avantage
Du fecours dont je fuis dans un art épineux ;
On trouveroit fort ennuyeux
De me voir faire l'étalage
De tous les cas divers où je fuis en uſage ,
JUILLET. 1769 . 59
Et j'irois juſqu'au merveilleux.
Mais , fans en venir là , peut-être
Mon mérite pourra fe faire reconnoître ,
Si je te dis , ami lecteur ,
Qu'en quelqu'état que tu puiffe être
Ce feroit une grande erreur
De dire que fans moi tu fixes le bonheur.
Et , pour la gloire de mon être ,
J'ajouterai de plus , que je fuis en honneur
Près de l'habile géometre.
Oui , rendu par l'ufage objet effentiel
Au calcul intégral , au différentiel ,
Tour problême , fans moi , refte inintelligible.
Ce n'eftpas tout : quoiqu'inſenſible ,
Er fans me mêler des amours ,
Je jure que , fans mon fecours ,
Toute exiſtence eft impoffible.
En effet , j'existe en tous lieux.
Quoi ! dans tous ? C'eft beaucoup ... J'ai mentis
parlons mieux ,
Et développons ce mystere ;
On me cherche envain dans la terre ,
Quandje me fais voir dans les cieux.
Par un Officier D. C. D. G.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Jun'a
AUTRE.
I n'ai de vous , lecteur , hélas ! que la parole ;
De la bête le cri ; du bruit le fon , l'éclat ;
Mais mon être impalpable , & , fans doute , frivole
,
A des propriétés dont on doit faire état.
Souvent , pour me trouver , on déferte la ville :
Près d'un rocher , d'un bois ; c'eft - là qu'eſt mon
alyle.
C'eſt-là que , de Cloé , le chant mélodieux ,
Embelli par mon art , devint harmonieux.
Une fois , un ton faux échappa de la belle ,
Loin de l'intimider , je me trompai comme elle :
Je lui parus dès -lors un être complaifant.
Cloé , de fes ardeurs me fit le confident....
Confident indifcret ! ... Je ne fçus pas me taire.
Je fis rougir Cloé ; je la perdis ... hélas !
Belles , de vos amours cachez mieux le myftere
:
Chantez-les devant moi ; mais... que ce foit tout
bas.
Par F ... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
JUILLE T. 1769. 65
AUTR E.
Jz fuis une machine utile à tout le monde ;
Je vole dans les airs & nage dans les eaux ,
Etje vaux d'autant plus que Cerès eft féconde ,
Et qu'Eole ou Neptune augmentent mes travaux.
Par M. le Vicomte de B. âgé de 12 ansò
AUTRE.
Jz fuis fouvent logé dans le plus haut étage ;
De fairebien du bruit j'ai même l'avantage.
Quelquefois j'ai fur moi
Le nom d'un grand ou bien d'un Roi.
Je fuis compofé d'alliage.
Je fers à différent uſage .
Tantôt je répands dans un coeur
L'allarme & la douleur.
Quelquefois on m'emploie
Dans un tems de fête ou de joie ;
Je puis enfin , dans un événement ;
Affembler un village en un petit moment.
Par le même.
62 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
Mo
:..
ON tout eft quelquefois un tout ;
Souvent aufli ce n'eſt qu'un bout.
Je fuis noble en tout point. Quand on m'ôte la
tête
Je deviens fur le champ une mauvaiſe bête ;
Mais cette bête exhale une agréable odeur
Si vous en arrachez le coeur.
Retrancher tête & queue à la fleur printaniere
Diféquée ainfi toute entiere
Il ne refte qu'un os à ronger au lecteur.
Par Mademoiſelle du B.
AUTRE. A PHILIS.
PHILIS , fi comme moi , vous étiez immortelle,
Quel feroit votre bonheur ?
Votre nom , vos attraits , & cet air de candeur
Craindroient-ils le cifeau de la parque cruelle?
Eh non , cette beauté toujours plus naturelle,
Et cet art ingénu qui plaît à chaque coeur ,
En bravant d'Atropos l'implacable fureur ,
Prêteroient à vos jours une grace nouvelle.
JUILLE T. 1769 . 63
Mais fçavez -vous comme on m'appelle ?
Je marche fur dix pieds qui forment , tour-à-tour”,
Un poëte fameux dans le genre comique ;
Ce que vous pouvez être un jour ,
Le maîtrefouverain d'un état monarchique ;
Un métal trop connu ; deux termes de muſique ;
Un lieu que l'on confacre aux fêtes de Bacchus ;
Une ville , jadis la maîtreffe du monde ;
Le Dieu dont le courroux émeut la terre & l'onde ;
Un infecte rongeur , la fille d'Inachus ;
Un élément , un jeu , deux organes dans l'homme;
Celui que Dieu fauva des flammes de Sodôme ;
La bafe d'un empire , un grain , une faiſon ; -
Le fiége du repos , de Thalès la patrie ;
Un tribunal en Italie ;
Une riviere en France , une étoffe , un poiffon ;
Mais j'en ai dit affez pour dévoiler mon être ,
Je me tais done , Philis , tâchez de me connoître.
AUTRE..
Jz fuis percé dans chaque bout,
On me trouve , on m'entend par- tout ,
Dans les villes , pompes, & fêtes ,
Aux champs de Mars , au milieu des mufetes ,
Dans les convois . Virgile m'a chanté
En la quatrième énéidee ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'un artiſte m'a placé
Au plus haut de fa pyramide ;
Dans le fait , je ne fuis pourtant
Qu'un morceau de leton , de fer , d'étain , d'argent
,
Même de bois : au refte on trouve en mes huit
lettres
Le plus commun , le plus noble des êtres.
On trouve auffi dans ma diflection
Certaine jurifdiction ;
Ce métal brillant & ductile ;
Uninftrument de chaffe ; une allure ; un afyle ;
Un arbre ; un fleuve ; une note ; un vaiſſeau ;
La cour d'un empereur fans trône & fans caveau ;
Un paffage ; une veine ; un mot ; une partie ;
Une espéce de voûte , une clef fort hardie ;
Un élément ; un Africain ;
Un membre creux qui fert de main ;
Le chef- lieu de la prélature ;
Une loi jufte , & qui vous ſemble dure ;
Ces amis précieux , qu'on doit fi fort chérir ,
Refpecter , honorer , contenter , fecourir ;
Ces deux ventofités , dont la race ftoïque
Se foulageoit par-tout , même fous le portique ;
Une perte , un dommage ; un écart , un travers ;
Le bout d'une durée & la fin de ces vers.
Par M. de Buffanelle , Meftre de camp , Capi
taine au régiment du Commiſſaire- Général.
JUILLET. 1769. 65
AUTRE .
Torus ego pedibus fex in toto appetor orbe :
OTUS
Gente probâ per fas , deteriore nefas.
In partes me fcinde duas , interrogat una ,
Altera confpectu felis ad antra fugit.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Hiftoire univerfelle du feizième fiécle ;
par Simon - Nicolas - Henri Linguer
pour fervir de fuite à l'hiftoire facrée
& profane ; 3 vol . in 12. A Paris , de
l'imprimerie de Cellor , rue Dauphine .
>> LESEs annales du monde entier n'of-
» frent point d'hiftoire plus intéreffante
» que celle du feiziéme fiécle . Il femble
» que cette époque ait été fpécialement
» confacrée par la Providence aux événe .
» mens finguliers . Elle a de commun avec
» les autres les guerres , les batailles , les
négociations , & tous ces crimes , tous
» ces menfonges que l'ambition déguife
» fous les noms de héroïsme ou de politi-
» que. Mais ce qui la diftingue , ce qui
39
1
66 MERCURE DE FRANCE.
» la caractériſe effentiellement , outre la
» renaiffance des lettres & des arts , c'eſt
» la reforme des religions opérée à la fois
» dans tous les cultes , d'une extrémité de
» la terre à l'autre . C'eft la découverte
» d'un monde nouveau , incident unique
» dans l'hiſtoire , & qui ne fera proba-
» blement jamais renouvellé ; efpéce d'ufurpation
furprenante faite
par Pinduftrie
des hommes fur les droits de la
nature , & qui devant , en apparence ,
» tourner à l'honneur , au profit de l'humanité
, n'a pourtant fait , par la fuite ,
» qu'augmenter fes malheurs & fa honte.
Tout , dans ce moment , annonçoit les
» plus grandes révolutions . La chûte de
Conftantinople ouvroit aux Turcs une
» entrée facile en Europe. Le mariage de
» Ferdinand & d'Ifabelle opéroit la fon-
» dation d'une puiffance nouvelle en Ef-
» pagne , & la conquête du royaume de
» Grenade lui donnoit une exiſtence af-
» furée. Les Portugais marchoient à des
» découvertes étonnantes qui préparoient
» & facilitoient celles des Efpagnols,bien
99
"
plus étonnantes encore. En France la
» véritable monarchie , c'eſt - à - dire une
forme de gouvernement qui y avoit
» été inconnue jufque - là , s'établiffoit.
» En Angleterre , la deſtruction de la maiJUILLET
. 1769 . 67
fon des Plantagenets affuroit la couron-
» ne à celle de Tudor. Par- là finiffoient
» ces difcuffions fi cruelles qui avoient
» enfanglanté les trois fiécles précédens ;
» & l'Angleterre , réunie fous les mêmes
» mains , alloit , comme autrefois , re-
» devenir redoutable à l'Europe. En Afri
» que , en Afie on voyoit de même des
puiffances nouvelles fe former & fe
» fervir de l'ancien culte pour favorifer
» des prétentions ambitieufes ou en créer
» de nouveau pour les juftifier. Ce font
» ces faits preffés , racourcis , purgés , s'il
» eft permis de le dire , de l'écume des
» détails qui les énerve dans tant de li-
» vres , que je vais préfenter au Public
dans les trois volumes que je lui offre.»
Cet avertiffement renferme en peu de
lignes , comme on le voit , tout le plan
de l'ouvrage utile & eftimable que nous
donne M. Linguer. Nous avons remarqué
qu'il écrivoit le héroïfme contre l'u
fage devenu régle , qui veut qu'on écrive
& qu'on dife Pheroifme fans afpirer l'h ,
quoiqu'elle foit afpirée dans héros. C'eft
une espéce de contradiction ; mais il y en
a de pareilles dans toutes les langues , &
comme elles font toutes un ouvrage de
convention , il faut s'y foumettre , fui68
MERCURE DE FRANCE.
vant le précepte d'Horace , Si volet ufus:
Purgé de l'écume des détails eft une métaphore
qui n'eft ni noble , ni juíte , ni
claire . Elle ne peut être faifie ni par les
yeux , ni par l'efprit. Plufieurs autres métaphores
que l'auteur emploie ont le même
inconvénient. Nous les remarquerons
quelquefois.
Il commence par l'hiftoire d'Italie &
par le pontificat d'Alexandre VI. Les crimes
dont ce fcélérat fouilla la fainteté de
fa place , les expéditions brillantes & funeftes
des François au- delà des Alpes , &
les heureux brigandages d'Alexandre &
de Borgia qui acquéroient des fouverainetés
par les alfaffinats & par le poifon ;
la bravoure infructueufe de nos héros ,
des Nemours , des Gaſtons , des Bayard ;
les tromperies continuelles de Ferdinand;
les imprudences de Louis XII ; les fureurs
de Jules II ; cette finguliere ligue de
Cambrai où les François gagnerent des
batailles pour donner des villes au méprifable
Maximilien , tous ces événemens
fi connus , mais toujours fi intéreſſans , ne
perdent rien fous la plume de M. Linguer.
Ses remarques font quelquefois
d'un philofophe , quoiqu'il dife beaucoup
de mal de la philofophie & des lettres .
JUILLET. 69 1769 :
Il obferve , par exemple , que dans le jubilé
de 1500 publié par le fcandaleux
Alexandre VI , on compta plus de trois
cents mille ames qui étoient venues à
Rome chercher les indulgences.
C'eft fous le paifible pontificat de
Léon X que naît le fchifme de Luther . La
ligue de Smalkalde affermit le parti des
Proteftans , malgré Charles - Quint qui les
écrafe à Muhlberg , & François I qui les
brûle en France. La réforme s'établit en
Angleterre , & c'eft l'amour qui l'y introduit.
L'orageux concile de Trente ne
peut remédier à rien ; & l'inquifition ,
approuvée par Paul III , ne fert qu'à deshonorer
ce pontife qui , en inftituant cet
abominablė tribunal , a mérité , dit trèsbien
l'auteur , d'être placé parmi ces ennemis
du genre humain , dont on ne prononce
pas les noms fans frémir. M. Linguet
loue avec raifon les grands talens de
Sixte - Quint , & paffe à l'hiftoire d'Allemagne
, où il eft obligé de revenir fur
une partie des événemens qu'il a confidérés
dans l'hiftoire d'Italie ; & ce même
défaut , qui fe fait fentir dans tout le cours
de l'ouvrage , eft la fuite de la méthode
qu'il a adoptée de donner fucceffivement
l'hiftoire de chaque pays. Comme tous
les peuples dont il parle ont une relation
70 MERCURE DE FRANCE
néceffaire & continuelle les uns avec les
autres , il eût été plus à propos peut-être
de fuivre la chaîne des événemens , en
s'arrêtant par intervalle fur ceux qui font
particuliers à telle ou telle nation ,& en les
renouant enfuite avec la narration générale
àl'endroit où les intérêts recommencent à
fe confondre , & où les faits ne forment
qu'un feul & même tableau. Cette difpofition
demandoit beaucoup d'art ; mais
c'eft la feale bonne dans une hiftoire
univerfelle où le plus grand inconvénient
eft d'ifoler des objets qui ne peuvent pas
être féparés , & où la perfection confiſte
à les préfenter en maffe , de maniere cependant
qu'il n'y ait ni confufion ni obfcurité
, à peu près comme dans une trame
bien ourdie , chaque fil habilement
entrelacé , fans jamais s'égarer dans fa
marche , formeun tiffu régulier.
· •
La rivalité célèbre de Charles - Quint
& de François l ' ; les fuccès & les revers
qu'ils éprouverent tous deux fucceffivement
, rempliffent le livre fecond . Le
troifiéme retrace les révolutions du Nord ,
de régne fanglant de Chriftierne , les exploits
& les talens de Guſtave Vaſa , libérateur
& législateur de la Suéde , & les
troubles de Pologne.
Dans le quatrième l'auteur peint avec
JUILLET . 1769. 71
"9
beaucoup d'énergie les exécutions de Henri
VII , & le defpotifme théologique de
Henri VIII , le plus bizarre & le plus
odieux des tyrans. »C'étoit toujours par
» des corps & par des tribunaux que Hen-
» ri VIII faifoit prononcer les plus horri-
» bles , les plus criantes fentences dont
» aucune hiftoire ait fait mention . C'eſt
» un caractère de tyrannie particulier à
l'Angleterre . Malgré les cruautés incon-
» cevables des Empereurs , & la lâcheté
» encore plus étonnante du fénat de leur
» tems , les annales de Rome ne préſen-
» tent rien qui ne puitfe à cet égard être
» effacé par celles de Londres . Les def-
» potes du Tibre étoient des brigands
qui verfoient le fang ou confondoient
» les propriétés en vertu du pouvoir
» militaire. Mais ceux de la Tamife
paroiffoient des légiflateurs toujours
» avoués par la nation , même dans leurs
plus grands excès , & le defpotifme qui
» a les loix pour armes , eft cent fois plus
impitoyable , plus deftructeur & plus
» affreux que celui qui n'eft fondé que
» fur l'épée.
"
"
"
"
39
Il nous femble que la diftinction établie
par l'auteur , entre les tyrans de Rome
& ceux de l'Angleterre n'eft pas fon72
MERCURE
DE FRANCE.
dée , & qu'au contraire il auroit pu re
marquer entr'eux une reffemblance de
conduite très frappante. Les barbaries de
Tibère , dé Néron & de Caligula furent
toujours approuvées par des décrets du
fénat . On rendit graces aux Dieux du
meuttre d'Agrippine , baffeffe que le grand'
Racine a fi bien caractériſée dans la fublime
tragédie de Britannicus , où il
penfe comme Tacite & écrit comme Virgile.
Sacrifiez la foeur , faites périr le frere ,
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la four & le frere font nés.
Tacite dit en termes exprès . Proprium
id Tiberiofuit nova & inaudita prifcis nominibus
obtegere. C'eft précisément la politique
de Henri VIII & de fon prédéceffeur.
Deux miniftres de celui - ci , inftrumens
de toutes les rapines & de toutes
fes injuftices , pourfuivis après la mort de
leur maître , alloient échapper à la vengeance
des peuples & aux fupplices à la
faveur des loix & des formalités dont
ils avoient eu foin de couvrir leurs attentats
, fi l'on ne s'étoit avifé de leur fuppofer
une révolte dont perfonne ne les
avoir
JUILLET . 1769. 73
avoit jamais foupçonnés , on les condamna
fur cette fauffe accufation , parcequ'ils
avoient eu l'adreffe de repouffer
toutes les autres . L'Auteur fait à ce fujet
deux réflexions dont la premiere eft profonde
. » L'une c'eft que les peuples en
"
"
"
Europe doivent bien s'applaudit que
» le terrible fecret dont les favoris de
» Henri VII , avoient fait ufage pour
» s'affurer l'impunité , ne foit regardé
» dans les Cours que commeun paradoxe,
» & que les miniftres qui veulent régner
defpotiquement s'attachent en général
» à écrafer les corps judiciaires , dont il
» leur feroit fi aifé & fi utile de fe faire
» des complices. L'autre c'eft qu'il eft bien
étrange que ces formes qui s'étoient
pliées fi docilement , pour la perte d'une
» foule d'innocens repriffent tant de roi-
» deur , quand il s'agitfoit de protéger
» deux coupables . Prévarication cruelle ,
» inconvenient affreux , mais inféparable
» des loix quand elles font enchaînées par
» des formalités , dont l'abus eft toujours
» bien plus facile que l'ufage .
و د
"
33
ן כ
Le portrait de Henri VIII exige de
nous quelques obfervations. » Henri théo-
» logien par goût , & perfécuteur d'incli-
» nation , n'eut jamais d'autres guides
» que fes paffions & fa vengeance . Son
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
כ
ود
plan de réforme , il parut l'avoir reçu des
furies. C'étoit bien moins au pape qu'à
» l'humanité toute entiere qu'il avoit dé-
» claré la guerre , il s'abreuva de fang
» toute fa vie , il s'en repût avec délices,
"
De toutes lesfonctions d'un Roi , la feule
» dont il parut jaloux , fut celle d'occuper
» des bourreaux. Son plus grand bonheur
eft de n'avoir pas eu un Tacite
» pour hiftorien ; fi pour l'inftruction des
liécles à venir la Providence avoit per-
» mis que fon portrait eût été tracé par
» une pareille main , les Tiberes & les
» Nérons ne paraîtroient plus que des
"
hommes ordinaires . Ils feroient presque
» juftifiés par l'exemple d'un prince qui
fans raifon , fans intérêt , fans befoin ,
» a verfé plus de fang qu'eux , a plus mé
» prifé les loix , développé un defpotifme
plus tranquille , une cruauté plus réflé ,
" chie ; enfin d'un monftre dont le nom
» feul devoit exciter l'horreur , & qui à
» la honte de l'hiftoire , n'a encore été
» juſtement apprécié par aucun écrivain ,
Tout celà eft écrit avec plus de chaleur
que de réflexion , Prefque toutes ces idées
Inanquent de jufteffe. L'Auteur femble
dire qu'une des fonctions d'un Roi eft d'occuper
des Bourreaux .Cela n'eft point vrai
c'eft la fonction malheureuſe , mais né
:
JUILLET. 1769. 75
ceffaire des juges. Celle des Rois eft de
faire grace. Il n'est pas plus vrai que ce
foit un grand bonheur pour Henri de n'avoir
pas eu un Tacite pour Hiftorien. Un
Tacite auroit peint Henri avec des couleurs
plus fortes ; mais Henri ne pouvoit
pas laiffer une mémoire plus odieufe . Il
n'y a pas un feul hiftorien qui n'en donne
une idée telle à peu près qu'il le mérite
. M. de Voltaire entr'autres dans fon
hiftoire générale en parle ainfi : ilfut cruel
par caractère , tyran dans le gouvernement ,
dans fa religion , dans fa famille . Il eft
difficile d'en dire davantage en moins de
mois , & c'eſt un double mérite . Il n'étoit
pas néceffaire pour le noircir, de nous
dire que
Tibére & Néron paroitroient auprès
de lui des hommes ordinaires . C'est là
de la déclamation , & la déclamation
qui eft un grand défaut dans le genre oratoire
, l'eft encore bien plus dans le genre
hiſtorique ; jamais Tibère & Neron ne
peuvent être des hommes ordinaires , &
parce que HenriVIII a fast périr trois de fes
femmes & fait brûler des controverfiſtes ,
Néron n'eſt pas moins coupable d'avoir
tué fa mere & fon précepteur d'ailleurs
pourquoi mettre de la différence entre
des monstres il y a un degré de fcéléra-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
teffe & un degré de vertu qui n'admet
ni plus ni moins . Le regne d'Elizabeth
fait refpirer un peu le lecteur fatigué
des abominations du regne de Marie , digne
fille de Henri VIII. L'auteur , après
avoir jetté un coup d'oeil fur l'Ecoffe &
fur les infortunes des Stuards , termine
fon fecond volume par la fondation des
Provinces Unies.
M. Linguet écrit avec chaleur & avec
efprit. I annonce affez de talent pour
qu'il foit permis de lui dire qu'il y a , dans
fon ftyle , trop de recherche & d'affectation
. Sa compofition n'eſt pas affez méditée
; fes connoiffances ne font pas affez
digérées , & fa diction n'eft pas toujours
de bon goût. Sur-tout il prodigue trop
les métaphores , & fouvent elles ne font
ni néceſſaires , ni juftes , ni nobles , qualités
fans lefquelles il vant cent fois mieux
ne s'en point fervir. Quand une figure
n'ajoute point au fens , ne rend point l'idée
plus frappante , c'eft un défaut & non
pas un ornement. A l'égard des figures
communes & claffiques , il faut les laiffer
à ces écrivains fans efprit qui déguifent
leur ftérilité de penfées fous un amas
de paroles , comme on cache une taille
mal faite fous un amas d'habillemens.
Voici quelques exemples de ces métaz
JUILLET. 1769. 77
phores que M. Linguet devroit profcrire.
Les querelles des deux rofes avoient ébranlé
ce coloffe , né de la trahifon , & c . Que préfente
à l'efprit un coloffe né d'une trahifon?
La meute affamée des courtisans ayant
une fois goûté de cette curée lucrative , &c.
Expreflions baffes & ignobles . Marie en
épuifant , comme fon pere , les forêts pour
l'entretien de fes buchers , & c. hyperbole
digne de Lucain . Cette fraternité de fupplices
ne rapprochoit point les efprits dont
elle unifoit les corps : phrafe recherchée,
& entortillée. Les défenfeurs d'un culte
qui leur paroiffoit vomir des flammes , & c .
comment fe peindre un culte qui vomit
des flammes ? & c.
Nous nous croyons d'autant plus obligés
de relever ces fautes que nous fentons
plus vivement tout ce que peut être M.
Linguet , s'il veut joindre à fes talens na
turels plus de travail & de réflexion , &
l'étude des grands modèles .
Les deux Orphelines , hiftoire angloife .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Pillot , libraire , rue S. Jacques , à la
Providence ; 2 parties in- 12.
La fortune de M. Wilfon confiftoit
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
toute entiere dans une place lucrative
que fon mérite lui avoit procurée ; il aimoit
le plaifir , & dépenfoit beaucoup
fans s'inquieter de ce que deviendroient
après lui Henriette & Lucy fes deux filles.
Il comptoit fur leur beauté pour leur
aflurer un établiffement honnête ; il les
avoit même répandues dans le grand
monde afin de le faciliter ; il mourut
avant d'avoir réuffi ; les deux orphelines
refterent fans biens . Un ami de leur pere,
M. Johnfon , les retira chez lui , & eflaya
d'intéreffer en leur faveur Lady Marie
Hyde & fon époux qui avoient vécu
d'une maniere affez intime avec M. Wilfon.
Lady Marie étoit pêtrie d'orgueil ,
& ne s'humanifoit que lorfqu'il étoit
queſtion de plaifir ; dès qu'elle fçut que
les deux jeunes Wilfon étoient pauvres ,
elle fe fouvint de fon rang & ne voulut
plus avoir de commerce avec elles . Les
deux fils de Lady Marie , Henri & Georges
Hyde ne partagerent point fon inhumanité
; tous deux aimoient . Le premier
avoit choifi Lucy , & le fecond Henriette.
Lucy n'avoit point caché à Henti
qu'elle répondoir à fa tendreffe ; Henriette
n'étoit pas moins fenfible , mais
comme elle prévoyoit des obftacles à fon
JUILLET. 1769.
union avec Georges , elle avoit refufé de
lui faire l'aveu des fentimens qu'elle
nourriffoit en fecret ; elle fit fentir à fa
four combien il y auroit d'imprudence à
fe livrer à fa paffion & à des efpérances ;
elle la fit confentir à fe rendre à Londres
pour y chercher des moyens de fubfiftance
dans le commerce des modes . M. & Madame
Johnfon leur procurerent des facilités
; elles partirent ; leur commerce fut
heureux ; elles vivoient tranquilles . Henri
Hyde ne tarda pas à fe rendre auprès
d'elles. Lucy n'avoit pu lui laiffer igno.
rer fa demeure. Henti fit tous fes efforts
pour la déterminer à s'unir avec lui . Séduit
pat Sir William Archer , qui vouloit
faire fa maîtreffe d'une des deux foeurs , il
médita le projet de s'affurer Lucy par un
feint mariage ; la jeune perfonne qui ne
foupçonnoit pas fon amant d'une baffeffe
, & qui l'aimoit réellement , confentit
enfin à un hymen fecret . Georges Hyde
qui en fat inftruit , & qui craignoit que
fon frere fe laiffât conduire par Sir
William , voulut affifter à ce mariage
pour préferver l'infortunée Lucy de la
fupercherie qu'il appréhendoit ; il fit rougir
fon frere de fon projet , & le détermi
na à fe marier réellement . M. Ellifon ,
ami de Henri , fervit auffi de témoin . La
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
vue de Lucy lui infpira une paffion trèsvive
, mais que l'honnêteté lui fit étouffer.
Sir William penſa différemment ; il
efpéra que Lucy ne feroit pas intraitable
lorfque les premiers feux fe feroient rallentis
. Il attendoit ce moment avec impatience
, & voyant qu'il tardoit trop
à
venir , il enleva Henriette , la fit conduire
dans une maiſon dont l'hôteffe lui
étoit vendue. La jeune perfonne fut délivrée
par un étranger qu'elle reçut quelque
fois chez elle par reconnoiffance , &
qui excita la jaloufie de Georges . Il crut
être abandonné , & quitta Londres pour
tâcher d'oublier fa maîtreffe . Sir William
trouva le fecret de faire difparoître les
foupçons qu'on avoit fur fon compte ; il
recommença fes perfécutions auprès de
Lucy. Henri , dont le mariage avoit itrité
les parens , ne trouva de fecours que
dans la bourfe de fon indigne ami ; il fit
des dettes confidérables , & William lui
offrit de les acquitter à condition qu'il lui
permettroit de prendre fa place auprès de
Lucy. Henri , accablé de cette propofition
, preffé par les circonftances , y confent,
s'en repent , & revient affez tôt pour
empêcher fa honte. Sir William , furieux ,
lui donne un coup d'épée & en reçoit un ;
tous deux tombent ; Henri meurt ; Lucy.
JUILLE T. 1769. * 81
eft au défefpoir. M. Ellifon , qui avoit été
abfent , arrive quelque tems après , vient
confoler la veuve de fon ami , & propofe
de le remplacer ; les follicitations d'Henriette
, celles de tous les amis de Lucy la
déterminerent à accepter cette propofition.
Georges , qui eft revena aufli dans
ces funeftes circonftances , n'a point ou
blié Henriette , & reconnoît l'injuftice de '
fes foupçons ; il eft aimé ; envain il propoſe
à fon tour un mariage. Henriette s'y
oppofe ; elle ne veut l'époufer qu'en lui
donnant une fortune qui le mette en état
de fe paffer de celle de fes parens ; elle
obtient cette fortune par l'héritage d'une
tante , & ne s'oppofe plus à fon bonheur;
LadyMarie & fon époux approuvent enfin
cette union après qu'elle eft formée .
Ce petit roman , extrêmement fimple , i
offre des détails & des fituations intéref- '
fantes ; l'auteur ou le traducteur auroit
en retrancher quelques longeurs qui le dé- i
parent & qui réfroidiffent l'intérêt .
Traité des violences publiques & particulieres
; par M. Maximilien Murena
auquel on a joint une differtation du
même auteur fur les devoirs des juges . "
Traduction de l'italien ; par M. Pingeron
, capitaine d'artillerie & ingénieur
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
au fervice du Roi & de la république
de Pologne. A Paris , chez Delalain ,
libraire , rue S. Jacques , in - 12.420 p.
Le fuccès du traité des délits & des peines
femble avoir fait renaître en Italie le
goût de l'étude du droit public , négligée
fi long-tems pour celle du droit civil &
canonique. On y a publié quelques ouvrages
fur cette matiere intéreffante ; le
traité des vertus & des récompenfes dont
M. Pingeron nous a donné la traduction
qui fe vend chez le même libraire , a été
favorablement accueilli . Celle du traité
des violences publiques & particulieres
que nous annonçons aujourd'hui peut lui
fervir de fuite. M. Murena commence
par définir les violences publiques ou
particulieres ; elles portent atteinte aux
droits de la fociété en général , ou à ceux
des individus en particulier ; il les examine
enfuite dans toute l'étendue du
droit , foit dans l'état naturel , foit dans
l'état civil , ce qui lui fournit l'occafion
de parler de la guerre ; il eft impoffible
de la bannir de la terre ; l'humanité a
dicté des loix pour, en adoucir les horseurs
; l'auteur s'étend fut ces mêmes loix
dont il s'attache à faifir l'efprit . Cette
partie des violences publiques eft traitée
JUILLET. 1769. &;
avec beaucoup de détails & mérite d'être
lue ; l'auteur s'étend fur le traitement
qu'on doit aux ôtages & aux prifonniers ;
ce font de malheureufes victimes de la
fortune , auxquelles on doit des égards.
Les violences particulieres n'offrent pas
des articles moins intéreffans ; celui des
duels eft abfolument hiftorique ; l'auteur
remonte à l'origine de cette coutume barbare
; elle naquit dans ces tems d'ignorance
où le combat décidoit d'un mauvais
raifonnement & de la plupart des affaires
contentieuſes . ¡
Les progrès de la philofophie ont
déjà porté quelqu'atteinte à cette fréncfie
qui infalte aux loix & à l'humanité z
le meilleur moyen de la détruire entierement
feroit de déclarer infâmes tous les
duelliftes. Parmi les traits hiftoriques qui
font cités dans cet article , nous rappor
terons la maniere dont un Roi d'Angleterre
termina un duel entre deux feigneurs
de fa cour. Ils fe difputoient les
armes de la maifon de Toro . Le fer devoir
terminer leur différent ; le tems , le
lieu , les armes étoient choifis ; le Roi ,
inftruit de ce qui fe paffoit , les fit venir
devant lui , il leur ordonna de s'en remettre
à fa décifion ; & il donna un taureau
pour armes à l'un ; & une vache a
Dvj
8,4 MERCURE DE FRANCE .
l'autre . L'auteur termine fon traité par un
chapitre fur la défenfe particuliere ; il
détermine les cas où l'homme rentre dans
l'état de nature ; il s'éleve contre le fentiment
de quelques Peres de l'Eglife qui
ont prétendu qu'il valoit mieux fe laiffer
tuer lorfqu'on étoit attaqué par des brigands
, que de conferver fa vie en leur .
ôtant la leur. S. Auguftin , qui eft de
cette opinion
apporte cette raifon ;
l'homme injuftement attaqué meurt
martyr de la charité chrétienne ; & le brigand
qui périroit fe verroit condamné,
aux peines éternelles . La differtation fur
les devoirs des juges eft du même auteur
. M. Murena y fait marcher l'hiftoire
avec la morale , & y répand les meil-.
leures inftructions pour toutes les efpéces
de lecteurs. On ne peut que fçavoir gre
à M. Pingeron de nous avoir fait connoître
ces deux ouvrages.
>
Le Mefie , poëme en dix chants ; traduit
de l'allemand de M. Klopftock. A Paris
, chez Vincent , imprimeur- libraire
de Mgr le Comte de Provence , rue S.
Severin ; 2 part. in 12 .
Ce poëme n'étoit connu en France que
par les extraits qu'on en avoit donnés
JUILLET . 1769. 85
il y a quelques années , dans le Journal
Etranger ; la réputation dont il jouit en
Allemagne , fon mérite particulier étoient
faits pour piquer la curiofité , & on ne
peut que fçavoir gré à celui à qui nous en
devons la traduction . M. , Klopstock a
faifi le moment où le Meflie approche
du terme de fa carriere & où il va confommer
fon facrifice , & fatisfaire pour,
le genre humain. Il a revêtu des charmes
de la plus fublime poëfie ce grand myftere
de la Religion , aucun fujet ne prêtoit
davantage à l'élévation des idées ; il
d'ailleurs le mérite d'intéreffer tous les
hommes . Le poëte , en fuivant fcrupu-,
leufement l'hiftoire des fouffrances de
l'Homme Dieu , n'a pas laiffé de fe livrer
quelquefois à fon imagination ; il a
employé de la maniere la plus ingénieuſe
& la plus heureufe le fyftême de la pluralité
des mondes ; il fuppofe qu'il en eft
dont les habitans tranquilles & fortunés ,
ont confervé leur innocence & leur immortalité.
Le pere de toute cette race raffemble
fes enfans autour de lui , & leur
apprend les malheurs de notre globe , &
l'étendue des bontés fuprêmes en notre
faveur ; ce morceau eft plein de fentiment
& d'énergie ; il forme une des
beautés du cinquiéme chant , qui en pré86
MERCURE DE FRANCE .
fente d'autres encore plus grandes & plus
majestueules ; c'est l'éternel lui - même
qui defcend du ciel fur le mont Tabor
pour juger le genre humain , & faire retomber
le poids de fon arrêt fur celui qui
fe réfoud à fatisfaire pour les hommes .
C'est le commencement des fouffrances
du Sauveur , elles durent trois heures entieres
, & les Anges les célébrent fucceffivement
à mesure qu'elles fe font écoulées.
Les images font terribles & fublimes
; le poëte n'en a pas répandu de
moins fortes dans les autres chants ; mais
elles y font moins foutenues ; on y trouve
quelquefois des longueurs ; on n'aime
pas ces perpétuelles oppofitions du Diable
contre la Divinité , ces projets qu'il
forme contre elle & qui tournent toujours
à fa propre ruine . Tous fes blaſphêmes
, fes efforts impuiffans ne font
que réfroidir l'intérêt , outre qu'il eft indécent
de mettre fans celle la créature
aux prifes avec le Créateur lui - même ;
on pardonne à Milton l'emploi qu'il a
fait de Satan lorfqu'il agit directement
contre l'homme ; l'écriture Py autorifoit,
puifqu'il fut l'auteur de tout mal ; mais
on fe mocque avec raifon du combat
qu'il foutient dans le ciel ; fes fautes &
les critiques qu'il a effuyées autoient dû
JUILLE T. 1769 . 87
rendre plus circonfpects les poëtes qui
font venus après lui . Ces taches dans le
poëme de M. Klopftock font rachetées
par de très - grandes beautés .
Anecdotes italiennes depuis la deftruction
de l'Empire Romain en Occident jufqu'à
nos jours . A Paris , chez Vincent,
imprimeur libraire , rue S. Severin
un volume in 8 ° . de 458 pag.
-
;
On nous a déjà donné des anecdotes
françoifes , des anecdotes angloifes dans
lefquelles on a recueilli les traits les plus
piquans & les plus intére fans de l'hiftoire
des deux nations. On fe propoſe d'en
faire de même de celle des autres états
de l'Europe ; cette entreprife fe continue
avec fuccès , & on vient de publier les
anecdotes italiennes ; elles font exécutées
fur le plan de celles que nous avons déjà
annoncées ; elles offrent ce qu'il y a de
plus effentiel & de plus important dans
l'hiftoire d'Italie . Elles font divifées en
deux parties ; la premiere comprend l'Italie
, ne formant qu'un feul état , & la
feconde , ce même pays féparé en plufieurs
états différens & indépendans les
uns des autres. Les auteurs ont beaucoup ,
puifé dans la collection des hiftoriens :
88 MERCURE DE FRANCE.
Italiens par Muratori , & y renvoient fouvent
leurs lecteurs ; ils ont eu recours
auffi à d'autres fources non moins eftimées.
Nous ne nous étendrons par fur
cet ouvrage , ce que nous avons dit de
ceux qui l'ont précédé peut s'y appliquer;
il réunit , comme eux , le double mérite
d'amufer & d'inftruire.
Traité des mesures itinéraires anciennes &
modernes ; par M. d'Anville , de l'académie
royale des infcriptions & belles
lettres & de celle des fciences de
Petersbourg , fecrétaire de S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans . De l'imprimerie
royale ; & fe trouve chez Panckou -`
cke , libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife , in- 8 ° . 194 pag..
Les mesures itinéraires font de la plus
grande importance dans la géographie ;
les obfervations aftronomiques ne procurent
que l'avantage de fixer quelques
points principaux ; cela facilite , mais ne
fuffit pas ; il faut un détail prodigieux de
diftances particulieres pour parvenir à :
mettre à leur place précife une infinité dest
lieux dans les intervalles de ces points .
M. d'Anville a regardé l'étude des mefures
comme une obligation indifpenfable :
JUILLET . 1769. 89
à tous les géographes ; les cartes qu'il a
publiées fuffifent pour donner une jufte
idée de l'étendue de fes recherches & de
ſes connoiſſances à ce fujet ; l'ouvrage que
nous annonçons peut être regardé comme
un traité exact & complet des mesures
itinéraires ; c'est le plus parfait que nous
ayons ; il est très- propre à épargner beaucoup
de travail à ceux qui voudront s'inf
truire dans la géographie & à ceux qui
s'appliqueront même à la perfectionner.
Son ouvrage eft digne de fa réputation ,
& mérite le fuffrage des fçavans & la reconnoiffance
du Public.
Examen hiftorique & politique du gouvernement
de Sparte , ou lettre à un ami
fur la légiflation de Lycurgue , en réponfeaux
doutes propofés par M. l'abbé
de Mably contre l'ordre naturel & eflentiel
des fociétés politiques ; par M. Vauvilliers
, lecteur & profeffeur royal . A
Paris , chez Defaint , libraire , rue du
Foin ; in- 12. 174 pag.
M. Vauvilliers , dans cette lettre , examine
le gouvernement de Sparte pour lequel
on a témoigné peu d'eftime dans les
éphémerides du citoyen , & que M. l'abbé
de Mably a voulu venger; il répond aux
doutes de ce célébre écrivain qui regarde
90 MERCURE DE FRANCE.
la propriété fonciere comme la fource des
malheurs de la fociété ; cette propriété
exiftoit cependant à Sparte , puifqu'après
le partage qu'on y eut fait des terres ,
chaque portion devoit néceffairement
paffer dans fa totalité du pere au fils , de
celui - ci au petit- fils , & au défaut d'enfans
au frere , au neveu , & c. pour de--
meurer conftaniment dans la famille jufqu'à
ce qu'elle fût éteinte ; cette fucceffion
n'eft eile pas une véritable propriété
fonciere ? M. l'abbé de Mably peut il l'appeller
un fimple ufufruit ? M. Vauvilliers
prouve enfuite qu'il n'eft pas néceffaire de
defcendrejufqu'àla loi del Ephore Epitadée
qui anéantit la communauté desbiens, pour
trouver l'époque de la décadence de Sparte.
Plutarque dit qu'on obfervoit le commencement
de la corruption des moeurs
de Sparte & de la décadence de l'état dès
le moment où les Lacédémoniens s'enrichirent
par la ruine & les dépouilles d'Athènes.
Ce paffage eft affutément décifif.
Nous ne fuivrons pas M. Vauvilliers dans
tous les détails au fujet de Sparte ; il en
fait connoître le gouvernement , & ne
préfente rien qui ne foit appuyé fur les
meilleures autorités ; fes recherches font
extrêmement curieufes , & il leur ôte la
féchereffe rebutante qui femble attachée
JUILLE T. 1769 . 91
à toutes les difcuffions de cette nature.
Cette république eft ce qu'on peut appeller
un phénomene fingulier ; fa conftitution
, quelque éloge qu'on lui ait donné ,
méritat - elle tous ceux que lui prodigue
M. l'abbé de Mably , n'étoit bonne que
pour une fociété peu nombreuſe , & point
du tout pour des royaumes peuplés par
des millions d'habitans . Platon lui - même
reftreint à dix mille citoyens la républi
que qu'il entreprend de former ; il avoue
que s'ils excédent ce nombre ils ne formeront
plus une ville , mais un peuple
auquel fes principes ne conviendront
plus.
Contes moraux; par M. Mercier . A Amfterdam
; & fe vend à Paris , chez Merlin
, libraire , rue de la Harpe , à Saint
Joſeph ; 2 part. in - 12 .
Parmi les genres de la littérature moderne
, il en eft peu qui ait éprouvé autant
de révolutions que les romans . Aux
productions volumineufes du dernier fiécle
ont fuccédé des peintures plus légeres
& plus agréables de nos moeurs ; nos auteurs
n'ont plus été chercher leurs héros ,
chez les Grecs ou les Romains , ou d'autres
peuples de l'antiquité ; ils ont faifi
92 MERCURE DE FRANCE.
des hommes & des tems plus rapprochés.
de nous ; les uns ont plû par le fentiment,
les autres par la critique ingénieufe de
nos ufages ; tous ont eu le mérite d'être
courts , à l'exception de M. l'abbé Prevôt
qui a empêché fes lecteurs de trouver les
ouvrages trop longs par l'intérêt dont il
les a remplis . Les contes ont enfin fuccédé
aux romans . M. de Marmontel s'eft
montré dans les fiens homme du monde
& philofophe ; il a peint les ridicules &
donné les plus utiles leçons de morale ;
il a ouvert , pour ainfi dire , une carriere
nouvelle en donnant à ces bagatelles un
but moral & une confiftance qu'elles n'avoient
point avant lui ; quelques écrivains
, fans approcher de fa maniere , ſe
font diftingués fur fes traces ; chacun a
donné à ce genre le ton qui lui étoit propre.
M. Mercier, dans ceux qu'il préfente,
a voulu appliquer aux vices un moyen que
M. de Marmontel a fi heureufement appliqué
aux ridicules. Les premiers font
bien plus dangereux ; on fçait combien il
feroit important de les détruire. Ce but ,
fans doute plus intéreflant , mérite l'attention
de tous les écrivains qui s'exercent
dans ce genre ; ils fçauront gré à M.
Mercier de leur avoir montré cette rouJUILLE
T. 1769 . 93
te ; elle leur promet des fuccès plus flatteurs.
On peut préfenter une hiftoire intéreffante
, la remplir d'événemens vraifemblables
, naturels & touchans , attacher
par le fentiment ; mais que réfultera-
t-il de ce travail pour le lecteur ? Du
délaffement pendant le tems qu'aura duré
la lecture ; il ne lui reftera rien dans la
mémoire ; il aura vu des faits adroitement
combinés ; ou , fi l'on veut , quelques
réflexions qu'ils auront fait naître & qui fe
nuiront les unes aux autres ; mais on n'y
trouvera aucun but général & moral qui
pouvoit le rendre utile & ôter , à cette efpéce
d'ouvrage , la futilité qui avoit fait
pendant fi long - tems fon caractere. Les
contes de M. Mercier n'ont point ce défaut;
dans l'un il attaque l'hypocrifie , infpire de
l'horreur pour ce vice odieux , lors même
qu'il triomphe. L'auteur s'éleve , dans le
fecond, contre l'avarice qui retrecit l'ame
qu'elle occupe.
Les époux malheureux montrent les
effets funeftes de la haine allumée dans
le coeur de deux courtifans ambitieux qui
prétendent à la faveur du prince , & qui
ne peuvent l'obtenir que par la ruine de
leur concurrent. L'hiftoire de Mlle de
Remillies eft la derniere de ce recueil ;
une jeune perfonne , répandue de bonne
94 MERCURE DE FRANCE :
heure dans le monde , y trouve un comte
de Rouviere qui lui plaît & qui la féduit;
elle fe détermine à fuivre fon amant, elle
quitte fa mere & s'enfuit avec lui ; ce
comte n'eft qu'un fcélerat qui a pris un
titre qui ne lui étoit point dû , & qui profite
du premier moment pour enlever
l'argent & les diamans de l'infortunée
qu'il a égarée ; celle - ci , inftruite de cette
perfidie , ne fonge qu'à la vengeance ,
pourfuit le fcélerat , lui propofe de lui
ôrer la vie après lui avoir ôté l'honneur ,
& fur fon refus de fe battre avec une fem.
me , fe fait juftice elle - même , & l'étend
mort à fes pieds d'un coup de piftolet ;
elle ne furvit pas long- tems à fa honte.
Il y a beaucoup de chaleur , d'intérêt & de
philofophie dans ces contes, M. Mercier
en promet une fuite , & nous ne pouvons
que l'exhorter à ne pas la faire attendre.
Elémens d'Arithmétique , d'algébre & de
géométrie , avec une introduction aux
fections coniques ; ouvrage utile pour
difpofer à l'étude de la phyfique & des
fciences phyfico - mathématiques ; par
J. M. Mazeas , ancien profeffeur de
philofophie en l'univerfité de Paris , au
collége royal de Navarre. 4. édit. revue
& corrigée par l'auteur, A Paris , chez
JUILLE T. 1769. 95
la veuve Pierres , libraire , rue S. Jacq.
à S. Ambroife & à la couronne d'épines
; in- 8 °. 520 pag.
Le titre de cet ouvrage en indique
l'objet. M. Mazeas , obligé par état de
préparer les jeunes gens à l'étude de la
phyfique par des leçons de géométrie ,
s'eft attaché à leur développer , dans ce
volume , les principes de cette fcience
qui leur font néceffaires. Il les a recueillis
dans les différens traités & élémens de
géométrie que nous avons ; il a fur- tout
choifi ce qui lui a paru Gimple & facile ;
il en a fait un tout auquel il a donné lá
forme la plus convenable aux jeunes gens
pour qui fon ouvrage eft particulierement
deftiné. Les nombreufes éditions qu'on
en a faites en annoncent le mérite ; il eft
écrit avec beaucoup de clarté , & la méthode
que l'auteur y a jetrée en rend la
lecture plus utile & plus facile que la plû
part de ceux que nous avons déjà fur le
même fujet.
Bibliothèque de Phyfique & d'Hiftoire naturelle
, contenant la phyfique générale ,
la physique particuliere , la méchanique
, la médecine , la chymie , la botanique
, l'anatomie , l'hiftoire natu96
MERCURE
DE
FRANCE
.
relle des infectes , des animaux & des
coquillages. A Paris , chez la veuve
David jeune , quai des Auguftins , près
Saint - Michel , au S. Efprit ; du
pont
in-1 2, tomes V & VI.
Les quatre premiers volumes de ce recueil
ont paru , il y a quelques années ;
la retraite de l'éditeur , en province , a ſufpendu
la publication de ces deux nouveaux
volumes ; ils offrent de quoi fatisfaire
la curiofité des lecteurs ; ils font
formés fur le plan des précédens ; on a eu
pour objet d'y raffembler les morceaux
les plus précieux fur tous les genres de
fcience qui ont paru dans les différens ouvrages
périodiques françois & étrangers.
Ce font des fources abondantes dans lefquelles
il n'eft pas toujours aifé de puiſer ;
les recherches qu'il faudroit faire , à cet
égard , entraîneroient des foins fouvent
ennuyeux & une perte confidérable de
tems ; l'éditeur de ce recueil a voulu les
épargner aux curieux , & fans doute il
leur a rendu un fervice effentiel , en réuniffant
, dans quelques volumes , les obfervations
les plus curieufes , & les découvertes
utiles qu'on a faites fur les différentes
parties de la phyfique & de l'hif
toire
JUILLE T. 1769. 97
toire naturelle . L'ordre dans lequel on
les a raffemblées , les lie les unes aux autres
, de maniere qu'elles peuvent s'éclaircir
mutuellement . Les deux volumes
que nous annonçons préfentent plufieurs
morceaux très - intéreffans fur la médecine
& fur la chymie. On y trouve une expofition
des principes de la médecine des
Chinois . Cet article doit néceffairement
piquer la curiofité ; la pratique de ce peuple
eft très différente de la nôtre ; il eft
fi ancien & jouit d'une fi grande réputation
dans l'Alie , qu'on fera bien aife de
connoître leur méthode ; tout ce qui a
rapport à cette nation célébre nous intérelle
; c'eft peut-être par ce qui fe fait chez
eux , qu'on peut juger en partie de tout
ce qui s'eft fait dans l'antiquité la plus reculée
, & qu'on peut parvenir à diftinguer
les progrès des premiers peuples dans quelques
parties des fciences & des arts .
La jolie Femme ou la femme du jour. A
Amfterdam , chez Changuion ; & fe
trouve à Paris , chez le Jay , libraire ,
rue S. Jacques , au deffus de la rue des
Mathurins , au grand Corneille , in 12.
2 parties .
1. Vol. ,
E
98 MERCURE
DE FRANCE.
Mlle de Vaſy avoit perdu fon pere ; fa
grand'mere fe chargea de fon éducation ;
bientôt une Madame de Lorevel , un de
ces êtres ambigus dont on ne connoît ni
l'origine , ni la fortune , ni l'état , ni le
caractere , s'introduifit dans le château &
s'empara de l'efprit de la jeune perſonne ;
elle lui donna des leçons qui furent dans
la fuite la regle de fa conduite ; elle l'exhorta
fur- tout à défendre fon coeur contre
l'amour , & à n'en chercher que les plaifirs
. Un M. d'Aurange , autrefois traitant,
devenu marquis , graces à ſon or , vint
faire un tour dans la terre qu'il avoit
achetée près de celle de Mlle de Vafy ;
il trouva cette jeune perfonne très- aimable
, parce qu'elle chantoit toutes les ariettes
nouvelles de l'opéra comique . Il l'épouſa
, la conduifit à Paris où Madame de
Lorevel la fuivit , & lui fit pratiquer les
confeils qu'elle lui avoit donnés . La nouvelle
marquife eut bientôt des amans ; la
conduite qu'elle tint avec eux fut toujours
raiſonnée , & dans les principes que fon
amie lui avoit infpirés de bonne heure .
Les détails de fa vie font très- agréables ,
& écrits avec légereté ; les réflexions qu'ils
font naître font fines ; c'eft une fatire ingénieufe
des moeurs d'un certain monde ;
JUILLET . 1769 . 99
il y a beaucoup de variété ; il feroit difficile
d'en préfenter une analyfe ; les événemens
& les fituations qu'ils amenent doivent être
vus dans l'ouvrage avec leurs couleurs &
leurs nuances ; ils ne pourroient que perdre
dans un extrait .
Le marquis d'Auranges ne tarde pas
à être inftruit de la conduite de fa femme
; après avoir été trompé long- tems ,
il est forcé d'ouvrir les yeux & de ſe féparer
d'ellé ; il lui abandonne la moitié
de fon revenu . La marquife , fuivant le
confeil de fa bonne amie , fe retire dans
la province . Madame de Lorevel a un
procès ; elle compte fur les charmes de fa
folliciteufe pout fuppléer au bon droit
qui lui manque . Les deux Dames arrivent
à Bordeaux ; la marquife y devint bientôt
l'idole du jour ; elle donnoit le ton ;
le procès de Madame de Lorevel fut cependant
perdu ; elle s'en défefpéroit lorf
qu'elle apprit la mort du marquis , &
qu'on devoir , huit jours après , lui chanter
une belle meffe en musique , en confidération
du refpect profond qu'il avoit
pour cet art ; les deux Dames veulent
l'entendre , prennent la pofte & arrivent.
Elles font bien étonnées d'apprendre que
le marquis a fait un teftament ; la veuve
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
plaide & n'eft pas plus heureuſe , en follicitant
pour fon compre
; fa fortune eft
réduite au quart . Madame Lorevel lui
donne de nouveaux confeils ; elle lui perfuade
de renoncer aux jeunes étourdis qui
oublient le lendemain la divinité qu'ils
ont encenfée la veille , & de ne recevoir
que les amans riches . La marquife eft toujours
docile ; elle vieillit enfin dans l'opprobre.
Poëfies diverfes de M. Fleury , divifées en
trois parties , contenant fes fables , fes
oeuvres mêlées & fes chanfons. Nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
d'un grand nombre de piéces
dans les trois genres. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez la veuve Duchefne
, rue S. Jacques , au Temple du
Goût ; in 80.412 pag.
L'auteur a donné à ce recueil de poëfies
diverfes le titre de folies ; il indique par
là toute l'importance qu'il y attache , &
fes lecteurs , fans le chicaner fur le mot ,
conviendront que ce font des folies agréables.
La plupart de ces piéces font déjà
connues ; elles offrent de la facilité , de
l'efprit & de la gaïté ; nous citerons cette
fable .
JUILLE T. 1769.101
Agnès à quatorze ans avec naïveté
Demandoit un jour à la mere ,
Qu'est- ce donc que la volupté ?
Eluder de répondre en pareille matiere
N'auroit fait qu'irriter fa curiofité ;
Par ce trait de moralité
La maman ſe tira d'affaire.
Cette volupté là qui vous tient en fouci ,
Ma chere enfant , n'eft qu'une tofe.
Ah ! dit Agnès , s'il eft ainfi ,
Maman , ce n'eſt donc pas grand - chofe ;
N'importe , je prétends en eflayer foudain ;
Vîte elle defcend au jardin ,
Cueille à fon gré la plus brillante ,
Dont l'éclat l'éblouit & le parfum l'enchante ;
C'eſt peu de la placer au (ein ,
Sur le chevet du lit le foir on la dépole ,
Car comment fe coucher & dormir fans fa rofe?
Mais quelle eft fa ſurpriſe , hélas , à ſon reveil !
Quand elle s'apperçoit que d'une fleur fi belle ,
Il ne lui refte plus qu'une épine cruelle:
Ceft un tour qu'on lui joue , un affront fans pareil
,
Elle court s'en plaindre à fa mere
Qui lui répond : point de colere ,
Je vous ai dit la vérité ,
Ma fille , de la volupté
La rofe eft l'image fidéle.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE..
La volupté féduit par mille & mille attraits ,
Mais bientôt elle paffe & ne laiffe après elle ,
Qu'épines & regrets.
Cette fable est très- agréable à quelques
négligences près ; l'auteur auroit dû en
retrancher les trois derniers vers ; le fens
s'expliquoit de lui- même ; ce qu'on ajoute
pour l'exprimer eft fuperflu , & il n'en faut
pas dans ces petits ouvrages .
Effaifur la Peinture & fur l'académie de
France établie à Rome ; par M. Algarotti
, chambellan de Sa Majesté Pruffienne
. Traduit de l'italien par M. Pingeron
, capitaine d'artillerie & ingénieur
au fervice de Pologne , avec cette
épigraphe : Kaλà rà xaλà , les belles chofes
font difficiles. A Paris , chez Merlin
, libraire , rue de la Harpe , à S.
Jofeph , in- 12. 338 pag.
τα
M. Pingeron a cru rendre fervice aux
artiftes en leur faifant connoître l'ouvrage
de M. Algarotti , qui leur enfeigne les
moyens dont les Italiens fe fervent pour
exceller dans la peinture . L'auteur Italien ,
amateur éclairé , artifte par goût , offre
des leçons puifées dans la nature ; il recommande
d'abord de n'employer aux
JUILLE T. 1769. 103
beaux arts que les jeunes gens appelés
par la nature à les cultiver ; les études.
qu'il leur convient de faire doivent être
celles qui ont rapport à l'art qu'ils embraffent
; il leur fuffit de fçavoir leur propre
langue , de connoître les meilleurs
traités & les vies des artiftes les plus célèbres
; ces détails doivent occuper leur
premiere enfance ; ils échauffent leurs
ames , enflamment leur imagination , &
les difpofent à égaler les grands maîtres
dont la réputation les a frappés ; les modèles
qu'on leur met devant les yeux ne
fçauroient être trop finis & trop parfaits ;
c'eſt le moyen de les familiarifer de bonne
heure avec les belles formes ; on fe
fouviendra toujours de la réponſe de Raphaël
à un jeune homme qu'on deftinoit
à paffer dans fon école ; le peintre lui
demanda pourquoi on lui avoit fait deffiner
des chofes auffi médiocres ; c'est pour
me dégroffir , lui dit le jeune homme ; dis
plutôt que c'étoit pour te gâter , répliqua
Raphaël. M. Algarotti fuit l'éleve dans
toutes fes études , il en décrit l'ordre &
les progreffions ; il a l'art de rendre chacun
de fes articles intéreffans par les anecdotes
dont il les feme , & qui aident à
démontrer la vérité des principes qu'il
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
5
établit , & à les graver dans la mémoire.
Ses réflexions , fes obſervations fur différens
tableaux & fur les manieres diverſes
de leurs auteurs font celles d'un homme
de goût , & peuvent encore contribuer à
développer celui des éleves . M. Pingeron
a joint à cet ouvrage la traduction de l'effai
fur académie de France établie à Rome;
le bruit , qui fe répandit qu'on alloit
la détruire , donna lieu à cette production
de M. Algarotti ; il partagea les allarmes
des artiftes , & s'attacha à prouver com-:
bien cet établiffement étoit utile , combien
les François en devroient regretter
l'anéantiffement ; il penfoit que , loin de
fonger à le renverfer , on devroit en former
de nouveaux dans plufieurs autres
villes d'Italie , célèbres par leurs écoles ,
telles que Florence , Boulogne & Venife .
Ces deux morceaux intéreffans méritent
l'attention des artiftes & des amateurs ;
& M. Pingeron , en les traduifant , a rendu
fervice aux uns & aux autres .
Principes du droit de la nature & des gens;
par J. J. Burlamaque , avec la fuite du
droit de la nature qui n'avoit point en .
core paru . Le tout confidérablement
augmenté par M. le profeffeur de FéJUILLE
T. 1769. 105
lice ; tomes VI , VII & VIII . A Yverdon
, 1768 .
Les trois volumes que M. de Félice
vient de publier , terminent l'ouvrage de
Burlamaque. Les précédens traitoient du
droit de la nature ; celui des gens fair
l'objet de ces derniers. L'auteur avoit
établi que la fociété humaine eft par ellemême
, & dans fon origine , une fociété
d'égalité & d'indépendance ; l'établiffement
de la fouveraineté anéantit cette in.
dépendance , mais ne détruit point la fociété
naturelle , & lui donne au contraire
plus de force ; il définit ici la fociété civile
; elle n'eft que la fociété modifiée de
telle forte , qu'il y a un fouverain qui y
commande , & de la volonté duquel tout
ce qui peut intéreffer le bonheur de la
fociété dépend en dernier reffort . Certe
définition eft développée dans le cours de
l'ouvrage , qui eft divifé en quatre parties .
Dans la premiere on examine l'origine &
la nature de la fociété civile , celles de la
fouveraineté en général , les caracteres
qui lui font propres , fes modifications ,
fes parties effentielles . Les différentes
fortes de gouvernement font l'objet de la
feconde ; Burlamaque s'étend fur la fameufe
queſtion de la meilleure formé de -
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"
gouvernement. « J'ofe le dire , rien n'ap ·
proche d'un gouvernemenr abfolu entre
les mains d'un prince fage & ver-
» tueux . L'ordre , la diligence , le fecret,
» la promptitude dans l'exécution , la fu-
" bordination , les objets les plus grands,
» les exécutions les plus heureuſes en
» font les effets affurés . Les dignités , les
» honneurs , les récompenfes & les pei-
» nes , tout s'y difpenfe avec juftice , avec
» difcernement . » Les devoirs réciproques
des fouverains & des fujets forment
plufieurs chapitres intéreffans ; le monarque
doit fa protection à fes fujets ; ce devoir
eft indifpenfable , il nous affure la
paiſible jouiffance de nos droits . C'eſt lui
qui dicta cette réponſe noble & jufle à
une femme qui redemandoit fon troupeau
qu'on lui avoit enlevé pendant fon
fommeil. Vous dormiez donc bien profon
dément , lui dit le magiftrat . Oui , répondit-
elle, parce que je croyois que vous veil
liez pour moi. C'eft le devoir qui forme
proprement le fouverain & qui en affermit
le trône ; « c'eft le devoir enfin qui
fait briller tous les autres aux yeux de la
» nation , & qui , même fouvent , lui empêche
de fentir que le fouverain négli-
» ge ou foule aux pieds les autres. Crom-
"9
JUILLE T. 1769. 107
>>
"
» wel étoit un ufurpateur bien odieux ;
» il avoit forcé la religion d'être fa complice
; il avoit fouillé l'Angleterre du
fang le plus précieux ; il avoit volé la
» couronne , & n'ofant la mettre fur fa
» tête , il fe faifoit obéir en la portant à
» fa main ; il étoit cruel , fans foi , volup-
» tueux ; il avoit l'ame de Néron avec le
» coeur d'Attila ; mais il refpectoit les
» droits des particuliers ; il faifoit rendre
» la juftice avec une impartialité févére
» en un mot il protégeoit les Anglois qui
» l'honorerent du titre Aatteur de protec-
» teur ; il mourut paifible dans fon lit ,
» & des larmes non fufpectes honorerent
» fon convoi . » Dans la troifiéme partie
il cft traité des droits & des devoirs réciproques
des nations . Le droit de la guerre
eft tout ce qui ya rapport ; les traités publics
& le droit des ambaffadeurs font le
fujet de la derniere. Cet ouvrage mérite
fon fuccès ; les obfervations & les notes
de M. de Félice font celles d'un homme
inftruit ; on pourroit leur reprocher leur
étendue qui , fouvent , abforbe le texte ;
mais elles l'éclairciffent , & elles ne feront
pas inutiles aux jeunes gens entre les
mains defquels on doit mettre ce livre de
bonne heure.
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
Droit public de France , ouvrage pofthume
de M. l'abbé Fleury , compofé pour
l'éducation des princes , & publié avec
des notes ; par J. B. d'Aragon , profeffeur
en l'univerfité de Paris . A Paris
chez la veuve Pierres , rue S. Jacques;
Saillant , rue S. Jean de Beauvais , la
veuve Duchefne , rue S. Jacques ; Cellot,
grande falle du palais ; in- 12 . 3 vol,
Cet ouvrage , de M. l'abbé de Fleury ,
étoit dans le cabinet de M. Paris de Meyfieu
, connu depuis long- tems par fes lumieres
& par fon goût autant que par fon
zèle pour le bien public ; il n'a pas refufé
de donner ce manufcrit à M. Daragon qui
vient de le publier. On lira avec plaifir
un difcours préliminaire de l'éditeur fur
l'éducation civile ; il la confidére comme
une branche du droit public ; ce difcours
eft rempli de recherches , de difcuffions &.
de vues profondes ; il fait également honneur
aux talens & aux connoiffances de
M. d'Aragon ; il a placé à la fuite de ce
morceau un plan d'ouvrage fur le droit
public , par M. Pafquier ; il eft fuivi de
différentes piéces de M. l'abbé de Fleury,
dont l'une eft un extrait de la république
de Platon , l'autre une réfutation des principes
de Machiavel ; parmi les dernieres
JUILLE T. 1769. 109
on trouve un plan complet du droit public
d'Efpagne compofé pour Philippe de
France , duc d'Anjou , déclaré héritier de
la monarchie efpagnole par le teftament
de Charles II . Le droit public de France
vient enfuite ; M. de Fleury y donne une
idée fuccinte de nos loix fur les quatre
grandes parties de l'adminiftration publique
, la juftice , la police , les finances &
la guerre ; elles font traitées chacune féparément
, & forment la divifion de l'ouvrage
; la diftribution en eft fatisfaifante ,
mais l'objet n'en eſt pas rempli . M. l'ábbé
de Fleury avoit tracé un plan immenfe
que des études plus analogues à fon
état l'ont empêché d'exécuter , & on ne
fçauroit trop regretter qu'il ne l'ait pas
fait ; tel qu'il eft , fon travail eft très - précieux
; c'est ce que nous avons de plus
complet fur le droit public de France .
M. d'Aragon y a joint des notes qui facilitent
l'intelligence du texte aux jeunes
gens , & qui fuivent la filiation de notre
droit public depuis 1675 jufqu'à nos
jours. M. de Fleury , qui en avoit préfenté
P'origine & les progrès depuis le commencement
de la monarchie , s'étoit arrêté à
cette époque où il ceffa d'écrire. M. d'A
ragon poffède encore quelques manuferits
du même écrivain , tels que la feconde
110 MERCURE DE FRANCE .
partie de l'inftitution au droit françois
qui a paru jufqu'à préfent fous le nom de
M. Argou , & qui eft un ouvrage de M.
de Fleury ; un vingt & uniéme volume de
l'hiftoire eccléfiaftique , une hiftoire uni
verfelle jufqu'à Jules Céfar , & quelques
morceaux d'hiftoire moderne ; il fe propofe
de les publier ; ce fera un véritable
fervice qu'il rendra à la littérature ; retenir
dans l'obfcurité du cabinet des productions
d'écrivains célèbres , c'eft faire
un larcin à leur gloire & aux fçavans .
Expériences , obfervations & découvertes
fur les caufes des maladies qui affligent
l'humanité , & fur les propriétés des
remedes & elixirs de trois qualités dif
férentes. La premiere eft un fpécifique
balfamique & purgatif; la feconde , un
ftomachique cordial , & la troifiéme
un préfervatifreftaurant & fpiritueux .
Par M. du Hand , privilegié du Roi ,
rue Quincampoix , par la rue Aubry- le-
Boucher , la 3 porte cochere après la
rue de Venife , vis - à - vis la ville de
Tours , fur le devant , dans la maiſon
de M. Chicanneau . A Paris , de l'im
primerie de Cl. Hériffant , tue Neuve
Notre - Dame ; in - 12 . 146 pag. Prix
I liv . 4 f. broché .
JUILLET .
III
1769 .
L'art de réduire au plus petit nombre
poffible les remedes les plus efficaces contre
les maladies qui affligent l'humanité ,
approcheroit peut - être de bien près du
grand oeuvre de la médecine univerfelle.
Les médecins les plus célèbres ont douté
de la poffibilité de découvrir l'un & l'autre
; M. du Hand prétend être parvenu au
premier par fes études , fa patience & fon
travail . « Je ne veux point , dit - il , furprendre
l'aveugle crédulité du peuple ;
» je m'adreffe aux perfonnes qui , par état ,
>> font faites pour fçavoir diftinguer un
» homme qui fe préfente avec la convic-
»tion de l'expérience ; qu'on me faffe
» donc la grace de ne pas me confondre
» avec des gens qui , fans connoiffances ,
»fans principes , ofent affirmer au public
» que les remedes qu'ils lui préfentent
"
"
-
guériffent des plus grandes maladies &
» même de celles qui , par leur nature ,
» font incurables. Appuyé d'expériences
» réitérées & de certificats par devant
» notaires , je crois mériter quelque dif-
» tinction & pouvoir annoncer à mes con-
» citoyens le réfultat de mes veilles & de
» mes travaux . » C'eſt par déférence aux
inftances de ceux qui fe font bien trouvés
des remedes de M. du Hand , qu'il fe réfoud
à en communiquer au public les
"
112 MERCURE DE FRANCE.
propriétés & les différens ufages ; il entre
dans quelques détails fur les caufes des
maladies. C'eft aux gens de l'art à prononcer
fur cette partie de fon ouvrage &
fur l'avantage de fes remedes . Nous nous
contentons de les annoncer.
Brochure morale. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez de Lalain , libraire
, rue S. Jacq. in- 12 . 282 pag.
On a réuni fous ce titre plufieurs réflexions
fur différens fujets qui n'ont aucune
liaiſon entre eux ; nous nous arrêterons
à quelques - unes .
De tous les genres d'efprit , celui de la
converfation eft , fans contredit , le plus
rare. S'il faut beaucoup de fond pour
bien écrire , il faut beaucoup de parties
pour bien caufer ; de la jufteffe , de la facilité
, de la politeffe , de l'ufage du mon
de , des connoiffances , du goût , de l'imagination
, de la grace.
Bien des gens d'efprit font exceffivement
ennuyeux . Les uns differtent toujours
; les autres citent fans ceffe ; plufieurs
parlent trop , beaucoup ne parlent point
affez . Quoique l'art de bien caufer foit un
talent naturel , je crois qu'avec de l'efprit
on le pourroit acquérir par l'exemple &
JUILLE T. 1769.113
par l'ufage. Mais du moins chacun pourroit-
il parvenir à rendre fa converfation
fupportable. Le plus grand défaut à éviter
eft l'amplification . On vous demande ,
Nerine , des nouvelles de votre frere ; répondez
: mieux ou plus mal. Cela fatisfait
l'intérêt qu'on y prend . Penfez -vous qu'on
en veuille fçavoir davantage ? Donnez le
buletin écrit , & ne fatiguez point un cercle
, de connoiffances d'un détail de friffons
, de fiévres , de douleurs, de langueurs
que l'ami feul peut écouter .
Vous voulez placer un domeftique , dites
qu'il eft fidéle , intelligent , actif& rien
de plus. Qu'a- t on befoin de fçavoir qu'il
a une femme & fix enfans ; que fa femme
fait des chemifes ; que fes filles font de la
dentelle ; que l'aînée vient de fe marier ;
que la feconde eft jolie , que la quatriéme
eft boffue.
Une fociété bien choisie eft une chofe
délicieufe , mais bien rare ; on ne la trouve
point chez les grands feigneurs qui
n'ont que des complaifans , ni chez les
riches où l'on ne trouve que des parafytes.
Emilie eft veuve & fans enfans ; elle
voit beaucoup de monde , mais elle ne
fçait aflortir les efprits , ni le goûts.
Elle invite N ** à venir lire chez elle
» fon poëme , ouvrage voluptueux &
114 MERCURE DE FRANCE.
"
» charmant. Qui font les auditeurs ? deux
» ou trois prudes & quelques gens de ro-
» be octogenaires ; le lendemain elle a un
» géometre pour une nouvelle mariée ,
» une autre fois un concert pour des gens
qui n'ont point d'oreilles; voilà fes jours
» de fête. Pour l'ordinaire elle prie à fou-
» per toute une famille en même tems ,
» grand plaifir à procurer à des gens qui
» s'ennuyent journellement enfemble.
» Malheur à l'étranger qui fe trouve dans.
» cette affemblée de parens . . . . En fup-
" pofant que cette tribu ait l'honnêteté
de ne pas affommer de détails ennuyeux
; quelle froideur dans la con-
» verfation de gens qui n'ont aucune en-
» vie de fe plaire , que rien n'excite , qui
»fe fçavent tous par coeur , qui fouvent
» font en défiance les uns des autres , qui
» fe font peut- être querellés le matin , &
» fe querelleront encore avant de fe-cou-
» cher. Car il ne faut pas s'y tromper : le
» moindre inconvénient des fociétés de
» famille eft d'être fort infipides . Ce fe-
» roit un grand hafard de trouver le bon-
» heur & l'agrément dans des liens dont
le coeur n'a pas fait le choix. L'heureu-
»fe fociété eft celle des amis , l'agréable
» fociété celle des gens dont l'humeur &
» le goût fympathifent. »
»
JUILLET. 1769. 115
Les réflexions qui terminent cette brochure
roulent fur l'éducation ; il y en a
quelques unes qui font juftes & précifes
qui doivent être lues & qui mériteroient
d'être approfondies.
-
Le Porte - feuille du R. P. Gillet , cidevant
foi - difant Jéfuite , ou petit dictionnaire
dans lequel on n'a mis que des
chofes effentielles pour fervir de fupplé
ment aux gros dictionnaires qui renferment
tant d'inutilités . Seconde édition
confidérablement augmentée , dans laquelle
on a ajouté l'entrée triomphante
du P. G. aux enfers , fuivie de fon retour
fur la terre ; in- 12 . d'environ 180 pages.
On en trouve des exemplaires chez Valade
, libraire , rue de la Parcheminerie ,
maifon de M. Grangé.
Sermons prêchés à Paris en 1760 & durant
le cours de 1761 , par le P. Durivet ,
de la compagnie de Jefus. A Tournay,
chez la veuve de Dominique Varlé ,
imprimeur , près de la cathédrale ; &
fe vend à Paris , chez Saillant , libraire,
rue S. Jean de Beauvais , vis- à - vis le
collége ; 4 vol. in- 8 ° . Prix 12 liv . rel .
Ces fermons ont été prêchés pendant l'a116
MERCURE DE FRANCE,
vent, le carême , & quelques- unes des fêtes
de l'année , telles que celles de la conception
, de la circoncifion , de la purification
, de l'afcenfion , &c. Il y en a un pour
un profeffion religieufe . Le P. Duriver ,
forcé d'abandonner la chaire à caufe du
dérangement de fa fanté , a cru devoir
perpétuer en quelque forte fon miniftere
en donnant fes fermons à l'impreffion ,
& en fe faifant lire par ceux qui ne peuvent
plus l'entendre parler ; ce motif mérite
de juftes éloges ; fes difcours font
écrits avec fimplicité. Si on les lit avec
moins de plaifir que ceux de nos prédi
cateurs fameux , ils peuvent produire
d'auffi bons effets , & fervir à l'inftruction
& à l'édification des fidéles .
Le Paffe - tems , ou recueil de contes intéreffans
, moraux & recréatifs ; par M.
Brunet de Baines. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Louis Cellot , imprimeur
libraire , rue Dauphine &
grande falle du palais . 2 vol . in- 12 .
Les contes que contient ce recueil font
au nombre de quinze ; la plupart ont paru
dans le Mercare , il y a quelques années ;
on y en a joint feulement quatre nouveaux
; les autres ont été corrigés & augJUILLET.
1769. 117
mentés ; nous nous difpenferons d'entrer
dans des détails particuliers fur ces morceaux
; le Public qui les a lus déjà , ne les
verra pas avec moins de plaifir dans le
recueil de l'auteur ; on trouve dans plufieurs
beaucoup d'intérêt : il y en a qui
font très gais , & tous offrent de bonnes
leçons de morale ; peut - être en général
font ils un peu trop longs & trop
diffus. La morale y eft fouvent en réflexions
& en maximes ; on aimeroit
mieux qu'elle fût en action ; mais l'agrément
du fond & de la plupart des détails
fait oublier facilement ces défauts .
Zaluca à Jofeph , fuivie de la nouvelle
Bethzabée & de quelques poëfies réimprimées.
A Geneve ; & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , libraire , rue
S. Jacques ; Saugrain , rue du Hurpoix ,
& Lacombe , rue Chriftine , in - 8° . 27
pages.
Cette héroïde , & les piéces qui l'accompagnent
, font déjà connues ; on y
trouve du fentiment & de la facilité. Nous
citerons quelques vers de la premiere .
Du fond des noirs cachots où Putiphar t'entraîne,
Où mes mains vont encore appefantir ta chaîne ,
118 MERCURE DE FRANCE.
La tête fous le glaive , ingrat , crie à ton Dieu
De foutenir en toi l'efpoir du Peuple Hébreu ;
Qu'il couvre fon élu de fon pouvoir fuprême ,
Moi , j'irai te frapper au ſein de ton Dieu -même ;
Si je fus à tes pieds , fi tu m'en vois rougir ,
C'est l'opprobre d'un jour , il n'a pu m'avilir.
Superbe ! il vit en paix fur le bord de l'abîme ;
Je femble être fon juge & je fuis fa victime.
Eh quoi ! ce peuple vil , qui traîne en murmurant
Deje nefçais quel Dieu le fimulacre errant,
A-t-il fur nos autels , de fes mains facriléges ,
A nos mages divins ravi leurs privileges ?
Ou le Dieu d'Ifraël , ennemi de ma loi ,
Sous les traits d'un Hébreu s'empara- t - il de moi.
Ces vers font faciles , mais ils offrent
une réflexion qu'il eft bien fingulier que
l'auteur n'ait pas faite lui - même . Les Hébreux
ne formoient pas encore un peuple
du tems de Jofeph ; on ne pouvoit pas
donner ce nom aux douze enfans de Jacob
; la femme de Putiphar ne devoit voir
dans Jofeph qu'un efclave qui lui avoit
plû ; elle ignoroit ce qu'étoit fa famille ,
& les deffeins de Dieu fur elle & fur lui;
fans doute elle n'avoit pas entendu parler
de la vocation d'Abraham ; Jofeph étoit
le premier des defcendans de ce patriarche
qui fût venu en Egypte ; elle ne fçaJUILLE
T. 1769. 119
voit pas s'il avoit des freres , & quand
elle l'auroit fçu , elle ne pouvoit pas dire
en parlant d'eux : Ce peuple vil qui traîne
en murmurant deje ne fçais quel Dieu le
fimulacre errant. Les enfans de Jacob n'avoient
point de fimulacres de leur Dieu ,
& les Juifs n'en eurent jamais ; l'arche
d'alliance n'en étoit pas un. Après avoir
lu la préface hiftorique que l'auteur a miſe
à la tête de cette héroïde , on eft furpris
de cette erreur ; l'érudition qu'il étale auroit
dû l'en préferver ; & il n'en falloit
pas beaucoup pour s'en garantir.
On retrouve à la fuite de cette piéce une
épître fur la confomption qu'on relira avec
plaifir , ainfi que la nouvelle Bethzabée &
la romance de Lucréce & Tarquin . L'ode
anacréontique , intitulée : la Raifon & la
Folie qui termine ce recueil , offre des
graces & de la légereté , à quelques incorrections
près.
J'avois juré d'être fage ;
Mais avant peu j'en fus las ;
O Raifon , c'est bien dommage
Que l'ennui fuive tes pas !
J'eus recours à la Folie ;
Je nageai dans les plaifirs ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Le tems diffipa l'orgie
Et je perdis mes defirs.
Entre elles je voltigeai ,
L'une & l'autre le reflemblent
Et je les apprivoiſai ,
Pour les faire vivre enſemble.
Depuis , dans cette union ,
Je coule ma douce vie ;
J'ai pour femme , la Raifon ,
Pour maîtrefle , la Folie.
Tour-à- tour mon goût volage
Leur partage mes defirs ,
L'une a foin de mon ménage ,
Et l'autre de mes plaifirs.
Pratique de l'Equitation , ou l'art de l'équitation
réduit en principes ; par M.
Dupaty de Clam , moufquetaire dans
la premiere compagnie . A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine ; in-
8°. 256 pages , 30 f. broché .
Nous n'avons point d'ouvrages fur l'équitation
. L'étude de cet art étoit trèsdifficile
, parce qu'on étoit obligé de recueillir
fouvent à la volée les leçons des
maîtres . La plupart des meilleurs écuyers
n'ont
JUILLET. 1769 121
n'ont rien écrit ; on a prefque toujours,
fait confifter l'art dans une fuite de pratiques
& d'ufages ; on ne s'eft point appliqué
à en développer les principes. M.
Dupaty de Clam vient de les raſſembler
dans la production que nous annonçens ;
il divife l'art de monter les chevaux &
de les dreffer en trois parties principales.
La pofition , les opérations que l'on exige
du cheval , & les moyens fûrs de le
faire obéir , enfin la maniere d'em
ployer ces opérations. L'équitation eft art
& fcience tout à la fois ; elle eft un arc
par la pratique aifée que donne la grande
habitude du cheval ; une fcience , par les
connoiffances que le maître doit pofféder
, & fur lefquelles il doit régler fon
travail. « Ce feroit avoir bien peu d'am
» bition que de fe contenter de fe fervir
» du cheval en tant qu'il peut nous tranf-
» porter d'un lieu à un autre , n'importe
» de quelle façon . L'art a un objet plus
» vaſte , il en exige un fervice plus digne
des connoiffances de l'homme qui , cependant
, n'eft en droit d'y prétendre
que lorfque fes membres ont reçu une
» pofition réguliere , auffi agréable à la
vue que néceffaire à l'exécution, Les régles
que l'on s'eft prefcrites ne font
point arbitraires : on a vu des hommes
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
bien faits & d'une belle proportion fe
» tenir à cheval différemment des autres;
» on a cru qu'il falloit les imiter. Un
» examen férieux & réfléchi a établi les
premiers principes de la fcience ; le
» tems , l'étude de la nature , le travail,
» l'ont fait parvenir au degré où nous la
» poffédons. » Voilà à -peu-près tout ce
qu'on peut dire fur l'origine & l'hiftoire
de Fart; l'auteur en donne enfuite les
principes ; la pofition la moins affectée
eft , de l'aveu de tous les écuyers , la plus
propre à fe tenir à cheval & à travailler ;
il faut lire dans l'ouvrage même les régles
qu'on établit à cet égard ; elles font fondées
fur la conftruction du corps humain,
La feconde partie préfente cinq chapitres
intéreflans fur les opérations qu'on
exige du cheval & les moyens de s'en faire
obéir. M. Dupaty de Clam commence
par expliquer ce que c'eft que dreffer un
cheval , C'eſt une idée fauffe de prétendre
qu'il eft naturel au cheval d'ale
ler fous l'homme , comme à celui - ci
» de le monter. Si l'on eft affez heureux
» pour rencontrer un cheval d'une belle
» conſtruction , fort , vigoureux , fans caprice
& d'un bon naturel , comment
» fera- t- on plus en fûreté, s'il ne fçait ce
que le cavalier lui demandé ? Obéira-
"9
»
JUILLET . 1769 123
» t'il fans rien fçavoir ? Ne fera - t - il pas
» fans ceffe fujet à fe tromper , fur-tout
» fi fon homme , auffi incertain que lui ,
» cherche à lui faire faire tout le contrai-
» re de ce que l'opération exige . L'ignorance
du cavalier trouble le cheval &
le fait fe défefpérer ; le défaut d'ha
bitude du cheval à obéir à des opéra-
» tions certaines & qu'on lui fait connoî-
» tre , expoſe la vie de celui qui le monte;
» il n'y a que la connoiffance & la pratique
de l'art de l'écuyer qui puiffe re-
» médier à tant d'inconvéniens. » L'auteur
s'étend fur toutes ces différentes opétations
& fur les moyens qu'il faut employer
; le cavalier pour cet effet fe fert
de fes mains & de fes jambes alternativement
& fouvent enſemble.
La troifiéme partie contient le détail
de tout ce qu'on apprend au cheval , c'eſtà-
dire à aller en avant , en arriere , à
droite , à gauche , à enlever le devant &
à enlever le derriere ; c'eft à ces objets '
qu'on peut réduire le travail néceffaire
pour former un cheval ; la variété des pofitions
qu'il prend pour produire ces actions
, les allures différentes avec lefquelles
il les éxécute donnent à l'art de l'équitation
toute fon étendue . Ces détails
Fij
114 MERCURE DE FRANCE.
forment l'objet de plufieurs leçons peu
fufceptibles d'extrait, & qu'il faut lire de
faite. L'ouvrage eft terminé par un traité
des allures naturelles qui complettent la
pratique de l'équitation. Le livre de M.
Dupaty de Clam eft à la fois inftructif &
curieux on ne peut que lui fçavoir gré
d'avoir développé les principes d'un art
utile & néceffaire , & d'avoir éclairé la
routine aveugle de la plûpart des maîtres
qui ne devoient leurs connoiffances qu'à
un long exercice, & qui, rarement , étoient
en état de les démontrer à leurs éleves .
On ne fçauroit trop recommander la lec
ture de cet ouvrage à ceux qui apprennent
à manier un cheval & à ceux qui font déjà
inftruits.
Nous devons faire obferver que les
Journaux ont célébré dans la même année
, Monfieur du Paty , académicien de
la Rochelle , homme diftingué par fes
vertus , par fes connoiffances & par fes
1 travaux littéraires , mort à la fleur de fon
âge ; & pere de deux fils , l'un avocatgénéral
au parlement de Bordeaux , jeune
magiftrat qui fe diftiftingue avec éclat
dans les fonctions pénibles du miniftere
public , & qui joint à la fcience des loix , le
goût & les connoiffances de la belle lit
JUILLE T. 1769. 125
térature dont nous avons parlé à l'occafion
du prix qu'il avoit établi pour l'éloge de
Henri IV, Roi de France & de Navarre
le bien bon ami des Rochellois , & du difcours
éloquent qu'il a prononcé dans cette
circonftance . L'autre fils de M. du Paty eft
le jeune militaire très- inftruit & très- appliqué
,dont nous annonçons l'ouvrage fur
l'équitation , preuve de les études , de fon
zèle & de fes lumieres dans la carriere
qu'il veut parcourir avec diftinction.
Hiftoire du Patriotifme François , ou nouvelle
hiftoire de France , dans laquelle
on s'eft principalement attaché à décrire
les traits de patriotifme qui ont
illuftré nos Rois , la nobleffe & le penple
françois depuis l'origine de la
monarchie jufqu'à nos jours. Par M.
Roffel , avocat , avec cette épigraphe :
Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire.
Henriade , Chant IV.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine ; 6 vol . in- 12 . Prix rel. 15 1.
Cet ouvrage mérite d'être diftingué de
la foule de ceux qu'on a publiés fur l'hif
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
. ་
toire de France ; jamais on ne l'a envifagée
d'une maniere fi neuve & fi intéreſfante
; le patriotifme fert de baſe aux
événemens ; on s'attache à montrer qu'ils
fortent tous de ce principe ; cette méthode
qui pourra fervir de modele aux hif-
Toriens des différentes nations , rend l'étude
de l'hiftoire plus utile & plus attachante
; elle doit fervir à affectionner de
plus en plus un peuple au gouvernement
fous lequel il refpire ; le but de M. Roffel
, en l'employant à nos annales , a été
d'inftruire & de former des citoyens &
des François. Depuis la bataille de Clo-
» vis fous les murs de Soiffons , jufqu'à
» la paix de Fontainebleau , fignée par
Louis XV , je ne vois par- tout dans la
nation qu'un efprit de zèle pour l'affermiffement
du trône & de la monarchie
; & dans les Rois , qu'un efprit d'a-
» mour envers leurs peuples , dont ils ont
plus ou moins procuré & affuré la gloi-
» re & le bonheur , felon les circonftan-
» ces où ils fe fout trouvés. Ce principe ,
» auffi vrai qu'il eft grand & fublime
préſenté à la tête de l'hiftoire de Fran-
» ce , jette néceffairement un tout autre
» luftre , un tout autre intérêt fur les faits
qu'elle embraffe . »
>>
»
"9
ود
›
JUILLE T. 1769. 127
M. Roffel , en fuivant exactement le
plan qu'il s'eft impofé , n'a pas laiffé de
nous donner une hiftoire très- complette.
Tous les grands événemens font fidélement
rapportés; il n'a négligé que les faits
minutieux ou peu analogues à fon fujet ;
les autres en conféquence reffortent davantage
; il ne préfente au lecteur que ce
qu'il a befoin de fçavoir , & ce qu'il apprendra
avec plaifir . Son ouvrage eft précédé
d'une courte introduction remplie
de réflexions philofophiques fur le patriotifme
; on y trouve un court précis de
l'établiffement des Francs dans les Gaules
, & des commencemens de notre
monarchie jufqu'à Clovis ; c'eft à ce
prince que l'auteur commence l'hiftoire
du patriotifme françois . Le premier
exemple qu'il en préfente eft la loi ſalique.
« Cette loi a pris naiffance avec
» la monarchie , & fon origine va fe
perdre dans les ténebres anguftes qui
couvrent le berceau de la France . Loi
fage & invariable qui femble plutôt
» gravée fur le trône que dans nos anna-
« les , tracée dans nos coeurs plus que dans
» nos hiſtoires , & qui , en afſurant la cou-
» ronne aux feuls defcendans mâles , met
» la France prefque dans l'heureufe im-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
"
poffibilité de voir jamais fur fon trône
» d'autre fang que le plus pur fang de fes
» Rois. Ainfi cette loi dictée & adoptée
par le patriotifme le plus éclairé & le
99
plus refléchi , devient le fondement
» inébranlable de l'Empire François ; elle
» femble lui affurer une durée éternelle ,
» en le garantillant contre les révolutions
» des fiécles , qui entraînent dans leur
» fuite rapide les fceptres & les couron-
» nes , & les tranſportent d'une nation à
» une autre. »
L'auteur parcourt rapidement les événemens
patriotiques qui eurent lieu fous
les deux premieres races ; à mefure qu'il
avance dans la troifiéme , ces événemens
fe multiplient , l'hiftoire marche avec
plus de certitude & plus de détails ; elle
devient plus intéreffante ; nous ne nous
attacherons pas à fuivre l'auteur ; nous
nous contenterons d'extraire quelques
traits qui donneront une idée de fa maniere
, & de l'efprit général de fon ouvra
ge. En parlant des croifades , de ces expéditions
fi malheureuſes & fi vantées ,
l'auteur offre le caractere de leur principal
auteur ; rien de plus jufte , de plus neuf
& de plus vrai que le portrait & la comparaifon
qu'il en fait avec Cromwel.
JUILLET. 1769. 129
"
"
Pierre l'Hermite , premier auteur des
» expéditions que toute l'Europe fit pen
dant fi long- tems pour conquérir la Ter
» re Sainte , me paroît avoir plufieurs
» traits de reffemblance avec le fameux
» Cromwel. Tous deux avoient reçu de
» la nature un génie capable d'en impo-
» fer aux nations , & de donner le ton à
» leur fiécle ; l'un parut venger la liberté,
» l'autre la religion ; l'un déguifoit fon
» ambition fous les dehors féduifans d'un
patriote , l'autre cachoit la fienne fous
» l'humble extérieur d'un folitaire . Crom-
» wel parle au fénat en citoyen chargé des
» intérêts de la patrie ; Pierre l'Hermite
» parle aux Chrétiens en prophête chargé
» de ceux du ciel ; le premier joint la
» force & la violence à fes déclamations
hardies ; le fecond n'emploie que les
feules armes d'une éloquence adroite
» & touchante ; l'un eft un aigle qui me-
» nace , l'autre , une colombe qui gémit;
" tous deux arrivent à leurs fins , & fe
» font offrir une couronne , qu'ils refu-
" fent peut-être par une ambition égale ;
» mais l'un la raviffoit à fes maîtres, l'au-
" tre la recevoit des fiens . Ainfi deux
» hommes précipiterent leur nation en
"
"
F.v
130 MERCURE DE FRANCE.
ود
» différens tems ; l'un , dans le fanatifme
de la liberté , l'autre , dans l'enthouſiaf-
» me du zèle & de la religion ; l'Anglois
> ne fit que des rebelles , le François fit
» des héros. >>>
"
Les tableaux hiftoriques que préfente
cet ouvrage font tous très- ferrés & finis ;
l'auteur y joint fouvent des réflexions intéteffantes
qui n'annoncent pas moins le
philofophe que le citoyen . Nous citerons
celle- ci fur la renaiffance des lettres du
tems de François I. « Il femble
que la na-
» ture , qui ne développe fes autres richeffes
que par degrés & fucceffive-
» ment , aime à prodiguer tous les génies
» & tous les talens dans un même fiècle,
» pour les refuſer tous ou prefque tous
» aux fuivans . Tels on voit dans une nuit
profonde , ces flambeaux femés dans le
» firmament , s'allumer prefque au même
moment tous enfemble , briller & difparoître
tous à la fois . Heureux fi
» mi ces aftres qui viennent éclairer la
» nuit de l'efprit humain , il ne s'en tron .
voit jamais d'odienx & de finiftres ,
dont la lumiere équivoque nous égare
» & nous conduit dans des précipices !
» Heureux , fi le jour naiffant des lettres
» n'eût pas cherché à percer les ténebres
"
parJUILLET.
1769. 131
» facrées qui doivent couvrir les myfteres
» auguftes de la Religion, »
Cette hiftoire finit à l'année 1766 ;
l'auteur la termine par cette apoftrophe
à la nation , & qui contient une espéce
de récapitulation générale de fon plan.
François , reportez un coup d'oeil fur
l'origine & les progrès de votre empi-
» re , & jugez votre ouvrage. Divifé en-
» tre les enfans de vos Rois fous la pre-
"
❞
miere & fous la feconde race , vous
» l'avez ramené à un feul ; partagé entre
les vaffaux & prefque démembré fous
la feconde race , & fous une partie de
la troifiéme , vous l'avez réani ; envahi
par les Anglois , vous l'avez reconquis;
» menacé par les Efpagnols , vous l'avez
défendu ; ébranlé par le cruel fanatif-
» me , vous l'avez raffermi. Vous l'avez
» porté enfin au dernier période de la
gloire & de la grandeur. Voilà ce que
» votre patriotisme a fait ! Puiffé- je , en
» vous retraçant fes triomphes , affurer à
}
""
"
jamais fon regne dans vos coeurs . »
Nous bornerons ici l'extrait de cet ouvra
ge; nous en connoiffons peu de plus intéreffant
& de mieux fait. C'est une hiftoire
précife de la nation , qui mérite
d'être lue par tous les François ; le ftyle
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
en eft pur & ferré ; il offre fur- tout de
l'élégance , de la chaleur , & une forte
d'élévation qui n'eft pas ordinaire à celui
de l'hiftoire , mais qui étoit néceffaire à
la forme nouvelle qu'on lui donne ici .
On trouve , chez le même libraire , des
exemplaires de la Bibliothèque du Théâtre
François , depuis fon origine , contenant
un extrait de tous les ouvrages compofés
pour ce théâtre depuis les myfteres jufqu'aux
pièces de Pierre Corneille ; une
lifte chronologique de celles compofées
depuis cette derniere époque jufqu'à préfent
; avec deux tables alphabétiques ,
l'une des auteurs , & l'autre des piéces ; 3
vol. in 8. de près de 600 pag. chacun ,
ornés de gravures d'après les deffins de .
M. Cochin . Prix 11 liv. f. brochés 5 .
Ce livre , bien connu des gens d'efprit
& des amateurs du théâtre , eft le fruit
des loisirs d'un feigneur qui aime les lettres
, les honore , les protége & les
cultive. On avoit mis d'abord cet ouvrage
à un prix trop confidérable ; mais
en changeant de mains , on a taché d'en
rendre l'acquifition plus aifée . On ne peut
aimer le théâtre françois & le connoître
fans la lecture de cette bibliothèque , dans
JUILLE T. 1769. 133
laquelle il y a beaucoup de recherches curieufes
, d'anecdotes , de citations choifies
& de jugemens dictés par le goût ;
enfin le tableau complet des efforts de l'ef
prit humain en ce genre depuis la naiffance
du théâtre juſqu'à Corneille.
On vend , chez le même libraire , Zin
gha , reine d'Angola , vol . in 12. broché .
Prix 2 liv.
Premier Recueil philofophique & litté
raire de la fociété typographique de Bouil.
lon ; in- 8°. br. Prix 2 liv.
Tableau des grandeurs de Dieu dans l'économie
de la Religion , dans l'ordre
de la fociété & dans les merveilles de
la nature , avec cette épigraphe : Quo.
niam non cognovi litteraturam , introibo
in potentias Domini. Malgré mon pen
d'intelligence , je tâcherai de pénétrer
les oeuvres merveilleufes de la puiffance
du Seigneur. Pf. 70. A Paris
chez Berton , rue S. Victor , au foleil
levant , Couturier fils , quai des Auguftins
, au Coq ; Lacombe , rue Chrif
tine ; in 12. 388 pag.
On fe propofe , dans cet ouvrage , de
démontrer la grandeur de Dieu dans l'é
134 MERCURE DE FRANCE.
conomie de la religion & dans les merveilles
de la nature ; il eft divifé en deux
parties dans la premiere on confidére
Dieu par rapport à l'homme , & l'homme
par rapport à Dieu ; ón y développe tout
le plan de la religion , dont on donne
d'abord une idée générale , & enfuite celle
des myfteres qui la compofent. La fe
conde partie préfente les grandeurs de
Dieu dans l'ordre de la fociété & les merveilles
de la nature . On s'attache à faire
remarquer , dans les plus petites chofes ,
fa puiffance , fa fageffe & fa bonté. Le but
de l'auteur eft d'élever le coeur de l'homme
au principe de fon exiftence ; c'est une
efpéce de philofophie chrétienne que ne
liront point fans plaifir , ni fans fruit , les
perfonnes auxquelles elle eft deftinée , &
dont les autres pourront tirer auffi avantage.
«J'avertis le lecteur , dit l'auteur à
» la fin de fa préface , que cet ouvrage
» n'eft pas fait pour les fçavans, mais pour
» les perfonnes peu inftruites qui , n'ayant
» qu'une notion confufe des bienfaits du
» Créateur , pourront , par le moyen de
» cette lecture , en acquérir une connoif-
» fance plus développée , plus lumineufe,
» & y proportionner leurs fentimens de
gratitude & d'amour . »
JUILLET. 1769. 135
C. Plinii Cæcili fecundi Epiftolæ & panegyricus
Trajano dictus, nova editio ; recenfuit
Joannes Nic. l'Allemand, Parifiis
, ex typographia Barbou , viâ &
contrà cancellos Mathurinenfium, in 12 .
Cette nouvelle édition des lettres de
Pline le jeune & du panégyrique de Tra
jan , fait fuire avec la collection des auteurs
latins , imprimés chez Barbou ; elle
eft du même format. La beauté du papier
& du caractere ne laiffent rien à defirer ;
M. l'Allemand a donné fes foins à cette
édition , qui eft conforme aux manufcrits
les plus exacts , & qui eft infiniment fupérieure
à toutes celles qui l'ont précédée .
On a joint, à la fin , des notes qui facilitent
l'intelligence de cet auteur.
Le grand Vocabulaire françois , contenant
1 °. L'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions grammaticales
propres , figurées , fynonymes
& relatives . 2 °. Les loix de l'orthographe
, celles de la profodie ou
prononciation tant familieres qu'oratoires,
les principes généraux & particu
liers de la grammaire , les régles de la
verfification , & généralement tout ce qui
a rapport à l'éloquence & à la poëfie. 3 °.
136 MERCURE DE FRANCE.
La géographie ancienne&moderne ,&c.
4. Des détails raifonnés & philofophiques
fur l'économie , le commerce ,
&c. par une fociété de gens de lettres .
A Paris , chez Panckoucke , libraire ,
rue & à côté de la comédie françoife ;
in 4°. tome VII.
Ce que nous avons dit des premiers
volumes de ce grand ouvrage , à meſure
qu'ils ont paru ,nous difpenfe d'entrer dans
des détails au fujet de celui - ci . Les auteurs
continuent avec fuccès leurs recherches
& leur travail ; ils fuivent avec exactitude
le plan qu'ils fe font tracé en commençant
; il tachént de donner à leur ouvrage
tout le mérite dont il eft fufceptible.
Nous n'avons point de dictionnaires qui
traitent d'un auffi grand nombre d'objets ;
or leur donne ici l'étendue qui leur eft
néceffaire. Il faut efpérer que cet ouvrage
qui fera confidérable, ne tardera pas à être
fini .
Traité de la Phthifie pulmonaire ; par M.
Buchoz , médecin ordinaire du feu Roi
de Pologne , membre du collége royal
des médecins de Nancy & de plufieurs
académies. A Paris , chez Humblot ,
JUILLET. 1769. 137
libraire , rue S. Jacq . près de S. Yves ;
in- 8°. 96 pag.
-
La phthifie pulmonaire eft une maladie
très dangereufe & prefque incurable
quand elle eft fortement enracinée ; M.
-Buchoz , dans ce traité , commence par en
donner la defcription fymptomatique . il
en développe enfuite les caufes tant prochaines
qu'éloignées , en fait connoître
les pronoftics , & finit par expofer la maniere
de la guérir : il y développe fur- tout
la méthode qu'il a indiquée dans fes lettres
fur la pulmonie. A la fuite de fon
ouvrage il a mis les obfervations de M.
Marquet , fur la méthode que ce médecin
avoit imaginée ; cet ouvrage utile , ainfi
que tous les autres que M. Buchoz a publiés
, annonce le bon citoyen , l'homme
éclairé & le médecin inftruit.
Traité hiftorique des Plantes qui croiffent
dans la Lorraine & les Trois Evêchés ,
contenant leur defcription , leur figure,
leur nom , l'endroit où elles croiffent.
leur culture , leur analyſe & leurs propriétés,
tant pour la médecine que pour
les arts & métiers ; par le même. A Paris
, chez Durand , neveu , rue S. Jacq.
138 MERCURE DE FRANCE.
Didot le jeune , quai des Auguftins ;
Cavelier , rue S. Jacques ; in - 8° . tome
VIII .
Les volumes qui ont déjà paru de ce
traité hiftorique des plantes de la Lorraine
& des Trois - Evêchés , ont fait connoître
l'importance du travail de M. Buchoz
; il préfente dans celui - ci la defcription
des plantes cordiales alexiteres &
alexipharmaques ; on donne ce nom à
celles qui rétabliffent le cours libre du
fang & des efprits , non -feulement dans le
coeur , mais auffi dans toute l'habitude du
corps. Comme elles augmentent quelquefois
la tranfpiration infenfible , l'auteur
, d'après M. Chomel , les place dans
la claffe des plantes évacuantes. Il en décrit
vingt - cinq, telles que l'abricotier
l'agripaume , l'ail , l'alleluya , l'ambrofie,
l'afperula , l'afphodele , l'attractilis , la
carline , &c. A la fuite de chaque defcription
, il indique les lieux où elles
croiffent , le terrein & la culture qui leur
conviennent , leurs qualités , la maniere
d'en préparer les remedes , & les circonftances
& les maladies où ces remedes
peuvent être employés . A la fin du volume
, M. Buchoz indique les autres plantes
cordiales & alexiteres dont il a parlé
JUILLE T. 1769. 139
dans les précédens , parce que leurs qualités
principales les lui a fait placer dans
d'autres familles .
Traité complet fur la maniere de planter ,
d'élever & de cultiver la vigne , extrait
du grand dictionnaire anglois de M.-
Miller , par les foins de la fociété économique
de Berne , en allemand , traduit
de l'allemand , & augmenté par un
membre de ladite fociété ; on y a ajouté
la maniere de cultiver la vigne dans le
canton , tirée du recueil économique de
la même fociété. A Yverdon , & fe
trouve à Paris ; in- 12 . 2 vol.
Le grand dictionnaire d'agriculture de
Miller jouit de la plus grande réputation
en Angleterre ; les philofophes économiftes
des différentes nations le confultent
fouvent avec fruit ; le travail de la
fociété économique de Berne , fur différens
articles de ce grand ouvrage , eft une
preuve de fon mérite & fuffit à fon éloge .
Ce traité fur la vigne eft un extrait ; mais
comme la culture de cette plante , les efpéces
, les façons que l'on donne aux vins
varient fuivant la différence des fols &
des climats , on y a joint les procédés du
canton de Berne fur la vigne & fur le vin;
140 MERCURE DE FRANCE.
"
cette addition néceffaire rend l'ouvrage
d'un ufage plus général , & le complette
en quelque forte ; le recueil de la fociété
économique de Berne en a fourni les matériaux
. Nous ne nous étendrons pas fur
ce traité qui mérite l'attention des cultivateurs
; il feroit à fouhaiter que toutes
les autres parties de l'agriculture fuffent
traitées avec le même foin .
Traité des Arbitrages de la France ,ouvrage
néceffaire aux banquiers & négocians ,
tant François qu'étrangers , dans lequel
on trouve le pair ou l'égalité des changes
de la France avec toutes les places
étrangeres de fa correfpondance , calculé
fur les prix des changes actuels ,
& des inftructions pour connoître les
places indirectes qu'on doit préférer
pour faire des remifes & des traités
avec avantage ; le tout terminé par plufieurs
ordres en banque & par des arbitrages
en marchandifes. Par Jofeph-
René Ruelle , arithméticien & teneur
de livres . A Lyon , chez les Fr. Periffe,
libraires , rue Merciere ; & chez l'auteur
, rue Ste Catherine , au coeur volant
, in 8 ° . 292 pag.
Le titre de cet ouvrage en indique
JUILLE T. 1769. 141
Pobjet ; les arbitrages font la combinaiſon.
qu'on fait de plufieurs changes , pour fçavoir
quelle place eft la plus avantageufe
pour tirer & pour remettre. Les jeunes
gens qui fe deftinent au commerce ne
peuvent fe difpenfer d'avoir ce livre & de
l'étudier ; il leur épargnera bien du travail
en leur préfentant des calculs tous
faits ; les négocians en tireront même de
l'avantage ; ils ne peuvent pas avoir toujours
préfens à leur efprit les divers cours
des changes , les noms & les divifions des
monnoies de tous les lieux avec lefquels
ils font en relation ; & le livre de M.
Ruelle les difpenfera du foin de faire de
nouvelles recherches ; on lui doit déjà un
autre ouvrage fur les opérations des changes
des principales places de l'Europe ;
celui-ci en eft pour ainsi dire la fuite ,
perfonne , avant lui , n'avoit traité des
arbitrages avec autant d'étendue.
Nourjahad , hiftoire orientale , traduite de
l'anglois. A Francfort ; & fe trouve à
Paris , chez Gauguery , libraire , rue
des Mathurins , au Roi de Dannemarck;
in-12. 250 pag.
Nous nous difpenferons d'entrer dans
aucun détail fur ce roman ; l'original an
142 MERCURE DE FRANCE.
glois qui a paru à Londres , il y a environ
trois ans , nous a fourni le conte inféré
dans le premier volume du Mercure de
Janvier , fous le titre des Epreuves . Les
légeres altérations que nous y avons faites
ne changent rien au fond qui eft abfolument
le même ; le traducteur vient de le
rendre tel qu'il eft ; peut-être auroit- il dâ
l'abreger en le dépouillant de beaucoup
de détails qui ne fervent qu'à rallentir
l'action.
1
Réflexions fur le commerce des bleds. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue S. Jacq.
in - 8°. 107 pag.
Rien de plus important fans doute que
l'objet que l'on difcute dans cet ouvrage ;
l'auteur paroît avoir lu tout ce qu'on a
écrit fur le commerce des grains ; il examine
les différentes opinions qu'on difcute
depuis long - tems ; it trouve des défavantages
infinis. Dans la prohibition
abfolue de l'exportation ; la liberté illimitée
en offre , felon lui , quelques - uns ;
il voudroit qu'on la bornât à un point raifonnable.
" Quand l'abondance ceffe
neft- il pas dans la nature , dans l'équité
la plus étroite & dans la politique la
JUILLET. 1769. 143
39
"
n
1
»
plus fage , enfin dans l'ufage le plus
univerfel de fe conſerver ſon néceflai-
» re , & de prévenir l'excès du prix en
fufpendant momentanément l'exportation
. Ces deux excès prévenus , l'état
» n'a plus rien à craindre , aucune de fes
» parties ne périclite ; qu'il laiffe alors li-
»brement agir le génie & l'induftrie de
fes citoyens , chacun profitera de fes
'avantages & le bonheur commun en
fera l'heureux fruit . Il ne s'agit donc
que de fixer le prix qui doit fufpendre
» l'exportation & la forme la plus conve-
» nable pour fermer la barriere & pour la
" r'ouvrir quand il fera tems. » Ceci fuffit
pour faire connoître l'opinion de l'auteur;
il la fonde fur la cherté actuelle des
bleds ; il ne réfléchit pas fur toutes les
caufes accidentelles de cette cherté qu'il
tire toutes de l'exportation . Le grand
nombre des ouvrages qu'on a publiés , en
faveur de la liberté du commerce des
grains, offrent des réponſes aux objections
de l'auteur , des folutions à fes doutes, &
nous difpenfent d'entrer dans un détail
plus étendu, A
La Coutume de Paris , miſe en vèrs , avée
de texte à côté , avec cette épigraphe ::
144 MERCURE DE FRANCE.
· Fallitfermone laborem.
OVID. Metam. lib. 14. fab. 3 .
A Paris, chez Saugrain le jeune, libraire
ordinaire de Mgr le Comte d'Artois, rue
du Hurepoix , à l'entrée du quai des
Auguftins ; in- 12. 441 pag.
Il eft fingulier qu'on ait entrepris de
mettre la coutume de Paris en vers françois
; il eft plus fingulier peut- être qu'on
ait imprimé cette verfion ; l'auteur a- t- il
efpéré des lecteurs ? Il annonce cet ouvra
ge comme une production de fa jeunelle,
effayée pour s'épargner l'ennui d'une étu
de néceffaire à fon état , mais fort éloignée
de fes premieres occupations ; fes
amis , dit- il , ont jugé que ces vers , où
le fens & les propres expreffions de la
coutume font fidélement confervés pourroient
être de quelque utilité ; mais nous
doutons que les jeunes gens en tirent
beaucoup d'avantage ; le texte leur paroî
tra toujours plus clair que les vers qui ne
font ni affez bien faits , ni affez ſaillans
pour refter plus facilement dans la mémoire
; un exemple fuffira pour le prousver.
« Titre V, art, 108 , tranſport ne faifit
» qu'après fignification & copie baillée . »
Simple tranfport ne faifira;
Pour
JUILLET. 1769. 145
Pour l'exécuter il faudra
Qu'auparavant à la partie
Ledit tranfport on fignifie ,
Dont copie on lui baillera.
Stratagêmes de guerre des François , ou
leurs plus belles actions militaires depuis
le commencement de la monarchie
jufqu'à préfent ; fuite de l'Officier
Partifan , avec ces épigraphes : Longum
eft iter per præcepta , breve & efficax per
exempla. SENEC.
Et vos , 6 lauri , carpam & te proxima myrte :
Sicpofitæ , quoniam fuaves mifcetis odores.
par
VIRG. Eclog. 11. V. 40 .
M. Ray de Saint - Geniés , chevalier
de S. Louis & commandant de bataillon.
A Paris , chez de Lalain , libraire ,
rue & à côté de la Comédie Françoife ,
in 12. tom . III & VI.
Cet ouvrage fert de fuite à l'Officier
partifan qui en forme le premier & le fecond
volumes . M. de Saint- Geniés en
publie le 3 & le 6 ° . Comme il traite de
chaque partie de la guerre féparément ,
ces volumes peuvent fe lire détachés ; il
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ne tardera pas à faire paroître les autres ,
& nous l'exhortons à ne pas différer à
remplir le vuide qu'il laiffe entre ceuxci.
Il s'eft propofé de donner beaucoup
d'exemples & peu de préceptes . Les premiers
élevent l'ame & la difpofent à les
égaler ; ils fourniffent des leçons vives &
frapantes qui s'impriment facilement
dans l'efprit de ceux qui les méditent ; ils
produifent l'effet des préceptes & n'en
ont pas la féchereffe . Le 3 volume traite
de la guerre offenfive & défenfive , & des
batailles ; le fixiéme , des marches des armées
. Cette derniere ſcience eft la baſe
des opérations militaires ; elles fervent à
livrer bataille ou à l'éviter , à prévenir
l'ennemi dans un pofte , à l'y furprendre
ou à fe retirer . Elles font de deux espéces ;
les unes font libres & ouvertes , les autres
fourdes & dérobées ; le grand art eft
de les concerter de maniere qu'elles foient
propres à tout événement . M. de Saint-
Geniés fe borne à des définitions exactes
fur chaque partie ; il préfente enfuite le
précis de la conduite des grands capitaines
dans les circonftances qui ont rapport
aux objets dont il traite ; leur hiftoire eft
le dépôt de leurs lumieres . On voit dans
leurs actions le plan qu'ils fe font formé ;
JUILLE T. 1769. 147
on pénétre leurs raifonnemens , on découvre
en quoi ils fe font imités ou écar
tés les uns des autres. Cette partie de fon
ouvrage n'eft ni la moins piquante , ni la
moins inftructive . On trouve dans le 6e
volume des deſcriptions préciſes de plufieurs
marches d'armée avec des buts dif
férens ; c'est l'hiftoire rapide & fuivie des
plus belles actions militaires en ce genre
depuis l'an 1258 jufqu'à nos jours ; celles
qui fe font faites dans la derniere guerre
y font fidélement rapportées ; ces événemens
, dont nous avons été les témoins ,
font peut-être plus intéreffans pour nous
que ceux qui font trop éloignés. M. de
Saint - Geniés a fçu réunir dans fon livre
l'inftruction & l'agrément ; c'est un mili
taire inftruit qui parle de fon art , qui offre
aux généraux des modèles à fuivre , & qui
apprécie, avec fagefle, leurs fuccès & leurs
fautes.
ACADÉMIE S.
I.
Rouen.
Les Juges du Puy de la Conception de
Rouen ont deux prix extraordinaires à
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
donner , & propofent deax fujets nouveaux
outre ceux qu'ils laiffent , fuivant
l'ufage , à la liberté des auteurs pour tous
les genres de compofition admis au concours
.
1º , Le danger de la lecture des livres
contre la Religion par rapport à la fociété.
Difcours françois d'une demie heure au
plus , & d'un quart d'heure au moins de
lecture . Il fera terminé par une priere à
la Ste Vierge fur fon immaculée conception
. Le prix eft une croix d'or , fondée
par M. Bonnetot , premier préfident de
la chambre des comptes.
2°. Le triomphe de l'Eglifefur l'héréfie ,
conformément aux paroles de l'évangile ;
Les portes de l'enfer ne prévaudront point
contre elle ; ode françoife , avec une allufion
à l'immaculée conception . Le prix
eft une médaille d'argent , où fera l'image
de la Vierge . Les ouvrages feront adreffés
doubles , & francs de port , au Prieur
des Carmes de Rouen , pour la St Martin
de cette année. Le nom des auteurs fera
dans un billet cacheté , avec une fentence
dedans & deffus qui fera répétée au bas
de la compofition .
JUILLE T. 1769. 149
I I.
BESIER S.
Affemblée publique de l'académie royale
des fciences & belles- lettres , tenue le 16
de Février 1769 , dans la falle de l'hôtel-
de ville de Béfiers .
M. Clauzade , directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il fe propofa de faire
connoître le canal de la communication
des deux mers , ce grand & magnifique
ouvrage de l'immortel Riquet que notre
ville fe glorifie à jufte titre d'avoir vu naître
dans fon fein.
Enfuite le fecrétaire de l'académie dit :
depuis notre derniere féance publique
nous avons reçu plufieurs ouvrages imprimés
de la part de nos confreres qui ne réfident
point dans cette ville . M. de Mairan
nous a communiqué fes nouvelles recherches
fur la caufe générale du chaud en été
& du froid en hiver. M. Buchoz nous a
envoyé fon traité des plantes qui croiffent
en Lorraine : M. l'abbé de Befplas
nous a fait préfent de fon livre fur les cau
fes du bonheur public ; & M. Hériflant
nous a fait part de fa differtation fur la
dureté des os.
?
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
Comme le fecrétaire ne devoit parler
que fur l'écrit de M. de Mairan , il fit efpérer
que dans une autre féance on feroit
connoître les autres ouvrages, qu'il venoit
d'annoncer. Mais auparavant qu'il me foit
permis , ajouta - t - il , de vous apprendre
que c'eft à un ancien compatriote que le
Public a l'obligation d'être inftruit des fupercheries
& de l'ignorance des charlatans
qui fe vantent de connoître toutes les
maladies par l'inſpection des urines , &
d'avoir des remedes efficaces pour en procurer
la guérifon. Il y aura bientôt cent
ans que le célèbre Tinot * , natifde cette
ville , docteur régent de la faculté de médecine
de Paris , publia fur ce fujet une
fçavante differtation latine ** qu'un de
nos confreres doit traduire en françois avec
des remarques , pour prémunir nos concitoyens
contre les fourberies , les vaines
promeffes & les extorfions de ces impofreurs
, s'il en venoit ici quelqu'un à l'ave
nir. Après quoi :
Vous le fcavez , Meffieurs , continua-
* Voyez fon éloge dans les mémoires de Tréyoux
, Juin 1710.
** Où l'on conclud non ergò ex urinis certa
valetudinis auguria. Paris , 1677 .
JUILLET. 1769 . 1769. 151
t-il , nous ne fommes plus dans ces fiécles
d'ignorance , où l'envie perfécutoit
impitoyablement ceux qui , par leurs talens
, s'élevoient au - deffus de leurs contemporains
, & où les grands hommes ne
recevoient que des honneurs pofthumes.
Heureufement les tems des Socrate , des
Galilée , des Defcartes , des Gaffendi
&c. font paflés. Graces aux travaux de ces
rares génies , & de ceux qui depuis ont
marché fur leurs traces , notre fiécle eft
plus éclairé; & il regne parmi les hommes
plus de politeffe , d'équité & de gratitude.
Aujourd'hui on n'attend pas la mort
d'un philofophe , d'un fçavant pour rendre
hommage à fon mérite. Tout , foit en
France , foit dans les pays étrangers , retentit
même pendant la vie , des applaudiffemens
qui lui font dus.
Nous en avons un exemple récent &
bien glorieux pour nous en la perfonne
de M. de Mairan notre compatriote, fondateur
de notre académie , doyen de celle
des fciences de Paris & fon ancien fecrétaire
, l'un des quarante de l'académie
françoife , & dont le nom orne la lifte de
la plupart des académies de l'Europe . Ses
ouvrages phyfico-mathématiques ne font
pas moins eftimés & loués dans les principales
villes des autres royaumes que
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
dans la capitale de celui - ci ; & il en eft
tel ( Traité fur l'aurore boréale ) qu'en
Italie & dans Rome même on a jugé digne
d'être revêtu des graces de la poëfie
latine.
Ce n'eft pas tout , celui qui fe chargea
d'une fi haute entrepriſe ne crut pas pouvoir
dignement l'exécuter fans invoquer
M. de Mairan comme un fecond Apollon.
Comptant peu en une matiere fi fublime
fur le fecours des mufes , qui lui
avoient été favorables en d'autres occafions
, cet imitateur de Lucréce ne dédaigna
pas d'adreffer fa priere à M. de Mairan
, comme à une divinité bienfaifante
feule capable de l'infpirer & de lui dévoiler
le myftere de la nature qu'il avoit
entrepris de chanter :
Huc ades, ô MARANE , favens , lui dit- il , &
Monia coli ,
Titanifque arces , vibrataque lumina pande , &c.
Mon deffein n'eft pas toutefois de vous
faire l'analyse de ce traité , non plus que
des autres ouvrages que M. de Mairan
avoit publiés auparavant ou qu'il a fait
paroître depuis . Plufieurs féances ne fuffiroient
pas pour en donner une idée même
très-fuperficielle . Mais avant que de
JUILLET. 1769. 153
1
vous entretenir fur les nouvelles recherches
que j'ai annoncées , permettez moi ,
Meffieurs , de vous rappeller que c'est
dans cette ville , fous les douces influences
de ce climat , que notre fondateur a
compofé , ou du moins qu'il a ébauché fes
principaux ouvrages , ceux qu'il a paru
chérir le plus & qui lui ont fait le plus
d'honneur . C'eft dans Béfiers , qu'après
avoir fait une étude approfondie des mathématiques
& de la phyfique moderne ,
M. de Mairan compofa les trois piéces
qui remporterent , les prix propofés pendant
trois années confécutives par l'académie
royale de Bordeaux d'abord après
fon établiffement ; c'eft , je ne crains pas
de le répéter tant pour la gloire de notre
patrie à laquelle nous confacrons nos veilles
& nos travaux , que pour ranimer l'émulation
de ceux de mes confreres qui
s'adonnent aux fciences : c'eft , dis -je , dans
Béfiers , qu'avant de préfenter à l'académie
de Paris fa folution du fameux pro-
*
* Sur les variations du barometre , fur la glace
& fur les phofphores , à l'occafion de quoi l'académie
ftatua qu'à l'avenir le même auteur ne pour
roit remporter que trois prix , pour ne pas décou
rager ceux qui voudroient concourir .
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
de
tems
blême de la roue d'Ariftote , dont Galilée
& le P. Tacquet n'avoient pu venir à
bout , notre illuftre compatriote avoit
ébauché le premier mémoire qu'il donna
en 1719 à la même académie peu
après qu'il y eût été admis , & dont fes
nouvelles recherches fur la caufe générale
du chaud en été & du froid en hiver , ne
font , comme il le dit lui - même , qu'une
extenfion & un fupplément. Car non
content d'avoir expofé dans une certaine
étendue fes premieres idées fur des fujets
fi vaftes , fi difficiles & fi compliqués
M. de Mairan n'a rien négligé depuis
pour les mettre encore dans un plus grand
jour & pour les confirmer par de nouveaux
raifonnemens & par de nouvelles expériences.
C'eſt ainſi qu'il en avoit uſé à
l'égard de fa differtation fur la glace , dont
il donna , en 1749 , une nouvelle édition
beaucoup plus étendue , & à l'égard de
fon traité de l'aurore boréale réimprimé
en 1754 ; Phénomène dont il avoit configné
la cauſe dans fa differtation fur les
phofphores compofée ici en 1716 .
Je paffe fous filence les autres écrits
phyfico- mathématiques dont notre fondateur
a enrichi les mémoires de l'acadé
mie royale des ſciences depuis fon arrivée
JUILLET . 1769. 159
à Paris je ne dirai rien non plus des fçavans
extraits qui ont formé pendant trois
ans l'hiftoire de cette académie , & où
l'on reconnoît l'empreinte de fon génie :
l'énumération que je viens de faire des
ouvrages qu'il a compofés dans Béfiers
ou dont il a jetté ici les fondemens ,
m'ayant paru fuffifante pour l'objet que je
me fuis propofé.
-
Mais n'auroit - il rien fait , ce vafte génie
, qui pût encourager ceux qui , parmi
nous , s'appliquent aux belles lettres ?
Gardons-nous bien de le penfer : nous
ferions un tort infini à l'étendue de fes
connoiffances & de fes lumieres. Les éloges
qu'il fit de dix académiciens morts
pendant qu'il exerçoit les fonctions de
fecrétaire : fon remercîment à l'académie
françoife , fes lettres au P. Parennin , au
fujet de l'origine , du génie & des ufa
ges des Chinois ; fes conjectures fur la
fable de l'olympe : fa lettre à M. le comte
de Cailus fur une pierre gravée antique ;
tout cela ne montre- t il pas évidemment
qu'il n'y a rien d'étranger pour lui dans
tous les genres de littérature , de même
que dans tous les genres de fçiences , &
qu'il nous a fourni à tous d'excellens modeles
à imiter.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Pour ne pas paffer les bornes que nous
nous fommes prefcrites , nous ne dirons
que deux mots de l'analyfe que lut M.
Bouillet des nouvelles recherches de M.
de Mairan fur la cauſe générale du chaud
en éré & du froid en hiver . Ceux qui
fouhaiteront en lire un extrait très - détaillé
n'auront qu'à recourir à l'hiftoire de
l'académie royale des fciences de l'an
1765 , ou au journal des fcavans du mois
de Novembre 1768 , ou au journal encyclopédique
du mois de Septembre dernier,
& c.
Le but de ces recherches eft de confirmer
ce que M. de M. avoit avancé dans
fon ancien mémoire , que le plus ou le
moins d'action du foleil fur la terre n'eft
pas la feule caufe du chaud & du froid ,
qu'elle n'y contribue même que très peu ,
& qu'il faut avoir recours à un feu central
, dont l'exiftence ne peut être revoquée
en doute après les preuves qu'il en
a données. Ce que cet écrit a de plus remarquable
, outre une infinité de nouvelles
obfervations , de réflexions très- judicieuſes
, de calculs algébriques , & c . c'eft
l'égalité bien conftatée des étés dans tous
les climats de la terre , abſtraction faite
des circonftances locales , & la maniere
JUILLE T. 1769. 157
dont il fait voir que Saturne & Mercure ,
que Newton jugeoit inhabitables , peavent
être cenfés réellement habités , en
leur accordant comme à la terre un feu
central. L'auteur finit en difant que le domicile
des habitans dans ces planètes , de
même que dans toutes les autres , paroît
être tout préparé , & que dans le cas favorable
au fyftéme & àfa fuppofition , l'har
monie & la magnificence de l'Univers ne.
furentjamaisfi frapantes .
·
M. l'abbé de Baftard lut l'éloge de M.
l'abbe Bouffanelle , prêtre docteur en théologie
, vicaire général , archidiacre de
l'églife de Béfiers & abbé de Quarante ,
né en cette ville au mois de Février 1691
& mort au mois de Juin 1768. Il étoit de
l'inftitution de l'académie en 1723.
M. l'abbé Bouillet lut des recherches
fur la théorie des équations de tous les degrés
, qu'il doit foumettre au jugement
de l'académie royale des fciences de Paris.
M. l'abbé Millié entama la matiere de
l'électricité fur laquelle il a fait un grand
nombre d'expériences qui lui donneront
occafion de nous lire plufieurs mémoires ,
dont il fera part au Public.
SWE
158 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Il y a eu concert le jeudi 25 Mai dernier.
On a commencé par une fymphonie.
M. Richer a chanté , avec un goût exquis
qui fupplée avantageufement au défaut
de fon organe , Paratum cor meum , motet
agréable à voix ſeule de la compofition
de M. Boyer. On a entendu avec un nouveau
plaifir le concerto de hautbois , fi
bien exécuté par M. Bezozzi . Mlle Fel a
chanté avec applaudiffement plufieurs
airs italiens accommodés à des paroles
latines . Le fils de M. de Virebès , organifte
de St Germain l'Auxerrois , virtuofe
âgé au plus de neuf ans , a exécuté for un
nouvel inftrument à marteaux , efpéce de
clavecin , une fuite d'airs qui ont fait admirer
fon intelligence & fes talens déjà
formés. C'est un éloge que fon pere , en
même tems fon maître , doit partager ,
par l'art avec lequel il fçait hâter & faire
éclorre les difpofitions de fes éleves.
M. Cramer , premier violon de la mufique
de S. A. S. Monfeigneur l'Electeur Pala
JUILLET . 1769 . 159
tin , a exécuté , fur le violon , un concerto
de fa compofition . L'étonnante exécution
de cet excellent artifte , la précifion , la
jufteffe , la beauté & l'éclat des fons qu'il
tire de fon inftrument , le feu & l'ame
qu'il met dans fon jeu , doivent le placer
au premier rang des virtuofes qui ont
porté le violon à ce haut degré de perfection.
Le concert a été terminé pár Exaltabo
te Domine , motet à grand choeur de
Lalande.
O PER A.
L'ACADÉMIE royale de mufique a repris
le mardi 20 Mai dernier , l'acte de Vertumme
& Pomone que l'on a revu avec un
nouveau plaifir. Mlle Rofalie a joué avec
intelligence & avec intérêt le rôle de Pomone.
Celui de Vertumne a été très bien
rendu par M. le Gros , dont l'organe brillant
& enchanteur éclate principalement
dans la belle ariette de la compofition de
M. Boyer , qui a été ajoutée à cet acte
M. Rodolphe , célèbre par le talent d'adoucir
le cor comme la flute , de tirer de
cet inftrument des fons flatteurs & variés
, a lutté avec fuccès contre la voix
160 MERCURE DE FRANCE.
qu'il fuit & feconde habilement dans tou
tes les inflexions du chant . M. Muguet a
remplacé plufieurs fois M. le Gros , & a
été applaudi dans le rôle de Vertumnė .
Les ballets de cet acte font galans &
très agréables . On a repris en même tems
les Amours de Ragonde , comédie - ballet
en trois actes . Mlle Rofalie a continué
de repréfenter le rôle de Colin , qu'elle a
fair valoir par fon jeu naïf & animé . M.
Durand & enfuite Mlle Durancy ont
très-bien rendu le rôle de Ragonde . Les
ballets , fur tout ceux du premier & du
troiliéme actes font d'une compofition
ingénieufe. Voici des vers qui nous ont été
envoyés fur le pas de deux de M. Gardel
& Mlle Guimard , danfé avec la plus
douce volupté & la fimplicité la plus
noble .
Que vois- je , aimable Eglé , tu parois interdite .
Licas , l'heureux Licas n'a point trahi tes voeux.
Mers la main fur fon coeur , & fens comme il palpite....
Mais Licas te regarde & tu baiffes les yeux .
Il s'approche , il fourit & l'Amour l'encourage ;
Sur ta main fi jolie il dérobe un baifer .
Tu foupires tout bas.... Il entend ce langage.
Bergere qui foupire eft prompte à s'appaiſer.
JUILLE T. 1769. 161
On a donné fur ce théâtre , le mardi-
13 Juin dernier , la premiere repréfentation
de la repriſe de Zaïs , ballet héroïque
en quatre actes , dont les vers font de
Cahufac & la mufique de Rameau. Il fut
repréſenté , pour la premiere fois , le 29
Février 1748 , repris avec des changemens
le 23 Avril de la même année , &
en 1761. Le fujet de cet opéra eft un génie
, amant d'une bergere , dont il éprouve
la tendreffe & qui abandonne l'empire de
l'air , où il regnoit en maître, pour ne plus
fe féparer de fon amante.
Nous rendrons compte dans le Mercure
prochain du fuccès de la repriſe de
cet opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE .
Le mercredi 7 Juin , les Comédiens
François ordinaires du Roi ont donné la
premiere repréfentation de la reprife des
Troyennes , tragédie de M. de Châteaubrun.
Cette pièce , qui avoit été mife au
théâtre le 11 Mars 1754 , n'avoit pas été
reprife depuis le mois de Mai 1755 .
Ce drame eft le tableau des revers
de toute une famille ; il offre la peinture
162 MERCURE DE FRANCE.
animée des fuites cruelles de la prife de
Troye & de la barbarie des Grecs vainqueurs.
Les infortunes de la race de Priam
fe raffemblent fur Hécube fa veuve , qui
réunit par-là tous les événemens & l'intérêt
de cette tragédie . Quels beaux caracteres
que ceux d'Hécube , d'Andromaque
, de Caffandre , de Polixene & de
Theftor , grand prêtre des Troyens . Ce
drame eft encore recommandable par
fes fituations touchantes , par le ton philofophique
qui y regne , par l'élévation
des fentimens , par la nobleffe aflez foutenue
de la poësie . Le rôle d'Hécube , repréfenté,
dans l'origine, par Mademoifelle
Dumefnil , l'a été , à cette repriſe , par
Mlle Sainval, qui a mis dans fon jeu beaucoup
de pathétique & de fenfiblité. Madame
Veftris a repréfenté avec intelligence
& avec intérêt le rôle d'Andromaque
, qui étoit joué autrefois par Mile
Gauffin. Mlle Clairon a été remplacée
par Mlle Dubois dans le perfonnage prophétique
de Caffandre. Elle a rendu ce rôle
avec l'ame , l'intelligence & l'expreffion
pittorefque propres à en faire reffortir les
beautés énergiques & fublimes . Polixene ,
qui étoit jouée par Mlle Hus , l'a été par
Mile Doligni , qui plaira toujours par fon
JUILLET. 1769. 163
ingénuité. Le perfonnage du généreux
Theftor , dont M. Lanoue étoit chargé , a
été rendu fupérieurement par M. Lekain .
M. Paulin a repréſenté , comme dans l'origine
, le rôle d'Ulyſſe.
On a donné fur ce théâtre avec fuccès ,
le mercredi 14 Juin , la premiere repréfentation
de Julie , comédie en trois actes
& en profe , dont nous rendrons compte
dans le Mercure prochain .
A Mile DUBOIS , fur le rôle de Caffandre
dans les Troyennes.
J'AI toujours , de Clairon , admiré le talent ,
Je l'ai fouvent applaudi plus qu'un autre ;
Mais en voyant naître le vôtre ,
A ce brillant organe , à cet air impofant ,
Je prévis vos fuccès , je prédis votre gloire ;
J'étois Caffandre alors , on refufoit d'y croire ;
On ne la crut jamais qu'après l'événement :
Elle-même aujourd'hui parle par votre bouche ;
Vous en avez la majeſté ;
J'imaginois la voir ; l'ouïr d'un ton farouche
Annoncer aux Troyens quelque fatalité ;
Les Graces ont en vous adouci fa fierté.
Hécube fe lamente , & fon coeur ſe déchire ,
Vous revenez à ce tendre penchant
164 MERCURE DE FRANCE .
Que la nature nous infpir
Et que le Dieu qui fait votre délire
Dans votre coeur fufpendit un inftant .
Sûre de votre deſtinée ,
A cette mere infortunée
Vous en cachez le funefte avenir ;
Pour fa tendrefle maternelle
Vous voilez les malheurs qu'il vous refte à fouffrir
;
Vous paroiflez n'en frémir que pour elle ,
Vous peignez chaque fentiment :
Sans jamais être combinées ,
Vos attitudes deffinées
Sont toujours celles du moment.
Prenez un vol rapide & que rien ne l'arrête ;
Mettez pour nos plaifirs les vôtres en oubli.
Ayez toujours un tendre , un fage ami
Qui calme votre aimable tête :
Ses écarts , j'en conviens , font d'un prix infini ;
Mais pour un feul qui peut en tirer avantage ,
Pour quelques -uns qui leur rendroient hommage,
Combien en fouffriroient , s'en plaindroient aujourd'hui
.
A la pareffe on fe livre fans peine ,
Et le plaifir attache trop à lui ;
Si la pareffe une fois nous enchaîne ,
Le travail n'eft plus qu'une gêne ;
Ce qui n'eft pas plaifir alors devient ennui.
JUILLE T. 1769. 165
Annobliflez la fcène , embelliffez nos fêtes ,
Faites taire l'envie , impofez aux jaloux .
Raffurez-vous . Clairon fut ; ... mais vous êtes ;
Clairon eut à combattre , à vaincre comme vous.
Par M. de Vallier.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
la repréſentation du Déferteur , qui avoit
été interrompue par l'indifpofition de
Madame Laruette . Mlle Mandeville , qui
l'a remplacée dans le rôle de Louife , a
fçu y mériter & obtenir les mêmes applaudiflemens
; c'eft l'éloge le plus flatteur
que nous puiffions donner à cette actrice
qui fait chaque jour de nouveaux
progrès.
M. Veftris , mari de Mde Veftris
dont nous avons annoncé le grand fuccès
au théâtre françois , a débuté pour la premiere
fois le mardi 23 Mai fur celui de
la comédie italienne par le rôle d'amouneux
dans le Chevalier d'intrigue , & il a
fuivi fes debuts dans Arlequin bouffon , le
Cabinet , & plufieurs autres piéces où la
nobleffe de fon maintien & le feu de fon
166 MERCURE DE FRANCE.
débit lui ont mérité beaucoup d'applaudiflemens.
Spectacle phyfique & méchanique.
M. Rabiqueau continuera pour le plai
fir des amateurs & des perfonnes qui veulent
s'inftruire , tous les lundis & les jeudis
de l'année , fon fpectacle phylique &
méchanique , depuis quatre heures après
midi jufqu'à fept du foir fucceffivement
, en fon cabinet privilégié du Roi ,
rue St Jacques , vis - à - vis les Dames Ste
Marie .
Le ſpectacle des lundis fera la grande
table du Mercure trifmégifte ; la courfe
du vaiffeau qui vogue au gré du fpectateur
à l'objet defiré ; les falles exagones ; la
courfe des balles fur des objets plans , enfuite
fur des objets à jour & plans dans
des perfpectives très - curieufes , de- là fur
un planetaire fervant à l'horofcope ; & la
balle blanche & rouge qui produit un jet
d'eau ou de vin à votre choix .
Les jeudis , la Renommée qui fonne
l'air de trompette que vous choififfez , &
ce au- deffus du cabinet, à 60 pieds d'élévation
; la perdrix rouge ingénieufe , l'opJUILLET.
1769. 167
tique en illuminations , la fleur & le tableau
magiques.
Il repréfentera auffi en faveur des écoliers
& artiſtes qui viendront au nombre
de dix .
On repréſente extraordinairement pour
les compagnies qui font prévenir la veille.
Les curieux d'amu femens de recréations
mathématique y trouveront tous les affor
timens & inftructions, ainfi que les lampes
optiques.
Fêtes de Tempé.
Le Sr Torré a ouvert , fur le boulevard
de la rue du Temple , le 25 Mai dernier,
fes falles d'affemblée , où le dimanche &
le jeudi de chaque femaine les fpectateurs
fe portent en foule , attirés par le plaifir
& la curiofité . Un veftibule fert d'entrée
à un fuperbe falon ovale , très- fpacieux ,
très-orné , environné de gradins en amphithéâtre
, & furmonté par une belle galerie
, d'où l'on voit les danfes & les quadrilles
de fpectateurs qui forment euxmêmes
le fpectacle le plus agréable .
Ce falon immenfe eft décoré dans le
goût d'une falle de bal ; il eft éclairé
un grand nombre de luftres , les uns fulpar
168 MERCURE DE FRANCE.
pendus , les autres placés contre des glaces
qui reflétent la lumiere , & la répandent
en un jour doux fur toute l'affemblée. On
paffe de chaque côté de ce falon dans une
galerie découverte qui conduit à de petits
pavillons & à un autre grand falon qui
deviendra de l'afpect le plus gracieux lorf
que le balcon , ayant vue fur la campagne,
& les jardins que l'on fe propofe de faire
feront terminés . Une double galerie à couvert
conduit pareillement par le bas aux
deux falons. Ces galeries font accompagnées
de cabinets , de petites boutiques &
de cafés. Un vafte promenoir occupe
l'efpace du milieu . Les lumieres font diftribuées
de toutes parts en différens deffins
que forment des lampions , des luftres
, de petites lanternes en guirlandes
&c. Une mufique faillante entretient la
gaïté ; la jeunelle fe livre au plaifir de la
danfe ; on croit voir en effet dans ce lieu
enchanteur les fêtes de Tempé , par le concours
de jeunes perfonnes les plus élégantes
, par les danfes , par la mufique &
par l'affluence des fpectateurs que la joie
anime & que le plaifir raffemble.
Le Sr Ruggieri continue auffi de donner
, rue St Lazare aux Porcherons , fes
fères ,
JUILLE T. 1769. 169 .
fêtes , accompagnées de mufique & de
danfes , & fes feux d'artifices dont il varie
les deffeins .
Nous rapporterons , à l'occafion de ces
Wauxhall françois , ce qu'on vient d'annoncer
dans les papiers publics anglois au
fujet du Wauxhall anglois .
Les jardins du Wauxhall à Londres ,
n'ont pas ceffé d'être fréquentés depuis
qu'ils y font établis. Jufqu'à préfent ils
ont été très incommodes dans les tems.
humides , parce qu'il n'y avoit qu'une
grande falle dans laquelle on pût fe retirer
; on craignoit de nuire aux beautés
champêtres qu'ils préfentent , en conftruifant
de nouveaux abris ; les Anglois
d'ailleurs y couroient en foule ; la pluie
qu'ils avoient effuyée la veille , ne les empêchoit
pas d'y revenir le lendemain ; les
entrepreneurs en conféquence ne fe preffoient
pas de remédier à cet inconvénient ;
ils viennent enfin de s'en occuper , & les
dépenfes qu'ils ont faites, ont contribué à
l'embelliffement du lieu en le rendant plus
commode .
Les allées qui entourent le Wauxhall
& qui forment un carré au centre duquel
eft placé l'orchestre, font maintenant cou
vertes d'un pavillon foutenu par plufieurs
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
arcs ; de chaque côté pendent des feftons
de fleurs peintes par les meilleurs artiftes
; aux angles le pavillon conduit à un
temple au milieu duquel s'éleve un dôme
dont la conftruction offre autant d'élégance
que de fimplicité ; les ornemens en font
très-agréables , & le mêlange des beautés
de l'art & de celles de la nature produit le
meilleur effet .
