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1769, 02-03
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
FEVRIER i769 .
DP Mobilitate viget. VIRG
BIRLIVRE
GHATKAL
DEU
A PARIS,
PALAIS
ROYAL
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi,

NEW-YORK
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranfporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs de
les divres ,
port , les paquets & lettres , ainfi que
les eftampes , les piéces de vers ou de profe , les
annonces , avis , obfervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques fur les fciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien,
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Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour le faire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compté , ne payeront , comme à
A ij
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume , c'eftà-
dire , 24 livres d'avance en s'abonnant pour
Seize volumes.
و
Les perfonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
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OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer.
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On trouve chez le même libraire les journaux
ci-après.
JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
à Paris . 16 liv.
Franc de port en Province. 20 1.4 f.
ANNÉE LITTÉRAIRE , composée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris , 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement , Toit pour Paris , foit pour
la Province,port franc par la pofte, eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; il en paroît 14 vol. par an . L'abonne
ment pour Paris eft de 9 liv. 16 fols.
Et pour la Province , port franc par la poſte , 141.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1769 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
POEME lu par M. Talbert , chanoine
de la métropole , à la féance publique de
l'académie de Befançon , le
bre 1768 .
SENTIME
LB CITOYEN.
30 Novem-
ENTIMENT généreux , amour de nos femblaz
bles ,
Suprême & douce loi des êtres fociables ,
Trait de fâme échapé du fein de l'Eternel ,
A iij
MERCURE DE FRANCE.
&
Toi , qui brûles toujours dans fon coeur paternel ;
Sois l'objet de mes chants & l'honneur de mes
veilles ;
Je célébre tes droits , tes devoirs , tes merveilles!
A tout être vivant , la nature en fecret ,
Donna pour fon efpéce un invincible attrait ;
L'abeille qui paîtrit les parfums des campagnes ;"
Les oifeaux raflemblés formant de plus doux fons,
D'une gaïté nouvelle animent leurs chanfons ;
La genifle choifit le riant pâturage
Qu'un troupeau bondiflant avec elle partage 5
Le-tigre , envers le tigre oubliant la fureur ,
S'attendrit malgré foi , furpris d'avoir un coeur.
Hommes , nous fubiflons cette loi fouveraine ,
Nous , qu'attire & raflemble une inviſible chaîne ;
La fuite de nous- même , & ce fecret ennui ,
Qui femble nous forcer à vivre dans autrui ;
La crainte du péril & de la folituda ;
D'un mortel ifolé la fombre inquiétude ,
L'intérêt mutuel , la fenfible pitié ;.
Cet attrait qui nous porte à goûter l'amitié ,
L'amitié , fentiment fi doux & fi fublime ,
Penchant délicieux qui nous féduir fans crime,
Honorable befoin de tout coeur généreux ,
Tréfor de l'indigent , bonheur du malheureux,
Emule de l'amour & volupté du fage ;
Plaifir , toujours égal , qui ne connoît point d'âge,
Le feul dont le flambeau fe nourriffe en brûlant ,
Et que n'altére pas le remords dévorant ,
FEVRIER. 1769. 7
Tout refferre entre nous des liens néceffaires ,
Tout me rappelle enfin , m'entraîne vers mes
fre tes.
De tout temps réunis dans cent climats divers ,
Etions - nous deftinés pour l'horreur des déferts ?"
La nature y réſiſte , & dans l'homme fauvage
Elle manque fon but , méconnoît fon ouvrage.
De la fociété brifons les noeuds étroits ,
L'homme a perdu fa gloire , & fa force & fes
droits.
La raifon dans les fers envain cherche à s'étendre' ;
C'eſt un feu qui languit opprimé fous la cendre.
Privés de ces beaux arts dont les fruits enchanteurs
,
Dans le fiel de nos jours mêlent tant de douceurs,
Nous ne connoiffons plus ces talens eftimables ,
Enveloppés dans nous comme l'or dans les fables.
Le roi de la nature en ignore l'auteur ;
La vérité le fuit ainfi que le bonheur.
Voyez ces arbriffeaux rapprochés dès l'enfance ,
Des vents tumultueux brifer la violence ,
Et dans leur union trouvant leur fûreté ,
Augmenter chaque jour de force & de beauté :
Des humains raflemblés , tel eft le jufte emblême.
L'homme , en foulageant l'homme , eft utile à
lui-même.
La vie eft de fecours uu commerce affidu.
En tous lieux uniforme & par-tout répandu,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ennobli par l'amour & la reconnoiffance ,
Ce zèle précieux s'appelle bienfaifance ;
Et prenant pour objet toute l'humanité ,
Embrafie l'univers & la postérité.
Mais fon premier effort , fa plus douce influence.
Doit féconder les lieux où l'on a pris naiffance .
La nature attentive à peupler les climats ,
Par- tout , à la patrie , a donné des appas .
Le Lapon , dans fon antre , adore une contrée
Qu'habitent l'indigence , & la nuit & Borée ;
En refpirant le feu , le tranquille Africain ,
Sur des fables ardens , chérit un ciel d'airain .
Heureux dans les forêts de fon défert ſauvage ,
Le Schyte languiroit fur les rives du Tage ;
L'avide commerçant qui but les flots amers ,
Qui , cent. fois , vit la mort le fuivre fur les
mers ,
Revient, chargé du fruit de les courſes pénibles ,
Chez fes concitoyens couler des jours paifibles.
Tel eft de notre inftinct le fuprême pouvoir ;
Mais s'il eft un penchant , c'eſt encore un devoir.
Dans ton fein , par tes foins , ô ma chere patrie ,
L'aurore du bonheur a brillé fur ma vie ;
C'est toi qui , de mes jours , as nourri le flambeau ;
Tes généreuses mains ont tiſſu mon berceau ,
Et le premier afyle ouvert à mon enfance ,
Fut l'autel où mes cris juroient notre alliance.
Ton amour , tes bienfaits font nos engagemens.
FEVRIER . 9 1769 .
Ils te donnent des droits plus forts que nos fermens.
Citoyens , quel amour , quel tribut doit attendre
De fes enfans chéris , une mere fi tendre ;
Sans le jufte retour qu'elle exige de tous ,
Chacun de fes préfens eft un larcin pour nous .
A mes yeux la patrie eft un jardin fertile ;
Le plus beau rejetton y nuit , s'il n'eft utile ,
Et d'un fuc précieux abreuvant fes canaux ,
Epuife autour de lui de riches arbrificaux .
Dans l'état tout languit , fi le patriotifme
N'y prépare les coeurs au vol de l'héroïsme .
Mais hélas ! à Plutus nous l'avons immolé ;
Une idole d'argent fous les pieds l'a foulé .
On le voyoit jadis commanderà la terre ,
Lui préfenter l'olive , ou lancer le tonnerre :
Des peuples aflervis rétabliffant les droits ,
Il formoit les Solons , & prononçoit les loix.
Des fiécles de bonheur , de gloire & de ſageffe ,
Par fes nobles efforts illuftrerent la Gréce.
Des peuples & des Rois le fort fut dans les mains ;
Il dompta l'univers & créa les Romains.
Plus fort que les remparts , il défendoit les villes ;
Son bras feul combattoit l'Afie aux Termopiles ;
C'eft par lui qu'on a vu des morrels glorieux
Mériter des autels & s'égaler aux dieux.
Ariftide lui dut cette vertu fuprême ,
Cet art furnaturel de fe vaincre foi- même ;
A v
MERCURE DE FRANCE.
Il fufeira Camille , infpira les Brutus ,
Et fçut tremper l'acier du coeur de Regulus..
Je vois la liberté que fon cri fait renaître ,
Avec lui s'affermir : avec lui difparoître
Ses fiers tyrans frappés du débris de fes fers ;
Et leur chûte effrayante affranchit l'univers ;
Zéle actif & brûlant, mais pur comme la flâme,
Il éleve , ennoblit & n'enivre point l'ame .
Il fçait qu'il eft des maux dangereux à guérir ,
Des fruits qu'il faut attendre & qui doivent mûrir.
Son ardeur eft ce char du Dieu de la lumiere
Qui , dans fon volhardi , franchiffant la carrière ,
Féconde l'univers conduit par Apollon ;
Et qui confume tout, monté par Phaeton .
Loin du vrai citoyen l'ambition fougueufe
Qui s'érige en vertu dans une ame orgueilleufe ,
Et porte l'incendie au temple de la paix.
Pour illuftrer un nom déteftable à jamais .
L'histoire qui frémit en comptant fes victimes ,.
Trace en lettres de fang le recit de fès crimes ;
Trop fouvent le héros détruit le citoyen ;
La gloire veut l'éclat , la vertu veut le bien ;
Le fage , en fe voilant comme la providence ,
Sçait jouir en fecret du bonheur qu'il difpenfe ',
Sert un peuple d'ingrats , & ne veut les punir
Que par d'autres bienfaits dont ils puiffent tougir.
Patriote en tout neu ; S'il occupe le trône ,
En aftre protecteur il change fa couronne ,
FEVRIER . 1769 .
Appelle à fes côtés la juftice & la paix ,
Et renonce au repos qu'il donne à fes ſujets .
D'un état floriffant , il eft le dieu vifible ;
Son palais eft un temple à toute heure acceffible.
Dans les mains de la loi fon glaive déposé ,
De fes larmes , s'il frappe , eft toujours arrclé ;
Des excès du pouvoir foigneux de ſe défendre ,
Jaloux d'en bien ufer il ne veut pas l'étendre :
Comme Uliffe il eft prêt à fe faire enchaîner .
Si de perfides voix cherchent à l'entraîner.
Le guerrier citoyen n'eft plus un mercenaire ,
Des peuples qu'il défend c'eft l'ange tutelaire ,
Et le glaive facré qui brille dans fa main ,
Du véritable honneur lui trace le chemin.
Au fénat uniflant le flegme & le courage ,
Le patriote éloigne , éteint , fufpend l'orage ;
Interprête du peuple , il eft l'oeil de fon roi.
Son ame eft le rempart où fe défend la loi .
Lorfque , par les torrens d'une éloquence mâle ,
Cicéron diffipoit une ligue fatale ,
O Rome , il te fervoit avec autant d'éclat
Qu'Emile on Scipion dans l'effort d'un combatt
Que j'aime un citoyen dont le talent fublime ,
Célébre les héros , les chante , les anime ;
Bannit les préjugés , nos ftupides tyrans ,
Et pour l'or des vertus foule aux pieds for des
grands .
Le defpotifme altier que la vérité blefle ;
Avi
I12 MERCURE DE FRANCE .
Le tonnerre à la main la repouffe fans ceffe.
L'adroite flatterie , affife à fes côtés ,
Ranime les poifons dont il eft infecté.
D'une tremblante main la baffefle l'encenfe ,
Le luxe offre à fes yeux une faufle opulence ;
Le plaifir qu'il unit à la févérité
Vient couronner de fleurs fon fceptre enfanglanté.
Il prend pour zéle pur un refpect mercenaire .
Citoyen tu parois : la vérité févere
Déchire par tes mains le bandeau féducteur :
Ta voix cft fon organe , & fon trône eft ton coeur ;
Envain l'homme puiflant fait tonner la menace ,
Si tu le rends meilleur , qu'importe la difgrace ?
La paix de la vertu te fuit dans les revers ,
T'enrichit fans tréfor , t'affranchit dans les fers.
Et toi , fexe enchanteur , fi fort dans ta foibleffe ,
Apprends que la patrie exige ta tendreſſe ;
Viens défendre avec nous les facrés intérêts ,
La vertu t'appartient ainfi que les attraits.
Cent fois Mars , étonné de ta guerriere audace ,
Vit fon cafque pefant fur le front d'une Grace .
La noble ainbition de fecourir l'état ,
Dans Rome te rendoit l'émule du fénat.
A Sparte on admira les époufes , les meres ,
Dévouant à la mort les têtes les plus cheres.
Tour-à-tour on t'a vûchez des peuples altiers
Eclairer les confeils , enflammer les guerriers.
Occupé parmi nous de frivoles conquêtes,
I
FEVRIER . 1769. 13
Veux-tu te fignaler par nos feules défaites ?
Tu peux nous faire aimer le crime ou le devoir ,
Pour ennoblir les cours ufe de ton pouvoir.
Fais- nous trouver l'honneur jufqu'en ton eſclavage
;
Si nous dictons les loix , les moeurs font ton ouvrage.
Chaque état a la gloire. Il eft pour tous les rangs
Dans la fociété , des lauriers différens ;
Edifice pompeux , où toutes les parties ,
Par l'art & le befoin fagement afforties ,
A diverfes hauteurs s'élevent avec choix ,
N'ont ni le même éclat , ni les mêmes emplois ,
Où la pierre , le marbre & l'ardoife fragile ,
Au faîte & vers la baſe ont une place utile.
Le dernier citoyen , dans fon obfcurité ,
Sert l'état & concourt à fa profpérité.
Dans tout gouvernement la patrie eſt la même ,
Si l'on aime fon Roi , c'est elle que l'on aime.
Bethune & Catinat , en fervant les Bourbons ,
Ont travaillé pour elle ainfi que les Catons.
Qu'au prince bienfaisant toujours elle s'uniffe ;
Que de fon nom chéri le trône retentiffe ;
Que cenom chaque jour àl'enfant prononcé ,
Soit un germe brûlant dans fon ame lancé.
O France ! en tes beaux jours tiffus par la victoire ,
Ade grands citoyens ton peuple a dû fa gloire ;
De leurs buftes facrés décore ces palais ,
5
14 MERCURE DE FRANCE.
Que tón luxe indécent deshonore à grands frais ;
Répands fous tous les yeux ces auguftes images ,
C'eften les honorant qu'on reproduit les fages.
SUR la nouvelle année 1769.
Le paflé vient enfin d'engloutir , ſans retour ,
La perfide & cruelle année
Qui , dans fa courfe infortunée ,
A de tant de fléaux affligé ce féjour.
Entouré des fouhaits qui compofent la cour ,
Déjà vers l'avenir le nouvel an s'avance ,
Et va fur nos deftins préfider à ſon tour.
Mais qu'apperçois - je ? Hélas ! pourquoi dès fai
naiſſance
Paroît- il le couvrir de nuages épais ?
Et que faut-il que l'on en penfe ?
Souffrira- t- il encor qu'une affreufe indigence
Affiége nos foyers , ravage nos guérets ?
Verra-t-il encor nos forfaits
De la fouveraine puiflance
Provoquer la foudre & les traits ?
Non , non puifle aujourd'hui fa bénigne influence
Tarir la fource de nos pleurs !
Puiffe- t-il en tous lieux répandre une abondance
Qui , par un faint trafic , donne aux plus grands
pécheurs
FEVRIER . 1769. FS
Les moyens d'appaifer la célefte vengeance ;
Et fafle germerdans nos coeurs
Les fruits anticipés d'une vive eſpérance
Qui foit déjà la récompenſe
De la réforme de nos moeurs .
Puiffe , fur cette rive aimable ,
Son cours ferein & favorable
Rendre le peuple heureux du bonheur de fon Roi ,,
Sur fon front chaque jour aflermir la couronne ,
Et fans ceffe éloigner du trône
Le monftre deftructeur dont tout fubit la loi.
Allez & trop long - temps les lugubres livrées ,
Sur ces déplorables contrées
Ont fémé les foucis , la douleur & l'effroi.
Puifle , éteignant foudain le flambeau de la guerre ,
La Concorde regner entre tous les humains ;
Et ne faire fervir qu'à cultiver la terre
Le fer qui brille dans leurs mains .
O vous , peuples épars ! enfans d'un même pere ,
Vous , qu'un même ſoleil éclaire ,
Ceffez de faire injure à l'amour fraternel ;
Déteftez , abhorrez la fureur fanguinaire
Qui , jadis , anıma le meurtrier d'Abel.
Séparés par la terre. & l'onde ,..
Rapprochez-vous , peuples du monde ,
A la faveur des voeux que vous ferez au ciel .
De membres réunis ne formez qu'un feul être,,
Et foumis pat la grace aux loix de l'Eternel ,
16 MERCURE DE FRANCE.
N'ayez plus déformais qu'un coeur , qu'un Dieù
qu'un prêtre ,
Qu'ane victime & qu'un autel .
Par le chev. de Pierres de Fontenailles ,
ancien capitaine au rég. de Poitou.
De Loches en Touraine.
I DILLE.
ANS le temple du dieu qu'on adore à Cythere,
Hier j'entrai pour la premiere fois ,
Difoit à fa compagne une jeune bergere ;
Je crus être au fond de nos bois.
Je m'endormis : le doux fommeil nous plonge
Dans de folles erreurs ; mais écoutez mon fonge.
Je vis l'amour ; à tâtons il venoit ,
Comme on va chancelant dans une nuit obfcure.
Il eft aveugle , hélas ! & par quelle aventure ? ..
Mon coeur allarmé le plaignoit.
Il portoit fon bandeau , l'eſpoir le foutenoit ;
L'espoir d'un feul regard diffipe mes allarmes ,
Me montre en fouriant le plaifir qui le ſuit.
Quel plaifir ! je le fens , je melivre à fes charmes ;
Mais je veux l'arrêter... peu touché de mes larmes,
Le plaifir auffi -tôt s'enfuit.
:
Par M. G. de M.
FEVRIER. 1769. 17
IMITATION de l'Ode IX. du troifiéme
livre d'Horace.
HO.QUAND
HORACE & LYDIE.
UAND tu m'aimois , quand tes yeux pleins
d'ivreffe ,
Nos plaifirs , tes fermens m'affuroient de ta foi ,
Quand d'un rival tu fuyois la tendreffe ,
Quel monarque jamais fut plus heureux que moi!
Ly. Quand à tes yeux moi feule j'étois belle ,
Quand ton amour étoit égal au mien ,
Ho.
Ly.
Ho .
Quand tu fuyois Cloé , quand tu m'étois fidéle ,
Le ciel le fçait fi je defirois rien !
Cloé me tient fous fon empire ;
Sa beauté , fes talens ferrent nos doux liens ;
Sa voix pour les chanter s'accorde avec fa lyre ,
Ah ! pour fauver les jours je donnerois les miens.
L'amour à Calaïs me lie ;
Nos deux coeurs font unis par un noeud éternel .
Si ma mort répétée ajoutoit à la vie ,
Que j'aurois de plaifir à le rendre immortel !
Mais fi quittant ma nouvelle maîtrefle ...
Si l'amour aujourd'hui te rendoit ton amant ,
Si jurant à tes pieds de t'adorer fans ceffe
J'expiois par mes pleurs une erreur d'un moment...
18 MERCURE DE FRANCE.
Ly, Ah ! que tu connois bien le pouvoir de tes larmes
Tu fus jaloux , volage , & tu me fais la loi
Malgré Calais & fes charmes ,
Je ne puis vivre que pour toi.
Par un Officier d'Artillerie.
DE SOMNIIS.
NATAUTURRAALLIIAA infomnia nil aliud funt ,
quam fpecies rerum in phantafiâ dormientis
excitatæ , feu fpiritus animales
in cerebro moti , occafione humoris , naturaliter
in corpore prædominantis , &
temperiem fpecificantis ; ex quo fit , ut
homo fomniet talia , quæ ejufmodi temperamenti
& humori ex fuâ naturâ propria
funt. Sic biliofus , jurgia , rixas , duel.
la , ignem , incendia : pituitofus , aquas ,
fubmerfiones ; melancholicus , tenebras ,
triftia , fpectra ; fanguinæus , læta , jucunda
, rubra , volatus in aëre , amores fomniare
confuevit.
Venator defeffa thoro dum membra reponit ,
Mens tamen ad fylvas , ad fua luftra redit.
Judicibus lites , aurige fomnia currus ,
Vanaque nocturnis meta cavetur equis .
Gaudet amans vultu , permutat navita merces ;
FEVRIER . 1769. 12
Et vigil elapfas quærit avarus opes.
Blandaque largitur fruftra fitientibus ægtis
Irriguus gelido pocula fonte fopor.
Me quoque mufarum ftudium fub nocte filenti
Artibus innumeris follicitare folet.
Cecinit autor germanus.
Par M. de Bouffanelle , mestre de camp , capit.
au rég. du Commiffaire- général de la caval.
BIEN voir pour bien juger . Conte.
VOUL
OULEZ vous bien voir ? N'empruntez
jamais les yeux d'autrui ; ne vous
méfiez point trop des vôtres. Vous pour
rez vous tromper quelquefois : mais ,
dans le premier cas vous ferez encore plus
fouvent trompé. On fe confole d'avoir
pris volontairement une faufe route . II
eft plus fâcheux d'être égaré par fon
guide.
Sainval avoit de l'efprit ; mais il fembloit
oublier qu'il en eût. Il avoit cette
modeftie qui le fait trop fouvent méconnoître
; cette fimplicité de caractère qui
donne fi beau jeu à la fourberie : cerredéfiance
de foi - même qui donne li belle.
prife à la fatuité.
20 MERCURE DE FRANCE.
Dartigue , étoit un fot ; mais il n'en
croyoit rien. Il avoit même affez d'adreffe
pour empêcher que d'autres ne le cruffent .
Jamais on ne joignit tant de confiance
à tant d'ineptie , tant de prétentions à
tant de foupleffe , tant de franchiſe apparente
à tant de duplicité réelle. Il n'avoit
qu'un but; c'étoit de tromper , & toujours
à fon avantage . Rarement échouoitil
dans ce projet . On voit par là
Dartigue devoit fe croire fupérieur à
Sainval , & Sainval fe juger très- inférieur
à Dartigue.
que
Tous deux offroient des foins à Clarice
, jeune veuve , qui fembloit peu difpofée
à les recevoir. Ce n'eft pas que
tous deux lui fuffent indifférens . Clarice
rendoit juftice à Sainval ; elle étoit flattée
de fon hommage ; elle avoit défiré le
voir dans fes chaînes ; elle eût regretté
de les lui voir rompre . Il y a peu de diftance
d'une pareille difpofition à de plus
favorables. Celui qui en étoit l'objet
pouvoit tout efpérer ; mais c'étoit l'homme
de France qui efpéroit le plus diffici
lement .
Le caractère de Clarice y contribuoit.
Elle s'étoit fait une loi de fe contraindre
fur les points les plus minutieux . Née ſenFEVRIER.
1769 . 21
fible , elle vouloit paroître indifférent ;
Son ame fe peignoit , malgré elle , dans fes
regards : toute fa phifionomie s'animoit,
fe pénétroit : on pouvoit y lire ce que fa
bouche vouloit taire ; mais fa bouche ſe
taifoit obftinément . Veut on achever de
connoître Clarice ? Elle avoit ce genre
de beauté qui plait ; qui attache encore
plus qu'il ne furprend & n'éblouit. Chaque
inftant lui prêtoit de nouveaux charmes
qu'on étoit furpris de n'avoir pas
remarqués d'abord . Il en réfultoit un
enfemble touchant qui s'emparoit de
l'ame , non moins que des yeux. Clarice
joignoit à tous ces avantages un tour
d'efprit agréable & facile . Elle écoutoit ,
elle répondoit avec autant de fineffe que
de grace . On ne fe laffoit point de lui
parler on fe lafloit encore moins de
l'entendre .
Quel dommage , difoit Sainval à Dartigue
, de n'ofer lui parler d'amour qu'en
tremblant , & de ne l'entendre jamais
y répondre ! Elle a beau faire , difeit ce
dernier , en lui - même , il faudra bien
qu'elle change de ton . Si la perfuafion ne
réuffit pas , on peut y fuppléer par la
rufe.
La rufe étoit , en effet , le reffort que
22 MERCURE DE FRANCE.
Dartigue employoit le plus velontiers ,
ou pour mieux dire , c'étoit le feul qu'il
employât il en ufoit avec les femmes
avec les hommes , ne amour , en affaires ,
dans toutes les circonftances de fa vie.
Celle où il fe trouvoit alors favorifoit
beaucoup cet heureux naturel .
Il ne tarda pas à découvrir que la balance
penchoit en faveur de Sainval , & tandis
que ce dernier fe croyoit très- malheureux
, fon rival envioit fa deftinée. Mais
il reconnut en même temps que Sainval
ignoroit fon propre bonheur , qu'il fe
croyoit maltraité , & qu'on pouvoit lui
faire interprêter contre lui tout ce qui
étoit à fon avantage.
Que l'amour en foit béni ! difoit Dartigue
, je vais bien défoler deux perſonnes
déjà très -difpofées à fe tourmenter
d'elles-mêmes ! Peut - être mes affaires n'en
iront -elles pas mieux ; mais n'eft- ce rien
que d'embrouiller celles des autres ? Ils
pourront fe rebuter & je ne me rebuterai
pas . Sainval perdra tous les inftans , & je
faifirai tous ceux qui doivent être faifis.
J'efpére même en faire naître ; car il faut
bien qu'il en naiffe . Une femme n'eſt
guères moins variable dans fon indiffé
tence que dans fon amour.
FEVRIER. 1769 . 23
Il croyait lui -même n'être pas indiffé
rent à Bélife , autre veuve , à peu près du
même âge que Clarice ; mais d'un caractère
bien oppofé. Bélife vouloit plaire &
s'entendre dire qu'elle plaifoit : elle aimoit
facilement , & l'avouoit de même.
Elle traitoit l'amour comme un
fant qu'il faut enhardir , que la timidité
rend mal adroit , & qui devient mauſſade
lorfqu'il n'ofe pas être badin .
en-
Bélife , telle que la voilà, parut à Dartigue
un fujet propre à fervir fes deſſeins.
C'étoit , felon lui , une machine qu'il feroit
mouvoir à fon gré. Il fonge donc à
lui perfuader qu'elle avoit fait la conquête
de Sainval ; perfuadé lui - même
qu'elle fe prêteroit facilement à l'illufion.
Ce n'eft pas tout encore. Il falloit
perfuader à Clarice que Sainval étoit
réellement fubjugué par Bélife . Ce für
par où il commença. Il jouiffoit d'avance
& du dépit & de l'embarras qu'il alloit
remarquer dans Clarice. L'un & l'autre
étoient bien naturels. Une femme qui
n'aime rien , envie quelquefois à d'autres
leurs conquêtes : une femme qui aime
pardonne encore moins celles qui fe
font à fes dépens.
24 MERCURE DE FRANCE.
Vous ignorez , dit- il à Bélife qu'il alla
voir dès le jour même , vous ignorez tout
le mal que font vos charmes . A qui ?
demanda Bélife . A un pauvre amant
qui n'ofe fe plaindre. Il a tort . Mais
quel eft cet amant fi réfer vé? -C'eft Sainval.-
Quoi , Sainval foupire & c'eſt
pour moi ? -Pour vous- même , & depuis
long temps. Je ne m'en doutois pas.-
Oh! c'eft le perfonnage qu'on devine le
moins. Il feroit homme à vous aimer
encore fix mois fans vous en faire la
confidence. Voilà qui eft bien ridicule
! Après tout on ne peut que le plaindre
à fa maniere ; c'est- à -dire , tacitement.
Il le mériteroit dumoins. Cependant
on pourroit l'amener à un aveu plus
autentique. Daignez feulement lui témoigner
quelques- unes de ces attentions
qui à la rigueur ne fignifient rien . Elles
pourront l'enhardir fans pouvoir vous.
compromettre.Quoi ! vous voulez que
je mendie le coeur de Sainval ? - Eh !
non , Madame ; ce coeur eft à vous . Il
ne s'agit que d'en prendre poffeffion
. Dartigue ajouta une foule d'autres
argumens à ceux- ci ; & tous auffi peu
convaincans que les premiers. Cependant
ils perfuaderent Bélife , parce qu'il
en
FEVRIER . 1769 25
en falloit encore moins pour la perfuader.
Il vit Clarice le jour fuivant , & lui
parla de Bélife . Le croiriez - vous , Madame
? pourfuivit- il ; Bélife a fçu infpirer
la paffion la plus circonfpecte , la plus
timide ? Quel eft cet amant refpectueux ?
demande Clarice un peu étonnée.- Madame
, c'eft Sainval . Sainval ! reprit - elle ,
avec plus de furpriſe , eh depuis quand
éprouve - t-il cet amour fi difcret ?- La
date en eft déjà fort ancienne .- Et Bélife
n'en eft pas encore informée ? - Bélife
aide à la lettre . Elle eft femme à bien
entendre ce qu'on n'ofe lui dire . Il ne
leur manque à l'un & à l'autre que de s'être
expliqués. Du refte , l'intention les fert
affez bien. Jamais on ne parut moins fe
chercher , & l'on ne fe rencontra plus
fouvent & plus à propos.
Clarice ne repliqua rien ; mais elle
étoit morne & penfive . Dartigue n'en
dit pas davantage ; perfuadé qu'il en
avoit affez dit.
Il ne lui reftoit qu'à mettre. Sainval
dans la néceffité de voir Bélife . Elle avoit
un procès dont la perte eût entraîné celle
d'une partie de fa fortune. Sainval par
fes liaifons étoit à même de la bien fervir
dans cette circonftance , & Dartigue
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
fçavoit bien qu'il ne s'y refuferoit pas.
A peine eut-il parlé que fon obligeant rival
promit de faire plus qu'on n'exigeoit.
Enfin , dit-il à Bélife , en la revoyant ,
je crois que nous aurons bientôt le mot
de l'énigme. Sainval follicite auprès de
vous une faveur'; celle de lui permettre
d'agir pour vous auprès de vos juges. Il
veut manifefter fon zèle avant de faire
éclater fon amour. Ne lui refufez pas cette
fatisfaction .
Comment donc ? il eft délicieux ce cher
Sainval ! Quoi ? il s'occupe fi férieuſement
de mes intérêts ? Je veux lui témoigner
combien je fuis fenfible ..
Elle en trouva bientôt l'occafion . Sainval
qui regardoit comme un bienfait
toutes celles qu'on lui offroit de faire le
bien , accourut chez Bélife & la remercia
de la confiance qu'elle lui témoignoir.
J'efpére , lui dit- il , Madame , que mon
intention ni la vôtre ne feront point trompées.
Je puis dumoins répondre & de l'activité
de mes foins , & du defir que j'ai
de les rendre efficaces .
Quel qu'en foit le réfultat , reprit Bélife
, je vous répons d'une reconnoiffance
toujours égale. Mais je defire encore plus
de réuffit , depuis que vous vous intéreffez
à mes fuccès.
FEVRIER. 27 1769.
Sainval fe vit donc ainfi obligé d'accompagner
plus d'une fois Bélife. Dartigue
eut foin qu'aucune de fes démarches
ne fût ignorée de Clarice .
Elle n'en témoignoit rien à Sainval
qui , de fon côté , ne crut pas devoir l'en
prévenir. Il craignoit de donner un air
d'oftentation à ce qu'il faifoit par pure
générofité. Cependant il remarquoit dans
Clarice un ton encore bien plus réservé
qu'à l'ordinaire. Auparavant on l'écoutoit
fans lui répondre : dès ce moment on
ne parut pas même l'écouter.
Il s'en plaignità fon perfide confident ,
qu'une telle plainte réjouit beaucoup . Il
prit , pour le confoler , quelques- unes de
ces tournures qui défolent encore plus
que la chofe même. D'ailleurs , pourfuivit-
il d'un air myftèrieux , l'amour eft
un jeu de hazard où l'on doit fe ménager
plus d'une mife. La meilleure chance peut
tourner .
Seroit-il poffible ? s'écria Sainval . Quoi !
Clarice ! ...... Ecoute , interrompit Dartiil
faut s'attendre à tout de la part
gue :
des femmes. Je ne travaille auprès de
Clarice que pour ton compte ; mais il m'a
paru qu'on me fçavoit mauvais gré de
parler pour un autre.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
-
L'ingrate s'écrioit encore Sainval.
Quoi ! deux ans de foins feroient oubliés
& perdus ! Dis plutôt que ton
malheur provient de les avoir mal employés.
Je connois les femmes. D'abord
le refpect les flatte & bientôt il les ennuie.
Ah ! fi tu connoiffois l'amour ! -Je
ne le connus jamais , & je m'en félicite ,
Clarice elle-même ne me le fera pas connoître.
Il y auroit de l'impoliteffe à la
fuir ; mais , entre nous , que t'importe ?
C'eft de l'amour que tu veux ; & puifque
l'on rejette le tien , crois qu'on n'a aucun
échange à te propofer.
On fent bien que ces raifons ne per
fuaderent pas Sainval ; mais fon ame
étoit déchirée . Il fe rendit chez Clarice
avec toute l'agitation du défefpoir. Elle
n'en pénétra point la caufe , ou plutôt
elle l'attribua au dépit qu'il avoit d'être
encore obligé par bienféance , de lui rendre
quelques foins . Elle n'étoit ni moins
émue ni moins agitée que Sainval ;
mais fes mouvemens furent interprêtés
par lui comme elle interprêtoit les fiens.
Avouez , Madame , lui dit- il en foupirant ,
qu'il est difficile de retenir un coeur qui
s'éloigne? Cette question , répondit Clarice
, en rougiffant de dépit , eft hors de
,
FEVRIER. 1769. 29
ma portée. Il vous feroit , peut-être , auffi
facile de la décider qu'à tout autre . Auffi
n'en ferai-je pas une question , répondit- .
il ; mais une maxime que l'expérience
juſtifie . J'ai peu d'expérience.- Hélas
! j'en acquiers malgré moi . - Il eft
permis de céder à fon afcendant. -Je
céde à celui d'un autre. J'ai affez bonne
opinion de votre coeur pour croire
qu'il vous conduira bien . Le coeur le
mieux fait peut s'égarer lui - même.
C'est encore ce qu'il faut éviter .
--
-
J'allois
vous le dire. Comment Monfieur ?
-Madame , fuppofez que je n'aie rien
dit ; mais... Cette réticence eft bien
déplacée. -Ce que je voulois dire pourroit
être à fa place. Mais , Madame , il
m'en couteroit horriblement pour humilier
ce que j'aime. Eh ! qui vous porte å
humilier perfonne ? répondit Clarice
toujours perfuadée qu'il parloit de Bélife.
-
Il eft vrai , Madame , je devrois me
taire , ou approuver. J'avoue que je n'ai
la force d'effectuer , ni l'un , ni l'autre.
A ces mots il fortit Ce ne fut pas fans
regret , & Clarice en eut elle - même de
le voir s'éloigner. Elle ne comprenoit
rien à fes dernieres paroles ; mais tout le
refte lui fembloit fort intelligible . Elle
B iij
30 MERCURE
DE FRANCE.
a rougi , elle s'eft troublée à ma premiere
queftion , difoit Sainval . Elle fe reproche
fon injuftice , & ne peut fe réfoudre
la commettre .
à ne pas
+
Clarice rêvoit encore à cette converfation,
lorfque Bélife entra chez elle . Autre
fujet d'impatience & d'émotion . Clarice
en aucun temps n'aima Bélife ; mais
alors elle lui parut infupportable. Ce qui
la révoltoit le plus dans ce moment
étoit un certain air de triomphe qui lui
parut tenir de l'infulte. On parla de bien
des chofes dont on s'occupa fort peu . A
propos , ajouta Bélife , on me débarraſſe
d'une partie des foins qu'entraîne mon
procès. Sainval exige que je les lui laiffe
prendre pour moi . Vous pourrez , lui dic
Clarice avec un fourire affecté , vous en
repofer fur lui . Sainval eft naturellement
zélé ; je ne doute pas même qu'il ne redouble
encore de zèle pour vous fervir.
Vous avez raiſon , reprit Bélife , on eft
toujours actif quand on aime ; car , entre
nous , voilà tout le noeud de cette
convention. Il ne vous l'a pas , fans
doute , laiffé ignorer. Il ne s'en eft pas
expliqué lui - même : vous fçavez que
c'est l'homme de France qui s'explique
le moins ; mais Dartigue , fon interprê-
-
FEVRIER. 1769. 31
te , n'a laiffé aucun louche fur cette matiere
. Ainfi vous voilà d'accord tacite-
-
ment. D'accord fi vous voulez . J'avoue
que tout cela doit vous paroître original :
mais la fingularité amufe , lors même
qu'elle n'intéreffe pas.
Clarice ne doutoit point que cette fingularité
n'intéreffår Bélife. Adieu , ma
chere Clarice , lui dit cette derniere .
Sainval m'attend pour faire enſemble
une démarche indifpenfable. Je vous promets
, en amie , de ne vous laiffer ignorer
aucunes de celles qu'il fera , foit auprès
de mes juges , foit auprès de moi -même.
On ne connoît toute la force d'une
paffion que quand on effaie d'y renoncer .
Clarice l'éprouva . Elle fentit par la douleur
que lui caufoit le changement de
Sainval combien il lui feroit difficile à
elle- même de changer. Elle cherchoit à
fe déguifer fes propres fentimens & n'apprenoit
qu'à les mieux connoître . Mais
elle prit la ferme réfolution de les cacher
entierement à celui qui les lui infpiroit.
Elle eut quelque joie de voir entrer
Dartigue. Non qu'elle fe proposât de lui
être plus favorable qu'à l'ordinaire. Mais
peut-être parlera - t- il de Sainval ; Sain-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
val pourra fçavoir qu'on lui a parlé ;
qu'on lui parle fouvent ; peut- être en auratil
du dépit & c'eft ce que l'on defire le
plus. Enfin , fans bien fçavoir pourquoi ,
Clarice reçut affez bien Dartigue ; mais
il devina mieux le motif de cette réception
que celle- même qui la lui faifoit .
Il eut foin de ne point parler de Sainval
& paroître même éviter qu'on lui
en parlât . Il propofa feulement à Clarice
d'aller aux François où Tancrède attiroit
un grand concours. Nous pouvons , ajouta-
t- il comme fans deffein , y rencontrer
Sainval ; il doit s'y trouver en petite
loge avec Bélife. Volontiers , reprit
Clarice , qui par cette raiſon defira d'y
paroître avec Dartigue .
Celui- ci avoit préparé cette rencontre .
C'étoit lui qui avoit fuggéré à Bélife de
fe faire accompagner par Sainval ; perfuadé
qu'il ne s'y refuferoit pas , même
en regrettant le plus de ne point s'y refufer.
Clarice parut ne les point appercevoir.
Elle affecta de prêter une grande
attention au fpectacle , & même aux ridicules
obfervations de Dartigue. Il ne fe
connoiffoit à rien ; mais il décidoit hardiment
de tout , felon l'ufage .
Je n'en puis plus douter , difoit SainFEVRIER
. 1769. 33
val en lui -même on en croit Dartigue
fur bien d'autres matieres , puifqu'on daigne
approuver ici jufqu'à fes décifions .
Il n'écoutoit pas celles de Bélife qui eranchoit
en littérature comme en amour .
N'admirez -vous pas , lui difoit-il , en
montrant Dartigue & Clarice , combien
ces deux perfonnes paroiffent être d'accord
? On diroit qu'elles n'ont plus rien
à s'apprendre . C'eft , répondit Bélife ,
qu'apparemment elles fe font tout appris.
Pourquoi fe taire quand le coeur ordonne
de rompre le filence ? -
On le garde
fouvent à regret. On a fouvent tott
de le garder . Ah ! Madame , l'amour
véritable eft toujours circonfpect. Une
circonfpection outrée tient du ridicule .
Elle a raifon , difoit Sainval , j'ai eu tort
de me taire fi long- temps . Je veux parler
net à Clarice ; mais tout m'annonce
qu'il eft un peu trop tard. On l'excite en
vain , difoit de fon côté Bélife , it ne
fçait point déroger à fa méthode . Elle
eft fort ennuyeufe ; efpérons qu'elle pourra
, enfin , l'ennuyer.
Etrange effet de la préoccupation.
Sainval ne cherchoit point à fe fouftraire
aux yeux de Clarice ; perfuadé que rien
dans fa conduite , ne devoit lai déplaire-
Bv
34 MERCURE
DE FRANCE
.
L'indifférence qu'il éprouvoit pour Bélife
le raffuroit fur toutes les idées que
pouvoit avoir Clarice , ou plutôt il ne
croyoit pas qu'elle pût avoir, à ce ſujet
aucune idée. En revanche , il eſpéroit
jouir de fon embarras ; fuppofé qu'en
pareille rencontre fa préfence pût encore
l'embaraffer.
Mais Clarice ne fe prêta point à cette
épreuve . Elle fortit d'un air libre , avant
la fin du fpectacle , & laiffa Sainval peu
attentif au dénouement .
L'un & l'autre dormirent peu . Clarice
efpéroit le voir paroître à fa toilette , &
fut un peu étonnée de s'être méprife . La
rupture ne lui parut plus douteufe. Elle
étoit bien réfolue de ne faire aucune
avance ; mais elle regrettoit que Sainval
eût pris la même réſolution .
Il étoit cependant bien éloigné de la
prendre ; quoiqu'il n'attendît plus aucun
fuccès de fes démarches. Dartigue
vint encore aider à fon découragement.
Où vas-tu ? lui demanda ce dernier , en
le voyant prêt à fortir. Chez Clarice ,
répondit Sainval . Y penfes tu ? reprit ce
perfide confident , veux - tu fitôt abandonner
les intérêts de Bélife ? L'inftant preffe
, & tu auras le défagrément de ne
FEVRIER. 1769. 35
4
-
-
point achever ton ouvrage. Quoi ? tu
veux que je me facrifie fans réferve ? --
Je veux que tu rempliffes avec honneur
tes engagemens. Bélife eft femme à s'en
fouvenir , & Clarice n'y prend nul intérêt.
Ah ! tu m'affaffines. -Je te parle
en ami . Quoi ! Clarice ne s'apperçoit
pas même de mon abfence ? Nullement.
La cruelle ! ... Voilà cependant
deux mortels jours écoulés ! - Bagatelle.
Ne fçais- cu pas , que des foins
trop affidus auprès d'une femme qui aime
ailleurs , ne lui paroiffent que des
importunités .... Une femme qui aime
ailleurs ! elle aime donc ? ... La perfide !
-
-
-
Que t'avoit- elle promis ? - Hélas !
rien ; j'ai eu la maladreffe de ne rien
demander ! Et maintenant tu demanderois
trop tard. Crois moi , acheve ce
que tu as commencé. Bélife t'aimera ;
Bélife eft aimable on ne tient point
contre une jolie femme qui nous aime.
Sainval fortit pour fe rendre auprès d'un
des Juges de Bélife ; mais en proteftant
qu'il n'attendoit , ni ne vouloit aucune
forte de récompenſe.
Cette nouvelle démarche ne fut pas
plus ignorée de Clarice que les précédentes.
Mais pour cette fois , ce fut elle
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
qui alla trouver Bélife . Un prétexte , qui
lui parut une raifon , l'y détermina . Il
s'agiffoit de fçavoir où Bélife avoit fait
F'emplette de certaine étoffe que Clarice
témoigna lui plaire beaucoup . Je vais
Vous y accompagner , lui dit Bélife ; c'eſt e ;
toujours quelques momens d'efquivés .
Mais , reprit Clarice , un procès voisin
de fa décifion , doit employer tous vos
momens . Il ne m'en dérobe aucun .
Le cher Sainval fe charge de tout , &
fuffit à tout. On diroit qu'il fe multiplie
pour me prouver fon zèle. Je vous l'avois
bien dit , reprit Clarice , en affectant de
fourire , que Sainval feroit zélé. On ne
peut l'être davantage , ajouta Bélife ... A
propos ; je ne puis vraiment vous accompagner.
Sainval peut furvenir d'un
inftant à l'autre. Vous l'attendez ? -
Oh ! ne doutez pas qu'il ne vienne me
rendre compte de ce qu'il a fait. Je vous
quitte , reprit Bélife , en fe levant avec
vivacité , on a befoin d'être feuls en pareilles
circonftances. - Point du tout , il
ne me parle encore que de mon procès.
Un procès entraîne dans mille détails
où je pourrois vous gêner l'un & l'autre.
Dartigue furvient ; je vais vous en délivrer
par la même raifen .
FEVRIER . 1769 . 37
Dartigue n'avoit garde de s'y refufer.
Ce nouvel incident cadroit on ne peut
mieux avec fes vues. A peine ils étoient
fortis l'un & l'autre que Sainval entra.
Je viens , dit- il , vous annoncer que
nous touchons au but . Vous ferez jugée
fous deux jours au plus tard , & tour me
fait croire que vous le ferez favorablement
. Il eft bon , toutefois , de vous
montrer encore. Votre préfence peut
ajouter un grand poids à mes démarches .
Le croyez vous ? reprit Bélife , trèsfattée
du compliment . Je n'en ai jamais.
douté , ajouta Sainval . —Me voilà prête
à vous fuivre. Bien m'en a pris de ne
point accompagner Clarice. Quoi ?
Madame! Clarice a - t- elle paru ? -Elle
me quitte ; mais Dartigue m'a remplacée
; & lui fera plus utile que moi . Il
s'agit du choix d'une étoffe . -Une étoffe ,
s'écria Sainvál ! .... Une étoffe occupe
Clarice ? Et Dartigue préfide à ce choix !
Mais rien n'eft plus naturel , reprit Bélife
; il femble que tout vous étonne ?
J'avoue , Madame , que je fuis trèsétonné.
Encore une fois , n'eſt ce pas
aux hommes qu'il appartient de préfider
à la parure des femmes ? Nous ne nous
parons que pour eux. J'efpere bien vous
confulter à mon tour. Madame ,
--
38 MERCURE
DE FRANCE.
fuis peu connoiffeur . Vous le deviendrez
. Soyons encore plaideurs , puifqu'il
le faut ; le tems amenera des foins plus
agréables.
Sainval hors de lui- même , fe difpofoit
à fortir. Demeurez done ? Lui dit
Bélife , vous dinerez avec moi , puifque
je dois fortir avec vous. Ce fut à
regret qu'il y foufcrivit. Bélife employa
tout pour égayer le repas & ne put y
réuffir . Sainval étoit morne & rêveur.
Mais lui dit- il enfin , n'admirez vous
pas l'idée de Clarice ? Eh que vous importe
? reprit Bélife , ne faut il pas qu'une
femme ait des idées ? Je lui en foupçonnois
d'autres . Celle-là n'empêche
rien. Chaque mot étoit pour Sainval un
nouveau motif d'inquiétude . Il fe propofoit
de voir Clarice le foir même. Un
nouvel incident , qui obligea Béliſe à de
nouvelles recherches , vint encore le
croifer dans ce projet . Il ne put même
rentrer chez lui que fort tard , défefpéré
des entraves que lui impofoit fa générofité
, & que cette même générosité l'empêchoit
de rompre.
Clarice ne s'affligeoit guère moins de
fon côté. Elle ne doutoit plus que Sainval
ne fût entiérement attaché au char
de Bélife , & cette idée la révoltoit. Les
FEVRIER. 1769. 3
affiduités de Dartigue lui étoient à charge.
Elle & Sainval fouffroient beaucoup
de ce qui les rendoit fufpects l'un à l'autre.
Celui - ci étoit réfolu de fe rendre
chez Clarice , quelque raifon qui pût
l'appeller ailleurs. Il vouloit éclaircir
entierement fa deſtinée ; il vouloit que
cette explication devînt la régle de fa
conduite. Ce moment alloit détruire ou
accélérer un projet que le défeſpoir lui
avoit fuggéré.
Il étoit pâle & défiguré lorsqu'il entra
chez Clarice . Elle même changea de
couleur à fon afpect. On eût dit que ces
deux perfonnes n'avoient jamais fçu que
fe craindre. Pardon , Madame , difoit
Sainval , fi j'ofe rifquer de vous être encore
importun. Monfieur , reprit Clarice,
une telle crainte eft de nouvelle date ;
vous agiffiez avec plus de confiance autrefois.
Peut- être avois-je tort , Madame.
On aime à s'abufer en pareil cas ,
& c'est toujours avec regret que l'on fe
rectifie.Dites plutôt que certaine maniere
de voir change avec le tems . - Hé-
Jas ! Oui Madame , & c'eft- là ce qui me
défole. Ne vous défolez point , Monfieur
; on pourra fuivre votre exemple.
-Qu'entens -je Madame ? Ah ! Je ferois
trop heureux ! Mais tout m'annonce le
40 MERCURE
DE FRANCE
.
contraire ; tout me dit que votre coeur
ne fe regle pas fur le mien. -En vérité
Monfieur il y a bien de la préfomption
dans ce difcours. De la préfomption
Madame ? Eft-on préfompteux quand on
eft jaloux ? Eh de quel rival ! Je croirois
m'humilier en le nommant.
Ce difcours étonna Clarice , & lui
parut fe contrarier. A quel propos de la
jaloufie quand on eft fans prétentions ,
quand même on affiche publiquement
d'autres vues ? Une telle conduite annonce
un orgueil intolérable . On veut dominer
même fur les conquêtes que l'on
abandonne.
Cette réflexion rendit à Clarice toute
fa fierté. Je vous avoue , Monfieur , ditelle
à Sainval , que des reproches m'étonnent
toujours , & que les vôtres me
paroiffent auffi déplacés qu'inintelligibles .
Quoi Madame ? Vous ne fouffrez pas
les affiduités de Dartigue ? Je fouffre
fa préfence . -Vous ne permettez pas
qu'il vous accompagne au fpectacle ?
Il faut être accompagnée par quelqu'un .
Bélife vous le dira. Quoi ? reprit Sainval,
qui ne fentit point la force de ce trait ,
vous ne confultez pas Dartigue fur nos
ouvrages d'efprit & nos étoffes ? Vous
me paroiffez bien informé , reprit Clas
FEVRIER. 1769. 41
fice : eft-ce par vous même ou par quelqu'autre
? Qu'importe Madame , pourvu
que je le fois ? Il eft vrai , peu m'importe
dit- elle avec plus d'aigreur qu'elle n'eût
voulu en marquer ; mais , Monfieur , que
vous importe à vous même ce que je
puis dire ou faire ? Quel intérêt prenez
vous à ma perfonne & à mes démarches ?
-Ciel ! quel intérêt j'y prends ! Quoi?
Barbare oubliez vous que je vous adore?
Vous m'adorez , Monfieur , reprit Clarice
d'un air étonné , mais ému ; y penfez
vous bien ? Quoi ? reprit- il avec impétuofité
, vous douteriez d'une paffion
que mes regards , mon affiduité , deux
années de foins , ont dû fi bien vous faire
connoître ? Vous oublieriez que j'exiſte
pour vous feule ? Que j'ai paru mettre
en oubli le refte des humains , fur-tout
les femmes ? Que je vous ai diftinguée
aux yeux de toutes , & pardeffus toutes ?
On n'oublie point ce qu'on n'a jamais
fçu , reprit Clarice , indignée de la fauffeté
qu'elle croyoit appercevoir dans ces
dernieres paroles ; mais quant à l'aveu
que vous venez de me faire , vous me
permettrez de l'oublier effectivement .
C'en eft donc fait ! s'écria douloureufement.
Sainval , tout eft perdu , tout eſt
fini pour moi. Je fuis la victime de votre
42 MERCURE DE FRANCE .
barbarie ; mais je n'en ferai pas longtemps
le témoin. Je détefte , je fuis pour
jamais une ville où j'éprouve tant d'injuftice
; une ville où l'amour fincere
eft trahi , & l'amour faux récompenfé .
Combien je me trompois dans mon efpoir,
dans mes jugemens ! Hélas ! Si j'euffe
voulu perfonnifier la candeur , j'aurois
choifi Clarice pour modèle !
Seroit-il poffible , difoit Clarice en
elle- même , que ce langage fût fincére ?
Mais non , j'ai des preuves trop réelles
de fa fauffeté. C'eft une perfidie , & peutêtre
même une dérifion. Nouvelle idée
qui rendit à Clarice toute la fermeté dont
elle avoit befoin pour commander aux
mouvemens de fon ame. Ce ne fut pas
fans peine qu'elle y réuffit. Il eſt ſi doux
de croire ce qui nous flate ; fi difficile
quand on aime , d'affecter l'indifférence ,
qu'on rifque à chaque inftant de fe déceler.
Mais le fouvenir d'une rivale
préférée donne , en pareil cas , une force
qu'on n'eût pas trouvée dans foi - même.
>
Clarice en fit l'épreuve. Le défefpoir
de Sainval ne put lui arracher aucune
parole qui trahit en rien fa foibleffe . Mais
cette contrainte éclatoit jufques dans fes
yeux. Tout autre que Sainval eût deviné
ce qu'on ne lui difoit pas . Il ne deFEVRIER.
1769.
43
vina rien. Il étoit trop hors de lui - même
pour découvrir ce qui fe paffoit chez
autrui.
Sainval eut l'air de fuir en fe retirant , &
Clarice avoit eu prefque l'air de le congédier.
Mais à peine il avoit difparu qu'elle
tomba dans un accablement extrême . Ses
larmes qu'elle avoit retenues , coulerent
avec abondance ; elle n'effaya plus de
les contraindre. Voilà donc , difoit elle ,
où nous conduit la fenfibilité de notre
ame ? On ceffe de la combattre , on s'y
livre ; on
; on ne tarde point à s'en repentir.

Sainval étoit bien éloigné de foupçonner
une pareille fcène . Il fe feroit cru trop
heureux. Au contraire , il fe livroit aux
plus triftes réflexions , & s'affermiffoir
dans le deffein de quitter pour jamais la
capitale.
Deux jours s'écoulerent durant les préparatifs
de fon départ . Bélife , dans cet
intervalle , gagna fon procès. Elle publioit
par tout qu'elle en étoit redevable
au feul Sainval , & il en coutoit peu
à fon coeur pour être reconnoiffant . Elle
ne doutoit pas que Sainval n'y fût de
fon côté très - fenfible. Sans doute , enfin ,
qu'il parlera , difoit - elle. En tout cas ,
44 MERCURE DE FRANCE .
ce qu'il a fait m'autorife moi - même à
le prévenir.
Ce fut à quoi elle fe détermina , voyant
que Sainval s'obtinoit à ne point paroître.
Elle lui écrivit , & fa lettre le mettoit
dans la néceffité abfolue de s'expliquer.
Dartigue étoit inftruit & du contenu de
la lettre , & même de la maniere dont
Clarice & Sainval s'étoient quittés. Il ne
doutoit point que la réponſe ne fût conforme
aux vues de Bélife ; raifon qui lui
faifoit defirer d'en rendre Clarice le témein.
Il n'eut pas de peine à lui perfuader
qu'elle devoit une vifite de politeffe
à fa rivale. Elle fe faifoit illufion fur le
motif ; ce n'étoit point Bélife qu'elle
vouloit voir , c'étoit Sainval qu'elle efpéroit
rencontrer. Elle efpéroit , de plus ,
éclaircir quelques doutes qui s'offroient à
fon efprit malgré elle , & que fon coeur
ne demandoit qu'à faifir.
Bélife ne lui parla , pour ainfi dire , que
de Sainval. Il va bientôt paroître , difoit.
elle , ou je vais recevoir par écrit un avea
qu'il n'ofe , dit on , rifquer de bouche . Il
eft vrai que fes affiduités , fes demarches
ne lui laiffent plus rien à dire. Elles
m'ont tout appris. Mais on aime qu'un
amant parle net. Les répétitions en pareil
cas ne peuvent jamais déplaire.
FEVRIER. 1769, 45
On préfume facilement combien ce
difcours déplaifoit à Clarice. Un laquais
de Sainval eft introduir avec une lettre ,
C'étoit la lettre attendue . Voyez ma chere
Clarice , dit Bélife en la lui donnant ,
voyez iSainval exprime auffi bien l'amour
qu'il paroît le reflentir, Clarice frémit
d'une telle commiffion & voulut s'en dé .
fendre. Il fallut céder , & même prendre
un air d'aifance qu'elle prit affez mal ,
Bélife n'y fit nulle attention ; mais Dartigue
s'en apperçut , & n'étoit pas luimême
fort tranquille. Voici ce que lut
Clarice d'un ton de voix altéré :
Ne doutezpoint , Madame , du plaifir
que je reffens de vos fuccès. Vous les appellez
mon ouvrage : c'eft donner trop d'es
tendue à de légers fervices. Vous daignez
auffi porter trop loin la reconnoiffance.
Mon caur enferoit le prix s'il étoit encore
à donner. Mais je ne dois point vous of
frir un préfent dédaigné par une autre :
je ne puis même reprendre à cette autre le
préfent qu'elle dédaigne. Je pars , je quitte
pour jamaisun fejour où le bonheur nepeut
exifter pour moi . Ce n'est pas que j'espère
le rencontrer ailleurs ; mais du moins n'y
rencontrerai je pas les auteurs de monfup
plice....
Il en avoit couté beaucoup à Clarice
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
1
pour continuer cetre lecture . Ces derniers
mors lui firent tomber la lettre des
mains. Elle étoit prête à s'évanouir . Comment
donc ? s'écria Belife , que fignifie
l'état où je vous vois ? Ce feroit à moi
de m'affliger ; c'eft fur moi que retombe
l'affront d'en avoir trop dit . Mais il
me vient un foupçon . N'eft - ce point
vous qui obligez Sainval à s'exiler ? Clarice
ne répondit rien ; quelques larmes
s'échapperent de fes yeux , malgré elle.
Dartigue , de fon côté , étoit dans le plus
extrême embarras. Il ne doutoit point
que Clarice ne fût auffi indignée contre
lui qu'elle paroiffoit être attendrie pour
Sainval . C'en eft trop , dit Bélife , je vois
ce qui nous a abufées l'une & l'autre , &
pourquoi l'on a voulu nous abufer . Croismoi
, Clarice , il n'y a pas un inftant à perdre
; volons chez Sainval , & craignons
feulement d'arriver trop tard. Clarice
balança & s'y réfolut . Je vais , leur dit
Dartigue , vous devancer auprès de lui :
il eft effentiel de le gagner de vîteſſe .
Vous pourriez l'attendre même ici ; je
me charge de vous l'amener. A Dieu ne
plaife , s'écria Clarice. Allons ma chere
Bélife , gagnons nous même Dartigue
de vîteffe , ou craignons que Sainval ne
précipite encore fon départ.
FEVRIER . 1769 .. 47

re-
Dartigue entendit ces mots fans y
pondre , & difparut . Clarice & Bélife arriverent
chez Sainval à l'inftant même
qu'il montoit en chaife . Quel fut fon
étonnement ! Il doutoit même de ce qu'il
voyoit. Demeurez , Monfieur , lui dit
Bélife ; Clarice vient exprès vous l'ordonner.
Quoi s'écria-t-il hors de luimême
, quoi ! Clarice ordonne que
je demeure ? Eft - il bien vtai Madame
? lui dit- il en fe précipitant à
fes . genoux ; n'aurais- je plus de raifons
pour m'éloigner ? ... Non , interrompit Bélife
, la trame eft découverte ; le piége
n'eft plus dangereux . On nous trompoit
tous trois . J'attribuai à votre amour ce
qui n'étoit que l'effet de votre générofité
; Clarice en porta le même jugement.
De-là fon dépit & ma confiance. Je céde
à Clarice ma confiance , mais je ne veux
point de fon dépit. Vous ferez heureux ;
Je refterai votre amie , Dartigue fe pen-
; chacun de nous , enfin , fe fera
dra
juftice
.
Il en arriva comme Bélife l'avoit prévu
, excepté qu'au lieu de fe pendre ,
Dartigue s'exila . Sainval apprit fon départ
prefquiauffi tôt que fa trahifon . Il
fentit qu'on ne doit fe repofer que fur
48 MERCURE DE FRANCE.
foi - même de ce qui importe le plusà notre
bonheur. Il ne chercha ce bonheur
qu'auprès de Clarice , & l'y trouva dans
tous les temps. Ils n'eurent plus d'autres
confidens qu'eux-mêmes , & chofe
affez rare , ils n'ont encore eu nul fujet
de fe rien déguiſer,
Par M. DE LA DIXMERIE .
A Madame la Marquife de L......
Au fein des bolquets d'Idalie ,
Dont les brillans détours m'étoient fort pen
connus ›
J'errois en fonge , & je cherchois Vénus ;
Mais c'étoit Vénus Uranie.
La trouverai- je dans ces lieux ?
Difois-je , en contemplant & le lys & la roſe :
Sous ce berceau délicieux
Quelle divinité repoſe ?
J'approche. Les amours , unis avec les jeux ,
Rangés autour d'elle en filence ,
Lui fourioient d'un air d'intelligence :
Les Graces en ufoient comme eux .
J'approche encore. Ah ! dis-je , qu'elle est belle !
Ce n'eft point la Vénus des cieux :
C'est plutôt cette autre immortelle
Qui
FEVRIER. 1769. 49
Qui préfére Paphos à l'Olympe ennuyeux,
Cachons mes vers , préfent faftidieux ,
Et cherchons une tourterelle.
Je m'éloignois. Euphrofine m'appelle.
Cytherée à l'inftant venoit d'ouvrir les yeux..
Qu'ils font beaux ! m'écriai - je : hélas ! oui , c'eft
bien elle !
Mais n'allons point par de graves diſcours
Effaroucher les jeux & les amours.
C'eft à l'autre Vénus qu'un tel encens doit plaire .
Celle qui m'écoutoit rit de mon embaras .
Calme - toi , me dit - elle , & fur- tout , ne crains pas
De parler en ces lieux une langue étrangere .
Elle-même à l'inftant , par de fublimes traits ,
Etonna mon efprit , ſurpafla mon attente .}
Ah ! qu'une belle bouche eſt toujours éloquente !
Combience qu'elle dit a de force & d'attraits !
Ce qu'à l'efprit elle préfente ,
S'y grave auffi - tôt pour jamais.
J'étois charmé ; j'ofois parler à peine ,
Et je ne formois que des voeux.
La mufe les reçut , & fà voix fouveraine
Promit d'être toujours mon appui généreux .
L'attente n'en peut être vaine ;
L'effet n'en peut être qu'heureux.
Par le même.
C
So MERCURE DE FRANCE.
ENVOI.
BELLE LLE Marquife , une telle promeſſe
Devient pour moi d'un augure bien doux.
C'eftun fonge pourtant ; mais , enfin , la déeſſe
Avoit vos traits , vos yeux , & parloit comme
Vous
Par le même.
IMPROMPTU de M. Ch. de Ser. à
Mlle V. J. L. F. qui avoit eu la fève le
jour des rois.
AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
Le fort en ces lieux aujourd'hui
Vous favorife d'un empire ,
Mon coeur bien long- temps avant lui
Vous l'a donné fans vous le dire.
A M. l'abbé de Vienne , membre honoraire
de l'académie de Clermont - Ferrand
, pour le premier de l'an.
ABB , dans fes voeux indiſcrets ,
Que l'homme , hélas ! a de foiblefle !
FEVRIER . 1769 .
Des dieux conftans dans leur fageffe
Il voudroit changer les décrets !
Il voudroit que toujours propices ,
A fes defirs , à fes caprices
Ils foumiflent leur volonté :
Mais témoins de fon impuiflance ,
Il nous apprend qu'il eft porté ,
Que l'avare dans l'opulence ,
Toujours en proie à l'indigence ,
Doit éprouver la pauvreté,
Que dans fa foif infatiable ,
L'ambitieux n'aura jamais
Cet avantage inestimable
IA
De pofféder fon' ame en paix do .
Que plein d'une fecrette haine ,odat
Du bonheur d'autrui l'envieux
Fera fon tourment & fa peine ;
Que l'homme de bien à fes yeux
Ne fera pas exemt de crime ,
Mais qu'il doit être une victime
En butte à les traits odieux .
Oui , telles font nos deftinées ,
Que le changement des années
Ne fçauroit changer notre fort :
Nos paffions avec effort ,
Sur nous exercent trop d'empire
Appliquons-nous à les détruire
Sachons borner là tous nos voeur.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
Si pour vaincre cet esclavage
Nous fommes affez courageux
Alors nous verrons que du fage ,
Abbé , l'infaillible partage
Eft , comme vous , de vivre heureux,
"
Dareau , à Gueret , dans la Marché.
A UNE QUÉ TE US E
pour les pauvres honteux.
Pour ceux qui n'ofent demander
Quand votre zèle s'intéreſſe , drvo Va
Iris , on doit leur accorder
Des fecours de plus d'une espéces
Mais parmi les malheureux
Que vos bontés foupçonnent ,
Connoissez - vous les plus honteux ?
Ce font ceux qui vous donnent.
Par le même.
VERS à M. Grétry , fur fa mufique
de Lucile.
N parvient lentement au temple de Mémoire ,
A pas de géant , toi , tú marches vers la Gloire .
Peton nouveau ſuccès tu me vois enchanté ! -
FEVRIER. 1769. 53
Quel goût ! quel fentiment ! quel feu ! quelle harmonie
!
De ton magique & dominant génie
J'admire le pouvoir , il eft illimité.
Eh ! bien ne fuis -je pas un affez bon prophéte !
Mon cher Grétry , ta moiffon eft complette;
Mais à chaque laurier que ta main cueillera ,
Apollon l'a promis , un autre renaîtra. *
Par M. Guichard.
VERS de M. l'abbé Leblanc au jeune
comte de *** en lui
envoyant
la nou-
>
velle édition de l'abrégé chronologique
de M.le P.Henaule, au'up se stoli činit
Ce livre fait pour exercer,
2: ob
donroq N
L'efprit , autant que la mémoire
Dans un fimple abregé d'histoire .
Contient le grand art de penſer .
* Voyez les vers fur la muſique du Huròn , inférés
dans le fecond vol . d'Octobre dernier , & qui
font terminés ainfi :"
Ton premier pas dans la carriere
T'offre l'efpoir de la remplir :!
Yois de lauriers tous prêts une moiffon entiere, & c
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
QUATRAIN à Madame ***
donnant une fleur.
en
lui
POUR prix de l'amour le plus tendre
Je vous préfente une fleur ;
་་ ། ་ ་་་ བ་།།
Je vous offrirois bien mon coeur 2
Mais commencez par me le rendre.
L-LAVÍNO MA MG
QUATRAIN à la même
trenvoyant un bouquet.
>
en lui
Lys fears font un tribut confacré par l'ufagés
Mais Flore n'a qu'un temps , ainsi que tous les
dons.
Je pourrois vous offrir un plus durable hommage
,
C
Le coeur eft un bouquet de toutes les faifons.
QUA T B A IN à la même , fur une rofe
comparée au bonheur.
incomparée
LA rofe & le bonheur ne font pas même chofe ,
Quoique le dife ainfi maint éloquent docteur.
FEVRIER. 1769. 55
Quand on connoît Iris , on connoît une rofe ;
Quand on s'en fait aimer , on connoît le bonheur.
L'AMITIE' Surpriſe par l'Amour :
A mon amie.
L'AMOUR 'AMOUR au fouris malin ,
Quittant le fein de fa mere ,
Aborda d'un air bénin
L'amitié toujours fincere.
Ma foeur , dit le petit dieu :
Tu fçais quel est notre empire ;
Tu fçais qu'il n'eft pas un lieu
Où quelque amant ne ſoupire.
S'il eft encore des mortels

Qui , fans craindre ma vengeance ,
Olent braver ma puiffance ,
Ils encenfent tes autels .
Nous faifons aimer & plaire ;
Et nous verrons fous nos loix
Les philofophes & les rois
Si tu fecondes ton frere...
Oui , ma foeur , vivons en paix ;
Et par notre intelligence ,
De tous les coeurs déformais ,
Banniffons l'indifférence.
Uniflons- nous pour toujours ;
Loin de borner ta puiflance ,
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
Mets fous ton obéiflance
Ceux qu'aura foumis l'amour.
Dès qu'il eut dit , la déeſſe ,
En recevant la promeffe ,
Crut bonnement que l'amour
N'employoit aucun détour.
L'amitié fans défiance
Paya cher fa confiance ;
D'une fléche il la bleſſa ;
Fuis , fouriant , s'envola.
C'eft ainfi qu'elle fut trahic ;
Et , Philis , dès cet inftant
Votre ami devint amant ;
N'êtes-vous que fon amie ?
LE Qu'en-dira-t-on . Conte allégorique.
QU'EN dira-t-on ? Je n'en fçais rien .
Mon fouci n'en doit être extrême ,
Si du qu'en- dira- t on lui-même
Mon conte tire quelque bien.
Qu'en-dira- t- on eft une idole
Dont on fe joue en l'encenfant,
Dont la multitude frivole
Eft l'interpréte tout-puiffant.
Athènes , dans fa vafte enceinte ,
Lui bâtit jadis des autels .
FEVRIER . 1769 . 57
Par l'amour propre & par la crainte
Il dominoit fur les mortels.
"
26.22
200
of J 18 !
Maint petit maître de la Grèce
Lui demandoir, en fredonnant
S'il devoit prendre pour maîtrefle
Thisbé qui s'attache aiſément
Ou Naïs qui change fans ceffe ;
Ou s'il pouvoit plus décemment
Paffer pour époux de Lucrece
Que pour favori de Laïs.
La prude que le temps afflige ,
Et que jamais il ne corrige ,
Vouloit fçavoir fi de Daphnis
Elle devoit , trop découverte ,
Pleurerl'inconftance & la perte ;
La coquette , fi fon honneur
Ne défend pas qu'elle choififle
Un des amans que fon caprice
Amufe à fes pieds d'une fleur.
Le fot , qui juge d'un ouvrage ,
Apprenoit du qu'en - dira- t- on
Que l'efprit lui doit fon fuffrage ,
Sans que le coeur le trouve bon .
Un philofophe , être bizarre ,
Marié ( chofe encor plus rare)
Par la crainte & la vanité
D
Ne s'étoit pas fait introduire
Mais le feul de£ r de s'inftruire
Cv
18
RE
DE
FRANCE
.
MERCURE
112
Vers l'oracle l'avoit porté.
En le voyant , chacun de rire .
Il demande , fans s'allarmer
De la critique qui le preffe
S'il ne doit pas toujours aimer
Sa femme comme fa maîtrefle.
Le qu'en- dira-t-on en baillant
Avoit reçu l'amant conftant .
Même , le pauvre philofophe
Par un poète ami du dieu ,
Fur habillé dans mainte ftrophe,
De jaune , de verd & de bleu.
Ce philofophe avoit pris feu.
Philofophe une fois s'enflame.
une foispusfeu.
Hovel I
Je jure , dit - il , par ma fenime
Qu'Athènes , du qu en-dira- t- on
it susup J
Oubliera bientôt juſqu'au nom.
Il s'apprête à faire merveille ,
Et s'imagine qu'un mortel
De ce dieu peut brifer l'autel .
Sa femme lui dit à l'oreille :
03
1
290 90 .
« Cher ami , quel elt ton deffein?
Penfes-tu vaincre le deftin ?
כ כ
Eft -ce la coutume qu'on voic
» Femme aux côtés de fon mari
≫ Comme 'cannes
aller ainfi ?
A la critique on eft en proie
108
Et l'honneur fouvent apéri
on : 2 : 118 ,"
FEVRIER . 1769 . $9
Sous le lourd fléau que déploie
» Le qu'en- dira- t-on ennemi .»
Le philofophe aimoit Zélie .
Il la regarde tendrement.
Elle est bientôt de la partie ;
Car pour le dire ingénument
Elle aimoit la philoſophie.
Les voilà donc qui , d'un beau temps ,
S'acheminent en bonnes gens.
Vous comprenez qu'on les falue ,
Que traits aigus & complimens
Vont comme pouffiere à leur vue.
Près d'eux font les plutôt venus
Ceux dont ils font les moins connus :
Jugeant tous la philofophie
De la derniere bourgeoiſie.
Le couplé s'avance toujours ,
D'abord troublé , puis fans nuage ;
L'amour anime leur viſage ,
Donne l'accent à leur difcours .
Leurs yeux difoient dans leur langage
Que fi leurs bras étoient unis ,
Leurs coeurs l'étoient bien davantage.
De quel miracle ils font furptis F
Du qu'en-dira - t- on la ſtatue ,
Plus ils approchent , diminue.
Vainement , redoublant d'ardeur ,
Ils vont l'attaquer , à la place
C vj
бо MERCURE DE FRANCE .
Une fombre & foible vapeur
A leurs regards monte & s'efface.
Qu'en concluerai-je ? Faites bien ,
Pour vous qu'en- dira-t- on n'eft rien.
Girard Raigné.
VERS à M. de P*** , qui ne vouloit
point être mon ami.
Quoi de l'amitié la plus tendre
Vous me refufez le retour.
Ah ! je n'y dois donc plus prétendre ?
Vous ne m'offrez que de l'amour.
Un fentiment plus vif a pénetré votre ame ,
Il paflera ce fentiment ;
Je voulois un ami , vous n'êtes qu'un amant ;
Je vois déjà s'éteindre votre flame.
Pour m'avoir trouvé des vertus ,
Vous m'abandonnerez fans doute.
Hélas ! je ne vous verrai plus ;
Mais fentez bien ce qu'il m'en coûte !
Par Me Guibert
FEVRIER. 1769. 61

*
RE'PONSE de M. de P ***.
APOLLON POLLON feul vous attendrit ,
Et c'est l'amour feul qui m'enflame ;
Vous mettez l'ame dans l'efprit ,
Et moi je mets l'efprit dans l'ame ;
Je m'occupe d'un vrai defir
Quand vous ne cherchez qu'à le feindre ,
Votre crayon ne veut que peindre
Et mon coeur de veut que fentir.
Dans les accès de votre verve ,
Vous vous louez ne n'aimer plus
Que Jupin , Saturne & Phoebus.
Ah ! fi ce font là des vertus !
Qu'à jamais le ciel m'en préferve !
Je vous abandonne Minerve
Pour la ceinture de Vénus.
Auprès d'un amant véritable
Vous confervez votre raiſon :
La réalité du poifon
Le rend pour vous moins redoutable .
Si , de nos jours un Céladon
Vous rendoit un peu plus traitable ,
Ce feroit en faveur du nom
Que vous le trouveriez aimable.
Heureux , il ne jouiroit pas
De l'inftant le plus délectable ,
62 MERCURE DE FRANCE.
Vous croiriez n'être dans les bras
Que du Céladon de la fable.
De menfonge & d'illuſion
Vous repaiflez votre mémoire ,
Vous êtes toute fiction ;
Seroit- il fage de vous croire ?
Dans le paſſé , qui n'eft plus rien
Vous choififlez votre esclavage ;
Vous ne prodiguez votre hommage
Qu'àtout ce vieux peuple payen ;
Moi , je fuis un peu plus chrétien ,
J'aime les beautés de notre âge.
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du fecond volume du Mercure de Janvier
1769 , eft le premier jour de l'an ;
celle de la feconde , eft le feu ou la chaleur
; celle de la troifiéme , les fouhaits .
Le mot du premier logogryphe eft parapluie
, où fe trouvent air , pluie , can ,
pape , Pau , Paul , papa , Priape , pie
rape , lie , laje , rale , aieul , épi , raie ,
pair, peur , papier , pâleur , appeau , ire ,
ail, lare , pipe , aleu , la , re , aile , pur,
pipeau , peau , api , pile , péril. Le mot
du fecond eft chien , où fe trouve niche.
Celui du troifiéme eft cul- de-fac...
FEVRIER . 1769 , 63
ÉNIGM E.
Je m'offre à vous , lecteur , fous des formes diverfes
;
Si de les découvrir vous êtes curieux ,
Abandonnez calculs , combinaiſons inverfes ;
Et fachez que jadis j'étois au rang des dieux ,
Honneur que tout mortel à-préfent me refufe ,
J'ai toutefois encor ma place au firmament ,
De plusje fçais fixer le poids d'un élément,
Et maintenant je vous amufe.
MONSIEUR ,
Il a été inféré dans votre Mercure de
Novembre dernier un logogryphe qui
m'en a rappellé un autre tout- à - fait femblable
, fur le même fujet , & que j'ai lu
dans un journal il y a quelques années, le
voici :
Je fais un fruit délicieux ,
J'orne plus d'un parterre ,
Mon chef eft caché dans la terre ,
Le refte habite dans les cieux
64 MERCURE DE FRANCE.
Je vais rapporter celui de M. B..... du
Mercure de Novembre .
Agréable de forme & de couleur à plaire ,
Je fuis de plus , lecteur , d'un goût délicieux :
Tu vas chercher ma tête au centre de la terre ,
Et le refte du corps , tu le mets dans les cieux;
Mes deux extrémités te donnent nourriture ;
Mon fein trop répeté , te met en fépulture.
Il eft furprenant que deux auteurs fe
foient ainfi rencontrés ; mais je laiffe à
juger auquel des deux appartient le mérite
de la netteté & de la précifion .
AUTRE.
NE blâme point , lecteur , ma gauche architec
ture :
Combine feulement ce qui fait ma ftructure .
J'ennuie & j'amufe les fois
Qui ne s'amufent qu'à des mots.
Quelquefois j'ai pour pere un homme de génie ;
Et le temps qu'on ne me découvre pas
Eft à coup für le plus beau de ma vie.
Oui , te voilà dans l'embarras.
Quelquefois dans mon fort je demeure imprenable.
Peut-être , le premier , m'as- tu donné des foeurs ?
FEVRIER. 1769.. 65
Peut- être auffi , n'en es - tu pas capable ?
Je touche rarement les coeurs ;
Mais d'un baſtion de mots flanqué de périphraſes,
Aux curieux je fais la loi :
Je m'annonce fouvent avec beaucoup d'emphaſes
Pour bercer un lecteur auffi benin que
Depuis l'inftant où je fuis née,
Jufqu'à celui de mon trépas ,
Je fuis toujours enveloppée ,
Prête à paroître à chaque pas ;-
toi ,
Et pour tout avouer il faut que je confeffe
Que pour
être où je ſuis il faut me mettre en preffe.
AUTRE.
Jz fuis prefque par toute terre ; E
J'ai des freres en quantité ,
Jamais de leurs. J'ai pere ou mere ,
Et puis dire fans vanité
Que je fers bien l'humaine espéce.
Je fers auffi des animaux :
Peut-être fuis-je au fond des eaux.
J'éprouve , & martyre & carefle
Selon les temps , l'intention ,
Souvent caché par la pareſle ,
Détruit par la dévotion.
t
Des bâtards fouvent par furpriſe
Nous chaflent de notre terrein ,
66 MERCURE DE FRANCE.
La loi du prince l'autorife ,
Le légitime lutte en vain.
Toujours équivoque eft ma taille ;
Large , étroit , grand , perit , moyen ;
Je dépends de deux mots , d'un rien .
Je ne crains point une bataille ,
A la tête des efcadrons
Je bravede fer & la poudre ;
Mais je fuis avec les poltrons ;
A tout il faut bien fe réfoudre .
On veut que je prenne les
gens ;
Mais las ! C'eft antique impofture ,
N'ayant ni bras , ni mains , ni dents ,
Comment leur faire cette injure ?
On me voit changer de couleur
Par nature ou par artifice ;
Je brille aflez dans la couliffe ;
La mode augmente ma valeur.
Je lers auffi la femme fage ,
Le magiftrat , le financier ,
Le duc & pair , le roturier.
D'une divinité volage
Je fçais décider les faveurs ,
Pourvû que fes adorateurs.....
Chut n'en difons pas davantage,
S'il eft vrai que trop gratter cuit ,
Il eft vrai que trop parler nuit.
Par M. B..... A. D. C.
FEVRIER . 1769. 67
L'IMAGIN
AUTRE.
IMAGINATION , cette belle ouvriere ,
Pour me créer s'épuife toute entiere ,
Ou peu s'en faut. Quand le fouci
L'offufque & le chagrin auffi ,
Elle me fait vaille que vaille ;
Mais quand le jeu de fes refforts
N'eſt point troublé , comme elle me travaille !
Ne me fais -tu , lecteur , que quand tu dors ?
Par Courtat , de Troyes , gouverneur des
enfans de M. le Marquis de Lunes.
LOGOGRYPHE.
CEs riches bâtimens , ces fuperbes palais
Elevés à grands frais ,
· Charment d'abord celui qui les habite ;
Mais quand à voir l'éclat qui fait tout leur mérite
L'ail s'eft accoutumé ,
On n'aime bientôt plus ce qu'on avoit aimé.
Quelques arbres , de la verdure
Le plus fouvent font toute ma parure ,
Et ceux qui font chez moi n'en veulent potat
fortir.
$8 MERCURE DE FRANCÈ.
Allons , lecteur , tu peux te divertir :
Prends mes neuf pieds , tourne-les à ta guiſe ,
Tu trouveras ce qu'on brûle à l'églife ;
La diftance de l'ut au mi ;
Un vermifleau long comme une fourmi ;
Ce qui rend un homme coupable ;
Et ce qui le rend eſtimable ;
Un obftacle a la jonction
De la France avec l'Angleterre ;
Un fon perçant qui ne plaît guère ;
Ce que c'eft que Sion ; ..
Une espéce d'écume
Qui , lorfqu'on la fouëtte , augmente fon volumes
Ce qui fait qu'un vers eſt un vers ;
Le haut d'un arbre , ou de toute autre choſe.
Je borne ma métamorphofe ,
L'efprit de mon lecteur fe mettroit à l'envers.
Par le même.
AUTRE.
Sous un mafque fucré qu'avec foin l'on me
cache ,
Le nom qui m'eft refté me décéle à Philis :
Ah ! pour la mériter , s'il faut être fans tache ,
Cinq pieds de moius ... mais non ; l'on verroit
encor pis.
F. C. au greffe de l'hôtel-de -ville de P.....

