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MERCURE
NEX
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
MA I.
1769 .
Mobilitate viget
.
VIRG
BRARY
ORK
A
PARIS
Chez
LACOMBE ,
Libraire
Chriftine , près la rue
Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTE
CHÂT
AU
D'EU
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>
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51.
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Contes Philofophiques de Modela Dixmerie,
vol. in - 12. brochés , ~3
Dictionnaire de l'Elocution françoise , 2 vol.
in-8°. rel.
61.
91.
Les Nuits Parifiennes , vol. in- 8 ° . rel. 41.10 f.
Le Politique Indien ,
Differtation fur le Farcin ,
I 1. 10 f.
11. Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1liv. 10f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
1 1. 16 f
Harpe,
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in-12. br. 21.
MERCURE
t
DE FRANCE.
MA I ' 1769 .
PIECES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur l'Induftrie , qui a remporté le
prix de l'académie de Pau en 1769.
*
Tor, qui pour fanctuaire as choiſi ma patrie ,
Sois l'honneur de mes chants , bienfaifante Induftrie:
Fille de nos befoins , mere de nos plaiſirs ,
Des arts l'effaim nombreux t'encenfe & te couronne
;
* Cette ode renferme beaucoup de vers ingénieux
& pittorefques qui expriment très heureufment
les divers travaux de l'induftrie.
A j
6 MERCURE . DE FRANCE.
Il joue autour de toi , voltige fur ton trône ;
Appelle le bonheur , éveille les defirs .
Dans ton premier eflor tu paroiflois timide
La néceffité feule alors étoit ton guide ,
Et l'oeil n'admiroit point tes modeftes eflais :
L'homme n'eut d'alimens que des fruits fans culture
;
Le lion dépouillé lui fournit fa parure ;
Des feuillages unis formerent fes palais.
Le fuccès t'enhardit , il accrut ton domaine ;
Al'univers entier tu commandas en reine.
Inftruite par le goût & par la volupté ,
Tes foins donnant à tout une forme nouvelle ,
Rendirent la nature & plus riche & plus belle :
Son orgueil fut jaloux de ta fécondité.
Le ferque l'homme arrache à la terre docile ,
Vient déchirer fon fein pour la rendre fertile ;
Dans les feux & les eaux il fe change en acier ,
Principe merveilleux & de mort & de vie ,
Plus précieux que l'or , il donne à la patrie
Le glaive protecteur & le foc nourricier.
Le chêne eft divifé fous les dents de la fcie ;
J'entends tomber la hache , ici la lime crie ,
Et l'enclume à grand bruit fait bondir le maxteau
;
Tout céde à nos efforts : & les métaux rigides ,"
MA I. 1769: 7
Tantôt fermes inaffifs , tantôt brûlans liquides ,
Se façonnent au gré du moule & du ciseau .
Bientôt nous n'avons plus les rochers pour aſyles ;
Véritable Amphion , notre art conftruit les villes ,
Dansdes temples dorés on invoque les cieux ;
L'induftrie embellit , dirige l'opulence ;
La pompeufe colonne avec fierté s'élance ,
Et la voûtefufpend fon ceintre audacieux.
Voyez du foible lin naître un tiffu folide :
Dans fa trame fuivez la navette rapide ,
Quiparcourt en volant un dédale de fils ;
Descouleurs de l'Iris la toile le décore ;
L'éguille induftrieufe & rivale de Flore ,
Triomphe des failons dans fes travaux fubtils.
Berger , veille avec foin fur la brebis champêtre:
Sa groffiere toifon enrichira ſon maître ;
Ellefera le prix de fes bienfaits divers ;
Son duvet boit l'azur , la pourpre éblouiffante ,
Et prenant fur mon corps une forme élégante ,
Emouffe autour de moi l'aiguillon des hivers .
Et toi dont le talent fans maître fe déploie ,
Prifonnier volontaire en ton globe de foie ,
Infecte qu'ennoblit un travail précieux ;
Sur la vile arachné tu n'as plus d'avantage ,
A iv
8. MERCURE DE FRANCE .
Si l'homme , en alliant fon art à ton ouvrage ,
N'en fait un ornement pour les Rois & les Dieux.
Ce cylindre d'argent qu'allongent cent filieres ,
Peut fans peine entourer des provinces entieres ;
L'or le couvre & le fuit en volume inégal ;
Imperceptible fil applati fous la preffe ,
Il s'unit à la foie , en acquiert la foupleffe ,
Et va me décorer d'un tilfu de métal .
Que j'aime ce pinceau vainqueur de la nature ,
Qui , malgré les hivers , fait germer la verdure ,
Et fixe les attraits du volage printems !
Il dérobe à la mort mon image fidéle :
Par lui l'amour vengé d'une abſence cruelle ,
Voit la beauté furvivre aux outrages du tems.
Au fein de mes foyers il renferme le monde ;
Eleve des cités , me fait voguer fur l'onde ,
Et raſſemble l'orage à mes yeux éperdus ;
L'antiquité renaît au gré de nos Apelles ,
Je franchis le Granique , & vois les champs d'Arbelles
;
Je vole en un moment de la Seine à l'Indus.
Au marbre dur & froid le cifeau forme une ame ;
Va-t-il donc me parler ? C'eft Vénus ( 1 ) : elle enflâme
;
(1 ) La Vénus de Médicis.
MAI. 1769.
9
Ici je crains Armand (1 ) ; là , Milon ( 2 ) m'attendrit
:
J'admire dans fes bains (3 ) l'heureux fils de Latone
;
Ce bronze informe & lourd devient un Dieu qui
tonne ,
Un héros qui triomphe , un enfant qui fourit.
J'écoute , l'air frémit : un fon divin m'enchante
;
Quel preftige a rendu mon ame obéiflante
Au fouffle de Blavet , à l'archet de Pagin !
L'orgue unit le hautbois , les pipeaux , la trompette;
Eveille les amours , fait mugir la tempête ,
Forme un vafte concert fous les doigts de Daquin .
D'où naît ce corps fragile , inviſible & palpable,
Ouvert à la lumiere , à l'air
impénétrable ?
Je vois d'un fable vil ce criſtal enfanté :
En coupeil s'arrondit: le
Champagne y petille ,
Vêtu de fes rubis le
Chambertin y brille :
Et l'oeilannonce au goût la douce volupté.
(1) Le Richelieu de la Sorbonne.
(2) Le Milon de Verſailles.
La Reine Marie- Thérele voyant le Milon ,
cria avec effroi : ah : le
pauvre homme !
(3 ) Les bains
d'Apollon.
s'é-
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'avec la furface un mince étain s'allie ,
Hors de moi j'y vais prendre & la forme & la vie
L'enfant veut fe faifir dans ce riant tableau
Placé fur un autel où la beauté s'adore ,
Il confond la laideur qui le confulte encore ,
Et fans cefle en reçoit un outrage nouveau .
Quoi ! la plume traçant de foibles caracteres ,
Imprime ma penfée à des feuilles légeres !
La preffe l'éternife en la réproduifant !
Je parle au monde entier: je furvis à ma cendre
Aux fiécles à venir je puis me faire entendre ;
Et j'oppole au trépas cet eſpoir féduifant.
Labyrinthes fçavans habités par les heures ,
Quel Dieu vous a conftruits pour être les demeures
Où circulent fans cefle & les nuits & les jours ?
Un élastique acier fuit leur marche fecrette ;
Du tems quej'interroge un timbre eft l'interprête ,
Mon oreille, & mes yeux font inftruits de fon
cours.
Du marbre fatigué fous fes mains vigoureuſes ,
L'artifte fait faillir les veines faftueuses ,
De l'éclat qu'il cachoit il devient orgueilleux ;
Le noble diamant lance les étincelles ;
Le foleil qui fe peint dans fes faces nouvelles ,
L'a rendu fon rival en lui prêtant fes feux .
MAI. 1769 .
Sur un verre inégal la lumiere fe brife ;
Dans les travaux cachés la nature eft furpriſe ,
Son vafte & docte livre eft ouvert à mes yeux ;
De l'infecte ignoréje faifis l'existence ;
L'atôme fe groffit; il n'eft plus de diſtance ,
Je melure la terre & je m'éleve aux cieux .
Neptune , vois tes flots couverts de citadelles ,
L'audace des humains leur a donné des aîles
Pour voler avec eux dans un autre univers ;
Voisles forêts du Nord fur l'onde afiatique
Porter l'Européen avec l'or du Mexique ,
En promenant la foudre & l'Etna dans les mers !
Oui, la foudre appartient aux enfans de la
terre ,
Elle ole rendre aux cieux tonnerre pour tonnerre ;
F'entends de toutes parts fes cyclopes nouveaux ;
Le falpétre en fureur ſe déchire , s'embraſe ,
Roule un globe pefant qui perce , emporte , écraſe
Des murs qui réliſtoient aux céleftes carreaux.
Trop fertile Industrie , es-tu l'art de détruire } -
A répandre la mortceffe de nous inftruire ;
Seconde nos plaifirs , & non pas nos fureurs ;
Embellis l'univers au flambeau du génie ;
Viens mêler le nectar au fiel de notre vie ,
Et charme nos loisirs , fans corrompre nos moeurs.
Par M. l'abbé Talbert , chanoine de la cath. de
Besançon, & l'un des memb. de l'acad.de cette ville,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le Baron d'Espagnac ,
Maréchal de Camp , Gouverneur des
Invalides , & c. & c.
OUI, UI , d'Eſpagnac , fois fier des bienfaits de
ton Roi.
L'orgueil fed à la gloire & s'ennoblit dans toi.
Aux honneurs de Chevert ton fouverain te nomme ;
Il est beau d'hériter des titres d'un grand homme.
Eh ! pourquoi feindrois - tu d'en ignorer le prix ?
Regarde ces foldats mutilés & meurtris ,
Ces restes de héros échappés à la guerre ,
Ces braves vétérans tous frappés du tonnerre .
Quelle joie éclaircir leurs fronts cicatrifés ,
Et ranime ces corps de fatigue épuisés ?
Ils ont vu fur ton fein la pourpre militaire ,
La gloire de leur chef les flatte & leur eft chere ;
C'est un nouveau laurier que leur main croit
cueillir ,
Et leur coeur fatisfait s'en laiffe enorgueillir.
Ce peuple de vainqueurs , cette antique milice ,
Aime à voir honorer l'ami du grand Maurice :
Sous ce brave Saxon tu combattis comme eux ;
Illeur apprit à vaincre , & tu les rends heureux.
MA I. 1769 . 13
EPITRE à M. Lorry , Médecin , fur
fon traité de la mélancolie .
C'EST donc trop peu pour votre zèle
De ces innombrables travaux ,
De cette fatigue éternelle
Qui confumentotre repos !
C'eft peu que vous alliez fans ceffe ,
Courant la ville & les fauxbourgs
,
Porter à l'humaine foiblefle
Votre affiftance , vos fecours ,
Et dans l'alcove folitaire
De plus d'un malade attriſté ,
Répandre la douce lumiere
De l'efpoir & de la ſanté .
En vérité , je vous admire :
En vous feul vous réuniffez
Tous les dons du dieu de la lyre ;
Comme Apollon vous guériſſez ,
Comme lui vous fçavez écrire .
Avec tant d'efprit & tant d'art ,
Je vous plains d'être né trop tard.
Jadis la Gréce dans fes temples ,
Parmi fes dieux vous eût placé :
14 MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! le beau fiécle eft paflé ;
On ne voit plus de tels exemples.
Le François , né vif & brillant ,
Livre fon goût aux bagatelles :
Il aime à fourire au talent ;
Mais l'encens n'eft que pour les belles,
Ce peuple aimable cependant
Sert à l'Europe de modèle ;
Et vous- même vous lui devez
Cet air d'aifance naturelle ,
Ce ton charmant que vous avez.
Ailleurs un fage n'eft qu'un lage ;
Ici , lous un dehors plus doux ,
Il a les graces en partage ;
Alors , il eft femblable à vous .
Vous donc , du beau monde l'idole ,
Et la lumiere des docteurs !
Vous , qui , des bancs de votre école ,
Sortez le front paré de fleurs !
Contre le mal mélancolique
Dont vous avez fi bien traité ;
Votre aimable fociété
Sera mon antidote unique.
Ce mal qu'on ne peut définir
Naît de l'ennui qui nous pofféde :
MA I. 1769% 15
Le plaifir en eft le remede ;
Qui vous voit eft fûr d'en guérir.
Par M. de Chabanon.
1
Le PLAISIR & L'ENNUI . Fable.
Ls Plaifir & l'Ennui , depuis le premier âge,
Vont parcourant cet Univers.
Ce premier vole , & c'est dommage.
Le Plaifir traverſant les airs
Sort d'une ville & va dans un village.
Voulez-vous me loger , dit- il aux habitans ?
Volontiers , notre ami , dirent ces bonnes gens.
Lors répond le Plaifir : « j'abandonne la ville.
»Je connois votre coeur,vous connoîtrez le mien;
» Vous ſçaurez qui je fuis : vous le méritez bien .
»Ce village me plaît , il fera mon afyle.
»J'irai voir tantôt l'un, tantôt l'autre:aujourd'hui
"Je loge chez Colin . » C'étoit fête chez lui ;
Car fa jeune moitié venoit ce jour - là mêine
De lui donner un beau garçon ,
Et le Plaifir fut du baptême.
Mais l'autre voyageur paflant par le canton ;
L'ennui , par hafard , vint , & leur dit : eh de grace,
Pour cette nuit logez- moi feulement.
ל כ
On répondit qu'onn'avoit point de place.
Le voifin en dit tout autant.
16 MERCURE DE FRANCE .
Plus loin de même. Alors l'Ennui , très-fage
Prit le parti de fortir du village,
Mais il n'y perdit pas ; car il eut le bonheur ,
En affectant un air honnête ,
De fe glifler chez le ſeigneur
Qui , ce jour-là , donnoit une brillante fête.
Par M. Drobecq.
L'AMBITION vaincue par L'AMOUR.
Hiftoire véritable.
A La jeune
Lucinde , avec la plus jolie
figure du monde , avoit un coeur tendre
& généreux , une humeur douce & enjouée
; mais fon efprit gâtoit un peu ces
qualités
aimables . Née dans la finance ,
elle
dédaignoit l'état que fon pere rempliffoit
avec honneur. Elle efpéroit que
fa beauté lui
procureroit un rang plus
élevé. Les noms de
marquife ou de comteffe
flattoient
fenfiblement fon amour
propre ; la nobleffe enfin , c'étoit fa folie .
L'ambition n'eft qu'un vice de l'efprit,
&
l'amour est un befoin du coeur. Celui
de
Lucinde étoit fenfible ; il n'eut point
de part aux fermens qu'elle avoit faits de
n'époufer qu'un
homme de qualité ; il
MA I. 1769. 17
s'étoit laiffé prendre malgré elle au mérite
brillant & folide du jeune d'Ortigny.
Surprife autant qu'affligée de fon penchant
, elle fe faifoit mille raifonnemens
pour tacher de trouver d'Ortigny moins
féduifant ; mais l'Amour alloit toujours
fon chemin fans raifonner. Il ne fçait
point perfuader; il entraîne. Lucinde ne
ceffoit de croire qu'elle avoit tort d'aimer
d'Ortigny , & ne ceffoit de l'aimer.
faut
Ce jeune homme avoit tout ce qu'il
pour charmer le coeur d'une femme
honnête.Il eut pu même obtenir celui de
Lucinde aux conditions qu'elle defiroit.
Sa naiflance lui permettoit d'afpirer à des
dignités diftinguées. Mais fon pere, pauvre
gentilhomme , n'avoit point cru avilir
fa nobleffe en acquérant avec droiture
ce qui pouvoit la foutenir avec éclat. Il
étoit perfuadé que des richeffes qui relevoient
fa famille,qui faifoient fleurirl'état,
& qui pouvoient fournir aux befoins du
prince , font préférables à l'orgueilleufe
indigence d'un noble , que l'oifiveté , plus
que l'honneur , attache à fes préjugés. Il
avoit élevé fon fils dans ces principes
& d'Ortigny s'y conformoit fans répugnance
.
Lorfqu'il fit la connoiſſance
de Lucinde
, il s'apperçut
bientôt de fa paffion
18
MERCURE
DE FRANCE
.
dominante , & prétendit l'en corriger.
Le meilleur moyen , fans doute , étoit de
s'en faire aimer ; il y réuffit . Lucinde ne
lui trouvoit aucun défaut que fon état ,
& quoique ce fût le point capital pour
elle , combattue par tant de foins & d'amour
, elle fut obligée de fe rendre . Ses
idées
ambitieufes s'affoupirent dans fon
coeur pour y laiffer regner un fentiment
plus tendre. Tout étoit d'accord ; les
amans alloient former le noeud qui devoit
rendre leur bonheur éternel ; mais ,
en un infant , les chofes
changerent de
face.
J
Le vicomte de
Fontalbanne avoit vu
Lucinde. Sa fortune dérangée l'obligeoit
de
chercher dans la finance un parti qui
pût l'enrichir. Le bien
confidérable de
Lucinde , & les idées qu'on lui connoiffoit
, lui parurent favorifer fon deſſein .
Le vicomte parla , fe fit écouter. Sans
avoir autant de mérite réel
que fon rival,
il avoit plus d'agrémens , & c'en eſt ſouvent
affez pour tourner une jeune tête.
Être
vicomteffe de
Fontalbanne , & furtout
voir un homme de ce rang foupirer en
efclave à fes pieds , voilà ce qui flattoit la
belle
ambitieufe . Si l'amour vouloit quelque
fois le faire entendre , l'orgueil lui impofoit
filence.
Fontalbanne , après quelMA
I. 1769.
·19
ques vifites , parvint à faire différer le
mariage . Au bout de deux mois il réuffit à
le rompre entierement .
pour elle
L'obftacle le plus difficile avoit été de
gagner Lucinde . Son avoit
pere
une tendreffe fi aveugle , que la parole
donnée au fils de fon ami ne lui paroiffoit
pas un obftacle fuffifant à oppofer au
goût de fa fille. Les premieres propofitions
du vicomte obtiennent fon confen .
tement. Au comble de ſes voeux , il preffe
le moment. Lucinde voulant jouir plus
long-tems de fon triomphe , le retarde ;
cependant d'Ortigny fe défole d'un malheur
que ne méritoit pas fa tendreffe . Il
tente vainement de parler à l'infidéle ;
elle craignoit tout de la foibleffe de fon
coeur,& d'un amour que l'ambition n'avoit
pas encore éteint. Quand elle fe difoit,
j'aime , c'étoit l'image de d'Ortigny
& non celle du vicomte qui fe préfentoit
à fon ame. Elle conçut que l'abfence feule
pouvoit la guérir entierement. D'Ortigny
ne vit d'autre reffource que de s'adreffer
au pere de fon amante.
" Eft-ce ainfi , lui dit- il , que vous
» tenez votre parole? Vous avez vu for-
" mer nospremiers liens ; vous avez con-
» fenti à les ferrer pour jamais , & vous
20
MERCURE DE FRANCE.
"
» êtes le premier à les rompre ! Quel eft
» mon crime ! mon état ne peut être vil
» à vos yeux comme à ceux de votre fille ;
» les idées
chimériques qui
rempliffent
» fon
imagination peuvent être excufées
» par fa jeuneffe ; mais vous , Monfieur ,
» comment les juftifierez - vous ? C'eſt
» vous qui faites mon malheur , c'eſt de
» vous feul que je dois me plaindre.
و د
Tute trompes , mon ami , répond le
»
Financier. Je ne t'ai point fait de pro-
» meffe ; mais j'ai fait à ma fille celle de
» lui donner l'époux qu'elle choifira . Tu
lui as plû , j'ai confenti avec joie à vous
» unir. Un autre lui plait
davantage ; c'eft
» lui qui a ma parole , parce que j'ai tou-
» jours laiffé Lucinde
maîtreffe d'en difpofer.
Ce n'eft pas ma faute fi elle eſt
»
inconftante. Si je m'étois permis le
» choix , la
conformité d'état qui nous
rapproche , l'amitié qui nous lie ,
» roient fans doute fait préférer ; mais ,
» je te le repéte , jamais je ne gênerai ma
» fille. »
"
t'au-
D'Ortigny fentit bien que la foibleffe
d'un tel pere ne lui feroit d'aucune reffource
s'il n'en fçavoit tirer parti . Eft-
» il bien vrai , lui dit - il , que vous me
»
préféreriez à mon rival ? Tu me fe-
•
1
MA I. 1769. 21
» rois injure d'en douter . -Et fi je rega-
» gnois le coeur de Lucinde , hâteriez-
» vous notre union autant que je le de-
» fire ? -Sans le moindre délai . —Ah !
>> Monfieur , mon bonheur dépend de
» vous. Lucinde m'aime : un inftant de
» vanité
peut éblouir fon efprit , mais il
»> ne peut m'avoir enlevé fon coeur , ce
» coeur quifit fi long - tems fon plaifir d'ê-
» tre uni au mien. -Eh bien , fi tu peux
» faire convenir Lucinde de tout ce que tu
»dis , c'eft une affaire faite.
" Qui,Monfieur , continue d'Ortigny,
j'ofe préfumer affez de fes fentimens
» & de fon caractere pour efpérer fon re-
» tour. Lui rappeller fes premiers feux ,
»les lui faire chérir encore , peut être
"l'ouvrage d'un moment. Vous enten-
» drez notre converfation dans un cabinet
» voifin ; vous paroîtrez à - propos ; tout
¿ vous -
» fera prêt. L'hymen peut , dès le même
» jour , affurer ma victoire. Ah ! quand
» je ferai fon époux , le foin que je pren
» drai de conferver fon coeur me raffurera
» contre les écarts de fon efprit .
» Voilà qui eft bien imaginé , dit le pere
» de Lucinde , je te feconderai de toute
» mon ame. J'aime mieux pour gendre le
fils de mon ami , qu'un homme qui m'é
מ
22 MERCURE DE FRANCE.
» blouiroit par l'éclat de fa nobleſſe .
Tout s'arrange comme on l'a projetté.
--D'Ortigny paroît chez Lucinde fans être
annoncé . Elle témoigne quelque furprife
, mais il s'excufe avec un ton pénétré
de douleur & d'amour qui commence à
difpofer favorablement le coeur de fon
amante. Vous venez , lui dit - elle , me
» faire des reproches ; je fens que je les
mérite ; traitez - moi d'infidéle : cetre
» confolation doit vous être permife.
„ Mes raifons n'en font pas pour vous , &
» je ferai toujours coupable à vos yeux.
ود
"
"
"}
29
"
Non , Lucinde , reprend fon amant
avec cet air d'intérêt dont il connoiffoit
» fi bien l'effet ; non , vous n'êtes pas
coupable. Vous avez dû préférer des
dignités éclatantes à l'état que je vous
» aurois donné. Je puis être inconfola-
» ble de votre inconftance , mais je ne
puis vous en accufer. Je ne vous rappellerai
point les fermens que vous me
» fites cent fois de n'aimer que moi , ni les
» fentimens fi doux que ce penchant vous
faifoit éprouver . Si ces plaifirs font
» évanouis , vos fermens ne fubfiftent
plus. Mais , croyez- vous , Lucinde , que
» l'illufion qui fait maintenant votre
» bonheur puiffe durer long - tems ? Un
"
DJ
MA I. 1769. 23
grand titre vous eft offert : il vous flat-
» te ;mais vous vous accoûtumerez bien-
» tôt à tout ce que cet éclat a de fédui-
» fant. Dès qu'il vous fera dû , vous y
» ferez moins fenfible , peut-être finira-
» t - il par vous paroître fatigant. Vous
» vous appercevrez alors , mais trop tard,
» que votre époux a fçu toucher votre
» amour propre , mais qu'il vous a laiſſé
» maîtreffe de votre coeur ; .. que vous
»> ne l'aimez pas ... -Que je ne l'aime-
» rai pas ! .. Non , belle Lucinde ; vous
»> interrogerez votre ame , & vous la
» trouverez occupée d'une paffion... qui
fit long- tems vos plus chères délices...
Oui , j'ofe le croire ; vous m'avez trop
» aimé pour que je vous fois indifférent.
» Votre efprit eft léger , mais votre coeur,
» eft naïf & tendre. Vous espérez en
" vain d'oublier un bonheur dont rien ne
» pourra vous dédommager. »
33
Lucinde , émue du ton qu'avoit pris
d'Ortigny , fentoit trop la vérité de ce
qu'il lui difoit pour fonger à le combattre.
L'image de fes plaifirs paffés avoit
trop éclairé fon ame fur fes véritables
fentimens pour pouvoir fe les diffimuler;
mais le facrifice d'un rang qu'elle avoit
tant defiré coûtoit encore à fon coeur ,
24
MERCURE DE FRANCE.
» Oui , d'Ortigny , lui dit - elle , je vous
" ai tendrement aimé ; mais pourquoi me
» retracez - vous des idées que vous devriez
» m'aider à oublier ?
99
ود
» Je préviens des maux que je ne pour
» rai plus empêcher ; mais vous , Lucinde
, fi vous m'aimez encore , ne pou-
» vez -vous me facrifier des defirs que la
» vanité feule oppofe à l'amour ? Ne
puis- je vous tenir lieu d'un tang & d'un
» titre ? —Oui , vous le pouvez , quand je
fonge que je vous aime . Mais fi je de-
» viens votre épouse , & que cette paffion
qui me domine s'éleve encore au- deffus de
» l'amour , il ne me reftera que le regret de
» ne pouvoir la fatisfaire. Ce regret peut-
» être amenera la haine , & nous nous re-
» pentirons tous deux ; vous de votre conf-
» tance , & moi de ma foibleffe .
"2
,,
39
-Non, Lucinde , nous n'aurons point
» ce malheur à craindre. Votre efprit plus
formé fentira bientôt le néant de fes
» defirs , & ne regrettera plus ce qui en
» fait l'objet. Je vous occuperai tant de
» mon amour , qu'aucune autre paſſion
» ne trouvera place en votre ame . —Ah!
» d'Ortigny , eft - il bien vrai que je vous
" aime encore ? -Eh ! quoi , Lucinde , fe
peut- il que vous redoutiez comme un
"
malheur ,
MA I. 1769. 25
» malheur , ce qui me rend le plus fortu-
» né des hommes ? —Je ne le crains plus:
» je l'avoue avec joie ; non , d'Ortigny ,
je ne puis être heureufe qu'avec vous .
» -Hé bien , achevez donc notre com-
» mune félicité . Dès aujourd'hui , fi vous
» voulez... Mais mon pere... Il ne
defire rien avec tant d'ardeur , s'écria -t- il
en paroiffant, & en ferrant fa fille dans
fes bras.
-
Lucinde , un peu confuſe , ſourit à ſon
amant qui fe jette à fes pieds ; le pere de
Lucinde partage avec tranſport leur ivreffe.
Sa foibleffe devoit -elle détruire encore
leur bonheur ; ou plutôt la légere &
ambitieufe Lucinde pouvoit- elle oublier
fi facilement un moment fi plein de charmes
?
" Hâtons - nous , dit d'Ortigny; mon
" pere eft prévenu. Je vais veiller moi-
» même aux apprêts de ma félicité. Je
» crains quelque retour trop cruel & fans
remede. Ne quittez pas Lucinde , ajou-
" te-t- il à fon pere ; diffipez fes idées
» frivoles , achevez de ramener fes fen-
» timens vers l'amour. » Le malheureux
d'Ortigny
ne pouvoit plus mal confier fes
intérêts.
Ce n'étoit pas que le bon Financier ne
defirât véritablement
ce mariage ; mais il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
n'avoit ni l'adreffe ni le ton féduifant de
d'Ortigny , nirien enfin de ce charme vainqueur
qui triomphoit de tous les fentimens
de Lucinde ; & malheureuſement
il fe crut affez d'art pour achever de raffermir
ce coeur à peine ébranlé. « Tu vas
» donc être heureuſe , ma chere fille , lui
» dit- il ; tu pofféderas un amant qui t'a-
» dore. On ne t'appellera point Madame
» la Vicomtelle , tu ne brilleras point à
» la cour , mais tu vivras tranquille avec
» tes égaux qui n'auront point à te repro-
» cher ta naiffance. Point d'étiquette qui
"
و و
"
99
"S
gêne tes goûts & tes plaifirs. Tu trou-
» veras le bonheur qui fuit le fafte & le
» tumulte . Une femme d'un rang diftingué
, dans un caroffe enrichi de fes armes
, traverfe d'un air fier la foule hébêtée
à qui tant d'éclat en impofe. On
l'applaudit , on l'admire , on envie follement
fon fort ; mais où va - t - elle ? A
» la cour , rendre des refpects plus grands
» que ceux qu'elle a reçus. Pour toi , tu
» feras remarquée à peine , on dira : Ce
n'eft qu'une Financiere. Tu ne recevras
>> aucuns honneurs ; mais tu feras indépendante
, & tu partageras dans ta maifon
le bonheur que tu fçauras y répandre.
»
ود
Ce difcours , qui pouvoit peut - être
MAI. 1769 . 27
fixer la raifon dans une ame affez
éclairée pour en fentir le prix , fit un
effet tout contraire fur la jeune Lucinde.
Elle ne vit dans le parallele des deux
conditions que ce que l'une paroiffoic
avoir de flatteur & l'autre d'humiliant ,
& fon amant n'étoit pas là pour lui en
rappeller les conféquences . Elle rêvoit ,
& fon pere craignit d'interrompre une
rêverie fi funefte. Dans ce même moment
, un laquais mal inftruit , ou voulant
faire fa cour , annonce : M. le Vicomte
de Fontalbanne voudroit avoir l'honneur
de voir Madame la Vicomteffe . Ce
nom anticipé gonfle le coeur déjà prêt à
s'ouvrir à l'orgueil. Le vicomte vient dépofer
toute fa grandeur aux pieds de Lucinde
: elle s'oublie : elle fourit à fọn
amour propre , & la vive impreffion que
d'Ortigny a faite dans fon coeur eft effacée
en un inftant.
" Fontalbanne demande avec ardeut
obtient de Lucinde qu'elle fixe un jour
pour leur mariage ; fon pere furpris , af-
Aigé de ce changement , n'a cependant
pas la force de s'y oppofer. Un regard
fuppliant de fon inconftante fille le range
entierement de fon avis . Cependant
d'Ortigny préparoit tout pour un hymen
qu'il croyoit bien affuré. Il revint au logis
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de Lucinde : quelle eft fa fureur & fon
défefpoir lorfqu'il la voit avec fon pere .
dans le caroffe de fon rival!
Il forme mille projets , dont le plus
raiſonnable eft d'oublier l'ingrate. Il croit
même pendant deux jours y avoir réuffi ;
mais fa fureur paffée , fon amour & fa
douleur lui reftent . Il va jufqu'à excufer
Lucinde ; moins il la condamne , moins
il fouffre patiemment de fe la voir arracher
pour jamais. Que faire dans une circonftance
fi preffante ? Le mariage du vicomte
fe préparoit ; il ne reftoit à d'Ortigni
qu'un moyen de l'empêcher , c'étoit
d'offrir à Lucinde un rang égal. Mais le
moyen dépendant du pere de ce jeune
homme , il le preffe , il l'attendrit ; après
des peines , il obtient tout ce qu'il demande
& court chez Lucinde .
On lui refufe la porte . Il n'étoit pas
décent que , prête d'en époufer un autre ,
elle reçut chez elle un homme qu'elle
avoit aimé. Cet obftacle n'arrête point
d'Ortigny ; il gagne le portier ; il vole à
l'appartement de fa maîtreffe ; perfonne
ne fe rencontre fur fon paffage ; il ſe jette
aux pieds de Lucinde. Elle recule avec
effroi. « Vous , d'Ortigny , dans mon ap-
» partement ! -Ah ! Lucinde , daignez
» m'entendre. -Dieux,! yfongez- vous !
M A I. 1769. 29
» vous
»j'attends mon pere & M. le vicomte : s'ils
furprennent ! -Lucinde , un feul
» mot. O ciel ! j'entends du monde
» ce font eux... que devenir ? ..
"3
L
Mais
» Lucinde , par pitié :. C'est moi qui
implore la vôtre. Vous le voulez
» cruelle , je fors ; mais.... -Non , il
n'eft plus tems , on vous verroit : entrez,
» de grace , dans mon cabinet. Vous vous
échapperez quand ils feront fortis. A
» cette condition je vous promets de vous
» entendre . »
"
33
D'Ortigny n'a que le tems d'obéir .
" Bon ,dit en entrant le pere de Lucinde,
» tu es habillée , nous allons partir fur le
champ. Voilà M. le vicomte qui nous
» mene à fa campagne pour paffer les articles.
-Quoi , mon pere , nous par-
» tons tout de fuite ! - Tout de fuite.
»Il fe fait tard : allons Monfieur le vi-
»comte , prenez fa main , & defcen-
» dons.
-Mais , Monfieur , de grace
» un moment... Je n'étois pas prévenue ..
» Je nefuis pas prête. Eh !bien..
- nous
» allons t'attendre. Non , partez tou-
»jours ,je vous rejoindrai ...
-
Mais , tu
" ne partiras pas feule ? -Eft ce qu'on ne
"peut pas remettre à demain ? -Non
" belle Lucinde , dit le vicomte. Tout eft
-
›
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE .
8
arrangé pour aujourd'hui. Pourquoi re-
» culer mon bonheur d'un jour ?
» Il a raiſon , ajoute le pere. Allons ,
» Mademoiſelle , continue -t- il d'un ton
» d'autorité , je vous ordonne de nous
» fuivre. " Lucinde , quoiqu'elle eût la
meilleure excufe du monde , n'en trouvant
aucune à oppofer , eft obligée de fe
laiffer conduire . La femme qui la fuit
ferme la porte à double tour. Lucinde
l'entend , & ce nouvel incident augmente
fon trouble , qu'elle avoit déjà tant de peine
à cacher.
»
D'Ortigny , affez furpris de l'aventure,
ne fçavoit trop comment elle devoit finir .
« Me voici enfermé , difoit- il , dans l'ap-
» partement de Lucinde. La prifon eft
très- agréable , je l'avoue ; mais fi je fuis
obligé d'y refter feulement trois ou
» quatre jours , elle deviendra bien cruel-
» le , & je ferai fort embarraffé. » Il fort
du cabinet, va
doucement à la porte qu'il
tente en vain d'ouvrir .
EC
" Mais quand même Lucinde revien
» droit ce foir , difoit - il encore , & il
» faut bien l'efpérer , comment me fera-
» t- elle évader ? Souffrira - t - elle que je
» forte de fa chambre au milieu de la
nuit , au rifque d'être rencontré par fes 33
MA I. 1769. 31
"
» gens ? Et puis traverser l'appartement
» de fes femines... Et puis le portier...
»Elle ne le permettra point . Il faudra
donc que j'attende jufqu'à demain ; ...
» Mais fi j'attends jufqu'à demain ....
» Cela fera fort plaifant , & je pafferai la
nuit en bonne compagnie . Ah ! Lucin-
» de ! ... Ma foi , je ne vois pas trop com.
>> ment cela pourroit arriver autrement . »
Il s'arrêtoit avec complaifance à cette
idée , à laquelle une plus cruelle fuccédoir
quelquefois
. « A préfent , s'é-
» crioit - t - il , dans ce moment même ,
» peut -être l'infidéle prononce & figne
» l'arrêt de ma mort ! Ainfi la crainte
& l'efpérance agitoient fon coeur tour- àtour.
Mais l'efpérance flatteufe le rappelloit
toujours ; elle étoit le réfultat de toutes
fes réflexions . Lucinde étoit dans une
pofition bien plus cruelle.
Il ne lui avoit pas été poffible de bannir
unfeul inftant de fon efprit la retraite
forcée de d'Ortigny dans fon cabinet .
Cette porte fermée ; tant de furveillans
,
une femme
de chambre
donnée
par le
vicomte , à laquelle
on ne pouvoit
fe confier
, toutes ces penfées
remplifoient
fon
ame de trouble & d'amertume. Une action
très - innocente mettoit fon honneur
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
dans le plus grand danger. Les reproches
qu'on lui faifoit de fon air de trifteffe ne
fervoient qu'à l'augmenter. A peine arrivée
à la terre du vicomte , elle ſe trouve
mal ; on est obligé de remettre à un autre
jour toutes les affaires , & de la ramener à
Paris.
Son pere & Fontalbanne étoient trop
allarmés de fon état pour l'abandonner.
On l'oblige de fe coucher , & toute la
compagnie paffe dans fon appartement
le refte de la foirée. Cependant d'Ortigny
qui en étoit fi proche , fe trouvoit
fort mal à fon aife . Il n'ofoit remuer ; à
peine fe permettoit-il de refpirer . Le foir,
Lucinde , toujours inquiéte , feint de fe
porter mieux pour qu'on la laiffe feule ;
chacun fe retire , & d'Ortigny commence
à s'applaudir d'avoir toute une nuit à paffer
dans l'appartement de fa maîtreffe.
Dès qu'il ceffe d'entendre du bruit , il
fort du cabinet & s'approche en fouriant
du lit de Lucinde. Confufe , interdite à
fa vue , elle cherche à lui dérober fa honte
en fe couvrant le vifage. Il s'attendoit
à cet embarras ; il en jouit quelque tems ,
& pour prolonger cette petite vengeance,
il s'affied à côté du lit de fon amante fans
prononcer un feul mot.
MAI. 1769. 33
་
ןג
"
Lucinde , que cette inaction raffure un
peu , fe hafarde enfin à prendre la parole.
D'Ortigny , lui dit- elle , le hafard m'a
»jettée dans une pofition bien cruelle . Ne
connoiffez - vous aucun moyen de m'en
» délivrer. Non , Mademoifelle , comme
» ce n'eft pas mon intention , je n'en ai
» pas cherché. Comment ! qu'ofez vous
» dire? & que prétendez - vous ? Une
» chofe toute fimple & toute naturelle ;
profiter d'une circonftance fi favorable
» à mon amour. Qu'entends je , vous
» n'y comptez pas , d'Ortigny , il ne fe
» peut pas que vous eſpériez ! . —Je l'efpére,
j'y compte & j'en fuis fûr . - Mon-
» fieur... mes efforts , mes cris fçauront
» empêcher toute violence. -Hé, Lucinde,
» calmez vous , il n'eſt point queftion de
violence ! -Si j'en euffe été capable..
» Mais vous devez être fûre de mon honnêteté
; & rien de ce que j'ai à vous dire
» ne bleffera la vôtre. En m'obligeant
» d'entrer dans votre cabinet , vous m'a-
» vez promis de m'écouter , pour prix de
"ma complaifance. Dans la circonstance
» où nous fommes , c'est bien le moins
» que vous puiffiez faire . -Parlez, Monfieur
, parlez vous fçavez trop queje ne
puis me difpenfer de vous entendre .
» Je commencerai donc
39
"
15
par Vous faire
1
J
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
ور
» remarquer que c'eft vous - même qui
» m'avez caché dans votre appartement.
» Que cela n'a pu fe faire autrement que
» par vous , puifque de toute la matinée
» vous n'avez pas quitté cette chambre ,
» & que quand vous en êtes fortie , votre
» fuivante en a fermé la porte à double
» tour. A quoi bon cette remarque? —A
» vous faire comprendre d'abord que fi ,
» trop allarmée de ma préfence , vous appelliez
du fecours , vous agiriez contre
» vous même plutôt que contre moi , &
» que demain matin ... -Comment demain
matin !.. Vous pafferez toute la
snuit!.. -Vous fçavez bien qu'il m'eft
impoffible de m'en difpenfer . Demain
» matin , donc , lorfque nous ferons fur-
» pris enfemble , il vaut bien mieux que
» ce foit par votre pere , qui fçaura ce
qu'il doit faire , que par une fuivante
qui vous perdroit. -De quelfangfroid
» il me préfente ces images ? C'est pour
» Vous y accoutumer de loin. Vous voyez
" combien de chofes font en mon pou-
و د
"
voir , en y comprenant votre confen-
» tement même dont la fortune me rend
maître ; mais je fuis incapable d'en
» abuferjufqu'à un certain point. Lucinde
» écoutez - moi , de grace.
"
» Je vais paffer toute la nuit avec vous ,
M A I. 1769 . 1 35
33
ور
& je ne l'emploierai qu'à vous dire
» combien je vous adore. Je fuis certain
» de vos fentimens pour moi ; ma déli-
» cateffe n'est donc point bleffée en vous
contraignant , en quelque forte , à de-
» venir mon épouse. Je vous fais aflez
comprendre , je crois , la néceffité où
» vous êtes de le devenir : & je vous ren-
»drai ces noeuds fi doux , que vous ne
» m'en voudrez pas long-tems de vous y
» avoir forcée. Mais ce qui doit être l'ou-
33 vrage du fort ne peut- il le devenir du
» fentiment . Lucinde ! ma voix ne fait
donc plus éveiller l'amour dans ton
» coeur ? -Ah! d'Ortigny ! peux - tu me
»prononcer un nomfi doux , & n'être pas
»für de tontriomphe ?
» C'en eft affez , s'écrie d'Ortigny, tous
» mes voeux font remplis. Lucinde , je
» vous rends à vous même. Je vous obéi-
» rai , duffiez - vous me trahir encore . »
Il alloit continuer fes tranfports , lorfqu'un
bruit fe fait entendre à la porte.
Lucinde effrayée n'a que le tems d'envelopper
fon amant dans le rideau de fon
lit. C'étoit fon pere qui , toujours inquiet
de la fanté de fa fille , avoit voulu la voir
après fon fouper, & lui faifoit apporter
un bouillon par fa femme - de - chambre.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Du plus loin que Lucinde apperçoit cette
derniere elle veut la renvoyer. Mais non ,
» mon enfant , dit le pere , c'eft un bouil
» lon qu'elle t'apporte . Qu'elle forte ,
» mon pere , je vous le demande en grace .
" Quelle idée ? Je vous en prie.
» Porte lui donc bien vîte fon bouillon
» & va- t'en . Hé non , mon pere , par pitié,
» qu'elle le remporte , ou donnez - le moi
» vous même , mais qu'elle forte fur le
champ.» Le pere , fans y rien concevoir,
renvoie la fuivante , & fe charge du
» bouillon . Pauvre enfant , difoit - il en
» avançant lentement de peur de le répandre
, elle n'a rien pris d'aujourd'hui;
» elle doit être d'une foibleffe ! Va , cela
» te fera du bien . »
"
Il arrive enfin auprès du lit. Je voudrois
pouvoir vous peindre la fituation de d'Ortigny
toujours fous le rideau , mais fans
en être caché. Une eſpèce de confufion ſe
mêloit à la joie qui brilloit fur fon vifage.
L'inquiétude étoit peinte fur celui de Lucinde
. Ses yeux baiffés & fa rougeur fembloient
demander grace ; mais la modefte
candeur de fon front difoit affez qu'elle
n'étoit pas coupable . Je vous repréfenterois
fur- tout le bon Financier qui regarde
four- à-tour les deux amans , fans quittes
MAI. 1769.
37
fon écuelle , qui ne fçait s'il doit croire
ce qu'il voit , & qui reçoit toutes les impreffions
qu'il découvre.
tu
On profite de fon
étonnement pour
lui expliquer le myftere. Il est enchanté
d'un événement qui l'oblige à s'unir
au fils de fon ami .
-Pourras
» regretter encore quelque chofe , dir
» le jeune homme à fon amante ?
-Non , d'Ortigny , tu m'as immolé des
defirs ,je ne te facrifie que de vains ti- "
"" -
.
» tres , qui ne font rien au prix du bonheur
qui va les remplacer. Tu n'en perdras
» aucun , chere Lucinde. Ma naiffance
» me les permettoit , mes richeffes me les
» ont acquis , & je venois te les offrir
lorfque tu as refufé de m'entendre ;
» mais mon coeur eft bien plus flatté de ne
» te devoir qu'à l'amour. » On s'excufa
comme on put auprès de Fontalbanne
& dès la nuit fuivante d'Ortigny fut
le hafard , l'amour & l'hy-
39
couronné
par
>
men.
J
VERS à M. de D ***
E vous rends , felon vos defirs
DeC*** les Loisirs.
38 MERCURE DE FRANCE.
Anacréon n'eft pas plus fage ;
C'eſt le peintre du badinage ;
C'eft le poëte des plaifirs .
Quelle aimable philoſophie !
Que les vers for galans , que fa proſe eſt jolie !
Il répand la gaïeté fur tout ce qu'il écrit.
Le feu du fentiment eft le dieu qui l'enflamme.
A chaque trait l'amour fourit ,
Soit qu'il approuve , foit qu'il blâme ,
On voitpar-tout que la belle ame
Eft la mufe du bel efprit.
EPITRE à M. de Belloy .
CHANTRE immortel du vertueux St Pierre ,
Reçois l'encens que mon coeur vient t'offrir.
Je ne te connois point ; j'admire , je révere
De tes nobles écrits le facré caractere .
Quels transports enchanteurs tu me fais reffentir!
Que de vertus dans mon fein tu fais naître !
Mes fens font embrafés par ta fublime ardeur :
Combien j'aime , avec toi , ma patrie & mon
maître !
Combien j'aime nos loix , dont tu me fais connoître
Et la noblefle & la douceur !
Je fens à chaque vers que je deviens meilleur.
1
MA I. 1769. 39
Vertu , fille du ciel , ame des belles ames ,
Viens épurer nos jours par tes divines flâmes ;
Viens , donne un nouveau luftre à notre éclat
Aétri .
Et toi , digne François , à qui je rends hommage ,
Si de ta nation tu n'étois pas chéri ,
Ah ! ceferoit pour elle un finiftre préfage.
Jene difcute point fi ton fublime ouvrage
Pourra pafler , fans tache , à la poſtérité :
Tant de perfection eft - elle le partage
De notre foible humanité ?
Mais ton drame , à nos fils , par l'amour répété ,
Des mains de la France attendrie
Sera marqué du fceau de l'immortalité ;
Du même (ceau que la Gréce ravie
Amis fur le front fi vanté
De fes fages auteurs qui chantoient leur patrie.
Abandonne la regle & les trifte compas
Aux froids écoliers d'Uranie ,
A ces efclaves fans génic
Qui fuivent le fentier & ne le tracent pas.
Voiston nom fe placer au temple de mémoire
Parmi ceux des héros , ornement de l'hiſtoire ,
De ces rares humains qui portent les états
Vers la grandeur & vers la gloire.
Jouis de ton bonheur , doux prix de tes travaux 3
Ris des vils envieux qui , dans leur phrénéfie ,
Ofent fe croire tes rivaux :
L'éloge le plus für c'eft le cri de l'envie ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Laiſle la vainement fe débattre & rugir ;
En nous donnant Bayard , redouble fa furic ;
Triomphe encor , c'eft la punir.
Nous n'avons qu'en ce moment connoiffance
d'une lettre de M. de Voltaire , &
nous croyons qu'on lira avec plaifir fon
Sentiment fur le fiége de Calais.
A
A M. DE BELLOI.
31 Mars 1765. Au château de Fernay.
PEINE je l'ai lu , mon cher confrere ,
que je vous en remercie du fond de mon
coeur. Je fuis tout plein du retour d'Euftache
de Saint Pierre & des beaux vers
que je viens de lire.
-
Vous meforcex, Seigneur , d'être plus grand que
vous.
Et celui-ci , que je citerai ſouvent ,
Plus je vis l'étranger , plusj'aimai ma patrie.
Que vous dirai - je , mon cher confrere?
Votre piéce fait aimer la France &
votre perfonne. Voilà un genre nouveau
M A I. 1769 . 41
dont vous ferez le pere ; on en avoit befoin
, & je fuis vivement perfuadé que
vous rendez fervice à la nation. Recevez ,
encore une fois , mes tendres remercîmens.
MADRIGAUX.
A Eglé.
Sux Daphné vainement l'Amour lança ſes traits,
L'infenfible Daphné méprifa la puiflance .
Elleen conçut trop tard d'inutiles regrets :
Songez-y bien , Eglé; vous avez les attraits :
N'ayez pas fon indifférence.
Par M. François de Neufchâteau
de plufieurs académies .
A une Belle qui fe paroit .
CROIS - MOI , charmante Eglé , que jamais të
figure
Ne brille à nos regards d'un éclat emprunté !
La négligence eft la parure
Qui fied le mieux à la beauté.
Par le même.
42 MERCURE DE FRANCE.
A la même.
QU'AUPRÈS de vous l'amour eft beau !
Eglé , vous lui donnez mille graces nouvelles.
Ailleurs il eft volage & couvert d'un bandeau.
En vous voyant , il perd fes aîles ,
Et ne garde que ſon flambeau.
Par le même.
UN
EPIGRAMME S.
N avare entendit un fermon fort touchant
Sur l'aumône ; & du ton d'un homme repentant ,
Touché de ſon ſalut , prêt à changer de vie ,
Mais , vraiment oui , l'aumône eſt un acte divin.
En vérité , Meffieurs , j'aurois , j'aurois envie...
De l'aller demander , s'écria le vilain.
Par M. G.
MA I. 1769. 43
AUTR E.
CERTAIN époux tranquille & débonnaire
Laifloit fa femme en pleine liberté
Afon galant fe livrer fans myftere ;
Quelques amis du bon homme , en colere
Defon fang froid , avec vivacité
Lui remontroient fon tort . On en raiſonne
Avos dépens ! Par-tout ce n'eft qu'un bruit ,
Lui difoient-ils . Eh ! mais... Cela n'étonne :
Ilne vient plus , répond-il , que de nuit.
Par le même.
AUTR E.
Un pauvre époux mouroit entre les bras
N
De la moitié qui pleuroit de tendreſſe ;
Je quitterois ce monde fans foibleffe ,
Et fans regret j'attendrois le trépas ,
Si tu voulois me jurer fur ton ame ,
Lui difoit- il , de n'être jamais femme
Dufreluquet qui te fait les yeux doux.
Raflure- toi , mon fils , mon cher époux ,
Je ne fuis pas , répond- elle , fi folle ;
J'ai , pour un autre , engagé ma parole.
Par le même.
44 MERCURE
DE FRANCE.
PORTRAIT DU SAGE.
ENTRE la priere & l'étude ,
Le fage , de fon tems , partage l'heureux cours.
Modefte & vrai dans fes difcours,
Exempt de paffion , d'ennui , d'inquiétude ,
Dans fa paifible folitude ,
La joie & le bonheur filent feuls fes beaux jours.
Indulgent pour autrui ; févere envers lui - même ;
Il n'eft point orgueilleux dans la profpérité;
Il n'eft point abbattu par l'infortune extrême.
En tout tems il careffe , il aime
Et le pauvre & l'humanité,
L'aimable bienfaiſance eft la vertu fuprême.
Loin du faſte des cours , il rit des courtiſans ;
De fon humble cabane il préfére le chaume
Aux lambris dorés des tyrans.
Il regne fur fon coeur : il maîtriſe fes fens.
Ce triomphe à fes yeux vaut le plusgrand royaume.
De la vertu fidéle ami ,
Elle feule embellit fes plaifirs & fon être.
On a beau le haïr , il n'a point d'ennemi
Qu'il ne rendit heureux , s'il en étoit le maître.
Il ne juge , il ne croit jamais légerement ;
Il ne fçait ni tromper, ni feindre
Si quelqu'un , envers lui , fe conduit autrement ,
MA I. 1769 . 45
Songrand coeur , au-deflus de tout reffentiment ,
Borne fa vengeance à le plaindre :
Loin que la pâle mort lui fafle aucune horreur ,
D'un oeil tranquille il l'enviſage :
Heureux qui peut , comme le fage ,
N'avoir , en expirant , ni remords , ni terreur.
ENVOIà M. . N. . .
Vous , à qui j'adreffe du fage
Unportrait peint d'après la vérité ,
Agréez-en le foible hommage ;
C'est votre bien ; c'eft votre ouvrage.
En me le demandant , vous me l'avez dicté,
Jedirai plus , peut- être cette image
N'auroit , fans vous , point de réalité.
Par M. François , ancien
Officier de Cavalerie
ROMANCE
Dans le goût des anciens Poëtes François .
(A mettre en mufique. )
Oui, j'aime plus que ma vie , UI ,
La bergere tant jolie ,
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
Qui fibien fait mon bonheur !
C'eft la gente & douce amie
そLas ! qu'idolâtre mon coeur !
Amour , habile à pourtraire ,
Dit fa charmante mere que
Auprès d'elle eft fans appas ;
Et fi , le dieu éméraire
Partant ne fe trompe pas .
Pour voir grace plus mignonne ,
Dont pourvue eft la friponne ,
Force eft de courir long- tems ,
Puifque feule , en fa perfonne ,
Elle a tous les agrémens.
Oh ! que doux air de fimplefle
Pare très- bien fa fageffe !
Si tant vaine eft la fierté !
C'eſt un tréfor maîtreffe que
Où le trouve loyauté !
Onc ne puis d'amour extrême
L'aimer autant qu'elle m'aime ;
Du moins en ai grand defir ;
Et ce m'eft ains preuve même
D'ardeur qui ne doit finir.
Par M. A. Caftres.
MA I. 1769 .
47
COUPLET à Madame Dubois.
Sur un fonge.
AIR : Du haut en bas.
JAAI vû l'amour ,
Eglé ,vous prendre pourfa mere ;
J'ai vu l'amour ,
Emprunter vos traits tour -à - tour :
Le fripon étoit für de plaire ;
Qui peut vous voir , dit fans myftere ,
J'ai vu l'amour.
Par le même.
EPITH ALAME pour Leurs Alteſſes Séréniffimes
Monseigneur le Duc & Mde
la Ducheffe de Chartres .
Aliance du Soleil & de Vénus.
ASTRE puiflant , dont l'éclat radieux.
Des mortels fatigués adouciffoit la peine ,
Adorable Vénus , c'eſt des bords de la Seine`
Que tu dois en ce jour reluireau haut des cieux.
48 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque , fortant des mers , ta courfe trop rapide
Répandoit fes rayons fur les prés & les champs ,
Aux pénibles travaux du laboureur avide
Tu préparois au moins de tranquilles momens ;
Mais aujourd'hui quittant le fein de l'onde ,
Tu vas , du foleil même allumant le flambeau :
Parcourir avec lui fa carriere féconde :
Et vos feux mutuels donnant un jour plus beau ,
De leurs dons précieux vont enrichir le monde.
Le Dieu d'Hymenée aux Dryades du
parc de Saint-Cloud,
ONYMFHES , treffaillez d'une vive allégreffe
Vos fombres ennuis vont finir.
A feconder vos voeux le tendre hymen s'emprefle;
Il vous prépare un heureux avenir.
Un dieu de ces bofquets où vous prîtes naiflance
S'unit en ce beau jour à la jeune Veſta.
L'amour les unifloit déjà ,
Et tous deux nous formons cette illuftre alliance
Dont votre fort s'embellira.
Quandces époux viendront s'affeoir fous vosombrages
Ou folâtrer dans vos rians bocages ,
De leur afpect vous brillerez ,
De
MA I. 1769 . 49
De leur bonheur vous jouirez.
Pallas , de tous fes dons , les combla fans me◄
fure;.
De leur félicité quel précieux augure !
Oui , nymphes, vous ferez mille fois lestémoins !
Des plus touchans tranfports & des plus tendres
foins.
Des demi-dieux la troupe qui va naître
Serapour vous encore un fpectacle bien deux.
Elevés au milieu de vous ,
Ils fçauront bientôt vous connoître ,
Humains, généreux , bienfaiſans ,
Tels que leurs auguftés parens
Ils défendront qu'un bras , guidé par le vertige
De vos arbres facrés coupe jamais la tige.
Enferrant ces noeuds enchanteurs ,
En vous donnant une aimable déefle ,
Je fatisfais l'Olympe qui m'en preffe ,
Et j'aflure à vos jours de nouveaux protecteurs.
Tels font , d'un hymen profpére ,
Les effets délicieux :
C'eft un bonheur pour la terre ,
Untriomphe pour les cieux.
Mais c'eſt aflez... Préparons mes guirlandes
Aux flambeaux des amours allumons mes flambeaux
,
Couronnons des feux fi beaux ,
Et qu'au lieu de cent tourtereaux
C
30
MERCURE DE FRANCE.
Les coeurs des deux amans foient mes feules offrandes.
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
VERS à S. E. Mgr l'Archevêque d'Alby,
furfon départ pour l'Italie.
ILLUSTRE Cardinal , qui fûtes à la fois
L'oracle des auteurs & l'organe des Rois ,
Qu'un deftin profpére vous guide
Dans cet agréable pays
Où les mânes fameux de Tibulle & d'Ovide
Seront jaloux du talent de Bernis ;
Que la plus aimable guirlande
Orne toujours votre chapeau ,
Rome orpheline vous demande
Le choix d'un Pontife nouveau ;
Si fan propre intérêt le touche ,
S'il veut qu'un confiftoire ait pour nous des at
traits ,
Qu'il vous ouvre toujours la bouche
Et ne vous la ferme jamais ! *
Par M. de la Louptiere.
* On fçait que par un cérémonial d'ufage à la
tenue des confiftoires , le Pape ouvre ou ferme la
bouche aux cardinaux.
MA I. 1769.
VERS à Mlle M. L. en lui préfentant un
recueil de mufique pour la voix & pour
la violon.
JADIS
ADIS Orphée , aux doux fons de fa lyre ,
Sçût animer les bois , les rochers , les torrens ;
Des malheureux de l'infernal empire ,
Par fes accens divins fufpendre les tourmens ;
Vous íçavez , comme lui , charmer ce qui refpire,
Et comment résister à vos enchantemens ,
Quand aux fons féduifans que ce dien vous infpire
,
Vousjoignez deux beaux yeux & n'avez que vingt
ans
Par M. Lau .. de Bot...
VERS à Mde Laruette , jouant le rôle de
Fanis , dans la comédie du Fleuve de
Scamandre : Imprompiu fait à la comédie
italienne.
POUR
OUR te féduire & mieux cacher ſon jeu ,
Ce faux Dieu te promet qu'il te fera Déeffe.
Cij
12 MERCURE DE FRANCE.
Il te trompe ; mais toi , couronnes ma tendreffe ,
Et de mortel , tu me verras un Dieu.
Par le même.
QUATRAIN à Mlle le Chantre , trèsjeune
& très- aimable artiſte qui réunit ,
depuis plufieurs années , tous les applau
&
diffemens du Public par fon talent pour
le clavecin & par les agrémens de fa
figure,
·PAR tes AR tes talens , par ta mine jolie ,
Tu nous enchantes tour- à- tour ;
Tes doigts font ceux du dieu de l'harmonie
Et tes traits font ceux de l'amour.
Par un Abonné au Mercure.
Μ Α Ι. 1769. 53
COUPLETS fur le mariage de Mlle de
Gouy avec M. le Comte Deffalles , Maréchal
des camps & armées du Roi , &
Gouverneur de Rhinfeld.
Sur l'AIR : Eft - il done vrai Lucile ...
R1s , jeux , troupe immortelle ,
Volez aux pieds d'Iris ;
Oubliez auprès d'elle
Les attraits de Cypris :
D'une tête charmante
Admirez le contour.
Cet air qui vous enchante
Eft celui de l'amour.
Il mit un front de reine
Sous les plusbeaux cheveux ,
Et fous des arcs d'ébéne
Il fit briller ces yeux ;
Il compofa de rofes
Ce teint fi féducteur ;
Sur ces lévres éclofes
Il fixa le bonheur .
Ce dieu , d'un fein d'albâtre ,
Arrondit les attraits ,
Et fa bouche idolâtre
Ea anima les traits :
I
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
Il finit fon ouvrage
Guidé par le plaifir ,
Et fon premier hommage
Fut un tendre foupir.
Dans la nouvelle grace
Minerve mit un coeur ;
L'attacha fur la trace
Par les noeuds du bonheur :
De la nymphe timide
Elle forma la cour
Et fa difcrette Egide
En écarta l'amour.
A la jeune déeffe ,
Ris , offrez un héros
Dont l'augufte fageffe
Eclaira les travaux .
Son front , où la victoire
Grava fes faits guerriers ,
Sera ceint par la Gloire
De myrthe & de lauriers.
On verra fon audace
Affronter les hafards ,
Lui marquer une place
A côté des Villars .
Quand le fon des trompettes
Allarmera les loix,
MAI.
35 1769.
Hymen , fur fes tablettes ,
Tracera fes exploits.
Des héros dont la Gréce
Eût fait des immortels ,
Lorfque pour la Sageffe
Ondreffoit des autels ,
Autemple d'Hymenée
Conduifent ces amans.
Iris eft couronnée
Des roles du printems.
Lesjeux rangés en files
Lui préfentent des fleurs ,
Et les plaifirs agiles
Lui fervent de coureurs :.
Les Amours environnent
Ses charmes adorés ; s ;
De l'hymen ils entonnent
Les hymnes révérés .
Le puiflant Dieu de Gnide
Aiguife un trait vainqueur ;
Son oeil tendre & timide
Déjà la vife au coeur.
D'hymen je vois paroltre
Le flambeau radieux :
De la vertu vont naître
1
Des héros ou des dieux !
Civ
16 MERCURE DE FRANCÈ.
LE ROSSIGNOL & LA SERINE , Fable.
UNNE ferine ayant quitté fa cage
Fur dans un bois peuplé d'oifeaux divers ;
Elle admiroit leur beauté , leur plumage ;
De tels objets , pendant ſon eſclavage ,
Afes regards ne s'étoient point offerts.
Figurez -vous une fille jeunette
Qui , du couvent , a quitté la retraite :
Tout la furprend & l'enchante à la fois 3
Voit-elle au bal , au cours , à l'affemblée ,
De jeunes gens une troupe mêlée ;
Son oeil regarde , & fon coeur fait un choix.
Ainfifaifoit notre belle étrangere.
Tous les oifeaux , Autour d'elle arrêtés ,
Se pavanant, s'empreffant de lui plaire
De leurs couleurs étaloient les beautés .
Un roffignol doux , tendre , & point volage ;
Voulut auffi le mêler avec eux ;
Mais le mépris fut d'abord font partage.
Un roflignol n'a pas un beau plumage.
Simple & modefte il féduit peu les yeux ,
Et par les chants , fon coeur difcret & lage
N'avoit ofé faire éclater les feux.
Bientôt pourtant il ofa davantage.
Sa voix divine , organe du defir,
Par les doux fons d'un
amoureux ramage,
4
M A I.
57 1769.
A la ferine offrant fon tendre
hommage ,
La fitpâmer d'amour & de plaifir.
Il futheureux , il en eut plus d'un gage.
De fesfuccès je ne
m'étonne point:
Dans les amours , comme en tout autre point
Le doux parler vaut bien lebeau plumage
L'AUTOMNE : paftorale , traduite de
l'anglois de M. Pope .
*
Sous
l'ombrage queformentlesbranches
étendues d'un hêtre
majestueux, Hilas &
Egon
chantent leurs vers
champêtres ;
l'un pleure fa maîtreffe , & l'autre fon
ami: à leurs triftes accens les arbres des
forêts d'alentour
courbent leurs têtes altieres
, & femblent les écouter . Vous ,
nymphes de Mantoue ,prêtez-moi votre
fecours facré , enfeignez moi ; je chante
les vers champêtres & d'Hilas & d'Egon.
Toi que les neuf foeurs infpirerent &
douerent du génie de Plaute , des graces
de Térence , & du feu de Ménandre ,
dont le fentiment nous inftruit , & dont
l'efprit nous charme , qui nous gouverne
par la jufteffe de fon jugement , & nous
ravit par le feu de fon imagination
>
Cv
18
MERCURE
DE
FRANCE
. guide ma foible mufe , quoique peu digne
de toi , en célébrant l'amitié , c'eſt
pour toi qu'elle va chanter.
Alors Phoebus , prêt à defcendre dans
les bras de Thétis , brilloit d'une clarté
fereine , & les nuages amoncelés étoient
rayés d'une lumiere de pourpre , quand
le trifte Hilas fit retentir les airs de fes gémiffem
ens mélodieux , enfeigna aux rochers
à pleurer , & les montagnes à gémir.
Allez , doux vents , dit-il , & portez
mes foupirs aux oreilles de Tircis , faites
retentir mes tendres chants ; femblable à
une trifte tourterelle abandonnée de fa
compagne , je pleure fon infidélité , &
les échos qui environnent ces bords ne
réfonnent que de mes triftes accens .
Ainfi , loin de mon Tircis , je me plains
aux zéphirs , mais ſemblable à eux je n'en
fuis point entendue , je n'excite point fa
pitié, & je demeure abandonné.
Allez doux vents , portez lui du moins
mes foupirs : depuis fon abfence , les
oifeaux négligent leurs chants , les arbres
sefufent leurs ombrages , les lys penchent
leurs têtes & meurent . O vous , fleurs qui
vous fanez , lorfque le printems vous
abandonne ; vous oifeaux qui ceffez de
MA I. 1769.
59
chanter quand l'été vous quitte , & vous
arbres qui vous dépouillez dès que les
chaleurs de l'automne s'éloignent , Parlez?
L'abfence n'eft- elle pas la mort pour
ceux qui aiment.
Allez doux vents , emportez avec vous
mes foupirs ; que les chimps qui different
le retour de Tircis , deviennent ftériles ,
que chaque fleur fe fanne , & que chaque
arbre fe flétriffe ; que tout périffe enfin
excepté lui. Mais que dis -je ? Où m'emporte
ma douleur ! Non , non , que
les lieux qu'il habite , le printems l'accompagne
toujours , & que les fleurs
croiffent fous fes pas : que les rofes épanouies
ornent les chênes noueux , & que
l'ambre liquide découle de chaque épine.
dans
Allez doux vents , portez-lui mes foupirs
, & dites lui que les oifeaux cefferont
d'entonner leurs chants du foir , les
vents de fouffler, les branches ondoyantes
de s'agiter , & les ruiffeaux de murmarer
, avant que je ceffe de l'aimer. Non
les fontaines bouillonnantes pour le ber
ger altéré , le gazon embaumé au laboureur
fatigué , les brouillards pour les allouettes
, & le brillant éclat du ſoleil aux
abeilles n'ont pas autant de charmes que
fa vue en a pour moi.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Allez doux vents , portez lui mes triftes
foupirs. Reviens , Tircis , reviens ':
qui peut t'arrêter encore ? A travers les
rochers & les antres , ton nom retentit
fans ceffe , & chaque écho le répére aux
cavernes & aux montagnes. Vous puiffant
dieu du fommeil , qui favorifez les
amans par des fonges enchanteurs , &
flatez quelquefois les erreurs de mon efprit
, montrez- moi mon berger aimé ?
Mais que vois - je. C'eft lui . Il vient enfin
calmer mes allarmes ; ceffez maintenant,
mes triftes plaintes : & vous zéphirs,
ceffez auffi de lui porter mes regrets.
Enfuite Egon chanta , & tandis que
les bocages de Vindfor l'écoutent & l'admirent
, vous mufes , chantez ce que
vous même infpirez .
Vous montagnes retentiffez , retentif
fez de mes triftes vers ; je me plains en
mourant de la parjure Doris. Je chante mes
peines, errant fur ces montagnes qui diminuent
de circuit à mesure qu'elles s'élevent
, & fe dérobent enfin dans les cieux
en perdant de vue les vallées ; tandis que
le boeuf épuifé de fatigue & de chaleur ,
après avoir labouré tout le jour , dans fes
traits rendus plus lâches fe retire des
champs ;que la fumée tourbillonnante eft
apperçue du fommet des villages ; & que
CU
MAI. 1769. 61
*
l'ombre rapide glitle fur les gafons obfcurcis:
retentiffez montagnes , retentillez
de mes triftes accens .
Au-deffous de ces peupliers , fouvent
nous paflions nos jours ; fouvent fur ces
écorces je gravois fes voeux amoureux ,
tandis qu'avec des guirlandes de fleurs .
elle ornoit les branches courbées ; cés
guirlandes font flétries déformais ; le tems
a effacé de ces écorces les fermens que
j'y avois gravés ; ainfi meurt fon amour,
ainfi périffent toutes mes efpérances ; re
tentiffez montagnes , retentiffez de més
foupirs.
Maintenant l'éclatant Arcturus ranime
les prairies fertiles ; les fruits dorés bril
lent fur les branches chargées ; les vignes
fécondes s'enflent de flots de vin , & l'épine
rougiflante embellit & peist les
bocages . Hélas ! toute la nature eft reconnoiffante
& récompenfe par fes dons
les travaux du laboureur vigilant. Doris
eft la feule ingrate pour toujours ; rerenmontagnes
, retentiffez de mes trif
tes regrets. Les bergers m'appellent à
grands cris ; tes moutons , difent-ils , fort
abandonnés , & deviendront la proie dés
loups .... Hé , que me ferviroit- il de conferver
mon troupeau , tandis que je me
perds moi-même, le dieu des forêts ac
tiffez
62 MERCURE DE FRANCE.
court aux accens plaintifs de ma voix , &
me demande quelle puiffance magique.
s'eft emparée de moi , & caufe ma douleur
, ou quels yeux ont dardé fur moi
leurs regards empoifonnés : hélas ! quels
yeux pourroient m'émouvoir que ceux de
l'infidele Doris , ou quel pouvoir magique
exifteroit- il , fi ce n'eft celui qui
habite dans l'amour ; retentiffez montagnes
, ne ceffez point de retentir de mes
gémiffemens.
Je pourrois fuir les bergers , m'éloigner
de mes troupeaux & des plaines
Heuries , abandonner le genre humain ,
tout l'univers enfin excepté mon amour.
Je te connois cependant , dieu perfide ;
plus violent que l'océan irrité, plus cruel
que les tigres dans les fables de Libye. Tu
fus arraché des entrailles brûlantes de
l'Etna , engendré par les ouragans furieux
, tu naquis dans le tonnerre ; retentiffez
montagnes
montagnes ,, retentiſſez pourla
derniere fois de mes cris douloureux.
Vous bois que j'ai tant chéris , & vous
brillant afre du monde , recevez mes
triftes adieux. En me précipitant dans ces
vallons de la cime de ces rochers efcarpés
, je vais mettre fin à mes peines ,
vous montagnes , feules confidentes de
mes foupirs , vous ne retentitez plus des
plaintes d'an malheureux .
&
·
1
AIR
P. 63
Chante dans Lucile
Qu'il est doux de dire en ai mant,je fuis
d'un a..
sure de plaire, de faire un poux
mant ! nous au .. .rons pour loix nos
X
nous l'hi ...men et l'a ... mour
XX
de...sins, pour
l'a . mour
me...me: noeuds pleins d'attraits ,
en.chai..nér
ce que j'aime , dans le Sein
des plaisirs , dans
Le Sein des
plai
.
sins !
De l'Imprimerie de Récoquilliee. rue du Foin StJacques.
MA I 1769.
63
Ainfi chantent les bergers jufqu'à l'approche
de la nuit , le ciel étant encore
rougeâtre d'une lumiere défaillante ;
alors la rofée en humectant la terre , orne
de perles les bocages , & le départ du foleil
étend par- tout les ombres.
L'EXPLICATION de la première énigme
du fecond volume du Mercure d'Avril
1769 , eft l'amour ; celle de la feconde
eft la crémaillere ; celle de la troifiéme
eſt chaife ; celle de la quatriéme eſt lis
yeux. Le mot du premier logogryphe eſt
langue , dans lequel on trouve Ange ,
ane , nue, age , elan. Le mot du fecond
eft filou , où le rencontrent fil , if, fou ,
ou , oui , fi , ouf, loi & foi ; & celui da
troifiéme eft aigle , d'où ôtant le g, refte
aile.
ENIGM E.
Mox éclat qui , d'abord, me fait appercevoir , ON
Difparoît du matin au foir:
Si je fatte deux fens , j'en offenle un troifiéme ;
Malgré tant de défauts , on me recherche , on
m'aime ;
64 MERCURE DE FRANCE. ,
'Chacun s'empreffe de m'avoir.
La beauté , dont je fuis l'image ,
Sur fon teint fe plaît à me voir ,
Et fouvent , fon plus grand ouvrage ,
Quand elle a perdu mes couleurs ,
Eft de les imiter
par
des
fecours
trompeurs.
Par M. L. C. D. C. dA.
AUTR E.
Un vrai François connoît ce queje fuis ,
Et s'il me perd , il eſt inconfolable ;
Auffi ma perte eft - elle irréparable,
C'en eft aflez, devine qui je fuis.
AUTRE.out
VOIR OTRE fort , ô mortels , reflemble à mon deſting
J'étois jeune au lever de la derniere aurore ;
Hier je n'étois pas encore ,
Et je ne ferai plus demain.
* Par J. M. Symon , de Nantes.
SWE
#h , dar bəx
:
MAI. 1769 . 65
LECTEUR,
AUTRE.
„ ECTEUR , on trouve enmoi l'utile & l'agréable.
J'amule l'homme inftruit , comme le moins capable.
Quelquefois , pur objet de fon délaflement ,
Je le deviens auffi de fon égarement .
Du beaufexe parfois en moi le voit l'image 3 .
Le maître & le valet out le même avantage ;
Et , fi ,moinsje fuis blanche , en eft me je fuis,
Autant un général tire de moi mépris.
Toujours , chez un traiteur , je regle la cuiſine ;
Les repas qu'onyfait , c'eft moi qui les termine.
Maisde tous ces emplois le plus majestueux ,
C'eft de porterle monde & de le peindre aux yeux.
En voilà trop , ami , pour me faire connoître :
Si tu n'es pas content , prends... & quoi ? prends
mon être.
Par F.... C. au greffe de l'hôtel- de-ville de P.
LOGOGRYP HE .
Sous quelques animaux je marche fur la tête ;
Quand on ne me bat point , je ne fuis bon à rien.
66 MERCURE DE FRANCE.
Je porte dans mon corps un des grands faints qu'on
fête ;
Conpe mon cou , lecteur , & tu verras le tien.
SANS
AUTRE.
ANS ufurper les droits de la Divinité ,
Je fus , & je ferai de toute éternité ;
Mais , avec un rapport de figrande importance ,
Je nefuis cependant qu'un défaut d'exiftence.
Lecteur , tu me tiens pour le coup ,
Avec trop de clarté je fens que je m'explique ;
Qu'importe. Pouffons jufqu'au bout,
J'offre une note de mufique
Quifait la moitié de mon tout.
Un mot latin indéclinable
Forme l'autre partie. En vérité je croi
Qu'on le donneroit bien au diable
Pour tirer , cher lecteur , autre choſe de moi.
J.
AUTRE.
■ naquis dans la Gréce , elle fut mon berceau ,
Mon nom le prouve encor , il n'eft brin damoifeau
,
Ce que je fuis eft toujours choſe obſcure,
Je parois fous mainte figure ,
C'eſt là mon droit , mon ufage & mon rit ,
J'eveille , j'exerce l'efprit ;
MAI. 67
1769 .
Enfin ce nom , dont fouvent on fe
morque ,
Je trouvebon qu'on le difloque ,
Qu'on le mutile en furieux.
Dix lettres font ce tout myſtér? 1 :
Commencez : je deviens l'extrêmité de l'axe
Sur lequel la fphèrele meur;
Unfleuve, qui n'eft point l'Araze ;
Ce métal , dont l'afpect émeut ;
Le point le plus lointain d'une circonférence ;
Cemot , qui nous peint l'abondance ;
L'alyle d'un berger ; d'un fol ; d'un libertin ;
D'un hermite ; d'un dogue , ou d'un marchand en
foire ;
Certain lieu qui contient portion de l'auditoire
D'Armide , Phédre & d'Arlequin;
Une terre fertile, humide ;
Un petit intervalle vuide ,
Infenfible , & dans tous lescorps
Un automate à grands refforts ,
Dont la Chine fut ébahie ;
La tige ou noeud , la plus haute partie
De tous les grains ; ceux qu'on féme après Février;
La frifure du poil qu'on veut Jans un courfier
L'ouverture d'un graud ouvrage ;
Ce qui ne vaut rien à couper ;
Une porte étroite , un paffage ,
Dans des pays faciles à garder ;
Ce qu'on n'ofeit montrer dans un fiècle plus lage ,
Ce qu'on étale par ufage ,
Que tour au plus on couvre d'un refeau ;
A
68 MERCURE DE FRANCE.
L'endroit le plus ferré d'un vaſe , d'un vaiſſeau 3
Une espèce d'antropophage ;
Le plus beau cri d'un chien ; la poche d'un oiſeau.
Par M. de Bouffanelle , Meftre de camp , Capitaine
au régiment du Commiſſaire- Général.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LES SAISONS , poëme en quatre chants;
& autres ouvrages de M. de S. L. volume
in 8 °. orné de belles gravures , broché.
Prix 6 liv,; & in . 12. fans grav . , broché.
Prix 2 1. 10 f. On en trouve des exempl.
chez Piſſot , libraire , quai de Conti .
On a cru long tems que la poële fran- N
çoile ne pouvoit ni rendte ni embellir
les détails de la nature & de la vie cham .
pêtre. Ce préjugé , d'abord répandu prefque
généralement , s'étoit confirmé par
le mauvais fuccès de quelques poëmes
fans génie c'étoit précifément décidér
d'après les piéces de Hardi , que notre
théâtre ne s'éleveroit jamais au -deffus de
la médiocrité . Eft - il permis d'obferver à
ce fujet combien les François ont toujours
calomnié leur langue ? On étoit perfuadé
avant Corneille qu'elle feroit à jamais dénuće
de force & de nobleffe . Patru voulut
MA I. 1769 . 69
empêcher la Fontaine d'écrire fes fables ,
& Defpréaux de compofer fon art poëtique
. C'est une chofe plaifante de voir les
poetes Latins modernes s'applaudir ,
même fous Louis XIV, de n'avoir pas
confié leurs penfées à un idiome dans le
quel on avoit écrit Cinna , le Mifantropé
, Britannicus & les Lettres Provinciales
,Avant la Henriade , il étoit décidé
que nous n'aurions jamais de poëme épique
. Le préjugé contre la poëfie champêtre
avoit furvécu à tous les autres . L'oude
M. de S. L. femble deftiné à le
détruire pour jamais , & c'eft fous ce
point de vue principalement que nous
croyons que le poëme des faifons fera
époque dans la littérature Françoife.
vrage
L'ouvrage eft précédé d'un excellent
difcours préliminaire où l'auteur a raffemblé
des réflexions intéreffantes fur la
poëfie defcriptive. On a blâmé les préfaces
que la Mothe a mifes à la tête de fes
odes , de fes tragédies & de fes fables ,
& dans lesquelles il expofe les principes
qui l'ont dirigé dans la compofition de fes
divers ouvrages. Mais il feroit à fouhaiter
que tous les écrivains de génie l'euffent
imité. Ce feroient autant de poëtiques
particulieres ajoutées à la poëtique géné
rale , & qui donneroient d'abord aux
f
70 MERCURE DE FRANCE.
jeunes artiſtes des vues auxquelles ils ne
s'élevent qu'avec le tems & par leur propre
expérience.
L'auteur, dès les premiers vers , expofe
& diviſe ſon ſujet.
Je chante les faiſons & la marche féconde
Du globe lumineux qui les diſpenſe au monde.
Du Dieu qui le conduit j'annonce la bonté ,
Il prépare au printems les trésors de l'été ;
L'automne les enleve aux campagnes ftériles ,
Et l'hiver en tribut les reçoit dans les villes.
? Après une invocation à la divinité
l'auteur parle des premiers phénomenes
du printems . Il décrit les progrès de la
verdure , le retour des oifeaux , les effets,
de la faifon nouvelle fur les animaux. H
repréfente le foleil chaffant les frimats
vers le Nord , & répandant devant lui,
l'émail de la verdure , image brillante &
nouvelle. On trouve enfuite une defcription
d'une pluie de Mai. Le poëte fe livre
à la foule des fenfations délicieufes
que le printems fait éprouver. Il peint
quelques- uns des travaux de la campagne
& le bonheur de fes habitans . Il oppofe
à ces tableaux celui d'un champ ravagé
par la guerre. Toutes ces peintures.
font fortes , touchantes & animées. On
y remarque fur-tout une grande fineffe de
MA I. 1769. 71
fentiment. L'art de l'auteur eft de faifir
ane circonftance qui femble peu effentielle
, & de la rendre intéreffante ; c'eſt
ce qu'on peut remarquer dans ces vers ,
qui terminent un morceau fur le chant
du roffignol.
" •
Immobile fous l'arbre où l'oiſeau s'eft placé ,
Souventj'écoute encor quand le chant a ceffé.
Après avoir peint le retour de la verdure ,
il ajoute :
Je nevois plus l'oifeau dont j'écoute la voix,
Dans plufieurs poëtes les détails femblent
minutieux , parce que leur efprit a
trouvé froidement des rapports qu'ils expriment
de même. Dans M. de S. L. Ils
naiffent d'une fenfibilité fine , & la difficulté
vaincue y ajoute un nouveau charme
aux yeux des gens de goût. En un
mot l'auteur a porté dans la poëfie defcriptive
l'art des nuances & des développemens
que Racine a fait connoître au
théâtre. On voit combien ce talent étoit
néceffaire dans un poëme de ce genre.
C'eft un des grands mérites de cet ou
vrage.
Le poëte préfente la defcriptian d'une
1
72 MERCURE
DE FRANCE
.
belle matinée ; fuit le tableau de l'a
a mour , dans lequel l'auteur à lutté avec
fuccès contre les plus grands peintres.
Amour , tu fçais dompter l'inſtinct le plus fau
vage.
Le
tyran des déferts , entouré de carnage ,
Dans les fables brûlans , au fond des antres fourds,
Exprime , en rugiflant , fes féroces amours.
A fes horribles feux fa compagne fenfible
Lui répond par un cri lamentable & terrible.
Leur long rugiffement retentit dans les airs ,
Et trouble dans la nuit le calme des déferts ;
Enfin le couple affreux s'unit dans l'ombre obfcure
,
Et femble , enjouiffant , menacer la nature.
Mais pourquoi nous tracer ces funeftes images ,
Tandis
que fous nos yeux , au fond de ces bocages
,
Sur ces domes d'azur , au bord de ces ruiffeaux ,
Des fentimens fi doux animoient ces oifeaux .
Voyez-les s'empreffer autour de leurs amantes ,
Et les yeux enflammés , les aîles frémillantes
Par des foins , par des chants , demander du retour
,
Infpirer le plaifir & mériter l'amour.
Voyez , fur ce donjon , la colombe amoureuſe ;
&c.
L'auteur
MAI. 1769. 73
L'auteur termine ce chantdu printems
par une peinture intéreffante de la tendreffe
maternelle dans les animaux .
L'ET i.
Au fecond chant , l'auteur après une
invocation au foleil , décrit les effets de
la chaleur qui donne la vie à une multitude
d'êtres nouveaux. Il montre la natare
dans toute fa magnificence.
Il paffe enfaite à l'éloge de l'agriculture;
il s'écrie dans le mouvement d'enthoufiafme
qu'elle lui infpire :
O cabanes du pauvre , aſyles refpectables
Des plaifus fans remords , des vertus véritables.
Loin des vices polis & de l'ami trompeur ,
Ceft chez vous que le coeur peut rencontrer un
coeur .
Le poëte , après avoir dépeint la gaîté
d'un repas champêtre , termine fon tableau
par ce trait :
Colinette , en preffant une mûre nouvelle ,
Rougit le front d'Alain , qui s'endort auprès
d'elle ;
On en rit : il s'éveille , & , d'un air ingénu ,
Il cherche , de ces iis , le fujer inconnu.
D
2.4
74 MERCURE DE FRANCE .
Peinture des difgraces phyfiques & morales
auxquelles les habitans de la campagne
font exposés . Le chant finit par un
épifode intéreffant .
L'AUTOMNE .
Le poëte commence fon troifieme
chant par un tableau de la campagne dans
l'automne.
Quelles riches couleurs ; quels fruits délicieux ,
Ces champs & ces vergers préfentent à vos yeux !
Voyez , par les zéphirs la pomme balancée ,
Echapper mollement à la branche affaiffée ;
Le poirier en buiflon courbé fous fon tréfor ,
Sur le gafon jauni rouler les globes d'or ,
Et de ces lambris verds attachés au treillage
La pêche fucculente entraîner le branchage.
9
Defcription des amuſemens , tels que
la pêche , la chaffe. Il infifte fur celle
du cerf. I invite la jeune nobleffe à s'y
livrer.
Il oppofe le luxe des villes aux plaifirs
purs & fimples de l'habitant des campagnes.
Tableau touchant de la tendreffe de
deux époux.
Eh! quel plaifir encor pour ces époux heureux ;
M A I. 1769. 75
D'élever , dass leur fein , les gages de leurs feux !
De voir , à leur inftinct , fuccéder la penſée ,
D'éclaiter , de hâter leur raifon commencée ;
De guider leur penchant , d'épurer , de former
Cescoeurs que la nature inſtruit à les aimer !
L'époufe à fesenfans voit les traits de leur pere .
Et l'époux trouve en eux les charmes de leur
mere :
Quelquefois entraîné dans leurs bras careffans ,
Il prend part , fans rougir , à leux jeux innocens ;
La mere lui fourit , & le grouppe autour d'elle
La force d'épancher la pitié maternelle.
Defcription de la vendange , & de la
gaîté des Vendangeurs.
Vient un morceau fur l'engrais des
terres , où l'auteur a lutté contre les difficultés
& les a vaincues. On peut voir
par fes vers que s'il ne s'eft pas attaché à
la partie didactique , c'est qu'il a cru ,
comme il le dit dans fa préface , devoir
faire des géorgiques pour les hommes
chargésde protéger les campagnes & non
pour ceux qui les cultivent.
Le poëte contemple enfuite la campagne
, qui femble attristée par
par les approches
de l'hiver. Chaque, faifon a un caractere
particulier qui infpire un fentiment
analogue. L'auteur a voulu que ce
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
. fentiment fût l'ame de chaque chant de
fon poëme. Dans le printems , c'est l'efpérance
; dans l'automne , c'eſt une douce
mélancolie. Le chant de l'été eft remarquable
par le caractere de grandeur que la
nature femble avoir elle - même dans cette
faifon .
On a reproché à plufieurs poëtes Allemands
, qui ont écrit en ce genre , de
peindre la nature fans ramener l'homme
à lui - même. Ces retours intéreffans font
néceffaires pour animer la poëfie defcriptive
l'art confifte à placer toujours au
milieu du tableau , l'être auquel toute la
nature doit fe rapporter. M. de S. L. a
bien connu ce fecret ; il l'emploie dans
l'enfemble du poëme , & même dans les
détails . Au milieu d'une defcription pleine
de poëfie , il jette un beau vers philofophique,
qui montre que l'auteur s'occupe
de l'homme au moment même qu'il
fembloit le plus l'oublier.
! Ce chant eft terminé par un morceau
charmant fur l'amitié.
L'HIVER.
Le poëte , à la vue des phénomenes
de l'hiver , en cherche la caufe . Il s'adrelle
à l'Etre fuprême ; il s'exhorte à
M A I. 1769: 77
fupporter les fléaux de la faifon ; il fe
plaît à croire qu'ils font utiles ; il en fait
la peinture.
Suit une defcription des horreurs auxquelles
la faim pouffe les animaux.
L'ours, aufein des frimats de la libre Helvétie ;
S'inftruit à triompher des horreurs des faifons :
Il marche d'un pas lent , hériflé de glaçons ,
Ou dans un antre obfcur , fiérement impaffible ,
Il oppofe au befoin fon courage inflexible.
•
On entend quelquefois des cris lents & funébres ,
Des hurlemens affreux rouler dans les tenebres ,
Et fe mêler dans l'air aux triftes fifflemens
Qui partent d'un vieux dôme ébranlé par les
vents.
Les funeftes concerts que les moats réfléchiffent
Semblent être l'écho des mânes qui gémiffent.
L'auteur cherche à fe confoler des rigueurs
de la nature par le charme de la
fociété. Il rapporte le génie de l'invention
à nos befoins , les beaux arts à l'envie
de plaire. C'est l'amour qui fit naître
la mufique .
Lechant des premiers vers exprima : je vous aime.
Defcription des plaifirs de l'hiver.
Opéra , comédies , bals .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Entrez dans ces fallons où de bruïans Prothées
Echangent , en riant , leurs formes empruntées,
Où la nuit , le tumulte & les malques trompeurs
Font naître à chaque inftant d'agréables erreurs .
Là , le maintien décent , la froide retenue
N'impolent point la gêne à la joie ingenue ;
Là , les fexes , les rangs , les âges confondus
Suivent ,en fe jouant , la Folie & Momus.
Le poëte s'invite à l'étude . Phyſique
hiſtoire , morale , voyageurs , il parcourt
tout rapidement ; il rend hommage à l'au
tear de la Henriade. Il s'échappe de la
ville pour aller jouir d'un beau jour à la
campagne ; il en retrace les amuſemens
pendant les foirées .
L'épifode de ce chant eft confacré à
peindre le bonheur d'un gentilhomme
heureux de la félicité de fes vaffaux. Le
poëme finit par des actions de graces à
I'Etre fuprême.
Nous fouhaiterions que les bornes
d'un extrait nous permiffent de détailler
les beautés de verification répandues
dans cet ouvrage , de rappeller les
vers d'harmonie imitative , d'indiquer
les détails que l'on avoit rarement foumis
à la poësie , de citer les vers qui expriment
une vérité de fentiment , &
MA I. 1769 . 79
dont plufieurs peuvent devenir proverbes
;tels font ceux - ci :
Le beau neplaît qu'unjour , fi le beau n'eft utile.
Le befoin n'avilit que les coeurs fans courage.
Je veux que mes plaifirs m'inſpirent des vertus.
Le bien qu'on fait au monde ajoute à mon partage.
Le bonheur de la vie eft dans l'emploi du tems.
Il faut des foins légers & des travaux conftans.
Le préfent s'embellit des vertus du paffé , &c.
On
remarque fur-tout dans le dernier
chant que l'auteur
a porté dans la poëtie
les idées & le langage
de la phyfique
moderne
; il feroit étrange
que ce langage
fe fût répandu
dans tous les écrits , qu'il
fût même paffé dans la converfation
fans que la pocie effayât
de s'en enrichir.
Voudroit on faire un mérite aux anciens
de n'avoir point parlé une langue
qui fuppofe des idées qu'ils n'avoient
pas ? Et leurs fucceffeurs font -ils condamnés
à avoir ces idées fans les exprimer ja
mais ?
L'amour de l'humanité , qui ſe montre
dans les détails de cet ouvrage , paroît en
avoir difpofé l'enfemble. L'auteur fait
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
aimer la campagne , il infpire le defir
d'y vivre , & fur - tout de rendre heureux
les cultivateurs . C'eft cette idée qui a
présidé au choix des épifodes , tous pris
dans la fimplicité de la vie champêtre ,
& ramenés avec art au même but.
On reproche à l'auteur de ce poëme
quelques tranfitions un peu brufquées .
On peut s'étonner qu'il n'y en ait pas
davantage dans un ouvrage de longue
haleine où des tableaux fuccédent fans
ceffe à des tableaux . Si l'on étoit auffi fenfible
aux beautés qu'aux défauts , on auroit
pu remarquer un grand nombre de
tranfitions auffi heureufes que les autres
font en effet repréhenfibles. On fent
combien la facilité de corriger ces fautes
doit les rendre légeres .
On a dû confidérer ce poëme en luimême
fans le comparer ni aux géorgi
ques de Virgile, ni aux faifons de Tompfon
, ni à celles de M. de B. , ni au printems
de Kleift , ni à d'autres ouvrages
moins célebres . Cette difcuffion nous auroit
jetté trop loin des bornes d'un extrait .
On trouve à la fuite de chaque chapt
des notes où l'auteur indique un petit
nombre de vers imités de Thompſon ou
de M. Haller. Il caufe avec fon lecteur
MAI. 1769 . 81
& développe des fentimens , ou approfondit
des idées qu'il n'a pu qu'effleurer
dans fon poëme. Nous croyons devoir
citer comme les plus curieufes ; la note
fur Moliere , celle où M. de S. L. examine
fi la découverte de l'Amérique &
celle du paffage aux Indes par le Cap de
Bonne- Efpérance , ont fervi au bonheur
de l'efpece humaine ; celle où l'on compare
les tragédies de Corneille , de Rane,
& de M. de Voltaire . On prétend que
l'auteur a ofé imprimer ce que nombre
de gens de lettres n'ofoient dire , & ce
que d'autres n'ofoient achever de penfer.
On ajoute qu'il voudroit avoir donné
plus de développement à fon fentiment
fur Racine; que perfonne n'admire plus
que M. de S. L. les tragédies de ce grand
homme , toujours vrai , élégant , profond
, maître de fon génie . Il avoueroit
fans doute que Racine a peint non-feulement
les Juifs , mais la cour de Néron
& les Romains de ce fiècle qui furent les
mêmes plufieurs fiécles après lui ; que fans
avoir deffiné dans Bajazer les moeurs Turques
auffi fortement qu'il l'auroit pu , il
a peint avec fuccès les intrigues & les
meurs de l'intérieur, du ferrail , & c. II
fuffit de lire vingt vers des Saifons pour
"
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir ce que l'auteur penfe du ftyle de
Racine.
On trouve à la fuite du poëme des Saifons
différens morceaux de profe qui'
avoient déjà paru , & qui ont réuni tous
les fuffrages , des fables orientales , connues
& eftimées ; des piéces fugitives
que tous les amateurs avoient dans leurs
portefeuilles , ou fçavoient par coeur.
L'auteur de ces ouvrages paroît un philofophe
fenfible , aimant les hommes par
caractere & par principe ; fe rendant
compte de toutes fes fenfations & de
tous fes fentimens ; un peu enclin à cette
mélancolie douce que les coeurs froids
prennent pour de la trifteffe , & dont la
volupté eft le fecret des ames tendres
recherchant également tous les plaifirs
honnêtes ; fçachant fentir & peindre la
fraîcheur d'un matin , la gaîté d'un bal
& les charmes de l'étude. On pourroit
lui appliquer un beau vers de fon poëme
:
Heureux qui ſçait jouir & qui cherche à connoître!
›
โช
en
Volta
Ca
MA I. 1769 .
83
Nous ne pouvons mieux finir cet extrait
qu'en rapportant ces vers que M. de
Voltaire adreffe à M. de S. L.
CHANTRE des vrais plaiſirs , harmonieux
Emule
Du pafteur de Manroue & du tendre Tibule ,
Qui peignez la nature & qui l'embelliflez ,
Que vos faifons m'ont plû! que mes fens émouflés
Avotre aimable voix fe fentirent renaître !
Que j'aime , en vous lifant , ma retraite cham
pêtre !
Je fais , depuis quinze ans , tout ce que vous chan-
Lez ;
Dans ces champs malheureux fi long - tems để-
fertés ,
Sur les pas du travail j'ai conduit l'abondance ,
J'ai fait fleurir la paix , & regner l'innocence.
Ces vignobles , ces bois , ma main les a plantés :
granges , ces hameaux déformais habités ,
Ces landes , ces marais changés en pâturages
Ces colons raffemblés , ce font là mes ouvrages.
Ces
· • • ·
Heureux qui peut chanter les jardins & lesbois ,
Les charmes des amours , l'honneur des grands
exploits ,
Dvj
84
FRANCE.
MERCURE DE1
Et parcourant des arts la flatteufe carriere ,
Aux mortels aveuglés rendre un peu de lumiere ! *
Mais encor plus heureux qui peut , loin de la cour,
Embellir fagement un champêtre féjour ,
Entendre , autour de lui , cent voix qui le béniffent
,
De fes heureux fuccès quelques fripons gémiffent.
Cependant le vieillard acheve fes moiffons ,
Le pauvre en eft nourri . Ses chanvres , fes toifons
Habillent décemment le berger , la bergere 5
Il unit par l'hymen Miéris avec Glicere.
Ainfi dans l'allégreffe il acheve fa vie ;
Ce n'est qu'au fuccefleur du chantre d'Anfonie
De peindre ces tableaux ignorés dans Paris ,
D'en ranimer les traits par fon beau coloris ,
D'inſpirer aux humains le goût de la retraite :
Mais , de nos chers François , la noblefle inquiéte,
Pouvant regner chez foi , va ramper dans les
cours .
Les folles vanités confument fes beaux jours ;
Le vrai féjour de l'homme eft un exil pour elle ;
Plutus eft dans Paris ; c'eſt delà qu'il appelle
Les voisins de l'Adour , & du Rhône & du Var ;
Tous viennent à genoux environner fon char :
Les uns montent deflus : les autres dans la boue
Bailent , en foupirant , les rajons de la roue ;
MA I. 1769. 85
Le fils de mon manoeuvre , en ma ferme élevé ,
A d'utiles travaux à quinze ans enlevé ,
Des laquais de Paris s'en va groffir l'armée.
Il fert d'un vieux traitant la maîtreffe affamée;
De fergent des impôts il obtient un emploi ;
Il vient dans fon hameau , tout fier , de par le Rai
Fait des procès- verbaux , tyrannife , emprisonne,
& c.
Lettres de quelques Juifs Portugais & Allemands
, à M. de Voltaire , avec des
réflexions critiques , & c . & un petit
commentaire extrait d'un plus grand.
A Lisbonne ; & fe trouve à Paris , chez
Laurent Prault , libraire , quai des Auguftins
, au coin de la rue Gît-le-Coeur;
in 80.420 . pages.
Plufieurs Juifs Portugais & Allemands
qui ont beaucoup d'efprit & de littérarure
, mécontens de la maniere dont M. de
Voltaire a quelquefois parlé de leur nation
, ont entrepris de répondre à différentes
parties de fes ouvrages où il eft
queftion d'eux ; ils lui adreffent leurs réfutations
en le priant d'en faire ufage ; ils
penfent que pour peu que M. de Voltaire
veuille fe donner la peine de les examiner
, ( car c'eft à fon tribunal qu'ils en appellent
, il trouvera qu'il doit une répara86
MERCURE
DE
FRANCE
.
tion aux Juifs , à la vérité , à ſon fiécle ,
& fur- tout à la poſtérité qui atteftera ſon
autorité pour févir contre un peuple déjà
trop malheureux , & pour l'écrafer . Nous
n'entrerons pas dans des détails fur la forme
de cet ouvrage ; le ton en eft affez
modéré , peut-être auroit il dû l'être davantage
; nous nous contenterons de citer
une lettre de M. Pinto à M. de Voltaire ,
en lui envoyant des réflexions critiques
fur un chapitre de fes oeuvres , & la réponfe
de cet illuftre écrivain .
"
« Si j'avois à m'adreffer à un autre qu'à
» vous , Monfieur , je ferois très - einbar
» raffé. Il s'agit de vous faire parvenir
» une critique d'un endroit de vos im-
» mortels ouvrages ; moi , qui les admire
» le plus , moi , qui ne fuis fair que pour
» les lire en filence , pour les étudier &
» pour me taire. Mais comme je refpecte
» encore plus l'auteur que je n'admire fes
» ouvrages , je le crois allez grand hom-
» me pour me pardonner cette critique
" en faveur de la vérité qui lui eft fi che-
» re , & qui ne lui eft peut- être échappée
» que dans cette feule occafion . J'efpére
» au moins qu'il me trouvera d'autant
» plus excufable , que j'agis en faveur
» d'une nation entiere à qui j'appartiens
» & à qui je dois cette apologie. J'ai eu
MAI. 87
1769.
l'honneur , Monfieur , de vous voir en
Hollande lorsque j'étois bien jeune.
Depuis ce tems-là , je me fuis inftruic
» dans vos ouvrages , qui ont , de tout
» tems fait mes délices. Ils m'ont enfei-
» gné à vous combattre ; ils ont fait plus,
» ils m'ont infpiré le courage de vous en
» faire l'aveu . Jefuis au delà de toute
expreffion avec des fentimens remplis
d'eftime & de vénération , &c. »
"
"
"
Réponse de M. de Voltaire .
" Les lignes dont vous vous plaignez ,
» Monfieur , font violentes & injuftes . Il
"ya , parmi vous , des hommes très-inftruits
& très - refpectables ; votre lettre
» m'en convaine affez. J'aurai foin de
» faire un carton dans la nouv. édition .
» Quand on a un tort , il faut le réparer;
» & j'ai eu tort d'attribuer à toute une
nation les vices de plufieurs particu-
» liers.
» Je vous dirai avec la même franchife
, que bien des gens ne peuvent fouf-
" frir ni vos loix , ni vos livres , ni vos
fuperftitions. Ils difent que votre nation
s'eft fait de tout tems beaucoup de
mal à elle - même , & en a fait au genre
» humain. Si vous êtes philofophe , com88
MERCURE DE FRANCE,
99
و د
39
» me vous paroiffez l'être , vous penférez
» comme ces Meffieurs , mais vous ne le
» direz pas. La fuperftition eft le plus
abominable fléau de la rerre ; c'eft elle
qui , de tout tems , a fait égorger tant
» de Juifs & tant de Chrétiens ; c'eft elle
qui vous envoie encore au bucher, chez
» des peuples d'ailleurs eftimables . Il y a
» des afpects fous lefquels la nature hu-
» maine eft la nature infernale ; mais les
» honnêtes gens , en paffant par la grêve
» où l'on roue , ordonnent à leur cocher
» d'aller vîte , & vont fe diftraire à l'opéra
du fpectacle affreux qu'ils ont vu fur
» le chemin .
"
» Je pourrois difputer avec vous fur les
fçiences que vous attribuez aux anciens
» Juifs , & vous montrer qu'ils n'en fçan
voient pas plus que les François da
» tems de Chilperic. Je pourrois vous
» faire convenir que le jargon d'une pe-
» the province mêlé de Chaldéen , de
» Phénicien & d'Arabe , étoit une langue
» auffi indigente & auffi rude que notre
» ancien gaulois ; mais je vous fâcherois
» peut - être , & vous me paroiffez trop
galant homme pour que je veuille vous
déplaire. Reftez Juif puifque vous l'ê-
» tes. Vous n'égorgerez point quarante
» deux mille hommes pour n'avoir pas
39
"
MAI. 1769 .
8و
» bien prononcé Schibboleth , ni vingt-
» quatre mille hommes pour avoir cou-
»> ché avec des Madianites . Mais foyez
>>
philofophe , c'est tout ce que je peux
» vous fouhaiter de mieux dans cette
» courte vie.
» J'ai l'honneur d'être , & c. »
Differtation fur la figure de la terre , où
l'on tâche de prouver par des argumens
fimples & concluans , & d'après les expériences
même faites au Perou & au
cercle polaire que cette planete eft allongée
par les poles . A la Haye ; & fe
trouve à Paris , chez Deffain Junior ,
libraire , quai des Auguftins , in - 8 ° .
58 pag.
L'opinion des phyficiens fur la figure
de la terre a varié; on l'a d'abord regardée
comme un globe parfait , enfuite comme
un fphéroïde allongé par les poles ; Hughens
& Newton , par des théories différentes
, parvinrent à lui affigner la figure
d'un fphéroïde applati par les mêmes
les ; l'académie royale des fciences de
Paris envoya enfin quelques - uns de fes
membres , les uns au Perou , & les autres
au Cercle Polaire Boréal pour décipof
MERCURE
DE FRANCE .
90
der cette grande queftion . Le réfultat de
ces opérations, faites avec tout l'appareil
& les foins néceffaires , a porté la théorie
de Newton au plus haut degré de certitude
; il a confirmé l'opinion de ce grand
homme fur la figure de la terre ; on l'a
adoptée généralement ; aujourd'hui l'on
s'élève contre elle ; on veut ramener le
fyftême qui fait le globe allongé vers les
poles. L'auteur de cette differtation entreprend
de démontrer que les raifons qui
ont déterminé les conféquences des obfervateurs
françois ne font que fpécieufes,
& que les faits même dont ils font par
tis , prouvent l'allongement des poles plu
tôt que leur applatiflement. Nous ne nous
arrêterons pas fur cet ouvrage il mérite
d'être lû ; l'auteur expofe le précis des argumens
& des conféquences des académiciens
; il raifonne à fon tour fur leurs
obfervations , & en tire des conclufion's
tout à fait oppofées ; c'eft aux phyficiens
à apprécier les unes & les autres qui pourront
leur faire naître de nouvelles idées ,
propres à éclairer , à confirmer ou à corriger
celles qui font reçues.
Differtation hiftorique & politique fur la
Population des anciens tems , compa-
1
1
M A I. 1769. 91
rée avec celle du nôtre , dans laquelle
on prouve qu'elle a été plus grande autrefois
qu'elle ne l'eft de nos jours. On
y a joint plufieurs obfervations fur le
même fujet, & quelques remarques fur
le difcours politique de M. Hume fur
la population des anciens tems . Par
M. Wallace , membre de la fociété
philofophique d'Edimbourg , traduite
de l'anglois , par M. E *** avec cette
épigraphe :
Terra antiqua , potens armis , atque ubere gleba.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Rozet , libraire , rue St Severin ,
à la Rofe d'or , in- 8° . 1769.
L'objet de M. Wallace eft de prouver
que la population a diminué confidérablement
; il commence par donner une
hypothefe fur la manière dont la terre
s'eft couverte d'habitans. Il n'admet qu'un
premier homme & une premiere femme,
& fuppofe que de chaque mariage il naît
fix enfans, trois garçons & trois filles dont
un couple feulement meurt en bas âge ou
avant de fe marier , tandis que les autres
au bout de trente- trois ans & quatre mois
ont produit chacun fix autres enfans . Il
réfulte qu'après 1233 il exifte 412 mil92
MERCURE DE FRANCE. ederal
moins
de c
Canter
Bertag
d
3 To
Alle
COVE
liards 316 millions 860 mille quatre cens
feize individus , nombre immenfe le
que
fait & l'expérience démentent également,
de l'aveu même de M. Wallace , qui ne
s'en fert pas moins cependant pour prouver
qu'il doit y avoir eu plus d'hommes
fur la terre avant le déluge qu'il n'y en a
aujourd'hui. En fuivant fon hypothéfe &
fon calcul , quelle feroit donc la quantité
d'hommes qui feroient nés dans un pareil
efpace de tems après le déluge , puifqu'en
commençant il y avoit trois couples
chargés de la multiplication au lieu
d'un feul ; encore pourroit on ajouter
Noé & fa femme , puifqu'il vécur encore
trois cens cinquante ans après le déluge .
L'auteur examine la population actuelle ;
les obfervations de M. Templemán fervent
de bafe à fes calculs , en fuppofant
toute la terre habitable auffi peuplée à
proportion que l'Angleterre , elle auroit
plus de 4 milliards 960 millions d'habitans
; fi elle l'eft dans la même proportion
que la Hollande qui eft fept fois auffi peuplée
que l'Angleterre , eu égard à l'étendue
de fon territoire , elle contient 34
milliards 720 millions d'habitans ; fi l'on
prend pour fondement la population de
la Ruffie , elle n'en aura que 475 millions.
On l'évalue à un milliard. L'auteur entre
MA I. 1769 .
93
dans le détail des caufes de la population;
il est moins fyftématique fur ce fujer ; la
plupart de ces caufes font fous nos yeux ;
nos moeurs , nos ufages ont changé ; notre
maniere de vivre eft bien différente ;
les mariages ne font pas affez encouragés;
les loix touchant les fucceffions , le droit
d'aineffe qui affure à un feul la plus grande
partie du bien de fa famille , femblent
forcer les autres au célibat en leur ôtant
les moyens de foutenir leurs enfans , & c.
A la fin de cet ouvrage on trouve un examen
critique du difcours de M. Hume
fur la population des tems anciens ; ce
morceau eft fagement écrit , & rempli de
recherches & de difcuffions profondes
ainfi que la differtation.
Dictionnaire raisonné des Eaux & Forêts ,
compofé des anciennes & nouvelles
ordonnances ; des édits , déclarations
& arrêts du confeil rendus en interprétation
de l'ordonnance de 1669 , des
coutumes , arrêts du confeil & autres
cours fouveraines , réglemens généraux
& particuliers de réformation , décifions
des miniftres , des grands maîtres
& des jurifconfultes ; contenant l'explication
des termes appartenans à la
imatiere des eaux & forêts , & la forme
}
94
MERCURE
DE
FRANCE
.
particuliere aux affaires qui fe pour faivent
aux maîtrifes ; fuivi du recueil
des édits , déclarations , arrêts , réglemens
& autres piéces non- imprimées
jufqu'à préfent , qui font entrés dans
cet ouvrage ; avec deux tables , l'une
chronologique, l'autre par ordre alphabétique
des matieres . Pat M. Chailland
, ancien procureur du Roi en la
maîtrife des eaux & forêts de Rennes .
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue St
Severin , & Knapen , libraire - imprimeur
, au bas du pont St Michel , 2
vol . in- 4°.
es , eter
atpenc
י ד
On doit cet ouvrage aux foins & au
zèle de M. Chailland ; obligé par état
d'étudier les loix foreftieres , il y trouva
des difficultés & des embarras qui lui firent
defirer un ouvrage dans lequel on eût raſfemblé
fous le même point de vue tout ce
qui pouvoit avoir rapport à chaque partie
de la matiere des eaux & forêts ; il recourut
à tous les livres connus ; il n'oublia
pas le mémorial alphabétique dont le titre
& la forme fembloient lui promettre
l'avantage qu'il cherchoit ; mais il y vit
la même confufion . Il fe décida à faire
pour lui des tables de tout ce qu'il lifoit
& apprenoit par l'uſage . Ces tables réfléoncor
cequ
m
ded
MAI 1769.
95
chies , étendues , & travaillées avec afliduité
pendant plufieurs années d'exercice
forment le dictionnaire raifoncé que nous
annonçons. Il comprend non-feulement
toutce qui appartient à la police générale ,
établie par les ordonnances & les réglemens
pour la confervations des eaux &
forêts , confidérées comme étant de droit
commun , mais encore des principes &
des décifions fur toutes les difficultés qui
peuvent naître entre particuliers au fujet
de la propriété & de l'ufage des mêmes
eaux & forêts,
Cours de lectures , fur les queftions les plus
importantes de la métaphyfique , de la
morale & de la théologie traitées dans
la forme géométrique , avec des renvois
aux auteurs les plus célébres qui
ont écrit fur ces matieres ; ouvrage
pofthume du Docteur Doddrige,traduit
de l'anglois en françois. A Liége, chez
Clément Plomteux , imprimeur de
Meffeigneurs les Etats , & à Léipfick
en foire , in- 12. 4 vol .
Le traducteur a fait des changemens
confidérables à l'ouvrage du docteur Dod
drige ; il en a fait une production nouvelle
à plufieurs égards. L'auteur anglois
95
MERCURE
DE
FRANCE
.
avoit traité la plupart des matieres d'une
maniere trop fuperficielle ; on leur a donné
le développement & les éclairciffemens
néceffaires. Toute la partie théolo
gique eft prefque entierement neuve . Le
traducteur n'a pas cru devoir laiffer fubfifter
ce qu'avoit fait le docteur anglois ;
il a fubftitué à fes détails une doctrine
conforme aux fentimens de l'Eglife Catholique
, Apoftolique & Romaine. En
réuniffant tout ce qu'il eft important de
fçavoir fur la logique , la métaphyfique ,
la morale & la théologie , le traducteur a
tâché de rendre fon livre claffique ; il
peut en effet être adopté dans les colléges
, les univerfités & les féminaires. On
offre d'abord un axiome , ou une définition
qu'on éclaircit par quelques raifonnemens
précis , & on renvoie enfuite aux
bons écrivains qui ont traité de chaque
objet ; on indique l'ouvrage , le chapitre,
le paragraphe , &c. où l'on peut trouver
des détails plus étendus. Nous nous contentons
d'annoncer cette production peu
fufceptible d'extrait , mais très- propre à
ceux à qui on la deftine.
Opufcules de Chirurgie ; par M, Morand,
de l'académie royale des fciences & de
plufieurs autres. A Paris , chez Guillaume
MA I. 1769 .
97
laume Defprez , imprimeur du Roi &
du Clergé de France , in 4° . 1 partie.
Cet ouvrage de M. Morand fait partie
de l'hiftoire de l'académie royale de chiturgie
. I devoit précéder le quatriéme
yolume des mémoires qui vient de patoître
; on avoit commencé à l'imprimer
lorfqu'on a jugé à - propos de changer ce
plan qui eft celui de l'académie royale
des fciences . M. Morand fait paroitre fon
travail Téparément fous le titre d'opufcules
; il fe propofe d'y ajouter une fuite .
Cette premiere partie contient la notice
des ouvrages publiés par différens membres
de l'académie royale de chirurgie
depuis 1751 jufqu'en 1761 , & les éloges
de plufieurs académiciens qui font morts
depuis 1757 jufqu'en 1762. Ce font ceux
de Meffieurs Baffuel , Malaval , Verdier,
Garengerot , Daviel & Fager . A la fuite
de ces éloges on trouve différens morceaux
, & fur- tout un mémoire fur la vie
& les écrits de Habicot , & un difcours
dans lequel on montre combien il eft néceffaire
à un chirurgien d'être lettré. Le
volume eft terminé par des obfervations
de chirurgie ; il y en a quelques- unes fur
les plaies de la tête qui ont été lues à l'académie.
Les autres ont pour objet dif-
E
98 MERCURE DE FRANCE:
férentes opérations importantes de l'art ;
c'eft à ces obfervations que M. Morand
promet une fuite .
Saggio di nuove offervazioni e scoperte ;
Ellai d'obfervations & de découvertes
nouvelles , par M. Jofeph Pallucci
docteur en médecine , maître en chirurgie
, chirurgien de L. M. Impériales
& Royales , correfpondant des académiés
royales des fciences & de chirurgie
de Paris , &c. A Florence , in-
8°. 232 pages.
M. Pallucci eft connu déjà par plufieurs
ouvrages qu'il a écrits tant en latin qu'en
françois fur différens points de médecine
& de chirurgie. Les gens de l'art ont approuvé
fon nouvel inftrument pour abbaiffer
la cataracte , fes obfervations fut
la lithotomie , & c . La production qu'il
vient de publier ne mérite pas moins leurs
éloges. La perfection de tous les arts eft
le fruit des découvertes & de l'expérien
ce ; c'est à ces moyens que la médecine
doit fes progrès ; c'eft par eux qu'elle en
fait tous les jours entre les mains d'un
obfervateur attenrif. M. Pallucci a trouvé
quelques nouveaux remedes dont il fait
part au Public ; il y en aun qui a pour ob
M A I. 1769. 95
jet la cure de la gangrene , la plus dangereufe
de toutes les maladies , puifqu'elle
attaque & détruit enfin les os , change la.
forme des parties du corps humain auxquelles
elle s'attache , leur ôte le mouvement
, & caufe la mort , fi l'on n'arrête
point fes progrès à tems. Les moyens
qu'on employe communément contre elle
font le fer & le feu ; ces opérations douloureufes
effrayent & confternent un malade
qui , fouvent , aime mieux mouric
que s'y foumettre . M. Pallucci affure
qu'il a trouvé un remede certain ; il donne
le détail des expériences qu'il en a faites
, & qui lui ont réuffi. Il ne l'applique
pas uniquement à la gangrene ; il a effayé
dans beaucoup d'autres maladies auffi
dangereufes , & dont la cure exigeoit des
fecours auffi violens , tels que les cancers
au fein , les excroiffances qui embarraſfent
le canal de l'urètre & empêchent
d'uriner , quelques fiftules , &c. Il le préfente
en un mot comme un remede efficace
contre toutes fortes d'ulceres , & lui
donne le nom d'onguent elcotique ; ce remede
eft extérieur ; il en a découvert un
autre pour les maladies qui tirent leur
principe d'une acrimonie vénérienne ; ce
font des pilules d'une nouvelle eſpéce ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
compofées de parties égales de mercure
très- pur , de favon & de mie de pain.
L'auteur , après l'avoir fait connoître
préfente les expériences qu'il a faites , &
entre dans un détail exact des maladies &
de la maniere dont il les a traitées.
و
Des Jacintes , de leur anatomie , réproduction
& culture ; avec cette épigr.
Sic parvis componere magna folebam.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Leclerc , libraire , quai des Auguf
tins , in-4°.
C'est à Harlem que la Jacinte eft plus
cultivée qu'ailleurs. Sa forme , fa taille
fes couleurs , fon odeur même varient
autant que fes efpéces dont on diftingue
environ deux mille par des noms particuliers
. On y voit des arpens entiers couverts
de ces fortes de fleurs doubles ou
fimples , fans autre intervalle que celui
des fentiers néceffaires pour leur culture.
L'auteur préfente des recherches fur le
nom , l'ancienneté , l'origine & la patrie
de la premiere jacinte appellée orientale ;
la variété des opinions ne permet que des
conjectures fort incertaines, La couleur
de cette fleur a occafionné bien des dif-
.
MA I. 1769. 101
fertations ; on croit généralement qu'elle
étoit bleue , à caufe du grand nombre de
jacintes de cette efpéce qu'on trouve naturellement
dans les bois de prefque toutes
les parties de l'Europe ; l'efpéce rouge
qu'on y voir moins fréquemment paroît
à l'auteur être la véritable eſpéce ; la double
origine que les anciens lui donnoient
femble prouver en faveur de cette couleur.
Les fleuriftes diftinguent aujourd'hui
quatre claffes de jacintes. La fimple ou
monopetale , dont le corolle eft divifé par
fes extrêmités en fix fegmens ; la demidouble
qui a le corolle doublé irrégulierement
de quelques feuilles florales ; la
double , dont les petales font recouvertes
par d'autres petales ou feuilles florales ;
& la pleine dont le coeur eft rempli d'autant
de feuilles florales qu'il eft poffible .
L'auteur examine enfuite l'oignon de la
jacinte , les qualités qu'il doit avoir ; il le
fuit dans le cours de fa végétation & préfente
un fyftême nouveau fur les racines ,
qui font , felon lui , des vaiſſeaux excrétoires
qui fervent à décharger l'oignon de
l'excédent de féve qu'il a reçu de la terre;
il combat fortement l'opinion qui les fait
regarder comme des pompes afpirantes
par lefquelles la féve pénétre dans l'oignon.
Ces détails appartiennent au fleu-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
rifte & au phyficien ; l'ouvrage eft terminé
par un traité précis de la culture de
cette Aeur .
L'agriculture fimplifiée felon les règles des
anciens ; avec un projet propre à la faire
revivre , comme étant la plus profitable
& la plus facile . A Paris , chez
Bailly , libraire , quai des Auguſtins , à
l'Occafion , un vol. in - 12.
On ne préfente pas dans cet ouvrage
des fyftêmes fur l'agriculture ; on rappelle
feulement les méthodes des anciens
qui fçavoient cultiver leurs champs & les
rendre plus fertiles ; ils ne differtoient pas
fur ce premier des arts, ils le pratiquoient;
ils faifoient des expériences fur la maniere
d'améliorer les terres , & tiroient
parti de ces expériences. Virgile , Ramus
, Columelle ont fervi de guide à
l'auteur. Avec quels tranſports feroientils
lus & cités s'ils avoient écrit de nos
jours ; les anciens font comme ces vieilles
divinités qu'on n'encenfe plus que par
habirude. « Cependant quelle différence
» entre la maniere dont nos peres voyoient
» & celle dont nous voyons ! diftraits par
» mille objets ridicules , nous ne donnons
» pour ainfi dire qu'un quart d'application
rlet
jou
ten
lo
#fo
M A I. 1769. 103
»
"
»
» tion à tout ce que les anciens approfon-
» diffoient ; leur vie fimple & frugale ne
leur déroboit qu'une heure ou deux par
jour pour leurs befoins ; le reste du
» tems fe paffoit à faire des expériences
» & à réfléchir
fur les chofes qu'on vou-
» loit connoître & décrire ; il ne s'agif-
» foit point alors d'allier l'étude avec les
fpectacles
; la vie privée avec la vie
»folle & diffipée ; & c'eft ce qui fait que
» les ouvrages
des anciens font filimés .
» On s'apperçoit
, en les lifant , qu'ils fu-
» rent le fruit d'une longue & férieufe
» méditation
; au lieu que nos livres fe
» font en courant . Ce ne font que des
» idées indigeftes
, mais qu'on trouve ad.
mirables,graces à une expreffion
recherchée
qui nous féduit. Le ftyle nous fait
négliger les chofes , parce que nous
fommes plus jaloux des phrafes que des
penfées. Abus d'autant
plus déplora-
» ble , que les paradoxes , par ce moyen ,
" font reçus comme les erreurs. » Cet
ouvrage eft de M. le Marquis
de Caraccioli
. En parlant de l'agriculture
, il s'étend
fur tous les objets
économiques
qui
y ont quelques
rapports ; il montre des
connoiffances
particulieres
des différentes
méthodes
de cultiver
en divers pays ; il
tire fur-tout parti de celle des Italiens ;
"
">
»
E iv
104. MERCURE DE FRANCE.
fon livre mérite de juftes éloges ; il ajoute
aux lumieres qu'on a déjà , & il feroit à
fouhaiter que l'on s'attachât à nous donner
les manieres de chaque peuple qui aideroient
à perfectionner l'art de cultiver.
Biblioteca degli Volgarizzatori , &c. Bibliothéque
des Traducteurs , ou notice
des traductions des ouvrages écrits dans
les langues mortes avant le XVe fiécle ;
oeuvre pofthume du fecrétaire Philippe
Argelati , Boulonnois ; 4 volumes avec
les additions & les corrections d'Ange-
Théodore Villa , Milanois , compriſes
dans la 2 partie du tome IV. A Milan.¸
66
La préface que M. l'abbé Villa a mife
à la tête de cet ouvrage en indique l'objet
; elle offre des obfervations littérai
res qui font affez intéreffantes ; nous
nous bornerons à la rapporter en l'abré
geant. Le nombre des traductions eft
devenu prefque infini ; il eft impoffible
» de le fixer d'une maniete préciſe ; on
» commença à traduire en Italie auffi tôt
qu'on y commença à penfer & à écrire ;
» il y a des verfions dont les auteurs font
» inconnus , & dont on ne peut offrir la
date ; le ftyle dans lequel elles font
» écrites fuffit pour faire préfumer qu'el-
❤
"
39
les
éto
fre
&
"
"
ן כ
"
»
»
MA I. 1769 .
105
» les l'ont été dans le tems où la langue
» étoit naiffante . Le latin fut oublié à
» mefure que
l'italien fe
formoit ; plu-
» fieurs fçavans
enrichirent l'idiôme vulgaire
de quelques beautés de la langue
» morte; lors la renaiffance des lettres en
» Italie, on s'attacha à l'étude des anciens ,
» & à les faire
connoître . Hercule I , duc
» de Ferrare , qui attira dans fa cour beau-
» coup de gens de lettres , les
engagea à
» traduire les meilleurs
écrivains grecs
» & latins ; il n'y en a peut-être pas un
feul dont on n'ait donné les
ouvrages
» en italien . Les traducteurs fe multiplierent
; plufieurs
embrafferent ce gen-
» re de travail par caprice ,
quelques- uns
» par goût , beaucoup par vanité ; on attachoit
plus de gloire
qu'aujourd'hui à
» la
connoiffance des langues
étrangeres ,
» & plus de mérite aux
traductions ; on
» en vit plufieurs des mêmes
ouvrages
» de différentes mains , & fouvent d'un
» mérite égal. Les Italiens
fembloient
» aimer mieux s'enrichir des
productions
» étrangeres , qu'en compofer de nouvel-
» les & qui fuffent
particulieres à leur
»> nation. Ce goût a tellement
multiplié
» les ouvrages de cette efpéce , qu'il eft
» difficile d'en donner un catalogue exact;
plufieurs
écrivains
bibliographes , ja- 33
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE .
"
"
» loux de contribuer aux progrès de l'hif-
» toire littéraire , ont entrepris d'en for-
» mer un ; Crefcimbeni , Fontanini
» Apoftolozeno , l'abbé Quadrio , le com-
» te Mazzuchelli s'en font occupés , &
» font fort éloignés de lui avoir donné
» l'étendue néceffaire ; celui du marquis
» Scipion Maffei ne peut être regardé
» que comme un fimple effai . L'ouvrage
» de Philippe Argelati eft le plus com-
» plet ; il fut aidé par quelques fçavans
bibliographes qui lui abandonnerent la
plupart des recherches qu'ils avoient
» faites . " On ne s'eft pas borné à donner
le catalogue des traductions & de leurs
différentes éditions,on y a joint une courte
notice des vies de chaque traducteur connu
, & un jugement précis & impartial de
leurs M. l'abbé Villa a été en- ouvrages.
gagé , par
› par des perfonnes auxquelles il ne
pouvoit rien refufer , à continuer ce catalogue
; il a corrigé plufieurs articles d'Argelati
, & il y en a ajouté un très - grand
nombre qui avoient été oubliés . Cet ouvrage
a demandé beaucoup de foin , de
travail & de patience ; il intéreffe les Ita-
Tiens plus que les étrangers , mais il peut
fervir à l'hiftoire générale de la littérature
, & c'eſt à ce titre feul que nous en faifons.
mention.
MAI. 1769.
107
Traités fur différens objets de Médecine
par M. Tillot , docteur & profeffeur
en médecine à Lauſanne , de la fociété
royale de Londres , &c , &c , ouvrage
traduit du latin , avec un difcours préliminaire
fur chaque maladie , par M.
B *** D. M. agrégé en l'Univ . d'Aix .
A Paris , chez P. F. Didot le jeune ,
hôtel de Luynes , quai des Auguftins ,
à St Auguftin ; 2 volumes in - 12 , prix
livres reliés.
S
Le nom de M. Tiffot , qui eft à la tête
de cet ouvrage , en annonce le mérite ; il
contient fix traités , dont le dernier fur la
fanté des gens de lettres a déjà paru féparément
fous le titre d'avis aux gens de
lettres & aux . perfonnes fédentaires fur
leur fanté ; la traduction étoit d'une autre
main que celle qui fe trouve dans ce recueil
; M. B*** prétend qu'elle contient
beaucoup de fautes ; c'est la raifon qui l'a
porté à le traduire de nouveau ; nous
avons déjà fait connoître cet ouvrage intéreffant
, qui mérite l'attention des perfonnes
pour lefquelles il eft particuliérement
écrit nous citerons encore un
exemple de l'épuifement littéraire qui
offre des détails bien finguliers. M. Tiffot
l'a tiré du traité de M. Zimmermann
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
fur l'expérience en médecine , au chapitre
où cet écrivain traite des effets de la
contention d'efprit. « Un jeune gentil-
» homme Suiffe donna tête baillée dans
» l'étude de la métaphysique ; bientôt il
fentit une laffitude d'efprit à laquelle il
oppofa de nouveaux efforts d'applica-
»tion ; ils augmenterent la foibleffe & il
» les redoubla . Ce combat dura fix mois ,
» & le mal augmenta au point que le
» corps & les fens s'en reffentirent . Quel-
"
39
29
"
ود
ques remedes rétablirent un peu le
» corps , mais l'efprit & les fens tombe.
rent par une gradation infenfible dans
l'état de ftupeur le plus complet . Sans
être aveugle , il paroiffoit ne pas voir ;
» fans être fourd , il paroiffoit ne pas en-
» tendre ; fans être muet , il ne parloit
» plus du refte , il dormoit , buvoir ,
mangeoit fans goût & fans dégoût , fans
» demander & fans refuſer . On le crut in-
» curable ; on ne lui donna plus de re-
» medes ; cet état dura un an . Au bout de
» ce tems on lut devant lui une lettre à
» haute voix , il treffaille , fe plaint four-
» dement , & appuie fa main fur l'oreille;
» on s'en apperçoit & on lit plus haut ;
» alors il crie & donne des fignes de la
» douleur la plus aiguë ; on réitere l'expérience
, & le fens de l'ouïe eft ra-
39
cher
lond
me
иоп
» ftu
# 40
"nd
N
"
M A I. 1769 . 109
n
>>
» cheté
la douleur
. Tous
les autres
par
»font rachetés
fucceffivement
de la même
façon , & au retour de chaque
fens » on remarqua
une diminution
dans la
ftupidité
; mais l'épuifement
& les » douleurs
le mirent pendant
long tems
» aux portes de la mort ; enfin la nature
l'emporta
prefque
fans aucun fecours » de la médecine
; il fe rétablit
entiére-
» ment , & eft aujourd'hui
un de nos
meilleurs
philofophes
. Il eftimpoffible
d'expliquer
ces phénomenes
autrement
» que par le vice des nerfs & par l'in- » Aluence que l'ame
a fur eux. » Les autres
traités qui rempliffent
ses deux vo- lumes
ont pour objet la petite vérole
, l'apoplexie
, l'hydropifie
, la colique
de plomb & le morbus
niger. Nous nous bornons
à les indiquer
; ils méritent
d'être lus de fuite & dans tous leurs détails .
"
Le nouveau Teinturier parfait , ou traité
de ce qu'il y a de plus effentiel dans la
teinture , omis ou caché par l'auteur
de l'ancien Teinturier parfait , qui contient
l'art de teindre les draps , les
étoffes , & les laines en toutes fortes
de couleurs celui de les mêlanger enfemble
, & leurs proportions , & le
:
110 MERCURE DE FRANCE.
nouveau fecret de l'écarlate , tel qu'on
le pratique maintenant , avec un dictionnaire
des principaux ingrédiens &
des termes propres à l'art de teindre.
A Paris , chez Charles- Antoine Jombert
, libraire du Roi , rue Dauphine ,
in 12 , 2 volumes.
de
L'art de la teinture eft peut- être le
moins connu ; il a toujours resté renfermé
dans le corps des hommes qui le profeffent
; ils fe font tranfmis de pere en
fils le fecret de la compofition des couleurs
, fans y rien ajouter , fans s'embarraffer
de connoître la raifon des différens
effets que les drogues qu'ils
employent
operent tous les jours fous leurs yeux ;
la vient le peu de progrès qu'il a fait juflà
qu'ici ; le premier ouvrage qui ait paru
fur ce fujet, eft celui qui porte pour titre :
le Teinturier parfait , l'auteur promet
beaucoup & tient peu ; il n'a point travaillé
en philofophe , en homme dévoué
au bien public ; on reconnoit dans fon livre
un maître teinturier , un ouvrier jaloux
de fes fecrets , qu'il promet de découvrir
& qu'il ne découvre point. Celui
que nous annonçons eft deftiné à y fuppléer
; comme le premier traite fuffifamment
de ce qui concerne l'acceffoire de
tet art
ties ef
Fife e
fente
pour
forre
OnS
tion
det
far
plo
On
M 1769. III
9
A I.
cet art , on fe borne dans celui - ci aux parties
effentielles qu'on defiroit . Il eft divifé
en deux parties ; la premiere préfente
le véritable fecret de l'écarlate , du
pourpre , &c , & l'art de donner toutes
fortes de couleurs aux draps du Levant ;
on s'étend principalement fur la proportion
des drogues pour toutes les efpéces
d'étoffes ; dans la feconde , on enfeigne
l'art de teindre les laines pour les employer
enfuite en draps ou en droguets ;
on indique les mêlanges qui conviennent
à chaque couleur , &c. L'auteur promet
un autre ouvrage fur la différence des
bonnes & des mauvaiſes couleurs. Si celui
ci eft reçu favorablement ; nous ne
pouvons que l'exhorter à l'entreprendre ;
plus l'art du teinturiet fera connu , plus
il fera facile de le perfectionner ; le phy
ficien & le chymifte le foumettront à la
réflexion & à l'analyfe ; leurs recherches
les conduiront à des découvertes qui ne
pourront que lui être très- avantageufes.
Tractatus de Conciliis in genere . Traité
des Conciles en général , par M. l'abbé
Ladvocat. A Paris , chez Delalain,
rue St Jacques , in - 1 2 .
Les deux fondemens de la théologie
112 MERCURE DE FRANCE .
font la vérité de la religion & l'autorité
de l'églife ; les conciles font partie de
cette autorité ; M. l'abbé Ladvocat commence
par les définir & préfenter leurs
divifions ; il entre enfuite dans des détails
fur leur origine , leur utilité , leur
néceffité. Il traite après cela de leur convocation
, & fait connoître ceux qui peuvent
être invités à y affifter , & parmi
ces derniers , quels font ceux qui doivent
avoir droit de fuffrage . Il explique l'objet
des conciles , c'eft à- dire , les matieres
qui doivent y être agitées , ce qui le conduit
à traiter de l'autorité des conciles.
Il termine fon ouvrage par des détails fur
la puiffance des princes à l'égard de ces
aflemblées de fideles . Le nom de M.
l'abbé Ladvocat , qui eft à la tête de cette
production , en annonce affez le mérite ;
perfonne n'ignore les connoiffances profondes
& l'érudition immenfe de ce célebre
théologien.
Quel fut l'état des perfonnes en France
fous la premiere & la feconde race de nos
Rois ouvrage
ouvrage couronné par l'académie
royale des infcriptions & belleslettres
en 1768 , où l'on effaye d'éclaird'après
les feuls monumens du
tems , les queftions les plus intéreffanMAI.
1769. 113
tes de nos antiquités , fur la condition ,
les droits & les engagemens refpectifs
des hommes nés libres , des affranchis
, des ferfs , des colons , des lites ,
des fifcaliers , des hommes du Roi &
de l'Eglife ; fur le clergé , la nobleſſe
& le tiers- état ; fur les bénéfices militaires
, le vaffelage , les fiefs , les feigneuries
& juftices privées , & le gouvernement
féodal ; par M. l'abbé de
Gourcy, de la fociété royale des fciences
& belles lettres de Nancy. A Paris ,
chez Defaint , libraire rue du Foin St
Jacques , un volume in - 12.
L'académie royale des infcriptions &
belles lettres avoit propofé pour le fujer
du prix de 1768 , de déterminer l'état des
perfonnes en France fous les deux premieres
races de nos rois ; M. l'abbé de
Gourcy a envifagé cette queftion de la
maniere la plus fatisfaifante & la plus
naturelle ; l'état des perfonnes renferme
néceffairement l'idée de liberté & de fervitude
; la liberté eft commune aux différens
ordres de citoyens qui peuvent fe
fubdivifer en plufieurs claffes , déterminées
par des rapports de fupériorité & de
dépendance entre elles. La question développée
ainfi en fournit trois autres à
114 MERCURE DE FRANCE.
›
examiner . Y avoit- il des hommes libres
& des efclaves fous les deux premieres
races de nos rois ? Peut- on diftinguer dès
ce tems parmi les libres les trois ordres
duclergé , de la nobleffe & du tiers - état ?