Les préparatifs qu'on a faits pour les
fêtes du foir font très - confidérables ; ils
confiftent principalement dans les illuminations
que forment plus de cinq
mille lampions difpofés avec beaucoup
d'art autour des colonnes & fur les portes ;
on a menagé dans la grande falle un ef
pace affez étendu pour les danfeurs ; on a
pratiqué auffi dans les allées une autre
falle de bal fous une tente élevée de 30
pieds ; cinq candelabres chargés de 1300
lampions , fervent à l'éclairer ; l'orcheſtre
eft au milieu du jardin , & eft auffi décoré
& illuminé avec beaucoup de goût.
Les mafques ne font point reçus la nuit
au Wauxhall ; il n'y a point cependant de
loi qui le défende ; celle qui ordonne la
peine de mort contre tous ceux qui fe fervent
de ces déguifemens pour voler ou
troubler la paix dans les endroits publics
, prouve qu'il eft permis de fe mafpour
JUILLE T. 1769. 171
quer. Il n'y a pas bien long- tems que ce
genre d'amufement étoit fort à la mode ;
on voyoit fans ceffe des mafques dans les
rues , & fur-tout dans les affêmblées publiques
; mais cette mode paffa bientôt ,
comme toutes celles qui deviennent trop
générales, que les grands fuivent d'abord
avec une efpéce de fureur , pour les quicter
dès qu'elles paffent au peuple ; celle
des maſcarades ne tarda pas à appartenic
à la populace feule ; elle en faifoit fou
vent au commencement du regne du feu
Roi ; la cour les défendit pendant la derniere
guerre. Lorfque le Roi actuel eſt
monté fur le trône , on le pria de vouloir
bien lever cette défenſe ; il le refuſa
ce que les évêques lui repréfenterent
la diffipation du fiécle , le grand nombre
parque
des lieux de divertiffemens établis fuffifoient
; qu'ils avoient de la peine à en
écarter la licence , & que les mafcarades
ne contribueroient qu'à l'augmenter. Aucun
mafque en conféquence n'eft reçu
dans les endroits publics ; quoique cette
défenſe ne foit pas une loi , car on ne
donne ce nom en Angleterre qu'à ce qui
émane de la nation par le parlement qui
larepréfente. Les propriétaires de ces lieux
pourroient perdre leurs privileges s'ils re
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fufoient de s'y conformer. On affure que
quelques perfonnes , à qui la défenfe de
fe mafquer en infpire le defir , prétendent
avoir trouvé un moyen de fe fatisfaire
fans manquer au réglement ; ce moyen
confifte à porter dans leur poche un faux
nez dont ils fe ferviront pour fe déguifer.
Les entrepreneurs des Ridotti ont , dit- on,
demandé l'avis du confeil à ce fujet ; &
s'il décide qu'un faux nez foit un mafque,
ils font réfolus d'examiner à la porte les
nez de toutes les perfonnes qui fe préfenteront
pour entrer , & de la fermer à toutes
celles qui n'en auront que de potiches.
ASTRONOMIE.
Le célèbre Halley eft le premier qui
reconnut que des obfervations exactes du
paffage de Vénus fur le difque du Soleil ,
pourroient conduire à déterminer d'une
maniere préciſe la diſtance des planetes
à cet aftre ; il recommande ces obfervations
à la postérité ; on n'a rien négligé
pour en faire d'exactes ; nous en aurons
bientôt les réfultats , & les Aftronomes à
venir les confirmeront ou les corrigeront ,
JUILLET . 1769. 173
Nous donnerons ici une table de tous les
paffages de Vénus depuis 1631 , & de
ceux qui auront lieu jufqu'à l'année 2360
inclufivement ; elle est tirée des inftitutions
de calculs aftronomiques que M. Martin
vient de publier à Londres.
ANNÉES. Mois où arrive
le paflage
Décembre.
Décembre.
1631,.
1638.. .
1761 . Juin .
1769.... Juin.
·
Tems qui s'écoule
•
entre un paffage
& le fuivant.
7
8
122
1874...
1882 .
2004.
2012 .
2117.
2125 .
..
··
• ·
· ·
• · 2247.
2255. ·
2360...
Décembre. : . 105
Décembre.
·
Juin. •
Juin.
Décembre.
Décembre.
Juin.
Juin. ·
Décembre.
8 ·
122
· · : 105
8
122
&
· • 105
Suivant les meilleurs calculs , la plus
grande distance de la planete de Vénus à
la Terre eft de 38415 demi- diametres de
la Terre ; la moyenne de 22000 & la
moindre de 5585. Son demi- diametre
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
· ·
eft à celui de la Terre comme 10 eft à 19.
Son cours périodique autour du Soleil fe
fait en 224 jours , & fon mouvement fur
fon axe en 32 heures ; elle tend continuellement
au Soleil , & ne s'en éloigne
jamais au- delà de 47 degrés. Quand elle
marche devant le Soleil , c'eft à dire
quand elle fe leve avant lui , on l'appelle
Phofphorus , Lucifer , ou l'Etoile du matin
; & quand elle le fuit , c'eft - à - dire ,
quand elle fe couche après lui , on la
nomme Hefperus , Vefper ou l'Etoile du
foir. Quelquefois elle paroît dans le difque
du Soleil comme une taché obſcure
ronde , & par-tout les Aftronomes & les
fçavans l'obfervent alors le foir entre fept
heures & le coucher du Soleil .
Le paffage de Vénus fur le difque du
Soleil , ce phénomene qui intéreffe tous
les fçavans par la grande importance dont
il eft , fut obfervé à Paris le famedi 3 Juin
par M. Meffier, aftronome de la marine ,
des académies d'Angleterre , de Suéde ,
de Hollande & d'Italie. L'obſervation ne
put fe faire à l'obfervatoire de la marine ,
qui eft un peu borné vers l'horifon du
côté de l'oueft. Ce fut au collège de Louis
le Grand avec une lunette aftronomique
de 12 pieds de foyer à deux verres pour
l'objectif, portant 39 lignes d'ouverture,
JUILLE T. 1769. 175
& groffiffant 180 fois le diamétre des objets
cet inftrument eſt tout - à - fait pareil
en longueur , en force & en bonté à
celui dont a dû fe fervir M. l'abbé Chape
dans la Californie. Ainfi les obférvations
de ces deux aftronomes auront entre elles
un rapport fur lequel on pourra plus
compter. Pendant le tems du premier contact
, le Soleil étoit couvert d'un nuage ;
mais il obferva fort à fon aife le fecond
qui fe décida à 7h 38 ′ 45 ″ de tems vrai.
Quand Vénus fut tout- à- fait entrée , M.
Meffier obferva les deux aftres avec un
petit télescope grégorien d'un pied de
foyer groffiffant 40 fois , en fe fervant de
deux différens verres alternativement qui
lui rendoient la couleur du Soleil ou rouge
ou blanche . Il remarqua , quand il
avoit le verre qui la lui rendoit blanche ,
un phénomene bien fingulier déjà vu par
un célèbe aftronome en 1761 : c'étoit un
croiffant bleuâtre ,tourné & un peu incliné
vers le bord du Soleil ; & avec le verre
qui lui rendoit rouge la couleur du Soleil ,
ce croiffant difparoiffoit , & Vénus paroiffoit
applatie dans le fens où il étoit .
Quelques amateurs obferverent auffi au
collège de Louis le Grand le paffage de
Vénus , entr'autres M. Baudouin , maître
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
des requêtes , connu par le facrifice qu'il
fait de fes loifirs à l'aftronomie , & M.
Turgot , intendant de Limoges , qui obferva
le contact intérieur à 7h 38 ′ 50 ″ ..
M. Baudouin le marqua à 7h 38′ 51 ″.
M. Zanoni , un de nos premiers géographes
qui obfervoit auffi au même collége
, mais dans un autre endroit , le détermine
à 7h 38′ 41 ″ de tems vrai.
M. Bernoulli , aftronome de S. M. le
Roi de Pruffe , que le cours de fes voyages
fit trouver alors à Paris , obferva à Colombes
chez M. le Marquis de Courtanvaux.
Le contact intérieur fut , felon lui ,
à 7h 38 ′ 13 ″ . Ce jeune géometre , connu
déjà depuis plufieurs années , quoiqu'il
n'ait que vingt & un ans , fils d'un grand
homme , qui joint à fes talens une modeftie
étonnante , a laiffé à nos fçavans ,
dans le court féjour qu'il fit ici , la plus
haute idée de lui .
Ce paffage fameux a été également obfervé
à l'obfervatoire royal par M. le duc
de Chaulnes , par M. de Caffini & M.
Maraldi : au collége Mazarin , par M. de
Lalande à St Hubert , en préfence du
, par MM. le Monnier & Chabert :
A la Muerte , par MM. de Fouchi , Bailly
, Bory , l'abbé Bouriot & le P. Noël.
Roi ,
:
JUILLE T. 1769. 177
On attend avec impatience les correfpondances
des autres fçavans . On eſt déjà
inftruit qu'à Londres le tems a été beau ,
& l'obſervation complette . Il eft à defirer
qu'il en ait été de même ailleurs . Il feroit
fur- tout fort trifte que ceux qui ont été
s'expofer dans des climats affreux comme
la Laponie n'euffent pu obferver à caufe
du mauvais tems , & particulierement le
P. Hells qui n'eft parvenu à Wardhus ,
lieu déterminé pour fon obfervation ,
qu'après avoir couru les plus grands dangers.
Comme le paffage de Vénus a paru
là dans la plus grande durée , le travail
de cet aftronome & des autres répandus
dans la Laponie fera d'une grande conféquence.
Le plus prochain paffage n'arrivera que
dans 10s ans:ainfi malheur à la génération
préfente fi , contre toute vraisemblance ,
celui ci ne conclut rien des doutes que
l'on a en aftronomie .
Le lendemain 4 , M. Meffier oblerva
encore à 6h 47′ 3 ″ du matin le commencement
d'une éclipfe de Soleil : le
milieu à 7h36' 42" , & la fin à 8h 27′ 24″ .
Sa grandeur fut des doigts 20 min. Il apperçut
diftinctement pendant l'éclipfe au
bord de la Lune des inégalités dont il a
tracé une figure. M. le Prince de Croy
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
avoit déjà remarqué la même chofe dans
l'éclipfe du Soleil du 16 Août 1765.
M. l'abbé Dicquemare a obfervé le paffage
de Vénus au Havre de Grace , avec
une lunette aftronomique de 4 pieds 8 p.
de Canu de Rouen .
Premier contact à
Contact intérieur
Durée du diametre de Vé-
7h13 ′ 10″ .
7b 30' so" .
nus fur le bord du Soleil . ... 17′40″.
Une légere vapeur empêchoit que le
tems ne fût auffi ferein qu'il auroit pu
l'être .
Eclipfe du Soleil.
Le même a obfervé l'éclipfe du Soleil
du 4 Juin .
Commencement . •
Premier contact de la plus
grande tache qui fût alors fur
le difque du Soleil .
6h 39' so".
→h 3′ 10′
Immerfion totale de cette tache 74'18".
Environ avant le premier contact
de cette tache , M. l'abbé Dicquemare
&
les perfonnes qui l'aidoient dans fes obfervations
, ont remarqué qu'il le faifoit
un petit applatiffement
apparent au bord
de la Lune , derriere lequel la tache alloit
paffer , & que cet endroit du bord de la
JUILLET . 1769. 179
Lune étoit alors plus net , mieux tranché
même dans une certaine étendue.
D'un aſſemblage de fix taches plus orien.
tales , la plus occidentale a touché le bord
de la Lune à 7h 12 ' 53 ".
Une troifiéme tache plus orientale que
les fix dernieres , a touché le bord de la
Lune à 7h 23 ′ 18 ″.
Immerfion d'une autre tache encore
plus orientale . 7h32'5".
La tache la plus proche du bord oriental
du Soleil a été cachée par la Lune
7h 33 ′ 20″ .
Emerfion totale de la premiere & prin
cipale tache.
à.ཉེ་
•
•
7h 37 ′ 19″.
Emerfion de la premiere ou plus occidentale
des fix taches affemblées . 7h 40'.
Emerfion de l'avant derniere tache
obfervée fur le bord oriental du Soleil
. ·
Fin de l'éclipfe.
Les tems font tems vrai.
8h 16' s".
gh 20' 20".
Plante finguliere.
Un capitaine de vaiſſeau anglois , rea
venu du port Egmont par la même latitude
le détroit de Magellan , ayant
que
pénétré dans le continent où il a eu quel-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ques rélations avec les peuples du Paraguai
, en a rapporté la plante , appelée par
les Efpagnols , Yerva canieni. Cette plante
a , dit- on , la vertu finguliere de purifier
, par la fimple infuſion , les eaux ameres
, falées ou corrompues à quelque degré
que ce foit . Il fuffit de la faire infufer
feulement pendant quelques minutes
à la maniere du thé verd , auquel cette
plante reflemble beaucoup. Il feroit bien
à defirer qu'elle pût être naturaliſée en
Europe , s'il eft vrai qu'elle ait les qualités
merveilleufes qu'on lui attribue , & qui
auroient dû la faire rechercher & cultiver
par toutes les nations.
Demande.
Un Artifte , jaloux de perfectionner les
couleurs relatives à fon art , & qui n'a
point les facultés de faire toutes les recherches
& les expériences néceffaires , invite
& prie MM. les Amateurs de la chymie
qui , en s'amufant , font des découvertes
utiles , de vouloir s'attacher à trouver un
procédé pour déglutiner les terres bols ,
fans en altérer la couleur ; & quel feroit
le moyen de purifier la pierre de fiel , la
dépouiller de fan gras & de fes fels , & la
JUILLET. 1769. 181
rendre propre à être employée folidement
dans la peinture à l'huile .
LA
ARTS.
SCULPTURE.
mort prématurée de Mgr le Dauphin
& de Madame la Dauphine , qui ne ceffera
d'exciter nos regrets & de jeter l'amertume
dans les ames fenfibles , vient
d'être retracée d'une maniere touchante
dans le maufolée qui doit être placé
à Sens au lieu de la fépulture de
ces deux auguftes époux . M. Couftou ,
fculpteur du Roi , a rendu avec le génie
propre à fon art & avec le fentiment propre
au fujet qu'il traitoit , ce monument
de tendreffe & d'affliction . Ce maufolée ,
qui doit être ifolé , préfente d'un côté la
Religion pofant une couronne étoilée fur
l'urne de M. le Dauphin ; à fa droite eft
l'Immortalité environnée des trophées &
des attributs des fciences & des arts ; de
l'autre côté on voit l'Hymen en pleurs , &
le Tems qui étend fon voile fur l'urne de
Madame la Dauphine. Les deux autres
faces de ce monument font ornées d'ar182
MERCURE DE FRANCE.
moiries , & deftinées à recevoir des infcriptions.
La fimplicité majestueuse de
cette heureufe compofition eft relevée
par le pittorefque des figures , & par l'expreffion
, l'ame & le fentiment que l'artifte
a fçu leur donner.
On voit en marbre , dans l'attelier du
même fculpteur , place du Louvre , une
Vénus & un Mars plus grands que nature .
Le fvelte élégant de la Vénus , fon attitude
fimple & gracieufe , la nobleffe de
fon caractere de tête , la belle forme de
cette figure , la maniere fçavante dont le
nud eft traité , la beau jet de la draperie ,
placent ce chef- d'oeuvre à côté de ce que
les anciens & les modernes ont produit
de plus parfait. Le Mars n'eft pas moins
digne d'admiration par la fierté des traits ,
par la mâle beauté & le caractere impofant
& heureufement rendu de ce dieu de
la guerre. Ces figures font deftinées pour
le Roi de Pruffe .
GRAVURE.
I.
Portrait de François de Chevert , commandeur
grand - croix de l'ordre de St
Louis , chevalier de l'ordre royal de
JUILLE T. 1769. 183
4
l'Aigle blanc de Pologne , gouverneur
de Givet & de Charlemont, lieutenantgénéral
des armées du Roi , né à Ver-
-dun-fur- Meufe le 2 Février 1695 , décédé
à Paris le 24 Janvier 1769.
CETTE gravure intéreffante & d'un burin
gracieux & fini , repréfente l'image fidéle
d'un héros recommandable par fa valeur
& fes vertus , que la victoire couronna &
qui fut honoré des marques de diftinction
de fon fouverain.
Le portrait de M. de Chevert , peint
par Hifchbein , peintre du Prince de Heffe-
Caffel en 1762 , a été gravé à Paris en
médaillon de format in 4° . par le Sieur
Charpentier, chez lequel il fe trouve rue
de la Harpe ,vis-à - vis celle des Cordeliers .
Il y aura au camp de Verbrie des exemplaires
du portrait , ainfi que de l'éloge
qui a été fait de ce général .
I I.
On vient de publier le portrait de M.
Laruette , acteur de la comédie italienne
repréfenté en chaffeur dans le rôle qu'il
rend avec tant de vérité dans la piéce des
Chaffeurs & la Laitiere , avec les vers de
l'ariette je fuis percé juſqu'aux os. Cente
184 MERCURE DE FRANCE.
gravure agréable , faite avec intelligence
par M. Auvrai d'après un deffin de M.
Monet , eft de la grandeur de 9 pouces
fur 6 de largeur. Elle fe vend chez Croifey,
graveur & marchand , quai des Aug.
à la Minerve.
I I I.
La Danfe flamande , eftampe d'environ
14 pouces de haut fur 18 de large
gravée par René Charpentier d'après
le tableau original de Pierre- Paul Rubens.
A Paris , chez l'auteur , rue de la
Harpe , vis à- vis celle des Cordeliers ;
& chez Croifey, graveur & marchand
d'eftampes , quai des Auguftins , à la
Minerve. Prix 33 liv.
Cette eftampe eft très- amufante par la
joie animée & les attitudes variées des
danfeurs. Elle eft gravée avec foin & avec
intelligence.
I V.
Le Confeil des Singes , eftampe d'environ
15 pouces de large fur 12 de haur. A
Paris , chez Niquet , graveur en lettres,
place Maubert , près la rue des Lavandieres.
JUILLET. 1769. 185
Cette caricature divertiffante a été gravée
d'après le tableau original de même
grandeur de feu M. Peyrotte , peintre du
Roi , mort en 1769. Elle eft dédiée aux
Nouvelliftes de l'arbre de Cracovie.
PEINTURE SUR VERRE.
Le Sieur Robert Scolt Godfrey , peintre
Anglois , demeurant chez M. de Samaiſon,
à la haute Borne,barriere du Pontau-
Choux , fait voir une grande croiſée ,
peinte dans le goût des anciens vîtraux
d'églife. Les couleurs en font belles ,
très-vives & très folides . On y trouve
toutes celles qu'on employoit autrefois
les jaunes , orangées , rouges , pourpres ,
violettes , bleues , vertes , de différentes
nuances . Cette peinture que l'on croyoit
perdue , & qui plairoit encore en fachant
l'employer à propos , y eft mieux faite
pour le deffin & le coloris que dans les
anciens ouvrages de ce genre.
186 MERCURE DE FRANCE.
GEOGRAPHIE.
I.
Atlas de France , divifée en fes gouvernemens
militaires & fes généralités ,
fubdivifée en toutes fes provinces &
petits pays , & c. affujetti aux nouvelles
obfervations de MM. de l'Académie
royale des fçiences ; par M. J. D. B.
M. D. revu & corrigé par différens
auteurs dont les ouvrages font auffi
connus qu'eftimés , avec toutes les routes
& chemins de communication d'un
endroit à l'autre , & les diftances &
lieues cotées fur chaque route & d'ufage
dans les provinces ; ouvrage utile
aux commerçans & aux voyageurs.
Prix broché 13 liv . A Paris , chez le
Sieur Defnos , ingénieur - géographe
pour les globes & fphères , rue St Jacq.
à l'enſeigne du globe & de la ſphère .
ONN
a rendu cet ouvrage fi complet pour
le détail topographique , qu'il n'y refte
rien à defirer.
On trouve auffi chez le Sieur Defnos
JUILLE T. 1769. 187
un affortiment de 1380 villes & routes
particulieres de la France , &c. &c .
I I.
Carte du Théâtre de la guerre préfente entre
les Turcs , les Ruffes & les Confédérés.
A Paris , chez Mondhare , rue
S. Jacques , à l'hôtel de Saumur , près
S. Séverin.
Cette carte , intéreffante dans les circonftances
actuelles , eſt dédiée à Mgr le
Comte de Provence . Elle a été exécutée
avec foin par le Sr Laurent , géographe ,
graveur & membre de l'académie royale
d'écriture . Elle contient la Turquie d'Europe
, la Pologne , la Hongrie , la Ruffie
méridionale , la Tartarie & la Géorgie.
III.
Deuxième feuille de la Carre de Normandie
, dans laquelle fe trouvent le
Havre - de- Grace , Pont- Audemer , Pontl'Evêque
, Honfleur , Montivilliers , Caudebec
, &c. dreffée fur différens plans &
mémoires communiqués au Sr Denis par
plufieurs perfonnes de condition de la
province. Il engage ceux qui feroient
188 MERCURE DE FRANCE.
zélés à la perfection de cet ouvrage de lui
faire part de leurs obfervations ; prix 1 l .
lavée , chez le Sr Denis , rue S. Jacques ,
vis-à - vis le collége de Louis le Grand.
MUSIQUE.
,
Premier Concerto de violon avec quatre
parties d'accompagnement ; par M. Davau
, amateur mis au jour par M.
Bailleux , marchand de mufique , rue
St Honoré , à l'aigle d'or . Prix 3 liv .
12 fols.
L'ÉDITEUR
ÉDITEUR annonce qu'il donnera inceffamment
un fecond concerto de violon
du même auteur .
Ces deux morceaux de mufique ont
été très- goûtés dans tous les concerts particuliers
où ils ont été exécutés , & font
à la portée de la plupart des amateurs.
ANECDOTE.
L'ANECDOTE fuivante doit intéreſſer
les amateurs des fpectacles. Le célèbre
JUILLET. 1769. 189
David Garrick vient d'obtenir de la
part des maire , échevins & bourgeois de
la patrie de Shakeſpear un honneur qu'il
doit à fon mérite particulier & à la vénération
que les Anglois confervent pour le
pere de leur théâtre. Quelques - uns des
principaux officiers de la ville de Stratford-
fur-Avon , dans le Warwick- Shire,
fe rendirent chez lui au commencement
du mois dernier , & lui remirent , de la
part de la bourgeoifie , une boëte finguliere
par la matiere & par le travail ; elle
étoit accompagnée de cette lettre .
MONSIEUR ,
La ville de Stratford - fur- Avon , à la
gloire d'avoir vu naître dans fon fein
l'immortel Shakeſpéar , auroit voulu joindre
celle de compter au nombre de fes
citoyens celui qui honore fi parfaitement
la mémoire de ce grand homme par la
fupériorité avec laquelle il rend fes chefsd'oeuvres
; les maire , échevins & bourgeois
de cette communauté s'empreffent
de joindre un foible témoignage de leurs
fentimens aux applaudiffemens que le
Public accorde depuis long- tems à vos
rares talens ; ils vous prient de recevoir
190 MERCURE DE FRANCE.
des lettres d'affociation à leur communauté
, qu'ils vous envoient dans une
boëte faite du bois d'un mûrier que Shakefpéar
a planté de ſa fa propre main ; ils
fe flattent que vous leur ferez l'honneur
de les accepter. Signé , W. HUNT , fecrétaire
de la ville par ordre des maire ,
échevins & bourgeois.
A Stratford fur- Avon , le 3 Mai 1769.
La même ville a établi une fête en
l'honneur de Shakeſpéar : elle fera célébrée
dans le mois de Septembre prochain
& aura lieu tous les fept ans ; M. Gar
rick en a accepté l'intendance , à la priere
particuliere de la communauté. Cette
année , lors de l'ouverture de la fête , on
dédiera , à la mémoire de Shakefpéar ,
un édifice élégant , auquel l'on donnera
le nom de Shakefpéar s'Hall. Il fe bâtit
actuellement , & fera bientôt achevé .
C'est une foufcription qui en a fourni les
frais.
JUILLET . 1769. 191
ÉLECTION DES PAPES. *
La maniere de donner un chef à l'Egliſe , a
éprouvé beaucoup de changemens. St Pierre &
les trois premiers Papes qui le fuivirent nommerent
leurs fucceffeurs en mourant ; après cux
le clergé de Rome le rendit maître des élections ;
les Empereurs d'Orient voulurent enfuite y prendre
part; les Rois des Gots les imiterent lorfqu'ils
leur eurent arraché l'empire d'Occident ;
ces derniers ayant été forcés de fe retirer en Efpagne
, le clergé rentra . dans les droits ; les Empereurs
fe réſerverent celui de confirmer les élections
, & le conferverent jufqu'à Benoît II qui
le leur ôta par une bulle . Charlemagne acquit ce
droit par les bienfaits pour lui & pour fes fucceffeurs.
Adrien III profita de la décadence de la
maifon de ce prince pour faire décider dans un
concile aflemblé que le fujet élu par le clergé
monteroit fur le champ dans la chaire de S. Pierre
* Ce morceau eft extrait de la defcription hifto
rique de la tenue du conclave, & de toutes les cérémonies
qui s'obfervent à Rome depuis la mort du
Pape jufqu'à l'exaltation de fon fucceffeur , à laquel
le on a ajouté la chronologie des Papes fuccefleurs
de St Pierre jufqu'à Clément XIII , avec les noms
& l'âge des cardinaux qui compofent aujourd'hui,
le facré Collége. A Paris , chez G. Defprez , imprimeur
du Roi & du Clergé de France , rue Saints
Jacques ; in- 4°. 32 pag,
192 MERCURE DE FRANCE.
fans attendre l'approbation des Empereurs , &
qu'on prendroit feulement l'avis du peuple.
Óthon II , en s'emparant de Rome , exigea que
fes ambafladeurs fuflent appellés aux élections ;
la loi d'un conquérant eft abolie quand il perd fa
conquête ; on abrogea celle - ci dès que l'Italie ne
fut plus fous la domination des Empereurs . Le
clergé ôta par degrés au peuple la part qu'il avoit
à ces élections , & les cardinaux ne tarderent pas à
s'en rendre feuls les maîtres.
On fçait que les cardinaux font d'inftitution
eccléfiaftique ; cette dignité éminente fut inconnue
dans la primitive Eglife. On appelloit alors
Presbyter Cardinalis , le prêtre principal d'une
églife ; ceux qui portoient ce nom n'avoient aucun
rang diftingué auprès des Papes . Lorfque les
fuccefleurs de St Pierre eurent augmenté leur puif
fance temporelle , ils voulurent avoir un confeil
de cardinaux ; ceux - ci conferverent l'ancien nom ,
mais ce qu'il exprimoit fe perdit infenfiblement.
Leur dignité s'accrut rapidement ; Innocent IV
leur donna le chapeau rouge , Boniface VII la
pourpre ; ils s'éleverent bientôt au -deflus des évêques.
Ils font au nombre de foixante & dix , &
divifés en trois ordres ; fçavoir , fix évêques , cinquante
prêtres & quatorze diacres.
Auffi -tôt que le Pape a rendu le dernier foupir ,
le cardinal camerlingue , en habit violet , va à la
porte de fa chambre , y frappe trois fois avec un
marteau d'or , l'appelle enfuite à haute voix par
fon nom de baptême , celui de fa famille , & celui
qu'il a pris en recevant la thiare . Après avoir attendu
quelque tems , n'entendant point de ré
penfe , il conclut qu'il eft mort ; les clercs de la
chambre , & les notaires apoftoliques préfens ,
prennent
JUILLE T. 1769. 193
fc
prennent
acte de cette cérémonie . Le même cardidal
rompt alors l'anneau du pêcheur dont les
morceaux appartiennent au maître de cérémonie.
Il va prendre poffeffion du Vatican au nom de la
chambre apoftolique , envoie des gardes pour
faifir des portes de la ville & du château St Ange ,
& fe rend au palais du Pape ; dès qu'il commence
fa marche , la grofle cloche du capitole , qui ne
Loone que dans ces occafions , annonce au peuple
la mort du fouverain Pontife . Les obféques durent
neuf jours . Quand ils font finis , les cardi
naux s'affemblent dans la Bafilique de St Pierre ,
& le doyen y dit la mefle du St Efprit ; un prélat
prononce enfuite un difcours latin , dans lequel il
jes exhorte à ne choifit pour Pape qu'une perfonne
digne de cette place éminente ; le maître des
cérémonies prend la croix papale , fuivi des muficiens
qui chantent le Veni Creator , & les cardinaux
,deux à deux , fe rendent proceffionnellement
au conclave qui leur eft préparé dans le Vatican.
On place l'établiflement du conclave vers la fin
du treiziéme fiécle. Grégoire X en fixa les loix
pour prévenir les fâcheufes fuites qu'entraîne une
trop longue vacance du St Siége. Ce lieu et bâti
dans le Vatican. Dans toute la longueur du premier
appartement, il y a plufieurs falles très-vaftes
que l'on fépare par des cloitons de fimples planches.
Chaque féparation s'appelle cellule ; on y
formetrois petites piéces dont l'une fert de chambre
à coucher , l'autre de falle à manger , & la derniere
de chapelle. Ces cellules ne font pas d'égale
grandeur , ni également commodes ; on les tire au
fort , & perfonne n'a à fe plaindre.
Dès que les cardinaux font arrivés au conclave
I. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE .
ils entrent dans la chapelle de Sixte , où on lit les
bulles concernant l'élection des Papes , & tous
jurent de les obferver. Les ambasadeurs & les
perfonnes diftinguées ont la permiffion de refter
toute la journée au conclave ; mais dès que la nuit
eft venue , une cloche les avertit de fe retirer ; on
mure la porte , on pratique une communication
avec le dehors par des tours de la forme de ceux
des couvens de religieufes. C'eft par- là qu'on leur
pafle leur nourriture , & qu'il peuvent s'entretenir
avec les étrangers à certaines heures , mais en
préfence des gardes , à haute voix & en italien ou
en latin.
Chaque cardinal peut avoir deux conclaviftes
& trois même en cas d'infirmité ; l'un eft ordinairement
eccléfiaftique , l'autre féculier. Il y a encore
d'autres perfonnes attachées au conclave . En
général ce font quelques religieux confeffeurs ,
deux médecins , un chirurgien , un apothicaire
& deux garçons , deux barbiers & deux aides , un
maître maçon , un maître charpentier & environ
trente valets , appelés Facchini , pour faire le plus
rude fervice.
Le lendemain de la clôture du conclave , le
doyen dit une mefle bafle du St Efprit , communic
tous les cardinaux , & on procéde à l'élection. Il y
a , au milieu de la chapelle de Sixte , une table fur
faquelle font pofés deux calices pour recevoir les
bulletins ; chaque cardinal , en y portant le fien
cacheté , eft obligé de faire ce ferment : Teftor
Chriftum Dominum qui mejudicaturus eft , eligere
quem fecundùm Deum judico eligere debere , &
quod idem in acceffu præftabo. Il faut une voix
par- deffus les deux tiers pour être élu ; tout cardinal
peut l'être , pourvû qu'il ait de bonnes
JUILLET . 1769. 195
moeurs , de la fagefle , de la prudence , des lumiè
res & un âge aflez avancé pour pafler au moins
cinquante - cinq ans ; l'Empereur , les Rois de
France & d'Efpagne peuvent faire exclure un fujet
qui ne leur eft pas agréable , mais ce droit fé
borne à un feul ; la politique romaine fçait en
rendre le fruit inutile , en propofant d'abord quelqu'un
qu'elle ne voudroit pas élire , & qu'elle eſt
fure qu'on refufera.
Lorſque les fuftrages font comptés , les fcrutateurs
proclament le cardinal élu ; ceux qui fe trouvent
à la droite & à fa gauche , s'écartent auffi- tôt
par refpect ; ils reconnoiflent tacitement la nouvelle
fupériorité. Les chefs des trois ordres du facré
collège vont le prier de confentir à fon élection
; ille met à genoux , invoque l'Efprit Saint ,
fe releve , donne fon confentement , & on en
drefle auffi-tôt le procès- verbal ; on le revêt enfuite
des habits de fa dignité ; on le porte dans fa chaife
devant l'autel ; les cardinaux , à commencer
par le doyen , lui font la premiere adoration en
lui baifant les pieds & la main ; il leur donne le
baifer de paix à la joue. Alors le premier cardinal
diacre , précédé du maître de cérémonie & de la
mufique qui chante l'antienne : Ecce Sacerdos
magnus , va à la loge de la bénédiction , annoncer
l'élection au peuple . Auffi- tôt on entend la grande
coulevrine de St Pierre qui fert de fignal au château
de St Ange pour faire la décharge de toute
fon artillerie. Le peuple rompt les clôtures du conclave
, & pille tout ce qu'il y trouve. On conduit
le St Pere à St Pierre , où l'on chante le Te Deum ,
& où il eftencore adoré .
"
Le jour du couronnement étant arrivé , il eft
porté dans la même églife; les cardinaux en chapes
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
rouge lui baifent la main , & les évêques le ge
nou. Pendant la cérémonie le premier maître tient
un ciergé allumé d'une main , & de l'autre une
baguette avec des étoupes auxquelles il net le
feu , en difant : Pater fante , fic tranfit gloria
mundi.
Le Pape , après avoir paffé huit jours au Vatican
, va fixer fon habitation au palais de Monte
cavalco. Quelques mois après il va prendre poffeffion
de St Jean de Latran ; cette cérémonie le fait
avec la plus grande pompe ; il eft revêtu des habits
pontificaux ; fon cortége eft nombreux ; il
s'affied fur un trône qui lui eft préparé fous le grand
portique ; on lui apporte dans un baffin d'argent
fes clefs de l'Eglife , dont l'une eft d'or & l'autre
d'argent. Les inuficiens en même tems chantent
ces paroles : Sufcitans à terra inopem & de ftercore
erigens pauperem , ut collocet eum cum principibus
, cum principibus populi fui. Les cardinaux
viennent lui rendre l'obédience ; le St Pere bénit
le peuple , & on jette à la multitude plufieurs poignées
de petites piéces d'argent , fabriquées exprès
aux armes du Pape , en difant ces mots : Difperfit
Pauperibus. On dit que le nouveau Pape a convertí
en aumônes cet argent , qu'il étoit d'uſage de
jettér au peuple.
LAURENT GANGANELLI , Cardinal Prêtre , né
à S. Arcangelo , diocèfe de Rimini , le 31 Octob .
1705 ; élevé à la pourpre par Clément XIII , le
24 Septembre 1759 ; a été proclamé Pape , après.
trois inois & quatre jours de conclave , le 19 Mai
1769 , & a pris le nom de Clément XIV.
JUILLET. 1769. 197
Ce Cardinal étoit le feul régulier qui fût dans
le facré Collège. Il avoit été tiré de l'ordre de
St François ; non des Cordeliers de l'Obfervance,
comme le Public fe l'eft imaginé , mais des Conventuels
ou grands Freres. Pour éclairer cette
diftinction qui peut intéreffer dans la circonftance
préfente , il faut obferver que St François ,
dont la converfion arriva l'an 1206 , a inftitué
trois ordres. Il nomma le premier , qui eft prom
prement le fien , l'ordre des Freres Mineurs . Le
relâchement s'étant gliffé dans cet ordre à l'égard
de la pauvreté , il y eut diverfes réformes ; la plus
remarquable eft celle des religieux de l'Obfervance
, qui commença en 1368. Ce fut un frere lay ,
nommé Paul , qui en jetta les fondemens ; il fe
retira dans l'hermitage de Bruliano près de Foligni.
Ceux qui le fuivirent , vécurent fous l'obéiffance
du général ; & la chole eft reftée dans cet
état , jufqu'en 1517 , où les Réformés furent féparés
dans un chapitre général par l'autorité de
Léon X. Depuis cette époque , les anciens à qui
le Pape permit de poffeder des biens , prirent le
nom de Conventuels. Les Reformnés élurent un
général indépendant , & renoncerent à toutes poffeffions.
Cependant comme il y a des degrés dans
l'Obfervance , la réforme s'eft féparée en deux
congrégations ; l'une eft celle des Obfervantins ;
on leur donne en France le nom de Cordeliers ;
l'autre comprend ceux de l'étroite Obſervance
on les nomme Recollets . Outre cette réforme qui
a deux branchés , Mathieu de Baſſi inſtitua celle
des Capucins , l'an 1525. Ainfi dans l'ordre des
Freres Mineurs on compte trois corps qui n'ont
rien de commun que la regle , chacun ayant fon
général particulier. Clément XIV a été tiré du
1
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
premier corps ou des non - reformés . Ils n'ont
confervé aucun établiſſement à Paris . Ce Pontife
ne laifle pas d'appartenir à tout l'ordre : & c'étoit
fans prétendre fe l'attribrer exclufivement , que
les Cordeliers, du grand couvent ont célébré fon
exaltation par un Te Deum , qu'ils ont chanté
avec la plus grande folemnité. Les Capucins qui
touchent d'auffi près qu'eux, le St Pere , ont cu
ordre de leur général , qui eſt François , de faire
la même cérémonie en actions de graces. Ils s'en
font acquittés dans les couvens qu'ils ont à Paris .
Le fecond ordre de St François eft celui des
femmes : il commença par Ste Claire en 1221 ; &
le troifiéme fut établi pour des laïques de l'un &
de l'autre fexe. Ste Elifabeth , Reine de Hongrie,
qui étoit de cet ordre , fit des voeux folemnels
après la mort de fon mari du vivant de St François ;
elle attira des profélytes. Il fe forma dans la fuite
des congrégations d'hommes de cet ordre. On
connoît ces religieux fous le nom de Pénitens ou
Tierçaires ; & à Paris , fous celui de Picpus. Ils
font foumis au général de l'Obfervance .
LES
A VIS.
I.
ES Fermiers Généraux s'étant plaints
au Confeil d'un article * inféré dans la
Cet article contient l'analyſe d'une diſſertation enJUILLET.
1769. 199
feuille de l'Avant - coureur du 17 Avril
dernier n° 16 , concernant la falfification
du tabac en poudre , l'académie des fcien
ces a été priée de donner fon avis fur cet
article ; il a été en conféquence nommé
des Commiffaires qui en ont rendu le
compte qui fuit.
Extrait des regiftres de l'académie royale
des Sciences du 24 Mai 1769.
Par délibération du 24 Mai 1769 il a
été décidé que l'extrait ci- deffous pouvoit
être imprimé dans les papiers publics , en
foi de quoi j'ai figné le préfent certificat ,
à l'Académie le 24 Mai 1769.
GRANJEAN DE FOUCHY ,
Séc. perp . de l'Ac . Royale des Sciences.
L'Auteur avance qu'un homme très - éclairé
vient de découvrir que le tabac en poudre falfifié
que vendent les débitans doit être compris au
nombre des chofes les plus contraires à la fanté ;
voyée par l'Auteur lui-même. Cette differtation eſt de
M. de Villiers , Docteur en Médecine , ancien Médecin
des Armées du Roi , connu parmi les Chymiftes par fa
traduction de la Docimafie de Cramer & par plufieurs arti
cles de Chymie inférés dans l'Encyclopédie .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'il s'en eft affuré par l'analyfe chymique de
grand nombre de tabacs. » L'analyfe ( dit l'Auteur
) » a fait découvrir dans quelques - unes de
ces poudres dont l'effet étoit piquant & agréa
» ble , une addition affez confidérable de fels
» alkalis ; dans ceux qui avoient une odeur de
tabac de Saint - Omer , on a trouvé du fel ammoniac
; d'autres tabacs falfifiés avoient été
mêlangés avec du vitriol vert du vitriol
» bleu , "de l'alun : quelques uns l'avaient été
avec le marc de café épuifé de fon odeur , avec
la cigne pourrie & réduite à l'état de terreau ,
» de l'écorce de tan , des terres argilleufes & calcaires
rembiunies par du jus de pruneaux ,
20
·
"
des
rapures de plantes ou de bois infipides , ou
» même avec des plantes ou des bois aromati-
30 ques , tels que la maniquette & le bois de Rhodes.
Un rabac ( ajoute - t -il ) qui avoit parfaitement
l'odeur de celui de Saint-Vincent avoit
été altéré par une diilolution de fublimé corrofif
, ou par de l'eau mercuriele qui n'eft pas
>> moins corrofive . »
P
30
"
On fçait depuis long-tems que les tabacs peuvent
être falfifiés par différentes additions &
qu'ils l'ont été quelquefois par les débitans . M. Ca.
der , l'un de nous , peut en fournir les preuves les
plus complettes. I fat chargé en 1767 d'examiner
un très grand nombre de tabacs faifis chez
Les débitans qu'on foupçonnait de les altérer , par
le mélange de différens ingrédiens qui furent trouvés
en même tems chez eux . Par l'examen chymique
qu'il en a fait , il a reconnu que les falfifications
les plus ordinaires confiftoient à mêler
avec le tabac des leffives alkalines de potaffes,
ou des cendres ordinaires chargées de leurs fels. Il
JUILLET. 1769. 201
eft facile de s'en affurer ; un peu d'efprit de vitriol
ou de vinaigre diftillé verfé fur ces tabacs ont
fait une vive effervefcence accompagnée de gonflement
, plufieurs de ces tabacs éprouvés par les
acides ont donné une odeur de foie de foufre trèsmarquée
, ce qui indique qu'ils étoient falfifiés
avec des cendres de foude. D'autres , fur lefquels
M. Cadet a verfé des folutions d'alkali fixe , ont
donné une odeur très -fenfible d'alkali volatil , ce
qui annonçoit la préfence du fel ammoniac , effet
que n'a point produit le tabac des fermes , foit
nouvellement rapé , foit confervé en poudre depuis
plufieurs années , lorsqu'il a été foumis aux
mêmes épreuves en fervant de terme de comparaiſon.
Dans un très - grand nombre de paquets de tabacs
analyfés par M. Cadet , les uns pris chez les
débitans de Paris , les autres faifis dans les provinces
, il ne s'en eft trouvé aucun qui contînt ni
vitriols , ni aluns , ni falpêtre , ni fublimé , ni fels
mercuriels , ni fels métalliques d'aucune espéce ,
mêlange qu'il eft facile d'appercevoir par les
moyens chymiques , en opérant , comme il l'a
fait , fur de grandes quantités de tabacs. Il n'eft
point à préfumer que les débitans emploient de
préférence pour falfifier le tabac , des poifons tels
que le fublimé , les fels mercuriels , ou tels que
la ciguë , matieres qui ne font point dans le commerce,
& qui font peu connues des débitans .
Quand on fait de pareilles affertions , il faut être
en état d'en fournir les preuves , & dénoncer comme
empoisonneurs publics ceux qui auroient commis
de pareils abus. Nous fçavons que la police
veille fur le débit du tabac comme fur celui des
autres denrées , que toute falfification , tous mê-
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
langes de matieres étrangeres avec le tabac font
défendus & réprimés par des peines très rigoureufes
en 1767 un débitant de tabac fut mis à Bicêtre
pour avoir mêlé au tabac en poudre le rofcau
aromatique qui , loin d'être malfaifant , eft compté
parmi les plantes céphaliques. De pareils exemples
font fuffifans pour empêcher & pour prévenir
les abus en ce genre.
Au furplus , ces falfifications ne peuvent avoir
que deux objets , d'augmenter le poids du tabac ,
ou d'en développer le parfum : les vitriols , l'alun ,
les fels mercuriels , & en général les fels métalliques
nous paroiflent beaucoup plus propres
gâter le tabac , qu'à le rendre plus agréable . Pour
nous en aflurer , nous avons mis en expérience
avec le tabac des Fermes plufieurs de ces fels . Les
mêlanges que nous en avons faits par trituration
, tant avec le fublimé corrofif diffous dans
J'eau,qu'avec la diflolution de mercure par l'efprit
de nître , nous ont paru donner fur le champ au
tabac une mauvaife odeur d'herbe qui s'échauffe ,
& qui commence à fe pourrir : mais comme l'altération
peur devenir plus confidérable à la longue
, nous en rendrons compre à l'Académie dans
un autre tems , ainfi que de
quelques autres mê-
Janges.
›
L'odorat fuffit pour découvrir les falfifications
qui feroient faites par le mêlange des plantes aromatiques
, mais à l'égard de celles où l'on employeroit
le marc de café épuifé de toute odeur ,
le jus de pruneaux , la ciguë réduite à l'état de
terreau & autres matieres végétales inodores tel
les que les bois rapés , &c. mélanges que l'Auteur
dit avoir découverts par les analyfes chymiques ,
nous pouvons affurer que la chymie ne fournit
JUILLET. 1769. 203
aucun moyen pour découvrir de pareils mélanges
. Ce trait fuffit pour rendre fafpectes les prétendues
analyfes fur lefquelles l'Auteur fe fonde ,
& pour faire connaître qu'il eft peu verfé dans
la chymic . Sa conclufion donne lieu de foupçonner
qu'un motif d'intérêt particulier l'a porté à
faire inférer cet article dans l'Avantcoureur; nous
fommes informés d'ailleurs , que depuis peu de
tems il a été préfenté plufieurs Mémoires au Confeil
tendant à obtenir un privilége exclusif pour
le débit du tabac en poudre : le plus court moyen
pour accréditer cette demande eft d'infinuer que
parmi les débitans il fe trouve des empoisonneurs.
Si le Gouvernement accordait un pareil privilége
, on ne tarderait pas à en abuſer comine de
beaucoup d'autres , & nous ne penfons pas que
le public en fut mieux fervi . Pour empêcher la
falfification du tabac en poudre il fuffit que la
Police y veille comme elle l'a toujours fait jufqu'à
préfent pour l'intérêt du Roi & pour celui
du public , & qu'elle continue de faire punir trèsfévérement
ceux des débitans qui feront pris en
fraude. Signé , De Montigny , Macquer &
CADET.
Je certifie le préfent extrait véritable & conforme
au jugement de l'Académie. A Paris , le 30
Avril 1769.
Signé, GRANDJEAN DE FOUCHY ,
Sec. perpétuel de l'Académie Royale des Sciences.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Ecole de Mathématiques .
M. de Longpré , exercé depuis plufieurs années
dans l'art d'enfeigner les mathématiques , a
conçu le projet de prendre douze jeunes gens en
penfion chez lui rue Neuve S. Etienne , du côté
des Peres de la Doctrine , dans une mailon riante
& en bon air.
M. de Longpré n'admettra chez lui que des jeunes
gens connus pour avoir des moeurs & de l'éducation
, & qui ayent pour objet l'étude des ma
thématiques , foit que le goût feul les y détermine,
foit qu'ils fe propofent d'entrer dans le corps royal
du Génie ou de l'Artillerie.
M. de Longpré fe charge feul de donner des leçons
de mathématiques à ces jeunes gens.
Chaque éleve aura une chambre à cheminée
proprement meublée, & garnie de tout ce qui peut
être commode.
Il faut s'adreffer à M. de Longpré lui- même, pour
fçavoir le prix de la penfion , la maniere dont les
éleves font nourris , & les régies de la maiſon auxquelles
il font aflujettis.
M. de Longpré a déjà chez lui plufieurs éleves.
M.d'Alembert & M. l'abbé Boffut , examinateur
des ingénieurs dont M. de Longpré a l'honneur
Fêtre connu particuliérement , ne refuferoient
certainement pas de lui rendre un témoignage favorable
fi ou s'adreſſoir à cux
JUILLET. 1769. 205
I I I.
Manufacture pour l'épurement des laines.
M. Carles , négociant & fabriquant de draps ,
s'étant apperçu de la corruption infecte & putride
renfermée dans toutes les laines dont on fe feit à
Paris pour matelas & couvertures , fit un mémoire
contenant les moyens de les rendre propres & falubres
, qu'il préfenta à feu M. de Trudaine . L'ac
cueil favorable que ce magiftrat éclairé fit au S
Carles , l'enhardit à foumettre fes idées au jugement
de l'académie royale des ſciences & de la faculté
de Médecine : il rapporte l'approbation de
ces compagnies , ainfi quela lettre que M. Tron
chin , médecin de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans ,
a écrite à l'entrepreneur , fur les effets dangereux
de la corruption qui fe trouve dans les laines.
Le Sr Carles , encouragé par des témoignages fi
authentiques , s'eft propolé de porter les ouvrages
de fa fabrique au plus haut point de perfection . Les
vrais fçavans ont décidé de leur bonté & de leur
beauté fupérieure , & les médecins très habiles ,
en fuivant le même avis , y ont ajouté , que leur
falubrité doit auffi rendre ce travail très intéreffant
à toutes perfonnes pour la confervation de leur
fanté. Tous ces motifs réunis lui font efpérer que
le Public adoptera l'ufage de fes ouvrages avec
d'autant plus de sa : fon , qu'outre les avantages
qu'il trouvera à s'en fervir , il économifera fur la
dépenfe , ainfi qu'il l'a démontré.
Ceux qui voudront faire épurer la laine de leurs
matelas , la toile qui les enveloppe & leurs couver
tures , les raccommoder épurer & mettre à neuf,
font priés de vouloir être bien perfuadés que l'ordre
établi à la préfente manufacture fera fiftrictes
206 MERCURE DE FRANCE.
ment obfervé , qu'aucune partie des laines dest
matelats ne fera jamais mêlée avec celles des autres
, & moins encore qu'il s'y faffe aucun changement
des toiles ni couvertures , parce que le tout
fera étiqueté & reconnu d'un inſtant à l'autre juſqu'au
moment qu'elles feront rendues à ceux à qui
elles appartiendront.
Sa manufacture , qui étoit ci - devant au Port -àl'Anglois
, eft préfentement au clos Payen , fur les
nouveaux Boulevards entre la barriere de l'Ourfine
& celle des Gobelins.
Ceux qui fouhaiteront qu'on aille prendre chez
eux leurs matelats & couvertures , pourront s'adrefler
au Sr Carles , rue Mouffetard , au - deflus de
la barriere des Gobelins . Si à ce fujet on fe fert de
la petite pofte , on aura la bonté d'affranchir les
lettres.
M. Carles a établi pour la commodité du Public
un entrepôt chez M. Bigan , horloger, rue de Tournon
, auquel ceux qui voudront des laines neuves,
& faire épurer les laines de leurs matelats & couvertures
pourront s'adreffer. On enverra tous les
jours une voiture pour y recevoir les couvertures
& matelats qu'on y aura entrepofés , & porterceux
qu'on y aura pris après qu'ils auront été bien
épurés.
I V.
Avis de l'auteur de l'atlas méthodique &
élémentaire de géographie & d'hiftoire ,
dédié à M. le préſident Henault,
L'étendue & l'importance d'une entrepriſe en
augmentent néceflairement les difficultés . L'atlas
méthodique & élémentaire de géographic & d'hifJUILLET.
1769. 207
toire en étoit par lui- même très - fufceptible. Cependant
le Sr de Mornas a vaincu celles qui tendoient
à retarder cet ouvrage. Il y étoit engagé
par la reconnoiflance , vu l'accueil dont le Public
à honoré fon travail. On ne doit point lui imputer
certains retards occafionnés d'abord par une
maladie , & enfuite par des tracafleries auxquelles
il n'a pu mettre fin qu'en rompant une fociété
onéreuſe . Il a donné depuis cette diffolution 120
cartes en moins de deux ans. Il n'en avoit donné
que 147 durant 6 ans qu'a duré l'aflociation . Ce
n'eft donc point à lui qu'on doit attribuer la lenteur
dont le Public a pu fe plaindre. Pour le prouver
encore mieux , le Sieur de Mornas donne avis
que le 4 volume fera terminé dans le courant de
Juillet prochain , & qu'il livrera les 40 dernieres
cartes en une feule fois. Il pourra même livrer les
20 premieres à la fin de Mai à ceux qui le defireront.
Il joindra à ce 4° volume une table des trois
derniers , celle du premier ayant déjà paru . L'auteur
invite , pour la derniere fois , ceux qui par
négligence , n'ont pas retiré les 6 , 7 & 8 livraifons
, à venir la completer avant le mois d'Août.
Autrement ils feront obligés de payer ces cartes
fur le pied de l'augmentation annoncée dans les
Journaux de l'année derniere , c'eft - à - dire 4 fols.
la feuille en fus du prix de la premiere ſoufcription.
Perfonne n'ignore que le prix des matieres & de
la main d'oeuvre eft augmenté de beaucoup aujour
d'hui. Cependant le Sr de Mornas vient de fe réfoudre
à ne faire payer les cartes que 2 fois de plus
au-delà du prix de la premiere foufcription à tous
ceux qui viendront , avant le r ' Juillet , retirer les
livraifons qu'ils n'ont pas prifes , & ſouſcrire de
nouveau pour la fin du 4ª volume.
208 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs s'étant engagé d'inférer à la fin de ce
même volume une lifte de tous les foufcripteurs ,
il ne peut la donner entiere qu'autant que ceux qui
ont foufcrit chez le Sr Defnos fe feront fait comnoître
en venant fe completer. On fent de plus que
les dépenfes confidérables qu'exige un pareil ouvrage
de la part de l'Auteur, font pour le Public
une raifon de lui en faciliter les moyens.
V.
Tables volantes .
>
Modèles de Tables volantes préfentées à Sa
Majefté à Choify , fous les aufpices de M. le Marquis
de Marigny ; par M. Loriot , connu par fon
fecret pour fixer le paftel, & par plufieurs machines
de fon invention fort ingénieufes.
On appelle Tables volantes des tables qui , en
montant & en defcendant , paroiflent & difparoilfent
à volonté dans une falle à manger On en
avoit déjà fait plufieurs , mais jamais qui euffent
réuni les avantages & la sûreté de celles de M.
Loriot.
Les modeles préfentés à Choify font l'un pour
une table de feize couverts , l'autre pour une table
de huit.
La mécanique , par laquelle on fait mouvoir ces
deux tables , eft à-peu-près la même pour le fonds;
cependant fes efforts dans la feconde font bien plus
finguliers encore que dans la premiere , comme on
le verra.
Dans celle - ci , quand le fignal eft donné , le
milieu du parquet formé en rofe s'éleve avec la
partie de la table qui doit faire dormant , & les
JUILLET. 1769. 209
le
quatre fervantes ou guéridons * , de façon que
deffus de la table du milieu , du dormant & des
fervantes font formés d'une partie du parquet qui
s'eft élevée.
Le tout étant ainfi élevé pour former le vuide
qui laiffe dans le parquet le dormant ou l'espéce
d'anneau circulaire qui reçoit les couverts , ce dormant
fait monter, en même tems qu'il s'éleve , une
piéce toute femblable au parquet , qui vient remplir
l'espace qu'il occupoit auparavant.
Le pied de ce dormant , fi cela fe peut dire, ou ce
qui le fourient , eft une vis creufe dont on a contourné
les bélices de maniere à en faire une efpéce
de colonne torfe pour la rendre plus agréable à la
vue. C'est dans l'intérieur de cette vis ou colonne
que montent & defcendent les différentes tables
qui portent les différens fervices.
Nous avons dit que les quatre fervantes montent
en même tems que le dormant ; mais par une
mécanique ingénieufe le même mouvement qui
fait élever le dormant fait monter les fervantes
beaucoup plus haut, pour que leurs différens plateaux
foient plus à la portée des perfonnes qui font
à table .
Certe table volante a plufieurs avantages fur
les autres ; elle eft plus folide , & on en fait mouvoir
les différentes portées beaucoup plus facilement.
Cependant il faut que le couvert fot mis
avant que la compagnie arrive , & lorfque la table
du milieu defcend pour les différens fervices ,
elle laifle un vuide qui a quelque choſe de défa-
* On fait qu'on appelle fervantes des efpêces de pyramides
à jour qui portent des plateaux les uns au- deffus des
autres pour recevoir des affiettes , & ce dont on peut avoir
befoin quand les domeſtiques ne fervent pas.
210 MERCURE DE FRANCE.
gréable à la vue. M. Loriot a prévenu tout cela
dans la feconde , & en a fait réellement une eſpéce
de table magique.
La compagnie étant arrivée dans la falle à manger
, on ne voit pas le moindre veftige de table ;
on ne voit qu'un parquet très-uni dont le milieu
eft orné d'une role ; mais au moindre fignal la
rofe s'ouvre , fes feuilles fe retirent fous le parquet
, & on voit s'élever une table toute fervie ;
les quatre fervantes montent en même tems par
quatre ouvertures qui fe forment dans le parquer
de la même maniere que celle du milicu . En eft on
au fecond fervice , par le même fignal le milieu
de la table redefcend pour le chercher ; & dès qu'il
a quitté les bords de la tablette du dormant ( ou
de la partie qui refte fixe ) il fort de cette tablette
des feuilles métalliques polies qui viennent former
une role qui ferme exactement l'espace que
cette table du milieu avoit laiflé vuide. La table
remonte-t- elle couverte d'un nouveau ſervice dans
le moment qu'elle eft parvenue près de la hauteur
de la tablette du dormant , les feuilles de la rofe
s'ouvrent , fe retirent fous cette tablette à mefure
que la table approche , & enfin s'y trouvent entierement
cachées lorfqu'elle eft arrivée à lon niveau.
Veut-on , après le repas , faire difparoître
toure la table en entier , on la fait redeſcendre par
le même fignal qu'on l'avoit fait monter, & on ne
voit plus dans la falle qu'un parquet très - uni ſans
aucun veftige de la table qui y étoit auparavant.
>
Nous n'entreprendrons point d'expliquer ici en
détail la conftruction mécanique de ces tables
cela nous jetteroit dans des détails infiniment trop
longs. Nous dirons feulement que les effets s'en
JUILLET. 1769. 211
font avec une jufteffe & une précision dont le Roi
a paru très - fatisfait , qu'une foule de curieux ont
été voir , & que les plus habiles mécaniciens ont
trouvé exécutés par les moyens les plus ingénieux.
V I.
Collection d'Oiseaux , Madrepores , &c.
Mlle Baudouin ,bien connue par fon talent pour
préparer & conferver toutes fortes d'oifeaux , de
quadrupedes & de poiffons , & les préferver des
infectes , a formé une collection très -conſidérable
& très-curieufe d'oifeaux de tous genres , de toutes
efpéces & de tout pays ; elle a auffi raſſemblé
des madrepores & quelques ferpens. Cette Demoifelle
a préparé la plus grande partie de ces animaux
, & quoiqu'il y ait plufieurs années que ces
préparations foient faites , les animaux font trèsfrais
& très bien confervés dans leurs différentes
attitudes. On obfervera ici qu'ils n'ont jamais été
renfermés ni calfeutrés comme ils le font dans les
cabinets des curieux . On peut les manier , les retourner
& les examiner facilement & fans rifque..
Cette belle collection ne peut être que très -agréable
& très-intéreflante pour les amateurs d'hiftoire
naturelle , & pour toutes fortes de perfonnes
qui en font leur amuſement. Mlle Baudouin demeure
rue du Bout du Monde , chez M. Huche ,
peintre en bâtimens. On trouve chez elle le catalogue
des articles de fa collection.
212 MERCURE DE FRANCE.
VII.
Gratifications accordées pour la culture :
de la Garance.
M. Bertin, miniftre & fecrétaire d'état, a fait venir
de Smyrne de la graine de garance , dite Ligari
, pour être diftribuée aux cultivateurs qui l'out
prié de leur en procurer , afin de rétablir en France
la culture de cette plante qui étoit autrefois d'un
produit confidérable dans le royaume. Les fuccès
de la graine que ce miniftre fit diftribuer il y a
deux ans l'ont déterminé d'en faire venir cette année
une plus grande quantité , de maniere qu'après
en avoir envoyé à toutes les perfonnes qui en
avoient demandé , il en refte quelques balles dont
on pourroit faire des diftributions aux cultivateurs
qui voudroient s'adonner à cette culture ; la faifon
eft encore favorable pour femer cette graine
fur couche , & le miniftre en fera délivrer gratuitement
à ceux qui fe feront intcrire chez M. Fragonard
, directeur de l'école royale vétérinaire
d'Alfort , près Charenton on les prie feulement
d'indiquer leur demeure , le lieu de la province où
ils entreprendront cette culture , & de marquer
l'étendue du terrein qu'ils veulent enfemencer.
On leur remettra un exemplaire de la culture de la
garance de M. Duhamel , & on les invite à lire le
fecond volume des obfervations de la fociété d'agriculture
de Rouen , où l'on trouvera un mé
moire fur la culture de la garance à Berne , fuivant
les inftructions de M. Dambournay , de la ſociété
d'agriculture de Rouen.
JUILLET. 1769. 213
VIII.
Poudre d'orgeat , de limonade & firop
de café.
Le Sr André , marchand épicier-confifeur , vers
le milieu de la rue des Foffés St Jacques , a trouvé
le moyen de tirer le lait des amandes & de l'incorporer
avec le fucre , de façon qu'il en fait une poudre
féche qui forme un excellent orgeat , & qui fe
fond aifément dans l'eau fans y laiffer aucun dépôt.
Le même marchand a auffi perfectionné la
poudre de limonade au point de lui donner un goût
franc avec la véritable couleur de limonade. Il diftribue
ces poudres dans des bocaux ou dans des
boîtes d'une livre , cachetées & fignées de fa main
afin de prévenir les contrefactions . Il en diftribue
auffi dans des facs de papier au poids d'un quartefon.
Le prix de ces poudres eft de 3 liv. s fols par
livre. Ifaur une livre au moins pour buit pinces
d'eau , en forte que la caraffe ordinaire revient à
environ 2 f.
Le Sr André avertit que lefirop de café qu'il a
annoncé , eft excellent pour faire des crêmes , ou
des caux glacées , fuivant le témoignage de plufleurs
officiers qui l'emploient avec fuccès , & par
préférence aux méthodes ordinaires ; mais il faut
ajouter alors un peu de fucre à ce firop .
1 X.
Agathes herborifees.
Le St Philippe de Prétot fils , imite très - bien par
le moyen d'une nouvelle compofition de fon invention
les agathes d'Orient herborifées . Il fait en
ee genre des pierres de toutes grandeurs pour des
214 MERCURE DE FRANCE .
bagues, des coeurs ,, des cachets , des chiffres, des
pierres de bracelets , des deffus de tabatieres , &c.
Les deffeins qui rendent les herboriſations font
dans une couleur ordinaire à ces jeux de la nature ,
très-folides & fupérieurs pour la durée & l'illufion
, à la couleur des deffins faits avec les cheveux.
Les perfonnes qui voudront jouir de cette nouvelle
invention peuvent s'adreffer au Sr Philippe de Pre
tot , fils , rue du Chantre St Honoré , à l'hôtel de
la fleur de lis : on le trouve les mardis , jeudis & fa
medis depuis neufheures du matin jufqu'à fix heu
res dufoir.
X.
De Bure pere , libraire , quai des Auguft, donneavis
au public qu'il diftribue actuellement gratis
la carte des Voges N° X , pour joindre à l'atlas du
voyage de Sibérie tant aux foufcripteurs qu'aux
autres perfonnes à qui il a vendu le fufd . ouvrage.
X I.
Pátes pour les mains.
Il y a plafieurs particuliers qui diftribuent des
pâtes pour les mains , de différentes couleurs & de
mauvaife qualité fujettes à corruption.:
La bonne & véritable pâte , pareille à celle dont
le Roi fait ufage , fe vend chez le Sieur Arnauld ,
marchand parfumeur , rue Traverfiere , au coin de
celle du Hafard , vis - à - vis la fontaine de Richelieu.
Cette pâte eft dans des pots de terre grife de
Flandre que tout le Public peut connoître , enveloppée,
ficelée & cachetée d'un cachet où le nom de
l'auteur eft gravé autour ; il y ades pots de 4 &
de 6 liv.
JUILLE T. 1769. 215
X I I.
Nouveau remede , infaillible , qui guérit
pour toujours toutes fortes de maux de
dents , qui les conferve , quelque gâtées
qu'elles foient , fans qu'elles faffent jamais
aucune douleur & fans qu'il faille
de toute la vie en faire arracher aucune.
Ce remede , bien connu , tant dans Paris que
dans toutes les villes de province , & chez l'étranger
, approuvé par MM. les doyens de la faculté
de médecine , & permis par M. le lieutenantgénéral
de police , donne tous les jours des preuves
de fon efficacité ; c'eft pourquoi le Sieur David ,
demeurant à Paris , rue des Orties , Butte Saint-
Roch , au petit hôtel Notre- Dame , qui en eſt le
feul poffeffeur , & qui le débite , penfe qu'il ne
fçauroit trop en renouveller l'annonce au Public.
Ce remede confifte en un topique que l'on applique
le foir en fe couchant fur l'artére temporale ,
du côté de la douleur , & qui , outre les maux de
dents , guérit les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche, ni dans le corps ;
auffi-tôt qu'il eft appliqué , il procure un lommeil
paifible , pendant lequel il le fait une transpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie, & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque, ni dommage à la peau.
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
216 MERCURE DE FRANCE.
faut vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en atten
dant le moment de fe mettre au lit , pour cet effet
, ledit Sieur David vend & débite de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle composition , très - agréable
au goût & à l'odorat , qui eft incorruptible &
qui a les qualités de faire pafler dans la minute
les douleurs de dents les plus violentes , purifie les
gencives gonflées , fait tranfpirer les férofités
raffermit les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie, prévient
& guérit fans retour les affections fcorbutiques ,
guérit radicalement de cette maladie & de toutes
celles qui viennent dans la bouche , empêche les
mauvaiſes odeurs caufées par les dents gâtées , fait
tomber le tartre , & maintient les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provifion
par précaution, ainfi que des topiques , pour de
longs voyages fur terre & fur mer . MM . les Marins
font certains de faire leur voyage fans avoir
jamais aucun mal aux dents ni à la bouche. Les
perfonnes qui fe fervent de cette eau deux ou trois
fois la femaine fans être incommodées , ont toujours
les gencives & les dents faines & blanches.
Il y a des bouteilles à trois livres & à fix ; & les
topiques à 24 fols chaque. Il faut apporter audit Sr
David , pour les topiques , un morceau de linge fin
blanc de leffive . Il donne un imprimé qui indique
la maniere de fe fervir du topique & de l'eau ſpiritueufe
.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouse tous
les jours & à toute heure chez lui , juſqu'à 10 heures
du foir.
le
Il prie les perfonnes qui lui écriront d'affranchir
port des lettres & de l'argent qu'on lui adreflera
par la pofte , & de joindre 6 à 8 fols pour la boete
qui fert à mettre leſdits remedes.
XIII.
JUILLET. 1769. 217
XII I.
Lettre de M. Pomme , Médecin Confultant
du Roi à M. le Camus , Médecin de
la Faculté de Paris , en réponſe à la critique
qu'il a faite du traité des vapeurs
dans fon livre intitulé , Médecine pratique.
I
Je viens de parcourir , Monfieur , votre méde
cine pratique , & m'arrêtant par préférence fur
T'article vapeurs , j'y trouve une critique offenfante
de mon fyftême , ce qui énerve vos argumens
aux yeux même de mes antagoniſtes. Quoiqu'il
en foit de votre procédé , vous permettrez
que je vous renvoie à la quatrième édition de mon
traité des vapeurs pour la folution des difficultés
qui vous embaraflent . Si après avoir lu attentivement
les faits cités fur lesquels j'établis mon
fyftême , & après y avoit médité la maniere d'agir
du bain froid dans le cas particulier où je l'emploie,
yous perfiftez à vouloir me prouver que ce remède
eft tour à fait oppofé à imes principes ; je tâcherai
de m'expliquer plus clairement , & défendrai ma
caufe fans en venir , comme vous, aux petlonnalités
. Il vous reftera encore à prouver , par des expériences
contraires aux miennes , que la tenfion
des nerfs , que vous admettez avec moi pour
caufe générale des vapeurs , peut être combattue
par des irritans , tels que l'aloès & autres , ou par
des antifpafmodiques , tels que le mufe , le caftor
& les femblables. Je ne me contente pas des citations
d'auteurs ; j'en connois le défaut , & je demande
depuis long- tems des expériences qui vous
foient propres , c'eft-à-dire des cures réelles opée
I. Vol. K
118 MERCURE DE FRANCE.
rées par ces poifons ; ce qui ne doit pas être oublié
dans un ouvrage de pratique
Jufques - là , vos objections , auxquelles j'ai déjà
répondu tant de fois , refteront fans valeur , &
vos invectives prouveront que ce n'eft point aux
médecins en général que j'ai adreflé les reproches
qui vous choquent tant dans mon ouvrage , ( je
les refpecte trop ) mais aux empyriques qui s'efforcent
à entretenir l'erreur ; & puifque vous le
voulez , je leur repéterai encore « que ce font des
>> aveugles volontaires qui refufent de fe laiffer
a défiller les yeux , des jaloux qui rejettent une
» méthode nouvelle , parce qu'ils ne l'ont pas en-
» fantée ; des gens affervis par intérêt au préjugé
& à la routine ; des hommes dangereux qui
ne prêtent que des fecours auffi avides que
meurtriers ; des empyriques enfin qui , fous pré-
» texte qu'aux maux violens il faut de violens
» remèdes , ne leur oppofent que des prétendus
fpécifiques dont les effets font funeftes . » ( Traité
des vapeurs , préface. ) C'eſt à cette fecte phar
maceutique que je ne cefferai d'adreffer ces reproches
, & non aux médecins en général , puifque
le plus grand nombre mérite d'être excepté.
a
و د
Je n'ai donc point cherché à déprimer mes confreres
à l'exemple de Charmès. (Voyez la Medecine
pratique de M. le Camus , pag. 217. ) Puiſqu'au
contraire j'ai loué nombre d'auteurs vivans , &
me fuis déclaré le difciple de ceux qui m'ont précédé
Je ne dois pas ma réputation à la nouveauté,
& je n'ai jamais fait trafic de la vie des hommes
; (ibidem) puifqu'on ne connoît encore dans la
capitale & dans les provinces que des guérifons
opérées par le nouveau traitement . Je mérite encore
moins le titre injurieux que vous donnez à
Charmès , ( ibidem ) mais bien celui de répara,
JUILLE T. 1769 219
teur des fautes , pour ne pas dire des meurtres ,
que l'empyrifue commer journellement .
Je me ferois bien diſpenſé d'ajouter tout ceci à
mes premieres plaintes ; vous m'y forcez par votre
indifcrétion . Quand eft - ce que je pourrai
vous exalter & vous louer avec ufure ? Il me tarde
très fort d'en être là. Ce fera quand vous me refuterez
avec décence , * que vous propoſerez vas
* Les premiers de nos adverfaires ont foutenu
que la tenfion des nerfs & le relâchement étoient
contradictoirement la caufe prochaine des vapeurs
, & dela la néceffité d'employer les toniques
& les antifpafmodiques .... La force des expériences
contraires a obligé les feconds d'avouer
que la tenfion dominoit fur le relâchement. .
a
M. le Camus vient enfin le ranger aujourd'hui
fous nos loix en rejettant tout - à - fait le relâchementdont
il s'agit ; ( en effet , dit- il , dans les vapeurs
ily a à l'origine des nerfs une trop grande
senfion ou une trop grande irritabilité , mere de tous
lesfymptomes qui affectent tous les malades. Voy.
la Med. pratique de M. le Camus , pag, 212. ) Mais
il conclut toujours par des raifons à lui connues ,
en faveur des toniques , & fe promet de m'injurier
jufques à ce que que j'aic avoué ma prétendue erreur
, fans s'appercevoir que je fuis bien au - deffus
des injures , & qu'il m'appartient plus qu'à lui de
m'appliquer les fentimens dont il fait oftentation
dans fon livre intitulé , la Médecine de l'Esprit ,
dans lequel on lit ce qui fuit. « Tous les avis ont
» été bien reçus de ma partlorfqu'ils étoient fondés
» en raifon , & donnés avec les égards que fe doivent
les gens de lettres. Quant à ceux qui ne
» cherchent qu'à répandre leur fiel fur tous les ob220
MERCURE DE FRANCE.
doutes avec candeur , ou bien quand à l'exemple
de ces anonymes effrénés qui vous ont précédé ,
vous prendrez le parti du filence.
jets , qui s'offrent à leurs regards , j'ai ſouffert
qu'ils ne faliffent de leur venin , fans murmurer
; j'ai encore affez d'humanité pour croire que
cela a pu les foulager , je croirai leur répondre
» affez amérement en fachant me taire. »
Voy.ta
Méd. de Fefprit de M. le Camus , préface , pag. 1x.
XIV.
Lejay , libraire , rue St Jacques , au grand Cot
neille , donne avis que la premiere édition dés
Nuits d'Young , poëme traduit de l'anglois par M.
le Tourneur , étant épuisée , il mettra en vente le
20 de ce mois la feconde édition de cet ouvrage ,
revue , corrigée & augmentée du Triomphe de la
Religion , ou l'Amour vaincu , piéce qui a eu le
plus grand fuccès en Angleterre.
Il avertit auffi le Public qu'il fe débite déjà plufieurs
contrefactions des nuits , mais la feule véri
table & avouée par l'auteur , eft celle où eft l'empreinte
du grand Corneille fur le frontifpice avec
ce vers autour : Je ne dois qu'à moifeul toute ma
renommée. Toutes les autres font faufles & remplies
de fautes groffieres .
NOUVELLES POLITIQUES.
De la Tranfilvanie , le 26 Mai 1769.
LAdél A défaite des Rufles près de Choczim n'eſt pas
le feul malheur qu'ils aient euyé on vient d'ap
JUILLET. 1769. 221
prendre que les Turcs ayant paffé le Niefter , ont
attaqué de nouveau les Ruffes ; que l'action a été
des plus meurtrieres que la perte a été très- confi
dérable des deux côtés, qu'enfin les Turcs ont remporté
la victoire , & que les débris de l'armée du
prince Galliczin font bloqués de maniere qu'ils ne
pourront pas échapper au vainqueur . Il y a grande
apparence que les Turcs adopteront pour toute
cette guerre le fyftême qu'ils ont mis en ufage jufqu'à
ce moment , de ne préfenter leur infanterie
que dans des poftes difficiles à forcer , & de lâcher
feur innombrable cavalerie , par laquelle ils l'emportent
peut-être fur les Ruffes , autant que ceuxci
leur font fupérieurs par leur infanterie.
De Warfovie , le 26 Mai 1769.
Le prince de Galliczin a fait répandre des manifeftes
par lefquels il invite les Polonois à fe joindre
à lui pour agir contre les Confédérés & contre les
Turcs . Il n'y a pas d'apparence que cette invitation
produife de grands effets fur l'efprit de ceux d'entre
les Polonois qui gardent encore la neutralité.
Quant aux Confédérés leur nombre augmente de
jour en jour. Tous les environs de Cracovie, d'Opatow
, de Malagofe , de Nove . Miaflo & de Naglowic
en font couverts , & ils ont remporté en dif
férens endroits plufieurs avantages fur les Ruffes .
De Norkioping, le 24 Mai 1769.
Samedi dernier le comité fceret mit fous les yeux
des états les remarques qu'il avoit communiquées
aux fénateurs relativement à leur adminiſtration ,
la réponse qu'il en avoit reçue & fa décifion fur cet
objet . Cette décifion porte que le fénat ayant enfreint
les loix , & ébranlé les fondemens de la fu
seté publique , on le voyoit dans la néceffité de
remplacer tous les membres , excepté le baron de
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
Hiarne & le Sr Walwick , par des fujers plus habi
les & plus éclairés . Cette décifion trouva ce jourlà
quelque oppofition ; hier on la reprit , l'ordré de
la bourgeoific & celui des payfans y accéderent
unanimement ; ceux de la nobleffe & du clergé allerent
aux voix , & la pluralité décida contre le
fénat; le clergé & les payfans auroient voulu qu'on
condamnât les fénateurs à faire amende honorable
au Roi dans le fénat , pour avoir parlé plufieurs
fois avec indécence de fa perfonne ; mais Sa Majefté
ayant été prévenue de leur intention , s'y eft
oppolée avec de vives inftances.
De Londres le 8 Juin 1769.
Des avis reçus de l'Inde avoient fait baiffer
les actions de plus de 20 pour 100 Pour prévenir
les nouvelles incertaines & les bruits va→
gues , la Compagnie réfolut de communiquer aux
propriétaires le contenu des lettres reçues de les
gouverneurs , confeils & commandans dans les
différens établiflemens. En conféquence , elle tint
une affemblée le premier de ce mois , dans laquelle
elle lut des extraits des lettres arrivées par les
derniers vaiffeaux ; elles prouvent que les affaires
de la Compagnie font dans un très -bon état , &
que l'allarme qu'on a prife étoit fauſſe ; le public
commence à fe tranquillifer , & les actions
remontent tous les jours ; mais il reste encore
des inquiétudes bien fondées furiles fuites de cette
fermentation. La Compagnie a expédié à Bengale
un de fes vaiffeaux , avec des dépêches pour le
gouverneur & le confeil ; on affure que le gouvernement
a réfolu d'envoyer dans l'Inde une ef
cadre , dont le chef d'efcadre Hervey aura le
commandement , & qui fera deftinée à protéger
nos établiſſemens dans cette partie du monde.
JUILLE T. 11776699.. 223
D'Amfterdam , le 25 Mai 1769 .
L'Impératrice de Ruffie defirant d'emprunter en
Hollande deux millions de florins fur quatre obligations
fignées de fa main , on vient de diftribuer
à ce fujet un imprimè dont voici la traduction .
ככ
" De l'exprès commandement de Sa Majesté Impériale
Catherine II , &c . Donné au Sénat de
Saint- Pétersbourg le 2 Avril 1769. Quatre
obligations fuivant le préfent original de
500,000 florins argent courant de Hollande ,
au profit des fieurs Raymond & Theodorus
Schmeth , banquiers à Amfterdam . Les obliga-
» tions paflées entre la cour de Pétersbourg & les
» fufdits Banquiers le 8 de ce mois.
כ כ
» Lefdits fieurs Schmet ont pouvoir de Sa Ma-
» jefté Impériale de négocier ces obligations à
5 pour 1oo d'intérêt par an , pour l'efpace de
dix années , à commencer du is Mai 1769 , મે
" condition qu'il fera libre à Sa Majefté Impériale
» de rembourfer ces obligations en partie , après
l'efpace de cinq ans , & par conféquent de
fe libérer plutôt . Pour augmenter la fureté des
acquéreurs , Sa Majefté Impériale engage tous
les revenus de fon Empire , & particuliérement
» tout l'Eft de la Livonie , ainfi que les revenus
» des douanes ; des forties & des entrées des villes
so de Riga , Fernau , Revel & Narva , conformément
au decret ci - deffus mentionné , & aux originaux
des obligations dont copie.
30
Il fera imprimé & diftribué des actions de
1000 florins d'Hollande fous l'autorité des freurs
Raymond & Schmeth , & de Son Excellence
» l'Ambaladeur de l'Impératrice de Ruffie à la
» Haye ».
224 MERCURE DE FRANCE.
De Verfailles , le 25 Mai 1769 .
La baronne de Talleyrand & la comteffe de Fou
cauld eurent l'honneur d'être préſentées au Roi &
à la Famille Royale , la première , par la marquife
de Tailleyrand , & la feconde , par la marquife de
Foucauld .
Du 4 Juin.
M. d'Aigrefeuille , premier président de la cour
des comptes & des finances de Montpellier , prit
congé du Roi, à qui il eut l'honneur d'être préfenté
par M. de Maupeou , chancelier de France .
De Paris , le 16 Juin 1769.
On écrit de la frontiere de l'Ukraine que le général
Romanzoff a tenté de s'emparer d'Oczakow
de la même maniere dont le prince Galliczin a voulu
furprendre Choczim , & que fon entrepriſe n'a
pas eu un meilleur fuccès. La petite armée ottomane
qui campe fous Oczakow a repouflé les Ruf
les , & les a forcés de fe retirer avec une perte con.
fidérable. La cavalerie du général Romanzoff a eu
le même fort que celle du prince Galliczin , c'est-àdire
qu'elle a été entierement défaite . Ce général
a fait mettre aux arrêts un de fes généraux qu'on
accufoit de n'avoir pas foutenu efficacement les
attaques des retranchemens.
Le bruit général eft que le comte Proſtowski ,
palatin de Mafovie , a été unanimement élu maréchal
général de toutes les confédérations polonoifes
, & que les différens maréchaux de ces confédérations
lui ont prêté ferment d'obéiflance Cer
événement pourroit bien faire changer de face aux
affaires des confédérés , dont la divifion & la défu
nion leur ont étéjufqu'à préfent fi funeftes.
JUILLE T. 1769. 225
LOTERIES.
Le cent & uniéme tirage de la loterie de l'hôtelde-
ville s'eft fait le 26 Mai en la manicre accoutumée.
Le lot de cinquante mille livres eſt échu au
No. 62478. Celui de vingt mille livres , au Nº.
7833 , & les deux de dix mille aux numéros
61984 & 75, 218 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le s Mai. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 38 , 37 , 57 , 54 & 80.
MORTS.
Lady -Marie - Scholaftique - Apollonie Howard
Stafford , pairefle d'Angleterre , veuve du comte de
Rohan-Chabot , lieutenant général des armées du
Roi, eft morte à Londres le 16 Juin,âgée de 48 ans.
Elle a été inhumée à Weftminſter.
Nicolas Ruault , né au bourg de S. Paul, diocèle
de la Rochelle le 28 Février 1669 , mourut le 26
Mars dernier au bourg de Ste Hermine, diocèfe de
Luçon en Poitou.
Michel- Ifaac , marquis de Rafilly , lieutenantgénéral
pour le Roi de la province de Touraine, eft
mortici le 20 Mai , âgé de 81 ans .
·
Le St Pelletier , lieutenant général des armées
du Roi , & infpecteur général du corps royal de
l'artillerie , eft mort le 24 du même mois au Sou.
pizeau , près de Verberie , âgé de 73 ans .
Jean- Martin Gardy , né en Moravie , mourut à
Bruxelles le 29 Mai , dans la 113 ° année de fon âge,
226 MERCURE DE FRANCE.
Jean .Thierry Fagnier de Vienne , comte hono
raire de Brionde , confeiller honoraire du parlement
de Paris , chanoine honoraire de l'égliſe de
Paris & abbé de Bonnefontaine , ordre de Citeaux ,
diocèle de Reims , eſt mort le 27 du mois de Mai
à Clermont en Auvergne , âgé de 71 ans .
L'abbé Baudry , abbé de l'abbaye royale de St
Fulcien , ordre de St Benoît , diocèle d'Amiens , eft
mort ici le Juin dans la 69° année de fon âge .
Ifaac Courcault , ancien curé de St Jacques du
Haut- pas, abbé commendataire de l'abbaye royale
de Chinon , dite de la Grace , ordre de Câteaux ,
diocèfe de la Rochelle , eft mort ici le 5 Juin , âgé
de 75 ans.
L'abbé de Grandchamp , doyen de l'églife primatiale
de Nancy , & abbé de l'abbaye royale
d'Haute- Scelle , ordre de Citeaux . diocèle de Toul ,
mourut à Nancy , le 27 Mai , dans la 61 ° année de
fon âge.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Le Portrait du Sage , poëme ,
Paffage des Volges ,
Epître fur les bouffons de fociété ,
ibid.
15
19
Fables , le cheval , le boeuf, le mouton & l'âne, 22
--Le Berger , le chien & le loup ,
--Le Quaker & le chien ,"
-La linote ou le bonheur ,
Chanfon à une Dame déguifée en Flore ,
Mirza , conte moral ,
A Mademoiſelle **
23
24
ibid.
16
27
SI
JUILLET.
227 1769.
Bibliothèque de phyſique ,
Vers à Mlle Tei ...
Fragment d'une lettre de M. de Voltaine ,
Aux habitans de Lyon ,
A M. de F.
A M. L...
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hift . univerfelle ,
Les deux Orphelines , hiftoire angloiſe ,
Traité des violences ,
Anecdotes italiennes ,
Traité des mesures itinéraires ,
Examen hiftorique & politique de Sparte ,
Conres moraux ,
Elémens de mathématiques de M. Mazćas ,
La femme du jour ,
52
$3
56
ibid.
57
ibid.
62
65
ཡ ཡ ཡ ཡཏོ ཡཟ ཙ ཙྪཱཝཾibid.
77
81
Poëfics de M. Fleury ,
87
88
89
91
94
95
97
100
Efai fur la peinture , & c,
Droit public de France ,
Principe du droit de la nature ,
Expériences fur les maladies ,
102
104
108
110
Brochure morale ,
112
Le Portefeuillet du Pere Gillet , IIS >
Sermons du Pere du River , ibid.
Le Pafle-tems ou recueil de contes 116 >
Zaluca à Jofeph ,
117
Pratique de l'équitation , 120
Hift. du Patriotisme françois , 125
Tableau des grandeurs de Dieu , 133
Plinii Epiftola,
135
Le grand vocabulaire françois ,
Traité de la Phthific ,
Traité hiftorique des plantes ,
ibid.
136
137
228 MERCURE DE FRANCE.
Traité ( ut la maniere de planter , 139
Traité des arbitrages de la France , 140
ACAD MIES ,
Nourjahad , hiftoire orientale ,
Stratagêmes de guerre des François ,
SPECTACLES ,
CONCERT SPIRITUEL ,
Comédie françoile ,
A Mlle Dubois , fur le rôle de Calandre dans
141
145
147
158
ibid.
161
les Troyennes ,
Comédie italienne ,
Spectacle phyfique ,
163
165
166
Fêtes de Tempé , & Wauxhall anglois , 167
Aftronomie,
172
ARTS ,
181
Sculpture ,
ibid.
Gravure , 182
Peinture fur verre ,
185
Géographie ,
186
Mufique , 188
Anecdote fur Sakefpéar & Garrick , ibid.
Election des l'apes ,
AVIS ,
191
213
Nouvelles Politiques , 218
Loteries , 223
ibid.
Morts ,
APPROBATIO N.
A lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le premier
Mercure de Juillet 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
eu empêcher l'impreſſion . A Paris , 30 Juin 1769 .
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
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Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques fur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique..
"
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
Y
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit, au lieu de 30 fols pour
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qui paroît
le Lundi
de chaque
femaine
, & qui donne
la notice
des nouveautés
des Sciences
, des Arts libéraux
& méchaniques
, de l'Induſtrie
& de la Littérature.
L'abonnement
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Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 °. b.30 l,
Les Nuits Parifiennes , vol. in- 8 ° . rel . 41.10f,
Le Politique Indien , 1 1. 10 f.
Eloge de Henri IV , par M. Gaillard , 1 liv . 10 .
Autre Eloge avec gravure , par M, de la
Harpe,
"Les deux áges du Goût & du Génie François ,
in- 8 °. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br.
1 l. 16 f.
51.
21..
Premier Recueil philofophique & litt . br. 2 1. 1ẹ f,
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN.PROSE.
Aux Amateurs de l'Agriculture.
MINISTRES de l'Agronomie ,
Amis de la blonde Cerès ;
A qui la fage économie
Révele fes plus beaux fecrets :
Apprenez-moi des lieux champêtres ,
De ces lieux chers à nos ancêtres ,
A chanter les charmes puiffans ;
Et vous , protecteurs magnanimes ,
Rois , princes , magiftrats fublimes ,
Daignez approuver mes accens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Heureux qui , du champ de ſes peres ,
Cultivateur induſtrieux ,
!
Peut pénétrer dans les myfteres
Que la nature offre à les yeux
Des coups de la Parque perfide
Effroi du vulgaire ſtupide ,
Ses fens ne font point étonnés ;
Il y fuccombe fans foibleffe :
A l'empire de la Sageffe
Les Deftins font fubordonnés.
Une fauffe philofophie
Séduit les mortels inconftans.
L'un jaloux qu'on le déifie ,
Afpire aux honneurs éclatans ;
L'autre implore Mars ou Neptune ,
Tous fe plaignent que la Fortune
Trabit leurs projets infenfés :
Difciples de l'Agriculture ,
S'ils n'invoquoient que la nature ,
Tous leurs voeux feroient exaucés.
Nos ayeux à cette maxime
Sacrifioient l'ambition :
Un roc qui leur offroit fa cime
Flattoit leur inclination.
Après mille exploits héroïques ,
Retirés dans leurs tours gothiques ,
Ils y pafloient de doux loiſirs ; .
JUILLET , 7 1769 .
C'étoit le fruit de la victoire ;
Et fi la guerre fit leur gloire ,
La campagne fit leurs plaifirs.
Mais ces moeurs dignes d'éloge
Ne trouvent plus de partifans ;
Tout paffe , fe détruit , s'abroge ,
Tout céde à l'injure des ans.
Dans le fein profane des villes ,
Les héritiers de ces afyles
Par le luxe font maîtrisés :
L'intérêt bannit la décence ,
Plutus eft le dieu qu'on encenfe ,
Les dieux des bois font méprilés .
Plutus peut-il , malgré fes charmes ,
Guérir les troubles de l'efprit ?
Non : loin d'adoucir nos allarmes,
Son or perfide les aigrit.
Sur un rivage folitaire ,
Au Repos , ce dieu falutaire ,
Mortels , que n'offrez- vous vos voeux ?
Regler fes defirs , fe connaître ,
Vivre fans fafte , être fon maître ,
Voilà le fecret d'être heureux .
Par M. Ribault de la Chapelle de
Gannat en Bourbonnois.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS adreffés à M. & à Mde
D *** le jour de leur mariage.
AIR : Du vaudeville d'Epicure.
ESSTT--CCEE un Dieu , dont la vive image
Flatte mes regards enchantés ;
L'Amour fourit à ſon ouvrage ,
Je vois fon trône à vos côtés .
Secondez l'ardeur qui l'infpire ,
Goûtez le fruit de vos défirs ;
Deux coeurs unis fous fon empire,
Ont-ils befoin d'autres plaifirs .
Près de vous les Graces badines
Reprennent leurs brillans atours ,
Tandis que de fes mains divines
Le bonheur embellit vos jours.
Sans art , attentif à vous plaire ;
Du coeur cherchant la vérité ,
Vous allez cueillir à Cythère
Les rofes de la volupté.
De deux époux qui fe reflemblent ;
Où brille la même candeur
' Qu'amour & le penchant raflemblent,
Tel eft le commerce enchanteur.
JUILLET.
1769 .
Par des traits encor plus folides ,
L'hymen finira ce tableau ;
Vos feux lui ferviront de guides
* Et la nature de flambeau.
Aimable efpoir ! où j'abandonne
Le foin de charmer mon loifir.
L'Amour ne mene au bien qu'il donne
Que par la route du defir.
Que dans vos retraites paiſibles
Il faffe adorer fon pouvoir ;
L'Amour eft des ames fenfibles ,
Et le triomphe & le devoir.
Et vous , puiffantes Deftinées !
Qui couronnez les vrais amans ,
Et fur l'hiver de leurs années
Fixez les charmes du printems.
Couvrez de fleurs toujours nouvelles
Des noeuds qui me femblent fi doux ;
Vous verrez ces époux fidéles
Les rendre immortels comme vous.
Par M. G *** de Châteaudun.
* Vers imité de Catulle in carm . nupt.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
A mon très - fage AMI.
Vous recherchez l'utilité ,
La fagefle eft votre manie ;
Moi , j'aime la frivolité
Et ma marote eft la folie.
Vous pensez avec Montefquieu ,
Bayle vous charme & vous entraîne
Moi , je m'amufe avec Chaulieu ,
Et je fuis fou de la Fontaine.
Vous retenez tous les
propos
De nos très -fçavans moraliftes ;
Moi , je recueille les bons mots
De leurs charmans antagonistes.
Si de l'augufte vérité
Ceux- là s'érigent en apôtres ;
Ceux-ci , plus fuivis que les autres ,
Sont partifans de la gaïté.
Pour vos plaifirs & pour ma gloire ,
Rapprochons- nous de fentimens :
Peut-être , & j'ai lieu de le croire ,
Serons -nous plus près du bon fens.
Suivant le lieu , la circonſtance ,
Il eft , dit Horace , il eft doux
De fe livrer à la démence.
Mon ami , quels que foient vos goûts ,
JUILLET. 1769. II
N'oubliez point cette fentence.
Moi , je faurai me fouvenir
Que la folie eft une ivrefle
Dont le très - rapide plaifir
Doit , paffé l'iuftant du loifir ,
Céder le pas à la fagefle.
Par M. Mugnerot.
A l'Illuftriftime & Révérendiffime Pere de
N..... Général des B...... à Rome.
De l'Eglife éclatant fanal
Laiflez un peu le diurnal ,
Et lifez d'un air amical
Au lieu d'un galant madrigal
Un compliment toutjovial
Qu'Apollon , maître original ,
M'infpira dans le lacré val
Où broute l'immortel cheval.
Oui , très - illuftre Général ,
Ma mufe au coeur fimple & loyal
Qui , de tems immémorial ,
Vous honore autant que Paſcal ,
A fenti , lifant le journal
Un plaifir vraiment cordial
De vousvoir Chef & Principal
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
De tout votre ordre monacal.
Votre mérite fans égal
Eft enfin fur fon pié- d'eſtal :
On en verra tout le total ,
Et le bonnet épifcopal ,
Et le chapeau de cardinal
Avant la fin du triennal
Eclateront comme criſtal
Sur votre front facerdotal.
Alors , très - aimable féal ,
Si j'étois juge capital
Au fameux confeil fynodal
Du beau cercle collégial ,
J'en jure ici par le fleuve infernal ,
Vous auriez le trône papal .
Par Mlle Coffon de la Creffoniere.
EPITRE A LA FANTAISIE,
Douce &charmante Fantaiſie , QUCE
Brillante foeur de la Folie ,
Toi , qu'on n'ofe avouer , & que pourtant l'on
fuit ;
Secréte idole du fage
JUILLET. 1769. 13
J'ofe aujourd'hui t'adreffer mon hommage ;
J'abjure un préjugé que l'erreur a produit.
D'un amant malheureux tu termines les peines ,
Tu bannis , loin de la beauté ,
La févére raison qui fuit avec fes chaînes :
Ates côtés regne la Liberté ,
Le plus beau moment de la vie ,
N'eft fouvent qu'une Fantaifie.
L'Amour , jadis triſte & jaloux ,
S'ennuyoit de la conſtance ;
On veillifloit avant la jouiffance ;
Les hommes étoient fots , enfuite ils étoient fols.
On eft déſabuſé de cette tyrannie ,
Et l'amour à préfent n'eft qu'une Fantaisie.
Tu dictes , en riant , des loix à l'Univers ;
Mais tes favoris font en France ;
C'eft-là qu'un peuple entier des mains de l'inconf
tance
Vient recevoir des fleurs & dépouiller fes fers .
L'exiſtence , fans toi , n'eft qu'une léthargie
Dont on guérit par une Fantaisie .
Par M. Gouffaud de Montigny
14 MERCURE DE FRANCE.
LE PERE AVARE. Hiftoire morale.
HARPAGON étoit né pauvre . Il avoit
acquis un bien confidérable par un travail
affidu & par cet efprit de conduite qui
manque le plus fouvent aux hommes de
génie , & qui méne les gens médiocres à
la fortune. Il aimoit paffionnément l'argent
, & c'eft ce qui lui avoit d'abord appris
à en gagner ; mais il l'aima encore
plus quand il le pofféda. Il fe fouvenoit
de ce qu'il lui avoit coûté , & trembloit
toujours de revenir à l'état où il étoit
lorfqu'il n'en avoit pas . C'étoit fur-tout
par un talent fingulier pour l'agiotage , &
en fe trouvant régulierement à la bourfe,
qu'il s'étoit enrichi en moins de dix années
. Il s'étoit marié à une femme qui ne
lui avoit apporté qu'un excellent caractere
& de la beauté. Sans être prodigue , elle
étoit très -éloignée de l'avarice.Sachant que
fon mari jouilfoit d'un bien honnête , elle
auroit voulu jouir de l'aifance & des plaifirs
modérés que leur revenu leur permettoit
. Elle voyoit avec douleur l'air de lézinerie
que fon mari introduïfoit dans la
maifon autant qu'il pouvoit. Elle favoit
JUILLE T. 1769. 15
que rien ne nuit plus à la confidération
qu'un aviliffement volontaire ; & que , fi
l'on plaint celui que le fort a fait pauvre
& a mis au- deffous du niveau de la fociété
, on méprife juftement celui qui s'y
place de lui - même & montre la mifére
pour mieux cacher fon or. Harpagon portoit
ces honteufes précautions au point de
cacher à fa femme la plus grande partie
des gains qu'il faifoit tous les jours. Son
avarice augmentoit avec fes richeffes , &
les dépenfes diminuoient à mesure qu'il
rempliifoit fes coffres . Les beaux yeux de
ma caffette ne font qu'une plaifanterie ;
mais on auroit le dire très férieuſe- pu
ment. Il est très - évident qu'un avare a autant
de plaifir à regarder fon or qu'un
amant bien paffionné peut en avoir à lire
dans les yeux de fa maîtreffe , & la paffion
de l'un eft bien plus durable que celle de
l'autre , & bien plus obftinée . Les jouiffances
de l'amour s'ufent , celles de l'avarice
font inépuifables. Chaque jour ôte
quelque chofe aux attraits que l'on pofféde
; mais chaque jour ajoute au tréfor
de l'avare , & le lui rend plus cher.
·
Celui d'Harpagon étoit bien plus , pour
Jui, que fa femme & fes enfans. L'éducation
que leur donnoit leur mere , & qu'el
le tâchoit de rendre conformeà leur naif
16 MERCURE DE FRANCE.
>
fance qui étoit honnête & à leur fortune
qui devoit être un jour confidérable , allarmoit
à tout moment fon époux . Enfin
il prit le parti d'acheter une groffe métairie
& d'y aller demeurer avec fa femme
& fes deux fils . Il comptoit par là les
éloigner du luxe & de la dépenfe dont la
capitale offre l'exemple & les occafions
& cacher encore mieux les gains qu'il
continueroit de faire à la ville par le
moyen de fes affociés. Il y venoit de tems
en tems pour donner lui - même à fes affaires
le coup d'oeil du maître & recueillir
fes profits , qu'il rapportoit à fa campagne
ou en espéces ou en papier. Cependant
il ne ceffoit de dire qu'il faifoit des
pertes , qu'il étoit très mal à fon aife
que fes enfans n'auroient que les revenus
de cette métairie qu'il avoir acquife . Il la
leur faifoit cultiver avec la plus pénible
affiduité, & les occupoit, comnre des journaliers
, aux travaux les plus durs &les plus
groffiers de la campagne , leur refufant
d'ailleurs toutes les douceurs qu'ils pouvoient
attendre à leur âge , & tout ce qui
étoit néceffaire pour leur éducation .
·
La mere en gémiffoit , mais fes plaintes
étoient inutiles. Elle s'efforçoit même
de calmer celles de fes deux fils qui comJUILLET
. 1769. 17
mençoieut à fentir vivement les procédés
de leur pere, & qui , malgré les foins & fes
artifices , s'étoient apperçus que les richeffes
ne lui manquoient pas , mais que
le coeur d'un pere lui manquoit. Ils étoient
dans un âge où le fentiment de la juftice
naturelle eft violent dans notre coeur , où
l'on ne fçait point étouffer par la réflexion
un mouvement que l'on croit légitime ,
où l'on s'indigne tout haut même contre
l'autorité, fi elle ne paroît pas équitable ;
& quand les paffions viennent exciter encore
cette premiere étincelle de fenfibilité
, elle eft capable de tout embrafer .
Sainville , c'étoit le nom de l'aîné , approchoit
de dix - huit ans. Clairval , fön
cadet , en avoit feize . Tous deux , accablés
de fatigue pendant la femaine
alloient quelquefois le dimanche aux
affemblées des jeunes gens du voisinage ,
mais moins fouvent qu'ils ne l'auroient
voulu . Ils fe trouvoient effacés en tout
par ceux qui étoient à peine leurs égaux .
Leut habillement prefque ruftique , la difette
d'argent où ils étoient , leur interdifoient
tous les divertiffemens fi doux à cet
âge , les expofoient même quelquefois
aux railleries de leurs voifrns , & leur
laiffoient au fond du coeur un fentiment
18 MERCURE DE FRANCE.
de honte & de trifteffe qu'ils reportoient
à la maifon de leur pere , & dont l'amertume
augmentoit encore en y rentrant.
Sainville , malgré la groffiereté de fon
habillement , & même celle des moeurs
agreftes dont il avoit involontairement
contracté l'habitude , avoit de la vivacité
& de la nobleffe dans la phyfionomie.
Son ame étoit haute & impétueufe . Celle
de fon frere étoit plus caline & plus douce.
Il fentoit moins la dégradation de fon
état. Sainville la fentoit amérement , &
ce fentiment répandoit fur fon vifage une
forte de honte qui le rendoit plus intéreffant
. Sophie n'y fut pas infenfible. Elle
étoit fille d'un gentilhomme du voifinage.
Elle connoiffoit en partie les chagrins de
Sainville . Le caractère du pere n'étoit pas
ignoré dans le pays. On favoit qu'il étoit
riche , & l'on efpéroit au moins qu'il
donneroit à fes enfans pour leur établiffement
l'argent qu'on fuppofoit qu'il n'avoit
épargné que pour eux. Elle témoigna
à Sainville cet intérêt tendre & vrai auquel
les malheureux ne réſiſtent pas.
Il
lui ouvrit fon ame & toucha vivement la
fienne. Bientôt ils s'aimèrent. Sainville
fit confidence de fon amour à fa mere.
Elle l'approuva ; elle ne douta pas qu'HarJUILLE
T. 1769 . 19
pagon ne donnât les mains à une alliance
convenable & avantageufe .
ود
On parla d'abord au pere de Sophie , &
voici ce qu'il répondit : « J'ai fervi le Roi
» avec honneur : j'ai mérité des récompenfes
& des diftinctions. Elles font
une partie de ma fortune. Si j'avois eu
» un fils , j'aurois voulu qu'il fît comme
» moi. Je ne puis avoir qu'un gendre ;
» mais je veux qu'il foit militaire. Je
» veux qu'il ait d'abord une compagnie ,
» & que ma fille ait un rang dans le mon-
» de, en attendant que fon mari acquiére
» l'illuftration & les grades que fes fervi-
» ces peuvent lui valoir . »
Il fut queſtion de propofer ce parti à
Harpagon . Il étoit bien loin de vouloir
fe deffaifir pour acheter une compagnie à
fon fils , & lui fournir de quoi foutenir
noblement cet état. Il foutint que le fervice
ruinoit au lieu d'enrichir ; qu'il falloit
que fon fils prît une profeffion lucrative
; qu'il lui avoit appris l'arithmétique
& le change affez pour en faire un bon
banquier & non pour en faire un fructus
belli. La mere fut défefpérée de ce refus.
Sainville en fut pénétré d'indignation autant
que de douleur. Il éclata avec violence
contre fon pere. La mere défolées
20 MERCURE DE FRANCE .
& qui nourriffoit depuis long - tems un
chagrin fecret , ne pût réfifter à cette dermiere
atteinte . Elle mourut.
La mere de Sainville lui étoit chere
autant que fon pere lui étoit odieux . Elle
avoit toujours partagé fes chagrins , & fon
pere les avoit toujours caufés . Il perdoit
à la fois & les efpérances de l'amour &
les confolations de la tendreffe maternelle.
Il étoit queftion d'un autre mariage
pour Sophie. Qu'on fe repréfente l'état
de Sainville . Aigri par une longue fuite
de douleurs qui renaifoient tous les jours,
accoutumé à regarder fon pere comme
fon plus cruel ennemi , privé par fa barbare
avarice de tout ce qu'il aimoit le
plus au monde , pleurant fa mere & fa
maîtreffe , il venoit de voir mettre l'une
fous la tombe , & il ne lui étoit plus permis
de revoir l'autre.
Il étoit minuit. Le fommeil étoit bien
loin de fes yeux . Il entre avec fon frere
dans le jardin . Il fut quelque tems fans
parler. Il verfoit des pleurs cruelles . L'image
de fa mere qu'il venoit de voir enterrer
, Sophie dans les larmes , Sophie
qu'il ne reverroit peut- être plus ou qu'il
verroit dans les bras d'un autre , une infomnie
caufée par tant de chagrins , qui
JUILLET. 1769. 2 F
le tourmentoit depuis quelques jours &
avoit enflammé fon fang , tous les fantô-.
mes funébres de la mort , du défeſpoir &
de la rage égaroient fes pas au hafard &
troubloient fa raifon . Il fe jetta fur un
banc , fut quelques minutes dans un filence
morne , puis tout-à coup fe jetta au col
de fon frere , tira fon couteau de fa poche
, & alloit s'en percer , fi Clerval ne
l'eût retenu . Dans le moment où il fe débattoit
contre fon frere , il apperçut une
lumiere dans un coin du jardin. Il fut d'abord
étonné ; la curiofité fuccéda à la furprife.
Ils s'avancerent tous deux vers l'endroit
qui paroiffoit éclairé. C'étoit une
efpéce de grotte pratiquée dans l'épaiffeur
du mur , fermée par une petite porte
de fer qui, alors, étoit ouverte & qui étoit
mafquée par un taillis . Un fpectacle bien
imprévu frappa leurs yeux . C'étoit leur pere
endormi au milieu de plufieurs facs d'or
& d'argent , dont quelques uns étoient
renversés par terre. Il avoit coutume de
faire tous les jours la vifite de fon tréfor.
Cette fois il avoit oublié de fermer la
porte fur lui , & l'agitation qu'il avoit
éprouvée dans la journée avoit fatigué fes
fens , de maniere que le fommeil l'avoit
furpris avant qu'il pût s'en défendre,
-
22 MERCURE DE FRANCE .
" Voilà donc , dit Sainville d'une voix
""
"
» étouffée par la fureur
; voilà ce que le
» barbare préfére à fes enfans ; voilà ce
qui vient de mettre ma pauvre mere
» dans la foſſe ; voilà ce qui m'enleve Sophie
& ce qui me fait mourir dans le
défefpoir
. Le cruel , au lieu de pleurer
» fur la cendre de l'époufe
qu'il a con-
» duite au tombeau , vient s'endormir
fur
» fon or. Il dort , & moi je veille dans la
» rage . C'en eft trop . O ! ma mere ! vous
» ferez vengée & moi auffi » ; & en difant
ces mots , il faifit brufquement
le
couteau qui étoit refté dans les mains de
Clerval & s'élança fur Harpagon . Clerval
n'eut que le tems de fe jetter entre fon
pere & lui , & para le coup. Harpagon
fe reveille au bruit. * Il voit un couteau dans
la main de Sainville qui fixe fur lui un
oeil égaré & furieux , & Clerval lui rete- nant le bras. Il demeure faifi d'effroi. Il
ne fait fi c'eft un fonge funefte ou s'il veille
réellement
. Il veut crier , & fa voix
meurt dans fa bouche . Il jette fes yeux fur
l'or qui l'environne
, & conçoit toute l'é-
* C'eft le fujet d'un deffin de la compofition da
célèbre M. Greuze , & c'eft ce deffin qui a donné
l'idée de ce conte.
JUILLET. 1769. 23
"2
tendue du danger qu'il vient de courir.
Que veniez vous faire ici , dit- il à Sain--
ville d'une voix tremblante & altérée ?
Clerval prit la parole : « Mon pere , lui
dit- il , aidez - moi à retenir Sainville &
» à le fauver. Il eſt au déſeſpoir & veut
» s'ôter la vie . —Il vous trompe, dit Sainville
, avec un calme effrayant , c'eſt à
» la vôtre à qui j'en voulois. Votre fils ...
» Non , Sainville a voulu vous poignar-
» der. Vous feriez mort fur votre tréfor
» & j'aurois été mourir à côté de ma me-
» re. Nous aurions été contens tous deux ;
» & en même tems il s'éloigna . »
"
Le pere , revenu à peine de fa frayeur,
ferma la porte de la grotte & fe retira chez
lui. Là refléchiffant fur ce qui venoit de
lui arriver , fur l'état où il avoit réduit fon
fils ; fur fon époufe dont il avoit caufé la
mort , il revint comme d'un long aveuglement
& ouvrit les yeux fur les fuites
du vice affreux dont il étoit poffédé . Il
falloit un remede auffi violent à une maladie
auffi enracinée ; mais l'effet de ce
remede fut prompt. Il courut à la chambre
de fes fils , les embraffa en pleurant
leur demanda pardon de fa conduite paffée
, dit à Sainville qu'il lui pardonnoit
un moment de défefpoir & qu'il pouvoit
24
MERCURE DE FRANCE .
difpofer de fa fortune pour épouser Sophie.
Sainville fe précipita à fes pieds &
verfa un torrent de larmes. Il ne pouvoit
fe pardonner fon crime. Harpagon lui jura
de l'enfevelir dans un filence éternel . II
partagea tout fon bien entre lui & Clerval
, & fe retira auffi tôt après le mariage
de Sainville dans une communauté dont
les prieres de fes enfans ne purent jamais
le tirer , & où il acheva fes jours .
COMPLIMENT des Habitans de St
Cloud , à Mgr le Duc & Madame la
Ducheffe de Chartres , le jour de leur
arrivée à St Cloud.
Sous le fimple appareil d'une troupe ruftique ,
Prince , reconnoiflez en nous des coeurs François :
Plus d'une fois , l'état dans fa valeur antique ,
Afes fiers campagnards dut fes plus beaux fuccès.
Prince , tant de fierté peut- être vous étonne ;
Mais , en parlant ainſi , nous fentons notre coeur;
Vous touchez trop à la couronne ,
Pous ne pas applaudir à cette noble ardeur .
Nous fommes tous foldats , quand le zèle commande
:
Que
JUILLET . 1769 . 23
Que feroit- ce , grands dieux ! fi dans les champs
de Mars ,
Pour la gloire des lys , quand l'honneur le demande
,
Il falloit triompher deffous vos étendards !
Un deftin plus riant dans ce jour nous raffemble ;
Et nous volons à vous , cnrôlés par l'Amour ,
Engagés par l'Hymen , pour admirer l'enſemble
Des Graces , des Vertus , dont s'orne votre cour.
Une Princefle nous arrive ;
Tout va renaître en ce féjour :
Jamais nos yeux fur cette rive ,
N'ont vu briller un plus beaujour.
Sa préfence aimable"
Embellit nos champs ;
Son air adorable
• Ravit notre encens.
L'oeil qui la contemple
En fait fon bonheur ,
Et lui dreffe un temple
Au fond de fon coeur.
Comme en cet afyle .
La fleur du printems
D'un été fertile
Promet les préfens ;
II. Vol. B
126 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi la nuance
De fes doux attraits
Promet l'affluence
Des plus doux bienfaits.
Puiffions - nous voir dans peu cette tige fleurie
Se couronner de verds rameaux ,
Pour conferver à la patrie
Le plus pur fang de fes héros !
rince , votre bonheur eft l'aurore du nôtre ;
Vous voyez vos fujets au comble de leurs voeux :
Le fort de vos ayeux eft devenu le vôtre :
C'eft celui de nous rendre heureux.
Que ne devons-nous pas à votre augufte pere ?
Il eft humain , ileft jufte , il eft bon ;
Sur un trône , il feroit un autre Salomon ;
Dans nos hameaux , c'eft un dieu tutelaire ;
Il eft l'Amour ,de ce canton.
Nous chériffons en vous , la même bienfaiſance .
Ah dieux ! Si tout alloit felon nos volontés ! ..
Mais non ! Prince , jamais notre reconnoiſſance
N'aura l'espoir d'égaler vos bontés .
"
27
JUILLET
. 1769.
Aveu de l'Auteur.
Nous n'avons tous qu'un fentiment :
Le même zèle nous confume ;
Dans ce fincere compliment
Je n'ai rien prêté que la plume.
ParM. l'Abbé Mayer , Curé de St Cloud.
A Madame la Marquife de Gabriac , fur
la mort de Mlle fa fille , âgée de quatre
ans & dèmi
DIEU vous l'avoit donnée , il vient de la reprendre
;
Adorez en pleurant ſa ſage volonté.
La nature a fes droits fur une mere tendre ;
Un enfant auffi cher doit être regretté,
Mais depuis fi long- tems , pour ne pas vous furprendre
,
Il vous y préparoit par ſa foible ſanté ;
Tous les jours à fa mort vous deviez vous at
4 tendre.
Cet
avertiflement vous prouve la bonté ;
Et la faine raifon doit vous faire
comprendre
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Que fa perte plus tard vous auroit plus coûté.
Sur fon fort éternel vous êtes bien tranquille ,
C'eft dans le fein de Dieu qu'elle vità préſent ,
Son falut eft du moins plus fûr , moins difficile ,
Et doit être le prix d'un coeur pur , innocent ;
Au lieu que plas long-tems dans ce terreftre alyle ,
Nul mortel ne le peut opérer qu'en tremblant ;
Croiriez-vous qu'à fon fort j'ofe parter envie ;
Queje voudrois , comme elle , être mort aujour
d'hui ;
Moi , qui fis tant de cas des plaifirs de la vie ,
Et qui vécus toujours fans foins & fans ennui .
Ileft vrai qu'en ce monde être auprès d'une belle
Comme vous admirable , eft un deftin bien doux ;
Mais dans l'autre il vaut mieux toujours être auprès
d'elle
Que d'être en celui- ci , fouvent auprès de vous .
Par M. L. D. L.
12
A M. de Malesherbes , ſur le mariage de
Mlle fa fille avec M. Pelletier de Razambeau.
¥ 1 0.0
COMBIEN faut-il que Paris s'applaudifle ,
En voyant cet hymen heureux ;
D'autres appuis de la juftice
JUILLE T. 1769. 29
Vont naître encor de ces beaux noeuds.
Le fort du magiftrat a bien plus d'une épine ,
Er fes honneurs font à ce prix ;
Mais à voir votre fille , aifément on devine
Que lon époux , au rang des plus heureux maris ,
Malgré tout l'embarras du palais & des cauſes ,
Au fanctuaire de Thémis ,
Ne fiégera que fur des roles.
Par la Mufe limonadiere,
L'ÉPITAPHE du Pape REZZONICO.
Assis dans la chaire de Pierre , SSIS
Clément fut un faint fur la terre.
Ilfe montra fur -tout humain ;
Des maux de la difette il fauva l'Italie ;
De l'églife le fouverain ,
Fut vrai paſteur de la patrie.
Par la même.
Au Pape CLEMENT XIV.
Au gré de nos defirs , heureux Ganganelli ,
Le triple diadême aujourd'hui te couronne ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ton humilité l'avoit fui ,
Mais ta fagefle te le donne.
Par la même.
VERS récités à M. Bacon , au fujet de
fon panégyrique de Henri IV.
J'ai lu du bon Henri l'hiſtoire intéreflante¸ AI
Ta plume , tel qu'il fut , à nos coeurs le préfente ,
Sage , intrépide , actif, terrible autant qu'humain
,
Amoureux de la paix au ſein de la victoire ,
Plein d'ame , plein d'efprit , trop grand pour être
vain ,
Affable fur le trône , & fimple dans la gloire...
Tout commerce flateur d'entre nous eft profcrit ,
Je ne louerai donc point , devant toi , ton écrit :
Je te ferre la main ! ce langage eft le nôtre ,
Il eft plus expreffif , plus vrai , plus prompt que
l'autre.
Par M. Guichard.
A M. MONSIGNI.
CHANTRE aimable de la nature ,
Toi , dont l'heureufe lyre étonne chaque jour ,
Et communique à l'ame la plus dure
JUILLET . 1769, 31
Le charme de ces fons que t'infpire l'amour ;
Toi , qui peins à ton gré la douleur , la triſteſſe ,
Le délire des fens d'une tendre maîtrefle ,
Ses allarmes , fa joie , ou le fombre courroux
Que portent dans fon coeur des mouvemens jaloux
;
Qui nous
fais partager les defirs & l'ivreffe
De l'amant qui foupire & s'agite fans ceffe ;
Qui tires de nos yeux tournés vers Alexis ,
Des larmes fur fes jours injuftement flétris ;
Monfigni , qu'à jamais chanteront la bergere
La nymphe de la ville , attentives à plaire ,
Et tous ceux dont la bouche annonçant les amours
Dans tes heureux concerts cherchera du fecours .
Sçais -tu que plus ton nom eft marqué par la
gloire ,
Pour refter immortel au temple de mémoire,
Plus j'ai de confiance en tes divins talens
Pour obtenir de toi la grace que j'attends.
Oui , c'eſt une chanſon que ta muſe brillante
Ne refufera pas aux chagrins d'une amante ,
Afes brûlans defirs , au pénible embarras ,
D'être prête à tout dire & de ne l'ofer pas.
Une amante eft timide avec de l'innocence.
La mienne au moins rompra fon trop cruel filence,
Et ne gémira plus fur fes feux à l'écart ,
Si tu veux lui prêter les graces de ton art.
M. Plaifant , Avocat au Parlement.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame la Marquife de M***
fur fon portrait peint par M. Drowais,
qui la repréfente en fultane , coupant les
ailes à l'Amour qui paroît dormir.
QUAND , fous les trais d'une ſultane ,
Zélis , on vous peint à nos yeux ,
Plus que Zaire & Roxelane ,
Vous méritez l'amour des mortels & des dieux ;
De Drowais admirant l'inimitable ouvrage ,
Ainfi que tout Paris j'applaudis aux pinceaux ;
Mais le fujet fourmille de défauts ,
Et ne fauroit obtenir mon fuffrage .
Pourquoi , des immortels le plus malin de tous
Ce petit dieu , qui toujours veille ,
Semble- t- il dormir près de vous ?
Jamais avec Zélis cet enfant ne fommeille ,
C'eft un tour de quelque jaloux :
Et de ce cifeau téméraire ,
Par quelle crainte imaginaire
Voudriez -vous le mutiler ?
Quand ce n'eft que par vous , Zélis , qu'amour fait
plaire ,
Loin de vous peut- il s'envoler.
JUILLET . 1769. 33
VERS à Mlle Ponfardin , à l'occafion de
mon portrait qu'elle deffinoit.
JEUNE EUNE & charmante Eglé , lorſque ta main légere
,
A l'aide de mon ombre , efquiffoit mon portrait ,
L'Amour , ce dieu charmant , croyant peindre fa
mere ,
Dans mon fenfible coeur te peignoit trait pour
trait.
A une aimable Demoiſelle qui a fait mon
portrait , & qui me reprochoit de le confidérer
avec trop de complaifance.
NARCISSE ARCISSE ne mourut , fi l'on en croit la fable ,
Que pour avoir trop aimé fon portrait :
D'un autre amour j'attends un fort femblable ;
Je ne vois , dans le mien , que celle qui l'a fait
Par un Abonné au Mercure.
R v
34 MERCURE DE FRANCE.
L'ÉQUITE ORIENTALE.
GUTTUB étoit un des plus pauvres
habitans du Dehli . Aline fon épouſe
partageoit fa mifére , & lui aidoit à la
fupporter. Le travail de leurs mains fourniffoit
à leur fubfiftance ; ils vivoient
tranquilles , bornant leurs defirs à ce qui
pouvoit fatisfaire leurs befoins ; ils étoient
heureux , ils ne le furent pas long - tems.
Mohlib , le neveu du fultan , les découvrir
à travers leur obfcurité ; les charmes
d'Aline attirerent fes regards , il conçut
pour elle la paffion la plus violente & ne
tarda pas à la lui avouer. Aline fut flattée
d'avoir fixé l'attention d'un fi grand prince
; elle craignit de le rebuter par fa réfiftance
: fon orgueil hâta fa défaite . Guttub
s'apperçut bientôt qu'il étoit trahi ; il
s'en plaignit à fa femme qui ne l'écouta
pas ; il ofa faire des repréfentations à
Mohlib qui n'y répondit qu'en le maltrai
tant . Tous les foits le prince venoit chez
lui , le chafloit de fa maiſon , & le forçoit
d'attendre dans la rue qu'il fe fût retiré.
Le malheureux époux effaya de reclamer
les loix ; leurs interprêtes le reJUILLET.
1769. 35
poufferent lorsqu'ils apprirent le nom de
l'offenfeur ; il fe détermina à recourir au
fultan même. C'étoit Mahmoud qui occupoit
alors le trône de Dehli ; fon équité
le diftinguoit de tous les autres princes
de l'Orient ; les intrigues des cours , la
fortune , les tendreffes même du fang n'avoient
jamais fait pancher dans fes mains
la balance de la juftice . Il apprit avec
douleur les attentats de Mohlib ; ce prince
étoit fon neveu ; il l'aimoit tendrement
; il l'avoit choifi pour fon fucceffeur
; il verfa quelques larmes , les fécha
bientôt , & jura qu'il le puniroit. Il dit à
Guttub de fe retirer chez lui & de ne pas
manquer de revenir l'avertir auffi- tôt que
le prince y retourneroit pour l'outrager ;
il ordonna en même tems à ceux qui l'environnoient
, d'introduire cet infortuné
auprès de lui auffi - tôt qu'il fe préfenteroit
& à quelque heure que ce fût; illeur
défendit fous peine de mort de rien laiffer
tranfpirer de ce qu'ils venoient d'entendre
. Guttub , confolé par la promeffe
de Mahmoud , en attendit l'effet ; deux
jours s'écoulerent depuis qu'il l'avoit reçue
; la troifiéme nuit commençoit, lorfque
le prince fe préfenta de nouveau , le
maltraita comme à l'ordinaire , & l'envoya
dans la rue.
Bvj
36 MERCURE
DE FRANCE.
;
Guttub courut au palais du fultan
Mahmoud étoit dans fon haram , on l'inftruifit
que Guttub l'attendoit ; il fe leve
précipitamment , s'habille à la hâte, prend
fon cimeterre & fuit Guttub . Arrivé dans
fa maiſon , il s'approche du lit d'Aline ;
il voit , à la clarté d'une bougie , Mohlib
qui dormoit dans fes bras , il éteint le
flambeau , & d'un coup de cimeterre fépare
les têtes du couple criminel ; il ordonne
auffi - tôt à Guttub d'aller chercher
de la lumiere , & fur tout de lui apporter
promptement de l'eau; il eft obéi, il boit &
dit à fon fujet : Tu es vengé, tu n'as plus rien
à craindre ; ils ne t'outrageront plus . Gut
tub combe à fes pieds & lui rend grace de
fes bontés ; au milieu des témoignages de
fa reconnoiffance , il fonge au foin que
le fultan a pris d'éteindre la bougie , à
l'empreffement avec lequel il a demandé
de l'eau , à l'avidité avec laquelle il a bu,
& ne peut s'empêcher de le fupplier de
lui en expliquer les raifons. Lorfque tu
es enu me demander juftice , répondit
Mahmoud , je promis à Dieu de me priver
de boiffon jufqu'à ce que je t'euffe
vengé; & je n'ai rien eu de plus preffé que
de fatisfaire ce befoin , lorfque je l'ai pu
fans manquer à mon ferment ; j'ai voulu
JUILLE T. 1769. 37
porter le coup dans les ténébres , de crainte
que la vue d'un coupable qui m'étoit
cher , n'excitat ma pitié, & ne retint mon
bras. Guttub fe profterna , & le remercia
de nouveau ; il donna la fépulture aux
coupables ; en voyant le corps de fon
époufe , il oublia qu'elle l'avoit outragé ,
fe rappella fon amour , & ne put s'empêcher
de la pleurer encore .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume de Juillet
1769 , eft la hotte ; celle de la feconde eft
la lettre x ; celle de la troifiéme eft l'écho
; celle de la quatriéme eft moulin :
celle de la cinquiéme eft cloche. Le mot
du premier logogryphe eft croffe dans lequel
on trouve roffe , rofe & os. Le
mot du fecond eft immortelle ( fleur) ,
dans lequel on trouve Moliere, mere, Roi,
or, mi , re , treille , Rome , école , mite, Io,
Mer , tri , oreille , oeil , Lot , loi , millet
été , lit , Milet , rote , Loire , moire , Lote :
celui du troifiéme eft trompete , dans lequel
on trouve Rote , or , trompe , trot ,
port , orme , Pô , re > pot , porte , veineporte
, qui fort de la cavité du foie , trompe,
en architecture dont la clef eft en l'air;
38 MERCURE DE FRANCE.
mer , more , trompe de l'éléphant , Rome ,
mort , pere , mere , pet , rot , tort , terme :
Le mot du dernier eft nummus , qui donne
, en le divifant , l'interrogation num ,
& le mot mus.
ENIGM E.
HABITANTE de l'air , fille de l'Océan ,
Tour - à - tour aux mortels , favorable ou contraire
,
Je fuis de leur bonheur comme de leur miſére
Leprincipal artifan.
Par un Anonyme .
AUTR E.
SANs rien avoir en moi de reſſemblant à l'or¸
Qui me pofféde , ami , poffède un vrai tréſor .
J'en ai la qualité . Mais , ô malheur extrême !
Qui doit me conferver peut m'épuifer de même.
La bouillante jeune fle , excitant fes defirs ,
Me prodigue fur-tout à d'ignobles plaifirs :
Ce qui fait que fouvent on me yoit délabrée.
Maisje fçais me venger de qui m'a négligée ;
JUILLET . 1769 39
Caril lit fur fon front mon dépériflement ;
Et n'obtient qu'à grands frais mon rétabliſſement,
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
AUTRE.
Je fuis le dernier de dix freres , E
Tous également néceffaires ;
L'aîné n'a ni jambes ni bras ;
Le fixiéme a la tête en bas ;
Le feptiéme eft fait en potence ;
Le quatrième eft boîteux , je penſe ;
Autres trois ont le né crochu ,
Et le refte enfin eft boflu .
Moj miférable , je ſuis borgne ,
Et fans rien voir, toujours je lorgne,
Je ne vaux rien ni jour ni nuit
Si ce n'eft lorfqu'on me conduit.
Par M. l'Abbé de Bad.. à Uffel.
AUTRE.
Jz regne en fouverain fans fceptre & fans couronne
40
MERCURE DE FRANCE .
Et malgré que l'art même admire mon palais ,
Le chaume m'environne
Et couvre mes fujets .
Je n'ai d'autre tribut que les pleurs de l'aurore
Que m'offrent dans leur fein mille vafes divers ,
Dont la riante Flore
Embellit l'univers ."
Lorfque Pomone expire , un lugubre filence
De mon peuple captif accompagne le deuil ,
Et peint la trifte abſence
De Zéphire au cercueil.
A peine l'Aquilon a fufpendu fes glaces
Qu'on me voit en campagne , au mépris des
hafards ,
Suivre par fois les traces
De Bellone & de Mars .
Alors je fuis cruel juſqu'à la barbarie
Un trait empoisonné me fert d'un trait vengeur ,
Et toutefois ma vie
Ne tient qu'à la douceur.
Quand fous la loi commune , à la fin je fuccombe ,
Mon peuple , de la Parque appelle le fecours;
Et fous la même tombe
Finit les triftes jours ..
Cédant au noble feu de leur divin délire ,
JUILLE T. 1769 .
41
Maint chantre qu'Apollon foûtenoit de la voix ,
Ont animé leur lyre
Pour célébrer mes loix .
Ma cour , des bas flateurs , ne fut jamais le temple;
Le feul mérite a part aux faveurs que je fais ,
Des grands Rois c'eft l'exemple ,
Et le bonheur de mes fujets .
Par le même.
AUTRE.
1
Six membres font mon nom ; je fuis de tout
pays ,
L'injuftice fouvent préfide à ma naiflance .
Si , par un fort heureux , quelques-unsj'enrichis ,'
J'en réduis un grand nombre à l'extrême indigence.
Redoute moi , lecteur , autant que le décès .
J'altére la fanté , le repos & la bourſe ;
Et fi tu ne m'éteins dans mon premier accès ;
Rarement pourras - tu m'arrêter dans ma courſe.
ParM. Defnoyers , abonné au Mercure .
42 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
A IRIS.
Six lettres peignent ma figure , IX
Combinez les , voici ma découpure :
Deux fignes de plaifir , un fubtil élément ;
Infinitif babillard : carte ; vent ;
Poiffon de mer ; deux notes de mufique ;
Certain docteur de la loi judaïque ;
Ce qu'un dragon fait briller au combat ;
Chez l'Espagnol, utile & bas foldat ;
Une ville de la Pologne ;
Une en Artois , l'autre en Gaſcogne ;
Titre d'honneur qui n'appartient qu'au Roi ;
Préfervatifque porte enfant fous foi ;
Un fondement , un très- ardent chaufage ;
Une chauffure , & d'un barbier l'ouvrage ;
Entier , je fuis fymbole de la paix :
J'en ai trop dit , ferviteur... je me tais.
Envoi.
Du mot êtes-vous curieuſe ?
L'auteur s'offre à vous l'expliquer :
Que fon ame feroit joyeuſe ,
S'il l'exprimoit fans vous choquer.
Parle même.
JUILLET . 1769 . 43
AUTRE.
JE fuis d'une espéce amphibie ,
Je vis également dans l'air & dans les eaux ;
De mes aîles dépend ma vie ,
Et la tienne de mes travaux .
A ces traits , tu me tiens peut-être ;
Mais pour te mieux faire connoître
Le nom de mon individu ,
En deux coupe mon tout : dans ma moitié
miere ,
Du chat eft le mets ordinaire ,
L'autre moitié couvre le nu.
pre-
Par M. R. D. L. G.
JEUN
A UTR E.
EUNES gens , grands feigneurs , pour vous j'écris
encore :
Le mot vous défigne fouvent ;
Et fon fouvenir , dès l'aurore ,
Vous a plus d'une fois caufé fouci cuifant.
Dans les huit pieds qui compofent mon être ,
Prenez- en quatre , & vous verrez paroître
Ce qu'aime le mieux un marchand.
44 MERCURE DE FRANCE .
Certain fentier d'une fuperbe ville
Où les cochers font jurer le paffant.
Certaine note de mufique ;
Le mot qui contrafte à pleureur ;
Faut-il encor que je m'explique ?
Le fombre créancier devient mon précurseur.
Jeunes gens , grands feigneurs , à qui je fais la
nique ,
De plus près voulez - vous me voir ?
Je le gagerois bien : vous ferez fans réplique ,
Si vous confultez un miroir.
Par M. B✶✶✶
JE
AUTRE.
E fuis , lecteur , aux humains fort utile ,
Et rarement l'on fe pafle de moi.
Pendant le jour on me voit , par la ville ,
Courir , marcher , m'arrêter avec toi :
Pendant la nuit , tandis que tu fommeille ,
Près de ton lit , je ne te quitte pas ;
Aufaut du lit , tu me prends par l'oreille ;
Et tu me porte où tu porte tes pas .
Décomposé, j'offre alors à tes yeux
D'un infecte rampant l'inimitable ouvrage ;
Celui qui , fur la terre , eft l'image des dieux ,'
Et dont la majefté mérite notre hommage ;
JUILLE T. 1769 . 45
Un précieux métal ; le cortege d'amour ;
Un gros oifeau de baffe- cour ;
Le nom d'une riviere où l'Aifne vagabonde
Dépofe avec fierté le tribut de fon onde ;
Celui de quinze Rois de l'empire des lis ;
Celui d'un fleuve au milieu de la France ;
Le tems où , fatigué d'une trop longue abfence ,
Phoebus va fe plonger dans le fein de Thétis ;
La plus belle des fleurs ; trois notes de mufique ,
Et de plusun grand faint , connu dans la chronique ,
Par M. l'Abbé Bourdeaux , diacre du
diocèse d'Auxerre.
JE
AUTR E.
1
E fuis oifeau de ma nature ;
Et dès que la belle faifon
Couvre la terre de verdure ,
>
Mon chant dans les forêts fait retentir mon nom.
Co nom , à certain jeu , dérange
Le projet d'un joueur qui médite une échange.
Qu'on me divife en deux , & qu'on prenne au
haſard ,
De mon corps l'une ou l'autre part ,
Je fuis à ton fervice , & je régle ou j'arrête
Tous les mouvemens de ta tête .
De l'une de ces parts le milieu retranché¸
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
Si ce qui refte eft rapproché ,
Tu peux , ou tu n'es qu'une bête ,
Auffi-tôt découvrir en moi
Quelque chofe de deshonnête ,
Que tu ne visjamais en toi.
Coupe de ma moitié la tête fans ſcrupule,
Et je ne ferai plus qu'une conjonction ,
Dont , retranchant la queue , on me fait parti
cule,
Servant de vocatifou d'interjection .
Des fix pieds de mon corps-retranche la troifiéme ;
Retranche encore le fixième ,
Je t'offrirai foudain un fruit
Qu'un pays étranger produit.
Rejoins le dernier pied , en ôtant le cinquiéme ,
Ma foi , tu n'auras fous les yeux
Qu'un termé fort injurieux , DECA
Qui peut , dans le fiécle où nous fommes ,
Juftement s'adreffer à la plupart des hommes.
•ɔɔ divilicia nelaya
3etinárs
JUILLE T. 1769. 47
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ARGILLAN ou le Fanatifme des Croifades
, tragédie en cinq actes ; par M.
Fontaine. A Amfterdam ; & fe trouve
A Paris , chez Lejai , libraire , rue St
Jacques , au-deffus de la rue des Mathurins
, au grand Corneille.
"
L'AUTEUR
'AUTEUR explique ainsi , dans fa préface
, le deffein de cette tragédie . « Le
grand ouvrage de Mahomet , le plus
" hardi fpectacle qu'on ait peut - être ja-
» mais offert aux hommes affemblés , eft
» une fublime leçon de philofophie don-
» née à l'Univers. Si cette tragédie laiffe
» quelque chofe à regretter aux fages ,
» dit M. d'Alembert , c'eft de n'y voir que
» les forfaits caufés par le zèle d'une fauffe
religion & non les malheurs encore
» plus déplorables où le zèle aveugle pour
» une religion vraie peut quelquefois en-
» traîner les hommes. Tel eft le fujet que
j'ai ofé traiter. Tels font les malheurs
» que j'ai effayé de peindre. Ce font des
» Chrétiens que je préfente en ſpectacle
» à des Chrétiens. Leurs fureurs , leurs
39
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
"
égaremens ont droit de nous intéreffer
plus qu'aucun peuple du monde. Quoi
» de plus frappant pour nous que le fpectacle
de nos propres folies ? Ce ne font
point ici des crimes commis au nom
» de Mahomet ; ce font des meurtres
» des excès commis par des Chrétiens au
» nom de ce même Dieu que nous ado-
» rons. Ce ne font point les fureurs d'un
» peuple nourri dans une religion étran-
» gere dont j'ai tracé le tableau déplora-
"
ble ; ce font les fureurs de nos ayeux.
» Nous fommes nés dans le fein de la
» même religion ; nous fûmes élevés
» dans les mêmes principes. Si le haſard
» eût placé notre naiffance dans ces tems
» malheureux , nous euffions fuivi , ſous
les murs de Jérufalem , des fouverains
» & des nations extravagantes ; la Syrie
» nous eût yus auffi forcenés & refpirant
» le carnage , à l'exemple de tant de fcélérats
armés pour la caufe du ciel .
"
Argillan & Sandomir , tous deux fils
de Rofemond , roi de Sicile, ont été éloignés
du trône par Onfroi leur oncle ,
ufurpateur des états de Rofemond , qui
eſt détenu priſonnier à Jérufalem & qui
paffe pour mort. Ces deux jeunes princes,
qui n'ont jamais vu leur pere , fe trouvent
avec
JUILLET. 1769. 49
avec lui à la cour de Saladin , foudan de
Jérufalem . Sandomir y eft retiré depuis
long- tems. Il s'étoit battu contre un chevalier
chrétien , & l'avoit tué. Il s'eft réfugié
à Jérufalem pour fe dérober à la
punition . A gillan y vient pour annoncer
la guerre à Saladin qui a accordé une tréve
aux Chrétiens . Cet Argillan eft le plus
impétueux de tous les fanatiques . Il détefte
Mahomet & tous fes fectateurs , &
a juré de les exterminer tous. Ofcar , un
fcélérat hypocrite qui a affaffiné la mere
d'Argillan & fervi tous les crimes d'Onfroi
, conduit la jeuneffe d'Argillan . Il a
pris le plus grand afcendant fur fon efprit
, & l'a infecté de toutes les fureurs
du fanatifme. Sandomir , plus doux &
moins ennemi des Mufulmans , eft devenu
amoureux de Zélimere , fille de Saladin
, & en eft aimé. Rofemond apprend
tous ces détails de Germond , un de fes
fidéles fujets qui l'a reconnu à Jéruſalem .
Il ne veut pas fe faire reconnoitre à fes
enfans ; mais il fe propofe d'employer
l'autorité de fon âge & tous les efforts de
la tendreffe paternelle pour combattre
l'amour de Sandomir pour une infidéle .
& prévenir les mauvais deffeins d'Ofcar.
Quant au trône il ne fonge pas à y re
monter. Il dit à Germond :
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
Veux - tu que j'entre encore aux combats inhumains
,
Foible portant un glaive en mes tremblantes
mains ,
Que je montre un vieillard épris d'une couronne ,
Qui fe fatigue encore à monter fur un trône ,
Er fe pare aujourd'hui , fragile fouverain ,
De vaines dignités qu'il faut rendre demain.
Sandomir paroît avec Zélimere . Rofemond
le conjure de la fuir. Il la quitte
en effet en lui jurant qu'il l'adore ; mais
Zélimere fe croit trahie . Elle s'en prend
à Rofemond , & l'accufe auprès de Saladin,
qui furvient en ce moment , de chercher
à féduire Sandomir & de l'engager
à
tromper Saladin & fa fille . Saladin reproche
à Rofemond de fémer la difcorde
dans fon palais . On lui annonce un
Chrétien qui vient lui parler , & qui a
l'air menaçant. Un Emir veut lirriter
contre les Chrétiens , en lui rappellant
leurs cruautés ,
Nul vaincu ne fe montre à leur glaive échapé ;
Dieu le veut , difent - ils , nous yengeons fes injurés.
Son nom fort criminel de leurs bouches impures ,
Et parmi les forfaits , le carnage & l'horreur ,
is accufent le ciel d'approuver leur fureur,
JUILLE T. 1769. st
Saladin s'explique en faveur de l'humanité
, & détefte la guerie & la difcorde
.
Rofemond & Ofcar ont une fcène enfemble
au fecond acte où ils fe menacent
tous deux. Argillan vient . Ofcar , depuis
quelques jours , a redoublé fa haine contre
les Mufulmans par des apparitions
nocturnes où il lui commandoit de n'en.
épargner aucun. Son deffein eft de l'armer
contre fon frere , & de les faire péric
l'un par l'autre . Il retrace aux yeux
d'Argillan les infortunes des Chrétiens :
Vous n'avez pas fouffert l'infulte & les bravades
Qu'ilfallut endurer près de Tibériades ,
Lieux où j'ai vu périr , & dans leur fang plongés
Trente mille guerriers par le fer égorgés ,
Ciel!
ARGILL A N.
OSCAR.
Saladin , armé d'un oeil inexorable ,
Sur ces plaines de fang regnoit impitoyable.
Saladin paroît & demande à Argillan
ce qu'il vient lui annoncer. Celui ci laj
répond ; la guerre ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
SALAD I N.
Dis-moi , quel eft ton nom , chrétien impitoyable?
ARGILLA N.
Quoi ! tu ne connois pas Argillan l'implacable ?
Que t'importe mon nom ? tu fais mes fentimens ,
Nomme moi l'ennemi de tous les Muſulmans ;
Héros que moiflonna la main de ce barbare ,
Amis , à l'en punir , Argillan fe prépare.
Il ne vous trahit point , marchant fur vos tom
beaux.
Je jure que ce fer n'aura point de repos ,
Avant qu'il ait vengé des guerriers magnanimes ;
Mon bras , fur vos tombeaux , va femer les victimes.