Chanson
P.69
Bonne santé,de la gai...te sont les thre. sors de
cet..te vi... l. quand je suis seul,point ne men .
+
....nu.ie, tou jours dis.
•pos,
un doux re..
..pos
charme
fin
ma
dou..ce reve.ri... e, charme ma dou.ce reve.ri...e
mais quand il
me vient compa ...gni . e, on rit l'on boit,
l'on fait les four, a dieu bel..le philo.ro.phie;
mes amis
valent mieux
que vous;fortu ԱՐ ne toujours En.ne.mi.e
voila comme on brave tes
coups ,
voi la com.me on brave
ter
coups.
bonne san. te, de
de l'Imprimerie de Recoquille , rue du Foin , StJacques, vis - à-vis StYvea .
FEVRIER. 1769. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Commentaires fur les mémoires de Monrecuculi
, généraliflime des armées , &
grand-maître de l'artillerie de l'empereur
par M. le comte Turpin de
Criffé , maréchal des camps & armées
du Roi , infpecteur général de cavalerie
& de dragons , des académies
royales des fciences & belles - lettres de
Berlin & de Nancy , trois volumes
in-4° . , ornés de vignettes , culs- delampe
, d'un frontifpice , & de qua
rante-trois plans gravés en taille douce.
A Paris , chez Lacombe , le Jay ,
& Defaint , libraires ; avec approbation
& privilege du Roi , 1769.
. Belli ex me difce labores
Fortunam ex aliis..
Eneid. lib. XII,
1
M. le comte Turpin , dans fon effai fur
l'art de la guerre , a raffemblé
tout ce
qu'on peut defirer fur l'attaque
& la défenfe
dans la guerre de campagne, Cet
ouvrage
intéreffant
jouit de Teftime
de
tous les militaires
; les Allemands
, les
70 MERCURE DE FRANCÈ
Ruffes & les Anglois l'ont traduit ; les
commentaires fur Montecuculi >
qu'il
publie aujourd'hui , en font une fuite , il
y développe fes principes avec plus d'étendue
; il puife dans ce général Alle
mand & dans fa propre expérience les
autorités dont il avoit befoin pour les
appuyer. Deux motifs l'ont engagé à com
menter Montecuculi . 1º . Cet auteur eft
très-précis , parce qu'il n'a écrit que pour
un petit nombre de gens éclairés ; d'ailleurs
, depuis ce général , la maniere de
faire la guerre a changé ainfi que les armes.
2 ° . Ses préceptes font quelquefois
infuffifans. « Comme je n'ai pas la pré-
39
fomption , dit M. le comte Turpin
» de croire que de moi - mêmeje parvien-
» drois à la perfection , je me fuis con-
» vaincu , par une lecture réfléchie de
» Montecuculi , qu'il en étoit encore
bien loin , quelque génie qu'il eût pour
» fon métier.
39
18
Montecuculi commence par les élémens
les plus fimples , & s'éleve enfuite
jufqu'aux idées les plus fublimes , depuis
la levée du foldat jufqu'aux plus
grandes opérations de la guerre . M. le
comte Turpin le fuit dans toutes ces progreffions.
C'eft fur- tout dans fes obfervations
qu'il a jetté un très -grand jour far
FEVRIER. 1769. 71
les principes excellens , mais trop géné ·
raux , de fon auteur. Il ne s'eft pas borné
à le fuivre pas à pas. « Comme l'imagi-
»> nation , dit-il , peu contente de fe mon-
» ter au ton des objets qui la frappent ,
>> cherche toujours à s'élever encore
*
>
&
j'ai hafardé d'ajouter aux idées de Mon-
» tecucali & même à celles des plus
» célebres ingénieurs. » En conféquence
il a fait un fyftême fur la conftruction
des places & fur leurs ouvrages avancés .
Il s'eft emparé de ce qu'il a trouvé de bon
dans les principes des plus célebres , ingénieurs
, & a laiffé ceux qui n'ont pu
s'ajuster avec les fiens , fans cependant les
condamner ; enfin , lorfqu'il ne penfe
pas comme eux , il propoſe ſes idées ,
met le lecteur en état de juger. Ses com.
mentaires fur le fecond livre qui n'eft
qu'une application des maximes contenues
dans le premier à la guerre qu'on
peut faire contre le Turc en Hongrie ,
font beaucoup plus refferrées. Les inté
rêts de la France & de la Turquie , &
l'éloignement de ces deux puiffances ,
ne donneront vraisemblablement jamais
lieu à une guerre directe entr'elles.
Dans le troisieme livre , Montecuculi
fait voir , par la conduite qu'il a tenue
dans fes campagnes en Hongrie contre le
72 MERCURE DE FRANCE .
Turc depuis 1661 , juſqu'à la bataille de
S. Gothard qu'il gagna en 1664 , l'avantage
qu'il a retiré des principes établis
dans les premier & fecond livres . M. le
comte Turpin fait remarquer les belles
actions & les fautes qui furent faites pendant
le cours de cette guerre , & la conduite
que ddeevvrrooiitt tteenniirr uunn général , qui
agiroit conféquemment aux changemens
qu'il a faits au fyftême de Montecuculi .
Il infifte à ce fujet fur l'abus qui réſulte
pour les fouverains même , & fur-tout
pour l'humanité & pour le progrès de
l'art militaire , de cette effroyable augmentation
d'artillerie qui rend les armées
pefantes , occafionne de très- grandes
dépenfes , & diminue vifiblement les
effets du courage,
Cet ouvrage & l'effai fur l'art de la
guerre , auquel M. le comte Turpin renvoye
quelquefois , embraffent toutes les
parties de la guerre depuis la levée du
foldat jufqu'aux plus grandes opérations.
Ce n'eft point ici un affemblage de conjectures
fur des principes hafardés : il n'y
a pas un précepte qui ne foit conftaté par
une longue expérience . M. le comte Turpin
n'a fait que recueillir dans la paix ,
des idées conçues & éprouvées à la tête
des troupes & dans le tumulte des camps .
On
FEVRIER . 1769 . 73
On trouve chez les mêmes libraires
des exemplaires de l'effaifur la guerre.
Euvres de M. de Moncrif, lecteur de la
Reine , l'un des quarante de l'Académie
Françoife , & de celles des Sciences
& Belles - Lettres de Nanci & de
Berlin. Nouvelle édition , à Paris rue
baffe des Urfins , chez la Veuve Regnard
, Imprimeur de l'Académie
Françoife.
Il y a long- temps que le public a fixé
le fort de la plupart des piéces recueillies
dans cette édition qui eft très - correcte ,
très - jolie , & ornée de gravures . M. de
Moncrif y a inféré quelques morceaux
qui n'ont point encore paru . On connoit
le grand fuccès de Zélindor , de Linus ,
& l'on retrouve dans les autres poësies
de l'Auteur , la mufe aimable qui a embelli
notre théâtre Lyrique de ces charmantes
productions . Quoiqu'elles foient
toutes très- connues , nous ne nous refuferons
point au plaifir de rapporter ici
les ftances intitulées confeils à Thémire.
Elles peuvent être regardées comme un
modèle pour la naïveté , la fineffe & la
douceur du ftyle.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
· Confeils à Thémire.
Songez bien que l'amour fait feindre.
Redoutez un fage Berger.
On n'eft que plus près du danger,
Quand on croit n'avoir rien à craindre.
Je voyois fans être inquiéte
Daphnis m'aborder quelquefois;
Il me voyoit feulette au bois ,
Sans me conter jamais fleurette,
D'aimer ou doit bien ſe défendre ,
Me difoit- il dans fes chanfons.
Mais il formoit de fi doux fons ,
Qu'on s'attendriffoit à l'entendre,
Je me croyois fi raiſonnable ,
En l'écoutant fur le gazon !
Quel ufage de la raiſon
D'écouter un Berger aimable !
Sans deffein , fans inquiétude ,
Chaque jour j'aimois à le voir.
Bientôt fans m'en appercevoir
Je perdis toute autre habitude .
L'enchanteur ! quelle adreffe extrême
Il employoit pour me charmer !
Croiroit-on qu'on le fait aimer
En ne difant point , je vous aime è
Si je chantois dans le bocage ,
FEVRIER . 1769. 75
Pour m'écouter il s'arrêtoit. *.
Une autre Bergere chantoit . ,
H s'en retournoit au village.
Des amans me peignant l'ivreffe ,
Il m'entretenoit tout un jour ;
C'étoit pour condamner l'amour ,
Mais c'étoit en parler fans ceffe.
Qu'amour féduit avec adreſle !
Comme il fait déguiſer fon feu !
Jufqu'au mal qu'on dit de ce Dieu
Tout eft un piége qu'il nous dreffe .
Daphnis enfin fut me contraindre
A partager fa tendre ardeur,
Je fentis qu'il avoit mon coeur ,
Quand je commençois à le craindre .
On fait combien M. de Moncrif a
réuffi dans les romances. Les amateurs
feront charmés de les retrouver dans cette
édition.
On y trouve auffi plufieurs lettres trèscurieufes
, entre autres une au feu Roi
de Pologne Staniflas , où l'on rapporte
un mot bien précieux de la Reine fa fille .
On examinoit devant elle , qui de M.
de Meaux ou de M. de Cambrai avoit
rendu les plus grands fervices à la religion
: Pun la prouve , dit-elle , mais
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'autre lafait aimer. Il ne retta plus rien
à dire , ajoute M. de Moncrif....
Une autre lettre fur l'efpèce d'ufure
qu'on appelle le prêt à la petite femaine ,
fait honneur au caractère de l'Auteur
par les vues bienfaifantes qu'il y propofe
pour l'avantage des pauvres , &
qu'il feroit bien à fouhaiter qu'on adop
tât . Mais la lettre la plus intéreflante
pour les gens de Lettres , eft celle qui
renferme des détails fur l'abbé Terraffon ,
cet homme de meurs fi fimples & d'une
philofophie fi vraie , fi douce & fi tranquille
, cet enfant de la nature à qui le
monde n'avoit ni ôté ni ajouté rien .
33
ود
» Il fe gliffe dans toutes les difputes
qui intéreffent l'efprit, des gens prenant
parti fans qu'on les en prie. Ils regar-
» dent un ton décidant & chagrin comme
» une preuve de mérite . Eux feuls s'y
» trompent. L'abbé Terraffon après avoir
efluyé jufqu'à des injures d'un de ces déclamateurs
dont jeparle(dans la querelle
des anciens & des modernes , ) répondit
" avec fa naïveté ordinaire : voilà bien du
zéle gratuit pour Homére , je préfume
» que de fon vivant il vous en auroit dif
pensé .
27
39
Cer ufage du monde qui lui manquoit
fi completement , ue l'indifpo
FEVRIER. 1769. 77
رد
» foit en rien contre ceux dont c'étoif
à peu près tout le mérite. Il aimoit
» leur commerce , il fe foumettoit de
» bonne grace aux plaifanteries que cette
ignorance , & fon air de naïveté lai
attiroient : il n'y a pas de mal à cela ,
» difoit- il , il faut que juftice fe falle »
32
"
35
» Dans le temps du fyftême , lié de
» l'amitié la plus intime avec des perfonnes
d'un crédit fupérieur , il ne put
échapper à la fortune. Toute fon am-
» bition fe tourna auffi tôt à rendre fenfi-
» bles des principes qui étendant les
richeffes par leur circulation , bannif
foient l'oifiveté & l'avarice , deux
» Aléaux pernicieux à la fociété. Ce fut-
» là tour l'empire que l'abondance prit
» fur lui . Il ne pouvoit s'accoutumer à
» être ce qu'on appelle riche. Il fe de-
» mandoit quelquefois à lui-même des
" befoins , des goûts nouveaux , & il ne
» lui en étoit point venu . Enfin il défef
péroir d'en acquérir lorfque ce fuperflu
s'évanouit prefque entiérement » . Me
voilà tiré d'affaire , dit - il , je revivrai de
peu , cela m'eft plus commode.
L'auteur auroit pu ajouter que durant
le cours de fon opulence paffagere , comme
il traverſoit Paris en carroffe , il apperçut
un de fes amis à pied , fit arrêter ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
& l'invita à monter dans fa voiture.
Quoi ! Lui dit fon ami en plaifantant ,
vous me reconnoiffez encore dans votre
grande fortune ! Oh ! lui répondit l'abbé
fur le même ton , je vous réponds de
moi jufqu'à deux millions.
و ر
326
» Dans l'efpèce de langueur où il a
paffé les deux dernieres années de fa
» vie , le caractère diſtinctif de ſon eſprit
» s'eft toujours confervé. Il évaluoit en
» riant la diminution des facultés de fon
» ame. Je calculois ce matin , difoit - il
» à un de fes amis , que j'ai perdu les
» quatre cinquièmes de ce que je pouvois
» avoir de lumiéres acquifes . Si cela conti-
» nue , il ne me restera feulement pas la
réponse que fit au moment de mourir , ce
" bon M. de Lagni , à notre illuftre confrére
Maupertuis. Il faur favoir que M. de
Lagni , qui poflédait fupérieurement
» la fcience du calcul , étant à l'extré-
» mité , fa famille l'entouroit , lui criant
les chofes les plus tendres , & il ne
donnoit aucune marque de connoif-
« fance. M. de Maupertuis furvint.
» Je vais le faire parler , dit il , M. de
Lagni , le quarré de douze ? .... Cent
» quarante quatre , répondit avec une
» voix foible le malade , & depuis il ne
parla plus ..
»
ود
"
"
FEVRIER. 79 1769.
"Pour revenir à l'abbé Terraffon ,
» quand il s'apperçut qu'en converfation
» il perdoit , comme dit Montagne , la
» mémoire de fes redites , il fongea à
un expédient pour éviter un défaut
qui devoit ennuyer beaucoup fes amis.
» C'eſt à moi qu'il en fit confidence . Je
» viens , dit- il , de me furprendre vous
répétant des inutilités que je vous avois
» dites & redites , peut- être il n'y a pas
» une heure ; Je prends le parti de renon-
و د
cer à l'ufage de ma mémoire . Il appella
» alors fa gouvernante .Venez , Mademoisel
» le Luguet, je vous charge de vous fouvenir
» pour moi , quand j'aurai compagnie ;
il me femble queje puis raifonner encore
paffablement ; mais pour les faits récens
je ne fuis pas content de mon efprit.
Effectivement ils tinrent fidélément le
traité l'un & l'autre. Quand on lui
faifoit quelque queftion , demandez à
» ma gouvernante , & la gouvernante
répondoit » .
»
"
On rapporte encore de lui une parole
qui peint la bonté de fon ame . Il paffoit
dans les rues vêtu d'une maniere bifarre
& négligée . Quelques enfans & quelques
perfonnes du bas peuple , le fuivoient
avec des huées . Un de fes amis le ren-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.

contra voulut les écarter . Laiffez- les
faire , dit l'abbé , cela les amufe , & je
ne peux leurfaire que ce bien- là.
Morale de l'hiftoire , par M. de Mopinot
, lieutenant colonel de cavalerie ,
ingénieur à la fuite des armées de
S. M. T. C. , dédiée à S. A. R. monfeigneur
le duc Charles de Lorraine
& de Bar , &c , propofée par foufcrip
tion ; à Bruxelles , chez J. L. Boubert
imprimeur libraire , marché aux-herbes.
Cet ouvrage , particulierement deftiné
à l'éducation de la jeuneffe , femble fait
à l'imitation de celui de M. l'abbé Raynal
pour les jeunes éleves de l'école
royale militaire ; il a été cependant en
trepris long- temps auparavant. M. de
Mopinot embraffe tous les états & toutes
les nations ; il a employé tous les mo
mens de liberté à rechercher, à recueillir ,
à extraire la plupart des faits importan's
qu'offre l'hiftoire de tous les fiecles & de
toutes les nations . Le travail immenſe
qu'il a fait fur ce fujet formeroit cinquante
ou foixante volumes in - 12 . On
les réduit à dix huit ou vingt de près de
quatre cens pages chacun. M. ` l'abbé
FEVRIER. 1769 .
Raynal n'a mêlé aucune réflexion aux
faits qu'il a préfentés ; il y en a plufieurs
très bons à connoître , qui demandent un
efprit ouvert qui les conçoive , un efprit
vif qui les faififfe , un efprit jufte qui les
apprécie . Ils font perdus, s'ils échappentà
l'intelligence ; inutiles, fi l'efprit n'en eft
pas affecté , & dangereux , s'ils trompent
le jagement, M. de Mopinot , pour obvier
à ces inconvéniens , a terminé la plus
grande partie de fes extraits par des réflexions
qui en marquent le but & en déterminent
l'effet ; elles font toutes ou
morales , ou militaires , ou politiques.
Les dépenfes confidérables qu'exige une
entrepriſe de cette nature , ne permettent
pas de la faire fans recourir au
moyen de la foufcription . Les propofitions
des éditeurs font très - raisonnables .
On ne s'engagera d'abord que pour deux
volumes , & il fuffira de donner foa
nom au libraire à qui l'on s'adreffera . En
recevant ces deux volumes en feuilles ,
on payera quatre livres de France , on
aura un mois pour fe déterminer à foufcrire
pour les volumes fuivans , & il fuffira
pareillement de donner fon nom .
On les paye deux à deux en les recevant
de trois en trois mois , & toujours
DY
$2 MERCURE DE FRANCE
fur le même pied . La foufcription n'eft
ouverte que jufqu'au 1 Février 1769 , &
les deux premiers volumes paroîtront au
mois d'Avril..
Mémoires d'Euphemie , par M. d'Arnaud ,
à Patis , chez le Jay libraire , quai de
Gefvres au grand Corneille..
Ceux qui ont le drame de M. d'Ar--
naud , neliront pas avec moins de plaifir
les mémoires d'Euphemie ; les fentimens
de cette fille infortunée y font
peints avec autant de chaleur que d'intérêt .
Un article du fpectateur Anglois , & un
autre des variétés curieufes & amufantes
ont fourni le fond des événemens que
M. d'Arnaud a employés ; il y en a ajouté
plufieurs qui produifent le plus grand
effet ; c'eft une fuite de tableaux très variés
, très fombres , & qui font une im
preflion profonde dans l'ame. Euphemie
parle elle-même ; elle adreffe l'hiftoire
de fa vie à une amie , que le zèle appelle
à l'état religieux ; elle lui apprend à fe
défier de fa jeuneffe , à réfléchir fur fon
projet , à en examiner le motif , & à
craindre de fe préparer un repentir tardif.
Je mourrai contente , lui dit-elle , fi
» vous profitez de ma trifte expérience.
FEVRIER . 1769. 8,
"
Les infortunés doivent goûter une ef-
» pece de confolation , quand ils peuvent
empêcher qu'on ne s'expofe aux
épreuves qu'ils ont efluyées. » Le
compte que nous avons rendu du drame
de M. d'Arnaud nous difpenfe d'entrer
dans des détails au fujet de ces mémoires ;
nous préfenterons rapidement les faits .
Euphemie , deftinée à Saint Albon , perd
fon pere , & eft enfermée dans un cou
vent , où fa mere veut la lier par des .
veeux , pour augmenter la fortune d'un
fils , l'objet de toutes fes préférences ;
elle y apprend que fon amant ne vit plus ;
une tante la tire de fon couvent , la confole
, la conduit dans un autre monaftere
où elle s'engage pour jamais fans en inftruire
fa mere , qui paroît prendre peu
d'intérêt à fa fituation . Quelques années
s'écoulent ; une femme vient implorer la
pitié des religieufes ; Euphemie recon
noît en elle fa mere , qui eft abandonnée
ce fils auquel elle a tout facrifié ; elle '
fournit à fes befoins ; elle apprend que
fon amant vit encore ; la mort qui frappe
fa mere au moment de cet aveu ne lui
permet pas d'en favoir davantage ; elle
le retrouve dans un religieux célebre par
les converfions qu'il a faites & qu'elle a
par
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
voulu confulter. Théodofe , c'eft le nom
qu'a pris Saint Albon , oublie fes devoirs
& lui propofe de le fuivre en Hollande .
Euphemie cede ; elle eft arrêtée par une
de fes amies ; & Théodofe au défefpoir ,
fuit feul pour éviter les châtimens que
lui préparent fes fupérieurs , qui ont eu
connoiffance de fes projets. Euphemie
lui écrit pour le rappeller à la religion ;
elle ne reçoit point de réponſe ; elle ne
doute pas defa mort ; on la transfére dans
un autre couvent ; un foir en fe promenant
dans le jardin elle apperçoit une
lueur à travers des pierres mal jointes ;
elle y porte les mains , les ébranle & les
fait écrouler ; elle voit une efpece de cachot
où elle reconnoît Saint Albon. Il
lui dit qu'après avoir reçu fa lettre , il
étoit revenu dans fon couvent ; on n'avoit
point eu d'égard à fes remords , à
fon retour volontaire , on l'avoir enfermé
dans ce lieu , où il gémiffoit depuis
cinq ans . Euphemie le plaint ; elle fonge
à le délivrer , elle fait venir le fupérieur,
l'attendrit fur le fort de Théodofe , qui
ne jouit pas long temps de la liberté , il
meurt adorant toujours Euphemie , qui
de fon côté attend la mort comme le feul
terme de fes peines. A la fuite de ces
FEVRIER . 1769. 85
mémoires , il y a une lettre de l'auteur
où l'on trouve des réflexions intéreffanres
fur l'art dramatique en général ; il y
développe fes idées fur le genre fombre,
qui peut produire des beautés dramatiques.
Cette lettre mérite d'être lue par
ceux qui courent la carriere du théâtre ;
on leur recommande fur- tout la lecture
des Grecs ; on leur offre une imitation
du cinquiéme acte des Trachiniennes de
Sophocle , qui préfente un tableau terrible
& du plus grand pathétique . C'eft
le tableau d'Hercule mourant , & dévoré
des poifons du centaure Neffus ; nous
en citerons ces vers.
#
J'implore , ô Jupiter , tes foudres réunis ,
Viens te montrer mon pere ,,en tonnant fur ton
fils.
Mon courage éronné céde au feu qui me brûle ;
Moi-même , hélas ! j'ai peine à reconnoître Hercule.
Eft-ce là ce bras menaçant
Qui fçut vaincre , étouffer un lion rugiflant ;
Qui , de l'hydre , abbattit les têtes renaiflantes ;
Qui , des centaures monstrueux ,
Dompta les forces impuiffantes ;
Qui , d'un fanglier furieux ,
Délivra les bois d'Erymanthe ;
86 MERCURE DE FRANCE.
Qui , bravant les horreurs du gouffre ténebreux
Tira de fa nuit effrayante ,
Cerbere dont l'aſpect a fait pâlir les cieux ;
Qui , d'un dragon terrible à tous les yeux ,
Difperfa les debris fur la terre fumante.
Oronoko ou le prince Nègre
imitation
de l'Anglois , nouvelle édition revue
& corrigée par M. de la Place , avec.
cette épigraphe :
Quò facta trahunt , virtus fecura fequetur.
LUCAN .
A Londres , & fe trouve à Paris chez
Vente , Libraire , au bas de la Montagne
de Sainte Geneviève , in- 12.
Le fond de ce roman eft hiftorique : M.
de la Place , en le traduifant de l'anglois ,
y a fait un grand nombre de changemens,
qui lient plufieurs faits qui avoient
befoin de l'être , en adouciffent quelques
uns & développent tout l'intérêt dont
l'ouvrage étoit fufceptible. Il le fait pa
roître dans cette nouvelle édition avec
des corrections & des retranchemens qui
le rendent encore plus intéreffant . Hnous
fait connoître, dans fa préface , l'auteur anglois
. Afra ou Aftréa Johnfon nâquit
à Cantorbéry. Son pere étoit attaché à
FEVRIER . 1769. 87"
mylord Willougby , qui , nommé
par le
roi gouverneur de plufieurs ifles voifines
du continent de Surinam , fit de Sir
Johnſon fon lieutenant - général . Celuici
partit pour les Indes occidentales avec
fon épouse & fes enfans. Aftréa fortoit à
peine de l'enfance , elle écrivoit déjà éga
lement bien en profe & en vers ; Sir
Johnfon mourut dans le voyage ; fa famille
arriva à Surinam , où elle demeu
ra quelque temps en attendant un navire
qui pût la ramener en Angleterre . Aftréa
pendant fon féjour dans . les Indes , fut
témoin des aventures du prince Oronoko
dont elle écrivit enfuite l'hiftoire ; on
prétend même qu'elle ne fut pas infenfible
au mérite de fon héros. A fon retour
à Londres , le roi Charles II , à qui elle
eut l'honneur de lire fon ouvrage , en fuc
fi charmé qu'il lui ordonna de le rendre
public. Quelque temps après elle épouſa
M Behn qui étoit originaire de Hollarde
; elle fur chargée d'une négociation
importante auprès de cette république ,
& qui avoit rapport à la guerre que
Charles vouloit lui déclarer . Elle rendit
des fervices utiles à fon maître & ne fut
pas récompenfée ; rappellée en Angleter
re par la méfintelligence des miniftres ,
elle y mourut peu riche , le 6 Avril 1689.
$8 MERCURE DE FRANCE.
Elle est le fort de prefque tous les gens
de lettres , qui font plus honorés après
leur mort que pendant leur vie. On l'enterra
avec pompe dans le cloître de Weftminfter
parmi les cendres des rois . Madame
Behn a fait auffi plufieurs piéces de
théatre qui forment un recueil de 4 volumes
. Nous ne nous arrêterons pas fur
le roman qui eft affez connu ; cette nouvelle
édition eft bien fupérieure à la
précédente ; la feconde partie eft pref
que toute entiere de M. de la Place , &
c'eft la plus intéreffante & la mieux
faite .
Lettres de la ducheffe D*** au duc D***
A Paris chez Merlin , Libraire , rue
de la Harpe , à l'image Saint- Jofeph ,
deux parties in- 12.
Le fond de ce roman eft très- fimple ;
ce n'eft que par les détails qu'on a voulu
le faire valoir ; on s'eft attaché fur - tour ,
à préfenter le ton & le ftyle du grand
monde , ou ce qu'on appelle la bonne
compagnie. La ducheffe eft mariée ; fon
époux ne fe pique pas d'être fidéle ; elle
n'eft point exigeante ; elle lui pardonne
volontiers une maîtreffe : mais elle apprend
qu'il fonge à s'attacher à une fem
FEVRIER. 1769. 89
duite ;
me dont elle craint le caractère ; elle
écrit au duc D*** pour le prier de détourner
fon mati de ce projet ; elle tâche
en même temps d'engager fon confident
à mettre plus de décence dans fa conelle
trouve qu'il a pris trop de
paffion pour une perfonne très- décriée ;
le duc la quitte avec un éclat , que la ducheffe
n'approuve point ; l'intérêt qu'elle
prend à ce qui le touche lui paroît audeffus
de celui qu'infpire ordinairement
l'amitié ; il ne croit pas devoir négliger
cette découverte ; il écrit une déclaration ;
la ducheffe y répond en plaiſfantant , feignant
de n'en pas croire un mot , & l'af
fure qu'elle a fur lui des vûes qui ne
s'accordent point avec une pareille paffion
; elle veut le marier à une de fes
parentes qui eft aimable & très - riche
en lui confeillant de réformer fa conduite
, elle a fongé à prévenir tous les obftacles
qui pourroient s'oppofer à cette
alliance ; le duc prend tout cela pour des
défaites dont on fe fert pour cacher d'autres
fentimens ; il perfifte à aimer la ducheffe
; il cherche à la perfuader ; quelque
temps après , la mere de la perfonne
qu'on deftinoir au duc , fait des informations
fur fa conduite ; elle l'épie ellemême
, découvre fes défordres fecrets ,
90 MERCURE DE FRANCE.
& ne veut point lui donner fa fille ; elle
inftruit la ducheffe de fes motifs , celleci
en eft fort affligée ; fon mari meurt
elle voyage pour fe diftraire ; elle fe réfugie
enfin dans une terre éloignée où
elle apprend que le duc tient des dif
cours fur fon compte ; elle lui écrit pour
s'en plaindre ; lui avoue qu'elle a été
fenfible à fon amour , qu'elle s'eft obftinée
à le cacher tant que fon penchant
a duré ; & qu'elle eft parvenue à l'étouf
fer. Il y a de l'efprit & de la fineffe dans
cette production ; beaucoup de connoif
fance du monde , & une peinture vive
des moeurs du temps.
> Senfible & Conftant ou le véritable
amour. A Londres , & fe trouve à
Paris chez Merlin , Libraire , rue de
la Harpe , in- 1-2 ,
Ce roman ne commence qu'à la naiffance
du pere du héros. Artamir regnoit
du temps des Fées , elles l'avoient doué
des qualités les plus précieuſes ; la fée So
lidité , qui n'avoit pas été invitée comme
les autres au moment où il vint au
monde , lui donna tous les goûts qui caractèrifent
la prodigalité. Artamir époufa
Léonille , fille du roi Léonas ; il en eut
FEVRIER . 1769. 9༦
tine fille qui fut auffi douée par les fées ;-
Solidité , qui n'avoit pas été négligée
cette fois , lui annonça des malheurs &
l'exhorta à fuir l'amour , fi elle vouloit
les voir finir ; la princeffe reçut le noin
de Senfible. Les infortunes qui la me
naçoient ne tarderent pas à arriver ;
Léonas fut attaqué par un roi qui con
quit rapidement fes états ; il implora le
fecours de fon gendre qui fe fit tuer dans
un combat , & perdit fon royaume . Léo.
nille prit la fuite avec fa fille Senfible ;
fe refugia dans un hameau où elle cacha
fon rang & fon état fous celui de
bergere ; un jeune étranger vint chercher
auffi une retraite dans ce même lieu ; il
offrit fes fervices à un riche habitant ,.
qui lui confia fon troupeau ; il fe nom
moit Conftant ; il vit Scnfible , l'aima
& s'en fit aimer ; il lui apprit qu'il devoit
le jour au roi Léonas ; il avoit fui la
cour de fon pere pour ne point époufer
une couſine très - riche , très - puiffante &
très hideufe , qu'on lui deftinoit . Senfible
fut charmée d'avoir un amant tel que
Conftant ; fa mere lui avoit caché la
grandeur de fa naiffance ; elle fe livra à
fon penchant fans en confidérer les furtes
; elle voulut le vaincre quand elle
apprit de Conftant que la mort de Léonass
92 MERCURE
DE FRANCE
.
le faifoit roi , le jeune monarque lui of
frit fa couronne , Senfible, la refuſa ,
Léonille inftruite de ce qui fe paffoit
leva les difficultés en lui déclarant fon
rang. Conftant les conduifit toutes deux
dans fes états ; il époufa Senfible , fit la
guerre à l'ufurpateur du royaume d'Arta
mir , & le challa d'un trône qu'il rendit
à Léonille .
Il ne faut pas juger févèrement les productions
de cette eſpèce ; une féerie cependant
exigeoir plus d'imagination ; &
une allégorie plus fuivie ; on fait dire à
Senfible par une fée , d'éviter l'amour , &
elle ne l'évite point , puifqu'elle aime
Conftant. L'auteur s'étoit impofé un plan
qu'il n'a pas rempli ; mais il amufe, & c'eft
le principal mérite de ces ouvrages.
Hiftoire dufiécle d'Alexandre , par Simon
Nicolas Henri Linguet : feconde édition
corrigée & augmentée ; à Amfterdam
, & fe trouve à Paris chez Cellot
imprimeur libraire , grande Salle du
Palais , & rue Dauphine. in- 12, 3 liv.
relié.
Le fiécle d'Alexandre eft la premiere
époque intéreifante dans l'hiftoire de
l'efprit humain , M. Linguet le préfente
en philofophe , en critique , en hiſtoFEVRIER.
1769. 93
rien. Il jette un coup d'oeil rapide , fur les
âges qui ont précédé le regne du vengeur
de la Gréce ; il s'arrête un inſtant
fur l'incertitude de la chronologie des
rems anciens , fur les abfurdités dont les
écrivains ont rempli le vuide que laiffent
les faits ; il offre enfuite le tableau
impofant des différens peuples connus
avant Alexandre . Ce précis bien fait
de l'hiftoire ancienne est très -fatisfaifant;
la critique y eft fagement employée;
la vie du prince qui domina fon fécle eft
préſentée d'une maniere vive , & qui
donne lafraîcheur & le piquant de la nouveauté
à des événemens déjà bien connus;
il étoit néceffaire d'en rappeller plufieurs;
M. Linguet s'eft borné à ce qui lui étoit néceffaire
, & a eu l'art de n'oublier ni faits ,
ni détails même curieux. Le gouvernement
, les moeurs , les ufages , les arts
des anciens peuples de l'Afie & des Grecs
forment l'objet de la derniere partie de
fon ouvrage ; en parlant des fpectacles
magnifiques de la Gréce , il fait une
réflexion que nous citerons. » Ce n'étoit
ni Thaïs , ni Phryné qui décidoient
» fur le mérite d'Edipe ou d'Alcefte . Les
» premiers magiftrats de la République
prenoient eux-mêmes la peine d'examiner
les piéces : ils marquoient celles
94
MERCURE DE FRANCE.
qui leur paroifloient les meilleures ;
on les jouoit enfuite, mais fans appareil,
» devant le peuple , afin qu'il en choifit
» lui - même une qui étoit repréſentée
avec toute la pompe , toute la fomptuo
» fité dont elle étoit fufceptible : ainfi
» les auteurs n'étoient point avilis ,
Efchyle & Menandre n'avoient point
» à briguer la protection d'un comédien
important ; ils ne recevoient du
» moins leur gloire ou leur condamnation
que du peuple entier pour qui
ils avoient travaillé » . L'ouvrage eft
terminé par des détails importans fur
la religion & fur la philofophie des
payens.
»
30
39
Mémoire fur la navigation de France aux
Indes ; par M. Daprès de Mannevillette
, Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel , capitaine des vaiffeaux de la
Compagnie des Indes , & correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences
; à Paris , de l'Imprimerie Royale ,
& fe vend chez Panckoucke , Libraire
, rue & à côté de la Comédie Françoife.
in 4°. 66 pages.
M. Daprès de Mannevillette commence
par faire connoître les vents qui
FEVRIER. 1769. 95
regnent le plus ordinairement fur l'océan
feptentrional ou atlantique ; & fur la
partie de l'océan méridional , compriſe
entre la ligne équinoxiale & le cap de
Bonne Elperance. Comme il a traité
fuffisamment de ceux qu'on rencontre
fur les mers orientales , dans fon routier
des Indes , il y renvoie fés lecteurs pour
la fuite de cet article ; il préfente enfuite
une inftruction pour la route. En parlant
de l'orient ou de quelqu'autre port de
France , il faut diriger le vaiffeau de
maniere qu'il paffe à environ vingt- cinq
lieues du cap Finiftere ; de fa hauteur on
cingle vers l'Ile de Madere , dont il eft
bon de prendre connoiffance, afin de diriger
avec certitude pour paffer entre les
Canaries , ou pour les laiffer de côté à
l'Eft.Nous ne fuivrons pas l'auteur dans fa
route ; ilne néglige point d'indiquer celle
qu'il faut prendre pour relâcher dans
différens endroits de l'Afrique ou des
Ifles voifines , fi le befoin force à s'y
arrêter , ou fi la deftination du vaiffeau
le conduit dans tous les différens endroits
qui fe trouvent fur la route de France
aux Indes. On ajoute à ce mémoire une
table des abaiffemens du foleil à chaque
minute avant & après midi fous l'équateur
; cette table eft très utile aux navi
96 MERCURE DE FRANCE.
gateurs. On y trouve qu'il eft dangereux
de prendre hauteur à midi , toutes les
fois que le foleil s'approche du zénith ,
à moins qu'on ne connoifle l'heure vraie
par le moyen de la montre qui aura éré
rectifiée deux ou trois heures auparavant
par les hauteurs du foleil.
Voyage en Sibérie , contenant la defcription
du Kamtchatka , où l'on trouve les
moeurs & les coutumes des habitans du
Kamtchatka ; la géographie du Kamtchatka
& des pays circonvoisins ; les
avantages & les défavantages du Kamtchatka
; la réduction du Kamtchatka
par les Ruffes , les révoltes arrivées en
différens tems , & l'état actuel des forts
de la Ruffie dans ce pays ; par M. Kracheninnikow
, Profeffeur de l'Académie
des Sciences de Saint- Pétersbourg ,
traduit du Ruffe , volume in-4°, trèsgrand
papier ; à Paris , chez Debure
pere , Libraire , quai des Auguſtins , à
Saint Paul , 1768 .
On ne peut qu'applaudir aux foins qu'a
pris M. l'abbé Chappe , de joindre cette
defcription du Kamtchatka à la relation
de fon voyage en Sibérie , dont il a été
rendu compte dans le précédent Mercure .
Nous
FEVRIER. 1769. +97
Nous avions déjà une hiſtoire du Kamtchatka
traduite d'une copie Angloiſe du
voyage du Profeffeur Kracheninnikow ;
mais le Traducteur Anglois avoit fupprimé
prefque tout ce qui concerne la
géographie , & la plupart des planches
relatives à la defcription des moeurs , objet
des plus utiles & des plus intéreffans. La
nouvelle traduction préfente le voyage
original en entier ; mais comme les planches
, auffi mal deffinées que gravées , rendoient
trop imparfaitement les idées du
voyageur Ruffe , M. l'abbé Chappe a engagé
M. le Prince , Peintre du Roi , à
faire de nouveaux deffins. M. Moreau
s'eft chargé d'une partie des vues. Cette
Rouvelle traduction n'eft point de M.
l'abbé Chappe. On la doit , dit-il , à
"
39
l'efprit éclairé de M. de *** , & à fon
» amour pour le travail . Il a traduit le
» voyage original à Saint - Pétersbourg
» où il étoit à portée de confulter M.
» Muller , alors Secrétaire perpétuel de
» l'Académie des Sciences de cette Ville.
» Ce fçavant académicien , auffi eftima-
» ble par fa vafte érudition que par les
qualités de fon coeur , a bien voulu
» éclaircir les endroits obfcurs. On s'étoit
» d'abord propofé de fupprimer quelques
29
ود
E
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
- ,, détails un peu longs . Mais on a préféré
» de représenter l'original avec exacti-
» tude.
Cet ouvrage eft divifé en quatre parties
. La premiere nous inftruit des moeurs
& coutumes des habitans. L'Auteur donne
dans la feconde une deſcription détaillée
du Kamtchatka , & dans la troifiéme l'hiftoire
naturelle de cette contrée. La quatriéme
partie renferme l'hiftoire de la
réduction du Kamtchatka , & des révolutions
arrivées dans ce pays en différens
tems. Ce récit eft terminé par des détails
fur l'état actuel des forts du Kamtchatka ,
Avant le voyage du fçavant Kracheninnikow
dans ces contrées , les connoiffances
que l'on avoit du Kamichatka fe
réduifoient en grande partie à fçavoir qu'il
exiftoit un pays de ce nom . Sa pofition ,
fes qualités , fes productions & fes habitans
étoient prefque entiérement inconnus.
Mais actuellement la fituation de
cette contrée eft fixée par les obfervations
aftronomiques des Académiciens de Saint-
Pétersbourg , & par les travaux de M.
Kracheninnikow. Le Kamtchatka eft reconnu
pour être une grande péninfule qui
borde l'Afie à l'Eft , & qui s'étend à environ
ſept degrés & demi du nord jufFEVRIER
. 1769 .
و و
qu'au midi. La figure de cette péninfule
eft en quelque forte elliptique. La mer qui
l'environne à l'Eft s'appelle océan oriental
. Elle fépare ce pays de l'Amérique.
Les habitans du Kamtchatka font aufli
fauvages que leur pays même. Quelquesuns
n'ont point , ainfi que les Lapons
,
de demeures fixes ; mais ils fe tranfportent
d'un lieu à un autre , conduifant leurs
troupeaux de rennes en quoi confiftent
leurs richeffes. Les autres ont des demeurres
fixes far les bords des rivieres qui fe
jettent dans la mer orientale , & dans
celle de Pengina . Les poillons ou les bêtes
marines qu'ils prennent
dans ces mers
font leur nourriture
. Ces fauvages font
en général fort groffiers . On les divife en
trois nations , les Kamtchadals
, les Koriaques
& les Kouriles. Ces nations ont
leurs fubdivifions
.
Quoique les Kamichadals reffemblent
à quelques nations de Sibérie par le teint
bafané , les cheveux noirs , les yeux petits
& le vifage pâle , ils en différent cependant
, en ce qu'ils ont le vifage moins
long & moins creux , les joues plus pleines
, les lévrés épaifles & la bouche trèsgrande.
En général ils font d'une taille
médiocre ; ils ont les épaules larges &
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
font trapus , particuliérement ceux qui
habitent près de la mer , & qui font leur
nourriture de bêtes marines. On n'a point
vu dans tout le Kamtchatka d'homme de
grande taille. Ils font mal-propres , dégoûtans
& fort pareffeux. Ils ont pour
principe qu'il vaut mieux mourir que de
ne pas vivre à fon aife , ou de ne pas fatisfaire
fes defirs. Une conféquence de ce
faux principe eft le fuicide auquel ils ont
fouvent recours . Ils ne commercent que
dans la vue de fe procurer de quoi fournir
à leurs befoins. Leurs idées fur la
Divinité font fort groffieres , & analogues
à leur état d'ignorance & de barbarie. Les
femmes dans ce pays font non- feulement
plus belles , mais plus intelligentes que
les hommes ; auffi les Kamtchadals choififfent-
ils leurs Prêtres foit parmi les femmes
légitimes , foit parmi les concubines,
Les Koriaques différent peu des Kamtchadals
; ils font auffi groffiers & auffi
ignorans. Parmi ces Koriaques on diftingue
, ainfi que parmi les Kamtchadals ,
deux efpéces de nations , l'une a des de
meures fixes , & l'autre n'en a point. Il
feroit peut- être difficile de trouver entre
deux peuples éloignés plus de contrariété
dans les inclinations que celles qui exift
FEVRIER . 1769 . 101
tent entre ces deux nations qui habitent
le même climat . » Ceux qui nourriffent
» des rennes pouffent la jaloufie au point
» de tuer leurs femmes , fur le plus léger
foupçon. Lotfqu'ils les furprennent en
adultere , ils les immolent à leur fureur
avec leurs amans : c'eft pour cela que
» les femmes des Koriaques font tout ce
qui dépend d'elles pour devenir laides ;
elles ne fe lavent jamais le vifage , ni
les mains ; elles ne peignent point leurs
» cheveux , elles les treffent en deux
» queues , qu'elles laiffent pendre le long
"3
"
de leurs tempes ; leurs habits de deffus
13 font vieux , ufés , mal- propres & dégoûtans
. Mais elles mettent par- deffous
» ce qu'elles ont de plus beau . Elles crain-
» droient qu'on ne les foupçonnat d'avoir
» quelque amant , fi on les voyoit fe tenir
» plus proprement que d'ordinaire , &
" particuliérement fi elles portoient par-
» deffus des habits neufs & propres. Pour
quoi nos femmes , difent les Koriaques
» à rennes , fe farderoient - elles , fi ce
» n'étoit pour plaire aux autres , puifque
"3
leurs maris les aiment indépendamment
» decela. Les Koriaques fixes au contraire,
» & particuliérement les Tchouktchi
» regardent comme la plus grande preuve
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
»
d'amitié que puiffe leur donner un ami
qui vient chez eux , que de coucher
» avec leurs femmes ou leurs filles , &
» pendant ce tems-là , le maître de la
39
»
>>
maifon fort exprès , ou va trouver la
» femme de l'ami qu'il a chez lui . Refu-
» fer de coucher avec la femme du maî-
» tre de la maiſon , c'eft lui faire un ou-
» trage fi grand , que dans ce cas on courr
rifque d'être tue pour avoir reçu avec
mépris ces témoignages de leur amitié :
» c'est ce qui eft arrivé plus d'une fois ,
» dit- on , aux Cofaques d'Anadir , qui
ignoroient cette coutume. Auffi leurs
» femmes mettent- elles tout en oeuvre ,
» pour fe parer, fuivant leurs ufages . Elles
» fe peignent de blanc & de rouge , &
fe revêtent de leurs plus beaux habits ;
les femmes des Tchouk:chi enchérif
» fent encore ; elles font différentes figu
res fur leur vifage , fur leurs cuiffes &
» fur leurs mains ; elles fe tiennent toutes
» nues chez elles , lors même qu'il y a
» des étrangers .
33
ود