Y avoit-il dans ces trois ordres , des feigneurs
, des vaffaux , & des fujets des
feignears ? Ces trois queftions fourniffent
chacune un article féparé , & forment
la divifion de l'ouvrage de M. l'abbé
de Gourcy ; il eft rempli de recherches
, d'érudition & de critique ; l'auteur
a fouillé dans tous les monumens du
tems ; il a mieux aimé , dit - il , courir les
rifques deparoître ennuyeux à certains lec ·
teurs , que d'être fuperficiel ou peu exact
pour les autres. C'eft prefque toujours le
fort des fçavans qui travaillent à éclaircir
les points les plus intéreffans de l'hiftoire
d'une nation ; M. l'abbé de Gourcy
l'a évité ; fes recherches font inftructives
& ne manquent pas d'agrément. La queftion
qui forme le ſecond article eft furtout
très- curieufe ; il s'agit de déterminer
fil'on pouvoit diftinguer trois ordres
de citoyens libres fous les deux premieres
races . Les difficultés ne roulent que fur la
nobleffe ; formoit- elle réellement alors
un ordre diſtinct & féparé des deux autres.
L'auteur trouve dans nos faftes pluearsV
lesP
oyale
Nanc
Coun
MAI. 1769 .
115
fieurs veftiges de cet ordre de nobleffe ,
&fes preuves laiffent peu de chofe à defirer.
Il a joint à cet ouvrage un difcours
fur cette question : eft- il à propos de multiplier
les académies ? qu'il compofa
pour le jour de fa réception à la fociété
royale des fciences & belles lettres de
Nancy , le 8 Mai 1768 .
Cours de Médecine pratique , rédigé d'après
les principes de M. Ferrein , profeſfeur
en médecine au College royal , en
anatomie au Jardin du Roi , & membre
de l'académie royale des ſciences ,
par M. Arnault de Nobleville , docteur
en médecine. A Paris , chez de
Bure , pere , quai des Auguftins , à
l'image St Paul , 3 volumes in- 12.
Cet ouvrage eft deſtiné aux jeunes mé
decins , qui , au fortir de leurs premieres
études , font fouvent obligés de traiter
toutes fortes de maladies ; ils fe trouvent
alors dans une fituation embarraffante ;
la crainte de rifquer leur réputation ne
leur permet pas de paroître chancelans &
indécis; & d'un autre côté, il leur eft trèsdangereux
d'ordonner au hafard , des remedes
dont ils ne fentent pas le rapport
avec les indications qu'ils ont à remplir.
116 MERCURE DE FRANCE .
On fe flatte que ce cours de médeciné
pourra fuppléer à la pratique qui leur
manque ; il eft du célebre Ferrein , &
contient les leçons publiques qu'il a dónnées
avec fuccès pendant plufieurs années
; le rédacteur n'a pas cru que
fon tra .
vail puifle déplaire à M. Ferrein ; il ne
fait que le prévenir fans doute , & procurer
promptement au public un ouvrage
précieux que les occupations du profeffeur
ne lui auroient peut être pas permis
de donner fi- tôt . M. Ferrein eft le premier
qui ait réduit en un art fimple la ſcience
de traiter les maladies ; il a débarraſſé la
médecine de tous les fyftêmes qui ne fervoient
qu'à l'obfcurcir en variant les opi .
nions ; il n'a pris des théories que ce qui
étoit indifpenfablement néceffaire , & a
tout rappellé à une obfervation raifonnée
& fondée uniquement fur le bon fens &
l'expérience. A chaque claffe de maladies
, on a joint quelques exemples particuliers
qui font voir la jufteffe de la méthode
curative qu'on y propofe . Les maladies
y font exactement décrites ; & la
nature eft le feul guide qu'on recom
mande aux médecins dans la maniere de
les traiter.
Effaihiftorique & critique fur les privileges
X
S.
et
00
S
M A I. 1769. 117
& exemptions de Réguliers . A Venife ,
& fe trouve à Paris chez Defaint , libraire
rue du Foin , in - 12 , 385 pages.
:
Cet effai eft une nouvelle réponse à l'éçrit
intitulé Cas de confcience fur la
Commiffion établie pour réformer les ordres
religieux ; on a déjà prouvé que la
commiffion n'attaquoit pas les exemptions
, & que la réforme pouvoit avoir
lieu fans y donner atteinte ; on va plus
loindans cet ouvrage ; on s'attache à démontrer
que ces exemptions font des abus
qu'il faut fupprimer. On commence par
donner une idée claire de ce qu'on doit
entendre par exemption en matiere eccléfiaftique
; c'eft un privilege qui fouftrait
une églife , une communauté
fécu
liere ou réguliere à la juriſdiction de l'évêque
diocéfain , & la foumet immédiatement
au fouverain pontife , ou à un
fupérieur autre que l'ordinaire . M. de
Fleury , dans fon huitieme difcours , s'eft
exprimé ainfi fur ce fujet . « Les exemp-
» tions ont été une des principales caufes
» du relâchement des ordres religieux...
" C'eft n'avoir point de fupérieur , que
» d'en avoir un fi éloigné , & occupé
» d'ailleurs des affaires les plus impor¬
118 MERCURE
DE FRANCE.
»
ן כ
» tantes : c'est une occafion de méprifer
» les évêques &le clergé qui leur eft fou
» mis ; c'eft une fource de divifions dans
l'églife , en formant une hiérarchie par-
» ticuliere . » Ces accufations font graves;
l'effai que nous annonçons montre qu'elles
font fondées . Les moines , à leur établiſſement
, furent foumis à la jurifdiction
épifcopale ; le concile de Calcédoine
regla leur dépendance en 45 1. Les autorités
qu'ils alleguent en faveur de l'antiquité
de leurs exemptions , ne font pas
bien fûres , & les privileges qu'ils citent
avant l'onzieme fiécle font apocryphes.
Lorfqu'ils en obtinrent , plufieurs évêques
reclamerent contre l'abus. Saint Bernard
lui -même , qui avoit embraffé la
réforme de Citeaux , qui étoit abbé de
cet ordre , & fondateur d'un grand nombre
de monafteres , n'héfita pas à s'élever
contre ces exemptions , & fit à ce fujet
au Pape les repréfentations
les plus fortes
& les plus vives. L'auteur , après
avoir parlé de la jurifprudence
eccléfiaftique
& civile fur cette matiere , examine
les principaux vices qu'on peut reprocher
à ces privileges , & conclut qu'ils font
des abus qu'il eft important de fupprimer.
M A I. 1769*
119
par
'Dictionnaire de la Nobleffe ; contenant les
généalogies , l'hiftoire & la chronologie
des familles nobles de France , avec
l'état des grandes terres du royaume ,
que la nobleffe pofféde aujourd'hui à
titre de principautés , duchés , marquicréation
, fats , baronnies , & c . foit
par héritages , alliances , donations ,
mutations , fubftitutions , achats ou
autrement. On a joint à ce dictionnaire
le tableau généalogique , hiftorique,
des maifons fouveraines de l'Europe
& la notice des familles étrangeres les
plus anciennes , les plus nobles & les
plus illuftres . Ouvrage propofé par
foufcription .
On ne s'attachera
point à relever ici
l'importance
d'un ouvrage , qui a pour
objet de donner le tableau fidéle des plus
grandes familles de la France & de l'Europe..
L'hiftoire de la nobleffe préfente l'hiftoire
de l'héroïfme , & celle des défenfeurs
de la patrie ; elle rappelle les noms
fameux de ces guerriers , de ces illuftres
patriotes qui ont combattu pour leur pays
&pour leur province ; ou qui les ont fervis
utilement par leurs travaux , leurs
biens , & leurs vertus. On s'empreſſe
120 MERCURE
DE FRANCE
.
de connoître ces grands hommes , ces nobles
familles que la valeur , la naiffance ,
la fortune ont élevés au - deffus des peuples
pour leur donner l'exemple des devoirs
, & mériter leurs hommages & leurs
refpects .
celle
C'est donc une étude utile que
des généalogies , qui aflignent en quelque
forte l'illuftration & le rang de chaque
famille noble . Voilà ce que ce dictionnaire
offrira à la curiofité du lecteur d'une
maniere claire & précife.
La fcience des généalogies
y fera développée
avec ordre & méthode ; elle jettera
un nouveau jour fur les faits hiftoriques
, c'eft pas elle qu'un hiftorien
doit
fe guider , & c'eft par elle que le lecteur
peut fuivre l'hiftorien
dans fa marche rapide.
L
On a déjà fait paroître en 1757 un dictionnaire
généalogique
- héraldique
: cet ouvrage a eu beaucoup
de fuccès, cependant
il étoit alors très - imparfait
, parce
qu'il étoit difficile , & même impoffible
d'y mettre d'abord l'étendue , l'exécution
& la perfection
néceffaires
. Un pareil
ouvrage ne peut être bien compofè que par le concours
des familles nobles . C'eſt
que l'on ouvre une foufpar
cette raifon
cription , en invitant tous ceux qui ont
de
P
MAI. 17691 121
de bons mémoires , à les communiquer
la voie du libraire.
par
Outre l'origine & l'état actuel des anciennes
& illuftres maifons du royaume ,
dont les titres font confignés dans les faftes
de notre hiftoire , & même dans des
recueils publics & particuliers , on trouvera
dans cette collection un très - grand
nombre d'anciennes familles nobles, dont
les généalogies n'ont point encore paru .
Elles ont été dreflées fur des titres originaux
, ou d'après des mémoires certains &
légalités par les juges des lieux .
On rapportera les généalogies de la
haute & ancienne nobleffe , de la nobleffe
ordinaire , de la nouvelle nobleſſe , d'après
des mémoires qui ont été envoyés ,
& d'autres qui font promis.
On conftatera auffi l'origine & l'état
préfent des maifons fouveraines de l'Europe
, les grandes terres & feigneuries du
royaume , leurs érections fucceffives en
baronnies , comtés , marquifats , duchés ,
&c. les maifons qui les ont autrefois poffédées
; celles qui en ont la jouillance actuelle
; objets intéreffans & propres à répandre
plus de lumiere fur cet ouvrage .
On invite les familles qui donnent
quelqu'attention à leur illuftration , &
F
122 MERCURE DE FRANCE .
qui prennent quelqu'intérêt à leurs titres
& à leur nobleffe , de communiquer des
mémoires détaillés & conftatés des généalogies
de leurs maifons ; en expliquant
10. Leur origine & leurs amoiries bien
détaillées,
2º. Leur filiation , leur état actuel &
leurs alliances,
3°. Leurs titres.
4°. Les changemens arrivés dans leurs
biens titrés,
Conditions de la Soufcription.
Le dictionnaire de la nobleffe aura au
moins 10 volumes in- 8 °. du même format
, & du même caractere que le
profpectus ; chaque volume , compofé
d'environ 800 pages , fera du prix de 6
liv. broché pour les foufcripteurs , & de
liv. pour ceux qui n'auront pas foufcrit,
2
On payera 12 liv. en foufcrivant , &
12 liv , en retirant les deux premiers volumes
, ainsi qu'à la livraifon de deux
autres volumes in -8 ° . brochés qui feront
donnés fucceffivement ; les 12 liv. d'avancé
feront imputés fur les deux derniers
volumes , pour lefquels les foufcripreurs
ne payeront rien.
Les deux premiers volumes paroîtront
MA I. 1769. 123
dans les premiers mois de 1770 , &
les autres volumes , deux par deux , de
trois mois en trois mois , après les deux
premiers volumes. A la fin de chaque volume
, il y aura une table des familles &
des terres qu'il contiendra ; & les noms
des terres ou feigneuries feront précédés
d'un afterifque , pour les diftinguer de ceux
des familles.
La foufcription eft ouverte juſqu'à la
fin d'Octobre de cette année 1769 , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine ,
la rue Dauphine.
près
De principiis vegetationis & agricultura ,
&c. Recherches physiques fur les principes
de la végétation & de l'agriculture
, & fur les trois méthodes de culture
en ufage en Bourgogne ; par M.
E. B. D. , de la fociété d'agriculture
de Lyon . A Paris , chez Defventes de
la Doué , rue St Jacq. , près du collége
de Louis - le- Grand , in- 8 °. 134 pag.
L'académie de Dijon avoit propofé
pour le fujet du prix qu'elle a diftribué
en 1768 , de déterminer laquelle des trois
méthodes de culture , ufitées en Bourgogne,
étoit préférable relativement à la nature des
terreins de cette province. Cette question a
Fij
124 MERCURE
DE FRANCE
.
donné lieu à l'ouvrage
que nous annonçons
, qui a été préfenté à cette académie
, quoiqu'il n'ait pas été envoyé au concours. Dans les arts , comme dans les
fciences , une théorie éclairée doit toujours
précéder la pratique , afin d'en diriger
les opérations
, conformément
aux regles
de la faine raifon & aux lumieres de
la phyfique ; telle eft la marche qu'a ſuivi,
l'auteur. Son ouvrage eft divifé en quatre
parties ; il commence
la premiere par un
éloge pompeux
de l'agriculture
, le plus néceffaire
de tous les arts , la feule fource
de la population
, du bonheur des hommes
, de la force & de la puiffance d'un
état. Il définit enfuite l'agriculture
, il s'étend
fur fon objet & fur fes principes. Ces derniers font les mêmes qui fervent
à la formation
de l'Univers , & dérivent
de la nature des quatre élémens dont les
corps font compofés
, & que les méthodiftes
ont divifés en trois regnes ,
ral, végétal & animal. C'est dans le concours
& la jufte combinaiſon
de ces quatre
principes
élémentaires
& des mixtes
qui en résultent qu'il faut chercher les
vraies caufes de la fécondité
de la terre ,´
de la connoiffance
defquelles
dépend tout
le fuccès de l'agriculture
. Il eft donc néminéMA
I. 1769. 125
ceffaire de connoître la nature & les propriétés
des quatre élémens avant de con .
fier les fémences à la terre , puifque c'eft
par le moyen de ces agens qu'elle remplit
l'oeuvre de la végétation & qu'elle
nous donne des fruits qui font le fuc de
toute culture. La feconde partie eft confacrée
à l'examen de ces principes , & de
la conduite & des fecrets de la nature
dans la végétation . L'auteur préfente d'abord
les caracteres des gramens & ceux
des fromens dont il donne l'anatomie ;
il entre enfuite dans des détails fur lá
germination , la végétation & la fructification
; & termine cette partie par des
corollaires tirés de ces mêmes détails.
La nature & la variété des terres forment
l'objet de la troifiéme partie. M. E. B. D.
recherche l'origine de leur formation &
de leurs propriétés diverfes ; il examine
enfuite les terroirs de la Bourgogne, qu'il
divife en deux bandes , la plaine & la
montagne. Dans la quatrième partie il
entreprend de réfoudre la queftion propofée
par l'académie ; les trois premieres
font une introduction néceffaire ; il traite
ici de la préparation & de l'exploitation
des terres ; ce qui le conduit à l'examen
des trois méthodes de culture ufitées dans
F iij
126 MERCURE
DE FRANCE .
la Bourgogne
. Elles confiftent à laiffer les
terres fans jacheres , à les divifer en trois
foles & enfin en deux ; cette derniere
méthode lui paroît préférable
aux deux
autres; elle n'eft point nouvelle puifqu'on
la fuit dans la Normandie
, la Beauce , la
Guienne & dans une partie de la Bourgogne
; l'expérience
a prouvé cette maxime
de Caton qui prononce en faveur de
cette méthode : il eft plus avantageux
de
femer moins & de mieux labourer. Nous
avons vu peu d'ouvrages
plus curieux
plus profonds , plus fçavans fur l'agriculture
; l'auteur fe propofe de donner des
inftitutions
de cet art à l'ufage particulier
de la Bourgogne
; on ne pent que l'exhorter
à remplir ce projet , & fur-tout à écrire
fon ouvrage en françois pour que le
laboureur puiffe en profiter.
Traité de l'ufure & des intérêts. A Cologne
,
& fe trouve à Paris chez Valatla
- Chapelle , libraire , au Palais , fur
perron de la Sainte Chapelle ; in- 12 , le
342 pages.
Cet ouvrage , dont on ignore l'auteur,
eft, dit- on, d'un théologien qui le prêta à
un négociant eftimé à qui l'on avoit donné
des fcrupules fur la queftion des in-
9
M A I. 1769. 117
térêts , & qui lui permit d'en tirer une
copie. A la mort du négociant , on a trouvé
ce traité parmi fes papiers. L'auteur
paroît avoir faifi le jufte milieu entre le
relâchement & la févérité. Il divife fon
Ouvrage en trois parties . L'ufure , qui fait
l'objet de la premiere , n'eft autre choſe
que l'intérêt exigé précisément par la
force & en vertu du prêt. Il y a des circonftances
qui peuvent fejoindre au prêt ,
& rendre les intérêts légitimes ; tels font
le profit ceffant , le dommage naiflant , le
rifque que l'on court , le délai de payement,
&c. Ces exceptions font le fujet
de la feconde partie. La troifieme traite
des contrats & de la légitimité des inté→
rêts qu'on en retire. Les raifonnemens de
l'auteur font fimples , précis & lumineux .
Le volume eft terminé par un recueil de
piéces juftificatives , compofé de décifions
du Pape Benoît XIV , d'évêques &
de docteurs , & de facultés de théologie .
De l'art du Théâtre , où il eft parlé des
différens genres de fpectacles & de la
mufique adaptée au théâtre . A paris ,
chez Cailleau , libraire rue du Foin St
Jacques , 2 vol. in- 12 .
Sous ce titre général de l'art du théâtre ,
Fiv
118 MERCURE DE FRANCE.
on s'attache à faire connoître particulierement
le théâtre de l'opéra comique ;
on ne donne l'hiftoire des autres fpectacles
que pour montrer combien celui - ci
eft moderne ; l'auteur , qui employe tour
à tour l'ironie , le raifonnement , & l'érudition
fouvent avec peu de fuccès ,
cherche à trouver des veftiges de l'opéra
bouffon dans l'antiquité ; il donne la torture
à quelques paffages d'Ariftote , pour
faire voir qu'il a parlé de ce genre ; il
parcourt les regles de l'art dramatique
qu'il applique aux drames modernes ; il
fait aufli l'hiftoire de la mufique qu'on y a
adaptée de nos jours ; fi ce genre eft méprifable
, il étoit inutile d'écrire deux
gros volumes à ce fujet ; s'il ne l'eft pas ,
il ne falloit point le traiter avec cette légereté
; l'auteur fait parade d'efprit , de
recherches & d'érudition ; il auroit pu
employer le tout avec plus de goût ; il
paroît avoir voulu s'égayer , & peut être
auroit il été plaifant , s'il avoit moins afpiré
à l'être.
Hiftoire anecdotique & raifonnée du Théátre
Italien , &c ; hiftoire de l'Opéra comique
, en tout 9 vol. in 12. reliés ; prix
22 liv. 10. A Paris , chez Lacombe ,
୨
M A I. 1769. 129
libraire , rue Chriſtine près la rue Dauphine.
Nous avons rendu compte des premiers
volumes de cette production inté
reffante ; l'hiftoire de l'opéra comique
eft néceflairement liée avec celle du théâtre
Italien depuis la réunion des deux
théâtres. Pour ne rien laiffer à defirer fur
cer objet , l'auteur a mis dans ces deux
volumes les analyfes des piéces de l'opé
ra comique avant l'époque où les deux
fpectacles ont ceffé d'être féparés : l'ordre
qu'il a fuivi ne lui permettoit pas de les
faire marcher enfemble ; cela auroit
jetté de la confufion dans fon plan,
» L'hiftoire de la comédie Italienne , dit-
» il , peut être divifée en quatre âges ,
» comme celle du monde : les excellens
» canevas & les piéces écrites de Riccoboni
le pere , les comédies morales &
» intéreffantes de Delifle & de Marivaux
» en feront l'âge d'or ; les bonnes paro-
» dies de Dominique & Romagnefi , les
و و
piéces épifodiques de Boiffy , les feux
» d'artifices & les ballets pantomimes fe-
» ront le fiécle d'argent. Le regne de M.
Favart deviendra néceffairement le fié-
» cle de cuivre , mais en fes heureuſes
» mains le cuivre devient or ; & l'opéra
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
"
» comique fera juftement comparé au fiécle
de fer par le ftyle dur & froid de
plufieurs piéces de ce tems. » Cette divifion
eft affez jufte ; mais nous ne devons
pas
oublier de faire obſerver avec l'auteur
que l'ancien opéra comique étoit un
peu différent du moderne , qu'on diftingue
par le nom d'opéra bouffon ; il y a
même lieu d'efpérer que lorfque la nation
fera un peu laffe de ce dernier , elle reviendra
au premier ; il offre au moins de
la critique & de la gaïté , une peinture
maligne des moeurs , des vaudevilles plaifans
que le fpectateur chantoit quelquefois
lui-même : les airs en étoient communs
; une penſée , une épigramme , un
tour particulier en faifoient le mérite .
Aujourd'hui tout a changé , les expreffions
ne font rien , l'air fait tout ; nous
avons vu des perfonnes chanter des
Jes qu'elles n'entendoient pas , que les
auteurs n'entendoient pas fans doute davantage
; on leur demandoit pourquoi
elles répétoient ces paroles pitoyables ;
l'air eft charmant , répondoient - elles , &
nous ne chantons que cela ; nous ne difons
les vers que pour articuler les fons.
paro-
On trouve dans ces volumes les extraits
des piéces agréables de le Sage , Fuzelier,
M A I. 1769. 131
d'Orneval , Panard , Favard , Piron , qui
ont été vues avec tant de plaifir , & qui
reparoîtroient avec un égal fuccès , malgré
le goût qu'on a pris pour le nouveau
genre. L'auteur a donné à fes analyſes la
forme d'un conte ; elles forment chacune
une petite bagatelle gracieuſe ou comique
, mêlée de couplets agréables ou piquans.
Cette maniere eft peut être plus
facile , & eft fûrement celle qui procurera
le plus de plaifir. Le théâtre de la
foire a commencé par des farces que les
danfeurs de cordes mêloient à leurs exetcices.
On y joua enfuite des fragmens de
vieilles piéces italiennes ; les comédiens
françois firent défendre ces repréſentations
. Les acteurs forains eurent recours
aux écriteaux que chaque acteur préſentoit
aux fpectateurs ; ils les firent enfuite
defcendre du cintre , parce qu'ils étoient
trop embarraffans. « L'orcheftre jouoir
» l'air , & le fpectateur chantoit lui- mê-
» me les couplets qui lui étoient préfentés.
Les acteurs imaginerent avec rai-
» fon qu'ils acquerroient plus de grace ,
» chantés par eux - mêmes ; ils traiterent
» avec l'opéra , qui , en vertu de fes privileges
, leur accorda la permiffion de
chanter. Le Sage , Fuzelier & d'Orne-
•F vj
99
"
1
132 MERCURE DE FRANCE
» val compoferent auffi - tôt des piéces
» parement en vaudevilles , & le fpecta-
» cle prit , de ce moment , le nom d'o-
»
péra comique ; on mêla peu - à - peu de
» la profe ou des vers avec les couplets ,
» pour mieux les lier enfemble , ou pour
» fe difpenfer d'en faire de trop com-
» muns ; car alors il n'en étoit pas ainfi
» qu'à préfent , on penfoit qu'il étoit né-
» ceffaire de mettre dans chaque couplet
» de l'efprit ou du fentiment ; telles fu
» rent toujours les piéces de l'opéra comi-
» que , jufqu'à ce qu'il ait fuccombé fous
» l'effort de fes ennemis , après en avoir
» toujours été perfécuté. Nous citerons
quelques couplets du départ de l'opéra
comique de Panard. La Foire , mere de
ce fpectacle , lui confeille d'aller en province
pour ſe remettre d'une chûte qu'il
a faite , il y a quelque tems ; deux perfonnes
fe préfentent pour entrer dans la
petite troupe ; elles ont fervi l'opéra ; elles
font le recit des merveilles qu'elles y
ont vues .
J'ai vu des guerriers en allarmes ,
Les bras croifés & le corps droit ,
Crier plus de cent fois aux armes
Et ne point fortir de l'endroit.
2
MA I. 1769. 133
•
J'ai vu Mars defcendre en cadence :
J'ai vu des vols prompts & fubtils :
J'ai vu la Juftice en balance ,
Et qui ne tenoit qu'à deux fils.
J'ai vu le Soleil & la Lune
Qui faifoient des difcours en l'air :
J'ai vu le terrible Neptune ,
Sortir tout frifé de la mer.
J'ai vu l'aimable Cytherée,
Aux doux regards , au teint fleuri
Dans une mâchine entourée
D'amours natifs de Chamberi.
J'ai vu le maître du tonnerre
Attentif au coup de fifflet ,
Pour lancer fes feux fur la terre ,
Attendre l'ordre d'un valet.
J'ai vu l'amant d'une bergere.
Lorfqu'elle dormoit dans un bois ,
Preferire aux oiſeaux de ſe taire ,
Et lui , chanter à pleine voix.
J'ai vu Mercure , en les quatre aîles
Trouvant trop peu de fûreté ,
Prendre encor de bonnes ficelles ,
Pour voiturer la déité.
#34 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu des ombres très- palpables
Se tremoufler au bord du Styx :
J'ai vu l'enfer & tous les diables
A quinze pieds du paradis.
J'ai vu Diane en exercice
Courir le cerfavec ardeur ;
J'ai vu derriere la couliffe
Le gibier courir le chaleur.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE
à M. HORACE WALPOL
A Ferney , 15 Juillet 1768.
MONSIEUR ,
Il y a quarante ans que je n'ofe plus
parler anglais , & vous parlez notre langue
très-bien ; j'ai vu des lettres de vous,
écrites comme vous penfez. D'ailleurs ,
mon âge & mes maladies ne me permettent
pas d'écrire de ma main . Vous aurez
donc mes remercîmens dans ma langue.
Je viens de lire la préface de votre hif
toire de Richard III ; elle me paraît trop
courte. Quand on a fi viſiblement raiſon,
& qu'on joint à fes connaiffances une philofophie
fi ferme & un ftyle fi mâle , je
M A I. 1769 . 135
voudrais qu'on me parlât plus long - tems .
Votre pere était un grand miniftre & un
bon orateur ; mais je doute qu'il eût pu
écrire comme vous.
J'ai toujours penfé , comme vous , qu'il
faut le défier de toutes les hiftoires anciennes
. Fontenelle , le feul homme du
fiécle de Louis XIV qui fût à la fois poëte,
philofophe & fçavant , difait qu'elles
étaient des fables convenues ; & il faut
avouer que Rollin a trop compilé de chimères
& de contradictions.
Après avoir lu la préface de votre hif
toire , j'ai lu celle de votre roman . Vous
vous y moquez un peu de moi . Les Français
entendent raillerie ; mais je vais vous
répondre férieufement.
Vous avez fait accroire à votre nation
que je méprife Shakefpéar. Je fuis le premier
qui ai fait connoître Shakeſpear
aux Français. J'en ai traduit des paffages,
il y a quarante ans , ainfi que de Milton,
de Waller , de Rochefter , de Driden &
de Pope. Je peux vous affurer qu'avant
moi prefque perfonne , en France , ne
connaiffait la poëfie anglaife. A peine
avait- on même entendu parler de Loke.
J'ai été perfécuté pendant trente ans par
une nuée de fanatiques , pour avoir dit
136 MERCURE DE FRANCE.
que Loke elt l'Hercule de la métaphyfi
que qui a pofé les bornes de l'efprit humain
.
Ma deftinée a encore voulu que je fuffe
le premier qui ai expliqué à mes concitoyens
les découvertes du grand Newton ,
que quelques fors, parmi nous , appellent
encore des fyftêmes . J'ai été votre apôtre
& votre martyr . En vérité , il n'eft pas
jufte que les Anglais fe plaignent de
moi.
J'avais dit , il y a très-long tems , que fi
Shakefpéar était venu dans le fiécle d'Adiffon
, il aurait joint à fon génie l'élé
gance & la pureté qui rendent Adiffon
recommandable. J'avais dit que fon génie
était à lui , & que fes fautes étaient à fon
fiécle. Il eft précisément à mon avis comme
le Lopez de Vega des Eſpagnols , &
comme le Calderon . C'eſt une belle nature
, mais fauvage . Nulle régularité ,
nulle bienféance , nul art . De la baffeffe
avec de la grandeur ; de la bouffonnerie
avec du terrible ; c'eft le chaos de la tragédie
dans lequel il y a cent traits de lumiere.
Les Italiens , qui reftaurerent la tragédie
un fiècle avant les Anglais & les Efpagnols
, ne font point tombés dans ce
défaut , ils ont mieux imité les Grecs . Il
MA I. 1769 . 137
n'y a point de bouffons dans l'Edipe &
dans l'Electre de Sophocle. Je foupçonne
fort que cette groffiereté eut fon origine
dans nos fous de cour. Nous étions un
peu barbares tous tant que nous fommes
en deçà des Alpes. Chaque prince avait
fon fou d'office. Des rois ignorans, élevés
par des ignorans , ne pouvaient connaître
les plaifirs nobles de l'efprit ; ils dégraderent
la nature humaine au point de
payer des gens pour leur dire des fottifes.
Delà vint notre mere fotte ; & avant Moliere
il y avait toujours un fou de cour
dans prefque toutes les comédies. Cette
mode eft abominable .
J'ai dit , il eft vrai , Monfieur , ainſi
que vous le rapportez , qu'il y a des comédies
férieufes telles que le Mifantrope
, qui font des chef- d'oeuvres ; qu'il y
en a de très plaifantes , comme George-
Dandin ; que la plaifanterie , le férieux ,
l'attendriffement peuvent très- bien s'accorder
dans la même comédie . J'ai dit
que tous les genres fort bons hors le gen.
re ennuyeux. Oui , Monfieur ; mais la
groffiereté n'eft point un genre. Il y a
beaucoup de logemens dans la maifon de
mon pere ; mais je n'ai jamais prétendu
qu'il fût honnête de loger dans la même
chambre Charles- Quint & Don Japhet
138
MERCURE DE FRANCE.
d'Arménie ; Augufte & un matelot ivre ;
Marc Aurele & un bouffon des rues. Il
me femble qu'Horace penfait ainfi dans
le plus beau des fiécles . Confultez ſon
art poëtique : toute l'Europe éclairée penfe
de même
aujourd'hui , & les Efpagnols
commencent à fe défaite à la fin du mauvais
goût ,comme de
l'inquifition ; car le
bon efprit profcrit également l'un & l'autre
.
Vous fentez fi bien ,
Monfieur , à quel
point le trivial & le bas
défigurent la tragédie
que vous reprochez à Racine de
faire dire à
Antiochus dans Bérenice :
De fon
appartement cette porte eft prochaine ¿
Et cette autre conduit dans celui de la Reine.
Ce ne font pas là
certainement des vers
héroïques ; mais ayez la bonté d'obferver
qu'ils font dans une fcène
d'expofition ,
laquelle doit être fimple. Ce n'eft pas là
une beauté de poësie , mais c'est une beauté
d'exactitude qui fixe le lieu de la fcène,
qui met tout d'un coup le
fpectateur au
fait , & qui
l'avertit que tous les perfonnages
paraîtront dans ce cabinet , qui eft
commun aux autres
appartemens ,
fans
quoi il ne ferait point du tout vraifemblable
que Titus , Berenice & Antiochus
MAI. 1769 .
139
parlaffent toujours dans la même chambre.
Que le lieu de la fcène y foit fixe & marqué :
dit le fage Defpréaux , l'oracle du
bon goût , dans fon art poëtique , égal
pour le moins à celui d'Horace . Notre
excellent Racine n'a prefque jamais manqué
à cette regle , & c'eft une chofe digne
d'admiration qu'Athalie paraiffe dans le
temple des Juifs , & dans la même place
où l'on a vu le grand prêtre,fans choquer.
en rien le vraisemblance.
Vous pardonnerez encore plus , Mon.
fieur, à l'illuftre Racine , quand vous vous
fouviendrez que la piéce de Bérenice était
en quelque façon l'hiftoire de Louis XIV
& de votre princeffe anglaife , foeur de
Charles II. Ils logeaient tous deux de
plein - pied à Saint Germain , & un fallon
féparait leurs appartemens.
Vous n'obfervez vous autres , libres
Bretons , ni unité de lieu , ni unité de
tems , ni unité d'action . En vérité vous
n'en faites pas mieux ; la vraisemblance
doit être comptée pour quelque chofe.
L'art en devient plus difficile , & les difficultés
vaincues donnent en tout genre du
plaifir & de la gloire .
Permettez moi , Monfieur , tout Anglais
que vous êtes , de prendre un peu le
140
MERCURE DE FRANCE .
·
parti de ma nation . Je lui dis fi fouvent
Les vérités qu'il eft bien jufte que je la
careffe quand je crois qu'elle a raiſon .
Oui ,
Monfieur , j'ai cru , je crois & je
croirai , que Paris eft très
fupérieur à
Athènes en fait de
tragédies & de comédies
.
Moliere , & même
Regnard , me
paraiffent
l'emporter fur
Ariftophane, autant
que
Démofthenes l'emporte fur nos
avocats. Je vous dirai
hardiment que
toutes les
tragédies grecques me pataiffent
des
ouvrages
d'écoliers en compa
raifon des
fublimes fcènes de
Corneille
& des parfaites tragédies de Racine . C'était
ainfi que penfait Boileau lui même ,
tout
admirateur des anciens qu'il était . Il
n'a fait nulle
difficulté d'écrire aù bas du
portrait de Racine , que ce grand homme
avait furpaffé Euripide &
balancé Corneille.
Oui , je crois
démontré qu'il y a beau
coup plus
d'hommes de goût dans Paris
que dans
Athènes , parce qu'il y a plus de
trente mille ames à Paris
uniquement occupées
de ces
beaux arts , &
qu'Athènes
n'en avait pas dix mille ; parce que le bas
peuple
d'Athènes
entrait au
fpectacle ,
& qu'il n'y entre point chez nous ; parce
que ceux qui parmi nous jugent des beaux
arts n'ont
guères que cette
occupation ;
M. A I. 1769 . 141
parce que notre commerce continuel avec
les femmes a mis dans nos fentimens
beaucoup plus de délicateffe , plus de
bienféance dans nos moeurs , & plus de
finelle dans notre goût . Laidez nous notre
théâtre , lailez aux Italiens leurs
favole bofcarecie ; vous êtes affez riches
d'ailleurs.
De très mauvaiſes pièces , il eſt vrai ,
ridiculement intriguées barbarement
écrites , ont , pendant quelque temps , à
Paris des fuccès prodigieux , foutenus par
la cabale , l'efprit de parti , la mode , la
protection paffagere de quelques perfonnes
accréditées ; mais en très- peu d'années
l'illuſion ſe diffipe , les cabales paſfent
& la vérité refte.
Permettez - moi de vous dire encore
un mot fur la rime que vous nous reprochez
. Prefque toutes les piéces de Driden
font rimées : c'est une difficulté de plus.
Les vers qu'on retient de lui & que tout
le monde cite , font rimés ; & je fouriens
encore que Cinna , Arhalie , Phédre
Iphigénie étant rimées , quiconque voudrait
féconer ce joug en France ferait re
gardé comme un artifte faible qui n'aurait
pas la force de le porter.
En qualité de vieillard , il faut que je
142 MERCURE DE FRANCE.
vous dife une anecdote. Je demandais
un jour à Pope pourquoi Milton n'avait
pas rimé fon poëme dans le temps que
les autres poëtes rimaient leurs poemes
à l'imitation des Italiens , il me répondit
, Because he could not.
Je vous ai dit , Monfieur , tout ce que
j'avais fur le coeur . J'avoue que j'ai fait
une grofle faute en ne faifant pas attention
que le comte de Leicefter s'était
d'abord appellé Dudley ; mais fi vous
avez la fantaiſie d'entrer dans la chambre
des pairs & de changer de nom , je
me fouviendrai toujours du nom de Walpol
avec l'eftime la plus refpectueufe.
Avant le départ de ma lettre , j'ai eu
le temps , Monfieur , de lire votre Richard
III , vous feriez un excellent attornei
général ; vous pefez toutes les probabilités
, mais il paraît que vous avez
une inclination fecrette pour ce boſſu .
Vous voulez qu'il ait été beau garçon &
même galant homme. Le Bénédictin Calmet
a fait une differtation pour prouver
que Jefus-Chrift avait un fort beau vifage.
Je veux croire avec vous que ,
Richard
III n'était ni fi laid , ni fi méchant
qu'on le dit ; mais je n'aurais pas voulu
avoir affaire à lui . Votre roſe blanche &
M A I. 1769:
143
votre rofe rouge avaient de terribles épines
pour la nation.
Thofe gratious Kings are all a pak ofrogues.
En vérité , en liſant l'hiſtoire des York
& des Lancaftre , & de bien d'autres , on
croit lire l'hiftoire des voleurs de grand
chemin. Pour votre Henri VII , il n'était
qu'un coupeur de bourſe.
Je fuis avec refpect , &c.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les comédiens ont continué avec fuccès
les repréſentations du Mariage interrompu.
On a fçu gré à M. Cailhava d'avoir
ramené fur notre théâtre l'ancienne
gaïté , qui eft peut - être trop négligée aujourd'hui
: fon ouvrage prouve qu'il a étudié
la bonne comédie , & approfondi les
caufes du rire ; il a appris des grands maî
tres à le faire fortir des fituations . Un bon
mot n'excite la joie que parce qu'il furprend;
larepétition fait rarementrenaîtrele
i
144 MERCURE DE FRANCE .
rire ;
y
la fituation feule conferve toujours ce
qu'elle a de plaifant. Le Mariage interrompu
eft la feconde pièce d'intrigue que nous
donne M. Cailhava ; il paroît avoir voulu
fonder le goût actuel du Public pour
pour l'ancienne
comédie , & s'allurer , par fon expérience
, qu'on la verroit encore avec
plaifir ; fes fuccès doivent l'encourager à
tenter de nouveaux effors & à traiter des
caracteres . Le genre dans lequel il s'eſt
effayé juſqu'à préfent a fon mérite particulier
, mais ce n'eft pas le grand genre ;
fon défaut et de n'avoir pas de but déci
dé ; ce font des cartes que l'on mêle pour
avoir enfuite le plaifir de féparer les couleurs.
Cette espèce de comédie eft devenue
très difficile aujourd'hui par
le nombre
d'excellentes piéces que nous avons
en ce genre ; il n'eft plus aifé de trouver
des intrigues nouvelles ; il faut beaucoup
d'imagination pour ne point repéter les
anciennes ; M. Cailhava a furmonté ces
difficultés , il en trouvera d'autres dans
les caracteres ; mais elles ne doivent point
l'effrayer ; nous l'exhortons à remplir les
efpérances qu'il a données. Nous allons
expofer le fujet de fa piéce .
Damis étoit allé à Bordeaux pour confoler
une foeur qui y avoit été conduite à
l'âge
MAI. 1769. 145
l'âge de trois ans , & qui venoit d'y perdre
fon époux ; fon oncle Forlix le char
ge , à fon retour , d'accompagner Julie
qui vient à Paris pour fuivre le jugement
d'un procès confidérable que lui a fufcité
fon beau pere après la mort de fon mari .
Il en devient éperdument amoureux ; mais
craignant qu'aigrie par les chagrins que
lui caufe fon beau- pere , elle ne faffe difficulté
de s'en donner un fecond , il lui
fait croire qu'il eft libre ; arrivé à Paris ,
il la fait defcendre dans la maifon de fon
pere Argante , & va fe loger ailleurs . L'éloignement
du vieillard , qui paffe tous
les étés à la campagne , favorife cette
premiere imprudence qui eft la fource de
beaucoup d'autres . Séduit par fon amour,
entraîné par les confeils d'un valet intrigant
, Damis fe détermine à preffer fon
hymen , à le conclure à l'infçu de fon pere
dont l'avarice s'y oppoferoit , & qui fera
forcé de l'approuver lorfqu'il fera, fair ;
Julie , qui eft maîtreffe de fon fort , confent
à combler fes voeux ; on figne le contrat
; le jour deftiné à la cérémonie arrive ;
Argante inftruit du retour de fon fils , &
averti qu'il a logé une femme dans fa maifon
, foupçonne des défordres , & revient
pour y mettre fin ; il furprend Frontin ,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
le valet de Damis , qui cherche à fe ti
rer d'embarras en le trompant. Il lui fait
croire qu'ils ont aniené Conftance , fa
fille , de Bordeaux ; qu'ils lui ménageoient
le plaifir de la furprife. Son air
de bonne foi , le ton de vraisemblance
qu'il jette dans fon roman , abufe le vieillard
qui fe fait une fête de revoir fa
fille , & regrette d'avoir forcé Frontin
de l'inftruire ; fans doute reprend le valet
:
Ah ! la feene eût été mille fois plus touchante ,
Si , ne me forçant pas de dire mon fecret ,
Vous nous aviez laiflé remplir notre projet.
Ah ! ma fille ! ... ah , mon pere ! .. une reconnoiffance
!
Ce mot feul fait pleurer.
Il s'agit enfuite d'avouer à Julie qu'on
l'a trompée , & de la faire confentir à
tromper Argante ; elle ne peut s'y réfoudre
; elle veut quitter la maifon. Les
larmes , les prieres , les inquiétudes de
fon amant l'attendriffent ; l'arrivée d'Argante
, qu'elle ne peut éviter , la détermine
malgré elle ; le vieillard l'embraſſe ,
croit lui trouver fes traits ; le coeur de
MA I. 1769 .
147
Julie répugne au rôle qu'elle joue ; fon
trouble la trahit ; elle ne peut donner le
nom de pere a Argante fans parler de l'époux
qui l'y autorife ; Frontin fe hâte de
accommoder cet Imbroglio ; la jeuneſſe
de Julie , fon veuvage , l'envie que le
vieillard a de fe voir revivre dans fes petits
enfans , lui fait dire qu'elle ne refu
fera pas un mari de la main de fon pere.
Argante
a déjà réfolu de la donner
à Valere
; il lui fait part de ce projet ,
il part
pour l'exécuter
. Nouvel
embarras
; Damis
défefpéré
fe détermine
à fuivre
fon
pere , à tomber
à fes pieds , à lui tout reveler
; Frontin
lui fait des remontrances
qu'il reçoit
mal ;
il l'accufe
du trouble
dans lequel il l'a jetté . Sa démarche ne
réuffit point ; le vieillard eft piqué d'avoir
été joué , la fortune de Julie dépend
du jugement de fon procès ; l'avare compte
fes charmes pour rien :
Sçais-tu (dit-il àfon fils , ) de quel côté penchera
la balance ?
Qui guidera la main de l'aveugle Thémis ?
Un coup de doigt àfaux peut ruiner Damis .
Il lui ordonne d'obliger Julie à quitter fur
le champ fa maifon , & de la faire confentir
à déchirer le contrat. Damis eft au
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
défeſpoir ; fi Julie avoit pu reiter quelques
jours , fa fa douceur , fon efprit au
roient enchanté le vieillard ; il implore
les fecours de Frontin ; celui - ci eft piqué ;
mais les promeffes de fon maître l'engagent
à le fervir ; l'affaire qu'il entre
prend eft très difficile ; Argante fe défie
de lui ; il dit à Damis d'écrire à fon
pere , & lui dicte une lettre dans laquelle
il fe traite de fripon , de fourbe , de fcélérat
, & avertit le vieillard qu'il veut le
tromper encore. Damis ne conçoit pas
Fufage que Frontin veut faire de ce biller;
ce valet garde fon fecret ; il fait porter
lettre à Argante qui veut s'en fervir pour
le confondre ; l'intriguant lui donne le
change ; il lui perfuade que fon maître
craignant qu'il ne le trahille , a pris les
devants ; il affure que fa fille eft dans la
maifon , qu'on la fait paffer pour Julie ,
afin qu'elle s'éloigne , & que la véritable
Julie vienne après quelques jours prendre
fa place. Argante ne peut croire cette fable
; Frontin lui demande s'il a lu des
romans ; ils ont amufé louvent le vieillard
dans fa jeuneffe .
Or donc , vous connoiffez les Us de Romancie..
Sans l'aveu des parens quand un fils ſe marie ,
Et qu'il ne leur fçauroit faire entendre raiſon ,
la
MA 1. 1769.
149
Sa femme adroitement entre dans la maifon ,
Sous le titre emprunté d'amie ou de parente ;
Elle eft douce , polie , adroite , infinuante ;
Tout en elle ravit , tout eft intéreffant ;
Et quand elle a trouvé le favorable inſtant ;
Crac , elle tombe aux pieds du chef de la famille ,
Qui n'ofe refufer le nom de belle fille`
A la jeune beauté qui captive fon coeur ...
Voilà de votre but quel eft l'efpoir flateur.
Frontin affure Argante que fa fille ellemême
a imaginé ce bel expédient ; le
pere eft dans le plus grand embarras ; on
le trompe fûrement ; mais eft- ce Damis ,
oufon valet ? Celui - ci , pour prouver fa
bonne foi , lui confeille de fe défier de
l'un & de l'autre , de garder la perfonne
qui eft logée chez lui , d'écrire à Bordeaux
, & de chercher des
éclairciffemens
par
lui - même. Ce
confeil
réhabilite
Frontin
dans
l'efprit
du
vieillard
qui fe difpofe
à le fuivre. Le
fourbe
eft
enchanté
d'avoir
obtenu
quelques
jours ,
lorfqu'il
voit
paroître
l'oncle
de
Bordeaux
qui
vient
d'arriver ; il cherche
à l'écarter ; For
lix
s'apperçoit
de fon
embarras ,
foupçonne
du myftere , veut
l'éclaircir
, & feint de
tomber
dans le piége. Il
trompe
Frontin
& lui
paroît
déterminé
à
partir
pour
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Lyon où quelques affaires l'appellent ; il
ne part point , rejoint fon frere , l'éclaircit
, partage fa fureur , fait des reproches
féveres à Damis & à Julie , & confole
cette derniere en lur apprenant que fon
beau -pere l'a chargé d'accommoder fon
procès avec elle ; il peut offrir de fa part
jufqu'à cent mille écus. Cette femme
adoucit Argante , mais Forlix fe plaint de
fa foibleffe.
Un fils manquera donc au plus facré devoir ,
Diſpoſera de lui fans confulter fon pere,
Aura de tous les fiens mérité la colere ;
Loin de punir en lui les torts les plus affreux ,
On les couronnera , l'on comblera fes voeux !
Pour tous nos jeunes gens la leçon feroit rare !
Soyez ferme , mon frere , ou bien je vous déclare
Queje pars dès demain pour ne vous revoir plus.
ARGANTE , à part , avec humeur.
Pourquoi m'avoir parlé de ces cent mille écus.
Cette dureté n'eft que feinte ; Forlix a
voulu feulement fe venger de la réception
Frontin lui a faite en arrivant;
que
Frontin , qui s'étoit caché , paroît, avoue
que Forlix eft fon maître , & plaide fa
caufe en difant :
MA I. 1769 : 151
...Tout réuffit ; vous fçavez qu'en ce tems ,
D'après l'événement on eftime les gens .
On lui pardonne ; il époufe Marton , la
fuivante de Julie , & finit la piéce par
ces vers qu'il lui adreffe , & dont le public
a bien faifi l'allufion .
..... Que le ciel , pour dot à nos enfans ,
Accorde ta figure & mes heureux talens.
Le rôle de Marton étoit joué par Mademoiſelle
Luzi , & celui de Frontin par
M. Préville. M. Molé a fait valoir le rôle
de l'amant , M. Bonneval celui du pere
avare , Mademoiſelle Doligni le rôle de
l'amante , & M. Brifart celui de l'oncle.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES comédiens italiens ordinaires du
roi ont donné fur leur théâtre ,le 6 Mars
dernier , la premiere repréfentation du
Déferteur , piéce en trois actes , mêlée
d'ariettes ; les paroles font de M. Sedaine
& la mufique de M. Monfigni, Voi
ci une idée de cette piéce..
Giv
352 MERCURE DE FRANCE.
€
Le théâtre repréfente un lieu champêtre
, & la fcène fe paffe dans un village
à quelques lieues des frontieres de Flandres
.
Une ducheffe , Dame de ce village , qui
protège Alexis le héros de la pièce , a projetté,
pour s'amufer , fans doute , de faire à
ce foldat de milice , une niche dont elle n'a
pu prévoir les fuites funeftes . Ce n'eft qu'avec
le plus grand chagrin & parpure foumiffion
Louife fon amante , & qui
doit bientôt lui être unie , fe prête au
projet que l'on a de faire croire à fon
cher Alexis qu'elle vient de donner fa
main à un autre .
que
Alexis muni d'un bon congé de fon
capitaine , revient bientôt au village &
le pere de Louife l'en inftruit ainfi que
toute la famille par la lecture d'une lertre
qui contient cette nouvelle avec des
complimens qui font des fecrets entre le
capitaine d'Alexis & la ducheffe , qui
cependant en a donné à fon concierge
une copie qui court le village. Quoi
qu'il en foit , on a vu Alexis de l'autre
côté de l'eau , l'on a pofté fur fon paffage
une jeune fille qui lui apprend en chantant
la cruelle & fauffe nouvelle du mariage
de Louife : d'abord il ne peut conMAI.
1769. 153
cevoir cette infidélité , mais il n'en doute
plus lorfqu'on lui dit que c'eft avec le
grand Coufin ; il entre alors en fureur &
effraye la petite fille , qui , touchée de fa
peine , étoit toute prête de finir la piéce
en lui apprenant que le tout n'eft que
pour rire.
Un brigadier de maréchauffée paroît ;
il eft fuivi de fes cavaliers & il obferve
Alexis qui dans fon défefpoir dit , qu'il
veut quitter la France : ils le fuivent &
l'arrêtent pendant l'entre- acte ; car au
fecond , Alexis paroît dans la prifon ;
ce n'eft pas la vie qu'il regrette , c'eſt la
perfidie de Louife qui le défefpère . Il
eft interrompu par l'arrivée de Montauciel
* , dragon grivois qui tâche de diffiper
fon chagrin ; il lui propofe de boire
avec lui & lui reproche d'avoir euun tort,
d'avoir eu deux torts , d'avoir eu trois
torts , le premier de déferter : le fecond
d'en convenir,
* Ce caractere , qui a fait en partie le fuccès de
la pièce , eft , dit-on , imité d'après un grenadier
du régiment de Champagne , dont M. Préville, de
la comédie françoife raconte des hiftoires trèsplaifantes.
GY
254
MERCURE DE FRANCE .
ARIETT E.
Je ne déferterai jamais ,
Jamais que pour aller boire ,
Que pour aller boire à longs traits
De l'eau du fleuve où l'on perd la mémoire.
Il eft permis d'être par fois
Infidéle à fon inhumaine ;
Mais c'eft bleffer toutes les loix
Que de l'être à fon capitaine.
Je ne déferterai , & c .
>
Le geolier annonce une jeune fille ;
Montauciel ne doute pas que ce ne foit
pour lui ; mais il fe trompe , c'eft Louife
, l'amante d'Alexis ; & le dragon qui
fçait la politeffe qui fe pratique , quand
on fçait ce que c'eft que de vivre dans les
prifons , fort & les laiffe enfemble ;
Louiſe qui ignore ou qui doit ignorer le
fort de fon amant në montre aucune
allarme en le voyant en prifon ; elle fe
plaît même à jouir de fon erreur , mais
elle ne peut fupporter fes reproches &
lui apprend que la fête , les inftrumens
& la petite fille n'étoient qu'un jeu ; la
douleur rend Alexis immobile fur un
fiége où la furpriſe l'a fait tomber & les
tendres careffes de fon amante ne peuvent
calmer fon défefpoir ; Jean- Louis
MA L 1769. 155
fon pere qui arrive , ne fçait , pas plus
qu'elle, le fujet de la peine, ni même de
la captivité de fon gendre futur , mais
celui- ci le prie de congédier un inftant fa
fille ; elle fort & lorfqu'Alexis eft prêt
à l'en inftruire , Louife qui a tout appris
dans la prifon vient annoncer pat
fes cris que fon amant a déferté. Cette
fituation eft extrêmement intéreffante ;
dans ce moment de douleur , le geolier
vient avertir Alexis qu'on le demande.
Jean-Louis & fa fille ne peuvent fe diffimuler
que c'eft pour aller fubir fon jugement
; le pere fort dans le deflein d'aller
implorer le fecours de la ducheſſe , mais la
fille qui ne compte que fur elle -même ,
court au camp pour fe jetter aux pieds du
Roi.
Montauciel revient tenant d'une main
une pinte de vin & de l'autre le grand Coufin
qu'il fait affeoir malgré lui; celui - ci qui
craint qu'on ne l'engage , fe défend inutilement
il eft obligé de boire & de
chanter une chanfon , qui , comme dit
Montauciel , eft bonne à porter le diable
en terre ; celle du dragon eft plus
gaïe , il chante.
:
Vive le vin , vive l'amour ,
Aimons & buvons tour-à- tour;
G vj
156 MERCURE DE FRANCE ,
Je nargue la mélancolie :
Jamais les peines de la vie
Ne me coûterent de foupirs ;
Avec l'amour je les change en plaifirs ;
Avec le vin je les oublie.
Montauciel fait recommencer à Bertrand
fa chanfon & chante en même tems
la fienne ; il trouve cela plus plafont & il
a raifon , car c'eft le morceau le plus ap
plaudi de la piéce : après ce duo auli
ingénieux que fingulier, tandis que Montauciel
boit , Bertrand fe fauve. Ainfi
finit le deuxième acte .
avoir
Les parens de Louife ouvrent le troifiéme
, & s'accufent d'avoir caufé le malheur
d'Alexis il le leur pardonne & les
congédie pour écrire une lettre qu'il def
tine à Louife ; mais Montauciel qui s'eſt
fait mettre en prifon exprès pour
le tems d'apprendre à lire , vient répéter
fa leçon d'une maniere i bruyante qu'Alexis
perdant patience , le prie d'aller
étudier plus bas ou plus loin . Cette fcène
plaifante fans doute , par la maniere
dont elle eft jouée par l'acteur, fufpend
bien mal à propos l'intérêt ; les larmes
prêtes à couler pour un malheureux qui
va perdre la vie , fe fechent fur la pau-
୮
MA I. 1769. 157
piere tandis que l'on applaudit aux bouf.
fonneries d'un homme ivre ; l'équivoque
fur laquelle ils fe querellent acheve
de faire évanouir l'attachement du fpec
tateur. L'arrivée du brigadier de la maréchauffée
qui dit qu'une jeune fille s'eft
jettée aux pieds du roi dont elle a obtenu
une grace & qu'il a apporté un paquet
au prevôt , ne fert qu'à diminuer l'effet
du dénouement qui pouvoit être du plus
grand pathétique ; on entend le tambour
qui rappelle : le geolier, Montauciel & le
brigadier fortent & Alexis revient ,
Ariette.
ALEX I S.
On s'empreffe , on me regarde ;
J'ai vu s'avancer la garde :
Les malheureux n'ont point d'amis ;
Je crains d'interroger ... Jufte ciel , je frémis !
Mes yeux vont le fermer , fans avoir vu Louiſe
·
Sans l'avoir vue ... ô ciel ! non , non
Quelque chofe que je me dife ,
2
Mon coeur ne peut fouffrir ce cruel abandon
Hier , avec quelle joie
J'accourois.. Je courois à la mort :
De quels tourmens fuis - je la proie ?
Ai-je donc mérité mon fort 2
158 MERCURE DE FRANCE.
Mes yeux vont fe fermer , fans avoir vu Louife ,
Sans l'avoir vue. ô ciel ! non , non ,
Quelque chofe que je me dile ,
Mon coeur ne peut fouffrir ce cruel abandon.
Montauciel rentre avec une bouteille
& preffe Alexis de prendre le dernier
verre de vin qu'il boira de fa vie ; c'eft le
coeur du foldat ; il l'embraſſe & lui pardonne
le coup qu'il en a reçu , & voyant
arriver les grenadiers qui viennent chercher
le déferteur pour le mener au fupplice
, il s'écrie avec un fentiment de
douleur & de générofité, mes amis , mes
camarades ne le manquez pas . En ce moment
Louiſe paroît fes fouliers à la main ,
fes cheveux en défordre ; & outrée de
fatigue & de douleur ; elle tombe évanouie
entre les bras d'Alexis qui la place
fur un fiége où il la laiffe fans connoiffance
pour aller à la mort ; elle revient
à elle par degré , on entend des cris derriere
le théâtre , elle voit dans fon fein
le papier fur lequel il est écrit qu'Alexis
a fa grace ; ele tremble qu'il ne foit trop
tard ; elle court le porter le théâtre
change à l'inftant , il repréfente une place
publique où des foldats font fous les
armes , deux d'entre eux foutiennent ,
dans leurs bras , Alexis que tous les pa-
:
MA I. 1769 .
159
rens & fes amis viennent embraffer ; ils
font bientôt place à Louife qui perce la
foule & tombe une feconde fois dans les
bras de fon amant , mais pour s'y livrer
à la félicité que toute l'affemblée partage
avec eux.
:
Nous ne parlerons ici que des éloges
que mérite & reçoit ce drame intéreffant
en beaucoup d'endroits ; quant aux reproches
qu'on pourroit y faire , nous
renvoyons à la préface de M. Sedaine qui
s'y juftifie de ceux qu'il a déjà reçus , &
qu'il feroit d'autant plus inutile de lui
répéter qu'il déclare qu'il attend la cinquantiéme
repréfentation de fa piéce pour
en corriger les défauts on fe permettra
cependant de douter des connoiffances
de ceux qu'il a confultés fur les réglemens
militaires . Il auroit pû apprendre
qu'il n'y a ni fergens , ni caporaux dans
les dragons , que la maréchauffée ne peut
arrêter comme déferteur un foldat s'il
n'eft dénoncé & fi elle n'a fon fignalement
; à plus forte raifon , lorfqu'il eft
muni d'un congé qu'il porte dans fa poche
; il a beau dire qu'il déferte , les loix
militaires & civiles ne condamnent point
un homme à mort fur fa feule dépofi .
tion. Le défefpoir le fait parler ainfi ,
160 MERCURE DE FRANCE.
mais lorsqu'il fçait que fa maîtreffe n'eft
pas infidéle , le plaifir de la retrouver
conftante & l'efpoir d'être uni avec elle ,
ne peut-il lui faire aimer la vie & l'engager
à fe montrer innocent en faifant
voir fon congé ?
On ofera encore repréfenter à M. Sedaine
qu'il a un tort , qu'il a deux torts ,
qu'il a trois torts : le premier de montrer
fi peu de docilité pour des facrifices de
chofes peu importantes qui nuifent à la
rapidité de l'action ; le fecond de traiter
fi légerement dans fa préface des fpectateurs
pour lefquels il devroit avoir de
la reconnoiffance ; plus d'un exemple
cependant l'autorife à cette conduite ; il
a prefque toujours vu fes piéces blâmées
d'abord & courues enfuite . On ne s'avife
jamais de tout . Le Roi & le Fermier ,
Rofe & Colas ont eu le même fort que
le Déferteur. Cet auteur eft à peuprès avec
le public comme un amant qui bat fa
maîtreffe ; elle crie & fe plaint de ces rudes
manieres, mais rappellée par des charmes
attrayans , elle finit par y revenir.
Le plaifir de la repréfentation fera oublier
le mal qu'aura pu caufer la lecture..
On trouve dans la mufique qui eft de
M de Monfigni , plufieurs airs très - heuMAI.
1769. 161
reux , très agréables , & qui ont été trèsapplaudis.
Il feroit injufte de terminer l'extrait
-de cette piéce fans rendre aux acteurs qui
la font valoir , la juftice qui leur eft due;
Mde Laruette & M. Caillot rendirent
leurs rôles avec le plus grand pathétique;
& MM. Clairval &Trial mettent dans les
leurs une gaieté & une vérité , qui ont
beaucoup contribué au fuccès qui ne fait
qu'augmenter de jour en jour.
ACADEMIE
DE CHIRURGIE.
I.
L'ACADÉMIE royale de Chirurgie a tenu
fa féance publique le jeudi 6 Avril. On
n'a point adjugé le prix fur le fujet fuivant
Expofer les effets des contre - coups
dans les différentes parties du corps , autres
que la tête , & les moyens d'y remédier
; les mémoires qui ont été envoyés fur
cette matiere n'ayant pas rempli les vues
de l'académie .
Le prix d'émulation a été accordé à
M. Philippe , maître ès- arts & en chirur
162
MERCURE DE
FRANCE.
gie , à
Chartres , &
correfpondant de l'académie.
?
La
premiere des petites
médailles a été
adjugée à M. Roze ,
lieutenant de M. le
premier
chirurgien du Roi ,
chirurgien
en chef de
l'Hôtel - Dieu , &
correfpondant
de
l'académie , à
Nemours . La feconde
, à M.
Maigrot ,
correfpondant de
l'académie &
maître en
chirurgie à
Ranfonnieres , près
Langres. La troifiéme
, à M. Lebrun , maître en
chirurgie ,
à
Vandoeuve , en
Champagne . La quatriéme
, à M. Bertin , éleve en
chirurgie
à
l'hôtel de Bicêtre ; & la
cinquième , à
M. Paupe, éleve de l'hôtel royal des Invalides
, & maître -ès - arts de
l'univerfité
de Paris
Après la
diftribution des prix , faite
par M. de la
Martiniere ,
premier chirurgien
du Roi , qui a
préfidé à cette
féance ; M. Louis ,
fecrétaire
perpétuel ,
a lu
l'éloge de M. le Cat ,
écuyer , premier
chirurgien de
l'Hôtel - Dieu de
Rouen , affocié de
l'académie . M. Guyenot
a lu un
mémoire fur les
anciennes
luxations. Une
differtation fur la contagion
des
maladies a été lue enfuite par
M.
Dufouart le jeune M. Lebas a fait
la lecture de fes
obfervations fur les effets
:
MA I. 1769 . 163
de la commotion dans les plaies de tête ,
& M. Valentin a terminé la féance par
un mémoire fur les avantages des ablutions
dans le traitement des morfures faites
par des animaux enragés .
I I.
Société royale d'agriculture de Paris.
*
La fociété royale d'agriculture avoit
propofé pour le fujet du prix qu'elle devoit
diftribuer en 1768 , l'hiftoire des ma-
Ladies épizootiques qui fe trouvent décri
tes dans les auteurs anciens & modernes
celle des caufes qui ont pu les produire
& des remedes qui ont paru les plus effica
ces pour les combattre.
"
Comme la plupart des auteurs qui lui
ont adreffé leurs mémoires , ne paroiffent
pas avoir faifi l'efprit de la queſtion ,
elle a cru devoir remettre le prix , & propofer
le même fujet pour l'année 1770 ;
en avertiffant qu'elle defire qu'on s'attache
principalement à rechercher dans les
poëtes , les hiftoriens , les écrivains qui
* Ce terme a la même fignification pour les
beftiaux , que celui d'épidémique pour les hommes.
164
MERCURE DE
FRANCE.
ont
traité de
l'économie
ruftique , & lès
auteurs de
médecine ,
l'époque &
hiftoire
des
différentes
maladies
épizootiques qui
ont regné
depuis les tems les plus
reculés
jufqu'à nous ; les
fymptômes qui les carac
térifoient , les
caufes
apparentes qui ont pu
les
produire , les
moyens
qu'on a
employés
pour en
arrêter les
ravages. Son but eft de
raffembler des
matériaux
pour
parvenir à
connoître la
véritable
nature de ces maladies
, & les
meilleurs
moyens de les
prévenir ou d'y
remédier ; elle
exhortè
l'auteur qui a pris pour
épigraphe à la
tête de fon
mémoire , ce vers de
Mani
lius ,
Artem
experientia fecit
Exemplo
monftrante viam ,
d'étendre fes
recherches , & de
s'attacher
un peu plus aux
fymptômes qui ont ca
ractérisé
chaque
épidémie , aux caufes qui
ont pu les
produire , telles que les
grandes
altérations dans les
faifons; & les
remedes
auxquels on a eu
recours : il paroît connoître
bien les
fources , & il lui fera plus
aifé qu'à
perfonne de
remplir les vues que
la
fociété s'eft
propofées dans fon problême.
Le prix fera de douze cents liv . ; ceux
M A Ï. 1769.
165
qui
voudront
concourir ,
adrefferont leur
mémoire à M. de
Palerne ,
fecrétaire de
la
chambre & du
cabinet de Sa
Majeſté ,
&
fecrétaire de la
fociété , dans le mois
d'Octobre de
l'année 1770 ; on aura foin
de faire paffer le
mémoire fous
l'enveloppe
de M. de
Sauvigny ,
intendant de
la
généralité de Paris : les
auteurs mettront
leur nom dans un papier
cacheté ,
attaché au
mémoire ; & le prix fera délivré
à celui qui
repréfentera la même de
vife qui aura été jointe dans le billet ca
cheté au nom de l'auteur.
I I I.
Ecoles Royales
Vétérinaires de Paris,
Une
maladie , dont les
progrès étoient
auffi rapides que cruels , ayant
attaqué les
bêtes à cornes de
plufieurs
paroiffes de
l'élection de
Joinville ,
généralité de
Champagne , & M. Rouillé
d'Orfeuil ,
intendant de cette
généralité , ayant demandé
des fecours à l'école royale vérérinaire
de Paris , le nommé
Beauvais fut
auffi -tot
envoyé dans ces
mêmes paroiffes.
Par les états
dûement certifiés des trai
temens qu'il y a faits , on voit que les
166 MERCURE DE FRANCE.
foins de cet éleve n'ont pas été infruc
tueux. D'abord dans la paroiffe de Saudron
il coupa court au mal par les remedes
préfervatifs qu'il adminiftra à quatre.
vingt- douze de ces bêtes ; il en guérit cinq
malades.
Dans la paroiffe de Mandre , les préfervatifs
furent donnés à cent quarante
bêtes , dont huit tomberent néanmoins
malades ; il les conduifit à guérifon ; il y
en traita cinquante quatre autres , il en
guérit quarante- neuf.
Dans la paroiffe de Soulincourt , les
remedes préfervatifs furent adminiftrés à
quarante neuf bêtes , quinze néanmoins
atteintes de la maladie ; il en fauva huit ,
& les fept autres qu'il perdit ne moururent
que par la faute des propriétaires
toujours attachés à de vains préjugés . Les
remedes curatifs furent donnés à vingtdeux
malades , feize furent guéris.
Dans la paroiffe d'Echenay , où il y
avoir déjà quarante & une bêtes mortes
avant fon arrivée , il en traita quarante &
ane , & en guérir quarante . Il adminiſtra
les préfervatifs à trente- deux , dont cinq
tomberent malades , & ces trente - deux
bêtes font reftées aux cultivateurs.
Enfin , dans la paroiffe de Guillomé ,
MAI.
il en traita
trente huit & en
guérit
trente. 1769.
167
Il
donna des
préfervarifs à
quarante-deux ,
dont deux
furent
néanmoins
atteintes de
la
maladie ; il les
guérit auffi.
On lit avec
fatisfaction , au bas des
états
particuliers à
chacune de ces
paroiffes
, les
atteftations des curés &
principaux
habitans : elles font
conçues de maniere
à
exprimer leur
reconnoiffance , fur
un
fervice aufli
important qui les a mis à
portée de
continuer leurs
travaux , & de
ne pas laiffer leurs
terres fans
culture ,
comme
plufieurs ont été
obligés de le faire
par le
défaut des
beftiaux
enlevés par la
maladie.
Il
s'agiffoit ici d'une
véritable
péripneumonie
que les
payfans les plus aifés traitoient
avec des
côties au vin , & les plus
miférables avecde
l'urine & du
vinaigre .
ART S.
GRAVURE.
I.
Fue des
environs de
Naples , & fête fur le
Tibre à Rome ; deux
grandes
eſtampes
en
pendant
d'environ 28
pouces de
268 MERCURE DE FRANCE. I
large fur 20 de haut , gravées d'après
les tableaux de M. Vernet peintre du
Roi , par P. J. Duret graveur , qui les
diftribue chez lui , à Paris , dans le
milieu de la rue du Fouare ; prix 15
liv . les deux .
CES eftampes font de la compofition la
plus riche & la plus agréable. La fêtefur
le Tibre repréfente une joute fur l'eau .
De belles fabriques de chaque côté , & le
château Saint Ange en face , ornent le
lieu de la fcène . Une affluence confidérable
de peuple qui prend part à la fête , répand
le mouvement & la vie fur cette
compofition . La vue des environs de Naples
n'eft pas moins intéreffante par le
choix ingénieux & pittorefque que M.
Vernet fçait toujours faire de fes fites.
Ces deux eftampes ont été dédiées & préfentées
par le fieur Duret à fa majefté le
roi de Dannemarck , qui , pour marquer
fa fatisfaction à cet artifte , l'a honoré du
titre de graveur de fon cabinet .
I I.
Portrait de l'illuftre Jeanne d'Arques ;
connue fous le nom de la Pucelle d'Or
léans,
Ce
MA I. 1769 : 169
Ce portrait a été gravé par M. de Marcenay
, d'après le tableau original que
MM. les officiers municipaux de la ville
d'Orléans ont bien voulu communiquer
à cet artifte. La Pucelle eft repréſentée
à mi- corps , la tête couverte d'un petit
chapeau garni de plumes , & tenant dans
fa main l'épée qui vengea le trône & la
nation . Ce portrait eft de format in- 12 ,
& le huitieme des portraits de perfonnages
célebres gravés par M. de Marcenay.
On diftribue ce portrait chez l'auteur rue
d'Anjou - Dauphine , la derniere porte
cochere à gauche , & chez M. Wille graveur
du Roi , quai des Auguftins .
MUSIQUE.
I.
Prix de mufique , en langue latine & en
langue françoiſe.
ON avoit propofé pour le concours de
cette année 1769 , au concert fpirituel ,
le pfeaume 45 Deus nofter refugium & virtus
, & l'ode de Rouffeau , qui commence
par ce vers , la gloire du Seigneur,
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fa grandeur immortelle , &c . Les ouvrages
exécutés au concert fpirituel durant la
quinzaine de Pâques , pour ce double
concours , ont paru en général marquer du
talent dans leurs auteurs ; mais les juges
& le public , d'une voix unanime , n'ont
pas trouvé qu'aucun de ces ouvrages dûr
obtenir le prix. On a donc cru devoir propofer
de nouveau le même motet & laméme
ode pour le double concours de l'année
prochaine 1770. On exhorte les auteurs
à mettre dans la partie du chant plus
d'expreffion & de vérité , & à ne pas excéder
la portée ordinaire des voix , principalement
des hautes contres.
Chaque prix fera double , c'est-à - dire ,
confiftera en deux médailles d'or de la
valeur de 300 liv. chacune. On donnera
même un fecond prix , s'il fe trouve des
ouvrages qui le méritent.
Ceux qui ont déjà concouru pourront
retirer leurs ouvrages , fi bon leur fem
ble , & y faire tels changemens qu'ils jugeront
à propos ; on les adreffera toujours
, francs de francs de port , à M. Dauvergne ,
rue & porte St Honoré ; les conditions
feront d'ailleurs les mêmes que l'année
derniere .
MAI. 1769. \171
I I.
Odefacrée , ou cantique en action de graces
pour les bienfaits reçus de Dieu ,
tiré du pfeaume XLV , Deus nofter refugium
, &c , mis en mufique avec accompagnement
. Les paroles font de
J. B. Rouffeau , la mufique du chant
eft de M. B ** , & celle de l'accompagnement
de M. Duchefne , organiſte
des églifes de St Marcel & de Sceaux ;
prix i liv. 16 fols . A Paris , chez M.
Duchefne , rue St Thomas ,
rue St Thomas , la premiere
porte cochere en entrant par la
rue St Hyacinthe , à gauche , au fond
de la cour au premier , & aux adreffes
ordinaires.
Cette ode facrée de Rouffeau avoit été
donnée par un amateur , & par les directeurs
du concert fpirituel pour fujet du
prix d'un motet françois qui devoit être
adjugé dans la quinzaine de Pâques . Le
motet que nous annonçons n'a point été
préfenté au concours , & les auteurs ne
donnent ici que la partie chantante avec
accompagnement de baffe ; mais fi cet effai
eft reçu favorablement , ils publieront inceffamment
toutes les partitions de ce
moter.
Hj
1
172 MERCURE DE FRANCE .
>
On obfervera comme une fingularité
que M. B ** , auteur de la partie du chant
de cette ode ne connoît pas une feule
note de mufique , & que le jeune organifte
qui en a fait
l'accompagnement n'eft
âgé que de dix -fept ans .
III.
1
Recueil de douze petits airs de chants
connus , des plus à la mode , avec deux
différens accompagnemens de mandoline
pour ceux qui voudront s'accompagner ;
dédié à M. le marquis de Lignerac , par
M. Pietro Denis ; prix , 3 liv . 12 fols. A
Paris chez l'auteur , rue Poiffonniere , en
face de la croix de fer , & aux adreffes
ordinaires de mufique.
I V.
Sei Sinfonie a più ftrumenti compofte
da P. Vanmaldere , Virtuofo di camera di
S. A. S. il principe Carlo ; mis au jour
par M. Venier , feul éditeur defdits ouvrages
: gravés par madame Leclair ; prix
12 liv. , compris les parties d'hautbois &
cors de chaffe , lefquels feront ad libitum,
Opéra V. A Paris chez M. Venier, éditeur
de plufieurs ouvrages de mufique à
l'entrée de la rue St Thomas du Louvre,
L
1
MAI. 1769: 173
vis -à- vis le Château d'Eau. A Lyon chez
M. Caftau , place de la comedie.
SCIENCES.
MECANISME DE LA RUMINATION.
DES BETES A LAINE.
EXTRAIT d'un Mémoire lu par M.
D'AUBENTON , à la rentrée publique.
de l'académie royale des Sciences , le.
13 Avril 1768 .
Il y a plufieurs efpéces d'animaux quadrupedes
qui font revenir dans leur bouche
les alimens qu'ils ont déjà mangés
une premiere fois , ils les broyent & ils
les avalent une feconde fois avant de les
digérer : c'eft ce qu'on appelle la rumination.
Cette opération nous paroît dégoutante
; elle le feroit en effet beaucoup pour
nous , parce que nos alimens en partie
digérés ont un mauvais goût. Il n'en eft
pas ainfi des alimens qui reviennent dans
la bouche des animaux ; c'eft de l'herbe
fimplement macérée dans leur premier
eftomac , & M. Daubenton dit qu'elle n'a
pas beaucoup changé de faveur & que l'a-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
nimal a peut- être autant de plaifir à reminer
qu'à manger pour la premiere fois.
Parmi nos animaux domeftiques le boeuf,
le mouton , la chèvre font ruminans
& parmi les animaux fauvages de ce paysci
, le cerf , le daim & le chevreuil. ly
en a plufieurs autres efpèces parmi les
animaux étrangers comme le chameau ,
l'élan , le renne , & c .
Le mécanisme de la rumination', n'étoit
pas connu. M. Daubenton s'eft occupé
de cette recherche d'abord par curiofité
, parce qu'elle lui a paru intéréffante
dans l'étude de l'oeconomie animale
; enfuite il a reconnu qu'elle feroit utile
pour le traitement du bétail & principalement
des bêtes à laine , foit en fanté ,
foit en maladie , parce que la rumination
a beaucoup d'influence far le tempérament
de l'animal .
On fait que les animaux ruminans :
ont plufieurs eftomacs. Lorfqu'ils broutent
l'herbe , ils la mâchent , feulement
pour en faire dans leur bouche une pelote
qu'ils avalent & qui va dans leur
premier eftomac que l'on appelle la panfe.
Get eftomac eft très- grand ; il fe remplit
au point de contenir une maffe d'herbe
fort étendue & affez compacte . CepenM
A I. 1769 . 175
dant il faut qu'une petite portion de cette
maffe en foit détachée dans le temps de
la rumination , & rentre dans l'afophage
pour revenir à la bouche. Cette opération
fe fait par un mouvement reglé ,
très-différent du mouvement convallif
du vomiffement ; c'eſt une forte de déglutition
renversée qui ne peut fe faire
que par des organes particuliers aux animaux
ruminans. Le principal de ces organes
eft le vifcère que l'on appelle le
bonnet , & que l'on avoit regardé jufqu'à
préfent comme le fecond eftomac de ces
animaux ; cependant il ne fait aucune
fonction d'eftomac. M. Daubenton a reconnu
que ce vifcère filtre une férofité
qui y refte comme dans un réservoir, &
qu'il retient auffi comme une éponge une
partie de l'eau que boit l'animal .
Lorfque le bonnet fe contracte , ces liqueurs
en fortent pour aider à la déglutition
interne qui feroit très - difficile &
peut -être impoffible fans ce fecours ,
fur-tout lorfqu'il n'y a dans la panfe que
de la paille & du foin. En faifant les defcriptions
anatomiques du chameau & du
dromadaire , M. Daubenton ayant trouvé
un réſervoir d'eau ou de férofité près de
la gouttiere de l'afophage , préfuma dèslors
que cette liqueur humectoit les pé
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
lotes qui revenoient de la panfe à la bonche
dans le temps de la rumination , & fervoit
auffi , par ce moyen, à défalterer l'animal
lorfqu'il n'avoit point d'eau à boire.
M. Daubenton a été confirmé dans cette
opinion lorfqu'il a reconnu que le vifcère
auquel il avoit déjà donné le nom de réfervoir
dans le chameau & le dromadaire
, fait les mêmes fonctions que le
bonnet des autres animaux ruminans ,
qui eft auffi un réſervoir d'eau ou de
férofité.
On ne connoiffoit ce vifcère que dans l'état
de relâchement ; alors fes parois internes
forment des reliefs femblables aux
maillés d'un refeau ; mais lorfqu'il fe
contracte , les mailles du refeau fe ferment
, & changent de forme au poing
que M. Daubenton voyart pour la premiere
fois le bonnet dans cet état de
contraction , ne reconnut pas au premier
coup d'oeil fes parois internes , quoiqu'il
eût déjà vu & diffequé très-fouvent ce
vifcère dans des bêres à laine & quinze
autres efpéces d'animaux ruminans . S'appliquant
à faire des recherches particu
lieres fur la conformation des bêtes à laine
, fur leur temperament & fur les caufes
de leurs maladies , obfervant fouvent leurs'
viſcères , il trouva dans le bonnet en conM
A I. 177
-
1769.
"
traction une pelote d'herbes , femblable
celles de la maſſe contenue dans la
panfe & prête à rentrer dans l'ofophage
pour revenir à la bouche. D'après
ces obfervations & l'explication fuivante
du mécanisme de la rumination ;
» Lorſque l'animal veut ruminer , la
panfe qui contient la maffe d'herbe
qu'il a pâturée fe contracte , & en comprimant
cette maffe , elle en fait entrer
» une portion dans le bonnet. Ce vif-
» cère le contracte auffi , enveloppe la
» portion d'alimens qu'il reçoit , l'arrondit
, en fait une pelote par fa compref-
» fion & l'humecte avec l'eau qu'il ré-
" pand deffus en fe contractant. La pe-
» lote ainfi arrondie & humectée eft dif-
" pofée à entrer dans l'ofophage : mais
» pour qu'elle y entre , il faut encore un
" acte de déglutition . Il fe fait dans
la partie de l'ofophage qui aboutit à la
panfe , au bonnet & au feuillet que
l'on regarde comme le troifiéme eftomac
des ruminans ; cette partie de l'afophage
eft en forme de gouttiere , qui peut s'ouvrir
& fe fermer à peu près comme l'un
des coins de notre bouche peut faire ces
deux mouvemens , tandis tandis que l'autre coin
refte fermé. Lorfque la pelote eft prête à
entrer dans l'ofophage , la gouttiere s'ou-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
vre & la pelote fe trouve à portée d'y être
introduite par la preffion fubfiftante du
bonnet dans lequel elle eft contenue .
L'action des mufcles de l'ofophage conduit
la pelote jufqu'à la bouche , &c.
ود
"
Quoiqu'il faille le concours de plu-
" fieurs organes pour faire revenir dans la
bouche une petite portion de la mate
» d'alimens contenus dans la panfe , cet-
» te opération fe fait en peu de temps :
» pour s'en affurer il fuffit de confidérer
» une bête à laine tandis qu'elle rumine.
Lorfqu'elle a fait revenir une pelote de
» la panfe dans fa bouche , elle la mâche
» pendant une minute ; enfuite elle l'ava- .
le , & l'on voit la pelote defcendre fous
» la peau le long du cou . Alors il'fe paffe
quelques fecondes pendant lefquelles
» l'animal refte tranquille , & femble être
» attentif au dedans de fon corps ; j'ai
tout lieu de croire , dit M. Daubenton
, que pendant ce temps la panfe fe
contracte & le bonet reçoit une nou-
» velle pelore ; enfuite le corps de l'animal
fe dilate ; il fe refferte bientôt
par un effort fubit , & enfin l'on voit'
» la nouvelle pelote remonter le long du
» cou. Il me paroît que le moment de'
la dilatation du corps , eft celui où la
'gouttière de l'ofophage s'ouvre pour re
"
"
ور
MAI 1769.
179
» cevoir la pelote , & que l'inftant où le
» corps fe refferre fubitement , eft celui
» de la déglutition qui fait entrer la pe-
» lote dans l'afophage pour revenir à la
» bouche & pour y être broyée de nou-
» veau » .
La fecrétion de férofité qui fe fait pour
la rumination , influe fur la fanté de l'animal
, parce qu'il faut beaucoup de liqueur
pour humecter toutes les pelotes
d'un
pouce de diametre que fournit la
maffe d'herbes qui eft dans la panfe d'une
bête à laine . La férofité du fang n'y ſuffiroit
pas fans épuifer l'animal , fi elle n'étoit
fuppléée par l'eau qu'il boit , ou qui
fe trouve à l'extérieur & à l'intérieur des
herbes qu'il mange. Lorfque la maffed'herbes
contenue dans la panfe eft trop
humectée , parce que l'animal a bu trop
fouvent , les pelotes qui fortent de i
panfe dans le temps de la rumination ,
font affez imbibées pour ne point tirer de
liqueur du bonnet, & même pour en four.
nir à ce réfervoir , au lieu d'en recevoir.
Alors la fecrétion de la férofité du fang eft
talentie ou interrompue dans ce viſcère ;
cette humeur n'ayant pas fon cours ordinaire
, furabonde dans le fang , s'épanche
dans le corps , & caufe un grand nombre
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
de maladies qui ne font que trop fréquen
tes parmi les bêtes à laine . Au contraire
fi la boiffon manquoit trop long-temps ,
l'animal maigriroit , s'affoibliroit & tomberoit
à la fin dans l'épuifement. Pour
engraiffer un mouton on le fait boire fouvent
, & on lui donne de bonnes nourritures
; il prend bientôt un embonpoint que
la boiffon trop abondante a rendu fi nuifible
à la fanté de l'animal , qu'il en mourroit
, fi on ne le livroit pas affez tôt au
boucher.
M. Daubenton conclud qu'il ne faut
abreuver les bêtes à laine qu'avec circonfpection
, foit pour les maintenir en bonne
fanté, foit pout les guérir de la plupart
de leurs maladies. Il rapporte encore d'au
tres faits qui prouvent que l'abondance
de l'eau ptife en boiffon ou avec des her
bes mouillées où d'une confiftance trop
aquenfe , eft contraire au tempéramment
des bêtes à laine & la caufe de la plupart
dé leurs maladies . M. Daubenton a reconnu
fenfiblement les mauvais effets de
cette caufe dans les hydatides ou veficules
pleines d'eau , qui font très - fréquentes
dans les bêtes à laine , & qui adhérent
à leurs vifceres. Il en a trouvé plufieurs
fois dans la tête , au milieu du cerveau ,
M A 1. 1769. 181
où elles avoient groffi au point de le ré
duire à un très-petit volume , & de faire
périr l'animal .
TRAIT DE VALEUR.
Das grenadiers du régiment de D **
avoient été commandés pour l'attaque
d'un ouvrage au fiége de Munfter , attaque
effentiélle dans la circonftance , mais
en même tems très périlleufe ; ils paſſerent
auprès du régiment de C ** . Un des
cavaliers s'en détache & les fuit ; il ne fe
trouve point à l'appel . M. le D * de C ** ,
malgré la bonne opinion qu'il avoit de cet
homme , crut qu'il avoit déferté . Le lendemain
il le voit entrer dans fa tente :
après des reproches fur fon abfence , il lui
en demande la raifon : il y a dix ans
mon colonel , dir le cavalier , que je vis
aux dépens du Roi , & jamais je n'ai
trouvé l'occafion de lui en marquer ma re
connoiffance ; des grenadiers du régiment
de D' commandés pour une action de
vigueur , ont paffé hier près de nous ; je me
fuisjoint à eux ; ces meffieurs m'ont fait
l'honneur de me donner une hache , & il
m'a paruqu'ils avoient été contens de moi
**
>
182
MERCURE DE
FRANCE.
l'officier qui les conduifoit doit certifier ce
que j'ai l'honneur de vous dire . A peine
étoit-il forti que l'officier arriva & confirma
la vérité du fait. Le jour même les
grenadiers du régiment de D ** vinrent
rendre une vifite de corps au cavalier , &
partagerent avec lui la récompenfe que
leur avoit donnée l'officier général .
PIETE'
FILIALE.
LECE
gentilhomme
, dont nous
avons rapporté
un fi beau trait de piété filiale
dans
le fecond
volume
du mois
dernier , fe
nomme
M. de Bar : mais les
circonftances
de ce fait , qui lui eft fi honorable
,
ont été un peu altérées
dans le récit qu'on
nous
avoit
adreffé. Lorfqu'il
eft entré à
l'école
royale
militaire
, il Y
avoit près
de quatre ans que fon
pere
étoit
mort;
& il eft contre la regle
établie , & conftamment
fuivie
dans cet
établiſſement
,
depuis fa création ,
qu'aucun
des jeunes
gentilshommes
que le Roi y fait élever ,
ait de l'argent à la
difpofition
.
Ce fait reftitué à la vérité dans toute
fa fimplicité , n'en méritant pas moins
les
applaudiffemens des efprits bien faits
MA I. 1769. 183
& des coeurs fenfibles , nous allons en
donner le récit tel qu'il vient de nous être
M. Dupré Lsourens , fecrétaire
du confeil , garde des archives de
l'hôtel .
envoyé par
M. de Bar , originaire du Limofin ,
né dans l'Aunis le 17 Décembre 1740 , a
été un des premiers éleves reçus en 1753
à l'école royale militaire , provifoirement
établie au château de Vincennes .
On s'apperçut effectivement , peu de
tems après , qu'il avoit un grand fonds
de triftefle , & qu'il ne mangeoit point.
On tenta infructueufement
, à diverfes
reprifes , d'en fçavoir la raifon . Les
queftions fe fuccéderent , & devenues
preffantes , il déclara enfin qu'il ne pouvoit
fe réfoudre à vivre de la maniere
qu'il le faifoit , & qu'il qualifia de bonne
chere , fans ceffe tourmenté du fouvenir
affligeant de la malheureufe fituation de
fa mere , qui manquoit des chofes de
premiere néceffité . Ce trait frappa les fupérieurs
de l'école royale militaire , le
Roi en fut informé ; & fa majefté , toujours
prête à tendre une main fecourable
à l'indigence réelle , accorda une penfion
de 300 liv . , fur fa caffette , à madame de ,
Bar , quien jouit encore,
M. de Bar , placé au mois de Mai“
184 MERCURE DE FRANCE.
1759 , en qualité de lieutenant , dans le
régiment d'infanterie alors de la Tour
Dupin , enfuite de Boifgelin , & aujourd'hui
de Béarn , y eft actuellement premier
fous aide-major , & y jouit de la
bienveillance de fes chefs , de l'amitié
de fes camarades , & de l'eftime de tous
ceux qui le connoiffent.
ANECDOTE'S.
I.
Dans la comédie du Méchant , il y a
ce vers :
La faute en eft aux dieux qui la firent fi bête.
Un jour qu'on
repréſentoit cette piéce , UN
madame de F. . arriva : le parterre battit
des mains pendant long- tems. « Eh ! paix ,
» meffieurs , dit quelqu'un , convient- il
d'interrompre ainfi la comédie. » "
autre répliqua tout haut :
Lafaute en eft aux dieux qui la firent fi belle.
I I.
Un
Un homme d'efprit à qui on deman
doit un moyen pour foutenir un opéra
prêt à tomber , répondit affez plaifam1769.
MAI. 185
ment , qu'il n'y avoit qu'à allonger les
danfes & raccourcir
les jupes.
I I I.
On a caractérisé les quatre plus beaux
opéra de Quinault , en difant qu'Atys
étoit l'opéra du Roi ; Armide , l'opéra des
dames ; Phaeton , l'opéra du peuple , &
Ifis , l'opéra des muficiens.
I V.
Louis XIV , au retour de la chaffe ,
étoit venu dans une efpéce d'incognito
voir la comédie
italienne
qui fe donnoit
au château. Dominique
y jouoit. Malgré
le jeu de cet excellent
acteur , la pièce parut infipide. Le Roi lui dit en foïtant
: Dominique
, voilà une mauvaiſe
piéce dites cela tout bas , je vous prie,
» lui répondit
ce comédien
, par ce que
» fi le Roi le fçavoit , il me congédieroit
avec ma troupe . » Cette réponſe , faite
fur le champ , fit admirer la préſence d'efprit
de Dominique
.
V.
Legrand
, comédien
ordinaire
du Roi , fe promenoit
avec un de fes amis. Un
186 MERCURE DE FRANCE.
pauvre les aborda en leur tendant fon
chapeau. Legrand tira de fa poche quelques
fols qu'il lui donna . Le mendiant ,
par reconnoiffance , fe mit à chanter un
de profundis « Parle donc , hé l'ami , lui
» dit le comédien eft - ce que to me
prends pour un trépaffé ? Au lieu d'en-
» tonner un de profundis , chante plutôt
» un Domine , falvumfac Regem , car je
» fais les rois . »
"
Projet d'établissement d'un jardin pour
la taille & la conduite des arbres fruitiers.
I public applaudit journellement à la protection
que M. Bertin , miniftre , accorde à l'établiſſement
de l'école vétérinaire , ainfi qu'à celle
que
M. le comte de St Florentin & M. le lieutenant
de police accordent à l'école gratuite du deffin .
Lezéle patriotique de ces miniftres, & de ce magiftrat
mérite l'hommage de tous les citoyens 3
heureux ceux qui pourront trouver des moyens
d'imiter de pareils exemples ! Comme fimple particulier
, je crois pouvoir indiquer un objet ana➡ -
logue & non moins urile.
Je paffe une partie de l'année dans la maiſon
de campagne d'une perfonne dont les intérêts
me font chers . Je vois avec douleur que dans un
MAI. 187 1769 .
terrein d'une très - bonne expofition , & malgré
la précaution que l'on a toujours eue de faire
planter des arbres fruitiers convenables à la
qualité du fol , ces arbres ne donnent aucun
produit. Je ne puis en attribuer la cauſe
qu'au mal entendu du plus grand nombre des
jardiniers. Mon opinion fe trouve confirmée par
divers auteurs qui aflurent que fur la majeure
quantité de ces ouvriers il eft rare d'en trouver
un feul qui ait les connoiffances
requifes pour tailler les arbres & les conduire de maniere à
leur faire rendre la production néceſſaire . Il réfulte
de cet inconvenient
que le propriétaire ſe
trouve lefé de plufieurs manieres .
paye
1.° 11
infructueufement
des gages
à un
jardinier
qui n'a pas la moindre
notion
de la taille des arbres
.
2. Il a en pure perte l'achat de ces arbres qu'on eft obligé de renouveller
fouvent , qui ne donnent aucun produit , & qui occupent & ufent
inutilement
le terrein .
Enfin en efluyant toutes ces pertes , un pro-,
priétaire fe trouve encore obligé de faire de
nouvelles dépenfes pour le procurer les fruits
qu'il auroit dû trouver en abondance dans fon
propre bien.
Ces défavantages ne tirent point à conféquence
pour les propriétaires qui jouiflent d'une grande
fortune. L'inconvenient
le plus frappant porte
fur la difette des fruits dont le peuple malheureux
fait une partie de fa nourriture , fur- tout
lorfque le prix du pain fe trouve au deffus du
gain qu'il retire de fon travail .
188 MERCURE DE FRANCE.
Ces confidérations intéreffent l'humanité , &
font defirer un établiſſement qui , fans être difpendieux
, procureroit beaucoup de reflources ;
voici mes obfervations à cet égard.
Plufieurs auteurs , animés du bien public
ont fait des livres qui traitent , avec autant de
clarté qu'il foit poffible , de la taille des arbres.
La théorie fur ce objet eft fouvent inférieure à
la pratique . Le plus grand nombre des jardiniers
dans le royaume font des gens de peine qui ne
fçavent pas lire , qui travaillent fans aucun principe
, & qui agiflent d'après ce qu'on appelle
routine , qui auroient befoin d'être aidés d'un
peu de théorie , mais plus particuliérement d'une
bonne pratique.
>
La théorie de la taille des arbres peut être
mife en comparaifon avec la profeffion de la
chirurgie. Un chirurgien qui fe borneroit à la
lecture des livres qui traitent de fon art qui
n'auroit jamais examiné le corps humain , &
qui n'auroit pe fuivi les opérations dans les
Hôpitau & ailleurs , ne pourroit donner un fecours
auffi prompt & auffi efficace que [es confreres
qui exercent journellement leur profeffion ;
quoiqu'il eût , comme on vient de le dite , une
parfaite connoiflance de la théorie.
LA.
Les arbres fruitiers , pour être confervés &
pour produire , ont befoin d'être cultivés foigneufement:
les maîtres jardiniers étant prefque
tous entiérement dépourvus de théorie , & leur
pratique étant dénuée de tour principe il ne
peut réfulter de leurs travaux que toute forte de
défavantages pour les propriétaires des terres ,
MA I. 1769. 189
& pour le public qui ſe trouve privé des productions
néceffaires.
La Hollande & les Pays -Bas ont les plus beaux
jardins de l'Europe : on aide la nature , on la fait
fructifier à volonté : c'eft en France tout le contraire.
L'ignorance des jardiniers nous prive fouvent
de ce que la terre donneroit d'elle même.
Cela démontré , il feroit facile de trouver un
moyen de remédier à un fi grand inconvenient.
Le jardin du Roi a été établi pour la botanique
& pour donner aux afpirans dans cette
profeffion une entiere connoiffance des fimples.
Par arrêt du Confeil d'Etat du Roi du 9 Février
1767 , il a été établi à la Rochelle près
Melun , une pépiniere pour cultiver les plants &
arbres, pour y former une école, & y attacher cinquante
enfans trouvés , lefquels étant affez inftruits
feront répandus dans le Royaume. Cer
établiffement n'eft que pour élever les plants feulement
de toute efpéce d'arbres Le plus petit nombre
font ceux à fruit , & que l'on délivre fans
qu'il foit poffible de fçavoir s'ils font bons pour
la production .
De bons citoyens ont établi une pépiniere à
Sens , mais c'est toujours uniquement pour les
plants. Le meilleur arbre mal conduit n'eft pas
plus utile qu'un bâton de bois mort , & devient
en pure perte pour le propriétaire.
A l'imitation de ces établiflemens , j'ofe croire
que par la fuite , foit l'état ou quelque bon patriote
, animé par l'envie de faire le bien ,
dra former celui d'un jardin public , fous la di
190 MERCURE
DE FRANCE.
rection, de quelques perfonnes dont l'expérience
confommée fera reconnue pour la taille , le
gouvernement & la qualité des arbres en général
. On planteroit dans ce jardin des arbres de
toute efpéce , provenant , autant qu'il feroit poffible
, d'un terrein à peu près égal à celui où on
voudroit les tranfplanter ; l'étendue de ce jardin
doit être aflez confidérable pour donner de l'occupation
à un nombre fuffifant de travailleurs
qui voudroient acquérir les connoiffances néceffaires
dans ce genre ; on renouvelleroit ces perfonnes
à mesure que l'on trouveroit les premieres
affez inftruites pour ſe répandre dans les
campagnes , & communiquer leurs lumieres à
ceux qui exerceroient fous leurs ordres,
Cet établiffement foutenu feulement pendant
dix à douze ans fuffiroit pour perpétuer dans
tout le royaume la méthode fûre de faire produire
des récoltes abondantes en fruits , & de
le peu- conferver les arbres ; ce qui foulageroit
ple , lui donneroit plus d'ailance & de facilité
pour payer les impofitions. J'ai un exemple frappantd'unparticulier
recommandable deMontreuil.
Je fus conduit ehez lui par le Cicéron du fiécle
& du premier rang de la magiftrature : je vis
le jardin de cecultivateur dans la faifon desfruits,
qui me parut reflembler à celui des Hefperides ;
on m'a affuré que ce particulier retiroit par fes
foins laborieux & fon intelligence , un revenu
par année.
en fruits d'environ vingt mille livres
Une compagnie
à qui le Roi auroit la bonté
de céder un terrein & les plants fuffifans pour former le jardin public dont je viens de parler , trouveroit du bénéfice fur le produit des fruits
M A I. 1769 . 191
diſtraction faite de toutes les dépenfes relatives
à cet établiſſement ; ainfi il n'en réſulteroit aucune
charge pour l'état.
ParM. B *** , Abonné au Mercure.
NOTE fur M. DE CHEVERT.
Quelques perfonnes , après avoir lu l'éloge
hiftorique de M. de Chevert , perfiftent à croire
qu'il a commencé par être fimple foldat ; on lit
cependant dans une note de cet éloge que fa lettre
de lieutenant au régiment de Carné & le certificat
du commiflaire des guerres qui a reçu
fon ferment , fait partie de fes papiers . Cette
lettre eft du 18 Août 1706. Il avoit alors onze
ans fept mois. A quel âge veut- on qu'il ait été
foldat ? On donne ici la copie de cette lettre
fignée par le Roi Louis XIV , dont l'original eft
encore en dépôt chez M. Lhomme , notaire rue du
Roule . On peut auffi confulter la chronologie hif
torique militaire , imprimée depuis plufieurs années
fous la protection du ministère de la guerre.
Trouver mauvais qu'on en ait fait myſtère &prétendre
qu'il falloit l'avouer pour l'honneur même
de fa mémoire , c'eft dire , avec un air de décou
verte , ce que tout le monde fçavoit déjà . Il auroit
fans doute plus de mérite encore s'il étoit
parti de plus loin ; mais ce mérite ne lui appar
tient point , & il n'a pas beſoin d'une gloire
ufurpée.
Copie de la Lettre du Roi.
Mons de Carné, ayant donné à Chevert la char
ge de lieutenant en la compagnie de Dondel ,
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le régiment d'infanterie que vous comman
dez , vacante par la promotion de Talhouet à
une compagnie ; je vous écris cette lettre pour
vous dire que vous ayez à le recevoir , & faire
reconnoître en ladite charge, de tous ceux & ainfi
qu'il appartiendra; & la préfente n'érant pour autre
fin , je prie Dieu qu'il vous ait , Mons de Carné ,
en fa fainte garde . Ecrit à Marly le 18 Août 1706.
Signé, LOUIS.
Sur le repli eft écrit , à Mons de Carné , colonel
d'un régiment d'infanterie , & en fon abfence
, à celui qui commande la compagnie de
Dondel .
EPITAPHE de M. DE CHEVERT.
Hic eft Martis amor miles qui , fortibus aufis ; IC
Armorum & patriæ , præmia , vota tulit.
A VIS .
I.
Cours de Phyfique expérimentale.
M. Briffon de l'académie royale des ſciences ,
profefleur royal de phyfique expérimentale
commencera dans les premiers jours de Mai un
Cours particulier de phyfique expérimentale
dang
M A I. 1769. 193
dans fon cabinet de machines , quai d'Orléans ,
ifle Saint-Louis , la feconde porte à gauche en
entrant par la rue Regratiere. Ceux qui voudront
fuivre ce cours le feront infcrire chez lui , aú
collège de Navarre , rue & montagne Ste Gene
viève.
I I.
Cours de Langue Angloife.
Le fieur Berry , anglois de nation , auteur de
la Grammaire générale Angloife , donne avis que
pour la commodité des négocians & autres perfonnes
qui font occupées dans le courant de la
journée , il commencera un cours de Langue
Angloife le premier de Mai prochain , lequel
cours durera fix mois , & fera ouvert trois fois
la femaine depuis fept heures du matin jufqu'à
neuf. Les perfonnes qui voudront affifter au cours
qu'il vient d'indiquer , font priées de le faire
infcrire & s'abonner chez lui avant le premier
de Mai.
›
Le Sieur Berry demeure rue Saint Germainl'Auxerrois
, au Magafin de pipes de Hollande ,
prefque vis-à-vis la rue de la Sonnerie , au troi-
-fiéme fur le devant. Il donne des leçons en ville
à toutes les autres heures de la journée ; il tràduit
toutes fortes d'écritures en françois ou en
anglois pour MM. les banquiers , négocians ,
&c.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ΙΙΙ .
Déclaration de M. Louis , architecte.
›
Le Journal politique de Février dernier , deuziéme
quinzaine , que je n'ai lu par hazard
que depuis quelques jours , en me donnant des
éloges trop flateurs & me traitant de jeune
artifle qui a déjà fait preuve de talent & de génie
dans différens genres , m'annonce comme l'architecte
qui a donné le plan du Vauxhall de la
Foire. Or , je déclare que je ne fuis point auteur
de ce projet & que je n'y ai point travaillé
directement ni indirectement ; j'ai toutes fortes de
railons pour faire cette déclaration formelle.
Louis , ancien Penfionnaire du Roi & premier
Architecte de Sa Majesté Polonaife , 4
Avril 1769.
I V.
Exploitation de Mines.
La defcription que fait l'Encyclopédie , vol.
art. Alface , de la richeffe & du nombre des
mines de cette province , fituées paroifle de
Giromagny & aux environs , à trois lieues de
Belfort , engagea quelques particuliers de cette
ville de Paris à prendre toutes les informa
tions poffibles fur cette exploitation . Leurs recherches
ayant été fatisfaifantes , ils ong raffemblé
& formé des ouvriers en tout genre
rétabli tous les laboratoires des fonderies , déMA
I. 1769. 195
ils ont fait
gagé quelques- uns des anciens travaux , & nonobftant
toutes ces occupations
fabriquer pour plus de quarante mille livres d'argent
, de cuivre & de plomb.
Comme pour mettre ces mines en grande va
leur , ils defireroient former une compagnie en
régle , ils offrent d'en former une de vingt intérêts
de quinze mille livres chacun . Ces fonds
ne fe fourniront point , quant à préfent , celera
la compagnie allemblée qui jugera des portions
fucceffives à remettre à la caifle pour l'exécution
des travaux dont elle aura agréé les devis.
Comme l'exécution du plan entier des opérations
pourra demander trois ou quatre années
les intéreflés fourniront leurs fonds d'une maniere
prefqu'imperceptible , & qui leur devien
dra peu à charge . Dès qu'on aura reçu les aflu
rances de la totalité , on fera avertir les affociés
, pour prendre tous enſemble dans une aſfemblée
générale , les arrangemens convenables
pour donner à la compagnic une forme fubfil→
tante.
Tous les bâtimens néceflaires font conftruits
& en bon état. Il y a 2294 arpens de bois , tant
taillis que futaie affectés uniquement au ſervice
de l'exploitation , & qui font fournis gratis fur
pied. Le pays abonde en ouvriers de cette espèce
pour tous les genres , dont on employe actuellement
une grande quantité fur des ouvrages de
préparations . Enfin il y a une bonne provifion de
bois , charbon , poudre , pompes , &c. & une
très-belle fonderie.
On donnera féparément , aux perfonnes qui
Ijj
196 MERCURE DE FRANCE.
· le defireront tous les éclairciffemens poffibles ;
elles s'adrefferont chez M. Caillor , rue Mêlée ,
la feconde porte cochere en entrant par la rue
St Martin , à gauche , ou à M. l. Directeur général.
1
"
Comme le tems eft précieux dans ces fortes
de travaux on commencera dès le mois d'Avril
, ou de Mai les opérations ; ainfi on aflemblera
les perfonnes qui fe feront fait connoître
d'ici à ce tems , dès qu'on aura completté le
nombre fuffifant . On avertit qu'aujourd'hui 15
Mars il y a déjà 11 fols de retenus.
V.
Inftitution de la Jeuneffe dans la ville
de la Flèche .
La meilleure inftitution feroit celle qui réuniroit
les avantages de l'éducation domeftique &
de l'éducation publique , fans en avoir les inconvéniens.
Une penfion bien réglée , gouvernée avec autant
d'intelligence que de zèle , doit donc être.
l'objet des voeux du Public. Mais fi cette penfion
n'eft conduite que par un feul chef , quelque parfait
qu'il foit , il n'eft guères poffible qu'il fuffife
à tout . Il eft obligé de confier les éleyes à des maî
tres fubalternes. S'il s'abfente , tout fe relâche ;
s'il eft malade , tout languit.
Ces confidérations ont déterminé des gens de
Lettres , unis depuis long-tems par une eftime &
une amitié réciproques , à s'affocier pour établir
MA I. 1769. 197
tine penfion qui réuniffe tout ce qui doit entrer
dans une éducation phyfique , morale & chrétienne.
Ils ofent fe promettre le plus heureux fuccès.
Ces affociés ont déjà confacré plufieurs années
à l'enſeignement public dans des colléges célébres
, & ont gouverné avec éloge des penfions
très- nombreuſes & très- brillantes . Ils font connus
par des ouvrages généralement applaudis des connoiffeurs
, & par des prix d'éloquence & de poëfie
qu'ils ont eu l'honneur de remporter en différentes
académies.
Pour le rendre plus utiles au Public & fe conformer
aux différens goûts des parens , ils pren
dront des penfionnaires qui , outre les inftructions
& les foins particuliers qu'on leur donnera dans
la penfion , fuivront exactement les exercices du
collége royal . Pour éviter l'inconvénient dont
nous avons parlé , un des inftituteurs fera chargé
de les conduire au collège & de les ramener à la
penfion. Et pour s'affurer de la pureté des moeurs
des éleves , & les mettre à l'abri de route atteinte,
on n'en recevra point qui ayent paffé l'âge de quatorze
ans .
On prendra auffi des éleves à qui les parens
voudront faire donner une éducation particuliere.
Et , outre les leçons de géographie , de chronola
gie , d'hiftoire & de blazon qui feront données
également à tous les penfionnaires , on leur apprendra
l'arithmétique , l'algébre , les élémens de
géométrie , les langues vivantes & tout ce qui
leur fera néceffaire pour l'état auquel ils fe deftineront.
On s'eft affùré à Paris d'excellens maîtres
pour ces objets.
On aura l'attention de ne point furcharger les
I iij
་ :
198 MERCURE DE FRANCE.
éleves. On diverfifiera leur travail & leurs exercices,
pour éviter le dégoût. On les fera paffer fucceffivement
d'un objet à un autre , à mesure qu'ils
feront des progrès. Et s'il s'en trouve que leur
peu de difpofition mette hors d'état de profiter des
foins qu'on leur donnera , on ſe hâtera d'en avertir
les parens, pour leur épargner des dépenfes inutiles.
Si par malheur quelqu'un des éleves montroit,
des inclinations vicieufes , & que fon exemple pût
être contagieux , les parens ne trouveront pas
mauvais qu'on les prie de le retirer avec précaution,
Pour exciter l'émulation , on donnera de tems.
en tems des prix à ceux qui le diftingueront par
leur conduite & leurs progrès . Enfin on employera:
tous les moyens les plus convenables pour faire
remplir par goût aux éleves tous les devoirs de la
religion & de la fociété ; pour former lear tempérament
, orner leur efprit , rectifier leur ame &
les accoutumer infenfiblement à la pratique des
vertus morales & des vertus chrétiennes.
Comme la religion eft le premier & le plus grand
objet de l'éducation ; comme c'eft d'elle que dépend
le bonheur de l'homme dans cette vie & dans
l'autre , les aflociés en feront leur devoir capital .
Outre les exercices ordinaires de piété , les éleves
feront tenus d'aller à confefle tous les mois . Les
jours de fêtes feront fpécialement confacrés à l'étude
du cathéchifme , de l'évangile & de l'hiftoire
abrégée de l'ancien teftament , qu'on aura foin de
leur bien développer.
Il feroit inutile de détailler les motifs qui ont
MAI
. 1769. 199
1.
·
déterminé les nouveaux inftituteurs à préférer
pour cet établiſſement la ville de la Fléché à toute
autre . La falubrité de l'air , la beauté du pays , la
facilité des correfpondances , font les moindres
avantagès qu'on puifle s'y promettre . On fçait de
quelle bienveillance le Roi daigne honorer le collége
de cette ville , affilié à l'univerfité de Pa
ris ; & combien les maîtres refpectables qui y
élevent la jeune nobleffe du royaume méritent la
confiance du public .
Conditions de la Penfion.
On fournira à MM . les Penfionnaires le perru
quier , la blanchifleufe , le feu , la lumiere, même
pendant la nuit pour prévenir les accidens , plumes
, papier , encre , raccommodages d'habits ,
linge , bas , &c.
Le prix de la penfion , y compris tous les arti
cles détaillés ci- deffus , & le maître de géographie
& d'hiftoire,fera , pour ceux qui irent au collège ,
de
Et pour ceux qui auront des maîtres
particuliers de
400 liv.
600 liv.
On invite les parens à habiller leurs enfans felon
l'uniforme de la penfion , qui confifte en un habit verd avec vefte & culotte ventre de biche &
une redingote blanche à paremens rouges.
font
Comme l'on le propofe de ne prendre qu'un
certain nombre de penfionnaires , les parens
priés de s'adreffer de bonne heure à M. l'abbé Se
rane , chargé de la correfpondance de MM . les
affociés pour l'inftitution de la jeunefle à la Fléche.
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
›
Chaque éleve apportera en entrant deux paires
de draps , fix ferviettes un couvert d'argent.
On trouvera ici des facilités pour fe procurer un
lit & tout ce qui peut être néceflaire.
Le public ne doit pas ignorer que la ville de la
Fléche a fait l'honneur à ces inftituteurs de les
appeller & de leur procurer beaucoup d'agrémens.
Monfeigneur le duc de Choifeul , miniftre de la
guerre , inftruit de leurs fuccès , a eu la bonté de
leur témoigner l'intérêt qu'il daigne prendre à
leur inftitution .
V I.
Paftilles d'orgeat & de limonade , &c.´
Le Sr Ravoifié , marchand confiſeur , rue des
Lombards , au Fidéle berger , a perfectionné &
débite avec ſuccès des paftilles pour faire de l'orgear
& de la limonade ; il en compofe auffi pour
faire des bavaroifes à l'eau ou au lait. Il fuffit
d'employer une de ces paftilles pour avoir une caraffe
, ou pour donner un grand verre d'orgeat ou
de limonade. Ces paftilles s'écrafent & fe fondent
facilement dans l'eau. On peut les tranfporter &
les conferver fans embarras dans des boîtes qui
font de 3 liv. & de 36 fols , avec la marque de l'enfeigne
du Fidéle Berger.
Le même marchand aun excellent firop de vinaigre
rafraîchiflant.
I
Il vend auffi des moyeux de Dijon à 30 f. le pot;
de la grofeille de Bar-le Duc à 1 livre ; des pâtes
d'abricots d'Auvergne à 6 1. la boîte ; de nouvelles
pâtes de pommes de Portugalà 3 liv , &c.
E
M A I. 1769. 201
VII
CUREMOLE d'une nouvelle conftruction.
30
Le Sr de Jevigny , ingénieur du Roi , eft l'auteur
de cette nouvelle machine qui a la propriété
de couper les racines des rofeaux & autres herbes
aquatiques avec une diligence furprenante . Il faut,
pour fe fervir du curemole, cinq manoeuvres & un
cureur ; ces fix hommes enfemble pourront curer
dans 15 minutes 25 à 30 piés cubes de vafe à
braffes ou 150 piés de diſtance , fans aucun effort,
& à la profondeur de zo piés & plus , fi le cas
l'exigeoit ; l'auteur néanmoins ne le flate pas d'enlever
les buiffons qui fe trouveront dans les étangs
& dans les marais. Ce curemole eft propre encore
à rendre les rivieres navigables , ainſi qu'à nétoyer
les canaux , foflés , baffins , ports de mer &
de riviere , & généralemeut tout ce qui eft fujer à
fe remplir de vale.
Le même auteur eft auffi inventeur de preffes
d'une nouvelle conftruction qui ne font fujettes à
aucun entretien que le graiffage des vis. Ces preffes
font bonnes pour les hôpitaux , pour les vinaigriers
, pour les fuifs , pour les cartiers , & autres
ouvriers , à quelqu'ufage que ce puiffe être. Elles
riennent peu de place , & font très - faciles à manoeuvrer.
Il en fournit de petites & de grandes, fuivant
le befoin du Public , & à jufte prix.
Le Sr de Jevigny demeure chez le Sr Forçant ,
maître perruquier , rue Coquilliere , vis-à-vis le
Notaire, à Paris.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
VIII.
Béchique & Elixir.
Béchique fouverain ou Sirop pectoral , ap--
prouvé par brevet du 24 Août 1750 ; pour les
maladies de poitrine , comme rhume , toux invétérées
, oppreflion , foibleffe de poitrine &
afthme humide Ce Béchique en tant que balfa-.
mique , a la propriété de fondre & d'atténuer
les humeurs engorgées dans le poulmon , d'adoucir
l'acrimonie de la lymphe : comme parfait.
reftaurant , il rétabli les forces abattues , rappelle
peu-à - peu l'appétit & le fommeil . La bouteille
eft de fix livres , fcéllée du cachet de l'au--
seur & étiquetée ; elle fuffit pour faire éprouver
toute l'efficacité de ce reméde . L'auteur eft enfin
parvenu à faire connoître la bonté de fon eli
ir antiapoplectique , ftomachique , carmina-.
tif , nommé Azot ; il l'a mis pour la fureté pu
blique dans des bouteilles femblables à celle de
fan béchique , fcélées & étiquetées de même. La
bouteille eft de quatre livres dix fals.
L'un & l'autre fe débitent chez M. Rouffel ,
épicier droguifte , dans l'abbaye Saint - Germaindes
-Prez , à côté de la fontaine , en entrant par
la rue Sainte - Marguerite à Paris .
De Bruxelles , le ·30 Mars 1769.
Le jubilé de S. A.R. Mgr le duc Charles de
Lorraine, parvenu à la vingt cinquième année de
MA I. 1769 . 263
fon gouvernement général , fut célébré le 271
Mars avec des témoignages de refpect , de zèle
& d'amour dont il y a peu d'exemples . Le matin , `
les hommages furent rendus , les préfens furent.
offerts tout le peuple parut dans la joie , &
tous les talens fe mirent en action. Le foir à fixa
heures S. A. R. fe rendit à la falle de fpectacle ,;
le tranfport le plus général y marqua fon arrivée
: les étrangers , touchés de cette joie délicieufe
, devenoient citoyens ... Après le fpec--
tacle , devant l'hôtel de ville qui étoit illuminéz
du meilleur goût , il fut tiré an fuperbe feu
d'arufice . L'illumination fut générale dans la
ville , quoique le fentiment feul l'eût ordonné ;
les diverfes décorations que formoient celles de
plufieurs hôtels étoient magnifiques ; mais quelques
particuliers fe diftinguerent à cet égard part
des idées auffi agréables que peu communes &
Prouverent cette vérité fi conftante pour les états
inférieurs , que par tout où le ſentiment regne ,
la dépenfe eft ailément fuppléée : Des rafraîchif--
femens abonans une pompe exceffive , Un
ordre admirable de la part de Meffieurs les Ma--
giftrats de la ville ; furent autant de preuves de
Jeur zèle & de leur goût. S. A R : fe rendit chez
le comte de Cobenzel où elle fo pa le feitin
Fillumination , le feu d'artifice , furent les moindres
preuves quece Miniftre & Madame de Coben--
zel donnerent du zèle & du goût infini's que le
public eft accoutumé à admirer en eux. L'elprit , -
les graces , l'ardeur , la vérité , tout marquoit :
un foin nouveau pour l'auguſte objet de la fête ,,
tout peignoit le coeur qui la lui donnoit. Le ficurt
Preville , comédien du théâtre françois , eft -resi
Ilvjj
204 MERCURE DE FRANCE.
nu augmenter & embellir l'hommage des talens
par le concours du fien ; il a eu l'honneur de
jouer devant S, A. R.
Un Ecrivain François avoit compofé une comé
die lyrique & allégorique , dans laquelle il exprimoit
les fentimens des citoyens . Il fe flattoit de la
dédier à M. Vandendilft ,
bourgmestre de la ville ;
mais la piéce n'a point été jouée à caufe des changemens
d'acteurs , & c.
Les comédiens n'ayant donc pu donner de nouveauté
, ont cherché à prouver par d'autres foins
leur jufte empreffement ; ils
repréſenterent lundi
, jour de la célébration , le Médecin par oc
cafion , de feu M. Boiffy , comédie en cinq actes ,
qui n'avoit jamais été jouée en cette ville , qu'ils
ont réduite au terme de trois actes , & qu'ils ont
rendu analogue à la fête , par des vers au peuple
du Brabant ces vers furent
exceffivement
applaudis ; l'acteur fut plufieurs fois interrompu,
& l'on vit couler des larmes
d'attendriffement .
VERS au Peuple du Brabant .
C'EST à vous
qu'aujourd'hui j'adreſſe mon hommage
,
Vous , chez qui l'honnêre homme a fouvent des
amis :
En vous fe trouvent réunis
Les qualités de l'homme & les plaifirs du fage
Simplicité , juſtice , amour , vertu , courage :
Votre bonheur en eft le prix..
2
MA I. 1769 . 205
O Brabançons ! j'ai vu votre allégreffe ,
Et ce zèle incroyable , & ces pleurs de tendreffe
Echappés de vos coeurs quand Charles renaquit :
Ce moment reviendra fans ceffe
Pour mon ame qu'il attendrit.
J'ai lu des traits de votre hiftoire':
L'un me furprend & l'autre me ravit 3.
L'un me touche , l'autre m'inftruit ;
Ils font fentir tous le prix de la gloire ;
Le plaifir d'y penfer cent fois les reproduit ;
Sans ce plaifir , peut - être , on ne pourroit les
croire :
Le tems les a gravés au temple de mémoire ;
L'amour, bien mieux , les grave en mon eſprit.
De tant de peuples dont la guerre ,
Les fyftêmes nouveaux , les nouveaux intérêts .
Les paffions qui gouvernent la terre ,
Ont effacé les premiers traits ,
Aucun n'a pu , par fon délire ,
Par fon goût pour la nouveauté ,
Vous ravir ces vertus , cette fimplicité ,
Et ces plaifirs fi capables d'inftruire : “
Je vois vos moeurs , je vois vos fentimens ,>
Je vois votre amour pour vos maîtres ;
On diroit que le ciel , touché de vos penchans ,
Les a commis à la garde du tems :
Vous pensez comme vos ancêtres ;
206 MERCURE DE FRANCE.
De la nature encor vous êtes les enfans ..
Souvent un peuple raisonnable
Reçoit un joug fait pour le revolter ;.
ne murmure point , mais il eſt miſérable ;;
Et dans le chagrin qui l'accable.
Il obéit fans pouvoir respecter.
Du ciel , la bonté fouveraine
Daigna vous donner une Reine
Que l'univers voudroit choifir ;
La probité l'infpire & la bonté l'entraîne :
Afon nom le devon le transforme en plaifirs;
Le peuple.de Rome & d'Athène
Fût devenu fujet pour la fervir..
Ce héros quí la repréfente ,
Ce miniftre , ces juges , & ces loir
Dont la juftice vous enchante ,
Tout reproduit les foins de fa bonté touchante ; ;
Seriez-vous plus heureux par votre propre choix!:
Dans un bonheur pur & tranquille,
Vous reflufcitez l'âge d'or ;
Qui vous connoît , retrouve encore
Ces tons naïfs , ce calme utile ,
Ce caractere , en richeffes fertile ,
>
Que la nature offre comme un tréfor
Dans vos tableaux tracés par une main habile.
Modérés fans langueur , obligeans fans efforts ,
Penfant par goût , n'aimant rien d'inutile ,.
Mais aimant à propos , fouvent avec transport ,
MA I. 207 1769.
Vous inftruiféz la terre , aux champs comme à la
ville ,
Par vos moeurs & par votre fort .
Aujourd'hui ce bonheur devient plus pur encore ::
Le prince , que votre ame adore ,
Voit accomplir les vingt- cinq ans
Que vous attendez dès long- tems
Pour célébrer un jour qui vous honore ::
Je vois déjà vos tendres mouvemens ,
Vos doux excès , vos ſoins ardens ;
rayons dont le ciel fe colore
Et les
Sont moins purs que VOS fentimens..
Peuple heureux & digne de l'être !
Peuple fenfible , & dont les qualités
Sont dignes du refpect qu'en moi vous faitess
naître ,
Que monjufte tribut vous apprenne à connoître
L'eftime que vous méritez.
L'eſprit , jaloux d'un éclatant ſuffrage ,
Sadrefle à la grandeur pour fixer les regards ;
Déjà , pour offrir fon hommage ,
La foule des rimeurs , qu'un beau prétexte engage,,
Dans le palais de Charle entre de toutes parts ;
Je refte parmi vous ; & mon coeur vous adreffe,
Les éloges qui vous font dus :
Avec vos voeux , mes voeux font confondus ;;
J'ai tous vos fentimens , toute votre tendrefle
108 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'objet qui vous intérefle 5
Heureux fij'avois vos vertus !
FAUTES à corriger dans l'Eloge hiftorique
de M. de Chevert.
PAGE
Premier Volume d'Avril.
AGE 175 , 8 Août , lifez 18 Août.
178 , point de vues à cacher , lifez,
point de vice à cacher.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie, le 25 Mars 1769.
ONNa publié à la tête des différens régimens
Rufles qui ont été détachés contre les confédérés
de la grande Pologne , que tout foldat qui feroit
quartier à un confédéré ou le recevroit prifonnier,
feroit févérement puni. Cet ordre ne paroît pas
avoir produir l'effet qu'on en attendoit. On remarque
que les confédérés n'ayant plus de falut
à espérer , fe battent avec plus d'acharnement
que jamais , & on ne voit pas que leur nombre
diminue. Ils ont maltraité un détachement de
Ruffes , commandé par le colonel Gallitzin , &
l'on parle beaucoup d'un échec que quatre efcadrons
de cuiraffiers commandés par le général
Apraxin , ont , dit-on , efluyé la femaine derniere.
Les confédérés , difperfés de tous côtés , tombent
continuellement fur les Ruffes , & les épuifent .
M A I. 1769. 209
par des fatigues auxquelles les corps les plus robuftes
ne peuvent pas réfifter.
voya-
De Vienne , le 12 Avril 1769.
Suivant les nouvelles que la cour reçoit du
ge de l'Empereur , il y a apparence que fa Majefté
Impériale , après s'être rendue à Naples & à Florence
, ira à Parme & enfuite à Veniſe pour y
voir la cérémonie des époufailles de la mer Adriatique
, laquelle aura lieu le quatre Mai prochain
fête de l'Afcenfion .
De Naples , le 25 Mars 1769.
On travaille actuellement aux préparatifs des
fêtes que leurs Majeftés fe propofent de donner
à l'Empereur pendant le féjour qu'il fera en cette
capitale , où il eft attendu la femaine prochaine.
De Rome , les Avril 1769.
Le cardinal de Bernis eft entré au conclave le
25 du mois dernier ; le cardinal Conti y entra le
31 ; le cardinal Cavalchini , doyen du facré collége,
s'y eft rendu aujourd'hui & y fait le quarante-
uniéme ; le cardinal Branciforte , arrivé
d'hier , y entrera après demain ; on attend ce
foir le cardinal Molino qui , dit -on , s'y rendra
en droiture; il n'y manquera plus que les cardinaux
de Solis & de la Cerda , & le cardinal Pozzo-
Bonelli , archevêque de Milan .
De Londres , le 4 Avril 1769.
Un officier qui a navigué fur des vaifleaux de
la compagnie de la Baie d'Hudlon , avoit annoncé
au miniftère , il y a quelques mois , qu'il
210 MERCURE DE FRANCE.
avoit découvert un paflage pour aller aux Indes
orientales par le nord-oueft de l'Amérique . Cet
Officier avoit obtenu du gouvernement la permillion
de mettre au jour la relation de fa découverte
, & il avoit commencé à dreffer des plans
& des cartes exactes des différentes côtes par lef
quelles il avoit paffé ; mais on lui a défendu depuis
peu de continuer fon travail , & l'on dit
que fur les inftances de la compagnie des Indes &
de la baie d'Hudſon , il a été réfolu de ne point
rendre publique cette découverte , ni rien de os
qui y a rapport.
Du 14 Avril.
2
L'élection d'un repréfentant pour le comté de
Middlefex s'eft faite hier à Brentfort , avec plas
d'ordre & de tranquillité qu'on ne pouvoit l'ef
pérer. Outre le fieur Wilkes , le colonel Luttrell
le fieur Whitaker , & le fieur Roche étoient fur
les rangs. Le dernier n'ayant pu faite les preuves
néceflaires pour être éligible , fat obligé de fe
défifter de fa prétention . Tous les fuffrages ayant
été recueillis vers les cinq heures du foir , on
reconnut que le fieur Wilkes avoit onze cens
quarante- trois voix ; le colonel Luttrell , deux
cens quatre-vingt -feize ; & le fieur Whitaker ,
cinq. En conféquence le fieur Wilkes fut décla
ré légalement élu . La chambre des communes
ayant délibéré aujourd'hui fur cette nouvelle élec
tion , l'a annullée comme les précédentes , & a
déclaré pour la troifiéme fois le fieur Wilkes incapable
d'avoir féance au préfent parlement.
Cette chambre eft actuellement occupée à déli
bérer fur une requête que lui a adreflée le coionel
Luttrell ; on croit généralement que l'élecëMA
I. 1769. 21 &
tion de cet officier fera déclarée valide , & qu'il
fera admis à prendre féance en qualité de repréfentant
du comté de Middlefex.
D'Amfterdam ,. le 18 Avril 1769.
On mande de Smyrne que , le 13 Février der
mier , il eft parti trois cens chameaux & trois cens
chevaux pour le tranfport des vivres à l'armée..
Les mêmes avis portent qu'on a déjà levé dans
cette ville fix compagnies de cent vingt à cent;
trente-hommes chacune , & qu'elle fournira , elle
feule , plus de trois mille volontaires .
De Verfailles , le 12 Avril 1769.
Le Roi & la Famille Royale fignerent , le 9 de
ce mois , le contrat de mariage du marquis de
Gouffier avec Demoiſelle de la Cropte de Saint-
Abre , & celui du Sieur de Calonne , intendant
de Metz , & fils du premier préfident du parlement
de Flandres , avec Demoiselle Marquet , fille du
receveur- général des finances de Bordeaux..
Le même jour , le Duc de Bourbon prêta ferment
entre les mains du Roi pour le gouverne
ment de la Champagne , dont le Comte de Clermont
s'est démis avec l'agrément de Sa Majesté ;.
le Duc de Nivernois , pour le gouvernement de
Nivernois , & le Comte de Noailles , pour la lieutenance
- générale de la Baffe - Guyenne , vacante
par la mort du Marquis de Bonnelles & dont il
avoit la furvivance.
De Paris , le 7 Avril 1769..
On mande de Leon , en baffe Bretagne , que
212 MERCURE DE FRANCÉ.
.
Jeanne Normand , âgée d'environ quarante ans }
époufe d'Yves le Goff du manou de Kergreach ,
en la Treve de Trencaouenzan , paroiffe de Peou
danniel , évêché de Leon , eft acco.chée le s de ce
mois de trois filles & d'un garçon , qui furent baptilés
ce même jour à l'églite de la Treve. Deux de
ces enfans moururent du 6 au 7 & les deux autres
le 8.
MORT S.
Marie- Julie Juliftane , veuve de Louis Armand
de Beautru , comte de Nogent-le Roi , lieutenant
général des armées du Roi , eft morte ici le 10
Avril dans la quatre- vingt- dixieme année de fon
âge.
و
Pierre Prothain eft mort le Avril, à Remillyfur
Meufe , près de Sedan , âgé de cent trois
ans.
Jeanne-Thérefe Fleuriau de Morville , veuve
d'Alexandre-Nicolas de la Rochefoucault , marquis
de Surgeres , heutenant général des armées
du Roi , gouverneur & grand bailli de Chartres ,
eft morte ici le 19 Avril dans la cinquante- huitieme
année de fon âge.
Jeanne- Adrienne de Belleville , veuve de Jean
Guillaume Porel des Foflés , eft décédée à Danneville
, baffle Normandie , dans la quatre - vingt
feptieme année de fon âge . Elle étoit fille de Balthafar
de Belleville & de Jeanne Marguerite de
Menildot-Vierville , & petite fille du brave BelleM
A I. 1769.
213
ville qui fuivit Louis XIII en Piémont en 1630 ,
& dont le frere époula N... de Monbuffon , de
la branche qui a donné deux maréchaux de France
; Maffeville , hift. de Normandie, t . 6. p. 120 &
21 , deuxieme édition . De cette même branche
étoient fortis du côté maternel , Olivier de Cliffon
, connétable de France , Beatrix de Cliffon ,
comreffe de Porhoët , mariée à Alain Vil du
nom , vicomte de Rohan , & Marguerite de Cliffon
, mariée à Jean de Bretagne , comte de Penthievre;
Morery t. 2. L'ancienneté de la famille de
Belleville a été reconnue comme immémoriale, par
Henri IV.
Jeanne Adrienne a eu une fille mariée à Jacques,
Jean Mandahg , fils de Henri Mandahg & de
Gertrude d'Aremberg , dont une fille mariée à
Pierre Michel , come de Klaften & de l'Empire ,
frere puîné de Cafimir, comte de Klaften & de l'Empire
, non-marie ; dont un fils , Cafimir , Charles
Jofeph, aujourd'hui feul & unique rejetton de l'illuftre
& ancienne maifon Polonoiſe de Klaften , lequel
a l'honneur d'appartenir à plufieurs têtes conronnées
, & eft actuellement éleve à l'école royale
militairede laFléche. Jacques Cafimir,trifayeul de
Cafimir Charles Jofeph , en s'établiflant en France
en 1670 , juſtifia de fa haute & ancienne extrace
tion par des titres authentiques tant du côté paternel
que du côté maternel de plus de 600 ans ,enregiftrés
dans toutes les cours fouveraines de Nor
mandie. Entre ces titres eft une atteftation du 14
Février 1449 de l'Empereur Frédéric III , fignée de
fa main & fcellée du fceau de l'Empire , dans laquelle
il eft dit qu'Erneft de Klaften , feigneur de
Falkenburg, Dieterftof, & Liebenthal , fut honoré,
par la Majefté Impériale , à caufe des fervi
wes qu'il avoit rendus à l'empire” , de la dignité de
214
MERCURE DE FRANCE.
comte de l'Empire, avec l'aigle impériale dans fes
armes. Lorfque Jacques Cafimir vint s'établir en
France , le roi de Pologne , Jean Cafimir , attefta
par des lettres du 10 Avril 1672 , fignées de fa
main & fcellées du fceau de les armes , qu'il étoit
de l'illuftre & ancienne famille des comtes de Klaf
sen & de l'Empire , & fils de Jacques de Klaften,
comte de l'Empires , feigneur de Falkenburg ,
Weiffenfelz , Arensheim , Schloppa , Slaczkow ,
Dranow , & de dame Czarnkow , fille du feigneur
de Czarnkow , Schloppa , Fulzen , Slaczkow ,
Dranow & Prilwitz . Il eft reconnu par d'autres
titres que les ayeux de Jacques Cafimir , de la
noble & ancienne famille de nom & d'armes des
comtes de Klaften , au pays de Pologne , ont rempli
de tout tems les premieres dignités & les plus
belles charges dudit pays , &c.
PIECES
TABLE
.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Ode fur l'induſtrie ,
Vers à M. le Baron d'Eſpagnac ,
Epitre à M. Lorry ,
Le Plaifir & l'Ennui , Fable ,
L'ambition vaincue par l'Amour , hiftoire ,
Vers à M. D *** .
Epître à M. de Belloy ,
Lettre de M. de Voltaite à M. de Belloy ,
Madrigaux à Eglé ,
Epigrammes ,
Portrait du Sage ,
Romance ,
ibid.
12
13
15
1-6
3.7
38
40
41
42
MA I. 1769 . 215
Couplet à Madame Dubois , 47
Epithalame au Duc & à la Ducheffe de Chartres
,
ibid.
Le Dieu de l'hymenée aux dryades de St Cloud , 48
Vers à S. E. le Cardinal de Bernis ,
Vers à Mlle M. L.
Vers à Madame Laruette ,
Quatrain à Mlle le Chantre ,
so
31
ibid.
52
Couplets fur le mariage de Mlle de Gouy avec
M. le Comte d'Ellales ,
Le Roffignol & la Serine , fable ,
53.
56
57
L'Automne , paftorale ,
Chanfon en mufique .
Explication des Enigmes
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES ,
Les Saifons , poëme ,
63
ibid.
ibid.
65
68
ibid.
Vers de M. de Voltaire à l'auteur du poëme des
Saifons ,
Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire ,
Réponse de M. de Voltaire ,
Diflertation fur la figure de la terre ,
Diflertation fur la population ,
Dictionnaire des eaux & forêts ,
Cours de lecture fur la métaphyfique ,
83
85
87
89
90.
93
95
96
Opufcules de chirurgie , par M. Morand ,
Ellai d'obſervations & découvertes nouvelles , 98
Des Jacyntes & de leur anatomie ,
L'agriculture fimplifiée ,
Bibliothéque des traducteurs ,
Traité fur différens objets de médecine ,
Le nouveau Teinturier parfait ,
Traité des conciles en général ,
100
102
104
107
109
111
Quel fut l'état des perfonnes en France , fous la
~~premiere & la feconde race , 112
216 MERCURE DE FRANCE.
Cours de médecine pratique, 115
Ellai fur les exemptions des reguliers , 116
Dictionnaire de la oblefle , 119
Recherches fur la végétation , 123
Traité de l'ufure ,
126
De l'art du théâtre „
127
Hiftoire du théâtre italien & de l'opéra com . 128
Lettre de M. de Voltaire à M. Walpol ,
SPECTACLES ,
Comédie françoile ,
134
143
ibid.