Vous ne me verrez point lâche au champ de l'hon
neur :
Sentez -vous la préfence & les pas d'un vengeur.
L'émir , indigné des difcours de ce
Chrétien , demande à Saladin la permiffion
de le punir , & reproche à fon maître
fa patience inaltérable ; mais Saladin le retient
& fort tranquillement. Sandomir &
Zélimere ont une fcène d'explication où
ils fe reconcilient , & Sandomir jure de
nouveau de ne jamais fe féparer d'elle.
JUILLE T. 1769 .
53
A l'ouverture du troifiéme acte la nuit
regne fur le théâtre . Argillan , dormant,
paroît agité d'un rêve affreux. Il court
égaré. Ofcar paroît . Argillan donne un
coup d'épée dans l'air & fe reveille. Il dit
à Ofcar
Ce glaive n'est - il point teint du fang de mon
frere ?
Examine mes mains ; m'éveillai - je innocent ?
Ne vois- tu point fur moi des veftiges de lang ?
Il lui raconte fon rêve . Il a cru voir
fon frere Sandomir aux pieds de l'idole
de Mahomet ; il a cru l'entendre appeler
l'époux de Zélimere ; il s'eft élancé fur
les Mufulmans , & , fans le vouloir , il a
frappé fon frere. Ofcar lui dit que ce
fonge eft un avis des cieux & un ordre de
punir fon frere. Il le quitte pour aller
s'informer de ce que fait Sandomir. Rofemond
aborde Argillan :
Seigneur , contre un méchant je viens vous fee
courir.
ARGILL A N.
Eft-il donc des méchans ? Quelle lâche furic
Pourroit percer un coeur , hélas ! qu'on lui confic ?
D'un crédule mortel qui pourroit le jouer ?
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
Rofemond l'affare que c'eft Ofcar.
ARGILLA N.
Je ne m'étonne plus fi , pour cacher fon crime ;
Le traître , loin de moi , vouloit vous écarter.
Cet Ofcar me trompoit , & je n'en puis douter.
Ah ! de nos entretiens il fuyoit la lumiere .
C'étoit pour mieux encore exciter ma colere
Que le fourbe accufant vos fecrets fentimens ,
dit que vous étiez l'ami des Mufulmans .
Je m'indigne , feigneur , du nom dont il vous
M'a
nomme.
Sans doute...
ROSEMON D.
Ecoute-moi . Je fuis ami de l'homme.
ARGILLA N.
fo
Que dites- vous , ô ciel ! du moins vous haïflez..
RoOSEMON D.
Je ne fais point hair.
A ces mors Argillan frémit , & commence
à croire qu'Ofcar ne l'a point
trompé . Rofemond veut le faire rougir
de fon fanatifine ; mais Argillan n'en
devient que plus furieux. Ofcar l'avertit
de ne pas croire Rofemond. Celui - ci
JUILLET . 1769 . $$
fort en menaçant Ofcar . Sandomir vient
pour embraffer fon frere ; mais Argillan
Îui demande avant tout s'il eft innocent ;
s'il aime Zélimere ; s'il compte l'époufer .
Sandomir lui avoue fon amour. Argillan
lui parle des vengeances de Dieu & lui
montre l'enfer ouvert fous fes pas. Sandomir
eft effrayé un moment ; mais il fe
raffure en voyant Zélimere . Argillan fort
indigné.
SANDO MIŔ.
Avec quel il farouche il a vu tant de charmes !
Le barbare prétend , loin d'effuyer nos larmes ;
Que la foudre fur nous eft prête à s'allumer.
ZÉLI MERE .
Pourquoi croire un brigand qui nous défend d'aimer
?
Elle le quitte pour aller trouver fon
pere , & préparer leur union. Sandomie
refte un moment feul . Argillan rentre
d'un côté & Zélimere de l'autre , & fe
difputent à qui l'amenera. La victoire
demeure à Zélimere.
ARGGILLA N.
Ilfort ! à fon paflage il falloit m'oppofer .
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
Il falloit le punir. Ah ! bien loin de l'ofer ,
A l'afpect du pécheur je demeure paifible .
Je n'ai plus de vertu , je deviens infenfible ,
Peut-être qu'à mon tour je me rends crimine!.
Suivez mes pas , allons confulter l'Eternel .
Au quatriéme acte Argillan paroît avee
des foldats Chrétiens. Il vient de vifiter
les lieux faints , le tombeau de Jeſus-
Chrift. Il leur rappelle fa mort & fa réfurrection
, & les miracles du chriftianif
me. Il n'en eft que plus animé contre Saladin
qu'il fomme de rendre Jérufalem
aux Chrétiens . Saladin veut oppoſer la
raifon & l'humanité à l'aveugle enthoufiafme
d'Argillan . Celui - ci , dans une
ivreffe apoftolique , lui explique les merveilles
de notre fainte & ineffable religion
, & lui prédit la ruine prochaine du
mahométifme . Saladin lui oppofe les
préceptes d'une philofophie humaine &
tolérante. Il gémit d'être obligé de combattre
& de vaincre .
Forcé par des cruels d'enfanglanter mes mains ,
Hélas ! pour mon malheurje chéris les humains.
O fort d'un conquérant ! ô deftin déplorable !
Vains lauriers que je hais ! gloire injufte & coupable
!
JUILLE T. 1769 . 57
Chrétiens que j'ai vaincus , je cherche à vous fléchir.
Je demande la paix , ne pouvant vous haïr.]
Argillan lui répond qu'il ne l'obtiendra
point.
SALAD I N.
Dieu , qui lis dans les coeurs ; Dieu , témoin de ſa
rage ,
Tu le vois , on m'entraîne aux plaines du carnage,
Toi , malgré le trépas que tu veux me donner ,
Quand je t'aurai vaincu , je veux te pardonner.
Rofemond vient encore faire de nouveaux
efforts pour combattre l'amour de
Sandomir. Il l'ébranle au point que celui-
ci déclare à fa maîtreffe qu'il faut fe
féparer. Zélimere défefpérée lui fait des
reproches fi vifs qu'elle l'emporte encore
fur les confeils de Rofemond , &
fur les remords de Sandomir . Il est prêt
à la fuivre ; mais Rofemond , foutenu
d'Argillan , revient pour l'arracher de fes
bras . Il fe jette aux pieds de Sandomir.
Argillan traite fon frere avec autant de
dureté que Rofemond témoigne de douceur.
Sandomir révolté s'écrie :
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
Je brave ces tranfports d'impuiflante colere.
Je l'avoue hautement , j'adore Zélimere .
Dans ce conftant amour je veux perfévérer ,
Et malgré tes fureurs je prétends l'adorer.
Rofemond prend Sandomir par la main
& l'améne de force en le faifant rougir
de réfifter à un vieillard . Ofcar demeure
avec Argillan , & le détermine à fe venger
de fon frere. Argillan l'empoifonne.
Sandomir paroît au cinquiéme acte , déjà
affoibli par le poifon . Argillan dévoré
de remords & ne pouvant fupporter la
vue de fon frere expirant , tombe à ſes
pieds & lui avoue qu'il eft fon affaffin .
En ce moment Rofemond qui les croit
reconciliés , leur en témoigne fa joie & fe
fait connoître pour leur pere. Il apprend
avec horreur le trépas prochain de l'un &
le crime de l'autre . Zélimere arrive , &
voit fon amant dans les tourmens & le
délire d'une cruelle agonie. Sandomir
expire en conjurant Rofemond de pardonner
à Argillan . Zélimere fe tue. On
vient annoncer qu'Ofcar a foulevé les
Chrétiens contre Argillan , & veut les
engager à venger Sandomir. Argillan fort
pour aller poignarder ce traître. Il revient
après lui avoir percé le coeur , & fe tue.
JUILLE T. 1769 . 59
Cette tragédie eft dédiée à M. le comte
de Maillé , dont un des ancêtres fe diftintellement
dans un combat , du tems
gua
des croifades , que les Mufulmans le prirent
pour S. George qui étoit venu au fecours
des Chrétiens .
Panégyrique de Henri le Grand , ou éloge
hiftorique de Henri IV , Roi de France
& de Navarre , contenant les actions
de fa vie & les principaux événemens
de fon regne , avec des notes & des
obfervations critiques ; avec cette épigraphe
: J'entends laiffer la vérité enfa
franchife , & la liberté de la dire fans
fard & fans artifice. (HENRI IV aupréfident
Jeannin fon hiftorien . ) A Londres
; & fe trouve à Paris , chez la veuve
d'Houry , imprimeur - libraire de Mgr
le Duc d'Orléans; & fils , rue de la
vieille Bouclerie , & Prault pere , fils
& petit- fils ; in- 12 . 400 pag. Prix 2 l.
8 fols broché.
Cet éloge hiftorique de Henri IV eft
précédé d'un portrait gravé de ce grand
Roi , d'après un tableau peint l'année
même de fa mort ; le panégyrifle rappelle
la plupart des traits les plus intéreflans de
la vie de ce prince ; il fuit la marche de
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire , & fe contente d'y mêler quelques
réflexions. Les faits fe font toujours
lire avec plaifir ; mais fi ce panégyrique
n'avoit pas pour but l'éloge de Henri , il
paroîtroit peut-être bien long aux lecteurs ;
c'eft ainfi que l'auteur commence. « Enfans
des Rois , fils des fouverains des
» nations , vous que le hafard a deſtinés
» pour être les arbitres des peuples , quit-
ور
tez les fauffes grandeurs qui vous fati-
» guent en public , & les plaifirs dange-
» reux, ou les occupations frivoles , dans
» lefquelles ceux qui font déjà peut- être
» vos fecrets favoris , tâchent à abforber
» le tems précieux de votre jeuneſſe :
» Venez admirer votre modèle , venez
» entendre de fa propre bouche ces ré-
» ponfes mémorables , ces paroles immor-
» telles qui peignent fi bien toute la gran-
» deur & toute la bonté d'une ame vrai-
» ment royale. Il n'y a que les grands
» Rois qui puiffent être propofés pour
l'exemple des Rois. » L'auteur a joint
à fon difcours des notes hiftoriques ; il
paroît avoir voulu tout dire ; & ne rien
laiffer ignorer d'un prince dont on fe plaît
à renouveller la mémoire & les actions de
générosité , de grandeur & de bienfaifance.
39
JUILLET. 1769.
Calendrier des Réglemens , ou notice des
édits , déclarations , lettres - patentes ,
ordonnances , reglemens & arrêts , tant
du confeil que des parlemens , cours
fouveraines & autres jurifdictions du
royaume qui ont paru pendant l'année
1766 ; par M. Vallat - la- Chapelle . A
Paris , chez Vallat- la - Chapelle , libraire
, au palais , ſur le perron de la Ste
Chapelle ; in- 12 . Prix 2 1. 10 f. rel .
Cette compilation a commencé en
1762 , & il feroit à fouhaiter qu'elle eût
commencé plutôt ; on feroit bien aife de
voir tous les ans une courte notice de
tous les réglemens , & c. qui ont paru
dans
l'année ; le volume que nous annonçons
eft le cinquiéme ; il eft entierement tracé
fur le plan des précédens ; M. Vallat- la-
Chapelle a faifi l'efprit de tous ces différens
réglemens qu'il a rendu avec beaucoup
d'exactitude & de précifion . Lorfque
les nouveaux ont quelques rapports
avec les anciens , il ne manque pas de les
rappeller & de les mettre fous les yeux de
fes lecteurs qui , par ce moyen , fe voient
en état d'en faire eux- mêmes la comparaifon
. On trouve , à la tête de chaque
piéce , le précis de la queftion qui y eft
traitée , ce qui , joint à la table des matie62
MERCURE
DE FRANCE
.
res , épargne fouvent bien de l'embarras
& des recherches à ceux qui ont befoin de
les confulter.
Zingha , hiftoire africaine , en deux parties
; par M. L. Caftilhon . A Bouillon;
& fe trouve à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriftine ; in- 12 . 2 1. br.
M. Caftilhon a développé dans cet ou
vrage le caractere de Zingha d'après
quelques notices de la vie de cette princeffe
, publiées dans les papiers anglois.
Zingha étoit la foeur de Gola - Bendi ,
fouverain d'Angola , & le plus cruel tyran
que l'Afrique ait jamais vu. Il avoit facrifié
fa famille & les amis de fes parens
à fa défiance ; il n'avoit épargné Zingha
que parce qu'il reflentoit pour elle une
paffion affreufe ; il ne différoit fa mort
que jufqu'à ce qu'il l'eût fatisfaite . Zingha
prévoyoit fon fort & s'occupoit des
moyens de le prévenir ; elle déteftoit fon
frere qui avoit fait périt fon mari & fon
fils ; elle diffimuloit fa haine , & attendoit
du tems les circonftances qui pouvoient
la favorifer . On prétend même qu'elle ne
craignit point de céder à fes defirs ; elle
fe chargea de traiter de la paix avec les
Portugais que fon frere avoit outragés ;
JUILLET. 1769. 63
elle fe fit baptifer pour venir plus fûrement
à bout de fes deffeins . Bendi ne
tarda pas à violer cette paix ; il en fut la
victime ; il avoit un fils dont il avoit confié
l'éducation au peuple le plus barbare
de l'Afrique ; c'étoit les Giagues ou les
Jagas ; ils ne donnoient l'autorité fuprême
qu'à celui qui avoit l'ame la plus
cruelle & la plus atroce ; le fils de Bendi ,
élevé dans leurs principes , devoit faire le
malheur des peuples d'Angola ; cette idée
feule pouvoit flatter le tyran ; Zingha les
délivra de ce monftre ; elle lui plongea
elle-même le poignard dans le fein ; ce
meurtre irrita contre elle fes peuples &
les Européens établis fur les côtes ; elle
fe vit dépouillée de fon trône & réduite
à fuir dans des déferts pour fauver
fa vie ; elle traverfa les fables brûlans de
l'Afrique , combattant les bêtes féroces
qu'elle rencontroit fur fes pas , déteftant
les fujets qui l'avoient chaffée , méditant
les moyens de les foumettre , & de
leur faire fentir fa vengeance ; elle arrive
dans une plaine riante qui faifoit un contrafte
frappant avec les fables arides qu'elle
venoit de traverfer avec des peines &
des difficultés infinies .
Cette plaine fervoit d'afyle aux bêtes
féroces ; elle cherche un endroit où elle
64 MERCURE DE FRANCE.
puiffe paffer la nuit ; entre dans une caverne
; un lion l'habitoit , & vient au - devant
d'elle ; une fléche le renverſe fans
vie à l'entrée de la grotte ; Zingha prend
fa place & paffe la nuit dans cet horrible
lieu. Le lendemain elle parcourt la plaine
; elle y trouve un homme ; fon premier
mouvement eft de lui percer le coeur;
l'étranger eft un caffre , il arme auffi fon
arc & lui crie : frappe , Zingha ; je dédaigne
de te prévenir ; mes traits feront plus juftes
que les tiens . Etonnée de fe voir connue
, Zingha s'approche ; la journée eſt à
nous , lui dit - elle ; nous aurons le tems.
de combattre. Qui es - tu ? Le caffre fe
fait connoître pour Dronco , l'exécuteur
des ordres farouches de Bendi ; le défefpoir
l'a conduit dans ce lieu ; il déteste le
genre humain & frémit de ne pouvoir lui
nuire . Ces fentimens horribles plaiſent à
Zingha ; elle eſpére trouver des reffources
dans cet efprit fertile en noirceurs &
en perfidies ; elle lui offre fa main ; leur
hymen affreux fut célébré dans la caverne;
quelques jours après Zingha envoya le
caffre auprès du meni de Congo pour
lui
demander fon appui ; il revint avec une
lettre qu'il n'avoit point lue , mais perfuadé
que les fecours qu'il avoit demandés
étoient accordés ; Zingha lut la lettre
JUILLE T. 1769. 65
-
& vit que le meni de Congo lui propofoit
desconditions que fon orgueil lui défendoit
d'accepter , & que ce prince avoit
cachées au cafre ; elle imita fa diffimulation
, & voulant fe débarraffer de fon horrible
époux , elle le renvoya à Congo avec
une lettre très fiere , dans laquelle elle
défavouoit d'avoir chargé Dronco d'aucune
commiffion , & prioit le meni de le
faire mourir. Auffi- tôt que le malheureux
fut parti , elle tendit des piéges autour de
fa caverne , empoifonna les fources & les
provifions afin que le caffre trouvât fûrement
la mort à fon retour fi le meni de
Congo ne le faifoit pas périr. Elle quitta
fur le champ ce défert , & fe refugia chez
les Giagues ; le meurtre de fon neveu lui
fit un mérite auprès de ce peuple barbare;
elle lui montra qu'elle furpaffoit fa cruauté.
Elle fe fit confacrer aux dieux de ce
pays , elle étoit chargée d'immoler les
victimes humaines ; & la maniere dont
elle s'acquitta de cet emploi féroce lui
attira l'eftime de la nation . La chafteté >
qui lui étoit impofée en qualité de prêtreffe
, lui pefoit ; elle confia fa fituation
à Ronlan , l'une de fes compagnes , qui
lui enfeigna les moyens de l'adoucir ; les
prêtreffes des Giagues étoient chargées
de la garde des prifonniers qu'on immo66
MERCURE DE FRANCE.
loit aux dieux ; elles trouvoient auprès de
ces malheureux les confolations qu'elles
defiroient ; elles ne les facrifioient que
lorfque leurs forces étoient épuifées ;
comme elles avoient le droit d'épargner
une victime , elles faifoient entendre à
chacun en particulier que leur choix tomberoit
fur lui , afin que la crainte ne les rendît
pas moins vifs & moins empreffés .
Le moment où on fauve la vie à un de
ces infortunés eft celui où le fer eſt déjà
fur fon fein ; il efpére jufqu'à cet inftant,
& garde le fecret ; on ne lui donne pas
tems de le reveler en le perçant promptement
, & le faifant périr d'un feul coup.
le
Zingha profita des leçons de fa compagne
; elle afpire à fuccéder au chef de la
nation , & en acquiert le droit par les barbaries
les plus affreufes ; elle fe flattoit
d'engager les Giagues à la remettre fur le
trône d'Angola ; elle perd cette eſpérance
& fe contente de regner fur eux . Le
crime la fatigue enfin ; elle fonge à policer
fes fujets ; c'eft une entreprife difficile
; elle y parvient à l'aide du P. Antoine
de Gaëte , miffionnaire Capucin , qui la
ramene à la religion chrétienne qu'elle
avoit embrallée long- tems auparavant par
politique , oubliée enfuite , & qu'elle reprend
parce qu'elle eft perfuadée , Elle
JUILLE T. 1769. 67
τέ
mourut , & fut enfevelie dans un vieux
froc du miffionnaire qu'elle avoit acheté
pour cet effet. La princeffe Barba fa
four lui fuccéda ; mais fon regne fut
court ; elle ne fçut pas affermir l'ouvrage
commencé par Zingha fur la fin de fa vie.
Le commandement , après fa mort, tomba
entre les mains d'Y- Venda , guerrier
féroce , qui replongea les Giagues dans
leur ancienne barbarie.
Premier récueil philofophique & littéraire
de la fociété typographique de Bouillon
. A Bouillon ; & fe trouve à Paris ,
chez Lacombe , rue Chriftine ; in- 8° .
369 pag. z liv. 10 f. br.
La fociété typographique de Bouillon
eft compofée de plufieurs gens de lettres
eftimés ; ils fe propofent de donner un
recueil de pièces de phyfique , d'histoire
naturelle , de morale , de littérature , &c.
Le premier volume que nous annonçons
en contient quelques - unes très intéreſfantes,
& quifont les pro luctions de deux
affociés ; ils ne fe borneront point aux
leurs ; des fçavans zélés pour le progrès
des lettres & de la philofophie ont
promis de leur ouvrir leurs porte - feuilles ;
la fociété recevra leurs ouvrages avec re68
MERCURE DE FRANCE.
connoiffance ; & les lettres verront par
les morceaux qu'elle publie qu'elle n'a pas
befoin de fecours étrangers. La premiere
offre des détails curieux fur le progrès de la
philofophie chez les Romains ; il eft divifé
en quatre époques ; il eft inutile de
chercher des philofophes dans cette ville
depuis la fondation jufqu'à l'an 555. Romulus
s'attacha plus à cultiver le courage
de fes fujets qu'à leur infpirer des vertus;
Numa fit trop de dieux ; fon commerce
avec la nymphe Egerie annonce plus d'hypocrifie
ou de vifion que de philofophie;
il avoit cependant une morale très - pure
& des idées très -faines de l'eflence divine;
on peut dire de lui qu'il tenoit la vé .
rité dans fa main & qu'il ne daigna pas
l'ouvrir. La feconde époque s'étend jufqu'à
l'ambaffade des Athéniens , l'an de
Rome 608. La philofophie fit des progrès
moins fenfibles que la poëfie & l'éloquence
; pour avoir des poëtes , des orateurs
& des artiſtes dans un état , il fuffit
de les y inviter ; les philofophes ne fe
rencontrent pas fi facilement ; il fallut des
circonftances particulieres pour les attirer
à Rome ; on punit la révolte des peuples
de l'Achaïe en leur enlevant leurs fages
& leurs favans qui furent difperfés dans
différens cantons de l'Italie. Ils y porteJUILLET
. 1769. 69
rent avec eux leurs vertus , leur paffion
pour l'étude ; ils les infpirerent à la jeuneffe
qui s'empreffa de venir les entendre .
Le fénat craignit que l'ancienne difcipline
ne fût altérée & qu'on ne négligeât les
exercices militaires pour l'étude de la fageffe
; il donna un décret qui mit les philofophes
dans l'heureuſe néceffité de n'être
fages que pour eux . Les Athéniens eurent
enfuite occafion de députer des philofophes
à Rome pour demander la diminution
de l'amende que leur avoient impofée
les Sycioniens ; ils choifirent Carnéade
, Diogene & Critolaüs , qui eurent
bientôt des difciples ; le févére Caton
s'éleva contre eux ; il difoit quelquefois
à fon fils que Rome fe perdroit dès qu'on
y introduiroit l'ufage de la langue grecque;
il changea de fentimens dans fa vieilleffe ,
puifqu'il apprit cette langue , & chercha
des confolations dans la philofophie qu'il
avoit outragée ; cette étude fit des progrès
jufqu'à la mort d'Augufte ; Cicéron
fut le premier qui fit parler la langue latine
à cette fcience qui fuivit les viciffitudes
qu'éprouva l'empire & tomba avec
lui. Ce morceau , très - philofophique &
très-intéreſlant , eft de M. Robinet , à qui
l'on en doit plufieurs autres de fon propre
fonds , & quelques - uns traduits ou
70 MERCURE DE FRANCE .
-
imités de l'anglois . M. L. Caftilhon , un
des affociés , en a donné de littéraires &
de philofophiques ; tels font une apothéofe
d'Homère , imitée des foirées attiques
d'Hérode Atticus , des réflexions fur Virgile
& für Lucain , dans lefquelles il s'éleve
contre la comparaifon que l'on a faite
de la Pharfale & de l'Enéide . Son effai
fur la philofophie & la morale de Plutarque
eft un article très intéreflant &
très bienfait. Bien des littérateurs ne
connoiffent de cet écrivain que les vies
des hommes illuftres ; fes difcours , écrits
avec fimplicité, portent avec eux l'inftruction
& l'agrément. M. L. Caftilhon les
apprécie ; les éloges qu'il leur donne font
d'un homme éclairé qui fent le mérite de
l'auteur dont il parle , & qui eft fait pour
marcher à côté de lui . Il préfente une traduction
libre de quelques- uns de ces difcours
; & on n'a qu'un regret , c'eft qu'il
n'en ait pas traduit un plus grand nombre.
Nous rapporterons quelques anecdotes.
tirées de celui qui traite de l'importunité
des babillards & des dangers de trop
parler ; c'eft des maladies de l'efprit humain
la plus difficile à guérir ; elle a été
fouvent l'écueil de la philofophie qui ,
n'ayant à lui oppofer que les leçons de la
fagelle , eft néceflairement obligée d'ea
JUILLE T. 1769. 71
tn
ployer le fecours de la parole . Ce fut une
démangeaifon de parler qui fit prefque
manquer la confpiration formée contre
Néron. L'un des conjurés , celui - là mêmẹ
qui devoit porter le premier coup, entendant
les cris d'un malheureux qu'on alloir
expofer aux bêtes féroces , ne put s'empêcher
de lui dire : ne défefpére point de
la fortune , combats avec courage ; fi tu
peux échapper à la fureur des lions , pafe
tranquillement la nuit ; demain , à cette
heure , tu me remercieras. Le prifonnier
regarda dans cet avis un moyen d'échap
per au fupplice ; il demanda à parler à
Néron qui fit arrêter le confpirateur , à
qui les tourmens arracherent l'aveu du
complot qu'on avoit formé contre les
jours de l'empereur. On fait l'hiftoire de
ce fénateur qui , pour ne pas affliger fa
femme qui vouloit favoir le fecret d'une
délibération , lui raconta une fable abfurde
qui fut la nouvelle publique de Rome
une demie heure après . Les barbiers d'Athènes
n'étoient pas moins fujets à l'intempérance
de langue que les nôtres ; l'un
d'eux , en paflant près du Pyrée , entendit
un efclave qui difoit en courant à un de
fes amis qu'il revenoit de Sicile où les
Athéniens avoient été battus ; le barbier
72 MERCURE DE FRANCE.
"2
jette auffi - tôt fon ballin & fes rafoirs , &
court publier cette nouvelle ; le peuple
confterné s'affemble , les magiftrats font
venir le barbier & veulent favoir comment
il a appris une défaite qui étoit encore
ignorée de tout le monde ; celui -ci
refta confondu ; le peuple voulut qu'il fûr
mis à mort. « On fit venir les bourreaux ,
» & le malheureux étoit attaché fur la
» roue , lorsqu'une troupe d'Athéniens ,
échappés au carnage , arriverent & ne
» confirmerent que trop la nouvelle de la
» victoire des Siciliens . Le peuple allar-
» mé fe fépare ; il ne refte fur la place
» que le barbier étendu fur la roue , & qui
» y demeura jufqu'à la nuit fuivante que
» les bourreaux vinrent le délier : encore
» même ne put- il s'empêcher de leur de-
» mander s'ils avoient ouï dire par quelle
faure Nicias , général Athénien , avoit
perdu la bataille , & s'il avoit été tué
» en combattant ou en fuyant. » Un ba-
- billard de la même profeffion fe perdit
encore lui - même en parlant trop. On
avoit volé le temple de Junon à Sparte ;
la foule s'y étoit rendue le lendemain ,
& trouvant une bouteille vide fur l'au-
`tel , demandoit ce qu'elle pouvoit fignifier.
Rien que de très -fimple , s'écria fur
"
رد
le
JUILLET. 1769. 73
le champ un barbier : j'imagine qu'avant
d'entrer dans le temple les voleurs ont bu
de la ciguë ; ils ont enfuite rempli de vin
cette bouteille , afin de s'en fervir de contrepoifon
s'ils n'étoient pas pris fur le
fait ; leur deflein , s'ils étoient furpris ,
étoit vraisemblablement de laiffer agir la
cigue , qui les auroit fait mourir avant le
tems où ils auroient été conduits au fupplice.
Cette explication parut trop conféquente
& trop réfléchie pour n'être qu'une
conjecture ; on arrêta le barbier qui fuc
contraint d'avouer qu'il étoit lui - même
l'un des voleurs.
Hiftoire de Metz, par des religieux Béné
dictins de la congrégation de St Vanne
, membres de l'académie royale des
fciences & des arts de la même ville. A
Metz , chez Pierre Maréchal , libraire ,
rue Pierre- hardie ; in -4° . tom. I.
Cet ouvrage fait honneur aux fçavans
Bénédictins qui l'ont entrepris ; il mérite
d'être placé à côté des autres productions
laborieufes que nous devons à ces religieux
; l'hiftoire de Metz offre quatre
âges qui fourniffent chacun la matiere
d'un livre ; le volume que nous annonçons
contient les deux premiers . L'un
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
renferme tout ce qu'on a pu découvrir au
fujet de cette ville depuis fon origine jufqu'au
regne de Thierry I. On n'a négligé
aucun des détails que peut fouhaiter la
curiofité du citoyen ; elle s'étend toujours
plus loin que celle des étrangers ; l'hiſtoire
fabuleufe de cette ville n'eſt point
oubliée; il y en a peu qui n'ayent la leur;
mais il en eft peu qui prétendent à une
auffi haute antiquité . Philippe de Vigneules
affure gravement qu'auffi - tôt après la
confufion des langues à Babel , trois enfans
de Sem avec une de leurs tantes
n'eurent rien de plus preffé que de fe
rendre dans la Gaule Belgique ; ils s'établirent
dans un lieu agréable entre les
rivieres de Mofelle & de Seille , où ils
bâtirent trois maifons qui furent les premieres
de la ville de Metz ; il dit même
qu'on les voyoit encore de fon tems . Il
n'a eu garde de laiffer ignorer les noms
de ces fondateurs de Metz ; il les appelle
Geret , Jazel , Zelet , & la tante Azita. Les
auteurs , fans s'arrêter à ces abfurdités ,
ne remontent pas plus loin qu'à l'an 52
avant l'Ere Chrétienne ; ils fuivent l'hiftoire
de cette ville foumife aux Romains,
défolée par Chrocus & par Attila , & enfin
conquife par Clovis. Son fils Thierry
JUILLET. 1769. 75
en fit la capitale de fon royaume ;
c'eft à
cette époque que commence le fecond livre.
Un court extrait de la loi des Francs
ripuaires redigée par Thierry , développe
l'ordre de l'adminiftration politique ; les
auteurs éclairciffent toute cette partie de
l'hiſtoire de Metz ; ils employent , avec
un fuccès égal , les recherches les plus
profondes & la critique la plus judicieufe;
ce livre conduit jufqu'à la décadence de
la maifon de Charlemagne ; ce fut le tems
où la ville de Metz changea de maîtres ;
on doit la préfenter dans le volume fuivant;
devenue ville impériale , & enfin
capitale d'une province de France ; nous
rendrons un compte plus détaillé de tout
l'ouvrage, lorfque le fecond volume aura
paru .
L'Abbaye ou le Château de Barford , imité
de l'anglois ; par M... A Londres;
& fe trouve à Paris , chez Gaugueri ,
libraire , rue des Mathurins , au Roi de
Dannemarck ; 2 part. in 12 .
Mifs Warley , jeune orpheline , venoit
de perdre fa bienfaitrice ; Lady Sutton
qui devoit fe charger d'elle , étoit à Montpellier
, où le dérangement de fa fanté
l'avoit conduite. Une de fes amies qui fe
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
préparoit à faire le même voyage , avoir
promis d'emmener avec elle Mifs Warley
; fes affaires ne lui permettant pas de
partir de quelque tems , la jeune perfonne
céde aux inftances de M. & Madame
Jeukings , & va paffer quelque tems chez
eux ; ce font des gens très - riches & remplis
de fentiment , fort aimés du chevalier
Powis & de fa femme , dont ils font
les affaires . Ceux - ci font charmés des
graces de Mifs , & la preffent de venir
fouvent les voir ; le lord Darcey , qui eſt
de retour de fes voyages , & qui a été le
pupile du chevalier , fe trouve alors au
château de Barford ; il ne peut voir Mifs
Warley fans l'aimer ; il n'ofe lui avouer
fa paffion , parce qu'elle eft orpheline , &
que le chevalier Powis ne confentira jamais
à un mariage qui ne lui apportera
aucune fortune; quoiqu'il fait hors de turelle
, il ne refpecte pas moins le chevalier
; fon pere.en mourant lui a commandé
de le regarder comme un homme à
qui il remettait tous fes droits. Son tuteur
est très -avare. Cette paffion vile lui
a fait faire le malheur de fon fils qui eft
abfent & dont il fapporte l'éloignement
avec douleur ; Mifs Warley s'apperçoit
des fentimens du lord & eft étonnée de fa
JUILLE T. 1769. 77
·
retenue ; elle en ignore le véritable motif,
& l'impute à la foibleffe de la paſſion
qu'elle lui a infpirée. Le lord attend le
retour de milord Powis, fils du chevalier ,
qui a écrit qu'il reviendroit inceffamment
& qu'il s'eft marié ; il fe flatte de trouver
en lui un appui ; il part pour Londres
d'où il écrit au chevalier ce qu'il n'a pas
ofé lui dire . A peine eft il parti que le
mari de la Dame qui doit conduire Mifs
Warley en France vient la chercher. Mylord
& Mylady Powis qui font arrivés le
jour du départ de Mifs , apprennent au
chevalier qu'elle eft leur fille ; qu'ils font
mariés depuis long tems fecrétement; on
envoie auffi tôt un exprès au lord Darcey
pour courir après Mifs Warley , l'inftruire
de cet événement & arrêter fon voyage
. Le lord vole à Douvres ; le paquebot
eft parti ; une tempête l'a fubmergé ; tout
ce qui étoit dedans a péri ; on croit retrouver
le corps de Mifs Warley. Darcey
tombe malade de défefpoir ; un de fes
amis lui prodigue fes fecours & fes foins ;
il les rejette , il veut mourir , il le prie de
les porter à la famille de l'infortunée
Mifs. L'ami fe garde bien de l'abandonner
& charge une autre perfonne d'inftruire
Powis de ce funefte événe-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ment ; le trouble eft dans le château de
Barford ; le hafard fait découvrir à la pofte
une lettre adreffée à Mifs Warley , chez
un banquier de Londres , c'eft celui de Lady
Sutton ; on vole chez le banquier , on
y trouve Mifs ; le mari de la Dame qui
devoit la conduire étoit un fcélerat qui
avoit voulu lui faire violence ; Mifs avoir
fui & trouvé un afyle dans la maifon du
banquier ; elle y avoit eu la petite vérole ,
ce qui l'avoit empêché d'écrire à fes amis ;
cette nouvelle heureuſe ramene la joie
dans tous les coeurs . Mifs Warley retrouve
fon pere & fa mere , & fait la félicité du
lord Darcey.
Il y a beaucoup d'intérêt dans ce roman
; pluſieurs momens arrachent des
larmes ; les perfonnes fenfibles le liront
avec plaifir.
Nouvelle Bibliothèque de campagne , ou
choix d'Epifodes intéreffans & curieux,
tirés des meilleures romans tant anciens,
que nouveaux . A Amfterdam ,
chez Changuyon , & fe trouve à Paris,
chez Lejay , rue St Jacques , au- deffus
de la rue des Mathurins , au grand Cor.
neille ; 3 vol . in- 12 .
Cette nouvelle bibliothèque de camJUILLET
. 1769. 79
pagne offre beaucoup de variété & d'agrément
; on y a raffemblé les épiſodes les
plus intéreffans de nos anciens romans ,
qu'on ne lit plus , qu'il eft difficile de fe
procurer , & qui , par cette raifon , feront
neufs pour la plupart des lecteurs ; on a
eu foin d'en ôter les longueurs & d'en
corriger le ftyle ; chacun de ces morceaux
forme fouvent un conte curieux rempli
d'imagination & d'intérêt ; le premier
plan des auteurs étoit de fe borner à la réduction
des meilleurs épifodes de nos
anciens romans ; quelques perfonnes leur
ont confeillé de l'étendre davantage ; ils
ont déféré à cet avis ; & pour rendre leur
recueil plus complet , ils y ont fait en
trer les épifodes de plufieurs excellens romans
modernes tant françois qu'étran
gers . Ils ont auffi mis à contribution quelques
poëmes de différentes nations ; il en
réfalte un mélange plus varié qui donne un
nouveau prix à cette collection ; ils n'ont
fuivi d'autre arrangement dans les morceaux
qu'ils publient , que celui qui leur
étoit indiqué par le goût ; il s'agiffoit d'amufer
les lecteurs & ce motif en a reglé
la diftribution . On retrouve dans ces volumes
plufieurs piéces très - piquantes ,
tirées de l'Aftrée, de Cléopatre , de Caffan-
Div
to MERCURE DE FRANCE.
dre , de Polexandre , de Tharfis & Zelie ,
de Pharamond , d'Ariane , de Rofelinde
, de la Diane de Montemayor , & c .
Plufieurs ouvrages modernes en ont fourni
quelques -unes qu'on lira avec plaifir ; parmi
les poëmes on verra volontiers celles
que l'on doit à l'Iliade , à l'Enéide , à la Jérufalem
délivrée , au Roland furieux , à
Léonidas , aux Saifons de Tompfon , & c.
Le goût a préfidé au choix des différens
morceaux : il eft peu de collections plus
agréables , & qui conviennent mieux au titre
qu'on lui a donné .
Ces trois volumes doivent être fuivis
d'un pareil nombre qui paroîtra à la fin de
cette année.
Dorval ou Mémoires pour fervir à l'hi
toire des moeurs du dix-huitiéme fiécle .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris
chez Merigot jeune , quai des Auguftins
près la rue Gît- le- Coeur ; 4 parties
in-12.
>
Dorval étoit fermier général ; il n'employoit
fes richeffes qu'à faire du bien aux
malheureux ; un jour il étoit forti du palais
royal ; il étoit à pied ; une pluie le
força de chercher un abri fous une porte
cochere ; une femme y avoit été conduite
JUILLE T. 1769 .
81
par la même circonstance ; elle pleuroit ;
Dorval voulut connoître la caufe de fes
chagrins pour la confoler ; elle le pria de
l'accompagner chez elle ; il y vir un homme
étendu dans fon lit , malade & manquant
de tout , environné d'enfans qui
oublioient qu'ils n'avoient pas mangé depuis
24 heures , pour ne s'occuper que des
befoins de leur pere ; Dorval ému s'empreffa
de les fecourir ; il apprit bientôt
que M. Dorfan , c'étoit le nom de cet infortuné
, étoit un gentilhomme Breton
que plufieurs accidens avoient ruiné; il
le preffa de venir occuper un appartement
dans fa maifon avec toute fa famille .
Dorval devint amoureux de Mlie d'Orfan
; il s'en fit aimer ; rien ne s'oppofa à
fon bonheur ; il fut différé feulement par
une tournée qu'il fut obligé de faire dans
fon département. Le marquis de Mainvillers,
fon protecteur , dont il avoit fouvent
relevé les affaires , lui avoit deftiné
fa niéce ; il n'apprit pas fans chagrin que
Dorval ne defiroit pas fon alliance ; il
fongea aux moyens de l'en punir ; un certain
d'Armenville entra dans fon reffentiment
, & promit de le venger. Il s'étoit
apperçu que Doligni , le frere de Dorval,
étoit aufli amoureux de Mlle Dorfan ; il
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le gouvernoit depuis long - tems ; il l'exhorta
à la féduire , & n'eut pas de peine
à lui faire goûter fes principes odieux .
Doligni , un foir , fe gliffa dans l'appartement
de Mile Dorfan , & alloit profiter
de la circonftance & des avantages que
lui procuroient fon fommeil ; une gouvernante
active arriva à- propos pour arrêter
fes entreprifes ; Doligni , confus ,
éprouva des remords ; cette aventure le
corrigea & le ramena à la vertu . Le mariage
de Dorval fut encore différé à ſon
retour par une lettre de M. Dalignan , un
parent de Madame Dorfan , qui revenoit
des Indes avec une groffe fortune qu'il lui
deftinoit ; il prioit qu'on l'attendît pour
la cérémonie , & qu'on cherchât en même-
tems la femme & la fille d'un de fes
amis, qui n'en avoit point eu de nouvelles
depuis long tems ; il envoyoit leurs portraits
; & M. Dorfan y reconnut fur le
champ deux perfonnes qu'il fecouroit depuis
long- tems ; il s'empreffa d'aller chercher
Madame & Mlle de Baradec , c'étois
leur nom ; elles n'eurent point d'autre
demeure que celle de Dorval. Doligni
fon frere prit de l'amour pour la jeune
Demoifelle ; d'Armenville n'en fut pas
exempt ; mais Doligni fut préféré ; il réJUILLET.
1769. 8'3
folut d'empêcher le triomphe de fon rival
; il fit faire des lettres qui pouvoient
rendre M. de Baradec fufpect aux yeux du
miniftre. Cet infortuné fut arrêté ; fa femme
& fa fille furent conduites dans un
couvent ; leur innocence ne tarda pas à
être reconnue ; on les confola de leur difgrace
par des bienfaits ; le miniftre voulut
que le mariage de Doligni & celui de Dor
val fe fiffent dans une de fes terres ; d'Armenville
effaya , dans la route , d'enlever
Mlle de Baradec ; les domeftiques qu'il
avoit gagnés à prix d'argent , le feconderent
, mais elle fut délivrée par Dalignan
qui venoit au château du miniftre & qui
fe rencontra fur fon chemin. D'Armenville
fut tué ; perfonne ne le regretta &
tous furent heureux dès que ce méchant.
homme ne fut plus en état de troubler
leur repos.
Ces mémoires ne ferviront que trèsimparfaitement
à l'hiftoire des moeurs de
ce fiécle ; il y a des hommes légers , inconféquens
& fans principes , mais on
ne voit pas des ames atroces telles qu'on
repréfente d'Armenville , le marquis &
la marquife de Mainvillers ; fi tous nos
financiers ne reflemblent pas à Dorval ,
ils ne reffemblent pas non plus aux autres
Dvj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
períonnages du même état,fur lefquels on
s'égaïe dans ce roman ; les peindre rudes
& groffiers , c'eft ſe tranſporter dans l'autre
fiécle ; ils ont abfolument changé ;
leurs manieres font douces & honnêtes ,
plufieurs cultivent leur efprit , aiment les
arts; il en eft à qui la générofité de Dorval
n'eft point étrangere . Ce roman offre
quelquefois de l'intérêt , quelques portraits
agréables , mais fouvent des longueurs
& des invraisemblances .
Traité des Muriers , ou Regles nouvelles ,
fûres & faciles , pour les femer , planter
& faire croître promptement , en
les rendant très-abondans en feuilles ;
fuivi d'une excellente méthode pour
faire éclorre les vers à foie ; par l'auteur
du traité de la Garance. A Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue J. Jacques
, in 8 °. 68 pag.
Le grand nombre de nos manufactures
de foie , les fommes immenfes que l'importation
de cette matiere premiere fait
fortir du royaume prouvent la néceffité
de l'augmentation des mûriers en France
; il eft inutile de s'étendre fur les avantages
qu'elle procureroit ; le moyen le
plus efficace feroit une récompenfe accor
JUILLET. * ૬ 1769 .
dée à charque particulier qui cultiveroit
trois cens pieds de mûriers. Il n'eft point
de payfans qui n'ait une cour , ou un jardin
ou une portion de terre quelconque ;
ils pourroient y planter des mûriers de
préférence aux arbres fruitiers , qui leur
procurent un moindre bénéfice. A fuppofer
qu'il n'y eût dans le royaume que
vingt mille plantations de trois cens pieds
chacune , cela formeroit en dix ans fix
millions de pieds de mûriers , dont chacun
, au bout de ce tems , fuffiroit à la
nourriture d'une quantité de vers à foie
qui produiroit au moins deux livres de
cocons. Ce la formeroit douze cens mille
livres de foie qui , calculées fur le prix de
dix -huit francs , rapporteroient toutes les
années en espéces vingt & un millions fix
cens mille livres . Il feroit aifé de doubler
ce produir, en ordonnant aux maifons
religieufes & aux hôpitaux , qui font environ
au nombre de 20000 en France , de
planter 300 mûriers dans leurs enclos .
Cette foie , mife en oeuvre dans nos manufactures
, tripleroit au moins de valeur.
L'auteur , après avoir montré les avantages
de la multiplication des mûriers ,
traite de leur culture ; il préfente une nouvelle
méthode qu'il doit à fes obferva86
MERCURE DE FRANCE.
tions , & dont fes expériences garantiffent
l'atilité ; il s'étend fur la maniere de
les femer ou de les planter , indique les
procédés qu'il faut fuivre pour les faire
croître plus promptement , & les rendre
plus abondans en feuilles. Ce traité mérite
l'attention des cultivateurs ; c'eft une
fource nouvelle de richeffes qu'il leur offre
, avec les moyens d'en profiter ; l'ouvrage
eft terminé par une méthode pour
faire éclorre les vers à foic . Cet ouvrage
réunit la clarté à la précifion ; les procédés
qu'on y propofe font de la plus grande fimplicité
, & par là très- faciles à fuivre .
Mémoire &journal d'obfervations & d'expériences
fur les moyens de garantir les
olives de la piqûure des infectes . Nouvelle
méthode pour en extraire une
huile plus abondante & plus fine , par
l'invention d'un moulin domestique ,
avec la maniere de la garantir de toute
ranciffure ; avec cette épigraphe : Olivas
habebis in omnibus terminis tuis &
non ungeris oleo , quia defluent & peribunt.
DEUT. CHAP. 28 , V. 40 ;
préfenté à l'académie royale des fciences
de Paris , le 21 Janvier 1769 ; par
M. Sieuve , de Marſeille. A Paris , de
JUILLET. 1769. 87
l'imprimerie de Michel Lambert , rue
des Cordeliers , au Collège de Bourgogne
;
in 8° . 126 pag.
Les vers font funeftes aux fruits & fur.
tout aux olives ; celles que ces infectes
ont piquées féchent fur l'arbre , tombent
à terre & ne donnent que de mauvaiſe
huile & en petite quantité. Le particulier
gémit de la perte qu'il fait ; le commerce
en fouffre , & perfonne ne s'eft occupé
avant M. Sieuve à chercher le principe
du mal & à y apporter le remède ; à
ces inconvéniens il s'en joint un fecond ;
on n'a pas affez réfléchi fur la maniere de
tirer l'huile de l'olive ; les moulins ordinaires
ont befoin d'être perfectionnés ;
ils ne fourniffent que très - peu d'huile
& elle eft fujette à fe gâter . Ces objets
intéreffans & fi négligés méritent l'attention
du cultivateur & du citoyen ; M.
Sieuve s'en eft occupé pendant plufieurs
années , & ce mémoire eft le réfultat de
fes obfervations & de fes expériences . It
eft divifé en trois parties. Dans la premiere
il s'attache à faire connoître la nature
de l'olive & fes différentes espéces ;
elle a à craindre la trop grande féchereffe ,
les pluies trop abondantes & la piquûre
des vers. Les premiers maux ne font
$$ MERCURE DE FRANCE.
qu'accidentels ; le dernier eft plus ordinaire
& par conféquent plus funefte ; l'au
teur fuit l'hiftoire du ver des olives pendant
fon féjour dans l'olive , dont il ne fort que
lorfqu'il eft chryfalidé ; alors il vit peu
de tems , & ne s'occupe que de fa multiplication
; il dépofe fes oeufs dans les cavités
que forment les écorces mortes en
fe détachant du tronc. Cette partie eft
très-curieufe ; les recherches de M. Sieuve
à ce fujet l'ont conduit à la découverte
d'un remede infaillible & très- peu dif
pendieux , puifqu'au moyen de 10 liv.par
an , on pourra préferver plus de cent pieds
d'oliviers. Il fe réferve la connoiffance de
ce remede , dont il garantit l'efficacité.
Dans la feconde partie , il établit la véritable
maniere dont on doit détriter l'olive
pour en extraire l'huile la plus parfaite
, & celle de la conferver long tems.
Ces détails le menent à traiter de l'infuffifance
des moulins dont on fe fert & des
avantages de celui qu'il propofe , dont il
donne une defcription exacte , & un plan
gravé à la fuite de fon mémoire ; mais
comme il pourroit arriver que quelques
ouvriers de province , faute d'habitude on
d'intelligence ne l'exécutaffent pas dans
fon entiere précifion , il en offre des mo.
dèles & des éclairciffemens aux particu
JUILLET . 1769. 89
liers qui les defireront , & qui pourront ,
pour cet effet , lui écrire à Paris , rue Por
re- foin , en affranchiffant leurs lettres .
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur ce mémoire utile & curieux ; le jugement
que l'académie royale des fciences
en a porté en fait un éloge fuffifant.
Le nouveau Théâtre Anglois . A Paris ,
chez Humblot , libraire , rue S. Jacq.
près St Yves ; tom . II . in - 12 . Prix 3' liv.
rel.
Nous avons rendu compte dans le tems
du premiere volume de ce théâtre anglois ;
l'objet de l'auteur eft de nous faire connoître
les piéces nouvelles qui ont eu lè
plus de fuccès à Londres ; on fe borne aux
comédies ; les tragédies anciennes font
affez connues ; les modernes commencent
à fe rapprocher des nôtres ; les Anglois
paroiffent revenir à la nature & à la fimplicité
dont nous nous écartons . Le vo-
Jume que nous annonçons contient trois
piéces. La premiere, d'Hugh Kelly, a pour
titre: La fauffe Délicateffe.
Le lord Dorfet avoit demandé la main
de Lady Betty qui , croyant qu'il eft honteux
à une veuve de former un fecond
engagement, l'avoit refufé par délicateffe,
90 MERCURE DE FRANCE.
mont ,
quoiqu'elle l'aimât en fecret ; le lord af-
Aigé de ce refus , la regrette , & n'ofe pas
employer de nouvelles follicitations pour
vaincre la répugnance de Lady Betty .
Forcé par fa famille de fonger à fe marier ,
il jette les yeux fur Mifs Hortence Marchfille
de qualité , orpheline , fans
biens , & vivant fous la protection de Lady
Betty fon amie ; il n'ofe pas fe déclarer
lui - même parce qu'il eft riche , &
qu'Hortenfe eft malheureufe ; fa délicateffe
l'oblige à des ménagemens , il s'adreffe
à Lady Betty & la prie de parler en
fa faveur à fa jeune amie. Lady eſt affligée
de ce projet , mais elle fe croiroit coupable
fi elle empêchoit la fortune d'Hortenfe
; celle - ci , inftruite de la demande
de Mylord , craint d'affliger fon amie &
fa protectrice en le refufant , & l'accepte
quoiqu'elle aime en fecret Sidney , coufin
du lord Dorfet , mais cadet de famille ,
par conféquent peu riche , & qui doit
époufer inceffamment Mifs Théodore ,
fille du colonel Rivers. Ce mariage a été
réglé par Mylord Dorfet , & Sidney , fenfible
& reconnoiffant , eft trop délicat
pour manquer à fon coufin , en ne voulant
pas conclure une union qui lui eft fi avantageufe
, quoique fon coeur foit tout entier
à Mifs Marchment. La fille du colo
JUILLET . 1769. 91
nel n'époufe Sidney que par obéiffance ;
elle aime Sir Harry , dont elle eft aimée .
Tous ces perfonnages font leur malheur
mutuel par un excès de délicateffe ; heureufement
Miftrifs Harley , patente de
Lady Betty n'a pas cette délicateffe . Elle
fe charge de les rendre tous heureux , en
les forçant à s'expliquer mutuellement ;
elle eft fecondée par Sir Cecil , un ami du
colonel , homme déjà d'an certain âge ,
honnête , vertueux , fenfible , généreux &
brufque. Le lord Dorfet , enchanté de fe
voir affuré de la main de Mylady , veut
faire du bien à Mifs Marchmont. Sir
Cecil n'y confent pas. Il lui dis
« Point de monopole en générosité ;
foyez bon ami , bon parent , je le veux.
» Vous plaît- il d'enrichir Sidney ? Vous
» en êtes le maître . Mais vous ne donne-
» rez rien à Mifs Marchmont , je ne le
» fouffrirai Je fuis fon tuteur , j'ai
» des comptes à lui rendre . »
99
pas .
MISS MARCH MON T.
Des comptes à me rendre ! eh , je ne
poffede rien dans l'Univers !
SIR CECIL .
Paix , vous ne favez pas vos affaires.
92 MERCURE DE FRANCE.
Allons , Mylord , vos intentions , je m'y
conformerai . Point de tricherie , j'égale
vos dons ; guinée par guinée , je ne vous
céderois pas d'une feule.
LORD DORSE T.
Un noble défi , Cecil , je l'accepte .
SIR
Parlez donc.
CECIL.
LORD DOR SE T.
Je prie Sidney de recevoir douze mille
livres sterlings.
"
SIR CECIL.
Mifs Marchmont en poffède autant.
Tout le monde admire la générosité de
Cecil. « A qui diable en avez vous donc
» vous autres , s'écrie- t-il ? Pourquoi ces
complimens , cette furprife , ces accia-
» mations? Tous les jours nos égaux en
» naiſſance , en richeffe , perdent des mil-
» liers de guinées , fe ruinent autour d'un
tapis verd , le couvrent d'or , font la
» fortune, de cent marouffles , de mille
impudentes , & perfonne ne s'avife de
» leur reprocher de la générofité . »
"
"
JUILLET. 1769. 93
La Femme jaloufe offre beaucoup de
gaïté ; le roman de Tomjones a fourni plufieurs
des caracteres. Miftrifs Belton a
reçu une lettre adreffée à Charles Belton
fon neveu ; elle eft de Clifford qui l'accufe
d'avoir enlevé fa fille ; la Dame croit
que fon mari eft le coupable , l'accufe
d'infidélité & l'accable de reproches ; M.
Belton ne les écoute point ; il gémit de
la conduite de Charles qui fe juftifie d'avoir
eu part à cet enlevement ; il eſt aimé
de Miſs Henriette Clifford ; elle a fui
fans doute pour ne pas être forcée d'époufer
Sir Henri Baffet , à qui fon pere
veut l'unir ; il va chercher fa maîtreffe ,
& fe rend chez Lady Fréelove , dans la
maifon de laquelle Henriette s'eft refugiée
; il y arrive au moment que le lord
James , qui foupire pour la jeune Miſs ,
s'occupe à la mettre dans le cas de ne pou
voir lui refufer fa main ; les cris d'Henriette
le font voler ; il la défend ; Sir
Henti venoit auffi d'arriver chez Milady ;
la jeune perfonne effrayée prend la fuite.
Tout le monde eft défolé . Dans ce moment
, Miftrifs Belton , que la, la , jaloufie
tourmente, demande à parler à Lady Fréelove
qui , connoiffant fon caractere , fe
fait un plaifir de lui donner les plus vio94
MERCURE DE FRANCE .
lens foupçons fur la conduite de fon mari;
elle lui fait entendre que Charles n'eft
que le confident de l'intrigue. Mifs Henriette
étoit allée demander un afyle à
Miftrifs Belton pendant ce tems ; elle ne
trouve que le mari qui la voit avec chagrin
, & qui n'ofe la recevoir de crainte
d'augmenter la mauvaiſe humeur de fa
femme. Celle ci revient & les trouve enfemble
; cette fcène eft très plaifante ;
l'arrivée de Clifford la rend encore plus
vive. Il emmene fa fille . Charles eft défelpéré
; un marin Irlandois , protégé du
lord James , vient lui apporter un cartel
de la part de ce lord ; au lieu de ce billet
il lui en remet un autre qui étoit pour
Lady Fréelove , dans lequel on l'inftruifoit
que pour fe débarraffer de Clifford &
de Sir Henri Baffet , on les alloit enrôler
comme matelots ; Charles vole chez fa
maîtreffe pour la fecourir ; il la trouve
dans les larmes ; fon pere vient de la
quitter pour aller chercher une licence &
un miniftre . Il la preffe de quitter encore
une fois la maifon paternelle ; dans ce
moment on leur apprend que Clifford &
fon prétendu gendre viennent d'être enlevés
; le lord James ne tarde pas à venir
profiter de l'occafion qu'il s'eft préparée ;
JUILLET. 1769. 95
il met l'épée à la main contre Charles qui
n'en a point , & qui tire un piftolet qui
contient le lord . Henriette s'abandonne à
fon amant fans que le lord ofe s'y oppofer
; il court délivrer Clifford & accufer
Charles de la trahifon qu'il a tramée luimême.
Il s'arrange avec Henri , qui eft
un chaffeur déterminé & qui confent de
lui céder Henriette pour un très beau
cheval ; mais fa lettre eft entre les mains
de Charles , & elle fert à confondre James
; Clifford confent à faire le bonheur
de fa fille ; Miftrifs Belton , revenue de fes
foupçons , promet de ne plus tourmenter
fon mari par fa jaloufie . La déraison &
l'emportement de Clifford ont été fournis
par le caractere de M. Weſtern dans
le romand de Frielding , dont on a tiré
encore quelques traits pour charger le rôle
du Chaffeur Sir Henri.
La derniere piéce a pour titre The deuce
is in him ; il eft poffédé oa il a le diable
au corps. Le conte de M. Marmontel
Alcibiade ou le moi , en a donné l'idée .
Le colonel d'Herby revient du fiége de
la Havanne ; c'eft un des plus beaux hommes
& des mieux faits ; il aime Emily ;
il en eft aimé , mais il voudroit ne l'être
que pour lui - même ; il craint que les
96 MERCURE
DE FRANCE .
agrémens de fa figure , de fa taille , ne foient
tout ce qui lui attache fa maîtreſſe ; il
veut l'éprouver ; il lui fait dire qu'il a
perdu un oeil & une jambe ; il vient la
voit enfuite avec un ruban fur l'oeil , &
traînant la jambe comme s'il en avoit
une de bois. Emily eft défefpérée ; elle
verfe des larmes , elle ne peut foutenir la
vue d'un homme fi défiguré; elle fe trouve
mal ; fon médecin vient la voir ; il avoit
rencontré la veille le colonel , il affure
Emily qu'il fe porte bien , que fes jambes
& fes veux font auffi fains & auffi beaux
qu'ils l'étoient avant fon départ ; Emily
foupçonne le motif du colonel , elle veut
s'en venger ; l'occafion s'en préfente ; fon
frere lui a recommandé une jeune Françoiſe
de Belle- Ifle , qui eft venue en Angleterre
chercher un officier Anglois
qu'elle aime & dont elle eft aimée ; pour
éviter d'être reconnue , elle a pris des
habits d'homme ; fon amant eft parti
pour la Havanne , en attendant fon retour
elle trouve un afyle chez Emily ; fon déguifement
fournit les moyens de vengeance
qu'elle cherche; le prétendu cavalier
confent à paroître l'amant favorisé d'Emily
; le colonel eft furieux ; il veut ſe
battre ; l'arrivée du major Belford fon
ami
JUILLE T. 97 1769 .
ami ramene la paix ; il reconnoît fa maîtreffe
dans le rival de d'Herby ; le colonel
eft corrigé de fa ridicule manie de
vouloir n'être aimé que pour lui- même .
Ce nouveau théâtre anglois eft précieux
à bien des titres ; il fait connoître le goût
général de la nation ; il offre des morceaux
agréables & intéreflans ; plufieurs
de ces piéces avec des changemens néceffaires
pourroient réuffit fur notre théâtre;
la traduction s'en fait lire avec plaifir ;
c'eſt à Madame Riccoboni que nous la
devens ; elle ne fe borne pas toujours à
rendre fidélement fes auteurs ; elle leur
prête fouvent des agrémens qu'ils n'ont
pas .
Les trois Poëmes ; par M. G. D. C. avec
cette épigraphes
Diffociata locis concordi pace ligavit,
OVID. met. lib. 1. fab. 2 .
A Paris , chez P. D. l'Anglois , rue du
petit Pont , près le petit châtelet , au S.
Efprit couronné in 8 °. i
L'auteur de ces poëmes les préfente
comme les fruits de fon loifir. Le premier
eft intitulé , les Jardins d'ornement ou les
II.Vol. E
S MERCURE DE FRANCE.
Géorgiques Françoifes ; il eft divifé en
quatre chants , dont l'auteur expofe ainſi
le fujet dans fon début.
Comte , le jour arrive où changeant tes deſtins ,
Tu vas , libre de foin , te rendre à tes jardins ,.
Abandonner la cour & jouir de toi-même ;
N'exiſtons que pour nous , c'eſt le bonheur faprême.
Partageant tes plaifirs , fur de nouveaux accens ,
Je vais du dieu des fleurs te chanter les préfens ,
T'apprendre par quel art embelliflant la terre
On peut de cent bouquets émailler un parterre ,
Et par quels foins ton doigt habile & délicat
Saura former , choiſir , prolonger leur éclat.
Je vais te dire encore avec quelle induſtrie
On prête au jeune arbufte une tige fleurie ;
Par quel fecret les boux , les tilleuls , les ormeaux,
Préfentent des lambris & forment des berceaux .
Ces vers donnent une idée de la maniere
du poëte ; il parle d'abord des fleurs ,
nomme les principales & s'écrie :
Vous , donc amans des fleurs , vous , inftruits de
leurs noms ,
C'eft à vous déformais fecondant les faifons ,
De recueillir au loin ces aftres de la terre ,
Et de les affembler dans un riche parterre.
JUILLET . 1769. 99
On nous permettra fans doute de ne pas
multiplier nos citations ; nous les bornerons
ici . Le fecond poëme eft une épître
fur les reffources du génie ; l'auteur parcourt
tous les genres de poësie , nous trouve
très - riches dans plufieurs & très pauvres
dans quelques uns . Son dernier poëme
eft conpofé de quatre difcours fur
l'éducation ; il traite fucceffivement de
fes avantages , des devoirs des parens &
des maîtres , de la religion , des moeurs ,
des manieres , enfin des connoiffances
relatives à l'églife , à la robe & à l'épée .
On y trouve de la facilité , des idées juftes
, mais qui ne font pas neuves . Outre
ces poëmes, ce recueil contient auffi quelques
odes dans lefquelles il y a des ftrophes
heureuſes & bien faites , des images
fortes & de la chaleur ; elles font fuivies
de quelques épigrammes , parmi lefquelles
on remarque celle-ci qui eft fi connue,
Il fait anglois , latin & grec ,
Il eft galant & politique ;
Qu'on parle morale ou critique ,
Jamais on ne le trouve à fec :
Il connoît l'histoire & la fable ,
D'Hofier a vanté fa maiſon ;
Il eft doux , complaifant , affable ,
Mais eft il brave ; c'eft felon.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Nous en rapporterons encore une.
Couvert d'or , chargé de frifure ,
Un petit maître à ſon curé
Menoit pour les nôces conclurre
Une caillette au teint platré ;
Le pafteur voyant l'encolure
De ce couple défiguré ,
Dit , or çà , race déguifée ,
Avant d'avoir un conjungo ,
Que je fache fans quiproquo
Qui de vous deux eft l'épousée ?
Profpectus d'un nouveau dictionnaire de
commerce , par M. l'abbé Morellet , en
s volumes in folio , propofés par foufcription
, avec cette épigraphe : Nos
autem fi qua in re vel malè credidimus ,
vel obdormivimus & minùs attendimus ,
vel defecimus in vid & inquifitionem
abrupimus , nihilò minùs iis modis res
nudas & apertas exhibemus , ut errores
noftri notari &feparari poffint ; atque
etiam ut facilis & expedita fit laborum
noftrorum continuatio. BACON. NOV.
ORGAN . IN PREF. A Paris , chez les
freres Etienne , libraires , rue St Jacq.
à la vertu , in-8 °. 382 pag.
•
Le dictionnaire de commerce de Savary
eft le premier qui ait paru en Europe;
JUILLE T. 1769. ΙΟΙ
·
les premieres éditions offrent des vuides
confidérables qu'on a tâché de remplic
dans celles qu'on a données enfuite ; malgré
ce foin il est très défectueux ; il n'a
point de plan général , & manque d'ordre
dans chaque partie ; plufieurs faits
importans y font omis ; il ya de l'inexactitude
dans la plupart de ceux qui y
font énoncés. La fcience du commerce
étoit prefque nouvelle en France lorſque
M. Savary entreprit ce grand ouvrage ;
elle n'étoit pas du moins auffi cultivée
qu'à préfent ; toutes les parties en ont
enfin été approfondies ; c'étoit le moment
d'entreprendre un dictionnaire ; M. l'abbé
Morellet a fenti qu'il ne fuffiroit pas
de corriger le premier ; il s'eft occupé d'en
faire un nouveau ; ce travail immenfe ne
l'a point rebuté ; il a été obligé de ſe livrer
aux recherches les plus pénibles ;
l'ouvrage anglois de M. Poftlethwaye ne
lui a pas fourni beaucoup de fecours ; il
eft aufli défectueux que celui de M. Savary.
Le plan du nouveau dictionnaire eft
développé avec beaucoup d'étendue dans
le profpectus ; il fera divifé en trois parties
qui formeront chacune un vocabulaire
féparé. Le premier renferme la géographie
commerçante fous des noms de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
lieux ; le fecond , la définition des matieres
de commerce fous des noms de chofes
, de fubftances , productions de la nature
, ou ouvrages de l'induftrie ; le dernier
, la théorie générale du commerce &
de fes productions fous les termes généraux.
Nous ne nous arrêterons pas far les
détails de chaque partie du plan de M.
l'abbé Morellet ; nous invitons nos lecteurs
à confulter le profpectus même .
L'ouvrage formera cinq volumes in-folio.
On donnera en foufcrivant 24 livres , &
une égale fomme en recevant le premier
volume en 1770 , & de même pour les
fuivans. Le cinquiéme fe trouvant par ce
moyen payé d'avance , fera délivré gratis.
Si l'abondance des matieres mettoit dans
la néceffité de faire un fixiéme volume
c'eft ce dernier qu'on recevroit gratis , &
on payeroit 24 livres en recevant le cinquiéme
on. remettra aux foufcripteurs
leur exemplaire broché en carton . La
foufcription ne fera ouverte que jufqu'au
premier Janvier de l'année prochaine ,
époque de la livraifon du premier volume.
Chaque volume coûtera 30 liv. en
feuilles à ceux qui n'auront pas foufcrit.
L'Elu &fon Préfident ou hiftoire d'Erafte
& de Sophie , avec cette épigraphe :
JUILLE T. 1769. 103
Les fots pourfuivent le talent ;
Dans les bras de l'amour , heureux qui s'en confole.
A Paris , chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoife ; & à
Amfterdam, chez Reviol , 2 part . in 12.
Erafte eft né dans une ville de la Normandie
; fon pere étoit confeiller en l'élection
; pour le mettre en état de remplir
cette charge il va paffer fept ans à Paris ,
où, au lieu d'étudier, il cherche le plaifir,
& ne le trouve point. De retour dans fa
province , il prend poffeffion de fa charge
& la remplit avec fuccès parce qu'elle
exige peu de connoiffances ; il paffe fa
vie auprès de fa mere & de fes foeurs ; il
n'a d'autre ami que le fils de Mde Dornanville
, il va fouvent dans cette maifon
, & ne s'apperçoit pas que fon ami
Fonrofe a une foeur très - aimable que l'on
nomme Sophie . Il ne fe lie avec perfonne
& fe borne aux vifites néceflaires . M. le
Préſident de l'élection a une fille qu'il
veur marier , qui eft auffi ridicule que fon
pere & qu'il trouve une merveilleufe créature.
Le mérite d'Erafte infpire au préfident
le deffein d'en faire fon gendre ; ce
qui l'y confirme , c'eft qu'il fe rappelle
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir lu que l'avocat général Marion
fut un jour fi fatisfait d'avoir entendu
parler Antoine Arnaud qu'il l'amena dîner
chez lui , & lui offrit fa fille en mariage
après le café . Le préfident fuit cet
exemple . Unjour qu'Erafte avoitparlé mer
veilleufement dans l'élection , il le faifit
par le bras , l'entraîne dîner chez lui , lui
demande au café ce qu'il penfe de Lucile
fa fille , & lui fait entendre qu'il la lui
deftine. Erafte , confondu de cette offre ,
trop poli pour refufer , trop délicat pour
l'accepter , prend le parti de ne point répondre
; il va confulter Mde d'Ornanville
fur ce fujet ; il ne trouve que Sophie
à qui il fait part de cette nouvelle ,
& la conjure de garder le fecret ; il s'apperçoit
qu'elle eft troublée ; il fe trouble
lui même , & ne cherche pas à en pénétrer
la raifon. M. le préfident fait conftdence
de fon projet à Madame la préfidente
, qui eft un peu choquée qu'un
homme comme fon mari ait fait des
avances de cette efpéce ; elle s'appaiſe
enfin le lendemain ; elle en fait part à tous
fes amis ; la nouvelle de ce mariage eft
publique ; la mere & les foeurs d'Erafte en
font affligées , elles fe plaignent fur-tout
du myftere qu'il leur en a fait ; Sophie ne
l'eft pas moins , ainfi que Fonrofe & fa
JUILLE T. 1769. 105
mere. Erafte fe juftifie ; fa famille & fes
amis fe moquent du préſident ; il eſt forcé
de lui aller porter fa réponſe fur la propofition
qui lui a été faite ; il y va de trèsbonne
heure ; le préfident étoit encore au
lit , & fe leve en grondant & en ſe plaignant
de l'impatience des amans. Erafte
Tui explique fon refus avec beaucoup
d'honnêteté & fe fauve ; le magiftrat eft
dans le plus grand étonnement ; fa femme
eft furieuſe. Lucile qui craint de
mourir fille , eſt défefpérée . Le procureur
du Roi , qui brûloit du defir d'époufer fa
fortune & qui avoit été toujours dédaigné ,
fait une épigramme contre Erafte , & en
eft récompensé par la main de Lucile .
Erafte finit par quitter fa charge , épouse
Sophie , & fe retire avec elle à la campagne
.
Ce roman offre de l'efprit , de la gaïté ,
des longueurs , quelques mauvaifes plaifanteries
, & cependant des détails qui ne
manquent ni d'intérêt ni d'agrément.
Le Commerce des vins , réformé , rectifié
& épuré , ou nouvelle méthode pour
tenir un parti fûr , prompt & avantageux
des récoltes en vins. Ouvrage
deftiné fpécialement aux feigneurs &
Ev
105 MERCURE DE FRANCE.
curés des pays de vignobles , aux propriétaires
& cultivateurs des vignes ,
aux marchands de vins de Paris , à ceux
des autres villes du royaume , & généralement
à tous ceux qui tiennent intermédiairement
à ce commerce , ainfi
qu'aux confommateurs mêmes . Les
vues qu'il renferme peuvent également
& facilement s'appliquer au commerce
des grains , des foins , des bois & de
tous les produits de l'agriculture ; par
M. C *** S *** , avocat au parlement
de Paris , avec cette épigraphe :
Divitibus quicumque volet fucata venenis
Dolia corrumpat : tu purum à vite Lyaum
Semper ama.
· • •
VANI. PRED . RUST. LIB. XI.
A Amfterdam ; & fe trouve à Lyon
chez Jofeph Berthoud , rue Malpertuis,
près la place de Cherberie , à la Minerve
; & à Paris , chez Saillant & Nyon ,
libraires , rue St Jean de Beauvais , in-
8°. Prix 2 liv . 8 f. broché.
L'ouvrage qu'on nous offre fous ce titre
eft un projet formé dans l'intention
de procurer aux propriétaires des vignobles
de la premiere claffe de la province
JUILLET. 1769 . 107 ,
du Beaujolois , le débouché le plus prompt ,
le plus avantageux & le plus fûr pour leurs
récoltes en vins . L'auteur commence par
faire connoître les paroifles de cette province
qui fourniffent le meilleur vin ; il
entre dans des détails au fujet de l'expor
tation , ce qui le conduit à parler des ufages
qui réglent ce commerce & des abus
qui en réfultent . Il s'étend enfuite fur fon
projet , fur tout ce qui feroit néceſſaire à
fon exécution & fur les avantages qu'il
produiroit. Il termine fon ouvrage par
des réponses aux objections que quelques
perfonnes lui ont faites.
Le but de l'auteur eft d'affarer l'aifance
& la tranquillité du cultivateur ; il ne
doute point qu'on ne puiffe appliquer fon
projet au commerce des grains & aux autres
provinces de la France ; l'objet prin.
cipal des notes qu'il joint à fon ouvrage
eft de démontrer la poffibilité de cette
application ; mais les avantages ne nous paroiffent
pas toujours fenfibles ; on fe plaint
des commiffionnaires qui font le commerce
des vins ; on propofe de leur fubftituer
une compagnie qui fera chargée exclufivement
à toute autre de vendre à Paris ou
à l'étranger tous les vins du haut Beaujolois.
Ce commerce ne fe fera - t - il pas
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
toujours par des commiffionnaires ? Les
abus feront-ils moins à craindre avec cette
compagnie ? Les réglemens qu'on prêtend
établir à ce fujet , les préviendrontils?
Ce mémoire eft intéreffant ; plufieurs
parties en parbiffent bien vues , nous
exhortons l'auteur à réfléchir encore , &
à mettre la derniere main à fon projet.
Nous ne pouvons que louer fon travail ;
le motif qui l'a animé ; la peinture qu'il
fait de l'état des payfans du Beaujolois eft
touchante ; mais l'ignorance & la fuperftition
ne leur font point particulieres à l'exclufion
des autres. Ce n'eft pas la feule
province où l'on parle encore de magiciens
, de forciers , d'efprits follets , de
revenans , & c. Nous ne croyons pas , it
eft vrai , que ces opinions abfurdes foient
pouffées ailleurs auffi loin que dans le
Beaujolois. Nous en citerons ce trait qui
mérite d'être remarqué & qui paroîtra
fans doute bien fingulier au milieu du
18 fiécle . Au refte nous ne le garantisons
point ; nous laifferons parler l'auteur
lui - même. « Eft on affemblé dans l'églife
» pour chanter les louanges du Seigneur ,
Gun nuage paroît , on oblige le pafteur
» à fufpendre l'office ; il faut qu'il vienne
faire une autre priere & des exorcifmes
JUILLE T. 1769. 109
39
à la porte de l'églife. On en a vu même
» interrompre le plus augufte & le plus
efficace de tous les facrifices , pour def-
» cendre à la porte principale de l'églife ,
» pour conjurer les nuées ; on a vu , au
grand fcandale de la religion , des paf-
» teurs fe débattre en faifant ces exorcif-
» mes refpectables , & fe faire tenir à
» quatre , dire enfuite que dans ces inf-
» tans ils foûtenoient des affauts redouta-
» bles contre le diable. Si le mauvais
» tems fe détournoit , ils affuroient avoir
» triomphé du diable. C'eft par ces fortes
» de comédies qu'ils entretiennent l'ignorance
& la fuperftition des peuples qui
» leur font confiés ; & pourquoi tous ces
manéges pitoyables & repréhenfibles ?
» Pour que la rétribution volontaire foit
» plus confidérable. Il n'eft pas jufqu'au
fonneur de cloches qui ne fe faffe au
moins paffer pour forcier ; il voit venir
» le diable de loin , car le diable eft dans
» les nuées & apporte la grêle ; il venoit
» ravager la paroiffe , mais le fonneur a
"
29
و ر
33
bien fçu le prévenir par la cloche qu'il
» a fonnée , & par la maniere dont il a
fonné , & il a envoyé la grêle dans une
» autre paroiffe voifine. Alors le miférable
cultivateur donneroit la moitié de
110 MERCURE DE FRANCE.
» fa récolte au fonneur Ces contes ont été
» faits en ma préfence à des cultivateurs
» par un fonneur ; lorfqu'ils étoient fur
" le point de lui donner une ample rétri
» bution , je leur fis voir que fi le fonneur
» chaffoit le diable , je favois auffi chaſ-
» fer les forciers ; la premiere canne me
» fervit de bâton magique ; le forcier
» difparut , & n'eut point pour cette an-
» née de rétribution , malgré les nerveil-
» les qu'il avoit opérées . »
"9
La Nature vengée ou la réconciliation
imprévue ; par M. C ** . A. Amfterdam
; & fe trouve à Paris , chez Merigot
jeune , quai des Auguftins , près la
rue Gît le Coeur ; in. 12. 1769.
La marquife de la Fare avoit deux filles
; l'aînée étoit l'objet de fa tendreffe ;
Angelique , la cadette , celui de fon averfion
; elle ne revint de cette préférence
odieufe qu'au moment de fa mort ; les
foins d'Angelique pour elle pendant fa
maladie , l'indifférence de Mlle de la
Fare , lui apprirent qu'elle s'étoit trompée
, & lui donnerent des regrets qui ne
réparerent rien. L'aînée , felon la coutume
du pays , eut prefque tout l'héritage
& fe maria au comte de *** . Angelique
JUILLE T. 1769. III
dont la légitime étoit médiocre , & qui
n'avoit point de goût pour le cloître ,
époufa M. de Beaurang , qui , fans être
gentilhomme , avoit les fentimens généreux
. Cette alliance augmenta la haine
de fa foeur contre elle , & Mad . de Beaurang
fuivit fon mari à Rouen. Il y fit
connoiffance avec un certain Durfort qui
lui fit mettre les fonds dans le commerce ;
ils multiplierent ; les époux étoient dans
l'aifance ; ils avoient un enfant ; ils en
alloient avoir un fecond , lorfque M. de
Beaurang fit une chûte & mourut . Durfort
voulut donner à la veuve des confolations
qui ne furent pas de fon goût ; il
fe vengea de fes mépris en la privant de
fa fortune ; il avoit feul fait les affaires
du mari pendant fa vie ; tout le commerce
fe faifoit fous fon nom ; il paroiffoit
l'unique poffeffeur des fonds qu'on lui
avoit confiés , il fe les appropria . Mad.
de Beaurang fe retira dans un village , y
vécut dans la médiocrité , élevant fa fille ,
& le fils qu'elle mit au monde peu de
tems après la mort de fon mari . Les enfans
grandirent ; ils fe chargerent d'adoucir
la fituation de leur mere en la reconciliant
avec la comteffe de ... leur tante;
ils fe rendirent chez elle , ne ſe firent
112 MERCURE DE FRANCE.
point connoître , lui plûrent par leurs careffes
; elle ne voulut pas qu'ils la quittaffent
; elle n'avoit point d'enfans ; elle
les adopta ; ils attendirent un moment fa
vorable pour lui avouer ce qu'ils étoient ,
& parvinrent à l'attendrir ; elle rendit fon
amitié à fa foeur qui dût à fes enfans la
félicité dont elle jouit le refte de fa vie.
Il y a , dans ce roman , un épiſode fingulier
; c'est l'hiftoire d'une Mde Omare ,
qui eft née dans la Cochinchine & que
diverfes circonftances ont conduite dans
un village de la Normandie ; le malheur
qui l'avoit écartée de fon pays avoit fait
fa fortune ; la pefte qui s'y étoit répandue
n'avoit épargné qu'elle de toute fa famille
; elle héritoit de fon pere , de fon mari ,
de trois oncles , de deux tantes , de cinq
couſins germains , de fept coulines, d'onze
neveux & de quatre niéces. Sa fenfibilité
ne lui permit pas de refter dans un lieu
où elle avoit fait de fi grandes pertes; elle
s'embarqua avec fes richeffes , fut volée
par le capitaine du vaiffeau , vendue à un
Turc ; fe maria avec fon maître ; le perdit
bientôt , ainfi que deux filles d'un autre
lit , mais qu'elle aimoit tendrement ; &
vint s'établir en France.
Nous ne dirons rien de ce roman ; on
JUILLE T. 1769. 113
voit que l'auteur a cherché à s'égayer ;
peut être feroit-il plus plaifant , s'il avoit
moins cherché à l'être.
Elémens de l'art vétérinaire . Précis anatomique
du corps du cheval , à l'ufage des
éleves des écoles vétérinaires ; par M.
Bourgelat , directeur & inspecteur - général
des écoles vétérinaires , commiffaire
- général des haras du royaume ,
correfpondant de l'académie royale des
fciences de France , membre de l'académie
des fciences & belles - lettres de
Pruffe , ci devant écuyer du Roi , &
chef de fon académie établie à Lyon.
A Paris , chez Vallat la Chapelle , libraire
, au palais , fur le perron de la
Ste Chapelle ; in- 8 ° . 130 pages . Prix
6 liv. broché.
L'art vétérinaire eft encore à fa naiffance
; on l'a négligé pendant long - tems ;
M. Bourgelat eft le premier en France qui
l'ait , pour ainfi dire , reffufcité ; on lui
doit quelques ouvrages profonds fur ce
fujet , celui qu'il publie aujourd'hui eft le
fruit des recherches & des obfervations
qu'il a faites pendant vingt ans ; c'eft lui
qui a ouvert la carriere , & qui a fait les
premiers pas ; ceux qui l'y fuivront , lui
114 MERCURE DE FRANCE.
"3
devront leurs fuccès & les nouvelles découvertes
dont ils pourront enrichir cette
ſcience ; nous ne nous arrêterons pas fur
cet ouvrage , l'un des meilleurs qui aient
été écrits fur l'anatomie du cheval ; nous
citerons le commencement de fa préface ;
cela fuffira pour donner une idée du but
de l'auteur . L'ouvrage que nous publions
» aujourd'hui eft un ouvrage purement
» élémentaire . L'exactitude , la précifion
» & la clarté font les points auxquels nous
» nous fommes efforcés d'atteindre , &
les feuls en effet qui importent vérita-
» tablement à ceux pour lefquels notre
» travail eft fpécialement deftiné . La ma-
» tiere eft feche , difficile , & rebutante
» par elle même ; cette confidération nous
» avoit engagé à la traiter en quelque façon
hiftoriquement , & à l'affaifonner
» de plufieurs traits capables de fauver
» aux lecteurs l'ennui d'une foule de def-
» criptions monotones ; mais après avoir
» fondé à plufieurs reprifes & de diffé-
» rentes manieres , l'efprit & l'intelli-
» gence de nos élèves , nous avons vu
» que des détails ornés & étendus furchargeoient
, d'une part , inutilement leur
mémoire , & les diftrayoient , de l'autre ,
des objets qu'il leur étoit effentiel de
faifir; nous avons donc été forcés de
"
"
JUILLE T. 1769 . 115
99
» leur en préfenter toutes les faces nue-
» ment &fous la forme la plus concife
» & la plus fimple ; ainfi plufieurs vo-
» lumes ont été infenfiblement réduits
» à trois , à deux , enfuite en un feul .
» Cet abregé anatomique du corps du
cheval n'en renferme pas moins tout
» ce qu'il doit contenir d'intéreffant
» & de néceffaire ; nous nous fommes
» fur - tout auftèrement attachés à l'or-
» dre dans lequel toutes les portions à
envifager s'offrent naturellemenr au
fcalpel , & nous avons eu cette fatif-
» faction que plufieurs de nos difciples.
19 font parvenus , fans autre fecours que
» celui de nos cahiers , à la découverte
de celles qui font le plus compliquées » .
>>
L'ouvrage de M. Bourgelat peut être
regardé par les anatomiftes comme une
table indicative des différences remarquables
qui exiftent entre le corps humain
& celui de l'animal ; ce fut l'anatomie
des animaux qui fraya le chemin
à celle de l'homme ; dès qu'on s'occupa
férieufement de celle- ci , on négligea
l'autre . Une étude conftante des deux auroit
fans doute beaucoup auginenté les
lumieres qu'on a acquifes ; une comparaifon
rigoureufe & toujours fuivie auroit
multiplié les connoiffauces , prévenu
116 MERCURE DE FRANCE.
bien des écarts , & enrichi confidérablement
la phyfiologie des corps organifés .
Les encouragemens & la protection que
reçoit aujourd'hui l'art vétérinaire , produiront
un jour ces lumieres ; & il y a
lieu d'efpérer qu'on ne les attendra pas
encore long- tems.
Supplément au dictionnaire abrégé de la
fable de M. Chompré , ou interprétation
des apologues & attributs d'un nombre
de fujets fabuleux que les
payens
ont donnés à leurs fauffes divinités , &
qui peuvent avoir rapport aux moeurs
& à la religion ; revu & corrigé par M.
E. Chompré. A Paris , chez Couturier
fils , libraire , quai des Auguftins , an
coq ; in- 12. 154 pag.
Ce Supplément au Dictionnaire de la
Fable eft principalement deftiné aux enfans
; on leur préfente des réflexions morales
fur différens traits de la Mythologie.
M. Chompré s'attache auffi à montrer
les allufions que quelques- uns peuvent
avoir à divers traits de l'Hiftoire Sacrée
. On retrouve quelque reffemblance
entre Chrétéïs femme d'Acafte fils de
Pélias , Roi de la Theffalie , qui fe vengea
de Pélée , jeune feigneur auffi chaſte
JUILLE T. 1769. 117
qu'aimable qu'elle n'avoit
pu faire confentir
de répondre à fon amour , en l'accufant
auprès de fon mari du même crime
dont la femme de Putiphar accufa Jofeph.
Toutes les autres allufions de cette
efpéce que l'auteur croit découvrir , ne
font pas auffi marquées ; il eft difficile de
voir dans la fable li connue d'Admette &
d'Alcefte quelques rapports avec Moyfe
fuyant de l'Egypte , fe réfugiant dans la
terre des Madianites chez Jethro dont il
garda long-tems les troupeaux , & devint
enfin le gendre. Les réflexions morales
paroiffent en général mieux faifies. Telle
eft , par exemple , celle - ci fur Acheloüs
vaincu par Hercule. » On voit dans cette
» fable une vraie peinture de la lâcheté ,
qui toujours oppofée au courage & à
» la vertu , fait confifter fa valeur dans
"
fes artifices , & qui ne pouvant vaincre
» par la force comme le lion , fe fert des
» rufes du renard , mais prefque toujours
» avec honte & confufion Des réflexions
de cette eſpécé ont de la juſteſſe ;
fi elles paroiffent ufées & triviales , elles
font neuves pour les jeunes gens ,
339
Recueil chronologique & analytique de
tout ce qu'a fait en Portugal la fociété
dite de Jefus , depuis fon entrée dans
T18 MERCURE
CE IFANCE
.
ce royaume en 1540 jufqu'en 17593
mis au jour par ordre de Sa Majeſté
Très-Fidéle , & compofé par le docteur
Jofeph de Scabra de Sylva , confeiller
de la chambre des requêtes &
procureur général . A Lisbonne , chez
Michel Manefcal da Cofta ; & fe trouve
à Paris , chez Barrois , libraire , quai
des Auguftins , un vol . in 12. Prix 2 liv .
8 f. broché.
Cet ouvrage a paru à Lisbonne en
1767 , La traduction que nous annonçons
formera trois volumes in 12 , dont
le premier vient de paroître , & fera inceffamment
fuivi des autres. On s'attache
à montrer tout ce que les jéfaités ont fait
en Portugal depuis le moment où ils s'y
établirent ; c'eft une hiftoire précife de la
fociété dans ce royaume . Simon Rodrigués
fut le premier religieux qui y fut
appellé ; il employa toutes fortes d'intrigues
pour y former un établiffement folide
; fes fucceffeurs continuerent fon ouvrage
; les fciences & les lettres fleuriffoient
dans le royaume avant leur arrivée
; il en exifte encore des monumens
inconteftables ; ils fentirent qu'elles s'oppoferoient
toujours à leurs progrès ; ils
trouverent le moyen de s'emparer des colJUILLE
T. 1769. 119
léges , de fe charger de l'éducation de la
jeunelle ; ils s'approcherent des Rois pour
gagner de leur confiance & pour en
abufer ; le détail de leurs manoeuvres &
des maux qu'elles entraînerent , étonne
l'imagination ; ils éleverent le Roi Don
Sébastien. » Ces précepteurs corrompus
» ne fe propoferent pas pour objet de
leurs foins , l'éducation d'un Roi qui de-
» voit gouverner ; tout au contraire , ils
» s'attacherenr à former un novice , in-
و د
capable de tout commandement , fou-
» mis à leur obéiffance , & tout-à -fait
» hors d'état de leur réfifter. Pour parve-
» nir à leurs fins , ils adopterent , comme
» le moyen le plus propre , une direction
» entiérement abftraite , ce qui fe rédui-
» foit à des oeuvres fpirituelles de dévo-
» tions continuelles , auffi convenables &
aufli faintes dans la vie religieufe , que
» peu propres & mal entendues pour faire
» toute l'application d'un fouverain , qui
» doit avec juftice à fon royaume & à fes
fujets le tems que ce monarque diftrait
» avoit coutume d'employer dans des en-
» tretiens myftiques . Ils parvinrent à
empêcher ce prince de fe marier , &
quand on leur en fit des reproches , ils
répondirent adroitement pour fe juftifier ,
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'il étoit impuiffant ; ils finirent par le
porter à cette malheureuſe expédition
d'Afrique où il périt. On les regarde ici
comme la caufe qui fit paffer le Portugal
fous la domination de l'Efpagne. Ce volume
eft terminé par le détail de la conduite
de ces religieux fous le regne du
Roi Philippe IV , par lequel ils mirent
la derniere main à leur plan , & porterent
le coup mortel à la littérature Portugaiſe.
Ils fe fervirent de l'Index Romain pour
réuffir à anéantir les bons livres , & à les
remplacer par d'autres qui convenoient à
leurs vues. « Leur projet étoit de ne nous
lire que ce qu'ils vouloient que nous
luffions , ni faire croire que ce qu'il leur
étoit avantageux que nous cruffions; tour
» cela fous peine d'être taxés d'hérélie ou
» tout au moins de paffer pour mal affec-
» tionnés à notre mere ; comme fi cette
» mere , pleine de tendreffe , pouvoit ti-
» rer quelqu'avantage des maux que l'on
» avoit faits par le fer , par le feu , &
même par l'eau , à un fi grand nombre
» de fes enfans les plus dévoués & les
plus affectionnés qui avoient été dans ce
» royaume & fes dépendances .
+
99
"
Cet ouvrage eft curieux , & la fuite en
ferafans doute attendue avec impatience.
Supplément
JUILLET. 11776699.. 121
Suppliment à Chryfal , ou les nouvelles
aventures d'une Guinée , traduites de
l'Anglois ; par Mylord Aleph . A Amfterdam
, chez M. M. Rey ; & fe trouve
à Lyon , chez Pierre Cellier , libraire ,
quai St Antoine ; & à Paris , chez Dufour
, rue de la vieille Draperie , vis à
vis Sainte Croix , près du Pont Notre-
Dame , in- 12 .
On connoît les aventures d'une guinée
; cette pièce douée de la parole eſt
tombée entre les mains d'un chymifte à
qui elle raconte ce qu'elle a vu chez les
différentes perfonnes qui l'ont poffédée.
Ses voyages donnent lieu à plufieurs traits
quelquefois plaifans , qu'on eût pu varier
avec plus d'agrément & de goût ; dans ce
fupplément elle appartient fucceflivement
à un officier , au valet - de - chambre d'un
colonel , à une courtifanne qui , pour fe
tirer d'une mauvaife affaire , la confie à
un juge de paix , qui fa rend au tréforier
de l'Hôtel- Dieu , & fait le payement d'un
quartier de la penfion du chapelain. Celui
ci , en rentrant chez lui , la remet à fa
femme qui va demander à la femme d'un
évêque un bénéfice confidérable qui vient
de vaquer. La guinée la fuit. Mylady
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
jouoit & étoit malheureufe , & par conféquent
de mauvaife humeur. La femme
du chapelain lui propofe une revanche au
piquet , fe laiffe gagner , & lui fait reprendre
fa gaïté ; elle faifit ce moment
pour lui parler de ce qui l'amenoit . Avezyous
foi aux rêves , lui dit- elle ? J'en ai
fait un cette nuit qui m'a frappée . Je me
trouvois avec vous à la cour ; on vous y
diftinguoit aisément par la richeffe & l'é.
clat de vos habits ; vous portiez fur - tout
un collier de diamans de 5000 livres que
vous m'aviez gagné en pariant avec moi,
le recteur de ... étoit mort & que
mon mari le remplaceroit. Mais , il
vient effectivement de mourir ; je voudrois
que votre rêve fût vrai ; fi le béné
fice vous accommodoit , le collier me feroit
grand plaifir auffi . Eh bien , Madame
, il ne tient qu'à vous de le gagner,
je confens à la gageure . Soit , mais prenez
y garde , vous perdrez. J'en courrai
les rifques,
que
La femme du chapelain remit à Mylady
la guinée avec l'argent qu'elle avoit
perdu ; elle foupa avec elle ; l'évêque paroiffoit
fort affligé de la mort du recteur ;
il avoit appris auffi celle de l'archevêque ,
& il trembloit pour lui - même. L'adroite
JUILLE T. 1769.
123
folliciteuſe ne manqua pas de s'écrier
que fon fonge fe réalifoit ; le prélat ajoutoit
foi aux fonges , & demanda avec effroi
ce qu'elle avoit rêvé . —Peu de choſe,
Monfeigneur , mais il m'a femblé cette
nuit que l'archevêque & le recteur étoient
morts , que vous aviez été élevé à la place
du premier , & que mon mari avoit obtenu
celle du fecond. L'évêque réfléchit
fur ce rêve , & ne douta point qu'il ne fe
réalifât ; il le regarda comme un avis du
ciel qui lui apprenoit fa future élévation;
plein de cette idée il donna fur le champ
le bénéfice. Le lendemain il alla à la cour
folliciter à fon tour l'archevêché ; mais
celui qui en étoit pourvu vivoit encore ;
le bruit de fa mort avoit été occafionné
par une attaque d'apoplexie dont il étoit
rétabli .
La guinée fait de nouveaux voyages ;
elle paffe en Hollande , en Allemagne ,
demeure quelques momens entre les
mains du Roi de Pruffe , qui la remet
bientôt à d'autres ; un Juifl'attire ; comme
elle étoit neuve , & que fon maître
paffoit pour rougir les efpéces , il la conferva
précieufement pour rétablir fa réputation
en la montrant . Revenue à Londres
, elle parvient enfin au chymifte &
difparoît.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Traduction de Sallufte avec le texte latin ,
la vie de cet hiſtorien , des notes critiques
& des variantes ; par J.H. Dotteville
, de l'Oratoire ; troifiéme édition ,
revue & corrigée par l'auteur , & augmentée
de deux plans de bataille , gravés
en taille- douce ; on y a joint la liſte
chronologique des éditions , des commentaires
& des traductions de Sallufte
. A Paris , chez Lottin l'aîné , libraire-
imprimeur ordinaire de Mgr le
Dauphin & de la Ville , rue S. Jacq.
au Coq & au livre d'or , in- 12 .
La précision , l'énergie & la vivacité
des tableaux de Salluste, ont toujours fait
regarder cet auteur comme un des plus
difficiles à traduire . M. Dotteville , fans
vaincre toujours les difficultés , a eu l'arr
d'en écarter plufieurs ; il a taché de lui
donner du naturel & de la clarté ; deux
éditions rapidement épuifées annoncent
le fuccès de fa traduction ; elle reparoît
la troifiéme fois avec des changemens
qui lai donnent un
mérite ; on y a joint le texte latin . M.
Dotteville a confulté les meilleures
éditions qu'il a conférées pour former la
fienne; il a choifi parmi les variantes des
différens manufcrits , celles qui lui ont
pour
nouveau
JUILLET. 1769. 125
paru offrir un fens plus net , plus précis ,
& plus conforme au génie de Sallufte ; il
a mis les principales au bas de chaque
page , & on remarque en ggéénnéérraall que les
changemens tombent plus ordinairement
fur les mots que fur le fens qui refte prefque
toujours le même . Cette partie de
fon travail n'a pas été la moins pénible ;
quelquefois on ne parvient à réformer un
texte que d'après des conjectures ; mais
quelque foin qu'on ait pris pour les rendre
plaufibles , on fent toujours que le
lecteur eft en droit de dire ; il fe peut que
le texte fut ainfi , mais il pouvoit auffi être
autrement. Ces embarras font les memes
pour tous les écrivains anciens ; mais Sallufte
en offre quelques - uns qui lui font
particuliers. Lorfqu'il s'agit de Cicéron
ou de Tite - Live , &c. on eft en droit de
rejeter une expreffion , parce qu'elle eſt
finguliere ou inufitée ; cette raifon n'a
plus lieu à l'égard de Sallufte ; il recherchoit
ces façons de parler ; on lui reprochoit
à Rome de l'affectation dans fon
ftyle , il inventoit des mots nouveaux ou
en faifoit revivre d'anciens lorfque ceux
qui étoient d'ufage lui paroiffoient trop
foibles pour rendre fes idées. La traduc
tion de M. Dotteville eft accompagnée
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
de notes deſtinées à éclaircir le texte , &
à préfenter quelques réflexions aux jeunes
gens pour qui cet ouvrage eft particulierement
fait.
Dialogues fur l'utilité des Moines rentés
avec cette épigraphe :
Semperne auditor tantùm ? Nunquamne reponam?
JUVEN. SAT. 1 .
A Paris , chez Defventes de la Doué ,
libraire , rue St Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis le Grand ; & à Dole ,
chez la Roche , libraire , grande rue ,
in. 12. 135 pag.
Ces dialogues font au nombre de fept ;
les interlocuteurs font , une Comteffe , un
Marquis , un Chevalier & un Prieur de
moines. Le marquis a un procès conſidérable
avec des moines très riches ; en conféquence
il en dit beaucoup de mal ; la
comteffe & le chevalier effayent de les
juftifier ; ils infiftent fur-tout fur l'utilité
des moines rentés ; ils ne parviennent pas
à convaincre le marquis ; c'eft le prieur
même des moines avec lefquels il eft en
procès qui en vient à bout ; il juſtifie les
droits honorifiques & les gros revenus
dont quelques abbayes jouiffent ; ſes raiJUILLET.
1769. 127
39
H
fons ne font pas toutes de la même force;
Nous n'avons ufurpé , dit - il , ni nos
» biens , ni nos droits honorifiques. Nous
avons les chartes de donation . Les religieux
étoient pour lors auffi humbles
» que nous devons l'être aujourd'hui , &
» pourtant ils fe font fait rendre par des
perfonnes diftinguées , les aveux & dé-
» nombremens pour les fiefs qui rele-
» voient de nos abbayes ; ces droits ne
» font donc pas incompatibles avec l'hu-
» milité religieufe. » On en convient ;
mais cela n'empêche pas que le marquis
ne juge qu'il feroit peut - être mieux de
ne les avoir pas donnés aux religieux qui ,
avec toute leur humilité , les exigent
quelquefois plus rigoureufement que
des particuliers élevés dans des idées
vaines , & pénétres de l'importance de
leurs prérogatives , à qui l'on pardonne
leur orgueil , parce qu'ils n'ont jamais
fait voeu de n'en plus avoir . Quant à leurs
biens les moines les doivent au travail
de leurs peres & à la libéralité des feigneurs
; tout le monde fçait qu'ils ont
déftiché une partie confidérable de la
France. Ce qui a augmenté leurs richeffes
, c'eft qu'ils n'ont pu les diffiper ; ils
font toujours mineurs , ne difpofent de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
rien, & le fonds reſte toujours à la maiſon
dans laquelle ils vivent. Le prieur montre
combien les abbés commendataires &
les décimes diminuent les revenus des
abbayes ; il prouve qu'avec ce qui refte ,
les moines font beaucoup plus de bien
que les particuliers ; le marquis perfuadé.
abjure tous fes préjugés , & ne fonge plus
à plaider ; il promet au moine de l'aller
voir & de s'accommoder avec lui.
Mémoires de M. d'Ablincourt & de Mile
tir
de S. Simon . A Amſterdam , chez M.
M. Rey ; à Lyon , chez Pierre Cellier,
quai S. Antoine ; & à Paris , chez Dufour
, rue de la vieille Draperie , in- 1 z.
Le chevalier d'Ablincourt , deſtiné dès
le berceau à l'ordre de Malthe , alloit par.
pour faire fes caravannes , lorfque fon
pere différa fon départ pour le charger de
terminer à Dijon une affaire importante,
à laquelle fon âge & fa goutte ne lui per
mettoient pas de donner fes foins. Le
chevalier ne tarda pas à voir la meilleure
compagnie de cette ville ; il y devint
amoureux de Mlle de S. Simon ; il frémit
de l'obftacle que l'état qu'on lui faifoit
embraffer alloit oppofer à fes voeux ; il
ne put cependant s'empêcher de fe livrer
JUILLE T. * 1769. 129
à fa paffion ; Sophie l'aima ; il en obtint
l'aveu ; quelque tems après elle rentra au
couvent le chevalier ne put fupporter
fon abfence ; il étoit jeune ; il déguifa fon
fexe , & engagea fa nourrice à le conduire
dans le même couvent fous le nom de fa
niéce. Sophie fut furpriſe de fa démarche
, s'en plaignit d'abord & finit par
l'approuver ; il jouit pendant quelques
mois de la vue de celle qu'il aimoit ,
s'obfervant affez pour ne pas laiffer pénétrer
le fecret de fon fexe ; Mlle de la
Grange , une penfionnaire qu'on lui avoit
donnée pour compagne , & qui couchoit
dans fa chambre , fut la premiere qui en
eut des foupçons ; elle ne tarda pas à fe
convaincre ; la curiofité du fexe eft vive ;
Mlle de la Grange n'eut point de repos
jufqu'à ce qu'elle fût éclaircie ; elle profita
du fommeil du chevalier pour diffiper
tous fes doutes ; elle ne put lui cacher ce
qu'elle avoit appris ; le jeune homme
confondu , lui fit entendre que les fuites
d'un duel étoient la cauſe de fon déguifement
; fa compagne le crut , l'aima , ne
le lui cacha point , & le jetta dans le plus
grand embarras. Dans le même tems M.
de S. Simon amesa à fa fille le baron d'A.
nilly , qu'il lui ordonna de regarder com-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
me l'époux qu'il lui deftinoit ; les deux
amans s'affligerent beaucoup de cette nouvelle
; ils chercherent en vain les moyens
de détourner le malheur qui les menaçoit;
ils fentirent qu'il falloit fe féparer ; la
veille du jour où le chevalier devoit fortir
du couvent , il eut une converfation
très tendre avec Sophie. Mademoiſelle
de la Grange l'entendit & fit éclater ſa jaloufie
; cette fcène fe paffoit dans le jardin
; on s'empreffoit à appaifer une rivale
furieufe , lorfqu'on vit arriver Meffieurs
de S. Simon & d'Anilly qui ayant entendu
quelques mots , s'élancerent avec fureur
fur le chevalier ; celui- ci prit l'épée
' du baron , fe défendit & fortit du couil
fut obligé de partir pour Malthe ;
il fe rendit d'abord à Naples où il féjourna
en attendant-un vaiffeau ; il eut des
bonnes fortunes auxquelles le fouvenir
de Sophie ne l'empêcha pas de fe livrer.
Une veuve très- riche lui propofa même
de l'époufer & de faire fa fortune ; il la
refufa , fe rendit à Malthe ; une lettre de
fon pere qui lui apprenoit la mort de fon
frere , le ramena bientôt en France ; il ar
riva à Dijon , le jour même où Sophie
devoit être mariée au baron d'Anilly ;
elle avoit enfin confenti à cet hymen parvent
;
JUILLET . 134 1769 .
ce qu'elle croyoit fon amant infidéle &
époux de la veuve de Naples qui lui avoit
offert fa main ; cette hiftoire étoit venue
jufqu'à elle par l'indifcrétion de quelques
chevaliers qui l'avoient écrite à leurs
amis . D'Ablincourt défefpéré , fe perce
de fon épée ; fon pere vient le fecourir ,
l'exhorte à vivre & l'envoie à l'armée
auffi tôt qu'il eft rétabli ; le chevalier
cherche la mort , & ne trouve que la glois,
re ; il perd cependant un bras , & revient
chez lui comblé des bienfaits du Roi ;
Sophie , pour comble de bonheur , perd
fon époux , qui regrette en mourant d'avoir
fait fon malheur , & la prie de donner
fa main au chevalier ; la veuve ne
tarda pas à remplir les dernieres intentions
d'un mari expirant.
Nous ne dirons rien de ce roman qui
offre quelquefois de l'intérêt , mais dont
les événemens font copiés d'après une
foule d'autres ouvrages de cette efpéce , &
font rarement vraisemblables .
Principes de la Religion & de la Morale,
extraits des ouvrages de Jacques Saurin
, miniftre du St Evangile , 2 vol. in-
12. Paris , chez Vente , libraire , au bas
: de la Montagne Ste. Geneviève.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
La réputation que Jacques Saurin s'eſt
faite dans la fcience de la religion & dans
la morale ; le génie , le fentiment , l'érudition
qui caractérisent les écrits faifoient
defirer qu'on en rendît la lecture
utile aux Catholiques , en écartant tout
ce qui ne s'accorderoit pas avec la doctrine
de l'Eglife. Les ouvrages d'ailleurs volumineux
de ce docteur avoient befoin
d'être réduits ; c'eft ce qui vient d'être
exécuté fort heureufement dans les deux
volumes que nous annonçons. Le rédacteur
a rangé dans des articles féparés les
principes immuables de la religion & de
la morale qui font développés avec tant
de fuccès & de profondeur dans les écrits
de Saurin. Ces principes ainfi préféntés
& rapprochés, acquiérent encore plus de
force & de lamiere. Ils forment un cours
parfait de morale & de philofophie chrétiennes.
Ils deviendront des maximes de
conduite pour les gens du monde , & des
fujets de méditation pour les religieux ;
ils feront utiles pour tous les états de la
vie , & pour toutes les occafions délicates
où l'homme a beſoin d'être éclairé &
guidé.
Lettre à l'Auteur d'une brochure intitulés 2
JUILLET . 1769. 133 1769
"
Réponse à la défense de mon oncle , avec
cette épigraphe :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
GRESSET .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Gauguery , libraire , rue des Mathurins
, au Roi de Dannemarck .
L'auteur eftimable de cette lettre dicte
des leçons d'honnêteté & d'égards que les
hommes de lettres ne dévroient jamais
oublier , même dans leurs querelles . Il
dit en particulier à l'auteur de la Réponse.
« M. de V. a eu tort fans doute de s'é-
» carter du chemin de la gloire pour écra-
» fer ces effains d'infectes bourdonnans
qui ont voulu l'empoiſonner du venin
» de leurs piquûres ; mais s'il avoit en
» dans l'ame une portion de fenfibilité
plus limitée , il n'auroit peut être pas
produit tant de chef d'oeuvres qui , malgré
l'envie , vivront & feront honneur
à la France tant qu'il y a ura des hommes
fur la terre . Les coeurs indifférens ne
produifent que des cho fes indifféren-
» tes ; mais quoi qu'il en foit , s'il eft per-
» mis d'être fenfible , il n'eft pas permis
» d'être méchant , même en fe défendant
"
"
و د
>>
"
134 MERCURE DE FRANCE.
» contre la méchanceté , quand on veut
» intéreffer fes femblables.
» Je ne crois point ce que vous dites
» de votre ennemi , comme je ne crois
point ce qu'il dit de vous. Vous êtes
tous deux fâchés & conféquemment
injuftes. Cependant vous conviendrez
» dans le filence de l'animofité que les
» hommes perdent bien de l'eftime & des
confolations à fe traiter ainfi .
"
n
Si quelque chofe , Monfieur , pou-
» voit vous dédommager du malheur
» d'avoir fenti la haine , d'avoir fait un
perfifflage inhumain fur la mort d'un
» vieillard , par cela feul refpectable , &
» d'avoir fi mauffadement traité de maî-
» tre d'école le Sophocle & le Tacite
françois , ce feroit le courage que vous
» avez eu d'attaquer un homme tel que
» M. de V... dont la célébrité retombe'
jufques fur les ennemis qui , fans lui ,
» n'auroient peut- être pas été connus au-
» delà du petit cercle de leur coterie . »
לכ
"
JUILLE T. 1769. 135
LETTRE de M. DE VOLTAIRE à l'Auteur
des Ephemerides du citoyen ,fur le
Poëme des Saifons .
M.
A Ferney , ce 7 Juin 1769.
Vous donnez à M. de St Lambert les
éloges qu'il a droit d'attendre d'un vra
citoyen & d'un écrivain tel que vous.
Vous ne reffemblez pas à celui qui
fournit des nouvelles de Paris à la gazette
fuiffe , & qui , en dernier lieu , parmi une
foule d'erreurs injurieufes au gouvernement
, à la réputation des particuliers &
à l'honneur des lettres , a mandé que le
poëme français des Saifons eft inférieur
au poëme anglais de Thompſon ; s'il
m'appartenait de décider , je donnerais
fans difficulté la préférence à M. de St
Lambert. Il me paraît non feulement
plus agréable , mais plus utile . L'Anglais
décrit les faifons , & le Français dit ce
qu'il faut faire dans chacune d'elles . Ses
tableaux m'ont paru plus touchans & plus
rians. Je compte encore pour beaucoup.
la difficulté de rimer furmontée . Les vers
blancs font fi aifés à faire qu'à peine ce
genre a- t - il du mérite. L'auteur alors ,
136 MERCURE DE FRANCE.
pour le fauver de la médiocrité & de la
langueur profaïque , eft obligé d'emploier
fouvent des idées & des expreffions grgantefques
par lefquelles il croit fuppléer
à l'harmonie qui lui manque.
Defpréaux recommandair ,
dans le
grand fiécle des arts , qu'on polît un écrit.
Qui dit , fans s'avilir , les plus petites chofes
Fit des plus fecs chardons des oeillets & des rofes ;
Et fçut inême aux difcours de la rufticité
Donner de l'élégance & de la dignité .
Je pense que M. de St Lambert a pleinement
exécuté ce précepte. Peut- on exprimer
avec plus de jufteffe & de noblete
à la fois l'action du laboureur ?
Et le foc enfoncé dans un terrein docile ,
Sous les robuftes mains ouvre un fillon fertile.
Voyez comme il peint auprès de fes
brébis & de fon chien
La naïve bergere affife au coin d'un bois ,
Et roulant le fufeau qui tourne fous les doigts.
Comme toutes ces peintures fi vraies
& fi riantes font encore relevées par la
comparaifon des travaux champêtres avec
le luxe & l'oifiveté des villes !
JUILLET. 1769. 137
Tandis que fous un dais la molleffe afloupie
Traîne les longs momens d'une inutile vie.
Thompſon , que d'ailleurs j'eftime
beaucoup , a - t-il rien de comparable ?
Je ne fais même s'il eft poffible qu'un
habitant du nord puiffe jamais chanter
les faifons auffi - bien qu'un homme né
dans des climats plus heureux . Le fujet
manque à un Ecoffais tel que Thompſon.
Il n'a pas la même nature à peindre . La
vendange chantée par Théocrite , par Vir .
gile , origine joïeufe des premieres fêtes
& des premiers fpectacles , eft inconnue
aux habitans du cinquante -quatriéme degré.
Ils cueillent triftement de miférables
pommes fans goûr & fans faveur , tandis
que nous voions fous nos fenêtres cent
filles & cent garçons danfer autour des
chars qu'ils ont chargés de raifins délicieux.
Auffi Thompfon n'a pas ofé toucher
à ce fujet , dont M. de St Lambert a
fait de fi agréables peintures.
Un grand avantage de notre poëte philofophe
c'eſt d'avoir moins parlé aux fimples
cultivateurs qu'aux feigneurs des terres
qui vivent dans leurs domaines , qui
peuvent enrichir leurs vaffaux , encoura
ger leurs mariages , & être heureux du
bonheur d'autrui loin de l'infolente rapa138
MERCURE DE FRANCE.
cité des oppreffeurs ; il s'éleve contre ces
oppreffeurs avec une liberté & un courage
refpectables .
•
Je fais bien qu'il y a des ames auffi
baffes que jaloufes qui pourront me reprocher
de rendre à M. de St Lambert
éloges pour éloges , & de faire avec lui
trafic d'amour propre . Je leur déclare
que je ne faurais l'en eftimer moins, quoiqu'il
m'ait loué. Je crois me connaître
en vers mieux qu'eux ; je fuis fûr d'être
plus jufte qu'eux . Je raie les louanges
qu'il a daigné me donner , & je n'en vois
que mieux fon mérite.
Je regarde fon ouvrage comme une réparation
d'honneur que le fiécle préfent
fait au grand fiécle paffé pour la vogue
donnée pendant quelque tems à tant d'écrits
barbares , à tant de paradoxes abfurdes
, à tant de fyftêmes impertinens , à
ces romans politiques , à ces prétendus
romans moraux dont la groffiéreté , l'infolence
& le ridicule , étaient la feule
morale , & qui feront bientôt oubliés pour
jamais .
Permettez - moi , Monfieur , de vous
parler à préfent de la réflexion que vous
faites fur les chaumieres des laboureurs ,
fur ces cabanes , fur ces afyles du pauvre.
Vous condamnez ces expreffions dans le
JUILLET. 1769. 139
poëme des faifons que vous estimez d'ailleurs
autant que moi .
w
Vous dites avec très grande raiſon
qu'une cabane ne peut pas être le logement
d'un agriculteur confidérable ; qu'il
lui faut des écuries commodes , des étables
faites avec foin , ddeess granges vaftes
& folides , des laiteries voûtées & fraîches
, & c.
Oui , fans doute , Monfieur , & perfonne
n'eft entré mieux que vous dans le
détail de l'exploitation rurale. Perfonne
n'a mieux fait fentir combien un laboureur
doit être cher à l'état . J'ai l'honneur
d'être laboureur , & je vous remercie du
bien que vous dites de nous. Mais puifqu'il
s'agit ici de fermiers , comparez , je
vous prie, les hôtels des Fermiers - Généraux
du bail de 1725 avec les logemens
de nos fermiers de campagne , & vous
verrez que les termes de chaumiere , de
cabane , ne font que trop convenables.
Les logemens des plus gros laboureurs en
Picardie & dans d'autres provinces ont des
toits de chaume.
Rien n'eftplus beau à mon gré qu'une vafte
maifon ruftique,dans laquelle entrent &
fortent par quatre grandes portes cocheres
des chariots chargés de toutes les dépouilles
de la campagne . Les colonnes de
140 MERCURE DE FRANCE.
chène qui foutiennent toute la charpente
font placées à des diſtances égales fur des
focles de roche , de longues écuries regnent
à droite & à gauche . Cinquante vaches
proprement tenues occupent un côté
avec leurs geniffes ; les chevaux & les
boeufs font de l'autre. Leur pâture tombe
dans leurs crêches du haut des gre
niers immenfes. Les granges où l'on bat
les grains font au milieu , & vous ſavez
que tous les animaux logés chacun à leur
place dans ce grand édifice , fentent trèsbien
que le fourrage , l'avoine qu'ils renferment
, leur appartiennent de droit.
Au midi de ces beaux monumens d'agriculture
, font les baffecours & les bergeries
; au nord , font les preffoirs , les
celliers , la fruiterie ; au levant , les logemens
du régiffeur & de trente domeſtiques
; au couchant s'étendent les grandes
prairies pâturées & engraiffées par tous
ces animaux , compagnons du travail de
l'homme .
Les arbres du verger chargés de fruits à
noyaux & à pepins font encore une autre
richeffe. Quatre ou cinq cens ruches font
établies auprès d'un petit ruiffeau qui arrofe
ce verger. Les abeilles donnent an
poffeffeur une récolte confidérable de miel
& de cire fans qu'il s'embarraffe de toutes
JUILLET. 1769. 141
les fables qu'on a débitées fur ce peuple
industrieux , fans rechercher très vainement
fi cette nation vir fous les loix d'une
prétendue reine qui fe fait faire foixante
à quatre- vingt mille enfans par fes fujets,
Il a des allées de mûriers à perte de vue;
les feuilles nourriffent ces vers précieux
qui ne font pas moins utiles que les abeilles.
Une partie de cette vafte enceinte eft
fermée par un rempart impénétrable d'aubépine
, proprement taillée , qui réjouic
l'odorat & la vue.
La cour & les baffecours ont d'affez
hautes murailles.
Telle doit être une bonne métairie ; il
en eft quelques unes dans ce goût vers les
frontieres que j'habite , & je vous avouerai
même fans vanité que la mienne reffemble
en quelque chofe à celle que je
viens de vous dépeindre : mais , de bonne
foi , y en a -t - il beaucoup de pareilles en
France ?
Vous favez bien que le nombre des
pauvres laboureurs & des métaiers qui ne
connaient que la petite culture , ſurpaſſe
des deux tiers au moins le nombre des
laboureurs riches que la grande culture occupe.
J'ai dans mon voisinage des camara142
MERCURE DE FRANCE.
des qui fatiguent un terrein ingrat avec
quatre boeufs , & qui n'ont que deux vaches.
Il y en a dans toutes les provinces
qui ne font pas plus riches . Soyez très - fûr
ue leurs maifons & leurs granges font
que
véritables chaumieres où habite la pauvreté.
Il eft impoffible qu'au bout de l'année
ils ayent de quoi réparer leurs miférables
afyles ; car après avoir payé tous les
impôts , il faut qu'ils donnent encore à
leurs curés la dixme du produit clair &
net de leurs champs ; & ce qui eft appellé
dixme très improprement , eft réellement
le quart de ce que la culture a coûté à ces
infortunés.
Cependant , quand un payfan trouve
un feigneur qui le met en état d'avoir
quatre boeufs & deux vaches , il croit avoir
fait une grande fortune. En effet , il a de
quoi vivre , & rien au -delà ; c'est beaucoup
pour lui & pour fa famille , & cette
famille connoît encore la joie ; elle chante
dans les beaux jours & dans les tems de
récolte.
Ne fachons donc point mauvais gré
Monfieur , à l'aimable auteur des Saifons
d'avoir parlé des chaumieres de mes camarades
les laboureurs. Il eft certain qu'ils
feraient tous plus à leur aife fi les feigneurs
habitaient leurs terres neuf mois
JUILLE T. 1769. 143
de l'année comine en Angleterre . Nonfeulement
alors les poffeffeurs des grands
domaines feraient quelquefois du bien
par générofité à ceux qui fouffrent , mais
ils en feraient toujours par néceffité à
ceux qu'ils feraient travailler. Quiconque
emploie utilement les bras des hommes ,
rend fervice à la patrie .
Je fais bien qu'il y a plus de deux cens
mille ames dans Paris qui s'embarraffent
fort peu de nos travaux champêtres . De
jeunes Dames foupant avec leurs amans
au fortir de l'opéra comique , ne s'informent
guères fi la culture de la terre eft en
honneur ; & beaucoup de bourgeois qui
fe croient de bonnes têtes dans leur quartier,
penfent que tout va bien dans l'Univers
, pourvû que les rentes fur l'hôtelde-
ville foient payées ; ils ne fongent pas
que c'eft nous qui les payons , & que c'eſt
nous qui les faifons vivre.
Le gouvernement nous doit toute fa
protection ; c'est un crime de lèze - humanité
de gêner nos travaux . C'en eft un de
nous condamner encore dans certains tems
de l'année à une honteufe & funefte oifiveté,
deux ou trois jours de fuite. On nous
oblige de refufer après - midi à la terre , les
foins qu'elle nous demande , après que
nous avons rendu le matin nos homma144
MERCURE DE FRANCE.
ges au ciel ; on encourage nos manoeuvres
à perdre leur raiſon & leur fanté dans un
cabaret , au lieu de mériter leur fubfiftance
par un travail utile. Cet horrible abus
a été réformé en partie ; mais il ne l'a pas
été affez. Eh qui peut réformer tout ?
Eft quadam prodire tenus fi non datur ultrà.
Je n'en dirai pas davantage , Monfieur,
fur des fujets que vous & vos afſociés
avez fi bien aprofondis pour l'avantage
du genre humain .
J'ai l'honneur d'être , &c..
REPONSE de M. l'abbé Foucher , à la
lettre de M. Bigex , inférée dans le Mercure
de Juin 1769 , pag. 15 1 ,
A Paris , le 17 Juin 1769 .
MONSIEUR ,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire n'eft parvenue dans une province où j'ai
fait quelque féjour. N'ayant pas les livres néceffaires
pour vous faire réponſe fur le champ , j'ai
été forcé de la différer juſqu'à mon retour . Mais
j'apprends , en arrivant à Paris , que votre lettre ,
datée du 30 Avril dernier , a paru dans le Mercure
dès
JUILLET. 1769. 145
dès le premier du mois de Juin . Vous auriez peutêtre
mieux fait d'attendre les éclairciflemens
que je ne pouvois manquer de vous donner ; mais
vous étiez preffé de me traduire au tribunal du Public
: ilfaut vous y fuivre.
Pour le mettre au fait de cette petite conteſtation
, je crois devoir copier en entier la note dont
vous vous plaignez , & dont vous ne rapportez
qu'un extrait. Elle eft à la pag. 331 du XXVII
vol. du recueil de l'académie des belles lettres.
Traitant dans un de mes inémoires des écrits de
Zoroastre , je ne pouvois me difpenfer de parler
du Sad-der, poëme perfan . Voici la note.
«Ce poëme eft intitulé Sad der , c'eſt à -dire ,
les cent portes , parce que l'auteur divife fon ou
vrage en cent articles ou chapitres , contenant
des préceptes moraux & des pratiques de religion
, qui font comme des portes par lesquelles
» on doit entrer dans le féjour des bienheureux.
» M. de Voltaire , par une méprile aflez finguliere
, transforme en homme le titre de cet ouvrage.
Zoroastre , dit- il , dans les écrits confervés
par Sadder , feint que Dieu , &c. L'auteur
» du Sad- der n'eft connu que fous le nom de fils
» de Melic-Shah. D'ailleurs ce mage n'a pas con-
כ כ
ɔɔ
fervé les écrits de Zoroastre , mais a prétendu
» en faire un abrégé . Je parierois bien que M. de
» V. n'a jamais lu le Sad -derni le livre de M. Hy
» de. ( Hift. univerf. T. 1 , p. 135. ) »
Ily a ici une faute d'impreffion , dontje ne me
fuis pas apperçu en corrigeant les épreuves . Il faut
lire , p. 35 , & non p. 135 .
J'avoue encore que jedevois indiquer l'ouvrage
de M. de V. fous le titre d'Effai fur l'hiftoire gé
nérale. Il ne faut point citer négligemment , lors
même qu'on n'induit perfonne en erreur. Vous
II. Vol.
146 MERCURE DE FRANCE.
voyez , Monfieur , que je fçais convenir de mes
torts. Mais ce n'eft - là qu'une minutie : venons à
l'eflentiel.
Vous m'accufez de n'avoir pas copié exactement
les paroles de M. de V. d'avoir même altéré
fon texte pour lui donner un ridicule ; & pour le
prouver, vous me préfentez la véritable phrafe
de l'auteur de l'Effai , telle qu'elle se trouve à la
pag. 63 de la nouvelle édition de 1761 , T. 1. On y
lit en effet : Zoroaftre dans les écrits que le Sadder
arédigés.
« Vous voyez , me dites - vous , que l'auteur n'a
point dit : Zoroaftre dans les écrits confervés
par Sadder... le Sadder ne peut pas être un
» homme , mais un écrit .»
M. de V. me preffe encore plus vivement. «Les
» Italiens , vous difoit- il , font le feul peuple de
so la terre chez qui on accorde l'article le aux au-
» teurs : le Dante , l'Ariofte , le Taſſe ; mais on
» n'a jamais dit chez les Latins , le Virgile , ni
» chez les Grecs , l'Homère , & c . Il étoit donc
impoflible que le Sadder fignifiât un homme, &
non pas un livre. »
"
M. de V. qui s'imagine que j'ignore cet ufage
des nations , en prend occafion de m'avertir qu'il
eft néceffaire & décent que cette petite bévue ſoit
corrigée de ma part. Il me prouve , par un paſſage
du Sad der , qu'il faut citer jufte les paroles de
ceux qu'on veut critiquer ; & par un autre , que le
calomniateur doit aller trouver fon adverfaire ,
- s'humilier devant lui , lui demander pardon.
En vérité , Monfieur , j'admire la douceur de
votre ami. La bévue qu'il me reproche feroit, non
pas une petite bévue , mais une bévue énorme , ou
plutôt une infidélité criante . Il veut mejuger , ditil,
par les loix du Sad - der ; & cependant il a la
JUILLE T. 1769. 147
modération de paffer fous filence la peine que le
législateur m'auroit impofée . Sçavez - vous bien
que cet écrivain rigide preferit au coupable d'aller
fe profterner devant l'offenfé , & de lui préfenter
un grand vafe plein d'or furmonté d'un poignard,
en le rendant ainfi maître de fa fortune & de fa
vie. M. de V. me raflure : il ne veut ni me ruiner
ni me tuer.
Ecoutez- moi maintenant, Monfieur : il eft tems
que je plaide ma caufe ; mon plaidoyer ne fera pas
long.
Vous me citez une nouvelle édition de 1761 ;
& vous ne dites rien de la précédente qui parut en
1756. C'étoit néanmoins la feule que je pufle
confulter , lorfque je fis ma note. Les Tomes
XXVII & XXVIII de notre recueil n'ont paru
qu'en 1761 ; & comme nos volumes s'impriment
lentement , mes némoires fur la religion des Perfes,
qui font des premiers dans le Tom. XXVII ,
étoient à l'impreffion en 1759 , ou 1760 au plus
tard. Pouvois- je avoir égard à la nouvelle édition
de 1761 , qui n'exiftoit pas ? Je ne la connois même
encore à préfent que parce que vous m'y renvoyez.
Ouvrez donc l'ancienne édition de 1756 , à la
quelle vous auriez dû recourir le premier. Ou-
Vrez , Monfieur , & lifez ( T. 1 , p. 35 , lig. 3 ) ces
paroles expreffes que je copie fur le livre même :
Zoroastre dans les écrits confervés par Sadder.
Qu'en dites -vous ? Il n'y a pas moyen de reculer :
Vous avez vous- même prononcé votre arrêt , en
convenant que ces paroles font tranchantes ,
que , dans cette phrafe , Sadder ne peut fignifier
qu'un homme. M. de V. doit à préfent être tranquille
fut l'état de ma confcience : il voit bien que
je ne fuis pas coupable du péché d'Hamimal.
&
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Il eft vrai qu'il s'exprime d'une maniere un pett
différente dans la nouvelle édition de 1761 , & j'en
vois la raison . Je ne fus pas le feul à m'appercevoir
de la méprife qui lui étoit échappée. Tous les
gens au fait de la littérature orientale la remarquerent
; & l'écho , formé par tant de voix, retentit
jufqu'à lui : il voulut corriger cet endroit défectueux
, & fubftitua ces mots : Zoroastre dans
les écrits que le Sadder a rédigés . Mais la correction
n'eft pas heureufe. Malgré l'article le , l'idée
d'un homme le préfente toujours à l'efprit ; car
on n'a jamais dit qu'un livre en ait rédigé un autre
: un écrivain feul eſt rédacteur. M. de V. n'étoit
encore qu'à demi détrompé , & peut - être ne faifoit
pas attention dans ce moment que l'auteur du
Sad-der n'eft pas Italien.
De plus rédiger ne vaut pas mieux que conferver.
Dans la vérité , l'auteur du Sad- der n'a ni conſervé
ni rédigé les écrits de Zoroastre. Ces écrits , vrais
ou fuppofés , exiftoient depuis long-tems dans la
fecte des Ghébres , lorfqu'un Mage , il y a 250
ans ou environ , en publia un abregé dans un poëme
en langue perfanne , qu'il intitula Sad - der.
Nous avons des ouvrages fous le titre de Morale
de l'Evangile , Morale du Nouveau Teftament.
Dira- t-on que ces livres , ou les auteurs de ces
livres , ont confervé ou rédigé l'Evangile & le
Nouveau Teftament ?
Ainfi , Monfieur , quand j'aurois eu dans les
mains la nouvelle édition de l'Effai fur l'Hiftoire
générale, il m'auroit encore paru très- vraisemblable
que M. de V. n'avoit point lu le Sadder , ou
qu'il n'y avoit jetté qu'un coup d'oeil trop - rapide
pour s'en former une idée jufte. Je n'y trouve
point à redire . Un bel efprit comme lui n'eft pas
Lait pour s'occuper d'un livre auffi dégoûtant ,
JUILLET. 1769. 149
lorfqu'il n'eft pas obligé d'en faire une étude. 11
n'a point entrepris de traiter à fond de la religion.
des Perfes : il n'en parle qu'en paffant ; & ce qu'il
en dit ne remplit pas deux pages entieres , au
moins dans l'édition de 1756. Un écrivain , qui
veut toucher en peu de mots ces fujets épifodiques ,
ne donne fouvent qu'un réfultat de lectures fuperficielles
, & s'expofe à des méprifes . Mais quel
eft l'auteur qui puiffe fe flatter d'en être tout - àfait
exempt ? Prendre un mot perfan , qu'on n'entend
point , pour le nom d'un prêtre , pendant que
c'eft le titre d'un livre , ne fera jamais une faute
grave aux yeux des gens fenfés. Dieu nous préferve
de plus grandes erreurs. Elles font , pour
l'ordinaire , l'apanage de ceux qui fe piquent de
tour fçavoir ; & je ne crois pas que M. de V. ambitionne
ce privilege.
Vous voulez cependant qu'il ait lu & bien lu
le Sad- der. Eh , Monfieur , ne me tirez pas de
mon erreur ,fi c'en eft une. Moins ce plat livre aura
été connu de votre ami , & plus fa méprife me
paroîtra légere & pardonnable. Au refte la preuve
que vous alléguez n'en eft pas une. Qui croira
jamais que M. de V. au bout de quinze ou vinge
ans foit encore affez plein du Sad- der pour en
traduire exactement des paffages entiers , & pour
citer les articles où ils fe trouvent ? Retenir mot
pour mot des textes d'un latin plus que barbare ,
feroit un effort de mémoire qui tiendroit du prodige.
Avouez de bonne foi , Monfieur , que vous
avez rafraîchi la fienne en mettant le livre fous
Les yeux.
Je finis par vous protefter que je n'ai point eu le
deflein de contrifter M. de V. , encore moins de
l'offenfer. Si j'avois voulu le critiquer , il m'étoit
facile d'en trouver l'occafion , fans fortir même
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
de l'endroit où il parle de la religion des Perfes.
Mais fa méprile fur le Sad-der me parut finguliere
: elle étoit neuve , & fe plaça d'elle - même au
bout de ma plume. Je crus que votre ami feroit
plus tenté d'en rire que de s'en fâcher.
J'ai l'honneur d'être très- parfaitement ,
MONSIEUR ,
Votre très - humble & très- obéiſſant
ferviteur , FOUCHER , de l'académie
des infcriptions & belles- lettres.
ACADÉMIE S.
I.
La Rochelle.
L'ACADÉMIE royale des belles- lettres de
la Rochelle tint , le 12 Avril dernier , fon
affemblée publique qui fut honorée de la
préfence de Mgr de Cruffol , évêque de
cette ville . M. Arcere , fupérieur de l'O.
ratoire , ouvrit la féance en qualité de
directeur , par des obfervations fur le premier
volume. de l'hiftoire de France ; par
l'abbé Velly. Il prouva contre cet écrivain
1 °. Que les bénéfices civils fous la premiere
race & les fiefs ne doivent pas être
confondus , & il en affigna la différence :
2º. Qu'il n'eft pas vrai que les loix féoJUILLET.
1769. 151
dales ayent été la bafe & le fondement de
la Regale : 3 ° . Qu'on ne doit pas préfumer
, ainsi que le prétend l'hiftorien national
, que Charlemagne ne fçût pas écrire
: 4°. Que l'Auftrafie ou France Orientale
avoit bien plus d'étendue que ne lui
en donne l'abbé Velly .
M. l'abbé Gervaud , profeffeur de rhétorique
au collège royal , fit part à l'affemblée
de quelques réflexions envoyées
à l'académie par M. Montaudouin fon
affocié , fur les Guerres de Commerce . L'auteur
, auffi profond dans la théorie de cet
art qui fait fon état , que verfé dans tous
les genres de littérature , fe plaint du reproche
que l'on fait injuftement au commerce.
Il n'a jamais été un fujet de difcorde
entre les nations. Il parcourt , pour
foutenir fon opinion , les différentes
guerres qui ont armé depuis un fiécle
l'Europe entiere , & il trouve que la caufe
de cet embrafement , bien loin d'être .
imputée au commerce , a toujours eu fa
fource dans de grands intérêts , dans des
vues ambitieufes , dans la politique ou la
rivalité des princes , & fur tout dans le
fanatifme.
Cette lecture fut fuivie de celle que fit
M. de la Faille , fecrétaire de l'académie ,
de la préface de fon traité des coquillages
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de mer , de terre & d'eau douce du pays
d'Aunis. Cet ouvrage mériteroit d'être
connu . La Zoomorphofe qui a paru en
1757 , fous le nom de M. d'Argenville ,
n'en eft que l'extrait. Le grand nombre
de planches , deffinées d'après nature dont
il eft orné , exige des frais confidérables ,
& demanderoit des fecours . Les fciences
& les arts en ont trouvé plus d'une fois
dans la capitale ; pourquoi la province ,
quand il s'agit des progrès & de la gloire
des lettres , n'auroit- t- elle pas fes amateurs
& fes Mécènes ? Nous ne fuivrons point
M. de la Faille dans tous les détails où
il paroît defcendre fur la forme & la ftructure
, la robe & les couleurs , la variété &
F'utilité des coquillages du pays d'Aunis ,
non plus que dans la defcription qu'il fait
des vers & des infectes qui s'y logent , de
leur vie , de leur manoeuvre , de leur génération
, &c. Tous ces objets traités avec
ordre & l'étendue convenable ne peuvent
être ici qu'indiqués.
M. de la Cofte , avocat , lut enfuite un
effai fur l'Eloge public. L'auteur remontant
à fon origine , prouve qu'il étoit auffi ancien
que la fociété. Rome & la Gréce fe
difputent l'honneur d'avoir pronon é le
premier éloge public . Ces deux rivales en
firent , l'une un reffort de fa politique ,
JUILLET. 1769. 753
l'autre un objet d'émulation , ce qui porta
ce genre d'éloquence au point de perfection
où il parvint fous Cicéron , Appius ,
Céfar , Antoine & Pline , & c.
M. le Febvre de Marcouville , avocat
en parlement , termina la féance par la
lecture d'une Epître chagrine en vers , dans
laquelle il effaie de peindre l'innocence
des moeurs dans les premiers âges & leur
corruption dans les derniers . On n'en citera
que le morceau fuivant :
Au tems de Saturne & de Rhée ,
Ou regnoit la divine Aftrée ,
La vertu voyoit fes autels
Encenfés par tous les mortels ;
L'ame pour la raifon formée ,
Au bien fans peine accoutumée ,
Y tendoit de fon propre choix ,
Et fa volonté toujours libre
Confervoit un jufte équilibre
Qui du mal fufpendoit le poids.
Sans foius , fans defirs , fans envie ,
Dans le bonheur & dans la paix
Chacun jouilloit de la vie ,
Et ne craignoit point les regrets
Dont , parmi nous elle eft fuivie.
Une table toujours fervie
Par la nature & fans apprêts ,
Au lieu du poifon délectable
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Qu'affaifonne un art déteftable ,
Offroit la fanté dans les mêts .
Le Coeur recevoit le convive :
L'amitié prévenante , active ,
Servoit des fruits avec des fleurs ,
Et la gaïté douce & naïve ,
Du repas faifoit les honneurs.
I I.
Montpellier.
La fociété royale des fciences de Montpellier
a tenu , le 19 Avril , fon affemblée
publique d'après Pâque . M. de Ratte ,
fecrétaire perpétuel de cette compagnie ,
a ouvert la féance par la lecture d'un programme
pour le prix de cette année 1769 .
Voici ce programme en entier.
La Société royale des fciences , établie
à Montpellier , avoit propofé pour le fujet
du prix de 1768 la queftion fuivante :
On fuppofe des étangsfitués le long d'une
côte , féparés de la mer par un long banc
de fable auquel on donnera fimplement , fi
l'on veut , le nom plus général de plage.
Pour établir dans cette fuppofition des communications
entre la mer & ces étangs , ce
qui ne peut manquer d'être utile à bien des
égards , il faut pratiquer en certains enJUILLE
T. 1769. 155
'droits de la plage , des ouvertures appellées
graux. Quelle est la théorie de ces graux &
la meilleure maniere de les confiruire ?
Quels font auffi les meilleurs moyens de
les entretenir & d'empêcher qu'ils nefe ferment
par les dépôts de fable & les attérif
Semens que la proximité de l'embouchure
d'une grande riviere ou d'autres caufespeuvent
occafionner?
Elle a adjugé ce prix à la piéce N° . 4 :
qui a pour devife :
:: Geminum gracilis Mare feparat Ifthmus ,
Nec patitur conferre fretum. Lucan.
dont l'auteur eft M. Pouget , correfpondant
de la fociété royale & de l'académie
des ſciences & belles - lettres de Toulouſe.
•
La fociété royale voulant procurer, autant
qu'il fera poffible , le progrès & l'avantage
du commerce & de l'économie
rurale par l'application des fciences dont
elle s'occupe , & entrer par là dans les
vues de celui de fes membres , qui donne
tous les ans une fomme de 300 liv . pour
cet objet d'émulation , propofe pour le
fujet du prix de 1769 la queftion fuivante
:
Quels font les principaux caracteres des
zerres propres à la production des grains ?
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Affigner les défauts de celles qui font per
propres à en produire , & les moyens d'y
remédier ou de tirer de ces mêmes terres un
meilleur parti.
*
Ce prix eft une fomme de 300 livres ,
donnée , comme on vient de le dire , par
un des membres de la Société royale &
deftinée à l'auteur qui , au jugement de
cette compagnie , aura le mieux réulli fur
le fujet propofé.
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
ouvrages , mais feulement une fentence
ou devife. Ils pourront attacher à leur
écrit un billet féparé & cacheté , où feront
avec la même devife , leurs noms , qualités
& adreffe ; ce billet ne fera ouvert
qu'en cas que la piéce ait remporté le prix.
On adreffera les ouvrages , francs de
porr , à M. de Ratte , fecrétaire perpétuel
de la fociété royale des fciences à Montpellier
, ou on les lui fera remettre entre
les mains . Dans le fecond cas le fecrétaire
en donnera , à celui qui les lui aura remis
, fon récepiffé , où feront marqués la
* L'intention de l'Académie avoit d'abord été
Je ne comprendre , dans cette queftion , que les
terres du bas Languedoc , mais en limitant ainft
Tes conditions au problême , on cut mis la plupart
des étrangers dans la néceffité de s'exclure cux
mêmes du concours au prix.
JUILLE T. 1769. 157
devife de l'ouvrage & fon numéro , felon
l'ordre ou le tems dans lequel il aura été
reçu .
Les ouvrages feront reçus jufqu'au 31
Décembre de cette année 1759 inclufivement.
La fociété , à fon affemblée publique
d'après Pâque 1770 , proclamera la piéce
qui aura mérité le prix .
S'il y a un récipiffé du ſecrétaire pour la
piéce qui aura remporté le prix , le tréforier
de la compagnie le délivrera à celui
qui rapportera ce récépiffé . S'il n'y a pas
de récépiffé du fecrétaire , le tréforier ne
délivrera le prix qu'à l'auteur qui fe fera.
connoître ou au porteur d'une procuration
de fa part.
Après le programme , M. de Ratte a lu
P'extrait de la piéce qui a remporté le prix
fur la queftion de la théorie des graux..
A cette lecture a fuccédé celle d'une differation
fur la nature & les ufages de la cou
leur verte des plantes. M. Venel , auteur
de cet écrit , y prouve que cette verdure
ou couleur verte , loin d'être , comme on
l'imagine communément , un fimple mode
ou accident , une difpofition particu
liere de la furface des plantes , eft une
Subſtance , un corps diftinct , une matiere
particuliere qui peut être féparée de ces
158 MERCURE DE FRANCE.
végétaux , ramaflée & foumiſe à toutes les
épreuves chymiques , & qui peut auffi être
replacée fur la furface , d'où on l'a enlevée
, ou fur la furface d'un autre corps ,
& le colorer ou le peindre en vert . Quoi
que cette matiere colorante , qui eft une
efpéce de vernis naturel, ne foit pas exactement
refineufe , elle a , comme les refines
, la propriété d'être infoluble dans
l'eau , appliquée directement & immédiatement.
Son ufage principal eft le même
que celui de nos vernis artificiels ; elle
défend les plantes de l'action deftructive
de l'eau , & par - là elle les préferve de la
perte de leurs fucs.