Les Koriaques à rennes époufent juf
qu'à deux ou trois femmes , & les entre
tiennent dans des endroits féparés , don
nant à chacune des bergers & des troupeaux
de rennes. Ils n'ont pas de plus grand
FEVRIER. 1769. 103
plaifir que de paffer d'un endroit
dans un
autre , pour examiner
leurs troupeaux
.
Une chofe
étonnance
, c'eſt qu'un
Koriaque
, fans fçavoir
prefque
compter
, s'apperçoit
au premier
coup d'oeil & dans un
nombreux
troupeau , d'une
renne
qui
manque
, & il pourra
même
dire de
quelle
couleur
elle eft.
1
les
A l'égard des Kouriles ils ont en général
des moeurs plus douces que leurs voifins.
Ils font d'une taille médiocre , & ils
ont les cheveux noirs , le vifage rond &
bafanné ; mais leur figure eft plus avantageufe
, & ils font mieux faits que
Kamtchadals. Les Kouriles font fort curieux
d'avoir des habits riches , tels que
le font pour eux des habits de drap ,
d'étoffe de foie ; mais ils les faliſſent bien-
τότ
tôt par
le peu de foin qu'ils en ont. Un
Kourile habillé d'écarlate , potte fur fes
épaules un veau marin , quoiqu'il foit sûr
de gâter fon habit qui lui coûte fort cher.
Ils s'embarraffent peu que leurs habits
foient bien faits , ou qu'ils foient comme
des facs ; ils ne font curieux que de la
couleur. Un Kourile qui étoit dans une
ville Kofaque apperçut un corfet de foie.
Il le trouva fi fort de fon goût qu'il le
mit, & il fe promenoit admitant fon ha-
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
billement , malgré les rifées des Cofaques .
Il croyoit , fans doute , que chez les autres
peuples les habits des hommes & des
femmes étoient les mêmes , ainfi que chez
les Kouriles.
99
Ces habitans du Kamtchatka ont juſqu'à
deux ou trois femmes ; ils ne vont
les voir que pendant la nuit , & à la dérobée.
Si quelqu'un eft furpris en adultere
, les deux hommes fe battent en duel
d'une maniere affez finguliere. » Le mari
» de la femme adultere appelle en duel
fon adverfaire ; tous les deux fe dépouiklent
de leurs habits , & fe mettent tout
» nuds . Celui qui a fait l'appel , doit le
premier recevoir fur l'épine du dos de
» la part de fon adverfaire trois coups de
» bâton qui eft à - peu - près de la groffeur
» dubras , & environ de la longueur d'une
≫archine ( de trois pieds ) . Il reprend en-
» fuite cette efpéce de maffue , & frappe
» fon ennemi de la même maniere ; its
» y vont de toute leur force , & conti-
»> nuent ce manége tour à tour jufqu'à
» trois repriſes différentes. Ce combat
coute la vie à beaucoup d'entr'eux . Le
» refus de ce duel feroit un deshonneur
» auffi grand dans leur façon de penfer ,
» que l'eft parmi quelques peuples de
FEVRIER. 1769. 105
l'Europe celui de fe battre à l'épée. S'il
» fe trouve quelqu'un , qui dans de pareil-
» les circonstances , préférant fa vie à fon
» honneur , refufe le combat , il doit
» payer au mari de la femme adultere
» tel dédommagement qu'il exige , foir
» en bêtes , habits , provifions de bou-
» che , ou en autres choſes.
Le gouvernement des différentes nations
du Kamtchatka , leur commerce ,
tout ce qui regarde leurs cérémonies religienfes,
feur maniere de voyager & de faire
la guerre ; la réduction du Kamtchatka
fous l'empire Mofcovite ; l'hiftoire naturelle
de cette contrée ; les différentes
chaffes qu'on y fait , & beaucoup d'autres
objets font détaillés dans l'ouvrage que
nous annonçons de la maniere la plus fatisfaifante.
Le Kamtchatka dépend du
Gouvernement de Sibérie ; & toute cette
contrée éloignée , qui étoit pour nous un
monde inconnu , nous fera aujourd'hui
plus familiere que bien des pays plus proches
; c'eft que nous la verrons par les
yeux d'obfervateurs exacts & éclairés qui
réuniffent toutes les connoiffances néceffaires
pour ne rien laiffer échapper
d'utile & d'intéreffant. L'ouvrage dans
Lequet leurs obfervations font_confignées
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
fera lui- même la gloire de notre Typographie
par la beauté du papier , la netteté
des caracteres , & l'élégance des grayures
.
Almanach de l'ordre de Malthe pour
l'année 1769 , à l'ufage de la nobleffe
qui ſe deſtiné à entrer dans cet ordre .
A Paris , de l'imprimerie de le Breton ,
premier imprimeur du Roi , & ordr
naire de l'ordre .
Toutes les inftructions néceffaires pour
entrer dans l'ordre de Malte font raffemblées
dans cet opufcule. L'auteur y a
joint des notices hiftoriques fur l'établiffement
& les prérogatives de cet ordre religieux
& militaire , tout enfemble , qui
remplit avec le plus grand zèle les fonctions
de fon inftitut. La république de
Venife , jaloufe de fa dignité & de fon
rang , attentive au cérémonial , attachée
aux anciens ufages , permet à fon généraliffime
de traiter de pair le général de
Malte , & accorde à l'étendard de la religion
le rang & les honneurs immédiatement
après les étendards des têtes couronnées
, rang & honneurs qui font diflingués
de ceux dont jouiffent les étendards
& pavillons en fecond des têtes coutonFEVRIER.
1769 , 1.07
nées , & les étendards en premier des autres
princes ,
La France littéraire contenant 1 ° . les académies
établies à Paris & dans les
différentes villes du royaume ; 2 °. les
auteurs vivans , avec la lifte de leurs
ouvrages ; 3 ° . les auteurs morts depuis
l'année 1751 inclufivement , avec la
lifte de leurs ouvrages ; 4° . le catalogue
alphabétique des ouvrages de tous
ces auteurs , 2 volumes in - 8 ° . A Paris ,
chez la veuve Duchefne libraire , rue
Saint Jacques au Temple du Goût ,
1769.
Cet ouvrage eft un de ces livres nécef
faires , dont ceux qui cultivent les lettres
ou qui les aiment , ne peuvent point fe
paffer. L'accueil que le public a fait aux
éditions précédentes , répond du fuccès
de celle - ci , beaucoup plus ample , plus
exacte & plus inftructive. La plupart des
gens de lettres ont contribué à la perfec
tion de ces mémoires qui font connoître
l'état préfent des fciences & de la littérature
en France & ceux qui s'y difipguent.
Combien feroit -il à fouhaiter que
cette heureufe idée de fixer les noms &
les ouvrages , fouvent fi fugitifs , eût été
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
¿
conçue & exécutée depuis la renaiffance
des lettres. On auroit du moins le ta- '
bleau des tentatives faites pour accroître
les connoiffances humaines , & les amans
de la gloire n'auroient point perdu le prix
de leurs veilles ; nous pourrions parcourir
les faltes de la république des lettres ,
non moins intéreffans que ceux de l'hiftoire
politique. Des notices légeres & incompletes
nous rendent précieufes les
recherches des la Croix du Maine , de
Duverdier de Vauprivas , de Sorel ; mais
on prévient le travail des bibliographes
& la littérature moderne fera moins expofée
à l'oubli que l'ancienne.
L'avantage d'un pareil recueil doit engager
les fçavans , les hommes de lettres
, les amateurs à ne point laiffer leurs.
articles incomplets. Ils porteront euxmêmes
la peine de leur négligence s'ils
laiffent une erreur , ou un oubli dans les
objets qui les concernent . Croira - t - on
que plufieurs ont refufé des éclairciffemens
qui leur ont été demandés ; eft ce
pour le réserver le droit de la plainte , ou
par modeftie , ou par quelqu'autre motif
? Ils ont tort , dans tous les cas , de ne
point concourir à la perfection d'un ouvrage
dont ils font partie . On a fuppléć-
1
FEVRIER. 1769 . 109
à ces refus en confultant la voix publique
& celle des journaux . Il a bien fallu faire
une enquête , lorfqu'ils n'ont pas voulu
fe préfenter . On ne doit pas après cela être
étonné s'il fe trouve quelques omiffions.
dont on ne doit pas même rendre les auteurs
de ce recueil refponfables .
Voici l'ordre obfervé dans la diftribution
des articles qui compofent la France
littéraire.
1º. On trouve la notice des académies
établies à Paris & dans les différentes
villes du royaume , avec l'hiftoire abrégée
de ces fociétés littéraires . On a mis une
étoile à côté du nom des académiciens
qui fe trouvent comme auteurs dans la feconde
partie.
29. Cette feconde partie renferme le
dictionnaire des auteurs vivans , avec la
note de leurs ouvrages connus ; fait un
fecond dictionnaire qui contient la notice
des écrivains morts depuis 1751 ,
époque de la naiffance de la France littéraire
.
que
3. On donne le catalogue alphabétides
titres de chaque ouvrage avec le
nom de fon auteur ; il y a un autre catalogue
pour les écrits anonymes. On indique
auffi ,autant qu'il eft poffible , les diffé
rentes traductions des ouvrages cités.
110 MERCURE DE FRANCE .
4. L'article des auteurs morts eſt
fuivi de l'indication de leurs ouvrages.
5°. La note des piéces dramatiques eft
placée à l'article de chaque auteur.
Il fuffit d'expofer ce plan pour en faite
connoître l'utilité & les avantages .
Abrégé des principes de la Grammaire
françoife , dédié aux Enfans de France
, par M. Reſtaur , avocat au parlement
& aux confeils du roi . Nouvelle
édition beaucoup plus correcte que les
précédentes , & augmentée d'une table
alphabétique des matieres. A Paris
chez Lottin le jeune , Libraire ,
rue Saint -Jacques vis -à- vis la rue de
la Parcheminerie ..
Nous ne nous étendrons pas fur l'utilité
de cet abrégé très - répandu depuis
plus de trente années qu'il eft dans les
mains de la jeuneſſe , ouvrage qui n'eſt
pas moins connú & eftimé par les étrahgers.
La réflexion que nous ferons feulement
ici , c'eft que tout livre d'élémens ,
de principes , de fyntaxe , offre déjà
affez de difficulté aux enfans , fans les
augmenter , en les leur préfentant d'abord
dans une langue qui leur eft étrangere.
Ne feroit- il pas mieux de les préFEVRIER.
1769.
parer aux rudimens de la langue latine
par des abrégés de grammaire françoife ,
qui les familiariferoient avec les déclinaifons
, conjugaifons & la fyntaxe ? Il
paroît que c'eft le plan des univerfités
qui veulent adopter aujourd'hui cetre
méthode , plus naturelle que celle qu'on
fuivoit auparavant , comme par routine ,
dans tous les colléges .
On trouve chez le même libraire , les
principes généraux & raiſonnés de la grammaire
françoife , & c. dixième édition
corrigée & augmentée de la vie de l'autear
; vol . in- 12 . de près de 700 pag.
Inftructions de morale , d'agriculture &
d'économie , ou , Avis d'un homme de
campagne à fon fils ; par M. Froger ,
curé de Mayet , diocefe du Mans ,
de la fociété royale d'agriculture de
la généralité de Tours au bureau du
Mans. Ouvrage deftiné à fervir pour
enfeigner à lire aux enfans de la campagne
. A Paris chez Lacombe , libraire
rue Chriftine , près la rue Dauphine ;
vol . in- 8 ° . de 320 pag. prix 2 1.5 f. br.
Rien de plus intéreffant que l'objet de
cet ouvrage ; il s'agit de donner aux laboureurs
quelques connoiffances théoriΓΕΣ
MERCURE DE FRANCE.
ques d'agriculture , & fur tout de leur inf
pirer des moeurs : en mettant ce livre entre
les mains des enfans de la campagne
Iorfqu'ils apprennent à lire , on gravera facilement
dans leurs ames des leçons utiles
qui les éclaireront , les éleveront au- deffus
de quelques préjugés qui s'opposent
aux progrès d'un art fi effentiel , & en
feront de bons citoyens . Cette entreprife
ne pouvoit être conçue & exécutée que
par un homme fage & inftruit. M. Fro
ger a mis dans fon ouvrage toute la fim
plicité & toute la clarté néceffaire ; il
commence par parler de Dieu , des hommages
qui lui font dus & qui caractéri
fent la vraie piété ; il montre la néceffité
& l'utilité du travail , & entre dans des
détails fur le principe de la fécondité de
la terre ; il le fait confiter dans le concours
des élémens ; il en tire des conféquences
auffi vraies que précifes pour la
culture , & termine fon livre par des inftructions
economiques & par un article
intéreffant de l'éducation phyfique & morale
des enfans de la campagne. Il a mis
à la fin un difcours qui remporta le prix
de l'académie de Merz en 1761 , for la
caufe de la fécondité des terres . II y dér
veloppe le même principe qu'il a emr
FÉVRIER. 1769. 113
ployé dans cet ouvrage , qui fait également
honneurà fon eoeur & à fes lumieres.
Lettre d'un ingénieur à un de fes amis.
A Amfterdam , & fe trouve à Paris
chez le Breton , premier imprimeur
ordinaire du Roi , rue de la Harpe
in-12 , 212 pages.
L'auteur de cette lettre s'attache à
combattre le livre des neuf fyftèmes de
fortification par M. de T*** Il commence
par donner quelque idée des nouveautés
qu'on y a voulu établir ; elles fe rédui
fent à peu de chofe , la plupart n'en font
point ; & celles qui le font réellement ne
lui paroiffent pas foutenables. Ses neuf
fystêmes doivent fe reftreindre à deux
quant au corps de place. Il y en a huit qui
font abfolument femblables & conftruites
fur les mêmes principes ; le quatriéme
feul eft différent ; quant aux dehors on
les borne à trois eſpéces ; c'eſt ainfi
l'auteur confidere les riches préfens que
M. de T*** a prétendu faire. Il tâche
de prouver dans le cours de fa lettre qu'il
n'y a point d'avantages à les accepter.
Ses raifonnemens font fondés fur une
théorie exacte & une pratique fuivie ; il
fait voir que des hommes qui fe fontpofque
114 MERCURE DE FRANCE.
tés fur des ailes de glacis labourées par
les boulets de canon , qui ont fecondé
avec autant d'ardeur que de vivacité un
de nos plus grands généraux dans la partie
de l'attaque des places ne doivent pas
être jugés par un écrivain qui a eu feulement
part à la direction de quelques parties
des détails dans une école. Il apprécie
à la fin le travail de M. de T *** . Il
lurreproche de n'avoir pas affez développé
les idées des auteurs qu'il a médités ,
de n'avoir pas foumis les fiennes à un examen
affez rigoureux , & de les avoir trop
généralitées. Comme il eft trop fommaire
il n'a pas pu inftruire ; il n'a pas pu conconvaincre
non- plus parce qu'il eft trop
décifif, & qu'il n'a point de preuves. Un ingénieur
fage eft le feul homme qui puiffe
» tirer parti de ce traité , en faififfant &
» raffemblant des idées fouvent trop rapides
, quelquefois grandes , qui feroient
» fondées fur les bons principes , & fufceptibles
d'une bonne exécution ; en
» demêlant ce qui n'eft que féduifant &
» illufoire d'avec ce qui eft régulier &
admiffible ; en le comparant & fe confirmant
dans les vues d'une fortification
fimple , affez étendue pour y ma-
» noeuvrer , affez rapprochée pour n'être
"
FEVRIER. 1769. 115
33
33
pas dans la néceffité de fe difperfer ,
difpofée de façon à pouvoir employer
» toutes les forces contre les chemine-
» mens & les établiſſemens de batteries
» & à conferver toutes fes reflources pour
» la défenſe contre une attaque plus pro-
» chaine , propre enfin à retarder la ruine
» d'une place , & éloigner le moment de
>> fe rendre. Quelque preffant que j'aie pu
paroître à M. de T*** , mes vues ne
font point contradictoires avec les fienfi
fon deffein a été de nous en-
» gager à écrire , le mien n'eft pas de l'en
dégouter ». Cette lettre eft fuivie d'un
dialogue entre le maréchal de Vauban
& le baron de Coehorn ; ce font deux
hommes célébres qui raifonnent fur leur
art ; on les fait parler d'une maniere digne
d'eux .
, nes ;
L'Albert moderne , ou nouveaux fecrets
éprouvés & licites , recueillis d'après
les découvertes les plus récentes ; les
uns ayant pour objet de remédier à un
grand nombre d'accidens qui intéreffent
la fanté ; les autres quantité de
chofes utiles à fçavoir pour les différens
befoins de la vie ; d'autres enfin
tout ce qui concerne le pur agrément ,
116 MERCURE DE FRANCE.
tant aux champs qu'à la ville : le tout
divifé en trois parties , & rangé par
ordre alphabétique . A Paris , chez l'a
veuve Duchefne , libraire rue Saint
Jacques , au Temple du Goût .
L'Albert moderne ne reffemble en
aucune maniere aux livres qui portent le
titre defecrets d'Albert le grand & du petit
Albert ; ceux-ci ont pour objet des ma
tieres trop libres , & les perfonnes fenfées
ne comptent pas beaucoup fur le
fuccès de leurs recettes ; ils propofent de
compofer un talifman fous la conftellation
de Vénus, pour fe faire aimer d'une
femme , ou bien de prendre trois des
cheveux de celle dont on defire la tendreffe
, & de les lier avec trois des fiens
propres en prononçant ces paroles
corps, puiffes-tu m'aimer par la vertu efficace
du Scheva. On eft revenu de tous
ces enchantemens ; l'ouvrage que nous
annonçons aujourd'hui eft an recueil de
remedes qui ont été répandus dans le public
par la voix des gazettes & des journaux
depuis plus de vingt ans. On en
garantit l'efficacité ; ces remedes rempliffent
la premiere partie. La feconde
en offre plufieurs contre différentes maladies
des beftiaux , & quelques fecrets
0
FEVRIER . 1769. 117
précieux à l'agriculture pour préferver les
bleds de la bruine , pour multiplier les
grains , &c , & pour d'autres objets de
propreté & d'économie. La troifieme indique
des méthodes pour faire des liqueurs
agréables , pour cultiver les fleurs,
en varier les couleurs , & les faire éclorre
pendant l'hiver. On y trouve auffi des
fecrets pour faire revivre les couleurs des
tableaux , blanchir les eftampes , pour
nettoyer l'or & l'argent , &c . Ce livre
peut faire plaifir aux curieux ; il peut
aufli être utile , fi les remedes qu'il préfente
font réellement efficaces.
Théorie des fleuves , avec l'art de bâtir
dans leurs eaux & de prévenir leurs
ravages ; par Jean Ifaïe Silberschlag ,
pafteur de Magdebourg , & membre
de l'académie royale des fciences de
Berlin; ouvrage traduit de l'Allemand
par M. d'An.... officier réformé. A
Paris , chez Charles Antoine Jombert,
libraire du Roi pour l'artillerie & le
génie à ; l'image Notre Dame , rue
Dauphine, in- 4 . , 139 pages.
Les dégats que caufent les inondations
des rivieres font connus dans tous
Les pays ; l'art de prévenir leurs déborde118
MERCURE DE FRANCE .
pramens
, ou du moins d'en rendre les effers
moins funeftes , eft un des plus impor
tans , & peut être trop négligé. Un Pruffien
zélé pour le bien de fon pays , M. le
Baron de Hoental , propofa un prix il y a
quelque temps pour celui qui préfentefoit
les meilleures vues fur l'art de bâtir
dans les eaux courantes . M. Silberschlag,
pafteur de Wolmers Leben , dans le duché
de Magdebourg , envoya un mémoire
qui eut tous les fuffrages des examinateurs.
Son ouvrage a deux parties , dont
l'une préfente la théorie, & l'autre la
tique de l'art de bâtir dans les fleuves ou
les rivieres ; il commence par faire
connoître les propriétés effentielles des
eaux courantes ; il explique leurs crues &
leurs abaiflemens , détermine leur vîteffe ,
&c. Tous ces détails font traités en phyficien
profond , & conduifent à l'art de
bâtir , dont il développe les principes
dans la feconde partie. L'ouvrage a dans
toutes fes parties le mérite des détails &
de la plus grande fimplicité ; les moyens
que préfente M. Silberschlag font faciles
& peu couteux. Comme cette production
regarde particulierement l'architecture
hydrolique , on l'a imprimée furle
même papier & du même format que le
livre de M. Belidor , dont elle peut être
1
FEVRIER. 1769. 119
regardée comme une fuite , ainfi que les
recherches fur la construction des digues ,
par MM. Boffut & Vialet , qui ont paru
il y a déjà quelques années , & dont on
trouve des exemplaires chez le même libraire
.
Confeils d'une mere à fon fils , poëme
traduit de l'italien par le fieur Pingeron ,
capitaine d'artillerie au fervice du roi
& de la république de Pologne , avec
cette épigraphe: Omnium honeftarum rerumfemina
animi gerunt , que admonitione
excitantur : non aliter quamfcintilla
flatu levi adjuta, ignemfuum explicat.
SEN. EPIST. 94. A Paris chez
Ventes, libraire au bas de la montagne
Sainte Genevieve . in - 12 .
Ce poëme eft de madame Picolomini
Petra,ducheffe de Vafto Girardi , d'une des
plus anciennes maifons de l'Italie ; le fond
n'offre rien de neuf, mais le ftyle en eft pur,
agréable , le ton tendre & affectueux :
le fils , à qui ces confeils font adreffés
entre dans l'âge dangereux des paffions ;
il va paroître dans le monde ; la vertu &
le plaifir l'appellent ; on effaye de déterminer
fon choix . L'amour propre eft le
germe de toutes nos paffions ; voici com1.20
MERCURE DE FRANCE .
ment madame Picolomini préfente ce
ce principe.
Ed ecco come ogni più dolce affetto
Dall' amor di noi ſteſſi ha la ſorgente ,
E come fol da lui nel noſtro petto
E l'odio , e l'ira derivar fi fente.
Chi crederia diverſità cotanta
Trovar ne' frutti dell' iftefla piante ?
» Ceft ainfi que l'amour la plus douce
des paffions , doit fon origine à l'amour
» propre , & c'eft de lui que la haine &
» colere prennent nailfance dans nos
ceeurs. Qui croiroit trouver une ſi gran-
» de différence dans les fruits que pro-
» duit la même plante »? Il faut tâcher
de réprimer l'amour propre lorfqu'il ne
fait que de naître ; il ne feroit plus temps
de fonger à le dompter , fi on lui avoit
laiffé prendre des forces ; on recommande
la modération dans les defirs. Dans le
fecond chant l'auteur s'étend fur les vertus
fociales ; après avoir guidé fon fils
fur la mer orageufe des paffions , elle le
conduit fur celle du monde ; elle lui parle
du refpect qu'il doit à la religion & dẹ
l'attachement dû à (on Roi.
Inutile faria , ch' ecciti , & fpinga
Alle
FEVRIER . 1769 . 121
و د
Alle leggi di figlio i tuoi defiri :
Sai qual forte catena a noi ti ſtringa ;
Sai , che dell' aura , per cui vivi , e ſpiri ,
Debitor dopo il cielo a noi già foſti ;
Sai quante pene al noftro cor tu coſti.
Dei genitori al par , figlio , rammenta ,
Che ha l'amor della patria i fuoi legami :
Non v' è barbaro cuor , che non gli fenta ,
Fiera nonv'è , che il fuo covil non ami.
Se t' educò fanciullo , adulto poi
Come fcordarti i benefici fuoi ?
» Il est inutile , ô mon fils , que je
» t'invite à remplir tes devoirs envers les
auteurs de tes jours ; tu fçais la force du
lien qui nous unit ; tu fçais qu'après le
» Ciel tu me dois l'air que tu refpires &
qui conferve ta vie : enfin , tu n'ignores
» pas combien de foins & d'inquiétudes
» tu as coutés à mon coeur.... Souvienstoi
, mon fils , que l'amour de la patrie
, de même que celui des parens ,
» a fes droits. Il n'eft point de coeur , pour
barbare qu'il foit , qui ne le fente ;
» il n'y a point d'animal féroce qui ne
» chériffe fa retraite. Si ta patrie a eufoin
» de ton enfance & de ta jeunelfe , com-
» ment pourrois - tu oublier fes bien-
19
ور
"
F
422 MERCURE DE FRANCE.
faits »? Dans le troifiéme chant la mere,
toujours occupée du bonheur de fon
fils , lui apprend à connoître la femme
qui peut faire fa félicité. Ala fuite de
ce poëme on trouve une lettre où madame
Picolomini , fous le nom de Cloris ,
fait fon portrait & l'adreffe à Philis , noble
fille de l'Arno qui le lui avoit demandé.
On voit qu'elle a été malheureuſe
elle ne vante ni fa naiffance , ni fes an
cêtres , leur gloire ne lui appartient point ;
on la trouvoit belle ; une foule de jeunes
amans attaquoient fon coeur , fes parens
la forcerent de le donner à un vieillard ;
elle vécut long- temps dans les foupirs &
dans les larmes , elle fe foumit enfin à
fa deftinée , & fe.confola avec les mufes.
» Ce fut par ton fecours ( Pallas ) que.
le
fçavoir profond & inconnu jufqu'ici
» d'un anglois immortel fe manifeſta à
mon efprit étonné . J'appris alors que
» les vives couleurs qui brillent au-
» tour des corps , n'y réfident point , &
qu'elles ne font produites que par la
» feule lumiere . Je fçus comment la lune
gravite fur l'humide élément & de
quelle maniere la foudre & les vents
fe forment dans les airs ; je connus encore
la raison pour laquelle le foleil
33
"
TEVRIER. 1769. 125
ns'obfcurcit quelquefois , & cent autres
* fecrets de la nature plus difficiles à pé-
» nétrer. Pour délaffer mon efprit fati-
» gué par des études aufli pénibles , je
» m'aflis fur le fommet fleuri du Pinde ».
Il y a encore dans ce volume d'autres lettres
, des chanfons , des cantates remplies
de graces & de facilité. En général les
ouvrages de madame Picolomini ont les
beautés & les défauts que nous trouvons
dans la plupart des productions italiennes
; les poëtes de cette nation veulent
tour peindre , rout embellir ; cette richeffe
d'imagination dégénere quelquefois
en luxe , fi nous pouvons nous exprimer
ainfi ; la traduction eft facile , mais
quelquefois négligée.
De l'orgueil national , traduit de l'allemand
de M. Zimmermann ; à Paris
chez Delalain , libraire rue Saint -Jac
ques , & fe trouve à Amfterdam chez
Reviol , libraire. in- 12 , 1769 .
L'orgueil eft une fuite de l'amour
propre
; environnés d'individus femblables
à nous , il n'eft pas difficile de faire des
comparaifons ; il eft bien rare qu'elles ne
tourment pas à notre avantage ; il en résulte
que nous nous aimons & nous nous pré-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
férons à tout ; il en eft des nations com
me des particuliers ; quiconque connoît
bien le caractère de chaque individu , peut
apprécier celui de la fociété en général ;
c'eft d'après ce raifonnement que M. Zimmermann
a écrit. Son ouvrage en conféquence
eft un recueil de plufieurs traits
d'orgueil particuliers à différentes perfonnes
de diverfes nations , & quelquesuns
qui font généraux. On auroit fouhaité
peut- être des vues plus générales &
plus étendues : le philofophe auroit été
plus fatisfait ; il femble qu'on a préféré
de rendre l'ouvrage plus amufant , & on
y a réuffi , nous citerons quelques anecdotes.
Il eft affez ordinaire de voir des
hommes qui jouiffent d'une certaine
confidération dans un pays , prétendre
qu'ils la méritent par tout au même
titre, Les Ambaffadeurs aſſemblés à
Bade pour la paix , mangeoient un
jour enfemble en public. La curiofité
» y attira beaucoup de monde ; le maré-
» chal de Villars ayant apperçu dans la
» foule une jeune & jolie femine de Zu-
» rich , voulut l'embraffer , lorfque tout
à coup un petit homme avec des jambes
torfes & tout contrefait , écartant
» la preſſe , ſe mit à crier comme un furieux
: non , non , Monfieur le Maréchal ,
FEVRIER. 1769. 125
c'est ma foeur & la femme du fyndic de
» notre communauté» . Il n'y a ni bourgeois
ni payfan en Espagne qui n'ait fon arbre
généalogique , la plupart font monter
leurs ancêtres jufqu'à l'arche de Noé ; les
Irlandois ont la même vanité ; les nations
elles-mêmes font très- vaines de leur
antiquité. Radbeck donne à la monar.
chie Suédoife une époque qui commence
à environ deux mille ans avant J. C.
tandis que Rabenienez doutoit fi la Sué
de étoit habitée au cinquième fiécle ; les
Lapons affurent qu'ils tiennent immédiatement
leur origine de Dieu qui créa
avant toutes chofes le pere des Lapons
& le pere des Suédois ; celui - ci fe cacha
fous un arbre pendant un orage ; mais le
Lapon plus courageux ne chercha d'arbre
nulle part ; l'orgueil perce dans la
plupart des fables , & combien n'en a-til
pas
"
dictées ? A Véronne un pauvre gen,
tilhomme d'une des premieres maifons
de la ville , y promene les écrangers
& fait le beau parleur. Un de mes
amis qu'un Veronnois conduifoit au
» café , fut fort furpris d'entendre don-
» ner à fon guide le titre d'excellence. par
» un autre gentilhomme ; il n'y a rien
» de plus commun à Naples que ces
forres d'excellences ; elles fe prome .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» nent en foule fur les places publiques
avec de vieilles veftes d'étoffe d'or ,
» mais fans bas ». On trouve encore fur
les montagnes de Piémont & dans le.
Comté de Nice des restes de quelques
familles illuftres qui ne font plus aus
jourd'hui que des payfans , mais qui n'ou
blient pas leurs titres. Un voyageur qui
paffa la nuit dans une de leurs cabanes ,
entendit fon hôte demander à fon fils :
chevalier , as-tu donné à manger aux co
chons ?
Les Chinois n'entendent guères par les
quatre parties de la terre que leur empire.
C'est pour nous , difent ils , que le fo
leil fe léve & parcourt fa carriere ; le
reſte du monde lui eft indifférent ; leur
contrée remplit routes leurs cartes géo
graphiques ; les autres font placées au
tour comme de petites ifles ; auffi un
Jéfuite qui inventa une mappemonde
pour l'ufage de ce peuple , eut la po
litique de mettre la Chine au miled.
Comme cette nation envoie rarement
des Ambaffadeurs dans les cours , une
lettre , un préfent , un envoyé qu'elle re
çoit , lui paroiffent des preuves certaines ,
que l'on fe reconnoît pour leurs tributaires
& leurs fujets.
M.
Zimmermann n'épargne aucun
FEVRIER. 1769. 127
il ne
peuple ; il a cité quelques traits de l'ogueil
françois qu'il eût pu fe contenter
d'appeller prévention , & dont la partie
éclairée de la nation et exempte ;
menage guères les Efpagnols ; il n'y a
qu'un homme de ce pays , dit- il , qui
foit capable de s'écrier d'un ton plaintif
dans la chaire de vérité en faifant le
panégyrique de Saint Roch : comment
néanmoins le Ciel , fijufte enfes deffeins ,
a-t-il pu permettre qu'un fi grand Saint
fut un françois ?
-
Traité hiftorique & pratique de la gravure
en bois , par J. M. Papillon , graveur
enbois , & ancien affocié de la fociété
académique des arts ; ouvrage enrichi
des plus jolis morceaux de fa compofition
& de fa gravûre. A Paris , chez
Pierre Guillaume Simon , imprimeur
du parlement rue de la Harpe , à l'Hercufe
; 2 volumes in- 8°..
C'est après foixante ans d'étude & d'application
continuelles que M. Papillon
nous préfente un Traité de la gravure en
bois; on connoît fa fupériorité dans cet
art ; les mémoires qu'il a donnés fur ce
fujet dans l'Encyclopédie faifoient defirer
qu'il entrât dans des détails plus éten
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
dus ; il remplit aujourd'hui ce voeu du
public. Le premier volume de fon ouvrage
contient l'hiftoire de la gravûre en
bois. Sans s'arrêter à des recherches fans
doute inutiles , pour fixer d'une maniere
précife l'époque de fon origine , il fe
contente de faire fentir qu'elle eft de la
plus haute antiquité ; les enfans de Seth
graverent fur la pierre & fur la brique ;
il est vraisemblable de penfer qu'ils s'effayerent
fur des matieres plus maniables,
& qu'ils s'étoient exercés auparavant fur
le bois. La fculpture & la gravûre en bois
furent le même art chez les anciens ;
l'une fut enfin féparée de l'autre , & c'eft
chez les orientaux qu'on peut chercher
cette premiere féparation . Les Chinois
commencerent par tracer leurs lettres
avec le pinceau ; en les gravant fur le
bois , ils trouverent le moyen d'en multiplier
les empreintes ; les Indiens , les
Mogols , les Japonois , les Tartares , les
Perfans & plufieurs autres nations de
l'Afie fe fervirent de cette eſpéce de gravûre
pour leurs toiles , leurs livres , leurs
eftampes , &c. L'invention de l'imprimerie
eft donc originaire de la Chine
ou de la Tartarie orientale ; mais celle
du même art en caracteres mobiles , la
maniere de les jetter en fonte , ne font
FEVRIER . 1769. 129
il
ne
point venues de l'orient. M. Papillon ,
après des recherches curieufes , fur tous
ces objets , parle des premieres gravûres
d'eftampes ou images en Europe ; comme
toutes les anciennes qui exiftent font
fans dates & fans nom de graveurs ,
les fait remonter qu'au commencement
du quinzieme fiécle , quoique la gravûre
en bois ait pu être inventée au commencement
du précédent ; il donne la fuite
de toutes ces gravûres , & les noms de
leurs auteurs avec quelques détails hiftoriques
& critiques. Nous rappellerons
une petite anecdote qui regarde Hans
Holbein , né en Suiffe en 1498. C'est lui
qui deffina les figures de l'éloge de la
folie ; Erafme y trouvant fon portrait
s'écria en badinant : oh , oh ,fi je reffemblois
encore à cet Erafme là , en vérité , je
voudrois me marier; & pour fe divertir il
mit le nom d'Holbein fous la figure du
pourceau épicurien . Le graveur aimoit la
bonne chere & le vin. La plaifanterie
d'Erafme ne le chagrina point ; ce fçavanc
étoit fon ami , & l'affiftoit fréquemment
dans fes befoins. L'auteur donné la lifte
des ouvrages de ce graveur, on y remar
que la danfe des morts , compofée de
53 planches d'un pouce & dix lignes de
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
large , fur deux pouces & cinq lignes de
haut. Il y a des fujets finguliers. « Le
» vingtieme repréfente deux hommes ed
converfation ; l'un paroît être un ma-
" giftrat & l'autre un bourgeois , le
» diable eft perché fur le cou du dernier
» & il lui fouffle dans l'oreille avec un
" foufflet , tandis qu'à fes pieds , la mort
»lui préfente une horloge de fable , &:
qu'un pauvre tout déguenillé. lui de-
» mande l'aumône , auquel il paroît faire
» la fourde oreille . Le poil du bonnet &
» de la doublure du manteau du bourgeois
, eft gravé avec art ; il ne peut
être mieux exprimé ; mais le bonnetdu
pauvre eft encore plus particulier
» car le pointillé un peu courbe avec le-
» quel il eft ombré , imite parfaitement
la pluché de la laine , & il eft d'une
difficulté extraordinaire à graver fur le
bois. La 53 eftampe eft le chef
d'oeuvre d'Holbein , & celui de la gravûre
en bois . Elle préfente un gentilhomme ,
le chapeau fur la tête , fa main droite fur
le côté , & l'autre "dans l'attitude d'un
homme qui parle à quelqu'un . Sa femme
devant lui a le cou orné d'un collier &
d'une chaîne d'or ; elle paroît regarder
une espece de tête de chien qui eft fous le
»
FEVRIER. 1769. 13t
manteau & le bras gauche du mari ; elle
la careffe de la main droite qui eft cachée
derriere un vieux cafque fervant de cou
ronnement à un cartouche qui renferme
une tête de mort , le cartouche eft rongé
de vieilleffe ainfi que le tapis qui eft placéfur
le deffus du cafque. Ce tapis eft en
lambeaux ; une horloge de fable fert de
cimier au cafque , & deux bras de morts
qui tiennent élevés une groffe pierre
furmontent le tout. Rien n'eft plus fini
que la gravûre de cette eftampe ; la tête
du gentilhomme eft d'une délicateffe quis
paffe l'imagination ; elle eft toute pointillée
, & les points font prefque imperceptibles
; fes cheveux crêpus ; les petites
plumes de fon chapeau font gravés ávec
une précifion qui a exigé une patience infinie.
Nous ne fuivrons pas M. Papillon
dans tous fes dérails ; on les lira avec
plaifir dans fon ouvrage ; il traite enfuite
de la gravure en bois de camaïeu ou clair
obfcur ; les papiers de la Chine & du
Japon qu'on apporta en Europe dans le
1 fécle contribuerent à l'invention de
cet art ; l'auteur parcourt les différens
artiftes qui fe font diftingués dans cegenre
; il parle enfuite de l'utilité de.
cette efpéce de gravure ; elle eft bien plus
E
via
132 MERCURE DE FRANCE.
avantageufe que celle qui fe fait fur les
planches de cuivre qui s'ufent beaucoup
plutôt , & ne fourniflent pas un fi grand
nombre d'épreuves ; ce qui l'en dédommage
, c'eft le fini dont elle eft fufceptible.
Dans le fecond volume , M. Papillon
développe les principes de fon art;
cette partie purement technique & trèsintéreffante
pour les artiftes , n'eft pas
fufceptible d'extrait . On commence par
faire connoître les outils néceffaires , les
bois qu'on peut employer , & la maniere
de préparer ces derniers. Les élémens de
la gravûre en bois viennent enfuite . Après
avoir guidé l'artifte dans tous les genres
d'ouvrages auxquels il doit s'appliquer
on traite fuccinctement de l'impreffion de
ces fortes de gravures . Cet ouvrage eft
rempli de recherches également curieufes
& inftructives ; il fait honneur à M. Papillon
, comme écrivain & comme ar
tifte ; il offre une infinité de morceaux
de fa compofition qui font du plus grand
mérite ; fon ftyle eft quelquefois incorrect
, mais il est toujours clair. Dans les
productions telles que celles -ci , on s'attache
plus aux chofes qu'à la maniere dont
elles font préfentées.
FEVRIER. 1769. 133
Interprétation hiftorique & critique du
pfeaume 68 , Exurgat Deus , & c. ouvrage
pofthume de M. l'abbé l'Advocat
, docteur , bibliothécaire & profeffeur
de Sorbonne . A la Haye ; & fe
trouve à Paris , chez Lacombe , libraire,
rue Chriftine près la rue Dauphine.
M. l'abbé l'Advocat , occupé des travaux
qu'exigeoit fa chaire de Sorbonne ,
avoit fait cet ouvrage pour fes écoliers ;
il regarde le pfeaume 68e comme une
ode de triomphe & d'actions de graces
chantée par David & par toute fon armée
, lorfqu'après la prife de Rabbah &
la conquête du pays des Ammonites , it
conduifit l'arche d'alliance & fon armée
à Jerufalem. Il entre dans de longues difcuffions
critiques pour prouver qu'on a
donné fans raifon un autre fujet à ce
pleaume. On trouve à la fin des lettres
du Pere Houbigan , fçavant prêtre de
l'Oratoire , à M. l'abbé l'Advocat , & des
réponſes de ce dernier , dans lefquelles
l'Oratorien oppofe quelques difficultés
contre le fait hiftorique qui fait le fondement
de ce pfeaume ; M. l'abbé l'Advocat
apporte de nouvelles preuves ; ce
font de part & d'autre des détails trèsfçavans
qui fuppofert une connoiffance
134 MERCURE DE FRANCE .
profonde de la langue hébraique & de la
géographie de la Paleftine , qui a mis le
docteur de Sorbonne en état de corriger
fouvent le texte des livres faints , qui a
toujours été imprimé fans goût & fans
critique d'après les manufcrits les plus
modernes & les moins corrects . Les éditeurs
ont mis , à la tête de ce volume , un
éloge historique de ce fçavant abbé ; it
naquit , le 3 Janvier 1709 , à Vaucouleurs
en Champagne , diocèfe de Toul ,
& mourut à Paris le 29 Décemb. 1765 .
La littérature a perdu un auteur trèseftimable
; la maifon de Sorbonne un
de fes membres les plus célébres ; la
» faculté de théologie un de fes plus ha
biles docteurs , & la religion un de fes
» défenfeurs les plus inftruits . Il n'y a
point de genre de connoiffances où il
» ne fût- verfé ; belles lettres , philofophie
, mathématiques , arts , langues
fçavantes , hiftoire , théologie , écriture
» fainte , tout avoit fixé fes regards &
» fon attention. Une lecture allidue &
» refléchie l'avoit familiarifé avec les
» peres Grecs & Latins ; aucun monu❤ -
» ment eccléfiaftique n'avoit échappé
399-
fes recherches ; il s'étoit arraché furboun
à faifir le vrai fens des livres fa
FEVRIER. 1769. 135
» crés ..... Les ouvrages qu'il a donnés
» au Public font regretter qu'il n'ait pas
eu le temps de faire imprimer ceux
» qu'il avoit annoncés , & qu'on atten-
» doit avec impatience , même dans les
"
pays étrangers. Un efprit vif & péné-
» trant, curieux & jufte ,vafte & appliqué;
» une mémoire fidéle , richement meublée
, fans confuſion ; un tact délicat &
éclairé ; un goût fûs & puifé dans l'antiquité
; une raifon faine & impartiale;
» une imagination féconde & docile
» finguliere & naive , qui , fans orner fa
» converfation ni fon ftyle , ne man

quoit jamais d'y répandre un intérêt
agréable , caractèrifoient dans M. l'abbé
» l'Advocat l'homme de lettres , & lui .
avoient acquis une eftime qui foumettoit
à fon jugement la plupart des productions
de fon temps , & le faifoient
confulter fouvent fur les queftions les
» plus épineufes & les plus importantes ,
» par les perfonnes de la plus haute con-
» fidération dans les différens ordres de
» l'état, j
39.
Elémens généraux de police , démontrés
par des raiſonnemens fondés fur la fin
qu'elle fe propofe ; par M., Jean- Henti
Goulobs de Jufti , confeiller du Roi
136 MERCURE DE FRANCE .
d'Angleterre , commiffaire général de
police des duchés de Brunfwick & de
Lunebourg , & membre de la fociété
royale de Gottingue ; traduit de l'allemand,
par M. E *** . A Paris , chez
Rozet , libraire , rue St Severin , à la
rofe d'or , in- 12 .
On n'a point de traité complet de pelice
en Allemagne ; quelques écrivains
l'ont confondue avec la politique , d'autres
avec l'économie ; ceux qui en ont
faifi la véritable idée , ou n'ont pas allez
approfondi leur matiere , ou l'ont préfentée
fans ordre & fans méthode . M.
Gottlobs ne fait pas difficulté de dire qu'il
eft le premier qui en donne un fyſtême
fondé fur la nature même de la chofe ; il
ne trouve pas que les étrangers ayent
mieuxéuffi que les Allemands ; il trouve
beaucoup de parties utiles dans le traité
de police de la Mare , le feul dont il falfe
cas ; mais il y cherche en vain de la liais
fon & des principes folidement établis
Son propre ouvrage eft divifé en trois li
vres ; il parle des terres dans le premier ;
elles fervent à la nourriture & aux habitations
des hommes ; la culture exige des
habitans : on s'en procure en attirant les
étrangers , en favorifang la population ,
C
FEVRIER. 1769. 137
en écartant les maladies ; les moyens qui
peuvent remplir ces objets font du reffort
de la Police . Les richeffes d'un état forment
le fujet du fecond livre ; l'agriculture
& les manufactures en font les fources
; l'une fournit les matieres premieres ,
l'autre les emploie ; ces denrées fuppofent
néceffairement le commerce ; le
gouvernement doit veiller aux moyens
de le rendre utile ; & l'auteur entre dans
le détail de l'explication de ces moyens.
Dans le troifiéme livre il eft queftion des
moeurs , de la conduite des fujets & de la
fûreté publique . On préfente fur chaque
article des principes clairs & précis dont
l'enfemble contient la théorie de la police
.
L'Italie réformée , ou nouveau plan de
gouvernement pour l'Italie , développé
dans les très- humbles remontrances
du peuple Romain au fouverain pontife
, pour le rétabliffement de l'agri
culture , des arts & du commerce ;
& dans un traité abrégé des loix civiles
; ouvrage traduit de l'Italien .
A Rimini , chez les Freres Albertini & fe trouve à Paris , chez Defnos , libraire-
ingénieur-géographe du Roi de
;
138 MERCURE DE FRANCE .
Dannemarck , rue St Jacques , au globe
, in- 12 . 1 liv . 10 fols broché.
La brochure qui porte ce titre contient
deux ouvrages ; le premier eft les remontrances
du peuple romain au fouverain
Pontife ; on y parle avec chaleur de la mifére
répandue dans l'état eccléfiaftique , &
des moyens de la diffiper. Sans fortir du
refpect , on s'y exprime avec affez de liberté
; on s'étend fur- tout fur des objets.
qui étonnent de la part des Italiens fujets
du St Pere. On exhorte le Pape à réprimer
la violence & la rapacité des gouverneurs,
à foulager le peuple de l'oppreffion des
parens de Sa Sainteté , qu'on accufe d'ambition
, d'avarice & de toutes les paffions
les plus funeftes ;. on le prie de fe débarraffer
du foin de nourrir tant de moines
eififs , de bâtir & de décorer tant d'églifes;
on lui fait fentir combien il feroit
important d'encourager le mariage , de
faciliter aux étrangers le moyen de s'établir
dans fes états , &c. Le traité abregé
des loix civiles pour l'Italie forme le fe
cond ouvrage . Le traducteur a long - temps
balancé à le publier , parce qu'il contient
plufieurs difcuffions hardies , dont la religion
& le gouvernement peuvent s'al-
Farmer ; il a eu la fageffe de les retranFEVRIER
. 1769. 139
cher , & le traité paroît aujourd'hui avec
les retranchemens qui le réduifent au
tiers . Les chapitres fupprimés font au
nombre de douze . Le traducteur fe contente
de donner une idée de ce qu'ils contiennent.
L'auteur , dit - il , prétend
» prouver que le Pape n'eft que le premier
des évêques du monde catholi-
» que , & qu'il n'eft par conféquent ni
l'évêque univerfel , ni le législateur gé
néral , ni le juge fouverain du refte de
l'églife. Son grand principe , ( il eft fe-
» cond entre fes mains ) c'eft la tolérance
abfolue en matiere de religion ; il veut
abolir tous les monafteres , ceux d'hom .
ir mes fur- tout , réduire les ecclétiaftiques
à un très - petit nombre , profcrire les
s vies des faints , les livres afcétiques &
» la lecture des SS. PP . dans les fources ,.
fupprimer tous les bénéfices qui n'exigent
point la réfidence , & c . & c . &c .
Le machiavelifme eft développé dans
» le cours de cet ouvrage . Le lecteur peut
juger par ce que je viens d'expofer , fi
» j'ai dû répandre dans le public de tels
principes, préfentés dans l'original , avec:
» une liberté qui , fouvent , dégénere en
» licence. Nous ne pouvons qu'applau
dir à la prudence du traducteur.
»
"
140 MERCURE
DE FRANCE.
Lettre aux auteurs du Mercuré. A Paris
ce Décembre 1768 . 4
Je vous prie , Meffieurs , de m'aider à
reparer une injuftice que j'ai commife
fans le fçavoir , & fans le vouloir dans
le traité des canaux navigables que je
viens de donner depuis peu. Mon éloignement
pour toute efpéce de flateries
m'a engagé à en faire l'hommage à la
mémoire d'un des plus grands hommes
qui ait jamais paru parmi ceux qui
font connus fous le nom de miniftres.
Mon amour pour la vérité m'a en même
temps arraché une obfervation que
je croyois univerfellement vraie : j'ai par
lé de Bergier , auteur de l'hiftoire des
grands chemins de l'Empire. Cet auteur
a fait de fon livre , cinq dédicaces différentes
, fans qu'aucune ait été adreffée
à l'ami de Henri IV vivant encore ; mais
difgracié dans le temps où Bergier écrivoit.
A ce fujet j'ai dit : qu'à la honte des
lettres ou de ceux qui les cultivent > on
n'a jamais vu de dédicaces adreffées à des
miniftres dépoffedés. J'apprends avec bien
du plaifir que je me fuis trompé. M. Dalembert
a de nos jours donné un exemple
FEVRIER. 1769. 141
de ce défintéreffement courageux , & de
cette amitié noble qui furvit à la faveur
d'un Grand , parce qu'elle en étoit indépendante.
M. d'Argenfon dans fon exil a
eu la confolation de recevoir de la part
de ce philofophe généreux un hommage
dont une fortune plus conftante l'auroit
peut-être privé. M. d'Alembert eft fait
pour honorer la littérature dans tous les
genres. Je pourrois peut - être obſerver
qu'il eft accoutumé à donner des exemples
finguliers , & qu'une exception ſi rare
confirme ma remarque plutôt qu'elle
ne la détruit. Mais j'aime mieux l'abandonner
que la défendre. Plutôt que de
continuer à reprocher aux gens de lettres
leur infenfibilité pour des bienfaiteurs
aux pieds defquels fouvent ils ne fe dégradent
que trop pendant la profpérité ,
je préfere de les exhorter à réferver
comme l'a fait M. d'Alembert , les mar
ques de leur reconnoiffance pour le temps
où les revers de l'objet loué les anno
bliffent.
J'ai l'honeur d'être , & c.
9.
LINGUET
142 MERCURE DE FRANCE.
Etat actuel de la mufique du Roi & des
trois fpectacles de Paris. A Paris chez
Vente , libraire au bas de la Montagne
Sainte- Genevieve 1769 .
Ce petit ouvrage eft très - commode &
très agréable pour ceux qui fuivent ou qui
aiment les fpectacles. Il contient tout ce
qu'ileft intéreffant de connoître On y trouve
le calendrier théâtral , ou l'indication
des jours de fpectacle & des jours de relâche
au théâtre , un difcours fur l'effet
de la mufique ; l'état de la mufique da
Roi ; l'académie de danfe ; une notice.
fur l'opéra , fur les comédies ; l'état ac
tuel des comédiens françois & italiens ;
les titres des piéces restéesà ces théâtres ;
les fpectacles extraordinaires à Fontainebleau
, avec un catalogue des principaux
ouvrages publiés dans l'art dramati
que , & la police concernant le fpectacle.
Cet état et orné de gravures faites
avec foin & parfaitement exécutées .
On trouve chez le même libraire Fables
nouvelles par M. Peras . Nihil agere
quod non profit , Phad. 1769 avec approbation
& privilége du Roi. vol .
in- 12 de 80 pages.
FEVRIER. 1769. 343
Ces Fables font dédiées à M. S *** le
fils par un épilogue ingénieux . Nous citerons
une de ces fables.qui fera connoître
la maniere facile & naïve de l'auteur ;
la morale en eſt toujours fenfible , & le
ton toujours agréable.
L'enfant & les fleurs
Un jeune enfant dans un parterre ,
Avide de cueillir des fleurs ,
Dit en lui-même il faut me fatisfaire ,
Tout m'offre ici mille douceurs.
Voyant une rofe vermeille ,
Il voulut d'abord s'en faifit ;
Mais il ne vit point une abeille
Dont l'aiguillon lui fit fentir
Qu'il achetoit bien cher un frivole plaifir.
ACADÉMIE S.
I.
Académie royale des Infcriptions.
L'ACADÉMIE Toyale des infcriptions &
belles-lettres a propofé , pour le fujet du
prix qu'elle diftribuera en 1770 , l'Examen
critique des anciens hiftoriens d'Alexandre
le Grand.
144 MERCURE DE FRANCE.
II.
Séance publique de la Société Littéraire
d'Arras , tenue le 26 Mars 1768 .
M. l'abbé Monlien de la Borere , principal
du collège , nouvel affocié , prononça
fon difcours de réception , contenant
un plan d'éducation fort détaillé ,
dans lequel tous les enfeignemens littéraires
font dirigés vers la morale dont ils
forment , pour ainfi dire , un cours complet.
M. l'abbé Pauchet , directeur en exercice
, répondit à ce difcours. Il lut enfuite
des réflexions fur la poëfie , terminées
par une ode fur le même ſujet .
M. Binot , avocat , chancelier de la Société
, donna une Differtation fur les
caufes & l'époque de l'établiffement des
communes en France .
>
Le refte de la féance fut rempli par
la lecture d'un mémoire de M. Wartel ,
chanoine régulier de l'abbaye du Mont-
Saint- Eloi , affocié honoraire , fur les
limaçons terreftres de l'Artois .
Cet ouvrage a été depuis imprimé à
Arras chez Nicolas , avec des additions
où l'auteur s'exprime ainfi , touchant une
découverte
FEVRIER. 1769. 145
découverte annoncée il y a quelques mois
dans les papiers publics.
"
,
» Les limaçons vivent très-long-temps ,
quoique privés de parties qui paroif-
» fent effentielles à la vie des animaux .
» A la fin d'Octobre 1767, j'ai coupé la tête
» à plufieurs limaçons qui fe font d'abord
» renfermés dans leur coquille , dont ils
» ont bouché l'ouverture , comme s'ils
» avoient été entiers ; & ç'a été avec un
grand étonnement que dans le mois
» d'Avril dernier j'ai vu fortir ces animaux
pleins de vie quoique fans têtes .
» J'ai écrit auffi - tôt à M. de G... pour lai
communiquer cette expérience ; il a
» encore ma lettre. Je fus agréablement
furpris , peu de temps après , de trou-
» ver ce qui fuit dans la Gazette de Fran-
» ce du 3 Juin de cette année.
"
39
n
» Suivant une lettre écrite d'Italie par
» le pere Bofcovich , aufieur de la Conda-
» mine , de l'académie Françoiſe & de celle
» des fciences ; le docteur Spalanzani , natu-
» ralifte , réfidant à Modene , a fait une dé-
» couverte très curieufe en hiftoire natu-
» relle. Il prétend qu'ayant coupé la tête à
» des limaçons de terre , non feulement ces
» animaux n'en font point morts , mais
» après s'être retirés quelque temps dans
G
146 MERCURE DE FRANCE.
» leur coquille , ils en font fortis de nou-
» veau , pour fe promener fur les plantes
» qui leur fervent de nourriture. Il ajoute
» même qu'il leur eft vena une nouvelle tête
» organifée comme la premiere . Ce fait eft
» trop extraordinaire pour n'avoir pas befoin
d'être confirmé par de nouvelles
» obfervations.
»
»
Je fuis charmé que les miennes puiffent
appuyer celles du fçavant Italien.
» Au refte je doutois beaucoup , en lifant
» cet article , de la réproduction des têtes
nouvelles , parce que des limaçons
» à qui j'avois coupé les quatre cornes
» avant l'hiver , n'en avoient pas enco-
» re reproduir ; mais ces cornes ayant
» recru depuis , il ne me paroît plus im-
·❞ pollible , que les têtes rectoiffent de
même ; & j'efpere en faire l'expérience
>> à l'avenir.
"
Les Limaçons , dit auffi M. de War-
» tel , ne font pas les feuls animaux qui
confervent la vie après qu'on leur a
» enlevé quelques parties confidérables.
Les vipéres , les couleuvres , les lézars
vivent longtemps , quoique coupés
en deux : les fourmis , quand on leur
» a coupé le ventre , fans endommager
leurs partes , marchent , quêtent , & fe
»
FEVRIER. 1769 147

faififfent de leur proie , comme fi
» elles étoient entieres & c.
III.
Séance publique de l'académie de Dijon.
tenue le 7 Août dans une falle du logis
du Roi pour la diftribution des prix
deftinés par M. Legouz de Gerlan , académicien
honoraire, aux éleves de l'école
de deffin.
M. Maret Secretaire , a ouvert la
féance par un difcours dans lequel il a
fait fentir l'influence des honneurs fur
la perfection des arts , & a annoncé que
pour augmenter l'utilité de l'Ecole de
Deffin établie par les foins de Meffieurs
les Elus de la province , M. Legouz
avoit remis trois médailles , pour être
diftribuées aux Elèves de cette école .
Que fon intention étoit que l'on donnât
cette année la médaille d'or qui eft de
la valeur de cent francs à celui qui auroit
fait le meilleur deffin d'après nature ; la
médaille de vermeil à celui des fculpteurs
qui auroit le mieux modelé auffi d'après
nature, & celle d'argent à l'Elève qui ,
parmi ceux qui travaillent à l'ornement ,
auroit donné plus de graces & de vérité
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
à la copie de la boffe , qu'il aura eu pour
modèle.
19
Il a ajouté les Elèves dont les ouvra-
» ges auront le plus approché du mérite
» de ceux qui auront remporté les prix ,
» recevront une couronne de laurier .
» C'est pour diftribuer folemnellement
ces prix , qu'on s'eft affemblé dans ce
» Palais , & la féance a été terminée par
» cette diftribution .
M. Legouz a fait alors un difcours
fur le zèle patriotique & la néceffité
d'encourager les talens .
30
Il a commencé par un court expafé
des devoirs mutuels du peuple & des
gens en place. A cette occafion il a dit ,
c'eft fur de fi grands principes que
Meffieurs les Elus des états généraux
» de cette province , toujours attentifs à
» faire le bonheur des peuples qui leur
» font confiés , toujours occupés de projets
vraiment patriotiques , ont etabli
dans cette ville une Ecole de deffin :
» que de talens ce nouvel établiffement
» ne va t- il pas faire éclorre ! Vous pou-
» vez déjà juger de fon utilité par les
progrès rapides qu'ont fait les Elèves ;
» mais le temps la rendra encore bien
» plus fenfible .
"
"
FEVRIER. 1769. 149
1
L
M. Legouz prouve enfuite la néceffité
d'encourager les talens en faifant voir
que les fciences & les arts fleurirent par
tout où les Artiftes furent protégés &
encouragés , & il montre par des faits
que l'amour de la gloire & celui de la
patrie , enflammant les coeurs de tous les
Bourguignons , il ne faut pour les exciter
aux plus grands efforts , que mettre en
jeu ces deux refforts puiffans.
M. Legouz en finiffant fon difcours a
invité les citoyens à unir les talens les plus
diftingués à la magnanimité de leurs
ancêtres ; il a fait fentir aux Elèves de
l'Ecole de Deffin tout ce que la patrie
a droit d'attendre d'eux , les a exhortés
à regarder les prix qu'on leur propofe ,
moins par la valeur que par l'honneur
de les remporter , & s'adreffant à S. A. S.
Mgr. le Prince de Condé , qui quoique
abfent nous femble toujours préfent ,
& qui a favorifé l'établiffement de l'Ecolede
Deflin , & s'en eft déclaré le protecteur
, il a terminé fon difcours en difant :
» Et vous , Prince ; notre augufte pro-·
» tecteur , fuccefleur & rival des Condés,
» vous avez fait plier nos ennemis fous
» le joug de la victoire ; aujourd'hui vos
» bontés nous éclairent , à votre voix
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
»les talens éclofent . Votre nom fera
** confacré dans nos faftes , comme celui .
» d'un héros qui fçait vaincre & protéger
les beaux arts , & gravé dans
» nos coeurs comme celui d'un être bienfaifant
, d'un génie ami de l'humanité ,
qui mérite fes feules vertus le rang
glorieux où le fort l'a placé.
"
33:
par
I M. de Ruffey , en qualité de Vice-
Chancelier de l'Académie , M. le Chancelier
étant abfent , a pris enfuite
la parole , & après avoir caractériſé le
patriotiſme , après avoir aſſuré que pour
le bonheur des peuples , » cette vertu
» exifte encore parmi nous ». Après avoir
donné , pour preve , l'établiffement de
l'Ecole de Deffin en cette ville , il a dit
en s'adreffant à M. Legouz . Vous venez
de démontrer l'utilité de cetre Ecole ,
» Monfieur , vous avez développé les
» objets de fes travaux , & fait connoître
la rapidité de fes progrès. Je n'ajoute-
» rai rien à des faits dont nous fommes.
les témoins & les admirateurs : mais
» il eft du devoir de l'Académie , dont je
» fuis aujourd'hui l'organe , d'annoncer .
» au public & à la postérité toute la part
» que vous avez à cet établiſſement .
"
9%
M. de Ruffey a rappellé alors toutes .
FEVRIER . 1769. 151
les démarches que M. Legouz a faites
auprès de S. A. S. Mgr . le Prince de
Condé , & auprès de Meffieurs le Elus
des Etats Généraux .
M. de Ruffey en finiffant a exhorté
les Elèves à profiter des avantages que
leur procuroit le patriotifme de MM..
les Elus & de M. Legouz , & les talens
de M. Devosges leur profefleur . Il
les a engagés à s'efforcer de mériter
des récompenfes dont l'appareil avec
lequel elles étoient diftribuées rehauffoit
encore le prix . A cette occafion M. de
R. a loué avec délicateffe plufieurs perfonnes
diftinguées par leur rang dont la
préfence rendoit l'affemblée aufli brillante
que nombreufe .
M. Maret a terminé la Séance par
la proclamation des prix . Il a d'abord
rendu compte de la maniere dont on
avoit procédé au jugement des piéces
mifes au concours , & dans la crainte que
les fuccès des vainqueurs ne les éblouiffent
, & que l'infortune des vaincus ne les
décourageât, il leur a adreffé la parole &
leur a dir :
Ne vous laiffez pas abbatre , vous
» qui n'aurez pas eu le bonheur d'obte
» nir les couronnes qui faifoient l'objet
» de votre ambition . Que votre malheur
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
» vous engage au contraire à de nouveaux
» efforts. Votre courage & votre ardeur
» vous procureront une autrefois de plus
» heureux fuccès.
On a fait apporter enfuite les Deffins
& les modèles qui avoient été jugés dignes
des prix & des acceffit . Le Préfident
de l'affemblée a déchiré les billets qui
cachoient les noms des Elèves , & on
a reconnu que le fieur Meunier Deflinateur
, avoit remporté le prix de deffin ,
& que le fieur Devaux avoit l'acceffit.

Que le prix de Sculpture , avoit été
adjugé au fieur Daudanne dit Duvaudier,
& l'acceffit au fieur Mugnier Sculpteur.
Enfin que le fieur Regnier , étoit l'au
teur de l'ouvrage d'après la boffe , qu'on.
avoit trouvé digne du prix , & le fieur
Leglife de celui qui avoit mérité l'ac
ceffit.
On a fait fucceffivement approcher
les vainqueurs . Ils ont reçu les médailles
& les couronnes de la main de Madame
la Marquife de la Tour du Pin qui avoit
affifté à cette féance , & leur victoire a
été célébrée par des fanfares de trompettes
& de timbales , qu'on avoit placées
dans un veftibule voilin de la Salle où
s'eft faite la diftribution des prix.
FEVRIER. 1769. 153
IV.
L'académie des fciences , belles - lettres
& arts de Besançon , après avoir affifté
le 24 Août dernier à une Meffe avec
motet , fuivi du panégyrique de Saint-
Louis , prononcé par M. l'abbé Dupré ,
profeffeur d'humanité au collège de Befançon
, tint l'après midi une féance publique
au palais de Grandvelle pour la
diftribution des prix . Elle en avoit deux
à diftribuer fur l'éloquence à l'ouverture
des billers , le premier prix fur adjugé
à M. Ethys , commiffaire des guerres
, premier fecrétaire de l'intendance
de Franche-Comté. Le fecond fut par
tagé entre M. Ménard , licentié en Sotbonne
& M. l'abbé Pralet , principal du
College de Lons - le - Saunier ; l'acceffit
fut accordé à Dom Guerrin , prieur des
Bernardins de Rofiere . Les difcours
ávoient ppoouurr oobbjjeett de prouver , Combien
il eft dangereux d'accorder trop de confidération
aux talens frivoles.
Le prix d hiftoire fut adjugé à Dom
Coudret , auteur d'un mémoire confidérable
fur la ville de Vefoul.
Celui des arts fut accordé à M. Normand
, infpecteur des ponts & chauf
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
fées , pour un mémoire fort étendu fur
les différentes efpeces de plantes, de graines
& légumes dont la culture inconnue
ou négligée pouvoit être introduite avec
fuccès : l'importance du fujet & les recherches
qu'il avoit occafionnées , fit
multiplier les acceffit en faveur de Mr
Titon fils , avocat à Lons - le - Saunier ,
Rofier , directeur de l'école véterinaire
à Lyon , & Pericelly , négociant à Befan-
Con
La même académie fit fa rentrée publique
le 30 Novembre dernier , Mr
Guillemin de Vaivre , confeiller au parlement
& préident de l'académie , en
fit l'ouverture par un difcours fait pour
annoncer l'ordre de la féance : enfuite
M. le confeiller Droz , rempliffant les
fonctions de fecrétaire , lut l'éloge
biftorique de feu M. le marquis de
Montrichard , remplacé par M. le comte
de Rouffillon , qui , à la même féance
fit fon difcours de remerciment , & comme
l'académie a un ftatut particulier
pour abréger les complimens , & les
remplacer par quelque chofe d'utile , le
récipiendaire lut en même temps une
differtation fur la cauſe & les effets de
l'entrée des Bourguignons dans les GauFEVRIER
. 1769. 155
fes. Le préfident de l'académie lui répondit
en peu de mots , ce que l'on pou
voit dire de plus flateur dans ces circonftances.
Après quoi M. l'abbé Talbert lut un
poëme , intitulé le Citoyen.
M. Seguin, profeffeur en droit à l'untverfité
, fit après cela la defcription d'une
découverte faite fur le territoire de Jallerange
à quatre lieues de Befançon ,
près de Balançon , terre de M. le maré
chal de Lorge , d'un ancien château avec
des mofaïques & des bains , & d'une
voie romaine qui doit conduire à la fixa
tion de l'emplacement de l'Amagetobrie
des commentaires de Céfar ."
La féance fut terminée par un difcours
de M. l'abbé de Camus , rendant à prou
ver que les magiftrats concourent autant
au bonheur des empires que les guer
riers.
V.
La fociété royale établie à Vergera
fous le titre d'Amis de la patrie , ouvrie
le 18 Octobre dernier fes affemblées an
nuelles qui furent continuées jufqu'au
26. On lut dans ces différentes féaness
un difcours fur la population , fur les
caufes de fa décadence, & fortes moyens
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
d'y remédier , & un autre fur les devoirs
du citoyen ; une diſſertation fur tout ce
qui peut , depuis le fiécle d'Auguſte juſqu'à
préfent , affurer l'opinion où l'on eft
que le domaine de la Bifcaye & les provinces
de Guipuzcoa & d'Alava font partie
de l'ancienne Cantabrie ; une autre
fur l'origine & la formation des métaux ,
& une troifiéme fur les prés artificiels ;
une lettre fur l'utilité des écrits publics
en matiere d'économie & de politique ,
& fur l'importance de cultiver cette
fcience , & une autre où l'on avance que
la population ne dépend pas feulement
de l'agriculture , mais encore de l'induf-,
trie ; enfin on rendit compte des expériences
, obfervations , notices & écrits
que divers auteurs avoient fait pendant
le cours de cette année relativement
à l'agriculture , à l'économie rurale ,
à l'architecture hydraulique,à la minéralogie
, & à la médecine . On examina publiquement
dans les mêmes féances , plu-
Geurs élèves fur différentes parties d'études
; & on termina ces exercices parl'annonce
de trois prix dont deux de mille
réaux , & un de quatre cens ; le premier
doft avoir pour objet quelle eft la méthede
la meilleure & la moins difpendieufe
de battre le grain? Le fecond ,
FEVRIER. 1769. 157.
quelle est la meilleure des trois efpéces
de foufflets employés dans les forges ,
ou de ceux de cuir , ou de ceux de bois,
ou des trompes nommées communément
Ayfarcas ? Le troifiéme , quels feroient
les moyens d'augmenter & d'améliorer
l'agriculture & les troupeaux , ainfi que
les paturages des montagnes de la province
d'Alava .
SPECTACLES.
Académie royale de Mufique.
Sandomir Prince de Dannemarck , Tragédie
Lyrique , en trois actes , repréfen.
tée pour la premiere fois fur le théâ
tre des Thuileries le 24 Novembre
1767 , a été reprife le Mardi 24 Janvier
1769.
Le Poëme eft de M. Poinfinet , de l'Académie
des Sciences & Belles Lettres
de Dijon , & de celle des Arcades de
Rome.
La mufique de M. Philidor .
Nous reviendrons fur cet Opéra dans
le prochain Mercure , il fuffit de dire à
préfent que le Poëte & le Muficien ont
fait à cette reprife des changemens heu158
MERCURE DE FRANCE.
reux , qui ont rendu la fcène plus vive ,
& le fpectacle plus intéreffant. Les principaux
rôles ont été parfaitement exécu
tés par Meffieurs Gélin , Legros , Larrivée
, & par Mefdames Larrivée & Duplant.
Les ballets deflinés avec beaucoup
d'art & de goût , ont eu le plus grand
fuccès. On a beaucoup applaudi la pantomime
noble & expreffive de M. Gardel
& de Mademoiſelle Heinel , qui repréfentoient
dans leur danfe les caractères
de l'amour . Mefdemoifelles Guimard,
Allard , Mion , Pierrot , Duperray ont
reçu les applaudiffemens les plus vifs.
Meffieurs Dauberval & Lani , par la force
& la précifion élégante de leur pas , &
M. Veftris par la majefté & la perfection
de fa danfe , ont fait le plus grand plaifir.
Les arts femblent s'animer par une noble
émulation. La poëfie cherche & trouve de
nouveaux effets en confultant les paffions,
& fubftituant leur action énergique à la
place du merveilleux de la fable ; la mu
fique franchit le cercle qu'elle s'étoit circonfcrit
; elle ofe faire entendre les accens
de la douleur , de la plainte , de la fu
reur , de la terreur , & nous peindre les
fentimens d'un coeur agité. La danfe devient
dramatique & pittorefque . Elle n'a
jamais été fi exercée avec tant de fuccès ,
FEVRIER . 1769. 152
COMEDIE FRANÇOISE.
Hilas & Silvie , Paftorale , &c. Par M.
Rochon de Chabannes , & c. à Paris
chez la Veuve Duchefne * .

NOUS
ous avons promis de remettre cette
piéce fous les yeux de nos lecteurs , lorf
qu'elle ferait imprimée. Elle eft dédiée
à Mademoiſelle Dangeville , cette actrice
célèbre qui a fignalé fur la fcène le talent
Le plus parfait qu'on ait connu , parce
qu'elle le devoit tout entier à la nature.
39
L'Europe, lui dit M. Rochon , vous a
» nommée fa premiere actrice , les gens
» de lettres vous ont reconnue pour leur
Juge , & ceux qui ont le bonheur de
» vous connoître , vous regardent comme
la femme la plus aimable , & l'amie
» la plus intéreflante.
Suit une préface , où l'auteur avoue
qu'il doit à Shakefpear l'idée de for
monftre, c'est - à dire du jeune homme
que les Nymphes de Diane prennent pour
un monftre. Il fe juftifie fur les équivoques
que quelques fpectateurs bien délicats
fans doute , lui ont reprochées . » Si
* On trouve chez le même libraire les Valets
Mattres, ου les tours
du carnaval , comédie en
profe & en un acte du même auteur.
160 MERCURE DE FRANCE.
» l'on veut des Comédies , dit- il , qu'on
n'ôte pas aux auteurs les moyens d'être
" gais , & l'équivoque après l'intrigue
» & la fituation , en eft un des plus furs.
Quel mal fait une plaifanterie , quand
» elle eft gazee ? La perfonne inftruite
lève le voile , la jeune fille le laifle ,
» & perfonne ne fe corrompt.
"
13
M. Rochon ajoute. » La mufique inf-
» trumentale & vocale de cette piéce
eft de M. Goffec , & le public en a été
généralement enchanté . Elle eft char
» mante. Son ouverture qui annonce les
» fêtes de Diane eft du plus grand effet.>
» L'air des fonges eft délicieux , le diver
» tiſſement eft de la plus grande gaîté .
» Je ne dis rien des airs que l'on a chan-
» tés. Ils font imprimés , & tout le mon-
» de les fait par coeur.
La préface finit par des confeils que
Pauteur donne aux Directeurs de province
qui pourroient jouer fa piéce: Il
décrit les habillemens des différens perfonnages
, & ajoute . " Je ne confeille
pas de donner le rôle de l'amour à
» un jeune homme , à moins qu'il ne foit
» jeune & charmant .
Le fond de la piéce eft connu. Nous
nous contenterons d'en citer quelques
traits. Voici par exemple le fcène du
monfire.
FEVRIER. 1769. 161.
Céphife dit à la jeune Silvie.
Eh bien , ma chere amie ,
Pourquoi cette langueur , cette mélancolie !
Vous ne vous plaiſez plus à vivre parmi nous ,
A répéter nos fanfares guerrières ,
A vivre dans les bois à la chaffe des Loups ,
Bravant l'arc à la main les bêtes les plus fières ?
SILVIE.
Ne me rappellez pas ces fêtes homicides ,
Où dans le fein des animaux timides.....
Ah! quelle horreur ! & comment notre brás,
Peut-il trancher ainfi d'heureufes deftinés ,
Non , pour ſe ſignaler par de tels attentats
Je ne crois pas que les Nimphes foient nées.
CEPHI SE,
Et pourquoi , s'il vous plaît ?
SILVIE.
Pour de plus doux penchans ,
Pour des plaifirs plus purs & des périls moins
grands .
Je pourfuivois un jour un cerf des plus ardens ,
La chaleur de la chaffe , à travers les campagnes ,
Avoit lu m'entraîner bienloin de més compagnes.
Un monftre tout à coup à mes yeux le fait voir ,
Marchant fur fes deux pieds d'une grace incroya
*
ble ,
162 MERCURE DE FRANCE.
Le front , l'oeil comme nous , mais le menton plus
A
peu
noir ,
de choſe près à nous autres femblable.
Moi , j'ajufte mon arc pour l'abatre à l'inſtant.
O! prodige ! ma bonne! O ! miracle étonnant !
La bête parle & m'appelle Silvie ;
Et me reproche en foupirant
Lebarbare deffein de lui ravir la vie.
Je fuis épouvantée,& cependant hélas !
Reffentant un tranfport que je ne conçois pas.
Mais bientôt , je me lafle & détourne la tête ,
Et j'apperçois la pauvre bête
Sur les genoux , & me tendant les bras.
CEPHI SE.
Dites la parte.
SILVI
Soit. La patte n'y fait pas.
Ah ! mabonne ! ah ! ma bonne , après ce grand
prodige ,
Puis-je encore chaffer ?
• CEP HISE
Quelle erreur ! Quel vertige !
Vosyeux vous ont trompée ? & dans l'horreur des
nuits ,
Un vain fonge abufant vos crédules efprits.
SILVIE.

Non , c'étoit en plein jour , en plein midi , vous
dis -je , &c.
FEVRIER. 1769. 163
Silvie fait à peu près les mêmes raifonnemens
que Lucinde dans l'oracle.
Elle cite les mêmes exemples , elle peint
les careffes des oifeaux , le tourtereau
fuivant la tourterelle,
:
-La belle a peur tout comme nous je penſe ,
Et le plaifir l'emporte fur la peur.
Elleouvre un bec pour la défenfe ,
Mais qui ne fert qu'à ſon bonheur .
Cette idée est très- jolie.
Regardez -les l'un de l'autre idolâtre ,
Baiffer , lever leurs cous d'albâtre ,
S'attendre , fe chercher , courir, fe becqueter
Et bec à bec voler fans fe quitter.
e
L'un de l'autre idolâtre , eft une faute
de grammaire. Il faut abfolument le pluriel
idolâtres. La même faute fe trouve
dans la fcène fuivante.
Et convenons d'un fait inconteftable ,
Que cette différence eft des plusfavorable.
Il faut favorables , & de plus pour que
la conftruction foit françoife , il faut
mettre convenons d'un fait , c'eft que , & c.
c'eft , ne peut pas être retranché.
Sur-tout qu'en vos écrits la langue révérée ,
164 MERCURE DE FRANCE .
"
Dans vos plus grands excès vous foit toujours
facrée. Boileau.
Mais il faut convenir auffi que ces
fortes de fautes doivent fe pardonner
à l'enthouſiaſme de la compofition , lorf
que l'ouvrage d'ailleurs et plein de chaleur
& d'ame , lorfque les vers font bien
tournés , que les perfonnages difent ce
qu'ils doivent dire , &c. Aufli nous ne
reprocherons pas à M. Rochon quelques
autres inexactitudes de langage , comme
oui , formes tout efpoir , & dans un autreendroit
, ce n'eft pas tropflatteur , & c.
Hilas fe préfente à Silvie qui veut fuir,
Ah ! Cruelle , arrêtez.
SILVIE.
Ah ! Oui , pour m'expofer à vos méchancetés ,
Je ne m'y fierai pas.
HILA S.
Quel trouble vous accable?
SILVIE.
N'êtes vous pas un homme ?
HILAS .
Eh bien , que craignez- vous ?
SILVIE.
Tout ce qu'on en peut craindre.
FEVRIER . 1769 .
HILA S.
Il eft à vos genoux,
.
SILVIE.
C'est encorpis. Ah ! fi tu ne t'arrêre ,
Mon arc, eft en état , & mes fléches ſont prêtes.
Crains ma vengeance & mon courroux .
HILAS.
Je ne crains que ta haine , & c.
Silvie entend du bruit , elle voit fes
compagnes , elle tremble pour les jours
d'Hilas. Elle lui indique une retraite
inacceffible , & s'éloigne . Doris , autre
Nimphe , apperçoit Hilas , mais il ne lui
parle pas. Elle en eſt très piquée , & dit
à Silvie qui revient.
Eh bien , j'ai vâ ta bête merveilleufe ,
Elle a bien de nos traits , mais në voit , ni n'entend .
Etparle encore moins , elle va cheminant ,
Comme un ours , un lion , un cerf, un éléphant ,
Sans détourner la tête , écouter, ni répondre , &c .
L'amour arrive & veut raffurer Silvie ,
mais il ne raffure que Doris qui paroît
réfolue à aller chercher le monftre qu'elle
ne craint plus,
166 MERCURE DE FRANCE.
Silvie s'endort , & l'amour l'enchaîne
avec des fleurs.
Voilà mes fers , & je commande
Et fur la terre & dans les cieux ;
Avec une fimple guirlande
Je méne en lefle & les Rois & les Dieux,
Hilas revient.
Enfin je puis contempler fes attraits ,
Sans allarmer fa pudeur ingénue.
Mais de quel vain plaifir s'enivre ici ma vue !
C'eſtun larcin que je lui fais.
Ce n'eft
pas à l'amant qu'on ne veut pas entendre
,
A profiter d'un tel moment :
L'objet aimé, lui feul , ne craint pas de furprendre
,
C'est toujours lui que l'on attend.
Ce madrigal eft d'une tournure ingénieufe.
La fcène fuivante entre Hilas &
Silvie enchaînée , eft agréable & intéreffante
. Silvie eft d'abord effrayée de
fes chaînes & de la vue d'Hilas. Elle frémit
de crainté lorsqu'il lui avoue que c'eſt.
l'amour qui a tiſſu les liens qui la retiennent.
SILVIE
Mais toute la nature eft libre en fes amours ,
L'oifeau foupire & bat de l'aîle.
FEVRIER. 1769. 167
HILAS.
Mais toute la nature avec le même zèle ,
Se cherche , fe rapproche , & tu me fuis toujours...
SILVIE.
Encore un coup détache cette chaîne ,
Et je croirai tout ce que tu voudras.
HILA S.
Vas , tu ne croiras rien que ton injufte haine,
Etfurement tu me refuferas .
Pardonne fi ma main incertaine , tremblante ,
Se refufe à remplir les ordres d'une amante ,
Tout ces liens n'enchaînent que ton bras ,
Mais ils trompent ta haine , ils arrêtent tes pas.
Je ſuis à tes genoux , tu ne peux t'en défendre ,
Je te parle d'amour & te force à m'en rendre.
Je contemple un front doux où fiége la candeur ,
Des yeux où le plaifir fe mêle à la pudeur ,
Et tu ne peux malgré ta retenue ,
Ni cefler de me voir , ni me ravir ta vuc.
SILVI E.
*
Ne peux-tu m'arrêter fans enchaîner mes pas ,
Perfuade mon coeur & ne l'allarme pas
Hilas fe réfout enfin à dénouer la
guirlande ; il s'y réfout en gémiſſant.
168 MERCURE DE FRANCE.
SILVIE.
D'où vient que tu gémis , & quels font tes
malheurs ?
HILA s.
Chaque noeud que je romps eft mouillé de mes
pleurs ;
Je voudrois le ferrer quand ma main le délie.
• :
Te voilà libre & j'attends le trépas ;
Eloigne toi, Nimphe trop inſenſible;
Fuis , mais en me quittant ne te détourne pas !
Tu me verrois dans ce moment terrible ,
Mourir en te laiſſant échapper de mes bras.
SILVIE.
Non , tu ne mourras point , je céde à ta tendreffe;
De mes foupçons je reconnois l'abus ,
Ils font détruits par ta délicateffe ,
Ma main eſt libre , & mon coeur ne l'eft plus.
Doris vient raconter la victoire que
l'amour qui s'eft enfin fait reconnoître ,
a remportée fur les Nymphes de Diane.
Il leur a amené un peuple entier d'amans ,
& l'on va célébrer fon triomphe par des
danfes & des chants .
La paftorale dramatique eft un genre
de poëfie très - aimable , lorfque la fable
en eftneuve & piquante', lorfque le ftyle
eft
FEVRIER. 1769. 169
eft plein de ce naturel élégant qui joint
la fineffe à la douceur , lorfque la mufique
& la danfe s'entremêlent à propos
aux tableaux divers que forme l'action ,
lorfque des fcènes d'une gaîté décente &
ingénue contraftent avec les fcènes d'intérêt
& amufent l'efptit tandis que
l'ame fe repofe. Tel eft ce genre lorſqu'il
et bien traité ; voyez Issé .
>
Les Etrennes de l'Amour , comédie balles
paroles font de M. Cailhava ,
& la mufique de M. Boyer.
let ;
Nous avons déjà dit un mot de cette
piéce, Nous allons en rapporter quelques
morceaux.
La 4 fcène fe paffe entre l'Amour ,
Mondor & un Abbé.
L'ABBÉ.
L'aimable fils de Cipris n'ignore pas
que je fuis fous fes étendards.
L'AMOUR .
Votre uniforme me l'annonce .
L'ABBÉ.
Au moins je ne fuis encore qu'un petit
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Abbé volontaire , & l'offre de ma main
peut accompagner celle de mon coeur.
L'AMOU r.
C'eft fort bien , mais peu m'importe ...
L'ABBÉ .
Une veuve douce , modefte , aimable
, avoit juré de fuir votre empire , &
quoique ftylé à rendre les femmes parjures
à de pareils fermens , ma conquête
m'a beaucoup coûté.
MOND o r.
Parbleu je défie qu'elle vous ait coû
té autant que la mienne ; je donnai
hier à ma comteffe , pour fes étrennes
une fête de vingt mille livres.
L'ABBÉ.
Bà... Et moi , j'ai préfenté ce matin à
ma belle un madrigal délicieux , en vérité.
L'AMOUR.
Vous êtes tous les deux certains d'un
retour bien tendre !
L'ABBÉ.
Je ne fuis pas vain ; mais je puis me
FEVRIER. 1769. 171
Alatter d'être aimé prodigieufement ; avec
tous les talens d'Ovide on trouve aifément
des Corines .
MONDO R.
Je fuis fûr de mon fait auf . Plutus
court la pofte fur vos terres ; donnezmoi
, fi vous le pouvez , une Pénélope à
réduire , je lui enverrai tant de navettes
d'or... tant de navettes d'or , que fa toile
fera bientôt achevée.
L'AMOUR.
Avant de vous récompenfer , il eſt
bon que je parle à la Dame qui paroît
( à part ) voilà deux originaux d'efpece
différente qui vont être bien humiliés !
MONDOR à part.
C'est ma Comteffe .
L'ABBÉ , à part.
C'est mon incomparable veuve .
MONDOR bas à l'Amour.
Ma fête n'a pas été inutile , on vient
fe féliciter avec vous de m'avoir captivé.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
L'AMOUR , malignement.
Vous êtes un heureux mortel .
L'ABBÉ , bas à l'Amour.

Ma belle veuve a médité fur mes
vers ; elle vient prier le dieu des coeurs
de lui conferver le mien.
L'AMOUR , d'un ton railleur.
Rien ne vous a réſiſté.
L A COMTES SE.
L'amour veut-il permettre que je lui
falle une révérence ? Ah ! vous voilà ,
Monfieur Mondor... à l'Amour. Je me
flatte d'avoir une réputation formée dans
votre empire ... Eh ! c'eft encore le petit
Abbé. à l'Amour. Sans doute que mon
nom eft gravé en lettres d'or dans vos
temples ; mais en vérité , c'eſt que je fuis
enchantée de me trouver ainfi en pays de
connoiffance.
L'AMOUR .
Vous arrivez à propos , Madame , pour
décider auquel de ces Meffieurs je dois
votre coeur. Ils penfent tous deux l'avoir
rangé fous mes loix.
FEVRIER . 1769. 173
Mondor veut parler de fa fête .
LA COMTESSE.
.
A propos , de votre fête , je vous félicite
, elle vous a fait honneur dans le
monde... Je ne fçais pas trop pourquoi :
lorfqu'on a fait l'éloge de votre cuifinier
de vos muficiens , de votre artifi
cier , du demi bel efprit qui ordonne
tout cela , vous m'avouerez qu'il ne
vous refte qu'un bien petit mérite .
·
Mondor eft éconduit , & de défeſpoir
il va fe marier.
L'AMOUR lui chante le couplet fuivant.
Que votre deflein fçait me plaire ,
Vous ferez un très-bon époux.
Pour venir folâtrer chez vous
Je quitterai fouvent Cythere ;
En attendant recevez mon bandeau ,
C'eft le meilleur cadeau
Que je puiffe vous faire.
(
L'ABBÉ.
Un amant difgracié ne rit que du bout
des lévres ; me traiterez vous auffi cruellement
?
Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
LA COM TESS E.
Comme vous le méritez .
L'ABBÉ .
Je fuis trop Aatté.
LA COM TES SE.
En effet le moyen de lui réfifter !
>
il est tout charmant , au moins mon petit
Abbé !
L'ABBÉ.
De grace épargnez ma modeftie.
à l'Amour.
Vous entendez .
L'AMOUR.
Mieux que vous.
LA COMTES SE.
Oh ! çà , devinez le motif qui m'a engagée
à fouffrir vos affiduités .
L'ABBÉ.
Un fat diroit hardiment que c'eft fon
mérite ; mais je n'oſe .
FEVRLE R. 1769 175
LA COMTES SE .
Et vous faites bien. Je voulois,fimplement
voir fi votre déclaration feroit galante
, fpirituelle ou mauffade.
L'ABBE' à l'Amour.
Madame plaifante. "
L'AMOUR .
Oui , la plaifanterie commencé à devenir
férieufe.
LA COM TEAS SET
Sçavez - vous quelle eft à - préfent ma
plus forte envie.
LA BEBE'.
Mais celle de me fixer , je penfe.
LA COMTESSE.
L
Tout au contraire contraire , celle de voir fur
quel ton vous recevrez votre congé ; allons,
Monfieur l'Abbé , un petit madrigal
pour chanter votre retraite.
L'A B BE'.
Quel vertige ! je tombe des nues.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
? L'AMOUR.
Vous avez tort pourquoi ne pas
faire un choix conforme à votre état ?
Ecoutez-moi ?
Il chante :
Un militaire fémillant
Qui ne veut plaire qu'en paffant ,
Doit de la coquette
Brufquer la conquête.
Qu'un robin doucereux
Près d'une beauté rigide ,
Par fon air timide ,
-
Hâte l'inftant d'être heureux.
?
Chez une jouenfe ,
Un financier a droit ,
སྐྱ་
Sur une carte malheureufe
Peut s'établir un droit ;
Mais la faufle prude
Qui veut ménager en fecret
Une tendre habitude
Eft le lot du petit collet.
Tenez , je vous fais préfent de mes
tablettes. Vous y trouverez le nom des
femmes qui affichent la réforme. Faitesen
votre profit.
!
FEVRIER. 1769. 1/7
LA COMTESSE.
En effet , ne vous adreffez plus dans
le monde , à ce qu'on appelle une jolie
femme, vous partageriez à la vérité , avec
fon fapajou , fon perroquet & fes fenames
, l'honneur de l'amufer à fa toilette ;
mais qu'est ce en comparaifon du rôle
intérelfant que vous pourriez jouer auprès
de ces beautés que l'âge rend défoeuvrées
... vous m'entendez ?
L'ABB E '.
On ne peut pas mieux , Madame : je
me fuis trop preffé de vous adrefler mes
voeux ; je conviens de mes torts ; mais
le bonheur de vous plaire me paroît
trop précieux pour le perdre de vue , &
j'efpere que dans deux ans , oui dans
deux ans à peu près , vous voudrez bien
recevoir mon hommage . à l'Amour . Je
fors enchanté de votre préfent . à la Comseffe.
Et flatté du plus tendre efpoir : dans
deux ans donc , ma belle Dame... Oui ,
dans deux ans
Il y a de l'efprit & de la fineffe dans
cette ſcène , qui a été très- bien jouée .
Madame VESTRIS a joué trois fois le
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
rôle d'Alzire , le famedi 21 , le lundi 23 ,
& le dimanche 29 Janvier ; toujours avec
le même fuccès . M. Lekain s'étant trouvé
incommodé le jour de la feconde repréfentation
, ce fut M. Molé qui joua le
rôle de Zamore dans cette tragédie ſublime
, le chef d'oeuvre du grand homme
qu'avec la plus faine partie des gens de
lettres nous oferons nummer , avant la
postérité , le plus dramatique de tous les
auteurs qui ont illuftré la fcène ..
Ce fut un fpectacle très intéreffant pour
les amateurs de voir le rôle de Zamore
rempli fucceffivement par deux grands
acteurs d'un genre différent , avec la di
verfité des moyens & des organes que
nature leur a donnés.
la
La veille on avoit donné une repréfenration
de Dupuis & Defronais , drame
plein d'intérêt dans l'action , & de vérité
dans les détails , où l'auteur trouve le fecret
d'attacher fi fortement avec un fonds
fi fimple. Cet ouvrage fur joué avec autant
de fenfibilité qu'il étoit entendu des
fpectateurs , par M. Brizard & M. Molé ,
& par Madame Préville , dont le jeu noble
& vrai devient plus cher aux fpectateurs
éclairés, à mesure qu'ils en apperçoivent
toutes les fineffes & toutes les reffources.
FEVRIER . 1769. 179
On a donné , le jeudi 26, Janvier 1769 ,
la premiere repréſentation de l'Orphelin
Anglois , drame en trois actes & en profe .
Nous en rendrons compte dans le prochain
Mercure.
Tot L
lo toba
ingbilov ona be ..
COMÉDIE ITALIENNE.
ACTEURS :
LUCILE. 19. Mde Laruette.
TIMANTE.b s4a5h2700i pM.Laruette.
DORVAL pere.
DORVAL fil
BLAISE b
JULIE 9
M. Nainville .
حرط
M.Clairval .
M. Cailfot .
Mile Defglans .
Le théâtre représente un cabinet de toilette.
; 2 paned aroa eta
a.im si fos 1. Et nol : oda t
LUCILE
UCILE eft occupée de fa coeffure
le jour de fon mariage eft , dit- elle le
plus beau jour de fa vie, Blaife , fan pere
nourricier , en feta témoin . Quoiqu'il pleu
re encore la perte de fa femme , il ne
pourra s'empêcher de partager le bonheur
de Lucile. Dorval fon amant arrive avec
tranfport. Jamais Lucile ne lui parut G
10
Hv
180 MERCURE DE FRANCE.
belle. Il craint que fon bonheur ne foit
un fonge.
ATR :
Quel reveil ! Quel enchantement !
Autour de moi dans ce moment
Le charme heureux du fentiment
Répand une volupté pure ,
Et comme vous tout eft charmant
Des fleurs qui parent la verdure
Nous allons être couronnés.
Ce jour brillant eft la peinture
Des jours qui nous fant deftinés.
Tout s'embellit dans la nature CAN
Aux yeux des amans fortunés,
Timante vient en robe de chambres
il reffent la félicité de fes enfans ; il en
fait la fienne.
Nous ferons bonne chere ,
Chacun fon rôle , & c'eft le mienz
A la nôce de ma Lucile
La belle humeur préfidera 5´
Si l'enpui nous vient de la ville ,
OUL
abanoj st
A la ville au plus vite il s'en retournera.
AIR:
Autour de moi j'entends , je veux
Que tout le monde foit heureux ;
24422
FEVRIER. 1769. 181
On perd tout ce que Fon entaffe';
C'est pour repandre que j'amaffe :
Autour de moi j'entends , je veux
Que tout le monde foit heureux,
De tant de bien
Hélas ! Que faire ? -
Mon néceflaire
A moi n'eft rien ...
>
Ba toit paifible où je fomeille ,
Un bon dîner , un bon habit
D'un bon vin qui me rejouit
A mes repas une bouteille ,
Et tout eft dit.
Quand j'ai dîné , quand j'ai dormi ;
De tant de bien , hélas ! Que faire ?
Oh ! je fçais bien qu'en faire ,
Une bonne affaire.
D'un malheureux faire un ami.
On perd tout l'or que l'on entaffe, &c.
ร Il demande à Dorval fi fon pere eft
levé.
La nobleffe
Eft pareffeufe en temps de paix ;
Ce n'eſt pas un reproche au moins que je lui fais ;
Car je voudrois que la mollefle
Fûr le prix des travaux guerriers :
182 MERCURE DE FRANCE
Et je refpecte la vieillefle
Qui repole fur fes lauriers.
2.19
Dorval paroît auffi en robe de cham
bre. Il trouve Lucile charmante ; chez
nos enfans point de façons , dit Timante
:
Nous y ferons toujours les maîtres ;
Ma fille , je m'en tiens aux moeurs de nos ancêtres.
Je fçais bien qu'aujourd'hui l'on fuit fes vieux
parens ,
Comme de vieux cenfeurs & d'ennuyeux tyranss
Mais garde- toi de jamais prendre
Cet ufage denaturé."
[...
On apporte du thé & du vin de Ro
ta pour le déjeuner. Ils chantent leur
bonheur , & c'eft dans ce moment que
fe forme le quatuor, morceau admirable
pour l'expreflion , & dont l'effet ne peut
ni fe peindre ni fe déviner.
Blaife que Lucile attendoit avec im
patience , arrive enfin ; la trifteffe eft fur
fon vifage ; on le laiſſe un moment ſeul ,
qu'il furvient du monde.
parce
Ce beau lieu , tout ce qui l'habite ,
Tout quitter pour venir être pauvre avec moi!
C'eft inutile, il faut d'abordêtre honnête homme
FEVRIER. 1769. 1837
On ne peut fans cela vivre en paix avecfoi.
On fe fent là je ne fçais quoi ,
Et l'on ne dort pas d'un bon fomme.
AIR :
Ah ! ma femme , qu'avez- vous fait ?
Méchante mere !
De la mifere
Voilà l'effet .
La pauvre enfant ! quelle pitié ;
Elle a pour moi tant d'amitié ! -
Et moi je viens lui percer l'ame !
Ah ! ma femme , & c.
Elle aime un amant qui l'adore ,
Un jour de plus , une heure ecore
Ils alloient être unis.
Hélas ! fille trop chere !
Du crime de ta mere
C'est toi que je punis.
Quitter ces beaux habits !
Retourner au village !
Y preffer mon laitage !
Y garder mes brébis !
La pauvre enfant ! &c .
On ne fçait rien , fi je me tais ;
Ma fille eft à fon aiſe ,
Et fon coeur eft en paix.
Que dis- tu , Blaife t
Que je me taife
184 MERCURE DE FRANCE.
Jamais , non , non , jamais.
On ne fçait rien...
Ma femme eft morte ;
On ne fçait rien. ..
Eh ! bien ,
Qu'importe ?
Je le fçais bien ;
La bonne foi ;
Voilà ma loi.
La mufique de ce monologue , fouvenue
du jen pathétique de l'acteur arrache
des larmes . Lucile s'ekt enfin échappée
pour venir joindre Blaife.. Je viens
vous affliger , lui dit-il .
On va tous marier , c'eſt pour vous une fête ;
Et moi je viens la troubler.
Tout vous rit , toutvous plaît dans ce lieu magnifique.
Un pere opulent , un époux
Riche , aimable & digne de vous ;
Quelle comparaiſon avec mon toit ruſtique !
Mais , ma fille , crois - moi , fans faire des jaloux ;
On peut être heureux parmi nous ,
Avec la paix & l'innocence ;
Et la fortune , & la naiffance
N'ont pas de biens plus vrais , ni de plaisirs plus
doux.
FEVRIER. 1769.
485 -
LUCILE.
Hélas ! que j'aime à vous entendre
Avec un fentiment fi naïf & fr tendre ,
De votre obfcurité vanter ainfi les biens !
BLAISE.
Eftime- les , ma fille , ils vont être les tiens.
La fortune a changé de face ,
Ton malheur eft d'avoir commencé d'en jouir.
LUCILE.
Que dites-vous ? Quelle difgrace !
BLAISE.
Il n'eſt plus temps de t'éblouir.
LUCILE.
Comment!!
BLAIS 1.
"
Chez moi l'enfant qui fut mis en nourrice?
Ce n'eft pas toi.
LUCILÉ .
Qu'entends -je ?
B. L. A IS. E.
On fit à mon infçu
Cet échange qui m'a deçu ¿
186 MERCURE DE FRANCE.
Ta mere a révélé fon coupable artifice.
Elle a trompé Timante.
LUCILE fejettant dansfes bras.
Ah ! mon pere !
BLAIS E.
Jé fens
Combien je fuis cruel. Haïs- moi , j'y confens.
Mais j'ai dit ce que j'ai dû dire . "
LUCILE.
Mon pere !
BLAISE.
Adieu , je me retire.
LUCILL
Quoi ! vous m'ôtez mon ſeul appuie
Ah! puifque je retrouve un pere,
Laiflez- moi pleurer avec lui ,
Non pas ma honte ; hélas ! mais celle de ma mere.
Elle a donc fait l'aveu de ce crime caché?
BLAISE.
Hélas ! crois-tu que je l'invente ?
LUCILE.
Ah ! Dorval ! C'en eft fait , le voile eft arraché,
Pardonnez la douleur , les regrets d'une amante.
FEVRIER. 1769. 187
Non ,je ne rougis point d'un pere homme de bien ,
Et le fort que m'eût fair Timante
Ne me fait point hair le mien ;
Mais Dorval , mais l'amant que j'aime ,
Hélas ! que j'aimerai toujours !
BLAIS E.
Ma fille , à tes regrets je laifle un libre cours ;
Mais tu fçais ton devoir , je m'en fie à toi-même.
LUCILE.
Ne vous éloignez-pas.
BLAIS E.
Ma fille , j'attendras,
LUCILE .
Il attendra ! je le ſuivrai .
Elle déplore fon infortune & celle de
Dorval. Il paroît & la trouve en pleurs.
Elle fort fans vouloir lui en dire la caufe ,
mais en lui annonçant qu'elle ne doit plus
le voir. Il demande à fa fuivante Julie
l'explication de ce changement fi fubit .
Elle lui répond que Blaife feul en doit
fçavoir le mystère , que c'eft depuis fon
entretien avec Lucile qu'elle a paru a paru fi affligée.
Blaiſe reparoît & Dorval s'adreſſe :
188 MERCURE DE FRANCE.
à lui ; il veut abfolument fçavoir quel
obftacle s'oppose à fon bonheur.
BLAISE.
C'eft à Lucile à vous le dire .
DORVA L.
Ceft à toi. Je veux le fçavoir.
Parle , parle , ou crains ma colere ,
LUCILE paroiffant avec Timante.
Modérez-vous , Dorval , & refpectez mon pere.
DOR VAL.
Lui ! votre pere !
Lni !
TIMAN TE.
Il l'eft ! j'en fuis au défefpoir !
DORVA L.
TIMAN TE.
Blaile en a la preuve , & je viens de la voir .
DOR VA L.
Blaife le
pere
de Lucile !
LUCILE.
Dorval , épargnez-vous une plaintë inutile.
FEVRIER. 1769. 189
Vous perdre eft mon malheur , le fuivre eft mon
Adieu.
devoir.
Timante & Doryal la retiennent.
TIMANTE à Blaife.
Tu me fais bien du mal .
BLAIS E.
Hélas ! je le partage.
TIMANT E.