Comédie italienne ,
ACADEMIES ,
ARTS ,
Gravure ,
151
161
167
ibid.
Mufique ,
169
Sciences , 175
Rumination des animaux , ibid.
Trait de valeur , 181
Piété filiale , 182
Anecdotes ,
184
Etabliflement pour la taille des arbres , &c.
186
Note fur M. de Chevert , 191
Epitaphe de M. de Chevert , 192
AVIS 208
Fête à Bruxelles , 202
Vers au peuple du Brabant , 204
215
212
Nouvelles Politiques ,
Morts ,
J'AI
APPROBATION.
' A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le
Mercure de Mai 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impresion . A Paris , 29 Avril 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUIN. 2769 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
Beugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE , libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , fraucs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de veis ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotes
, événemens finguliers , ren.arques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peur inftruire ou amufer le
Lecteur . On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mulique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités a concourir à la perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par le pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols. pour
ceux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 lols pour
ceux qui font abonnés,
On lupple Mellieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
.par la polte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
librate , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
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ANNEE LITTÉRAIRE , compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris , 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR
, feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice des nouveautés
des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques
, de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement
, foit à Paris , foit pour
la Province, port franc par la pofte, eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE
, par M. l'Abbé Di- nouart ; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
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DU CITOYEN
OU Bibliothèque
rai- fonnée desSciences morales
& politiques.in
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par an. L'abonnement , foit à Paris , loit
en Province , port frauc par la polte , eft
de
12 liv.
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ENCYCLOPÉDIQUE
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ISTOIRE anecdotique & raifonnée du
Théâtre Italien & de l'Opéra comique , 9
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Hiftoire littéraire des Femmes Françoifes
avec la notice de leurs ouvrages , 5 vol .
grand in- 8°. rel. avec une gravure ,
Variétés littéraires , 4 vol . in- 12. rel.
251.
101.
51.
Nouvelles recherches fur les Ètres microfcopiques
, &c. in- 8°. br. avec fig.
Singularités de la Nature , in-8 °. broch . 1 1. 10 f.
Situation des finançes de l'Angleterre , in-4°.
broch 4 liv.4 L.
Contes Philofophiques de M. de la Dixmerie,
3 vol. in - 12 . brochés ,
Dictionnaire de l'Elocution françoiſe , 2 vol.
in-8°. rel .
61.
91.
Les Nuits Parifiennes , vol . in- 8 °. rel. 41.10f.
Le Politique Indien , I 1.10 f.
Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1 liv . 10 f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
Harpe, 11. 16f.
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in- 12. br.
Les deux âges du Goût & du Génie François,
in- 8°. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br .
21.
sl.
21.
Premier Recueil philofophique & litt . br. 2 1. 10 f
MERCURE
DE FRANCE
.
JUIN 1769 .
PIECES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA ROUSSILLONADE
.
T
A M. ***
u dis qu'en pafteur mercenaire *
Au loup j'ai laiflé mon troupeau ,
* Ce petit poëme eft de M. l'abbé le Noble ,
mort chanoine de la collégiale d'Autun en 1751 . Il avoit été pendant deux ans curé de Rouffillon
dans le Morvan ,
d'obtenir ce canoni- avant que
cat. Il a compofé plufieurs autres piéces fugitives, & le talent que celle - ci annonce fait regretter qu'on n'aitpas pris le foin de les raflembler.
A iij
MERCURE DE
FRANCE.
Et qu'il eût fallu , pour bien faire ,
Donner pour fon falut ma peau ;
Mais hélas ! le jour eft fi beau ,
Il eft fi cher à la nature !
Au- delà de la
fépulture
Je fçais qu'il en eſt un
nouveau ;
Mais il fait fi noir au
tombeau ,
Qu'à peine en cette nuit
obfcure
Qui mene à la clarté
future ,
De la foi le brillant
flambeaut
Contre tant
d'horreurs nous raflure:
Chacun vit ici bas pour foi.
Mon
fuccefleur , plein d'un faint zèle ,
A
l'ouaille douce & fidéle ,
Sçaura faire obferver la loi
J'allois
m'égarer avec elle ,
Il la
convertira fans moi.
Et voilà
juftement
pourquoi
3 Je lui mets en main la houlette
Et le
charge de mon
troupeau ,
Sans
craindre que je le
regrette 3
Je
n'emporte , dans ma retraite,
De
paftoral , que mon pipeau.
Veux tu ,
maintenant de ma cure
Queje te croque le tableau :
D'abord
l'églife , en vérité ,
Eft un morceau
d'architecture
Qui fentbien fon
antiquité
JUI N. 1769 .
7
A travers l'une & l'autre vître ,
En hiver il neige au pupitre ,
Il y pleut & grêle en Juillet ',
Et les vents tournent le feuillet
De l'évangile & de l'épître .
D'ordinaire par ces mutins
Qui , tour à tour , foufflent fans cefle ,
Pendant le tems de la grand - mefle ,
Trois fois les cierges font éteints ;
Et lorsqu'à leur fougue indiferette ,
Selon que tourne la girouette ,
On oppofe un vieux drap de mort ,
Tantôt au fud , tantôt au nord ,
La guenille n'eft pas collée ,
Qu'auffi-tôt quelque tourbillon
Vient enlevelir l'affemblée
Et le curé fous le haillon.
Le jour entre par quatre faces ,
Le choeur auffi n'eft pas obfcura
On voit le ciel par les crevafles
De la voûte & de chaque mur.
Sur l'autel , fous une gouttiere ,
Eft un retable vermoulu
De cirejaune fur-fondu
Et crêpi d'un doigt de pouffiere.
A côté l'on a fufpendu
Les reftes de quelque banniere ,
Ou les miférables lambeaux
A iv
MERCURE DE
FRANCE.
De
quelques
antiques
drapeaux ;
C'eft la
commune
conjecture
Que cette
vénérable
ordure
De
quelque preux
feigneur du lieu
Eft une
pompeufe
capture ,
Dont il a fait
hommage à Dieu.
On ne peut , en nulle maniere ,
Peindre
l'enceinte
irréguliere
Que forme le
balustre errant .
De la foule
tumultuaire ,
Trèsfouvent
le flux , en
entrant ,
Apporte la fainte barriere
Sur les talons du
célébrant ;
Et puis un reflux différent
Bientôt la reporte en arriere ;
Par
conféquent le fanctuaire
Eft tantôt petit , tantôt grand .
Pour la nef , qui n'eft pas
Et n'a ni pavé ni
plafond ,
D'oflemens elle eft
parquetée ,
Et c'eft un
fépulcre profond.
Cette fombre grotte eft ornée
Aux deux côtés
d'autels
poudreux ,
Où des
fimulacres affreux
Coëffés de toile
d'araignée
voûtée ,
Font
frayeur aux
hommes
peureux.
On peut , quand le ciel eft fans nuc
Diſtinguer la chaire à prêcher
JUIN. 1769.
D'avec l'échelle du clocher ;
L'une eft à l'autre contigue.
Toutes deux fervent à cacher
Un long pan de muraille nue ,
Et plus fouvent font trebucher
Les bons vieillards à courte vue.
Du prône l'ufage eft profcrit ,
Depuis trente ans que l'on en fit ;
L'échelle inutile eft perdue ;
Le droit d'y monter eft preſcrit.
Au donjon de cette mazure ,
Dans une guerite peu fûre ,
Sous une ruche de mairain ,
Sont deux timbales diffonantes ,
Moitié de fer , moitié d'airain ;
Comme , en fes peintures fçavantes ;
Charton en pourroit mettre en main
A de fabuleux corybantes
Autour du berceau d'un jupin.
Lorsqu'avec cette fonnerie
Le marguillier de Rouffillon
Diftingue , par le carillon ,
Le quadruple de la férie ,
On croit entendre l'harmonie
* Ce peintre eft connu par plufieurs bons ta
bleaux ; il y a déjà quelques années qu'il s'eft établi
à Aucun.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Des mortiers d'une pharmacie ,
Ou la fotte cérémonie
D'un époux qu'on charivatie ,
Ou la ruftique fymphonie ,
Dont, en frappant fur un baſſie,
Un manant rappelle un effain
Qui s'envoloit en colonie.
A cette espéce de tocfin ,
Joins l'horrible cacophonie
De quatre voix de marcaffin ,
Dont l'imprudente barbaric
Fabriquant un patois latin ,
Afflige effrontément l'ouie ,
Et fe difpute avec furie
L'honneur de primer au lutrin.
Par cette image raccourcie ,
Tu voiscomment & dans quels lieux ,
Sous une aube noire de crafle ,
Deux ans j'ai chanté la préface
Au Roi de la terre & des cieux .
Au nord- ouest du cimetiere ,
Il eft une vieille chaumiere
Où tout entre , excepté le jour ;
C'est là du curé le féjour.
On n'y peut marcher fans lanterne ,
A moins que d'aller à tâton :
Tél étoit l'antre de Typhon ,
Telle , à Lemnos , fut la caverne
JUIN. 1769 . 1:1
De cet immortel forgeron ,
Mari boiteux d'une guenon 3:
Tels on peint les bords de l'Averne ,
Et le noir palais de Pluton .
Sur une chambre illuminée
Par le tuyau de cheminée
Les poutres & les foliveaux ,
Soutenus par quelques poteaux ;
Font un lambris en découpure ,
Dont chaque jour la pourriture
Fait defcendre quelques lambeaux .
On voit fur la pierre verdâtre
Des vieux murs faits fans chaux ni plâtre ,
L'eſcargot & le limaçon
Charier la bave & le limon.
Aux quatre coins de la tanniere ,
La taupe fait fa taupiniere ;
La chauvelouris , le hibou ,
En font leur funébre voliere ;
Lémures , folet , loup garou ,
Au pauvre curé , dans fon trou ,'
Ne laiffentfermer la paupiere.
Il n'eft ni porte , ni cloiſon
Qui puiffe détendre l'entrée
De cette maudite maiſon ,
A l'impitoyable Borée ,
Quand il fouffle fur l'horifon.
Par un toît de paille pourrie ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE,
Ainfi qu'au travers d'un panier ,
La pluie inonde le grenier,
Defcend par caſcade au cellier ,
Redonde jufqu'à l'écurie.
"
Dans la chambre , s'il ne fait beau ,
On a befoin de fon manteau
Et même au lit de parapluie
Contre les infultés de l'eau.
Dans cette loge délabrée ,
Une bonne toile cirée ,
A mon lit fervoit de rideau :
Et fous cètte alcove affurée
Je mettois à l'abri Boileau ,
Qui fut toujours de ma chambrée ,
Et mon pupitre & mon bureau ,
Plus mal campé toute l'année
Vers le coin de ma cheminée ,
Quenos François vers le Moldaw.
On nous dit qu'autrefois la Gréce
Vit l'indigence & la ſageſſe
Loger enfemble en un tonneau ;
Mais peut-être que le Cynique ,
Dix degrés plus loin du Tropique ,
Et dans les neiges du Morvan ,
Ent vû fa conſtance réduite
A fe chauffer en meilleur gîte
Des douves de fon paravent
Car notre mere nourricière,
JUI N. 1769 . 13
Nature, à l'ombre de ces monts ,
Avoulu faire une glaciere
Aux vins des buveurs Bourguignons.
Là , le genet & la fougere
Couvrent les stériles guerets ,
En tout tems la trifte bergere
Y tranfit aux bords des forêts ;
Une récolte de navers
Y réduit la terre légere
A repofer fix ans après .
Tu vois que l'on fait maigre chere
En un fi miférable lieu ,
On
y fait encor moins bon fer :
Parmi des piles entaflées
Pour tous les foyers de Paris ;
Dans le fond des huttes glacées ,
On ferre des rofeaux pourris ,
Ou quelques branches écorcées
Qu'on brûle en ville à meilleur prix.
Malheur à qui feroit (urpris
Chargé d'un fagot de ramée ,
Qu'entoure une meute affamée
De gardes, ennemis jurés
De tout honneur & des curés.
Ainfi
pour comble de mifére ,
Dans un climat demi - Lapon
Je manquois du plus néceflaire ,
N'ayant pas fouvent de quoi faire
A demi -rôtir un chapon.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ami , voilà , du presbytere ,
Le plan tiré du bon côté :
Si , depuis que je l'ai quitté ,
Les vents ne l'ont jetté par terre ,
Je confens qu'il foit confronté ,
Et je veux pafler pour fauffaire ,
Si je n'ai dit la vérité .
Dans les revers de ma fortune ,
C'eſt un talent qui m'eft infus
De fuir un mal qui m'importune
Et d'en rire quand il n'eſt plus.
VERS pour Madame D... , niéce
L
de M. de V.
' ESPRIT , le goût & les talens
De votre fang font le partage ;
Formée à l'école d'un fage
Qui foigna vos plus jeunes ans,
Votre raison eft fans nuage
Et votre esprit plein d'agrémens.
Vous avez un autre avantage
Qui , lui feul , les embellit tous ;
Votre bonté plaît , charme , attire ,
JUIN.
IS 1769.
Et le coeur fait aimer en vous
Tout ce qu'en vous l'efprit admire.
A mon Ami , en lui donnant une boëte
avec mon portrait.
Si quelque belle , en ce préſent ;
Eût placé la figure aimable ,
Elle diroit , en vous l'offrant ,
Je vous donne le für garant
>> D'une tendrefle inviolable. »
L'amitié vous en dit autant ;
Son hommage eft moins féduifant ;
Mais fa parole eft plus croyable.
LE GRAND CUVRE
ou l'Egoïsme.
DEPUIS
EPUIS que l'or , échange des plaifirs ;
Fait le mérite & régle nos defirs ,
De faux efprits , limiers de l'avarice ,
Dont la fumée eft le feul dieu propice ,
Ont cru tirer de leur âpre fourneau ,
Un ciel plus pur avec de l'or nouveau.
Ils penfoient donc , ces rêveurs imbéciles ,
16 MERCURE DE FRANCE .
1
"
Que , pourfuffire au luxe de nos villes ,
Et
difpenfer des hommes précieux
De s'occuper de fillons fructueux ,
Cérés la Blonde , à leur inétal factice
De fes épics devoit le ſacrifice :
C'étoit leur but ; & cet or déréglé
Etoit déjà le
Grand'OEuvre appellé .
Nouveaux Midas , fouffleurs triftes & blêmes ,
En fuppofant , par des moyens fuprêmes ,
Qu'un plein fuccès couronne vos defleins ;
Que le vil plomb devienne or fous vos mains ;
Que vos lingots étouffant l'induftrie ,
Soient plus nombreux que vers de tragédie ;
Qu'enferez-vous ? Ces chers & doux besoins
Qui , déformais , y donnera des foins ?
Oui , ce fecret vous
deviendroit funefte ;
La vanité ne veut pas qu'il vous refte.
L'état , le prince & des moines encor
De lucre amis , voudront faire de l'or :
Le publicain , l'artifan famélique
S'exerceront dans ce talent chymique.
Et l'on verra , fous un,regne fi beau ,
L'or & le blé fe troquer au boifleau .
1
"
Dès l'inftant même il faudra que tout change :
1.
Poiffons dorés , vous mourrez dans la fange ;
Tendres agneaux du pâtre
abandonnés ,
Aux loups cruels vous ferez deſtinés ; .
Et la brebis, dans fa toifon brûlante ,
JUI N. 1769. 17
Loin du cifeau , tombera gémiffante.
On pourra voir d'un chêne jauniflant
L'homme & le porc fe difputer le gland ;
Du même pied qui l'aura fillonnée ,
La terre empreinte , & fa moiffon fanée ;
Les fruits jamais n'atteindre leur ſaiſon ;
Le vers fileur périr dans fon cocon ;
Loin de fon nid voit la colombe errante ;
L'active abeille , en fa ruche indigente ;
Le pampre vert ne pouffer que du bois ;
Le chaume ufé difparoître des toits ;
Voir en tous lieux malheurs , dégats , ruines ;
Les faifeurs d'or fe cacher dans leurs mines ;
Les grands n'avoir ni valets , ni flatteurs ,
Tout art finir , hors celui des auteurs ;
Et toutefois , par des deftins contraires ,
L'or engourdir copiftes & libraires.
Puifqu'on n'eft , dis -je , humain , jufte , vaillant ,
Modefte ou vain , que pour être opulent ;
Jugez de l'or quels feroient les ravages :
Non , je n'y vois que d'horribles préfages ;
Que tribunaux vuides de magiftrats ;
Que des remparts dégarnis de foldats ;
Qui jugera ? Qui défendra l'empire ?
Où l'or domine , un creufet doit fuffire ;
Et voilà donc , d'un fouffle dépravé ,
La terre éteinte & le néant trouvé.
Ah ! le Grand'oeuvre eft fans doute autre chofe:
IS' MERCURE DE FRANCE.
Il en eft un que mon coeur vous propoſe ; -
Qui foulagea le monde en fon berceau;
Qui , de bien près , doit le fuivre au tombeau 3
Auffi fécond en vertus qu'en foriles ;
Qui , chez Antoine , a teru fes affiles ;
Qui , devant Troye , occupa plus d'un jour ...
Vous le lentez , mes amis , c'eft l'amour ;
Et fon pouvoir regnant d'un pôle à l'autre ,
Dieu des Lapons , n'en eft pas moins le nôtre.
Mais fije parle à des efprits moraux ,
Etabliflons des principes nouveaux :
Eft-ce en héros qu'il faut que l'oeuvre excellė ? *
Rome en eut troiss ; *rnous l'emportons fur elle:
Car les bons Rois , à coup für les plus grands ,
Ont fait le bien plutôt que des préíens.
Veut - on des faits ? C'eſt Gélon qui
m'enchante
Gélon , c'eft lui par une loi vivante ,
Qui , de Carthage , éteignit les fureurs ,
Et la vainquit pour lui donner des moeurs .
Mais ces vertus n'étoient pas fans
nuages ;
Dans un feul homme on voudroit les fept fages :
Un être à part du refte des mortels ;
Scul , après Dieu , méritant des autels ;
Qui réunifle à tout l'efprit poffible ,
Une belle ame un courage invincible
A qui les arts ne diffimulent rien ;
Tite , Trajan , Marc - Aurele.
JUIN. 19 1769 .
In qui les Rois mettent tout leur ſoutien ;
Bravant le poids des affaires publiques ;
Dont les refforts & les yeux politiques . . .
Et ce Chef- d'OEuvre , où le trouver ? hé quoi !
Mon cher lecteur , fice n'eft vous ; c'est moi.
Par M. Maton.
EPIGRAMM
E.
Le vrai remède en amour,
A fon ami lequel avoit n'a guère
Du trifte hymen fubi le fâcheux joug ,
Un jouvenceau , pris aux lacs de Cythere ,
Contoit fon cas & fon amoureux goût.
J'aime , dit -il , fille honnête & trop fage,
Qui n'a pour bien que fon gentil corfage...
Pas un denier ! ... Que je ferois heureux
De la haïr ! ... Tu maudis ta tendreſſe ,
Répondit l'autre ? Epouſe ta maîtreſſe ,
Tu cefleras bientôt d'être amoureux .
Par M. D. D.
20
MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
DEPUIS
EPUIS plus de fix mois , Pyrame
De Thisbé
trop heureux
amant >
Des plus douces faveurs a vu combler fa flamme ;
Tous deux las de jouer l'amour , le fentiment ,
Se prennent
aujourd'hui pour époux & pour
femme ,
C'eft là fe quitter
décemment.
Par M. Bar.. de M.
LE
PRINTEM S.
Cantatille,
L'EPOUX
d'Orithic
ΕΡΟ
Calme fes fureurs :
Déjà la prairie
S'émaille de fleurs.
Le
ruiffeau
murmure
Et libre en fon cours ,
Son onde plus pure
Suit mille
détours.
Le printems ramene à Cythère
Les Graces , les tendres defirs.
Tout refpire l'amour , tout renaît ſur la terre
JUIN. 21
1769.
Au fouffle des nouveaux zéphirs .
Sous des berceaux de fleurs & de verdure
Déjà Vénus a raſſemblé ſa cour ,
Et de l'amant de la nature
Lesjeux & les plaifirs annoncent le retour.
Le doux befoin d'aimer dans les fens fe rallume,
Il pénétre les eaux , il échauffe les airs ;
Et les oifeaux , dans leurs concerts ,
Célébrent le feu qui confume
Et qui ranime l'Univers.
Vous , que le bel âge
Invite aux amours
Sçachez faire ufage
De momens trop courts,
Tout vous dit fans ceffe ,
L'amourn'a qu'un tems ;
Parez la jeunefle
Des fleurs du printems.
Par M. Raoult.
LES TROIS Freres de Bagdat.
Conte Arabe.
TROIS freres , Sélim , Ruſtan & Mirza ,
héritiers d'une fortune modique , alloient
la partager entr'eux , lorfque Mirza , le
$2.2 MERCURE DE
FRANCE.
"
plus jeune , dit aux deux autres : < Ce
» bien qui divifé entre nous eft fort
peu
» de chofe , deviendroit
confidérable s'il
appartenoit à un feul de nous . On dou-
» ble plus ailément une groffe fortune
qu'on n'en augmente une petite. Nous
» lommes tous les trois élevés dans le
» commerce . Sélim , notre frere aîné ,
» l'entend mieux qu'aucun de nous . Don-
» nons lui chacun notre part . Nous tra-
»
vaillerons fous fes ordres , & s'il profpére
, comme nous devons l'efpérer ,
nous partagerons le profit . Ruftan y
confentit. Mais , ajouta Mirza , jurons-
» lui le dévouement le plus entier . Puif-
» que nous remettons notre bonheur en-
» tre fes mains , nous devons avoir en
» lui la confiance la plus aveugle . Il n'eſt
"
.
pas capable d'en abufer. L Union , a dit
» un de nos docteurs , eft la mere de la
" Force & la foeur de la Félicité . Ils promirent
de s'en rapporter en tout à Sélim .
Celui ci riche du bien de fes deux freres,
forma des entreprifes très -
confidérables
qui lui réuflirent. Bientôt il eut un des
magafins les mieux fourais de Bagdat en
marchandifes des Indes , des Ifles Orientales
& de celles de l'A chipel . Les fourures
d'Aftracan , les foies travaillées à
JUIN. 1769. 23
I
la Chine , les toiles peintes fur les bords
du Gange abonderent chez lui. Ou ne
parloit dans Bigdat que de Sélim le marchand.
Toutes les plus belles femmes
s'empreffoient d'acheter de fes étoffes . Un
jour il en vint une , voilée felon la coutume
& fuivie d'une jeune efclave . Sa
taille paroiffoit charmante & donnoit
très bonne opinion de fa phyfionomie.
Elle acheta différentes fortes d'habillemens.
C'étoit Ruftan qui tenoit le magafin
ce jour - là . Il étoit d'une figure aimable.
I plût à la jeune Dame qui , le
prenant pour Sélim , lui fit des compli
mens fur fa réputation & fur la profpérité
de fon commerce. Ruftan lui répondit
qu'il n'en étoit pas le chef , que
c'étoit fon frere aîné Sélim , mais qu'il
étoit un de fes coopérateurs & poflefleur
d'un tiers des fonds.
Il avoit fes vues en tenant ce difcours.
Il conjura . Farmé . ( c'étoit le nom de la
Dame ) de lui faire la grace de fe dévoiler
, afin qu'il pût voir la belle bouche
qui venoit de lui faire des complimens
fi agréables , qu'il regardoit comme d'heureux
préfages pour lui . Elle eut cette complaifance
que les femmes d'Afie n'ont
gueres pour les hommes lorfqu'ils leur
24 MERCURE DE FRANCE.
font indifférens . Ruftan fut charmé de fa
beauté . Il ne la vit fortir qu'à regret , &
la fit fuivre par un efclave. Il apprit que
c'étoit la fille d'un négociant , mort depuis
deux ans , qui l'avoit laiffée héritiere
d'un bien médiocre ; qu'elle vivoit
fort retirée avec une vieille eſclave &
une jeune qu'il avoit vue , & qu'elle étoit
maîtreffe de fon fort. Il ne manqua pas
de lui envoyer le lendemain une lettre
fort tendre , où il la comparoit à toutes
les fleurs d'un parterre fuivant la tournure
de la galanterie arabe , & finiffoit
par lui offrir fa main . L'offre fut acceptée.
Il courut faire part de fon bonheur
à fon frere Sélim qui l'en félicita , & lui
dit : « Vous m'avez remis trois mille fe-
» quins quand nous nous fommes éta-
» blis enfemble. En voilà trente mille
» de profit qui vous appartiennent . Mais
j'imagine que votre deffein n'eft pas de
quitter le commerce qui vous a enrichi
; en ce cas pourquoi quitteriez vous
vos freres ? Venez vous établir avec
» votre femme dans ma maifon qui eft
» auffi la vôtre. Laiffez - moi continuer à
» faire valoir vos fonds , d'autant plus
» que j'ai maintenant une occafion de les
» placer d'une maniere avantageufe pour
و ر
"9
و د
» Yous
JUI N. 1769 : 25
» vous & pour moi . Vivez avec nous ,
» je verrai élever vos enfans. Nous les
inftruirons dans la profeffion de leurs
» peres , & ils feront heureux comme
" nous . "
Ruftan y confentit ; mais fa nouvelle
époufe Fatmé qui avoit de l'ambition &
de l'orgueil , voyoit avec peine qu'il ne
für qu'en fecond dans le commerce de
Sélim , que tout roulât fur cet aîné . Elle
brûloit de voir fon mari à la tête d'un
magafin auffi confidérable & jouiffant de
la même réputation . Elle lui infpira même
une forte de jaloufie , qu'elle appelloit
émulation , & lui perfuada qu'il étoit
de fon honneur d'être le rival de fon frere
, de balancer fa renommée dans Bagdat
& de faire dire de Ruftan ce qu'on
difoit de Sélim.
Illa crut ; il fe fépara de fon frere , &
lui dit qu'il comptoit mettre toutes fes
richeffes fur un vaiffeau , s'embarquer
pour l'ifle de Sérendib , en rapporter les
précieufes épiceries qu'elle produit , &
qu'il efpéroit que ce voyage fuffiroit pour
l'enrichir au - delà de fes voeux. « Mon
frere , lui répondit Sélim , fouvenez-
» vous du précepte de Saadi . Les richef-
» fes font au fond de la mer ; mais la fé
B
26 MERCURE DE FRANCE.
» curité eft fur le bord. Pourquoi mettre
tout ce que vous poffédez à la merci
» des vents & des flots ? Laiffez - m'en du
» moins la moitié. La fortune vous a été
» favorable ici , c'eſt peut-être une raiſon
» pour qu'elle vous foit contraire ailleurs.
"
Pourquoi la tenter? Pourquoi vous laffer
» d'être heureux ?» Ruftan ne l'écouta pas.
Il dit adieu à Sélim . « Adieu , lui dit Sé-
» lim , puiffiez- vous ne pas regretter un
» jour votre maifon de Bagdat !
Ruftan ne fe contenta pas de quitter
Sélim . Il féduifit fon jeune frere Mirza .
Il lui fit honte d'être plus long-tems dans
la dépendance d'un aîné. Mirza voulut
auffi retirer fes fonds & fuivre Ruftan .
L'ardeur de voyager l'avoit faifi.
Sélim , obligé de fe dépouiller de fi
groffes fommes dans le moment où il s'y
attendoit le moins , ne vit qu'avec un
violent chagrin le départ de fes deux freres.
Il fembloit prévoir les malheurs que
cette féparation alloit produire. Il effuya
dans le même tems une perte qui , dans
tout autre moment , auroit été légere , &
qui alors devint accablante . Les fonds lui
manquerent. Il ne put fatisfaire à fes engagemens
. Il demanda du tems . Ses créan
ciers effrayés le crurent perdu. Le déJUIN.
1769 . 27
part de fes freres faifoit encore foupçonner
du dérangement dans fes affaires . On
le preffa. Il fut contraint de donner à vil
prix fes effets les plus précieux. La jaloufie
que fon opulence avoit infpirée
éloigna de lui les fecours qu'il demandoit
dans fon malheur , & qui auroient pu le
réparer. Il prit alors une réfolution défefpérée.
Il vendit tout , paya fes créanciers
, raflembla une petite fomme des
débris de fa fortune , & partit pour Balfora
, ne voulant plus demeurer dans une
ville qui avoit été témoin de fa profpérité
, & qui l'étoit de fon infortune.
Arrivé à Balfora , il entreprit un petit
négoce de marchandifes à l'ufage du peuple
, qui lui réuffit affez bien . Il amaffa
de l'argent , & projetta un voyage augrand
Caire dont il efpéroit tirer beaucoup de
profit. Il partit avec un efclave & un chameau
; mais à quelques milles de Balfora
il fut attaqué par des brigands ; on lui
prit tout ce qu'il avoit ; on tua fon efclave
lui même fut laiffé mourant . Un
payfan des environs le fecourut , le fit
porter chez lui . Ses bleflures n'étoient
pas mortelles . On le guérit . Le payfan ,
qui étoit pauvre , lui donna quelques
piéces de monnoie & le congédia . Sélim
·
Bij
28
MERCURE DE
FRANCE .
fe fépara de lui en pleurant. » N'avez-
» vous point quelques amis , quelques
parens qui puiffent vous foulager ? lui
» dit le payfan. J'eus deux freres , lui dit
» Sélim . Peut-être ne les ai-je plus , du
» moins ils ne font plus pour moi. Je les
» ai aimés . J'ai tout fait pour eux , & ils
» m'ont abandonné ; » & en difant ces
paroles , il fe remit à pleurer.
>>
*
Le peu d'argent qu'il avoit fut bientôt
dépenfé. Il fut réduit à demander l'hofpitalité
& la nourriture fur la route de
Moffoul . il rencontra une troupe de calenders
qui fe préparoient à faire leur
repas. Ils tiroient de leur biffac des alofes
féches , des fauterelles & des dattes . Il
les pria de vouloir bien partager avec lui
leur dîner . « Hélas ! lui dit l'un d'eux ,
» que pouvez- vous demander à de pau-
» vres calenders qui ont à peine leur fub-
» fiftance ? Tout ce que nous pouvons
» faire eft de prier Mahomet pour vous ;
» mais l'austérité de notre vie ne vous
» convient pas . » Tout convient à qui
bien faim , dit Sélim , & il alloit leur reprocher
leur dureté , lorfque deux de la
troupe lui fauterent au cou en le baignant
ود
Moines mendians.
a
JUI N. 1769 . 20
de larmes & en l'étouffant de fanglots.
C'étoient fes deux freres. Tous trois après
avoir repris leurs fens , paroiffoient également
furpris de fe retrouver dans un
état fi déplorable. Il leur conta fes aventures,
& il apprit leurs défaftres . Ils avoient
fait un gain confidérable à Sérendib ; mais
au retour ils avoient été pris par un corfaire.
La femme de Ruftan avoit été vendue
& eux auffi . Ils s'étoient échappés de
leur efclavage ; & obligés de fe déguifer
en calenders , ils vivoient d'aumônes.
"
Sélim fe garda bien de les faire fouve .
nir qu'ils s'étoient attiré leur malheur ,
& qu'ils avoient caufé le fien . « Puifque
» nous fommes réunis , leur dit - il , j'au-
" gure mieux de notre deſtinée . Nous
» n'avons jamais été malheureux que
quand nous avons ceffé d'être enfein-
» ble. Travaillons de concert à réparer
» notre infortune ; mais quittez ce vil
» habillement fous lequel vous ne pou-
» vez traîner qu'une vie obfcure & mé-
» prifée. L'oifiveté & l'opprobre ne me-
» nent à rien. Le travail & le courage
» menent à tout . Allons à Moffoul . Nous
» avons tous trois des connoiffances dans
» le commerce . Nous tâcherons d'entrer
» au fervice de quelques marchands . Ren-
"
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
dons nous utiles , & nous pourrons redevenir
heureux . >>
Ses freres qui s'étoient mal trouvés de
n'avoir pas fuivi fes confeils , firent rout
ce qu'il voulut. Ils allerent à Moffoul ,
mais leurs recherches furent infructueu-.
fes. Toutes les places étoient remplies
dans les magafins. Il fallut fe réduire à
refter à la porte pour faire des commiffions.
Les trois freres fe placerent ainfi dans
trois quartiers différens . Leur zèle & leur
activité les firent fubfifter de ce métier
pénible. On leur avoit remarqué de l'intelligence
, & on les occupoit plus volontiers
que d'autres.
-
Un jour que Sélim venoit d'apporter
de très gros ballots chez un riche mar
chand d'étoffes , il fe repofa fur un banc
de pierre dans une grande cour en attendant
qu'on vînt recevoir fes paquets. C'étoit
ordinairement un commis qui s'acquittoit
de cette fonction . Pour cette fois
le maître du magafin vint lui - même . Il
fit déplier les étoffes devant lui. Elles
venoient de Bagdat. Voilà qui eſt bien
beau , dit- il , jamais Sélim lui - même ne
m'a rien fourni de meilleur . A ce nom il
vit le porteur treffaillir . Qu'avez - vous ,
porteur ? dit le marchand. Rien , répondit
le porteur ; mais , malgré lui , des larJUI
N. 1769. 31
mes couloient de fes yeux. Auriez- vous
connu Sélim ? continua Jeffer ( c'étoit le
nom du marchand . ) L'auriez - vous fervi ?
Je l'ai connu , dit Sélim . C'étoit un bien
honnête homme , ajouta Jeffer , & j'ai
été bien fâché de fa difgrace , fans pouvoir
la comprendre ; car nul homme n'avoit
plus d'ordre dans fes affaires & de
génie pour le commerce. Plus Jeffer par
loit , & plus Sélim s'attendriffoit. Il finit
par lui avouer qu'il étoit ce malheureux
Sélim , & qu'il avoit été d'autant plus
frappé qu'il avoit reconnu à la marque de
ces étoffes qu'elles avoient autrefois été
dans fes magafins. La vue de ces dépouilles
lui avoit percé l'ame. Jeffer fut touché
de l'état où il voyoit un de fes anciens
confreres. Il lui propofa de le mettre
au nombre de fes premiers commis.
Sélim accepta fes offres avec reconnoiffance.
Ses travaux le rendirent de jour en
jour plus cher à fon maître. Il n'attendoit
que le moment de ménager à fes freres
une place dans cette même maifon .
Un foir paffant fous une fenêtre fort
baffe , qui étoit celle de l'appartement des
femmes , du côté le plus retiré du logis
de Jeffer , il s'entendit appeller par fon
nom . Il fe retourna , & fut bien étonné
de reconnoître Fatmé , la femme de Ruf-
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
tan , fa belle- foeur. Ellui lui apprit qu'elle
avoit été amenée à Moffoul par un marchand
Syrien , & vendue à Jeffer qui l'aimoit
éperdument. Elle lui demanda des
nouvelles de Ruftan , & l'aflura qu'elle
l'aimoit toujours & qu'elle ne ceffoit de
le regretter. Sélim lui dit que Ruftan
étoit à Moffoul; mais qu'il fe garderoit
bien de lui apprendre une nouvelle qui
ne feroit qu'augmenter fon chagrin, loin
de pouvoir y porter remede . Fatmé donna
rendez - vous à Sélim pour le lendemain
à la même heure , & lui dit qu'elle
refléchiroit fur ce qu'elle pouvoit faire
dans une conjoncture auffi périlleufe. Sélim
, de fon côté , ne fçavoit quel parti
prendre. Tout découvrir à Ruſtan , c'étoit
Ini plonger le poignard dans le coeur
& peut - être l'engager dans des projets
hafardeux ; entreprendre de faire évader
Fatmé , c'étoit payer de la plus noire ingratitude
les bontés d'un bienfaiteur.
>
Cependant il fe rendit fous la fenêtre
à l'heure marquée. Fatmé lui dit qu'elle
brûloit de revoir fon époux , & qu'il étoit
le maître de lui procurer ce plaifir ; qu'il
falloit prévenir Ruftan , faire enforte qu'il
pût être employé dans la maiſon pendant
une partie du jour , & que le foir elle
pourroit le voir à cette même fenêtre où
JUIN. 1769 .
33
·
elle parloit à Sélim . Celui - ci lui repréfenta
le danger où elle expofoit fon mati
& elle même ; mais elle le conjura avec
tant d'inftances de ne pas s'oppofer à fes
defirs , qu'il promit d'en parler à Ruftan
. Il alla le trouver. Il lui parla de Farmé
; lui demanda s'il la regrettoit vivement
, s'il étoit capable de rifquer fa vie
pour la revoir. Ruftan ne balança pas à
l'affurer qu'il n'y avoit point de danger.
qui fût l'arrêter , & qu'il voleroit dans
fes bras au péril de fes jours. Sélim convint
avec lui des arrangemens néceffaires
, & Ruftan fe trouva prêt à l'hevre
précife ; mais un efclave avoit écouté une
parte de la converfation de Sélim avec
Farmé , il avoit cru entendre qu'il étoit
queftion d'un enlevement. Il avoit tout
redir à Jeffer.
Jeffer ne pouvoit concevoir que Sélim
fût capable d'une auffi horrible perfidie ;
mais l'efclave l'affura qu'il avoit entendu
fixer l'heure , & que s'il vouloit les furprendre
, il n'avoit qu à fe trouver au lieu
indiqué , & qu'il feroit témoin de tout .
En effet , au moment où Ruftan s'approcha
de la fenêtre , condut par Sélim ,
Jeffer parut le fabre à la main , fuivi de
fix efclaves armés . Malheureux , dit- il à
Sélim , ava nt que je faffe tomber ta tête
R v
34 MERCURE DE FRANCE:
-
à mes pieds & celle de ton indigne complice
, réponds- moi , qui a pû te porter à
une fi lâche trahifon ? Eft ce ainfi que
je fuis récompenfé de mes bienfaits ?
Sélim tremblant lui avoua tour. Fatmé
arrofoit de fes larmes les genoux de
Jeffer. C'eft mon époux , lui difoit - elle .
Je fuis à lai avant que d'être à vous. Sou
venez vous de ce qu'ont dit nos Sages :
N'arrachez point l'époufe à l'époux : il
vous la redemandera au dernier jour , &
vous n'auriez rien à lui répondre.
Jeffer étoit humain . Il fut frappé de
l'infortune qui avoit accablé à la fois toute
cette famille , qui avoit rendu la femme
efclave & l'époux errant. « J'ai déjà
eu pitié de ton frere , dit - il à Ruftan.
» Je ne retirerai point mes bienfaits. Je
» les étendrai même fur toi & fur ton
» autre frere Mirza . C'eft le ciel qui vous
» remet dans mes mains , & toutes les
» fois que le prophéte jettera les yeux fur
» la maifon de Jeffer , il y verra des mo-
وو
numens de miféricorde , & il répandra
» fur moi la profpérité & la paix , parce
» que j'aurai fait le bien . »
Les trois freres habiterent depuis avec
Jeffer , & devinrent fes adjoints . Il rendit
Farmé à Ruftan , & donna fes deux
filles en mariage à Sélim & à Mirza . I
JUI N. 1769.
35
n'y eût plus entr'eux ni jaloufie , ni défunion
. Ils s'aimerent & furent heureux .
PLAINTES DE THALIE.
UN Un jour Thalie , en pleurs , s'en vint chez N
Apollon.
De s'affliger fans doute elle avoit bien raiſon ;
Ses lugubres habits & fa fombre figure
Surprirent fort le dieu : ma foeur , quelle aventure
Apu cauſer chez vous un fi grand changement ?
Qu'eft devenu votre enjoûment ?
Les ris , les jeux , tous enfans de la joie
N'auroient -ils plus pour vous d'appas ?
Quoi ! l'on verroit Thalie en proie
A la douleur ... Ne me trompé - je pas !
Ne feroit ce point Melpomene ?
C'eft la façon de s'exprimer ,
Ses accens langoureux , fa démarche incertaine.
Je fuis Thalie , hélas ! reprit- elle avec peine ;
Non telle que jadis. Je ne fçais plus charmer
Par des tableaux rians , des peintutes naïves
Où les vices de l'homme , ainfi que fes vertus
Etoient repréſentés des couleurs les plus vives :
J'étois plus jeune alors ; il ne me fiéroit plus ,
Sur le retour , d'aimer encor le badinage ;
Autres tems, autres moeurs ; les larmes , les foupirs
?
B.vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
·
Seront déformais mon partage ;
Il me faut , malgré moi , renoncer aux plaifirs.
Ma (oeur , de même eft changée avec l'âge ;
Vous la
reconnoîtrez rout auffi peu, que moi.
Ses beaux traits ont des ans éprouvé la puiſſance ,
De plus , en vieilliflant elle tombe en entance ,
Elle parle , elle agit & fans fçavoir pourquoi.
Dans fa démarche elle eft fans goût &fans ailance,
Gauche & contrainte en tous les
mouvemens .
Elle ufe en fes propos de mots durs ou rampans ,
De vieux dictons ufés reçus avec extafe ,
Mais dont prefque toujours murmare le bon fens
Melpoméne a perdu cette voix fi ouchante
Qui pénétior les coeurs de fes tendres accens .
Devenue
aujourd'hui ridicule & plaifante,
On baille à les difcours , on rit de fes grands cris ,
Et moi , pourm'expofer comme elle à ces mépris ,
On m'a forcée à prendre la maniere.
Ne vous étonnez plus de mes
gémiflemens ,
Les ris
dégraderoient mon noble caractere s
Je ne puis efpérer de plaire
Quepar de graves (ons où de beaux fentimens .
Il me reftort un feul afyle
Ou je pouvois par fois dans un joyeux fermon
De quelque fel égayer la raiſon ;
Cette reflource encor m'eft rendue inutile
On me force à pleurer à l'opéra bouffon.
Ah ! c'en eft trop , dit alors Apollon ,
JUIN. 37 1769.
Je vois que tout ordre au Parnaſſe
Eft renverfé ; chacun méprife mes arrêts,
Des efprits lourds ont pris la place
Des poëtes les plus parfaits.
Je m'apperçois d'ailleurs qu'une vapeur funefte
A féché les lauriers qui croifloient fous mes yeux ,
Que Pégale n'a plus les élans vigoureux
Qui l'entraînoient vers la voûte céleſte ,
Er que les flots délicieux
De la douce Hypocrêne ont tari dans leur fource ;
Enfin le mauvais goût regnant feul en ces lieux ,
A des maux auffi grands il a eft plus de reſource ;
J'abandonne un féjour autrefois plus heureux ,
Et rejoins pourjamais la demeure des dieux.
Par M. L D. M.
COUPLETS à une très-aimable Demoiselle
qui partoit pour la chaffe,
AIR : Ton humeur eft Cathereine , &c.
C
la chafle ,
VOI ! vous partez pour
Vous voulez mettre aux abois ,
Dans votre guerriere audace ,
Les tendres hores des bois ?
Ah ! foyez moins téméraire ,
Et vous pourrez , parmi nous 2
38 MERCURE
DE FRANCE
.
Avec tant de dons pour plaire
Porter de plus
heureux coups.
Quittez ces armes
bruïantes ,
Elles peuvent s'éviter ;
D'autres font moins
effraïantes
Et bien plus à redouter.
Vos yeux feront des bleffures
Qui
dureront plus d'un jour ;
Ces armes font bien plus fûres ,
Ce font celles de l'amour.
Par M. D. D.
FABLE.
Non
jurare in verba
magiftri.
ROBIN ,
fameux par fa
toiſon ,
Par fon grelor , par fa riche
encolure ,
S'applaudiffoit
, fans
beaucoup
de railon ,
De conduire des fiens la
démarche
peu (ûre.
Aux
champs
vouloit - on , le matin ,
Mener la bêlante
cohorte ,
Chaque mouton , bien inftruit par Colin ,
Pas à pas fuivoit le Robin ;
Nul ne vouloit fortir qu'il n'eût paflé la porte.
Le foir c'étoit le même train,
JUI N. 1769. 39
Pour rentrer au hameau , quand la troupe étoit
prête ,
Aucun , fans lui , ne vouloit avancer ;
Et tous s'empreffoient de paſſer
Sitôt qu'il étoit à leur tête.
Unjour , jour malheureux : à quelques pas de là
Au bord d'un précipice ,
Broutant , bêlant , notre troupe arriva ;
En accufer Robin , feroit noire malice
Le premier pris il fe trouva.
Il croyoit voir de l'herbe un peu plus tendre,
Pour l'attraper il fit un pas de trop ;
Chacun le fuivoit au galop ,
Craignant qu'il ne daignât un moment les attendre
....
Mais déjà ce pauvre Robin
Tombe fur les rochers , fe brife , & rend la vie s
Chacun tenoit même chemin ;
Ainfi dans le même deftin
Toute la troupe ensevelie ,
Suivit mêmes erreurs , efluya même fin .
Ecoutons , recueillons les avis des grands hommes
,
Mais trop aveuglement n'en faifons point de loi :
Ils peuvent le tromper ; ils font ce que nous fommes
;
Malheur à qui jamais n'oferoit être foi.
Par M. Mentelle , prof. d'hift . à l'E. R. M
40 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. Favart , après une premiere
repréſentation des Moiffonneurs , à Grenoble
, au mois d'Avril 1769 .
Tor, dont les crayons tendres & bienfaifans
De l'aimable vertu tracent les fentimens ;
Toi, que l'humanité , les graces , la nature ,
De leurs rares faveurs ont comblé fans mefure ;
Ami de la raiſon , peintre de la candeur ,
Favart, un nouveau trait eft forti de ton coeur.
J'ai vu tes Moillonneurs , & non ame artendrie ;
Se livrant aux tranſports d'une heureuſe harmo
nie ,
Paye un jufte tribur à tes tableaux touchans ,
D'un efprit vertueux naïfs épanchemens.
O douce humanité ! toi que mon coeur adore
Dans l'écrit de Favart tu brilles plus encore.
J'ai cru voir la vertu ,,fous les traits de Candor
Ramener parmi nous les jours du fiécle d'ør.
Autrefois le théâtre , avec plus d'artifices,
Se bornoit feulement a confurer nos vices ;
Mais dans tes Moffonneurs , ô Favart , tu fais
plus ,
Tunous montre aujourd'hui l'image des vertus.
Par une jeune Mufe Grenobloife,
JUI N. 1769. 41
LE JUGE DE PAIX .
DIGBY , depuis quarante ans , remplif
foit avec intégrité les fonctions de juge
de paix dans le Whiltshire . Il n'avoit
qu'un fils unique qui devoit hériter de fa
place & de fes biens ; il l'aimoit avec
une tendreffe qu'il ne lui témoignoit pas ;
il le traitoit au contraire avec une févérité
repouflante dont fon fils gémiſſoit
fouvent en fecret. Le jeune homme cherchoir
, dans le voisinage , des confolations
qu'il ne trouvoit pas dans la maiſon paternelle.
Mifs Jenny les lui offroit ; il ne
tarda pas à l'aimer & à s'en faire aimer ;
il n'afpiroit qu'à s'unir à elle par des
noeuds éternels ; mais il n'ofoit les former
à l'infçu de fon pere ; & comment
obtenir fon confentement ? Mifs Jenny
n'avoit point de fortune. Son amour aug
mentoit cependant ; fa maîtreffe y répon
doit; il la voyoit tous les jours ; on ne
veilloit point exactement fur eux ; il s'égara
; fon bonheur lui donna bientôt des
remords ; les larmes de Jenny l'empoifonnerent
; il ne pouvoit les fécher qu'en lui
donnant le titre defon époufe; il furmonta
42 MERCURE
DE FRANCE.
fa timidité , & alla fe jetter aux pieds de
fon pere. Le vieillard ne voulut pas entendre
parler d'un pareil hymen ; envain
fon fils lui avoua la foibleffe qui le rendoit
néceſſaire ; il le menaça de le deshériter
s'il ofoit l'accomplir. Dans le moment
qu'il rebutoit le jeune homme avec
cette dureté , il fut appellé à fon tribunal,
où l'on avoit conduit une femme d'an
certain âge , accufée d'avoir porté l'opprobre
dans les familles , en féduifant de
jeunes perfonnes , & les arrachant des
bras de leurs meres pour les livrer au crime
& à l'infamie. Le vieux Digby examina
les charges , & interrogea la coupable
qui répondit en pleurant ; il figna
l'arrêt qui la condamnoit. On alloit la
conduire enprifon en attendant le jour de
fon fupplice , lorfque , levant les yeux fur
fon juge , elle le fupplia de vouloir bien
l'entendre en particulier , parce qu'elle
avoit des fecrets à lui reveler. Tout le
monde fortit. Je fuis coupable , dit- elle
dès qu'elle fe vit feule avec lui ; vous me
condamnez , vous le devez. Ma douleur
eft de périr en ces lieux , & que ce foit
vous qui m'envoyiez à la mort. Ciel ,
s'écria Digby, en l'examinant ! me trompé
je , feroit- ce vous ? .-Oui je fuis LuJUI
N. 1769. 43
cie Watfon , cette infortunée que vous
avez aimée , que vous avez féduite &
abandonnée à la mifére , à l'opprobre &
aux crimes que vous puniffez . Je ne pus
refter dans ma patrie après ma foibleffe ,
après le refus que vous fites de la réparer;
je me rendis à Londres , je groffis le nombre
de ces malheureuſes victimes de la
féduction livrées à la honte & au libertinage
par une premiere démarche imprudente
. J'ai vieilli dans l'aviliffement,
le mépris & la mifére ; j'ai foutenu , par
le crime , la vie que je vais perdre ; vous
futes mon féducteur , vous êtes aujourd'hui
mon juge ; vous avez prononcé fur
mes égaremens , & vous en êtes l'unique
auteur ; fans vous j'aurois vécu tranquille
dans le fein d'une famille vertueufe dont
j'aurois fait la félicité , & dont je fais le
défeſpoir & la honte. Voilà le fecret que
j'avois à vous revéler. Si mon fort vous
attendrit , fi vous voulez réparer vos torts
envers moi , preffez mon fupplice & délivrez-
moi de l'horreur de vivre . Digby
ne répondit point ; il n'en avoit pas la
force. Lucie Watfon apperçut fon trouble
, & s'en applaudit ; elle étoit vengêe ;
elle rappella elle - même ceux qui étoient
fortis , & pria qu'on la conduisît dans fa
44 MERCURE DE FRANCE
prifon ; le juge n'avoit plus la force d'en
donner l'ordre ; il refta dans l'accablement
le plus profond , s'accufant des crimes
de fon ancienne maîtrefle , frémiffant
du devoir qui l'obligeoit à la punir ,
& fe regardant comme bien plus coupa
ble. Cet événement terrible lui rappella
l'aventure de fon fils. Mifs Jenny l'aimoit
; elle avoit été foible ; que devien
droit - elle fi elle étoit abandonnée ! ofe
roit- il l'expofer aux malheurs qu'avoit
effuyés Lucie Watſon , & à périr comme
elle ! cette idée le fit frémir , il appella
fon fils , lui ordonna de le fuivre , & le
conduifit chez Mifs Jenny. Raſſurezvous
, dit - il aux deux amans qui trembloient
devant lui ; j'approuve votre
amour , & je viens pour vous unir ; foyez
heureux l'un par l'autre , aimez - vous
toujours , aimez- moi , & oubliez que je
me fuis oppofé d'abord à votre union .
Tous deux tomberent à fes pieds , il prit
leurs mains , les joignit enſemble , les bénit
, & levant les fiennes vers le ciel , il
le remercia de l'avoir éclairé , & le fupplia
de lui pardonner les erreurs de Lucie
Watfon .
JUI N. 1769 .
45
VERS à M. Cailhava , en fortant de la
premiere repréſentation defon Mariage
interrompu.
A LA fin j'ai revu Thalie
Laillant le tragique & les pleurs ,
Et de nos larmoyans auteurs
L'infipide mélancolie ,
Amuſer tous les fpectateurs
Sous le mafque de la folie.
C'est donc pour toi qu'elle a quitté
De fa triftefle doctorale
Le pédantifme accrédité ,
Et qu'elle mêle à ſa morale
L'antidote de la gaïté.
Que j'aime tes plaifanteries ,
Et ta Marton au ris malin ,
Et de ton intrigant Frontin
Les éternelles fourberies !
Pourfuis : à de nouveaux fuccès,'
Un tel fuccès doit te conduire ;
Conferve au théâtre françois
Cette gaïté qu'on veut détruire.
De nos philofophes chagrins
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
Que fert l'humeur atrabilaire ?
Tous leurs beaux fermons ( eront vains ,
Et pour réformer les humains ,
Il faut commencer par leur plaire.
Sur-tout obferve de plus près
Les travers de l'âge où nous ſommes ;
Que dans tes comiques portraits
Nos yeux reconnoiffent les traits
Des caracteres & des hommes.
Thalie a perdu les attraits :
Quelles triftes métamorphofes !
Son front caché fous des cyprès
Fut jadis couronné de roſes.
Pour lui rendre tous fes honneurs
Souviens-toi toujours que Moliere ,
En jouant , réformoit les moeurs ,
Et que dans fa gaïté légere
Les fruits fe cachoient fous les fleurs.
Par M. François de Neufchâteau.
A
TRIOLET.
H que l'amour a d'agrément
Pour un coeur fenfible & volage !
Toujours nouveau contentement
Ah ! que l'amour a d'agrément !
Porté par goût au changement ,
Il court , & jouit davantage :
JUIN. 1769 .
47
Ali! que l'amour a d'agrément
Pour un coeur ſenſible & volage !
Par M. Dartonne , avocat.
SONNET . A ma future Epouſe.
Tor , qui dois faire un jour mon bonheur ou
mà peine ,
Souris de mes chagrins ou bien de mes plaifirs :
Objet , que va bientôt unir à mes defirs ,
Ou le plus doux lien ou la plus dure chaîne.
Dès long-tems je te cherche , & toujours à la
gêne ,
Mon coeur n'aime que toi , toi ſeule as ſes ſoupirs:
Vois renaître une rofe au fouffle des zéphirs ,
Tel pour s'épanouir il attend ton haleine.
J'interroge en tremblant tous les jeunes attraits
Dont un monde enchanteur me préfente les traits.
Parmi tant de beautés je n'ai pu te connoître :
T'aurois-je méconnu ? Mes yeux t'ont vu peutêtre
;
Mais viens , quand tu ferois aux bouts de l'Uni
vers :
Je fuis las d'être libre , & mon coeur veut des fers .
Par M. J ***.
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
VERS à Madame de T ** .
PLEUREZ , Graces , pleurez.. Des toutous le
modele
Comme des amans malheureux
,
Coco n'eft plus ; & la Parque cruelle
Vient pour jamais de ravir à nos yeux
Cet air fi fin , ces traits fi radieux ,
Dignes du pinceau d'un Apelle ,
Ou du cifeau voluptueux
Qu'animoit
l'art de Praxitele.
Douce amitié ! tant qu'il te fut fidéle ,
Tu pris foin de combler ſes voeux.
Tantôt admis à la table des dieux ,
Près de la jeune Hébé, fier,il goûtoit , comme elle,
Des mets les plus délicieux :
Afon aſpect victorieux
, On l'eût pris pour l'Amour qu'une Vénus nouvelle
Venoit inſtaller dans les cieux.
Tantôt dans les ébats , léger , capricieux
,
C'étoit un jeune enfant rebelle
Qui , feignant mille nouveaux
jeux ,
Semble éviter la maman qui l'appelle ,
Puis revole foudain dans les bras tout joyeux. On ne vit onc une union plus belle;
Jamais enfant gâté n'eut un fort plus heureux,
Chaquejour mainte gentilleſſe
J
Le
JUIN.
49 1769.
Le rendoit cher à la belle maîtreffe ,
Et partageoit fes loifirs les plus doux;
Tellement que fur les genoux ,
Plein de bonbons , parfumé d'ambroisie ,
L'heureux Coco paffoit , en dépit des jaloux ,
Des jours charmans , des nuits dignes d'envie.
Cruel amour ! falloit- il de tes traits
Brifer des noeuds fi purs & fi parfaits !
Le plus beau don de la nature
Ne fert fouvent qu'à nous punir
pure
De notre orgueil . Au bord d'une onde
Coco paffoit . Il y voit fa figure :
A fes regards furpris ce miroir vient offrir
Une ample & galante criniere
(D'amours fripons féconde pépiniere )
Et mille autres beautés qu'on ne peut définir...
D'être vain comment s'abſtenir ,
Lorfque tout dit que l'on eft fait pour plaire ?
Coco s'admire . Une ardeur téméraire
Bientôt le preffe de courir
Sous les drapeaux de l'enfant de Cythere.
Une ingrate Lady , beauté grondeufe & fiere
Le dédaigne & le fait languir.
Le poifon de la jalouſie
Flétrir une fi belle vie ;
Il meurt; & les amours s'envolent vers leur mere.
O vous , dont la pitié conduit ici les pas ,
Fayez l'amour & les traîtres appas.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sur ce tombeau la divine Lesbie
Vient , chaque jour , arrofer de fes pleurs
Une cendre , hélas ! trop chérie.
Hârez-vous , en paffant , d'y jetter quelques fleurs ,
A votre liberté ravie
Un de fes regards enchanteurs
Cauferoit bien d'autres douleurs
Pour tout le temps
de votre vie.
2
Par M. L. J. C. D. S. C.
A une Demoifelle , fur ce qu'on avoit dis
qu'elle étoit fille de l'Amour.
N'EN
'EN déplaile à l'Auteur , ce n'eft qu'un badi,
nage,
Iris , vous n'êtes point la fille de l'Amour ;
Graces , talens , efprit & taille faite autour ;
Un aveugle eût - il fait un auffi bel ouvrage ?
Par un Militaire anonyme.
RÉPONSE.
Ce que j'ai dit , Iris , n'eſt point un badinage , E
Vous êtes fûrement la fille de l'Amour ;
JUIN.
1769 .
Quand il vous donna fans partage ,
Graces , talens , efprit & taille faite au tour,
Il ôta fon-bandeau : j'en attefte l'ouvrage.
Par M. le Chevalier de ✶✶✶
gendarme de la garde.
AUTRE Réponse.
AVANT d'avoir un fils , Vénus étoit pucelle ;
Le dieu Mars la rendit la mere de l'Amour.
A Cloé , plus d'un dieu feroit le même tour ;
C'eſt bien être Vénus que de plaire autant qu'elle .
Par un
Militaire
anonyme.
TRADUCTION libre de l'Ode d'Horace :
Equam memento , & c,
PAR les maux & par la triſteſſe ,
Damon , ne fois point abattų ;
Si la fortune te carefle ,
Aux tranfports d'une folle ivrefle
N'abandonnes point ta vertu.
Tant que la Parque meurtriere
Eloigne de toi fes ciſeaux ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
Jouis du beau jour qui t'éclaire ,
Et bois fous l'ombre hofpitaliere
Que forment pour toi ces berceaux.
Jouis des dons de la nature ;
Des parfums , du chant des oifeaux,
Vois couler l'onde libre & pure
De cette fource qui murmure
Et fuit à travers les rofeaux,
De fleurs nouvellement écloles ;
Ami , fémes tous les inftans ;
La mort qui détruit toutes chofes
Aura bientôt flétri les rofes
Dont tu couronnes ton printems,
Ce vafte palais qu'à la ville ,
A grands frais tu viens d'acheter
Ces jardins , cé champêtre afyle
Que baigne la Seine tranquille ,
Il faudra dans peu les quitter,.
D'héritiers une troupe avide
S'apprête à dévorer ton bien ,
Victime du fort homicide ,
L'or de Créfus , le nom d'Alcide ,
Ne pourroient te fervir de rien ...
Riche , pauvre , berger , monarque ,
Nous allons tous aux mêmes lieux :
JUIN. 1769. 53
Nous nailons fujets de la Parque ;
Tôt ou tard Caron , dans fa barque ,
Nous conduira chez nos ayeux.
Par M. Raoult:
V
VERS fur le Printems.
oici la faifon des amans
Voici la faifon des poëtes.
Le zéphir répand dans les champs
La douce odeur des violettes.
Mon oreille écoute les chants
Des roffignols & des fauvettes.
Je renais avec le printems .
L'afpe &t de ces belles retraites
Flatte & ranime tous mes fens .
L'aquilon s'enfuit ; l'air s'épure ;
Déjà le tendre abricotier
M'offre fa naifiante parure ;
Près de cette onde qui murmure ,
Je vois croître le peuplier
En pyramides de verdure .
Tous les charines de la nature
Paroiffent fe multiplier.
Déjà l'on repofe à l'ombrage
Du tilleul & du chêne altier ;
Ciij
$4 MERCURE DE FRANCE.
1
Déjà , fous un ciel fans nuage ,
On,refpire dans le bocage
Les parfums du jeune églantier.
Au tendre amour pendant hommage ,
L'oiſeau commence fon ramage
Sous les branches de l'alifier.
Mes yeux , errans dans la prairie ,
Ont déjà vu le tendre Hylas ,
Dans une douce rêverie ,
Vers le bolquet porter fes pas ,
Et cueillir pour fon Egérie
Et l'aube-épine & le lilas.
Triftes habitans de la ville,
Dont tous les goûts font émouffés ,
Quefont vos jardins compaffés
Au prix de ce champêtre afyle !
Non. Vous ne fentez point affez
Les beautés de ce lieu tranquile .
La nature, à vos yeux glacés ,
N'offre qu'un fpectacle stérile.
Ah ! connoiffez - vous les attraits ?
Loin de la cour & des palais
En vain le Printems vous appelle.
Vous n'avez entendu jamais
Les premiers fons de Philomele.
De nos champs & de nos forêts
JUIN.. 1769.
Quand la fcéne fe renouvelle
Vous ne voyez tous ces objets
Qu'à travers un prifme infidéle ,
L'art n'offre à vos regards déçus
Que fon éternelle impofture
Et fes preftiges fuperflus .
Eh quoi ! la beauté fans
Ne vous féduiroit - elle plus ?
Sous le fard & fous la dorure
Faut-il enfevelir Vénus ?
parure
Il lui fuffit de la ceinture.
Nos champs font pour vous fans appas :
Malheureux ! vous ne goûrez pas
Les vrais plaifirs de la nature .
O combien votre coeur y perd !
Combien la nature m'eſt chere
En cet afyle folitaire ,
Dans les accens de Saint-Lambert ,
Et dans les yeux de ma bergere !
Par M. F. de Neufchâteau ;
de plufieurs académies.
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
>
VERS à
Mademoiselle ** en lui envoyant
le recueil intitulé : Poëfies de
deux Amis.
RECEVEZ ,
ECEVEZ , mon aimable Ifméne ,
Ces vers , enfans de nos loisirs ,
Formés fans art , écrits fans gêne ,
Et
qu'infpirerent les plaifirs
Bien plus que le dieu d'Hypocréne .
A quelque Plutus ennuyé ,
A quelque Laïs
arrogante ,
Ce recueil n'eft point dédié.
Je hais le ton étudié
D'une dédicace pefante ,
Et c'est l'amour qui vous
préfente
Les ouvrages de l'amitié.
Par le même.
MON
ÉPITAPH E.
CELUI qui gît fous ce
tombeau
Ne fut pas un grand
perfonnage ;
Mais en
Démocrite nouveau ,
De tout ilfit un
badinage.
Sa bonne humeur le confola ,
Dans le fein de fon infortune
ARIETTE
andantino du deserteur
Peut on
affli-ger ce qu'on
ai- me pour quoi chercher à le fa - cher
on af-fli-ger ce qu'on aime
c'est bien
loir à soi me me ,
c'est bien
fin
en
**
en
loir a soi me me ·
je
l'aime et
toute ma vi _ _ e ; et vous vou..le's
que
2
per fidie ... ah !
mon pe-re , je ne sça
: rois à sa
place , moi, j'en
mour - rois
peut
&. De l'Imprimerie de Recequillice rue d
rue SUIT
JUIN. 1769: 57
Il eut la pierre , & ce fut-là
cour ,
Tout ce qu'il eut de la fortune .
Il voyoit les oififs de
Dans leur orgueil & leur délire ,
Valets & maîtres tour - à- tour ,
Plus triftes qu'on ne sçauroit dire ;
Et tant s'en mocqua , chaque jour ,
Qu'enfin il en créva de rire..
Par M, de la Touraille.
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du volume du Mercure de Mai 1769 ,
eft la rofe ; celle de la feconde eft l'honneur
; celle de la troifiéme eft aujourd'hui
, celle de la quatriéme eft la carte.
Le mot du premier logogryphe eft clou ;
dans lequel on trouve luc & cou : celui
du fecond eft Rien ; celui du troifiéme
eft Logogryphe , où fe trouvent pole , Pó ,
or , pole en géométrie , le point le plus
éloigné de la circonférence ; gogo , loge ,
loge à S. Lazare , loge de fpectacles , pré,
pore , horloge ; .. Les Chinois farent furpris
de la méchanique des horloges : epi,
orge , épi , poil frifé du cheval ; gorge de
baftion , gorge , gorge de montagne , gorge
de femme , gorge de vafe , ogre , gorge de
Cy
58 MERCURE
DE FRANCE
.
chien de chaffe , gorge.. en fauconnerie
la gorge de l'oifeau.
AVEUGEE
ENIGM E.
VEUGLE ou clairvoyant , femme , homme ,
jeune ou vieux ,
Et qui que vous foyez , vous m'avez fous les
yeux.
Par M. B.
AUTRE.
PLUS je prends de groffeur , & plus je deviens
belle ;
Sans être , cher lecteur , farouche ni cruelle ,
Je ne fçaurois ſouffrir qu'on me vienne approcher.
Un élément feul a droit de me plaire ,
Cet élément n'eft pas la terre ,
J'y péris du moment qu'on me la voit toucher.
Les enfans , dans leurs jeux , font de moi quelque
ufage ,
Et celui qui ne forme eft utile en ménage.
Par M. J. V. Tallard.
JUIN. 1769.
59
QUAND
AUTRE.
UAND on me voit on rit , on eft joyeux ;
Je fuis toujours efcorté du myftere ;
J'inquiéte les curieux ;
Et le jaloux, qui tient les yeux
Ouverts fur la moitié trop chere ,
Ne trouve pas fouvent avec moi lon affaire ;
regne eft dans ces jours confacrés à Mo-
Mon
mus ;
Pour deviner en faut-il plus ?
Par le même.
AUTRE.
PEU de gens fe paffent de -moi :
Du mendiant , comme d'un Roi
Je fuis la paffion , le befoin , la refource ,
Je fuis une petite fource
Qu'on voit tarir , ſouvent avec effroi ;
Ce qu'enferme mon fein vivifie & confole
Le malheureux , le malade , un mourant ;
Un julep eft bien moins calmant ;
Ceci n'eft rien moins qu'hyperbole ;
Je fuis l'autel d'une espéce d'idole ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Qu'on prend foin de renouveller ,
Qu'on ne sçauroit preſque abjurer :
Ce culte eft tel de l'un à l'autre pole.
J'aide au plus fort travail des mains ,
J'aide aux plus célébres humains ,
En leur chaumiere , en leur laboratoire ,
Je diſtrais , je féduis juſques à l'oratoire
Les plus faints pénitens , comme les vrais mondains.
Je porte en mon petit viſcere
Le meilleur
antifomnifere ,
Un antidote aux plus vives douleurs ,
Aux ennuis , à ce mai que l'on nomme vapeurs ,
A la foif, à la faim , & ce n'eft point chimere,
Il nourrit prefque , il défaltere.
Je fuis enfin ce que donne un ami ,
Une maîtreffe , un grand , ce que lorgne un parti
Nombreux , & trop pour mon
propriétaire ,
Que cet effain madré tient par-tout en fouci ,
Et qui me rend à moi , l'effet le plus précaire ,
N'en déplaife au
grouppe aguerri ,
A tous ces faileurs
d'inventaire ,
Je devrois n'être pris qu'ici !
Par M. de
Bouffanelle , Mestre de camp , Capitaine
au régiment du
Commiffaire- Général.
JUIN. 61
1769 .
J
LOGO GRYPHE .
EUNES gens , grands feigneurs , c'eft pour vous
quej'écris :
Tremblez ; je vous annonce un animal terrible ;
Il fait , quand il paroît , évanouir les ris.
Neufpieds forment fon corps horrible.
Voulez -vous le décomposer .
Vous trouverez d'abord cet animal utile
Aux oreilles d'un pied , à la face imbécile :
Buffon , dans les écrits , fçût l'immortalifer ;
Le fynonyme de l'année ;
Certain mot que produit la crainte ou la don
leur ;
Un mal , dont le nom fait horreur ,
Et qui fur un beau ſein , à la peau ſatinée
Imprime fouvent fa fureur ;
Ce qui retient un vaiſſeau dans la rade… ¿
Bornons ici cette tirade ,
Crainte
d'augmenter votre peur.
Peignons cet animal pourtant d'une autre forte ;
En ce moment , peut- être , il eſt à votre porte.
Par M. Benoit , ancien maréchal des
logis du régiment de Boulonneis.
62 MERCURE DE FRANCE.
ON
AUTRE.
N me peint & l'on me meſure ,
Et cependant je ne fuis point un corps.
Le plus foible avec moi , craint très - peu les plus
forts ;
Je ſuis d'un accuſé la raiſon la plus fûre .
Des objets les plus gros j'en fais de très -petits ;
J'agis auffi fur les efprits :
D'une amitié qu'on croyoit bien fondée ,
Souvent j'efface & la trace & l'idée .
Enfin j'avilis tout , finon certains tableaux
Qui, fans moi , ne feroient pas beaux.
Si ce n'eft point aflez pour me faire connoître ,
On trouve , dans mon nom un habitant du
cloître ;
Cet empire fameux que Tamerlan fonda ;
La place qu'une Dame occupe à l'opéra ;
Une ifle d'Archipel , une ville d'Espagne ,
Plufieurs de l'Italie , & plufieurs d'Allemagne ;
Une de Suiffe ; une en Orléanois ;
Une en Champagne , une autre en Gâtinois .
Le dieu des vents ; un bon poëte ;
Un athlete fameux ; un mal deshonorant ;
Deux pronoms poffeflifs ; ce que font dix fois cent;
Le nom de plufieurs faints , & celui d'un prophéte
;
JUI N. 1769. 63
Un devoir de vaffal , une négation ;
Un oiſeau fort commun , un très - petit poiflon ;
Ce qui nous fut d'abord écrit fur une table ;
Une fête en Décembre ; un légume admirable ;
Un meurtrier qui , malgré Cicéron ,
Par le fénat fut exilé de Rome ;
La matiere dont Dieu forma le premier homme ;
Ce qu'on fait de quelqu'un , en louant les vertus ;
Le fynonyme de volume ;
Mon feu s'éteint , & je m'enrhume ,
Bon foir , lecteur , je n'en dirai pas plus .
Par Madame d'Auffain d'Avranches.
AUTRE.
SEX conftans pedibus medias feror ales in auras :
Nec fatis eft , fenos divide deindè pedes ;
Pars dabit una tener tribuit quod amicus amico;
Altera , quod per agros afpera fpargit hyems.
64
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Narciffe , dans l'ifle de Vénus , poëme en
quatre chants. A Paris , chez Lejai , libraire
, rue S. Jacques.
CET ouvrage pofthume eft de M. de Malfi.
lâtre. Les talens qu'il annonçoit, les infor
tunes de l'auteur , qui n'ont fini qu'avec fa
vie & qui l'ont abregée, doivent intéreffer
les ames fenfibles & les connoiffeurs déticats.
Les éloges que les éditeurs donnent
à fa perfonne , dans une préface très - bien
faite , ne feront fûrement contredits par
aucun de ceux qui ont connu ce jeune &
malheureux écrivain . « Ses vertus , qui
» áuroient mérité le fort le plus heureux ,
» ont été la fource des malheurs qui ont
rempli fa vie d'amertume : fimple , gé-
» néreux , auffi éloigné de foupçonner
» dans les autres un défaut de droiture &
» de probité , qu'incapable d'en manquer
» lui- même , il donnoit aveuglement fa
» confiance , fe livroit à tous les confeils ,
» rendoit des fervices à tous ceux à qui
» il pouvoit être de quelque utilité , &
» ne confultant jamais le miférable état
ود
ود
JUI N. 1769 . 65
» de fa fortune , il n'écoutoit que fon
» coeur & fa bienfaifance naturelle . C'eſt
» ainfi qu'en fe refufant tout à lui - même.
" & fe tenant toujours au- deffous de la
» médiocrité , il a éprouvé les revers
» qu'entraînent ordinairement la prodigalité
& la diffipation ..
>>
Il étoit occupé à faire imprimer Narciffe
, lorfqu'une mort douloureufe l'enleva
vers le milieu de fa carriere . Carmina
de Domini funere rapta Jui . L'ouvrage
eft tiré des métamorphofes d'Ovide quant
au fonds , & la mort de Narciffe en eft
entierement traduite. Ovide raconte
qu'il s'éleva une conteftation entre Jupiter
& Junon. Il s'agiffoit de décider fi les
plaifirs de l'amour font plus vifs dans
l'homme que dans la femme. On confulta
Tiréfias. Il étoit le feul qui pût réfoudre
cette question . Il avoit été changé
en femme pendant fept ans pour avoir
frappé d'un bâton deux ferpens qui alloient
s'accoupler. Il les avoit revus la
huitième année , les avoit frappés encore
& étoit redevenu homme. Il avoit connu
les deux efpéces de jouiffance. Il fut de
l'avis de Jupiter qui la prétendoit plus délicieufe
dans les femmes. Junon fut irritée
, & Ovide remarque avec grande rai
fon qu'il n'y avoit pas de quoi . Elle ren66
MERCURE
DE FRANCE
.
-
le
dit Tiréfias aveugle , & Jupiter , pour
confoler , le rendit prophéte . La compenfation
n'étoit pas trop exacte . Quoi qu'il
en foit , Tiréfias fit l'effai de fes connoiffances
prophétiques fur le fils de la nymphe
Liriope & du fleuve Céphife . « Cet
» enfant parviendra à une longue vieil-
» leffe , dit - il , s'il peut ne pas fe con-
» noître . » Narciffe , c'eft ainfi que s'appelloit
cet enfant , étoit d'une beauté rare.
Il devint l'objet des voeux de toutes les
nymphes ; mais fur tout la jeune Echo
en fut éperdument amoureufe. Elle s'en
vit méprifée , moutat de défefpoir , &
fut changée en pierre. Une autre , rebutée
avec la même rigueur , fouhaita dans
fa douleur que Narciffe fût amoureux à
fon tour , fans pouvoir jouir de ce qu'il
aimeroit. Les voeux de la nymphe furent
exaucés . On fçait la paffion que Narciffe
conçut pour lui même en fe voyant dans
un ruiffeau. On fçait fa fin malheureuſe .
Telle eft la fable d'Ovide , & , à peu de
chofe près , celle du poëme de M. de
Malfilatre. Chez lui la fcène fe paffe dans
une ifle confacrée à Vénus , & que Neptune
d'un coup de fon trident a fait naître
du fein des mers . Vénus l'a peuplée de
jeunes filles & de jeunes garçons qui ont
toute l'innocence du premier âge du
JUI N. 1769 . 67
monde. Ils font tels qu'on peint nos premiers
parens dans Eden . Ils font nuds &
ne rougiffent point . Tiréfias , ce vieillard
aveugle eft l'oracle de l'ifle , & fert de
pere à toute cette jeuneffe qui aime & qui
jouit . On ne conçoit pas bien pourquoi
Vénus l'a choifi pour préfider à fes myfteres
. Ce n'eft pas trop l'emploi d'un
vieux prophéte , à moins que Vénus ne
crût devoir cet honneur à l'être unique
qui avoit uni les deux fexes . Narciffe &
la jeune Echo fon amante font feuls privés
des plaifirs accordés à tous les habitans
de l'ifle. Tiréfias a vu dans l'avenir
que le jour où ils s'uniront fera funeſte
pour eux. Ils voyent de tous côtés le bonheur,
& le bonheur leur échappe .
Mais le jour fait. Sous le toit folitaire
De cent berceaux , fous le fimple lambris
Des mirtes verds & des rofiers fleuris ,
Entrelacés par la main du myſtere ,
L'amour conduit les enfans de Cypris.
Dans ce bercail le paſteur de Cythere
Veut raflembler les troupeaux favoris.
En les comptant fon coeur fe défefpére .
Il lui manquoit fes deux agueaux chéris .
Du refte, au moins, le bonheur le confole.
Il s'en occupe , il eft par-tout , il vole
Sureux, près d'eux , parle aux vents , aux ruiffeaux,
68 MERCURE DE FRANCE.
Il adoucit le murmure des eaux ;
Il tient captifs les fils légers d'Eole ,
Hors le zéphire habitant des rofeaux ,
Il regne , en dieu , fur les airs qu'il épure ,
Des prés , des bois ranime la verdure ;
Des aftres même , en filence roulans ,
Il rend plus vifs les feux étincelans ;
Amans heureux ! dans la nature entiere ,
Tout vous invite aux tendres voluptés.
Les yeux fur vous , la nocturne courriere ,
D'un pas plus lent marche dans fa carriere ,
Et pénétrant de fes traits argentés
La profondeur des bofquets enchantés ,
N'y répand trop , ni trop peu de lumiere.
Ce foible jour , le frais délicieux ,
Le doux parfum , le calme des bocages ,
Les fons plaintifs , les chants mélodieux
Du roffignol caché fous les feuillages ;
Tout , jufqu'à l'air qu'on refpire en ces lieux ,
Jette dans l'ame un trouble plein de charmes ,
Tout attendrit , tout flatte , & de les yeux ,
Avec plaifir , on fent couler des larmes.
L'auteur femble vouloir imiter Lucréce,
& lutte contre lui dans cette apostrophe
à l'Amour.
A ton afpect , la nature eft émue ;
En rugiflant le lion te falue ,
JUIN. 1769 . 69
2
L'ours , en grondant , t'exprime fes plaifirs ;
L'oifeau léger te chante dans la nue ,
Et l'homme enfin , par la voix des foupirs
Te rend hommage & t'offre fes defirs.
Rien ne t'échappe, & l'abîme des ondes
S'embrale auffi de tes flammes fécondes ,
Et fous tes traits , fous tes brûlans éclairs ,
Pleins d'allégreffe en leurs grottes profondes ,
Tu vois bondir tous les monftres des mers .
C'est toi par qui font les êtres divers ;
C'eft toi , Vénus , qui rajeunis les mondes ,
Et dont le fouffle anime l'Univers.
Tiréfias , qui craint la paffion de Narciffe
pour Echo , conjure ce jeune homme
de fervir de guide à fa vieillefe aveugle,
& fous ce prétexte il le mene en leffe
attaché par un ruban. Un jour Narciffe
s'endort fur fes genoux .
L'agile Echo précipiteit fes pas ;
Mais tout-à-coup immobile , enchantée ,
Un peu loin d'eux elle s'eft arrêtée .
A cet enfant qui ne la voyoit pas ,
Elle fourit en étendant les bras.
Elle fourit , & pourtant elle pleure ;
Le ciel préfente un contrafte pareil
Lorfque , dans l'air, on voit à la même heure
Tomberla pluie & briller le foleil.
70 MERCURE DE FRANCE.
Cette comparaifon tirée du Taffe eft
charmante .
l'af-
Echo preffe Tiréfias de lui expliquer
les malheurs qui menaçoient Narciffe &
elle . Le vieillard lui fait une réponſe
par
affez vague . Cependant il finit
furer dès le foir même il l'unira avec
que
fon amant , fi le ciel par de funeftes préfages
ne femble pas réprouver cette union.
Il fe propofe d'offrir un facrifice à Junon.
Echo s'éloigne , & Vénus vient faire à
Tiréfias les mêmes queftions que cette
nymphe. Elle le conjure de lui développer
le fort de Narciffe . Il eft affez fingu
lier qu'une déeffe ait moins de connoiffance
de l'avenir qu'un mortel qui , luimême
, n'a reçu cette connoiffance que
des dieux . Cette fiction eft contraire aux
principes de l'ancienne mythologie . Les
dieux ne pouvoient changer les arrêts du
deftin ; mais ils fçavoient les prévoir.
Tiréfias réfilte quelque tems aux inftances
de Vénus ; mais , vaincu par fes
careffes , il fe difpofe à lui faire le récit
de fes aventures qui tiennent aux deſtinées
de Narciffe. Echo s'eft cachée près
d'eux & les écoute.
Elle étoit fille , elle étoit amoureuſe ;
Elle trembloit pour l'objet de fes foins.
JUIN.
71 1769 .
C'étoit affez pour être curieuſe,
C'étoit aflez : filles le font pour moins ;
Mais je ne veux fronder ce fexe aimable ,
Et pour Echo fa faute eft excufable .
Si cette nymphe eft coupable en ceci ,
Je lui pardonne ; amour la fit coupable ,
Puiffe le fort lui pardonner auffi.
On croit entendre la Fontaine . La def
cription fuivante eft aufli parfaite que celle
de la Fiametta dans l'Ariofte , dont eile
femble empruntée ."
Difcrettement & d'une main habile ,
En écartant le feuillage mobile ,
L'oeil & l'oreille avidement ouverts ,
Elle regarde , elle écoute au travers 3
Ne peut qu'à peine , en ce petit afyle ,
Trouver la place & craint de fe montrer ;
Ne fe meut pas , & n'oſe reſpirer ;
Sçait ramafler fon corps fouple & facile ,
Se promettant durant cet entretien ,
D'épier tout , un mot , un gefte , un rien .
Un mot , un gefte , un rien , tout eft utile .
de
Il est inutile de faire fentir combien ce
ftyle eft plein de naturel , de douceur &
grace. Il n'y a là rien de vague , rien
d'oifeux , rien d'affecté. Les vers font
pleins. Ils ont été conçus par un poëte .
72
MERCURE DE FRANCE.
Tiréfias eft en butte ainfi que Vénus å
la haine de Junon , & Junon a réfolu de
bouleverfer cette colonie voluptueufe
fondée par la déeffe des amours , & conduite
par le vieux prophéte. Il raconte
l'origine des reffentimens de Junon contre
lui . Il étoit à Samos.
Comme à Cadmus , le ciel m'offrit un jour
Deux grands ferpens qui , près d'une onde claire
Gardoient fes bords & les bois d'alentour.
L'Amour s'apprête à les unir enfemble ;
Mais quel amour ! à la haine il reffemble.
Ces fiers dragons , près de fe carefler ,
En s'abordant fembloient fe menacer.
Entre les dents , dont leur gueule eft armée ;
Sort , en trois dards , leur langue envcnimée ;
Organe impur qu'anime le defir ,
Signal affreux de leur affreux plaifir,
D'un rouge ardent leur prunelle enflammée
Jette , autour d'eux , des regards foudroyans,
Mais tout-à-coup ils fifflent & s'embraſſent ,
Etroitement , l'un l'autre , ils s'entrelacent
Dans les replis de leurs corps ondoyanṣ.
De vingt couleurs l'éclat qui les émaille
Varie au gré de ces longs mouvemens ,
Et mon oeil voit , dans leurs embraſſemens ,
D'un feu changeant s'allumer leur écaille,
Telle eft l'Iris , quand un nuage obfcur ,
Charge
JUIN.
73 1769.
"
Chargé de pluie , altéré de lumiere ,
Boit le foleil , & vers notre paupiere
Réfléchit l'or , & la pourpre & l'afur.
Un javelot ( fans en prévoir l'uſage ,
Dans une main j'avois deux javelots )
Lancé d'abord fur ce couple fauvage ,
De leur fang noir qui couloit à ruiffeaux ,
Teignit , près d'eux , les herbes & les eaux .
Bleffés tous deux , tous deux avec courage
Dreffent la tête & recourbent de rage
Leur queue immenfe en cercles redoublés ,
Puis jufqu'à moi s'allongent , fe déployent
D'un faut agile , & devant eux m'envoyent
Tous leurs poifons en vapeurs exhalés .
De l'autre dard j'arrête leur furie ,
Et par mon bras , malgré leur force unie ,
Le double monftre à la fois combattu ,
Dans la pouffiere , à la fois abattu ,
Laiffe à mes pieds ſa colere & la vie.
Toutes les ticheffes de la poëfie font
raffemblées dans ce récit, & il faut remar
quer que l'abondance des images ne nuit
ni à la précifion , ni au choix des termes.
Il n'y en a qu'un feul qui paroiffe impropre.
C'est un nuage altéré de lumiere , expreffion
qu'on n'entend pas.
Une voix menaçante s'éleve & annonce
à Tiréfias que , puifqu'il a ofé frapper
D
74
MERCURE DE FRANCE.
ces deux ferpens protégés par Junon , dans
un lieu confacré à cette déeffe , & les priver
des plaifirs amoureux , il en fera privé
auffi , & que fes éleves éprouveront
un jour le même châtiment. Telle eft la
liaifon des deftinées de Tiréfias à celles de
Narciffe & d'Echo , & le noeud du poëme.
Nous fommes obligésd'avouer que cenoeud
n'eft ni naturel ni heureux. C'est aller
chercher beaucoup trop loin la caufe des
malheurs de Narciffe qui paroiffent fort
étrangers aux aventures de Tiréfias .
Il devient amoureux d'Iréne , malgré
les réfolutions qu'il avoit prifes d'éviter
Tout engagement . L'hymen les unit ; mais
à peine font- ils dans les bras l'un de l'au
tre , qu'il fe trouve changé en nymphe.
Iréne ne lui en refte pas moins attachée .
L'amitié fuccéde à l'amour.
Le fexe dit que la fimple amitié
Peut , fans l'amour , fatisfaire fon ame;
Le fexe ment : le tendre amour reclame
De ces beaux coeurs au moins une moitié.
Ces vers reffemblent fort , pour la tournure
, à ceux-ci de M. de Voltaire ,
Le fage dit que fon coeur la mépriſe ;
* La Renommée.
JUIN. 1769 .
75
Qu'il hait l'éclat que lui donne un grand nom ;
Que la louange eft pour l'ame un poiſon :
Le fage ment & dit une fortiſe.
Tiréfias , devenu femme fous le nom
d'Athenais , oublie la tendre Iréne pour
le jeune Acis. Il l'épouſe ; mais Athenaïs
redevient Tiréfias .
Ainfi deux fois la déeffe fatale
Me fit fouffrir le tourment de Tantale .
Il revole vers Irene ; mais c'eſt pour la
voir expirer du défefpoir de l'avoir vu
inconftant. Il veut quitter Samos ; mais
Junon l'en empêche. Il paroît devant Jupiter
& devant elle. On lui fait la queſtion
rapportée dans Ovide. Jupiter ignoroit
fa déconvenue , & c'étoit une mauvaife
plaifanterie de Junon .
Cependant
il fut flatté de l'honneur qu'on lui faiſoit,
& foit équité , foit
vengeance ,
il prononça
contre l'époufe de Jupiter.
Ah ! croyez -moi , ne jugeons point la cauſe
De deux époux , fur-tout quand ils font dieux,'
La reine des cieux , irritée contre ce
juge
incompétent
le prive d'un
il. Il va layer fa bleffure dans une fon-
>
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
taine ; mais toujours pourfuivi par des
divinités , il apperçoit Minerve , toute
nue , prête à fe baigner dans cette même
fontaine. Elle prononce quelques mots
qui lui font perdre l'oeil qui lui reftoit.
Adieu , dit - elle , en s'éloignant de moi ,
Le bel enfant qui fera tes délices
Seroit heureux , fi quelques dieux propices
Baignoient le rendre aveugle comme toi.
Jupiter , pour le dédommager , lui accorde
, comme dans Ovide , le don de
prophétie. C'eft dans le livre des deſtins
qu'il a vu ,
Qu'au fond des eaux que Narciffe doit craindre ,
De fon hymen le flambeau doit s'éteindre.
Voilà bien des oracles réunis contre
Narciffe . Vénus ne peut concevoir ce
qu'il peut craindre des eaux. Elle imagine
que Junon a pu les empoïfonner. Elle y
répand du nectar pour antidote ; mais les
poifons que Junon y avoit jettés en effet
font plus puiffans , comme on va le voir.
Echo & Narciffe vont offrir à Junon le
facrifice indiqué. Echo a redit à Narciffe
tout ce qu'elle a entendu . Ils ont réfolu
de s'unir malgré les oracles , & fe donJUI
N. 1769.
77.
nent rendez - vous dans une grotte après
le facrifice . On amene la victime ; c'eft
une géniffe. Alors arrive le même prodige
que dans le fecond livre de l'Enéïde , &
le récit admirable de la mort de Laocoon
, trop connu pour que nous le rapportions
ici , eft à - peu - près traduit par
M. Malfilâtre , qui paroît avoir bien connu
les anciens modéles & qui peut lutter
contre eux.
Un bruit s'entend , l'air fiffle , l'autel tremble.
Du fond des bois , du pied des arbrifleaux ,
Deux fiers ferpens foudain fortent enſemble ;
Rampent de front , vont à replis égaux ,
L'un près de l'autre ils gliflent , & für l'herbe
Laiflent , loin d'eux , de tortueux fillons .
Les yeux en feu, levent, d'un air fuperbe ,
Leurs cols mouvans gonflés de noirs poiſons ;
Et vers le ciel deux menaçantes crêtes ,
Rouges de fang , fe dreflent fur leurs têtes .
Sans s'arrêter , fans jetter un regard
Sur mille enfans fuyans de toute part ,
Le couple affreux , d'une ardeur unanime ,
Suit fon objet , va droit à la victime ,
L'atteint , recule , & de terre élancé
Forme cent noeuds autour d'elle enlacé ,
La tient , la ferre , avec fureur s'obſtine
A l'enchaîner , malgré fes vains efforts ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
Dans les liens de deux flexibles corps ,
Perce, des traits d'une langue affaffine ,
Son cou nerveux , les veines de fon flanc ,
Pourfuit , s'attache à la forte poitrine ,
Mord & déchire , & s'enivre de fang.
Mais l'animal , que leur fouffle empoifonne,
Pour s'arracher à ce double ennemi
Qui , conftamment fur fon corps affermi ,
Comme un rezeau l'enferme & l'emprisonne ,
Combat , s'épuiſe en mouvemens divers ,
S'arme contr'eux de fa dent menaçante ,
Perce les vents d'une corne impuiflante ,
Bat de fa queue & fes flancs & les airs.
Il court , bondit , fe roule , fe releve,
Le feu jaillit de fes larges nafeaux .
A fa douleurs , à fes horribles maux ,
Les deux dragons ne laiffent point de tréve
Sa voix perdue en longs mugiflemens ,
Des vaftes mers fait retentir les ondes ,
Les antres creux & les forêts profondes...
Il tombe enfin : il meurt dans les tourmens .
Il meurt, Alors les énormes reptiles ,
Tranquillement rentrent dans leurs aſyles.
-
Cet horrible tableau eft fuivi d'un autre
qui forme un très beau contrafte.
Deux pigeons fe careffent fur les branches
d'un arbre. Un paon , oiſeau de Junon ,
vient troubler leurs plaifirs , les pourfuit
JUIN. 1769 . 79
& les difperfe. Cette defcription , dont
la couleur eft auffi douce que celle du der.
nier morceau eſt forte , prouve la flexibi
lité du talent de l'auteur , fa facilité &
fes reffources. Le reste du poëme n'eſt
pour ainfi dire qu'une traduction d'Ovide.
M. de Malfilâtre ne pouvoit faire.
mieux que de fuivre pas à pas cet auteur
fi fécond & fi aimable dans le recit de la
mort de Narciffe , dans les tendres plaintes
qu'il s'adreffe à lui- même & qui font,
dans l'auteur latin , ainfi que dans l'imitateur
françois , de l'éloquence la plus touchante.
Narciffe & Echo éprouvent la
même métamorphofe que dans Ovide ,
& l'amour abandonne ſon iſle .
Cet ouvrage dont nous aurions voulu
rapporter un plus grand nombre de morceaux
, parce qu'il y en a beaucoup de
très - heureux , prouve le talent le plus décidé
. L'auteur , qu'une mort prématurée
a enlevé aux lettres & à nos efpérances ,
avoit reçu de la nature tout ce qui caractérife
un grand écrivain , la fécondité , la
fenfibilité & le goût. Son ftyle eft facile
& riche ; rien n'y montre l'effort ni la
contrainte ; les vers femblent être fa langue
naturelle , & fans ce don , l'on n'eſt
pas poëte . Malheur à qui tâche en tout
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
genre , a dit M. de Voltaire. Toutes les
fois que vous verrez un écrivain s'embar- ..
raffer dans fes expreffions , chercher à
s'élever quand le fujet ne s'éleve pas , être
à côté ou au- delà de fa penfée , avoir ,
dans fes idées , une marche vague & indéterminée
, eût- il d'ailleurs de l'efprit , &
même des vers faillans , dires à coup fûr:
cet homme n'eft pas peere. M. de Malfilâtre
l'étoit. Quoique la fable de fon poëme
ne foir pas compofée avec art ni avec
intérêt , le talent de la poësie y eft porté
au plus haut degré. Il ne faut juger ni les
poëtes ni les peintres fur leur fujet, mais
fur leur maniere . L'envie fe hâte de condamner
un homme qui n'a pas choifi un
fujet favorable ; mais les connoiffeurs remarquent
comment il l'a traité , & fi fa
maniere eft belle , la gloire l'attend quand
il aura mieux rencontré. Le choix de la
matiere , la difpofition des parties , c'eſt
ce qu'on appelle l'art , & il s'acquiert ;
mais le don d'écrire émane immédiatement
de la nature & ne s'acquiert point.
Des circonftances funeftes qui fembloient
fe reproduire à tous les momens , un enchaînement
de malheurs qu'on ne pouvoit
ni prévoir ni réparer , ont étouffé ,
dans fon germe , un talent aufli intéreſJUIN.
1769. 81
fant. Pendant l'efpace de quinze ans M.
de Malfilâtre aa trop
fouffert pour qu'il
pût produire. Celui qui rend ici compte
de fon poëme , l'a connu long- tems , &
goûte un plaifir , mêlé de regrets , à honorer
la mémoire en fe rappellant fes
infortunes. Quand on confidere la fatalité
déplorable à laquelle ce jeune & trifte
éleve des mufes n'a pu échapper , on repete
avec effroi ces vers d'Horace.
Te femper anteit fæva Neceffitas ,
Clavos trabales , & cuneos manu
Geftans ahenâ.
Economie ruftique ou notions fimples
& faciles fur la botanique , la médecine
, la pharmacie , la cuiſine & l'office
; fur la jurifprudence rurale , fur le
calcul , la géométrie pratique , l'arpen.
tage , la construction & le toifé des
bâtimens , & c. avec les prix des différens
matériaux & de la main d'oeuvre ,
pour être à l'abri des tromperies des
ouvriers : ouvrage néceffaire fur - tout
aux perfonnes qui vivent à la campagne
. A Paris , chez Lottin le jeune ,
rue St Jacques , vis - à - vis la rue de la
Parcheminerie ; in- 12 . prix 3 liv . rel .
Cet ouvrage eft destiné à fervir de fui-
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
te au Manuel des champs , publié en 1764
par M. de Chanvalon . Il contient trois
livres , compofés par un médecin , un jurifconfulte
& un architecte . Le premier
traite de la connoiffance des plantes , des
maladies auxquelles les habitans de la campagne,
font le plus expofés ; il offre enfuite
des remedes pour guérir ces mêmes maladies
, & quelques détails fur la cuifine,
dans lefquels on s'aftreint à guider dans
le choix des alimens les plus fains & dans
la maniere de les préparer . Une jurifprudence
utile aux perfonnes fixées à la campagne
forme l'objet du fecond livre ; on
s'attache à leur donner une idée de la forme
, & à leur apprendre ce qui eft néceffaire
pour connoître fi des procureurs ou
des huiffiers de village n'abuſent point
de leur confiance . Le dernier préfente des
notions claires & faciles fur le calcul , la
géométrie pratique , l'arpentage , la conftruction
& le toifé des bâtimens , avec
des inftructions fur la charpente , la menuiferie
, la ferrurerie , la vîtterie , le catrelage
& la plomberie . Il eft terminé par
des avis économiques à ceux qui font bâtir
; il leur fait connoître les obligations
des entrepreneurs , & dans quel cas &
jufqu'en quel tems ils doivent garantir
JUIN. 1769. $;
les bâtimens qu'ils conftruifent. Nous
nous bornons à indiquer les matieres dont
traite cet ouvrage ; elles annoncent fuffifamment
fon mérite & fon utilité.
Traité du gouvernement de l'Eglife & de
la puiffance du Pape , par rapport à ce
gouvernement , traduit du latin de Juftin
Febronius , jurifconfulte ; par L. D.
L. S. membre de l'académie de B.;
nouv . édition. A Venife ; & fe trouve
à Paris , chez Merlin , libraire , rue de
la Harpe , à S. Jofeph , in- 12 . 3 vol .
Ce traité du gouvernement de l'Eglife
eft l'ouvrage d'un jurifconfulte célébre ,
qui avoit étudié à fond le droit eccléfiaftique
& le droit public ; la maniere dont
les ultramontains l'ont reçu annonce affez
celle dont il a envifagé ce traité ; il attaque
les opinions auxquelles ils font attachés
depuis fi long-tems , la monarchie
eccléfiaftique & l'infaillibilité du Pape.
Febronius prétend que ce fyftême eft ce
qui rend la voie du retour à la religion
catholique plus épineufe & plus difficile
aux Proteftans ; il rappelle une partie des
affertions des écrivains Catholiques qui
ont foutenu la monarchie eccléfiaftique.
« Les évêques ne font pas les vicaires im-
D vj
84
MERCURE DE
FRANCE.
>>
"
»
»
-
» médiats de J. C. mais feulement da
Pape. Toute jurifdiction eccléfiaftique.
» réfide
uniquement dans le Pape , com-
» me toute puiffance féculiere réfidoit
» dans les feuls empereurs , lorfque leur
» gouvernement étoit encore monarchi-
» que . Les évêques , archevêques & pa-
" triarches font feulement les officiers du
Pape. Le Pape fait les plus petites affaires
par les miniftres d'un ordre inférieur
; les moyennes , par les évêques ,
» & les plus grandes par foi- même . Les
évêques ne font pas néceffaires aux
églifes
particulieres ; ils peuvent être
remplacés par des prélats munis d'une
jurifdiction comme épifcopale , &c. »
L'auteur , dans fon ouvrage , réfute ces
affertions qu'on regarde au- delà des monts
comme des principes fuffifamment prouvés
. Nous n'entrerons pas dans les détails,
nous nous bornerons à annoncer ce livre
qui mérite d'être dans la
bibliothéque des
théologiens & dans celle des jurifconfultes.
"
"9
ود
99
Belife ou les deux Coufines , avec cette
épigraphe :
Amour , que tes traits ont de charmes !
Qu'il eft doux de verſer des larmes ,
JUIN. 85
1769 .
Quand tu daignes nous confoler !
Cant, de Pal. & de Zirp.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Merigot le jeune , libraire , quai
des Auguftins , près la rue Gift - le-
Coeur , in- 12 .
Belife n'avoit qu'une fille unique , appellée
Bazéide ; elle s'étoit attachée à l'élever
elle - même ; des malheurs l'avoient
ruinée ; elle ſubſiſtoit de fon travail & des
débris de fa fortune . Elle fe propofoit
d'aller vivre à la campagne avec fa fille ;
dans le tems qu'elle fe préparoit à font
départ , elle entend des cris dans l'appar
tement voifin du fien ; elle y voit un jeune
homme qui maltraitoit une perfonne
très-aimable ; elle prend celle - ci fous fa
protection , la conduit chez elle , apprend
fon hiftoire. Rofette , c'étoit fon nom ,
vivoit heureuſe avec fon pere ; il s'étoit
remarié; fa marâtre lui rendit la vie infupportable;
elle vouloir faire périr un enfant
qui pouvoit lui difputer l'héritage de fon
époux. Emeric , le fils du comte de Saint-
Amé , devenu amoureux de Roſette , l'exhorte
à quitter la maifon paternelle pour
fe délivrer des perfécutions d'une bellemere
qui a tenté de l'empoifonner . Ro86
MERCURE DE FRANCE.
fette céde ; Emeric la conduit à Paris ;
elle eft foible ; il eft jaloux , & les mauvais
traitemens qu'elle vient de recevoir
font un effet de cette cruelle frénéfie .
Belife s'attache à confoler Roſette ; elle
eft fa coufine ; elle avoit un procès confidérable
; les titres qui devoient lui en
affurer le fuccès étoient entre les mains
du pere de cette infortunée ; ilétoit trop
généreux pour les refufer ; mais fa femme
voulut fe charger de les envoyer ; l'époux,
aveugle , les lui confia , & elle les jetta au
feu. Ce procédé affligea Belife ; il n'ôte
rien à fa tendreffe pour Rofette ; elle fait
rentrer Emeric dans le devoir ; le jeune
homme fe foumet à fes volontés ; il a la
permiffion de venir voir quelquefois fa
maîtreffe ; mais Belife eft toujours préfente
à leurs entretiens ; elle part pour la
campagne ; elle y conduit Rofette & fa
fille . Le marquis de Rofelle , feigneur de
l'endroit , diftingue bientôt Belife ; il la
preffe de venir fouvent au château ; il y
reçoit auffi Emeric , s'emploie en fa faveur
auprès du comte de S. Amé , & en
obtient le confentement pour l'union
d'Emeric & de Rofette . Le marquis a un
fils qui revient de fes voyages & qui ne
tarde pas à aimer Bazéide. Il ne peut fe
réfoudre à permettre cette alliance. Il reJUIN.
1 769.
trouve enfin le marquis de Bezire fon ancien
ami , à qui il doit une partie de fa
fortune , & qu'on a cru péri dans un naufrage.
Il l'emmene à fa terre ; Bezire reconnoit
fa femme dans Belife ; fa fille
dans Bazéide , & le vieux marquis de Rofelle
n'apporte plus d'obſtacle au mariage
des deux enfans. Les événemens font un
peu trop romanefques ; la fin fur - tout
manque abfolument de vraisemblance ;
mais les fentimens attachent , & font
quelquefois oublier le défaut général de
la machine .
Mémoires de Victoire. A Amfterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Durand never,
libraire , rue St Jacques , à la Sagelle ,
in- 12.
Victoire eft la fille d'un payſan ; Madame
de Villemur la retire chez elle à
l'âge de cinq ans & la fait élever ; elle cultive
fes heureuſes difpofitions ; Victoire
reçoit une éducation fort au - deffus de fon
état ; elle a plufieurs amans ; elle ne diftingue
que Valmour , un parent de fa
bienfaitrice, qui eft forcé , quelque tems
après , d'aller rejoindre fon régiment. Victoire
le regrette. Un jour qu'elle fe promene
dans un jardin , fa beauté frappe le
88 MERCURE DE FRANCE.
prince auquel il appartenoit ; il la fait entrer
chez lui , la préfente à un cercle nombreux
qui y étoit affemblé ; on l'engage à
chanter ; fa voix eft raviffante ; elle reçoit
les éloges les plus flatteurs ; elle oublie fa
naiffance & fon obfcurité . Son pere étoit
venu à la ville pour la voir & pour demander
justice de la violence qu'avoit voulu
faire à une autre de fes filles un des gens du
prince; il fait fes plaintes , obtient ce qu'il
demande, retrouve Victoire & l'embraffe;
cette jeune perfonne humiliée s'évanouit;
on impute cette foibleffe à fon bon coeur ,
elle n'étoit qu'une fuite de fon orgueil.
Le prince , qui la trouve aimable , va la
voir chez Madame de Villemur ; elle en
obtient un congé pour Valmour ; le prince
part & va remplir une ambaſſade ;
Valmour arrive , il devient éperdument
amoureux de Victoire qu'il trouve embellie
. Madame de Villemur s'apperçoit
de leur paffion , les plaint & les exhorte à
l'étouffer , Victoire elle - même fe laiffe
conduire à Paris par fon amant ; ils fe
marient en fecret ; le tuteur de Valmour
qui apprend la conduire du jeune homme
, obtient un ordre qui le force de retourner
à fon régiment ; il empêche la
correfpondance qu'il pourroit tenir avec
A
8
JUIN. 1769. 89
fa femme , & tente de la féduire . Victoire
le rebute ; réduite à la mifére , elle
trouve des fecours dans un peintre qui
lui apprend à deffiner , à manier les conleurs
; elle parvient à peindre agréablement
& gagne fa vie ; il lui refte un enfant
de Valmour dont elle croit être eubliée
; elle tenoit un jour cet enfant dans
fes bras ; le peintre arrive ; il trouve ſon
attitude fi belle qu'il la deffine ; cela lui
rappelle les adieux d'Hector & d'Andromaque
; Victoire lui fert de modéle pour
peindre cette Troyenne ; il porte ce tableau
chez le Prince qui revenoit de fon
ambaffade ; & qui reconnoît Victoire . Il
fonge à la fervirjécrit à Valmour pour qu'il
fe juftifie de fon filence . Celui - ci est toujours
amoureux ; il revient ; il s'unit à fa
chere Victoire que les bienfaits du prince
rendent encor plus digne de lui . Il y a
une forte d'intérêt dans ce petit roman , &
quelques détails agréables fur les différentes
perfonnes qui veulent avoir leurs
portraits de la main de Victoire ; mais
on y trouve auffi des longueurs , des repétitions
& des réflexions communes.
Traité de la jurifdiction volontaire & contentieufe
des officiaux & autres juges
d'Eglife , tant en matiere civile que
90 MERCURE
DE FRANCE
.
criminelle , où l'on traite de leur com .
pétence , fonctions & devoirs , & de la
maniere de fe pourvoir contre leurs
ordonnances & jugemens . Par M. ***
confeiller au préfidial d'Orléans . A
Paris , chez de Bure , pere , quai des
Auguftins , à l'image S. Paul , in- 12 .;
520 pag. Prix 3 liv.rel.
La plupart des ouvrages que nous avons
fur la jurifdiction eccléfiaftique , foit vo
lontaire , foit contentieuſe , n'en traitent
que relativement au droit canonique , &
prefque point par rapport au droit françois.
On a tâché de réunir dans celui - ci
tout ce qui regarde la jurifdiction des
officiaux & des autres juges eccléfiaftiques
en matiere civile & criminelle ; on
s'étend fur leur compétence , fur la maniere
dont ils doivent inftruire & procéder
, & fur celle dont on peut fe pourvoir
contre leurs ordonnances & leurs jugeinens
, conformément au droit du royaume
& à la jurifprudence des arrêts. Ces
objets fourniffent le fujet de fept titres
différens. L'ouvrage entier peut être regardé
comme une fuite du commentaire
fur l'édit du mois d'avril 1695 , qu'on a
imprimé il y a quelques années ; il fait
connoître cette efpèce de jurifdiction
JUIN. 1769 . 91
dont il est peu queſtion dans l'édit , fice
n'eft dans le trente - quatrième article &
quelques - uns des fuivans ; on avoit befoin
d'un traité étendu fur une matiere
dont la connoiffance eſt également utile
aux eccléfiaftiques & aux laïcs , & fur
tout néceffaire à ceux qui font attachés au
barreau.
Antonii de Haën , confiliarii & archiatri
S. C. R. A. Majeftatis necnon medici .
ne practice in univerfitate Vindobonenfi
, profefforis primarii ratio medendi
in nofocomio practico. Méthode de
traiter les maladies dans l'hôpital ; par
M. de Haën , confeiller & médecin de
S. M. I. R. la Reine de Hongrie , profeffeur
de médecine pratique dans l'univerfité
de Vienne en Autriche. A
Paris , chez P. F. Didot le jeune , libraire
, quai des Aug. , à S. Auguftin ,
in 12. tome VI , contenant la onziéme
partie. Chaque vol . rel . 3 liv.
·
Ce volume contient cinq chapitres.
Le premier traite des fiévres intermittentes
; le fecond , des maladies aiguës ; le
troifiéme , de la paffion iliaque ; le quatriéme
, de différentes efpéces d'hydropifie.
Le dernier contient des détails ana
92 MERCURE DE FRANCE.
rétomiques
avec trois planches fur quelques
vifceres de l'abdomen , & des explications
de toutes les figures . Cette continuation
de l'ouvrage de M. de Haën ,
pond entierement aux volumes qui l'ont
précédée ; on y retrouve le même fond
de connoiffance , & la même maniere de
raifonner . Nous en difons autant des trois
opufcules qu'on a mis à la fin de ce fixiéme
volume ; ce font l'hiſtoire anatomicomédicale
d'une maladie furprenante &
incurable ; une differtation fur la déglutition
, & des queftions fur la pratique de
l'inoculation . Ces morceaux font vraiment
dignes de la célébrité dont M. de
Haën jouit , à jufte titre , depuis plufieurs
années .
L'Efprit des Poëtes & Orateurs célébres du
regne de Louis XIV ; par Mlle de St
Waft , dédié à Monfeigneur le Dauphin
; feconde édition revue & corrigée.
A Paris , chez d'Efpilly , libraire,
rue S. Jacques , à la croix d'or ; un vol .
in . 12. Prix 2 liv. 10f.
Nous avons annoncé cet ouvrage lorfqu'il
a paru ; cette feconde édition eft
très-peu différente de la premiere ; il ne
contient que des citations de plufieurs
JUIN. 1769. 93
morceaux des poëtes & des orateurs les
plus célébres du dernier fiécle ; le choix
fait le mérite des productions de cette efpéce
, & Mlle de St Waft laiffe peu de
chofe à defirer à cet egard.
Mon Coup d'ail , avec cette épigraphe :
In medium quæfita reponit.
GEORG. LIB. IV.
A Paris , chez Robuftel , libraire , quai
de Gêvres , à la Victoire , in- 12. 142
pages.
On eft comptable de fes talens à la fociété
, c'eft elle qui les perfectionne ; c'eſt
à elle qu'on en doit le tribut ; l'auteur ,
pénetté de cette maxime , a publié l'ouvrage
que nous annonçons ; c'eft un recueil
de penfées détachées qui font le
réſultat des obfervations qu'il a faites dans
le commerce du monde . Il auroit pu lui
donner le titre de penfées , de réflexions
philofophiques , morales & politiques ;
il a préféré celui qu'il a adopté , parce que
les réflexions qu'il préfente au Public ne
font que fa façon particuliere d'en vifager
les différens objets qui l'ont frappé ;
l'auteur paroît s'être toujours placé au vé94
MERCURE DE FRANCE .
"
ritable point de vue ; mais il n'a apperçu
que ce que bien d'autres avoient déjà vu
avant lui . Cette réflexion , que nous citerons
, donnera une idée de la plûpart
des autres & de la maniere dont elles
font préfentées. Il y a au moins autant
» de grandeur d'ame à fçavoir reconnoî-
» tre comme il faut un fervice qu'à le
rendre ; je ne fçais même s'il n'eft pas
plus magnanime de s'avouer haute-
» ment l'objet d'un bienfait fignalé , que
» de fçavoir garder le filence fur les obligations
qu'on peut nous avoir . En effet
» dans le premier cas on donne beaucoup
moins à l'amour propre ; car l'orgueil
naturel à l'homme lui fait trouver
toujours un peu dur de paroître
dans la dépendance d'un autre pour les
» døns qu'il en a reçus ; ils font autant
de liens qui enchaînent fa liberté ; au
lieu dans le fecond , quoiqu'il en
» coûte beaucoup à la vanité pour fuppri
» mer ce qui lui fert d'aliment , néan-
» moins fon inquiéte activité veut paroî
❤
»
99
•
و د
ود
que
tre céder par réflexion au plaifir fecret
» de fe replier fur elle -même par un re-
» tour rafiné de complaifance . Elle n'en
» a facrifié les dehors que pour la mieux
» favourer au- dedans. »
། ་
JUIN. 1769 . 95
L'Orphelin Normand ou les petites caufes
& les grands effets , avec cette épigraphe
:
Pulveris exigui jačtu.
VIRGILE.
A Paris , chez Defventes de la Doué ,
libraire , rue S. Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis le Grand ; 3. & 4°.
parties.
Ce roman finiffoit à la fin de la feconde
partie ; Mathurin étoit marié & heureux
, le marquis d'Herfons fon bienfaiteur
ne l'étoit pas moins ; il lui devoit fa
terre , il étoit reconnoiffant ; l'auteur a eu
l'art d'allonger fon hiftoire du double ;
le marquis avoit fait venir dans le village
un homme qui pût traiter les malades ;
il fe laiffe féduire par les belles phrafes
d'un charlatan nommé d'Arlau , & il eft
la premiere victime de l'ignorance . D'Arlau
s'empare de l'efprit du jeune marquis,
lui repréfente qu'il eft indécent à un jeune
feigneur de dépenfer fon revenu dans
fa terre , & l'engage à fe rendre à Paris ;
le bien que fon pere faifoit dans le village
eft fufpendu ; Mathurin tâche de
fuffire feul à cette tâche importante ; il
96 MERCURE
DE FRANCE
.
4
eft aidé par Mlle d'Herfons & par le che
valier fon frere ; leur aîné, le marquis , fe
livre à toutes les diffipations de fon âge ;
il fe ruine ; un jeune homme , qui eſt ſon
ami , & dont le pere revient de l'Amérique
avec une fortune immenfe , le confole
& l'introduit chez lui. M. Salmon ,
c'eft le nom du millionnaire , arrange fes
affaires , & lui fait époufer fa fille avec
une riche dot ; il exhorte le marquis à
faire quelque chofe ; il achette ene charge
à la cour qu'il eft bientôt forcé de
quitter ; fon beau - pere l'engage à en
aen
prendre une autre ; elle eft payée ;
il s'agit d'avoir le brevet ; il ne s'expédie
point ; il faut parler à la maîtreffe
de l'homme en place chargé de
cette partie ; le marquis la follicite &
parle beaucoup de reconnoiffance ; la
Dame ne trouve pas qu'il s'explique affez
; elle eft contrainte de lui dire ce qui
facilitera l'expédition de fon brevet ; c'eſt
un préfent qu'il lui fera. Le marquis revient
à fa terre ; fon beau pere prend de
l'eftime pour Mathurin ; le chevalier devient
amoureux de Jofephine , la fille de
ce bon payfan. D'Arlau le devient de la
*foeur de fon maître; il cherche à lui plaire;
mais pour éviter les dangers auxquels il
pourroit
·
JUIN. 1769: 99
;
pourroit être expoſé fi fa paffion étoit rebutée
, il fe détermine à acquérir de nouveaux
droits fur le marquis ; il a remar
qué que Jofephine eft belle ; il propoſe à
M. d'Herfons d'en faire fa maîtreffe , &
pour en faciliter les moyens il confent à
l'épouſer ; le bien de Mathurin la tente,
il fera riche , & Mlle d'Herfons fera fon
bonheur particulier. Le marquis , qui étoit
devenu fage , fe laiffe encore féduire
mais la baffeffe de d'Arlau eft bientôt dévoilée
; il a fait faire une clef de l'appartement
de la foeur de fon maître ; le chevalier
l'apprend par hafard , & l'épie pour
fçavoir l'ufage qu'il en fera. Il le furprend
chez fa foeur , difpofé à lui faire
violence ; il l'arrête , le démafque aux
yeux du marquis qui le renvoie & qui
rougit des écarts où il l'a déjà entraîné ,
& des nouveaux auxquels il l'expofoit ;
le chevalier époufe Jofephine . Tel eft le
fond de ces deux dernieres parties ; il y a
des détails agréables & qui attachent ;
mais elles ne nous paroiffent pas d'un intérêt
auffi foutenu que les premieres .
Apolline & Dancourt , hiftoire véritable ;
par M. H. D. L. A Amfterdam , chez
Marc-Michel Rey; à Lyon , chez Pierre
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Cellier , libraire , quai S. Antoine ; &
à Paris , chez Dufour , libraire , rue de
la Vieille Draperie , vis - à - vis Sainte-
Croix , près du Pont Notre - Dame ; 2
parties in- 12.
Le comte d'Alphor s'étoit retiré dans
fa terre , où il s'occupoit à faire du bien
à fes vaffaux ; il fe charge de l'éducation
d'Apolline , jeune orpheline , dont les parens
étoient trop pauvres pour lui donner
des fecours ; il l'éleve avec Dancourt fon
propre fils ; les deux enfans s'attachent
l'un à l'autre par un fentiment qui devient
plus vif & plus tendre à meſure
qu'ils croiffent en âge ; le comte qui s'en
apperçoit veut en arrêter le cours ; mais
il n'eft plus tems ; fon fils eft réellement
amoureux ; Apolline eft fenfible ; ils n'af
pirent qu'à être unis ; le
pere n'entre
point dans ce projet ; il étoit humain
mais il croyoit qu'il étoit indigne de lui
de s'allier à des roturiers ; il fonge à
tenter fur Dancourt les effets de l'abſence
; il feint un voyage & s'en fait accompagner
; il s'arrête , comme par hafard ,
chez le marquis de Frinfac , dont la fille
eft très aimable : fes charmes féduifent
Dancourt ; il confent à l'époufer ; Mlle de
Frinfac lui avoue qu'elle a aimé le cheJUI
N. 1769 . 99
valier de Brevel , qu'elle a été foible
qu'elle fera bientôt mere ; cette confidence
afflige Dancourt ; ceci rappelle fa chere
Apolline , mais ne l'empêche pas de fonger
à remplir fes engagemens ; il veut répondre
à la confiance de Mlle de Frinfac
en mettant for honneur à couvert ; heureufement
le chevalier revient , & Dan.
court parvient à le faire unir à fa maîtrefle
; il eft rendu tout entier à fa chere
Apolline ; mais les oppofitions de fon
pere durent encore ; il obéit à l'ordre qu'il
lui donne d'aller achever de fe former à
Paris ; il écrit à Apolline ; le pere intercepte
les lettres , & en fubftitue d'autres
qu'il écrit & qui défefpérent la tendre
amante de fon fils ; elle a été foible comme
Mile de Frinfac ; fa fituation eft la
même ; elle va être mere , & elle eft aban.
donnée ; le comte , inftruit de fon état ,
veat lui donner toutes fortes de fecours ,
mais il attend qu'elle s'ouvre à lui . Apol
line ne peut s'y réfoudre ; elle quitte le
château d'Alphor , & écrit qu'elle n'y reviendra
plus ; le comte la regrette ; il a
des remords de fa dureté , & fur tout des
artifices qu'il a employés pour la détacher
de fon fils ; il fait revenir Dancourt ; il
apprend qu'il a été alfaffiné en chemin ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
il vole à fon fecours ; il refpire encore ;
on parvient à lui rendre la vie ; le meurtrier
eft arrêté , c'eft le comte qui doit le
juger ; ce meurtrier n'eft autre chofe
qu'Apolline qui , furieufe contre fon
amant qu'elle croit coupable , a voulu fe
venger & le punir ; le comte s'accufe feul
de ce malheur ; fon fils vit ; il pardonne ;
il unit les deux amans , & s'applaudit le
refte de fes jours d'avoir fait leur bonheur.
Il y a de l'intérêt , du fentiment & de l'agrément
dans ce petit roman ; on defireroit un
peu plus de vraisemblance dans les événemens
, & plus de correction dans le ftyle.
Amuſemens poètiques ; par M. Legier. A
Londres; & fe trouvent à Orléans, chez
Couret de Villeneuve ; & à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine ; brochure
d'environ 220 p . in- 8 °. prix 36 f.
Ce même libraire , à qui nous devons
un Horace d'une impreffion très- jolie ,
vient de faire imprimer avec autant de
foin & d'élégance les oeuvres de M. Legier
fous le titre d'Amuſemens poëtiques ,
& les vers de cet écrivain facile & ingénieux
feront en effet des amufemens trèsagréables
pour les lecteurs . La dédicace ,
adreffée à M. le comte de Creutz , miniftre
plénipotentiaire de la cour de SuéJUI
N. 1769. 101
de , diftingué par fon amour pour les arts,
fon goût & fes connoiffances , eft tournée
d'une maniere neuve & fine.
Inconftant dans les goûts , volage en les plaiſirs ,
Un déloeuvré couroit le monde ,
Et dans fa courfe vagabonde
Laifloit , fur tous fes pas , égarer les defirs.
Chaque jour il erroit de rivage en rivage ,
Le matin dans les bois , le foir dans les vallons ,'
Il charmoit l'ennui du voyage
Par quelques faciles chansons ,
Et fans ceffe cueilloit des fleurs fur les buiflons
Qu'il rencontroit fur fon paflage.
Ainfi cueillant toujours & la rofe fauvage
Et la marguerite des prés ,
Et le bluet qui croît dans les épis dorés ,
De tout ce bizarre affemblage
Le voyageur fit un bouquet,
Et long-tems fur fa route il chercha quelque objet
A qui fon coeur en fit hommage.
Un jour , avec Minerve , il rencontra l'Amour ,
De myrthes , de lauriers couronnant un génic
Quitenoit dans fes mains le flambeau d'Uranie ,
Et leur fourioit tour à tour.
L'Amour lui montroit un poëme
Qu'il regardoit d'un air diftrait ,
Que Bernard voudroit avoir fait ,
Et que le dieu du goût avoit dicté lui - même.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Il méditoit profondément
Des objets de haute importance ,
Et peut -être qu'en ce moment
Entre deux fouverains il tenoit la balance .
« Mon bouquet , dit le voyageur,
» Ne convient point à la fageffe.
» Une auftere & grave déeffe
»Dédaigne le don d'une fleur.
Je lui confacrerai les fruis de ma vieilleffe ;
»Alors je deviendrai fon digne adorateur.
55
Quant à ce petit dieu volage ,
>> Des bras de Rofis échappé ,
" Il aime affez les fleurs , comme enfant du vil-
» lage ;
Mais il m'a fi fouvent trompé !
» Et des illufions j'ai paffé le bel âge. »
Econduifant ainfi ces deux divinités,
Il offrit fon bouquet au philofophe aimable
Qu'elles avoient à leurs côtés ,
Et ce léger préfent lui parut agréable.
Eh ! quoi ce pélerin , dit le couple facré ,
Etourdi dans fon air , frivole en fon langage ,
» Va , courant le pays , comme un homme égaré ,
Et ce fou cependant a choifi comme un fage.»
On trouve dans ce recueil des poëfies
de toute efpéce , des épîtres , des fables ,
des madrigaux , des chanfons. L'auteur
paroît réuffir fur- tout dans les contes. Il
JUIN . 1769. 103
narre avec beaucoup de grace , d'aifance
& de rapidité . En général la mufe eft aimable
& négligée ; mais nous lui obferverons
que l'air de négligence fied mieux
que la négligence même. Une mufe légere
doit reffembler à une jolie femme
qui a toujours autant de goût dans fon
deshabillé que dans fa parure, & qui fouvent
a apporté d'autant plus de foin à fa
toilette , qu'elle paroît y avoir moins
fongé.
Voici des vers charmans d'une épître à
Amélie .
En vous voyant jeune & jolie ,
Jevous jugeai folle à l'excès.
Je vous crus de l'étourderie ,
De l'amour pour nos airs français ,
Du goût pour la coquetterie.
Je vous jugeai dans mon erreur
D'après Chloé , Flore & Junie ,
Femmes de bonne compagnie ,
Qui m'ont un peu gâté le coeur.
J'aime à vous voir , malgré l'uſage,
Epoux fans cefler d'être amans ,
Dans la paix d'un petit ménage
Vous prodiguer des noms charmans ,
Vous carefler comme au village
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE .
Et vous aimer comine au vieux tems.
Lorfque le dieu qui fuit vos traces
Et qui fourit à votre époux ,
Viendra tenir cercle chez vous
Se croyant
chez une des
graces ,
Souvenez -vous que l'amitié
Doit être auffi de la partie ,
Comme elle va fouvent à pied ,
Et qu'elle eft fans céremonie ,
Sans éclat, fans pompe & fans train ,
Chez vous fouvent , belle Amélie ,
Je m'offre à lui donner la main .
M. Légier aime à chanter les talens . Il
dit à Mademoiſelle d'Oligni .
Dites-moi donc par quel enchantement
Vous fçavez peindre avec tant d'énergie ,
De naturel , de grace & de magie
Ce qu'à votre âge on a fi rarement ;
Ce don de l'ame , ignoré du vulgaire ,.
Ce fentiment fi bien peint par Voltaire ,
Que chez Julie on cherche vainement ,
Et qu'à quinze ans , dans les bras de Glicere ,
Je confondois avec l'emportement.
Ah ! que Nanine étoit touchante & belle !
Pour pofféder & fon coeur & fa main ,
Du préjugé qui n'eut brifé le frein ?
Tout le public étoit d'Olban pour elle.
JUIN. 1769. 105
•
A vos accens Sporus s'attendrifloit ,
Portoit fur vous un regard moins farouche.
De quelques pleurs le charme adouciſſoit
Le fiel amer qui couloit de fa bouche.
Des grands talens ce Sporus fi jaloux ,
Laifloit tomberfa plume mercenaire.
Je le voyois pleurer avec colere
D'être forcé de s'attendrir pour vous.
Vous le verrez , reptile méprifable ,
Sur vos talens , vos moeurs , votre beauté ,
De fon venin répandre l'âcreté ,
Ou vous feriez le feul fruit eftimable
Le feul bon fruit qu'il n'eût jamais gâté.
Spartacus , tragédie ; par M. Saurin , feconde
édition. A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue S. Jacques .
Les éloges qu'avoient donnés à cet ouvrage
des gens de lettres , qui ont affez
de lumieres pour faifir à la lecture d'une
piéce lès beautés indépendantes du théâ
tre , & affez de courage pour annoncer
leur eftime avant le fuccès ; le fuccès même
qu'eut enfuite cette, tragédie à la repréfentation
, tout avoit irrité contre
Spartacus ces hommes qui veulent abfolament
être juges des nouveautés fans
que perfonne les en prie;qui ne louent que
#
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
celles qu'ils adoptent , & qui , jufqu'ici,
n'ont pas été heureux dans leur choix.
L'ignorance & l'envie n'ont pas la vue
bien nette. On les repréfente toutes deux
avec des yeux louches & regardant de
travers . Tout le monde fçait l'hiftoire de
ce courtifan de Domitien dont parle Juvenal.
Il étoit aveugle , & l'on examinoit
dans le fénat à quelle fauce on mettroit
un turbot énorme qu'on avoit apporté à
l'empereur. Chacun en faifoit l'éloge à
l'envi ; mais fur- tout ce fénateur qui n'y
voyoit pas , ne ceffoit de fe récrier fur la
beauté du turbot , invitant tout le monde
à l'admirer , & fe tournant toujours à
gauche , comme pour le montrer. Le
poiffon étoit à fa droite : at illi dextrajacebat
bellua. Voilà l'emblême du critique
ignorant. Venons à Spartacus .
La fcène eft dans fon camp. Noricus ,
chef d'un corps de Gaulois & attaché à
Spartacus , mais jaloux en fecret de la
gloire du général dont il auroit voulu
partager le pouvoir , preffé d'ailleurs par
les Romains qui offrent la liberté à fes
Gaulois , paroît balancer fur le parti qu'il
doit prendre. Son confident Sunnon tâche
de l'attirer aux Romains , & Noricus
lui-même penche vers eux ; mais l'honJUI
N. 1769. 107
neur le retient dans le paxti qu'il a embraflé.
Il faut tout bien pefer au moment qu'on s'engage ;
Mais lorsqu'en un parti , Sunnon , l'on s'eftjetté ,
Regarder en arriere eft une lâcheté.
On ne peut plus dès - lors l'abandonner fans blâme;
Qui le quitte cft léger , qui le trahit, infâme .
Nous ne doutons pas que les connoiffeurs
ne remarquent combien ces vers &
tous ceux que nous rapporterons font dans
la maniere de Corneille . Ce qui caractérife
les beaux vers de ce grand homme ,
c'eft l'énergie du fens & de l'expreßion
qui rejette toute efpéce d'ornemens.
Noricus fe rappelle avec admiration
tout ce qu'a fait Spartacus . Né du fang
des Rois Suéves , prifonnier des Romains
avec fa mere Ermengarde qui lui a infpiré
l'amour.de la vertu & la haine des
tyrans ; deftiné au vil emploi de gladiateur
, il a fçu changer fon fort & celui de
Les compagnons
.
Tu connois des Romains les paffe- tems cruels ,
Ce ſpectacle de fang , & ces combats atroces
Où ce peuple vanté repaît les yeux féroces ,
Excite de la voix le trifte combattant ,
Le regarde tomber , l'obferve palpitant ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Veutqu'à lui plaire encore il mette fon érude,
Et garde , en expirant , une noble attitude.
,
Spartacus a paffé de cette indigne arêne
dans la carriere de la gloire. Déjà cinq
fois vainqueur , il menace de faire tomber
le Capitole & de démentir les oracles
qui en affuroient l'éternité. Auffi doux
dans le triomphe que terrible dans le
combar il défarmoit dans Tarente le
foldat furieux qui la livroit au pillage .
C'eft dans cette ville qu'il a fenti le pou
voir de l'amour. Il brûle pour une Romaine
; mais, un intérêt plus preffant encore
l'occupe & l'agite en ce moment. Il
tremble pour fa mere. Elle eft au pouvoir
des Romains . Ils peuvent fe venger fur
elle des victoires de fon fils. Il les croit
capables de cette barbarie. Il a député
vers eux pour leur offrir une rançon immenfe
. Albin , fon envoyé , paroît , un
poignard fanglant à la main. Spartacus:
frémit. Albin lui apprend que les Romains
ont menacé fa mere du fupplice
fi elle ne défarmoit fon fils.. Spartacus
s'écrie :
Et voilà ce que font aujourd'hui les Romains !
Ermengarde n'a répondu qu'en fe frappant
d'un poignard.
JUIN. 109 1769.
Je fuis libre , dit- elle.
Tyrans , qui fait mourir brave votre pouvoir ,
Dis à mon fils , Albin , ce que tu viens de voir.
Porte-lui ce poignard ; & fi je lui fus chere ,
Que l'univers foit libre & qu'il venge la mere.
Spartacus jure de la venger. On vient
lui annoncer que la fille du confu! Craffus
eft en fa puiffance. Noricus lui rappelle
le droit horrible des repréfailles , &
l'exhorte à en ufer.
SPARTACUS.
Oui , je le veux , oui ... la douleur m'égare.
Les Romains m'ont appris à devenir barbare.
Il fort abîmé dans la douleur .
Emilie , fille de Craffus , ouvre le fecond
acte avec Sabine . Cette fuivante
craint tout de Spartacus , qu'elle traite de
barbare.
EMILI E.
Aveugles que nous fommes !
Notre haine ſouvent juge ainfi des grands hommes.
De nos propres couleurs nous chargeons leurs portraits
,
Et les défigurons en leur prêtant nos traits ..
Ah! que pour le repos de la triſte Emilie
110 MERCURE
DE FRANCE.
N'eft- il tel , en effet , que Rome le public !
Ah ! de l'humanité méconnoiflant les droits ,
Et pour toute vertu n'offrant que des exploits ,
Que ne reflemble - t-il aux héros du vulgaire ,
Qu'on admire & qu'on craint , qu'on hait & qu'on
révére !
Il eût pu d'Alexandre émule fortuné ,
Rempliflant l'univers & s'y trouvant borné ,
Sous fon bras triomphant voir la terre aflervie ,
Tout conquérir enfin , hors le coeur d'Emilie.
Emilie eft cette même femme que
Spartacus a fauvée dans Tarente. Elle
ignoroit alors qu'elle fût la fille de Craf
fus. L'hymen de ce conful avec fa mere
n'étoit pas encore déclaré. Spartacus lui a
fauvé l'honneur & la vie. Elle lui doit
tout ; mais l'amour avoit dévancé la reconnoiffance
, & une action frappante
avoit dès long - tems gravé dans fon ame
les traits du héros , qui fut depuis fon
bienfaiteur.
1
Rome , de Lucullus célébroit la victoire ,
Pour la premierefois j'affiftois à cesjeux
Où le fang prodigué de tant de malheureux
pour le plaifir d'une foule inhumaine.
Mes yeux , avec horreur , fe portoient fur l'aréne ;
D'affreux cris de douleur , de fourds gémiflemens
Coule
JUI N.
1769 .
III
Se mêloient à la joie , aux
applaudiſſemens.
Un Cimbre , dont le front refpirant la menace ,
D'une large bleſſure offroit l'horrible trace ,
De deux braves Gaulois avoit ouvert le flanc.
Il les fouloit aux pieds , il nageoit dans leur fang ;
Lorique , pour le malheur & l'opprobre de Rome ,
Sur l'aréne foudain on wit paroître un homme,
Dont la ftature noble & la mâle beauté
Allioient la jeuneſſe avec la majeſté.
Cet homme , avec dédain , fur l'aréne fe couche.
Il garde , enfrémiſſant , un filence farouche.
On voit des pleurs de rage échapper de fes yeux.
Plein d'un brutal orgueil , le Cimbre audacieux
Prend ce noble dédain pour amour de la vie ;
Le frappe.. Celui - ci s'élance avec furie ,
Et préfentant le fer à ſes yeux effrayés ,
De deux horribles coups il l'étend à ſes pieds .
Tout le peuple, à grands cris , applaudit ſa victoire.
Cet homme alors s'avance , indigné de ſa gloire :
Peuple Romain , dit- il , vous , confuls & fénat ,
» Qui me voyez frémir de ce honteux combat ,
» C'eſt une gloire à vous bien grande , bien in-
» figne ,
כ כ
» Que d'expofer ainfi , fur une aréne indigne ,
» Le ſang d'Arioviste à vos gladiateurs.
» Etouffez dans mon fang må honte & mes fu-
» reurs ,
>Votre opprobre & le mien; oui,j'attefte le Tibre,
112 MERCURE DE FRANCE.
Que fi Spartacus vit & fe voit jamais libre ,
»Des flots de fang romain pourront feuls effacer
»La tache de celui queje viens de verſer...
Ce récit , qui eft de l'invention de
l'auteur , eft d'une grande beauté. Il y a
d'ailleurs beaucoup d'adreffe à ennoblir
ainfi aux yeux du fpectateur un perfonnage
que la profeffion infâme , qu'il avoit
exercée , mettoit tout près de l'aviliffement
. C'étoit un des inconvéniens du
fujet , & c'eft ainfi que le talent trouve
dans les difficultés mêmes de quoi s'élever
plus haut. Indigné de fa gloire eft un
mot qui , ailleurs , ne feroit qu'heureux ,
& qui , par la fituation , devient ici füblime.