M. de Ratte a lu enfuite l'éloge de M.
Romieu. Cet académicien , enlevé à la
fleur de fon âge , avoit des connoiffances
très-variées. Il s'étoit appliqué avec fuccès
à la théorie de la mufique , & c'eſt à
Jui l'on doit la découverte du moyen
que
de produire naturellement les fons harmoniques
graves. Un des mémoires
qu'il a donnés fur l'agriculture , a été imprimé
par ordre des états de Languedoc.
Les recueils de l'académie royale des
*
* M. d'Alembert , dans les élémens de mufique
théorique & pratique , parle avantageufement de
cette découverte de M. Romieu.
JUILLET. 1769 159
fciences de Paris pour 1756 & 1758 contiennent
deux autres mémoires de M. Romieu
envoyés à cette académie par la fociété
de Montpellier pour entretenir l'union
intime qui doit être entre elles ,
comme ne faifant qu'un feul & même
corps.
M. Fouquet a décrit les fingularités de
la maladie d'une fille qui , depuis fix ans,
rend périodiquement des pierres par la
bouche. Il a fait dans fon mémoire quelques
réflexions fur la formation de ces
calculs en général & fur leur compofition .
M. de Ratte a terminé la féance par un
mémoire fur les principales circonftances
du paffage de Vénus fur le difque du ſoleil
, au mois de Juin 1769 .
I I I.
Prix propofe par la Société royale
d'Agriculture d'Orléans .
La fociété convaincue qu'elle ne coopérera
jamais plus utilement aux progrès
de l'agriculture , qu'en cherchant à éclair
cir les queſtions importantes d'économie,
qui ont une liaifon également intime &
néceffaire avec ce premier de tous les arts,
& ne peuvent être réduites en pratique ,
165 MERCURE DE FRANCE.
fans influer de la maniere la plus efficace
fur les bons ou fes mauvais fuccès , a cru
qu'elle rempliroit fûrement ce grand objer,
en diftribuant des prix aux mémoires
qui auront mieux traité des fujets relatifs
à cette matiere importante.
Le prix qu'elle fe propofe maintenant
de diftribuer , & qu'elle doit au zèle de
M. l'intendant de la généralité d'Orléans,
pour le bien public , fera de la valeur de
fix cens liv . & fera accordé au mémoire
qui aura réfolu , de la maniere la plus fatisfaifante
, la question qui fuit :
Le commerce de tous les états de l'Europe
étant affujetti à des droits d'Entrée &
de Sortie , & à des prohibitions fouvent réciproques
des productions de leur territoire,
& des ouvrages de leur induftrie , on demande
: Quel Jeroit l'avantage ou le défavantage
d'un royaume qui rendroit le premier
à fon commerce une liberté & une immunité
complettes ?
, que le
On obferve , en premier lieu ,
commerce peut être gêné de plufieurs manieres:
1º. Quand l'état qui vend les productions
de fon territoire ou les ouvrages de
fon induftrie, établit fur eux des droits de
fortie , fans que l'état qui les achette,établiffe
des droits d'entrée.
JUILLET . 1769. 161
2 °. Quand en même tems l'état qui
vend établit des droits de fortie , l'état qui
achette établit des droits d'entrée.
3°. Quand l'état qui achette établit des
droits d'entrée , fans que l'état qui vend
établiffe des droits de fortie.
La fociété defire que , pour approfondir
la queſtion intéreffante propofée cideffus
, on examine fucceffivement quel
doit être refpectivement fur l'agriculture
& fur le revenu de l'état qui vend les
productions de fon territoire & les ouvrages
de fon induftrie , & de l'état qui
les achette , l'effet des droits d'entrée & de
fortie , dans les trois hypothèfes qu'on
vient d'expofer ?
On obferve , en fecond lieu , que le
commerce peut être non - feulement gêné
mais encore qu'il peut être interdit d'état
à état.
1º. Par une prohibition générale & réciproque
de toute efpéce de productions
du territoire , & d'ouvrages de l'induſtrie
des deux états .
2º. Par une prohibition particuliere de
quelque efpéce de productions du territoire
ou d'ouvrages de l'industrie.
3 °. Par une prohibition reftreinte à la
néceffité du transport du territoire ou des
ง
162 MERCURE DE FRANCE .
ouvrages de l'induſtrie , par les vaiffeaux
ou autres voitures de la nation , chez laquelle
elles croiffent , & où elles font mifes
en oeuvre .
On obferve , en troifiéme lieu , que la
prohibition peut être ,
1º. Réciproque dans tous les états .
2°. Qu'un état peut prohiber la fortie
des productions de fon territoire & des
ouvrages de fon induſtrie , fans que l'entrée
en foit prohibée dans les autres
états.
3 °. Que les états voifins ou étrangers
quelconques peuvent prohiber l'entrée
des productions du territoire ou des ouvrages
de l'induftrie d'un autre état , fans
que l'état qui les cultive ou les travaille ,
en prohibe la fortie .
La fociété defire encore qu'on examine
l'effet refpectif de ces prohibitions totales
ou partielles , réciproques ou feulement
particulieres fur l'agriculture & le revenu
de l'état qui vend ou peut vendre , & de
l'état qui achette ou peut acheter.
Elle fouhaite fur -tout qu'on faffe l'application
des principes qu'on aura développés
, à la fituation dans laquelle fe
trouvent toutes les Colonies Européennes
dans les trois autres parties du monJUILLE
T. 1769. 163
de , & fpécialement au fameux acte de
navigation de l'Angleterre .
La fociété prie ceux qui concourront au
prix : & travailleront à donner la folution
demandée , de la démontrer d'une maniere
précife & palpable, & en employant,
autant qu'il fera poffible , des preuves de
calcul dont ils peuvent fuppofer les données
, comme ils le jugeront à propos.
Ce prix fera délivré au mois de Janvier
1771.
Toutes perfonnes feront admifes à con
courir , à l'exception des membres de la
fociété , & des affociés réfidens qui ont
féance & voix délibérative dans fes affemblées
.
Les piéces pourront être écrites en latin
ou en françois , & les auteurs feront
libres de leur donner toute l'étendue
qu'exigera le développement du fujet .
Ils ne mettront point leur nom fur leur
ouvrage , mais un numéro & une devife ,
& ils y joindront un billet cacheté , fur
l'extérieur duquel feront écrits le numéro
& la devife de la piéce , & dans lequel
ils écriront leur nom & leur demeure .
Ces billets ne feront ouverts qu'après le
jugement de la fociété , fur le mérite dos
ouvrages qui auront concouru .
Les piéces feront adreffées à M. l'in164
MERCURE DE FRANCE.
tendant de la généralité d'Orléans , lequel
fera paffer à l'adreffe que les auteurs indiqueront
le récépiſſé de M. l'abbé Loifeau
l'aîné , chanoine de l'égliſe d'Orléans ,
& fecrétaire perpétuel de la fociété. Il eſt néceffaire
qu'elles lui parviennent , au plus
tard , dans le courant d'Octobre 1770.
Le fecrétaire délivrera le prix , fans autre
formalité , à celui qui lui préfentera le
récépiffé de l'ouvrage couronné.
IV.
Berlin.
L'académie royale des fciences & belles-
lettres tint , le 6 Juin , fon affemblée
publique , à l'occafion de l'anniverſaire
de l'avénement de S. M. au trône . M. le
profeffeur Formey , fecrétaire perpétuel ,
fit l'ouverture de cette aflemblée par un
difcours.
Enfuite , il déclara que la claffe de philofophie
expérimentale avoit adjugé le
prix de cette année à la piéce , dont la devife
étoit :
Mihi cætera laudem
Falla ferant ; hæc dira meo dum vulnere peftis
Pulfa cadat, patriam remeabo inglorius urbem.
JUILLE T. 1769. 165
Sur quoi le billet cacheté ayant été ouvert
, on y trouva le nom de M. Jean-
Jacques Meyen , maître en philofophie
& pafteur à Coblentz , dans la Poméranie
.Citérieure. Les autres billets cachetés
furent brûlés. Le fecrétaire lut l'analyse
de la piéce victorieufe , faite par M. Lambert
. Il indiqua la queftion que la claffe
de philofophie fpéculative propofe pour
l'année 1771. Enfin , il annonça que l'académie
fondoit un nouveau prix , procédant
d'un legs de feu M. le confeillerprivé
Eller; que ce prix de so ducats feroit
donné tous les quatre ans , & qu'il
auroit pour objet des queftions relatives à
la culture des campagnes , à celle des jardins
& aux matieres comprifes dans l'économie
rurale. La premiere de ces queftions
fut énoncée . M. le profeffeur Thiebault
lut la fuite d'un mémoire fur le
ftyle , qu'il avoit commencé dans l'affemblée
publique du mois de Janvier dernier,
& M. Bitaudé termina la féance , en lifant
le fecond chant d'un poëme en profe,
auquel il travaille , & qui fera intitulé :
Guillaume , ou la Fondation des Provin
ces - Unies.
166 MERCURE DE FRANCE.
OPER A.
L'ACADÉMIE royale de mufique a remis,
le 13 Juin , le ballet héroïque de Zais ,
dont les paroles font de Cahufac , & la
mufique de Rameau. Le Public , qui a vu
long-tems , avec chagrin , une union de
talens fi difproportionnée , a encore fous
les yeux des exemples de ces méfalliances
qui nuiront éternellement à la perfection
des ouvrages qu'on lui préfente , & l'on
peut remarquer , à la honte des lettres ,
qu'elles ont été prefque toujours au déſavantage
de la mufique.
De toutes les foibles copies que l'on
s'eft avifé de faire du Curieux impertinent
de Deftouches ; on ne fçauroit difconvenir
que celle-ci ne foit la plus déraiſonnable.
Le génie Zaïs , qui a trouvé le
moyen de plaire à la bergere Zélidie,fous
l'habit de berger , craint que l'ambition
ne la féduife . Il fait éprouver fa fidélité
par Cindor fon confident , auquel il confie
fa puiffance. Zaïs difparoît , & dans le
moment les vapeurs légeres répandues
dans le palais laiffent voir les grouppes
qui en font les ornemens. Le premier de
JUILLE T. 1769 . 1769. 167
ces grouppes repréfente l'Oracle ; le fecond
, Zenéide ; le treifiéme , Zelindor.
Ces figures immobiles font repréfentées
par différens acteurs & actrices , & Cindor
leur dit :
De ce léjour brillant , ornemens infenfibles ,
Images du plaifir , animez-vous , vivez.
Les grouppes s'animent , & pour amufer
Zélidie , les ftatues fous des formes
vifibles célébrent dans leurs jeux lès douces
loix qu'ellesfuivent.
Toutes ces chofes , pour être incroyables
, n'en font pas moins vraies . Elles
annoncent le moment le plus intéreſſant
de tout le fpectacle. La pantomime qui
repréfente la fcène de Charmant & de
Lucinde , eft la plus éloquente , & l'on
peut dire la mieux écrite de la piéce par
·les fentimens naïfs & touchans que Mlle
Guimard y exprime à chaque pas .
P
Ni les plaifirs , ni la magnificence du
génie ne tentent point la bergere fidéle ;
& la foudre , qui s'allume enfuite fous fes
pieds , ne l'effraie que pour fon amant.
Elle ne fe laiffe pas même féduire par
l'efpoir de devenir plus belle. Elle eft fatisfaite
de fes charmes , puifqu'elle leur
doit l'amour de Zaïs. Après une telle
168 MERCURE DE FRANCE.
épreuve Zaïs devoit bien être content ;
mais ce génie inquiet n'eft pas encore con
vaincu . Il veut l'éprouver lui même fous
les traits de Cindor , & il eft plus heureux
que fage. Sa maîtreffe demeure conftante
en apprenant fon infidélité fuppofée ; enfin
il le fait connoître , & la ſplendeur de
fon rang allarme plus la bergere qu'il ne
la flatte. Mais généreux à fon tour , il
prend l'anneau mystérieux dans lequel réfide
toute la puiffance des génies , & le
rompt afin d'avoir le plaifir de mourir
avec celle qu'il aime. Il auroit peut- être
été plus fimple de la rendre immortelle
avec lui. C'eſt ce que fait le fouverain
génie Oromafès qui defcend fur un nuage
, & qui , touché de l'amour des deux
amans , rétablit Zaïs dans fes droits qu'il
fait partager à Zélidie .
La mufique de cet opéra , noble , harmonieufe
& fouvent agréable , eft digne
d'être fortie de la plume de fon célébre
auteur , & ce grand homme n'auroit point
défavoué l'air que danfe Mlle Guimard
& M. Gardel, ni celui de coulez mes pleurs,
que chante très - bien Mlle Beaumenil .
Ces deux morceaux , également pleins de
fentimens & d'expreffion , font , le premier
de M. Trial , & le fecond de M. le
Berton ,
JUILLET . 1769. 169
Berton , tous deux directeurs . Les ballets
du premier acte font de M. Laval ; ceux
du fecond & du troifiéme , de M. Veftris,
& le quatrićme , de M. Lany. Les uns &
les autres font beaucoup de plaifir . Ils
font exécutés avec applaudiflement par
Mlle Guimard & M. Gardel , par Mile
Heinel & M. Veftris , par Mlle Affelin
& M. d'Auberval , & par Mlle Allard qui
a excité la plus grande joie en reprenant
fon pas danfé par Mde Pitrot dans les
premieres repréſentations. M. le Gros ,
qui a très - bien rempli le rôle de Zaïs , a
fur- tout chanté fon arriete avec une fupériorité
qui fait connoître qu'il eft également
maître de fa voix & de fon art.
Parmi les éloges que l'on vient de donner
aux acteurs qui font le fuccès de cette
reprife , on ne doit point oublier ceux
qu'a mérités Mlle Garus , jeune débutante
, dont la voix a paru agréable & brillante
, & qui fait concevoir de juftes efpérances
, lorfqu'elle aura banni cette,
timidité qui nuit aux talens naiflans , mais
qui fait honneur à fa modeftie.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
COMÉDIE
FRANÇOISE.
On a continué avec fuccès les repréſen→
tations de Julie ; cette piéce intéreſlante
qui fait honneur aux talens de M. Defnon
, n'a rien perdu à l'impreffion . Elle
paroît imitée d'un conte de M. de la Dixmerie
que l'on trouve dans le troifiéme
volume de fon recueil , fous le titre du
Sage , honteux de l'être . Les principaux
acteurs du drame ont beaucoup de rapport
avec ceux du conte. Lifimond ou le
bon pere , reffemble affez à Sericourt
L'injuftice des hommes les a dépouillés
de leurs biens , & les a forcés de fe retirer
à la campagne & d'y vivre avec les payfans.
Tous deux ont une fille qui fait la
confolation de leur vieilleffe , & qu'ils
élevent dans la fimplicité de l'état qu'ils
ont embraflé . La feule différence qu'on
peut remarquer entre eux , c'eſt que Lifimond
connoît fa naiffance qui eft diftinguée
, & que Sericourt doute de la fienne.
Dorval , dans le roman , a été livré toute
fa vie au tourbillon des plaifirs ; il a été
l'homme du jour. Fatigué de ce mérite
frivole , il n'a pas eu la force d'y renoncer
JUILLET . 1769. 171
ouvertement. Le hafard le conduit à la
campagne où il devient amoureux de Cecile
, la fille de Sericourt ; la connoiſſance
qu'il a du caractere de ce vieillard l'oblige
à cacher les titres , fon tang & les richel-
Les; ils feroient un obſtacle à fes voeux
il achette une petite terre voifine , en
prend le nom & paroît n'avoir que ce feul
bien fur la terre ; il fe fait connoître par
les bienfaits qu'il répand far fes vafaux ,
ce qui lui facilite les moyens de fe lier
avec Sericourt. Dans le drame , Damis a
toutes les vertus de Dorval , fans en avoir
les foiblefles ; il s'eft retiré dans fa terre
pour fe diftraire des embarras d'un procès
confidérable d'où dépend toute la fortune
& qui doit être jugé inceffamment. Voifia
du féjour de Liamond , il y a vu Julie , a
conçu pour elle la paflion la plus tendre
& la plus pure ; il vient fouvent partager
les fêtes du village que la préfence de Jun
lie embellit ; il ne lui a point caché fon
amour ; mais il ignore fi elle y répond.
Julie cependant eft fenfible ; fon pere
apperçoit un changement dans fon carac
tere ; il craint de la perdre ; c'eft le feul
bien qu'il a fauvé du naufrage ; il le confole
de la perte de tous les autres ; il a avec
elle une converfation dans laquelle il tache
de la prémunir contre les entrepriſes
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
d'un amant qui voudroit l'enlever à fon
pere. « Je ne fuis point injufte , lui ditil
, ton coeur eft libre ; je ne veux point
» l'affujettir ; je ne veux pas même péné-
» trer trop avant dans fes replis ; mais tu
» es dans un âge où le piége eft fous tes
» pas ; tu as befoin d'un guide , tu as be-
» foin d'un ami. L'amour eft une paffion
» dont les progrès font d'autant plus dan- ·
» gereux que fouvent ils font infenfibles;
» il prend toutes fortes de formes pour
» féduire ; il fe déguiſe même fous les
traits du devoir. Je ne prétends pas que
» tu fois toujours infenfible à un penchant
» auffi naturel , & que tu fais fi bien infpirer
; mais je veux , mais je dois t'ar-
» mer contre des féductions qui ne laif-
» fent après elles que des regrets ; contre
» des goûts paffagers dont tant de mal-
» heureufes femmes ont été les victimes.
» Sur- tout ne laiffe jamais égarer tes defirs
» loin d'un état où le ciel t'a bornée ; l'i-
» mage du bien - être féduit , l'amour-
» propre s'y joint , & l'on eft tout étonné
» de trouver le malheur fous les dehors
» d'une apparente félicité. »
39
JULIE.
Je vous remercie , mon pere . Mille
idées confufes fe diffipent à mes yeux :
JUILLET . 1769. 173
chaque mot que vous me dites eft une
confolation qui coule dans mon coeur.
Oh ! me voilà bien armée , je vous affure.
LISIMON D.
Tu avois donc befoin de l'être ! tu rou
gis : je ne t'en demande pas davantage ...
Ainfi , ma chere Julie' , je fuppofe qu'un
amant ufant des droits qu'il pourroit
avoir fur ton coeur & fur ton efprit , t'impofât
la loi d'abandonner ton pere.
JULIE.
•
N'achevez pas : dès ce moment il me
feroit odieux , & je me croirois coupable
d'hésiter un inftant à vous en faire le facrifice
. Vous ne favez pas tout ce dont je
fais capable pour vous . L'amour le plus
tendre , je confentirois de l'étouffer s'il
pouvoit vous déplaire. Ah , mon pere ,
croyez ce que je vous dis : ne foyez plus
inquiet de mes fentimens , & fur - tout
comptez fur mon courage.
LISIMON D.
Que tu m'attendris ! vas , je t'aime plus
que jamais. Cet entretien ne t'a point chagrinée
, n'est- ce pas ?
H iij
774 MERCURE DE FRANCE.
Cette fcène offre beaucoup de naturel
& de fenfibilité . Damis vient trouver Ju-
Jie au moment que fon pere l'a quittée ;
elle le reçoit avec plus de contrainte &
de froideur; il accufe Lifmond de fon
malheur , s'emporte contre lui , irrite la
fenfible Julie , reconnoît fon injustice ,
demande grace & tombe à fes pieds ; Lifimond
qui revient le furprend dans cette
pofture ; Damis prévient fes reproches ;
fa paffion n'a rien qui doive le faire rougir
; elle ne craint point l'oeil d'un pere ;
il demande Julie pour époufe ; le refus
du vieillard le défole ; il eft fondé fur
Pinégalité qui paroît entr'eux . Damis défefpéré
, cherche l'appui de Clément , un
bon paylan pour qui Lifimond a beaucoup
de confiance ; il apprend que cette
prétendue inégalité ne fubfifte pas ; il engage
Clément à parler en fa faveur ; cette
fcèné eft très- intéreffante ; la candeur , la
naïveté , la fenfibilité du payfan attendriffent
& réjouiffent en même tems ; dès
qu'il s'eft éloigné, Danis s'empreffe d'inf
truire Julie de ce qu'il vient d'apprendre ;
il va la replacer dans le rang pour lequel
elle eft née , il n'a jamais mieux fenti le
prix de fa fortune. Au moment où il fe
livre à la joie , on lui apporte une lettre
JUILLET . 1769 .
175 .
qui vient d'arriver de Paris par un exprès;
elle contient la nouvelle du jugement de
fon procès ; il l'ouvre avec précipitation
& frémit d'apprendre qu'il eft perdu . Ses
efpérances font détruites. Julie attendrie
le confole ; elle ne lui cache plus qu'elle
l'aime ; elle fe propofe de le revéler à fon
pere ; il approche ; elle prie Damis de
s'éloigner jufqu'à ce qu'elle l'ait inftruit.
Clément , felon fa promeffe , a parlé à
Lifimond, & ne l'a point convaincu ; il
ne vient parler à fa fille que pour la féliciter
du facrifice qu'elle lui a fait. Julie
lui avoue qu'elle a dit à Damis qu'elle
l'aimoit & qu'elle l'aimeroit toujours .
Je fuis fenfible à la générofité de Damis
, mais crois- tu que fes biens puif-
» fent payer celui qu'il m'enleve ? Au-
» jourd'hui c'eft la paffion qui parle : la
paffion ne voit jamais que le moment ;
» le defir une fois fatisfait , l'illufion tombera
: Damis ne verra plus en nous
» qu'une charge éternelle tu ne feras
" pour ton amant qu'un objet de trifteffe,
de regrets , & comme un obftacle à fon
bonheur ; & moi , fur le bord de ma
» tombe , je pleurerai dans le filencé má
coupable facilité qui aura fait ton malheur
& le mien.»
ود
33
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
JULIE.
Mon pere , vous me faites frémir !
non , Damis ne fera jamais couler vos
larmes ; jamais , mon pere. Je vous dirai
plus , l'aveu que je lui ai fait devient légitime
par les circonftances qui me l'ont
arraché.
LISIMON D. мо
Comment ; quelles circonstances ?
JULIE.
Lorfque fon ame toute entiere voloit à
votre fecours , lorfqu'il fe remplifſoit de
l'efpoir de rétablir votre fortune , & qu'il
remercioit le ciel de lui en avoir donné le
pouvoir , il a reçu une lettre qui lui annonce
fa ruine prefque totale : accablé
par ce coup imprévu , il vouloit me quitter.
Je n'ai pu le laiffer partir dans cet
état : j'aurois réfifté... même à fes vertus ;
je n'ai pu le voir malheureux fans un attendriffement
, un trouble , une émotion
dont je n'ai pas été maîtreffe : mon coeur
s'eft ferré ; mes pleurs ont coulé malgré
moi , & l'aveu m'eft échappé .
LISIMON D.
Viens , ma fille , jette - toi dans mes
JUILLE T. 1769. 177
bras ; ta foibleffe t'honore à mes yeux ;
elle part d'une ame généreufe : ce que tu
me dis , reveille pour Damis tout l'inté
rêt qu'il m'avoit déjà inſpiré : ſon infortune
va me le rendre facré ; ma reconnoiffance
est enfin à fon aife , & il ne fe
mêlera plus rien de fufpect au plaifir de
l'aimer & de me lier avec lui.
Damis a tout entendu ; il vient fe jeter
aux pieds du vieillard qui , le voyant
malheureux , n'a plus d'objections à lui
faire. Il lui fait promettre de ne point le
forcer à quitter l'afyle qu'il s'eft choifi ;
Damis veut y vivre avec lui. ›
Cette piéce eft extrêmement fimple
M. Defnon a tiré bon parti de ce qu'il
a puifé dans le conte , & illa enrichi de
quelques détails intéreffans qui n'appartiennent
qu'à lui ; nous ne pouvons que
l'exhorter à fuivre fon talent & à conti
nuer de marcher dans la carriere où il vient
d'entrer ; mais , en travaillant toujours
fur des fujets auffi fimples , nous l'exhortons
à ne pas négliger l'action ; fon
premier ellai n'en offre peut être, pas
affez. *
alie ou le bon Pere , piéce en trois actes , en
profe , fe venha Paris , chez Delalain , libraire ,
sue & à côté de la Comédie Françcile .
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Le rôle de Julie a été rendu avec cet
intérêt & cette expreffion naïve que
Mlle d'Oligni met dans fon jeu ; Aga
the , fon amie & fa confidente , a été
repréfentée avec efprit & fineffe par Mlle
Fanier , dont le talent fe forme fenfiblement
; M. Brifard a joué avec nobleffe &
avec fentiment le beau rôle de pere ; celai
de l'amant a été rendu avec le feul &
Je fentiment que M. Molé fçait toujours
donner à fon action. M. Feulie , qui fait
tous les jours de nouveaux progrès dans
Fatt fi varié & fi difficile de la fcène comique
, a été juftement applaudi pourfon
jeu dans le rôle de Valet.
Le lundi , 3 Juillet , M. d'Alainville ,
frere de M. Molé , a reparu fur la scène
françoife où il avoit déjà débuté en Janvier
1758 par les rôles d'Arviane dans Me-
Janides d'Olinde dans Zenéide , d'Andronic
dans la tragédie de ce nom ' , de Nereftan
dans Zaire. Il avoit été reçu dèsfors
à demi part. Il repréfente aujourd'hui
avec plus de talens acquis , & avec plus
de connoillance du théâtre.. M. Molé a
demandé l'indulgence du Public, pour un
frere qu'il aime , par un difcours qui fait
honneur à fon efprit & à fon coeur , &
JUILLET. 1769. 179
que le Public n'a pu entendre fans montrer
fa fatisfaction & fa fenfibilité . M.
Molé a joué avec chaleur le beau rôle de
Nemours , frere de Vendôme que M. d'Alainville
a repréfenté dans Adelaide du
Guefelin , tragédie de M. de Voltaire .
Mlle Dubois , qui fait des progrès fenfibles
dans l'art d'émouvoir & d'intéreffer ,
a joué avec fupériorité Adelaïde ; M. Brifart
a rendu avec intérêt le perfonnage de
Couci. M. d'Alainville , fi bien fecondé,
a mis dans fon action beaucoup de chaleur
, d'ame & d'intelligence. Il paroît
très-bien connoître la fcène . Sa prononciation
eft nette ; fon jeu , noble ; fa déclamation
, énergique , expreffive & fentie.
Il lui refte peu de travail pour donner
à fon recit moins de lenteur , & pour
nuancer & détailler davantage fon rôle ; il
doit éviter fur-tout une articulation trop
cadencée, principalement dans les finales .
Au refte , on peut promette à ce jeune acrear
un heureux fuccès , & au Public un
talent précieux qui remplira fon attente.
COMEDIE ITALIENNE.
Lts Comédiens Italiens ont donné pour
la première fois , le 23 Juin dernier, leVieil
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
lard amoureux , canevas italien en deux
actes , dans lequel on ne trouve , comme
dans la plupart , que de ces fcènes qui
fervent à faire valoir le talent des acteurs .
Ceux du Sieur Dellaux , qui a debuté far
le même théâtre par le Chevalier dans la
Fée Urgelle ; le Roi dans le Roi & le Fermier
, &c. ont reçu quelques applaudiffemens;
mais la foibleffe de fa voix ne
pouvant le rendre utile à ce théâtre , il n'y
a point été reçu ; ce qui ne prouve rien
contre la maniere de chanter & de jouer
la comédie , dans laquelle on a trouvé de
la noblefle & de la facilité.
LETTRE de M. de la Condamine , fur
une petite vérale naturelle furvenue à
deux perfonnes inoculées.
Paris , 6 Janvier 1769 :
Vous croyez , dites - vous , Monfieur ;
me devoir un compliment de condoléance
fur l'accident qui vient d'arriver , & qu'on
vous affure devoir beaucoup nuire aux progrès
de linoculation , dont on me nomme
Apôtre. Deux jeunes perfonnes, penſionnaires
au couvent de la Conception , Mefdemoiselles
de Tolozan , qui ont été touJUILLE
T. 1769. 181
tes deux inoculées à Lyon , il y a quelques
années par un inoculateur célèbre , viennent
d'avoir une petite vérole naturelle
très-forte & même confluente. J'en fuis
fâché
par rapport à ces Demoiselles ,quoique
je n'aie pas l'honneur de les connoître
; je les plains , fur- tout fi elles font
maltraitées par cette cruelle maladie ;
mais la caufe de l'inoculation ne doit pas
en fouffrir , & n'en fouffrira pas auprès
des gens inftruits . Vous convenez que
l'opération a été infructueufe chez ces
Demoifelles , quoiqu'elle ait été réitérée.
Elles étoient donc dans le cas de
ceux qui n'ont pas eu la petite vérole , &
qui peuvent la contracter d'un moment à
l'autre. Mais on leur avoit aſſuré , ditesvous
, qu'elles étoient à l'abri de ce fléau ;
fi cela eft , on a eu tort.
Tous les inoculateurs , ajoute - ton ,
foutiennent ce principe : permettez - moi
de vous dire , Monfieur , qu'on vous en
a impofé en vous difant pareille choſe.
Le fait eft fi faux que les premiers oracles
de l'inoculation en Europe ont écrit tout
Fe contraire ; il y a 45 & 50 ans . Le docteur
Jurin , fecrétaire de la fociété royale,
qui donnoit tous les ans les liftes des inoenlés
à Londres , s'expliquoir formelles
ment à ce fujet en 1721. Itcite une lergre
18 MERCURE DE FRANCE.
plus ancienne du docteur Netleton. Ce
lai ci ajoute que tous ceux qui ont écrit
de l'inoculation font uniformes fur ce
point ; c'étoit en 1723 qu'il s'exprimoit
de la forte. Pen de gens , me direz vous ,
avoient alors écrit fur cette matiere ; il
eft vrai que le nombre n'en étoit pas bien
grand en 1723 : cependant les écrits d'Antoine
le Duc, de Jean de Caftro , de Guillaume
Harris , étoient déjà publics , &
ceux d'Emmanuel Simoni & de Jacques Pilarini
, médecins Grecs , qui ont fait connoître
l'inoculation aux nations occidentales
de l'Europe , avoient paru
dès 1713
& 1716. Trouvez bon que je vous mette
fous les yeux quelques textes de ces auteurs.
Extrait de la relation du fuccès de l'inoculation
en Angleterre , &c . par M. Jutin
,fecrétaire de la fociété royale , 1723 .
Recueil de pièces , &c . Paris , 1756 ,
pag.8's.
93
हूँ
1. Mais fi la perfonne inoculée n'a pas
reçu la maladie par cette opération ; car
il est arrivé quelquefois qu'elle a man-
» qué , alors nous ne devons pas être furpris
qu'elle la prenne dans la fuite na-
» turellement. L'inoculation comme
>
JUILLET. 1769. 183
99
tous les autres remedes de la chirurgie
& de la médecine , ne produit pas toujours
l'effer propofé, & il ne faut pas s'en
» étonner. Nous favons par mille exemples
que , de plufieurs perfonnes égale
sment expofées à la même maladie contagieufe
, partie en eft infectée , partie
lui échape. Il y a plus : la même perfonne
s'expofant dans différens tems au
» même danger lui échape une fois , &
» ne le fait pas une feconde ; c'eft ce qui
" eft arrivé deux fois dans l'inoculation .
» Deux enfans qui avoient été inoculés
» fans aucun effet , ainſi qu'il eſt atteſté ,
non - feulement par leur médecin le
docteur Netleton , mais même par leurs
parens ; ces enfans , dis je , ont été dans
» la fuite attaqués de la petite vérole dans
» un tems d'épidémie très - violente , ils
» l'eurent bénigne & s'en tirerent heureufement.
On a publié , il y a quel
ques mois dans la gazette journaliere ,
la relation que m'en a envoyée M. Netleton
; je l'ai fait réimprimer à la fuite
de cet écrit , & les originaux font entre
mes mains . Ce font là les feuls cas
» de cette efpéce qui foient parvenus à
ma connoiffance , fi l'on en excepte celui
de Mlle de Grave , fille du chirurgien
de cé nom. Le Public en a fous les
"
184 MERCURE DE FRANCE.
» yeux le récit qui lui a été donné par Mait
» land , & qui eft certifié de la main du
même. "
» pere
Extrait de la lettre du docteur Netleton à
M. Jurin , écrite d'Halifax le 11 Nov,
1723. Recueil de pièces , &c. pag. 121 ,
Tous ceux qui ont écrit fur l'inoculation
nous ont appris qu'elle manque
quelquefois , & que dans ces cas-là on
"3 n'eft pas plus à couvert de la petite vé-
» role , que fi l'on n'avoit rien fait . »
»
Extrait de la maniere nouvelle & affurée
de transplanter a petite vérole ;
; par Pilarini
, médecin de Conftantinople. Venife
, 1715 , Rec. de pièces , & c . pag. 39%
« L'infertion a quelquefois manqué fur
certains fujets , & ils n'ont point reçu
la petite vérole , foit parce qu'il ne
préexiftoir dans eux aucun levain variolenx
; foit parce que l'efficacité du pus
» s'étoit énervée & anéantie ; mais dans
les épidémies fuivantes , ces derniers
furent attaqués de la maladie comme les
"
» autres. 12
Le recueil , d'où font tirés les extraits
pré édens , eft fort connu des anti inocu
lateurs mêmes ; ils ne manquent pas
JUILLE T. 1769. 185
de le citer dans leurs écrits , quand ils y
trouvent le moindre fait dont ils croyent
pouvoir tirer quelque conféquence défavorable
à l'inoculation : ils fe gardent bien
d'en faire un autre ufage . C'eft le premier
ouvrage en notre langue que devroient
lire ceux qui veulent s'inftruire des faits
concernant la petite vérole artificielle.
On le doit à M. de Montucla , auteur de
l'hiftoire des mathématiques ; il eft imprimé
il y a treize ans , chez Deſaint &
Vincent , à Paris . J'ai formé un nouveau
recueil de piéces fugitives ou nouvelles,
ou devenues rares , pour & contre l'inoculation
, & un catalogue raifonné de tous
les ouvrages publiés fur cette matiere depuis
so ans. Il n'y a point de bibliothéque
en Europe où un pareil recueil ne fût
admis ; cependant nos libraires craignent
de s'en charger. Ce fujet eft épuifé , ceux
qui ont voulu s'inftruire font inftruits ou
croyent l'être ; les autres veulent garder
leurs préjugés . On ne lit guère en France ,
& fur- tout à Paris , que pour s'amufer. Ce
n'eft pas l'importance de la matiere qui décide
ici du débit d'un livre ; on fe laffe de
tout,quandle moment de la mode eft paflé:
on n'eft pas plus curieux à Paris aujourd'hui
d'ouvrages fur l'inoculation, foitpour, ſoit
186 MERCURE DE FRANCE.
contre , qu'on le feroit de l'hiftoire des
Pantins & de celle de Ramponeau.
Quoi qu'il en foit , Monfieur , vous
voyez par les textes précédens qu'il eft
faux que tous les inoculateurs ayent dit
que lorfque l'inoculation ne produit aucun
effet , on n'a plus rien à craindre de
la petite vérole. Voilà trois auteurs claffiques
& des plus anciens fur cette matiere
, qui ont affuré très - expreffément le
contraire ; dès lors il y avoit des exemples
de perfonnes qui avoient pris la petite
vérole naturellement après n'avoir pu la
prendre par infertion , & les exemples
s'en font multipliés depuis. Dans le fonds
cet accident n'eft pas plus éronnant que
ce qu'on voit tous les jours , des gens qui
ne craignent point cette maladie parce
qu'ils fe font expofés à la prendre , même
en gardant des malades qui en étoient attaqués
, & qui , au bout de 30 & 40 ans
payent ce tribut ; ce fait eft même arrivé
à des médecins. Il n'y auroit pas plus de
raifon de rejeter l'inoculation par ce motif
que de profcrire l'opération de la faignée
, parce qu'il arrive quelquefois aux
meilleurs chirurgiens de faire des faignées
blanches ; encore peut-on fuppofer qu'en
ce cas il y a de la faure du chirurgien , au
JUILLET. 1769. 187
lieu qu'il n'y en a point de la part de l'inoculateur
qui donne , avec la même ma
tiere , la petite vérole à l'un , & ne la
communique point à un autre.
Tout ce qu'il y a de vrai dans les difcours
que ces fortes d'événemens ont fait
tenir , c'eft que dans les commencemens
où la méthode de la petite vérole artificielle
s'est répandue en Europe , quelques
partifans de cette opération ayant obfervé
que fur cent perfonnes qu'on inoculoit, ily
en avoit communément quatre ou cinqfur
qui l'opération ne produifoit aucun effet ,
& que , d'un autre côté, il y avoit des gens
qui mouroient dans un âge avancé fans
ávoir eu la petite vérole , ils ont conjecturé
, avec quelque vraisemblance , que
ceux fur qui l'infertion n'avoit pas de prife
étoient ceux qui n'étoient pas fufceptibles
de cette maladie , & en conféquence
ils ont cherché à raffurer fur les fuites les
inoculés fur qui l'infertion n'avoit rien
produit. J'ai pu moi - même adhérer à cette
conjecture ; mais j'ai bien changé d'avis
depuis , puifque je penfe , & que j'ai fou→
tenu dans mon fecond mémoire , lu en
1758 à une affemblée publique de l'aca
démie des fciences , que tout homme vi
vant étoit fufceptible de la petite vérole
188 MERCURE DE FRANCE.
tant qu'il ne l'a pas eue , & qu'il l'auroit
s'il vivoit affez pour l'attendre.
Je fais nombre d'exemples de perfonnes
des deux fexes qui en ont été attaquées
naturellement à quatre vingt ans &
plus ; d'autres qui l'ont reçue à cet âge
par inoculation . Si la petite vérole eft rare
à 80 ans , c'eft qu'il n'eft pas commun
de parvenir à cet âge , & qu'il eft plus ra
re encore de s'expofer à la contagion .
Beaucoup de gens ont payé ce tribut dans
leur enfance & ne s'en fouviennent pas ,
ne s'en doutent pas même. Souvent les
nourrices le cachent aux parens . C'eft de
quoi j'ai été témoin ; quelques enfans ont
eu la petite vérole dans le ventre de leur
mere , & en ont apporté les marques en
naiffant ; quelques uns , de l'aveu de
Boerhave , l'ont fans éruption , morbus
variolofus fine variolis. Il y a des petites
véroles qui rentrent & auxquelles on peut
fe méprendre , foit que le malade meure
ou réchappe . On peut donc foutenir qu'il
n'y a d'exempt de la petite vérole que
ceux qui ne vivent pas affez pour l'attendre.
Je ne doute pas qu'un médecin fçavant
ne trouvâr dans le raifonnement &
dans l'expérience de quoi donner à certe
opinion le plus haut degré de vraiſem-
-
JUILLE T. 1769. , 189
blance ; du moins il n'eft pas poffible de la
convaincre de fauffeté.
Pardonnez , Monfieur , cette digreffion .
Il ne s'agifloit que de vous prouver que
les inoculateurs ont été les premiers à dire
que l'inoculationfans effet ne préferve point
de la petite vérole naturelle . Trouvez- vous
qu'il manque quelque chofe à ma preuve?
Quand l'opération a été bien faite , quand
elle a été réitérée & que l'efficacité du virus
a été reconnue fur d'autres fujets , on
a pu fe flatter , avec quelque apparence ,
qu'on étoit à l'abri de cette maladie ; on
devoit en conclurre feulement qu'on n'étoit
pas alors difpofé à la contracter ;
mais , de l'aveu des plus anciens partifans
de l'inoculation , cela ne donne aucune
fûreté fur l'avenir. Vous voilà, Monfieur
, en état de défabufer ceux qui vous
répéteront cette objection rebattue qui ne
porte que fur une fuppofition fauffe ; mais
fi vous trouvez en votre chemin un médecin
de profeffion qui paroiffe lui donner
quelque poids, vous pouvez lui dire &
lui prouver que s'il veut fe laver du reproche
de mauvaiſe foi, il doit avouer fa profonde
ignorance fur l'hiftorique de l'inoculation
.
190 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRE lu par M. Macquer , de l'académie
royale des fciences , le 17 Juin
dernier , dans l'affemblée de cette acadé
mie , fur une nouvelle porcelaine qui
réunit les qualités les plus defirables;
tant pour lafolidité que pour la beauté,
LORSQUE ORSQUE le Roi , pour exciter l'émulation &
l'induftrie de les fujets fur un objet auffi intéreſſant
que l'eft la porcelaine , accorda , il y a 13 ou 14
ans la liberté générale d'en fabriquer en France ,
nous n'en avions qu'un petit nombre de manufac
tures qui jouilloient des privileges qui leur avoient
été accordés ; & tout ce qui fe faifoit dans ces mamufactures
n'étoit qu'une porcelaine de qualité
très-inférieure à celles du Japon , de la Chine , des
Indes , de Saxe & de quelques autres états d'Allemagne
; ou plutôt ce n'étoit qu'une matiere faite
pour imiter la beauté extérieure de la vraie porcelaine
, mais qui étoit bien éloignée d'approcher de
fa folidité.
por-
Comme dans le tems que nos manufactures s'étoient
établies , on n'avoit pas encore trouvé en
France de matériaux propres à faire
une belle
celaine qui eût les qualités de celle de Chine & du
Japon , on y avoit fuppléé par une compofition
dont la bafe étoit du fable ou des cailloux broyés
qu'on faifoit blanchir par l'action du feu & par le
mêlange de différens fels . Cette matiere à laquelle
on a donné le nom defritte , étoit enfuite réduite
en pâte par le moyen d'un moulin ; mais comme
cette pâte étoit très - maigre , & manquoit abfoJUILLE
T. 1769. 191
lament du liant nécellaire pour pouvoir être travaillée
fur le tour à la maniere des autres pote
ries , & même pour pouvoir le mouler ; on avoit
été forcé d'y joindre une certaine quantité de terre
liante pour lui communiquer cette qualité. Si cette
terre cût été choisie parmi les argiles réfractaires 2
la porcelaine qui auroit réfulté de ce mélange auroir
pu être aflez folide ; mais toutes celles des
argiles qu'on connoifloit alors , ou n'avoient aucune
blancheur , ou perdoient cette qualité par
l'action du feu , & l'on n'auroit pu obtenir qu'une
poterie dénuée de la blancheur , qui eft une des
plus effentielles & des plus apparentes qualités de
la porcelaine.
Cet inconvénient avoit fait donner la préférence
aux marnes, qui confervent plus de blanc dans la
cuite , & le mélange de cette derniere eſpéce de
terre avec la fritte a été adopté dans nos manufactures
de porcelaine de France . Mais aucune
marne ne pouvant foutenir l'action d'un grand feu
fans fe fondre , il eft arrivé que la compofition
qu'on avoit trouvée pour imiter la porcelaine n'é
toit qu'une matiere fufible , d'un grain rare, prefque
point lié , incapable , en un mot , d'acquérir
par la cuire à un feu d'une force fuffifante la du→
reté & la compacité néceflaires pour réfiſter , auffi
bien que les bonnes porcelaines , à l'alternative
du chaud & du froid fans ſe caller. Ces défauts fi
effentiels en ont entraîné un autre encore bien
confidérable , c'eft que fur cette matiere tendre &
fufible on n'a pu mettre pour vernis ou couvertè
qu'une efpéce de verre de plomb encore plus tendre
& plus fufible , fufceptible par conséquent de fe
rayer , de fe dépolir , de jaunir , de perdre enfin
toute fa beauté par le fervice.
Telle a été jufqu'à préfent la matiere qu'on a
192 MERCURE DE FRANCE.
travaillée ſous le nom de porcelaine dans nos ma
nufactures. Ceux qui fabriquoient cette faufle
porcelaine fe contentoient de fuivre exactement
leur recette fans en chercher une meilleure . Il n'y
eut, à proprement parler , que quelques fçavans
tels que M. de Réaumur, M. Guettard & M. Hellot
, commiffaires du Roi à la manufacture de Séyres
, qui firent des recherches pour trouver de
bons matériaux .
J'avois été affocié à M. Hellot dans fa commiſfon
à la manufacture du Roi , & depuis la mort
de cet académicien je reflens tout l'avantage de
l'être avec M. de Montigny , dont j'ai l'honneur
d'être confrere dans cette académie . Animés du
même efprit que les fçavans qui nous avoient précédés
dans les travaux fur la perfection de la porcelaine
, nous n'avons ceflé de faire les mêmes recherches.
Les infirmités de M. Hellor ne lui permettant
plus , dans les dernieres années de la vie ,
de fe livrer à fes travaux , je m'en étois chargé
feul pendant ce tems , & le réſultat de mes expériences
a été la découverte d'une porcelaine auffi
folide que celles du Japon & de Saxe , & fort approchante
de leur beauté ; mais comme elle n'avoit
pas encore le dernier degré de blancheur
qu'on defire à la manufacture du Roi , après l'avoir
fait conftater par des épreuves fuffifantes
j'en ai dépofé, il y a environ trois ans , plufieurs
piéces à l'académie , avec un papier cacheté qui en
contient la compofition & que j'efpére publier
d'ici à quelque tems. Après cela nous avons continué
M. de Montigny & moi les expériences &
les recherches tendantes à la perfection de la porcelaine
: nous examinions avec grand foin , & par
différentes épreuves , toutes les terres que nous
pouvions nous procurer , foit dans les voyages
que
JUILLE T. 1769. 193
que nous avions occafion de faire , foit en engageant
toutes les perfonnes de notre connoiffance ,
qui pouvoient s'occuper de ces recherches , à nous
en envoyer.
Parmi un nombre infini de terres que nous
avons eflayées de cette maniere , il s'en eft trouvé
une dont M. l'archevêque de Bordeaux m'avoit
donné un petit échantillon , il y a environ deux
ans , & qu'il tenoit de M. Vilaris , apothicaire de
Bordeaux & de l'académie des fciences de la même
ville , auquel j'avois envoyé une note des caracteres
de la terre que je cherchois. Nous avons
reconnu par l'examen de cette terre qu'elle avoit
les principales qualités que nous defirions &
qu'elle pouvoit entrer avec grand avantage dan's
la compofition d'une excellente & magnifique
porcelaine. Depuis ce tems , les épreuves que
nous avons continué d'en faire , ont confirmé de
plus en plus les efpérances qu'elle nous avoit
données ; & enfin après l'avoir combinée avec
d'autres matieres dont le mêlange lui eſt néceffaire
, il en eft réfulté une porcelaine du premier
ordre , tant pour la folidité que pour la beauté.
M. Vilaris étant convenu d'indiquer l'endroit où
fe trouvoit cette terre , je m'y fuis tranſporté , en
conféquence des ordres du Roi , qui m'avoient été
adreflés les 8 & zo Août de l'année derniere par
M. Bertin , miniftre & ſecrétaire d'état ; j'ai mené
avec moi M. Vilaris & le Sr Millot , l'un des principaux
ouvriers de la manufacture du Roi , pour
reconnoître la terre fur les lieux , prévenir le propriétaire
fur l'acquifition qu'on en pourroit faire
pour le compte du Roi , faire faire des fouilles , &
envoyer à la manufacture une quantité luffifante
de cette même terre pour continuer les épreuves ,
plus en grand qu'onne l'avoit pu faire jufqu'alors.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Pendant le cours de tous les travaux & opéra
tions que je viens d'expofer , la liberté générale
accordée fur la fabrication de la porcelaine produifoit
déjà depuis du tems le bon effet qu'avoit
prévu & qu'en attendoit le miniftre éclairé * qui
avoit mis en action ce grand reflort de l'induftrie.
L'émulation s'excitoit de tous les côtés. L'exemple
de M. le comte de Lauraguais, dont l'acad.mie
& le public connoiflent les travaux fur la porce
laine : les découvertes publiées par M. Guettard :
plufieurs étrangers qui étoient venus apporter en
France des recettes de porcelaines : tout cela contribuoit
encore à augmenter le defir & l'efpérance
de réuffir. Il s'eft donc formé dans plufieurs
endroits des entreprifes nouvelles pour faire de la
porcelaine , où les recherches & les travaux fe
continuent à préfent avec beaucoup d'activité ; &
nous difons avec fatisfaction que les tentatives
qui le font dans ces nouveaux établiſſemens tendent
toutes à faire une porcelaine plus folide que
celle de nos anciennes manufactures , & que (du
moins autant que cela a pu parvenir à notre connoiffance
) dans aucune de ces manufactures commençantes,
on ne fe propoſe pas de fuivre l'ancien
fyftême des porcelaines compofées de fritte & de
marne.
Il n'eft pas poffible que dans de pareilles circonftances,
une opération de la nature de celle que
j'ai été faire dans la province demeure long - tems
inconnue , & que , parmi un aflez grand nombre
de gens qui ont tant d'intérêt à découvrir de bons
matériaux pour la porcelaine , il n'y en ait quel-
* M. Bertin , miniftre & fecrétaire d'état , & l'un
des honoraires de l'académie..
JUILLE T. 195 1769 .
qu'un qui parvienne par un moyen quelconque à
découvrir le pays où le trouvent ces bons matériaux.
Mais comme il eft de notre devoir de con-"
ferver à la manufacture du Roi , & à tous ceux qui
ont contribué à la découverte importante que
nous annonçens , une antériorité qu'ils ont ac
quife à de fi juftes titres ; de conftater en un mot
que fi l'on réuffit tôt ou tard à faire dans quelqu'une
des nouvelles manufactures une belle &
excellente porcelaine avec les matériaux que nous
employons , ce fera toujours à celle du Roi qu'on
en devra rapporter la premiere connoiflance.
Nous préfentons aujourd'hui à l'académie , ave. le
détail des faits qui viennent d'être expofés , un
certain nombre de piéces de la nouvelle porcelaine
que nous la fupplions de vouloir bien examiner.
Nous déclarons avec confiance qu'elle a les propriétés
fuivantes .
Elle eft entierement & uniquement compolée de
matériaux qui le trouvent en France.
Il n'y adans fa pâte ni dans fa couverte aucune
fritte , aucun fel , rien qui vienne du plomb , ni
d'aucune autre matiere métallique ou faline.
Elle fe travaille également bien fur le tour à la
maniere des poteries communes & dans les moules,
où elle eft fufceptible de prendre toutes les formes
qu'on veut lui donner,
Elle ne peut être cuite qu'à un feu de la derniere
violence , & la couverte exige le même degré de
feu pour fe fondre.
Elle acquiert dans cette cuite une denfité & une
dureté comparable à celle des cailloux , & fa couverte
prend auffi une dureté proportionnée.
Elle eft infufible au plus grand feu des fourneaux
, & peut fervir de creufet dans lequel on
vitrifie completement toutes les porcelaines de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fritte & de marne , fans être altérée ni dans fon
intérieur ni dans fa couverte , comme cela eft
prouvé par le rélultat de l'expérience que nous
mettons fous les yeux de l'académie.
Lorfqu'on la frappe avec un corps dur elle rend
un fon femblable à celui d'un vafe de métal .
Elle réfifte auffi - bien qu'aucune des porcelaines
connues de la plus excellente qualité à l'impreffion
fubite & alternative du chaud & du froid.
Le grain qu'on apperçoit dans fa caffure tient
de celui de la porcelaine de Saxe & du grain de la
porcelaine d'ancien Japon , en approchant cependant
beaucoup davantage de ce dernier.
Enfin fa blancheur & fa demi-tranſparence font,
pour le moins , égales en beauté à ces mêmes quafités
dans les porcelaines de l'ancien Japon , de
Saxe , & de toutes les plus belles qu'on ait faites
jufqu'à préfent.
Telles font les qualités de la nouvelle porcelaine
dont nous espérons que la manufacture du
Roi va faire jouir inceffamment le public. On
Voit par les faits dont nous venons d'avoir l'honneur
de rendre compte à l'académie , que la découverte
en eft due au concours du zèle , des lu.
mieres & des travaux de plufieurs perfonnes . Le
principal honneur doit s'en rapporter aux intentions
patriotiques & aux vues fupérieures de M.
Bertin , miniftre & fecrétaire d'Etat , l'un des
membres de l'académie , qui a les manufactures
de porcelaine dans fon département ; la France
lui lera redevable d'une porcelaine pour le moins
égale en beauté & en folidité à tout ce qui a été
fait jufqu'à préfent de plus parfait dans le monde
entier. Nous avons l'obligation à M. l'archevêque
de Bordeaux , prélat inftruit dans les fciences &
dans les arts & qui ne laifle échapper aucune ocJUILLET
. 1769. 197
}
•
à
cafion de contribuer à leur progrès , & à M.
Vilaris , de nous avoir donné occafion d'exami-
Ber & de connoître la meilleure terre
porcelaine
qu'on ait encore trouvée dans le Royaume.
M. Boileau , directeur de la manufacture des
porcelaines de France , a toujours fecondé avec
zèle nos recherches & nos expériences dans toutes
les parties dépendantes de fes fonctions . Nous
devons nommer auffi avec éloge le fieur Millot ,
l'un des principaux ouvriers de la même manufacture
, qui , non - feulement a exécuté avec beau-
-coup d'exactitude & d'intelligence toutes les manipulations
& épreuves qui nous ont paru néceflaires
pour porter cette découverte
fa perfection
, mais qui y a contribué lui -même par des
expériences que lui fuggéroit le génie obfervateur
qu'il a reçu de la nature. Enfin nous avons
fait , M. de Montigny & moi , tout ce qui dépendoit
de nous dans cet objet principal & effentiel
de nos fonctions , dont nous fentions toute
Fimportance , & au fuccès duquel nous avons
toujours travaillé avec la plus grande ardeur.
L'académie peut fe convaincre par les piéces
que nous mettons aujourd'hui fous les yeux
que la nouvelle porcelaine eft actuellement & a
tous égards dans le degré de perfection dont elle
eft fufceptible. Un feul objet femble exiger encore
quelques recherches , c'eft la conftruction la
plus avantageufe des fours néceffaires pour la
faire cuire , mais nous pouvons aflurer que les
fours d'ellai dont nous nous fervons à préfent &
dans lefquels ont été cuites les piéces que nous
préfentons , font aflez bons pour produire leur
effet avec peu de déchet , & qu'en les conftruifant
plus en grand avec de légers changemens ,
dont l'expérience nous a indiqué l'utilité , la
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
manufacture du Roi feta en état de traiter
cette nouvelle porcelaine en grand & pour le commerce,
RAPPORT que MM. les Commiffaires de
l'académie des fciences ont fait à cette
compagnie des qualités de la nouvelle
porcelaine annoncée dans le mémoire
précédent.
Les Chinois & les Japonois ont été en poffelfion
de faire de bonne porcelaine long-tems avant
les Européens. Frappé de la beauté & de la bonté
de leur porcelaine , on a effayé de les imiter
mais il s'en faut beaucoup qu'on y foit parvenu.
Dans quelques manufactures , notamment dans
celle de Sevre , on a affez bien imité le beau
blanc ; mais toutes , excepté celle de Saxe , manquoient
par la folidité de la matiere . La ſubſtance
de leur porcelaine étant ou un verre ou une mariere
très - vitrifiable , les ouvrages de porcelaine
d'Europe ne pouvoient foutenir le grand feu ni
le paflage fubit du chaud au froid . Il étoit réfervé
aux phyficiens & aux chymiftes d'atteindre
au but où l'on tendoit. M. de Réaumur a déterminé
la qualité des principales fubftances qu'employoient
les Chinois. M. Guettard a découvert
& fait connoître ces fubftances en France. M. le
comte de Lauraguais eft parvenu à faire de bonnes
porcelaines , qui fupportoient les mêmes
épreuves que celles de la Chine : mais il n'a rien
paru d'auffi parfait que les ouvrages que MM .
de Montigny & Macquer ont mis fous les yeux
de l'académie , qui a jugé que ces morceaux
égalent en beauté l'ancien Japon & furpallent un
JUILLET . 1769. 199
peu le plus beau Saxe . Il reftoit à conftater fi
cette nouvelle porcelaine pourroit fupporter les
mêmes épreuves que la meilleure porcelaine de
la Chine : comme le fimple coup-d'ail ne peut
mettre en état de prononcer fur ce point important
, l'académie nous a chargés , M. de Juffieu
& moi , de faire à ce fujet des expériences décifives
: nous allons lui en rendre un compte abré
gé , mais fidele.
Premiere épreuve. Nous avons verfé dans l'une
de ces taffes de l'eau bouillante , & elle n'en a
point fouffert le moindre dommage.
Seconde épreuve. Nous avons rempli d'eau
froide deux de ces taffes , nous les avons mifes
au milieu des charbons ardens ; quand l'eau a
été bouillante , nous avons retiré une de ces talles
, & après avoir jetté l'eau qu'elle contenoit ,
nous l'avons plongée dans l'eau froide. Nous
avons retiré l'autre taffe , & fans verfer l'eau
qu'elle contenoit , nous l'avons jettée dans l'eau
froide. Ces deux tafles ont fupporté cette violente
épreuve , fans avoir fouffert la moindre altération
.
On peut conclure de ces deux épreuves que la
nouvelle porcelaine réfiftera à la plus grande chaleur
du caffé , du chocolat , du potage : c'eſt à
peu -près ce qu'on en doit légitimement exiger.
Troifieme épreuve. Nous avons fait rougir une
taffe dans un feu de forge qui ne l'a point endommagée
; nous l'avons retirée & jettée dans
l'eau froide. Comme elle étoit vuide , elle flottoit
fur l'eau & les bords ne trempoient point
dans le fluide ; il s'eft fait plufieurs petites fentes
au bord ; nous avons cru devoir les attribuer à
ce que le réfroidiflement étoit inégal dans les
différentes parties de cette taffe. Pour nous en
1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
convaincre , nous avons fait rougir une foucoupe
& nous l'avons plongée brufquement & en entier
dans l'eau froide , elle en eft fortie fans avoir fouf.
fert la moindre altération .
Quatrieme épreuve . Nous avons fait rouffir de
beurre dans cette même foucoupe & nous y avons
fait cuire un oeuf; jufques-là la foucoupe eft
reftée faine ; mais ayant verfé deffus une cuillerée
de vinaigre froid, il s'eft fait une fente à l'endroit
qui a été touché par le vinaigre. Il eft bon
dobferver que par l'épreuve n° 3 , cette foucoupe
avoit perdu fon recuit , ce qui peut avoir
contribué à la fêlure dont nous venons de parler .
Mais indépendamment de cette circonftance , la
porcelaine ne pouvant pas être regardée comme
une fubftance ductile , il paroît preſqu'impoffible
qu'ele réfifte au changement fubit d'un grand
chaud à un grand froid , fitôt que la condenfation
ou la raréfaction ne s'opérera pas fur toutes
les parties du vafe ; c'eft ce qui ſe voit érabli par
l'expérience n° 3.
Cinquieme épreuve . Nous avons mis dans une
de ces taffes deux parties de litharge & une de
fable , pour en faire du verre de plomb. Cette
opération étant finie , nous avons remarqué , 1º .
que dans l'intérieur de la tafle , aux endroits qui
n'avoient été touchés ni par le verre de plomb
ni par la cendre , la couverte avoit confervé toute
fa blancheur & tout fon poli. 2 °. Que la taffe
ne s'étoit point déformée : ainfi la fubftance de
la porcelaine , non plus que la couverte , n'avoient
point été fondues par le grand feu que
nous leur avions fair éprouver. 3º. Il s'étoit fait
une fente , occafionnée probablement par le vent
du : foufflet & il étoit forti par cette fente une par
tic du verre de plomb ; mais ayant caflé cette tafə
JUILLET. 1769. 201
fe , nous avons reconnu que le verre de plomb
n'avoit point du tout agi fur la fubftance de la
porcelaine ; aucune partie ne s'étoit fondue , excepté
la couverte qui s'étoit amalgamée avec le
verre de plomb dans les endroits qui en avoient
été touchés.
Conféquences de ces épreuves.
La nouvelle porcelaine de Sevres qui a tout le
mérite extérieur de l'ancien Japon , eft très- fonore
, elle fait feu avec le briquet comme unfilex ;
elle réfifte au feu , au point de fervir de creuſer
pour fondre, & vitrifier l'ancienne porcelaine de
Sevres ; un feu de forge , long- tems continué , ne
l'a point déformée ; elle va au feu fans fe rompre ;
elle paffe de même fans fouffrir aucune altération
du chaud au froid ; ainfi elle réfilte à toutes
les épreuves auxquelles on peut raisonnablement
foumettre les meilleures porcelaines , car les ouvrages
faits de ce te ſubſtance ne doivent pas être
deftinés à faire des batteries de cuifine , non plus
que des creufets qui tiennent en fonte le verre de
plomb. Cependant à cet égard il y a tout lieu de
croire que des creufets qui n'auroient point de
couverte & qui feroient bien cuits , foutiendroient
l'épreuve du verre de plomb , fi on mettoit les
creufets couvert de l'impreffion directe du vent
des fouflets , puifque la fubftance de cette porcelaine
n'a point été attaquée par le verre de plomb,
comme le font prefque tous les creufets qui le
fendent & fe percent.
Encore une chofe très-intéreflante pour le bien
public , c'est que les travaux qu'on a faits fur
la porcelaine mettent fur la voie d'en faire à un
prix modique , de moins ornées , à la vérité ,
que celle de Sevres , mais qui auront toute la
I'v
202 MERCURE DE FRANCE.
folidité qu'on peut défirer. A Paris , ce 1 Juillet
$769.
DUHAMEL DU MONCEAU ; DE JUSSIEU.
GRAVUR E.
I. -
Tems ferein & les Debris du naufrage ;
deux eftampes en pendant, gravées d'après
les tableaux de M. Vernet , peintre
du Roi . Ces eftampes , d'environ
13 pouces de haut fur 17 de large , fe
vendent à Paris , chez Aliamer , gra
veur du Roi , rue des Mathurins , visà-
vis celle des Maçons. Prix , 2 liv.
8 fols chacune .
CeEsS deux marines , par la variété des
fites & les fcènes oppofées qu'elles préfentent
, forment un contrafte agréable &
piquant. M. Aliamer , artifte diffingué ,
en a dirigé la gravure ; & cette gravure a
été exécutée avec intelligence par M. J.
Ozanne femme Legouaz , & L. J. Maf
quelier.
II.
!
Premiere & feconde vue des environs de
Caudebec en Normandie ;deux eftampes
JUILLET. 1769. 203
en pendant, de même grandeur que les
précédentes , & qui fe diftribuent à la
même adreffe & au même prix.
Ces jolies vues font enrichies de petits
fujets de compofition qui les rendent trèsamufantes.
Elles ont été peintes avec
beaucoup de vérité par J. Ph. Hachert ,
& gravées par le Sr le Gouaz qui , dirigé
par les confeils de M. Aliamer , a donné
à fa gravure tout l'effet & tout l'agrément
poffible.
III.
Recueil de differentes Figures antiques ,
gravées d'après les deffeins de G. M.
Oppenort , & livre de divers fujets
de figures & animaux , deffinés par
H. Roos , & gravés à l'eau forte par
Duncker. A Paris chez Huquier
graveur & marchand d'eftampes , rue
des Mathurins au coin de la rue de
Sorbonne .
Ces différentes gravures indépendamment
du mérite du deffin , ont l'avantage
d'avoir été exécutées par l'artiſte le
feur Duncker avec beaucoup d'efprit &
de liberté.
Le fieur Huquier diftribue auffi chez lui
un recueil de plus de 600 vafes , compofés
& gravés en partie par lui .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Un recueil de diverfes études d'animaux
, gravées d'après les deffins de
Snyders , Oudri & autres habiles Maîtres.
Un livre de divers animaux , pour
deffus de
portes , par les meilleurs
Maîtres .
Un recueil de petites figures gravées
d'après les deffins des plus habiles Maîtres
. Ce recueil fera utile au payfagiftes.
Une iconologie ou font repréfentés les
vertus , les vices , les fciences , les arts
& les divinités de la fables , en 216 eftampes.
Cette fuité qui eft très confidérable
donne connoiffance aux artistes de tous
les attributs & objets emblématiques ,
employés par la fable & l'allégorie .
IV..
Portrait dufieur Préville , Acteur de la
Comédie Françaife dans la Scéne VII .
de la petite piéce des Vendanges de
Surefne A Paris ; quai des Auguftins
, à la Minerve , chez Croifey
Graveur , qui tient magafin d'eftampes
, de globes , de fphères , & de tout
ce qui concerne la Géographie & l'Hy
drographie.
Cet acteur eft mis en fcène dans la coméJUILLE
T. 1769. 205
die des Vendanges de Surefne. C'eſt un
moment bien choifi du jeu que cet habile
Prothée varie à l'infini . Cette eſtampe
de format in 4° , fait pendant à celle
publiée précédemment , qui repréſente
le fieur Laruette. L'une & l'autre ont été
deffinées par le fieur Monet ; & gravées
par le fieur Auvrai.
V.
Portrait de Francois Van Mieris , peint
par lui - même en 1766 , & gravé par
S. C. Miger. A Paris chez Bafan , Graveur
& Marchand d'eftampes rue du
Foin ; prix 15 fols.
Ce Portrait. de format in 4°. doit
être au premier rang dans la collection
des Peintres de l'Ecole de Flandres ; on
fait que Mieris eft un de ceux qui a
fait le plus d'honneur à cette Ecole par
l'élégance de fes compofitions , par le
charme de fon coloris , & par la délicateffe
de fa touche.
V I.
Le Berceau Ruffe , eftampe d'environ 16
pouces de large fur 14 de haut . A Paris ,
chez Ph. L. Parizeau , Deffinateur &
Graveur , rue des Foffés de M. le Prin206
MERCURE DE FRANCE .
ce , maifon du riche Laboureur ; prix
2 liv. 8 fols.
Cette eftampe a été gravée par M. Parizeau
, d'après le tableau original de
même grandeur de M. le Prince , peintre
du Roi. Le fujet en eft pris dans les moeurs
Ruffes . On voit une famille occupée à attacher
à un arbre le berceau fur leque!
repofe un petit enfant , pour le mettre à
l'abri des infultes des animaux . Ce fujet
agréable par lui -même eft enrichi de
plufieurs acceffoires charmans. Le Graveur
a faili la manière du Peintre ; & fon
burin rend jufqu'à l'imitation de la couleur.
VII.
Portrait de Sa Sainteté CLEMENT XIV:
A Paris , chez Defnos , Ingénieur Géographe
& Libraire , rue S. Jacques
prix en blanc i liv. 4 fols , & imprimé
en carmin 2 liv , 8. fols.
Ce portrait intéreffant eft à demi corps
avec une main donnant la bénédiction ;
il eft renfermé dans un ovale , & l'ef
tampe à environ buit pouces de haut
fur fix de large. L'écuffon des Armoiries
placées au bas de ce portrait , eft couronné
des armes des Francifcains qui font
JUILLE T. 1769. 207
deux bras croisés , du milieu defquels
fort une croix ; les mains font en haut
avec les ftigmates.
VIII.
3
Etudes d'après nature deffinées & gravées
par Ferdinand Kobell. A Manheim
chez l'Auteur , & à Paris chez Heff .
Graveur , rue neuve S. Auguſtin , à
l'Hôtel des Deux - Ponts ; 16 fols le
cahier.
Ces petites études font fuite à celles
que le même graveur a publiées : elles intérefferont
les artistes & les amateurs par
refprit & la légereté de la pointe , &
par la variété des fujers.
I X:
·
Portrait de N. Boileau Defpréaux. Ce
nouveau portrait fait honneur au burin de
M. Savart , & annonce avantageufement
font talent. Le Portrait de Boileau eft en
médaillon , très reffemblant , & d'un
effet pittorefque. Il eft orné des divers
attributs des genres de poefie , dans lef
quels Boileau a excellé . Il a environ. quatre
pouces & demi de hauteur fur trois
de largeur. Il fe vend z liv . chez P. Sa
vart Graveur , à la barriere du Fond-Fa
raby.
208 MERCURE DE FRANCE.
X L
Gravure en pastel.
Le fieur BONNET , feul poffeffeur du
fecret de graver au paftel , vient d'exécuter
très-heureufement , en ce genre ,
le portrait d'une des plus jolie femmes.
Cette imitation du paftel entier avec
toutes fes teintes claires & obfcures , fait
illufion & ne le céde point aux tableaux
pour la fraîcheut , ni pour la vivacité des
couleurs. Cette fraîcheur ne peut être
altérée , foit en roulant l'eftampe , foit
en la tranfportant , puifque ce qui eft
d'impreffion ne peut s'effacer. C'eſt la
feptiéme que l'Auteur fait en ce genre ;
mais cette derniere eft la feule qui foit
paſtel en entier. Les fix autres font un
mélange de crayon noir , blanc & de
quelques autres couleurs ."
T
Le prix eft de fix liv. Les amateurs
qui voudront fe procurer cette eftampe
toute encadrée la trouveront chez l'Auteur
rue Galande , près la place Maubert ,
porte cochere , entre un chandelier &
un Layetier ; ou chez Maigret , Marchand
rue S. Jacques , vis à vis la rue du Plâtre ,
à raifon de 10 liv . ou 15 liv . felon la bordure.
On trouve chez le même graveur le
JUILLET. 1769. 209
portrait de l'Impératrice de Ruffie , exécuté
au burin ; prix 1 liv . fols .
X.
4
Abrégé chronologique de l'Hiftoire Univerfelle
, en une carte grand in-folio ;
dédiée & préfentée à Mgr le Duc de
Berry par Renaudot ; prix en blanc 1 l .
10 fols & enluminée 3 liv . à Paris
chez Desnos Libraire & Ingénieur Géographe
du Roi de Danemarck , rue
S. Jacques , au Globe.
Cette carte préfente l'arbre généalogique
ou le tableau des principaux Etats
fouverains du monde , de l'époque de
leur établiſſement , de leur durée , de leur
fondateur & du nombre de leurs Princes ,
& de ceux qui régnent à préfent, avec une
idée des principales révolutions , le tout
mis dans un ordre fucceffif & propre
à en donner une connoiffance exacte .
MUSIQUE.
I.
Six Trio dialogués pour deux violons &
violoncelle , dédiés à Madame la comteffe
de Forback , compofés par Guillaume Cra210
MERCURE DE FRANCE.
mer , muficien de la chambre de S. A. S. E.
Palatine , OEuvre le ; prix , 7 livres 4 fols.
A Paris , chez le Menu , auteur , éditeur
& marchand de mufique de feue Madame
la Dauphine , rue du Roule , à la clé d'or ,
& aux adreffes ordinaires . Ces Trio ont
fait le plus grand plaifir dans les concerts.
Ils font d'une compofition agréable &
d'un effet faillant. Le virtuofe qui en eft
l'auteur , joint le double talent du génie
& de l'exécution la plus étonnante fur le
violon . Ces Trio font dédiés à une Dame
dont la protection & le fuffrage éclairé
leur fait un nouveau titre de recommandation.
I I.
Six Sonates en duo pour une flûte & un
violon , ou pour deux flûtes ou deux
violons , de différens auteurs , Jommelli
, Martini , Stamitz , & c. prix , 6
liv . A Paris , chez M. Taillart l'aîné ,
rue de la Monnoie , la premiere porte
cochere à gauche en defcendant du
Pont Neuf , chez M. Fabre ; & aux
adreffes ordinaires de mufique.
Ces Sonates font d'un bon choix & d'un
effet piquant. Elles font publiées par un
maître bien célebre par fon talent fupérieur
pour la flûte qu'il enfeigne avec
JUILLE T. 211 1769.
fuccès , & par fon goût pour la mufique.
I I I.
Le vrai bonheur , ariette nouvelle , avec
accompagnement de violons , alto viola
baffo & corno ad libitum del fignor G *
A * Haffe, arrangée par M. Monroy , prix ,
2 livres 8 fols ; aux adreffes ordinaires de
mufique.
I V.
Lyre renouvellée & perfectionnée.
Le Sr Cherbourg , luthier , dans le temple
au bâtiment neuf, s'eft appliqué à rendre
l'ancienne lyre d'Apollon digne de
mériter l'attention des amateurs en ce
genre.
Voici un foible crayon des avantages
que cette lyre a fur toutes celles qui l'ont
précédée.
L'ancienne lyre n'étoit compofée que
de fept cordes ; en conféquence ne formoit
que cinq tons , & deux femi - tons
majeurs par gradation .
Celles qui lai ont fuccédé ont , à la vérité
, plus d'étendue , mais elles font également
bornées à un feal mode , n'ayant
ni diefe ni bemol. Il y en a une , à la vérité
, où l'on en a paufé , mais l'extrême
difficulté de s'en fervir la rend tout-à-fait
ingrate.
212 MERCURE DE FRANCE .
La lyre que le Sr Cherbourg a inventée
eft d'autant plus fupérieure aux précédentes
, que l'on peut avec facilité exécuter
ce qui fe joue fur la harpe à pedales ; elle
fe touche de même ; elle eft compofée de
vingt cordes , qui forment dans leur éten
due quatorze tons , & cinq femi - tons majeurs
par gradation , dans tous les modes,
foit majeurs & mineurs par le moyen de
fept diefes qui fe font du pouce de la
main gauche avec une facilité étonnante
fur fept touches allongées qui fe trouvent
à la portée du pouce fans que les doits fe
dérangent de leur pofition fur les cordes ,
lefquelles touches tiennent lieu des pedales
qui fe touchent avec les pieds fur la
harpe ; & lorfqu'il eft néceffaire de former
un des fept diefes , felon le mode
qui l'exige , l'on en touche trois d'un feul
coup de pouce qui font la double octave ;
en conféquence, ces fept diefes en forment
vingt & un .
Les anciennes lyres étant trop petites ,
avoient peu d'harmonie , mais le corps de
cette nouvelle a près de 15 pouces de hauteur
fur 18 de large , ce qui la rend beaucoup
plus fonore & plus harmonieufe que
l'ancienne. Les cordes font droites & perpendiculaires
, élevées fur un feul chevalet
pofé diagonalement au - deffus de ce
JUILLE T. 1769. 213
corps harmonique à environ huit pouces
de diftance , répondant à un petit corps ou
boîte qui contient 500 piéces méchaniques
en cuivre.
La harpe , toute intéreffante qu'elle
puiffe paroître , a le défaut d'être trèsgênante
fur l'épaule d'une dame qu'elle
cache en partie ; la nouvelle lyre au contraire
ne pefant que fept livres , donne des
graces à celles qui en touchent , la tenant
fur le genou gauche & l'attachant du haut
avec un ruban fur l'épaule.
Enfin , cet inftrument eft des plus folides,
& n'exige aucune réparation , avan
tage que n'ont point les harpes dont l'entretien
eft très - coûteux .
Il s'apprend très aifément , & les perfonnes
qui chantent peuvent s'accompagner.
On peut le voir , chez le Sr Cherbourg
, où l'on en fera entendre l'effet ;
& l'on indiquera ceux qui font en état
d'en montrer aux perfonnes qui fouhaiteront
en apprendre.
ANECDOTE.
I.
QUINAUT DUFRESNE , étoit peut-être
dans fon genre le plus grand comédien
214 MERCURE DE FRANCE.
qui fut jamais , & fur-tout le plus chatmant
par tous les dons naturels qu'on
puiffe apporter au théâtre . Dans le rôle de
Cinna , lorfqu'il prononçoit ce vers qui
peint un affallin payé par Augufte :
Et fa tête à la main demandant fon falaire.
fon bras droit plié derriere lui , fortoit
avec véhémence & fembloit fecouer la
tête d'un profcrit ; cette image faifoit frémir
& préfentoit toute la profcription.
On avoit peut être imaginé cette figure
avant lui ; on peut encore l'employer avec
fuccès , mais on n'y joindra pas l'expreffion
terrible , fi l'on ne pofféde ce beau
feu , cet enthouſiaſme , cette dignité , ces
graces qui l'ont rendu fi célebre.
I I.
Un acteur de province que le public
traitoit toujours mal , s'avança un jour fur
le bord du théâtre , en s'écriant : ingrat
parterre , que t'ai je fait ? On peut juger
combien cette touchante apoftrophe divertit
l'affemblée. Le lendemain , on ne
demandoit plus à la porte un billet de
parterre , on difoit : donnez-moi un ingrat.
JUILLET. 1769. 215.
EDITS , ARRÊTS , & C .
RATIFICATI
I.
ATIFICATION du Roi , du traité de commerce
& de marine , entre Sa Majeſté & la ville de Hambourg
, conclu a Hambourg le 1º Avril 1769.
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 5-Avril 17695
& lettres-patentes fur icelui , regiftrées en la cour
des monnoies le 10 Mai 1769 ; qui ordonnent la
fabrication de huit cens mille marcs d'efpéces de
cuivre , pareilles à celles défignées dans l'édit du
mois d'Août dernier : & renouvellent les défenſes
d'expofer dans le royaume en payement , des monnoies
de billon & de cuivre, de fabriques étrangeres,
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 11 Avril
1769 ; qui enjoint aux fyndics de la communauté
des Juifs de Metz , de remettre au bureau de la ferme
du contrôle de la marque d'or & d'argent, établi
en cette ville , un état des Juifs qui voudront
faire commerce d'ouvrages d'or & d'argent ; & ordonne
que ceux qui feront infcrits fur ledit état ,
tiendront des regiftres , fur lefquels ils tranfcriront
jour par jour les piéces de vaiffelles & autres
Ouvrages d'or & d'argent qui leur feront apportés:
fait défenfes à tous les Juifs qui ne feront point
infcrits , de vendre aucunes vaiflelles ni aucuns
ouvrages d'or & d'argent , ailleurs qu'au change
de la monnoie ou aux orfévres - jurés des villes de
Metz , Toul & Verdun , à peine de confifcation
& de trois mille livres d'amende : autorife lefer
216 MERCURE DE FRANCE.
mier à fe tranfporter chez les Juifs trafiquans ou
autres , pour y faire la vifite de tous les ouvrages
& vaiffelles d'or & d'argent , en vieux & en neuf,
& faifir ceux qui le trouveront en contravention
aux réglemens , & dont les droits n'auront pas été
acquittés.
I V.
Arrêtdu confeil d'état du Roi, du 12 Mai 1769 ;
qui ordonne les travaux néceflaires pour conduire
dans le collège de la Fléche , les eaux de différentes
fources : & la conftruction d'une fontaine dans la
ville de la Flèche.
V.
Mai 1769;
Arrêt du confeil d'état du Roi , du
qui accorde aux cotons en laine & poils de chèvre
& de chameau , provenans du commerce direct du
Levant à Marseille , le tranfit , en exemption de
tous droits , de cette ville aux pays étrangers, fous
la condition des formalités prefcrites par le préfent
arét , & de fortir par les bureaux y défignés :
ordonne au furplus l'exécution de l'arrêt du 15
Octobre 1704 , à l'égard des autres marchandifes
provenant du même commerce.
AVIS.
I.
Cours de Mathématiques.
M. DUPONT , profeffeur de mathématiques ,
recommencera dans fon école , rue Neuve St Médéric
, Jeudi 6 de Juillet 1769 , les cours de géométrie
& d'algébre de M. Bezout ; il fait faire alternativement
JUILLE T. 1769 . 217
1
>
ternativement dans fon cours public les oeuvres
de cet auteur , ainfi que celles de M. Camus ,
ajoute au dernier la dynamique de M. le Boflu ,
donne les leçons tous les jours fans interruption
depuis deux heures après midi jufqu'à fept heures
du foir. Le prix des leçons eft de 12 liv. par mois..
Ce profeffeur donne auffi un cours les dimanches
pour les ouvriers depuis fept heures du matin juf
qu'à huit. Il fait fuivre dans ce cours les élémens
& les fections coniques de M. l'abbé de la Chapelle.
•
Ì Ï.
Recette contre la Rage.
Il faut prendre une poignée de rhue , autant de
petite fauge , de trefle , feuilles & racines , & de
petites paquerettes , auffi feuilles & racines , avec
une poignée de fel , neuf goufles d'ail , fix cloux
de gerofle en poudre & la pefanteur d'un gros
fou d'écorce d'orange en poudre ; bien laver les
fimples ; les mettre dans un mortier avec un verre
de vin blanc , ou rouge , ou de poité , bien broyer
le tout & l'exprimer dans un gros linge & en faire
avaler le fuc à jeun au malade , qui ne mangera
que deux heures après , & dans cet intervale
fe promenera vivement ; il faut répéter cela pendant
trois jours , & pour faire les trois potions
-la- fois , il faut tripler les dofes ci- deflus .
Il faut
pour homme
ou femme
chaque
verre de
demie
roquille
; pour les enfans
, moitié
moins
,
& pour les animaux
une roquille
. Un point
ellen
tiel eft que la morfure
ou l'endroit
où auroit
été
l'écume
de l'animal
foit gratté
avec un canifjuſ
qu'à ce qu'il en forte
du fang vermeil
, après
quoi
l'on panfe
cette playe
avec le marc des herbes
, du
fel & de l'eau pendant
heuf jours. Le marc
doit
II. Vol.
R
218 MERCURE DE FRANCE.
être très -fec , n'y laiffant point de jus. Ce remede
étant très -mauvais il faut le faire prendre foi - même
aux malades ; ou s'ils veulent retourner chez
eux , il faut envoyer les deux autres verres bien
cachetés aux curés , pour qu'ils le voient prendre ;
Tans cette exactitude , ce remede , qui eft infaillible
, pourroit manquer ; il eft moins certain pour
les animaux , par la difficulté de découvrir leurs
morfures pour les panfer. Si l'on manquoit de tréfle
, on peut y fuppléer en prenant trois poireaux
qui n'auroient pas été tranfplantés .
Ce remede guérit les hommes & les animaux ,
même après des accès .
I I I.
Remède pour les yeux.
La demoiſelle Mutin , époufe du Sr Beffon , chirurgien
oculilte , & niéce de feu M. Seguin ,
docteur regentde la faculté de médecine de Paris ,
la feule poflédant les remedes pour les maladies
des yeux , & brevetée du Roi pour les adminiſ
debite : trer ,
19. Une pommade rouge fouveraine ;
2°. Une eau rouge ſpiritueufe ;
3. Une eau blanche ophthalmique.
La pommade guérit les maladies des paupieres.
L'eau rouge fpiritueule a la vertu de guérir la
paralyfie ou goute feraine imparfaite des nerfs
de la vifion , & leur donne du reffort ; elle rétablit
le cours régulier des efprits fur cette partie ;
elle fortifie la vue , &c.
L'eau blanche détruit
mations.
promptement
les inflam-
Les pots de pommade font de 40 f. 3 & 6 liv,
Les bouteilles d'eau rouge font de 3 , 6 & 12 liv.
. ་
JUILLET . 1769. 219
Les bouteilles d'eau blanche font de 30f. 3 & 6 1.
Ladite Demoiſelle donne la maniere de fe fervir
defd. remedes , qui peuvent fe transporter par tout
Lans le corrompre & fans perdre de leur qualité.
Sa demeure eft à Paris , rue Montmartre , entre
la rue du Mail & la rue des Foffes , la porte à côté
du cordonnier , au fond de la cour ; fon tableau eft
fur la porte. Les perfonnes qui lui écriront relati
vement à fes remedes , font priées d'affranchir
leurs lettres.
I V.
Lé Sieur Rouffel donne avis au Public qu'il a
trouvé un remede efficace pour les cors des pieds.
Jufqu'ici ces maux avoient paru ne pas devoir
mériter une attention particuliere , & l'on s'eft
contenté de chercher dans le fecret douteux de
quelques empyriques un foulagement , trop fou
vent inutilement attendu . Aujourd'hui l'expérience
a fait trouver un topique auffi fûr contre ce
mal , qu'il eft aifé à employer. Un morceau de
toile noire ou de foie , enduit du médicament dont
il s'agit , a la vertu d'ôter très - promptement la
douleur des cors , de les amollir , & de les faire
mourir par fucceffion de tems. On en forme un
emplâtre un peu plus large que le mal , que l'on
enveloppe d'une bandelette après avoir coupé le
cors. Au bout de huit jours on peut lever cepremier
appareil , & remettre un autre emplâtre pour
autant de tems.
Le prix des boëtes à 12 mouches eft de 3 liv.
Celui des boëtes à 6 mouches eft de I l. 10f.
Il débite auffi une pommade approuvée pour le
foulagement & la guérifon des hémorrhoïdes .
Il débite en outre, avec permiffion, des bagues ,
Kij
£ 26 226 MERCURE DE FRANCE.
dont la propriété eft de guérir la goutte. Ces ba
gues , qu'il faut porter au doigt annulaire , guériflent
its perfonnes qui ont la goutte aux pieds &
aux mains , & en peu de tems celles qui en font
m yennement attaquées. Quant à celles qui en
font fort affigées , elles doivent les porter avant
ou après l'attaque de la goutte , & pour lors elle
ne revient plus . En les portant toujours au doigt ,
elles préfervent d'apoplexie & de paralyfe. Le prix -
de ces bagues , montées en or , eft de 36 liv. & cel·
les en argent , de 24 liv .
La demeure du Sr Rouffel eft à Paris , rue Jean
de l'Epine , chez le Sr Marin , grenetier , pres la
Greve.
LETTRE de M. de V. à M. Marin
fecrétaire général de la Librairie.
A Ferney , ces Juillet 1769.
Vous favez , Monfieur , que vers la
fin de l'année paffée , il parut une brochure
intitulée , Examen de la nouvelle hiftoire
de Henri IV ; par M. le marquis de B***.
On eft inondé de brochures en
geare ; mais celle- ci fe diftinguait par
un ftyle brillant , quoiqu'un peu inégal .
Le titre porte qu'elle avait été lue dans
une féance d'académie , & cela était vrai .
De plus , tout ce qui regarde l'hiſtoire
de France intérelfe tous ceux qui veulent
JUILLET . 1769. 221
s'inftruire , & ce qui concerne Henri IV
eft très- précieux . On traitait dans cet écrit
plufieurs points d'hiftoire qui avaient
été jufqu'ici affez inconnus.
1º. On y affurair
que le pape Gregoire
XIII n'avait
pas reconnu
la légitimité
dy
mariage
de Jeanne
d'Albret
& d'Antoine
de Bourbon
, pere de Henri
IV .
2°. Que cette même Jeanne d'Albrer
avait pris la qualité de Majefté fidéliffime.
3 ° . On affirmait que Marguerite de
Valois eut en dot les Sénéchauffées dų
Quercy & de l'Agenois , avec le pouvoir
de nommer aux évechés & aux abbayes
de ces provinces.
Ily avait beaucoup d'anecdotes très- curieufes
, mais dont la plupart fe font trou
vées faufles par l'examen que M. l'abbé
Boudot en a bien voulu faire.
Ce qui me choqua le plus dans cette
critique fut l'extrême injuftice. avec laquelle
on y cenfure l'ouvrage très utile
& très-eftimable de M. le préfident Hénaut
.
Ce fut pour moi , vous le favez , Mon,
fieur , une affliction bien fenfible quand
vous m'aprites que plufieurs perfonnes
me faifaient une injuftice encor plus ab
farde en m'attribuant cette même critique
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
dans laquelle il y a des traits contre moimême.
Je demandai la permiffion à M. le
préfident Hénaut de réfuter cet ouvrage ,
& je priai M. l'abbé Boudot , par votre
entremife , de confulter les manufcrits
de la bibliothèque du Roi fur plufieurs
articles . Il eut la complaifance de me
faire parvenir quelques inftructions
mais le nombre des chofes qu'il fallait
éclaircir était fi confidérable , & cette
critique fut bien - tôt tellement confondue
dans la foule des ouvrages de peu d'étendue
qui n'ont qu'un tems; enfin , je tombai
fi malade que cette affaire s'évanouit dans
les délais .
›
Elle femble aujourd'hui fe renouveller
par une nouvelle hiftoire du parlement
qu'on m'attribue . Je n'en connais d'autre
que celle de M. le Page , avocat à
Paris , divifée en plufieurs lettres , &
imprimée fous le nom d'Amfterdam en
1754.
Pour compofer un livre utile fur cet
objet il faut avoir fouillé pendant une année
entiere au moins , dans les regiftres ;
& quand on aura percé dans cet, abyme
il fera bien difficile de fe faire lire.
Un tel ouvrage eft plutôt un long procès
verbal qu'une hiftoire.
JUILLET . 1769. 223
Si quelque libraire veut faire paffer cet
ouvrage fous mon nom , je lui déclare
qu'il n'y gagnera rien ; & que loin que
mon nom lui faffe vendre un exemplaire
de plus , il ne fervirait qu'à décréditer
fon livre. Il y aurait de la folie à prétendre
que j'ai pu m'inftruire des formes
judiciaires de France , & raffembler un
fatras énorme de dates , moi qui fuis
abfent de France depuis plus de vingt
années , & qui ai prefque vécu avant ce
tems loin de Paris à la campagne , uniquement
occupé d'autres objets .
Au refte , Monfieur , fi on voulait recueillir
tous les ouvrages qu'on m'impute,
& les mettre avec ceux que l'on a écrits
contre moi , cela formerait cinq à fix
cens volumes dont aucun ne pourrait être
lu , Dieu merci.
Il est très- inutile encor de fe plaindre
de cet abus , car les plaintes tombent dans
le goufre éternel de l'oubli , avec les
livres dont on fe plaint . La multitude
des ouvrages inutiles eft fi immenfe que
la vie d'un homme ne pourait fuffire à
en faire le catalogue.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir
bien permettre que ma lettre foir publique
pour le moment préfent , car le moment
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
d'après , on ne s'en fouviendra plus ; & il
en eft ainfi de prefque toutes les chofes de
ce monde.
J'ai l'honneur d'être , & c
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 3 Juin 1769 .
La retraite de la grande armée Rufle va ouvrir
toute la Fologne méridionale aux entrepriſes des
Confédérés de Bar qui paroiflent compter fur un
gros renfort de troupes ottomanes . Le comte Potocki
, l'un des chefs de cette confédération , vient
de repandre dans l'Ukraine Polonoife , des univerfaux
par lefquels il avertit les habitans de cette
province qu'ils feront fagement d'envoyer leurs
femmes & leurs enfans dans l'intérieur de la Pologne.
Le prince Wolkonski , nouvel ambaſſadeur de
Ruffie auprès du Roi 8: de la république de Pologne,
eft enfin arrivé en cette ville. On prétend qu'il
eft chargé d'une réconfédération en faveur de la
Ruffie contre la Porte ; mais les circonstances ne
paroiflent gueres favorables à ce projet.
Suivant les avis qu'on reçoit de la grande armée
des Tures ; la route qu'elle prend fait préfumer
qu'elle a deflein de pénétrer dans l'Ukraine Rufle
par la Crimée .
Du_10 Juin.
Les heureux effets de l'inoculation , adoptée aujourd
hui dans' prefque tous les pays de l'Europe .
JUILLET. 1769. 225.
ont déterminé le Roi à l'introduire dans cette ville,
& Sa Majefté a ordonnè que l'hôpital de l'Enfant
Jefus foit deftiné à recevoir les fujets qu'on voudra
faire inoculer , fous la direction du Si Ritſch , chirurgien
& confeiller de la cour.
De Cadix , le 30 Mai 1769.
On mande de la Havane que le navire françois
PAventurier, fur lequel l'abbé Chappe s'embarqua
& partit d'ici le 21 Décembre dernier pour la Vera-
Cruz , y eft arrivé le 25 Février. Cet académicien
a dû partir de- là pour le rendre en Californie , pour
y obferver , le 3 du mois de Juin , le paffage de
Vénus fur le difque du foleil .
1
De Parme , le 10 Juin 1769.
Le 7 de ce mois on éleva par ordre de l'Infant ,
dans la place de Parme , un monument en marbre
blanc , fous la forme d'un autel antique , dédié à
l'Amitié. Son Alteffe Royale a voulu perpétuer
par ce monument , la mémoire de fa double allian-.
ce avec l'empereur & des fentimens réciproques de
joie & de tendreffe dont leur entrevue a été acconipagnée
; les époques de ces événemens font marquées
par des infcriptions latines , composées par
le Pere Pacciaudi , Théatin & bibliothécaire de
l'Infant,
De Londres le 16 Juin 1769 .
La fociété royale , dans fon affemblée du premier
de ce mois , a élu pour membre étranger le Sr Moand,
aflocié & bibliothécaire de l'académie royale
de Paris , & médecin adjoint de l'hôtel - royal des
Invalides.
Du 30 Juin.
La fermentation des efprits s'accroft de jour en
lour ; les dernieres réfolutions de la bourgeoific
226 MERCURE DE FRANCE .
ont excité une joie prefque univerfelle dans cette
capitale , & il y eut dès le foir même de grandes
rejou fances dans plufieurs quartiers . Le peu de
fucces des mesures que le miniftere avoit prifes
pour empêcher la nomination des Srs Townshend
& Sawbridge à la place de Sherif , n'a fait qu'accroître
l'audace & l'activité du parti de l'oppofition
. Le comté de Surrey , qui n'eft féparé de Londres
que par la Tamife , tint , le 27 à Epfom , une
affemblée d'environ 2 mille francs - tenanciers , lefquels
arrêterent de préfenter au Roi une requête
pour le fupplier d'aflurer au peuple la liberté d'élection
, d'éloigner de fa perfonne des miniftres
dont la conduite étoit oppreffive & odieuse à la nation
, de calmer les troubles dont le royaume eft
ag té , & de remédier au principe du mal , &c . Certe
requête doit être envoyée dans les différentes parties
du comté pour être fignée par tous ceux des
francs-tenanciers qui en approuveront la teneur ;
après quoi elle fera préfentée à Sa Majesté.
Le comté d'Eflex , qui tient auffi à cette capitale ,
aindiqué une affemblée dans laquelle on ne doute
pas qu'il ne prenne la réfolution de préfenter au
Roi une requête dictée par le même efprit ; & il y a
lieu de craindre que d'autres comtés du royaume
ne fuivent le même exemple , malgré les efforts du
miniftere pour prévenir cette réunion dont il re-
1 doure avec raifon les effets.
Du 4 Juillet.
Les Srs Townshend & Sawbridge viennent d'être
nommés aldermans de deux quartiers de cette
capitale , & ont été admis en cette qualité par la
cour des aldermans. Ces événemens prouvent les
difpofitions générales de la bourgeoifie , & ne peuvent
manquer de donner plus d'influence & d'activité
au parti de l'oppofition.
JUILLET . 1769. 227
De Verfailles , le 21 Juin 1769 .
Le Roi a nommé à l'évêché d'Arras l'évêque de
S. Omer , à l'évêché de S. Omer l'abbé de Conzić ,
vicaire général du même diocèſe , & à l'évêché
de Tarbes , l'évêque de Vence. Sa Majefté a donné
en même tems l'abbaye féculiere de Vezelay ,
diocèse d'Autun , à l'abbé d'Argenteuil , aumônier
du Roi ; celle de la Pelice , ordre de S. Benoît ,
diocèfe du Mans , à l'abbé Desfontaines , prêtre
du diocèfe de Tréguier ; celle d'Haute-Seille , ordre
de Cîteaux , diocèſe de Toul , à l'abbé de
Montauban , vicaire général du diocèſe d'Autun';
cellè de Saint-Fulcien -aux- Bois , ordre de S. Benoît
, diocèfè d'Amiens , à l'abbé d'Aligre ; celle
de Pleine- Selve , ordre de Prémontré , diocèse de
Bordeaux , à l'abbé de Graves , bibliothécaire du
Roi à S. Hubert ; celle d'Ifloudun , ordre de S.
Benoît , diocèfe de Bourges , à l'abbé de Bethify
de Mezieres , vicaire général du diocèle de Reims ;
celle de Font - Morigny , ordre de Cîteaux , diocèfe
de Bourges , à l'abbé Suriney de S. Remi , chanoine
de l'églife de Paris ; celle de S. Savin , ordre
de S. Benoît , diocèfe de Poitiers , à l'abbé de S.
Hilaire , vicaire général du diocèle de Meaux ;
celle de Reflons , ordre de Prémontré , diocèfe de
Rouen , à l'abbé de Regnault de Bellecize , vicaire
général du diocèfe d'Embrun ; celle de S. Laurent
des Aubats , ordre de S. Auguftin , diocèse d'Auxerre
, à l'abbé d'Archambault , chanoine de l'églife
de Chartres ; celle de Juftemont , ordre de
Prémontré , diocèfe de Metz , à l'abbé de Marnezia
, comte de Lyon & vicaire général du diocèfe
d'Evreux , & l'abbaye réguliere de S. Jean de la
Caftelle , ordre de Prémontré , diocèfe d'Aire , à
Dom de Pons , religieux du même ordre & prieur
d'Hermieres. Le prieuré de Noblat , Tous le titre
22 $ MERCURE DE FRANCE.
1
de S. Léonard , diocèfe de Limoges , a été donné
par Sa Majefté à l'abbé de Gauzargues , maître de
la mufique de la chapelle du Roi ; celui de S. Mar
cel-les -Argenfon , diocèfe de Bourges , à l'abbé de
Seguiran , vicaire général du diocèſe de Narbonne
, & celui de S. Antonin , diocèfe de Rhodès ,
au fieur de Coucy , chanoine régulier de l'ordre
de Saint Auguftin & curé d'Hinacourt , près de
Noyon.
Du 28 Juin.
Le Roi a nommé à l'évêché de Vence l'évêque
de Sarepte, vicaire général de l'archevêché de
Reims.
Dimanche dernier la comteffe d'Efterno eut
T'honneur d'être préfentée au Roi & à la Famille
Royale par la marquife d'Ecquevilly,
Du premier Juillet.
Le duc de Lauzun eft arrivé à S. Hubert le 29.
du mois dernier , & a apporté au Roi la nouvelle
de la réduction entiere de l'ifle de Corfe . Le comte
de Vaux , lieutenant général ,, commandant les
troupes du Roi en Corfe , rend compte à Sa Majefté
de la foumiffion de cette ifle & du départ du
feu: Paoli . Ce chef des rebelles s'eft embarqué le
13 avec trois de fes compagnons à Porto Vecchio,,
fur un bâtiment portant pavillon Anglois , & l'on
a eu avis que le bâtiment étoit arrivé à Livourne.
Le comte de Vaux mande au Roi que dans toute
cette entreprife , depuis le commencement de la
campagne , il y a eu onze officiers & 80 foldats
tués , vingt officiers & 200 foldats bleffés ,
De Paris , le 30 Juin 1769.
On mande de l'Orient que le vaiffeau de la comJUILLET.
1769. iig
pagnie des Indes , le Berrier , commandé par le
heur de Villeperault , eft entré dernierement dans
ce port , venant de la Chine . Sa cargaifon conffte
en thé , en porcelaines , en foie , en foieries ,
en bois & en roftin .
Du 10 Juillet.
reçu
Le Roi fe rendit le 5 à fon Ecole Militaire pour
poler la premiére pierre de la chapelle de cet érabliffement
, & fut reçu par M. le duc de Choiseul ,
accompagné du gouverneur & des principaux offi
ciers de la maifon. Les élevesbordoient la baie droi
te depuis le nouveau bâtiment jufqu'au - delà du mo
dele en plâtre de la ftatue pédestre de Sa Majesté ,
qui doit être placée dans la cour où eft ce modele
, & fur le piedeftal de laquelle on lit , hie
amat dici pater atque princeps . Le Roi fut
la porte de la chapelle par l'archevêque de Paris .
Après les prieres & les cérémonies d'ufage en pareil
cas , Sa Majefté pofa la premiere pierre , dans
laquelle elle fit renfermer une boîte de bois de
cedre , couverte d'une enveloppe de plomb & garnie
de fix médailles femblabies , de 28 lignes de
diametre , dont une d'or ; deux d'argent & trois
de bronze , repréfentent la tête du Roi avec la lé
gende ordinaire , & fur le revers la façade du bâtiment
avec cette légende , crefcenti ad nobilinia
decus nobilitati ; & fur l'exergue , palafira exadificata
1769. La boîte contenoit auffi une plaque
d'airan fur laquelle eft l'infcription fuivante ,
hæc bellica virtutis incunabula , ubi nobilis juventus
ad avitam gallica gentis gloriam præclaro
tirocinio alacriùs affurgeret , Ludovicus decimusquintus
, pater patria , inchoavit , condidit , perfecit
, primum lapidem pofuit die V. menfis Julii
1769. Sa Majesté , après avoir fait fa priere dans
la chapelle , eft revenue für les pas , & en paffant
230 MERCURE DE FRANCE .
par la cour royale pour gagner fes voitures qui
étoient reftées fur la terraffe du champ de Mars ,
elle a fait aux éleves l'honneur de les voir les uns
après les autres . Sa Majefté eft partie enfuite pour
Choifi.
LOTERIES.
Le cent deuxième tirage de la loterie de l'hôtel -de -ville
s'eft fait le 26 Juin en la maniere accoutumée. Le lot decinquante
mille livres eft échu au N ° . 92137 ; celui de vingt
mille liv, au N° . 88282 , & les deux de dix mille livresaux
numéros 81 547 & 93730. 1
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'eft fait
les de ce mois ; les numéros fortis de la roue de fortune font
30 , 10 , 58 , 76 , 68.
MORT S.
André-Timothée-Ifaac de Bacalan , ci-devant confeiller
au parlement de Bordeaux , maître des requêtes ordinaire
de l'hôtel & intendant du commerce , eft mort le 21 de ce
mois , âgé de 3 ans.
Marguerite Brian , veuve de Peyrebac , parcheminier, eſt
morte dernierement à Bordeaux , fur la paroiffe de Ste Eulalie
, âgée de 102 ans. Elle n'avoit jamais eu d'infirmité.
Marguerite Couppée, veuve de Richard Martin , née à Radicatel
, dans le pays de Caux , eft morte à Rouen le 30 du
mois de Juin , fur la paroifle de St Nicaife , dans la 115
année de fon âge ; elle étoit née au mois d'Août 1654.
[1
FAUTES à corriger dans le premier volume
de Juillet.
PAGES AGES 8 , vers 19 , fur les yeux , lifez fur les cieux.
11 , vers 1 , l'expoſant , liſez l'opoſant.
JUILLET. 1769. 231
P₁
TA BLL E.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
Vers aux amateurs de l'agriculture ,
Couplets à M. & Mde ... fur leur mariage ,
A mon très - fage ami ,
Au général des B... à Rome ,
Epître à la Fantaisie ,
Le Pere avare , hiftoire morale ,
Compliment des habitans de St Cloud à LL. AA. SS.
le Duc & la Duchefle de Chartres ,
Aveu de l'Auteur ,
A Mde la Marquife de Gabriac , fur la mort de fa
fille ,
A M. de Malefherbes , fur le mariage de fa fille ,
Epitaphe du Pape Rezzonico
Au Pape Clément XIV ,
>
A Mde la Marquife de M. , fur fon portrait ,
Vers à M. Bacon ,
A M. Monfigny ,
A Mlle Ponfardin ,
A une aimable Demoiselle ,
L'équité orientale ,
Explication des énigmes , &c.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
ibid.
8
10
II
12
14
24
27
ibid.
28
26
ibid.
30
ibid.
32
33
ibid.
34
37
38
NOUVELLES LITTÉRAIRES
Argillan , ou le fanatifme des Croisades ,
Panégyrique de Henri le Grand ,
Zingha , hiftoire africaine ,
Premier recueil philofophique , &c.
Hiftoire de Metz ,
L'abbaye ou le château de Barford ,
Nouvelle bibliothèque de campagne ,
Dorval , ou mémoires , &c.
Mémoire fur les oliviers ,
Nouveau théâtre anglois ,
Les trois poëmes ,
Profpectus d'un dictionnaire de commerce,
42
47
ibid.
19
62
67
73
75
78
80
$6
89
97
100
232 MERCURE DE FRANCE.
Le commerce des vins ,
La nature vengée ,
Elémens de l'art vétérinaire ,
Supplément au dictionnaire de la fable ,
Recueil de ce qui s'eft fait en Portugal par la compagnie
de Jefus ,
Supplément à Chryfal ,
Dialogues fur l'utilité des Moines , &c.
Mémoires de M. d'Ablincourt , & c.
Principes de la Religion ,
205
110
113
116
117
121
126
128
131
133
135
Lettre fur le livre intitulé ; réponſe à la défenſe de
mon oncle ,
Lettre de M. de Voltaire à l'auteur des éphémérides
du citoyen ,
Réponse de M. l'abbé Foucher à la lettre de M. Bigex , 144
ACADEMIES ,
Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne ,
Lettre far l'inoculation ,
150
166
170
179
180
Mémoire de M. Macquer fur une nouvelle porcelaine, 199
Mufique ,
202
209
213
ARTS , Gravure ,
Anecdotes ,
Edits , Arrêts , & c. 215
Avis ,
216
Lettre de M. de V.à M. Marin 220
Nouvelles politiques , 224
Loteries ,
230
Morts ,
ibid.
APPROBATIOŃ.
'A1 lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le fecond
Mercure de Juillet 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puif
fe en empêcher l'impreffion . A Paris, 15 Juillet 1769.
GUIROY.
De l'Imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1769 .
PREMIER VOLUME.
RARY
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A PARIS ,
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Avec Approbation & Privilége du Roi.
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les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
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91.
Les Nuits Parifiennes , vol . in- 8 ° . rel. 41. 10 f.
Le Politique Indien , I l . 10 f.
Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1 liv . 10 f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
Harpe , 11. 16 f
2 1.
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in- 12. br.
Les deux áges du Goût & du Génie François,
in- 8°. rel.
Zingha , Reine d'Angola , br.
51.
21.
Premier Recueil philofophique & litt. br. 2 1. 10 £
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET
1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE PORTRAIT DU SAGE ,
POEME Couronné par l'Académie des
Jeux floraux.
Non fibi , fed toti genitum fe credere mundo.
JUVENAL.
ELOIGNE de ton coeur la crainte avilifante ,
Livre à la vérité ton ame indépendante ,
Ofe lui confacrer tes talens & tes jours ,
L'attefter dans les fers , & même dans les cours ;
6 MERCURE DE FRANCE.
L'annoncer fans orgueil , ainfi que fans fyftême ,
Et crois , en la cherchant , t'approcher de Dien
même ,
Tu feras philofophe. Il eft vrai que ce nom ,
Profané par la mode & par l'opinion ,
Fut prodigué long- tems aux artiſans frivoles
Des fantômes trompeurs qu'adoroient les écoles ,
A l'abſurde Pirrhon , au cynique effronté ,
Aux vains ſpéculateurs de la fatalité ;
Mais la raifon plus forte a fçu brifer fa chaîne ,
Son cercle eft aggrandi , fa marche eft plus certaine
;
L'ufage de fa force eft mieux déterminé ;
A d'utiles travaux le Sage ramené
N'ira plus s'égarer au labyrinthe immenfe
De ces illufions que l'on nomma fcience :
Il ne prétendra point foumettre à fon effort
L'énigme de la vie & celle de la mort ,
Ces fecrets éternels que l'arbitre fuprême
Cacha dans fon effence & garda pour lui - même.
Philofophe , fur l'homme il faut jetter les yeux.
Son bonheur eſt le but de tes foins , de tes voeux ,
Ce qu'on a fait pour lui , ce qu'on doit encor
faire ,
Quel eft le bien poffible & le mal néceffaire ,
Quel terme il faut marquer à notre liberté :
Quel grand refpect un Roi doit à l'humanité ,
Ce quifonde nos droits & ce qui les balance ;
JUILLE T. 1769. 7
Du trône avec les loix l'utile intelligence ,
Voilà de quels objets le Sage eft occupé.
Il eft le bienfaiteur de l'homme détrompé.
Combattre l'injuftice eft fon illuftre ouvrage.
Tour-à-tour il emploie & l'art & le courage.
Il oppole fouvent contre l'opinion
Un ridicule heureux plus fort que la raiſon .
Sans nous effaroucher fa voix fçait nous inf.
truire ,
Il défarme l'erreur , s'il ne peut la détruire.
La fageffe , il le fçait , a plus d'un ennemi ,
Et quand l'homme a penfé , les tyrans ont frémi .
Rois , fi la vérité vous fembloit un outrage ,
Daignez , dans votre efprit , rappeller le langage
Que tint à des flatteurs un Calife adoré ,
Aaron , du nom de juſte autrefois honoré.
« La ſagefle , dit- il , confacre la puiſſance ,
20 Si mes prédéceffeurs chériflant l'ignorance
» Ont cru que de leur trône elle étoit le foutien ,
» C'eſt à la vérité de veiller près du mien.
Cette ignorance encor fi chere à mes ancêtres ,
» Même en obéiflant , épouvantoit les maîtres.
»Cette esclave eft rampante & farouche à la fois .
Les fujets éclairés font faits pour les grands
» Rois.
>> Si du fort des humains nous fommes les arbi-
33
> tres ,
Qu'ils difcutent nos droits , leurs beſoins font
≫ nos titres ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
» Et moi , par des bienfaits , je les veux confirmer.
Mais malgré cette ardeur qui me doit animer ,
Si quelque chofe échappe aux foins du rang fu-
3 prême ,
Si l'un de mes fujets , pour ce peuple que j'aime
» Forme un jufte fouhait que je puifle remplir ,
35
Qu'il approche , qu'il parle & je vais l'accom-
»plir. »
Des fentimens fi purs font dans le coeur du Sage :
Pourroit il froidement méditer fon ouvrage ?
L'élève du portique auftere & rigoureux ,
Condamnant les mortels , ne faifoit rien pour
eux :
D'une morale outrée effrayant interprête ,
Bleflant l'humanité pour la rendre parfaite ,
Il dicta des leçons qui la firent trembler :
Il affligeoit des coeurs qu'il falloit confoler :
Ah! le vrai philofophe eft loin d'être infenfible .
Aux plus doux fentimens fon ame eft acceffible.
Au fentier des vertus en dirigeant nos pas ,
Il foutient la foiblefle & ne l'infulte pas.
La nuit a fur les yeux jeté fon ombre obſcure ,
Le fommeil dans fes bras a reçu la nature. " -
Le philofophe veille , & l'homme eft fous fes
yeux ;
Son coeur , plein de nos maux , s'eſt attendri fur
eux ,
Et de cet intérêt fa grande ame oppreffée
Etend fur l'Univers fa profonde penfée.
JUILLET. 1769. 9
Peut - il guérir nos maux ? Non ,
moins
mais il peut du
Faire encor retentir le cri de nos befoins
Auprès de ces mortels choifis pour nous cor duire
Qui peuvent commander, quand le Sage defire.
C'eft affez , cet espoir l'anime & le foutient ,
Cet immortel honneur à lui feul appartient ,
Il élève la voix ; elle eft fimple & touchante :
Tous les coeurs aimeront fa douceur éloquente .
Il n'a point la manie ordinaire en nos jours ,
D'enfiler à tout propos fa voix & fes discours ,
D'appeler à grand bruit & les cieux & la terre ,
D'accabler la raifon d'une pompe étrangere .
Qu'un autre aille évoquer fur des tons rebattus
Les mânes de Caton , les mânes de Brutus ,
Et dans une doctrine avec fafte étalée ,
Attrifter fes lecteurs de fa morgue empoulée.
La déclamation n'eft point le fentiment.
La morale du fage a moins d'emportement.
Il préfére en la vie , ainfi que dans fon ftile ;
Al'orgueil d'étonner le plaifir d'être utile.
Son ame à fes écrits prête un charme vainqueur ,
La caufe des humains eft celle de fon coeur.
Quoi ? de fi nobles foins , dont il fait ſon étude ,
Ne l'occuperont - ils que dans la folitude ?
Ce mortel généreux , loin des mortels caché ,
Eſt - il à la retraite à jamais attaché ?
Ne peut-il être affis qu'à l'ombre du lycée ?
A y
10 MERCURE
DE FRANCE
.
Et la philofophie oifive & délaiflée ,
Aux feuls ambitieux livrant cet univers ,
Doit- elle , fans retour , habiter les déferts ?
Que dis - je ? En tous les lieux elle eſt toujours la
même ;
Elle eft auprès du trône & fous le diadême. ·
On la vit , fous Trajan , commander autrefois ;
De Pline , dans l'Afie , elle dicta les loix.
Dans l'Europe , à nos yeux , fon regne le retrace ,
Elle n'a point , fans doute , à rougir de ſa place.
Mais fans juger fon rang , fans ofer prévenir
Sur le fiécle préfent la voix de l'avenir ,
Ce Catinat , modefte au fein de la victoire ,
Qui vit , d'un oeil tranquille , & la cour & la
gloire ;
Et ce grand magiftrat qui , défenfeur des loix ,
Même à leurs ennemis fit refpecter leur voix.
Ce l'Hôpital enfin , citoyen magnanime ,
Sujet de la vertu fous le regne du crime ,
N'ont - ils pas , combattant leur fiécle & les erreurs
,
Fait affeoir la fageffe à côté des grandeurs ?
Le vertueux Sulli , né dans des jours finiftres ,
Près du plus grand des Rois , le plus grand des
miniftres ;
Sulli , l'ami du peuple au milieu des honneurs ,
Ainfi qu'aux ennemis , formidable aux flatteurs ,
Dans la contagion toujours incorruptible ,
Menant à fes côtés la vérité terrible ,
JUILLET . II
1769.
L'expofant à l'audace , à la fraude , à fon roi ,
Sulli , loin de la cour fans remords , fans effroi ,
Tranquille dans le port , fans avoir craint l'orage ;
Ce vrai fage , en un mot , célébré par un fage ,
Ne fût-il pas cent fois plus digne de ce nom
Que le doux Ariftippe ou le fubtil Zenon ?
Mais,fi frappé des maux qu'à les yeux on endure,
Le coeur du philofophe en reçoit la bleſſure ,
A fes propres chagrins ce coeur eft il fermé ?
Contre les coups du fort fans doute il eſt armé ;
Mais quel homme eft exempt de gémir fur luimême
?
Qu'un ftoïque obftiné dans fon orgueil extrême ,
Signalant fans objet un effort impuiſſant ,
Diſpute à la douleur un pouvoir qu'il reflent ;
Qu'il prétende oppofer au tourment qui le prefle,
Un menfonge arrogant , preuve de fa foiblefle ,
Ce ftoïque impofteur m'indigne contre lui.
Qui ne fent point fes maux , ne plaint point ceux
d'autrui.
Ce fuperbe infenfé fe refufe des larmes :
En aura - t. il pour moi ? Plus vrai dans fes allarmes
,
Le Sage n'en veut point cacher l'impreffion ;
Ila , plus d'une fois , connu l'affliction ,
Et fans doute à lui-même il croiroit faire injure ,
En exeeptant fon coeur des loix de la nature ,
Il eft homme , il eft loin de rougir de ce nom.
Banni par des ingrats , tu pleures , Cicéron !
A vj
12 MERCURE DE FRANCE :
Que ces pleurs d'un grand homine étoient doux
à l'envie !
Ah ! quand du philofophe elle affiége la vie ,
Que peut-il oppoſer aux calomniateurs ?
Le tems & l'amitié , les feuls confolateurs .
Le menfonge eft fi prompt ! la vérité fi lente !
La malignité fourde , & la haine infolente ,
Et la crédulité , leur dupe & leur foutien ;
Des maux de la vertu font leur feul entretien.
On a même entendu ces détracteurs infames
CC
S'en orgueillir tout haut du fuccès de leurs trames .
Triomphons , difoient- ils , il a fenti nos coups.»>
O monftres ! un reptile ofoit , ainsi que vous ,
Se vanter du venin dont l'arma la nature.
L'homme , que dans les champs mordit fa dent impure
,
L'écrafant fur la plaie où couloit le poifon ,
Fut fûr de fa vengeance & de la guérifon.
Sans même remporter cette trifte victoire ,
Le Sage en fuccombant garde toute fa gloire.
La vertu dont fouvent on ignore le prix ,
Pour déployer fa force a befoin d'ennemis ;
Le philofophe envain lui fut toujours fidèle ,
Et qu'aura-t-il donc fait , s'il ne combat pour elle ?
Quel autre plus que lui doit briguer cet honneur ?
Il lui faut cette épreuve , elle fait la grandeur .
Et pour en mieux fentir la nobleffe héroïque ,
Ecoutez de Platon le fonge allégorique.
Il croyoit être affis dans le confeil des dieux,
JUILLET . 1769. 13
Là , fur un trône d'or , defpote impérieux ,
Le deſtin raſſembloit fous fon regard immenſe
Tout ce qui , du néant , paffoit à l'exiſtence.
Sa voix inceffamment appelloit les mortels ,
Leur annonçoit à tous fes décrets éternels ;
Des êtres & des tems parcourant l'aflemblage ,
Dans le vaſte avenir il lifoit fon ouvrage ;
Et de l'homme & des dieux fes arrêts refpectés
Etoient , en lengs échos , dans les cieux repétés ,
On l'entendoit redire à la foule inntile :
30
« Tu vivras inconnue , & tu vivras tranquille ;
Et la foule pafloit fans fe plaindre du fort .
Il dit aux conquérans : « Miniftres de la mort ,
» Avant qu'elle vous frappe , exercez fon em-
»pire.»
A cet autre il difoit : « Ton partage eft de nuire :
» Des illuftres talens tu feras l'ennemi :
כ כ
» Tu vivras fans vertus , fans honneurs , fans
ami ;
» Mais tu vivras enfin. » Le lâche rendoit grace .
La voix qui des humains marquoit ainfi la
place ,
Fit entendre à la fin cet arrêt dans les cieux.
« Pour toi de la raiſon défenſeur vertueux ,
→ Porte à l'homme un flambeau que les yeux fem
»blent craindre.
» Dût-il le détefter , il ne pourra l'éteindre .
>> A la pure morale ofe l'aflujettir , 25
ɔɔ Et de la vérité ſois le premier martyr .
14
MERCURE DE FRANCE.
Avant qu'on la connoiffe , il faut qu'elle fuccombe
, 53
» Tôt ou tard on ira l'adorer fur ta tombe.
Qu'àjamais par ta mort flétri , deshonoré ,
» Le fanatiſme affreux foit par-tout abhorré ,
» Et que fa honte un jour avec ta gloire éclate.
L'Olympe fut jaloux des deftins de Socrate.
Mais fans que l'injuftice attente fur les jours ,
Quand la nature feule en vient borner le cours ,
La mort du philofophe eſt toujours noble & belle :
Le temps va le quitter , l'éternité l'appelle ;
Et fon ame a fouvent entendu cette voix ,
Que le vulgaire ignore & n'entend qu'une fois.
Un grand jour qui , pour lui , ne brilla poins encore
,
Va luire àfes regards : il en bénit l'aurore .
Il voit fe diffiper , devant un jour fi beau ,
Les ténébres du doute & celles du tombeau.
Cet inftant eft pour lui l'inftant de l'eſpérance .
Il eft loin d'affecter une fauffe affurance ;
Il vécue , comme il meurt , avec tranquillité .
Il ne craint point le Dieu dont il n'a pas douté.
Son coeur fut toujours pur : il va fans défiance
Préfenter la foibleffe aux pieds de la clémence.
Il attend l'avenir fans en être effrayé ,
Et fon dernier regret n'eft que pour l'amitié .
J'irai , j'embraflerai fa tombe révérée ;
J'irai , j'invoquerai cette cendre facrée .
JUILLET. 1769. 15
Amis de la vertu , vous viendrez le pleurer ;
Mais c'eft en l'imitant qu'il faudra l'honorer.
Par M. de la Harpe.
PASSAGE DES VOSGES. *
QUE Que les vallons queje parcours
Sont bien faits pour charmer la vue !
Montagnes qui touchez la nue ,
Forêt , à mes yeux fufpendue ,
C'eft de les plus nobles atours
Que la nature pour toujours¨
Orna cette rive inconnue
Aux triftes habitans des cours.
*Ces vers ont été faits , en traverfant les Vol-.
ges , par le Balon de Giromagni , la plus haute
des montagnes de cette chaîne. On y à pratiqué
un chemin qui , de tous ceux dont ce regne a embelli
la France , rappelle peut- être le plus les ouvrages
des anciens Romains . Des carrieres de
granite , de marbre & de porphyre le bordent pref
que par tout ; & ces tréfors , ailleurs confervés
dans les palais des Rois , ont été , par leur pofition
, prodigués à la conſtruction d'un grand chemin.
Ces acceffoires , ajoutés au pittorefque d'un
pays de montagnes , étoient faits pour exalter encore
l'imagination du poëte par les contraſtes &
les idées morales qu'ils lui offroient.
·
16 MERCURE DE FRANCE.
Malgré l'aftre au haut de fon cours ,
Quelle fraîcheur inattendue
Dans vos folitaires détours !
Grace , mille fois foit rendue ,
Acelui qui fait les beaux jours !
Montagne , de pins ombragée ,
Montagne , des cieux protégée ,
J'aime à contempler tes hauteurs.
Dans tes vallons que de fontaines
Epanchent leurs flots bienfaiteurs !
Sur tes fommers quels vaftes chênes
Etendent leurs bras protecteurs !
Dans leurs berceaux quels doux ramages!
Que d'arbustes fous leurs ombrages !
Sous ces arbustes que de fleurs !
Des travaux de l'humaine race ,
Si l'on retrouve quelque trace
Dans les antres mystérieux ,
Ce n'eft point le travail ſtérile
De ces mortels ambitieux ;
C'eſt le travail de l'homme utile ,
Reconnoiffant , laborieux .
Ici le boeuf, au joug docile ,
Sous le foc a rendu fertile
Un fol de moiflons étonné .
Jufqu'à ce côteau , dont la cime
S'éleve au-deflus de l'abîme ,
Et des roches environné ,
JUILLET . 1769 . 17
Le vigneron s'ouvre un paflage ,
Et le roc aride & ſauvage ,
Du plus vert pampre eſt couronné,
De vos ombrageufes vallées ,
Si les fortunés habitans
Déplacent ces blocs éclatans
Et ces maſſes amoncelées
Par le laps immenſe des tems ,
Ce n'eft point pour des monuimens ,
Pour de corinthiennes colonnes
Soutenant la pompe des trônes ,
Et plus fouvent l'orgueil des grands.
Des cités dédaignant l'exemple ,
Hélas ! ces mortels innocens ,
Aux dieux n'erigent point de temple ,
Ni de palais à leurs tyrans .
S'ils taillent ces marbres brillans ,
Ce n'eft que pour rendre facile
La route qui mene à la ville
Les fruits cultivés dans leurs champs.
Venez , opulens Sybarites ,
Venez leur ravir ces granites ,
Ce porphyre en mille ans durci ;
Conſtruiſez , ornez vos baluftres ,
Vos dômes chargés de cent luftres ,
De ces tréfors qu'on foule ici .
Nature ! ah ! quelle différence
18 MERCURE DE FRANCE.
Des monumens de l'opulence
Erigés à la vanité ,
A ce fublime & fimple ouvrage ,
Augufte & magnifique hommage
Offert à la fociété.
Des bords arrofés par la Saare ,
Le libre & champêtre berger ,
Voyant le mont qui l'en fépare ,
Croit l'Alfacien étranger ;
Mais bientôt le travail s'apprête ,
L'écho des Volges retentit ;
Les pins , qui furchargeoient leur tête ;
Tombent & roulent à grand bruit ;
Le fer brife l'antique hêtre ;
Par-tout s'allume le falpêtre ;
Le roc brifé vole dans l'air ;
La cime du mont qui s'affaifle ,
Auniveau du vallon s'abaifle ,
Par- tout un chemin eft ouvert ;
Et prenant le doux nom de frere ,
L'Alfacien , foutien des lys ,
Le Lorrain altier & fincere ,
Sous le nom François réunis ,
Sont tous enfans d'un même pere ,
Et ne font qu'un peuple d'amis .
Par L.M. D. P.
JUILLET . 1769. 19
1
EPITRE à M. le Comte de B ** , fur
Les Bouffons de fociété.
T01 , 01 , dont l'efprit léger , le goût brillant & fin
Rougiroit de confondre Horace & Tabarin ,
Ne ris-tu pas de voir , par fa folle grimace ,
Un finge de Momus chariner la populace ?
La Fontaine a dit vrai ; le ciel fit pour les fots ,
Tous les méchans difeurs d'infipides bons mots.
O l'aimable importun qui , d'un main falotte ,
Agite les grelots de ſa lourde marotte ,
Et , pefamment folâtre en fa légéreté ,
Tourmente fon prochain de la triſte gaïté.
Quelle gloire, en effet , pour tout être qui penfe ,
De vieillir dans ces jeux d'enfantine démence ,
D'avilir fon efprit , noble préfent des dieux ,
Au rôle indigne & plat d'un farceur ennuyeux
Qui , payant fon écot en équivoques fades ,
Envie à Taconnet * l'honneur de fes parades ;
Et , même en cheveux gris , parafite bouffon ,
Tranfporte fes tréteaux chez les gens du bon ton.
Non que je veuille ici , cenfeur atrabilaire ,
Effaroucher les ris & bannir l'art de plaire ;
* Auteur & acteur des farces de la Foire , fecrétaire
perpétuel de M. Nicolet.
20 MERCURE DE FRANCE.
Ou , de l'aménité vantant les feuls attraits ,
Du carquois de Momus émouffer tous les traits .
Je connois trop le prix d'un riant badinage ;
Mais je hais d'un farceur l'abfurde perfifflage ,
Son babil étranger , fes barbares accens :
Un bouffon fçait tout feindre , excepté le bon
fens.
Je plains le malheureux qui s'eft mis dans la tête
De plaire aux gens d'efprit à force d'être bête.
Qu'un Monfieur Turcaret favoure , en fe pâmant ,
De fes mots à gros fel le ftupide enjoument ;
Ce jargon fert toujours de voile à la fottife :
Le véritable efprit craint tout ce qui déguife .
Semblable à la beauté , la nature eft fon art ;
Les Graces & d'E ** n'ont pas beſoin de fard.
B ** moins ingénue , en auroit moins de charmes
;
Ses yeux, du fentiment n'empruntent que les armes.
La feinte avilit l'ame , & , dans les moindres jeux,
Le vrai , de nos plaifirs , eft le principe heureux.
Une gaîté piquante eft l'ame de la table ;
L'ufage en eft charmant , l'abus en eft blâmable.
Tels la Fare & Chaulieu , ces convives divins ,
Exhaloient en bons mots la vapeur des bons vins.
La raifon s'éclairoit du feu de leurs faillies ;
Minerve applaudit même à leurs fages folies ,
Et les Graces , toujours compagnes de leurs jeux ,
Leur verfoient l'ambroisie & foupoient avec eux.
JUILLET. 1769. 21
Delà ces vers légers , enfans de la Tocane ;
Non ces lourds quolibets d'un Trivelin profane
Qui verſe , avec le vin , ſes rebus à foiſon ,
Fair rougir la Pudeur & bailler la Raiſon.
Il eft un art charmant d'amufer & de rire ;
Il faut , de fel attique , égayer la fatyre.
L'adreſſe eft de choisir le trait qu'on doit lancer
Qu'il effleure en volant & pique fans blefler ;
Vif fans être indécent , gai fans être frivole ,
Il faut lancer , parer le trait plaifant qui vole.
On fourit , quand du feu d'un mot qui femble
éteint ,
L'étincelle , avec art , frappe au but qu'elle atteint,
Mais on eft indigné du cyclope difforme
Qui , fur l'aimable Acis , jette fa roche énorme ;
Galatée , en pleurant , s'enfuit fous les rofeaux .
Jadis Vulcain forgea d'invifibles réfeaux :
Tels font les rets fubtils d'un railleur focratique.
On aime un bon plaifant , on abhorre un cauftique,
Voltaire , parmi nous , rieur vif& malin
Décocha l'épigramme avec un art badin.
Par cet art , autrefois , l'ingénieux Catulle
Sur Céfar , en jouant , lança le ridicule,
De ce railleur exquis , retenons bien ce mot ;
Rien n'eft plus fot , dit-il , que le rire d'un fot .
Par M le B. fecrétaire des commandemens
du prince de C **.
22 MERCURE DE FRANCE.
FABLES lues aux féances publiques de
l'Académie des belles lettres de Caën ;
par M. Berfard , membre de cette académie.
I.
LE CHEVAL , LE BOEUF , LE MOUTON
& L'ANE.
UATRE animaux divers & d'inftinet & de
QUATRE
nom ,
Dom courfier à l'humeur altiere ,
Robin Mouton le débonnaire ,
Tête-froide le Boeuf, & maître Aliboron ,
Mourant de faim parmi les joncs d'un marécage ,
Convoitoient un gras pâ - urage ,
Qu'envain ils côtoyoient de près ,
Et dont Martin Bâton leur défendoit l'accès .
Tous quatre dévoroient des yeux l'herbe fleurie ;
Mais Martin d'en goûter faifoit pafler l'envie.
Robin , tremblant comme un mouton ,
En fongeant au danger oublioit la difette :
Dom Courfier , pour les faits prôné dans la gazette
,
Perdoit tout fon courage à l'aſpect du bâton :
Le Boeuf, après mûre réflexion ,
Abandonnoit fes projets de conquête.
JUILLE T. 1769. 23
Tandis qu'ils ruminoient , l'intrépide griſon ,
Sans tant travailler de la tête ,
Du dragon redoutable affronta le courroux.
On a beau le frapper & lui rompre en vifiere,
Le ladre , fans pudeur , avance (ous les coups :
D'un fault victorieux il franchit la barriere ,
Et le voilà dans l'herbe enfin jufqu'aux genoux ;
Se veautrant , gambadant & broutant fans rancune.
-
Ses difcrets compagnons le pourfuivoient envain
De leurs regards jaloux : « Amis , dit le Rouffin ,
> Voilà comme l'on fait fortune. »
I I.
LE BERGER , LE CHIEN & LE Lour.
UN berger , par l'épidémie ,
Perdoit tout fon troupeau : un loup des environs
Le tirant à l'écart , lui dit : j'ai des foupçons ,
Mais très-forts , entre nous , que cette maladie
Vient de ton chien , & je parie
Que le drôle la nuit étrangle tes moutons ,
Pour les manger le jour. Eh ! fur quelles rai
fons
--
Peux-tu le foupçonner de cette perfidie ,
Dit le berger ? L'as-tu pris en flagrant délit ?
-Je ne dis pas cela , mais . -Te l'auroit-on dit ?
24
MERCURE DE FRANCE.
-
-Pas précisément ; ... Mais. Mais fur quof
donc de grace
Fondes- tu tes foupçons ? Sur quoi : reprit le chien,
Qui , derriere une baie , entendoit l'entretien .
Eh ! fur ce qu'il feroit , s'il étoit à ma place.
III. Imitée de l'Anglois.
LE QUAKER & LE CHIEN,
UNN
Quaker fut mordu d'un chien .
Hercule cût ripofté par un coup de maflue ;
Le Quaker le vengea par un autre moyen .
Ma loi ne permet pas , dit- il , que je te tue ;
Je ne te tuerai pas ; mais tu n'y perdras rien ,
Et je vais te dopner mauvaiſe renommée.
Il tient parole , & dans l'inſtant
Cric au chien enragé ; le peuple en fait autant ;
Eftaffiers d'accourir : la bête eft aflommée.
IV. Imitée de l'allemand de Licchwer.
LA LINOTTE OU LE BONHEUR .
De fes demeures maternelles E
Dédaignant l'humble obfcurité ,
Une linotte un jour fit l'effai de fes aîles.
Après
JUILLE T. 1769. 25
Après avoir bien voleté ,
Elle apperçut un pin dont la tige touffue
S'élançant dans les airs , fe perdoit dans la nue.
La hauteur de cet arbre aiſément la féduit ;
Elle vole au fommet , elle y poſe fon nid.
Sur ce trône , des airs elle fe croit la reine ,
Et d'un oeil fatisfait contemple fon domaine.
Un orage furvient : la pauvrette à l'effor ,
Dans les champs , s'ébattoit encor ,
Quand fon petit palais fut frappé de la foudre ;
De retour , plus de nid ! .. Le pin réduit en pou
dre !..
* Ah ! dit - elle , y penfois - je ? En m'approchant
des cieux ,
J'allois au-devant du tonnerre...
52 Renfermons- nous plutôt dans le fein de la terre ;
» La foudre rarement tombe fur les bas lieux . »
Un autre nid , fous l'herbe , eft commencé fur
l'heure .
L'humidité , les vermiſleaux
Lui font abandonner la nouvelle demeure.
« Toute pofition , hélas ! a fes fléaux ,
» Et le bonheur n'eft point encore dans la fange .
Voyons un peu plus haut. » Inftruit par le
malheur ,
33
Dans un buiffon épais de moyenne hauteur ,
Que bien , que mal enfin le beftion s'arrange :
Il y trouva le calme... & c'eſt là le bonheur.
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
A une jolie Femme , déguisée en Flore.
Sur l'AIR: O gai lan la.
Onvoit la jeune Flore
N
Briller ici,
Que de fleurs vont éclore !
D'amours auffi !
Sous fes pas le terre fleurit ;
L'Olympe fourit
Aux charmes qu'elle a ;
Ogai lon la lanlaire , ô gai lon la.
Sa brillante jeunefle
Fait tout aimer.
Mais la fine déefle ,
Pour mieux charmer ,
De Philis emprunte les traits .
Dieux ! à tant d'attraits
Qui réfiftera ?
O gai lon la , &c ,
Enchanté du modèle
Que Flore a pris ,
Mon coeur au- devant d'elle
Vole furpris.
Mais , Philis , jugez entre nous
JUILLET. 1769. 27
Si c'eft Flore ou vous
Qu'il adorera ?
O gai lon la , &c.
Cette chanson de Vergier eft une des meilleures
qu'il ait faites. Elle n'est pas dans l'anthologie .
MIRZAH. Conte moral.
Efus un jour me promener aux environs
de Bagdad. La folitude du lieu , le
jour qui étoit fur fon déclin , la campagne
où regnoit un profond filence , tout
confpiroit à donner à mon ame une douce
trifteffe qui porte avec elle le plus
grand des biens , celui de réfléchir. Bientôt
mes pensées fe tournerent fur le bonheur
qui femble accompagner les méchans
, & fur le poids énorme qui accable
la vertu gémiffante .
Toutes les fcènes de l'injuftice , l'amertume
des malheureux qui implorent
en vain le fecours de l'opulent , le bonheur
& la joie des infenfés ; enfin , tous
les malheurs attachés à l'humanité fe retracent
en foule à ma mémoire , & arrachent
d'ardens foupirs à ma poitrine op- .
preffée . Des larmes de compaffion &
Bij
2.8 MERCURE DE FRANCE.
tant
d'attendriffement inondoient mes joues
tremblantes ; & , furchargé d'ennui , effrayé
du partage inégal qui fe trouve entre
les hommes , je m'oubliai juſqu'à
murmurer contre la Providence. Dieu !
m'écriai - je , pourquoi tes oreilles fontelles
fermées aux foupirs , aux cris de
d'infortunés ? Pourquoi tes yeux paternels
ne voyent ils pas le befoin des malheureux
? Pourquoi ta providence a -t- elle
créé des êtres pour les rendre miférables ?
Pourquoi les a- t- elle doués d'une raiſon
qui ne fert qu'à leur faire connoître l'étendue
de leur mifére ? Pourquoi le vice
triomphe - t-il avec impunité? Qu'a fait
la vertu pour être accablée de chaînes ?
Pourquoi l'innocent fouffre -t -il , tandis
que le criminel heureux jouit en paix du
fruit de les forfaits?
Je parlois encore lorfque d'épaiffes ténébres
m'environnerent. La frayeur me
faifit , mes génoux fléchirent , & la terre
fembla s'entr'ouvrir pour m'engloutir .
Des éclairs redoublés , fuivis d'effroyables
coups de tonnerre , fembloient annoncer
la deftruction totale de la nature
entiere . La foudre embrafa les côteaux &
les lieux d'alentour . Je fentis alors que,
j'avais péché ; & , n'attendant plus que la
JUILLE T. 1769. 29
mort , je me jettai la face contre terre ,
en invoquant Allah , le Dieu de miféricorde
. Un rayon de lumiere , traverfant
l'obſcurité dont j'étois entouré , me laiſſa
voir un génie tout brillant de clarté . Je le
reconnus pour un meflager de l'Eternel ;
C'étoit le féraphin Albunoh , le favori de
l'Etre des êtres. Suis - moi , Mirzah , &
ceffe d'offenfer la Providence . Il dit & j'obéis.
Il me conduifit en peu d'inftans au
pied d'une chaîne de montagnes efcarpées,
dont les cimes paroiffoient le perdre dans
les nues . Jamais rien de fi effrayant ne
s'étoit offert à ma vue. Des rochers entaffés
les uns fur les autres formoient un
côté de cette montagne , au fommer de
laquelle l'oeil le plus perçant ne pouvoit
atteindre. Les rugiffemens des lions , les
cris des tygres , habitans de quelques cavernes
que la nature avoit formées dans
le roc , retentiffoient au loin & ajoutoient
à l'horreur de ce lieu. Mes regards errerent
de tous côtés , fans trouver de route
qui pût nous conduire fur cette montagne.
Je vis des voyageurs qui effayoient de
gravir ce roc , plufieurs d'entre ces malheureux
tomberent dans d'affreux précipices
; ils cherchoient à fe relever, mais leur
foibleffe trahiffant leur courage , ils retomboient
fur les fables brûlans , & de-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
venoient la proie des bêtes féroces ; ceux
qui s'échappoientà leurs dents carnaffieres
fe traînoient dans les antres où une mort
aufli cruelle les attendoit.
Je friffonnois du deftin qui fembloit
m'être réfervé . Mon célefte guide me fit
connoître par un fourire , qu'il n'ignoroit
pas quelle étoit ma frayeur. La Providence
, Mirzah , me dit - il , punit les téméraires
qui veulent pénétrer dans fes decrets
adorables. Les juftes fe mettent fous
fa protection , & ne craignent point l'adverfité.
Il me prit enfuite par la main &
me conduifit au côté gauche de la montagne
, où il me fit remarquer une ouverture
, que je n'avois pas apperçue. Je vis
une allée fpacieufe & commode : à peine
eumes nous fait quelques pas que je fus
enchanté de la vue d'un fi beau lieu .
·
>
L'intérieur de la montagne étoit auffi
charmant que les dehors étoient affreux.
Un mur d'une blancheur éblouiffante
formé par ce rocher , précédoit des allées
de verdure qui aboutiffoient à un labyrinthe,
au milieu duquel s'élevoir un fuperbe .
bâtiment. Ces agréables avenues étoient
terminées par un très-beau bois , & par des
prairies émaillées de fleurs. Nombre de
Fuiffeaux les traverfoient , couloient en
urmurant & faifoient mille tours dans
JUILLET. 1769. 31
le labyrinthe leurs eaux argentées rouloient
far des cailloutages & retomboient
en caſcades . Le chant des oiſeaux , le
murmure des eaux , le parfum des fleurs ,
tout fe réuniffoit pour faire goûter , aux
ames pures , mille fenfations agréables .
Ce lieu étoit l'image de l'afyle délicieux
réfervé aux vrais Croyans , lorfque, quittant
cette vie paffagere , ils jouiront des
ineffables douceurs promifes dans le divin
alcoran .
J'étois encore occupé de cet afpect enchanteur
, lorfque mon guide me fit cntrer
dans le labyrinthe , dont le bâtiment,
qu'on appercevoit du bas de la montagne ,
occupoit le milieu . Parvenu au centre , je
regardai avec furprife les detours immenfes
que j'avois parcourus ; les routes qui y
conduifoient étoient fi femblables , que
tout autre qu'un immortel n'eût pu me
guider. Nous parvinmes enfin au Templa
du Deftin , ainfi fe nommoit ce fuperbe
édifice .