Vas , je në t'en aime pas moins :
Je t'en eftime davantage.
Mais moi me voilà feul & dans l'affliction ;
Riche , mais bientôt vieux , délaiflé , fans famille;
Blaiſe eft bien plus heureux , il retrouve ſa fille ,
Et fait une belle action .
Vous pleurez tous ; mon fort vous touche & vous
afflige.
Eh bien , pourquoi vous affliger ? 】
A nous quitter qui vous oblige ?
Si le fort eft injufte , il faut le corriger.
Lucile , laiffons dire Blaife';
Comme nous qu'il soit à fon aife ;
Et qu'il laiffe en paix mes vieux jours.
Sois ma fille , je veux que tu le fois toujours.
Dorval le fils tranfporté de joie , ajou
190 MERCURE DE FRANCE.
te qu'il faut garder le fecret fur la naiſfance
de Lucile , mais elle s'y oppofe ; &
à l'exemple de fon pere , elle ne veut rien
déguifer. Timante fe charge de porter la
parole , & de dire tout au pere de Dorval.
Celui- ci paroît. Timante lui demande
s'il tient au préjugé de la naiffance . Dorval
lui répond :
De ceux de mon état je n'ai point la foiblefle ,
Et pour moi l'habitude à penſer noblement
Fait tout le prix de la nobleſſe .
TIMANT E.
Et fi je vous dis que Lucile
Eut de pauvres gens pour aïeux ;
Des laboureurs ?
DORVAL pere.
Eh ! bien des laboureurs ; tant mieux
C'eſt une clalle honnête autant qu'elle eft utile
Ah !
TIMANT E.
que c'est bien penfer !
DORVAL pere.
Et qui les avilit ?
L'ingratitude & la fottife ;
Moi j'eſtime , quoi qu'on en dife ,
L'honnête homme qui me nourrit.
FEVRIER. 1769. 191
Enfin le fatal fecret échappe de la bouche
de Timante ; & Dorval apprend que
Lucile eft fille de Blaife .
TIMANTE avec inquiétude .
Eh! bien ?
DORVAL pere.
Vous m'avez interdit !
TIMANTE triftement
Faut- il congédier la fête ?
DORVAL pere.
Non , mon ami , Blaife eft honnête ,
Et la probité l'ennoblit.
TIM ANTE.
Venez mez enfans ; la nobleſſe
Avec nous veut bien s'oublier.
DOR VA L pere.
Ce n'eft point fe méfallier
Que d'admettre chez foi l'honneur & la fagefle
BLAISE.
Monfieur , nous n'oublierons jamais ce que nous
fommes,
192 MERCURE DE FRANCE.
DORVAL pere.
Mon ami , trop heureux les hommes
Qui par le coeur font vos égaux,
La piéce eft terminée par une petite
ftre de village.
II y a de l'intérêt dans cette comédie.
Si on ne le trouve pas auffi développé ,
auffi approfondi à la lecture qu'à la repréfentation
, c'eft qu'il faut fe fouvenir que
le poëte affervi au muficien , doit lui laiffer
beaucoup à faire & atténuer les propres
forces pour mettre en jeu les fiennes.
L'ouvrage eft en général écrit avec autant
de facilité que de naturel . Il n'y a point
d'affectation d'efprit , ce qui eft le plus
grand défaut après la platitude ; il y a des
vers très- heureux , & fur- tout il regne
d'un bout de la pièce à l'autre une forte
d'enthouſiaſme de bonté & de vertu qui
fe communique au fpectateur , & qui lui
fait éprouver le fentiment le plus doux
pour les ames honnêtes , celui de voir exprimer
ce qu'elles reffentent ; mais il
faut abfolument la voir repréfenter pour
connoître tout ce qui réfulte de l'accord
heureux de la mufique & des paroles , &
du jeu d'acteurs tels que M. Caillot &
M.
FEVRIER. 1769. 193
M. Laruerte , qui ont reçu de la nature
tous les dons néceffaires pour concevoir
fortement un ouvrage , & exécuter ce
qu'ils ont conçu.
SCIENCES.
ASTRONOMI E.
On a annoncé dans le Mercure de Janvier que
´M. Euler a réfolu le problême des trois corps . La
lettre ſuivante donne une idée plus exacte de fon
travail fur ce fujer.
LETTRE écrite par M. L. EULER , aux
différentes academies dont il eft membre.
MESSI ESSIEURS , ayant l'honneur d'être
agrégé à votre illuftre corps , je prends
la liberté de vous rendre compte ,
des travaux dont je me fuis occupé
depuis la perte de ma vûe , & à laquelle
ont fuppléé M. Krafft & monfils
aîné , qui , en exécutant mes idées ,
les ont fouvent pouffées plus loin par
leurs propres lumieres.
Le premier ouvrage que j'ai entrepris,
eft la Dioptrique , & M. Krafft eft le feul
I
194 MERCURE DE FRANCE.
qui m'a aidé dans cet ouvrage , que j'ai
enfin réuffi , après les importantes découvertes
qui y ont été faites depuis quelqué
temps , de porter à fon plus haut degré
de perfection . Le tout eft compofé de
trois volumes ; dans le premier j'ai développé
les premiers principes de toutes les
qualités qu'exige la perfection des différens
inftrumens de Dioptrique , ayant
principalement eu égard aux différentes
efpeces de verre. Le fecond volume.contient
l'application aux lunettes & télefcopes
: & le troifiéme traite des microf
copes. Je me fatte d'y avoir porté les
uns & les autres de ces inftrumens au
plus haut degré de perfection dont ils
font fufceptibles , & j'ai râché fur- tout
de ramener les calculs à l'ufage de la
pratique. Cet ouvrage étant entierement
achevé , je l'ai préfenté , il y a quelque
mois , à l'académie impériale des fciences
de St Petersbourg , & elle a bien
voulu ordonner qu'il fût imprimé inceffamment.
J'efpere qu'il paroîtra bientôt
après mon calcul intégral , dont les
deux premiers volumes font déjà imprimés
, & dont le troifiéme fuivra de
près.
Depuis ce temps j'ai repris , avec ,
FEVRIER. 1769. 199
l'aide de mon fils , les recherches fur le
mouvement de la lune , à l'occafion de
la queftion que l'illuftre académie royale
des fciences de Paris vient de propofer
pour le double prix de l'année 1770 %
& après avoir bien examiné la fource de
tous les défauts auxquels eft encore aſſu➡
jettie la maniere ordinaire de repréfenter
le mouvement de la lune , & à laquelle
j'avois autrefois donné les premieres
idées , j'ai enfin découvert une autre méthode
tout à fait différente de réduire ce
mouvement au calcul aftronomique.
Cette nouvelle méthode fatisfait pleinement
aux équations différentio- différentielles
, que la théorie fournit pour
cette recherche , & maintenant toutes les
inégalités fe trouvent fi bien détermi
nées , qu'il n'en refte plus aucune qui foit
affujettie au moindre doute , & à préfent
on peut être bien convaincu que
l'équation féculaire ne fçauroit être caufée
par les forces du foleil & de la terre ,
ni d'aucune autre planete..
Mon fils a déjà commencé de réduire
mes formules à des tables aſtronomiques,
dont la forme fera entierement différente
de celles qu'on a faites jufqu'ici ; &
j'ofe affurer qu'elles détermineront auffi
Lij
196 MERCURE DE FRANCE
beaucoup plus exactement le lieu de la
lune , & même par des calculs incomparablement
plus aifés. Mon analyſe a encore
cet avantage , qu'on peut pouffer la
précifion auffi loin que l'on voudra , en
forte , par exemple , que l'erreur ne furpaffe
pas même une feconde , le tout
uniquement pour le fecours de la théorie.
Il fera important d'appliquer cette méthode
au mouvement des planetes principales
, dont les tables obtiendroient parlà
une conftruction tour à- fait différente
& beaucoup plus propre pour l'ufage ;
j'efpere aufli que ma méthode pourra rendre
de très - grands fervices pour mieux
repréfenter les inégalités que les planetes
de Saturne & de Jupiter fe caufent par
leur action mutuelle .
Cette découverte me paroîr fi importante
, que je tâcherai de la rendre publique
auffi-tôt que mon fils pourra achever
le calcul des tables , fans attendre l'e
jugement de l'académie royale des fciences
de Paris fur cette queſtion.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond
reſpect , Meffieurs , votre très humble
& très-obéillant ferviteur L. Euler . A
St Petersbourg ce 21 Octobre V. St. &
1 Novembre N. St. 1768.
FEVRIER. 1769. 197
ARTS.
GRAVURE.
I.
Le Ménage ambulant. Eftampe d'environ
douze pouces de haut fur treize de
large , gravée par le fieur Varin d'après
le tableau de Wauvermens . A
Reims chez l'auteur , & à Paris aux
adreſſes ordinaires de gravure. prix
une livre quatre fols.
NE femme qui voyage avec fa famille
& fes uftenfiles de ménage qu'elle
fait porter par un âne , a donné le nom
à cette jolie eftampe. Un cavalier en occupe
le milieu & fe fait aifément remarquer
par la beauté du cheval fur lequel
il eft monté. On connoît le talent
fupérieur de Wauvermens pour peindre
les chevaux , & celui- ci eft très- bien deffiné.
Le graveur , par un burin précieux
& fini , s'eft montré le rival du peintre :
fon eftampe fera recherchée des amateurs.
1 iij
398 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Varin promet d'en publier bientôt
le pendant qui -ne fera pas moins intéreffant.
Le même graveur a mis au jour le portrait
de Meffire Alexandre- Angelique de
Talleyrand - Périgord , archevêque de
Trajanapole , & coadjuteur de l'archevêché
de Reims . Ce portrait renfermé dans
un ovale & de format in folio , a été
peint par M. Wilbant. Il fe diftribue aux
mêmes adreffes. Prix une liv . quatre fols.
II.
Pfyché & l'Amour. Cette eftampe , de
format in folio , et gravée par Nicolas
Ranfonnette , d'après le tableau de Ra
phaël , de trois pieds ideux pouces de haut
fur deux pieds quatre pouces de large.
Elle fe trouve à Paris chez l'auteur Place
Maubert , chez un marchand bonnetier
près la rue des Noyers . Prix , une liv.
quatre fols.
III.
Le Jardin d'Amour. Eftampe allégorique
de feize pouces & demi de haut fur
vingt - deux de large , gravée par Louis
Lempereur , d'après le tableau de P. P.
FEVRIER . 1769. 199
Rubens . A Paris chez Lempereur ,
graveur du Roi , rue Saint- Jacques ,
la premiere porte cochere au - deffus du
Petit - Marché.
Cette compofition a toujours été regardée
comme une des plus riches & des
plus agréables de Rubens. Cet habile
maître emprunte ici le langage ingénieux
de l'allégorie pour exprimer les charmes
d'une vie paffée fous l'empire des amours.
Le lieu de la fcène eft dans un jardin voluptueux
où l'on apperçoit le palais de
l'amour . Un rofier , fymbole de volupté ,
paroît à l'entrée , un enfant y cueille des
Aeurs , & véritable papillon apprend aux
belles à connoître un volage ; un autre
amant difcret fuit en filence la route
fombre du plaifir ; un doigt qu'il a mis
fur la bouche , leur affure qu'il fçait taire
les mystères qu'on y célèbre. Plufieurs
grouppes de jeunes amans expriment dans
leurs attitudes & dans leurs regards les
différens degrés du fentiment qui les
anime. Il faut fuivre tous les détails de
cette compofition ingénieufe avec l'amateur
éclairé qui en a donné une defcription
raifonnée . Cette defcription fe diftribue
avec l'eftampe qui a encore le mé-
,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
rite de nous offrir le portrait de Rubens
qui s'eft peint dans fon tableau avec fa
famille. On doit applaudir au choix qu'a
fait ce maître du coftume efpagnol qui
par lui- même eft très riche , très- élégant
& très- propre , par conféquent pour pein
dre les graces & la beauté. M. Lempereur
par un travail fini & foigné a cherché à
faire paffer fur le cuivre le charme du tableau
qu'il copioit . Ses tailles variées avec
intelligence, & fçavament ménagées , rendent
la couleur & le caractère propre des
objets , & donnent au tout enfemble
beaucoup d'effet & d'harmonie.
I V.
Almanach iconologique , année 1769.
cinquiéme fuite , comprenant les mufes.
Prix s liv . broché , & 7 liv . 4 fols
relié en maroquin ; à Paris chez Lattré ,
graveur rue Saint- Jacques , à la ville
de Bordeaux .
Cette nouvelle fuite ne fera pas moins
accueillie que les précédentes , & M.
Gravelot , habile deffinateur à qui nous
la devons , a cherché à fatisfaire également
l'artifte & l'amateur par l'élégance
du deffin & le bon choix des attriFEVRIER.
1769 . 1769. 201
buts allégoriques . L'explication claire &
précife qu'il a donnée de ces attributs en
facilitent l'intelligence , & rendra fa nouvelle
iconologie d'un ufage plus commode
& plus univerfel.
Tableau Topographique des environs
de Paris . Prix une liv. dix fols broché
& deux livres relié ; à Paris chez Pafquier
rue Saint-Jacques.
Il faut joindre à ce tableau topographique
des environs de Paris , celui de la
capitale , & qui eft intitulé petite commodité
Parifienne. Il fe diftribue chez le
même graveur
, & tous les deux enfemble
feront un guide commode & utile
pour ceux qui defirent trouver la fituation
des lieux , des rues & des édifices qu'ils
ignorent ou qu'ils veulent fe rappeller.
202 MERCURE DE FRANCE.
BIENFAISANCE.
Concert extraordinaire au profit des écoles
royales gratuites de deffin.
Ν ON donnera le Jeudi 15 Février , un
grand Concert dans la gallerie de la
Reine aux Thuileries . Ce Concert s'exécutera
au profit des Ecoles royales gratuites
de deffin , avec la permiffion de
M. le Comte de Saint - Florentin , & du
confentement de MM . les Directeurs du
Concert Spirituel , qui ont voulu concou
rir à des vues fi bienfaifantes .
M. Gaviniès auffi connu par fon défintéreflement
que par fes rares talens ,
animé par un zèle vraiment patriotique ,
a rafflemblé un très grand nombre de
Muficiens célèbres , qui fe font honneur
de fuivre fon exemple & de le feconder.
Mademoiſelle Fel , recommendable
par les qualités eftimables de fon coeur ,
autant que par la beauté de fa voix , &
par le goût de fon chant ; MM. Legros ,
Durand , Duport , Bezozzy & beaucoup
d'autres célèbres Artiſtes , dont les noms
FEVRIER . 1769. 203
ne nous font point parvenus , s'empreffent
de contribuer à cette action généreuſe
, & à la perfection de ce Concert .
De pareils traits de Bienfaifance font
bien dignes d'intéreffer les citoyens ama.
teurs de la mufique & du bien public.
Nous nous emprefferons toujours d'inférer
dans notre journal les actions généreufes
, & les noms des homines fenfibles
& bienfaifans , lorfqu'il nous fera
permis de trahir leur modeftie. Quel
éloge ne doit on point , par exemple, au
bienfait de M. le Comte , Vinaigrier
ordinaire du Roi , qui vient de donner
trois mille livres aux écoles gratuites.
L'argent ne peut être placé à un plus haut
intérêt: quel profit n'en réfultera til point
pour le bien de l'humanité , & pour l'utilité
des arts & de la nation !
ANECDOTES
I.
LA premiere fois qu'on repréfenta la
Tragédie d'Inès de Caftro ; lorfque fes
enfans parurent parurent fur la fcêne , le
parterre en plaiſanta beaucoup . Made-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
moifelle Duclos qui jouoit Inès , s'inter
rompit en difant avec une forte d'indignation,
ris donc,fot de parterre , à l'endroit
le plus beau. Elle reprit enfuite fon couplet
les enfans furent applaudis , & la
piéce eut le plus grand fuccès.
I I.
Dans une Cour d'Allemagne , des Comédiens
François repréfentoient la vie
eft unfonge, Comédie de M. de Boiffy. Le
Roi de la piéce s'étoit décoré d'un cordon
bleu cela déplut au prince qui affiftoit
à la repréfentation ; un Chambellan
fut chargé de faire difparoitre cet ornement.
Mais l'acteur indocile craignant
de n'avoir plus de majefté , rentra fur la
fcène fans obéir : le Chambellan le fuivit ,
lui arracha le cordon bleu en plein Théa
tre , & joua très - bien fon rôle.
III.
9 Mile Woffington , actrice de Londres ,
fortant de jouer un rôle d'homme , dit en
rentrant au foyer , en vérité , la moitié du
parterre vient de me prendre pour un homme;
à quoi cela fert il , lui répondit malignement
une Comédienne , fi l'autre moitié
7
FEVRIER. 1769 205
du public fçait précisément le contraire.
I V.
Un Huiffier venoit d'acheter la Mairie
d'une petite ville , & haranguoit le gouverneur
qui faifoit fon entrée . La harangue
du nouveau maire étoit remplie de
traits équivoques contre le gouverneur.
Celui - ci pour s'en venger , lui dit , ne
m'en donnez-vous pas copie ? C'étoit affez
le faire reffouvenir qu'il avoit été
Huiffier.
MUSIQUE.
I.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
IL
Quatre concerts pour le clavecin ou
pour l'orgue avec accompagnement de
deux violons , alto - baffe , contre - baffe
& deux cors ad libitum , dédiés à for
Alteffe Monfeigneur le Duc d'U **
Compofés par J. P. van den Bofch , au
vre troiliéme , prix 12 liv. A Paris chez
M. le Menu , Auteur , Editeur & Mar
chand de mufique de feue Madame la
Dauphine , rue du Roule , à la Clef d'or.
III.
Sei fonate di cembalo e violino , dedicate
à Madama Brillon de Jouy , da
Luigi Boccherini di Lucca . Gravées par
Madame la veuve Leclair . Opera quinta
Hovamente ftampata à fpefe di G. B
Venier. Prix 9 liv. Plufieurs de ces piéces
peuvent s'exécuter fur la harpe. A
Paris chez M. Venier , Editeur de plufieur
ouvrages de mufique , à l'entrée de
la rue St Thomas - du - Louvre , vis - à - vis
le Château d'Eau , & à Lyon chez M.
Caftaud , Place de la Comédie , avec pri
vilége du Roi .
On trouve à la même adreffe les quatuor
& les derniers trios du même auteur.
FEVRIER. 1769. 20
I V.
Les Soirées de Paris , dix - huitiéme li
vre de Guitarre , contenant des airs d'O
péra Comique avec des accompagnemens
d'un nouveau goût , des préludes & des
ritournelles , par M. Merchi. , oeuvre
vingt- deuxième , prix 9 livres . A Paris ,
chez l'auteur , rue St Thomas- du - Louvre,
en entrant du côté du Château d'Eau
à côté de M. Grodin & aux adreffes ordinaires
de mufique ; à Lyon , chez M.
Caftaud , Place de la Comédie
privilége du Roi.
avec
EDITS , DÉCLARATIONS , LETTRESPATENTES
, ARRÊTS .
ARRÊT
I.
RRÊT du confeil d'état du Roi , du 8 Août
1768 , & lettres - patentes fur icelui , regiſtrées en
la cour des aides le 7 Décembre 1768 ; qui ordonnent
que tous les maîtres de poites du royaume ,
fans exception , feront tenus , pourjouir des priviléges
& exemptions à eux accordés , de faire enregiftrer
leurs brevets, aux greffes des élections ; &
dans les pays d'états & autres provinces où il n'y a
point d'élections , aux greffes des fiéges royaux ,.
dans l'étendue defquels leurs poftes & biens pro
210 MERCURE DE FRANCE.
pres ou à ferme , feront fitués , fans qu'on puiffe
rien exiger d'eux pour cet enregistrement..
I I.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 8
Septembre 1768 , regiftrée en la cour des aides le
12 Novembre fuivant ; pour faire jouir les officiers
de la feue Reine , des priviléges des commenfaux
de la maison du Roi.
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Septembre
1768 ; qui déclare nul & de nul effet l'acte
d'écrou de Charles Gannat , faux- faunier en récidive
, détenu ès prifons de la ville de Gueret, fignifié
à la requête du procureur du Roi au fiége des
dépôts de ladite ville ; ordonne qu'il fera rayé &
biffé de tous regiſtres : fait Sa Majeſté défenſes à
tous juges & à fes procureurs , de faire écrouer les
accuf's traduits devant les fieurs commiffaires du
confeil , établis à Saumur , ou devant leurs fubdélégués
, pour quelque caufe & fous quelque prétexte
que ce foit ; & à tous huiffiers de fignifier
ledit acte d'écrou , à peine d'interdiction & des
dommages & intérêts des parties.
7 I V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 12 Décembre
1768; qui ordonne que les parties qui n'auront
point été employées dans les états du Roi de l'année
1767 , faute d'avoir repréſenté leurs titres
nouvels , feront comprifes par doublement dans
les états qui feront dreffés pour l'année 1768 & les
fuivantes, après avoir fatisfait à la repréſentation :
& qui fixe les époques de ladite repréfentation' ,
FEVRIER . 1769. 2if
pour êtreemployées dans les états des années 1768 ,
1769 , 1770 & 1771 .
$
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 14 Décembre
1768 , qui modere , à commencer du premier
Janvier 1769 , les droits de marc d'or , d'enregiftrement
chez les gardes des rôles , ſceau , & autres
frais de provifions des offices vacans & autres
réputés tels , qui feront levés aux revenus cafuels .
V I. .
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de Décembre
1768 , regifté en parlement , le Roi tenant
fon lit de juftice le 11 Janvier 1769 ; qui ordonne
la levée & perception du fecond vingtieme,
à compter du premier Janvier 1770 jufqu'au promier
Juillet 1772.
VII
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le
Décembre 1768 , regiſtrée en parlement , le Roi
Léant en fon lit de juftice le 11 Janvier 1769 ; qui
furfeoit pendant fix années à l'exécution de l'article
VI de l'édit du mois de Mars 1760 ; ordonne
en conféquence la perception jufqu'au premier
Janvier 1788 , des droits rétablis par l'édit de
Décembre 1743 & la déclaration du 21 du même
mois , & des Quatre fous pour livre établis par
l'édit de Septembre 1747 ; pour en être le produit
employé , à compter du premier Janvier 1777 ,
conformément à l'art . VI dudit édit de Mars 1760 .
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de
VIII.
212 MERCURE DE FRANCE .
Décembre 1768 , regiftré en parlement , le Roi
tenant fon lit de juftice le 11 Janvier 1769 , concernant
le remboursement des effets de la troifiéme
clafle ; les reconſtitutions des rentes conftituées
à un Denier plus fort que le denier Vingt cinq ; le
payement de celles provenant des effets au por
teur , énoncés en l'édit de Juin 1768 : & portant
création de quatre millions de rentes viageres fur
une ou fur deux têtes.
I X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 28 Novem→
bre 1768 ; qui ordonne que jufqu'à ce qu'il en foit
autrement ordonné par Sa Majefté , le Vingtiéme
ou Sou pour livre établi par la déclaration du z
Février 1760 , ceflera d'être perçu fur les droits
qui fe levent fur les fuifs , tant aux entrées que
dans l'intérieur de Paris; & qui fait remile des trois
quarts des droits qui fe perçoivent aux entrées dans
le royaume, fur les fuifs venant de l'étranger.
X.
Lettres-patentes du Roi , données à Versailles
le 12 Janvier 1769 , regiftrées en la chambre des
comptes le 14 ; qui autorilent le garde du tréfor
royal à dater les quittances de finance , du jour du
mois de Décembre dernier , qu'il aura reçu les capitaux
des rentes viageres , créées fur une ou deux
têtes, par édit dudit mois de Décembre.
FEVRIER. 1769. 213
L.
A VIS .
I.
vente des tableaux , bronzes, porcelaines ,
bijoux , lacs , & autres effets curieux du cabinet de
feu M. Gaignat , receveur des confignations , fe
fera le mardi 14 Février 1769 & jours fuivans de
relevée. On trouve le catalogue chez Vente , libraire
, au bas de la montagne Ste Genevieve .
Cette vente d'une des plus riches & des plus curieufes
collections qu'il y ait en Europe , mérite
d'être fuivie par nos riches amateurs.
I I.
Pofte , à Braine en Soiffonnois .
un MM. les Fermiers généraux des poftes viennent
d'accorder à la ville de Braine en Soiffonnois ,
bureau de pofte ; & à commencer du premier Janvier
1769 , les lettres y arriveront tous les jours
deux fois , l'une de Paris à neuf heures du matin ,
& l'autre de Reims & des frontieres à deux heures
après- midi , & en repartiront de même.
I I I.
M. RAY , privilégié du Roi , dont on a annon
cé l'excellent ftomachique liquide dans le fecond
volume de Janvier dernier , pag. 201 , demeure à
Paris , rue Chapon au Marais , la premiere porte
cochere la
par
conful- Tranfnonain. On rue peut
ter fur fon ftomachique les mercures de Janvier &
Avril 1766 , & Janvier 1767 & 1769 .
214 MERCURE DE FRANCE.
I. V.
Elixir Spécifique pour la guérifon des
dartres.
Cette élixir eft un purgatif fort doux qui corrige
la mafle du fang en la débaraffant des hu
meurs qui lui font étrangeres, & qui , en l'altérant,
occafionnent les petits boutons ou puftules un peu
rouges nommées dartres. Cet élixir , qui a déjà
produit les meilleurs effets , ainfi qu'il eft conftaté
par plufieurs certificats authentiques , a valu a la
Dame Parizeau , qui en eft propriétaire , un privilége
de M. le premier Médecin du Roi & de la
commiffion royale de médecine . C'est donc à cette
Dame feule qu'il faut s'adrefler pour le procurer
cet élixir . Elle demeure rue des foffes de M. le
Prince , maifon du riche Laboureur. Le prix de fes
bouteilles eft de douze livres ; elles contiennent
environ un demi -feptier. Cette Dame. Le fait un
devoir de répondre à ceux qui defirent d'être inf
truits du régime qu'il faut obferver ; mais elle
prie quo'n ait foin d'affranchir les lettres.
V.
Leçons de Fortification .
Le Sieur Robert , maître de deffin pour la fortitification
& le paysage en plan , à l'honneur de
faire part à la jeune nobleffe deftinée pour le militaire
, qui defirera prendre de fes leçons , qu'il eft
logé chez Monfeigneur l'Archevêque de Tours ,
premiere cour des princes aux tuileries . Au défaut
du portier de la maiſon , l'on pourra remettre les
cartes ou billets au fuiffe de la même cour qui les
remettra à leur adreſſe.
FEVRIE R. 1769. 215
V I.
Le Sieur Baudron , ci - devant rue neuve des Filles
- St -Thomas , à la renommée des firops , connu
du Public par la fupériorité de fes firops , dont la
demeure eft actuellement rue des Prouvaires à la
même enfeigne , donne avis qu'il ne tient point le
magafin de Montpellier , qui eft dans la même rue
comme bien des perfonnes le croyent. Sa véritable
demeure eft la troisiéme porte cochere à gauche,
en entrant du côté de St Euftache , dont le
magaſin eft dans le fond de la cour , & eft éclairé
le foir par un reverbere . L'on ne peut fe tromper ;
car la maiſon eft attenant le magaſin des eaux minérales
, connu de tout Paris . '
VII.
Véritable Eau de Cologne des Sieurs Roffi,
freres , poffeffeurs du fecret de fa compofition.
Le Public ayant témoigné beaucoup de fatisfaction
fur les propriétés effentielles de cette eau , & 1
marqué de l'empreflement à s'en procurer de la véritable
, les Sieurs Roffi , dans l'intention de fatisfaire
aux defirs du Public , & craignant fur-tout
que d'autres perfonnes ne fe fervent de leur nom
pour en débiter d'une espéce capable de nuire à la
véritable , avertiffent le Public qu'ils viennent d'établir
un bureau à Paris , chez le Sieur Cherin , limonadier
, rue Saint- Denis près le Sépulchre , ou
l'on trouvera la véritable eau de Cologne de leur
compoſition.
Il n'y aura qu'une forte de bouteille au prix de
246 MERCURE DE FRANCE.
36 fols , & l'on pourra s'en procurer la quantité
que l'on jugera à - propos.
On trouve auffi de cette eau de Cologne parfaite
, de la compofition & dans la demeure de
M. Baumé , apothicaire , rue Coquilliere , qui en
donne la véritable recette dans fes Elémens de
Pharmacie.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Petersbourg , le 16 Décembre 1768.
N On publia ici le 4 , à fon de trompe , la déclaration
de guerre de l'Impératrice contre la Porte
Ottomane.
Il avoit été ordonné par un ukrafe du 21 Octobre
dernier , de faire des recrues dans toute l'étendue
de l'empire , de maniere que fur trois cens
hommes il y en eût un d'enrôlé ; mais par un nouvel
ukrafe du 15 Novembre fuivant , le gouvernement
a ordonné d'enrôler deux hommes fur 300;
ce qui formera soooo hommes ; ces nouvelles
troupes feront reparties dans les différens régimens
deftinés à faire la premiere campagne.
Tous les préparatifs de guerre fe font avec beau
coup d'activité. La plupart des régimens font déjà
en marche pout fe rendre aux endroits de leur deftination
.
De Warfovie , le 31 Décembre 1768.
Des lettres de Podolie portent que le Sieur Pulawski
, un des chefs de la confédération de Bar ,
a été remis par le fils du Kan des Tartares entre
les mains des Sieurs Potocki & Krafinski , autres
chefs
FEVRIER. 1769. 217
chefs de la même confédération avec ordre de lê
garder à vue , attendu qu'il eft foupçonné d'avoir
entretenu une correſpondance de lettres avec le
général Branicki.
De Stockolm le 27 Décembre 1768.
Le 12 de ce mois le Roi ſe rendit au fénat &
fit inférer dans les registres , en la préſence , un
difcours dans lequel il rappelle aux fénateurs que
lorfqu'ils s'oppoferent il y a quelque mois ,
la convocation de la Diete que Sa Majesté ju
geoit néceflaire , elle fe rendit à leur avis ; que
le temps prouve que les raifons de leur refus n'étoient
pas fondées ; elle en artefte les requêtes préfentées
par le peuple des provinces que le Prince
Royal a vifitées dans cette année ; elle en atteſte
fur tout le rapport circonftancié que le confeil des
finances vient de faire de l'état actuel de toutes les
provinces du Royaume. Sa Majefté préſente le
tableau du depériflement général des travaux des
mines , du commerce , des arts , de l'induſtrie , de
Tagriculture , &c. Elle appuye fur le poids de
l'impôt actuel qui ne fe paye plus que par des
exactions dont jufqu'à ce jour on n'a point cu
d'exemple en Suéde ; c'eft la Diete feule qui doit
remédier à ces maux . » Je demande donc , en-
5ස
core une fois , que cette convocation fe faffe
» auffi promptemeut qu'il fera poffible. Si contre
» mon attente MM , les Sénateurs s'opposent
» de nouveau à une propofition auffi jufte , je déclare
, qu'en cas que je me voie forcé de dépo
fer le fardeau d'un gouvernement que lefpectacle
des larmes de tant de malheureux , & de
» celui du depériflement fenfible de mon Royau
K
"
218 MERCURE DE FRANCE.
90
» me , me rendent abfolument infupportable ;
& lofqu'une fois mes fidéles confeillers les
» états du Royaume feront aflemblés devant moi ,
je me referve de leur expofer alors tous les motifs
qui mont déterminé à ne prendre juſques
là aucune part dans l'adminiftration publique.
Je défens auffi très-expreflement , qu'er atten-
→ tendant , mon nom foit employé dans aucun
» des décrets ou autres actes qui émaneront dû
» Sénat ».
ככ
Sa Majeſté le même jour figniffa aux députés
du Sénat qu'elle regardoit la demande d'un délai
comme un refus , & le lendemain elle chargea
le Prince Royal fon fils de fe rendre aux différens
colléges , & d'y lire fa renonciation à tout
exercice du gouvernement . Le Sénat ayant dreffées
les lettres-patentes pour la convocation des
états , le Roi les figna , reparut dans le Sénat & reprit
le gouvernement du Royaume. Ces lettrespatentes
fixent au 18 Avril prochain l'aſſemblée
des états à Norkioping. Le Baron de Scheffer
ci - devant ambafladeur du Roi à la cour de France
, eft , dit-on , au nombre des candidats qui fe
propofent pour remplir la place de maréchal de
Ja Diete.
De Vienne le 19 Décembre 1768.
Ces jours derniers l'ambaffadeur d'Angleterre.
auprès de leurs Majeftés Impériales & Royale
a dépêché fon écuyer à Conftantinople . On apprend
que fa Cour , ainfi que celle des Etats-
Généraux , travaillent fortement à prévenir l'orage
qui fe forme du côté de la Ruffie & de la
Turquie , & à afloupir les différens qui divifent
les deux empires. Le prince Gallitzia , ambaſſąFEVRIER.
1769. 219
deur de Raffie a auffi dépêché depuis peu de tems
quatre couriers.
L'aurore Boréale qu'on obferva les de ce mois
ici & dans différens pays méridionaux , a été , à
bien des égards, plus remarquable que celles qu'on
apperçoit ordinairement. Suivant une expérience
faite fur la bouffole , l'aiguille a perdu la direction
habituelle , en s'approchant de deux degrés
du point oriental , & en retrogradant enfuite de
quatre degrés ; de forte qu'elle s'eft derangée de
deux degrés vers le point oriental . On a remarqué
en même temps que la machine électrique avoit
acquis un degré de force qui n'eft pas ordinaire.
De Lisbonne le 13 Décembre 1768 .
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont v
repréfenter le 8 fur le théâtre public du Bairo-
Alto une traduction portugaife du Tartuffe de
Moliefe ; c'eft une des premiere comédies de caractere
qui ayent paru fur le théâtre portugais.
L'evêque de Coimbre a répandu dans fon diocéfe
un mandement manufcrit qui défend la lecture
de quelques livres , parmi lefquels il a compris
ceux de Dupin & de Juftinus Febronius . On
a cru appercevoir des motifs repréhenfibles dans
cette demarche ; & fur le compte qui en a été
rendu au Roi , Sa Majeſté à envoyé des commiffaires
à Coimbre pour examiner cette affaire.
و
Le 9 de ce mois le couvent des Chanoines réguliers
de Saint Auguftin a été invefti ; on a fair
des recherches de tous les papiers , on en a faifi
quelques- uns ; neuf religieux ont été arrêtés ,
& le fupérieur étant du nombre des prifonniers ,
les autres ont procédé à la nomination d'un nou❤
1
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
veau en préfence des commiffaires de Sa Majefté
.
De Rome , le 4 Janvier 1769.
Le général des Servites a fait paffer de Florenée
, où il eft actuellement à la fecrétairie des évêques
& reguliers , une déclaration par laquelle il
affure que la lettre qu'il a écrite au provincial de
fon ordre à Venife , avoit précédé de plufieurs
jours les ordres du fouverain pontife ; qu'il n'a
jamais revoqué en doute les pouvoirs & les droits
du faint Siége ; que fa conduite eft l'effet d'une
politique mal - entendue ; qu'il reconnoît fa faute ,
la détefte & fera toujours prêt à manifefter aux
yeuxde l'univers entier la pureté de les intentions;
enfin il follicite le pardon & la bénédiction apof
tolique du faint Pere , qui , dit-on , lui a accordé
l'un & l'autre.
De Florence, le 23 Décembre 1768.
On mande de Caftel-Fiorentino , de Montaloné
& de Gambaffi que les fecouffes de tremblement
de terre qui fe font fait fentir le 30 Novembre
dernier , y ont été vives , que tous les habitans ,
jufqu'aux malades , fe font retirés précipitamment
dans les campagnes. Le lendemain on reflentit de
nouvelles fecoufles , mais ni les unes ni les autres
'ont caufé aucun dommage.
De Londres le 6 Janvier 1768.
Le 21 du mois dernier , à cinq heures aprèsmidi
, on fentit en plufieurs endroits des comtés
de Worcester & de Glocefter , ainfi qu'en d'autres
provinces d'Angleterre, une violente ſecoufle de
1
FEVRIER. 1769. 22f
trembleinent de terre ; elle s'eft faite fentir à la
même heure dans les montagnes d'Ecolle . Le 27 ,
on a fenti une nouvelle fecouffe dans le comté de
Herford .
On allure que la cour de Ruffie a reclamé formellement
l'affiftance de la Grande - Bretagne ,
pour l'aider à pourfuivre avec vigueur la guerre
dans laquelle elle eſt engagée contre les Turcs , &
qu'elle demande pour cet effet quatorze vaiffeaux
de guerre. On ajoute que ce fecours eft reclamé
en vertu d'un traité d'alliance conclu entre ces
deux Puiflances depuis le traité de commerce de
1766 .
Du 10 Janvier.
D'après les repréfentations des commiflaires de
la longitude , l'amirauté a ordonné que doréna
vant , on n'admettra aucun marin au grade de
contremaître de vaiffeau , ou bâtiment du Roi ,
qu'il ne fe foit perfectionné dans la connoiffance
& l'ufage d'un almanach aftronomique publié
chaque année par ces commiflaires . On trouve
dans cer almanach de nouvelles tables propres à
rendre d'une utilité plus générale les tables lunai
res du profefleur Meyer, & à faciliter par ce moyen
la découverte de la longitude & l'ufage de l'octant
de Halley pour les obfervations de la lune.
Du 13 Janvier 1769.
La cour eft actuellement occupée des affaires
qui doivent faire l'objet des premieres délibéra
tions du parlement qui fe raffemblera le 16. Celle
du fieur Wilkes paroît la plus embarraflante pour
le's miniftres. On lui a, dit- on, propofé fon éla
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
giffement & fon pardon , à condition qu'il s'engagetoit
à ne rien entreprendre qui puiffe détourner
le miniftere de l'attention foutenue que les
affaires générales exigent de lui dans les circonftances
actuelles ; mais on ajoute que le fieur Wilkes
a déclaré qu'il fe conformeroit en tout aux
Loix & aux conftitutions du Royaume , & s'en
remettroit entiérement aux déciſions équitables
du parlement & à la juftice de fa cauſe.
Il y a eu de vives conteftations au fujet des affaires
de la Compagnie des Indes. La plupart des
propriétaires font très -mécontens de la réfolution
qu'on a prife de propofer au gouvernement une
fomme annuelle de 400,000 liv , fterling pendant
cinq ans , fans être afluré que le privilege de la
Compagnie foit renouvellé à l'expiration de ce
terme. On prétend démontrer par les états de
recette & de dépenfe , que la Compagnie ne peut
payer une fomme fi confidérable fans bleffer les
intérêts des propriétaires . On fe récrie contre la
propofition qui a été faite de préter au gouver
nement fur le pied de 2 pour 100 , les fonds qui
pourroient refter, enfuite entre les mains de la
Compagnie. Enfin on défapprouve en général
tout le projet d'accommodement formé entre les
directeurs & le miniftere. Il y a cependant tout
lieu de croire que ce projet fera approuvé ce foir
dans l'affemblée générale.
De Versailles , le 11 Janvier 1769.
Le Roi a déclaré le 8 au matin le mariage du
Duc de Bourbon , fils du Prince de Condé Prince
du fang , avec Mademoiselle , fille du Duc d'Orléans
, premier Prince du fang. Le tems de la
célébration n'eft pas encore fixe.
FEVRIER. 1769. 223
De Paris , le 18 Janvier 1769.
".
Le Gouvernement a érigé à Nanterre dans le
College Royal tenu par des Chanoines réguliers ,
une école de Mathématiques , où l'on n'admettra
dorénavant que des gentils - hommes qui fe deftineront
à entrer dans le corps du Génie . On fixe à
24 ou 30 au plus le nombre des éleves , pour
chacun defquels la penfion fera de roco livres.
Le profeffeur de cette école commencera fon cours
le premier Février prochain .
Du 20 Janvier.
On mande de Sully que le 7 de ce mois le bacq
de cette ville , en traverfant la Loire pour aborder
au village de Saint- Pere , coula à fond à quelque
diftance & en face du château de Sully. Il étoft
chargé de plus de quatre- vingt perfonnes tant
hommes que femmes qui revenoient du marché ;
le Duc de Béthune , fous les yeux duquel ce défaftre
arriva , donna auffi- tôt tous les ordres né→
ceflaires pour procurer à ces malheureux les fecours
les plus prompts ; mais malgré le zèle avec
lequel ces ordres furent exécutés , malgré les
foins des officiers de juftice & ceux du gouverneur
& des officiers municipaux , on ne put empêcher
que quarante perfonnes ne fuffent noyées,
Il fe trouve parmi elles un grand nombre de
chefs de famille qui laiffent beaucoup d'orphelins
en bas âge. Ce malheur réduit à la mifere ,
& jette dans la plus grande confternation trois
paroifles du duché de Sully.
On mande de Limoges que la nuit du 2 au
3 de ce mois , le feu prit à une papeterie conf
1
224 MERCURE DE FRANCE.
truite depuis fix ans à une demi- lieue de cette
ville. Toutes les marchandifes & fournitures ren--
fermées dans cette papeterie ont été réduites -en
cendres , & l'on fait monter cette perte , y com
pais celle des bâtimens à plus de 60,000 livres.
LOTERIES,
Le quatre-vingt-dix-feptieme tirage de la lotte
rie de l'hôtel - de - ville s'eft fait le 25 Janvier
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eft échu au No. 83207. Celui de vingt
mille livres , au No. 92782 , & les deux de dix
mille aux numéros 85757 & 90263:
MORTS.
Marie-Charles , marquis de Choifeul - Beaupré,
lieutenant-général des armées du Roi , lieutenantgénéral
des provinces de Champagne & de Brie
en furvivance du marquis de Choifeul - la - Baume
fon fils , & ci-devant chevalier d'honneur de feu
la Reine de Pologne , ducheffe de Lorraine & de
Bar , eft more , a Nancy , le 30 Décembre, âgé
de 70 ans.
Marguerite - Sebaftienne de Humbert , veuve
du comte de Gircourt , chancelier de la ducheffe
douairtere de Lorraine , eft morte à Bruyeres , ville
des Voges , le 17 Décembre , âgée de cent ans,dix
mois , vingt jours .
Daniel -Charles Trudaine , confeiller d'état or
dinaire & aux conſeils royaux des finances & da
FEVRIER. 1769. 225
commerce , eft mort à Paris le 19 Janvier , dans
fa foixante-fixième année . Son intégrité , la fermeté
, fon zèle pour le bien public & fon application
conftante aux affaires , caufent de juftes regrets
fur fa perte,
L'abbé Berthier , ancien vicaire - général de
Troyes , abbé commendataire de l'abbaye royale
& féculiere de Vezeley , diocèse d'Autun , & membre
de la fociété royale d'agriculture , eft mort à
Paris le 14 de ce mois , âgé de 49 ans.
Hilaire Jovenel de Marenzac , prêtre , prieur
commendataire de St Léonard de Noblac , ordre
de St Auguftin , diocèfe de Limoges , & ancien
prévôt de Vertaux , diocèfe de Nantes, eft mort à
Paris , dans la 83 année de fon âge.
с
Martin Daguerre , laboureur , eft mort le premier
Décembre dernier , dans la paroiffe de Lo-
Carre , diocèfe de Bayonne , dans la cent neuvième
année de fon âge. Il étoit né le S Janvier 1660;
il a 'vaqué aux travaux de la campagne jufqu'à
l'âge de cent fix ans ; jamais il ne fut faigné ni
purgé.
FAUTES à corriger dans le fecond Mercure
de lanvier 1767.
PAGE 21 , Epitre à Madame la Comtefle de T
pour M. fon fils.
Otez ces trois mots placés par une erreur typographique
, & mettez PAR M. FR ** DE
NEUFCHATEAU.
226 MERCURE DE FRANCE.
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages PIECES
Le Citoyen , poëme ,
Sur la nouvelle année ,
Idile ,
Imitation d'une ode d'Horace ,
De fomniis ,
Bien voir pour bien juger , conte ,
ibid.
14
16
17
18
19
48
Vers à Madame la Marquiſe de L ✶ ✶✶
Impromptu de M. de Ser... à Mademoiſelle
V. T. L. F.
A M. l'Abbé de Vienne ,
A une Quêteufe ,
A M. Grétry ,
ibid.
52
ibid,
Vers de M. l'Abbé Leblanc , au Comte de ** 53
Quatrain à Madame *** ,
A la même , pour un bouquet ,
A la même , fur une roſe ,
L'Amitié furpriſe par l'Amour ,
Le Qu'en-dira- t- on , conte,
Vers à M. de P *** >
Réponse de M. de P.
Explication des Enigmes , &c.
ENIGMES , -
LOCOGRYPHES,
54
ibid.
ibid.
SS
16
61
62
63
67
FEVRIER . 227 1769. 1769.
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Commentaires fur les mémoires de Montecu-
6.9
culi ,
ibid.
1
Quvres de M. de Moncrif, 73
Morale de l'hiftoire , 80
Mémoires d'Euphémie ,
82.
Qronoko , 86.
Lettre de la Ducheffe de 88
Senfible & Conftant,
Hiftoire du fiécle d'Alexandre ,
Mémoire fur la navigation ,
90
92
94
Voyage en Sibérie ,
i
96.
Almanach de l'ordre de Malte , 106
La France littéraire ,
Abrégé de grammaire françoife ,
Inftructions de morale ,
107
110
III
Lettre d'un Ingénieur , 113
L'Albert moderne , 115-
Théorie des fleuves , 117 .
Confeils d'une mere à ſon fils ,
1193
L'orgueil national ,
123
Traité de la gravure en bois ,
127.
Interprétation du pleaume Exurgat, 133
Elémens de police ,
135
L'Italie réformée , 137
Lettre aux Auteurs du Mercure , 140
Etat de la Mufique du Roi , &c. 142
ACADÉMIES 143
SPECTACLES ,
157
228 MERCURE DE FRANCE .
Comédie françoiſe , Hilas & Sylvie`, 159
Les étrennes de l'Amour ,
169
Comédie italienne , Lucile , 179
Sciences , Aftronomie , 193
ARTS , Gravure ,
Bienfaisance ,
197
Tableau topographique de Paris , &c.
201
202
Anecdotes , 203
Mufique ,
205
Edits , &c. 209
AVIS ,
213
Nouvelles Politiques
216
Loteries ,
224
Morts ,
ibid.

APPROBATIO N.
A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le vol. du Mercure de Fevrier 1769,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
'impreffion. A Paris , le 30 Janvier 1769.
GUIROY.
De Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
MARS 1769 .
Mobilitate viget . VIRGILE,
A PARIS
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Christine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur Lacombe ; libraire , à Paris , ru
Chriftine , que l'on prie d'adrefer , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdo
tes événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique ,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent; ils font invités à concourir à fon fuccès ;
on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils enverront
au Libraire ; on les nommera quand ils voudront
bien le permettre , & leurs travaux , utiles
au Journal , deviendront même un titre de préférence
pour obtenir des récompenfes fur le produit
du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
eux qui n'ont foufcrit au lieu de 30 fols pous pas
ceux qui font abonnés.
On fupplic Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE
libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve chez le même Libraire.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris. 16 liv.
Franc de port en Province , par la pofte . 20 1. 4 f.
ANNÉE LITTÉRAIRE , compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , par an , à Paris
,
En Province , port franc par la Pofte ,
24 liv."
32 liv
L'AVANTCOUREUR
, feuille
qui paroît
le Lundi
de chaque
femaine
, & qui donne
la notice
des nouveautés
des Sciences
, des Arts libéraux
& méchaniques
, de l'Induftrie
& de la Littérature.
L'abonnement
, foit à Paris , foit pour Province
, port franc
par la pofte, eft de 12 liv.
la
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f. nouart ;
de
En Province , port franc par la poſte , 14liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire.
ELOCE de HENRI IV, par M. Gaillard,
1liv . 10 fols.
Autre Eloge avec gravure , par M. de la
Harpe , 2 1. 8 f.
Dictionnaire de l'Elocution françoiſe , 2 vol .
in-80. rel.
Variétés littéraires , 4 vol. in- 12. rel .
91.
101.
14
6 1.
Nouvelles recherches fur les Etres micrófcopiques
, grand in- 8°. rel .
Les Nuits Parifiennes , vol . in- 8 ° . rel . 4 1. 10 f.
Le Politique Indien , 11. 10 f
41. 46.
Situation des finances de l'Angleterre en 1768,
in-4°. broché ,
Table ou abregé des 13.5 vol. de lagazette de
France depuis 1631 jufqu'en 1765 , 3 vol.
in - 4° . br.
241.
Differtation fur le Farcin , maladie des chevaux
, par M. Hurel , maréchal ,
Hiftoire du Théâtre Italien & de l'Opéra comique
, 9 vol. in - 12 . rel . ୬
I l.
22 1. 10 f.
251.
Hiftoire littéraire des Femmes Françoifes
avec la notice de leurs ouvrages , 5 vol .
grand in- 8 °. rel. avec une gravure ,
Commentaires fur les Mémoires de Montecuculi,
par M. le Comte de Turpin-Criffé ,
3 vol. in-4® , ornés de gravures & de 43
plans.
Y
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1769 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DIANE ET L'AMOUR . Dialogue . *
( La fcène eft dans l'ifle de Délos , où
Diane eft fuppofee avoir furpris & enchainé
l'Amour. )
QUE
DrAN E.
UE mon triomphe eft beau ! que tes plaintes
font vaines !
* Cé dialogue, dont le célébre Métaftafe a fourni
l'idée , eft une efpéce de drame reflerré en une
feule fcène.
A iij
MERCURE DE FRANCE .
Tyran cruel , perfide Amour !
Toi , qui fais à nos coeurs éprouver tant de peines ,
Enfin tu gémis à ton tour.
Tu ne fçaurois brifer tes chaînes
Et le vainqueur du monde eft vaincu fans retour.
Hélas !
L'AMOU´R.
DIANE , à fes Nymphes.
Prenez part à ma joie.
Nymphes , ce fpectacle eft digne de vos yeux !
Voyez le prifonnier que j'ai fait dans ces lieux.
Jamais une fi belle proie
N'honora mon courage & n'embellit nos jeux.
L'AMOUR .
Serez-vous toujours infenfible
Ames triftes gémiflemens ?
-
DII AN E.
Comme toi , Dieu Cruel , je veux être inflexible ;
Je m'applaudis de tes tourmens.
vous qu'il a trompés , infortunés amans ,
Bravez fa puidance terrible !
A l'Amour fuppliant venez tous infulter :
Ce tyran dans les fers n'eft plus à redouter
MARS. 1769:
L'AMOUR , aux Nymphes.
Nymphes , & vous auffi ! ... ferez - vous inhumaines
? ...
DIANE , à l'Amour.
Elles m'imiteront ? tu n'en dois
pas
douter.
L'AMOUR , aux Nymphes .
Comptez fur mes faveurs , fi vous brifez mes
chaînes.
DIANE , aux Nymphes .
Ah ! gardez-vous de l'écouter .
Gardez - vous de vous rendre à fes promeffes
vaines.
Humble dans fa captivité,
11 promet tout pour vous féduire ;
Mais , pour prix de fa liberté ,
C'est la vôtre qu'il veut détruire.
L'AMOUR , aux Nymphes.
On mepeint à vos yeux fous de noires couleurs ,
On m'outrage , Nymphes chéries ,
Voyez mes chaînes & mes pleurs.
Ah ! les jeux d'un enfant , & fes efpiégleries.
Méritent- elles ces rigueurs ?
Terminez , terminez mon indigne efclavage ,
Ou bientôt votre empire eft détruit pour jamais .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
De vos adorateurs vous me devez l'hommage ;
*
Vos triomphes font mes bienfaits ,
Et vos charmes font mon ouvrage.
Je vous enfeigne à plaire , & voilà mes forfaits ,
Si dans ces fers honteux je languis davantage ,
A quoi ferviront vos attraits ?
DIANE.
Crois - tu féduire , Amour , mes compagnes aufteres
?
Tu mérites leur haine , & non pas leur pitié.
T
L'AMOUR .
Peut- être j'ai vaincu leur longue inimitié.
DIANE , aux Nymphes.
Peut-être ! .. entendez - vous fes difcours téméraires
?
Pour le punir, Nymphes févères ,
Qu'au fonds d'un antre obfcur il demeure oublié.
Traînez-y le perfide ... allons ... qui vous arrête?..
L'AMOUR , aux Nymphes.
Pourriez-vous vous réfoudre à tant de cruauté ?
L'Amour a- t- il jamais offenfé la beauté ?
DIANE , aux Nymphes.
Mais que vois - je ? à me fuivre aucune ne s'apprête
!
D'où naît cette timidité ?
MARS. 1769. -9
Je vous appelle à la vengeance ,
Et vous reftez fans mouvement ! ..
L'AMOUR.
Imitez - les , Diane , & craignez ma puiſſance .
DIANE , aux Nymphes.
Répondez .. Que veut dire un ſemblable filence ? ..
L'AMOUR.
Il exprime leur fentiment.
DIANE .
Où fuis-je ! . & la fiere Sylvie
Qui blâmoit tant Cloé fur fon ajuſtement ! ...
L'AMOUR.
C'est l'effet de la jaloufie :
Toutes deux ont le même amant.
Ꭰ 1
IANE.
Ciel ! & la modefte Lucelle ,
Lucelle qui toujours fe cache à tous les yeux ! ..
L'AMOUR.
C'eft Damon qui l'exige d'elle .
DIANE.
Qu'entens - je ! .. il n'en eft point qui m'ait été
fidéle ,
A v
10
MERCURE
DE FRANCE.
Et toutes brûlent de tes feux !
Vous m'abufiez ainfi , troupe ingrate & parjure !
Mais je punirai cette injure ;
Tout fe reffentira du courroux que je fens.
L'AMO U R.
Nymphes , ne craignez rien ; c'eft moi qui vous
raflure...
Si l'Amour eft coupable , il n'eft point d'innocens
O Nymphes , croyez-moi... La Déeffe elle-même
Qui montroit à vos yeux tant de févérité ,
Eft foumile à ma loi fuprême .
DIANE.
Ah !
que
dis -tu?
L'AMO U R.
La vérité .
DIANE.
Amour , cruel Amour , il eût fallu la taire.
L'AMOUR.
Non , non , vous m'avez irrité...
Je prétends à mon tour contenter ma colere.
DIANE.
Eh bien , je veux encore onblier ma fierté.
Je te conjure , Amour , de cacher ce myftere,
Et je te rends ta liberté.
MARS. 1769. IL
L'AMOUR.
Diane auprès de moi s'abaifle à la priere !..
Mon triomphe cft trop beau pour demeurer fecret,
Soyez à l'avenir moins rebelle & moins fiere ,
Et je ferai moins indifcret .
Mais je veux aujourd'hui publier votre flamme.
Vous ne cacherez plus aux antres de Latmos
L'objet qui regne dans votre ame..
L'aimable Endymion trouble votre repos;
J'en inftruirai les Dieux ...
DIANE.
Je friffone , je tremble.
Redoutable ennemi , je céde à ton courroux !
Mais j'efpére un deftin plus doux
Si nous faisons la paix enfemble....
O Nymphes , à l'Amour je me rends comme vous,
L'AMOUR.
On m'irrite aisément , on me calme de même,
Vous le voulez , faiſons la paix .
Soyons réunis déformais.
Si votre haine fut extrême ,
Je m'en venge par mes bienfaits.
DIANE.
Ah ! compte déformais fur mon obéiſſance ;
Mon coeur à tes leçons s'abandonne aujourd'hui,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
.1
L'AMOUR.
Je veux que le bonheur en foit la récompenfe...
Vers ce bocage fombre Endymion s'avance ,
Et l'Amour vous laifle avec lui.
Par M, François de Neufchâteau ,
de plufieurs Académies.
FRAGMENT d'une Ode fur la Nature.
L'HTHIVER , au -deffus de nos têtes ,
Séme l'orage & la terreur ;
Les tempêtes fur les tempêtes
Se précipitent en fureur.
Obſcurité majestueule ,
Tu viens fur l'aîle impétueufe
Des ouragans , des tourbillons ;
La terre , de crainte eft remplie ,
Et la nature s'humilie
Sous le foufle des aquilons.
Par le même.
MAR S. 1769. 13
VERS à Madame M *** dont plufieurs
Peintres n'avoient pû faire le portrait
reffemblant.
JEE ris de voir notre peinture
S'épuifer ridiculement
A faifir l'en (emble charmant
Qui compofe votre figure.
C'eſt le fecret de la nature ,
L'art le cherche inutilement.
A Melun.
COUPLETS fur l'AIR de M. Albanefe :
Mon jeune coeur palpite .
LISE , entends- tu l'orage ?
Il gronde ! l'air gémit !
Sauvons-nous au boccage.
Life doute & frémit.
Qu'un coeur foible eſt à plaindre
Dans ce double danger !
C'eft trop d'avoir à craindre
L'orage & fon berger.
Mais , cependant , la foudre
Redouble fes éclats .
14 MERCURE DE FRANCE.
Que faire & que réfoudre ?
Faut-il donc fuivre Hilas ?
De fraïeur Life atteinte
Va , vient , fuit tour-à-tour.
On fait un pas par crainte ,
Un autre par amour.
Life au bofquet s'arrête
Et n'ofe y pénétrer :
Un coup de la tempête ,
Enfin , l'y fait entrer.
La foudre au loin s'égare ;
On échappe à fes traits :
Mais , l'Amour plus barbare
Ne nous manque jamais.
Ce dieu pendant l'orage
Profite des momens .
Caché dans le nuage ,
Son oeil fuit les amans.
Life , de fon afyle
Sortit d'un air confus :
Le ciel devint tranquille ,
Son coeur ne l'étoit plus.
MARS. 1769 .
VERS de M. de G *** aux habitans de
R *** , lors de l'arrivée de M. le Comte
de T*** à fa terre.
FORTUNES habitans de ces paiſibles lieux ;
De vos nouveaux deftins rendez graces aux dieux;
Mars fe délafle ici des travaux de la
guerre ,
Et Vénus , pour le ſuivre , abandonne Cythere.
Dans T *** un port noble , un oeil vif & perçant ,
Vous annonce d'Ajax le courage bouillant ;
Et pour mieux contrafter , fa blanche chevelure
Rend du fage Neftor la naïve figure
REPONSE de M. le Comte de Ț*** ,
à ces vers dont l'auteur n'avoit pas voulu
fe faire connoître.
POURQUOI cacher la lyre enchantereſſe
D'où font fortis ces fons harmonieux ,
Ces vers touchans qui m'élevent aux cieux ,
Qui , de Conftance , ont fait une déeſle.
Déefle , foir , je fens à ma tendrefle
Qu'elle eft Vénus ; mais je ne fuis point Mars.
Pour Argus , paffe ; un feuf de mes regards
A découvert ton inutile adreffe.
16 MERCURE DE FRANCE.
Je te connois , cher frere en Apollon
En chaire Paul , à table Anacréon ,
Horace au pinde & rival de Voltaire ,
Docteur , fur-tout , dans le grand art de plaire ,
Crois-tu , dis-moi , que j'ignore ton nom ?
LES SOUHAITS ,
conte traduit de l'Arabe.
Se contenter de fon état quel qu'il ſoit ,
vivre fans ambition & fans defirs , fe repofer
fur la Providence pour ce qui nous
convient , c'est la véritable fcience du
bonheur , & celle qui manque à la plù .
part des hommes.
Sadak étoit né dans ce défert qui fépare
la Mecque de Médine : des hommes
charitables s'y étoient établis pour donner
l'hofpitalité aux devots mufulmans
qui le traverfoient fouvent pour aller vifiter
le tombeau du prophète. L'efprit de
charité des fondateurs s'étoit perpétué
parmi les habitans ; Sadak fe diftinguoit
par fon zèle ; tous les jours , il parcouroit
ce défert pour remettre dans leur route
les voyageurs qui s'étoient égarés , &
pour recueillir chez lui ceux que la fatigue
obligeoit d'interrompre leur courfe
M A AR S. 1769. 17
& de chercher le repos. Ses foins fecourables
lui attiroient des bénédictions ; fes
voifins l'eftimoient & le prenoient pour
modele. Il étoit heureux ; il ne le fut pas
long - temps. La vue des riches que le
hafard faifoit paffer auprès de fa demeure
, le fpectacle des commodités qu'ils
traînoient après eux , l'étonnerent d'abord
; il admira leur condition , imagina
qu'elle étoit douce , & ne tarda pas à la
defirer ; dès cet inftant il fut agité d'une
inquiétude fecrette ; il éclata bientôt en
murmures , & ceffa d'être charitable .
Un jour qu'il pleuroit amérement fur
fa mifére , il entendit frapper à fa porte .
Il ouvre ; un vieillard vénérable fe préfente
à fes yeux , & lufdemande l'hofpitalité
. Je vous recevrai mal , lui dit Sadak
; vous auriez pu mieux vous adreffer .
Je n'ai befoin, que d'un afyle , répondit
le vieillard , & les reftes de votre repas
me fuffiront. Vous ne les trouverez pas
abondans. Qui a peu , donne
peu ; le
bon coeur en fait tout le prix ; le ciel en
eft plus touché , & la récompenfe plus
fûre. Je ne fçais quelle fera la mienne ;
mais il y a long-temps que j'exerce l'hofpitalité
, & les épidémies détruifent mon
troupeau ; le foleil féche les fruits de mon
--
-
18 MERCURE DE FRANCE.

-
jardin , au lieu de les mûrir. Il vous
refte du moins quelque chofe ; Alla ne
vous a pas tout ôté . Il me fait beaucoup
de grace ! En vérité le fort eft bien
injufte ! Il y a tant de riches qui ne vivent
que pour eux , & dont les tréfors ne
font qu'augmenter. Que je fuis malheureux
!-Vous croyez l'être . Mon pere,
examinez mon état ; voyez ma demeure ;
les ouragans la renverfent fouvent & me
forcent à la relever ; c'eft à la fucur de
mon front que j'arrache à la terre avare
quelques alimens groffiers. Le travail
eft néceffaire à l'homme ; il entretient fa
force & fa fanté. Mais pourquoi fautil
que je travaille ? Pourquoi es tu né ?
-
Je vous demanderai à mon tour s'il valoit
la peine de naître ? Ta question
outrage la Providence ; elle ne fait rien
que de jufte ; elle veille à notre exiſtence,
elle s'occupe de notre bonheur. -Vous
voyez comme elle fait le mien ; je ne
fçais fi elle s'en occupe , mais il me femble
qu'elle s'en acquitte aflez mal . Qui
le feroit mieux à fa place ? -Moi .
Sadak , fans en dire davantage , regarda
fa cabanne & quelques légumes qui devoient
faire le repas de fon hôte . Auffitôt
le vieillard difparut à fes yeux ; on vit
MARS. 1769 : 19
à fa place un jeune homme , très- beau ,
très-bien fait , refplendiffant de lumieres
, & dont le dos étoit chargé de quatre
paires d'aîles brillantes ; c'étoit le génie
de Sadak. Il y a long-temps , lui dit - il ,
que j'ai entendu tes plaintes & tes murmures
; Alla , prêt à te punir , s'eft reſſouvenu
de ta vertu paffée ; il daigne te pardonner
ta défiance , & fe prêter à tes defirs;
regle toi même ta deftinée ; éprouve
fi tu feras plus que lui pour ton bonheur ;
il m'a permis de remplir fept de tes
fouhaits . Sept , s'écria Sadak ! ah , remplis
en un feul , je n'en ai pas davantage
à former. Ne reftreins pas fon bienfair ,
reprit le génie ; tu pourrois t'en repentir,
· Sadak ne réſiſta pas ; il fouhaita d'être riche.
Tu le feras ; mais pour te faire fentir
le prix des richeffes , je voudrois te les
faire acquérir. Sçais- tu écrire , déchiffrer,
calculer ? Oui , répond Sadak . -Ta fortune
eft donc faite. A ces mots , il l'enleve
dans fes bras , le tranfporte à Balfora
, & prenant la forme d'une Circaffienne,
il va le préfenter à un tréforier des revenus
du Sultan . La Dame étoit trop
belle pour que fon protégé ne fut pas
employé ; Sadak le fut. Le génie le fit
paffer rapidement par toutes les humilia20
MERCURE DE FRANCE.
tions de ce nouvel état ; le commis fe
forma ; fon imagination active enfanta
mille projets qui multiplierent les fommes
levées fur les peuples , fans groffir
les tréfors du Sultan & qui l'enrichirent ;
auffi-tôt il quitta fa place , & ne voulut
plus avoir d'autre état que celui d'homme
opulent.
Sadak étala le luxe le plus brillant ; il
eut une table délicate , un ferrail choifi ,
des efclaves nombreux , des équipages fuperbes
; il jouit de toutes les commodités ,
de tous les plaifirs qu'il avoit fouhaités ;
bientôt ces agrémens lui parurent moins
vifs ; la fatiété fe fit fentir ; les efclaves
de fon ferrail étoient charmantes , mais
elles ne l'aimoient point ; les oififs de
Balfora affidus à fa table , vantoient le
cuifinier & fe mocquoient du maître.
Sadak fouhaita de jouir de la confidération
perfonelle ; il voulut hamilier les beaux
efprits qui le méprifoient , & devenant
bel efprit lui même , il appella fon génie
& lui demanda le don des vers. Tu n'as
pas befoin de moi , lui dit le génie ; tu es
riche ; imites les grands qui t'entourent ,
& qui ont la réputation de faire les plus
jolis vers du monde ; fais les faire . Je
pourrois avoir un poëte à mes gages , dit
MAR S. 1769. 21
Sadak ; mais je veux produire de l'excellent
, & le génie ne fe vend point ; d'ailleurs
j'ai la délicateffe de vouloir être l'auteur
de mes ouvrages .
Le génie ne répondit point & fouffla fur
Sadak ; il eut auffi tôt toutes les connoiffances
poffibles fans avoir jamais étudié ;
fon imagination fermenta , il fe retira dans
fon cabinet , où il écrivit fur le champ un
poëme de deux mille vers . Il fe hâta d'affembler
un nombre prodigieux de convi
ves qui ne furent pas peu furpris de fe
voir priés d'entendre une lecture . Sadak
auteur leur parut une chofe plaifante ; s'ils
fourirent à cette nouvelle , ils frémirent
à la vue du volume. Sadak commença ,
felon l'ufage , par demander de l'indulgence
pour une mufe naiffante ; il parlà
de la foibleffe de fes poumons , qui ne
permettant pas d'élever la voix , exigeoit
du filence & de l'attention de la part
des auditeurs , & lut l'ouvrage tout d'une
haleine & d'une voix de Stentor.
lui
Le poëme fut admiré de bonne foi ; les
beaux efprits fe regardoient avec furprife,
& fembloient chercher à découvrir pármi
eux qui avoit prêté fa mufe à Sadak ; ils
ne lui firent pas l'honneur de croire qu'il
en eut une. Plufieurs autres productions
22 MERCURE DE FRANCE.
auffi fublimes les détromperent & exciterent
leur envie , ils s'occuperent à ternir
la gloire du nouveau poëte , à flétric
fes lauriers ; ne pouvant affoiblir fes talens
, ils attaquerent fes moeurs , ils affligerent
Sadak. Hélas , s'écrioit - il , le
bonheur n'eft pas le partage des lettres;
j'étois plus heureux dans ma premiere
obfcurité. Il fe dégoura de la gloire littéraire
, & renonça aux mufes par de beaux
vers qui redoublerenr la confufion & la
haine de fes ennemis .
Le premier vifir mourut peu de temps
après ; Sadak fouhaita fa place ; le génie
fut prompt à le fervir. Dans le cours de
fes travaux littéraires , Sadak s'étoit diftingué
par quelques ouvrages politiques ;
le fultan les avoit lus & goutés ; la voix
publique appelloit l'auteur à la premiere
place auprès du trône ; le monarque l'y
éleva. Sadak y porta tous les talens néceffaires.
Dépofitaire de l'autorité du
defpote , il s'en fervit pour rendre le peuple
heureux ; mais il ne le fut pas luimême.
Il ne plaça que le mérite , rejetta
tout le refte , & fit beaucoup de mécontens
. Ceux - ci crierent ; ils répandirent
des fatyres contre le nouveau miniftre ; on
les méprifa d'abord ; elles fe multiplicMAR
S. 1769. 23
rent , furent lues , & firent enfin fenfation.
La populace aveugle , inquiéte , inconftante
, s'accoutuma à rire de fon idole
, & bientôt la méprifa . Sadak faiſoir
tout pour le mieux & mécontentoit tout
le monde. Favorifoit- il quelques grands ,
le peuple murmuroit ; foulageoit - il le
peuple , les grands l'accufojent auprès du
fouverain de chercher à fe faire des partifans.
Il ne fçavoit plus quel parti prendre
; il prit celui de fe retirer , & il eut
le chagrin de voir chacun en témoigner
de la joie.
Le fuccefleur de Sadak crut ne pouvoir
aflurer fon autorité qu'en occupant le peuple
; il engagea fon maître à déclarer la
guerre au fultan de Bagdat ; les triomphes
de l'empire firent bénir fon adminiftration
. Sadak apprenoit avec tranfport le
fuccès des armes du Sultan ; la joie du
peuple , fes acclamations à la nouvelle
d'une victoire , les éloges qu'il prodiguoit
au général , échaufferent fon ame ; il envia
cette efpéce de gloire ; fans doute elle
eft la plus pure ; il recourut à fon génie , &
vola à l'armée. Son mérite , fa valeur , fa
conduite le firent bientôt connoître ; le
général l'employa utilement , lui donna
24 MERCURE DE FRANCE.
fa confiance , & l'éleva aux premiers grades.
Sadak acquit une grande réputation ,
& l'eftime des troupes dont il obtint le
commandement à la mort de fon général .
Ses armes furent heureufes ; il défit le roi
de Bagdat dans une bataille , conquit fon
royaume , fit fa fille unique prifonniere
& l'emmena à la cour de fon maitre , dont
la reconnoiffante le combla des honneurs
dus au guerrier qui joignoit une feconde
couronne à celle qu'il poffédoit.
La princeffe de Bagdat étoit jeune & la
plus belle princelle du monde ; Sadak
n'avoit pu la voir fans l'aimer ; les rebuts
augmentoient fa paffion ; il implora le
génie. J'adore la princeffe , lui dit - il , il
n'eft point de bonheur pour moi fans fa
poffeffion ; il faut qu'elle m'aime , qu'elle
confente à m'époufer. O génie , rends
moi encore ce ſervice , ce fera le dernier ;
heureux par cet himen , je n'aurai plus de
voeux à former. Le génie lui applanit les
difficultés ; Sadak ofa demander la princeffe
pour prix de fes fervices ; elle lui fut
accordée ; elle paffa même, fans répugnance
, dans les bras de fon vainqueur .
Tant que fes premiers tranfports durerent
, Sadakfut heureux : la jouiffance éteignit
MAR S. 1769 . 25
gnit enfin l'amour ; il ne cherchoit plus
fon époufe avec le même empreffement ;
l'ennui vint le faifir auprès d'elle ; la princelle
le trouvant moins tendre , le devint
moins à fon tour ; elle fe, fouvint de Forgueil
de fa naifance & que fon époux
étoit au deffous d'elle ; elle le fit fentir à
Sadak qui en fut humilié ; il gémit de
s'être marié , & fur- tout d'avoir épousé
une princeffe ; il lui devoit des ménage –
mens ; il ne pouvoit pas la répudier comme
une autre ; il fe confumoit dans la
douleur & dans le défefpoir. Son génie
lui apparut encore. Je fuis bien malheu-.
lui dit Sadak ; n'as tu point de remede
pour confoler un époux qui gémit
de l'être . Ta femme eft de ton choix , repliqua
le génie. J'aimois , j'étois averglé
, je fuis éclairé maintenant ... Il n'y
a donc que la mort qui puiffe nous fépareux
,
rer ? ll t'eft défendu de défirer la fienne .
Je ne te la demande pas , répondit - il en
foupirant ; mais ne peux - tu rien ? —Je
puis t'en délivrer fans la faire périr , mais
cela t'expoferá à de grands malheurs . -Je
les brave ; il n'en eft point de ſemblables
à celui de vivre avec elle . Sers-moi encore,
mon cher génie ; ah ! ce dernier bienfait
farpaffera tous les autres.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Les ennemis de Sadak travailloient
depuis long-temps à fa perte. Ils ne ceffoient
de repéter au fultan qu'il étoit imprudent
de lui laiffer une époufe qui avoit
au trône de Bagdat , des droits qu'elle
tranſmettoit à ſon mari , & qu'un homme
tel que Sadak pouvoit faire valoir . Le
prince avoit d'abord négligé ces avis ; illes
écouta ; il fit arrêter Sadak. Des gens de
loi vinrent lui apporter , dans fa prifon ,
un ordre de répudier la princeffe que le
monarque vouloit époufer . Sadak reconnut
les bons offices de fon génie , figna
l'acte avec tranfport , & fut confolé de fes
fers. La princeffe devenue fultane voulut
fe venger des mépris d'un homme qui
avoit ofé devenir fon époux . Elle prolongea
fa captivité & la rendit plus dure.
L'infortuné regretta bientôt la liberté ; il
fe rappelloit fa vie paffée , les bienfaits
d'Alla & ne fçavoit plus que defirer. Il
appella cependant fon génie. Que veuxtu
, lui demanda celui -ci ? Te confulter ,
répondit Sadak ; je me fuis trompé juſquà
préfent ; fais mon bonheur , fi cela
eft poffible ; je n'ofe plus m'en mêler.
Je n'ai plus qu'un dernier fouhait à
remplir. Choifis cette fois & choifis bien .
-Ah ! fais ce choix pour moi ; je me fuis
MARS . 1769 .
27
fi mal trouvé de ceux que j'ai faits ! -Mon
pouvoir ne s'étend pas jufques-là ; le choix
doit être le tien. Je vois bien que j'ai
eu tort de m'être mis à la place de la Providence
, répondit Sadak , après avoir rêvé
quelque temps : j'aurois dû m'en rapporter
à elle ; remets- moi dans la cabanne
d'où tu m'as tiré. Le génie l'y tranſporta
auffi- tôt. Sadak retrouva fa demeure telle
qu'elle étoit ; fes voifins vinrent le féliciter
de fon retour , & lui firent l'accueil
le plus tendre & le plus vrai ; il en fut
touché ; il reprit avec plaifir fes anciennes
Occupations. Le même foir , en parcourant
le défert , il fut attiré par des cris au
bord d'un précipice ; un malheureux prêt
à y tomber , fe tenoit encore à quelques
branches d'arbres , implorant le ciel, &
fûr de périr auffi - tôt que les forces lui
manqueroient. Sadak accourt & le délivre
, non fans peine & fans danger. Le
voyageurreconnoiffant le comble de bénédictions
; Sadak les entend & jouit d'une
joie pure qu'il n'avoit pas goûtée depuis
long temps ; il fejette à genoux , adore la
Providence & remercie fon génie .
Par M. Fontanelle.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame la Princeffe Augufle
des Deux - Ponts , à l'occafion de fon
mariage avec l'ELECTEUR DE SAXE .
Du bonheur des Saxons le cours fe renouvelle :
Vous allez l'affermir dans les riches climats
Où d'un pere adoré la valeur immortelle
Marqua , par fes bienfaits , la trace de vos pas.
De deux maîtres chéris l'amitié paternelle ,
Au fortir du berceau , vous fixa dans ces lieux ,
Votre coeur éclairé les choifit pour modele ,
Au milieu des grandeurs vous penferez comme
eux ,
Et dans la cour brillante où l'hymen vous appelle ,
Comme eux , à chaque inftant , vous ferez des
heureux.
Nous l'étions de vous voir , & quand la Saxe
entiere
Du charme qui vous fuit va goûter les douceurs ,
Flatté , mais attendri d'un départ néceſſaire ,
Le peuple qui vous perd va répandre des pleurs.
Vous les partagerez , & bien fouvent, Madame,
Pour le Palatinat vous formerez des voeux ,
Le nom d'Elifabeth eft gravé dans votre ame ,
Et vers elle , à jamais , vous tournerez les yeux.
M A RS. 1769. 29
Mais l'autel eft orné , l'offrande eft préparée ;
Le flainbeau de l'hymen commence à s'allumer ;
Par la main des Vertus , à fes loix confacrée ,
Quel espoir pour les noeuds que vous allez former!
Rendez -vous aux defirs de l'époux qui vous
aime ;
Au Dieu qui fait les Rois , il eft temps d'obéir :
Votre fang méritoit ce nouveau diadême ,
Et le deftin d'Augufte eft d'aller l'embellir.
Par M. Desfontaines.
EPITRE à M. Rochon de Chabannes .
Ovous , dont l'élégant crayon ,
De la jeune & fimple Sylvie ,
Peint la naïve émotion ,
Quand d'amour le premier rayon
Eclaire fon ame attendrie ;
Laiffez fe débattre l'envie ,
Et diſtiller fon noir poiſon.
Sous le mafque de la décence ,
Déguifant fa difformité ,
Le vice furieux s'offenſe
Des traits de l'ingénuité ,
Et frémit de voir la gaïté
Folâtrer avec l'innocence.
Méprifez fa malignité :
B iij
30 MERCURE
DE FRANCE
.
Vous avez peint la volupté;
Mais avec une telle adrefle
Que , quittant fon auftérité ,
On voit fourire la Sageffe ,
Et louer la délicateffe ,
La fraîcheur , la variété
Du tableau plein de vérité .
Que vous faites de la tendrefle:
Et quoiqu'en ce fiécle gâté ,
Un effaim de prudes murmure,
On vole à l'immortalité
Quand on peint fi bien la nature.
Déjà je vois le dieu des vers
Vous appeller près de fon thrône ,
Et fur votre front qu'il couronne ,
Il metdes lauriers toujours verds.
Le tendre Amour ſuivi des Graces ;
Des jeux & des ris entouré ,
Conduit en chantant fur vos traces
Ce groupe de myrthes paré.
Joniffez du prix de vos veilles ,
Et par des concerts fi charmans ,
Enchantez toujours nos oreilles
Et verfez l'amour dans nos fens.
Il eft le bienfaiteur du monde ;
Que feroit l'homme fans defirs ?
C'est par lui que tout fe féconde ;
Il eft l'ame de nos plaifirs ,
Et de la prude qui le fronde ,
MARS. 1769 :
31
Il caufe en fecret les foupirs.
Il vous a prêté fon langage ,
C'est lui qui dicta votre ouvrage ;
Mais les dons qu'il verfe fur vous
De l'envie arment le courroux.
Bravez cette impuiflante rage ;
L'amour en rendra vains les coups ;
Réuniffant chaque fuffrage ,
Vous devez faire des jaloux .
COUPLETS impromptus.
A Madame la Marquife de Melrendre.
AIR: Du haut en bas.
Un peu d'amour ,
Je voudrois vous donner , Melrendre ,
un peu
d'amour
Pour vos étrennes en ce jour.
Ne duffiez - vous , hélas ! en prendre ,
Femme aimable , que pour me rendre
Un peu d'amour.

Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
A Madame de P*** , qui prétendoit que
c'étoit fort mal à moi de ne pas lui
donner d'étrennes .
Même air.
Vous étrenner !
N'eft pas un petite affaire :
Que vous donner ?
J'ai beau penfer, imaginer!
A tort vous me faites la guerre :
Vous avez tout , vous fçavez plaire.
Que vous donner ?
Par M. le Marquis de St Juft.
IMPROMPTU à unejolie Femme , hideu
fement déguifée au bal de l'opéra.
NoN, tu ne m'en impoſes pas
Par cette barbe noire & ces énormes bras ,
Et cette effroyable mouftache :
Mon coeur me parle , & j'écoute mon coeur.
Sous ce déguisement , Cloé , qui nous fait peur ,
Je reconnois la beauté qui fe cache
Sous le maíque de la laideur.
Par le même.
MAR S. 1769. 33
Vo
BOUQUET à Mademoiſelle S.
ous n'aimez que les fleurs & non pas les
Aleurettes ;
Et d'un coeur bien épris les ardeurs font diſcrettes,
Tant il craint qu'un feul mot ne l'expole aux
revers ;
Mais pourtant votre fête exige quelques vers ;
Et je n'en fais que fix de peur que le feptieme.
Ne déclare que je vous aime.
V. à Versailles.
LA NOUVELLE FÉE.
Li
A Madame V.
É monde ne croit plus aux fées ;
Mais on en peut voir une encor ,
Non pas de ces mal coëffées ,
De ces vieilles fans dents , & dont tout le tréfor
Etoit au bout de leur baguerre.
Cette fée eft jeune & bien faite ,
Perles font dans fa bouche , elle a mille agrémens
,
Et dans fes yeux eft fa magie :
Des autres les enchantemens
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Tenoient tous de la diablerie ;
Mais comme elle jamais nulle n'a fait le tour
D'enchaîner l'Hymen & l'Amour.
Par la même.
REPONSE de M. Garrick , célébre auteur
& acteur Anglois , à un Seigneur
qui lui demandoit s'il ne penfoit point
à fe faire élire membre du prochain parlement.
AIR Monfieur le Prévôt des Marchands.
Qui , moi ? prétendre au parlement ! .
Non , ce font mes choux feulement ,
Qu'après ma femme j'idolâtre ;
Et Garrick, content de fon lot ,
Craindroit fur ce nouveau théâtre ,
De jouer le rôle d'un fot.
LE CHOIX DE ROSINE.
VENUS ENUS peut plaire fans ceinture ;
Mais Vénus gagne à la porter.
* Il a une maison de campagne délicieuſe , à
une lieue de Londres , où ilfe plait beaucoup.
MARS. 1769. 35
Rofine eft belle fans parure ;
Mais Rofine aime à fe parer.
Ce n'eft pas qu'elle foit coquette ;
Comment l'être avec tant d'attraits ?
Le goût préfide à ſa toilette ,
Et la nature en fait les frais.
Viens , lui dit la role nouvelle ,
Je fuis l'amante du zéphir 3.
Mais je ferai cent fois plus belle ,
Si fur ton fein je puis mourir.
Le vermillon qui me colore
Nuance l'aimable pâleur
Que la fageffe fait éclorre
Sous le pinceau de la pudeur.
Fier de fa tige ambitieuſe ,
Fier de porter le nom des Rois ,
Le lys d'une voix orgueilleufe
Vanta fa blancheur & fes droits,
A fes pieds croît la violette ,
Elle voit Rofine , & ſoudain
La pâle & timide fleurette
Se courbe au-devant de la main,
Je n'ai , dit - elle à la bergere ,
D'attraits que ma fimplicité ;
Mais fi par- là je fçais te plaire ,
Qu'ai-je befoin de la beauté ?
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Va , dit Rofine , ton hommage
A fçu m'inftruire & me charmer ,
Tu jouis du double avantage
D'être belle & de l'ignorer.
C'en eft fait , fois victorieuse ,
Regne déformais fur les coeurs ,
Tu dois être la plus heureuſe
Comme la plus fimple des fleurs .
Hard. de la R.
VERS à Madame du Boccage , à l'occafion
du nouvel an.
Le temps fuit fous l'ordre des Dieux ;
Mais tandis qu'ici bas fon cercle merveilleux ,
Roulant avec fierté fur l'axe des années ,
Des plus fuperbes deſtinées
Entraîne les orbes fameux ,
O toi , divine du Boccage ,
Elevée au deffus des fphéres de notre âge ,
Tu triomphes fur leurs débris ,
Et des fiécles anéantis ,
Loin d'éprouver jamais l'irréparable outrage ,
De ton nom glorieux le fort illimité
Affervit dès long -temps à la célébrité
Leurs influences équivoques ,
MARSS.. 1769. 37
Et dans leurs diverfes époques
Ne voit que les degrés de l'immortalité.
Par M. le Marquis de S. A.
VERS à mafemme , en lui donnant pour
étrennes une de ces petites tablettes angloifes
, connue fous le nom de Souvenir
.
L'ORGUEIL , en fes préfens , de l'éclat le plusvafte
A befoin pour fe foutenir :
L'amour tendre & modefte , au mépris d'un tel .
faſte ,
N'a befoin que d'un fouvenir.
Par le même.
STANCES fur la Vie.
OVIE &rapide & trompeufe !
En aveugle on voit tes attraits ;
Et l'ame n'eft jamais heureuſe
Qui compte trop für tes bienfaits .
On croit fouvent dans fa jeuneffe
Trouver chez toi le vrai bonheur ;
Mais ce n'eft qu'une fauffe ivreffs
Qui corrompt &féduit le coeur.
38 MERCURE DE FRANCE.
Beaucoup moins de ris que de larmes
Peu de plaifir , beaucoup d'ennuis ,
Compofent hélas tous tes charmes
Dont nous fommes tant éblouis .
Eft-ce dans tes revers funeftes,
Qu'on trouve la félicité ?
Et peut- on nommer céleſtes
Les tranfports de la vanité ?
Non , ils peuvent aveugler l'homme
Mais le fage voit clairement
Que , de tous tes plaifirs , la fomme
N'eft que dégout , peine & tourment.
Par un Anglois. A. B.
J
HERO ET LEANDRE.
Romance.
Sur l'AIR : De Gabrielle.
E vais vous conter l'aventure
D'un jeune amant ré dans Seftos ,
Dont la mer fut la fépulture ,
Comme il nageoit vers Abidos.
Long-temps il eut le fort profpére
Dans ce trajet fi dangereux.
Las ! il devint
Pour avoir été
trop téméraire
trop heureux.
MARS. 1769.
39
Trompant une injufte contrainte ,
Et les parens & les rivaux ,
Léandre , incapable de crainte ,
Chaque nuit traverſe les flots.
Héro l'attend : Héro timide
Fait briller du haut d'une tour
Un flambeau qui lui fert de guide :)
C'étoit le phare de l'amour.
Dieux ! quel moment ! quand cette belle
Entre fes bras pourra preffer
L'amant qui s'expoïa pour elle ,
Et qu'il faudra
récompenſer !
Il vient.. Il eft nud . On l'embraffe..
11 eft encor trempé des flots ;
Mais le premier baifer efface
Le fouvenir de tous les maux.
Il n'eft point de bonheur durable ,
Telle eft la loi de l'Univers.
Héro ! tu parus trop aimable
Aux yeux du fouverain des mers.
Careflant une Néréide ,
Il avoit vû d'un ciljaloux
L'amant qui , d'un coeur intrépide ,
Va chercher des plaiſirs plus doux.
CC
« Effrayons , dit- il, fon audace.
Déjà les flots font foulevés.
Le bruit de leur courroux menace
40
MERCURE
DE
FRANCE
.
Celui qui les a tant bravés .
Léandre à cet afpect balance ;
Mais il fonge au prix qui l'attend.
Dans l'onde auffi - tôt s'élance.
J'en fçais qui n'en feroient pas tant.
Il va luttant contre l'orage .
ODieu ! dit -il , qui me pourfuis !
» Faut-il que mon bonheur t'outrage ?
Je fens trop que tu m'en punis.
»
30
Ah ! s'il faut que l'onde engloutiffe
Le mortel dont Héro fit choix ,
Que Léandre , avant qu'il périfle ,
>> Soit heureux encore une fois , »
Hélas ! fa derniere espérance ,
Le fatal flambeau s'éteignit.
Il va flottant fans affiftance
Dans la tempête & dans la nuit ;
Et cependant d'horreur ſaiſie ,
Héro , dans fa funefte tour ,
Tremble que la mer en furie
N'ait pas épouvanté l'Amour .
Le jour renaît pâle & craintive,
Elle s'avance en frémiffant.
Les flots avoient juſqu'à la rive
Porté le corps de fon amant .
Héro le voit ! Ames fenfibles
Que l'Amour bleffa de les traitsy
MARS. 1769 . 41
Peignez - vous ces momens horribles
Et ne les éprouvez jamais !
A fa douleur elle fuccombe.
Dans l'onde elle s'enfevelit.
L'Amour , dans une même tombe ,
A Léandre la rejoignit ;
Et chaque jour fur ce rivage ,
En fe reprochant les fureurs ,
Neptune , à ce tombeau fauvage ,
Porte le tribut de les pleurs.
Par M. de la Harpe.
It
ENVOI à Madame ***
ne faut point braver l'orage ,
C'eft un parti trop dangereux ;
Il vaut bien mieux fur le rivage
Attendre un inftant plus heureux.
Mais fipour vous , par imprudence ,
J'affrontois l'humide ſéjour ,
Je voudrois du moins l'aſſurance
De n'être noyé qu'au retour,
42 MERCURE DE FRANCE
VERS du même à Madame S * * , en lui ,
envoyant l'éloge de Henri IV.
E n'ai point au bon Roi reproché les foiblefles.
Pouvois je de l'amour condamner les tendreſſes ?
En regardant vos yeux , il m'a ſemblé fi doux !
Si du temps de Henri le ciel vous eut fait naître ,
Ce volage vainqueur fe fut fixé pour vous ;
Rofni lui -même alors eût approuvé fon maître
Ou bien Rofni lui - même en eût été jaloux.
EPITRE au Comte de Lys , retourné
de Paris dans fes terres.
Le premier Janvier 1769.
AVEC VEC les fots de mon village ;
Avec ces ingrats que j'aimais ,
Malgré les poifons de l'outrage ,
Je ne vous confondrai jamais.
Ces Meffieurs m'ont de ces retraites
Malgré moi banni pour toujours ;
S'ils étoient tous comme vous êtes ,
J'irois y terminer mes jours.
Quand ma trifte & derniere aurore
Me conduira dans le tombeau ,
Mes yeux fe tourneront encoreMAR
S. 1769
43
16
Vers le clocher de mon hameau.
Trompé par la douce chimere
Qui me reconduit dans ces lieux
Mes pleurs arrofent la pouffiere
Des reliques de mes ayeux.
Je vois d'ici l'antique ombrage
Qui cacha mon premier bonheur ;
Et l'idole de mon jeune âge ,
Qui me fit connoître mon coeur.
J'entends la voix févere & tendre
De mon pere que j'ai perdu ,
Qui femble encore me reprendre
Quand je néglige la vertu .
J'entends toujours la fymphonie
De ces pâtres toujours d'accord ,
Et j'en préfére l'harmonie
A l'opéra de Philidort.
J'aurois mieux aimé ma chaumiere
Qu'embelliffoit le plus beau jour;
Et ma pauvre gentilhommiere ,
Objets de mon premier amour ,
Que cette tempête fatale
Et ces nuages obfcurcis
Qui terniflent la capitale
Depuis le regne de Clovis ,
Où chacun a pris l'habitude
De trotter du foir au matin ,
Occupé de la feule étude
D'en impofer à fon prochain ;
44
MERCURE DE FRANCE.
Mais les fots de mon voisinage ,
Et la perte de mes amis ,
M'ont forcé de plier bagage
Et d'abandonner mon pays.
C'eft malgré moi , de ma patrie ,
Qu'il m'a fallu me féparer ,
Ne croyez pas que je l'oublie
Ni que je cefle de l'aimer.
Pour éviter plus d'une angoiffe
Il faut , d'inconftance laffé ,
Etre enterré dans la paroiffe
Où l'on nous avoit baptifé.
Mon ami , je vous porte envie ,
Vous allez avec sûreté
Finir le fonge de la vie
Dans le fein de l'obſcurité :
En revoyant la douce image
De vos penates enfumés ,
Et ces biens , paisible héritage ,
Que vos parens vous ont laiflés ,
Vous coulerez dans l'incurie
Des jours mille fois plus férains ,
Sans intrigue & fans jaloufic ,
Qu'aux palais de nos fouverains.
Croyez-en le vieux la Tourailles,
Si vous cherchez le vrai bonheur ;
Il eft au fond de votre coeur
Bien plus fûrement qu'à Verfailles.
Qu'ai-je yû dans ces lieux charmans ,
MARS. 45
1 1769.
Faufle gloire , fauffe tendreffe ,
Faux plaifirs & faux complimens ,
Le tout mêlé de politefle.
Je m'apperçus dès mon printems
De vos vertus qui me font cheres ,
Et je crois que nos caracteres
Eroient amis dès nos beaux ans.
Eft- ce qu'une faute légere ,
Et des défauts qui font les miens
Pourroient déranger cette affaire ,
Et rompre de fi doux liens ?
Non , non , les erreurs de la vie ,
Dont tant s'affectent les humains
Ne font qu'une plaifanterie ,
Et les petits torts font des riens.
Que le ciel protège à jamais
Les dens que vous fit la nature ,
Bon eftomac , belle figure ,
Et bon coeur , voilà mes fouhaits.
Loin de l'amoureule foiblefle
Confervez la fleur de vos ans ,
Et ménagez votre jeunefle
Au-delà de votre printems.
Moi , qui fuis vieille connoiffance
Il faut toujours m'aimer un peu :
Comment peut- on fe faire unjeu
Du crime affreux de l'inconftance ?
?
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Février 1769 , eft Mercure
; celle de la feconde , eft orange ; la
troifiéme eft énigme ; la quatriéme eſt
toupet ; la cinquiéme eft rêve. Le mot du
premier logogryphe eft cimétiere , où l'on
trouve cire , tierce , mite , crime , mérite ,
mer , cri , cité , crême , rime , cime. Le mot
du fecond eft pistache.
ÉNIGME ALLÉGORIQUE.
Iz eft un aftre, ami Lecteur ,
Dont le cercle polaire apperçut la naiſſance ;
Dont la chaleur benigne & la douce influence
D'un grand peuple font le bonheur.
Qu'à ces humains telle planette eft chere !
Pour les rendre encor plus heureux ;
Pour acquérir plus de lumiere ,
Cet aftre rare & merveilleux
Voulut un jour parcourir d'autres cieux.
Un beau matin il apparut en France ,
Dirai-je les tranfports qu'excita fa prélence ?
Ce ne furent que jeux , que fêtes , que feſtins ;
Par-tour fon feul afpect embellit les deftips.
Aucun aftre jamais ne fut tant honoré ;
amoroso
47
Aimons nous, Belle пои ,
So...pho
mais aimons nous pour toujours;
vi..c, oùfi..nis.sent
quefi-nit la
a.
.mours;prends ton a mantpour
mo. de .
si pour fuir le tre pas il suffit
d'êtrefi
dele,
ton a..mant ne. mourra pa
ton a.mant ne mourra pas
de l'Imprimerie de Recoquillize rue du Foin StJacqu
46
L
du
MARS. 1769 . 47
De Vénus même le paſſage
Eft beaucoup moins célébré:
Le voir & l'admirer , pour tous fut une affaire ;
Il plût à tous , c'étoit fon lot.
François , pour vous l'énigme eft affez claire ,
A la bouche toujours vous en avez le mot.
Par Mile Coffon de la Creffoniere .
AUTRE.
CORPS fans pieds , bras ſans mains ,
Je me donne à connoître
Néceflaire aux humains ;
Sans tête je dois être.
Je fuis pour leurs befoins
Fréquemment recherchée.
Prefque toute cachée ,
Je n'en parois pas moins.
Lecteur , pour me rendre plus claire ,
D'abord la terre me produit ,
Toutefois je fuis d'ordinaire ,
Plus belle de jour que de nuit.
Je fuis aflez fouvent parée ;
On m'ajoute des agrémens ;
Et pour avoir longue durée ,
Je ne dois pas fervir long- temps.
On fçait , lorfque nous fommes nuės ,
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
Nous diftinguer du haut en bas ;
Plufieurs d'entre nous font fendues ,
Et les autres ne le font pas.
Qu
AUTRE.
UAND je fuis jeune , je fuis blanche ;
Vieille , je change de couleur.
Je vis long-temps ; & quand je panche ,
On me détruit , car je fais peur.
Mais pendant ma longue carriere
Je fuis de grande utilité ,
Et je paffe ma vie entiere
A donner l'hofpitalité.
On me trouve par- tout fiborne
Que chacun veut m'avoir à foi ;
J'ai beau vouloir n'être à perfonne ,
Je fuis efclave inalgré moi.
Enfin , Lecteur , quoi que je faſſe,
Je ne fçais point où me cacher.
Je n'ai donc rien qui t'embarraſſe ,
Car tu me vois fans me chercher.
Par J: M. Fabre de Marseille,
'AUTRE.
MAR S. 1769 . 49
AUTRE.
Τουτ OUT mortel me defire ,
Etje varie aux yeux de preſque tous ;
Pour moi l'avare en vain foupire ,
J'échappe aux tranfports du jaloux ;
L'un me trouve dans le fourire
De celle qui fait fon martyre ;
Un autre me cherche à la cour
Mais c'eft rarement mon féjour ;
Au mot d'étiquette j'expire ;
Je marche fur les pas des conftantes amours ;
Et près de la vive Thémire
On eft certain de me trouver toujours.
Par M. le Marquis de la S**.
AUTRE.
QUOIQUE VOIQUE toujours haute en couleur,
Je fuis noire pour l'ordinaire ,
Et je conviendrai fans myftere
Que j'excelle & prime en laideur.
Voilà mon portrait , cher Lecteur ,
Apprends quel eft mon fçavoit faire,
Inébranlable au ſein de la douleur ,
A peu de frais j'entre en colere ;
C
So
MERCURE DE FRANCE.
Avec Apollon familiere ,
Aux poëtes je tiens rigueur.
Des belles j'occupe le coeur ;
Mais m'attachant fans cefle à plaire,
A parler je fournis matiere ,
Auffi j'évite tout jaſeur.
Sûre , en tous lieux de trouver un aſyle ,
Je n'habite en aucun pays ,
Et ne crains point d'aller de mal en pis ,
Puifqu'au village comme en ville ,
Des plaifirs compagne docile な
Je fais toujours les honneurs du logis.
Par M. Defmarais du Chambon.
LOGO GRYPHE.
INTEGER ,
erro humilis ; tollas
caput , exto
fuperbus
Integer , ufque regor ; truncus at ufque rego .
Par le même.
AUTRE.
Nousfommesgrand nombre de foeurs ,
De divers états , du même âge ;
MARS . 1769.
ST
D'une mine fiere & fauvage :
La nature chez nous rélegua fes horreurs.
Nou , nous n'eumes jamais le goût de badiner ;
Mais égaïons notre filence ,
Et voyons dans toute la France
Si quelqu'un peut nous deviner.
Notre tout paroît curieux ;
Quoique d'une énorme ftature ,
Cinq pieds forment notre meſure.
Ce n'eft pas encor là tout le mystérieux ,
Vous trouverez en nous ce que nous n'avons pas.
Ce bois dont le jus délectable
Faifoit chanter Grégoire à table,
L'ame des mêts de tout repas ;
*
De plus , un terme de blafon ;
Dans les cartes la dominante ;
Du Turc , une ville puiflante ,
Et de mufique aufli vous y verrez un ton .
L'écoulement de temps , ce qu'on fait en marchant
;
Ce que l'on eft après la route ;
Ce qu'eft un objet qui dégoute ,
Enfin la couleur d'un mourant.
Par Fr. Grillet de Châtel.
Cij
• MERCURE DE FRANCE . 52
1
AUTRE.
De la fociété je fuis un membre utile¸ E
A tout ce que je fais chacun ajoute foi .
On me demande à la cour , à la ville ,
Et rarement on ſe paſſe de moi :
Ne peux-tu , cher Lecteur , à ces traits me connoître
?
Combine mes fept pieds , & tu verras paroître
Ce que je fuis tenu de garder avec foin ,
Et de représenter lorfqu'on en a befoin.
Cherche , tu trouveras une note en mufique ,
Ce qu'on ne connoit point dans une république ,
Un quadrupede , un péché capital ,
Une couleur , une place , un métal ,
Un infecte fâcheux , la nymphe malheureuſe
Qui fit de fa fureur l'épreuve douloureuſe ;
Ce qu'on cherche en mufique , un verbe , un élément
,
L'époufe d'Athamas , ce qui gêne en courants
Enfin un animal dont je crains le ravage....
Je ne dois pas , Lecteur , t'en dire davantage.
Par A. B. à Lamballe en Bretagne.
M AR S. 1769. 53
DANS
AUTRE.
ANs mon tout la nature avec l'art fè déploie ;
L'hiver , je fuis à l'abandon :
J'ai deux parts , la premiere eft le mâle d'une oie ,
L'autre , la moitié d'un dindon .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Vie de Louis IX , Dauphin de France ,
depuis 1729 jufqu'en 1767 , dédiée à
Monfeigneur le Dauphin , par M. l'abbé
de Villiers , prêtre & licencié ès
loix . A Paris , chez d'Houry , imprimeur
- libraire de Mgr le Duc d'Orléans
, & fils , rue vieille Bouclerie ; &
J. B. G. Mufier fils , libraire , quai des
Auguſtins , au coin de la rue Pavée .
CETTE vie de feu M. le Dauphin eft
fuivie exactement d'année en année dépuis
l'inftant de fa naiffancé jufqu'à fa
mort. M. de Villiers a extrait tous les
faits qui la compofent des mémoires
journaliers de notre fiécle , des mandemens
des évêques dans leurs diocèfes, des
C jij
54 MERCURE DE FRANCE.
oraifons funébres & des éloges compofés
par nos orateurs & nos poëtes les plus célébres
. Les difcours de l'affemblée du
clergé en différens temps , ceux des académies
lui ont auffi fourni des matériaux .
On n'oublie pas le compliment que l'académie
françoiſe lui fit à fa naiſlance .
M. de la Mothe , alors directeur , porta
la parole ; il avoit perdu l'ufage de la vue
depuis quelque temps ; il ne pouvoir plus
fe fervir de fes jambes ; il le fit porter
Verfailles , & appuyé fur deux académiciens
, il prononça au Dauphin ce difcours
fimple , touchant & naturel qui
mérite d'être cité. » MONSEIGNEUR , VOUS
» êtes l'objet de notre joie fans la comprendre
& fans pouvoir la partaget.
" Nous ne fçaurions encore vous faire
» entendre nos fentimens ; il ne nous
» refte que des voeux à faire en votre pré-
"
ر د
à
fence. Puiffiez - vous tenir à la France ,
» à l'Europe , à l'Univers , tout ce que
» votre naiffance lui promet ! le fang des
» héros qui coule dans vos veines ; les
» vertus d'une mere qui , par la force de
» l'exemple , deviendront bientôt les vô-
» tres ; l'habileté des mains chargées de
» votre éducation , & accoutumées à for-
» mer des Rois , voilà pour nous les gaMAR
S. 1769 .
55
» rans fidéles de vos progrès & de notre
bonheur. » L'auteur n'oublie rien , il
entre dans les plus petits détails ; il ne
rejette pas même ces petits vers que le
Roi trouva un jour dans l'appartement du
Dauphin , & qui avoient été préfentés à
ce prince par un officier qui demandoit le
rétabliffement de fa penfion.
Si le fils du Roi notre maître ,
Par fon crédit faifoit renaître
En fon entier ma penſion ,
Chofe dont j'aurois grande envie ;
Je chanterois comme Arion ,
Ua Dauphin m'a fauvé la vie .
Le Roi fourit , & fa bienfaifance lui fit
accorder ce qu'on demandoit. A meſure
que le Dauphin avance en âge , les faits
deviennent plus intéreflans ; ils font fuffifamment
connus , & la perte eft affez
récente pour nous difpenfer de nouś arrêter
fut ce fuje: douloureux . On doit
fçavoir gré au travail de l'auteur ; il a raf
femblé des matériaux qui pourront fervir
à l'histoire de ce prince.
La Vie de Staniflas Lefzezinski , furnommé
le Bienfaifant , Roi de Pologne ,
duc de Lorraine & de Bar ; par M. *** ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
avocat aux confeils du Roi de Pologne
& de la cour fouveraine de Lorraine ,
diviſée en 2 part. A Paris , chez Moutard
, quai des Auguftins près le pont
St Michel , à St Ambroife ; vol . in-
12. prix 48 fols broché , & 3 liv. rel .
Il n'y a point de princes dont la vie ſoit
plus fertile en événemens extraordinaires
que celle de Staniflas le Bienfaifant. Peu
d'hommes ont plus éprouvé les viciffitudes
de la fortune . Il dut la couronne de
Pologne à fon propre mérite , aidé de
quelques conjonctures heureufes ; il en fut
privé par le malheur des circonstances.
Charles XII , réfolu de détrôner Augufte
II & de mettre à fa place Jacques Sobieski
que fon rival fit enlever , changea
fon premier deffein en faveur de Staniflas
; il fe connoiffoit en grands hommes ;
la fageffe & les hautes qualités du Palatin
de Pofnanie lui firent juger qu'il ne pouvoit
donner un plus digne maître aux Po
lonois . Ses projets de vengeance contre
le Czar Pierre le Grand l'attirerent enfuite
en Ruffie , où la victoire l'abandonna
dans les champs de Pultowa. Auguſte
profita de fon éloignement & de fes défaftres
; il revint dans la Pologne à la tête
d'une armée ; Staniflas fut contraint de
MARS. 1769. 57
der
fair ; le defir de rendre la paix à fa patrie
le détermina au plus grand des facrifices;
il réfolut d'abdiquer ; il fe rendit à Benpour
déterminer Charles XII à céder
aux circonftances. Ce prince toujours fier
au fein de la captivité , ne pouvoit le réfoudre
à plier ; Staniflas fe vit arrêter luimême
par les Tures , & conduit prifonnier
à Bender pendant qu'on en tiroit le
Roi de Suéde pour le conduire à Andrinople
; on lui permit bientôt de chercher
un autre afyle ; il fe rendit à Deux- Ponts,
où il fit venir fa famille ; il fe préparoit
un grand changement dans fes affaires.
Pierre le Grand fe raccommodoit avec
Charles XII , & fe difpofoit à tourner les
armes contre Augufte ; le Roi de Suéde
meurt ; Stanillas ne fonge plus au trône ;
il fe retire à Weiffembourg ; la Providen
ce tout à coup récompenfe fes vertus par
un prodige , c'eſt ainsi qu'il s'exprime luimême
; le Roi de France époufe fa fille.
La mort d'Augufte femble devoir chan
ger encore fa deſtinée ; les voeux des Po-
Tonois le rappellent ; il fe rend à Varſovie
; il est élu une feconde fois , abandonné
lâchement deux jours après fur la
nouvelle qu'on reçoit de l'arrivée d'une
armée Ruffe qui vient s'oppofer à fon
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
$
élection , ou le détrôner pour donner la
couronne à l'électeur de Saxe fils d'Augufte.
Staniſlas fe retire à Dantzic ; les
Ruffes affiégent cette ville ; il eft forcé de
nouveau de prendre la fuite ; les patſages
font fermés ; les dangers l'environnent
de toutes parts ; on a mis fa tête à prix.
Il triomphe de tous les obſtacles ; il arrive
dans les états du Roi de Pruffe ; la paix
le fait regner en Lorraine ; il yjouit de la
tranquillité ; il fait le bonheur du peuple
qui lui eft foumis ; on parcourt rapidement
tout ce que ce prince a fait pour la
profpérité de la Lorraine , où fa mémoire
fera toujours chere . Cette hiftoire eft
rès intéreffante ; l'auteur , attaché à Staniflas
, l'a obfervé d'affez près pour faire
Je journal de fa vie publique & privée ;
il a puifé dans les fources les plus fûres ;
l'hiftoire de Charles XII par M. de Voltaire
lui a fourni beaucoup de faits , ainfi
que les mémoires de M. le chevalier de
Solignac , qui a fuivi le Roi de Pologne
lorfqu'il alla dans fa patrie pour y être
élur pour la feconde fois . Souvent il puife
dans les ouvrages même du Roi Staniflas;
il rapporte en entier la relation que ce
grand prince a faire de fa fuite de Dantzic;
rien de plus intéreffant que ce mor◄
MARS. 1769 . 59'
ceau ; on eft étonné de fes aventures pendant
ce voyage ; on admire la maniere
dont elles font décrites.
Les Princes célébres qui ont regné dans le
monde, depuis l'origine des monarchies
& des empires juſqu'à nos jours ; ouvrage
où l'on expofe leur différent caractere
& les actions remarquables qui
ont fait paffer leur nom à la poftérité .
A Paris , chez Delalain , rue St Jacq .;
& Bailly , quai des Aug. 4 vol. in 12 .
On s'eft propofé , dans cet ouvrage , de
réunir les vies des princes dont les noms
ont mérité d'être confervés , foir par les
vertas qu'ils ont montrées , foit par l'éclat
de leurs actions. On s'occupe plus de
caractere de ces mêmes princes que de
leurs guerres & de leurs victoires ; on
étudie les motifs qui les ont animés ,leurs
. intérêts , & on remarque que l'hiſtoire du
plus grand nombre eft un cercle de paſfions
qui fe font fuccédées les unes aux
autres. L'auteur prévient dans fa préface
qu'il a fuivi
a fuivi pas à pas les écrivains qui
ont écrit leurs vies ; ils s'eft attaché furtout
aux plus eftimés. Le premier prince
qu'il préfente eft Sefoftris . Rollin a fervi
de guide ; il a fait les recherches qu'on
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
2
emploie ici ; on s'eft contenté de les ana
lyfer ; mais ces recherches ont- elles rien
appris de certain Toute la vie de ce
prince eſt un tiffu de fables ; Rollin n'a:
fait que les raffembler. Il est difficile de
démêler la vérité. L'hiſtoire ancienne
profane fe contredit à chaque inftant ;.
elle offre dans diverfes contrées des conquérans
qui ravagent tout l'Orient , &
quand on vient à l'hiftoire particuliere de
chaque peuple , on n'apperçoit aucune
trace de ces conquêtes ; les Rois qui devoient
avoir été foumis paroiffent avoirété
des monarques tranquilles qui n'ont
vu naître aucune révolution . Le premier
volume finit à Conftantin , & contient les
vies de feize princes. Il y en a dix huitdans
le fecond qui s'étend fort avant dans.
l'hiftoire moderne . Les deux derniers volumes
n'en renferment que feize qui font
terminées par celles de Pierre le Grand
& de Charles XII . Cet ouvrage offre de
la variété & de l'intérêt ; il peut être mis
avec fruit dans les mains des jeunes gens ,.
& leur infpirer du goût pour une étude
plus étendue de l'hiſtoire ."
Tableau du fiècle de Louis XII ; par Ma
dame de M... A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Simon , libraire
MARS. 1769. 61
rue de la Harpe , in- 12 . ' 1 liv. 10 fols
broché.
Le tableau du fiécle d'un prince qui a
mérité le nom de pere du peuple intéreffe
les François en particulier , & tous les
hommes en général . Madame de M ..
commence par donner une idée du regne
qui a précédé celui de Louis XII . Ce
précis rapide préfente l'état de la France au
moment où ce Roi monte fur le trône ; on
le fuit dans les actions les plus intéreffantes
de fa vie , dans tout ce qu'il fit pour
la France dans les guerres qu'il entreprit.
La politique de Ferdinand lui caufa fouvent
des embarras , & l'empêcha de profiter
des avantages que fes fuccès devoient
lui faire efpérer , fa haine pour les Suiffes
fut caufe de la décadei ce de fes affaires
en Italie ; ils devoient être fes alliés , il
en fit fes ennemis. Il eut auffi l'imprudence
de rompre avec les Vénitiens pour
s'unir avec l'Empereur & le Roi d'Efpagne
qui le tromperent toujours ; fa déli--
cateffe exceffive à ménager la cour de Rome
qui ne le ménageoit pas , contribua
auffi à fes difgraces ; il ne refléchit pas
qu'une fermeté foutenue étoit l'unique
moyen qui devoit lui fervir à réduire le
Pape. Jamais prince ne fut plus occupé:
62 MERCURE DE FRANCE.
du bonheur de fes fujets ; tout le monde
fçait cette maxime qu'il repétoit fouvent :
Je ne trouve les Rois heureux qu'en ce qu'ils
ont le pouvoir de faire du bien. Lorfque
les comédiens le jouerent fur leur théâtre,
il répondit aux courtifans qui l'exhortoient
à les punir de cette témérité : ils
me rendent juftice , ils me croient digne
d'entendre la vérité. Il voulut qu'il leur
fût permis de donner carriere à leur bile
fatyrique fur toutes fortes de fujets & de
perfonnes , pourvû qu'ils ne portaflent
aucune atteinte à l'honneur des Dames. Il
y avoit peu de chofe à dire contre elles ,
obfervent les hiftoriens. La Reine étoit
fage, fa vertu étoit ferme , & toute fa cour
étoit reglée fur fa conduite. On a accufé
ce prince d'avarice ; des feigneurs de fa
cour eurent la hardieffe de le faire repréfenter
fur le théâtre , buvant dans une
coupe pleine d'or fondu. J'aime mieux
dit- il , voir le peuple rire de mon économie
que de lui donner lieu de pleurer de ma prodigalité.
La plus haute fageffe pouvoit feule
lui avoir dicté ces paroles ; elles lê juftifient
du vice dont on l'accufoit.
Voyage d'un François en Italie , fait dans
les années 1765 & 1766 , contenant
l'hiftoire & les anecdotes les plus fine
MAR S. 1769. 63
gulieres de l'Italie & fa defcription ;
les meurs , les ufages , le gouvernement
, le commerce , la littérature , les
arts , l'hiftoire naturelle & les antiquités
, avec des jugemens fur les ouvrages
de peinture , fculpture & architecture
, & les plans de toutes les grandes
villes d'Italie A Venife ; & fe
trouve à Paris , chez Defaint , libraire ,
rue du Foin , in- 12 . 8 vol .
-
Cet ouvrage mérite d'être diftingué de
la foule de ceux que nous avons fur l'Itatalie
; la plupart des voyageurs ont obfervé
légerement , & nous ont donné des
rélations fuperficielles ; quelques- uns attachés
à des préjugés nationaux , ont mal
vû les peuples qu'ils ont voulu faire connoître.
L'auteur a porté par tout l'oeil
d'un philofophe ; il a joint l'hiftoire à fes
defcriptions ; il a parcouru toutes celles
qu'on a données de cette contrée , pour
s'affurer de l'exactitude de fes propres
obfervations ; les écrivains Italiens qu'il
a confultés lui ont fourni des détails intéreffans
& des connoiffances fûres dont
il a fait ufage ; il s'étend fur - tout fur la
littérature qu'ont négligée prefque tous
les voyageurs qui l'ont précédé ; il a raffemblé
tout ce qui peut piquer la curio64
MERCURE DE FRANCE.
-fité du lecteur & l'inftruire . Nous ne le
fuivrons pas dans tous fes détails , nous
nous bornerons à en indiquer plufieurs.
Au fortir des Alpes , après avoir paffé
le mont Cenis , on croit arriver dans un
nouveau monde ; on trouve un climat
différent ; les yeux du voyageur s'arrêtent
avec plaifir pendant la nuit fur une multitude
innombrable de mouches luifantesqui
rempliffent les airs & répandent une
lumiere plus vive que celle de nos vers
Juifans. On les appelle luccioli ; aucun
naturalifte n'a obfervé la métamorphofe
de cet infecte ; on ne fçait comment eft
fait le ver qui le produit , ni fi c'eſt le
mâle ou la femelle qui donne la lumiere .
Les remarques du voyageur peuvent conduire
à une connoiffance plus parfaite de
Thiftoire naturelle de ce petit animal ;
nous ne nous arrêterons pas fur la defcription
, l'hiftoire , & c. de Turin , de Milan
, de Lodi , de Cremone , de Plaifance,
de Parme , de Modêne & de Bologne ;
l'auteur ne laiffe rien à defirer ; on trouve
dans cette derniere ville la célébre Madone
peinte , dit- on , par S. Luc ; les Dominicains
deffervent l'églife où on la
conferve ; ils ne manquent pas de la mon
trer aux étrangers & de leur en faire ad
mirer les beautés. L'un d'eux dit un jour
MARS. 1769 .
65
.
à M. G... qu'aucun peintre n'avoit jamais
pu la copier , parce que la fainte
Madone ne le permet pas ; elle cligne fes
yeux & les rend plus petits qu'ils ne font
elle tourne fon aez d'un autre côté , & c.
de maniere que le peintre ne fçait plus
comment s'y prendre . Foreftiere , ajouta
le moine , fi riccordi in tutta la fua vita
che ha veduto oggi la cofa la piu rara , la
piu bella , la piu ftupenda , che fia nel
mondo , e che ha ricevuto , videndo la à
queft ' ora indebita , un onore che non fi
accordafe non a' cardinali , ed ambafciatori
; c'est- à- dire , « Etranger , fouvenez-
» vous toute votre vie que vous avez vu
aujourd'hui la chofe la plus rare , la
» plus belle , la plus étonnante qui foir
» dans le monde , & que vous avez reçu ,
» en la voyant à cette heure un honneur
"
>>
qui ne s'accorde qu'aux cardinaux &
» aux ambaffadeurs , &c.» Les Bolonois.
ont une vénération extraordinaire pour
cette image ; ils ont auffi des tableaux de
la Ste Vierge dans toutes leurs maifons ;
il y en a un dans la loge du diftributeur
des billets de la comédie ; les femmes du
monde en confervent chez elles , & elles
le voilent lorfqu'elles fe difpofent à offenfer
la fainte Madone .
La cathédrale de Florence offre de gran66
MERCURE DE FRANCE.
des richeffes dans tous les gentes ; les ta
bleaux des hommes illuftres de la répu
blique font placés des deux côtés ; on y
trouve un ancien portrait du Dante qui
fut le créateur de la poëfie italienne. Le
fénat lui- même l'y a fait placer ; il ordon .
noit auffi dans fon décret qu'on lui éleveroit
un tombeau magnifique dans cette
églife ; mais il mourut en exil à Ravenne .
La defcription de la fameufe galerie de
Florence eft très- étendue. L'auteur , en
donnant l'hiftoire de Florence , fait une
courte digreffion fur la célébre Bianca Capello
, dont les aventures fingulieres font
fi connues. Elle étoit la fille d'un noble
Vénitien ; amoureufe d'un Florentin de
bale naiffance , elle céda à fa paffion &
forcée par les circonftances de fuivre fon"
amant dans fa patrie , elle y fut aimée du
Grand Duc qui l'époufa enfin . Ce mariage
fut l'objet de la rifée publique , & le
fujet des chanfons du peuple.
Les fpectacles de Florence préfentent
des anecdotes affez plaifantes ; il n'y a
pas longtemps qu'un François fut trèsfurpris
de fe voir accofté dans cette ville
par un eccléfiaftique qui ne lui parla que
de fpectacles ; l'abbé fe plaignoit de la
difficulté qu'on avoit de conferver les
bons acteurs ; le meilleur de ces caftrates
MARS. 1769. 67
qu'il avoit fait venir de Naples l'avoit abandonné
, difoit- il ; fon Tenore ( fa taille )
étoit tombé malade ; il ajouta que de peur
de voir abandonner fon fpectacle , il en
avoit renforcé les danfeufes ; qu'il en
avoit une dont la figure & les talens faifoient
l'admiration de la ville , mais
qu'un Anglois la lui avoit débauchée .
D'après de pareils propos le François ne
» pouvant s'imaginer à qui il avoit à fai-
„ re , lui demanda poliment qui il étoit :
» Sono l'imprenditore dell' opera per fervirla
, répandit - il. Le François crue
qu'il fe mocquoit , cependant rien n'é-
» toit plus vrai ; c'étoit un fort galant
» homme à qui le public étoit perfuadé
ور
"
و د
"
qu'on ne rendoit pas affez de juftice ; il
» n'avoit encore qu'un bénéfice , mais on
» lui en follicitoit un meilleur dans le pays
afin de l'y fixer & de ne le pas contrain-
» dre à porter fes talens ailleurs. Un bruit
» de ferraillement que notre voyageur
» entendit faire en même temps dans une
» ſalle baſſe , excita fa curiofité ; il s'a-
» vança , & il vit un autre eccléfiaftique
» donnant des leçons d'efcrime à de jeu-
» nes Anglois . Il s'informa encore qui
pouvoit être cet eccléfiaftique , on lui
répondit que c'étoit le plus habile maî-
"
»
68 MERCURE DE FRANCE.
""
» tre en fait d'armes qu'il y eut à Floren-
» ce. Cela n'eft point étonnant : il y a tang
d'eccléfiaftiques en Italie qu'ils font
» obligés de fe mêler de bien des profef-
" fions que nous regarderions en France
» comme incompatibles à leur état . »
Le voyageur s'étend beaucoup fur la
ville de Rome ; il décrit tous les monumens
anciens qui s'y trouvent encore , &
les beaux édifices qui l'embelliffent. Il
entre dans des détails fur l'hiftoire de cette
ville célébre , fur le gouvernernent eccléfiaftique
& fur la cour des papes ; il
rapporte à ce fujet plufieurs anecdotes curieufes.
L'ufage des Cigifbées n'eft pas
moins commun à Rome que dans le refe
de l'Italie ; c'eft ce qu'on appelle auſſi un
Cavaliere fervente ; il donne la main à la
Dame , il eft obligé d'aller l'entretenir
dès le matin ; il fait antichambre juſqu'à
ce qu'elle foit vifible ; il la fert à fa toilette
, la mene à la meffe , la ramene &
l'entretient ou fait la partie jufqu'à dîner.
Il revient bientôt après , la conduit à l'églife
, enfuite aux affemblées , & l'accompagne
chez elle à l'heure du fouper; cette
affiduité défole les galans ; on ne peut faire
fa cour que de concert avec le Cigifbée
. On vole moins en Italie qu'en AnMARS.
1769. 69
gleterre ; fi on y affaffine c'eft par efprit
de vengeance , encore a - t-on foin de prévenir
l'homme à qui l'ón en veut , de
ne pas voir telle femme , telle fille s'il
ne veut pas expofer fes jours ; fi l'avis n'eſt
pas fuivi , on court rifque d'être affaffiné ;
ce meurtier a foin d'appeller la nuit celui
à qui il veut porter le coup , quelquefois
il fe trompe à la voix , & en eft quitte
pour dire : Padrone mio , è uno sbaglio.
» L'homme n'en meurt pas moins ; ceux
qui paffent ne le fecourent pas ; la vue
» d'un homme mort ne fait pas tourner
» le pied à un Italien ; il paffe , envelop-
>>
" pé de fon manteau comme s'il n'avoit
» rien rencontré ; la Juftice fait enlever
» le corps , & tout eft dit » . Les franchifes
& les immunités des églifes contribuent
beaucoup à perpétuer ces défordres
.
1
Il n'y a de Spectacles à Rome que depuis
le 7 Janvier jufqu'au Mercredi des
Cendres. Le theâtre de Tordinone eft le
plus beau après ceux d'Argentine & ♂Aliberti.
Cette falle ne fut bâtie qu'à l'occafion
d'un différent qui s'éléva entre l'ambaffadeur
de France & celui de l'Empereur.
Le cardinal de Polignac alors ambaffadeur
de France , allant à une répé70
MERCURE
DE FRANCE .
"
tition au théâtre d'Aliberti , vit que l'am .
baffadeur de l'Empereur avoit pris deux
loges , fur l'une defquelles il avoit mis
les armes de l'Empire , & fur l'autre celles
d'Efpagne ; le Cardinal en demanda
pareillement deux où il vouloit faire mettre
les armes de France & de Navarre.
Le Pape Benoît XIII . lui dit que partout
il lui feroit rendre doubles hon-
" neurs , qu'à la chandeleur il auroit dou-
» bles cierges , & c. mais que puiſqu'i !
"
n'alloit pas à l'Opéra , il lui devoit être
» affez indifférent de n'avoir qu'une loge ;
» & le différent en demeura là . M. de
" Saint- Agnan fut enfuite nommé am-
» baffadeur de France , & ayant conduit
» fa femme à Rome , il renouvella la
querelle ; il fit mettre fur fa loge les ar-
» mes de France , & fur une autre dont
» il s'empara , celles de Navarre . Mada-
» me de St- Agnan alla fe placer dans la
loge où étoient les armes de Fran-
» ce ; & M. de Saint - Agnan dans cel-
39
le où étoient les armes de Navarre ; il
» eut foin d'y faire apporter beaucoup
» de rafraichiffemens , & de ne laiffer
ignorer à perfonne l'exercice de fon
droit ; la difficulté ainfi engagée , fut
caufe que le Pape Benoît XIII fit fermer
19
»
MARS 1769. 71
"3
le fpectacle. Cependant la ville fe plai-
" gnoit beaucoup , & pour faire ceffer
fes plaintes , le Pape imagina de ren-
» dre à la ville un Opéra , & fit faire le
» théâtre Tordinone qui fut conſtruit en
vingt jours de temps . Comme ce théâtre
» lui appartenoit , il accorda à chacun des
» miniftres étrangers une loge , & voulut
qu'il n'y eût plus d'armoiries , mais que
» toutes les années ces loges fe tiraffent
» au fort fans avoir égard au rang des
" ambaffadeurs entr'eux ; tous les ambaffadeurs
y ont foufcrit , & les loges font
» tirées au fort ; le cardinal qui a le dé-
» pattement des Spectacles envoie à cha-
» que ambaffadeur la clef de fa loge.
و د
ور
Prefque tous les caftrats qui chantent
en Italie font élevés à Naples ; c'eſt dans
cette ville que l'opération cruelle qui
leur donne une voix agréable fe fait avec
le plus de dextérité . Comme on les paye
à un prix exceffif , il n'eſt pas rare de voir
des payfans ou des pauvres amener euxmêmes
un de leurs enfans à des chirur
giens napolitains : lorfqu'ils font guéris ,
on les met dans une de ces maifons
pellées confervatoires où on les inftruit
Il est défendu dans ces maifons d'entreprendre
aucune opération de cette efpéce ;
ap72
MERCURE DE FRANCE.
quelquefois les peres y mettent leurs enfans
avant de la rifquer , afin de s'affurer
autant qu'il eft pollible qu'ils auront
de la voix ; dès qu'ils ont la certitude
qu'ils attendoient, ils les retirent chez eux
où ils les font dégrader , & les envoient
enfuite au confervatoire où l'on continue
leur éducation ; on leur apprend la mufique
& la compofition ; ordinairement il
en fort peu , de ces efpéces d'hôpitaux ,
qui n'ayent compofé la mufique d'une
meſſe .
La defcription qu'on trouve ici d'Herculanum
eft la plus complette que nous
ayons ; les livres ou les manufcrits qu'on
en tire font d'une grande efpérance pour
les gens de lettres. Le P. Antonio Piaggi
a trouvé le fecret d'en lever les lettres
les unes après les autres & de les copier.
Mais actuellement il n'eft plus en état de
s'occuper de ce travail , parce qu'il eft
eftropié. Son éleve Vicenzio Merli qui lui
a fuccédé n'y prend qu'un foible intérêt ;
il fe plaint de ce qu'on ne lui donne que
fix ducatspar mois ; il feroit à fouhaiter
qu'on employât plufieurs perfonnes à ce
ttavail , & qu'on ne devéloppât que le
commencement de chaque manufcrit ,,
afin de ne continuer la copie que de ceux
que
MAR S. 1769. 73
que nous n'avons point. Ce feroit une
époque bien mémorable dans l'hiſtoire
de l'efprit humain , fi l'on découvroit
dans ces ruines les ouvrages complets
de Diodore de Sicile , de Polybe , de Salufte
, de Tite Live , de Tacite , les fix
derniers mois des faftes d'Ovide , & les
vingt livres de la guerre de Germanie
que
Pline commença dans le temps qu'il fervoit
dans ce pays. Nous bornerons ici
l'extrait de cet ouvrage ; il eft terminé
par une defcription étendue de Vénife
& de Gênes. L'auteur releve plufieurs
erreurs qui font échappées aux voyageurs
qui l'ont précédé ; on ne peut que lui fçavoir
gré de fes recherches , elles font à
la fois curieufes & inftructives ; il a fait
graver les plans des principales villes de
'Italie ; on devoit les joindre à l'ouvrage
, leur groffeur a obligé de les en féparer;
ces plans font recueillis dans un volume
à part in 4° & qu'il faut joindre
au voyage d'Italie.
Recueil de piéces intéreffantes pour fervir
à l'hiftoire de France , & autres morceaux
de littérature trouvés dans les
papiers de M. l'abbé de Longuerue . A
Geneve ; & fe trouve à Paris , chez le
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Jay, libraire , quai de Gêvres , au grand
Corneille ; & à pâques , rue St Jacques
au- deffus de la rue des Mathurins.
M. l'abbé de Longuerue s'eft acquis une
grande réputation dans la république des
lettres par fa mémoire prodigieufe & ſa
profonde érudition . On fçait que la vivacité
& la facilité avec laquelle il apprẹ,
noit tout ce qu'on lui enfeignoit , fe manifefterent
dès l'âge de quatre ans. Richelet
fut fon précepteur ; & l'amitié la plus
tendre l'unit au fçavant Perrot d'Ablancourt
fon parent. Il eut , à l'âge de vingt
ans , avec le miniftre Claude une difpute
d'érudition , dont l'avantage lui refta . Il
mourut en 1733. L'accueil que les fçavans
ont fait à plufieurs de fes ouvrages
qu'on a publiés , donne lieu d'efpérer que
ceux-ci n'aurort pas moins de fuccès. Ce
recueil contient fix piéces intéreſſantes .
Les vies abrégées des cardinaux de Richelieu
& de Mazarin forment les premieres
. L'une & l'autre offrent des faits
qu'on ne trouve point dans les hiſtoriens ,
quelques - uns qu'ils ont altérés ou préfentés
avec des circonftances tout- à- fait différentes
; l'auteur femble fur - tout avoir
entrepris de juftifier le cardinal Mazarin .
La troifiéme piéce est la traduction d'une
MARS. 1769.
75
lettre de Frapaolo Vénitien , à François
Hotman , confeiller au parlement , alors
abbé de St Medard de Soiffons , qui lui
avoit demandé une inftruction fur la maniere
d'étudier la théologie & l'hiſtoire
eccléfiaftique. Une chronologie critique
des premiers Rois de notre monarchie
jufqu'à la mort de Clotaire II , forme le
quatriéme morceau ; l'érudition dont il
eft rempli le rendra toujours précieux ; il
paroît que M. l'abbé Dubos a eu communication
du travail de M. l'abbé de Longuerue
fur l'hiftoire de France , & qu'il
lui a fervi à fonder fon fyftême fur les
commencemens de notre monarchie. Le
cinquième ouvrage eft un abregé hiftorique
de la donation du Dauphiné , & un
chronologie des Dauphins , par M. de
Valbonnois, premier préſident de la chambre
des comptes de Grenoble ; cet article
finiffoit à l'an 1711 ; on l'a continué juſqu'en
1765. Le dernier eft une differtation
très -fçavante ſur la queſtion ſi Eſdras
a inventé de nouveaux caracteres hébreux.
Nous ne nous arrêterons pas fur ces différens
morceaux ; ils font tous dignes de
leur auteur ; il feroit à fouhaiter qu'on
publiât le refte de fes manufcrits ; on en
donne une notice à la tête de ce recueil ;
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
ils forment huit volumes in-fol. & un in-
4°, qui exiftent dans une bibliothéque
particuliere. Nous ne pouvons qu'exhorter
celui qui les poffède à ne pas en priver
le Public ; c'est un fervice qu'il rendra à la
littérature & aux fçavans .
Penfees fur les plus importantes vérités de
la Religion , & fur les principaux devoirs
du chriftianifme ; par M. Humbert
, prêtre , miffionnaire , fupérieur
de la miffion du diocèſe de Befançon .
Septième édition , corrigée par l'auteur.
A Paris , de l'imprimerie de Michel
Lambert , rue des Cordeliers , au collége
de Bourgogne , in - 12 .
Ces penfées font très - propres à faire
naître la piété & à la nourrir ; on y a renfermé
les vérités & les matieres les plus
importantes ; on a évité les réflexions
longues & infipides , les raifonnemens
abftraits ; on s'eft borné à ce qui pouvoir
élever l'ame ou la toucher ; les nombreufes
éditions qu'on a faites de cet ouvrage
en annoncent le mérite.
Ufages &maurs des François ; ouvrage où
l'on traite de l'origine de la nation , de
l'établiffement de la monarchie & de
MARS. 1769. 77
fen gouvernement politique , civil ,
militaire & eccléfiaftique ; par M. Poullin
de Lumina. A Lyon , chez Louis-
Jofeph Berthoud , libraire , rue Malpertuis,
près de St Côme , à la Minerve ;
& à Paris , chez Saillant & Nyon , libraires
, rue Saint-Jean de Beauvais ,
2 vol. in- 12.

L'auteur de cet ouvrage , en parlant de
nos moeurs , de nos ufages , de nos loix ,
de notre gouvernement , a voulu fuppléer
au filence de la plupart de nos hiftoriens
épargner à fes lecteurs de fouiller dans des
fources fouvent peu connues , & prefque
toujours rebutantes , & en faciliter l'étude
à ceux qui font doués de patience & qui
veulent être inftruits. Il donne d'abord
une idée de l'origine des François & de
leur établiſſement dans les Gaules ; il tâche
de concilier le fyftême de M. de Boulainvilliers
& celui de M. l'abbé Dubos ,
en gardant un jufte milieu entr'eux ; il
préſente enfuite le partage des terres après
la conquête; les loix de Clovis qui étoient
les mêmes que les François Saliens fuivoient
dans la Germanie avant d'avoir
pénétré dans les Gaules , & fait fentir la
politique du fouverain qui difpofoit les
peuples conquis à fe foumettre un jour
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE .
2
aux ufages des conquérans. Dès le com
mencement le clergé féculier & régulier
fut foumis dans la rigueur du droit aux
loix & aux ordonnances de l'état ; ce ne
fut que par des motifs de bienféance , &
pour ne pas expofer les miniftres de la religion
au mépris & à la dérifion des peuples
que les fouverains permirent aux fupérieurs
de connoître des délits des clercs
en premiere inftance. Les évêques , les
abbés , ainfi que les bénéficiers laïcs
étoient obligés au fervice militaire ; le
prince les exemptoit feulement du fervice
perfonnel ; ils propofoient quelqu'un
pour remplir leur place , & leurs vallaux
marchoient à l'armée fous la banniere de
leur églife. Le clergé étoit auffi obligé à
des dons annuels ; le Loup , abbé de Fer
rieres , écrivant à un autre abbé qui avoit
fans doute quelque crédit à la cour , s'exprimoit
ainfi : « J'ai tout perdu dans l'ex-
→ pédition d'Aquitaine , comme vous le
» fçavez ; l'année derniere , j'ai perdu dix
» chevaux en Bourgogne ; fuppliez donc
» le Roi de ne me point appeller à la cour,
» car à moins que de dépouiller quelque
aurel , ou de laiffer mourir mes moines
» de faim , je n'ai pas de quoi y fervir
» pendant dix jours : cependant à l'égard
M.AR S. 1769. 79
>
» des dons annuels , ils font tous prêts
» marquez - moi ce que j'en dois faire. "
L'auteur traite enfuite de la puiffance des
maires , ce qui le conduit à la feconde race
dont il préfente les ufagès , les moeurs,
les loix , le gouvernement ; quand il vient
à la troifiéme il parle d'abord des motifs
qui déterminerent les François à donner
leur trône à Hugues Capet , il montre les
variations que la monarchie éprouva , les
foins des Rois pour reprendre l'autorité
qu'ils avoient perdue ; il termine fon ouvrage
par des détails fur les états généraux
, les parlemens , le clergé & la milice
françoife. Il y a des recherches fçavan-
& préfentées avec intérêt dans cette
production ; elle fera fans doute plaifir à
tous ceux qui aiment les lectures utiles.
*
Difcours fur divers fujets de religion , avec
des réflexions fur les objections contre
la religion ; ouvrage utile pour tout
homme capable de quelque attention ,
qui voudra reconnoître de la maniere
la plus facile & la plus fenfible , la ſolidité
des principes chrétiens , & tout
ce qu'ils ont d'intéreffant. A Nantes ,
chez la veuve Vatar , imprimeur de
Mgr l'évêque ; & à Paris , chez Babuty ,
quai des Auguftins .
Div
80 MERCURE DE FRANCE,
On trouve dans cet ouvrage un difcours
fur la paffion , un fur la crainte de Dieu ,
& un troifiéme fur la réfurrection de Jefus
Chrift. Ils font fuivis de réflexions fur
les objections que l'on peut faire contre
la religion , & fur ce que l'impiété appelle
le préjugé de l'éducation dans les fujets
élevés chrétiennement . Ces différens morceaux
font écrits avec nobleffe , avec fimplicité
, & font également propres à l'édification
& à l'inftruction des perfonnes
pieufes.
Dictionnaire hiftorique portatif des Femmes
célébres. A Paris , chez L..Cellor ,
imprimeur- libraire au Palais & rue
Dauphine , 2 vol . in- 8 ° .
On a réuni dans ce dictionnaire la plus
grande partie des femmes qui fe font rendues
célébres par leurs actions d'éclat
leurs talens naturels , leur mérite acquis ,
leurs vertus , leurs vices & leurs pafficas ;
il renferme plus de trois mille articles ,
plus ou moins étendus felon l'intérêt dont
ils étoient fufceptibles ; ce n'eft pas proprement
les vies de ces femmes qu'on
donne dans cet ouvrage , ce font plutôt
des anecdotes dont la plupart font intéreffantes
; nous citerons ce que l'on dit de
MAR S. 1769. 81
la fille d'Aboulaina , docteur célébre ,
Arabe , au commencement du huitiéme
fiécle . Elle avoit beaucoup d'efprit & de
beauté. « Le docteur , qui étoit fort pau-
» vre , faifoit fa cour au vifir ou premier
» miniftre Ifmaël . Un jour elle lui dit :
» Mon pere , vous allez tous les jours
» chez le vifit , ne lui parlez- vous point de
vos befoins ? Oui , lui répondit le pere ,
» mais il n'écoute point ce difcours. Mais
répliqua - t - elle , ne voit - il pas votre
» pauvreté ? Comment la verroit - il , dit
» le docteur , il ne me regarde pas feule-
» ment. Alors fa fille lui cita fort à- pro-
» pos ce verfet contre les idoles : Nefervez
point ce qui n'entend point , ce qui
» ne voit point , & ce qui ne vous apporte
» aucun profit. »
"
Elifabeth Plazet de Dameron fut féduite
par Thomas Ofby, gentilhomme Anglois
, que le cours de fes voyages avoir
conduit à Paris ; il avoit promis à Elifabeth
de l'époufer ; lorfqu'elle le preffa de
remplir cette promeffe , il répondit qu'il
étoit néceffaire qu'il fe rendit en Angle
terre pour obtenir le confentement de fa
mere , & pour terminer quelques affaires.
Il partit & ne tarda pas à oublier fa maîtreffe
qui , laffe de fon abfence , ne rece-
Dv
86 MERCURE DE FRANCE.
vant aucune lettre , prit le parti d'aller le
chercher à Londres. Ofby apprenant fon
arrivée , alla voyager dans différentes provinces
; la jeune perfonne réfolut de demander
juſtice à la Reine Eliſabeth ; fa
beauté lui ouvrit le chemin jufqu'à cette
princeffe à qui elle raconta fon hiftoire.
Que ferez vous , lui demanda la Reine ,
fi Osby refuſe de vous époufer , & que
les loix de mon royaume ne vous permettent
pas de l'y contraindre ? Si je ne
puis être fon épouſe , répondit la fuppliante
, je ferai fa meurtriere ; je prendrai des
habits d'homme , je le pourfuivrai partout
, & ne me repoferai qu'après être
vengée. Vous attachez donc un prix.
bien grand à votre virginité ; fi la mort
feule de celui qui vous l'a ravie peut fatisfaire
une bourgeoife , quelle vengeance
croyez-vous que pût defirer une Reine.
-Dans tout ce qui regarde Dieu & l'honneur
, Madame nous sommes toutes
égales . Mais quand une fois on a perdu
fa virginité , c'eft fans retour , il n'y a plus
de remede. Si mon malheur veut que
je ne fois plus vierge , Madame , je fuis.
du moins roujours Elifabeth . On prétend
qu'elle vouloit dire qu'elle n'étoit pas
plus vierge que la Reine , en équivoquant
-
>
MARS. 1769. 83
fur le nom qui leur étoit commun . La
Reine l'entendit de cette maniere , &
rompit cette converſation , en lui difant:
votre efprit mérite que l'on faffe quelque
chofe pour vous ; j'aurai foin de votre.
perfonne & de votre affaire. En effet elle
manda la mere d'Osby qui , enchantée de
la figure & de l'efprit de Mlle Dameron
confentit avec joie à fon mariage avec fon
fils ; mais dans ce moment il étoit malade
à l'extrêmité ; il mourut quelques jours
après , & on affigna en dédommagement
à l'infortunée victime de fa féduction une
penfion de quinze cens livres.
Nous rapporterons encore un trait de
l'efprit & de la fermeté des Indiennes.
Un riche banian ou marchand gentil étant
mort au fervice du Roi , laiffa un fils fort
dépenfier , fort débauché , à qui fa mere
, pour cette raiſon , refuſoit de l'argent
, il s'en plaignoit à fes amis ; quelques-
uns lui confeillerent de s'en plaindre
à Schah-Jehan , & il eut la fimplicité
de découvrir à ce prince que fon pere
avoit laiffé deux cent mille roupies de
bien . Le Roi fit venir la veuve , & lui
ordonna en pleine affemblée de lui envoyer
fur le champ cent mille roupies , &
d'en donner cinquante mille autres à fon
Dvj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
fils ; il la renvoya en même- temps , fans
vouloir l'entendre. La veuve ne perdic
point la tête : « Elle cria tout haut qu'el-
» le avoit quelque chofe à découvrir au
» Roi , ce qui fit qu'on la ramena . Voici :
» la belle harangue qu'elle fit à Schah-
» Jehan. Dieu garde votre majefté ! je
» trouve que mon fils a quelque raifon de
» me demander le bien de fon pere , par-
» ce qu'il eft fon fang & le mien , & par
» conféquent notre héritier ; mais je vou-
" drois bien fçavoir quelle parenté votre
» majefté peut avoir avec mon défunt
» mari pour s'en porter héritier. Quand
» Schah Jehan entendit cette naïve ha-
» rangue , il ne put s'empêcher de rire ,
» & commanda qu'on la renvoya fans lui
» rien demander. » Il y a des détails agréables
& intéreffans dans cet ouvrage ; on
y trouve fur tout des anecdotes curieufes
; mais toutes les femmes dont on parle
ne méritoient peut - être pas d'être dans
un dictionnaire hiftorique des femmes
célébres . On ne s'attendoit pas à y trouver
un article pour la fervante de Moliere;
on vante fon jugement qui étoit trèsfain
; on y repére que fon maître lui lifoit
fes ouvrages , & qu'elle l'avertiffoit
des endroits qui plairoient & de ceux qui
MARS. 1769.
déplairoient. Moliere fûrement ne lui lifoit
ni le Mifantrope ni le Tartuffe , & c.
Mémoires fur les objets les plus importans
de l'Architecture ; par M. Patte , architecte
de S. A. S. Mgr le Prince Palatin
, Duc regnant des Deux - Ponts.
Ouvrage enrichi de nombre de planches
gravées en taille- douce. A Paris ,
chez Rozet , libraire , rue St Severin ,
au coin de la rue Zacharie , à la Roſe
d'or , in 4º.
M. Patte a déjà donné quelques ouvra
ges intéreffans fur différentes parties de
l'architecture ; il traite dans celui - ci de la
diftribution & de la conftruction vicieufes
des villes ; il s'étend fur les inconvéniens
qui en résultent , & préfente des
vues nouvelles fur la maniere d'y remedier.
L'élévation des maifons devroit être
bornée ; les Chinois font effrayés de la
defcription de nos bâtimens ; comme
leurs maifons n'ont le plus fouvent qu'un
rez- de - chauffée , ils regardent les rues de
nos villes comme des rochers à perte de
vue , percés de trous , plus propres à fervir
de demeure aux ours & aux bêtes féroces
qu'aux hommes. Nos étages élevés
les uns fur les autres leur paroiffent in
86 MERCURE DE FRANCE.
"
fupportables ; ils ne conçoivent pas comment
on peut rifquer de fe caffer le col
cent fois
par jour en montant nos degrés
pour arriver à un quatrième ou cinquiéme
étage. L'Empereur Canghi , en voyantun
plan de nos maifons , difoit avec un fentiment
de pitié : Il faut que l'Europe foit
unpays bien petit & bien miférable , puifqu'il
n'y a pas affez de terrein pour étendre
les villes , & qu'on eft obligé d'y habiter
l'air.
L'auteur s'attache particulierement aux
objets les plus utiles . Il propofe une nouvelle
diftribution d'égouts pour tranfporter
les immondices , nettoyer les rues
&c. il préfente des moyens moins difpendieux
que ceux dont on fe fert pour la
conduite des eaux , & pour s'en procurer
aifément ; il ne néglige rien de ce qui
peut contribuer à la falubrité de l'air , à la
fûreté & aux commodités des habitans.
M. Patte pafle enfuite aux détails de conftruction
& de décoration . Cette partie
contient des inftructions intéreffantes fur
les connoiffances néceflaires à un architecte
, la nature des divers matériaux , la
maniere de les mettre en oeuvre , & c . En
parlant des fondemens , des édifices d'importance
, l'auteur fait un parallele des
procédés des anciens & des modernes ; il
MAR S. 1769. 87
fuit la même méthode quand il traite de
la conftruction des plate - bandes & des
plafonds des colonnades. Cet ouvrage
mérite de juftes éloges ; M. Patte joint la
théorie à la pratique de fon art ; il décrit
& il raifonne. On ne lui fera pas le reproche
qu'on a fait à plufieurs artiftes qui
ont écrit fur le même fujet ; il n'envisage
pas fans ceffe les objets en maçon , il les
voit en philofophe.
Expofition des principes qu'on doitfuivre
dans l'ordonnance des théâtres moder-
9
nes ; par M. *** commiffaire
des
guerres , & fecrétaire
de M. le D. de C.
avec cette épigraphe
:
Oblitum , quantò curam fumptumque minorem
Hac habeant.
HORAT. SAT. 4. lib . 2 .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Charles -Antoine Jombert , libraire
, rue Dauphine.
L'auteur de cet ouvrage ne s'annonce
point comme artifte ; mais il fe fait aifément
reconnoître pour un homme de
beaucoup de goût. Il a fait une étude particuliere
de l'architecture ; il a vu les plus
88 MERCURE DE FRANCE.
beaux monumens anciens & modernes ;
il a refléchi fur ce qui existoit , & a cherché
ce qu'on pouvoit faire. Il montre que
la forme ordinaire de nos falles conftruites
fur un plan étroit , compofé de lignes :
droites , & à petits étages de loges placées.
perpendiculairement n'avoit pris fon origine
que dans l'emploi qu'on avoit fait ,
de quelques emplacemens couverts, bâtis
pour d'autres ufages que pour les jeux de
la fcêne. Les principes de l'acoustique
de la perfpective & de la décoration dans
les arts doivent néceffairement guider
dans la conſtruction d'un édifice deftiné
aux fpectacles. Il traite enfuite de l'étendue
qu'il doit avoir , de la forme la plus
avantageufe qu'on peut donner au pourtour
intérieur , qui n'eft autre que la circulaire
ou l'elliptique ; l'arrangement des
loges , l'ouverture du théâtre , fa profondeur
, fa conftruction , celle du plafond ,
&c. font encore traités féparément & toujours
avec préciſion & avec clarté. L'ouvrage
eft terminé par des idées fur les
accompagnemens intérieurs & fur les
dehors ; on recommande fur- tout la commodité
, la nobleffe & le goût. « Les arstiftes
& les ordonnateurs , dit - il en finiffant
, peuvent choisir le mauvais , le
médiocre , le bon & l'excellent ; plus
MARS. 1769. 89

1
ils fe rapprocheront de celui - ci , plus
» ils doivent efpérer les fuffrages du Public.
Le Public leur rendra toujours
» juftice. J'ai fait preuve de bonne vo-
» lonté , & j'ai concouru par mon zèle à
» l'éclairciffement d'un objet utile . »
Année champêtre ; partie qui traite de ce
qu'il convient de faire chaque meis
dans le potager , avec cette épigraphe :
Et prodeffe velint , & delectare coloni.
A Florence ; & fe vend à Paris , chez
Vincent , imprimeur - libraire , rue St
Severin , & à Marſeille , chez J. Molly,
impr. libraire , au Parc , 3 vol . in-12.
Cet ouvrage eft de M. d'Ardenne , prê
tre de l'Oratoire ; il fe propofe d'abréger
d'éclaircir & de refaire en partie la quantité
prodigieufe de livres que nous avons
fur l'agriculture. Son but eft d'épargner
aux amateurs de cet art des dépenfes confidérables
pour fe les procurer , la peine
& l'ennui de les confulter & de les approfondir.
Son travail fera divifé en trois
parties , le potager ,
potager , le parterre & la ferme
; cette divifion laiffe aux lecteurs la
liberté de choisir ce qui leur convient ;
90 MERCURE DE FRANCÉ.
la premiere partie paroît aujourd'hui, elle
comprend toutes fortes d'hortolage , &
les arbres fruitiers foumis à la taille. On
commence par parler de l'emplacement
convenable au potager , de fa diftribution ,
de fon expofition , de la terre qui lui eſt
propre , de l'eau , des arrofemens , des
différens engrais & fumiers , des couches,
& c. On entre dans des détails fur les ferres
, fur les graines , fur les plantes propres
à former les bordures, les pépinieres,
les greffes , la taille des arbres , les outils
néceffaires, & on finit par les qualités que
doit avoir un jardinier . Après ce prélimi
naire indifpenfable , on traite des ouvrages
qu'exige le potager pendant le cours de
l'année ; on les diftribue par mois , & on
les décrit fucceffivement. Cet ouvrage ne
peut qu'être précieux aux amateurs du
jardinage.
Les honnêtes gens , drame en un acte & en
vers ; par M. Ganeau , avec cette épigr.
Carminibus quæro miferarum oblivia rerum.
OVID.
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue St
Severin , in 8°.
Le fond de ce petit drame eft très - inté
MARS. 1769. 91
reffant ; l'auteur avertir qu'il l'a puifé dans
le fecond volume de la poëtique de M. de
Marmontel. L'action fe palle à Veronne.
Un orage affreux a groffi les eaux de l'Adige
, & renversé quatre arches du
pont ;
les malheureux qui habitoient les maifons
bâties fur ce pont ont péri à la réſerve de
quelques uns qui fe font refugiés fur une
autre arche qui refte encore , & qui me
nace à chaque inftant de s'écrouler , leurs
cris implorent en vain la pitié des Veronnois
; aucun n'ofe s'expofer à la mort pour
les aller délivrer. Le gouverneur de la
ville promet, mille écus à celui qui l'entreprendra
; perfonne ne fe préfente . Ambroife
, un particulier obfcur inftruit de
l'état déplorable où fe trouvent ces infortunés
, en conçoit le deffein . Sa femme &
fa fille inquiétes pour les jours , tentent
inutilement de l'en détourner. Il les quitte
malgré leurs prieres & leurs larmes. Le
danger qu'il va courir n'eft pas le feul fu-.
jet des chagrins de Juliette fa fille. Lelio
fon amant demeuroit dans une des maifons
écroulées ; il a péri fans doute ; dans
le temps qu'elle le pleure, elle le voit venir
; il avoit été la veille à la campagne ,
il ignore l'accident qu'il vient d'arriver ;
dès qu'il en eft inftruit , il craint pour fon
pere Anfelme qui ne tarde pas à paroître ;
92 MERCURE DE FRANCE.
il étoit un de ceux auxquels les fécours
d'Ambroise étoient néceffaites ; il l'a délivré
ainfi que tous fes compagnons d'infortune
; le gouverneur veur donner à ce
brave citoyen la fomme qu'il a promiſe ;
Ambroife la refuſe , il ne vend point fa
vie ; il confeille au gouverneur d'en faire
un autre ufage , & lui montrant Anfelme,
il dit :
On peut à ce pauvre homme
Qui vient de perdre tout , délivrer cette fomme ;
Il en a plus befoin que moi.
Confentez-y , je la lui donne.

Il part pour aller raffurer fa femme &
fes enfans. Le gouverneur
étonné veut re .
mettre le préfent à Anfelme
, qui avoue
au gouverneur
qu'il n'en a pas befoin ; il
a fauvé un porte - feuille qui vaut près de
cent mille francs. Son deffein eft de le
partager
avec Ambroife
; il le fait venir ,
lui demande
fon amitié , & lui propofe
de marier Juliette
à fon fils Lelio . Ambroife
, inftruit de leur amour mutuel , ne
refufe point. Les deux vertueufes
familles
fe réuniffent
& font heureuſes
. Il y a
dufentiment
& de l'intérêt dans cet ouvra
ge ; il feroit encore plus d'effet fi les fitua
MARS. 1769 .
93
tions étoient plus approfondies , & les
ſcènes plus refferrées.
Mémoire couronné par l'Académie royale
des fciences & arts de Metz , le 18 Septembre
1768. Sujet du prix : Comment
la ville de Metz eft - elle paffée fous la
puiffance des Empereurs d'Allemagne ?
Quand obtint-elle précisément le ure de
ville libre impériale ? Quels changemens
ces révolutions ont- elles opéré dans l'adminiftration
de lajustice ? par M. Gorsmann
de Thurn , ancien confeiller au
confeil fupérieur d'Alface. A Metz; &
fe trouve à Paris , chez Edme , libraire,
quai & fous la porte des Anguftins ; in-
8°.64 pages .
M. Gotfmann commence par donner
une idée de ce qu'étoit autrefois la ville
de Metz ; c'étoit le chef- lieu des Médiomatrices
; on l'appelloit Divodorum ; elle
prit enfuite le nom de Metis de celui d'un
lieutenant de Céfar appellé Metius. Soumife
aux Romains lors de la conquête des
Gaules , elle fut ravagée par les Allemands
du temps de l'Empereur Galien , & conquife
par les Francs , lorfqu'ils s'emparerent
de la feconde Germanie & de l'une
& de l'autre Belgique ; la victoire des
94 MERCURE DE FRANCE .
Francs à Tolbiac fut l'époque de la fervitude
qu'ils établirent dans toutes leurs
conquêtes. Après ce préliminaire l'auteur
examine fucceffivement les queftions propofées
par l'académie ; il fait voir que la
ville de Metz a dépendu de la Germanie
dès la fondation du royaume de ce nom ,
& qu'elle paffa fous la puiffance des Empereurs
lorfque les poffeffeurs de la Germanie
fe furent emparés de la dignité
impériale , puifque dans les deux parts
qu'Othon I fit de la Lorraine dans la
même année , la ville de Metz refte féparée
de l'une & de l'autre dans un état
ariftocratique. La troifiéme queftion exigeoit
plus de difcuffions & de détails , &
M. Gotfmann a préfenté d'une maniere
très - préciſe les changemens que ces révolutions
ont opérés dans l'adminiſtration de
la juftice de cette ville . Ce mémoire eft
rempli de recherches ; il peut fervir à
l'hiſtoire de Metz , & faciliter en même
temps les moyens de fixer des époques
pour celle de plufieurs villes impériales.
Siècle de Louis XIV, nouvelle édition ,
revue , corrigée & augmentée , à laquelle
on a ajouté un précis du fiécle de
Louis XV. A Genéve , à Amſterdam
, &c.
MARS. 1769 .
95
Dans un fiécle où le goût fe corrompt
de jour en jour , où tous les genres font
dénaturés , & tous les ftyles confondus
où la qualité la plus rare & la plus méconnue
eft d'avoir le ton de fon ſujet ;
enfin , où prefque toutes les nouveautés
dont nous fommes accablés , ne font que
de la mauvaiſe proſe en poësie , ou de
la mauvaiſe poëfie en profe ; nous faififfons
avidement l'occafion d'offrir aux écrivains
& aux amateurs un Ouvrage véritablement
beau , de cette beauté mâle &
vraie , propre aux bons écrivains du fiécle
paffé , & qui caractériſe les grands monumens
en tout genre.
On peut appeller M. de Voltaire l'héritier
de ce beau fiécle. O ! grand homme
! tu n'as point deshonoré la langue
que Racine t'a confiée . Elle a encore
acquis un nouveau degré de grandeur &
de force en devenant l'interprête de tes
penfées . Ce n'eft pas dans tes mains que
fon énergie eft devenue une roideur fatigante
, fa douceur une molleffe flafque
& fardée , fa nobleffe une hauteur pénible
, fa chaleur une effervefcence extravagante.
Ce font là les caractères du plus
grand nombre de productions de ce fiécle
, même de celles où l'on trouve d'ailleurs
quelques beautés , & nous paroîtrons
96 MERCURE
DE FRANCE
.
aux yeux de la poftérité d'autant moins
excufables
, que fes Ouvrages & ceux de
quelques écrivains qu'un naturel heureux
a garantis de la contagion s'éleveront
alors contre nous , & feront nos accufateurs
, après avoir été vainement nos
modéles,
Le fiécle de Louis XIV eſt un ouvrage
mis depuis long temps à fon rang , &
nos louanges n'y peuvent rien ajouter.
Nous obferverons feulement que le catalogue
des écrivains est fort augmenté
dans cette nouvelle édition ; que plufieurs
grands événemens arrivés de nos jours y
font tracés de la même main quia fçu peindre
le regne de Louis le grand , fans être
jamais au- deffous de fon fujet . Il eft affez
étrange qu'on doive mettre au rang de
ces grands événemens la deſtruction d'un
ordre monaftique ; mais puifqu'on a cru
cet ordre affez puiffant pour mériter d'êtte
détruit ; les caufes de fon anéantiſſement
ne font pas indignes de l'examen d'un
philofophe & d'un hiftorien. On trouve
encore dans cet ouvrage un tableau rapide
de nos dernieres guerres , un morceau
très curieux & très - intéreffant fur
les infortunes du Prince Edouard , & beaucoup
d'autres qui , quoique écrits récemment
, portent l'empreinte du génie de
T'auteur ,
MARS. 1769. 97
l'auteur , & ne font point fouvenir de fon
âge. Il finit par un expofé fuccinct des progrès
de notre fiécle dans quelques gentes ,
& de fa décadence dans plufieurs autres ,
& déplore ainfi la corruption du goût dans
la poële & l'éloquence.

و د
" Une foule d'écrivains s'eft égarée
» dans un ftyle recherché , violent , inintelligible
, ou dans la négligence totale
» de la grammaire. La langue fut portée
» fous Louis XIV au plus haut point de
perfection dans tous les genres , non
» pas en employant des termes nouveaux ,
» inutiles , mais en fe fervant avec art de
» tous les mots néceffaires qui étoient en
ufage. Il eft à craindre aujourd'hui que
cette belle langue ne dégénere par cet-
» te malheureufe facilité d'écrire que le
» fiècle paffé a donnée aux fiécles fui-
» vans ; car les modéles produifent tou-
» jours une foule d'imitateurs , & ces imi-
» tateurs cherchent toujours à mettre en
"
ود
paroles ce qui leur manque en génie.
» Ils défigurent le langage , ne pouvant
» l'embellir, La France fur-tout s'étoit
diftinguée dans le beau fiécle de Louis
» XIV par la perfection finguliere à laquelle
Racine éleva le théâtre , & par
» le charme de la parole qu'il porta à un
dégré d'élégance & de pureté inconnu
93
"
E
+
98 MERCURE
DE FRANCE
.
و د
99
»
jufqu'à lui . Cependant on applaudit
après lui à des piéces écrites auffi barbatement
que ridiculement conftrui-
» tes » .
Nous ne croyons pas hors de propos de
mestre ici fous les yeux de nos lecteurs
quelques vers qui ont beaucoup de rapport
au morceau qu'on vient de lire ; ils
font partie d'une épître dont M. de Vol.
taire a cité un endroit dans une lettre à
M. l'abbé d'Olivet , imprimée dans fes
mélanges : cette épître qui n'a point été
publiée eft entre les mains de quelques
amateurs.
* Il n'eut point , il eft vrai , ce funefte travers
Qui corrompt aujourd'hui notre profe & nos vers,
Cet orgueil des grands mots , cette emphaſe in- .
fenfée.
La févére raiſon , par Defpréaux tracée
Dans les bornes du goût ne fçait plus nous fixer ,
Et nous manquons le but en voulant le paffer.
Un faux enthousiasme , une bizarre audace ,
De la noble éloquence ont ufurpé la place :
Tout céde au vain defir d'étonner le lecteur ,
Et l'on perd le bon lens , fans trouver la chaleur.
Ah ! ce n'eft pas ainfi que l'aigle de la France
* Rouffeau le Lyrique.
MAR S. 99 1769 .
Fait aimer aux humains la fage tolérance ;
Que le grand Montefquieu , l'interprête des loix ,
Soutient les droits de l'homme au tribunal des rois.
Ce ftyle forcené , ce ton d'Energumène
Eft loin des demi -Dieux du Tibre & de la Seine ;
Du hardi Boffuer , du tendre Fénelon ,
Et loin de toi fur-tout , aimable Maffillon ,
Qui , prêchant des Chrétiens la fublime doctrine
Dans la chaire apportas le talent de Racine.
Voilà les écrivains dont la douce chaleur
N'étourdit point la tête & pénétre le coeur ;
Et les fiécles , chargés du foin de leur mémoire ,
Ajouteront encore aux titres de leur gloire.
Nous devons obferver auffi , que depuis
environ vingt ans , M. de Voltaire'a changé
totalement nos idées fur la maniere
d'écrire l'hiftoire , & a fait fentir la néceffité
de la traiter autrement qu'on n'avoit
fait. A
quelques ouvrages près
tels que ceux de l'abbé de Saint- Réal , de
Vertot & quelques autres , tout le refte
femble écrit par des gazetiers ou par des
rhéteurs. On commence àgoûter plus que
jamais cette fobriété
philofophique qui
écarte les fairs indifférens & les ornemens
étrangers ; cette fageffe qui raconte avec
intérêt & clarté , qui fait peu de réflexions
.& en indique beaucoup , qui nourrit l'ef-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
prit & ne le furcharge point. Prefque
toutes nos hiftoires peuvent être regardées
, comme de bons matériaux pour
écrire l'hiftoire , & en les mettant en oeuvre
, des mains habiles pourront nous
donner enfin des ouvrages dignes d'être
comparés à ceux des Tacites & des Plu-
Larques.
Hiftoire naturelle , générale & particuliere ,
par M. de Buffon , intendant du jardin
du Roi , de l'académie françoife & de
celle des fciences ; à Paris , chez Panc
koucke , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
C'eft un fervice rendu aux gens de lettres
& au public , que cette nouvelle édition
de l'Hiftoire naturelle , où l'on s'eft
reftraint à la partie qu'a traitée M. de Buffon
.La grande édition qui réuniffoit le tra-
- vail de M. d'Aubenton & celui de M. de
Buffon étoit très- couteufe & ne convenoit
d'ailleurs qu'aux fçavans qui font
toujours une claffe féparée . On a réduit
en treize volumes in 12 , dont les fix premiers
viennent de paroître , ce qu'il y a
de plus agréable & de plus intéreffant dans
l'Hiftoire naturelle pour ceux à qui leurs
études & leur goût ne permettent pas de
MARS. 1769. 101
s'attacher à la partie purement fcientifi
que dont M. d'Aubenton eft l'auteur .
Les fix premiers volumes contiennent
les difcours fur la théorie de la terre , qu
- M. de Buffon développe un ſyſtème fi
vraisemblable & fi combattu , les difcours
fur la nature de l'homme & fur celle
des animaux & l'hiftoire particuliere des
animaux domestiques , comme le che
val , le chien , le boeuf , & c. L'utilité
& la perfection de cet ouvrage & la gloire
de fon illuftre auteur font également
établies. L'hiftorien de la nature eft grand
fécond , varié , majeftueux comme elle ;
comme elle il s'éleve fans effort & fans
fecoufles , comme elle il defcend dans
les plus petits détails , fans être moins
attachant ni moins beau. Son ftyle fe plie
à tous les objets & en prend la couleur ,
fublime , quand il nous ouvre ou l'immenfité
des cieux , ou l'abîme du coeur
humain , quand il peint les révolutions
du globe , ou les orages des paffions : orné,
quand il décrit, clair & profond , quand
it analyfe , intéreflant lorfqu'il nous raconte
l'hiftoire de ces animaux devenus
nos amis & nos bienfaiteurs ; jufte envers
ceux qui l'ont précédé dans le même genre
d'écrite ; il loue Pline le naturaliſte &
Ariftote , & il eft plus grand écrivain
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'eux. En un mot , fon ouvrage elt un
des beaux monumens de ce fiécle , éle.
vé pour les âges fuivans , & auquel le
fiécle paffé n'a rien à oppofer.
Almanach des Mufes.
C'eft le titre d'une brochure annuelle
où l'on recueille une partie des vers bons
ou mauvais , qui ont paru ou qui n'ont
pas paru dans l'année , & le tout s'appelle
Choixdepoefies fugitives ; cependant
-il s'en faut bien que ce choix foit toujours
heureux. Il y a quelques morceaux
très-jolis , beaucoup de très - médiocres ,
& beaucoup de manvais . Ce recueil pasoît
fait fur - tout pour les provinces où
l'on eft avide des productions de la capitale.
A Paris tous les amateurs , tous les
curieux ont dans leur portefeuille ce qui
mérite d'être lu dans cet Almanach ; mais
ce qu'ils n'ont pas & qu'ils n'auront jamais
, ce font les notes critiques mifes au
bas de chaque pièce. Il paroîtroit plus naturel
que l'auteur s'en rapportât au lecteur
& ne l'avertît pas du plaifir ou de l'ennui
qu'il doit éprouver ; mais on veut abfolument
nous inftruire , & les talens font
jugés aujourdhui jufques dans les almanachs.
Voilà où nous en fommes venus ;
MAR S. 1769. 103
te n'eft pas tout : l'auteur jnge en une ligne
ou deux tous les ouvrages de poëſie
en quelque genre que ce foit , qui ont
été publiés dans l'année , & voici de quel
ton & de quel ftyle .
» L'auteur françois a rendu beaucoup
» de détails délicieux de l'original ; mais
» dans fon imitation l'abondance des ima .
ges poëtiques nuit quelquefois à l'effet ·
» des chofes du fentiment.
» Style lâche , point de coloris , quelques
» étincelles de fentiment.
" Dans les poëfies de M. François , un
» ftyle vuide , de la foibleffe , de la dou-
» ceur , &c . •
» du fentiment , point d'emphafe.
» Il y a trois journaux dans tefquels on
eft en ufage de mettre des poëfies , & c » .
Il trouve des antithefes trop recherchées
dans ces quatre vers de M. le chevalierde
Boufflers.
Voici le bon homme qui fit
Cent prodiges qui nous enchantent ,
Des fables qui jamais ne mentent ,
& des bêtes pleines d'efprit.
L'auteur ou le rédacteur de l'Almanach
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
annonce que cette notice des ouvrages
nouveaux n'eft que l'effai d'un ouvrage
plus étendu qu'une fociété de gens de let
tres publiera dans quelques mois , fous
le titre d'Annales de la littérature Francoife
, où l'on donnera un jugement impartial
& très fuccinct de chaque ouvrage .
Ce que nous avons vu de ce jugement
impartial& fuccinct doit nous donner une
grande idée de cette fociété de gens de
lettres , occupée de la confection d'un Almanach
. On ajoute que les gens de lettres
fentoient depuis long temps la néceffité d'un
pareil ouvrage.
Au refte nous croyons faire plaifir au
public en inférant ici une des plus jolies
piéces de ce recueil : elle eft de M.
Barthe.
A un ami fur fon mariage.
Fort bien : te voilà donc lié !
Te voila pris tout comme un autre.
Du célibat le grand Apôtre,
Mon philofophe eft marié.
Que ce prodige m'intéreſſe !
Irréprochable dès vingt ans ,
Et fans dettes & fans maîtrefles
Tu riois des égaremens
Et des plaifirs de ma jeuneffe .
MARS. 1769. 10%
Tu riois : ton coeur eft changé.
Il aime enfin une foiblefle
Le rend heureux : je fais vengé.
Oh ! que ta femme doit te plaire !
Ce doit être un objet charmant.
Sur la beauté , fur l'agrément ,
Tout poëte eft juge lévere.
Il faut , pour captiver nos coeurs ,
Bien plus de charmes qu'on ne penſe.
Accoutumés dès notre enfance
Aux objets les plus féducteurs ,
En commerce avec les Corines ,
Les Amadis & les Didons ,
De bonne foi , nous ne pouvons
des beautés divines . Aimer que
Quant à l'efprit , fans compliment ;
Elle en pétille , affurément .
Nourris dans les bois du Parnaffe ,
Près d'Anacréon qui fourit ,
Près d'Ovide qui s'attendrit ,
Et gâtés par les vers d'Horace ,
Il nous faut des femmes d'efprit.
Ce n'eft pas tout : on veut encore
Dans une époufe qu'on adore
De la conítance : qu'en dis-tu ?
Ah ! ta moitié fera fidelle ,
Je te connais : fans la vertu
Tu ne faurois la trouver belle.
Que de titres pour te charmer .
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Ne rougis point de ta tendreſſe.
Goûte bien le plaifir d'aimer.
Ta femme fera ta maîtreſſe.
Si tu nous chantois ton bonheur !
Les meilleurs vers viennent de l'ame.
L'efprit eft fur-tout dans le coeur ,
Etje voudrois , pour mon honneur ,
Voir mon ami chanter fa femme.
Mais peut-être, quand je t'éeris ;
De fublimes objets épris ,
Dans ton cabinet folitaire
Tu médites avec Platon ,
Sur l'efprit & fur la matiere.
Jufqu'au foyer de la lumiere ,
Tu t'élances avec Newton.
Tu crois jouir de ta raiſon
Et de ton ame toute entiere.
Та porte s'ouvre... quel revers !
Ton front fe ride : il faut defcendre
De l'empirée où tu te perds...
Une mortelle au regard tendre
Vole vers toi les bras ouverts.
On fourit alors , on s'empreffe ,
On prend fa main , on la careffe.
Adieu l'ordre de l'univers ,
Adieu Newton.... volupté pure !
Eh! Que font tous nos vains défirs ,
Nos jeux brillans , nos froids plaifirs ,
MAR S. 769. 107
Près des plaifirs de la nature ?
Je t'attends , ami , je t'attends.
A ces délicieux inftans,
Où , preffés autour de leur mere
Tu verras de jolis enfans
Avec des organes naiſſans
Te bégayer le nom de pere,
Elever leurs bras innocens
Vers celle qui les a fait naître ,
Répondre à vos regards touchans ,
Effayer leut ame & leurs fens
Par le plaifir de vous connoître :
Ta mere lors en cheveux blancs ,
Verfe des larmes de tendreffe
Sur ces rejettonscareflans.
>
Les doux rayons de leurs printemps,
La réchauffent dans fa vieilleffe .
Courage , Philofophe heureux
Oublions la trifte décence ;
Mêle des fleurs à leurs cheveux ,
Préfide toi- même à leurs jeux ,
Ris de leur aimable ignorance
Et redeviens enfant pour eux.
Mais tandis qu'auprès d'une amante
Tufçais , fans fortir de chez toi ,
Goûter en paix , goûter fans moi
Une félicité touchante ,
Ton ami , loin de vos regards,
1
Evi_.
108 MERCURE DE FRANCE.
Er du foleil de la Provence ,
Parmi le bruit & les brouillards
Vers mille objets en vain s'élance.
Oui , ni le charme des beaux arts ,
Ni l'amitié , ce bien ſuprême ,
Rien ne peut fur ces bords que j'aime
Remplir le vuide de moi- même ;
Cent fois mon coeur s'eft rappellé
Notre beau ciel que je regrette ,
Vers ma patrie & ta retraite
Ce coeur cent fois a revolé.
Mais hélas ! dois -je te le direz
Si je puis voirjouer.demain
L'Avare , Caftor ou Zaïre 5
Si cet ami , chantre divin ,
Pour ce Ruffe que l'on admire ,
Va de Milton toucher la lyre ,
Plus de projets d'obscurité ,
Talens , plaifirs , je vous adore ;
Et toi , Paris , féjour des arts ,
Séjour brillant à mes regards ,
Je me trompois , je t'aime encore.
Eloge de Henri IV qui a remporté le prix,
au jugement de l'Académie royale des
belles lettres de la Rochelle ; par M.
Gaillard , de l'Académie royale des
infcriptions & belles -lettres.
·
MARS . 1769. 109
1.
Autre Eloge , par M. de la Harpe .
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine.
L'ouvrage de M. Gaillard eft précédé
d'un difcours que M. le Mercier Dupaty
a prononcé à l'académie de la Rochelle en
qualité de directeur , & ce morceau fait
honneur à fes talens , comme le prix qu'il
a établi pour l'éloge de Henri IV fait
honneur à fa fenfibilité & à fon caractere
patriotique. «O ! nos concitoyens ! dit il
» aux Rochellois , vos peres ont vû Hen-
» ri IV dans ce lieu qui nous raffemble ,
» dans ce lieu où après deux fiécles nous
» venons rendre un hommage folemnel
» à fa mémoire , & acquitter pour notre
" part certe dette de la poftérité. Ta voix,
» ô bon Roi ; cette voix qui confola tou-
» jours l'humanité ou qui l'honora , a
» fouvent retenti dans l'enceinte de ces
» murailles... Il venoit ici délibérer avec
" nos peres... Il les appelloit fes amis.
» Oui ! bon Roi , ils l'étoient vraiment ;
» ce n'eft pas au milieu d'eux que tu au-
» rois dit à Sulli : Mon ami , ils me tue-,
» ront. »
A l'égard des deux difcours en concurrence
, nous ne croyons pouvoir mieux
110 MERCURE DE FRANCE.
faire que de rapprocher ici les morceaux- de
comparaifon , où le lecteur pourra facilement
obferver la maniere très- différente
des deux écrivains dans un même ſujet.
Le difcours de M. de la Harpe a pour épigraphe
Fruiturque fámafui. C'est celui
où l'Académie , dit M. Dupaty , a trouvé
des morceaux fublimes .
Education de Henri IV, dans M. Gaillard.
Voici mon vengeur , s'écrie Henri d'Albret.
Il s'empare de cet enfant. Il lui
donne fon nom . Il fe charge feul du foin
de fes premieres années , ou plutôt il l'abandonne
à la nature , la plus tendre des
meres , la plus fage des inftitutrices. Cet
enfant , confondu parmi ceux du peuple,
vêtu des mêmes habits , nourri des mêmes
alimens , exerçant avec eux fes organes
nailfans , naiffans , foulant comme eux de fes
pieds nuds les neiges & les roches des
Pyrénées , offrant fa tête découverte aux
ardeurs du foleil, aux agitations des vents,
aux intempéries des faifons , c'eft le prince
de Navarre. Loin cette délicateffe fuperbe
qui énerve les enfans des Rois , &
ces refpects prématurés qui les empoifonnent
! Ne craignons plus pour Henri la
dureté ni la molleffe. Enfant , il a connų
MARS . 1769.
le mal ; il voudra le foulager dans les autres.
Il fçauta le fupporter pour lui - même.
Il perd trop tôt l'ayeul qui le forma
fur de tels principes ; mais l'impreffion eft
faite , elle ne s'effacera jamais. Le bienfait
de l'éducation eſt éternel.
Éducation de Henri IV , dans M. de
la Harpe
On'a dit qu'il n'y avoit point d'éducation
pour le génie. De cette vérité générale
il faut excepter les Rois dont ordinairement
le plus difficile ouvtage eft
de réfifler à leur éducation. Il femble que
la maniere dont on éleve leur enfance
foit faite pour fervir d'excufe à leur vie.
Heuri étoit né loin du trône qu'il devoit
illuftrer , loin de la pompe & de la molleffe
des cours , & c'eft aux princes à
obferver que celui qu'on leur propoſe
pour modéle ne fut pas élevé comme eux.
Les montagnes du Béarn furent fon berceau
. Sa nourriture fut groffiere. Celuiqui
voulut dans la fuite remplacer le pain
noir que mange le pauvre , par de meilleurs
alimens , avoit mangé lui- même de
ce pain noir dans fes premieres années.
Ses jeux étoient des exercices violens qui
fortifioient fon corps & fon courage. Il
112 MERCURE DE FRANCE. -
n'étoit diſtingué des autres enfans , fes
compagnons, que par fa force & fon agilité
. Il bravoit les faifons , & voyoit de
près l'indigence. Enfin lorfqu'une paix
trompeufe & funefte l'attira à la cour de
Charles IX , il avoit étudié l'art militaire
fous des héros tels que Condé & Coligni ,
& profité de leurs leçons , de leurs malheurs
& de leurs fautes. Il n'avoit vû autour
de lui que de moeurs févéres , des
dangers , des combats , des guerriers vertueux
tels que la Noue & Mornay , & pas
un flatteur.
Tableau des moeurs & de la cour , dans
M. Gaillard.
O contrafte ! ô mélange de galanterie
& de fureur ! les plaifirs , les fêtes embelliffent
cet afyle que la guerre refpecte
à peine , & qu'elle entoure de tou- સે
tes parts . A travers le fon des inftrumens
& le mouvement léger des danfes , on
peut entendre au loin le bruit des armes ,
les henniffemens des chevaux & les cris
des mourans . Médicis embraffe Bourbon
avec une gaïté folâtre ; mais c'eft pour
s'affurer s'il offre un corps fans défenſe
aux poignards qu'elle aiguife . Au milieu
des jeux & des feftins , elle furprend une
-
MARS. 1769 113.
-
place ; elle féduit un héros ; elle nuit ;
elle trompe ; on lui rend gaïment fes perfidies.
De jeunes courtisans ouvrent un
bal , & tandis que l'oeil les cherche encore
dans le tumulte de l'affemblée , leur
fang coule dans les combats . Bleffés
vainqueurs , ils reviennent en riant dépofer
leurs lauriers aux pieds de leurs
maîtreffes indignées . Voilà nos guerres
civiles . Toutes les nations font égales
pour le crime ; elles ne varient que dans
la maniere de le commettre. Le fond d'atrocité
eft le même , les couleurs feules
font différentes .
Tableau de la cour de Médicis , dans
M. de la Harpe.
Un Roi foible & furieux ; une Reine
impérieufe & cruelle qui tourmentoit fa
vie & la France pour conferver un pouvoir
qu'elle deshonnoroit ; des princes du
fang aigris & aliénés ; les fineles de la
plus profonde politique mêlées à la groffiéreté
des vices les plus bas , le délire de
la fuperftition & l'excès de la débauche ;
l'amour efclave de l'intérêt & de l'ambition
; la religion , prétexte des vengeances
& des haines ; les empoifonnemens
& les meurtres médités dans les fêtes &
114 MERCURE DE FRANCE.
dans les plaifirs ; les artifices du caractere
italien remplaçant la loyauté françoiſe ;
de tous côtés de grandes paffions , de
grands talens & de grands crimes , voilà
ce que le jeune Bourbon vit dans cette
d'où la vertu venoit de fortir avec
le chancelier de l'Hôpital.
Réconciliation de Henri IV & de Sulli ,
dans M. Gaillard.
Une calomnie travaillée de main de
courtifans , felon l'expreffion de Sulli luimême
, avoit fappé les fondemens de cette
amitié refpectable : on avoit repréſenté
Sulli comme dangereux , comme prêt à
s'armer contre fon maître des bienfaits
de fon ami ; on avoit cité les exemples
de tant d'ingrats & de traîtres dont ces
temps malheureux abondoient ; les avis
étoient fi multipliés , fi détaillés , toutes
les circonstances avoient été raffemblées
avec tant d'art , qu'elles avoient ébranlé
Henri déjà fon coeur fe reflerre & s'éloigne
. Sulli voit les progrès de la calomnie
, peut l'arrêter d'un feul mot & ne
daigne pas le dire. Henri attend ce mot
& ne l'exige point. La douce familiarité,
le badinage aimable , la liberté , la confiance
avoient fui de leurs entretiens.
Henri n'étoit plus que poli , Sulli n'étoit
MAR, S. 1769.
115
plus que refpectueux ; le miniftre n'étoit
pas renvoyé , mais l'ami étoit difgracié.
Qu'il eft dur & difficile de ceffer d'aimer!
Henri jette de temps en temps fur celui
qu'il aima des regards de tendreffe & de
regrets , & s'il voit fur fon vifage quelques
traces de douleur , s'il croit reconnoître
à quelque marqué fon fidéle Sulli ,
fon coeur ne fe contient plus ; fes bras
vont s'ouvrir ; il va fe jetter au cou de
fon ami ; une mauvaife honte , un refte
de défiance , & toujours ce fier filence
de Sulli le retiennent encore . Il fuccombe
enfin . Sulli , lui dit- il , n'auriez-
» vous rien à me dire ? Quoi , Sulli n'a
plus rien à me dire ? Eh bien , c'eft
» donc à moi de parler. » Il lui dévoile
alors fon ame toute entiere avec tous les
combats qui l'ont agitée & toutes les douleurs
qui l'ont affligée : « Cruel ! com-
» ment pouviez - vous laiffer à votre ami
» le défefpoir de vous croire infidéle ?
Sulli , pénétré de ce tort , le feul qu'il ait
pû avoir , vent tomber aux pieds de Henri.
« Que faites - vous , Sulli ? lui dit le
» Roi , vos ennemis vous voyent . Ils vont
» penfer que je vous pardonne. Ne leur
» donnez pas la fatisfaction de vous avoir
» crû coupable . Alors leurs embraflemens
font leur feul langage ; ils verfent
"
116 MERCURE DE FRANCE .
dans le fein , l'un de l'autre , ces larmes
dont la douceur eft inexprimable : deux
coeurs qui ont ainfi pleuré enfemble ne
peuvent plus être enlevés l'un à l'autre.
Réconciliation de Henri IV & de Sully ,
dans M. de la Harpe.
Ces courtifans avides qui , fous les regnes
précédens , ne regardoient le prince
que comme une idole faite pour enrichis
ceux qui l'encenfent ; ces dangereux calculateurs
dont les talens ruineux & funef
tés étoient devenus inutiles; tous ces hom
mes qui , répandus au tour du trône ne s'oc
cupoient qu'à détourner & tarir ce fleuve
d'or qui , de toutes les parties du royaume,
coule vers le palais des Rois , voyoient
avec douleur l'union conftante d'un prince
& d'un miniftre dont il n'y avoit rien à
-efpérer qu'en fe rendant utile , ce qui n'eſt
pas fi aifé que d'être ambitieux. La France
étoit heureufe , & ces hommes frémilfoient
de rage. Dans une fociété bien gouvernée
, il n'y a que les méchans de malheureux.
Leurs efforts pour perdre Sully
avoient échoué vingt fois . Mais la haine
& l'intérêt ne fe rebutent point ; à force
de manoeuvres & d'artifices , ils parviennentà
couvrir leurs imputations d'une cou
MARS . 1769. 117 .
leur de vraisemblance . On a beau dire que
le menfonge ne peut emprunter les traits
de la vérité , il faut bien qu'il lui reflemble
beaucoup ; fans cela il ne feroit pas fi
redoutable. Henri lui même , qu'il étoit
auffi difficile de tromper que de vaincre ,
Henri eft ébranlé. Le foupçon fe gliffe
dans fon coeur ; le foupçon , cette plaje de
l'ame , que tout empoifonne , que tout
aggrandit , dont la cicatrice refte toujours
douloureufe , & qui fe rouvre fi aifément
après qu'elle a été fermée , Henri
craint de s'être trompé dans fon choix &
dans fon amitié. Il fouffre . Il travaille
toujours avec fon miniftre ; mais il ne
parle plus à fon ami . Sulli voit tout & fe
tait. La cour obferve & attend les événemens.
On voit fur quelques vifages le
fourire de l'envie qui efpére ; fur d'autres
la joie infolente de la méchanceté qui
s'applaudir , fur tous la curiofité & l'inquiétude
le vifage de Sulli ne change
point. Sa retraite , que fes ennemis auroient
appellée fa difgrace , & qui n'auroit
été que celle de la France , fembloit
affurée : il ne faifoit rien pour la prévenir .
Mais Henri ne peut réfifter plus longtemps
à fon agitation . La majeſté royale
Â
rompit le filence , quand la vertu le gardoit
encore. Ce n'eft point un juge qui
F18 MERCURE DE FRANCE.
interroge , c'eft un ami qui s'épanche .
Quel entretien que celui de ces deux grandes
ames que l'on á voulu éloigner , qui
fe rapprochent comme par une pente invincible
, & qui fe reconnoiffent toutes
deux à leur premier fentiment. Henri IV
avoit douté de Sulli ; mais Sulli n'a jamais
douté de fon Roi . La fécurité , & peutêtre
la fierté d'un coeur pur , avoient fermé
fa bouche. La reconnoiffance le précipite
aux genoux du prince , à la vue des
courtifans ; mais ce tranfport fi noble peur
reffembler à l'humiliation d'un coupable.
Henri craint qu'on ne faffe un fecond outrage
à l'innocence : Relevez vous , s'écriet-
il , relevez - vous , ils vont croire que je
vous pardonne.
Mort de Henri , dans M. Gaillard.
Courtifans malheureux , voilà ce Roi
que vous avez pû ne pas aimer ! Comment
donc étoient faits vos coeurs , orgueilleux
d'Epernon ; grand , mais factieux Bouillon
, indifférent Nevers , impétueux Biron
, ambitieux d'Entragues , perfide d'Auvergne
, intriguant Concini , & vous turbulent
Soiffons ! Vous , l'amant aimé de
la foeur de votre maître ; vous , à qui un
caractere plus für & plus doux eut mérité
MAR S. 1769. 119
l'honneur d'être fon beaufrere ! Et vous ,
femmes plus inconcevables encore ; vous,
Verneuil , qu'il aima tant ; vous , Médicis
, qu'il eût aimée , fi vous l'aviez voulu
; ennemis de Henri IV , ce titre vous a
condamné aux yeux de la poftérité. Je
m'arrête , je ne veux point fçavoir ce que
l'hiftoire ignore ; je veux croire que le
coup qui plongea la France au cercueil
n'eut d'autre auteur qu'un fcélérat imbécile
, ni d'autre principe que la fuperftition.
Votre mémoire eft affez chargée du
crime d'avoir haï un fi bon prince , fans
qu'on vous accufe encore.... Mais il eft
percé fous vos yeux , à vos côtés, prefque
entre vos bras ; il meurt , & la joie horrible
du louvre étincelle à travers le mafque
qui la déguife ; il meurt , & Concini
regne , & Sulli eft forcé à la retraite;
il meurt , & l'on infulte à fa mémoire en
renverfant tous fes projets. L'Efpagne eft
notre alliée , & la victoire enfin eft reftée
à la Ligue.
Mort de Henri , dans M. de la Harpe.
En butte à tout moment au glaive des
affaffins , Henri leur avoit échappé ; mais
tant d'attentats contre fa perfonne avoient
frappé profondément fon ame. Tant d'ing
120 MERCURE DE FRANCE.
gratitude & de perfidie le pénétroit d'une
horreur involontaire . Mon ami , difoit-il
à Sulli , ils me tueront. Quel mot ! ah !
qu'un monftre , qu'un Néron , arrêtant fes
regards fur lui & fur les hommes , fe dife
: ils me tueront . Que fa confcience lui
répéte , ils te tueront ; & que ce mor terrible
retentiffe autour de fon ame , lorfqu'il
fort de fon lit avec le projet du crime
& lorfqu'il y rentre avec le remords ,
rien n'eft plus jufte , & l'humanité eſt
vengée. Mais c'eft Henri qui a prononcé
ce mot ; Henri , qui ajoutoit : que deviendra
ce pauvre peuple ? Hélas ! parmi ce'
même peuple devoit fe trouver le monftre
qui le ravit à la France ; & cette vie fi
glorieufe & fi chere , illuftrée par tant de
victoires , confacrée par tant de bienfaits,
fut la proie du plus vil des humains ! O !
François , qu'il a tant aimés ! Vieillards ,
qui avez été les témoins de fon regne ! enfans
, qui auriez vécu fes fajets ! habitans
des campagnes , vous , qu'il fe plaifoit à
entretenir fous vos cabanes ; & vous, qui
l'approchant de plus près , avez dû le chérir
davantage , pleurez le bon Roi . Mais
en le pleurant , fongez que c'eft le fanatifme
qui l'a frappé : c'eft le plus grand de
fes forfaits , faut- il que ce ne foit
dernier ?
pas
le
Peroraifon
MARS . 1769. 121 .
cès
Péreraifon de M. Gaillard.
C'est donc à toi de pleurer , ô peuple !
toujours jufte quand tu n'es pas trompé
toujours bon quand tu n'es pas opprimé ;
peuple fidéle & tendre ; peuple digne de
Henri , & dont Henti fut fi digne ! Que
j'aime fa douleur vertueufe & fon défefpoir
reconnoiffant ! ce deuil vrai , ce cri
du coeur , ces fareurs contre l'affaflin ,
chevaux fournis pour le déchirer , ce paffage
rapide & continuel des tranfports
effrénés de la rage aux langueurs stupides
de l'accablement , voilà les honneurs que
la cendre de Henri a mérités . Ombre adorée
, ombre fans doute heureuſe , jouis de
ce fpectacle , recueille ce prix de ta bienfaifance.
Vois tous les François s'attendrir
encore à ton nom & pleurer à fon
fouvenir ; vois de quel ceil ils contemplent
ta ftatue offerte à leur amour , dans
un lieu que cet amour même ſemble avoir
choifi ; bénis du haut des cieux ce peuple
qui t'aime. Ange tutelaire de la France ,
détourne loin d'elle le corroux céleste &
les fléaux deftructeurs ; & s'il faut qu'elle
foit éprouvée par des calamités paffageres
, obriens du moins qu'elle ne fuccombe
jamais aux maux dont tu avois fçula
délivrer .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Péroraifon de M. de la Harpe.
O! Henri ! fi de la demeure des bons
Rois tu jettes quelques regards fur ces humains
fi difficiles à conduire & fi aifés à
égarer ; fi les fentimens de nos ames peuvent
encore affecter la tienne , combien
n'as-tu pas dû jouir de cet hommage univerfel
que l'on vient de rendre à ta mémoire
! Elles s'ouvrent , ces tombes auguftes
où repofent tant de princes & de
fouverains , & le peuple court en foule
contempler ce qui refte de fes maîtres. Il
paffe près de ces grandeurs détruites ;
mais un cri général , un tranſport unanime
le raffemble autour de toi. Hommes
de toute condition , de tout âge , tous
n'ont qu'un fentiment & une parole : Où
eft Henri IV? Et ce nom répété par toutes
les bouches roule dans ces profondeurs
ténébreuſes. Le temps a dévoré les vains
ornemens qui couvroient ta cendre . Mais,
c'est elle que l'on révére , que l'on s'empreffe
de toucher. Il femble que ton efprit
l'anime encore. Ce cercueil défiguré
eft couvert de bailers & de larmes ; on diroit
que toutes ces ombres royales ont
difparu devant toi , & que la tienne feule
remplit cet afyle de la mort. C'eſt que l'on
1
MAR S. 1769. 1231
juge la gloire & qu'on aime la bonté.
Rois, conquérans , héros , voyez les pleurs
d'attendriffement qui coulent fur cette
tombe . Celui qu'elle renferme n'en fit
jamais verfer d'autres. Dépofez à fes pieds
vos palmes & vos trophées. Philofophes ,
légiflateurs , venez-y dépofer vos ouvra →
ges. Son exemple peut bien plus que vous .
Hommes de toutes les nations , pleurez de
ne l'avoir pas eu pour maître . Si les vôtres
lui reffemblent , ils voudront mériter
de telles larmes . S'ils ne lui reffemblent™
ils ne fçauront pas même ſi vous pas ,
pleurez . »
*
Cet enthouſiaſme attendriffant du peu
ple raffemblé au tour du tombeau de
de Henri IV dans le caveau de St Denis ,
eft un trait d'une nation aimante & digne
d'être aimée. C'eft le fujet de l'eftampe
que l'on voit au devant de l'Eloge de
M. de la Harpe . Elle étoit d'une exécution
très-difficile . M. Prévôr , dont le burin
eft avantageufement connu , l'a deffinée
& gravée , & y a répandu beaucoup
de vérité & de pathétique .
Sélim & Sélima , poëme imité de l'Allemand
, fuivi du rêve d'un Mufulman ,
traduit d'un poëte Arabe ; feconde édition
revue & corrigée. A Léipfick ; & fe
1
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
4
trouve à Paris , chez Delalain , librai
re , rue St Jacques , 1769 .
Cette nouvelle édition prouve l'accueil
que le Public a fait à ce poëme charmant
où l'on trouve le coloris féduifant , le goût
aimable , les tableaux animés , & la compofition
ingénieufe qui caractérisent les
ouvrages de M. Dorat . Comment ne pas
applaudir à cet enthoufiafme de Sélim au
moment que fes yeux , ouverts à la lumiere
, font frappés du ſpectacle brillant
de la nature.
Emporté loin de lui par un tranſport fublime
Sélim s'écrie alors ; qu'il eft grand , Sélima ,
L'Etre qui fit les cieux , l'Etre qui te forma !
Il dit , le chaos ceffe ; il fouffle , tout s'anime.
Par-tout dans chaque objet je le vois , je le fens.
C'eft lui qui parfuma l'haleine du printemps :
Tout ce ciel étoilé roule au bas de fon trône.
Il colore la nue , il rafraîchit les vents ;
Il vit , & fe répand dans l'air qui m'environne.
Sélima , Sélima , confacrons - lui nos jours ;
Si fortunés par lui ; béniffons- le toujours ,
Et pour culte offrons - lui le bonheur qu'il nous
donne.
Le Rêve d'un Mufulman qui fuit eft
d'une poëfie riante & légère. Il contraſte
MARS. 1769. 125
agréablement avec le ton plus foutenu du
poëme de Sélim . C'est une muſe folâtre
qui fe joue parmi les fleurs qu'elle prodigue.
Elle s'amufe à efquifler rapidement
mille images différentes d'une touche tou
jours fpirituelle , & d'une couleur toujours
fraîche & faillante .
Les zéphirs fe jouoient dans les trefles de Flore;
Les gazons parfumés invitoient les amans ,
Et le Soleil doroit de fes rayons mourans
Le faîte du ferrail & les flots du Bofphore.
Preflant des piles de carreaux
Un cercle de jeunes fultanes
Dans les jardins , loin des regards profanes ,
Refpiroit triftement le frais & le repos.
· ·
Mille petits amours , le front ceint d'un turban ,
L'effleuroient (Usbeck) à l'envi de leur aîle badine
Ou foulevoient fon doliman ,
Ou jouoient dans les plis de fa robe d'hermine ,
En s'écriant : Alla ; car leur troupe lutine ,
Quand il le faut , fçait parler mufulman.
On trouve chez les marchands qui vendent
les nouveautés , les Cérifes & la Méprife
, contes en vers , pour fervir de faite
à ceux d'Alphonfe & de l'Ifle merveilleufe
,feconde édition . A la Haye , 1769 ,
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
avec une eftampe deffinée par M. Eiſen ,
gravée par Longueil . Tel eft le debut du
poëme des Cérifes.
L'invention eft un préfent céleste ;
-Oh ! j'en conviens , je fuis l'admirateur
De tout efprit fertile & créateur :
Mais ce lot manque ; un autre encor nous refte.
Eh! quel eft- il ; c'eft , puifqu'il faut opter ,
Celui qu'avoit ce bon Jean la Fontaine
De bien choifir & de bien imiter.
Il prit par- tout pour enrichir fa. veine:
Oui ; mais comment ! Il fçut tout embellir :
Original , lorfqu'il n'eft que copie ,
Sur fes larcins il fouffla ſon génie ,
Le bien qu'il prend lui ſemble appartenir.
2
Ces vers annocent affez avec quel fuccès
l'auteur a étudié l'excellent modéle
qu'il fçait fibien imiter. Nous citerons
encore ces vers qui commencent la Méprife
, hiftoriette espagnole.
Pour un conteur , c'eft un champ bien fertile
Que cette Espagne , il faut en convenir :
Souvent auffi m'y voit on revenir ;
Je trouve là tout ce qui m'eft utile ,
De foibles coeurs , des efprits intrigans ,
De graves tiens , & le goût des romans ;
MARS. 1769. 127
C'eſt- là fur-tout qu'à votre aiſe vous faites
Ample moiflon de tendres amourettes .
Euvres choifies de Bernard de la Monnoye
, de l'Académie françoife ; & une
nouvelle édit . des bibliotheques françoiles
de la Croix du Maine & de du
Verdier , feigneur de Vauprivas ; enrichies
des obfervations hiftoriques &
critiques du même M. de la Monnoye,
auxquelles on a joint diverfes remarques
de M. le préfident Bouhier , de
M. Falconnet , & de quelques autres
gens
de lettres . La collection des oeuvres
choifies , en cinq vol . in- 8 ° . ou en
trois vol . in 4° . , & les deux bibliotheques
françoifes , en quatre vol . in- 4°. ,
propofées par foufcription , enfemble
ou féparément, aux conditions ci-après.
Feu M. de la Monnoye étoit bon poëte ,
grammairien exact , critique judicieux ,
fçavant aimable . Il fçut unir à l'érudition
la plus variée , les agrémens du ftyle , &
l'art de répandre des fleurs fur les fujets les
plus arides.
L'infuffifance des collections , ou plu
tôt de divers effais de collections des auvres
de cet auteur , dit l'éditeur , m'infpira
, il y a vingt ans , le deffein d'en faire
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
une plus riche & plus complete. J'y
travaillé avec autant de zèle que de conftance
; j'ai mis à contribution les cabinets
des gens de lettres qui ont bien voula fe
prêter à mes vues ; j'ai raffemblé un trèsgrand
nombre de poëfies françoiſes , italiennes
, latines & grecques , qui n'étoient
plus connues que d'un petit nombre de
curieux en un mot , je n'ai épargné ni
recherches , ni foins , ni dépenfe pour me
mettre en état de donner une édition digne
de la réputation de M. de la Monnoye
, dont les piéces imprimées en 1716
ont été revues & corrigées par lui -même
en 1717.
A la tête du premier volume on tronvera
des mémoires hiftoriques fur la vie
& les écrits de M. de la Monnoye , dont
l'exactitude eft garantie par l'approbation
de fa famille , à qui ils ont été communiqués
.
Cette collection , compofée de cinq
volumes in- 8°. , fera divifée en plufieurs
livres ; & chaque livre raffemblera les
piéces du même genre , fous un titre qui
les indiquera pour la commodité des lecreurs.
On donnera , en même temps que ces
oeuvres , une nouvelle édition des bibliothéques
françoifes de la Croix du Maine
MARS . 1769. 129
& de du Verdier , feigneur de Vauprivas ,
avec les corrections & les remarques hiftoriques
& critiques de M. de la Monnoye
, d'après le précieux manufcrit qu'il
en a laiffé. Cet ouvrage fi intéreflant pour
les fçavans , étoit defiré depuis longtemps
: c'eft à M. Paris de Meyzieu qui
en étoit poffeffeur , que le Public en fera
redevable . On y joindra les obfervations
critiques de M. le préfident Bouhier , &
les remarques de MM . de Foncemagne ,
de la Curne de Sainte- Palaye , & de Brequigny
, qui ont eu de plus la complaifance
de confier les notes bibliographiques
que M. Falconnet avoit raffemblées .
Enfin M. Rigoley de Juvigny , confeiller
au parlement de Metz , a bien voulu faire
part des fiennes , & offrir d'employer fes
foins pour rendre cette édition auffi parfaite
qu'il eft poffible.
Ces bibliotheques qui font en 2 vol.
in fol. l'un fort mince & l'autre fort épais,
feront imprimées avec toutes les augmentations
& corrections énoncées , en 4 forts
vol . in-4°. format qui a paru plus agréa
ble & plus commode. On trouvera à la
tête du premier volume la préface que feu
M. de la Monnoye avoit compofée , dans
le deffein de donner lui- même une édition
de ces deux bibliotheques.
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , pour fatisfaire le goût de plufieurs
perfonnes diftinguées & de gens de
lettres , qui ont témoigné defirer que la
collection des oeuvres de feu M. de la
Monnoye fût auffi in- 4°. , & du même
format que les bibliothéques françoifes
de la Croix du Maine & de du Verdier ;
on en fera imprimer un petit nombre ,
feulement , en trois volumes d'environ
650 pag. chacun, avec tout le foin poffi .
ble , en caracteres neufs , & fur de beau
papier ; orné du portrait de l'auteur , &
d'un frontispice allégorique , très bien
gravés.
Conditions des foufcriptions.
Pour la collection des oeuvres de M. de
la Monnoye , en s vol . in- 8 ° . , on payera
par exemplaire en feuilles , & en foufcrivants,
166 liv.
En recevant les deux premiers volumes,
à Pâque prochain , ST
71..106.
Et en retirant les trois derniers tomes
en Décerabre 1769 , 4 1. 10 f.
18 L
Les perfonnes qui n'auront point foufcrit
, payeront l'exemplaire , 24 1.
Pour la même collection ci- deffus , en
MARS 1769. 131
trois volumes in-4°. annoncés , en fouícrivant
, on payera , 91 .
En recevant le premier volume , à Pâque
prochain , il fera payé , 121.
Et en retirant les 2 derniers volumes ,
auffi in- 4°. avec le portrait & le frontifpice
, en Décembre 1769 , on payera , 1 2 1.
33 1.
Ceux qui n'auront point foufcrit payeront
les trois en feuilles , s'il y en a des
exemplaires après les foufcriptions fournies
,
421
.
Pour
les
bibliothéques
françoifes
de
la
Croix
du
Maine
&
de
du
Verdier
, telles
l'on
vient
de
les
annoncer
, on
payera
en
foufcrivant
,
que
.121.
En recevant les deux premiers vol . in-
4. ci- devant expliqués , en Juillet prochain
,
211 Et en retirant
les deux derniers
tomes
, en Décembre
1769 , on donnera
, 121.
451
.
Paffé lequel temps chaque exemplaire
des bibliothèques , fe payera les 4 vol . en
feuilles ,
60 l.
On pourra fouferire , juſqu'à la fin d'A.
vril prochain , pour l'un & l'autre ouvrage.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Les noms de MM . les Soufcripteurs fe
ront à la tête du premier volume de chacune
de ces éditions .
A Dijon , chez Fr. Desventes , libraire
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé.
A Paris , chez Saugrain , le jeune , libraire
de Mgr le Comte d'Artois , rue du
Hurpoix , près le pont St Michel ; & Defventes
de Ladoué , libraire , rue St Jacq .
vis-à-vis les colléges.
On diftribue le profpectus , chez les libraires
ci - deffus , qui délivreront les reconnoiffances
de foufcription fignées , de
même que chez les principaux libraires du
royaume & des pays étrangers.
Nota. Il en fera tiré 25 ou 30 exemplaires fur
du plus beau & fort papier , nommé grand ra fin.
Le Sr Defprés , avocat , a donné à Paris
les premieres brochures du Journal de Légiflation
qu'il avoit annoncé par un profpectus
dans le mois de Septembre dernier .
Il l'envoie franc de port ; fçavoir , à Paris
toutes les femaines pour 30 liv. par an , &
dans les provices , auffi toutes les femaines
, moyenant 36 liv. Cet ouvrage , utile à
tout le monde , aux étrangers comme aux
nationaux , & néceffaire à tant de perfonnes,
commence au 1 Janvier 1769
MARS . 1769 . 133
on fe propoſe de le faire remonter au i
Janvier 1768 , s'il y a un affez grand nombre
d'abonnés pour cette derniere année .
Ce journal contient toutes les loix générales
& particulieres , faites pour tout le
royaume , avec les enregiftremens de chaque
cour ; les ordonnances générales pour
le militaire & pour la marine ; les arrêts
de reglement , tant du confeil que de tous
les autres tribunaux de France concernant
le commerce , les finances & autres matieres
; enforte que pour l'avenir il formeraun
corps complet de légiflation qui
ne fçauroit être ni trop connu ni trop
répandu . Ceux qui voudront s'abonner
font priés de s'adreffer à MM. les directeurs
du bureau royal de correfpondance ,
place des Victoires à Paris , où le Sieur
Defprés a un bureau particulier. On y
fera encore à temps , même pour l'année
1769 , quoique les envois en foient déjà
commencés , parce qu'on a eu l'attention
de faire tirer les premieres feuilles à un
affez grand nombre d'exemplaires pour
fournir aux perfonnes qui fe préfenteront.
Traité des affections vaporeufes des deux
fexes , où l'on a tâché de joindre à une
théorie folide une pratique fûre , fondée
fur des obfervations; par M. Pom$
34 MERCURE DE FRANCE.
me , docteur en Médecine de l'Univerfité
de Montpellier , médecin confultant
du Roi & de la fauconnerie ;
quatrième édition , dans lequel on
trouve le recueil des pièces publiées
pour l'inſtruction du procès que le fyltême
de l'auteur a fait naître parmi
les médecins , & la réponſe à toutes
les objection des anonymes. A Lyon
chez Benoît Duplain , libraire grande
rue Mercière , à l'Aigle , 1769 ; & à
Paris chez Fr. Didot le jeune , Quai
des Auguftins ; avec approbation & privilége
du Roi , deux volumes in - 8°.
Il a été fait mention plufieurs fois
de cet ouvrage dans les Mercures des
années précédentes. Le public qui l'a lu
avec attention , & les gens de l'art qui
s'en font férieufement occupés , ont confirmé
les jugemens avantageux qu'en ont
portés plufieurs Journalistes . Nous n'ajouterons
donc rien ici fur le mérite de
ce livre ; la réputation de fon auteur ,
le prompt débit des trois premieres éditions
, les témoignages favorables des
plus habiles médecins , font autant de
preuves de la bonté de l'ouvrage. Nous
n'entrerens dans aucun détail fur le fond
des matieres qui ne font point de notre
M. AR S. 1769. 135
reffort ; nous fçavons feulement que la
plupart des gens de l'art ont applaudi aux
principes de l'auteur , & en ont adopté
les conféquences . D'ailleurs les uns & les
autres font confirmés par des guérifons
qui ne laiſſent aucun doute fur leur vérité
& leur folidité .
Cependant M. Pomme a trouvé des
adverfaires & des contradicteurs qui fe
font élevés publiquement contre fa doctrine
; ce qui a donné lieu à un procès
littéraire , dont l'auteur du traité des af
fections vaporeufes eft forti victorieux .
Comme ce procès , & les piéces qui y
ont rapport , forment une partie de cette
quatrième édition , & que c'eft en cela
principalement qu'elle différe des précédentes
que nous avons déjà annoncées ,
nous y renvoyons ceux que ces fortes de
difcuffions peuvent intéreffer.
Petit guide des lettres , in- 16 , gravé ,
portatif, & de la grandeur d'un almanach ;
contenant les jours & heures du départ
& de l'arrivée des lettres pour toutes les
villes de France & de l'étranger ; le
prix de l'affranchiffement & le temps
qu'elles font en routes au moyen duquel
en fait en combien de temps on peur
136 MERCURE DE FRANCE.
recevoir réponse aux lettres qu'on écrit :
fe trouve à Paris chez le fieur Guyot , rue
Tiquetonne, au premier , chez l'Ebeniste ,
même endroit qu'eft le Bureau de diftribution
de l'effence ou gouttes de M. le
Baron de Schewers ; prix 1 liv. 4 fols broché
, i liv . 10 fols relié.
Le titre de cet ouvrage fuffit pour en
faire connoître l'utilité.
Hiftoire anecdotique & raifonnée du Théâtre
Italien , depuis fon rétabliffement en
France jufqu'à l'année 1769 , contenant
les analyfes des principales piéces , & un
catalogue de toutes celles , tant italiennes
que françoifes , données far ce théâtre
, avec les anecdotes les plus curieuſes &
les notices les plus intéreffantes de la vie ,
& les talens des auteurs & acteurs ; 7 vol.
in 12 , & l'hiftoire de l'Opéra comique , 2
volumes in- 12 , les volumes reliés
22 livres 10 fols ; à Paris chez Lacombe ,
libraire rue Chriftine .
.

Nous rendrons compte de cet ouvrage
auffi curieux qu'intéreffant.
Contes philofophiques & moraux Par M.
de la Dixmerie , nouvelle édition corigée
& augmentée , volumes in- 1a,
MAR S. 1769. 1769. 137
1769 ; à Paris chez Delalain , rue
Saint-Jacques , & Lacombe rue Chriftine.
Nous reviendrons avec plaifir fur ce
recueil de contes ingénieux & philofophiques.
Magnifiques éditions de livres nouvellement
tirés de l'étranger , chez J. B. Gibert
, libraire , à côté des grands Auguſtins
, 1769.
L'on trouve , chez le même libraire ,
grand nombre des auteurs appellés vulgairement
ad ufum & variorum.
Edowards , hiftoire naturelle d'oifeaux
& autres animaux rares qui n'ont pas
été
décrits ; Londres , 1751 , & années fuivantes
, 7 vol. in 4°. anglois & françois
avec 362 figures enluminées , ouvrage
très-curieux.
Thoma Hyde opera omnia noviffimè in
unum collecta , præter tractatum de reli
gione Perfarum , collegit Gregorius Shar
pe , Oxonii , è typographeo Clarendoniano
1767 , 2 vol. in 4. cum fig.
138 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES.
-Concert au château des Thuileries , dans
la galerie de la Reine.
par
CEE concert , du Février , formé
le zèle patriotique en faveur des écoles
gratuites de Deffin , & rempli par les plus
rares talens , a été honoré de la préſence
de plufieurs princes du fang , & a attiré
un concours prodigieux de perfonnes de
la premiere confidération & d'amateurs .
Jamais l'empreffement ne fut auffi marqué
de répondre aux vues bienfaifantes
de M. Gaviniés & des autres muficiens
qui ont donné en cette occafion la plus
noble idée de leur défintéreffement & les
preuves les plus brillantes de leur goût
& de leur fupériorité. Une orcheſtre
nombreuſe & bien compofée a exécuté
plufieurs belles fymphonies . M. Gaviniés
a fait entendre un concerto de violon
, & fa romance avec ce charme des
beaux fons & avec ce jeu admirable qui
caractériſent fon talent. M. Legros & M.
Durand ont chanté alternativement &
enfemble des morceaux choifis d'opéra ,
MARS. 1769. 13.9
& l'air de chaffe en duo de la compofition
de M. de la Garde. Ils ont reçu les
applaudiffemens les plus vifs & les mieux
mérités. M. Duport a étonné par l'enchantement
de fon jeu & par la maniere
brillante dont il a rendu une fonate fur le
violoncelle qui prend fous fes doigts les
tons de la voix humaine & qui imite ſi
bien les fons de différens inftrumens .
OPÉR A.
Le mardi , 24 Janvier dernier , on a
repris la tragédie d'Ernelinde fous le titre
de Sandomir. Ce changement eft un
des moins confidérables qu'on ait fait
dans ce poëme . Il y a auffi beaucoup d'additions
& de tranfpofitions dans la mufique.
Les morceaux déplacés ont été mis
dans un jour plus favorable , & font devenus
d'un meilleur effet . On en remarque
beaucoup dans ce morceau ajouté à la
troifiéme fcene du premier acte .
C'eft toi , chere ame de ma vie ,
Cher objet de mes premiers feux ,
C'est toi que les dieux ont choific
Pour m'aflurer des jours heureux.
S'il faut que tu me fois ravie ,
140 MERCURE DE FRANCE .
De flots de fang j'inonderai ces lieux .
Nous féparer & c.
Quelques changemens faits dans l'expofition
l'ont auffi rendue plus claire , plus
facile à faifir. Dans la premiere édition
du poëme, Sandomir , féduit par les pleurs
& la haine d'Ernelinde , juroit lui - même
& faifoir jurer à fes troupes de la fervir
contre Ricimer. Aujourd'hui ce ferment
n'eft que conditionnel ; en fuppofant que
Ricimer voulût abufer de fa victoire .
Par-là Sandomir eft autorifé à répondre
comme il le fait.
A ma voix , mes guerriers heureux de vous
fervir ,
S'emprefferoient de l'en punir.
Amis , qui partagez la gloire de mes armes,
Uniflez-vous à moi pour calmer fes tourmens.
Voyez la beauté dans les larmes
Et partagez mes fentimens.
Jurez , &c.
II a auffi des changemens dans la
fcene cinquiéme. On y trouve cette ariette
qui n'exiftoit pas auparavant.
Jeunes beautés ne verfez plus de larmes ,
Que les plaifirs fuivent la paix ;
MAR S. 141 1769.
En ces lieux , foumis à vos charmes ,
Que l'amour feul lance fes traits.
Dans vos yeux ce dieu qui refpire
A vos pieds conduit vos vainqueurs ,
Son pouvoir vers vous nous attire ,
Méritez un fi doux empire
En parant nos chaînes de fleurs.
La confidence qui forme une partie de
la derniere fcene de ce même acte eft
mieux amenée qu'elle ne le fut d'abord.
Tout le début du fecond acte eſt changé.
C'étoit Ricimer qui ouvroit la ſcene
par un monologue . C'eft maintenant Ernelinde
qui vient y chercher le vainqueur.
Elle chante un morceau qui étoit placé
dans la fcene troifiéme , & qui l'eft beaucoup
mieux dans cette premiere. La feconde
a auffi éprouvé quelques changemens
favorables . On applaudira toujours
à la déclaration que Ricimer fait à Ernelinde
& de fon amour & de fa maniere
d'aimer. C'eft un morceau pittorefque ,
animé , & qui , dans notre ancienne maniere
, n'eût été que monotone,
Autre différence dans la fcene de l'embarquement.
Sandomir fait défendre aux
Danois de s'embarquer , & ils préférent
fes ordres à ceux de Ricimer.
Le troifiéme acte commence par ces
142 MERCURE DE FRANCE.
vers également ajoutés au poëme. Ils décrivent
& la fituation de Sandomir & le
lieu de la ſcene ,
Dans ces honteux cachots , qu'habite la terreur ,
Où l'oeil n'eft éclairé que des feux de la haine ,
Quel foupçon dévorant s'empare de mon coeur ?
Suis - je le feul qu'on brave & qu'on enchaîne ? ..
Ernelinde vient elle- même le détromper.
On a fupprimé la fcene de Ricimer
, qui étoit fupperflue , & tranfpofé
quelques fcenes fuivantes , qui font maintenant
mieux difpofées.
Paffons au dénouement qui a lui- même
éprouvé des viciffitudes . Ricimer ne
fait plus fon teftament fur la fcene. Il refufe
la vie que lui offrent fes vainqueurs,
& fe tue avec fon épée que Sandomir
vient de lui rendre . Ce dénouement eft
plus dans la convenance théâtrale ; il n'avilit
pas le vaincu & termine plus completement
l'intrigue.
La marche du poëme eft devenue plus
active ; il y a des contraſtes plus fubits &
plus frappans ; moyen que nos poëtes lyriques
ne doivent jamais négliger. Ces
contraftes produifent leur effet , même
dans un drame ordinaire ; à plus forte raifon
dans un drame en mufique. C'eſt
MARS. 1769. 1431

l'ombre au tableau . C'eft , en même
temps , une partie que M. Philidor a
traité d'une maniere fupérieure. Ne jugeons
pas entierement du mérite de cet
ouvrage par le plus ou le moins d'applaudiffemens.
Ce genre de mufique eft prefque
entierement nouveau pour une partie
du public de l'opéra. Il faut lui laiffer le
temps d'apprendre ce nouveau langage &
de fe familiarifer avec lui .
+
On a beaucoup applaudi au chant & au
jeu des acteurs dans cet opéra. M. le Gros
a paru fe furpaffer dans le rôle de Sandomir
qui eft plein de force & d'action .
M. Larrivée mérite les mêmes éloges.
dans celui de Ricimer. M. Gélin a également
prouvé que l'ancienne habitude
du chant françois ne l'empêchoit pas de
faifir toutes les manieres. On connoît
l'organe flexible & enchanteur de Madame
Larrivée ; le Public a eu , de plus , la
fatisfaction de lui voir rendre avec ame
& avec feu , un rôle qui exige effentiellement
l'une & l'autre . M. Durand a paru
avec avantage en doublant le rôle de Ricimer
, & M. Caffaignade dans celui du
grand prêtre de Mars .
·
Les ballets font très agréables & trèsvariés.
Un pas de deux d'expreffion & de
144 MERCURE DE FRANCE.
danfe , entre M. Gardel & Mlle Hainel ,
enleva tous les fuffrages , tant par la maniere
dont il eft compofé que par la fupériorité
de l'exécution . M. Dauberval
& Mlle Allard ont plus d'une occafion d'y
faire briller celle qui les diftingue fi fupérieurement
dans leur genre. Mlle Guimard
, toujours chere au Public , eft juſtement
applaudie dans le premier acte.
M. Lani l'eft dans le troifiéme ; c'eft dans
ce même acte que paroît M. Veftris avec
le plus grand éclat. Ce dernier ballet eft
de fa compofition , & a eu le plus grand
fuccès . Nous devons rappeller à cette occafion
qu'il a auffi compofé le ballet du
quatriéme acte d'Enée & Lavinie ; ballet
délicieux & dont nous avions loué le mérite
fans fçavoir précisément qui en étoit
l'auteur.
L'ACADÉMIE royale de muſique a remis
les Fév. la comédie lyrique de Ragonde ;
cette piéce eft trop connue pour avoir befoin
d'un long détail ; on fçait feulement
que la fcene fe paffe dans une veillée de village
; que la vieille Ragonde eft amoureuſe
d'un jeune berger nommé Colin qui aime
fa fille , & qu'elle ne peut le dérerminer
MARS. 1769. 145
miner en fa faveur qu'en le faiſant effrayer
par des garçons du village qu'elle
fait déguifer en lutins : la peur a plus
de pouvoir que l'amour fur l'innocent
Colin qui fe réfout à époufer Ragonde
en abandonnant Colette qui devient la
femme d'un autre villageois , & la piéce
finit par le charivari que l'on fait à la
nôce de la vieille . Les paroles de ce poëme
comico - lyrique font de Deftouches :
& la mufique de Mouret fait encore
beaucoup de plaifir par la vérité & la fimplicité
de plufieurs airs qui rappellent la
vie champêtre. M. Durand a joué le rôle
de Ragonde , & Mademoiſelle Rofalie
celui de Mathurine avec toute la gaîté
convenable au fujet. Mademoiſelle Rofalie
a remplacé , après quelques repréfentations
, M. Tirot dans le rôle de Colin
: elle ranime la scène par l'intérêt & la
fineffe de fon jeu , autant qu'elle charme
par le goût & l'intelligence de fon
chant. Le plaifir que cette piécé paroît
faire généralement & le fuccès récent de
Daphnis & Alcimadure prouvent affez
que
l'on peut, fans déplaire au public, fortir
quelquefois de la gravité de ce théâtre.
L'acte d'Erofine termine ce Spectacle
d'une maniere très agréable ; fi le fujet
eft encore plus fimple que celui de Ra-
G
146 MERCURE DE FRANCE .
gonde , il eft auffi plus galant. Erofine
avoit coutume de s'effrayer au feul nom
de l'Amour , mais Zamnis fon amant parvient
à la familiarifer avec ce Dieu
des fêtes toujours nouvelles .
Ce n'eſt pas un crime en aimant
D'emprunter un peu d'art pour plaire.
par
Zamnis emploie tant de galanterie &
de vérité dans les jeux qu'il offre à fon
amante , qu'elle le prend pour un enchanteur
: il ne poffède cependant d'autre
charme que celui d'aimer , mais il obtient
bientôt celui de plaire : cette fcène
, qui eft très intéreffante , le paroîtroit
peut -être encore davantage fi elle
étoit un peu plus refferrée comme le duo
qui la termine . Le théâtre change ; on
voit s'élever le palais du Dieu que Zamnis
vient d'invoquer , c'eft le Dieu des
richeffes. Erofine jouit du bonheur de
connoître que , pour fe rendre digne de
lui plaire, Zamnis n'a employé que le don
qu'il a d'aimer & de paroître aimable :
la fête fe termine par les danfes que forment
les favoris des Mufes & ceux du
Dieu des richeffes que l'on voit rarement
réunis.
Les paroles de cette paftorale héroique
font de M. de Monçrif , de l'académie
MAR S. 1769. 147
Françoife ; & la mufique de M. le Berton
, l'un des Directeurs de l'académie
royale de mufique , eft très agréable ,
très-fraîche , très - convénable au ſujet
& ne peut manquer de faire le plus grand
plaifir , chantée par Mademoiſelle Arnoult
qui remplit avec intérêt le rôle d'Erofine,
par Mademoiſelle Rofalie qui joue
celui de Zelima , & par M. le Gros qui
fait celui de Zamnis ; le ballet eft de M.
Laval : celui du premier acte de Ragonde
eft de M. Dauberval , & celui du fecond
acte , de M. Lany ; tous deux ont été fort
applaudis comme l'ont été dans l'exécution
Mefdemoiſelles Guimard , Allard ,
Pelin & Pitrot , & Meffieurs Lany , Veſtris
, Gardel & Dauberval .
Ona remis le mardi 2 1 Fév . Dardanus,
tragédie lyrique , dont nous rendrons compte
dans le Mercure prochain .
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'Orphelin Anglois , drame en trois
actes & en profe.
CETET ouvrage n'étant point imprimé ,
nous nous bornons nécellairement à en
expliquer le fujet. L'action fe paffe à
Londres au quatorziéme fiécle , fous le re-
[
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
t
le
gne d'Edouard III , quelque temps après
la prife de Calais . Un menuifier a adopté
le jeune Thomas nourri aux Enfans - trouvés
, & dont par conféquent il ignore la
naiffance . Charmé de fes talens & de fes
bonnes qualités , il lui a donné en mariage
fa fille Molli . Sa fille & fon gendre
font le bonheur de fa vie ; ils ont
deux enfans , l'un a trois ou quatre ans ,
l'autre eft encore à la mammelle ; un domeftique
de Ladi Lallin , nommé Françe
, vient leur propofer de la part de fa
maîtreffe deux cens marcs d'argent de
penfion annuelle pour faire voyager
jeune Thomas & le perfectionner dans
fon métier , cette offre eft refufée. Mais
France revient à la charge & offre jufqu'à
cinq cens marcs ; il vante beaucoup fon
zéle , la générofité de fa maîtreffe , fon
honnêteté ; il répete beaucoup ce mot
d'honnêteté. C'eft un fripon . Ladi - Lallin
ne fait tant d'efforts pour éloigner Thomas
de l'Angleterre , que parce qu'elle a
découvert qu'il étoit le feul rejetton de la
famille des lords Spencer dont elle a recueilli
les biens. Les preuves de la naiffance
de Thomas font dépofées chez le
lord Kifton , frere de Ladi Lallin &
c'est là que France les a vus. Le lord
Kifton , auffi honnête homme que fa
four eft méchante , apprend à Thomas
MAR S. 1769. 149
Spencer le fecret de fon fort . Son pere
craignant pour lui dans les derniers troubles
, l'a fait élever aux Enfans trouvés
fous un autre nom que le fien . Il eft lord ,
& en conféquence d'une loi du Royaume
, il ne peut fe marier fans la permiffion
du Roi ; ainfi fon mariage eft nul . Thomas
au déſeſpoir préfére fa femme à toutes
les grandeurs , & foutient qu'il n'abandonnera
ni elle , ni fes enfans . Cependant
Ladi Lallin a furpris un ordre pour
faire exiler Thomas à Calais ; elle a apofté
des fcélérats pour lui enlever fes enfans
, dans le moment où Thomas fe félicite
d'un exil qui va le dérober à la
grandeur , & le rendre à fon époufe ; on
lui annonce qu'on enteve fon fils ; il vole
pour le défendre , il l'arrache aux raviffeurs
, & revient avec l'égarement de la
fureur & de la joie , le remettre dans
les bras du pere de Molli . Molli pendant
ce temps eft allée fe jetter aux pieds
du Roi avec fon autre enfant dans fes
bras ; elle obtient la confirmation de fon
mariage , & la vertu eft récompenſée ..
Le public a trouvé de l'intérêt dans cet
ouvrage qui a été applaudi & très - bien
joué. On a admiré fur tout l'action vraie
& énergique de M. Molé au moment où
rapporte fon enfant. il
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
Madame Veftris a continué fon début
dans le rôle d'Hypermeneftre , dont l'ef
fet théâtral , encore augmenté par le jeu
pathétique de l'actrice , a été fenti des fpectateurs
; elle a joué quelques jours après
le rôle de Zaïre avec beaucoup de fenfibilité
. On fçait combien M. Lekain eft
admirable dans Orofmane ; il a paru fe
furpaffer lui-même. M. Brizard a été extrêmement
applaudi dans un rôle où l'on
fe fouvient encore de Sarrazin . Celui de
Néreftan a été rendu par M. Molé, comme
il ne l'avoit pas encore été.
On a repréſenté avec l'Orphelin Anglois
la Gouvernante & l'Ecole des Meres
, deux ouvrages qui réuniffent le mérite
de l'intérêt , celui de l'intrigue & celui
du ftyle ; le fond en eft romanefque
comme dans prefque toutes les piéces de
la Chauffée ; mais ces mêmes piéces en
récompenfe font tiflues avec beaucoup
d'art , écrires avec pureté , dialoguées
avec efprit . On y verfe des larmes , &
l'on retient des vers heureux . Jamais le
mauvais comique & les plates équivoques
ne forment de difparate avec le ton
décent & naturel qui convient à ce genre.
Tel eft pourtant cet écrivain fi déchiré
de fon vivant , & qui a tant gagné depuis
fa mort. Notre refpect pour les grands
MARS. 1769 . YST
talens nous engage à ne pas manquer l'oc
cafion de relever de pareilles injuftices.
Avec quel acharnement l'abbé Desfontaines
invectivoit contre la Chauffée
! ce peſant abbé Desfontaines qui auroit
nui , s'il eût été poffible , à Racine
qu'ila cru venger , & à Virgile qu'il a cru
traduire. Quelle honte que des hommes
d'un mérite fupérieur foient livrés à l'ignorance
fcandaleufe de pareils critiques
qui ne pourroient pas écrire dix lignes
d'un ftyle correct & raifonnable ; qui ,
n'ayant aucune connoiffance de la littérature
ancienne & étrangere , fe font un
métier de juger la nôtre comme on s'en
fait un de colporter des livres qu'on n'entend
pas , qui compofent leurs louanges
& leurs fatyres avec une douzaine de
phrafes claffiques & pédantefques , comme
on fait , dit - on , un opéra avec cent
mots ; qui écrivent à l'ufage des fots contre
les bons écrivains , & n'ont pas même
le talent que donne la haine celui
de médire avec efprit ; qui dégoûtent la
malignité même à force d'ennui , qui
ne fupportent le mépris public que parce
qu'il eft à peine égal à celui qu'ils ont
pour eux mêmes , qui font pitié à ceux
qu'ils dénigrent ; & font au - deffous de
ceux qu'ils louent.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 18 Janvier le Sr Chevalier , acteur
de province , débuta pour la premiere &
la derniere fois fans fuccès fur le théâtre
de la comédie italienne , dans le rôle du
Maître en droit & dans celui de Colas des
chaffeurs & la Laitiere .
Il n'en fut pas de même du Sieur Desforges
, qui n'avoit paru fur aucun théâtre
public , & qui fut très- applaudi dans
les rôles de Nouredin du Cadi dupé & de
Colin dans la Clochette . Cet acteur dont
l'âge , la taille & la figure conviennent
parfaitement aux rôles d'amoureux qu'il
a choifis , montra, dans cet effai , les talens
d'un comédien exercé depuis long-temps :
fon jeu parut naturel , fon début facile ,
& fon dialogue très bien raifonné. On
defireroit que fa voix eût plus d'étendue ,
ce qu'il ne manquera pas d'acquérir par
l'exercice du chant,dont il pofféde déjà tout
le goût & l'adreffe que l'on peut fouhaiter
: il a continué fes débuts & augmenté
fes fuccès par les rôles de Colas dans Rofe
& Colas ; de Dorlis dans Ifabelle & Gertrude
, & du Jardinier dans la Fête du Châ
MARS. 1769. 1.5e
teau. Ce jeune acteur peut être très utib
au théâtre auquel il fe deftine comme ac
teur & comme auteur , fi l'on en juge par
le fuffrage que les comédiens ont donné
à une pièce qu'il leur a préfentée , & qu'ils
ont reçue il y a quelque temps .
On a continué fur ce théâtre les repréfentations
de Lucile ; ce drame
honnête & intéreffant , embelli encore
& animé par la mufique éloquente
, pleine d'expreffion , de vérité & de
cette fimplicité fublime qui parle au
coeur & peine à l'imagination . M. Grétri
paroît avoir étudié le ſtylé du célèbre Pergolefe
; il a fa même fenfibilité & fon
genie pour rendre les tons du fentiment
& le langage de la paffion...
ACADÉMIES.
I.
DIJON. ?
1.
Séance publique de l'Académie des fciences
, arts & belles - lettres de Dijon ,tenue
le 14 Août 1768 .
Dès le mois de Février 1764 , l'acadé
mie avoit demandé pour le fujet dal prax
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle devoit diftribuer au mois d'Août
1765 : Quelles étoient les raifons phyfi
ques qui devoient déterminer , relativement
aux différens terroirs , à donner la préférence
à une des trois méthodes de culture ufitées
en Bourgogne ; méthode que l'Académie
avoit defignees dans fon programme.
Aucun des fçavans qui tenterent , en
176 ,, de répondre à cette queftion , ne
donna une réponfe fatisfaifante.
Dans ces conjonctures l'académie qui
defiroit fincerement la folution de l'efpéce
de problême qu'elle avoit propofé &
qui fe voyoit à regret forcée de réferver
le prix , qu'elle devoit diftribuer , ſe détermina
à donner le même fujer pour celui
de cette année 1768 , & même à doubler
le prix.
M Mairer , fecrétaire perpétuel de
l'académie , fut chargé d'annoncer la décifion
& d'en expofer les motifs . La compagnie
voulut encore qu'en parlant avec
éloge des differtations où elle avoit trouvé
de bons détails & de bonnes vues , on fît
connoître plus particulierement ce qu'elle
attendoit de ceux qui afpireroient à ladouble
couronne qu'elle propofoir.
L'académie avoit cru s'affurer le plaifir
de couronner un ouvrage qui influeroit
fur la perfection de l'agriculture en éclair
MARS. 1769. 155
rant les cultivateurs , mais elle a été trompée
dans fon attente . Elle fe voit aujourd'hui
dans le cas de faire aux différens
ouvrages qui ont concouru les mêmes reproches
qu'elle avoit faitsà ceux que l'on
avoit foumis à fon jugement en 1765 , &
la compagnie fe trouve encore forcée de
réferver le prix.
Mais l'importance de l'objet , les connoiffances
& les talens que décélent quelques-
uns des ouvrages qui ont concouru
lui font efpérer qu'elle aura la fatisfaction
de donner quelque jour fes fuffrages à une
differtation capable de produire dans l'agriculture
les effets avantageux qui font
l'objet de fes voeux.
C'eft dans cet efpoir que l'académie
annonce au public qu'elle adjugera une
médaille d'or à celui qui , en quelque tems
que ce foit , lui enverra fur le fujet du prix
de cette année un ouvrage qui rempliffe
les vues qui l'ont engagée à le propofer.
M. Legouz a fait lecture d'un effai fur
l'origine des Bourguignons.
Cette lecture a été fuivie d'une differtation
en forme de lettre dans laquelle
M. Chardenon répond à M. Ribaprome
qui , dans une lettre inférée dans le Journal
des Sçavans du mois de Décemb.1767
24 vol . a critiqué fon fyftême fur l'aug
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
mentation du poids des chaux métalliques.
On ne donnera ici aucun extrait de
cette réponſe de M. Chardenon , parce
qu'elle a été imprimée dans le Journal des
Sçavans du mois de Septembre 1768 .
La féance a été terminée par M. l'abbé
Boullemier , qui a lu des obfervations fur
le formicaleo .
Ce n'eft qu'après douze années d'obſervations
fuivies que M. Boullemier hafarde
les remarques fur des faits relatifs à
l'hiftoire de cet infecte , & qui ont échappé
à M. de Réaumur, ou qu'il n'a pas examinés
avec fa fagacité ordinaire.
I I.
Séance publique de la fociété de Clermont-
Ferrand , tenue le 25 Août 1768.
M. Mouffier fit l'ouverture de la féance
par la lecture d'un mémoire fur la grande
ftalactite , qui fe voit dans le fauxbourg
St Alyre de cette ville , & que l'on nomme
le Pont de pierre , parce qu'elle forme
un pont fur la riviere.
Durant la lecture de ce mémoire M.
Thomas parut dans la fale ; Meffieurs le
prierent de prendre place , & il fut reçu
par acclamation académicien honoraire
de fa patrie.
Le Pere Sauvade , Minime , de l'académie
de Dijon & fecrétaire de la fociété ,
MAR S. 1769. 157
lut enfuite l'éloge de feu M. de Ballainvilliers
, intendant d'Auvergne , affocié
honoraire.
Après cet éloge , Dom Deschamps ,
bénédictin de la congrégation de St Maur ,
lut un mémoire dans lequel il examine
1º. l'origine des armoiries ; 2°. l'époque
où elles ont commencé à devenir héréditaires
dans les familles ; 3 ° . pourquoi les
comtes d'Auvergne portent un gonfanon
fur l'écu de leurs armes.
Ce mémoire étant terminé , M. Raimond
en lut un fur la cataracte . Après
avoir rapporté tout le méchanifme de la
vifion & rendu raifon de tout ce qui peut
l'altérer ou le détruire , l'auteur entreprend
d'expliquer comment la percuffion
peut caufer la cataracte .
Ce mémoire a été donné à l'occafion
d'un aveugle né , auquel M. R. a fait l'extraction
des deux criftallins avec tant de
fuccès , que trois mois après le fujet commençoit
à lire . Il eût été à defirer que ,
fuivant les traces de M. Chefelden , l'auteur
eût profité de cette occafion pour étudier
la marche de la nature dans le déve .
loppement d'un nouveau fens .
I I I.
Ecole Royale Vétérinaire.
Le Mardi 31 Janvier 1769 il y eụt
158 MERCURE DE FRANCE.
une féance publique à l'Ecole Royale Vétérinaire
de Paris. M. Bertin , miniſtre
& fecrétaire d'Etat , y préfida , & l'affem.
blée fut compofée de beaucoup de perfonnes
de diftinction . Le concours dont
l'objet embraffoit les os du cheval en général
& en particulier , fut ouvert par un
difcours que prononça le nommé Simon
d'Hirsmghein en Alface , ce chef de Brigade
ayant contribué à l'inftruction duplus
grand nombre des élevés dans cette partie.
Ceux qui fe préfenterent font au nombre
de feize , & font les nommés Tribaut,
de la ville de Metz ; Quedeville , de
la généralité de Caën ; Wéber , envoyé
à cette école par S. A. S. E. de Saxe ; Picard
, de la province de Brie ; Gervi
de la généralité de Moulins ; Manque
du Canton de Berne , entrenu par M. le
baron de Travers ; Bazin , par M. le
Marquis de Traifnel ; Tilleil , par M.
le Prince de Monaco ; Godin , maréchal
des logis du régiment dragons d'Antichamp
; Aubert , de la Généralité de
Champagne ; Milans , cavalter au régiment
Royal , Habert , de la généralité
de Bourges ; Hardouin , entretenu par les
états de Provence ; Thorel , carabinier
Gauviller , cavalier au régiment du Meftre
de Camp général ; & Plantier , dragon
de la légion de Hainault.
MARS. 1769. 139
con-
Les nommés Aubert , Weber , Godin ,
Hardouin , Tribaut , Quedeville & Thorel
ont été également jugés dignes d'obtenir
le prix. Le nommé Wéber
tent de la gloire inféparable des fuffrages
qu'il a juftement mérités , a renoncé
à l'avantage dont le hazard pouvoit le favorifer
; les fix autres ayant tiré au fort ,
le nommé Aubert a été le plus heureux .
Gervi , Tilleül & Milans ont obtenu
Je premier acceffit ; Plantier & Manque
le fecond ; & l'affemblée a applaudi au
zéle & aux efforts des autres éleves qu'elle
a entendus avec fatisfaction.
QUESTION propofée dans le premier
volume du Mercure d'Octobre .
Quels font les motifs les plus preffans que
l'on puiffe présenter aux Nations pour
les détourner des guerres de commerce ?
RÉPONSE..
VÉRITÉ trifte , mais certaine ! Le genre
humain eft encore barbare & de la barbarie
de l'ignorance , & de la barbarie de la
férocité. Quand je dis le genre humain ,
je confidére fur-tout les nations qui paf
160 MERCURE DE FRANCE.
fent pour être civilifées , à caufe que chacune
d'elles a une forte de police intérieure.
Des peuples qui , pour être heureux
& puiffans , n'afpireroient & ne travailleroient
qu'à dévaſter & à dépeupler le
pays voifins , & qui pour s'enrichir & s'enorgueillir
du malheur des autres , ne cefferoient
de dévaster & de dépeupler leur
propre pays, fans s'en appercevoir , fans le
le perfuader , même à la vue de leur ruine
, feroient-ce là des peuples barbares ,
tout-à- la -fois ignorans & féroces ? voilà
l'Europe.
Il manque à cette contrée plus de cent
cinquante millions d'habitans ; plus de la
moitié de fes terres eft en friche ; prefque
tous les états y font ébranlés & effrayés
des fecouffes de la décadence , & nous la
trouverons floriffante ! Les arts y brillent
fans doute ; mais qu'est- ce que des arts au
milieu de la dévaftation & de la dépopulation
? Des ornemens de maufolée.
La fureur des conquêtes poffédoit les
puiffances , & l'on calculoit les forces des
empires ou par leur population ou par
l'étendue de leur territoire , ou enfin par
le nombre de leurs troupes , avant que
Colomb & Gama euffent rapproché les
deux Indes de l'Europe. Lorfque les mers
du Midi , de l'Orient & du Nord eurent
MARS. 1769. 161
vomi , fur cette région , à grands flots , l'or
& le poivre ; la fureur du trafic s'empara
infenfiblement des nations , & à la fin l'on
peſa les états à la balance du commerce.
Combien cette révolution d'erreurs
n'a- t - elle pas été funefte ! il feroit inutile
de rappeller ici que depuis le regne du
nouveau préjugé , l'on pourroit parcourir
l'univers à la trace du fang & fur les débris
des fortunes des Européens facrifiés
par la cupidité dans les courfes & les entrepriſes
de commerce : nos compatriotes
font familiarifés avec ces horreurs , comme
les Turcs avec les horreurs de la pefte;
elles ne les affectent plus.
Mais quand ils gémiront du déplorable
état de leurs terres , je leur dirai : Nations
appauvries & dégradées , pleurez fur vos
erreurs , vos maux en font l'ouvrage.
Pourquoi avez-vous préféré l'or au pain? *
La terre eft ftérile autour des mines , elle
le devient fous les monts d'or ; vous avez
méconnu la vraie richeffe , & vous avez
abandonné le corps pour courir après
l'ombre. Voyez les taxes de commerce
tomber , en torrens furieux groffis par une
maffe énorme de frais , fur les campagnes
* Quare appenditis argentum & non in panibus ?
161 MERCURE DE FRANCE.
où le commerce puife tout ce qu'il pofféde
; les privileges & les prohibitions
fervir au marchand d'armes avec lefquelles
il force le cultivateur & toute la fociété
de fubir la loi deprédatrice qu'il
leur impofe ; des milliers de charrues &
des millions de laboureurs entrer dans la
conſtruction & au fervice des vaiffeaux ,
des magafins , de tous les genres d'atteliers
ordonnés pour le commerce ; les
compagnies publiques ou privées de négoce
attirer à elles l'argent qui féconderoit
votre territoire ; c'eft ainfi que vous
déchirez vous - mêmes vos entrailles . Pour
avoir follement imaginé que le commerce
produifoit des richeffes comme l'agriculture
& plus encore que l'agriculture ,
que l'intérêt du commerçant étoit auffi
précieux & même plus précieux à l'état
que l'intérêt du cultivateur , que la profpérité
de l'empire dépendoit plutôt des
profits faits fur les échanges que de l'abondance
des matieres d'échange , vous
avez lancé l'anathême fur vos terres , &
vous n'avez plus qu'une foible population
affamée .
Tel eft le langage que je tiendrai aux
nations agricoles qui fe glorifient d'être
commerçantes ; mais ces vérités rappellent
l'adminiftration & les moeurs à la naMARS.
1769. 163
ture , elles ne les entendront pas. Que du
moins les patriotes ne les rejettent pas
fans les avoir méditées ; leur vrai titre eft
lefalut de la patrie. Que ces peuples apprennent
à douter de la bonté de leurs
principes d'adminiftration ; qu'ils fe défient
des préjugés de leurs peres ; qu'ils
craignent d'être dans l'erreur , puifqu'ils
font dans une crife de fouffrance ; c'eft
affez. Dès- lors l'agriculture dont les avantages
n'ont pû être conteftés que par des
hommes qui condamneroient le genre
humain à l'état d'enfance , que l'on appelle
fi mal à propos état de nature ; dèslors
l'agriculture fe rétablira dans fes
droits , parce qu'entre deux moyens , dont
l'un eft évidemment bon , & dont l'autre
ne préfente que des apparences équivoques
d'utilité , il n'y a pas à choifir . Un
pere de famille balance- t- il à ramener fes
enfans au port , quand l'orage eſt à redouter?
Je le demande aux bons Rois .
Le
temps viendra
bientôt
, à moins
que
le cri de la vérité
naiffante
ne foit étouffé
par les clameurs
& les manoeuvres
de l'aveugle
cupidité
, le tems viendra
tôt ou tard
(car la vérité
feule
peut nous fauver
) où la facilité
de multiplier
les impôts
par le commerce
ne féduira
plus les gouvernemens
,
& où la profpérité
du commerce
des mar164
MERCURE DE FRANCE.
chands regnicoles ne fera plus illufion aux
peuples , & alors l'adminiftration marchande
ne trouvera plus ni protecteurs ni
fauteurs.
Il fera démontré aux yeux de ceux qui
portent le fardeau de l'adminiftration , que
les impôts fur les marchandiſes font autant
de frais de commerce que les commerçans
font obligés , fous peine d'être fruftrés
de tout bénéfice & même du recouvrement
d'une partie de leurs dépenfes ,
de rejetter fur la nation , foit en achetant
moins cher du premier vendeur, fans quoi
la marchandiſe renchérie par la taxe feroit
refufée au moins par l'étranger , ce
qui diminue les profits du cultivateur ,
& dès -lors la reproduction ; foit en vendant
plus cher au confommateur intérieur,
comme il arrive à toute nouvelle création
de pareils impôts , ce qui diminue néceffairement
la confomination & dès - lors
la reproduction : des deux côtés défolation
des terres & déprédation du revenu
national , par-tout où il y a richeffe territoriale
; car où il n'y a point de territoire,
comme en Hollande , l'impôt ne peut être
réfléchi fur les terres , & le marchand ne
peut s'en décharger fur autrui , parce que
tout y eft marchand . Cette vérité une fois.
reconnue , par quel appas le commerce
MAR S. 1769. 165
pourroit - il capter la faveur du fifc , &
maintenir l'adminiftration fifcale ?

Il fera démontré aux yeux de tous ceux
qui ne ſe refuſent point à la lumiere , que
le commerce des marchands regnicoles
n'eft point le commerce de la nation , &
qu'il ne fleurit même , dans l'état actuel
des chofes , qu'en la dévorant . En effet
le vrai commerce de la nation eft celui
qui foutient fon revenu , & non celui qui
le confume ; c'eſt le commerce de fes cultivateurs
qui lui eft d'autant plus avanta
geux que leurs ventes font plus lucratives
, parce qu'elles procurent par l'amélioration
de la culture une augmentation
de revenu ou de richeffe annuellement
renaiffante ; & non celui de fes marchands
qui lui eft d'autant plus défavantageux
que leurs profits font plus confidérables ,
parce qu'ils font pris fur fon revenu , &
qu'ils ne font pas employés à la reproduction
de cette richeffe renaiffante. Quel eft
l'intérêt de la nation ? de vendre à bon
prix & d'acheter à bon marché. Quel eft
l'intérêt des marchands ? d'acheter à bon
marché & de vendre à bon prix. Comment
la nation fe procurera - t - elle des
ventes & des achats plus fructueux? en appellant
un grand nombre d'acheteurs &
de vendeurs qui mettront à l'enchere ce
166 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle aura à vendre , & au rabais ce
qu'elle voudra acheter ; c'eſt à - dire , en
provoquant la plus forte concurrence par
la pleine liberté du commerce . Comment
les marchands tireront ils de leurs échanges
le plus gros bénéfice ? en écartant tous
ceux qui viendroient ajouter , par leurs
demandes , au prix de ce qu'ils achetent ,
& diminuer , par leurs offres , de la valeur
de ce qu'ils vendent ; c'eft à- dire, en s'affurant
le monopole par des privileges &
des prohibitions. La nation & fes marchands
font donc évidemment & perpétuellement
en oppofition & dans l'objet
& dans les moyens. Si les marchands
l'emportent , le commerce profpérera fans
doute , jufqu'à ce que celui de la nation
foit ruiné , & l'ignorance qui verra beaucoup
de vaiffeaux en merdira que le commerce
de la nation eft floriffant .
Ces principes une fois reçus , l'on ne
dira plus que les nations ont des intérêts
différens & même oppofés; &l'on ne fe rappellera,
qu'en frémiffant , qu'il fut un tems
où lemonde étoit gouverné parcette affreufe
maxime. Le fentiment nous infpire la
vérité , avant qu'elle nous foit clairement
révélée. Les hommes ne naiffent point armés
, comme ces monftres de la fable ,
pour s'entrégorger en naiffant. Se pour
MARS. 1769. 167
roit-il que le crime , la guerre , la défolation
, l'anéantiffement fuffent le voeu &
la loi de la nature ? Ils le feroient , fi les
nations n'avoient pas un feul & unique
intérêt . C'est déjà trop que de violer l'ordre
, il ne faut point encore avoir l'impiété
d'accufer l'Auteur de l'Univers de
ne l'avoir formé que pour fe repaître d'un
fpectacle d'horreurs. Les peuples font entr'eux
fur la terre comme les citoyens d'un
état , comme les habitans d'un hameau ,
tous liés par un intérêt commun. La terre
n'eft qu'un empire ; les royaumes ne font
que des provinces de cet empire univerfel
régi par la nature & par Dieu même.
Qu'importe la domination particuliere
des lieux ? Qu'importe le nom du maître
auquel chacun obéit ? Comment arriverat-
il que deux pays qui , foumis au même
prince , faifoient l'un & l'autre leur propre
bien par un commerce réciproque ,
ne retirent pas mutuellement les mêmes
avantages des mêmes échanges, lorfqu'ils
auront des chefs différens ? Comment feroit
détruit l'intérêt qu'ils avoient auparavant
, à fe communiquer leurs denrées
& leurs marchandifes ? Peut - il leur être
utile de diminuer leurs ventes & leurs
achats ? O heureux, & mille fois heureux
les peuples entourés de peuples heureux !
168 MERCURE DE FRANCE.
Malheur aux nations entourées de nations
miférables ! La profpérité fe communique
ainsi que le malheur. Plus
les biens fe multiplient autour de nous ,
plus il nous eft facile de multiplier nos
échanges , nos jouiffances , nos reffources
; au lieu qu'à mesure que la pau- ·
vreté s'étend & nous refferre dans notre
propre richeffe , nous éprouvons , au milieu
de nos récoltes fans valeur , la difette
de tout ce que le commerce avec l'abondance
nous auroit procuré , & bientôt
négligeant nos moiffons inutiles , nous
ferons nous - mêmes enveloppés dans la
mifére qui nous entoure . La pauvreté ne
peut ni acheter ni vendre ; elle fait du citoyen
un voleur ; des peuples , des brigands
: le riche vend & achete , il ne jouit
qu'en répandant fes biens ; fon patrimoine
devient celui de tous fes freres . En un
mot , les peuples comme les particuliers
ont visiblement intérêt de vendre conftamment
au plus haut prix poffible , &
d'acheter conftainment au meilleur marché
poffible ; or , cet avantage commun
ne peut fe trouver que dans la plus grande
concurrence & la plus grande richeffe des
acheteurs & des vendeurs ; car , plus les
acheteurs & les vendeurs font riches, plus
ils peuvent acheter & vendre , acheter
cher
MARS. 1769. 169
cher & vendre à bon marché ; plus ils font
nombreux , plus ils mettent un bon prix
pour les achats & un moindre prix dans
leurs ventes , pour obtenir la préférence
fur les autres. Chaque nation à le même -
intérêt ; toutes les nations n'ont donc
qu'un feul & unique intérêt.
Que de maux , que de crimes n'épar
gnera point à la république univerfelle ,
au genre humain , la connoiffance de ces
importantes vérités ? Que de maux , que
de crimes ne produit point l'oubli de ces
loix de la nature ? L'Europe fe déchire
elle - même fans relâche. Jadis l'ambition
des conquêtes la défoloit ; mais ce n'étoient
que des explofions paffagéres, après
lefquelles chacun fe repofoit fur fes armes
brifées ou triomphantes ; la paix étoit
la paix. Depuis long - temps une folle cupidité
ravage les états ; le feu , qu'elle ne
ceffe de fouffler fur eux , les confume jufques
fous la cendre ; la paix n'eft qu'une
guerre fourde.
Repouffer les marchandiſes des étrangers
,
foit par
des prohibitions formelles,
Loit par
des impofitions qui produifent le
même effet ; leur refufer les chofes que
leurs befoins vous demandent en échange
de ce qu'ils poffédent ; les exclure d'un
autre pays par des traités défavorables à
H
170 MERCURE DE FRANCE .
leur commerce , ou les y fupplanter par
des pratiques ruineufes ; l'Europe ne
nous préfente jamais que ce fpectacle.
La juftice hautement violée , la haine folemnellement
déchaînée , l'envie déclarée
par des loix , les murs de féparation
gardés par la force & confervés par la violence
, l'ardeur de fe nuire réciproquement
exercée d'un bout du monde à l'autre
, eft- ce là ce que vous appellez paix ?
La paix qui réunit tous les peuples en une
feule famille dans le fein de la nature &
fous fes loix maternelles , loix profpéres
d'où découle la fécondité de la terre , &
qui rendent chaque nation riche , puiffante
& heureuſe de la richeffe , de la
puiffance , & du bonheur de toutes !
Non , ce n'eft point là la paix. C'eft une
guerre , une guerre d'ennemis trop
foibles pour qu'ils ne fe renferment pas
dans des bornes , une guerre infâme dans
laquelle l'on s'efforce , en s'embraſſant ,
de s'entredétruire , non par les armes, mais
par des poiſons lents.
Et l'on s'entredétruit ; car chacun rend
à autrui le mal pour le mal , prohibitions
pour prohibitions , impôts pour impôts ,
hoftilités pour hoftilités. Et chaque nation
fe détruit elle - même , en voulant en
détruire d'autres ; car elle ne fçauroit por
MARS. 1769. 171
ter un coup au commerce de fon émule
fans que le commerce général , le commerce
de fes voisins , fon propre commerce
ne fouffre du contrecoup , puifque
le commerce entrelaffe tous les peuples ,
toutes les fortunes , tous les échanges.
Rien n'eft ifolé , rien n'eft indépendant
dans la nature : le geure humain n'eſt
qu'un corps , comme l'Univers dont tou
tes les parties s'attirent , fe foutiennent &
fe balancent par des loix phyfiques qu'il
ne peut violer fans tomber dans le cahos.
Le genre humain n'eft qu'un corps , comme
une famille dont les membres s'animent
, fe confervent , s'affermiſſent à
pro
portion de leurs forces & de la communication
de leurs fervices , fans quoi tout eft
bientôt atteint d'un vice de langueur &
de confomption.
Une nation , par des vues fomptuaires,
prohibe l'ufage des marchandifes & dest
denrées étrangeres. Mais c'étoit en partie
avec ces matieres que les commerçans
étrangers achetoient fes denrées &
fes marchandifes ; comment les vendrat-
elle donc déformais ? Un autre état , en
privilégiant le commerce d'un allié , écar
te de fes ports les autres nations ; il n'eft
proprement qu'une ferme de la nation
qu'elle favorife. Par - tout l'on défend
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
l'entrée de telle marchandiſe & la fortie
de telle autre , pour borner le commerce
de fes voifins , dès-lors on s'interdit des
échanges & des jouiffances , on defféche
des branches de fon propre commerce &
de fon agriculture , comme le détail des
faits le démontreroit , s'il m'étoit permis
de citer & de produire ici chaque état
tel qu'il eft. Qui doutera que ce ne foient
là des violations des loix de la nature
vengées par la nature elle - même à qui
feule il appartient de punir les crimes des
nations , & qui ne manque jamais de les
punir par l'effet même de leurs crimes ?
La loi ne fçauroit être malfaiſante ; &
auffi eft- elle immuable par effence ; mais
tous ces réglemens de commerce auxquels
on proftitue quelquefois ce nom facré
produifent néceffairement de grands
maux , de l'aveu même des gouvernemens
, puifqu'il faut fans ceffe les modi--
fier , les multiplier , les étayer , les étendre
, les fupprimer , les renouveller , les
changer ; foin épineux , inutile & funefte
dont on s'occupe fans ceffe & fans efpérance
de s'en délivrer . Enfin la loi eft une ,
car la vérité l'eft , & cette loi unique en
matiere de commerce, ne peut être qu'une
liberté générale , indéfinie , accordée ou
plutôt rendue tant aux étrangers qu'aux
MAR S. 1769. 173
$
nationnaux , par laquelle la concurrence
des acheteurs & des vendeurs fait que l'on
débite fes productions au meilleur prix
poffible , & que l'on fe procure la plus
grande quantité poffible de productions
étrangeres , au meilleur marché poffible .
Il fut un temps où une nation, compofée
de huit millions d'hommes fur 40 ou
so millions d'acres de terres labourables , "
50
forma & fuivit , évanouie dans fes penfées
, le projet d'affervir toutes les autres
nations à fa charrue , à fon induftrie , à fa
navigation ; comme fi elle n'avoir eu qu'à
commander à la nature , pour qu'elle concentrât
, dans fon territoire feul , l'abondance
des richeffes reparties entre tous les
peuples ; comme s'il avoit été au pouvoir
de fon ambition & de fa cupidité de priver
les autres nations de leur intelligence
& de l'ufage de leurs fens , afin que le
domaine des arts devint fon patrimoine ;
comme s'il n'avoit tenu qu'à elle d'ouvrir
& fermer à fon gré les chantiers & les
ports de l'Univers , par l'empire abfolu
que les mers foumifes lui donneroient fur
toutes les terres ; comme fi un point du
globe pouvoit balancer le globe entier. O
Socrate , préfente à ton Alcibiade la mappemonde
!
Elle fuccomboit, cette nation , fous fes
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
entrepriſes & même fes fuccès. Dans
l'efpace d'un demi - fiécle , elle doubla le
nombre de fes yaiffaux , mais fes dettes
furent trois fois plus confidérables . Elle
eut cent mille matelots , mais il lui en
routa plus de cent mille familles de
Laboureurs . Ses colonies occupèrent
un immenfe territoire , mais elles attirerent
à elles la métropole. Son commerce
parut fans bornes , mais bientôt
un cri unanime , en annonca la décadence
générale. Elle avoit un appareil impofant
de puiffance , mais le revenu territorial
, étoit à peine d'un cinquième audeffus
des charges publiques . Telle eſt la
puiffance à laquelle l'efprit , les projets ,
les entreprifes , les guerres les plus heureufes
de commerce éleverent une nation
très célèbre .
L'on croyoit bien qu'elle étoit libre !
Elle fe glorifioit tant de l'être ! Et il en
étoit de fa liberté comme de fa puiffance ;
c'étoit un vain nom. Un peuple , un
citoyen eft-il libre , s'il n'eft pas le maître
de difpofer de fes richeffes & de fe choifir
fes jouiffances , en n'attentant pas aux
droits d'autrui ? Où le commerce n'eft pas
libre , le peuple , le citoyen n'a ni le choix
de fes jouiffances , ni la difpofition de
fes richelles , quoiqu'il n'entreprenne pas
MARS. 1769. 175
fur les droits des autres. Il ne pourra vendre
à l'étranger avec avantage fon fuper
flu , ou fe procurer , par la même voie ,
fes befoins & fes fantáifies , fans encourir
des peines capitales ; & les mêmes
obftacles qu'il trouve de nation à nation ,
il les trouve de province à province , de
ville à ville, de communauté à communauté,
de citoyen à citoyen . Les provinces,
les villes , les communautés , les citoyens
font étrangers les uns aux autres , ennemis
les uns des autres , favorifés les uns
au détriment des autres , armés les uns
contre les autres de priviléges & de prohibitions
; ils font , tous & chacun la
proie du monopole : nul ne jouit de fon
droit de propriété , droit inhérent à la
conftitution de l'homme , & qui ne peut
être borné fans injuftice que par le droit
d'autrui .
Je n'ai prefque point parlé de guerres
de commerce , & néanmoins j'ai fatisfait
à la queſtion propofée . Les vrais principes
de l'ordre donnent la paix au monde.
S'il eft vrai que fans la liberté du commerce
, le citoyen ne peut jouir de fes
droits naturels , entreprendre des guerres
de commerce , c'eft fceller la tyrannie
avec le fang & la fubftance de la nation.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
S'il eft vrai que le commerce d'un peuple
agricole ruine fon territoire , lorfqu'il
s'étend au- delà de fes productions ;
s'il eft vrai que le commerce décline ,
malgré les apparences d'une fauffe fplendeur
fugitive , à mesure que le territoire
fe dégrade ; il faut que ce peuple ne cherche
fa puiffance que dans le fein de la
terre or, la guerre ne cultive pas les
champs.
S'il eft vrai que l'on ne puiffe nuire ,
de quelque maniere que ce foit , au commerce
d'autrui , fans nuire au fien propre;
vos guerres de commerce quelqu'en
doive être le fuccès , font des entrepriſes
contre votre propre commerce , c'est - àdire
, des entreprifes de furieux .
S'il eft vrai que de fimples entraves
impofées au commerce des étrangers ,
mettent les nations dans un état habituel
de guerre ; une guerre ouverte fera
l'abomination de la défolation.
S'il eft vrai que les nations n'ont qu'un
feul & unique intérêt , à fçavoir la prof
périté de toutes en général & de chacune
en particulier ; attaquer , par une
envie aveugle & féroce , le commerce
d'une de ces familles , c'eft faire la guerre
à l'humanité entière , c'eſt ébranler , G
MARS . 1769. 177
je puis m'exprimer ainfi , les colonnes du
monde pour enfevelir fous fes ruines le
genre humain & foi.
S'il eft vrai que le commmerce d'une
nation demande la liberté , & que celui
de fes marchands follicite le monopole ;
une nation fe vend à fes marchands ,
lorfqu'elle gêne le commerce ; & s'ils
l'entraînent dans une guerre , elle fe facrifie
pour les bourreaux .
S'il eft vrai que le commerce ne contribue
point par fes profits au revenu public
, le fifc n'a point d'autre intérêt que
celui de la charrue ; & n'eft-ce pas la paix
qui mene la charrue ?
Croiroit- on , fi des fiécles de barbarie
ne nous l'avoient appris , que le commerce
qui , par fa nature , eft un échange
amiable & paiſible, pût jamais demander
, non fa fûreté , mais la vigueur &
& fon éclat au glaive & à la deftruction ?
Se pourroit- il que l'Europe fûr encore
long - temps poffédée de l'horrible fanatifme
qu'infpire la cupidité & que l'illufion
nourrit? Il en feroit de ces peuples
comme de ces nations plutôt brutes que
fauvages , que l'expérience du jour n'éclaire
pas fur les befoins du lendemain .
Je ne prononce pas ici le nom de juftice ,
je parle aux nations ; elles font fi bar-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
bares , je ne puis trop le répéter , qu'elles
s'y verront avec étonnement , ramenées
par l'intérêt particulier. Les guerres font
devenues fi faftueufes avec leur épouvan
table appareil d'armées & de flotres , &
fi générales par l'enchaînement de tousles
états de l'Europe entr'eux , & de l'Europe
avec les autres parties du monde , qu'aucune
nation ne peut les foutenir , fi ce
n'eft pas une énorme multiplication d'ím.
pôts & d'emprunts qui , non feulement
abforbent tous les avantages poffibles de
la victoire , mais encore épuifent d'avance
les fruits de la plus longue paix ; enforte
qu'en dépofant les armes , les nations victorieufes
ou vaincues femblent tomber
d'une violente maladie dans une lente
confomption. Il eft des Etats ( & ceux-
Ja paroiffent les plus floriflans ) chargés
d'une dette de plus de trois milliards.
Voyez les ouvrages publiés fur cet objet
par les politiques Anglois , par des miniftres
mêmes ; & prononcés , fi vous
l'ofez , le nom affreux de guerre.
Pourquoi des guerres de commerce
également défaftreufes pour chaque puiffance
belligérante , & dans les revers &
dans les fuccès ; quand les nations ont un
moyen naturel , fimple , légitime , affuré ,
feul affuré , feul légitime d'éléver leur
MARS. 1769. 179
commerce à la plus haute profpérité durable
& permanente , fans danger & fans
inconvéniens , pour foi ni pour autrui ,
utilement pour tous ; ce moyen , c'eft
l'immunité & la liberté entiere de la
culture , de l'induftrie & du commerce.
Heureux le peuple qui le premier écoutera
la raifon qui lui démontre cette loi primitive
de la nature ! Au milieu de l'abondance
& du bon marché des denrées &
des marchandifes dont les arts & l'art
des arts , délivré des taxes & des chaînes
de la prohibition , rempliront fes grcniers
& fes magafins , il verra voler dans
fes ports , les commerçans de toutes les
nations , attirés par l'appas irréfiftible de
la multiplicité , de la facilité , de la fûreté
, de la liberté des échanges , & des
échanges les plus lucratifs. Plus les autres
Etats éleveroient autour d'eux & fur
eux de barrieres & de maffes oppreffives de
prohibitions & de taxes , plus le commerce
les fuira , parce que tout chez eux fera
cher , cafuel , embarraffé , contraint ; &
plus les ports libres feront floriffans . Heu--
reux & mille fois heureux ce peuple ,
car il fera le légiflateur & le bienfaiteur de
Tous les peuples Lorfque les autres peuples
le verront jouir de l'immenfe & iné-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE
puifable récompenfe attachée à l'obfervation
conſtante de l'ordre naturel , elles
fe hâteront , à l'envi , de rendre hommage
à la loi , pour participer à jamais à
fes bienfaits. L'exemple d'un feul Royaume
fera le fignal de la plus grande & de
la plus belle révolution qui puiffe arriver
fur le globe . L'on verra bientôt , pour
ainfi dire , éclore un nouveau ciel , une
nouvelle terre , des hommes nouveaux.
La nature reprendra les rênes du monde ;
la juftice & la paix s'embrafferont ; tous
les peuples vivront en freres , & par la
communication réciproque de tous les
biens , chacun fera heureux & puiffant
du bonheur & de la puiffance de tous.
Alors l'on ne pourra chercher à faire prévaloir
fon commerce fur celui des autres
que par la bonne qualité & le bon marché
de fes propres denrées & de fes marchandifes
: plus d'autre guerre qu'une vive
émulation ; plus d'autres armes à employer
contre fes concurrens que le travail , les
recherches , l'économie , la frugalité ;
plus de fuccès qui ne foient des progrès
des arts à l'avantage de tous. Alors chaque
nation fera immuablement ce qu'elle
doit être dans l'ordre de la nature , & il
n'y aura entr'elles que l'inégalité inévitable
MARS. 1769. 181
que la nature: met entre les territoires
& les hommes . Tout doit aboutir là ,
fous peine de deftruction , car Dieu l'a
voulu .
Par M. l'abbé Roubaud.
BIENFAISANCE.
I.
Le village d'Hamel - lès - Corbie , fitué
dans l'élection d'Amiens , Province
de Picardie , a donné au commencement
de cet hiver un exemple de bienfaifance
qu'on ne fçauroit trop louer ; il femble
que cette action appartienne à l'âge d'or
où les hommes étoient freres , & ne compofoient
qu'une feule famille . Le 19 Décembre
M. Lottin , curé , & les fyndics ,
marguilliers & habitans du village s'affemblerent
à l'iffue de la Meffe paroiffiale
& après les Vêpres pour délibérer
fur les moyens de remédier aux befoins
des pauvres qui montoient à cent vingtneuf&
auxquels il convenoit de diftribuer
quatre-vingt- dix- fept livres de pain par
jour jufqu'au dernier Mars ; les aumônes
ordinaires n'étant pas fuffifantes pour
182 MERCURE DE FRANCE.
profournir
à cette diftribution , & plufieurs
perfonnes qui s'étoient cotifées fur le
pied de leur taille , fe trouvant dans l'impuiffance
de continuer la charité qu'elles
faifoient ; les habitans affemblés réfolurent
de fupplier M. l'intendant de la
vince de leur permettre l'exploitation
d'une portion de commune qui ne pouvoit
être mieux employée qu'au foulagement
des pauvres. Le curé alors pria l'af
femblée de confidérer auffi les befoins
de la paroiffe de Vafluré , fuccurfalle de
celle d'Hamel , qui n'avoit à la vérité
aucun droit à l'ufage des communes , ni
à leur exploitation , mais dont les pauvres
fouffroient & appartenoient aux mêmes
autels ; il propofa de les admettre à
l'aumône projetrée ; les habitans y con .
fentirent & deftinerent quatre journaux
de commune pour les pauvres de l'une &
l'autre paroiffe ; ils drelferent en conféquence
un placet , il fut préfenté le lendemain
à M. Dupleix , intendant de la
province.
Cet acte d'humanité eft d'autant plus
admirable , qu'il a été fait par une paroiffe
pauvre , & qui fouffrit beaucoup
l'année derniere par une fuite du ravage
que les mulots firent dans les terres de
MARS. 1769. 183
Picardie , & principalement aux environs
d'Amiens.
M. Dupleix , intendant de Picardie ,
n'a pas cru devoir fe prêter à la générofité
de la paroiffe d'Hamel , & autorifer
la vente des journaux des communes
dont il eft queſtion , mais il a pris d'autres
moyens pour foulager les pauvres
que le prix de cette vente regardoit . Ce
magiftrat , digne de recevoir la requête
qui a accompagné cette délibération , s'eft
même chargé de faire fournir tout ce qu'il
faut pour la culture annuelle de deux journaux
de pommes de terre au profit de
toute cette généreufe communauté. La
publicité de cette délibération mérite
d'autant plus d'être faite , que les bonnes
gens qui l'ont prife n'ont fuivi en cela
que les mouvemens de leur coeur , & font
devenus un modéle digne de paffer à la
postérité fans avoir foupçonné sûrement
qu'on les imprimeroit.
I I.
Les habitans de la ville de Saint Quentin
, touchés de la mifere que le haut
prix du bled fait éprouver à une partie
de fes concitoyens , viennent de fai.
re un réglement bien propre à exciter
184 MERCURE DE FRANCE.
l'émulation des autres villes & bourgs où
la difette fe fait fentit. Le chapitre , l'état
major , le corps municipal , les négocians ,
toutes les communautés fe font taxés volontairement
à une aumône extraordinaire
, deftinée au foulagement de malheureux.
On diftribue chaque femaine
huit cens pains de huit livres & 200 liv.
d'argent ; par ce moyen il n'y a pas un
mendiant dans les rues. Les pauvres af.
furés de leur fabſiſtance , travaillent chez
eux & ajoutent le produit de leur maind'oeuvre
au néceffaire qui leur eft fourni
gratuitement.
L'année derniere , les mêmes befoins
exiftoient , on a fait pendant quatre mois
les mêmes charités avec le même fuccès.
On fçait qu'il n'y a point de mendians
en Hollande , & vraisemblablement quelque
jour il n'y en aura point en France ;
alors on s'étonnera qu'on ait fi long temps
laiſlé fubfiſter un pareil abus dans un
royaume policé , & l'on fe fouviendra
qu'une ville du troifiéme ordre a été la
premiere à donner l'exemple & la preuve
d'un zéle patriotique digne d'être
imité.
Ce n'eft point un citoyen de SaintMARS
. 1769.. 184
Quentin , mais un Parifien bien informé
qui a cru qu'il étoit utile de rendre public
cet acte d'humaniré & de bienfaifance
.
CAUSE CELEBRE.
PARMI les caufes qui ſe plaident journellement
, il y en a de célebres par leur
objet ; il y en a auffi qui excitent la curiofité
par la maniere dont elles font envifagées
: le procès des coëffeurs des dames
de Paris , contre la communauté des maîtres
Barbiers Perruquiers , Baigneurs ,
Etuviftes , eft de cette derniere efpece . Le
mémoire publié en faveur des premiers
contient quelques détails que nos lecteurs
ne feront peut être pas fâchés de trouver
ici. Les coëffeurs des dames commencent
par établir que la profeffion de perruquier
appartient aux arts méchaniques , & celle
des coëffeurs des dames aux arts libéraux .
Les premiers fe bornent à une pratique
purement manuelle , bien au - deffous , difent-
ils , des créations du génie , & reftent
enfermés dans la fphere étroite qui leur
propre il n'en eft pas de même des eft :
186 MERCURE DE FRANCE.
arts libéraux , pour lefquels on payerort
vainement une maîtrife ; on n'achete point
la faculté d'inventer & de produire , ni le
goût. Les beaux arts doivent s'exercer avec
pleine liberté. « Le Peintre anime la toile ,
» le ftatuaire un bloc de marbre , l'un &
» l'autre parlent aux yeux pour les trom-
» per , & le preftige eft la perfection de
»l'ouvrage. Le muficien & le poëte por-
» tent à l'ame les objets fur lefquels ils
» s'exercent , & quand ils ont le génie
» de leur art , ils peignent en traits de
» flamme , ils échauffent tout ce qui fe
30
trouve dans la fphere de leur activité.
» Nous ne fommes ni poëtes , ni peintres
» ni ftatuaires ; mais par les talens qui
» nous font propres , nous donnons des
» graces nouvelles à la beauté que chante
» le poëte ; c'eft fouvent d'après nous que
» le peintre & le ftatuaire la repréfentent ;
» & fi la chevelure de Bérénice a été
» mife au rang des aftres , qui nous dira
» que pour parvenir à ce haut degré de
gloire , elle n'ait pas eu befoin de notre
» fecours. Les détails que notre art embraffe
, fe multiplient à l'infini . Un front
plus ou moins grand , un vifage plus ou
moins rond , demandent des traiteinens
» bien différens ; par- tout il faut embelli
"
MARS. 1769. 187
39
"
ן כ
» la nature , & réparer les difgraces. Il
>> convient encore de concilier avec le ton
» de chair la couleur fous laquelle l'ac-
» commodage doit être préfenté. C'eft
» ici l'art du peintre , il faut connoître les
» nuances , l'ufage du clair obſcur , & la
» diftribution des ombres , pour donner
plus de vie au teint , & plus d'expreffion
» aux graces ; quelquefois la blancheur de
la peau fera relevée par la teinte rem-
» brunie de la chevelure , & l'éclat trop
vif de la blonde fera modéré par la couleur
cendrée dont nous revêtons fes
» cheveux. L'accommodage fe varie en-
» core , à raifon des fituations différen-
» tes. La coëffure de l'entrevue n'eft pas
celle du mariage , & celle du mariage
n'eft pas celle du lendemain . L'art de
» coëffer la prude , & de laiffer percer
les prétentions fans les annoncer ; celui
d'afficher la coquette , & de faire de la
» mere la feur aînée de fa fille ; d'affortir
le genre aux affections de l'ame , qu'il
» faut quelquefois deviner , au defir de
plaire qui fe manifefte , à la langueur
du maintien qui ne veut qu'intéreller ,
» à la vivacité qui ne veut pas qu'on lui
» réfifte ; d'établir des nouveautés , de
30
33
ود
188 MERCURE DE FRANCE.
» feconder le caprice , & de le maîtriſer
» quelquefois tout cela demande une
» intelligence qui n'eft pas commune , &
» un tact pour lequel il faut en quelque
» forte être né . L'art des coëffeurs
des dames eft donc un art qui tient au
génie , & par conféquent un art libéral
» & libre " .

On s'étend enfuite fur la différence
qu'il y a entre cette profeffion & celle des
perruquiers : on revient aux avantages de ·
la premiere. Nous finirons par ce mor-.
ceau. « Le coëffeur d'une femme eft en
» quelque forte le premier officier de fa
» toilette ; il la trouve fortant des bras du
" repos , les yeux encore à demi fermés ,
» & leur vivacité comme enchaînée par
»les impreffions d'un fommeil qui eft à
»peine évanoui . C'eft dans les mains de
» cet artifte , c'eft au milieu des influen-
» ces de fon art , que la rofe s'épanouit en
" quelque forte , & fe revêt de fon éclat
» le plus beau ; mais il faut que l'artiſte
» refpecte fon ouvrage , que placé fi près
par fon fervice , il ne perde pas de vue
l'intervalle , quelquefois immenfe , que
» la différence des états établit ; qu'il ait
» affez de goût pour fentir les impreffions
MARS . 1769 . 189
» que fon art doit faire , & affez de pru-
» dence pour les regarder comme étran-
» geres à lui ».
Traits de patriotifme & de générofité.
VOICI
I.
OICI un trait de bravoure d'un fimple
foldat au fiége de Turin qui mérite
d'être rapporté. Les François avoient gagné
une des galeries fouterraines qui
communiquent à la citadelle . Les affiégeans
qui comptoient par là s'ouvrir l'entrée
de la citadelle y avoient pofté deux
cens grenadiers . Un payfan Piémontois ,
appellé Micha , qui avoit été forcé de
fervir comme pionnier , & qui avoit
été fait caporal , travailloit près de cet
endroit avec vingt hommes à une mine.
Comme il entendit les François far
fa tête , convaincu que la place étoit prife
s'ils reſtoient en poffeffion de ce fouterrain
; il fe détermina à facrifier ſa vie
pour fauver la place. Il renvoya fes camarades
, & les chargea de l'avertir par
un coup de feu dès qu'ils feroient en fûreté;
auffi-tôt qu'll eut entendu le fignal ,
190 MERCURE DE FRANCE.
il mit le feu à la mine & fe fit fauter avec
les deux cens grenadiers françois . Le
Roi de Sardaigne récompenfa la femme
& fes enfans qu'il lui avoit fait recommander
au moment de l'exécution , &
l'on affura une penfion à ſa famille .
I I. .
Barry étant gouverneur de l'Eucate en
Languedoc , fous le regne de Henri IV ,
les ligueurs le firent prifonnier & le conduifirent
dans la ville de Narbonne qu'ils
avoient en leur pouvoir . Là on le menaça
de la mort la plus rigoureufe s'il ne livroit
la place ; fa réponſe fut qu'il étoit
prêt à mourir. Barry avoit une jeune époufe
qui s'étoit renfermée dans l'Eucate :
les ligueurs la crurent plus facile à vaincre
, ils l'avertirent du danger de fon mari
, & lui promirent fa vie , fi elle livroit
la ville. La réponſe de la femme de Barfur
que l'honneur de fon mari lui étoit
encore plus cher que fes jours. La grandeur
d'ame fut égale de part & d'autre ;
Barry fouffrit la mort , & fa femme , après
avoir défendu la place avec fuccès , alla
enfevelir fa douleur & fa jeuneſſe dans
un couvent de Beziers où elle mourut .
ry
Le fils du généreux Barry fuccéda à
3
MAR S. 1769. 191
fon gouvernement . En 1637 Serbello .
ni , après avoir invefti cette place , tenta
de le corrompre & lui promit des avantages
confidérables s'il embraffoit le fervice
des Efpagnols : l'hiftoire de fon pere
fut la feule réponse que le général Efpagnol
en reçut.
II I
Quand Polixène , mari de Thefca four
de Denis , roi de Syracufe , fe fut embarqué
fecrettement dans la peur qu'il
eut d'être expofé , comme tous les autres ,
à la cruauté de ce tyran , Denis en fit defanglans
reproches à Thefça , & lui fit
un crime de lui en avoir fait un fecret.
M'avez-vous trouvé l'ame affez lache
répondit-elle , pour croire que je n'euſſe
pas fuivi par tout mon mari s'il m'eût
informée de fon deffein ? Et qu'en quelque
état que la fortune le puiffe réduire , j'euffe
refufe de prendre part à fes prospérités &
à fes difgraces.

* Voyez la lettre intéreflante de Mlle de Barry à
fon frere , éleve de l Ecole royale militaire . Cette
lettre eft elle - même l'expreffion la plus noble du .
patriotifme & de la générosité. Mercure de Septembre
1758 , pag. 64.
192 MERCURE DE FRANCE .
ANECDOTES
I.
La comteffe de Villebourg avoit un
trifte foupirant qui lui confioit dans un
moment de délefpoir , qu'il faifoit gloire
d'aimer tout ce qu'elle n'aimoit pas ; ah !
mon cher enfant , s'écria la comteffe , que
tu as d'amour propre !
II.
Un moine vint à l'audience d'un miniftre
avec une grande boîte fous fon
manteau . Quelqu'un demanda ce que
c'étoit : » C'eft , dit le moine , un modéle
» de machine nouvelle de mon inven-
» tion qui , à défaut d'eau & de vent ,
" fera aller les moulins par le moyen de.
» la fumée » . Un vieax militaire répondit
: eh morbleu ! Pere , il n'y a là rien
de nouveau , c'eft avec cela qu'on fait aller
en avant les bataillons.
99
III.
M. de Fontenelle dînoit chez une Dame
avec un Seigneur qui avec l'air de
n'avoir que vingt - cinq ans , difoit cependant
que fa fille venoit d'accoucher
pour
MARS . 1769: 193
pour la troifiéme fois. M. de Fontenelle
dit vivement en caufant avec lui : alleż ,
Monfieur, vous êtes un grand pere. Le
Seigneur lui répondit fur le même ton :
allez , Monfieur , vous êtes ungrand homme;
& la maîtreffe de la maifon s'écria :
mais.... maisfi on les laiffe faire , ils enfont
aux injures , ils vont se battre !
SCIENCES.
1.
Cours de Phyfique expérimentale.
M. BRISSON , de l'Académie royale des fciences
, profeffeur royal de Phyfique expérimentale
fait un cours particulier de phyfique expérimen->
tale dans fon cabinet de machines , quai d'Orléans
, ifle St Louis. Ceux qui voudront fuivre ce
cours peuvent fe faire infcrire chez lui , au collége
de Navarre , rue & montagne Ste Genevieve.
I I. -
Recherches des Longitudes en mer.
Parmi les diverfes fciences que l'efprit humain
a créées , celles qui ont pour objet la confervation
des citoyens à qui la patrie doit la tranquillité ,
fes recherches ou fa gloire, ont excité dans tous les
tems l'émulation des hommes en les rappellant à
la reconnoiflance. C'eft à ce fentiment fans doute,
bien plus qu'aux récompenfes promiſes que nous
I
194 MERCURE DE FRANCE.
devons les recherches multipliées que les fçavans
& les artiſtes de l'Europe ont faites , depuis trente
années , pour fournir aux navigateurs des moyens
de déterminer les longitudes en mer . Nous paroiffons
toucher à cette importante découverte :
& fila France a été dévancée dans les eflais , l'attention
d'un miniftre éclairé nous promet aujourd'hui
une jouiflance plus prochaine & plus étendue.
M. Berthoud , horloger du Roi , non moins
connu par la perfection des ouvrages qui fortent
de fes mains, que par les excellens traités qu'il a
publiés fur la théorie & la pratique de fon art ,
vient d'exécuter , par ordre du Roi , des horloges
marines dont il eft inventeur , & qui peuvent être
regardées comme le frait de vingt années d'expériences
& de travail. Il eft néceffaire que de pareilles
machines foient éprouvées for mer pour
apprécier avec certitude le degré de juſteſſe qu'on
peut en attendre. C'eft dans cette vue que Sa Majefté
vient de faire affurer , dans le port de Rochefort
, une frégate dont Elle a confié le commandement
à M. de Fleurieu , enfeigne de vailleau ,
jeune officier plein d'amour & de talent pour les
fciences , qui joint aux connoiffances étendues de
⚫ fon métier une étude particuliere de l'aſtronomie ,
le génie peu commun des arts qui y ont rapport, &
une dextérité dont un artifte le glorifieroit.
L'utilité de la campagne n'eft pas bornée à l'épreu
ve des horloges marines : toutes les méthodes qui
ont été proposées ,jufques à ce jour, pour la détermi
nation des longitudes en mer , doivent être éprouvées
par M. de Fleurieu , foumises à un examen
févere , comparées entre elles & appréciées à la tigueur.
Il paroît que cette campagne fera de fept à
huit mois , & que les relâches multipliées qu'on
fe propofe de faire dans les différentes parties du
MAR S. 1769. 195
"
monde , & pendant les diverfes faifons , ne laifleront
aucun lieu aux compenfations d'erreurs dans
la marche des horloges. Mais le jugement d'une
feute perfonne , quelque mérite , quelque impartialité
qu'on lui accorde , feroit infuffifant pour
donner à ces différentes épreuves toute l'authenticité
qui devient néceffaire en pareille occafion ,
pour établir dans l'efprit des fçavans & des navigateurs
une confiance qu'il n'eſt pas facile de leur
infpirer. Le concert de plufieurs.obfervateurs , de
deux au moins , peut feul lever tous les doutes &
convaincre les incrédules. Cette confidération a
déterminé Sa Majefté à nommer M. Pingré de l'académie
des fciences , dont le nom feul fuffit à fon
éloge ,, pour faire conjointement avec M. de Fleurieu
toutes les opérations qui doivent affurer les
épreuves & conftater leur validité . Leurs obfervations
rapprochées fe ferviront de preuve les
unes aux autres , & obtiendront , par l'accord de
leur réfultat , une certitude qui feroit moins entiere,
fi elles étoient ifolées. Quel recueil d'obfervations
, quels fruits ne doit-on pas efpérer pour le
progrès de la navigation d'une entreprife exécu
tée par des hommes éclairés & intégres , fous les
aufpices d'un Roi qui veut uniquement le bien , &
fous la direction d'un miniftre toujours prompt à
le fatisfaire.
ARTS.
GEOGRAPHIE.
I.
Carte fyftématique des pays feptentrionaux de
l'Afie & de l'Amérique , dreflée par le St Robert
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
de Vaugondy , d'après les mémoires & obfervations
géographiques & critiques de M. *** ,
publiées à Laufanne , format in- 4° . de 268 pag.
1765. A Paris , chez l'auteur, quai de l'horloge
du Palais , proche le Pont- Neuf.
СЕТТЕ ETTE carte eft accompagnée d'une lettre de
M. de Vaugondy à M. *** , laquelle eft une analyfe
exacte & concife des mémoires & obſervations
de l'auteur de Lauſanne . Comme cette lettre
n'eft point fufceptible d'extrait , nous nous contenterons
de dire qu'elle préfente des vues neuves
& appuyées d'autorités fur ces parties feptentrionales
de l'Afie & de l'Amérique , & que la lecture
pourra faire defirer celle de l'ouvrage même, imprimé
chez Antoine Chapuis , à Laulanne .
I I.
Calendrier perpétuel.
Le Sieur Degaulle , Maître d'hydrographie au
Havre , vient de mettre au jour un nouveau calendrier
perpétuel , aftronomique , géographique
& maritime , avec lequel l'on réfoud très facilement
& avec précifion toutes les opérations journalieres
qui fe font à la mer , ainfi que plufieurs
autres queftions aftronomiques & géographiques .
Cet inftrument , dont Mgr le Duc de Praflin , Miniftre
de la Marine , a bien voulu agréer la dédicace
, eft très - utile non - feulement aux marins ,
mais même à toute forte de perfonnes. Il eſt monté
très -folidement , & peut être placé dans un cabinet.
Le prix eft de 6 liv . en blanc avec un vernis,
& 7 liv. 10 fols enluminé. L'on donne , avec ledit
inftrument , le livre qui apprend la maniere de
s'en fervir ; toutes les opérations font à la portée
MARS . 1769 : 197
des perfonnes les moins intelligentes. Il fe vend
chez l'auteur , rue St Jacques au Havre; & à Paris ,
chez le St Fortin, rue de la Harpe au coin de la rue
du Foin , chez lequel on trouve de nouveaux globes
& fphères de la compofition de M. Buy de
Mornas avec un mécanéclipfe & une machine
pour regler les pendules & autres .
GRAVURE.
I..
Suite d'eftampes fur les moeurs & les divers habillemens
des peuples du Nord . A Paris , aux
adrefles ordinaires de gravure.
CETTE fuite d'eftampes a été deffinée & gravée
par M. le Prince , peintre du Roi , bien connu par
fes talens pour rendre la nature & le coftume Ruffe.
Plufieurs de ces eftampes font gravées dans la
maniere du lavis , & les autres d'une pointe trèsfine
, très- légere & très-pittorefque. Les connoiffeurs
ne mettent guères de différence entre les
morceaux gravés à l'eau-forte par les grands peintres
& leurs deffins . Cette fuite d'eftampes ne peut
donc manquer d'intéreffer les amateurs & les artiftes.
M. le Prince a joint à fa fuite quelques fujets
de compofition tels que Jefus dans le temple ;
la Nourrice ; la Barraque ruffe , & c . lefquels par
l'intelligence & la liberté qui regnent dans la gravure
au lavis peuvent être regardés comme des
deffins très-ragoutans & très-fpirituels.
I I.
Le joli Dormir , eftampe d'environ 16 pouces de
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
haut fur 12 de large. A Paris , chez Tardieu ,
graveur du Roi , rue du Plâtre , la 2º porte co-
› chere en entrant par la rue St Jacq. prix 3 liv.
Une jeune femme affife dans un fauteuil & la
tête appuyée fur une de fes mains , ferme l'oeil &
s'endort. Le peintre , M. Jeaurat , de l'académie
royale de peinture , a mis dans cette compofition
plusieurs acceffoirs agréables que Madame Tardieu
qui a gravé le tableau , a rendus avec un burin
gracieux & foigné . Cette Dame avoit déjà fait
connoître fes talens dans la gravure par plufieurs
ouvrages qu'elle a précédemment publiés fous le
nom d'Elifabeth - Claire Tournay.
I I I.
Premieres & fecondes Ruines romaines , deux ef
tampes en pendant d'environ 12 pouces de haut
fur 16 de large , gravées par M. de Launay
d'après les tableaux originaux de Dietricy, peintre
de la cour électorale de Saxe . A Paris , chez
Wille , graveur du Roi , quai des Auguftins.
Ces deux nouvelles eftampes repréfentent des
payfans avec leurs troupeaux . Des ruines d'un bon
choix , & couvertes de inoufles & d'arbrifleaux or
nent ces payfages & en rendent la vne très -pittoref
que. Ces eftampes font dédiées à M. Dietricy luimême
; & le graveur , M. de Launay , n'a rien négligé
pour donner à fa gravure la couleur , l'effet
& l'harmonie des tableaux qu'il copioit.
¿
I V.
Portrait en médaillon de M. Diderot. A Paris ,
chez A. de St Aubin , graveur , rue des Mathurins
, au petit hôtel de Clugny , Prix í liv. 4 l.
MARS . 1769. 199
Ce portrait , intéreflant pour les gens de lettres
, l'eft auffi pour les amateurs des beaux arts .
Il a été deffiné de profil par M. Greuze , peintre
du Roi , c'eſt dire qu'il y a dans ce portrait un caractere
vrai & bien marqué . Le graveur , M. de
St Aubin , a rendu par un burin fouple & délicat
toutes les fineffes du crayon , & a ajouté à la réputation
qu'il s'étoit déjà faite.
V.
Portrait en médaillon deffiné par M. Cochin , &
gravé par M. Auguftin de St Aubin . A Paris ,
chez Joullain , marchand d'eftampes , quai de
la Mégiferie , à la ville de Rome.
Ce portrait nous repréfente Monfieur Sau
Veur -François Morand , chevalier de l'ordre du
Roi. Il entrera dans la fuite des portraits des
hommes illuftres de ce fiécle deffinés par M. Cochin.
Comme il eft de format in- 4° . , il fera trèsbien
placé à la tête de l'ouvrage du même format
que M. Morand vient de publier à Paris , chez
Guillaume Defprez , imprimeur , rue St Jacques ,
& qui eft intitulé : Opufcules de chirurgie. Suivant
l'infcription latine mife au bas de l'eftampe
le Public eft redevable de ce portrait à M. Morand
médecio , fils aîné de M. Morand , chevalier de
l'ordre du Roi.
MUSIQUE.
1 .
Vielle organisée.
CETTE vielle eft garnie d'un petit jeu de Aûtes
qu'on joue en même tems que la vielle , ou fé-
I ly
200 MERCURE DE FRANCE .
parément , mais toujours fur le même clavier , &
en faifant agir le foufflet par le mouvement de la
manivelle . Elle a été préfentée à l'académie des
fciences de Paris , au mois de Juin 1768 , par le
Sieur Joubert , maître luthier ; & les commiflaires
nommés pour l'examiner ayant fait leur rapport ,
l'académie a jugé que le fon de cet inftrument qui
a été touché en fa préfence , par la fille de l'auteur
, étoit fort agréable. Quoique l'idée n'en foit
point abfolument nouvelle , cependant comme on
n'avoit pu jufqu'à préfent y bien réuffir , & que
c'eft une addition utile à un inftrument déjà affez
connu , le Sr Joubert méritoit , par la maniere
dont il a exécuté cette addition , & par l'art avec
lequel il a réduit toute cette méchanique fous un
très -petit volume , d'être encouragé . L'académie
en conféquence lui a accordé fon approbation .
Cette vielle organiſée peut fe mettre entre les
mains des plus jeunes perfonnes. La fille du Sicur
Joubert , qui n'a pas plus de quatorze ans , en joue
depuis plufieurs années avec fuccès . Cette Demoiſelle
enfeigne cet inftrument par mufique , &
montre aux perfonnes qui le cultivent , un nouveau
tour de roue préférable à celui qui eft mis en
pratique , & beaucoup plus facile. Il rend le fon
de cet inftrument plus doux , plus agréable , &
donne à fon expreffion plus de vivacité & plus de
naturel. Cette Demoiſelle demeure chez le Sieur
Joubert fon pere , luthier , qui , outre fes nouvelles
vielles , fait toutes fortes d'inftrumens à clavier
, des lanternes magiques , de petits carrofles
à refforts & différentes curiofités de méchanique.
Il note auffi la mufique. Sa demeure eft rue Saint-
Jacques , à côté des Dames Ste Marie , à Paris .
M AR S. 1769 . 201
I I.
Le livre intitulé la Mufique renduefenfible par
la méchanique , méthode auffi précisé que facile
pour apprendre fans maître à folfier & chanter
jufte , au moyen d'un monocorde qui y eft joint,
eft d'un fecours dont fe félicitent beaucoup de
perfonnes . On trouve des exemplaires de cet ouvrage
à Paris, chez l'auteur ; maifon de M. Paillet,
rue Quincampoix , la porte cochere attenant un
jeu de billard. Le prix eft de 3 liv.
ΙΓΙ.
Sei quartetti per obbog violino alto e baffo ,
compofti dall Signor Leopoldo Gafman , Maeſtro
di capela e compofitore a la corte di Viena . Opera
prima novamente ftampata a fpefe di G. B. Venier;
prix 9 liv . Au défaut d'hautbois on pourra
fe fervir d'une flute , violon ou violoncelle.
I V.
Sei finfonie concertanti per due flauti , violi
no , alto è violoncello obligati , compofte Seiga
nor Chriftiano Cannabich , maeſtro di concerto
e primo violino di S. A. S. l'Elettor Palatino ;
gravées par Madame la veuve Leclair. Opera
feptima novamente ftampata e lpele di G. B. Ver
nier. Prix 9 liv. in mancanza di flauti due violinj
potrano exquive le dette parti. A Paris , chez
M. Venier , éditeur de plufieurs ouvrages de mufique
, à l'entrée de la rue St Thomas du Louvre,
vis -à - vis le château d'eau ; à Lyon , chez M. Caftaud
, place de la Comédie.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
V.
Six quatuor , trois pour la flute , un baſlon ,
un violon & un violoncelle , & trois pourun haut.
bois , un violon , un balon & un violoncelle ;
par M. Leemans de Bruge : oeuvre III . prix 9 liv.
A Paris , chez l'auteur , au coin de la rue de Condé
& de celle des Cordeliers , chez le bonnetier ;
chez la Dame Berault , proche la comédie françoife
, & aux adreffes ordinaires de mufique . Ces
quatuor font dédiés à Madame la Marquife de
Leftang. Ils peuvent également s'exécuter à deux
violons & deux violoncelles ou un alto , un violoncelle
& deux violons .
+
V I.
Le Songe , ariette nouvelle pour une harpe ;
deux violons , deux ballons , deux cors dechafle
& baſſe continue ; par le même Virtuofe & aux
mêmes adrefles . Prix 2 liv . 8 fols . Les paroles
font de M. de Voltaire . On pourra exécuter cette
jolie ariette à deux violons & bafle feulement , de
même qu'avec la harpe feule & fupprimer les autres
parties; l'auteur l'ayant fait pour la commodité
des grands & petits concerts .
VII.
Premier recueil de romances & ariettes à voix
feule , avee accompagnement de violon ou flute
& baffe continue ; par M. C. H. de Blainville.
Prix 3 liv. 12 fols . A Paris , chez LE MENU auteur,
éditeur & marchand de mufique de feue Madame
la Dauphine , rue du Roule , à la clef d'or , & aux
adreffes ordinaires.
Ces nouveaux airs rempliront très -bien ces infMAR
S. 1769. 203
tans de loifir où une jeune perfonne qui fe met à
fon clavecin cherche moins à étonner les oreilles
des tours de chant difficiles , qu'à intéreffer le
coeur par une expreflion fimple , naïve & agréable.
par
VIII.
Sixfonates pour le clavecin , dédiées à S. M.
le Roi de Dannemarck ; par M. Bambini. A Paris,
chez l'auteur , rue Neuve St Euſtache , & aux
adrefles ordinaires de mufique. Prix 9 liv.
On retrouve avec plaifir dans ces fonates les
graces & le brillant qu'on avoit déjà remarqués
dans les compofitions de ce jeune auteur. La difficulté
y eft embellie", ou plutôt elle y difparoît
en devenant gracieufe ; mérite auquel ajoute encore
le goût qu'il met dans fon exécution , & qu'il
infpire à ceux qu'il enfeigne .
I X.
Six duo à deux violons ou violon & violoncelle
, dédiés à M. de l'Ifle , confeiller au parlement
de Provence ; compolés par J. Rey : -
vre II . Prix 7 liv . 4 ſols . A Paris , chez l'auteur ,
rue St Thomas du Louvre ; le Sieur le Marchant ,
cloître St Thomas du Louvre , & aux adreffes ordinaires
de mufique ; avec privilége du Roi .
Confeils d'un Pere à fon Fils , fur la
Mufique. *
Mon fils , la mufique eft devenue fi générale ,
qu'elle eft actuellement une partie preſqu'indi (→
* Ces confeils ne peuvent avoir été dictés
que par un homme profond dans la mufique ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
·
penfable de l'éducation . Tout le monde la fçait ,
on veut la fçavoir. Autrefois à peine on fçavoit
lire ; préfentement , on taxe d'ignorance ceux
.qui n'ont pas fait leurs études. Il faut donc être
inftruit pour être diftingué. C'eft dans ce fentiment
que les perfonnes de la plus haute naiflance
, les princes mêmes , fe font gloise d'être favans
de protéger les arts & de les pofléder
pour leurs amufemens. La mufique eſt åì néceſfaire
que plufieurs philofophes ont jugé qu'elle
étoit bonne à la fanté , qu'elle élevoit l'ame ,
guériffoit certaines maladies & qu'elle n'occafionnoit
jamais les maux qu'entraînent les autres
paffions. Les Grecs en faifoient leurs délices
. Les Romains , quoique moins enthouſiaſtes
, l'aimoient beaucoup ; les Italiens s'en noutriflent
, les François s'en amulent & les Anglo's
la récompenfent. Je pourrois citer les autres
parties du Monde ; on fçait que chaque peuple
a fa mufique ; elle eft par- tout la même rela
tivement au fond , elle ne diffère que par le goût
qu'exige la langue ou les moeurs de chaque
Pays. Plus les arts fleuriffent dans un royaume ,
plus on les perfectionne . Jamais la mufique fran
coife n'a fait des progrès fi rapides que dans ce
fiécle , aufli n'a- t- elle jamais été & fuivie . Pour
en juger parfaitement , il faut donc la fçavoir.
qui a exercé toutes les parties de fon art avec
fuccès , & qui en parle d'après fon expérience .
Nous donnerons fucceffivement la funte de ces
confeils fi propres à faire connoître le génie. &
à infpirer le goût de la muſique.-
M. AR S. 1769. 205
De la Mélodie.
>
Dans les premiers temps où les mortels heureux
vivoient fans foins fans peines & fans
allarmes , il eft fimple de croire que le chant des
oifeaux leur infpira l'idée de la mélodie ; qu'à
leur exemple , ils en occupoient leurs loisirs.
Voilà la naiflance du chant , partie effentielle &
indifpenfable pour plaire. La mélodie eft le charme
de la mufique , la partie fenfible qui affecte
notre ame , la remue & lui caufe quelquefois
des plaifirs inexprimables . Elle eft dans la
mufique ce que font les belles penſées dans un
difcours éloquent ; dans la peinture , l'expreffion
rendue avec un fentiment délicat qui vivifie chaque
partie ; enfin , c'eſt dans la nature les beautés
qui l'embelliflent. On doit juger par ces comparaifons
combien la mélodie eft néceffaire ,
puifque fans elle la mufique feroit brute , aride ,
femblable à ces terreins négligés qui ne produifent
que des ronces & des épines . Occupezvous
donc , mon fils , de cette aimable enchanterefle.
Sans négliger la belle harmonie , n'ayez
jamais dans vos compofitions d'au re objet que
le chant ; que votre efprit en imagine fans ceffe
de nouveaux , dans tous les goûts , dans tous les
genres , & que votre coeur les dirige.
Du Diatonique .
Dans la naiflance de la mufique , on ne connoffoit
que le genre diatonique , c'eft - à -dire ,
qu'aucun ton n'étoit altéré ni diminué . On fe
contentoit de fuivre la route de l'octave & d'y
placer les accords dont chaque note eft fufceptible.
On ne formoit , au plus , que deux modu206
MERCURE DE FRANCE .
lations , foit dans les tons majeurs , ou dans les
tons mineurs.
,
Long temps après , on ofa altérer quelques
notes : mais jamais par demi ton de fuite ; émoin
les ouvrages de Lulli , Campra , Deftouches
Mouret & une infinité d'auteurs , où
l'on ne trouve pas une feule phraſe chromatique.
Le genre diatonique plaît généralement à
tout le monde , fur-tout aux perfonnes de goût
qui n'ont aucune théorie. Il est très agréable
quand le Compofiteur a aflez de génie pour
trouver des chants heureux & des tournures nouvelles.
LETTRES - PATENTES , ARRÊTS.
LE
L
ETTRES -- PATENTES du Roi , données à Verfailles
le 29 Janvier 1769 ; qui nomment des
commiflaires pour pafler les contrats de reconftitution
, expédiés en exécution des édits de Novembre
1767 & Décembre 1768 ; & qui nomment
le Sieur Trudaine à la place du feu Sieur Trudaine
fon pere .
I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du premier Février
1769 ; qui renouvelle les défenfes faites par
ceux des 15 Décembre 1722 & 15 Janvier 1726 ,
à tous tréforiers , receveurs & payeurs des rentes
tant viageres que perpétuelles , de faire à l'avenir
aucun payement , tant deſdites rentes , même de
celles fur les états de Languedoc , Bretagne &
Bourgogne , que des intérêts , annuités ou coupons
d'effets royaux , que les parties prepantes ne
AR S. 1769. 207
leur aient fourni des duplicata de la quittance du
payement de leur capitation perfonnelle & de celle
de leurs officiers , domeftiques ou autres perfonnes
à leur charge , des fix derniers mois de chaque
année.

II I.
in-
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 14 Février
1769 ; qui excepte des difpofitions de celui du premier
Février 1769 ,portant défenfes aux tréforiers,
receveurs , payeurs des rentes de toute nature ,
térêts , annuités ou coupons d'effets royaux , de
payer les parties prenantes fans repréfentation des
Duplicata des quittantes de capitation ; les rentes
viageres ou tontines , celles fur le clergé , la compagnie
des Indes , les états de Bretagne , Languedoc
& Bourgogne , & les effets royaux.
I V.
Lettres - patentes du Roi , en forme de déclaration
, données à Versailles le 7 Février , regiſtrées
en parlement le 10 Février 1769 , concernant les
effets de la troifiéme claffe , qui feront rembourfés
depuis le premier Avril 1769 jufqu'au dernier
Mars 1770.
Le Roi ordonne que les dix - fept millions trois
cents loixante- dix - fept livres , à quoi monte l'état
foient employés par la caiffe des amortiflemens ,
du premier Avril 1769 au premier Avril 1770 , au
remboursement des effets défignés dans ledit état
aux époques & jours qui y font indiqués .
ON
A VIS. į
I..
N peut fe procurer à peu de frais de petites
lampes qui donnent de la lumière pendant les plus
208 MERCURE DE FRANCE.
longues nuits de l'hiver . Le Sieur Perrin prépare
à cet effet de petites mêches qu'il fuffit de placer
dans une foucoupe où il y a de l'huile . On trouve
des boëtes de ces mêches préparées , pour toute
une année , moyennant la modique fomme de
trente fols par boëte . Chez le Sieur Perrin , même
maifon du Sieur Lacombe , libraire , rue Chriftine,
près la rue Dauphine.
I I.
Caracteres d'imprimerie.
Jean -François Fournier , fils , graveur & fondeur
en caracteres d'imprimerie , avertit qu'il eft
en état de fournir tous les caracteres néceſſaires à
l'imprimerie , tant en lettres romaines qu'italiques
, financieres , lettres de deux points fimples
& ornées , & c. Il fournira des vignettes , culs de
lampes , lettres initiales , frontifpices , &c. d'un
goût nouveau fur tous les corps de caracteres ; &
généralement tout ce qui peut completer une imprimerie.
Le Sieur Fournier peut même fatisfaire
à toutes les demandes , ayant beaucoup de fontes
prêtes fur les hauteurs de France , & les plus ordinaires.
Il prie feulement qu'on lui remetre un
(i ) ou un (1 ) pour modeles des forces de corps
ou hauteur des caracteres . On fçait que le Sieur
Fournier s'eft appliqué à graver avec précision
d'après les plusbeaux caracteres que fon pere polféde.
Il n'y a , en effet , que M. Fournier l'aîné ,
dont il eft le fils , qui poftéde les caracteres fi renommés
des Grandjean , Garamon , Etienne , Plantin
, le Bé , &c. graveurs les plus vantés à jufte titre
pour les caracteres romains , grecs , hébreux , & c.
Le Sieur Fournier répond d'ailleurs de la bonté &
MAR S.
209
. 1769 .
de la force de fa fonte. Il demeure à Paris , rue du
Foin St Jacques , ' vcôté de la chambre fyndicale
des libraires . .t
I I I.
Nouvelle méthode pour détruire les
limaçons.
Un agriculteur du comté d'Herfort, après avoir
tenté plufieurs moyens pour délivrer fes champs.
de cette race de reptiles mal faifans qui ravageoient
tous les grains , pour peu que la plante
füt tendre , a cflayé d'employer de la chaux . Il en
a répandu pendant la nuit fur le fol qu'il vouloit
garantir de la voracité de ces animaux , parce que
c'eft pendant la nuit qu'ils fortent pour le nourrir.
Cinq boiffeaux de chaux en poudre lui ont
fuffi par chaque arpent. Cette expérience répétée
plufieurs fois a très-bien réuffi , & mérite d'autant
plus d'être accueillie que la chaux , comme l'on
Içait, contribue fingulierement à augmenter la fertilité
naturelle des terres.
I V.
Nouvelle fabrique de Crayons.
On vient d'établir à Verfailles une nouvelle
manufacture de crayons de toutes les espéces & de
toutes les couleurs. Ces crayons font d'un ufage
très-commode & très - agréable pour exécuter différens
deffins colorés . Comme l'auteur de cette
nouvelle compofition eft lui-même verfé dans la
pratique du deffin , on peut croire qu'il a foumis
fes nouveaux crayons à toutes les épreuves nécef210
MERCURE DE FRANCÈ.
faires pour leur faire obtenir la préférence fur
ceux dont on s'eft ſervi juſqu'à préſent. Il y a à
Paris deux bureaux de diftributin de ces crayons,
l'un chez la veuve Bertheau , rue des Boucheries
fauxbourg St Germain , mailon de M. Boulduc ,
apothicaire du Roi ; & l'autre , chez le Sieur Def
lauriers , marchand papetier , rue St Honoré près
celle des Prouvaires , à l'image de l'Enfant-Jefus .
Les perfonnes qui defireroient d'en faire quelques
provifions , peuvent s'adreffer à M. Garnier , artificier
du Roi, tue des Bourdonnois , à Versailles ,
oti fe tient la fabrique de fes crayons . On les prie
d'affranchir leurs lettres.
V.
Penfionnat.
M. Auder , maître ès- arts en l'univerfité de Pa
ris , ci-devant profeffeur de belles -lettres au col-
Jége de Chaalous - fur- Marne , & membre titulaire
de l'académie de cette ville, donne avis qu'il vient
de fuccéder à celui qui tenoit la penfion à Pantin ,
& qu'il s'applique à raffembler les maîtres les plus
inftruits , foit pour la langue latine & la partie des
études , foit pour former les enfans à la lecture , à
l'écriture & aux nombres. Le prix de la penfion
fera déterminé par l'efpéce d'éducation qu'on voudra
donner aux jeunes gens. On s'adreffera fur le
lieu , à lui-même ; & à Paris , à M. Bailleux , maifon
de M. Trotereau , rue St Martin ,
aux Ours.
V I.
près la rue
Les Savonettes de pure crême de favon , dans la
compofition defquelles il entre des herbes aroma
MARS. 1769. 211
tiques , ont toujours été recherchées pour leur légéreté
, leur bonne odeur & la facilité avec laquelle
elles fe diffolvent dans l'eau . Ceux qui veulent
s'en procurer doivent s'adreffer au Sr Ferron ,
qui les débize au lieu & place de la veuve de Simón
Bailli qui lui a cédé cette compofition . Le Sr Ferron
demeure enclos de l'abbaye de St Germain - des-
Prés , proche la boucherie , à l'image St Nicolas .
VII.
L'Eau de Jouvence mérite le titre qu'on lui a
denné parfa propriété d'animer le coloris du vifage
, d'en faire difparoître les boutons , les puftules
rouges , les taches de roufleur , d'entretenir enfin
la peau dans une forte de fraîcheur & de tenfion
qui empêchent que des rides ne s'y gravent trop
promptement. On la diftribue à Paris , chez le Sr
Arnauld , marchand parfumeur , à la Providence ,
rue Traverfiere , vis - à- vis la fontaine de Richelicu.
Le prix des bouteilles eft de 3 & de 6 liv .
VIII.
Bechique fouverain ou Sirop pectoral , approuvé
par brevet du 24 Août 1750 , pour les
maladies de poitrine , comme thume , toux invérerées
, oppreffions , foibleffe de poitrine &
afthme humide. Ce Bechique , en tant que balfamique
, a la propriété de fondie & d'atténuer
Is humeurs engorgées dans le poulmon , d'adoucir
l'acrimonie de la lymphe ; & comme parfait
reftaurant , il rétablit les fo: ces abattues ;
rappelle peu -à - peu l'appétit & le fommeil , produit
, en une mot , des effets fi rapides dans les
maladies énoncées , qu'une bouteille taxée à 6
212 MERCURE DE FRANCE.
livres , fcellée du cacher de l'auteur , & étique
tée de la main , fuffit pour en faire éprouver
toute l'efficacité avec fuccès. L'auteur du Bechi
que fouverain , étant parvenu à faire connoître
la bonté de fon Elixir antiapoplectique , ftomachique
, carminatif , nommé Azot , l'a mis ,
pour la fureté publique , dans des bouteilles fem
blables à celles de fon Bechique , fcellées du
même cachet , & étiquetées de fa main. La bouteille
eft actuellement taxée à 4 livres 10 fols ,
l'un & l'autre ne fe débitent que chez le fieur
Rouffel , épicier droguifte , dans l'abbaye Saint-
Germain-des - Prés à côté de la fontaine , en
entrant par la rue Ste Marguerite , à Paris.
,
,
I X.
Sirop de Cafe.
Le fieur André , marchand épicier & confileur
au bas de l'Eſtrapade , rue de Foffés Saint-
Jacques à Paris , fait & vend du Sirop de Café.
L'approbation qu'une multitude de connoiffeurs
ont déjà donnée à cette découverte , qui procure
à peu de frais & fans aucun embarras un café
toujours égal & très-bien proportionné pour fa
force & pour fa faveur au goût du plus grand
nombre , eft un für garant de la confiance que
le fieur André croit avoir juftement méritée.
Il ne s'agit que de mettre deux pleines cuillie .
res à bouche de ce firop dans une tafle , & de
verfer deflus du lait ou de l'eau bouillante , la
quantité requise pour completer la tafle , & de
remuer fuffisamment pour diftribuer le frop
lequel est également propre à être employé à
l'eau , au lait , ou la crême.
MARS. 1769. 213
י
On diftribuera le fitop par bouteilles de demirouleaux
qui contiendront la valeur de quatre
taffes , c'eft-à dire , hnit à neuf cuillerées , pour le
prix de feize fols. Ceux qui n'en defireront qu'une,
deux ou trois talles , feront libres d'apporter des
bouteilles ou des vales . On reprendra les bouteilles
vuides avec les étiquetes dellus pour un
fol , fuppofant qu'on n'aura mis dedans aucune
autre liqueur que ledit firop. On pourra
écrire des provinces directement au fieur André
en affranchiflant les ports de lettres , & de l'argent.
On payera feize fols pour l'emballage de
douze demi- rouleaux , & vingt- quatre pour celui
de vingt- quatre demi- rouleaux , &c.
On trouvera chez le même marchand toutes
fortes d'épiceries & d'excellent café en fèves.
*
X.
M. Valmont de Bomare , docteur en médecine
de la faculté de Caën , qui s'occupe fans ceffe
du bien de l'humanité a cru devoir lui être
plus utile , en lui annonçant les découvertes qu'il
a faites dans la medecine , pour la guérifon
des maladies , telles que crachement de
fang , les dartres vives , les maux de dents , les
defcentes ou hernies , les dévoyemens chroniques,
les dyfenteries , l'épilepfie , l'efquinancie, les
fleurs blanches , les gales les plus rébelles , la
goutte , les fiévres intermittentes , les hémorrhoides
, tant internes qu'externes , les hydropifies
, la jaunifle , l'incontinence d'urine , les laits
foi-difant répandus , les maux de fein des femmes
, la nephretique , la gravelle , la pierre calcaire
& difficulté d'uriner , les pâles couleurs ,
les pertes de fang , les fuppreffions de régles ,
214 MERCURE DE FRANCE .
les rhumatilmes mêmes goutteux , la teigne
les maux de tête invétérés & les maladies vénériennes
de quelque nature qu'elles foient , ainf
que les vapeurs,
> ?
Comme M. Valmont de Bomare a reconnu,
que beaucoup de ces maladies viennent de l'infalubrité
de l'air de Paris de fon humidité
des alimens qu'on y prend , & des différentes
paffions qu'on y éprouve , il s'eft proposé pour
pouvoir les guérir plus promptement , de faire
Ta demeure à Pafli , endroit que l'on peut nommer
Lieu de Santé , par fa pofition , par le bon
ar , par les promenades du bois de Boulogne ,
gui deviennent à la plupart un exercice néceffaire
, & en un mot , par les eaux minérales qui
pourront être employées efficacement dans plufieurs
de ces maladies , & qu'il fecondera , en cas
de befoin , avec des médicamens appropriés pour
fuppléer à d'autres eaux minérales ; mais comme
il a oblervé que l'efficacité de fes remédes dépend
de leur bonne adminiftration il fe fera
un devoir de les faire exécuter fous les yeux ,
faute de quoi , il ne répondroit pas du fuccès.
?
› Il loge dans la maifon du fieur Pharoux
maître boulanger , grande rue , près de la Croix
à Paffi .
X I,
du re-
Un ami de l'humanité nous faite part
mede fuivant , qu'il a découvert depuis peu &
que nous foumettons à l'expérience , & à l'examen
des perfonnes de l'art. Prenez graine de
navette ( petite gtaine qui fert à la nourriture des
ferins & dont on tire de l'huile demi-once , pilMARS.
1769. 215
lez- la dans un mortier en y ajoutant , peu après ,
trois chopines d'eau commune , puis l'on paffera
la liqueur par une écamine ou un linge , en
l'exprimant , l'on remettra le marc dans le mor
tier , on le lettera en y ajoutant de l'eau fufdite
& l'on paffera comme il eft ci -deſſus dit .
Ce reméde déterge les ulcères des poumons &
de la poitrine , précipite & évacue les glaires
des reins & des inteftins , poufle par les urines ,
& nettoye les canaux urmaires , il purifie la lym
phe , chaffe les vents & fortifie les nerfs .
Il guérit les maladies vénériennes invétérées
& les dartres.
L'on fera ufage de cette boiffon pendant huit à
quinze jours , commençant le matin , à jeun , yn
goblet & continuer d'heure en heure . L'on pourra
en prendre entre les repas à diftance égale.
L'on pourra diminuer la dofe de la graine
fuivant les perfonnes .
:
X I I.
Nouvelle compofition d'efpéces pectorales , béchiques
& vulneraires adouciflantes , par M. Delafalle
, ancien chirurgien aide major des armées
du Roi , fe vend chez M. Delaville , marchand
épicier , rue de l'Arbre fec , vis - à vis la croix
de Trahoir la dofe eft d'une pincée par pinte
d'eau à la façon du thé, On trouve aufli chez
lui une brochure qui détaille leurs vertus & propriétés
, toutes les maladies où elles conviennent,
ainfi que la façon d'en préparer différentes boiffons
très- agréables . La même brochure fe trouye
chez plufieurs Libraires à Paris .
216 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 16 Décembre 1768.
Le Grand Seigneur a envoyé dire aux Grecs , aux
Arméniens & aux Juifs , domiciliés en cette capitale
de fournir inceflamment la fomme de 650000
piaftres , qui eft deftinée à l'habillement & à l'équi
page des Janniflaires ; Sa Hautefle a déclaré en même
tems qu'elle n'exigeroit d'eux aucuns tributs.
La chancellerie d'état & le bureau des finances
fuivront le grand vifir à l'armée avec les archives;
le département des affaires étrangeres a reçu le
même ordre, ce qui obligera les miniftres d'envoyer
aufli à l'armée leurs premiers interprétes.
De Petersbourg , le 17 Janvier 1769.
Le fénat , pour perpétuer la mémoire de l'heureux
fuccès de l'inoculation pratiquée fur l'Impératrice
& fur le grand Duc , vient d'inftituer une
fête folemnelle , qui fera célébrée dans toute l'étendue
de l'empire le 21 Novembre de chaque
année.
De Warfovie , le 23 Janvier 1769.
Les Turcs mettront une armée de 400 , 000
hommes en campagne ; mais on croit ici que ce
fera un peu tard. On craint une invafion des Tartares
du côté de Bender : ceux - ci devanceront les
Turcs . Les magafins qu'ils établiſſent fuffifent
dit-on , pour fournir abondamment à leur fabfiftance
pendant un an ,
De
MARS . 1769. 217
De Stockholm , le 3 Janvier 1769 .
La déclaration que le fénat rendit ces jours derniers
, en conféquence de celle du Roi , contient
d'une part une apologie de la conduite des fénateurs
, & de l'autre une fupplication faite au Roi de
reprendre les rênes du gouvernement.
Du 17 Janvier.
Le fénat vient de décider enfin que la diéte fe
tiendroit à Norkioping , conformément à la derniere
réfolution des états.
De Munich , le 25 Janvier 1769.
On vient d'apprendre que le margrave Fréderic-
Chrétien de Brandebourg de Culmbach étant
mort , le margrave d'Anfpach lui a fuccédé dans
les états , & en a pris poffeffion en vertu des pactes
de famille de la maifon de Brandebourg.
De Venife , le 6 Janvier 1769 .
Le fénat voulant encourager & étendre la pratique
de l'inoculation dans les états de la république
,
vient de rendre un décret par lequel il ordonne
qu'on inoculera publiquement au printems:
prochain tous les enfans-trouvés qui font actuellement
dans les différens hôpitaux de la république
& qui n'ont pas encore eu la petite vérole . Le
fénat a ordonné par le même décret qu'on publieroit
, pour l'inftruction publique , une nouvelle
traduction des ouvrages du docteur Gatti fur l'inoculation.
De Rome , le 3 Février 1769.
Le Pape vient de nous êrre enlevé prefque fubitement.
Hier , à dix heures du foir , Sa Saintété fe
mettant au lit , fe trouva mal & s'écria : Je me
K
218 MERCURE DE FRANCE.
meurs. Son médecin ayant été appellé , fit faire une
faignée au bras droit, & enfuite une ſeconde au
bras gauche , qui fut fuivie d'un vomiffement
mêlé d'écume , & fur le champ le St Pere expira
Le conclave ne s'ouvrira pas avant le 15.
De Londres le 31 Janvier 1769.
Ily a une nouvelle négociation entre le miniftere
& la compagnie des Indes. Celle- ci propofe.
au gouvernement de lui permettre de fixer le dividende
à 12 pour 100 par an pendant cinq années
, & demande qu'à l'expiration de ce terme on
lui accorde une continuation de privilége pour
fon commerce exclufif dans l'Afie. A ces conditions
& moyennant la garantie des acquifitions
territoriales faites par la compagnie dans l'Inde ,
elle confent à remettre à l'échiquier pour le gouvernement
une fomme annuelle de 400 , 000 liv.
fterl pendant les cinq années ci - deffus , payables
en deux termes de fix mois chacun. Il y a eu de
vives conteftations dans l'affemblée générale de
la compagnie du 20 de ce mois , relativement à ce
nouveau projet.
Du 7 Février.
Le 3 de ce mois la chambre des Communes
ayant tepris l'examen des affaires du Sieur Wilkes,
on propofa d'arrêter que Jean Wilkes , écuyer ,
membre de cette chambre , qui s'eft avoué l'auteur
& lepublicateur d'un écrit condamnépar la chambre
comme un libelle infolent , fcandaleux & féditieux
, qui a été déclaré par le tribunal du Banc du
Roi , coupable d'avoir publié un autre libelle féditieux
& trois libelles obfcenes & impies , & a été
en conféquence condamné par le même tribunal à
deux ans de prifon , feroit expulfé de la chambre.
Cette propofition fut long- tems debattue ; majs
MARS . 1769. 219
elle paffa enfin à l'affirmative à la pluralité de 2 19
voix contre 137. Les communes expédierent le
lendemain l'ordre circulaire pour procéder à l'élection
d'un nouveau repréfentant du comté de
Middlefex . Ce même jour le Sieur Wilkes a publié
une pièce aux électeurs de ce comté , dans laquelle
, après s'être plaint avec beaucoup d'amertume
de la févérité dont on a ufé envers lui , il les
invite à foutenir avec courage le droit qu'ils ont
de nommer pour leurs repréfentans au parlement
ceux qu'ils en croient les plus dignes , & follicite
leurs fuffrages pour être élu une feconde fois . Il a
reçu , dit- on , plufieurs lettres de Boſton , par lef
quelles on l'invite de la maniere la plus preffante
à aller s'établir dans l'Amérique feptentrionale ,
où il eft regardé comme le plus zélé défenfeur des
loix , de la liberté & des prérogatives de la nation.
"Du 10 Février 1769 .
On ne doute pas que le SieurWilkes ne foir encore
élu par le comté de Middleſex ; il ne fe préfente
perfonne pour entrer en concurrence avec
lui ; plufieurs perfonnes , confidérables par leur
fortune & par leur crédit , ont refuſé de ſe mettre
fur les rangs. Le miniftere paroît cependant difpofé
à employer contre le Sieur Wilkes toutes les
voies de rigueur ; on parle beaucoup de faire paffer
un acte pour le déclarer incapable d'exercer
aucun emploi civil ni militaire . Son élection à la
place d'Alderman n'a pas encore été ratifiée par la
cour des Aldermans ..
De Verfailles , le 8 Février 1769.
Le Roi chaffant le 4 de ce mois , dans la forêt
de St Germain , fon cheval s'abbattit & Sa Majefté
tomba fur le bras droit. La douleur vive
qu'Elle reflentit, donna d'abord les plus vives in-
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
quiétudes ; mais toutes les craintes furent bientôt
diffipées . Il y a tout lieu de croire que cet accident
n'aura aucune fuite. L'extérieur de l'articulation
avec l'épaule a le plus fouffert. Il y a encore du
gonflement & de la douleur, mais le Roi eft mieux
dejour en jour. Dès le lendemain de cette chûte
Sa Majefté a tenu fon confeil d'état. Aujourd'hui
Elle a reçu les cendres des mains de l'archevêque
de Rheims , grand aumônier de France.
Dus Février.
Dimanche dernier le comte Turpin de Criflé ,
maréchal de camp & infpecteuf-général de cavalerie
& de dragons , eut l'honneur de préfentera
Sa Majesté les Commentaires fur les mémoires de
Montecuculli , en 3 vol . in- 4° . ornés de planches .
LOTERIE S.
Le quatre-vingt-dix -feptieme tirage de la lotterie
de l'hôtel - de - ville s'eft fait le 25 Janvier
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eft échu au Nº. 83207. Celui de vingt
mille livres , au Nº. 92782 , & les deux de dix
mille aux numéros 85757 & 90262 .
Le tirage de la lorerie de l'école royale militaire
s'eft fait le 6 Février . Les numéros, fortis de
la roue de fortune font , 16 , 34 , 24 , 20 , 33 .
MORTS.
Charles -Claude- François Marquis du Tillet ,
brigadier des armées du Roi , ci - devant enfeigne
& aide- major des gardes -du-corps , eft mort en
fon château de Provins , âgé de 76 ans .
i
MARS . 1769. 22 1

Marie Boutin , femme du nommé Violle , charpentier
, eft morte dernierement à Rochefort, âgée
de cent cinq ans.
Catherine - Angelique - Helene Papavoine de
Canappeville , époufe du marquis de Touftain de
Viray , brigadier des armées du Roi , meftre de'
camp du régiment Royal - Lorraine , cavalerie, eft
morte le 5 Janvier dans fon château de Canappeville
près de Louviers , dans la vingt-fixiéme année
de fon âge.
François- Bons , habitant de la paroifle de Ferriere-
Grand , dans l'Agenois , y mourut le 7 Septembre
dernier , âgé de 121 ans.
Therefe- Colbert de Croiffy , duchefle de Saint-
Pierre , eft morte ici le 27 du mois de Janvier.
Elle étoit veuve en premieres nôces de Louis de
Clermont d'Amboife , marquis de Reynel , gouverneur
& grand-bailli de Chaumont en Baffigny,
meftre de camp de cavalerie , &c . & en fecondes
noces de François- Marie-Spinola , duc de Saint-
Pierre , prince de Morfin , grand d'Elpagne , gentilhomme
de Sa Majefté Catholique , majordome
de la Reine Douairiere d'Espagne , capitaine gé-,
néral des armées d'Efpagne , gouverneur de l'infant
Dom Carlos , vice - roi du royaume de Valence
, chevalier des ordres de Sa Majesté , & c.
Arnaud-Louis - Marie - Staniflas marquis de Loftanges,
premier écuyer de Madame , en furvivance
, maréchal des camps & armées du Roi , eſt
mort ici le 6 Février , âgé de quarante-neufans ."
François Bias , né à Vaunoile , près de Belême,
eft mort le 12 Novembre dernier au château de
Montecler , âgé de cent dix ans . Il n'éprouva jamais
les infirmités de la vieilleffe ; fan occupation
, pendant les dernieres années de fon âge ,
éroit d'avoir foin de la bafle cour , au inilieu de
laquelle on lui avoit conftruit une petite cabanne
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
de bois où il coucheit ; il ne voulut jamais permettre
qu'on le fit coucher ailleurs
François de Chevert , grand'croix de l'ordre
royal & militaire de St Louis , chevalier de l'ordre
de l'Aigle Blanc de Pologne , lieutenant - général
des armées du Roi & gouverneur des villes de Givet
& Charlemont , eft mort à Paris le 24 Janvier .
1769 , dans la 74° année de ſon âge.
>
LETTRE de M. le Chev. de Bongars
Lieut. de Roi de l'Ecole royale militaire
à M. de Ricard , colonel d'infanterie .
J'AI apris , Monfieur , avec autant de douleur
que de furpriſe la mort de M. de Chevert : fans
être fon ami particulier , ainfi que vous , je l'ho-"
norois & le refpectois comme un militaire du
premier ordre ; & dans cette idée je l'avois été
voir quelques jours auparavant , & l'avois prié
de me communiquer des détails fur les actions
de
guerre où il s'étoit trouvé ; mon idée étoit d'en
faire une fuite qui pût fervir un jour à nos élèves
; intimément perfuadé qu'ils ne pouvoient
trouver ailleurs de meilleurs confeils , ni de meilleurs
exemples . Il me répondit avec modeftie fans
me refufer abfolument. Puifque la perte que nous
venons de faire ne nous permet plus de recourir à
lui , ne pourrions-nous pas, Monfieur, rendre à fes
manes l'hommage que tout militaire lui doit ,
en prenant de fes mémoires ce qui peut prouver
fon mérite , & fervir aux jeunes gens qui courront
la même carriere ? Vous fçavez fans doute
les moyens d'y parvenir , vous , Monfieur , qui
l'avez accompagné dans plufieurs campagnes
MARS . 1769. 223
avec l'intelligence néceffaire pour pénétrer fes
vues , & fuivre fes opérations. Si vous voulez
bien me les communiquer , j'aurai l'honneur de
vous voir, où, & quand il vous plaira . Très- reconnoillant
de votre complaifance , c'est avec ces
fentimens que je ferai , comme je fuis déjà , avec
route l'eftime poffible , &c.
J
REPONSE de M. de Ricard.
E n'ai
reçu , Monfieur
, qu'au
moment
de
mon arrivée
, la lettre
que vous
m'avez
fair
l'honneur
de m'écrire
; j'y répons
avec l'empreffement
que je ferois
ravi de vous
marquer
en toute
occafion
, & qui , dans celle - ci furtout
, devient
un témoignage
de ma reconnoiffance
, feul tribut
que je puifle
rendre
à la mémoire
de l'homme
refpectable
dont je pleure
la
perte.
J'ole efpérer que vous me permettrez de faire
inférer votre lettre dans les Journaux. La demande
que vous me faites m'a paru un des plus
beaux éloges de M. de Chevert ; quoi de plus
glorieux en effet , que de laifler l'exemple de
fa vie en préceptes , que de fervir de modèle
& de guider , après la mort , au chemin de l'honneur
, la jeune nobleffe deftinée à la défenfe &
au foutien de l'état ! Telle eft la vie , prefque
fans bornes , des grands hommes , lorfqu'ils ne
font plus , ils animent de nouvelles ames , &
ils fervent encore généreufement la parie qui
ne peut plus les récompenfer.
On travaille maintenant à fon éloge hiftori-
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
*
que , & on tâchera de raffembler des materiaux
pour joindre fa vie avec celle des hommes il•
luftres de la France . On le citera comme eux ;
il fera pour nos neveux ce que ces bienfaiteurs
de la patrie font aujourd'hui pour nous.
Mais malgré le zèle de quelques perſonnes admifes
à fa plus intime confiance , l'ouvrage que
l'on annonce , qui feroit un devoir facré de leur
affection , & une dette à payer à la postérité , ne
peut avoir ni l'étendue , ni les détails que fe
public attend & defite . M. de Chevert n'a malheureufement
prefque rien laiffé par écrit , &
je l'ai vu plufieurs fois porter les précautions juf
qu'au foin de faire brûler devant lui , à la fin :
des campagnes , fes correfpondances militaires.
Lorfqu'à la fuite de fes converfations pleines
d'inftructions & de leçons utiles , lorsqu'entouré
de jeunes officiers , qui tous compofoient fon
unique & nombreuſe famille , il parloit comnte
un pere à des enfans , attentifs au recit de fes
faits de guerre , & qu'on voyoit reparoître le
feu de la jeuneffe , ces dehors , ce maintien ,
cet appareil impofant du courage qui l'avoit
animé pendant l'action ; alors, fouvent on l'a
prié , avec attendriffement , d'accorder quelques
heures de fes loisirs pour raffembler des notes
dont il étoit fi intéreflant de conferver le fouvenir
, il s'eft toujours refufé aux demandes qui
lui en ont été faites . On fe flattoit que pendant
le repos d'une plus longue vieilleffe , & tout entier
aux douceurs de l'amitié , que fon ame fenfible
connoiffoit fi bien , il applaudiroit enfin
à des inftances devenues celles de toute la nation
. Une mort précipitée a trompé notre efpérance.
On ne peut réparer qu'imparfaitement la perte
MARS 1769. 225
des lettres & des mémoires qui ont été facrifiés
à l'oubli . Cependant puifque vous me jugez
digne de feconder vos vues , j'aurai l'honneur
de vous voir chez vous ; tout mon temps vous
appartient ; je n'en fçaurois faire un emploi plus
honorable , ni plus fatisfaisant pour mon coeur.
Sans être perfonnellement connu de vous , Monfieur
, que de remercîmens ne vous dois - je pas ?
Vous m'offrez à la fois la confolation de parler
plus fouvent de M. de Cheverty l'avantage de
fervir à un projet utile , & celui de vous témoigner
l'eftime véritable avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , &c.
EPITAPHE de M. DE CHEVERT,
DEEfes lauriers environné ,
Chevert , au temple de mémoire ,
Ainfi qu'Hercule eft couronné
Par la valeur & par la gloire.
Lorfque la Parque l'attaqua
C'est la feule fois qu'il céda
Le triomphe de la victoire.
Par M. le Chevalier de la Tourraille.
Ky
226 MERCURE DE FRANCE.
GENEALOGIE hift. de la Maifon de GAND.
Le Roi a admis dans la premiere compagnie
des moufquetaires de fa garde M. le comte de
Gand , & M. le chevalier de Gand fon frere.
Comme par mépriſe il a été dit dans la généalogie
de la maison de Mailly , imprimée en
1757 premiere partie , page 129 , que M. le
maréchal prince d'Ifenghien , & M. le comtede
Middelbourg fon frere étoient alors les feuls de
leur maison, & que cette affertion , contre laquelle
ces feigneurs ont reclamé dans le temps , pourroit
, par la confidération que cet ouvrage mérite
d'ailleurs , donner de l'incertitude fur la branche
de M. le comte de Gand ; on a cru qu'il étoit
impartant de la prévenir en donnant un tableau
abrégé de l'état ancien & actuel de la maiſon de
Gand , d'après André du Chefne qui en a compolé
la généalogie imprimée en 1631 , avec celle
des comtes de Guynes , & d'après les titres poftérieurs
à cette époque.
ou
La maifon de Gand eft l'une des plus anciennes ,
des plus puiffantes & des plus illuftres des Paysbas
; elle a pour chef Lambert , Châtelain ,
Burgrave de Gand , avoué des abbayes de Saint
Bavon & de Saint - Pierre de Gand , vivant au
commencement du onzième fiécle ; il étoit iflu
des anciens comtes de Gand qui rapportent leur
origine à l'ancienne mailon de Saxe . Philippe IV
Roi d'Efpagne reçonnoît cette origine dans des
lettres de Prince du premier Août 1652 , accordées
à Philippe- Balthazard de Gand , mentionné
ci- après . Lambert , Châtelain de Gand fut bifaïeul
de
Vénémar auffi Châtelain de Gand , qu'un hiſ
MARS . 1769. 227
torien de plus de cinq cens ans , qualifie illuftre
par la fplendeur de fon extraction : vir viribus
inclitus & genere , épouſa vers l'an 1106
Ghifle de Guynes , fille de Baudouin , & foeur de
Manaffes , Comtes de Guynes. Arnould de Gand
ifu de cette alliance , devint comte de Guynes
du chef de fa mere , quitta le nom & les armes
de Gand pour prendre ceux de Guynes , & mourut
en 1169 , laiflant de Mahaut de Saint-Omer
entre'autres enfans Baudouin dont on va parler ,
& Siger qui continua la postérité des châtelains de
Gand , rapportés ci -après.
Suite de la branche aînée de la maison de Gand
Comtes de Guynes.
Baudouin , comte de Guynes, mourut en 1205 ,
il avoit épousé Chriftine d'Ardres & en avoit eu
Arnould, comte de Guynes , feigneur d'Ardres ,
qui combattit pour le Roi Philippe - Augufte à la
bataille de Bouvine en 1214 , & lailla de Béatrix
, Câtelaine de Bourbourg
Baudouin , comte de Guynes , feigneur d'Ardres
& châtelain de Bourbourg , mort en 1244 ;
celui-ci fut pere d'
Arnould, comte de Guynes , Seigneur d'Ardres ,
& vivant en 1282 , lequel épousa Alix , foeur
d'Engueran VI , fire de Coucy. De cette alliance
vinrent deux fils , Baudouin dont on và parler ;
& Engueran , auteur de la feconde branche de
la maifon de Gand , rapportée ci - après
Baudouin de Guynes châtelain de Bourbourg ,
feigneur d'Ardres, & c. mourut vers l'année 1293 ,
* Lambert d'Ardres qui écrivoit fous Philippe-
Augufte.
K vj
218 MERCURE DE FRANCE.
pere de deux filles, dont l'aînée nommée Jeanne ,
comtefle de Guynes , fut mariée avant 1295
Jean de Brienne , comte d'Eu.
II. Branche de la Maifon de Gand , fires
de Coucy.
Engueran de Guynes , fecond fils d'Arnould ,
comte de Guynes & d'Alix de Coucy , devint fire
de Coucy après la mort d'Engueran , fon oncle
maternel , arrivée en 1310 , & forma la feconde
race des fires de Coucy. Il époufa Chrétienne
de Bailleul , niéce de Jean de Bailleul , roi d'Ecoffe
, & en eut
Guillaume , fire de Coucy de Marle & de la
Fere, & c. mort en 1335 , laiflant d'Ifabeau de Chaftillon
Saint - Paul ,
Guillaume, fire de Coucy, feigneur de & c. marié
en 1337 avec Catherine fille aînée de Léopold I.
duc d'autriche & pere d'un autre
Engueran , fire de Coucy , comte de Soiffons ,
de Marle & de Bedfort , bouteiller de France ,
lequel mourut en 1397 , le dernier de fa branche ;
il avoit eu deux femmes , toutes deux de maiſons
fouveraines , fçavoir , Ifabelle , fille d'Edouard III
roi d'Angleterre , & Ifabelle fille de Jean duc de
Lorraine. De la premiere vinrent Marie , comteffe
de Soiffons , & Dame de Coucy , mariée à
Henri , fils de Robert duc de Bar , & de Marie
de France , fille du Roi Jean , & Philippe ,
femme de Robert de Veer duc d'Irlande. De la
feconde fortirent Ifabelle de Coucy qui époufa
Philippe de Bourgogne comte de Nevers , coufin
du roi Charles VI .
MAR S. 1769 . 229
III. Branche de la maifon de Gand , châtelains
de Gand.
Sire de Guynes , fils puifné d'Arnoult comte de
Guynes, & de Mahaut de Saint- Omer , propriétaire
de la châtellenie de Gand , en reprit le nom
que fon pere avoit quitté ; il fe qualifia , par la
grace de Dieu, châtelain de Gand , dans un acte de
l'an 1190. Il eut de Pétronille de Courtray , Siger
châtelain de Gand , feigneur de Bornhem , de
Saint -Jean- Stééne , & c. pere de Hugues , auffi châtelain
de Gand & feigneur des mémes terres .
Celui - ci époufa Ode de Champlite , iffue des
comtes de Champagne , & de cette alliance vinrent
, 10 Hugues , châtelain de Gand , dont la
petite fille Marie époufa , vers l'année 1280 Gerard
, feigneur de Sottenghien , & lui porta en dot
la châtellenie de Gand , qui pafla depuis dans la
maifon de Melun . 2º Gautier de Gand qui forma
la branche fuivante.
IV Branche de la maison de Gand , feigneurs
de Saint-Jean-Stééne , &c.
Gautier de Gand , feigneur de Stééne , par us
ufage affez fréquent de fon temps , fut furnommé
Villain Villanus , furnom qui eft devenu héréditaire
à fes defcendans comme celui de Dauphin
dans les maiſons des comtes de Viennois &
de Clermont en Auvergne , il mourut peu avant
l'an 1260 , laiffant pour fils
Alexandre de Gand , dit Villain , feigneur de
Saint-Jean-Stééne , qui confirma une donation à
l'Abbaye de Bodelo , par acte de l'année 1279 ,
fcellé de fon feeau , où il eft repréſenté à cheval ,
tenant de la main droite une épée haute , & de
la gauche un bouclier aux armes de la maifon de
230 MERCURE DE FRANCE.
Gand , brifées d'un lambel de cinq pièces. Il eut
d'Ifabeau d'Axel Gautier qui fuit , & Jourdain ,
auteur d'une branche , rapporté ci - après .
Gautier de Gand , dit Villain , feigneur de St
Jean de Stééne, devint avoué de Thamile, par fon
alliance avec Adelize de Thamife , & fut pere de
plufieurs fils , fucceffivement feigneurs de Saint-
Jean - Stééne , & avoués de Thamife , morts
fans poftérité ; & d'Elizabeth , mariée avec Lonys
de Malitede , & mere de Marie de Malftede
, femme de Jean de Gand , dit Villain , feigneur
de Bouchout , fon parent , dont il va être
parlé.
V. Branche de Gand , feigneurs de Bouchout ,
de Saint - Jean- Stééne , avoués de Thamife ,
comtes & princes d'lfenghien , &c , &c.
Jourdain de Gand , dit Villain , fils puîné
d'Alexandre de Gand , feigneur de Saint- Jean
Stééne & d'Ifabeau d'Axel fut le chef de cette
branche ; il vivoit en 1299. Gaurier de Gand ,
feigneur de Bouchout , fon fils , fut pere de Jean ,
feigneur de la même terre , lequel époufa avant
l'année 1340 Marie Malftede , fille d'Elifabeth
de Gand , coufine germaine de fon pere , mentionné
ci-devant , du chefde laquelle la feigneurie
de Saint-Jean - Stééne & l'Avoierie de Thamife
, pafferent à leur fils aîné.
Jean de Gand , dit Villain , chevalier , qui rendit
des fervices fignalés à Richard II roi d'Angleterre
, & à Louis comte de Flandre , & l'aifla
entr'autres enfans
Jean de Gand , dit Villain , feigneur de Saint-
Jean - Stééne , &c. chambelan de Philippe le
hardi , fut exempt de l'aide , impofé pour le rachat
du comte de Nevers , pris par les Turcs , par
(
MAR S. 1769. 231
lettres de l'année 1398 , où fa defcendance des
châtelains de Gand eft rappellée . Il époula Marguerite
de Gavre , fille d'Arnould , chevalier , feigneur
de Liedequerque & de Raflenghien , & de
Marguerite de Berg- op-Zoom , il en eut entre
autres enfans
Adrien de Gand , dit Villain , feigneur de
Saint-Jean- Stééne , de Liedequerque , de Raffenghien
, avoué de Thamife , chambelan de Philippe
- le -bon duc de Bourgogne , gouverneur de
Dendermonde , mort en 1449 , pere de
Martin de Gand , dit Villain , feigneur de St-
Jean- Stééne , & c . chevalier de l'ordre de l'épée en
Chypre , lequel mourut avant l'an 1466 , il eut
d'Antoinette de Mafmines
Adrien , feigneur des mêmes terres , chambelan
de Maximilien , archiduc d'Autriche , marié
avant 1486 avec Marie de Cuinghen , furnommée
de Coutray , fille & héritiere de Jean , feigneur de
Hem , de Sailly , de Lomme , & c.
Adrien de Gand , dit Villain , né de cette alliance
, fut feigneur de Saint - Jean - Stééne , & c.
avoué de Wichelem & de Serfchem , vice-amiral
de Flandre ; il époufa en 1526 Margueritte
de Saveles , dame d'Ifenghien , &c. & en eut
Maximilien de Gand , dit Villain , comte d'Ifenghien
, avoué, & c.confeiller d'état de Philippe II
roi d'Efpagne , gouverneur des villes de Lille ,
Douay & Orchies , fouverain bailli des villes &
pays d'Aloft , & qui mourut en 1588 laiffant
de Philippe de Jaufle , furnommé de Maftaing ,
dame de Mafmines & de Weftrem , entre autres
enfans , 1º Jacques- Philippe de Gand , dit Villain ,
qui fuit. 29 Gilbert de Gand , dit Villain , tige
de la branche des Marquis de Hem , rapportée
ci- après. 3 ° Maximilien , Evêque de Tournay.
Jacques - Philippe de Gand , dit Villain , comte
232 MERCURE DE FRANCE .
d'Ifenghien , & c. forma deux alliances , 1º En
1586 avec Odilie de Claerhout , foeur de Lamoral
, Baron de Maldeghem. 2 ° En 1596 avec Ifabeau
de Berghes , fille de Ferri , chevalier , feigneur
de Grimberghes ; de la premiere vint
Philippe Lamoral de Gand , dit Villain , comte
d'Ifenghien , &c. fouverain bailli des villes , pays
& comté d'Aloft , gouverneur des villes & châtellenies
de Lille , Douay & Orchies , meftre
de- camp d'un terce de trois mille deux cens hommes
, nommé en 1630 chevalier de la toifon d'or ;
il avoit épousé en 1611 Ifabelle de Mérode , fille
de Philippe , feigneur de Middelbourg , & de
Jeanne de Montmorency . Il eut entre autres enfans
Philippe -Balthazar qui fuit . 2º Claire , fem-,
me de Philippe-Emmanuel de Croy , comte de
Solr , chevalier de la toifon d'or. 3 ° Marie-
Magdelaine- Eugenie , mariée , 1 ° à Ferdinand-
Philippe de Mérode , marquis de Wefterloo ;
2° à Albert de Croy , comte de Meghem , chevalier
de la toifon d'or , gouverneur de Namur ;
& 4° Marie- Albertine , qui époufa Guillaume
de Mérode , marquis de Deynfe .
Philippe- Balthazar de Gand , comte , puis prince
d'Ifenghien & de Mafmines , chevalier de l'ordre
de la toifon d'or , Gentilhomme de la chambre
de Philippe IV roi d'Efpagne , gouverneur des
duché de Gueldres & comté de Zutphen , obtint
de ce monarque le 1 Août 1652 des lettres patentes
portant érection en principauté de fa terre de
Mafmines , pour lui & fes hoirs. Il époufa en
Efpagne dona Louife -Henriquez de Sarmiento .
Salvatierra , & en eut , 1 ° Jean - Alphonfe de
Gand qui fuit ; 20 Marie-Therefe , qui épouſa
Louis de Melan , marquis de Richebourg ; 3°
Eléonore , femme de N. de Jaufle , comte de
Maftaing ; 4° Ifabelle, époufe de don Ferdinand de
MAR S. 1769. 23.3
·
Tolede , marquis de Valleparayfo ; & 5 ° Louife ,
mariée à don Alonfo de Solis Oforio , duc de
Montelliano , grand d'Espagne.
Jean-Alphonfe de Gand , prince d'Ifenghien &
de Mafmines , comte du faint Empire , époufa
en 1677 Marie- Thérefe de Crévant d'Humieres ,
fille de Louis duc d'Humieres , pair , maréchal
& grand maître de l'artillerie de France , cheva
lier des ordres du Roi,& gouverneur de Flandres ,
& de Louife- Antoinette de la Châtre. De cette
alliance vinrent Louis de Gand , qui fuit , &,
Alexandre - Maximilien - Balthazar - Dominique
comte de Middelbourg , rapporté ci - après .
,
Louis de Gand , de Mérode , de Moutmorency ,
prince d'Ifenghien & de Mafmines , comte du
faint-Empire , de Vianden , de Middelbourg , de
Mérode , d'Ongnies , vicomte des ville & châtellenie
d'Ypres , libre baron de Frentz , de Raffenghien
, & c. Seigneur des villes de Lannoy ,
de Wacten , de Charleroy , de Meun - fur-Yevic ,
& autres terres que fes peres & aïeux avoient fucceffivement
acquifes par de célébres alliances ,
maréchal de France , chevalier des ordres du Roi ,
lieutenant général au gouvernement d'Artois
gouverneur des ville & ciradelle d'Arras , mort
à Paris le 16 Juin 1767 , âgé de quatre-vingtneuf
ans , & le dernier mâle de fa branche. Il
avoit époulé , 1º le 19 Octobre 1700 Anne - Ma
rie -Louife , fille d'Antoine Egon , prince de Furftemberg
& de l'Empire , morte le 17 Janvier
1706 ; 20 le 19 Mars 1713 Marie Louiſe- Charlotte
, fille de Charles Pot , marquis de Rodes ,
& d'Anne -Therefe de Simiane - Gordes , morte le
8 Janvier 1715 ; 3 ° le 16 Avril 1720 Marguerite
Camille Grimaldi , fille d'Antoine prince de
Monaco , duc de Valentinois , pair de France ,
234 MERCURE DE FRANCE .
& de Marie de Lorraine d'Armagnac. M. le ma .
réchal d'Ifenghien n'a point laiffé d'enfans de ces
alliances .
Alexandre-Maximilien- Balthazar - Dominique
de Gand , comte de Middelbourg , marquis de
Lincelles , Blaitran & Seillieres , Baron de Glaion
& Châtelineau ,feigneur d'Arlay , Mouron ,& c.maréchal
des camps & armées du Roi , gouverneur
de Bouchain , mourut le 30 Décembre 1758 , laiffant
de Louife- Marguerite , fille de Barthelemi
de la Rochefoucand de Roye , lieutenant - général
des armées du Roi , 1 ° Eliſabeth- Pauline de Gand ,
Princeffe d'Ifenghien & de Maſmines , & c , & c .
mariée le 11 Janvier 1755 à Louis - Léon Félicité
de Brancas , come de Lauragais , fils de Louis
duc de Brancas , pair de France , chevalier de la
toifon d'or , lieutenant - général des armées du
Roi , & d'Adélaïde - Génevieve - Félicité d'O. 2º
Louife - Pauline de Gand , mariée le 13 Décembre
1762 à Louis - Alexandre duc de la Rochefoucaud
& de la Roche- Guyon , pair de France , colonel
du régiment de la Saar , fils de Jean- Baptifte-
Louis Fréderic de la Rochefoucaud , duc d'En
ville , lieutenant général des armées du Roi , &
de Marie- Louife - Nicole , fille aînée du feu duc
de la Rochefoucaud , pair de France .
VI. Branche de la maifon de Gand , feigneurs ,
puis marquis de Hem , baron de Sailly , Vicomtes
de Forest, &c.
Gilbert de Gand , dit Villain , fils puîné de
Maximilien comte d'Ifenghien , & de Philippe
de Jauffe dite de Maftaing , fon époufe , eut en
partage les feigneuries de Hem , de Sailly &
de Foreft. Il époufa en 1612 Marie- Françoife
MARS. 1769. 235
de Viffoe , dame de Drinckam , & en eut Jacques
qui continua la poftérité , Gilbert , chevalier
de l'ordre de Calatrava , deux autres fils
chanoines à Lille , & deux filles chanoinefles à
Mons & à Nivelle .
Jacques de Gand , dit Villain obtint en 1660.
de Philippe IV roi d'Efpagne , des lettres d'erection
de la terre de Hem en marquifat , & mou
rut au mois d'Octobre 1674 , laiflant de Michelle
de Varenne , fille de Jean , feigneur du
petit Villersval , & de Jeanne de Lannoy , entre
autres enfans , 1 ° Maximilien , marquis d'Hem , '
mort le 27 Juin 1676 ( ans poftérité ; 2 ° François
Gilbert qui fuit ; 3 ° Ifabelle- Claire , mariée en
1663 à Maximilien- Ferdinand de Belleforiere
baron d'Isberghe ; 4° Marie- Anne- Michelle , qui
époufa en 1664 Michel - Jérôme-Philippe du Châtelet
, comte de Blangerval .
François Gilbert de Gand , dit Villain , marquis
d'Hem après fon frere , époufa en 1672
Marie-Anne de Lannoy d'Efpléchin , de cette alliance
vinrent fept enfans , l'aîné Michel Maximilien
mourut en 1721 fans poftérité de deux alliances
qu'il avoit formées , la premiere avec Marguerite-
Charlotte de Bergues , veuve du comte
de Bailleul ; & la feconde avec Marie- Antoinette-
Jofeph de Robles , comicfle d'Hanaples ; le troifiéme
François Gilbert , chanoine de Tournay &
foudiacre , devint marquis d'Hem par la mort
de fon frere , & mourut en 1727 ; le cinquième ,
Jacques- Ignace - Philippe , auffi marquis d'Hem
depuis 1727 , mourut fans alliance en 1740 ; le
fixiéme fut
François- Dominique de Gand , dir Villain , général
major des armées de l'empereur Charles VI ,
gouverneur d'Oftende , mort en 1737 ; il avoic
,
236 MERCURE DE FRANCE .
**
époufé Marie -Bonne l'Allemand , veuve de N. de
Rada , commandant de Nieuport , & gouverneur
de Stewens- Hubert , & en avoit eu Jean-Guillau
me-François -Marie qui fuit ; 2° Charles - Eugene-
Philippe de Gand , major du régiment de Prié ,
mort à l'armée de Luface en 1758 , laiflant de
Marie - Agnès de Franquêne , Emmanuel - Charles-
François de Gand , actuellement capitaine dans
le régiment de Deinfe au fervice de la reine de
Hongrie.
Jean-Guillaume-François- Marie de Gand , dit
Villain , fut marquis d'Hem , par la mort de fon
oncle Jacques- Ignace - Philippe de Gand , & baron
de Sailly , vicomte de Foteft , feigneur de
Mauberbier , il étoit né à Bruxelles le 20 Août
1709 , il fut page de l'archiducheffe Marie- Elifabeth
, puis capitaine dans le régiment de l'rié au
fervice de l'impératrice reine de Hongrie , & mouruten
17 .. , il avoit époufé , 1 ° le 23 Janvier
1738 Marie Anne de Racs , fille de N. de Racs ,
major de la ville d'Oftende , morte le 27 Février
1746 ; 2 le 30 Aviil 1748 Angélique - Lounfe
des Foffés , dame de Pottes , vicomtefle des grands
& petits Roui , fille de Louis , capitaine d'infan
terie au fervice du Roi . De la premiere étoit iflue
Anne-Marie Julie Caroline appellée mademoiſelle
de Gand ; & de la feconde ,
1" Guillaume-Louis -Camille , marquis de Hem ,
feigneur de Lannoy , Lomme , & c. appellé le comte
de Gand , chef des noms & armes de fa maifon
par la mort du maréchal Prince d'lenghien , actuellement
moufquetaire du Roi , né le 26 Août
1751.
2 ° François-Charles Gabriel de Gand , appellé
chevalier de Gand , né le 27 Décembre 17529
auffi moufquetaire du Roi.
MARS . 237 1769 .
3 Marie-Louife - Angelique de Gand , mariée
en 1764 à Henri- Louis - Marie- Jacops , feigneur
d'Aigremont , d'Hailly , Lompré , &c.
Les Armes de cette maifon font de fable au chef
d'argent, l'écu accompagné de deux quatorze en
chifre romain.
LETTRE À M. ** Sur la maifon de
Grandpré.
E vous ferois obligé , Monfieur , d'inférer cette
lettre dans votre Journal pour détruire une erreur
dans laquelle eft tombé M. Piganiol de la Force
dans fa defcription de la France , chapitre 3 du
gouvernement de la Champagne , au mot Grandpré
, dont voici les termes :
ور Le comté de Grandpré étoit autrefois un des
» fept comtés- pairies du comté de Champagne >
mais il n'a aujourd'hui que le titre de comté
p & appartient à la maifon de Joyeuſe ; cette
» maifon , une des plus illuftres & des plus
» grandes du royaume , eft originaire de Châ-
» teauneuf de Randon en Gévaudon , diocéfe de
» Mende , & ne fubfifte aujourd'hui que dans les
» branches d'Apchier & de Grandpré ». Comment
M. Piganiol a-t-il pu ignorer que la branche aînée
de cette maiſon fubfiftot & fubfifte encore
dans les perfonnes de M. l'abbé du Tournel.
de M. le comte de Châteauneuf de Randon , &
de MM. le marquis & le chevalier de Châteauneuf
fes fils La maiſon de Châteauneuf de
Randon , fans contredit une des plus anciennes
du royaume , a fourni des cardinaux , des évêques
, plufieurs ducs , plufieurs maréchaux de
France , plufieurs chevaliers des ordres , &c. Elle
>
238 MERCURE DE FRANCE.
eft généralement trop connue par elle - même &
par les alliances illuftres , pour que M. Piganiol
ait pu le permettre de prononcer auffi pofi
tivement dans fon ouvrage fur les différentes
branches , fans avoir pris la peine de s'en inftruire.
Ces branches d'ailleurs , quoique féparées
depuis plus de fix cens ans , ont toujours été
en relation les unes avec les autres , ce qui eût
encore facilité à l'auteur les éclairciflemens dont
il avoit befoin .
Je fuis , & c. BON VARIN.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Diane & l'Amour , dialogue ,
Fragment d'une ode fur la nature ,
Vers à Madame M. fur fon portrait ,
Couplets ,
Vers de M. G. aux habitans de R.
Réponse de M. le Comte de T. à ces vers ,
Les fouhaits , conte ,
ibid.
12
13
ibid.
ibid.
16
Vers à la Princefle de Deux - Ponts fur fon mariage
,
Epitre à M. Rochon de Chabannes ,
28
29
Couplets à Madame la Marquife de Melrende , ; I
A Madame de P... fur des étrennes ,
Impromptu à une Dame déguilée ,
Bouquet à Mademoiſelle S...
La nouvelle Fée , à Madame V.
Réponse de M. Garrich à un ſeigneur ,
Le choix de Rofine ,
Vers à Mde du Boccage fur le nouvel an ,
32
ibid.
33
ibid.
34
ibid.
36
MARS . 239 1769.
Vers à ma femme , fur des étrennes ,
Stances fur la vie ,
Hero & Léandre , romance ,
Envoi à Madame ***
37
ibid.
38
Vers du même à Madame S✶✶✶
Epître au Comte de Lys ,
Explication des Enigmes , & c.
41
42
ibid.
46
Air en musique , ibid.
ENIGMES allégorique ,
ibd .
Aurtes ,
47
LOGOGRYPHES , So
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 53
Vie de Louis IX , Dauphin de France ,
ibid.
Vie de Stanillas Lefzczinski , 55
Les princes célébres , 59
Tableau du fiécle de Louis XII ,
60
Voyage d'un François en Italie ,
62
Recueil de piéces intéreflantes , 73
Siècle de Louis XIV ,
Almanach des Mufes
Penfées fur les vérités de la Religion ,
Ulages & moeurs des François ,
Difcours fur divers fujets de Religion ,
Dictionnaire des Femmes célébres ,
Mémoires fur l'architecture ,
Principes dans l'ordonnance des théâtres ,
Année champêtre ,
Les honnêtes Gens , drame ,
Mémoire fur la ville de M etz
Hiftoire naturelle , par M. de Buffon ,
A un ami fur fon mariage ,
76
ibid.
79
80
85
87
89
90
93
94
100
102
104
Eloges de Henri IV , par M. Gaillard & M. de la
Harpe , 109
Sélim & Sélima , poëme ,
Le Rêve d'un Muſulman
OEuvre de M. de la Monnoic ,
Journal de légiflation ,
125
124
127
134
240 MERCURE DE FRANCE.
Traité des affections vaporeufes , 133
Petit guide des lettres , 135
Hiftoire du tréâtre italien , 136
Contes philofophiques ,
ibid.
Concert au château des Thuileries , 138
OPERA ,
139
Comédie françoife , 147
Comédie italienne , 152
153 ACADÉMIES ,
Queftion propofée dans le Mercure d'Octob. 159
Bienfaifance
Caufe célébre ,
181
185
Traits de Patriotisme ,
Anecdotes ,
Sciences ,
189
192
193
ARTS ,
195
Gravure ,
197
Mufique ,
199
Lettes-patentes & arrêts , 205
; Avis ,
207
Nouvelles Politiques , 216.
Loteries , 220
ibid.
222
225
Morts ,
Lettres furla mort de M. de Chevert ,
Epitaphe ,de M. de Chevert,
Généalogie de la naifon de Gand ,
Lettre fur la maiſon de GrandPré ,
J'AL
APPROBATION.
226
237
Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le vol . du Mercure de Mars 1769 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
impreffion. A Paris , le 30 Janvier 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le