C'eft peindre , d'un feul trait ,
toute l'ame de Spartacus . Ce vers nous
paroît égal aux plus beaux de Corneille.
Sabine fait quelques reproches à Emilie
fur fa foibleffe .
EMILI E.
Sabine , on eft bien près d'aimer ce qu'on admire..
Un grand homme eut toujours des droits fur notre
coeur ,
Soit qu'à notre foibleffe il offre un protecteur ,
Ou foit que la conquête illuftre la victoire ,
Et qu'aimer un héros ce foit aimer la gloire.
JUIN. 1769. 113
Soit que la conquête illuftre la victoire
n'eft pas clair. Les quatre autres vers
étoient affez beaux pour mériter qu'on
refît celui- là . Sabine infifte .
Mais il fut notre eſclave , & quoiqu'on le renomme...
EMILI E.
Va , dès long-tems l'efclave a fait place au grand
homme.
Spartacus eft né pour apprendre aux humains ,
Ce que peut un mortel en qui le ciel allie
La force du courage à celle du génie .
Que l'on naiſle monarque , eſclave ou citoyen ,
C'eft l'ouvrage du fort , un grand homme eft le
fien.
Spartacus paroît. Il reconnoît avec furprife
dans la fille de Craffus cette femme
qu'il a fauvée à Tarente , & qu'il adore . Il
laiffe entrevoir fes fentimens . Emilie dif
fimule à peine les fiens .
Ah ! Spartacus , pourquoi fommes-nous ennemis ?
SPARTACUS
.
Pourquoi dans Rome, hélas ! avez- vous pris naif-
{ance ?
114 MERCURE DE FRANCE
EMILIE.
Je lui dois mon amour.
SPARTACUS.
4
Je lui dois ma
vengeance,
Ma mere attend de moi le fang de fes bourreaux ;
L'univers en attend le terme de fes maux.
Emilie fe flatte que Meffala , qui doit
venir trouver Spartacus de la part du con .
ful , pourra obtenir un accommodement;
mais Spartacus jure de ne jamais donner
la paix aux Romains. Albin vient lui
apprendre que toute l'armée demande à
grands cris la mort d'Emilie ; qu'on veut
immoler cette victime aux mânes d'Etmengarde
& du fils de Noricus que les
Romains ont auffi fait périr. Il fort pour
contenir les mutins & pour défendre les
jours de fon amante . Il rentre au troifiéme
acte , fuivi des chefs de l'armée & de
Noricus qui porte la parole pour tous. Il
lui objecte l'exemple des Romains . Spartacus
lui répond .
Serez- vous criminels & barbares comme eux ?
Vous êtes plus vaillans , foyez plus généreux.
`La grandeur d'ame eft rare & la valeur commune.
Julqu'ici nos drapeaux ont fixé la fortune.
JUIN. 1769 .
115
Ah! fi nous aſpirons à des lauriers nouveaux ,
Vengeons - nous en foldats & non pas en bourreaux.
Noricus & les chefs perfiftent dans leur
demande.
SPARTACUS.
Eh! bien à vos fureurs moi - même je me livre.
Spartacus ne veut plus ni commander ni vivre.
Suivez d'un noir tranfport l'égarement fatal ,
Et tout fouillés du fang de votre général ,
Plongez vos bras fumans dans le fein d'Emilie ,
D'un figrand attentat effrayez l'Italie.
Mais fachez que bientôt l'un de l'autre jaloux ,
La foifde commander vous divifera tous.
Que par les fondemens votre ligue fappée ,
Sera , dans peu de tems , détruite & diffipée ;
Qu'il faut , pour être uni , le ciment des vertus ,
Encore une victoire , & Rome n'étoit plus .
La liberté , par vous , eût relevé fon temple .
Du monde vous étiez les vengeurs & l'exemple.
Vous en ferez l'horreur. Frappez. Voilà mon ſein.
J'ai trop vécu.
Noricus & les chefs tombent à fes
pieds. Spartacus leur pardonne ; mais il
efpére qu'ils répareront à force de valeur
la faute qu'ils ont commife. Meffala pa116
MERCURE DE FRANCE.
roît . Il déclare d'abord qu'il ne vient
point traiter de la paix , mais
fimplement
de la rançon d'Emilie , & que Craffus ne
l'a pas député comme conful , mais comme
pere. Il ofe rappeller à Spartacus qu'il
a été l'efclave de Rome.
SPARTACUS.
Leur efclave ! & quel droit me met entre vos
mains ?
A quel titre , au berceau , ravi par les Romains ,
Le fils
d'Arioviste a- t -il porté vos chaînes ?
Rome
m'oppofera les fureurs
inhumaines !
Elle voudra s'en faire un titre révéré !
Quoi fon ambition , à qui rien n'eft facré ,
Défole mon pays &
maflacre mon pere ,
Traîne en
captivité le fils avec la mere ,
Et prétend s'arroger un jufte droit fur eux.
C'eſt le droit qu'un brigand a fur le
malheureux
Dont il prend , dans un bois , la dépouille fanglante.
Rome , tu n'asfur lui que d'être plus
puissante.
Mais à la terre enfin le ciel donne un
vengeur.
Il eft tems de marquer un terme à ta fureur.
Il eft tems
d'écrafer une fuperbe race ,
Un peuple de tyrans , dont l'infolente audace
Se vante que les dieux ont formé l'univers
Pour la gloire de Rome & pour porter fes fers.
Meffala lui
repréfente
qu'avant de veJUIN.
117
nir à bout d'un fi grand
deffein , il a bien 1769 .
des
obftacles à
furmonter.
SPARTACUS .
Il faut les
vaincre & non pas les
compter.
Tout projet , qui n'eft pas un projet
ordinaire ,
Veut que l'on exécute & non qu'on
délibére.
J'ofe tout espérer : les miracles font faits
Pour qui veut
fermement la mort où le fuccès.
Meffala
voudroit le
preffentir fur un
accommodement ; mais voyant qu'il n'y
a nul moyen de l'efpérer , il fe reftreint
à offrir une rançon pour Emilie , & prie
Spartacus de la fixer . Celui - ci répond .
Spartacus ne fait point de la guerre un commerce..
Je vous rends Emilie.
Meffala fe retire . Emilie vient demander
à Spartacus le fuccès de l'entrevue . Il
lui apprend le facrifice qu'il vient de
faire .
EMILI E.
Ta
magnanimité
Te donne droit au moins à ma fincérité.
Spartacus , ta vertu fi hautement éclate ,
Je te dois tout enfin ; que je ferois ingrate ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Si , prête à te quitter , de vains déguisemeas
Te déroboient encor mes fecrets fentimens.
Non, d'un trop noble feu je me fens l'ame atteinte
Pour vouloir , avec toi , m'abaiſſer à la feinte.
Je t'aime.. reçois -en le généreux aveu
Qu'au moment de te dire un éternel adieu ,
Mon eftime te fait , & non pas ma foibleſſe.
Cette déclaration d'amour , vraiment
romaine , eft une des plus belles & des
plus neuves qui foient au théâtre . Le
fentiment eft ici mêlé à la grandeur.Quand
Viriate dit à Sertorius ,
Etes -vous trop pour moi ? Suis - je trop peu pour
vous ?
C'eft m'offrir , & c. "
Elle n'eft que grande & politique ; mais
Emilie intéreffe . Ce n'eft pas cer amour
qui déchire le coeur ; c'est cette efpéce
d'intérêt qui éleve l'ame en l'attendriffant
; c'est un fentiment noble & doux.
Nous préférons aujourd'hui les mouvemens
violens , non pas que nous foyons
plus fenfibles que nos peres ; mais c'eſt
que nous fommes plus ufés , que nos
ames font plus pareffeufes & plus raffa-
.fiées . Auffi nous aimons mieux la chaleur
qui entraîne que la fenfibilité
qui pénéJUI
N. 1769. 119
tre. Jamais ce mot de fenfibilité ne fut
plus répété , parce que jamais elle ne fut
plus rare , comme on parle plus de vertu,
à mesure qu'on a plus de víces .
Emilie retourne au camp de Craffus ,
& fon amant fe prépare au combat. Il a
triomphé dans
l'intervalle du troifiéme
acte au quatriéme . Craffus , renfermé
dans fon camp & invefti de toutes parts ,
eft réduit à la derniere
extrémité ; mais
Noricus refpire la
vengeance.
Spartacus
l'a outragé. Il l'a traité de lâche devant
toute l'armée , au moment où il rallioit
fa
troupe , repouflée deux fois. Sunnon
irrite encore fes
reffentimens . Il lui confeille
de fe venger. Ses Gaulois occupent
le pofte
important qui domine le camp
des
Romains . Il fe voit le maître de donner
la victoire à l'un des deux partis. Il
eft prêt à fe décider.
Soudain
Spartacus
paroît avec les chefs de l'armée , avoue
devant eux qu'il a eu tort
d'offenfer un
brave homme ; qu'il a été d'autant plus
injufte envers Noricus , que c'eft à ſes
deux attaques inutiles qu'il a dû le fuccès
de la troifiéme.
Touchez dans cette main , embraſſez votre ami ,
Qui , honteux de la faute & non pas de l'excuſe ,
Vous demande pardon , & lui- même s'accufe.
120 MERCURE DE FRANCE.
NORICU s.
Spartacus eft donc fait pour triompher toujours ?
Il paroît content de cette réparation.
Spartacus eft fur le point de donner une
audience à Craffus , & déterminé à ne lui
rien accorder. Il croit toucher au moment
d'un triomphe complet. Le conful vient
traiter avec lui. Rome le lui a permis .
SPARTACUS .
Vous , traiter avec moi ! Rome , avec un rebelle !
Et dont la tête encore eft profcrite par elle !
D'un femblable traité le fénat rougiroit ,
En tireroit le fruit & vous défavoueroit.
Mais enfin , ajoute- t- il , quelles conditions
m'offrez - vous ?
CRASSUS .
Vos foldats , Spartacus , feront faits citoyens.
Rome , à leur ſubſiſtance , affignera des biens .
On fera chevalier le chef qui vous feconde ,
Avec nous , au fénat , vous régirez le monde.
SPARTACUS .
Du tems des Scipions j'aurois pu l'accepter.
Voilà encore un trait de Corneille , &
de Corneille dans fa plus grande force ,
comme
JUI N. 1769 : 721
comme l'a dit l'auteur du fiécle de
Louis XIV .
Spartacus réfume les propofitions de
Craffus ; inais , pourfuit - il ) .
Mais peut- être demain fénateurs , citoyens
Seront en mon pouvoir ainfi que tous vos biens:
J'ordonnerai du fort de ces maîtres du monde.
Je verrai fur quel droit ce grand titre le fonde ,
Et fi foumetant tout aux loix du confulat ,
Il faut que Rome exifte & qu'elle ait un Lénat.
Craffus répond que les dieux ont promis
l'Univers aux Romains.
SPARTACUS.
Du peuple , cette fable éleva le courage.
On fit parler les dieux ; mais on leur fit outrage.
Tous les foibles mortels font égaux à leurs yeux ,
Et le droit d'opprimer n'émane point des cieux.
Craffus a recours à fa derniere reffource.
Il offre à Spartacus la main d'Emilie .
Le héros eft ébranlé un moment ; mais
l'intérêt du monde l'emporte fur celui de
fon amour. Il refufe Emilie & ne laiffe à
fon pere que deux partis , celui de combattre
ou celui de fe rendre . Le conful
le quitte , réfolu de vaincre ou de mou-
F
T22 MERCURE DE FRANCE.
rir. Emilie revient au cinquiéme acte
pour effayer de fléchir fon amant.
SPARTA ÇU S.
J'aurois donc combattu pour mon propre avane
tage ?
Je ne mériterois qu'un opprobre éternel ,
Si le vil intérêt d'aggrandir un mortel
M'eût fait rougir de fang vos fleuves & vos plais
nes.
Non... tout eft abattu fous les aigles romaines .
La terre gémiffante appelloit un vengeur.
J'ofai l'être. A fon tour Rome craint un vain
queur.
Je n'aurai point en vain confondu leur audace,
Ni vaincu des tyrans pour me mettre à leur place
Emilie , après des inftances inutiles ,'
lui déclare qu'après la démarche qu'elle a
faite , il faut qu'elle réuffiffe ou qu'elle
mente. Elle leve le poignard fur elle
même.
Sauve Rome & mon pere , où je péris,
Dans le même inftant Spartacus apprend
que Noricus , vendu fecrettement
aux Romains , attaque d'un côté avec fes
Gaulois , tandis que Craffus attaque de
deux autres côtés . Il vole aux ennemis ;
JUIN. 1769 123
mais il n'étoit plus tems. Craffus paroît
vainqueur , & un moment après on améne
Spartacus enchaîné. Il s'étoit élancé
fur Noricus au fort de la mêlée ; il l'avoit
percé de part en part , & ne pouvant
pas retirer fon épée , il s'étoit trouvé
défarmé & bientôt captif. Craffus lui rappelle
les hauts projets qu'il a fi vainement
conçus.
SPARTACUS.
Brave-moi , tu le peux ; réduit à ſon courage ,
Le malheureux fe tait & le lâche l'outrage.
On vient dire à Craffus qu'un gros
d'ennemis fait encore réfiftance . Il fort.
Spartacus profite de cet inftant pour demander
à Emilie une derniere preuve de
fon amour , le poifon ou le fer. Elle frémit
, mais il infifte ; elle ſe frappe de fon
poignard & le lui préfente. Il fe perce du
même fer. Ils tombent dans les bras l'un
de l'autre aux yeux de Craffus qui rentre
pour les voir expirer.
SPARTACUS.
D'amour & de vertu , ta fille , exemple rare ;
Tout fumant de fon fang , m'a remis ce poignard,
Je lui dois le bonheur d'échaper à ton char.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Spartacus , expirant , brave l'orgueil du Tibre :
Il vécut , non fans gloire , & meurt en homme
libre.
Le lecteur a fans doute remarqué affez
de beautés dans ce que nous avons rapporté
de cet ouvrage pour juftifier les éloges
que lui donna , dans fa naiffance , une
claffe choifie de gens de lettres & d'amazeurs.
Le rôle de Spartacus eft conçu avec
autant de force que de grandeur . Nous
formes de l'avis de ceux qui auroient
mieux aimé qu'il ne fût pas né d'un Roi ,
& l'auteur ne s'en éloigne pas dans fa préface.
Il a voulu effacer cette idée de gladiateur
; mais quand on brave un préjugé,
il ne faut pas le braver à demi . Emilie
eft un rôle digne de Corneille . Son carac
tere fe foutient parfaitement d'un bout
de la piéce à l'autre. Ces deux rôles bien
remplis fuffifent pour faire réuffir l'ouvrage
à la repréfentation , & les beaux
détails qui y font répandus en foule lui
affurent un fuccès durable à la lecture.
Ce qui pourroit affoiblir un peu l'inté
rêt de la pièce , c'eft qu'elle femble compo
fée de parties détachées , plutôt que d'une
feule & même action . Il y a des fituations
répétées ; ce qui , dans un fujet fimple
JUI N. 1769. 125
étoit difficile à éviter. Le but général de
l'ouvrage , c'eft de fçavoir qui triomphera
, de Spartacus ou des Romains , & les
événemens paroiffent amenés pour faire
briller le caracters du héros. Nous avons
de très beaux drames au théâtre qui n'ont
pas une autre conftruction . Rome fauvée
, par exemple , n'a pas un objet différent
de celui de Spartacus. Qui l'emportera
de Catilina ou des Romains ? La
piéce femble faite d'ailleurs pour aggran .
dir Cicéron ; & Rome fauvée eft fûrement
un admirable ouvrage. Il ne faut
exclure aucun genre , fur - tout quand on
y voit l'empreinte du génie. Il y a des
piéces d'un intérêt plus preffant. Mais
pourquoi ne veut - on pas que l'admiration
foit un reflort théâtral ? Pourquoi
s'ôter un plaifir & ne vouloir éprouver
qu'une forte d'affection ? Ne peut-on pas
être ému fans être déchiré ? Ne voulonsnous
connoître que les extrêmes ? Le
théâtre de Corneille , prefque tout entier
, n'eft fondé que fur le plaifir de l'admiration.
Ceux qui prétendent que ce
fentiment ne fuffit pas pour remplir au
théâtre les ames bien nées , oferoient - ils
le dire devant la ftatue du grand Corneille
? Oferoient- ils démentir les larmes du
Fiij
126
MERCURE DE FRANCE.
grand Condé , & celles que nous verfons
encore tous les jours au
cinquiéme acte
de Cinna? La nature &
l'expérience réfutent
tous ces fyftêmes exclufifs , toutes ces
poëtiques d'un jour que l'on fait pour fes
amis ou contre fes ennemis.Le public ,fans
écouter tous ces prétendus Ariftarques , fe
laiffe toujours pénétrer au fentiment de
la générofité & de la grandeur. Il laiffe
couler fes larmes fans fonger fi ces douces
Jarmes qu'il verfe en coûteront d'ameres
à l'envie .
Traité de Tactique pour fervir de fupplément
au cours de Tactique théorique ,
pratique & hiftorique , avec cette épigraphe
: Non tam multitudo & virtus indocta
, quam Mars & exercitium folent.
præftare victoriam. Veget . lib. 1. cap. 1;
par M. Joly de Maizeroy , lieutenantcolonel
d'infanterie. A Paris , chez.
Merlin , libraire , rue de la Harpe ; 2
vol. in- 8°.
M. Joly de Maizeroy , dans fon cours
de Tactique , avoit expofé les ufages mi .
litaires des anciens , & leurs divers genres
d'ordonnances ; il s'étoit arrêté fur toutes
les
difpofitions qu'on peut prendre dans
un jour de bataille , & les avoit démonJUIN.
1769. 127
trées en appuyant les préceptes fur les
meilleurs exemples anciens & modernes .
Ce nouveau traité marche à la fuite du
premier ouvrage ; il commence par donner
un détail de la tactique romaine , il
prouve , à ce fujet , que les Romains n'ont
rien emprunté des Grecs . Cette differtation
intéreffante eft fuivie de la retraite
d'Antoine , après fon expédition dans la
Médie. Toute la fcience de tactique eft
réduite à cinq points principaux qui dérivent
fucceffivement l'un de l'autre, l'or
donnance , le campement , la marche , le
développement & l'action. L'auteur parcourt
chacune de ces parties , & détaille
avec foin toutes les opérations qui y ont
rapport. Il offre enfuite un tableau précis
du génie militaire de nos ancêtres , ce
qui lui donne occafion de parler de l'ancienne
chevalerie ; il termine ces recherches
par les defcriptions des batailles de
Creci & d'Azincourt , & de celle de Juberoth
entre les Efpagnols & les Portugais
. M. de Maizeroy compare l'ordre
des Anglois à Creci avec la difpofition
de Narfés contre Totila . Ce Narſés qui
fuccéda à Belifaire dans le commandement
de l'armée d'Italie , n'avoit fait
qu'une feule campagne fous ce célébre
général , il a prouvé que le génie , con-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
duit
par l'étude fans beaucoup d'expérien
ce , pouvoit former un capitaine. La ba
taille qu'il gagna contre Totila fut un
chef- d'oeuvre de difpofition ; elle détruifit
entierement le royaume des Goths.
Le tableau de l'état où étoit la tactique
& la milice romaine vers le tems de Juftinien
I , préfente des réflexions importantes
que les militaires doivent méditer,
& dont ils peuvent tirer de grands avantages.
L'ouvrage eft terminé par quelques
détails fur les ftratagêmes permis à la
guerre; ce font des remarques fur Polyen
& Frontin ; elles font fuivies de plufieurs
maximes dont nous citerons la derniere.
On peut remarquer qu'il eft certaines
» parties où un général excelle plus que
» dans les autres . M. de Montecuculi
étoit admirable dans les marches ; M.
» de Turenne n'avoit pas fon égal pour
» la conduite & l'événement d'une campagne
; perfonne n'étoit plus propre
» pour un jour de bataille , que le prince
» de Condé. Qui peut fe flatter , après
» cela , de pofféder dans le plus haut degré
toutes les parties de l'art. » Cet ou
vrage eft digne de celui qui l'a précédé ;
on ne fçauroit trop applaudir au zèle d'un
militaire pour fon art , & à celui qui le
porre à communiquer les lumieres qu'il a
و د
ود
"
JUI N. 1769. 129
acquifes par fes études , fes réflexions &
fes expériences. Ces deux
ouvrages doivent
être entre les mains de tous les officiers
; ils y trouveront des préceptes , &
des connoiffances néceffaires qu'ils ne
peuvent fe difpenfer d'acquérir.
La Médecine pratique , rendue plus fimple
, plus fûre & plus méthodique . On
commence par le traité des maladies
de la tête pour fervir de fuite à la médecine
de l'efprit ; par M. le Camus ,
docteur regent de la faculté de médecine
en l'univerfité de Paris , ancien
profeffeur des écoles , aggrégé honoraire
du collège royal des Médecins de
Nancy , membre des académies royales
d'Amiens , de la Rochelle, & de la fociété
littéraire de Châlons- fur- Marne.
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue
S. Severin , près l'églife , aux armes de
Dombes & à S. Louis ; in - 12. 147 P.
La médecine pratique eft destinée à
fervir de fuite à la médecine de l'efprit ;
M. le Camus n'en préfente aujourd'hui
qu'une partie ; c'eft celle qui concerne
les maladies de la tête ; elle eft précédée
d'un mémoire fur le cerveau . L'auteur
propofe un fyftême fur la généra-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tion ; il l'appuie fur des faits , & le lie d
la maniere uniforme dont la nature opé- i
re dans la réproduction des êtres ; fon
procédé eft le même dans les animaux &
les végétaux ; ceux - ci viennent d'une
graine , & le cerveau eft cette graine pouri
l'animal . M. le Camus effaie de démontrer
ce que plufieurs fçavans anatomites
modernes ont préfenté fimplement comme
des conjectures ; il n'a rien négligé
pour donner à fon fyftême toute la vraifemblance
poffible ; & s'il n'eft pas vrai,
il eft du moins ingénieux & fuppofe
beaucoup de connoiffances. Après avoir
refléchi fur la production & le développement
du corps humain , on con .
fidére fon organifation ; cet examen
pris dans la nature même , conduit aux
grands principes de la médecine pratique.
On les applique à toutes les maladies, en
commençant par celles de la tête . C'eft
aux médecins à prononcer fur le mérite de
cet ouvrage que ceux , qui ne le font pas,
liront toujours avec plaifir.
Tableau hiftorique des fciences , des belles-
lettres & des arts dans la province
de Picardie , depuis le commencement
de la monarchie jufqu'en 1752 ; par.
le P. Daire , religieux céleftin , aggrégé
JUIN. 1769. 131
"
à l'académie de Rouen . A Paris , chez
Hériflant fils , rue S. Jacques , in - 12 .
208
pag.
Cet ouvrage eft préſenté par l'auteur
comme l'effai d'un plus grand auquel il
travaille depuis long tems.Le P.Daire propofe
de faire connoître tous les hommes
illuftres que
la Picardie a produits ; il
fixe d'abord l'état de cette province ; elle
étoit compriſe dans la feconde Belgique,
qui fut démembrée lors de la décadence
de la maifon de Charlemagne ; la Picardie
devint une province féparée qui ne
fut pas connue fous ce nom avant l'onziéme
fiécle ; on n'y comprend que les
villes qu'elle contient dans les cartes des
Sanfoms ; l'auteur l'envifage fous ces trois
points de vue , belliqueufe , commerçante
& fçavante il traite rapidement de
fes guerriers & de ce qu'elle a fait pour
le commerce : la derniere partie eft plus
étendue , quoiqu'auffi précife ; elle eft divifée
en plufieurs fections , les fciences ,
les belles - lettres & les arts ; on fait connoître
tous ceux qui fe font diftingués
dans ces différens objets. Nous ne pouvons
que donner de juftes éloges au travail
du P. Daire ; il feroit à fouhaiter
qu'on publiât de même des notices des
:
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
grands hommes de chaque province ; ce
feroit un fecours précieux pour l'hiftoire
littéraire , & cela contribueroit fans doute
à reveiller & à nourrir l'émulation .
Les Nuits d'Young , traduites de l'An
glois ; par M. le Tourneur. A Paris ,
chez le Jai , rue S. Jacques.
« Si Edouard Young n'eût été qu'un
habile théologien d'Angleterre , fa vie
» intérefferoit peu la postérité. Le mé-
» rite du docteur eft ignoré de l'Eu-
" rope & déjà oublié dans fa patrie ,
2 mais le grand poëte , l'écrivain original
eft für d'accompagner à l'immortalité
les Swift , les Shaftersbury ,
les Pope, les Addiffon , les Richardfon
» dont il fut l'ami ou l'affocié littéraire.
Il eut part au célébre ouvrage du ſpec-
» tateur. Il a furvécu le dernier de ce
» grouppe d'auteurs fameux qui ont illuftré
l'Angleterre & le commencement
» de notre hécle. Young eut moins de
goût que ces écrivains ; mais on diroit
» qu'il dédaigna d'en avoir. Ennemi juf-
39
»
qu'à l'excès de tout ce qui fentoit l'imistation
, il a abandonné fon imagination
» à elle-même. Né pour être original , i!
» a voulu l'être & remplir une tâche qui
CE JUIN. 1769. 133
0.
ince c
Patis
หา
ר ו
言
a X
Eu
3
lui fût propre. Quittant les routes or-
» dinaires , c'eſt au milieu des tombeaux
qu'il est allé bâtir le monument de fon
» immortalité . C'étoit le placer dans des
» lieux où il avoit le moins à craindre de
fe voir fuivi par des rivaux . Le poëme
» des nuits ou complaintes préfente des
» défauts nombreux qu'il eft prefque auffi
»
facile d'éviter que d'appercevoir ; mais
» ce n'en eft pas moins la plus fublime
élégie qui ait jamais été faite fur les
» miféres de la condition humaine , & c.
Tel eft le commencement du difcours
qui précéde la traduction d'Young. On
voit , en le lifant , que M. le Tourneur
étoit digne de traduire ce poëte Anglois .
Il a l'enthoufiafme & l'élévation néceffaires
pour être à la hauteur de fon original
. Peut-être cet enthouſiaſme égare - t- il
un peu fes opinions. Il paroît croire que
l'auteur des nuits dédaigne d'avoir du
goût. Ce dédain auroit été affez.mal fondé.
On peut avoir du goût , avec Virgile,
avec Horace , fans craindre de trop s'abaiffer.
Il n'eft que trop commun dans la
premiere effervefcence de la jeuneſſe de
s'imaginer que le goût eft l'apanage de
la médiocrité . On eft dupe à cet âge de
tout ce qui reflemble à la grandeur. On ne
fait pas réflexion que les écrivains qui
134 MERCURE DE FRANCE .
ont manqué de goût ont été prefque tous
des hommes du fecond ordre , nés dans
un tems de décadence . Tous les écrivains
du fiécle d'Auguſte qui , en vérité , n'étoient
pas médiocres , avoient du goût ;
parmi nous Racine , Moliere , la Fontaine
, auteurs très- originaux , avoient du
goût. Corneille eft excufable d'en avoir
manqué, parce qu'il a fuccédé immédiatement
à la barbarie. Aujourd'hui on ne
le feroit pas , parce qu'on eft entouré de
lumieres
Young avoit fous fes yeux Pope & Addiffon
, & s'il n'a point eu autant de
goût qu'eux , c'eft qu'il n'étoit pas fi heureufement
organifé & qu'il n'avoit pas un
fens auffi droit. Il n'y a pas de quoi l'en
féliciter. Quant au génie , il étoit certai
nement plus difficile de faire la fcène du
fénat dans le Caton , ou l'effai fur l'homme
, que de rebattre dans fept ou huit
mille vers tous les lieux communs fur le
tems , fur la mort & fur l'éternité , & d'y
fémer quelques traits fublimes & quelques
belles images. On lira beaucoup plus
fouvent l'effai fur l'homme que les nuits.
M. le Tourneur penfe qu'il étoit très facile
d'éviter les défauts de cet ouvrage.
C'eft ne pas connoître les hommes. Les
défauts d'Young font inhérens à fon gé
JUI N. 1769. 135
& ne peuvent en être arrachés . Son
imagination eft ardente & déréglée. Empêcher
les écarts , c'eft arrêter fa marche ;
c'eft , au travers de vingt idées bizarres
ou folles qu'il en atteint une grande &
vraie ; c'eſt en fe répétant qu'il parvient
à s'échauffer & à renchérir fur lui- même.
Frappé d'un fentiment profond quand il
commença d'écrire , il l'eut bientôt exhalé
; mais on voit qu'il cherche à le faire
renaître , qu'il ranime fa douleur ; qu'ik
étend la fphère de fes réflexions , & ce
qui n'étoit d'abord qu'une élégie devient
un long fermon fur le monde , fur Dieu ,
fur les aftres & le jugement dernier.
Young étoit né en 1684. Son pere
étoit doyen de Saram & curé d'Upham .
Le fils étudia quelque tems le droit , y
renonça pour travailler au théâtre , fit une
tragédie de Bufiris & une de la Vengeance
, & un poëme fur le jugement dernier.
N'ayant pu obtenir une place au parlement
de Cirencefter , il fe tourna vers
l'étude de la théologie , & fut nommé
chapelain du Roi , & deux ans après curé
de Wellwin , avec 300 liv. fterlings de
révenu. Il époufa Miladi Berti Lée , veuve
du colonel Lée & fille du comte de
Litchfield. Vers l'année 1741 la mort lui
enleva , en moins de trois mois , fa fem136
MERCURE DE FRANCE.
me & les deux enfans qu'elle avoit eus de
fon premier mari . Il les aimoit aufli tendrement
que s'ils euffent été les fiens , &
ils le méritoient. Telle fut l'occafion de
fon poëme des nuits. Il mourut le 12
Avril 1765 , & fut enterré fous l'autel de
fon églife à côté de fa femme.
Ces détails fui la vie d'Young font tirés
du difcours préliminaire qui en contient
beaucoup d'autres fort curieux , &
qui eft écrit en général avec nobleffe &
intérêt. I feroit à fouhaiter qu'on n'y
tronvâr pas de tems en tems de la recherche
& de l'affectation dans les termes &
de l'obfcurité dans les tournures . En voici
quelques exemples . Semblable à ces
lampes fepulcrales , fon génie brûla dix
années fur les tombeaux de fes amis . Son
génie étoit naturellement augufte & folemnel,
il eft difficile de concevoir ce que c'eft
qu'un génie folemnel. Voici une période
qui n'eft pas plus aifée à entendre. « Si
» l'écrivain , au lieu de peindre de mé-
» moire des fentimens affoiblis , ou de
» s'en prêter de factices qu'il n'éprouva
» jamais pour lui- même , exprimoit fes
» idées & fes fenfations à mesure qu'il
» les reçoit , non pas , il eft vrai , dans
» ces premiers inftans de trouble où l'ame,
employée toute entiere à fentir, ne
JUIN. 1769. 137
ןכ
» peut produire hors d'elle que des monofyllabes
, que des fons inarticulés , &
» fe répand en défordre par tous les or-
» ganes ; mais dans cet inftant où l'ame fe
» partageant entre la fenfation & la réfle-
» xion, commence à devenir affez tranquil-
» le pour fe voir agitée , & peut fe rendre
» compte de toutes fes impreffions ; s'il
» fixoit alors fur le papier les idées fugiti-
» ves , les réflexions extraordinaires
, les
" illuminations foudaines qui paffent de-
» vant fa penfée; s'il laiffoit fes fentimens
"
" s'exprimer eux -mêmes , que l'ame alors
» tendue feroit bien autrement retentif-
» fante & rendroit bien d'autres fons ! »
Ce que l'on conçoit bien s'exprime
clairement , a dit Boileau . Apparemment
que l'auteur n'a pas très bien conçu luimême
ce qu'il vouloit dire dans cette
phrafe , dont il eft impoffible de pénétrer
le fens.
On retrouve quelquefois ces mêmes
défauts dans la traduction ; mais ils font
bien rachetés par l'énergie du ſtyle & l'abondance
des images . Elles ne font pas
toutes nobles & naturelles ; mais le traducteur
conferve toujours la couleur de fon
original , même en changeant quelquefois
le deffein. Pour mettre une efpéce d'ordre
dans le défordre d'Young , il a partagé
138 MERCURE DE FRANCE.
"
l'ouvrage en vingt- quatre nuits ou chapi
tres. Nous allons en rapporter quelques
morceaux.
Une heure fonne . Nous ne comptons
» les heures qu'après qu'elles font per-
» dues. C'eſt donc fageffe à l'homme de
donner au tems une voix . Le fon de
» l'airain retentit au fond de mon ame.
Je la fens treffaillir comme à la voix
» de l'ange du jugement . Si j'ai bien en-
» tendu , la cloche a fonné la derniere de
» mes heures . Où font maintenant celles
qui l'ont précédée ? Elles font avec les
années qui ont vu naître le monde . Ce
fignal m'annonce qu'il faut quitter la
" vie. O! combien il me refte de chofes
» à faire ! Mes efpérances & mes craintes
"
"
"
"
fe réveillent dans le trouble. Tout mon
» être eft en allarme. Où vais- je ! du bord
» étroit de la vie j'abaiffe mes regards
» tremblans. Dieu ! quel abîme fans
» fond ! épouvantable éternité , c'eſt toi
» que mon oeil rencontre . Je n'en peux
» douter. Tu dois t'attacher à mon être.
» Et comment l'éternité peut- elle appar
» tenir à un être fragile ? A moi qui n'ai
pas une heure en propriété ! »
Peut-être n'eft-il pas hors de propos de
comparer aux idées d'Young fur la morty
≫
JUIN. 1769. 139
prost
per
ed
me
percelles
du Cicéron de la France & du Racine
de la Chaire , de Maffillon , fur le
même fujet. Ecoutons d'abord l'Anglois .
" Les hommes vivent comme s'ils ne de-
» voient jamais mourir ; à les voir agir ,
» on diroit qu'ils n'en font pas bien
» fuadés . Ils s'allarment pourtant , lorf-
» que la mort frappe près d'eux quelque
» coup inattendu. Les coeurs font dans
l'effroi ; mais quoique nos amis difpa-
» roiffent , & que nous foyons blefics
» nous - mêmes du coup qui les tue , la
playe ne tarde pas à fe cicatrifer. Nous
» oublions que la foudre eft tombée , dès
» que fes feux font éteints. La trace du
» vol de l'oifean ne s'efface pas plus vite
» dans les airs , ni le fillon du vaiffeau fur
» les ondes que la penfée de la mort dans
"
»
le coeur de l'homme. Nous l'enfevelif
» fons dans le tombeau même où nous en-
» fermons ceux qui nous étoient chers ;
» elle s'y perd avec les larmes dont nous
» avons arrofé leurs cendres. »
Voici un morceau à peu près femblable
dans l'Orateur François .
"3
« La mort nous paroît toujours comme
l'horifon qui borne notre vue . S'éloi-
» gnant de nous à mesure que nous en
>> approchons , nous ne croyons jamais
pouvoir y atteindre. Chacun fe promer
140 MERCURE DE FRANCE.
"
une efpéce d'immortalité fur la terre
Tout tombe à nos côtés. Dieu frappe
» autour de nous nos proches , nos amis,
» nos maîtres ; & au milieu de tant de
» têtes & de fortunes abattues , nous demeurons
fermes comme fi le coup de-
» voit toujours porter à côté de nous , &
» que nous euffions jetté ici bas des raci
» nes éternelles . »
Les deux manieres font très -différentes
, quoique le fonds des penfées foit le
même. C'eft au lecteur à choifir. Nous
allons lui offrir encore quelques lignes de
Maffillon fur la mort , fort reflemblantes
aux idées éparfes dans Young.
Le premier pas que l'homme fait
» dans la vie eft auffi le premier qui l'approche
du tombeau . Dès que fes yeux
» s'ouvrent à la lumiere , l'arrêt de mort
» lui eft prononcé , & comme fi c'étoit
» pour lui un crime de vivre , il fuffic
qu'il vive pour mériter de mourir.
Nous portons tous en naiffant la mort
» dans notre fein. Il femble que nous
ayons fucé dans les entrailles de nos
» meres un poifon lent avec lequel nous
» venons au monde , qui nous fait languir
ici bas les uns plus , les autres
» moins ; mais qui finit toujours par le
trépas. Nous mourons tous les jours.
39
32
-
NCE
1769. 141
JUIN.
la ter
en fra
205a
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095
ONS
"
ESCA
19
Chaque inftant nous dérobe une por-
» tion de notre vie & nous avance d'un
» pas vers le tombeau. Le corps dépérit ;
» la fanté s'uſe , tout ce qui nous envi-
» ronne nous détruie. Les alimens nous
» corrompent , les remedes nous affoi-
» bliffent. Ce feu fpirituel qui nous ani-
» me au dedans nous confume , & toute
» notre vie n'eſt qu'une longue & pénible
agonie.
"
Les idées d'Young fur le tems font
vaftes & vraiment poëtiques. « A l'heure
»
mémorable dont une éternité prépara
» l'étonnante merveille , forfque Dieu
voulant produire féconda le néant ,
» conçut dans fon fein la nature , enfanta
F'univers , & fit couler une émanation
» de fon être dans des milliers de mon-
» des , lorfqu'il entreprit l'horloge mer-
» veilleufe des fphères pour mefurer, par
99
leurs révolutions , la durée des êtres ,
» alors le tems naquit. Lancé du fein de
» l'immobile éternité dans l'efpace où
fe mouvoit l'univers , il
commença
» de fuir pour ne plus s'arrêter , en traînant
avec lui les heures & les jours , les
» années & les fiécles . Infatigable , il tend
» avec la vîtelle de l'éclair , vers l'éternité,
» & court , fans relâche , pour l'atteindre.
» Il ne doit arriver à ce terme de fon re
142 MERCURE DE FRANCE.
» pos qu'au moment où tous ces mondes
» ébranlés , renverfés de leurs baſes à la
voix du Créateur , retomberont enfem .
.
ble dans la nuit du chaos d'où cette
» voix les appella . Jufqu'à ce que certe
heure fatale arrive , Dien lui ordonna
» de pourfuivre toujours fon vol & de fe
» hâter avec les tempêtes , les flots & les
» aftres , fans jamais attendre l'homme.
n
C'eft à l'homme de fe hâter avec lui.
" Veut- il rallentir la courfe fougueufe du
» tems impitoyable qui l'entraîne à la
» mort ; veut-il jouir des heures quand
elles paffent , & n'être pas fujet à les
» regretter quand elles font écoulées?
Qu'il les confacre à la vertu . Leur fuite
» eft infenfible pour l'homme de bien.
» Il ne fe plaint ni du tems, ni de la vie,
ni de la mort. Il marche en paix , &
39 pas égal avec la nature. »
*
d'un
pas.
En voilà affez pour faire connoître le
génie d'Young & le talent de fon traducteur.
Souvent M. le Tourneur ne traduit
Il fubftitue des équivalens à ce qui
ne pourroit avoir aucune grace dans notre
langue , & quand il prend la place
d'Young , il eft au moins fon égal . Pour
fentir tout le mérite de fon ouvrage ,
il
faut le lire à côté de l'original. Quoique
nous lui ayons reproché la prédilection
JUIN. 1769. 145
très- excufable qu'il témoigne pour l'auteur
qu'il traduit , nous n'en fommes pas
moins empreffés à reconnoître qu'il annonce
de la verve , de la fenfibilité , que
quand il parle de la vertu , il a l'air de la
fentir , & qu'il pouvoit dire , en lifant
Young : ed io anché fon pittore ,
Les deux Ages du Goût & du Génie François
fous Louis XIV & fous Louis XV,
ou parallele des efforts du génie & du
goût dans les fciences , dans les arts &
dans les lettres fous les deux regnes ;
par M. de la Dixmerie ; 1 vol . grand
in- 8° . rel . s liv. A la Haye ; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine.
Le titre feul de cet ouvrage annonce
l'importance de fon objet. On peut regarder
cette entreprife comme une des
plus difficiles qu'un écrivain puiffe tenter,
Elle offroit des obftacles de toute efpéce.
Il n'en eft que plus glorieux pour M. de
la Dixmerie de les avoir furmontés . Son
ouvrage eft un monument érigé à la gloire
de deux fiécles qui feront toujours celle
de la France . Il est dédié à M. le comte
de St Florentin , que fa place & fon goût
rendent le protecteur né des arts & des
# 44 MERCURE DE FRANCE.
talens . La dédicace eft noble , préciſe &
vraie. Suit un difcours fur l'origine & les
progrès des fciences & des arts jufqu'au
regne de Louis XIV . C'eſt un tableau
tracé dans la plus grande maniere & du
ton de couleur le plus vif, le plus ferme
& le plus foutenu. Ce difcours , qui forme
à lui feul un véritable ouvrage , fert
d'introduction au fujet. Il renferme
l'exacte filiation des arts & des fciences
depuis leur origine jufqu'au dernier regne.
Tout y eft peint en traits rapides ,
mais énergiques. L'auteur appuie davantage
fur ce qui nous regarde , par la raifon
que c'est ce que nous connoiffions le
moins. On fera étonné de trouver , en
moins de foixante pages , un fi grand
nombre de faits réunis , tant d'écrivains,
tant d'artistes caractérisés & jugés. Partout
l'auteur y maîtrife fa matiere & la
rend intéreffante.
Le texte eft en action. C'eft un tableau
mouvant où paffent en revue & fans confufion
tous les auteurs , tous les artiſtes
qui peuvent avoir contribué à la gloire
du dernier fiécle & du nôtre . Ce texte eft
compofé de vers & de profe pour y fémer
de la variété. Le poëte y prend tous les
tons , à mefure que le fujet l'exige ; & ce
qui
JUIN. 1763. 145
qui frappera encore plus , c'est que tous
les tons femblent lui être propres. Les
notes hiftoriques & littéraires , placées
à la fin de l'ouvrage , forment à- peu près
la moitié du volume . Chacune d'elles eft
un difcours en forme fur chaque point de
notre littérature & de nos arts ; fut l'Epopée
, le poëme didactique , la tragédie,
la comédie , le poëme lyrique , l'ode , la
fable , &c. &c.; l'éloquence , l'hiftoire ,
les romans , &c. &c.; l'aftronomie , la
géométrie , la chymie , &c.; la fculpture
, la peinture , l'architecture , la gravure
, la mufique ; enfin , tout ce qui eft
du reffort ou du génie , ou du goût , jufqu'à
la déclamation & la danfe. Prefque
chacune de ces notes eft un ouvrage qui
pourroit faire corps & s'imprimer à part.
C'eft un tableau comparé & développé
de ce que fut telle fcience ou tel art dans
le dernier fiècle , & de ce qu'ils font dans
le nôtre. L'auteur y apprécie tout avec
une impartialité bien rare. Il a fçu éviter
un double écueil très dangereux , la flatterie
& la fatire. On fent qu'il étoit difficile
d'éviter l'une ou l'autre en parlant
de fes contemporains. C'eft , pourtant
, à quoi M. de la Dixmerie eft parvenu
, & tout lecteur judicieux lui en
146 MERCURE DE FRANCE .
tiendra compte. Au furplus , on trouve
dans cet ouvrage un grand nombre de
vues nouvelles : on n'y refpecte point les
préjugés nuifibles au progrès des arts ; on
ofe у rendre juftice aux vivans comme
aux morts. Ce n'eft point la mort qui il-
Juftre un grand écrivain , un grand artiſte,
ce font les ouvrages . Celui que nous annonçons
manquoit à notre littérature , &
doit y faire époque . Nous y reviendrons
plus en détail , en faifant connoître , par
des citations , & la maniere de voir & la
maniere d'écrire de l'auteur.
Traité abrégé des Pierres fines , ou produc
tion de la nature des Indes Orientales
& Occidentales , fuivi de calculs &
d'opérations d'alliages fur les matieres
d'or & d'argent , vol . in- 12 . petit format
, d'environ 150 pages. A Paris ,
chez Charles de Poilly , libraire , quai
de Gèvres , au Soleil d'or.
Ce traité eft un de ces écrits où il faut
faire moins attention au ſtyle qu'aux objets
utiles qui y font préfentés . L'auteur
parle d'abord du diamant , la plus riche
production , fans doute , du regne minéral ,
Il paffe enfuite en revue les pierres fines
de couleur. Il fait auffi mention de la
JUIN. 1769. 147
perle , du corail , de l'ambre , matieres
employées par les joailliers auxquels ce
petit écrit eft principa ement deftiné.
L'auteur a ajouté , à la fin de fon traité ,
un tarif pour le diamant , & e courte
explication du poids de marc & de carat
avec quelques opérations d'alliage d'or
& d'argent. Il finit par donner une notice
du titre auquel les orfévres doivent
travailler l'or & l'argent. Cette notice eft
fuivie du catalogue des villes où l'on bat
monnoie , avec la lettre qui diftingue
chacune de ces villes.
Réponse de Xénocrate le philofophe , à
Phriné la Courtisanne , avec cette épigraphe
:
... Quidrides? Mutato nomine de te
Fabula narratur.
HORAT. SAT. I.
A Paris , chez Lejay , libraire , rue St
Jacques , au deffus de la rue des Mathurins
, au grand Corneille , in - 8 ° .
27 pages.
Il parut , il y a quelques mois , une lettre
de Phryné à Xénocrate , où cette courtifanne
effayoit avec beaucoup d'efprit de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
99
»
"
mettre dans le jour le plus favorable cet
épicuréifme railonné , dont la plupart de
celles de fa profeffion fe vantent ; ce qui
n'a jamais appartenu qu'à un très - petit
nombre . Une jeune plume a répondu
pour Xénocrate , & a très - bien imite le
ton auftere & vertueux de ce philofophe
qui , célébre par fa continence , fut toujours
l'ennemi de tout ce qui pouvoit favorifer
la volupté. Phryné lui reprochoit
d'être infenfible, & il répond . « Eft - ce donc
être infenfible que de pouvoir te réfifter?
que de ne point céder à la grimace du
fentiment ; que de fçavoir diftinguer
» ces mouvemens que l'art fçait feindre ,
» d'avec ceux qui partent du coeur & de
» la nature ? Non , Phryné , ce n'est pas
» être infenfible , c'eft feulement avoir la
force de n'être pas foible ; & je meglorifie
de cette infenfibilité... Veux - tu
connoître fi quelqu'un a l'ame fenfible ,
» parle lui d'un malheureux , parle - lui
» de le fecourir ; fi tu le vois mêler fes
» larmes aux fiennes , s'enflaminier au
» nom de la vertu , la chercher , la chérir,
» en la refpectant dans quelque être qu'el
» le foit placée ; reconnois alors la fenfi
» bilité , & rougis de ta méprife . » La
courtisanne objectoit au philofophe, qu'il
»
مود
و د
«
DE JUIN
. 1769.
149
rable
Lipants
; ceq
Dite
"
23
ود
admiroit du moins les belles productions
de l'art. « Je n'admire pas fi facilement ,
répond - t'il , & je ne fuis pas fi grand
partifan que tu l'imagines des ouvrages
de nos artiftes. Socrate ne les aimoit
» pas , & je ne fçais trop pourquoi je
penche à fon fentiment. Je vois avec
peine que ces arts des villes n'enlevent
» que trop de bras aux campagnes , & que
» ces foins qu'on prend de les multiplier
> entretiennent & accréditent le luxe , la
» mort des républiques .... Les écoles
publiques font quelquefois plus nuifi-
» bles
qu'avantageufes ; chacun y court ,
forçant fon naturel & trompant l'in-
» tention de la nature , exercer fes maing
inhabiles à des talens qui lui font fou
» vent étrangers ; par-là on multiplie le
» nombre déjà fi grand des amis de l'oi-
» fiveté ; je puis prédire que Thèbes s'en
» trouvera mal. » L'interpréte de Xénocrate
continue à oppofer par- tout l'autorité
de la vertu & de la raiſon, aux frivoles
faillies de la courtilanne .
"
و د
M. Lamentations de Jéremie , odes par
d'Arnaud , avec cette épigr.: Audite po
puli , Reges terræ , & erudimini. Nouvelle
édition. A Paris , chez Lejay , li-
-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
braire , rue S. Jacques , au deffus de la
rue des Mathurins , au grand Corneille,'
in- 8°. 109 pages.
Nous nous bornerons à annoncer cette
nouvelle édition des lamentations de Jéremie
; la traduction qu'en a donnée M.
d'Arnaud eft fuffifamment connue ; elle
a eu trois éditions confécutives en Allemagne
; celle- ci eft la feconde qui paroît
en France ; on y a joint une eftampe qui
fait honneur au crayon de M. Eyfen; nous
n'entrerons dans aucun détail fur l'ouvrage
même, apprécié depuis long - tems ;
nous nous contenterons de dire qu'on y
trouve la touche & le coloris fombre qui
caractérifent la poëſie de M. d'Arnaud.j
De Bure S. Fauxbin , libraire , quai des
Auguftins, vient d'acquérirplufieurs exem
plaires de la bible de Vatable , en 2 vol.
in fol.; & pour en faciliter l'acquifition ,
il offre de la mettre au rabais ; fçavoir ,
le petit papier à 9 liv. & le grand papier
à 15. Cette diminution n'aura lieu que
depuis le premier Mai jufqu'au premier
Septembre prochain , paffé lequel tems il
n'en fera pas donné à moins de 18 liv . en
petit papier , & de 30 1. en grand papier.
Nous ne nous étendrons pas fur le mérite
JUIN. 1769. 15x
de cet ouvrage , dont la réputation eft
faite depuis plus de deux cents ans , &
dont les éditions ont été fi fouvent renouvellées.
Nous ne pouvons rien ajouter
à l'eftime générale des fçavans qui en
ont fait les plus grands éloges. Nous
avertitons feulement que cette bible a un
avantage particulier , c'est qu'elle contient
deux verfions latines , là vulgate
d'un côté , & celle de Léon de Juda , de
l'autre .
Il y a , en outre , des notes littérales &
critiques à la fin des chapitres , qu'on peut
regarder comme un commentaire perpétuel
fur toute l'écriture fainte , qu'elles
expliquent avec netteté & précifion . C'eft
le jugement qu'en a porté le fameux Richard
Simon , dont les talens , en mariere
de critique , font univerfellement connus .
Copie de la lettre à M. l'Abbé Foucher ,
de l'académie royale des belles -lettres .
30 Avril 1769 , à Ferney.
MONSIEUR ,
Je fuis un homme de lettres , & je n'ai
jamais rien publié ; ainfi je fuis auffi obfcur
que beaucoup de mes confreres qui
Giv
152
MERCURE DE FRANCE.
pas
ont écrit. Je fuis à la
campagne, depuis
quelques
années
auprès d'un bon vieillard
qui , en fon tems , ne laiffa
beaucoup , & qui ,
cependant , eſt fort
d'écrire
connu . J'ai eu
l'honneur de vivre familierement
avec le neveu de feu l'abbé
Bazin qui
répondit fi
poliment & fi plaifamment
à M. l'A **
nemi de
l'abbé Bazin .
Permettez que j'aie , ce fuperbe enauffi
l'honneur de vous
répondre. Je n'entends
rien à la
raillerie ; mais
j'efpére que
vous ferez
content de ma
politeffe.
On m'a
mandé ,
Montreur , que vous
aviez bien
maltraité le bon
vieillard auprès
de qui je cultive les
lettres . On dit
que c'eft dans le 27 ° volume des mémoi
res de
l'académie des
belles - lettres , pag.
331. Je n'ai point ce livre ; c'eft à vous
à voir ,
Monfieur , fi les
paroles
qu'on
m'a
rapportées
font les vôtres . Les voici.
« M. de V. par une
méprife
affez finguliere
,
transforme en homme le titre
du livre
intitulé , le Sadder.
Zoroastre ,
dit-il , dans les écrits
confervés par
» der , feint que Dieu lui fit voir
l'enfer
Sad-
& les
peines
réfervées aux
méchans ,
» &c. Je
parierois
bien que M. de V. n'a
pas lû le Sadder , & c.
3)
Permettez ,
Monfieur , que je
défende
CE 1769. 153 JUIN.
1 depoi
d'écrie
altfr
fant
devant vous & devant l'académie des belles-
lettres , la caufe d'un homme hors de
combat qui ne peut fe défendre lui-même.
J'ai confulté le livre que vous citez
& que vous cenfurez . Le titre n'eft pas ,
Hiftoire univerfelle , comme vous le dites,
mais , Effai fur l'hiftoire générale & fur les
maurs & l'efprit des nations. L'endroit
que vous citez , & fur lequel vous offrez
de parier , eft à la page 63 de la nouvelle
édition de 1761 , tome I ' . Voici les propres
paroles. C'eft dans ces dogmes
qu'on trouve , ainfi que dans l'Inde , l'im-
» mortalité de l'ame , & une autre vie
» heureufe ou malheureufe . C'eft- là qu'on
voit expreffément un enfer. Zoroastre ,
» dans les écrits que le Sadder a rédigés ,
» dit que Dieu lui fit voir cet enfer , &
» les peines réfervées aux méchans , & c . »
Vous voyez bien , Monfieur , que l'auteur
n'a point dit , Zoroaftre dans les
écrits confervés par Sadder. Vous conce .
vez bien que le Sadder ne peut pas être
un homme, mais un écrit. C'eft ainfi
qu'on dit , les chofes annoncées par l'ancien
teftament & prouvées par le nouveau
; la deftruction de Troye négligée:
par Homère , & connue par l'Enéide ; l'illiade
d'Homère , abregée par la traduction
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Mothe ; les fables d'Eſope , embellies
par les fables de la Fontaine.
t
Vous voulez parier , Monfieur , que ce
pauvre bonhomme , que vous traitez un
pea durement , n'a jamais lu le Sadder.
Je lui ai montré aujourd'hui la petite correction
que vous lui faites , & votre offre
de lui gagner fon argent . Hélas , m'a-
» t- il dit , qu'il fe garde bien de parier ,
» il perdroit à coup fûr. Je me fouviens
» d'avoir lu autrefois dans le Sadder ,
" porte 32 : Si quelque homme dočte veut
lire le livre de Vefta , il faut qu'il en ap-
» prenne les propres paroles , afin qu'il les
puiffe citer jufte. C'eft un excellent
» confeil que le Sadder donne aux criti-
ود
"
"
» ques. »
Le même Sadder , porte 46 , dit (au-
» tant qu'il m'en fouvient ) il ne faut pas
» reprendre injuftement & tromper les lec-
» teurs ; c'eft le péché d'hamimál. Quand
» vous avez été coupable de ce péché il faut
faire excufe à votre adverfaire : carfi
» votre adverfaire n'eft pas content de vous,
fachez que vous ne pourrezjamais paffer
après votre mort , fur le pont Aigu . Al
lez donc trouver votre adverfaire que vous
» avez contrifté mal à -propos , dites lui :
» j'ai tort , je me repens , fans quoi il n'y
» a point defalut pour vous .
>>
33
JUIN. 1769 .
155
ود
>>
» Il faut encor que M. l'abbé Foucher
" ait la bonté de lire les portes 57 & 58;
» ily verra que Dieu ordonne qu'on dife
toujours la vérité. Je ne doute pas que
» M. l'abbé Foucher n'aime beaucoup
» la vérité. Il a bien dû concevoir qu'il
» eft impoffible que le Sadder fignifie un
» homme & non pas un livre. Les Ita-
» liens font le feul peuple de la terre chez
qui on accorde l'article le aux auteurs.
» Le Dante , le Pulci , le Boyardo , l'A-
» riofte , le Taffe ; mais on n'a jamais dit
» chez les Latins , le Virgile ; ni chez les
» Grecs , l'Homere ; ni chez les Afiati-
» ques , l'Efope ; ni chez les Indiens , le
» Brama ; ni chez les Perfans , le Zoroaf-
» tre ; ni chez le Chinois , le Confutzé.
» Il étoit donc impoffible que le Sadder
fignifiât un homme , & non pas un li-
» vre . Il eſt donc néceſſaire & décent
que
» cette petite bévue de M. l'abbé Foucher
» foit corrigée , & qu'il ne tombe plus
» dans le péché d'hamimâl .
"
و د
Quant au pari qu'il veut faire , il eft
" vrai que Roquebrune , dans le roman
comique , offre toujours de parier cent
piftoles. Il est vrai que Montagne dit,
» il faut parier , afin que votre valet puiffe
» vous dire au bout de l'année , Monfieur ,
وو
و د
G vj
156
MERCURE DE FRANCE.
» vous avez perdu cent écus en vingt fois
» pour avoir été ignorant & opiniâtre. Je
» ne crois point M. l'abbé Foucher igno-
» rant , au contraire , on m'a dit qu'il étoit
» très-fçavant. Je ne crois point non plus
qu'il foit opiniâtre , & je ne veux lui
» gagner ni cent piftoles , ni cent écus. »
>>
Voilà ,
Monfieur , mot pour mot , tout
ce que m'a dit
l'homme plus que feptuagénaire
, & fort près d'être
octogénaire
que vous avez voulu
contrifter au mépris
des loix du Sadder. Il n'eft
nullement
fâché de votre
méprife ; il vous eftime
beaucoup, j'en ufe de même , & c'eft avec
ces
fentimens que j'ai
l'honneur d'être, & c,
BIGEX.
DE
ECOLE S.
CHIRURGIE
I.
Paris.
ILLa été fait mention dans tous les ouvrages
périodiques , & en particulier dans
un des
Mercures de l'année 1766 , de
quatre médailles d'or , fondées à perpéJUI
N. 1769. 157
-
tuité par M. Houftet , ancien directeur de
l'académie royale de chirurgie , chargé de
l'infpection des écoles. Ces médailles fe
diftribuent annuellement aux quatre éleves
qui ont le plus profité des exercices
& des inftructions d'une école pratique ,
établie par arrêt du confeil en 1750 , con .
firmée en 1760 , par un réglement de Sa
Majefté , & qui a enfin reçu fa derniere
forme des lettres patentes données
par
au mois de Mai de l'année derniere . Le
Roi , pour rendre ces exercices plus utiles
& éviter la confufion , a ordonné qu'on
n'y admettra chaque année que vingtquatre
fujets , parmi lefquels les quatre
éleves qui auront prouvé , dans des examens
publics , avoir le plus profité des
Leçons , recevront la récompenfe fondée
par M. Houftet. Ceux qui ont été couronnés
cette année , font :
Les Sieurs François Puaux , de Vallon,
diocèfe de Viviers ; Jean Antoine Joſeph
Bodfon , de Givet , diocèfe de Douay ;
Pierre-Jofeph Georges , de Loyes , diocèle
de Lyon ; Pierre - Anfelme de la
Cour , diocèfe de Tournai , Flandre Françoiſe.
On a accordé un acceffit aux Srs Pierre
Lefpinaffe , de Jaure , diocèfe de Périgueux
; Jean Yves , de Refentiers , dio158
MERCURE DE FRANCE.
cete de Saint Flour ; Etienne le Loup, de
Saint - Agnan , diocefe de Bourges ; Charles
- Pierre - Yves Savarian , diocefe de
Luçon.
I I.
Marſeille.
L'académie des belles -lettres , fciences
& arts de Marfeille , tint fon affemblée
publique pour la claffe des fciences & arts,
dans la falle de l'hôtel de ville , le 5
Avril dernier .
-
M. Raymond , docteur en médecine ,
directeur de l'académie , ouvrit la féance
par un difcours fur la population dans la
Provence & les moyens de l'accroître.
On lut enfuite un mémoire fur les caufes
de la diminution de la pêche fur les côtes
de Provence, & les moyens de la rendre
plus abondante , fujer propofé pour l'un
des prix de la claffe des fciences & arts.
Cet ouvrage eft du R. P. Menc , Dominicain
: c'eft la quatrième fois que cet
auteur a été couronné par cette académie.
L'autre fujet étoit , Quelle eft la meil-
Leure maniere de faire & de gouverner les
vins de Provence , foit pour l'ufage , foit
pour le transport : L'académie n'ayant
5.
JUI N. 1769. 159
1
Char
efed
reçu aucun ouvrage qui ait mérité le prix,
elle propofe encore la même queftion pour
ce prix réfervé ; & pour le fujet du prix annuel
, elle propofe quelle eft la meilleure maniere
defabriquer le favon , & l'utilité qu'on
peut retirer des cendres de favonneries.
M. de Saint- Jacques , aftronome à l'obfervatoire
de la Marine , fit enfuite la
lecture d'un difcours fur les variations des
mouvemens des corps céleftes , & les caufes
qui les produifent. M. Mourraille , fecrétaire
pour la claffe des fciences & arts ,
termina la féance par l'éloge de M. Fortic
, académicien dans cette claffe , mort
au commencement de cette année .
Les ouvrages , pour concourir aux prix ,
feront adretlés francs de port , à Meffieurs
de l'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille , & ne feront reçus que
jufqu'au premier de Février 1770 .
I I I.
Lyon.
·
Les adminiftrateurs de l'hopital-général
de Lyon , propofent l'examen de la
queftion fuivante : Quelle eft la maniere
la plus fimple , la plus fûre , la plus avantageufe
, & , s'il eft poffible , la plus uni160
MERCURE DE FRANCE.
+
forme , d'occuper les pauvres renfermés
dans les hôpitaux , notamment les mendians
?
Ceux qui voudront bien s'occuper de
cette queſtion intéreffante , & communiquer
à l'adminiftration leurs idées , font
priés de ne pas perdre de vue les obfervations
fuivantes.
1º. Par pauvres renfermés , on entend
les enfans , les infirmes, les vieillards &
les mendians.
L'adminiſtration de l'hôpital - général
de Lyon , écartant les anciens préjugés qui
refferroient la population dans les villes ,
fait élever à la campagne tous les enfans ,
& ne leur permet pas de revenir à la ville
, encore moins dans l'hôpital , fous
prétexte d'entrer en apprentiſſage : elle va
plus loin. Pour engager le payfan à garder
les enfans & à les établir dans fon village,
elle donne, chaque année , des habillemens
& des gages plus ou moins forts ,
fuivant l'âge & les circonftances . Elle
donne enfin 30 livres de gratification au
payfan , lorfqu'il a eu foin de l'enfant jufqu'à
l'âge de dix-huit ans , & à plus forte
raifon lorfqu'il l'a marié : delà il réſulte
que les enfans ne peuvent être dans l'hôpital
que par entrepôt , jufqu'à ce qu'ils
ayent été placés à la campagne.
JUIN. 1769. IGI
L'adminiftration ne conferve que les
pauvres véritablement infirmes & incapabies
d'être placés ailleurs .
Elle ne reçoit qu'un nombre déterminé
de vieillards des deux fexes.
Le Roi ayant donné des ordres pour
arrêter les mendians 8 : les placer dans des
dépôts , l'hôpital général de Lyon , ainfi
que tous ceux du royaume , n'eft chargé
que des mendians citadins , qui font renfermés
dans un bâtiment appellé bicêtre ,
où les deux fexes font féparés.
D'après cette notion générale , il s'agit
d'examiner quel genre de travail convient
le mieux à ces quatre efpéces de pauvres,
ou à chacune féparément ; & l'on fent de
quelle importance il eft de fixer fes idées
pour les hôpitaux généraux , pour les dépôrs
du Roi , pour l'abolition de la mendicité.
2º . On ne peut pas mettre , entre les
mains de ces pauvres , des matieres fragiles
ou délicates , encore moins des outils
dangereux entre les mains des mendians .
On voudroit bien n'être pas obligé de
faire des avances , encore moins des fpéculations
; & ne feroit- il pas convenable
de n'entreprendre aucun genre de manufacture
qui pût faire concurrence avec cel .
les des citoyens ?
162 MERCURE
DE FRANCE.
3°. Ou occupe actuellement les pauvres
de quatre manieres. Ils tricotent des bas
de laine ; ils devident de la foie , ils la
moulinent : il y a une manufacture de bas
& bonnets de laine.
4°. On avoit elfayé de faire moudre du
bled dans l'hôpital , & de faire tourner la
roue par les mendians ; mais , foit que le
moulin fût mal conftruit , foit plutôt que
les moulins à bras d'hommes
ou à chevaux
foient toujours inférieurs aux moulins
à eau & à vent , il y avoit quatre pour
cent de plus de déchet; la farine étoit mauvaife
& s'échauffoit
beaucoup plus facilement.
On avoit encore effayé d'employer les
mendians à fcier le marbre : cet établiffement
eft tombé faute d'ouvrages.
On avoit établi au fauxbourg de la Quarantaine
une manufacture de dentelles de
foies , appellées blondes , Ce travail fédentaire
& l'attitude dans laquelle il met
continuellement
lesjeunes ouvrieresqu'on
employoit , nuifant à leur fanté , on a été
forcé de les retirer , après avoir vérifié ,
fous les yeux des médecins & chirurgiens
du Roi , qu'elles tomboient dans le marafme.
L'adminiftration
effaie encore l'établif
fement d'une fabrique de plâtre , dans laJUI
N. 1769 . 163
quelle eile emploiera les mendians, jufqu'à
ce qu'on veuille bien lui communiquer
des vues plus fimples & plus utiles .
1º. Les mémoires qu'on voudra bien
lui envoyer , pourront être compofés en
latin ou en françois , au choix de l'auteur.
2º. Chaque mémoire fera accompagné
d'une devife à la fin , & l'auteur aura la
précaution d'y joindre un billet cacheté ,
qui renferme fon nom , & dont le deffus
portera encore la même devife du mémoire.
On n'ouvrira que les billets des
auteurs qui auront remporté les prix , &
les billets de tous les autres feront brûlés
fans être décachetés .
par
3. Les auteurs des mémoires les plus
folides & les plus utiles feront remerciés
l'adminiſtration , & priés de recevoir,
comme un foible témoignage de fa reconnoiffance
, le premier , une médaille
d'or ou une fomme de 5s0o0o liv. tournois ,
à fon choix ; les deux autres , chacun une
médaille d'argent .
4°. Ces trois mémoires feront imprimés
avec un extrait des bonnes idées qui
feront renfermées dans les autres . On
laiffe au choix des auteurs à décider fi
leur nom doit y paroître ou être fupprimé
: un mot d'avis de leur part fervira de
regle.
164 MERCURE DE FRANCE.
5 °. Il eft inutile d'obferver que lesad
miniftrateurs s'interdifent la faculté de
concourir , ni d'ajouter que la dépenfe de
ce petit établiffement fe tait entierement
à leurs frais. Accoutumés au plus exact
fcrupule & à de plus grands facrifices , ils
feront bien dédommagés fi cet effai a
quelque fuccès , & s'il peut encourager à
rechercher encore , par la même voie ,
l'éclairciffement de tant de queftions d'économie
politique fur lefquelles on n'eft
pas d'accord.
6°. Les mémoires feront adreffés, francs
de port , avant le premier Décemb. 1769,
à M. PROST DE ROYER , écuyer , avo
cat au parlement , adminiftrateur de l'hôpital-
général, à Lyon.
I V.
Berne.
La fociété économique de Berne tint,
le & Avril dernier , fon affemblée publique
pour la diftribution des prix annuels.
Celui d'une médaille d'or de 20 ducats
fur la queftion , concernant la meilleure
théorie pour la découverte des fources , fut
adjugé au mémoire allemand avec la
devile : Intueri naturam & fequi , dont
JUIN. 1769 .
165
M. Grouner,fecretaire baillival de Lands
houch & Fraubronne , de l'académie impériale
des curieux de la nature & membre
de cette fociété , eft l'auteur.
>
Le fecond prix , de même valeur , fur
la meilleure théorie pour la conftruction des
foyers , poëles & cheminées , fut partagé
entre le mémoire françois , portant la dẹ-
vife : La coutume rend tout facile , & le
mémoire allemand : Qui frigus collegit
furnos & balnea laudat , l'un de la compofition
de M. Ritter , architecte à Berne ,
& l'autre de celle de M. Venel , chirurgien
à Orbe. Parmi les autres piéces de
concours , on diftingua celle qui contenoit
la devife , Statfua cuique dies..
Les questions , propofées pour l'année
courante , font , 1 ° . Celle que la hautechambre
économique a chargé la fociété
d'annoncer : fçavoir , Quelsfont les moyens
les plus fürs de contenir dans leur lit les
torrens & les rivieres de ce pays , particu
lierement l'Aar ; de prévenir le plus fûrement
& à moins de frais les ravages &
inondations auxquelsfont exposés lesfonds
adjacens ; quelle méthode & quels matériaux
font les plus propres pour la
conftruction & l'entretien des digues ,
entreprises dans ce but. Qui conque
aura pleinement fatisfait à tous les
points
166 MERCURE DE FRANCE.
de la part
da
de
de cette question , recevra ,
gouvernement , une médaille d'or de 20
ducats . 2 ° . Dans quel cas eft il néceffaire
de faire fuccéder alternativement la culture
des grains & celle des prairies fur le même
terrein; quelle regle faut il obferver pour
but , fuivant la diverfe expofition & la dif
férente nature de chaque fol. Le prix
cette queftion eft aufli une médaille d'or
de 20 ducats. 3 °. Le baron de Beroldin
gue en offre un autre de cinq louis d'or
neufs à celui qui indiquera la préparation
la meilleure & la moins difpendieufe des
divers engrais provenans des animaux ,
relativement à la variété des terres & des
plantes. En outre la fociété propofe pour
l'année 1770 , le prix d'une médaille d'ot
de 20 ducats pour le meilleur mémoire
fur l'état actuel , les défauts & le perfection.
nement de l'économie de nos Alpes & montagnes
, & de tout ce qui concerne la fruiterie
dans les diverfes contrées montueufes
du canton . Au refte , les piéces en concours
doivent être adreffées dans le courant
de ces années à M. Thormann d'Ocon
, fecrétaire de ladite fociété.
RANC JUIN. 1769. 167
dela
ཨུ་ ཀུ་
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
On a donné , dans le concert fpirituel
du dimanche 14 Mai dernier , un motet
à grand choeur de la Lande. L'abbé Platel
, très belle balfe-taille & très bon mu
ficien , a chanté Diligam te , motet à voix
feule qui a été applaudi . Nous n'avons
rien à ajouter aux éloges que nous avons
donnés avec tous les amateurs au jeu fini
& aux fons délicieux que M. Bezozzi tire
du Hautbois . On a entendu avec un nouveau
plaifir Exultate jufti , motet à deux
voix de M. d'Auvergne , & parfaitement
exécuté par Mile Fel & M. le Gros. Il y
a dans ce motet un paffage d'éclat , & en
quelque forte périlleux , dont l'organe brillant
& exercé de M. le Gros triomphe
avec honneur. M. Cramer , premier violon
de la mufique de S. A. S. Mgr l'Electeur
Palatin , a exécuté un concerto de
violon de fa compofition . On ne peut
mettre plus de feu , plus de précifion
plus d'art & de force dans l'exécution
que ce jeune virtuofe qui étonne & enchante
à la fois par la beauté des fons &
168 MERCURE DE FRANCE.
par l'énergie de fon jeu. M, Frantzl ,
violon pareillement attaché à la mufique
de l'Electeur , que l'on a entendu l'année
pallée au concert fpirituel , y a fait plaifir
par un jeu élégant & précieux ; mais il
nous femble que M. Cramer joint à ce
beau fini une fupériorité , une univerfalité
de talens qui le rend maître de tous
les ftyles & de tous les genres. Le concert
a fini par Confitebor tibi Domine , & c . mo
tet à grand choeur attribué à Pergoleſe . Ce
motet , dans lequel il y a de beaux traits,
du chant & des effets d'harmonie ; mais
dont la mufique eft inégale , quelquefois
diffufe & d'une expreffion vague , ne nous
a point paru dans la maniere de Pergo
lefe , dont la compofition eft toujours fimple
, raifonnée , énergique & pittorefque.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de mufique a remis
fur le théâtre , le mardi 2 Mai dernier ,
Omphale , tragédie lyrique en cinq actes ,
dont les paroles font de la Morhe , &
dont la mufique, qui étoit de Deftouches,
a été refaite par M. Cardonne , ordinaire
de la mulique du Roi,
La
JUI N. 1769. 169
La fcène fe pafle à Sardis , capitale de
la Lydie , & le théâtre repréfente des arcs
de triomphe élevés à la gloire d'Alcide
devant le temple de Jupiter . Iphis , prince
d'Ecalie & compagnon d'Alcide , fe
plaint du pouvoir que l'amour exerce fur
fon coeur . Il aime Omphale , & s'indigne
de fi mal imiter Alcide dont on annon .
cé le triomphe par un bruit de trompettes
; il paroît , il a foumis les peuples rebeles
qui s'étoient révoltés contre Omphale
; tout a fléchi fous fes armes , mais
il éprouve lui même les traits de l'amour,
il eft vaincu par la Reine pour laquelle il
vient de vaincre , & les deux amis font
rivaux fans le fçavoir. L'objet de leur
tendreffe , Omphale paroît fuivie d'une
troupe de Lydiens qui portent des drapeaux
où font repréfentés les travaux
d'Alcide ; la Reine lui marque fa reconnoiffance
, & les peuples de fa fuite célébrent
par leurs chants les triomphes du
vainqueur; mais un prix plus flatteur eft
l'objet de fes voeux peu fenfible aux
honneurs qu'on lui rend , il entre avec
indifférence dans le temple de Jupiter où
l'on va confacrer les dépouilles des vaincus.
Omphale , au fecond acte , paroît dans
fon palais , & fa confidente Céphife la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
félicite de la conquête qu'elle a fait d'Alcide
cette victoire eft le plus grand des
malheurs de la Reine. La gloire & la ,
puiffance font quelque , fois de foibles
avantages pour déterminer une ame plus
tendre qu'ambitieufe ; Omphale préfére
le jeune Iphis au fils de Jupiter : mais
elle ignore les fentimens de ce prince
& projette de pénétrer le fecret de fon
coeur , lorfqu'il vient lui- même annoncer
à la Reine la fête qu'Alcide lui prépare..
Omphale ne cache point à Iphis que les
foins de ce héros ne font que fatiguer un
coeur prévenu par un autre ; Iphis éprouve
à cet aveu la douleur d'un ami fidele & le
défefpoir d'un amant malheureux , &
lorfque la Reine eft prête à lui avouer,
qu'il eft celui qu'elle préfere , elle voit ,
paroître fon rival. Les amans dédaignés.
font tout à contre- tems . Les jeux qu'Alcide
offre à la Reine en font reçus comme
ils en étoient defirés , & cette fête , venue
fi mal- à- propos , eft troublée par des
démons armés de torches ardentes qui
mettent le feu au palais & le renverfent.
Ils étoient envoyés par Argine , fameuſe
magicienne , qu'Alcide a trahie & qui
paroît fur un tourbillon de flammes. Alcide
s'excufe fur la fatale paffion qui le
furmonte.
t
E
171
JUIN. 1769 :
andde
ه د ل ی ا
foible
Les amours , par vos mains, m'offroient de douces
chaînes ;
Les plaifirs m'appelloient fous votre aimable loi ;
Mais le fort me condamne à d'éternelles peines ,
Les jours heureux ne font plus faits pour moi.
Argine ne fe paye pas de fi mauvaiſes
raifons ; elle jure d'immoler fa rivale , &
les projets de fa vengeance terminent le
deuxième acte.
Le théâtre repréfente , au troifiéme, le
jardin d'Omphale. Cette infortunée princeffe
vient y déplorer fa trifte fituation ,
& Argine , qui paroît fans en être vue ,
l'obferve pour furprendre le fecret de fon
coeur. Les amans , lorfqu'ils font feuls , fe
plaifent à s'entretenir de l'objet de leur
amour ; Omphale fe plaint qu'un événement
fatal l'a privée du plaifir de déclarer
fa tendreffe à celui qui l'a fait naître ;
mais elle ne prononce point fon nom , &
Argine , qui ne doute point que ce ne foir
fon infidéle , réfoud , en ce moment , la
perte de fa rivale. Le jour de fa naifance
que l'on va célébrer , fera celui de fa
mort. Omphale ignore le fort qui la me
nace , & fe place fur un trône de fleurs
pour entendre les chants & voir les dan
fes d'une troupe de Grecs & de Grecques
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
choifis pour célébrer fa naiffance ; mais
fon coeur ne peut fe livser au plaifir que
lui offrent ces jeux. Elle congédie les peuples
pour fe livrer à fa mélancolie. En ce
moment des démons fortent des enfers ,
Penchantent fur le trône de fleurs où elle
eft affife. Argine s'avance pour lui percer
le coeur ; Alcide , qui paroît , lui arrache
le poignard des mains ; les démons enlevent
Omphale & l'acte finit par les imprécations
d'Argine & d'Alcide.
Le théâtre offre aux yeux une folitude
où Argine fait fes enchantemens. Iphis
vient y déplorer fa trifte fituation qu'il
voudroit terminer avec fes jours ; mais ,
L'amour , même le moins heureux ,
Nous attache encore à la vie.
Alcide eft plus malheureux encore. Argine
vient de lui apprendre qu'un rival a
fur lui la préférence ; ce rival n'eft point
encore connu , & la magicienne , preffée
par Alcide , emploie fon art pour le découvrir.
Il lui apprend qu'Omphale &
fon amant feront unis dès ce jour dans le
temple de l'Amour. La fureur d'Alcide
redouble par l'image qu'il fe fait du bon
heur des amans.
CE
173
JUI N. 1769:
·lespe
e. En:
www
Iper
Le flambeau de l'amour brille devant leurs pas ,
Tandis
que
celui des furies
Porte aufond de fon coeur larage & le trépas .
Il fort . La fcène change au cinquiéme
acte , & repréfente le temple de
l'Ainour. La Reine offre à ce dieu des
facrifices ; fes voeux font exaucés. Iphis
paroît , & apprend , de la bouche de fon
amante , un fecret que fon coeur ne peut
plus contenit ; tous deux fe livrent à leur
tendreffe mutuelle , lorfque la fureur d'Alcide
vient troubler leur bonheur. Il veut
d'abord immoler la maîtreffe ingrate & .
l'ami perfide ; mais un fentiment plus généreux
s'empare de fon ame . La gloire
fe fait entendre à fon coeur. La vettu le
pénétre comme un trait de flâme ; il eſt
digne fils du plus grand des dieux ; il pardonne
, & ne veut plus vivre que pour
faire le bonheur de fon amante & de fon
ami . Les peuples chantent le triomphe
que ce héros vient de remporter fur luimême
, & forment des danfes qui terminent
la fête & le fpectacle.
Cet opéra , qui n'avoit pas été remis
depuis dix-fept ans , n'auroit pas manqué
d'offrir les agrémens de la nouveauté s'il
n'eût préfenté des fituations communes &
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
une action trop indifférente. Les héros per
vent intéreffer par leurs foibleffes ; mais
celle qui retient Hercule aux pieds d'Om.
phale a toujours paru fi ridicule , que de
quelque maniere qu'on veuille l'annoblir
, l'imagination ne préfente jamais
qu'un héros en quenouille. Iphis eft un
amoureux tranfi ; Omphale , une Reine
foible ; Argine , une furieufe qui ne fçait
ce qu'elle veut, ce qu'elle fait , ce qu'elle
dit , & qui , après avoir fait beaucoup de
fracas , difparoît comme elle eft venue
fans qu'on s'en inquiéte davantage . La
générofité d'Alcide même ne peut intéreffer
le fpectateur , parce qu'il n'a point
été touché de fon amour , & que des paf
fions qui n'ont fait éprouver que de l'indifférence
, ne peuvent à la fin exciter de
l'admiration .
Ce poëme , dont la Mothe eft l'auteur,
eft affez bien écrit & n'a d'autre défaut
que le choix du fujet. La nouvelle mufique,
qui eft de M. Cardone , offre du chant
& des graces. On ne peut lui reprocher que
de n'être pas toujours affez varié ; ce qui
nuit quelquefois à l'effet , mais n'empêche
pas d'y remarquer un grand nombre
d'airs très-agréables qui reçoivent les applaudiffemens
qu'ils méritent; ceux qu'obJU
IN. 1769. 17 $
e
tiennent les acteurs font également partagés
entre Madame & M. Larrivée , qui
remplilent très bien les rôles d'Omphale
& d'Alcide ; Mlle Duplan , qui à remplacé
Mile Dubois dans celui d'Argine ; &
M. Legros , qui rend très bien celui d'lphis.
Les ballets du premier , du deuxiéme
& du cinquiéme acte , qui font de M.
Lany , ont été applaudis ; celui du quatriéme
eft de M. Laval , & celui du 3º eft
de M. Veftris , qui reçoit de nouveaux
applaudiffemens dans le pas de deux ,
qu'il y exécute avec Mlle Heinel , dont le
talent fe fait admirer de plus en plus chaque
jour par le Public , & même par les
connoiffeurs qui paroiffent ne rien defirer
dans la danfe de cette excellente danfeg.
fe , fi ce n'eft qu'elle penche un peu moins
la tête en arriere , ce qui fait quelquefois
paroître le cou trop raccourci & la tête em.
manchée trop bas dans les épaules . C'eft
avec confiance que nous afons rifquer
cette obfervation . Le mérite fupérieur eft
toujours docile . Il n'y a que les demi - talens
qui foient opiniâtres ; d'ailleurs un
journal fait pour contenir les louanges
que le Public accorde aux artiftes , doir
auffi fervir à leur faire paffer fes confeils .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont remis far
leur théâtre , le mardi 8 Mai dernier , la
Reconciliation Normande , comédie en
cinq actes de Dufrefny , piéce finguliere
& féconde en caracteres & en traits comiques
. M. Bellecourt , qui a fait une étude
approfondie de fon art ; M. Molé , qui
prend fi bien l'efprit de fes rôles ; M.
Bonneval , qui met beaucoup de vérité
dans fon jeu ; M. Feulie , qui a une action
vive & naturelle ; Madame Drouin trèsbien
placée dans les rôles de caractere
Madame Bellecourt , qui a de la gaïté &
qui l'infpire , ont fait beaucoup de plaific
dans cette comédie , qu'ils ont rajeunie
par leur talens.
Dans un petit ouvrage qui a pour titre :
Lettres fur l'état préfent de nos spectacles ,
M. de la Dixmerie avoit dit que la tragédie
d'Iphigenie en Aulide étoit terminée
par un récit qui ne produifoit qu'un
effet médiocre , quoique l'expreffion &
les détails en foient admirables . Quel
effet , au contraire , avoit- il ajouté , ne produiroit
pas l'action que renferme ce récit,
;
JUI N. 1769. 177
Gelle étoit placée fous les yeux du fpectateur
? Si l'on voyoit d'un côté Achille ,
menaçant & furieux , s'emparer d'Iphigenie
, placer autour d'elle une troupe de
guerriers ; Clitemneftre , les exciter à défendre
les jours de fa fille ; Agamemnon ,
près de l'autel ,
Pour détourner les yeux des meurtres qu'il préfage
,
Ou pour cacher fes pleurs , fe couvrir le viſage.
Eriphile , par fon inquiétude & fon
maintien ,
Du fatal facrifice accufant la lenteur.
Si l'on voyoit , d'un autre côté , briller
les armes menaçantes des Grecs ; fi tout
annonçoit un combat inévitable & fanglant
, & qu'alors Calcas , s'avançant entre
les deux partis & fufpendant le carnage
, prononçât , d'une voix prophétique ,
ces vers de Racine :
Vous , Achille , & vous , Grecs , qu'on m'écoute...
Si, lorfque ce grand prêtre s'avance pour
faifir Eriphile , elle lui crioit :
Arrête , & ne m'approche pas :
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Le fang de ces héros dont tu me fais defcendre ,
Sans tes profanes mains fçaura bien ſe répandre...
Si, en parlant ainsi , elle couroit prendre
fur l'autel le couteau facré , s'en frap
poit , expiroit , & qu'un coup de tonnerre
accompagnât ce facrifice ; un pareil dé
nouement n'acheveroit- il pas de faire un
chef d'oeuvre de cette tragédie ?
On n'ofoit prefque rien , en fait d'ac
tion tragique , du tems de Racine ; il eft
à croire que s'il avoit compofé cette tra
gédie de nos jours , il eût ofé davantage.
On parloit , chez Madame la Ducheffe
de *** , de cette idée de M. de la Dix
merie ; M. de Saint - F. dit qu'il croyoit
qu'on pouvoit la remplir , en confervant
les mêmes vers de Racine , & en n'y en
ajoutant que fept ou huit pour lier le fpec
tacle ; il l'exécuta le même foir ; on l'engagea
à communiquer aux comédiens ce
qu'il avoit fait: ils en furent très contens,
& ils comptent donner inceffamment ce
dénouement d'Iphigenie en action .
LETTRE de M. Ch. ***
J'AI
affifté à la
repréſentation que les
comédiens
François ont
donnée, le is Mai
FRANC JUIN. 1769. 179
e fas
7 pers
sdefa
e?
Ces
Deck
1010
Cerv
dernier , de la tragédie de Médée ; &
d'après mes obfervations fur les fpectateurs
& fur moi - même , j'ai fait les réflexions
qui fuivent.
Pourquoi eft- on moins affecté lorfque
Médée veut égorger fes enfans , que dans
le moment où Beverley veut égorger le
fien ?
Est-ce
que l'action
de Médée
, dont
le
principal
motif
eft de fe venger
d'un
époux
infidéle
, n'a pas un caractere
d'horreur
, égal
au moins
à celui
de l'action
de
Béverley
qui , la cervelle
troublée
par fes
infortunes
& par
le poifon
, veut
profiter
du fommeil
de fon fils , pour
le fouftraire
,
par la mort
, au deshonneur
qui l'attend
?
Béverley a feulement le deffein d'affaffiner
fon fils : lorfqu'il eft fur le point
de l'exécuter , l'enfant fe reveille , & le
poignard échappe des mains du pere attendri
: Médée , dans la même pofition ,
ne réfifte pas davantage aux larmes de fes
enfans. Ces deux actions étant à peu près
femblables , extérieurement ; ne devroient
- elles pas produire , à-peu- près ,
le même effet dans l'ame des fpectateurs
?
Il est bien vrai que les différens motifs
qui déterminent l'une & l'autre de ces
actions, excitent feuls le plus ou le moins
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de fenfibilité. Mais pourquoi donc a ton
eu de l'horreur pour Béverley ? Et pourquoi
les fpectateurs ont - ils vû indifféremment
Médée , abandonnée à la rage
qui la tranfporte , lever le poignard fie
fes enfans , frémir , pleurer fur elle - mê
me & fur eux , rejetter fon deffein , le
reprendre & le profcrire enfin pour le
moment ? Je dis
indifféremment ; car,
à l'exception des Dames qui , en gé
néral , font dans l'ufage de pleurer à tou
tes fortes de tragédies , perfonne ne m'a
paru violemment touché.
Si l'on convient que l'action de Médée
eft trop barbare pour nous émouvoir ,
qu'elle eft rebutante , ce fera convenir en
même tems que celle de Béverley ne lui
reffemble pas ; car l'impreffion , qui eft
plus ou moins grande , relativement au
motif , n'étant plus la même , le motif
doit être différent ; & l'action de Médée,
qui ne nous a point fait frémir , ne fera
que barbare , tandis que celle de Béverley,
qui nous a effrayés , fera terrible ,
digne de la tragédie. Alors aura - t- on eu
raifon de s'élever par- tout , avec une efpéce
de fanatifme , contre cette piéce qui,
d'ailleurs , n'eft qu'un effai dans un genre
qui manque à notre théâtre , & qui , cultivé
avec prudence , feroit peut- être une
JUIN. 1769. 181
abondante fource de richelles nouvelles ?
Aura - t-on eu raifon de crier à l'Anglomanie?
Comme fi c'étoit un crime de
transporter fur notre théâtre ´un certain
nombre de tableaux énergiques , d'après
nature , par quelques maîtres qu'ils ayent
été faits !
Béverley a déchiré nos coeurs ; chaque
fpectateur , faifi de terreur , a involontai
rement caché de fes mains fon vifage
inondé de pleurs ; & nous voyons tranquillement
Médée s'apprêter à égorger fes
enfans , fans aucune raifon admiffible !
N'apperçoit- on pas dans cette contra→
diction de notre jugement , un peu de
cette jaloufie nationale , de ce dédain de
préjugé , que nous reprochons à nos voifins?
On les accufe de ne trouver rien de bon
que ce qui vient d'eux : je ne fçais pas
s'ils ont raifon ; mais auroit - on abſolument
tort d'intenter contre nous une pareille
accufation ?
Suppofons que nous ne foyons pas tachés
de ce petit vice , gâtés par le microf
cope de l'habitude , pouvons nous , dénués
de ce fecours , prononcer fur des ob.
jets , tout à fait différens de ceux que nous
obfervons perpétuellement ?
Je le répéte : Beverley a déchiré nos
182
MERCURE DE
FRANCE.
coeurs : un fanglot étouffé s'eft échappé de
nos entrailles , & a interdit l'acteur char
gé du rôle principal ; & je n'ai pas remar
qué qu'on frémit à la vue de Médée .
Je dois ajouter que
Mademoiſelle Dumefnil
faifoit ce rôle ; & en la nommant,
je lui donne le feul éloge au- deffus duquel
elle ne foit point .
Si ces
différentes queftions font bien
fondées , fi elles méritent une réponſe fa
tisfaifante , je prie qu'elles foient propo
fées dans le
Mercure.
COMÉDIE
ITALIENNE.
LES
Comédiens Italiens
continuent
avec le plus grand fuccès les
repréfentations
du
Déferteur , piéce
intéreffante &
Comique qui allie les pleurs & les ris par
le
contrafte de la gaïté & du
pathétique
prefque dans les mêmes
fituations. L'art
de M.
Sédaine , qui
confifte
principalement
à
donner un
caractere
particulier à
tous fes
perfonnages , fait le fuccès de fon
talent & eft la caufe de la
fenfation vive que
fes piéces
produifent fur les
fpectateurs ; ce
qui doit
augmenter à mefure que l'on apperçoit
les détails. Le vrai de
l'imitation
plaît fur le
théâtre
comme dans la pei
INCE 1769.
183
JUIN.
world
pastes
"
M
ture. M. Sedaine a tranſporté ſur la scène
la maniere de M. Greuze ; il n'y produit
rien que d'après des études faites dans la
fociété. Ses acteurs , même dans les
plus petits rôles , ont tous des traits qui
leur font propres ; comme les figures
des bons tableaux que l'on croit reconnoître
par un certain air de vérité & de
naturel. On peut fe rappeller non - feulement
les perfonnages du Déferteur , mais
encore ceux des autres drames de M. Sedaine
. On y trouvera toujours cette attention
à donner une phyfionomie à fes perfonnages
; il ne fait quelquefois que les
efquiffer , mais fes moindres touches fona
toujours effentielles.
Le 4 Mai , les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréfentation d'Atlequin
Charbonnier. Cette petite piéce eft
tirée d'un grand canevas italien que M.
Goldoni fit autrefois pour le fameux Sacchi
.
L'idée la plus avantageufe qu'on en
pourroit donner feroit de peindre , s'il
étoit poffible , le jeu naïf & naturel de
M. Carlin ; fa gaïté fi vraie , fi bien ajuftée
au caractere qu'il repréfente , & fes
mouvemens , toujours fi pleins de
& de juftelfe ; mais nous nous contente
grace
184 MERCURE DE FRANCE.
rons du court extrait qui pourra donner
aux amateurs de ce genre le defir de voir
cette jolie bagatelle.
Ergafte , payfan riche , le premier da
canton , eft amoureux d'Argentine , foeur
d'Arlequin charbonnier en chef. Celle - ci
le
paye d'un jufte retour. Il ne s'agit plus
que d'avoir le confentement du frere dont
elle dépend. Ergafte fe charge de le demander.
Refté feul , il entend A lequin à
la tête de fes charbonniers , chantant avec
beaucoup de gaïté une chanfon joyeuſe
dont le refrain eft :
J'étois , j'étois malade d'amour ,
Et j'en fuis foulagée.
Tous les charbonniers répétent en
choeur le refrain. Arlequin leur a fait ceffer
le travail , & fe difpofe à aller avec
eux manger la foupe. Ergafte lui demande
deux minutes d'audience . Arlequin , après
quelques lazzis de gourmandife , renvoie
fes gens & fe prépare à écouter le payfan.
Celui-ci prend un long détour pour dire
à Arlequin qu'il eft amoureux de fa four;
ce qui n'impatiente pas médiocrement le
charbonnier plein d'appétit. Enfin on
s'explique . Argentine eft demandée . Ce
feroit avec bien du plaifir que je vous
f
JUI N. 1769 . 185
l'accorderois , répond Arlequin ; mais il
y a une petite circonftance... A ce mot
de circonftance l'amant ardent d'Argentine
ne peut fe contenir ; il effraie , par fes
menaces & fes tranfports , le timide Arlequin
qu'il étouffoit auparavant de fes careffes.
Ce feu d'Ergaſte , & la fraïeur du
charbonnier , retardent agréablement pour
quelque tems l'explication de cette circonfiance
, qui eft la parole qu'Arlequin
a donnée de marier fa fæeur à Scapin , concierge
du château de M. Pantalon . Nouvelle
fureur d'Ergafte qui peint Scapin
comme un homme méchant , fourbe ,
fuffifant , & c. Arlequin , qui n'a promis ſa
foeur que par crainte , voudroit bien retirer
fa parole , pour la donner à Ergafte.
Celui - ci , après bien des tranfitions de la
joie à la fureur , & de la fureur à la joie ,
fe charge enfin de parler à M. Pantalon ,
qui vient le jour même pour paffer le
mois de Mai à ſon château , & d'obtenir
de lui que Scapin fon concierge n'épouſe
pas Argentine. Les efprits un peu calmés,
le riche Ergate offre à Arlequin le fort le
plus beau , s'il lui donne fa foeur . —Tu
ne feras plus charbonnier , il faut etter
tous ces habits au feu , abandonner tout...
Mais que me restera- t- il , dit Arlequin ,
J
186
MERCURE DE FRANCE.
& comment ferai- je pour vivre? -Tout
ce que j'ai tu l'auras. Avrai.- Comment!
& li je veux inanger un chapon . -Avrai,
-Et s'il me prend envie de goûter des
macaroni . Avrai , &c . Après une lon M
gue & très - plaifante énumération des
goûts d'Arlequin , toujours fuivis d'avai
à la maniere italienne , Arlequin eft plas
que jamais décidé à donner fa foeur à Er
gafte , fi celui- ci vient à bout de le déga
ger. Cette fcène eft jouée avec le plus
grand feu de la part de M. Zanuzzi. Le
mérite de ces deux acteurs fait valoir par
faitement celui de cette fcène , très - pl
quante par elle- même. Celle qui fuit la
contrafte très bien . Le fourbe Scapin,
d'un air
flegmatique & fournois , vient
faire fouvenir Arlequin de fa promelle.
Il veut d'abord fe tirer d'affaire par un
imbroglio comique ; obligé de s'expliquet
avec plus de clarté , il refufe nettement
fa foeur au concierge . Scapin lui en de
mande les raifons. Elles font toutes fim
ples , dit Arlequin , c'eft qu'Ergafte eft un
galant - homme , & qu'on dit que vous
êtes un fripon , un fourbe , &c. D'ail
leurs , Ergafte m'a promis , avrai chapons,
avrai macaroni , avrai habits , & c. , &
avec vous je n'ai jamais entendu un avrai.
JUIN. 1769. 187
Scapin fe retire avec une froideur équivoque
dont Arlequin s'applaudit affez
mal à -propos ; car à peine a- t- il fait venir
fa four pour lui annoncer fon mariage
avec Ergafte , que Scapin , avec un fufil
, paroît , fuivi de deux payfans pareillement
armés. On enleve Argentine ; on
la fait entrer dans le château , & Scapin ,
avec fon fils , empêche Arlequin de la
fuivre. Ergafte , inftruit de cet événement,
eft tranfporté de rage. Il accufe Arlequin
de lâcheté , & s'engage à réparer fon hon.
neur en mettant le feu au château à l'aide
de fes charbonniers . On ne conçoit
pas bien comment Ergafte donne un confeil
qui eft auffi dangereux pour fa maîtreffe
que pour fon rival , ni comment il
n'entre pour rien lui - même dans cette
vengeance , qu'il abandonne entierement
à fon beau - frere prétendu. Mais il n'en
eſt pas moins plaifant de voir arriver en
ordre une vingtaine de charbonniers
avec Arlequin à leur tête , armés chacun
d'un baton ferré , & portant fur leur dos
un fagot & une botte pleine de matieres
combustibles. Arlequin les fait ranger fur
deux lignes , & leur fait faire un exercice
très-comique & très ingénieux . A droite,
à gauche , remettez - vous , la main au
188 MERCURE DE FRANCE.
briquet , feu. A cet ordre tous les briquers
font feu , & chacun , en courant ,
va jetter fon fagot à la porte du château .
Le général Arlequin , pour mieux encourager
fes gens , leur faitune harangue, comme
cela eft jufte . Mes amis , leur dit- il ,
fi la fortune ne feconde pas nos voeux , fi
nous fommes obligés de fuir , fongez que
je fuis votre capitaine , & que je dois être
le premier. Comare on eft prêt de mettre
le feu aux fagots on voit paroître un pavillon
blanc fur les murs du château . On
s'arrête , le pont- levis fe baiffe . Scapin ,
vêtu en héraut , s'avance auprès du géné
ral charbonnier , lui demande le fujet de
la guerre . L'enlevement de ma foeur.
-Hé M. Arlequin , ce n'eft qu'une plai
fanterie. Je céde fi bien mes prétentions
à Ergafte que je veux même faire le repas
de nôce , & c'eſt pour cela que j'ai fait
entrer Mile Argentine dans le château .
Comme Arlequin doute un peu de la vé
rité du fait , on lui fait paffer fous le nez
une partie des plats qui doivent compofer
le feftin. Cette vue & cette odeur
achevent de faire donner Arlequin dans
le piége . Choififfez donc , mes amis , dit
il à fes gens , ou le combat ou le repas .
Ces courageux foldats n'ont qu'une voix
JUI N. 1769. 189
pour le repas. Ils font renvoyés. A peine
Scapin eft-il feul avec Arlequin qu'il lui
met le couteau fur la gorge & veut le
tuer. Il en eft empéché par l'arrivée de
M. Pantalon , inftruit de tout par Argentine
& Ergate, Il confent au mariage ,
récompenfe Arlequin , chaffe Scapin , &
vent même le livrer à la rigueur de la
juftice ; mais le généreux Arlequin demande
& obtient la grace . S'il y a , dit- il ,
un bergamafque capable de deshonorer
fa patrie , il faut qu'il y en ait un autre
digne de réparer fon honneur .
Cette petite piéce , jouée avec beaucoup
d'efprit & de feu , a déjà été connée
plufieurs fois , & fe voit toujours avec
un nouveau plaifir .
Le 16 Avril , le Sr de la Haye a débuté
dans le rôle du prince de Ninette à la
cour , & a continué fes debuts les jours
fuivans par les rôles d'amoureux dans Ifa .
belle & Gertrude , le Maréchal , &c . On a
trouvé , à cet acteur , de la nobleffe dans
le maintien , de l'intelligence dans le dia
logue , de la facilité dans l'organe , une
bonne maniere de chanter; mais pas affez
de voix pour le théâtre de Paris. Il s'eft
retiré après les debuts .
Le 13 Avril , le Sr Belleval a joué, fans
190 MERCURE DE FRANCE.
être annoncé , le rôle de Dorimon le pet
tit maître dans les foeurs rivales ; & quel
ques jours après , celui du lord Hurewell
dans le Roi & le Fermier. On efpére ,
qu'en travaillant fa voix , il pourra fe ren
dre utile au théâtre auquel il ſe deſtine .
ARTS.
GRAVURE.
I.
Les ruines de Paftum , autrement Po
fidonia , ville de l'ancienne grande
Gréce , au royaume de Naples : ouvrage
contenant l'hiſtoire ancienne &
moderne de cette ville ; la defcription
& les vues de fes antiquités ; fes inf
criptions , &c. avec des obfervations
fur l'ancien ordre dorique . Traduction
libre de l'Anglois, imprimée à Londres
en 1767 ; par M. *** , & à laquelle
on a joint des gravures & des détails
concernant la ville fouterraine d'Herculanum
, & autres antiquités , principalement
du royaume de Naples ; deux
petits tombeaux de Villa Mathei ; des
vues du Mont Vefuve , de Capoue ,
& une carte exacte des lieux dont il eft
JUIN. 1769. 191
IL
parlé dans cet ouvrage ; volume in fol.
prix broché 16 liv . A Londres ; & fe
trouve à Paris , rue Dauphine , chez Ch.
Antoine Jombert , libraire du Roi pour
l'artillerie & le génie , à l'image Nôtre ,
Dame ; chez M. Dumont , profeſſeur
d'architecture , auteur des gravures , rue
des Arcis ; & Lacombe , libraire , rue
Chriftine.
La paru à Londres , en 1767 , un ouvrage
anonyme imprimé en un volume
infolio , charta maximâ , chez B. White,
pour llee compre de l'auteur , & fous le ritre
de The ruines ofPaftum ; c'eſt - à - dire ,
les ruines de Pæftum on Pofidonia , ville
de la grande Gréce , au royaume de Naples
, &c. C'eft la traduction libre de cet
ouvrage qui paroît aujourd'hui , & à laquelle
on a ajouté plufieurs notes utiles ,
Il faut diftinguer cette production de
celle de M. Thomas Major , graveur de
Sa Majefté Britannique , qui a été publiée
l'année derniere , à - peu-près fous le même
titre , en un très- grand volume in fol.
Le mérite du travail de cet artifte ne diminue
en rien l'utilité de la nouvelle production
que nous annonçons . La matiere ,
quoique la même , a été traitée différem192
MERCURE DE FRANCE.
ment. Ce font par conféquent deux objets
de
comparaifon que l'on offre au Public.
M. Dumont , d'ailleurs , eſt entré dans de
plus grands détails. Il a donné des plans
exacts , ainsi que des élévations géomé
trales des temples de Pofidonia , graves
d'après les deffins de M. Soufflot , & fui
vant les mesures que ce célébre artiſte en
prit en 1750. Ce dernier ouvrage peut
donc être regardé comme un fupplément
à celui de M. Thomas Major. M. Dumont
eft le premier qui ait fait connoître
par la gravure , les fameux temples de
Pæftum , les monumens les plus anciens
& les mieux confervés de l'architecture
grecque dans fon aurore. Il en publia fept
planches en 1764 , & en expliqua le ſujet
par un fommaire, Ses planches anciennes
font aujourd'hui augmentées d'une vue
générale de la ville de Pæftum , & de l'inf
cription d'un farcophage déterré aux environs
de cette ville. Il y a joint huit au
tres planches qui font ; 10. le réfervoir
d'Agrippa , ou autrement , pifcina mirabilis
, fitué entre Bayes & le
féne : 2 °. Le plan du Forum , ou peut- être
de Mycap
du Chalcidique de la ville d'Herculanum :
3°. Les plan & profil d'un caveau qu'on
croit avoir été là fépulture de quelques
familles
FRANC 193
JUI N. 1769.
enkdea
Freask
2014,
M.
familles d'Herculanum : 4°. & 5 ° . Deux
tableaux , dont l'un donne le plan & l'autre
l'élévation du Mont Vefuve , tel qu'il
étoit en 1750 , lorfque MM. Souflot &
Dumont furent eux - mêmes à portée d'en
juger & d'en mefurer les diverfes parties :
6°. La planche , qui fuit immédiatement
celles du Vefuve , repréfente une vue de
la ville de Capoue , dans le lointain de
laquelle on diftingue le volcan dans un
moment d'exploſion : 7 ° . & 8 ° . La repréfentation
de deux petits coffres cinéraires
antiques de Villa Mathei , près de Rome;
ils font en forme de tombeaux , & l'on
croit qu'ils paroiffent pour la premiere
fois , quoiqu'ils euffent mérité plutôt les
honneurs de la gravure : 9°. Enfin , la
collection qui , au total , confifte en dixhuit
planches , eft terminée par une carte
géographique , qui fixe la vraie pofition
de Pæftum , & comprend en même tems
les autres lieux dont on a fait mention
dans ce volume.
I I.
L'incendie d'un Port , eftampe d'environ
20 pouces de large fur 12 de haut ;
gravée par Anne - Philberte Coulet
d'après le tableau original de Jofeph
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Vernet. A Paris , chez l'Empereur , gtaveur
du Roi , rue & porte S, Jacques,
au- deffus du petit marché. Prix 3 liv.
Cette eftampe préfente une fcène intéreffante
par l'heureufe oppofition des
ombres & des lumieres , & par les atti
tudes variées & attendriffantes des té
moins de l'embrafement. La
gravure en
eft faite avec foin , & annonce du talent
dans l'artiſte qui l'a exécutée .
I I I.
Portrait de Pafcal Paoli , nommé général
en chef des Corfes le 17 Juillet 1755 .
Ce portrait eft gravé par J. B. Bradel ,
d'après un tableau original venu de
Corfe. A Paris , chez l'auteur , rue des
Sept Voies , vis- à- vis la rue du Four;
prix 24 fols. Ce portrait a des traits de
caractere mâle & guerrier.
Le Portrait de ce général vient aufli
d'être gravé par M. de Marcenay d'après
un portrait récemment envoyé de Corfe
par une perfonne de confidération qui
l'affure très
reffemblant. C'eft la 38
planche de l'oeuvre de l'auteur , chez le
quel on le trouve , rue d'Anjou. Dauphine,
-
FRANC
JUIN. 1769. 195
201
En & chez M. Wille , graveur du Roi , quai
melk des Auguftins .
une
Pa
paris
ntes
ce dot
SVIV .
Portrait de Pierre Jeliote , ancien acteur
de l'opéra de Paris , peint par L. Toqué
, gravé par L. J. Cathelin , qui le
diftribue chez lui , à Paris , quai de l'Ecole
, dans l'allée , entre les deux caffés ;
prix 6 liv.
Ce portrair a 15 pouces de haut fur 11
de large. Il eft hiftorié & d'un travail
précieux & fini. On fe rappellera , en le
voyant , un acteur chéri du Public , & qui
a fait long-tems fur le théâtre lyrique de
la capitale , les délices des gens de goût.
Il est ici repréſenté fous
l'habillement le
plus galant , & tenant dans fes mains la
lyre d'Orphée.
V.
Vues des délices & du château de
Fernayde M. de Voltaire , deffinées
par M. Siguy , & gravées par M.
Queverdo; en trois cartes in 4° .dédiées
à Mgr le duc de Praflin . Elles fe vendent
2 1.5 f. les trois , chez Dulac , cloître
S.
Germain de
l'Auxerrois ; & rue S.
Honoré , vis - à - vis l'opéra.
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
M. de Voltaire dit , dans une lettre
adreffée au deflinateur : J'ai été bien étonn
de me trouver très reffemblant dans de
figures de 4 ou s lignes. C'est unprodiged
l'art. Vos deffins dureront plus que mis
maifons.
·
V I.
t
L'Emplete inutile , eftampe d'environ 16
pouces de haut fur 12 de large . APa
ris, chez de Launay , graveur , ruede
la Bucherie , la porte cochere près la
rue des rats.
Ce fujet , qui a été peint par M. Char
pentier , repréfente une jeune perfonne
qui achete un bouquet. Le graveur luia
donné le titre d'emplete inutile , parce
que la beauté a toujours des ferviteurs qu
s'empreffent de lui offrir les fleurs qui
doivent la parer. Cette gravure , que
de Launay
a fimplement dirigée ,
fait honneur au talent de l'artiste .
GEOGRAPHIE.
I.
M.
DESCRIPTION
geographique & hifto
rique de l'Ifle de Corfe , avec les cartes de
FRANC
197
JUI
N. ´1769
.
dans
-X
fes provinces & des plans des golphes ,
ports & mouillages ; par M. Bellin , ingénieur
de la marine , 1769 : deux volu
mes in-4°.; l'un pour la defcription , avec
cet épigraphe tiré de Phédre : Nifi utile
eft quod facimus , ftulta eft gloria ; & l'autre
, pour les cartes & les plans au nombre
de 35 planches , bien gravées , fous le
nom d'Atlas de l'Ifle de Corfe. Ces deux
volumes fe vendent féparément , fuivant
le befoin que l'on peut avoir de l'un ou
de l'autre. Cet ouvrage , qui devient aujourd'hui
très -intéreffant & très - utile , fe
trouve chez l'auteur , rue du Doyenné ,
près S. Louis du Louvre ; & chez Bailly,
libraire , quai des Auguftins .
Dans l'avertiffement , qui eft à la tête
de la defcription , M. Bellin fait connoître
les mémoires fur lefquels il a travaillé
, & met en état de juger du degré de
confiance qu'on peut avoir dans fes cartes
qui , effectivement , ne reflemblent
en tien à tout ce que l'on a publié depuis
peu fur la Corfe.
Quant à la partie hiftorique , elle y eſt
traitée avec l'exactitudé néceffaire ; on y
trouve le détail des principales révolutions
que cette ifle a effuyées depuis les
tems connus jufqu'à fa derniere guerre
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
avec les Génois ; on y a joint le portrait
des Corfes , leurs ufages , moeurs , coutu
mes , gouvernement , &c.
L'auteur s'eft attaché à faire connoitte
les diverfes productions & le commente
de l'ifle , relativement à chaque canton.
On y trouve auffi une defcription partculiere
des ports , baies & havres , &
Routier des Côtes . Il décrit planeurs rou
tes dans l'intérieur de l'ifle , dont ildonne
une defcription géographique par provi
ces , avec le détail des pieves & villages .
Enfin cet ouvrage est très complet, & ·
paroît ne laiffer rien à defirer:
connoître l'ifle de Corfe.
pour
bien
Le Sr
Denis , ayant été obligé defuf
pendre
l'exécution d'une carte de Notmandie
qu'il avoit annoncée au
Public il
ya quelques années ; fur l'impatience que
différentes perfonnes lui
fontparoître to
les jours d'avoir cette carre , s'eft enfin
déterminé à la finir. Il annonce aujour
d'hui la premiere feuille , dans laquelle fe
trouvent les
villes de Paris , S. Germain,
Poilly , Mantes , Beaumont , Magny,
Chaumont, la Roche- Guion , Vernon ,
les Andelys , Louviers , Evreux , Anet , &c.
FRAK
199
JUI
N.
1769
.
ر
taite
&lem
спади
cripca
hart
Diabet
epart
C25
Il en paroîtra une feuille tous les commencemens
du mois. Prix de la feuille ,
lavée & ornée d'une bordure , 1 liv.
A Paris , chez Denis , rue S. Jacques
vis- à- visle collège de Louis le Grand.
III.
On trouve chez M. Robert de Vaugondy
, géographe ordinaire du Roi , du
feu Roi de Pologne , duc de Lorraine &
de Bar , & de la fociété royale de Nancy ,
à Paris , quai de l'Horloge du Palais , près
du Pont-Neuf , la carte des environs de la
Mer Noire , en deux feuilles , où l'on a
tracé l'Ukraine , la petite Tartarie , la
Circaffie , la Géorgie & les confins de la
Ruffie Européenne & de la Turquie , dé
diées & préfentées à Mgr le duc de Choifeul
, pair de France , miniftre & fecrétaire
d'état.
On vend auffi chez M. Robert de Vaugondy
une carte de l'Ile de Corfe & un
atlas détaillé de Pologne .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
,
MARS & Thétis , cantate à deux voix ,
préfentée à S. A. S. Mgr le duc de Chartres
fur fon mariage avec Mlle de Penthievre
, par M. d'Ō *** auteur des paroles
, miſe en mufique par M. Biffeti ,
fils aîné , maître de chapelle de Naples ,
demeurant à Paris , rue Grenelle S. Honoré
, au coin de la rue Merciere , petit
hôtel de Bourgogne , chez M. Bourdon ;
prix liv . 16 f.; chez M. Jolivet , marchand
de mufique , rue Françoife , à côté
de la petite porte de la Comédie Italienne;
& aux adreffes ordinaires de mufique.
3
I I.
Sixfonates à deux violons & baffes qui
dé- peuvent s'exécuter fur la mandoline ,
diées à S. A. S. Mgr le duc de Chartres ,
par Valentin Roefer , muficien de S. A.
S. Mgr le duc d'Orléans , oeuvre III ;
prix 7 liv. 4 f. A Paris , chez l'auteur, rue
Fromenteau , vis - à- vis la place du louvre,
maifon de M. Lamy , horloger ; & aux
adreffes ordinaires de mufique. A Lyon ,
chez M. Caftau .
JUI N. 1769. 201
REPONSE de M. de la Condamine à la
nouvelle differtation fur la figure de la
Terre.
J'AI
Paris , 2 Mai 1769 .
'AI Vu , dans le Mercure de Mai , l'annonce
d'une differtation nouvelle fur la
figure de la Terre , par laquelle l'auteur
prétend prouver qu'elle eft allongée par les
poles . J'ai d'abord été furpris de n'avoir
entendu parler à perfonne de cet ouvrage;
& quoique je ne puffe douter par fon titre
que l'auteur ne poffédoit pas la matiere
, je n'ai pu me défendre d'être tenté.
de jetter les yeux fur la differtation ; je
n'ai pas tardé à reconnoître que j'aurois
pu m'en difpenfer. Mais , en la parcourant
, j'ai été véritablement affligé de voir
que l'auteur me prodiguoit des louanges
en plufieurs endroits d'un écrit où il accufe
d'erreur les Newton , les Huyghens
& tous les obfervateurs qui ont fourenu
l'aplatiffement de notre globe vers les
pôles , que j'ai prouvé par mes propres
obfervations dans ma mefure des trois degrés
du méridien , imprimée au louvre en
1752.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Si l'auteur de la differtation , quejen'ai
pas l'honneur de connoître , m'eût faitce
lui de m'accufer d'erreur , ainfi. que Lex
grands géométres qui ont écrit fur cette
matiere depuis un fiécle , je me garderois
bien de me plaindre de lui ; mais matheureufement
pour moiik femble m'excepter
, & mon filence pourroit me faire
foupçonner , du moins par quelques lecteurs
, de penfer comme lui . Je fais véritablement
peiné de ne pouvoir répon
dre à la maniere obligeante & Battenfe
dont il parle de moi , qu'en déclarant que
tous les raifonnemens font fondésfor un
paralogifme qui a pu féduire il ya 60 ans,
mais dont il eft facile aujourd'hui de reconnoître
l'illufion , même fans être géométre
, depuis que la queftion de la figure
de la terre a été approfondie & traitée pat
tant de mains habiles ; & fur tout depuis
que toutes les obfervations faites fous le
cercle polaire , fous l'équateur , au Capde
Bonne Efpérance , en Italie , en Allemagne
, en Amérique , & repérées en Frans'accordent
à prouver que les degrés
du méridien croiffent en approchant do
pôle. Mais voici ce qu'il y a de plus fin
gulier dans les objections de l'auteur de
a differtation. Il protefte , pag. 3 , qu'il
fe gardera bien de révoquer en doute des
ce ,
JUIN. 1769. 203
60%
chofes de fait conftatées uniformément
par les académiciens envoyés , foit au Perou
( fous l'équateur ) , foit au cercle polaire
; il convient donc que les académiciens
ont reconnu par leurs obfervations
qu'il falloit faire plus de chemin du fud
au nord fous le cercle polaire que fous
l'équateur , pour que la même étoile s'élevât
ou s'abaiffât d'un degré , & conféquemment
que les degrés du méridien
voifins du pôle font plus longs que
les degrés du méridien voifins de l'équateur.
Dans la même page ,
il paroît
comprendre cette vérité d'ailleurs
évidente , que plus la furface de la terre
approchera d'être plate , c'est - à - dire
moins elle aura de courbure dans le lien
de l'obfervation , plus il faudra parcourir
de toifes pour qu'une étoile , dont on auroit
pris la hauteur , fe trouve élevée ou
abaillée d'un degré : il devroit donc conclure
, de ces deux propofitions , qu'ayant
trouvé qu'il falloit faire plus de chemin
du fud au nord fous le cercle polaire que
fous l'équateur , la furface de la terre avoit
moins de courbure près du pôle que fous
la ligne équinoxiale , & cependant il prétend
démontrer le contraire. Son erreur ,
qui ne devroit plus être aujourd'hui celle
de perfonne , vient de ce que traçant un
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
cercle en deux ellipfes ou fphéroïdes ',
l'un allongé , l'autre raccourci , il donneà
ces figures le même centre ; & que,
divifant
le cercle par des rayons de dix en dix
degrés , il fuppofe que les portions d'ellipfe
, interceptées par ces mêmes rayons
du cercle prolongés , contiennent chacune
dix degrés dans l'ellipfe comme dans le
cercle ; & , cette fuppofition gratuite , il
la regarde comme une chofe évidente.
N'eft - il pas évident ( dit il , pag. 4 ) que
les rayons interceptent dans toutes les figu
res ( elliptiques & circulaires ) des arcs de
dix degrés , &c. ? Et comme , par l'infpec
tion feule de la figure , on voit que les
portions d'ellipfe , interceptées entre les
rayons du cercle , vont en croiffant du pôle
à l'équateur dans le fphéroïde aplati , &
décroiffant dans le fphéroïde allongé , il
conclut que les degrés du méridien croiffent
dans un fens contraire , à ce que nous
avons tous obfervé. Je ne me flatte pas
de pouvoir le défabufer de fon erreur ;
mais je réponds directement à fa queſtion
précédente en faveur de ceux à qui fon
raifonnement pourroit en impoſer . Non,
il n'eft pas évident , il eft même très-faux
que les rayons interceptent dans toutes vos
figures des arcs de dix degrés , &c. ainfi
Lout votre argument porte fur une fauffe
ANC JUIN. 1769. 205
702
fuppofition. Ce n'eft qu'improprement
qu'on appelle rayons les lignes tirées du
centre d'une ellipfe à la circonférence , &
plus improprement encore qu'on appelle
degrés les angles formés au centre , & les
portions d'une courbe elliptique ou fphéroïdale.
A proprement parler , il n'y a de
rayons , & fur- tout il n'y a de degrés que
dans le cercle , dont tous les rayons &
tous les degrés font égaux entr'eux . Si l'on
veut donc employer le terme de degrés
en parlant d'un fphéroïde , il faut définir
le degré d'une maniere qui convienne
également au fphéroïde & à la fphère , &
qui reponde à la maniere dont on obferve
les degrés. Or, fur la furface de la terre,foit
fphérique , foit elliptique , on aura parcouru
un degré du méridien , quand la
tangente qui paffe au point où l'on eft arrivé
fera un angle d'un degré avec celle
du point d'où l'on eft parti : il en eft de
même des lignes verticales de ces deux
points , lefquelles font perpendiculaires
chacune à leurs tangentes . Enfin , pour me
fervir des termes mêmes de l'auteur de la
differtation , pag. 3 , on aura parcouru un
deg. de méridien quand on aura parcouru
affez de toifes pour qu'une étoile dont on
auroit pris la hauteur au point dont on
eft parti, fe trouve élevée ou abaiffée d'un
206 MERCURE DE FRANCE.
degré. En partant de l'une de ces définitions
du degré , équivalentes l'ane à l'autre
, l'auteur de la differtation verra que
bien qu'il y ait 90 deg. du pôle à l'équateur
dans une ellipfe , comme dans un cer
cle, les portions de circonférence de l'el
lipfe interceptées entre deux rayons qui
comprennent dix degrés du cercle ne con
tiennent pas dix degrés de l'ellipfe , ce
qu'il regardoir comme une chofe éviden
te. Cette fauffe fuppofition eft le fonde
ment de fon paralogifine.
ANECDOTES.
1.
BARON ,
ARON
, repréfentant
Mithridate
, entra
un jour fur la fcène , accompagné
de Xipharès
, & ne prit la parole
qu'après
un
jeu muet , où il fembloit
avoir réfléchi
fur ce qu'avoient
pu lui dire fes deux fils.
En rentrant
dans la couliffe
, il demanda
à un de fes confreres
, s'il étoit content :
votre entrée eft dans le faux , lui dit le
comédien
: il n'y a point à réfléchir
fur les
excufes
de deux jeunes
princes
; il faut
leur répondre
en paroiffant
avec eux ,parce
qu'un grand homme
comme
Mithridate
JUI N. 1769.
2107
decest
OFTE
Slea
diase
ce&
doit concevoir , du premier coup d'oeil ,
les plus grandes affaires. Baron fentit la
force de ce
raifonnement, &-s'y conforma.
II.
ང་
Le théâtre de Coven Garden , à Londres ,
étoit autrefois un
monaftere catholique :
les moines , les prêtres , les évêques , les
Liturgies y paroiffent fur la fcène , ce qui
a fait dire que les Anglois ont mis le théâtre
dans l'églife , & l'églife fur le théâtre.
FIL
Quinault Dufresne, prêt à jouer Britannicus
, trouva le feu prince de Conti dans'
une couliffe , & lui dit avec dignité : bon
foir au grand Conti : tope à Britannicus ,
lui répondit le prince en paffant.
IV.
LeJalouxfansjalousie , petite piéce de
Deftouches , fut précédé , à la premiere.
repréſentation de la tragédie d'Andronic ,
de Campifiron ; & comme les rôles de
cette tragédie étoient mal remplis , le parterre
ne cella pas d'y rire . Le Grand , comédien,
après avoir annoncé , dit : mef
feurs , je fouhaite que la petite piéce vous
faffe tire autant que vous avez ri à la
grande,
208 MERCURE DE FRANCE.
V.
En 1611 , Henri II , prince de Condé,
pere du grand Condé , voulut affermer la
recette de fa terre de Muret en Valois à
deux particuliers. Pour éviter les follicitations
& les importunités à ce fujet , il
fe propofa de conclure feul, promptement,
& en fecret. Il partit en conféquence incognito
de Muret pour aller à la Ferté-
Milon , chez un notaire nommé Arnoul
Cocault. Le prince , arrivé dans la maiſon
de cet homme fur le midi , demande à lui
parler : il dînoit ; fa femme dit au prince
de l'attendre & de s'affeoir fur un banc ; le
prince infifte; fa femme lui répéte , en fe
fâchant & dans fon patois : Il faut bien
qu ' Arnoul daine . Le prince eft obligé de
céder. Il attend donc à laporte ,affis fur un
banc , que M. Arnoul ait dîné. Le repas
fini , on introduit le prince dans l'étude du,
tabellion. Arnould, qui croyoit parler à
un intendant de maiſon , ne lui demanda
point fes qualités . Il dreffa le bail à loyer ;
lorfqu'il fut queftion de mettre le bail au
net , le notaire pria le Prince de lui
dire fes qualités ; elles ne font pas lon-`
gues , repliqua le prince : mettez ,
de Bourbon , prince de Condé , premier
Henri
JUI N. 1769. 209
›
prince du Sang, feigneur de Muret . Legarde
- note fut faifi à ces mots il fe jetta
aux pieds du prince & lui fit des excufes
de la réception de fa femme & de la fienne.
M. le prince le releve , & lui dit : ne
craiguez point , brave homme ; il n'y a
point de mal , ilfaut bien qu'Arnoul daîne.
\ ACADEMIE DE ROUEN.
L'ACADEMIE des belles - lettres & beaux arts de
Rouen, fenfible au reproche d'ingratitude & d'injuftice
envers M. le Cat , qu'on pourroit lui faire d'après
quelques expreffions de l'éloge de cet académicien
dans le fecond Mercure d'Avril , protefte
que M. le Cat n'a ceffé de lui donner , jufqu'à fa
mort , les marques les plus touchantes de fon attachement
, & qu'il n'y a jamais eu de diverfité de
fentimens dans le fein de la compagnie fur fon fujet.
Le certificat , demandé à l'académie par M. le
Cat , n'avoit pour objet que de lui faciliter l'obtention
de quelques graces qu'il follicitoit. Les longs
fervices de M. le Cat & la part qu'il a eue à l'établiffement
de l'académie font détaillés dans la préface
de l'édition de fes mémoires , auxquels cette
compagnie travaille . Mais fans diminuer rien des
obligations que l'académie reconnoît lui avoir, elle
s'acquitte du tribut de reconnoiffance qu'elle doit
auffi à M. de Cedeville , l'un de les principaux
membres & de les plus généreux bienfaiteurs ; &
à M. Defcamps , créateur de l'école de deffin & de
la claffe des beaux arts .
210 MERCURE DE FRANCE.
EDITS , LETTRES - PATENTES,
ARRÊTS , &c.
I.
EDIT du Roi , donné à Versailles au mois de
Mars 1769 , regiftré en parlement le 21 Avril der
nier; portant réglement pour la clôture des ter
res , prés , champs & héritages , fitués dans la province
de Champagne , avec abolition du droitde
Parcours de village à village.
I I.
Lettres parentes du Roi , données à Versailles
au mois de Février 1769 , regiſtrées en parlement
le
14 Avril dernier ; pour l'abolition du droit d'au
baine entre les fujets de France & la noblefle immédiate
de l'Empire des Cercles de Suabe , Franconie
& du Rhin.
I I I.
Lettres-patentes du Roi , données à Fontainebleau
le 12 Octobre 1768 , regiftrées en parlement
le 14 Avril , portant ratification de la convention
fignée le 6 Octobre 1768, entre le Koi &
l'Archevêque de Cologne , pour l'abolition du
droit d'Aubaine , entre les fujets de Sa Majesté &
ceux de l'archevêché de Cologne.
I V.
Lettres - patentes du Roi , données à Compiegne
le 23 Août 1768, regiftrées en parlement le
JUIN 1769. 211
ENTE
14 Avril dernier 3 portant ratification de la convention
fignée le 16 Août 1:768 , entre le Roi & le
cardinal de Hutten , prince & évêque de Spire ,.
pour l'abolition du droird'aubaine , entre les fujets
de Sa Majefté & ceux de la principauté & évêché
de Spine.
V.
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
le 19 Décembre 1768 , regiftrées en parlement le
14 Avril dernier ; portant ratification de la convention
fignée le 6 Décembre 1768 , entre le Roi
& l'évêque de Liége , pour abolition du droit d'au
baine , entre les fujets de Sa Majeſté & ceux du
pays de Liége.
VI.
Lettres-patentes du Roi , données à Versailles
le premier Février 1769 , regiftrées en la chambre
des Comptes le 7 Mars 1769 ; portant reglement
pour l'administration des colléges dépendans des
univerfités , & notamment de celui de Louis -le-
Grand.
VII
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
les Septembre 1768 , regiftrées en la chambre des
Comptes le 25 Octobre dernier ; concernant la
perception du droit de mutation.
VIIL
Arrêt du confeil d'érat du Roi , du 22 Aveil
1769 ; qui fubroge M. Feydeau de Marville à
M. Gilbert de Vorfina , à l'effer d'avifer , avec les
commaires du coaleib, aux moyens les plus ef212
MERCURE DE FRANCE.
caces de rétablir le bon ordre & la difcipline régu
liere dans les monafteres des différens ordres du
royaume.
I X.
Arrêtdu confeil d'état du Roi , du premierMars
1769 ; qui ordonne qu'il fera envoyé annuellement
dans les provinces , la quantité de neufcent
trente -deuxmille cent trente-fix prifes de remèdes,
pour être diftribuées gratuitement aux pauvres
habitans des campagnes , au lieu de centvingt -fix
mille neuf-cent dix prifes qui fe diftribuoient précédemment.
X.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 22 Février
1769; qui proroge pour dix années , à compterdu
premier Janvier 1768 , le payement des quatre
fous pour
livre en fus du don gratuit ordinaire du
clergé de Verdun .
X I.
Arrêtdu confeil d'état du Roi , du 6 Mai 1769 ;
qui ordonne le payement des coupons d'intérêts
des reconnoiffances pour les dettes du Canada ,
échus au premier Janvier 1769 .
XII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Septembre
1768 ; qui ordonne que tous les particuliers, gens
du commun , demeurans dans les villes & lieux où
les aides ont cours , feront fujets aux droits de
détail , comme les cabaretiers , fur les vins & autres
boiffons qu'ils confom meront au - delà de ce
qui eft néceffaire pour leur provifion , eu égard à
JUIN. 1769. 213
·
leur état , condition , famille & impofitions à la
taille & capitation : & qui attribue à MM. les intendans
, la connoiffance des conteſtations qui
pourront naître à ce fujer.
AVIS.
I.
JOURNAL d'Education , préſenté au Roi par
M. le Roux , maître ès arts & de penfion à Paris.
Ce journal eft particulierement confacré à l'utilité
des inftituteurs de la jeuneffe & à l'inſtruction
des éleves ; il raffemble tout ce qui peut les intéreffer
, en leur donnant les préceptes , les exemples
, les réflexions & les penſées , foit des anciens,
foit des modernes,qui tendent à former le coeur &
à éclairer l'efprit. On y rapporte les nouveautés ,
& l'on indique les ouvrages qui font relatifs à l'éducation.
L'abonnement du Journal eft de 12 liv . par an ,
rendu franc de port par la pofte , foit à Paris , foit
en province. Il paroît , chaque mois , un volume
de 96 pages au moins.
On foufcrit , en tout tems , chez LACOMBE, libraire
, rue Chriftine. Il faut affranchir le port de
l'argent , des lettres & des avis que l'on envoie
pour ce Journal.
M. le Roux , auteur de ce Journal , a publié le
plan d'une penfion académique , très -bien raiſonné
, & qu'il exécute avec fuccès dans la Penfion
qu'il tient à Paris , rue des Vieilles Tuileries ,
fauxbourgS. Germain. Voici les conditions. La
penfion de chaque élève eft de soo livres pour la
214 MERCURE DE FRANCE.
nourriture , la lumiere , le bois , le blandiilage,
& pour les études ordinaires: Chaque élève dolc
apporter 1° . Un'lit complet , ou payer 24 liv. par
an ; 2°. Un couvert complet ; 3. Une douzame
de ferviettes , de cols, de chemifes , de mouchoirs ,
&c. quatre paires de draps & deux peignoirs . Les
gratifications aux trois précepteurs , attachés à la
penfion , font actuellement faires par les parens
fur le pié defix livres à chacun , lorfque chaque
élève entre dans la penfion.
Les maîtres particuliers pour les études ou les
exercices extraordinaires fe payent féparément ,
tels font ceux des langue allemande , angloife &
italienne : ceux des mathématiques , d'hiftoire &
de géographie , d'écriture & de deffing ceux de
danfe, d'armes , de mufique , de manége , &c.
ef I.
Vinaigre de rouge.
On vend aujourd'hui un Vinaigrede rouge , excellent
cosmétique , qui a la propriété de rafraî
chir le teint & de conferver la peau; il fait , pour
ainfi dire , corps avec elle ; il ne coule point, inalgré
la chaleur : il imite les plus belles couleurs
naturelles ; on ne le fait point dilparoître en s'ef-
Luyant avec un mouchoir; il dore plufieursjours;
on peut coucher avec , & on ne peut l'ôter qu'en
fe fervant du vinaigre de fleurs de mille - pertuis ,
qui ne nuit pas plus au teint que le vinaigre de
Touge. Tant d'avantages réunis doivent lui faire
donner la préférence far le rouge ordinaire.
La bouteille de ce vinaigre de rouge, joimenvec
-celle du vingizie de mille pertuis , le vend 3 let.
chez le St Male , vinagrer difcut ordinalRANCE
1769. 213 JUI N.
22222
$
we de Leurs Majeftés
Impériales , à Paris , rue S.
André -des-Arts , aux armes de l'Empire.
I I I.
Elixir
odontalgique.
Les journaux ont publié , depuis trois ans , les
bons effets de l'Elixir odontalgique ; les témoignages
qui l'accréditen : font troprefpectablespour
croire que , fans autre autorité que celle d'un
homme qui ne fe nomme point , on le rejerte
comme un cauftique dangereux ; ce font les termes
dont le ſervit cx homme , fe difant dentiſte ,
& qui peut l'être en effet , le 17 du mois dernier ,
chez Mgr le prince de Berghes , prétendant que ce
n'étoit autre chofe qu'une diffolution de vitriol ,
alléguant , pour le prouver que l'eau dans laquelle
on le mêloit prenoit une teinture bleue ; ce qui
indiquoit, felon lui , vifiblement , que le vitriol
étoit la bafe de ce compofé .
Madame la princefle de Berghes , allarmée des
fuites que mon élixir , préſenté ſous cet afpect ,
pouvoit avoir, l'avoit abandonné , & le prince
étoit à peu près dans les mêmes difpofitions.
Informé des difcours de cet homme , j'aurois pu
lui prouverfur l'heure , fije l'avois rencontré, que
le gayac eft ami des gencives, & que tout acide
fpiritueux , où il entre du gayac , donne de même
une teinture bleue à l'eau dans laquelle on le mêlange.
Heureufement , pour raffurer Madame la
princefle de Berghes , il le trouva de l'eau- de-vie
de gayac
chez M. le vicomte de Caftellane fon
beau- pere, & l'effet leur prouva la vérité de ce que
je crus devoir avancer pour ma juſtification .
Au furplus je crois que ce dentiſte , s'il l'eſt , en
216 MERCURE DE FRANCE.
veut plus à mon remede , en ce qu'il prévient les
opérations , que par rapport aux effets qu'il lui
attribue. Je l'invite , quel qu'il foit , à fe décliner
& à me dire quels témoignages plus forts il a du
prétendu danger de mon élixir que ceux que j'ai
journellement de fes bons effets , opérés non -feu
lement fur des perfonnes de la premiere qualité,
mais fous les yeux des gens de l'art ; autorité , après
examen , par la commiffion royale de médecine.
Je l'invite à prouver au Public par une analyle
raifonnée que cet élixir eft ce qu'il prétend qu'il
fait. L'hommage qu'il doit à la vérité , l'intérêt de
l'humanité , tout l'en prefle. S'il ne lepenfepas,
comme j'en fuis fûr , je le prie de vouloir bien
imiter les gens de fon art , & notamment M. Bourdet
, & de ne point calomnier un remède qu'il ac
connoît point.
Le Roi de la Faudignere.
I V.
Voitures de place , dans Versailles.