•
Les portes s'ouvrirent d'elles - mêmes
à notre approche , & fe refermerent
fi tôt que nous fumes entrés . Surpris
de ce prodige , je tournai les yeux
fur le Séraphin , qui me dit que rien ne
pouvoit les ouvrir ni les refermer ; mais
qu'elles obéiffoient à la fuprême volonté
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
d'Allah , lorfqu'il daignoit permettre
l'entrée à quelque mortel choifi. Sur le
frontifpice du temple étoient gravés
ces mots , en lettres d'or : Dieu eft
jufte & fes deffeins font impénétrables ,
comme lui. Le temple étoit fans ornement
; l'art , ni la main des hommes n'avoient
point eu de part à fa conftruction.
Deux rangs de colonnes de marbre
blanc foutenoient la voûte : un autel
d'albâtre s'élevoit dans l'enfoncement.
A la place de l'image de la Divinité ,
un nuage formé par des parfums montoit
vers le ciel , & exhaloit l'odeur
la plus exquife . A la droite de l'autel
, étoit une table de marbre noir , qui
faifoit face à un grand miroir de cristal .
Le féraphin Albunoh me dit encore ce peu
de mots , en me conduifant vers l'autel :
Apprends ici , Mirzah , que la Providence
ne fait jamais le malheur des humains
qu'il n'en réfulte pour eux unplusgrand bien.
Il dit & difparut . Je me trouvai feul dans
ce lieu facré , une joie douce fe répandit
dans tous mes fens , je devins un autre
homme. Je me profternai fur les marches
de l'autel , & là , j'implorai la miféricor
de du Dieu de Mahomet , & je mis mon
ame entre fes mains. A peine avois - je
JUILLET . 1769 . 33
fini ma priere , qu'une voix majestueuſe
fortit de l'autel redoutable : & me fir entendre
ces paroles : Leve - toi , Mirzah ,
regarde , lis & retiens !
Je portai mes yeux fur le miroir , j'apperçus
le plus cher de mes amis ; Abdallah,
cet homme dont j'admirois la vertu, &
dont l'indigence m'arrachoit fouvent des
larmes ameres . Je le vis dans fa chambre,
pauvre , dénué de tout : d'un de fes bras
il foutenoit fa tête languiflante ; des larmes
ameres couloient le long de les joues
vénérables. Qu'ils étoient juftes ces
pleurs ! Quatre enfans , en bas âge,étoient
à fes pieds , & , par leurs cris , lui demandoient
du pain ; le cinquième , fon bienaimé
, attaqué d'une dangereufe maladie ,
la tête renversée fur fon fein , expiroit
dans fes bras faute de fecours . Ce n'étoit
pas encore affez pour l'infortuné Abdallah.
Sa femme , cette moitié de lui- même
, qu'il aimoit fi tendrement , qui , par
fes défordres étoit feule la caufe de fes
malheurs , ce monftre ofoit , par des reproches
injuftes , augmenter fes peines en
Faccablant d'injures & lui donnant des
noms odieux. Ce malheureux ne peut
foutenir tant de douleurs amères ; il fuc
combe , & vent fe donner la mort pour
B v
34
MERCURE DE FRANCE.
terminer à la fois & fa vie & fa mifere.
Prêt à fe donner le coup mortel , il laiſſe
tomber un regard paternel fur fes enfans.
Cette vue le rappelle à lui - même , à fes
devoirs ; il part , vole , & veut tout entreprendre
pour foutenir la vie chancelante
des êtres malheureux qui lui doivent
une exiftence qu'ils n'ont jamais fouhaitée.
Un ami , à qui il avoit fait obtenir
un pofte confidérable , fut le premier chez
lequel il porta fes pas . Cet ingrat rougit
de connoître Abdallah .. Il craint , hélite
ne fçait s'il doit recevoir cet homme
dont les vêtemens déchirés annoncent
l'infortune ; il tremble qu'un entretien
avec un pauvre ne le faffe méprifer d'amis
auffi méprifables que lui . Il fe décide enfin
, il effaie de fe juftifier aux yeux de
fon bienfaiteur ; il l'accable de ces politeffes
froides qui , réduites à leur jufte va
leur , ne font que des infultes ; il lui repréfente
fon impuiffance , & finit par le
prier de chercher quelqu'autre occafion où
il puiffe lui être utile.
Mon ami fe retira accablé de douleur :
Fingratitude de ce lâche contempteur :
fembloit l'anéantir . Il étoit prêt d'entrez
chez un autre ami , lorfqu'un de fes créan
ajers l'aborda. Abdallah le fupplia d'a
JUILLET. 1769. 33
voir pitié de lui , de vouloir lui donner
un peu de temps , promettant de le fatisfaire
avec exactitude. Ce barbare , loin
de fe laiffer attendrir , lui reprocha le léger
fervice qu'il lui avoit rendu , & le
menaça de le faire expirer fous les coups,
s'il ne le fatisfaifoit au plus vite . Cet
homme étoit riche , raifon effentielle
pour fe taire ; trop heureux encore qu'il
n'eût point effectué fes menaces. Abdal
lah , après bien des peines , amaffa enfin
un afpre , il courut chercher du pain , de
quoi raffafier fa famille , & remercia la
Providence qui l'avoit ainfi fecouru .
La trifteffe , l'étonnement me firent
jetter un grand cri , & l'excès de ma douleur
étouffa jufqu'à mes plaintes. Le ha
fard me fit jetter les yeux fur la table de
marbre noir , des caracteres d'or tracés
par une main invifible pararent tout- àcoup
, & je lus : regarde & juge . Mes yeux
fe fixerent fur le miroir , & furent agréa
blement furpris du prompt changement
qui s'étoit fait. Ce n'étoit plus le malheu
reux Abdallah , mais auffi n'étoit- ce plus
le jufte , le fincere ami de l'humanité.
C'étoit Abdallah enivré d'un torrent de
bonheur qui , entraîné par l'exemple ,
avoit étouffé tout fentiment de vertu &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
d'humanité. Il maltraitoit fes eſclaves
fermoit l'oreille aux cris de l'indigent
& payoit l'amitié de faufſeté & les fervices
reçus d'ingratitude . Je détournai mes
yeux avec confufion , & lus ces mots :
Souvent les gens vertueux fouffrent , parce
qu'il leur eft avantageux de fouffrir. La
Providence , en leur donnant la pauvreté
& les befoins , donne à chacun ce qui, feul„
peut faire fafélicité.
Je confidérois le miroir avec plus de
tranquillité , lorſqu'un nouvel aſpect vint
me replonger dans mes doutes & dans
mon incertitude. Je vis paroître ma mal- ·
heureufe patrie dévastée par la guerre &
les cruautés qu'elle entraîne à fa fuite.
Cette fuperbe ville , ces remparts , ces
tours qui s'élevoient jufqu'aux nues , tout
a difparu , on n'apperçoit plus qu'un affreux
défert , & l'oeil étonné s'arrête fur
des monceaux de pierres que l'herbe couvre
déjà , feuls veftiges, hélas ! d'une grandeur
paffagere ! des torrens de fang coulent &
rougiffent les eaux de ces ruiffeaux , jadis
fi agréables . Des milliers d'hommes tombent
fous le glaive ; les flammes, la faim ,
ont détruit ce que le fer avoit épargné ,
& c'eft en vain que tant d'inforturés élè
vent leurs cris ! Des milliers d'hommes ,
JUILLET. 1769. 37
m'écriai-je tout hors de moi , font donc
les victimes d'une ame inhumaine & barbare
! Je lus auffi- tôt , fur la table du def
tin , un pays corrompu mérite que la
main d'un Dieu irrité s'appefantiffe fur
lui; & quant au petit nombre dejuftes , la
Providence , en les ôtant du monde , leur
affure un port à l'abri des tempêtes.
La vue du palais de Méhémet Baffa interrompit
les réflexions auxquelles je me
livrois . Son éclat étoit trop grand pour
que mes yeux n'en fuffent pas frappés.
J'avois fouvent foupiré du bonheur dont
jouiffoit cet homme inique . Des emplois
les plus vils il étoit parvenu , à force de
crimes , jufqu'à la dignité de premier miniftre.
Tout l'empire gémiffoit , accablé
du fardeau de fes concuffions , & ce barbare
rioit de voir couler les larmes qu'il
faifoit répandre. Chaque jour étoit marqué
par un forfait nouveau , & chaque attentat
du jour furpaffoit celui de la veille.
Son palais étoit devenu l'afyle de la baffefle
& des vices. Ses vaiffeaux étoient
au port chargés de ticheffes immenfes ;
fa félicité faifoit l'entretien de la cour &
de la ville de Bagdad . Si on rencontroit
un ami pour qui on s'intéreffoit , on lui
difoit : Puiffes- tu devenir auffi heureux que
38 MERCURE DE FRANCE.
"
Méhémet. Je le vis , cet homme vil , dans
toute fa fauffe fplendeur ; il donnoit un
fuperbe feftin ; fes lâches adulateurs fe
profternoient devant lui ; & , tel baifoit
la trace de fes pas qui , non content de
foupirer en fecret , le maudiffoit au fortir
de chez lui . Ses immenſes richeſſes
étoient le prix de fes injuftices. La fubftance
du pauvre fervoit à fa nourriture ;
fa coupe étoit pleine des larmes de la
veuve, & fes flateurs poffédoient les biens
de l'orphelin . Il enrichiffoit fes concubines
des dépouilles de la malheureuſe province
confiée à fes foins . Son paffe- tems
le plus doux étoit de voir le fupplice de
ceux qui , aux dépens de leur vie , ofoient
parler le langage de la vérité. Un jour ,
qu'il prenoit ce barbare plaifir , on lui
apporta la nouvelle que le fultan , fatisfait
des fervices qu'il avoit rendus à l'état,
lui donnoit encore un gouvernement . Je
lus : Si le criminel eft heureux , fa chúte en
fera plus terrible.
Je voulois détourner ma vue de ce
monftre , lorfque , la fcène changeant , je
l'apperçus dans un arriere cabinet. Quelle
différence ! Méhémet étoit abattu , & portoit
toutes les marques d'une profonde
mélancolie. Il joignoit triftement les
JUILLET. 1769 . 3.9
mains , ces mains mêmes qui s'étoient fi
fouvent baignées dans le fang de l'innocent.
Il avoit devant lui les marques de
fa dignité ; il les fouloit aux pieds avec
une rage incroyable , & s'abandonnoit aux
foupirs & aux larmes. Je fus furpris de
ce changement. Je defirois d'en fçavoir la
caufe , lorfque fon favori , entrant dans
fon cabinet , me mit à portée de fatisfaire
ma curiofité. Une de fes créatures
l'informoit qu'il avoir perdu les bonnes
graces du prince ; que s'il n'ufoit de diligence
, on ne lui répondoit pas de fa vie.
Son infâme favori s'approcha de fon maître
, lui dit quelques mots que je ne pas
entendre , mais ils plûrent à ce barbare
qui ordonna auffi- tôt de faire venir fa
fille. Fatime parut . Elle étoit auffi vertueufe
que fon pere étoit criminel .. Ce ne fut
qu'avec des tranfes mortelles qu'elle fe
prépara à l'écouter. Elle fe vit deſtinée à
facrifier fa vertu aux defirs effrenés du
fultan que fes vices lui faifoient haïr ,
pour fauver à fon pere la jufte punition
qu'il méritoit. Elle tomba à fes pieds ,
les arrofa de fes larmes ; mais ce fut en
vain , un regard terrible ne lui laiffa que
Le parti de l'obéiffance..
Elle obéit donc ; , devint malheureufe ,
40 MERCURE
DE FRANCE
.
& le chagrin de devoir la vie à un auffi
méchant pere , la conduifit bientôt au
tombeau. Quoique Méhémet eût écarté
l'orage , il n'étoit pas fatisfait. Son fommeil
étoit inquiet ; il ne fe couchoit jamais
fans être cuiraffé . Ses craintes le
fuivoient par-tour ; il ne trouvoit de repos
en nul endroit. Souvent il jettoit des
cris perçans qui répandoient l'allarme
dans le palais. S'il furprenoit fes efclaves
dans le fommeil , il fouhaitoit
leur félicité. Le jour paroiffoit , Méhémet
en étoit charmé ; mais fes tourmens
n'en étoient pas moins vifs . Il
croyoit toujours qu'il trouveroit la mort
au lieu des alimens qui prolongeoient fa
coupable vie . Jamais il ne paffoit dans
l'appartement de fes femmes , fans craindre
quelque trahifon . Entouré d'un vain
éclat qui cachoit fa trifteffe aux yeux du
peuple , s'il appercevoir un air fatisfait
fur le vifage de ceux qui l'approchoient ,
il s'intriguoit , s'agitoit , penfant que fa
perre prochaine leur donnoit l'air de
contentement qu'il croyoit avoir remarqué.
Je ceffai de faire attention à fes ac
tions , & je lus ce qui étoit nouvellement
tracé fur la table du deftin : La paix
JUILLET. 1769. 41
p'habite pas la maifon du méchant. Il ne
voit que fa peine , & s'oppofe lui - même à
Ja félicité.
J'adorois en filence la juftice de la divine
Providence , lorfqu'un grand bruit ,
qui frappa mes oreilles , m'obligea de me
relever. Je vis , avec étonnement , que
le palais , les jardins de Méhémet étoient
difparus ; à leur place s'élevoit une vapeur
infecte qui fe répandoit par toute la
contrée. Des hurlemens affreux me glacerent
d'effroi . Ces mots fuivans éclaircirent
mes doutes : Semblable à la pouffiere
qui couvre lafurface de la terre , un vent
fort l'a fait difparoître , & la poftérité doutera
fifon exiftence für réelle .
Cette vifion étoit trop frappante pour
que je pufle l'oublier . Je confidérai les
décrets immuables de la Providence ; je
la juſtifiois , & me croyois incapable de
douter encore . Dans le même inftant je
vis Tarick & Tirza , amans auffi vertueux
que tendres. Tirza ne devoit point fes
charmes à l'éclat de la parure ; les pierreries
, dont elle étoft ornée , ne pouvoient
augmenter fes attraits , & la beauté de
fon ame furpaffoit encore celle de fon
vifage . L'heureux Tarick étoit à fes pieds ,
il l'examinoit , la contemploit , & ne
42 MERCURE DE FRANCE.
pouvoit lui exprimer l'excès de fon raviffement.
Un regard de l'adorable Tirza,
un fourire faifoit paffer dans l'ame de fon
amant une aimable & pure volupté. Un
baifer dérobé la fit rougir, & Tarick chercha
, & lut dans fes yeux le pardon de
cette innocente liberté. Leur Glence exprimoit
leurs mutuels fentimens , & peignoit
bien mieux leur charmante fituation
que n'auroit pu faire le difcours le
mieux arrangé. L'amour content n'a pas
befoin d'expreffion ; un regard , un foupiz
lui fuffit. Mon coeur palpitoit d'une tendre
joie , j'étois ravi de voir deux coeurs
formés pour l'amour & pour la vertu . Eh !
comment l'ami de l'humanité ne feroit - il
pas pénétré de cette douce fatisfaction , à
l'afpect de l'amour vertueux & fortuné ?
L'entretien qu'eurent enfuite les deux
amans , porta ma fenfibilité au plus haut
degré où les mortels peuvent atteindre .
Quelle nobleffe , quelle élévation de fentimens
! les décrire , ce feroit les affoiblir.
Que les ames fenfibles fuppléent à
mon filence ! Tarick & Tirza poffédoient
d'immenfes richeffes ; l'ufage qu'ils en
faifoient les leur rendoit précieufes . Le
jour de leur hymen , ce jour même où je
les vis , étoit deſtiné à faire la félicité de
JUILLET . 1769. 43
fix jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
fexe les amans les doterent , & jouiffoient
alors du contentement attaché aux
bienfaits . Ils s'entretenoient avec volupté
d'une action fi belle ; des larmes de
joie couloient de leurs yeux attendris . Ils
fe parloient , fe félicitoient , & remercioient
la Providence des biens dont elle
les gratifioit. Ils firent le plan de la vie
qu'ils vouloient mener. Que d'infortunés
fecourus ! que d'indigens arrachés à l'horreur
de la mifére ! Leurs enfans devoient
être formés de bonne heure à la vertu ; ils
auroient fait la félicité des humains & la
confolation de leurs parens . Au milieu
de leurs tranfports , ils fe profternent la
face contre terre , & demandent au fouverain
Etre une postérité vertueufe. Ils
prioient encore , lorfque le plafond du
falon où ils étoient , fe rompt & tombe en
partie fur ce couple infortuné . Tirza effrayée
, s'élance dans les bras de fon
amant. Tarick fe feroit aifément fauvé ,
mais la vie de Tirza lui eft plus chere que
la fienne propre ; il veut la fauver ou périr
avec elle. Il la ferre dans fes bras, veut
fuir ; déjà il étoit à la porte , lorfque l'au
tre partie du plafond tombe avec fracas ,
& change les fêtes d'hymen en pompes fu
nébres & les myrthes en cyprès .
44 MERCURE DE FRANCE.
Saifi d'horreur , je reftai immobile , les
yeux fixés fur les décombres qui couvroient
les corps de ce que le monde
avoit de plus parfait. Je defirois partager
leur fort malheureux , j'aurois donné ma
vie pour les rendre à la lumiere . Je tournai
les yeux fur la table du deftin , & je
lus : L'homme aveugle ne voit que le pré-
Jent. La providence connoît l'avenir. La
mort fut la récompenfe de ces tendres & vertueux
amans . Ils entroient dans une carriere
pénible , leurs defcendans les euffent
mis à la plus forte des épreuves .
Mon coeur fut entiérement résigné aux
or Ires de la providence . Mes yeux errerent
fur le miroir , & je vis de quoi me
confirmer dans mes réfolutions . Le jeune
Témur , l'homme le plus voluptueux de
Bagdad , parut à fon tour . Il entra dans fa
chambre , avec une démarche précipitée
qui marquoit la préoccupation de fon ame .
La colère , la vengeance , le défefpoir ſe
peignoient tour à tour fur fon vifage . Il
fembla quelque tems indécis , enfin il tira
de fa poche un papier , & renverfa la poudre
qu'il renfermoit , dans une taffe de
Sorbet qui étoit devant lui . Oui ! s'écriat-
il , ce poifon eft le feul moyen de mefauver
de mon propre défefpoir ! L'infidèle
Roxane me préfere l'indigne Valid : Mon
JUILLE T. 1769. 45
pere lui même , mon pere s'oppose à mafélicité
: mes créanciers me veulent faire périr
dans les cachots : prévenons donc leurs
deffeins , ceux de Roxane , ceux de mon
pere , vengeans- nous & mourons ! il portoit
la taſſe à ſa bouche ; j'en étois charmé
, j'aurois voulu que ce monftre n'eût.
jamais exifté. Lorfqu'il s'écria tourà-
coup : Quoi ! je mourrais fans, m'être
vengé de Valid? Non ! qu'il meure avant
moi, que ce breuvage ferve àfa perte , que
je le voie expirer &je mourrai content ! II
remit la taffe fur la table & fortit . Peu de
momens après fon pere entra. On lifoit
fur la face de cet honnête vieillard le chagrin
que lui caufoient les écarts de fon fils.
Une canne foutenoit fon corps affoibli
par l'âge. Il fe laiffa tomber fur un fiége ,,
comme un homme accablé de douleur, Sa
foibleffe , fon air refpectable , fon âge
m'intéreſferent tellement à fon fort , que
s'il eût dépendu de moi , j'euffe fauvé fes
jours profcrits par fon indigne fils . Le
malheureux vieillard vit le forbet, le prit ,
l'avala & mourut. Je me foumis entiérement
aux decrets éternels , la providence
m'en récompenfa par ces mots : La punition
eft fouvent différée , mais elle ne manquejamais.
Le pere de Témurféduifit fon
46 MERCURE DE FRANCE.
fils ; il étoit jufte que Temur für l'inftrument
de la perte de fon pere.
A peine avois-je luces lignes qu'elles
s'effacerent , & ce peu de mots furent tracés:
confidere le tout &juge équitablement .
Je me retournai vers le miroir , & je vis
une grande île qu'un large torrent partageoit
en deux parties égales. La partie de
l'île qui étoit à la droite du torrent avoit
une grande prairie , au bord de laquelle
étoient conftruits de magnifiques palaisentourés
de fuperbes jardins. Le côté oppofé
n'offroit aux yeux que des fables arides.
Nombre de fleuves fe déchargeoient
les uns dans le vafte Océan , les autres
groffiffoient le torrent qui divifoit l'île.
L'île entiere étoit habitée ; mais les occupations
de fes habitans n'avoient aucune
reffemblance . Au côté droit du torrent
étoit le féjour de la joie & du contentement
: on le nommoit l'île de la Félicité.
Les concerts , les bals faifoient la
feule occupation des habitans de ce beau
féjour. J'en remarquai cependant plufieurs
qui ne paroiffoient pas être fatisfaits
; il y en avoit bien peu qui goûtalfent
de bonne foi tous ces amuſemens. Je
vis des perfonnes dont la parure recherchée
annonçoit le goût des plaiſirs & qui
JUILLET. 1769. 47
les fuivoient en tous lieux . L'inquiétude
étoit peinte fur leurs vifages. J'en découvris
bientôt la caufe . Ils nourriffoient
des ferpens qui empoiſonnoient leurs alimens
. Les habitans qui reftoient dans leurs
magnifiques palais étoient tourmentés de
maux , d'autant plus dangereux qu'ils font
trouver la mort au milieu des plaifirs .
D'autres entourés de tout ce qui flatte les
fens , n'avoient que la faculté de voir la
félicité de leurs compagnons , fans pouvoir
la partager. Les plus ridicules me parurent
ceux qui fuivoient certaines lueurs
trompeufes qui fe font voir & difparoiffent
tour à tour , jufqu'à ce qu'elle caufent
la perte de ceux qui s'en laiffent éblouir.
Quelques- uns laffés , raffafiés de l'ombre
de la volupté , fe jettoient dans le torrent
& nageoient vers l'autre bord qui
portoit le nom d'île du Malheur. On
n'entendoit que cris , que plaintes dans ce
féjour infortuné. Tous les habitans courbés
fous le poids d'un énorme fardeau ,
brûlés par l'ardeur du foleil , jettoient des
cris confus , & augmentoient la terreur:
qu'infpiroit la vue d'un lieu fi fauvage.
Ils regardoient fouvent l'île de la Félicité ,
fouhaitant à ceux qui l'habitoient un deftin
femblable au leur . Ils maudiffoient l'air
48 MERCURE DE FRANCE.
>
qu'ils refpiroient ; ils fe jettoient dans le
torrent , fans pouvoir fe débarraſſer du
poids qui les accabloit. Chacun de ces
infortunés fe plaignoit & imaginoit être
le plus accablé. Ils effayoient des échanges
; mais loin de fentir du foulagement
ils couroient avec l'air de l'empreffement,
reprendre leur fardeau . Il ne me parut pas
que leur charge fût fi pefante qu'ils le
croyoient ; je remarquai même que s'ils
euffent voulu, ils euffent ou porter davantage
fans en être incommodés ; leur maladreffe
contribuant à leur peine. Ceux
qui étoient plus habiles que leurs compagnons
portoient leur fardeau avec
beaucoup de facilité. Ils marchoient
leftement , d'un air gai , pendant que
les autres traînoient au hafard leurs
pas chancelans & incertains ; les habitans
de ce lieu fauvage avoient encore
un autre avantage , ils ne portoient pas
leur fardeau bien loin ; lorfqu'ils avoient
fait quelques pas , ils le déchargeoient
dans les fleuves qui aboutiffoient à la
mer. Les habitans de l'autre bord avoient
un femblable deftin ; ils ne jouiffoient
des plaifirs que pour un inftant . L'île de
la Félicité étoit beaucoup plus peuplée que
celle du malheur.
Mon
JUILLE T. 1769. 49
Mon embarras croiffoit à chaque inftant;
mes idées étoient fi confufes , que
je ne favois à quoi m'arrêter , lorfque le
ciel s'obfcurcit , le tonnerre fe fit entendre
, & l'île entiere en fut ébranlée. La
mer fe fouleva , des vagues femblables
aux plus hautes montagnes roulerent avec
fracas & engloutirent l'île & fes habitans.
Une lumiere éclatante remplit le temple
, la nue d'encens qui étoit au- deffus
de l'autel fe diffipa , une flame céleſte parut
à fa place. Tant de prodiges m'avoient
troublé , anéanti ; j'étois étendu fur le
pavé du temple , fans favoir même ſi
j'exiftois. Une puiffance invisible me ranima
, la force me revint , je regardai la
table du deſtin & j'y lus ces mots : L'éternitéfeule
difpenfe le bonheur & le malheur
, ce n'est que dans fon fein qu'on peut
devenir heureux . L'obfcurité du miroir
étoit difparue. J'apperçus une grande
plaine , au milieu de laquelle étoit une
Dame d'une beauté éblouiifante , affife
fur un trône rayonnant . Elle tenoit d'une
main des balances & de l'autre un glaive
étincelant . Des milliers d'hommes de
tout âge , de toutes nations étoient devant
elle. Elle pefoit le vice & la vertu .
Elle pefoit les fouffrances des malheureux
qui l'avoient attendue avec patience.
I. Vol
C
so MERCURE DE FRANCE.
Elle les récompenfoit felon leur mérite &
felon les peines qu'ils avoient endurées.
Je vis avec un plaifir qui tenoit de l'admiration
, que les larmes de ces malheureux
étoient effuyées & leurs chagrins diffipés
pour toujours . Une joie célefte brilloit
fur leurs vifages , on y lifoit le contentement
qu'ils reffentoient d'être enfin
parvenus au féjour immortel qui leur étoit
préparé. Peu de ceux qui avoient été heureux
fur la terre , reçurent des récompenfes
de la Déeffe . La plupart furent trouvés
trop legers & furent livrés à l'ange
noir qui s'empara d'eux au même inftant.
Plus leur félicité avoit été grande ,
plus leurs tourmens étoient extrêmes.
Plufieurs fe plaignoient de la partialité
de la Déeffe ; ils fe fouvenoient
de quelque vertu qu'ils avoient pratiquée
fur la terre. La juftice leur répondir
; que la vraie vertu confiftoit dans
l'affemblage de toutes les vertus , & que
l'ombre d'une vertu étoit affez récompenfée
par les biens temporels dont ils
avoient joui. Le criftal s'éclaircit . Une
voix retentiffante m'adreffa ces paroles :
Va , Mirzah , apprends à adorer la Providence
lors même qu'elle te paroît injufte.
Je m'éveillai & me trouvai couché fous
un laurier touffus , proche Bagdad , fans
JUILLE T. 1769 SI
favoir fi ce qui m'étoit arrivé étoit fonge
ou vifion. Je revins à mon logis , & ne
fis plus couler mes pleurs fur le bonheur
des méchans , ni fur les malheur de juf
tes , étant convaincu que la félicité des
premiers n'eft qu'un beau fonge que le
reveil fait difparoître , & que les derniers
font fous la garde de la divine Providence.
Imité & traduit de l'allemand ,
par Mlle Matné de Morville.
A Mademoiselle *** .
DANS ANS mon fang la fièvre circule
Et trouble mes foibles efprits.
Mais , las! ce mal n'eſt rien au prix
D'une autre fiévre qui me brûle.
Venez , contre un mal ſi preſſant
Vous êtes monremede unique.
Venez ; mais en le guériflant
N'ayez peur qu'il fe communique.
Vous fçaurez trop bien vous armer
De votre humeur folle & légere ,
Et jamais vous ne prendrez guère
D'un mal qui vient de trop
aimer.
Par M. C.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS à Madame de Tei …….. en lui offrant
une boîte d'or avecfon chiffre.
UNN
mari, ... le fot perfonnage ,
Si l'amour ne le fait valoir !
C'eft un être froid ou volage
Qui regrette le trifte hommage
Qu'il rend quelquefois au devoir.
Mais fifon coeur eft tout de flâme ,
S'il joint le feu du fentiment
Avec l'efprit du facrement ,
Enfin , s'il adore fa femme ,
Un mari vaut bien un amant.
Que dis-je ! il eft amant lui- même .
Il fatte fes goûts , fes defirs ,
Et, pour fixer l'objet qu'il aime ,
Il fçait , dans fon ardeur extrême ,
Inventer de nouveaux plaifirs.
A ces traits tu dois me connaître ,
Cher & tendre objet de mes voeux :
Je cherche à lire dans tes yeux.
L'inftant où le defir va naître :
Je le préviens ; je ſuis heureux.
Aujourd'hui l'enfant de cythère
Préfide au don que je te fais.
L'Empreinte doit t'en être chere ;
2
JUILLET . 1769 . 53
Ce chiffre eft l'image fincere
Du noeud qui nous lie à jamais.
Par un Abonné au Mercure.
FRAGMENT d'une Lettre de M. de
Voltaire à M. *** .
LES fyftêmes philofophiques font de
vrais poëmes. Tous ceux qui veulent
rendre les caufes ou naturelles ou morales
des événemens du monde , que ce foit
le renversement d'une montagne ou celui
d'un empire , il n'importe , tous ces genslà
font des poëtes , tous ont befoin de
dire Mufa , mihi caufas memora . On
peut regarder la colere d'Achille , de Junon
& de Satan comme les hypothèſes
d'Homère , de Virgile & de Milton ; &
les tourbillons , l'attraction & les monades
, comme les machines de Descartes ,
de Newton & de Léibnitz ; le merveilleux
& le fublime fe trouvent également
dans les ouvrages des uns & des autres.
C'est dommage que vous n'ayez pas vu
la fuite du nouveau fyftême qu'il vous a
plu de crayonner ; vous , qui avez dit
Monfieur , de fi jolies chofes fur un prin-
>
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
cipe abftrait & purement hypothétique ;
avec quelle grace & quelle poëfie n'auriez-
vous pas chanté le feu & la lumière !
Rien n'eft plus merveilleux que l'action
du feu , principe phyfique de tous les phénomenes
de la nature.
Oui , mon cher B...il eft l'ame du monde ,
Sa chaleur le pénétre & ſa clarté l'inonde ;
Effets d'une même action ,
L'un maintient les refforts de la machine ronde ,
Et l'autre tend fans ceffe à leur deftruction.
Sa plus belle production
Eft cette lumiere éthérée ,
Dont Newton le premier , d'une main infpirée ,
Sépara les couleurs par la réfraction ;
Il y voit aujourd'hui , du haut de l'empirée ,
La caufe de l'attraction.
Les rayons convergens de ce brillaut fluide ,
Vers mille & mille points de ce vafte univers
Balancent tous les corps fous leurs centres divers.
D'un unique foleil l'impulfion rapide
Les difperferoit tous dans un immenſe vuide.
Dieu compafla d'abord leurs grandeurs & leurs
rangs ;
Il élance le feu du centre à la furface ,
Allume les foleils de lumineux torrens
Auffi - tôt rempliffent l'efpace ,
Entraînent les globes errans ;
JUILLE T. 1769. 55
Tout fe meut , & felon les degrés différens
De la diftance & de la mafle ,
Tout s'approche , ou s'éloigne , ou conferve fa
place
Par l'effort des feux confpirans.
A M. de F. ***.
Vous , philofophe ! ah ! quel projet !
N'eft- ce pas affez d'être aimable ?
Aurez-vous bien l'air en effet
D'un vieux raiſonneur vénérable ?
D'inutiles réflexions
Composent la philofophie ;
Eh ! que deviendra votre vie ,
Si vous n'avez des paffions ?
C'eſt un pénible & vain ouvrage
Que de vouloir les modérer ;
Les fentir & les infpirer ,
Eft à jamais votre partage.
L'efprit , l'imagination ,
Les graces , la plaifanterie ,
L'amour du vrai , le goût du bon ,
Voilà votre philofophie.
Par le même.
Civ
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
Aux Habitans de Lyon.
Iz eft vrai que Platus eft au rang de vos dieux ,
Et c'eftun riche appui pour votre aimable ville ;
Il n'eft point de plus bel afyle ;
Ailleurs il eft aveugle , il a chez vous des yeux,
Il n'étoit autrefois que dieu de la richeſſe ;
Vous en faites le dieu des arts ;
J'ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole & les eaux du Permeffe .
Par le même.
A M. L.
CONNOISSEZ mieux l'oifiveté ,
Elle eft ou folie ou fageffe ;
Elle eft vertu dans la richelle ,
Et vice dans la pauvreté.
On peut jouir en paix , dans l'hiver de la vie ,
De ces fruits qu'au printems fema notre induſtrie :
Courtifans de la gloire , écrivains ou guerriers ,
Lefommeil eft permis ; mais c'eft fur des lauriers.
Par le même.
1
1
1
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Page 57
ndante
moroso..
D'une fleur a peine e
lo.....se , Vous rassemblez tous les
raits ;
L'amour qui de tout dis..
......se Se plait a former vos
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aits, De la beaute lele modele ;
seret vous du sentiment ?Sans aier
on peut e -tre belle; On l'est en:
r plus en ai:::mant
es de M.D.G.D.V.vocat. Musique de M. Lejeune lefils.
JUILLET . 1769. 57
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juin
1769 , eft joues ; celle de la feconde eft
la bouteille defavon ; celle de la troifiéme
le mafque ; celle de la quatrième
la tabatiere. Le mot du premier logogryphe
eft créancier ; où l'on trouve ane ,
an , cri , cancer , ancre. Le mot du fecond
eft éloignement, dans lequel fe trouvent
Moine , Mogol , loge , Milo , Olite , Noli ,
nole , melito , Lingen , Liege , Olten , Nogent
, Gien , Eole , Milton , Milon , teigne,
mien , tien , mil , Eloi , Genêts , Léon ,
Elie , lige , non , linot , ton , loi , Noël ,
melon, Milon , limon , éloge & tome Le mot
du Logogryphe latin eft cornix , qui renferme
cor & nix.
POUR
ENIGME.
OUR tes befoins , ami , pour remplir mon emploi
,
Je cours les champs , & je vais par la ville ;
Nous fommes dos à dos , fouvent mon maître &
moi ,
Cv
58
MERCURE
DE FRANCE .
En cet état far- tout l'un eft à l'autre utile.
Mon corps fans pieds , fans mains , offre un aſſez
mauvais tour ;
En partant du logis ma panfe eft vuide ou pleine :
Pleine ou vuide , au contraire , il faut queje re
vienne
Pour que je plaife à mon retour.
Par M. B.
AUTRE.
Ne méprifons jamais perfonne.
Du fujet le plus ignoré ,
Très -fouvent l'art a retiré
Des biens fi grands qu'on s'en étonne.
C'eft à coup sûr que j'en raiſonne ;
Les objets les plus vils ont leur utilité.
Je fuis des plus chetifs ... Eh bien ! .. fans vanité,
Je n'en vois pas de plus utile.
Il me feroit aflez facile
D'aller chercher chez le Romain ,
La preuve que je puis aider l'efprit humain ;
Mais ne tirons pas avantage
Du fecours dont je fuis dans un art épineux ;
On trouveroit fort ennuyeux
De me voir faire l'étalage
De tous les cas divers où je fuis en uſage ,
JUILLET. 1769 . 59
Et j'irois juſqu'au merveilleux.
Mais , fans en venir là , peut-être
Mon mérite pourra fe faire reconnoître ,
Si je te dis , ami lecteur ,
Qu'en quelqu'état que tu puiffe être
Ce feroit une grande erreur
De dire que fans moi tu fixes le bonheur.
Et , pour la gloire de mon être ,
J'ajouterai de plus , que je fuis en honneur
Près de l'habile géometre.
Oui , rendu par l'ufage objet effentiel
Au calcul intégral , au différentiel ,
Tour problême , fans moi , refte inintelligible.
Ce n'eftpas tout : quoiqu'inſenſible ,
Er fans me mêler des amours ,
Je jure que , fans mon fecours ,
Toute exiſtence eft impoffible.
En effet , j'existe en tous lieux.
Quoi ! dans tous ? C'eft beaucoup ... J'ai mentis
parlons mieux ,
Et développons ce mystere ;
On me cherche envain dans la terre ,
Quandje me fais voir dans les cieux.
Par un Officier D. C. D. G.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Jun'a
AUTRE.
I n'ai de vous , lecteur , hélas ! que la parole ;
De la bête le cri ; du bruit le fon , l'éclat ;
Mais mon être impalpable , & , fans doute , frivole
,
A des propriétés dont on doit faire état.
Souvent , pour me trouver , on déferte la ville :
Près d'un rocher , d'un bois ; c'eft - là qu'eſt mon
alyle.
C'eſt-là que , de Cloé , le chant mélodieux ,
Embelli par mon art , devint harmonieux.
Une fois , un ton faux échappa de la belle ,
Loin de l'intimider , je me trompai comme elle :
Je lui parus dès -lors un être complaifant.
Cloé , de fes ardeurs me fit le confident....
Confident indifcret ! ... Je ne fçus pas me taire.
Je fis rougir Cloé ; je la perdis ... hélas !
Belles , de vos amours cachez mieux le myftere
:
Chantez-les devant moi ; mais... que ce foit tout
bas.
Par F ... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
JUILLE T. 1769. 65
AUTR E.
Jz fuis une machine utile à tout le monde ;
Je vole dans les airs & nage dans les eaux ,
Etje vaux d'autant plus que Cerès eft féconde ,
Et qu'Eole ou Neptune augmentent mes travaux.
Par M. le Vicomte de B. âgé de 12 ansò
AUTRE.
Jz fuis fouvent logé dans le plus haut étage ;
De fairebien du bruit j'ai même l'avantage.
Quelquefois j'ai fur moi
Le nom d'un grand ou bien d'un Roi.
Je fuis compofé d'alliage.
Je fers à différent uſage .
Tantôt je répands dans un coeur
L'allarme & la douleur.
Quelquefois on m'emploie
Dans un tems de fête ou de joie ;
Je puis enfin , dans un événement ;
Affembler un village en un petit moment.
Par le même.
62 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
Mo
:..
ON tout eft quelquefois un tout ;
Souvent aufli ce n'eſt qu'un bout.
Je fuis noble en tout point. Quand on m'ôte la
tête
Je deviens fur le champ une mauvaiſe bête ;
Mais cette bête exhale une agréable odeur
Si vous en arrachez le coeur.
Retrancher tête & queue à la fleur printaniere
Diféquée ainfi toute entiere
Il ne refte qu'un os à ronger au lecteur.
Par Mademoiſelle du B.
AUTRE. A PHILIS.
PHILIS , fi comme moi , vous étiez immortelle,
Quel feroit votre bonheur ?
Votre nom , vos attraits , & cet air de candeur
Craindroient-ils le cifeau de la parque cruelle?
Eh non , cette beauté toujours plus naturelle,
Et cet art ingénu qui plaît à chaque coeur ,
En bravant d'Atropos l'implacable fureur ,
Prêteroient à vos jours une grace nouvelle.
JUILLE T. 1769 . 63
Mais fçavez -vous comme on m'appelle ?
Je marche fur dix pieds qui forment , tour-à-tour”,
Un poëte fameux dans le genre comique ;
Ce que vous pouvez être un jour ,
Le maîtrefouverain d'un état monarchique ;
Un métal trop connu ; deux termes de muſique ;
Un lieu que l'on confacre aux fêtes de Bacchus ;
Une ville , jadis la maîtreffe du monde ;
Le Dieu dont le courroux émeut la terre & l'onde ;
Un infecte rongeur , la fille d'Inachus ;
Un élément , un jeu , deux organes dans l'homme;
Celui que Dieu fauva des flammes de Sodôme ;
La bafe d'un empire , un grain , une faiſon ; -
Le fiége du repos , de Thalès la patrie ;
Un tribunal en Italie ;
Une riviere en France , une étoffe , un poiffon ;
Mais j'en ai dit affez pour dévoiler mon être ,
Je me tais done , Philis , tâchez de me connoître.
AUTRE..
Jz fuis percé dans chaque bout,
On me trouve , on m'entend par- tout ,
Dans les villes , pompes, & fêtes ,
Aux champs de Mars , au milieu des mufetes ,
Dans les convois . Virgile m'a chanté
En la quatrième énéidee ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'un artiſte m'a placé
Au plus haut de fa pyramide ;
Dans le fait , je ne fuis pourtant
Qu'un morceau de leton , de fer , d'étain , d'argent
,
Même de bois : au refte on trouve en mes huit
lettres
Le plus commun , le plus noble des êtres.
On trouve auffi dans ma diflection
Certaine jurifdiction ;
Ce métal brillant & ductile ;
Uninftrument de chaffe ; une allure ; un afyle ;
Un arbre ; un fleuve ; une note ; un vaiſſeau ;
La cour d'un empereur fans trône & fans caveau ;
Un paffage ; une veine ; un mot ; une partie ;
Une espéce de voûte , une clef fort hardie ;
Un élément ; un Africain ;
Un membre creux qui fert de main ;
Le chef- lieu de la prélature ;
Une loi jufte , & qui vous ſemble dure ;
Ces amis précieux , qu'on doit fi fort chérir ,
Refpecter , honorer , contenter , fecourir ;
Ces deux ventofités , dont la race ftoïque
Se foulageoit par-tout , même fous le portique ;
Une perte , un dommage ; un écart , un travers ;
Le bout d'une durée & la fin de ces vers.
Par M. de Buffanelle , Meftre de camp , Capi
taine au régiment du Commiſſaire- Général.
JUILLET. 1769. 65
AUTRE .
Torus ego pedibus fex in toto appetor orbe :
OTUS
Gente probâ per fas , deteriore nefas.
In partes me fcinde duas , interrogat una ,
Altera confpectu felis ad antra fugit.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Hiftoire univerfelle du feizième fiécle ;
par Simon - Nicolas - Henri Linguer
pour fervir de fuite à l'hiftoire facrée
& profane ; 3 vol . in 12. A Paris , de
l'imprimerie de Cellor , rue Dauphine .
>> LESEs annales du monde entier n'of-
» frent point d'hiftoire plus intéreffante
» que celle du feiziéme fiécle . Il femble
» que cette époque ait été fpécialement
» confacrée par la Providence aux événe .
» mens finguliers . Elle a de commun avec
» les autres les guerres , les batailles , les
négociations , & tous ces crimes , tous
» ces menfonges que l'ambition déguife
» fous les noms de héroïsme ou de politi-
» que. Mais ce qui la diftingue , ce qui
39
1
66 MERCURE DE FRANCE.
» la caractériſe effentiellement , outre la
» renaiffance des lettres & des arts , c'eſt
» la reforme des religions opérée à la fois
» dans tous les cultes , d'une extrémité de
» la terre à l'autre . C'eft la découverte
» d'un monde nouveau , incident unique
» dans l'hiſtoire , & qui ne fera proba-
» blement jamais renouvellé ; efpéce d'ufurpation
furprenante faite
par Pinduftrie
des hommes fur les droits de la
nature , & qui devant , en apparence ,
» tourner à l'honneur , au profit de l'humanité
, n'a pourtant fait , par la fuite ,
» qu'augmenter fes malheurs & fa honte.
Tout , dans ce moment , annonçoit les
» plus grandes révolutions . La chûte de
Conftantinople ouvroit aux Turcs une
» entrée facile en Europe. Le mariage de
» Ferdinand & d'Ifabelle opéroit la fon-
» dation d'une puiffance nouvelle en Ef-
» pagne , & la conquête du royaume de
» Grenade lui donnoit une exiſtence af-
» furée. Les Portugais marchoient à des
» découvertes étonnantes qui préparoient
» & facilitoient celles des Efpagnols,bien
99
"
plus étonnantes encore. En France la
» véritable monarchie , c'eſt - à - dire une
forme de gouvernement qui y avoit
» été inconnue jufque - là , s'établiffoit.
» En Angleterre , la deſtruction de la maiJUILLET
. 1769 . 67
fon des Plantagenets affuroit la couron-
» ne à celle de Tudor. Par- là finiffoient
» ces difcuffions fi cruelles qui avoient
» enfanglanté les trois fiécles précédens ;
» & l'Angleterre , réunie fous les mêmes
» mains , alloit , comme autrefois , re-
» devenir redoutable à l'Europe. En Afri
» que , en Afie on voyoit de même des
puiffances nouvelles fe former & fe
» fervir de l'ancien culte pour favorifer
» des prétentions ambitieufes ou en créer
» de nouveau pour les juftifier. Ce font
» ces faits preffés , racourcis , purgés , s'il
» eft permis de le dire , de l'écume des
» détails qui les énerve dans tant de li-
» vres , que je vais préfenter au Public
dans les trois volumes que je lui offre.»
Cet avertiffement renferme en peu de
lignes , comme on le voit , tout le plan
de l'ouvrage utile & eftimable que nous
donne M. Linguer. Nous avons remarqué
qu'il écrivoit le héroïfme contre l'u
fage devenu régle , qui veut qu'on écrive
& qu'on dife Pheroifme fans afpirer l'h ,
quoiqu'elle foit afpirée dans héros. C'eft
une espéce de contradiction ; mais il y en
a de pareilles dans toutes les langues , &
comme elles font toutes un ouvrage de
convention , il faut s'y foumettre , fui68
MERCURE DE FRANCE.
vant le précepte d'Horace , Si volet ufus:
Purgé de l'écume des détails eft une métaphore
qui n'eft ni noble , ni juíte , ni
claire . Elle ne peut être faifie ni par les
yeux , ni par l'efprit. Plufieurs autres métaphores
que l'auteur emploie ont le même
inconvénient. Nous les remarquerons
quelquefois.
Il commence par l'hiftoire d'Italie &
par le pontificat d'Alexandre VI. Les crimes
dont ce fcélérat fouilla la fainteté de
fa place , les expéditions brillantes & funeftes
des François au- delà des Alpes , &
les heureux brigandages d'Alexandre &
de Borgia qui acquéroient des fouverainetés
par les alfaffinats & par le poifon ;
la bravoure infructueufe de nos héros ,
des Nemours , des Gaſtons , des Bayard ;
les tromperies continuelles de Ferdinand;
les imprudences de Louis XII ; les fureurs
de Jules II ; cette finguliere ligue de
Cambrai où les François gagnerent des
batailles pour donner des villes au méprifable
Maximilien , tous ces événemens
fi connus , mais toujours fi intéreſſans , ne
perdent rien fous la plume de M. Linguer.
Ses remarques font quelquefois
d'un philofophe , quoiqu'il dife beaucoup
de mal de la philofophie & des lettres .
JUILLET. 69 1769 :
Il obferve , par exemple , que dans le jubilé
de 1500 publié par le fcandaleux
Alexandre VI , on compta plus de trois
cents mille ames qui étoient venues à
Rome chercher les indulgences.
C'eft fous le paifible pontificat de
Léon X que naît le fchifme de Luther . La
ligue de Smalkalde affermit le parti des
Proteftans , malgré Charles - Quint qui les
écrafe à Muhlberg , & François I qui les
brûle en France. La réforme s'établit en
Angleterre , & c'eft l'amour qui l'y introduit.
L'orageux concile de Trente ne
peut remédier à rien ; & l'inquifition ,
approuvée par Paul III , ne fert qu'à deshonorer
ce pontife qui , en inftituant cet
abominablė tribunal , a mérité , dit trèsbien
l'auteur , d'être placé parmi ces ennemis
du genre humain , dont on ne prononce
pas les noms fans frémir. M. Linguet
loue avec raifon les grands talens de
Sixte - Quint , & paffe à l'hiftoire d'Allemagne
, où il eft obligé de revenir fur
une partie des événemens qu'il a confidérés
dans l'hiftoire d'Italie ; & ce même
défaut , qui fe fait fentir dans tout le cours
de l'ouvrage , eft la fuite de la méthode
qu'il a adoptée de donner fucceffivement
l'hiftoire de chaque pays. Comme tous
les peuples dont il parle ont une relation
70 MERCURE DE FRANCE
néceffaire & continuelle les uns avec les
autres , il eût été plus à propos peut-être
de fuivre la chaîne des événemens , en
s'arrêtant par intervalle fur ceux qui font
particuliers à telle ou telle nation ,& en les
renouant enfuite avec la narration générale
àl'endroit où les intérêts recommencent à
fe confondre , & où les faits ne forment
qu'un feul & même tableau. Cette difpofition
demandoit beaucoup d'art ; mais
c'eft la feale bonne dans une hiftoire
univerfelle où le plus grand inconvénient
eft d'ifoler des objets qui ne peuvent pas
être féparés , & où la perfection confiſte
à les préfenter en maffe , de maniere cependant
qu'il n'y ait ni confufion ni obfcurité
, à peu près comme dans une trame
bien ourdie , chaque fil habilement
entrelacé , fans jamais s'égarer dans fa
marche , formeun tiffu régulier.
· •
La rivalité célèbre de Charles - Quint
& de François l ' ; les fuccès & les revers
qu'ils éprouverent tous deux fucceffivement
, rempliffent le livre fecond . Le
troifiéme retrace les révolutions du Nord ,
de régne fanglant de Chriftierne , les exploits
& les talens de Guſtave Vaſa , libérateur
& législateur de la Suéde , & les
troubles de Pologne.
Dans le quatrième l'auteur peint avec
JUILLET . 1769. 71
"9
beaucoup d'énergie les exécutions de Henri
VII , & le defpotifme théologique de
Henri VIII , le plus bizarre & le plus
odieux des tyrans. »C'étoit toujours par
» des corps & par des tribunaux que Hen-
» ri VIII faifoit prononcer les plus horri-
» bles , les plus criantes fentences dont
» aucune hiftoire ait fait mention . C'eſt
» un caractère de tyrannie particulier à
l'Angleterre . Malgré les cruautés incon-
» cevables des Empereurs , & la lâcheté
» encore plus étonnante du fénat de leur
» tems , les annales de Rome ne préſen-
» tent rien qui ne puitfe à cet égard être
» effacé par celles de Londres . Les def-
» potes du Tibre étoient des brigands
qui verfoient le fang ou confondoient
» les propriétés en vertu du pouvoir
» militaire. Mais ceux de la Tamife
paroiffoient des légiflateurs toujours
» avoués par la nation , même dans leurs
plus grands excès , & le defpotifme qui
» a les loix pour armes , eft cent fois plus
impitoyable , plus deftructeur & plus
» affreux que celui qui n'eft fondé que
» fur l'épée.
"
"
"
"
39
Il nous femble que la diftinction établie
par l'auteur , entre les tyrans de Rome
& ceux de l'Angleterre n'eft pas fon72
MERCURE
DE FRANCE.
dée , & qu'au contraire il auroit pu re
marquer entr'eux une reffemblance de
conduite très frappante. Les barbaries de
Tibère , dé Néron & de Caligula furent
toujours approuvées par des décrets du
fénat . On rendit graces aux Dieux du
meuttre d'Agrippine , baffeffe que le grand'
Racine a fi bien caractériſée dans la fublime
tragédie de Britannicus , où il
penfe comme Tacite & écrit comme Virgile.
Sacrifiez la foeur , faites périr le frere ,
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la four & le frere font nés.
Tacite dit en termes exprès . Proprium
id Tiberiofuit nova & inaudita prifcis nominibus
obtegere. C'eft précisément la politique
de Henri VIII & de fon prédéceffeur.
Deux miniftres de celui - ci , inftrumens
de toutes les rapines & de toutes
fes injuftices , pourfuivis après la mort de
leur maître , alloient échapper à la vengeance
des peuples & aux fupplices à la
faveur des loix & des formalités dont
ils avoient eu foin de couvrir leurs attentats
, fi l'on ne s'étoit avifé de leur fuppofer
une révolte dont perfonne ne les
avoir
JUILLET . 1769. 73
avoit jamais foupçonnés , on les condamna
fur cette fauffe accufation , parcequ'ils
avoient eu l'adreffe de repouffer
toutes les autres . L'Auteur fait à ce fujet
deux réflexions dont la premiere eft profonde
. » L'une c'eft que les peuples en
"
"
"
Europe doivent bien s'applaudit que
» le terrible fecret dont les favoris de
» Henri VII , avoient fait ufage pour
» s'affurer l'impunité , ne foit regardé
» dans les Cours que commeun paradoxe,
» & que les miniftres qui veulent régner
defpotiquement s'attachent en général
» à écrafer les corps judiciaires , dont il
» leur feroit fi aifé & fi utile de fe faire
» des complices. L'autre c'eft qu'il eft bien
étrange que ces formes qui s'étoient
pliées fi docilement , pour la perte d'une
» foule d'innocens repriffent tant de roi-
» deur , quand il s'agitfoit de protéger
» deux coupables . Prévarication cruelle ,
» inconvenient affreux , mais inféparable
» des loix quand elles font enchaînées par
» des formalités , dont l'abus eft toujours
» bien plus facile que l'ufage .
و د
"
33
ן כ
Le portrait de Henri VIII exige de
nous quelques obfervations. » Henri théo-
» logien par goût , & perfécuteur d'incli-
» nation , n'eut jamais d'autres guides
» que fes paffions & fa vengeance . Son
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
כ
ود
plan de réforme , il parut l'avoir reçu des
furies. C'étoit bien moins au pape qu'à
» l'humanité toute entiere qu'il avoit dé-
» claré la guerre , il s'abreuva de fang
» toute fa vie , il s'en repût avec délices,
"
De toutes lesfonctions d'un Roi , la feule
» dont il parut jaloux , fut celle d'occuper
» des bourreaux. Son plus grand bonheur
eft de n'avoir pas eu un Tacite
» pour hiftorien ; fi pour l'inftruction des
liécles à venir la Providence avoit per-
» mis que fon portrait eût été tracé par
» une pareille main , les Tiberes & les
» Nérons ne paraîtroient plus que des
"
hommes ordinaires . Ils feroient presque
» juftifiés par l'exemple d'un prince qui
fans raifon , fans intérêt , fans befoin ,
» a verfé plus de fang qu'eux , a plus mé
» prifé les loix , développé un defpotifme
plus tranquille , une cruauté plus réflé ,
" chie ; enfin d'un monftre dont le nom
» feul devoit exciter l'horreur , & qui à
» la honte de l'hiftoire , n'a encore été
» juſtement apprécié par aucun écrivain ,
Tout celà eft écrit avec plus de chaleur
que de réflexion , Prefque toutes ces idées
Inanquent de jufteffe. L'Auteur femble
dire qu'une des fonctions d'un Roi eft d'occuper
des Bourreaux .Cela n'eft point vrai
c'eft la fonction malheureuſe , mais né
:
JUILLET. 1769. 75
ceffaire des juges. Celle des Rois eft de
faire grace. Il n'est pas plus vrai que ce
foit un grand bonheur pour Henri de n'avoir
pas eu un Tacite pour Hiftorien. Un
Tacite auroit peint Henri avec des couleurs
plus fortes ; mais Henri ne pouvoit
pas laiffer une mémoire plus odieufe . Il
n'y a pas un feul hiftorien qui n'en donne
une idée telle à peu près qu'il le mérite
. M. de Voltaire entr'autres dans fon
hiftoire générale en parle ainfi : ilfut cruel
par caractère , tyran dans le gouvernement ,
dans fa religion , dans fa famille . Il eft
difficile d'en dire davantage en moins de
mois , & c'eſt un double mérite . Il n'étoit
pas néceffaire pour le noircir, de nous
dire que
Tibére & Néron paroitroient auprès
de lui des hommes ordinaires . C'est là
de la déclamation , & la déclamation
qui eft un grand défaut dans le genre oratoire
, l'eft encore bien plus dans le genre
hiſtorique ; jamais Tibère & Neron ne
peuvent être des hommes ordinaires , &
parce que HenriVIII a fast périr trois de fes
femmes & fait brûler des controverfiſtes ,
Néron n'eſt pas moins coupable d'avoir
tué fa mere & fon précepteur d'ailleurs
pourquoi mettre de la différence entre
des monstres il y a un degré de fcéléra-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
teffe & un degré de vertu qui n'admet
ni plus ni moins . Le regne d'Elizabeth
fait refpirer un peu le lecteur fatigué
des abominations du regne de Marie , digne
fille de Henri VIII. L'auteur , après
avoir jetté un coup d'oeil fur l'Ecoffe &
fur les infortunes des Stuards , termine
fon fecond volume par la fondation des
Provinces Unies.
M. Linguet écrit avec chaleur & avec
efprit. I annonce affez de talent pour
qu'il foit permis de lui dire qu'il y a , dans
fon ftyle , trop de recherche & d'affectation
. Sa compofition n'eſt pas affez méditée
; fes connoiffances ne font pas affez
digérées , & fa diction n'eft pas toujours
de bon goût. Sur-tout il prodigue trop
les métaphores , & fouvent elles ne font
ni néceſſaires , ni juftes , ni nobles , qualités
fans lefquelles il vant cent fois mieux
ne s'en point fervir. Quand une figure
n'ajoute point au fens , ne rend point l'idée
plus frappante , c'eft un défaut & non
pas un ornement. A l'égard des figures
communes & claffiques , il faut les laiffer
à ces écrivains fans efprit qui déguifent
leur ftérilité de penfées fous un amas
de paroles , comme on cache une taille
mal faite fous un amas d'habillemens.
Voici quelques exemples de ces métaz
JUILLET. 1769. 77
phores que M. Linguet devroit profcrire.
Les querelles des deux rofes avoient ébranlé
ce coloffe , né de la trahifon , & c . Que préfente
à l'efprit un coloffe né d'une trahifon?
La meute affamée des courtisans ayant
une fois goûté de cette curée lucrative , &c.
Expreflions baffes & ignobles . Marie en
épuifant , comme fon pere , les forêts pour
l'entretien de fes buchers , & c. hyperbole
digne de Lucain . Cette fraternité de fupplices
ne rapprochoit point les efprits dont
elle unifoit les corps : phrafe recherchée,
& entortillée. Les défenfeurs d'un culte
qui leur paroiffoit vomir des flammes , & c .
comment fe peindre un culte qui vomit
des flammes ? & c.
Nous nous croyons d'autant plus obligés
de relever ces fautes que nous fentons
plus vivement tout ce que peut être M.
Linguet , s'il veut joindre à fes talens na
turels plus de travail & de réflexion , &
l'étude des grands modèles .
Les deux Orphelines , hiftoire angloife .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Pillot , libraire , rue S. Jacques , à la
Providence ; 2 parties in- 12.
La fortune de M. Wilfon confiftoit
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
toute entiere dans une place lucrative
que fon mérite lui avoit procurée ; il aimoit
le plaifir , & dépenfoit beaucoup
fans s'inquieter de ce que deviendroient
après lui Henriette & Lucy fes deux filles.
Il comptoit fur leur beauté pour leur
aflurer un établiffement honnête ; il les
avoit même répandues dans le grand
monde afin de le faciliter ; il mourut
avant d'avoir réuffi ; les deux orphelines
refterent fans biens . Un ami de leur pere,
M. Johnfon , les retira chez lui , & eflaya
d'intéreffer en leur faveur Lady Marie
Hyde & fon époux qui avoient vécu
d'une maniere affez intime avec M. Wilfon.
Lady Marie étoit pêtrie d'orgueil ,
& ne s'humanifoit que lorfqu'il étoit
queſtion de plaifir ; dès qu'elle fçut que
les deux jeunes Wilfon étoient pauvres ,
elle fe fouvint de fon rang & ne voulut
plus avoir de commerce avec elles . Les
deux fils de Lady Marie , Henri & Georges
Hyde ne partagerent point fon inhumanité
; tous deux aimoient . Le premier
avoit choifi Lucy , & le fecond Henriette.
Lucy n'avoit point caché à Henti
qu'elle répondoir à fa tendreffe ; Henriette
n'étoit pas moins fenfible , mais
comme elle prévoyoit des obftacles à fon
JUILLET. 1769.
union avec Georges , elle avoit refufé de
lui faire l'aveu des fentimens qu'elle
nourriffoit en fecret ; elle fit fentir à fa
four combien il y auroit d'imprudence à
fe livrer à fa paffion & à des efpérances ;
elle la fit confentir à fe rendre à Londres
pour y chercher des moyens de fubfiftance
dans le commerce des modes . M. & Madame
Johnfon leur procurerent des facilités
; elles partirent ; leur commerce fut
heureux ; elles vivoient tranquilles . Henri
Hyde ne tarda pas à fe rendre auprès
d'elles. Lucy n'avoit pu lui laiffer igno.
rer fa demeure. Henti fit tous fes efforts
pour la déterminer à s'unir avec lui . Séduit
pat Sir William Archer , qui vouloit
faire fa maîtreffe d'une des deux foeurs , il
médita le projet de s'affurer Lucy par un
feint mariage ; la jeune perfonne qui ne
foupçonnoit pas fon amant d'une baffeffe
, & qui l'aimoit réellement , confentit
enfin à un hymen fecret . Georges Hyde
qui en fat inftruit , & qui craignoit que
fon frere fe laiffât conduire par Sir
William , voulut affifter à ce mariage
pour préferver l'infortunée Lucy de la
fupercherie qu'il appréhendoit ; il fit rougir
fon frere de fon projet , & le détermi
na à fe marier réellement . M. Ellifon ,
ami de Henri , fervit auffi de témoin . La
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
vue de Lucy lui infpira une paffion trèsvive
, mais que l'honnêteté lui fit étouffer.
Sir William penſa différemment ; il
efpéra que Lucy ne feroit pas intraitable
lorfque les premiers feux fe feroient rallentis
. Il attendoit ce moment avec impatience
, & voyant qu'il tardoit trop
à
venir , il enleva Henriette , la fit conduire
dans une maiſon dont l'hôteffe lui
étoit vendue. La jeune perfonne fut délivrée
par un étranger qu'elle reçut quelque
fois chez elle par reconnoiffance , &
qui excita la jaloufie de Georges . Il crut
être abandonné , & quitta Londres pour
tâcher d'oublier fa maîtreffe . Sir William
trouva le fecret de faire difparoître les
foupçons qu'on avoit fur fon compte ; il
recommença fes perfécutions auprès de
Lucy. Henri , dont le mariage avoit itrité
les parens , ne trouva de fecours que
dans la bourfe de fon indigne ami ; il fit
des dettes confidérables , & William lui
offrit de les acquitter à condition qu'il lui
permettroit de prendre fa place auprès de
Lucy. Henri , accablé de cette propofition
, preffé par les circonftances , y confent,
s'en repent , & revient affez tôt pour
empêcher fa honte. Sir William , furieux ,
lui donne un coup d'épée & en reçoit un ;
tous deux tombent ; Henri meurt ; Lucy.
JUILLE T. 1769. * 81
eft au défefpoir. M. Ellifon , qui avoit été
abfent , arrive quelque tems après , vient
confoler la veuve de fon ami , & propofe
de le remplacer ; les follicitations d'Henriette
, celles de tous les amis de Lucy la
déterminerent à accepter cette propofition.
Georges , qui eft revena aufli dans
ces funeftes circonftances , n'a point ou
blié Henriette , & reconnoît l'injuftice de '
fes foupçons ; il eft aimé ; envain il propoſe
à fon tour un mariage. Henriette s'y
oppofe ; elle ne veut l'époufer qu'en lui
donnant une fortune qui le mette en état
de fe paffer de celle de fes parens ; elle
obtient cette fortune par l'héritage d'une
tante , & ne s'oppofe plus à fon bonheur;
LadyMarie & fon époux approuvent enfin
cette union après qu'elle eft formée .
Ce petit roman , extrêmement fimple , i
offre des détails & des fituations intéref- '
fantes ; l'auteur ou le traducteur auroit
en retrancher quelques longeurs qui le dé- i
parent & qui réfroidiffent l'intérêt .
Traité des violences publiques & particulieres
; par M. Maximilien Murena
auquel on a joint une differtation du
même auteur fur les devoirs des juges . "
Traduction de l'italien ; par M. Pingeron
, capitaine d'artillerie & ingénieur
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
au fervice du Roi & de la république
de Pologne. A Paris , chez Delalain ,
libraire , rue S. Jacques , in - 12.420 p.
Le fuccès du traité des délits & des peines
femble avoir fait renaître en Italie le
goût de l'étude du droit public , négligée
fi long-tems pour celle du droit civil &
canonique. On y a publié quelques ouvrages
fur cette matiere intéreffante ; le
traité des vertus & des récompenfes dont
M. Pingeron nous a donné la traduction
qui fe vend chez le même libraire , a été
favorablement accueilli . Celle du traité
des violences publiques & particulieres
que nous annonçons aujourd'hui peut lui
fervir de fuite. M. Murena commence
par définir les violences publiques ou
particulieres ; elles portent atteinte aux
droits de la fociété en général , ou à ceux
des individus en particulier ; il les examine
enfuite dans toute l'étendue du
droit , foit dans l'état naturel , foit dans
l'état civil , ce qui lui fournit l'occafion
de parler de la guerre ; il eft impoffible
de la bannir de la terre ; l'humanité a
dicté des loix pour, en adoucir les horseurs
; l'auteur s'étend fut ces mêmes loix
dont il s'attache à faifir l'efprit . Cette
partie des violences publiques eft traitée
JUILLET. 1769. &;
avec beaucoup de détails & mérite d'être
lue ; l'auteur s'étend fur le traitement
qu'on doit aux ôtages & aux prifonniers ;
ce font de malheureufes victimes de la
fortune , auxquelles on doit des égards.
Les violences particulieres n'offrent pas
des articles moins intéreffans ; celui des
duels eft abfolument hiftorique ; l'auteur
remonte à l'origine de cette coutume barbare
; elle naquit dans ces tems d'ignorance
où le combat décidoit d'un mauvais
raifonnement & de la plupart des affaires
contentieuſes . ¡
Les progrès de la philofophie ont
déjà porté quelqu'atteinte à cette fréncfie
qui infalte aux loix & à l'humanité z
le meilleur moyen de la détruire entierement
feroit de déclarer infâmes tous les
duelliftes. Parmi les traits hiftoriques qui
font cités dans cet article , nous rappor
terons la maniere dont un Roi d'Angleterre
termina un duel entre deux feigneurs
de fa cour. Ils fe difputoient les
armes de la maifon de Toro . Le fer devoir
terminer leur différent ; le tems , le
lieu , les armes étoient choifis ; le Roi ,
inftruit de ce qui fe paffoit , les fit venir
devant lui , il leur ordonna de s'en remettre
à fa décifion ; & il donna un taureau
pour armes à l'un ; & une vache a
Dvj
8,4 MERCURE DE FRANCE .
l'autre . L'auteur termine fon traité par un
chapitre fur la défenfe particuliere ; il
détermine les cas où l'homme rentre dans
l'état de nature ; il s'éleve contre le fentiment
de quelques Peres de l'Eglife qui
ont prétendu qu'il valoit mieux fe laiffer
tuer lorfqu'on étoit attaqué par des brigands
, que de conferver fa vie en leur .
ôtant la leur. S. Auguftin , qui eft de
cette opinion
apporte cette raifon ;
l'homme injuftement attaqué meurt
martyr de la charité chrétienne ; & le brigand
qui périroit fe verroit condamné,
aux peines éternelles . La differtation fur
les devoirs des juges eft du même auteur
. M. Murena y fait marcher l'hiftoire
avec la morale , & y répand les meil-.
leures inftructions pour toutes les efpéces
de lecteurs. On ne peut que fçavoir gre
à M. Pingeron de nous avoir fait connoître
ces deux ouvrages.
>
Le Mefie , poëme en dix chants ; traduit
de l'allemand de M. Klopftock. A Paris
, chez Vincent , imprimeur- libraire
de Mgr le Comte de Provence , rue S.
Severin ; 2 part. in 12 .
Ce poëme n'étoit connu en France que
par les extraits qu'on en avoit donnés
JUILLET . 1769. 85
il y a quelques années , dans le Journal
Etranger ; la réputation dont il jouit en
Allemagne , fon mérite particulier étoient
faits pour piquer la curiofité , & on ne
peut que fçavoir gré à celui à qui nous en
devons la traduction . M. , Klopstock a
faifi le moment où le Meflie approche
du terme de fa carriere & où il va confommer
fon facrifice , & fatisfaire pour,
le genre humain. Il a revêtu des charmes
de la plus fublime poëfie ce grand myftere
de la Religion , aucun fujet ne prêtoit
davantage à l'élévation des idées ; il
d'ailleurs le mérite d'intéreffer tous les
hommes . Le poëte , en fuivant fcrupu-,
leufement l'hiftoire des fouffrances de
l'Homme Dieu , n'a pas laiffé de fe livrer
quelquefois à fon imagination ; il a
employé de la maniere la plus ingénieuſe
& la plus heureufe le fyftême de la pluralité
des mondes ; il fuppofe qu'il en eft
dont les habitans tranquilles & fortunés ,
ont confervé leur innocence & leur immortalité.
Le pere de toute cette race raffemble
fes enfans autour de lui , & leur
apprend les malheurs de notre globe , &
l'étendue des bontés fuprêmes en notre
faveur ; ce morceau eft plein de fentiment
& d'énergie ; il forme une des
beautés du cinquiéme chant , qui en pré86
MERCURE DE FRANCE .
fente d'autres encore plus grandes & plus
majestueules ; c'est l'éternel lui - même
qui defcend du ciel fur le mont Tabor
pour juger le genre humain , & faire retomber
le poids de fon arrêt fur celui qui
fe réfoud à fatisfaire pour les hommes .
C'est le commencement des fouffrances
du Sauveur , elles durent trois heures entieres
, & les Anges les célébrent fucceffivement
à mesure qu'elles fe font écoulées.
Les images font terribles & fublimes
; le poëte n'en a pas répandu de
moins fortes dans les autres chants ; mais
elles y font moins foutenues ; on y trouve
quelquefois des longueurs ; on n'aime
pas ces perpétuelles oppofitions du Diable
contre la Divinité , ces projets qu'il
forme contre elle & qui tournent toujours
à fa propre ruine . Tous fes blaſphêmes
, fes efforts impuiffans ne font
que réfroidir l'intérêt , outre qu'il eft indécent
de mettre fans celle la créature
aux prifes avec le Créateur lui - même ;
on pardonne à Milton l'emploi qu'il a
fait de Satan lorfqu'il agit directement
contre l'homme ; l'écriture Py autorifoit,
puifqu'il fut l'auteur de tout mal ; mais
on fe mocque avec raifon du combat
qu'il foutient dans le ciel ; fes fautes &
les critiques qu'il a effuyées autoient dû
JUILLE T. 1769 . 87
rendre plus circonfpects les poëtes qui
font venus après lui . Ces taches dans le
poëme de M. Klopftock font rachetées
par de très - grandes beautés .
Anecdotes italiennes depuis la deftruction
de l'Empire Romain en Occident jufqu'à
nos jours . A Paris , chez Vincent,
imprimeur libraire , rue S. Severin
un volume in 8 ° . de 458 pag.
-
;
On nous a déjà donné des anecdotes
françoifes , des anecdotes angloifes dans
lefquelles on a recueilli les traits les plus
piquans & les plus intére fans de l'hiftoire
des deux nations. On fe propoſe d'en
faire de même de celle des autres états
de l'Europe ; cette entreprife fe continue
avec fuccès , & on vient de publier les
anecdotes italiennes ; elles font exécutées
fur le plan de celles que nous avons déjà
annoncées ; elles offrent ce qu'il y a de
plus effentiel & de plus important dans
l'hiftoire d'Italie . Elles font divifées en
deux parties ; la premiere comprend l'Italie
, ne formant qu'un feul état , & la
feconde , ce même pays féparé en plufieurs
états différens & indépendans les
uns des autres. Les auteurs ont beaucoup ,
puifé dans la collection des hiftoriens :
88 MERCURE DE FRANCE.
Italiens par Muratori , & y renvoient fouvent
leurs lecteurs ; ils ont eu recours
auffi à d'autres fources non moins eftimées.
Nous ne nous étendrons par fur
cet ouvrage , ce que nous avons dit de
ceux qui l'ont précédé peut s'y appliquer;
il réunit , comme eux , le double mérite
d'amufer & d'inftruire.
Traité des mesures itinéraires anciennes &
modernes ; par M. d'Anville , de l'académie
royale des infcriptions & belles
lettres & de celle des fciences de
Petersbourg , fecrétaire de S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans . De l'imprimerie
royale ; & fe trouve chez Panckou -`
cke , libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife , in- 8 ° . 194 pag..
Les mesures itinéraires font de la plus
grande importance dans la géographie ;
les obfervations aftronomiques ne procurent
que l'avantage de fixer quelques
points principaux ; cela facilite , mais ne
fuffit pas ; il faut un détail prodigieux de
diftances particulieres pour parvenir à :
mettre à leur place précife une infinité dest
lieux dans les intervalles de ces points .
M. d'Anville a regardé l'étude des mefures
comme une obligation indifpenfable :
JUILLET . 1769. 89
à tous les géographes ; les cartes qu'il a
publiées fuffifent pour donner une jufte
idée de l'étendue de fes recherches & de
ſes connoiſſances à ce fujet ; l'ouvrage que
nous annonçons peut être regardé comme
un traité exact & complet des mesures
itinéraires ; c'est le plus parfait que nous
ayons ; il est très- propre à épargner beaucoup
de travail à ceux qui voudront s'inf
truire dans la géographie & à ceux qui
s'appliqueront même à la perfectionner.
Son ouvrage eft digne de fa réputation ,
& mérite le fuffrage des fçavans & la reconnoiffance
du Public.
Examen hiftorique & politique du gouvernement
de Sparte , ou lettre à un ami
fur la légiflation de Lycurgue , en réponfeaux
doutes propofés par M. l'abbé
de Mably contre l'ordre naturel & eflentiel
des fociétés politiques ; par M. Vauvilliers
, lecteur & profeffeur royal . A
Paris , chez Defaint , libraire , rue du
Foin ; in- 12. 174 pag.
M. Vauvilliers , dans cette lettre , examine
le gouvernement de Sparte pour lequel
on a témoigné peu d'eftime dans les
éphémerides du citoyen , & que M. l'abbé
de Mably a voulu venger; il répond aux
doutes de ce célébre écrivain qui regarde
90 MERCURE DE FRANCE.
la propriété fonciere comme la fource des
malheurs de la fociété ; cette propriété
exiftoit cependant à Sparte , puifqu'après
le partage qu'on y eut fait des terres ,
chaque portion devoit néceffairement
paffer dans fa totalité du pere au fils , de
celui - ci au petit- fils , & au défaut d'enfans
au frere , au neveu , & c. pour de--
meurer conftaniment dans la famille jufqu'à
ce qu'elle fût éteinte ; cette fucceffion
n'eft eile pas une véritable propriété
fonciere ? M. l'abbé de Mably peut il l'appeller
un fimple ufufruit ? M. Vauvilliers
prouve enfuite qu'il n'eft pas néceffaire de
defcendrejufqu'àla loi del Ephore Epitadée
qui anéantit la communauté desbiens, pour
trouver l'époque de la décadence de Sparte.
Plutarque dit qu'on obfervoit le commencement
de la corruption des moeurs
de Sparte & de la décadence de l'état dès
le moment où les Lacédémoniens s'enrichirent
par la ruine & les dépouilles d'Athènes.
Ce paffage eft affutément décifif.
Nous ne fuivrons pas M. Vauvilliers dans
tous les détails au fujet de Sparte ; il en
fait connoître le gouvernement , & ne
préfente rien qui ne foit appuyé fur les
meilleures autorités ; fes recherches font
extrêmement curieufes , & il leur ôte la
féchereffe rebutante qui femble attachée
JUILLE T. 1769 . 91
à toutes les difcuffions de cette nature.
Cette république eft ce qu'on peut appeller
un phénomene fingulier ; fa conftitution
, quelque éloge qu'on lui ait donné ,
méritat - elle tous ceux que lui prodigue
M. l'abbé de Mably , n'étoit bonne que
pour une fociété peu nombreuſe , & point
du tout pour des royaumes peuplés par
des millions d'habitans . Platon lui - même
reftreint à dix mille citoyens la républi
que qu'il entreprend de former ; il avoue
que s'ils excédent ce nombre ils ne formeront
plus une ville , mais un peuple
auquel fes principes ne conviendront
plus.
Contes moraux; par M. Mercier . A Amfterdam
; & fe vend à Paris , chez Merlin
, libraire , rue de la Harpe , à Saint
Joſeph ; 2 part. in - 12 .
Parmi les genres de la littérature moderne
, il en eft peu qui ait éprouvé autant
de révolutions que les romans . Aux
productions volumineufes du dernier fiécle
ont fuccédé des peintures plus légeres
& plus agréables de nos moeurs ; nos auteurs
n'ont plus été chercher leurs héros ,
chez les Grecs ou les Romains , ou d'autres
peuples de l'antiquité ; ils ont faifi
92 MERCURE DE FRANCE.
des hommes & des tems plus rapprochés.
de nous ; les uns ont plû par le fentiment,
les autres par la critique ingénieufe de
nos ufages ; tous ont eu le mérite d'être
courts , à l'exception de M. l'abbé Prevôt
qui a empêché fes lecteurs de trouver les
ouvrages trop longs par l'intérêt dont il
les a remplis . Les contes ont enfin fuccédé
aux romans . M. de Marmontel s'eft
montré dans les fiens homme du monde
& philofophe ; il a peint les ridicules &
donné les plus utiles leçons de morale ;
il a ouvert , pour ainfi dire , une carriere
nouvelle en donnant à ces bagatelles un
but moral & une confiftance qu'elles n'avoient
point avant lui ; quelques écrivains
, fans approcher de fa maniere , ſe
font diftingués fur fes traces ; chacun a
donné à ce genre le ton qui lui étoit propre.
M. Mercier, dans ceux qu'il préfente,
a voulu appliquer aux vices un moyen que
M. de Marmontel a fi heureufement appliqué
aux ridicules. Les premiers font
bien plus dangereux ; on fçait combien il
feroit important de les détruire. Ce but ,
fans doute plus intéreflant , mérite l'attention
de tous les écrivains qui s'exercent
dans ce genre ; ils fçauront gré à M.
Mercier de leur avoir montré cette rouJUILLE
T. 1769 . 93
te ; elle leur promet des fuccès plus flatteurs.
On peut préfenter une hiftoire intéreffante
, la remplir d'événemens vraifemblables
, naturels & touchans , attacher
par le fentiment ; mais que réfultera-
t-il de ce travail pour le lecteur ? Du
délaffement pendant le tems qu'aura duré
la lecture ; il ne lui reftera rien dans la
mémoire ; il aura vu des faits adroitement
combinés ; ou , fi l'on veut , quelques
réflexions qu'ils auront fait naître & qui fe
nuiront les unes aux autres ; mais on n'y
trouvera aucun but général & moral qui
pouvoit le rendre utile & ôter , à cette efpéce
d'ouvrage , la futilité qui avoit fait
pendant fi long - tems fon caractere. Les
contes de M. Mercier n'ont point ce défaut;
dans l'un il attaque l'hypocrifie , infpire de
l'horreur pour ce vice odieux , lors même
qu'il triomphe. L'auteur s'éleve , dans le
fecond, contre l'avarice qui retrecit l'ame
qu'elle occupe.
Les époux malheureux montrent les
effets funeftes de la haine allumée dans
le coeur de deux courtifans ambitieux qui
prétendent à la faveur du prince , & qui
ne peuvent l'obtenir que par la ruine de
leur concurrent. L'hiftoire de Mlle de
Remillies eft la derniere de ce recueil ;
une jeune perfonne , répandue de bonne
94 MERCURE DE FRANCE :
heure dans le monde , y trouve un comte
de Rouviere qui lui plaît & qui la féduit;
elle fe détermine à fuivre fon amant, elle
quitte fa mere & s'enfuit avec lui ; ce
comte n'eft qu'un fcélerat qui a pris un
titre qui ne lui étoit point dû , & qui profite
du premier moment pour enlever
l'argent & les diamans de l'infortunée
qu'il a égarée ; celle - ci , inftruite de cette
perfidie , ne fonge qu'à la vengeance ,
pourfuit le fcélerat , lui propofe de lui
ôrer la vie après lui avoir ôté l'honneur ,
& fur fon refus de fe battre avec une fem.
me , fe fait juftice elle - même , & l'étend
mort à fes pieds d'un coup de piftolet ;
elle ne furvit pas long- tems à fa honte.
Il y a beaucoup de chaleur , d'intérêt & de
philofophie dans ces contes, M. Mercier
en promet une fuite , & nous ne pouvons
que l'exhorter à ne pas la faire attendre.
Elémens d'Arithmétique , d'algébre & de
géométrie , avec une introduction aux
fections coniques ; ouvrage utile pour
difpofer à l'étude de la phyfique & des
fciences phyfico - mathématiques ; par
J. M. Mazeas , ancien profeffeur de
philofophie en l'univerfité de Paris , au
collége royal de Navarre. 4. édit. revue
& corrigée par l'auteur, A Paris , chez
JUILLE T. 1769. 95
la veuve Pierres , libraire , rue S. Jacq.
à S. Ambroife & à la couronne d'épines
; in- 8 °. 520 pag.
Le titre de cet ouvrage en indique
l'objet. M. Mazeas , obligé par état de
préparer les jeunes gens à l'étude de la
phyfique par des leçons de géométrie ,
s'eft attaché à leur développer , dans ce
volume , les principes de cette fcience
qui leur font néceffaires. Il les a recueillis
dans les différens traités & élémens de
géométrie que nous avons ; il a fur- tout
choifi ce qui lui a paru Gimple & facile ;
il en a fait un tout auquel il a donné lá
forme la plus convenable aux jeunes gens
pour qui fon ouvrage eft particulierement
deftiné. Les nombreufes éditions qu'on
en a faites en annoncent le mérite ; il eft
écrit avec beaucoup de clarté , & la méthode
que l'auteur y a jetrée en rend la
lecture plus utile & plus facile que la plû
part de ceux que nous avons déjà fur le
même fujet.
Bibliothèque de Phyfique & d'Hiftoire naturelle
, contenant la phyfique générale ,
la physique particuliere , la méchanique
, la médecine , la chymie , la botanique
, l'anatomie , l'hiftoire natu96
MERCURE
DE
FRANCE
.
relle des infectes , des animaux & des
coquillages. A Paris , chez la veuve
David jeune , quai des Auguftins , près
Saint - Michel , au S. Efprit ; du
pont
in-1 2, tomes V & VI.
Les quatre premiers volumes de ce recueil
ont paru , il y a quelques années ;
la retraite de l'éditeur , en province , a ſufpendu
la publication de ces deux nouveaux
volumes ; ils offrent de quoi fatisfaire
la curiofité des lecteurs ; ils font
formés fur le plan des précédens ; on a eu
pour objet d'y raffembler les morceaux
les plus précieux fur tous les genres de
fcience qui ont paru dans les différens ouvrages
périodiques françois & étrangers.
Ce font des fources abondantes dans lefquelles
il n'eft pas toujours aifé de puiſer ;
les recherches qu'il faudroit faire , à cet
égard , entraîneroient des foins fouvent
ennuyeux & une perte confidérable de
tems ; l'éditeur de ce recueil a voulu les
épargner aux curieux , & fans doute il
leur a rendu un fervice effentiel , en réuniffant
, dans quelques volumes , les obfervations
les plus curieufes , & les découvertes
utiles qu'on a faites fur les différentes
parties de la phyfique & de l'hif
toire
JUILLE T. 1769. 97
toire naturelle . L'ordre dans lequel on
les a raffemblées , les lie les unes aux autres
, de maniere qu'elles peuvent s'éclaircir
mutuellement . Les deux volumes
que nous annonçons préfentent plufieurs
morceaux très - intéreffans fur la médecine
& fur la chymie. On y trouve une expofition
des principes de la médecine des
Chinois . Cet article doit néceffairement
piquer la curiofité ; la pratique de ce peuple
eft très différente de la nôtre ; il eft
fi ancien & jouit d'une fi grande réputation
dans l'Alie , qu'on fera bien aife de
connoître leur méthode ; tout ce qui a
rapport à cette nation célébre nous intérelle
; c'eft peut-être par ce qui fe fait chez
eux , qu'on peut juger en partie de tout
ce qui s'eft fait dans l'antiquité la plus reculée
, & qu'on peut parvenir à diftinguer
les progrès des premiers peuples dans quelques
parties des fciences & des arts .
La jolie Femme ou la femme du jour. A
Amfterdam , chez Changuion ; & fe
trouve à Paris , chez le Jay , libraire ,
rue S. Jacques , au deffus de la rue des
Mathurins , au grand Corneille , in 12.
2 parties .
1. Vol. ,
E
98 MERCURE
DE FRANCE.
Mlle de Vaſy avoit perdu fon pere ; fa
grand'mere fe chargea de fon éducation ;
bientôt une Madame de Lorevel , un de
ces êtres ambigus dont on ne connoît ni
l'origine , ni la fortune , ni l'état , ni le
caractere , s'introduifit dans le château &
s'empara de l'efprit de la jeune perſonne ;
elle lui donna des leçons qui furent dans
la fuite la regle de fa conduite ; elle l'exhorta
fur- tout à défendre fon coeur contre
l'amour , & à n'en chercher que les plaifirs
. Un M. d'Aurange , autrefois traitant,
devenu marquis , graces à ſon or , vint
faire un tour dans la terre qu'il avoit
achetée près de celle de Mlle de Vafy ;
il trouva cette jeune perfonne très- aimable
, parce qu'elle chantoit toutes les ariettes
nouvelles de l'opéra comique . Il l'épouſa
, la conduifit à Paris où Madame de
Lorevel la fuivit , & lui fit pratiquer les
confeils qu'elle lui avoit donnés . La nouvelle
marquife eut bientôt des amans ; la
conduite qu'elle tint avec eux fut toujours
raiſonnée , & dans les principes que fon
amie lui avoit infpirés de bonne heure .
Les détails de fa vie font très- agréables ,
& écrits avec légereté ; les réflexions qu'ils
font naître font fines ; c'eft une fatire ingénieufe
des moeurs d'un certain monde ;
JUILLET . 1769 . 99
il y a beaucoup de variété ; il feroit difficile
d'en préfenter une analyfe ; les événemens
& les fituations qu'ils amenent doivent être
vus dans l'ouvrage avec leurs couleurs &
leurs nuances ; ils ne pourroient que perdre
dans un extrait .
Le marquis d'Auranges ne tarde pas
à être inftruit de la conduite de fa femme
; après avoir été trompé long- tems ,
il est forcé d'ouvrir les yeux & de ſe féparer
d'ellé ; il lui abandonne la moitié
de fon revenu . La marquife , fuivant le
confeil de fa bonne amie , fe retire dans
la province . Madame de Lorevel a un
procès ; elle compte fur les charmes de fa
folliciteufe pout fuppléer au bon droit
qui lui manque . Les deux Dames arrivent
à Bordeaux ; la marquife y devint bientôt
l'idole du jour ; elle donnoit le ton ;
le procès de Madame de Lorevel fut cependant
perdu ; elle s'en défefpéroit lorf
qu'elle apprit la mort du marquis , &
qu'on devoir , huit jours après , lui chanter
une belle meffe en musique , en confidération
du refpect profond qu'il avoit
pour cet art ; les deux Dames veulent
l'entendre , prennent la pofte & arrivent.
Elles font bien étonnées d'apprendre que
le marquis a fait un teftament ; la veuve
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
plaide & n'eft pas plus heureuſe , en follicitant
pour fon compre
; fa fortune eft
réduite au quart . Madame Lorevel lui
donne de nouveaux confeils ; elle lui perfuade
de renoncer aux jeunes étourdis qui
oublient le lendemain la divinité qu'ils
ont encenfée la veille , & de ne recevoir
que les amans riches . La marquife eft toujours
docile ; elle vieillit enfin dans l'opprobre.
Poëfies diverfes de M. Fleury , divifées en
trois parties , contenant fes fables , fes
oeuvres mêlées & fes chanfons. Nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
d'un grand nombre de piéces
dans les trois genres. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez la veuve Duchefne
, rue S. Jacques , au Temple du
Goût ; in 80.412 pag.
L'auteur a donné à ce recueil de poëfies
diverfes le titre de folies ; il indique par
là toute l'importance qu'il y attache , &
fes lecteurs , fans le chicaner fur le mot ,
conviendront que ce font des folies agréables.
La plupart de ces piéces font déjà
connues ; elles offrent de la facilité , de
l'efprit & de la gaïté ; nous citerons cette
fable .
JUILLE T. 1769.101
Agnès à quatorze ans avec naïveté
Demandoit un jour à la mere ,
Qu'est- ce donc que la volupté ?
Eluder de répondre en pareille matiere
N'auroit fait qu'irriter fa curiofité ;
Par ce trait de moralité
La maman ſe tira d'affaire.
Cette volupté là qui vous tient en fouci ,
Ma chere enfant , n'eft qu'une tofe.
Ah ! dit Agnès , s'il eft ainfi ,
Maman , ce n'eſt donc pas grand - chofe ;
N'importe , je prétends en eflayer foudain ;
Vîte elle defcend au jardin ,
Cueille à fon gré la plus brillante ,
Dont l'éclat l'éblouit & le parfum l'enchante ;
C'eſt peu de la placer au (ein ,
Sur le chevet du lit le foir on la dépole ,
Car comment fe coucher & dormir fans fa rofe?
Mais quelle eft fa ſurpriſe , hélas , à ſon reveil !
Quand elle s'apperçoit que d'une fleur fi belle ,
Il ne lui refte plus qu'une épine cruelle:
Ceft un tour qu'on lui joue , un affront fans pareil
,
Elle court s'en plaindre à fa mere
Qui lui répond : point de colere ,
Je vous ai dit la vérité ,
Ma fille , de la volupté
La rofe eft l'image fidéle.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE..
La volupté féduit par mille & mille attraits ,
Mais bientôt elle paffe & ne laiffe après elle ,
Qu'épines & regrets.
Cette fable est très- agréable à quelques
négligences près ; l'auteur auroit dû en
retrancher les trois derniers vers ; le fens
s'expliquoit de lui- même ; ce qu'on ajoute
pour l'exprimer eft fuperflu , & il n'en faut
pas dans ces petits ouvrages .
Effaifur la Peinture & fur l'académie de
France établie à Rome ; par M. Algarotti
, chambellan de Sa Majesté Pruffienne
. Traduit de l'italien par M. Pingeron
, capitaine d'artillerie & ingénieur
au fervice de Pologne , avec cette
épigraphe : Kaλà rà xaλà , les belles chofes
font difficiles. A Paris , chez Merlin
, libraire , rue de la Harpe , à S.
Jofeph , in- 12. 338 pag.
τα
M. Pingeron a cru rendre fervice aux
artiftes en leur faifant connoître l'ouvrage
de M. Algarotti , qui leur enfeigne les
moyens dont les Italiens fe fervent pour
exceller dans la peinture . L'auteur Italien ,
amateur éclairé , artifte par goût , offre
des leçons puifées dans la nature ; il recommande
d'abord de n'employer aux
JUILLE T. 1769. 103
beaux arts que les jeunes gens appelés
par la nature à les cultiver ; les études.
qu'il leur convient de faire doivent être
celles qui ont rapport à l'art qu'ils embraffent
; il leur fuffit de fçavoir leur propre
langue , de connoître les meilleurs
traités & les vies des artiftes les plus célèbres
; ces détails doivent occuper leur
premiere enfance ; ils échauffent leurs
ames , enflamment leur imagination , &
les difpofent à égaler les grands maîtres
dont la réputation les a frappés ; les modèles
qu'on leur met devant les yeux ne
fçauroient être trop finis & trop parfaits ;
c'eſt le moyen de les familiarifer de bonne
heure avec les belles formes ; on fe
fouviendra toujours de la réponſe de Raphaël
à un jeune homme qu'on deftinoit
à paffer dans fon école ; le peintre lui
demanda pourquoi on lui avoit fait deffiner
des chofes auffi médiocres ; c'est pour
me dégroffir , lui dit le jeune homme ; dis
plutôt que c'étoit pour te gâter , répliqua
Raphaël. M. Algarotti fuit l'éleve dans
toutes fes études , il en décrit l'ordre &
les progreffions ; il a l'art de rendre chacun
de fes articles intéreffans par les anecdotes
dont il les feme , & qui aident à
démontrer la vérité des principes qu'il
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
5
établit , & à les graver dans la mémoire.
Ses réflexions , fes obſervations fur différens
tableaux & fur les manieres diverſes
de leurs auteurs font celles d'un homme
de goût , & peuvent encore contribuer à
développer celui des éleves . M. Pingeron
a joint à cet ouvrage la traduction de l'effai
fur académie de France établie à Rome;
le bruit , qui fe répandit qu'on alloit
la détruire , donna lieu à cette production
de M. Algarotti ; il partagea les allarmes
des artiftes , & s'attacha à prouver com-:
bien cet établiffement étoit utile , combien
les François en devroient regretter
l'anéantiffement ; il penfoit que , loin de
fonger à le renverfer , on devroit en former
de nouveaux dans plufieurs autres
villes d'Italie , célèbres par leurs écoles ,
telles que Florence , Boulogne & Venife .
Ces deux morceaux intéreffans méritent
l'attention des artiftes & des amateurs ;
& M. Pingeron , en les traduifant , a rendu
fervice aux uns & aux autres .
Principes du droit de la nature & des gens;
par J. J. Burlamaque , avec la fuite du
droit de la nature qui n'avoit point en .
core paru . Le tout confidérablement
augmenté par M. le profeffeur de FéJUILLE
T. 1769. 105
lice ; tomes VI , VII & VIII . A Yverdon
, 1768 .
Les trois volumes que M. de Félice
vient de publier , terminent l'ouvrage de
Burlamaque. Les précédens traitoient du
droit de la nature ; celui des gens fair
l'objet de ces derniers. L'auteur avoit
établi que la fociété humaine eft par ellemême
, & dans fon origine , une fociété
d'égalité & d'indépendance ; l'établiffement
de la fouveraineté anéantit cette in.
dépendance , mais ne détruit point la fociété
naturelle , & lui donne au contraire
plus de force ; il définit ici la fociété civile
; elle n'eft que la fociété modifiée de
telle forte , qu'il y a un fouverain qui y
commande , & de la volonté duquel tout
ce qui peut intéreffer le bonheur de la
fociété dépend en dernier reffort . Certe
définition eft développée dans le cours de
l'ouvrage , qui eft divifé en quatre parties .
Dans la premiere on examine l'origine &
la nature de la fociété civile , celles de la
fouveraineté en général , les caracteres
qui lui font propres , fes modifications ,
fes parties effentielles . Les différentes
fortes de gouvernement font l'objet de la
feconde ; Burlamaque s'étend fur la fameufe
queſtion de la meilleure formé de -
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"
gouvernement. « J'ofe le dire , rien n'ap ·
proche d'un gouvernemenr abfolu entre
les mains d'un prince fage & ver-
» tueux . L'ordre , la diligence , le fecret,
» la promptitude dans l'exécution , la fu-
" bordination , les objets les plus grands,
» les exécutions les plus heureuſes en
» font les effets affurés . Les dignités , les
» honneurs , les récompenfes & les pei-
» nes , tout s'y difpenfe avec juftice , avec
» difcernement . » Les devoirs réciproques
des fouverains & des fujets forment
plufieurs chapitres intéreffans ; le monarque
doit fa protection à fes fujets ; ce devoir
eft indifpenfable , il nous affure la
paiſible jouiffance de nos droits . C'eſt lui
qui dicta cette réponſe noble & jufle à
une femme qui redemandoit fon troupeau
qu'on lui avoit enlevé pendant fon
fommeil. Vous dormiez donc bien profon
dément , lui dit le magiftrat . Oui , répondit-
elle, parce que je croyois que vous veil
liez pour moi. C'eft le devoir qui forme
proprement le fouverain & qui en affermit
le trône ; « c'eft le devoir enfin qui
fait briller tous les autres aux yeux de la
» nation , & qui , même fouvent , lui empêche
de fentir que le fouverain négli-
» ge ou foule aux pieds les autres. Crom-
"9
JUILLE T. 1769. 107
>>
"
» wel étoit un ufurpateur bien odieux ;
» il avoit forcé la religion d'être fa complice
; il avoit fouillé l'Angleterre du
fang le plus précieux ; il avoit volé la
» couronne , & n'ofant la mettre fur fa
» tête , il fe faifoit obéir en la portant à
» fa main ; il étoit cruel , fans foi , volup-
» tueux ; il avoit l'ame de Néron avec le
» coeur d'Attila ; mais il refpectoit les
» droits des particuliers ; il faifoit rendre
» la juftice avec une impartialité févére
» en un mot il protégeoit les Anglois qui
» l'honorerent du titre Aatteur de protec-
» teur ; il mourut paifible dans fon lit ,
» & des larmes non fufpectes honorerent
» fon convoi . » Dans la troifiéme partie
il cft traité des droits & des devoirs réciproques
des nations . Le droit de la guerre
eft tout ce qui ya rapport ; les traités publics
& le droit des ambaffadeurs font le
fujet de la derniere. Cet ouvrage mérite
fon fuccès ; les obfervations & les notes
de M. de Félice font celles d'un homme
inftruit ; on pourroit leur reprocher leur
étendue qui , fouvent , abforbe le texte ;
mais elles l'éclairciffent , & elles ne feront
pas inutiles aux jeunes gens entre les
mains defquels on doit mettre ce livre de
bonne heure.
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
Droit public de France , ouvrage pofthume
de M. l'abbé Fleury , compofé pour
l'éducation des princes , & publié avec
des notes ; par J. B. d'Aragon , profeffeur
en l'univerfité de Paris . A Paris
chez la veuve Pierres , rue S. Jacques;
Saillant , rue S. Jean de Beauvais , la
veuve Duchefne , rue S. Jacques ; Cellot,
grande falle du palais ; in- 12 . 3 vol,
Cet ouvrage , de M. l'abbé de Fleury ,
étoit dans le cabinet de M. Paris de Meyfieu
, connu depuis long- tems par fes lumieres
& par fon goût autant que par fon
zèle pour le bien public ; il n'a pas refufé
de donner ce manufcrit à M. Daragon qui
vient de le publier. On lira avec plaifir
un difcours préliminaire de l'éditeur fur
l'éducation civile ; il la confidére comme
une branche du droit public ; ce difcours
eft rempli de recherches , de difcuffions &.
de vues profondes ; il fait également honneur
aux talens & aux connoiffances de
M. d'Aragon ; il a placé à la fuite de ce
morceau un plan d'ouvrage fur le droit
public , par M. Pafquier ; il eft fuivi de
différentes piéces de M. l'abbé de Fleury,
dont l'une eft un extrait de la république
de Platon , l'autre une réfutation des principes
de Machiavel ; parmi les dernieres
JUILLE T. 1769. 109
on trouve un plan complet du droit public
d'Efpagne compofé pour Philippe de
France , duc d'Anjou , déclaré héritier de
la monarchie efpagnole par le teftament
de Charles II . Le droit public de France
vient enfuite ; M. de Fleury y donne une
idée fuccinte de nos loix fur les quatre
grandes parties de l'adminiftration publique
, la juftice , la police , les finances &
la guerre ; elles font traitées chacune féparément
, & forment la divifion de l'ouvrage
; la diftribution en eft fatisfaifante ,
mais l'objet n'en eſt pas rempli . M. l'ábbé
de Fleury avoit tracé un plan immenfe
que des études plus analogues à fon
état l'ont empêché d'exécuter , & on ne
fçauroit trop regretter qu'il ne l'ait pas
fait ; tel qu'il eft , fon travail eft très - précieux
; c'est ce que nous avons de plus
complet fur le droit public de France .
M. d'Aragon y a joint des notes qui facilitent
l'intelligence du texte aux jeunes
gens , & qui fuivent la filiation de notre
droit public depuis 1675 jufqu'à nos
jours. M. de Fleury , qui en avoit préfenté
P'origine & les progrès depuis le commencement
de la monarchie , s'étoit arrêté à
cette époque où il ceffa d'écrire. M. d'A
ragon poffède encore quelques manuferits
du même écrivain , tels que la feconde
110 MERCURE DE FRANCE .
partie de l'inftitution au droit françois
qui a paru jufqu'à préfent fous le nom de
M. Argou , & qui eft un ouvrage de M.
de Fleury ; un vingt & uniéme volume de
l'hiftoire eccléfiaftique , une hiftoire uni
verfelle jufqu'à Jules Céfar , & quelques
morceaux d'hiftoire moderne ; il fe propofe
de les publier ; ce fera un véritable
fervice qu'il rendra à la littérature ; retenir
dans l'obfcurité du cabinet des productions
d'écrivains célèbres , c'eft faire
un larcin à leur gloire & aux fçavans .
Expériences , obfervations & découvertes
fur les caufes des maladies qui affligent
l'humanité , & fur les propriétés des
remedes & elixirs de trois qualités dif
férentes. La premiere eft un fpécifique
balfamique & purgatif; la feconde , un
ftomachique cordial , & la troifiéme
un préfervatifreftaurant & fpiritueux .
Par M. du Hand , privilegié du Roi ,
rue Quincampoix , par la rue Aubry- le-
Boucher , la 3 porte cochere après la
rue de Venife , vis - à - vis la ville de
Tours , fur le devant , dans la maiſon
de M. Chicanneau . A Paris , de l'im
primerie de Cl. Hériffant , tue Neuve
Notre - Dame ; in - 12 . 146 pag. Prix
I liv . 4 f. broché .
JUILLET .
III
1769 .
L'art de réduire au plus petit nombre
poffible les remedes les plus efficaces contre
les maladies qui affligent l'humanité ,
approcheroit peut - être de bien près du
grand oeuvre de la médecine univerfelle.
Les médecins les plus célèbres ont douté
de la poffibilité de découvrir l'un & l'autre
; M. du Hand prétend être parvenu au
premier par fes études , fa patience & fon
travail . « Je ne veux point , dit - il , furprendre
l'aveugle crédulité du peuple ;
» je m'adreffe aux perfonnes qui , par état ,
>> font faites pour fçavoir diftinguer un
» homme qui fe préfente avec la convic-
»tion de l'expérience ; qu'on me faffe
» donc la grace de ne pas me confondre
» avec des gens qui , fans connoiffances ,
»fans principes , ofent affirmer au public
» que les remedes qu'ils lui préfentent
"
"
-
guériffent des plus grandes maladies &
» même de celles qui , par leur nature ,
» font incurables. Appuyé d'expériences
» réitérées & de certificats par devant
» notaires , je crois mériter quelque dif-
» tinction & pouvoir annoncer à mes con-
» citoyens le réfultat de mes veilles & de
» mes travaux . » C'eſt par déférence aux
inftances de ceux qui fe font bien trouvés
des remedes de M. du Hand , qu'il fe réfoud
à en communiquer au public les
"
112 MERCURE DE FRANCE.
propriétés & les différens ufages ; il entre
dans quelques détails fur les caufes des
maladies. C'eft aux gens de l'art à prononcer
fur cette partie de fon ouvrage &
fur l'avantage de fes remedes . Nous nous
contentons de les annoncer.
Brochure morale. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez de Lalain , libraire
, rue S. Jacq. in- 12 . 282 pag.
On a réuni fous ce titre plufieurs réflexions
fur différens fujets qui n'ont aucune
liaiſon entre eux ; nous nous arrêterons
à quelques - unes .
De tous les genres d'efprit , celui de la
converfation eft , fans contredit , le plus
rare. S'il faut beaucoup de fond pour
bien écrire , il faut beaucoup de parties
pour bien caufer ; de la jufteffe , de la facilité
, de la politeffe , de l'ufage du mon
de , des connoiffances , du goût , de l'imagination
, de la grace.
Bien des gens d'efprit font exceffivement
ennuyeux . Les uns differtent toujours
; les autres citent fans ceffe ; plufieurs
parlent trop , beaucoup ne parlent point
affez . Quoique l'art de bien caufer foit un
talent naturel , je crois qu'avec de l'efprit
on le pourroit acquérir par l'exemple &
JUILLE T. 1769.113
par l'ufage. Mais du moins chacun pourroit-
il parvenir à rendre fa converfation
fupportable. Le plus grand défaut à éviter
eft l'amplification . On vous demande ,
Nerine , des nouvelles de votre frere ; répondez
: mieux ou plus mal. Cela fatisfait
l'intérêt qu'on y prend . Penfez -vous qu'on
en veuille fçavoir davantage ? Donnez le
buletin écrit , & ne fatiguez point un cercle
, de connoiffances d'un détail de friffons
, de fiévres , de douleurs, de langueurs
que l'ami feul peut écouter .
Vous voulez placer un domeftique , dites
qu'il eft fidéle , intelligent , actif& rien
de plus. Qu'a- t on befoin de fçavoir qu'il
a une femme & fix enfans ; que fa femme
fait des chemifes ; que fes filles font de la
dentelle ; que l'aînée vient de fe marier ;
que la feconde eft jolie , que la quatriéme
eft boffue.
Une fociété bien choisie eft une chofe
délicieufe , mais bien rare ; on ne la trouve
point chez les grands feigneurs qui
n'ont que des complaifans , ni chez les
riches où l'on ne trouve que des parafytes.
Emilie eft veuve & fans enfans ; elle
voit beaucoup de monde , mais elle ne
fçait aflortir les efprits , ni le goûts.
Elle invite N ** à venir lire chez elle
» fon poëme , ouvrage voluptueux &
114 MERCURE DE FRANCE.
"
» charmant. Qui font les auditeurs ? deux
» ou trois prudes & quelques gens de ro-
» be octogenaires ; le lendemain elle a un
» géometre pour une nouvelle mariée ,
» une autre fois un concert pour des gens
qui n'ont point d'oreilles; voilà fes jours
» de fête. Pour l'ordinaire elle prie à fou-
» per toute une famille en même tems ,
» grand plaifir à procurer à des gens qui
» s'ennuyent journellement enfemble.
» Malheur à l'étranger qui fe trouve dans.
» cette affemblée de parens . . . . En fup-
" pofant que cette tribu ait l'honnêteté
de ne pas affommer de détails ennuyeux
; quelle froideur dans la con-
» verfation de gens qui n'ont aucune en-
» vie de fe plaire , que rien n'excite , qui
»fe fçavent tous par coeur , qui fouvent
» font en défiance les uns des autres , qui
» fe font peut- être querellés le matin , &
» fe querelleront encore avant de fe-cou-
» cher. Car il ne faut pas s'y tromper : le
» moindre inconvénient des fociétés de
» famille eft d'être fort infipides . Ce fe-
» roit un grand hafard de trouver le bon-
» heur & l'agrément dans des liens dont
le coeur n'a pas fait le choix. L'heureu-
»fe fociété eft celle des amis , l'agréable
» fociété celle des gens dont l'humeur &
» le goût fympathifent. »
»
JUILLET. 1769. 115
Les réflexions qui terminent cette brochure
roulent fur l'éducation ; il y en a
quelques unes qui font juftes & précifes
qui doivent être lues & qui mériteroient
d'être approfondies.
-
Le Porte - feuille du R. P. Gillet , cidevant
foi - difant Jéfuite , ou petit dictionnaire
dans lequel on n'a mis que des
chofes effentielles pour fervir de fupplé
ment aux gros dictionnaires qui renferment
tant d'inutilités . Seconde édition
confidérablement augmentée , dans laquelle
on a ajouté l'entrée triomphante
du P. G. aux enfers , fuivie de fon retour
fur la terre ; in- 12 . d'environ 180 pages.
On en trouve des exemplaires chez Valade
, libraire , rue de la Parcheminerie ,
maifon de M. Grangé.
Sermons prêchés à Paris en 1760 & durant
le cours de 1761 , par le P. Durivet ,
de la compagnie de Jefus. A Tournay,
chez la veuve de Dominique Varlé ,
imprimeur , près de la cathédrale ; &
fe vend à Paris , chez Saillant , libraire,
rue S. Jean de Beauvais , vis- à - vis le
collége ; 4 vol. in- 8 ° . Prix 12 liv . rel .
Ces fermons ont été prêchés pendant l'a116
MERCURE DE FRANCE,
vent, le carême , & quelques- unes des fêtes
de l'année , telles que celles de la conception
, de la circoncifion , de la purification
, de l'afcenfion , &c. Il y en a un pour
un profeffion religieufe . Le P. Duriver ,
forcé d'abandonner la chaire à caufe du
dérangement de fa fanté , a cru devoir
perpétuer en quelque forte fon miniftere
en donnant fes fermons à l'impreffion ,
& en fe faifant lire par ceux qui ne peuvent
plus l'entendre parler ; ce motif mérite
de juftes éloges ; fes difcours font
écrits avec fimplicité. Si on les lit avec
moins de plaifir que ceux de nos prédi
cateurs fameux , ils peuvent produire
d'auffi bons effets , & fervir à l'inftruction
& à l'édification des fidéles .
Le Paffe - tems , ou recueil de contes intéreffans
, moraux & recréatifs ; par M.
Brunet de Baines. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Louis Cellot , imprimeur
libraire , rue Dauphine &
grande falle du palais . 2 vol . in- 12 .
Les contes que contient ce recueil font
au nombre de quinze ; la plupart ont paru
dans le Mercare , il y a quelques années ;
on y en a joint feulement quatre nouveaux
; les autres ont été corrigés & augJUILLET.
1769. 117
mentés ; nous nous difpenferons d'entrer
dans des détails particuliers fur ces morceaux
; le Public qui les a lus déjà , ne les
verra pas avec moins de plaifir dans le
recueil de l'auteur ; on trouve dans plufieurs
beaucoup d'intérêt : il y en a qui
font très gais , & tous offrent de bonnes
leçons de morale ; peut - être en général
font ils un peu trop longs & trop
diffus. La morale y eft fouvent en réflexions
& en maximes ; on aimeroit
mieux qu'elle fût en action ; mais l'agrément
du fond & de la plupart des détails
fait oublier facilement ces défauts .
Zaluca à Jofeph , fuivie de la nouvelle
Bethzabée & de quelques poëfies réimprimées.
A Geneve ; & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , libraire , rue
S. Jacques ; Saugrain , rue du Hurpoix ,
& Lacombe , rue Chriftine , in - 8° . 27
pages.
Cette héroïde , & les piéces qui l'accompagnent
, font déjà connues ; on y
trouve du fentiment & de la facilité. Nous
citerons quelques vers de la premiere .
Du fond des noirs cachots où Putiphar t'entraîne,
Où mes mains vont encore appefantir ta chaîne ,
118 MERCURE DE FRANCE.
La tête fous le glaive , ingrat , crie à ton Dieu
De foutenir en toi l'efpoir du Peuple Hébreu ;
Qu'il couvre fon élu de fon pouvoir fuprême ,
Moi , j'irai te frapper au ſein de ton Dieu -même ;
Si je fus à tes pieds , fi tu m'en vois rougir ,
C'est l'opprobre d'un jour , il n'a pu m'avilir.
Superbe ! il vit en paix fur le bord de l'abîme ;
Je femble être fon juge & je fuis fa victime.
Eh quoi ! ce peuple vil , qui traîne en murmurant
Deje nefçais quel Dieu le fimulacre errant,
A-t-il fur nos autels , de fes mains facriléges ,
A nos mages divins ravi leurs privileges ?
Ou le Dieu d'Ifraël , ennemi de ma loi ,
Sous les traits d'un Hébreu s'empara- t - il de moi.
Ces vers font faciles , mais ils offrent
une réflexion qu'il eft bien fingulier que
l'auteur n'ait pas faite lui - même . Les Hébreux
ne formoient pas encore un peuple
du tems de Jofeph ; on ne pouvoit pas
donner ce nom aux douze enfans de Jacob
; la femme de Putiphar ne devoit voir
dans Jofeph qu'un efclave qui lui avoit
plû ; elle ignoroit ce qu'étoit fa famille ,
& les deffeins de Dieu fur elle & fur lui;
fans doute elle n'avoit pas entendu parler
de la vocation d'Abraham ; Jofeph étoit
le premier des defcendans de ce patriarche
qui fût venu en Egypte ; elle ne fçaJUILLE
T. 1769. 119
voit pas s'il avoit des freres , & quand
elle l'auroit fçu , elle ne pouvoit pas dire
en parlant d'eux : Ce peuple vil qui traîne
en murmurant deje ne fçais quel Dieu le
fimulacre errant. Les enfans de Jacob n'avoient
point de fimulacres de leur Dieu ,
& les Juifs n'en eurent jamais ; l'arche
d'alliance n'en étoit pas un. Après avoir
lu la préface hiftorique que l'auteur a miſe
à la tête de cette héroïde , on eft furpris
de cette erreur ; l'érudition qu'il étale auroit
dû l'en préferver ; & il n'en falloit
pas beaucoup pour s'en garantir.
On retrouve à la fuite de cette piéce une
épître fur la confomption qu'on relira avec
plaifir , ainfi que la nouvelle Bethzabée &
la romance de Lucréce & Tarquin . L'ode
anacréontique , intitulée : la Raifon & la
Folie qui termine ce recueil , offre des
graces & de la légereté , à quelques incorrections
près.
J'avois juré d'être fage ;
Mais avant peu j'en fus las ;
O Raifon , c'est bien dommage
Que l'ennui fuive tes pas !
J'eus recours à la Folie ;
Je nageai dans les plaifirs ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Le tems diffipa l'orgie
Et je perdis mes defirs.
Entre elles je voltigeai ,
L'une & l'autre le reflemblent
Et je les apprivoiſai ,
Pour les faire vivre enſemble.
Depuis , dans cette union ,
Je coule ma douce vie ;
J'ai pour femme , la Raifon ,
Pour maîtrefle , la Folie.
Tour-à- tour mon goût volage
Leur partage mes defirs ,
L'une a foin de mon ménage ,
Et l'autre de mes plaifirs.
Pratique de l'Equitation , ou l'art de l'équitation
réduit en principes ; par M.
Dupaty de Clam , moufquetaire dans
la premiere compagnie . A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine ; in-
8°. 256 pages , 30 f. broché .
Nous n'avons point d'ouvrages fur l'équitation
. L'étude de cet art étoit trèsdifficile
, parce qu'on étoit obligé de recueillir
fouvent à la volée les leçons des
maîtres . La plupart des meilleurs écuyers
n'ont
JUILLET. 1769 121
n'ont rien écrit ; on a prefque toujours,
fait confifter l'art dans une fuite de pratiques
& d'ufages ; on ne s'eft point appliqué
à en développer les principes. M.
Dupaty de Clam vient de les raſſembler
dans la production que nous annonçens ;
il divife l'art de monter les chevaux &
de les dreffer en trois parties principales.
La pofition , les opérations que l'on exige
du cheval , & les moyens fûrs de le
faire obéir , enfin la maniere d'em
ployer ces opérations. L'équitation eft art
& fcience tout à la fois ; elle eft un arc
par la pratique aifée que donne la grande
habitude du cheval ; une fcience , par les
connoiffances que le maître doit pofféder
, & fur lefquelles il doit régler fon
travail. « Ce feroit avoir bien peu d'am
» bition que de fe contenter de fe fervir
» du cheval en tant qu'il peut nous tranf-
» porter d'un lieu à un autre , n'importe
» de quelle façon . L'art a un objet plus
» vaſte , il en exige un fervice plus digne
des connoiffances de l'homme qui , cependant
, n'eft en droit d'y prétendre
que lorfque fes membres ont reçu une
» pofition réguliere , auffi agréable à la
vue que néceffaire à l'exécution, Les régles
que l'on s'eft prefcrites ne font
point arbitraires : on a vu des hommes
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
bien faits & d'une belle proportion fe
» tenir à cheval différemment des autres;
» on a cru qu'il falloit les imiter. Un
» examen férieux & réfléchi a établi les
premiers principes de la fcience ; le
» tems , l'étude de la nature , le travail,
» l'ont fait parvenir au degré où nous la
» poffédons. » Voilà à -peu-près tout ce
qu'on peut dire fur l'origine & l'hiftoire
de Fart; l'auteur en donne enfuite les
principes ; la pofition la moins affectée
eft , de l'aveu de tous les écuyers , la plus
propre à fe tenir à cheval & à travailler ;
il faut lire dans l'ouvrage même les régles
qu'on établit à cet égard ; elles font fondées
fur la conftruction du corps humain,
La feconde partie préfente cinq chapitres
intéreflans fur les opérations qu'on
exige du cheval & les moyens de s'en faire
obéir. M. Dupaty de Clam commence
par expliquer ce que c'eft que dreffer un
cheval , C'eſt une idée fauffe de prétendre
qu'il eft naturel au cheval d'ale
ler fous l'homme , comme à celui - ci
» de le monter. Si l'on eft affez heureux
» pour rencontrer un cheval d'une belle
» conſtruction , fort , vigoureux , fans caprice
& d'un bon naturel , comment
» fera- t- on plus en fûreté, s'il ne fçait ce
que le cavalier lui demandé ? Obéira-
"9
»
JUILLET . 1769 123
» t'il fans rien fçavoir ? Ne fera - t - il pas
» fans ceffe fujet à fe tromper , fur-tout
» fi fon homme , auffi incertain que lui ,
» cherche à lui faire faire tout le contrai-
» re de ce que l'opération exige . L'ignorance
du cavalier trouble le cheval &
le fait fe défefpérer ; le défaut d'ha
bitude du cheval à obéir à des opéra-
» tions certaines & qu'on lui fait connoî-
» tre , expoſe la vie de celui qui le monte;
» il n'y a que la connoiffance & la pratique
de l'art de l'écuyer qui puiffe re-
» médier à tant d'inconvéniens. » L'auteur
s'étend fur toutes ces différentes opétations
& fur les moyens qu'il faut employer
; le cavalier pour cet effet fe fert
de fes mains & de fes jambes alternativement
& fouvent enſemble.
La troifiéme partie contient le détail
de tout ce qu'on apprend au cheval , c'eſtà-
dire à aller en avant , en arriere , à
droite , à gauche , à enlever le devant &
à enlever le derriere ; c'eft à ces objets '
qu'on peut réduire le travail néceffaire
pour former un cheval ; la variété des pofitions
qu'il prend pour produire ces actions
, les allures différentes avec lefquelles
il les éxécute donnent à l'art de l'équitation
toute fon étendue . Ces détails
Fij
114 MERCURE DE FRANCE.
forment l'objet de plufieurs leçons peu
fufceptibles d'extrait, & qu'il faut lire de
faite. L'ouvrage eft terminé par un traité
des allures naturelles qui complettent la
pratique de l'équitation. Le livre de M.
Dupaty de Clam eft à la fois inftructif &
curieux on ne peut que lui fçavoir gré
d'avoir développé les principes d'un art
utile & néceffaire , & d'avoir éclairé la
routine aveugle de la plûpart des maîtres
qui ne devoient leurs connoiffances qu'à
un long exercice, & qui, rarement , étoient
en état de les démontrer à leurs éleves .
On ne fçauroit trop recommander la lec
ture de cet ouvrage à ceux qui apprennent
à manier un cheval & à ceux qui font déjà
inftruits.
Nous devons faire obferver que les
Journaux ont célébré dans la même année
, Monfieur du Paty , académicien de
la Rochelle , homme diftingué par fes
vertus , par fes connoiffances & par fes
1 travaux littéraires , mort à la fleur de fon
âge ; & pere de deux fils , l'un avocatgénéral
au parlement de Bordeaux , jeune
magiftrat qui fe diftiftingue avec éclat
dans les fonctions pénibles du miniftere
public , & qui joint à la fcience des loix , le
goût & les connoiffances de la belle lit
JUILLE T. 1769. 125
térature dont nous avons parlé à l'occafion
du prix qu'il avoit établi pour l'éloge de
Henri IV, Roi de France & de Navarre
le bien bon ami des Rochellois , & du difcours
éloquent qu'il a prononcé dans cette
circonftance . L'autre fils de M. du Paty eft
le jeune militaire très- inftruit & très- appliqué
,dont nous annonçons l'ouvrage fur
l'équitation , preuve de les études , de fon
zèle & de fes lumieres dans la carriere
qu'il veut parcourir avec diftinction.
Hiftoire du Patriotifme François , ou nouvelle
hiftoire de France , dans laquelle
on s'eft principalement attaché à décrire
les traits de patriotifme qui ont
illuftré nos Rois , la nobleffe & le penple
françois depuis l'origine de la
monarchie jufqu'à nos jours. Par M.
Roffel , avocat , avec cette épigraphe :
Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire.
Henriade , Chant IV.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine ; 6 vol . in- 12 . Prix rel. 15 1.
Cet ouvrage mérite d'être diftingué de
la foule de ceux qu'on a publiés fur l'hif
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
. ་
toire de France ; jamais on ne l'a envifagée
d'une maniere fi neuve & fi intéreſfante
; le patriotifme fert de baſe aux
événemens ; on s'attache à montrer qu'ils
fortent tous de ce principe ; cette méthode
qui pourra fervir de modele aux hif-
Toriens des différentes nations , rend l'étude
de l'hiftoire plus utile & plus attachante
; elle doit fervir à affectionner de
plus en plus un peuple au gouvernement
fous lequel il refpire ; le but de M. Roffel
, en l'employant à nos annales , a été
d'inftruire & de former des citoyens &
des François. Depuis la bataille de Clo-
» vis fous les murs de Soiffons , jufqu'à
» la paix de Fontainebleau , fignée par
Louis XV , je ne vois par- tout dans la
nation qu'un efprit de zèle pour l'affermiffement
du trône & de la monarchie
; & dans les Rois , qu'un efprit d'a-
» mour envers leurs peuples , dont ils ont
plus ou moins procuré & affuré la gloi-
» re & le bonheur , felon les circonftan-
» ces où ils fe fout trouvés. Ce principe ,
» auffi vrai qu'il eft grand & fublime
préſenté à la tête de l'hiftoire de Fran-
» ce , jette néceffairement un tout autre
» luftre , un tout autre intérêt fur les faits
qu'elle embraffe . »
>>
»
"9
ود
›
JUILLE T. 1769. 127
M. Roffel , en fuivant exactement le
plan qu'il s'eft impofé , n'a pas laiffé de
nous donner une hiftoire très- complette.
Tous les grands événemens font fidélement
rapportés; il n'a négligé que les faits
minutieux ou peu analogues à fon fujet ;
les autres en conféquence reffortent davantage
; il ne préfente au lecteur que ce
qu'il a befoin de fçavoir , & ce qu'il apprendra
avec plaifir . Son ouvrage eft précédé
d'une courte introduction remplie
de réflexions philofophiques fur le patriotifme
; on y trouve un court précis de
l'établiffement des Francs dans les Gaules
, & des commencemens de notre
monarchie jufqu'à Clovis ; c'eft à ce
prince que l'auteur commence l'hiftoire
du patriotifme françois . Le premier
exemple qu'il en préfente eft la loi ſalique.
« Cette loi a pris naiffance avec
» la monarchie , & fon origine va fe
perdre dans les ténebres anguftes qui
couvrent le berceau de la France . Loi
fage & invariable qui femble plutôt
» gravée fur le trône que dans nos anna-
« les , tracée dans nos coeurs plus que dans
» nos hiſtoires , & qui , en afſurant la cou-
» ronne aux feuls defcendans mâles , met
» la France prefque dans l'heureufe im-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
"
poffibilité de voir jamais fur fon trône
» d'autre fang que le plus pur fang de fes
» Rois. Ainfi cette loi dictée & adoptée
par le patriotifme le plus éclairé & le
99
plus refléchi , devient le fondement
» inébranlable de l'Empire François ; elle
» femble lui affurer une durée éternelle ,
» en le garantillant contre les révolutions
» des fiécles , qui entraînent dans leur
» fuite rapide les fceptres & les couron-
» nes , & les tranſportent d'une nation à
» une autre. »
L'auteur parcourt rapidement les événemens
patriotiques qui eurent lieu fous
les deux premieres races ; à mefure qu'il
avance dans la troifiéme , ces événemens
fe multiplient , l'hiftoire marche avec
plus de certitude & plus de détails ; elle
devient plus intéreffante ; nous ne nous
attacherons pas à fuivre l'auteur ; nous
nous contenterons d'extraire quelques
traits qui donneront une idée de fa maniere
, & de l'efprit général de fon ouvra
ge. En parlant des croifades , de ces expéditions
fi malheureuſes & fi vantées ,
l'auteur offre le caractere de leur principal
auteur ; rien de plus jufte , de plus neuf
& de plus vrai que le portrait & la comparaifon
qu'il en fait avec Cromwel.
JUILLET. 1769. 129
"
"
Pierre l'Hermite , premier auteur des
» expéditions que toute l'Europe fit pen
dant fi long- tems pour conquérir la Ter
» re Sainte , me paroît avoir plufieurs
» traits de reffemblance avec le fameux
» Cromwel. Tous deux avoient reçu de
» la nature un génie capable d'en impo-
» fer aux nations , & de donner le ton à
» leur fiécle ; l'un parut venger la liberté,
» l'autre la religion ; l'un déguifoit fon
» ambition fous les dehors féduifans d'un
patriote , l'autre cachoit la fienne fous
» l'humble extérieur d'un folitaire . Crom-
» wel parle au fénat en citoyen chargé des
» intérêts de la patrie ; Pierre l'Hermite
» parle aux Chrétiens en prophête chargé
» de ceux du ciel ; le premier joint la
» force & la violence à fes déclamations
hardies ; le fecond n'emploie que les
feules armes d'une éloquence adroite
» & touchante ; l'un eft un aigle qui me-
» nace , l'autre , une colombe qui gémit;
" tous deux arrivent à leurs fins , & fe
» font offrir une couronne , qu'ils refu-
" fent peut-être par une ambition égale ;
» mais l'un la raviffoit à fes maîtres, l'au-
" tre la recevoit des fiens . Ainfi deux
» hommes précipiterent leur nation en
"
"
F.v
130 MERCURE DE FRANCE.
ود
» différens tems ; l'un , dans le fanatifme
de la liberté , l'autre , dans l'enthouſiaf-
» me du zèle & de la religion ; l'Anglois
> ne fit que des rebelles , le François fit
» des héros. >>>
"
Les tableaux hiftoriques que préfente
cet ouvrage font tous très- ferrés & finis ;
l'auteur y joint fouvent des réflexions intéteffantes
qui n'annoncent pas moins le
philofophe que le citoyen . Nous citerons
celle- ci fur la renaiffance des lettres du
tems de François I. « Il femble
que la na-
» ture , qui ne développe fes autres richeffes
que par degrés & fucceffive-
» ment , aime à prodiguer tous les génies
» & tous les talens dans un même fiècle,
» pour les refuſer tous ou prefque tous
» aux fuivans . Tels on voit dans une nuit
profonde , ces flambeaux femés dans le
» firmament , s'allumer prefque au même
moment tous enfemble , briller & difparoître
tous à la fois . Heureux fi
» mi ces aftres qui viennent éclairer la
» nuit de l'efprit humain , il ne s'en tron .
voit jamais d'odienx & de finiftres ,
dont la lumiere équivoque nous égare
» & nous conduit dans des précipices !
» Heureux , fi le jour naiffant des lettres
» n'eût pas cherché à percer les ténebres
"
parJUILLET.
1769. 131
» facrées qui doivent couvrir les myfteres
» auguftes de la Religion, »
Cette hiftoire finit à l'année 1766 ;
l'auteur la termine par cette apoftrophe
à la nation , & qui contient une espéce
de récapitulation générale de fon plan.
François , reportez un coup d'oeil fur
l'origine & les progrès de votre empi-
» re , & jugez votre ouvrage. Divifé en-
» tre les enfans de vos Rois fous la pre-
"
❞
miere & fous la feconde race , vous
» l'avez ramené à un feul ; partagé entre
les vaffaux & prefque démembré fous
la feconde race , & fous une partie de
la troifiéme , vous l'avez réani ; envahi
par les Anglois , vous l'avez reconquis;
» menacé par les Efpagnols , vous l'avez
défendu ; ébranlé par le cruel fanatif-
» me , vous l'avez raffermi. Vous l'avez
» porté enfin au dernier période de la
gloire & de la grandeur. Voilà ce que
» votre patriotisme a fait ! Puiffé- je , en
» vous retraçant fes triomphes , affurer à
}
""
"
jamais fon regne dans vos coeurs . »
Nous bornerons ici l'extrait de cet ouvra
ge; nous en connoiffons peu de plus intéreffant
& de mieux fait. C'est une hiftoire
précife de la nation , qui mérite
d'être lue par tous les François ; le ftyle
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
en eft pur & ferré ; il offre fur- tout de
l'élégance , de la chaleur , & une forte
d'élévation qui n'eft pas ordinaire à celui
de l'hiftoire , mais qui étoit néceffaire à
la forme nouvelle qu'on lui donne ici .
On trouve , chez le même libraire , des
exemplaires de la Bibliothèque du Théâtre
François , depuis fon origine , contenant
un extrait de tous les ouvrages compofés
pour ce théâtre depuis les myfteres jufqu'aux
pièces de Pierre Corneille ; une
lifte chronologique de celles compofées
depuis cette derniere époque jufqu'à préfent
; avec deux tables alphabétiques ,
l'une des auteurs , & l'autre des piéces ; 3
vol. in 8. de près de 600 pag. chacun ,
ornés de gravures d'après les deffins de .
M. Cochin . Prix 11 liv. f. brochés 5 .
Ce livre , bien connu des gens d'efprit
& des amateurs du théâtre , eft le fruit
des loisirs d'un feigneur qui aime les lettres
, les honore , les protége & les
cultive. On avoit mis d'abord cet ouvrage
à un prix trop confidérable ; mais
en changeant de mains , on a taché d'en
rendre l'acquifition plus aifée . On ne peut
aimer le théâtre françois & le connoître
fans la lecture de cette bibliothèque , dans
JUILLE T. 1769. 133
laquelle il y a beaucoup de recherches curieufes
, d'anecdotes , de citations choifies
& de jugemens dictés par le goût ;
enfin le tableau complet des efforts de l'ef
prit humain en ce genre depuis la naiffance
du théâtre juſqu'à Corneille.
On vend , chez le même libraire , Zin
gha , reine d'Angola , vol . in 12. broché .
Prix 2 liv.
Premier Recueil philofophique & litté
raire de la fociété typographique de Bouil.
lon ; in- 8°. br. Prix 2 liv.
Tableau des grandeurs de Dieu dans l'économie
de la Religion , dans l'ordre
de la fociété & dans les merveilles de
la nature , avec cette épigraphe : Quo.
niam non cognovi litteraturam , introibo
in potentias Domini. Malgré mon pen
d'intelligence , je tâcherai de pénétrer
les oeuvres merveilleufes de la puiffance
du Seigneur. Pf. 70. A Paris
chez Berton , rue S. Victor , au foleil
levant , Couturier fils , quai des Auguftins
, au Coq ; Lacombe , rue Chrif
tine ; in 12. 388 pag.
On fe propofe , dans cet ouvrage , de
démontrer la grandeur de Dieu dans l'é
134 MERCURE DE FRANCE.
conomie de la religion & dans les merveilles
de la nature ; il eft divifé en deux
parties dans la premiere on confidére
Dieu par rapport à l'homme , & l'homme
par rapport à Dieu ; ón y développe tout
le plan de la religion , dont on donne
d'abord une idée générale , & enfuite celle
des myfteres qui la compofent. La fe
conde partie préfente les grandeurs de
Dieu dans l'ordre de la fociété & les merveilles
de la nature . On s'attache à faire
remarquer , dans les plus petites chofes ,
fa puiffance , fa fageffe & fa bonté. Le but
de l'auteur eft d'élever le coeur de l'homme
au principe de fon exiftence ; c'est une
efpéce de philofophie chrétienne que ne
liront point fans plaifir , ni fans fruit , les
perfonnes auxquelles elle eft deftinée , &
dont les autres pourront tirer auffi avantage.
«J'avertis le lecteur , dit l'auteur à
» la fin de fa préface , que cet ouvrage
» n'eft pas fait pour les fçavans, mais pour
» les perfonnes peu inftruites qui , n'ayant
» qu'une notion confufe des bienfaits du
» Créateur , pourront , par le moyen de
» cette lecture , en acquérir une connoif-
» fance plus développée , plus lumineufe,
» & y proportionner leurs fentimens de
gratitude & d'amour . »
JUILLET. 1769. 135
C. Plinii Cæcili fecundi Epiftolæ & panegyricus
Trajano dictus, nova editio ; recenfuit
Joannes Nic. l'Allemand, Parifiis
, ex typographia Barbou , viâ &
contrà cancellos Mathurinenfium, in 12 .
Cette nouvelle édition des lettres de
Pline le jeune & du panégyrique de Tra
jan , fait fuire avec la collection des auteurs
latins , imprimés chez Barbou ; elle
eft du même format. La beauté du papier
& du caractere ne laiffent rien à defirer ;
M. l'Allemand a donné fes foins à cette
édition , qui eft conforme aux manufcrits
les plus exacts , & qui eft infiniment fupérieure
à toutes celles qui l'ont précédée .
On a joint, à la fin , des notes qui facilitent
l'intelligence de cet auteur.
Le grand Vocabulaire françois , contenant
1 °. L'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions grammaticales
propres , figurées , fynonymes
& relatives . 2 °. Les loix de l'orthographe
, celles de la profodie ou
prononciation tant familieres qu'oratoires,
les principes généraux & particu
liers de la grammaire , les régles de la
verfification , & généralement tout ce qui
a rapport à l'éloquence & à la poëfie. 3 °.
136 MERCURE DE FRANCE.
La géographie ancienne&moderne ,&c.
4. Des détails raifonnés & philofophiques
fur l'économie , le commerce ,
&c. par une fociété de gens de lettres .
A Paris , chez Panckoucke , libraire ,
rue & à côté de la comédie françoife ;
in 4°. tome VII.
Ce que nous avons dit des premiers
volumes de ce grand ouvrage , à meſure
qu'ils ont paru ,nous difpenfe d'entrer dans
des détails au fujet de celui - ci . Les auteurs
continuent avec fuccès leurs recherches
& leur travail ; ils fuivent avec exactitude
le plan qu'ils fe font tracé en commençant
; il tachént de donner à leur ouvrage
tout le mérite dont il eft fufceptible.
Nous n'avons point de dictionnaires qui
traitent d'un auffi grand nombre d'objets ;
or leur donne ici l'étendue qui leur eft
néceffaire. Il faut efpérer que cet ouvrage
qui fera confidérable, ne tardera pas à être
fini .
Traité de la Phthifie pulmonaire ; par M.
Buchoz , médecin ordinaire du feu Roi
de Pologne , membre du collége royal
des médecins de Nancy & de plufieurs
académies. A Paris , chez Humblot ,
JUILLET. 1769. 137
libraire , rue S. Jacq . près de S. Yves ;
in- 8°. 96 pag.
-
La phthifie pulmonaire eft une maladie
très dangereufe & prefque incurable
quand elle eft fortement enracinée ; M.
-Buchoz , dans ce traité , commence par en
donner la defcription fymptomatique . il
en développe enfuite les caufes tant prochaines
qu'éloignées , en fait connoître
les pronoftics , & finit par expofer la maniere
de la guérir : il y développe fur- tout
la méthode qu'il a indiquée dans fes lettres
fur la pulmonie. A la fuite de fon
ouvrage il a mis les obfervations de M.
Marquet , fur la méthode que ce médecin
avoit imaginée ; cet ouvrage utile , ainfi
que tous les autres que M. Buchoz a publiés
, annonce le bon citoyen , l'homme
éclairé & le médecin inftruit.
Traité hiftorique des Plantes qui croiffent
dans la Lorraine & les Trois Evêchés ,
contenant leur defcription , leur figure,
leur nom , l'endroit où elles croiffent.
leur culture , leur analyſe & leurs propriétés,
tant pour la médecine que pour
les arts & métiers ; par le même. A Paris
, chez Durand , neveu , rue S. Jacq.
138 MERCURE DE FRANCE.
Didot le jeune , quai des Auguftins ;
Cavelier , rue S. Jacques ; in - 8° . tome
VIII .
Les volumes qui ont déjà paru de ce
traité hiftorique des plantes de la Lorraine
& des Trois - Evêchés , ont fait connoître
l'importance du travail de M. Buchoz
; il préfente dans celui - ci la defcription
des plantes cordiales alexiteres &
alexipharmaques ; on donne ce nom à
celles qui rétabliffent le cours libre du
fang & des efprits , non -feulement dans le
coeur , mais auffi dans toute l'habitude du
corps. Comme elles augmentent quelquefois
la tranfpiration infenfible , l'auteur
, d'après M. Chomel , les place dans
la claffe des plantes évacuantes. Il en décrit
vingt - cinq, telles que l'abricotier
l'agripaume , l'ail , l'alleluya , l'ambrofie,
l'afperula , l'afphodele , l'attractilis , la
carline , &c. A la fuite de chaque defcription
, il indique les lieux où elles
croiffent , le terrein & la culture qui leur
conviennent , leurs qualités , la maniere
d'en préparer les remedes , & les circonftances
& les maladies où ces remedes
peuvent être employés . A la fin du volume
, M. Buchoz indique les autres plantes
cordiales & alexiteres dont il a parlé
JUILLE T. 1769. 139
dans les précédens , parce que leurs qualités
principales les lui a fait placer dans
d'autres familles .
Traité complet fur la maniere de planter ,
d'élever & de cultiver la vigne , extrait
du grand dictionnaire anglois de M.-
Miller , par les foins de la fociété économique
de Berne , en allemand , traduit
de l'allemand , & augmenté par un
membre de ladite fociété ; on y a ajouté
la maniere de cultiver la vigne dans le
canton , tirée du recueil économique de
la même fociété. A Yverdon , & fe
trouve à Paris ; in- 12 . 2 vol.
Le grand dictionnaire d'agriculture de
Miller jouit de la plus grande réputation
en Angleterre ; les philofophes économiftes
des différentes nations le confultent
fouvent avec fruit ; le travail de la
fociété économique de Berne , fur différens
articles de ce grand ouvrage , eft une
preuve de fon mérite & fuffit à fon éloge .
Ce traité fur la vigne eft un extrait ; mais
comme la culture de cette plante , les efpéces
, les façons que l'on donne aux vins
varient fuivant la différence des fols &
des climats , on y a joint les procédés du
canton de Berne fur la vigne & fur le vin;
140 MERCURE DE FRANCE.
"
cette addition néceffaire rend l'ouvrage
d'un ufage plus général , & le complette
en quelque forte ; le recueil de la fociété
économique de Berne en a fourni les matériaux
. Nous ne nous étendrons pas fur
ce traité qui mérite l'attention des cultivateurs
; il feroit à fouhaiter que toutes
les autres parties de l'agriculture fuffent
traitées avec le même foin .
Traité des Arbitrages de la France ,ouvrage
néceffaire aux banquiers & négocians ,
tant François qu'étrangers , dans lequel
on trouve le pair ou l'égalité des changes
de la France avec toutes les places
étrangeres de fa correfpondance , calculé
fur les prix des changes actuels ,
& des inftructions pour connoître les
places indirectes qu'on doit préférer
pour faire des remifes & des traités
avec avantage ; le tout terminé par plufieurs
ordres en banque & par des arbitrages
en marchandifes. Par Jofeph-
René Ruelle , arithméticien & teneur
de livres . A Lyon , chez les Fr. Periffe,
libraires , rue Merciere ; & chez l'auteur
, rue Ste Catherine , au coeur volant
, in 8 ° . 292 pag.
Le titre de cet ouvrage en indique
JUILLE T. 1769. 141
Pobjet ; les arbitrages font la combinaiſon.
qu'on fait de plufieurs changes , pour fçavoir
quelle place eft la plus avantageufe
pour tirer & pour remettre. Les jeunes
gens qui fe deftinent au commerce ne
peuvent fe difpenfer d'avoir ce livre & de
l'étudier ; il leur épargnera bien du travail
en leur préfentant des calculs tous
faits ; les négocians en tireront même de
l'avantage ; ils ne peuvent pas avoir toujours
préfens à leur efprit les divers cours
des changes , les noms & les divifions des
monnoies de tous les lieux avec lefquels
ils font en relation ; & le livre de M.
Ruelle les difpenfera du foin de faire de
nouvelles recherches ; on lui doit déjà un
autre ouvrage fur les opérations des changes
des principales places de l'Europe ;
celui-ci en eft pour ainsi dire la fuite ,
perfonne , avant lui , n'avoit traité des
arbitrages avec autant d'étendue.
Nourjahad , hiftoire orientale , traduite de
l'anglois. A Francfort ; & fe trouve à
Paris , chez Gauguery , libraire , rue
des Mathurins , au Roi de Dannemarck;
in-12. 250 pag.
Nous nous difpenferons d'entrer dans
aucun détail fur ce roman ; l'original an
142 MERCURE DE FRANCE.
glois qui a paru à Londres , il y a environ
trois ans , nous a fourni le conte inféré
dans le premier volume du Mercure de
Janvier , fous le titre des Epreuves . Les
légeres altérations que nous y avons faites
ne changent rien au fond qui eft abfolument
le même ; le traducteur vient de le
rendre tel qu'il eft ; peut-être auroit- il dâ
l'abreger en le dépouillant de beaucoup
de détails qui ne fervent qu'à rallentir
l'action.
1
Réflexions fur le commerce des bleds. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue S. Jacq.
in - 8°. 107 pag.
Rien de plus important fans doute que
l'objet que l'on difcute dans cet ouvrage ;
l'auteur paroît avoir lu tout ce qu'on a
écrit fur le commerce des grains ; il examine
les différentes opinions qu'on difcute
depuis long - tems ; it trouve des défavantages
infinis. Dans la prohibition
abfolue de l'exportation ; la liberté illimitée
en offre , felon lui , quelques - uns ;
il voudroit qu'on la bornât à un point raifonnable.
" Quand l'abondance ceffe
neft- il pas dans la nature , dans l'équité
la plus étroite & dans la politique la
JUILLET. 1769. 143
39
"
n
1
»
plus fage , enfin dans l'ufage le plus
univerfel de fe conſerver ſon néceflai-
» re , & de prévenir l'excès du prix en
fufpendant momentanément l'exportation
. Ces deux excès prévenus , l'état
» n'a plus rien à craindre , aucune de fes
» parties ne périclite ; qu'il laiffe alors li-
»brement agir le génie & l'induftrie de
fes citoyens , chacun profitera de fes
'avantages & le bonheur commun en
fera l'heureux fruit . Il ne s'agit donc
que de fixer le prix qui doit fufpendre
» l'exportation & la forme la plus conve-
» nable pour fermer la barriere & pour la
" r'ouvrir quand il fera tems. » Ceci fuffit
pour faire connoître l'opinion de l'auteur;
il la fonde fur la cherté actuelle des
bleds ; il ne réfléchit pas fur toutes les
caufes accidentelles de cette cherté qu'il
tire toutes de l'exportation . Le grand
nombre des ouvrages qu'on a publiés , en
faveur de la liberté du commerce des
grains, offrent des réponſes aux objections
de l'auteur , des folutions à fes doutes, &
nous difpenfent d'entrer dans un détail
plus étendu, A
La Coutume de Paris , miſe en vèrs , avée
de texte à côté , avec cette épigraphe ::
144 MERCURE DE FRANCE.
· Fallitfermone laborem.
OVID. Metam. lib. 14. fab. 3 .
A Paris, chez Saugrain le jeune, libraire
ordinaire de Mgr le Comte d'Artois, rue
du Hurepoix , à l'entrée du quai des
Auguftins ; in- 12. 441 pag.
Il eft fingulier qu'on ait entrepris de
mettre la coutume de Paris en vers françois
; il eft plus fingulier peut- être qu'on
ait imprimé cette verfion ; l'auteur a- t- il
efpéré des lecteurs ? Il annonce cet ouvra
ge comme une production de fa jeunelle,
effayée pour s'épargner l'ennui d'une étu
de néceffaire à fon état , mais fort éloignée
de fes premieres occupations ; fes
amis , dit- il , ont jugé que ces vers , où
le fens & les propres expreffions de la
coutume font fidélement confervés pourroient
être de quelque utilité ; mais nous
doutons que les jeunes gens en tirent
beaucoup d'avantage ; le texte leur paroî
tra toujours plus clair que les vers qui ne
font ni affez bien faits , ni affez ſaillans
pour refter plus facilement dans la mémoire
; un exemple fuffira pour le prousver.
« Titre V, art, 108 , tranſport ne faifit
» qu'après fignification & copie baillée . »
Simple tranfport ne faifira;
Pour
JUILLET. 1769. 145
Pour l'exécuter il faudra
Qu'auparavant à la partie
Ledit tranfport on fignifie ,
Dont copie on lui baillera.
Stratagêmes de guerre des François , ou
leurs plus belles actions militaires depuis
le commencement de la monarchie
jufqu'à préfent ; fuite de l'Officier
Partifan , avec ces épigraphes : Longum
eft iter per præcepta , breve & efficax per
exempla. SENEC.
Et vos , 6 lauri , carpam & te proxima myrte :
Sicpofitæ , quoniam fuaves mifcetis odores.
par
VIRG. Eclog. 11. V. 40 .
M. Ray de Saint - Geniés , chevalier
de S. Louis & commandant de bataillon.
A Paris , chez de Lalain , libraire ,
rue & à côté de la Comédie Françoife ,
in 12. tom . III & VI.
Cet ouvrage fert de fuite à l'Officier
partifan qui en forme le premier & le fecond
volumes . M. de Saint- Geniés en
publie le 3 & le 6 ° . Comme il traite de
chaque partie de la guerre féparément ,
ces volumes peuvent fe lire détachés ; il
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ne tardera pas à faire paroître les autres ,
& nous l'exhortons à ne pas différer à
remplir le vuide qu'il laiffe entre ceuxci.
Il s'eft propofé de donner beaucoup
d'exemples & peu de préceptes . Les premiers
élevent l'ame & la difpofent à les
égaler ; ils fourniffent des leçons vives &
frapantes qui s'impriment facilement
dans l'efprit de ceux qui les méditent ; ils
produifent l'effet des préceptes & n'en
ont pas la féchereffe . Le 3 volume traite
de la guerre offenfive & défenfive , & des
batailles ; le fixiéme , des marches des armées
. Cette derniere ſcience eft la baſe
des opérations militaires ; elles fervent à
livrer bataille ou à l'éviter , à prévenir
l'ennemi dans un pofte , à l'y furprendre
ou à fe retirer . Elles font de deux espéces ;
les unes font libres & ouvertes , les autres
fourdes & dérobées ; le grand art eft
de les concerter de maniere qu'elles foient
propres à tout événement . M. de Saint-
Geniés fe borne à des définitions exactes
fur chaque partie ; il préfente enfuite le
précis de la conduite des grands capitaines
dans les circonftances qui ont rapport
aux objets dont il traite ; leur hiftoire eft
le dépôt de leurs lumieres . On voit dans
leurs actions le plan qu'ils fe font formé ;
JUILLE T. 1769. 147
on pénétre leurs raifonnemens , on découvre
en quoi ils fe font imités ou écar
tés les uns des autres. Cette partie de fon
ouvrage n'eft ni la moins piquante , ni la
moins inftructive . On trouve dans le 6e
volume des deſcriptions préciſes de plufieurs
marches d'armée avec des buts dif
férens ; c'est l'hiftoire rapide & fuivie des
plus belles actions militaires en ce genre
depuis l'an 1258 jufqu'à nos jours ; celles
qui fe font faites dans la derniere guerre
y font fidélement rapportées ; ces événemens
, dont nous avons été les témoins ,
font peut-être plus intéreffans pour nous
que ceux qui font trop éloignés. M. de
Saint - Geniés a fçu réunir dans fon livre
l'inftruction & l'agrément ; c'est un mili
taire inftruit qui parle de fon art , qui offre
aux généraux des modèles à fuivre , & qui
apprécie, avec fagefle, leurs fuccès & leurs
fautes.
ACADÉMIE S.
I.
Rouen.
Les Juges du Puy de la Conception de
Rouen ont deux prix extraordinaires à
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
donner , & propofent deax fujets nouveaux
outre ceux qu'ils laiffent , fuivant
l'ufage , à la liberté des auteurs pour tous
les genres de compofition admis au concours
.
1º , Le danger de la lecture des livres
contre la Religion par rapport à la fociété.
Difcours françois d'une demie heure au
plus , & d'un quart d'heure au moins de
lecture . Il fera terminé par une priere à
la Ste Vierge fur fon immaculée conception
. Le prix eft une croix d'or , fondée
par M. Bonnetot , premier préfident de
la chambre des comptes.
2°. Le triomphe de l'Eglifefur l'héréfie ,
conformément aux paroles de l'évangile ;
Les portes de l'enfer ne prévaudront point
contre elle ; ode françoife , avec une allufion
à l'immaculée conception . Le prix
eft une médaille d'argent , où fera l'image
de la Vierge . Les ouvrages feront adreffés
doubles , & francs de port , au Prieur
des Carmes de Rouen , pour la St Martin
de cette année. Le nom des auteurs fera
dans un billet cacheté , avec une fentence
dedans & deffus qui fera répétée au bas
de la compofition .
JUILLE T. 1769. 149
I I.
BESIER S.
Affemblée publique de l'académie royale
des fciences & belles- lettres , tenue le 16
de Février 1769 , dans la falle de l'hôtel-
de ville de Béfiers .
M. Clauzade , directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il fe propofa de faire
connoître le canal de la communication
des deux mers , ce grand & magnifique
ouvrage de l'immortel Riquet que notre
ville fe glorifie à jufte titre d'avoir vu naître
dans fon fein.
Enfuite le fecrétaire de l'académie dit :
depuis notre derniere féance publique
nous avons reçu plufieurs ouvrages imprimés
de la part de nos confreres qui ne réfident
point dans cette ville . M. de Mairan
nous a communiqué fes nouvelles recherches
fur la caufe générale du chaud en été
& du froid en hiver. M. Buchoz nous a
envoyé fon traité des plantes qui croiffent
en Lorraine : M. l'abbé de Befplas
nous a fait préfent de fon livre fur les cau
fes du bonheur public ; & M. Hériflant
nous a fait part de fa differtation fur la
dureté des os.
?
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
Comme le fecrétaire ne devoit parler
que fur l'écrit de M. de Mairan , il fit efpérer
que dans une autre féance on feroit
connoître les autres ouvrages, qu'il venoit
d'annoncer. Mais auparavant qu'il me foit
permis , ajouta - t - il , de vous apprendre
que c'eft à un ancien compatriote que le
Public a l'obligation d'être inftruit des fupercheries
& de l'ignorance des charlatans
qui fe vantent de connoître toutes les
maladies par l'inſpection des urines , &
d'avoir des remedes efficaces pour en procurer
la guérifon. Il y aura bientôt cent
ans que le célèbre Tinot * , natifde cette
ville , docteur régent de la faculté de médecine
de Paris , publia fur ce fujet une
fçavante differtation latine ** qu'un de
nos confreres doit traduire en françois avec
des remarques , pour prémunir nos concitoyens
contre les fourberies , les vaines
promeffes & les extorfions de ces impofreurs
, s'il en venoit ici quelqu'un à l'ave
nir. Après quoi :
Vous le fcavez , Meffieurs , continua-
* Voyez fon éloge dans les mémoires de Tréyoux
, Juin 1710.
** Où l'on conclud non ergò ex urinis certa
valetudinis auguria. Paris , 1677 .
JUILLET. 1769 . 1769. 151
t-il , nous ne fommes plus dans ces fiécles
d'ignorance , où l'envie perfécutoit
impitoyablement ceux qui , par leurs talens
, s'élevoient au - deffus de leurs contemporains
, & où les grands hommes ne
recevoient que des honneurs pofthumes.
Heureufement les tems des Socrate , des
Galilée , des Defcartes , des Gaffendi
&c. font paflés. Graces aux travaux de ces
rares génies , & de ceux qui depuis ont
marché fur leurs traces , notre fiécle eft
plus éclairé; & il regne parmi les hommes
plus de politeffe , d'équité & de gratitude.
Aujourd'hui on n'attend pas la mort
d'un philofophe , d'un fçavant pour rendre
hommage à fon mérite. Tout , foit en
France , foit dans les pays étrangers , retentit
même pendant la vie , des applaudiffemens
qui lui font dus.
Nous en avons un exemple récent &
bien glorieux pour nous en la perfonne
de M. de Mairan notre compatriote, fondateur
de notre académie , doyen de celle
des fciences de Paris & fon ancien fecrétaire
, l'un des quarante de l'académie
françoife , & dont le nom orne la lifte de
la plupart des académies de l'Europe . Ses
ouvrages phyfico-mathématiques ne font
pas moins eftimés & loués dans les principales
villes des autres royaumes que
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
dans la capitale de celui - ci ; & il en eft
tel ( Traité fur l'aurore boréale ) qu'en
Italie & dans Rome même on a jugé digne
d'être revêtu des graces de la poëfie
latine.
Ce n'eft pas tout , celui qui fe chargea
d'une fi haute entrepriſe ne crut pas pouvoir
dignement l'exécuter fans invoquer
M. de Mairan comme un fecond Apollon.
Comptant peu en une matiere fi fublime
fur le fecours des mufes , qui lui
avoient été favorables en d'autres occafions
, cet imitateur de Lucréce ne dédaigna
pas d'adreffer fa priere à M. de Mairan
, comme à une divinité bienfaifante
feule capable de l'infpirer & de lui dévoiler
le myftere de la nature qu'il avoit
entrepris de chanter :
Huc ades, ô MARANE , favens , lui dit- il , &
Monia coli ,
Titanifque arces , vibrataque lumina pande , &c.
Mon deffein n'eft pas toutefois de vous
faire l'analyse de ce traité , non plus que
des autres ouvrages que M. de Mairan
avoit publiés auparavant ou qu'il a fait
paroître depuis . Plufieurs féances ne fuffiroient
pas pour en donner une idée même
très-fuperficielle . Mais avant que de
JUILLET. 1769. 153
1
vous entretenir fur les nouvelles recherches
que j'ai annoncées , permettez moi ,
Meffieurs , de vous rappeller que c'est
dans cette ville , fous les douces influences
de ce climat , que notre fondateur a
compofé , ou du moins qu'il a ébauché fes
principaux ouvrages , ceux qu'il a paru
chérir le plus & qui lui ont fait le plus
d'honneur . C'eft dans Béfiers , qu'après
avoir fait une étude approfondie des mathématiques
& de la phyfique moderne ,
M. de Mairan compofa les trois piéces
qui remporterent , les prix propofés pendant
trois années confécutives par l'académie
royale de Bordeaux d'abord après
fon établiffement ; c'eft , je ne crains pas
de le répéter tant pour la gloire de notre
patrie à laquelle nous confacrons nos veilles
& nos travaux , que pour ranimer l'émulation
de ceux de mes confreres qui
s'adonnent aux fciences : c'eft , dis -je , dans
Béfiers , qu'avant de préfenter à l'académie
de Paris fa folution du fameux pro-
*
* Sur les variations du barometre , fur la glace
& fur les phofphores , à l'occafion de quoi l'académie
ftatua qu'à l'avenir le même auteur ne pour
roit remporter que trois prix , pour ne pas décou
rager ceux qui voudroient concourir .
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
de
tems
blême de la roue d'Ariftote , dont Galilée
& le P. Tacquet n'avoient pu venir à
bout , notre illuftre compatriote avoit
ébauché le premier mémoire qu'il donna
en 1719 à la même académie peu
après qu'il y eût été admis , & dont fes
nouvelles recherches fur la caufe générale
du chaud en été & du froid en hiver , ne
font , comme il le dit lui - même , qu'une
extenfion & un fupplément. Car non
content d'avoir expofé dans une certaine
étendue fes premieres idées fur des fujets
fi vaftes , fi difficiles & fi compliqués
M. de Mairan n'a rien négligé depuis
pour les mettre encore dans un plus grand
jour & pour les confirmer par de nouveaux
raifonnemens & par de nouvelles expériences.
C'eſt ainſi qu'il en avoit uſé à
l'égard de fa differtation fur la glace , dont
il donna , en 1749 , une nouvelle édition
beaucoup plus étendue , & à l'égard de
fon traité de l'aurore boréale réimprimé
en 1754 ; Phénomène dont il avoit configné
la cauſe dans fa differtation fur les
phofphores compofée ici en 1716 .
Je paffe fous filence les autres écrits
phyfico- mathématiques dont notre fondateur
a enrichi les mémoires de l'acadé
mie royale des ſciences depuis fon arrivée
JUILLET . 1769. 159
à Paris je ne dirai rien non plus des fçavans
extraits qui ont formé pendant trois
ans l'hiftoire de cette académie , & où
l'on reconnoît l'empreinte de fon génie :
l'énumération que je viens de faire des
ouvrages qu'il a compofés dans Béfiers
ou dont il a jetté ici les fondemens ,
m'ayant paru fuffifante pour l'objet que je
me fuis propofé.
-
Mais n'auroit - il rien fait , ce vafte génie
, qui pût encourager ceux qui , parmi
nous , s'appliquent aux belles lettres ?
Gardons-nous bien de le penfer : nous
ferions un tort infini à l'étendue de fes
connoiffances & de fes lumieres. Les éloges
qu'il fit de dix académiciens morts
pendant qu'il exerçoit les fonctions de
fecrétaire : fon remercîment à l'académie
françoife , fes lettres au P. Parennin , au
fujet de l'origine , du génie & des ufa
ges des Chinois ; fes conjectures fur la
fable de l'olympe : fa lettre à M. le comte
de Cailus fur une pierre gravée antique ;
tout cela ne montre- t il pas évidemment
qu'il n'y a rien d'étranger pour lui dans
tous les genres de littérature , de même
que dans tous les genres de fçiences , &
qu'il nous a fourni à tous d'excellens modeles
à imiter.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Pour ne pas paffer les bornes que nous
nous fommes prefcrites , nous ne dirons
que deux mots de l'analyfe que lut M.
Bouillet des nouvelles recherches de M.
de Mairan fur la cauſe générale du chaud
en éré & du froid en hiver . Ceux qui
fouhaiteront en lire un extrait très - détaillé
n'auront qu'à recourir à l'hiftoire de
l'académie royale des fciences de l'an
1765 , ou au journal des fcavans du mois
de Novembre 1768 , ou au journal encyclopédique
du mois de Septembre dernier,
& c.
Le but de ces recherches eft de confirmer
ce que M. de M. avoit avancé dans
fon ancien mémoire , que le plus ou le
moins d'action du foleil fur la terre n'eft
pas la feule caufe du chaud & du froid ,
qu'elle n'y contribue même que très peu ,
& qu'il faut avoir recours à un feu central
, dont l'exiftence ne peut être revoquée
en doute après les preuves qu'il en
a données. Ce que cet écrit a de plus remarquable
, outre une infinité de nouvelles
obfervations , de réflexions très- judicieuſes
, de calculs algébriques , & c . c'eft
l'égalité bien conftatée des étés dans tous
les climats de la terre , abſtraction faite
des circonftances locales , & la maniere
JUILLE T. 1769. 157
dont il fait voir que Saturne & Mercure ,
que Newton jugeoit inhabitables , peavent
être cenfés réellement habités , en
leur accordant comme à la terre un feu
central. L'auteur finit en difant que le domicile
des habitans dans ces planètes , de
même que dans toutes les autres , paroît
être tout préparé , & que dans le cas favorable
au fyftéme & àfa fuppofition , l'har
monie & la magnificence de l'Univers ne.
furentjamaisfi frapantes .
·
M. l'abbé de Baftard lut l'éloge de M.
l'abbe Bouffanelle , prêtre docteur en théologie
, vicaire général , archidiacre de
l'églife de Béfiers & abbé de Quarante ,
né en cette ville au mois de Février 1691
& mort au mois de Juin 1768. Il étoit de
l'inftitution de l'académie en 1723.
M. l'abbé Bouillet lut des recherches
fur la théorie des équations de tous les degrés
, qu'il doit foumettre au jugement
de l'académie royale des fciences de Paris.
M. l'abbé Millié entama la matiere de
l'électricité fur laquelle il a fait un grand
nombre d'expériences qui lui donneront
occafion de nous lire plufieurs mémoires ,
dont il fera part au Public.
SWE
158 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Il y a eu concert le jeudi 25 Mai dernier.
On a commencé par une fymphonie.
M. Richer a chanté , avec un goût exquis
qui fupplée avantageufement au défaut
de fon organe , Paratum cor meum , motet
agréable à voix ſeule de la compofition
de M. Boyer. On a entendu avec un nouveau
plaifir le concerto de hautbois , fi
bien exécuté par M. Bezozzi . Mlle Fel a
chanté avec applaudiffement plufieurs
airs italiens accommodés à des paroles
latines . Le fils de M. de Virebès , organifte
de St Germain l'Auxerrois , virtuofe
âgé au plus de neuf ans , a exécuté for un
nouvel inftrument à marteaux , efpéce de
clavecin , une fuite d'airs qui ont fait admirer
fon intelligence & fes talens déjà
formés. C'est un éloge que fon pere , en
même tems fon maître , doit partager ,
par l'art avec lequel il fçait hâter & faire
éclorre les difpofitions de fes éleves.
M. Cramer , premier violon de la mufique
de S. A. S. Monfeigneur l'Electeur Pala
JUILLET . 1769 . 159
tin , a exécuté , fur le violon , un concerto
de fa compofition . L'étonnante exécution
de cet excellent artifte , la précifion , la
jufteffe , la beauté & l'éclat des fons qu'il
tire de fon inftrument , le feu & l'ame
qu'il met dans fon jeu , doivent le placer
au premier rang des virtuofes qui ont
porté le violon à ce haut degré de perfection.
Le concert a été terminé pár Exaltabo
te Domine , motet à grand choeur de
Lalande.
O PER A.
L'ACADÉMIE royale de mufique a repris
le mardi 20 Mai dernier , l'acte de Vertumme
& Pomone que l'on a revu avec un
nouveau plaifir. Mlle Rofalie a joué avec
intelligence & avec intérêt le rôle de Pomone.
Celui de Vertumne a été très bien
rendu par M. le Gros , dont l'organe brillant
& enchanteur éclate principalement
dans la belle ariette de la compofition de
M. Boyer , qui a été ajoutée à cet acte
M. Rodolphe , célèbre par le talent d'adoucir
le cor comme la flute , de tirer de
cet inftrument des fons flatteurs & variés
, a lutté avec fuccès contre la voix
160 MERCURE DE FRANCE.
qu'il fuit & feconde habilement dans tou
tes les inflexions du chant . M. Muguet a
remplacé plufieurs fois M. le Gros , & a
été applaudi dans le rôle de Vertumnė .
Les ballets de cet acte font galans &
très agréables . On a repris en même tems
les Amours de Ragonde , comédie - ballet
en trois actes . Mlle Rofalie a continué
de repréfenter le rôle de Colin , qu'elle a
fair valoir par fon jeu naïf & animé . M.
Durand & enfuite Mlle Durancy ont
très-bien rendu le rôle de Ragonde . Les
ballets , fur tout ceux du premier & du
troiliéme actes font d'une compofition
ingénieufe. Voici des vers qui nous ont été
envoyés fur le pas de deux de M. Gardel
& Mlle Guimard , danfé avec la plus
douce volupté & la fimplicité la plus
noble .
Que vois- je , aimable Eglé , tu parois interdite .
Licas , l'heureux Licas n'a point trahi tes voeux.
Mers la main fur fon coeur , & fens comme il palpite....
Mais Licas te regarde & tu baiffes les yeux .
Il s'approche , il fourit & l'Amour l'encourage ;
Sur ta main fi jolie il dérobe un baifer .
Tu foupires tout bas.... Il entend ce langage.
Bergere qui foupire eft prompte à s'appaiſer.
JUILLE T. 1769. 161
On a donné fur ce théâtre , le mardi-
13 Juin dernier , la premiere repréfentation
de la repriſe de Zaïs , ballet héroïque
en quatre actes , dont les vers font de
Cahufac & la mufique de Rameau. Il fut
repréſenté , pour la premiere fois , le 29
Février 1748 , repris avec des changemens
le 23 Avril de la même année , &
en 1761. Le fujet de cet opéra eft un génie
, amant d'une bergere , dont il éprouve
la tendreffe & qui abandonne l'empire de
l'air , où il regnoit en maître, pour ne plus
fe féparer de fon amante.
Nous rendrons compte dans le Mercure
prochain du fuccès de la repriſe de
cet opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE .
Le mercredi 7 Juin , les Comédiens
François ordinaires du Roi ont donné la
premiere repréfentation de la reprife des
Troyennes , tragédie de M. de Châteaubrun.
Cette pièce , qui avoit été mife au
théâtre le 11 Mars 1754 , n'avoit pas été
reprife depuis le mois de Mai 1755 .
Ce drame eft le tableau des revers
de toute une famille ; il offre la peinture
162 MERCURE DE FRANCE.
animée des fuites cruelles de la prife de
Troye & de la barbarie des Grecs vainqueurs.
Les infortunes de la race de Priam
fe raffemblent fur Hécube fa veuve , qui
réunit par-là tous les événemens & l'intérêt
de cette tragédie . Quels beaux caracteres
que ceux d'Hécube , d'Andromaque
, de Caffandre , de Polixene & de
Theftor , grand prêtre des Troyens . Ce
drame eft encore recommandable par
fes fituations touchantes , par le ton philofophique
qui y regne , par l'élévation
des fentimens , par la nobleffe aflez foutenue
de la poësie . Le rôle d'Hécube , repréfenté,
dans l'origine, par Mademoifelle
Dumefnil , l'a été , à cette repriſe , par
Mlle Sainval, qui a mis dans fon jeu beaucoup
de pathétique & de fenfiblité. Madame
Veftris a repréfenté avec intelligence
& avec intérêt le rôle d'Andromaque
, qui étoit joué autrefois par Mile
Gauffin. Mlle Clairon a été remplacée
par Mlle Dubois dans le perfonnage prophétique
de Caffandre. Elle a rendu ce rôle
avec l'ame , l'intelligence & l'expreffion
pittorefque propres à en faire reffortir les
beautés énergiques & fublimes . Polixene ,
qui étoit jouée par Mlle Hus , l'a été par
Mile Doligni , qui plaira toujours par fon
JUILLET. 1769. 163
ingénuité. Le perfonnage du généreux
Theftor , dont M. Lanoue étoit chargé , a
été rendu fupérieurement par M. Lekain .
M. Paulin a repréſenté , comme dans l'origine
, le rôle d'Ulyſſe.
On a donné fur ce théâtre avec fuccès ,
le mercredi 14 Juin , la premiere repréfentation
de Julie , comédie en trois actes
& en profe , dont nous rendrons compte
dans le Mercure prochain .
A Mile DUBOIS , fur le rôle de Caffandre
dans les Troyennes.
J'AI toujours , de Clairon , admiré le talent ,
Je l'ai fouvent applaudi plus qu'un autre ;
Mais en voyant naître le vôtre ,
A ce brillant organe , à cet air impofant ,
Je prévis vos fuccès , je prédis votre gloire ;
J'étois Caffandre alors , on refufoit d'y croire ;
On ne la crut jamais qu'après l'événement :
Elle-même aujourd'hui parle par votre bouche ;
Vous en avez la majeſté ;
J'imaginois la voir ; l'ouïr d'un ton farouche
Annoncer aux Troyens quelque fatalité ;
Les Graces ont en vous adouci fa fierté.
Hécube fe lamente , & fon coeur ſe déchire ,
Vous revenez à ce tendre penchant
164 MERCURE DE FRANCE .
Que la nature nous infpir
Et que le Dieu qui fait votre délire
Dans votre coeur fufpendit un inftant .
Sûre de votre deſtinée ,
A cette mere infortunée
Vous en cachez le funefte avenir ;
Pour fa tendrefle maternelle
Vous voilez les malheurs qu'il vous refte à fouffrir
;
Vous paroiflez n'en frémir que pour elle ,
Vous peignez chaque fentiment :
Sans jamais être combinées ,
Vos attitudes deffinées
Sont toujours celles du moment.
Prenez un vol rapide & que rien ne l'arrête ;
Mettez pour nos plaifirs les vôtres en oubli.
Ayez toujours un tendre , un fage ami
Qui calme votre aimable tête :
Ses écarts , j'en conviens , font d'un prix infini ;
Mais pour un feul qui peut en tirer avantage ,
Pour quelques -uns qui leur rendroient hommage,
Combien en fouffriroient , s'en plaindroient aujourd'hui
.
A la pareffe on fe livre fans peine ,
Et le plaifir attache trop à lui ;
Si la pareffe une fois nous enchaîne ,
Le travail n'eft plus qu'une gêne ;
Ce qui n'eft pas plaifir alors devient ennui.
JUILLE T. 1769. 165
Annobliflez la fcène , embelliffez nos fêtes ,
Faites taire l'envie , impofez aux jaloux .
Raffurez-vous . Clairon fut ; ... mais vous êtes ;
Clairon eut à combattre , à vaincre comme vous.
Par M. de Vallier.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
la repréſentation du Déferteur , qui avoit
été interrompue par l'indifpofition de
Madame Laruette . Mlle Mandeville , qui
l'a remplacée dans le rôle de Louife , a
fçu y mériter & obtenir les mêmes applaudiflemens
; c'eft l'éloge le plus flatteur
que nous puiffions donner à cette actrice
qui fait chaque jour de nouveaux
progrès.
M. Veftris , mari de Mde Veftris
dont nous avons annoncé le grand fuccès
au théâtre françois , a débuté pour la premiere
fois le mardi 23 Mai fur celui de
la comédie italienne par le rôle d'amouneux
dans le Chevalier d'intrigue , & il a
fuivi fes debuts dans Arlequin bouffon , le
Cabinet , & plufieurs autres piéces où la
nobleffe de fon maintien & le feu de fon
166 MERCURE DE FRANCE.
débit lui ont mérité beaucoup d'applaudiflemens.
Spectacle phyfique & méchanique.
M. Rabiqueau continuera pour le plai
fir des amateurs & des perfonnes qui veulent
s'inftruire , tous les lundis & les jeudis
de l'année , fon fpectacle phylique &
méchanique , depuis quatre heures après
midi jufqu'à fept du foir fucceffivement
, en fon cabinet privilégié du Roi ,
rue St Jacques , vis - à - vis les Dames Ste
Marie .
Le ſpectacle des lundis fera la grande
table du Mercure trifmégifte ; la courfe
du vaiffeau qui vogue au gré du fpectateur
à l'objet defiré ; les falles exagones ; la
courfe des balles fur des objets plans , enfuite
fur des objets à jour & plans dans
des perfpectives très - curieufes , de- là fur
un planetaire fervant à l'horofcope ; & la
balle blanche & rouge qui produit un jet
d'eau ou de vin à votre choix .
Les jeudis , la Renommée qui fonne
l'air de trompette que vous choififfez , &
ce au- deffus du cabinet, à 60 pieds d'élévation
; la perdrix rouge ingénieufe , l'opJUILLET.
1769. 167
tique en illuminations , la fleur & le tableau
magiques.
Il repréfentera auffi en faveur des écoliers
& artiſtes qui viendront au nombre
de dix .
On repréſente extraordinairement pour
les compagnies qui font prévenir la veille.
Les curieux d'amu femens de recréations
mathématique y trouveront tous les affor
timens & inftructions, ainfi que les lampes
optiques.
Fêtes de Tempé.
Le Sr Torré a ouvert , fur le boulevard
de la rue du Temple , le 25 Mai dernier,
fes falles d'affemblée , où le dimanche &
le jeudi de chaque femaine les fpectateurs
fe portent en foule , attirés par le plaifir
& la curiofité . Un veftibule fert d'entrée
à un fuperbe falon ovale , très- fpacieux ,
très-orné , environné de gradins en amphithéâtre
, & furmonté par une belle galerie
, d'où l'on voit les danfes & les quadrilles
de fpectateurs qui forment euxmêmes
le fpectacle le plus agréable .
Ce falon immenfe eft décoré dans le
goût d'une falle de bal ; il eft éclairé
un grand nombre de luftres , les uns fulpar
168 MERCURE DE FRANCE.
pendus , les autres placés contre des glaces
qui reflétent la lumiere , & la répandent
en un jour doux fur toute l'affemblée. On
paffe de chaque côté de ce falon dans une
galerie découverte qui conduit à de petits
pavillons & à un autre grand falon qui
deviendra de l'afpect le plus gracieux lorf
que le balcon , ayant vue fur la campagne,
& les jardins que l'on fe propofe de faire
feront terminés . Une double galerie à couvert
conduit pareillement par le bas aux
deux falons. Ces galeries font accompagnées
de cabinets , de petites boutiques &
de cafés. Un vafte promenoir occupe
l'efpace du milieu . Les lumieres font diftribuées
de toutes parts en différens deffins
que forment des lampions , des luftres
, de petites lanternes en guirlandes
&c. Une mufique faillante entretient la
gaïté ; la jeunelle fe livre au plaifir de la
danfe ; on croit voir en effet dans ce lieu
enchanteur les fêtes de Tempé , par le concours
de jeunes perfonnes les plus élégantes
, par les danfes , par la mufique &
par l'affluence des fpectateurs que la joie
anime & que le plaifir raffemble.
Le Sr Ruggieri continue auffi de donner
, rue St Lazare aux Porcherons , fes
fères ,
JUILLE T. 1769. 169 .
fêtes , accompagnées de mufique & de
danfes , & fes feux d'artifices dont il varie
les deffeins .
Nous rapporterons , à l'occafion de ces
Wauxhall françois , ce qu'on vient d'annoncer
dans les papiers publics anglois au
fujet du Wauxhall anglois .
Les jardins du Wauxhall à Londres ,
n'ont pas ceffé d'être fréquentés depuis
qu'ils y font établis. Jufqu'à préfent ils
ont été très incommodes dans les tems.
humides , parce qu'il n'y avoit qu'une
grande falle dans laquelle on pût fe retirer
; on craignoit de nuire aux beautés
champêtres qu'ils préfentent , en conftruifant
de nouveaux abris ; les Anglois
d'ailleurs y couroient en foule ; la pluie
qu'ils avoient effuyée la veille , ne les empêchoit
pas d'y revenir le lendemain ; les
entrepreneurs en conféquence ne fe preffoient
pas de remédier à cet inconvénient ;
ils viennent enfin de s'en occuper , & les
dépenfes qu'ils ont faites, ont contribué à
l'embelliffement du lieu en le rendant plus
commode .
Les allées qui entourent le Wauxhall
& qui forment un carré au centre duquel
eft placé l'orchestre, font maintenant cou
vertes d'un pavillon foutenu par plufieurs
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
arcs ; de chaque côté pendent des feftons
de fleurs peintes par les meilleurs artiftes
; aux angles le pavillon conduit à un
temple au milieu duquel s'éleve un dôme
dont la conftruction offre autant d'élégance
que de fimplicité ; les ornemens en font
très-agréables , & le mêlange des beautés
de l'art & de celles de la nature produit le
meilleur effet .
Les préparatifs qu'on a faits pour les
fêtes du foir font très - confidérables ; ils
confiftent principalement dans les illuminations
que forment plus de cinq
mille lampions difpofés avec beaucoup
d'art autour des colonnes & fur les portes ;
on a menagé dans la grande falle un ef
pace affez étendu pour les danfeurs ; on a
pratiqué auffi dans les allées une autre
falle de bal fous une tente élevée de 30
pieds ; cinq candelabres chargés de 1300
lampions , fervent à l'éclairer ; l'orcheſtre
eft au milieu du jardin , & eft auffi décoré
& illuminé avec beaucoup de goût.
Les mafques ne font point reçus la nuit
au Wauxhall ; il n'y a point cependant de
loi qui le défende ; celle qui ordonne la
peine de mort contre tous ceux qui fe fervent
de ces déguifemens pour voler ou
troubler la paix dans les endroits publics
, prouve qu'il eft permis de fe mafpour
JUILLE T. 1769. 171
quer. Il n'y a pas bien long- tems que ce
genre d'amufement étoit fort à la mode ;
on voyoit fans ceffe des mafques dans les
rues , & fur-tout dans les affêmblées publiques
; mais cette mode paffa bientôt ,
comme toutes celles qui deviennent trop
générales, que les grands fuivent d'abord
avec une efpéce de fureur , pour les quicter
dès qu'elles paffent au peuple ; celle
des maſcarades ne tarda pas à appartenic
à la populace feule ; elle en faifoit fou
vent au commencement du regne du feu
Roi ; la cour les défendit pendant la derniere
guerre. Lorfque le Roi actuel eſt
monté fur le trône , on le pria de vouloir
bien lever cette défenſe ; il le refuſa
ce que les évêques lui repréfenterent
la diffipation du fiécle , le grand nombre
parque
des lieux de divertiffemens établis fuffifoient
; qu'ils avoient de la peine à en
écarter la licence , & que les mafcarades
ne contribueroient qu'à l'augmenter. Aucun
mafque en conféquence n'eft reçu
dans les endroits publics ; quoique cette
défenſe ne foit pas une loi , car on ne
donne ce nom en Angleterre qu'à ce qui
émane de la nation par le parlement qui
larepréfente. Les propriétaires de ces lieux
pourroient perdre leurs privileges s'ils re
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fufoient de s'y conformer. On affure que
quelques perfonnes , à qui la défenfe de
fe mafquer en infpire le defir , prétendent
avoir trouvé un moyen de fe fatisfaire
fans manquer au réglement ; ce moyen
confifte à porter dans leur poche un faux
nez dont ils fe ferviront pour fe déguifer.
Les entrepreneurs des Ridotti ont , dit- on,
demandé l'avis du confeil à ce fujet ; &
s'il décide qu'un faux nez foit un mafque,
ils font réfolus d'examiner à la porte les
nez de toutes les perfonnes qui fe préfenteront
pour entrer , & de la fermer à toutes
celles qui n'en auront que de potiches.
ASTRONOMIE.
Le célèbre Halley eft le premier qui
reconnut que des obfervations exactes du
paffage de Vénus fur le difque du Soleil ,
pourroient conduire à déterminer d'une
maniere préciſe la diſtance des planetes
à cet aftre ; il recommande ces obfervations
à la postérité ; on n'a rien négligé
pour en faire d'exactes ; nous en aurons
bientôt les réfultats , & les Aftronomes à
venir les confirmeront ou les corrigeront ,
JUILLET . 1769. 173
Nous donnerons ici une table de tous les
paffages de Vénus depuis 1631 , & de
ceux qui auront lieu jufqu'à l'année 2360
inclufivement ; elle est tirée des inftitutions
de calculs aftronomiques que M. Martin
vient de publier à Londres.
ANNÉES. Mois où arrive
le paflage
Décembre.
Décembre.
1631,.
1638.. .
1761 . Juin .
1769.... Juin.
·
Tems qui s'écoule
•
entre un paffage
& le fuivant.
7
8
122
1874...
1882 .
2004.
2012 .
2117.
2125 .
..
··
• ·
· ·
• · 2247.
2255. ·
2360...
Décembre. : . 105
Décembre.
·
Juin. •
Juin.
Décembre.
Décembre.
Juin.
Juin. ·
Décembre.
8 ·
122
· · : 105
8
122
&
· • 105
Suivant les meilleurs calculs , la plus
grande distance de la planete de Vénus à
la Terre eft de 38415 demi- diametres de
la Terre ; la moyenne de 22000 & la
moindre de 5585. Son demi- diametre
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
· ·
eft à celui de la Terre comme 10 eft à 19.
Son cours périodique autour du Soleil fe
fait en 224 jours , & fon mouvement fur
fon axe en 32 heures ; elle tend continuellement
au Soleil , & ne s'en éloigne
jamais au- delà de 47 degrés. Quand elle
marche devant le Soleil , c'eft à dire
quand elle fe leve avant lui , on l'appelle
Phofphorus , Lucifer , ou l'Etoile du matin
; & quand elle le fuit , c'eft - à - dire ,
quand elle fe couche après lui , on la
nomme Hefperus , Vefper ou l'Etoile du
foir. Quelquefois elle paroît dans le difque
du Soleil comme une taché obſcure
ronde , & par-tout les Aftronomes & les
fçavans l'obfervent alors le foir entre fept
heures & le coucher du Soleil .
Le paffage de Vénus fur le difque du
Soleil , ce phénomene qui intéreffe tous
les fçavans par la grande importance dont
il eft , fut obfervé à Paris le famedi 3 Juin
par M. Meffier, aftronome de la marine ,
des académies d'Angleterre , de Suéde ,
de Hollande & d'Italie. L'obſervation ne
put fe faire à l'obfervatoire de la marine ,
qui eft un peu borné vers l'horifon du
côté de l'oueft. Ce fut au collège de Louis
le Grand avec une lunette aftronomique
de 12 pieds de foyer à deux verres pour
l'objectif, portant 39 lignes d'ouverture,
JUILLE T. 1769. 175
& groffiffant 180 fois le diamétre des objets
cet inftrument eſt tout - à - fait pareil
en longueur , en force & en bonté à
celui dont a dû fe fervir M. l'abbé Chape
dans la Californie. Ainfi les obférvations
de ces deux aftronomes auront entre elles
un rapport fur lequel on pourra plus
compter. Pendant le tems du premier contact
, le Soleil étoit couvert d'un nuage ;
mais il obferva fort à fon aife le fecond
qui fe décida à 7h 38 ′ 45 ″ de tems vrai.
Quand Vénus fut tout- à- fait entrée , M.
Meffier obferva les deux aftres avec un
petit télescope grégorien d'un pied de
foyer groffiffant 40 fois , en fe fervant de
deux différens verres alternativement qui
lui rendoient la couleur du Soleil ou rouge
ou blanche . Il remarqua , quand il
avoit le verre qui la lui rendoit blanche ,
un phénomene bien fingulier déjà vu par
un célèbe aftronome en 1761 : c'étoit un
croiffant bleuâtre ,tourné & un peu incliné
vers le bord du Soleil ; & avec le verre
qui lui rendoit rouge la couleur du Soleil ,
ce croiffant difparoiffoit , & Vénus paroiffoit
applatie dans le fens où il étoit .
Quelques amateurs obferverent auffi au
collège de Louis le Grand le paffage de
Vénus , entr'autres M. Baudouin , maître
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
des requêtes , connu par le facrifice qu'il
fait de fes loifirs à l'aftronomie , & M.
Turgot , intendant de Limoges , qui obferva
le contact intérieur à 7h 38 ′ 50 ″ ..
M. Baudouin le marqua à 7h 38′ 51 ″.
M. Zanoni , un de nos premiers géographes
qui obfervoit auffi au même collége
, mais dans un autre endroit , le détermine
à 7h 38′ 41 ″ de tems vrai.
M. Bernoulli , aftronome de S. M. le
Roi de Pruffe , que le cours de fes voyages
fit trouver alors à Paris , obferva à Colombes
chez M. le Marquis de Courtanvaux.
Le contact intérieur fut , felon lui ,
à 7h 38 ′ 13 ″ . Ce jeune géometre , connu
déjà depuis plufieurs années , quoiqu'il
n'ait que vingt & un ans , fils d'un grand
homme , qui joint à fes talens une modeftie
étonnante , a laiffé à nos fçavans ,
dans le court féjour qu'il fit ici , la plus
haute idée de lui .
Ce paffage fameux a été également obfervé
à l'obfervatoire royal par M. le duc
de Chaulnes , par M. de Caffini & M.
Maraldi : au collége Mazarin , par M. de
Lalande à St Hubert , en préfence du
, par MM. le Monnier & Chabert :
A la Muerte , par MM. de Fouchi , Bailly
, Bory , l'abbé Bouriot & le P. Noël.
Roi ,
:
JUILLE T. 1769. 177
On attend avec impatience les correfpondances
des autres fçavans . On eſt déjà
inftruit qu'à Londres le tems a été beau ,
& l'obſervation complette . Il eft à defirer
qu'il en ait été de même ailleurs . Il feroit
fur- tout fort trifte que ceux qui ont été
s'expofer dans des climats affreux comme
la Laponie n'euffent pu obferver à caufe
du mauvais tems , & particulierement le
P. Hells qui n'eft parvenu à Wardhus ,
lieu déterminé pour fon obfervation ,
qu'après avoir couru les plus grands dangers.
Comme le paffage de Vénus a paru
là dans la plus grande durée , le travail
de cet aftronome & des autres répandus
dans la Laponie fera d'une grande conféquence.
Le plus prochain paffage n'arrivera que
dans 10s ans:ainfi malheur à la génération
préfente fi , contre toute vraisemblance ,
celui ci ne conclut rien des doutes que
l'on a en aftronomie .
Le lendemain 4 , M. Meffier oblerva
encore à 6h 47′ 3 ″ du matin le commencement
d'une éclipfe de Soleil : le
milieu à 7h36' 42" , & la fin à 8h 27′ 24″ .
Sa grandeur fut des doigts 20 min. Il apperçut
diftinctement pendant l'éclipfe au
bord de la Lune des inégalités dont il a
tracé une figure. M. le Prince de Croy
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
avoit déjà remarqué la même chofe dans
l'éclipfe du Soleil du 16 Août 1765.
M. l'abbé Dicquemare a obfervé le paffage
de Vénus au Havre de Grace , avec
une lunette aftronomique de 4 pieds 8 p.
de Canu de Rouen .
Premier contact à
Contact intérieur
Durée du diametre de Vé-
7h13 ′ 10″ .
7b 30' so" .
nus fur le bord du Soleil . ... 17′40″.
Une légere vapeur empêchoit que le
tems ne fût auffi ferein qu'il auroit pu
l'être .
Eclipfe du Soleil.
Le même a obfervé l'éclipfe du Soleil
du 4 Juin .
Commencement . •
Premier contact de la plus
grande tache qui fût alors fur
le difque du Soleil .
6h 39' so".
→h 3′ 10′
Immerfion totale de cette tache 74'18".
Environ avant le premier contact
de cette tache , M. l'abbé Dicquemare
&
les perfonnes qui l'aidoient dans fes obfervations
, ont remarqué qu'il le faifoit
un petit applatiffement
apparent au bord
de la Lune , derriere lequel la tache alloit
paffer , & que cet endroit du bord de la
JUILLET . 1769. 179
Lune étoit alors plus net , mieux tranché
même dans une certaine étendue.
D'un aſſemblage de fix taches plus orien.
tales , la plus occidentale a touché le bord
de la Lune à 7h 12 ' 53 ".
Une troifiéme tache plus orientale que
les fix dernieres , a touché le bord de la
Lune à 7h 23 ′ 18 ″.
Immerfion d'une autre tache encore
plus orientale . 7h32'5".
La tache la plus proche du bord oriental
du Soleil a été cachée par la Lune
7h 33 ′ 20″ .
Emerfion totale de la premiere & prin
cipale tache.
à.ཉེ་
•
•
7h 37 ′ 19″.
Emerfion de la premiere ou plus occidentale
des fix taches affemblées . 7h 40'.
Emerfion de l'avant derniere tache
obfervée fur le bord oriental du Soleil
. ·
Fin de l'éclipfe.
Les tems font tems vrai.
8h 16' s".
gh 20' 20".
Plante finguliere.
Un capitaine de vaiſſeau anglois , rea
venu du port Egmont par la même latitude
le détroit de Magellan , ayant
que
pénétré dans le continent où il a eu quel-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ques rélations avec les peuples du Paraguai
, en a rapporté la plante , appelée par
les Efpagnols , Yerva canieni. Cette plante
a , dit- on , la vertu finguliere de purifier
, par la fimple infuſion , les eaux ameres
, falées ou corrompues à quelque degré
que ce foit . Il fuffit de la faire infufer
feulement pendant quelques minutes
à la maniere du thé verd , auquel cette
plante reflemble beaucoup. Il feroit bien
à defirer qu'elle pût être naturaliſée en
Europe , s'il eft vrai qu'elle ait les qualités
merveilleufes qu'on lui attribue , & qui
auroient dû la faire rechercher & cultiver
par toutes les nations.
Demande.
Un Artifte , jaloux de perfectionner les
couleurs relatives à fon art , & qui n'a
point les facultés de faire toutes les recherches
& les expériences néceffaires , invite
& prie MM. les Amateurs de la chymie
qui , en s'amufant , font des découvertes
utiles , de vouloir s'attacher à trouver un
procédé pour déglutiner les terres bols ,
fans en altérer la couleur ; & quel feroit
le moyen de purifier la pierre de fiel , la
dépouiller de fan gras & de fes fels , & la
JUILLET. 1769. 181
rendre propre à être employée folidement
dans la peinture à l'huile .
LA
ARTS.
SCULPTURE.
mort prématurée de Mgr le Dauphin
& de Madame la Dauphine , qui ne ceffera
d'exciter nos regrets & de jeter l'amertume
dans les ames fenfibles , vient
d'être retracée d'une maniere touchante
dans le maufolée qui doit être placé
à Sens au lieu de la fépulture de
ces deux auguftes époux . M. Couftou ,
fculpteur du Roi , a rendu avec le génie
propre à fon art & avec le fentiment propre
au fujet qu'il traitoit , ce monument
de tendreffe & d'affliction . Ce maufolée ,
qui doit être ifolé , préfente d'un côté la
Religion pofant une couronne étoilée fur
l'urne de M. le Dauphin ; à fa droite eft
l'Immortalité environnée des trophées &
des attributs des fciences & des arts ; de
l'autre côté on voit l'Hymen en pleurs , &
le Tems qui étend fon voile fur l'urne de
Madame la Dauphine. Les deux autres
faces de ce monument font ornées d'ar182
MERCURE DE FRANCE.
moiries , & deftinées à recevoir des infcriptions.
La fimplicité majestueuse de
cette heureufe compofition eft relevée
par le pittorefque des figures , & par l'expreffion
, l'ame & le fentiment que l'artifte
a fçu leur donner.
On voit en marbre , dans l'attelier du
même fculpteur , place du Louvre , une
Vénus & un Mars plus grands que nature .
Le fvelte élégant de la Vénus , fon attitude
fimple & gracieufe , la nobleffe de
fon caractere de tête , la belle forme de
cette figure , la maniere fçavante dont le
nud eft traité , la beau jet de la draperie ,
placent ce chef- d'oeuvre à côté de ce que
les anciens & les modernes ont produit
de plus parfait. Le Mars n'eft pas moins
digne d'admiration par la fierté des traits ,
par la mâle beauté & le caractere impofant
& heureufement rendu de ce dieu de
la guerre. Ces figures font deftinées pour
le Roi de Pruffe .
GRAVURE.
I.
Portrait de François de Chevert , commandeur
grand - croix de l'ordre de St
Louis , chevalier de l'ordre royal de
JUILLE T. 1769. 183
4
l'Aigle blanc de Pologne , gouverneur
de Givet & de Charlemont, lieutenantgénéral
des armées du Roi , né à Ver-
-dun-fur- Meufe le 2 Février 1695 , décédé
à Paris le 24 Janvier 1769.
CETTE gravure intéreffante & d'un burin
gracieux & fini , repréfente l'image fidéle
d'un héros recommandable par fa valeur
& fes vertus , que la victoire couronna &
qui fut honoré des marques de diftinction
de fon fouverain.
Le portrait de M. de Chevert , peint
par Hifchbein , peintre du Prince de Heffe-
Caffel en 1762 , a été gravé à Paris en
médaillon de format in 4° . par le Sieur
Charpentier, chez lequel il fe trouve rue
de la Harpe ,vis-à - vis celle des Cordeliers .
Il y aura au camp de Verbrie des exemplaires
du portrait , ainfi que de l'éloge
qui a été fait de ce général .
I I.
On vient de publier le portrait de M.
Laruette , acteur de la comédie italienne
repréfenté en chaffeur dans le rôle qu'il
rend avec tant de vérité dans la piéce des
Chaffeurs & la Laitiere , avec les vers de
l'ariette je fuis percé juſqu'aux os. Cente
184 MERCURE DE FRANCE.
gravure agréable , faite avec intelligence
par M. Auvrai d'après un deffin de M.
Monet , eft de la grandeur de 9 pouces
fur 6 de largeur. Elle fe vend chez Croifey,
graveur & marchand , quai des Aug.
à la Minerve.
I I I.
La Danfe flamande , eftampe d'environ
14 pouces de haut fur 18 de large
gravée par René Charpentier d'après
le tableau original de Pierre- Paul Rubens.
A Paris , chez l'auteur , rue de la
Harpe , vis à- vis celle des Cordeliers ;
& chez Croifey, graveur & marchand
d'eftampes , quai des Auguftins , à la
Minerve. Prix 33 liv.
Cette eftampe eft très- amufante par la
joie animée & les attitudes variées des
danfeurs. Elle eft gravée avec foin & avec
intelligence.
I V.
Le Confeil des Singes , eftampe d'environ
15 pouces de large fur 12 de haur. A
Paris , chez Niquet , graveur en lettres,
place Maubert , près la rue des Lavandieres.
JUILLET. 1769. 185
Cette caricature divertiffante a été gravée
d'après le tableau original de même
grandeur de feu M. Peyrotte , peintre du
Roi , mort en 1769. Elle eft dédiée aux
Nouvelliftes de l'arbre de Cracovie.
PEINTURE SUR VERRE.
Le Sieur Robert Scolt Godfrey , peintre
Anglois , demeurant chez M. de Samaiſon,
à la haute Borne,barriere du Pontau-
Choux , fait voir une grande croiſée ,
peinte dans le goût des anciens vîtraux
d'églife. Les couleurs en font belles ,
très-vives & très folides . On y trouve
toutes celles qu'on employoit autrefois
les jaunes , orangées , rouges , pourpres ,
violettes , bleues , vertes , de différentes
nuances . Cette peinture que l'on croyoit
perdue , & qui plairoit encore en fachant
l'employer à propos , y eft mieux faite
pour le deffin & le coloris que dans les
anciens ouvrages de ce genre.
186 MERCURE DE FRANCE.
GEOGRAPHIE.
I.
Atlas de France , divifée en fes gouvernemens
militaires & fes généralités ,
fubdivifée en toutes fes provinces &
petits pays , & c. affujetti aux nouvelles
obfervations de MM. de l'Académie
royale des fçiences ; par M. J. D. B.
M. D. revu & corrigé par différens
auteurs dont les ouvrages font auffi
connus qu'eftimés , avec toutes les routes
& chemins de communication d'un
endroit à l'autre , & les diftances &
lieues cotées fur chaque route & d'ufage
dans les provinces ; ouvrage utile
aux commerçans & aux voyageurs.
Prix broché 13 liv . A Paris , chez le
Sieur Defnos , ingénieur - géographe
pour les globes & fphères , rue St Jacq.
à l'enſeigne du globe & de la ſphère .
ONN
a rendu cet ouvrage fi complet pour
le détail topographique , qu'il n'y refte
rien à defirer.
On trouve auffi chez le Sieur Defnos
JUILLE T. 1769. 187
un affortiment de 1380 villes & routes
particulieres de la France , &c. &c .
I I.
Carte du Théâtre de la guerre préfente entre
les Turcs , les Ruffes & les Confédérés.
A Paris , chez Mondhare , rue
S. Jacques , à l'hôtel de Saumur , près
S. Séverin.
Cette carte , intéreffante dans les circonftances
actuelles , eſt dédiée à Mgr le
Comte de Provence . Elle a été exécutée
avec foin par le Sr Laurent , géographe ,
graveur & membre de l'académie royale
d'écriture . Elle contient la Turquie d'Europe
, la Pologne , la Hongrie , la Ruffie
méridionale , la Tartarie & la Géorgie.
III.
Deuxième feuille de la Carre de Normandie
, dans laquelle fe trouvent le
Havre - de- Grace , Pont- Audemer , Pontl'Evêque
, Honfleur , Montivilliers , Caudebec
, &c. dreffée fur différens plans &
mémoires communiqués au Sr Denis par
plufieurs perfonnes de condition de la
province. Il engage ceux qui feroient
188 MERCURE DE FRANCE.
zélés à la perfection de cet ouvrage de lui
faire part de leurs obfervations ; prix 1 l .
lavée , chez le Sr Denis , rue S. Jacques ,
vis-à - vis le collége de Louis le Grand.
MUSIQUE.
,
Premier Concerto de violon avec quatre
parties d'accompagnement ; par M. Davau
, amateur mis au jour par M.
Bailleux , marchand de mufique , rue
St Honoré , à l'aigle d'or . Prix 3 liv .
12 fols.
L'ÉDITEUR
ÉDITEUR annonce qu'il donnera inceffamment
un fecond concerto de violon
du même auteur .
Ces deux morceaux de mufique ont
été très- goûtés dans tous les concerts particuliers
où ils ont été exécutés , & font
à la portée de la plupart des amateurs.
ANECDOTE.
L'ANECDOTE fuivante doit intéreſſer
les amateurs des fpectacles. Le célèbre
JUILLET. 1769. 189
David Garrick vient d'obtenir de la
part des maire , échevins & bourgeois de
la patrie de Shakeſpear un honneur qu'il
doit à fon mérite particulier & à la vénération
que les Anglois confervent pour le
pere de leur théâtre. Quelques - uns des
principaux officiers de la ville de Stratford-
fur-Avon , dans le Warwick- Shire,
fe rendirent chez lui au commencement
du mois dernier , & lui remirent , de la
part de la bourgeoifie , une boëte finguliere
par la matiere & par le travail ; elle
étoit accompagnée de cette lettre .
MONSIEUR ,
La ville de Stratford - fur- Avon , à la
gloire d'avoir vu naître dans fon fein
l'immortel Shakeſpéar , auroit voulu joindre
celle de compter au nombre de fes
citoyens celui qui honore fi parfaitement
la mémoire de ce grand homme par la
fupériorité avec laquelle il rend fes chefsd'oeuvres
; les maire , échevins & bourgeois
de cette communauté s'empreffent
de joindre un foible témoignage de leurs
fentimens aux applaudiffemens que le
Public accorde depuis long- tems à vos
rares talens ; ils vous prient de recevoir
190 MERCURE DE FRANCE.
des lettres d'affociation à leur communauté
, qu'ils vous envoient dans une
boëte faite du bois d'un mûrier que Shakefpéar
a planté de ſa fa propre main ; ils
fe flattent que vous leur ferez l'honneur
de les accepter. Signé , W. HUNT , fecrétaire
de la ville par ordre des maire ,
échevins & bourgeois.
A Stratford fur- Avon , le 3 Mai 1769.
La même ville a établi une fête en
l'honneur de Shakeſpéar : elle fera célébrée
dans le mois de Septembre prochain
& aura lieu tous les fept ans ; M. Gar
rick en a accepté l'intendance , à la priere
particuliere de la communauté. Cette
année , lors de l'ouverture de la fête , on
dédiera , à la mémoire de Shakefpéar ,
un édifice élégant , auquel l'on donnera
le nom de Shakefpéar s'Hall. Il fe bâtit
actuellement , & fera bientôt achevé .
C'est une foufcription qui en a fourni les
frais.
JUILLET . 1769. 191
ÉLECTION DES PAPES. *
La maniere de donner un chef à l'Egliſe , a
éprouvé beaucoup de changemens. St Pierre &
les trois premiers Papes qui le fuivirent nommerent
leurs fucceffeurs en mourant ; après cux
le clergé de Rome le rendit maître des élections ;
les Empereurs d'Orient voulurent enfuite y prendre
part; les Rois des Gots les imiterent lorfqu'ils
leur eurent arraché l'empire d'Occident ;
ces derniers ayant été forcés de fe retirer en Efpagne
, le clergé rentra . dans les droits ; les Empereurs
fe réſerverent celui de confirmer les élections
, & le conferverent jufqu'à Benoît II qui
le leur ôta par une bulle . Charlemagne acquit ce
droit par les bienfaits pour lui & pour fes fucceffeurs.
Adrien III profita de la décadence de la
maifon de ce prince pour faire décider dans un
concile aflemblé que le fujet élu par le clergé
monteroit fur le champ dans la chaire de S. Pierre
* Ce morceau eft extrait de la defcription hifto
rique de la tenue du conclave, & de toutes les cérémonies
qui s'obfervent à Rome depuis la mort du
Pape jufqu'à l'exaltation de fon fucceffeur , à laquel
le on a ajouté la chronologie des Papes fuccefleurs
de St Pierre jufqu'à Clément XIII , avec les noms
& l'âge des cardinaux qui compofent aujourd'hui,
le facré Collége. A Paris , chez G. Defprez , imprimeur
du Roi & du Clergé de France , rue Saints
Jacques ; in- 4°. 32 pag,
192 MERCURE DE FRANCE.
fans attendre l'approbation des Empereurs , &
qu'on prendroit feulement l'avis du peuple.
Óthon II , en s'emparant de Rome , exigea que
fes ambafladeurs fuflent appellés aux élections ;
la loi d'un conquérant eft abolie quand il perd fa
conquête ; on abrogea celle - ci dès que l'Italie ne
fut plus fous la domination des Empereurs . Le
clergé ôta par degrés au peuple la part qu'il avoit
à ces élections , & les cardinaux ne tarderent pas à
s'en rendre feuls les maîtres.
On fçait que les cardinaux font d'inftitution
eccléfiaftique ; cette dignité éminente fut inconnue
dans la primitive Eglife. On appelloit alors
Presbyter Cardinalis , le prêtre principal d'une
églife ; ceux qui portoient ce nom n'avoient aucun
rang diftingué auprès des Papes . Lorfque les
fuccefleurs de St Pierre eurent augmenté leur puif
fance temporelle , ils voulurent avoir un confeil
de cardinaux ; ceux - ci conferverent l'ancien nom ,
mais ce qu'il exprimoit fe perdit infenfiblement.
Leur dignité s'accrut rapidement ; Innocent IV
leur donna le chapeau rouge , Boniface VII la
pourpre ; ils s'éleverent bientôt au -deflus des évêques.
Ils font au nombre de foixante & dix , &
divifés en trois ordres ; fçavoir , fix évêques , cinquante
prêtres & quatorze diacres.
Auffi -tôt que le Pape a rendu le dernier foupir ,
le cardinal camerlingue , en habit violet , va à la
porte de fa chambre , y frappe trois fois avec un
marteau d'or , l'appelle enfuite à haute voix par
fon nom de baptême , celui de fa famille , & celui
qu'il a pris en recevant la thiare . Après avoir attendu
quelque tems , n'entendant point de ré
penfe , il conclut qu'il eft mort ; les clercs de la
chambre , & les notaires apoftoliques préfens ,
prennent
JUILLE T. 1769. 193
fc
prennent
acte de cette cérémonie . Le même cardidal
rompt alors l'anneau du pêcheur dont les
morceaux appartiennent au maître de cérémonie.
Il va prendre poffeffion du Vatican au nom de la
chambre apoftolique , envoie des gardes pour
faifir des portes de la ville & du château St Ange ,
& fe rend au palais du Pape ; dès qu'il commence
fa marche , la grofle cloche du capitole , qui ne
Loone que dans ces occafions , annonce au peuple
la mort du fouverain Pontife . Les obféques durent
neuf jours . Quand ils font finis , les cardi
naux s'affemblent dans la Bafilique de St Pierre ,
& le doyen y dit la mefle du St Efprit ; un prélat
prononce enfuite un difcours latin , dans lequel il
jes exhorte à ne choifit pour Pape qu'une perfonne
digne de cette place éminente ; le maître des
cérémonies prend la croix papale , fuivi des muficiens
qui chantent le Veni Creator , & les cardinaux
,deux à deux , fe rendent proceffionnellement
au conclave qui leur eft préparé dans le Vatican.
On place l'établiflement du conclave vers la fin
du treiziéme fiécle. Grégoire X en fixa les loix
pour prévenir les fâcheufes fuites qu'entraîne une
trop longue vacance du St Siége. Ce lieu et bâti
dans le Vatican. Dans toute la longueur du premier
appartement, il y a plufieurs falles très-vaftes
que l'on fépare par des cloitons de fimples planches.
Chaque féparation s'appelle cellule ; on y
formetrois petites piéces dont l'une fert de chambre
à coucher , l'autre de falle à manger , & la derniere
de chapelle. Ces cellules ne font pas d'égale
grandeur , ni également commodes ; on les tire au
fort , & perfonne n'a à fe plaindre.
Dès que les cardinaux font arrivés au conclave
I. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE .
ils entrent dans la chapelle de Sixte , où on lit les
bulles concernant l'élection des Papes , & tous
jurent de les obferver. Les ambasadeurs & les
perfonnes diftinguées ont la permiffion de refter
toute la journée au conclave ; mais dès que la nuit
eft venue , une cloche les avertit de fe retirer ; on
mure la porte , on pratique une communication
avec le dehors par des tours de la forme de ceux
des couvens de religieufes. C'eft par- là qu'on leur
pafle leur nourriture , & qu'il peuvent s'entretenir
avec les étrangers à certaines heures , mais en
préfence des gardes , à haute voix & en italien ou
en latin.
Chaque cardinal peut avoir deux conclaviftes
& trois même en cas d'infirmité ; l'un eft ordinairement
eccléfiaftique , l'autre féculier. Il y a encore
d'autres perfonnes attachées au conclave . En
général ce font quelques religieux confeffeurs ,
deux médecins , un chirurgien , un apothicaire
& deux garçons , deux barbiers & deux aides , un
maître maçon , un maître charpentier & environ
trente valets , appelés Facchini , pour faire le plus
rude fervice.
Le lendemain de la clôture du conclave , le
doyen dit une mefle bafle du St Efprit , communic
tous les cardinaux , & on procéde à l'élection. Il y
a , au milieu de la chapelle de Sixte , une table fur
faquelle font pofés deux calices pour recevoir les
bulletins ; chaque cardinal , en y portant le fien
cacheté , eft obligé de faire ce ferment : Teftor
Chriftum Dominum qui mejudicaturus eft , eligere
quem fecundùm Deum judico eligere debere , &
quod idem in acceffu præftabo. Il faut une voix
par- deffus les deux tiers pour être élu ; tout cardinal
peut l'être , pourvû qu'il ait de bonnes
JUILLET . 1769. 195
moeurs , de la fagefle , de la prudence , des lumiè
res & un âge aflez avancé pour pafler au moins
cinquante - cinq ans ; l'Empereur , les Rois de
France & d'Efpagne peuvent faire exclure un fujet
qui ne leur eft pas agréable , mais ce droit fé
borne à un feul ; la politique romaine fçait en
rendre le fruit inutile , en propofant d'abord quelqu'un
qu'elle ne voudroit pas élire , & qu'elle eſt
fure qu'on refufera.
Lorſque les fuftrages font comptés , les fcrutateurs
proclament le cardinal élu ; ceux qui fe trouvent
à la droite & à fa gauche , s'écartent auffi- tôt
par refpect ; ils reconnoiflent tacitement la nouvelle
fupériorité. Les chefs des trois ordres du facré
collège vont le prier de confentir à fon élection
; ille met à genoux , invoque l'Efprit Saint ,
fe releve , donne fon confentement , & on en
drefle auffi-tôt le procès- verbal ; on le revêt enfuite
des habits de fa dignité ; on le porte dans fa chaife
devant l'autel ; les cardinaux , à commencer
par le doyen , lui font la premiere adoration en
lui baifant les pieds & la main ; il leur donne le
baifer de paix à la joue. Alors le premier cardinal
diacre , précédé du maître de cérémonie & de la
mufique qui chante l'antienne : Ecce Sacerdos
magnus , va à la loge de la bénédiction , annoncer
l'élection au peuple . Auffi- tôt on entend la grande
coulevrine de St Pierre qui fert de fignal au château
de St Ange pour faire la décharge de toute
fon artillerie. Le peuple rompt les clôtures du conclave
, & pille tout ce qu'il y trouve. On conduit
le St Pere à St Pierre , où l'on chante le Te Deum ,
& où il eftencore adoré .
"
Le jour du couronnement étant arrivé , il eft
porté dans la même églife; les cardinaux en chapes
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
rouge lui baifent la main , & les évêques le ge
nou. Pendant la cérémonie le premier maître tient
un ciergé allumé d'une main , & de l'autre une
baguette avec des étoupes auxquelles il net le
feu , en difant : Pater fante , fic tranfit gloria
mundi.
Le Pape , après avoir paffé huit jours au Vatican
, va fixer fon habitation au palais de Monte
cavalco. Quelques mois après il va prendre poffeffion
de St Jean de Latran ; cette cérémonie le fait
avec la plus grande pompe ; il eft revêtu des habits
pontificaux ; fon cortége eft nombreux ; il
s'affied fur un trône qui lui eft préparé fous le grand
portique ; on lui apporte dans un baffin d'argent
fes clefs de l'Eglife , dont l'une eft d'or & l'autre
d'argent. Les inuficiens en même tems chantent
ces paroles : Sufcitans à terra inopem & de ftercore
erigens pauperem , ut collocet eum cum principibus
, cum principibus populi fui. Les cardinaux
viennent lui rendre l'obédience ; le St Pere bénit
le peuple , & on jette à la multitude plufieurs poignées
de petites piéces d'argent , fabriquées exprès
aux armes du Pape , en difant ces mots : Difperfit
Pauperibus. On dit que le nouveau Pape a convertí
en aumônes cet argent , qu'il étoit d'uſage de
jettér au peuple.
LAURENT GANGANELLI , Cardinal Prêtre , né
à S. Arcangelo , diocèfe de Rimini , le 31 Octob .
1705 ; élevé à la pourpre par Clément XIII , le
24 Septembre 1759 ; a été proclamé Pape , après.
trois inois & quatre jours de conclave , le 19 Mai
1769 , & a pris le nom de Clément XIV.
JUILLET. 1769. 197
Ce Cardinal étoit le feul régulier qui fût dans
le facré Collège. Il avoit été tiré de l'ordre de
St François ; non des Cordeliers de l'Obfervance,
comme le Public fe l'eft imaginé , mais des Conventuels
ou grands Freres. Pour éclairer cette
diftinction qui peut intéreffer dans la circonftance
préfente , il faut obferver que St François ,
dont la converfion arriva l'an 1206 , a inftitué
trois ordres. Il nomma le premier , qui eft prom
prement le fien , l'ordre des Freres Mineurs . Le
relâchement s'étant gliffé dans cet ordre à l'égard
de la pauvreté , il y eut diverfes réformes ; la plus
remarquable eft celle des religieux de l'Obfervance
, qui commença en 1368. Ce fut un frere lay ,
nommé Paul , qui en jetta les fondemens ; il fe
retira dans l'hermitage de Bruliano près de Foligni.
Ceux qui le fuivirent , vécurent fous l'obéiffance
du général ; & la chole eft reftée dans cet
état , jufqu'en 1517 , où les Réformés furent féparés
dans un chapitre général par l'autorité de
Léon X. Depuis cette époque , les anciens à qui
le Pape permit de poffeder des biens , prirent le
nom de Conventuels. Les Reformnés élurent un
général indépendant , & renoncerent à toutes poffeffions.
Cependant comme il y a des degrés dans
l'Obfervance , la réforme s'eft féparée en deux
congrégations ; l'une eft celle des Obfervantins ;
on leur donne en France le nom de Cordeliers ;
l'autre comprend ceux de l'étroite Obſervance
on les nomme Recollets . Outre cette réforme qui
a deux branchés , Mathieu de Baſſi inſtitua celle
des Capucins , l'an 1525. Ainfi dans l'ordre des
Freres Mineurs on compte trois corps qui n'ont
rien de commun que la regle , chacun ayant fon
général particulier. Clément XIV a été tiré du
1
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
premier corps ou des non - reformés . Ils n'ont
confervé aucun établiſſement à Paris . Ce Pontife
ne laifle pas d'appartenir à tout l'ordre : & c'étoit
fans prétendre fe l'attribrer exclufivement , que
les Cordeliers, du grand couvent ont célébré fon
exaltation par un Te Deum , qu'ils ont chanté
avec la plus grande folemnité. Les Capucins qui
touchent d'auffi près qu'eux, le St Pere , ont cu
ordre de leur général , qui eſt François , de faire
la même cérémonie en actions de graces. Ils s'en
font acquittés dans les couvens qu'ils ont à Paris .
Le fecond ordre de St François eft celui des
femmes : il commença par Ste Claire en 1221 ; &
le troifiéme fut établi pour des laïques de l'un &
de l'autre fexe. Ste Elifabeth , Reine de Hongrie,
qui étoit de cet ordre , fit des voeux folemnels
après la mort de fon mari du vivant de St François ;
elle attira des profélytes. Il fe forma dans la fuite
des congrégations d'hommes de cet ordre. On
connoît ces religieux fous le nom de Pénitens ou
Tierçaires ; & à Paris , fous celui de Picpus. Ils
font foumis au général de l'Obfervance .
LES
A VIS.
I.
ES Fermiers Généraux s'étant plaints
au Confeil d'un article * inféré dans la
Cet article contient l'analyſe d'une diſſertation enJUILLET.
1769. 199
feuille de l'Avant - coureur du 17 Avril
dernier n° 16 , concernant la falfification
du tabac en poudre , l'académie des fcien
ces a été priée de donner fon avis fur cet
article ; il a été en conféquence nommé
des Commiffaires qui en ont rendu le
compte qui fuit.
Extrait des regiftres de l'académie royale
des Sciences du 24 Mai 1769.
Par délibération du 24 Mai 1769 il a
été décidé que l'extrait ci- deffous pouvoit
être imprimé dans les papiers publics , en
foi de quoi j'ai figné le préfent certificat ,
à l'Académie le 24 Mai 1769.
GRANJEAN DE FOUCHY ,
Séc. perp . de l'Ac . Royale des Sciences.
L'Auteur avance qu'un homme très - éclairé
vient de découvrir que le tabac en poudre falfifié
que vendent les débitans doit être compris au
nombre des chofes les plus contraires à la fanté ;
voyée par l'Auteur lui-même. Cette differtation eſt de
M. de Villiers , Docteur en Médecine , ancien Médecin
des Armées du Roi , connu parmi les Chymiftes par fa
traduction de la Docimafie de Cramer & par plufieurs arti
cles de Chymie inférés dans l'Encyclopédie .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'il s'en eft affuré par l'analyfe chymique de
grand nombre de tabacs. » L'analyfe ( dit l'Auteur
) » a fait découvrir dans quelques - unes de
ces poudres dont l'effet étoit piquant & agréa
» ble , une addition affez confidérable de fels
» alkalis ; dans ceux qui avoient une odeur de
tabac de Saint - Omer , on a trouvé du fel ammoniac
; d'autres tabacs falfifiés avoient été
mêlangés avec du vitriol vert du vitriol
» bleu , "de l'alun : quelques uns l'avaient été
avec le marc de café épuifé de fon odeur , avec
la cigne pourrie & réduite à l'état de terreau ,
» de l'écorce de tan , des terres argilleufes & calcaires
rembiunies par du jus de pruneaux ,
20
·
"
des
rapures de plantes ou de bois infipides , ou
» même avec des plantes ou des bois aromati-
30 ques , tels que la maniquette & le bois de Rhodes.
Un rabac ( ajoute - t -il ) qui avoit parfaitement
l'odeur de celui de Saint-Vincent avoit
été altéré par une diilolution de fublimé corrofif
, ou par de l'eau mercuriele qui n'eft pas
>> moins corrofive . »
P
30
"
On fçait depuis long-tems que les tabacs peuvent
être falfifiés par différentes additions &
qu'ils l'ont été quelquefois par les débitans . M. Ca.
der , l'un de nous , peut en fournir les preuves les
plus complettes. I fat chargé en 1767 d'examiner
un très grand nombre de tabacs faifis chez
Les débitans qu'on foupçonnait de les altérer , par
le mélange de différens ingrédiens qui furent trouvés
en même tems chez eux . Par l'examen chymique
qu'il en a fait , il a reconnu que les falfifications
les plus ordinaires confiftoient à mêler
avec le tabac des leffives alkalines de potaffes,
ou des cendres ordinaires chargées de leurs fels. Il
JUILLET. 1769. 201
eft facile de s'en affurer ; un peu d'efprit de vitriol
ou de vinaigre diftillé verfé fur ces tabacs ont
fait une vive effervefcence accompagnée de gonflement
, plufieurs de ces tabacs éprouvés par les
acides ont donné une odeur de foie de foufre trèsmarquée
, ce qui indique qu'ils étoient falfifiés
avec des cendres de foude. D'autres , fur lefquels
M. Cadet a verfé des folutions d'alkali fixe , ont
donné une odeur très -fenfible d'alkali volatil , ce
qui annonçoit la préfence du fel ammoniac , effet
que n'a point produit le tabac des fermes , foit
nouvellement rapé , foit confervé en poudre depuis
plufieurs années , lorsqu'il a été foumis aux
mêmes épreuves en fervant de terme de comparaiſon.
Dans un très - grand nombre de paquets de tabacs
analyfés par M. Cadet , les uns pris chez les
débitans de Paris , les autres faifis dans les provinces
, il ne s'en eft trouvé aucun qui contînt ni
vitriols , ni aluns , ni falpêtre , ni fublimé , ni fels
mercuriels , ni fels métalliques d'aucune espéce ,
mêlange qu'il eft facile d'appercevoir par les
moyens chymiques , en opérant , comme il l'a
fait , fur de grandes quantités de tabacs. Il n'eft
point à préfumer que les débitans emploient de
préférence pour falfifier le tabac , des poifons tels
que le fublimé , les fels mercuriels , ou tels que
la ciguë , matieres qui ne font point dans le commerce,
& qui font peu connues des débitans .
Quand on fait de pareilles affertions , il faut être
en état d'en fournir les preuves , & dénoncer comme
empoisonneurs publics ceux qui auroient commis
de pareils abus. Nous fçavons que la police
veille fur le débit du tabac comme fur celui des
autres denrées , que toute falfification , tous mê-
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
langes de matieres étrangeres avec le tabac font
défendus & réprimés par des peines très rigoureufes
en 1767 un débitant de tabac fut mis à Bicêtre
pour avoir mêlé au tabac en poudre le rofcau
aromatique qui , loin d'être malfaifant , eft compté
parmi les plantes céphaliques. De pareils exemples
font fuffifans pour empêcher & pour prévenir
les abus en ce genre.
Au furplus , ces falfifications ne peuvent avoir
que deux objets , d'augmenter le poids du tabac ,
ou d'en développer le parfum : les vitriols , l'alun ,
les fels mercuriels , & en général les fels métalliques
nous paroiflent beaucoup plus propres
gâter le tabac , qu'à le rendre plus agréable . Pour
nous en aflurer , nous avons mis en expérience
avec le tabac des Fermes plufieurs de ces fels . Les
mêlanges que nous en avons faits par trituration
, tant avec le fublimé corrofif diffous dans
J'eau,qu'avec la diflolution de mercure par l'efprit
de nître , nous ont paru donner fur le champ au
tabac une mauvaife odeur d'herbe qui s'échauffe ,
& qui commence à fe pourrir : mais comme l'altération
peur devenir plus confidérable à la longue
, nous en rendrons compre à l'Académie dans
un autre tems , ainfi que de
quelques autres mê-
Janges.
›
L'odorat fuffit pour découvrir les falfifications
qui feroient faites par le mêlange des plantes aromatiques
, mais à l'égard de celles où l'on employeroit
le marc de café épuifé de toute odeur ,
le jus de pruneaux , la ciguë réduite à l'état de
terreau & autres matieres végétales inodores tel
les que les bois rapés , &c. mélanges que l'Auteur
dit avoir découverts par les analyfes chymiques ,
nous pouvons affurer que la chymie ne fournit
JUILLET. 1769. 203
aucun moyen pour découvrir de pareils mélanges
. Ce trait fuffit pour rendre fafpectes les prétendues
analyfes fur lefquelles l'Auteur fe fonde ,
& pour faire connaître qu'il eft peu verfé dans
la chymic . Sa conclufion donne lieu de foupçonner
qu'un motif d'intérêt particulier l'a porté à
faire inférer cet article dans l'Avantcoureur; nous
fommes informés d'ailleurs , que depuis peu de
tems il a été préfenté plufieurs Mémoires au Confeil
tendant à obtenir un privilége exclusif pour
le débit du tabac en poudre : le plus court moyen
pour accréditer cette demande eft d'infinuer que
parmi les débitans il fe trouve des empoisonneurs.
Si le Gouvernement accordait un pareil privilége
, on ne tarderait pas à en abuſer comine de
beaucoup d'autres , & nous ne penfons pas que
le public en fut mieux fervi . Pour empêcher la
falfification du tabac en poudre il fuffit que la
Police y veille comme elle l'a toujours fait jufqu'à
préfent pour l'intérêt du Roi & pour celui
du public , & qu'elle continue de faire punir trèsfévérement
ceux des débitans qui feront pris en
fraude. Signé , De Montigny , Macquer &
CADET.
Je certifie le préfent extrait véritable & conforme
au jugement de l'Académie. A Paris , le 30
Avril 1769.
Signé, GRANDJEAN DE FOUCHY ,
Sec. perpétuel de l'Académie Royale des Sciences.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Ecole de Mathématiques .
M. de Longpré , exercé depuis plufieurs années
dans l'art d'enfeigner les mathématiques , a
conçu le projet de prendre douze jeunes gens en
penfion chez lui rue Neuve S. Etienne , du côté
des Peres de la Doctrine , dans une mailon riante
& en bon air.
M. de Longpré n'admettra chez lui que des jeunes
gens connus pour avoir des moeurs & de l'éducation
, & qui ayent pour objet l'étude des ma
thématiques , foit que le goût feul les y détermine,
foit qu'ils fe propofent d'entrer dans le corps royal
du Génie ou de l'Artillerie.
M. de Longpré fe charge feul de donner des leçons
de mathématiques à ces jeunes gens.
Chaque éleve aura une chambre à cheminée
proprement meublée, & garnie de tout ce qui peut
être commode.
Il faut s'adreffer à M. de Longpré lui- même, pour
fçavoir le prix de la penfion , la maniere dont les
éleves font nourris , & les régies de la maiſon auxquelles
il font aflujettis.
M. de Longpré a déjà chez lui plufieurs éleves.
M.d'Alembert & M. l'abbé Boffut , examinateur
des ingénieurs dont M. de Longpré a l'honneur
Fêtre connu particuliérement , ne refuferoient
certainement pas de lui rendre un témoignage favorable
fi ou s'adreſſoir à cux
JUILLET. 1769. 205
I I I.
Manufacture pour l'épurement des laines.
M. Carles , négociant & fabriquant de draps ,
s'étant apperçu de la corruption infecte & putride
renfermée dans toutes les laines dont on fe feit à
Paris pour matelas & couvertures , fit un mémoire
contenant les moyens de les rendre propres & falubres
, qu'il préfenta à feu M. de Trudaine . L'ac
cueil favorable que ce magiftrat éclairé fit au S
Carles , l'enhardit à foumettre fes idées au jugement
de l'académie royale des ſciences & de la faculté
de Médecine : il rapporte l'approbation de
ces compagnies , ainfi quela lettre que M. Tron
chin , médecin de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans ,
a écrite à l'entrepreneur , fur les effets dangereux
de la corruption qui fe trouve dans les laines.
Le Sr Carles , encouragé par des témoignages fi
authentiques , s'eft propolé de porter les ouvrages
de fa fabrique au plus haut point de perfection . Les
vrais fçavans ont décidé de leur bonté & de leur
beauté fupérieure , & les médecins très habiles ,
en fuivant le même avis , y ont ajouté , que leur
falubrité doit auffi rendre ce travail très intéreffant
à toutes perfonnes pour la confervation de leur
fanté. Tous ces motifs réunis lui font efpérer que
le Public adoptera l'ufage de fes ouvrages avec
d'autant plus de sa : fon , qu'outre les avantages
qu'il trouvera à s'en fervir , il économifera fur la
dépenfe , ainfi qu'il l'a démontré.
Ceux qui voudront faire épurer la laine de leurs
matelas , la toile qui les enveloppe & leurs couver
tures , les raccommoder épurer & mettre à neuf,
font priés de vouloir être bien perfuadés que l'ordre
établi à la préfente manufacture fera fiftrictes
206 MERCURE DE FRANCE.
ment obfervé , qu'aucune partie des laines dest
matelats ne fera jamais mêlée avec celles des autres
, & moins encore qu'il s'y faffe aucun changement
des toiles ni couvertures , parce que le tout
fera étiqueté & reconnu d'un inſtant à l'autre juſqu'au
moment qu'elles feront rendues à ceux à qui
elles appartiendront.
Sa manufacture , qui étoit ci - devant au Port -àl'Anglois
, eft préfentement au clos Payen , fur les
nouveaux Boulevards entre la barriere de l'Ourfine
& celle des Gobelins.
Ceux qui fouhaiteront qu'on aille prendre chez
eux leurs matelats & couvertures , pourront s'adrefler
au Sr Carles , rue Mouffetard , au - deflus de
la barriere des Gobelins . Si à ce fujet on fe fert de
la petite pofte , on aura la bonté d'affranchir les
lettres.
M. Carles a établi pour la commodité du Public
un entrepôt chez M. Bigan , horloger, rue de Tournon
, auquel ceux qui voudront des laines neuves,
& faire épurer les laines de leurs matelats & couvertures
pourront s'adreffer. On enverra tous les
jours une voiture pour y recevoir les couvertures
& matelats qu'on y aura entrepofés , & porterceux
qu'on y aura pris après qu'ils auront été bien
épurés.
I V.
Avis de l'auteur de l'atlas méthodique &
élémentaire de géographie & d'hiftoire ,
dédié à M. le préſident Henault,
L'étendue & l'importance d'une entrepriſe en
augmentent néceflairement les difficultés . L'atlas
méthodique & élémentaire de géographic & d'hifJUILLET.
1769. 207
toire en étoit par lui- même très - fufceptible. Cependant
le Sr de Mornas a vaincu celles qui tendoient
à retarder cet ouvrage. Il y étoit engagé
par la reconnoiflance , vu l'accueil dont le Public
à honoré fon travail. On ne doit point lui imputer
certains retards occafionnés d'abord par une
maladie , & enfuite par des tracafleries auxquelles
il n'a pu mettre fin qu'en rompant une fociété
onéreuſe . Il a donné depuis cette diffolution 120
cartes en moins de deux ans. Il n'en avoit donné
que 147 durant 6 ans qu'a duré l'aflociation . Ce
n'eft donc point à lui qu'on doit attribuer la lenteur
dont le Public a pu fe plaindre. Pour le prouver
encore mieux , le Sieur de Mornas donne avis
que le 4 volume fera terminé dans le courant de
Juillet prochain , & qu'il livrera les 40 dernieres
cartes en une feule fois. Il pourra même livrer les
20 premieres à la fin de Mai à ceux qui le defireront.
Il joindra à ce 4° volume une table des trois
derniers , celle du premier ayant déjà paru . L'auteur
invite , pour la derniere fois , ceux qui par
négligence , n'ont pas retiré les 6 , 7 & 8 livraifons
, à venir la completer avant le mois d'Août.
Autrement ils feront obligés de payer ces cartes
fur le pied de l'augmentation annoncée dans les
Journaux de l'année derniere , c'eft - à - dire 4 fols.
la feuille en fus du prix de la premiere ſoufcription.
Perfonne n'ignore que le prix des matieres & de
la main d'oeuvre eft augmenté de beaucoup aujour
d'hui. Cependant le Sr de Mornas vient de fe réfoudre
à ne faire payer les cartes que 2 fois de plus
au-delà du prix de la premiere foufcription à tous
ceux qui viendront , avant le r ' Juillet , retirer les
livraifons qu'ils n'ont pas prifes , & ſouſcrire de
nouveau pour la fin du 4ª volume.
208 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs s'étant engagé d'inférer à la fin de ce
même volume une lifte de tous les foufcripteurs ,
il ne peut la donner entiere qu'autant que ceux qui
ont foufcrit chez le Sr Defnos fe feront fait comnoître
en venant fe completer. On fent de plus que
les dépenfes confidérables qu'exige un pareil ouvrage
de la part de l'Auteur, font pour le Public
une raifon de lui en faciliter les moyens.
V.
Tables volantes .
>
Modèles de Tables volantes préfentées à Sa
Majefté à Choify , fous les aufpices de M. le Marquis
de Marigny ; par M. Loriot , connu par fon
fecret pour fixer le paftel, & par plufieurs machines
de fon invention fort ingénieufes.
On appelle Tables volantes des tables qui , en
montant & en defcendant , paroiflent & difparoilfent
à volonté dans une falle à manger On en
avoit déjà fait plufieurs , mais jamais qui euffent
réuni les avantages & la sûreté de celles de M.
Loriot.
Les modeles préfentés à Choify font l'un pour
une table de feize couverts , l'autre pour une table
de huit.
La mécanique , par laquelle on fait mouvoir ces
deux tables , eft à-peu-près la même pour le fonds;
cependant fes efforts dans la feconde font bien plus
finguliers encore que dans la premiere , comme on
le verra.
Dans celle - ci , quand le fignal eft donné , le
milieu du parquet formé en rofe s'éleve avec la
partie de la table qui doit faire dormant , & les
JUILLET. 1769. 209
le
quatre fervantes ou guéridons * , de façon que
deffus de la table du milieu , du dormant & des
fervantes font formés d'une partie du parquet qui
s'eft élevée.
Le tout étant ainfi élevé pour former le vuide
qui laiffe dans le parquet le dormant ou l'espéce
d'anneau circulaire qui reçoit les couverts , ce dormant
fait monter, en même tems qu'il s'éleve , une
piéce toute femblable au parquet , qui vient remplir
l'espace qu'il occupoit auparavant.
Le pied de ce dormant , fi cela fe peut dire, ou ce
qui le fourient , eft une vis creufe dont on a contourné
les bélices de maniere à en faire une efpéce
de colonne torfe pour la rendre plus agréable à la
vue. C'est dans l'intérieur de cette vis ou colonne
que montent & defcendent les différentes tables
qui portent les différens fervices.
Nous avons dit que les quatre fervantes montent
en même tems que le dormant ; mais par une
mécanique ingénieufe le même mouvement qui
fait élever le dormant fait monter les fervantes
beaucoup plus haut, pour que leurs différens plateaux
foient plus à la portée des perfonnes qui font
à table .
Certe table volante a plufieurs avantages fur
les autres ; elle eft plus folide , & on en fait mouvoir
les différentes portées beaucoup plus facilement.
Cependant il faut que le couvert fot mis
avant que la compagnie arrive , & lorfque la table
du milieu defcend pour les différens fervices ,
elle laifle un vuide qui a quelque choſe de défa-
* On fait qu'on appelle fervantes des efpêces de pyramides
à jour qui portent des plateaux les uns au- deffus des
autres pour recevoir des affiettes , & ce dont on peut avoir
befoin quand les domeſtiques ne fervent pas.
210 MERCURE DE FRANCE.
gréable à la vue. M. Loriot a prévenu tout cela
dans la feconde , & en a fait réellement une eſpéce
de table magique.
La compagnie étant arrivée dans la falle à manger
, on ne voit pas le moindre veftige de table ;
on ne voit qu'un parquet très-uni dont le milieu
eft orné d'une role ; mais au moindre fignal la
rofe s'ouvre , fes feuilles fe retirent fous le parquet
, & on voit s'élever une table toute fervie ;
les quatre fervantes montent en même tems par
quatre ouvertures qui fe forment dans le parquer
de la même maniere que celle du milicu . En eft on
au fecond fervice , par le même fignal le milieu
de la table redefcend pour le chercher ; & dès qu'il
a quitté les bords de la tablette du dormant ( ou
de la partie qui refte fixe ) il fort de cette tablette
des feuilles métalliques polies qui viennent former
une role qui ferme exactement l'espace que
cette table du milieu avoit laiflé vuide. La table
remonte-t- elle couverte d'un nouveau ſervice dans
le moment qu'elle eft parvenue près de la hauteur
de la tablette du dormant , les feuilles de la rofe
s'ouvrent , fe retirent fous cette tablette à mefure
que la table approche , & enfin s'y trouvent entierement
cachées lorfqu'elle eft arrivée à lon niveau.
Veut-on , après le repas , faire difparoître
toure la table en entier , on la fait redeſcendre par
le même fignal qu'on l'avoit fait monter, & on ne
voit plus dans la falle qu'un parquet très - uni ſans
aucun veftige de la table qui y étoit auparavant.
>
Nous n'entreprendrons point d'expliquer ici en
détail la conftruction mécanique de ces tables
cela nous jetteroit dans des détails infiniment trop
longs. Nous dirons feulement que les effets s'en
JUILLET. 1769. 211
font avec une jufteffe & une précision dont le Roi
a paru très - fatisfait , qu'une foule de curieux ont
été voir , & que les plus habiles mécaniciens ont
trouvé exécutés par les moyens les plus ingénieux.
V I.
Collection d'Oiseaux , Madrepores , &c.
Mlle Baudouin ,bien connue par fon talent pour
préparer & conferver toutes fortes d'oifeaux , de
quadrupedes & de poiffons , & les préferver des
infectes , a formé une collection très -conſidérable
& très-curieufe d'oifeaux de tous genres , de toutes
efpéces & de tout pays ; elle a auffi raſſemblé
des madrepores & quelques ferpens. Cette Demoifelle
a préparé la plus grande partie de ces animaux
, & quoiqu'il y ait plufieurs années que ces
préparations foient faites , les animaux font trèsfrais
& très bien confervés dans leurs différentes
attitudes. On obfervera ici qu'ils n'ont jamais été
renfermés ni calfeutrés comme ils le font dans les
cabinets des curieux . On peut les manier , les retourner
& les examiner facilement & fans rifque..
Cette belle collection ne peut être que très -agréable
& très-intéreflante pour les amateurs d'hiftoire
naturelle , & pour toutes fortes de perfonnes
qui en font leur amuſement. Mlle Baudouin demeure
rue du Bout du Monde , chez M. Huche ,
peintre en bâtimens. On trouve chez elle le catalogue
des articles de fa collection.
212 MERCURE DE FRANCE.
VII.
Gratifications accordées pour la culture :
de la Garance.
M. Bertin, miniftre & fecrétaire d'état, a fait venir
de Smyrne de la graine de garance , dite Ligari
, pour être diftribuée aux cultivateurs qui l'out
prié de leur en procurer , afin de rétablir en France
la culture de cette plante qui étoit autrefois d'un
produit confidérable dans le royaume. Les fuccès
de la graine que ce miniftre fit diftribuer il y a
deux ans l'ont déterminé d'en faire venir cette année
une plus grande quantité , de maniere qu'après
en avoir envoyé à toutes les perfonnes qui en
avoient demandé , il en refte quelques balles dont
on pourroit faire des diftributions aux cultivateurs
qui voudroient s'adonner à cette culture ; la faifon
eft encore favorable pour femer cette graine
fur couche , & le miniftre en fera délivrer gratuitement
à ceux qui fe feront intcrire chez M. Fragonard
, directeur de l'école royale vétérinaire
d'Alfort , près Charenton on les prie feulement
d'indiquer leur demeure , le lieu de la province où
ils entreprendront cette culture , & de marquer
l'étendue du terrein qu'ils veulent enfemencer.
On leur remettra un exemplaire de la culture de la
garance de M. Duhamel , & on les invite à lire le
fecond volume des obfervations de la fociété d'agriculture
de Rouen , où l'on trouvera un mé
moire fur la culture de la garance à Berne , fuivant
les inftructions de M. Dambournay , de la ſociété
d'agriculture de Rouen.
JUILLET. 1769. 213
VIII.
Poudre d'orgeat , de limonade & firop
de café.
Le Sr André , marchand épicier-confifeur , vers
le milieu de la rue des Foffés St Jacques , a trouvé
le moyen de tirer le lait des amandes & de l'incorporer
avec le fucre , de façon qu'il en fait une poudre
féche qui forme un excellent orgeat , & qui fe
fond aifément dans l'eau fans y laiffer aucun dépôt.
Le même marchand a auffi perfectionné la
poudre de limonade au point de lui donner un goût
franc avec la véritable couleur de limonade. Il diftribue
ces poudres dans des bocaux ou dans des
boîtes d'une livre , cachetées & fignées de fa main
afin de prévenir les contrefactions . Il en diftribue
auffi dans des facs de papier au poids d'un quartefon.
Le prix de ces poudres eft de 3 liv. s fols par
livre. Ifaur une livre au moins pour buit pinces
d'eau , en forte que la caraffe ordinaire revient à
environ 2 f.
Le Sr André avertit que lefirop de café qu'il a
annoncé , eft excellent pour faire des crêmes , ou
des caux glacées , fuivant le témoignage de plufleurs
officiers qui l'emploient avec fuccès , & par
préférence aux méthodes ordinaires ; mais il faut
ajouter alors un peu de fucre à ce firop .
1 X.
Agathes herborifees.
Le St Philippe de Prétot fils , imite très - bien par
le moyen d'une nouvelle compofition de fon invention
les agathes d'Orient herborifées . Il fait en
ee genre des pierres de toutes grandeurs pour des
214 MERCURE DE FRANCE .
bagues, des coeurs ,, des cachets , des chiffres, des
pierres de bracelets , des deffus de tabatieres , &c.
Les deffeins qui rendent les herboriſations font
dans une couleur ordinaire à ces jeux de la nature ,
très-folides & fupérieurs pour la durée & l'illufion
, à la couleur des deffins faits avec les cheveux.
Les perfonnes qui voudront jouir de cette nouvelle
invention peuvent s'adreffer au Sr Philippe de Pre
tot , fils , rue du Chantre St Honoré , à l'hôtel de
la fleur de lis : on le trouve les mardis , jeudis & fa
medis depuis neufheures du matin jufqu'à fix heu
res dufoir.
X.
De Bure pere , libraire , quai des Auguft, donneavis
au public qu'il diftribue actuellement gratis
la carte des Voges N° X , pour joindre à l'atlas du
voyage de Sibérie tant aux foufcripteurs qu'aux
autres perfonnes à qui il a vendu le fufd . ouvrage.
X I.
Pátes pour les mains.
Il y a plafieurs particuliers qui diftribuent des
pâtes pour les mains , de différentes couleurs & de
mauvaife qualité fujettes à corruption.:
La bonne & véritable pâte , pareille à celle dont
le Roi fait ufage , fe vend chez le Sieur Arnauld ,
marchand parfumeur , rue Traverfiere , au coin de
celle du Hafard , vis - à - vis la fontaine de Richelieu.
Cette pâte eft dans des pots de terre grife de
Flandre que tout le Public peut connoître , enveloppée,
ficelée & cachetée d'un cachet où le nom de
l'auteur eft gravé autour ; il y ades pots de 4 &
de 6 liv.
JUILLE T. 1769. 215
X I I.
Nouveau remede , infaillible , qui guérit
pour toujours toutes fortes de maux de
dents , qui les conferve , quelque gâtées
qu'elles foient , fans qu'elles faffent jamais
aucune douleur & fans qu'il faille
de toute la vie en faire arracher aucune.
Ce remede , bien connu , tant dans Paris que
dans toutes les villes de province , & chez l'étranger
, approuvé par MM. les doyens de la faculté
de médecine , & permis par M. le lieutenantgénéral
de police , donne tous les jours des preuves
de fon efficacité ; c'eft pourquoi le Sieur David ,
demeurant à Paris , rue des Orties , Butte Saint-
Roch , au petit hôtel Notre- Dame , qui en eſt le
feul poffeffeur , & qui le débite , penfe qu'il ne
fçauroit trop en renouveller l'annonce au Public.
Ce remede confifte en un topique que l'on applique
le foir en fe couchant fur l'artére temporale ,
du côté de la douleur , & qui , outre les maux de
dents , guérit les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche, ni dans le corps ;
auffi-tôt qu'il eft appliqué , il procure un lommeil
paifible , pendant lequel il le fait une transpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie, & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque, ni dommage à la peau.
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
216 MERCURE DE FRANCE.
faut vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en atten
dant le moment de fe mettre au lit , pour cet effet
, ledit Sieur David vend & débite de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle composition , très - agréable
au goût & à l'odorat , qui eft incorruptible &
qui a les qualités de faire pafler dans la minute
les douleurs de dents les plus violentes , purifie les
gencives gonflées , fait tranfpirer les férofités
raffermit les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie, prévient
& guérit fans retour les affections fcorbutiques ,
guérit radicalement de cette maladie & de toutes
celles qui viennent dans la bouche , empêche les
mauvaiſes odeurs caufées par les dents gâtées , fait
tomber le tartre , & maintient les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provifion
par précaution, ainfi que des topiques , pour de
longs voyages fur terre & fur mer . MM . les Marins
font certains de faire leur voyage fans avoir
jamais aucun mal aux dents ni à la bouche. Les
perfonnes qui fe fervent de cette eau deux ou trois
fois la femaine fans être incommodées , ont toujours
les gencives & les dents faines & blanches.
Il y a des bouteilles à trois livres & à fix ; & les
topiques à 24 fols chaque. Il faut apporter audit Sr
David , pour les topiques , un morceau de linge fin
blanc de leffive . Il donne un imprimé qui indique
la maniere de fe fervir du topique & de l'eau ſpiritueufe
.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouse tous
les jours & à toute heure chez lui , juſqu'à 10 heures
du foir.
le
Il prie les perfonnes qui lui écriront d'affranchir
port des lettres & de l'argent qu'on lui adreflera
par la pofte , & de joindre 6 à 8 fols pour la boete
qui fert à mettre leſdits remedes.
XIII.
JUILLET. 1769. 217
XII I.
Lettre de M. Pomme , Médecin Confultant
du Roi à M. le Camus , Médecin de
la Faculté de Paris , en réponſe à la critique
qu'il a faite du traité des vapeurs
dans fon livre intitulé , Médecine pratique.
I
Je viens de parcourir , Monfieur , votre méde
cine pratique , & m'arrêtant par préférence fur
T'article vapeurs , j'y trouve une critique offenfante
de mon fyftême , ce qui énerve vos argumens
aux yeux même de mes antagoniſtes. Quoiqu'il
en foit de votre procédé , vous permettrez
que je vous renvoie à la quatrième édition de mon
traité des vapeurs pour la folution des difficultés
qui vous embaraflent . Si après avoir lu attentivement
les faits cités fur lesquels j'établis mon
fyftême , & après y avoit médité la maniere d'agir
du bain froid dans le cas particulier où je l'emploie,
yous perfiftez à vouloir me prouver que ce remède
eft tour à fait oppofé à imes principes ; je tâcherai
de m'expliquer plus clairement , & défendrai ma
caufe fans en venir , comme vous, aux petlonnalités
. Il vous reftera encore à prouver , par des expériences
contraires aux miennes , que la tenfion
des nerfs , que vous admettez avec moi pour
caufe générale des vapeurs , peut être combattue
par des irritans , tels que l'aloès & autres , ou par
des antifpafmodiques , tels que le mufe , le caftor
& les femblables. Je ne me contente pas des citations
d'auteurs ; j'en connois le défaut , & je demande
depuis long- tems des expériences qui vous
foient propres , c'eft-à-dire des cures réelles opée
I. Vol. K
118 MERCURE DE FRANCE.
rées par ces poifons ; ce qui ne doit pas être oublié
dans un ouvrage de pratique
Jufques - là , vos objections , auxquelles j'ai déjà
répondu tant de fois , refteront fans valeur , &
vos invectives prouveront que ce n'eft point aux
médecins en général que j'ai adreflé les reproches
qui vous choquent tant dans mon ouvrage , ( je
les refpecte trop ) mais aux empyriques qui s'efforcent
à entretenir l'erreur ; & puifque vous le
voulez , je leur repéterai encore « que ce font des
>> aveugles volontaires qui refufent de fe laiffer
a défiller les yeux , des jaloux qui rejettent une
» méthode nouvelle , parce qu'ils ne l'ont pas en-
» fantée ; des gens affervis par intérêt au préjugé
& à la routine ; des hommes dangereux qui
ne prêtent que des fecours auffi avides que
meurtriers ; des empyriques enfin qui , fous pré-
» texte qu'aux maux violens il faut de violens
» remèdes , ne leur oppofent que des prétendus
fpécifiques dont les effets font funeftes . » ( Traité
des vapeurs , préface. ) C'eſt à cette fecte phar
maceutique que je ne cefferai d'adreffer ces reproches
, & non aux médecins en général , puifque
le plus grand nombre mérite d'être excepté.
a
و د
Je n'ai donc point cherché à déprimer mes confreres
à l'exemple de Charmès. (Voyez la Medecine
pratique de M. le Camus , pag. 217. ) Puiſqu'au
contraire j'ai loué nombre d'auteurs vivans , &
me fuis déclaré le difciple de ceux qui m'ont précédé
Je ne dois pas ma réputation à la nouveauté,
& je n'ai jamais fait trafic de la vie des hommes
; (ibidem) puifqu'on ne connoît encore dans la
capitale & dans les provinces que des guérifons
opérées par le nouveau traitement . Je mérite encore
moins le titre injurieux que vous donnez à
Charmès , ( ibidem ) mais bien celui de répara,
JUILLE T. 1769 219
teur des fautes , pour ne pas dire des meurtres ,
que l'empyrifue commer journellement .
Je me ferois bien diſpenſé d'ajouter tout ceci à
mes premieres plaintes ; vous m'y forcez par votre
indifcrétion . Quand eft - ce que je pourrai
vous exalter & vous louer avec ufure ? Il me tarde
très fort d'en être là. Ce fera quand vous me refuterez
avec décence , * que vous propoſerez vas
* Les premiers de nos adverfaires ont foutenu
que la tenfion des nerfs & le relâchement étoient
contradictoirement la caufe prochaine des vapeurs
, & dela la néceffité d'employer les toniques
& les antifpafmodiques .... La force des expériences
contraires a obligé les feconds d'avouer
que la tenfion dominoit fur le relâchement. .
a
M. le Camus vient enfin le ranger aujourd'hui
fous nos loix en rejettant tout - à - fait le relâchementdont
il s'agit ; ( en effet , dit- il , dans les vapeurs
ily a à l'origine des nerfs une trop grande
senfion ou une trop grande irritabilité , mere de tous
lesfymptomes qui affectent tous les malades. Voy.
la Med. pratique de M. le Camus , pag, 212. ) Mais
il conclut toujours par des raifons à lui connues ,
en faveur des toniques , & fe promet de m'injurier
jufques à ce que que j'aic avoué ma prétendue erreur
, fans s'appercevoir que je fuis bien au - deffus
des injures , & qu'il m'appartient plus qu'à lui de
m'appliquer les fentimens dont il fait oftentation
dans fon livre intitulé , la Médecine de l'Esprit ,
dans lequel on lit ce qui fuit. « Tous les avis ont
» été bien reçus de ma partlorfqu'ils étoient fondés
» en raifon , & donnés avec les égards que fe doivent
les gens de lettres. Quant à ceux qui ne
» cherchent qu'à répandre leur fiel fur tous les ob220
MERCURE DE FRANCE.
doutes avec candeur , ou bien quand à l'exemple
de ces anonymes effrénés qui vous ont précédé ,
vous prendrez le parti du filence.
jets , qui s'offrent à leurs regards , j'ai ſouffert
qu'ils ne faliffent de leur venin , fans murmurer
; j'ai encore affez d'humanité pour croire que
cela a pu les foulager , je croirai leur répondre
» affez amérement en fachant me taire. »
Voy.ta
Méd. de Fefprit de M. le Camus , préface , pag. 1x.
XIV.
Lejay , libraire , rue St Jacques , au grand Cot
neille , donne avis que la premiere édition dés
Nuits d'Young , poëme traduit de l'anglois par M.
le Tourneur , étant épuisée , il mettra en vente le
20 de ce mois la feconde édition de cet ouvrage ,
revue , corrigée & augmentée du Triomphe de la
Religion , ou l'Amour vaincu , piéce qui a eu le
plus grand fuccès en Angleterre.
Il avertit auffi le Public qu'il fe débite déjà plufieurs
contrefactions des nuits , mais la feule véri
table & avouée par l'auteur , eft celle où eft l'empreinte
du grand Corneille fur le frontifpice avec
ce vers autour : Je ne dois qu'à moifeul toute ma
renommée. Toutes les autres font faufles & remplies
de fautes groffieres .
NOUVELLES POLITIQUES.
De la Tranfilvanie , le 26 Mai 1769.
LAdél A défaite des Rufles près de Choczim n'eſt pas
le feul malheur qu'ils aient euyé on vient d'ap
JUILLET. 1769. 221
prendre que les Turcs ayant paffé le Niefter , ont
attaqué de nouveau les Ruffes ; que l'action a été
des plus meurtrieres que la perte a été très- confi
dérable des deux côtés, qu'enfin les Turcs ont remporté
la victoire , & que les débris de l'armée du
prince Galliczin font bloqués de maniere qu'ils ne
pourront pas échapper au vainqueur . Il y a grande
apparence que les Turcs adopteront pour toute
cette guerre le fyftême qu'ils ont mis en ufage jufqu'à
ce moment , de ne préfenter leur infanterie
que dans des poftes difficiles à forcer , & de lâcher
feur innombrable cavalerie , par laquelle ils l'emportent
peut-être fur les Ruffes , autant que ceuxci
leur font fupérieurs par leur infanterie.
De Warfovie , le 26 Mai 1769.
Le prince de Galliczin a fait répandre des manifeftes
par lefquels il invite les Polonois à fe joindre
à lui pour agir contre les Confédérés & contre les
Turcs . Il n'y a pas d'apparence que cette invitation
produife de grands effets fur l'efprit de ceux d'entre
les Polonois qui gardent encore la neutralité.
Quant aux Confédérés leur nombre augmente de
jour en jour. Tous les environs de Cracovie, d'Opatow
, de Malagofe , de Nove . Miaflo & de Naglowic
en font couverts , & ils ont remporté en dif
férens endroits plufieurs avantages fur les Ruffes .
De Norkioping, le 24 Mai 1769.
Samedi dernier le comité fceret mit fous les yeux
des états les remarques qu'il avoit communiquées
aux fénateurs relativement à leur adminiſtration ,
la réponse qu'il en avoit reçue & fa décifion fur cet
objet . Cette décifion porte que le fénat ayant enfreint
les loix , & ébranlé les fondemens de la fu
seté publique , on le voyoit dans la néceffité de
remplacer tous les membres , excepté le baron de
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
Hiarne & le Sr Walwick , par des fujers plus habi
les & plus éclairés . Cette décifion trouva ce jourlà
quelque oppofition ; hier on la reprit , l'ordré de
la bourgeoific & celui des payfans y accéderent
unanimement ; ceux de la nobleffe & du clergé allerent
aux voix , & la pluralité décida contre le
fénat; le clergé & les payfans auroient voulu qu'on
condamnât les fénateurs à faire amende honorable
au Roi dans le fénat , pour avoir parlé plufieurs
fois avec indécence de fa perfonne ; mais Sa Majefté
ayant été prévenue de leur intention , s'y eft
oppolée avec de vives inftances.
De Londres le 8 Juin 1769.
Des avis reçus de l'Inde avoient fait baiffer
les actions de plus de 20 pour 100 Pour prévenir
les nouvelles incertaines & les bruits va→
gues , la Compagnie réfolut de communiquer aux
propriétaires le contenu des lettres reçues de les
gouverneurs , confeils & commandans dans les
différens établiflemens. En conféquence , elle tint
une affemblée le premier de ce mois , dans laquelle
elle lut des extraits des lettres arrivées par les
derniers vaiffeaux ; elles prouvent que les affaires
de la Compagnie font dans un très -bon état , &
que l'allarme qu'on a prife étoit fauſſe ; le public
commence à fe tranquillifer , & les actions
remontent tous les jours ; mais il reste encore
des inquiétudes bien fondées furiles fuites de cette
fermentation. La Compagnie a expédié à Bengale
un de fes vaiffeaux , avec des dépêches pour le
gouverneur & le confeil ; on affure que le gouvernement
a réfolu d'envoyer dans l'Inde une ef
cadre , dont le chef d'efcadre Hervey aura le
commandement , & qui fera deftinée à protéger
nos établiſſemens dans cette partie du monde.
JUILLE T. 11776699.. 223
D'Amfterdam , le 25 Mai 1769 .
L'Impératrice de Ruffie defirant d'emprunter en
Hollande deux millions de florins fur quatre obligations
fignées de fa main , on vient de diftribuer
à ce fujet un imprimè dont voici la traduction .
ככ
" De l'exprès commandement de Sa Majesté Impériale
Catherine II , &c . Donné au Sénat de
Saint- Pétersbourg le 2 Avril 1769. Quatre
obligations fuivant le préfent original de
500,000 florins argent courant de Hollande ,
au profit des fieurs Raymond & Theodorus
Schmeth , banquiers à Amfterdam . Les obliga-
» tions paflées entre la cour de Pétersbourg & les
» fufdits Banquiers le 8 de ce mois.
כ כ
» Lefdits fieurs Schmet ont pouvoir de Sa Ma-
» jefté Impériale de négocier ces obligations à
5 pour 1oo d'intérêt par an , pour l'efpace de
dix années , à commencer du is Mai 1769 , મે
" condition qu'il fera libre à Sa Majefté Impériale
» de rembourfer ces obligations en partie , après
l'efpace de cinq ans , & par conféquent de
fe libérer plutôt . Pour augmenter la fureté des
acquéreurs , Sa Majefté Impériale engage tous
les revenus de fon Empire , & particuliérement
» tout l'Eft de la Livonie , ainfi que les revenus
» des douanes ; des forties & des entrées des villes
so de Riga , Fernau , Revel & Narva , conformément
au decret ci - deffus mentionné , & aux originaux
des obligations dont copie.
30
Il fera imprimé & diftribué des actions de
1000 florins d'Hollande fous l'autorité des freurs
Raymond & Schmeth , & de Son Excellence
» l'Ambaladeur de l'Impératrice de Ruffie à la
» Haye ».
224 MERCURE DE FRANCE.
De Verfailles , le 25 Mai 1769 .
La baronne de Talleyrand & la comteffe de Fou
cauld eurent l'honneur d'être préſentées au Roi &
à la Famille Royale , la première , par la marquife
de Tailleyrand , & la feconde , par la marquife de
Foucauld .
Du 4 Juin.
M. d'Aigrefeuille , premier président de la cour
des comptes & des finances de Montpellier , prit
congé du Roi, à qui il eut l'honneur d'être préfenté
par M. de Maupeou , chancelier de France .
De Paris , le 16 Juin 1769.
On écrit de la frontiere de l'Ukraine que le général
Romanzoff a tenté de s'emparer d'Oczakow
de la même maniere dont le prince Galliczin a voulu
furprendre Choczim , & que fon entrepriſe n'a
pas eu un meilleur fuccès. La petite armée ottomane
qui campe fous Oczakow a repouflé les Ruf
les , & les a forcés de fe retirer avec une perte con.
fidérable. La cavalerie du général Romanzoff a eu
le même fort que celle du prince Galliczin , c'est-àdire
qu'elle a été entierement défaite . Ce général
a fait mettre aux arrêts un de fes généraux qu'on
accufoit de n'avoir pas foutenu efficacement les
attaques des retranchemens.
Le bruit général eft que le comte Proſtowski ,
palatin de Mafovie , a été unanimement élu maréchal
général de toutes les confédérations polonoifes
, & que les différens maréchaux de ces confédérations
lui ont prêté ferment d'obéiflance Cer
événement pourroit bien faire changer de face aux
affaires des confédérés , dont la divifion & la défu
nion leur ont étéjufqu'à préfent fi funeftes.
JUILLE T. 1769. 225
LOTERIES.
Le cent & uniéme tirage de la loterie de l'hôtelde-
ville s'eft fait le 26 Mai en la manicre accoutumée.
Le lot de cinquante mille livres eſt échu au
No. 62478. Celui de vingt mille livres , au Nº.
7833 , & les deux de dix mille aux numéros
61984 & 75, 218 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le s Mai. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 38 , 37 , 57 , 54 & 80.
MORTS.
Lady -Marie - Scholaftique - Apollonie Howard
Stafford , pairefle d'Angleterre , veuve du comte de
Rohan-Chabot , lieutenant général des armées du
Roi, eft morte à Londres le 16 Juin,âgée de 48 ans.
Elle a été inhumée à Weftminſter.
Nicolas Ruault , né au bourg de S. Paul, diocèle
de la Rochelle le 28 Février 1669 , mourut le 26
Mars dernier au bourg de Ste Hermine, diocèfe de
Luçon en Poitou.
Michel- Ifaac , marquis de Rafilly , lieutenantgénéral
pour le Roi de la province de Touraine, eft
mortici le 20 Mai , âgé de 81 ans .
·
Le St Pelletier , lieutenant général des armées
du Roi , & infpecteur général du corps royal de
l'artillerie , eft mort le 24 du même mois au Sou.
pizeau , près de Verberie , âgé de 73 ans .
Jean- Martin Gardy , né en Moravie , mourut à
Bruxelles le 29 Mai , dans la 113 ° année de fon âge,
226 MERCURE DE FRANCE.
Jean .Thierry Fagnier de Vienne , comte hono
raire de Brionde , confeiller honoraire du parlement
de Paris , chanoine honoraire de l'égliſe de
Paris & abbé de Bonnefontaine , ordre de Citeaux ,
diocèle de Reims , eſt mort le 27 du mois de Mai
à Clermont en Auvergne , âgé de 71 ans .
L'abbé Baudry , abbé de l'abbaye royale de St
Fulcien , ordre de St Benoît , diocèle d'Amiens , eft
mort ici le Juin dans la 69° année de fon âge .
Ifaac Courcault , ancien curé de St Jacques du
Haut- pas, abbé commendataire de l'abbaye royale
de Chinon , dite de la Grace , ordre de Câteaux ,
diocèfe de la Rochelle , eft mort ici le 5 Juin , âgé
de 75 ans.
L'abbé de Grandchamp , doyen de l'églife primatiale
de Nancy , & abbé de l'abbaye royale
d'Haute- Scelle , ordre de Citeaux . diocèle de Toul ,
mourut à Nancy , le 27 Mai , dans la 61 ° année de
fon âge.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Le Portrait du Sage , poëme ,
Paffage des Volges ,
Epître fur les bouffons de fociété ,
ibid.
15
19
Fables , le cheval , le boeuf, le mouton & l'âne, 22
--Le Berger , le chien & le loup ,
--Le Quaker & le chien ,"
-La linote ou le bonheur ,
Chanfon à une Dame déguifée en Flore ,
Mirza , conte moral ,
A Mademoiſelle **
23
24
ibid.
16
27
SI
JUILLET.
227 1769.
Bibliothèque de phyſique ,
Vers à Mlle Tei ...
Fragment d'une lettre de M. de Voltaine ,
Aux habitans de Lyon ,
A M. de F.
A M. L...
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hift . univerfelle ,
Les deux Orphelines , hiftoire angloiſe ,
Traité des violences ,
Anecdotes italiennes ,
Traité des mesures itinéraires ,
Examen hiftorique & politique de Sparte ,
Conres moraux ,
Elémens de mathématiques de M. Mazćas ,
La femme du jour ,
52
$3
56
ibid.
57
ibid.
62
65
ཡ ཡ ཡ ཡཏོ ཡཟ ཙ ཙྪཱཝཾibid.
77
81
Poëfics de M. Fleury ,
87
88
89
91
94
95
97
100
Efai fur la peinture , & c,
Droit public de France ,
Principe du droit de la nature ,
Expériences fur les maladies ,
102
104
108
110
Brochure morale ,
112
Le Portefeuillet du Pere Gillet , IIS >
Sermons du Pere du River , ibid.
Le Pafle-tems ou recueil de contes 116 >
Zaluca à Jofeph ,
117
Pratique de l'équitation , 120
Hift. du Patriotisme françois , 125
Tableau des grandeurs de Dieu , 133
Plinii Epiftola,
135
Le grand vocabulaire françois ,
Traité de la Phthific ,
Traité hiftorique des plantes ,
ibid.
136
137
228 MERCURE DE FRANCE.
Traité ( ut la maniere de planter , 139
Traité des arbitrages de la France , 140
ACAD MIES ,
Nourjahad , hiftoire orientale ,
Stratagêmes de guerre des François ,
SPECTACLES ,
CONCERT SPIRITUEL ,
Comédie françoile ,
A Mlle Dubois , fur le rôle de Calandre dans
141
145
147
158
ibid.
161
les Troyennes ,
Comédie italienne ,
Spectacle phyfique ,
163
165
166
Fêtes de Tempé , & Wauxhall anglois , 167
Aftronomie,
172
ARTS ,
181
Sculpture ,
ibid.
Gravure , 182
Peinture fur verre ,
185
Géographie ,
186
Mufique , 188
Anecdote fur Sakefpéar & Garrick , ibid.
Election des l'apes ,
AVIS ,
191
213
Nouvelles Politiques , 218
Loteries , 223
ibid.
Morts ,
APPROBATIO N.
A lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le premier
Mercure de Juillet 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
eu empêcher l'impreſſion . A Paris , 30 Juin 1769 .
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
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Avec Approbation & Privilége du Roi.
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Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques fur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique..
"
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
Y
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
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Hiftoire littéraire des Femmes Françoifes
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Variétés littéraires , 4 vol, in- 12 . rel .
301..
251.
101.
Nouvelles recherches fur les Etres microfcopiques
, &c. in- 8 °. br . avec fig.
Singularités de la Nature , in- 8 ° . broch . 1.1 . 10 f,
Dictionnaire de l'Elocution françoife , 2 vol.
91.
in-8°. rel .
Repréfentationfur les commerce des grains, vol.
grand in- 8°. br. 41.
Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 °. b.30 l,
Les Nuits Parifiennes , vol. in- 8 ° . rel . 41.10f,
Le Politique Indien , 1 1. 10 f.
Eloge de Henri IV , par M. Gaillard , 1 liv . 10 .
Autre Eloge avec gravure , par M, de la
Harpe,
"Les deux áges du Goût & du Génie François ,
in- 8 °. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br.
1 l. 16 f.
51.
21..
Premier Recueil philofophique & litt . br. 2 1. 1ẹ f,
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN.PROSE.
Aux Amateurs de l'Agriculture.
MINISTRES de l'Agronomie ,
Amis de la blonde Cerès ;
A qui la fage économie
Révele fes plus beaux fecrets :
Apprenez-moi des lieux champêtres ,
De ces lieux chers à nos ancêtres ,
A chanter les charmes puiffans ;
Et vous , protecteurs magnanimes ,
Rois , princes , magiftrats fublimes ,
Daignez approuver mes accens.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Heureux qui , du champ de ſes peres ,
Cultivateur induſtrieux ,
!
Peut pénétrer dans les myfteres
Que la nature offre à les yeux
Des coups de la Parque perfide
Effroi du vulgaire ſtupide ,
Ses fens ne font point étonnés ;
Il y fuccombe fans foibleffe :
A l'empire de la Sageffe
Les Deftins font fubordonnés.
Une fauffe philofophie
Séduit les mortels inconftans.
L'un jaloux qu'on le déifie ,
Afpire aux honneurs éclatans ;
L'autre implore Mars ou Neptune ,
Tous fe plaignent que la Fortune
Trabit leurs projets infenfés :
Difciples de l'Agriculture ,
S'ils n'invoquoient que la nature ,
Tous leurs voeux feroient exaucés.
Nos ayeux à cette maxime
Sacrifioient l'ambition :
Un roc qui leur offroit fa cime
Flattoit leur inclination.
Après mille exploits héroïques ,
Retirés dans leurs tours gothiques ,
Ils y pafloient de doux loiſirs ; .
JUILLET , 7 1769 .
C'étoit le fruit de la victoire ;
Et fi la guerre fit leur gloire ,
La campagne fit leurs plaifirs.
Mais ces moeurs dignes d'éloge
Ne trouvent plus de partifans ;
Tout paffe , fe détruit , s'abroge ,
Tout céde à l'injure des ans.
Dans le fein profane des villes ,
Les héritiers de ces afyles
Par le luxe font maîtrisés :
L'intérêt bannit la décence ,
Plutus eft le dieu qu'on encenfe ,
Les dieux des bois font méprilés .
Plutus peut-il , malgré fes charmes ,
Guérir les troubles de l'efprit ?
Non : loin d'adoucir nos allarmes,
Son or perfide les aigrit.
Sur un rivage folitaire ,
Au Repos , ce dieu falutaire ,
Mortels , que n'offrez- vous vos voeux ?
Regler fes defirs , fe connaître ,
Vivre fans fafte , être fon maître ,
Voilà le fecret d'être heureux .
Par M. Ribault de la Chapelle de
Gannat en Bourbonnois.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS adreffés à M. & à Mde
D *** le jour de leur mariage.
AIR : Du vaudeville d'Epicure.
ESSTT--CCEE un Dieu , dont la vive image
Flatte mes regards enchantés ;
L'Amour fourit à ſon ouvrage ,
Je vois fon trône à vos côtés .
Secondez l'ardeur qui l'infpire ,
Goûtez le fruit de vos défirs ;
Deux coeurs unis fous fon empire,
Ont-ils befoin d'autres plaifirs .
Près de vous les Graces badines
Reprennent leurs brillans atours ,
Tandis que de fes mains divines
Le bonheur embellit vos jours.
Sans art , attentif à vous plaire ;
Du coeur cherchant la vérité ,
Vous allez cueillir à Cythère
Les rofes de la volupté.
De deux époux qui fe reflemblent ;
Où brille la même candeur
' Qu'amour & le penchant raflemblent,
Tel eft le commerce enchanteur.
JUILLET.
1769 .
Par des traits encor plus folides ,
L'hymen finira ce tableau ;
Vos feux lui ferviront de guides
* Et la nature de flambeau.
Aimable efpoir ! où j'abandonne
Le foin de charmer mon loifir.
L'Amour ne mene au bien qu'il donne
Que par la route du defir.
Que dans vos retraites paiſibles
Il faffe adorer fon pouvoir ;
L'Amour eft des ames fenfibles ,
Et le triomphe & le devoir.
Et vous , puiffantes Deftinées !
Qui couronnez les vrais amans ,
Et fur l'hiver de leurs années
Fixez les charmes du printems.
Couvrez de fleurs toujours nouvelles
Des noeuds qui me femblent fi doux ;
Vous verrez ces époux fidéles
Les rendre immortels comme vous.
Par M. G *** de Châteaudun.
* Vers imité de Catulle in carm . nupt.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
A mon très - fage AMI.
Vous recherchez l'utilité ,
La fagefle eft votre manie ;
Moi , j'aime la frivolité
Et ma marote eft la folie.
Vous pensez avec Montefquieu ,
Bayle vous charme & vous entraîne
Moi , je m'amufe avec Chaulieu ,
Et je fuis fou de la Fontaine.
Vous retenez tous les
propos
De nos très -fçavans moraliftes ;
Moi , je recueille les bons mots
De leurs charmans antagonistes.
Si de l'augufte vérité
Ceux- là s'érigent en apôtres ;
Ceux-ci , plus fuivis que les autres ,
Sont partifans de la gaïté.
Pour vos plaifirs & pour ma gloire ,
Rapprochons- nous de fentimens :
Peut-être , & j'ai lieu de le croire ,
Serons -nous plus près du bon fens.
Suivant le lieu , la circonſtance ,
Il eft , dit Horace , il eft doux
De fe livrer à la démence.
Mon ami , quels que foient vos goûts ,
JUILLET. 1769. II
N'oubliez point cette fentence.
Moi , je faurai me fouvenir
Que la folie eft une ivrefle
Dont le très - rapide plaifir
Doit , paffé l'iuftant du loifir ,
Céder le pas à la fagefle.
Par M. Mugnerot.
A l'Illuftriftime & Révérendiffime Pere de
N..... Général des B...... à Rome.
De l'Eglife éclatant fanal
Laiflez un peu le diurnal ,
Et lifez d'un air amical
Au lieu d'un galant madrigal
Un compliment toutjovial
Qu'Apollon , maître original ,
M'infpira dans le lacré val
Où broute l'immortel cheval.
Oui , très - illuftre Général ,
Ma mufe au coeur fimple & loyal
Qui , de tems immémorial ,
Vous honore autant que Paſcal ,
A fenti , lifant le journal
Un plaifir vraiment cordial
De vousvoir Chef & Principal
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
De tout votre ordre monacal.
Votre mérite fans égal
Eft enfin fur fon pié- d'eſtal :
On en verra tout le total ,
Et le bonnet épifcopal ,
Et le chapeau de cardinal
Avant la fin du triennal
Eclateront comme criſtal
Sur votre front facerdotal.
Alors , très - aimable féal ,
Si j'étois juge capital
Au fameux confeil fynodal
Du beau cercle collégial ,
J'en jure ici par le fleuve infernal ,
Vous auriez le trône papal .
Par Mlle Coffon de la Creffoniere.
EPITRE A LA FANTAISIE,
Douce &charmante Fantaiſie , QUCE
Brillante foeur de la Folie ,
Toi , qu'on n'ofe avouer , & que pourtant l'on
fuit ;
Secréte idole du fage
JUILLET. 1769. 13
J'ofe aujourd'hui t'adreffer mon hommage ;
J'abjure un préjugé que l'erreur a produit.
D'un amant malheureux tu termines les peines ,
Tu bannis , loin de la beauté ,
La févére raison qui fuit avec fes chaînes :
Ates côtés regne la Liberté ,
Le plus beau moment de la vie ,
N'eft fouvent qu'une Fantaifie.
L'Amour , jadis triſte & jaloux ,
S'ennuyoit de la conſtance ;
On veillifloit avant la jouiffance ;
Les hommes étoient fots , enfuite ils étoient fols.
On eft déſabuſé de cette tyrannie ,
Et l'amour à préfent n'eft qu'une Fantaisie.
Tu dictes , en riant , des loix à l'Univers ;
Mais tes favoris font en France ;
C'eft-là qu'un peuple entier des mains de l'inconf
tance
Vient recevoir des fleurs & dépouiller fes fers .
L'exiſtence , fans toi , n'eft qu'une léthargie
Dont on guérit par une Fantaisie .
Par M. Gouffaud de Montigny
14 MERCURE DE FRANCE.
LE PERE AVARE. Hiftoire morale.
HARPAGON étoit né pauvre . Il avoit
acquis un bien confidérable par un travail
affidu & par cet efprit de conduite qui
manque le plus fouvent aux hommes de
génie , & qui méne les gens médiocres à
la fortune. Il aimoit paffionnément l'argent
, & c'eft ce qui lui avoit d'abord appris
à en gagner ; mais il l'aima encore
plus quand il le pofféda. Il fe fouvenoit
de ce qu'il lui avoit coûté , & trembloit
toujours de revenir à l'état où il étoit
lorfqu'il n'en avoit pas . C'étoit fur-tout
par un talent fingulier pour l'agiotage , &
en fe trouvant régulierement à la bourfe,
qu'il s'étoit enrichi en moins de dix années
. Il s'étoit marié à une femme qui ne
lui avoit apporté qu'un excellent caractere
& de la beauté. Sans être prodigue , elle
étoit très -éloignée de l'avarice.Sachant que
fon mari jouilfoit d'un bien honnête , elle
auroit voulu jouir de l'aifance & des plaifirs
modérés que leur revenu leur permettoit
. Elle voyoit avec douleur l'air de lézinerie
que fon mari introduïfoit dans la
maifon autant qu'il pouvoit. Elle favoit
JUILLE T. 1769. 15
que rien ne nuit plus à la confidération
qu'un aviliffement volontaire ; & que , fi
l'on plaint celui que le fort a fait pauvre
& a mis au- deffous du niveau de la fociété
, on méprife juftement celui qui s'y
place de lui - même & montre la mifére
pour mieux cacher fon or. Harpagon portoit
ces honteufes précautions au point de
cacher à fa femme la plus grande partie
des gains qu'il faifoit tous les jours. Son
avarice augmentoit avec fes richeffes , &
les dépenfes diminuoient à mesure qu'il
rempliifoit fes coffres . Les beaux yeux de
ma caffette ne font qu'une plaifanterie ;
mais on auroit le dire très férieuſe- pu
ment. Il est très - évident qu'un avare a autant
de plaifir à regarder fon or qu'un
amant bien paffionné peut en avoir à lire
dans les yeux de fa maîtreffe , & la paffion
de l'un eft bien plus durable que celle de
l'autre , & bien plus obftinée . Les jouiffances
de l'amour s'ufent , celles de l'avarice
font inépuifables. Chaque jour ôte
quelque chofe aux attraits que l'on pofféde
; mais chaque jour ajoute au tréfor
de l'avare , & le lui rend plus cher.
·
Celui d'Harpagon étoit bien plus , pour
Jui, que fa femme & fes enfans. L'éducation
que leur donnoit leur mere , & qu'el
le tâchoit de rendre conformeà leur naif
16 MERCURE DE FRANCE.
>
fance qui étoit honnête & à leur fortune
qui devoit être un jour confidérable , allarmoit
à tout moment fon époux . Enfin
il prit le parti d'acheter une groffe métairie
& d'y aller demeurer avec fa femme
& fes deux fils . Il comptoit par là les
éloigner du luxe & de la dépenfe dont la
capitale offre l'exemple & les occafions
& cacher encore mieux les gains qu'il
continueroit de faire à la ville par le
moyen de fes affociés. Il y venoit de tems
en tems pour donner lui - même à fes affaires
le coup d'oeil du maître & recueillir
fes profits , qu'il rapportoit à fa campagne
ou en espéces ou en papier. Cependant
il ne ceffoit de dire qu'il faifoit des
pertes , qu'il étoit très mal à fon aife
que fes enfans n'auroient que les revenus
de cette métairie qu'il avoir acquife . Il la
leur faifoit cultiver avec la plus pénible
affiduité, & les occupoit, comnre des journaliers
, aux travaux les plus durs &les plus
groffiers de la campagne , leur refufant
d'ailleurs toutes les douceurs qu'ils pouvoient
attendre à leur âge , & tout ce qui
étoit néceffaire pour leur éducation .
·
La mere en gémiffoit , mais fes plaintes
étoient inutiles. Elle s'efforçoit même
de calmer celles de fes deux fils qui comJUILLET
. 1769. 17
mençoieut à fentir vivement les procédés
de leur pere, & qui , malgré les foins & fes
artifices , s'étoient apperçus que les richeffes
ne lui manquoient pas , mais que
le coeur d'un pere lui manquoit. Ils étoient
dans un âge où le fentiment de la juftice
naturelle eft violent dans notre coeur , où
l'on ne fçait point étouffer par la réflexion
un mouvement que l'on croit légitime ,
où l'on s'indigne tout haut même contre
l'autorité, fi elle ne paroît pas équitable ;
& quand les paffions viennent exciter encore
cette premiere étincelle de fenfibilité
, elle eft capable de tout embrafer .
Sainville , c'étoit le nom de l'aîné , approchoit
de dix - huit ans. Clairval , fön
cadet , en avoit feize . Tous deux , accablés
de fatigue pendant la femaine
alloient quelquefois le dimanche aux
affemblées des jeunes gens du voisinage ,
mais moins fouvent qu'ils ne l'auroient
voulu . Ils fe trouvoient effacés en tout
par ceux qui étoient à peine leurs égaux .
Leut habillement prefque ruftique , la difette
d'argent où ils étoient , leur interdifoient
tous les divertiffemens fi doux à cet
âge , les expofoient même quelquefois
aux railleries de leurs voifrns , & leur
laiffoient au fond du coeur un fentiment
18 MERCURE DE FRANCE.
de honte & de trifteffe qu'ils reportoient
à la maifon de leur pere , & dont l'amertume
augmentoit encore en y rentrant.
Sainville , malgré la groffiereté de fon
habillement , & même celle des moeurs
agreftes dont il avoit involontairement
contracté l'habitude , avoit de la vivacité
& de la nobleffe dans la phyfionomie.
Son ame étoit haute & impétueufe . Celle
de fon frere étoit plus caline & plus douce.
Il fentoit moins la dégradation de fon
état. Sainville la fentoit amérement , &
ce fentiment répandoit fur fon vifage une
forte de honte qui le rendoit plus intéreffant
. Sophie n'y fut pas infenfible. Elle
étoit fille d'un gentilhomme du voifinage.
Elle connoiffoit en partie les chagrins de
Sainville . Le caractère du pere n'étoit pas
ignoré dans le pays. On favoit qu'il étoit
riche , & l'on efpéroit au moins qu'il
donneroit à fes enfans pour leur établiffement
l'argent qu'on fuppofoit qu'il n'avoit
épargné que pour eux. Elle témoigna
à Sainville cet intérêt tendre & vrai auquel
les malheureux ne réſiſtent pas.
Il
lui ouvrit fon ame & toucha vivement la
fienne. Bientôt ils s'aimèrent. Sainville
fit confidence de fon amour à fa mere.
Elle l'approuva ; elle ne douta pas qu'HarJUILLE
T. 1769 . 19
pagon ne donnât les mains à une alliance
convenable & avantageufe .
ود
On parla d'abord au pere de Sophie , &
voici ce qu'il répondit : « J'ai fervi le Roi
» avec honneur : j'ai mérité des récompenfes
& des diftinctions. Elles font
une partie de ma fortune. Si j'avois eu
» un fils , j'aurois voulu qu'il fît comme
» moi. Je ne puis avoir qu'un gendre ;
» mais je veux qu'il foit militaire. Je
» veux qu'il ait d'abord une compagnie ,
» & que ma fille ait un rang dans le mon-
» de, en attendant que fon mari acquiére
» l'illuftration & les grades que fes fervi-
» ces peuvent lui valoir . »
Il fut queſtion de propofer ce parti à
Harpagon . Il étoit bien loin de vouloir
fe deffaifir pour acheter une compagnie à
fon fils , & lui fournir de quoi foutenir
noblement cet état. Il foutint que le fervice
ruinoit au lieu d'enrichir ; qu'il falloit
que fon fils prît une profeffion lucrative
; qu'il lui avoit appris l'arithmétique
& le change affez pour en faire un bon
banquier & non pour en faire un fructus
belli. La mere fut défefpérée de ce refus.
Sainville en fut pénétré d'indignation autant
que de douleur. Il éclata avec violence
contre fon pere. La mere défolées
20 MERCURE DE FRANCE .
& qui nourriffoit depuis long - tems un
chagrin fecret , ne pût réfifter à cette dermiere
atteinte . Elle mourut.
La mere de Sainville lui étoit chere
autant que fon pere lui étoit odieux . Elle
avoit toujours partagé fes chagrins , & fon
pere les avoit toujours caufés . Il perdoit
à la fois & les efpérances de l'amour &
les confolations de la tendreffe maternelle.
Il étoit queftion d'un autre mariage
pour Sophie. Qu'on fe repréfente l'état
de Sainville . Aigri par une longue fuite
de douleurs qui renaifoient tous les jours,
accoutumé à regarder fon pere comme
fon plus cruel ennemi , privé par fa barbare
avarice de tout ce qu'il aimoit le
plus au monde , pleurant fa mere & fa
maîtreffe , il venoit de voir mettre l'une
fous la tombe , & il ne lui étoit plus permis
de revoir l'autre.
Il étoit minuit. Le fommeil étoit bien
loin de fes yeux . Il entre avec fon frere
dans le jardin . Il fut quelque tems fans
parler. Il verfoit des pleurs cruelles . L'image
de fa mere qu'il venoit de voir enterrer
, Sophie dans les larmes , Sophie
qu'il ne reverroit peut- être plus ou qu'il
verroit dans les bras d'un autre , une infomnie
caufée par tant de chagrins , qui
JUILLET. 1769. 2 F
le tourmentoit depuis quelques jours &
avoit enflammé fon fang , tous les fantô-.
mes funébres de la mort , du défeſpoir &
de la rage égaroient fes pas au hafard &
troubloient fa raifon . Il fe jetta fur un
banc , fut quelques minutes dans un filence
morne , puis tout-à coup fe jetta au col
de fon frere , tira fon couteau de fa poche
, & alloit s'en percer , fi Clerval ne
l'eût retenu . Dans le moment où il fe débattoit
contre fon frere , il apperçut une
lumiere dans un coin du jardin. Il fut d'abord
étonné ; la curiofité fuccéda à la furprife.