Le Sr Delaborde , officier du Roi , donne avis
au Public qu'il vient d'obtenir , de Sa Majefté , un
privilége exclufif, d'établir des voitures de place
pour rouler dans la ville de Verfailles & les environs
. L'on trouvera au bureau , qu'il vient d'éta
blir à cet effet , rue des Roffignols , parc au Cerf,
des voitures & des chevaux , enfemble ou féparément
, à la journée , au mois & à l'année , à juſte
prix. Ily a , dans la même maifon , des appartemens
& un jardin à louer, à bon compte.
NEX
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
MA I.
1769 .
Mobilitate viget
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PARIS
Chez
LACOMBE ,
Libraire
Chriftine , près la rue
Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTE
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D'EU
AVERTISSEMENT.
C'EST 'EST au Sieur Lacombe , libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchauiques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
>
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à la perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes reirdus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte .
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols, pour
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ceux qui n'ont pas foufcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux quifont abonnés .
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
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JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ouin-12 , 14 vol.
par an à Paris.
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LITTÉRAIRE , compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris ,24 liv,
En Province , port franc par la Pofte ,
32 liv,
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
desnouveautés, des Sciences, des Arts libéraux
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Dictionnaire de l'Elocution françoise , 2 vol.
in-8°. rel.
61.
91.
Les Nuits Parifiennes , vol. in- 8 ° . rel. 41.10 f.
Le Politique Indien ,
Differtation fur le Farcin ,
I 1. 10 f.
11. Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1liv. 10f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
1 1. 16 f
Harpe,
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in-12. br. 21.
MERCURE
t
DE FRANCE.
MA I ' 1769 .
PIECES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur l'Induftrie , qui a remporté le
prix de l'académie de Pau en 1769.
*
Tor, qui pour fanctuaire as choiſi ma patrie ,
Sois l'honneur de mes chants , bienfaifante Induftrie:
Fille de nos befoins , mere de nos plaiſirs ,
Des arts l'effaim nombreux t'encenfe & te couronne
;
* Cette ode renferme beaucoup de vers ingénieux
& pittorefques qui expriment très heureufment
les divers travaux de l'induftrie.
A j
6 MERCURE . DE FRANCE.
Il joue autour de toi , voltige fur ton trône ;
Appelle le bonheur , éveille les defirs .
Dans ton premier eflor tu paroiflois timide
La néceffité feule alors étoit ton guide ,
Et l'oeil n'admiroit point tes modeftes eflais :
L'homme n'eut d'alimens que des fruits fans culture
;
Le lion dépouillé lui fournit fa parure ;
Des feuillages unis formerent fes palais.
Le fuccès t'enhardit , il accrut ton domaine ;
Al'univers entier tu commandas en reine.
Inftruite par le goût & par la volupté ,
Tes foins donnant à tout une forme nouvelle ,
Rendirent la nature & plus riche & plus belle :
Son orgueil fut jaloux de ta fécondité.
Le ferque l'homme arrache à la terre docile ,
Vient déchirer fon fein pour la rendre fertile ;
Dans les feux & les eaux il fe change en acier ,
Principe merveilleux & de mort & de vie ,
Plus précieux que l'or , il donne à la patrie
Le glaive protecteur & le foc nourricier.
Le chêne eft divifé fous les dents de la fcie ;
J'entends tomber la hache , ici la lime crie ,
Et l'enclume à grand bruit fait bondir le maxteau
;
Tout céde à nos efforts : & les métaux rigides ,"
MA I. 1769: 7
Tantôt fermes inaffifs , tantôt brûlans liquides ,
Se façonnent au gré du moule & du ciseau .
Bientôt nous n'avons plus les rochers pour aſyles ;
Véritable Amphion , notre art conftruit les villes ,
Dansdes temples dorés on invoque les cieux ;
L'induftrie embellit , dirige l'opulence ;
La pompeufe colonne avec fierté s'élance ,
Et la voûtefufpend fon ceintre audacieux.
Voyez du foible lin naître un tiffu folide :
Dans fa trame fuivez la navette rapide ,
Quiparcourt en volant un dédale de fils ;
Descouleurs de l'Iris la toile le décore ;
L'éguille induftrieufe & rivale de Flore ,
Triomphe des failons dans fes travaux fubtils.
Berger , veille avec foin fur la brebis champêtre:
Sa groffiere toifon enrichira ſon maître ;
Ellefera le prix de fes bienfaits divers ;
Son duvet boit l'azur , la pourpre éblouiffante ,
Et prenant fur mon corps une forme élégante ,
Emouffe autour de moi l'aiguillon des hivers .
Et toi dont le talent fans maître fe déploie ,
Prifonnier volontaire en ton globe de foie ,
Infecte qu'ennoblit un travail précieux ;
Sur la vile arachné tu n'as plus d'avantage ,
A iv
8. MERCURE DE FRANCE .
Si l'homme , en alliant fon art à ton ouvrage ,
N'en fait un ornement pour les Rois & les Dieux.
Ce cylindre d'argent qu'allongent cent filieres ,
Peut fans peine entourer des provinces entieres ;
L'or le couvre & le fuit en volume inégal ;
Imperceptible fil applati fous la preffe ,
Il s'unit à la foie , en acquiert la foupleffe ,
Et va me décorer d'un tilfu de métal .
Que j'aime ce pinceau vainqueur de la nature ,
Qui , malgré les hivers , fait germer la verdure ,
Et fixe les attraits du volage printems !
Il dérobe à la mort mon image fidéle :
Par lui l'amour vengé d'une abſence cruelle ,
Voit la beauté furvivre aux outrages du tems.
Au fein de mes foyers il renferme le monde ;
Eleve des cités , me fait voguer fur l'onde ,
Et raſſemble l'orage à mes yeux éperdus ;
L'antiquité renaît au gré de nos Apelles ,
Je franchis le Granique , & vois les champs d'Arbelles
;
Je vole en un moment de la Seine à l'Indus.
Au marbre dur & froid le cifeau forme une ame ;
Va-t-il donc me parler ? C'eft Vénus ( 1 ) : elle enflâme
;
(1 ) La Vénus de Médicis.
MAI. 1769.
9
Ici je crains Armand (1 ) ; là , Milon ( 2 ) m'attendrit
:
J'admire dans fes bains (3 ) l'heureux fils de Latone
;
Ce bronze informe & lourd devient un Dieu qui
tonne ,
Un héros qui triomphe , un enfant qui fourit.
J'écoute , l'air frémit : un fon divin m'enchante
;
Quel preftige a rendu mon ame obéiflante
Au fouffle de Blavet , à l'archet de Pagin !
L'orgue unit le hautbois , les pipeaux , la trompette;
Eveille les amours , fait mugir la tempête ,
Forme un vafte concert fous les doigts de Daquin .
D'où naît ce corps fragile , inviſible & palpable,
Ouvert à la lumiere , à l'air
impénétrable ?
Je vois d'un fable vil ce criſtal enfanté :
En coupeil s'arrondit: le
Champagne y petille ,
Vêtu de fes rubis le
Chambertin y brille :
Et l'oeilannonce au goût la douce volupté.
(1) Le Richelieu de la Sorbonne.
(2) Le Milon de Verſailles.
La Reine Marie- Thérele voyant le Milon ,
cria avec effroi : ah : le
pauvre homme !
(3 ) Les bains
d'Apollon.
s'é-
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'avec la furface un mince étain s'allie ,
Hors de moi j'y vais prendre & la forme & la vie
L'enfant veut fe faifir dans ce riant tableau
Placé fur un autel où la beauté s'adore ,
Il confond la laideur qui le confulte encore ,
Et fans cefle en reçoit un outrage nouveau .
Quoi ! la plume traçant de foibles caracteres ,
Imprime ma penfée à des feuilles légeres !
La preffe l'éternife en la réproduifant !
Je parle au monde entier: je furvis à ma cendre
Aux fiécles à venir je puis me faire entendre ;
Et j'oppole au trépas cet eſpoir féduifant.
Labyrinthes fçavans habités par les heures ,
Quel Dieu vous a conftruits pour être les demeures
Où circulent fans cefle & les nuits & les jours ?
Un élastique acier fuit leur marche fecrette ;
Du tems quej'interroge un timbre eft l'interprête ,
Mon oreille, & mes yeux font inftruits de fon
cours.
Du marbre fatigué fous fes mains vigoureuſes ,
L'artifte fait faillir les veines faftueuses ,
De l'éclat qu'il cachoit il devient orgueilleux ;
Le noble diamant lance les étincelles ;
Le foleil qui fe peint dans fes faces nouvelles ,
L'a rendu fon rival en lui prêtant fes feux .
MAI. 1769 .
Sur un verre inégal la lumiere fe brife ;
Dans les travaux cachés la nature eft furpriſe ,
Son vafte & docte livre eft ouvert à mes yeux ;
De l'infecte ignoréje faifis l'existence ;
L'atôme fe groffit; il n'eft plus de diſtance ,
Je melure la terre & je m'éleve aux cieux .
Neptune , vois tes flots couverts de citadelles ,
L'audace des humains leur a donné des aîles
Pour voler avec eux dans un autre univers ;
Voisles forêts du Nord fur l'onde afiatique
Porter l'Européen avec l'or du Mexique ,
En promenant la foudre & l'Etna dans les mers !
Oui, la foudre appartient aux enfans de la
terre ,
Elle ole rendre aux cieux tonnerre pour tonnerre ;
F'entends de toutes parts fes cyclopes nouveaux ;
Le falpétre en fureur ſe déchire , s'embraſe ,
Roule un globe pefant qui perce , emporte , écraſe
Des murs qui réliſtoient aux céleftes carreaux.
Trop fertile Industrie , es-tu l'art de détruire } -
A répandre la mortceffe de nous inftruire ;
Seconde nos plaifirs , & non pas nos fureurs ;
Embellis l'univers au flambeau du génie ;
Viens mêler le nectar au fiel de notre vie ,
Et charme nos loisirs , fans corrompre nos moeurs.
Par M. l'abbé Talbert , chanoine de la cath. de
Besançon, & l'un des memb. de l'acad.de cette ville,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le Baron d'Espagnac ,
Maréchal de Camp , Gouverneur des
Invalides , & c. & c.
OUI, UI , d'Eſpagnac , fois fier des bienfaits de
ton Roi.
L'orgueil fed à la gloire & s'ennoblit dans toi.
Aux honneurs de Chevert ton fouverain te nomme ;
Il est beau d'hériter des titres d'un grand homme.
Eh ! pourquoi feindrois - tu d'en ignorer le prix ?
Regarde ces foldats mutilés & meurtris ,
Ces restes de héros échappés à la guerre ,
Ces braves vétérans tous frappés du tonnerre .
Quelle joie éclaircir leurs fronts cicatrifés ,
Et ranime ces corps de fatigue épuisés ?
Ils ont vu fur ton fein la pourpre militaire ,
La gloire de leur chef les flatte & leur eft chere ;
C'est un nouveau laurier que leur main croit
cueillir ,
Et leur coeur fatisfait s'en laiffe enorgueillir.
Ce peuple de vainqueurs , cette antique milice ,
Aime à voir honorer l'ami du grand Maurice :
Sous ce brave Saxon tu combattis comme eux ;
Illeur apprit à vaincre , & tu les rends heureux.
MA I. 1769 . 13
EPITRE à M. Lorry , Médecin , fur
fon traité de la mélancolie .
C'EST donc trop peu pour votre zèle
De ces innombrables travaux ,
De cette fatigue éternelle
Qui confumentotre repos !
C'eft peu que vous alliez fans ceffe ,
Courant la ville & les fauxbourgs
,
Porter à l'humaine foiblefle
Votre affiftance , vos fecours ,
Et dans l'alcove folitaire
De plus d'un malade attriſté ,
Répandre la douce lumiere
De l'efpoir & de la ſanté .
En vérité , je vous admire :
En vous feul vous réuniffez
Tous les dons du dieu de la lyre ;
Comme Apollon vous guériſſez ,
Comme lui vous fçavez écrire .
Avec tant d'efprit & tant d'art ,
Je vous plains d'être né trop tard.
Jadis la Gréce dans fes temples ,
Parmi fes dieux vous eût placé :
14 MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! le beau fiécle eft paflé ;
On ne voit plus de tels exemples.
Le François , né vif & brillant ,
Livre fon goût aux bagatelles :
Il aime à fourire au talent ;
Mais l'encens n'eft que pour les belles,
Ce peuple aimable cependant
Sert à l'Europe de modèle ;
Et vous- même vous lui devez
Cet air d'aifance naturelle ,
Ce ton charmant que vous avez.
Ailleurs un fage n'eft qu'un lage ;
Ici , lous un dehors plus doux ,
Il a les graces en partage ;
Alors , il eft femblable à vous .
Vous donc , du beau monde l'idole ,
Et la lumiere des docteurs !
Vous , qui , des bancs de votre école ,
Sortez le front paré de fleurs !
Contre le mal mélancolique
Dont vous avez fi bien traité ;
Votre aimable fociété
Sera mon antidote unique.
Ce mal qu'on ne peut définir
Naît de l'ennui qui nous pofféde :
MA I. 1769% 15
Le plaifir en eft le remede ;
Qui vous voit eft fûr d'en guérir.
Par M. de Chabanon.
1
Le PLAISIR & L'ENNUI . Fable.
Ls Plaifir & l'Ennui , depuis le premier âge,
Vont parcourant cet Univers.
Ce premier vole , & c'est dommage.
Le Plaifir traverſant les airs
Sort d'une ville & va dans un village.
Voulez-vous me loger , dit- il aux habitans ?
Volontiers , notre ami , dirent ces bonnes gens.
Lors répond le Plaifir : « j'abandonne la ville.
»Je connois votre coeur,vous connoîtrez le mien;
» Vous ſçaurez qui je fuis : vous le méritez bien .
»Ce village me plaît , il fera mon afyle.
»J'irai voir tantôt l'un, tantôt l'autre:aujourd'hui
"Je loge chez Colin . » C'étoit fête chez lui ;
Car fa jeune moitié venoit ce jour - là mêine
De lui donner un beau garçon ,
Et le Plaifir fut du baptême.
Mais l'autre voyageur paflant par le canton ;
L'ennui , par hafard , vint , & leur dit : eh de grace,
Pour cette nuit logez- moi feulement.
ל כ
On répondit qu'onn'avoit point de place.
Le voifin en dit tout autant.
16 MERCURE DE FRANCE .
Plus loin de même. Alors l'Ennui , très-fage
Prit le parti de fortir du village,
Mais il n'y perdit pas ; car il eut le bonheur ,
En affectant un air honnête ,
De fe glifler chez le ſeigneur
Qui , ce jour-là , donnoit une brillante fête.
Par M. Drobecq.
L'AMBITION vaincue par L'AMOUR.
Hiftoire véritable.
A La jeune
Lucinde , avec la plus jolie
figure du monde , avoit un coeur tendre
& généreux , une humeur douce & enjouée
; mais fon efprit gâtoit un peu ces
qualités
aimables . Née dans la finance ,
elle
dédaignoit l'état que fon pere rempliffoit
avec honneur. Elle efpéroit que
fa beauté lui
procureroit un rang plus
élevé. Les noms de
marquife ou de comteffe
flattoient
fenfiblement fon amour
propre ; la nobleffe enfin , c'étoit fa folie .
L'ambition n'eft qu'un vice de l'efprit,
&
l'amour est un befoin du coeur. Celui
de
Lucinde étoit fenfible ; il n'eut point
de part aux fermens qu'elle avoit faits de
n'époufer qu'un
homme de qualité ; il
MA I. 1769. 17
s'étoit laiffé prendre malgré elle au mérite
brillant & folide du jeune d'Ortigny.
Surprife autant qu'affligée de fon penchant
, elle fe faifoit mille raifonnemens
pour tacher de trouver d'Ortigny moins
féduifant ; mais l'Amour alloit toujours
fon chemin fans raifonner. Il ne fçait
point perfuader; il entraîne. Lucinde ne
ceffoit de croire qu'elle avoit tort d'aimer
d'Ortigny , & ne ceffoit de l'aimer.
faut
Ce jeune homme avoit tout ce qu'il
pour charmer le coeur d'une femme
honnête.Il eut pu même obtenir celui de
Lucinde aux conditions qu'elle defiroit.
Sa naiflance lui permettoit d'afpirer à des
dignités diftinguées. Mais fon pere, pauvre
gentilhomme , n'avoit point cru avilir
fa nobleffe en acquérant avec droiture
ce qui pouvoit la foutenir avec éclat. Il
étoit perfuadé que des richeffes qui relevoient
fa famille,qui faifoient fleurirl'état,
& qui pouvoient fournir aux befoins du
prince , font préférables à l'orgueilleufe
indigence d'un noble , que l'oifiveté , plus
que l'honneur , attache à fes préjugés. Il
avoit élevé fon fils dans ces principes
& d'Ortigny s'y conformoit fans répugnance
.
Lorfqu'il fit la connoiſſance
de Lucinde
, il s'apperçut
bientôt de fa paffion
18
MERCURE
DE FRANCE
.
dominante , & prétendit l'en corriger.
Le meilleur moyen , fans doute , étoit de
s'en faire aimer ; il y réuffit . Lucinde ne
lui trouvoit aucun défaut que fon état ,
& quoique ce fût le point capital pour
elle , combattue par tant de foins & d'amour
, elle fut obligée de fe rendre . Ses
idées
ambitieufes s'affoupirent dans fon
coeur pour y laiffer regner un fentiment
plus tendre. Tout étoit d'accord ; les
amans alloient former le noeud qui devoit
rendre leur bonheur éternel ; mais ,
en un infant , les chofes
changerent de
face.
J
Le vicomte de
Fontalbanne avoit vu
Lucinde. Sa fortune dérangée l'obligeoit
de
chercher dans la finance un parti qui
pût l'enrichir. Le bien
confidérable de
Lucinde , & les idées qu'on lui connoiffoit
, lui parurent favorifer fon deſſein .
Le vicomte parla , fe fit écouter. Sans
avoir autant de mérite réel
que fon rival,
il avoit plus d'agrémens , & c'en eſt ſouvent
affez pour tourner une jeune tête.
Être
vicomteffe de
Fontalbanne , & furtout
voir un homme de ce rang foupirer en
efclave à fes pieds , voilà ce qui flattoit la
belle
ambitieufe . Si l'amour vouloit quelque
fois le faire entendre , l'orgueil lui impofoit
filence.
Fontalbanne , après quelMA
I. 1769.
·19
ques vifites , parvint à faire différer le
mariage . Au bout de deux mois il réuffit à
le rompre entierement .
pour elle
L'obftacle le plus difficile avoit été de
gagner Lucinde . Son avoit
pere
une tendreffe fi aveugle , que la parole
donnée au fils de fon ami ne lui paroiffoit
pas un obftacle fuffifant à oppofer au
goût de fa fille. Les premieres propofitions
du vicomte obtiennent fon confen .
tement. Au comble de ſes voeux , il preffe
le moment. Lucinde voulant jouir plus
long-tems de fon triomphe , le retarde ;
cependant d'Ortigny fe défole d'un malheur
que ne méritoit pas fa tendreffe . Il
tente vainement de parler à l'infidéle ;
elle craignoit tout de la foibleffe de fon
coeur,& d'un amour que l'ambition n'avoit
pas encore éteint. Quand elle fe difoit,
j'aime , c'étoit l'image de d'Ortigny
& non celle du vicomte qui fe préfentoit
à fon ame. Elle conçut que l'abfence feule
pouvoit la guérir entierement. D'Ortigny
ne vit d'autre reffource que de s'adreffer
au pere de fon amante.
" Eft-ce ainfi , lui dit- il , que vous
» tenez votre parole? Vous avez vu for-
" mer nospremiers liens ; vous avez con-
» fenti à les ferrer pour jamais , & vous
20
MERCURE DE FRANCE.
"
» êtes le premier à les rompre ! Quel eft
» mon crime ! mon état ne peut être vil
» à vos yeux comme à ceux de votre fille ;
» les idées
chimériques qui
rempliffent
» fon
imagination peuvent être excufées
» par fa jeuneffe ; mais vous , Monfieur ,
» comment les juftifierez - vous ? C'eſt
» vous qui faites mon malheur , c'eſt de
» vous feul que je dois me plaindre.
و د
Tute trompes , mon ami , répond le
»
Financier. Je ne t'ai point fait de pro-
» meffe ; mais j'ai fait à ma fille celle de
» lui donner l'époux qu'elle choifira . Tu
lui as plû , j'ai confenti avec joie à vous
» unir. Un autre lui plait
davantage ; c'eft
» lui qui a ma parole , parce que j'ai tou-
» jours laiffé Lucinde
maîtreffe d'en difpofer.
Ce n'eft pas ma faute fi elle eſt
»
inconftante. Si je m'étois permis le
» choix , la
conformité d'état qui nous
rapproche , l'amitié qui nous lie ,
» roient fans doute fait préférer ; mais ,
» je te le repéte , jamais je ne gênerai ma
» fille. »
"
t'au-
D'Ortigny fentit bien que la foibleffe
d'un tel pere ne lui feroit d'aucune reffource
s'il n'en fçavoit tirer parti . Eft-
» il bien vrai , lui dit - il , que vous me
»
préféreriez à mon rival ? Tu me fe-
•
1
MA I. 1769. 21
» rois injure d'en douter . -Et fi je rega-
» gnois le coeur de Lucinde , hâteriez-
» vous notre union autant que je le de-
» fire ? -Sans le moindre délai . —Ah !
>> Monfieur , mon bonheur dépend de
» vous. Lucinde m'aime : un inftant de
» vanité
peut éblouir fon efprit , mais il
»> ne peut m'avoir enlevé fon coeur , ce
» coeur quifit fi long - tems fon plaifir d'ê-
» tre uni au mien. -Eh bien , fi tu peux
» faire convenir Lucinde de tout ce que tu
»dis , c'eft une affaire faite.
" Qui,Monfieur , continue d'Ortigny,
j'ofe préfumer affez de fes fentimens
» & de fon caractere pour efpérer fon re-
» tour. Lui rappeller fes premiers feux ,
»les lui faire chérir encore , peut être
"l'ouvrage d'un moment. Vous enten-
» drez notre converfation dans un cabinet
» voifin ; vous paroîtrez à - propos ; tout
¿ vous -
» fera prêt. L'hymen peut , dès le même
» jour , affurer ma victoire. Ah ! quand
» je ferai fon époux , le foin que je pren
» drai de conferver fon coeur me raffurera
» contre les écarts de fon efprit .
» Voilà qui eft bien imaginé , dit le pere
» de Lucinde , je te feconderai de toute
» mon ame. J'aime mieux pour gendre le
fils de mon ami , qu'un homme qui m'é
מ
22 MERCURE DE FRANCE.
» blouiroit par l'éclat de fa nobleſſe .
Tout s'arrange comme on l'a projetté.
--D'Ortigny paroît chez Lucinde fans être
annoncé . Elle témoigne quelque furprife
, mais il s'excufe avec un ton pénétré
de douleur & d'amour qui commence à
difpofer favorablement le coeur de fon
amante. Vous venez , lui dit - elle , me
» faire des reproches ; je fens que je les
mérite ; traitez - moi d'infidéle : cetre
» confolation doit vous être permife.
„ Mes raifons n'en font pas pour vous , &
» je ferai toujours coupable à vos yeux.
ود
"
"
"}
29
"
Non , Lucinde , reprend fon amant
avec cet air d'intérêt dont il connoiffoit
» fi bien l'effet ; non , vous n'êtes pas
coupable. Vous avez dû préférer des
dignités éclatantes à l'état que je vous
» aurois donné. Je puis être inconfola-
» ble de votre inconftance , mais je ne
puis vous en accufer. Je ne vous rappellerai
point les fermens que vous me
» fites cent fois de n'aimer que moi , ni les
» fentimens fi doux que ce penchant vous
faifoit éprouver . Si ces plaifirs font
» évanouis , vos fermens ne fubfiftent
plus. Mais , croyez- vous , Lucinde , que
» l'illufion qui fait maintenant votre
» bonheur puiffe durer long - tems ? Un
"
DJ
MA I. 1769. 23
grand titre vous eft offert : il vous flat-
» te ;mais vous vous accoûtumerez bien-
» tôt à tout ce que cet éclat a de fédui-
» fant. Dès qu'il vous fera dû , vous y
» ferez moins fenfible , peut-être finira-
» t - il par vous paroître fatigant. Vous
» vous appercevrez alors , mais trop tard,
» que votre époux a fçu toucher votre
» amour propre , mais qu'il vous a laiſſé
» maîtreffe de votre coeur ; .. que vous
»> ne l'aimez pas ... -Que je ne l'aime-
» rai pas ! .. Non , belle Lucinde ; vous
»> interrogerez votre ame , & vous la
» trouverez occupée d'une paffion... qui
fit long- tems vos plus chères délices...
Oui , j'ofe le croire ; vous m'avez trop
» aimé pour que je vous fois indifférent.
» Votre efprit eft léger , mais votre coeur,
» eft naïf & tendre. Vous espérez en
" vain d'oublier un bonheur dont rien ne
» pourra vous dédommager. »
33
Lucinde , émue du ton qu'avoit pris
d'Ortigny , fentoit trop la vérité de ce
qu'il lui difoit pour fonger à le combattre.
L'image de fes plaifirs paffés avoit
trop éclairé fon ame fur fes véritables
fentimens pour pouvoir fe les diffimuler;
mais le facrifice d'un rang qu'elle avoit
tant defiré coûtoit encore à fon coeur ,
24
MERCURE DE FRANCE.
» Oui , d'Ortigny , lui dit - elle , je vous
" ai tendrement aimé ; mais pourquoi me
» retracez - vous des idées que vous devriez
» m'aider à oublier ?
99
ود
» Je préviens des maux que je ne pour
» rai plus empêcher ; mais vous , Lucinde
, fi vous m'aimez encore , ne pou-
» vez -vous me facrifier des defirs que la
» vanité feule oppofe à l'amour ? Ne
puis- je vous tenir lieu d'un tang & d'un
» titre ? —Oui , vous le pouvez , quand je
fonge que je vous aime . Mais fi je de-
» viens votre épouse , & que cette paffion
qui me domine s'éleve encore au- deffus de
» l'amour , il ne me reftera que le regret de
» ne pouvoir la fatisfaire. Ce regret peut-
» être amenera la haine , & nous nous re-
» pentirons tous deux ; vous de votre conf-
» tance , & moi de ma foibleffe .
"2
,,
39
-Non, Lucinde , nous n'aurons point
» ce malheur à craindre. Votre efprit plus
formé fentira bientôt le néant de fes
» defirs , & ne regrettera plus ce qui en
» fait l'objet. Je vous occuperai tant de
» mon amour , qu'aucune autre paſſion
» ne trouvera place en votre ame . —Ah!
» d'Ortigny , eft - il bien vrai que je vous
" aime encore ? -Eh ! quoi , Lucinde , fe
peut- il que vous redoutiez comme un
"
malheur ,
MA I. 1769. 25
» malheur , ce qui me rend le plus fortu-
» né des hommes ? —Je ne le crains plus:
» je l'avoue avec joie ; non , d'Ortigny ,
je ne puis être heureufe qu'avec vous .
» -Hé bien , achevez donc notre com-
» mune félicité . Dès aujourd'hui , fi vous
» voulez... Mais mon pere... Il ne
defire rien avec tant d'ardeur , s'écria -t- il
en paroiffant, & en ferrant fa fille dans
fes bras.
-
Lucinde , un peu confuſe , ſourit à ſon
amant qui fe jette à fes pieds ; le pere de
Lucinde partage avec tranſport leur ivreffe.
Sa foibleffe devoit -elle détruire encore
leur bonheur ; ou plutôt la légere &
ambitieufe Lucinde pouvoit- elle oublier
fi facilement un moment fi plein de charmes
?
" Hâtons - nous , dit d'Ortigny; mon
" pere eft prévenu. Je vais veiller moi-
» même aux apprêts de ma félicité. Je
» crains quelque retour trop cruel & fans
remede. Ne quittez pas Lucinde , ajou-
" te-t- il à fon pere ; diffipez fes idées
» frivoles , achevez de ramener fes fen-
» timens vers l'amour. » Le malheureux
d'Ortigny
ne pouvoit plus mal confier fes
intérêts.
Ce n'étoit pas que le bon Financier ne
defirât véritablement
ce mariage ; mais il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
n'avoit ni l'adreffe ni le ton féduifant de
d'Ortigny , nirien enfin de ce charme vainqueur
qui triomphoit de tous les fentimens
de Lucinde ; & malheureuſement
il fe crut affez d'art pour achever de raffermir
ce coeur à peine ébranlé. « Tu vas
» donc être heureuſe , ma chere fille , lui
» dit- il ; tu pofféderas un amant qui t'a-
» dore. On ne t'appellera point Madame
» la Vicomtelle , tu ne brilleras point à
» la cour , mais tu vivras tranquille avec
» tes égaux qui n'auront point à te repro-
» cher ta naiffance. Point d'étiquette qui
"
و و
"
99
"S
gêne tes goûts & tes plaifirs. Tu trou-
» veras le bonheur qui fuit le fafte & le
» tumulte . Une femme d'un rang diftingué
, dans un caroffe enrichi de fes armes
, traverfe d'un air fier la foule hébêtée
à qui tant d'éclat en impofe. On
l'applaudit , on l'admire , on envie follement
fon fort ; mais où va - t - elle ? A
» la cour , rendre des refpects plus grands
» que ceux qu'elle a reçus. Pour toi , tu
» feras remarquée à peine , on dira : Ce
n'eft qu'une Financiere. Tu ne recevras
>> aucuns honneurs ; mais tu feras indépendante
, & tu partageras dans ta maifon
le bonheur que tu fçauras y répandre.
»
ود
Ce difcours , qui pouvoit peut - être
MAI. 1769 . 27
fixer la raifon dans une ame affez
éclairée pour en fentir le prix , fit un
effet tout contraire fur la jeune Lucinde.
Elle ne vit dans le parallele des deux
conditions que ce que l'une paroiffoic
avoir de flatteur & l'autre d'humiliant ,
& fon amant n'étoit pas là pour lui en
rappeller les conféquences . Elle rêvoit ,
& fon pere craignit d'interrompre une
rêverie fi funefte. Dans ce même moment
, un laquais mal inftruit , ou voulant
faire fa cour , annonce : M. le Vicomte
de Fontalbanne voudroit avoir l'honneur
de voir Madame la Vicomteffe . Ce
nom anticipé gonfle le coeur déjà prêt à
s'ouvrir à l'orgueil. Le vicomte vient dépofer
toute fa grandeur aux pieds de Lucinde
: elle s'oublie : elle fourit à fọn
amour propre , & la vive impreffion que
d'Ortigny a faite dans fon coeur eft effacée
en un inftant.
" Fontalbanne demande avec ardeut
obtient de Lucinde qu'elle fixe un jour
pour leur mariage ; fon pere furpris , af-
Aigé de ce changement , n'a cependant
pas la force de s'y oppofer. Un regard
fuppliant de fon inconftante fille le range
entierement de fon avis . Cependant
d'Ortigny préparoit tout pour un hymen
qu'il croyoit bien affuré. Il revint au logis
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de Lucinde : quelle eft fa fureur & fon
défefpoir lorfqu'il la voit avec fon pere .
dans le caroffe de fon rival!
Il forme mille projets , dont le plus
raiſonnable eft d'oublier l'ingrate. Il croit
même pendant deux jours y avoir réuffi ;
mais fa fureur paffée , fon amour & fa
douleur lui reftent . Il va jufqu'à excufer
Lucinde ; moins il la condamne , moins
il fouffre patiemment de fe la voir arracher
pour jamais. Que faire dans une circonftance
fi preffante ? Le mariage du vicomte
fe préparoit ; il ne reftoit à d'Ortigni
qu'un moyen de l'empêcher , c'étoit
d'offrir à Lucinde un rang égal. Mais le
moyen dépendant du pere de ce jeune
homme , il le preffe , il l'attendrit ; après
des peines , il obtient tout ce qu'il demande
& court chez Lucinde .
On lui refufe la porte . Il n'étoit pas
décent que , prête d'en époufer un autre ,
elle reçut chez elle un homme qu'elle
avoit aimé. Cet obftacle n'arrête point
d'Ortigny ; il gagne le portier ; il vole à
l'appartement de fa maîtreffe ; perfonne
ne fe rencontre fur fon paffage ; il ſe jette
aux pieds de Lucinde. Elle recule avec
effroi. « Vous , d'Ortigny , dans mon ap-
» partement ! -Ah ! Lucinde , daignez
» m'entendre. -Dieux,! yfongez- vous !
M A I. 1769. 29
» vous
»j'attends mon pere & M. le vicomte : s'ils
furprennent ! -Lucinde , un feul
» mot. O ciel ! j'entends du monde
» ce font eux... que devenir ? ..
"3
L
Mais
» Lucinde , par pitié :. C'est moi qui
implore la vôtre. Vous le voulez
» cruelle , je fors ; mais.... -Non , il
n'eft plus tems , on vous verroit : entrez,
» de grace , dans mon cabinet. Vous vous
échapperez quand ils feront fortis. A
» cette condition je vous promets de vous
» entendre . »
"
33
D'Ortigny n'a que le tems d'obéir .
" Bon ,dit en entrant le pere de Lucinde,
» tu es habillée , nous allons partir fur le
champ. Voilà M. le vicomte qui nous
» mene à fa campagne pour paffer les articles.
-Quoi , mon pere , nous par-
» tons tout de fuite ! - Tout de fuite.
»Il fe fait tard : allons Monfieur le vi-
»comte , prenez fa main , & defcen-
» dons.
-Mais , Monfieur , de grace
» un moment... Je n'étois pas prévenue ..
» Je nefuis pas prête. Eh !bien..
- nous
» allons t'attendre. Non , partez tou-
»jours ,je vous rejoindrai ...
-
Mais , tu
" ne partiras pas feule ? -Eft ce qu'on ne
"peut pas remettre à demain ? -Non
" belle Lucinde , dit le vicomte. Tout eft
-
›
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE .
8
arrangé pour aujourd'hui. Pourquoi re-
» culer mon bonheur d'un jour ?
» Il a raiſon , ajoute le pere. Allons ,
» Mademoiſelle , continue -t- il d'un ton
» d'autorité , je vous ordonne de nous
» fuivre. " Lucinde , quoiqu'elle eût la
meilleure excufe du monde , n'en trouvant
aucune à oppofer , eft obligée de fe
laiffer conduire . La femme qui la fuit
ferme la porte à double tour. Lucinde
l'entend , & ce nouvel incident augmente
fon trouble , qu'elle avoit déjà tant de peine
à cacher.
»
D'Ortigny , affez furpris de l'aventure,
ne fçavoit trop comment elle devoit finir .
« Me voici enfermé , difoit- il , dans l'ap-
» partement de Lucinde. La prifon eft
très- agréable , je l'avoue ; mais fi je fuis
obligé d'y refter feulement trois ou
» quatre jours , elle deviendra bien cruel-
» le , & je ferai fort embarraffé. » Il fort
du cabinet, va
doucement à la porte qu'il
tente en vain d'ouvrir .
EC
" Mais quand même Lucinde revien
» droit ce foir , difoit - il encore , & il
» faut bien l'efpérer , comment me fera-
» t- elle évader ? Souffrira - t - elle que je
» forte de fa chambre au milieu de la
nuit , au rifque d'être rencontré par fes 33
MA I. 1769. 31
"
» gens ? Et puis traverser l'appartement
» de fes femines... Et puis le portier...
»Elle ne le permettra point . Il faudra
donc que j'attende jufqu'à demain ; ...
» Mais fi j'attends jufqu'à demain ....
» Cela fera fort plaifant , & je pafferai la
nuit en bonne compagnie . Ah ! Lucin-
» de ! ... Ma foi , je ne vois pas trop com.
>> ment cela pourroit arriver autrement . »
Il s'arrêtoit avec complaifance à cette
idée , à laquelle une plus cruelle fuccédoir
quelquefois
. « A préfent , s'é-
» crioit - t - il , dans ce moment même ,
» peut -être l'infidéle prononce & figne
» l'arrêt de ma mort ! Ainfi la crainte
& l'efpérance agitoient fon coeur tour- àtour.
Mais l'efpérance flatteufe le rappelloit
toujours ; elle étoit le réfultat de toutes
fes réflexions . Lucinde étoit dans une
pofition bien plus cruelle.
Il ne lui avoit pas été poffible de bannir
unfeul inftant de fon efprit la retraite
forcée de d'Ortigny dans fon cabinet .
Cette porte fermée ; tant de furveillans
,
une femme
de chambre
donnée
par le
vicomte , à laquelle
on ne pouvoit
fe confier
, toutes ces penfées
remplifoient
fon
ame de trouble & d'amertume. Une action
très - innocente mettoit fon honneur
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
dans le plus grand danger. Les reproches
qu'on lui faifoit de fon air de trifteffe ne
fervoient qu'à l'augmenter. A peine arrivée
à la terre du vicomte , elle ſe trouve
mal ; on est obligé de remettre à un autre
jour toutes les affaires , & de la ramener à
Paris.
Son pere & Fontalbanne étoient trop
allarmés de fon état pour l'abandonner.
On l'oblige de fe coucher , & toute la
compagnie paffe dans fon appartement
le refte de la foirée. Cependant d'Ortigny
qui en étoit fi proche , fe trouvoit
fort mal à fon aife . Il n'ofoit remuer ; à
peine fe permettoit-il de refpirer . Le foir,
Lucinde , toujours inquiéte , feint de fe
porter mieux pour qu'on la laiffe feule ;
chacun fe retire , & d'Ortigny commence
à s'applaudir d'avoir toute une nuit à paffer
dans l'appartement de fa maîtreffe.
Dès qu'il ceffe d'entendre du bruit , il
fort du cabinet & s'approche en fouriant
du lit de Lucinde. Confufe , interdite à
fa vue , elle cherche à lui dérober fa honte
en fe couvrant le vifage. Il s'attendoit
à cet embarras ; il en jouit quelque tems ,
& pour prolonger cette petite vengeance,
il s'affied à côté du lit de fon amante fans
prononcer un feul mot.
MAI. 1769. 33
་
ןג
"
Lucinde , que cette inaction raffure un
peu , fe hafarde enfin à prendre la parole.
D'Ortigny , lui dit- elle , le hafard m'a
»jettée dans une pofition bien cruelle . Ne
connoiffez - vous aucun moyen de m'en
» délivrer. Non , Mademoifelle , comme
» ce n'eft pas mon intention , je n'en ai
» pas cherché. Comment ! qu'ofez vous
» dire? & que prétendez - vous ? Une
» chofe toute fimple & toute naturelle ;
profiter d'une circonftance fi favorable
» à mon amour. Qu'entends je , vous
» n'y comptez pas , d'Ortigny , il ne fe
» peut pas que vous eſpériez ! . —Je l'efpére,
j'y compte & j'en fuis fûr . - Mon-
» fieur... mes efforts , mes cris fçauront
» empêcher toute violence. -Hé, Lucinde,
» calmez vous , il n'eſt point queftion de
violence ! -Si j'en euffe été capable..
» Mais vous devez être fûre de mon honnêteté
; & rien de ce que j'ai à vous dire
» ne bleffera la vôtre. En m'obligeant
» d'entrer dans votre cabinet , vous m'a-
» vez promis de m'écouter , pour prix de
"ma complaifance. Dans la circonstance
» où nous fommes , c'est bien le moins
» que vous puiffiez faire . -Parlez, Monfieur
, parlez vous fçavez trop queje ne
puis me difpenfer de vous entendre .
» Je commencerai donc
39
"
15
par Vous faire
1
J
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
ور
» remarquer que c'eft vous - même qui
» m'avez caché dans votre appartement.
» Que cela n'a pu fe faire autrement que
» par vous , puifque de toute la matinée
» vous n'avez pas quitté cette chambre ,
» & que quand vous en êtes fortie , votre
» fuivante en a fermé la porte à double
» tour. A quoi bon cette remarque? —A
» vous faire comprendre d'abord que fi ,
» trop allarmée de ma préfence , vous appelliez
du fecours , vous agiriez contre
» vous même plutôt que contre moi , &
» que demain matin ... -Comment demain
matin !.. Vous pafferez toute la
snuit!.. -Vous fçavez bien qu'il m'eft
impoffible de m'en difpenfer . Demain
» matin , donc , lorfque nous ferons fur-
» pris enfemble , il vaut bien mieux que
» ce foit par votre pere , qui fçaura ce
qu'il doit faire , que par une fuivante
qui vous perdroit. -De quelfangfroid
» il me préfente ces images ? C'est pour
» Vous y accoutumer de loin. Vous voyez
" combien de chofes font en mon pou-
و د
"
voir , en y comprenant votre confen-
» tement même dont la fortune me rend
maître ; mais je fuis incapable d'en
» abuferjufqu'à un certain point. Lucinde
» écoutez - moi , de grace.
"
» Je vais paffer toute la nuit avec vous ,
M A I. 1769 . 1 35
33
ور
& je ne l'emploierai qu'à vous dire
» combien je vous adore. Je fuis certain
» de vos fentimens pour moi ; ma déli-
» cateffe n'est donc point bleffée en vous
contraignant , en quelque forte , à de-
» venir mon épouse. Je vous fais aflez
comprendre , je crois , la néceffité où
» vous êtes de le devenir : & je vous ren-
»drai ces noeuds fi doux , que vous ne
» m'en voudrez pas long-tems de vous y
» avoir forcée. Mais ce qui doit être l'ou-
33 vrage du fort ne peut- il le devenir du
» fentiment . Lucinde ! ma voix ne fait
donc plus éveiller l'amour dans ton
» coeur ? -Ah! d'Ortigny ! peux - tu me
»prononcer un nomfi doux , & n'être pas
»für de tontriomphe ?
» C'en eft affez , s'écrie d'Ortigny, tous
» mes voeux font remplis. Lucinde , je
» vous rends à vous même. Je vous obéi-
» rai , duffiez - vous me trahir encore . »
Il alloit continuer fes tranfports , lorfqu'un
bruit fe fait entendre à la porte.
Lucinde effrayée n'a que le tems d'envelopper
fon amant dans le rideau de fon
lit. C'étoit fon pere qui , toujours inquiet
de la fanté de fa fille , avoit voulu la voir
après fon fouper, & lui faifoit apporter
un bouillon par fa femme - de - chambre.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Du plus loin que Lucinde apperçoit cette
derniere elle veut la renvoyer. Mais non ,
» mon enfant , dit le pere , c'eft un bouil
» lon qu'elle t'apporte . Qu'elle forte ,
» mon pere , je vous le demande en grace .
" Quelle idée ? Je vous en prie.
» Porte lui donc bien vîte fon bouillon
» & va- t'en . Hé non , mon pere , par pitié,
» qu'elle le remporte , ou donnez - le moi
» vous même , mais qu'elle forte fur le
champ.» Le pere , fans y rien concevoir,
renvoie la fuivante , & fe charge du
» bouillon . Pauvre enfant , difoit - il en
» avançant lentement de peur de le répandre
, elle n'a rien pris d'aujourd'hui;
» elle doit être d'une foibleffe ! Va , cela
» te fera du bien . »
"
Il arrive enfin auprès du lit. Je voudrois
pouvoir vous peindre la fituation de d'Ortigny
toujours fous le rideau , mais fans
en être caché. Une eſpèce de confufion ſe
mêloit à la joie qui brilloit fur fon vifage.
L'inquiétude étoit peinte fur celui de Lucinde
. Ses yeux baiffés & fa rougeur fembloient
demander grace ; mais la modefte
candeur de fon front difoit affez qu'elle
n'étoit pas coupable . Je vous repréfenterois
fur- tout le bon Financier qui regarde
four- à-tour les deux amans , fans quittes
MAI. 1769.
37
fon écuelle , qui ne fçait s'il doit croire
ce qu'il voit , & qui reçoit toutes les impreffions
qu'il découvre.
tu
On profite de fon
étonnement pour
lui expliquer le myftere. Il est enchanté
d'un événement qui l'oblige à s'unir
au fils de fon ami .
-Pourras
» regretter encore quelque chofe , dir
» le jeune homme à fon amante ?
-Non , d'Ortigny , tu m'as immolé des
defirs ,je ne te facrifie que de vains ti- "
"" -
.
» tres , qui ne font rien au prix du bonheur
qui va les remplacer. Tu n'en perdras
» aucun , chere Lucinde. Ma naiffance
» me les permettoit , mes richeffes me les
» ont acquis , & je venois te les offrir
lorfque tu as refufé de m'entendre ;
» mais mon coeur eft bien plus flatté de ne
» te devoir qu'à l'amour. » On s'excufa
comme on put auprès de Fontalbanne
& dès la nuit fuivante d'Ortigny fut
le hafard , l'amour & l'hy-
39
couronné
par
>
men.
J
VERS à M. de D ***
E vous rends , felon vos defirs
DeC*** les Loisirs.
38 MERCURE DE FRANCE.
Anacréon n'eft pas plus fage ;
C'eſt le peintre du badinage ;
C'eft le poëte des plaifirs .
Quelle aimable philoſophie !
Que les vers for galans , que fa proſe eſt jolie !
Il répand la gaïeté fur tout ce qu'il écrit.
Le feu du fentiment eft le dieu qui l'enflamme.
A chaque trait l'amour fourit ,
Soit qu'il approuve , foit qu'il blâme ,
On voitpar-tout que la belle ame
Eft la mufe du bel efprit.
EPITRE à M. de Belloy .
CHANTRE immortel du vertueux St Pierre ,
Reçois l'encens que mon coeur vient t'offrir.
Je ne te connois point ; j'admire , je révere
De tes nobles écrits le facré caractere .
Quels transports enchanteurs tu me fais reffentir!
Que de vertus dans mon fein tu fais naître !
Mes fens font embrafés par ta fublime ardeur :
Combien j'aime , avec toi , ma patrie & mon
maître !
Combien j'aime nos loix , dont tu me fais connoître
Et la noblefle & la douceur !
Je fens à chaque vers que je deviens meilleur.
1
MA I. 1769. 39
Vertu , fille du ciel , ame des belles ames ,
Viens épurer nos jours par tes divines flâmes ;
Viens , donne un nouveau luftre à notre éclat
Aétri .
Et toi , digne François , à qui je rends hommage ,
Si de ta nation tu n'étois pas chéri ,
Ah ! ceferoit pour elle un finiftre préfage.
Jene difcute point fi ton fublime ouvrage
Pourra pafler , fans tache , à la poſtérité :
Tant de perfection eft - elle le partage
De notre foible humanité ?
Mais ton drame , à nos fils , par l'amour répété ,
Des mains de la France attendrie
Sera marqué du fceau de l'immortalité ;
Du même (ceau que la Gréce ravie
Amis fur le front fi vanté
De fes fages auteurs qui chantoient leur patrie.
Abandonne la regle & les trifte compas
Aux froids écoliers d'Uranie ,
A ces efclaves fans génic
Qui fuivent le fentier & ne le tracent pas.
Voiston nom fe placer au temple de mémoire
Parmi ceux des héros , ornement de l'hiſtoire ,
De ces rares humains qui portent les états
Vers la grandeur & vers la gloire.
Jouis de ton bonheur , doux prix de tes travaux 3
Ris des vils envieux qui , dans leur phrénéfie ,
Ofent fe croire tes rivaux :
L'éloge le plus für c'eft le cri de l'envie ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Laiſle la vainement fe débattre & rugir ;
En nous donnant Bayard , redouble fa furic ;
Triomphe encor , c'eft la punir.
Nous n'avons qu'en ce moment connoiffance
d'une lettre de M. de Voltaire , &
nous croyons qu'on lira avec plaifir fon
Sentiment fur le fiége de Calais.
A
A M. DE BELLOI.
31 Mars 1765. Au château de Fernay.
PEINE je l'ai lu , mon cher confrere ,
que je vous en remercie du fond de mon
coeur. Je fuis tout plein du retour d'Euftache
de Saint Pierre & des beaux vers
que je viens de lire.
-
Vous meforcex, Seigneur , d'être plus grand que
vous.
Et celui-ci , que je citerai ſouvent ,
Plus je vis l'étranger , plusj'aimai ma patrie.
Que vous dirai - je , mon cher confrere?
Votre piéce fait aimer la France &
votre perfonne. Voilà un genre nouveau
M A I. 1769 . 41
dont vous ferez le pere ; on en avoit befoin
, & je fuis vivement perfuadé que
vous rendez fervice à la nation. Recevez ,
encore une fois , mes tendres remercîmens.
MADRIGAUX.
A Eglé.
Sux Daphné vainement l'Amour lança ſes traits,
L'infenfible Daphné méprifa la puiflance .
Elleen conçut trop tard d'inutiles regrets :
Songez-y bien , Eglé; vous avez les attraits :
N'ayez pas fon indifférence.
Par M. François de Neufchâteau
de plufieurs académies .
A une Belle qui fe paroit .
CROIS - MOI , charmante Eglé , que jamais të
figure
Ne brille à nos regards d'un éclat emprunté !
La négligence eft la parure
Qui fied le mieux à la beauté.
Par le même.
42 MERCURE DE FRANCE.
A la même.
QU'AUPRÈS de vous l'amour eft beau !
Eglé , vous lui donnez mille graces nouvelles.
Ailleurs il eft volage & couvert d'un bandeau.
En vous voyant , il perd fes aîles ,
Et ne garde que ſon flambeau.
Par le même.
UN
EPIGRAMME S.
N avare entendit un fermon fort touchant
Sur l'aumône ; & du ton d'un homme repentant ,
Touché de ſon ſalut , prêt à changer de vie ,
Mais , vraiment oui , l'aumône eſt un acte divin.
En vérité , Meffieurs , j'aurois , j'aurois envie...
De l'aller demander , s'écria le vilain.
Par M. G.
MA I. 1769. 43
AUTR E.
CERTAIN époux tranquille & débonnaire
Laifloit fa femme en pleine liberté
Afon galant fe livrer fans myftere ;
Quelques amis du bon homme , en colere
Defon fang froid , avec vivacité
Lui remontroient fon tort . On en raiſonne
Avos dépens ! Par-tout ce n'eft qu'un bruit ,
Lui difoient-ils . Eh ! mais... Cela n'étonne :
Ilne vient plus , répond-il , que de nuit.
Par le même.
AUTR E.
Un pauvre époux mouroit entre les bras
N
De la moitié qui pleuroit de tendreſſe ;
Je quitterois ce monde fans foibleffe ,
Et fans regret j'attendrois le trépas ,
Si tu voulois me jurer fur ton ame ,
Lui difoit- il , de n'être jamais femme
Dufreluquet qui te fait les yeux doux.
Raflure- toi , mon fils , mon cher époux ,
Je ne fuis pas , répond- elle , fi folle ;
J'ai , pour un autre , engagé ma parole.
Par le même.
44 MERCURE
DE FRANCE.
PORTRAIT DU SAGE.
ENTRE la priere & l'étude ,
Le fage , de fon tems , partage l'heureux cours.
Modefte & vrai dans fes difcours,
Exempt de paffion , d'ennui , d'inquiétude ,
Dans fa paifible folitude ,
La joie & le bonheur filent feuls fes beaux jours.
Indulgent pour autrui ; févere envers lui - même ;
Il n'eft point orgueilleux dans la profpérité;
Il n'eft point abbattu par l'infortune extrême.
En tout tems il careffe , il aime
Et le pauvre & l'humanité,
L'aimable bienfaiſance eft la vertu fuprême.
Loin du faſte des cours , il rit des courtiſans ;
De fon humble cabane il préfére le chaume
Aux lambris dorés des tyrans.
Il regne fur fon coeur : il maîtriſe fes fens.
Ce triomphe à fes yeux vaut le plusgrand royaume.
De la vertu fidéle ami ,
Elle feule embellit fes plaifirs & fon être.
On a beau le haïr , il n'a point d'ennemi
Qu'il ne rendit heureux , s'il en étoit le maître.
Il ne juge , il ne croit jamais légerement ;
Il ne fçait ni tromper, ni feindre
Si quelqu'un , envers lui , fe conduit autrement ,
MA I. 1769 . 45
Songrand coeur , au-deflus de tout reffentiment ,
Borne fa vengeance à le plaindre :
Loin que la pâle mort lui fafle aucune horreur ,
D'un oeil tranquille il l'enviſage :
Heureux qui peut , comme le fage ,
N'avoir , en expirant , ni remords , ni terreur.
ENVOIà M. . N. . .
Vous , à qui j'adreffe du fage
Unportrait peint d'après la vérité ,
Agréez-en le foible hommage ;
C'est votre bien ; c'eft votre ouvrage.
En me le demandant , vous me l'avez dicté,
Jedirai plus , peut- être cette image
N'auroit , fans vous , point de réalité.
Par M. François , ancien
Officier de Cavalerie
ROMANCE
Dans le goût des anciens Poëtes François .
(A mettre en mufique. )
Oui, j'aime plus que ma vie , UI ,
La bergere tant jolie ,
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
Qui fibien fait mon bonheur !
C'eft la gente & douce amie
そLas ! qu'idolâtre mon coeur !
Amour , habile à pourtraire ,
Dit fa charmante mere que
Auprès d'elle eft fans appas ;
Et fi , le dieu éméraire
Partant ne fe trompe pas .
Pour voir grace plus mignonne ,
Dont pourvue eft la friponne ,
Force eft de courir long- tems ,
Puifque feule , en fa perfonne ,
Elle a tous les agrémens.
Oh ! que doux air de fimplefle
Pare très- bien fa fageffe !
Si tant vaine eft la fierté !
C'eſt un tréfor maîtreffe que
Où le trouve loyauté !
Onc ne puis d'amour extrême
L'aimer autant qu'elle m'aime ;
Du moins en ai grand defir ;
Et ce m'eft ains preuve même
D'ardeur qui ne doit finir.
Par M. A. Caftres.
MA I. 1769 .
47
COUPLET à Madame Dubois.
Sur un fonge.
AIR : Du haut en bas.
JAAI vû l'amour ,
Eglé ,vous prendre pourfa mere ;
J'ai vu l'amour ,
Emprunter vos traits tour -à - tour :
Le fripon étoit für de plaire ;
Qui peut vous voir , dit fans myftere ,
J'ai vu l'amour.
Par le même.
EPITH ALAME pour Leurs Alteſſes Séréniffimes
Monseigneur le Duc & Mde
la Ducheffe de Chartres .
Aliance du Soleil & de Vénus.
ASTRE puiflant , dont l'éclat radieux.
Des mortels fatigués adouciffoit la peine ,
Adorable Vénus , c'eſt des bords de la Seine`
Que tu dois en ce jour reluireau haut des cieux.
48 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque , fortant des mers , ta courfe trop rapide
Répandoit fes rayons fur les prés & les champs ,
Aux pénibles travaux du laboureur avide
Tu préparois au moins de tranquilles momens ;
Mais aujourd'hui quittant le fein de l'onde ,
Tu vas , du foleil même allumant le flambeau :
Parcourir avec lui fa carriere féconde :
Et vos feux mutuels donnant un jour plus beau ,
De leurs dons précieux vont enrichir le monde.
Le Dieu d'Hymenée aux Dryades du
parc de Saint-Cloud,
ONYMFHES , treffaillez d'une vive allégreffe
Vos fombres ennuis vont finir.
A feconder vos voeux le tendre hymen s'emprefle;
Il vous prépare un heureux avenir.
Un dieu de ces bofquets où vous prîtes naiflance
S'unit en ce beau jour à la jeune Veſta.
L'amour les unifloit déjà ,
Et tous deux nous formons cette illuftre alliance
Dont votre fort s'embellira.
Quandces époux viendront s'affeoir fous vosombrages
Ou folâtrer dans vos rians bocages ,
De leur afpect vous brillerez ,
De
MA I. 1769 . 49
De leur bonheur vous jouirez.
Pallas , de tous fes dons , les combla fans me◄
fure;.
De leur félicité quel précieux augure !
Oui , nymphes, vous ferez mille fois lestémoins !
Des plus touchans tranfports & des plus tendres
foins.
Des demi-dieux la troupe qui va naître
Serapour vous encore un fpectacle bien deux.
Elevés au milieu de vous ,
Ils fçauront bientôt vous connoître ,
Humains, généreux , bienfaiſans ,
Tels que leurs auguftés parens
Ils défendront qu'un bras , guidé par le vertige
De vos arbres facrés coupe jamais la tige.
Enferrant ces noeuds enchanteurs ,
En vous donnant une aimable déefle ,
Je fatisfais l'Olympe qui m'en preffe ,
Et j'aflure à vos jours de nouveaux protecteurs.
Tels font , d'un hymen profpére ,
Les effets délicieux :
C'eft un bonheur pour la terre ,
Untriomphe pour les cieux.
Mais c'eſt aflez... Préparons mes guirlandes
Aux flambeaux des amours allumons mes flambeaux
,
Couronnons des feux fi beaux ,
Et qu'au lieu de cent tourtereaux
C
30
MERCURE DE FRANCE.
Les coeurs des deux amans foient mes feules offrandes.
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
VERS à S. E. Mgr l'Archevêque d'Alby,
furfon départ pour l'Italie.
ILLUSTRE Cardinal , qui fûtes à la fois
L'oracle des auteurs & l'organe des Rois ,
Qu'un deftin profpére vous guide
Dans cet agréable pays
Où les mânes fameux de Tibulle & d'Ovide
Seront jaloux du talent de Bernis ;
Que la plus aimable guirlande
Orne toujours votre chapeau ,
Rome orpheline vous demande
Le choix d'un Pontife nouveau ;
Si fan propre intérêt le touche ,
S'il veut qu'un confiftoire ait pour nous des at
traits ,
Qu'il vous ouvre toujours la bouche
Et ne vous la ferme jamais ! *
Par M. de la Louptiere.
* On fçait que par un cérémonial d'ufage à la
tenue des confiftoires , le Pape ouvre ou ferme la
bouche aux cardinaux.
MA I. 1769.
VERS à Mlle M. L. en lui préfentant un
recueil de mufique pour la voix & pour
la violon.
JADIS
ADIS Orphée , aux doux fons de fa lyre ,
Sçût animer les bois , les rochers , les torrens ;
Des malheureux de l'infernal empire ,
Par fes accens divins fufpendre les tourmens ;
Vous íçavez , comme lui , charmer ce qui refpire,
Et comment résister à vos enchantemens ,
Quand aux fons féduifans que ce dien vous infpire
,
Vousjoignez deux beaux yeux & n'avez que vingt
ans
Par M. Lau .. de Bot...
VERS à Mde Laruette , jouant le rôle de
Fanis , dans la comédie du Fleuve de
Scamandre : Imprompiu fait à la comédie
italienne.
POUR
OUR te féduire & mieux cacher ſon jeu ,
Ce faux Dieu te promet qu'il te fera Déeffe.
Cij
12 MERCURE DE FRANCE.
Il te trompe ; mais toi , couronnes ma tendreffe ,
Et de mortel , tu me verras un Dieu.
Par le même.
QUATRAIN à Mlle le Chantre , trèsjeune
& très- aimable artiſte qui réunit ,
depuis plufieurs années , tous les applau
&
diffemens du Public par fon talent pour
le clavecin & par les agrémens de fa
figure,
·PAR tes AR tes talens , par ta mine jolie ,
Tu nous enchantes tour- à- tour ;
Tes doigts font ceux du dieu de l'harmonie
Et tes traits font ceux de l'amour.
Par un Abonné au Mercure.
Μ Α Ι. 1769. 53
COUPLETS fur le mariage de Mlle de
Gouy avec M. le Comte Deffalles , Maréchal
des camps & armées du Roi , &
Gouverneur de Rhinfeld.
Sur l'AIR : Eft - il done vrai Lucile ...
R1s , jeux , troupe immortelle ,
Volez aux pieds d'Iris ;
Oubliez auprès d'elle
Les attraits de Cypris :
D'une tête charmante
Admirez le contour.
Cet air qui vous enchante
Eft celui de l'amour.
Il mit un front de reine
Sous les plusbeaux cheveux ,
Et fous des arcs d'ébéne
Il fit briller ces yeux ;
Il compofa de rofes
Ce teint fi féducteur ;
Sur ces lévres éclofes
Il fixa le bonheur .
Ce dieu , d'un fein d'albâtre ,
Arrondit les attraits ,
Et fa bouche idolâtre
Ea anima les traits :
I
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
Il finit fon ouvrage
Guidé par le plaifir ,
Et fon premier hommage
Fut un tendre foupir.
Dans la nouvelle grace
Minerve mit un coeur ;
L'attacha fur la trace
Par les noeuds du bonheur :
De la nymphe timide
Elle forma la cour
Et fa difcrette Egide
En écarta l'amour.
A la jeune déeffe ,
Ris , offrez un héros
Dont l'augufte fageffe
Eclaira les travaux .
Son front , où la victoire
Grava fes faits guerriers ,
Sera ceint par la Gloire
De myrthe & de lauriers.
On verra fon audace
Affronter les hafards ,
Lui marquer une place
A côté des Villars .
Quand le fon des trompettes
Allarmera les loix,
MAI.
35 1769.
Hymen , fur fes tablettes ,
Tracera fes exploits.
Des héros dont la Gréce
Eût fait des immortels ,
Lorfque pour la Sageffe
Ondreffoit des autels ,
Autemple d'Hymenée
Conduifent ces amans.
Iris eft couronnée
Des roles du printems.
Lesjeux rangés en files
Lui préfentent des fleurs ,
Et les plaifirs agiles
Lui fervent de coureurs :.
Les Amours environnent
Ses charmes adorés ; s ;
De l'hymen ils entonnent
Les hymnes révérés .
Le puiflant Dieu de Gnide
Aiguife un trait vainqueur ;
Son oeil tendre & timide
Déjà la vife au coeur.
D'hymen je vois paroltre
Le flambeau radieux :
De la vertu vont naître
1
Des héros ou des dieux !
Civ
16 MERCURE DE FRANCÈ.
LE ROSSIGNOL & LA SERINE , Fable.
UNNE ferine ayant quitté fa cage
Fur dans un bois peuplé d'oifeaux divers ;
Elle admiroit leur beauté , leur plumage ;
De tels objets , pendant ſon eſclavage ,
Afes regards ne s'étoient point offerts.
Figurez -vous une fille jeunette
Qui , du couvent , a quitté la retraite :
Tout la furprend & l'enchante à la fois 3
Voit-elle au bal , au cours , à l'affemblée ,
De jeunes gens une troupe mêlée ;
Son oeil regarde , & fon coeur fait un choix.
Ainfifaifoit notre belle étrangere.
Tous les oifeaux , Autour d'elle arrêtés ,
Se pavanant, s'empreffant de lui plaire
De leurs couleurs étaloient les beautés .
Un roffignol doux , tendre , & point volage ;
Voulut auffi le mêler avec eux ;
Mais le mépris fut d'abord font partage.
Un roflignol n'a pas un beau plumage.
Simple & modefte il féduit peu les yeux ,
Et par les chants , fon coeur difcret & lage
N'avoit ofé faire éclater les feux.
Bientôt pourtant il ofa davantage.
Sa voix divine , organe du defir,
Par les doux fons d'un
amoureux ramage,
4
M A I.
57 1769.
A la ferine offrant fon tendre
hommage ,
La fitpâmer d'amour & de plaifir.
Il futheureux , il en eut plus d'un gage.
De fesfuccès je ne
m'étonne point:
Dans les amours , comme en tout autre point
Le doux parler vaut bien lebeau plumage
L'AUTOMNE : paftorale , traduite de
l'anglois de M. Pope .
*
Sous
l'ombrage queformentlesbranches
étendues d'un hêtre
majestueux, Hilas &
Egon
chantent leurs vers
champêtres ;
l'un pleure fa maîtreffe , & l'autre fon
ami: à leurs triftes accens les arbres des
forêts d'alentour
courbent leurs têtes altieres
, & femblent les écouter . Vous ,
nymphes de Mantoue ,prêtez-moi votre
fecours facré , enfeignez moi ; je chante
les vers champêtres & d'Hilas & d'Egon.
Toi que les neuf foeurs infpirerent &
douerent du génie de Plaute , des graces
de Térence , & du feu de Ménandre ,
dont le fentiment nous inftruit , & dont
l'efprit nous charme , qui nous gouverne
par la jufteffe de fon jugement , & nous
ravit par le feu de fon imagination
>
Cv
18
MERCURE
DE
FRANCE
. guide ma foible mufe , quoique peu digne
de toi , en célébrant l'amitié , c'eſt
pour toi qu'elle va chanter.
Alors Phoebus , prêt à defcendre dans
les bras de Thétis , brilloit d'une clarté
fereine , & les nuages amoncelés étoient
rayés d'une lumiere de pourpre , quand
le trifte Hilas fit retentir les airs de fes gémiffem
ens mélodieux , enfeigna aux rochers
à pleurer , & les montagnes à gémir.
Allez , doux vents , dit-il , & portez
mes foupirs aux oreilles de Tircis , faites
retentir mes tendres chants ; femblable à
une trifte tourterelle abandonnée de fa
compagne , je pleure fon infidélité , &
les échos qui environnent ces bords ne
réfonnent que de mes triftes accens .
Ainfi , loin de mon Tircis , je me plains
aux zéphirs , mais ſemblable à eux je n'en
fuis point entendue , je n'excite point fa
pitié, & je demeure abandonné.
Allez doux vents , portez lui du moins
mes foupirs : depuis fon abfence , les
oifeaux négligent leurs chants , les arbres
sefufent leurs ombrages , les lys penchent
leurs têtes & meurent . O vous , fleurs qui
vous fanez , lorfque le printems vous
abandonne ; vous oifeaux qui ceffez de
MA I. 1769.
59
chanter quand l'été vous quitte , & vous
arbres qui vous dépouillez dès que les
chaleurs de l'automne s'éloignent , Parlez?
L'abfence n'eft- elle pas la mort pour
ceux qui aiment.
Allez doux vents , emportez avec vous
mes foupirs ; que les chimps qui different
le retour de Tircis , deviennent ftériles ,
que chaque fleur fe fanne , & que chaque
arbre fe flétriffe ; que tout périffe enfin
excepté lui. Mais que dis -je ? Où m'emporte
ma douleur ! Non , non , que
les lieux qu'il habite , le printems l'accompagne
toujours , & que les fleurs
croiffent fous fes pas : que les rofes épanouies
ornent les chênes noueux , & que
l'ambre liquide découle de chaque épine.
dans
Allez doux vents , portez-lui mes foupirs
, & dites lui que les oifeaux cefferont
d'entonner leurs chants du foir , les
vents de fouffler, les branches ondoyantes
de s'agiter , & les ruiffeaux de murmarer
, avant que je ceffe de l'aimer. Non
les fontaines bouillonnantes pour le ber
ger altéré , le gazon embaumé au laboureur
fatigué , les brouillards pour les allouettes
, & le brillant éclat du ſoleil aux
abeilles n'ont pas autant de charmes que
fa vue en a pour moi.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Allez doux vents , portez lui mes triftes
foupirs. Reviens , Tircis , reviens ':
qui peut t'arrêter encore ? A travers les
rochers & les antres , ton nom retentit
fans ceffe , & chaque écho le répére aux
cavernes & aux montagnes. Vous puiffant
dieu du fommeil , qui favorifez les
amans par des fonges enchanteurs , &
flatez quelquefois les erreurs de mon efprit
, montrez- moi mon berger aimé ?
Mais que vois - je. C'eft lui . Il vient enfin
calmer mes allarmes ; ceffez maintenant,
mes triftes plaintes : & vous zéphirs,
ceffez auffi de lui porter mes regrets.
Enfuite Egon chanta , & tandis que
les bocages de Vindfor l'écoutent & l'admirent
, vous mufes , chantez ce que
vous même infpirez .
Vous montagnes retentiffez , retentif
fez de mes triftes vers ; je me plains en
mourant de la parjure Doris. Je chante mes
peines, errant fur ces montagnes qui diminuent
de circuit à mesure qu'elles s'élevent
, & fe dérobent enfin dans les cieux
en perdant de vue les vallées ; tandis que
le boeuf épuifé de fatigue & de chaleur ,
après avoir labouré tout le jour , dans fes
traits rendus plus lâches fe retire des
champs ;que la fumée tourbillonnante eft
apperçue du fommet des villages ; & que
CU
MAI. 1769. 61
*
l'ombre rapide glitle fur les gafons obfcurcis:
retentiffez montagnes , retentillez
de mes triftes accens .
Au-deffous de ces peupliers , fouvent
nous paflions nos jours ; fouvent fur ces
écorces je gravois fes voeux amoureux ,
tandis qu'avec des guirlandes de fleurs .
elle ornoit les branches courbées ; cés
guirlandes font flétries déformais ; le tems
a effacé de ces écorces les fermens que
j'y avois gravés ; ainfi meurt fon amour,
ainfi périffent toutes mes efpérances ; re
tentiffez montagnes , retentiffez de més
foupirs.
Maintenant l'éclatant Arcturus ranime
les prairies fertiles ; les fruits dorés bril
lent fur les branches chargées ; les vignes
fécondes s'enflent de flots de vin , & l'épine
rougiflante embellit & peist les
bocages . Hélas ! toute la nature eft reconnoiffante
& récompenfe par fes dons
les travaux du laboureur vigilant. Doris
eft la feule ingrate pour toujours ; rerenmontagnes
, retentiffez de mes trif
tes regrets. Les bergers m'appellent à
grands cris ; tes moutons , difent-ils , fort
abandonnés , & deviendront la proie dés
loups .... Hé , que me ferviroit- il de conferver
mon troupeau , tandis que je me
perds moi-même, le dieu des forêts ac
tiffez
62 MERCURE DE FRANCE.
court aux accens plaintifs de ma voix , &
me demande quelle puiffance magique.
s'eft emparée de moi , & caufe ma douleur
, ou quels yeux ont dardé fur moi
leurs regards empoifonnés : hélas ! quels
yeux pourroient m'émouvoir que ceux de
l'infidele Doris , ou quel pouvoir magique
exifteroit- il , fi ce n'eft celui qui
habite dans l'amour ; retentiffez montagnes
, ne ceffez point de retentir de mes
gémiffemens.
Je pourrois fuir les bergers , m'éloigner
de mes troupeaux & des plaines
Heuries , abandonner le genre humain ,
tout l'univers enfin excepté mon amour.
Je te connois cependant , dieu perfide ;
plus violent que l'océan irrité, plus cruel
que les tigres dans les fables de Libye. Tu
fus arraché des entrailles brûlantes de
l'Etna , engendré par les ouragans furieux
, tu naquis dans le tonnerre ; retentiffez
montagnes
montagnes ,, retentiſſez pourla
derniere fois de mes cris douloureux.
Vous bois que j'ai tant chéris , & vous
brillant afre du monde , recevez mes
triftes adieux. En me précipitant dans ces
vallons de la cime de ces rochers efcarpés
, je vais mettre fin à mes peines ,
vous montagnes , feules confidentes de
mes foupirs , vous ne retentitez plus des
plaintes d'an malheureux .
&
·
1
AIR
P. 63
Chante dans Lucile
Qu'il est doux de dire en ai mant,je fuis
d'un a..
sure de plaire, de faire un poux
mant ! nous au .. .rons pour loix nos
X
nous l'hi ...men et l'a ... mour
XX
de...sins, pour
l'a . mour
me...me: noeuds pleins d'attraits ,
en.chai..nér
ce que j'aime , dans le Sein
des plaisirs , dans
Le Sein des
plai
.
sins !
De l'Imprimerie de Récoquilliee. rue du Foin StJacques.
MA I 1769.
63
Ainfi chantent les bergers jufqu'à l'approche
de la nuit , le ciel étant encore
rougeâtre d'une lumiere défaillante ;
alors la rofée en humectant la terre , orne
de perles les bocages , & le départ du foleil
étend par- tout les ombres.
L'EXPLICATION de la première énigme
du fecond volume du Mercure d'Avril
1769 , eft l'amour ; celle de la feconde
eft la crémaillere ; celle de la troifiéme
eſt chaife ; celle de la quatriéme eſt lis
yeux. Le mot du premier logogryphe eſt
langue , dans lequel on trouve Ange ,
ane , nue, age , elan. Le mot du fecond
eft filou , où le rencontrent fil , if, fou ,
ou , oui , fi , ouf, loi & foi ; & celui da
troifiéme eft aigle , d'où ôtant le g, refte
aile.
ENIGM E.
Mox éclat qui , d'abord, me fait appercevoir , ON
Difparoît du matin au foir:
Si je fatte deux fens , j'en offenle un troifiéme ;
Malgré tant de défauts , on me recherche , on
m'aime ;
64 MERCURE DE FRANCE. ,
'Chacun s'empreffe de m'avoir.
La beauté , dont je fuis l'image ,
Sur fon teint fe plaît à me voir ,
Et fouvent , fon plus grand ouvrage ,
Quand elle a perdu mes couleurs ,
Eft de les imiter
par
des
fecours
trompeurs.
Par M. L. C. D. C. dA.
AUTR E.
Un vrai François connoît ce queje fuis ,
Et s'il me perd , il eſt inconfolable ;
Auffi ma perte eft - elle irréparable,
C'en eft aflez, devine qui je fuis.
AUTRE.out
VOIR OTRE fort , ô mortels , reflemble à mon deſting
J'étois jeune au lever de la derniere aurore ;
Hier je n'étois pas encore ,
Et je ne ferai plus demain.
* Par J. M. Symon , de Nantes.
SWE
#h , dar bəx
:
MAI. 1769 . 65
LECTEUR,
AUTRE.
„ ECTEUR , on trouve enmoi l'utile & l'agréable.
J'amule l'homme inftruit , comme le moins capable.
Quelquefois , pur objet de fon délaflement ,
Je le deviens auffi de fon égarement .
Du beaufexe parfois en moi le voit l'image 3 .
Le maître & le valet out le même avantage ;
Et , fi ,moinsje fuis blanche , en eft me je fuis,
Autant un général tire de moi mépris.
Toujours , chez un traiteur , je regle la cuiſine ;
Les repas qu'onyfait , c'eft moi qui les termine.
Maisde tous ces emplois le plus majestueux ,
C'eft de porterle monde & de le peindre aux yeux.
En voilà trop , ami , pour me faire connoître :
Si tu n'es pas content , prends... & quoi ? prends
mon être.
Par F.... C. au greffe de l'hôtel- de-ville de P.
LOGOGRYP HE .
Sous quelques animaux je marche fur la tête ;
Quand on ne me bat point , je ne fuis bon à rien.
66 MERCURE DE FRANCE.
Je porte dans mon corps un des grands faints qu'on
fête ;
Conpe mon cou , lecteur , & tu verras le tien.
SANS
AUTRE.
ANS ufurper les droits de la Divinité ,
Je fus , & je ferai de toute éternité ;
Mais , avec un rapport de figrande importance ,
Je nefuis cependant qu'un défaut d'exiftence.
Lecteur , tu me tiens pour le coup ,
Avec trop de clarté je fens que je m'explique ;
Qu'importe. Pouffons jufqu'au bout,
J'offre une note de mufique
Quifait la moitié de mon tout.
Un mot latin indéclinable
Forme l'autre partie. En vérité je croi
Qu'on le donneroit bien au diable
Pour tirer , cher lecteur , autre choſe de moi.
J.
AUTRE.
■ naquis dans la Gréce , elle fut mon berceau ,
Mon nom le prouve encor , il n'eft brin damoifeau
,
Ce que je fuis eft toujours choſe obſcure,
Je parois fous mainte figure ,
C'eſt là mon droit , mon ufage & mon rit ,
J'eveille , j'exerce l'efprit ;
MAI. 67
1769 .
Enfin ce nom , dont fouvent on fe
morque ,
Je trouvebon qu'on le difloque ,
Qu'on le mutile en furieux.
Dix lettres font ce tout myſtér? 1 :
Commencez : je deviens l'extrêmité de l'axe
Sur lequel la fphèrele meur;
Unfleuve, qui n'eft point l'Araze ;
Ce métal , dont l'afpect émeut ;
Le point le plus lointain d'une circonférence ;
Cemot , qui nous peint l'abondance ;
L'alyle d'un berger ; d'un fol ; d'un libertin ;
D'un hermite ; d'un dogue , ou d'un marchand en
foire ;
Certain lieu qui contient portion de l'auditoire
D'Armide , Phédre & d'Arlequin;
Une terre fertile, humide ;
Un petit intervalle vuide ,
Infenfible , & dans tous lescorps
Un automate à grands refforts ,
Dont la Chine fut ébahie ;
La tige ou noeud , la plus haute partie
De tous les grains ; ceux qu'on féme après Février;
La frifure du poil qu'on veut Jans un courfier
L'ouverture d'un graud ouvrage ;
Ce qui ne vaut rien à couper ;
Une porte étroite , un paffage ,
Dans des pays faciles à garder ;
Ce qu'on n'ofeit montrer dans un fiècle plus lage ,
Ce qu'on étale par ufage ,
Que tour au plus on couvre d'un refeau ;
A
68 MERCURE DE FRANCE.
L'endroit le plus ferré d'un vaſe , d'un vaiſſeau 3
Une espèce d'antropophage ;
Le plus beau cri d'un chien ; la poche d'un oiſeau.
Par M. de Bouffanelle , Meftre de camp , Capitaine
au régiment du Commiſſaire- Général.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LES SAISONS , poëme en quatre chants;
& autres ouvrages de M. de S. L. volume
in 8 °. orné de belles gravures , broché.
Prix 6 liv,; & in . 12. fans grav . , broché.
Prix 2 1. 10 f. On en trouve des exempl.
chez Piſſot , libraire , quai de Conti .
On a cru long tems que la poële fran- N
çoile ne pouvoit ni rendte ni embellir
les détails de la nature & de la vie cham .
pêtre. Ce préjugé , d'abord répandu prefque
généralement , s'étoit confirmé par
le mauvais fuccès de quelques poëmes
fans génie c'étoit précifément décidér
d'après les piéces de Hardi , que notre
théâtre ne s'éleveroit jamais au -deffus de
la médiocrité . Eft - il permis d'obferver à
ce fujet combien les François ont toujours
calomnié leur langue ? On étoit perfuadé
avant Corneille qu'elle feroit à jamais dénuće
de force & de nobleffe . Patru voulut
MA I. 1769 . 69
empêcher la Fontaine d'écrire fes fables ,
& Defpréaux de compofer fon art poëtique
. C'est une chofe plaifante de voir les
poetes Latins modernes s'applaudir ,
même fous Louis XIV, de n'avoir pas
confié leurs penfées à un idiome dans le
quel on avoit écrit Cinna , le Mifantropé
, Britannicus & les Lettres Provinciales
,Avant la Henriade , il étoit décidé
que nous n'aurions jamais de poëme épique
. Le préjugé contre la poëfie champêtre
avoit furvécu à tous les autres . L'oude
M. de S. L. femble deftiné à le
détruire pour jamais , & c'eft fous ce
point de vue principalement que nous
croyons que le poëme des faifons fera
époque dans la littérature Françoife.
vrage
L'ouvrage eft précédé d'un excellent
difcours préliminaire où l'auteur a raffemblé
des réflexions intéreffantes fur la
poëfie defcriptive. On a blâmé les préfaces
que la Mothe a mifes à la tête de fes
odes , de fes tragédies & de fes fables ,
& dans lesquelles il expofe les principes
qui l'ont dirigé dans la compofition de fes
divers ouvrages. Mais il feroit à fouhaiter
que tous les écrivains de génie l'euffent
imité. Ce feroient autant de poëtiques
particulieres ajoutées à la poëtique géné
rale , & qui donneroient d'abord aux
f
70 MERCURE DE FRANCE.
jeunes artiſtes des vues auxquelles ils ne
s'élevent qu'avec le tems & par leur propre
expérience.
L'auteur, dès les premiers vers , expofe
& diviſe ſon ſujet.
Je chante les faiſons & la marche féconde
Du globe lumineux qui les diſpenſe au monde.
Du Dieu qui le conduit j'annonce la bonté ,
Il prépare au printems les trésors de l'été ;
L'automne les enleve aux campagnes ftériles ,
Et l'hiver en tribut les reçoit dans les villes.
? Après une invocation à la divinité
l'auteur parle des premiers phénomenes
du printems . Il décrit les progrès de la
verdure , le retour des oifeaux , les effets,
de la faifon nouvelle fur les animaux. H
repréfente le foleil chaffant les frimats
vers le Nord , & répandant devant lui,
l'émail de la verdure , image brillante &
nouvelle. On trouve enfuite une defcription
d'une pluie de Mai. Le poëte fe livre
à la foule des fenfations délicieufes
que le printems fait éprouver. Il peint
quelques- uns des travaux de la campagne
& le bonheur de fes habitans . Il oppofe
à ces tableaux celui d'un champ ravagé
par la guerre. Toutes ces peintures.
font fortes , touchantes & animées. On
y remarque fur-tout une grande fineffe de
MA I. 1769. 71
fentiment. L'art de l'auteur eft de faifir
ane circonftance qui femble peu effentielle
, & de la rendre intéreffante ; c'eſt
ce qu'on peut remarquer dans ces vers ,
qui terminent un morceau fur le chant
du roffignol.
" •
Immobile fous l'arbre où l'oiſeau s'eft placé ,
Souventj'écoute encor quand le chant a ceffé.
Après avoir peint le retour de la verdure ,
il ajoute :
Je nevois plus l'oifeau dont j'écoute la voix,
Dans plufieurs poëtes les détails femblent
minutieux , parce que leur efprit a
trouvé froidement des rapports qu'ils expriment
de même. Dans M. de S. L. Ils
naiffent d'une fenfibilité fine , & la difficulté
vaincue y ajoute un nouveau charme
aux yeux des gens de goût. En un
mot l'auteur a porté dans la poëfie defcriptive
l'art des nuances & des développemens
que Racine a fait connoître au
théâtre. On voit combien ce talent étoit
néceffaire dans un poëme de ce genre.
C'eft un des grands mérites de cet ou
vrage.
Le poëte préfente la defcriptian d'une
1
72 MERCURE
DE FRANCE
.
belle matinée ; fuit le tableau de l'a
a mour , dans lequel l'auteur à lutté avec
fuccès contre les plus grands peintres.
Amour , tu fçais dompter l'inſtinct le plus fau
vage.
Le
tyran des déferts , entouré de carnage ,
Dans les fables brûlans , au fond des antres fourds,
Exprime , en rugiflant , fes féroces amours.
A fes horribles feux fa compagne fenfible
Lui répond par un cri lamentable & terrible.
Leur long rugiffement retentit dans les airs ,
Et trouble dans la nuit le calme des déferts ;
Enfin le couple affreux s'unit dans l'ombre obfcure
,
Et femble , enjouiffant , menacer la nature.
Mais pourquoi nous tracer ces funeftes images ,
Tandis
que fous nos yeux , au fond de ces bocages
,
Sur ces domes d'azur , au bord de ces ruiffeaux ,
Des fentimens fi doux animoient ces oifeaux .
Voyez-les s'empreffer autour de leurs amantes ,
Et les yeux enflammés , les aîles frémillantes
Par des foins , par des chants , demander du retour
,
Infpirer le plaifir & mériter l'amour.
Voyez , fur ce donjon , la colombe amoureuſe ;
&c.
L'auteur
MAI. 1769. 73
L'auteur termine ce chantdu printems
par une peinture intéreffante de la tendreffe
maternelle dans les animaux .
L'ET i.
Au fecond chant , l'auteur après une
invocation au foleil , décrit les effets de
la chaleur qui donne la vie à une multitude
d'êtres nouveaux. Il montre la natare
dans toute fa magnificence.
Il paffe enfaite à l'éloge de l'agriculture;
il s'écrie dans le mouvement d'enthoufiafme
qu'elle lui infpire :
O cabanes du pauvre , aſyles refpectables
Des plaifus fans remords , des vertus véritables.
Loin des vices polis & de l'ami trompeur ,
Ceft chez vous que le coeur peut rencontrer un
coeur .
Le poëte , après avoir dépeint la gaîté
d'un repas champêtre , termine fon tableau
par ce trait :
Colinette , en preffant une mûre nouvelle ,
Rougit le front d'Alain , qui s'endort auprès
d'elle ;
On en rit : il s'éveille , & , d'un air ingénu ,
Il cherche , de ces iis , le fujer inconnu.
D
2.4
74 MERCURE DE FRANCE .
Peinture des difgraces phyfiques & morales
auxquelles les habitans de la campagne
font exposés . Le chant finit par un
épifode intéreffant .
L'AUTOMNE .
Le poëte commence fon troifieme
chant par un tableau de la campagne dans
l'automne.
Quelles riches couleurs ; quels fruits délicieux ,
Ces champs & ces vergers préfentent à vos yeux !
Voyez , par les zéphirs la pomme balancée ,
Echapper mollement à la branche affaiffée ;
Le poirier en buiflon courbé fous fon tréfor ,
Sur le gafon jauni rouler les globes d'or ,
Et de ces lambris verds attachés au treillage
La pêche fucculente entraîner le branchage.
9
Defcription des amuſemens , tels que
la pêche , la chaffe. Il infifte fur celle
du cerf. I invite la jeune nobleffe à s'y
livrer.
Il oppofe le luxe des villes aux plaifirs
purs & fimples de l'habitant des campagnes.
Tableau touchant de la tendreffe de
deux époux.
Eh! quel plaifir encor pour ces époux heureux ;
M A I. 1769. 75
D'élever , dass leur fein , les gages de leurs feux !
De voir , à leur inftinct , fuccéder la penſée ,
D'éclaiter , de hâter leur raifon commencée ;
De guider leur penchant , d'épurer , de former
Cescoeurs que la nature inſtruit à les aimer !
L'époufe à fesenfans voit les traits de leur pere .
Et l'époux trouve en eux les charmes de leur
mere :
Quelquefois entraîné dans leurs bras careffans ,
Il prend part , fans rougir , à leux jeux innocens ;
La mere lui fourit , & le grouppe autour d'elle
La force d'épancher la pitié maternelle.
Defcription de la vendange , & de la
gaîté des Vendangeurs.
Vient un morceau fur l'engrais des
terres , où l'auteur a lutté contre les difficultés
& les a vaincues. On peut voir
par fes vers que s'il ne s'eft pas attaché à
la partie didactique , c'est qu'il a cru ,
comme il le dit dans fa préface , devoir
faire des géorgiques pour les hommes
chargésde protéger les campagnes & non
pour ceux qui les cultivent.
Le poëte contemple enfuite la campagne
, qui femble attristée par
par les approches
de l'hiver. Chaque, faifon a un caractere
particulier qui infpire un fentiment
analogue. L'auteur a voulu que ce
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
. fentiment fût l'ame de chaque chant de
fon poëme. Dans le printems , c'est l'efpérance
; dans l'automne , c'eſt une douce
mélancolie. Le chant de l'été eft remarquable
par le caractere de grandeur que la
nature femble avoir elle - même dans cette
faifon .
On a reproché à plufieurs poëtes Allemands
, qui ont écrit en ce genre , de
peindre la nature fans ramener l'homme
à lui - même. Ces retours intéreffans font
néceffaires pour animer la poëfie defcriptive
l'art confifte à placer toujours au
milieu du tableau , l'être auquel toute la
nature doit fe rapporter. M. de S. L. a
bien connu ce fecret ; il l'emploie dans
l'enfemble du poëme , & même dans les
détails . Au milieu d'une defcription pleine
de poëfie , il jette un beau vers philofophique,
qui montre que l'auteur s'occupe
de l'homme au moment même qu'il
fembloit le plus l'oublier.
! Ce chant eft terminé par un morceau
charmant fur l'amitié.
L'HIVER.
Le poëte , à la vue des phénomenes
de l'hiver , en cherche la caufe . Il s'adrelle
à l'Etre fuprême ; il s'exhorte à
M A I. 1769: 77
fupporter les fléaux de la faifon ; il fe
plaît à croire qu'ils font utiles ; il en fait
la peinture.
Suit une defcription des horreurs auxquelles
la faim pouffe les animaux.
L'ours, aufein des frimats de la libre Helvétie ;
S'inftruit à triompher des horreurs des faifons :
Il marche d'un pas lent , hériflé de glaçons ,
Ou dans un antre obfcur , fiérement impaffible ,
Il oppofe au befoin fon courage inflexible.
•
On entend quelquefois des cris lents & funébres ,
Des hurlemens affreux rouler dans les tenebres ,
Et fe mêler dans l'air aux triftes fifflemens
Qui partent d'un vieux dôme ébranlé par les
vents.
Les funeftes concerts que les moats réfléchiffent
Semblent être l'écho des mânes qui gémiffent.
L'auteur cherche à fe confoler des rigueurs
de la nature par le charme de la
fociété. Il rapporte le génie de l'invention
à nos befoins , les beaux arts à l'envie
de plaire. C'est l'amour qui fit naître
la mufique .
Lechant des premiers vers exprima : je vous aime.
Defcription des plaifirs de l'hiver.
Opéra , comédies , bals .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Entrez dans ces fallons où de bruïans Prothées
Echangent , en riant , leurs formes empruntées,
Où la nuit , le tumulte & les malques trompeurs
Font naître à chaque inftant d'agréables erreurs .
Là , le maintien décent , la froide retenue
N'impolent point la gêne à la joie ingenue ;
Là , les fexes , les rangs , les âges confondus
Suivent ,en fe jouant , la Folie & Momus.
Le poëte s'invite à l'étude . Phyſique
hiſtoire , morale , voyageurs , il parcourt
tout rapidement ; il rend hommage à l'au
tear de la Henriade. Il s'échappe de la
ville pour aller jouir d'un beau jour à la
campagne ; il en retrace les amuſemens
pendant les foirées .
L'épifode de ce chant eft confacré à
peindre le bonheur d'un gentilhomme
heureux de la félicité de fes vaffaux. Le
poëme finit par des actions de graces à
I'Etre fuprême.
Nous fouhaiterions que les bornes
d'un extrait nous permiffent de détailler
les beautés de verification répandues
dans cet ouvrage , de rappeller les
vers d'harmonie imitative , d'indiquer
les détails que l'on avoit rarement foumis
à la poësie , de citer les vers qui expriment
une vérité de fentiment , &
MA I. 1769 . 79
dont plufieurs peuvent devenir proverbes
;tels font ceux - ci :
Le beau neplaît qu'unjour , fi le beau n'eft utile.
Le befoin n'avilit que les coeurs fans courage.
Je veux que mes plaifirs m'inſpirent des vertus.
Le bien qu'on fait au monde ajoute à mon partage.
Le bonheur de la vie eft dans l'emploi du tems.
Il faut des foins légers & des travaux conftans.
Le préfent s'embellit des vertus du paffé , &c.
On
remarque fur-tout dans le dernier
chant que l'auteur
a porté dans la poëtie
les idées & le langage
de la phyfique
moderne
; il feroit étrange
que ce langage
fe fût répandu
dans tous les écrits , qu'il
fût même paffé dans la converfation
fans que la pocie effayât
de s'en enrichir.
Voudroit on faire un mérite aux anciens
de n'avoir point parlé une langue
qui fuppofe des idées qu'ils n'avoient
pas ? Et leurs fucceffeurs font -ils condamnés
à avoir ces idées fans les exprimer ja
mais ?
L'amour de l'humanité , qui ſe montre
dans les détails de cet ouvrage , paroît en
avoir difpofé l'enfemble. L'auteur fait
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
aimer la campagne , il infpire le defir
d'y vivre , & fur - tout de rendre heureux
les cultivateurs . C'eft cette idée qui a
présidé au choix des épifodes , tous pris
dans la fimplicité de la vie champêtre ,
& ramenés avec art au même but.
On reproche à l'auteur de ce poëme
quelques tranfitions un peu brufquées .
On peut s'étonner qu'il n'y en ait pas
davantage dans un ouvrage de longue
haleine où des tableaux fuccédent fans
ceffe à des tableaux . Si l'on étoit auffi fenfible
aux beautés qu'aux défauts , on auroit
pu remarquer un grand nombre de
tranfitions auffi heureufes que les autres
font en effet repréhenfibles. On fent
combien la facilité de corriger ces fautes
doit les rendre légeres .
On a dû confidérer ce poëme en luimême
fans le comparer ni aux géorgi
ques de Virgile, ni aux faifons de Tompfon
, ni à celles de M. de B. , ni au printems
de Kleift , ni à d'autres ouvrages
moins célebres . Cette difcuffion nous auroit
jetté trop loin des bornes d'un extrait .
On trouve à la fuite de chaque chapt
des notes où l'auteur indique un petit
nombre de vers imités de Thompſon ou
de M. Haller. Il caufe avec fon lecteur
MAI. 1769 . 81
& développe des fentimens , ou approfondit
des idées qu'il n'a pu qu'effleurer
dans fon poëme. Nous croyons devoir
citer comme les plus curieufes ; la note
fur Moliere , celle où M. de S. L. examine
fi la découverte de l'Amérique &
celle du paffage aux Indes par le Cap de
Bonne- Efpérance , ont fervi au bonheur
de l'efpece humaine ; celle où l'on compare
les tragédies de Corneille , de Rane,
& de M. de Voltaire . On prétend que
l'auteur a ofé imprimer ce que nombre
de gens de lettres n'ofoient dire , & ce
que d'autres n'ofoient achever de penfer.
On ajoute qu'il voudroit avoir donné
plus de développement à fon fentiment
fur Racine; que perfonne n'admire plus
que M. de S. L. les tragédies de ce grand
homme , toujours vrai , élégant , profond
, maître de fon génie . Il avoueroit
fans doute que Racine a peint non-feulement
les Juifs , mais la cour de Néron
& les Romains de ce fiècle qui furent les
mêmes plufieurs fiécles après lui ; que fans
avoir deffiné dans Bajazer les moeurs Turques
auffi fortement qu'il l'auroit pu , il
a peint avec fuccès les intrigues & les
meurs de l'intérieur, du ferrail , & c. II
fuffit de lire vingt vers des Saifons pour
"
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir ce que l'auteur penfe du ftyle de
Racine.
On trouve à la fuite du poëme des Saifons
différens morceaux de profe qui'
avoient déjà paru , & qui ont réuni tous
les fuffrages , des fables orientales , connues
& eftimées ; des piéces fugitives
que tous les amateurs avoient dans leurs
portefeuilles , ou fçavoient par coeur.
L'auteur de ces ouvrages paroît un philofophe
fenfible , aimant les hommes par
caractere & par principe ; fe rendant
compte de toutes fes fenfations & de
tous fes fentimens ; un peu enclin à cette
mélancolie douce que les coeurs froids
prennent pour de la trifteffe , & dont la
volupté eft le fecret des ames tendres
recherchant également tous les plaifirs
honnêtes ; fçachant fentir & peindre la
fraîcheur d'un matin , la gaîté d'un bal
& les charmes de l'étude. On pourroit
lui appliquer un beau vers de fon poëme
:
Heureux qui ſçait jouir & qui cherche à connoître!
›
โช
en
Volta
Ca
MA I. 1769 .
83
Nous ne pouvons mieux finir cet extrait
qu'en rapportant ces vers que M. de
Voltaire adreffe à M. de S. L.
CHANTRE des vrais plaiſirs , harmonieux
Emule
Du pafteur de Manroue & du tendre Tibule ,
Qui peignez la nature & qui l'embelliflez ,
Que vos faifons m'ont plû! que mes fens émouflés
Avotre aimable voix fe fentirent renaître !
Que j'aime , en vous lifant , ma retraite cham
pêtre !
Je fais , depuis quinze ans , tout ce que vous chan-
Lez ;
Dans ces champs malheureux fi long - tems để-
fertés ,
Sur les pas du travail j'ai conduit l'abondance ,
J'ai fait fleurir la paix , & regner l'innocence.
Ces vignobles , ces bois , ma main les a plantés :
granges , ces hameaux déformais habités ,
Ces landes , ces marais changés en pâturages
Ces colons raffemblés , ce font là mes ouvrages.
Ces
· • • ·
Heureux qui peut chanter les jardins & lesbois ,
Les charmes des amours , l'honneur des grands
exploits ,
Dvj
84
FRANCE.
MERCURE DE1
Et parcourant des arts la flatteufe carriere ,
Aux mortels aveuglés rendre un peu de lumiere ! *
Mais encor plus heureux qui peut , loin de la cour,
Embellir fagement un champêtre féjour ,
Entendre , autour de lui , cent voix qui le béniffent
,
De fes heureux fuccès quelques fripons gémiffent.
Cependant le vieillard acheve fes moiffons ,
Le pauvre en eft nourri . Ses chanvres , fes toifons
Habillent décemment le berger , la bergere 5
Il unit par l'hymen Miéris avec Glicere.
Ainfi dans l'allégreffe il acheve fa vie ;
Ce n'est qu'au fuccefleur du chantre d'Anfonie
De peindre ces tableaux ignorés dans Paris ,
D'en ranimer les traits par fon beau coloris ,
D'inſpirer aux humains le goût de la retraite :
Mais , de nos chers François , la noblefle inquiéte,
Pouvant regner chez foi , va ramper dans les
cours .
Les folles vanités confument fes beaux jours ;
Le vrai féjour de l'homme eft un exil pour elle ;
Plutus eft dans Paris ; c'eſt delà qu'il appelle
Les voisins de l'Adour , & du Rhône & du Var ;
Tous viennent à genoux environner fon char :
Les uns montent deflus : les autres dans la boue
Bailent , en foupirant , les rajons de la roue ;
MA I. 1769. 85
Le fils de mon manoeuvre , en ma ferme élevé ,
A d'utiles travaux à quinze ans enlevé ,
Des laquais de Paris s'en va groffir l'armée.
Il fert d'un vieux traitant la maîtreffe affamée;
De fergent des impôts il obtient un emploi ;
Il vient dans fon hameau , tout fier , de par le Rai
Fait des procès- verbaux , tyrannife , emprisonne,
& c.
Lettres de quelques Juifs Portugais & Allemands
, à M. de Voltaire , avec des
réflexions critiques , & c . & un petit
commentaire extrait d'un plus grand.
A Lisbonne ; & fe trouve à Paris , chez
Laurent Prault , libraire , quai des Auguftins
, au coin de la rue Gît-le-Coeur;
in 80.420 . pages.
Plufieurs Juifs Portugais & Allemands
qui ont beaucoup d'efprit & de littérarure
, mécontens de la maniere dont M. de
Voltaire a quelquefois parlé de leur nation
, ont entrepris de répondre à différentes
parties de fes ouvrages où il eft
queftion d'eux ; ils lui adreffent leurs réfutations
en le priant d'en faire ufage ; ils
penfent que pour peu que M. de Voltaire
veuille fe donner la peine de les examiner
, ( car c'eft à fon tribunal qu'ils en appellent
, il trouvera qu'il doit une répara86
MERCURE
DE
FRANCE
.
tion aux Juifs , à la vérité , à ſon fiécle ,
& fur- tout à la poſtérité qui atteftera ſon
autorité pour févir contre un peuple déjà
trop malheureux , & pour l'écrafer . Nous
n'entrerons pas dans des détails fur la forme
de cet ouvrage ; le ton en eft affez
modéré , peut-être auroit il dû l'être davantage
; nous nous contenterons de citer
une lettre de M. Pinto à M. de Voltaire ,
en lui envoyant des réflexions critiques
fur un chapitre de fes oeuvres , & la réponfe
de cet illuftre écrivain .
"
« Si j'avois à m'adreffer à un autre qu'à
» vous , Monfieur , je ferois très - einbar
» raffé. Il s'agit de vous faire parvenir
» une critique d'un endroit de vos im-
» mortels ouvrages ; moi , qui les admire
» le plus , moi , qui ne fuis fair que pour
» les lire en filence , pour les étudier &
» pour me taire. Mais comme je refpecte
» encore plus l'auteur que je n'admire fes
» ouvrages , je le crois allez grand hom-
» me pour me pardonner cette critique
" en faveur de la vérité qui lui eft fi che-
» re , & qui ne lui eft peut- être échappée
» que dans cette feule occafion . J'efpére
» au moins qu'il me trouvera d'autant
» plus excufable , que j'agis en faveur
» d'une nation entiere à qui j'appartiens
» & à qui je dois cette apologie. J'ai eu
MAI. 87
1769.
l'honneur , Monfieur , de vous voir en
Hollande lorsque j'étois bien jeune.
Depuis ce tems-là , je me fuis inftruic
» dans vos ouvrages , qui ont , de tout
» tems fait mes délices. Ils m'ont enfei-
» gné à vous combattre ; ils ont fait plus,
» ils m'ont infpiré le courage de vous en
» faire l'aveu . Jefuis au delà de toute
expreffion avec des fentimens remplis
d'eftime & de vénération , &c. »
"
"
"
Réponse de M. de Voltaire .
" Les lignes dont vous vous plaignez ,
» Monfieur , font violentes & injuftes . Il
"ya , parmi vous , des hommes très-inftruits
& très - refpectables ; votre lettre
» m'en convaine affez. J'aurai foin de
» faire un carton dans la nouv. édition .
» Quand on a un tort , il faut le réparer;
» & j'ai eu tort d'attribuer à toute une
nation les vices de plufieurs particu-
» liers.
» Je vous dirai avec la même franchife
, que bien des gens ne peuvent fouf-
" frir ni vos loix , ni vos livres , ni vos
fuperftitions. Ils difent que votre nation
s'eft fait de tout tems beaucoup de
mal à elle - même , & en a fait au genre
» humain. Si vous êtes philofophe , com88
MERCURE DE FRANCE,
99
و د
39
» me vous paroiffez l'être , vous penférez
» comme ces Meffieurs , mais vous ne le
» direz pas. La fuperftition eft le plus
abominable fléau de la rerre ; c'eft elle
qui , de tout tems , a fait égorger tant
» de Juifs & tant de Chrétiens ; c'eft elle
qui vous envoie encore au bucher, chez
» des peuples d'ailleurs eftimables . Il y a
» des afpects fous lefquels la nature hu-
» maine eft la nature infernale ; mais les
» honnêtes gens , en paffant par la grêve
» où l'on roue , ordonnent à leur cocher
» d'aller vîte , & vont fe diftraire à l'opéra
du fpectacle affreux qu'ils ont vu fur
» le chemin .
"
» Je pourrois difputer avec vous fur les
fçiences que vous attribuez aux anciens
» Juifs , & vous montrer qu'ils n'en fçan
voient pas plus que les François da
» tems de Chilperic. Je pourrois vous
» faire convenir que le jargon d'une pe-
» the province mêlé de Chaldéen , de
» Phénicien & d'Arabe , étoit une langue
» auffi indigente & auffi rude que notre
» ancien gaulois ; mais je vous fâcherois
» peut - être , & vous me paroiffez trop
galant homme pour que je veuille vous
déplaire. Reftez Juif puifque vous l'ê-
» tes. Vous n'égorgerez point quarante
» deux mille hommes pour n'avoir pas
39
"
MAI. 1769 .
8و
» bien prononcé Schibboleth , ni vingt-
» quatre mille hommes pour avoir cou-
»> ché avec des Madianites . Mais foyez
>>
philofophe , c'est tout ce que je peux
» vous fouhaiter de mieux dans cette
» courte vie.
» J'ai l'honneur d'être , & c. »
Differtation fur la figure de la terre , où
l'on tâche de prouver par des argumens
fimples & concluans , & d'après les expériences
même faites au Perou & au
cercle polaire que cette planete eft allongée
par les poles . A la Haye ; & fe
trouve à Paris , chez Deffain Junior ,
libraire , quai des Auguftins , in - 8 ° .
58 pag.
L'opinion des phyficiens fur la figure
de la terre a varié; on l'a d'abord regardée
comme un globe parfait , enfuite comme
un fphéroïde allongé par les poles ; Hughens
& Newton , par des théories différentes
, parvinrent à lui affigner la figure
d'un fphéroïde applati par les mêmes
les ; l'académie royale des fciences de
Paris envoya enfin quelques - uns de fes
membres , les uns au Perou , & les autres
au Cercle Polaire Boréal pour décipof
MERCURE
DE FRANCE .
90
der cette grande queftion . Le réfultat de
ces opérations, faites avec tout l'appareil
& les foins néceffaires , a porté la théorie
de Newton au plus haut degré de certitude
; il a confirmé l'opinion de ce grand
homme fur la figure de la terre ; on l'a
adoptée généralement ; aujourd'hui l'on
s'élève contre elle ; on veut ramener le
fyftême qui fait le globe allongé vers les
poles. L'auteur de cette differtation entreprend
de démontrer que les raifons qui
ont déterminé les conféquences des obfervateurs
françois ne font que fpécieufes,
& que les faits même dont ils font par
tis , prouvent l'allongement des poles plu
tôt que leur applatiflement. Nous ne nous
arrêterons pas fur cet ouvrage il mérite
d'être lû ; l'auteur expofe le précis des argumens
& des conféquences des académiciens
; il raifonne à fon tour fur leurs
obfervations , & en tire des conclufion's
tout à fait oppofées ; c'eft aux phyficiens
à apprécier les unes & les autres qui pourront
leur faire naître de nouvelles idées ,
propres à éclairer , à confirmer ou à corriger
celles qui font reçues.
Differtation hiftorique & politique fur la
Population des anciens tems , compa-
1
1
M A I. 1769. 91
rée avec celle du nôtre , dans laquelle
on prouve qu'elle a été plus grande autrefois
qu'elle ne l'eft de nos jours. On
y a joint plufieurs obfervations fur le
même fujet, & quelques remarques fur
le difcours politique de M. Hume fur
la population des anciens tems . Par
M. Wallace , membre de la fociété
philofophique d'Edimbourg , traduite
de l'anglois , par M. E *** avec cette
épigraphe :
Terra antiqua , potens armis , atque ubere gleba.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Rozet , libraire , rue St Severin ,
à la Rofe d'or , in- 8° . 1769.
L'objet de M. Wallace eft de prouver
que la population a diminué confidérablement
; il commence par donner une
hypothefe fur la manière dont la terre
s'eft couverte d'habitans. Il n'admet qu'un
premier homme & une premiere femme,
& fuppofe que de chaque mariage il naît
fix enfans, trois garçons & trois filles dont
un couple feulement meurt en bas âge ou
avant de fe marier , tandis que les autres
au bout de trente- trois ans & quatre mois
ont produit chacun fix autres enfans . Il
réfulte qu'après 1233 il exifte 412 mil92
MERCURE DE FRANCE. ederal
moins
de c
Canter
Bertag
d
3 To
Alle
COVE
liards 316 millions 860 mille quatre cens
feize individus , nombre immenfe le
que
fait & l'expérience démentent également,
de l'aveu même de M. Wallace , qui ne
s'en fert pas moins cependant pour prouver
qu'il doit y avoir eu plus d'hommes
fur la terre avant le déluge qu'il n'y en a
aujourd'hui. En fuivant fon hypothéfe &
fon calcul , quelle feroit donc la quantité
d'hommes qui feroient nés dans un pareil
efpace de tems après le déluge , puifqu'en
commençant il y avoit trois couples
chargés de la multiplication au lieu
d'un feul ; encore pourroit on ajouter
Noé & fa femme , puifqu'il vécur encore
trois cens cinquante ans après le déluge .
L'auteur examine la population actuelle ;
les obfervations de M. Templemán fervent
de bafe à fes calculs , en fuppofant
toute la terre habitable auffi peuplée à
proportion que l'Angleterre , elle auroit
plus de 4 milliards 960 millions d'habitans
; fi elle l'eft dans la même proportion
que la Hollande qui eft fept fois auffi peuplée
que l'Angleterre , eu égard à l'étendue
de fon territoire , elle contient 34
milliards 720 millions d'habitans ; fi l'on
prend pour fondement la population de
la Ruffie , elle n'en aura que 475 millions.
On l'évalue à un milliard. L'auteur entre
MA I. 1769 .
93
dans le détail des caufes de la population;
il est moins fyftématique fur ce fujer ; la
plupart de ces caufes font fous nos yeux ;
nos moeurs , nos ufages ont changé ; notre
maniere de vivre eft bien différente ;
les mariages ne font pas affez encouragés;
les loix touchant les fucceffions , le droit
d'aineffe qui affure à un feul la plus grande
partie du bien de fa famille , femblent
forcer les autres au célibat en leur ôtant
les moyens de foutenir leurs enfans , & c.
A la fin de cet ouvrage on trouve un examen
critique du difcours de M. Hume
fur la population des tems anciens ; ce
morceau eft fagement écrit , & rempli de
recherches & de difcuffions profondes
ainfi que la differtation.
Dictionnaire raisonné des Eaux & Forêts ,
compofé des anciennes & nouvelles
ordonnances ; des édits , déclarations
& arrêts du confeil rendus en interprétation
de l'ordonnance de 1669 , des
coutumes , arrêts du confeil & autres
cours fouveraines , réglemens généraux
& particuliers de réformation , décifions
des miniftres , des grands maîtres
& des jurifconfultes ; contenant l'explication
des termes appartenans à la
imatiere des eaux & forêts , & la forme
}
94
MERCURE
DE
FRANCE
.
particuliere aux affaires qui fe pour faivent
aux maîtrifes ; fuivi du recueil
des édits , déclarations , arrêts , réglemens
& autres piéces non- imprimées
jufqu'à préfent , qui font entrés dans
cet ouvrage ; avec deux tables , l'une
chronologique, l'autre par ordre alphabétique
des matieres . Pat M. Chailland
, ancien procureur du Roi en la
maîtrife des eaux & forêts de Rennes .
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue St
Severin , & Knapen , libraire - imprimeur
, au bas du pont St Michel , 2
vol . in- 4°.
es , eter
atpenc
י ד
On doit cet ouvrage aux foins & au
zèle de M. Chailland ; obligé par état
d'étudier les loix foreftieres , il y trouva
des difficultés & des embarras qui lui firent
defirer un ouvrage dans lequel on eût raſfemblé
fous le même point de vue tout ce
qui pouvoit avoir rapport à chaque partie
de la matiere des eaux & forêts ; il recourut
à tous les livres connus ; il n'oublia
pas le mémorial alphabétique dont le titre
& la forme fembloient lui promettre
l'avantage qu'il cherchoit ; mais il y vit
la même confufion . Il fe décida à faire
pour lui des tables de tout ce qu'il lifoit
& apprenoit par l'uſage . Ces tables réfléoncor
cequ
m
ded
MAI 1769.
95
chies , étendues , & travaillées avec afliduité
pendant plufieurs années d'exercice
forment le dictionnaire raifoncé que nous
annonçons. Il comprend non-feulement
toutce qui appartient à la police générale ,
établie par les ordonnances & les réglemens
pour la confervations des eaux &
forêts , confidérées comme étant de droit
commun , mais encore des principes &
des décifions fur toutes les difficultés qui
peuvent naître entre particuliers au fujet
de la propriété & de l'ufage des mêmes
eaux & forêts,
Cours de lectures , fur les queftions les plus
importantes de la métaphyfique , de la
morale & de la théologie traitées dans
la forme géométrique , avec des renvois
aux auteurs les plus célébres qui
ont écrit fur ces matieres ; ouvrage
pofthume du Docteur Doddrige,traduit
de l'anglois en françois. A Liége, chez
Clément Plomteux , imprimeur de
Meffeigneurs les Etats , & à Léipfick
en foire , in- 12. 4 vol .
Le traducteur a fait des changemens
confidérables à l'ouvrage du docteur Dod
drige ; il en a fait une production nouvelle
à plufieurs égards. L'auteur anglois
95
MERCURE
DE
FRANCE
.
avoit traité la plupart des matieres d'une
maniere trop fuperficielle ; on leur a donné
le développement & les éclairciffemens
néceffaires. Toute la partie théolo
gique eft prefque entierement neuve . Le
traducteur n'a pas cru devoir laiffer fubfifter
ce qu'avoit fait le docteur anglois ;
il a fubftitué à fes détails une doctrine
conforme aux fentimens de l'Eglife Catholique
, Apoftolique & Romaine. En
réuniffant tout ce qu'il eft important de
fçavoir fur la logique , la métaphyfique ,
la morale & la théologie , le traducteur a
tâché de rendre fon livre claffique ; il
peut en effet être adopté dans les colléges
, les univerfités & les féminaires. On
offre d'abord un axiome , ou une définition
qu'on éclaircit par quelques raifonnemens
précis , & on renvoie enfuite aux
bons écrivains qui ont traité de chaque
objet ; on indique l'ouvrage , le chapitre,
le paragraphe , &c. où l'on peut trouver
des détails plus étendus. Nous nous contentons
d'annoncer cette production peu
fufceptible d'extrait , mais très- propre à
ceux à qui on la deftine.
Opufcules de Chirurgie ; par M, Morand,
de l'académie royale des fciences & de
plufieurs autres. A Paris , chez Guillaume
MA I. 1769 .
97
laume Defprez , imprimeur du Roi &
du Clergé de France , in 4° . 1 partie.
Cet ouvrage de M. Morand fait partie
de l'hiftoire de l'académie royale de chiturgie
. I devoit précéder le quatriéme
yolume des mémoires qui vient de patoître
; on avoit commencé à l'imprimer
lorfqu'on a jugé à - propos de changer ce
plan qui eft celui de l'académie royale
des fciences . M. Morand fait paroitre fon
travail Téparément fous le titre d'opufcules
; il fe propofe d'y ajouter une fuite .
Cette premiere partie contient la notice
des ouvrages publiés par différens membres
de l'académie royale de chirurgie
depuis 1751 jufqu'en 1761 , & les éloges
de plufieurs académiciens qui font morts
depuis 1757 jufqu'en 1762. Ce font ceux
de Meffieurs Baffuel , Malaval , Verdier,
Garengerot , Daviel & Fager . A la fuite
de ces éloges on trouve différens morceaux
, & fur- tout un mémoire fur la vie
& les écrits de Habicot , & un difcours
dans lequel on montre combien il eft néceffaire
à un chirurgien d'être lettré. Le
volume eft terminé par des obfervations
de chirurgie ; il y en a quelques- unes fur
les plaies de la tête qui ont été lues à l'académie.
Les autres ont pour objet dif-
E
98 MERCURE DE FRANCE:
férentes opérations importantes de l'art ;
c'eft à ces obfervations que M. Morand
promet une fuite .
Saggio di nuove offervazioni e scoperte ;
Ellai d'obfervations & de découvertes
nouvelles , par M. Jofeph Pallucci
docteur en médecine , maître en chirurgie
, chirurgien de L. M. Impériales
& Royales , correfpondant des académiés
royales des fciences & de chirurgie
de Paris , &c. A Florence , in-
8°. 232 pages.
M. Pallucci eft connu déjà par plufieurs
ouvrages qu'il a écrits tant en latin qu'en
françois fur différens points de médecine
& de chirurgie. Les gens de l'art ont approuvé
fon nouvel inftrument pour abbaiffer
la cataracte , fes obfervations fut
la lithotomie , & c . La production qu'il
vient de publier ne mérite pas moins leurs
éloges. La perfection de tous les arts eft
le fruit des découvertes & de l'expérien
ce ; c'est à ces moyens que la médecine
doit fes progrès ; c'eft par eux qu'elle en
fait tous les jours entre les mains d'un
obfervateur attenrif. M. Pallucci a trouvé
quelques nouveaux remedes dont il fait
part au Public ; il y en aun qui a pour ob
M A I. 1769. 95
jet la cure de la gangrene , la plus dangereufe
de toutes les maladies , puifqu'elle
attaque & détruit enfin les os , change la.
forme des parties du corps humain auxquelles
elle s'attache , leur ôte le mouvement
, & caufe la mort , fi l'on n'arrête
point fes progrès à tems. Les moyens
qu'on employe communément contre elle
font le fer & le feu ; ces opérations douloureufes
effrayent & confternent un malade
qui , fouvent , aime mieux mouric
que s'y foumettre . M. Pallucci affure
qu'il a trouvé un remede certain ; il donne
le détail des expériences qu'il en a faites
, & qui lui ont réuffi. Il ne l'applique
pas uniquement à la gangrene ; il a effayé
dans beaucoup d'autres maladies auffi
dangereufes , & dont la cure exigeoit des
fecours auffi violens , tels que les cancers
au fein , les excroiffances qui embarraſfent
le canal de l'urètre & empêchent
d'uriner , quelques fiftules , &c. Il le préfente
en un mot comme un remede efficace
contre toutes fortes d'ulceres , & lui
donne le nom d'onguent elcotique ; ce remede
eft extérieur ; il en a découvert un
autre pour les maladies qui tirent leur
principe d'une acrimonie vénérienne ; ce
font des pilules d'une nouvelle eſpéce ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
compofées de parties égales de mercure
très- pur , de favon & de mie de pain.
L'auteur , après l'avoir fait connoître
préfente les expériences qu'il a faites , &
entre dans un détail exact des maladies &
de la maniere dont il les a traitées.
و
Des Jacintes , de leur anatomie , réproduction
& culture ; avec cette épigr.
Sic parvis componere magna folebam.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Leclerc , libraire , quai des Auguf
tins , in-4°.
C'est à Harlem que la Jacinte eft plus
cultivée qu'ailleurs. Sa forme , fa taille
fes couleurs , fon odeur même varient
autant que fes efpéces dont on diftingue
environ deux mille par des noms particuliers
. On y voit des arpens entiers couverts
de ces fortes de fleurs doubles ou
fimples , fans autre intervalle que celui
des fentiers néceffaires pour leur culture.
L'auteur préfente des recherches fur le
nom , l'ancienneté , l'origine & la patrie
de la premiere jacinte appellée orientale ;
la variété des opinions ne permet que des
conjectures fort incertaines, La couleur
de cette fleur a occafionné bien des dif-
.
MA I. 1769. 101
fertations ; on croit généralement qu'elle
étoit bleue , à caufe du grand nombre de
jacintes de cette efpéce qu'on trouve naturellement
dans les bois de prefque toutes
les parties de l'Europe ; l'efpéce rouge
qu'on y voir moins fréquemment paroît
à l'auteur être la véritable eſpéce ; la double
origine que les anciens lui donnoient
femble prouver en faveur de cette couleur.
Les fleuriftes diftinguent aujourd'hui
quatre claffes de jacintes. La fimple ou
monopetale , dont le corolle eft divifé par
fes extrêmités en fix fegmens ; la demidouble
qui a le corolle doublé irrégulierement
de quelques feuilles florales ; la
double , dont les petales font recouvertes
par d'autres petales ou feuilles florales ;
& la pleine dont le coeur eft rempli d'autant
de feuilles florales qu'il eft poffible .
L'auteur examine enfuite l'oignon de la
jacinte , les qualités qu'il doit avoir ; il le
fuit dans le cours de fa végétation & préfente
un fyftême nouveau fur les racines ,
qui font , felon lui , des vaiſſeaux excrétoires
qui fervent à décharger l'oignon de
l'excédent de féve qu'il a reçu de la terre;
il combat fortement l'opinion qui les fait
regarder comme des pompes afpirantes
par lefquelles la féve pénétre dans l'oignon.
Ces détails appartiennent au fleu-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
rifte & au phyficien ; l'ouvrage eft terminé
par un traité précis de la culture de
cette Aeur .
L'agriculture fimplifiée felon les règles des
anciens ; avec un projet propre à la faire
revivre , comme étant la plus profitable
& la plus facile . A Paris , chez
Bailly , libraire , quai des Auguſtins , à
l'Occafion , un vol. in - 12.
On ne préfente pas dans cet ouvrage
des fyftêmes fur l'agriculture ; on rappelle
feulement les méthodes des anciens
qui fçavoient cultiver leurs champs & les
rendre plus fertiles ; ils ne differtoient pas
fur ce premier des arts, ils le pratiquoient;
ils faifoient des expériences fur la maniere
d'améliorer les terres , & tiroient
parti de ces expériences. Virgile , Ramus
, Columelle ont fervi de guide à
l'auteur. Avec quels tranſports feroientils
lus & cités s'ils avoient écrit de nos
jours ; les anciens font comme ces vieilles
divinités qu'on n'encenfe plus que par
habirude. « Cependant quelle différence
» entre la maniere dont nos peres voyoient
» & celle dont nous voyons ! diftraits par
» mille objets ridicules , nous ne donnons
» pour ainfi dire qu'un quart d'application
rlet
jou
ten
lo
#fo
M A I. 1769. 103
»
"
»
» tion à tout ce que les anciens approfon-
» diffoient ; leur vie fimple & frugale ne
leur déroboit qu'une heure ou deux par
jour pour leurs befoins ; le reste du
» tems fe paffoit à faire des expériences
» & à réfléchir
fur les chofes qu'on vou-
» loit connoître & décrire ; il ne s'agif-
» foit point alors d'allier l'étude avec les
fpectacles
; la vie privée avec la vie
»folle & diffipée ; & c'eft ce qui fait que
» les ouvrages
des anciens font filimés .
» On s'apperçoit
, en les lifant , qu'ils fu-
» rent le fruit d'une longue & férieufe
» méditation
; au lieu que nos livres fe
» font en courant . Ce ne font que des
» idées indigeftes
, mais qu'on trouve ad.
mirables,graces à une expreffion
recherchée
qui nous féduit. Le ftyle nous fait
négliger les chofes , parce que nous
fommes plus jaloux des phrafes que des
penfées. Abus d'autant
plus déplora-
» ble , que les paradoxes , par ce moyen ,
" font reçus comme les erreurs. » Cet
ouvrage eft de M. le Marquis
de Caraccioli
. En parlant de l'agriculture
, il s'étend
fur tous les objets
économiques
qui
y ont quelques
rapports ; il montre des
connoiffances
particulieres
des différentes
méthodes
de cultiver
en divers pays ; il
tire fur-tout parti de celle des Italiens ;
"
">
»
E iv
104. MERCURE DE FRANCE.
fon livre mérite de juftes éloges ; il ajoute
aux lumieres qu'on a déjà , & il feroit à
fouhaiter que l'on s'attachât à nous donner
les manieres de chaque peuple qui aideroient
à perfectionner l'art de cultiver.
Biblioteca degli Volgarizzatori , &c. Bibliothéque
des Traducteurs , ou notice
des traductions des ouvrages écrits dans
les langues mortes avant le XVe fiécle ;
oeuvre pofthume du fecrétaire Philippe
Argelati , Boulonnois ; 4 volumes avec
les additions & les corrections d'Ange-
Théodore Villa , Milanois , compriſes
dans la 2 partie du tome IV. A Milan.¸
66
La préface que M. l'abbé Villa a mife
à la tête de cet ouvrage en indique l'objet
; elle offre des obfervations littérai
res qui font affez intéreffantes ; nous
nous bornerons à la rapporter en l'abré
geant. Le nombre des traductions eft
devenu prefque infini ; il eft impoffible
» de le fixer d'une maniete préciſe ; on
» commença à traduire en Italie auffi tôt
qu'on y commença à penfer & à écrire ;
» il y a des verfions dont les auteurs font
» inconnus , & dont on ne peut offrir la
date ; le ftyle dans lequel elles font
» écrites fuffit pour faire préfumer qu'el-
❤
"
39
les
éto
fre
&
"
"
ן כ
"
»
»
MA I. 1769 .
105
» les l'ont été dans le tems où la langue
» étoit naiffante . Le latin fut oublié à
» mefure que
l'italien fe
formoit ; plu-
» fieurs fçavans
enrichirent l'idiôme vulgaire
de quelques beautés de la langue
» morte; lors la renaiffance des lettres en
» Italie, on s'attacha à l'étude des anciens ,
» & à les faire
connoître . Hercule I , duc
» de Ferrare , qui attira dans fa cour beau-
» coup de gens de lettres , les
engagea à
» traduire les meilleurs
écrivains grecs
» & latins ; il n'y en a peut-être pas un
feul dont on n'ait donné les
ouvrages
» en italien . Les traducteurs fe multiplierent
; plufieurs
embrafferent ce gen-
» re de travail par caprice ,
quelques- uns
» par goût , beaucoup par vanité ; on attachoit
plus de gloire
qu'aujourd'hui à
» la
connoiffance des langues
étrangeres ,
» & plus de mérite aux
traductions ; on
» en vit plufieurs des mêmes
ouvrages
» de différentes mains , & fouvent d'un
» mérite égal. Les Italiens
fembloient
» aimer mieux s'enrichir des
productions
» étrangeres , qu'en compofer de nouvel-
» les & qui fuffent
particulieres à leur
»> nation. Ce goût a tellement
multiplié
» les ouvrages de cette efpéce , qu'il eft
» difficile d'en donner un catalogue exact;
plufieurs
écrivains
bibliographes , ja- 33
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE .
"
"
» loux de contribuer aux progrès de l'hif-
» toire littéraire , ont entrepris d'en for-
» mer un ; Crefcimbeni , Fontanini
» Apoftolozeno , l'abbé Quadrio , le com-
» te Mazzuchelli s'en font occupés , &
» font fort éloignés de lui avoir donné
» l'étendue néceffaire ; celui du marquis
» Scipion Maffei ne peut être regardé
» que comme un fimple effai . L'ouvrage
» de Philippe Argelati eft le plus com-
» plet ; il fut aidé par quelques fçavans
bibliographes qui lui abandonnerent la
plupart des recherches qu'ils avoient
» faites . " On ne s'eft pas borné à donner
le catalogue des traductions & de leurs
différentes éditions,on y a joint une courte
notice des vies de chaque traducteur connu
, & un jugement précis & impartial de
leurs M. l'abbé Villa a été en- ouvrages.
gagé , par
› par des perfonnes auxquelles il ne
pouvoit rien refufer , à continuer ce catalogue
; il a corrigé plufieurs articles d'Argelati
, & il y en a ajouté un très - grand
nombre qui avoient été oubliés . Cet ouvrage
a demandé beaucoup de foin , de
travail & de patience ; il intéreffe les Ita-
Tiens plus que les étrangers , mais il peut
fervir à l'hiftoire générale de la littérature
, & c'eſt à ce titre feul que nous en faifons.
mention.
MAI. 1769.
107
Traités fur différens objets de Médecine
par M. Tillot , docteur & profeffeur
en médecine à Lauſanne , de la fociété
royale de Londres , &c , &c , ouvrage
traduit du latin , avec un difcours préliminaire
fur chaque maladie , par M.
B *** D. M. agrégé en l'Univ . d'Aix .
A Paris , chez P. F. Didot le jeune ,
hôtel de Luynes , quai des Auguftins ,
à St Auguftin ; 2 volumes in - 12 , prix
livres reliés.
S
Le nom de M. Tiffot , qui eft à la tête
de cet ouvrage , en annonce le mérite ; il
contient fix traités , dont le dernier fur la
fanté des gens de lettres a déjà paru féparément
fous le titre d'avis aux gens de
lettres & aux . perfonnes fédentaires fur
leur fanté ; la traduction étoit d'une autre
main que celle qui fe trouve dans ce recueil
; M. B*** prétend qu'elle contient
beaucoup de fautes ; c'est la raifon qui l'a
porté à le traduire de nouveau ; nous
avons déjà fait connoître cet ouvrage intéreffant
, qui mérite l'attention des perfonnes
pour lefquelles il eft particuliérement
écrit nous citerons encore un
exemple de l'épuifement littéraire qui
offre des détails bien finguliers. M. Tiffot
l'a tiré du traité de M. Zimmermann
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
fur l'expérience en médecine , au chapitre
où cet écrivain traite des effets de la
contention d'efprit. « Un jeune gentil-
» homme Suiffe donna tête baillée dans
» l'étude de la métaphysique ; bientôt il
fentit une laffitude d'efprit à laquelle il
oppofa de nouveaux efforts d'applica-
»tion ; ils augmenterent la foibleffe & il
» les redoubla . Ce combat dura fix mois ,
» & le mal augmenta au point que le
» corps & les fens s'en reffentirent . Quel-
"
39
29
"
ود
ques remedes rétablirent un peu le
» corps , mais l'efprit & les fens tombe.
rent par une gradation infenfible dans
l'état de ftupeur le plus complet . Sans
être aveugle , il paroiffoit ne pas voir ;
» fans être fourd , il paroiffoit ne pas en-
» tendre ; fans être muet , il ne parloit
» plus du refte , il dormoit , buvoir ,
mangeoit fans goût & fans dégoût , fans
» demander & fans refuſer . On le crut in-
» curable ; on ne lui donna plus de re-
» medes ; cet état dura un an . Au bout de
» ce tems on lut devant lui une lettre à
» haute voix , il treffaille , fe plaint four-
» dement , & appuie fa main fur l'oreille;
» on s'en apperçoit & on lit plus haut ;
» alors il crie & donne des fignes de la
» douleur la plus aiguë ; on réitere l'expérience
, & le fens de l'ouïe eft ra-
39
cher
lond
me
иоп
» ftu
# 40
"nd
N
"
M A I. 1769 . 109
n
>>
» cheté
la douleur
. Tous
les autres
par
»font rachetés
fucceffivement
de la même
façon , & au retour de chaque
fens » on remarqua
une diminution
dans la
ftupidité
; mais l'épuifement
& les » douleurs
le mirent pendant
long tems
» aux portes de la mort ; enfin la nature
l'emporta
prefque
fans aucun fecours » de la médecine
; il fe rétablit
entiére-
» ment , & eft aujourd'hui
un de nos
meilleurs
philofophes
. Il eftimpoffible
d'expliquer
ces phénomenes
autrement
» que par le vice des nerfs & par l'in- » Aluence que l'ame
a fur eux. » Les autres
traités qui rempliffent
ses deux vo- lumes
ont pour objet la petite vérole
, l'apoplexie
, l'hydropifie
, la colique
de plomb & le morbus
niger. Nous nous bornons
à les indiquer
; ils méritent
d'être lus de fuite & dans tous leurs détails .
"
Le nouveau Teinturier parfait , ou traité
de ce qu'il y a de plus effentiel dans la
teinture , omis ou caché par l'auteur
de l'ancien Teinturier parfait , qui contient
l'art de teindre les draps , les
étoffes , & les laines en toutes fortes
de couleurs celui de les mêlanger enfemble
, & leurs proportions , & le
:
110 MERCURE DE FRANCE.
nouveau fecret de l'écarlate , tel qu'on
le pratique maintenant , avec un dictionnaire
des principaux ingrédiens &
des termes propres à l'art de teindre.
A Paris , chez Charles- Antoine Jombert
, libraire du Roi , rue Dauphine ,
in 12 , 2 volumes.
de
L'art de la teinture eft peut- être le
moins connu ; il a toujours resté renfermé
dans le corps des hommes qui le profeffent
; ils fe font tranfmis de pere en
fils le fecret de la compofition des couleurs
, fans y rien ajouter , fans s'embarraffer
de connoître la raifon des différens
effets que les drogues qu'ils
employent
operent tous les jours fous leurs yeux ;
la vient le peu de progrès qu'il a fait juflà
qu'ici ; le premier ouvrage qui ait paru
fur ce fujet, eft celui qui porte pour titre :
le Teinturier parfait , l'auteur promet
beaucoup & tient peu ; il n'a point travaillé
en philofophe , en homme dévoué
au bien public ; on reconnoit dans fon livre
un maître teinturier , un ouvrier jaloux
de fes fecrets , qu'il promet de découvrir
& qu'il ne découvre point. Celui
que nous annonçons eft deftiné à y fuppléer
; comme le premier traite fuffifamment
de ce qui concerne l'acceffoire de
tet art
ties ef
Fife e
fente
pour
forre
OnS
tion
det
far
plo
On
M 1769. III
9
A I.
cet art , on fe borne dans celui - ci aux parties
effentielles qu'on defiroit . Il eft divifé
en deux parties ; la premiere préfente
le véritable fecret de l'écarlate , du
pourpre , &c , & l'art de donner toutes
fortes de couleurs aux draps du Levant ;
on s'étend principalement fur la proportion
des drogues pour toutes les efpéces
d'étoffes ; dans la feconde , on enfeigne
l'art de teindre les laines pour les employer
enfuite en draps ou en droguets ;
on indique les mêlanges qui conviennent
à chaque couleur , &c. L'auteur promet
un autre ouvrage fur la différence des
bonnes & des mauvaiſes couleurs. Si celui
ci eft reçu favorablement ; nous ne
pouvons que l'exhorter à l'entreprendre ;
plus l'art du teinturiet fera connu , plus
il fera facile de le perfectionner ; le phy
ficien & le chymifte le foumettront à la
réflexion & à l'analyfe ; leurs recherches
les conduiront à des découvertes qui ne
pourront que lui être très- avantageufes.
Tractatus de Conciliis in genere . Traité
des Conciles en général , par M. l'abbé
Ladvocat. A Paris , chez Delalain,
rue St Jacques , in - 1 2 .
Les deux fondemens de la théologie
112 MERCURE DE FRANCE .
font la vérité de la religion & l'autorité
de l'églife ; les conciles font partie de
cette autorité ; M. l'abbé Ladvocat commence
par les définir & préfenter leurs
divifions ; il entre enfuite dans des détails
fur leur origine , leur utilité , leur
néceffité. Il traite après cela de leur convocation
, & fait connoître ceux qui peuvent
être invités à y affifter , & parmi
ces derniers , quels font ceux qui doivent
avoir droit de fuffrage . Il explique l'objet
des conciles , c'eft à- dire , les matieres
qui doivent y être agitées , ce qui le conduit
à traiter de l'autorité des conciles.
Il termine fon ouvrage par des détails fur
la puiffance des princes à l'égard de ces
aflemblées de fideles . Le nom de M.
l'abbé Ladvocat , qui eft à la tête de cette
production , en annonce affez le mérite ;
perfonne n'ignore les connoiffances profondes
& l'érudition immenfe de ce célebre
théologien.
Quel fut l'état des perfonnes en France
fous la premiere & la feconde race de nos
Rois ouvrage
ouvrage couronné par l'académie
royale des infcriptions & belleslettres
en 1768 , où l'on effaye d'éclaird'après
les feuls monumens du
tems , les queftions les plus intéreffanMAI.
1769. 113
tes de nos antiquités , fur la condition ,
les droits & les engagemens refpectifs
des hommes nés libres , des affranchis
, des ferfs , des colons , des lites ,
des fifcaliers , des hommes du Roi &
de l'Eglife ; fur le clergé , la nobleſſe
& le tiers- état ; fur les bénéfices militaires
, le vaffelage , les fiefs , les feigneuries
& juftices privées , & le gouvernement
féodal ; par M. l'abbé de
Gourcy, de la fociété royale des fciences
& belles lettres de Nancy. A Paris ,
chez Defaint , libraire rue du Foin St
Jacques , un volume in - 12.