Ils s'avancerent tous deux vers l'endroit
qui paroiffoit éclairé. C'étoit une
efpéce de grotte pratiquée dans l'épaiffeur
du mur , fermée par une petite porte
de fer qui, alors, étoit ouverte & qui étoit
mafquée par un taillis . Un fpectacle bien
imprévu frappa leurs yeux . C'étoit leur pere
endormi au milieu de plufieurs facs d'or
& d'argent , dont quelques uns étoient
renversés par terre. Il avoit coutume de
faire tous les jours la vifite de fon tréfor.
Cette fois il avoit oublié de fermer la
porte fur lui , & l'agitation qu'il avoit
éprouvée dans la journée avoit fatigué fes
fens , de maniere que le fommeil l'avoit
furpris avant qu'il pût s'en défendre,
-
22 MERCURE DE FRANCE .
" Voilà donc , dit Sainville d'une voix
""
"
» étouffée par la fureur
; voilà ce que le
» barbare préfére à fes enfans ; voilà ce
qui vient de mettre ma pauvre mere
» dans la foſſe ; voilà ce qui m'enleve Sophie
& ce qui me fait mourir dans le
défefpoir
. Le cruel , au lieu de pleurer
» fur la cendre de l'époufe
qu'il a con-
» duite au tombeau , vient s'endormir
fur
» fon or. Il dort , & moi je veille dans la
» rage . C'en eft trop . O ! ma mere ! vous
» ferez vengée & moi auffi » ; & en difant
ces mots , il faifit brufquement
le
couteau qui étoit refté dans les mains de
Clerval & s'élança fur Harpagon . Clerval
n'eut que le tems de fe jetter entre fon
pere & lui , & para le coup. Harpagon
fe reveille au bruit. * Il voit un couteau dans
la main de Sainville qui fixe fur lui un
oeil égaré & furieux , & Clerval lui rete- nant le bras. Il demeure faifi d'effroi. Il
ne fait fi c'eft un fonge funefte ou s'il veille
réellement
. Il veut crier , & fa voix
meurt dans fa bouche . Il jette fes yeux fur
l'or qui l'environne
, & conçoit toute l'é-
* C'eft le fujet d'un deffin de la compofition da
célèbre M. Greuze , & c'eft ce deffin qui a donné
l'idée de ce conte.
JUILLET. 1769. 23
"2
tendue du danger qu'il vient de courir.
Que veniez vous faire ici , dit- il à Sain--
ville d'une voix tremblante & altérée ?
Clerval prit la parole : « Mon pere , lui
dit- il , aidez - moi à retenir Sainville &
» à le fauver. Il eſt au déſeſpoir & veut
» s'ôter la vie . —Il vous trompe, dit Sainville
, avec un calme effrayant , c'eſt à
» la vôtre à qui j'en voulois. Votre fils ...
» Non , Sainville a voulu vous poignar-
» der. Vous feriez mort fur votre tréfor
» & j'aurois été mourir à côté de ma me-
» re. Nous aurions été contens tous deux ;
» & en même tems il s'éloigna . »
"
Le pere , revenu à peine de fa frayeur,
ferma la porte de la grotte & fe retira chez
lui. Là refléchiffant fur ce qui venoit de
lui arriver , fur l'état où il avoit réduit fon
fils ; fur fon époufe dont il avoit caufé la
mort , il revint comme d'un long aveuglement
& ouvrit les yeux fur les fuites
du vice affreux dont il étoit poffédé . Il
falloit un remede auffi violent à une maladie
auffi enracinée ; mais l'effet de ce
remede fut prompt. Il courut à la chambre
de fes fils , les embraffa en pleurant
leur demanda pardon de fa conduite paffée
, dit à Sainville qu'il lui pardonnoit
un moment de défefpoir & qu'il pouvoit
24
MERCURE DE FRANCE .
difpofer de fa fortune pour épouser Sophie.
Sainville fe précipita à fes pieds &
verfa un torrent de larmes. Il ne pouvoit
fe pardonner fon crime. Harpagon lui jura
de l'enfevelir dans un filence éternel . II
partagea tout fon bien entre lui & Clerval
, & fe retira auffi tôt après le mariage
de Sainville dans une communauté dont
les prieres de fes enfans ne purent jamais
le tirer , & où il acheva fes jours .
COMPLIMENT des Habitans de St
Cloud , à Mgr le Duc & Madame la
Ducheffe de Chartres , le jour de leur
arrivée à St Cloud.
Sous le fimple appareil d'une troupe ruftique ,
Prince , reconnoiflez en nous des coeurs François :
Plus d'une fois , l'état dans fa valeur antique ,
Afes fiers campagnards dut fes plus beaux fuccès.
Prince , tant de fierté peut- être vous étonne ;
Mais , en parlant ainſi , nous fentons notre coeur;
Vous touchez trop à la couronne ,
Pous ne pas applaudir à cette noble ardeur .
Nous fommes tous foldats , quand le zèle commande
:
Que
JUILLET . 1769 . 23
Que feroit- ce , grands dieux ! fi dans les champs
de Mars ,
Pour la gloire des lys , quand l'honneur le demande
,
Il falloit triompher deffous vos étendards !
Un deftin plus riant dans ce jour nous raffemble ;
Et nous volons à vous , cnrôlés par l'Amour ,
Engagés par l'Hymen , pour admirer l'enſemble
Des Graces , des Vertus , dont s'orne votre cour.
Une Princefle nous arrive ;
Tout va renaître en ce féjour :
Jamais nos yeux fur cette rive ,
N'ont vu briller un plus beaujour.
Sa préfence aimable"
Embellit nos champs ;
Son air adorable
• Ravit notre encens.
L'oeil qui la contemple
En fait fon bonheur ,
Et lui dreffe un temple
Au fond de fon coeur.
Comme en cet afyle .
La fleur du printems
D'un été fertile
Promet les préfens ;
II. Vol. B
126 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi la nuance
De fes doux attraits
Promet l'affluence
Des plus doux bienfaits.
Puiffions - nous voir dans peu cette tige fleurie
Se couronner de verds rameaux ,
Pour conferver à la patrie
Le plus pur fang de fes héros !
rince , votre bonheur eft l'aurore du nôtre ;
Vous voyez vos fujets au comble de leurs voeux :
Le fort de vos ayeux eft devenu le vôtre :
C'eft celui de nous rendre heureux.
Que ne devons-nous pas à votre augufte pere ?
Il eft humain , ileft jufte , il eft bon ;
Sur un trône , il feroit un autre Salomon ;
Dans nos hameaux , c'eft un dieu tutelaire ;
Il eft l'Amour ,de ce canton.
Nous chériffons en vous , la même bienfaiſance .
Ah dieux ! Si tout alloit felon nos volontés ! ..
Mais non ! Prince , jamais notre reconnoiſſance
N'aura l'espoir d'égaler vos bontés .
"
27
JUILLET
. 1769.
Aveu de l'Auteur.
Nous n'avons tous qu'un fentiment :
Le même zèle nous confume ;
Dans ce fincere compliment
Je n'ai rien prêté que la plume.
ParM. l'Abbé Mayer , Curé de St Cloud.
A Madame la Marquife de Gabriac , fur
la mort de Mlle fa fille , âgée de quatre
ans & dèmi
DIEU vous l'avoit donnée , il vient de la reprendre
;
Adorez en pleurant ſa ſage volonté.
La nature a fes droits fur une mere tendre ;
Un enfant auffi cher doit être regretté,
Mais depuis fi long- tems , pour ne pas vous furprendre
,
Il vous y préparoit par ſa foible ſanté ;
Tous les jours à fa mort vous deviez vous at
4 tendre.
Cet
avertiflement vous prouve la bonté ;
Et la faine raifon doit vous faire
comprendre
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Que fa perte plus tard vous auroit plus coûté.
Sur fon fort éternel vous êtes bien tranquille ,
C'eft dans le fein de Dieu qu'elle vità préſent ,
Son falut eft du moins plus fûr , moins difficile ,
Et doit être le prix d'un coeur pur , innocent ;
Au lieu que plas long-tems dans ce terreftre alyle ,
Nul mortel ne le peut opérer qu'en tremblant ;
Croiriez-vous qu'à fon fort j'ofe parter envie ;
Queje voudrois , comme elle , être mort aujour
d'hui ;
Moi , qui fis tant de cas des plaifirs de la vie ,
Et qui vécus toujours fans foins & fans ennui .
Ileft vrai qu'en ce monde être auprès d'une belle
Comme vous admirable , eft un deftin bien doux ;
Mais dans l'autre il vaut mieux toujours être auprès
d'elle
Que d'être en celui- ci , fouvent auprès de vous .
Par M. L. D. L.
12
A M. de Malesherbes , ſur le mariage de
Mlle fa fille avec M. Pelletier de Razambeau.
¥ 1 0.0
COMBIEN faut-il que Paris s'applaudifle ,
En voyant cet hymen heureux ;
D'autres appuis de la juftice
JUILLE T. 1769. 29
Vont naître encor de ces beaux noeuds.
Le fort du magiftrat a bien plus d'une épine ,
Er fes honneurs font à ce prix ;
Mais à voir votre fille , aifément on devine
Que lon époux , au rang des plus heureux maris ,
Malgré tout l'embarras du palais & des cauſes ,
Au fanctuaire de Thémis ,
Ne fiégera que fur des roles.
Par la Mufe limonadiere,
L'ÉPITAPHE du Pape REZZONICO.
Assis dans la chaire de Pierre , SSIS
Clément fut un faint fur la terre.
Ilfe montra fur -tout humain ;
Des maux de la difette il fauva l'Italie ;
De l'églife le fouverain ,
Fut vrai paſteur de la patrie.
Par la même.
Au Pape CLEMENT XIV.
Au gré de nos defirs , heureux Ganganelli ,
Le triple diadême aujourd'hui te couronne ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ton humilité l'avoit fui ,
Mais ta fagefle te le donne.
Par la même.
VERS récités à M. Bacon , au fujet de
fon panégyrique de Henri IV.
J'ai lu du bon Henri l'hiſtoire intéreflante¸ AI
Ta plume , tel qu'il fut , à nos coeurs le préfente ,
Sage , intrépide , actif, terrible autant qu'humain
,
Amoureux de la paix au ſein de la victoire ,
Plein d'ame , plein d'efprit , trop grand pour être
vain ,
Affable fur le trône , & fimple dans la gloire...
Tout commerce flateur d'entre nous eft profcrit ,
Je ne louerai donc point , devant toi , ton écrit :
Je te ferre la main ! ce langage eft le nôtre ,
Il eft plus expreffif , plus vrai , plus prompt que
l'autre.
Par M. Guichard.
A M. MONSIGNI.
CHANTRE aimable de la nature ,
Toi , dont l'heureufe lyre étonne chaque jour ,
Et communique à l'ame la plus dure
JUILLET . 1769, 31
Le charme de ces fons que t'infpire l'amour ;
Toi , qui peins à ton gré la douleur , la triſteſſe ,
Le délire des fens d'une tendre maîtrefle ,
Ses allarmes , fa joie , ou le fombre courroux
Que portent dans fon coeur des mouvemens jaloux
;
Qui nous
fais partager les defirs & l'ivreffe
De l'amant qui foupire & s'agite fans ceffe ;
Qui tires de nos yeux tournés vers Alexis ,
Des larmes fur fes jours injuftement flétris ;
Monfigni , qu'à jamais chanteront la bergere
La nymphe de la ville , attentives à plaire ,
Et tous ceux dont la bouche annonçant les amours
Dans tes heureux concerts cherchera du fecours .
Sçais -tu que plus ton nom eft marqué par la
gloire ,
Pour refter immortel au temple de mémoire,
Plus j'ai de confiance en tes divins talens
Pour obtenir de toi la grace que j'attends.
Oui , c'eſt une chanſon que ta muſe brillante
Ne refufera pas aux chagrins d'une amante ,
Afes brûlans defirs , au pénible embarras ,
D'être prête à tout dire & de ne l'ofer pas.
Une amante eft timide avec de l'innocence.
La mienne au moins rompra fon trop cruel filence,
Et ne gémira plus fur fes feux à l'écart ,
Si tu veux lui prêter les graces de ton art.
M. Plaifant , Avocat au Parlement.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame la Marquife de M***
fur fon portrait peint par M. Drowais,
qui la repréfente en fultane , coupant les
ailes à l'Amour qui paroît dormir.
QUAND , fous les trais d'une ſultane ,
Zélis , on vous peint à nos yeux ,
Plus que Zaire & Roxelane ,
Vous méritez l'amour des mortels & des dieux ;
De Drowais admirant l'inimitable ouvrage ,
Ainfi que tout Paris j'applaudis aux pinceaux ;
Mais le fujet fourmille de défauts ,
Et ne fauroit obtenir mon fuffrage .
Pourquoi , des immortels le plus malin de tous
Ce petit dieu , qui toujours veille ,
Semble- t- il dormir près de vous ?
Jamais avec Zélis cet enfant ne fommeille ,
C'eft un tour de quelque jaloux :
Et de ce cifeau téméraire ,
Par quelle crainte imaginaire
Voudriez -vous le mutiler ?
Quand ce n'eft que par vous , Zélis , qu'amour fait
plaire ,
Loin de vous peut- il s'envoler.
JUILLET . 1769. 33
VERS à Mlle Ponfardin , à l'occafion de
mon portrait qu'elle deffinoit.
JEUNE EUNE & charmante Eglé , lorſque ta main légere
,
A l'aide de mon ombre , efquiffoit mon portrait ,
L'Amour , ce dieu charmant , croyant peindre fa
mere ,
Dans mon fenfible coeur te peignoit trait pour
trait.
A une aimable Demoiſelle qui a fait mon
portrait , & qui me reprochoit de le confidérer
avec trop de complaifance.
NARCISSE ARCISSE ne mourut , fi l'on en croit la fable ,
Que pour avoir trop aimé fon portrait :
D'un autre amour j'attends un fort femblable ;
Je ne vois , dans le mien , que celle qui l'a fait
Par un Abonné au Mercure.
R v
34 MERCURE DE FRANCE.
L'ÉQUITE ORIENTALE.
GUTTUB étoit un des plus pauvres
habitans du Dehli . Aline fon épouſe
partageoit fa mifére , & lui aidoit à la
fupporter. Le travail de leurs mains fourniffoit
à leur fubfiftance ; ils vivoient
tranquilles , bornant leurs defirs à ce qui
pouvoit fatisfaire leurs befoins ; ils étoient
heureux , ils ne le furent pas long - tems.
Mohlib , le neveu du fultan , les découvrir
à travers leur obfcurité ; les charmes
d'Aline attirerent fes regards , il conçut
pour elle la paffion la plus violente & ne
tarda pas à la lui avouer. Aline fut flattée
d'avoir fixé l'attention d'un fi grand prince
; elle craignit de le rebuter par fa réfiftance
: fon orgueil hâta fa défaite . Guttub
s'apperçut bientôt qu'il étoit trahi ; il
s'en plaignit à fa femme qui ne l'écouta
pas ; il ofa faire des repréfentations à
Mohlib qui n'y répondit qu'en le maltrai
tant . Tous les foits le prince venoit chez
lui , le chafloit de fa maiſon , & le forçoit
d'attendre dans la rue qu'il fe fût retiré.
Le malheureux époux effaya de reclamer
les loix ; leurs interprêtes le reJUILLET.
1769. 35
poufferent lorsqu'ils apprirent le nom de
l'offenfeur ; il fe détermina à recourir au
fultan même. C'étoit Mahmoud qui occupoit
alors le trône de Dehli ; fon équité
le diftinguoit de tous les autres princes
de l'Orient ; les intrigues des cours , la
fortune , les tendreffes même du fang n'avoient
jamais fait pancher dans fes mains
la balance de la juftice . Il apprit avec
douleur les attentats de Mohlib ; ce prince
étoit fon neveu ; il l'aimoit tendrement
; il l'avoit choifi pour fon fucceffeur
; il verfa quelques larmes , les fécha
bientôt , & jura qu'il le puniroit. Il dit à
Guttub de fe retirer chez lui & de ne pas
manquer de revenir l'avertir auffi- tôt que
le prince y retourneroit pour l'outrager ;
il ordonna en même tems à ceux qui l'environnoient
, d'introduire cet infortuné
auprès de lui auffi - tôt qu'il fe préfenteroit
& à quelque heure que ce fût; illeur
défendit fous peine de mort de rien laiffer
tranfpirer de ce qu'ils venoient d'entendre
. Guttub , confolé par la promeffe
de Mahmoud , en attendit l'effet ; deux
jours s'écoulerent depuis qu'il l'avoit reçue
; la troifiéme nuit commençoit, lorfque
le prince fe préfenta de nouveau , le
maltraita comme à l'ordinaire , & l'envoya
dans la rue.
Bvj
36 MERCURE
DE FRANCE.
;
Guttub courut au palais du fultan
Mahmoud étoit dans fon haram , on l'inftruifit
que Guttub l'attendoit ; il fe leve
précipitamment , s'habille à la hâte, prend
fon cimeterre & fuit Guttub . Arrivé dans
fa maiſon , il s'approche du lit d'Aline ;
il voit , à la clarté d'une bougie , Mohlib
qui dormoit dans fes bras , il éteint le
flambeau , & d'un coup de cimeterre fépare
les têtes du couple criminel ; il ordonne
auffi - tôt à Guttub d'aller chercher
de la lumiere , & fur tout de lui apporter
promptement de l'eau; il eft obéi, il boit &
dit à fon fujet : Tu es vengé, tu n'as plus rien
à craindre ; ils ne t'outrageront plus . Gut
tub combe à fes pieds & lui rend grace de
fes bontés ; au milieu des témoignages de
fa reconnoiffance , il fonge au foin que
le fultan a pris d'éteindre la bougie , à
l'empreffement avec lequel il a demandé
de l'eau , à l'avidité avec laquelle il a bu,
& ne peut s'empêcher de le fupplier de
lui en expliquer les raifons. Lorfque tu
es enu me demander juftice , répondit
Mahmoud , je promis à Dieu de me priver
de boiffon jufqu'à ce que je t'euffe
vengé; & je n'ai rien eu de plus preffé que
de fatisfaire ce befoin , lorfque je l'ai pu
fans manquer à mon ferment ; j'ai voulu
JUILLE T. 1769. 37
porter le coup dans les ténébres , de crainte
que la vue d'un coupable qui m'étoit
cher , n'excitat ma pitié, & ne retint mon
bras. Guttub fe profterna , & le remercia
de nouveau ; il donna la fépulture aux
coupables ; en voyant le corps de fon
époufe , il oublia qu'elle l'avoit outragé ,
fe rappella fon amour , & ne put s'empêcher
de la pleurer encore .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume de Juillet
1769 , eft la hotte ; celle de la feconde eft
la lettre x ; celle de la troifiéme eft l'écho
; celle de la quatriéme eft moulin :
celle de la cinquiéme eft cloche. Le mot
du premier logogryphe eft croffe dans lequel
on trouve roffe , rofe & os. Le
mot du fecond eft immortelle ( fleur) ,
dans lequel on trouve Moliere, mere, Roi,
or, mi , re , treille , Rome , école , mite, Io,
Mer , tri , oreille , oeil , Lot , loi , millet
été , lit , Milet , rote , Loire , moire , Lote :
celui du troifiéme eft trompete , dans lequel
on trouve Rote , or , trompe , trot ,
port , orme , Pô , re > pot , porte , veineporte
, qui fort de la cavité du foie , trompe,
en architecture dont la clef eft en l'air;
38 MERCURE DE FRANCE.
mer , more , trompe de l'éléphant , Rome ,
mort , pere , mere , pet , rot , tort , terme :
Le mot du dernier eft nummus , qui donne
, en le divifant , l'interrogation num ,
& le mot mus.
ENIGM E.
HABITANTE de l'air , fille de l'Océan ,
Tour - à - tour aux mortels , favorable ou contraire
,
Je fuis de leur bonheur comme de leur miſére
Leprincipal artifan.
Par un Anonyme .
AUTR E.
SANs rien avoir en moi de reſſemblant à l'or¸
Qui me pofféde , ami , poffède un vrai tréſor .
J'en ai la qualité . Mais , ô malheur extrême !
Qui doit me conferver peut m'épuifer de même.
La bouillante jeune fle , excitant fes defirs ,
Me prodigue fur-tout à d'ignobles plaifirs :
Ce qui fait que fouvent on me yoit délabrée.
Maisje fçais me venger de qui m'a négligée ;
JUILLET . 1769 39
Caril lit fur fon front mon dépériflement ;
Et n'obtient qu'à grands frais mon rétabliſſement,
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
AUTRE.
Je fuis le dernier de dix freres , E
Tous également néceffaires ;
L'aîné n'a ni jambes ni bras ;
Le fixiéme a la tête en bas ;
Le feptiéme eft fait en potence ;
Le quatrième eft boîteux , je penſe ;
Autres trois ont le né crochu ,
Et le refte enfin eft boflu .
Moj miférable , je ſuis borgne ,
Et fans rien voir, toujours je lorgne,
Je ne vaux rien ni jour ni nuit
Si ce n'eft lorfqu'on me conduit.
Par M. l'Abbé de Bad.. à Uffel.
AUTRE.
Jz regne en fouverain fans fceptre & fans couronne
40
MERCURE DE FRANCE .
Et malgré que l'art même admire mon palais ,
Le chaume m'environne
Et couvre mes fujets .
Je n'ai d'autre tribut que les pleurs de l'aurore
Que m'offrent dans leur fein mille vafes divers ,
Dont la riante Flore
Embellit l'univers ."
Lorfque Pomone expire , un lugubre filence
De mon peuple captif accompagne le deuil ,
Et peint la trifte abſence
De Zéphire au cercueil.
A peine l'Aquilon a fufpendu fes glaces
Qu'on me voit en campagne , au mépris des
hafards ,
Suivre par fois les traces
De Bellone & de Mars .
Alors je fuis cruel juſqu'à la barbarie
Un trait empoisonné me fert d'un trait vengeur ,
Et toutefois ma vie
Ne tient qu'à la douceur.
Quand fous la loi commune , à la fin je fuccombe ,
Mon peuple , de la Parque appelle le fecours;
Et fous la même tombe
Finit les triftes jours ..
Cédant au noble feu de leur divin délire ,
JUILLE T. 1769 .
41
Maint chantre qu'Apollon foûtenoit de la voix ,
Ont animé leur lyre
Pour célébrer mes loix .
Ma cour , des bas flateurs , ne fut jamais le temple;
Le feul mérite a part aux faveurs que je fais ,
Des grands Rois c'eft l'exemple ,
Et le bonheur de mes fujets .
Par le même.
AUTRE.
1
Six membres font mon nom ; je fuis de tout
pays ,
L'injuftice fouvent préfide à ma naiflance .
Si , par un fort heureux , quelques-unsj'enrichis ,'
J'en réduis un grand nombre à l'extrême indigence.
Redoute moi , lecteur , autant que le décès .
J'altére la fanté , le repos & la bourſe ;
Et fi tu ne m'éteins dans mon premier accès ;
Rarement pourras - tu m'arrêter dans ma courſe.
ParM. Defnoyers , abonné au Mercure .
42 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
A IRIS.
Six lettres peignent ma figure , IX
Combinez les , voici ma découpure :
Deux fignes de plaifir , un fubtil élément ;
Infinitif babillard : carte ; vent ;
Poiffon de mer ; deux notes de mufique ;
Certain docteur de la loi judaïque ;
Ce qu'un dragon fait briller au combat ;
Chez l'Espagnol, utile & bas foldat ;
Une ville de la Pologne ;
Une en Artois , l'autre en Gaſcogne ;
Titre d'honneur qui n'appartient qu'au Roi ;
Préfervatifque porte enfant fous foi ;
Un fondement , un très- ardent chaufage ;
Une chauffure , & d'un barbier l'ouvrage ;
Entier , je fuis fymbole de la paix :
J'en ai trop dit , ferviteur... je me tais.
Envoi.
Du mot êtes-vous curieuſe ?
L'auteur s'offre à vous l'expliquer :
Que fon ame feroit joyeuſe ,
S'il l'exprimoit fans vous choquer.
Parle même.
JUILLET . 1769 . 43
AUTRE.
JE fuis d'une espéce amphibie ,
Je vis également dans l'air & dans les eaux ;
De mes aîles dépend ma vie ,
Et la tienne de mes travaux .
A ces traits , tu me tiens peut-être ;
Mais pour te mieux faire connoître
Le nom de mon individu ,
En deux coupe mon tout : dans ma moitié
miere ,
Du chat eft le mets ordinaire ,
L'autre moitié couvre le nu.
pre-
Par M. R. D. L. G.
JEUN
A UTR E.
EUNES gens , grands feigneurs , pour vous j'écris
encore :
Le mot vous défigne fouvent ;
Et fon fouvenir , dès l'aurore ,
Vous a plus d'une fois caufé fouci cuifant.
Dans les huit pieds qui compofent mon être ,
Prenez- en quatre , & vous verrez paroître
Ce qu'aime le mieux un marchand.
44 MERCURE DE FRANCE .
Certain fentier d'une fuperbe ville
Où les cochers font jurer le paffant.
Certaine note de mufique ;
Le mot qui contrafte à pleureur ;
Faut-il encor que je m'explique ?
Le fombre créancier devient mon précurseur.
Jeunes gens , grands feigneurs , à qui je fais la
nique ,
De plus près voulez - vous me voir ?
Je le gagerois bien : vous ferez fans réplique ,
Si vous confultez un miroir.
Par M. B✶✶✶
JE
AUTRE.
E fuis , lecteur , aux humains fort utile ,
Et rarement l'on fe pafle de moi.
Pendant le jour on me voit , par la ville ,
Courir , marcher , m'arrêter avec toi :
Pendant la nuit , tandis que tu fommeille ,
Près de ton lit , je ne te quitte pas ;
Aufaut du lit , tu me prends par l'oreille ;
Et tu me porte où tu porte tes pas .
Décomposé, j'offre alors à tes yeux
D'un infecte rampant l'inimitable ouvrage ;
Celui qui , fur la terre , eft l'image des dieux ,'
Et dont la majefté mérite notre hommage ;
JUILLE T. 1769 . 45
Un précieux métal ; le cortege d'amour ;
Un gros oifeau de baffe- cour ;
Le nom d'une riviere où l'Aifne vagabonde
Dépofe avec fierté le tribut de fon onde ;
Celui de quinze Rois de l'empire des lis ;
Celui d'un fleuve au milieu de la France ;
Le tems où , fatigué d'une trop longue abfence ,
Phoebus va fe plonger dans le fein de Thétis ;
La plus belle des fleurs ; trois notes de mufique ,
Et de plusun grand faint , connu dans la chronique ,
Par M. l'Abbé Bourdeaux , diacre du
diocèse d'Auxerre.
JE
AUTR E.
1
E fuis oifeau de ma nature ;
Et dès que la belle faifon
Couvre la terre de verdure ,
>
Mon chant dans les forêts fait retentir mon nom.
Co nom , à certain jeu , dérange
Le projet d'un joueur qui médite une échange.
Qu'on me divife en deux , & qu'on prenne au
haſard ,
De mon corps l'une ou l'autre part ,
Je fuis à ton fervice , & je régle ou j'arrête
Tous les mouvemens de ta tête .
De l'une de ces parts le milieu retranché¸
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
Si ce qui refte eft rapproché ,
Tu peux , ou tu n'es qu'une bête ,
Auffi-tôt découvrir en moi
Quelque chofe de deshonnête ,
Que tu ne visjamais en toi.
Coupe de ma moitié la tête fans ſcrupule,
Et je ne ferai plus qu'une conjonction ,
Dont , retranchant la queue , on me fait parti
cule,
Servant de vocatifou d'interjection .
Des fix pieds de mon corps-retranche la troifiéme ;
Retranche encore le fixième ,
Je t'offrirai foudain un fruit
Qu'un pays étranger produit.
Rejoins le dernier pied , en ôtant le cinquiéme ,
Ma foi , tu n'auras fous les yeux
Qu'un termé fort injurieux , DECA
Qui peut , dans le fiécle où nous fommes ,
Juftement s'adreffer à la plupart des hommes.
•ɔɔ divilicia nelaya
3etinárs
JUILLE T. 1769. 47
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ARGILLAN ou le Fanatifme des Croifades
, tragédie en cinq actes ; par M.
Fontaine. A Amfterdam ; & fe trouve
A Paris , chez Lejai , libraire , rue St
Jacques , au-deffus de la rue des Mathurins
, au grand Corneille.
"
L'AUTEUR
'AUTEUR explique ainsi , dans fa préface
, le deffein de cette tragédie . « Le
grand ouvrage de Mahomet , le plus
" hardi fpectacle qu'on ait peut - être ja-
» mais offert aux hommes affemblés , eft
» une fublime leçon de philofophie don-
» née à l'Univers. Si cette tragédie laiffe
» quelque chofe à regretter aux fages ,
» dit M. d'Alembert , c'eft de n'y voir que
» les forfaits caufés par le zèle d'une fauffe
religion & non les malheurs encore
» plus déplorables où le zèle aveugle pour
» une religion vraie peut quelquefois en-
» traîner les hommes. Tel eft le fujet que
j'ai ofé traiter. Tels font les malheurs
» que j'ai effayé de peindre. Ce font des
» Chrétiens que je préfente en ſpectacle
» à des Chrétiens. Leurs fureurs , leurs
39
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
"
égaremens ont droit de nous intéreffer
plus qu'aucun peuple du monde. Quoi
» de plus frappant pour nous que le fpectacle
de nos propres folies ? Ce ne font
point ici des crimes commis au nom
» de Mahomet ; ce font des meurtres
» des excès commis par des Chrétiens au
» nom de ce même Dieu que nous ado-
» rons. Ce ne font point les fureurs d'un
» peuple nourri dans une religion étran-
» gere dont j'ai tracé le tableau déplora-
"
ble ; ce font les fureurs de nos ayeux.
» Nous fommes nés dans le fein de la
» même religion ; nous fûmes élevés
» dans les mêmes principes. Si le haſard
» eût placé notre naiffance dans ces tems
» malheureux , nous euffions fuivi , ſous
les murs de Jérufalem , des fouverains
» & des nations extravagantes ; la Syrie
» nous eût yus auffi forcenés & refpirant
» le carnage , à l'exemple de tant de fcélérats
armés pour la caufe du ciel .
"
Argillan & Sandomir , tous deux fils
de Rofemond , roi de Sicile, ont été éloignés
du trône par Onfroi leur oncle ,
ufurpateur des états de Rofemond , qui
eſt détenu priſonnier à Jérufalem & qui
paffe pour mort. Ces deux jeunes princes,
qui n'ont jamais vu leur pere , fe trouvent
avec
JUILLET. 1769. 49
avec lui à la cour de Saladin , foudan de
Jérufalem . Sandomir y eft retiré depuis
long- tems. Il s'étoit battu contre un chevalier
chrétien , & l'avoit tué. Il s'eft réfugié
à Jérufalem pour fe dérober à la
punition . A gillan y vient pour annoncer
la guerre à Saladin qui a accordé une tréve
aux Chrétiens . Cet Argillan eft le plus
impétueux de tous les fanatiques . Il détefte
Mahomet & tous fes fectateurs , &
a juré de les exterminer tous. Ofcar , un
fcélérat hypocrite qui a affaffiné la mere
d'Argillan & fervi tous les crimes d'Onfroi
, conduit la jeuneffe d'Argillan . Il a
pris le plus grand afcendant fur fon efprit
, & l'a infecté de toutes les fureurs
du fanatifme. Sandomir , plus doux &
moins ennemi des Mufulmans , eft devenu
amoureux de Zélimere , fille de Saladin
, & en eft aimé. Rofemond apprend
tous ces détails de Germond , un de fes
fidéles fujets qui l'a reconnu à Jéruſalem .
Il ne veut pas fe faire reconnoitre à fes
enfans ; mais il fe propofe d'employer
l'autorité de fon âge & tous les efforts de
la tendreffe paternelle pour combattre
l'amour de Sandomir pour une infidéle .
& prévenir les mauvais deffeins d'Ofcar.
Quant au trône il ne fonge pas à y re
monter. Il dit à Germond :
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
Veux - tu que j'entre encore aux combats inhumains
,
Foible portant un glaive en mes tremblantes
mains ,
Que je montre un vieillard épris d'une couronne ,
Qui fe fatigue encore à monter fur un trône ,
Er fe pare aujourd'hui , fragile fouverain ,
De vaines dignités qu'il faut rendre demain.
Sandomir paroît avec Zélimere . Rofemond
le conjure de la fuir. Il la quitte
en effet en lui jurant qu'il l'adore ; mais
Zélimere fe croit trahie . Elle s'en prend
à Rofemond , & l'accufe auprès de Saladin,
qui furvient en ce moment , de chercher
à féduire Sandomir & de l'engager
à
tromper Saladin & fa fille . Saladin reproche
à Rofemond de fémer la difcorde
dans fon palais . On lui annonce un
Chrétien qui vient lui parler , & qui a
l'air menaçant. Un Emir veut lirriter
contre les Chrétiens , en lui rappellant
leurs cruautés ,
Nul vaincu ne fe montre à leur glaive échapé ;
Dieu le veut , difent - ils , nous yengeons fes injurés.
Son nom fort criminel de leurs bouches impures ,
Et parmi les forfaits , le carnage & l'horreur ,
is accufent le ciel d'approuver leur fureur,
JUILLE T. 1769. st
Saladin s'explique en faveur de l'humanité
, & détefte la guerie & la difcorde
.
Rofemond & Ofcar ont une fcène enfemble
au fecond acte où ils fe menacent
tous deux. Argillan vient . Ofcar , depuis
quelques jours , a redoublé fa haine contre
les Mufulmans par des apparitions
nocturnes où il lui commandoit de n'en.
épargner aucun. Son deffein eft de l'armer
contre fon frere , & de les faire péric
l'un par l'autre . Il retrace aux yeux
d'Argillan les infortunes des Chrétiens :
Vous n'avez pas fouffert l'infulte & les bravades
Qu'ilfallut endurer près de Tibériades ,
Lieux où j'ai vu périr , & dans leur fang plongés
Trente mille guerriers par le fer égorgés ,
Ciel!
ARGILL A N.
OSCAR.
Saladin , armé d'un oeil inexorable ,
Sur ces plaines de fang regnoit impitoyable.
Saladin paroît & demande à Argillan
ce qu'il vient lui annoncer. Celui ci laj
répond ; la guerre ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
SALAD I N.
Dis-moi , quel eft ton nom , chrétien impitoyable?
ARGILLA N.
Quoi ! tu ne connois pas Argillan l'implacable ?
Que t'importe mon nom ? tu fais mes fentimens ,
Nomme moi l'ennemi de tous les Muſulmans ;
Héros que moiflonna la main de ce barbare ,
Amis , à l'en punir , Argillan fe prépare.
Il ne vous trahit point , marchant fur vos tom
beaux.
Je jure que ce fer n'aura point de repos ,
Avant qu'il ait vengé des guerriers magnanimes ;
Mon bras , fur vos tombeaux , va femer les victimes.
Vous ne me verrez point lâche au champ de l'hon
neur :
Sentez -vous la préfence & les pas d'un vengeur.
L'émir , indigné des difcours de ce
Chrétien , demande à Saladin la permiffion
de le punir , & reproche à fon maître
fa patience inaltérable ; mais Saladin le retient
& fort tranquillement. Sandomir &
Zélimere ont une fcène d'explication où
ils fe reconcilient , & Sandomir jure de
nouveau de ne jamais fe féparer d'elle.
JUILLE T. 1769 .
53
A l'ouverture du troifiéme acte la nuit
regne fur le théâtre . Argillan , dormant,
paroît agité d'un rêve affreux. Il court
égaré. Ofcar paroît . Argillan donne un
coup d'épée dans l'air & fe reveille. Il dit
à Ofcar
Ce glaive n'est - il point teint du fang de mon
frere ?
Examine mes mains ; m'éveillai - je innocent ?
Ne vois- tu point fur moi des veftiges de lang ?
Il lui raconte fon rêve . Il a cru voir
fon frere Sandomir aux pieds de l'idole
de Mahomet ; il a cru l'entendre appeler
l'époux de Zélimere ; il s'eft élancé fur
les Mufulmans , & , fans le vouloir , il a
frappé fon frere. Ofcar lui dit que ce
fonge eft un avis des cieux & un ordre de
punir fon frere. Il le quitte pour aller
s'informer de ce que fait Sandomir. Rofemond
aborde Argillan :
Seigneur , contre un méchant je viens vous fee
courir.
ARGILL A N.
Eft-il donc des méchans ? Quelle lâche furic
Pourroit percer un coeur , hélas ! qu'on lui confic ?
D'un crédule mortel qui pourroit le jouer ?
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
Rofemond l'affare que c'eft Ofcar.
ARGILLA N.
Je ne m'étonne plus fi , pour cacher fon crime ;
Le traître , loin de moi , vouloit vous écarter.
Cet Ofcar me trompoit , & je n'en puis douter.
Ah ! de nos entretiens il fuyoit la lumiere .
C'étoit pour mieux encore exciter ma colere
Que le fourbe accufant vos fecrets fentimens ,
dit que vous étiez l'ami des Mufulmans .
Je m'indigne , feigneur , du nom dont il vous
M'a
nomme.
Sans doute...
ROSEMON D.
Ecoute-moi . Je fuis ami de l'homme.
ARGILLA N.
fo
Que dites- vous , ô ciel ! du moins vous haïflez..
RoOSEMON D.
Je ne fais point hair.
A ces mors Argillan frémit , & commence
à croire qu'Ofcar ne l'a point
trompé . Rofemond veut le faire rougir
de fon fanatifine ; mais Argillan n'en
devient que plus furieux. Ofcar l'avertit
de ne pas croire Rofemond. Celui - ci
JUILLET . 1769 . $$
fort en menaçant Ofcar . Sandomir vient
pour embraffer fon frere ; mais Argillan
Îui demande avant tout s'il eft innocent ;
s'il aime Zélimere ; s'il compte l'époufer .
Sandomir lui avoue fon amour. Argillan
lui parle des vengeances de Dieu & lui
montre l'enfer ouvert fous fes pas. Sandomir
eft effrayé un moment ; mais il fe
raffure en voyant Zélimere . Argillan fort
indigné.
SANDO MIŔ.
Avec quel il farouche il a vu tant de charmes !
Le barbare prétend , loin d'effuyer nos larmes ;
Que la foudre fur nous eft prête à s'allumer.
ZÉLI MERE .
Pourquoi croire un brigand qui nous défend d'aimer
?
Elle le quitte pour aller trouver fon
pere , & préparer leur union. Sandomie
refte un moment feul . Argillan rentre
d'un côté & Zélimere de l'autre , & fe
difputent à qui l'amenera. La victoire
demeure à Zélimere.
ARGGILLA N.
Ilfort ! à fon paflage il falloit m'oppofer .
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
Il falloit le punir. Ah ! bien loin de l'ofer ,
A l'afpect du pécheur je demeure paifible .
Je n'ai plus de vertu , je deviens infenfible ,
Peut-être qu'à mon tour je me rends crimine!.
Suivez mes pas , allons confulter l'Eternel .
Au quatriéme acte Argillan paroît avee
des foldats Chrétiens. Il vient de vifiter
les lieux faints , le tombeau de Jeſus-
Chrift. Il leur rappelle fa mort & fa réfurrection
, & les miracles du chriftianif
me. Il n'en eft que plus animé contre Saladin
qu'il fomme de rendre Jérufalem
aux Chrétiens . Saladin veut oppoſer la
raifon & l'humanité à l'aveugle enthoufiafme
d'Argillan . Celui - ci , dans une
ivreffe apoftolique , lui explique les merveilles
de notre fainte & ineffable religion
, & lui prédit la ruine prochaine du
mahométifme . Saladin lui oppofe les
préceptes d'une philofophie humaine &
tolérante. Il gémit d'être obligé de combattre
& de vaincre .
Forcé par des cruels d'enfanglanter mes mains ,
Hélas ! pour mon malheurje chéris les humains.
O fort d'un conquérant ! ô deftin déplorable !
Vains lauriers que je hais ! gloire injufte & coupable
!
JUILLE T. 1769 . 57
Chrétiens que j'ai vaincus , je cherche à vous fléchir.
Je demande la paix , ne pouvant vous haïr.]
Argillan lui répond qu'il ne l'obtiendra
point.
SALAD I N.
Dieu , qui lis dans les coeurs ; Dieu , témoin de ſa
rage ,
Tu le vois , on m'entraîne aux plaines du carnage,
Toi , malgré le trépas que tu veux me donner ,
Quand je t'aurai vaincu , je veux te pardonner.
Rofemond vient encore faire de nouveaux
efforts pour combattre l'amour de
Sandomir. Il l'ébranle au point que celui-
ci déclare à fa maîtreffe qu'il faut fe
féparer. Zélimere défefpérée lui fait des
reproches fi vifs qu'elle l'emporte encore
fur les confeils de Rofemond , &
fur les remords de Sandomir . Il est prêt
à la fuivre ; mais Rofemond , foutenu
d'Argillan , revient pour l'arracher de fes
bras . Il fe jette aux pieds de Sandomir.
Argillan traite fon frere avec autant de
dureté que Rofemond témoigne de douceur.
Sandomir révolté s'écrie :
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
Je brave ces tranfports d'impuiflante colere.
Je l'avoue hautement , j'adore Zélimere .
Dans ce conftant amour je veux perfévérer ,
Et malgré tes fureurs je prétends l'adorer.
Rofemond prend Sandomir par la main
& l'améne de force en le faifant rougir
de réfifter à un vieillard . Ofcar demeure
avec Argillan , & le détermine à fe venger
de fon frere. Argillan l'empoifonne.
Sandomir paroît au cinquiéme acte , déjà
affoibli par le poifon . Argillan dévoré
de remords & ne pouvant fupporter la
vue de fon frere expirant , tombe à ſes
pieds & lui avoue qu'il eft fon affaffin .
En ce moment Rofemond qui les croit
reconciliés , leur en témoigne fa joie & fe
fait connoître pour leur pere. Il apprend
avec horreur le trépas prochain de l'un &
le crime de l'autre . Zélimere arrive , &
voit fon amant dans les tourmens & le
délire d'une cruelle agonie. Sandomir
expire en conjurant Rofemond de pardonner
à Argillan . Zélimere fe tue. On
vient annoncer qu'Ofcar a foulevé les
Chrétiens contre Argillan , & veut les
engager à venger Sandomir. Argillan fort
pour aller poignarder ce traître. Il revient
après lui avoir percé le coeur , & fe tue.
JUILLE T. 1769 . 59
Cette tragédie eft dédiée à M. le comte
de Maillé , dont un des ancêtres fe diftintellement
dans un combat , du tems
gua
des croifades , que les Mufulmans le prirent
pour S. George qui étoit venu au fecours
des Chrétiens .
Panégyrique de Henri le Grand , ou éloge
hiftorique de Henri IV , Roi de France
& de Navarre , contenant les actions
de fa vie & les principaux événemens
de fon regne , avec des notes & des
obfervations critiques ; avec cette épigraphe
: J'entends laiffer la vérité enfa
franchife , & la liberté de la dire fans
fard & fans artifice. (HENRI IV aupréfident
Jeannin fon hiftorien . ) A Londres
; & fe trouve à Paris , chez la veuve
d'Houry , imprimeur - libraire de Mgr
le Duc d'Orléans; & fils , rue de la
vieille Bouclerie , & Prault pere , fils
& petit- fils ; in- 12 . 400 pag. Prix 2 l.
8 fols broché.
Cet éloge hiftorique de Henri IV eft
précédé d'un portrait gravé de ce grand
Roi , d'après un tableau peint l'année
même de fa mort ; le panégyrifle rappelle
la plupart des traits les plus intéreflans de
la vie de ce prince ; il fuit la marche de
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire , & fe contente d'y mêler quelques
réflexions. Les faits fe font toujours
lire avec plaifir ; mais fi ce panégyrique
n'avoit pas pour but l'éloge de Henri , il
paroîtroit peut-être bien long aux lecteurs ;
c'eft ainfi que l'auteur commence. « Enfans
des Rois , fils des fouverains des
» nations , vous que le hafard a deſtinés
» pour être les arbitres des peuples , quit-
ور
tez les fauffes grandeurs qui vous fati-
» guent en public , & les plaifirs dange-
» reux, ou les occupations frivoles , dans
» lefquelles ceux qui font déjà peut- être
» vos fecrets favoris , tâchent à abforber
» le tems précieux de votre jeuneſſe :
» Venez admirer votre modèle , venez
» entendre de fa propre bouche ces ré-
» ponfes mémorables , ces paroles immor-
» telles qui peignent fi bien toute la gran-
» deur & toute la bonté d'une ame vrai-
» ment royale. Il n'y a que les grands
» Rois qui puiffent être propofés pour
l'exemple des Rois. » L'auteur a joint
à fon difcours des notes hiftoriques ; il
paroît avoir voulu tout dire ; & ne rien
laiffer ignorer d'un prince dont on fe plaît
à renouveller la mémoire & les actions de
générosité , de grandeur & de bienfaifance.
39
JUILLET. 1769.
Calendrier des Réglemens , ou notice des
édits , déclarations , lettres - patentes ,
ordonnances , reglemens & arrêts , tant
du confeil que des parlemens , cours
fouveraines & autres jurifdictions du
royaume qui ont paru pendant l'année
1766 ; par M. Vallat - la- Chapelle . A
Paris , chez Vallat- la - Chapelle , libraire
, au palais , ſur le perron de la Ste
Chapelle ; in- 12 . Prix 2 1. 10 f. rel .
Cette compilation a commencé en
1762 , & il feroit à fouhaiter qu'elle eût
commencé plutôt ; on feroit bien aife de
voir tous les ans une courte notice de
tous les réglemens , & c. qui ont paru
dans
l'année ; le volume que nous annonçons
eft le cinquiéme ; il eft entierement tracé
fur le plan des précédens ; M. Vallat- la-
Chapelle a faifi l'efprit de tous ces différens
réglemens qu'il a rendu avec beaucoup
d'exactitude & de précifion . Lorfque
les nouveaux ont quelques rapports
avec les anciens , il ne manque pas de les
rappeller & de les mettre fous les yeux de
fes lecteurs qui , par ce moyen , fe voient
en état d'en faire eux- mêmes la comparaifon
. On trouve , à la tête de chaque
piéce , le précis de la queftion qui y eft
traitée , ce qui , joint à la table des matie62
MERCURE
DE FRANCE
.
res , épargne fouvent bien de l'embarras
& des recherches à ceux qui ont befoin de
les confulter.
Zingha , hiftoire africaine , en deux parties
; par M. L. Caftilhon . A Bouillon;
& fe trouve à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriftine ; in- 12 . 2 1. br.
M. Caftilhon a développé dans cet ou
vrage le caractere de Zingha d'après
quelques notices de la vie de cette princeffe
, publiées dans les papiers anglois.
Zingha étoit la foeur de Gola - Bendi ,
fouverain d'Angola , & le plus cruel tyran
que l'Afrique ait jamais vu. Il avoit facrifié
fa famille & les amis de fes parens
à fa défiance ; il n'avoit épargné Zingha
que parce qu'il reflentoit pour elle une
paffion affreufe ; il ne différoit fa mort
que jufqu'à ce qu'il l'eût fatisfaite . Zingha
prévoyoit fon fort & s'occupoit des
moyens de le prévenir ; elle déteftoit fon
frere qui avoit fait périt fon mari & fon
fils ; elle diffimuloit fa haine , & attendoit
du tems les circonftances qui pouvoient
la favorifer . On prétend même qu'elle ne
craignit point de céder à fes defirs ; elle
fe chargea de traiter de la paix avec les
Portugais que fon frere avoit outragés ;
JUILLET. 1769. 63
elle fe fit baptifer pour venir plus fûrement
à bout de fes deffeins . Bendi ne
tarda pas à violer cette paix ; il en fut la
victime ; il avoit un fils dont il avoit confié
l'éducation au peuple le plus barbare
de l'Afrique ; c'étoit les Giagues ou les
Jagas ; ils ne donnoient l'autorité fuprême
qu'à celui qui avoit l'ame la plus
cruelle & la plus atroce ; le fils de Bendi ,
élevé dans leurs principes , devoit faire le
malheur des peuples d'Angola ; cette idée
feule pouvoit flatter le tyran ; Zingha les
délivra de ce monftre ; elle lui plongea
elle-même le poignard dans le fein ; ce
meurtre irrita contre elle fes peuples &
les Européens établis fur les côtes ; elle
fe vit dépouillée de fon trône & réduite
à fuir dans des déferts pour fauver
fa vie ; elle traverfa les fables brûlans de
l'Afrique , combattant les bêtes féroces
qu'elle rencontroit fur fes pas , déteftant
les fujets qui l'avoient chaffée , méditant
les moyens de les foumettre , & de
leur faire fentir fa vengeance ; elle arrive
dans une plaine riante qui faifoit un contrafte
frappant avec les fables arides qu'elle
venoit de traverfer avec des peines &
des difficultés infinies .
Cette plaine fervoit d'afyle aux bêtes
féroces ; elle cherche un endroit où elle
64 MERCURE DE FRANCE.
puiffe paffer la nuit ; entre dans une caverne
; un lion l'habitoit , & vient au - devant
d'elle ; une fléche le renverſe fans
vie à l'entrée de la grotte ; Zingha prend
fa place & paffe la nuit dans cet horrible
lieu. Le lendemain elle parcourt la plaine
; elle y trouve un homme ; fon premier
mouvement eft de lui percer le coeur;
l'étranger eft un caffre , il arme auffi fon
arc & lui crie : frappe , Zingha ; je dédaigne
de te prévenir ; mes traits feront plus juftes
que les tiens . Etonnée de fe voir connue
, Zingha s'approche ; la journée eſt à
nous , lui dit - elle ; nous aurons le tems.
de combattre. Qui es - tu ? Le caffre fe
fait connoître pour Dronco , l'exécuteur
des ordres farouches de Bendi ; le défefpoir
l'a conduit dans ce lieu ; il déteste le
genre humain & frémit de ne pouvoir lui
nuire . Ces fentimens horribles plaiſent à
Zingha ; elle eſpére trouver des reffources
dans cet efprit fertile en noirceurs &
en perfidies ; elle lui offre fa main ; leur
hymen affreux fut célébré dans la caverne;
quelques jours après Zingha envoya le
caffre auprès du meni de Congo pour
lui
demander fon appui ; il revint avec une
lettre qu'il n'avoit point lue , mais perfuadé
que les fecours qu'il avoit demandés
étoient accordés ; Zingha lut la lettre
JUILLE T. 1769. 65
-
& vit que le meni de Congo lui propofoit
desconditions que fon orgueil lui défendoit
d'accepter , & que ce prince avoit
cachées au cafre ; elle imita fa diffimulation
, & voulant fe débarraffer de fon horrible
époux , elle le renvoya à Congo avec
une lettre très fiere , dans laquelle elle
défavouoit d'avoir chargé Dronco d'aucune
commiffion , & prioit le meni de le
faire mourir. Auffi- tôt que le malheureux
fut parti , elle tendit des piéges autour de
fa caverne , empoifonna les fources & les
provifions afin que le caffre trouvât fûrement
la mort à fon retour fi le meni de
Congo ne le faifoit pas périr. Elle quitta
fur le champ ce défert , & fe refugia chez
les Giagues ; le meurtre de fon neveu lui
fit un mérite auprès de ce peuple barbare;
elle lui montra qu'elle furpaffoit fa cruauté.
Elle fe fit confacrer aux dieux de ce
pays , elle étoit chargée d'immoler les
victimes humaines ; & la maniere dont
elle s'acquitta de cet emploi féroce lui
attira l'eftime de la nation . La chafteté >
qui lui étoit impofée en qualité de prêtreffe
, lui pefoit ; elle confia fa fituation
à Ronlan , l'une de fes compagnes , qui
lui enfeigna les moyens de l'adoucir ; les
prêtreffes des Giagues étoient chargées
de la garde des prifonniers qu'on immo66
MERCURE DE FRANCE.
loit aux dieux ; elles trouvoient auprès de
ces malheureux les confolations qu'elles
defiroient ; elles ne les facrifioient que
lorfque leurs forces étoient épuifées ;
comme elles avoient le droit d'épargner
une victime , elles faifoient entendre à
chacun en particulier que leur choix tomberoit
fur lui , afin que la crainte ne les rendît
pas moins vifs & moins empreffés .
Le moment où on fauve la vie à un de
ces infortunés eft celui où le fer eſt déjà
fur fon fein ; il efpére jufqu'à cet inftant,
& garde le fecret ; on ne lui donne pas
tems de le reveler en le perçant promptement
, & le faifant périr d'un feul coup.
le
Zingha profita des leçons de fa compagne
; elle afpire à fuccéder au chef de la
nation , & en acquiert le droit par les barbaries
les plus affreufes ; elle fe flattoit
d'engager les Giagues à la remettre fur le
trône d'Angola ; elle perd cette eſpérance
& fe contente de regner fur eux . Le
crime la fatigue enfin ; elle fonge à policer
fes fujets ; c'eft une entreprife difficile
; elle y parvient à l'aide du P. Antoine
de Gaëte , miffionnaire Capucin , qui la
ramene à la religion chrétienne qu'elle
avoit embrallée long- tems auparavant par
politique , oubliée enfuite , & qu'elle reprend
parce qu'elle eft perfuadée , Elle
JUILLE T. 1769. 67
τέ
mourut , & fut enfevelie dans un vieux
froc du miffionnaire qu'elle avoit acheté
pour cet effet. La princeffe Barba fa
four lui fuccéda ; mais fon regne fut
court ; elle ne fçut pas affermir l'ouvrage
commencé par Zingha fur la fin de fa vie.
Le commandement , après fa mort, tomba
entre les mains d'Y- Venda , guerrier
féroce , qui replongea les Giagues dans
leur ancienne barbarie.
Premier récueil philofophique & littéraire
de la fociété typographique de Bouillon
. A Bouillon ; & fe trouve à Paris ,
chez Lacombe , rue Chriftine ; in- 8° .
369 pag. z liv. 10 f. br.
La fociété typographique de Bouillon
eft compofée de plufieurs gens de lettres
eftimés ; ils fe propofent de donner un
recueil de pièces de phyfique , d'histoire
naturelle , de morale , de littérature , &c.
Le premier volume que nous annonçons
en contient quelques - unes très intéreſfantes,
& quifont les pro luctions de deux
affociés ; ils ne fe borneront point aux
leurs ; des fçavans zélés pour le progrès
des lettres & de la philofophie ont
promis de leur ouvrir leurs porte - feuilles ;
la fociété recevra leurs ouvrages avec re68
MERCURE DE FRANCE.
connoiffance ; & les lettres verront par
les morceaux qu'elle publie qu'elle n'a pas
befoin de fecours étrangers. La premiere
offre des détails curieux fur le progrès de la
philofophie chez les Romains ; il eft divifé
en quatre époques ; il eft inutile de
chercher des philofophes dans cette ville
depuis la fondation jufqu'à l'an 555. Romulus
s'attacha plus à cultiver le courage
de fes fujets qu'à leur infpirer des vertus;
Numa fit trop de dieux ; fon commerce
avec la nymphe Egerie annonce plus d'hypocrifie
ou de vifion que de philofophie;
il avoit cependant une morale très - pure
& des idées très -faines de l'eflence divine;
on peut dire de lui qu'il tenoit la vé .
rité dans fa main & qu'il ne daigna pas
l'ouvrir. La feconde époque s'étend jufqu'à
l'ambaffade des Athéniens , l'an de
Rome 608. La philofophie fit des progrès
moins fenfibles que la poëfie & l'éloquence
; pour avoir des poëtes , des orateurs
& des artiſtes dans un état , il fuffit
de les y inviter ; les philofophes ne fe
rencontrent pas fi facilement ; il fallut des
circonftances particulieres pour les attirer
à Rome ; on punit la révolte des peuples
de l'Achaïe en leur enlevant leurs fages
& leurs favans qui furent difperfés dans
différens cantons de l'Italie. Ils y porteJUILLET
. 1769. 69
rent avec eux leurs vertus , leur paffion
pour l'étude ; ils les infpirerent à la jeuneffe
qui s'empreffa de venir les entendre .
Le fénat craignit que l'ancienne difcipline
ne fût altérée & qu'on ne négligeât les
exercices militaires pour l'étude de la fageffe
; il donna un décret qui mit les philofophes
dans l'heureuſe néceffité de n'être
fages que pour eux . Les Athéniens eurent
enfuite occafion de députer des philofophes
à Rome pour demander la diminution
de l'amende que leur avoient impofée
les Sycioniens ; ils choifirent Carnéade
, Diogene & Critolaüs , qui eurent
bientôt des difciples ; le févére Caton
s'éleva contre eux ; il difoit quelquefois
à fon fils que Rome fe perdroit dès qu'on
y introduiroit l'ufage de la langue grecque;
il changea de fentimens dans fa vieilleffe ,
puifqu'il apprit cette langue , & chercha
des confolations dans la philofophie qu'il
avoit outragée ; cette étude fit des progrès
jufqu'à la mort d'Augufte ; Cicéron
fut le premier qui fit parler la langue latine
à cette fcience qui fuivit les viciffitudes
qu'éprouva l'empire & tomba avec
lui. Ce morceau , très - philofophique &
très-intéreſlant , eft de M. Robinet , à qui
l'on en doit plufieurs autres de fon propre
fonds , & quelques - uns traduits ou
70 MERCURE DE FRANCE .
-
imités de l'anglois . M. L. Caftilhon , un
des affociés , en a donné de littéraires &
de philofophiques ; tels font une apothéofe
d'Homère , imitée des foirées attiques
d'Hérode Atticus , des réflexions fur Virgile
& für Lucain , dans lefquelles il s'éleve
contre la comparaifon que l'on a faite
de la Pharfale & de l'Enéide . Son effai
fur la philofophie & la morale de Plutarque
eft un article très intéreflant &
très bienfait. Bien des littérateurs ne
connoiffent de cet écrivain que les vies
des hommes illuftres ; fes difcours , écrits
avec fimplicité, portent avec eux l'inftruction
& l'agrément. M. L. Caftilhon les
apprécie ; les éloges qu'il leur donne font
d'un homme éclairé qui fent le mérite de
l'auteur dont il parle , & qui eft fait pour
marcher à côté de lui . Il préfente une traduction
libre de quelques- uns de ces difcours
; & on n'a qu'un regret , c'eft qu'il
n'en ait pas traduit un plus grand nombre.
Nous rapporterons quelques anecdotes.
tirées de celui qui traite de l'importunité
des babillards & des dangers de trop
parler ; c'eft des maladies de l'efprit humain
la plus difficile à guérir ; elle a été
fouvent l'écueil de la philofophie qui ,
n'ayant à lui oppofer que les leçons de la
fagelle , eft néceflairement obligée d'ea
JUILLE T. 1769. 71
tn
ployer le fecours de la parole . Ce fut une
démangeaifon de parler qui fit prefque
manquer la confpiration formée contre
Néron. L'un des conjurés , celui - là mêmẹ
qui devoit porter le premier coup, entendant
les cris d'un malheureux qu'on alloir
expofer aux bêtes féroces , ne put s'empêcher
de lui dire : ne défefpére point de
la fortune , combats avec courage ; fi tu
peux échapper à la fureur des lions , pafe
tranquillement la nuit ; demain , à cette
heure , tu me remercieras. Le prifonnier
regarda dans cet avis un moyen d'échap
per au fupplice ; il demanda à parler à
Néron qui fit arrêter le confpirateur , à
qui les tourmens arracherent l'aveu du
complot qu'on avoit formé contre les
jours de l'empereur. On fait l'hiftoire de
ce fénateur qui , pour ne pas affliger fa
femme qui vouloit favoir le fecret d'une
délibération , lui raconta une fable abfurde
qui fut la nouvelle publique de Rome
une demie heure après . Les barbiers d'Athènes
n'étoient pas moins fujets à l'intempérance
de langue que les nôtres ; l'un
d'eux , en paflant près du Pyrée , entendit
un efclave qui difoit en courant à un de
fes amis qu'il revenoit de Sicile où les
Athéniens avoient été battus ; le barbier
72 MERCURE DE FRANCE.
"2
jette auffi - tôt fon ballin & fes rafoirs , &
court publier cette nouvelle ; le peuple
confterné s'affemble , les magiftrats font
venir le barbier & veulent favoir comment
il a appris une défaite qui étoit encore
ignorée de tout le monde ; celui -ci
refta confondu ; le peuple voulut qu'il fûr
mis à mort. « On fit venir les bourreaux ,
» & le malheureux étoit attaché fur la
» roue , lorsqu'une troupe d'Athéniens ,
échappés au carnage , arriverent & ne
» confirmerent que trop la nouvelle de la
» victoire des Siciliens . Le peuple allar-
» mé fe fépare ; il ne refte fur la place
» que le barbier étendu fur la roue , & qui
» y demeura jufqu'à la nuit fuivante que
» les bourreaux vinrent le délier : encore
» même ne put- il s'empêcher de leur de-
» mander s'ils avoient ouï dire par quelle
faure Nicias , général Athénien , avoit
perdu la bataille , & s'il avoit été tué
» en combattant ou en fuyant. » Un ba-
- billard de la même profeffion fe perdit
encore lui - même en parlant trop. On
avoit volé le temple de Junon à Sparte ;
la foule s'y étoit rendue le lendemain ,
& trouvant une bouteille vide fur l'au-
`tel , demandoit ce qu'elle pouvoit fignifier.
Rien que de très -fimple , s'écria fur
"
رد
le
JUILLET. 1769. 73
le champ un barbier : j'imagine qu'avant
d'entrer dans le temple les voleurs ont bu
de la ciguë ; ils ont enfuite rempli de vin
cette bouteille , afin de s'en fervir de contrepoifon
s'ils n'étoient pas pris fur le
fait ; leur deflein , s'ils étoient furpris ,
étoit vraisemblablement de laiffer agir la
cigue , qui les auroit fait mourir avant le
tems où ils auroient été conduits au fupplice.
Cette explication parut trop conféquente
& trop réfléchie pour n'être qu'une
conjecture ; on arrêta le barbier qui fuc
contraint d'avouer qu'il étoit lui - même
l'un des voleurs.
Hiftoire de Metz, par des religieux Béné
dictins de la congrégation de St Vanne
, membres de l'académie royale des
fciences & des arts de la même ville. A
Metz , chez Pierre Maréchal , libraire ,
rue Pierre- hardie ; in -4° . tom. I.
Cet ouvrage fait honneur aux fçavans
Bénédictins qui l'ont entrepris ; il mérite
d'être placé à côté des autres productions
laborieufes que nous devons à ces religieux
; l'hiftoire de Metz offre quatre
âges qui fourniffent chacun la matiere
d'un livre ; le volume que nous annonçons
contient les deux premiers . L'un
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
renferme tout ce qu'on a pu découvrir au
fujet de cette ville depuis fon origine jufqu'au
regne de Thierry I. On n'a négligé
aucun des détails que peut fouhaiter la
curiofité du citoyen ; elle s'étend toujours
plus loin que celle des étrangers ; l'hiſtoire
fabuleufe de cette ville n'eſt point
oubliée; il y en a peu qui n'ayent la leur;
mais il en eft peu qui prétendent à une
auffi haute antiquité . Philippe de Vigneules
affure gravement qu'auffi - tôt après la
confufion des langues à Babel , trois enfans
de Sem avec une de leurs tantes
n'eurent rien de plus preffé que de fe
rendre dans la Gaule Belgique ; ils s'établirent
dans un lieu agréable entre les
rivieres de Mofelle & de Seille , où ils
bâtirent trois maifons qui furent les premieres
de la ville de Metz ; il dit même
qu'on les voyoit encore de fon tems . Il
n'a eu garde de laiffer ignorer les noms
de ces fondateurs de Metz ; il les appelle
Geret , Jazel , Zelet , & la tante Azita. Les
auteurs , fans s'arrêter à ces abfurdités ,
ne remontent pas plus loin qu'à l'an 52
avant l'Ere Chrétienne ; ils fuivent l'hiftoire
de cette ville foumife aux Romains,
défolée par Chrocus & par Attila , & enfin
conquife par Clovis. Son fils Thierry
JUILLET. 1769. 75
en fit la capitale de fon royaume ;
c'eft à
cette époque que commence le fecond livre.
Un court extrait de la loi des Francs
ripuaires redigée par Thierry , développe
l'ordre de l'adminiftration politique ; les
auteurs éclairciffent toute cette partie de
l'hiſtoire de Metz ; ils employent , avec
un fuccès égal , les recherches les plus
profondes & la critique la plus judicieufe;
ce livre conduit jufqu'à la décadence de
la maifon de Charlemagne ; ce fut le tems
où la ville de Metz changea de maîtres ;
on doit la préfenter dans le volume fuivant;
devenue ville impériale , & enfin
capitale d'une province de France ; nous
rendrons un compte plus détaillé de tout
l'ouvrage, lorfque le fecond volume aura
paru .
L'Abbaye ou le Château de Barford , imité
de l'anglois ; par M... A Londres;
& fe trouve à Paris , chez Gaugueri ,
libraire , rue des Mathurins , au Roi de
Dannemarck ; 2 part. in 12 .
Mifs Warley , jeune orpheline , venoit
de perdre fa bienfaitrice ; Lady Sutton
qui devoit fe charger d'elle , étoit à Montpellier
, où le dérangement de fa fanté
l'avoit conduite. Une de fes amies qui fe
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
préparoit à faire le même voyage , avoir
promis d'emmener avec elle Mifs Warley
; fes affaires ne lui permettant pas de
partir de quelque tems , la jeune perfonne
céde aux inftances de M. & Madame
Jeukings , & va paffer quelque tems chez
eux ; ce font des gens très - riches & remplis
de fentiment , fort aimés du chevalier
Powis & de fa femme , dont ils font
les affaires . Ceux - ci font charmés des
graces de Mifs , & la preffent de venir
fouvent les voir ; le lord Darcey , qui eſt
de retour de fes voyages , & qui a été le
pupile du chevalier , fe trouve alors au
château de Barford ; il ne peut voir Mifs
Warley fans l'aimer ; il n'ofe lui avouer
fa paffion , parce qu'elle eft orpheline , &
que le chevalier Powis ne confentira jamais
à un mariage qui ne lui apportera
aucune fortune; quoiqu'il fait hors de turelle
, il ne refpecte pas moins le chevalier
; fon pere.en mourant lui a commandé
de le regarder comme un homme à
qui il remettait tous fes droits. Son tuteur
est très -avare. Cette paffion vile lui
a fait faire le malheur de fon fils qui eft
abfent & dont il fapporte l'éloignement
avec douleur ; Mifs Warley s'apperçoit
des fentimens du lord & eft étonnée de fa
JUILLE T. 1769. 77
·
retenue ; elle en ignore le véritable motif,
& l'impute à la foibleffe de la paſſion
qu'elle lui a infpirée. Le lord attend le
retour de milord Powis, fils du chevalier ,
qui a écrit qu'il reviendroit inceffamment
& qu'il s'eft marié ; il fe flatte de trouver
en lui un appui ; il part pour Londres
d'où il écrit au chevalier ce qu'il n'a pas
ofé lui dire . A peine eft il parti que le
mari de la Dame qui doit conduire Mifs
Warley en France vient la chercher. Mylord
& Mylady Powis qui font arrivés le
jour du départ de Mifs , apprennent au
chevalier qu'elle eft leur fille ; qu'ils font
mariés depuis long tems fecrétement; on
envoie auffi tôt un exprès au lord Darcey
pour courir après Mifs Warley , l'inftruire
de cet événement & arrêter fon voyage
. Le lord vole à Douvres ; le paquebot
eft parti ; une tempête l'a fubmergé ; tout
ce qui étoit dedans a péri ; on croit retrouver
le corps de Mifs Warley. Darcey
tombe malade de défefpoir ; un de fes
amis lui prodigue fes fecours & fes foins ;
il les rejette , il veut mourir , il le prie de
les porter à la famille de l'infortunée
Mifs. L'ami fe garde bien de l'abandonner
& charge une autre perfonne d'inftruire
Powis de ce funefte événe-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ment ; le trouble eft dans le château de
Barford ; le hafard fait découvrir à la pofte
une lettre adreffée à Mifs Warley , chez
un banquier de Londres , c'eft celui de Lady
Sutton ; on vole chez le banquier , on
y trouve Mifs ; le mari de la Dame qui
devoit la conduire étoit un fcélerat qui
avoit voulu lui faire violence ; Mifs avoir
fui & trouvé un afyle dans la maifon du
banquier ; elle y avoit eu la petite vérole ,
ce qui l'avoit empêché d'écrire à fes amis ;
cette nouvelle heureuſe ramene la joie
dans tous les coeurs . Mifs Warley retrouve
fon pere & fa mere , & fait la félicité du
lord Darcey.
Il y a beaucoup d'intérêt dans ce roman
; pluſieurs momens arrachent des
larmes ; les perfonnes fenfibles le liront
avec plaifir.
Nouvelle Bibliothèque de campagne , ou
choix d'Epifodes intéreffans & curieux,
tirés des meilleures romans tant anciens,
que nouveaux . A Amfterdam ,
chez Changuyon , & fe trouve à Paris,
chez Lejay , rue St Jacques , au- deffus
de la rue des Mathurins , au grand Cor.
neille ; 3 vol . in- 12 .
Cette nouvelle bibliothèque de camJUILLET
. 1769. 79
pagne offre beaucoup de variété & d'agrément
; on y a raffemblé les épiſodes les
plus intéreffans de nos anciens romans ,
qu'on ne lit plus , qu'il eft difficile de fe
procurer , & qui , par cette raifon , feront
neufs pour la plupart des lecteurs ; on a
eu foin d'en ôter les longueurs & d'en
corriger le ftyle ; chacun de ces morceaux
forme fouvent un conte curieux rempli
d'imagination & d'intérêt ; le premier
plan des auteurs étoit de fe borner à la réduction
des meilleurs épifodes de nos
anciens romans ; quelques perfonnes leur
ont confeillé de l'étendre davantage ; ils
ont déféré à cet avis ; & pour rendre leur
recueil plus complet , ils y ont fait en
trer les épifodes de plufieurs excellens romans
modernes tant françois qu'étran
gers . Ils ont auffi mis à contribution quelques
poëmes de différentes nations ; il en
réfalte un mélange plus varié qui donne un
nouveau prix à cette collection ; ils n'ont
fuivi d'autre arrangement dans les morceaux
qu'ils publient , que celui qui leur
étoit indiqué par le goût ; il s'agiffoit d'amufer
les lecteurs & ce motif en a reglé
la diftribution . On retrouve dans ces volumes
plufieurs piéces très - piquantes ,
tirées de l'Aftrée, de Cléopatre , de Caffan-
Div
to MERCURE DE FRANCE.
dre , de Polexandre , de Tharfis & Zelie ,
de Pharamond , d'Ariane , de Rofelinde
, de la Diane de Montemayor , & c .
Plufieurs ouvrages modernes en ont fourni
quelques -unes qu'on lira avec plaifir ; parmi
les poëmes on verra volontiers celles
que l'on doit à l'Iliade , à l'Enéide , à la Jérufalem
délivrée , au Roland furieux , à
Léonidas , aux Saifons de Tompfon , & c.
Le goût a préfidé au choix des différens
morceaux : il eft peu de collections plus
agréables , & qui conviennent mieux au titre
qu'on lui a donné .
Ces trois volumes doivent être fuivis
d'un pareil nombre qui paroîtra à la fin de
cette année.
Dorval ou Mémoires pour fervir à l'hi
toire des moeurs du dix-huitiéme fiécle .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris
chez Merigot jeune , quai des Auguftins
près la rue Gît- le- Coeur ; 4 parties
in-12.
>
Dorval étoit fermier général ; il n'employoit
fes richeffes qu'à faire du bien aux
malheureux ; un jour il étoit forti du palais
royal ; il étoit à pied ; une pluie le
força de chercher un abri fous une porte
cochere ; une femme y avoit été conduite
JUILLE T. 1769 .
81
par la même circonstance ; elle pleuroit ;
Dorval voulut connoître la caufe de fes
chagrins pour la confoler ; elle le pria de
l'accompagner chez elle ; il y vir un homme
étendu dans fon lit , malade & manquant
de tout , environné d'enfans qui
oublioient qu'ils n'avoient pas mangé depuis
24 heures , pour ne s'occuper que des
befoins de leur pere ; Dorval ému s'empreffa
de les fecourir ; il apprit bientôt
que M. Dorfan , c'étoit le nom de cet infortuné
, étoit un gentilhomme Breton
que plufieurs accidens avoient ruiné; il
le preffa de venir occuper un appartement
dans fa maifon avec toute fa famille .
Dorval devint amoureux de Mlie d'Orfan
; il s'en fit aimer ; rien ne s'oppofa à
fon bonheur ; il fut différé feulement par
une tournée qu'il fut obligé de faire dans
fon département. Le marquis de Mainvillers,
fon protecteur , dont il avoit fouvent
relevé les affaires , lui avoit deftiné
fa niéce ; il n'apprit pas fans chagrin que
Dorval ne defiroit pas fon alliance ; il
fongea aux moyens de l'en punir ; un certain
d'Armenville entra dans fon reffentiment
, & promit de le venger. Il s'étoit
apperçu que Doligni , le frere de Dorval,
étoit aufli amoureux de Mlle Dorfan ; il
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le gouvernoit depuis long - tems ; il l'exhorta
à la féduire , & n'eut pas de peine
à lui faire goûter fes principes odieux .
Doligni , un foir , fe gliffa dans l'appartement
de Mile Dorfan , & alloit profiter
de la circonftance & des avantages que
lui procuroient fon fommeil ; une gouvernante
active arriva à- propos pour arrêter
fes entreprifes ; Doligni , confus ,
éprouva des remords ; cette aventure le
corrigea & le ramena à la vertu . Le mariage
de Dorval fut encore différé à ſon
retour par une lettre de M. Dalignan , un
parent de Madame Dorfan , qui revenoit
des Indes avec une groffe fortune qu'il lui
deftinoit ; il prioit qu'on l'attendît pour
la cérémonie , & qu'on cherchât en même-
tems la femme & la fille d'un de fes
amis, qui n'en avoit point eu de nouvelles
depuis long tems ; il envoyoit leurs portraits
; & M. Dorfan y reconnut fur le
champ deux perfonnes qu'il fecouroit depuis
long- tems ; il s'empreffa d'aller chercher
Madame & Mlle de Baradec , c'étois
leur nom ; elles n'eurent point d'autre
demeure que celle de Dorval. Doligni
fon frere prit de l'amour pour la jeune
Demoifelle ; d'Armenville n'en fut pas
exempt ; mais Doligni fut préféré ; il réJUILLET.
1769. 8'3
folut d'empêcher le triomphe de fon rival
; il fit faire des lettres qui pouvoient
rendre M. de Baradec fufpect aux yeux du
miniftre. Cet infortuné fut arrêté ; fa femme
& fa fille furent conduites dans un
couvent ; leur innocence ne tarda pas à
être reconnue ; on les confola de leur difgrace
par des bienfaits ; le miniftre voulut
que le mariage de Doligni & celui de Dor
val fe fiffent dans une de fes terres ; d'Armenville
effaya , dans la route , d'enlever
Mlle de Baradec ; les domeftiques qu'il
avoit gagnés à prix d'argent , le feconderent
, mais elle fut délivrée par Dalignan
qui venoit au château du miniftre & qui
fe rencontra fur fon chemin. D'Armenville
fut tué ; perfonne ne le regretta &
tous furent heureux dès que ce méchant.
homme ne fut plus en état de troubler
leur repos.
Ces mémoires ne ferviront que trèsimparfaitement
à l'hiftoire des moeurs de
ce fiécle ; il y a des hommes légers , inconféquens
& fans principes , mais on
ne voit pas des ames atroces telles qu'on
repréfente d'Armenville , le marquis &
la marquife de Mainvillers ; fi tous nos
financiers ne reflemblent pas à Dorval ,
ils ne reffemblent pas non plus aux autres
Dvj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
períonnages du même état,fur lefquels on
s'égaïe dans ce roman ; les peindre rudes
& groffiers , c'eft ſe tranſporter dans l'autre
fiécle ; ils ont abfolument changé ;
leurs manieres font douces & honnêtes ,
plufieurs cultivent leur efprit , aiment les
arts; il en eft à qui la générofité de Dorval
n'eft point étrangere . Ce roman offre
quelquefois de l'intérêt , quelques portraits
agréables , mais fouvent des longueurs
& des invraisemblances .
Traité des Muriers , ou Regles nouvelles ,
fûres & faciles , pour les femer , planter
& faire croître promptement , en
les rendant très-abondans en feuilles ;
fuivi d'une excellente méthode pour
faire éclorre les vers à foie ; par l'auteur
du traité de la Garance. A Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue J. Jacques
, in 8 °. 68 pag.
Le grand nombre de nos manufactures
de foie , les fommes immenfes que l'importation
de cette matiere premiere fait
fortir du royaume prouvent la néceffité
de l'augmentation des mûriers en France
; il eft inutile de s'étendre fur les avantages
qu'elle procureroit ; le moyen le
plus efficace feroit une récompenfe accor
JUILLET. * ૬ 1769 .
dée à charque particulier qui cultiveroit
trois cens pieds de mûriers. Il n'eft point
de payfans qui n'ait une cour , ou un jardin
ou une portion de terre quelconque ;
ils pourroient y planter des mûriers de
préférence aux arbres fruitiers , qui leur
procurent un moindre bénéfice. A fuppofer
qu'il n'y eût dans le royaume que
vingt mille plantations de trois cens pieds
chacune , cela formeroit en dix ans fix
millions de pieds de mûriers , dont chacun
, au bout de ce tems , fuffiroit à la
nourriture d'une quantité de vers à foie
qui produiroit au moins deux livres de
cocons. Ce la formeroit douze cens mille
livres de foie qui , calculées fur le prix de
dix -huit francs , rapporteroient toutes les
années en espéces vingt & un millions fix
cens mille livres . Il feroit aifé de doubler
ce produir, en ordonnant aux maifons
religieufes & aux hôpitaux , qui font environ
au nombre de 20000 en France , de
planter 300 mûriers dans leurs enclos .
Cette foie , mife en oeuvre dans nos manufactures
, tripleroit au moins de valeur.
L'auteur , après avoir montré les avantages
de la multiplication des mûriers ,
traite de leur culture ; il préfente une nouvelle
méthode qu'il doit à fes obferva86
MERCURE DE FRANCE.
tions , & dont fes expériences garantiffent
l'atilité ; il s'étend fur la maniere de
les femer ou de les planter , indique les
procédés qu'il faut fuivre pour les faire
croître plus promptement , & les rendre
plus abondans en feuilles. Ce traité mérite
l'attention des cultivateurs ; c'eft une
fource nouvelle de richeffes qu'il leur offre
, avec les moyens d'en profiter ; l'ouvrage
eft terminé par une méthode pour
faire éclorre les vers à foic . Cet ouvrage
réunit la clarté à la précifion ; les procédés
qu'on y propofe font de la plus grande fimplicité
, & par là très- faciles à fuivre .
Mémoire &journal d'obfervations & d'expériences
fur les moyens de garantir les
olives de la piqûure des infectes . Nouvelle
méthode pour en extraire une
huile plus abondante & plus fine , par
l'invention d'un moulin domestique ,
avec la maniere de la garantir de toute
ranciffure ; avec cette épigraphe : Olivas
habebis in omnibus terminis tuis &
non ungeris oleo , quia defluent & peribunt.
DEUT. CHAP. 28 , V. 40 ;
préfenté à l'académie royale des fciences
de Paris , le 21 Janvier 1769 ; par
M. Sieuve , de Marſeille. A Paris , de
JUILLET. 1769. 87
l'imprimerie de Michel Lambert , rue
des Cordeliers , au Collège de Bourgogne
;
in 8° . 126 pag.
Les vers font funeftes aux fruits & fur.
tout aux olives ; celles que ces infectes
ont piquées féchent fur l'arbre , tombent
à terre & ne donnent que de mauvaiſe
huile & en petite quantité. Le particulier
gémit de la perte qu'il fait ; le commerce
en fouffre , & perfonne ne s'eft occupé
avant M. Sieuve à chercher le principe
du mal & à y apporter le remède ; à
ces inconvéniens il s'en joint un fecond ;
on n'a pas affez réfléchi fur la maniere de
tirer l'huile de l'olive ; les moulins ordinaires
ont befoin d'être perfectionnés ;
ils ne fourniffent que très - peu d'huile
& elle eft fujette à fe gâter . Ces objets
intéreffans & fi négligés méritent l'attention
du cultivateur & du citoyen ; M.
Sieuve s'en eft occupé pendant plufieurs
années , & ce mémoire eft le réfultat de
fes obfervations & de fes expériences . It
eft divifé en trois parties. Dans la premiere
il s'attache à faire connoître la nature
de l'olive & fes différentes espéces ;
elle a à craindre la trop grande féchereffe ,
les pluies trop abondantes & la piquûre
des vers. Les premiers maux ne font
$$ MERCURE DE FRANCE.
qu'accidentels ; le dernier eft plus ordinaire
& par conféquent plus funefte ; l'au
teur fuit l'hiftoire du ver des olives pendant
fon féjour dans l'olive , dont il ne fort que
lorfqu'il eft chryfalidé ; alors il vit peu
de tems , & ne s'occupe que de fa multiplication
; il dépofe fes oeufs dans les cavités
que forment les écorces mortes en
fe détachant du tronc. Cette partie eft
très-curieufe ; les recherches de M. Sieuve
à ce fujet l'ont conduit à la découverte
d'un remede infaillible & très- peu dif
pendieux , puifqu'au moyen de 10 liv.par
an , on pourra préferver plus de cent pieds
d'oliviers. Il fe réferve la connoiffance de
ce remede , dont il garantit l'efficacité.
Dans la feconde partie , il établit la véritable
maniere dont on doit détriter l'olive
pour en extraire l'huile la plus parfaite
, & celle de la conferver long tems.
Ces détails le menent à traiter de l'infuffifance
des moulins dont on fe fert & des
avantages de celui qu'il propofe , dont il
donne une defcription exacte , & un plan
gravé à la fuite de fon mémoire ; mais
comme il pourroit arriver que quelques
ouvriers de province , faute d'habitude on
d'intelligence ne l'exécutaffent pas dans
fon entiere précifion , il en offre des mo.
dèles & des éclairciffemens aux particu
JUILLET . 1769. 89
liers qui les defireront , & qui pourront ,
pour cet effet , lui écrire à Paris , rue Por
re- foin , en affranchiffant leurs lettres .
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur ce mémoire utile & curieux ; le jugement
que l'académie royale des fciences
en a porté en fait un éloge fuffifant.
Le nouveau Théâtre Anglois . A Paris ,
chez Humblot , libraire , rue S. Jacq.
près St Yves ; tom . II . in - 12 . Prix 3' liv.
rel.
Nous avons rendu compte dans le tems
du premiere volume de ce théâtre anglois ;
l'objet de l'auteur eft de nous faire connoître
les piéces nouvelles qui ont eu lè
plus de fuccès à Londres ; on fe borne aux
comédies ; les tragédies anciennes font
affez connues ; les modernes commencent
à fe rapprocher des nôtres ; les Anglois
paroiffent revenir à la nature & à la fimplicité
dont nous nous écartons . Le vo-
Jume que nous annonçons contient trois
piéces. La premiere, d'Hugh Kelly, a pour
titre: La fauffe Délicateffe.
Le lord Dorfet avoit demandé la main
de Lady Betty qui , croyant qu'il eft honteux
à une veuve de former un fecond
engagement, l'avoit refufé par délicateffe,
90 MERCURE DE FRANCE.
mont ,
quoiqu'elle l'aimât en fecret ; le lord af-
Aigé de ce refus , la regrette , & n'ofe pas
employer de nouvelles follicitations pour
vaincre la répugnance de Lady Betty .
Forcé par fa famille de fonger à fe marier ,
il jette les yeux fur Mifs Hortence Marchfille
de qualité , orpheline , fans
biens , & vivant fous la protection de Lady
Betty fon amie ; il n'ofe pas fe déclarer
lui - même parce qu'il eft riche , &
qu'Hortenfe eft malheureufe ; fa délicateffe
l'oblige à des ménagemens , il s'adreffe
à Lady Betty & la prie de parler en
fa faveur à fa jeune amie. Lady eſt affligée
de ce projet , mais elle fe croiroit coupable
fi elle empêchoit la fortune d'Hortenfe
; celle - ci , inftruite de la demande
de Mylord , craint d'affliger fon amie &
fa protectrice en le refufant , & l'accepte
quoiqu'elle aime en fecret Sidney , coufin
du lord Dorfet , mais cadet de famille ,
par conféquent peu riche , & qui doit
époufer inceffamment Mifs Théodore ,
fille du colonel Rivers. Ce mariage a été
réglé par Mylord Dorfet , & Sidney , fenfible
& reconnoiffant , eft trop délicat
pour manquer à fon coufin , en ne voulant
pas conclure une union qui lui eft fi avantageufe
, quoique fon coeur foit tout entier
à Mifs Marchment. La fille du colo
JUILLET . 1769. 91
nel n'époufe Sidney que par obéiffance ;
elle aime Sir Harry , dont elle eft aimée .
Tous ces perfonnages font leur malheur
mutuel par un excès de délicateffe ; heureufement
Miftrifs Harley , patente de
Lady Betty n'a pas cette délicateffe . Elle
fe charge de les rendre tous heureux , en
les forçant à s'expliquer mutuellement ;
elle eft fecondée par Sir Cecil , un ami du
colonel , homme déjà d'an certain âge ,
honnête , vertueux , fenfible , généreux &
brufque. Le lord Dorfet , enchanté de fe
voir affuré de la main de Mylady , veut
faire du bien à Mifs Marchmont. Sir
Cecil n'y confent pas. Il lui dis
« Point de monopole en générosité ;
foyez bon ami , bon parent , je le veux.
» Vous plaît- il d'enrichir Sidney ? Vous
» en êtes le maître . Mais vous ne donne-
» rez rien à Mifs Marchmont , je ne le
» fouffrirai Je fuis fon tuteur , j'ai
» des comptes à lui rendre . »
99
pas .
MISS MARCH MON T.
Des comptes à me rendre ! eh , je ne
poffede rien dans l'Univers !
SIR CECIL .
Paix , vous ne favez pas vos affaires.
92 MERCURE DE FRANCE.
Allons , Mylord , vos intentions , je m'y
conformerai . Point de tricherie , j'égale
vos dons ; guinée par guinée , je ne vous
céderois pas d'une feule.
LORD DORSE T.
Un noble défi , Cecil , je l'accepte .
SIR
Parlez donc.
CECIL.
LORD DOR SE T.
Je prie Sidney de recevoir douze mille
livres sterlings.
"
SIR CECIL.
Mifs Marchmont en poffède autant.
Tout le monde admire la générosité de
Cecil. « A qui diable en avez vous donc
» vous autres , s'écrie- t-il ? Pourquoi ces
complimens , cette furprife , ces accia-
» mations? Tous les jours nos égaux en
» naiſſance , en richeffe , perdent des mil-
» liers de guinées , fe ruinent autour d'un
tapis verd , le couvrent d'or , font la
» fortune, de cent marouffles , de mille
impudentes , & perfonne ne s'avife de
» leur reprocher de la générofité . »
"
"
JUILLET. 1769. 93
La Femme jaloufe offre beaucoup de
gaïté ; le roman de Tomjones a fourni plufieurs
des caracteres. Miftrifs Belton a
reçu une lettre adreffée à Charles Belton
fon neveu ; elle eft de Clifford qui l'accufe
d'avoir enlevé fa fille ; la Dame croit
que fon mari eft le coupable , l'accufe
d'infidélité & l'accable de reproches ; M.
Belton ne les écoute point ; il gémit de
la conduite de Charles qui fe juftifie d'avoir
eu part à cet enlevement ; il eſt aimé
de Miſs Henriette Clifford ; elle a fui
fans doute pour ne pas être forcée d'époufer
Sir Henri Baffet , à qui fon pere
veut l'unir ; il va chercher fa maîtreffe ,
& fe rend chez Lady Fréelove , dans la
maifon de laquelle Henriette s'eft refugiée
; il y arrive au moment que le lord
James , qui foupire pour la jeune Miſs ,
s'occupe à la mettre dans le cas de ne pou
voir lui refufer fa main ; les cris d'Henriette
le font voler ; il la défend ; Sir
Henti venoit auffi d'arriver chez Milady ;
la jeune perfonne effrayée prend la fuite.
Tout le monde eft défolé . Dans ce moment
, Miftrifs Belton , que la, la , jaloufie
tourmente, demande à parler à Lady Fréelove
qui , connoiffant fon caractere , fe
fait un plaifir de lui donner les plus vio94
MERCURE DE FRANCE .
lens foupçons fur la conduite de fon mari;
elle lui fait entendre que Charles n'eft
que le confident de l'intrigue. Mifs Henriette
étoit allée demander un afyle à
Miftrifs Belton pendant ce tems ; elle ne
trouve que le mari qui la voit avec chagrin
, & qui n'ofe la recevoir de crainte
d'augmenter la mauvaiſe humeur de fa
femme. Celle ci revient & les trouve enfemble
; cette fcène eft très plaifante ;
l'arrivée de Clifford la rend encore plus
vive. Il emmene fa fille . Charles eft défelpéré
; un marin Irlandois , protégé du
lord James , vient lui apporter un cartel
de la part de ce lord ; au lieu de ce billet
il lui en remet un autre qui étoit pour
Lady Fréelove , dans lequel on l'inftruifoit
que pour fe débarraffer de Clifford &
de Sir Henri Baffet , on les alloit enrôler
comme matelots ; Charles vole chez fa
maîtreffe pour la fecourir ; il la trouve
dans les larmes ; fon pere vient de la
quitter pour aller chercher une licence &
un miniftre . Il la preffe de quitter encore
une fois la maifon paternelle ; dans ce
moment on leur apprend que Clifford &
fon prétendu gendre viennent d'être enlevés
; le lord James ne tarde pas à venir
profiter de l'occafion qu'il s'eft préparée ;
JUILLET. 1769. 95
il met l'épée à la main contre Charles qui
n'en a point , & qui tire un piftolet qui
contient le lord . Henriette s'abandonne à
fon amant fans que le lord ofe s'y oppofer
; il court délivrer Clifford & accufer
Charles de la trahifon qu'il a tramée luimême.
Il s'arrange avec Henri , qui eft
un chaffeur déterminé & qui confent de
lui céder Henriette pour un très beau
cheval ; mais fa lettre eft entre les mains
de Charles , & elle fert à confondre James
; Clifford confent à faire le bonheur
de fa fille ; Miftrifs Belton , revenue de fes
foupçons , promet de ne plus tourmenter
fon mari par fa jaloufie . La déraison &
l'emportement de Clifford ont été fournis
par le caractere de M. Weſtern dans
le romand de Frielding , dont on a tiré
encore quelques traits pour charger le rôle
du Chaffeur Sir Henri.
La derniere piéce a pour titre The deuce
is in him ; il eft poffédé oa il a le diable
au corps. Le conte de M. Marmontel
Alcibiade ou le moi , en a donné l'idée .
Le colonel d'Herby revient du fiége de
la Havanne ; c'eft un des plus beaux hommes
& des mieux faits ; il aime Emily ;
il en eft aimé , mais il voudroit ne l'être
que pour lui - même ; il craint que les
96 MERCURE
DE FRANCE .
agrémens de fa figure , de fa taille , ne foient
tout ce qui lui attache fa maîtreſſe ; il
veut l'éprouver ; il lui fait dire qu'il a
perdu un oeil & une jambe ; il vient la
voit enfuite avec un ruban fur l'oeil , &
traînant la jambe comme s'il en avoit
une de bois. Emily eft défefpérée ; elle
verfe des larmes , elle ne peut foutenir la
vue d'un homme fi défiguré; elle fe trouve
mal ; fon médecin vient la voir ; il avoit
rencontré la veille le colonel , il affure
Emily qu'il fe porte bien , que fes jambes
& fes veux font auffi fains & auffi beaux
qu'ils l'étoient avant fon départ ; Emily
foupçonne le motif du colonel , elle veut
s'en venger ; l'occafion s'en préfente ; fon
frere lui a recommandé une jeune Françoiſe
de Belle- Ifle , qui eft venue en Angleterre
chercher un officier Anglois
qu'elle aime & dont elle eft aimée ; pour
éviter d'être reconnue , elle a pris des
habits d'homme ; fon amant eft parti
pour la Havanne , en attendant fon retour
elle trouve un afyle chez Emily ; fon déguifement
fournit les moyens de vengeance
qu'elle cherche; le prétendu cavalier
confent à paroître l'amant favorisé d'Emily
; le colonel eft furieux ; il veut ſe
battre ; l'arrivée du major Belford fon
ami
JUILLE T. 97 1769 .
ami ramene la paix ; il reconnoît fa maîtreffe
dans le rival de d'Herby ; le colonel
eft corrigé de fa ridicule manie de
vouloir n'être aimé que pour lui- même .
Ce nouveau théâtre anglois eft précieux
à bien des titres ; il fait connoître le goût
général de la nation ; il offre des morceaux
agréables & intéreflans ; plufieurs
de ces piéces avec des changemens néceffaires
pourroient réuffit fur notre théâtre;
la traduction s'en fait lire avec plaifir ;
c'eſt à Madame Riccoboni que nous la
devens ; elle ne fe borne pas toujours à
rendre fidélement fes auteurs ; elle leur
prête fouvent des agrémens qu'ils n'ont
pas .
Les trois Poëmes ; par M. G. D. C. avec
cette épigraphes
Diffociata locis concordi pace ligavit,
OVID. met. lib. 1. fab. 2 .
A Paris , chez P. D. l'Anglois , rue du
petit Pont , près le petit châtelet , au S.
Efprit couronné in 8 °. i
L'auteur de ces poëmes les préfente
comme les fruits de fon loifir. Le premier
eft intitulé , les Jardins d'ornement ou les
II.Vol. E
S MERCURE DE FRANCE.
Géorgiques Françoifes ; il eft divifé en
quatre chants , dont l'auteur expofe ainſi
le fujet dans fon début.
Comte , le jour arrive où changeant tes deſtins ,
Tu vas , libre de foin , te rendre à tes jardins ,.
Abandonner la cour & jouir de toi-même ;
N'exiſtons que pour nous , c'eſt le bonheur faprême.
Partageant tes plaifirs , fur de nouveaux accens ,
Je vais du dieu des fleurs te chanter les préfens ,
T'apprendre par quel art embelliflant la terre
On peut de cent bouquets émailler un parterre ,
Et par quels foins ton doigt habile & délicat
Saura former , choiſir , prolonger leur éclat.
Je vais te dire encore avec quelle induſtrie
On prête au jeune arbufte une tige fleurie ;
Par quel fecret les boux , les tilleuls , les ormeaux,
Préfentent des lambris & forment des berceaux .
Ces vers donnent une idée de la maniere
du poëte ; il parle d'abord des fleurs ,
nomme les principales & s'écrie :
Vous , donc amans des fleurs , vous , inftruits de
leurs noms ,
C'eft à vous déformais fecondant les faifons ,
De recueillir au loin ces aftres de la terre ,
Et de les affembler dans un riche parterre.
JUILLET . 1769. 99
On nous permettra fans doute de ne pas
multiplier nos citations ; nous les bornerons
ici . Le fecond poëme eft une épître
fur les reffources du génie ; l'auteur parcourt
tous les genres de poësie , nous trouve
très - riches dans plufieurs & très pauvres
dans quelques uns . Son dernier poëme
eft conpofé de quatre difcours fur
l'éducation ; il traite fucceffivement de
fes avantages , des devoirs des parens &
des maîtres , de la religion , des moeurs ,
des manieres , enfin des connoiffances
relatives à l'églife , à la robe & à l'épée .
On y trouve de la facilité , des idées juftes
, mais qui ne font pas neuves . Outre
ces poëmes, ce recueil contient auffi quelques
odes dans lefquelles il y a des ftrophes
heureuſes & bien faites , des images
fortes & de la chaleur ; elles font fuivies
de quelques épigrammes , parmi lefquelles
on remarque celle-ci qui eft fi connue,
Il fait anglois , latin & grec ,
Il eft galant & politique ;
Qu'on parle morale ou critique ,
Jamais on ne le trouve à fec :
Il connoît l'histoire & la fable ,
D'Hofier a vanté fa maiſon ;
Il eft doux , complaifant , affable ,
Mais eft il brave ; c'eft felon.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Nous en rapporterons encore une.
Couvert d'or , chargé de frifure ,
Un petit maître à ſon curé
Menoit pour les nôces conclurre
Une caillette au teint platré ;
Le pafteur voyant l'encolure
De ce couple défiguré ,
Dit , or çà , race déguifée ,
Avant d'avoir un conjungo ,
Que je fache fans quiproquo
Qui de vous deux eft l'épousée ?
Profpectus d'un nouveau dictionnaire de
commerce , par M. l'abbé Morellet , en
s volumes in folio , propofés par foufcription
, avec cette épigraphe : Nos
autem fi qua in re vel malè credidimus ,
vel obdormivimus & minùs attendimus ,
vel defecimus in vid & inquifitionem
abrupimus , nihilò minùs iis modis res
nudas & apertas exhibemus , ut errores
noftri notari &feparari poffint ; atque
etiam ut facilis & expedita fit laborum
noftrorum continuatio. BACON. NOV.
ORGAN . IN PREF. A Paris , chez les
freres Etienne , libraires , rue St Jacq.
à la vertu , in-8 °. 382 pag.
•
Le dictionnaire de commerce de Savary
eft le premier qui ait paru en Europe;
JUILLE T. 1769. ΙΟΙ
·
les premieres éditions offrent des vuides
confidérables qu'on a tâché de remplic
dans celles qu'on a données enfuite ; malgré
ce foin il est très défectueux ; il n'a
point de plan général , & manque d'ordre
dans chaque partie ; plufieurs faits
importans y font omis ; il ya de l'inexactitude
dans la plupart de ceux qui y
font énoncés. La fcience du commerce
étoit prefque nouvelle en France lorſque
M. Savary entreprit ce grand ouvrage ;
elle n'étoit pas du moins auffi cultivée
qu'à préfent ; toutes les parties en ont
enfin été approfondies ; c'étoit le moment
d'entreprendre un dictionnaire ; M. l'abbé
Morellet a fenti qu'il ne fuffiroit pas
de corriger le premier ; il s'eft occupé d'en
faire un nouveau ; ce travail immenfe ne
l'a point rebuté ; il a été obligé de ſe livrer
aux recherches les plus pénibles ;
l'ouvrage anglois de M. Poftlethwaye ne
lui a pas fourni beaucoup de fecours ; il
eft aufli défectueux que celui de M. Savary.
Le plan du nouveau dictionnaire eft
développé avec beaucoup d'étendue dans
le profpectus ; il fera divifé en trois parties
qui formeront chacune un vocabulaire
féparé. Le premier renferme la géographie
commerçante fous des noms de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
lieux ; le fecond , la définition des matieres
de commerce fous des noms de chofes
, de fubftances , productions de la nature
, ou ouvrages de l'induftrie ; le dernier
, la théorie générale du commerce &
de fes productions fous les termes généraux.
Nous ne nous arrêterons pas far les
détails de chaque partie du plan de M.
l'abbé Morellet ; nous invitons nos lecteurs
à confulter le profpectus même .
L'ouvrage formera cinq volumes in-folio.
On donnera en foufcrivant 24 livres , &
une égale fomme en recevant le premier
volume en 1770 , & de même pour les
fuivans. Le cinquiéme fe trouvant par ce
moyen payé d'avance , fera délivré gratis.
Si l'abondance des matieres mettoit dans
la néceffité de faire un fixiéme volume
c'eft ce dernier qu'on recevroit gratis , &
on payeroit 24 livres en recevant le cinquiéme
on. remettra aux foufcripteurs
leur exemplaire broché en carton . La
foufcription ne fera ouverte que jufqu'au
premier Janvier de l'année prochaine ,
époque de la livraifon du premier volume.
Chaque volume coûtera 30 liv. en
feuilles à ceux qui n'auront pas foufcrit.
L'Elu &fon Préfident ou hiftoire d'Erafte
& de Sophie , avec cette épigraphe :
JUILLE T. 1769. 103
Les fots pourfuivent le talent ;
Dans les bras de l'amour , heureux qui s'en confole.
A Paris , chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoife ; & à
Amfterdam, chez Reviol , 2 part . in 12.
Erafte eft né dans une ville de la Normandie
; fon pere étoit confeiller en l'élection
; pour le mettre en état de remplir
cette charge il va paffer fept ans à Paris ,
où, au lieu d'étudier, il cherche le plaifir,
& ne le trouve point. De retour dans fa
province , il prend poffeffion de fa charge
& la remplit avec fuccès parce qu'elle
exige peu de connoiffances ; il paffe fa
vie auprès de fa mere & de fes foeurs ; il
n'a d'autre ami que le fils de Mde Dornanville
, il va fouvent dans cette maifon
, & ne s'apperçoit pas que fon ami
Fonrofe a une foeur très - aimable que l'on
nomme Sophie . Il ne fe lie avec perfonne
& fe borne aux vifites néceflaires . M. le
Préſident de l'élection a une fille qu'il
veur marier , qui eft auffi ridicule que fon
pere & qu'il trouve une merveilleufe créature.
Le mérite d'Erafte infpire au préfident
le deffein d'en faire fon gendre ; ce
qui l'y confirme , c'eft qu'il fe rappelle
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir lu que l'avocat général Marion
fut un jour fi fatisfait d'avoir entendu
parler Antoine Arnaud qu'il l'amena dîner
chez lui , & lui offrit fa fille en mariage
après le café . Le préfident fuit cet
exemple . Unjour qu'Erafte avoitparlé mer
veilleufement dans l'élection , il le faifit
par le bras , l'entraîne dîner chez lui , lui
demande au café ce qu'il penfe de Lucile
fa fille , & lui fait entendre qu'il la lui
deftine. Erafte , confondu de cette offre ,
trop poli pour refufer , trop délicat pour
l'accepter , prend le parti de ne point répondre
; il va confulter Mde d'Ornanville
fur ce fujet ; il ne trouve que Sophie
à qui il fait part de cette nouvelle ,
& la conjure de garder le fecret ; il s'apperçoit
qu'elle eft troublée ; il fe trouble
lui même , & ne cherche pas à en pénétrer
la raifon. M. le préfident fait conftdence
de fon projet à Madame la préfidente
, qui eft un peu choquée qu'un
homme comme fon mari ait fait des
avances de cette efpéce ; elle s'appaiſe
enfin le lendemain ; elle en fait part à tous
fes amis ; la nouvelle de ce mariage eft
publique ; la mere & les foeurs d'Erafte en
font affligées , elles fe plaignent fur-tout
du myftere qu'il leur en a fait ; Sophie ne
l'eft pas moins , ainfi que Fonrofe & fa
JUILLE T. 1769. 105
mere. Erafte fe juftifie ; fa famille & fes
amis fe moquent du préſident ; il eſt forcé
de lui aller porter fa réponſe fur la propofition
qui lui a été faite ; il y va de trèsbonne
heure ; le préfident étoit encore au
lit , & fe leve en grondant & en ſe plaignant
de l'impatience des amans. Erafte
Tui explique fon refus avec beaucoup
d'honnêteté & fe fauve ; le magiftrat eft
dans le plus grand étonnement ; fa femme
eft furieuſe. Lucile qui craint de
mourir fille , eſt défefpérée . Le procureur
du Roi , qui brûloit du defir d'époufer fa
fortune & qui avoit été toujours dédaigné ,
fait une épigramme contre Erafte , & en
eft récompensé par la main de Lucile .
Erafte finit par quitter fa charge , épouse
Sophie , & fe retire avec elle à la campagne
.
Ce roman offre de l'efprit , de la gaïté ,
des longueurs , quelques mauvaifes plaifanteries
, & cependant des détails qui ne
manquent ni d'intérêt ni d'agrément.
Le Commerce des vins , réformé , rectifié
& épuré , ou nouvelle méthode pour
tenir un parti fûr , prompt & avantageux
des récoltes en vins. Ouvrage
deftiné fpécialement aux feigneurs &
Ev
105 MERCURE DE FRANCE.
curés des pays de vignobles , aux propriétaires
& cultivateurs des vignes ,
aux marchands de vins de Paris , à ceux
des autres villes du royaume , & généralement
à tous ceux qui tiennent intermédiairement
à ce commerce , ainfi
qu'aux confommateurs mêmes . Les
vues qu'il renferme peuvent également
& facilement s'appliquer au commerce
des grains , des foins , des bois & de
tous les produits de l'agriculture ; par
M. C *** S *** , avocat au parlement
de Paris , avec cette épigraphe :
Divitibus quicumque volet fucata venenis
Dolia corrumpat : tu purum à vite Lyaum
Semper ama.
· • •
VANI. PRED . RUST. LIB. XI.
A Amfterdam ; & fe trouve à Lyon
chez Jofeph Berthoud , rue Malpertuis,
près la place de Cherberie , à la Minerve
; & à Paris , chez Saillant & Nyon ,
libraires , rue St Jean de Beauvais , in-
8°. Prix 2 liv . 8 f. broché.
L'ouvrage qu'on nous offre fous ce titre
eft un projet formé dans l'intention
de procurer aux propriétaires des vignobles
de la premiere claffe de la province
JUILLET. 1769 . 107 ,
du Beaujolois , le débouché le plus prompt ,
le plus avantageux & le plus fûr pour leurs
récoltes en vins . L'auteur commence par
faire connoître les paroifles de cette province
qui fourniffent le meilleur vin ; il
entre dans des détails au fujet de l'expor
tation , ce qui le conduit à parler des ufages
qui réglent ce commerce & des abus
qui en réfultent . Il s'étend enfuite fur fon
projet , fur tout ce qui feroit néceſſaire à
fon exécution & fur les avantages qu'il
produiroit. Il termine fon ouvrage par
des réponses aux objections que quelques
perfonnes lui ont faites.
Le but de l'auteur eft d'affarer l'aifance
& la tranquillité du cultivateur ; il ne
doute point qu'on ne puiffe appliquer fon
projet au commerce des grains & aux autres
provinces de la France ; l'objet prin.
cipal des notes qu'il joint à fon ouvrage
eft de démontrer la poffibilité de cette
application ; mais les avantages ne nous paroiffent
pas toujours fenfibles ; on fe plaint
des commiffionnaires qui font le commerce
des vins ; on propofe de leur fubftituer
une compagnie qui fera chargée exclufivement
à toute autre de vendre à Paris ou
à l'étranger tous les vins du haut Beaujolois.
Ce commerce ne fe fera - t - il pas
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
toujours par des commiffionnaires ? Les
abus feront-ils moins à craindre avec cette
compagnie ? Les réglemens qu'on prêtend
établir à ce fujet , les préviendrontils?
Ce mémoire eft intéreffant ; plufieurs
parties en parbiffent bien vues , nous
exhortons l'auteur à réfléchir encore , &
à mettre la derniere main à fon projet.
Nous ne pouvons que louer fon travail ;
le motif qui l'a animé ; la peinture qu'il
fait de l'état des payfans du Beaujolois eft
touchante ; mais l'ignorance & la fuperftition
ne leur font point particulieres à l'exclufion
des autres. Ce n'eft pas la feule
province où l'on parle encore de magiciens
, de forciers , d'efprits follets , de
revenans , & c. Nous ne croyons pas , it
eft vrai , que ces opinions abfurdes foient
pouffées ailleurs auffi loin que dans le
Beaujolois. Nous en citerons ce trait qui
mérite d'être remarqué & qui paroîtra
fans doute bien fingulier au milieu du
18 fiécle . Au refte nous ne le garantisons
point ; nous laifferons parler l'auteur
lui - même. « Eft on affemblé dans l'églife
» pour chanter les louanges du Seigneur ,
Gun nuage paroît , on oblige le pafteur
» à fufpendre l'office ; il faut qu'il vienne
faire une autre priere & des exorcifmes
JUILLE T. 1769. 109
39
à la porte de l'églife. On en a vu même
» interrompre le plus augufte & le plus
efficace de tous les facrifices , pour def-
» cendre à la porte principale de l'églife ,
» pour conjurer les nuées ; on a vu , au
grand fcandale de la religion , des paf-
» teurs fe débattre en faifant ces exorcif-
» mes refpectables , & fe faire tenir à
» quatre , dire enfuite que dans ces inf-
» tans ils foûtenoient des affauts redouta-
» bles contre le diable. Si le mauvais
» tems fe détournoit , ils affuroient avoir
» triomphé du diable. C'eft par ces fortes
» de comédies qu'ils entretiennent l'ignorance
& la fuperftition des peuples qui
» leur font confiés ; & pourquoi tous ces
manéges pitoyables & repréhenfibles ?
» Pour que la rétribution volontaire foit
» plus confidérable. Il n'eft pas jufqu'au
fonneur de cloches qui ne fe faffe au
moins paffer pour forcier ; il voit venir
» le diable de loin , car le diable eft dans
» les nuées & apporte la grêle ; il venoit
» ravager la paroiffe , mais le fonneur a
"
29
و ر
33
bien fçu le prévenir par la cloche qu'il
» a fonnée , & par la maniere dont il a
fonné , & il a envoyé la grêle dans une
» autre paroiffe voifine. Alors le miférable
cultivateur donneroit la moitié de
110 MERCURE DE FRANCE.
» fa récolte au fonneur Ces contes ont été
» faits en ma préfence à des cultivateurs
» par un fonneur ; lorfqu'ils étoient fur
" le point de lui donner une ample rétri
» bution , je leur fis voir que fi le fonneur
» chaffoit le diable , je favois auffi chaſ-
» fer les forciers ; la premiere canne me
» fervit de bâton magique ; le forcier
» difparut , & n'eut point pour cette an-
» née de rétribution , malgré les nerveil-
» les qu'il avoit opérées . »
"9
La Nature vengée ou la réconciliation
imprévue ; par M. C ** . A. Amfterdam
; & fe trouve à Paris , chez Merigot
jeune , quai des Auguftins , près la
rue Gît le Coeur ; in. 12. 1769.
La marquife de la Fare avoit deux filles
; l'aînée étoit l'objet de fa tendreffe ;
Angelique , la cadette , celui de fon averfion
; elle ne revint de cette préférence
odieufe qu'au moment de fa mort ; les
foins d'Angelique pour elle pendant fa
maladie , l'indifférence de Mlle de la
Fare , lui apprirent qu'elle s'étoit trompée
, & lui donnerent des regrets qui ne
réparerent rien. L'aînée , felon la coutume
du pays , eut prefque tout l'héritage
& fe maria au comte de *** . Angelique
JUILLE T. 1769. III
dont la légitime étoit médiocre , & qui
n'avoit point de goût pour le cloître ,
époufa M. de Beaurang , qui , fans être
gentilhomme , avoit les fentimens généreux
. Cette alliance augmenta la haine
de fa foeur contre elle , & Mad . de Beaurang
fuivit fon mari à Rouen. Il y fit
connoiffance avec un certain Durfort qui
lui fit mettre les fonds dans le commerce ;
ils multiplierent ; les époux étoient dans
l'aifance ; ils avoient un enfant ; ils en
alloient avoir un fecond , lorfque M. de
Beaurang fit une chûte & mourut . Durfort
voulut donner à la veuve des confolations
qui ne furent pas de fon goût ; il
fe vengea de fes mépris en la privant de
fa fortune ; il avoit feul fait les affaires
du mari pendant fa vie ; tout le commerce
fe faifoit fous fon nom ; il paroiffoit
l'unique poffeffeur des fonds qu'on lui
avoit confiés , il fe les appropria . Mad.
de Beaurang fe retira dans un village , y
vécut dans la médiocrité , élevant fa fille ,
& le fils qu'elle mit au monde peu de
tems après la mort de fon mari . Les enfans
grandirent ; ils fe chargerent d'adoucir
la fituation de leur mere en la reconciliant
avec la comteffe de ... leur tante;
ils fe rendirent chez elle , ne ſe firent
112 MERCURE DE FRANCE.
point connoître , lui plûrent par leurs careffes
; elle ne voulut pas qu'ils la quittaffent
; elle n'avoit point d'enfans ; elle
les adopta ; ils attendirent un moment fa
vorable pour lui avouer ce qu'ils étoient ,
& parvinrent à l'attendrir ; elle rendit fon
amitié à fa foeur qui dût à fes enfans la
félicité dont elle jouit le refte de fa vie.
Il y a , dans ce roman , un épiſode fingulier
; c'est l'hiftoire d'une Mde Omare ,
qui eft née dans la Cochinchine & que
diverfes circonftances ont conduite dans
un village de la Normandie ; le malheur
qui l'avoit écartée de fon pays avoit fait
fa fortune ; la pefte qui s'y étoit répandue
n'avoit épargné qu'elle de toute fa famille
; elle héritoit de fon pere , de fon mari ,
de trois oncles , de deux tantes , de cinq
couſins germains , de fept coulines, d'onze
neveux & de quatre niéces. Sa fenfibilité
ne lui permit pas de refter dans un lieu
où elle avoit fait de fi grandes pertes; elle
s'embarqua avec fes richeffes , fut volée
par le capitaine du vaiffeau , vendue à un
Turc ; fe maria avec fon maître ; le perdit
bientôt , ainfi que deux filles d'un autre
lit , mais qu'elle aimoit tendrement ; &
vint s'établir en France.
Nous ne dirons rien de ce roman ; on
JUILLE T. 1769. 113
voit que l'auteur a cherché à s'égayer ;
peut être feroit-il plus plaifant , s'il avoit
moins cherché à l'être.
Elémens de l'art vétérinaire . Précis anatomique
du corps du cheval , à l'ufage des
éleves des écoles vétérinaires ; par M.
Bourgelat , directeur & inspecteur - général
des écoles vétérinaires , commiffaire
- général des haras du royaume ,
correfpondant de l'académie royale des
fciences de France , membre de l'académie
des fciences & belles - lettres de
Pruffe , ci devant écuyer du Roi , &
chef de fon académie établie à Lyon.
A Paris , chez Vallat la Chapelle , libraire
, au palais , fur le perron de la
Ste Chapelle ; in- 8 ° . 130 pages . Prix
6 liv. broché.
L'art vétérinaire eft encore à fa naiffance
; on l'a négligé pendant long - tems ;
M. Bourgelat eft le premier en France qui
l'ait , pour ainfi dire , reffufcité ; on lui
doit quelques ouvrages profonds fur ce
fujet , celui qu'il publie aujourd'hui eft le
fruit des recherches & des obfervations
qu'il a faites pendant vingt ans ; c'eft lui
qui a ouvert la carriere , & qui a fait les
premiers pas ; ceux qui l'y fuivront , lui
114 MERCURE DE FRANCE.
"3
devront leurs fuccès & les nouvelles découvertes
dont ils pourront enrichir cette
ſcience ; nous ne nous arrêterons pas fur
cet ouvrage , l'un des meilleurs qui aient
été écrits fur l'anatomie du cheval ; nous
citerons le commencement de fa préface ;
cela fuffira pour donner une idée du but
de l'auteur . L'ouvrage que nous publions
» aujourd'hui eft un ouvrage purement
» élémentaire . L'exactitude , la précifion
» & la clarté font les points auxquels nous
» nous fommes efforcés d'atteindre , &
les feuls en effet qui importent vérita-
» tablement à ceux pour lefquels notre
» travail eft fpécialement deftiné . La ma-
» tiere eft feche , difficile , & rebutante
» par elle même ; cette confidération nous
» avoit engagé à la traiter en quelque façon
hiftoriquement , & à l'affaifonner
» de plufieurs traits capables de fauver
» aux lecteurs l'ennui d'une foule de def-
» criptions monotones ; mais après avoir
» fondé à plufieurs reprifes & de diffé-
» rentes manieres , l'efprit & l'intelli-
» gence de nos élèves , nous avons vu
» que des détails ornés & étendus furchargeoient
, d'une part , inutilement leur
mémoire , & les diftrayoient , de l'autre ,
des objets qu'il leur étoit effentiel de
faifir; nous avons donc été forcés de
"
"
JUILLE T. 1769 . 115
99
» leur en préfenter toutes les faces nue-
» ment &fous la forme la plus concife
» & la plus fimple ; ainfi plufieurs vo-
» lumes ont été infenfiblement réduits
» à trois , à deux , enfuite en un feul .
» Cet abregé anatomique du corps du
cheval n'en renferme pas moins tout
» ce qu'il doit contenir d'intéreffant
» & de néceffaire ; nous nous fommes
» fur - tout auftèrement attachés à l'or-
» dre dans lequel toutes les portions à
envifager s'offrent naturellemenr au
fcalpel , & nous avons eu cette fatif-
» faction que plufieurs de nos difciples.
19 font parvenus , fans autre fecours que
» celui de nos cahiers , à la découverte
de celles qui font le plus compliquées » .
>>
L'ouvrage de M. Bourgelat peut être
regardé par les anatomiftes comme une
table indicative des différences remarquables
qui exiftent entre le corps humain
& celui de l'animal ; ce fut l'anatomie
des animaux qui fraya le chemin
à celle de l'homme ; dès qu'on s'occupa
férieufement de celle- ci , on négligea
l'autre . Une étude conftante des deux auroit
fans doute beaucoup auginenté les
lumieres qu'on a acquifes ; une comparaifon
rigoureufe & toujours fuivie auroit
multiplié les connoiffauces , prévenu
116 MERCURE DE FRANCE.
bien des écarts , & enrichi confidérablement
la phyfiologie des corps organifés .
Les encouragemens & la protection que
reçoit aujourd'hui l'art vétérinaire , produiront
un jour ces lumieres ; & il y a
lieu d'efpérer qu'on ne les attendra pas
encore long- tems.
Supplément au dictionnaire abrégé de la
fable de M. Chompré , ou interprétation
des apologues & attributs d'un nombre
de fujets fabuleux que les
payens
ont donnés à leurs fauffes divinités , &
qui peuvent avoir rapport aux moeurs
& à la religion ; revu & corrigé par M.
E. Chompré. A Paris , chez Couturier
fils , libraire , quai des Auguftins , an
coq ; in- 12. 154 pag.
Ce Supplément au Dictionnaire de la
Fable eft principalement deftiné aux enfans
; on leur préfente des réflexions morales
fur différens traits de la Mythologie.
M. Chompré s'attache auffi à montrer
les allufions que quelques- uns peuvent
avoir à divers traits de l'Hiftoire Sacrée
. On retrouve quelque reffemblance
entre Chrétéïs femme d'Acafte fils de
Pélias , Roi de la Theffalie , qui fe vengea
de Pélée , jeune feigneur auffi chaſte
JUILLE T. 1769. 117
qu'aimable qu'elle n'avoit
pu faire confentir
de répondre à fon amour , en l'accufant
auprès de fon mari du même crime
dont la femme de Putiphar accufa Jofeph.
Toutes les autres allufions de cette
efpéce que l'auteur croit découvrir , ne
font pas auffi marquées ; il eft difficile de
voir dans la fable li connue d'Admette &
d'Alcefte quelques rapports avec Moyfe
fuyant de l'Egypte , fe réfugiant dans la
terre des Madianites chez Jethro dont il
garda long-tems les troupeaux , & devint
enfin le gendre. Les réflexions morales
paroiffent en général mieux faifies. Telle
eft , par exemple , celle - ci fur Acheloüs
vaincu par Hercule. » On voit dans cette
» fable une vraie peinture de la lâcheté ,
qui toujours oppofée au courage & à
» la vertu , fait confifter fa valeur dans
"
fes artifices , & qui ne pouvant vaincre
» par la force comme le lion , fe fert des
» rufes du renard , mais prefque toujours
» avec honte & confufion Des réflexions
de cette eſpécé ont de la juſteſſe ;
fi elles paroiffent ufées & triviales , elles
font neuves pour les jeunes gens ,
339
Recueil chronologique & analytique de
tout ce qu'a fait en Portugal la fociété
dite de Jefus , depuis fon entrée dans
T18 MERCURE
CE IFANCE
.
ce royaume en 1540 jufqu'en 17593
mis au jour par ordre de Sa Majeſté
Très-Fidéle , & compofé par le docteur
Jofeph de Scabra de Sylva , confeiller
de la chambre des requêtes &
procureur général . A Lisbonne , chez
Michel Manefcal da Cofta ; & fe trouve
à Paris , chez Barrois , libraire , quai
des Auguftins , un vol . in 12. Prix 2 liv .
8 f. broché.
Cet ouvrage a paru à Lisbonne en
1767 , La traduction que nous annonçons
formera trois volumes in 12 , dont
le premier vient de paroître , & fera inceffamment
fuivi des autres. On s'attache
à montrer tout ce que les jéfaités ont fait
en Portugal depuis le moment où ils s'y
établirent ; c'eft une hiftoire précife de la
fociété dans ce royaume . Simon Rodrigués
fut le premier religieux qui y fut
appellé ; il employa toutes fortes d'intrigues
pour y former un établiffement folide
; fes fucceffeurs continuerent fon ouvrage
; les fciences & les lettres fleuriffoient
dans le royaume avant leur arrivée
; il en exifte encore des monumens
inconteftables ; ils fentirent qu'elles s'oppoferoient
toujours à leurs progrès ; ils
trouverent le moyen de s'emparer des colJUILLE
T. 1769. 119
léges , de fe charger de l'éducation de la
jeunelle ; ils s'approcherent des Rois pour
gagner de leur confiance & pour en
abufer ; le détail de leurs manoeuvres &
des maux qu'elles entraînerent , étonne
l'imagination ; ils éleverent le Roi Don
Sébastien. » Ces précepteurs corrompus
» ne fe propoferent pas pour objet de
leurs foins , l'éducation d'un Roi qui de-
» voit gouverner ; tout au contraire , ils
» s'attacherenr à former un novice , in-
و د
capable de tout commandement , fou-
» mis à leur obéiffance , & tout-à -fait
» hors d'état de leur réfifter. Pour parve-
» nir à leurs fins , ils adopterent , comme
» le moyen le plus propre , une direction
» entiérement abftraite , ce qui fe rédui-
» foit à des oeuvres fpirituelles de dévo-
» tions continuelles , auffi convenables &
aufli faintes dans la vie religieufe , que
» peu propres & mal entendues pour faire
» toute l'application d'un fouverain , qui
» doit avec juftice à fon royaume & à fes
fujets le tems que ce monarque diftrait
» avoit coutume d'employer dans des en-
» tretiens myftiques . Ils parvinrent à
empêcher ce prince de fe marier , &
quand on leur en fit des reproches , ils
répondirent adroitement pour fe juftifier ,
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'il étoit impuiffant ; ils finirent par le
porter à cette malheureuſe expédition
d'Afrique où il périt. On les regarde ici
comme la caufe qui fit paffer le Portugal
fous la domination de l'Efpagne. Ce volume
eft terminé par le détail de la conduite
de ces religieux fous le regne du
Roi Philippe IV , par lequel ils mirent
la derniere main à leur plan , & porterent
le coup mortel à la littérature Portugaiſe.
Ils fe fervirent de l'Index Romain pour
réuffir à anéantir les bons livres , & à les
remplacer par d'autres qui convenoient à
leurs vues. « Leur projet étoit de ne nous
lire que ce qu'ils vouloient que nous
luffions , ni faire croire que ce qu'il leur
étoit avantageux que nous cruffions; tour
» cela fous peine d'être taxés d'hérélie ou
» tout au moins de paffer pour mal affec-
» tionnés à notre mere ; comme fi cette
» mere , pleine de tendreffe , pouvoit ti-
» rer quelqu'avantage des maux que l'on
» avoit faits par le fer , par le feu , &
même par l'eau , à un fi grand nombre
» de fes enfans les plus dévoués & les
plus affectionnés qui avoient été dans ce
» royaume & fes dépendances .
+
99
"
Cet ouvrage eft curieux , & la fuite en
ferafans doute attendue avec impatience.
Supplément
JUILLET. 11776699.. 121
Suppliment à Chryfal , ou les nouvelles
aventures d'une Guinée , traduites de
l'Anglois ; par Mylord Aleph . A Amfterdam
, chez M. M. Rey ; & fe trouve
à Lyon , chez Pierre Cellier , libraire ,
quai St Antoine ; & à Paris , chez Dufour
, rue de la vieille Draperie , vis à
vis Sainte Croix , près du Pont Notre-
Dame , in- 12 .
On connoît les aventures d'une guinée
; cette pièce douée de la parole eſt
tombée entre les mains d'un chymifte à
qui elle raconte ce qu'elle a vu chez les
différentes perfonnes qui l'ont poffédée.
Ses voyages donnent lieu à plufieurs traits
quelquefois plaifans , qu'on eût pu varier
avec plus d'agrément & de goût ; dans ce
fupplément elle appartient fucceflivement
à un officier , au valet - de - chambre d'un
colonel , à une courtifanne qui , pour fe
tirer d'une mauvaife affaire , la confie à
un juge de paix , qui fa rend au tréforier
de l'Hôtel- Dieu , & fait le payement d'un
quartier de la penfion du chapelain. Celui
ci , en rentrant chez lui , la remet à fa
femme qui va demander à la femme d'un
évêque un bénéfice confidérable qui vient
de vaquer. La guinée la fuit. Mylady
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
jouoit & étoit malheureufe , & par conféquent
de mauvaife humeur. La femme
du chapelain lui propofe une revanche au
piquet , fe laiffe gagner , & lui fait reprendre
fa gaïté ; elle faifit ce moment
pour lui parler de ce qui l'amenoit . Avezyous
foi aux rêves , lui dit- elle ? J'en ai
fait un cette nuit qui m'a frappée . Je me
trouvois avec vous à la cour ; on vous y
diftinguoit aisément par la richeffe & l'é.
clat de vos habits ; vous portiez fur - tout
un collier de diamans de 5000 livres que
vous m'aviez gagné en pariant avec moi,
le recteur de ... étoit mort & que
mon mari le remplaceroit. Mais , il
vient effectivement de mourir ; je voudrois
que votre rêve fût vrai ; fi le béné
fice vous accommodoit , le collier me feroit
grand plaifir auffi . Eh bien , Madame
, il ne tient qu'à vous de le gagner,
je confens à la gageure . Soit , mais prenez
y garde , vous perdrez. J'en courrai
les rifques,
que
La femme du chapelain remit à Mylady
la guinée avec l'argent qu'elle avoit
perdu ; elle foupa avec elle ; l'évêque paroiffoit
fort affligé de la mort du recteur ;
il avoit appris auffi celle de l'archevêque ,
& il trembloit pour lui - même. L'adroite
JUILLE T. 1769.
123
folliciteuſe ne manqua pas de s'écrier
que fon fonge fe réalifoit ; le prélat ajoutoit
foi aux fonges , & demanda avec effroi
ce qu'elle avoit rêvé . —Peu de choſe,
Monfeigneur , mais il m'a femblé cette
nuit que l'archevêque & le recteur étoient
morts , que vous aviez été élevé à la place
du premier , & que mon mari avoit obtenu
celle du fecond. L'évêque réfléchit
fur ce rêve , & ne douta point qu'il ne fe
réalifât ; il le regarda comme un avis du
ciel qui lui apprenoit fa future élévation;
plein de cette idée il donna fur le champ
le bénéfice. Le lendemain il alla à la cour
folliciter à fon tour l'archevêché ; mais
celui qui en étoit pourvu vivoit encore ;
le bruit de fa mort avoit été occafionné
par une attaque d'apoplexie dont il étoit
rétabli .
La guinée fait de nouveaux voyages ;
elle paffe en Hollande , en Allemagne ,
demeure quelques momens entre les
mains du Roi de Pruffe , qui la remet
bientôt à d'autres ; un Juifl'attire ; comme
elle étoit neuve , & que fon maître
paffoit pour rougir les efpéces , il la conferva
précieufement pour rétablir fa réputation
en la montrant . Revenue à Londres
, elle parvient enfin au chymifte &
difparoît.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Traduction de Sallufte avec le texte latin ,
la vie de cet hiſtorien , des notes critiques
& des variantes ; par J.H. Dotteville
, de l'Oratoire ; troifiéme édition ,
revue & corrigée par l'auteur , & augmentée
de deux plans de bataille , gravés
en taille- douce ; on y a joint la liſte
chronologique des éditions , des commentaires
& des traductions de Sallufte
. A Paris , chez Lottin l'aîné , libraire-
imprimeur ordinaire de Mgr le
Dauphin & de la Ville , rue S. Jacq.
au Coq & au livre d'or , in- 12 .
La précision , l'énergie & la vivacité
des tableaux de Salluste, ont toujours fait
regarder cet auteur comme un des plus
difficiles à traduire . M. Dotteville , fans
vaincre toujours les difficultés , a eu l'arr
d'en écarter plufieurs ; il a taché de lui
donner du naturel & de la clarté ; deux
éditions rapidement épuifées annoncent
le fuccès de fa traduction ; elle reparoît
la troifiéme fois avec des changemens
qui lai donnent un
mérite ; on y a joint le texte latin . M.
Dotteville a confulté les meilleures
éditions qu'il a conférées pour former la
fienne; il a choifi parmi les variantes des
différens manufcrits , celles qui lui ont
pour
nouveau
JUILLET. 1769. 125
paru offrir un fens plus net , plus précis ,
& plus conforme au génie de Sallufte ; il
a mis les principales au bas de chaque
page , & on remarque en ggéénnéérraall que les
changemens tombent plus ordinairement
fur les mots que fur le fens qui refte prefque
toujours le même . Cette partie de
fon travail n'a pas été la moins pénible ;
quelquefois on ne parvient à réformer un
texte que d'après des conjectures ; mais
quelque foin qu'on ait pris pour les rendre
plaufibles , on fent toujours que le
lecteur eft en droit de dire ; il fe peut que
le texte fut ainfi , mais il pouvoit auffi être
autrement. Ces embarras font les memes
pour tous les écrivains anciens ; mais Sallufte
en offre quelques - uns qui lui font
particuliers. Lorfqu'il s'agit de Cicéron
ou de Tite - Live , &c. on eft en droit de
rejeter une expreffion , parce qu'elle eſt
finguliere ou inufitée ; cette raifon n'a
plus lieu à l'égard de Sallufte ; il recherchoit
ces façons de parler ; on lui reprochoit
à Rome de l'affectation dans fon
ftyle , il inventoit des mots nouveaux ou
en faifoit revivre d'anciens lorfque ceux
qui étoient d'ufage lui paroiffoient trop
foibles pour rendre fes idées. La traduc
tion de M. Dotteville eft accompagnée
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
de notes deſtinées à éclaircir le texte , &
à préfenter quelques réflexions aux jeunes
gens pour qui cet ouvrage eft particulierement
fait.
Dialogues fur l'utilité des Moines rentés
avec cette épigraphe :
Semperne auditor tantùm ? Nunquamne reponam?
JUVEN. SAT. 1 .
A Paris , chez Defventes de la Doué ,
libraire , rue St Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis le Grand ; & à Dole ,
chez la Roche , libraire , grande rue ,
in. 12. 135 pag.
Ces dialogues font au nombre de fept ;
les interlocuteurs font , une Comteffe , un
Marquis , un Chevalier & un Prieur de
moines. Le marquis a un procès conſidérable
avec des moines très riches ; en conféquence
il en dit beaucoup de mal ; la
comteffe & le chevalier effayent de les
juftifier ; ils infiftent fur-tout fur l'utilité
des moines rentés ; ils ne parviennent pas
à convaincre le marquis ; c'eft le prieur
même des moines avec lefquels il eft en
procès qui en vient à bout ; il juſtifie les
droits honorifiques & les gros revenus
dont quelques abbayes jouiffent ; ſes raiJUILLET.
1769. 127
39
H
fons ne font pas toutes de la même force;
Nous n'avons ufurpé , dit - il , ni nos
» biens , ni nos droits honorifiques. Nous
avons les chartes de donation . Les religieux
étoient pour lors auffi humbles
» que nous devons l'être aujourd'hui , &
» pourtant ils fe font fait rendre par des
perfonnes diftinguées , les aveux & dé-
» nombremens pour les fiefs qui rele-
» voient de nos abbayes ; ces droits ne
» font donc pas incompatibles avec l'hu-
» milité religieufe. » On en convient ;
mais cela n'empêche pas que le marquis
ne juge qu'il feroit peut - être mieux de
ne les avoir pas donnés aux religieux qui ,
avec toute leur humilité , les exigent
quelquefois plus rigoureufement que
des particuliers élevés dans des idées
vaines , & pénétres de l'importance de
leurs prérogatives , à qui l'on pardonne
leur orgueil , parce qu'ils n'ont jamais
fait voeu de n'en plus avoir . Quant à leurs
biens les moines les doivent au travail
de leurs peres & à la libéralité des feigneurs
; tout le monde fçait qu'ils ont
déftiché une partie confidérable de la
France. Ce qui a augmenté leurs richeffes
, c'eft qu'ils n'ont pu les diffiper ; ils
font toujours mineurs , ne difpofent de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
rien, & le fonds reſte toujours à la maiſon
dans laquelle ils vivent. Le prieur montre
combien les abbés commendataires &
les décimes diminuent les revenus des
abbayes ; il prouve qu'avec ce qui refte ,
les moines font beaucoup plus de bien
que les particuliers ; le marquis perfuadé.
abjure tous fes préjugés , & ne fonge plus
à plaider ; il promet au moine de l'aller
voir & de s'accommoder avec lui.
Mémoires de M. d'Ablincourt & de Mile
tir
de S. Simon . A Amſterdam , chez M.
M. Rey ; à Lyon , chez Pierre Cellier,
quai S. Antoine ; & à Paris , chez Dufour
, rue de la vieille Draperie , in- 1 z.
Le chevalier d'Ablincourt , deſtiné dès
le berceau à l'ordre de Malthe , alloit par.
pour faire fes caravannes , lorfque fon
pere différa fon départ pour le charger de
terminer à Dijon une affaire importante,
à laquelle fon âge & fa goutte ne lui per
mettoient pas de donner fes foins. Le
chevalier ne tarda pas à voir la meilleure
compagnie de cette ville ; il y devint
amoureux de Mlle de S. Simon ; il frémit
de l'obftacle que l'état qu'on lui faifoit
embraffer alloit oppofer à fes voeux ; il
ne put cependant s'empêcher de fe livrer
JUILLE T. * 1769. 129
à fa paffion ; Sophie l'aima ; il en obtint
l'aveu ; quelque tems après elle rentra au
couvent le chevalier ne put fupporter
fon abfence ; il étoit jeune ; il déguifa fon
fexe , & engagea fa nourrice à le conduire
dans le même couvent fous le nom de fa
niéce. Sophie fut furpriſe de fa démarche
, s'en plaignit d'abord & finit par
l'approuver ; il jouit pendant quelques
mois de la vue de celle qu'il aimoit ,
s'obfervant affez pour ne pas laiffer pénétrer
le fecret de fon fexe ; Mlle de la
Grange , une penfionnaire qu'on lui avoit
donnée pour compagne , & qui couchoit
dans fa chambre , fut la premiere qui en
eut des foupçons ; elle ne tarda pas à fe
convaincre ; la curiofité du fexe eft vive ;
Mlle de la Grange n'eut point de repos
jufqu'à ce qu'elle fût éclaircie ; elle profita
du fommeil du chevalier pour diffiper
tous fes doutes ; elle ne put lui cacher ce
qu'elle avoit appris ; le jeune homme
confondu , lui fit entendre que les fuites
d'un duel étoient la cauſe de fon déguifement
; fa compagne le crut , l'aima , ne
le lui cacha point , & le jetta dans le plus
grand embarras. Dans le même tems M.
de S. Simon amesa à fa fille le baron d'A.
nilly , qu'il lui ordonna de regarder com-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
me l'époux qu'il lui deftinoit ; les deux
amans s'affligerent beaucoup de cette nouvelle
; ils chercherent en vain les moyens
de détourner le malheur qui les menaçoit;
ils fentirent qu'il falloit fe féparer ; la
veille du jour où le chevalier devoit fortir
du couvent , il eut une converfation
très tendre avec Sophie. Mademoiſelle
de la Grange l'entendit & fit éclater ſa jaloufie
; cette fcène fe paffoit dans le jardin
; on s'empreffoit à appaifer une rivale
furieufe , lorfqu'on vit arriver Meffieurs
de S. Simon & d'Anilly qui ayant entendu
quelques mots , s'élancerent avec fureur
fur le chevalier ; celui- ci prit l'épée
' du baron , fe défendit & fortit du couil
fut obligé de partir pour Malthe ;
il fe rendit d'abord à Naples où il féjourna
en attendant-un vaiffeau ; il eut des
bonnes fortunes auxquelles le fouvenir
de Sophie ne l'empêcha pas de fe livrer.
Une veuve très- riche lui propofa même
de l'époufer & de faire fa fortune ; il la
refufa , fe rendit à Malthe ; une lettre de
fon pere qui lui apprenoit la mort de fon
frere , le ramena bientôt en France ; il ar
riva à Dijon , le jour même où Sophie
devoit être mariée au baron d'Anilly ;
elle avoit enfin confenti à cet hymen parvent
;
JUILLET . 134 1769 .
ce qu'elle croyoit fon amant infidéle &
époux de la veuve de Naples qui lui avoit
offert fa main ; cette hiftoire étoit venue
jufqu'à elle par l'indifcrétion de quelques
chevaliers qui l'avoient écrite à leurs
amis . D'Ablincourt défefpéré , fe perce
de fon épée ; fon pere vient le fecourir ,
l'exhorte à vivre & l'envoie à l'armée
auffi tôt qu'il eft rétabli ; le chevalier
cherche la mort , & ne trouve que la glois,
re ; il perd cependant un bras , & revient
chez lui comblé des bienfaits du Roi ;
Sophie , pour comble de bonheur , perd
fon époux , qui regrette en mourant d'avoir
fait fon malheur , & la prie de donner
fa main au chevalier ; la veuve ne
tarda pas à remplir les dernieres intentions
d'un mari expirant.
Nous ne dirons rien de ce roman qui
offre quelquefois de l'intérêt , mais dont
les événemens font copiés d'après une
foule d'autres ouvrages de cette efpéce , &
font rarement vraisemblables .
Principes de la Religion & de la Morale,
extraits des ouvrages de Jacques Saurin
, miniftre du St Evangile , 2 vol. in-
12. Paris , chez Vente , libraire , au bas
: de la Montagne Ste. Geneviève.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
La réputation que Jacques Saurin s'eſt
faite dans la fcience de la religion & dans
la morale ; le génie , le fentiment , l'érudition
qui caractérisent les écrits faifoient
defirer qu'on en rendît la lecture
utile aux Catholiques , en écartant tout
ce qui ne s'accorderoit pas avec la doctrine
de l'Eglife. Les ouvrages d'ailleurs volumineux
de ce docteur avoient befoin
d'être réduits ; c'eft ce qui vient d'être
exécuté fort heureufement dans les deux
volumes que nous annonçons. Le rédacteur
a rangé dans des articles féparés les
principes immuables de la religion & de
la morale qui font développés avec tant
de fuccès & de profondeur dans les écrits
de Saurin. Ces principes ainfi préféntés
& rapprochés, acquiérent encore plus de
force & de lamiere. Ils forment un cours
parfait de morale & de philofophie chrétiennes.
Ils deviendront des maximes de
conduite pour les gens du monde , & des
fujets de méditation pour les religieux ;
ils feront utiles pour tous les états de la
vie , & pour toutes les occafions délicates
où l'homme a beſoin d'être éclairé &
guidé.