L'académie royale des infcriptions &
belles lettres avoit propofé pour le fujer
du prix de 1768 , de déterminer l'état des
perfonnes en France fous les deux premieres
races de nos rois ; M. l'abbé de
Gourcy a envifagé cette queftion de la
maniere la plus fatisfaifante & la plus
naturelle ; l'état des perfonnes renferme
néceffairement l'idée de liberté & de fervitude
; la liberté eft commune aux différens
ordres de citoyens qui peuvent fe
fubdivifer en plufieurs claffes , déterminées
par des rapports de fupériorité & de
dépendance entre elles. La question développée
ainfi en fournit trois autres à
114 MERCURE DE FRANCE.
›
examiner . Y avoit- il des hommes libres
& des efclaves fous les deux premieres
races de nos rois ? Peut- on diftinguer dès
ce tems parmi les libres les trois ordres
duclergé , de la nobleffe & du tiers - état ?
Y avoit-il dans ces trois ordres , des feigneurs
, des vaffaux , & des fujets des
feignears ? Ces trois queftions fourniffent
chacune un article féparé , & forment
la divifion de l'ouvrage de M. l'abbé
de Gourcy ; il eft rempli de recherches
, d'érudition & de critique ; l'auteur
a fouillé dans tous les monumens du
tems ; il a mieux aimé , dit - il , courir les
rifques deparoître ennuyeux à certains lec ·
teurs , que d'être fuperficiel ou peu exact
pour les autres. C'eft prefque toujours le
fort des fçavans qui travaillent à éclaircir
les points les plus intéreffans de l'hiftoire
d'une nation ; M. l'abbé de Gourcy
l'a évité ; fes recherches font inftructives
& ne manquent pas d'agrément. La queftion
qui forme le ſecond article eft furtout
très- curieufe ; il s'agit de déterminer
fil'on pouvoit diftinguer trois ordres
de citoyens libres fous les deux premieres
races . Les difficultés ne roulent que fur la
nobleffe ; formoit- elle réellement alors
un ordre diſtinct & féparé des deux autres.
L'auteur trouve dans nos faftes pluearsV
lesP
oyale
Nanc
Coun
MAI. 1769 .
115
fieurs veftiges de cet ordre de nobleffe ,
&fes preuves laiffent peu de chofe à defirer.
Il a joint à cet ouvrage un difcours
fur cette question : eft- il à propos de multiplier
les académies ? qu'il compofa
pour le jour de fa réception à la fociété
royale des fciences & belles lettres de
Nancy , le 8 Mai 1768 .
Cours de Médecine pratique , rédigé d'après
les principes de M. Ferrein , profeſfeur
en médecine au College royal , en
anatomie au Jardin du Roi , & membre
de l'académie royale des ſciences ,
par M. Arnault de Nobleville , docteur
en médecine. A Paris , chez de
Bure , pere , quai des Auguftins , à
l'image St Paul , 3 volumes in- 12.
Cet ouvrage eft deſtiné aux jeunes mé
decins , qui , au fortir de leurs premieres
études , font fouvent obligés de traiter
toutes fortes de maladies ; ils fe trouvent
alors dans une fituation embarraffante ;
la crainte de rifquer leur réputation ne
leur permet pas de paroître chancelans &
indécis; & d'un autre côté, il leur eft trèsdangereux
d'ordonner au hafard , des remedes
dont ils ne fentent pas le rapport
avec les indications qu'ils ont à remplir.
116 MERCURE DE FRANCE .
On fe flatte que ce cours de médeciné
pourra fuppléer à la pratique qui leur
manque ; il eft du célebre Ferrein , &
contient les leçons publiques qu'il a dónnées
avec fuccès pendant plufieurs années
; le rédacteur n'a pas cru que
fon tra .
vail puifle déplaire à M. Ferrein ; il ne
fait que le prévenir fans doute , & procurer
promptement au public un ouvrage
précieux que les occupations du profeffeur
ne lui auroient peut être pas permis
de donner fi- tôt . M. Ferrein eft le premier
qui ait réduit en un art fimple la ſcience
de traiter les maladies ; il a débarraſſé la
médecine de tous les fyftêmes qui ne fervoient
qu'à l'obfcurcir en variant les opi .
nions ; il n'a pris des théories que ce qui
étoit indifpenfablement néceffaire , & a
tout rappellé à une obfervation raifonnée
& fondée uniquement fur le bon fens &
l'expérience. A chaque claffe de maladies
, on a joint quelques exemples particuliers
qui font voir la jufteffe de la méthode
curative qu'on y propofe . Les maladies
y font exactement décrites ; & la
nature eft le feul guide qu'on recom
mande aux médecins dans la maniere de
les traiter.
Effaihiftorique & critique fur les privileges
X
S.
et
00
S
M A I. 1769. 117
& exemptions de Réguliers . A Venife ,
& fe trouve à Paris chez Defaint , libraire
rue du Foin , in - 12 , 385 pages.
:
Cet effai eft une nouvelle réponse à l'éçrit
intitulé Cas de confcience fur la
Commiffion établie pour réformer les ordres
religieux ; on a déjà prouvé que la
commiffion n'attaquoit pas les exemptions
, & que la réforme pouvoit avoir
lieu fans y donner atteinte ; on va plus
loindans cet ouvrage ; on s'attache à démontrer
que ces exemptions font des abus
qu'il faut fupprimer. On commence par
donner une idée claire de ce qu'on doit
entendre par exemption en matiere eccléfiaftique
; c'eft un privilege qui fouftrait
une églife , une communauté
fécu
liere ou réguliere à la juriſdiction de l'évêque
diocéfain , & la foumet immédiatement
au fouverain pontife , ou à un
fupérieur autre que l'ordinaire . M. de
Fleury , dans fon huitieme difcours , s'eft
exprimé ainfi fur ce fujet . « Les exemp-
» tions ont été une des principales caufes
» du relâchement des ordres religieux...
" C'eft n'avoir point de fupérieur , que
» d'en avoir un fi éloigné , & occupé
» d'ailleurs des affaires les plus impor¬
118 MERCURE
DE FRANCE.
»
ן כ
» tantes : c'est une occafion de méprifer
» les évêques &le clergé qui leur eft fou
» mis ; c'eft une fource de divifions dans
l'églife , en formant une hiérarchie par-
» ticuliere . » Ces accufations font graves;
l'effai que nous annonçons montre qu'elles
font fondées . Les moines , à leur établiſſement
, furent foumis à la jurifdiction
épifcopale ; le concile de Calcédoine
regla leur dépendance en 45 1. Les autorités
qu'ils alleguent en faveur de l'antiquité
de leurs exemptions , ne font pas
bien fûres , & les privileges qu'ils citent
avant l'onzieme fiécle font apocryphes.
Lorfqu'ils en obtinrent , plufieurs évêques
reclamerent contre l'abus. Saint Bernard
lui -même , qui avoit embraffé la
réforme de Citeaux , qui étoit abbé de
cet ordre , & fondateur d'un grand nombre
de monafteres , n'héfita pas à s'élever
contre ces exemptions , & fit à ce fujet
au Pape les repréfentations
les plus fortes
& les plus vives. L'auteur , après
avoir parlé de la jurifprudence
eccléfiaftique
& civile fur cette matiere , examine
les principaux vices qu'on peut reprocher
à ces privileges , & conclut qu'ils font
des abus qu'il eft important de fupprimer.
M A I. 1769*
119
par
'Dictionnaire de la Nobleffe ; contenant les
généalogies , l'hiftoire & la chronologie
des familles nobles de France , avec
l'état des grandes terres du royaume ,
que la nobleffe pofféde aujourd'hui à
titre de principautés , duchés , marquicréation
, fats , baronnies , & c . foit
par héritages , alliances , donations ,
mutations , fubftitutions , achats ou
autrement. On a joint à ce dictionnaire
le tableau généalogique , hiftorique,
des maifons fouveraines de l'Europe
& la notice des familles étrangeres les
plus anciennes , les plus nobles & les
plus illuftres . Ouvrage propofé par
foufcription .
On ne s'attachera
point à relever ici
l'importance
d'un ouvrage , qui a pour
objet de donner le tableau fidéle des plus
grandes familles de la France & de l'Europe..
L'hiftoire de la nobleffe préfente l'hiftoire
de l'héroïfme , & celle des défenfeurs
de la patrie ; elle rappelle les noms
fameux de ces guerriers , de ces illuftres
patriotes qui ont combattu pour leur pays
&pour leur province ; ou qui les ont fervis
utilement par leurs travaux , leurs
biens , & leurs vertus. On s'empreſſe
120 MERCURE
DE FRANCE
.
de connoître ces grands hommes , ces nobles
familles que la valeur , la naiffance ,
la fortune ont élevés au - deffus des peuples
pour leur donner l'exemple des devoirs
, & mériter leurs hommages & leurs
refpects .
celle
C'est donc une étude utile que
des généalogies , qui aflignent en quelque
forte l'illuftration & le rang de chaque
famille noble . Voilà ce que ce dictionnaire
offrira à la curiofité du lecteur d'une
maniere claire & précife.
La fcience des généalogies
y fera développée
avec ordre & méthode ; elle jettera
un nouveau jour fur les faits hiftoriques
, c'eft pas elle qu'un hiftorien
doit
fe guider , & c'eft par elle que le lecteur
peut fuivre l'hiftorien
dans fa marche rapide.
L
On a déjà fait paroître en 1757 un dictionnaire
généalogique
- héraldique
: cet ouvrage a eu beaucoup
de fuccès, cependant
il étoit alors très - imparfait
, parce
qu'il étoit difficile , & même impoffible
d'y mettre d'abord l'étendue , l'exécution
& la perfection
néceffaires
. Un pareil
ouvrage ne peut être bien compofè que par le concours
des familles nobles . C'eſt
que l'on ouvre une foufpar
cette raifon
cription , en invitant tous ceux qui ont
de
P
MAI. 17691 121
de bons mémoires , à les communiquer
la voie du libraire.
par
Outre l'origine & l'état actuel des anciennes
& illuftres maifons du royaume ,
dont les titres font confignés dans les faftes
de notre hiftoire , & même dans des
recueils publics & particuliers , on trouvera
dans cette collection un très - grand
nombre d'anciennes familles nobles, dont
les généalogies n'ont point encore paru .
Elles ont été dreflées fur des titres originaux
, ou d'après des mémoires certains &
légalités par les juges des lieux .
On rapportera les généalogies de la
haute & ancienne nobleffe , de la nobleffe
ordinaire , de la nouvelle nobleſſe , d'après
des mémoires qui ont été envoyés ,
& d'autres qui font promis.
On conftatera auffi l'origine & l'état
préfent des maifons fouveraines de l'Europe
, les grandes terres & feigneuries du
royaume , leurs érections fucceffives en
baronnies , comtés , marquifats , duchés ,
&c. les maifons qui les ont autrefois poffédées
; celles qui en ont la jouillance actuelle
; objets intéreffans & propres à répandre
plus de lumiere fur cet ouvrage .
On invite les familles qui donnent
quelqu'attention à leur illuftration , &
F
122 MERCURE DE FRANCE .
qui prennent quelqu'intérêt à leurs titres
& à leur nobleffe , de communiquer des
mémoires détaillés & conftatés des généalogies
de leurs maifons ; en expliquant
10. Leur origine & leurs amoiries bien
détaillées,
2º. Leur filiation , leur état actuel &
leurs alliances,
3°. Leurs titres.
4°. Les changemens arrivés dans leurs
biens titrés,
Conditions de la Soufcription.
Le dictionnaire de la nobleffe aura au
moins 10 volumes in- 8 °. du même format
, & du même caractere que le
profpectus ; chaque volume , compofé
d'environ 800 pages , fera du prix de 6
liv. broché pour les foufcripteurs , & de
liv. pour ceux qui n'auront pas foufcrit,
2
On payera 12 liv. en foufcrivant , &
12 liv , en retirant les deux premiers volumes
, ainsi qu'à la livraifon de deux
autres volumes in -8 ° . brochés qui feront
donnés fucceffivement ; les 12 liv. d'avancé
feront imputés fur les deux derniers
volumes , pour lefquels les foufcripreurs
ne payeront rien.
Les deux premiers volumes paroîtront
MA I. 1769. 123
dans les premiers mois de 1770 , &
les autres volumes , deux par deux , de
trois mois en trois mois , après les deux
premiers volumes. A la fin de chaque volume
, il y aura une table des familles &
des terres qu'il contiendra ; & les noms
des terres ou feigneuries feront précédés
d'un afterifque , pour les diftinguer de ceux
des familles.
La foufcription eft ouverte juſqu'à la
fin d'Octobre de cette année 1769 , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine ,
la rue Dauphine.
près
De principiis vegetationis & agricultura ,
&c. Recherches physiques fur les principes
de la végétation & de l'agriculture
, & fur les trois méthodes de culture
en ufage en Bourgogne ; par M.
E. B. D. , de la fociété d'agriculture
de Lyon . A Paris , chez Defventes de
la Doué , rue St Jacq. , près du collége
de Louis - le- Grand , in- 8 °. 134 pag.
L'académie de Dijon avoit propofé
pour le fujet du prix qu'elle a diftribué
en 1768 , de déterminer laquelle des trois
méthodes de culture , ufitées en Bourgogne,
étoit préférable relativement à la nature des
terreins de cette province. Cette question a
Fij
124 MERCURE
DE FRANCE
.
donné lieu à l'ouvrage
que nous annonçons
, qui a été préfenté à cette académie
, quoiqu'il n'ait pas été envoyé au concours. Dans les arts , comme dans les
fciences , une théorie éclairée doit toujours
précéder la pratique , afin d'en diriger
les opérations
, conformément
aux regles
de la faine raifon & aux lumieres de
la phyfique ; telle eft la marche qu'a ſuivi,
l'auteur. Son ouvrage eft divifé en quatre
parties ; il commence
la premiere par un
éloge pompeux
de l'agriculture
, le plus néceffaire
de tous les arts , la feule fource
de la population
, du bonheur des hommes
, de la force & de la puiffance d'un
état. Il définit enfuite l'agriculture
, il s'étend
fur fon objet & fur fes principes. Ces derniers font les mêmes qui fervent
à la formation
de l'Univers , & dérivent
de la nature des quatre élémens dont les
corps font compofés
, & que les méthodiftes
ont divifés en trois regnes ,
ral, végétal & animal. C'est dans le concours
& la jufte combinaiſon
de ces quatre
principes
élémentaires
& des mixtes
qui en résultent qu'il faut chercher les
vraies caufes de la fécondité
de la terre ,´
de la connoiffance
defquelles
dépend tout
le fuccès de l'agriculture
. Il eft donc néminéMA
I. 1769. 125
ceffaire de connoître la nature & les propriétés
des quatre élémens avant de con .
fier les fémences à la terre , puifque c'eft
par le moyen de ces agens qu'elle remplit
l'oeuvre de la végétation & qu'elle
nous donne des fruits qui font le fuc de
toute culture. La feconde partie eft confacrée
à l'examen de ces principes , & de
la conduite & des fecrets de la nature
dans la végétation . L'auteur préfente d'abord
les caracteres des gramens & ceux
des fromens dont il donne l'anatomie ;
il entre enfuite dans des détails fur lá
germination , la végétation & la fructification
; & termine cette partie par des
corollaires tirés de ces mêmes détails.
La nature & la variété des terres forment
l'objet de la troifiéme partie. M. E. B. D.
recherche l'origine de leur formation &
de leurs propriétés diverfes ; il examine
enfuite les terroirs de la Bourgogne, qu'il
divife en deux bandes , la plaine & la
montagne. Dans la quatrième partie il
entreprend de réfoudre la queftion propofée
par l'académie ; les trois premieres
font une introduction néceffaire ; il traite
ici de la préparation & de l'exploitation
des terres ; ce qui le conduit à l'examen
des trois méthodes de culture ufitées dans
F iij
126 MERCURE
DE FRANCE .
la Bourgogne
. Elles confiftent à laiffer les
terres fans jacheres , à les divifer en trois
foles & enfin en deux ; cette derniere
méthode lui paroît préférable
aux deux
autres; elle n'eft point nouvelle puifqu'on
la fuit dans la Normandie
, la Beauce , la
Guienne & dans une partie de la Bourgogne
; l'expérience
a prouvé cette maxime
de Caton qui prononce en faveur de
cette méthode : il eft plus avantageux
de
femer moins & de mieux labourer. Nous
avons vu peu d'ouvrages
plus curieux
plus profonds , plus fçavans fur l'agriculture
; l'auteur fe propofe de donner des
inftitutions
de cet art à l'ufage particulier
de la Bourgogne
; on ne pent que l'exhorter
à remplir ce projet , & fur-tout à écrire
fon ouvrage en françois pour que le
laboureur puiffe en profiter.
Traité de l'ufure & des intérêts. A Cologne
,
& fe trouve à Paris chez Valatla
- Chapelle , libraire , au Palais , fur
perron de la Sainte Chapelle ; in- 12 , le
342 pages.
Cet ouvrage , dont on ignore l'auteur,
eft, dit- on, d'un théologien qui le prêta à
un négociant eftimé à qui l'on avoit donné
des fcrupules fur la queftion des in-
9
M A I. 1769. 117
térêts , & qui lui permit d'en tirer une
copie. A la mort du négociant , on a trouvé
ce traité parmi fes papiers. L'auteur
paroît avoir faifi le jufte milieu entre le
relâchement & la févérité. Il divife fon
Ouvrage en trois parties . L'ufure , qui fait
l'objet de la premiere , n'eft autre choſe
que l'intérêt exigé précisément par la
force & en vertu du prêt. Il y a des circonftances
qui peuvent fejoindre au prêt ,
& rendre les intérêts légitimes ; tels font
le profit ceffant , le dommage naiflant , le
rifque que l'on court , le délai de payement,
&c. Ces exceptions font le fujet
de la feconde partie. La troifieme traite
des contrats & de la légitimité des inté→
rêts qu'on en retire. Les raifonnemens de
l'auteur font fimples , précis & lumineux .
Le volume eft terminé par un recueil de
piéces juftificatives , compofé de décifions
du Pape Benoît XIV , d'évêques &
de docteurs , & de facultés de théologie .
De l'art du Théâtre , où il eft parlé des
différens genres de fpectacles & de la
mufique adaptée au théâtre . A paris ,
chez Cailleau , libraire rue du Foin St
Jacques , 2 vol. in- 12 .
Sous ce titre général de l'art du théâtre ,
Fiv
118 MERCURE DE FRANCE.
on s'attache à faire connoître particulierement
le théâtre de l'opéra comique ;
on ne donne l'hiftoire des autres fpectacles
que pour montrer combien celui - ci
eft moderne ; l'auteur , qui employe tour
à tour l'ironie , le raifonnement , & l'érudition
fouvent avec peu de fuccès ,
cherche à trouver des veftiges de l'opéra
bouffon dans l'antiquité ; il donne la torture
à quelques paffages d'Ariftote , pour
faire voir qu'il a parlé de ce genre ; il
parcourt les regles de l'art dramatique
qu'il applique aux drames modernes ; il
fait aufli l'hiftoire de la mufique qu'on y a
adaptée de nos jours ; fi ce genre eft méprifable
, il étoit inutile d'écrire deux
gros volumes à ce fujet ; s'il ne l'eft pas ,
il ne falloit point le traiter avec cette légereté
; l'auteur fait parade d'efprit , de
recherches & d'érudition ; il auroit pu
employer le tout avec plus de goût ; il
paroît avoir voulu s'égayer , & peut être
auroit il été plaifant , s'il avoit moins afpiré
à l'être.
Hiftoire anecdotique & raifonnée du Théátre
Italien , &c ; hiftoire de l'Opéra comique
, en tout 9 vol. in 12. reliés ; prix
22 liv. 10. A Paris , chez Lacombe ,
୨
M A I. 1769. 129
libraire , rue Chriſtine près la rue Dauphine.
Nous avons rendu compte des premiers
volumes de cette production inté
reffante ; l'hiftoire de l'opéra comique
eft néceflairement liée avec celle du théâtre
Italien depuis la réunion des deux
théâtres. Pour ne rien laiffer à defirer fur
cer objet , l'auteur a mis dans ces deux
volumes les analyfes des piéces de l'opé
ra comique avant l'époque où les deux
fpectacles ont ceffé d'être féparés : l'ordre
qu'il a fuivi ne lui permettoit pas de les
faire marcher enfemble ; cela auroit
jetté de la confufion dans fon plan,
» L'hiftoire de la comédie Italienne , dit-
» il , peut être divifée en quatre âges ,
» comme celle du monde : les excellens
» canevas & les piéces écrites de Riccoboni
le pere , les comédies morales &
» intéreffantes de Delifle & de Marivaux
» en feront l'âge d'or ; les bonnes paro-
» dies de Dominique & Romagnefi , les
و و
piéces épifodiques de Boiffy , les feux
» d'artifices & les ballets pantomimes fe-
» ront le fiécle d'argent. Le regne de M.
Favart deviendra néceffairement le fié-
» cle de cuivre , mais en fes heureuſes
» mains le cuivre devient or ; & l'opéra
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
"
» comique fera juftement comparé au fiécle
de fer par le ftyle dur & froid de
plufieurs piéces de ce tems. » Cette divifion
eft affez jufte ; mais nous ne devons
pas
oublier de faire obſerver avec l'auteur
que l'ancien opéra comique étoit un
peu différent du moderne , qu'on diftingue
par le nom d'opéra bouffon ; il y a
même lieu d'efpérer que lorfque la nation
fera un peu laffe de ce dernier , elle reviendra
au premier ; il offre au moins de
la critique & de la gaïté , une peinture
maligne des moeurs , des vaudevilles plaifans
que le fpectateur chantoit quelquefois
lui-même : les airs en étoient communs
; une penſée , une épigramme , un
tour particulier en faifoient le mérite .
Aujourd'hui tout a changé , les expreffions
ne font rien , l'air fait tout ; nous
avons vu des perfonnes chanter des
Jes qu'elles n'entendoient pas , que les
auteurs n'entendoient pas fans doute davantage
; on leur demandoit pourquoi
elles répétoient ces paroles pitoyables ;
l'air eft charmant , répondoient - elles , &
nous ne chantons que cela ; nous ne difons
les vers que pour articuler les fons.
paro-
On trouve dans ces volumes les extraits
des piéces agréables de le Sage , Fuzelier,
M A I. 1769. 131
d'Orneval , Panard , Favard , Piron , qui
ont été vues avec tant de plaifir , & qui
reparoîtroient avec un égal fuccès , malgré
le goût qu'on a pris pour le nouveau
genre. L'auteur a donné à fes analyſes la
forme d'un conte ; elles forment chacune
une petite bagatelle gracieuſe ou comique
, mêlée de couplets agréables ou piquans.
Cette maniere eft peut être plus
facile , & eft fûrement celle qui procurera
le plus de plaifir. Le théâtre de la
foire a commencé par des farces que les
danfeurs de cordes mêloient à leurs exetcices.
On y joua enfuite des fragmens de
vieilles piéces italiennes ; les comédiens
françois firent défendre ces repréſentations
. Les acteurs forains eurent recours
aux écriteaux que chaque acteur préſentoit
aux fpectateurs ; ils les firent enfuite
defcendre du cintre , parce qu'ils étoient
trop embarraffans. « L'orcheftre jouoir
» l'air , & le fpectateur chantoit lui- mê-
» me les couplets qui lui étoient préfentés.
Les acteurs imaginerent avec rai-
» fon qu'ils acquerroient plus de grace ,
» chantés par eux - mêmes ; ils traiterent
» avec l'opéra , qui , en vertu de fes privileges
, leur accorda la permiffion de
chanter. Le Sage , Fuzelier & d'Orne-
•F vj
99
"
1
132 MERCURE DE FRANCE
» val compoferent auffi - tôt des piéces
» parement en vaudevilles , & le fpecta-
» cle prit , de ce moment , le nom d'o-
»
péra comique ; on mêla peu - à - peu de
» la profe ou des vers avec les couplets ,
» pour mieux les lier enfemble , ou pour
» fe difpenfer d'en faire de trop com-
» muns ; car alors il n'en étoit pas ainfi
» qu'à préfent , on penfoit qu'il étoit né-
» ceffaire de mettre dans chaque couplet
» de l'efprit ou du fentiment ; telles fu
» rent toujours les piéces de l'opéra comi-
» que , jufqu'à ce qu'il ait fuccombé fous
» l'effort de fes ennemis , après en avoir
» toujours été perfécuté. Nous citerons
quelques couplets du départ de l'opéra
comique de Panard. La Foire , mere de
ce fpectacle , lui confeille d'aller en province
pour ſe remettre d'une chûte qu'il
a faite , il y a quelque tems ; deux perfonnes
fe préfentent pour entrer dans la
petite troupe ; elles ont fervi l'opéra ; elles
font le recit des merveilles qu'elles y
ont vues .
J'ai vu des guerriers en allarmes ,
Les bras croifés & le corps droit ,
Crier plus de cent fois aux armes
Et ne point fortir de l'endroit.
2
MA I. 1769. 133
•
J'ai vu Mars defcendre en cadence :
J'ai vu des vols prompts & fubtils :
J'ai vu la Juftice en balance ,
Et qui ne tenoit qu'à deux fils.
J'ai vu le Soleil & la Lune
Qui faifoient des difcours en l'air :
J'ai vu le terrible Neptune ,
Sortir tout frifé de la mer.
J'ai vu l'aimable Cytherée,
Aux doux regards , au teint fleuri
Dans une mâchine entourée
D'amours natifs de Chamberi.
J'ai vu le maître du tonnerre
Attentif au coup de fifflet ,
Pour lancer fes feux fur la terre ,
Attendre l'ordre d'un valet.
J'ai vu l'amant d'une bergere.
Lorfqu'elle dormoit dans un bois ,
Preferire aux oiſeaux de ſe taire ,
Et lui , chanter à pleine voix.
J'ai vu Mercure , en les quatre aîles
Trouvant trop peu de fûreté ,
Prendre encor de bonnes ficelles ,
Pour voiturer la déité.
#34 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu des ombres très- palpables
Se tremoufler au bord du Styx :
J'ai vu l'enfer & tous les diables
A quinze pieds du paradis.
J'ai vu Diane en exercice
Courir le cerfavec ardeur ;
J'ai vu derriere la couliffe
Le gibier courir le chaleur.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE
à M. HORACE WALPOL
A Ferney , 15 Juillet 1768.
MONSIEUR ,
Il y a quarante ans que je n'ofe plus
parler anglais , & vous parlez notre langue
très-bien ; j'ai vu des lettres de vous,
écrites comme vous penfez. D'ailleurs ,
mon âge & mes maladies ne me permettent
pas d'écrire de ma main . Vous aurez
donc mes remercîmens dans ma langue.
Je viens de lire la préface de votre hif
toire de Richard III ; elle me paraît trop
courte. Quand on a fi viſiblement raiſon,
& qu'on joint à fes connaiffances une philofophie
fi ferme & un ftyle fi mâle , je
M A I. 1769 . 135
voudrais qu'on me parlât plus long - tems .
Votre pere était un grand miniftre & un
bon orateur ; mais je doute qu'il eût pu
écrire comme vous.
J'ai toujours penfé , comme vous , qu'il
faut le défier de toutes les hiftoires anciennes
. Fontenelle , le feul homme du
fiécle de Louis XIV qui fût à la fois poëte,
philofophe & fçavant , difait qu'elles
étaient des fables convenues ; & il faut
avouer que Rollin a trop compilé de chimères
& de contradictions.
Après avoir lu la préface de votre hif
toire , j'ai lu celle de votre roman . Vous
vous y moquez un peu de moi . Les Français
entendent raillerie ; mais je vais vous
répondre férieufement.
Vous avez fait accroire à votre nation
que je méprife Shakefpéar. Je fuis le premier
qui ai fait connoître Shakeſpear
aux Français. J'en ai traduit des paffages,
il y a quarante ans , ainfi que de Milton,
de Waller , de Rochefter , de Driden &
de Pope. Je peux vous affurer qu'avant
moi prefque perfonne , en France , ne
connaiffait la poëfie anglaife. A peine
avait- on même entendu parler de Loke.
J'ai été perfécuté pendant trente ans par
une nuée de fanatiques , pour avoir dit
136 MERCURE DE FRANCE.
que Loke elt l'Hercule de la métaphyfi
que qui a pofé les bornes de l'efprit humain
.
Ma deftinée a encore voulu que je fuffe
le premier qui ai expliqué à mes concitoyens
les découvertes du grand Newton ,
que quelques fors, parmi nous , appellent
encore des fyftêmes . J'ai été votre apôtre
& votre martyr . En vérité , il n'eft pas
jufte que les Anglais fe plaignent de
moi.
J'avais dit , il y a très-long tems , que fi
Shakefpéar était venu dans le fiécle d'Adiffon
, il aurait joint à fon génie l'élé
gance & la pureté qui rendent Adiffon
recommandable. J'avais dit que fon génie
était à lui , & que fes fautes étaient à fon
fiécle. Il eft précisément à mon avis comme
le Lopez de Vega des Eſpagnols , &
comme le Calderon . C'eſt une belle nature
, mais fauvage . Nulle régularité ,
nulle bienféance , nul art . De la baffeffe
avec de la grandeur ; de la bouffonnerie
avec du terrible ; c'eft le chaos de la tragédie
dans lequel il y a cent traits de lumiere.
Les Italiens , qui reftaurerent la tragédie
un fiècle avant les Anglais & les Efpagnols
, ne font point tombés dans ce
défaut , ils ont mieux imité les Grecs . Il
MA I. 1769 . 137
n'y a point de bouffons dans l'Edipe &
dans l'Electre de Sophocle. Je foupçonne
fort que cette groffiereté eut fon origine
dans nos fous de cour. Nous étions un
peu barbares tous tant que nous fommes
en deçà des Alpes. Chaque prince avait
fon fou d'office. Des rois ignorans, élevés
par des ignorans , ne pouvaient connaître
les plaifirs nobles de l'efprit ; ils dégraderent
la nature humaine au point de
payer des gens pour leur dire des fottifes.
Delà vint notre mere fotte ; & avant Moliere
il y avait toujours un fou de cour
dans prefque toutes les comédies. Cette
mode eft abominable .
J'ai dit , il eft vrai , Monfieur , ainſi
que vous le rapportez , qu'il y a des comédies
férieufes telles que le Mifantrope
, qui font des chef- d'oeuvres ; qu'il y
en a de très plaifantes , comme George-
Dandin ; que la plaifanterie , le férieux ,
l'attendriffement peuvent très- bien s'accorder
dans la même comédie . J'ai dit
que tous les genres fort bons hors le gen.
re ennuyeux. Oui , Monfieur ; mais la
groffiereté n'eft point un genre. Il y a
beaucoup de logemens dans la maifon de
mon pere ; mais je n'ai jamais prétendu
qu'il fût honnête de loger dans la même
chambre Charles- Quint & Don Japhet
138
MERCURE DE FRANCE.
d'Arménie ; Augufte & un matelot ivre ;
Marc Aurele & un bouffon des rues. Il
me femble qu'Horace penfait ainfi dans
le plus beau des fiécles . Confultez ſon
art poëtique : toute l'Europe éclairée penfe
de même
aujourd'hui , & les Efpagnols
commencent à fe défaite à la fin du mauvais
goût ,comme de
l'inquifition ; car le
bon efprit profcrit également l'un & l'autre
.
Vous fentez fi bien ,
Monfieur , à quel
point le trivial & le bas
défigurent la tragédie
que vous reprochez à Racine de
faire dire à
Antiochus dans Bérenice :
De fon
appartement cette porte eft prochaine ¿
Et cette autre conduit dans celui de la Reine.
Ce ne font pas là
certainement des vers
héroïques ; mais ayez la bonté d'obferver
qu'ils font dans une fcène
d'expofition ,
laquelle doit être fimple. Ce n'eft pas là
une beauté de poësie , mais c'est une beauté
d'exactitude qui fixe le lieu de la fcène,
qui met tout d'un coup le
fpectateur au
fait , & qui
l'avertit que tous les perfonnages
paraîtront dans ce cabinet , qui eft
commun aux autres
appartemens ,
fans
quoi il ne ferait point du tout vraifemblable
que Titus , Berenice & Antiochus
MAI. 1769 .
139
parlaffent toujours dans la même chambre.
Que le lieu de la fcène y foit fixe & marqué :
dit le fage Defpréaux , l'oracle du
bon goût , dans fon art poëtique , égal
pour le moins à celui d'Horace . Notre
excellent Racine n'a prefque jamais manqué
à cette regle , & c'eft une chofe digne
d'admiration qu'Athalie paraiffe dans le
temple des Juifs , & dans la même place
où l'on a vu le grand prêtre,fans choquer.
en rien le vraisemblance.
Vous pardonnerez encore plus , Mon.
fieur, à l'illuftre Racine , quand vous vous
fouviendrez que la piéce de Bérenice était
en quelque façon l'hiftoire de Louis XIV
& de votre princeffe anglaife , foeur de
Charles II. Ils logeaient tous deux de
plein - pied à Saint Germain , & un fallon
féparait leurs appartemens.
Vous n'obfervez vous autres , libres
Bretons , ni unité de lieu , ni unité de
tems , ni unité d'action . En vérité vous
n'en faites pas mieux ; la vraisemblance
doit être comptée pour quelque chofe.
L'art en devient plus difficile , & les difficultés
vaincues donnent en tout genre du
plaifir & de la gloire .
Permettez moi , Monfieur , tout Anglais
que vous êtes , de prendre un peu le
140
MERCURE DE FRANCE .
·
parti de ma nation . Je lui dis fi fouvent
Les vérités qu'il eft bien jufte que je la
careffe quand je crois qu'elle a raiſon .
Oui ,
Monfieur , j'ai cru , je crois & je
croirai , que Paris eft très
fupérieur à
Athènes en fait de
tragédies & de comédies
.
Moliere , & même
Regnard , me
paraiffent
l'emporter fur
Ariftophane, autant
que
Démofthenes l'emporte fur nos
avocats. Je vous dirai
hardiment que
toutes les
tragédies grecques me pataiffent
des
ouvrages
d'écoliers en compa
raifon des
fublimes fcènes de
Corneille
& des parfaites tragédies de Racine . C'était
ainfi que penfait Boileau lui même ,
tout
admirateur des anciens qu'il était . Il
n'a fait nulle
difficulté d'écrire aù bas du
portrait de Racine , que ce grand homme
avait furpaffé Euripide &
balancé Corneille.
Oui , je crois
démontré qu'il y a beau
coup plus
d'hommes de goût dans Paris
que dans
Athènes , parce qu'il y a plus de
trente mille ames à Paris
uniquement occupées
de ces
beaux arts , &
qu'Athènes
n'en avait pas dix mille ; parce que le bas
peuple
d'Athènes
entrait au
fpectacle ,
& qu'il n'y entre point chez nous ; parce
que ceux qui parmi nous jugent des beaux
arts n'ont
guères que cette
occupation ;
M. A I. 1769 . 141
parce que notre commerce continuel avec
les femmes a mis dans nos fentimens
beaucoup plus de délicateffe , plus de
bienféance dans nos moeurs , & plus de
finelle dans notre goût . Laidez nous notre
théâtre , lailez aux Italiens leurs
favole bofcarecie ; vous êtes affez riches
d'ailleurs.
De très mauvaiſes pièces , il eſt vrai ,
ridiculement intriguées barbarement
écrites , ont , pendant quelque temps , à
Paris des fuccès prodigieux , foutenus par
la cabale , l'efprit de parti , la mode , la
protection paffagere de quelques perfonnes
accréditées ; mais en très- peu d'années
l'illuſion ſe diffipe , les cabales paſfent
& la vérité refte.
Permettez - moi de vous dire encore
un mot fur la rime que vous nous reprochez
. Prefque toutes les piéces de Driden
font rimées : c'est une difficulté de plus.
Les vers qu'on retient de lui & que tout
le monde cite , font rimés ; & je fouriens
encore que Cinna , Arhalie , Phédre
Iphigénie étant rimées , quiconque voudrait
féconer ce joug en France ferait re
gardé comme un artifte faible qui n'aurait
pas la force de le porter.
En qualité de vieillard , il faut que je
142 MERCURE DE FRANCE.
vous dife une anecdote. Je demandais
un jour à Pope pourquoi Milton n'avait
pas rimé fon poëme dans le temps que
les autres poëtes rimaient leurs poemes
à l'imitation des Italiens , il me répondit
, Because he could not.
Je vous ai dit , Monfieur , tout ce que
j'avais fur le coeur . J'avoue que j'ai fait
une grofle faute en ne faifant pas attention
que le comte de Leicefter s'était
d'abord appellé Dudley ; mais fi vous
avez la fantaiſie d'entrer dans la chambre
des pairs & de changer de nom , je
me fouviendrai toujours du nom de Walpol
avec l'eftime la plus refpectueufe.
Avant le départ de ma lettre , j'ai eu
le temps , Monfieur , de lire votre Richard
III , vous feriez un excellent attornei
général ; vous pefez toutes les probabilités
, mais il paraît que vous avez
une inclination fecrette pour ce boſſu .
Vous voulez qu'il ait été beau garçon &
même galant homme. Le Bénédictin Calmet
a fait une differtation pour prouver
que Jefus-Chrift avait un fort beau vifage.
Je veux croire avec vous que ,
Richard
III n'était ni fi laid , ni fi méchant
qu'on le dit ; mais je n'aurais pas voulu
avoir affaire à lui . Votre roſe blanche &
M A I. 1769:
143
votre rofe rouge avaient de terribles épines
pour la nation.
Thofe gratious Kings are all a pak ofrogues.
En vérité , en liſant l'hiſtoire des York
& des Lancaftre , & de bien d'autres , on
croit lire l'hiftoire des voleurs de grand
chemin. Pour votre Henri VII , il n'était
qu'un coupeur de bourſe.
Je fuis avec refpect , &c.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les comédiens ont continué avec fuccès
les repréſentations du Mariage interrompu.
On a fçu gré à M. Cailhava d'avoir
ramené fur notre théâtre l'ancienne
gaïté , qui eft peut - être trop négligée aujourd'hui
: fon ouvrage prouve qu'il a étudié
la bonne comédie , & approfondi les
caufes du rire ; il a appris des grands maî
tres à le faire fortir des fituations . Un bon
mot n'excite la joie que parce qu'il furprend;
larepétition fait rarementrenaîtrele
i
144 MERCURE DE FRANCE .
rire ;
y
la fituation feule conferve toujours ce
qu'elle a de plaifant. Le Mariage interrompu
eft la feconde pièce d'intrigue que nous
donne M. Cailhava ; il paroît avoir voulu
fonder le goût actuel du Public pour
pour l'ancienne
comédie , & s'allurer , par fon expérience
, qu'on la verroit encore avec
plaifir ; fes fuccès doivent l'encourager à
tenter de nouveaux effors & à traiter des
caracteres . Le genre dans lequel il s'eſt
effayé juſqu'à préfent a fon mérite particulier
, mais ce n'eft pas le grand genre ;
fon défaut et de n'avoir pas de but déci
dé ; ce font des cartes que l'on mêle pour
avoir enfuite le plaifir de féparer les couleurs.
Cette espèce de comédie eft devenue
très difficile aujourd'hui par
le nombre
d'excellentes piéces que nous avons
en ce genre ; il n'eft plus aifé de trouver
des intrigues nouvelles ; il faut beaucoup
d'imagination pour ne point repéter les
anciennes ; M. Cailhava a furmonté ces
difficultés , il en trouvera d'autres dans
les caracteres ; mais elles ne doivent point
l'effrayer ; nous l'exhortons à remplir les
efpérances qu'il a données. Nous allons
expofer le fujet de fa piéce .
Damis étoit allé à Bordeaux pour confoler
une foeur qui y avoit été conduite à
l'âge
MAI. 1769. 145
l'âge de trois ans , & qui venoit d'y perdre
fon époux ; fon oncle Forlix le char
ge , à fon retour , d'accompagner Julie
qui vient à Paris pour fuivre le jugement
d'un procès confidérable que lui a fufcité
fon beau pere après la mort de fon mari .
Il en devient éperdument amoureux ; mais
craignant qu'aigrie par les chagrins que
lui caufe fon beau- pere , elle ne faffe difficulté
de s'en donner un fecond , il lui
fait croire qu'il eft libre ; arrivé à Paris ,
il la fait defcendre dans la maifon de fon
pere Argante , & va fe loger ailleurs . L'éloignement
du vieillard , qui paffe tous
les étés à la campagne , favorife cette
premiere imprudence qui eft la fource de
beaucoup d'autres . Séduit par fon amour,
entraîné par les confeils d'un valet intrigant
, Damis fe détermine à preffer fon
hymen , à le conclure à l'infçu de fon pere
dont l'avarice s'y oppoferoit , & qui fera
forcé de l'approuver lorfqu'il fera, fair ;
Julie , qui eft maîtreffe de fon fort , confent
à combler fes voeux ; on figne le contrat
; le jour deftiné à la cérémonie arrive ;
Argante inftruit du retour de fon fils , &
averti qu'il a logé une femme dans fa maifon
, foupçonne des défordres , & revient
pour y mettre fin ; il furprend Frontin ,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
le valet de Damis , qui cherche à fe ti
rer d'embarras en le trompant. Il lui fait
croire qu'ils ont aniené Conftance , fa
fille , de Bordeaux ; qu'ils lui ménageoient
le plaifir de la furprife. Son air
de bonne foi , le ton de vraisemblance
qu'il jette dans fon roman , abufe le vieillard
qui fe fait une fête de revoir fa
fille , & regrette d'avoir forcé Frontin
de l'inftruire ; fans doute reprend le valet
:
Ah ! la feene eût été mille fois plus touchante ,
Si , ne me forçant pas de dire mon fecret ,
Vous nous aviez laiflé remplir notre projet.
Ah ! ma fille ! ... ah , mon pere ! .. une reconnoiffance
!
Ce mot feul fait pleurer.
Il s'agit enfuite d'avouer à Julie qu'on
l'a trompée , & de la faire confentir à
tromper Argante ; elle ne peut s'y réfoudre
; elle veut quitter la maifon. Les
larmes , les prieres , les inquiétudes de
fon amant l'attendriffent ; l'arrivée d'Argante
, qu'elle ne peut éviter , la détermine
malgré elle ; le vieillard l'embraſſe ,
croit lui trouver fes traits ; le coeur de
MA I. 1769 .
147
Julie répugne au rôle qu'elle joue ; fon
trouble la trahit ; elle ne peut donner le
nom de pere a Argante fans parler de l'époux
qui l'y autorife ; Frontin fe hâte de
accommoder cet Imbroglio ; la jeuneſſe
de Julie , fon veuvage , l'envie que le
vieillard a de fe voir revivre dans fes petits
enfans , lui fait dire qu'elle ne refu
fera pas un mari de la main de fon pere.
Argante
a déjà réfolu de la donner
à Valere
; il lui fait part de ce projet ,
il part
pour l'exécuter
. Nouvel
embarras
; Damis
défefpéré
fe détermine
à fuivre
fon
pere , à tomber
à fes pieds , à lui tout reveler
; Frontin
lui fait des remontrances
qu'il reçoit
mal ;
il l'accufe
du trouble
dans lequel il l'a jetté . Sa démarche ne
réuffit point ; le vieillard eft piqué d'avoir
été joué , la fortune de Julie dépend
du jugement de fon procès ; l'avare compte
fes charmes pour rien :
Sçais-tu (dit-il àfon fils , ) de quel côté penchera
la balance ?
Qui guidera la main de l'aveugle Thémis ?
Un coup de doigt àfaux peut ruiner Damis .
Il lui ordonne d'obliger Julie à quitter fur
le champ fa maifon , & de la faire confentir
à déchirer le contrat. Damis eft au
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
défeſpoir ; fi Julie avoit pu reiter quelques
jours , fa fa douceur , fon efprit au
roient enchanté le vieillard ; il implore
les fecours de Frontin ; celui - ci eft piqué ;
mais les promeffes de fon maître l'engagent
à le fervir ; l'affaire qu'il entre
prend eft très difficile ; Argante fe défie
de lui ; il dit à Damis d'écrire à fon
pere , & lui dicte une lettre dans laquelle
il fe traite de fripon , de fourbe , de fcélérat
, & avertit le vieillard qu'il veut le
tromper encore. Damis ne conçoit pas
Fufage que Frontin veut faire de ce biller;
ce valet garde fon fecret ; il fait porter
lettre à Argante qui veut s'en fervir pour
le confondre ; l'intriguant lui donne le
change ; il lui perfuade que fon maître
craignant qu'il ne le trahille , a pris les
devants ; il affure que fa fille eft dans la
maifon , qu'on la fait paffer pour Julie ,
afin qu'elle s'éloigne , & que la véritable
Julie vienne après quelques jours prendre
fa place. Argante ne peut croire cette fable
; Frontin lui demande s'il a lu des
romans ; ils ont amufé louvent le vieillard
dans fa jeuneffe .
Or donc , vous connoiffez les Us de Romancie..
Sans l'aveu des parens quand un fils ſe marie ,
Et qu'il ne leur fçauroit faire entendre raiſon ,
la
MA 1. 1769.
149
Sa femme adroitement entre dans la maifon ,
Sous le titre emprunté d'amie ou de parente ;
Elle eft douce , polie , adroite , infinuante ;
Tout en elle ravit , tout eft intéreffant ;
Et quand elle a trouvé le favorable inſtant ;
Crac , elle tombe aux pieds du chef de la famille ,
Qui n'ofe refufer le nom de belle fille`
A la jeune beauté qui captive fon coeur ...
Voilà de votre but quel eft l'efpoir flateur.
Frontin affure Argante que fa fille ellemême
a imaginé ce bel expédient ; le
pere eft dans le plus grand embarras ; on
le trompe fûrement ; mais eft- ce Damis ,
oufon valet ? Celui - ci , pour prouver fa
bonne foi , lui confeille de fe défier de
l'un & de l'autre , de garder la perfonne
qui eft logée chez lui , d'écrire à Bordeaux
, & de chercher des
éclairciffemens
par
lui - même. Ce
confeil
réhabilite
Frontin
dans
l'efprit
du
vieillard
qui fe difpofe
à le fuivre. Le
fourbe
eft
enchanté
d'avoir
obtenu
quelques
jours ,
lorfqu'il
voit
paroître
l'oncle
de
Bordeaux
qui
vient
d'arriver ; il cherche
à l'écarter ; For
lix
s'apperçoit
de fon
embarras ,
foupçonne
du myftere , veut
l'éclaircir
, & feint de
tomber
dans le piége. Il
trompe
Frontin
& lui
paroît
déterminé
à
partir
pour
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Lyon où quelques affaires l'appellent ; il
ne part point , rejoint fon frere , l'éclaircit
, partage fa fureur , fait des reproches
féveres à Damis & à Julie , & confole
cette derniere en lur apprenant que fon
beau -pere l'a chargé d'accommoder fon
procès avec elle ; il peut offrir de fa part
jufqu'à cent mille écus. Cette femme
adoucit Argante , mais Forlix fe plaint de
fa foibleffe.
Un fils manquera donc au plus facré devoir ,
Diſpoſera de lui fans confulter fon pere,
Aura de tous les fiens mérité la colere ;
Loin de punir en lui les torts les plus affreux ,
On les couronnera , l'on comblera fes voeux !
Pour tous nos jeunes gens la leçon feroit rare !
Soyez ferme , mon frere , ou bien je vous déclare
Queje pars dès demain pour ne vous revoir plus.
ARGANTE , à part , avec humeur.
Pourquoi m'avoir parlé de ces cent mille écus.
Cette dureté n'eft que feinte ; Forlix a
voulu feulement fe venger de la réception
Frontin lui a faite en arrivant;
que
Frontin , qui s'étoit caché , paroît, avoue
que Forlix eft fon maître , & plaide fa
caufe en difant :
MA I. 1769 : 151
...Tout réuffit ; vous fçavez qu'en ce tems ,
D'après l'événement on eftime les gens .
On lui pardonne ; il époufe Marton , la
fuivante de Julie , & finit la piéce par
ces vers qu'il lui adreffe , & dont le public
a bien faifi l'allufion .
..... Que le ciel , pour dot à nos enfans ,
Accorde ta figure & mes heureux talens.
Le rôle de Marton étoit joué par Mademoiſelle
Luzi , & celui de Frontin par
M. Préville. M. Molé a fait valoir le rôle
de l'amant , M. Bonneval celui du pere
avare , Mademoiſelle Doligni le rôle de
l'amante , & M. Brifart celui de l'oncle.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES comédiens italiens ordinaires du
roi ont donné fur leur théâtre ,le 6 Mars
dernier , la premiere repréfentation du
Déferteur , piéce en trois actes , mêlée
d'ariettes ; les paroles font de M. Sedaine
& la mufique de M. Monfigni, Voi
ci une idée de cette piéce..
Giv
352 MERCURE DE FRANCE.
€
Le théâtre repréfente un lieu champêtre
, & la fcène fe paffe dans un village
à quelques lieues des frontieres de Flandres
.
Une ducheffe , Dame de ce village , qui
protège Alexis le héros de la pièce , a projetté,
pour s'amufer , fans doute , de faire à
ce foldat de milice , une niche dont elle n'a
pu prévoir les fuites funeftes . Ce n'eft qu'avec
le plus grand chagrin & parpure foumiffion
Louife fon amante , & qui
doit bientôt lui être unie , fe prête au
projet que l'on a de faire croire à fon
cher Alexis qu'elle vient de donner fa
main à un autre .
que
Alexis muni d'un bon congé de fon
capitaine , revient bientôt au village &
le pere de Louife l'en inftruit ainfi que
toute la famille par la lecture d'une lertre
qui contient cette nouvelle avec des
complimens qui font des fecrets entre le
capitaine d'Alexis & la ducheffe , qui
cependant en a donné à fon concierge
une copie qui court le village. Quoi
qu'il en foit , on a vu Alexis de l'autre
côté de l'eau , l'on a pofté fur fon paffage
une jeune fille qui lui apprend en chantant
la cruelle & fauffe nouvelle du mariage
de Louife : d'abord il ne peut conMAI.
1769. 153
cevoir cette infidélité , mais il n'en doute
plus lorfqu'on lui dit que c'eft avec le
grand Coufin ; il entre alors en fureur &
effraye la petite fille , qui , touchée de fa
peine , étoit toute prête de finir la piéce
en lui apprenant que le tout n'eft que
pour rire.
Un brigadier de maréchauffée paroît ;
il eft fuivi de fes cavaliers & il obferve
Alexis qui dans fon défefpoir dit , qu'il
veut quitter la France : ils le fuivent &
l'arrêtent pendant l'entre- acte ; car au
fecond , Alexis paroît dans la prifon ;
ce n'eft pas la vie qu'il regrette , c'eſt la
perfidie de Louife qui le défefpère . Il
eft interrompu par l'arrivée de Montauciel
* , dragon grivois qui tâche de diffiper
fon chagrin ; il lui propofe de boire
avec lui & lui reproche d'avoir euun tort,
d'avoir eu deux torts , d'avoir eu trois
torts , le premier de déferter : le fecond
d'en convenir,
* Ce caractere , qui a fait en partie le fuccès de
la pièce , eft , dit-on , imité d'après un grenadier
du régiment de Champagne , dont M. Préville, de
la comédie françoife raconte des hiftoires trèsplaifantes.
GY
254
MERCURE DE FRANCE .
ARIETT E.
Je ne déferterai jamais ,
Jamais que pour aller boire ,
Que pour aller boire à longs traits
De l'eau du fleuve où l'on perd la mémoire.
Il eft permis d'être par fois
Infidéle à fon inhumaine ;
Mais c'eft bleffer toutes les loix
Que de l'être à fon capitaine.
Je ne déferterai , & c .
>
Le geolier annonce une jeune fille ;
Montauciel ne doute pas que ce ne foit
pour lui ; mais il fe trompe , c'eft Louife
, l'amante d'Alexis ; & le dragon qui
fçait la politeffe qui fe pratique , quand
on fçait ce que c'eft que de vivre dans les
prifons , fort & les laiffe enfemble ;
Louiſe qui ignore ou qui doit ignorer le
fort de fon amant në montre aucune
allarme en le voyant en prifon ; elle fe
plaît même à jouir de fon erreur , mais
elle ne peut fupporter fes reproches &
lui apprend que la fête , les inftrumens
& la petite fille n'étoient qu'un jeu ; la
douleur rend Alexis immobile fur un
fiége où la furpriſe l'a fait tomber & les
tendres careffes de fon amante ne peuvent
calmer fon défefpoir ; Jean- Louis
MA L 1769. 155
fon pere qui arrive , ne fçait , pas plus
qu'elle, le fujet de la peine, ni même de
la captivité de fon gendre futur , mais
celui- ci le prie de congédier un inftant fa
fille ; elle fort & lorfqu'Alexis eft prêt
à l'en inftruire , Louife qui a tout appris
dans la prifon vient annoncer pat
fes cris que fon amant a déferté. Cette
fituation eft extrêmement intéreffante ;
dans ce moment de douleur , le geolier
vient avertir Alexis qu'on le demande.
Jean-Louis & fa fille ne peuvent fe diffimuler
que c'eft pour aller fubir fon jugement
; le pere fort dans le deflein d'aller
implorer le fecours de la ducheſſe , mais la
fille qui ne compte que fur elle -même ,
court au camp pour fe jetter aux pieds du
Roi.
Montauciel revient tenant d'une main
une pinte de vin & de l'autre le grand Coufin
qu'il fait affeoir malgré lui; celui - ci qui
craint qu'on ne l'engage , fe défend inutilement
il eft obligé de boire & de
chanter une chanfon , qui , comme dit
Montauciel , eft bonne à porter le diable
en terre ; celle du dragon eft plus
gaïe , il chante.
:
Vive le vin , vive l'amour ,
Aimons & buvons tour-à- tour;
G vj
156 MERCURE DE FRANCE ,
Je nargue la mélancolie :
Jamais les peines de la vie
Ne me coûterent de foupirs ;
Avec l'amour je les change en plaifirs ;
Avec le vin je les oublie.
Montauciel fait recommencer à Bertrand
fa chanfon & chante en même tems
la fienne ; il trouve cela plus plafont & il
a raifon , car c'eft le morceau le plus ap
plaudi de la piéce : après ce duo auli
ingénieux que fingulier, tandis que Montauciel
boit , Bertrand fe fauve. Ainfi
finit le deuxième acte .
avoir
Les parens de Louife ouvrent le troifiéme
, & s'accufent d'avoir caufé le malheur
d'Alexis il le leur pardonne & les
congédie pour écrire une lettre qu'il def
tine à Louife ; mais Montauciel qui s'eſt
fait mettre en prifon exprès pour
le tems d'apprendre à lire , vient répéter
fa leçon d'une maniere i bruyante qu'Alexis
perdant patience , le prie d'aller
étudier plus bas ou plus loin . Cette fcène
plaifante fans doute , par la maniere
dont elle eft jouée par l'acteur, fufpend
bien mal à propos l'intérêt ; les larmes
prêtes à couler pour un malheureux qui
va perdre la vie , fe fechent fur la pau-
୮
MA I. 1769. 157
piere tandis que l'on applaudit aux bouf.
fonneries d'un homme ivre ; l'équivoque
fur laquelle ils fe querellent acheve
de faire évanouir l'attachement du fpec
tateur. L'arrivée du brigadier de la maréchauffée
qui dit qu'une jeune fille s'eft
jettée aux pieds du roi dont elle a obtenu
une grace & qu'il a apporté un paquet
au prevôt , ne fert qu'à diminuer l'effet
du dénouement qui pouvoit être du plus
grand pathétique ; on entend le tambour
qui rappelle : le geolier, Montauciel & le
brigadier fortent & Alexis revient ,
Ariette.
ALEX I S.
On s'empreffe , on me regarde ;
J'ai vu s'avancer la garde :
Les malheureux n'ont point d'amis ;
Je crains d'interroger ... Jufte ciel , je frémis !
Mes yeux vont le fermer , fans avoir vu Louiſe
·
Sans l'avoir vue ... ô ciel ! non , non
Quelque chofe que je me dife ,
2
Mon coeur ne peut fouffrir ce cruel abandon
Hier , avec quelle joie
J'accourois.. Je courois à la mort :
De quels tourmens fuis - je la proie ?
Ai-je donc mérité mon fort 2
158 MERCURE DE FRANCE.
Mes yeux vont fe fermer , fans avoir vu Louife ,
Sans l'avoir vue. ô ciel ! non , non ,
Quelque chofe que je me dile ,
Mon coeur ne peut fouffrir ce cruel abandon.
Montauciel rentre avec une bouteille
& preffe Alexis de prendre le dernier
verre de vin qu'il boira de fa vie ; c'eft le
coeur du foldat ; il l'embraſſe & lui pardonne
le coup qu'il en a reçu , & voyant
arriver les grenadiers qui viennent chercher
le déferteur pour le mener au fupplice
, il s'écrie avec un fentiment de
douleur & de générofité, mes amis , mes
camarades ne le manquez pas . En ce moment
Louiſe paroît fes fouliers à la main ,
fes cheveux en défordre ; & outrée de
fatigue & de douleur ; elle tombe évanouie
entre les bras d'Alexis qui la place
fur un fiége où il la laiffe fans connoiffance
pour aller à la mort ; elle revient
à elle par degré , on entend des cris derriere
le théâtre , elle voit dans fon fein
le papier fur lequel il est écrit qu'Alexis
a fa grace ; ele tremble qu'il ne foit trop
tard ; elle court le porter le théâtre
change à l'inftant , il repréfente une place
publique où des foldats font fous les
armes , deux d'entre eux foutiennent ,
dans leurs bras , Alexis que tous les pa-
:
MA I. 1769 .
159
rens & fes amis viennent embraffer ; ils
font bientôt place à Louife qui perce la
foule & tombe une feconde fois dans les
bras de fon amant , mais pour s'y livrer
à la félicité que toute l'affemblée partage
avec eux.
:
Nous ne parlerons ici que des éloges
que mérite & reçoit ce drame intéreffant
en beaucoup d'endroits ; quant aux reproches
qu'on pourroit y faire , nous
renvoyons à la préface de M. Sedaine qui
s'y juftifie de ceux qu'il a déjà reçus , &
qu'il feroit d'autant plus inutile de lui
répéter qu'il déclare qu'il attend la cinquantiéme
repréfentation de fa piéce pour
en corriger les défauts on fe permettra
cependant de douter des connoiffances
de ceux qu'il a confultés fur les réglemens
militaires . Il auroit pû apprendre
qu'il n'y a ni fergens , ni caporaux dans
les dragons , que la maréchauffée ne peut
arrêter comme déferteur un foldat s'il
n'eft dénoncé & fi elle n'a fon fignalement
; à plus forte raifon , lorfqu'il eft
muni d'un congé qu'il porte dans fa poche
; il a beau dire qu'il déferte , les loix
militaires & civiles ne condamnent point
un homme à mort fur fa feule dépofi .
tion. Le défefpoir le fait parler ainfi ,
160 MERCURE DE FRANCE.
mais lorsqu'il fçait que fa maîtreffe n'eft
pas infidéle , le plaifir de la retrouver
conftante & l'efpoir d'être uni avec elle ,
ne peut-il lui faire aimer la vie & l'engager
à fe montrer innocent en faifant
voir fon congé ?
On ofera encore repréfenter à M. Sedaine
qu'il a un tort , qu'il a deux torts ,
qu'il a trois torts : le premier de montrer
fi peu de docilité pour des facrifices de
chofes peu importantes qui nuifent à la
rapidité de l'action ; le fecond de traiter
fi légerement dans fa préface des fpectateurs
pour lefquels il devroit avoir de
la reconnoiffance ; plus d'un exemple
cependant l'autorife à cette conduite ; il
a prefque toujours vu fes piéces blâmées
d'abord & courues enfuite . On ne s'avife
jamais de tout . Le Roi & le Fermier ,
Rofe & Colas ont eu le même fort que
le Déferteur. Cet auteur eft à peuprès avec
le public comme un amant qui bat fa
maîtreffe ; elle crie & fe plaint de ces rudes
manieres, mais rappellée par des charmes
attrayans , elle finit par y revenir.
Le plaifir de la repréfentation fera oublier
le mal qu'aura pu caufer la lecture..
On trouve dans la mufique qui eft de
M de Monfigni , plufieurs airs très - heuMAI.
1769. 161
reux , très agréables , & qui ont été trèsapplaudis.
Il feroit injufte de terminer l'extrait
-de cette piéce fans rendre aux acteurs qui
la font valoir , la juftice qui leur eft due;
Mde Laruette & M. Caillot rendirent
leurs rôles avec le plus grand pathétique;
& MM. Clairval &Trial mettent dans les
leurs une gaieté & une vérité , qui ont
beaucoup contribué au fuccès qui ne fait
qu'augmenter de jour en jour.
ACADEMIE
DE CHIRURGIE.
I.
L'ACADÉMIE royale de Chirurgie a tenu
fa féance publique le jeudi 6 Avril. On
n'a point adjugé le prix fur le fujet fuivant
Expofer les effets des contre - coups
dans les différentes parties du corps , autres
que la tête , & les moyens d'y remédier
; les mémoires qui ont été envoyés fur
cette matiere n'ayant pas rempli les vues
de l'académie .
Le prix d'émulation a été accordé à
M. Philippe , maître ès- arts & en chirur
162
MERCURE DE
FRANCE.
gie , à
Chartres , &
correfpondant de l'académie.
?
La
premiere des petites
médailles a été
adjugée à M. Roze ,
lieutenant de M. le
premier
chirurgien du Roi ,
chirurgien
en chef de
l'Hôtel - Dieu , &
correfpondant
de
l'académie , à
Nemours . La feconde
, à M.
Maigrot ,
correfpondant de
l'académie &
maître en
chirurgie à
Ranfonnieres , près
Langres. La troifiéme
, à M. Lebrun , maître en
chirurgie ,
à
Vandoeuve , en
Champagne . La quatriéme
, à M. Bertin , éleve en
chirurgie
à
l'hôtel de Bicêtre ; & la
cinquième , à
M. Paupe, éleve de l'hôtel royal des Invalides
, & maître -ès - arts de
l'univerfité
de Paris
Après la
diftribution des prix , faite
par M. de la
Martiniere ,
premier chirurgien
du Roi , qui a
préfidé à cette
féance ; M. Louis ,
fecrétaire
perpétuel ,
a lu
l'éloge de M. le Cat ,
écuyer , premier
chirurgien de
l'Hôtel - Dieu de
Rouen , affocié de
l'académie . M. Guyenot
a lu un
mémoire fur les
anciennes
luxations. Une
differtation fur la contagion
des
maladies a été lue enfuite par
M.
Dufouart le jeune M. Lebas a fait
la lecture de fes
obfervations fur les effets
:
MA I. 1769 . 163
de la commotion dans les plaies de tête ,
& M. Valentin a terminé la féance par
un mémoire fur les avantages des ablutions
dans le traitement des morfures faites
par des animaux enragés .
I I.
Société royale d'agriculture de Paris.
*
La fociété royale d'agriculture avoit
propofé pour le fujet du prix qu'elle devoit
diftribuer en 1768 , l'hiftoire des ma-
Ladies épizootiques qui fe trouvent décri
tes dans les auteurs anciens & modernes
celle des caufes qui ont pu les produire
& des remedes qui ont paru les plus effica
ces pour les combattre.
"
Comme la plupart des auteurs qui lui
ont adreffé leurs mémoires , ne paroiffent
pas avoir faifi l'efprit de la queſtion ,
elle a cru devoir remettre le prix , & propofer
le même fujet pour l'année 1770 ;
en avertiffant qu'elle defire qu'on s'attache
principalement à rechercher dans les
poëtes , les hiftoriens , les écrivains qui
* Ce terme a la même fignification pour les
beftiaux , que celui d'épidémique pour les hommes.
164
MERCURE DE
FRANCE.
ont
traité de
l'économie
ruftique , & lès
auteurs de
médecine ,
l'époque &
hiftoire
des
différentes
maladies
épizootiques qui
ont regné
depuis les tems les plus
reculés
jufqu'à nous ; les
fymptômes qui les carac
térifoient , les
caufes
apparentes qui ont pu
les
produire , les
moyens
qu'on a
employés
pour en
arrêter les
ravages. Son but eft de
raffembler des
matériaux
pour
parvenir à
connoître la
véritable
nature de ces maladies
, & les
meilleurs
moyens de les
prévenir ou d'y
remédier ; elle
exhortè
l'auteur qui a pris pour
épigraphe à la
tête de fon
mémoire , ce vers de
Mani
lius ,
Artem
experientia fecit
Exemplo
monftrante viam ,
d'étendre fes
recherches , & de
s'attacher
un peu plus aux
fymptômes qui ont ca
ractérisé
chaque
épidémie , aux caufes qui
ont pu les
produire , telles que les
grandes
altérations dans les
faifons; & les
remedes
auxquels on a eu
recours : il paroît connoître
bien les
fources , & il lui fera plus
aifé qu'à
perfonne de
remplir les vues que
la
fociété s'eft
propofées dans fon problême.
Le prix fera de douze cents liv . ; ceux
M A Ï. 1769.
165
qui
voudront
concourir ,
adrefferont leur
mémoire à M. de
Palerne ,
fecrétaire de
la
chambre & du
cabinet de Sa
Majeſté ,
&
fecrétaire de la
fociété , dans le mois
d'Octobre de
l'année 1770 ; on aura foin
de faire paffer le
mémoire fous
l'enveloppe
de M. de
Sauvigny ,
intendant de
la
généralité de Paris : les
auteurs mettront
leur nom dans un papier
cacheté ,
attaché au
mémoire ; & le prix fera délivré
à celui qui
repréfentera la même de
vife qui aura été jointe dans le billet ca
cheté au nom de l'auteur.
I I I.
Ecoles Royales
Vétérinaires de Paris,
Une
maladie , dont les
progrès étoient
auffi rapides que cruels , ayant
attaqué les
bêtes à cornes de
plufieurs
paroiffes de
l'élection de
Joinville ,
généralité de
Champagne , & M. Rouillé
d'Orfeuil ,
intendant de cette
généralité , ayant demandé
des fecours à l'école royale vérérinaire
de Paris , le nommé
Beauvais fut
auffi -tot
envoyé dans ces
mêmes paroiffes.
Par les états
dûement certifiés des trai
temens qu'il y a faits , on voit que les
166 MERCURE DE FRANCE.
foins de cet éleve n'ont pas été infruc
tueux. D'abord dans la paroiffe de Saudron
il coupa court au mal par les remedes
préfervatifs qu'il adminiftra à quatre.
vingt- douze de ces bêtes ; il en guérit cinq
malades.
Dans la paroiffe de Mandre , les préfervatifs
furent donnés à cent quarante
bêtes , dont huit tomberent néanmoins
malades ; il les conduifit à guérifon ; il y
en traita cinquante quatre autres , il en
guérit quarante- neuf.
Dans la paroiffe de Soulincourt , les
remedes préfervatifs furent adminiftrés à
quarante neuf bêtes , quinze néanmoins
atteintes de la maladie ; il en fauva huit ,
& les fept autres qu'il perdit ne moururent
que par la faute des propriétaires
toujours attachés à de vains préjugés . Les
remedes curatifs furent donnés à vingtdeux
malades , feize furent guéris.
Dans la paroiffe d'Echenay , où il y
avoir déjà quarante & une bêtes mortes
avant fon arrivée , il en traita quarante &
ane , & en guérir quarante . Il adminiſtra
les préfervatifs à trente- deux , dont cinq
tomberent malades , & ces trente - deux
bêtes font reftées aux cultivateurs.
Enfin , dans la paroiffe de Guillomé ,
MAI.
il en traita
trente huit & en
guérit
trente. 1769.
167
Il
donna des
préfervarifs à
quarante-deux ,
dont deux
furent
néanmoins
atteintes de
la
maladie ; il les
guérit auffi.
On lit avec
fatisfaction , au bas des
états
particuliers à
chacune de ces
paroiffes
, les
atteftations des curés &
principaux
habitans : elles font
conçues de maniere
à
exprimer leur
reconnoiffance , fur
un
fervice aufli
important qui les a mis à
portée de
continuer leurs
travaux , & de
ne pas laiffer leurs
terres fans
culture ,
comme
plufieurs ont été
obligés de le faire
par le
défaut des
beftiaux
enlevés par la
maladie.
Il
s'agiffoit ici d'une
véritable
péripneumonie
que les
payfans les plus aifés traitoient
avec des
côties au vin , & les plus
miférables avecde
l'urine & du
vinaigre .
ART S.
GRAVURE.
I.
Fue des
environs de
Naples , & fête fur le
Tibre à Rome ; deux
grandes
eſtampes
en
pendant
d'environ 28
pouces de
268 MERCURE DE FRANCE. I
large fur 20 de haut , gravées d'après
les tableaux de M. Vernet peintre du
Roi , par P. J. Duret graveur , qui les
diftribue chez lui , à Paris , dans le
milieu de la rue du Fouare ; prix 15
liv . les deux .
CES eftampes font de la compofition la
plus riche & la plus agréable. La fêtefur
le Tibre repréfente une joute fur l'eau .
De belles fabriques de chaque côté , & le
château Saint Ange en face , ornent le
lieu de la fcène . Une affluence confidérable
de peuple qui prend part à la fête , répand
le mouvement & la vie fur cette
compofition . La vue des environs de Naples
n'eft pas moins intéreffante par le
choix ingénieux & pittorefque que M.
Vernet fçait toujours faire de fes fites.
Ces deux eftampes ont été dédiées & préfentées
par le fieur Duret à fa majefté le
roi de Dannemarck , qui , pour marquer
fa fatisfaction à cet artifte , l'a honoré du
titre de graveur de fon cabinet .
I I.
Portrait de l'illuftre Jeanne d'Arques ;
connue fous le nom de la Pucelle d'Or
léans,
Ce
MA I. 1769 : 169
Ce portrait a été gravé par M. de Marcenay
, d'après le tableau original que
MM. les officiers municipaux de la ville
d'Orléans ont bien voulu communiquer
à cet artifte. La Pucelle eft repréſentée
à mi- corps , la tête couverte d'un petit
chapeau garni de plumes , & tenant dans
fa main l'épée qui vengea le trône & la
nation . Ce portrait eft de format in- 12 ,
& le huitieme des portraits de perfonnages
célebres gravés par M. de Marcenay.
On diftribue ce portrait chez l'auteur rue
d'Anjou - Dauphine , la derniere porte
cochere à gauche , & chez M. Wille graveur
du Roi , quai des Auguftins .
MUSIQUE.
I.
Prix de mufique , en langue latine & en
langue françoiſe.
ON avoit propofé pour le concours de
cette année 1769 , au concert fpirituel ,
le pfeaume 45 Deus nofter refugium & virtus
, & l'ode de Rouffeau , qui commence
par ce vers , la gloire du Seigneur,
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fa grandeur immortelle , &c . Les ouvrages
exécutés au concert fpirituel durant la
quinzaine de Pâques , pour ce double
concours , ont paru en général marquer du
talent dans leurs auteurs ; mais les juges
& le public , d'une voix unanime , n'ont
pas trouvé qu'aucun de ces ouvrages dûr
obtenir le prix. On a donc cru devoir propofer
de nouveau le même motet & laméme
ode pour le double concours de l'année
prochaine 1770. On exhorte les auteurs
à mettre dans la partie du chant plus
d'expreffion & de vérité , & à ne pas excéder
la portée ordinaire des voix , principalement
des hautes contres.
Chaque prix fera double , c'est-à - dire ,
confiftera en deux médailles d'or de la
valeur de 300 liv. chacune. On donnera
même un fecond prix , s'il fe trouve des
ouvrages qui le méritent.
Ceux qui ont déjà concouru pourront
retirer leurs ouvrages , fi bon leur fem
ble , & y faire tels changemens qu'ils jugeront
à propos ; on les adreffera toujours
, francs de francs de port , à M. Dauvergne ,
rue & porte St Honoré ; les conditions
feront d'ailleurs les mêmes que l'année
derniere .
MAI. 1769. \171
I I.
Odefacrée , ou cantique en action de graces
pour les bienfaits reçus de Dieu ,
tiré du pfeaume XLV , Deus nofter refugium
, &c , mis en mufique avec accompagnement
. Les paroles font de
J. B. Rouffeau , la mufique du chant
eft de M. B ** , & celle de l'accompagnement
de M. Duchefne , organiſte
des églifes de St Marcel & de Sceaux ;
prix i liv. 16 fols . A Paris , chez M.
Duchefne , rue St Thomas ,
rue St Thomas , la premiere
porte cochere en entrant par la
rue St Hyacinthe , à gauche , au fond
de la cour au premier , & aux adreffes
ordinaires.
Cette ode facrée de Rouffeau avoit été
donnée par un amateur , & par les directeurs
du concert fpirituel pour fujet du
prix d'un motet françois qui devoit être
adjugé dans la quinzaine de Pâques . Le
motet que nous annonçons n'a point été
préfenté au concours , & les auteurs ne
donnent ici que la partie chantante avec
accompagnement de baffe ; mais fi cet effai
eft reçu favorablement , ils publieront inceffamment
toutes les partitions de ce
moter.
Hj
1
172 MERCURE DE FRANCE .
>
On obfervera comme une fingularité
que M. B ** , auteur de la partie du chant
de cette ode ne connoît pas une feule
note de mufique , & que le jeune organifte
qui en a fait
l'accompagnement n'eft
âgé que de dix -fept ans .
III.
1
Recueil de douze petits airs de chants
connus , des plus à la mode , avec deux
différens accompagnemens de mandoline
pour ceux qui voudront s'accompagner ;
dédié à M. le marquis de Lignerac , par
M. Pietro Denis ; prix , 3 liv . 12 fols. A
Paris chez l'auteur , rue Poiffonniere , en
face de la croix de fer , & aux adreffes
ordinaires de mufique.
I V.
Sei Sinfonie a più ftrumenti compofte
da P. Vanmaldere , Virtuofo di camera di
S. A. S. il principe Carlo ; mis au jour
par M. Venier , feul éditeur defdits ouvrages
: gravés par madame Leclair ; prix
12 liv. , compris les parties d'hautbois &
cors de chaffe , lefquels feront ad libitum,
Opéra V. A Paris chez M. Venier, éditeur
de plufieurs ouvrages de mufique à
l'entrée de la rue St Thomas du Louvre,
L
1
MAI. 1769: 173
vis -à- vis le Château d'Eau. A Lyon chez
M. Caftau , place de la comedie.
SCIENCES.
MECANISME DE LA RUMINATION.
DES BETES A LAINE.
EXTRAIT d'un Mémoire lu par M.
D'AUBENTON , à la rentrée publique.
de l'académie royale des Sciences , le.
13 Avril 1768 .
Il y a plufieurs efpéces d'animaux quadrupedes
qui font revenir dans leur bouche
les alimens qu'ils ont déjà mangés
une premiere fois , ils les broyent & ils
les avalent une feconde fois avant de les
digérer : c'eft ce qu'on appelle la rumination.
Cette opération nous paroît dégoutante
; elle le feroit en effet beaucoup pour
nous , parce que nos alimens en partie
digérés ont un mauvais goût. Il n'en eft
pas ainfi des alimens qui reviennent dans
la bouche des animaux ; c'eft de l'herbe
fimplement macérée dans leur premier
eftomac , & M. Daubenton dit qu'elle n'a
pas beaucoup changé de faveur & que l'a-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
nimal a peut- être autant de plaifir à reminer
qu'à manger pour la premiere fois.
Parmi nos animaux domeftiques le boeuf,
le mouton , la chèvre font ruminans
& parmi les animaux fauvages de ce paysci
, le cerf , le daim & le chevreuil. ly
en a plufieurs autres efpèces parmi les
animaux étrangers comme le chameau ,
l'élan , le renne , & c .
Le mécanisme de la rumination', n'étoit
pas connu. M. Daubenton s'eft occupé
de cette recherche d'abord par curiofité
, parce qu'elle lui a paru intéréffante
dans l'étude de l'oeconomie animale
; enfuite il a reconnu qu'elle feroit utile
pour le traitement du bétail & principalement
des bêtes à laine , foit en fanté ,
foit en maladie , parce que la rumination
a beaucoup d'influence far le tempérament
de l'animal .
On fait que les animaux ruminans :
ont plufieurs eftomacs. Lorfqu'ils broutent
l'herbe , ils la mâchent , feulement
pour en faire dans leur bouche une pelote
qu'ils avalent & qui va dans leur
premier eftomac que l'on appelle la panfe.
Get eftomac eft très- grand ; il fe remplit
au point de contenir une maffe d'herbe
fort étendue & affez compacte . CepenM
A I. 1769 . 175
dant il faut qu'une petite portion de cette
maffe en foit détachée dans le temps de
la rumination , & rentre dans l'afophage
pour revenir à la bouche. Cette opération
fe fait par un mouvement reglé ,
très-différent du mouvement convallif
du vomiffement ; c'eſt une forte de déglutition
renversée qui ne peut fe faire
que par des organes particuliers aux animaux
ruminans. Le principal de ces organes
eft le vifcère que l'on appelle le
bonnet , & que l'on avoit regardé jufqu'à
préfent comme le fecond eftomac de ces
animaux ; cependant il ne fait aucune
fonction d'eftomac. M. Daubenton a reconnu
que ce vifcère filtre une férofité
qui y refte comme dans un réservoir, &
qu'il retient auffi comme une éponge une
partie de l'eau que boit l'animal .
Lorfque le bonnet fe contracte , ces liqueurs
en fortent pour aider à la déglutition
interne qui feroit très - difficile &
peut -être impoffible fans ce fecours ,
fur-tout lorfqu'il n'y a dans la panfe que
de la paille & du foin. En faifant les defcriptions
anatomiques du chameau & du
dromadaire , M. Daubenton ayant trouvé
un réſervoir d'eau ou de férofité près de
la gouttiere de l'afophage , préfuma dèslors
que cette liqueur humectoit les pé
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
lotes qui revenoient de la panfe à la bonche
dans le temps de la rumination , & fervoit
auffi , par ce moyen, à défalterer l'animal
lorfqu'il n'avoit point d'eau à boire.
M. Daubenton a été confirmé dans cette
opinion lorfqu'il a reconnu que le vifcère
auquel il avoit déjà donné le nom de réfervoir
dans le chameau & le dromadaire
, fait les mêmes fonctions que le
bonnet des autres animaux ruminans ,
qui eft auffi un réſervoir d'eau ou de
férofité.
On ne connoiffoit ce vifcère que dans l'état
de relâchement ; alors fes parois internes
forment des reliefs femblables aux
maillés d'un refeau ; mais lorfqu'il fe
contracte , les mailles du refeau fe ferment
, & changent de forme au poing
que M. Daubenton voyart pour la premiere
fois le bonnet dans cet état de
contraction , ne reconnut pas au premier
coup d'oeil fes parois internes , quoiqu'il
eût déjà vu & diffequé très-fouvent ce
vifcère dans des bêres à laine & quinze
autres efpéces d'animaux ruminans . S'appliquant
à faire des recherches particu
lieres fur la conformation des bêtes à laine
, fur leur temperament & fur les caufes
de leurs maladies , obfervant fouvent leurs'
viſcères , il trouva dans le bonnet en conM
A I. 177
-
1769.
"
traction une pelote d'herbes , femblable
celles de la maſſe contenue dans la
panfe & prête à rentrer dans l'ofophage
pour revenir à la bouche. D'après
ces obfervations & l'explication fuivante
du mécanisme de la rumination ;
» Lorſque l'animal veut ruminer , la
panfe qui contient la maffe d'herbe
qu'il a pâturée fe contracte , & en comprimant
cette maffe , elle en fait entrer
» une portion dans le bonnet. Ce vif-
» cère le contracte auffi , enveloppe la
» portion d'alimens qu'il reçoit , l'arrondit
, en fait une pelote par fa compref-
» fion & l'humecte avec l'eau qu'il ré-
" pand deffus en fe contractant. La pe-
» lote ainfi arrondie & humectée eft dif-
" pofée à entrer dans l'ofophage : mais
» pour qu'elle y entre , il faut encore un
" acte de déglutition . Il fe fait dans
la partie de l'ofophage qui aboutit à la
panfe , au bonnet & au feuillet que
l'on regarde comme le troifiéme eftomac
des ruminans ; cette partie de l'afophage
eft en forme de gouttiere , qui peut s'ouvrir
& fe fermer à peu près comme l'un
des coins de notre bouche peut faire ces
deux mouvemens , tandis tandis que l'autre coin
refte fermé. Lorfque la pelote eft prête à
entrer dans l'ofophage , la gouttiere s'ou-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
vre & la pelote fe trouve à portée d'y être
introduite par la preffion fubfiftante du
bonnet dans lequel elle eft contenue .
L'action des mufcles de l'ofophage conduit
la pelote jufqu'à la bouche , &c.
ود
"
Quoiqu'il faille le concours de plu-
" fieurs organes pour faire revenir dans la
bouche une petite portion de la mate
» d'alimens contenus dans la panfe , cet-
» te opération fe fait en peu de temps :
» pour s'en affurer il fuffit de confidérer
» une bête à laine tandis qu'elle rumine.
Lorfqu'elle a fait revenir une pelote de
» la panfe dans fa bouche , elle la mâche
» pendant une minute ; enfuite elle l'ava- .
le , & l'on voit la pelote defcendre fous
» la peau le long du cou . Alors il'fe paffe
quelques fecondes pendant lefquelles
» l'animal refte tranquille , & femble être
» attentif au dedans de fon corps ; j'ai
tout lieu de croire , dit M. Daubenton
, que pendant ce temps la panfe fe
contracte & le bonet reçoit une nou-
» velle pelore ; enfuite le corps de l'animal
fe dilate ; il fe refferte bientôt
par un effort fubit , & enfin l'on voit'
» la nouvelle pelote remonter le long du
» cou. Il me paroît que le moment de'
la dilatation du corps , eft celui où la
'gouttière de l'ofophage s'ouvre pour re
"
"
ور
MAI 1769.
179
» cevoir la pelote , & que l'inftant où le
» corps fe refferre fubitement , eft celui
» de la déglutition qui fait entrer la pe-
» lote dans l'afophage pour revenir à la
» bouche & pour y être broyée de nou-
» veau » .
La fecrétion de férofité qui fe fait pour
la rumination , influe fur la fanté de l'animal
, parce qu'il faut beaucoup de liqueur
pour humecter toutes les pelotes
d'un
pouce de diametre que fournit la
maffe d'herbes qui eft dans la panfe d'une
bête à laine . La férofité du fang n'y ſuffiroit
pas fans épuifer l'animal , fi elle n'étoit
fuppléée par l'eau qu'il boit , ou qui
fe trouve à l'extérieur & à l'intérieur des
herbes qu'il mange. Lorfque la maffed'herbes
contenue dans la panfe eft trop
humectée , parce que l'animal a bu trop
fouvent , les pelotes qui fortent de i
panfe dans le temps de la rumination ,
font affez imbibées pour ne point tirer de
liqueur du bonnet, & même pour en four.
nir à ce réfervoir , au lieu d'en recevoir.
Alors la fecrétion de la férofité du fang eft
talentie ou interrompue dans ce viſcère ;
cette humeur n'ayant pas fon cours ordinaire
, furabonde dans le fang , s'épanche
dans le corps , & caufe un grand nombre
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
de maladies qui ne font que trop fréquen
tes parmi les bêtes à laine . Au contraire
fi la boiffon manquoit trop long-temps ,
l'animal maigriroit , s'affoibliroit & tomberoit
à la fin dans l'épuifement. Pour
engraiffer un mouton on le fait boire fouvent
, & on lui donne de bonnes nourritures
; il prend bientôt un embonpoint que
la boiffon trop abondante a rendu fi nuifible
à la fanté de l'animal , qu'il en mourroit
, fi on ne le livroit pas affez tôt au
boucher.
M. Daubenton conclud qu'il ne faut
abreuver les bêtes à laine qu'avec circonfpection
, foit pour les maintenir en bonne
fanté, foit pout les guérir de la plupart
de leurs maladies. Il rapporte encore d'au
tres faits qui prouvent que l'abondance
de l'eau ptife en boiffon ou avec des her
bes mouillées où d'une confiftance trop
aquenfe , eft contraire au tempéramment
des bêtes à laine & la caufe de la plupart
dé leurs maladies . M. Daubenton a reconnu
fenfiblement les mauvais effets de
cette caufe dans les hydatides ou veficules
pleines d'eau , qui font très - fréquentes
dans les bêtes à laine , & qui adhérent
à leurs vifceres. Il en a trouvé plufieurs
fois dans la tête , au milieu du cerveau ,
M A 1. 1769. 181
où elles avoient groffi au point de le ré
duire à un très-petit volume , & de faire
périr l'animal .
TRAIT DE VALEUR.
Das grenadiers du régiment de D **
avoient été commandés pour l'attaque
d'un ouvrage au fiége de Munfter , attaque
effentiélle dans la circonftance , mais
en même tems très périlleufe ; ils paſſerent
auprès du régiment de C ** . Un des
cavaliers s'en détache & les fuit ; il ne fe
trouve point à l'appel . M. le D * de C ** ,
malgré la bonne opinion qu'il avoit de cet
homme , crut qu'il avoit déferté . Le lendemain
il le voit entrer dans fa tente :
après des reproches fur fon abfence , il lui
en demande la raifon : il y a dix ans
mon colonel , dir le cavalier , que je vis
aux dépens du Roi , & jamais je n'ai
trouvé l'occafion de lui en marquer ma re
connoiffance ; des grenadiers du régiment
de D' commandés pour une action de
vigueur , ont paffé hier près de nous ; je me
fuisjoint à eux ; ces meffieurs m'ont fait
l'honneur de me donner une hache , & il
m'a paruqu'ils avoient été contens de moi
**
>
182
MERCURE DE
FRANCE.
l'officier qui les conduifoit doit certifier ce
que j'ai l'honneur de vous dire . A peine
étoit-il forti que l'officier arriva & confirma
la vérité du fait. Le jour même les
grenadiers du régiment de D ** vinrent
rendre une vifite de corps au cavalier , &
partagerent avec lui la récompenfe que
leur avoit donnée l'officier général .
PIETE'
FILIALE.
LECE
gentilhomme
, dont nous
avons rapporté
un fi beau trait de piété filiale
dans
le fecond
volume
du mois
dernier , fe
nomme
M. de Bar : mais les
circonftances
de ce fait , qui lui eft fi honorable
,
ont été un peu altérées
dans le récit qu'on
nous
avoit
adreffé. Lorfqu'il
eft entré à
l'école
royale
militaire
, il Y
avoit près
de quatre ans que fon
pere
étoit
mort;
& il eft contre la regle
établie , & conftamment
fuivie
dans cet
établiſſement
,
depuis fa création ,
qu'aucun
des jeunes
gentilshommes
que le Roi y fait élever ,
ait de l'argent à la
difpofition
.
Ce fait reftitué à la vérité dans toute
fa fimplicité , n'en méritant pas moins
les
applaudiffemens des efprits bien faits
MA I. 1769. 183
& des coeurs fenfibles , nous allons en
donner le récit tel qu'il vient de nous être
M. Dupré Lsourens , fecrétaire
du confeil , garde des archives de
l'hôtel .
envoyé par
M. de Bar , originaire du Limofin ,
né dans l'Aunis le 17 Décembre 1740 , a
été un des premiers éleves reçus en 1753
à l'école royale militaire , provifoirement
établie au château de Vincennes .
On s'apperçut effectivement , peu de
tems après , qu'il avoit un grand fonds
de triftefle , & qu'il ne mangeoit point.
On tenta infructueufement
, à diverfes
reprifes , d'en fçavoir la raifon . Les
queftions fe fuccéderent , & devenues
preffantes , il déclara enfin qu'il ne pouvoit
fe réfoudre à vivre de la maniere
qu'il le faifoit , & qu'il qualifia de bonne
chere , fans ceffe tourmenté du fouvenir
affligeant de la malheureufe fituation de
fa mere , qui manquoit des chofes de
premiere néceffité . Ce trait frappa les fupérieurs
de l'école royale militaire , le
Roi en fut informé ; & fa majefté , toujours
prête à tendre une main fecourable
à l'indigence réelle , accorda une penfion
de 300 liv . , fur fa caffette , à madame de ,
Bar , quien jouit encore,
M. de Bar , placé au mois de Mai“
184 MERCURE DE FRANCE.
1759 , en qualité de lieutenant , dans le
régiment d'infanterie alors de la Tour
Dupin , enfuite de Boifgelin , & aujourd'hui
de Béarn , y eft actuellement premier
fous aide-major , & y jouit de la
bienveillance de fes chefs , de l'amitié
de fes camarades , & de l'eftime de tous
ceux qui le connoiffent.
ANECDOTE'S.
I.
Dans la comédie du Méchant , il y a
ce vers :
La faute en eft aux dieux qui la firent fi bête.
Un jour qu'on
repréſentoit cette piéce , UN
madame de F. . arriva : le parterre battit
des mains pendant long- tems. « Eh ! paix ,
» meffieurs , dit quelqu'un , convient- il
d'interrompre ainfi la comédie. » "
autre répliqua tout haut :
Lafaute en eft aux dieux qui la firent fi belle.
I I.
Un
Un homme d'efprit à qui on deman
doit un moyen pour foutenir un opéra
prêt à tomber , répondit affez plaifam1769.
MAI. 185
ment , qu'il n'y avoit qu'à allonger les
danfes & raccourcir
les jupes.
I I I.
On a caractérisé les quatre plus beaux
opéra de Quinault , en difant qu'Atys
étoit l'opéra du Roi ; Armide , l'opéra des
dames ; Phaeton , l'opéra du peuple , &
Ifis , l'opéra des muficiens.
I V.
Louis XIV , au retour de la chaffe ,
étoit venu dans une efpéce d'incognito
voir la comédie
italienne
qui fe donnoit
au château. Dominique
y jouoit. Malgré
le jeu de cet excellent
acteur , la pièce parut infipide. Le Roi lui dit en foïtant
: Dominique
, voilà une mauvaiſe
piéce dites cela tout bas , je vous prie,
» lui répondit
ce comédien
, par ce que
» fi le Roi le fçavoit , il me congédieroit
avec ma troupe . » Cette réponſe , faite
fur le champ , fit admirer la préſence d'efprit
de Dominique
.
V.
Legrand
, comédien
ordinaire
du Roi , fe promenoit
avec un de fes amis. Un
186 MERCURE DE FRANCE.
pauvre les aborda en leur tendant fon
chapeau. Legrand tira de fa poche quelques
fols qu'il lui donna . Le mendiant ,
par reconnoiffance , fe mit à chanter un
de profundis « Parle donc , hé l'ami , lui
» dit le comédien eft - ce que to me
prends pour un trépaffé ? Au lieu d'en-
» tonner un de profundis , chante plutôt
» un Domine , falvumfac Regem , car je
» fais les rois . »
"
Projet d'établissement d'un jardin pour
la taille & la conduite des arbres fruitiers.
I public applaudit journellement à la protection
que M. Bertin , miniftre , accorde à l'établiſſement
de l'école vétérinaire , ainfi qu'à celle
que
M. le comte de St Florentin & M. le lieutenant
de police accordent à l'école gratuite du deffin .
Lezéle patriotique de ces miniftres, & de ce magiftrat
mérite l'hommage de tous les citoyens 3
heureux ceux qui pourront trouver des moyens
d'imiter de pareils exemples ! Comme fimple particulier
, je crois pouvoir indiquer un objet ana➡ -
logue & non moins urile.
Je paffe une partie de l'année dans la maiſon
de campagne d'une perfonne dont les intérêts
me font chers . Je vois avec douleur que dans un
MAI. 187 1769 .
terrein d'une très - bonne expofition , & malgré
la précaution que l'on a toujours eue de faire
planter des arbres fruitiers convenables à la
qualité du fol , ces arbres ne donnent aucun
produit. Je ne puis en attribuer la cauſe
qu'au mal entendu du plus grand nombre des
jardiniers. Mon opinion fe trouve confirmée par
divers auteurs qui aflurent que fur la majeure
quantité de ces ouvriers il eft rare d'en trouver
un feul qui ait les connoiffances
requifes pour tailler les arbres & les conduire de maniere à
leur faire rendre la production néceſſaire . Il réfulte
de cet inconvenient
que le propriétaire ſe
trouve lefé de plufieurs manieres .
paye
1.° 11
infructueufement
des gages
à un
jardinier
qui n'a pas la moindre
notion
de la taille des arbres
.
2. Il a en pure perte l'achat de ces arbres qu'on eft obligé de renouveller
fouvent , qui ne donnent aucun produit , & qui occupent & ufent
inutilement
le terrein .
Enfin en efluyant toutes ces pertes , un pro-,
priétaire fe trouve encore obligé de faire de
nouvelles dépenfes pour le procurer les fruits
qu'il auroit dû trouver en abondance dans fon
propre bien.
Ces défavantages ne tirent point à conféquence
pour les propriétaires qui jouiflent d'une grande
fortune. L'inconvenient
le plus frappant porte
fur la difette des fruits dont le peuple malheureux
fait une partie de fa nourriture , fur- tout
lorfque le prix du pain fe trouve au deffus du
gain qu'il retire de fon travail .
188 MERCURE DE FRANCE.
Ces confidérations intéreffent l'humanité , &
font defirer un établiſſement qui , fans être difpendieux
, procureroit beaucoup de reflources ;
voici mes obfervations à cet égard.
Plufieurs auteurs , animés du bien public
ont fait des livres qui traitent , avec autant de
clarté qu'il foit poffible , de la taille des arbres.
La théorie fur ce objet eft fouvent inférieure à
la pratique . Le plus grand nombre des jardiniers
dans le royaume font des gens de peine qui ne
fçavent pas lire , qui travaillent fans aucun principe
, & qui agiflent d'après ce qu'on appelle
routine , qui auroient befoin d'être aidés d'un
peu de théorie , mais plus particuliérement d'une
bonne pratique.
>
La théorie de la taille des arbres peut être
mife en comparaifon avec la profeffion de la
chirurgie. Un chirurgien qui fe borneroit à la
lecture des livres qui traitent de fon art qui
n'auroit jamais examiné le corps humain , &
qui n'auroit pe fuivi les opérations dans les
Hôpitau & ailleurs , ne pourroit donner un fecours
auffi prompt & auffi efficace que [es confreres
qui exercent journellement leur profeffion ;
quoiqu'il eût , comme on vient de le dite , une
parfaite connoiflance de la théorie.
LA.
Les arbres fruitiers , pour être confervés &
pour produire , ont befoin d'être cultivés foigneufement:
les maîtres jardiniers étant prefque
tous entiérement dépourvus de théorie , & leur
pratique étant dénuée de tour principe il ne
peut réfulter de leurs travaux que toute forte de
défavantages pour les propriétaires des terres ,
MA I. 1769. 189
& pour le public qui ſe trouve privé des productions
néceffaires.
La Hollande & les Pays -Bas ont les plus beaux
jardins de l'Europe : on aide la nature , on la fait
fructifier à volonté : c'eft en France tout le contraire.
L'ignorance des jardiniers nous prive fouvent
de ce que la terre donneroit d'elle même.
Cela démontré , il feroit facile de trouver un
moyen de remédier à un fi grand inconvenient.
Le jardin du Roi a été établi pour la botanique
& pour donner aux afpirans dans cette
profeffion une entiere connoiffance des fimples.
Par arrêt du Confeil d'Etat du Roi du 9 Février
1767 , il a été établi à la Rochelle près
Melun , une pépiniere pour cultiver les plants &
arbres, pour y former une école, & y attacher cinquante
enfans trouvés , lefquels étant affez inftruits
feront répandus dans le Royaume. Cer
établiffement n'eft que pour élever les plants feulement
de toute efpéce d'arbres Le plus petit nombre
font ceux à fruit , & que l'on délivre fans
qu'il foit poffible de fçavoir s'ils font bons pour
la production .
De bons citoyens ont établi une pépiniere à
Sens , mais c'est toujours uniquement pour les
plants. Le meilleur arbre mal conduit n'eft pas
plus utile qu'un bâton de bois mort , & devient
en pure perte pour le propriétaire.
A l'imitation de ces établiflemens , j'ofe croire
que par la fuite , foit l'état ou quelque bon patriote
, animé par l'envie de faire le bien ,
dra former celui d'un jardin public , fous la di
190 MERCURE
DE FRANCE.
rection, de quelques perfonnes dont l'expérience
confommée fera reconnue pour la taille , le
gouvernement & la qualité des arbres en général
. On planteroit dans ce jardin des arbres de
toute efpéce , provenant , autant qu'il feroit poffible
, d'un terrein à peu près égal à celui où on
voudroit les tranfplanter ; l'étendue de ce jardin
doit être aflez confidérable pour donner de l'occupation
à un nombre fuffifant de travailleurs
qui voudroient acquérir les connoiffances néceffaires
dans ce genre ; on renouvelleroit ces perfonnes
à mesure que l'on trouveroit les premieres
affez inftruites pour ſe répandre dans les
campagnes , & communiquer leurs lumieres à
ceux qui exerceroient fous leurs ordres,
Cet établiffement foutenu feulement pendant
dix à douze ans fuffiroit pour perpétuer dans
tout le royaume la méthode fûre de faire produire
des récoltes abondantes en fruits , & de
le peu- conferver les arbres ; ce qui foulageroit
ple , lui donneroit plus d'ailance & de facilité
pour payer les impofitions. J'ai un exemple frappantd'unparticulier
recommandable deMontreuil.
Je fus conduit ehez lui par le Cicéron du fiécle
& du premier rang de la magiftrature : je vis
le jardin de cecultivateur dans la faifon desfruits,
qui me parut reflembler à celui des Hefperides ;
on m'a affuré que ce particulier retiroit par fes
foins laborieux & fon intelligence , un revenu
par année.
en fruits d'environ vingt mille livres
Une compagnie
à qui le Roi auroit la bonté
de céder un terrein & les plants fuffifans pour former le jardin public dont je viens de parler , trouveroit du bénéfice fur le produit des fruits
M A I. 1769 . 191
diſtraction faite de toutes les dépenfes relatives
à cet établiſſement ; ainfi il n'en réſulteroit aucune
charge pour l'état.
ParM. B *** , Abonné au Mercure.
NOTE fur M. DE CHEVERT.
Quelques perfonnes , après avoir lu l'éloge
hiftorique de M. de Chevert , perfiftent à croire
qu'il a commencé par être fimple foldat ; on lit
cependant dans une note de cet éloge que fa lettre
de lieutenant au régiment de Carné & le certificat
du commiflaire des guerres qui a reçu
fon ferment , fait partie de fes papiers . Cette
lettre eft du 18 Août 1706. Il avoit alors onze
ans fept mois. A quel âge veut- on qu'il ait été
foldat ? On donne ici la copie de cette lettre
fignée par le Roi Louis XIV , dont l'original eft
encore en dépôt chez M. Lhomme , notaire rue du
Roule . On peut auffi confulter la chronologie hif
torique militaire , imprimée depuis plufieurs années
fous la protection du ministère de la guerre.
Trouver mauvais qu'on en ait fait myſtère &prétendre
qu'il falloit l'avouer pour l'honneur même
de fa mémoire , c'eft dire , avec un air de décou
verte , ce que tout le monde fçavoit déjà . Il auroit
fans doute plus de mérite encore s'il étoit
parti de plus loin ; mais ce mérite ne lui appar
tient point , & il n'a pas beſoin d'une gloire
ufurpée.
Copie de la Lettre du Roi.
Mons de Carné, ayant donné à Chevert la char
ge de lieutenant en la compagnie de Dondel ,
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le régiment d'infanterie que vous comman
dez , vacante par la promotion de Talhouet à
une compagnie ; je vous écris cette lettre pour
vous dire que vous ayez à le recevoir , & faire
reconnoître en ladite charge, de tous ceux & ainfi
qu'il appartiendra; & la préfente n'érant pour autre
fin , je prie Dieu qu'il vous ait , Mons de Carné ,
en fa fainte garde . Ecrit à Marly le 18 Août 1706.
Signé, LOUIS.
Sur le repli eft écrit , à Mons de Carné , colonel
d'un régiment d'infanterie , & en fon abfence
, à celui qui commande la compagnie de
Dondel .
EPITAPHE de M. DE CHEVERT.
Hic eft Martis amor miles qui , fortibus aufis ; IC
Armorum & patriæ , præmia , vota tulit.
A VIS .
I.
Cours de Phyfique expérimentale.
M. Briffon de l'académie royale des ſciences ,
profefleur royal de phyfique expérimentale
commencera dans les premiers jours de Mai un
Cours particulier de phyfique expérimentale
dang
M A I. 1769. 193
dans fon cabinet de machines , quai d'Orléans ,
ifle Saint-Louis , la feconde porte à gauche en
entrant par la rue Regratiere. Ceux qui voudront
fuivre ce cours le feront infcrire chez lui , aú
collège de Navarre , rue & montagne Ste Gene
viève.
I I.
Cours de Langue Angloife.
Le fieur Berry , anglois de nation , auteur de
la Grammaire générale Angloife , donne avis que
pour la commodité des négocians & autres perfonnes
qui font occupées dans le courant de la
journée , il commencera un cours de Langue
Angloife le premier de Mai prochain , lequel
cours durera fix mois , & fera ouvert trois fois
la femaine depuis fept heures du matin jufqu'à
neuf. Les perfonnes qui voudront affifter au cours
qu'il vient d'indiquer , font priées de le faire
infcrire & s'abonner chez lui avant le premier
de Mai.
›
Le Sieur Berry demeure rue Saint Germainl'Auxerrois
, au Magafin de pipes de Hollande ,
prefque vis-à-vis la rue de la Sonnerie , au troi-
-fiéme fur le devant. Il donne des leçons en ville
à toutes les autres heures de la journée ; il tràduit
toutes fortes d'écritures en françois ou en
anglois pour MM. les banquiers , négocians ,
&c.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ΙΙΙ .
Déclaration de M. Louis , architecte.
›
Le Journal politique de Février dernier , deuziéme
quinzaine , que je n'ai lu par hazard
que depuis quelques jours , en me donnant des
éloges trop flateurs & me traitant de jeune
artifle qui a déjà fait preuve de talent & de génie
dans différens genres , m'annonce comme l'architecte
qui a donné le plan du Vauxhall de la
Foire. Or , je déclare que je ne fuis point auteur
de ce projet & que je n'y ai point travaillé
directement ni indirectement ; j'ai toutes fortes de
railons pour faire cette déclaration formelle.
Louis , ancien Penfionnaire du Roi & premier
Architecte de Sa Majesté Polonaife , 4
Avril 1769.
I V.
Exploitation de Mines.
La defcription que fait l'Encyclopédie , vol.
art. Alface , de la richeffe & du nombre des
mines de cette province , fituées paroifle de
Giromagny & aux environs , à trois lieues de
Belfort , engagea quelques particuliers de cette
ville de Paris à prendre toutes les informa
tions poffibles fur cette exploitation . Leurs recherches
ayant été fatisfaifantes , ils ong raffemblé
& formé des ouvriers en tout genre
rétabli tous les laboratoires des fonderies , déMA
I. 1769. 195
ils ont fait
gagé quelques- uns des anciens travaux , & nonobftant
toutes ces occupations
fabriquer pour plus de quarante mille livres d'argent
, de cuivre & de plomb.
Comme pour mettre ces mines en grande va
leur , ils defireroient former une compagnie en
régle , ils offrent d'en former une de vingt intérêts
de quinze mille livres chacun . Ces fonds
ne fe fourniront point , quant à préfent , celera
la compagnie allemblée qui jugera des portions
fucceffives à remettre à la caifle pour l'exécution
des travaux dont elle aura agréé les devis.
Comme l'exécution du plan entier des opérations
pourra demander trois ou quatre années
les intéreflés fourniront leurs fonds d'une maniere
prefqu'imperceptible , & qui leur devien
dra peu à charge . Dès qu'on aura reçu les aflu
rances de la totalité , on fera avertir les affociés
, pour prendre tous enſemble dans une aſfemblée
générale , les arrangemens convenables
pour donner à la compagnic une forme fubfil→
tante.
Tous les bâtimens néceflaires font conftruits
& en bon état. Il y a 2294 arpens de bois , tant
taillis que futaie affectés uniquement au ſervice
de l'exploitation , & qui font fournis gratis fur
pied. Le pays abonde en ouvriers de cette espèce
pour tous les genres , dont on employe actuellement
une grande quantité fur des ouvrages de
préparations . Enfin il y a une bonne provifion de
bois , charbon , poudre , pompes , &c. & une
très-belle fonderie.
On donnera féparément , aux perfonnes qui
Ijj
196 MERCURE DE FRANCE.
· le defireront tous les éclairciffemens poffibles ;
elles s'adrefferont chez M. Caillor , rue Mêlée ,
la feconde porte cochere en entrant par la rue
St Martin , à gauche , ou à M. l. Directeur général.
1
"
Comme le tems eft précieux dans ces fortes
de travaux on commencera dès le mois d'Avril
, ou de Mai les opérations ; ainfi on aflemblera
les perfonnes qui fe feront fait connoître
d'ici à ce tems , dès qu'on aura completté le
nombre fuffifant . On avertit qu'aujourd'hui 15
Mars il y a déjà 11 fols de retenus.
V.
Inftitution de la Jeuneffe dans la ville
de la Flèche .
La meilleure inftitution feroit celle qui réuniroit
les avantages de l'éducation domeftique &
de l'éducation publique , fans en avoir les inconvéniens.
Une penfion bien réglée , gouvernée avec autant
d'intelligence que de zèle , doit donc être.
l'objet des voeux du Public. Mais fi cette penfion
n'eft conduite que par un feul chef , quelque parfait
qu'il foit , il n'eft guères poffible qu'il fuffife
à tout . Il eft obligé de confier les éleyes à des maî
tres fubalternes. S'il s'abfente , tout fe relâche ;
s'il eft malade , tout languit.
Ces confidérations ont déterminé des gens de
Lettres , unis depuis long-tems par une eftime &
une amitié réciproques , à s'affocier pour établir
MA I. 1769. 197
tine penfion qui réuniffe tout ce qui doit entrer
dans une éducation phyfique , morale & chrétienne.
Ils ofent fe promettre le plus heureux fuccès.
Ces affociés ont déjà confacré plufieurs années
à l'enſeignement public dans des colléges célébres
, & ont gouverné avec éloge des penfions
très- nombreuſes & très- brillantes . Ils font connus
par des ouvrages généralement applaudis des connoiffeurs
, & par des prix d'éloquence & de poëfie
qu'ils ont eu l'honneur de remporter en différentes
académies.
Pour le rendre plus utiles au Public & fe conformer
aux différens goûts des parens , ils pren
dront des penfionnaires qui , outre les inftructions
& les foins particuliers qu'on leur donnera dans
la penfion , fuivront exactement les exercices du
collége royal . Pour éviter l'inconvénient dont
nous avons parlé , un des inftituteurs fera chargé
de les conduire au collège & de les ramener à la
penfion. Et pour s'affurer de la pureté des moeurs
des éleves , & les mettre à l'abri de route atteinte,
on n'en recevra point qui ayent paffé l'âge de quatorze
ans .
On prendra auffi des éleves à qui les parens
voudront faire donner une éducation particuliere.
Et , outre les leçons de géographie , de chronola
gie , d'hiftoire & de blazon qui feront données
également à tous les penfionnaires , on leur apprendra
l'arithmétique , l'algébre , les élémens de
géométrie , les langues vivantes & tout ce qui
leur fera néceffaire pour l'état auquel ils fe deftineront.
On s'eft affùré à Paris d'excellens maîtres
pour ces objets.
On aura l'attention de ne point furcharger les
I iij
་ :
198 MERCURE DE FRANCE.
éleves. On diverfifiera leur travail & leurs exercices,
pour éviter le dégoût. On les fera paffer fucceffivement
d'un objet à un autre , à mesure qu'ils
feront des progrès. Et s'il s'en trouve que leur
peu de difpofition mette hors d'état de profiter des
foins qu'on leur donnera , on ſe hâtera d'en avertir
les parens, pour leur épargner des dépenfes inutiles.
Si par malheur quelqu'un des éleves montroit,
des inclinations vicieufes , & que fon exemple pût
être contagieux , les parens ne trouveront pas
mauvais qu'on les prie de le retirer avec précaution,
Pour exciter l'émulation , on donnera de tems.
en tems des prix à ceux qui le diftingueront par
leur conduite & leurs progrès . Enfin on employera:
tous les moyens les plus convenables pour faire
remplir par goût aux éleves tous les devoirs de la
religion & de la fociété ; pour former lear tempérament
, orner leur efprit , rectifier leur ame &
les accoutumer infenfiblement à la pratique des
vertus morales & des vertus chrétiennes.
Comme la religion eft le premier & le plus grand
objet de l'éducation ; comme c'eft d'elle que dépend
le bonheur de l'homme dans cette vie & dans
l'autre , les aflociés en feront leur devoir capital .
Outre les exercices ordinaires de piété , les éleves
feront tenus d'aller à confefle tous les mois . Les
jours de fêtes feront fpécialement confacrés à l'étude
du cathéchifme , de l'évangile & de l'hiftoire
abrégée de l'ancien teftament , qu'on aura foin de
leur bien développer.
Il feroit inutile de détailler les motifs qui ont
MAI
. 1769. 199
1.
·
déterminé les nouveaux inftituteurs à préférer
pour cet établiſſement la ville de la Fléché à toute
autre . La falubrité de l'air , la beauté du pays , la
facilité des correfpondances , font les moindres
avantagès qu'on puifle s'y promettre . On fçait de
quelle bienveillance le Roi daigne honorer le collége
de cette ville , affilié à l'univerfité de Pa
ris ; & combien les maîtres refpectables qui y
élevent la jeune nobleffe du royaume méritent la
confiance du public .
Conditions de la Penfion.
On fournira à MM . les Penfionnaires le perru
quier , la blanchifleufe , le feu , la lumiere, même
pendant la nuit pour prévenir les accidens , plumes
, papier , encre , raccommodages d'habits ,
linge , bas , &c.
Le prix de la penfion , y compris tous les arti
cles détaillés ci- deffus , & le maître de géographie
& d'hiftoire,fera , pour ceux qui irent au collège ,
de
Et pour ceux qui auront des maîtres
particuliers de
400 liv.
600 liv.
On invite les parens à habiller leurs enfans felon
l'uniforme de la penfion , qui confifte en un habit verd avec vefte & culotte ventre de biche &
une redingote blanche à paremens rouges.
font
Comme l'on le propofe de ne prendre qu'un
certain nombre de penfionnaires , les parens
priés de s'adreffer de bonne heure à M. l'abbé Se
rane , chargé de la correfpondance de MM . les
affociés pour l'inftitution de la jeunefle à la Fléche.
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
›
Chaque éleve apportera en entrant deux paires
de draps , fix ferviettes un couvert d'argent.
On trouvera ici des facilités pour fe procurer un
lit & tout ce qui peut être néceflaire.
Le public ne doit pas ignorer que la ville de la
Fléche a fait l'honneur à ces inftituteurs de les
appeller & de leur procurer beaucoup d'agrémens.
Monfeigneur le duc de Choifeul , miniftre de la
guerre , inftruit de leurs fuccès , a eu la bonté de
leur témoigner l'intérêt qu'il daigne prendre à
leur inftitution .
V I.
Paftilles d'orgeat & de limonade , &c.´
Le Sr Ravoifié , marchand confiſeur , rue des
Lombards , au Fidéle berger , a perfectionné &
débite avec ſuccès des paftilles pour faire de l'orgear
& de la limonade ; il en compofe auffi pour
faire des bavaroifes à l'eau ou au lait. Il fuffit
d'employer une de ces paftilles pour avoir une caraffe
, ou pour donner un grand verre d'orgeat ou
de limonade. Ces paftilles s'écrafent & fe fondent
facilement dans l'eau. On peut les tranfporter &
les conferver fans embarras dans des boîtes qui
font de 3 liv. & de 36 fols , avec la marque de l'enfeigne
du Fidéle Berger.
Le même marchand aun excellent firop de vinaigre
rafraîchiflant.
I
Il vend auffi des moyeux de Dijon à 30 f. le pot;
de la grofeille de Bar-le Duc à 1 livre ; des pâtes
d'abricots d'Auvergne à 6 1. la boîte ; de nouvelles
pâtes de pommes de Portugalà 3 liv , &c.
E
M A I. 1769. 201
VII
CUREMOLE d'une nouvelle conftruction.
30
Le Sr de Jevigny , ingénieur du Roi , eft l'auteur
de cette nouvelle machine qui a la propriété
de couper les racines des rofeaux & autres herbes
aquatiques avec une diligence furprenante . Il faut,
pour fe fervir du curemole, cinq manoeuvres & un
cureur ; ces fix hommes enfemble pourront curer
dans 15 minutes 25 à 30 piés cubes de vafe à
braffes ou 150 piés de diſtance , fans aucun effort,
& à la profondeur de zo piés & plus , fi le cas
l'exigeoit ; l'auteur néanmoins ne le flate pas d'enlever
les buiffons qui fe trouveront dans les étangs
& dans les marais. Ce curemole eft propre encore
à rendre les rivieres navigables , ainſi qu'à nétoyer
les canaux , foflés , baffins , ports de mer &
de riviere , & généralemeut tout ce qui eft fujer à
fe remplir de vale.
Le même auteur eft auffi inventeur de preffes
d'une nouvelle conftruction qui ne font fujettes à
aucun entretien que le graiffage des vis. Ces preffes
font bonnes pour les hôpitaux , pour les vinaigriers
, pour les fuifs , pour les cartiers , & autres
ouvriers , à quelqu'ufage que ce puiffe être. Elles
riennent peu de place , & font très - faciles à manoeuvrer.
Il en fournit de petites & de grandes, fuivant
le befoin du Public , & à jufte prix.
Le Sr de Jevigny demeure chez le Sr Forçant ,
maître perruquier , rue Coquilliere , vis-à-vis le
Notaire, à Paris.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
VIII.
Béchique & Elixir.
Béchique fouverain ou Sirop pectoral , ap--
prouvé par brevet du 24 Août 1750 ; pour les
maladies de poitrine , comme rhume , toux invétérées
, oppreflion , foibleffe de poitrine &
afthme humide Ce Béchique en tant que balfa-.
mique , a la propriété de fondre & d'atténuer
les humeurs engorgées dans le poulmon , d'adoucir
l'acrimonie de la lymphe : comme parfait.
reftaurant , il rétabli les forces abattues , rappelle
peu-à - peu l'appétit & le fommeil . La bouteille
eft de fix livres , fcéllée du cachet de l'au--
seur & étiquetée ; elle fuffit pour faire éprouver
toute l'efficacité de ce reméde . L'auteur eft enfin
parvenu à faire connoître la bonté de fon eli
ir antiapoplectique , ftomachique , carmina-.
tif , nommé Azot ; il l'a mis pour la fureté pu
blique dans des bouteilles femblables à celle de
fan béchique , fcélées & étiquetées de même. La
bouteille eft de quatre livres dix fals.
L'un & l'autre fe débitent chez M. Rouffel ,
épicier droguifte , dans l'abbaye Saint - Germaindes
-Prez , à côté de la fontaine , en entrant par
la rue Sainte - Marguerite à Paris .
De Bruxelles , le ·30 Mars 1769.
Le jubilé de S. A.R. Mgr le duc Charles de
Lorraine, parvenu à la vingt cinquième année de
MA I. 1769 . 263
fon gouvernement général , fut célébré le 271
Mars avec des témoignages de refpect , de zèle
& d'amour dont il y a peu d'exemples . Le matin , `
les hommages furent rendus , les préfens furent.
offerts tout le peuple parut dans la joie , &
tous les talens fe mirent en action. Le foir à fixa
heures S. A. R. fe rendit à la falle de fpectacle ,;
le tranfport le plus général y marqua fon arrivée
: les étrangers , touchés de cette joie délicieufe
, devenoient citoyens ... Après le fpec--
tacle , devant l'hôtel de ville qui étoit illuminéz
du meilleur goût , il fut tiré an fuperbe feu
d'arufice . L'illumination fut générale dans la
ville , quoique le fentiment feul l'eût ordonné ;
les diverfes décorations que formoient celles de
plufieurs hôtels étoient magnifiques ; mais quelques
particuliers fe diftinguerent à cet égard part
des idées auffi agréables que peu communes &
Prouverent cette vérité fi conftante pour les états
inférieurs , que par tout où le ſentiment regne ,
la dépenfe eft ailément fuppléée : Des rafraîchif--
femens abonans une pompe exceffive , Un
ordre admirable de la part de Meffieurs les Ma--
giftrats de la ville ; furent autant de preuves de
Jeur zèle & de leur goût. S. A R : fe rendit chez
le comte de Cobenzel où elle fo pa le feitin
Fillumination , le feu d'artifice , furent les moindres
preuves quece Miniftre & Madame de Coben--
zel donnerent du zèle & du goût infini's que le
public eft accoutumé à admirer en eux. L'elprit , -
les graces , l'ardeur , la vérité , tout marquoit :
un foin nouveau pour l'auguſte objet de la fête ,,
tout peignoit le coeur qui la lui donnoit. Le ficurt
Preville , comédien du théâtre françois , eft -resi
Ilvjj
204 MERCURE DE FRANCE.
nu augmenter & embellir l'hommage des talens
par le concours du fien ; il a eu l'honneur de
jouer devant S, A. R.
Un Ecrivain François avoit compofé une comé
die lyrique & allégorique , dans laquelle il exprimoit
les fentimens des citoyens . Il fe flattoit de la
dédier à M. Vandendilft ,
bourgmestre de la ville ;
mais la piéce n'a point été jouée à caufe des changemens
d'acteurs , & c.
Les comédiens n'ayant donc pu donner de nouveauté
, ont cherché à prouver par d'autres foins
leur jufte empreffement ; ils
repréſenterent lundi
, jour de la célébration , le Médecin par oc
cafion , de feu M. Boiffy , comédie en cinq actes ,
qui n'avoit jamais été jouée en cette ville , qu'ils
ont réduite au terme de trois actes , & qu'ils ont
rendu analogue à la fête , par des vers au peuple
du Brabant ces vers furent
exceffivement
applaudis ; l'acteur fut plufieurs fois interrompu,
& l'on vit couler des larmes
d'attendriffement .
VERS au Peuple du Brabant .
C'EST à vous
qu'aujourd'hui j'adreſſe mon hommage
,
Vous , chez qui l'honnêre homme a fouvent des
amis :
En vous fe trouvent réunis
Les qualités de l'homme & les plaifirs du fage
Simplicité , juſtice , amour , vertu , courage :
Votre bonheur en eft le prix..
2
MA I. 1769 . 205
O Brabançons ! j'ai vu votre allégreffe ,
Et ce zèle incroyable , & ces pleurs de tendreffe
Echappés de vos coeurs quand Charles renaquit :
Ce moment reviendra fans ceffe
Pour mon ame qu'il attendrit.
J'ai lu des traits de votre hiftoire':
L'un me furprend & l'autre me ravit 3.
L'un me touche , l'autre m'inftruit ;
Ils font fentir tous le prix de la gloire ;
Le plaifir d'y penfer cent fois les reproduit ;
Sans ce plaifir , peut - être , on ne pourroit les
croire :
Le tems les a gravés au temple de mémoire ;
L'amour, bien mieux , les grave en mon eſprit.
De tant de peuples dont la guerre ,
Les fyftêmes nouveaux , les nouveaux intérêts .
Les paffions qui gouvernent la terre ,
Ont effacé les premiers traits ,
Aucun n'a pu , par fon délire ,
Par fon goût pour la nouveauté ,
Vous ravir ces vertus , cette fimplicité ,
Et ces plaifirs fi capables d'inftruire : “
Je vois vos moeurs , je vois vos fentimens ,>
Je vois votre amour pour vos maîtres ;
On diroit que le ciel , touché de vos penchans ,
Les a commis à la garde du tems :
Vous pensez comme vos ancêtres ;
206 MERCURE DE FRANCE.
De la nature encor vous êtes les enfans ..
Souvent un peuple raisonnable
Reçoit un joug fait pour le revolter ;.
ne murmure point , mais il eſt miſérable ;;
Et dans le chagrin qui l'accable.
Il obéit fans pouvoir respecter.
Du ciel , la bonté fouveraine
Daigna vous donner une Reine
Que l'univers voudroit choifir ;
La probité l'infpire & la bonté l'entraîne :
Afon nom le devon le transforme en plaifirs;
Le peuple.de Rome & d'Athène
Fût devenu fujet pour la fervir..
Ce héros quí la repréfente ,
Ce miniftre , ces juges , & ces loir
Dont la juftice vous enchante ,
Tout reproduit les foins de fa bonté touchante ; ;
Seriez-vous plus heureux par votre propre choix!:
Dans un bonheur pur & tranquille,
Vous reflufcitez l'âge d'or ;
Qui vous connoît , retrouve encore
Ces tons naïfs , ce calme utile ,
Ce caractere , en richeffes fertile ,
>
Que la nature offre comme un tréfor
Dans vos tableaux tracés par une main habile.
Modérés fans langueur , obligeans fans efforts ,
Penfant par goût , n'aimant rien d'inutile ,.
Mais aimant à propos , fouvent avec transport ,
MA I. 207 1769.
Vous inftruiféz la terre , aux champs comme à la
ville ,
Par vos moeurs & par votre fort .
Aujourd'hui ce bonheur devient plus pur encore ::
Le prince , que votre ame adore ,
Voit accomplir les vingt- cinq ans
Que vous attendez dès long- tems
Pour célébrer un jour qui vous honore ::
Je vois déjà vos tendres mouvemens ,
Vos doux excès , vos ſoins ardens ;
rayons dont le ciel fe colore
Et les
Sont moins purs que VOS fentimens..
Peuple heureux & digne de l'être !
Peuple fenfible , & dont les qualités
Sont dignes du refpect qu'en moi vous faitess
naître ,
Que monjufte tribut vous apprenne à connoître
L'eftime que vous méritez.
L'eſprit , jaloux d'un éclatant ſuffrage ,
Sadrefle à la grandeur pour fixer les regards ;
Déjà , pour offrir fon hommage ,
La foule des rimeurs , qu'un beau prétexte engage,,
Dans le palais de Charle entre de toutes parts ;
Je refte parmi vous ; & mon coeur vous adreffe,
Les éloges qui vous font dus :
Avec vos voeux , mes voeux font confondus ;;
J'ai tous vos fentimens , toute votre tendrefle
108 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'objet qui vous intérefle 5
Heureux fij'avois vos vertus !
FAUTES à corriger dans l'Eloge hiftorique
de M. de Chevert.
PAGE
Premier Volume d'Avril.
AGE 175 , 8 Août , lifez 18 Août.
178 , point de vues à cacher , lifez,
point de vice à cacher.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie, le 25 Mars 1769.
ONNa publié à la tête des différens régimens
Rufles qui ont été détachés contre les confédérés
de la grande Pologne , que tout foldat qui feroit
quartier à un confédéré ou le recevroit prifonnier,
feroit févérement puni. Cet ordre ne paroît pas
avoir produir l'effet qu'on en attendoit. On remarque
que les confédérés n'ayant plus de falut
à espérer , fe battent avec plus d'acharnement
que jamais , & on ne voit pas que leur nombre
diminue. Ils ont maltraité un détachement de
Ruffes , commandé par le colonel Gallitzin , &
l'on parle beaucoup d'un échec que quatre efcadrons
de cuiraffiers commandés par le général
Apraxin , ont , dit-on , efluyé la femaine derniere.
Les confédérés , difperfés de tous côtés , tombent
continuellement fur les Ruffes , & les épuifent .
M A I. 1769. 209
par des fatigues auxquelles les corps les plus robuftes
ne peuvent pas réfifter.
voya-
De Vienne , le 12 Avril 1769.
Suivant les nouvelles que la cour reçoit du
ge de l'Empereur , il y a apparence que fa Majefté
Impériale , après s'être rendue à Naples & à Florence
, ira à Parme & enfuite à Veniſe pour y
voir la cérémonie des époufailles de la mer Adriatique
, laquelle aura lieu le quatre Mai prochain
fête de l'Afcenfion .
De Naples , le 25 Mars 1769.
On travaille actuellement aux préparatifs des
fêtes que leurs Majeftés fe propofent de donner
à l'Empereur pendant le féjour qu'il fera en cette
capitale , où il eft attendu la femaine prochaine.
De Rome , les Avril 1769.
Le cardinal de Bernis eft entré au conclave le
25 du mois dernier ; le cardinal Conti y entra le
31 ; le cardinal Cavalchini , doyen du facré collége,
s'y eft rendu aujourd'hui & y fait le quarante-
uniéme ; le cardinal Branciforte , arrivé
d'hier , y entrera après demain ; on attend ce
foir le cardinal Molino qui , dit -on , s'y rendra
en droiture; il n'y manquera plus que les cardinaux
de Solis & de la Cerda , & le cardinal Pozzo-
Bonelli , archevêque de Milan .
De Londres , le 4 Avril 1769.
Un officier qui a navigué fur des vaifleaux de
la compagnie de la Baie d'Hudlon , avoit annoncé
au miniftère , il y a quelques mois , qu'il
210 MERCURE DE FRANCE.
avoit découvert un paflage pour aller aux Indes
orientales par le nord-oueft de l'Amérique . Cet
Officier avoit obtenu du gouvernement la permillion
de mettre au jour la relation de fa découverte
, & il avoit commencé à dreffer des plans
& des cartes exactes des différentes côtes par lef
quelles il avoit paffé ; mais on lui a défendu depuis
peu de continuer fon travail , & l'on dit
que fur les inftances de la compagnie des Indes &
de la baie d'Hudſon , il a été réfolu de ne point
rendre publique cette découverte , ni rien de os
qui y a rapport.
Du 14 Avril.
2
L'élection d'un repréfentant pour le comté de
Middlefex s'eft faite hier à Brentfort , avec plas
d'ordre & de tranquillité qu'on ne pouvoit l'ef
pérer. Outre le fieur Wilkes , le colonel Luttrell
le fieur Whitaker , & le fieur Roche étoient fur
les rangs. Le dernier n'ayant pu faite les preuves
néceflaires pour être éligible , fat obligé de fe
défifter de fa prétention . Tous les fuffrages ayant
été recueillis vers les cinq heures du foir , on
reconnut que le fieur Wilkes avoit onze cens
quarante- trois voix ; le colonel Luttrell , deux
cens quatre-vingt -feize ; & le fieur Whitaker ,
cinq. En conféquence le fieur Wilkes fut décla
ré légalement élu . La chambre des communes
ayant délibéré aujourd'hui fur cette nouvelle élec
tion , l'a annullée comme les précédentes , & a
déclaré pour la troifiéme fois le fieur Wilkes incapable
d'avoir féance au préfent parlement.
Cette chambre eft actuellement occupée à déli
bérer fur une requête que lui a adreflée le coionel
Luttrell ; on croit généralement que l'élecëMA
I. 1769. 21 &
tion de cet officier fera déclarée valide , & qu'il
fera admis à prendre féance en qualité de repréfentant
du comté de Middlefex.
D'Amfterdam ,. le 18 Avril 1769.
On mande de Smyrne que , le 13 Février der
mier , il eft parti trois cens chameaux & trois cens
chevaux pour le tranfport des vivres à l'armée..
Les mêmes avis portent qu'on a déjà levé dans
cette ville fix compagnies de cent vingt à cent;
trente-hommes chacune , & qu'elle fournira , elle
feule , plus de trois mille volontaires .
De Verfailles , le 12 Avril 1769.
Le Roi & la Famille Royale fignerent , le 9 de
ce mois , le contrat de mariage du marquis de
Gouffier avec Demoiſelle de la Cropte de Saint-
Abre , & celui du Sieur de Calonne , intendant
de Metz , & fils du premier préfident du parlement
de Flandres , avec Demoiselle Marquet , fille du
receveur- général des finances de Bordeaux..
Le même jour , le Duc de Bourbon prêta ferment
entre les mains du Roi pour le gouverne
ment de la Champagne , dont le Comte de Clermont
s'est démis avec l'agrément de Sa Majesté ;.
le Duc de Nivernois , pour le gouvernement de
Nivernois , & le Comte de Noailles , pour la lieutenance
- générale de la Baffe - Guyenne , vacante
par la mort du Marquis de Bonnelles & dont il
avoit la furvivance.
De Paris , le 7 Avril 1769..
On mande de Leon , en baffe Bretagne , que
212 MERCURE DE FRANCÉ.
.
Jeanne Normand , âgée d'environ quarante ans }
époufe d'Yves le Goff du manou de Kergreach ,
en la Treve de Trencaouenzan , paroiffe de Peou
danniel , évêché de Leon , eft acco.chée le s de ce
mois de trois filles & d'un garçon , qui furent baptilés
ce même jour à l'églite de la Treve. Deux de
ces enfans moururent du 6 au 7 & les deux autres
le 8.
MORT S.
Marie- Julie Juliftane , veuve de Louis Armand
de Beautru , comte de Nogent-le Roi , lieutenant
général des armées du Roi , eft morte ici le 10
Avril dans la quatre- vingt- dixieme année de fon
âge.
و
Pierre Prothain eft mort le Avril, à Remillyfur
Meufe , près de Sedan , âgé de cent trois
ans.
Jeanne-Thérefe Fleuriau de Morville , veuve
d'Alexandre-Nicolas de la Rochefoucault , marquis
de Surgeres , heutenant général des armées
du Roi , gouverneur & grand bailli de Chartres ,
eft morte ici le 19 Avril dans la cinquante- huitieme
année de fon âge.
Jeanne- Adrienne de Belleville , veuve de Jean
Guillaume Porel des Foflés , eft décédée à Danneville
, baffle Normandie , dans la quatre - vingt
feptieme année de fon âge . Elle étoit fille de Balthafar
de Belleville & de Jeanne Marguerite de
Menildot-Vierville , & petite fille du brave BelleM
A I. 1769.
213
ville qui fuivit Louis XIII en Piémont en 1630 ,
& dont le frere époula N... de Monbuffon , de
la branche qui a donné deux maréchaux de France
; Maffeville , hift. de Normandie, t . 6. p. 120 &
21 , deuxieme édition . De cette même branche
étoient fortis du côté maternel , Olivier de Cliffon
, connétable de France , Beatrix de Cliffon ,
comreffe de Porhoët , mariée à Alain Vil du
nom , vicomte de Rohan , & Marguerite de Cliffon
, mariée à Jean de Bretagne , comte de Penthievre;
Morery t. 2. L'ancienneté de la famille de
Belleville a été reconnue comme immémoriale, par
Henri IV.
Jeanne Adrienne a eu une fille mariée à Jacques,
Jean Mandahg , fils de Henri Mandahg & de
Gertrude d'Aremberg , dont une fille mariée à
Pierre Michel , come de Klaften & de l'Empire ,
frere puîné de Cafimir, comte de Klaften & de l'Empire
, non-marie ; dont un fils , Cafimir , Charles
Jofeph, aujourd'hui feul & unique rejetton de l'illuftre
& ancienne maifon Polonoiſe de Klaften , lequel
a l'honneur d'appartenir à plufieurs têtes conronnées
, & eft actuellement éleve à l'école royale
militairede laFléche. Jacques Cafimir,trifayeul de
Cafimir Charles Jofeph , en s'établiflant en France
en 1670 , juſtifia de fa haute & ancienne extrace
tion par des titres authentiques tant du côté paternel
que du côté maternel de plus de 600 ans ,enregiftrés
dans toutes les cours fouveraines de Nor
mandie. Entre ces titres eft une atteftation du 14
Février 1449 de l'Empereur Frédéric III , fignée de
fa main & fcellée du fceau de l'Empire , dans laquelle
il eft dit qu'Erneft de Klaften , feigneur de
Falkenburg, Dieterftof, & Liebenthal , fut honoré,
par la Majefté Impériale , à caufe des fervi
wes qu'il avoit rendus à l'empire” , de la dignité de
214
MERCURE DE FRANCE.
comte de l'Empire, avec l'aigle impériale dans fes
armes. Lorfque Jacques Cafimir vint s'établir en
France , le roi de Pologne , Jean Cafimir , attefta
par des lettres du 10 Avril 1672 , fignées de fa
main & fcellées du fceau de les armes , qu'il étoit
de l'illuftre & ancienne famille des comtes de Klaf
sen & de l'Empire , & fils de Jacques de Klaften,
comte de l'Empires , feigneur de Falkenburg ,
Weiffenfelz , Arensheim , Schloppa , Slaczkow ,
Dranow , & de dame Czarnkow , fille du feigneur
de Czarnkow , Schloppa , Fulzen , Slaczkow ,
Dranow & Prilwitz . Il eft reconnu par d'autres
titres que les ayeux de Jacques Cafimir , de la
noble & ancienne famille de nom & d'armes des
comtes de Klaften , au pays de Pologne , ont rempli
de tout tems les premieres dignités & les plus
belles charges dudit pays , &c.
PIECES
TABLE
.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Ode fur l'induſtrie ,
Vers à M. le Baron d'Eſpagnac ,
Epitre à M. Lorry ,
Le Plaifir & l'Ennui , Fable ,
L'ambition vaincue par l'Amour , hiftoire ,
Vers à M. D *** .
Epître à M. de Belloy ,
Lettre de M. de Voltaite à M. de Belloy ,
Madrigaux à Eglé ,
Epigrammes ,
Portrait du Sage ,
Romance ,
ibid.
12
13
15
1-6
3.7
38
40
41
42
MA I. 1769 . 215
Couplet à Madame Dubois , 47
Epithalame au Duc & à la Ducheffe de Chartres
,
ibid.
Le Dieu de l'hymenée aux dryades de St Cloud , 48
Vers à S. E. le Cardinal de Bernis ,
Vers à Mlle M. L.
Vers à Madame Laruette ,
Quatrain à Mlle le Chantre ,
so
31
ibid.
52
Couplets fur le mariage de Mlle de Gouy avec
M. le Comte d'Ellales ,
Le Roffignol & la Serine , fable ,
53.
56
57
L'Automne , paftorale ,
Chanfon en mufique .
Explication des Enigmes
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES ,
Les Saifons , poëme ,
63
ibid.
ibid.
65
68
ibid.
Vers de M. de Voltaire à l'auteur du poëme des
Saifons ,
Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire ,
Réponse de M. de Voltaire ,
Diflertation fur la figure de la terre ,
Diflertation fur la population ,
Dictionnaire des eaux & forêts ,
Cours de lecture fur la métaphyfique ,
83
85
87
89
90.
93
95
96
Opufcules de chirurgie , par M. Morand ,
Ellai d'obſervations & découvertes nouvelles , 98
Des Jacyntes & de leur anatomie ,
L'agriculture fimplifiée ,
Bibliothéque des traducteurs ,
Traité fur différens objets de médecine ,
Le nouveau Teinturier parfait ,
Traité des conciles en général ,
100
102
104
107
109
111
Quel fut l'état des perfonnes en France , fous la
~~premiere & la feconde race , 112
216 MERCURE DE FRANCE.
Cours de médecine pratique, 115
Ellai fur les exemptions des reguliers , 116
Dictionnaire de la oblefle , 119
Recherches fur la végétation , 123
Traité de l'ufure ,
126
De l'art du théâtre „
127
Hiftoire du théâtre italien & de l'opéra com . 128
Lettre de M. de Voltaire à M. Walpol ,
SPECTACLES ,
Comédie françoile ,
134
143
ibid.
Comédie italienne ,
ACADEMIES ,
ARTS ,
Gravure ,
151
161
167
ibid.
Mufique ,
169
Sciences , 175
Rumination des animaux , ibid.
Trait de valeur , 181
Piété filiale , 182
Anecdotes ,
184
Etabliflement pour la taille des arbres , &c.
186
Note fur M. de Chevert , 191
Epitaphe de M. de Chevert , 192
AVIS 208
Fête à Bruxelles , 202
Vers au peuple du Brabant , 204
215
212
Nouvelles Politiques ,
Morts ,
J'AI
APPROBATION.
' A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le
Mercure de Mai 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impresion . A Paris , 29 Avril 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUIN. 2769 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
Beugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE , libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , fraucs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de veis ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotes
, événemens finguliers , ren.arques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peur inftruire ou amufer le
Lecteur . On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mulique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités a concourir à la perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par le pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols. pour
ceux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 lols pour
ceux qui font abonnés,
On lupple Mellieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
.par la polte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
librate , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
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des Sciences , des Arts libéraux
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ISTOIRE anecdotique & raifonnée du
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Contes Philofophiques de M. de la Dixmerie,
3 vol. in - 12 . brochés ,
Dictionnaire de l'Elocution françoiſe , 2 vol.
in-8°. rel .
61.
91.
Les Nuits Parifiennes , vol . in- 8 °. rel. 41.10f.
Le Politique Indien , I 1.10 f.
Eloge de Henri IV, par M. Gaillard , 1 liv . 10 f.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
Harpe, 11. 16f.
Tableau des Grandeurs de Dieu dans la religion
& dans la nature , in- 12. br.
Les deux âges du Goût & du Génie François,
in- 8°. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br .
21.
sl.
21.
Premier Recueil philofophique & litt . br. 2 1. 10 f
MERCURE
DE FRANCE
.
JUIN 1769 .
PIECES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA ROUSSILLONADE
.
T
A M. ***
u dis qu'en pafteur mercenaire *
Au loup j'ai laiflé mon troupeau ,
* Ce petit poëme eft de M. l'abbé le Noble ,
mort chanoine de la collégiale d'Autun en 1751 . Il avoit été pendant deux ans curé de Rouffillon
dans le Morvan ,
d'obtenir ce canoni- avant que
cat. Il a compofé plufieurs autres piéces fugitives, & le talent que celle - ci annonce fait regretter qu'on n'aitpas pris le foin de les raflembler.
A iij
MERCURE DE
FRANCE.
Et qu'il eût fallu , pour bien faire ,
Donner pour fon falut ma peau ;
Mais hélas ! le jour eft fi beau ,
Il eft fi cher à la nature !
Au- delà de la
fépulture
Je fçais qu'il en eſt un
nouveau ;
Mais il fait fi noir au
tombeau ,
Qu'à peine en cette nuit
obfcure
Qui mene à la clarté
future ,
De la foi le brillant
flambeaut
Contre tant
d'horreurs nous raflure:
Chacun vit ici bas pour foi.
Mon
fuccefleur , plein d'un faint zèle ,
A
l'ouaille douce & fidéle ,
Sçaura faire obferver la loi
J'allois
m'égarer avec elle ,
Il la
convertira fans moi.
Et voilà
juftement
pourquoi
3 Je lui mets en main la houlette
Et le
charge de mon
troupeau ,
Sans
craindre que je le
regrette 3
Je
n'emporte , dans ma retraite,
De
paftoral , que mon pipeau.
Veux tu ,
maintenant de ma cure
Queje te croque le tableau :
D'abord
l'églife , en vérité ,
Eft un morceau
d'architecture
Qui fentbien fon
antiquité
JUI N. 1769 .
7
A travers l'une & l'autre vître ,
En hiver il neige au pupitre ,
Il y pleut & grêle en Juillet ',
Et les vents tournent le feuillet
De l'évangile & de l'épître .
D'ordinaire par ces mutins
Qui , tour à tour , foufflent fans cefle ,
Pendant le tems de la grand - mefle ,
Trois fois les cierges font éteints ;
Et lorsqu'à leur fougue indiferette ,
Selon que tourne la girouette ,
On oppofe un vieux drap de mort ,
Tantôt au fud , tantôt au nord ,
La guenille n'eft pas collée ,
Qu'auffi-tôt quelque tourbillon
Vient enlevelir l'affemblée
Et le curé fous le haillon.
Le jour entre par quatre faces ,
Le choeur auffi n'eft pas obfcura
On voit le ciel par les crevafles
De la voûte & de chaque mur.
Sur l'autel , fous une gouttiere ,
Eft un retable vermoulu
De cirejaune fur-fondu
Et crêpi d'un doigt de pouffiere.
A côté l'on a fufpendu
Les reftes de quelque banniere ,
Ou les miférables lambeaux
A iv
MERCURE DE
FRANCE.
De
quelques
antiques
drapeaux ;
C'eft la
commune
conjecture
Que cette
vénérable
ordure
De
quelque preux
feigneur du lieu
Eft une
pompeufe
capture ,
Dont il a fait
hommage à Dieu.
On ne peut , en nulle maniere ,
Peindre
l'enceinte
irréguliere
Que forme le
balustre errant .
De la foule
tumultuaire ,
Trèsfouvent
le flux , en
entrant ,
Apporte la fainte barriere
Sur les talons du
célébrant ;
Et puis un reflux différent
Bientôt la reporte en arriere ;
Par
conféquent le fanctuaire
Eft tantôt petit , tantôt grand .
Pour la nef , qui n'eft pas
Et n'a ni pavé ni
plafond ,
D'oflemens elle eft
parquetée ,
Et c'eft un
fépulcre profond.
Cette fombre grotte eft ornée
Aux deux côtés
d'autels
poudreux ,
Où des
fimulacres affreux
Coëffés de toile
d'araignée
voûtée ,
Font
frayeur aux
hommes
peureux.
On peut , quand le ciel eft fans nuc
Diſtinguer la chaire à prêcher
JUIN. 1769.
D'avec l'échelle du clocher ;
L'une eft à l'autre contigue.
Toutes deux fervent à cacher
Un long pan de muraille nue ,
Et plus fouvent font trebucher
Les bons vieillards à courte vue.
Du prône l'ufage eft profcrit ,
Depuis trente ans que l'on en fit ;
L'échelle inutile eft perdue ;
Le droit d'y monter eft preſcrit.
Au donjon de cette mazure ,
Dans une guerite peu fûre ,
Sous une ruche de mairain ,
Sont deux timbales diffonantes ,
Moitié de fer , moitié d'airain ;
Comme , en fes peintures fçavantes ;
Charton en pourroit mettre en main
A de fabuleux corybantes
Autour du berceau d'un jupin.
Lorsqu'avec cette fonnerie
Le marguillier de Rouffillon
Diftingue , par le carillon ,
Le quadruple de la férie ,
On croit entendre l'harmonie
* Ce peintre eft connu par plufieurs bons ta
bleaux ; il y a déjà quelques années qu'il s'eft établi
à Aucun.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Des mortiers d'une pharmacie ,
Ou la fotte cérémonie
D'un époux qu'on charivatie ,
Ou la ruftique fymphonie ,
Dont, en frappant fur un baſſie,
Un manant rappelle un effain
Qui s'envoloit en colonie.
A cette espéce de tocfin ,
Joins l'horrible cacophonie
De quatre voix de marcaffin ,
Dont l'imprudente barbaric
Fabriquant un patois latin ,
Afflige effrontément l'ouie ,
Et fe difpute avec furie
L'honneur de primer au lutrin.
Par cette image raccourcie ,
Tu voiscomment & dans quels lieux ,
Sous une aube noire de crafle ,
Deux ans j'ai chanté la préface
Au Roi de la terre & des cieux .
Au nord- ouest du cimetiere ,
Il eft une vieille chaumiere
Où tout entre , excepté le jour ;
C'est là du curé le féjour.
On n'y peut marcher fans lanterne ,
A moins que d'aller à tâton :
Tél étoit l'antre de Typhon ,
Telle , à Lemnos , fut la caverne
JUIN. 1769 . 1:1
De cet immortel forgeron ,
Mari boiteux d'une guenon 3:
Tels on peint les bords de l'Averne ,
Et le noir palais de Pluton .
Sur une chambre illuminée
Par le tuyau de cheminée
Les poutres & les foliveaux ,
Soutenus par quelques poteaux ;
Font un lambris en découpure ,
Dont chaque jour la pourriture
Fait defcendre quelques lambeaux .
On voit fur la pierre verdâtre
Des vieux murs faits fans chaux ni plâtre ,
L'eſcargot & le limaçon
Charier la bave & le limon.
Aux quatre coins de la tanniere ,
La taupe fait fa taupiniere ;
La chauvelouris , le hibou ,
En font leur funébre voliere ;
Lémures , folet , loup garou ,
Au pauvre curé , dans fon trou ,'
Ne laiffentfermer la paupiere.
Il n'eft ni porte , ni cloiſon
Qui puiffe détendre l'entrée
De cette maudite maiſon ,
A l'impitoyable Borée ,
Quand il fouffle fur l'horifon.
Par un toît de paille pourrie ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE,
Ainfi qu'au travers d'un panier ,
La pluie inonde le grenier,
Defcend par caſcade au cellier ,
Redonde jufqu'à l'écurie.
"
Dans la chambre , s'il ne fait beau ,
On a befoin de fon manteau
Et même au lit de parapluie
Contre les infultés de l'eau.
Dans cette loge délabrée ,
Une bonne toile cirée ,
A mon lit fervoit de rideau :
Et fous cètte alcove affurée
Je mettois à l'abri Boileau ,
Qui fut toujours de ma chambrée ,
Et mon pupitre & mon bureau ,
Plus mal campé toute l'année
Vers le coin de ma cheminée ,
Quenos François vers le Moldaw.
On nous dit qu'autrefois la Gréce
Vit l'indigence & la ſageſſe
Loger enfemble en un tonneau ;
Mais peut-être que le Cynique ,
Dix degrés plus loin du Tropique ,
Et dans les neiges du Morvan ,
Ent vû fa conſtance réduite
A fe chauffer en meilleur gîte
Des douves de fon paravent
Car notre mere nourricière,
JUI N. 1769 . 13
Nature, à l'ombre de ces monts ,
Avoulu faire une glaciere
Aux vins des buveurs Bourguignons.
Là , le genet & la fougere
Couvrent les stériles guerets ,
En tout tems la trifte bergere
Y tranfit aux bords des forêts ;
Une récolte de navers
Y réduit la terre légere
A repofer fix ans après .
Tu vois que l'on fait maigre chere
En un fi miférable lieu ,
On
y fait encor moins bon fer :
Parmi des piles entaflées
Pour tous les foyers de Paris ;
Dans le fond des huttes glacées ,
On ferre des rofeaux pourris ,
Ou quelques branches écorcées
Qu'on brûle en ville à meilleur prix.
Malheur à qui feroit (urpris
Chargé d'un fagot de ramée ,
Qu'entoure une meute affamée
De gardes, ennemis jurés
De tout honneur & des curés.
Ainfi
pour comble de mifére ,
Dans un climat demi - Lapon
Je manquois du plus néceflaire ,
N'ayant pas fouvent de quoi faire
A demi -rôtir un chapon.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ami , voilà , du presbytere ,
Le plan tiré du bon côté :
Si , depuis que je l'ai quitté ,
Les vents ne l'ont jetté par terre ,
Je confens qu'il foit confronté ,
Et je veux pafler pour fauffaire ,
Si je n'ai dit la vérité .
Dans les revers de ma fortune ,
C'eſt un talent qui m'eft infus
De fuir un mal qui m'importune
Et d'en rire quand il n'eſt plus.
VERS pour Madame D... , niéce
L
de M. de V.
' ESPRIT , le goût & les talens
De votre fang font le partage ;
Formée à l'école d'un fage
Qui foigna vos plus jeunes ans,
Votre raison eft fans nuage
Et votre esprit plein d'agrémens.
Vous avez un autre avantage
Qui , lui feul , les embellit tous ;
Votre bonté plaît , charme , attire ,
JUIN.
IS 1769.
Et le coeur fait aimer en vous
Tout ce qu'en vous l'efprit admire.
A mon Ami , en lui donnant une boëte
avec mon portrait.
Si quelque belle , en ce préſent ;
Eût placé la figure aimable ,
Elle diroit , en vous l'offrant ,
Je vous donne le für garant
>> D'une tendrefle inviolable. »
L'amitié vous en dit autant ;
Son hommage eft moins féduifant ;
Mais fa parole eft plus croyable.
LE GRAND CUVRE
ou l'Egoïsme.
DEPUIS
EPUIS que l'or , échange des plaifirs ;
Fait le mérite & régle nos defirs ,
De faux efprits , limiers de l'avarice ,
Dont la fumée eft le feul dieu propice ,
Ont cru tirer de leur âpre fourneau ,
Un ciel plus pur avec de l'or nouveau.
Ils penfoient donc , ces rêveurs imbéciles ,
16 MERCURE DE FRANCE .
1
"
Que , pourfuffire au luxe de nos villes ,
Et
difpenfer des hommes précieux
De s'occuper de fillons fructueux ,
Cérés la Blonde , à leur inétal factice
De fes épics devoit le ſacrifice :
C'étoit leur but ; & cet or déréglé
Etoit déjà le
Grand'OEuvre appellé .
Nouveaux Midas , fouffleurs triftes & blêmes ,
En fuppofant , par des moyens fuprêmes ,
Qu'un plein fuccès couronne vos defleins ;
Que le vil plomb devienne or fous vos mains ;
Que vos lingots étouffant l'induftrie ,
Soient plus nombreux que vers de tragédie ;
Qu'enferez-vous ? Ces chers & doux besoins
Qui , déformais , y donnera des foins ?
Oui , ce fecret vous
deviendroit funefte ;
La vanité ne veut pas qu'il vous refte.
L'état , le prince & des moines encor
De lucre amis , voudront faire de l'or :
Le publicain , l'artifan famélique
S'exerceront dans ce talent chymique.
Et l'on verra , fous un,regne fi beau ,
L'or & le blé fe troquer au boifleau .
1
"
Dès l'inftant même il faudra que tout change :
1.
Poiffons dorés , vous mourrez dans la fange ;
Tendres agneaux du pâtre
abandonnés ,
Aux loups cruels vous ferez deſtinés ; .
Et la brebis, dans fa toifon brûlante ,
JUI N. 1769. 17
Loin du cifeau , tombera gémiffante.
On pourra voir d'un chêne jauniflant
L'homme & le porc fe difputer le gland ;
Du même pied qui l'aura fillonnée ,
La terre empreinte , & fa moiffon fanée ;
Les fruits jamais n'atteindre leur ſaiſon ;
Le vers fileur périr dans fon cocon ;
Loin de fon nid voit la colombe errante ;
L'active abeille , en fa ruche indigente ;
Le pampre vert ne pouffer que du bois ;
Le chaume ufé difparoître des toits ;
Voir en tous lieux malheurs , dégats , ruines ;
Les faifeurs d'or fe cacher dans leurs mines ;
Les grands n'avoir ni valets , ni flatteurs ,
Tout art finir , hors celui des auteurs ;
Et toutefois , par des deftins contraires ,
L'or engourdir copiftes & libraires.
Puifqu'on n'eft , dis -je , humain , jufte , vaillant ,
Modefte ou vain , que pour être opulent ;
Jugez de l'or quels feroient les ravages :
Non , je n'y vois que d'horribles préfages ;
Que tribunaux vuides de magiftrats ;
Que des remparts dégarnis de foldats ;
Qui jugera ? Qui défendra l'empire ?
Où l'or domine , un creufet doit fuffire ;
Et voilà donc , d'un fouffle dépravé ,
La terre éteinte & le néant trouvé.
Ah ! le Grand'oeuvre eft fans doute autre chofe:
IS' MERCURE DE FRANCE.
Il en eft un que mon coeur vous propoſe ; -
Qui foulagea le monde en fon berceau;
Qui , de bien près , doit le fuivre au tombeau 3
Auffi fécond en vertus qu'en foriles ;
Qui , chez Antoine , a teru fes affiles ;
Qui , devant Troye , occupa plus d'un jour ...
Vous le lentez , mes amis , c'eft l'amour ;
Et fon pouvoir regnant d'un pôle à l'autre ,
Dieu des Lapons , n'en eft pas moins le nôtre.
Mais fije parle à des efprits moraux ,
Etabliflons des principes nouveaux :
Eft-ce en héros qu'il faut que l'oeuvre excellė ? *
Rome en eut troiss ; *rnous l'emportons fur elle:
Car les bons Rois , à coup für les plus grands ,
Ont fait le bien plutôt que des préíens.
Veut - on des faits ? C'eſt Gélon qui
m'enchante
Gélon , c'eft lui par une loi vivante ,
Qui , de Carthage , éteignit les fureurs ,
Et la vainquit pour lui donner des moeurs .
Mais ces vertus n'étoient pas fans
nuages ;
Dans un feul homme on voudroit les fept fages :
Un être à part du refte des mortels ;
Scul , après Dieu , méritant des autels ;
Qui réunifle à tout l'efprit poffible ,
Une belle ame un courage invincible
A qui les arts ne diffimulent rien ;
Tite , Trajan , Marc - Aurele.
JUIN. 19 1769 .
In qui les Rois mettent tout leur ſoutien ;
Bravant le poids des affaires publiques ;
Dont les refforts & les yeux politiques . . .
Et ce Chef- d'OEuvre , où le trouver ? hé quoi !
Mon cher lecteur , fice n'eft vous ; c'est moi.
Par M. Maton.
EPIGRAMM
E.
Le vrai remède en amour,
A fon ami lequel avoit n'a guère
Du trifte hymen fubi le fâcheux joug ,
Un jouvenceau , pris aux lacs de Cythere ,
Contoit fon cas & fon amoureux goût.
J'aime , dit -il , fille honnête & trop fage,
Qui n'a pour bien que fon gentil corfage...
Pas un denier ! ... Que je ferois heureux
De la haïr ! ... Tu maudis ta tendreſſe ,
Répondit l'autre ? Epouſe ta maîtreſſe ,
Tu cefleras bientôt d'être amoureux .
Par M. D. D.
20
MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
DEPUIS
EPUIS plus de fix mois , Pyrame
De Thisbé
trop heureux
amant >
Des plus douces faveurs a vu combler fa flamme ;
Tous deux las de jouer l'amour , le fentiment ,
Se prennent
aujourd'hui pour époux & pour
femme ,
C'eft là fe quitter
décemment.
Par M. Bar.. de M.
LE
PRINTEM S.
Cantatille,
L'EPOUX
d'Orithic
ΕΡΟ
Calme fes fureurs :
Déjà la prairie
S'émaille de fleurs.
Le
ruiffeau
murmure
Et libre en fon cours ,
Son onde plus pure
Suit mille
détours.
Le printems ramene à Cythère
Les Graces , les tendres defirs.
Tout refpire l'amour , tout renaît ſur la terre
JUIN. 21
1769.
Au fouffle des nouveaux zéphirs .
Sous des berceaux de fleurs & de verdure
Déjà Vénus a raſſemblé ſa cour ,
Et de l'amant de la nature
Lesjeux & les plaifirs annoncent le retour.
Le doux befoin d'aimer dans les fens fe rallume,
Il pénétre les eaux , il échauffe les airs ;
Et les oifeaux , dans leurs concerts ,
Célébrent le feu qui confume
Et qui ranime l'Univers.
Vous , que le bel âge
Invite aux amours
Sçachez faire ufage
De momens trop courts,
Tout vous dit fans ceffe ,
L'amourn'a qu'un tems ;
Parez la jeunefle
Des fleurs du printems.
Par M. Raoult.
LES TROIS Freres de Bagdat.
Conte Arabe.
TROIS freres , Sélim , Ruſtan & Mirza ,
héritiers d'une fortune modique , alloient
la partager entr'eux , lorfque Mirza , le
$2.2 MERCURE DE
FRANCE.
"
plus jeune , dit aux deux autres : < Ce
» bien qui divifé entre nous eft fort
peu
» de chofe , deviendroit
confidérable s'il
appartenoit à un feul de nous . On dou-
» ble plus ailément une groffe fortune
qu'on n'en augmente une petite. Nous
» lommes tous les trois élevés dans le
» commerce . Sélim , notre frere aîné ,
» l'entend mieux qu'aucun de nous . Don-
» nons lui chacun notre part . Nous tra-
»
vaillerons fous fes ordres , & s'il profpére
, comme nous devons l'efpérer ,
nous partagerons le profit . Ruftan y
confentit. Mais , ajouta Mirza , jurons-
» lui le dévouement le plus entier . Puif-
» que nous remettons notre bonheur en-
» tre fes mains , nous devons avoir en
» lui la confiance la plus aveugle . Il n'eſt
"
.
pas capable d'en abufer. L Union , a dit
» un de nos docteurs , eft la mere de la
" Force & la foeur de la Félicité . Ils promirent
de s'en rapporter en tout à Sélim .
Celui ci riche du bien de fes deux freres,
forma des entreprifes très -
confidérables
qui lui réuflirent. Bientôt il eut un des
magafins les mieux fourais de Bagdat en
marchandifes des Indes , des Ifles Orientales
& de celles de l'A chipel . Les fourures
d'Aftracan , les foies travaillées à
JUIN. 1769. 23
I
la Chine , les toiles peintes fur les bords
du Gange abonderent chez lui. Ou ne
parloit dans Bigdat que de Sélim le marchand.
Toutes les plus belles femmes
s'empreffoient d'acheter de fes étoffes . Un
jour il en vint une , voilée felon la coutume
& fuivie d'une jeune efclave . Sa
taille paroiffoit charmante & donnoit
très bonne opinion de fa phyfionomie.
Elle acheta différentes fortes d'habillemens.
C'étoit Ruftan qui tenoit le magafin
ce jour - là . Il étoit d'une figure aimable.
I plût à la jeune Dame qui , le
prenant pour Sélim , lui fit des compli
mens fur fa réputation & fur la profpérité
de fon commerce. Ruftan lui répondit
qu'il n'en étoit pas le chef , que
c'étoit fon frere aîné Sélim , mais qu'il
étoit un de fes coopérateurs & poflefleur
d'un tiers des fonds.
Il avoit fes vues en tenant ce difcours.
Il conjura . Farmé . ( c'étoit le nom de la
Dame ) de lui faire la grace de fe dévoiler
, afin qu'il pût voir la belle bouche
qui venoit de lui faire des complimens
fi agréables , qu'il regardoit comme d'heureux
préfages pour lui . Elle eut cette complaifance
que les femmes d'Afie n'ont
gueres pour les hommes lorfqu'ils leur
24 MERCURE DE FRANCE.
font indifférens . Ruftan fut charmé de fa
beauté . Il ne la vit fortir qu'à regret , &
la fit fuivre par un efclave. Il apprit que
c'étoit la fille d'un négociant , mort depuis
deux ans , qui l'avoit laiffée héritiere
d'un bien médiocre ; qu'elle vivoit
fort retirée avec une vieille eſclave &
une jeune qu'il avoit vue , & qu'elle étoit
maîtreffe de fon fort. Il ne manqua pas
de lui envoyer le lendemain une lettre
fort tendre , où il la comparoit à toutes
les fleurs d'un parterre fuivant la tournure
de la galanterie arabe , & finiffoit
par lui offrir fa main . L'offre fut acceptée.
Il courut faire part de fon bonheur
à fon frere Sélim qui l'en félicita , & lui
dit : « Vous m'avez remis trois mille fe-
» quins quand nous nous fommes éta-
» blis enfemble. En voilà trente mille
» de profit qui vous appartiennent . Mais
j'imagine que votre deffein n'eft pas de
quitter le commerce qui vous a enrichi
; en ce cas pourquoi quitteriez vous
vos freres ? Venez vous établir avec
» votre femme dans ma maifon qui eft
» auffi la vôtre. Laiffez - moi continuer à
» faire valoir vos fonds , d'autant plus
» que j'ai maintenant une occafion de les
» placer d'une maniere avantageufe pour
و ر
"9
و د
» Yous
JUI N. 1769 : 25
» vous & pour moi . Vivez avec nous ,
» je verrai élever vos enfans. Nous les
inftruirons dans la profeffion de leurs
» peres , & ils feront heureux comme
" nous . "
Ruftan y confentit ; mais fa nouvelle
époufe Fatmé qui avoit de l'ambition &
de l'orgueil , voyoit avec peine qu'il ne
für qu'en fecond dans le commerce de
Sélim , que tout roulât fur cet aîné . Elle
brûloit de voir fon mari à la tête d'un
magafin auffi confidérable & jouiffant de
la même réputation . Elle lui infpira même
une forte de jaloufie , qu'elle appelloit
émulation , & lui perfuada qu'il étoit
de fon honneur d'être le rival de fon frere
, de balancer fa renommée dans Bagdat
& de faire dire de Ruftan ce qu'on
difoit de Sélim.
Illa crut ; il fe fépara de fon frere , &
lui dit qu'il comptoit mettre toutes fes
richeffes fur un vaiffeau , s'embarquer
pour l'ifle de Sérendib , en rapporter les
précieufes épiceries qu'elle produit , &
qu'il efpéroit que ce voyage fuffiroit pour
l'enrichir au - delà de fes voeux. « Mon
frere , lui répondit Sélim , fouvenez-
» vous du précepte de Saadi . Les richef-
» fes font au fond de la mer ; mais la fé
B
26 MERCURE DE FRANCE.
» curité eft fur le bord. Pourquoi mettre
tout ce que vous poffédez à la merci
» des vents & des flots ? Laiffez - m'en du
» moins la moitié. La fortune vous a été
» favorable ici , c'eſt peut-être une raiſon
» pour qu'elle vous foit contraire ailleurs.
"
Pourquoi la tenter? Pourquoi vous laffer
» d'être heureux ?» Ruftan ne l'écouta pas.
Il dit adieu à Sélim . « Adieu , lui dit Sé-
» lim , puiffiez- vous ne pas regretter un
» jour votre maifon de Bagdat !
Ruftan ne fe contenta pas de quitter
Sélim . Il féduifit fon jeune frere Mirza .
Il lui fit honte d'être plus long-tems dans
la dépendance d'un aîné. Mirza voulut
auffi retirer fes fonds & fuivre Ruftan .
L'ardeur de voyager l'avoit faifi.
Sélim , obligé de fe dépouiller de fi
groffes fommes dans le moment où il s'y
attendoit le moins , ne vit qu'avec un
violent chagrin le départ de fes deux freres.
Il fembloit prévoir les malheurs que
cette féparation alloit produire. Il effuya
dans le même tems une perte qui , dans
tout autre moment , auroit été légere , &
qui alors devint accablante . Les fonds lui
manquerent. Il ne put fatisfaire à fes engagemens
. Il demanda du tems . Ses créan
ciers effrayés le crurent perdu. Le déJUIN.
1769 . 27
part de fes freres faifoit encore foupçonner
du dérangement dans fes affaires . On
le preffa. Il fut contraint de donner à vil
prix fes effets les plus précieux. La jaloufie
que fon opulence avoit infpirée
éloigna de lui les fecours qu'il demandoit
dans fon malheur , & qui auroient pu le
réparer. Il prit alors une réfolution défefpérée.
Il vendit tout , paya fes créanciers
, raflembla une petite fomme des
débris de fa fortune , & partit pour Balfora
, ne voulant plus demeurer dans une
ville qui avoit été témoin de fa profpérité
, & qui l'étoit de fon infortune.
Arrivé à Balfora , il entreprit un petit
négoce de marchandifes à l'ufage du peuple
, qui lui réuffit affez bien . Il amaffa
de l'argent , & projetta un voyage augrand
Caire dont il efpéroit tirer beaucoup de
profit. Il partit avec un efclave & un chameau
; mais à quelques milles de Balfora
il fut attaqué par des brigands ; on lui
prit tout ce qu'il avoit ; on tua fon efclave
lui même fut laiffé mourant . Un
payfan des environs le fecourut , le fit
porter chez lui . Ses bleflures n'étoient
pas mortelles . On le guérit . Le payfan ,
qui étoit pauvre , lui donna quelques
piéces de monnoie & le congédia . Sélim
·
Bij
28
MERCURE DE
FRANCE .
fe fépara de lui en pleurant. » N'avez-
» vous point quelques amis , quelques
parens qui puiffent vous foulager ? lui
» dit le payfan. J'eus deux freres , lui dit
» Sélim . Peut-être ne les ai-je plus , du
» moins ils ne font plus pour moi. Je les
» ai aimés . J'ai tout fait pour eux , & ils
» m'ont abandonné ; » & en difant ces
paroles , il fe remit à pleurer.
>>
*
Le peu d'argent qu'il avoit fut bientôt
dépenfé. Il fut réduit à demander l'hofpitalité
& la nourriture fur la route de
Moffoul . il rencontra une troupe de calenders
qui fe préparoient à faire leur
repas. Ils tiroient de leur biffac des alofes
féches , des fauterelles & des dattes . Il
les pria de vouloir bien partager avec lui
leur dîner . « Hélas ! lui dit l'un d'eux ,
» que pouvez- vous demander à de pau-
» vres calenders qui ont à peine leur fub-
» fiftance ? Tout ce que nous pouvons
» faire eft de prier Mahomet pour vous ;
» mais l'austérité de notre vie ne vous
» convient pas . » Tout convient à qui
bien faim , dit Sélim , & il alloit leur reprocher
leur dureté , lorfque deux de la
troupe lui fauterent au cou en le baignant
ود
Moines mendians.
a
JUI N. 1769 . 20
de larmes & en l'étouffant de fanglots.
C'étoient fes deux freres. Tous trois après
avoir repris leurs fens , paroiffoient également
furpris de fe retrouver dans un
état fi déplorable. Il leur conta fes aventures,
& il apprit leurs défaftres . Ils avoient
fait un gain confidérable à Sérendib ; mais
au retour ils avoient été pris par un corfaire.
La femme de Ruftan avoit été vendue
& eux auffi . Ils s'étoient échappés de
leur efclavage ; & obligés de fe déguifer
en calenders , ils vivoient d'aumônes.
"
Sélim fe garda bien de les faire fouve .
nir qu'ils s'étoient attiré leur malheur ,
& qu'ils avoient caufé le fien . « Puifque
» nous fommes réunis , leur dit - il , j'au-
" gure mieux de notre deſtinée . Nous
» n'avons jamais été malheureux que
quand nous avons ceffé d'être enfein-
» ble. Travaillons de concert à réparer
» notre infortune ; mais quittez ce vil
» habillement fous lequel vous ne pou-
» vez traîner qu'une vie obfcure & mé-
» prifée. L'oifiveté & l'opprobre ne me-
» nent à rien. Le travail & le courage
» menent à tout . Allons à Moffoul . Nous
» avons tous trois des connoiffances dans
» le commerce . Nous tâcherons d'entrer
» au fervice de quelques marchands . Ren-
"
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
dons nous utiles , & nous pourrons redevenir
heureux . >>
Ses freres qui s'étoient mal trouvés de
n'avoir pas fuivi fes confeils , firent rout
ce qu'il voulut. Ils allerent à Moffoul ,
mais leurs recherches furent infructueu-.
fes. Toutes les places étoient remplies
dans les magafins. Il fallut fe réduire à
refter à la porte pour faire des commiffions.
Les trois freres fe placerent ainfi dans
trois quartiers différens . Leur zèle & leur
activité les firent fubfifter de ce métier
pénible. On leur avoit remarqué de l'intelligence
, & on les occupoit plus volontiers
que d'autres.
-
Un jour que Sélim venoit d'apporter
de très gros ballots chez un riche mar
chand d'étoffes , il fe repofa fur un banc
de pierre dans une grande cour en attendant
qu'on vînt recevoir fes paquets. C'étoit
ordinairement un commis qui s'acquittoit
de cette fonction . Pour cette fois
le maître du magafin vint lui - même . Il
fit déplier les étoffes devant lui. Elles
venoient de Bagdat. Voilà qui eſt bien
beau , dit- il , jamais Sélim lui - même ne
m'a rien fourni de meilleur . A ce nom il
vit le porteur treffaillir . Qu'avez - vous ,
porteur ? dit le marchand. Rien , répondit
le porteur ; mais , malgré lui , des larJUI
N. 1769. 31
mes couloient de fes yeux. Auriez- vous
connu Sélim ? continua Jeffer ( c'étoit le
nom du marchand . ) L'auriez - vous fervi ?
Je l'ai connu , dit Sélim . C'étoit un bien
honnête homme , ajouta Jeffer , & j'ai
été bien fâché de fa difgrace , fans pouvoir
la comprendre ; car nul homme n'avoit
plus d'ordre dans fes affaires & de
génie pour le commerce. Plus Jeffer par
loit , & plus Sélim s'attendriffoit. Il finit
par lui avouer qu'il étoit ce malheureux
Sélim , & qu'il avoit été d'autant plus
frappé qu'il avoit reconnu à la marque de
ces étoffes qu'elles avoient autrefois été
dans fes magafins. La vue de ces dépouilles
lui avoit percé l'ame. Jeffer fut touché
de l'état où il voyoit un de fes anciens
confreres. Il lui propofa de le mettre
au nombre de fes premiers commis.
Sélim accepta fes offres avec reconnoiffance.
Ses travaux le rendirent de jour en
jour plus cher à fon maître. Il n'attendoit
que le moment de ménager à fes freres
une place dans cette même maifon .
Un foir paffant fous une fenêtre fort
baffe , qui étoit celle de l'appartement des
femmes , du côté le plus retiré du logis
de Jeffer , il s'entendit appeller par fon
nom . Il fe retourna , & fut bien étonné
de reconnoître Fatmé , la femme de Ruf-
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
tan , fa belle- foeur. Ellui lui apprit qu'elle
avoit été amenée à Moffoul par un marchand
Syrien , & vendue à Jeffer qui l'aimoit
éperdument. Elle lui demanda des
nouvelles de Ruftan , & l'aflura qu'elle
l'aimoit toujours & qu'elle ne ceffoit de
le regretter. Sélim lui dit que Ruftan
étoit à Moffoul; mais qu'il fe garderoit
bien de lui apprendre une nouvelle qui
ne feroit qu'augmenter fon chagrin, loin
de pouvoir y porter remede . Fatmé donna
rendez - vous à Sélim pour le lendemain
à la même heure , & lui dit qu'elle
refléchiroit fur ce qu'elle pouvoit faire
dans une conjoncture auffi périlleufe. Sélim
, de fon côté , ne fçavoit quel parti
prendre. Tout découvrir à Ruſtan , c'étoit
Ini plonger le poignard dans le coeur
& peut - être l'engager dans des projets
hafardeux ; entreprendre de faire évader
Fatmé , c'étoit payer de la plus noire ingratitude
les bontés d'un bienfaiteur.
>
Cependant il fe rendit fous la fenêtre
à l'heure marquée. Fatmé lui dit qu'elle
brûloit de revoir fon époux , & qu'il étoit
le maître de lui procurer ce plaifir ; qu'il
falloit prévenir Ruftan , faire enforte qu'il
pût être employé dans la maiſon pendant
une partie du jour , & que le foir elle
pourroit le voir à cette même fenêtre où
JUIN. 1769 .
33
·
elle parloit à Sélim . Celui - ci lui repréfenta
le danger où elle expofoit fon mati
& elle même ; mais elle le conjura avec
tant d'inftances de ne pas s'oppofer à fes
defirs , qu'il promit d'en parler à Ruftan
. Il alla le trouver. Il lui parla de Farmé
; lui demanda s'il la regrettoit vivement
, s'il étoit capable de rifquer fa vie
pour la revoir. Ruftan ne balança pas à
l'affurer qu'il n'y avoit point de danger.
qui fût l'arrêter , & qu'il voleroit dans
fes bras au péril de fes jours. Sélim convint
avec lui des arrangemens néceffaires
, & Ruftan fe trouva prêt à l'hevre
précife ; mais un efclave avoit écouté une
parte de la converfation de Sélim avec
Farmé , il avoit cru entendre qu'il étoit
queftion d'un enlevement. Il avoit tout
redir à Jeffer.
Jeffer ne pouvoit concevoir que Sélim
fût capable d'une auffi horrible perfidie ;
mais l'efclave l'affura qu'il avoit entendu
fixer l'heure , & que s'il vouloit les furprendre
, il n'avoit qu à fe trouver au lieu
indiqué , & qu'il feroit témoin de tout .
En effet , au moment où Ruftan s'approcha
de la fenêtre , condut par Sélim ,
Jeffer parut le fabre à la main , fuivi de
fix efclaves armés . Malheureux , dit- il à
Sélim , ava nt que je faffe tomber ta tête
R v
34 MERCURE DE FRANCE:
-
à mes pieds & celle de ton indigne complice
, réponds- moi , qui a pû te porter à
une fi lâche trahifon ? Eft ce ainfi que
je fuis récompenfé de mes bienfaits ?
Sélim tremblant lui avoua tour. Fatmé
arrofoit de fes larmes les genoux de
Jeffer. C'eft mon époux , lui difoit - elle .
Je fuis à lai avant que d'être à vous. Sou
venez vous de ce qu'ont dit nos Sages :
N'arrachez point l'époufe à l'époux : il
vous la redemandera au dernier jour , &
vous n'auriez rien à lui répondre.
Jeffer étoit humain . Il fut frappé de
l'infortune qui avoit accablé à la fois toute
cette famille , qui avoit rendu la femme
efclave & l'époux errant. « J'ai déjà
eu pitié de ton frere , dit - il à Ruftan.
» Je ne retirerai point mes bienfaits. Je
» les étendrai même fur toi & fur ton
» autre frere Mirza . C'eft le ciel qui vous
» remet dans mes mains , & toutes les
» fois que le prophéte jettera les yeux fur
» la maifon de Jeffer , il y verra des mo-
وو
numens de miféricorde , & il répandra
» fur moi la profpérité & la paix , parce
» que j'aurai fait le bien . »
Les trois freres habiterent depuis avec
Jeffer , & devinrent fes adjoints . Il rendit
Farmé à Ruftan , & donna fes deux
filles en mariage à Sélim & à Mirza . I
JUI N. 1769.
35
n'y eût plus entr'eux ni jaloufie , ni défunion
. Ils s'aimerent & furent heureux .
PLAINTES DE THALIE.
UN Un jour Thalie , en pleurs , s'en vint chez N
Apollon.
De s'affliger fans doute elle avoit bien raiſon ;
Ses lugubres habits & fa fombre figure
Surprirent fort le dieu : ma foeur , quelle aventure
Apu cauſer chez vous un fi grand changement ?
Qu'eft devenu votre enjoûment ?
Les ris , les jeux , tous enfans de la joie
N'auroient -ils plus pour vous d'appas ?
Quoi ! l'on verroit Thalie en proie
A la douleur ... Ne me trompé - je pas !
Ne feroit ce point Melpomene ?
C'eft la façon de s'exprimer ,
Ses accens langoureux , fa démarche incertaine.
Je fuis Thalie , hélas ! reprit- elle avec peine ;
Non telle que jadis. Je ne fçais plus charmer
Par des tableaux rians , des peintutes naïves
Où les vices de l'homme , ainfi que fes vertus
Etoient repréſentés des couleurs les plus vives :
J'étois plus jeune alors ; il ne me fiéroit plus ,
Sur le retour , d'aimer encor le badinage ;
Autres tems, autres moeurs ; les larmes , les foupirs
?
B.vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
·
Seront déformais mon partage ;
Il me faut , malgré moi , renoncer aux plaifirs.
Ma (oeur , de même eft changée avec l'âge ;
Vous la
reconnoîtrez rout auffi peu, que moi.
Ses beaux traits ont des ans éprouvé la puiſſance ,
De plus , en vieilliflant elle tombe en entance ,
Elle parle , elle agit & fans fçavoir pourquoi.
Dans fa démarche elle eft fans goût &fans ailance,
Gauche & contrainte en tous les
mouvemens .
Elle ufe en fes propos de mots durs ou rampans ,
De vieux dictons ufés reçus avec extafe ,
Mais dont prefque toujours murmare le bon fens
Melpoméne a perdu cette voix fi ouchante
Qui pénétior les coeurs de fes tendres accens .
Devenue
aujourd'hui ridicule & plaifante,
On baille à les difcours , on rit de fes grands cris ,
Et moi , pourm'expofer comme elle à ces mépris ,
On m'a forcée à prendre la maniere.
Ne vous étonnez plus de mes
gémiflemens ,
Les ris
dégraderoient mon noble caractere s
Je ne puis efpérer de plaire
Quepar de graves (ons où de beaux fentimens .
Il me reftort un feul afyle
Ou je pouvois par fois dans un joyeux fermon
De quelque fel égayer la raiſon ;
Cette reflource encor m'eft rendue inutile
On me force à pleurer à l'opéra bouffon.
Ah ! c'en eft trop , dit alors Apollon ,
JUIN. 37 1769.
Je vois que tout ordre au Parnaſſe
Eft renverfé ; chacun méprife mes arrêts,
Des efprits lourds ont pris la place
Des poëtes les plus parfaits.
Je m'apperçois d'ailleurs qu'une vapeur funefte
A féché les lauriers qui croifloient fous mes yeux ,
Que Pégale n'a plus les élans vigoureux
Qui l'entraînoient vers la voûte céleſte ,
Er que les flots délicieux
De la douce Hypocrêne ont tari dans leur fource ;
Enfin le mauvais goût regnant feul en ces lieux ,
A des maux auffi grands il a eft plus de reſource ;
J'abandonne un féjour autrefois plus heureux ,
Et rejoins pourjamais la demeure des dieux.
Par M. L D. M.
COUPLETS à une très-aimable Demoiselle
qui partoit pour la chaffe,
AIR : Ton humeur eft Cathereine , &c.
C
la chafle ,
VOI ! vous partez pour
Vous voulez mettre aux abois ,
Dans votre guerriere audace ,
Les tendres hores des bois ?
Ah ! foyez moins téméraire ,
Et vous pourrez , parmi nous 2
38 MERCURE
DE FRANCE
.
Avec tant de dons pour plaire
Porter de plus
heureux coups.
Quittez ces armes
bruïantes ,
Elles peuvent s'éviter ;
D'autres font moins
effraïantes
Et bien plus à redouter.
Vos yeux feront des bleffures
Qui
dureront plus d'un jour ;
Ces armes font bien plus fûres ,
Ce font celles de l'amour.
Par M. D. D.
FABLE.
Non
jurare in verba
magiftri.
ROBIN ,
fameux par fa
toiſon ,
Par fon grelor , par fa riche
encolure ,
S'applaudiffoit
, fans
beaucoup
de railon ,
De conduire des fiens la
démarche
peu (ûre.
Aux
champs
vouloit - on , le matin ,
Mener la bêlante
cohorte ,
Chaque mouton , bien inftruit par Colin ,
Pas à pas fuivoit le Robin ;
Nul ne vouloit fortir qu'il n'eût paflé la porte.
Le foir c'étoit le même train,
JUI N. 1769. 39
Pour rentrer au hameau , quand la troupe étoit
prête ,
Aucun , fans lui , ne vouloit avancer ;
Et tous s'empreffoient de paſſer
Sitôt qu'il étoit à leur tête.
Unjour , jour malheureux : à quelques pas de là
Au bord d'un précipice ,
Broutant , bêlant , notre troupe arriva ;
En accufer Robin , feroit noire malice
Le premier pris il fe trouva.
Il croyoit voir de l'herbe un peu plus tendre,
Pour l'attraper il fit un pas de trop ;
Chacun le fuivoit au galop ,
Craignant qu'il ne daignât un moment les attendre
....
Mais déjà ce pauvre Robin
Tombe fur les rochers , fe brife , & rend la vie s
Chacun tenoit même chemin ;
Ainfi dans le même deftin
Toute la troupe ensevelie ,
Suivit mêmes erreurs , efluya même fin .
Ecoutons , recueillons les avis des grands hommes
,
Mais trop aveuglement n'en faifons point de loi :
Ils peuvent le tromper ; ils font ce que nous fommes
;
Malheur à qui jamais n'oferoit être foi.
Par M. Mentelle , prof. d'hift . à l'E. R. M
40 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. Favart , après une premiere
repréſentation des Moiffonneurs , à Grenoble
, au mois d'Avril 1769 .
Tor, dont les crayons tendres & bienfaifans
De l'aimable vertu tracent les fentimens ;
Toi, que l'humanité , les graces , la nature ,
De leurs rares faveurs ont comblé fans mefure ;
Ami de la raiſon , peintre de la candeur ,
Favart, un nouveau trait eft forti de ton coeur.
J'ai vu tes Moillonneurs , & non ame artendrie ;
Se livrant aux tranſports d'une heureuſe harmo
nie ,
Paye un jufte tribur à tes tableaux touchans ,
D'un efprit vertueux naïfs épanchemens.
O douce humanité ! toi que mon coeur adore
Dans l'écrit de Favart tu brilles plus encore.
J'ai cru voir la vertu ,,fous les traits de Candor
Ramener parmi nous les jours du fiécle d'ør.
Autrefois le théâtre , avec plus d'artifices,
Se bornoit feulement a confurer nos vices ;
Mais dans tes Moffonneurs , ô Favart , tu fais
plus ,
Tunous montre aujourd'hui l'image des vertus.
Par une jeune Mufe Grenobloife,
JUI N. 1769. 41
LE JUGE DE PAIX .
DIGBY , depuis quarante ans , remplif
foit avec intégrité les fonctions de juge
de paix dans le Whiltshire . Il n'avoit
qu'un fils unique qui devoit hériter de fa
place & de fes biens ; il l'aimoit avec
une tendreffe qu'il ne lui témoignoit pas ;
il le traitoit au contraire avec une févérité
repouflante dont fon fils gémiſſoit
fouvent en fecret. Le jeune homme cherchoir
, dans le voisinage , des confolations
qu'il ne trouvoit pas dans la maiſon paternelle.
Mifs Jenny les lui offroit ; il ne
tarda pas à l'aimer & à s'en faire aimer ;
il n'afpiroit qu'à s'unir à elle par des
noeuds éternels ; mais il n'ofoit les former
à l'infçu de fon pere ; & comment
obtenir fon confentement ? Mifs Jenny
n'avoit point de fortune. Son amour aug
mentoit cependant ; fa maîtreffe y répon
doit; il la voyoit tous les jours ; on ne
veilloit point exactement fur eux ; il s'égara
; fon bonheur lui donna bientôt des
remords ; les larmes de Jenny l'empoifonnerent
; il ne pouvoit les fécher qu'en lui
donnant le titre defon époufe; il furmonta
42 MERCURE
DE FRANCE.
fa timidité , & alla fe jetter aux pieds de
fon pere. Le vieillard ne voulut pas entendre
parler d'un pareil hymen ; envain
fon fils lui avoua la foibleffe qui le rendoit
néceſſaire ; il le menaça de le deshériter
s'il ofoit l'accomplir. Dans le moment
qu'il rebutoit le jeune homme avec
cette dureté , il fut appellé à fon tribunal,
où l'on avoit conduit une femme d'an
certain âge , accufée d'avoir porté l'opprobre
dans les familles , en féduifant de
jeunes perfonnes , & les arrachant des
bras de leurs meres pour les livrer au crime
& à l'infamie. Le vieux Digby examina
les charges , & interrogea la coupable
qui répondit en pleurant ; il figna
l'arrêt qui la condamnoit. On alloit la
conduire enprifon en attendant le jour de
fon fupplice , lorfque , levant les yeux fur
fon juge , elle le fupplia de vouloir bien
l'entendre en particulier , parce qu'elle
avoit des fecrets à lui reveler. Tout le
monde fortit. Je fuis coupable , dit- elle
dès qu'elle fe vit feule avec lui ; vous me
condamnez , vous le devez. Ma douleur
eft de périr en ces lieux , & que ce foit
vous qui m'envoyiez à la mort. Ciel ,
s'écria Digby, en l'examinant ! me trompé
je , feroit- ce vous ? .-Oui je fuis LuJUI
N. 1769. 43
cie Watfon , cette infortunée que vous
avez aimée , que vous avez féduite &
abandonnée à la mifére , à l'opprobre &
aux crimes que vous puniffez . Je ne pus
refter dans ma patrie après ma foibleffe ,
après le refus que vous fites de la réparer;
je me rendis à Londres , je groffis le nombre
de ces malheureuſes victimes de la
féduction livrées à la honte & au libertinage
par une premiere démarche imprudente
. J'ai vieilli dans l'aviliffement,
le mépris & la mifére ; j'ai foutenu , par
le crime , la vie que je vais perdre ; vous
futes mon féducteur , vous êtes aujourd'hui
mon juge ; vous avez prononcé fur
mes égaremens , & vous en êtes l'unique
auteur ; fans vous j'aurois vécu tranquille
dans le fein d'une famille vertueufe dont
j'aurois fait la félicité , & dont je fais le
défeſpoir & la honte. Voilà le fecret que
j'avois à vous revéler. Si mon fort vous
attendrit , fi vous voulez réparer vos torts
envers moi , preffez mon fupplice & délivrez-
moi de l'horreur de vivre . Digby
ne répondit point ; il n'en avoit pas la
force. Lucie Watfon apperçut fon trouble
, & s'en applaudit ; elle étoit vengêe ;
elle rappella elle - même ceux qui étoient
fortis , & pria qu'on la conduisît dans fa
44 MERCURE DE FRANCE
prifon ; le juge n'avoit plus la force d'en
donner l'ordre ; il refta dans l'accablement
le plus profond , s'accufant des crimes
de fon ancienne maîtrefle , frémiffant
du devoir qui l'obligeoit à la punir ,
& fe regardant comme bien plus coupa
ble. Cet événement terrible lui rappella
l'aventure de fon fils. Mifs Jenny l'aimoit
; elle avoit été foible ; que devien
droit - elle fi elle étoit abandonnée ! ofe
roit- il l'expofer aux malheurs qu'avoit
effuyés Lucie Watſon , & à périr comme
elle ! cette idée le fit frémir , il appella
fon fils , lui ordonna de le fuivre , & le
conduifit chez Mifs Jenny. Raſſurezvous
, dit - il aux deux amans qui trembloient
devant lui ; j'approuve votre
amour , & je viens pour vous unir ; foyez
heureux l'un par l'autre , aimez - vous
toujours , aimez- moi , & oubliez que je
me fuis oppofé d'abord à votre union .
Tous deux tomberent à fes pieds , il prit
leurs mains , les joignit enſemble , les bénit
, & levant les fiennes vers le ciel , il
le remercia de l'avoir éclairé , & le fupplia
de lui pardonner les erreurs de Lucie
Watfon .
JUI N. 1769 .
45
VERS à M. Cailhava , en fortant de la
premiere repréſentation defon Mariage
interrompu.
A LA fin j'ai revu Thalie
Laillant le tragique & les pleurs ,
Et de nos larmoyans auteurs
L'infipide mélancolie ,
Amuſer tous les fpectateurs
Sous le mafque de la folie.
C'est donc pour toi qu'elle a quitté
De fa triftefle doctorale
Le pédantifme accrédité ,
Et qu'elle mêle à ſa morale
L'antidote de la gaïté.
Que j'aime tes plaifanteries ,
Et ta Marton au ris malin ,
Et de ton intrigant Frontin
Les éternelles fourberies !
Pourfuis : à de nouveaux fuccès,'
Un tel fuccès doit te conduire ;
Conferve au théâtre françois
Cette gaïté qu'on veut détruire.
De nos philofophes chagrins
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
Que fert l'humeur atrabilaire ?
Tous leurs beaux fermons ( eront vains ,
Et pour réformer les humains ,
Il faut commencer par leur plaire.
Sur-tout obferve de plus près
Les travers de l'âge où nous ſommes ;
Que dans tes comiques portraits
Nos yeux reconnoiffent les traits
Des caracteres & des hommes.
Thalie a perdu les attraits :
Quelles triftes métamorphofes !
Son front caché fous des cyprès
Fut jadis couronné de roſes.
Pour lui rendre tous fes honneurs
Souviens-toi toujours que Moliere ,
En jouant , réformoit les moeurs ,
Et que dans fa gaïté légere
Les fruits fe cachoient fous les fleurs.
Par M. François de Neufchâteau.
A
TRIOLET.
H que l'amour a d'agrément
Pour un coeur fenfible & volage !
Toujours nouveau contentement
Ah ! que l'amour a d'agrément !
Porté par goût au changement ,
Il court , & jouit davantage :
JUIN. 1769 .
47
Ali! que l'amour a d'agrément
Pour un coeur ſenſible & volage !
Par M. Dartonne , avocat.
SONNET . A ma future Epouſe.
Tor , qui dois faire un jour mon bonheur ou
mà peine ,
Souris de mes chagrins ou bien de mes plaifirs :
Objet , que va bientôt unir à mes defirs ,
Ou le plus doux lien ou la plus dure chaîne.
Dès long-tems je te cherche , & toujours à la
gêne ,
Mon coeur n'aime que toi , toi ſeule as ſes ſoupirs:
Vois renaître une rofe au fouffle des zéphirs ,
Tel pour s'épanouir il attend ton haleine.
J'interroge en tremblant tous les jeunes attraits
Dont un monde enchanteur me préfente les traits.
Parmi tant de beautés je n'ai pu te connoître :
T'aurois-je méconnu ? Mes yeux t'ont vu peutêtre
;
Mais viens , quand tu ferois aux bouts de l'Uni
vers :
Je fuis las d'être libre , & mon coeur veut des fers .
Par M. J ***.
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
VERS à Madame de T ** .
PLEUREZ , Graces , pleurez.. Des toutous le
modele
Comme des amans malheureux
,
Coco n'eft plus ; & la Parque cruelle
Vient pour jamais de ravir à nos yeux
Cet air fi fin , ces traits fi radieux ,
Dignes du pinceau d'un Apelle ,
Ou du cifeau voluptueux
Qu'animoit
l'art de Praxitele.
Douce amitié ! tant qu'il te fut fidéle ,
Tu pris foin de combler ſes voeux.
Tantôt admis à la table des dieux ,
Près de la jeune Hébé, fier,il goûtoit , comme elle,
Des mets les plus délicieux :
Afon aſpect victorieux
, On l'eût pris pour l'Amour qu'une Vénus nouvelle
Venoit inſtaller dans les cieux.
Tantôt dans les ébats , léger , capricieux
,
C'étoit un jeune enfant rebelle
Qui , feignant mille nouveaux
jeux ,
Semble éviter la maman qui l'appelle ,
Puis revole foudain dans les bras tout joyeux. On ne vit onc une union plus belle;
Jamais enfant gâté n'eut un fort plus heureux,
Chaquejour mainte gentilleſſe
J
Le
JUIN.
49 1769.
Le rendoit cher à la belle maîtreffe ,
Et partageoit fes loifirs les plus doux;
Tellement que fur les genoux ,
Plein de bonbons , parfumé d'ambroisie ,
L'heureux Coco paffoit , en dépit des jaloux ,
Des jours charmans , des nuits dignes d'envie.
Cruel amour ! falloit- il de tes traits
Brifer des noeuds fi purs & fi parfaits !
Le plus beau don de la nature
Ne fert fouvent qu'à nous punir
pure
De notre orgueil . Au bord d'une onde
Coco paffoit . Il y voit fa figure :
A fes regards furpris ce miroir vient offrir
Une ample & galante criniere
(D'amours fripons féconde pépiniere )
Et mille autres beautés qu'on ne peut définir...
D'être vain comment s'abſtenir ,
Lorfque tout dit que l'on eft fait pour plaire ?
Coco s'admire . Une ardeur téméraire
Bientôt le preffe de courir
Sous les drapeaux de l'enfant de Cythere.
Une ingrate Lady , beauté grondeufe & fiere
Le dédaigne & le fait languir.
Le poifon de la jalouſie
Flétrir une fi belle vie ;
Il meurt; & les amours s'envolent vers leur mere.
O vous , dont la pitié conduit ici les pas ,
Fayez l'amour & les traîtres appas.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sur ce tombeau la divine Lesbie
Vient , chaque jour , arrofer de fes pleurs
Une cendre , hélas ! trop chérie.
Hârez-vous , en paffant , d'y jetter quelques fleurs ,
A votre liberté ravie
Un de fes regards enchanteurs
Cauferoit bien d'autres douleurs
Pour tout le temps
de votre vie.
2
Par M. L. J. C. D. S. C.
A une Demoifelle , fur ce qu'on avoit dis
qu'elle étoit fille de l'Amour.
N'EN
'EN déplaile à l'Auteur , ce n'eft qu'un badi,
nage,
Iris , vous n'êtes point la fille de l'Amour ;
Graces , talens , efprit & taille faite autour ;
Un aveugle eût - il fait un auffi bel ouvrage ?
Par un Militaire anonyme.
RÉPONSE.
Ce que j'ai dit , Iris , n'eſt point un badinage , E
Vous êtes fûrement la fille de l'Amour ;
JUIN.
1769 .
Quand il vous donna fans partage ,
Graces , talens , efprit & taille faite au tour,
Il ôta fon-bandeau : j'en attefte l'ouvrage.
Par M. le Chevalier de ✶✶✶
gendarme de la garde.
AUTRE Réponse.
AVANT d'avoir un fils , Vénus étoit pucelle ;
Le dieu Mars la rendit la mere de l'Amour.
A Cloé , plus d'un dieu feroit le même tour ;
C'eſt bien être Vénus que de plaire autant qu'elle .
Par un
Militaire
anonyme.
TRADUCTION libre de l'Ode d'Horace :
Equam memento , & c,
PAR les maux & par la triſteſſe ,
Damon , ne fois point abattų ;
Si la fortune te carefle ,
Aux tranfports d'une folle ivrefle
N'abandonnes point ta vertu.
Tant que la Parque meurtriere
Eloigne de toi fes ciſeaux ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
Jouis du beau jour qui t'éclaire ,
Et bois fous l'ombre hofpitaliere
Que forment pour toi ces berceaux.
Jouis des dons de la nature ;
Des parfums , du chant des oifeaux,
Vois couler l'onde libre & pure
De cette fource qui murmure
Et fuit à travers les rofeaux,
De fleurs nouvellement écloles ;
Ami , fémes tous les inftans ;
La mort qui détruit toutes chofes
Aura bientôt flétri les rofes
Dont tu couronnes ton printems,
Ce vafte palais qu'à la ville ,
A grands frais tu viens d'acheter
Ces jardins , cé champêtre afyle
Que baigne la Seine tranquille ,
Il faudra dans peu les quitter,.
D'héritiers une troupe avide
S'apprête à dévorer ton bien ,
Victime du fort homicide ,
L'or de Créfus , le nom d'Alcide ,
Ne pourroient te fervir de rien ...
Riche , pauvre , berger , monarque ,
Nous allons tous aux mêmes lieux :
JUIN. 1769. 53
Nous nailons fujets de la Parque ;
Tôt ou tard Caron , dans fa barque ,
Nous conduira chez nos ayeux.
Par M. Raoult:
V
VERS fur le Printems.
oici la faifon des amans
Voici la faifon des poëtes.
Le zéphir répand dans les champs
La douce odeur des violettes.
Mon oreille écoute les chants
Des roffignols & des fauvettes.
Je renais avec le printems .
L'afpe &t de ces belles retraites
Flatte & ranime tous mes fens .
L'aquilon s'enfuit ; l'air s'épure ;
Déjà le tendre abricotier
M'offre fa naifiante parure ;
Près de cette onde qui murmure ,
Je vois croître le peuplier
En pyramides de verdure .
Tous les charines de la nature
Paroiffent fe multiplier.
Déjà l'on repofe à l'ombrage
Du tilleul & du chêne altier ;
Ciij
$4 MERCURE DE FRANCE.
1
Déjà , fous un ciel fans nuage ,
On,refpire dans le bocage
Les parfums du jeune églantier.
Au tendre amour pendant hommage ,
L'oiſeau commence fon ramage
Sous les branches de l'alifier.
Mes yeux , errans dans la prairie ,
Ont déjà vu le tendre Hylas ,
Dans une douce rêverie ,
Vers le bolquet porter fes pas ,
Et cueillir pour fon Egérie
Et l'aube-épine & le lilas.
Triftes habitans de la ville,
Dont tous les goûts font émouffés ,
Quefont vos jardins compaffés
Au prix de ce champêtre afyle !
Non. Vous ne fentez point affez
Les beautés de ce lieu tranquile .
La nature, à vos yeux glacés ,
N'offre qu'un fpectacle stérile.
Ah ! connoiffez - vous les attraits ?
Loin de la cour & des palais
En vain le Printems vous appelle.
Vous n'avez entendu jamais
Les premiers fons de Philomele.
De nos champs & de nos forêts
JUIN.. 1769.
Quand la fcéne fe renouvelle
Vous ne voyez tous ces objets
Qu'à travers un prifme infidéle ,
L'art n'offre à vos regards déçus
Que fon éternelle impofture
Et fes preftiges fuperflus .
Eh quoi ! la beauté fans
Ne vous féduiroit - elle plus ?
Sous le fard & fous la dorure
Faut-il enfevelir Vénus ?
parure
Il lui fuffit de la ceinture.
Nos champs font pour vous fans appas :
Malheureux ! vous ne goûrez pas
Les vrais plaifirs de la nature .
O combien votre coeur y perd !
Combien la nature m'eſt chere
En cet afyle folitaire ,
Dans les accens de Saint-Lambert ,
Et dans les yeux de ma bergere !
Par M. F. de Neufchâteau ;
de plufieurs académies.
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
>
VERS à
Mademoiselle ** en lui envoyant
le recueil intitulé : Poëfies de
deux Amis.
RECEVEZ ,
ECEVEZ , mon aimable Ifméne ,
Ces vers , enfans de nos loisirs ,
Formés fans art , écrits fans gêne ,
Et
qu'infpirerent les plaifirs
Bien plus que le dieu d'Hypocréne .
A quelque Plutus ennuyé ,
A quelque Laïs
arrogante ,
Ce recueil n'eft point dédié.
Je hais le ton étudié
D'une dédicace pefante ,
Et c'est l'amour qui vous
préfente
Les ouvrages de l'amitié.
Par le même.
MON
ÉPITAPH E.
CELUI qui gît fous ce
tombeau
Ne fut pas un grand
perfonnage ;
Mais en
Démocrite nouveau ,
De tout ilfit un
badinage.
Sa bonne humeur le confola ,
Dans le fein de fon infortune
ARIETTE
andantino du deserteur
Peut on
affli-ger ce qu'on
ai- me pour quoi chercher à le fa - cher
on af-fli-ger ce qu'on aime
c'est bien
loir à soi me me ,
c'est bien
fin
en
**
en
loir a soi me me ·
je
l'aime et
toute ma vi _ _ e ; et vous vou..le's
que
2
per fidie ... ah !
mon pe-re , je ne sça
: rois à sa
place , moi, j'en
mour - rois
peut
&. De l'Imprimerie de Recequillice rue d
rue SUIT
JUIN. 1769: 57
Il eut la pierre , & ce fut-là
cour ,
Tout ce qu'il eut de la fortune .
Il voyoit les oififs de
Dans leur orgueil & leur délire ,
Valets & maîtres tour - à- tour ,
Plus triftes qu'on ne sçauroit dire ;
Et tant s'en mocqua , chaque jour ,
Qu'enfin il en créva de rire..
Par M, de la Touraille.
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du volume du Mercure de Mai 1769 ,
eft la rofe ; celle de la feconde eft l'honneur
; celle de la troifiéme eft aujourd'hui
, celle de la quatriéme eft la carte.
Le mot du premier logogryphe eft clou ;
dans lequel on trouve luc & cou : celui
du fecond eft Rien ; celui du troifiéme
eft Logogryphe , où fe trouvent pole , Pó ,
or , pole en géométrie , le point le plus
éloigné de la circonférence ; gogo , loge ,
loge à S. Lazare , loge de fpectacles , pré,
pore , horloge ; .. Les Chinois farent furpris
de la méchanique des horloges : epi,
orge , épi , poil frifé du cheval ; gorge de
baftion , gorge , gorge de montagne , gorge
de femme , gorge de vafe , ogre , gorge de
Cy
58 MERCURE
DE FRANCE
.
chien de chaffe , gorge.. en fauconnerie
la gorge de l'oifeau.
AVEUGEE
ENIGM E.
VEUGLE ou clairvoyant , femme , homme ,
jeune ou vieux ,
Et qui que vous foyez , vous m'avez fous les
yeux.
Par M. B.
AUTRE.
PLUS je prends de groffeur , & plus je deviens
belle ;
Sans être , cher lecteur , farouche ni cruelle ,
Je ne fçaurois ſouffrir qu'on me vienne approcher.
Un élément feul a droit de me plaire ,
Cet élément n'eft pas la terre ,
J'y péris du moment qu'on me la voit toucher.
Les enfans , dans leurs jeux , font de moi quelque
ufage ,
Et celui qui ne forme eft utile en ménage.
Par M. J. V. Tallard.
JUIN. 1769.
59
QUAND
AUTRE.
UAND on me voit on rit , on eft joyeux ;
Je fuis toujours efcorté du myftere ;
J'inquiéte les curieux ;
Et le jaloux, qui tient les yeux
Ouverts fur la moitié trop chere ,
Ne trouve pas fouvent avec moi lon affaire ;
regne eft dans ces jours confacrés à Mo-
Mon
mus ;
Pour deviner en faut-il plus ?
Par le même.
AUTRE.
PEU de gens fe paffent de -moi :
Du mendiant , comme d'un Roi
Je fuis la paffion , le befoin , la refource ,
Je fuis une petite fource
Qu'on voit tarir , ſouvent avec effroi ;
Ce qu'enferme mon fein vivifie & confole
Le malheureux , le malade , un mourant ;
Un julep eft bien moins calmant ;
Ceci n'eft rien moins qu'hyperbole ;
Je fuis l'autel d'une espéce d'idole ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Qu'on prend foin de renouveller ,
Qu'on ne sçauroit preſque abjurer :
Ce culte eft tel de l'un à l'autre pole.
J'aide au plus fort travail des mains ,
J'aide aux plus célébres humains ,
En leur chaumiere , en leur laboratoire ,
Je diſtrais , je féduis juſques à l'oratoire
Les plus faints pénitens , comme les vrais mondains.
Je porte en mon petit viſcere
Le meilleur
antifomnifere ,
Un antidote aux plus vives douleurs ,
Aux ennuis , à ce mai que l'on nomme vapeurs ,
A la foif, à la faim , & ce n'eft point chimere,
Il nourrit prefque , il défaltere.
Je fuis enfin ce que donne un ami ,
Une maîtreffe , un grand , ce que lorgne un parti
Nombreux , & trop pour mon
propriétaire ,
Que cet effain madré tient par-tout en fouci ,
Et qui me rend à moi , l'effet le plus précaire ,
N'en déplaife au
grouppe aguerri ,
A tous ces faileurs
d'inventaire ,
Je devrois n'être pris qu'ici !
Par M. de
Bouffanelle , Mestre de camp , Capitaine
au régiment du
Commiffaire- Général.
JUIN. 61
1769 .
J
LOGO GRYPHE .
EUNES gens , grands feigneurs , c'eft pour vous
quej'écris :
Tremblez ; je vous annonce un animal terrible ;
Il fait , quand il paroît , évanouir les ris.
Neufpieds forment fon corps horrible.
Voulez -vous le décomposer .
Vous trouverez d'abord cet animal utile
Aux oreilles d'un pied , à la face imbécile :
Buffon , dans les écrits , fçût l'immortalifer ;
Le fynonyme de l'année ;
Certain mot que produit la crainte ou la don
leur ;
Un mal , dont le nom fait horreur ,
Et qui fur un beau ſein , à la peau ſatinée
Imprime fouvent fa fureur ;
Ce qui retient un vaiſſeau dans la rade… ¿
Bornons ici cette tirade ,
Crainte
d'augmenter votre peur.
Peignons cet animal pourtant d'une autre forte ;
En ce moment , peut- être , il eſt à votre porte.
Par M. Benoit , ancien maréchal des
logis du régiment de Boulonneis.
62 MERCURE DE FRANCE.
ON
AUTRE.
N me peint & l'on me meſure ,
Et cependant je ne fuis point un corps.
Le plus foible avec moi , craint très - peu les plus
forts ;
Je ſuis d'un accuſé la raiſon la plus fûre .
Des objets les plus gros j'en fais de très -petits ;
J'agis auffi fur les efprits :
D'une amitié qu'on croyoit bien fondée ,
Souvent j'efface & la trace & l'idée .
Enfin j'avilis tout , finon certains tableaux
Qui, fans moi , ne feroient pas beaux.
Si ce n'eft point aflez pour me faire connoître ,
On trouve , dans mon nom un habitant du
cloître ;
Cet empire fameux que Tamerlan fonda ;
La place qu'une Dame occupe à l'opéra ;
Une ifle d'Archipel , une ville d'Espagne ,
Plufieurs de l'Italie , & plufieurs d'Allemagne ;
Une de Suiffe ; une en Orléanois ;
Une en Champagne , une autre en Gâtinois .
Le dieu des vents ; un bon poëte ;
Un athlete fameux ; un mal deshonorant ;
Deux pronoms poffeflifs ; ce que font dix fois cent;
Le nom de plufieurs faints , & celui d'un prophéte
;
JUI N. 1769. 63
Un devoir de vaffal , une négation ;
Un oiſeau fort commun , un très - petit poiflon ;
Ce qui nous fut d'abord écrit fur une table ;
Une fête en Décembre ; un légume admirable ;
Un meurtrier qui , malgré Cicéron ,
Par le fénat fut exilé de Rome ;
La matiere dont Dieu forma le premier homme ;
Ce qu'on fait de quelqu'un , en louant les vertus ;
Le fynonyme de volume ;
Mon feu s'éteint , & je m'enrhume ,
Bon foir , lecteur , je n'en dirai pas plus .
Par Madame d'Auffain d'Avranches.
AUTRE.
SEX conftans pedibus medias feror ales in auras :
Nec fatis eft , fenos divide deindè pedes ;
Pars dabit una tener tribuit quod amicus amico;
Altera , quod per agros afpera fpargit hyems.
64
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Narciffe , dans l'ifle de Vénus , poëme en
quatre chants. A Paris , chez Lejai , libraire
, rue S. Jacques.
CET ouvrage pofthume eft de M. de Malfi.
lâtre. Les talens qu'il annonçoit, les infor
tunes de l'auteur , qui n'ont fini qu'avec fa
vie & qui l'ont abregée, doivent intéreffer
les ames fenfibles & les connoiffeurs déticats.
Les éloges que les éditeurs donnent
à fa perfonne , dans une préface très - bien
faite , ne feront fûrement contredits par
aucun de ceux qui ont connu ce jeune &
malheureux écrivain . « Ses vertus , qui
» áuroient mérité le fort le plus heureux ,
» ont été la fource des malheurs qui ont
rempli fa vie d'amertume : fimple , gé-
» néreux , auffi éloigné de foupçonner
» dans les autres un défaut de droiture &
» de probité , qu'incapable d'en manquer
» lui- même , il donnoit aveuglement fa
» confiance , fe livroit à tous les confeils ,
» rendoit des fervices à tous ceux à qui
» il pouvoit être de quelque utilité , &
» ne confultant jamais le miférable état
ود
ود
JUI N. 1769 . 65
» de fa fortune , il n'écoutoit que fon
» coeur & fa bienfaifance naturelle . C'eſt
» ainfi qu'en fe refufant tout à lui - même.
" & fe tenant toujours au- deffous de la
» médiocrité , il a éprouvé les revers
» qu'entraînent ordinairement la prodigalité
& la diffipation ..
>>
Il étoit occupé à faire imprimer Narciffe
, lorfqu'une mort douloureufe l'enleva
vers le milieu de fa carriere . Carmina
de Domini funere rapta Jui . L'ouvrage
eft tiré des métamorphofes d'Ovide quant
au fonds , & la mort de Narciffe en eft
entierement traduite. Ovide raconte
qu'il s'éleva une conteftation entre Jupiter
& Junon. Il s'agiffoit de décider fi les
plaifirs de l'amour font plus vifs dans
l'homme que dans la femme. On confulta
Tiréfias. Il étoit le feul qui pût réfoudre
cette question . Il avoit été changé
en femme pendant fept ans pour avoir
frappé d'un bâton deux ferpens qui alloient
s'accoupler. Il les avoit revus la
huitième année , les avoit frappés encore
& étoit redevenu homme. Il avoit connu
les deux efpéces de jouiffance. Il fut de
l'avis de Jupiter qui la prétendoit plus délicieufe
dans les femmes. Junon fut irritée
, & Ovide remarque avec grande rai
fon qu'il n'y avoit pas de quoi . Elle ren66
MERCURE
DE FRANCE
.
-
le
dit Tiréfias aveugle , & Jupiter , pour
confoler , le rendit prophéte . La compenfation
n'étoit pas trop exacte . Quoi qu'il
en foit , Tiréfias fit l'effai de fes connoiffances
prophétiques fur le fils de la nymphe
Liriope & du fleuve Céphife . « Cet
» enfant parviendra à une longue vieil-
» leffe , dit - il , s'il peut ne pas fe con-
» noître . » Narciffe , c'eft ainfi que s'appelloit
cet enfant , étoit d'une beauté rare.
Il devint l'objet des voeux de toutes les
nymphes ; mais fur tout la jeune Echo
en fut éperdument amoureufe. Elle s'en
vit méprifée , moutat de défefpoir , &
fut changée en pierre. Une autre , rebutée
avec la même rigueur , fouhaita dans
fa douleur que Narciffe fût amoureux à
fon tour , fans pouvoir jouir de ce qu'il
aimeroit. Les voeux de la nymphe furent
exaucés . On fçait la paffion que Narciffe
conçut pour lui même en fe voyant dans
un ruiffeau. On fçait fa fin malheureuſe .
Telle eft la fable d'Ovide , & , à peu de
chofe près , celle du poëme de M. de
Malfilatre. Chez lui la fcène fe paffe dans
une ifle confacrée à Vénus , & que Neptune
d'un coup de fon trident a fait naître
du fein des mers . Vénus l'a peuplée de
jeunes filles & de jeunes garçons qui ont
toute l'innocence du premier âge du
JUI N. 1769 . 67
monde. Ils font tels qu'on peint nos premiers
parens dans Eden . Ils font nuds &
ne rougiffent point . Tiréfias , ce vieillard
aveugle eft l'oracle de l'ifle , & fert de
pere à toute cette jeuneffe qui aime & qui
jouit . On ne conçoit pas bien pourquoi
Vénus l'a choifi pour préfider à fes myfteres
. Ce n'eft pas trop l'emploi d'un
vieux prophéte , à moins que Vénus ne
crût devoir cet honneur à l'être unique
qui avoit uni les deux fexes . Narciffe &
la jeune Echo fon amante font feuls privés
des plaifirs accordés à tous les habitans
de l'ifle. Tiréfias a vu dans l'avenir
que le jour où ils s'uniront fera funeſte
pour eux. Ils voyent de tous côtés le bonheur,
& le bonheur leur échappe .
Mais le jour fait. Sous le toit folitaire
De cent berceaux , fous le fimple lambris
Des mirtes verds & des rofiers fleuris ,
Entrelacés par la main du myſtere ,
L'amour conduit les enfans de Cypris.
Dans ce bercail le paſteur de Cythere
Veut raflembler les troupeaux favoris.
En les comptant fon coeur fe défefpére .
Il lui manquoit fes deux agueaux chéris .
Du refte, au moins, le bonheur le confole.
Il s'en occupe , il eft par-tout , il vole
Sureux, près d'eux , parle aux vents , aux ruiffeaux,
68 MERCURE DE FRANCE.
Il adoucit le murmure des eaux ;
Il tient captifs les fils légers d'Eole ,
Hors le zéphire habitant des rofeaux ,
Il regne , en dieu , fur les airs qu'il épure ,
Des prés , des bois ranime la verdure ;
Des aftres même , en filence roulans ,
Il rend plus vifs les feux étincelans ;
Amans heureux ! dans la nature entiere ,
Tout vous invite aux tendres voluptés.
Les yeux fur vous , la nocturne courriere ,
D'un pas plus lent marche dans fa carriere ,
Et pénétrant de fes traits argentés
La profondeur des bofquets enchantés ,
N'y répand trop , ni trop peu de lumiere.
Ce foible jour , le frais délicieux ,
Le doux parfum , le calme des bocages ,
Les fons plaintifs , les chants mélodieux
Du roffignol caché fous les feuillages ;
Tout , jufqu'à l'air qu'on refpire en ces lieux ,
Jette dans l'ame un trouble plein de charmes ,
Tout attendrit , tout flatte , & de les yeux ,
Avec plaifir , on fent couler des larmes.
L'auteur femble vouloir imiter Lucréce,
& lutte contre lui dans cette apostrophe
à l'Amour.
A ton afpect , la nature eft émue ;
En rugiflant le lion te falue ,
JUIN. 1769 . 69
2
L'ours , en grondant , t'exprime fes plaifirs ;
L'oifeau léger te chante dans la nue ,
Et l'homme enfin , par la voix des foupirs
Te rend hommage & t'offre fes defirs.
Rien ne t'échappe, & l'abîme des ondes
S'embrale auffi de tes flammes fécondes ,
Et fous tes traits , fous tes brûlans éclairs ,
Pleins d'allégreffe en leurs grottes profondes ,
Tu vois bondir tous les monftres des mers .
C'est toi par qui font les êtres divers ;
C'eft toi , Vénus , qui rajeunis les mondes ,
Et dont le fouffle anime l'Univers.
Tiréfias , qui craint la paffion de Narciffe
pour Echo , conjure ce jeune homme
de fervir de guide à fa vieillefe aveugle,
& fous ce prétexte il le mene en leffe
attaché par un ruban. Un jour Narciffe
s'endort fur fes genoux .
L'agile Echo précipiteit fes pas ;
Mais tout-à-coup immobile , enchantée ,
Un peu loin d'eux elle s'eft arrêtée .
A cet enfant qui ne la voyoit pas ,
Elle fourit en étendant les bras.
Elle fourit , & pourtant elle pleure ;
Le ciel préfente un contrafte pareil
Lorfque , dans l'air, on voit à la même heure
Tomberla pluie & briller le foleil.
70 MERCURE DE FRANCE.
Cette comparaifon tirée du Taffe eft
charmante .
l'af-
Echo preffe Tiréfias de lui expliquer
les malheurs qui menaçoient Narciffe &
elle . Le vieillard lui fait une réponſe
par
affez vague . Cependant il finit
furer dès le foir même il l'unira avec
que
fon amant , fi le ciel par de funeftes préfages
ne femble pas réprouver cette union.
Il fe propofe d'offrir un facrifice à Junon.
Echo s'éloigne , & Vénus vient faire à
Tiréfias les mêmes queftions que cette
nymphe. Elle le conjure de lui développer
le fort de Narciffe . Il eft affez fingu
lier qu'une déeffe ait moins de connoiffance
de l'avenir qu'un mortel qui , luimême
, n'a reçu cette connoiffance que
des dieux . Cette fiction eft contraire aux
principes de l'ancienne mythologie . Les
dieux ne pouvoient changer les arrêts du
deftin ; mais ils fçavoient les prévoir.
Tiréfias réfilte quelque tems aux inftances
de Vénus ; mais , vaincu par fes
careffes , il fe difpofe à lui faire le récit
de fes aventures qui tiennent aux deſtinées
de Narciffe. Echo s'eft cachée près
d'eux & les écoute.
Elle étoit fille , elle étoit amoureuſe ;
Elle trembloit pour l'objet de fes foins.
JUIN.
71 1769 .
C'étoit affez pour être curieuſe,
C'étoit aflez : filles le font pour moins ;
Mais je ne veux fronder ce fexe aimable ,
Et pour Echo fa faute eft excufable .
Si cette nymphe eft coupable en ceci ,
Je lui pardonne ; amour la fit coupable ,
Puiffe le fort lui pardonner auffi.
On croit entendre la Fontaine . La def
cription fuivante eft aufli parfaite que celle
de la Fiametta dans l'Ariofte , dont eile
femble empruntée ."
Difcrettement & d'une main habile ,
En écartant le feuillage mobile ,
L'oeil & l'oreille avidement ouverts ,
Elle regarde , elle écoute au travers 3
Ne peut qu'à peine , en ce petit afyle ,
Trouver la place & craint de fe montrer ;
Ne fe meut pas , & n'oſe reſpirer ;
Sçait ramafler fon corps fouple & facile ,
Se promettant durant cet entretien ,
D'épier tout , un mot , un gefte , un rien .
Un mot , un gefte , un rien , tout eft utile .
de
Il est inutile de faire fentir combien ce
ftyle eft plein de naturel , de douceur &
grace. Il n'y a là rien de vague , rien
d'oifeux , rien d'affecté. Les vers font
pleins. Ils ont été conçus par un poëte .
72
MERCURE DE FRANCE.
Tiréfias eft en butte ainfi que Vénus å
la haine de Junon , & Junon a réfolu de
bouleverfer cette colonie voluptueufe
fondée par la déeffe des amours , & conduite
par le vieux prophéte. Il raconte
l'origine des reffentimens de Junon contre
lui . Il étoit à Samos.
Comme à Cadmus , le ciel m'offrit un jour
Deux grands ferpens qui , près d'une onde claire
Gardoient fes bords & les bois d'alentour.
L'Amour s'apprête à les unir enfemble ;
Mais quel amour ! à la haine il reffemble.
Ces fiers dragons , près de fe carefler ,
En s'abordant fembloient fe menacer.
Entre les dents , dont leur gueule eft armée ;
Sort , en trois dards , leur langue envcnimée ;
Organe impur qu'anime le defir ,
Signal affreux de leur affreux plaifir,
D'un rouge ardent leur prunelle enflammée
Jette , autour d'eux , des regards foudroyans,
Mais tout-à-coup ils fifflent & s'embraſſent ,
Etroitement , l'un l'autre , ils s'entrelacent
Dans les replis de leurs corps ondoyanṣ.
De vingt couleurs l'éclat qui les émaille
Varie au gré de ces longs mouvemens ,
Et mon oeil voit , dans leurs embraſſemens ,
D'un feu changeant s'allumer leur écaille,
Telle eft l'Iris , quand un nuage obfcur ,
Charge
JUIN.
73 1769.
"
Chargé de pluie , altéré de lumiere ,
Boit le foleil , & vers notre paupiere
Réfléchit l'or , & la pourpre & l'afur.
Un javelot ( fans en prévoir l'uſage ,
Dans une main j'avois deux javelots )
Lancé d'abord fur ce couple fauvage ,
De leur fang noir qui couloit à ruiffeaux ,
Teignit , près d'eux , les herbes & les eaux .
Bleffés tous deux , tous deux avec courage
Dreffent la tête & recourbent de rage
Leur queue immenfe en cercles redoublés ,
Puis jufqu'à moi s'allongent , fe déployent
D'un faut agile , & devant eux m'envoyent
Tous leurs poifons en vapeurs exhalés .
De l'autre dard j'arrête leur furie ,
Et par mon bras , malgré leur force unie ,
Le double monftre à la fois combattu ,
Dans la pouffiere , à la fois abattu ,
Laiffe à mes pieds ſa colere & la vie.
Toutes les ticheffes de la poëfie font
raffemblées dans ce récit, & il faut remar
quer que l'abondance des images ne nuit
ni à la précifion , ni au choix des termes.
Il n'y en a qu'un feul qui paroiffe impropre.
C'est un nuage altéré de lumiere , expreffion
qu'on n'entend pas.
Une voix menaçante s'éleve & annonce
à Tiréfias que , puifqu'il a ofé frapper
D
74
MERCURE DE FRANCE.
ces deux ferpens protégés par Junon , dans
un lieu confacré à cette déeffe , & les priver
des plaifirs amoureux , il en fera privé
auffi , & que fes éleves éprouveront
un jour le même châtiment. Telle eft la
liaifon des deftinées de Tiréfias à celles de
Narciffe & d'Echo , & le noeud du poëme.
Nous fommes obligésd'avouer que cenoeud
n'eft ni naturel ni heureux. C'est aller
chercher beaucoup trop loin la caufe des
malheurs de Narciffe qui paroiffent fort
étrangers aux aventures de Tiréfias .
Il devient amoureux d'Iréne , malgré
les réfolutions qu'il avoit prifes d'éviter
Tout engagement . L'hymen les unit ; mais
à peine font- ils dans les bras l'un de l'au
tre , qu'il fe trouve changé en nymphe.
Iréne ne lui en refte pas moins attachée .
L'amitié fuccéde à l'amour.
Le fexe dit que la fimple amitié
Peut , fans l'amour , fatisfaire fon ame;
Le fexe ment : le tendre amour reclame
De ces beaux coeurs au moins une moitié.
Ces vers reffemblent fort , pour la tournure
, à ceux-ci de M. de Voltaire ,
Le fage dit que fon coeur la mépriſe ;
* La Renommée.
JUIN. 1769 .
75
Qu'il hait l'éclat que lui donne un grand nom ;
Que la louange eft pour l'ame un poiſon :
Le fage ment & dit une fortiſe.
Tiréfias , devenu femme fous le nom
d'Athenais , oublie la tendre Iréne pour
le jeune Acis. Il l'épouſe ; mais Athenaïs
redevient Tiréfias .
Ainfi deux fois la déeffe fatale
Me fit fouffrir le tourment de Tantale .
Il revole vers Irene ; mais c'eſt pour la
voir expirer du défefpoir de l'avoir vu
inconftant. Il veut quitter Samos ; mais
Junon l'en empêche. Il paroît devant Jupiter
& devant elle. On lui fait la queſtion
rapportée dans Ovide. Jupiter ignoroit
fa déconvenue , & c'étoit une mauvaife
plaifanterie de Junon .
Cependant
il fut flatté de l'honneur qu'on lui faiſoit,
& foit équité , foit
vengeance ,
il prononça
contre l'époufe de Jupiter.
Ah ! croyez -moi , ne jugeons point la cauſe
De deux époux , fur-tout quand ils font dieux,'
La reine des cieux , irritée contre ce
juge
incompétent
le prive d'un
il. Il va layer fa bleffure dans une fon-
>
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
taine ; mais toujours pourfuivi par des
divinités , il apperçoit Minerve , toute
nue , prête à fe baigner dans cette même
fontaine. Elle prononce quelques mots
qui lui font perdre l'oeil qui lui reftoit.
Adieu , dit - elle , en s'éloignant de moi ,
Le bel enfant qui fera tes délices
Seroit heureux , fi quelques dieux propices
Baignoient le rendre aveugle comme toi.
Jupiter , pour le dédommager , lui accorde
, comme dans Ovide , le don de
prophétie. C'eft dans le livre des deſtins
qu'il a vu ,
Qu'au fond des eaux que Narciffe doit craindre ,
De fon hymen le flambeau doit s'éteindre.
Voilà bien des oracles réunis contre
Narciffe . Vénus ne peut concevoir ce
qu'il peut craindre des eaux. Elle imagine
que Junon a pu les empoïfonner. Elle y
répand du nectar pour antidote ; mais les
poifons que Junon y avoit jettés en effet
font plus puiffans , comme on va le voir.
Echo & Narciffe vont offrir à Junon le
facrifice indiqué. Echo a redit à Narciffe
tout ce qu'elle a entendu . Ils ont réfolu
de s'unir malgré les oracles , & fe donJUI
N. 1769.
77.
nent rendez - vous dans une grotte après
le facrifice . On amene la victime ; c'eft
une géniffe. Alors arrive le même prodige
que dans le fecond livre de l'Enéïde , &
le récit admirable de la mort de Laocoon
, trop connu pour que nous le rapportions
ici , eft à - peu - près traduit par
M. Malfilâtre , qui paroît avoir bien connu
les anciens modéles & qui peut lutter
contre eux.
Un bruit s'entend , l'air fiffle , l'autel tremble.
Du fond des bois , du pied des arbrifleaux ,
Deux fiers ferpens foudain fortent enſemble ;
Rampent de front , vont à replis égaux ,
L'un près de l'autre ils gliflent , & für l'herbe
Laiflent , loin d'eux , de tortueux fillons .
Les yeux en feu, levent, d'un air fuperbe ,
Leurs cols mouvans gonflés de noirs poiſons ;
Et vers le ciel deux menaçantes crêtes ,
Rouges de fang , fe dreflent fur leurs têtes .
Sans s'arrêter , fans jetter un regard
Sur mille enfans fuyans de toute part ,
Le couple affreux , d'une ardeur unanime ,
Suit fon objet , va droit à la victime ,
L'atteint , recule , & de terre élancé
Forme cent noeuds autour d'elle enlacé ,
La tient , la ferre , avec fureur s'obſtine
A l'enchaîner , malgré fes vains efforts ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
Dans les liens de deux flexibles corps ,
Perce, des traits d'une langue affaffine ,
Son cou nerveux , les veines de fon flanc ,
Pourfuit , s'attache à la forte poitrine ,
Mord & déchire , & s'enivre de fang.
Mais l'animal , que leur fouffle empoifonne,
Pour s'arracher à ce double ennemi
Qui , conftamment fur fon corps affermi ,
Comme un rezeau l'enferme & l'emprisonne ,
Combat , s'épuiſe en mouvemens divers ,
S'arme contr'eux de fa dent menaçante ,
Perce les vents d'une corne impuiflante ,
Bat de fa queue & fes flancs & les airs.
Il court , bondit , fe roule , fe releve,
Le feu jaillit de fes larges nafeaux .
A fa douleurs , à fes horribles maux ,
Les deux dragons ne laiffent point de tréve
Sa voix perdue en longs mugiflemens ,
Des vaftes mers fait retentir les ondes ,
Les antres creux & les forêts profondes...
Il tombe enfin : il meurt dans les tourmens .
Il meurt, Alors les énormes reptiles ,
Tranquillement rentrent dans leurs aſyles.
-
Cet horrible tableau eft fuivi d'un autre
qui forme un très beau contrafte.
Deux pigeons fe careffent fur les branches
d'un arbre. Un paon , oiſeau de Junon ,
vient troubler leurs plaifirs , les pourfuit
JUIN. 1769 . 79
& les difperfe. Cette defcription , dont
la couleur eft auffi douce que celle du der.
nier morceau eſt forte , prouve la flexibi
lité du talent de l'auteur , fa facilité &
fes reffources. Le reste du poëme n'eſt
pour ainfi dire qu'une traduction d'Ovide.
M. de Malfilâtre ne pouvoit faire.
mieux que de fuivre pas à pas cet auteur
fi fécond & fi aimable dans le recit de la
mort de Narciffe , dans les tendres plaintes
qu'il s'adreffe à lui- même & qui font,
dans l'auteur latin , ainfi que dans l'imitateur
françois , de l'éloquence la plus touchante.
Narciffe & Echo éprouvent la
même métamorphofe que dans Ovide ,
& l'amour abandonne ſon iſle .
Cet ouvrage dont nous aurions voulu
rapporter un plus grand nombre de morceaux
, parce qu'il y en a beaucoup de
très - heureux , prouve le talent le plus décidé
. L'auteur , qu'une mort prématurée
a enlevé aux lettres & à nos efpérances ,
avoit reçu de la nature tout ce qui caractérife
un grand écrivain , la fécondité , la
fenfibilité & le goût. Son ftyle eft facile
& riche ; rien n'y montre l'effort ni la
contrainte ; les vers femblent être fa langue
naturelle , & fans ce don , l'on n'eſt
pas poëte . Malheur à qui tâche en tout
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
genre , a dit M. de Voltaire. Toutes les
fois que vous verrez un écrivain s'embar- ..
raffer dans fes expreffions , chercher à
s'élever quand le fujet ne s'éleve pas , être
à côté ou au- delà de fa penfée , avoir ,
dans fes idées , une marche vague & indéterminée
, eût- il d'ailleurs de l'efprit , &
même des vers faillans , dires à coup fûr:
cet homme n'eft pas peere. M. de Malfilâtre
l'étoit. Quoique la fable de fon poëme
ne foir pas compofée avec art ni avec
intérêt , le talent de la poësie y eft porté
au plus haut degré. Il ne faut juger ni les
poëtes ni les peintres fur leur fujet, mais
fur leur maniere . L'envie fe hâte de condamner
un homme qui n'a pas choifi un
fujet favorable ; mais les connoiffeurs remarquent
comment il l'a traité , & fi fa
maniere eft belle , la gloire l'attend quand
il aura mieux rencontré. Le choix de la
matiere , la difpofition des parties , c'eſt
ce qu'on appelle l'art , & il s'acquiert ;
mais le don d'écrire émane immédiatement
de la nature & ne s'acquiert point.
Des circonftances funeftes qui fembloient
fe reproduire à tous les momens , un enchaînement
de malheurs qu'on ne pouvoit
ni prévoir ni réparer , ont étouffé ,
dans fon germe , un talent aufli intéreſJUIN.
1769. 81
fant. Pendant l'efpace de quinze ans M.
de Malfilâtre aa trop
fouffert pour qu'il
pût produire. Celui qui rend ici compte
de fon poëme , l'a connu long- tems , &
goûte un plaifir , mêlé de regrets , à honorer
la mémoire en fe rappellant fes
infortunes. Quand on confidere la fatalité
déplorable à laquelle ce jeune & trifte
éleve des mufes n'a pu échapper , on repete
avec effroi ces vers d'Horace.
Te femper anteit fæva Neceffitas ,
Clavos trabales , & cuneos manu
Geftans ahenâ.
Economie ruftique ou notions fimples
& faciles fur la botanique , la médecine
, la pharmacie , la cuiſine & l'office
; fur la jurifprudence rurale , fur le
calcul , la géométrie pratique , l'arpen.
tage , la construction & le toifé des
bâtimens , & c. avec les prix des différens
matériaux & de la main d'oeuvre ,
pour être à l'abri des tromperies des
ouvriers : ouvrage néceffaire fur - tout
aux perfonnes qui vivent à la campagne
. A Paris , chez Lottin le jeune ,
rue St Jacques , vis - à - vis la rue de la
Parcheminerie ; in- 12 . prix 3 liv . rel .
Cet ouvrage eft destiné à fervir de fui-
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
te au Manuel des champs , publié en 1764
par M. de Chanvalon . Il contient trois
livres , compofés par un médecin , un jurifconfulte
& un architecte . Le premier
traite de la connoiffance des plantes , des
maladies auxquelles les habitans de la campagne,
font le plus expofés ; il offre enfuite
des remedes pour guérir ces mêmes maladies
, & quelques détails fur la cuifine,
dans lefquels on s'aftreint à guider dans
le choix des alimens les plus fains & dans
la maniere de les préparer . Une jurifprudence
utile aux perfonnes fixées à la campagne
forme l'objet du fecond livre ; on
s'attache à leur donner une idée de la forme
, & à leur apprendre ce qui eft néceffaire
pour connoître fi des procureurs ou
des huiffiers de village n'abuſent point
de leur confiance . Le dernier préfente des
notions claires & faciles fur le calcul , la
géométrie pratique , l'arpentage , la conftruction
& le toifé des bâtimens , avec
des inftructions fur la charpente , la menuiferie
, la ferrurerie , la vîtterie , le catrelage
& la plomberie . Il eft terminé par
des avis économiques à ceux qui font bâtir
; il leur fait connoître les obligations
des entrepreneurs , & dans quel cas &
jufqu'en quel tems ils doivent garantir
JUIN. 1769. $;
les bâtimens qu'ils conftruifent. Nous
nous bornons à indiquer les matieres dont
traite cet ouvrage ; elles annoncent fuffifamment
fon mérite & fon utilité.
Traité du gouvernement de l'Eglife & de
la puiffance du Pape , par rapport à ce
gouvernement , traduit du latin de Juftin
Febronius , jurifconfulte ; par L. D.
L. S. membre de l'académie de B.;
nouv . édition. A Venife ; & fe trouve
à Paris , chez Merlin , libraire , rue de
la Harpe , à S. Jofeph , in- 12 . 3 vol .
Ce traité du gouvernement de l'Eglife
eft l'ouvrage d'un jurifconfulte célébre ,
qui avoit étudié à fond le droit eccléfiaftique
& le droit public ; la maniere dont
les ultramontains l'ont reçu annonce affez
celle dont il a envifagé ce traité ; il attaque
les opinions auxquelles ils font attachés
depuis fi long-tems , la monarchie
eccléfiaftique & l'infaillibilité du Pape.
Febronius prétend que ce fyftême eft ce
qui rend la voie du retour à la religion
catholique plus épineufe & plus difficile
aux Proteftans ; il rappelle une partie des
affertions des écrivains Catholiques qui
ont foutenu la monarchie eccléfiaftique.
« Les évêques ne font pas les vicaires im-
D vj
84
MERCURE DE
FRANCE.
>>
"
»
»
-
» médiats de J. C. mais feulement da
Pape. Toute jurifdiction eccléfiaftique.
» réfide
uniquement dans le Pape , com-
» me toute puiffance féculiere réfidoit
» dans les feuls empereurs , lorfque leur
» gouvernement étoit encore monarchi-
» que . Les évêques , archevêques & pa-
" triarches font feulement les officiers du
Pape. Le Pape fait les plus petites affaires
par les miniftres d'un ordre inférieur
; les moyennes , par les évêques ,
» & les plus grandes par foi- même . Les
évêques ne font pas néceffaires aux
églifes
particulieres ; ils peuvent être
remplacés par des prélats munis d'une
jurifdiction comme épifcopale , &c. »
L'auteur , dans fon ouvrage , réfute ces
affertions qu'on regarde au- delà des monts
comme des principes fuffifamment prouvés
. Nous n'entrerons pas dans les détails,
nous nous bornerons à annoncer ce livre
qui mérite d'être dans la
bibliothéque des
théologiens & dans celle des jurifconfultes.
"
"9
ود
99
Belife ou les deux Coufines , avec cette
épigraphe :
Amour , que tes traits ont de charmes !
Qu'il eft doux de verſer des larmes ,
JUIN. 85
1769 .
Quand tu daignes nous confoler !
Cant, de Pal. & de Zirp.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Merigot le jeune , libraire , quai
des Auguftins , près la rue Gift - le-
Coeur , in- 12 .
Belife n'avoit qu'une fille unique , appellée
Bazéide ; elle s'étoit attachée à l'élever
elle - même ; des malheurs l'avoient
ruinée ; elle ſubſiſtoit de fon travail & des
débris de fa fortune . Elle fe propofoit
d'aller vivre à la campagne avec fa fille ;
dans le tems qu'elle fe préparoit à font
départ , elle entend des cris dans l'appar
tement voifin du fien ; elle y voit un jeune
homme qui maltraitoit une perfonne
très-aimable ; elle prend celle - ci fous fa
protection , la conduit chez elle , apprend
fon hiftoire. Rofette , c'étoit fon nom ,
vivoit heureuſe avec fon pere ; il s'étoit
remarié; fa marâtre lui rendit la vie infupportable;
elle vouloir faire périr un enfant
qui pouvoit lui difputer l'héritage de fon
époux. Emeric , le fils du comte de Saint-
Amé , devenu amoureux de Roſette , l'exhorte
à quitter la maifon paternelle pour
fe délivrer des perfécutions d'une bellemere
qui a tenté de l'empoifonner . Ro86
MERCURE DE FRANCE.
fette céde ; Emeric la conduit à Paris ;
elle eft foible ; il eft jaloux , & les mauvais
traitemens qu'elle vient de recevoir
font un effet de cette cruelle frénéfie .
Belife s'attache à confoler Roſette ; elle
eft fa coufine ; elle avoit un procès confidérable
; les titres qui devoient lui en
affurer le fuccès étoient entre les mains
du pere de cette infortunée ; ilétoit trop
généreux pour les refufer ; mais fa femme
voulut fe charger de les envoyer ; l'époux,
aveugle , les lui confia , & elle les jetta au
feu. Ce procédé affligea Belife ; il n'ôte
rien à fa tendreffe pour Rofette ; elle fait
rentrer Emeric dans le devoir ; le jeune
homme fe foumet à fes volontés ; il a la
permiffion de venir voir quelquefois fa
maîtreffe ; mais Belife eft toujours préfente
à leurs entretiens ; elle part pour la
campagne ; elle y conduit Rofette & fa
fille . Le marquis de Rofelle , feigneur de
l'endroit , diftingue bientôt Belife ; il la
preffe de venir fouvent au château ; il y
reçoit auffi Emeric , s'emploie en fa faveur
auprès du comte de S. Amé , & en
obtient le confentement pour l'union
d'Emeric & de Rofette . Le marquis a un
fils qui revient de fes voyages & qui ne
tarde pas à aimer Bazéide. Il ne peut fe
réfoudre à permettre cette alliance. Il reJUIN.
1 769.
trouve enfin le marquis de Bezire fon ancien
ami , à qui il doit une partie de fa
fortune , & qu'on a cru péri dans un naufrage.
Il l'emmene à fa terre ; Bezire reconnoit
fa femme dans Belife ; fa fille
dans Bazéide , & le vieux marquis de Rofelle
n'apporte plus d'obſtacle au mariage
des deux enfans. Les événemens font un
peu trop romanefques ; la fin fur - tout
manque abfolument de vraisemblance ;
mais les fentimens attachent , & font
quelquefois oublier le défaut général de
la machine .
Mémoires de Victoire. A Amfterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Durand never,
libraire , rue St Jacques , à la Sagelle ,
in- 12.
Victoire eft la fille d'un payſan ; Madame
de Villemur la retire chez elle à
l'âge de cinq ans & la fait élever ; elle cultive
fes heureuſes difpofitions ; Victoire
reçoit une éducation fort au - deffus de fon
état ; elle a plufieurs amans ; elle ne diftingue
que Valmour , un parent de fa
bienfaitrice, qui eft forcé , quelque tems
après , d'aller rejoindre fon régiment. Victoire
le regrette. Un jour qu'elle fe promene
dans un jardin , fa beauté frappe le
88 MERCURE DE FRANCE.
prince auquel il appartenoit ; il la fait entrer
chez lui , la préfente à un cercle nombreux
qui y étoit affemblé ; on l'engage à
chanter ; fa voix eft raviffante ; elle reçoit
les éloges les plus flatteurs ; elle oublie fa
naiffance & fon obfcurité . Son pere étoit
venu à la ville pour la voir & pour demander
justice de la violence qu'avoit voulu
faire à une autre de fes filles un des gens du
prince; il fait fes plaintes , obtient ce qu'il
demande, retrouve Victoire & l'embraffe;
cette jeune perfonne humiliée s'évanouit;
on impute cette foibleffe à fon bon coeur ,
elle n'étoit qu'une fuite de fon orgueil.
Le prince , qui la trouve aimable , va la
voir chez Madame de Villemur ; elle en
obtient un congé pour Valmour ; le prince
part & va remplir une ambaſſade ;
Valmour arrive , il devient éperdument
amoureux de Victoire qu'il trouve embellie
. Madame de Villemur s'apperçoit
de leur paffion , les plaint & les exhorte à
l'étouffer , Victoire elle - même fe laiffe
conduire à Paris par fon amant ; ils fe
marient en fecret ; le tuteur de Valmour
qui apprend la conduire du jeune homme
, obtient un ordre qui le force de retourner
à fon régiment ; il empêche la
correfpondance qu'il pourroit tenir avec
A
8
JUIN. 1769. 89
fa femme , & tente de la féduire . Victoire
le rebute ; réduite à la mifére , elle
trouve des fecours dans un peintre qui
lui apprend à deffiner , à manier les conleurs
; elle parvient à peindre agréablement
& gagne fa vie ; il lui refte un enfant
de Valmour dont elle croit être eubliée
; elle tenoit un jour cet enfant dans
fes bras ; le peintre arrive ; il trouve ſon
attitude fi belle qu'il la deffine ; cela lui
rappelle les adieux d'Hector & d'Andromaque
; Victoire lui fert de modéle pour
peindre cette Troyenne ; il porte ce tableau
chez le Prince qui revenoit de fon
ambaffade ; & qui reconnoît Victoire . Il
fonge à la fervirjécrit à Valmour pour qu'il
fe juftifie de fon filence . Celui - ci est toujours
amoureux ; il revient ; il s'unit à fa
chere Victoire que les bienfaits du prince
rendent encor plus digne de lui . Il y a
une forte d'intérêt dans ce petit roman , &
quelques détails agréables fur les différentes
perfonnes qui veulent avoir leurs
portraits de la main de Victoire ; mais
on y trouve auffi des longueurs , des repétitions
& des réflexions communes.
Traité de la jurifdiction volontaire & contentieufe
des officiaux & autres juges
d'Eglife , tant en matiere civile que
90 MERCURE
DE FRANCE
.
criminelle , où l'on traite de leur com .
pétence , fonctions & devoirs , & de la
maniere de fe pourvoir contre leurs
ordonnances & jugemens . Par M. ***
confeiller au préfidial d'Orléans . A
Paris , chez de Bure , pere , quai des
Auguftins , à l'image S. Paul , in- 12 .;
520 pag. Prix 3 liv.rel.
La plupart des ouvrages que nous avons
fur la jurifdiction eccléfiaftique , foit vo
lontaire , foit contentieuſe , n'en traitent
que relativement au droit canonique , &
prefque point par rapport au droit françois.
On a tâché de réunir dans celui - ci
tout ce qui regarde la jurifdiction des
officiaux & des autres juges eccléfiaftiques
en matiere civile & criminelle ; on
s'étend fur leur compétence , fur la maniere
dont ils doivent inftruire & procéder
, & fur celle dont on peut fe pourvoir
contre leurs ordonnances & leurs jugeinens
, conformément au droit du royaume
& à la jurifprudence des arrêts. Ces
objets fourniffent le fujet de fept titres
différens. L'ouvrage entier peut être regardé
comme une fuite du commentaire
fur l'édit du mois d'avril 1695 , qu'on a
imprimé il y a quelques années ; il fait
connoître cette efpèce de jurifdiction
JUIN. 1769 . 91
dont il est peu queſtion dans l'édit , fice
n'eft dans le trente - quatrième article &
quelques - uns des fuivans ; on avoit befoin
d'un traité étendu fur une matiere
dont la connoiffance eſt également utile
aux eccléfiaftiques & aux laïcs , & fur
tout néceffaire à ceux qui font attachés au
barreau.
Antonii de Haën , confiliarii & archiatri
S. C. R. A. Majeftatis necnon medici .
ne practice in univerfitate Vindobonenfi
, profefforis primarii ratio medendi
in nofocomio practico. Méthode de
traiter les maladies dans l'hôpital ; par
M. de Haën , confeiller & médecin de
S. M. I. R. la Reine de Hongrie , profeffeur
de médecine pratique dans l'univerfité
de Vienne en Autriche. A
Paris , chez P. F. Didot le jeune , libraire
, quai des Aug. , à S. Auguftin ,
in 12. tome VI , contenant la onziéme
partie. Chaque vol . rel . 3 liv.
·
Ce volume contient cinq chapitres.
Le premier traite des fiévres intermittentes
; le fecond , des maladies aiguës ; le
troifiéme , de la paffion iliaque ; le quatriéme
, de différentes efpéces d'hydropifie.
Le dernier contient des détails ana
92 MERCURE DE FRANCE.
rétomiques
avec trois planches fur quelques
vifceres de l'abdomen , & des explications
de toutes les figures . Cette continuation
de l'ouvrage de M. de Haën ,
pond entierement aux volumes qui l'ont
précédée ; on y retrouve le même fond
de connoiffance , & la même maniere de
raifonner . Nous en difons autant des trois
opufcules qu'on a mis à la fin de ce fixiéme
volume ; ce font l'hiſtoire anatomicomédicale
d'une maladie furprenante &
incurable ; une differtation fur la déglutition
, & des queftions fur la pratique de
l'inoculation . Ces morceaux font vraiment
dignes de la célébrité dont M. de
Haën jouit , à jufte titre , depuis plufieurs
années .
L'Efprit des Poëtes & Orateurs célébres du
regne de Louis XIV ; par Mlle de St
Waft , dédié à Monfeigneur le Dauphin
; feconde édition revue & corrigée.
A Paris , chez d'Efpilly , libraire,
rue S. Jacques , à la croix d'or ; un vol .
in . 12. Prix 2 liv. 10f.
Nous avons annoncé cet ouvrage lorfqu'il
a paru ; cette feconde édition eft
très-peu différente de la premiere ; il ne
contient que des citations de plufieurs
JUIN. 1769. 93
morceaux des poëtes & des orateurs les
plus célébres du dernier fiécle ; le choix
fait le mérite des productions de cette efpéce
, & Mlle de St Waft laiffe peu de
chofe à defirer à cet egard.
Mon Coup d'ail , avec cette épigraphe :
In medium quæfita reponit.
GEORG. LIB. IV.
A Paris , chez Robuftel , libraire , quai
de Gêvres , à la Victoire , in- 12. 142
pages.
On eft comptable de fes talens à la fociété
, c'eft elle qui les perfectionne ; c'eſt
à elle qu'on en doit le tribut ; l'auteur ,
pénetté de cette maxime , a publié l'ouvrage
que nous annonçons ; c'eft un recueil
de penfées détachées qui font le
réſultat des obfervations qu'il a faites dans
le commerce du monde . Il auroit pu lui
donner le titre de penfées , de réflexions
philofophiques , morales & politiques ;
il a préféré celui qu'il a adopté , parce que
les réflexions qu'il préfente au Public ne
font que fa façon particuliere d'en vifager
les différens objets qui l'ont frappé ;
l'auteur paroît s'être toujours placé au vé94
MERCURE DE FRANCE .
"
ritable point de vue ; mais il n'a apperçu
que ce que bien d'autres avoient déjà vu
avant lui . Cette réflexion , que nous citerons
, donnera une idée de la plûpart
des autres & de la maniere dont elles
font préfentées. Il y a au moins autant
» de grandeur d'ame à fçavoir reconnoî-
» tre comme il faut un fervice qu'à le
rendre ; je ne fçais même s'il n'eft pas
plus magnanime de s'avouer haute-
» ment l'objet d'un bienfait fignalé , que
» de fçavoir garder le filence fur les obligations
qu'on peut nous avoir . En effet
» dans le premier cas on donne beaucoup
moins à l'amour propre ; car l'orgueil
naturel à l'homme lui fait trouver
toujours un peu dur de paroître
dans la dépendance d'un autre pour les
» døns qu'il en a reçus ; ils font autant
de liens qui enchaînent fa liberté ; au
lieu dans le fecond , quoiqu'il en
» coûte beaucoup à la vanité pour fuppri
» mer ce qui lui fert d'aliment , néan-
» moins fon inquiéte activité veut paroî
❤
»
99
•
و د
ود
que
tre céder par réflexion au plaifir fecret
» de fe replier fur elle -même par un re-
» tour rafiné de complaifance . Elle n'en
» a facrifié les dehors que pour la mieux
» favourer au- dedans. »
། ་
JUIN. 1769 . 95
L'Orphelin Normand ou les petites caufes
& les grands effets , avec cette épigraphe
:
Pulveris exigui jačtu.
VIRGILE.
A Paris , chez Defventes de la Doué ,
libraire , rue S. Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis le Grand ; 3. & 4°.
parties.
Ce roman finiffoit à la fin de la feconde
partie ; Mathurin étoit marié & heureux
, le marquis d'Herfons fon bienfaiteur
ne l'étoit pas moins ; il lui devoit fa
terre , il étoit reconnoiffant ; l'auteur a eu
l'art d'allonger fon hiftoire du double ;
le marquis avoit fait venir dans le village
un homme qui pût traiter les malades ;
il fe laiffe féduire par les belles phrafes
d'un charlatan nommé d'Arlau , & il eft
la premiere victime de l'ignorance . D'Arlau
s'empare de l'efprit du jeune marquis,
lui repréfente qu'il eft indécent à un jeune
feigneur de dépenfer fon revenu dans
fa terre , & l'engage à fe rendre à Paris ;
le bien que fon pere faifoit dans le village
eft fufpendu ; Mathurin tâche de
fuffire feul à cette tâche importante ; il
96 MERCURE
DE FRANCE
.
4
eft aidé par Mlle d'Herfons & par le che
valier fon frere ; leur aîné, le marquis , fe
livre à toutes les diffipations de fon âge ;
il fe ruine ; un jeune homme , qui eſt ſon
ami , & dont le pere revient de l'Amérique
avec une fortune immenfe , le confole
& l'introduit chez lui. M. Salmon ,
c'eft le nom du millionnaire , arrange fes
affaires , & lui fait époufer fa fille avec
une riche dot ; il exhorte le marquis à
faire quelque chofe ; il achette ene charge
à la cour qu'il eft bientôt forcé de
quitter ; fon beau - pere l'engage à en
aen
prendre une autre ; elle eft payée ;
il s'agit d'avoir le brevet ; il ne s'expédie
point ; il faut parler à la maîtreffe
de l'homme en place chargé de
cette partie ; le marquis la follicite &
parle beaucoup de reconnoiffance ; la
Dame ne trouve pas qu'il s'explique affez
; elle eft contrainte de lui dire ce qui
facilitera l'expédition de fon brevet ; c'eſt
un préfent qu'il lui fera. Le marquis revient
à fa terre ; fon beau pere prend de
l'eftime pour Mathurin ; le chevalier devient
amoureux de Jofephine , la fille de
ce bon payfan. D'Arlau le devient de la
*foeur de fon maître; il cherche à lui plaire;
mais pour éviter les dangers auxquels il
pourroit
·
JUIN. 1769: 99
;
pourroit être expoſé fi fa paffion étoit rebutée
, il fe détermine à acquérir de nouveaux
droits fur le marquis ; il a remar
qué que Jofephine eft belle ; il propoſe à
M. d'Herfons d'en faire fa maîtreffe , &
pour en faciliter les moyens il confent à
l'épouſer ; le bien de Mathurin la tente,
il fera riche , & Mlle d'Herfons fera fon
bonheur particulier. Le marquis , qui étoit
devenu fage , fe laiffe encore féduire
mais la baffeffe de d'Arlau eft bientôt dévoilée
; il a fait faire une clef de l'appartement
de la foeur de fon maître ; le chevalier
l'apprend par hafard , & l'épie pour
fçavoir l'ufage qu'il en fera. Il le furprend
chez fa foeur , difpofé à lui faire
violence ; il l'arrête , le démafque aux
yeux du marquis qui le renvoie & qui
rougit des écarts où il l'a déjà entraîné ,
& des nouveaux auxquels il l'expofoit ;
le chevalier époufe Jofephine . Tel eft le
fond de ces deux dernieres parties ; il y a
des détails agréables & qui attachent ;
mais elles ne nous paroiffent pas d'un intérêt
auffi foutenu que les premieres .
Apolline & Dancourt , hiftoire véritable ;
par M. H. D. L. A Amfterdam , chez
Marc-Michel Rey; à Lyon , chez Pierre
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Cellier , libraire , quai S. Antoine ; &
à Paris , chez Dufour , libraire , rue de
la Vieille Draperie , vis - à - vis Sainte-
Croix , près du Pont Notre - Dame ; 2
parties in- 12.
Le comte d'Alphor s'étoit retiré dans
fa terre , où il s'occupoit à faire du bien
à fes vaffaux ; il fe charge de l'éducation
d'Apolline , jeune orpheline , dont les parens
étoient trop pauvres pour lui donner
des fecours ; il l'éleve avec Dancourt fon
propre fils ; les deux enfans s'attachent
l'un à l'autre par un fentiment qui devient
plus vif & plus tendre à meſure
qu'ils croiffent en âge ; le comte qui s'en
apperçoit veut en arrêter le cours ; mais
il n'eft plus tems ; fon fils eft réellement
amoureux ; Apolline eft fenfible ; ils n'af
pirent qu'à être unis ; le
pere n'entre
point dans ce projet ; il étoit humain
mais il croyoit qu'il étoit indigne de lui
de s'allier à des roturiers ; il fonge à
tenter fur Dancourt les effets de l'abſence
; il feint un voyage & s'en fait accompagner
; il s'arrête , comme par hafard ,
chez le marquis de Frinfac , dont la fille
eft très aimable : fes charmes féduifent
Dancourt ; il confent à l'époufer ; Mlle de
Frinfac lui avoue qu'elle a aimé le cheJUI
N. 1769 . 99
valier de Brevel , qu'elle a été foible
qu'elle fera bientôt mere ; cette confidence
afflige Dancourt ; ceci rappelle fa chere
Apolline , mais ne l'empêche pas de fonger
à remplir fes engagemens ; il veut répondre
à la confiance de Mlle de Frinfac
en mettant for honneur à couvert ; heureufement
le chevalier revient , & Dan.
court parvient à le faire unir à fa maîtrefle
; il eft rendu tout entier à fa chere
Apolline ; mais les oppofitions de fon
pere durent encore ; il obéit à l'ordre qu'il
lui donne d'aller achever de fe former à
Paris ; il écrit à Apolline ; le pere intercepte
les lettres , & en fubftitue d'autres
qu'il écrit & qui défefpérent la tendre
amante de fon fils ; elle a été foible comme
Mile de Frinfac ; fa fituation eft la
même ; elle va être mere , & elle eft aban.
donnée ; le comte , inftruit de fon état ,
veat lui donner toutes fortes de fecours ,
mais il attend qu'elle s'ouvre à lui . Apol
line ne peut s'y réfoudre ; elle quitte le
château d'Alphor , & écrit qu'elle n'y reviendra
plus ; le comte la regrette ; il a
des remords de fa dureté , & fur tout des
artifices qu'il a employés pour la détacher
de fon fils ; il fait revenir Dancourt ; il
apprend qu'il a été alfaffiné en chemin ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
il vole à fon fecours ; il refpire encore ;
on parvient à lui rendre la vie ; le meurtrier
eft arrêté , c'eft le comte qui doit le
juger ; ce meurtrier n'eft autre chofe
qu'Apolline qui , furieufe contre fon
amant qu'elle croit coupable , a voulu fe
venger & le punir ; le comte s'accufe feul
de ce malheur ; fon fils vit ; il pardonne ;
il unit les deux amans , & s'applaudit le
refte de fes jours d'avoir fait leur bonheur.
Il y a de l'intérêt , du fentiment & de l'agrément
dans ce petit roman ; on defireroit un
peu plus de vraisemblance dans les événemens
, & plus de correction dans le ftyle.
Amuſemens poètiques ; par M. Legier. A
Londres; & fe trouvent à Orléans, chez
Couret de Villeneuve ; & à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine ; brochure
d'environ 220 p . in- 8 °. prix 36 f.
Ce même libraire , à qui nous devons
un Horace d'une impreffion très- jolie ,
vient de faire imprimer avec autant de
foin & d'élégance les oeuvres de M. Legier
fous le titre d'Amuſemens poëtiques ,
& les vers de cet écrivain facile & ingénieux
feront en effet des amufemens trèsagréables
pour les lecteurs . La dédicace ,
adreffée à M. le comte de Creutz , miniftre
plénipotentiaire de la cour de SuéJUI
N. 1769. 101
de , diftingué par fon amour pour les arts,
fon goût & fes connoiffances , eft tournée
d'une maniere neuve & fine.
Inconftant dans les goûts , volage en les plaiſirs ,
Un déloeuvré couroit le monde ,
Et dans fa courfe vagabonde
Laifloit , fur tous fes pas , égarer les defirs.
Chaque jour il erroit de rivage en rivage ,
Le matin dans les bois , le foir dans les vallons ,'
Il charmoit l'ennui du voyage
Par quelques faciles chansons ,
Et fans ceffe cueilloit des fleurs fur les buiflons
Qu'il rencontroit fur fon paflage.
Ainfi cueillant toujours & la rofe fauvage
Et la marguerite des prés ,
Et le bluet qui croît dans les épis dorés ,
De tout ce bizarre affemblage
Le voyageur fit un bouquet,
Et long-tems fur fa route il chercha quelque objet
A qui fon coeur en fit hommage.
Un jour , avec Minerve , il rencontra l'Amour ,
De myrthes , de lauriers couronnant un génic
Quitenoit dans fes mains le flambeau d'Uranie ,
Et leur fourioit tour à tour.
L'Amour lui montroit un poëme
Qu'il regardoit d'un air diftrait ,
Que Bernard voudroit avoir fait ,
Et que le dieu du goût avoit dicté lui - même.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Il méditoit profondément
Des objets de haute importance ,
Et peut -être qu'en ce moment
Entre deux fouverains il tenoit la balance .
« Mon bouquet , dit le voyageur,
» Ne convient point à la fageffe.
» Une auftere & grave déeffe
»Dédaigne le don d'une fleur.
Je lui confacrerai les fruis de ma vieilleffe ;
»Alors je deviendrai fon digne adorateur.
55
Quant à ce petit dieu volage ,
>> Des bras de Rofis échappé ,
" Il aime affez les fleurs , comme enfant du vil-
» lage ;
Mais il m'a fi fouvent trompé !
» Et des illufions j'ai paffé le bel âge. »
Econduifant ainfi ces deux divinités,
Il offrit fon bouquet au philofophe aimable
Qu'elles avoient à leurs côtés ,
Et ce léger préfent lui parut agréable.
Eh ! quoi ce pélerin , dit le couple facré ,
Etourdi dans fon air , frivole en fon langage ,
» Va , courant le pays , comme un homme égaré ,
Et ce fou cependant a choifi comme un fage.»
On trouve dans ce recueil des poëfies
de toute efpéce , des épîtres , des fables ,
des madrigaux , des chanfons. L'auteur
paroît réuffir fur- tout dans les contes. Il
JUIN . 1769. 103
narre avec beaucoup de grace , d'aifance
& de rapidité . En général la mufe eft aimable
& négligée ; mais nous lui obferverons
que l'air de négligence fied mieux
que la négligence même. Une mufe légere
doit reffembler à une jolie femme
qui a toujours autant de goût dans fon
deshabillé que dans fa parure, & qui fouvent
a apporté d'autant plus de foin à fa
toilette , qu'elle paroît y avoir moins
fongé.
Voici des vers charmans d'une épître à
Amélie .
En vous voyant jeune & jolie ,
Jevous jugeai folle à l'excès.
Je vous crus de l'étourderie ,
De l'amour pour nos airs français ,
Du goût pour la coquetterie.
Je vous jugeai dans mon erreur
D'après Chloé , Flore & Junie ,
Femmes de bonne compagnie ,
Qui m'ont un peu gâté le coeur.
J'aime à vous voir , malgré l'uſage,
Epoux fans cefler d'être amans ,
Dans la paix d'un petit ménage
Vous prodiguer des noms charmans ,
Vous carefler comme au village
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE .
Et vous aimer comine au vieux tems.
Lorfque le dieu qui fuit vos traces
Et qui fourit à votre époux ,
Viendra tenir cercle chez vous
Se croyant
chez une des
graces ,
Souvenez -vous que l'amitié
Doit être auffi de la partie ,
Comme elle va fouvent à pied ,
Et qu'elle eft fans céremonie ,
Sans éclat, fans pompe & fans train ,
Chez vous fouvent , belle Amélie ,
Je m'offre à lui donner la main .
M. Légier aime à chanter les talens . Il
dit à Mademoiſelle d'Oligni .
Dites-moi donc par quel enchantement
Vous fçavez peindre avec tant d'énergie ,
De naturel , de grace & de magie
Ce qu'à votre âge on a fi rarement ;
Ce don de l'ame , ignoré du vulgaire ,.
Ce fentiment fi bien peint par Voltaire ,
Que chez Julie on cherche vainement ,
Et qu'à quinze ans , dans les bras de Glicere ,
Je confondois avec l'emportement.
Ah ! que Nanine étoit touchante & belle !
Pour pofféder & fon coeur & fa main ,
Du préjugé qui n'eut brifé le frein ?
Tout le public étoit d'Olban pour elle.
JUIN. 1769. 105
•
A vos accens Sporus s'attendrifloit ,
Portoit fur vous un regard moins farouche.
De quelques pleurs le charme adouciſſoit
Le fiel amer qui couloit de fa bouche.
Des grands talens ce Sporus fi jaloux ,
Laifloit tomberfa plume mercenaire.
Je le voyois pleurer avec colere
D'être forcé de s'attendrir pour vous.
Vous le verrez , reptile méprifable ,
Sur vos talens , vos moeurs , votre beauté ,
De fon venin répandre l'âcreté ,
Ou vous feriez le feul fruit eftimable
Le feul bon fruit qu'il n'eût jamais gâté.
Spartacus , tragédie ; par M. Saurin , feconde
édition. A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue S. Jacques .
Les éloges qu'avoient donnés à cet ouvrage
des gens de lettres , qui ont affez
de lumieres pour faifir à la lecture d'une
piéce lès beautés indépendantes du théâ
tre , & affez de courage pour annoncer
leur eftime avant le fuccès ; le fuccès même
qu'eut enfuite cette, tragédie à la repréfentation
, tout avoit irrité contre
Spartacus ces hommes qui veulent abfolament
être juges des nouveautés fans
que perfonne les en prie;qui ne louent que
#
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
celles qu'ils adoptent , & qui , jufqu'ici,
n'ont pas été heureux dans leur choix.
L'ignorance & l'envie n'ont pas la vue
bien nette. On les repréfente toutes deux
avec des yeux louches & regardant de
travers . Tout le monde fçait l'hiftoire de
ce courtifan de Domitien dont parle Juvenal.
Il étoit aveugle , & l'on examinoit
dans le fénat à quelle fauce on mettroit
un turbot énorme qu'on avoit apporté à
l'empereur. Chacun en faifoit l'éloge à
l'envi ; mais fur- tout ce fénateur qui n'y
voyoit pas , ne ceffoit de fe récrier fur la
beauté du turbot , invitant tout le monde
à l'admirer , & fe tournant toujours à
gauche , comme pour le montrer. Le
poiffon étoit à fa droite : at illi dextrajacebat
bellua. Voilà l'emblême du critique
ignorant. Venons à Spartacus .
La fcène eft dans fon camp. Noricus ,
chef d'un corps de Gaulois & attaché à
Spartacus , mais jaloux en fecret de la
gloire du général dont il auroit voulu
partager le pouvoir , preffé d'ailleurs par
les Romains qui offrent la liberté à fes
Gaulois , paroît balancer fur le parti qu'il
doit prendre. Son confident Sunnon tâche
de l'attirer aux Romains , & Noricus
lui-même penche vers eux ; mais l'honJUI
N. 1769. 107
neur le retient dans le paxti qu'il a embraflé.
Il faut tout bien pefer au moment qu'on s'engage ;
Mais lorsqu'en un parti , Sunnon , l'on s'eftjetté ,
Regarder en arriere eft une lâcheté.
On ne peut plus dès - lors l'abandonner fans blâme;
Qui le quitte cft léger , qui le trahit, infâme .
Nous ne doutons pas que les connoiffeurs
ne remarquent combien ces vers &
tous ceux que nous rapporterons font dans
la maniere de Corneille . Ce qui caractérife
les beaux vers de ce grand homme ,
c'eft l'énergie du fens & de l'expreßion
qui rejette toute efpéce d'ornemens.
Noricus fe rappelle avec admiration
tout ce qu'a fait Spartacus . Né du fang
des Rois Suéves , prifonnier des Romains
avec fa mere Ermengarde qui lui a infpiré
l'amour.de la vertu & la haine des
tyrans ; deftiné au vil emploi de gladiateur
, il a fçu changer fon fort & celui de
Les compagnons
.
Tu connois des Romains les paffe- tems cruels ,
Ce ſpectacle de fang , & ces combats atroces
Où ce peuple vanté repaît les yeux féroces ,
Excite de la voix le trifte combattant ,
Le regarde tomber , l'obferve palpitant ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Veutqu'à lui plaire encore il mette fon érude,
Et garde , en expirant , une noble attitude.
,
Spartacus a paffé de cette indigne arêne
dans la carriere de la gloire. Déjà cinq
fois vainqueur , il menace de faire tomber
le Capitole & de démentir les oracles
qui en affuroient l'éternité. Auffi doux
dans le triomphe que terrible dans le
combar il défarmoit dans Tarente le
foldat furieux qui la livroit au pillage .
C'eft dans cette ville qu'il a fenti le pou
voir de l'amour. Il brûle pour une Romaine
; mais, un intérêt plus preffant encore
l'occupe & l'agite en ce moment. Il
tremble pour fa mere. Elle eft au pouvoir
des Romains . Ils peuvent fe venger fur
elle des victoires de fon fils. Il les croit
capables de cette barbarie. Il a député
vers eux pour leur offrir une rançon immenfe
. Albin , fon envoyé , paroît , un
poignard fanglant à la main. Spartacus:
frémit. Albin lui apprend que les Romains
ont menacé fa mere du fupplice
fi elle ne défarmoit fon fils.. Spartacus
s'écrie :
Et voilà ce que font aujourd'hui les Romains !
Ermengarde n'a répondu qu'en fe frappant
d'un poignard.
JUIN. 109 1769.
Je fuis libre , dit- elle.
Tyrans , qui fait mourir brave votre pouvoir ,
Dis à mon fils , Albin , ce que tu viens de voir.
Porte-lui ce poignard ; & fi je lui fus chere ,
Que l'univers foit libre & qu'il venge la mere.
Spartacus jure de la venger. On vient
lui annoncer que la fille du confu! Craffus
eft en fa puiffance. Noricus lui rappelle
le droit horrible des repréfailles , &
l'exhorte à en ufer.
SPARTACUS.
Oui , je le veux , oui ... la douleur m'égare.
Les Romains m'ont appris à devenir barbare.
Il fort abîmé dans la douleur .
Emilie , fille de Craffus , ouvre le fecond
acte avec Sabine . Cette fuivante
craint tout de Spartacus , qu'elle traite de
barbare.
EMILI E.
Aveugles que nous fommes !
Notre haine ſouvent juge ainfi des grands hommes.
De nos propres couleurs nous chargeons leurs portraits
,
Et les défigurons en leur prêtant nos traits ..
Ah! que pour le repos de la triſte Emilie
110 MERCURE
DE FRANCE.
N'eft- il tel , en effet , que Rome le public !
Ah ! de l'humanité méconnoiflant les droits ,
Et pour toute vertu n'offrant que des exploits ,
Que ne reflemble - t-il aux héros du vulgaire ,
Qu'on admire & qu'on craint , qu'on hait & qu'on
révére !
Il eût pu d'Alexandre émule fortuné ,
Rempliflant l'univers & s'y trouvant borné ,
Sous fon bras triomphant voir la terre aflervie ,
Tout conquérir enfin , hors le coeur d'Emilie.
Emilie eft cette même femme que
Spartacus a fauvée dans Tarente. Elle
ignoroit alors qu'elle fût la fille de Craf
fus. L'hymen de ce conful avec fa mere
n'étoit pas encore déclaré. Spartacus lui a
fauvé l'honneur & la vie. Elle lui doit
tout ; mais l'amour avoit dévancé la reconnoiffance
, & une action frappante
avoit dès long - tems gravé dans fon ame
les traits du héros , qui fut depuis fon
bienfaiteur.
1
Rome , de Lucullus célébroit la victoire ,
Pour la premierefois j'affiftois à cesjeux
Où le fang prodigué de tant de malheureux
pour le plaifir d'une foule inhumaine.
Mes yeux , avec horreur , fe portoient fur l'aréne ;
D'affreux cris de douleur , de fourds gémiflemens
Coule
JUI N.
1769 .
III
Se mêloient à la joie , aux
applaudiſſemens.
Un Cimbre , dont le front refpirant la menace ,
D'une large bleſſure offroit l'horrible trace ,
De deux braves Gaulois avoit ouvert le flanc.
Il les fouloit aux pieds , il nageoit dans leur fang ;
Lorique , pour le malheur & l'opprobre de Rome ,
Sur l'aréne foudain on wit paroître un homme,
Dont la ftature noble & la mâle beauté
Allioient la jeuneſſe avec la majeſté.
Cet homme , avec dédain , fur l'aréne fe couche.
Il garde , enfrémiſſant , un filence farouche.
On voit des pleurs de rage échapper de fes yeux.
Plein d'un brutal orgueil , le Cimbre audacieux
Prend ce noble dédain pour amour de la vie ;
Le frappe.. Celui - ci s'élance avec furie ,
Et préfentant le fer à ſes yeux effrayés ,
De deux horribles coups il l'étend à ſes pieds .
Tout le peuple, à grands cris , applaudit ſa victoire.
Cet homme alors s'avance , indigné de ſa gloire :
Peuple Romain , dit- il , vous , confuls & fénat ,
» Qui me voyez frémir de ce honteux combat ,
» C'eſt une gloire à vous bien grande , bien in-
» figne ,
כ כ
» Que d'expofer ainfi , fur une aréne indigne ,
» Le ſang d'Arioviste à vos gladiateurs.
» Etouffez dans mon fang må honte & mes fu-
» reurs ,
>Votre opprobre & le mien; oui,j'attefte le Tibre,
112 MERCURE DE FRANCE.
Que fi Spartacus vit & fe voit jamais libre ,
»Des flots de fang romain pourront feuls effacer
»La tache de celui queje viens de verſer...
Ce récit , qui eft de l'invention de
l'auteur , eft d'une grande beauté. Il y a
d'ailleurs beaucoup d'adreffe à ennoblir
ainfi aux yeux du fpectateur un perfonnage
que la profeffion infâme , qu'il avoit
exercée , mettoit tout près de l'aviliffement
. C'étoit un des inconvéniens du
fujet , & c'eft ainfi que le talent trouve
dans les difficultés mêmes de quoi s'élever
plus haut. Indigné de fa gloire eft un
mot qui , ailleurs , ne feroit qu'heureux ,
& qui , par la fituation , devient ici füblime.
C'eft peindre , d'un feul trait ,
toute l'ame de Spartacus . Ce vers nous
paroît égal aux plus beaux de Corneille.
Sabine fait quelques reproches à Emilie
fur fa foibleffe .
EMILI E.
Sabine , on eft bien près d'aimer ce qu'on admire..
Un grand homme eut toujours des droits fur notre
coeur ,
Soit qu'à notre foibleffe il offre un protecteur ,
Ou foit que la conquête illuftre la victoire ,
Et qu'aimer un héros ce foit aimer la gloire.
JUIN. 1769. 113
Soit que la conquête illuftre la victoire
n'eft pas clair. Les quatre autres vers
étoient affez beaux pour mériter qu'on
refît celui- là . Sabine infifte .
Mais il fut notre eſclave , & quoiqu'on le renomme...
EMILI E.
Va , dès long-tems l'efclave a fait place au grand
homme.
Spartacus eft né pour apprendre aux humains ,
Ce que peut un mortel en qui le ciel allie
La force du courage à celle du génie .
Que l'on naiſle monarque , eſclave ou citoyen ,
C'eft l'ouvrage du fort , un grand homme eft le
fien.
Spartacus paroît. Il reconnoît avec furprife
dans la fille de Craffus cette femme
qu'il a fauvée à Tarente , & qu'il adore . Il
laiffe entrevoir fes fentimens . Emilie dif
fimule à peine les fiens .
Ah ! Spartacus , pourquoi fommes-nous ennemis ?
SPARTACUS
.
Pourquoi dans Rome, hélas ! avez- vous pris naif-
{ance ?
114 MERCURE DE FRANCE
EMILIE.
Je lui dois mon amour.
SPARTACUS.
4
Je lui dois ma
vengeance,
Ma mere attend de moi le fang de fes bourreaux ;
L'univers en attend le terme de fes maux.
Emilie fe flatte que Meffala , qui doit
venir trouver Spartacus de la part du con .
ful , pourra obtenir un accommodement;
mais Spartacus jure de ne jamais donner
la paix aux Romains. Albin vient lui
apprendre que toute l'armée demande à
grands cris la mort d'Emilie ; qu'on veut
immoler cette victime aux mânes d'Etmengarde
& du fils de Noricus que les
Romains ont auffi fait périr. Il fort pour
contenir les mutins & pour défendre les
jours de fon amante . Il rentre au troifiéme
acte , fuivi des chefs de l'armée & de
Noricus qui porte la parole pour tous. Il
lui objecte l'exemple des Romains . Spartacus
lui répond .
Serez- vous criminels & barbares comme eux ?
Vous êtes plus vaillans , foyez plus généreux.
`La grandeur d'ame eft rare & la valeur commune.
Julqu'ici nos drapeaux ont fixé la fortune.
JUIN. 1769 .
115
Ah! fi nous aſpirons à des lauriers nouveaux ,
Vengeons - nous en foldats & non pas en bourreaux.
Noricus & les chefs perfiftent dans leur
demande.
SPARTACUS.
Eh! bien à vos fureurs moi - même je me livre.
Spartacus ne veut plus ni commander ni vivre.
Suivez d'un noir tranfport l'égarement fatal ,
Et tout fouillés du fang de votre général ,
Plongez vos bras fumans dans le fein d'Emilie ,
D'un figrand attentat effrayez l'Italie.
Mais fachez que bientôt l'un de l'autre jaloux ,
La foifde commander vous divifera tous.
Que par les fondemens votre ligue fappée ,
Sera , dans peu de tems , détruite & diffipée ;
Qu'il faut , pour être uni , le ciment des vertus ,
Encore une victoire , & Rome n'étoit plus .
La liberté , par vous , eût relevé fon temple .
Du monde vous étiez les vengeurs & l'exemple.
Vous en ferez l'horreur. Frappez. Voilà mon ſein.
J'ai trop vécu.
Noricus & les chefs tombent à fes
pieds. Spartacus leur pardonne ; mais il
efpére qu'ils répareront à force de valeur
la faute qu'ils ont commife. Meffala pa116
MERCURE DE FRANCE.
roît . Il déclare d'abord qu'il ne vient
point traiter de la paix , mais
fimplement
de la rançon d'Emilie , & que Craffus ne
l'a pas député comme conful , mais comme
pere. Il ofe rappeller à Spartacus qu'il
a été l'efclave de Rome.
SPARTACUS.
Leur efclave ! & quel droit me met entre vos
mains ?
A quel titre , au berceau , ravi par les Romains ,
Le fils
d'Arioviste a- t -il porté vos chaînes ?
Rome
m'oppofera les fureurs
inhumaines !
Elle voudra s'en faire un titre révéré !
Quoi fon ambition , à qui rien n'eft facré ,
Défole mon pays &
maflacre mon pere ,
Traîne en
captivité le fils avec la mere ,
Et prétend s'arroger un jufte droit fur eux.
C'eſt le droit qu'un brigand a fur le
malheureux
Dont il prend , dans un bois , la dépouille fanglante.
Rome , tu n'asfur lui que d'être plus
puissante.
Mais à la terre enfin le ciel donne un
vengeur.
Il eft tems de marquer un terme à ta fureur.
Il eft tems
d'écrafer une fuperbe race ,
Un peuple de tyrans , dont l'infolente audace
Se vante que les dieux ont formé l'univers
Pour la gloire de Rome & pour porter fes fers.
Meffala lui
repréfente
qu'avant de veJUIN.
117
nir à bout d'un fi grand
deffein , il a bien 1769 .
des
obftacles à
furmonter.
SPARTACUS .
Il faut les
vaincre & non pas les
compter.
Tout projet , qui n'eft pas un projet
ordinaire ,
Veut que l'on exécute & non qu'on
délibére.
J'ofe tout espérer : les miracles font faits
Pour qui veut
fermement la mort où le fuccès.
Meffala
voudroit le
preffentir fur un
accommodement ; mais voyant qu'il n'y
a nul moyen de l'efpérer , il fe reftreint
à offrir une rançon pour Emilie , & prie
Spartacus de la fixer . Celui - ci répond .
Spartacus ne fait point de la guerre un commerce..
Je vous rends Emilie.
Meffala fe retire . Emilie vient demander
à Spartacus le fuccès de l'entrevue . Il
lui apprend le facrifice qu'il vient de
faire .
EMILI E.
Ta
magnanimité
Te donne droit au moins à ma fincérité.
Spartacus , ta vertu fi hautement éclate ,
Je te dois tout enfin ; que je ferois ingrate ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Si , prête à te quitter , de vains déguisemeas
Te déroboient encor mes fecrets fentimens.
Non, d'un trop noble feu je me fens l'ame atteinte
Pour vouloir , avec toi , m'abaiſſer à la feinte.
Je t'aime.. reçois -en le généreux aveu
Qu'au moment de te dire un éternel adieu ,
Mon eftime te fait , & non pas ma foibleſſe.
Cette déclaration d'amour , vraiment
romaine , eft une des plus belles & des
plus neuves qui foient au théâtre . Le
fentiment eft ici mêlé à la grandeur.Quand
Viriate dit à Sertorius ,
Etes -vous trop pour moi ? Suis - je trop peu pour
vous ?
C'eft m'offrir , & c. "
Elle n'eft que grande & politique ; mais
Emilie intéreffe . Ce n'eft pas cer amour
qui déchire le coeur ; c'est cette efpéce
d'intérêt qui éleve l'ame en l'attendriffant
; c'est un fentiment noble & doux.
Nous préférons aujourd'hui les mouvemens
violens , non pas que nous foyons
plus fenfibles que nos peres ; mais c'eſt
que nous fommes plus ufés , que nos
ames font plus pareffeufes & plus raffa-
.fiées . Auffi nous aimons mieux la chaleur
qui entraîne que la fenfibilité
qui pénéJUI
N. 1769. 119
tre. Jamais ce mot de fenfibilité ne fut
plus répété , parce que jamais elle ne fut
plus rare , comme on parle plus de vertu,
à mesure qu'on a plus de víces .
Emilie retourne au camp de Craffus ,
& fon amant fe prépare au combat. Il a
triomphé dans
l'intervalle du troifiéme
acte au quatriéme . Craffus , renfermé
dans fon camp & invefti de toutes parts ,
eft réduit à la derniere
extrémité ; mais
Noricus refpire la
vengeance.
Spartacus
l'a outragé. Il l'a traité de lâche devant
toute l'armée , au moment où il rallioit
fa
troupe , repouflée deux fois. Sunnon
irrite encore fes
reffentimens . Il lui confeille
de fe venger. Ses Gaulois occupent
le pofte
important qui domine le camp
des
Romains . Il fe voit le maître de donner
la victoire à l'un des deux partis. Il
eft prêt à fe décider.
Soudain
Spartacus
paroît avec les chefs de l'armée , avoue
devant eux qu'il a eu tort
d'offenfer un
brave homme ; qu'il a été d'autant plus
injufte envers Noricus , que c'eft à ſes
deux attaques inutiles qu'il a dû le fuccès
de la troifiéme.
Touchez dans cette main , embraſſez votre ami ,
Qui , honteux de la faute & non pas de l'excuſe ,
Vous demande pardon , & lui- même s'accufe.
120 MERCURE DE FRANCE.
NORICU s.
Spartacus eft donc fait pour triompher toujours ?
Il paroît content de cette réparation.
Spartacus eft fur le point de donner une
audience à Craffus , & déterminé à ne lui
rien accorder. Il croit toucher au moment
d'un triomphe complet. Le conful vient
traiter avec lui. Rome le lui a permis .
SPARTACUS .
Vous , traiter avec moi ! Rome , avec un rebelle !
Et dont la tête encore eft profcrite par elle !
D'un femblable traité le fénat rougiroit ,
En tireroit le fruit & vous défavoueroit.
Mais enfin , ajoute- t- il , quelles conditions
m'offrez - vous ?
CRASSUS .
Vos foldats , Spartacus , feront faits citoyens.
Rome , à leur ſubſiſtance , affignera des biens .
On fera chevalier le chef qui vous feconde ,
Avec nous , au fénat , vous régirez le monde.
SPARTACUS .
Du tems des Scipions j'aurois pu l'accepter.
Voilà encore un trait de Corneille , &
de Corneille dans fa plus grande force ,
comme
JUI N. 1769 : 721
comme l'a dit l'auteur du fiécle de
Louis XIV .
Spartacus réfume les propofitions de
Craffus ; inais , pourfuit - il ) .
Mais peut- être demain fénateurs , citoyens
Seront en mon pouvoir ainfi que tous vos biens:
J'ordonnerai du fort de ces maîtres du monde.
Je verrai fur quel droit ce grand titre le fonde ,
Et fi foumetant tout aux loix du confulat ,
Il faut que Rome exifte & qu'elle ait un Lénat.
Craffus répond que les dieux ont promis
l'Univers aux Romains.
SPARTACUS.
Du peuple , cette fable éleva le courage.
On fit parler les dieux ; mais on leur fit outrage.
Tous les foibles mortels font égaux à leurs yeux ,
Et le droit d'opprimer n'émane point des cieux.
Craffus a recours à fa derniere reffource.
Il offre à Spartacus la main d'Emilie .
Le héros eft ébranlé un moment ; mais
l'intérêt du monde l'emporte fur celui de
fon amour. Il refufe Emilie & ne laiffe à
fon pere que deux partis , celui de combattre
ou celui de fe rendre . Le conful
le quitte , réfolu de vaincre ou de mou-
F
T22 MERCURE DE FRANCE.
rir. Emilie revient au cinquiéme acte
pour effayer de fléchir fon amant.
SPARTA ÇU S.
J'aurois donc combattu pour mon propre avane
tage ?
Je ne mériterois qu'un opprobre éternel ,
Si le vil intérêt d'aggrandir un mortel
M'eût fait rougir de fang vos fleuves & vos plais
nes.
Non... tout eft abattu fous les aigles romaines .
La terre gémiffante appelloit un vengeur.
J'ofai l'être. A fon tour Rome craint un vain
queur.
Je n'aurai point en vain confondu leur audace,
Ni vaincu des tyrans pour me mettre à leur place
Emilie , après des inftances inutiles ,'
lui déclare qu'après la démarche qu'elle a
faite , il faut qu'elle réuffiffe ou qu'elle
mente. Elle leve le poignard fur elle
même.
Sauve Rome & mon pere , où je péris,
Dans le même inftant Spartacus apprend
que Noricus , vendu fecrettement
aux Romains , attaque d'un côté avec fes
Gaulois , tandis que Craffus attaque de
deux autres côtés . Il vole aux ennemis ;
JUIN. 1769 123
mais il n'étoit plus tems. Craffus paroît
vainqueur , & un moment après on améne
Spartacus enchaîné. Il s'étoit élancé
fur Noricus au fort de la mêlée ; il l'avoit
percé de part en part , & ne pouvant
pas retirer fon épée , il s'étoit trouvé
défarmé & bientôt captif. Craffus lui rappelle
les hauts projets qu'il a fi vainement
conçus.
SPARTACUS.
Brave-moi , tu le peux ; réduit à ſon courage ,
Le malheureux fe tait & le lâche l'outrage.
On vient dire à Craffus qu'un gros
d'ennemis fait encore réfiftance . Il fort.
Spartacus profite de cet inftant pour demander
à Emilie une derniere preuve de
fon amour , le poifon ou le fer. Elle frémit
, mais il infifte ; elle ſe frappe de fon
poignard & le lui préfente. Il fe perce du
même fer. Ils tombent dans les bras l'un
de l'autre aux yeux de Craffus qui rentre
pour les voir expirer.
SPARTACUS.
D'amour & de vertu , ta fille , exemple rare ;
Tout fumant de fon fang , m'a remis ce poignard,
Je lui dois le bonheur d'échaper à ton char.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Spartacus , expirant , brave l'orgueil du Tibre :
Il vécut , non fans gloire , & meurt en homme
libre.
Le lecteur a fans doute remarqué affez
de beautés dans ce que nous avons rapporté
de cet ouvrage pour juftifier les éloges
que lui donna , dans fa naiffance , une
claffe choifie de gens de lettres & d'amazeurs.
Le rôle de Spartacus eft conçu avec
autant de force que de grandeur . Nous
formes de l'avis de ceux qui auroient
mieux aimé qu'il ne fût pas né d'un Roi ,
& l'auteur ne s'en éloigne pas dans fa préface.
Il a voulu effacer cette idée de gladiateur
; mais quand on brave un préjugé,
il ne faut pas le braver à demi . Emilie
eft un rôle digne de Corneille . Son carac
tere fe foutient parfaitement d'un bout
de la piéce à l'autre. Ces deux rôles bien
remplis fuffifent pour faire réuffir l'ouvrage
à la repréfentation , & les beaux
détails qui y font répandus en foule lui
affurent un fuccès durable à la lecture.
Ce qui pourroit affoiblir un peu l'inté
rêt de la pièce , c'eft qu'elle femble compo
fée de parties détachées , plutôt que d'une
feule & même action . Il y a des fituations
répétées ; ce qui , dans un fujet fimple
JUI N. 1769. 125
étoit difficile à éviter. Le but général de
l'ouvrage , c'eft de fçavoir qui triomphera
, de Spartacus ou des Romains , & les
événemens paroiffent amenés pour faire
briller le caracters du héros. Nous avons
de très beaux drames au théâtre qui n'ont
pas une autre conftruction . Rome fauvée
, par exemple , n'a pas un objet différent
de celui de Spartacus. Qui l'emportera
de Catilina ou des Romains ? La
piéce femble faite d'ailleurs pour aggran .
dir Cicéron ; & Rome fauvée eft fûrement
un admirable ouvrage. Il ne faut
exclure aucun genre , fur - tout quand on
y voit l'empreinte du génie. Il y a des
piéces d'un intérêt plus preffant. Mais
pourquoi ne veut - on pas que l'admiration
foit un reflort théâtral ? Pourquoi
s'ôter un plaifir & ne vouloir éprouver
qu'une forte d'affection ? Ne peut-on pas
être ému fans être déchiré ? Ne voulonsnous
connoître que les extrêmes ? Le
théâtre de Corneille , prefque tout entier
, n'eft fondé que fur le plaifir de l'admiration.
Ceux qui prétendent que ce
fentiment ne fuffit pas pour remplir au
théâtre les ames bien nées , oferoient - ils
le dire devant la ftatue du grand Corneille
? Oferoient- ils démentir les larmes du
Fiij
126
MERCURE DE FRANCE.
grand Condé , & celles que nous verfons
encore tous les jours au
cinquiéme acte
de Cinna? La nature &
l'expérience réfutent
tous ces fyftêmes exclufifs , toutes ces
poëtiques d'un jour que l'on fait pour fes
amis ou contre fes ennemis.Le public ,fans
écouter tous ces prétendus Ariftarques , fe
laiffe toujours pénétrer au fentiment de
la générofité & de la grandeur. Il laiffe
couler fes larmes fans fonger fi ces douces
Jarmes qu'il verfe en coûteront d'ameres
à l'envie .
Traité de Tactique pour fervir de fupplément
au cours de Tactique théorique ,
pratique & hiftorique , avec cette épigraphe
: Non tam multitudo & virtus indocta
, quam Mars & exercitium folent.
præftare victoriam. Veget . lib. 1. cap. 1;
par M. Joly de Maizeroy , lieutenantcolonel
d'infanterie. A Paris , chez.
Merlin , libraire , rue de la Harpe ; 2
vol. in- 8°.
M. Joly de Maizeroy , dans fon cours
de Tactique , avoit expofé les ufages mi .
litaires des anciens , & leurs divers genres
d'ordonnances ; il s'étoit arrêté fur toutes
les
difpofitions qu'on peut prendre dans
un jour de bataille , & les avoit démonJUIN.
1769. 127
trées en appuyant les préceptes fur les
meilleurs exemples anciens & modernes .
Ce nouveau traité marche à la fuite du
premier ouvrage ; il commence par donner
un détail de la tactique romaine , il
prouve , à ce fujet , que les Romains n'ont
rien emprunté des Grecs . Cette differtation
intéreffante eft fuivie de la retraite
d'Antoine , après fon expédition dans la
Médie. Toute la fcience de tactique eft
réduite à cinq points principaux qui dérivent
fucceffivement l'un de l'autre, l'or
donnance , le campement , la marche , le
développement & l'action. L'auteur parcourt
chacune de ces parties , & détaille
avec foin toutes les opérations qui y ont
rapport. Il offre enfuite un tableau précis
du génie militaire de nos ancêtres , ce
qui lui donne occafion de parler de l'ancienne
chevalerie ; il termine ces recherches
par les defcriptions des batailles de
Creci & d'Azincourt , & de celle de Juberoth
entre les Efpagnols & les Portugais
. M. de Maizeroy compare l'ordre
des Anglois à Creci avec la difpofition
de Narfés contre Totila . Ce Narſés qui
fuccéda à Belifaire dans le commandement
de l'armée d'Italie , n'avoit fait
qu'une feule campagne fous ce célébre
général , il a prouvé que le génie , con-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
duit
par l'étude fans beaucoup d'expérien
ce , pouvoit former un capitaine. La ba
taille qu'il gagna contre Totila fut un
chef- d'oeuvre de difpofition ; elle détruifit
entierement le royaume des Goths.
Le tableau de l'état où étoit la tactique
& la milice romaine vers le tems de Juftinien
I , préfente des réflexions importantes
que les militaires doivent méditer,
& dont ils peuvent tirer de grands avantages.
L'ouvrage eft terminé par quelques
détails fur les ftratagêmes permis à la
guerre; ce font des remarques fur Polyen
& Frontin ; elles font fuivies de plufieurs
maximes dont nous citerons la derniere.
On peut remarquer qu'il eft certaines
» parties où un général excelle plus que
» dans les autres . M. de Montecuculi
étoit admirable dans les marches ; M.
» de Turenne n'avoit pas fon égal pour
» la conduite & l'événement d'une campagne
; perfonne n'étoit plus propre
» pour un jour de bataille , que le prince
» de Condé. Qui peut fe flatter , après
» cela , de pofféder dans le plus haut degré
toutes les parties de l'art. » Cet ou
vrage eft digne de celui qui l'a précédé ;
on ne fçauroit trop applaudir au zèle d'un
militaire pour fon art , & à celui qui le
porre à communiquer les lumieres qu'il a
و د
ود
"
JUI N. 1769. 129
acquifes par fes études , fes réflexions &
fes expériences. Ces deux
ouvrages doivent
être entre les mains de tous les officiers
; ils y trouveront des préceptes , &
des connoiffances néceffaires qu'ils ne
peuvent fe difpenfer d'acquérir.
La Médecine pratique , rendue plus fimple
, plus fûre & plus méthodique . On
commence par le traité des maladies
de la tête pour fervir de fuite à la médecine
de l'efprit ; par M. le Camus ,
docteur regent de la faculté de médecine
en l'univerfité de Paris , ancien
profeffeur des écoles , aggrégé honoraire
du collège royal des Médecins de
Nancy , membre des académies royales
d'Amiens , de la Rochelle, & de la fociété
littéraire de Châlons- fur- Marne.
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue
S. Severin , près l'églife , aux armes de
Dombes & à S. Louis ; in - 12. 147 P.
La médecine pratique eft destinée à
fervir de fuite à la médecine de l'efprit ;
M. le Camus n'en préfente aujourd'hui
qu'une partie ; c'eft celle qui concerne
les maladies de la tête ; elle eft précédée
d'un mémoire fur le cerveau . L'auteur
propofe un fyftême fur la généra-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tion ; il l'appuie fur des faits , & le lie d
la maniere uniforme dont la nature opé- i
re dans la réproduction des êtres ; fon
procédé eft le même dans les animaux &
les végétaux ; ceux - ci viennent d'une
graine , & le cerveau eft cette graine pouri
l'animal . M. le Camus effaie de démontrer
ce que plufieurs fçavans anatomites
modernes ont préfenté fimplement comme
des conjectures ; il n'a rien négligé
pour donner à fon fyftême toute la vraifemblance
poffible ; & s'il n'eft pas vrai,
il eft du moins ingénieux & fuppofe
beaucoup de connoiffances. Après avoir
refléchi fur la production & le développement
du corps humain , on con .
fidére fon organifation ; cet examen
pris dans la nature même , conduit aux
grands principes de la médecine pratique.
On les applique à toutes les maladies, en
commençant par celles de la tête . C'eft
aux médecins à prononcer fur le mérite de
cet ouvrage que ceux , qui ne le font pas,
liront toujours avec plaifir.
Tableau hiftorique des fciences , des belles-
lettres & des arts dans la province
de Picardie , depuis le commencement
de la monarchie jufqu'en 1752 ; par.
le P. Daire , religieux céleftin , aggrégé
JUIN. 1769. 131
"
à l'académie de Rouen . A Paris , chez
Hériflant fils , rue S. Jacques , in - 12 .
208
pag.
Cet ouvrage eft préſenté par l'auteur
comme l'effai d'un plus grand auquel il
travaille depuis long tems.Le P.Daire propofe
de faire connoître tous les hommes
illuftres que
la Picardie a produits ; il
fixe d'abord l'état de cette province ; elle
étoit compriſe dans la feconde Belgique,
qui fut démembrée lors de la décadence
de la maifon de Charlemagne ; la Picardie
devint une province féparée qui ne
fut pas connue fous ce nom avant l'onziéme
fiécle ; on n'y comprend que les
villes qu'elle contient dans les cartes des
Sanfoms ; l'auteur l'envifage fous ces trois
points de vue , belliqueufe , commerçante
& fçavante il traite rapidement de
fes guerriers & de ce qu'elle a fait pour
le commerce : la derniere partie eft plus
étendue , quoiqu'auffi précife ; elle eft divifée
en plufieurs fections , les fciences ,
les belles - lettres & les arts ; on fait connoître
tous ceux qui fe font diftingués
dans ces différens objets. Nous ne pouvons
que donner de juftes éloges au travail
du P. Daire ; il feroit à fouhaiter
qu'on publiât de même des notices des
:
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
grands hommes de chaque province ; ce
feroit un fecours précieux pour l'hiftoire
littéraire , & cela contribueroit fans doute
à reveiller & à nourrir l'émulation .
Les Nuits d'Young , traduites de l'An
glois ; par M. le Tourneur. A Paris ,
chez le Jai , rue S. Jacques.
« Si Edouard Young n'eût été qu'un
habile théologien d'Angleterre , fa vie
» intérefferoit peu la postérité. Le mé-
» rite du docteur eft ignoré de l'Eu-
" rope & déjà oublié dans fa patrie ,
2 mais le grand poëte , l'écrivain original
eft für d'accompagner à l'immortalité
les Swift , les Shaftersbury ,
les Pope, les Addiffon , les Richardfon
» dont il fut l'ami ou l'affocié littéraire.
Il eut part au célébre ouvrage du ſpec-
» tateur. Il a furvécu le dernier de ce
» grouppe d'auteurs fameux qui ont illuftré
l'Angleterre & le commencement
» de notre hécle. Young eut moins de
goût que ces écrivains ; mais on diroit
» qu'il dédaigna d'en avoir. Ennemi juf-
39
»
qu'à l'excès de tout ce qui fentoit l'imistation
, il a abandonné fon imagination
» à elle-même. Né pour être original , i!
» a voulu l'être & remplir une tâche qui
CE JUIN. 1769. 133
0.
ince c
Patis
หา
ר ו
言
a X
Eu
3
lui fût propre. Quittant les routes or-
» dinaires , c'eſt au milieu des tombeaux
qu'il est allé bâtir le monument de fon
» immortalité . C'étoit le placer dans des
» lieux où il avoit le moins à craindre de
fe voir fuivi par des rivaux . Le poëme
» des nuits ou complaintes préfente des
» défauts nombreux qu'il eft prefque auffi
»
facile d'éviter que d'appercevoir ; mais
» ce n'en eft pas moins la plus fublime
élégie qui ait jamais été faite fur les
» miféres de la condition humaine , & c.
Tel eft le commencement du difcours
qui précéde la traduction d'Young. On
voit , en le lifant , que M. le Tourneur
étoit digne de traduire ce poëte Anglois .
Il a l'enthoufiafme & l'élévation néceffaires
pour être à la hauteur de fon original
. Peut-être cet enthouſiaſme égare - t- il
un peu fes opinions. Il paroît croire que
l'auteur des nuits dédaigne d'avoir du
goût. Ce dédain auroit été affez.mal fondé.
On peut avoir du goût , avec Virgile,
avec Horace , fans craindre de trop s'abaiffer.
Il n'eft que trop commun dans la
premiere effervefcence de la jeuneſſe de
s'imaginer que le goût eft l'apanage de
la médiocrité . On eft dupe à cet âge de
tout ce qui reflemble à la grandeur. On ne
fait pas réflexion que les écrivains qui
134 MERCURE DE FRANCE .
ont manqué de goût ont été prefque tous
des hommes du fecond ordre , nés dans
un tems de décadence . Tous les écrivains
du fiécle d'Auguſte qui , en vérité , n'étoient
pas médiocres , avoient du goût ;
parmi nous Racine , Moliere , la Fontaine
, auteurs très- originaux , avoient du
goût. Corneille eft excufable d'en avoir
manqué, parce qu'il a fuccédé immédiatement
à la barbarie. Aujourd'hui on ne
le feroit pas , parce qu'on eft entouré de
lumieres
Young avoit fous fes yeux Pope & Addiffon
, & s'il n'a point eu autant de
goût qu'eux , c'eft qu'il n'étoit pas fi heureufement
organifé & qu'il n'avoit pas un
fens auffi droit. Il n'y a pas de quoi l'en
féliciter. Quant au génie , il étoit certai
nement plus difficile de faire la fcène du
fénat dans le Caton , ou l'effai fur l'homme
, que de rebattre dans fept ou huit
mille vers tous les lieux communs fur le
tems , fur la mort & fur l'éternité , & d'y
fémer quelques traits fublimes & quelques
belles images. On lira beaucoup plus
fouvent l'effai fur l'homme que les nuits.
M. le Tourneur penfe qu'il étoit très facile
d'éviter les défauts de cet ouvrage.
C'eft ne pas connoître les hommes. Les
défauts d'Young font inhérens à fon gé
JUI N. 1769. 135
& ne peuvent en être arrachés . Son
imagination eft ardente & déréglée. Empêcher
les écarts , c'eft arrêter fa marche ;
c'eft , au travers de vingt idées bizarres
ou folles qu'il en atteint une grande &
vraie ; c'eſt en fe répétant qu'il parvient
à s'échauffer & à renchérir fur lui- même.
Frappé d'un fentiment profond quand il
commença d'écrire , il l'eut bientôt exhalé
; mais on voit qu'il cherche à le faire
renaître , qu'il ranime fa douleur ; qu'ik
étend la fphère de fes réflexions , & ce
qui n'étoit d'abord qu'une élégie devient
un long fermon fur le monde , fur Dieu ,
fur les aftres & le jugement dernier.
Young étoit né en 1684. Son pere
étoit doyen de Saram & curé d'Upham .
Le fils étudia quelque tems le droit , y
renonça pour travailler au théâtre , fit une
tragédie de Bufiris & une de la Vengeance
, & un poëme fur le jugement dernier.
N'ayant pu obtenir une place au parlement
de Cirencefter , il fe tourna vers
l'étude de la théologie , & fut nommé
chapelain du Roi , & deux ans après curé
de Wellwin , avec 300 liv. fterlings de
révenu. Il époufa Miladi Berti Lée , veuve
du colonel Lée & fille du comte de
Litchfield. Vers l'année 1741 la mort lui
enleva , en moins de trois mois , fa fem136
MERCURE DE FRANCE.
me & les deux enfans qu'elle avoit eus de
fon premier mari . Il les aimoit aufli tendrement
que s'ils euffent été les fiens , &
ils le méritoient. Telle fut l'occafion de
fon poëme des nuits. Il mourut le 12
Avril 1765 , & fut enterré fous l'autel de
fon églife à côté de fa femme.
Ces détails fui la vie d'Young font tirés
du difcours préliminaire qui en contient
beaucoup d'autres fort curieux , &
qui eft écrit en général avec nobleffe &
intérêt. I feroit à fouhaiter qu'on n'y
tronvâr pas de tems en tems de la recherche
& de l'affectation dans les termes &
de l'obfcurité dans les tournures . En voici
quelques exemples . Semblable à ces
lampes fepulcrales , fon génie brûla dix
années fur les tombeaux de fes amis . Son
génie étoit naturellement augufte & folemnel,
il eft difficile de concevoir ce que c'eft
qu'un génie folemnel. Voici une période
qui n'eft pas plus aifée à entendre. « Si
» l'écrivain , au lieu de peindre de mé-
» moire des fentimens affoiblis , ou de
» s'en prêter de factices qu'il n'éprouva
» jamais pour lui- même , exprimoit fes
» idées & fes fenfations à mesure qu'il
» les reçoit , non pas , il eft vrai , dans
» ces premiers inftans de trouble où l'ame,
employée toute entiere à fentir, ne
JUIN. 1769. 137
ןכ
» peut produire hors d'elle que des monofyllabes
, que des fons inarticulés , &
» fe répand en défordre par tous les or-
» ganes ; mais dans cet inftant où l'ame fe
» partageant entre la fenfation & la réfle-
» xion, commence à devenir affez tranquil-
» le pour fe voir agitée , & peut fe rendre
» compte de toutes fes impreffions ; s'il
» fixoit alors fur le papier les idées fugiti-
» ves , les réflexions extraordinaires
, les
" illuminations foudaines qui paffent de-
» vant fa penfée; s'il laiffoit fes fentimens
"
" s'exprimer eux -mêmes , que l'ame alors
» tendue feroit bien autrement retentif-
» fante & rendroit bien d'autres fons ! »
Ce que l'on conçoit bien s'exprime
clairement , a dit Boileau . Apparemment
que l'auteur n'a pas très bien conçu luimême
ce qu'il vouloit dire dans cette
phrafe , dont il eft impoffible de pénétrer
le fens.
On retrouve quelquefois ces mêmes
défauts dans la traduction ; mais ils font
bien rachetés par l'énergie du ſtyle & l'abondance
des images . Elles ne font pas
toutes nobles & naturelles ; mais le traducteur
conferve toujours la couleur de fon
original , même en changeant quelquefois
le deffein. Pour mettre une efpéce d'ordre
dans le défordre d'Young , il a partagé
138 MERCURE DE FRANCE.
"
l'ouvrage en vingt- quatre nuits ou chapi
tres. Nous allons en rapporter quelques
morceaux.
Une heure fonne . Nous ne comptons
» les heures qu'après qu'elles font per-
» dues. C'eſt donc fageffe à l'homme de
donner au tems une voix . Le fon de
» l'airain retentit au fond de mon ame.
Je la fens treffaillir comme à la voix
» de l'ange du jugement . Si j'ai bien en-
» tendu , la cloche a fonné la derniere de
» mes heures . Où font maintenant celles
qui l'ont précédée ? Elles font avec les
années qui ont vu naître le monde . Ce
fignal m'annonce qu'il faut quitter la
" vie. O! combien il me refte de chofes
» à faire ! Mes efpérances & mes craintes
"
"
"
"
fe réveillent dans le trouble. Tout mon
» être eft en allarme. Où vais- je ! du bord
» étroit de la vie j'abaiffe mes regards
» tremblans. Dieu ! quel abîme fans
» fond ! épouvantable éternité , c'eſt toi
» que mon oeil rencontre . Je n'en peux
» douter. Tu dois t'attacher à mon être.
» Et comment l'éternité peut- elle appar
» tenir à un être fragile ? A moi qui n'ai
pas une heure en propriété ! »
Peut-être n'eft-il pas hors de propos de
comparer aux idées d'Young fur la morty
≫
JUIN. 1769. 139
prost
per
ed
me
percelles
du Cicéron de la France & du Racine
de la Chaire , de Maffillon , fur le
même fujet. Ecoutons d'abord l'Anglois .
" Les hommes vivent comme s'ils ne de-
» voient jamais mourir ; à les voir agir ,
» on diroit qu'ils n'en font pas bien
» fuadés . Ils s'allarment pourtant , lorf-
» que la mort frappe près d'eux quelque
» coup inattendu. Les coeurs font dans
l'effroi ; mais quoique nos amis difpa-
» roiffent , & que nous foyons blefics
» nous - mêmes du coup qui les tue , la
playe ne tarde pas à fe cicatrifer. Nous
» oublions que la foudre eft tombée , dès
» que fes feux font éteints. La trace du
» vol de l'oifean ne s'efface pas plus vite
» dans les airs , ni le fillon du vaiffeau fur
» les ondes que la penfée de la mort dans
"
»
le coeur de l'homme. Nous l'enfevelif
» fons dans le tombeau même où nous en-
» fermons ceux qui nous étoient chers ;
» elle s'y perd avec les larmes dont nous
» avons arrofé leurs cendres. »
Voici un morceau à peu près femblable
dans l'Orateur François .
"3
« La mort nous paroît toujours comme
l'horifon qui borne notre vue . S'éloi-
» gnant de nous à mesure que nous en
>> approchons , nous ne croyons jamais
pouvoir y atteindre. Chacun fe promer
140 MERCURE DE FRANCE.
"
une efpéce d'immortalité fur la terre
Tout tombe à nos côtés. Dieu frappe
» autour de nous nos proches , nos amis,
» nos maîtres ; & au milieu de tant de
» têtes & de fortunes abattues , nous demeurons
fermes comme fi le coup de-
» voit toujours porter à côté de nous , &
» que nous euffions jetté ici bas des raci
» nes éternelles . »
Les deux manieres font très -différentes
, quoique le fonds des penfées foit le
même. C'eft au lecteur à choifir. Nous
allons lui offrir encore quelques lignes de
Maffillon fur la mort , fort reflemblantes
aux idées éparfes dans Young.
Le premier pas que l'homme fait
» dans la vie eft auffi le premier qui l'approche
du tombeau . Dès que fes yeux
» s'ouvrent à la lumiere , l'arrêt de mort
» lui eft prononcé , & comme fi c'étoit
» pour lui un crime de vivre , il fuffic
qu'il vive pour mériter de mourir.
Nous portons tous en naiffant la mort
» dans notre fein. Il femble que nous
ayons fucé dans les entrailles de nos
» meres un poifon lent avec lequel nous
» venons au monde , qui nous fait languir
ici bas les uns plus , les autres
» moins ; mais qui finit toujours par le
trépas. Nous mourons tous les jours.
39
32
-
NCE
1769. 141
JUIN.
la ter
en fra
205a
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095
ONS
"
ESCA
19
Chaque inftant nous dérobe une por-
» tion de notre vie & nous avance d'un
» pas vers le tombeau. Le corps dépérit ;
» la fanté s'uſe , tout ce qui nous envi-
» ronne nous détruie. Les alimens nous
» corrompent , les remedes nous affoi-
» bliffent. Ce feu fpirituel qui nous ani-
» me au dedans nous confume , & toute
» notre vie n'eſt qu'une longue & pénible
agonie.
"
Les idées d'Young fur le tems font
vaftes & vraiment poëtiques. « A l'heure
»
mémorable dont une éternité prépara
» l'étonnante merveille , forfque Dieu
voulant produire féconda le néant ,
» conçut dans fon fein la nature , enfanta
F'univers , & fit couler une émanation
» de fon être dans des milliers de mon-
» des , lorfqu'il entreprit l'horloge mer-
» veilleufe des fphères pour mefurer, par
99
leurs révolutions , la durée des êtres ,
» alors le tems naquit. Lancé du fein de
» l'immobile éternité dans l'efpace où
fe mouvoit l'univers , il
commença
» de fuir pour ne plus s'arrêter , en traînant
avec lui les heures & les jours , les
» années & les fiécles . Infatigable , il tend
» avec la vîtelle de l'éclair , vers l'éternité,
» & court , fans relâche , pour l'atteindre.
» Il ne doit arriver à ce terme de fon re
142 MERCURE DE FRANCE.
» pos qu'au moment où tous ces mondes
» ébranlés , renverfés de leurs baſes à la
voix du Créateur , retomberont enfem .
.
ble dans la nuit du chaos d'où cette
» voix les appella . Jufqu'à ce que certe
heure fatale arrive , Dien lui ordonna
» de pourfuivre toujours fon vol & de fe
» hâter avec les tempêtes , les flots & les
» aftres , fans jamais attendre l'homme.
n
C'eft à l'homme de fe hâter avec lui.
" Veut- il rallentir la courfe fougueufe du
» tems impitoyable qui l'entraîne à la
» mort ; veut-il jouir des heures quand
elles paffent , & n'être pas fujet à les
» regretter quand elles font écoulées?
Qu'il les confacre à la vertu . Leur fuite
» eft infenfible pour l'homme de bien.
» Il ne fe plaint ni du tems, ni de la vie,
ni de la mort. Il marche en paix , &
39 pas égal avec la nature. »
*
d'un
pas.
En voilà affez pour faire connoître le
génie d'Young & le talent de fon traducteur.
Souvent M. le Tourneur ne traduit
Il fubftitue des équivalens à ce qui
ne pourroit avoir aucune grace dans notre
langue , & quand il prend la place
d'Young , il eft au moins fon égal . Pour
fentir tout le mérite de fon ouvrage ,
il
faut le lire à côté de l'original. Quoique
nous lui ayons reproché la prédilection
JUIN. 1769. 145
très- excufable qu'il témoigne pour l'auteur
qu'il traduit , nous n'en fommes pas
moins empreffés à reconnoître qu'il annonce
de la verve , de la fenfibilité , que
quand il parle de la vertu , il a l'air de la
fentir , & qu'il pouvoit dire , en lifant
Young : ed io anché fon pittore ,
Les deux Ages du Goût & du Génie François
fous Louis XIV & fous Louis XV,
ou parallele des efforts du génie & du
goût dans les fciences , dans les arts &
dans les lettres fous les deux regnes ;
par M. de la Dixmerie ; 1 vol . grand
in- 8° . rel . s liv. A la Haye ; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine.
Le titre feul de cet ouvrage annonce
l'importance de fon objet. On peut regarder
cette entreprife comme une des
plus difficiles qu'un écrivain puiffe tenter,
Elle offroit des obftacles de toute efpéce.
Il n'en eft que plus glorieux pour M. de
la Dixmerie de les avoir furmontés . Son
ouvrage eft un monument érigé à la gloire
de deux fiécles qui feront toujours celle
de la France . Il est dédié à M. le comte
de St Florentin , que fa place & fon goût
rendent le protecteur né des arts & des
# 44 MERCURE DE FRANCE.
talens . La dédicace eft noble , préciſe &
vraie. Suit un difcours fur l'origine & les
progrès des fciences & des arts jufqu'au
regne de Louis XIV . C'eſt un tableau
tracé dans la plus grande maniere & du
ton de couleur le plus vif, le plus ferme
& le plus foutenu. Ce difcours , qui forme
à lui feul un véritable ouvrage , fert
d'introduction au fujet. Il renferme
l'exacte filiation des arts & des fciences
depuis leur origine jufqu'au dernier regne.
Tout y eft peint en traits rapides ,
mais énergiques. L'auteur appuie davantage
fur ce qui nous regarde , par la raifon
que c'est ce que nous connoiffions le
moins. On fera étonné de trouver , en
moins de foixante pages , un fi grand
nombre de faits réunis , tant d'écrivains,
tant d'artistes caractérisés & jugés. Partout
l'auteur y maîtrife fa matiere & la
rend intéreffante.
Le texte eft en action. C'eft un tableau
mouvant où paffent en revue & fans confufion
tous les auteurs , tous les artiſtes
qui peuvent avoir contribué à la gloire
du dernier fiécle & du nôtre . Ce texte eft
compofé de vers & de profe pour y fémer
de la variété. Le poëte y prend tous les
tons , à mefure que le fujet l'exige ; & ce
qui
JUIN. 1763. 145
qui frappera encore plus , c'est que tous
les tons femblent lui être propres. Les
notes hiftoriques & littéraires , placées
à la fin de l'ouvrage , forment à- peu près
la moitié du volume . Chacune d'elles eft
un difcours en forme fur chaque point de
notre littérature & de nos arts ; fut l'Epopée
, le poëme didactique , la tragédie,
la comédie , le poëme lyrique , l'ode , la
fable , &c. &c.; l'éloquence , l'hiftoire ,
les romans , &c. &c.; l'aftronomie , la
géométrie , la chymie , &c.; la fculpture
, la peinture , l'architecture , la gravure
, la mufique ; enfin , tout ce qui eft
du reffort ou du génie , ou du goût , jufqu'à
la déclamation & la danfe. Prefque
chacune de ces notes eft un ouvrage qui
pourroit faire corps & s'imprimer à part.
C'eft un tableau comparé & développé
de ce que fut telle fcience ou tel art dans
le dernier fiècle , & de ce qu'ils font dans
le nôtre. L'auteur y apprécie tout avec
une impartialité bien rare. Il a fçu éviter
un double écueil très dangereux , la flatterie
& la fatire. On fent qu'il étoit difficile
d'éviter l'une ou l'autre en parlant
de fes contemporains. C'eft , pourtant
, à quoi M. de la Dixmerie eft parvenu
, & tout lecteur judicieux lui en
146 MERCURE DE FRANCE .
tiendra compte. Au furplus , on trouve
dans cet ouvrage un grand nombre de
vues nouvelles : on n'y refpecte point les
préjugés nuifibles au progrès des arts ; on
ofe у rendre juftice aux vivans comme
aux morts. Ce n'eft point la mort qui il-
Juftre un grand écrivain , un grand artiſte,
ce font les ouvrages . Celui que nous annonçons
manquoit à notre littérature , &
doit y faire époque . Nous y reviendrons
plus en détail , en faifant connoître , par
des citations , & la maniere de voir & la
maniere d'écrire de l'auteur.
Traité abrégé des Pierres fines , ou produc
tion de la nature des Indes Orientales
& Occidentales , fuivi de calculs &
d'opérations d'alliages fur les matieres
d'or & d'argent , vol . in- 12 . petit format
, d'environ 150 pages. A Paris ,
chez Charles de Poilly , libraire , quai
de Gèvres , au Soleil d'or.
Ce traité eft un de ces écrits où il faut
faire moins attention au ſtyle qu'aux objets
utiles qui y font préfentés . L'auteur
parle d'abord du diamant , la plus riche
production , fans doute , du regne minéral ,
Il paffe enfuite en revue les pierres fines
de couleur. Il fait auffi mention de la
JUIN. 1769. 147
perle , du corail , de l'ambre , matieres
employées par les joailliers auxquels ce
petit écrit eft principa ement deftiné.
L'auteur a ajouté , à la fin de fon traité ,
un tarif pour le diamant , & e courte
explication du poids de marc & de carat
avec quelques opérations d'alliage d'or
& d'argent. Il finit par donner une notice
du titre auquel les orfévres doivent
travailler l'or & l'argent. Cette notice eft
fuivie du catalogue des villes où l'on bat
monnoie , avec la lettre qui diftingue
chacune de ces villes.
Réponse de Xénocrate le philofophe , à
Phriné la Courtisanne , avec cette épigraphe
:
... Quidrides? Mutato nomine de te
Fabula narratur.
HORAT. SAT. I.
A Paris , chez Lejay , libraire , rue St
Jacques , au deffus de la rue des Mathurins
, au grand Corneille , in - 8 ° .
27 pages.
Il parut , il y a quelques mois , une lettre
de Phryné à Xénocrate , où cette courtifanne
effayoit avec beaucoup d'efprit de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
99
»
"
mettre dans le jour le plus favorable cet
épicuréifme railonné , dont la plupart de
celles de fa profeffion fe vantent ; ce qui
n'a jamais appartenu qu'à un très - petit
nombre . Une jeune plume a répondu
pour Xénocrate , & a très - bien imite le
ton auftere & vertueux de ce philofophe
qui , célébre par fa continence , fut toujours
l'ennemi de tout ce qui pouvoit favorifer
la volupté. Phryné lui reprochoit
d'être infenfible, & il répond . « Eft - ce donc
être infenfible que de pouvoir te réfifter?
que de ne point céder à la grimace du
fentiment ; que de fçavoir diftinguer
» ces mouvemens que l'art fçait feindre ,
» d'avec ceux qui partent du coeur & de
» la nature ? Non , Phryné , ce n'est pas
» être infenfible , c'eft feulement avoir la
force de n'être pas foible ; & je meglorifie
de cette infenfibilité... Veux - tu
connoître fi quelqu'un a l'ame fenfible ,
» parle lui d'un malheureux , parle - lui
» de le fecourir ; fi tu le vois mêler fes
» larmes aux fiennes , s'enflaminier au
» nom de la vertu , la chercher , la chérir,
» en la refpectant dans quelque être qu'el
» le foit placée ; reconnois alors la fenfi
» bilité , & rougis de ta méprife . » La
courtisanne objectoit au philofophe, qu'il
»
مود
و د
«
DE JUIN
. 1769.
149
rable
Lipants
; ceq
Dite
"
23
ود
admiroit du moins les belles productions
de l'art. « Je n'admire pas fi facilement ,
répond - t'il , & je ne fuis pas fi grand
partifan que tu l'imagines des ouvrages
de nos artiftes. Socrate ne les aimoit
» pas , & je ne fçais trop pourquoi je
penche à fon fentiment. Je vois avec
peine que ces arts des villes n'enlevent
» que trop de bras aux campagnes , & que
» ces foins qu'on prend de les multiplier
> entretiennent & accréditent le luxe , la
» mort des républiques .... Les écoles
publiques font quelquefois plus nuifi-
» bles
qu'avantageufes ; chacun y court ,
forçant fon naturel & trompant l'in-
» tention de la nature , exercer fes maing
inhabiles à des talens qui lui font fou
» vent étrangers ; par-là on multiplie le
» nombre déjà fi grand des amis de l'oi-
» fiveté ; je puis prédire que Thèbes s'en
» trouvera mal. » L'interpréte de Xénocrate
continue à oppofer par- tout l'autorité
de la vertu & de la raiſon, aux frivoles
faillies de la courtilanne .
"
و د
M. Lamentations de Jéremie , odes par
d'Arnaud , avec cette épigr.: Audite po
puli , Reges terræ , & erudimini. Nouvelle
édition. A Paris , chez Lejay , li-
-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
braire , rue S. Jacques , au deffus de la
rue des Mathurins , au grand Corneille,'
in- 8°. 109 pages.
Nous nous bornerons à annoncer cette
nouvelle édition des lamentations de Jéremie
; la traduction qu'en a donnée M.
d'Arnaud eft fuffifamment connue ; elle
a eu trois éditions confécutives en Allemagne
; celle- ci eft la feconde qui paroît
en France ; on y a joint une eftampe qui
fait honneur au crayon de M. Eyfen; nous
n'entrerons dans aucun détail fur l'ouvrage
même, apprécié depuis long - tems ;
nous nous contenterons de dire qu'on y
trouve la touche & le coloris fombre qui
caractérifent la poëſie de M. d'Arnaud.j
De Bure S. Fauxbin , libraire , quai des
Auguftins, vient d'acquérirplufieurs exem
plaires de la bible de Vatable , en 2 vol.
in fol.; & pour en faciliter l'acquifition ,
il offre de la mettre au rabais ; fçavoir ,
le petit papier à 9 liv. & le grand papier
à 15. Cette diminution n'aura lieu que
depuis le premier Mai jufqu'au premier
Septembre prochain , paffé lequel tems il
n'en fera pas donné à moins de 18 liv . en
petit papier , & de 30 1. en grand papier.
Nous ne nous étendrons pas fur le mérite
JUIN. 1769. 15x
de cet ouvrage , dont la réputation eft
faite depuis plus de deux cents ans , &
dont les éditions ont été fi fouvent renouvellées.
Nous ne pouvons rien ajouter
à l'eftime générale des fçavans qui en
ont fait les plus grands éloges. Nous
avertitons feulement que cette bible a un
avantage particulier , c'est qu'elle contient
deux verfions latines , là vulgate
d'un côté , & celle de Léon de Juda , de
l'autre .
Il y a , en outre , des notes littérales &
critiques à la fin des chapitres , qu'on peut
regarder comme un commentaire perpétuel
fur toute l'écriture fainte , qu'elles
expliquent avec netteté & précifion . C'eft
le jugement qu'en a porté le fameux Richard
Simon , dont les talens , en mariere
de critique , font univerfellement connus .
Copie de la lettre à M. l'Abbé Foucher ,
de l'académie royale des belles -lettres .
30 Avril 1769 , à Ferney.
MONSIEUR ,
Je fuis un homme de lettres , & je n'ai
jamais rien publié ; ainfi je fuis auffi obfcur
que beaucoup de mes confreres qui
Giv
152
MERCURE DE FRANCE.
pas
ont écrit. Je fuis à la
campagne, depuis
quelques
années
auprès d'un bon vieillard
qui , en fon tems , ne laiffa
beaucoup , & qui ,
cependant , eſt fort
d'écrire
connu . J'ai eu
l'honneur de vivre familierement
avec le neveu de feu l'abbé
Bazin qui
répondit fi
poliment & fi plaifamment
à M. l'A **
nemi de
l'abbé Bazin .
Permettez que j'aie , ce fuperbe enauffi
l'honneur de vous
répondre. Je n'entends
rien à la
raillerie ; mais
j'efpére que
vous ferez
content de ma
politeffe.
On m'a
mandé ,
Montreur , que vous
aviez bien
maltraité le bon
vieillard auprès
de qui je cultive les
lettres . On dit
que c'eft dans le 27 ° volume des mémoi
res de
l'académie des
belles - lettres , pag.
331. Je n'ai point ce livre ; c'eft à vous
à voir ,
Monfieur , fi les
paroles
qu'on
m'a
rapportées
font les vôtres . Les voici.
« M. de V. par une
méprife
affez finguliere
,
transforme en homme le titre
du livre
intitulé , le Sadder.
Zoroastre ,
dit-il , dans les écrits
confervés par
» der , feint que Dieu lui fit voir
l'enfer
Sad-
& les
peines
réfervées aux
méchans ,
» &c. Je
parierois
bien que M. de V. n'a
pas lû le Sadder , & c.
3)
Permettez ,
Monfieur , que je
défende
CE 1769. 153 JUIN.
1 depoi
d'écrie
altfr
fant
devant vous & devant l'académie des belles-
lettres , la caufe d'un homme hors de
combat qui ne peut fe défendre lui-même.
J'ai confulté le livre que vous citez
& que vous cenfurez . Le titre n'eft pas ,
Hiftoire univerfelle , comme vous le dites,
mais , Effai fur l'hiftoire générale & fur les
maurs & l'efprit des nations. L'endroit
que vous citez , & fur lequel vous offrez
de parier , eft à la page 63 de la nouvelle
édition de 1761 , tome I ' . Voici les propres
paroles. C'eft dans ces dogmes
qu'on trouve , ainfi que dans l'Inde , l'im-
» mortalité de l'ame , & une autre vie
» heureufe ou malheureufe . C'eft- là qu'on
voit expreffément un enfer. Zoroastre ,
» dans les écrits que le Sadder a rédigés ,
» dit que Dieu lui fit voir cet enfer , &
» les peines réfervées aux méchans , & c . »
Vous voyez bien , Monfieur , que l'auteur
n'a point dit , Zoroaftre dans les
écrits confervés par Sadder. Vous conce .
vez bien que le Sadder ne peut pas être
un homme, mais un écrit. C'eft ainfi
qu'on dit , les chofes annoncées par l'ancien
teftament & prouvées par le nouveau
; la deftruction de Troye négligée:
par Homère , & connue par l'Enéide ; l'illiade
d'Homère , abregée par la traduction
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Mothe ; les fables d'Eſope , embellies
par les fables de la Fontaine.
t
Vous voulez parier , Monfieur , que ce
pauvre bonhomme , que vous traitez un
pea durement , n'a jamais lu le Sadder.
Je lui ai montré aujourd'hui la petite correction
que vous lui faites , & votre offre
de lui gagner fon argent . Hélas , m'a-
» t- il dit , qu'il fe garde bien de parier ,
» il perdroit à coup fûr. Je me fouviens
» d'avoir lu autrefois dans le Sadder ,
" porte 32 : Si quelque homme dočte veut
lire le livre de Vefta , il faut qu'il en ap-
» prenne les propres paroles , afin qu'il les
puiffe citer jufte. C'eft un excellent
» confeil que le Sadder donne aux criti-
ود
"
"
» ques. »
Le même Sadder , porte 46 , dit (au-
» tant qu'il m'en fouvient ) il ne faut pas
» reprendre injuftement & tromper les lec-
» teurs ; c'eft le péché d'hamimál. Quand
» vous avez été coupable de ce péché il faut
faire excufe à votre adverfaire : carfi
» votre adverfaire n'eft pas content de vous,
fachez que vous ne pourrezjamais paffer
après votre mort , fur le pont Aigu . Al
lez donc trouver votre adverfaire que vous
» avez contrifté mal à -propos , dites lui :
» j'ai tort , je me repens , fans quoi il n'y
» a point defalut pour vous .
>>
33
JUIN. 1769 .
155
ود
>>
» Il faut encor que M. l'abbé Foucher
" ait la bonté de lire les portes 57 & 58;
» ily verra que Dieu ordonne qu'on dife
toujours la vérité. Je ne doute pas que
» M. l'abbé Foucher n'aime beaucoup
» la vérité. Il a bien dû concevoir qu'il
» eft impoffible que le Sadder fignifie un
» homme & non pas un livre. Les Ita-
» liens font le feul peuple de la terre chez
qui on accorde l'article le aux auteurs.
» Le Dante , le Pulci , le Boyardo , l'A-
» riofte , le Taffe ; mais on n'a jamais dit
» chez les Latins , le Virgile ; ni chez les
» Grecs , l'Homere ; ni chez les Afiati-
» ques , l'Efope ; ni chez les Indiens , le
» Brama ; ni chez les Perfans , le Zoroaf-
» tre ; ni chez le Chinois , le Confutzé.
» Il étoit donc impoffible que le Sadder
fignifiât un homme , & non pas un li-
» vre . Il eſt donc néceſſaire & décent
que
» cette petite bévue de M. l'abbé Foucher
» foit corrigée , & qu'il ne tombe plus
» dans le péché d'hamimâl .
"
و د
Quant au pari qu'il veut faire , il eft
" vrai que Roquebrune , dans le roman
comique , offre toujours de parier cent
piftoles. Il est vrai que Montagne dit,
» il faut parier , afin que votre valet puiffe
» vous dire au bout de l'année , Monfieur ,
وو
و د
G vj
156
MERCURE DE FRANCE.
» vous avez perdu cent écus en vingt fois
» pour avoir été ignorant & opiniâtre. Je
» ne crois point M. l'abbé Foucher igno-
» rant , au contraire , on m'a dit qu'il étoit
» très-fçavant. Je ne crois point non plus
qu'il foit opiniâtre , & je ne veux lui
» gagner ni cent piftoles , ni cent écus. »
>>
Voilà ,
Monfieur , mot pour mot , tout
ce que m'a dit
l'homme plus que feptuagénaire
, & fort près d'être
octogénaire
que vous avez voulu
contrifter au mépris
des loix du Sadder. Il n'eft
nullement
fâché de votre
méprife ; il vous eftime
beaucoup, j'en ufe de même , & c'eft avec
ces
fentimens que j'ai
l'honneur d'être, & c,
BIGEX.
DE
ECOLE S.
CHIRURGIE
I.
Paris.
ILLa été fait mention dans tous les ouvrages
périodiques , & en particulier dans
un des
Mercures de l'année 1766 , de
quatre médailles d'or , fondées à perpéJUI
N. 1769. 157
-
tuité par M. Houftet , ancien directeur de
l'académie royale de chirurgie , chargé de
l'infpection des écoles. Ces médailles fe
diftribuent annuellement aux quatre éleves
qui ont le plus profité des exercices
& des inftructions d'une école pratique ,
établie par arrêt du confeil en 1750 , con .
firmée en 1760 , par un réglement de Sa
Majefté , & qui a enfin reçu fa derniere
forme des lettres patentes données
par
au mois de Mai de l'année derniere . Le
Roi , pour rendre ces exercices plus utiles
& éviter la confufion , a ordonné qu'on
n'y admettra chaque année que vingtquatre
fujets , parmi lefquels les quatre
éleves qui auront prouvé , dans des examens
publics , avoir le plus profité des
Leçons , recevront la récompenfe fondée
par M. Houftet. Ceux qui ont été couronnés
cette année , font :
Les Sieurs François Puaux , de Vallon,
diocèfe de Viviers ; Jean Antoine Joſeph
Bodfon , de Givet , diocèfe de Douay ;
Pierre-Jofeph Georges , de Loyes , diocèle
de Lyon ; Pierre - Anfelme de la
Cour , diocèfe de Tournai , Flandre Françoiſe.
On a accordé un acceffit aux Srs Pierre
Lefpinaffe , de Jaure , diocèfe de Périgueux
; Jean Yves , de Refentiers , dio158
MERCURE DE FRANCE.
cete de Saint Flour ; Etienne le Loup, de
Saint - Agnan , diocefe de Bourges ; Charles
- Pierre - Yves Savarian , diocefe de
Luçon.
I I.
Marſeille.
L'académie des belles -lettres , fciences
& arts de Marfeille , tint fon affemblée
publique pour la claffe des fciences & arts,
dans la falle de l'hôtel de ville , le 5
Avril dernier .
-
M. Raymond , docteur en médecine ,
directeur de l'académie , ouvrit la féance
par un difcours fur la population dans la
Provence & les moyens de l'accroître.
On lut enfuite un mémoire fur les caufes
de la diminution de la pêche fur les côtes
de Provence, & les moyens de la rendre
plus abondante , fujer propofé pour l'un
des prix de la claffe des fciences & arts.
Cet ouvrage eft du R. P. Menc , Dominicain
: c'eft la quatrième fois que cet
auteur a été couronné par cette académie.
L'autre fujet étoit , Quelle eft la meil-
Leure maniere de faire & de gouverner les
vins de Provence , foit pour l'ufage , foit
pour le transport : L'académie n'ayant
5.
JUI N. 1769. 159
1
Char
efed
reçu aucun ouvrage qui ait mérité le prix,
elle propofe encore la même queftion pour
ce prix réfervé ; & pour le fujet du prix annuel
, elle propofe quelle eft la meilleure maniere
defabriquer le favon , & l'utilité qu'on
peut retirer des cendres de favonneries.
M. de Saint- Jacques , aftronome à l'obfervatoire
de la Marine , fit enfuite la
lecture d'un difcours fur les variations des
mouvemens des corps céleftes , & les caufes
qui les produifent. M. Mourraille , fecrétaire
pour la claffe des fciences & arts ,
termina la féance par l'éloge de M. Fortic
, académicien dans cette claffe , mort
au commencement de cette année .
Les ouvrages , pour concourir aux prix ,
feront adretlés francs de port , à Meffieurs
de l'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille , & ne feront reçus que
jufqu'au premier de Février 1770 .
I I I.
Lyon.
·
Les adminiftrateurs de l'hopital-général
de Lyon , propofent l'examen de la
queftion fuivante : Quelle eft la maniere
la plus fimple , la plus fûre , la plus avantageufe
, & , s'il eft poffible , la plus uni160
MERCURE DE FRANCE.
+
forme , d'occuper les pauvres renfermés
dans les hôpitaux , notamment les mendians
?
Ceux qui voudront bien s'occuper de
cette queſtion intéreffante , & communiquer
à l'adminiftration leurs idées , font
priés de ne pas perdre de vue les obfervations
fuivantes.
1º. Par pauvres renfermés , on entend
les enfans , les infirmes, les vieillards &
les mendians.
L'adminiſtration de l'hôpital - général
de Lyon , écartant les anciens préjugés qui
refferroient la population dans les villes ,
fait élever à la campagne tous les enfans ,
& ne leur permet pas de revenir à la ville
, encore moins dans l'hôpital , fous
prétexte d'entrer en apprentiſſage : elle va
plus loin. Pour engager le payfan à garder
les enfans & à les établir dans fon village,
elle donne, chaque année , des habillemens
& des gages plus ou moins forts ,
fuivant l'âge & les circonftances . Elle
donne enfin 30 livres de gratification au
payfan , lorfqu'il a eu foin de l'enfant jufqu'à
l'âge de dix-huit ans , & à plus forte
raifon lorfqu'il l'a marié : delà il réſulte
que les enfans ne peuvent être dans l'hôpital
que par entrepôt , jufqu'à ce qu'ils
ayent été placés à la campagne.
JUIN. 1769. IGI
L'adminiftration ne conferve que les
pauvres véritablement infirmes & incapabies
d'être placés ailleurs .
Elle ne reçoit qu'un nombre déterminé
de vieillards des deux fexes.
Le Roi ayant donné des ordres pour
arrêter les mendians 8 : les placer dans des
dépôts , l'hôpital général de Lyon , ainfi
que tous ceux du royaume , n'eft chargé
que des mendians citadins , qui font renfermés
dans un bâtiment appellé bicêtre ,
où les deux fexes font féparés.
D'après cette notion générale , il s'agit
d'examiner quel genre de travail convient
le mieux à ces quatre efpéces de pauvres,
ou à chacune féparément ; & l'on fent de
quelle importance il eft de fixer fes idées
pour les hôpitaux généraux , pour les dépôrs
du Roi , pour l'abolition de la mendicité.
2º . On ne peut pas mettre , entre les
mains de ces pauvres , des matieres fragiles
ou délicates , encore moins des outils
dangereux entre les mains des mendians .
On voudroit bien n'être pas obligé de
faire des avances , encore moins des fpéculations
; & ne feroit- il pas convenable
de n'entreprendre aucun genre de manufacture
qui pût faire concurrence avec cel .
les des citoyens ?
162 MERCURE
DE FRANCE.
3°. Ou occupe actuellement les pauvres
de quatre manieres. Ils tricotent des bas
de laine ; ils devident de la foie , ils la
moulinent : il y a une manufacture de bas
& bonnets de laine.
4°. On avoit elfayé de faire moudre du
bled dans l'hôpital , & de faire tourner la
roue par les mendians ; mais , foit que le
moulin fût mal conftruit , foit plutôt que
les moulins à bras d'hommes
ou à chevaux
foient toujours inférieurs aux moulins
à eau & à vent , il y avoit quatre pour
cent de plus de déchet; la farine étoit mauvaife
& s'échauffoit
beaucoup plus facilement.
On avoit encore effayé d'employer les
mendians à fcier le marbre : cet établiffement
eft tombé faute d'ouvrages.
On avoit établi au fauxbourg de la Quarantaine
une manufacture de dentelles de
foies , appellées blondes , Ce travail fédentaire
& l'attitude dans laquelle il met
continuellement
lesjeunes ouvrieresqu'on
employoit , nuifant à leur fanté , on a été
forcé de les retirer , après avoir vérifié ,
fous les yeux des médecins & chirurgiens
du Roi , qu'elles tomboient dans le marafme.
L'adminiftration
effaie encore l'établif
fement d'une fabrique de plâtre , dans laJUI
N. 1769 . 163
quelle eile emploiera les mendians, jufqu'à
ce qu'on veuille bien lui communiquer
des vues plus fimples & plus utiles .
1º. Les mémoires qu'on voudra bien
lui envoyer , pourront être compofés en
latin ou en françois , au choix de l'auteur.
2º. Chaque mémoire fera accompagné
d'une devife à la fin , & l'auteur aura la
précaution d'y joindre un billet cacheté ,
qui renferme fon nom , & dont le deffus
portera encore la même devife du mémoire.
On n'ouvrira que les billets des
auteurs qui auront remporté les prix , &
les billets de tous les autres feront brûlés
fans être décachetés .
par
3. Les auteurs des mémoires les plus
folides & les plus utiles feront remerciés
l'adminiſtration , & priés de recevoir,
comme un foible témoignage de fa reconnoiffance
, le premier , une médaille
d'or ou une fomme de 5s0o0o liv. tournois ,
à fon choix ; les deux autres , chacun une
médaille d'argent .
4°. Ces trois mémoires feront imprimés
avec un extrait des bonnes idées qui
feront renfermées dans les autres . On
laiffe au choix des auteurs à décider fi
leur nom doit y paroître ou être fupprimé
: un mot d'avis de leur part fervira de
regle.
164 MERCURE DE FRANCE.
5 °. Il eft inutile d'obferver que lesad
miniftrateurs s'interdifent la faculté de
concourir , ni d'ajouter que la dépenfe de
ce petit établiffement fe tait entierement
à leurs frais. Accoutumés au plus exact
fcrupule & à de plus grands facrifices , ils
feront bien dédommagés fi cet effai a
quelque fuccès , & s'il peut encourager à
rechercher encore , par la même voie ,
l'éclairciffement de tant de queftions d'économie
politique fur lefquelles on n'eft
pas d'accord.
6°. Les mémoires feront adreffés, francs
de port , avant le premier Décemb. 1769,
à M. PROST DE ROYER , écuyer , avo
cat au parlement , adminiftrateur de l'hôpital-
général, à Lyon.
I V.
Berne.
La fociété économique de Berne tint,
le & Avril dernier , fon affemblée publique
pour la diftribution des prix annuels.
Celui d'une médaille d'or de 20 ducats
fur la queftion , concernant la meilleure
théorie pour la découverte des fources , fut
adjugé au mémoire allemand avec la
devile : Intueri naturam & fequi , dont
JUIN. 1769 .
165
M. Grouner,fecretaire baillival de Lands
houch & Fraubronne , de l'académie impériale
des curieux de la nature & membre
de cette fociété , eft l'auteur.
>
Le fecond prix , de même valeur , fur
la meilleure théorie pour la conftruction des
foyers , poëles & cheminées , fut partagé
entre le mémoire françois , portant la dẹ-
vife : La coutume rend tout facile , & le
mémoire allemand : Qui frigus collegit
furnos & balnea laudat , l'un de la compofition
de M. Ritter , architecte à Berne ,
& l'autre de celle de M. Venel , chirurgien
à Orbe. Parmi les autres piéces de
concours , on diftingua celle qui contenoit
la devife , Statfua cuique dies..
Les questions , propofées pour l'année
courante , font , 1 ° . Celle que la hautechambre
économique a chargé la fociété
d'annoncer : fçavoir , Quelsfont les moyens
les plus fürs de contenir dans leur lit les
torrens & les rivieres de ce pays , particu
lierement l'Aar ; de prévenir le plus fûrement
& à moins de frais les ravages &
inondations auxquelsfont exposés lesfonds
adjacens ; quelle méthode & quels matériaux
font les plus propres pour la
conftruction & l'entretien des digues ,
entreprises dans ce but. Qui conque
aura pleinement fatisfait à tous les
points
166 MERCURE DE FRANCE.
de la part
da
de
de cette question , recevra ,
gouvernement , une médaille d'or de 20
ducats . 2 ° . Dans quel cas eft il néceffaire
de faire fuccéder alternativement la culture
des grains & celle des prairies fur le même
terrein; quelle regle faut il obferver pour
but , fuivant la diverfe expofition & la dif
férente nature de chaque fol. Le prix
cette queftion eft aufli une médaille d'or
de 20 ducats. 3 °. Le baron de Beroldin
gue en offre un autre de cinq louis d'or
neufs à celui qui indiquera la préparation
la meilleure & la moins difpendieufe des
divers engrais provenans des animaux ,
relativement à la variété des terres & des
plantes. En outre la fociété propofe pour
l'année 1770 , le prix d'une médaille d'ot
de 20 ducats pour le meilleur mémoire
fur l'état actuel , les défauts & le perfection.
nement de l'économie de nos Alpes & montagnes
, & de tout ce qui concerne la fruiterie
dans les diverfes contrées montueufes
du canton . Au refte , les piéces en concours
doivent être adreffées dans le courant
de ces années à M. Thormann d'Ocon
, fecrétaire de ladite fociété.
RANC JUIN. 1769. 167
dela
ཨུ་ ཀུ་
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
On a donné , dans le concert fpirituel
du dimanche 14 Mai dernier , un motet
à grand choeur de la Lande. L'abbé Platel
, très belle balfe-taille & très bon mu
ficien , a chanté Diligam te , motet à voix
feule qui a été applaudi . Nous n'avons
rien à ajouter aux éloges que nous avons
donnés avec tous les amateurs au jeu fini
& aux fons délicieux que M. Bezozzi tire
du Hautbois . On a entendu avec un nouveau
plaifir Exultate jufti , motet à deux
voix de M. d'Auvergne , & parfaitement
exécuté par Mile Fel & M. le Gros. Il y
a dans ce motet un paffage d'éclat , & en
quelque forte périlleux , dont l'organe brillant
& exercé de M. le Gros triomphe
avec honneur. M. Cramer , premier violon
de la mufique de S. A. S. Mgr l'Electeur
Palatin , a exécuté un concerto de
violon de fa compofition . On ne peut
mettre plus de feu , plus de précifion
plus d'art & de force dans l'exécution
que ce jeune virtuofe qui étonne & enchante
à la fois par la beauté des fons &
168 MERCURE DE FRANCE.
par l'énergie de fon jeu. M, Frantzl ,
violon pareillement attaché à la mufique
de l'Electeur , que l'on a entendu l'année
pallée au concert fpirituel , y a fait plaifir
par un jeu élégant & précieux ; mais il
nous femble que M. Cramer joint à ce
beau fini une fupériorité , une univerfalité
de talens qui le rend maître de tous
les ftyles & de tous les genres. Le concert
a fini par Confitebor tibi Domine , & c . mo
tet à grand choeur attribué à Pergoleſe . Ce
motet , dans lequel il y a de beaux traits,
du chant & des effets d'harmonie ; mais
dont la mufique eft inégale , quelquefois
diffufe & d'une expreffion vague , ne nous
a point paru dans la maniere de Pergo
lefe , dont la compofition eft toujours fimple
, raifonnée , énergique & pittorefque.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de mufique a remis
fur le théâtre , le mardi 2 Mai dernier ,
Omphale , tragédie lyrique en cinq actes ,
dont les paroles font de la Morhe , &
dont la mufique, qui étoit de Deftouches,
a été refaite par M. Cardonne , ordinaire
de la mulique du Roi,
La
JUI N. 1769. 169
La fcène fe pafle à Sardis , capitale de
la Lydie , & le théâtre repréfente des arcs
de triomphe élevés à la gloire d'Alcide
devant le temple de Jupiter . Iphis , prince
d'Ecalie & compagnon d'Alcide , fe
plaint du pouvoir que l'amour exerce fur
fon coeur . Il aime Omphale , & s'indigne
de fi mal imiter Alcide dont on annon .
cé le triomphe par un bruit de trompettes
; il paroît , il a foumis les peuples rebeles
qui s'étoient révoltés contre Omphale
; tout a fléchi fous fes armes , mais
il éprouve lui même les traits de l'amour,
il eft vaincu par la Reine pour laquelle il
vient de vaincre , & les deux amis font
rivaux fans le fçavoir. L'objet de leur
tendreffe , Omphale paroît fuivie d'une
troupe de Lydiens qui portent des drapeaux
où font repréfentés les travaux
d'Alcide ; la Reine lui marque fa reconnoiffance
, & les peuples de fa fuite célébrent
par leurs chants les triomphes du
vainqueur; mais un prix plus flatteur eft
l'objet de fes voeux peu fenfible aux
honneurs qu'on lui rend , il entre avec
indifférence dans le temple de Jupiter où
l'on va confacrer les dépouilles des vaincus.
Omphale , au fecond acte , paroît dans
fon palais , & fa confidente Céphife la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
félicite de la conquête qu'elle a fait d'Alcide
cette victoire eft le plus grand des
malheurs de la Reine. La gloire & la ,
puiffance font quelque , fois de foibles
avantages pour déterminer une ame plus
tendre qu'ambitieufe ; Omphale préfére
le jeune Iphis au fils de Jupiter : mais
elle ignore les fentimens de ce prince
& projette de pénétrer le fecret de fon
coeur , lorfqu'il vient lui- même annoncer
à la Reine la fête qu'Alcide lui prépare..
Omphale ne cache point à Iphis que les
foins de ce héros ne font que fatiguer un
coeur prévenu par un autre ; Iphis éprouve
à cet aveu la douleur d'un ami fidele & le
défefpoir d'un amant malheureux , &
lorfque la Reine eft prête à lui avouer,
qu'il eft celui qu'elle préfere , elle voit ,
paroître fon rival. Les amans dédaignés.
font tout à contre- tems . Les jeux qu'Alcide
offre à la Reine en font reçus comme
ils en étoient defirés , & cette fête , venue
fi mal- à- propos , eft troublée par des
démons armés de torches ardentes qui
mettent le feu au palais & le renverfent.
Ils étoient envoyés par Argine , fameuſe
magicienne , qu'Alcide a trahie & qui
paroît fur un tourbillon de flammes. Alcide
s'excufe fur la fatale paffion qui le
furmonte.
t
E
171
JUIN. 1769 :
andde
ه د ل ی ا
foible
Les amours , par vos mains, m'offroient de douces
chaînes ;
Les plaifirs m'appelloient fous votre aimable loi ;
Mais le fort me condamne à d'éternelles peines ,
Les jours heureux ne font plus faits pour moi.
Argine ne fe paye pas de fi mauvaiſes
raifons ; elle jure d'immoler fa rivale , &
les projets de fa vengeance terminent le
deuxième acte.
Le théâtre repréfente , au troifiéme, le
jardin d'Omphale. Cette infortunée princeffe
vient y déplorer fa trifte fituation ,
& Argine , qui paroît fans en être vue ,
l'obferve pour furprendre le fecret de fon
coeur. Les amans , lorfqu'ils font feuls , fe
plaifent à s'entretenir de l'objet de leur
amour ; Omphale fe plaint qu'un événement
fatal l'a privée du plaifir de déclarer
fa tendreffe à celui qui l'a fait naître ;
mais elle ne prononce point fon nom , &
Argine , qui ne doute point que ce ne foir
fon infidéle , réfoud , en ce moment , la
perte de fa rivale. Le jour de fa naifance
que l'on va célébrer , fera celui de fa
mort. Omphale ignore le fort qui la me
nace , & fe place fur un trône de fleurs
pour entendre les chants & voir les dan
fes d'une troupe de Grecs & de Grecques
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
choifis pour célébrer fa naiffance ; mais
fon coeur ne peut fe livser au plaifir que
lui offrent ces jeux. Elle congédie les peuples
pour fe livrer à fa mélancolie. En ce
moment des démons fortent des enfers ,
Penchantent fur le trône de fleurs où elle
eft affife. Argine s'avance pour lui percer
le coeur ; Alcide , qui paroît , lui arrache
le poignard des mains ; les démons enlevent
Omphale & l'acte finit par les imprécations
d'Argine & d'Alcide.
Le théâtre offre aux yeux une folitude
où Argine fait fes enchantemens. Iphis
vient y déplorer fa trifte fituation qu'il
voudroit terminer avec fes jours ; mais ,
L'amour , même le moins heureux ,
Nous attache encore à la vie.
Alcide eft plus malheureux encore. Argine
vient de lui apprendre qu'un rival a
fur lui la préférence ; ce rival n'eft point
encore connu , & la magicienne , preffée
par Alcide , emploie fon art pour le découvrir.
Il lui apprend qu'Omphale &
fon amant feront unis dès ce jour dans le
temple de l'Amour. La fureur d'Alcide
redouble par l'image qu'il fe fait du bon
heur des amans.
CE
173
JUI N. 1769:
·lespe
e. En:
www
Iper
Le flambeau de l'amour brille devant leurs pas ,
Tandis
que
celui des furies
Porte aufond de fon coeur larage & le trépas .
Il fort . La fcène change au cinquiéme
acte , & repréfente le temple de
l'Ainour. La Reine offre à ce dieu des
facrifices ; fes voeux font exaucés. Iphis
paroît , & apprend , de la bouche de fon
amante , un fecret que fon coeur ne peut
plus contenit ; tous deux fe livrent à leur
tendreffe mutuelle , lorfque la fureur d'Alcide
vient troubler leur bonheur. Il veut
d'abord immoler la maîtreffe ingrate & .
l'ami perfide ; mais un fentiment plus généreux
s'empare de fon ame . La gloire
fe fait entendre à fon coeur. La vettu le
pénétre comme un trait de flâme ; il eſt
digne fils du plus grand des dieux ; il pardonne
, & ne veut plus vivre que pour
faire le bonheur de fon amante & de fon
ami . Les peuples chantent le triomphe
que ce héros vient de remporter fur luimême
, & forment des danfes qui terminent
la fête & le fpectacle.
Cet opéra , qui n'avoit pas été remis
depuis dix-fept ans , n'auroit pas manqué
d'offrir les agrémens de la nouveauté s'il
n'eût préfenté des fituations communes &
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
une action trop indifférente. Les héros per
vent intéreffer par leurs foibleffes ; mais
celle qui retient Hercule aux pieds d'Om.
phale a toujours paru fi ridicule , que de
quelque maniere qu'on veuille l'annoblir
, l'imagination ne préfente jamais
qu'un héros en quenouille. Iphis eft un
amoureux tranfi ; Omphale , une Reine
foible ; Argine , une furieufe qui ne fçait
ce qu'elle veut, ce qu'elle fait , ce qu'elle
dit , & qui , après avoir fait beaucoup de
fracas , difparoît comme elle eft venue
fans qu'on s'en inquiéte davantage . La
générofité d'Alcide même ne peut intéreffer
le fpectateur , parce qu'il n'a point
été touché de fon amour , & que des paf
fions qui n'ont fait éprouver que de l'indifférence
, ne peuvent à la fin exciter de
l'admiration .
Ce poëme , dont la Mothe eft l'auteur,
eft affez bien écrit & n'a d'autre défaut
que le choix du fujet. La nouvelle mufique,
qui eft de M. Cardone , offre du chant
& des graces. On ne peut lui reprocher que
de n'être pas toujours affez varié ; ce qui
nuit quelquefois à l'effet , mais n'empêche
pas d'y remarquer un grand nombre
d'airs très-agréables qui reçoivent les applaudiffemens
qu'ils méritent; ceux qu'obJU
IN. 1769. 17 $
e
tiennent les acteurs font également partagés
entre Madame & M. Larrivée , qui
remplilent très bien les rôles d'Omphale
& d'Alcide ; Mlle Duplan , qui à remplacé
Mile Dubois dans celui d'Argine ; &
M. Legros , qui rend très bien celui d'lphis.
Les ballets du premier , du deuxiéme
& du cinquiéme acte , qui font de M.
Lany , ont été applaudis ; celui du quatriéme
eft de M. Laval , & celui du 3º eft
de M. Veftris , qui reçoit de nouveaux
applaudiffemens dans le pas de deux ,
qu'il y exécute avec Mlle Heinel , dont le
talent fe fait admirer de plus en plus chaque
jour par le Public , & même par les
connoiffeurs qui paroiffent ne rien defirer
dans la danfe de cette excellente danfeg.
fe , fi ce n'eft qu'elle penche un peu moins
la tête en arriere , ce qui fait quelquefois
paroître le cou trop raccourci & la tête em.
manchée trop bas dans les épaules . C'eft
avec confiance que nous afons rifquer
cette obfervation . Le mérite fupérieur eft
toujours docile . Il n'y a que les demi - talens
qui foient opiniâtres ; d'ailleurs un
journal fait pour contenir les louanges
que le Public accorde aux artiftes , doir
auffi fervir à leur faire paffer fes confeils .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont remis far
leur théâtre , le mardi 8 Mai dernier , la
Reconciliation Normande , comédie en
cinq actes de Dufrefny , piéce finguliere
& féconde en caracteres & en traits comiques
. M. Bellecourt , qui a fait une étude
approfondie de fon art ; M. Molé , qui
prend fi bien l'efprit de fes rôles ; M.
Bonneval , qui met beaucoup de vérité
dans fon jeu ; M. Feulie , qui a une action
vive & naturelle ; Madame Drouin trèsbien
placée dans les rôles de caractere
Madame Bellecourt , qui a de la gaïté &
qui l'infpire , ont fait beaucoup de plaific
dans cette comédie , qu'ils ont rajeunie
par leur talens.
Dans un petit ouvrage qui a pour titre :
Lettres fur l'état préfent de nos spectacles ,
M. de la Dixmerie avoit dit que la tragédie
d'Iphigenie en Aulide étoit terminée
par un récit qui ne produifoit qu'un
effet médiocre , quoique l'expreffion &
les détails en foient admirables . Quel
effet , au contraire , avoit- il ajouté , ne produiroit
pas l'action que renferme ce récit,
;
JUI N. 1769. 177
Gelle étoit placée fous les yeux du fpectateur
? Si l'on voyoit d'un côté Achille ,
menaçant & furieux , s'emparer d'Iphigenie
, placer autour d'elle une troupe de
guerriers ; Clitemneftre , les exciter à défendre
les jours de fa fille ; Agamemnon ,
près de l'autel ,
Pour détourner les yeux des meurtres qu'il préfage
,
Ou pour cacher fes pleurs , fe couvrir le viſage.
Eriphile , par fon inquiétude & fon
maintien ,
Du fatal facrifice accufant la lenteur.
Si l'on voyoit , d'un autre côté , briller
les armes menaçantes des Grecs ; fi tout
annonçoit un combat inévitable & fanglant
, & qu'alors Calcas , s'avançant entre
les deux partis & fufpendant le carnage
, prononçât , d'une voix prophétique ,
ces vers de Racine :
Vous , Achille , & vous , Grecs , qu'on m'écoute...
Si, lorfque ce grand prêtre s'avance pour
faifir Eriphile , elle lui crioit :
Arrête , & ne m'approche pas :
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Le fang de ces héros dont tu me fais defcendre ,
Sans tes profanes mains fçaura bien ſe répandre...
Si, en parlant ainsi , elle couroit prendre
fur l'autel le couteau facré , s'en frap
poit , expiroit , & qu'un coup de tonnerre
accompagnât ce facrifice ; un pareil dé
nouement n'acheveroit- il pas de faire un
chef d'oeuvre de cette tragédie ?
On n'ofoit prefque rien , en fait d'ac
tion tragique , du tems de Racine ; il eft
à croire que s'il avoit compofé cette tra
gédie de nos jours , il eût ofé davantage.
On parloit , chez Madame la Ducheffe
de *** , de cette idée de M. de la Dix
merie ; M. de Saint - F. dit qu'il croyoit
qu'on pouvoit la remplir , en confervant
les mêmes vers de Racine , & en n'y en
ajoutant que fept ou huit pour lier le fpec
tacle ; il l'exécuta le même foir ; on l'engagea
à communiquer aux comédiens ce
qu'il avoit fait: ils en furent très contens,
& ils comptent donner inceffamment ce
dénouement d'Iphigenie en action .
LETTRE de M. Ch. ***
J'AI
affifté à la
repréſentation que les
comédiens
François ont
donnée, le is Mai
FRANC JUIN. 1769. 179
e fas
7 pers
sdefa
e?
Ces
Deck
1010
Cerv
dernier , de la tragédie de Médée ; &
d'après mes obfervations fur les fpectateurs
& fur moi - même , j'ai fait les réflexions
qui fuivent.
Pourquoi eft- on moins affecté lorfque
Médée veut égorger fes enfans , que dans
le moment où Beverley veut égorger le
fien ?
Est-ce
que l'action
de Médée
, dont
le
principal
motif
eft de fe venger
d'un
époux
infidéle
, n'a pas un caractere
d'horreur
, égal
au moins
à celui
de l'action
de
Béverley
qui , la cervelle
troublée
par fes
infortunes
& par
le poifon
, veut
profiter
du fommeil
de fon fils , pour
le fouftraire
,
par la mort
, au deshonneur
qui l'attend
?
Béverley a feulement le deffein d'affaffiner
fon fils : lorfqu'il eft fur le point
de l'exécuter , l'enfant fe reveille , & le
poignard échappe des mains du pere attendri
: Médée , dans la même pofition ,
ne réfifte pas davantage aux larmes de fes
enfans. Ces deux actions étant à peu près
femblables , extérieurement ; ne devroient
- elles pas produire , à-peu- près ,
le même effet dans l'ame des fpectateurs
?
Il est bien vrai que les différens motifs
qui déterminent l'une & l'autre de ces
actions, excitent feuls le plus ou le moins
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de fenfibilité. Mais pourquoi donc a ton
eu de l'horreur pour Béverley ? Et pourquoi
les fpectateurs ont - ils vû indifféremment
Médée , abandonnée à la rage
qui la tranfporte , lever le poignard fie
fes enfans , frémir , pleurer fur elle - mê
me & fur eux , rejetter fon deffein , le
reprendre & le profcrire enfin pour le
moment ? Je dis
indifféremment ; car,
à l'exception des Dames qui , en gé
néral , font dans l'ufage de pleurer à tou
tes fortes de tragédies , perfonne ne m'a
paru violemment touché.
Si l'on convient que l'action de Médée
eft trop barbare pour nous émouvoir ,
qu'elle eft rebutante , ce fera convenir en
même tems que celle de Béverley ne lui
reffemble pas ; car l'impreffion , qui eft
plus ou moins grande , relativement au
motif , n'étant plus la même , le motif
doit être différent ; & l'action de Médée,
qui ne nous a point fait frémir , ne fera
que barbare , tandis que celle de Béverley,
qui nous a effrayés , fera terrible ,
digne de la tragédie. Alors aura - t- on eu
raifon de s'élever par- tout , avec une efpéce
de fanatifme , contre cette piéce qui,
d'ailleurs , n'eft qu'un effai dans un genre
qui manque à notre théâtre , & qui , cultivé
avec prudence , feroit peut- être une
JUIN. 1769. 181
abondante fource de richelles nouvelles ?
Aura - t-on eu raifon de crier à l'Anglomanie?
Comme fi c'étoit un crime de
transporter fur notre théâtre ´un certain
nombre de tableaux énergiques , d'après
nature , par quelques maîtres qu'ils ayent
été faits !
Béverley a déchiré nos coeurs ; chaque
fpectateur , faifi de terreur , a involontai
rement caché de fes mains fon vifage
inondé de pleurs ; & nous voyons tranquillement
Médée s'apprêter à égorger fes
enfans , fans aucune raifon admiffible !
N'apperçoit- on pas dans cette contra→
diction de notre jugement , un peu de
cette jaloufie nationale , de ce dédain de
préjugé , que nous reprochons à nos voifins?
On les accufe de ne trouver rien de bon
que ce qui vient d'eux : je ne fçais pas
s'ils ont raifon ; mais auroit - on abſolument
tort d'intenter contre nous une pareille
accufation ?
Suppofons que nous ne foyons pas tachés
de ce petit vice , gâtés par le microf
cope de l'habitude , pouvons nous , dénués
de ce fecours , prononcer fur des ob.
jets , tout à fait différens de ceux que nous
obfervons perpétuellement ?
Je le répéte : Beverley a déchiré nos
182
MERCURE DE
FRANCE.
coeurs : un fanglot étouffé s'eft échappé de
nos entrailles , & a interdit l'acteur char
gé du rôle principal ; & je n'ai pas remar
qué qu'on frémit à la vue de Médée .
Je dois ajouter que
Mademoiſelle Dumefnil
faifoit ce rôle ; & en la nommant,
je lui donne le feul éloge au- deffus duquel
elle ne foit point .
Si ces
différentes queftions font bien
fondées , fi elles méritent une réponſe fa
tisfaifante , je prie qu'elles foient propo
fées dans le
Mercure.
COMÉDIE
ITALIENNE.
LES
Comédiens Italiens
continuent
avec le plus grand fuccès les
repréfentations
du
Déferteur , piéce
intéreffante &
Comique qui allie les pleurs & les ris par
le
contrafte de la gaïté & du
pathétique
prefque dans les mêmes
fituations. L'art
de M.
Sédaine , qui
confifte
principalement
à
donner un
caractere
particulier à
tous fes
perfonnages , fait le fuccès de fon
talent & eft la caufe de la
fenfation vive que
fes piéces
produifent fur les
fpectateurs ; ce
qui doit
augmenter à mefure que l'on apperçoit
les détails. Le vrai de
l'imitation
plaît fur le
théâtre
comme dans la pei
INCE 1769.
183
JUIN.
world
pastes
"
M
ture. M. Sedaine a tranſporté ſur la scène
la maniere de M. Greuze ; il n'y produit
rien que d'après des études faites dans la
fociété. Ses acteurs , même dans les
plus petits rôles , ont tous des traits qui
leur font propres ; comme les figures
des bons tableaux que l'on croit reconnoître
par un certain air de vérité & de
naturel. On peut fe rappeller non - feulement
les perfonnages du Déferteur , mais
encore ceux des autres drames de M. Sedaine
. On y trouvera toujours cette attention
à donner une phyfionomie à fes perfonnages
; il ne fait quelquefois que les
efquiffer , mais fes moindres touches fona
toujours effentielles.
Le 4 Mai , les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréfentation d'Atlequin
Charbonnier. Cette petite piéce eft
tirée d'un grand canevas italien que M.
Goldoni fit autrefois pour le fameux Sacchi
.
L'idée la plus avantageufe qu'on en
pourroit donner feroit de peindre , s'il
étoit poffible , le jeu naïf & naturel de
M. Carlin ; fa gaïté fi vraie , fi bien ajuftée
au caractere qu'il repréfente , & fes
mouvemens , toujours fi pleins de
& de juftelfe ; mais nous nous contente
grace
184 MERCURE DE FRANCE.
rons du court extrait qui pourra donner
aux amateurs de ce genre le defir de voir
cette jolie bagatelle.
Ergafte , payfan riche , le premier da
canton , eft amoureux d'Argentine , foeur
d'Arlequin charbonnier en chef. Celle - ci
le
paye d'un jufte retour. Il ne s'agit plus
que d'avoir le confentement du frere dont
elle dépend. Ergafte fe charge de le demander.
Refté feul , il entend A lequin à
la tête de fes charbonniers , chantant avec
beaucoup de gaïté une chanfon joyeuſe
dont le refrain eft :
J'étois , j'étois malade d'amour ,
Et j'en fuis foulagée.
Tous les charbonniers répétent en
choeur le refrain. Arlequin leur a fait ceffer
le travail , & fe difpofe à aller avec
eux manger la foupe. Ergafte lui demande
deux minutes d'audience . Arlequin , après
quelques lazzis de gourmandife , renvoie
fes gens & fe prépare à écouter le payfan.
Celui-ci prend un long détour pour dire
à Arlequin qu'il eft amoureux de fa four;
ce qui n'impatiente pas médiocrement le
charbonnier plein d'appétit. Enfin on
s'explique . Argentine eft demandée . Ce
feroit avec bien du plaifir que je vous
f
JUI N. 1769 . 185
l'accorderois , répond Arlequin ; mais il
y a une petite circonftance... A ce mot
de circonftance l'amant ardent d'Argentine
ne peut fe contenir ; il effraie , par fes
menaces & fes tranfports , le timide Arlequin
qu'il étouffoit auparavant de fes careffes.
Ce feu d'Ergaſte , & la fraïeur du
charbonnier , retardent agréablement pour
quelque tems l'explication de cette circonfiance
, qui eft la parole qu'Arlequin
a donnée de marier fa fæeur à Scapin , concierge
du château de M. Pantalon . Nouvelle
fureur d'Ergafte qui peint Scapin
comme un homme méchant , fourbe ,
fuffifant , & c. Arlequin , qui n'a promis ſa
foeur que par crainte , voudroit bien retirer
fa parole , pour la donner à Ergafte.
Celui - ci , après bien des tranfitions de la
joie à la fureur , & de la fureur à la joie ,
fe charge enfin de parler à M. Pantalon ,
qui vient le jour même pour paffer le
mois de Mai à ſon château , & d'obtenir
de lui que Scapin fon concierge n'épouſe
pas Argentine. Les efprits un peu calmés,
le riche Ergate offre à Arlequin le fort le
plus beau , s'il lui donne fa foeur . —Tu
ne feras plus charbonnier , il faut etter
tous ces habits au feu , abandonner tout...
Mais que me restera- t- il , dit Arlequin ,
J
186
MERCURE DE FRANCE.
& comment ferai- je pour vivre? -Tout
ce que j'ai tu l'auras. Avrai.- Comment!
& li je veux inanger un chapon . -Avrai,
-Et s'il me prend envie de goûter des
macaroni . Avrai , &c . Après une lon M
gue & très - plaifante énumération des
goûts d'Arlequin , toujours fuivis d'avai
à la maniere italienne , Arlequin eft plas
que jamais décidé à donner fa foeur à Er
gafte , fi celui- ci vient à bout de le déga
ger. Cette fcène eft jouée avec le plus
grand feu de la part de M. Zanuzzi. Le
mérite de ces deux acteurs fait valoir par
faitement celui de cette fcène , très - pl
quante par elle- même. Celle qui fuit la
contrafte très bien . Le fourbe Scapin,
d'un air
flegmatique & fournois , vient
faire fouvenir Arlequin de fa promelle.
Il veut d'abord fe tirer d'affaire par un
imbroglio comique ; obligé de s'expliquet
avec plus de clarté , il refufe nettement
fa foeur au concierge . Scapin lui en de
mande les raifons. Elles font toutes fim
ples , dit Arlequin , c'eft qu'Ergafte eft un
galant - homme , & qu'on dit que vous
êtes un fripon , un fourbe , &c. D'ail
leurs , Ergafte m'a promis , avrai chapons,
avrai macaroni , avrai habits , & c. , &
avec vous je n'ai jamais entendu un avrai.
JUIN. 1769. 187
Scapin fe retire avec une froideur équivoque
dont Arlequin s'applaudit affez
mal à -propos ; car à peine a- t- il fait venir
fa four pour lui annoncer fon mariage
avec Ergafte , que Scapin , avec un fufil
, paroît , fuivi de deux payfans pareillement
armés. On enleve Argentine ; on
la fait entrer dans le château , & Scapin ,
avec fon fils , empêche Arlequin de la
fuivre. Ergafte , inftruit de cet événement,
eft tranfporté de rage. Il accufe Arlequin
de lâcheté , & s'engage à réparer fon hon.
neur en mettant le feu au château à l'aide
de fes charbonniers . On ne conçoit
pas bien comment Ergafte donne un confeil
qui eft auffi dangereux pour fa maîtreffe
que pour fon rival , ni comment il
n'entre pour rien lui - même dans cette
vengeance , qu'il abandonne entierement
à fon beau - frere prétendu. Mais il n'en
eſt pas moins plaifant de voir arriver en
ordre une vingtaine de charbonniers
avec Arlequin à leur tête , armés chacun
d'un baton ferré , & portant fur leur dos
un fagot & une botte pleine de matieres
combustibles. Arlequin les fait ranger fur
deux lignes , & leur fait faire un exercice
très-comique & très ingénieux . A droite,
à gauche , remettez - vous , la main au
188 MERCURE DE FRANCE.
briquet , feu. A cet ordre tous les briquers
font feu , & chacun , en courant ,
va jetter fon fagot à la porte du château .
Le général Arlequin , pour mieux encourager
fes gens , leur faitune harangue, comme
cela eft jufte . Mes amis , leur dit- il ,
fi la fortune ne feconde pas nos voeux , fi
nous fommes obligés de fuir , fongez que
je fuis votre capitaine , & que je dois être
le premier. Comare on eft prêt de mettre
le feu aux fagots on voit paroître un pavillon
blanc fur les murs du château . On
s'arrête , le pont- levis fe baiffe . Scapin ,
vêtu en héraut , s'avance auprès du géné
ral charbonnier , lui demande le fujet de
la guerre . L'enlevement de ma foeur.
-Hé M. Arlequin , ce n'eft qu'une plai
fanterie. Je céde fi bien mes prétentions
à Ergafte que je veux même faire le repas
de nôce , & c'eſt pour cela que j'ai fait
entrer Mile Argentine dans le château .
Comme Arlequin doute un peu de la vé
rité du fait , on lui fait paffer fous le nez
une partie des plats qui doivent compofer
le feftin. Cette vue & cette odeur
achevent de faire donner Arlequin dans
le piége . Choififfez donc , mes amis , dit
il à fes gens , ou le combat ou le repas .
Ces courageux foldats n'ont qu'une voix
JUI N. 1769. 189
pour le repas. Ils font renvoyés. A peine
Scapin eft-il feul avec Arlequin qu'il lui
met le couteau fur la gorge & veut le
tuer. Il en eft empéché par l'arrivée de
M. Pantalon , inftruit de tout par Argentine
& Ergate, Il confent au mariage ,
récompenfe Arlequin , chaffe Scapin , &
vent même le livrer à la rigueur de la
juftice ; mais le généreux Arlequin demande
& obtient la grace . S'il y a , dit- il ,
un bergamafque capable de deshonorer
fa patrie , il faut qu'il y en ait un autre
digne de réparer fon honneur .
Cette petite piéce , jouée avec beaucoup
d'efprit & de feu , a déjà été connée
plufieurs fois , & fe voit toujours avec
un nouveau plaifir .
Le 16 Avril , le Sr de la Haye a débuté
dans le rôle du prince de Ninette à la
cour , & a continué fes debuts les jours
fuivans par les rôles d'amoureux dans Ifa .
belle & Gertrude , le Maréchal , &c . On a
trouvé , à cet acteur , de la nobleffe dans
le maintien , de l'intelligence dans le dia
logue , de la facilité dans l'organe , une
bonne maniere de chanter; mais pas affez
de voix pour le théâtre de Paris. Il s'eft
retiré après les debuts .
Le 13 Avril , le Sr Belleval a joué, fans
190 MERCURE DE FRANCE.
être annoncé , le rôle de Dorimon le pet
tit maître dans les foeurs rivales ; & quel
ques jours après , celui du lord Hurewell
dans le Roi & le Fermier. On efpére ,
qu'en travaillant fa voix , il pourra fe ren
dre utile au théâtre auquel il ſe deſtine .
ARTS.
GRAVURE.
I.
Les ruines de Paftum , autrement Po
fidonia , ville de l'ancienne grande
Gréce , au royaume de Naples : ouvrage
contenant l'hiſtoire ancienne &
moderne de cette ville ; la defcription
& les vues de fes antiquités ; fes inf
criptions , &c. avec des obfervations
fur l'ancien ordre dorique . Traduction
libre de l'Anglois, imprimée à Londres
en 1767 ; par M. *** , & à laquelle
on a joint des gravures & des détails
concernant la ville fouterraine d'Herculanum
, & autres antiquités , principalement
du royaume de Naples ; deux
petits tombeaux de Villa Mathei ; des
vues du Mont Vefuve , de Capoue ,
& une carte exacte des lieux dont il eft
JUIN. 1769. 191
IL
parlé dans cet ouvrage ; volume in fol.
prix broché 16 liv . A Londres ; & fe
trouve à Paris , rue Dauphine , chez Ch.
Antoine Jombert , libraire du Roi pour
l'artillerie & le génie , à l'image Nôtre ,
Dame ; chez M. Dumont , profeſſeur
d'architecture , auteur des gravures , rue
des Arcis ; & Lacombe , libraire , rue
Chriftine.
La paru à Londres , en 1767 , un ouvrage
anonyme imprimé en un volume
infolio , charta maximâ , chez B. White,
pour llee compre de l'auteur , & fous le ritre
de The ruines ofPaftum ; c'eſt - à - dire ,
les ruines de Pæftum on Pofidonia , ville
de la grande Gréce , au royaume de Naples
, &c. C'eft la traduction libre de cet
ouvrage qui paroît aujourd'hui , & à laquelle
on a ajouté plufieurs notes utiles ,
Il faut diftinguer cette production de
celle de M. Thomas Major , graveur de
Sa Majefté Britannique , qui a été publiée
l'année derniere , à - peu-près fous le même
titre , en un très- grand volume in fol.
Le mérite du travail de cet artifte ne diminue
en rien l'utilité de la nouvelle production
que nous annonçons . La matiere ,
quoique la même , a été traitée différem192
MERCURE DE FRANCE.
ment. Ce font par conféquent deux objets
de
comparaifon que l'on offre au Public.
M. Dumont , d'ailleurs , eſt entré dans de
plus grands détails. Il a donné des plans
exacts , ainsi que des élévations géomé
trales des temples de Pofidonia , graves
d'après les deffins de M. Soufflot , & fui
vant les mesures que ce célébre artiſte en
prit en 1750. Ce dernier ouvrage peut
donc être regardé comme un fupplément
à celui de M. Thomas Major. M. Dumont
eft le premier qui ait fait connoître
par la gravure , les fameux temples de
Pæftum , les monumens les plus anciens
& les mieux confervés de l'architecture
grecque dans fon aurore. Il en publia fept
planches en 1764 , & en expliqua le ſujet
par un fommaire, Ses planches anciennes
font aujourd'hui augmentées d'une vue
générale de la ville de Pæftum , & de l'inf
cription d'un farcophage déterré aux environs
de cette ville. Il y a joint huit au
tres planches qui font ; 10. le réfervoir
d'Agrippa , ou autrement , pifcina mirabilis
, fitué entre Bayes & le
féne : 2 °. Le plan du Forum , ou peut- être
de Mycap
du Chalcidique de la ville d'Herculanum :
3°. Les plan & profil d'un caveau qu'on
croit avoir été là fépulture de quelques
familles
FRANC 193
JUI N. 1769.
enkdea
Freask
2014,
M.
familles d'Herculanum : 4°. & 5 ° . Deux
tableaux , dont l'un donne le plan & l'autre
l'élévation du Mont Vefuve , tel qu'il
étoit en 1750 , lorfque MM. Souflot &
Dumont furent eux - mêmes à portée d'en
juger & d'en mefurer les diverfes parties :
6°. La planche , qui fuit immédiatement
celles du Vefuve , repréfente une vue de
la ville de Capoue , dans le lointain de
laquelle on diftingue le volcan dans un
moment d'exploſion : 7 ° . & 8 ° . La repréfentation
de deux petits coffres cinéraires
antiques de Villa Mathei , près de Rome;
ils font en forme de tombeaux , & l'on
croit qu'ils paroiffent pour la premiere
fois , quoiqu'ils euffent mérité plutôt les
honneurs de la gravure : 9°. Enfin , la
collection qui , au total , confifte en dixhuit
planches , eft terminée par une carte
géographique , qui fixe la vraie pofition
de Pæftum , & comprend en même tems
les autres lieux dont on a fait mention
dans ce volume.
I I.
L'incendie d'un Port , eftampe d'environ
20 pouces de large fur 12 de haut ;
gravée par Anne - Philberte Coulet
d'après le tableau original de Jofeph
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Vernet. A Paris , chez l'Empereur , gtaveur
du Roi , rue & porte S, Jacques,
au- deffus du petit marché. Prix 3 liv.
Cette eftampe préfente une fcène intéreffante
par l'heureufe oppofition des
ombres & des lumieres , & par les atti
tudes variées & attendriffantes des té
moins de l'embrafement. La
gravure en
eft faite avec foin , & annonce du talent
dans l'artiſte qui l'a exécutée .
I I I.
Portrait de Pafcal Paoli , nommé général
en chef des Corfes le 17 Juillet 1755 .
Ce portrait eft gravé par J. B. Bradel ,
d'après un tableau original venu de
Corfe. A Paris , chez l'auteur , rue des
Sept Voies , vis- à- vis la rue du Four;
prix 24 fols. Ce portrait a des traits de
caractere mâle & guerrier.
Le Portrait de ce général vient aufli
d'être gravé par M. de Marcenay d'après
un portrait récemment envoyé de Corfe
par une perfonne de confidération qui
l'affure très
reffemblant. C'eft la 38
planche de l'oeuvre de l'auteur , chez le
quel on le trouve , rue d'Anjou. Dauphine,
-
FRANC
JUIN. 1769. 195
201
En & chez M. Wille , graveur du Roi , quai
melk des Auguftins .
une
Pa
paris
ntes
ce dot
SVIV .
Portrait de Pierre Jeliote , ancien acteur
de l'opéra de Paris , peint par L. Toqué
, gravé par L. J. Cathelin , qui le
diftribue chez lui , à Paris , quai de l'Ecole
, dans l'allée , entre les deux caffés ;
prix 6 liv.
Ce portrair a 15 pouces de haut fur 11
de large. Il eft hiftorié & d'un travail
précieux & fini. On fe rappellera , en le
voyant , un acteur chéri du Public , & qui
a fait long-tems fur le théâtre lyrique de
la capitale , les délices des gens de goût.
Il est ici repréſenté fous
l'habillement le
plus galant , & tenant dans fes mains la
lyre d'Orphée.
V.
Vues des délices & du château de
Fernayde M. de Voltaire , deffinées
par M. Siguy , & gravées par M.
Queverdo; en trois cartes in 4° .dédiées
à Mgr le duc de Praflin . Elles fe vendent
2 1.5 f. les trois , chez Dulac , cloître
S.
Germain de
l'Auxerrois ; & rue S.
Honoré , vis - à - vis l'opéra.
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
M. de Voltaire dit , dans une lettre
adreffée au deflinateur : J'ai été bien étonn
de me trouver très reffemblant dans de
figures de 4 ou s lignes. C'est unprodiged
l'art. Vos deffins dureront plus que mis
maifons.
·
V I.
t
L'Emplete inutile , eftampe d'environ 16
pouces de haut fur 12 de large . APa
ris, chez de Launay , graveur , ruede
la Bucherie , la porte cochere près la
rue des rats.
Ce fujet , qui a été peint par M. Char
pentier , repréfente une jeune perfonne
qui achete un bouquet. Le graveur luia
donné le titre d'emplete inutile , parce
que la beauté a toujours des ferviteurs qu
s'empreffent de lui offrir les fleurs qui
doivent la parer. Cette gravure , que
de Launay
a fimplement dirigée ,
fait honneur au talent de l'artiste .
GEOGRAPHIE.
I.
M.
DESCRIPTION
geographique & hifto
rique de l'Ifle de Corfe , avec les cartes de
FRANC
197
JUI
N. ´1769
.
dans
-X
fes provinces & des plans des golphes ,
ports & mouillages ; par M. Bellin , ingénieur
de la marine , 1769 : deux volu
mes in-4°.; l'un pour la defcription , avec
cet épigraphe tiré de Phédre : Nifi utile
eft quod facimus , ftulta eft gloria ; & l'autre
, pour les cartes & les plans au nombre
de 35 planches , bien gravées , fous le
nom d'Atlas de l'Ifle de Corfe. Ces deux
volumes fe vendent féparément , fuivant
le befoin que l'on peut avoir de l'un ou
de l'autre. Cet ouvrage , qui devient aujourd'hui
très -intéreffant & très - utile , fe
trouve chez l'auteur , rue du Doyenné ,
près S. Louis du Louvre ; & chez Bailly,
libraire , quai des Auguftins .
Dans l'avertiffement , qui eft à la tête
de la defcription , M. Bellin fait connoître
les mémoires fur lefquels il a travaillé
, & met en état de juger du degré de
confiance qu'on peut avoir dans fes cartes
qui , effectivement , ne reflemblent
en tien à tout ce que l'on a publié depuis
peu fur la Corfe.
Quant à la partie hiftorique , elle y eſt
traitée avec l'exactitudé néceffaire ; on y
trouve le détail des principales révolutions
que cette ifle a effuyées depuis les
tems connus jufqu'à fa derniere guerre
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
avec les Génois ; on y a joint le portrait
des Corfes , leurs ufages , moeurs , coutu
mes , gouvernement , &c.
L'auteur s'eft attaché à faire connoitte
les diverfes productions & le commente
de l'ifle , relativement à chaque canton.
On y trouve auffi une defcription partculiere
des ports , baies & havres , &
Routier des Côtes . Il décrit planeurs rou
tes dans l'intérieur de l'ifle , dont ildonne
une defcription géographique par provi
ces , avec le détail des pieves & villages .
Enfin cet ouvrage est très complet, & ·
paroît ne laiffer rien à defirer:
connoître l'ifle de Corfe.
pour
bien
Le Sr
Denis , ayant été obligé defuf
pendre
l'exécution d'une carte de Notmandie
qu'il avoit annoncée au
Public il
ya quelques années ; fur l'impatience que
différentes perfonnes lui
fontparoître to
les jours d'avoir cette carre , s'eft enfin
déterminé à la finir. Il annonce aujour
d'hui la premiere feuille , dans laquelle fe
trouvent les
villes de Paris , S. Germain,
Poilly , Mantes , Beaumont , Magny,
Chaumont, la Roche- Guion , Vernon ,
les Andelys , Louviers , Evreux , Anet , &c.
FRAK
199
JUI
N.
1769
.
ر
taite
&lem
спади
cripca
hart
Diabet
epart
C25
Il en paroîtra une feuille tous les commencemens
du mois. Prix de la feuille ,
lavée & ornée d'une bordure , 1 liv.
A Paris , chez Denis , rue S. Jacques
vis- à- visle collège de Louis le Grand.
III.
On trouve chez M. Robert de Vaugondy
, géographe ordinaire du Roi , du
feu Roi de Pologne , duc de Lorraine &
de Bar , & de la fociété royale de Nancy ,
à Paris , quai de l'Horloge du Palais , près
du Pont-Neuf , la carte des environs de la
Mer Noire , en deux feuilles , où l'on a
tracé l'Ukraine , la petite Tartarie , la
Circaffie , la Géorgie & les confins de la
Ruffie Européenne & de la Turquie , dé
diées & préfentées à Mgr le duc de Choifeul
, pair de France , miniftre & fecrétaire
d'état.
On vend auffi chez M. Robert de Vaugondy
une carte de l'Ile de Corfe & un
atlas détaillé de Pologne .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
,
MARS & Thétis , cantate à deux voix ,
préfentée à S. A. S. Mgr le duc de Chartres
fur fon mariage avec Mlle de Penthievre
, par M. d'Ō *** auteur des paroles
, miſe en mufique par M. Biffeti ,
fils aîné , maître de chapelle de Naples ,
demeurant à Paris , rue Grenelle S. Honoré
, au coin de la rue Merciere , petit
hôtel de Bourgogne , chez M. Bourdon ;
prix liv . 16 f.; chez M. Jolivet , marchand
de mufique , rue Françoife , à côté
de la petite porte de la Comédie Italienne;
& aux adreffes ordinaires de mufique.
3
I I.
Sixfonates à deux violons & baffes qui
dé- peuvent s'exécuter fur la mandoline ,
diées à S. A. S. Mgr le duc de Chartres ,
par Valentin Roefer , muficien de S. A.
S. Mgr le duc d'Orléans , oeuvre III ;
prix 7 liv. 4 f. A Paris , chez l'auteur, rue
Fromenteau , vis - à- vis la place du louvre,
maifon de M. Lamy , horloger ; & aux
adreffes ordinaires de mufique. A Lyon ,
chez M. Caftau .
JUI N. 1769. 201
REPONSE de M. de la Condamine à la
nouvelle differtation fur la figure de la
Terre.
J'AI
Paris , 2 Mai 1769 .
'AI Vu , dans le Mercure de Mai , l'annonce
d'une differtation nouvelle fur la
figure de la Terre , par laquelle l'auteur
prétend prouver qu'elle eft allongée par les
poles . J'ai d'abord été furpris de n'avoir
entendu parler à perfonne de cet ouvrage;
& quoique je ne puffe douter par fon titre
que l'auteur ne poffédoit pas la matiere
, je n'ai pu me défendre d'être tenté.
de jetter les yeux fur la differtation ; je
n'ai pas tardé à reconnoître que j'aurois
pu m'en difpenfer. Mais , en la parcourant
, j'ai été véritablement affligé de voir
que l'auteur me prodiguoit des louanges
en plufieurs endroits d'un écrit où il accufe
d'erreur les Newton , les Huyghens
& tous les obfervateurs qui ont fourenu
l'aplatiffement de notre globe vers les
pôles , que j'ai prouvé par mes propres
obfervations dans ma mefure des trois degrés
du méridien , imprimée au louvre en
1752.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Si l'auteur de la differtation , quejen'ai
pas l'honneur de connoître , m'eût faitce
lui de m'accufer d'erreur , ainfi. que Lex
grands géométres qui ont écrit fur cette
matiere depuis un fiécle , je me garderois
bien de me plaindre de lui ; mais matheureufement
pour moiik femble m'excepter
, & mon filence pourroit me faire
foupçonner , du moins par quelques lecteurs
, de penfer comme lui . Je fais véritablement
peiné de ne pouvoir répon
dre à la maniere obligeante & Battenfe
dont il parle de moi , qu'en déclarant que
tous les raifonnemens font fondésfor un
paralogifme qui a pu féduire il ya 60 ans,
mais dont il eft facile aujourd'hui de reconnoître
l'illufion , même fans être géométre
, depuis que la queftion de la figure
de la terre a été approfondie & traitée pat
tant de mains habiles ; & fur tout depuis
que toutes les obfervations faites fous le
cercle polaire , fous l'équateur , au Capde
Bonne Efpérance , en Italie , en Allemagne
, en Amérique , & repérées en Frans'accordent
à prouver que les degrés
du méridien croiffent en approchant do
pôle. Mais voici ce qu'il y a de plus fin
gulier dans les objections de l'auteur de
a differtation. Il protefte , pag. 3 , qu'il
fe gardera bien de révoquer en doute des
ce ,
JUIN. 1769. 203
60%
chofes de fait conftatées uniformément
par les académiciens envoyés , foit au Perou
( fous l'équateur ) , foit au cercle polaire
; il convient donc que les académiciens
ont reconnu par leurs obfervations
qu'il falloit faire plus de chemin du fud
au nord fous le cercle polaire que fous
l'équateur , pour que la même étoile s'élevât
ou s'abaiffât d'un degré , & conféquemment
que les degrés du méridien
voifins du pôle font plus longs que
les degrés du méridien voifins de l'équateur.
Dans la même page ,
il paroît
comprendre cette vérité d'ailleurs
évidente , que plus la furface de la terre
approchera d'être plate , c'est - à - dire
moins elle aura de courbure dans le lien
de l'obfervation , plus il faudra parcourir
de toifes pour qu'une étoile , dont on auroit
pris la hauteur , fe trouve élevée ou
abaillée d'un degré : il devroit donc conclure
, de ces deux propofitions , qu'ayant
trouvé qu'il falloit faire plus de chemin
du fud au nord fous le cercle polaire que
fous l'équateur , la furface de la terre avoit
moins de courbure près du pôle que fous
la ligne équinoxiale , & cependant il prétend
démontrer le contraire. Son erreur ,
qui ne devroit plus être aujourd'hui celle
de perfonne , vient de ce que traçant un
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
cercle en deux ellipfes ou fphéroïdes ',
l'un allongé , l'autre raccourci , il donneà
ces figures le même centre ; & que,
divifant
le cercle par des rayons de dix en dix
degrés , il fuppofe que les portions d'ellipfe
, interceptées par ces mêmes rayons
du cercle prolongés , contiennent chacune
dix degrés dans l'ellipfe comme dans le
cercle ; & , cette fuppofition gratuite , il
la regarde comme une chofe évidente.
N'eft - il pas évident ( dit il , pag. 4 ) que
les rayons interceptent dans toutes les figu
res ( elliptiques & circulaires ) des arcs de
dix degrés , &c. ? Et comme , par l'infpec
tion feule de la figure , on voit que les
portions d'ellipfe , interceptées entre les
rayons du cercle , vont en croiffant du pôle
à l'équateur dans le fphéroïde aplati , &
décroiffant dans le fphéroïde allongé , il
conclut que les degrés du méridien croiffent
dans un fens contraire , à ce que nous
avons tous obfervé. Je ne me flatte pas
de pouvoir le défabufer de fon erreur ;
mais je réponds directement à fa queſtion
précédente en faveur de ceux à qui fon
raifonnement pourroit en impoſer . Non,
il n'eft pas évident , il eft même très-faux
que les rayons interceptent dans toutes vos
figures des arcs de dix degrés , &c. ainfi
Lout votre argument porte fur une fauffe
ANC JUIN. 1769. 205
702
fuppofition. Ce n'eft qu'improprement
qu'on appelle rayons les lignes tirées du
centre d'une ellipfe à la circonférence , &
plus improprement encore qu'on appelle
degrés les angles formés au centre , & les
portions d'une courbe elliptique ou fphéroïdale.
A proprement parler , il n'y a de
rayons , & fur- tout il n'y a de degrés que
dans le cercle , dont tous les rayons &
tous les degrés font égaux entr'eux . Si l'on
veut donc employer le terme de degrés
en parlant d'un fphéroïde , il faut définir
le degré d'une maniere qui convienne
également au fphéroïde & à la fphère , &
qui reponde à la maniere dont on obferve
les degrés. Or, fur la furface de la terre,foit
fphérique , foit elliptique , on aura parcouru
un degré du méridien , quand la
tangente qui paffe au point où l'on eft arrivé
fera un angle d'un degré avec celle
du point d'où l'on eft parti : il en eft de
même des lignes verticales de ces deux
points , lefquelles font perpendiculaires
chacune à leurs tangentes . Enfin , pour me
fervir des termes mêmes de l'auteur de la
differtation , pag. 3 , on aura parcouru un
deg. de méridien quand on aura parcouru
affez de toifes pour qu'une étoile dont on
auroit pris la hauteur au point dont on
eft parti, fe trouve élevée ou abaiffée d'un
206 MERCURE DE FRANCE.
degré. En partant de l'une de ces définitions
du degré , équivalentes l'ane à l'autre
, l'auteur de la differtation verra que
bien qu'il y ait 90 deg. du pôle à l'équateur
dans une ellipfe , comme dans un cer
cle, les portions de circonférence de l'el
lipfe interceptées entre deux rayons qui
comprennent dix degrés du cercle ne con
tiennent pas dix degrés de l'ellipfe , ce
qu'il regardoir comme une chofe éviden
te. Cette fauffe fuppofition eft le fonde
ment de fon paralogifine.
ANECDOTES.
1.
BARON ,
ARON
, repréfentant
Mithridate
, entra
un jour fur la fcène , accompagné
de Xipharès
, & ne prit la parole
qu'après
un
jeu muet , où il fembloit
avoir réfléchi
fur ce qu'avoient
pu lui dire fes deux fils.
En rentrant
dans la couliffe
, il demanda
à un de fes confreres
, s'il étoit content :
votre entrée eft dans le faux , lui dit le
comédien
: il n'y a point à réfléchir
fur les
excufes
de deux jeunes
princes
; il faut
leur répondre
en paroiffant
avec eux ,parce
qu'un grand homme
comme
Mithridate
JUI N. 1769.
2107
decest
OFTE
Slea
diase
ce&
doit concevoir , du premier coup d'oeil ,
les plus grandes affaires. Baron fentit la
force de ce
raifonnement, &-s'y conforma.
II.
ང་
Le théâtre de Coven Garden , à Londres ,
étoit autrefois un
monaftere catholique :
les moines , les prêtres , les évêques , les
Liturgies y paroiffent fur la fcène , ce qui
a fait dire que les Anglois ont mis le théâtre
dans l'églife , & l'églife fur le théâtre.
FIL
Quinault Dufresne, prêt à jouer Britannicus
, trouva le feu prince de Conti dans'
une couliffe , & lui dit avec dignité : bon
foir au grand Conti : tope à Britannicus ,
lui répondit le prince en paffant.
IV.
LeJalouxfansjalousie , petite piéce de
Deftouches , fut précédé , à la premiere.
repréſentation de la tragédie d'Andronic ,
de Campifiron ; & comme les rôles de
cette tragédie étoient mal remplis , le parterre
ne cella pas d'y rire . Le Grand , comédien,
après avoir annoncé , dit : mef
feurs , je fouhaite que la petite piéce vous
faffe tire autant que vous avez ri à la
grande,
208 MERCURE DE FRANCE.
V.
En 1611 , Henri II , prince de Condé,
pere du grand Condé , voulut affermer la
recette de fa terre de Muret en Valois à
deux particuliers. Pour éviter les follicitations
& les importunités à ce fujet , il
fe propofa de conclure feul, promptement,
& en fecret. Il partit en conféquence incognito
de Muret pour aller à la Ferté-
Milon , chez un notaire nommé Arnoul
Cocault. Le prince , arrivé dans la maiſon
de cet homme fur le midi , demande à lui
parler : il dînoit ; fa femme dit au prince
de l'attendre & de s'affeoir fur un banc ; le
prince infifte; fa femme lui répéte , en fe
fâchant & dans fon patois : Il faut bien
qu ' Arnoul daine . Le prince eft obligé de
céder. Il attend donc à laporte ,affis fur un
banc , que M. Arnoul ait dîné. Le repas
fini , on introduit le prince dans l'étude du,
tabellion. Arnould, qui croyoit parler à
un intendant de maiſon , ne lui demanda
point fes qualités . Il dreffa le bail à loyer ;
lorfqu'il fut queftion de mettre le bail au
net , le notaire pria le Prince de lui
dire fes qualités ; elles ne font pas lon-`
gues , repliqua le prince : mettez ,
de Bourbon , prince de Condé , premier
Henri
JUI N. 1769. 209
›
prince du Sang, feigneur de Muret . Legarde
- note fut faifi à ces mots il fe jetta
aux pieds du prince & lui fit des excufes
de la réception de fa femme & de la fienne.
M. le prince le releve , & lui dit : ne
craiguez point , brave homme ; il n'y a
point de mal , ilfaut bien qu'Arnoul daîne.
\ ACADEMIE DE ROUEN.
L'ACADEMIE des belles - lettres & beaux arts de
Rouen, fenfible au reproche d'ingratitude & d'injuftice
envers M. le Cat , qu'on pourroit lui faire d'après
quelques expreffions de l'éloge de cet académicien
dans le fecond Mercure d'Avril , protefte
que M. le Cat n'a ceffé de lui donner , jufqu'à fa
mort , les marques les plus touchantes de fon attachement
, & qu'il n'y a jamais eu de diverfité de
fentimens dans le fein de la compagnie fur fon fujet.
Le certificat , demandé à l'académie par M. le
Cat , n'avoit pour objet que de lui faciliter l'obtention
de quelques graces qu'il follicitoit. Les longs
fervices de M. le Cat & la part qu'il a eue à l'établiffement
de l'académie font détaillés dans la préface
de l'édition de fes mémoires , auxquels cette
compagnie travaille . Mais fans diminuer rien des
obligations que l'académie reconnoît lui avoir, elle
s'acquitte du tribut de reconnoiffance qu'elle doit
auffi à M. de Cedeville , l'un de les principaux
membres & de les plus généreux bienfaiteurs ; &
à M. Defcamps , créateur de l'école de deffin & de
la claffe des beaux arts .
210 MERCURE DE FRANCE.
EDITS , LETTRES - PATENTES,
ARRÊTS , &c.
I.
EDIT du Roi , donné à Versailles au mois de
Mars 1769 , regiftré en parlement le 21 Avril der
nier; portant réglement pour la clôture des ter
res , prés , champs & héritages , fitués dans la province
de Champagne , avec abolition du droitde
Parcours de village à village.
I I.
Lettres parentes du Roi , données à Versailles
au mois de Février 1769 , regiſtrées en parlement
le
14 Avril dernier ; pour l'abolition du droit d'au
baine entre les fujets de France & la noblefle immédiate
de l'Empire des Cercles de Suabe , Franconie
& du Rhin.
I I I.
Lettres-patentes du Roi , données à Fontainebleau
le 12 Octobre 1768 , regiftrées en parlement
le 14 Avril , portant ratification de la convention
fignée le 6 Octobre 1768, entre le Koi &
l'Archevêque de Cologne , pour l'abolition du
droit d'Aubaine , entre les fujets de Sa Majesté &
ceux de l'archevêché de Cologne.
I V.
Lettres - patentes du Roi , données à Compiegne
le 23 Août 1768, regiftrées en parlement le
JUIN 1769. 211
ENTE
14 Avril dernier 3 portant ratification de la convention
fignée le 16 Août 1:768 , entre le Roi & le
cardinal de Hutten , prince & évêque de Spire ,.
pour l'abolition du droird'aubaine , entre les fujets
de Sa Majefté & ceux de la principauté & évêché
de Spine.
V.
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
le 19 Décembre 1768 , regiftrées en parlement le
14 Avril dernier ; portant ratification de la convention
fignée le 6 Décembre 1768 , entre le Roi
& l'évêque de Liége , pour abolition du droit d'au
baine , entre les fujets de Sa Majeſté & ceux du
pays de Liége.
VI.
Lettres-patentes du Roi , données à Versailles
le premier Février 1769 , regiftrées en la chambre
des Comptes le 7 Mars 1769 ; portant reglement
pour l'administration des colléges dépendans des
univerfités , & notamment de celui de Louis -le-
Grand.
VII
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
les Septembre 1768 , regiftrées en la chambre des
Comptes le 25 Octobre dernier ; concernant la
perception du droit de mutation.
VIIL
Arrêt du confeil d'érat du Roi , du 22 Aveil
1769 ; qui fubroge M. Feydeau de Marville à
M. Gilbert de Vorfina , à l'effer d'avifer , avec les
commaires du coaleib, aux moyens les plus ef212
MERCURE DE FRANCE.
caces de rétablir le bon ordre & la difcipline régu
liere dans les monafteres des différens ordres du
royaume.
I X.
Arrêtdu confeil d'état du Roi , du premierMars
1769 ; qui ordonne qu'il fera envoyé annuellement
dans les provinces , la quantité de neufcent
trente -deuxmille cent trente-fix prifes de remèdes,
pour être diftribuées gratuitement aux pauvres
habitans des campagnes , au lieu de centvingt -fix
mille neuf-cent dix prifes qui fe diftribuoient précédemment.
X.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 22 Février
1769; qui proroge pour dix années , à compterdu
premier Janvier 1768 , le payement des quatre
fous pour
livre en fus du don gratuit ordinaire du
clergé de Verdun .
X I.
Arrêtdu confeil d'état du Roi , du 6 Mai 1769 ;
qui ordonne le payement des coupons d'intérêts
des reconnoiffances pour les dettes du Canada ,
échus au premier Janvier 1769 .
XII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Septembre
1768 ; qui ordonne que tous les particuliers, gens
du commun , demeurans dans les villes & lieux où
les aides ont cours , feront fujets aux droits de
détail , comme les cabaretiers , fur les vins & autres
boiffons qu'ils confom meront au - delà de ce
qui eft néceffaire pour leur provifion , eu égard à
JUIN. 1769. 213
·
leur état , condition , famille & impofitions à la
taille & capitation : & qui attribue à MM. les intendans
, la connoiffance des conteſtations qui
pourront naître à ce fujer.
AVIS.
I.
JOURNAL d'Education , préſenté au Roi par
M. le Roux , maître ès arts & de penfion à Paris.
Ce journal eft particulierement confacré à l'utilité
des inftituteurs de la jeuneffe & à l'inſtruction
des éleves ; il raffemble tout ce qui peut les intéreffer
, en leur donnant les préceptes , les exemples
, les réflexions & les penſées , foit des anciens,
foit des modernes,qui tendent à former le coeur &
à éclairer l'efprit. On y rapporte les nouveautés ,
& l'on indique les ouvrages qui font relatifs à l'éducation.
L'abonnement du Journal eft de 12 liv . par an ,
rendu franc de port par la pofte , foit à Paris , foit
en province. Il paroît , chaque mois , un volume
de 96 pages au moins.
On foufcrit , en tout tems , chez LACOMBE, libraire
, rue Chriftine. Il faut affranchir le port de
l'argent , des lettres & des avis que l'on envoie
pour ce Journal.
M. le Roux , auteur de ce Journal , a publié le
plan d'une penfion académique , très -bien raiſonné
, & qu'il exécute avec fuccès dans la Penfion
qu'il tient à Paris , rue des Vieilles Tuileries ,
fauxbourgS. Germain. Voici les conditions. La
penfion de chaque élève eft de soo livres pour la
214 MERCURE DE FRANCE.
nourriture , la lumiere , le bois , le blandiilage,
& pour les études ordinaires: Chaque élève dolc
apporter 1° . Un'lit complet , ou payer 24 liv. par
an ; 2°. Un couvert complet ; 3. Une douzame
de ferviettes , de cols, de chemifes , de mouchoirs ,
&c. quatre paires de draps & deux peignoirs . Les
gratifications aux trois précepteurs , attachés à la
penfion , font actuellement faires par les parens
fur le pié defix livres à chacun , lorfque chaque
élève entre dans la penfion.
Les maîtres particuliers pour les études ou les
exercices extraordinaires fe payent féparément ,
tels font ceux des langue allemande , angloife &
italienne : ceux des mathématiques , d'hiftoire &
de géographie , d'écriture & de deffing ceux de
danfe, d'armes , de mufique , de manége , &c.
ef I.
Vinaigre de rouge.
On vend aujourd'hui un Vinaigrede rouge , excellent
cosmétique , qui a la propriété de rafraî
chir le teint & de conferver la peau; il fait , pour
ainfi dire , corps avec elle ; il ne coule point, inalgré
la chaleur : il imite les plus belles couleurs
naturelles ; on ne le fait point dilparoître en s'ef-
Luyant avec un mouchoir; il dore plufieursjours;
on peut coucher avec , & on ne peut l'ôter qu'en
fe fervant du vinaigre de fleurs de mille - pertuis ,
qui ne nuit pas plus au teint que le vinaigre de
Touge. Tant d'avantages réunis doivent lui faire
donner la préférence far le rouge ordinaire.
La bouteille de ce vinaigre de rouge, joimenvec
-celle du vingizie de mille pertuis , le vend 3 let.
chez le St Male , vinagrer difcut ordinalRANCE
1769. 213 JUI N.
22222
$
we de Leurs Majeftés
Impériales , à Paris , rue S.
André -des-Arts , aux armes de l'Empire.
I I I.
Elixir
odontalgique.
Les journaux ont publié , depuis trois ans , les
bons effets de l'Elixir odontalgique ; les témoignages
qui l'accréditen : font troprefpectablespour
croire que , fans autre autorité que celle d'un
homme qui ne fe nomme point , on le rejerte
comme un cauftique dangereux ; ce font les termes
dont le ſervit cx homme , fe difant dentiſte ,
& qui peut l'être en effet , le 17 du mois dernier ,
chez Mgr le prince de Berghes , prétendant que ce
n'étoit autre chofe qu'une diffolution de vitriol ,
alléguant , pour le prouver que l'eau dans laquelle
on le mêloit prenoit une teinture bleue ; ce qui
indiquoit, felon lui , vifiblement , que le vitriol
étoit la bafe de ce compofé .
Madame la princefle de Berghes , allarmée des
fuites que mon élixir , préſenté ſous cet afpect ,
pouvoit avoir, l'avoit abandonné , & le prince
étoit à peu près dans les mêmes difpofitions.
Informé des difcours de cet homme , j'aurois pu
lui prouverfur l'heure , fije l'avois rencontré, que
le gayac eft ami des gencives, & que tout acide
fpiritueux , où il entre du gayac , donne de même
une teinture bleue à l'eau dans laquelle on le mêlange.
Heureufement , pour raffurer Madame la
princefle de Berghes , il le trouva de l'eau- de-vie
de gayac
chez M. le vicomte de Caftellane fon
beau- pere, & l'effet leur prouva la vérité de ce que
je crus devoir avancer pour ma juſtification .
Au furplus je crois que ce dentiſte , s'il l'eſt , en
216 MERCURE DE FRANCE.
veut plus à mon remede , en ce qu'il prévient les
opérations , que par rapport aux effets qu'il lui
attribue. Je l'invite , quel qu'il foit , à fe décliner
& à me dire quels témoignages plus forts il a du
prétendu danger de mon élixir que ceux que j'ai
journellement de fes bons effets , opérés non -feu
lement fur des perfonnes de la premiere qualité,
mais fous les yeux des gens de l'art ; autorité , après
examen , par la commiffion royale de médecine.
Je l'invite à prouver au Public par une analyle
raifonnée que cet élixir eft ce qu'il prétend qu'il
fait. L'hommage qu'il doit à la vérité , l'intérêt de
l'humanité , tout l'en prefle. S'il ne lepenfepas,
comme j'en fuis fûr , je le prie de vouloir bien
imiter les gens de fon art , & notamment M. Bourdet
, & de ne point calomnier un remède qu'il ac
connoît point.
Le Roi de la Faudignere.
I V.
Voitures de place , dans Versailles.
Le Sr Delaborde , officier du Roi , donne avis
au Public qu'il vient d'obtenir , de Sa Majefté , un
privilége exclufif, d'établir des voitures de place
pour rouler dans la ville de Verfailles & les environs
. L'on trouvera au bureau , qu'il vient d'éta
blir à cet effet , rue des Roffignols , parc au Cerf,
des voitures & des chevaux , enfemble ou féparément
, à la journée , au mois & à l'année , à juſte
prix. Ily a , dans la même maifon , des appartemens
& un jardin à louer, à bon compte.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
La numérisation de la livraison de juin est incomplète.