Lettre à l'Auteur d'une brochure intitulés 2
JUILLET . 1769. 133 1769
"
Réponse à la défense de mon oncle , avec
cette épigraphe :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
GRESSET .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Gauguery , libraire , rue des Mathurins
, au Roi de Dannemarck .
L'auteur eftimable de cette lettre dicte
des leçons d'honnêteté & d'égards que les
hommes de lettres ne dévroient jamais
oublier , même dans leurs querelles . Il
dit en particulier à l'auteur de la Réponse.
« M. de V. a eu tort fans doute de s'é-
» carter du chemin de la gloire pour écra-
» fer ces effains d'infectes bourdonnans
qui ont voulu l'empoiſonner du venin
» de leurs piquûres ; mais s'il avoit en
» dans l'ame une portion de fenfibilité
plus limitée , il n'auroit peut être pas
produit tant de chef d'oeuvres qui , malgré
l'envie , vivront & feront honneur
à la France tant qu'il y a ura des hommes
fur la terre . Les coeurs indifférens ne
produifent que des cho fes indifféren-
» tes ; mais quoi qu'il en foit , s'il eft per-
» mis d'être fenfible , il n'eft pas permis
» d'être méchant , même en fe défendant
"
"
و د
>>
"
134 MERCURE DE FRANCE.
» contre la méchanceté , quand on veut
» intéreffer fes femblables.
» Je ne crois point ce que vous dites
» de votre ennemi , comme je ne crois
point ce qu'il dit de vous. Vous êtes
tous deux fâchés & conféquemment
injuftes. Cependant vous conviendrez
» dans le filence de l'animofité que les
» hommes perdent bien de l'eftime & des
confolations à fe traiter ainfi .
"
n
Si quelque chofe , Monfieur , pou-
» voit vous dédommager du malheur
» d'avoir fenti la haine , d'avoir fait un
perfifflage inhumain fur la mort d'un
» vieillard , par cela feul refpectable , &
» d'avoir fi mauffadement traité de maî-
» tre d'école le Sophocle & le Tacite
françois , ce feroit le courage que vous
» avez eu d'attaquer un homme tel que
» M. de V... dont la célébrité retombe'
jufques fur les ennemis qui , fans lui ,
» n'auroient peut- être pas été connus au-
» delà du petit cercle de leur coterie . »
לכ
"
JUILLE T. 1769. 135
LETTRE de M. DE VOLTAIRE à l'Auteur
des Ephemerides du citoyen ,fur le
Poëme des Saifons .
M.
A Ferney , ce 7 Juin 1769.
Vous donnez à M. de St Lambert les
éloges qu'il a droit d'attendre d'un vra
citoyen & d'un écrivain tel que vous.
Vous ne reffemblez pas à celui qui
fournit des nouvelles de Paris à la gazette
fuiffe , & qui , en dernier lieu , parmi une
foule d'erreurs injurieufes au gouvernement
, à la réputation des particuliers &
à l'honneur des lettres , a mandé que le
poëme français des Saifons eft inférieur
au poëme anglais de Thompſon ; s'il
m'appartenait de décider , je donnerais
fans difficulté la préférence à M. de St
Lambert. Il me paraît non feulement
plus agréable , mais plus utile . L'Anglais
décrit les faifons , & le Français dit ce
qu'il faut faire dans chacune d'elles . Ses
tableaux m'ont paru plus touchans & plus
rians. Je compte encore pour beaucoup.
la difficulté de rimer furmontée . Les vers
blancs font fi aifés à faire qu'à peine ce
genre a- t - il du mérite. L'auteur alors ,
136 MERCURE DE FRANCE.
pour le fauver de la médiocrité & de la
langueur profaïque , eft obligé d'emploier
fouvent des idées & des expreffions grgantefques
par lefquelles il croit fuppléer
à l'harmonie qui lui manque.
Defpréaux recommandair ,
dans le
grand fiécle des arts , qu'on polît un écrit.
Qui dit , fans s'avilir , les plus petites chofes
Fit des plus fecs chardons des oeillets & des rofes ;
Et fçut inême aux difcours de la rufticité
Donner de l'élégance & de la dignité .
Je pense que M. de St Lambert a pleinement
exécuté ce précepte. Peut- on exprimer
avec plus de jufteffe & de noblete
à la fois l'action du laboureur ?
Et le foc enfoncé dans un terrein docile ,
Sous les robuftes mains ouvre un fillon fertile.
Voyez comme il peint auprès de fes
brébis & de fon chien
La naïve bergere affife au coin d'un bois ,
Et roulant le fufeau qui tourne fous les doigts.
Comme toutes ces peintures fi vraies
& fi riantes font encore relevées par la
comparaifon des travaux champêtres avec
le luxe & l'oifiveté des villes !
JUILLET. 1769. 137
Tandis que fous un dais la molleffe afloupie
Traîne les longs momens d'une inutile vie.
Thompſon , que d'ailleurs j'eftime
beaucoup , a - t-il rien de comparable ?
Je ne fais même s'il eft poffible qu'un
habitant du nord puiffe jamais chanter
les faifons auffi - bien qu'un homme né
dans des climats plus heureux . Le fujet
manque à un Ecoffais tel que Thompſon.
Il n'a pas la même nature à peindre . La
vendange chantée par Théocrite , par Vir .
gile , origine joïeufe des premieres fêtes
& des premiers fpectacles , eft inconnue
aux habitans du cinquante -quatriéme degré.
Ils cueillent triftement de miférables
pommes fans goûr & fans faveur , tandis
que nous voions fous nos fenêtres cent
filles & cent garçons danfer autour des
chars qu'ils ont chargés de raifins délicieux.
Auffi Thompfon n'a pas ofé toucher
à ce fujet , dont M. de St Lambert a
fait de fi agréables peintures.
Un grand avantage de notre poëte philofophe
c'eſt d'avoir moins parlé aux fimples
cultivateurs qu'aux feigneurs des terres
qui vivent dans leurs domaines , qui
peuvent enrichir leurs vaffaux , encoura
ger leurs mariages , & être heureux du
bonheur d'autrui loin de l'infolente rapa138
MERCURE DE FRANCE.
cité des oppreffeurs ; il s'éleve contre ces
oppreffeurs avec une liberté & un courage
refpectables .
•
Je fais bien qu'il y a des ames auffi
baffes que jaloufes qui pourront me reprocher
de rendre à M. de St Lambert
éloges pour éloges , & de faire avec lui
trafic d'amour propre . Je leur déclare
que je ne faurais l'en eftimer moins, quoiqu'il
m'ait loué. Je crois me connaître
en vers mieux qu'eux ; je fuis fûr d'être
plus jufte qu'eux . Je raie les louanges
qu'il a daigné me donner , & je n'en vois
que mieux fon mérite.
Je regarde fon ouvrage comme une réparation
d'honneur que le fiécle préfent
fait au grand fiécle paffé pour la vogue
donnée pendant quelque tems à tant d'écrits
barbares , à tant de paradoxes abfurdes
, à tant de fyftêmes impertinens , à
ces romans politiques , à ces prétendus
romans moraux dont la groffiéreté , l'infolence
& le ridicule , étaient la feule
morale , & qui feront bientôt oubliés pour
jamais .
Permettez - moi , Monfieur , de vous
parler à préfent de la réflexion que vous
faites fur les chaumieres des laboureurs ,
fur ces cabanes , fur ces afyles du pauvre.
Vous condamnez ces expreffions dans le
JUILLET. 1769. 139
poëme des faifons que vous estimez d'ailleurs
autant que moi .
w
Vous dites avec très grande raiſon
qu'une cabane ne peut pas être le logement
d'un agriculteur confidérable ; qu'il
lui faut des écuries commodes , des étables
faites avec foin , ddeess granges vaftes
& folides , des laiteries voûtées & fraîches
, & c.
Oui , fans doute , Monfieur , & perfonne
n'eft entré mieux que vous dans le
détail de l'exploitation rurale. Perfonne
n'a mieux fait fentir combien un laboureur
doit être cher à l'état . J'ai l'honneur
d'être laboureur , & je vous remercie du
bien que vous dites de nous. Mais puifqu'il
s'agit ici de fermiers , comparez , je
vous prie, les hôtels des Fermiers - Généraux
du bail de 1725 avec les logemens
de nos fermiers de campagne , & vous
verrez que les termes de chaumiere , de
cabane , ne font que trop convenables.
Les logemens des plus gros laboureurs en
Picardie & dans d'autres provinces ont des
toits de chaume.
Rien n'eftplus beau à mon gré qu'une vafte
maifon ruftique,dans laquelle entrent &
fortent par quatre grandes portes cocheres
des chariots chargés de toutes les dépouilles
de la campagne . Les colonnes de
140 MERCURE DE FRANCE.
chène qui foutiennent toute la charpente
font placées à des diſtances égales fur des
focles de roche , de longues écuries regnent
à droite & à gauche . Cinquante vaches
proprement tenues occupent un côté
avec leurs geniffes ; les chevaux & les
boeufs font de l'autre. Leur pâture tombe
dans leurs crêches du haut des gre
niers immenfes. Les granges où l'on bat
les grains font au milieu , & vous ſavez
que tous les animaux logés chacun à leur
place dans ce grand édifice , fentent trèsbien
que le fourrage , l'avoine qu'ils renferment
, leur appartiennent de droit.
Au midi de ces beaux monumens d'agriculture
, font les baffecours & les bergeries
; au nord , font les preffoirs , les
celliers , la fruiterie ; au levant , les logemens
du régiffeur & de trente domeſtiques
; au couchant s'étendent les grandes
prairies pâturées & engraiffées par tous
ces animaux , compagnons du travail de
l'homme .
Les arbres du verger chargés de fruits à
noyaux & à pepins font encore une autre
richeffe. Quatre ou cinq cens ruches font
établies auprès d'un petit ruiffeau qui arrofe
ce verger. Les abeilles donnent an
poffeffeur une récolte confidérable de miel
& de cire fans qu'il s'embarraffe de toutes
JUILLET. 1769. 141
les fables qu'on a débitées fur ce peuple
industrieux , fans rechercher très vainement
fi cette nation vir fous les loix d'une
prétendue reine qui fe fait faire foixante
à quatre- vingt mille enfans par fes fujets,
Il a des allées de mûriers à perte de vue;
les feuilles nourriffent ces vers précieux
qui ne font pas moins utiles que les abeilles.
Une partie de cette vafte enceinte eft
fermée par un rempart impénétrable d'aubépine
, proprement taillée , qui réjouic
l'odorat & la vue.
La cour & les baffecours ont d'affez
hautes murailles.
Telle doit être une bonne métairie ; il
en eft quelques unes dans ce goût vers les
frontieres que j'habite , & je vous avouerai
même fans vanité que la mienne reffemble
en quelque chofe à celle que je
viens de vous dépeindre : mais , de bonne
foi , y en a -t - il beaucoup de pareilles en
France ?
Vous favez bien que le nombre des
pauvres laboureurs & des métaiers qui ne
connaient que la petite culture , ſurpaſſe
des deux tiers au moins le nombre des
laboureurs riches que la grande culture occupe.
J'ai dans mon voisinage des camara142
MERCURE DE FRANCE.
des qui fatiguent un terrein ingrat avec
quatre boeufs , & qui n'ont que deux vaches.
Il y en a dans toutes les provinces
qui ne font pas plus riches . Soyez très - fûr
ue leurs maifons & leurs granges font
que
véritables chaumieres où habite la pauvreté.
Il eft impoffible qu'au bout de l'année
ils ayent de quoi réparer leurs miférables
afyles ; car après avoir payé tous les
impôts , il faut qu'ils donnent encore à
leurs curés la dixme du produit clair &
net de leurs champs ; & ce qui eft appellé
dixme très improprement , eft réellement
le quart de ce que la culture a coûté à ces
infortunés.
Cependant , quand un payfan trouve
un feigneur qui le met en état d'avoir
quatre boeufs & deux vaches , il croit avoir
fait une grande fortune. En effet , il a de
quoi vivre , & rien au -delà ; c'est beaucoup
pour lui & pour fa famille , & cette
famille connoît encore la joie ; elle chante
dans les beaux jours & dans les tems de
récolte.
Ne fachons donc point mauvais gré
Monfieur , à l'aimable auteur des Saifons
d'avoir parlé des chaumieres de mes camarades
les laboureurs. Il eft certain qu'ils
feraient tous plus à leur aife fi les feigneurs
habitaient leurs terres neuf mois
JUILLE T. 1769. 143
de l'année comine en Angleterre . Nonfeulement
alors les poffeffeurs des grands
domaines feraient quelquefois du bien
par générofité à ceux qui fouffrent , mais
ils en feraient toujours par néceffité à
ceux qu'ils feraient travailler. Quiconque
emploie utilement les bras des hommes ,
rend fervice à la patrie .
Je fais bien qu'il y a plus de deux cens
mille ames dans Paris qui s'embarraffent
fort peu de nos travaux champêtres . De
jeunes Dames foupant avec leurs amans
au fortir de l'opéra comique , ne s'informent
guères fi la culture de la terre eft en
honneur ; & beaucoup de bourgeois qui
fe croient de bonnes têtes dans leur quartier,
penfent que tout va bien dans l'Univers
, pourvû que les rentes fur l'hôtelde-
ville foient payées ; ils ne fongent pas
que c'eft nous qui les payons , & que c'eſt
nous qui les faifons vivre.
Le gouvernement nous doit toute fa
protection ; c'est un crime de lèze - humanité
de gêner nos travaux . C'en eft un de
nous condamner encore dans certains tems
de l'année à une honteufe & funefte oifiveté,
deux ou trois jours de fuite. On nous
oblige de refufer après - midi à la terre , les
foins qu'elle nous demande , après que
nous avons rendu le matin nos homma144
MERCURE DE FRANCE.
ges au ciel ; on encourage nos manoeuvres
à perdre leur raiſon & leur fanté dans un
cabaret , au lieu de mériter leur fubfiftance
par un travail utile. Cet horrible abus
a été réformé en partie ; mais il ne l'a pas
été affez. Eh qui peut réformer tout ?
Eft quadam prodire tenus fi non datur ultrà.
Je n'en dirai pas davantage , Monfieur,
fur des fujets que vous & vos afſociés
avez fi bien aprofondis pour l'avantage
du genre humain .
J'ai l'honneur d'être , &c..
REPONSE de M. l'abbé Foucher , à la
lettre de M. Bigex , inférée dans le Mercure
de Juin 1769 , pag. 15 1 ,
A Paris , le 17 Juin 1769 .
MONSIEUR ,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire n'eft parvenue dans une province où j'ai
fait quelque féjour. N'ayant pas les livres néceffaires
pour vous faire réponſe fur le champ , j'ai
été forcé de la différer juſqu'à mon retour . Mais
j'apprends , en arrivant à Paris , que votre lettre ,
datée du 30 Avril dernier , a paru dans le Mercure
dès
JUILLET. 1769. 145
dès le premier du mois de Juin . Vous auriez peutêtre
mieux fait d'attendre les éclairciflemens
que je ne pouvois manquer de vous donner ; mais
vous étiez preffé de me traduire au tribunal du Public
: ilfaut vous y fuivre.
Pour le mettre au fait de cette petite conteſtation
, je crois devoir copier en entier la note dont
vous vous plaignez , & dont vous ne rapportez
qu'un extrait. Elle eft à la pag. 331 du XXVII
vol. du recueil de l'académie des belles lettres.
Traitant dans un de mes inémoires des écrits de
Zoroastre , je ne pouvois me difpenfer de parler
du Sad-der, poëme perfan . Voici la note.
«Ce poëme eft intitulé Sad der , c'eſt à -dire ,
les cent portes , parce que l'auteur divife fon ou
vrage en cent articles ou chapitres , contenant
des préceptes moraux & des pratiques de religion
, qui font comme des portes par lesquelles
» on doit entrer dans le féjour des bienheureux.
» M. de Voltaire , par une méprile aflez finguliere
, transforme en homme le titre de cet ouvrage.
Zoroastre , dit- il , dans les écrits confervés
par Sadder , feint que Dieu , &c. L'auteur
» du Sad- der n'eft connu que fous le nom de fils
» de Melic-Shah. D'ailleurs ce mage n'a pas con-
כ כ
ɔɔ
fervé les écrits de Zoroastre , mais a prétendu
» en faire un abrégé . Je parierois bien que M. de
» V. n'a jamais lu le Sad -derni le livre de M. Hy
» de. ( Hift. univerf. T. 1 , p. 135. ) »
Ily a ici une faute d'impreffion , dontje ne me
fuis pas apperçu en corrigeant les épreuves . Il faut
lire , p. 35 , & non p. 135 .
J'avoue encore que jedevois indiquer l'ouvrage
de M. de V. fous le titre d'Effai fur l'hiftoire gé
nérale. Il ne faut point citer négligemment , lors
même qu'on n'induit perfonne en erreur. Vous
II. Vol.
146 MERCURE DE FRANCE.
voyez , Monfieur , que je fçais convenir de mes
torts. Mais ce n'eft - là qu'une minutie : venons à
l'eflentiel.
Vous m'accufez de n'avoir pas copié exactement
les paroles de M. de V. d'avoir même altéré
fon texte pour lui donner un ridicule ; & pour le
prouver, vous me préfentez la véritable phrafe
de l'auteur de l'Effai , telle qu'elle se trouve à la
pag. 63 de la nouvelle édition de 1761 , T. 1. On y
lit en effet : Zoroaftre dans les écrits que le Sadder
arédigés.
« Vous voyez , me dites - vous , que l'auteur n'a
point dit : Zoroaftre dans les écrits confervés
par Sadder... le Sadder ne peut pas être un
» homme , mais un écrit .»
M. de V. me preffe encore plus vivement. «Les
» Italiens , vous difoit- il , font le feul peuple de
so la terre chez qui on accorde l'article le aux au-
» teurs : le Dante , l'Ariofte , le Taſſe ; mais on
» n'a jamais dit chez les Latins , le Virgile , ni
» chez les Grecs , l'Homère , & c . Il étoit donc
impoflible que le Sadder fignifiât un homme, &
non pas un livre. »
"
M. de V. qui s'imagine que j'ignore cet ufage
des nations , en prend occafion de m'avertir qu'il
eft néceffaire & décent que cette petite bévue ſoit
corrigée de ma part. Il me prouve , par un paſſage
du Sad der , qu'il faut citer jufte les paroles de
ceux qu'on veut critiquer ; & par un autre , que le
calomniateur doit aller trouver fon adverfaire ,
- s'humilier devant lui , lui demander pardon.
En vérité , Monfieur , j'admire la douceur de
votre ami. La bévue qu'il me reproche feroit, non
pas une petite bévue , mais une bévue énorme , ou
plutôt une infidélité criante . Il veut mejuger , ditil,
par les loix du Sad - der ; & cependant il a la
JUILLE T. 1769. 147
modération de paffer fous filence la peine que le
législateur m'auroit impofée . Sçavez - vous bien
que cet écrivain rigide preferit au coupable d'aller
fe profterner devant l'offenfé , & de lui préfenter
un grand vafe plein d'or furmonté d'un poignard,
en le rendant ainfi maître de fa fortune & de fa
vie. M. de V. me raflure : il ne veut ni me ruiner
ni me tuer.
Ecoutez- moi maintenant, Monfieur : il eft tems
que je plaide ma caufe ; mon plaidoyer ne fera pas
long.
Vous me citez une nouvelle édition de 1761 ;
& vous ne dites rien de la précédente qui parut en
1756. C'étoit néanmoins la feule que je pufle
confulter , lorfque je fis ma note. Les Tomes
XXVII & XXVIII de notre recueil n'ont paru
qu'en 1761 ; & comme nos volumes s'impriment
lentement , mes némoires fur la religion des Perfes,
qui font des premiers dans le Tom. XXVII ,
étoient à l'impreffion en 1759 , ou 1760 au plus
tard. Pouvois- je avoir égard à la nouvelle édition
de 1761 , qui n'exiftoit pas ? Je ne la connois même
encore à préfent que parce que vous m'y renvoyez.
Ouvrez donc l'ancienne édition de 1756 , à la
quelle vous auriez dû recourir le premier. Ou-
Vrez , Monfieur , & lifez ( T. 1 , p. 35 , lig. 3 ) ces
paroles expreffes que je copie fur le livre même :
Zoroastre dans les écrits confervés par Sadder.
Qu'en dites -vous ? Il n'y a pas moyen de reculer :
Vous avez vous- même prononcé votre arrêt , en
convenant que ces paroles font tranchantes ,
que , dans cette phrafe , Sadder ne peut fignifier
qu'un homme. M. de V. doit à préfent être tranquille
fut l'état de ma confcience : il voit bien que
je ne fuis pas coupable du péché d'Hamimal.
&
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Il eft vrai qu'il s'exprime d'une maniere un pett
différente dans la nouvelle édition de 1761 , & j'en
vois la raison . Je ne fus pas le feul à m'appercevoir
de la méprife qui lui étoit échappée. Tous les
gens au fait de la littérature orientale la remarquerent
; & l'écho , formé par tant de voix, retentit
jufqu'à lui : il voulut corriger cet endroit défectueux
, & fubftitua ces mots : Zoroastre dans
les écrits que le Sadder a rédigés . Mais la correction
n'eft pas heureufe. Malgré l'article le , l'idée
d'un homme le préfente toujours à l'efprit ; car
on n'a jamais dit qu'un livre en ait rédigé un autre
: un écrivain feul eſt rédacteur. M. de V. n'étoit
encore qu'à demi détrompé , & peut - être ne faifoit
pas attention dans ce moment que l'auteur du
Sad-der n'eft pas Italien.
De plus rédiger ne vaut pas mieux que conferver.
Dans la vérité , l'auteur du Sad- der n'a ni conſervé
ni rédigé les écrits de Zoroastre. Ces écrits , vrais
ou fuppofés , exiftoient depuis long-tems dans la
fecte des Ghébres , lorfqu'un Mage , il y a 250
ans ou environ , en publia un abregé dans un poëme
en langue perfanne , qu'il intitula Sad - der.
Nous avons des ouvrages fous le titre de Morale
de l'Evangile , Morale du Nouveau Teftament.
Dira- t-on que ces livres , ou les auteurs de ces
livres , ont confervé ou rédigé l'Evangile & le
Nouveau Teftament ?
Ainfi , Monfieur , quand j'aurois eu dans les
mains la nouvelle édition de l'Effai fur l'Hiftoire
générale, il m'auroit encore paru très- vraisemblable
que M. de V. n'avoit point lu le Sadder , ou
qu'il n'y avoit jetté qu'un coup d'oeil trop - rapide
pour s'en former une idée jufte. Je n'y trouve
point à redire . Un bel efprit comme lui n'eft pas
Lait pour s'occuper d'un livre auffi dégoûtant ,
JUILLET. 1769. 149
lorfqu'il n'eft pas obligé d'en faire une étude. 11
n'a point entrepris de traiter à fond de la religion.
des Perfes : il n'en parle qu'en paffant ; & ce qu'il
en dit ne remplit pas deux pages entieres , au
moins dans l'édition de 1756. Un écrivain , qui
veut toucher en peu de mots ces fujets épifodiques ,
ne donne fouvent qu'un réfultat de lectures fuperficielles
, & s'expofe à des méprifes . Mais quel
eft l'auteur qui puiffe fe flatter d'en être tout - àfait
exempt ? Prendre un mot perfan , qu'on n'entend
point , pour le nom d'un prêtre , pendant que
c'eft le titre d'un livre , ne fera jamais une faute
grave aux yeux des gens fenfés. Dieu nous préferve
de plus grandes erreurs. Elles font , pour
l'ordinaire , l'apanage de ceux qui fe piquent de
tour fçavoir ; & je ne crois pas que M. de V. ambitionne
ce privilege.
Vous voulez cependant qu'il ait lu & bien lu
le Sad- der. Eh , Monfieur , ne me tirez pas de
mon erreur ,fi c'en eft une. Moins ce plat livre aura
été connu de votre ami , & plus fa méprife me
paroîtra légere & pardonnable. Au refte la preuve
que vous alléguez n'en eft pas une. Qui croira
jamais que M. de V. au bout de quinze ou vinge
ans foit encore affez plein du Sad- der pour en
traduire exactement des paffages entiers , & pour
citer les articles où ils fe trouvent ? Retenir mot
pour mot des textes d'un latin plus que barbare ,
feroit un effort de mémoire qui tiendroit du prodige.
Avouez de bonne foi , Monfieur , que vous
avez rafraîchi la fienne en mettant le livre fous
Les yeux.
Je finis par vous protefter que je n'ai point eu le
deflein de contrifter M. de V. , encore moins de
l'offenfer. Si j'avois voulu le critiquer , il m'étoit
facile d'en trouver l'occafion , fans fortir même
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
de l'endroit où il parle de la religion des Perfes.
Mais fa méprile fur le Sad-der me parut finguliere
: elle étoit neuve , & fe plaça d'elle - même au
bout de ma plume. Je crus que votre ami feroit
plus tenté d'en rire que de s'en fâcher.
J'ai l'honneur d'être très- parfaitement ,
MONSIEUR ,
Votre très - humble & très- obéiſſant
ferviteur , FOUCHER , de l'académie
des infcriptions & belles- lettres.
ACADÉMIE S.
I.
La Rochelle.
L'ACADÉMIE royale des belles- lettres de
la Rochelle tint , le 12 Avril dernier , fon
affemblée publique qui fut honorée de la
préfence de Mgr de Cruffol , évêque de
cette ville . M. Arcere , fupérieur de l'O.
ratoire , ouvrit la féance en qualité de
directeur , par des obfervations fur le premier
volume. de l'hiftoire de France ; par
l'abbé Velly. Il prouva contre cet écrivain
1 °. Que les bénéfices civils fous la premiere
race & les fiefs ne doivent pas être
confondus , & il en affigna la différence :
2º. Qu'il n'eft pas vrai que les loix féoJUILLET.
1769. 151
dales ayent été la bafe & le fondement de
la Regale : 3 ° . Qu'on ne doit pas préfumer
, ainsi que le prétend l'hiftorien national
, que Charlemagne ne fçût pas écrire
: 4°. Que l'Auftrafie ou France Orientale
avoit bien plus d'étendue que ne lui
en donne l'abbé Velly .
M. l'abbé Gervaud , profeffeur de rhétorique
au collège royal , fit part à l'affemblée
de quelques réflexions envoyées
à l'académie par M. Montaudouin fon
affocié , fur les Guerres de Commerce . L'auteur
, auffi profond dans la théorie de cet
art qui fait fon état , que verfé dans tous
les genres de littérature , fe plaint du reproche
que l'on fait injuftement au commerce.
Il n'a jamais été un fujet de difcorde
entre les nations. Il parcourt , pour
foutenir fon opinion , les différentes
guerres qui ont armé depuis un fiécle
l'Europe entiere , & il trouve que la caufe
de cet embrafement , bien loin d'être .
imputée au commerce , a toujours eu fa
fource dans de grands intérêts , dans des
vues ambitieufes , dans la politique ou la
rivalité des princes , & fur tout dans le
fanatifme.
Cette lecture fut fuivie de celle que fit
M. de la Faille , fecrétaire de l'académie ,
de la préface de fon traité des coquillages
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de mer , de terre & d'eau douce du pays
d'Aunis. Cet ouvrage mériteroit d'être
connu . La Zoomorphofe qui a paru en
1757 , fous le nom de M. d'Argenville ,
n'en eft que l'extrait. Le grand nombre
de planches , deffinées d'après nature dont
il eft orné , exige des frais confidérables ,
& demanderoit des fecours . Les fciences
& les arts en ont trouvé plus d'une fois
dans la capitale ; pourquoi la province ,
quand il s'agit des progrès & de la gloire
des lettres , n'auroit- t- elle pas fes amateurs
& fes Mécènes ? Nous ne fuivrons point
M. de la Faille dans tous les détails où
il paroît defcendre fur la forme & la ftructure
, la robe & les couleurs , la variété &
F'utilité des coquillages du pays d'Aunis ,
non plus que dans la defcription qu'il fait
des vers & des infectes qui s'y logent , de
leur vie , de leur manoeuvre , de leur génération
, &c. Tous ces objets traités avec
ordre & l'étendue convenable ne peuvent
être ici qu'indiqués.
M. de la Cofte , avocat , lut enfuite un
effai fur l'Eloge public. L'auteur remontant
à fon origine , prouve qu'il étoit auffi ancien
que la fociété. Rome & la Gréce fe
difputent l'honneur d'avoir pronon é le
premier éloge public . Ces deux rivales en
firent , l'une un reffort de fa politique ,
JUILLET. 1769. 753
l'autre un objet d'émulation , ce qui porta
ce genre d'éloquence au point de perfection
où il parvint fous Cicéron , Appius ,
Céfar , Antoine & Pline , & c.
M. le Febvre de Marcouville , avocat
en parlement , termina la féance par la
lecture d'une Epître chagrine en vers , dans
laquelle il effaie de peindre l'innocence
des moeurs dans les premiers âges & leur
corruption dans les derniers . On n'en citera
que le morceau fuivant :
Au tems de Saturne & de Rhée ,
Ou regnoit la divine Aftrée ,
La vertu voyoit fes autels
Encenfés par tous les mortels ;
L'ame pour la raifon formée ,
Au bien fans peine accoutumée ,
Y tendoit de fon propre choix ,
Et fa volonté toujours libre
Confervoit un jufte équilibre
Qui du mal fufpendoit le poids.
Sans foius , fans defirs , fans envie ,
Dans le bonheur & dans la paix
Chacun jouilloit de la vie ,
Et ne craignoit point les regrets
Dont , parmi nous elle eft fuivie.
Une table toujours fervie
Par la nature & fans apprêts ,
Au lieu du poifon délectable
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Qu'affaifonne un art déteftable ,
Offroit la fanté dans les mêts .
Le Coeur recevoit le convive :
L'amitié prévenante , active ,
Servoit des fruits avec des fleurs ,
Et la gaïté douce & naïve ,
Du repas faifoit les honneurs.
I I.
Montpellier.
La fociété royale des fciences de Montpellier
a tenu , le 19 Avril , fon affemblée
publique d'après Pâque . M. de Ratte ,
fecrétaire perpétuel de cette compagnie ,
a ouvert la féance par la lecture d'un programme
pour le prix de cette année 1769 .
Voici ce programme en entier.
La Société royale des fciences , établie
à Montpellier , avoit propofé pour le fujet
du prix de 1768 la queftion fuivante :
On fuppofe des étangsfitués le long d'une
côte , féparés de la mer par un long banc
de fable auquel on donnera fimplement , fi
l'on veut , le nom plus général de plage.
Pour établir dans cette fuppofition des communications
entre la mer & ces étangs , ce
qui ne peut manquer d'être utile à bien des
égards , il faut pratiquer en certains enJUILLE
T. 1769. 155
'droits de la plage , des ouvertures appellées
graux. Quelle est la théorie de ces graux &
la meilleure maniere de les confiruire ?
Quels font auffi les meilleurs moyens de
les entretenir & d'empêcher qu'ils nefe ferment
par les dépôts de fable & les attérif
Semens que la proximité de l'embouchure
d'une grande riviere ou d'autres caufespeuvent
occafionner?
Elle a adjugé ce prix à la piéce N° . 4 :
qui a pour devife :
:: Geminum gracilis Mare feparat Ifthmus ,
Nec patitur conferre fretum. Lucan.
dont l'auteur eft M. Pouget , correfpondant
de la fociété royale & de l'académie
des ſciences & belles - lettres de Toulouſe.
•
La fociété royale voulant procurer, autant
qu'il fera poffible , le progrès & l'avantage
du commerce & de l'économie
rurale par l'application des fciences dont
elle s'occupe , & entrer par là dans les
vues de celui de fes membres , qui donne
tous les ans une fomme de 300 liv . pour
cet objet d'émulation , propofe pour le
fujet du prix de 1769 la queftion fuivante
:
Quels font les principaux caracteres des
zerres propres à la production des grains ?
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Affigner les défauts de celles qui font per
propres à en produire , & les moyens d'y
remédier ou de tirer de ces mêmes terres un
meilleur parti.
*
Ce prix eft une fomme de 300 livres ,
donnée , comme on vient de le dire , par
un des membres de la Société royale &
deftinée à l'auteur qui , au jugement de
cette compagnie , aura le mieux réulli fur
le fujet propofé.
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
ouvrages , mais feulement une fentence
ou devife. Ils pourront attacher à leur
écrit un billet féparé & cacheté , où feront
avec la même devife , leurs noms , qualités
& adreffe ; ce billet ne fera ouvert
qu'en cas que la piéce ait remporté le prix.
On adreffera les ouvrages , francs de
porr , à M. de Ratte , fecrétaire perpétuel
de la fociété royale des fciences à Montpellier
, ou on les lui fera remettre entre
les mains . Dans le fecond cas le fecrétaire
en donnera , à celui qui les lui aura remis
, fon récepiffé , où feront marqués la
* L'intention de l'Académie avoit d'abord été
Je ne comprendre , dans cette queftion , que les
terres du bas Languedoc , mais en limitant ainft
Tes conditions au problême , on cut mis la plupart
des étrangers dans la néceffité de s'exclure cux
mêmes du concours au prix.
JUILLE T. 1769. 157
devife de l'ouvrage & fon numéro , felon
l'ordre ou le tems dans lequel il aura été
reçu .
Les ouvrages feront reçus jufqu'au 31
Décembre de cette année 1759 inclufivement.
La fociété , à fon affemblée publique
d'après Pâque 1770 , proclamera la piéce
qui aura mérité le prix .
S'il y a un récipiffé du ſecrétaire pour la
piéce qui aura remporté le prix , le tréforier
de la compagnie le délivrera à celui
qui rapportera ce récépiffé . S'il n'y a pas
de récépiffé du fecrétaire , le tréforier ne
délivrera le prix qu'à l'auteur qui fe fera.
connoître ou au porteur d'une procuration
de fa part.
Après le programme , M. de Ratte a lu
P'extrait de la piéce qui a remporté le prix
fur la queftion de la théorie des graux..
A cette lecture a fuccédé celle d'une differation
fur la nature & les ufages de la cou
leur verte des plantes. M. Venel , auteur
de cet écrit , y prouve que cette verdure
ou couleur verte , loin d'être , comme on
l'imagine communément , un fimple mode
ou accident , une difpofition particu
liere de la furface des plantes , eft une
Subſtance , un corps diftinct , une matiere
particuliere qui peut être féparée de ces
158 MERCURE DE FRANCE.
végétaux , ramaflée & foumiſe à toutes les
épreuves chymiques , & qui peut auffi être
replacée fur la furface , d'où on l'a enlevée
, ou fur la furface d'un autre corps ,
& le colorer ou le peindre en vert . Quoi
que cette matiere colorante , qui eft une
efpéce de vernis naturel, ne foit pas exactement
refineufe , elle a , comme les refines
, la propriété d'être infoluble dans
l'eau , appliquée directement & immédiatement.
Son ufage principal eft le même
que celui de nos vernis artificiels ; elle
défend les plantes de l'action deftructive
de l'eau , & par - là elle les préferve de la
perte de leurs fucs.
M. de Ratte a lu enfuite l'éloge de M.
Romieu. Cet académicien , enlevé à la
fleur de fon âge , avoit des connoiffances
très-variées. Il s'étoit appliqué avec fuccès
à la théorie de la mufique , & c'eſt à
Jui l'on doit la découverte du moyen
que
de produire naturellement les fons harmoniques
graves. Un des mémoires
qu'il a donnés fur l'agriculture , a été imprimé
par ordre des états de Languedoc.
Les recueils de l'académie royale des
*
* M. d'Alembert , dans les élémens de mufique
théorique & pratique , parle avantageufement de
cette découverte de M. Romieu.
JUILLET. 1769 159
fciences de Paris pour 1756 & 1758 contiennent
deux autres mémoires de M. Romieu
envoyés à cette académie par la fociété
de Montpellier pour entretenir l'union
intime qui doit être entre elles ,
comme ne faifant qu'un feul & même
corps.
M. Fouquet a décrit les fingularités de
la maladie d'une fille qui , depuis fix ans,
rend périodiquement des pierres par la
bouche. Il a fait dans fon mémoire quelques
réflexions fur la formation de ces
calculs en général & fur leur compofition .
M. de Ratte a terminé la féance par un
mémoire fur les principales circonftances
du paffage de Vénus fur le difque du ſoleil
, au mois de Juin 1769 .
I I I.
Prix propofe par la Société royale
d'Agriculture d'Orléans .
La fociété convaincue qu'elle ne coopérera
jamais plus utilement aux progrès
de l'agriculture , qu'en cherchant à éclair
cir les queſtions importantes d'économie,
qui ont une liaifon également intime &
néceffaire avec ce premier de tous les arts,
& ne peuvent être réduites en pratique ,
165 MERCURE DE FRANCE.
fans influer de la maniere la plus efficace
fur les bons ou fes mauvais fuccès , a cru
qu'elle rempliroit fûrement ce grand objer,
en diftribuant des prix aux mémoires
qui auront mieux traité des fujets relatifs
à cette matiere importante.
Le prix qu'elle fe propofe maintenant
de diftribuer , & qu'elle doit au zèle de
M. l'intendant de la généralité d'Orléans,
pour le bien public , fera de la valeur de
fix cens liv . & fera accordé au mémoire
qui aura réfolu , de la maniere la plus fatisfaifante
, la question qui fuit :
Le commerce de tous les états de l'Europe
étant affujetti à des droits d'Entrée &
de Sortie , & à des prohibitions fouvent réciproques
des productions de leur territoire,
& des ouvrages de leur induftrie , on demande
: Quel Jeroit l'avantage ou le défavantage
d'un royaume qui rendroit le premier
à fon commerce une liberté & une immunité
complettes ?
, que le
On obferve , en premier lieu ,
commerce peut être gêné de plufieurs manieres:
1º. Quand l'état qui vend les productions
de fon territoire ou les ouvrages de
fon induftrie, établit fur eux des droits de
fortie , fans que l'état qui les achette,établiffe
des droits d'entrée.
JUILLET . 1769. 161
2 °. Quand en même tems l'état qui
vend établit des droits de fortie , l'état qui
achette établit des droits d'entrée.
3°. Quand l'état qui achette établit des
droits d'entrée , fans que l'état qui vend
établiffe des droits de fortie.
La fociété defire que , pour approfondir
la queſtion intéreffante propofée cideffus
, on examine fucceffivement quel
doit être refpectivement fur l'agriculture
& fur le revenu de l'état qui vend les
productions de fon territoire & les ouvrages
de fon induftrie , & de l'état qui
les achette , l'effet des droits d'entrée & de
fortie , dans les trois hypothèfes qu'on
vient d'expofer ?
On obferve , en fecond lieu , que le
commerce peut être non - feulement gêné
mais encore qu'il peut être interdit d'état
à état.
1º. Par une prohibition générale & réciproque
de toute efpéce de productions
du territoire , & d'ouvrages de l'induſtrie
des deux états .
2º. Par une prohibition particuliere de
quelque efpéce de productions du territoire
ou d'ouvrages de l'industrie.
3 °. Par une prohibition reftreinte à la
néceffité du transport du territoire ou des
ง
162 MERCURE DE FRANCE .
ouvrages de l'induſtrie , par les vaiffeaux
ou autres voitures de la nation , chez laquelle
elles croiffent , & où elles font mifes
en oeuvre .
On obferve , en troifiéme lieu , que la
prohibition peut être ,
1º. Réciproque dans tous les états .
2°. Qu'un état peut prohiber la fortie
des productions de fon territoire & des
ouvrages de fon induſtrie , fans que l'entrée
en foit prohibée dans les autres
états.
3 °. Que les états voifins ou étrangers
quelconques peuvent prohiber l'entrée
des productions du territoire ou des ouvrages
de l'induftrie d'un autre état , fans
que l'état qui les cultive ou les travaille ,
en prohibe la fortie .
La fociété defire encore qu'on examine
l'effet refpectif de ces prohibitions totales
ou partielles , réciproques ou feulement
particulieres fur l'agriculture & le revenu
de l'état qui vend ou peut vendre , & de
l'état qui achette ou peut acheter.
Elle fouhaite fur -tout qu'on faffe l'application
des principes qu'on aura développés
, à la fituation dans laquelle fe
trouvent toutes les Colonies Européennes
dans les trois autres parties du monJUILLE
T. 1769. 163
de , & fpécialement au fameux acte de
navigation de l'Angleterre .
La fociété prie ceux qui concourront au
prix : & travailleront à donner la folution
demandée , de la démontrer d'une maniere
précife & palpable, & en employant,
autant qu'il fera poffible , des preuves de
calcul dont ils peuvent fuppofer les données
, comme ils le jugeront à propos.
Ce prix fera délivré au mois de Janvier
1771.
Toutes perfonnes feront admifes à con
courir , à l'exception des membres de la
fociété , & des affociés réfidens qui ont
féance & voix délibérative dans fes affemblées
.
Les piéces pourront être écrites en latin
ou en françois , & les auteurs feront
libres de leur donner toute l'étendue
qu'exigera le développement du fujet .
Ils ne mettront point leur nom fur leur
ouvrage , mais un numéro & une devife ,
& ils y joindront un billet cacheté , fur
l'extérieur duquel feront écrits le numéro
& la devife de la piéce , & dans lequel
ils écriront leur nom & leur demeure .
Ces billets ne feront ouverts qu'après le
jugement de la fociété , fur le mérite dos
ouvrages qui auront concouru .
Les piéces feront adreffées à M. l'in164
MERCURE DE FRANCE.
tendant de la généralité d'Orléans , lequel
fera paffer à l'adreffe que les auteurs indiqueront
le récépiſſé de M. l'abbé Loifeau
l'aîné , chanoine de l'égliſe d'Orléans ,
& fecrétaire perpétuel de la fociété. Il eſt néceffaire
qu'elles lui parviennent , au plus
tard , dans le courant d'Octobre 1770.
Le fecrétaire délivrera le prix , fans autre
formalité , à celui qui lui préfentera le
récépiffé de l'ouvrage couronné.
IV.
Berlin.
L'académie royale des fciences & belles-
lettres tint , le 6 Juin , fon affemblée
publique , à l'occafion de l'anniverſaire
de l'avénement de S. M. au trône . M. le
profeffeur Formey , fecrétaire perpétuel ,
fit l'ouverture de cette aflemblée par un
difcours.
Enfuite , il déclara que la claffe de philofophie
expérimentale avoit adjugé le
prix de cette année à la piéce , dont la devife
étoit :
Mihi cætera laudem
Falla ferant ; hæc dira meo dum vulnere peftis
Pulfa cadat, patriam remeabo inglorius urbem.
JUILLE T. 1769. 165
Sur quoi le billet cacheté ayant été ouvert
, on y trouva le nom de M. Jean-
Jacques Meyen , maître en philofophie
& pafteur à Coblentz , dans la Poméranie
.Citérieure. Les autres billets cachetés
furent brûlés. Le fecrétaire lut l'analyse
de la piéce victorieufe , faite par M. Lambert
. Il indiqua la queftion que la claffe
de philofophie fpéculative propofe pour
l'année 1771. Enfin , il annonça que l'académie
fondoit un nouveau prix , procédant
d'un legs de feu M. le confeillerprivé
Eller; que ce prix de so ducats feroit
donné tous les quatre ans , & qu'il
auroit pour objet des queftions relatives à
la culture des campagnes , à celle des jardins
& aux matieres comprifes dans l'économie
rurale. La premiere de ces queftions
fut énoncée . M. le profeffeur Thiebault
lut la fuite d'un mémoire fur le
ftyle , qu'il avoit commencé dans l'affemblée
publique du mois de Janvier dernier,
& M. Bitaudé termina la féance , en lifant
le fecond chant d'un poëme en profe,
auquel il travaille , & qui fera intitulé :
Guillaume , ou la Fondation des Provin
ces - Unies.
166 MERCURE DE FRANCE.
OPER A.
L'ACADÉMIE royale de mufique a remis,
le 13 Juin , le ballet héroïque de Zais ,
dont les paroles font de Cahufac , & la
mufique de Rameau. Le Public , qui a vu
long-tems , avec chagrin , une union de
talens fi difproportionnée , a encore fous
les yeux des exemples de ces méfalliances
qui nuiront éternellement à la perfection
des ouvrages qu'on lui préfente , & l'on
peut remarquer , à la honte des lettres ,
qu'elles ont été prefque toujours au déſavantage
de la mufique.
De toutes les foibles copies que l'on
s'eft avifé de faire du Curieux impertinent
de Deftouches ; on ne fçauroit difconvenir
que celle-ci ne foit la plus déraiſonnable.
Le génie Zaïs , qui a trouvé le
moyen de plaire à la bergere Zélidie,fous
l'habit de berger , craint que l'ambition
ne la féduife . Il fait éprouver fa fidélité
par Cindor fon confident , auquel il confie
fa puiffance. Zaïs difparoît , & dans le
moment les vapeurs légeres répandues
dans le palais laiffent voir les grouppes
qui en font les ornemens. Le premier de
JUILLE T. 1769 . 1769. 167
ces grouppes repréfente l'Oracle ; le fecond
, Zenéide ; le treifiéme , Zelindor.
Ces figures immobiles font repréfentées
par différens acteurs & actrices , & Cindor
leur dit :
De ce léjour brillant , ornemens infenfibles ,
Images du plaifir , animez-vous , vivez.
Les grouppes s'animent , & pour amufer
Zélidie , les ftatues fous des formes
vifibles célébrent dans leurs jeux lès douces
loix qu'ellesfuivent.
Toutes ces chofes , pour être incroyables
, n'en font pas moins vraies . Elles
annoncent le moment le plus intéreſſant
de tout le fpectacle. La pantomime qui
repréfente la fcène de Charmant & de
Lucinde , eft la plus éloquente , & l'on
peut dire la mieux écrite de la piéce par
·les fentimens naïfs & touchans que Mlle
Guimard y exprime à chaque pas .
P
Ni les plaifirs , ni la magnificence du
génie ne tentent point la bergere fidéle ;
& la foudre , qui s'allume enfuite fous fes
pieds , ne l'effraie que pour fon amant.
Elle ne fe laiffe pas même féduire par
l'efpoir de devenir plus belle. Elle eft fatisfaite
de fes charmes , puifqu'elle leur
doit l'amour de Zaïs. Après une telle
168 MERCURE DE FRANCE.
épreuve Zaïs devoit bien être content ;
mais ce génie inquiet n'eft pas encore con
vaincu . Il veut l'éprouver lui même fous
les traits de Cindor , & il eft plus heureux
que fage. Sa maîtreffe demeure conftante
en apprenant fon infidélité fuppofée ; enfin
il le fait connoître , & la ſplendeur de
fon rang allarme plus la bergere qu'il ne
la flatte. Mais généreux à fon tour , il
prend l'anneau mystérieux dans lequel réfide
toute la puiffance des génies , & le
rompt afin d'avoir le plaifir de mourir
avec celle qu'il aime. Il auroit peut- être
été plus fimple de la rendre immortelle
avec lui. C'eſt ce que fait le fouverain
génie Oromafès qui defcend fur un nuage
, & qui , touché de l'amour des deux
amans , rétablit Zaïs dans fes droits qu'il
fait partager à Zélidie .
La mufique de cet opéra , noble , harmonieufe
& fouvent agréable , eft digne
d'être fortie de la plume de fon célébre
auteur , & ce grand homme n'auroit point
défavoué l'air que danfe Mlle Guimard
& M. Gardel, ni celui de coulez mes pleurs,
que chante très - bien Mlle Beaumenil .
Ces deux morceaux , également pleins de
fentimens & d'expreffion , font , le premier
de M. Trial , & le fecond de M. le
Berton ,
JUILLET . 1769. 169
Berton , tous deux directeurs . Les ballets
du premier acte font de M. Laval ; ceux
du fecond & du troifiéme , de M. Veftris,
& le quatrićme , de M. Lany. Les uns &
les autres font beaucoup de plaifir . Ils
font exécutés avec applaudiflement par
Mlle Guimard & M. Gardel , par Mile
Heinel & M. Veftris , par Mlle Affelin
& M. d'Auberval , & par Mlle Allard qui
a excité la plus grande joie en reprenant
fon pas danfé par Mde Pitrot dans les
premieres repréſentations. M. le Gros ,
qui a très - bien rempli le rôle de Zaïs , a
fur- tout chanté fon arriete avec une fupériorité
qui fait connoître qu'il eft également
maître de fa voix & de fon art.
Parmi les éloges que l'on vient de donner
aux acteurs qui font le fuccès de cette
reprife , on ne doit point oublier ceux
qu'a mérités Mlle Garus , jeune débutante
, dont la voix a paru agréable & brillante
, & qui fait concevoir de juftes efpérances
, lorfqu'elle aura banni cette,
timidité qui nuit aux talens naiflans , mais
qui fait honneur à fa modeftie.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
COMÉDIE
FRANÇOISE.
On a continué avec fuccès les repréſen→
tations de Julie ; cette piéce intéreſlante
qui fait honneur aux talens de M. Defnon
, n'a rien perdu à l'impreffion . Elle
paroît imitée d'un conte de M. de la Dixmerie
que l'on trouve dans le troifiéme
volume de fon recueil , fous le titre du
Sage , honteux de l'être . Les principaux
acteurs du drame ont beaucoup de rapport
avec ceux du conte. Lifimond ou le
bon pere , reffemble affez à Sericourt
L'injuftice des hommes les a dépouillés
de leurs biens , & les a forcés de fe retirer
à la campagne & d'y vivre avec les payfans.
Tous deux ont une fille qui fait la
confolation de leur vieilleffe , & qu'ils
élevent dans la fimplicité de l'état qu'ils
ont embraflé . La feule différence qu'on
peut remarquer entre eux , c'eſt que Lifimond
connoît fa naiffance qui eft diftinguée
, & que Sericourt doute de la fienne.
Dorval , dans le roman , a été livré toute
fa vie au tourbillon des plaifirs ; il a été
l'homme du jour. Fatigué de ce mérite
frivole , il n'a pas eu la force d'y renoncer
JUILLET . 1769. 171
ouvertement. Le hafard le conduit à la
campagne où il devient amoureux de Cecile
, la fille de Sericourt ; la connoiſſance
qu'il a du caractere de ce vieillard l'oblige
à cacher les titres , fon tang & les richel-
Les; ils feroient un obſtacle à fes voeux
il achette une petite terre voifine , en
prend le nom & paroît n'avoir que ce feul
bien fur la terre ; il fe fait connoître par
les bienfaits qu'il répand far fes vafaux ,
ce qui lui facilite les moyens de fe lier
avec Sericourt. Dans le drame , Damis a
toutes les vertus de Dorval , fans en avoir
les foiblefles ; il s'eft retiré dans fa terre
pour fe diftraire des embarras d'un procès
confidérable d'où dépend toute la fortune
& qui doit être jugé inceffamment. Voifia
du féjour de Liamond , il y a vu Julie , a
conçu pour elle la paflion la plus tendre
& la plus pure ; il vient fouvent partager
les fêtes du village que la préfence de Jun
lie embellit ; il ne lui a point caché fon
amour ; mais il ignore fi elle y répond.
Julie cependant eft fenfible ; fon pere
apperçoit un changement dans fon carac
tere ; il craint de la perdre ; c'eft le feul
bien qu'il a fauvé du naufrage ; il le confole
de la perte de tous les autres ; il a avec
elle une converfation dans laquelle il tache
de la prémunir contre les entrepriſes
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
d'un amant qui voudroit l'enlever à fon
pere. « Je ne fuis point injufte , lui ditil
, ton coeur eft libre ; je ne veux point
» l'affujettir ; je ne veux pas même péné-
» trer trop avant dans fes replis ; mais tu
» es dans un âge où le piége eft fous tes
» pas ; tu as befoin d'un guide , tu as be-
» foin d'un ami. L'amour eft une paffion
» dont les progrès font d'autant plus dan- ·
» gereux que fouvent ils font infenfibles;
» il prend toutes fortes de formes pour
» féduire ; il fe déguiſe même fous les
traits du devoir. Je ne prétends pas que
» tu fois toujours infenfible à un penchant
» auffi naturel , & que tu fais fi bien infpirer
; mais je veux , mais je dois t'ar-
» mer contre des féductions qui ne laif-
» fent après elles que des regrets ; contre
» des goûts paffagers dont tant de mal-
» heureufes femmes ont été les victimes.
» Sur- tout ne laiffe jamais égarer tes defirs
» loin d'un état où le ciel t'a bornée ; l'i-
» mage du bien - être féduit , l'amour-
» propre s'y joint , & l'on eft tout étonné
» de trouver le malheur fous les dehors
» d'une apparente félicité. »
39
JULIE.
Je vous remercie , mon pere . Mille
idées confufes fe diffipent à mes yeux :
JUILLET . 1769. 173
chaque mot que vous me dites eft une
confolation qui coule dans mon coeur.
Oh ! me voilà bien armée , je vous affure.
LISIMON D.
Tu avois donc befoin de l'être ! tu rou
gis : je ne t'en demande pas davantage ...
Ainfi , ma chere Julie' , je fuppofe qu'un
amant ufant des droits qu'il pourroit
avoir fur ton coeur & fur ton efprit , t'impofât
la loi d'abandonner ton pere.
JULIE.
•
N'achevez pas : dès ce moment il me
feroit odieux , & je me croirois coupable
d'hésiter un inftant à vous en faire le facrifice
. Vous ne favez pas tout ce dont je
fais capable pour vous . L'amour le plus
tendre , je confentirois de l'étouffer s'il
pouvoit vous déplaire. Ah , mon pere ,
croyez ce que je vous dis : ne foyez plus
inquiet de mes fentimens , & fur - tout
comptez fur mon courage.
LISIMON D.
Que tu m'attendris ! vas , je t'aime plus
que jamais. Cet entretien ne t'a point chagrinée
, n'est- ce pas ?
H iij
774 MERCURE DE FRANCE.
Cette fcène offre beaucoup de naturel
& de fenfibilité . Damis vient trouver Ju-
Jie au moment que fon pere l'a quittée ;
elle le reçoit avec plus de contrainte &
de froideur; il accufe Lifmond de fon
malheur , s'emporte contre lui , irrite la
fenfible Julie , reconnoît fon injustice ,
demande grace & tombe à fes pieds ; Lifimond
qui revient le furprend dans cette
pofture ; Damis prévient fes reproches ;
fa paffion n'a rien qui doive le faire rougir
; elle ne craint point l'oeil d'un pere ;
il demande Julie pour époufe ; le refus
du vieillard le défole ; il eft fondé fur
Pinégalité qui paroît entr'eux . Damis défefpéré
, cherche l'appui de Clément , un
bon paylan pour qui Lifimond a beaucoup
de confiance ; il apprend que cette
prétendue inégalité ne fubfifte pas ; il engage
Clément à parler en fa faveur ; cette
fcèné eft très- intéreffante ; la candeur , la
naïveté , la fenfibilité du payfan attendriffent
& réjouiffent en même tems ; dès
qu'il s'eft éloigné, Danis s'empreffe d'inf
truire Julie de ce qu'il vient d'apprendre ;
il va la replacer dans le rang pour lequel
elle eft née , il n'a jamais mieux fenti le
prix de fa fortune. Au moment où il fe
livre à la joie , on lui apporte une lettre
JUILLET . 1769 .
175 .
qui vient d'arriver de Paris par un exprès;
elle contient la nouvelle du jugement de
fon procès ; il l'ouvre avec précipitation
& frémit d'apprendre qu'il eft perdu . Ses
efpérances font détruites. Julie attendrie
le confole ; elle ne lui cache plus qu'elle
l'aime ; elle fe propofe de le revéler à fon
pere ; il approche ; elle prie Damis de
s'éloigner jufqu'à ce qu'elle l'ait inftruit.
Clément , felon fa promeffe , a parlé à
Lifimond, & ne l'a point convaincu ; il
ne vient parler à fa fille que pour la féliciter
du facrifice qu'elle lui a fait. Julie
lui avoue qu'elle a dit à Damis qu'elle
l'aimoit & qu'elle l'aimeroit toujours .
Je fuis fenfible à la générofité de Damis
, mais crois- tu que fes biens puif-
» fent payer celui qu'il m'enleve ? Au-
» jourd'hui c'eft la paffion qui parle : la
paffion ne voit jamais que le moment ;
» le defir une fois fatisfait , l'illufion tombera
: Damis ne verra plus en nous
» qu'une charge éternelle tu ne feras
" pour ton amant qu'un objet de trifteffe,
de regrets , & comme un obftacle à fon
bonheur ; & moi , fur le bord de ma
» tombe , je pleurerai dans le filencé má
coupable facilité qui aura fait ton malheur
& le mien.»
ود
33
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
JULIE.
Mon pere , vous me faites frémir !
non , Damis ne fera jamais couler vos
larmes ; jamais , mon pere. Je vous dirai
plus , l'aveu que je lui ai fait devient légitime
par les circonftances qui me l'ont
arraché.
LISIMON D. мо
Comment ; quelles circonstances ?
JULIE.
Lorfque fon ame toute entiere voloit à
votre fecours , lorfqu'il fe remplifſoit de
l'efpoir de rétablir votre fortune , & qu'il
remercioit le ciel de lui en avoir donné le
pouvoir , il a reçu une lettre qui lui annonce
fa ruine prefque totale : accablé
par ce coup imprévu , il vouloit me quitter.
Je n'ai pu le laiffer partir dans cet
état : j'aurois réfifté... même à fes vertus ;
je n'ai pu le voir malheureux fans un attendriffement
, un trouble , une émotion
dont je n'ai pas été maîtreffe : mon coeur
s'eft ferré ; mes pleurs ont coulé malgré
moi , & l'aveu m'eft échappé .
LISIMON D.
Viens , ma fille , jette - toi dans mes
JUILLE T. 1769. 177
bras ; ta foibleffe t'honore à mes yeux ;
elle part d'une ame généreufe : ce que tu
me dis , reveille pour Damis tout l'inté
rêt qu'il m'avoit déjà inſpiré : ſon infortune
va me le rendre facré ; ma reconnoiffance
est enfin à fon aife , & il ne fe
mêlera plus rien de fufpect au plaifir de
l'aimer & de me lier avec lui.
Damis a tout entendu ; il vient fe jeter
aux pieds du vieillard qui , le voyant
malheureux , n'a plus d'objections à lui
faire. Il lui fait promettre de ne point le
forcer à quitter l'afyle qu'il s'eft choifi ;
Damis veut y vivre avec lui. ›
Cette piéce eft extrêmement fimple
M. Defnon a tiré bon parti de ce qu'il
a puifé dans le conte , & illa enrichi de
quelques détails intéreffans qui n'appartiennent
qu'à lui ; nous ne pouvons que
l'exhorter à fuivre fon talent & à conti
nuer de marcher dans la carriere où il vient
d'entrer ; mais , en travaillant toujours
fur des fujets auffi fimples , nous l'exhortons
à ne pas négliger l'action ; fon
premier ellai n'en offre peut être, pas
affez. *
alie ou le bon Pere , piéce en trois actes , en
profe , fe venha Paris , chez Delalain , libraire ,
sue & à côté de la Comédie Françcile .
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Le rôle de Julie a été rendu avec cet
intérêt & cette expreffion naïve que
Mlle d'Oligni met dans fon jeu ; Aga
the , fon amie & fa confidente , a été
repréfentée avec efprit & fineffe par Mlle
Fanier , dont le talent fe forme fenfiblement
; M. Brifard a joué avec nobleffe &
avec fentiment le beau rôle de pere ; celai
de l'amant a été rendu avec le feul &
Je fentiment que M. Molé fçait toujours
donner à fon action. M. Feulie , qui fait
tous les jours de nouveaux progrès dans
Fatt fi varié & fi difficile de la fcène comique
, a été juftement applaudi pourfon
jeu dans le rôle de Valet.
Le lundi , 3 Juillet , M. d'Alainville ,
frere de M. Molé , a reparu fur la scène
françoife où il avoit déjà débuté en Janvier
1758 par les rôles d'Arviane dans Me-
Janides d'Olinde dans Zenéide , d'Andronic
dans la tragédie de ce nom ' , de Nereftan
dans Zaire. Il avoit été reçu dèsfors
à demi part. Il repréfente aujourd'hui
avec plus de talens acquis , & avec plus
de connoillance du théâtre.. M. Molé a
demandé l'indulgence du Public, pour un
frere qu'il aime , par un difcours qui fait
honneur à fon efprit & à fon coeur , &
JUILLET. 1769. 179
que le Public n'a pu entendre fans montrer
fa fatisfaction & fa fenfibilité . M.
Molé a joué avec chaleur le beau rôle de
Nemours , frere de Vendôme que M. d'Alainville
a repréfenté dans Adelaide du
Guefelin , tragédie de M. de Voltaire .
Mlle Dubois , qui fait des progrès fenfibles
dans l'art d'émouvoir & d'intéreffer ,
a joué avec fupériorité Adelaïde ; M. Brifart
a rendu avec intérêt le perfonnage de
Couci. M. d'Alainville , fi bien fecondé,
a mis dans fon action beaucoup de chaleur
, d'ame & d'intelligence. Il paroît
très-bien connoître la fcène . Sa prononciation
eft nette ; fon jeu , noble ; fa déclamation
, énergique , expreffive & fentie.
Il lui refte peu de travail pour donner
à fon recit moins de lenteur , & pour
nuancer & détailler davantage fon rôle ; il
doit éviter fur-tout une articulation trop
cadencée, principalement dans les finales .
Au refte , on peut promette à ce jeune acrear
un heureux fuccès , & au Public un
talent précieux qui remplira fon attente.
COMEDIE ITALIENNE.
Lts Comédiens Italiens ont donné pour
la première fois , le 23 Juin dernier, leVieil
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
lard amoureux , canevas italien en deux
actes , dans lequel on ne trouve , comme
dans la plupart , que de ces fcènes qui
fervent à faire valoir le talent des acteurs .
Ceux du Sieur Dellaux , qui a debuté far
le même théâtre par le Chevalier dans la
Fée Urgelle ; le Roi dans le Roi & le Fermier
, &c. ont reçu quelques applaudiffemens;
mais la foibleffe de fa voix ne
pouvant le rendre utile à ce théâtre , il n'y
a point été reçu ; ce qui ne prouve rien
contre la maniere de chanter & de jouer
la comédie , dans laquelle on a trouvé de
la noblefle & de la facilité.
LETTRE de M. de la Condamine , fur
une petite vérale naturelle furvenue à
deux perfonnes inoculées.
Paris , 6 Janvier 1769 :
Vous croyez , dites - vous , Monfieur ;
me devoir un compliment de condoléance
fur l'accident qui vient d'arriver , & qu'on
vous affure devoir beaucoup nuire aux progrès
de linoculation , dont on me nomme
Apôtre. Deux jeunes perfonnes, penſionnaires
au couvent de la Conception , Mefdemoiselles
de Tolozan , qui ont été touJUILLE
T. 1769. 181
tes deux inoculées à Lyon , il y a quelques
années par un inoculateur célèbre , viennent
d'avoir une petite vérole naturelle
très-forte & même confluente. J'en fuis
fâché
par rapport à ces Demoiselles ,quoique
je n'aie pas l'honneur de les connoître
; je les plains , fur- tout fi elles font
maltraitées par cette cruelle maladie ;
mais la caufe de l'inoculation ne doit pas
en fouffrir , & n'en fouffrira pas auprès
des gens inftruits . Vous convenez que
l'opération a été infructueufe chez ces
Demoifelles , quoiqu'elle ait été réitérée.
Elles étoient donc dans le cas de
ceux qui n'ont pas eu la petite vérole , &
qui peuvent la contracter d'un moment à
l'autre. Mais on leur avoit aſſuré , ditesvous
, qu'elles étoient à l'abri de ce fléau ;
fi cela eft , on a eu tort.
Tous les inoculateurs , ajoute - ton ,
foutiennent ce principe : permettez - moi
de vous dire , Monfieur , qu'on vous en
a impofé en vous difant pareille choſe.
Le fait eft fi faux que les premiers oracles
de l'inoculation en Europe ont écrit tout
Fe contraire ; il y a 45 & 50 ans . Le docteur
Jurin , fecrétaire de la fociété royale,
qui donnoit tous les ans les liftes des inoenlés
à Londres , s'expliquoir formelles
ment à ce fujet en 1721. Itcite une lergre
18 MERCURE DE FRANCE.
plus ancienne du docteur Netleton. Ce
lai ci ajoute que tous ceux qui ont écrit
de l'inoculation font uniformes fur ce
point ; c'étoit en 1723 qu'il s'exprimoit
de la forte. Pen de gens , me direz vous ,
avoient alors écrit fur cette matiere ; il
eft vrai que le nombre n'en étoit pas bien
grand en 1723 : cependant les écrits d'Antoine
le Duc, de Jean de Caftro , de Guillaume
Harris , étoient déjà publics , &
ceux d'Emmanuel Simoni & de Jacques Pilarini
, médecins Grecs , qui ont fait connoître
l'inoculation aux nations occidentales
de l'Europe , avoient paru
dès 1713
& 1716. Trouvez bon que je vous mette
fous les yeux quelques textes de ces auteurs.
Extrait de la relation du fuccès de l'inoculation
en Angleterre , &c . par M. Jutin
,fecrétaire de la fociété royale , 1723 .
Recueil de pièces , &c . Paris , 1756 ,
pag.8's.
93
हूँ
1. Mais fi la perfonne inoculée n'a pas
reçu la maladie par cette opération ; car
il est arrivé quelquefois qu'elle a man-
» qué , alors nous ne devons pas être furpris
qu'elle la prenne dans la fuite na-
» turellement. L'inoculation comme
>
JUILLET. 1769. 183
99
tous les autres remedes de la chirurgie
& de la médecine , ne produit pas toujours
l'effer propofé, & il ne faut pas s'en
» étonner. Nous favons par mille exemples
que , de plufieurs perfonnes égale
sment expofées à la même maladie contagieufe
, partie en eft infectée , partie
lui échape. Il y a plus : la même perfonne
s'expofant dans différens tems au
» même danger lui échape une fois , &
» ne le fait pas une feconde ; c'eft ce qui
" eft arrivé deux fois dans l'inoculation .
» Deux enfans qui avoient été inoculés
» fans aucun effet , ainſi qu'il eſt atteſté ,
non - feulement par leur médecin le
docteur Netleton , mais même par leurs
parens ; ces enfans , dis je , ont été dans
» la fuite attaqués de la petite vérole dans
» un tems d'épidémie très - violente , ils
» l'eurent bénigne & s'en tirerent heureufement.
On a publié , il y a quel
ques mois dans la gazette journaliere ,
la relation que m'en a envoyée M. Netleton
; je l'ai fait réimprimer à la fuite
de cet écrit , & les originaux font entre
mes mains . Ce font là les feuls cas
» de cette efpéce qui foient parvenus à
ma connoiffance , fi l'on en excepte celui
de Mlle de Grave , fille du chirurgien
de cé nom. Le Public en a fous les
"
184 MERCURE DE FRANCE.
» yeux le récit qui lui a été donné par Mait
» land , & qui eft certifié de la main du
même. "
» pere
Extrait de la lettre du docteur Netleton à
M. Jurin , écrite d'Halifax le 11 Nov,
1723. Recueil de pièces , &c. pag. 121 ,
Tous ceux qui ont écrit fur l'inoculation
nous ont appris qu'elle manque
quelquefois , & que dans ces cas-là on
"3 n'eft pas plus à couvert de la petite vé-
» role , que fi l'on n'avoit rien fait . »
»
Extrait de la maniere nouvelle & affurée
de transplanter a petite vérole ;
; par Pilarini
, médecin de Conftantinople. Venife
, 1715 , Rec. de pièces , & c . pag. 39%
« L'infertion a quelquefois manqué fur
certains fujets , & ils n'ont point reçu
la petite vérole , foit parce qu'il ne
préexiftoir dans eux aucun levain variolenx
; foit parce que l'efficacité du pus
» s'étoit énervée & anéantie ; mais dans
les épidémies fuivantes , ces derniers
furent attaqués de la maladie comme les
"
» autres. 12
Le recueil , d'où font tirés les extraits
pré édens , eft fort connu des anti inocu
lateurs mêmes ; ils ne manquent pas
JUILLE T. 1769. 185
de le citer dans leurs écrits , quand ils y
trouvent le moindre fait dont ils croyent
pouvoir tirer quelque conféquence défavorable
à l'inoculation : ils fe gardent bien
d'en faire un autre ufage . C'eft le premier
ouvrage en notre langue que devroient
lire ceux qui veulent s'inftruire des faits
concernant la petite vérole artificielle.
On le doit à M. de Montucla , auteur de
l'hiftoire des mathématiques ; il eft imprimé
il y a treize ans , chez Deſaint &
Vincent , à Paris . J'ai formé un nouveau
recueil de piéces fugitives ou nouvelles,
ou devenues rares , pour & contre l'inoculation
, & un catalogue raifonné de tous
les ouvrages publiés fur cette matiere depuis
so ans. Il n'y a point de bibliothéque
en Europe où un pareil recueil ne fût
admis ; cependant nos libraires craignent
de s'en charger. Ce fujet eft épuifé , ceux
qui ont voulu s'inftruire font inftruits ou
croyent l'être ; les autres veulent garder
leurs préjugés . On ne lit guère en France ,
& fur- tout à Paris , que pour s'amufer. Ce
n'eft pas l'importance de la matiere qui décide
ici du débit d'un livre ; on fe laffe de
tout,quandle moment de la mode eft paflé:
on n'eft pas plus curieux à Paris aujourd'hui
d'ouvrages fur l'inoculation, foitpour, ſoit
186 MERCURE DE FRANCE.
contre , qu'on le feroit de l'hiftoire des
Pantins & de celle de Ramponeau.
Quoi qu'il en foit , Monfieur , vous
voyez par les textes précédens qu'il eft
faux que tous les inoculateurs ayent dit
que lorfque l'inoculation ne produit aucun
effet , on n'a plus rien à craindre de
la petite vérole. Voilà trois auteurs claffiques
& des plus anciens fur cette matiere
, qui ont affuré très - expreffément le
contraire ; dès lors il y avoit des exemples
de perfonnes qui avoient pris la petite
vérole naturellement après n'avoir pu la
prendre par infertion , & les exemples
s'en font multipliés depuis. Dans le fonds
cet accident n'eft pas plus éronnant que
ce qu'on voit tous les jours , des gens qui
ne craignent point cette maladie parce
qu'ils fe font expofés à la prendre , même
en gardant des malades qui en étoient attaqués
, & qui , au bout de 30 & 40 ans
payent ce tribut ; ce fait eft même arrivé
à des médecins. Il n'y auroit pas plus de
raifon de rejeter l'inoculation par ce motif
que de profcrire l'opération de la faignée
, parce qu'il arrive quelquefois aux
meilleurs chirurgiens de faire des faignées
blanches ; encore peut-on fuppofer qu'en
ce cas il y a de la faure du chirurgien , au
JUILLET. 1769. 187
lieu qu'il n'y en a point de la part de l'inoculateur
qui donne , avec la même ma
tiere , la petite vérole à l'un , & ne la
communique point à un autre.
Tout ce qu'il y a de vrai dans les difcours
que ces fortes d'événemens ont fait
tenir , c'eft que dans les commencemens
où la méthode de la petite vérole artificielle
s'est répandue en Europe , quelques
partifans de cette opération ayant obfervé
que fur cent perfonnes qu'on inoculoit, ily
en avoit communément quatre ou cinqfur
qui l'opération ne produifoit aucun effet ,
& que , d'un autre côté, il y avoit des gens
qui mouroient dans un âge avancé fans
ávoir eu la petite vérole , ils ont conjecturé
, avec quelque vraisemblance , que
ceux fur qui l'infertion n'avoit pas de prife
étoient ceux qui n'étoient pas fufceptibles
de cette maladie , & en conféquence
ils ont cherché à raffurer fur les fuites les
inoculés fur qui l'infertion n'avoit rien
produit. J'ai pu moi - même adhérer à cette
conjecture ; mais j'ai bien changé d'avis
depuis , puifque je penfe , & que j'ai fou→
tenu dans mon fecond mémoire , lu en
1758 à une affemblée publique de l'aca
démie des fciences , que tout homme vi
vant étoit fufceptible de la petite vérole
188 MERCURE DE FRANCE.
tant qu'il ne l'a pas eue , & qu'il l'auroit
s'il vivoit affez pour l'attendre.
Je fais nombre d'exemples de perfonnes
des deux fexes qui en ont été attaquées
naturellement à quatre vingt ans &
plus ; d'autres qui l'ont reçue à cet âge
par inoculation . Si la petite vérole eft rare
à 80 ans , c'eft qu'il n'eft pas commun
de parvenir à cet âge , & qu'il eft plus ra
re encore de s'expofer à la contagion .
Beaucoup de gens ont payé ce tribut dans
leur enfance & ne s'en fouviennent pas ,
ne s'en doutent pas même. Souvent les
nourrices le cachent aux parens . C'eft de
quoi j'ai été témoin ; quelques enfans ont
eu la petite vérole dans le ventre de leur
mere , & en ont apporté les marques en
naiffant ; quelques uns , de l'aveu de
Boerhave , l'ont fans éruption , morbus
variolofus fine variolis. Il y a des petites
véroles qui rentrent & auxquelles on peut
fe méprendre , foit que le malade meure
ou réchappe . On peut donc foutenir qu'il
n'y a d'exempt de la petite vérole que
ceux qui ne vivent pas affez pour l'attendre.
Je ne doute pas qu'un médecin fçavant
ne trouvâr dans le raifonnement &
dans l'expérience de quoi donner à certe
opinion le plus haut degré de vraiſem-
-
JUILLE T. 1769. , 189
blance ; du moins il n'eft pas poffible de la
convaincre de fauffeté.
Pardonnez , Monfieur , cette digreffion .
Il ne s'agifloit que de vous prouver que
les inoculateurs ont été les premiers à dire
que l'inoculationfans effet ne préferve point
de la petite vérole naturelle . Trouvez- vous
qu'il manque quelque chofe à ma preuve?
Quand l'opération a été bien faite , quand
elle a été réitérée & que l'efficacité du virus
a été reconnue fur d'autres fujets , on
a pu fe flatter , avec quelque apparence ,
qu'on étoit à l'abri de cette maladie ; on
devoit en conclurre feulement qu'on n'étoit
pas alors difpofé à la contracter ;
mais , de l'aveu des plus anciens partifans
de l'inoculation , cela ne donne aucune
fûreté fur l'avenir. Vous voilà, Monfieur
, en état de défabufer ceux qui vous
répéteront cette objection rebattue qui ne
porte que fur une fuppofition fauffe ; mais
fi vous trouvez en votre chemin un médecin
de profeffion qui paroiffe lui donner
quelque poids, vous pouvez lui dire &
lui prouver que s'il veut fe laver du reproche
de mauvaiſe foi, il doit avouer fa profonde
ignorance fur l'hiftorique de l'inoculation
.
190 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRE lu par M. Macquer , de l'académie
royale des fciences , le 17 Juin
dernier , dans l'affemblée de cette acadé
mie , fur une nouvelle porcelaine qui
réunit les qualités les plus defirables;
tant pour lafolidité que pour la beauté,
LORSQUE ORSQUE le Roi , pour exciter l'émulation &
l'induftrie de les fujets fur un objet auffi intéreſſant
que l'eft la porcelaine , accorda , il y a 13 ou 14
ans la liberté générale d'en fabriquer en France ,
nous n'en avions qu'un petit nombre de manufac
tures qui jouilloient des privileges qui leur avoient
été accordés ; & tout ce qui fe faifoit dans ces mamufactures
n'étoit qu'une porcelaine de qualité
très-inférieure à celles du Japon , de la Chine , des
Indes , de Saxe & de quelques autres états d'Allemagne
; ou plutôt ce n'étoit qu'une matiere faite
pour imiter la beauté extérieure de la vraie porcelaine
, mais qui étoit bien éloignée d'approcher de
fa folidité.
por-
Comme dans le tems que nos manufactures s'étoient
établies , on n'avoit pas encore trouvé en
France de matériaux propres à faire
une belle
celaine qui eût les qualités de celle de Chine & du
Japon , on y avoit fuppléé par une compofition
dont la bafe étoit du fable ou des cailloux broyés
qu'on faifoit blanchir par l'action du feu & par le
mêlange de différens fels . Cette matiere à laquelle
on a donné le nom defritte , étoit enfuite réduite
en pâte par le moyen d'un moulin ; mais comme
cette pâte étoit très - maigre , & manquoit abfoJUILLE
T. 1769. 191
lament du liant nécellaire pour pouvoir être travaillée
fur le tour à la maniere des autres pote
ries , & même pour pouvoir le mouler ; on avoit
été forcé d'y joindre une certaine quantité de terre
liante pour lui communiquer cette qualité. Si cette
terre cût été choisie parmi les argiles réfractaires 2
la porcelaine qui auroit réfulté de ce mélange auroir
pu être aflez folide ; mais toutes celles des
argiles qu'on connoifloit alors , ou n'avoient aucune
blancheur , ou perdoient cette qualité par
l'action du feu , & l'on n'auroit pu obtenir qu'une
poterie dénuée de la blancheur , qui eft une des
plus effentielles & des plus apparentes qualités de
la porcelaine.
Cet inconvénient avoit fait donner la préférence
aux marnes, qui confervent plus de blanc dans la
cuite , & le mélange de cette derniere eſpéce de
terre avec la fritte a été adopté dans nos manufactures
de porcelaine de France . Mais aucune
marne ne pouvant foutenir l'action d'un grand feu
fans fe fondre , il eft arrivé que la compofition
qu'on avoit trouvée pour imiter la porcelaine n'é
toit qu'une matiere fufible , d'un grain rare, prefque
point lié , incapable , en un mot , d'acquérir
par la cuire à un feu d'une force fuffifante la du→
reté & la compacité néceflaires pour réfiſter , auffi
bien que les bonnes porcelaines , à l'alternative
du chaud & du froid fans ſe caller. Ces défauts fi
effentiels en ont entraîné un autre encore bien
confidérable , c'eft que fur cette matiere tendre &
fufible on n'a pu mettre pour vernis ou couvertè
qu'une efpéce de verre de plomb encore plus tendre
& plus fufible , fufceptible par conséquent de fe
rayer , de fe dépolir , de jaunir , de perdre enfin
toute fa beauté par le fervice.
Telle a été jufqu'à préfent la matiere qu'on a
192 MERCURE DE FRANCE.
travaillée ſous le nom de porcelaine dans nos ma
nufactures. Ceux qui fabriquoient cette faufle
porcelaine fe contentoient de fuivre exactement
leur recette fans en chercher une meilleure . Il n'y
eut, à proprement parler , que quelques fçavans
tels que M. de Réaumur, M. Guettard & M. Hellot
, commiffaires du Roi à la manufacture de Séyres
, qui firent des recherches pour trouver de
bons matériaux .
J'avois été affocié à M. Hellot dans fa commiſfon
à la manufacture du Roi , & depuis la mort
de cet académicien je reflens tout l'avantage de
l'être avec M. de Montigny , dont j'ai l'honneur
d'être confrere dans cette académie . Animés du
même efprit que les fçavans qui nous avoient précédés
dans les travaux fur la perfection de la porcelaine
, nous n'avons ceflé de faire les mêmes recherches.
Les infirmités de M. Hellor ne lui permettant
plus , dans les dernieres années de la vie ,
de fe livrer à fes travaux , je m'en étois chargé
feul pendant ce tems , & le réſultat de mes expériences
a été la découverte d'une porcelaine auffi
folide que celles du Japon & de Saxe , & fort approchante
de leur beauté ; mais comme elle n'avoit
pas encore le dernier degré de blancheur
qu'on defire à la manufacture du Roi , après l'avoir
fait conftater par des épreuves fuffifantes
j'en ai dépofé, il y a environ trois ans , plufieurs
piéces à l'académie , avec un papier cacheté qui en
contient la compofition & que j'efpére publier
d'ici à quelque tems. Après cela nous avons continué
M. de Montigny & moi les expériences &
les recherches tendantes à la perfection de la porcelaine
: nous examinions avec grand foin , & par
différentes épreuves , toutes les terres que nous
pouvions nous procurer , foit dans les voyages
que
JUILLE T. 1769. 193
que nous avions occafion de faire , foit en engageant
toutes les perfonnes de notre connoiffance ,
qui pouvoient s'occuper de ces recherches , à nous
en envoyer.
Parmi un nombre infini de terres que nous
avons eflayées de cette maniere , il s'en eft trouvé
une dont M. l'archevêque de Bordeaux m'avoit
donné un petit échantillon , il y a environ deux
ans , & qu'il tenoit de M. Vilaris , apothicaire de
Bordeaux & de l'académie des fciences de la même
ville , auquel j'avois envoyé une note des caracteres
de la terre que je cherchois. Nous avons
reconnu par l'examen de cette terre qu'elle avoit
les principales qualités que nous defirions &
qu'elle pouvoit entrer avec grand avantage dan's
la compofition d'une excellente & magnifique
porcelaine. Depuis ce tems , les épreuves que
nous avons continué d'en faire , ont confirmé de
plus en plus les efpérances qu'elle nous avoit
données ; & enfin après l'avoir combinée avec
d'autres matieres dont le mêlange lui eſt néceffaire
, il en eft réfulté une porcelaine du premier
ordre , tant pour la folidité que pour la beauté.
M. Vilaris étant convenu d'indiquer l'endroit où
fe trouvoit cette terre , je m'y fuis tranſporté , en
conféquence des ordres du Roi , qui m'avoient été
adreflés les 8 & zo Août de l'année derniere par
M. Bertin , miniftre & ſecrétaire d'état ; j'ai mené
avec moi M. Vilaris & le Sr Millot , l'un des principaux
ouvriers de la manufacture du Roi , pour
reconnoître la terre fur les lieux , prévenir le propriétaire
fur l'acquifition qu'on en pourroit faire
pour le compte du Roi , faire faire des fouilles , &
envoyer à la manufacture une quantité luffifante
de cette même terre pour continuer les épreuves ,
plus en grand qu'onne l'avoit pu faire jufqu'alors.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Pendant le cours de tous les travaux & opéra
tions que je viens d'expofer , la liberté générale
accordée fur la fabrication de la porcelaine produifoit
déjà depuis du tems le bon effet qu'avoit
prévu & qu'en attendoit le miniftre éclairé * qui
avoit mis en action ce grand reflort de l'induftrie.
L'émulation s'excitoit de tous les côtés. L'exemple
de M. le comte de Lauraguais, dont l'acad.mie
& le public connoiflent les travaux fur la porce
laine : les découvertes publiées par M. Guettard :
plufieurs étrangers qui étoient venus apporter en
France des recettes de porcelaines : tout cela contribuoit
encore à augmenter le defir & l'efpérance
de réuffir. Il s'eft donc formé dans plufieurs
endroits des entreprifes nouvelles pour faire de la
porcelaine , où les recherches & les travaux fe
continuent à préfent avec beaucoup d'activité ; &
nous difons avec fatisfaction que les tentatives
qui le font dans ces nouveaux établiſſemens tendent
toutes à faire une porcelaine plus folide que
celle de nos anciennes manufactures , & que (du
moins autant que cela a pu parvenir à notre connoiffance
) dans aucune de ces manufactures commençantes,
on ne fe propoſe pas de fuivre l'ancien
fyftême des porcelaines compofées de fritte & de
marne.
Il n'eft pas poffible que dans de pareilles circonftances,
une opération de la nature de celle que
j'ai été faire dans la province demeure long - tems
inconnue , & que , parmi un aflez grand nombre
de gens qui ont tant d'intérêt à découvrir de bons
matériaux pour la porcelaine , il n'y en ait quel-
* M. Bertin , miniftre & fecrétaire d'état , & l'un
des honoraires de l'académie..
JUILLE T. 195 1769 .
qu'un qui parvienne par un moyen quelconque à
découvrir le pays où le trouvent ces bons matériaux.
Mais comme il eft de notre devoir de con-"
ferver à la manufacture du Roi , & à tous ceux qui
ont contribué à la découverte importante que
nous annonçens , une antériorité qu'ils ont ac
quife à de fi juftes titres ; de conftater en un mot
que fi l'on réuffit tôt ou tard à faire dans quelqu'une
des nouvelles manufactures une belle &
excellente porcelaine avec les matériaux que nous
employons , ce fera toujours à celle du Roi qu'on
en devra rapporter la premiere connoiflance.
Nous préfentons aujourd'hui à l'académie , ave. le
détail des faits qui viennent d'être expofés , un
certain nombre de piéces de la nouvelle porcelaine
que nous la fupplions de vouloir bien examiner.
Nous déclarons avec confiance qu'elle a les propriétés
fuivantes .
Elle eft entierement & uniquement compolée de
matériaux qui le trouvent en France.
Il n'y adans fa pâte ni dans fa couverte aucune
fritte , aucun fel , rien qui vienne du plomb , ni
d'aucune autre matiere métallique ou faline.
Elle fe travaille également bien fur le tour à la
maniere des poteries communes & dans les moules,
où elle eft fufceptible de prendre toutes les formes
qu'on veut lui donner,
Elle ne peut être cuite qu'à un feu de la derniere
violence , & la couverte exige le même degré de
feu pour fe fondre.
Elle acquiert dans cette cuite une denfité & une
dureté comparable à celle des cailloux , & fa couverte
prend auffi une dureté proportionnée.
Elle eft infufible au plus grand feu des fourneaux
, & peut fervir de creufet dans lequel on
vitrifie completement toutes les porcelaines de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fritte & de marne , fans être altérée ni dans fon
intérieur ni dans fa couverte , comme cela eft
prouvé par le rélultat de l'expérience que nous
mettons fous les yeux de l'académie.
Lorfqu'on la frappe avec un corps dur elle rend
un fon femblable à celui d'un vafe de métal .
Elle réfifte auffi - bien qu'aucune des porcelaines
connues de la plus excellente qualité à l'impreffion
fubite & alternative du chaud & du froid.
Le grain qu'on apperçoit dans fa caffure tient
de celui de la porcelaine de Saxe & du grain de la
porcelaine d'ancien Japon , en approchant cependant
beaucoup davantage de ce dernier.
Enfin fa blancheur & fa demi-tranſparence font,
pour le moins , égales en beauté à ces mêmes quafités
dans les porcelaines de l'ancien Japon , de
Saxe , & de toutes les plus belles qu'on ait faites
jufqu'à préfent.
Telles font les qualités de la nouvelle porcelaine
dont nous espérons que la manufacture du
Roi va faire jouir inceffamment le public. On
Voit par les faits dont nous venons d'avoir l'honneur
de rendre compte à l'académie , que la découverte
en eft due au concours du zèle , des lu.
mieres & des travaux de plufieurs perfonnes . Le
principal honneur doit s'en rapporter aux intentions
patriotiques & aux vues fupérieures de M.
Bertin , miniftre & fecrétaire d'Etat , l'un des
membres de l'académie , qui a les manufactures
de porcelaine dans fon département ; la France
lui lera redevable d'une porcelaine pour le moins
égale en beauté & en folidité à tout ce qui a été
fait jufqu'à préfent de plus parfait dans le monde
entier. Nous avons l'obligation à M. l'archevêque
de Bordeaux , prélat inftruit dans les fciences &
dans les arts & qui ne laifle échapper aucune ocJUILLET
. 1769. 197
}
•
à
cafion de contribuer à leur progrès , & à M.
Vilaris , de nous avoir donné occafion d'exami-
Ber & de connoître la meilleure terre
porcelaine
qu'on ait encore trouvée dans le Royaume.
M. Boileau , directeur de la manufacture des
porcelaines de France , a toujours fecondé avec
zèle nos recherches & nos expériences dans toutes
les parties dépendantes de fes fonctions . Nous
devons nommer auffi avec éloge le fieur Millot ,
l'un des principaux ouvriers de la même manufacture
, qui , non - feulement a exécuté avec beau-
-coup d'exactitude & d'intelligence toutes les manipulations
& épreuves qui nous ont paru néceflaires
pour porter cette découverte
fa perfection
, mais qui y a contribué lui -même par des
expériences que lui fuggéroit le génie obfervateur
qu'il a reçu de la nature. Enfin nous avons
fait , M. de Montigny & moi , tout ce qui dépendoit
de nous dans cet objet principal & effentiel
de nos fonctions , dont nous fentions toute
Fimportance , & au fuccès duquel nous avons
toujours travaillé avec la plus grande ardeur.
L'académie peut fe convaincre par les piéces
que nous mettons aujourd'hui fous les yeux
que la nouvelle porcelaine eft actuellement & a
tous égards dans le degré de perfection dont elle
eft fufceptible. Un feul objet femble exiger encore
quelques recherches , c'eft la conftruction la
plus avantageufe des fours néceffaires pour la
faire cuire , mais nous pouvons aflurer que les
fours d'ellai dont nous nous fervons à préfent &
dans lefquels ont été cuites les piéces que nous
préfentons , font aflez bons pour produire leur
effet avec peu de déchet , & qu'en les conftruifant
plus en grand avec de légers changemens ,
dont l'expérience nous a indiqué l'utilité , la
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
manufacture du Roi feta en état de traiter
cette nouvelle porcelaine en grand & pour le commerce,
RAPPORT que MM. les Commiffaires de
l'académie des fciences ont fait à cette
compagnie des qualités de la nouvelle
porcelaine annoncée dans le mémoire
précédent.
Les Chinois & les Japonois ont été en poffelfion
de faire de bonne porcelaine long-tems avant
les Européens. Frappé de la beauté & de la bonté
de leur porcelaine , on a effayé de les imiter
mais il s'en faut beaucoup qu'on y foit parvenu.
Dans quelques manufactures , notamment dans
celle de Sevre , on a affez bien imité le beau
blanc ; mais toutes , excepté celle de Saxe , manquoient
par la folidité de la matiere . La ſubſtance
de leur porcelaine étant ou un verre ou une mariere
très - vitrifiable , les ouvrages de porcelaine
d'Europe ne pouvoient foutenir le grand feu ni
le paflage fubit du chaud au froid . Il étoit réfervé
aux phyficiens & aux chymiftes d'atteindre
au but où l'on tendoit. M. de Réaumur a déterminé
la qualité des principales fubftances qu'employoient
les Chinois. M. Guettard a découvert
& fait connoître ces fubftances en France. M. le
comte de Lauraguais eft parvenu à faire de bonnes
porcelaines , qui fupportoient les mêmes
épreuves que celles de la Chine : mais il n'a rien
paru d'auffi parfait que les ouvrages que MM .
de Montigny & Macquer ont mis fous les yeux
de l'académie , qui a jugé que ces morceaux
égalent en beauté l'ancien Japon & furpallent un
JUILLET . 1769. 199
peu le plus beau Saxe . Il reftoit à conftater fi
cette nouvelle porcelaine pourroit fupporter les
mêmes épreuves que la meilleure porcelaine de
la Chine : comme le fimple coup-d'ail ne peut
mettre en état de prononcer fur ce point important
, l'académie nous a chargés , M. de Juffieu
& moi , de faire à ce fujet des expériences décifives
: nous allons lui en rendre un compte abré
gé , mais fidele.
Premiere épreuve. Nous avons verfé dans l'une
de ces taffes de l'eau bouillante , & elle n'en a
point fouffert le moindre dommage.
Seconde épreuve. Nous avons rempli d'eau
froide deux de ces taffes , nous les avons mifes
au milieu des charbons ardens ; quand l'eau a
été bouillante , nous avons retiré une de ces talles
, & après avoir jetté l'eau qu'elle contenoit ,
nous l'avons plongée dans l'eau froide. Nous
avons retiré l'autre taffe , & fans verfer l'eau
qu'elle contenoit , nous l'avons jettée dans l'eau
froide. Ces deux tafles ont fupporté cette violente
épreuve , fans avoir fouffert la moindre altération
.
On peut conclure de ces deux épreuves que la
nouvelle porcelaine réfiftera à la plus grande chaleur
du caffé , du chocolat , du potage : c'eſt à
peu -près ce qu'on en doit légitimement exiger.
Troifieme épreuve. Nous avons fait rougir une
taffe dans un feu de forge qui ne l'a point endommagée
; nous l'avons retirée & jettée dans
l'eau froide. Comme elle étoit vuide , elle flottoit
fur l'eau & les bords ne trempoient point
dans le fluide ; il s'eft fait plufieurs petites fentes
au bord ; nous avons cru devoir les attribuer à
ce que le réfroidiflement étoit inégal dans les
différentes parties de cette taffe. Pour nous en
1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
convaincre , nous avons fait rougir une foucoupe
& nous l'avons plongée brufquement & en entier
dans l'eau froide , elle en eft fortie fans avoir fouf.
fert la moindre altération .
Quatrieme épreuve . Nous avons fait rouffir de
beurre dans cette même foucoupe & nous y avons
fait cuire un oeuf; jufques-là la foucoupe eft
reftée faine ; mais ayant verfé deffus une cuillerée
de vinaigre froid, il s'eft fait une fente à l'endroit
qui a été touché par le vinaigre. Il eft bon
dobferver que par l'épreuve n° 3 , cette foucoupe
avoit perdu fon recuit , ce qui peut avoir
contribué à la fêlure dont nous venons de parler .
Mais indépendamment de cette circonftance , la
porcelaine ne pouvant pas être regardée comme
une fubftance ductile , il paroît preſqu'impoffible
qu'ele réfifte au changement fubit d'un grand
chaud à un grand froid , fitôt que la condenfation
ou la raréfaction ne s'opérera pas fur toutes
les parties du vafe ; c'eft ce qui ſe voit érabli par
l'expérience n° 3.
Cinquieme épreuve . Nous avons mis dans une
de ces taffes deux parties de litharge & une de
fable , pour en faire du verre de plomb. Cette
opération étant finie , nous avons remarqué , 1º .
que dans l'intérieur de la tafle , aux endroits qui
n'avoient été touchés ni par le verre de plomb
ni par la cendre , la couverte avoit confervé toute
fa blancheur & tout fon poli. 2 °. Que la taffe
ne s'étoit point déformée : ainfi la fubftance de
la porcelaine , non plus que la couverte , n'avoient
point été fondues par le grand feu que
nous leur avions fair éprouver. 3º. Il s'étoit fait
une fente , occafionnée probablement par le vent
du : foufflet & il étoit forti par cette fente une par
tic du verre de plomb ; mais ayant caflé cette tafə
JUILLET. 1769. 201
fe , nous avons reconnu que le verre de plomb
n'avoit point du tout agi fur la fubftance de la
porcelaine ; aucune partie ne s'étoit fondue , excepté
la couverte qui s'étoit amalgamée avec le
verre de plomb dans les endroits qui en avoient
été touchés.
Conféquences de ces épreuves.
La nouvelle porcelaine de Sevres qui a tout le
mérite extérieur de l'ancien Japon , eft très- fonore
, elle fait feu avec le briquet comme unfilex ;
elle réfifte au feu , au point de fervir de creuſer
pour fondre, & vitrifier l'ancienne porcelaine de
Sevres ; un feu de forge , long- tems continué , ne
l'a point déformée ; elle va au feu fans fe rompre ;
elle paffe de même fans fouffrir aucune altération
du chaud au froid ; ainfi elle réfilte à toutes
les épreuves auxquelles on peut raisonnablement
foumettre les meilleures porcelaines , car les ouvrages
faits de ce te ſubſtance ne doivent pas être
deftinés à faire des batteries de cuifine , non plus
que des creufets qui tiennent en fonte le verre de
plomb. Cependant à cet égard il y a tout lieu de
croire que des creufets qui n'auroient point de
couverte & qui feroient bien cuits , foutiendroient
l'épreuve du verre de plomb , fi on mettoit les
creufets couvert de l'impreffion directe du vent
des fouflets , puifque la fubftance de cette porcelaine
n'a point été attaquée par le verre de plomb,
comme le font prefque tous les creufets qui le
fendent & fe percent.
Encore une chofe très-intéreflante pour le bien
public , c'est que les travaux qu'on a faits fur
la porcelaine mettent fur la voie d'en faire à un
prix modique , de moins ornées , à la vérité ,
que celle de Sevres , mais qui auront toute la
I'v
202 MERCURE DE FRANCE.
folidité qu'on peut défirer. A Paris , ce 1 Juillet
$769.
DUHAMEL DU MONCEAU ; DE JUSSIEU.
GRAVUR E.
I. -
Tems ferein & les Debris du naufrage ;
deux eftampes en pendant, gravées d'après
les tableaux de M. Vernet , peintre
du Roi . Ces eftampes , d'environ
13 pouces de haut fur 17 de large , fe
vendent à Paris , chez Aliamer , gra
veur du Roi , rue des Mathurins , visà-
vis celle des Maçons. Prix , 2 liv.
8 fols chacune .
CeEsS deux marines , par la variété des
fites & les fcènes oppofées qu'elles préfentent
, forment un contrafte agréable &
piquant. M. Aliamer , artifte diffingué ,
en a dirigé la gravure ; & cette gravure a
été exécutée avec intelligence par M. J.
Ozanne femme Legouaz , & L. J. Maf
quelier.
II.
!
Premiere & feconde vue des environs de
Caudebec en Normandie ;deux eftampes
JUILLET. 1769. 203
en pendant, de même grandeur que les
précédentes , & qui fe diftribuent à la
même adreffe & au même prix.
Ces jolies vues font enrichies de petits
fujets de compofition qui les rendent trèsamufantes.
Elles ont été peintes avec
beaucoup de vérité par J. Ph. Hachert ,
& gravées par le Sr le Gouaz qui , dirigé
par les confeils de M. Aliamer , a donné
à fa gravure tout l'effet & tout l'agrément
poffible.
III.
Recueil de differentes Figures antiques ,
gravées d'après les deffeins de G. M.
Oppenort , & livre de divers fujets
de figures & animaux , deffinés par
H. Roos , & gravés à l'eau forte par
Duncker. A Paris chez Huquier
graveur & marchand d'eftampes , rue
des Mathurins au coin de la rue de
Sorbonne .
Ces différentes gravures indépendamment
du mérite du deffin , ont l'avantage
d'avoir été exécutées par l'artiſte le
feur Duncker avec beaucoup d'efprit &
de liberté.
Le fieur Huquier diftribue auffi chez lui
un recueil de plus de 600 vafes , compofés
& gravés en partie par lui .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Un recueil de diverfes études d'animaux
, gravées d'après les deffins de
Snyders , Oudri & autres habiles Maîtres.
Un livre de divers animaux , pour
deffus de
portes , par les meilleurs
Maîtres .
Un recueil de petites figures gravées
d'après les deffins des plus habiles Maîtres
. Ce recueil fera utile au payfagiftes.
Une iconologie ou font repréfentés les
vertus , les vices , les fciences , les arts
& les divinités de la fables , en 216 eftampes.
Cette fuité qui eft très confidérable
donne connoiffance aux artistes de tous
les attributs & objets emblématiques ,
employés par la fable & l'allégorie .
IV..
Portrait dufieur Préville , Acteur de la
Comédie Françaife dans la Scéne VII .
de la petite piéce des Vendanges de
Surefne A Paris ; quai des Auguftins
, à la Minerve , chez Croifey
Graveur , qui tient magafin d'eftampes
, de globes , de fphères , & de tout
ce qui concerne la Géographie & l'Hy
drographie.
Cet acteur eft mis en fcène dans la coméJUILLE
T. 1769. 205
die des Vendanges de Surefne. C'eſt un
moment bien choifi du jeu que cet habile
Prothée varie à l'infini . Cette eſtampe
de format in 4° , fait pendant à celle
publiée précédemment , qui repréſente
le fieur Laruette. L'une & l'autre ont été
deffinées par le fieur Monet ; & gravées
par le fieur Auvrai.
V.
Portrait de Francois Van Mieris , peint
par lui - même en 1766 , & gravé par
S. C. Miger. A Paris chez Bafan , Graveur
& Marchand d'eftampes rue du
Foin ; prix 15 fols.
Ce Portrait. de format in 4°. doit
être au premier rang dans la collection
des Peintres de l'Ecole de Flandres ; on
fait que Mieris eft un de ceux qui a
fait le plus d'honneur à cette Ecole par
l'élégance de fes compofitions , par le
charme de fon coloris , & par la délicateffe
de fa touche.
V I.
Le Berceau Ruffe , eftampe d'environ 16
pouces de large fur 14 de haut . A Paris ,
chez Ph. L. Parizeau , Deffinateur &
Graveur , rue des Foffés de M. le Prin206
MERCURE DE FRANCE .
ce , maifon du riche Laboureur ; prix
2 liv. 8 fols.
Cette eftampe a été gravée par M. Parizeau
, d'après le tableau original de
même grandeur de M. le Prince , peintre
du Roi. Le fujet en eft pris dans les moeurs
Ruffes . On voit une famille occupée à attacher
à un arbre le berceau fur leque!
repofe un petit enfant , pour le mettre à
l'abri des infultes des animaux . Ce fujet
agréable par lui -même eft enrichi de
plufieurs acceffoires charmans. Le Graveur
a faili la manière du Peintre ; & fon
burin rend jufqu'à l'imitation de la couleur.
VII.
Portrait de Sa Sainteté CLEMENT XIV:
A Paris , chez Defnos , Ingénieur Géographe
& Libraire , rue S. Jacques
prix en blanc i liv. 4 fols , & imprimé
en carmin 2 liv , 8. fols.
Ce portrait intéreffant eft à demi corps
avec une main donnant la bénédiction ;
il eft renfermé dans un ovale , & l'ef
tampe à environ buit pouces de haut
fur fix de large. L'écuffon des Armoiries
placées au bas de ce portrait , eft couronné
des armes des Francifcains qui font
JUILLE T. 1769. 207
deux bras croisés , du milieu defquels
fort une croix ; les mains font en haut
avec les ftigmates.
VIII.
3
Etudes d'après nature deffinées & gravées
par Ferdinand Kobell. A Manheim
chez l'Auteur , & à Paris chez Heff .
Graveur , rue neuve S. Auguſtin , à
l'Hôtel des Deux - Ponts ; 16 fols le
cahier.
Ces petites études font fuite à celles
que le même graveur a publiées : elles intérefferont
les artistes & les amateurs par
refprit & la légereté de la pointe , &
par la variété des fujers.
I X:
·
Portrait de N. Boileau Defpréaux. Ce
nouveau portrait fait honneur au burin de
M. Savart , & annonce avantageufement
font talent. Le Portrait de Boileau eft en
médaillon , très reffemblant , & d'un
effet pittorefque. Il eft orné des divers
attributs des genres de poefie , dans lef
quels Boileau a excellé . Il a environ. quatre
pouces & demi de hauteur fur trois
de largeur. Il fe vend z liv . chez P. Sa
vart Graveur , à la barriere du Fond-Fa
raby.
208 MERCURE DE FRANCE.
X L
Gravure en pastel.
Le fieur BONNET , feul poffeffeur du
fecret de graver au paftel , vient d'exécuter
très-heureufement , en ce genre ,
le portrait d'une des plus jolie femmes.
Cette imitation du paftel entier avec
toutes fes teintes claires & obfcures , fait
illufion & ne le céde point aux tableaux
pour la fraîcheut , ni pour la vivacité des
couleurs. Cette fraîcheur ne peut être
altérée , foit en roulant l'eftampe , foit
en la tranfportant , puifque ce qui eft
d'impreffion ne peut s'effacer. C'eſt la
feptiéme que l'Auteur fait en ce genre ;
mais cette derniere eft la feule qui foit
paſtel en entier. Les fix autres font un
mélange de crayon noir , blanc & de
quelques autres couleurs ."
T
Le prix eft de fix liv. Les amateurs
qui voudront fe procurer cette eftampe
toute encadrée la trouveront chez l'Auteur
rue Galande , près la place Maubert ,
porte cochere , entre un chandelier &
un Layetier ; ou chez Maigret , Marchand
rue S. Jacques , vis à vis la rue du Plâtre ,
à raifon de 10 liv . ou 15 liv . felon la bordure.
On trouve chez le même graveur le
JUILLET. 1769. 209
portrait de l'Impératrice de Ruffie , exécuté
au burin ; prix 1 liv . fols .
X.
4
Abrégé chronologique de l'Hiftoire Univerfelle
, en une carte grand in-folio ;
dédiée & préfentée à Mgr le Duc de
Berry par Renaudot ; prix en blanc 1 l .
10 fols & enluminée 3 liv . à Paris
chez Desnos Libraire & Ingénieur Géographe
du Roi de Danemarck , rue
S. Jacques , au Globe.
Cette carte préfente l'arbre généalogique
ou le tableau des principaux Etats
fouverains du monde , de l'époque de
leur établiſſement , de leur durée , de leur
fondateur & du nombre de leurs Princes ,
& de ceux qui régnent à préfent, avec une
idée des principales révolutions , le tout
mis dans un ordre fucceffif & propre
à en donner une connoiffance exacte .
MUSIQUE.
I.
Six Trio dialogués pour deux violons &
violoncelle , dédiés à Madame la comteffe
de Forback , compofés par Guillaume Cra210
MERCURE DE FRANCE.
mer , muficien de la chambre de S. A. S. E.
Palatine , OEuvre le ; prix , 7 livres 4 fols.
A Paris , chez le Menu , auteur , éditeur
& marchand de mufique de feue Madame
la Dauphine , rue du Roule , à la clé d'or ,
& aux adreffes ordinaires . Ces Trio ont
fait le plus grand plaifir dans les concerts.
Ils font d'une compofition agréable &
d'un effet faillant. Le virtuofe qui en eft
l'auteur , joint le double talent du génie
& de l'exécution la plus étonnante fur le
violon . Ces Trio font dédiés à une Dame
dont la protection & le fuffrage éclairé
leur fait un nouveau titre de recommandation.
I I.
Six Sonates en duo pour une flûte & un
violon , ou pour deux flûtes ou deux
violons , de différens auteurs , Jommelli
, Martini , Stamitz , & c. prix , 6
liv . A Paris , chez M. Taillart l'aîné ,
rue de la Monnoie , la premiere porte
cochere à gauche en defcendant du
Pont Neuf , chez M. Fabre ; & aux
adreffes ordinaires de mufique.
Ces Sonates font d'un bon choix & d'un
effet piquant. Elles font publiées par un
maître bien célebre par fon talent fupérieur
pour la flûte qu'il enfeigne avec
JUILLE T. 211 1769.
fuccès , & par fon goût pour la mufique.
I I I.
Le vrai bonheur , ariette nouvelle , avec
accompagnement de violons , alto viola
baffo & corno ad libitum del fignor G *
A * Haffe, arrangée par M. Monroy , prix ,
2 livres 8 fols ; aux adreffes ordinaires de
mufique.
I V.
Lyre renouvellée & perfectionnée.
Le Sr Cherbourg , luthier , dans le temple
au bâtiment neuf, s'eft appliqué à rendre
l'ancienne lyre d'Apollon digne de
mériter l'attention des amateurs en ce
genre.
Voici un foible crayon des avantages
que cette lyre a fur toutes celles qui l'ont
précédée.
L'ancienne lyre n'étoit compofée que
de fept cordes ; en conféquence ne formoit
que cinq tons , & deux femi - tons
majeurs par gradation .
Celles qui lai ont fuccédé ont , à la vérité
, plus d'étendue , mais elles font également
bornées à un feal mode , n'ayant
ni diefe ni bemol. Il y en a une , à la vérité
, où l'on en a paufé , mais l'extrême
difficulté de s'en fervir la rend tout-à-fait
ingrate.
212 MERCURE DE FRANCE .
La lyre que le Sr Cherbourg a inventée
eft d'autant plus fupérieure aux précédentes
, que l'on peut avec facilité exécuter
ce qui fe joue fur la harpe à pedales ; elle
fe touche de même ; elle eft compofée de
vingt cordes , qui forment dans leur éten
due quatorze tons , & cinq femi - tons majeurs
par gradation , dans tous les modes,
foit majeurs & mineurs par le moyen de
fept diefes qui fe font du pouce de la
main gauche avec une facilité étonnante
fur fept touches allongées qui fe trouvent
à la portée du pouce fans que les doits fe
dérangent de leur pofition fur les cordes ,
lefquelles touches tiennent lieu des pedales
qui fe touchent avec les pieds fur la
harpe ; & lorfqu'il eft néceffaire de former
un des fept diefes , felon le mode
qui l'exige , l'on en touche trois d'un feul
coup de pouce qui font la double octave ;
en conféquence, ces fept diefes en forment
vingt & un .
Les anciennes lyres étant trop petites ,
avoient peu d'harmonie , mais le corps de
cette nouvelle a près de 15 pouces de hauteur
fur 18 de large , ce qui la rend beaucoup
plus fonore & plus harmonieufe que
l'ancienne. Les cordes font droites & perpendiculaires
, élevées fur un feul chevalet
pofé diagonalement au - deffus de ce
JUILLE T. 1769. 213
corps harmonique à environ huit pouces
de diftance , répondant à un petit corps ou
boîte qui contient 500 piéces méchaniques
en cuivre.
La harpe , toute intéreffante qu'elle
puiffe paroître , a le défaut d'être trèsgênante
fur l'épaule d'une dame qu'elle
cache en partie ; la nouvelle lyre au contraire
ne pefant que fept livres , donne des
graces à celles qui en touchent , la tenant
fur le genou gauche & l'attachant du haut
avec un ruban fur l'épaule.
Enfin , cet inftrument eft des plus folides,
& n'exige aucune réparation , avan
tage que n'ont point les harpes dont l'entretien
eft très - coûteux .
Il s'apprend très aifément , & les perfonnes
qui chantent peuvent s'accompagner.
On peut le voir , chez le Sr Cherbourg
, où l'on en fera entendre l'effet ;
& l'on indiquera ceux qui font en état
d'en montrer aux perfonnes qui fouhaiteront
en apprendre.
ANECDOTE.
I.
QUINAUT DUFRESNE , étoit peut-être
dans fon genre le plus grand comédien
214 MERCURE DE FRANCE.
qui fut jamais , & fur-tout le plus chatmant
par tous les dons naturels qu'on
puiffe apporter au théâtre . Dans le rôle de
Cinna , lorfqu'il prononçoit ce vers qui
peint un affallin payé par Augufte :
Et fa tête à la main demandant fon falaire.
fon bras droit plié derriere lui , fortoit
avec véhémence & fembloit fecouer la
tête d'un profcrit ; cette image faifoit frémir
& préfentoit toute la profcription.
On avoit peut être imaginé cette figure
avant lui ; on peut encore l'employer avec
fuccès , mais on n'y joindra pas l'expreffion
terrible , fi l'on ne pofféde ce beau
feu , cet enthouſiaſme , cette dignité , ces
graces qui l'ont rendu fi célebre.
I I.
Un acteur de province que le public
traitoit toujours mal , s'avança un jour fur
le bord du théâtre , en s'écriant : ingrat
parterre , que t'ai je fait ? On peut juger
combien cette touchante apoftrophe divertit
l'affemblée. Le lendemain , on ne
demandoit plus à la porte un billet de
parterre , on difoit : donnez-moi un ingrat.
JUILLET. 1769. 215.
EDITS , ARRÊTS , & C .
RATIFICATI
I.
ATIFICATION du Roi , du traité de commerce
& de marine , entre Sa Majeſté & la ville de Hambourg
, conclu a Hambourg le 1º Avril 1769.
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 5-Avril 17695
& lettres-patentes fur icelui , regiftrées en la cour
des monnoies le 10 Mai 1769 ; qui ordonnent la
fabrication de huit cens mille marcs d'efpéces de
cuivre , pareilles à celles défignées dans l'édit du
mois d'Août dernier : & renouvellent les défenſes
d'expofer dans le royaume en payement , des monnoies
de billon & de cuivre, de fabriques étrangeres,
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 11 Avril
1769 ; qui enjoint aux fyndics de la communauté
des Juifs de Metz , de remettre au bureau de la ferme
du contrôle de la marque d'or & d'argent, établi
en cette ville , un état des Juifs qui voudront
faire commerce d'ouvrages d'or & d'argent ; & ordonne
que ceux qui feront infcrits fur ledit état ,
tiendront des regiftres , fur lefquels ils tranfcriront
jour par jour les piéces de vaiffelles & autres
Ouvrages d'or & d'argent qui leur feront apportés:
fait défenfes à tous les Juifs qui ne feront point
infcrits , de vendre aucunes vaiflelles ni aucuns
ouvrages d'or & d'argent , ailleurs qu'au change
de la monnoie ou aux orfévres - jurés des villes de
Metz , Toul & Verdun , à peine de confifcation
& de trois mille livres d'amende : autorife lefer
216 MERCURE DE FRANCE.
mier à fe tranfporter chez les Juifs trafiquans ou
autres , pour y faire la vifite de tous les ouvrages
& vaiffelles d'or & d'argent , en vieux & en neuf,
& faifir ceux qui le trouveront en contravention
aux réglemens , & dont les droits n'auront pas été
acquittés.
I V.
Arrêtdu confeil d'état du Roi, du 12 Mai 1769 ;
qui ordonne les travaux néceflaires pour conduire
dans le collège de la Fléche , les eaux de différentes
fources : & la conftruction d'une fontaine dans la
ville de la Flèche.
V.
Mai 1769;
Arrêt du confeil d'état du Roi , du
qui accorde aux cotons en laine & poils de chèvre
& de chameau , provenans du commerce direct du
Levant à Marseille , le tranfit , en exemption de
tous droits , de cette ville aux pays étrangers, fous
la condition des formalités prefcrites par le préfent
arét , & de fortir par les bureaux y défignés :
ordonne au furplus l'exécution de l'arrêt du 15
Octobre 1704 , à l'égard des autres marchandifes
provenant du même commerce.
AVIS.
I.
Cours de Mathématiques.
M. DUPONT , profeffeur de mathématiques ,
recommencera dans fon école , rue Neuve St Médéric
, Jeudi 6 de Juillet 1769 , les cours de géométrie
& d'algébre de M. Bezout ; il fait faire alternativement
JUILLE T. 1769 . 217
1
>
ternativement dans fon cours public les oeuvres
de cet auteur , ainfi que celles de M. Camus ,
ajoute au dernier la dynamique de M. le Boflu ,
donne les leçons tous les jours fans interruption
depuis deux heures après midi jufqu'à fept heures
du foir. Le prix des leçons eft de 12 liv. par mois..
Ce profeffeur donne auffi un cours les dimanches
pour les ouvriers depuis fept heures du matin juf
qu'à huit. Il fait fuivre dans ce cours les élémens
& les fections coniques de M. l'abbé de la Chapelle.
•
Ì Ï.
Recette contre la Rage.
Il faut prendre une poignée de rhue , autant de
petite fauge , de trefle , feuilles & racines , & de
petites paquerettes , auffi feuilles & racines , avec
une poignée de fel , neuf goufles d'ail , fix cloux
de gerofle en poudre & la pefanteur d'un gros
fou d'écorce d'orange en poudre ; bien laver les
fimples ; les mettre dans un mortier avec un verre
de vin blanc , ou rouge , ou de poité , bien broyer
le tout & l'exprimer dans un gros linge & en faire
avaler le fuc à jeun au malade , qui ne mangera
que deux heures après , & dans cet intervale
fe promenera vivement ; il faut répéter cela pendant
trois jours , & pour faire les trois potions
-la- fois , il faut tripler les dofes ci- deflus .
Il faut
pour homme
ou femme
chaque
verre de
demie
roquille
; pour les enfans
, moitié
moins
,
& pour les animaux
une roquille
. Un point
ellen
tiel eft que la morfure
ou l'endroit
où auroit
été
l'écume
de l'animal
foit gratté
avec un canifjuſ
qu'à ce qu'il en forte
du fang vermeil
, après
quoi
l'on panfe
cette playe
avec le marc des herbes
, du
fel & de l'eau pendant
heuf jours. Le marc
doit
II. Vol.
R
218 MERCURE DE FRANCE.
être très -fec , n'y laiffant point de jus. Ce remede
étant très -mauvais il faut le faire prendre foi - même
aux malades ; ou s'ils veulent retourner chez
eux , il faut envoyer les deux autres verres bien
cachetés aux curés , pour qu'ils le voient prendre ;
Tans cette exactitude , ce remede , qui eft infaillible
, pourroit manquer ; il eft moins certain pour
les animaux , par la difficulté de découvrir leurs
morfures pour les panfer. Si l'on manquoit de tréfle
, on peut y fuppléer en prenant trois poireaux
qui n'auroient pas été tranfplantés .
Ce remede guérit les hommes & les animaux ,
même après des accès .
I I I.
Remède pour les yeux.
La demoiſelle Mutin , époufe du Sr Beffon , chirurgien
oculilte , & niéce de feu M. Seguin ,
docteur regentde la faculté de médecine de Paris ,
la feule poflédant les remedes pour les maladies
des yeux , & brevetée du Roi pour les adminiſ
debite : trer ,
19. Une pommade rouge fouveraine ;
2°. Une eau rouge ſpiritueufe ;
3. Une eau blanche ophthalmique.
La pommade guérit les maladies des paupieres.
L'eau rouge fpiritueule a la vertu de guérir la
paralyfie ou goute feraine imparfaite des nerfs
de la vifion , & leur donne du reffort ; elle rétablit
le cours régulier des efprits fur cette partie ;
elle fortifie la vue , &c.
L'eau blanche détruit
mations.
promptement
les inflam-
Les pots de pommade font de 40 f. 3 & 6 liv,
Les bouteilles d'eau rouge font de 3 , 6 & 12 liv.
. ་
JUILLET . 1769. 219
Les bouteilles d'eau blanche font de 30f. 3 & 6 1.
Ladite Demoiſelle donne la maniere de fe fervir
defd. remedes , qui peuvent fe transporter par tout
Lans le corrompre & fans perdre de leur qualité.
Sa demeure eft à Paris , rue Montmartre , entre
la rue du Mail & la rue des Foffes , la porte à côté
du cordonnier , au fond de la cour ; fon tableau eft
fur la porte. Les perfonnes qui lui écriront relati
vement à fes remedes , font priées d'affranchir
leurs lettres.
I V.
Lé Sieur Rouffel donne avis au Public qu'il a
trouvé un remede efficace pour les cors des pieds.
Jufqu'ici ces maux avoient paru ne pas devoir
mériter une attention particuliere , & l'on s'eft
contenté de chercher dans le fecret douteux de
quelques empyriques un foulagement , trop fou
vent inutilement attendu . Aujourd'hui l'expérience
a fait trouver un topique auffi fûr contre ce
mal , qu'il eft aifé à employer. Un morceau de
toile noire ou de foie , enduit du médicament dont
il s'agit , a la vertu d'ôter très - promptement la
douleur des cors , de les amollir , & de les faire
mourir par fucceffion de tems. On en forme un
emplâtre un peu plus large que le mal , que l'on
enveloppe d'une bandelette après avoir coupé le
cors. Au bout de huit jours on peut lever cepremier
appareil , & remettre un autre emplâtre pour
autant de tems.
Le prix des boëtes à 12 mouches eft de 3 liv.
Celui des boëtes à 6 mouches eft de I l. 10f.
Il débite auffi une pommade approuvée pour le
foulagement & la guérifon des hémorrhoïdes .
Il débite en outre, avec permiffion, des bagues ,
Kij
£ 26 226 MERCURE DE FRANCE.
dont la propriété eft de guérir la goutte. Ces ba
gues , qu'il faut porter au doigt annulaire , guériflent
its perfonnes qui ont la goutte aux pieds &
aux mains , & en peu de tems celles qui en font
m yennement attaquées. Quant à celles qui en
font fort affigées , elles doivent les porter avant
ou après l'attaque de la goutte , & pour lors elle
ne revient plus . En les portant toujours au doigt ,
elles préfervent d'apoplexie & de paralyfe. Le prix -
de ces bagues , montées en or , eft de 36 liv. & cel·
les en argent , de 24 liv .
La demeure du Sr Rouffel eft à Paris , rue Jean
de l'Epine , chez le Sr Marin , grenetier , pres la
Greve.
LETTRE de M. de V. à M. Marin
fecrétaire général de la Librairie.
A Ferney , ces Juillet 1769.
Vous favez , Monfieur , que vers la
fin de l'année paffée , il parut une brochure
intitulée , Examen de la nouvelle hiftoire
de Henri IV ; par M. le marquis de B***.
On eft inondé de brochures en
geare ; mais celle- ci fe diftinguait par
un ftyle brillant , quoiqu'un peu inégal .
Le titre porte qu'elle avait été lue dans
une féance d'académie , & cela était vrai .
De plus , tout ce qui regarde l'hiſtoire
de France intérelfe tous ceux qui veulent
JUILLET . 1769. 221
s'inftruire , & ce qui concerne Henri IV
eft très- précieux . On traitait dans cet écrit
plufieurs points d'hiftoire qui avaient
été jufqu'ici affez inconnus.
1º. On y affurair
que le pape Gregoire
XIII n'avait
pas reconnu
la légitimité
dy
mariage
de Jeanne
d'Albret
& d'Antoine
de Bourbon
, pere de Henri
IV .
2°. Que cette même Jeanne d'Albrer
avait pris la qualité de Majefté fidéliffime.
3 ° . On affirmait que Marguerite de
Valois eut en dot les Sénéchauffées dų
Quercy & de l'Agenois , avec le pouvoir
de nommer aux évechés & aux abbayes
de ces provinces.
Ily avait beaucoup d'anecdotes très- curieufes
, mais dont la plupart fe font trou
vées faufles par l'examen que M. l'abbé
Boudot en a bien voulu faire.
Ce qui me choqua le plus dans cette
critique fut l'extrême injuftice. avec laquelle
on y cenfure l'ouvrage très utile
& très-eftimable de M. le préfident Hénaut
.
Ce fut pour moi , vous le favez , Mon,
fieur , une affliction bien fenfible quand
vous m'aprites que plufieurs perfonnes
me faifaient une injuftice encor plus ab
farde en m'attribuant cette même critique
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
dans laquelle il y a des traits contre moimême.
Je demandai la permiffion à M. le
préfident Hénaut de réfuter cet ouvrage ,
& je priai M. l'abbé Boudot , par votre
entremife , de confulter les manufcrits
de la bibliothèque du Roi fur plufieurs
articles . Il eut la complaifance de me
faire parvenir quelques inftructions
mais le nombre des chofes qu'il fallait
éclaircir était fi confidérable , & cette
critique fut bien - tôt tellement confondue
dans la foule des ouvrages de peu d'étendue
qui n'ont qu'un tems; enfin , je tombai
fi malade que cette affaire s'évanouit dans
les délais .
›
Elle femble aujourd'hui fe renouveller
par une nouvelle hiftoire du parlement
qu'on m'attribue . Je n'en connais d'autre
que celle de M. le Page , avocat à
Paris , divifée en plufieurs lettres , &
imprimée fous le nom d'Amfterdam en
1754.
Pour compofer un livre utile fur cet
objet il faut avoir fouillé pendant une année
entiere au moins , dans les regiftres ;
& quand on aura percé dans cet, abyme
il fera bien difficile de fe faire lire.
Un tel ouvrage eft plutôt un long procès
verbal qu'une hiftoire.
JUILLET . 1769. 223
Si quelque libraire veut faire paffer cet
ouvrage fous mon nom , je lui déclare
qu'il n'y gagnera rien ; & que loin que
mon nom lui faffe vendre un exemplaire
de plus , il ne fervirait qu'à décréditer
fon livre. Il y aurait de la folie à prétendre
que j'ai pu m'inftruire des formes
judiciaires de France , & raffembler un
fatras énorme de dates , moi qui fuis
abfent de France depuis plus de vingt
années , & qui ai prefque vécu avant ce
tems loin de Paris à la campagne , uniquement
occupé d'autres objets .
Au refte , Monfieur , fi on voulait recueillir
tous les ouvrages qu'on m'impute,
& les mettre avec ceux que l'on a écrits
contre moi , cela formerait cinq à fix
cens volumes dont aucun ne pourrait être
lu , Dieu merci.
Il est très- inutile encor de fe plaindre
de cet abus , car les plaintes tombent dans
le goufre éternel de l'oubli , avec les
livres dont on fe plaint . La multitude
des ouvrages inutiles eft fi immenfe que
la vie d'un homme ne pourait fuffire à
en faire le catalogue.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir
bien permettre que ma lettre foir publique
pour le moment préfent , car le moment
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
d'après , on ne s'en fouviendra plus ; & il
en eft ainfi de prefque toutes les chofes de
ce monde.
J'ai l'honneur d'être , & c
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 3 Juin 1769 .
La retraite de la grande armée Rufle va ouvrir
toute la Fologne méridionale aux entrepriſes des
Confédérés de Bar qui paroiflent compter fur un
gros renfort de troupes ottomanes . Le comte Potocki
, l'un des chefs de cette confédération , vient
de repandre dans l'Ukraine Polonoife , des univerfaux
par lefquels il avertit les habitans de cette
province qu'ils feront fagement d'envoyer leurs
femmes & leurs enfans dans l'intérieur de la Pologne.
Le prince Wolkonski , nouvel ambaſſadeur de
Ruffie auprès du Roi 8: de la république de Pologne,
eft enfin arrivé en cette ville. On prétend qu'il
eft chargé d'une réconfédération en faveur de la
Ruffie contre la Porte ; mais les circonstances ne
paroiflent gueres favorables à ce projet.
Suivant les avis qu'on reçoit de la grande armée
des Tures ; la route qu'elle prend fait préfumer
qu'elle a deflein de pénétrer dans l'Ukraine Rufle
par la Crimée .
Du_10 Juin.
Les heureux effets de l'inoculation , adoptée aujourd
hui dans' prefque tous les pays de l'Europe .
JUILLET. 1769. 225.
ont déterminé le Roi à l'introduire dans cette ville,
& Sa Majefté a ordonnè que l'hôpital de l'Enfant
Jefus foit deftiné à recevoir les fujets qu'on voudra
faire inoculer , fous la direction du Si Ritſch , chirurgien
& confeiller de la cour.
De Cadix , le 30 Mai 1769.
On mande de la Havane que le navire françois
PAventurier, fur lequel l'abbé Chappe s'embarqua
& partit d'ici le 21 Décembre dernier pour la Vera-
Cruz , y eft arrivé le 25 Février. Cet académicien
a dû partir de- là pour le rendre en Californie , pour
y obferver , le 3 du mois de Juin , le paffage de
Vénus fur le difque du foleil .
1
De Parme , le 10 Juin 1769.
Le 7 de ce mois on éleva par ordre de l'Infant ,
dans la place de Parme , un monument en marbre
blanc , fous la forme d'un autel antique , dédié à
l'Amitié. Son Alteffe Royale a voulu perpétuer
par ce monument , la mémoire de fa double allian-.
ce avec l'empereur & des fentimens réciproques de
joie & de tendreffe dont leur entrevue a été acconipagnée
; les époques de ces événemens font marquées
par des infcriptions latines , composées par
le Pere Pacciaudi , Théatin & bibliothécaire de
l'Infant,
De Londres le 16 Juin 1769 .
La fociété royale , dans fon affemblée du premier
de ce mois , a élu pour membre étranger le Sr Moand,
aflocié & bibliothécaire de l'académie royale
de Paris , & médecin adjoint de l'hôtel - royal des
Invalides.
Du 30 Juin.
La fermentation des efprits s'accroft de jour en
lour ; les dernieres réfolutions de la bourgeoific
226 MERCURE DE FRANCE .
ont excité une joie prefque univerfelle dans cette
capitale , & il y eut dès le foir même de grandes
rejou fances dans plufieurs quartiers . Le peu de
fucces des mesures que le miniftere avoit prifes
pour empêcher la nomination des Srs Townshend
& Sawbridge à la place de Sherif , n'a fait qu'accroître
l'audace & l'activité du parti de l'oppofition
. Le comté de Surrey , qui n'eft féparé de Londres
que par la Tamife , tint , le 27 à Epfom , une
affemblée d'environ 2 mille francs - tenanciers , lefquels
arrêterent de préfenter au Roi une requête
pour le fupplier d'aflurer au peuple la liberté d'élection
, d'éloigner de fa perfonne des miniftres
dont la conduite étoit oppreffive & odieuse à la nation
, de calmer les troubles dont le royaume eft
ag té , & de remédier au principe du mal , &c . Certe
requête doit être envoyée dans les différentes parties
du comté pour être fignée par tous ceux des
francs-tenanciers qui en approuveront la teneur ;
après quoi elle fera préfentée à Sa Majesté.
Le comté d'Eflex , qui tient auffi à cette capitale ,
aindiqué une affemblée dans laquelle on ne doute
pas qu'il ne prenne la réfolution de préfenter au
Roi une requête dictée par le même efprit ; & il y a
lieu de craindre que d'autres comtés du royaume
ne fuivent le même exemple , malgré les efforts du
miniftere pour prévenir cette réunion dont il re-
1 doure avec raifon les effets.
Du 4 Juillet.
Les Srs Townshend & Sawbridge viennent d'être
nommés aldermans de deux quartiers de cette
capitale , & ont été admis en cette qualité par la
cour des aldermans. Ces événemens prouvent les
difpofitions générales de la bourgeoifie , & ne peuvent
manquer de donner plus d'influence & d'activité
au parti de l'oppofition.
JUILLET . 1769. 227
De Verfailles , le 21 Juin 1769 .
Le Roi a nommé à l'évêché d'Arras l'évêque de
S. Omer , à l'évêché de S. Omer l'abbé de Conzić ,
vicaire général du même diocèſe , & à l'évêché
de Tarbes , l'évêque de Vence. Sa Majefté a donné
en même tems l'abbaye féculiere de Vezelay ,
diocèse d'Autun , à l'abbé d'Argenteuil , aumônier
du Roi ; celle de la Pelice , ordre de S. Benoît ,
diocèfe du Mans , à l'abbé Desfontaines , prêtre
du diocèfe de Tréguier ; celle d'Haute-Seille , ordre
de Cîteaux , diocèſe de Toul , à l'abbé de
Montauban , vicaire général du diocèſe d'Autun';
cellè de Saint-Fulcien -aux- Bois , ordre de S. Benoît
, diocèfè d'Amiens , à l'abbé d'Aligre ; celle
de Pleine- Selve , ordre de Prémontré , diocèse de
Bordeaux , à l'abbé de Graves , bibliothécaire du
Roi à S. Hubert ; celle d'Ifloudun , ordre de S.
Benoît , diocèfe de Bourges , à l'abbé de Bethify
de Mezieres , vicaire général du diocèle de Reims ;
celle de Font - Morigny , ordre de Cîteaux , diocèfe
de Bourges , à l'abbé Suriney de S. Remi , chanoine
de l'églife de Paris ; celle de S. Savin , ordre
de S. Benoît , diocèfe de Poitiers , à l'abbé de S.
Hilaire , vicaire général du diocèle de Meaux ;
celle de Reflons , ordre de Prémontré , diocèfe de
Rouen , à l'abbé de Regnault de Bellecize , vicaire
général du diocèfe d'Embrun ; celle de S. Laurent
des Aubats , ordre de S. Auguftin , diocèse d'Auxerre
, à l'abbé d'Archambault , chanoine de l'églife
de Chartres ; celle de Juftemont , ordre de
Prémontré , diocèfe de Metz , à l'abbé de Marnezia
, comte de Lyon & vicaire général du diocèfe
d'Evreux , & l'abbaye réguliere de S. Jean de la
Caftelle , ordre de Prémontré , diocèfe d'Aire , à
Dom de Pons , religieux du même ordre & prieur
d'Hermieres. Le prieuré de Noblat , Tous le titre
22 $ MERCURE DE FRANCE.
1
de S. Léonard , diocèfe de Limoges , a été donné
par Sa Majefté à l'abbé de Gauzargues , maître de
la mufique de la chapelle du Roi ; celui de S. Mar
cel-les -Argenfon , diocèfe de Bourges , à l'abbé de
Seguiran , vicaire général du diocèſe de Narbonne
, & celui de S. Antonin , diocèfe de Rhodès ,
au fieur de Coucy , chanoine régulier de l'ordre
de Saint Auguftin & curé d'Hinacourt , près de
Noyon.
Du 28 Juin.
Le Roi a nommé à l'évêché de Vence l'évêque
de Sarepte, vicaire général de l'archevêché de
Reims.
Dimanche dernier la comteffe d'Efterno eut
T'honneur d'être préfentée au Roi & à la Famille
Royale par la marquife d'Ecquevilly,
Du premier Juillet.
Le duc de Lauzun eft arrivé à S. Hubert le 29.
du mois dernier , & a apporté au Roi la nouvelle
de la réduction entiere de l'ifle de Corfe . Le comte
de Vaux , lieutenant général ,, commandant les
troupes du Roi en Corfe , rend compte à Sa Majefté
de la foumiffion de cette ifle & du départ du
feu: Paoli . Ce chef des rebelles s'eft embarqué le
13 avec trois de fes compagnons à Porto Vecchio,,
fur un bâtiment portant pavillon Anglois , & l'on
a eu avis que le bâtiment étoit arrivé à Livourne.
Le comte de Vaux mande au Roi que dans toute
cette entreprife , depuis le commencement de la
campagne , il y a eu onze officiers & 80 foldats
tués , vingt officiers & 200 foldats bleffés ,
De Paris , le 30 Juin 1769.
On mande de l'Orient que le vaiffeau de la comJUILLET.
1769. iig
pagnie des Indes , le Berrier , commandé par le
heur de Villeperault , eft entré dernierement dans
ce port , venant de la Chine . Sa cargaifon conffte
en thé , en porcelaines , en foie , en foieries ,
en bois & en roftin .
Du 10 Juillet.
reçu
Le Roi fe rendit le 5 à fon Ecole Militaire pour
poler la premiére pierre de la chapelle de cet érabliffement
, & fut reçu par M. le duc de Choiseul ,
accompagné du gouverneur & des principaux offi
ciers de la maifon. Les élevesbordoient la baie droi
te depuis le nouveau bâtiment jufqu'au - delà du mo
dele en plâtre de la ftatue pédestre de Sa Majesté ,
qui doit être placée dans la cour où eft ce modele
, & fur le piedeftal de laquelle on lit , hie
amat dici pater atque princeps . Le Roi fut
la porte de la chapelle par l'archevêque de Paris .
Après les prieres & les cérémonies d'ufage en pareil
cas , Sa Majefté pofa la premiere pierre , dans
laquelle elle fit renfermer une boîte de bois de
cedre , couverte d'une enveloppe de plomb & garnie
de fix médailles femblabies , de 28 lignes de
diametre , dont une d'or ; deux d'argent & trois
de bronze , repréfentent la tête du Roi avec la lé
gende ordinaire , & fur le revers la façade du bâtiment
avec cette légende , crefcenti ad nobilinia
decus nobilitati ; & fur l'exergue , palafira exadificata
1769. La boîte contenoit auffi une plaque
d'airan fur laquelle eft l'infcription fuivante ,
hæc bellica virtutis incunabula , ubi nobilis juventus
ad avitam gallica gentis gloriam præclaro
tirocinio alacriùs affurgeret , Ludovicus decimusquintus
, pater patria , inchoavit , condidit , perfecit
, primum lapidem pofuit die V. menfis Julii
1769. Sa Majesté , après avoir fait fa priere dans
la chapelle , eft revenue für les pas , & en paffant
230 MERCURE DE FRANCE .
par la cour royale pour gagner fes voitures qui
étoient reftées fur la terraffe du champ de Mars ,
elle a fait aux éleves l'honneur de les voir les uns
après les autres . Sa Majefté eft partie enfuite pour
Choifi.
LOTERIES.
Le cent deuxième tirage de la loterie de l'hôtel -de -ville
s'eft fait le 26 Juin en la maniere accoutumée. Le lot decinquante
mille livres eft échu au N ° . 92137 ; celui de vingt
mille liv, au N° . 88282 , & les deux de dix mille livresaux
numéros 81 547 & 93730. 1
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'eft fait
les de ce mois ; les numéros fortis de la roue de fortune font
30 , 10 , 58 , 76 , 68.
MORT S.
André-Timothée-Ifaac de Bacalan , ci-devant confeiller
au parlement de Bordeaux , maître des requêtes ordinaire
de l'hôtel & intendant du commerce , eft mort le 21 de ce
mois , âgé de 3 ans.
Marguerite Brian , veuve de Peyrebac , parcheminier, eſt
morte dernierement à Bordeaux , fur la paroiffe de Ste Eulalie
, âgée de 102 ans. Elle n'avoit jamais eu d'infirmité.
Marguerite Couppée, veuve de Richard Martin , née à Radicatel
, dans le pays de Caux , eft morte à Rouen le 30 du
mois de Juin , fur la paroifle de St Nicaife , dans la 115
année de fon âge ; elle étoit née au mois d'Août 1654.
[1
FAUTES à corriger dans le premier volume
de Juillet.
PAGES AGES 8 , vers 19 , fur les yeux , lifez fur les cieux.
11 , vers 1 , l'expoſant , liſez l'opoſant.
JUILLET. 1769. 231
P₁
TA BLL E.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
Vers aux amateurs de l'agriculture ,
Couplets à M. & Mde ... fur leur mariage ,
A mon très - fage ami ,
Au général des B... à Rome ,
Epître à la Fantaisie ,
Le Pere avare , hiftoire morale ,
Compliment des habitans de St Cloud à LL. AA. SS.
le Duc & la Duchefle de Chartres ,
Aveu de l'Auteur ,
A Mde la Marquife de Gabriac , fur la mort de fa
fille ,
A M. de Malefherbes , fur le mariage de fa fille ,
Epitaphe du Pape Rezzonico
Au Pape Clément XIV ,
>
A Mde la Marquife de M. , fur fon portrait ,
Vers à M. Bacon ,
A M. Monfigny ,
A Mlle Ponfardin ,
A une aimable Demoiselle ,
L'équité orientale ,
Explication des énigmes , &c.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
ibid.
8
10
II
12
14
24
27
ibid.
28
26
ibid.
30
ibid.
32
33
ibid.
34
37
38
NOUVELLES LITTÉRAIRES
Argillan , ou le fanatifme des Croisades ,
Panégyrique de Henri le Grand ,
Zingha , hiftoire africaine ,
Premier recueil philofophique , &c.
Hiftoire de Metz ,
L'abbaye ou le château de Barford ,
Nouvelle bibliothèque de campagne ,
Dorval , ou mémoires , &c.
Mémoire fur les oliviers ,
Nouveau théâtre anglois ,
Les trois poëmes ,
Profpectus d'un dictionnaire de commerce,
42
47
ibid.
19
62
67
73
75
78
80
$6
89
97
100
232 MERCURE DE FRANCE.
Le commerce des vins ,
La nature vengée ,
Elémens de l'art vétérinaire ,
Supplément au dictionnaire de la fable ,
Recueil de ce qui s'eft fait en Portugal par la compagnie
de Jefus ,
Supplément à Chryfal ,
Dialogues fur l'utilité des Moines , &c.
Mémoires de M. d'Ablincourt , & c.
Principes de la Religion ,
205
110
113
116
117
121
126
128
131
133
135
Lettre fur le livre intitulé ; réponſe à la défenſe de
mon oncle ,
Lettre de M. de Voltaire à l'auteur des éphémérides
du citoyen ,
Réponse de M. l'abbé Foucher à la lettre de M. Bigex , 144
ACADEMIES ,
Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne ,
Lettre far l'inoculation ,
150
166
170
179
180
Mémoire de M. Macquer fur une nouvelle porcelaine, 199
Mufique ,
202
209
213
ARTS , Gravure ,
Anecdotes ,
Edits , Arrêts , & c. 215
Avis ,
216
Lettre de M. de V.à M. Marin 220
Nouvelles politiques , 224
Loteries ,
230
Morts ,
ibid.
APPROBATIOŃ.
'A1 lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le fecond
Mercure de Juillet 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puif
fe en empêcher l'impreffion . A Paris, 15 Juillet 1769.
GUIROY.
De l'Imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères