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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER 1769.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGIL
DU
Seugnes
A PARIS
PALAIS
ROYAL
Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
1 ..
STOR LIBRARE
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
transporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs de
port , les paquets & lettres , ainfi que les livres ,
les eftampes , les piéces de vers ou de profe , les
annonces , avis , obfervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au fuccès &
à la réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure.
Leprix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'on ne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourfeize volumes , à raison de 30 fols piece.
Lesperfonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la pofte , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant ,
elles les recevront francs de port.
&
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les perfonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront directement au fieur Lacombe.
Onfupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis refteront
au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des livres ,
eftampes & mufique à annoncer , d'en marquér le
prix.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ASTRONOMIE. Poëme. *
ILLUSION des fens dont les douces chimeres
Aux enfans d'Apollon furent toujours cheres :
Le poëte s'eft principalement occupé de l'inftruction.
Cette maniere de préfenter & de raprocher
les principes des fciences eft très - commode
pour la mémoire. Les jeunes gens peuvent y trouver
une lecture auffi utile qu'amulante. C'eft ainfi
qu'Horace employoit des vers , en quelque forte,
familiers , pour traiter des fujets didactiques.
Nempe incompofito dixi pede currere verfus.
HORAT.
1
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Fuyez , éloignez vous , & de la vérité
Redoutez le pouvoir , le charme & la clarté :
Que parmi les neuf foeurs la célefte Uranie
Seule échauffe mes vers du feu de fon génie ;
Infpire les accords que ma lyre produit ,
Et leur prête la pompe & l'éclat qui la fait.
Je veux fifa faveur aujourd'hui me feconde ,
Développer le jeu de la machine ronde ,
,
En fonder les refforts , & chanter dans mes vers ,
Des travaux des humains les prodiges divers.
Le fystême étonnant , & le feul véritable ,
Qui , de l'aftre des jours , fait un aftre immuable ;
Et met la terre au rang de ces corps radieux
Qui charment nos regards & roulent dans les
cieux ;
Ce fyftême , l'honneur & la gloire des lages ,
La honte du vulgaire , & dont les avantages
Afes yeux ignorans feront toujours voilés ,
Fut pourtant reconnu de ces temps reculés ,
Où l'efprit dépourvû d'art & d'expérience
Sembloit à peine encor forti de fon enfance.
Soit jugement , raifon , force , fagacité ,
Soit qu'un heureux inſtinct aux humainsl'eut dicté,
Pythagore , au milieu de fa métempficole ,
En fentit l'importance , en expofa la cauſe ;
Mais l'Erreur reprenant tous fes droits après lui ,
L'augufte Vérité fe trouva fans appui.
L'homme ne put fouffrir que cette lourde mafle ,
Immenſe à fes regards , atôme dans l'eſpace ,
JANVIER . 1769 .. 7
Que la terre , aflervie aux loix du mouvement ,
Au tour d'un point central tournât inceffament ;
Et, parcourant des cieux les voûtes éclatantes ,
N'eut que les attributs des étoiles errantes .
Ces étoiles fur-tout par leurs fréquens écarts
Du fage ftudieux confondant les regards ,
Il fallut , pour voir clair dans cet abîme fombre ,
Qu'il inventât des cieux & des orbes fans nombre ,
Et fit à chaque inftant des fuppofitions
Que démentoient toujours les obfervations.
De- là cet embarras dans la célefte fphère ,
Qui fit dire jadis à ce roi téméraire , *
Et beaucoup plus fçavant , fans doute , que pieux ,
Que fi l'Etre Suprême , en fabriquant les cieux ,
Eut un peu plus été jaloux de lon fuffrage ,
Il eut tout autrement dirigé fon ouvrage.
Mot inconfidéré ; mais dont le fens caché
Des fyftêmes anciens montre l'abfurdité .
Enfin Copernic vint , & fes travaux célèbres
De cette vieille erreur diffipant les ténébres ,
Les cieux curent un cours plus fimple & plus
parfait ,
Et parurent aux yeux tels qu'ils font en effet :
Ainfi tout reprenant une nouvelle face ,
L'aftre brillant des jours fut remis à la place ,
Du monde planetaire occupa le milieu ,
Et tourna feulement au tour de fon effieu .
* Alfonfe IX , roi de Léon & de Caftille.
T
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce globe eft pour le monde une fource éternelle
De rayons dont l'éclat toujours le renouvelle.
Mercure , le premier des fix aftres errans
Qui tournent fur leur orbe en des tems différens ,
Eft petit , mais brillant , & de fa courfe ovale
Acheve dans deux mois le rapide intervale .
Vénus qui vient enfuite , & qui par faclarté ,
Du brillant Jupiter efface la clarté ,
Trois fois plus lentement mefure la carriere :
La Terre , & de nos mois l'inégale courriere
Viennent après Vénus , & tournent fur leur plan ,
L'une dans vingt-neufjours , & l'autre dans un an
Enfin , Mars , Jupiter avec fes Satellites ,
Saturne & fon anneau décrivent des orbites ,
Avec des mouvemens , d'autant plus ou moins
prompts ,
Qu'ils font plus ou moins loin de l'aftre des faifons:
Ce fut pendant long-temps un fentiment vulgaire
Que chacun des grands corps que le foleil éclaire
Décrivoit dans le ciel un cercle régulier ;
Mais Kepler s'apperçut , & fit voir le premier
Qu'envain onfuppofoit chaque orbite excentrique,
Si l'on ne lui donnoit une forme elliptique .
Ce fyftême d'abord révolta les efprits ;
Mais le fage bientôt en connut tout le prix.
On vit par l'examen de toutes ces orbites ,
Que les temps écoulés , & les aires décrites ,
Par le rayon tiré de l'aftre au point central ,
Etoient inceflament dans un rapport égal.
JANVIE R. 1769 . 9
Cette loi de Kepler , cette loi générale
Doit les propriétés à la force centrale :
Force longtemps cachée aux yeux les plus experts ,
Et que le grand Newton devoit à l'univers.
Si Mercure , Vénus , fi la Terre elle-même
Ne s'oppofoient fans cefle à cette loi (uprême ,
Et files autres corps qui font au firmament ,
A cet effort commun cédoient uniquement ;
La matiere réduite en une feule maſſe ,
Cefferoit de flotter au milieu de l'efpace ,
Et d'un repos parfait éprouvant la langueur ,
Laifleroit l'Univers fans forme & fans vigueur.
Il faut donc qu'une loi directe & primitive
Réfiſte à chaque inſtant à la force attractive ,
Afin que l'une & l'autre uniflant leurs effets ,
Se balançant fans ceffe & ne cédant jamais ,
Retiennent tous les corps dans la céleſte voûte ,
Marquent leur licu , leur ordre , & dirigent leur
route.
Vous qui vous revêtez de l'éclat du Soleil ,
Et dont le peuple encor redoute l'appareil.
Globes étincellans , cometes effrayantes ,
Cédez , obéiſſez à ces deux loix puiſſantes :
Des bouts de l'Univers venez pour quelque tems ,
De la terre étonner les foibles habitans ;
Et loin de leurs regards , à la fin entraînées ,
Ne vous montrez qu'après un long cercle d'années.
Et vous aftres brillans , dont la profufion
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Frappe , étonne , faiſit l'imagination ,
Innombrables Soleils qui , par votre exiſtence ,
Annoncez du Très -Haut la fuprême puiffance ,
Brillez , lancez vos feux , & lans ceffe éclairez
Les mondes infiuis que fa main a créés ,
Et de l'efpace immenfe étendant les limites ,
Occupez les foyers de toutes leurs orbites.
Heureux qui , de l'étude ayant fait fon bonheur ,
Contemple avec refpect ces oeuvres du Seigneur ,
Qui,conduit par fa main loin des routes vulgaires,
Ne donne fon aveu qu'à des vérités claires ,
Et qui , dans fa fagefle & fon immenfité ,
A mis enfin fa gloire & ſa félicité .
Siméon Valette , maître de mathematiques ,
à Montauban.
VERS au Roi de Danemarck.
PIERRE
Quatrains.
IERRE nous étonna: vous fçavez nous charmer;
Il fut plus roi , qu'il ne fut homme.
Si la gloire avant vous peut -être encor le nomme ,
Notre amour avant lui ſe plaît à vous n'ommer .
D'un immortel laurier vous allez vous couvrir ;
Vous voulez mériter ce que le fort vous donne .
Pour apprendre à regner vous defcendez du trône ;
Vous cherchezun modèle, & yous pourriez l'offrir.
JANVIE R. 1769 . I[
Cette jufte amitié que vous montre Louis ;
Autant qu'à vous à vos fujets doit plaire ,
S'il a crû voir en vous fon fils ,
C'est qu'il croit voir en vous leur pere .
Autres , dérobés dans les tablettes d'une
des plus belles Dames de Paris.
AUTREFOIS , fi j'en crois l'hiftoire ,
D'affervir le Midi , le Nord obtint la gloire ;
Mais fi j'en crois mon coeur , depuis que je vous
vois ,
Le Nord nous a conquis deux fois.
Par M. ***
* Ces quatrains , infpirés par un fentiment
délicat , doivent être diftingués parmi le petit
nombre de bons vers qui ont été préfentés au jeunemonarque.
LA Mere imprudente. Rondeau.
GARDEZ- VOUS ARDEZ-vous bien de ce maudit enfant
Qui , fans rien voir , va toujours en bleflant :
Difoit un jour mere non trop difcrette ,
A la très- gente & naïve fillette :
Il a l'oeil doux , le regard careflant ,
On le prendroit pour un pauvre innocent ;
Mais c'eft un traître , un volage , un méchant :
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Du trait qui part de fa vive arbalète
Gardez-vous bien.
La fille écoute & deſire à l'inftant
Voir cet Amour qu'on lui peint fi charmant..
Colin paroît , adieu , l'affaire eft faite :
Elle eft bleffée , elle en devient folette.
Meres , de rendre un enfant trop fçavant ;
Gardez- vous bien.
A Mde de M *** , qui avoit joué avec
moi Lucinde dans l'Amant auteur &
valet , & à quij'avois envoyé des vers
AIR: Du vaudeville d'Epicure.
On n'applaudit fur le théâtre
Qu'aux fuccès de l'art impofteur :
Avec effort on s'idolâtre ;
L'amant paroît toujours acteur.
Tout ce qu'on y fait s'étudie.
Demain l'efclave fera roi.
Laillons jouer la comédie ,
Mais aimons-nous de bonne foi.
Réponse de Mde M ***
Par vos vers je ſuis embellie ,
Avec art vous fçavez fatter :
Votre chanfon eft fort jolic ,
JANVIER . 1769. 13
"
Souvent on me l'entend chanter.
Si j'étois la jeune Sylvie ,
Je repéterois avec vons :
* Aimons , aimons toute la vie ,
Aimons ; il n'eft rien de fi doux .
Mais , Erafte , hélas ! comment faire
Je ne peux plus que defirer.
Lorsqu'on n'eft plus faite pour plaire
Il n'eft plus temps de foupirer.
Réponse.
Il vous fied bien de parler d'âge
Vous ne pourrez jamais vieillir :
Ce qui nous plaît fçait s'embellir
Et par le temps & par l'ufage .
Pour avoir vécu cinq mille ans ,
Vénus en eft-elle moins belle ?
En voyons-nous moins auprès d'elle
Les jeux ,les ris & les amans.
De qui font filles les trois Graces 2
Homere leur donna le jour.
Le bel enfant qu'on nomme Amour ,
N'a point encor quitté leurs traces.
La fraîche Hébé depuis long-temps
Exerce aux cieux fon miniftere :
Elle est toujours vive & légere ,
Elle eſt toujours dans fon printems.
Votre coeur ne peut le défendre ,
Ma Lucinde , de s'enflammer:
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Quand on plait, quand on a le coeur tendre,
On eſt toujours au temps d'aimer ...
Réponse de Mde de M *** .
Lucinde ne fçait que répondre ,
Erafte , à des vers fi charmans .
Elle craindroit de fe confondre ,
Et de fe perdre en complimens.
Vous n'avez fçu que trop comprendre
Que fon coeur eft fenfible & tendre.
Eh ! que pourroit-elle ajouter ?
Qu'elle defire de vous plaire...
Erafte n'en fçauroit douter .
Lucinde eft femme , elle eft fincere ,
L. M. de St Just.
EPITRE à M. le Chev. de Bouflers .
A UPRès de la lyre d'Horace ,
Le luth de l'aimable Hamilton ,
Lié , par la main d'Apollon ,
A l'un des lauriers du Parnafle
Reftoit dans le facré vallon ,
Gardé par la plus jeune Grace .
En vain pour chanter les plaifirs
On voulut , felon fes defirs ,
Que le luth devint vif ou tendre ,
JANVIER . 1769. 15
Hélas ! il ne put jamais rendre
Que le trifte fon des foupirs .
Ces contes , ce doux badinage ,
Né dans le fein de la gaïté ;
Ces vers pleins de vivacité ,
Heureux délaffemens d'un fage ,
Ces traits qu'à l'immortalité
Conduifit , d'une aîle légere ,
La douce & tendre volupté ,
Sitôt qu'une main étrangere
Toucha le luth à fa maniere ,
Cefferent de nous être rendus :
En proie à la douleur amere ,
Livrés aux regrets fuperflus ,
Chaque jour dans notre triſteſſe
Nous redemandions Hamilton ,
Ou que les graces & fon ton ,
Sa négligence enchanterefle ,
Son talent de fémer des fleurs ,
De rendre & d'orner la nature ,
Son art d'intéreffer les coeurs ,
Enfin fa naïve peinture .
Des brillanis défauts de nos moeurs ,
Fuffent accordés en partage
A quelqu'un des auteurs nouveaux ,
Au lieu du fade perfiflage
Dont ils rempliffent les journaux .
Long-temps le dieu de l'harmonie
G MERCURE DE FRANCE .
Se refufant à notre envie ,
Fut fourd à nos triftes accens
Enfin il cède à ton génie ,
Le luth eft le prix des talens ..
Monté par la jeune Thalie ,
Entre tes mains fa mélodie
Conferve fes accords charmans.
Taraifon , aux graces unie ,
Montre le fage emploi du temps
Sous le voile de la folie
Elle captive le bon fens.
J'adopte ta philofophic :
S'il eft quelque bien dans la vie ,
C'eft l'amour & les fentimens.
C'est dans une extrême tendrefle
Qu'on trouve le feul bien flateur :
L'amant , aimé de fa maîtrefle ,
A feul tous les plaifirs du coeur.
TRADUCTION libre du fonnet italien
fur la mort de la Reine , inféré dans le
Mercure de Novembre 1768.
OOFREZ UVREZ les portes éthérées ,
Fortunés habitans des cieux ;
Chours , faites retentir les célestes contrées
De chants fublimes & joyeux.
JANVIER . 1769. 17
De toutes les vertus , Marie accompagnée ,
Vient jouir des honneurs divins ;
Les lauriers immortels qu'elle tient dans les mains
Font rougir la mort indignée.
Heureufe des humains tu braves les mifères :
Le Dieu que tu fervis , fenfible à tes prieres ,
D'un peuple qui t'eft cher va combler le bonheur,
Aftre propice de la France ,
Puifle ton heureuſe influence
Augmenter chaque jour fon luftre & fa grandeur !
Par M. le B.... D....
1V. Lettre de Milord Charlemont.
J'AI
A1 laiffé paffer deux couriers fans t'é.
crire ; j'étois malade & me fens encore
foible. Mon ami , j'ai de l'humeur , du
chagrin , de la colere , du dépit , une aigreur
dont je ne fçaurois me défendre.
Tu vas me demander la caufe de tout cela
: elle eſt fi déraisonnable que je n'ofe
te la confier . Ma foi , Charles , nous
nous flatons en vain d'être fages ; un fimple
événement , une légere circonftance
font un fou de l'homme le plus fenfé . Je
me fuis long - temps félicité de ma rare
prudence ; mais pour être jufte avec moi18
MERCURE
DE
FRANCE
.
même & fincere avec toi , je l'avouerai ;
fi j'en ai confervé, c'eft que l'occafion d'en
manquer n'a jamais été ni bien vive , ni
bien attrayante.
Tu me parois fort inquiet de ma façon
de penfer fur ton coufin . Si j'ai vu fir
Humfroid ? Eh ! mon dieu , oui , je l'ai
vu ! Pour mon malheur je le reçus trop
bien le jour qu'il vint m'apporter ta lettre.
Le mauffade perfonnage m'a pris en
affection ; fes foins , fes attentions , fon
importune affiduité me tuent. Il eſt ſçavant
, dis tu ? Quel fervice tu lui rendrois
fi tu pouvois lui faire oublier les deux
tiers de fes connoiffances , & lui donner
celle de l'ennui qu'il infpire. Il femble
avoir principalement étudié l'art de contredire
la nature , la vérité , les notions
les plus communes , les plus générales :
il veut vous ôter vos idées , vous faire
adopter les fiennes ; il difpute contre vos
fens , contre votre raifon ; vous refuſe la
Faculté de fentir & la liberté de penfer.
Hafardez - vous une objection , il la détruit
fans l'entendre ; n'écoutant jamais ,
parlant toujours , il vous rnet dans la né
ceffité de lui céder ou de l'affommer.
S
1
Une très nuifible fauffeté , vulgaire
ment appellée politeffe , entretient l'efpéce
incommode de ces petits tyrans de la
JANVIER . 1769. 19
•
fociété; leur mauvaife humeur les rend
dominans , & les caracteres doux affurent
leur empire en s'y foumettant. Dès qu'un
docte bavard , bien aigre , bien obſtiné ,
paroît au milieu d'un cercle , il en devient
le maître ; on craint de l'irriter ,
d'exciter la tempête dont fon front altier
menace déjà il propofe , differre , déci-.
de ; perfonne ne l'interrompt , chacun fe
dit tout bas : Si je prononce un mot , je
vais changer l'entretien en une défagréable
difpute ; on fe tait , on baille , on s'attrifte
pendant que l'orateur charmé s'enivre
du plaifir de parler , s'applaudit du filence
refpectueux de l'auditoire affoupi , & le
prend pour une déférence due à la fupériotité
de fon génie.
J'efpére être débarraffé demain de Sir
Humfroid. Si je me trouve en état de retourner
à la campagne il recevra mes
adieux , & fur mon honneur je ne reverrai
pas la ville , fans m'aflurer de fon départ
pour l'Italie ; je meurs de peur qu'il
ne l'ait différé dans le deffein de m'obliger.
Je fuis vraiment fâché de l'indifcrésion
de Sir Thomas ; je l'avois prié de fe
taire fur notre traité. James fçait tout. Je
viens de recevoir une lettre de lui ; elle
eft datée de Londres , où je ne le croyois
10 MERCURE DE FRANCE.
pas encore . Je fuis très- content de fes
expreffions. Sa reconnoiffance eft vraie ,
noble , fans affectation . Je le jurerois
Charles , il feroit pour un autre ce que
j'ai fait pour lui . Une des plus fortes
preuves de la bonté du coeur eft de fentir
le prix d'un fervice , fans paroître
accablé du poids de l'obligation .
Mon amitié , pour cet aimable jeune
homme, m'engage .... Allons , on m'interrompt
...
Devine la perfonne dont la vifite inattendue
m'a fait quitter la plume ? Eh !
qui diable feroit- ce, fi ce n'étoit ton ami ,
l'éternel Sir Humfroid ? La perfécutante
créature a pris chez notre ambaffadeur un
paquet à mon adreffe ; il renferme des livres
, & une feuille écrite de la main de
Lady Mary. Je me ferois bien gardé de
lui envoyer les maximes du célébre François
, dont elle femble vouloir imiter le
ftyle , fi j'avois cru devenir l'objet de fes
premiers effais. Je copie ici fa lettre toute
entiere ; lis , mon ami , lis l'ouvrage de
la compagne élue de ton coeur. Il ne faut
- pas te laiffer ignorer combien fon commerce
habituel avec un philofophe tel
que toi , l'a rendue grave & fententieuſe.
JANVIER . 1769. 21
Lady Mary à Milord Charlemont.
Ecrire à une de fes amies , de ce ftyle.
vif, enjoué , qu'infpire le defir de plaire
& d'amufer , c'eft être à- la -fois aimable ,
exact & poli . Ne rien dire à une autre
& rejetter fon filence fur un engourdiffement
dont on n'éprouve la péfanteur qu'en
fongeant à elle , c'eft offenfer & par la
faute & par l'excufe.
Elever des étrangeres au - deffus de fes
compatriotes ; les louer avec excès , même
avant de les connoître , ce peut être
l'effet d'un penchant volage , d'un amour
pour la nouveauté dont tout homme eft
fufceptible ; mais avouer hautement une
préférence injufte , c'est être auffi malhonnête
que partial .
Etre fans curiofité fur les fentimens
d'une fille charmante , & faire avec emphafe
l'éloge d'un fexe dont on néglige la
plus aimable partie , c'eft démentir les dif
cours par
fa conduite .
Vivre par choix avec des femmes d'un
âge avancé, c'eft annoncer un goût décidé
pour la flaterie , c'eft fe montrer un grand
enfant qui cherche à fe faire careffer .
Décider entre deux efpéces de coquetrerie
, c'eſt s'établir juge dans une caufe
dont on ignore le fond.
22 MERCURE
DE FRANCE
.
"
Une coquette vraiment dangereuſe ,
vraiment blâmable , eft celle qui donne
de l'efpérance , en s'éforçant d'infpirer de
l'amour , fon art pernicieux réuffit également
fur une ame tendre ou fur un coeur
vain ; car la vérité fait autant de dupes que
la bonne foi.
Attirer par des égards , c'est être cruelle ,
inhumaine même ! Railler , humilier ,
maltraiter un amant , c'est le laiffer maître
de brifer fa chaîne s'il la trouve pefante .
Rien n'oblige à recevoir un hommage
qu'on n'a pas recherché ; mais c'eft une
impardonnable dureté de faire naître des
fentimens , quand on n'a pas deffein de les
partager.
Croire une amie fachée , & ne prendre
aucun foin pour l'appaifer , c'eft marquer
peu de crainte de la perdre. Différente de
l'amour , l'amitié ne fe nourrit point des
erreurs de l'imagination , elle a befoin
d'être entretenue , animée ; fon exiſtence
eft délicate , elle s'affoiblit dès qu'on la
néglige douce , égale , paifible ; un rien
l'affoupit , & quand elle eft une fois endormie
, il eft bien difficile de la reveiller .
Quand on conferve un tendre fouvenir de
Ses amis , trouve- t- on de l'embarras ou de
la difficulté à s'exprimer avec eux ? Le
JANVIER. 1769. 23
coeur parle aifément , & le fentiment fçait
rendre tout ce qu'il infpire .
Tu ne me confeillerois pas de répondre
dans le même ftyle , Charles ? encore
moins de me défendre contre la petite
mutine , ce feroit l'irriter peut - être ? Je
vais m'avouer coupable , demander pardon
; la meilleure raifon du monde fert
moins auprès d'une jolie femme que la
foumiffion , n'eft - ce pas mon ami ? Tu
me l'as fouvent prouvé par ta conduite
avec Lady Mary. Je fuis quelquefois indocile
à tes leçons ; mais je me croirai
toujours fûr de bien faire en fuivant ton
exemple ,
Revenons à James , tu m'obligeras
fenfiblement fi tu veux bien veiller fur
fes démarches , & lui permettre de te
rendre des vifites fréquentes . Ce jeune
homme a pris à la campagne une façon de
penfer affez romanefque ; ce n'eft pas un
mal pour fes fentimens , peut- être ; mais
ce pourroit être un obftacle à fa fortune ,
& j'ai un defir très - vif de le voir réaffir
dans le monde. Il a , je crois , l'ame tendre
; il lui échappe des expreflions dans
fes lettres qui me font foupçonner des
engagemens pris . Rien ne feroit plus con24
MERCURE DE FRANCE.
traire à fon avancement qu'une paffion
indifcrette. Je l'ai prié de m'ouvrir fon
coeur ; il le fera fans doute , car il eft fincere
: fon âge a beſoin d'un guide fûr , &
je veux .... Parbleu , Charles , je prends
bien mon temps pour entreprendre de régler
les paffions d'un autre.... Si tu ſçavois
.... Mais tu ne fçauras rien , je l'efpére
.
Adieu , je ne puis te parler de mes
amies . Leur prévention en ma faveur me
jette dans un embarras , dans un trouble...
Tu me demandes en vain leur hiſtoire....
La mienne eft curieufe , je te l'affure ;
mais je ne fuis pas en humeur de conter ,
adieu , te dis- je . Fais ma paix avec Lady
Mary. Je lui donnerois un joli ſujet de rire
, fi je le voulois ; mais je fuis trop vain
pour confier mon fecret.
J'AI lu , dans le fecond vol . du Mercure
du mois d'Octobre , un joli conte attribué
à M. de la Popliniere. Je le trouve
dans un recueil fait il y a quarante ans, &
attribué au grand Rouffeau , avec quelques
différences ;
DAMON fervoit gentille Toulouzaine ,
Et s'y trouvoit bien domicilié ;
Mais
JANVIER. 25 1769 .
Mais coeurs conftans ne ſont à la douzaine.
Il s'éloigna feulement pour quinzaine :
Un autre vint ; Damon fut oublié .
Afon retour , de bien jarer contre elle :
Quoi , ce dit-il , femme ingrate , infidéle ,
Faire tel cas de mon fincere amour !
Grand chevalier , j'ai tort , repartit - elle ,
Livre ton coeur au tranfport qui te prend ;
Jure , tempête , en finiflant querelle ,
Car , entre nous , l'autre eft là qui m'attend.
L'épigramme, intitulée la Double Crain
te , m'a rappellé la fuivante : elle fe trouve
dans le même recueil.
Les uns difent qu'Arnolphe eft mort ,
D'autres , qu'il n'a qu'une bleflure :
Quoiqu'aucun pourtant ne l'affure ,
Sa foeur s'en afflige très - fort.
On abeau lui faire connoître
Que ce n'eft qu'un faux bruit peut-être
Dont elle s'allarme & fe plaint ;
A ces mots fa douleur redouble ,
Cette incertitude la trouble ,
Et c'eft ce faux bruit qu'elle craint.
Il feroit fort fingulier que ce fût cette
épigramme peut-être fort ancienne , qui
eût donné à Prior l'idée de la fienne.
En voici une,
I Vol.
fur un mauvais chanteur.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle funefte prévenrion ,
De trouver mauvais que Dorante ,
Avec une voix glapiflante
Prétende être le coq de fa profeffion !
C'est avec raiſon qu'il s'en vante ;
11 eft aifé de le prouver :
Lorfque ce virtuofe chante ,
Chacun veut fe lever.
Par L. P. D.
EPIGRAMMES , traduites de Martial .
Epigramma ad Emilianum , lib. v . epigr. 122.
SEMPER eris pauper , fipauper es , Æmiliane ,
Dantur opes nullis nunc , nifi divitibus.
DAMON , tu n'es pas riche & je le fçais fort bien.
Hélas ! la pauvreté te pourfuivra fans ceffe ;
Car aujourd'hui l'on ne donne plus rien.
Qu'aux favoris de la richelle.
Ad Cinnam , lib. v. epigr. 58.
Cùm voco te Dominum , nolo tibi , Cinna, placere ;
Sæpè etiam fervum , fic refalutato meum.
Je t'appelle Madame , & fçais que tu t'en vante ;
Tu regardes cela comme un titre d'honneur ,
JANVIER. 27. 1769 .
Pauvre Marton , vois quelle eft ton erreur
Quand j'appelle ainſi ma ſervante.
Ad Paulam , lib. 9. epigr. 6.
Nubere vis Prifco , non miror Paula ,fapifti ;
Ducere te non vult Prifcus , & ille fapit.
Doris veut époufer Damon ,
Et je trouve qu'elle a raiſon :
Damon refuſe la femelle ,
Je le crois auffi fin qu'elle.
D. M. Lau... de Boi...
TRAITS de bienfaisance rapportés dans
le Mercure de Septembre , p. 150 & 151 .
A Monfeigneur le Dauphin.
PRECIEUX RE'CIEUX Rejetton d'une race adorée ,
Héritier des vertus de cent Rois tes aycux ,
Par tes mains aujourd'hui la charrue honorée
Affure au laboureur un titre glorieux .
Qu'on doit bien augurer d'un prince de ton âge
Qui forme fes loisirs d'un devoirimportant !
Un Dauphin à quinze ans habile au labourage ,
Peut-il manquer un jour d'être un Roi très - puiffant
?
Par M. de R...
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
A Monfeigneur le Comte d'Artois.
DOUBLE foutien d'une couronné augufte ,
Qui , le François doit fe féliciter
D'avoir un Prince , un Dauphin auffi jufte ,
Et de l'avoir , quand tu fçais le vanter.
Par le même.
A S. A. S. Mgr l'Electeur Palatin >
inftituteur & grand- maître de l'ordre du
Lion .
Prince magnanime & jufte !
Tes chevaliers ont mérité l'honneur
De voir fur eux briller ton chifre auguſte :
Tous tes fujets le portent dans le coeur.
LES ÉPREUVES.
Conte arabe.
NOURSHIVAN , à l'âge de vingt - deux
ans , étoit le jeune homme de la Perfe qui
promettoit le plus ; il jouiffoit de la faveur
de Schemzeddin avec lequel il avoit
JANVIER . 1769. 29
été élevé. Ce prince , en montant fur le
trône , s'occupa de l'élévation de fon ami;
il lui deftinoit la dignité de grand vifir ;
la tendreffe qu'il avoit pour lui ne l'aveugloit
cependant pas fur les défauts ; il lui
en connoiffoit quelques - uns qui lui faifoient
craindre de lui confier un fi grand
emploi. Avant de fe décider , il affembla
les vieillards qui compofoient fon confeil
; il leur demanda leur avis ; ceux - ci
apporterent de fortes objections contre
ce choix ; les uns citerent la jeuneffe de.
Nourshivan les autres fon trop grand
amour pour les plaifirs , quelques-uns fon
avarice , plufieurs fon irréligion . Le fultan
le juftifia de ces accufations ; l'amitié
feule le porta à en prendre la défenſe ;
mais ce qu'il devoit à fes peuples lui impofoit
la loi de la circonfpection ; il réfolut
d'éprouver Nourshivan ; fes courtifans
pouvoient le connoître mieux que
lui ; un fujet fe compofe quand il paroît
devant fon fouverain ; il ne fe montre jamais
tel qu'il eft , mais tel qu'il a intérêt
d'être .
›
Schemzeddin fit préparer un feftin fuperbe
; il y invita Nourshivan ; il dépouilla
le Roi pour ne lui montrer que l'égal ,
que l'ami ; il échauffa l'imagination du
jeune homme ; fa tendreffe le mit à fon
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
aife ; fa confiance lui en infpira ; quand
il le vit dans cette fituation , où le coeur
s'épanche facilement & ne connoît plus
aucune réſerve , il lui demanda quels feroient
fes fouhaits , s'il étoit affuré de les
voir remplis . Nourshivan répondit qu'il
voudroit pofféder des richeffes inépuifables
, & pour en jouir mieux , que fes
jours fuffent éternels . Schemzeddin s'attendoit
à tout autre fouhait ; détrompé
par cer aveu , il quitta fur le champ fon
ami , & ne put s'empêcher de lui témoi
gner fon mécontentement.
Nourshivan ne tarda pas à revenir à luimême
; il fentit qu'il s'étoit trahi , & fe
reprocha d'avoir éclairé fon maître. I
paffa le refte de la nuit & le jour fuivant
dans une extrême inquiétude , regrettant
moins l'amitié de fon fouverain que les
bienfaits qu'il en efpéroit. L'idée de fon
malheur avoit écarté le fommeil loin de
lui ; il en goûtoit enfin les douceurs lorf
qu'il fut reveillé par un éclat de lumiere
qui remplit fon appartement. Une figure
radieufe parut tout à coup à fes yeux , &
lui parla ainfi Je fuis ton bon génie ;
Mahomet lui - même m'envoie auprès de
toi ; il m'a chargé de t'offrir le retour de
l'amitié du Sultan ; ou des richeffes inépuifables
, & l'immortalité ; choifis , tes
JANVIER . 1769 . 31
voeux feront remplis . Cette derniere offre
fixa l'attention & le choix de Nourshivan;
le génie , en l'affurant qu'il feroit fatisfait
, ajouta que toutes les fois qu'il fe
rendroit coupable, fa vie feroit interrompue
par un fommeil profond , image de
la mort , & dont la durée feroit proportionnée
à fes crimes.
Le lendemain matin le jeune Perfan
trouva fon appartement rempli de richeffes
; il contemploit avec raviflement cette
quantité prodigieufe d'or & d'argent , de
lingots , de diamans , de pierres précieufes
, de bijoux de prix , & s'éctioit dans
fon ivreffe : voilà mon fouhait accompli.
Son premier foin fur de ramaffer fon tréfor
, de le changer de place & de le mettre
en un lieu fûr. Il paffa enfuite trois
jours à refléchir fur fa fituation , à chercher
les plaifirs auxquels il fe livreroit
d'abord ; il n'étoit point encore décidé ,
lorfqu'il reçut un meffage de Schemzeddin
qui , piqué de ne l'avoir plus revû à
fa cour depuis le feſtin , lui défendoit d'y
reparoître. Le jeune homme , occupé de
fon bonheur actuel , fut peu fenfible à
cette défenfe ; il avoit un ferviteur fidèle,
appellé Hafem , il lui confia la conduite
de fa maifon , de fes biens & celle de fes
plaifirs. Il commença par étaler un luxe
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire qui furprit tout le monde ,
& ne manqua pas d'exciter l'envie : on ne
s'entretenoit que de fa magnificence qui
furpaffoit celle du fultan . Schemzeddin
qui en fut inftruit , voulut fçavoir d'où
lui venoit cette fortune confidérable ;
Nourshivan recourut au menfonge , &
dit qu'il avoit hérité d'un parent très -riche
; le monarque peu content de fa réponfe
lui ordonna de garder fa maiſon
pour prifon. Cet ordre affligea Nourshivan
; il fentit moins le plaifir d'être immortel
, dès qu'il fe vit privé de la liberté.
Pour fe confoler de ce chagrin , il réfolut
de ne perdre aucun plaifir domeſti
que. Il eut chez lui des efclaves nom-
`breux ; un ferrail bien choifi ; les muficiens
les plus célébres , & les hommes les
plus fçavans d'Ormus pour caufer avec
eux quand il feroit difpofé à des occupations
férieufes .
Parmi les femmes qu'il avoit raffemblées
, fon coeur s'étoit déclaré pour Mandane
; elle étoit belle , & avoit autant
d'efprit que de beauté. Elle méritoit la
préférence qu'il lui donnoit fur toutes les
autres. Il voulut que le jour où il avoit
déclaré fon choix fut confacré par des fêtes
; il commanda un repas fomprueux :
une mufique touchante fe fit entendre
JAN VIE R. 1769 . 33
durant toute la journée ; elle ne cella
point tant qu'il fut à table ; les mets les
plus exquis lui furent préfentés. Il n'épargna
pas les liqueurs. Pour la premiere
fois il but du vin , c'eft le plus grand crime
que puiffe commettre un Mufulman;
il fe mocqua de la loi qui le profcrivoit ,
& ne ceffa de boire du chiras & de railler
jufqu'au moment où il fe retira pour paffer
la nuit avec Mandane.
Nourshivan , en fe réveillant , ne trouva
plus fa maîtreffe à fes côtés ; il appelle ;
perfonne ne paroît ; il fort de fon lit ,
parcourt fon hôtel , & rencontre enfin
quelques uns de fes efclaves qui , étonnés
à fa vue , s'empreffent autour de lui , fe
profternent fur la terre & remercient le
ciel d'avoir rendu leur maître à la vie ;
leurs cris , leurs tranfports attirent Haſem
qui montre le même étonnement & partage
leur joie. Nourshivan , furpris luimême
, demande ce que fignifient ces
exclamations. Hafem lui répond qu'il a
dormi pendant quatre ans & vingt jours,
& que Mandane eft morte en accouchant
d'un fils qu'il lui préfente. Le Perfan ne
difpute point ; il fe rappelle à quelle
condition il a obtenu l'immortalité ; il
embraffe fon enfant , pleure la mere qu'il
a doroit & qu'il n'a poffédée qu'un inftants
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
tout lui repréfente fon image dans fa maifon
, & renouvelle fes douleurs ; il fait
fupplier le fultan de lui rendre la liberté,
ou de lui accorder du moins la permiffion
de fe retirer dans une maifon de
campagne qu'Hafem venoit de lui achetter
; il n'obrient que cette derniere grace;
Schemzeddin lui défend encore expreffément
de fortir des bornes de fon habitation.
Nourshivan fe foumit à cette condition
cruelle ; il fe hata d'arriver dans fa
nouvelle demeure ; elle étoit vafte ; les
jardins , le parc , les bofquets , les eaux
occupoient une étendue confidérable ; il
s'y trouva moins refferré ; il y pouvoit
prendre le divertiffement de la chaffe , de
la pêche , & des longues promenades.
Auffi-tôt qu'il y fut établi , il ne s'occupa
que de fes plaifirs ; ii les pouffa à un excès
coupable. Comme rien n'égaloit la magnificence
& la beauté de fes jardins , il
imagina qu'ils étoient femblables à ceux
que Mahomet promet aux fideles croyans
après leur mort; pour rendre la reffemblance
plus parfaite , il voulut les meubler de
houris ; il choifit pour cela les plus belles
femmes de fon ferrail ; il fe réjouifloit
en parcourant fes jardins délicieux , & en
regardant ces vierges divines , deftinées
JANVIER . 1769. 35
aux plaifirs des bons mufulmans ; luimême
, dans cette parodie du ciel , voulut
repréfenter Mahomet ; celle de fes
maîtreffes qu'il aimoit le plus , fut chargée
du rôle de Cadige , la femme favorite
du grand prophète.
Plufieurs jours furent employés à faire
les préparatifs de cette comédie ; celui
qu'il avoit marqué pour l'exécution parut
enfin ; il fut paffé tout entier dans la débauche.
Nourshivan fatigué de la chaleur
dujour , fe jetta fur un fopha pour fe repofer
; accablé de fommeil , il recommanda à
fes femmes de le reveiller à une certaine
heure , pour continuer cette fête extravagante.
On ne put obéir à cet ordre . Ilfe
trouva feul a fon reveil ; il appella ; un
efclave parut , & reçut ordre de lui amener
fes femmes. Au lieu des beautés ravillantes
qu'il avoit laiffées , il vit venir
une troupe de vieilles qui fe traînerent
péfamment auprès de lui , & qu'il ne reconnoiffoit
point; fa furpriſe fut extrême;
il appella Cadige ; une vieille s'approcha
auffi tôt & fe difpofoit à l'embrafler amou
reufement. Nourshivan la repouffa avec
horreur & détourna la tête . Vous méconnoiffez
Cadige , lui dit- elle , l'objet de
vos plus tendres empreffemens ; vous ne
la voyez plus qu'avec dégoûr , vous crai
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
gnez d'arrêter la vue fur elle ! Nourshivan
ne lui répond point , & demande Hafem
& fes femmes. Nous fommes toutes ici ,
reprend Cadige . Hafem eft mort. Vous
avez dormi quarante ans & onze mois ;
pendant ce temps votre fils a fait tout ce
qu'il a pu pour vous faire enterrer , & :
jouir de vos tréfors ; nous nous y fommes
oppofées ; il s'eft emparé d'une partie de
votre or , & a pris la fuite il y a dix - huit
ans , & nous n'avons plus eu de fes nouvelles
.
1
Nourshivan écoutoit en filence ; il étoit
plongé dans fes réflexions. Quels font
donc , difoit - il , les avantages que me
procure cette immortalité dont je jouis, fi
je dors tant d'années à la fois , & fi , en
me couchant amoureux d'une belle femme,
je me réveille auffi tendre & la trouve
vieillie . Sa maifon de campagne lui déplut.
Il s'informa s'il n'y avoit point eu
de changemens à la cour ; il apprit que
Schemzeddin vivoit encore ; qu'il n'avoit
point revoqué la fentence , mais qu'il lui
permettoit de revenir dans fa maifon
d'Ormus .
Nourshivan s'y rendit fur le champ ; la
converfation de Cadige lui plûr ; il regrettoit
de ne la plus trouver aimable ;
comme elle avoit de l'efprit & beaucoup
JANVIER . 1769. 37
d'économie , il la chargea du foin de ſa
maifos. Il n'eut rien de plus preflé que
de renouveller fon ferrail ; mais il ne
goûta plus le plaifir . Mandane avoit été
fa premiere paffion , & il la regrettoit ; il
fe la repréfentoit telle qu'elle étoit à fon
premier fommeil. Cadige ne lui faifoit
pas la même impreffion , quoiqu'il l'eût
aimée auffi , parce qu'il la voyoit vieillie
& enlaidie. Ses plaifirs devinrent moins
vifs ; fa vie lui parut ennuyeufe ; le préfent
le défefpéroit fur l'avenir ; le dégoût
empoifonnoit fes jouiffances ; il avoit
épuisé les voluptés ; il devint chagrin ,
fombre , grondeur ; fon caractere changea
; tout ce qui l'entouroit éprouva les
effets de fa mauvaife humeur ; il fut le
tyran de fes femmes & de fes efclaves ;
il ne trouva plus de plaifir qu'à les tourmenter
; la prudente Cadige lui fit d'inutiles
repréſentations fur fa nouvelle conduite
; fon maître ne connoiffoit plus que
les paffions malfaifantes ; il répondit à fes
avis par un poignard qu'il lui plongea
dans le flanc ; fatisfait de l'avoir vu tomber
, il la quitta pour fe livrer à la débauche
; il s'enivra & s'endormit pour la troifiéme
fois .
A fon reveil Nourshivan trouva un
homme qui lui étoit étranger ; affis à la
38 MERCURE DE FRANCE.
-
tête de fon lit & pleurant. Qui es tu , lui
demanda til ? Je fuis le frere de
Cadige dont ta fureur a caufè la mort.
En mourant , elle te pardonna , me fit
venir auprès d'elle , m'inftruifit du fecret
de ton immortalité , & me fit jurer
de te fervir fidelement à fa place . Il informa
enfuite Nourshivan de la mort de
Schemzeddin , dont le fils venoit de monter
fur le trône . Son fils , reprit le Perfan ,
il n'en avoit point . Ce prince , repliqua
Cozro , c'étoit le nom du frere de Cadige
, ce prince eft né au commencement
de votre fommeil , qui a duré vingt ans.
Pendant
ce temps toures vos femmes ,tous
vos esclaves , las de votre tyrannie , fe font
fauvés de cette maison .
Nourshivan refléchiffoit fur fa deftinée ;
je paye bien cher l'immortalité , s'écrioitil;
depuis ce don funefte , je n'ai eu que
de foibles jouiffances ; les reftrictions que
le ciel a mifes à ce préfent font bien cruelles
; j'ai vécu un grand nombre d'années,
& j'ai joui de quelques mois . Le bonheur
ne peut pas être éternel . Il le feroit , reprit
Cozro , fi vous fçaviez ufer de la vie.
J'ai appris que ce fommeil devoit être la
punition de vos crimes ; effayez une autre
conduite ; prariquez la vertu , foulagez les
JANVIER . 1769. 39
miférables , occupez - vous de la félicité
des autres , & vous la goûterez vous- même.
Nourshivan l'écoutoit ; fon coeur
commença à s'ouvrir à fes leçons fages ;
il gémit du paffé , & fongea à le réparer .
Cozro , dit - il , guidez - moi dans cette
nouvelle carriere; parcourez la ville d'Ormuz
, cherchez les familles malheureufes
, verfez mes bienfaits fur toutes ; vifitez
l'innocence infortunée , portez - lui
des fecours ; fourniffez à fes befoins , défendez-
la des dangers du vice & de la
pauvreté. Ces libéralités , ces foins , répondit
Cozro , ne peuvent avoir lieu que
dans vingt jours ; le nouveau fultan vient
d'ordonner que pendant ce temps perfonne
ne paroiffe dans les rues , à l'exception
des médecins qui doivent visiter leurs
malades , & des efclaves chargés des provifions
. Cet intervale doit être confacré
à pleurer & à prier pour fon pere . Nourshivan
penfa que pendant ces vingt jours.
plufieurs infortunés pourroient périr de
befoin ; il voulut que Cozro fortit dans
fes habits d'esclave , & qu'il alla les fecourir
en fecret. Ses ordres furent exécutés
; il goûta pour la premiere fois de vé
ritables plaifirs quand fon commiffion .
naire vint lui rendre compte de fes recherches
; fon orgueil s'évanouit devant
40 MERCURE DE FRANCE.
la charité & la bienfaifance ; il reconnut
fes égaremens , s'humilia devant l'Etre
Suprême , & le remercia de l'avoir mis
en état de protéger les malheureux ; il
regretta de n'avoir pas fenti plutôt que
les richeffes & l'immortalité ne lui avoient
été accordées que pour en faire un bon
ufage . Il paffa dix - huit jours dans cette
fituation ; il n'en falloit plus que deux
pour l'expiration du terme fixé par le fultan
; il fe flattoit d'en profiter , pour par
tager le choix de Cozro . Il attendoit le
retour de cet homme avec impatience ; il
vit venir à fa place un officier du cady ,
qui lui apprit qu'on avoit trouvé fon efclave
, tranfgreffant les ordres du fultan ,
qu'on l'avoit conduit en prifon , & qu'il
falloit qu'il s'y rendit aufli lui- même ; il
obéit , & il trouva fon bien - aimé Cozro
dans un cachot.
Nourshivan apprit du géolier qu'il obtiendroit
facilement fa liberté & celle de
fon efclave , en faifant un préfent au cady
; il auroit tout donné pour délivrer
Cozro; mais ce brave eſclave ne le voulut
point. Ne mettons point l'argent à la
place des devoirs , s'écria -t - il. La loi
exifte , je me foumets à fa rigueur ; j'attendrai
l'arrêt du fultan ; le lendemain il
fut condamné à la mort ; il vint prendre
JANVIER. 1769 . 41
feul.
congé de fon maître , qui fut étonné du
mépris qu'il faifoit de la vie . O Cozro ,
s'écria- t-il , que tu es grand , que ta fermeté
m'humilie ! Plus foible que toi , j'ai
regardé la mort comme le fouverain mal,
j'ai fouhaité l'immortalité ; elle ne me
rend point heureux ; c'eft demain qu'on
te mene au fupplice , ajouta- t- il , tu ne
mourras point , ou tu ne mourras pas
Il l'embraffa en achevant ces mots , fe retira
dans fon cachot , fe mit en prieres ,
& fupplia Mahomet de reprendre le bienfait
qu'il en avoit reçu ; fes voeux étoient
ardens ; ils furent exaucés ; fon génie lui
apparut encore au milieu de la nuit ; il
venoit s'aflurer de la fincérité de fes réfolutions
; il lui recommanda de paffer le
refte de la nuit en prieres.
Dès qu'il fut jour , Nourshivan demanda
la faveur d'être admis aux pieds du
Sultan . Seigneur , s'écria - t - il , auffi - tốt
qu'on l'eut introduit , pardonne à l'innocent
Cozro , & punis le coupable Nourshivan
; l'esclave a obéi à fon maître , c'eſt
celui ci qui l'a forcé de contrevenir à ta
loi , c'eſt lui ſeul que tu dois facrifier à ta
vengeance. Le fultan , attendri par ce difcours
, accorda à Nourshivan la grace qu'il
lui demandoit ; le Perfan ne fut point
ému , il fe difpofa à la mort ; le Sultan
42 MERCURE DE FRANCE.
frappa des mains : auffi tôt une porte
s'ouvrit. Nourshivan attendoit l'efclave
qui devoit trancher fes jours ; il vit entrer
fon génie ; il refta immobile & muet
d'étonnement ; il ne revint à lui - même
qu'en entendant les éclats de rire de l'aſfemblée
; il leva les il leva les yeux , & apperçut
dans fon génie fa chere Mandane ; Hafem
, dans le premier vifir , & dans le
fultan fon fidéle Cozro .
Tout ce qui lui étoit arrivé étoit une
invention de Schemzeddin qui avoit
voulu l'éclairer & le ramener à la vertu ;
tout avoit réuffi à fouhait ; le monarque
avoit été bien fecondé ; le prétendu immortel
avoit cru réellement fes fommeils
auffi longs qu'on le lui avoit voulu faire
croire ; il avoit perdu fes vices & gardé
fes vertus .
L'ufage que tu fais enfin des richeſſes,
lui dit le fultan , prouve combien tu les
mérites ; la fermeté avec laquelle tu allois
au - devant de la moit , montre que
tu es digne de vivre . Dans l'efpace de fix
mois , car ton malheureux état n'a pas
duré davantage , tu as acquis l'expérience
de plufieurs années. Telles auroient été
les viciffitudes de ta vie , fi tu avois poffédé
réellement ce que tu croyois pofféder.
Ce rêve d'immortalité te fervira de
JANVIER . 1769. 43
leçon pour l'avenir ; tu ne penferas plus
que les richelles affurent le bonheur , que
les plaifirs fatisfont le coeur humain , &
l'immortalité nous laifferoit jouir icibas
d'une félicité fans mêlange ; accepte
Mandane pour ton époufe , & reçois la
confiance & l'amitié de Schemzeddin .
que
Nourshivan fe jetta aux pieds de fon
maître ; il le remercia de fes bontés , jura
de les mériter & tint parole ; il fut élevé
fur le champ à la premiere dignité ; fa
fagelfe , fa - vertu , fes lumieres firent le
bonheur & la gloire de la Perfe , & fon
nom eft encore célébre dans l'Orient.
A une Dame enceinte,
AIR : Du haut en bas.
C'EST EST un amour ,
Dont vous embellirez la terre ;
C'est un amour
A qui vous donnerez le jour.
En voulez-vous la preuve claire ,
L'enfant dont Vénus eft la mere ,
C'est un amour.
44 MERCURE DE FRANCE.
ODE à Cloris , imitée de l'Ode d'Horace
à Ligurinus.
Qu'a ton gré tes dédains réglent mes deftinées ,
Ingrate , orgueilleufe Cloris !
Le temps va me venger de tes cruels mépris :
La beauté dure un jour , tes regrets des années.
*
Ils tombent ces cheveux , enviés de Cypris ,
Qui voltigeoient autour d'une épaule d'yvoire :
Déjà de ce beau front les jafmins font étris :
Cette bouche , ces yeux , la retraite des ris ,
Se ferment fans langueur & fe r'ouvrent fans
gloire.
Ces traits , par l'Amour embellis ,
Le temps , fans pitié , les efface .
Tu te cherches toi- même ; & la fidéle glace
Préfente à tes regards furpris
Un Squelette au lieu d'une Grace.
Plus de beauté , plus de plaifirs :
O nature ! dis-tu , trop aveugle déefle !
Pourquoi m'as-tu donné des defirs fans jeunefle ,
De la jeunefle fans defirs ?
Par M. Deflains.
JANVIER. 1769 . 45
.
VERS pour mettre fous le portrait de
M. de Mondonville.
ELE'VE ingénieux de la ſimple nature ,
Son flambeau le guida dans l'art charmant des
fons ;
Et le dieu du goût même , empruntant fa figure
Par la voix , de nos jours , vint dicter fes leçons.
Par le chevalier ***** , gentilhomme
Ecoffois , à Dunkeld , prov. de Perth.
IMPROMPTU de M. de Voltaire
à M. B ** de Cirey.
DEE ton Bernard
J'aime l'efprit ,
J'aime l'écrit
Que de fa part
Tu viens de mettre
Avec ta lettre.
C'est un tableau
Fait par Vateau ;
C'est la peinture
De la nature.
Sachez auf
46 MERCURE
DE FRANCE
,
Que la déefle *
Enchanterefle
De ce lieu-ci ,
Voyant l'espéce
De vers fi courts
Que les amours
Eux -mêmes ont faits ,
A dit qu'auprès
De ces vers nains ,
Vifs & badins ,
Tous les plus longs
Faits par Voltaire.
Ne pourroient guere
Etre auffi bons.
HY MNE à l'Harmonie.
FILLE du ciel , ô charmante Harmonie
Venez brillez dans nos concerts.
La nature imitée eft par vous embellie.
Fille du ciel , Reine de l'Italie
Vous commandez à l'Univers .
Brillez , divine Harmonie ,
C'est vous qui nous captivez .
Par vos chants vous vous élevez
Dans le fein du Dieu du tonnerre.
*Madame la marquife du Ch......
JANVIER. 1769. 47
Vos trompettes & vos tambours
Sont la voix du dieu de la
guerre .
Vous foupirez dans les bras des amours.
Le fommeil careffé des mains de la nature
S'éveille à votre voix.
Le badinage avec tendreffe
Refpire dans vos chants , folâtre fous vos doigts.
Quand le dieu terrible des armes ,
Dans le fein de Vénus exhale ſes foupirs ,
Vos fons harmonieux , vos fons remplis de charmes
Redoublent leurs defirs.
Pouvoir fuprême ,
L'Amour lui- même
Te doit des plaifirs,
Fille du ciel , ô charmante Harmonic , &c. *
Sur Rabelais.
Ceux qui ont confervé quelque goût
pour les folies de Rabelais , & quelque
attachement pour fa mémoire , appren-
F
* Ces vers font attribués à un grand poëte ,
homme célèbre & fupérieur dans plus d'un genre.
Il me femble , dit -il , qu'il y a là un RINBOMBO
de paroles , & une variétéfur laquelle tous les caracteres
de la mufique peuvent s'exercer.
48 MERCURE DE FRANCE.
dront avec plaifir que M. Groley de l'académie
royale des infcriptions & belleslettres
, vient de faire préfent à la faculté
de Montpellier d'un livre qui a appartenu
au joyeux curé de Meudon.
J'ai eu ce livre fous les yeux , à fon paffage
ici pour Montpellier : ce font les
Opufcules latines du cardinal Bembo ,
édition in- 8°. de Sébastien Griphe , de
l'année 1532 : époque fous laquelle Rabelais
, réfidant à Lyon , y faifoit imprimer
par le même Griphe , quelques traités
de médecine . On y lit au frontispice ,
ces deux lignes paralleles , d'une groffe
écriture , très nette , très- ferme , & qui
porte tous les caracteres d'original :
Francifci Rabelefi medici ,
Καί τῶν ἀντε φίλων.
Les marges du livre offrent quelques
notes de la même main.
Il a encore fa premiere reliûre , chargée
, fuivant l'ufage du XVIe fiécle , de
Heurons fans dorure : il fera pendant avec
la robe du même Rabelais , que conferve
la faculté de Montpellier en mémoire des
fervices que lui a rendus ce joyeux confrere
, & de l'honneur que lui ont fait fes
productions.
VERS .
p.49
Vaudeville
a peine
un
amant
, dit Cli..
+
me.ne
four под leix ect il
en.ga.
+
de : il se dé..goûte et rompt sa
chaine ; On n'aime plus ; tout
+ •
est chan...ge .
de l'Imprimerie de Recoquallice rue du Foin St Jacques
JANVIER. 1769. 49
VERS fur la fête de Chantilly.
QUAND L'aquilon glace notre hemiſphère ,
Peut-on donner aux champs
Les fêtes du printems ?
Oui ,
Condé peut le faire :
De fes jardins , fi le froid des hivers
Ecarte la riante Flore ;
Un dieu plus puiffant les décore ;
Mars y planta des lauriers toujours verts .
Pour les héros , fous leur ombrage ,
En tout temps volent les zéphirs ;
Et ce n'eft que fous ce feuillage ,
Que Chriſtian cherche les plaifirs.
Par M. de la Boëffiére ;
maître d'armes .
VAUDEVILLE : Tout eft changé.
A peine un amant , dit Climéne ,
Sous nos loix eft- il engagé ;
Il le dégoûte & rompt ſa chaîne.
On n'aime plus ; tout cft changé.
Le foir Ciladife eft charmante ;
On la prend pour la jeune Hébé :
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
Beauté , jeunefle , tout enchante ;
Mais le matin tout eſt changé.
Cléon defiroit une place ,
" A la cour il s'eft préfenté.
Il parle , on promet avec grace 5
Il part , déjà tout eft changé.
Jadis une fille au village
Rougifloit d'un mot échappé ;
On ignoroit , on étoit fage ;
On parle , on fçait ; tout eft changé.
Pour la fortune ou le mérite ,
S'il faut que l'on foit décidé ,
Voit-on la fortune éconduite?
On l'a vu ; mais tout eft changé.
F
De Melpomene moins chérie
Qu'attend-on terreur ou pitié ?
Déjà l'on pleure avec Thalie ;
Encore un jour... tout eſt changê, ·
Un ami n'eft pas choſe rare ,
Mondor en étoit entouré ;
Il tombe , chacun fe fépare.
Changez de fort , tout eſt changé.
Les paroles & la mufique font de M. Prevót
d'Exime.
JANVIER . 1769 .
1
L'EXPLICA
' EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Décembre eft l'ombre , la
lumiere & le corps ; celle de la feconde
eft la puce ; celle de la troifiéme eft le
pomier; celle de la quatriéme eft la beface.
Le mot du premier logogryphe eft ail ,
dans lequel on trouve , ia , qui veut dire
oui en allemand & en bas -breton ; le vin
d'aï , la , ali , ia ( fille d'Atlas ) & lia ; le
mot du fecond eft taupe , dans lequel on
trouve peau , Pau , pate , pet , Eu , Apt ,
Etau , Petau ; celui du troifiéme eft rien,
où fe trouvent ré , in,
ÉNIGM E.
Iz fçais qu'à bien des gens on peut à moins déplaire.
Fort fombre aflez fouvent , très froid pour l'ordi
nairejea Lazio ,
On s'accorde à me dire un des plus ennuyeux ;
Ce qui fait que , craignant de me rendre odieux ,
Avant de me montrer , je mets tout en uſage.
Je fais agir le fou , je fais penfer le fage.
Celui -ci s'évertue à méditer des voeux ' ;
Celui-là dreffe au luxe un temple fomptueux.
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Ama venue ainfi les efprits je difpofe.
-
Prédite en mille endroits , on fent que c'eft la
chofe
Qu'ilm'importe le plus de pe pas différet :
J'arrive , cher lecteur , trop tôt , fans me hâter.
Chacun , à mon aſpect , roule & fe met en marche.
Ainfiqu'on voit un flot agité fous une arche ,
Tel on remarque alors le monde aller , venir ,
Se chercher , s'éviter , fe trouver & s'enfuir.
Que pour deux jeunes coeurs je peux avoir de
charmes !
De leur timidité fortifiant fes armes ,
La vertu trop long- temps affervit leur pudeur ;
J'autorife un baifer : c'eſt leur premier bonheur.
Bien différens , hélas ! de ces ames glacées.
Qui , recélant la haine , en font envenimées ,
Et qui , s'entrevoyant à mon occafion ,
Proteftent de s'aimer & trament trahison .
Couple heureux que l'hymen par les roles enchaine
,
Et de qui l'amitié n'eft point ftérile & vaine ;
Puiffiez-vous , en fanté , de douze en douze mois ,
Arb... & Tait ... , me voir au moins cent fois.
AUTRE.
QUOIQUE fans
yeux ,
fans bouche & fans
vifage ,
JANVIER . 1769. 53
On voit en nous certaines foeurs ,
Sçavantes en plus d'un langage.
Sans en dire le nombre , apprenez notre uſage.
Nous animons la joie , & calmons les douleurs ,
Et ce qui pourra vous ſurprendre ,
On peut dans de profanes lieux ,
Comme dans les plus Saints , nous voir & nous
entendre :
Sans aucun mouvement , par un art merveilleux ,
Nous ne ceflons de monter & defcendre ;
Différentes de traits , de forme , de couleurs
Nous avons même pere, & fommes du même âge;
Pere qui , par état , des noeuds du mariage
N'a pu connoître les douceurs ;
A moins d'en être inftruit , qui pourroit dans le
monde
Nous fuppofer de même fang ?
L'une vouée au noir , l'autre vouée au blanc ,
Celle - ci longue & mince , une autre courte &
ronde ;
Celle-là ; ( car , il faut en faire ici l'aveu )
Valant beaucoup , l'autre très- peu ;
En rien nous ne fémblons être de même race ;
Il eft pourtant certaine face
Qui te prouve , lecteur , notre fraternité :
Veux-tu nous voir triompher avec grace ,
Et dans un heureux jour mettre notre beauté ,
Il ne faut que fçavoir avec dextérité
Toutes nous bien ranger , chacune à notre place ,
C iij
5.4 MERCURE
DE FRANCE
.
C'eft là tout le fecret :... mais cet art fi vanté
Qui , des Grecs fervit la puiflance ,
Par-tout pays , & même en France ,
Eft d'une extrême rareté .
A
A Sully.
Par M. ✶✶✶✶
AUTRE.
CONNOISSEZ-vous quatorze freres ,
Dont le meilleur fort fouvent ne vaut guères ;
Le dernier eft le plus chéri ;
De notre pere il eft le favori.
JE
AUTRE.
E fuis de tous les temps , je fuis de tous les lieux;
Fexerce mon pouvoir fur tout ce qui relpire .
Funefte quelquefois aux jeunes comme aux vieux ,
Je pourrois promptement dépeupler un empire.
Le plus fouvent pourtant je ne fuis point fâcheux
Deux nobles régions forment ma réfidence :
Au plus haut lieu placé , je fuis peu dangereux ;
Mais fi par cas fortuit , ou bien par imprudence ,
Je tombe un peu plus bas , on craint l'événement..
Tu crois m'avoir trouvé ; cela pourroit bien être .
Cependant il faudroit réfléchir un moment :
Plus ailement après tu pourras me connoître.
JANVIER . 1769. 55
Je voudrois même avant t'apprendre qu'aux vicillards
Je fais beaucoup de mal , que ma fureur augmente
Dans le temps des frimats , des vents & des brouil
lards.
Jadis fous autre nom j'ai donné l'épouvante ;
Apréfent même encor je me fais redouter ,
Et non pas fans raiſon ; ardent à la pourſuite ,
Si j'en veux à quelqu'un , il ne peut m'éviter.
Je fçais toujours trouver , quelqu'endroit qu'on
habite.
Mais j'ai trop dit , lecteur ; ceffe donc de chercher :
Je fuis aflez connu ; mon nom n'eft plus myftere.
En vain , pour t'exercer , je voudrois me cacher ;
Sans me voir on m'entend , car je ne peux me taire,
LOGO GRYPH E.
Je fuis l'aimant d'un paraſite. E
Rien comme moi n'attire de viſite ;
Je fais communément la gloire d'un Créfus
J'aide aux triomphes de Comus ;
C'est moi qui fuis la bouffole & le centre
De l'épicurien , du troupeau dont le ventre
Eft l'unique divinité ;
Je porte dans mon fein toute fa volupté :
Mon nom le forme de dix lettres ,
Et préfente un foule d'êtres :
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
Je fuis d'abord une fleur du printems:
L'emblême du plus jeune tems ;
Cette pierre , poudre , ou bien ſable ,
Dont pourfi peu de tems , on eſt inſatiable ;
Une antique monnoie : un carton prefque nu
De maint efcroc le revenu ;
Ce qui marque l'âge d'un fauve ;
Cet empereur lafcif & chauve ;
Une lifiere , un bord ; un calus de la peau ;
Un cuivre en demi - cercle ; un très - grand amas
d'eau ;
La premiere arme ; une fubftance acide ;
Un royaume ; une ville ; un corps dur & folide ;
Un fupplice ; une cave ; une coëffe ; un bonnet ;
Le dieu d'un météore ; un refte de bidet ;
Le carreau de deux jeux ; la ligne d'un troifiéme ;
Une maiſon , un lieu d'argumens & de thême ;
Un jeu d'enfant ; la bale d'un mouſquet ;
Ce bâton recourbé , compagnon du rochet ;
Deux notes ; un poiffon ; une terre ; une ordure ;
Une lignée ; un arbre ; un fruit ; une voiture ;
Le plus vafte lieu d'un logis ;
Un peuple inceflamment foumis ;
La fuite d'un affaut ; le pivot de la tête ;
Un meuble de blafon ; l'ancien fer d'un athlete ;
Une pierre ; une pièce habile aux grands exploits ,
Mais dont le jeu le borne aux angles droits ;
Une enceinte de murs ; ce qui blanchit la cire ,
Même la toile au mois de Mai ;
JANVIER . 1769. 57
Cet oifeau que féduit , qu'attire
L'arbusté , dont le bois fait le meilleur ballai.
Par M. de Bouffanelle , meftre de camp de
caval. capit. au Commiſſaire-général.
ONM
AUTRE
N m'affuble , lecteur , de diverfes livrées ,
Tantôt jaunes , tantôt bleuâtres ou marbrées ;
Mais le bon goût n'eſt pas dupe de mon habit ,
Mon mérite eft interne ; à lui tient mon debit .
Amufante , on m'accueille , ennnuyeuſe , on me
fronde.
En deux égales parts veux- tu me partager ?
Ma premiere moitié verfe à boire à la ronde ,
Et la feconde fait un excellent manger.
Par M. L.... de Limoges.
AUTRE.
Je fais du genre féminin ; E
Quoique j'aime la joie & même le grand monde ,
Queje fais accourir d'une lieue à la ronde ,
Je m'embarafle peu du peuple citadin.
Comme j'ai la figure aflez logogriphique ,
Pour que l'on me devine , il faut que je m'exe
plique.
C v
ر د
MERCURE DE FRANCE.
Entiere , j'ai neuf pieds : fi vous les féparez ,
Par les cinq premiers vous aurez
Ce qu'on voit dans la bête & non pas dans les
hommes. :
Sans mes quatre autres pieds , avec fidélité ,
On ne pourroit tranſmettre à la poſtériré
Les faits du temps paflé , ni du fiécle où nous
fommes.
Ma tête vous donneren françois
Un inftrument qui fert dans les forêts :
En latin elle fignifie
De votre individu la plus noble partie ;
En me décompofant vous trouverez un mot
Que le prêtre fouvent dit au peuple dévot :
Un des
quatre élémens ; un poiffon de carême ;
Un infecte rampant ; un objet que F'on aime ;
Un mal qu'ont les chevaux ; un frein qui les retients
Une fleur qui fent bon ; l'endroit où l'on parvient..
Un métal précieux ; un animal fauvage ;
Une ville de France ; une plante ; un paſlage ;
Une grande cité ; ce qui ne vaur pas deux ;
C'eft aflez babiller , devine , fi tu peux.
D.P. au château de Bardyprès:
Plaviers en Beauce.
U
AUTRE.
RBS ingens rectâ vice fum , versâque Cupido.
Par M. Raynaud..
JANVIER. 1769. 59
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Projet d'Education tardive , fuivi d'une
introduction à l'hiftoire de France ,
avec un traité de métaphyfique & un
poëme fur l'existence de Dieu ; par M.
L. C. A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , rue St Jacques,
& Valade , rue des Arcis , maiſon du
commiffaire.
Le comte & la comteffe de Vouzi alloient
jouir d'eux - mêmes dans une de
leurs terres en Champagne. A quelques
lieues de Paris , ils rencontrent un écolier
fort fatigué ; c'eft un jeune homme
qui fortoit de réthorique & alloit paffer
le temps des vacances chez fon pere : le
comte & la comteffe le font monter dans
leur voiture , lui donnent à dîner ; en fe
mettant à table , Ephegme , c'eſt le nom
de l'écolier , entonne le benedicite ; après
dîner il defcend dans la cour de l'auberge
, on s'y bat ; le comte accourt au
bruit , & voit l'écolier roffé vigoureufement
par deux ruftiques qui lâchent prife
à fon arrivée. Ephegme lui apprend qu'il
a vu fon cocher attaqué par deux payfans
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
ivres , qu'indigné de voir deux hommes
contre un , il a pris le parti du foible. Le
comte ne voit dans cette vivacité que le
germe d'un heureux naturel . L'écolier fe
trouve le fils du bailli de fa terre ; il fe
propofe de finir fon éducation , ce fera
un compagnon qu'il donnera à fon neveu
; ce projet eft fuivi. Le chev . d'Eſparre
regarde Ephegme comme fon complaifant
; il eft très - haur , très- fier ; le
jeune homme fent fon infériorité & céde ;
un jour en jouant aux raquetes la patience
lui échappe , le chevalier à chaque inf
tant laiffe tomber le volant , l'oblige à le
ramaffer , & finit par lui donner un coup
de raquetre , parce qu'il ne le trouve pas
affez prompt à le fervir ; Ephegme lui
faute au collet , & le maltraite beaucoup
parce qu'il eft le plus fort . Le chevalier
va fe plaindre au comte qui , inftruit de l'a
querelle , & voyant que fon neveu avoit
été l'agreffeur , lui fait une bonne leçon ;
il va enfuite chercher Ephegme qui trembloit
, le confole en voyant fes remords,
& l'engage à fe raccommoder avec le che
valier. Depuis ce temps les deux jeunes
gens font amis. Le chevalier avoit été
élevé dans l'horreur du menfonge ; Ephegme
ne devoit fa fincérité qu'à fon propre
coeur un jour qu'ils chaffent enfomJANVIER
. 1769. 61
ble , ils voient un malheureux pourſuivi
par des archers qui vouloient le conduire
en prifon. Il fe cache parmi des décombres
. Ephegine court aux archers , & leur
dit que le payfan a pris une autre route ,
ils la fuivent ; mais revenant bientôt fur
leurs pas , trouvent le chevalier , lui demandent
des nouvelles du payfan ; d'Efparte
, qui ne fçait pas mentir , le leur
indique . Ephegme eft indigné ; les deux
jeunes gens fe difputent ; le comte arrive;
il voit que l'idée de la vertu conçue différemment
a dirigé deux actions fi contraires
dans leurs effets ; nouvelle leçon
de fa part , égale docilité du côté des éle
ves ; quelque temps après ils vont chaffer
fur les terres d'un gentilhomme voifin
, très- jaloux de fes droits ; l'un tue un
chevreuil , l'autre un faifan ; ils jurent
de ne fe point trahir ; le gentilhomme
vient fe plaindre ; on interroge les jeunes
gens : les menaces les plus terribles , l'appareil
du châtiment , rien ne les émeus.
Le comte quitte fa fevérité , les embraffe
& dit à fon voifin : « Monfieur , quelle
» fatisfaction exigez - vous ? Je fuis prêt à
» vous la faire moi-même ; trop dédommagé
, trop heureux d'élever deux fujess
capables de porter au plus haut point la
» foi & la fermeté. O mes enfans ! fen-
"
62 MERCURE DE FRANCE.
"
"
-
» tez maintenant , combien c'eft profaner
la vertu que de la faire fervir à couvrir
» le crime. Alors les deux jeunes gens ,
comme s'ils fe fuffent donné le mot ,
» tomberent à fes genoux , & firent en
pleurant le plein aveu de leur faute que
» n'avoit pu leur arracher la rigueur ; les
fpectateurs , la comteffe fur tout , &
» même le gentilhomme offenfé , tous
applaudirent à ce qu'il y avoit de noble
» dans le procédé des éleves , & au fyl-
» tême d'éducation du comte. » Les jeunes
gens étudient l'hiftoire ; le chevalier
lit avec transport celle des capitaines célèbres
; Ephegine , tout ce qui a rapport
à la politique ; le premier recherchoit les
militaires ; s'il en venoir au château , il
s'en empatoit ; l'autre faifoit trois lieues.
pour aller chercher un ancien fecrétaire
d'ambaffade qui s'étoit retiré dans le voifinage
; le comte achette une lieutenance
à fon neveu , & place Ephegme dans le
bureau des affaires étrangeres.
Tel eft ce projet d'éducation , L'intro
duction à l'hiftoire de France eft , dit on ,
un effai du comte , ainfi que le traité de
métaphyfique. Dans l'un & dans l'autre.
on voit des idées générales qui ne font
point affez approfondies . Nous ignorons
file poëme fur l'existence de Dieu eft
JANVIER. 1769. 63
*
auffi l'ouvrage du comte. Le début fera
juger de la verfification .
Je chante d'un feul Dieu l'éternelle exiſtence.
Mortels , ouvrez les yeux , cédez à l'évidence.
O toi , de tous les dons , premier difpenfateur ,
Toi , qui créas mon ame , & qui mets dans mon
coeur
Ces faints élancemens du zèle qui me preſſe ,
Pénétre-mot , grand Dieu , du feu de ta fageffe !
Rends mes lévres , mon coeur , mon génie épuré !
Quel poëte eut plus droit de fe croire infpiré !
Tout nous revéle un Dieu , le ciel , l'onde &la
terre.
Qui put créer , regler ces globes de lumiere ,
Ces élémens ? Ce monde a - t - il toujours été ?
Vient-il du pur halard ? étrange abfurdité !
L'Efprit de la Légiflation , traduit de l'allemand.
A Londres ; & fe trouve à
Paris , chez Vente , libraire , au bas de
la montagne Ste- Genev . in 12 , 1768 .
L'auteur dans un difcours préliminaire
vante le caractere des Allemands , leur
ancienne fimplicité , leur franchife , la
forme générale de leur gouvernement ,
l'avantage qu'ils ont de parler une langue
commune dont il releve les graces & la
douceur ; il n'eft pas défendu à un Alle64
MERCURE
DE FRANCE.
mand de lui trouver ces qualités . La moitié
de fon ouvrage au moins eft confacrée
à l'examen de l'état naturel des hommes
vivans en fociété , ou féparés les uns des
autres. C'eft d'après la forme naturelle
des états , & d'après les relations qu'ils
ont entr'eux qu'on peut fe former une
idée exacte de l'efprit de la . légiflation .
Le véritable efprit des loix , en général ,
n'eft que la nature elle-même , qui nous
découvre fes intentions par l'ordre &
l'harmonie qui regnent entre toutes les
parties qui compofent le globe que nous
habitons , & par ce que nous dictent intérieurement
les lumieres de la raifon ;
ainfi pour juger fi une loi pofe fur des
principes vrais ou faux , on examine le
fens du législateur , & enfuite fi elle eft
en tout conforme à la nature de la chofé .
Dès qu'il existe une fociété d'hommes ,
» dès-lors il exifte auffi des rapports entre
les hommes vivans encore dans l'é-
» tat des fauvages & cette fociété ; entre
les différens membres qui compofent
cette fociété ; entre cette fociété & les
autres fociétés ; & entre chaque fociété
» & chaque particulier vivant en ſociété
ou hors de fociété. Dès lors les intentions
de la nature font déterminées .
» Dès-lors il eft une regle naturelle à laJANVI
E R. 1769. 65
"
"
quelle nous devons conformer nos ac-
» tions. Dès - lors enfin il exifte de vraies
» loix naturelles . S'il furvient un précepte
» divin , dont nous foïons inftruits par la
» voie de la révélation , ou un comman
» dement humain qui nous foit fignifié
» par la voie ordinaire de la promulga-
» tion , qui nous ordonne de conformer
» nos actions à ces loix naturelles ; elles
» deviennent alors de vraies loix pofiti-
» ves. Les vraies loix pofitives ont donc
deux parties ; fçavoir , la loi naturelle &
» le commandement divin ou humain . »
L'auteur fuit ces divifions , & entre dans
les détails qu'elles exigent. 11 montre
beaucoup de connoiffance ; mais il femble
fe livrer quelquefois trop à fon imagination.
Les Vies des Femmes illuftres & célébres
de la France ,avec cette épigraphe : Soutenez
vos droits au bon fens , & montrez
aux hommes que la raifon n'eft pasfaite
pour euxfeuls. tirée d'une pièce de vers
anglois ; tome VI. A Paris , chez Grangé
, imprimeur libraire , au cabinet littéraire
, pont Notre - Dame ; la veuve
Duchefne & Delalain , rue St Jacques ,
in-12.
La premiere vie qu'on trouve dans ce
66 MERCURE DE FRANCE.
fixiéme volume eft celle d'Héloïfe , épon
fe d'Abelard ; on s'attache d'abord à la
juftifier du caractere que lui ont donné
les traducteurs de fes lettres qui la repréfentent
comme une religieufe mécontente
, libertine , qui ne confulte que fon
coeur pour faire taire la raifon , ils ont
trop donné à l'art du Romancier. Dom
Gervaife lui - même , ancien abbé de la
Trappe , eft tombé dans ce défaut comme
les autres lorfqu'il a traduit ces mêmes
lettres , qu'on ne met pas fans danger entre
les mains de la jeuneffe , & dont un
religieux n'eut peut - être pas dû donner
la verfion . Héloïfe fut tendre , elle oublia
fes devoirs , & les refpect enfuite ; on
n'eft point d'accord fur fa naiffance ; les
uns veulent qu'elle foit née légitimement
de l'ancienne maifon de Montmorenci ,
d'autres prétendent qu'elle étoit fille naturelle
de Fulbert qui n'a jamais paffé que
pour fon oncle . La tendreffe qu'il eut pour
elle a fait foupçonner qu'il en étoit le
pere ; c'eft ainfi que l'auteur prétend détraire
cette opinion. « L'accident qui ar-
» riva à Abelard eft une preuve qu'Hé-
» loïfe n'étoit point bâtarde ; car les hif-
» toriens qui en parlent , difent qu'il ne
lui arriva que parce que les parens
d'Héloïfe ne purent lui pardonner d'a-
39
JANVIE R. 1769. 67
»
>> .
voir féduit leur parente . S'intéreffe -t on
ainfi
pour une bâtarde ? De plus , Héloïfe
, lettre 3 , pafle de fa famille en
» ces termes : Totum genus meum fubli-
» maveras : Vous aviez fait l'honneur à
» ma famille d'entrer dans fon alliance.»
On connoît les foins que Fulberr fe
donna pour l'éducation de fa niéce ; il
choifit Abelard pour fon précepteur ; celui-
ci en devint amoureux ; pour ne pas
refter long-temps dans la contrainte , il
pria Fulbert de le recevoir chez lui en
qualité de penfionnaire ; le chanoine étoit
avare , le précepteur étoit amoureux ; il
n'épargna pas l'argent ; il fut reçu ; il donna
à fon écoliere des leçons un peu différentes
de celles qu'on attendoit de lui.
Toute la ville en fut inftruite avant Fulbert
; ennuyé des propos qu'il entendit
enfin tenir , il épia les amans & chafla
Abelard. Héloïfe le regretta ; elle fe trouvoit
dans un état qui ne lui permettoit pas
de demeurer davantage chez fon oncle ;
elle le quitta , & donna le jour à un fils
dont l'hiftoire ne parle plus . Abelard pro
pofa à Fulbert d'époufer celle qu'il avoit
féduite , à condition que fon mariage feroit
fecret ; Héloïfe fut plus difficile à
gagner. « Je connois mon oncle , écri68
MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
"
» voit elle à fon amant ; rien n'appaifera
» fon reflentiment ; puis, quelle gloire retirerai
-je d'être votre époufe , puifque
je vous ruinerai de réputation ! N'ai -je
» pas à craindre , fi je dérobe au monde
» une auffi grande lumiere que vous êtes !
Quel tort ne ferai – je point à l'églife !
Quels regrets ne cauferai - je pas aux
philofophes ! Quelle honte , quel dom-
» mage ne feroit- ce point , fi vous , que
» la nature a créé pour le bien public
» vous vous confacrez tout entier à une
» femme ! Songez à ces paroles de Saint
» Paul : Es -tu délivré d'une femme , n'en
» cherche point. Si les exhortations des
SS. Peres ne fuffifent pas pour vous dé
"
"
goûter du mariage , confidérez au moins
» ce qu'en ont dit les philofophes , un
» Théophrafte , un Cicéron , perfuadés
» qu'on ne peut partager fes foins entre
» la philofophie & une femme..... Mais
» au refte , penfez qu'il y auroit plus
» d'honneur pour vous , & plus de char-
» mes pour moi dans la qualité d'amant,
» de galant , que dans celle de mari. Je
» veux vous demeurer attachée , non par
» la néceffité du lien conjugal , mais par
» la feule union du coeur . Nos plaifirs feront
infiniment plus fenfibles , fi l'abJANVIER
. 1769. 69
"
» fence quelquefois nous fépare. Je ne
» cherche ni l'honneur du mariage , ni
» les avantages du douaire , ni mon plai-
» fir , mais votre feule fatisfaction . Si le
nom de femme me femble plus faint
» & d'un plus grand poids , je trouve plus
» doux celui de votre maîtreffe , de votre
» concubine , vel fcorti . L'amour eſt pré-
» férable au lien conjugal , & la liberté à
» la néceffité . » Héloïfe confentit enfin à
fe marier en fecret ; Fulbert qui n'entroit
pas dans les raifons d'Abelard , prenoit
plaifir à divulguer ce mariage ; il étoit
défolé du foin que prenoit fa niéce de le
démentir en toute occafion ; elle fe retira
même du confentemant de fon époux
dans le prieuré d'Argenteuil, où elle avoit
été élevée ; elle y prit l'habit de religieufe
fans prendre le voile. On pouvoit le faire
alors fans s'engager ; c'étoit une grace
qu'on envioit, & que tout le monde n'obtenoit
pas. Un des privileges des membres
du parlement de Paris étoit de fe
faire enterrer en habit de cordelier ; un
des généraux de l'ordre le leur avoit accordé
en récompenfe des fervices rendus
au monaftere de Paris. Cette réfolution
d'Héloïfe fut funefte à Abelard ; la fa--
mille , irritée de cette fille , l'en punit de
70 MERCURE DE FRANCE.
nocent III
و د
la maniere la plus cruelle ; Abelard , hon .
teux de fa dégradation , s'enfevelit dans
les ténébres d'un cloître . Héloïfe prit le
voile. Quelque temps après le couvent
d'Argenteuil fut diffipé ; l'amante d'Abe.
lard raffembla fes religieufes , en forma une
nombreuſe communauté en Champagne
auprès de Troye ; fes compagnes la choifirent
pour leur abbeffe , & le
pape Inapprouva
tour ce qui avoit été
fait. « La réputation d'Héloïfe pénétra
jufques dans la folitude de l'abbé Ber-
» nard. Il voulut l'aller vifiter pour fe
» convaincre par lui -même. Il eut avec
» elle plufieurs converfations ; dans une
» entr'autres , il lui demanda pourquoi
» on avoit fait dans fon monaftere des'
changemens dans l'oraifon dominicale.
» Héloïfe lui donna une raifon tirée des
originaux , & lui dit qu'il falloit fuivre
» la verfion greque de l'évangile que St
» Mathieu avoit écrit en hébreu . Tant de
fcience déconcerta St Bernard , & ne'
" pouvant recourir aux originaux , ignorant
leur idiôme , ce grand homme fe
» trouva fort embarraffe par une femme
» fur un fait de controverfe. »
92
A la fuite de la vie d'Héloife on trouve
celle d'Anne de Dreux , ducheffe de BreJANVIER
. 1769. 71
tagne , reine de France , qui fut mariée
deux fois par un divorce ; féparée de
Maximilien , elle époufa Charles , & ne
fut unie à Louis XII qu'après qu'il eut
renvoyé Jeanne. La vie de cette derniere
princeffe fuit immédiatement , ainfi
que
celles de Renée de France , ducheffe de
Ferrare ; d'Antoinette Bourignon , & de
Madeleine de Lamoignon . Ces vies font
intereffantes & précifes ; on defireroit
feulement que l'auteur eut foigné davan-
. tage fon ftyle.
*
Apologie de la Reine Anne , où l'on exanine
la conduite de fes miniftres pendant
la guerre , & celle des Alliés de
la Grande - Bretagne ; par M. Swift ,
doyen de St Patrice de Dublin , traduite
de l'anglois ; par M. L. B. C. D.
G. A Bruxelles ; & fe trouve à Paris ,
chez Lejay , libraire , quai de Gèvres ,
au grand Corneille.
L'objet de l'auteur de cet ouvrage eft
de juftifier la réfolution que prit la reine
Anne de mettre fin à la guerre qui défoloit
l'Europe ; on ne parle pas de l'anecdote
qui y contribua ; elle n'auroit pas
convenu dans une apologie . On commen
ce par examiner la nature de la
guerre en
72 MERCURE DE FRANCE
général ; on indique les différens motifs
qui peuvent déterminer à en entreprendre
une ; on s'arrête fur la maniere de la
fuivre. Celles que l'Angleterre à éprouvées
conduisent le docteur Swift à conclurre
qu'elle ne doit point s'engager
comme partie principale dans une guerre
fur le continent. Il applique les maximes
qu'il a expofées à la guerre où l'Angleterre
a joué un fi grand rôle au commencement
de ce fiécle : ceux qui la confeillerent
ne le firent qu'après avoir été affurés
qu'ils feroient chargés de la conduire .
Les mêmes motifs influerent fur toutes
les mesures prifes pour la foutenir ; l'intérêt
de la nation fut facrifié à l'intérêt
particulier d'un miniftre , d'un général ;
les Alliés n'oublierent pas les leurs ; la
Hollande far-tout en tira les plus grands
avantages ; quand les armées angloifes
avoient pris une ville dans la Flandre ; la
Hollande en prenoit poffeffion , & les
Anglois faifoient des feux de joie ; l'apologifte
appuye fur tous ces objets ; fon
ouvrage fut compofé en 1711 , & il ne
fat gueres imprimé qu'en 1748. L'à- propos
en faifoit le principal mérite ; une apologie
de la conduite de la reine Anne eft
aujourd'hui peu intéreffante ; on fent qu'il
n'y
JANVIER. 1769. 73
faut pas de grandes fumieres ; l'auteur a
le but de juftifier & non pas celui d'inftruire
; l'un nuit ordinairement à l'autre ;
dans les ouvrages de cette eſpèce , on ne
cite que les faits qui peuvent concourir à
l'objet qu'on fe propofe ; on écarte les autres
avec foin ; fi l'on en faifit quelquesuns
, on tâche de les préfenter fous le jour
convenable , & celui qui convient en ce
cas n'eft pas toujours le plus vrai . Au reſte
l'ouvrage eft du docteur Swift , & n'eſt
point indigne de lui ; tout ce qui eft forti
de la plume de ce célébre écrivain excite
la curiofité , & la fatisfait prefque toujours
.
Le Pied de Fanchette ou l'Orpheline Françoife
, hiftoire intéreffante & morale ,
avec cette épigraphe : Une jeune Chinoife
avançant un bout de pied couvert
& chauffé , fera plus de ravages à Pekin
que n'eût fait la plus belle fille du monde
, danfant toute nue au bas du Taygete
; J. J. ROUSSEAU. A la Haye ;
& fe trouve à Paris , chez Humblot , F.
braire , rue St Jacques ; & Quillau , inprimeur.
libraire , rue du Fouarre , trois
parties in-12.
Ce roman eft précédé d'une épître dédicatoire
& d'une préface en trois chapi-
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
tres , dans lefquels l'auteur rend compte
de la maniere dont le manufcrit lui eft
parvenu .
Fanchette eft la fille d'un marchand de
cette capitale ; à l'âge de douze ans elle
perd fa mere qui ne peut furvivre à la
ruine de fa maifon qu'elle a caufée ; trois
ans après fon pere meurt , en l'exhortant
à la fageffe , & en la confiant à fon ami
Apathéon . Fanchette eft charmante ; rien
ne peut égaler la petiteffe de fon pied ;
c'eft cet agrément qui lui procure la conquête
de fon tuteur ; c'est un homme fort
riche , fort libertin , qui cache fes déréglemens
fous le mafque de la devotion .
Fanchette , malgré fon innocence , craint
fon bienfaiteur ; elle lui foupçonne des
deffeins ; elle prie Néné , la gouvernante
de la maifon , de vouloir bien coucher
dans fa chambre . Le même foir Apathéon
fe propofe de violer le dépôt qui lui eſt
confié ; il fe gliffe dans l'appartement de
Fanchette ; il n'a point de lumiere ; il
rencontre un lit qu'il prend pour celui
qu'il cherche ; fes mains agiles s'égarent,
bien affligé de ne pas trouvet Fanchette ,
& s'éloigne défefpéré . La vieille Néné eft
indignée ; depuis vingt ans elle eft au fervice
du fatyre ; elle n'en avoit que quarante
lorfqu'elle entra chez lui , &jamais
JANVIER . 1769. 75
il n'avoit attenté à ſon honneur que cette
nuit ; elle eft la fille de la nourrice qui
donna le fein à la mere de Fanchette ; elle
a toujours eu la confiance du feu marchand
; par un codicile fecret , dont elle
doit faire ufage felon l'occafion , il l'a
rendue tutrice de fa fille , l'a faite dépofitaire
de fa petite fortune jufqu'à ce qu'elle
fe marie , ou qu'un frere qu'il a aux Indes
, & dont il n'a point de nouvelles ,
revienne en France & veuille bien fe
charger de l'orpheline . Néné fe preffe
d'ufer de fon autorité ; les projets d'Apathéon
ne lui permettent pas d'attendre ;
elle place Fanchette chez une marchande
de modes qui la fair paffer pour fa coufine.
Apathéon n'eft inftruit de rien ; il
pleure fa pupile fans foupçonner fa
vernante de la lui avoir ravie.
gou-
Le pied de Fanchette lui fait plufieurs
amans. Un jeune homme , nommé Luffauville
, propofe de l'époufer & fait impreffion
fur fon coeur ; un peintre, parent
de la marchande de modes , fe met fur les
rangs ; un garçon marchand , nommé Satinbourg;
un comte, un marquis , un financier
paroiffent auffi. Ce dernier enleve
Fanchette ; elle perd une de fes mules qui
lui gagne le coeur d'un bon Afiatique qui
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
la ramaffe. Luffauville , inftruit de l'enlevement
, court chez le financier qui eft
fon oncle , délivre fa maîtreffe , la ramene
chez elle ; le bienfait & la reconnoif--
fance les intéreffent davantage l'un à l'autre
; le peintre , jaloux de Luffauville
furieux de voir qu'il l'empêche d'être aimé
, projette de faire violence à Fanchette
, dans l'efpoir qu'elle ne refufera plus
de l'époufer. Fanchette eft délivrée par
Satinbourg & par un autre amant qui tue
le peintre. Le marquis l'enleve encore ;
une pantoufle qu'elle perd indique le lieu
où il faut la chercher ; pendant que Luffauville
& Néné y volent , elle trouve le
moyen de fuir. Satinbourg la rencontre
& la ramene chez elle . Les enlèvemens
ont éclatté. Apathéon , inftruit de fa retraite
, follicite un ordre & va la chercher.
Agathe , la fille de la marchande
de modes , ne veut point la quitter ; l'hypocrite
eft enchanté de pouvoir fe rendre
maître de deux aimables perfonnes au
lieu d'une ; il les conduit à la campagne ,
tente de lès Téduire , eft rebuté. Sarinbourg
délivre Fanchette ; le comte & Néné
arrachent Agathe de cette maifon . Luffauville
paffe pour mort; la gouvernante
croit ne pouvoir mieux faire que de maJANVIE
R. 1769 . 77
rier Satinbourg & fa pupille ; elle la mene
au couvent pour la fouftraire aux recherches
d'Apathéon . Fanchette y trouve une
religieufe appellée Rofe , foeur de Luffauville
qui n'eft point mort , qui revient
pour époufer Fanchette . Apathéon
meurt dans les remords ; il déclare qu'il·
a aimé la mere de l'héroïne ; qu'il l'a empoifonnée
pour fe venger de fa froideur,
& que pour fe rendre maître de la fille ,
il a fait périr auffi le pere ; il lui donne
tout fon bien. L'Afiatique , qu'une pantoufle
de Fanchette avoit rendu amoureux
eft reconnu pour être fon oncle ; il eſt
fort riche; fon fils avoit été amoureux de
foeur Rofe qu'on avoit forcée de fe faire
religieufe ; fes voeux font brifés ; elle
époufe fon amant ; fa foeur reçoit la main
du pere ; Luffauville eft uni à Fanchette ,
Agathe à Satinbourg ; la bonne gouvernante
Néné a part au bonheur des autres ;
l'auteur la délivre du chagrin de mourir
dans le célibat ; il lui donne auffi un
époux ; c'eft le gouverneur de Luffauville.
Hiftoire de Mifs Beville , traduite de l'anglois.
A Amfterdam , chez Arkitée &
Merkus ; à Paris , chez de Hanfy le
jeune , rue St Jacques , 2 parties in 12.
Diij
78
MERCURE
DE
FRANCE
.
-
Mifs Beville a été élevée par une tante
à la
campagne ; fon pere & fa mere la rappellent
auprès d'eux à Londres , d'où elle
écrit à Mifs Henriette Moleſworth fon
amie , tout ce qui lui arrive dans cette
grande ville . Elle s'apperçoit avec douleur
que fes parens fe ruinent par leur luxe
& par leur jeu ; elle en eft bientôt certaine
par un mariage qu'ils lui propofent.
Sir Jofeph Beauchamp , un vieux chevalier
, très riche- , eft devenu amoureux
d'elle ; il a avancé des fommes confidérables
à M. Beville ; l'unique moyen d'acquitter
ces dettes eft de la lui accorder
pour époufe ; la jeune Miſs au défeſpoir
confent à fe facrifier ; fa foumiflion enchante
fes parens , qui lui accordent du
emps pour le préparer à ce mariage. La
famille de Sir Jofeph murmure beaucoup
de la foibleffe du vieillard ; fa belle -four
qui comptoit fur fa fucceffion pour fes
enfans , éclatte en vain ; Mylord B....
qui
en devient amoureux à l'opéra , ne
doute pas qu'il n'obtienne la préférence
fur Sir Jofeph ; mais ce n'eft pas l'homme
qui doit toucher le coeur de Mifs ;
elle voit avec douleur les préparatifs d'un
mariage qui la défefpére ; tout-à - coup
elle eft enlevée , fa famille eft furieufe ;
JANVIE R. 1769 .
72
elle croit qu'elle a fui pour éviter le malheur
d'être à Sir Jofeph. Cependant Mifs
Beville eft conduite dans un château ; un
vieux concierge & fa femme la reçoivent;
ils gardent le filence fur toutes les queftions
qu'elle leur fait ; Mifs , prifonniere ,
ne fçait que penfer de cette conduite ;
elle est enfin délivrée . Sir Beauchamp ,
neveu de Sir Jofeph , vient dans ce château
; étonné d'y trouver une perſonne
auffi aimable que Mifs , il lui apprend
qu'il revient de fes voyages , qu'il efpéroit
trouver Mylord & Myladi Beauchamp
dans cette terre où ils paffent or-
'dinairement les étés ; ce difcours éclaire
Mifs Beville ; elle voit que Myladi Beauchamp
l'a fait enlever pour empêcher le
mariage de fon beau - frere ; la liberté lui
eft rendue ; mais elle n'a pu s'empêcher
d'aimer Sir Beauchamp qui , à fon tour ,
a conçu pour elle la paffion la plus vive.
Elle retourne à Londres ; les perfécutions
de Sir Joſeph fe renouvellent ; comme
fon pere a obtenu un emploi qui rétablit
fa fortune , elle ne fe voit plus obligée de
fe facrifier; elle réfifte; & pour ſe fouftraire
à la violence , elle fuit fa famille & fe
réfugie chez un honnête ministre de campagne,
pere de fa femme -de -chambre ; la
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Dame du lieu prend de l'amitié pour elle,
apprend fon hiftoire & lui offre un afyle ;
les terres du Lord B... ne font pas éloi .
gnées ; il n'a pas oublié Mifs Beville ; il
veut s'en faire aimer ; elle le rebure ; il
l'enleve ; Sir Beauchamp la délivre ; Sir
Jofeph tombe malade , il confent au bonheur
de fon neveu , revient de fa maladie
, & ne revoque pas fon confentement.
Tels font les événemens qui compofent
cette brochure ; l'auteur multiplie
les enlevemens & les délivrances ; ce font
des lieux communs qui ne font plus leur
effet ; il y a cependant de l'intérêt dans ce
roman , du fentiment & quelquefois de la
gaïté.
Hiftoire de Madame de Bellerive , ou prin
cipes fur l'amour , fur l'amitié ; par M.
le chevalier D..... A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Segault , libraire ,
rue de Tournon , à la Croix d'or , vis
à-vis l'hôtel d'Entragues , in- 12.
Le chevalier D... étoit à la campagne
avec beaucoup de Dames ; la converfation
roula fur l'amour & fur l'amitié ; it
foutint qu'on ne pouvoit pas fe flatter de
bien connoître fon ami fans avoir couché
avec lui ; les Dames appliquerent ce te
JANVIER . 1769 . 81
affertion à l'amant ; elles fe révolterent
contre cette idée ; Madame de Bellerive .
chargée de décider , conta ſon hiftoire . Sa
fille ,âgée de dix - huit ans , étoit préſente
& écoutoit comme les autres .
Madame de Bellerive fut mariée fans
être confultée ; elle n'eut ni à fe plaindre ,
ni à fe louer de fon mari ; elle cherchoit
par-tout un ami , & ne trouvoit que des
amans. Le comte de Lerac lui dit une
fois qu'il falloit dix ans de connoiffance
pour goûter les charmes de l'amitié ; ce
Lerac lui parut mifanthrope ; le marquis
de Garence vint chez elle , il étoit trèsaimable
, il lui fit une cour affidue ; elle
crut pouvoir en faire un ami ; le marquis
vouloit être fon amant ; pour lui ôter cette
fantaisie , elle lui confeilla de s'attacher
à quelqu'autre le marquis ayant
perdu tout efpoir , fuit fon confeil & l'abandonne
; elle perd à- la -fois un ami &
un amant. Un autre homme fe préfente ;
c'étoit Léreins ; il avoit beaucoup d'efprit
; il étudia le caractere de la marquife,
confentit à devenir fon ami , fe flattant
d'être bientôt quelque chofe de plus ; il
ne fe trompa point ; il fe fit aimer; l'époux
de la marquife mourut. Léreins profita
de cette circonftance , il trouva un mo-
Dv
8.2 MERCURE DE FRANCE..
ment de foibleffe dont il profita ; il offrit
enfuite fa main . La marquife jugea àpropos
d'attendre que fes affaires fuflent
reglées ; elles ne le furent pas à fon avantage
, & Léreins la quitta. Son défefpoir
fut au comble ; elle eut une grande maladie
, alla prendre les eaux à Plombieres ,
y trouva Lerac qu'une bleffure y avoit
conduit ; celui - ci etoit amoureux de la
marquife depuis long - temps ; il le lui
avoue franchement ; elle renonce à l'amour,
mais non à l'amitié. Lerac tâche de
l'y ramener , il lui fait efpérer que ce dernier
fentiment viendra enfuite ; le caractere
original de Lerac plaît à la marquiſe ;
elle l'aime , lui en donne des preuves ;
pendant cinq ans ils font amans , & finif
fent par devenir amis ; ils le font encore.
D'après cette hiftoire on conclut en faveur
du fyftême du chevalier ; la franchiſe
de Madame de Bellerive lui attire des
éloges de toute l'affemblée ; mais il auroit
été mieux fans doute qu'elle n'eut pas
avoué fes foibleffes devant fa fille ; elle
lui donne une leçon dangereufe, ainfi qu'à
toutes les perfonnes de fon fexe.
Mémoires de la cour d'Augufte ; tirés de
l'anglois du docteur Thomas Blackwell
& de M. Jean Mills , écuyer. A
JANVIER . 1769. 83
la Haye ; & fe vend à Paris , chez Segault
, libraire , rue de Tournon , in 12 .
3 vol.
Le premier & le fecond volume de cet
ouvrage ont déjà paru ; on les a réimprimés
avec le troifiéme qui le termine. On
s'eft attaché à préfenter l'hiftoire de la
domination d'Augufte , à faire connoître
les différens perfonnages qui ont illuftré
fon regne. Une idée précife des Romains
depuis leur origine , fert d'introduction aux
mémoires de la cour d'Augufte ; l'auteur
en développe les commencemens , la grandeur
, la puiffance. Ce tableau intéreffant
& philofophique montre les caufes de
leurs progrès , celles qui les foutinrent
toujours au milieu des révolutions les
plus terribles , & conduit à découvrir celles
de leur décadence . Les moeurs , en ſe
corrompant infenfiblement , fapperent les
fondemens de la liberté ; des hommes
adroits & remplis d'ambition fçurent profiter
des circonstances ; leur intérêt für de
prévenir tout ce qui pouvoit contribuer
à rétablir l'ordre qu'ils vouloient renverfer.
Céfar, en politique habile , fçut faire
fervir les Romains à fon élévation ; il
fe fraya la route de la puiffance abfolue ;
quelques citoyens craignirent pour la li-
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
berté & crurent la conferver en lui ôtant
la vie ; l'ouvrage de Céfar étoit trop avancé;
on laiffa à fes créatures le temps de
revenir de la frayeur où ce coup hardi les
avoit jettées. Brutus ne confentit pas qu'on
réunit Antoine à Céfar ; cette faute
fut la fource des maux qui défolerent la
république ; le plan des conjurés n'avoit
pas été vu comme celui des tyrans ; l'auftere
Brutus refpecta la dignité confulaire
dont Antoine étoit revêtu ; il ne voulur
agir que de concert avec les confuls , qui
n'affemblerent pas le fenat ; on lui confeilla
vainement de le faire lui - même ;
il refufa , prétendant que tout fe devoir
faire felon les loix , ce fcrupule , déplacé
fans doute dans un homme qui vient de
commettre un affaffinat , fut fatal à la république.
Il ne s'oppofa point à la demande
qu'on fit de rendre les derniers
devoirs à Céfar. Antoine en profita . Ocrave
étoit alors à Apollonie , où il achevoit
fes études ; la nouvelle de la mort de
fon oncle l'effraya ; les centurions des légions
qui devoient faire cette année unecampagne
en Orient , lui promirent de
le foutenir s'il vouloit venger fon oncle ;
il fe raffura , vint en Italie , prit le nom
de Céfar. On le fuit dans tous les inftansde
fa vie ; on développe les moyens par
JANVIER. 1769. 85
Jefquels il arriva à la grandeur fuprême ;
fon union avec Antoine , le triumvirat ,
les profcriptions , tous ces grands événemens
auxquels il eut part , & ceux où la
république feule étoit intéreffée , & qu'il
fit fervir à fes deffeins. Cet ouvrage finit
à fa mort. Le titre qu'on lui a donné n'eft
peut être pas celui qui lui convenoit ; ce
font moins les mémoires de la cour d'Augulte
, qu'une fuite d'effais hiftoriques
politiques & philofophiques fur les Romains
depuis la fondation de leur ville
jufqu'à la fin du regne d'Augufte ; au refte,
le mérite réel d'un livre fait paffer facilement
fur le défaut de fa dénomination ;
ce qui rend celui- ci précieux , c'est qu'il
remplit la lacune qu'on trouve entre la
fin des mémoires de Jules - Céfar ou du
fupplément d'Hirtius & le commencement
des annales de Tacite . C'eft la partie
la plus intéreffante de l'hiftoire romaine
: les faits différens qui la compofent
font répandus dans plufieurs ouvrages , &
fe trouvent raffemblés ici.
Acceffoire au Parnaſſe , ou nouvelle méthode
pour former l'efprit & le goût.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris
chez P. Lefclapart , libraire , rue de la
86 MERCURE DE FRANCE .
Barillerie , porte de la cour du mai , in-
8°. 126 pages .
L'auteur de cet ouvrage a voulu préfenter
un nouveau chemin plus court ,
plus facile que tous ceux qui font connus
pour arriver au Parnaffe ; il eft bon de lire
cette explication qu'il donne de fon titre,
& cette fignification du mot acceffoire
pris fubftantivement. « Ce titre , dit- il ,
"
33
montre que je cherche à donner à l'efprit
les mêmes commodités que l'on
trouve aujourd'hui à aller de Paris jufqu'à
Rome. J'ai pris un alignement
» fuivi , & coupant quelques montagnes,
» abbattant certains bois taillis , deffé-
» chant plufieurs cloaques , j'ai rendu la
» route plus fûre , plus faine & plus pra-
» ticable ; il n'y manque peut - être plus
» que des relais & des établiffemens pour
» la poſte ; mais c'eſt aux ânes à s'en fervic
; les autres auront Pegaze qui va
» au-deffus de tout. Cette maniere d'annoncer
fon objer indique celle dont l'auteur
l'a rempli , le difcours préliminaire
eft tout entier écrit de ce ton ; il divife les
belles - lettres en trois parties , l'hiſtoire ,
l'éloquence & la poëfie ; nous ne nous
arrêterons pas fur chacun de ces articles ,
nous nous contenterons de citer le derJANVIE
R. 1769. 87
nier chapitre qui traite de l'ode ; nous ne
ferons aucune réflexion ; le lecteur n'a
pas befoin d'être prévenu . « L'ode demande
encore un génie que nous n'a-
» vons pas ; il y a bien des odes , mais où
»font les bonnes ? Des êtres qui en ont
» créé , où eft celui qui y a mis ce feu ,
» cet enthoufiafme , cette variété fi né-
» ceflaire? Quel eft celui qui , à la fimpli-
" cité ou à la fublimité du ftyle , a joint
la grandeur , la force ou la légereté des
» images ? aucun . Rouffeau a affez bien
» travaillé ; mais combien l'on peut
» mieux faire ! Il ne faut pas être un fot
» animal occupé à ronger la côte , tandis
» que les autres ont déjà rongé la feuille .
» Sortez de la mifére & de l'enfantillage ;
fçachez vous livrer à un heureux défordre
; fuivez la nature & fa chaîne indé-
» finie. Quel canevas ! Que de beautés à
» y puifer ! Qu'une belle ame voit de
» chofes qui lui font adorer l'auteur de
» tout ! Raffemblez les rayons de la lu
» miere qui embellit tout ; peignez - en
» les tableaux divins : d'une imagination
riche & fertile , parcourez toutes les
parties de l'Univers ; d'un pied léger ,
courez de merveilles en merveilles , &
» vous fentirez bientôt que le vrai beaut
ɔ ce type du beau effentiel & éternel , n
"
88 MERCURE DE FRANCE.
» fe trouve pas dans vos bibliothéques ,
» nourriture des rats & des petits efprits ,
mais dans la nature . Les autres genres
» de poëfie font au- deffus des regles . »
Dictionnaire de l'Elocution françoife ,
contenant les principes de grammaire ,
logique , réthorique , verfification , fyn
taxe , conftruction , fynthéfe ou méthode
de compofition , analyfe , profodie
, prononciation , orthographe &
généralement les regles néceffaires pour
écrire & parler correctement le françois
, foit en profe , foit en vers ; avec
l'expofition & la folution des difficultés
qui peuvent fe préfenter dans le langage
; le tout appuyé fur des exemples
tirés des meilleurs auteurs . On y a
joint une table raifonnée des matieres ,
pour faciliter l'ufage de ce dictionnaire
, & indiquer au lecteur les endroits
où il peut trouver des détails fur les
objets de fes recherches . A Paris , chez
Lacombe , rue Chriftine , 2 vol . in - 8°.
Prix , 9 liv. rel.
On a réani dans cet ouvrage tout ce
qui a paru de folide fur l'élocution franfoife
; il est fait de maniere qu'il pourra
ervis également à ceux qui voudront en
aire une étude fuivie , & à ceux qui ne
JANVIER . 1769. 89
voudront que le confulter au befoin fur
quelques difficultés qu'ils trouveront
éclaircies . L'élocution réunit l'éloquence
& la poësie. Pour bien parler & bien écrire
, il faut avoir de la correction , de la
méthode , de l'élégance & de la pureté ;
ce dictionnaire en conféquence embraffe
la grammaire , la logique , l'élégance &
la poëfie. Le grand défaut de la plupart
des traités de réthorique eft de n'être pas
affez appuyés fur les principes de la logique
; il y a long-temps qu'on a la manie
d'apprendre à parler aux enfans avant de
leur avoir appris à penfer ; la raifon reclame
en vain contre cet ufage : quelques
perfonnes s'en font écartées , mais cela
n'empêche pas qu'il ne foit généralement
fuivi dans les colléges , quoique l'expérience
ait démontré que ces deux claffes
ainfi renversées fe nuifent mutuellement
l'une à l'autre; on évite cet inconvénient
dans cet ouvrage ; les principes de logique
fervent de fondement à la réthorique,
la rendent plus claire , plus précife , & la
font étudier avec plus de fruit. Nous ne
pouvons pas entrer dans des détails fur ce
dictionnaire ; il demande à être lû & mé
dité ; tous les articles nous ont paru également
bien faits & renfermer une précifion
& une inftruction qu'on trouve ra90
MERCURE
DE FRANCE.
;
rement dans les différens traités dont il
réunit les objets. L'auteur ne fe contente
pas de développer les différentes parties
dont il traite ; il difcute les opinions des
écrivains dont il s'appuye ; il les éclaircit
, les corrige , & leur en fubftitue
fouvent de nouvelles dont la juſteſſe
frappe & faifit le lecteur. On en peut voir
un exemple au mot article. Cette partie
d'oraifon eft peut-être la plus importante
dans la langue françoife , vu fon ufage
fréquent & continuel. Ce morceau a une
jufte étendue & ne laiffe rien à defirer
ceux qui ne connoiffent l'article que d'après
la plupart de nos grammairiens , ne
le connoiffent point ; pour en avoir une
idée exacte , ils doivent le relire dans ce
dictionnaire ; il a prefque toujours été
mal défini , & traité d'une maniere confufe
; c'eft fur - tout dans cette claffe de
mots françois que les détracteurs de la
langue ont cherché leurs reproches , &
que quelques grammairiens ont atteſté
l'ufage, lorfqu'ils ne pouvoient donner de
bonnes raifons , & qu'ils n'avoient pas
affez réfléchi fur les regles. La table qui
termine ce dictionnaire n'eft pas moins
foignée que l'ouvrage même ; elle eft du
plus grand fecours pour le lecteur ; elle
indique l'article & la page où l'on leve
JANVIER. 1769 1769..
91
telle difficulté ; on renvoie quelquefois
pour le même objet à plufieurs articles ,
parce que le même mot a fouvent différentes
acceptions fuivant l'ufage divers
qu'on en fait dans le difcours.
Dictionnaire théorique & pratique de
chaffe & de pêche, avec cette épigraphe:
Nobis placeant ante omnia Silva.
VIRG. EGLO. 2.
A Paris , chez J. B. G. Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de
la rue Pavée , in - 8 ° . 2 vol .
La plupart des ouvrages qui traitent de
la chaffe & de la pêche ne traitent que des
animaux les plus ordinaires ; les étrangers
ne font point entrés dans les recherches
de leurs auteurs ; ces productions , outre
cela , fe font multipliées à l'infini , il eſt
difficile de fe les procurer toutes , & d'en
tirer des lumieres complettes ; il ne le feroit
pas moins d'y chercher des inftructions
fur tous les objets ; combien de
temps n'y faudroit - il pas employer ; la
vie entiere fuffiroit à peine . On a tâché
dans ces deux volumes d'épargner ce travail
aux amateurs de cet exercice & de
cet amufement ; on a raffemblé ce qu'ils
92 MERCURE
DE FRANCE.
peuvent defirer fur ces objets ; on y a joint,
en peu de mots , l'hiftoire naturelle des
animaux des autres continens ; ils ne font
pas affez étrangers à nos chaffeurs & à nos
pêcheurs pour les priver des notions relatives
à leur plus chere occupation. L'auteur
, dans fa préface , juftifie le goût des
dictionnaires , s'attache à en montrer l'utilité
, & n'oublie pas celle du fien. Il le
croit utile aux feigneurs qui , chaffant
d'abord par instinct , veulent chaffer enfuite
par goût , & rougiffent de n'être pas
initiés dans tous les myfteres de cet exercice;
le petit maître, dit- il , finge des grands,
y trouvera des reffources pour briller dans
les converfations à la mode ; il convient
aux guerriers qui fe délaflent en temps de
paix , par cette image des combats; l'homme
de lettres peut s'en amufer , & jouir
par l'illufion dans fon cabinet de ce plaifir
tumultueux qui ruine fi fouvent les
grands ; il n'eft pas moins néceffaire au
citoyen vertueux qui s'eft retiré à la campagne
. Le dirai - je encore ? Ce livre
» n'eft point indifférent pour le philofophe
; il reconnoîtra la fupériorité de
» notre être dans la facilité que nous
» avons à détruire les animaux ; & il fe
plaira à étudier le coeur humain dans un
» amufement qui nous vient de la natu-
"
>>
JANVIER. 1769. 93
» re. » Il réfuite de tout cela , qu'il n'eft
perfonne qui ne doive achetter ce livre ;
fi l'auteur ne le dit pas , il dicte cette conféquence
à fes lecteurs . Parmi les animaux
étrangers dont il eft parlé dans ce
dictionnaire , on trouve l'acudia , infecte
volant & lumineux des Indes Orientales ;
quand les Indiens voyagent pendant la
nuit , ils en attachent un à chaque pied &
en portent un autre à la main ; ce font les
flambeaux dont ils fe fervent ; on ne voit
pas d'abord le rapport que cet animal peut
avoir avec la chaffe ; mais il eft utile aux
Indiens quand ils vont chaffer l'utias pendant
la nuit ; cet infecte d'ailleurs chaffe
lui - même ; on le renferme dans un appattement
: il furete par- tout & dévore les
coufins. Il y a des articles très - curieux
dans cet ouvrage .
Traité de la Garance , ou recherches fur
tout ce qui a rapport à cette plante .
Ouvrage également utile aux cultiva
teurs & aux teinturiers ; par M. de L...
de Marfeille , avec cette épigraphe :
Cultivez votre champ , donnez - lui tous vos foins ;
Vous verrez fon produit furpafler vos befoins.
A Paris , chez la veuve Pierres, libraire ,
rue Saint-Jacques , in- 8 °. 89 pag.
94
MERCURE
DE FRANCE
.
Ce petit ouvrage mérite l'attention des
cultivateurs & des teinturiers ; on fçait
tous les avantages que la garance procure
aux derniers ; les premiers n'en tireront
pas moins. L'expérience a démontré qu'un
arpent de terre bien cultivé en garance
produit fix cens livres de revenu. L'auteur
commence par donner la defcription
de cette plante ; il en fait connoître les
efpéces & les qualités différentes ; il entre
dans les détails de leur culture , la maniere
de préparer la terre , de planter la
garance , d'en arracher les racines , de les
nettoyer , de les fécher , de les employer.
M. de L... a recueilli toutes les obfervations
qu'on a faites fur cette plante précieufe
; il les éclaircit , il les rectifie par
les fiennes ; fon traité eft complet ; le cultivateur
, celui qui prépare les racines , &
le reinturier qui les emploie y trouveront
des recherches utiles & des remarques importantes
dont ils pourront profiter .
Le Politique Indien , ou confidérations fur
les colonies des Indes Orientales. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine , in-
8°. 126 pag.; prix , 30 f. broché.
Le Politique Indien nous donne une
idée exacte de l'état de la plupart des coJANVIER
. 1769. 95
·
lonies formées par les Européens dans les
Indes Orientales ; il s'attache fur tout à
juger de ce qu'on appelle les avantages de
ces établiſſemens ; ils font dans une pofition
finguliere. Ils dépendent de deux
fouverains , l'un maître du fol , & l'autre
des colons ; on n'y reconnoît pas , il est
vrai , la loi du feigneur fuzerain du pays,
& l'on eft en conféquence dans un état
conftant de guerre qui épuife toujours . Le
trafic n'eft gueres compatible avec elle ; il
en eft fans ceffe la victime . Rhoé en avoit
fait l'obfervation en 1615. Le gouvernement
des colonies demande non - feulement
des hommes de commerce , mais
encore des hommes d'état ; ce choix eft fait
difficilement par une compagnie de négocians.
« On ne trouve gueres à placer avec
» fruit dans de tels portes de pareils hom-
» mes que dans les pays où l'on range
» l'expérience du commerce dans la claffe
» des connoiffances de la politique , où
» les projets ne trouvent dans l'exécution
» que les obitacles qui naiffent de la chofe
» même , où les fervices reçoivent des
récompenfes , où les talens font hono-
» rés même après des difgraces . Il faut
» que ces hommes fe forment dans l'Inde
» même ; car le commerçant , le politi-
"3
95 MERCURE
DE FRANCE
.
.
»
» que , le général ne peuvent devenir In-
» diens , je veux dire qu'ils ne fçauroient
prendre l'efprit & les lumieres propres
au pays que par une longue habitude
» pratique avec le local , tant phyfique
que moral. Le commiffaire François
» qui alla dans l'Inde pour la pacifier fans
» la connoître, coupa le nerf de la puif-
» fance de fa nation , en lui faisant perdre
avec la réputation de fes armes , de
» fa fidélité dans les engagemens , de fa
fupériorité fur fa rivale , l'eftime , la
» confiance , l'affection des princes . En
» cherchant à établir l'équilibre de puif-
» fance entre les deux nations , il donna
» réellement tout l'avantage à la nation
ennemie , parce qu'il n'avoit pas de
juftes idées des lieux & du commerce ,
» ainfi que M. Dupleix l'a démontré. »
L'auteur parcourt les établiffemens des
Portugais , des Efpagnols , des Hollandois ,
des Anglois , des François , & celui des
Danois en Orient ; il préfente une hiftoire
précife de la maniere dont ils les ont
fondés , & leur fituation actuelle . Chaque
article eft très intéreffant ; les Portugais ,
établis dans des contrées très riches , y
font extrêmement pauvres ; le clergé feul
y a des richeſſes immenfes. On affure que
les
JANVIER . 97 1769.
les Jéfuites de Goa avoient feuls autant
de revenus que la couronne de Portugal ;
s'il faut en croire Baldeus dans fa defcription
des côtes de Malabar & de Coromandel
, quelques- uns ont été punis pour
avoir exercé cette profeffion d'une maniere
indécente ; ils fe déguifoient en fa
quirs pour aller acheter avec plus de liberté
& de profit des pierres d'un trèsgrand
prix aux mines de diamans.
L'Archipel Saint - Lazare & les Philipines
appartiennent aux Eſpagnols ; ils
n'occupent que quelques - unes de ces ifles
; elles furent très- négligées jufqu'au
milieu du 16 fiécle. Sous les regnes de
Philippe II & de Philippe III , on agita
dans le confeil s'il n'étoit pas convenable
de les abandonner. Philippe II décida que
ce feroit laiffer les habitans àleur idolâ
trie , & qu'après avoir dépenſé tant de
millions pour s'oppofer aux progrès de
l'idolâtrie , il feroit indigne d'un prince
catholique de vouloir épargner quelques
petites fommes aux dépens du chriftianifme;
fon fils eut les mêmes fentimens ;
les Efpagnols conferverent leurs établif
femens , & ne convertirent perfonne ; ils
n'en ont pas tiré plus d'avantages ; la cou
ronne a une propriété stérile ; quelques
particuliers jouiffent de tous les fruits .
I Vol.
E
8. MERCURE DE FRANCE.
Les colonies angloifes ne font aujour
d'hui fi floriſſantes que parce que cette
nation a adopté le plan qu'avoit propofé
M. de la Bourdonnois , & qui ne fut pas
exécuté. M. Barnet le difoit à tous les
vaiffeaux françois dont il s'emparoit dans
le détroit de la Sonde ; il n'a pas négligé
non plus le vafte fyftême de M. Duplex ,
& il a exécuté dans le Bengale ce qu'il
avoit entrepris fur la côte de Coromandel
, & qu'il eut exécuté fur toutes celles
de l'Indoftan. L'auteur prouve cependant
que cette fortune impofante eft mal affurée.
Tout ce qu'il dit à ce fujet eft vu
d'une maniere profonde , & entraîne la
conviction ; il préfente auffi des idées fa-
& refléchies fur les abus des compagnies
exclufives de commerce , il difcute
& approfondit ce qu'on a écrit à ce fujet .
ges
La France n'a commencé que tard à
chercher des établiffemens lointains ; on
en a demandé les raifons , on a négligé la
bonne ; un état monarchique n'eft pas
commerçant ; un état agricole ne doit pas
l'être. « La France fe fuffifoit à elle - même;
tous les marchands s'empreffoient
» à l'envi à lui porter tout ce qu'elle defi-
» roit , parce qu'elle avoit de quoi payer;
elle jouiffoit fans foin & fans fouci . La
» France n'a point de mines d'or , & l'on
JANVIE R. . 99
"
1769.
remarquoit , il y a deux fiécles , qu'elle
attiroit à elle prefque tout l'or de l'Europe
, & cela par fes grains , fes vins ,
» fon fel & fon chanvre. Le peuple qui
» aura beaucoup de denrées de fon crû
» & de marchandifes de fes fabriques à
vendre , verra toujours arriver dans fes
» ports beaucoup de facteurs étrangers
qui lui donneront en échange toutes
» les chofes dont il aura befoin. Que
fes terres foient bien cultivées , il participera
aux richeffes de l'Univers , fans
s'expofer aux viciffitudes , aux dangers,
aux guerres , à la dépopulation , & aux
» autres inconvéniens inféparables da
» commerce maritime & des domaines
éloignés. S'il abandonne fon fol pour
» monter fur des vaiffeaux , il quitte le
» corps pour courir après l'ombre ; les
» mers font perfides , la terre ne trempe
» pas. Ce paffage contient le précis des
principes de l'auteur ; on les retrouve dans
le cours de fon ouvrage ; ce font les faits
qui les prouvent & les développent ; ils
demandent à être lus & médités.
"
Euvres mêlées , de M. de Rozoi . A Paris
, chez Defventes de la Doué , libraire
, rue Saint-Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis- le-Grand ; & à Dijon ,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
chez Lagarde , libraire , rue de Condé ,
2 parties , petit in 8º .
M. de Rozoi a raffemblé dans ces deux
volumes plufieurs piéces de poëfie de différens
genres , & quelques morceaux de
profe ; il a ' mis une préface à la tête, dans
laquelle il annonce qu'il ne veut point
faire l'apologie de fes productions ; mais
après avoir parlé de la maniere dont il divife
fon recueil , il ne laiffe pas de dire
ود
ܚ
Quant à mes fables , le public les juge-
» ra. J'avouerai qu'elles me font cheres .
» Tous les fujets en font neufs , fimples ,
» clairs , & dans quelques -unes on verra
» que l'ame feule penfoit & s'exprimoit.»
Après cet aveu l'auteur avertit qu'il a encore
beaucoup de morceaux tout prêts
qui trouveront place dans une nouvelle.
édition : cet avis n'eſt pas adroit , mais il
eft honnête & mérite tous nos éloges ; il
prévient le public que cette édition n'eft
pas complete.
M. de Rozoi annonce quelques- uns de
fes anciens ouvrages qui vont étre réimprimés
avec des corrections & des augmentations.
Il en prépare auffi de nouveaux
, entr'autres un opéra dont le fujer,
dit-il , eft d'autant plus heureux « qu'il
» m'a fourni quatre actes , dont les fitua-
*
JANVIE R. 1769. 101
n
ود
"
» tions & l'intérêt donnent lieu à des ta-
» bleaux & à des fêtes du genre le plus
» délicat & le plus galant. » Il y a développé
tous les effets de la tragédie . L'accueil
que les directeurs du fpectacle de
l'opéra ont fait à ce drame doit en faire
augurer beaucoup. « Je me prépare à
» donner inceffamment au public une hif-
» toire des révolutions du Portugal , de-
» puis la naiffance de ce royaume , jufqu'à
la révolution écrite par le célébre abbé
» de Vertot . Cet ouvrage manque à notre
langue ; & je ne puis que me féliciter
» d'avoir choisi ce champ à parcourir. Il
» eft vafte , riche & fécond. Il y a des
» momens où la fcène offre des tableaux
fublimes , étonnans. Dans l'hiſtoire du
jeune roi Sebaftien , il eft des inftans
» d'un pathétique déchirant. J'avois eu
l'idée de faire de ce morceau un roman
» moral , fans fiction cependant , mais
» avec tous les détails les plus propres à
» fervir pour l'inftruction d'un jeune
» prince. Deux raiſons m'en ont empêché
, outre le refpect dû à mon modèle;
la premiere a été de réduire à un point
d'optique ce vafte théâtre , qui m'of-
» frira tant d'objets différens à mettre fous
» les yeux de mes lecteurs ; la feconde ,
» d'avoir à lutter contre la vérité qui dic-
33
"
"
"
"
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
te, & la politique qui s'obferve. J'au
rois eu trop à réduire en détails parti-
» culiers ce que je pourrai mettre en dé-
» tails généraux ; & ce n'eft point à un
» écrivain d'une hiftoire du Portugal qu'il·
» feroit pardonnable de ne point redou-
» ter l'inquifition. » Cette derniere phrafe
ne s'entend gueres . Nous nous arrête
rons peu fur les piéces de ce recueil ; nous
ne dirons rien des fables ; l'auteur avertit
qu'elles lui font cheres ; elles offrent de
la facilité ; mais avec de la négligence.
De quel crime ai-je à me punir ?
Eft-ce moi dont la main perfide
Porte au fein de mon frere un acier homicide
Ah ! je ne puis y penſer fans frémir.
Eft-ce moi que l'on voit courir
Sur les deux mers épouvantées ,
Et la foudre en main engloutir
Sur leurs ondes enfanglantées
Des hommes qu'au fein du plaifir,
De mon pain je voudrois nourir è
A la fuite des piéces de vers on trouve
une differtation fur l'éducation ; l'auteur
préfére celle qui eft publique ; il a de
bonnes vues qui demanderoient à être approfondies
.
Canaux navigables , ou développement
des avantages qui réfulteroient de l'exéJANVIER.
1769 103
cution de plufieurs projets en ce genre
pour la Picardie , l'Artois , la Bourgogne
, la Champagne , la Bretagne &
toute la France en général , avec l'examen
de quelques - unes des raifons qui
s'y oppofent , & c. ; par Simon Nicolas-
Henri Linguet , avec cette épigraphe :
Ofortunatos nimium , fua fi bona norint!
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez L. Cellot , imprimeur - libraire ,
grande falle du Palais & rue Dauphine,
in-12. , 2 liv . 10 f. broché.
Les piéces que contient ce volume ont
été imprimées il y a trois ans ; elles ont
été répandues dans la Picardie & l'Artois.
Comme elles ne font pas venues
jufqu'à la capitale , l'auteur s'eft empreffé
de les y publier. On trouve d'abord un
long difcours préliminaire fur l'avantage
fi connu des canaux ; l'ouvrage eft
une fuite de lettres dans lesquelles l'auteur
développé à un ami les idées qu'il a
conçues pour le bien de fa province , Le
port de Saint-Valery fe comble ; on fonge
à en faire un autre ; le Crotoi préfente un
mouillage für ; il faudroit peu de dépenfes
pour en faire un bon port ; mais la
Somme n'en fera pas plus navigable ; fon
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
lic eft trop large pour que l'eau foit affez
profonde ; il faut lui en creufer un nouveau;
c'est ce que propofe M. Linguet. Il
entre dans tous les détails de ce projet ,
préfente la direction du canal , les dépenfes
qu'il cauferoit , & les avantages qu'il
procureroit à Amiens ; il répond aux objections
que les habitans d'Abbeville
pourroient faire , en leur prouvant que
ce canal ne les ruineroit point . Il trouve
la caufe de leur dépopulation dans les
manufactures ; il fe contente de dire qu'elles
font nuifibles fans expliquer en quoi
elles peuvent l'être ; la grande raifon eft
que leut confommation eft accidentelle
& paffagere. L'auteur combat les écrivains
économistes dont il trouve les ouvrages
ridicules & inutiles . Il s'étend fur
le défaut d'activité de notre induftrie ; il
en prend occafion de vanter celle des Hollandois
, il confacre plufieurs lettres à les
louer. Il répond enfuite à quelques objections
fut fon canal , propofe une nouvelle
méthode d'excaver la terre.Il fubftitue la
charrue à la béche. Il rapporte enfuite
quelques lettres de Pline & de Trajan , à
la tête defquelles il met un avertiffement
qui contient un portrait odieux de Cicéron.
Le volume eft terminé par des projets
pour conftruire des canaux en BourJANVIER
. 1769. 105
ا ک
ર
gogne, en Champagne, & pour en achever
un en Picardie.
fanté
Lettres périodiques fur la méthode de s'enrichir
promptement & de conferver fa
par la culture des végétaux exotiques....
par M. Buchoz , médecin
botaniste Lorrain. Il en paroît une lettre
chaque ſemaine .
Nous avons rendu compte de la premiere
de ces lettres qui fert de profpectus
à l'ouvrage , on en a publié plusieurs depuis
ce temps ; on y trouve ce que M. Bu
choz a promis , des éclairciffemens fur la
culture des végétaux & fur les avantages
qu'on peut en retirer. Il s'attache principalement
aux plantes exotiques. Ces lettres
méritent l'attention de tous les bons
citoyens & les fuffrages des hommes inftruits
dans cette partie de l'hiftoire naturelle
; chacune fe vend 5 fols . L'abonnement
pour l'année entiere eft de 18 liv.
franc de port pour la province , & de 16
liv. pour Paris. Ceux qui voudront foufcrire
s'adrefferont chez Durand , neveu ,
rue Saint - Jacques.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Théorie de la vis d'Archimede , de laquelle
on déduit celle des moulins
conçus d'une nouvelle maniere ; on y
joint la conftruction d'un nouveau lock
ou fillometre , & celle d'une forte de
rames très commodes , & c. De plus
une differtation fur la réfiſtance des
bois , & les tables néceffaires , dreflées.
d'après les expériences de MM . de l'académie
des fciences ; par M. Paucton,
avec cette épigraphe :
Nihil eft quod non arte curâque , finon poteft
vinci, mitigetur.
PLIN. JUN.
A Paris , chez J. A. Butard , imprim
libraire , rue St - Jacques , à l'enfeigne
de la Vérité , in- 8° . 1768 .
La vis d'Archimede , qu'on appelle auffe
mace , eft une invention très -ancienne ;
il eft peu de machines hydrauliques plus
fimples , & il n'en eft aucune qui ait autant
exercé les géométres . La théorie er
étoit énigmatique ; tous ceux qui ont par
té de l'effet de cette machine l'ont expli
qué de la même maniere ; ils fe font accordés
à dire que l'invention de la limace
étoit fi fimple & fi heureufe que l'eau montoit
dans le tube Spiral par la feule péfan-
Beur , & que cette machine étoit fort propre
JANVIER. 1769 107
àélever une très-grande quantité d'eau avec
une très-petite force. M. Paucton , après
avoir tracé dans un avant-propos l'hiftoire
de la vis d'Archimede , & prouvé
que c'eft réellement ce mathématicien
qui le premier l'a employée à élever de
l'eau , paffe à la théorie de cette machine ;
tout ce qu'il donne à ce fujet eft abfolument
neuf; les calculs qui en réſultent
font les plus fimples poffibles ; ce ne font
que des réfolutions de triangles. Sa théorie
eft divifée en fix chapitres ; il regarde
le dernier comme le plus intéreffant ; on y
trouve une nouvelle théorie des moulins,
foit à eau , foit à vent ; il infifte davantage
fur celle des derniers ; ces détails
doivent être lus dans l'ouvrage même.
SE'LIM & SELIMA , poëme imité de
l'Allemand, faivi du rêve d'un Mufulman
; traduit d'un poëte Arabe , &
précédé de quelques réflexions fur la
poësie allemande. A Léipfick ; & fe
trouve à Paris , chez Sébaſtien Jorry ,
imprimeur-libraire, rue de la Comédie
Françoife , & de Lalain , rue St- Jacques.
M. Dorat, connu par fon talent pour
la poëfie légere , eft l'auteur de cette traduction
libre d'un petit poëine inféré dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
le recueil des poëfies allemandes en quatre
volumes.i
Les anciens n'ont point eu d'imitateurs
plus fidéles que les Allemands modernes.
Si l'on veut retrouver la maniere de Théocrite
& d'Homere, il n'y a qu'à lire le poëme
d'Abel & les Idilles de M. Gefner.
. C'est la même abondance & le même natusel
, le même goût pour les objets fenfibles
& pour les beautés phyfiques , la
même étude des détails dans les defcriptions.
Les Allemands y ont ajouté la douceur
d'une morale aimable & l'enthoufrafme
de la vertu . Mais ils ont auffi les
défauts de quelques anciens , les défauts
d'Homere & de Théocrite. Ils ne fçavent
point s'arrêter leur ftyle eft uniforme ,
leurs peintures monotones & répétées.
Ils font trop prodigues des grandes figures
de la poêle , & trop avares de penfées.
Le grand fecret des modernes habiles
eft de mettre la penſée en fentiment
& en images ; & d'intéreffer l'ame en
parlant à la raifon. Les tableaux phyfiques,
ont des bornes. On ne peut pas toujours
peindre les charmes d'une belle foirée ,
les troupeaux , les campagnes , & c , mais
on peat toujours penfer & fentir .
Nous croyons devoir difcuter un moment
quelques idées que M. Dorat a
JANVIER . 1769. 109
placées en forme de préface à la tête de fa
traduction. Il commence par nous reprocher
cette anglomanie qui nous a gagnés
depuis quelques années, & fûrement toute
manie eft blâmable. Mais les reproches
de M. Dorat font- ils fondés ? Tragédies ,
romans , fyftêmes , modes , tout devint anglois.
Nos Dames même fe familiariferent
avec les beautés fortes. Les atrocités fe multiplierent
fur nos théâtres . Les fpectres y parurent
, &c. Ces derniers mots femblent
regarder Sémiramis , la feule pièce où
nous ayons un fpectre. M. Dorat eft - il
fâché que nous ayons Sémiramis ? Eft-il
fâché que le théâtre anglois nous ait fourni
le fujet de Béverlei , ce drame fi intéreffant
, où M. Saurin a répandu tant de
beautés & de pathétique. On s'accoûtuma ,
continue-t-il , à regarder le goût comme
un afferviffement puérile à des loix qu'ilfalloit
braver , la Raifon comme une vieille
idole qu'on devoit brifer aux pieds de la
Philofophie , &c. L'idole de la Raifon brifée
aux pieds de la Philofophie ! M. Dorat
s'eft fûrement mépris. Il a voulu mettre
l'idole du Préjugé. Les plaifirs factices,
dit- il un moment après , font les feuls
peut être chez les peuples policés . Tous les
coeurs bien nés qui ont goûté les plaifirs
naturels ne trouveront point cette phrafe
110 MERCURE DE FRANCE.
vraie. L'auteur ajoute que la manie pour
les Allemands a fuccédé à notre paffion
pour les Anglois. Les ouvrages de Gefner,
il eft vrai , ont eu un grand fuccès parmi
nous ; mais ce fuccès étoit mérité , &
il n'y a point eu de manie . Si quelques autres
morceaux heureux des écrivains Allemands
ont réuffi parmi nous , ce n'eft pas
comme le prétend M. Dorat , qu'il nous
faille toujours une idole , c'eft que nous
fommes toujours prompts à accueillir le
mérité étranger autant que nous fommes
lents à reconnoître celui de nos concitoyens.
Suivent des réflexions fort juftes for le
caractere de la poëfie allemande . L'auteur ,
en parlant du genre lyrique , fait une efpéce
de digreffion fur le lyrique françois,
Rouffeau , qu'il appelle l'Horace François
quoiqu'aflurément il n'ait rien fait qui
reffemble à l'art poëtique , aux épîtres
d'Horace , ni à cette foule d'odes charmantes
fur tous les tons & fur tous les
fujets , qui nous font regarder Horace
comme l'homme de l'antiquité qui a eu
le plus d'efprit. La plupart des gens de
lettres s'accordent aujourd'hui à penfer
que Rouffeau a trop peu d'idées & trop
peu de fentiment même dans le petit
nombre de belles odes qui font fon prin
JANVIER. 1769. III
cipal mérite. Nous ne fçavons pas fi c'eft
Cette façon de peufer aujourd'hui aflez
générale qui fait dire à M. Dorat qu'on
perfécute la mémoire de Rouffeau. Une opinion
, quelle qu'elle foit , n'eft point une
perfécution . Ce pourroit être une injuftice .
Mais les gens de lettres ont- ils quelque
intérêt à être injuftes envers Rouffeau ? Si
M. Dorat veut un exemple d'une injuftice
bien fignalée , que lui - même ne conteftera
pas ; nous le tirerons de ce même
Rouffeau. Ce poëte , s'adreffant à M. de
Voltaire dans une épître où il parle de la
licence des rimes , dit :
Apprends de moi , fourcilleux écolier ,
Que ce qu'on fouffre encore qu'avec peine
Dans un Voiture ou dans un la Fontaine,
Ne peut paffer , malgré tes beaux difcours ,
Dans les eflais d'un rimeur de deux jours.
Que de chofes dans ces cinq vers ! La
Fontaine mis à côté de Voiture ! M. de
Voltaire , qui avoit fait alors la Henriade,
Edipe , Brutus & Zaïre , traité d'écolier
& mis au- deffous de Voiture ! C'est bien
là le cas de crier à la haine , à l'injuftice ,
à l'envie , & de dérefter tous ces fléaux de
La littérature que M. Dorat déplore , fi fouvent
, & nous laiffons là - deffus un champ
ili MERCURE DE FRANCE.
libreà fon indignation . Paffons au poëme.
Loin de l'orgueil des cours , loin du fracas des
villes ,
Sélim , jeune & charmant, formé pour le bonheur,
Dans la fimplicité couloit des jours tranquilles .
Des troupeaux bondiflans fur des côteaux fertiles ,
Tels étoient les tréfors , telle étoit fa grandeur.
La nature fur lui , prodigue & complaiſante ,
Epanchoit les préfens d'une main bienfaiſante ,
Et peignoit fur fon front les vertus de fon coeur..
Efprit , graces , nobleſſe , ame ſenſible & pure ,
Sélim raflembloit tout , hors cet organe heureux
Qui, devant nous , déploie & la terre & les cieux.
Dans la fimplicité eft un terme vague.
Tels étoient eft une faute de françois. Tels
demande une énumération qui précéde ,
comme , par exemple , fi l'auteur eut dit
des troupeaux , une cabane , une flute, & c.
rels étoient fes tréfors . Telle étoit fa grandeur
eft- ce qu'on appelle une phrafe emphatique
. Des troupeaux ne font point
une grandeur. Prodigue , complaifante &
bienfaifante , c'est trop d'épithetes identiques
en deux vers. Et peignoit fur fon
front les vertus de fon coeur eft à M. de
Voltaire.
Son front , fiége de la candeur ,
Annonce en rougiſſant les vertus de fon coeur.
JANVIER . 1769. 113
2
Un organe ne déploie point , &c. tout ce
commencement eft négligé. Sélim a une
maîtrefle , c'eft Sélima.
Les attraits fabuleux , la grace enchantereffe ,
Dont aux dépens d'Hébé , de Flore & de Cipris ,
Tibulle , Ovide , Horace , ont paré leur maîtrefle,
La feule Sélima les a tous réunis.
· Ces vers font très bien tournés. En
voici qui font pleins de douceur & de naï
veté. C'eſt Sélima qui parle :
Mais dis , mon bien - aimé , dis - moi donc quel
bonheur ,
Qu'est-ce qui m'a valu le préſent de ton coeur ?
C'est par les yeux fur- tout que l'amour s'introduit.
Sur des charmes divers il fonde fon empire.
Chacun cherche en aimant l'attrait qui l'a féduit.
L'un aime un teint de roſe , & l'autre un doux
fourire ;
Pour un air de candeur celui- là s'attendrit.
Cet autre céde enfin au regard qui l'attire ;
Moi , que tu n'as point vûe & qui ne fçais qu'aimer
,
Quel eft donc mon fecret pour t'avoir fçu charmer?
Sélim lui répond qu'il l'a entendue
chanter , & qu'il a été charmé du ſon de ſa
voix.
114 MERCURE DE FRANCE
Un foir , c'étoit le foir d'un beau jour de printemps
,
Je rêvois étendu fous la verte feuillée ,
Refpirant la nature & le parfum des champs ,
Soudain par une voix mon ame eft reveillée..
J'écoute , C'étoit toi.
Tu ceffas , & je crus que j'allois ceffer d'être.
Combien il m'échappa de pleurs & de foupirs !
Je cherchois cette voix qui m'avoit fait renaître.
J'avois , en la perdant , perdu tous mes plaifirs.
Je crus la retrouver , je crus encor l'entendre.
A cette illufion mon coeur abandonné
Chériffoit une erreur qui le rendoit plus tendre ,
Et de les mouvemens il fembloit étonné.
7
Cette voix réfonnoit fans cefle à mes oreilles ,
Mefuivoit dans nos bois, fous l'abri de nos treilles ,
Et de fes doux accords j'étois environné .
Il conjure l'Eure Suprême de lui rendre
la vue .
Montre-moi ce que j'aime , & cache- moi le refte
Si je vois Sélima , j'aurai vû l'Univers .
Mais parle ; ce defir pourroit - il être un crime ?
Souvent quand nos bergers célébrent tes appas,
Je rougis en fecret de ne comprendre pas
Ce que leur oeil faifit , ce que leur bouche exprime.
JANVIER . 1769. 115
Qu'est- ce qu'ils veulent dire en vantant tes cheveux
Qui tombent fur ton fein en longs anneaux d'ébéne
,
Et ta gorge d'albâtre , & ton oeil plein de feux ,
Et tes bras où l'azur nuance chaque veine , &c.
Sélima , comme par une espéce de
preffentiment , lui fait efpérer qu'il pour
ra recouvrer la vue . En effet , un ange lui
apparoît la nuit fuivante , & lui indique
une plante falutaire dont il faut qu'elle
exprime le fuc fur les yeux de Sélim , &
il verra . Elle exécute les ordres de l'ange,
& la prédiction s'accomplit.
Aflailli des clartés dont brille l'hémiſphére ,
Il n'apperçoit d'abord qu'un abîme de feux.
En les éblouiffant , tout échappe à fes yeux.
Il veut en vain fixer ce faifceau de lumieres.
Son éclat eft fi vif qu'il ne peut l'endurer ,
Et le foleil l'aveugle au lieu de l'éclairer :
Cependant il s'eflaie , il diftingue , enviſage ;
L'horifon par degrés devant lui fe dégage.
Sélim voit ; tout fon corps frémit d'étonnement.
L'Univers s'offre à lui dans fa pompe riante ,
Et dans cette faifon où la nature enfante.
Chaque regard lui caufe un long enchantement.
Il voit de mille objets l'étonnante féerie ;
Le foleil à flots d'or inonde les coteaux , &c.
.į
116 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces morceaux font d'une muſe
facile & riante. L'ouvrage eft en général
beaucoup trop long , ainfi que l'original.
On ne çauroit narrer trop rapidement . Ce
conte eft celui de l'Aveugle de Palmire ,
& il eft moins piquant . L'Aveugle de
Palmire eft obligé de reconnoître fa maîtreffe
parmi un grand nombre d'autres
femmes , & il la reconnoît ; cette idée eſt
très-heureufe.
Sélim eft fuivi du rêve d'un Mufulman.
Ce morceau eft plus rapide , & en général
mieux fait que Sélim . C'eft un jeune
Turc qui s'indigne des préjugés , des erreurs
, de la fuperftition , & de tout ce
qu'on déplore depuis fi long- temps fans
venir à bout d'y remédier . Mahomet lui
apparoît au milieu des houris , & lui apprend
que les hommes font faits pour
l'erreur , & le Yage pour le plaifir ; qu'il
faut jouir & fe mocquer du refte : c'eſt
précisément la morale d'Epicure . 'D'autres
philofophes penfent comme * Hora
ce que fi l'on ne peut pas guérir tous les
maux , il faut du moins détruire ceux qui
ne font pas fans remede ; & que fi un
* Non poffes oculo quantum contendere Linceus ;
Non tamen idcircò contemnas lippus inungi.
JANVIER. 1769. 117
homme a la fièvre & la goutte , il faut du
moins lui ôter fa fiévre fi la chofe eft poffible
, quand même fa goutte feroit incurable
. Cette façon de penfer n'eft pas
fi commode que celle qu'adopte le jeune
Mufulman ; mais elle montre plus de courage
& de vertu .
·
En nous permettant des réflexions fur
les ouvrages dont nous rendons compte ,
nous croyons ne pouvoir trop répéter que
nous fomines très éloignés de donner à
notre avis plus d'importance qu'il n'en
doit avoir. Nous le foumettons toujours
au jugement du Public & aux réflexions
des écrivains même que nous critiquons,
& que leur confcience doit éclairer. Il y
a des hommes qui prétendent mettre les
auteurs à leur place , parce qu'eux- mêmes
n'en ont aucune. Nous croyons que le
temps feul décide des ouvrages & des
écrivains .
Il nous paroît qu'en général le Public
defireroit que M. Dorat mit dans fa profe
plus de naturel & plus de travail dans fes
vers. Nous appliquons fur- tout ce fouhait
au poëme fur la déclamation , le meilleur
de fes ouvrages fans contredit . Il eft plein
de vers heureux & de morceaux charmans
tels , par exemple , que celui - ci fur la
danfe , qu'on appelle Allemande.
118 MERCURE DE FRANCÉ .
Connoiflez tous ces pas , tous ces enlacemens ,
Ces geftes naturels qui font des fentimens ,
Cet abandon facile & fait pour la tendreſſe ,
Qui rapproche un amant du fein de ſa maîtreſſe ,
Ce dédale amoureux , ce mobile cerceau
Où les bras réunis fe croifent en berceau ,
Et ce piége fi doux où l'amante enchaînée ,
Apermettre un larcin eft toujours condamnée.
M. Dorat doit au talent qui produit des
vers fi bien faits de n'en point laiffer qui
les déparent. Il fe doit à lui - même de
rendre un ouvrage tel que le poëme de la
Déclamation , auffi parfait qu'il peut l'être.
L'art d'écrire en vers demande un
très-grand travail , & l'on ne demande ce
travail qu'à ceux qui peuvent les faire
bons. Ce confeil , que nous croyons pouvoir
donner à M. Dorat , avec la candeur
qui fiéd aux véritables gens de lettres
n'eft que l'expreffion de l'intérêt général
que l'on doit prendre à un talent auffi
agréable que le fien.
Nous ne devons pas oublier l'eftampe
qui repréfente Sélim , ouvrant les yeux
pour la premiere fois , & ébloui du ſpectacle
de la nature ; Sélima , cachée der
riere un arbre , jouit de fa furpriſe. Rien
de plus ingénieux & de mieux exécuté .
JANVIER . 1769. 119
gravure fait beaucoup d'honneur au
burin de M. de Ghendt.
La
Les quatre Parties du jour , poëme traduit
de l'allemand , de M. Zachachie. A
Paris , chez J. B. G. Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de la
rue Pavée ; un vol . in- 8 °.
>
Les poëfies allemandes n'ont eu beſoin
que d'être connues pour être goûtées ; les
tableaux qu'elles préfentent font tous puifés
dans la nature ; on voudroit feulement,
qu'ils fuffent moins abondans , & qu'on
en eut rejetté quelques uns ; les poëtes
ont voulu tout voir , & peindre tout ce
qu'ils avoient vû ; ils font entrés en conféquence
dans des détails minucieux
mais ils offrent toujours la vérité ; le génie
les anime ; que ne feront - ils pas lorfque
le goût aura perfectionné leurs productions
! L'ouvrage dont on donne ici la
traduction a le mérite & les défauts dont
nous venons de parler. Toutes les images
font frappantes & variées ; chaque partie
du jour a fon coloris particulier ; rien de
plus frais que celui du matin ; l'auteur fe
tranfporte à la campagne , peint le réveil
de la nature , les hommes qui s'arrachent
au fommeil pour courir aux travaux qui
120 MERCURE DE FRANCE .
les appellent ; la Dame du village préfidant
elie -même au départ de fes domeftiques
, aux occupations intérieures , &
portant à manger aux oifeaux qu'elle tient
enfermés dans une voliere ; elle revient
enfuite à fon époux ; elle met à côté de
lui l'unique gage de leur hymen ; l'époux
fe reveille & careffe fon enfant ; fa femme
préfente à ce fpectacle , en jouit avec
délices ; elle le voit partir avec chagrin
pour conduire de l'oeil fes laboureurs ; à
ces tableaux champêtres du matin en fuccédent
d'autres auffi vrais ; les portes de la
ville s'ouvrent , les habitans des cainpagnes
y portent leurs denrées . La ſcène
change , & n'eft pas moins agréable ; le
fracas des travaux des villes , les occupations
auxquelles on s'y livre , les toilettes,
&c. préfentent beaucoup de graces & de
variétés.
Le poëte ſemble s'élever avec le foleil ;
fa poësie eft vive , & brûlante lorfqu'il
s'agit de peindre le midi ; il obſerve la
même gradation en venant au foir ; il
femble préparer au repos qui le fuit ; les
couleurs dont il peint la nuit font fombres
; il fe promene quelquefois fur les
tombeaux , mais on l'y fuit avec plaifir.
Confolations
JANVIER. 1769. 121
Confolations adreffées à la France , par un
citoyen , fur la mort de la Reine. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue St-Jacq .
1768 , in 8 °. 38 pag.
L'auteur , pour adoucir les chagrins de
la France fur la perte qu'elle a faite , écarte
fes yeux du tombeau de la Reine , & les
porte fur les campagnes , fur fes villes ,
fur fes peuples , fur l'ordre qui regne partout
& fur la perfection dont il eft fufceptible
; il lui montre une nobleffe guerriere
capable de la défendre ; il décrit les
avantages de la paix , & ceux qu'elle doit
aux arts , aux fciences , à la religion .
« Voilà , France , une ébauche du tableau
» de votre empire , où vos beautés font
repréfentées , non - feulement celles
» qu'on admire en vous à - préfent , mais
» l'idée encore de toutes celles dont il eft
» en votre pouvoir d'acquérir la jouiffan-
» ce. Peut être n'avez vous jamais pû y
fixer votre attention , diftraite par vos
profpérités , ou plus fouvent occupée à
gémir de vos infortunes. Mais avant
» que de vous le remettre fous vos yeux
» & d'y revenir chercher l'oubli de vos
» maux , préfentez- le à la famille augufte
» qui vous gouverne . Allez , confolez
I. Vol.
" .
ן כ
و د
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
4
"
"3
» notre Roi des rudes epreuves où le fort
» viendra mettre fa conftance ; dites - lui
» que la Reine , fenfible jufqu'après le
trépas , eft touchée des pleurs dont il a
» honoré fon tombeau ; que fi elle étoit
capable de quelques regrets, au ſein de
» la félicité fuprême , ce feroit de ne pou-
» voir la partager avec fon coeur royal.
Eloignez- en les penfées affligeantes &
» les noirs foucis , afin qu'il puifle travailler
fans obſtacle au bonheur de fon
peuple , & goûter les plaifirs touchans
, dont il trouvera , dans fes vertus , la
» fource intariffable. »
"
ןכ
Oraifon funèbre de la Reine , prononcée.
par M. l'abbé de Boiſmont devant l'académie
françoife.
Il étoit jufte que le plus éloquent des
difcours qui ont été confacrés à la mémoire
de la Reine que regrette la France ,
fortit du fein de l'académie . L'ouvrage
de M. l'abbé de Boifmont , qui avoit déjà.
fait une très - grande impreffion dans la
bouche de l'orateur , n'en fait pas moins
à la lecture. Il a vaincu , autant qu'il eft
poffible , les difficultés du genre , qui deviennent
plus grandes tous les jours. Ce .
qui étoit beauté autrefois eft devenu lieu
JAN VIE R. 1769. 123
commun. Il falloit trouver une tournure
nouvelle , & les morceaux que nous allons
citer prouveront que M. l'abbé de
Boilmont en a une qui lui eft propre. Ces
morceaux feront fûrement regretter à nos
lecteurs que les bornes qui nous font prefcrites
ne nous permettent pas
davantage .
d'en citer
Sage dans la profpérité , courageufe
» dans la difgrace , chrétienne dans tou-
» tes les fituations » ; c'eft fous ces différens
afpects que l'orateur confidére la
Reine . Il ajoute : « Dans ce fiécle où la
» fenfibilité eft fi rare , & la délicateffe fi
» vaine , quel intérêt puis je me promettre
du récit fimple des merveilles de la
» grace & des facrifices de l'humble ver-
» tu ? Ce qui fait le fpectacle du ciel, pa-
» roît à peine de nos jours digne de l'at-
» tention des hommes.... O François!
» c'est la mere du Dauphin que je loue ;
» la fource & le modele de ces mêmes
vertus que j'ai pleurées avec vous dans
» cette chaire. J'attefte ici cette douleur
» fi jufte. Défayoueriez - vous aujourd'hui
» vos larmes ? Elles ont déjà confacré
l'éloge de la mere fur le tombeau du
"
" fils. »
Il étoitimpoffible de choifir un exorde
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
و د
plus heureux . L'orateur crayonne à grands
traits ces étonnantes & rapides révolutions
du Nord dont Charles XII fut longtemps
l'inftrument & le héros , & finit
par être la victime. » Née loin du trône ,
quoique d'un fang illuftre , elle n'avoit
» pour s'en rapprocher que les vertus de
» Stanillas & la liberté violente d'une nation
qui fe donne des maîtres. Tout
» étoit tranquille. Une main ferme &
» puiffante tenoit les rênes de la Pologne,
» L'Europe fatiguée refpiroit , & le génie
» bienfaifant de la paix avoit affoupi à
» Rizvich les querelles des rois & les
"
ל כ
rivalités des nations. Tout-à- coup s'af
» femblent ces tempêtes qui ébranlent
» les empires. Le Danois & le Mofco-
» vite fe foulevent . Le lion du Nord s'é-
» veille . La Pologne déchirée dans fes
» diétes , tremblante fous les foudres de
» Charles XII , allarmée par la politique
» ambitieufe du brave mais malheureux
Augufte , méconnoît fon propre ouvra-
» ge , abjure un roi qui vouloit l'affervir
» & qui n'avoit pû la défendre , & députe
» le jeune Palatin de Pofnanie au vain-
" queur de Cliffau ....
"
">
A peine née ( la Reine ) elle fuit en
» profcrite cette même capitale , où le
JANVIER. 1769. 125
ور
"
» voeu de la liberté réfervoit une cou-
» ronne à fon augufte pere . Bientôt des
» retours foudains lui promettent des
jours plus heureux . L'afcendant de l'impétueux
Charles entraîne ou domine
» tout. Le Nord en filence baiffe les yeux
» devant la gloire de ce conquérant que
» Staniflas partage . Mais la foudre qui
» doit l'écrafer fe forme enfin dans les
» marais de l'Ukraine , & le fceptre que
« la victoire avoit donné tombe & fe
brife auprès des murs de Pultava .
93
33
Quel maître pour la Reine qu'un hé-
» ros détrompé qui fe borne à être un
grand homme ! &c. » L'orateur paſſe
au moment où la fille de Staniflas eft appellée
au trône de la France. Remer-
» cions Dieu , ma fille , s'écrie dans fon
premier tranfport le vertueux prince.
» Ah ? fans doute , dit- elle , le trône de
Pologne vous eft rendu . Non , répond
» Staniſlas en verfant ces douces larmes
qui s'échappent du coeur , mais celui de
» France vous attend.
و د
ود
"
Il peint la Reine à la cour de France .
» Il lui étoit réfervé de concilier les pom-
» pes de l'Egypte avec les facrifices du
» défert. Plaifirs innocens , douceurs de
» l'amitié , précieufe fenfibilité de la na-
Fiij
126 MERCURE DE FRANGE.
25
» ture , bienféances du rang & de la majefté
, elle ne reprouve , elle ne profcrit
» rien , elle épure , elle fanctifie tout ;
» c'eft l'arche du Seigneur qui ne fouffre
" pas d'indignes rivaux , mais qui fe laiffe
paifiblement conduire dans une terre
étrangere , & qui s'enrichit dans fa
marche des dépouilles de Geth & d'Af-
» calon , & c . ...
30
39
"
Jours de fplendeur & de magnificence
, vous ne valez pas ces heures délicieufes
où raffemblant des fages , heu-
» reufe d'être aimée , jaloufe de le méri̟-
» ter , trompant fa modeftie naturelle
» par un defir noble de plaire , elle répandoit
dans fes entretiens , les richef-
» fes de l'hiftoire , les fiuefles du goût
toutes ces graces qui parent la décence
» & la raifon , & c.....
» Vils délateurs qui répandez dans
» l'ombre le poifon de la médifance & de
» la calomnie , ferpens ténébreux qui
» fouillez fi fouvent l'oreille des rois , &
» verfez dans leur ame imprudemment
ouverte à vos lâches fureurs , le venin
qui flétrit l'innocence ou le talent ; la
» Reine vous condamne à l'opprobre &
» au filence. Elle ne veut pas que le foup.
» çon trouble fon eftime. Elle bannit de
fon palais cette efpéce d'inquifition
JANVIER . 1769. 127
""
domestique qui met un prix à la noir-
» ceur & à la perfidie. Auprès d'elle on
» n'a du moins d'autre accufateur que fes
» propres fautes , d'autre juge que la vérité;
& la trifte incertitude , fupplice
inventé
par les tyrans , n'appéfantit
""
39
30
و د
»
"
"
point les devoirs . "
La premiere partie du difcours eft terminée
par cet admirable morceau . «Aveugle
difpenfateur de la gloire , monde
>> auffi vain dans votre culte que dans vos
» cenfures , ce tableau rapide de quarante
» ans de bienfaifance & de juftice vous
» étonne fans doute . Pendant la vie une
fageffe qui fe cache & qui fe reffemble
toujours , obtient à peine de votre orgueil
cette eftime froide & diftraite ,
» prefque auffi injurieufe que le mépris.
» Mais la mort remet tout à fa place. Tout
» ce qui avoit paru foible , petit , obſcur,
s'aggrandit alors , & cette même fageffe
» qui n'occupoit qu'un point abandonné
» aux regards de Dieu , remplit tout-à-
» coup le ciel & la terre. Tel eft , Meffieurs
, le pouvoir de la vertu . Le jufte
meurt , & à la place de ces malheurs
publics qu'on honore du nom de triom
phes , on compte les victoires qu'il a
remportées fur lui- même . L'humanité
""
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
39
» le pleure ; l'orphelin le redemande au
» tombeau ; le pauvre redit au pauvre
qu'il étoit leur confolateur & leur ami.
» On ne diffimule point avec art ce qu'il
» auroit dû faire ; on n'exagere point ce
qu'il a fait. On raconte , avec cette fimplicité
qui loue fi bien une grande ame,
qu'il a refpecté les hommes , aimé la
vérité , commandé à fon coeur , mérite
fuprême , parce qu'il les fuppofe tous .
L'adulation , il eft vrai , ne lui éleve
» aucun monument, la vanité ne le pla-
» ce point dans fes faftes ; mais une main
» immortelle , celle de la religion , le
93
"
" dépofe dans le coeur de Dieu même. Là
» rien ne s'efface , rien ne périt , & tandis
» que ce temple de mémoire , inventé
» par l'orgueil , s'écroulera fur les ruines
» du monde , la gloire d'une ame juſte ' ,
» échappée à l'ingratitude & à l'oubli ,
» s'étendra dans l'éternité . » Boffuet ,
quand il eft beau , n'a rien de plus beau
que ce morceau .
33
Dans la feconde partie , l'orateur peint
le courage chrétien de la Reine dans les
difgraces. Nous pafferons tout de fuite au
tableau de fa mort , pour ne pas rendre
cet extrait trop long, « Quel fpectacle ,
Meffieurs , & qu'il eft honorable pour
"
JANVIER . 1769. 129
""
"
» la vertu ! Ce temps qui s'engloutit , ces
objets qui fe confondent , cette terre
qui difparoît , ce ciel qui s'approche ,
» Dieu qui fe montre feul , rien n'étonne
la Reine . Tranquille , elle marche vers
l'éternité , comme autrefois , du fein de
» fa retraite , elle marcha vers le trône .
» On n'apperçoit ni ce travail de l'ame
qui lutte contre elle -même , ni ce cou-
» rage , plus orgueilleux que chrétien , qui
» attache de la gloire à fçavoir mourir.
» L'Univers eft anéanti par elle . Elle n'a
» ni fpectateurs ni témoins. Seule avec
» fon Dieu , elle fe confume lentement à
و د
fes yeux. Si les regrets de Louis paroif-
» fent la toucher encore, les feuls regards
» de Dieu l'intéreffent. Elle meurt dans
» fon fein couverte , en quelque forte ,
» d'un nuage qui dérobe fes derniers
exemples à la terre . Elle n'a point de
» dernier moment, c'eft pour le crime que
» la miféricorde le réferve . La vie fuffit à
» la vertu . »
n
"
"
Ce difcours , plein d'une fenfibilité
touchante & de l'éloquence majestueufe
qui fied à un orateur chrétien , fait le plus
grand honneur aux talens fupérieurs de
M. l'abbé de Boifinont , talens qu'il avoit
déjà déployés avec tant d'éclat dans l'oraifon
funébre de Mgr le Dauphin.
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Compliment que M. l'abbé Xaupi , doyen
de la faculté de théologie , auroit fait ,
le 24 Novembre 1768 , au Roi de Dannemarck
au moment qu'il entra dans
la falle de la maifon de Sorbone où fe
foutenoit la thèse , s'il eût été d'usage d'y
parler enfrançois.
SIRE ,
Cet heureux jour, où la faculté de théologie
jouit de votre afpect , eft pour elle
un jour de triomphe. Les fouverains font
à fes yeux des images de la divinité. Ces
écoles , que vous embelliffez aujourd'hui
par votre préfence , retentiffent continuellement
d'une maxime puifée dans les
livres faints :
: que
les Rois ne font comprables
de leur puiffance qu'à Dieu
même.
Cette autorité fuprême , & le pouvoir
illimité qui eft un appanage de votre couroune
, font en vous d'autant plus refpectables
, qu'ils n'éclatent que par des actes.
de la plus tendre humanité . Vous ne
voyagez que pour étendre vos connoiffan
Les payfans étoient ferfs en Dannemarck ; l
Roi les a affranchis & rendus propriétaires.
JANVIER. 1769. 135
ces , vous charmez tous ceux qui vous approchent
; & vous aimez à goûter les douceurs
de l'égalité , au milieu d'une nation
fenfible & polie , qui reconnoît en votre
perfonne toutes les qualités aimables , qui
font le caractere du Roi Bien-Aimé qui la
gouverne.
Les Loisirs de M. de C... nouvelle édition
augmentée. A la Haye , chez
Neaulme & compagnie ; & fe vend à
Paris , chez Lacombe , rue Chriſtine ,
2 vol. in- 12 .; prix 4 liv . 10 f. broché.
Si la premiere édition des Loisirs de
M. de C... fut eftimée , cette édition ne
mérite pas moins de l'être. Les piéces
que l'auteur y a ajoutées la feront lire
avec un nouveau plaifir. En voici une qui
fervira à juger des autres .
Vers à Mde la comteſſe de Brionne.
La nature en prudente mere
Donnoit aux uns le goût , aux autres les talens ,
A celle- ci l'efprit , à l'autre l'art de plaire ,
Les vertus ou les agrémens ;
Enfin , on ne voyoit perfonne
Qui n'en fut affez bien traité ;
Elle montre aujoud'hui trop d'inégalité ,
Elle donne tout à Brionne.
F vjj
132 MERCURE DE FRANCE
Regina poft mortem triumphus Carmen ;
in inftauratione fcholarum Mazarinæi
recitatum à Francifco - Maria Coger ,
licentiato theologo & Rhetorum altero,
die tertiâ Octobris 1768 .
Les mufes françoifes & les mufes latines
ont fait entendre les regrets de la
France fur la mort de la Reine . M. Coger,
interpréte des fentimens de l'univerfité ,
& qui , dans toutes les occafions , a fignalé
fon zèle , & fon enthoufiafme vient d'exprimer
en beaux vers latins le deuil de tous
les coeurs fenfibles .
Te quoque magna parens ftudiorum academia
princeps ;
Cui labor egregiam patriæ formare juventam
Et bene nata tuos afflare in pectora fenfus ;
Gallica quod nuper violavit lilia vulnus
Vulnus & imperio totis & flebile terris ,
Te gemitu decet ac privato plangere lucu.
Illa fuis ingens meritis , ingenfque parentum
Nobilitate , jacet decus aulæ , gloria regni ,
Et pietatis honos , Regina , & gentis amores.
Et quam relligio , quam pectoris hofpita magni
Virtus immunem communi lege jubebant
Ducere fecuros longa inter gaudia foles ,
Languet & occumbit geminatis faucia plagis
JANVIER . 1769. 133
(Arbor ut affiduâ profternitur icta fecuri )
Et faciem imperii feralibus obtegit umbris.
Tandis que le poëte laiffe éclater fes
gémiffemens , la Religion lui dit de ceffer
fes plaintes , & le tranfporte dans le
temple de l'éternité , où il voit la Reine
environnée de gloire , & recevant la récompenfe
de ſes vertus.
Almanach de l'ordre de Malte pour
l'année 1769 , à l'uſage de la nobleffe qui
fe deftine à entrer dans cet ordre ; avec
approbation & privilege , chez le Breton ,
imprimeur ordinaire du Roi , & ordinaire
de l'ordre de Malte.
pour
Etat de la Marine l'année 1769 ,
dreffé avec la permiflion de M. le duc de
Praflin , miniftre & fecrétaire d'état , de
marine , in - 24 ; de l'imprimerie de le
Breton , imprimeur ordinaire du Roi .
Almanach des Rendez - vous , 1769. A
Paris , de l'imprim . de Michel Lambert ,
rue des Cordeliers . Cet almanach ne contient
que les jours & les fêtes des mois
avec beaucoup de blanc , en quoi eft fon
utilité , parce qu'on a l'avantage de pou134
MERCURE DE FRANCE.
voir s'en fervir comme de tablettes pour
y faire fes nottes . Il eft terminé par un
almanach de perte & gain ; prix 12 fols
broché .
Fugitive Pieces , by a poor Poët . Piéces
fugitives par un pauvre Poëte , in - 4° .
Si l'auteur de ces piéces fugitives s'applique
le mot pauvre comme poëte , il eft
trop modefte ; fi c'eſt comme homme , il
mérite d'être plaint ; fes poëfies ont de la
facilité ; quelques - unes annoncent qu'il
eft eccléfiaftique , & qu'il a été pendant
quelque temps chapelain dans un vaifleau
de guerre ; il paroît que le défaut de fortune
n'eft pas fon plus grand malheur , &
qu'il en a effuyé un plus vif & plus affreux
pour un homme fenfible ; on prétend
même qu'il l'a voulu peindre dans
une petite piéce que nous allons rapporter
; c'est un ancien conte renouvellé ,
dont on croit qu'il eft le héros infortuné .
Un chevalier de B... jeune , riche
´aimable , faifoit fon féjour dans le comté
de Surrey ; nos vieux auteurs l'appellent
Marcus ; il vit un jour Clarena ; fon coeur
ne put fe défendre de l'aimer ; il employa
tous les moyens poffibles pour l'engager
à repondre à fa paffion ; il fe fervit inuJANVIER.
1769. 135
tilement des rufes qui lui avoient toujours
fi bien réuffi , fes petites graces , fon
ton léger , fes difcours galans ne firent
aucune impreffion ; il cherchoit à féduire
une femme raifonnable , contente de fon
fort , heureuse du bonheur de fon époux.
Il gémit de trouver tant de vertu avec
tant de beauté ; pour faciliter fa conquête
, il recherche le mari , devient fon ami ,
lui donne un bénéfice confidérable , fans
charges , & fe l'attache par fes bienfaits ..
Quelque temps après , il invite fon ami
Flori & fon époufe de venit paffer quelque
temps chez lui ; charmé de les pofféder
, il voudroit qu'ils ne le quittaffent
plus ; il exige qu'ils reftent dans fa maifon ,
Clarena confent malgré elle à fe mettre
à la tête de la maifon de Marcus . Les deux
familles n'en font qu'une déformais ; ils
menent une vie douce & tranquille que
l'amitié embellit encore. Les enfans de
Flori font attaqués de la petite vérole ;
leur mere leur prodigue fes foins ; elle ne
peut s'en repofer fur perfonne ; elle ne
les quitte pas ; le danger eft paflé , elle eft
encore inquiéte ; elle ne peut fe réfoudre
à fuivre les deux amis qui font déterminés
à faire un petit voyage , dont ils fe
promettent mille plaifirs. Ils partent ; elle
136 MERCURE DE FRANCE.
rette ; à peine ont -ils marché deux jours
que Marcus fe fouvient d'une affaire importante
, qu'il eft preffè de terminer ; il
charge Flori de veiller à leur équipage ,
prend la pofte & retourne chez lui . Il y
retrouve Clarena auprès de fes enfans ,
attentive à tous leurs befoins . La nuit
étend fon voile fombre fur l'Univers ;
tout le monde cherche ou femble chercher
le repos ; minuit fonne ; le bruit
ceffe ; un profond filence regne partout
; Clarena , fatiguée des travaux
de la journée , s'étoit endormie d'un
fommeil profond ; Marcus toujours plus
amoureux , encouragé par quelques petites
libertés que l'innocence peut accorder
& qu'un ange peut prendre , fe rend dan's
l'appartement de Clarena ; il la regarde
avec tranfport ; fa bouche téméraire ofe
preffer fa bouche ; Clarena fe reveille
& combat à la paffion de fon bienfaiteur .
Elle crie , elle appelle , elle pleure ,
s'arrache les cheveux , & le conjure
tendrement de refpecter les droits de
l'hofpitalité ; fes pleurs , fes menaces , fa
réſiſtance , fes cris font fans pouvoir....
Ma mufe tremblante interrompt ici fes
recits. Je peindrai dans de plus humbles
vers ce qu'elle n'ofe raconter . Exécrable
JANVIER . 1769. 137
Marcus ! tu forces une prêtreffe de manquer
à fa foi , à fa foi qu'elle a engagée.
Tu as fçu ravir fans remords , par force &
par adreffe le fruit défendu ; je t'entends
dire , en te vantant de cette action horrible
: La femme m'a tenté , & j'ai cueilli le
fruit. N'y a- t-il point de loix divines ou
humaines , d'enfer où tu te précipites à
grands pas qui puiffe punir un crime tel
que le tien. Tyburn , chargé d'un fi grand
nombre de fcélerats moins coupables que
toi , t'attendra-t-il long- temps ? Vois l'infortuné
Flori trahi par fon ami , effrayé
de l'outrage , courant à fon époufe , pardonnant
tout , s'efforçant de calmer fa douleur
& fon défefpoir , fauver du moins
fon ame , arracher le poignard de la main
de cette infortunée qui vouloit le plonger
dans fon fein , & guider fes yeux du
côté de la terre promife . Tu viens , barbare
, de renouveller les horreurs des anciens
Romains , & de préfenter à l'Angleterre
une nouvelle Lucrece & un nouveau
Tarquin .
Ce conte a de la chaleur , mais il pouvoit
être plus intéreffant ; la fin en pouvoit
être auffi plus forte & plus pathétique
; les injures ne lui donnent pas ce
mérite ; mais fi l'auteur en eft réellement
le héros , il faut lui pardonner cette hu
138 MERCURE DE FRANCE,
meur ; on voit bien différemment une
chofe qu'on éprouve & une qu'on imagine.
DE'CLARATION de M. Barthe fur fa
comédie des FAUSSES INFIDE'LITE'S
, & Obfervations d'un Amateur à
M. J. BLUNT , Anglois.
Monfieur , j'apprends que vous m'accufez
d'avoir pris dans Shakeſpear le fujet
des Fauffes Infidélités. Je fuis flatté de ce
reproche ; mais je n'ai jamais lu les Commeres
de Windfor. Ceux qui me connoiffent
m'en croiront far ma parole. Ceux
qui ne me connoiffent pas m'et croiront
auffi , s'ils veulent fe donner la peine de
confronter les deux pièces. Je fuis fâché
de n'avoir pas lu plutôt les Commeres de
Windfor. Un ouvrage de Shakefpéar auroit
pu me donner des vues dont j'aurois
profité.
Nous croyons , Monfieur , devoir ajou .
ter un mot à ce défaveu de M. Barthe .
Nous avons comparé avec foin les Commeres
de Windfor & les Fauffes Infidélités.
Il nous femble , M. J. Blunt , que voulant
remettre les auteurs à leur place , vous
auriez pû laiffer M. Barthe à la fienne , &
que vous vous êtes trop preffé de crier au
JANVIER. 1769. 139
plagiat. Il eft vrai qu'il y a dans la piéce an- ,
gloife un perfonnage ridicule & bouffon,
nommé Falltaf , qui écrit à deux femmes
- en même-tems . Mais cette combinaiſon
n'a par elle -même rien de plaifant ; elle
ne devient théâtrale que par la vengeance
plus ou moins ingénieufe qu'on tire du
fat. La vengeance étant abfolument différente
dans les deux pièces , elles n'ont
point entr'elles de rapport véritable ;
d'ailleurs où ne trouve - t-on pas de ces
fats ou de ces fous qui ont des prétentions
-fur plufieurs femmes à la fois ? Il y en a
dans plufieurs de nos romans , dans l'Homme
à bonnes fortunes , le Chevalier à la
mode , l'Eté des Coquettes , le fat puni
&c. & fur- tout dans le monde le grand
livre des auteurs comiques. Qui ne fçait,
par exemple , que le fameux Buffi ne fachant
que faire le matin , s'avifoit fouvent
d'écrire des billets doux à pluſieurs
femmes. Il avoit encore l'audace d'ajouter
que ce moyen lui avoit par fois réufi .
J'examine ce qui a fait le fuccès des
fauffes infidélités , & je vois que c'eſt évidemment
la fcène de la double Confidence
, & la vengeance que les amans tirent
de leurs maîtreffes , deux fcènes qu'on ne
fçauroit contester à M. Barthe.
Le cenfeur conviendra qu'il n'y a rien
140 MERCURE DE FRANCE.
de la fcène de la Confidence dans Shakefpéar
, & quant au caractere du chevalier
Falftaf que vous trouvez , Monfieur , fi
admirable , nous applaudiflons beaucoup à
votre zèlę patriotique ; mais nous croyons
devoir des complimens à notre nation de
ce qu'elle n'admet plus fur la fcène un
comique de cette force - là .
Il paroît certain que M. Barthe n'a
point connu la piéce angloife ; mais quand
il l'auroit en effet imitée , il n'auroit fait
que fe fervir du droit de tout auteur comique.
En général , il femble qu'on affecte
trop de confondre le plagiat & l'imitation
. Moliére même , le plus fécond
des auteurs , n'a point dédaigné d'emprunter
des fcènes entieres aux Italiens &
aux Efpagnols . On fçait que l'idée de
l'Ecole des Maris eft prife d'un conte de
Bocace , où une jeune fille fait jouer à fon
confeffeur le même rôle qu'lfabelle fait
jouer à fon tuteur dans la pièce de Moliére.
La fcène de l'Avare , dans laquelle
Harpagon reconnoît fon fils pour le jeune
homme qui lui empruntoit une fomme
d'argent à un intérêt ruineux , celle où
Cléante arrache des mains de fon pere la
bague dont il fait préfent à Mariane , ces
fcènes font tirées de deux canevas italiens.
Une des plus belles fcènes du TarJANVIER
. 1769. 141
tufe eft imitée d'une nouvelle de Scarron .
D'où vient donc Moliére fe permettroitil
des imitations fréquentes ? c'est que le
caractere du génie eft de faire beaucoup
avec peu , mais non pas tout avec rien.
VOYAGE EN SIBERIE fait par ordre
du Roi en 1761 , contenant les moeurs ,
·les ufages des Ruffes , & l'état actuel de
cette puiffance ; fa defcription géographique
& le nivellement de la route de
Paris à Tobolsk ; l'hiftoire naturelle de
la même route , &c. enrichi de cartes
géographiques , de plans , de profils du
terrein , de gravures qui repréfentent les
ufages des Ruffes ; par M. l'abbé Chappe
d'Auteroche , de l'académie royale
des fciences. A Paris , chez de Bure pere
, libraire , quai des Auguftins ; 3 vol.
grand in 4°. avec un grand atlas in-fol.
Ce livre magnifique eft fuperbement
imprimé , orné de belles gravures , en
grand nombre , d'après les deffeins de M,
le Prince , peintre du Roi ; il contient des
obfervations fçavantes d'aftronomie & de
géographie , & une rélation curieuſe &
anecdotique des moeurs & des ufages des
Ruffes .
Nous reviendrons fur cet important
142 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage digne du fçavant , de l'amateur
& du lecteur qui veut s'inftruire & s'amufer.
NOUVELLES RECHERCHES SUR LES
DECOUVERTES MICROSCOPIQUES
, & la génération des corps or
ganifés ; ouvrage traduit de l'italien de
M. l'abbé Spalanzani , profeffeur de
philofophie à Modene , & dédié à S. A.
S. Mgr le Prince de Marfan ; par M.
l'abbé Regley ; avec des nottes , des
recherches phyfiques & métaphyfiques
fur la nature & la religion , & une nouvelle
théorie de la terre , par M. Néedham
, membre de la fociété royale des
fciences de Londres , & correfpondant
de l'académie des fciences de Paris ;
2 parties , grand in 8 , avec des gravures
, relié en un vol . de plus de 600
pag. prix 6 liv. A Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine , 1769 .
On trouve chez le même libraire
VARIE'TE'S LITTERAIRES , ou rea
cueil depièces , tant originales que traduites
, concernant la philofophie , la
littérature & les arts , 4 vol . in- 1 2., req
liés , 10 liv.
JAN VIER. 1769. 143 .
INSTRUCTIONS DE MORALE , D'AGRICULTURE
& D'ECONOMIE pour
les habitans de la campagne , ou avis d'un
homme de campagne àfonfils; par M. Fro
ger , curé de Mayet , diocèfe du Mans , de
la fociété royale d'agriculture de la généralité
de Tours , au bureau du Mans ; ouvrage
deftiné à fervir pour enfeigner à
lire aux enfans de la campagne , I vol,
petit in - 8°. de 300 pag. br . 35 f.
INTERPRETATION HISTORIQUE &
CRITIQUE du pfeaume LXVIII Exurgat
Deus , &c. ouvrage pofthume de
M. l'abbé Ladvocat , docteur bibliothécaire
& profeffeur de Sorbone , vol .
in- 1 2. de près de 400 pag .; prix , br .
2 liv. 8 f.
ES
ACADÉMIE S.
I.
Les Académies de Paris ont été plufieurs
fois honorées de la préfence des fouverains
. Le fameux Czar Pierre le Grand ,
la célèbre Chriftine de Suede , norre augufte
monarque Louis le Bien- Aimé ont
pris féance parmi nos fçavans.
144 MERCURE DE FRANCE .
Le roi de Dannemarck , ayant auffi defiré
d'affifter à une affemblée de chacune
dés académies littéraires , fe rendit , le 3
Décembre dernier , à trois heures & demie
après midi à l'Académie Françoife. Il
fut reçu à la porte d'entrée par l'académie,
ayant le directeur à fa tête. Sa Majesté
Danoife étant dans la falle , M. l'abbé
Batteux , directeur , lui préfenta les académiciens
; après quoi ce prince fe plaça
dans le fauteuil du directeur , & fut harangué
par M. l'abbé Batteux , au nom de
l'académie. M. le duc de Nivernois lut , à
l'invitation de Sa Majefté Danoiſe , trois
fables de fa compofition. M. l'abbé de
Voifenon recita enfuite la piéce de vers
fuivante , adreffée à Sa Majeſté Danoiſe.
Autrefois , lorfqu'un Roi fortoit de ſes Etats ,
C'étoit pour annoncer les horreurs des combats.
Le deuil enveloppoit la terré ;
Sur fon paffage , il répandoit l'effroi ,
Et les plalfirs , fuyant l'appareil de la guerre ,
S'écrioient en tremblant : cachons -nous , c'eſt un
Roi.
De la gloire & du tems connoiflant mieux l'emploi
,
Un jeune fouverain , conquérant pacifique ,
Excite , en voyageant , l'allégrefle publique.
Les
JANVIER. 1769. 145
Les plaifirs.renaiffans le rangent fous la loi ;
Ils careflent fes pas ; ils s'y preffent , s'y placent :
La Juftice & la Paix s'embraflent ;
Et difent de concert : Montrons - nous , c'eft un
Roi.
Il éleve fon rang par le defir de plaire.
Les arts , dès qu'il paroît , ouvrent leur fanctuaire .
Au fuprême pouvoir lorfqu'on eft parvenu ,
On néglige ſouvent de fçavoir qui nous fommes.
Un Roi qui cherche à connoître les hommes ,
Eft digne d'en être connu .
S'il daigne tempérer l'éclat de la couronne ,
Il femble en augmenter les droits :
On attire les coeurs quand rien ne les étonne.
La douceur d'être aimé pour leur propre perfonne,
Eft le premier befoin qui prefle les bons Rois.
La bienfaiſance alors fait deviner le maître ,
Et l'exémple en eft fous nos yeux :
C'eſt un aftre naiflant qui commence à paroître ,
Et qui donne aux moyens de rendre un peuple
heureux ,
L'âge où l'on ne connoît que le plaifir de l'être.
Quand Fénélon offroit à nos regards
Minerve conduifant , infpirant Télemaque ,
Lui faifant obſerver les moeurs , les loix , les arts,
En tirer fon profit pour le bonheur d'Itaque ,
D'un regne lage & doux fe propofer un plan ,
Aimer l'agriculture & la philofophie ,
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE,
"
On croyoit ce livre un roman ,
Et c'étoit un prophétie :
Vous nous faites jouir de fa réalité ,
SIRE , vous vous placez au temple de mémoire ;
Mais quand votre préfence affure notre gloire ,
Nos rayons s'étendront fur Votre Majeſté,
Les lettres ont le privilege
De faire avec la royauté
Commerce d'immortalité ,
Et vous flattez le Roi qui les protége ;
r.
Comme lui , vous aimez la paix ,
Comme lui , d'un coeur tendre employant le langage
,
Pour vos enfans vous comptez vos fujets 5
Vous imitez ce Prince augufte & fage ,
Qui croit que des exploits font moins que des
bienfaits ,
Et que le fentiment eft le plus doux hommage .
Charmer un peuple eft mieux que de l'avoir
foumis.
Tous vos triomphes font des fêtes :
Vous emportez nos coeurs , vous les avez conquis.
Nous ne vous prierons point de rendre vos conquêtes
,
M. Marmontel termina la féance par
la lecture d'un morceau détaché de l'hiftoire
des Incas , en profe poëtique , à la¬
quelle il travaille,
JANVIE R. 1769 . 147
Le directeur montra au Roi de Dannemarck
les portraits des plus célébres
académiciens morts ; parmi lefquels fe
trouve celui de la Reine Chriftine
de Suéde , qui le donna à l'académie
lorfqu'elle y vint en 1658. M. l'abbé Batteux
demanda à Sa Majefté Danoiſe fon
portrait au nom de fa compagnie , & elle
eut la bonté de le promettre .
Le Roi de Dannemarck paffa enfuite à
Académie des infcriptions & belles - lettres
, qui s'étoit affemblée , quoique ce ne
fut pas un jour de fes féances ordinaires
Ce prince s'étant affis dans un fauteuil , au
milieu du rang des honoraires , M. le
Beau , fecrétaire perpétuel , lui fit un expofé
fuccinct de l'établiffement & des occupations
de l'académie , & termina ce
détail par un compliment à Sa Majesté
Danoife fur l'honneur qu'elle faifoit à la
compagnie . M. Dupuis termina cette
féance par une courte notice de quelques
mémoires lus dans les féances précédentes.
Le Roi de Dannemarck s'étant levé
pour aller à l'Académie des fciences , fut
reconduit jufqu'au pied de l'efcalier par
l'Académie des belles - lettres . Les officiers
de l'Académie des Sciences allerent
le recevoir au haut de l'efcalier . Ce prince
, étant entré dans la falle , s'affit dans un
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
fauteuil à la place du préfident. M. d'Alembert
, fous-directeur , lut un difcours
rélatif à la circonftance , dans lequel il
rappella les vifites des fouverains ; il fit
mention des découvertes des Danois dans
les fciences , & l'éloge de plufieurs académiciens
Danois , tels que Roëmer, phyficien-
géométre , & le célébre Winflow,
anatomifte. Il fit des réflexions fur le bien
que lès fouverains
peuvent faire à la philofophie
& fur les obligations
que les fciences ont à la Nation Danoife . M. Dufejour
lut enfuite un mémoire
fur les
principales
circonstances
du prochain paſfage
de Vénus fur le difque du foleil ,
principalement
à Coppenhague
, & dans
les lieux qui peuvent
particulierement
intéreffer
la Nation Danoife
; après quoi
M. l'abbé Nollet & M. Briffon firent , de
vant le Roi de Dannemarck
, quelques
expériences
fur la pénétration
qui a lieu
lorfqu'on
mêle enfemble
de l'eau & de
l'efprit de vin . M. de Réaumur
avoit
déjà commencé
à conftater
cette vérité , que nos phyficiens
rendent actuellement
fenfible. En mettant
de l'eau dans un tube
de verre , & y ajoutant enfuite de l'efprit-
de-vin , cette derniere
liqueur furnage
d'abord , mais après qu'elle a été
mêlée parfaitement
avec l'eau , la quan-
-
ANVIE R. 1769. 149
tité totale des deux liqueurs diminue fenfiblement
de volume , & defcend au - deffous
de l'endroit où elles s'élevoient d'abord.
M. Briffon a fait ces expériences ,
& a démontré par l'aréométre que la gravité
spécifique du mêlange répond à cette:
pénétration .
M. l'abbé Nollet , voulant démontrer
lequel des deux fluides attire l'autre dans
ce cas- là , avoit préparé deux expériences
ingénieufes. Il remplit d'eau une bouteille
à large col , qu'il ferma par une veffie
, il plongea la bouteille & la laifla féjourner
dans de l'efprit - de - vin . L'eau
avoit tellement attiré l'efprit - de- vin à
travers la veffie , que la bouteille fe trouvant
plus que remplie , la liqueur avoit
forcé la veflie à prendre une convexité
très- confidérable . Il remplit enfuite d'efprit-
de-vin une autre bouteille fermée de
même par une veffie , & l'ayant plongée
dans l'eau ; ce dernier fluide avoit tellement
attiré l'efprit- de- vin renfermé dans
la bouteille , qu'il forma un vuide , &
obligea la veffie à rentrer dans le col de la
bouteille où elle formoit une concavité
confidérable..
1
Giij
*50 MERCURE DE FRANCE.
I Iv
Munich.
L'académie des fciences de cette villen'ayant
pas été fatisfaite des ouvrages qui
ont concouru pour le prix de cette année,
a propofé le même fujer pour celui de
1769 , c'est-à -dire la queftion fuivante :
Quels étoient , dans le douzième fiècle , les -
droits des ducs d'Allemagne, & lefquels de
cés droits ont fur- tout été accordés aux
ducs de Baviere ?
Le prix de la claffe de philofophie a été
adjugé à un mémoire du comte de Torring
+ Séelfeld , chambellan de l'Electeur
& chevalier de l'ordre de St George . Le
fujet étoit : Le houblon de Baviere eft - it
égal en bonté à celui de Bohême ? En quoi
confifte leur différence , & comment doit- on
traiter celui du pays , depuis la culture de
la plante jufqu'à ce qu'on s'enferve pour
braffer , fi l'on veut qu'ilacquierre les prin
cipales qualités de celui de Bohême ?
La inênie claffe propofe pour fajer du
prix de 1769 , cette queftion : Eft-il des
moyens pour difperfer un orage & préferver
une contrée de la grêle ; & s'il en eft , quels
font-ils ?
JANVIE R. 1769. 1.51.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
IL
Du Jeudi , 8 Décembre 1768 .
eut pour ouverture une fuite de fymphonies
de Rameau , exécutées fur l'orgue
par M. Balbâtre ; c'eft-à- dire que rien ne
manqua à leur exécution . Le St Bezozzi
ordinaire de la mufique du Roi , joua un
concerto de hautbois de fa compofition ,
& tira de cet inftrument , fi aigre par luimême
, ces fons flexibles , onctueux &
délicats , qui ne peuvent être que le fruit
d'un long travail , d'un tact exquis , & d'un
goût que le travail feul ne peut donner.
Madame Sirmen qui , depuis quelque
temps nous accoutume à un phénomene
encore plus rare , exécuta , fur le violon ,
un concerto de la compofition du Sieur
Sirmen fon époux . Elle est la premiere de
fon fexe qui ait difputé ce genre de fuccès
à nos grands artiftes. Mais la politeffe
françoife n'entre pour rien dans les applaudiffemens
que reçoit cette virtuofe.
Ils font dus à la fupériorité de fon talent.
Giv
152 MERCURE
DE FRANCE
.
On reconnut l'organe brillant de Madame
Larrivée dans jubilate Deo , & c. petit
motet à deux voix , qu'elle chanta avec
M. Muguet . Ce moret eft de la compofi
tion de M. d'Auvergne , fur- intendant de
Ja mufique du Roi . Mile Fel chanta un
air italien avec la même aifance qu'elle
chante nos airs françois. Le magnifique
Te Deum de M. d'Auvergne termina ce
concert à la fatisfaction des auditeurs .
OPERA.
Le mardi , 6 du mois dernier , on remit
fur notre fcène lyrique la tragédie d'Enée
& Lavinie : paroles de feu M. de Fonte-
Belle ; mufique de M. d'Auvergne . Ce
poëme exiftoit depuis environ quatrevingt
ans , & fut d'abord mis en mufique
par Colaffe . Il n'eut qu'un fuccès des plus
médiocres. M. d'Auvergne entreprit de
refaire l'ouvrage de ce difciple de Lully ,
très- inférieur à fon maître . Il communiqua
fon deffein à M. de Fontenelle , qui
lui fit cette réponſe défintéreffée & philofophique
. « Monfieur , vous me faites
>> beaucoup d'honneur ; mais il y a 60 ans
JANVIER. 1769 153
» que cet opéra fut repréfenté pour la pr
» miere fois. Il tomba , & perfonne alors
» he me dit que ce fût la faute du mafi-
» cien. "
M. d'Auvergne admira , fans doute
cette franchiſe , bien rare dans un auteur;
mais elle ne le découragea point. Il fit paroître
, en 1758 , cet opéra avec fa nouvelle
mufique , & dut être content de l'accueil
qu'il reçut alors . Il eſt un peu moins
marqué à cette nouvelle reprife, C'est une
fuite de la révolution qui s'eft faite parmi
nous rélativement à la mufique théâ
trale ; révolution dont quelques -uns des
ouvrages de l'illuftre Rameau ont euxmêmes
éprouvé l'influence .
D'ailleurs , ce poëme péche du côté de
l'intérêt , parce qu'il fera toujours difficile
de rendre Enée intéreffant. L'ombre
de Didon , que l'auteur fait intervenir
dans le ſecond acte , acheve de jetter de
l'odieux fur ce perfonnage. On ne peut
guère en parler avec plus de mépris , &
d'une maniere plus propre à le faire méprifer.
Je fus Didon . je regnai dans Carthage :
Un étranger , rebut des flots & de l'orage ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
De ma prodigue main reçut mille bienfaits :
L'amour , enla faveur , avoit féduit mon ame :
Par une feinte ardeur il augmenta ma flâme ,
Et m'abandonna pour jamais.
pas
Du refte , cette fcène eft bien frappée
& d'un effet théâtral . Turnus ne parle
en termes plus mefurés du rival qu'on
lui préfére.
Eh ! peut-il , comme moi , vous aimer pour vousmême
?
(dit-il à Lavinie . )
Hai des dieux , errant , & par- tout rebuté ,
Il n'a que votre hymen pour fuir l'horreur extrême
Du fort qui le pourfuit , & qu'il a mérité.
Ce qu'il dir , en parlant de lui - même ,
eft d'autant plus perfuafif qu'il feroit ditficile
de mieux l'exprimer.
Je fuis du fang dont vous fortez ;
Je vous aimai dès l'âge le plus tendre ,
Mes voeux fon les premiers qu'on vous ait fait
¡entendre ,
Et vos frs font les feuls que mon coeur ait portés,
Ne redoutez-vous point une honte éternelle
JANVIER . 1769. 1SS
En nommant un Troyen , inconnu dans ces lieux ,
Qui , peut-être , pour d'autres yeux
Brûla fouvent d'une flâme infidéle ? ...
Vous vous troublez !
Il eft certain qu'on s'intéreffe ici beau- ·
coup moins pour Enée que pour Turnus ,
& qu'on pourroit appliquer à l'auteur la
fin de cette épigramine que Racine fit autrefois
contre Boyer.
Je pleure , hélas ! fur ce pauvre Holopherne,
-Si méchaшment mis à mort par Judith .
A cela près , ce poëme eft du haut gente
de la tragédie lyrique . La machine en eft
grande ; mais quelques uns de fes refforts
out para foibles . On n'aime point
qu'une fureur bachique détermine le
choix de Lavinie , choix dont elle ne
'tarde pas à fe repentir. Il est vrai que
l'auteur de la mufique a redoublé d'efforts
dans cet acte . Les airs de danfe y
font tableau ; les airs de chant y font caracterifés
. Celui de la priere que Lavinie
adreffe à Faunus eft d'un effet qui touche
& qui intéreffe . L'invocation à Janus for
me un choeur bien deffiné . Il y a du vớ-
luptueux dans la mufique des ballets da
quatriéme acte, & du léger , de l'agréable
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
dans les airs qui partagent quelques-uns
des divertiffemens.
Ces ballets , eux mêmes , font très -applaudis
; particulierement celui des Bac
chantes dans le troifiéme acte , & celui
des Plaifits dans le quatrième . On fent
combien la danfe vive de Mlle Allard eft
propre à figurer l'emportement d'une bacchante.
Le Sieur Veftris a reparu dans
l'acte des plaifirs avec un fuccès que lui
méritera toujours le gracieux & le fini de
fa danfe. Le Sieur Gardel , accoutumé à
briller dans les plus grands morceaux , eft
placé ici moins avantageufement : ce qui
ne l'empêche pas de prouver que le talent
fupérieur fait tout valoir. Celui des Sieurs
Lany & Dauberval fe fait également diftinguer.
Les Demoifelles Guimard , Heinel
, Peflin , Affelin font placées de maniere
à faire contrafter leurs talens & à
partager les fuffrages . En un mot , les
amateurs de la danfe trouvent ici à chaque
inftans des raifons d'applaudir.
Le rôle d'Enée eft chanté par le Sieur
le Gros , qui y développe la beauté de fon
organe & l'intelligence de fon jeu. Le Sr
Larrivée mérite le même éloge dans le
tôle de Turnas , & le Sieur Gelin dans
celui de Latinus . On a retrouvé l'intelligence
& l'action de Mlle Duranci dans le
JANVIER. 1769. 157.
rôle de Lavinie ; l'organe de Mlle du Bois
dans le rôle de la Reine. Celui de Junon
ne laifle à Mile du Plan que la faculté de
faire briller l'étendue de fa voix . On fçait
qu'elle y joint l'action , quand il lui eft permis
d'agir.
Le fpectacle eft très - varié dans cet opéra.
On a fait dans l'enfemble du poëme
quelques retranchemens néceffaires. Cependant
plufieurs fcènes ont encore para
longues. Ce n'eft pas qu'elles le foient
réellement ; c'est qu'il fera déformais
très - difficile de faire goûter au Public une
ſcène tout en récitatif. Il faut le couper
par des airs de mouvement , toujours analogues
à la fituation du perfonnage , ou
au fentiment qu'il veut exprimer. Les anciens
poëmes n'en offrent pas fouvent les
moyens. Prefque toujours le dialogue s'y
trouve enchaffé de maniere qu'il fe refufe
à cés fortes de repos & de détails . Il
faut alors y fuppléer par des changemens.
Il vaudroit mieux encore ne traiter que
des paroles où cet inconvénient ait été
préva. Ce n'eft pas fans innover qu'on
parvient à perfectionner les arts . N'imi
tons pas les Chinois dans leur vénération .
pour de vieilles pratiques. Toat fut ébauché
parmi eux , il y a près de deux mille
18 MERCURE DE FRANCE .
aus , & tout s'y réduit encore à de fimples
ébauches.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François donnerent , le
20 Novembre , une repréfentation de Béverlei
, que Sa Majesté Danoife honora
de fa préfence . Ce drame , d'un intérêt fi
attachant & d'un effet fi terrible , ne fut
pas moins applaudi que dans fa nouveauté.
Le 2 Décembre on donna Sémiramis
au profit du Sieur Lekain . Cette jufte récompenfe
de fes longs travaux & des fervices
brillans qu'il a rendus , en honorant
le talent fublime de l'acteur le plus tragique
qui ait paru fur la fcène , n'honore pas
moins la reconnoiffance & les fentimens
des comédiens françois qui ont crû devoir
payer ce tribut au mérite de leur canarade.
Le 10 du même mois on repréfenta ,
pour la premiere fois , Hilas & Silvie ,
paftorale , de M. Rochon de Chabannes .
L'Amour , déguifé en nymphe , veut
féduire les nymphes de Diane & les fubjuguer.
Il veut fur- tout favorifer l'amour
JANVIER. 1769. 159
d'Hilas & vaincre la réfiftance de Silvie
qui combat fon penchant . Hilas , au péril
de fa vie , s'eft introduit dans l'ifle où ces
nymphes , armées d'arcs & de fléches , font
la guerre aux tigres , aux ours , aux lions.
L'homme leur eft dépeint comme le plus
horrible des monftres , & comme l'ennemi
le plus dangereux . Silvie , malgré cette
opinion , n'a pas la force de percer Hilas
de fes fléches , mais elle le fuit toujours
& ne veut lui parler que de loin . Aflou
pie par enchantement , elle tombe für un
gazon , & l'Amour l'enchaîne avec des
fleurs. Des Songes , dociles aux ordres de
l'Amour , lui préfentent pendant fon fom.
meil l'image de fon amant . Elle nomme
Hilas & fe reveille . Hilas eft à fes pieds.
Elle le conjure de la délier . Il réfifte quelque
temps , & finit pat obéir. Silvie , touchée
de ce facrifice & détrompée par les
raifonnemens d'Hilas , avoue enfin fa défaite
, tandis que l'Amour , mêlé parmi
'les nymphes , vient d'arranger un accommodement
femblable entr'elles & une
troupe de bergers . Le tout finit
danfes entremêlées de chants.
par dés
Cette paftorale offre à - peu -près les mêmes
tableaux , & roule fur les mêmes
idées que l'oracle ; les graces , amour pour
160 MERCURE DE FRANCE.
}
amour , l'ifle déferte (voyez le rôle de Silvie
) & ces fituations fi répétées ne font
point rajeunics par le ftyle qui , en gé
néral , n'a point paru d'un goût délicat
; mais les talens réunis de nos plus
aimables actrices , le jeu toujours féduifant
du Sieur Molé , une forte de gaïté
champêtre , les chants , la danſe fotmoient
un enſemble affez agréable que le Public
a paru voir avec quelque plaifir. Nous en
dirons davantage quand la piéce fera imprimée.
Le 19 Décembre , Madame Veftris
débuta par le rôle d'Aménaïde dans la
tragédie de Tancréde. Jamais début ne
fut plus brillant , & jamais une jeune actrice
n'annonça um talent plus vrai & plus
décidé . Sa figure eft belle & théâtrale ; fes
traits font prononcés ; fon organe eſt atrendriffant;
fes geftes font beaux , & tous
fes mouvemens ont de la grace , même
dans le défordre de la paffion . Son jeu eft
plein d'intelligence ; on peut même lui
reprocher de porter un peu trop loin l'envie
de faire valoir tout ce que l'auteur a
penfé. Il eft des circonstances qu'il ne
faut point détailler & qui doivent fe perdre
dans l'intérêt général . C'eft l'art des
grandes actrices , & , à ce titre , ce doit
JANVIER . 1769. 161
être celui de Madame Veftris . Mais ce
qui la diftingue principalement , c'eſt le
pathétique qu'il eft difficile de porter à un
plus haut degré. Le cri des paffions , l'abandonnement
de la douleur , les éclats.
déchirans qui fuccédent aux fentimens
étouffés , voilà les grands refforts de la
déclamation tragique , & l'on ne peut
mieux les mettre en oeuvre que Madame
Veftris. L'on doit attendre d'elle tout ce
que l'expérience peut ajouter à la nature.
COMÉDIE ITALIENNE.
SA
A Majeſté Danoife , pendant fon féjour
à Paris , a honoré cinq fois ce fpectacle
de fa préfence. Elle a paru prendre plaifir
aux repréſentations de Rofe & Colas ;
d'Ifabelle & Gertrude ; des Sabots ; de l'ifle
fonante ; du Maréchal ; du Huron ; du Bucheron,
de la Fée Urgéle, & fur- tout à celle
d'Annette & Lubin.
Le mercredi , 7 Décemb. Mademoiſelle
Berville , qui n'avoit paru fur aucun théâtre
ni public ni particulier , débuta fur celui
de la comédie italienne avec fuccès :
tout l'accueil favorable qu'une très-jolie
figure peut efpérer , cette jeune actrice l'a
162 MERCURE DE FRANCE.
obtenu dans le rôle de Perette des Chafe
feurs & la Laitiere , & l'a mérité dans
celui d'Annette , qu'elle a rendu avec
beaucoup d'intérêt & de vérité ; elle a con,
tinué fon début avec le même avantage
dans les rôles de Life du Maître en droit
& de Jenny du Roi & le Fermier ; mais
elle a été obligée de l'interrompre par un
accident qui , felon toute apparence, n'au
ra pas de fuite. Mlle de Berville paroît
fur-tout propre à remplir ces rôles naïfs
qui font encore regretter Mlle Collet ; fa
voix a paru fuffifamment étendue , mais
fans art ; fon jeu naturel , mais un peu
monotone . Avec de bonnes leçons pour
le chant , & de bons confeils pour la déclamation
, on peut affurer , par toutes
les difpofitions qu'elle fait voir , qu'elle
aura bientôt tous les talens qu'on en efpére
.
BIENFAISANCE & Patriotifme.
UNE jeune princeffe qui appartient à la
maiſon la plus augufte & la plus bienfaifante
, avoit douze cens liv. à employer
dans un domino pour une fête dont elle
devoit faire l'ornement & les honneurs .
Dans une circonftance fi brillante , fon
JANVIER. 1769. 163
coeur , plus noble par fes fentimens généreux
que par l'éclat de fon illuftre naiffance
, eut le courage de ne choifir qu'un
domino de 300 liv . & de donner 900 liv.
aux pauvres malheureux . Tant d'humanité
, de fenfibilité , de générofité dans le
brillant de l'âge & au milieu des apprêts fr
attrayans pour la beauté & pour la jeuneffe
paroîtra l'effort héroïque de la vertu .
LETTRE de M. le duc de Charoft , écrité
à MM. les Officiers Municipaux de la
ville de Calais , datée à Paris le y Noyembre
1768 .
L
MESSIEURS ,
Le Roi, toujours occupé des befoins de
fon peuple , qui fait toujours l'objet le
plus cher & le plus preffant de fes foins ,
vient de rendre un arrêt de fon confeil
d'état pour établir , par la concurrence
dans la vente des grains , un prix plus
modéré & plus uniforme , rétablir la com
munication de ce commerce avec l'étranger
que la crainte des gênes avoit éloigné
de nos ports , & encourager les négocians
françois à l'importation des bleds de l'étranger
par des gratifications payées à leur
entrée dans les ports.
164 MERCURE DE FRANCÉ.
"
Je ne doute pas , Meffieurs , que les
négocians de Calais ne s'empreffent , moins
par l'appas des récompenfes que par le defir
de les métiter, de feconder les vues paternelles
de Sa Majefté. Je defire en même
temps , autant qu'il m'eft poffible
concourir en quelque chofe au bien - être
des habitans du gouvernement que le Roi
a bien voulu me confier: je le regarde com
me un devoir. En conféquence j'ai réfolu
d'accorder , pour prix , une médaille d'or
de deux cens livres au négociant du pays
reconquis qui , d'ici au premier Février
1769 , aura importé , dans le port de C2-
lais , la plus grande grande quantité de
bled venant de l'étranger ; j'en deftine
aufli un fecond , confiftant en une médaille
d'argent , de même valeur , au négociant
du pays reconquis qui , dans le
même intervalle , aura importé dans rel
autre port du royaume que ce foit la plus
grande partie de bled étranger , & ce prix
fera donné fur le vû du certificat authentique
du port où il aura fait arriver lefd .
grains qu'il fera tenu de repréfenter. Je
vous prie , Meffieurs , de vouloir bien in
former de cette difpofition tous les négocians
qu'elle concerne , & je joins ici l'avis
que vous vous voudrez bien leur faire
paffer. Soyez perfuadé du zèle que j'aurai
JANVIER. 1769. 165
toujours pour ce qui pourra intéreffer les
habitans de Calais & du pays reconquis
& des fentimens d'eftime & d'attache,
ment avec lefquels je fuis , & c .
M.
A l'Auteur du Journal,
Il eft du defcendant du grand Sully d'en
avoir les fentimens , & tout Calaifien
doit defirer que les traits de bienfaisance
& de bonté , qui caractériſent la maiſon
de Charoft , foient inférés dans votre
Journal : la lettre précédente prouve que
l'on peut être grand & humain en même
temps , & , qu'à l'exemple du Roi que
nous honorons , la véritable grandeur eſt
de faire des heureux . Mon ame , que cette
idée tranfporte , croiroit manquer à la reconnoiffance
& à l'amour de la patrie , fi
elle ne vous tranfmettoit , Monfieur
toute l'effufion de mon coeur ;
J'ai l'honneur d'être , &c.
PIGAULT DE LEPINOY
Maire de Calais .
Le 20 Novemb. 1768.
166 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES
ET TRAITS HISTORIQUES,
I.
Le tragique le plus élevé eft quelquefois
très-bien rendu par le ton le plus fimple
& le plus naïf. Quinault du Frefne en a
donné un exemple hafardeux pour quiconque
voudroit l'imiter fans avoir à la
fois tous les dons naturels de ce grand acreur.
Du Frefne repréfentant Pyrrhus &
rapportant les paroles qu'Andromaque
avoit adreffées à fon fils Aftyanax , imitoit
la voix flutée d'une femme en prononçant
ces mots :
C'eft Hector (difoit-elle , en l'embraslant tou
» jours :)
Voilà fes yeux , la bouche & déjà fon audace ;
C'eft lui-même , c'eft toi , cher époux, quej'embraffe
. » ǝ
Reprenant auffi- tôt la voix la plus mâle
, il continuoit avec fierté :
Et quelle eft fa penfée ? Attend- elle en ce jour
Que je lui laifle un fils pour nourrir fon amour?
JANVIER . 1769 . 167
x
Non , Non, je l'ai juré , ma vengeance eft certaine
, & c .
Ce contrafte hardi , mais naturel , &
foutenu par le talent de l'acteur , produifoit
le plus grand effet.
I I.
L'opéra d'Achille & Deidamie fut com,
pofé par Danchet & Campra , qui étoient
tous deux dans un âge fort avancé. Lors
de la premiere repréfentation , quelqu'un
demanda à M. Roi ce qu'il en penfoit,
Pefte , dit-il , ce ne font pas là des jeux
d'enfans ! Lorsqu'on eut retiré cet opéra ,
les Italiens en firent jouer la parodie , ce
qui a fait dire qu'ils violoient le droit des
morts ,
I I I.
Colere.
Au concile de Conftance Don Diego
de Anaya , évêque de Cuença , ambaſſadeur
de Jean II , roi de Caſtille , ayant eu
prife de parole avec l'ambaffadeur d'Angleterre
qui lui difputoit la préféance ,
termina le différend par des voies de fait.
Il prit fon adverfaire par le milieu du
corps & le porta comme un enfant (l'An168
MERCURE DE FRANCE .
glois étoit de petite corpulence ) au bas de
l'églife , où il le jetta dans un caveau qui ,
ce jour-là , fe trouvoit ouvert . Puis revenant
à fa place , il dit à fon collégue Dom
Martin Fernandes de Cordava : Comme
prêtre je viens d'enterrer l'ambassadeur
d'Angleterre faites le refle comme homme
d'épée & cavalier de naiſſance.
I V.
Proverbe. Aller chercher les gens avec la
croix & la banniere.
Les chanoines de l'églife de Bayeux
avoient une façon finguliere de punir celui
de leurs membres qui demeuroit au lit
pendant les matines des grandes fêtes.
Immédiatement après l'office, les habitués
de l'églife avec la croix , la banniere & le
bénitier alloient au logis du chanoine abfent
, & faifoient par cette forte de proceffion
une espéce de mercuriale à fa parelle
.
On peut peut croire que ce vieil
ufage
, commun
fans doute
à d'autres
églifes
, a donné
lieu à la coutume
proverbiale
de dire à
quelqu'un
qui fe fait attendre
long
temps
,
qu'on
va le chercher
avec
la croix
& la
banniere
.
V
JANVIE R. 1769. 169
V.
Proverbe de Jean de Nivelle. Origine.
Jean II de Montmorenci voyant que la
guerre alloit recommencer entre Louis XI
& le duc de Bourgogne , fit fommer, à fon
de trompe,fes deux fils Jean de Nivelle &
Louis de Foffeux , de quitter la Flandre
où ils avoient des biens confidérables , &
de venir fervir le Roi. Ni l'un , ni l'autre
n'ayant comparu , il les traita de chiens &
les deshérita : de - là eft venu ce proverbe
populaire & très- commun dans la Flandre
: Il reffemble au chien de Jean de Nivelle
, il s'enfuit quand on l'appelle. »
V I.
Générofité.
On ne fçauroit trop admirer la générofité
d'un feigneur Anglois , à l'égard de
fon roi Jean-fans-Terre qui ravageoit fes
poffeffions & vouloit lui donner la mort.
Guillaume d'Albinet , c'eft fon nom, gouverneur
de Rochefter , s'étoit renfermé
dans fon château avec fa famille ; il vit
un arbalètrier qui vifoit à ce prince , &
qui alloit le tuer. « Malheureux , lui dit-
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
-
» il , en détournant le coup , fonges - tu
» que c'est le Roi ? Je fçais que nous fom-
» mes réduits aux dernieres extrêmi-
» tés ; que nous manquons de tout ; que
» nous n'avons aucun elpoir de fecours ;
qu'il va donner l'affaut ; qu'il fut tou-
» jours fans miféricorde ; qu'il nous fera
» tous malfacrer , & que ma famille &
moi feront les premieres victimes qu'il
» immolera ; mais c'eft le Roi . »
"
ASTRONOMIE.
LEE
fameux problême que les géométres ont appellé
Problême des trois corps , parce qu'il confifte
à déterminer l'orbite d'un corps célefte , attiré
par deux autres , faifoit depuis long- temps l'unique
occupation des plus fçavans analyftes de
l'Europe ; cependant leurs travaux affidus n'avoient
été recompenfés d'aucun fuccès complet , lorfque
l'académie royale des ſciences a reçu une lettre de
M. Euler , par laquelle il s'empreffe de faire part
à cette illuftre compagnie qu'il a refolu ce problême.
Ce fçavant célébre travaille actuellement
à calculer des tables de la lune d'après fa nouvelle
théorie ; & il efpére qu'elles ne feront que confirmer
davantage l'hypotheſe de la gravitation univerfelle
.
JANVIER . 1769. 171
PEINTURE.
Le Sieur Pasquier , agréé de l'académie royale
de peinture , a peint en émail le portrait du Roi de
Danneinarck. On ne peut porter à plus haut degré
la reflemblance , la vérité & la vivacité des traits
qui aaiment la peinture. Ce portrait eft d'ailleurs
rendu avec des couleurs vives & fondues avec
beaucoup d'art. Ce qu'il y a d'étonnant , c'eft que
ce portrait a été fait de mémoire. Le Roi & toute
la cour ; les amateurs & les connoiffeurs qui ont
vû ce chef-d'oeuvre de l'art , en ont été univerfellement
frappés & fatisfaits . Ce morceau doit faire
la réputation du Sieur Palquier & lui acquérir la
plus grande confiance. On l'invite à expofer ce pe--
tit tableau au fallon prochain ; on lui fçaura gré
de retracer aux yeux du Public l'image du jeune
monarque qui a été vu avec tant d'empreflement
pendant fon féjour à Paris.
GRAVURE.
I.
Les Ruines de Paftum ou de Polidonie dans la
grande Gréce , par T. Major , graveur de Sa
Majefté Britannique ; gr. papier, format d'atlas.
Prix 48 liv . A Londres , chez T. Major , dans
St Martin's - lane. On en trouve des exemplaires
A Paris , chez Briaflon , libraire , rue St Jacq.
Ce volume , imprimé avec beaucoup de loin &
de dépenfe , contient une differtation fur l'origine
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de Paftum , ainfi que fur fon état ancien & mo
derne ; la defcription des temples de cette ville
avec plufieurs remarques utiles , & des explications
fur les monnoies & médailles de Pæftum confervées
dans différens cabinets d'Angleterre & repréfentées
dans l'ouvrage. On eft redevable à M.
Soufflot , de l'académie royale d'architecture de
Paris , des plans , élévations & dimenſions des édifices
de Pofidonie. Cet habile architecte les avoit
levés fur les lieux avec la plus grande exactitude ,
& il a bien voulu les communiquer à M. Major
pour l'exécution de fon entrepriſe. Le nom de ce
graveur Anglois , qui s'eft formé en France & s'eft
déjà fait connoître par plufieurs bons ouvrages
fortis de fon burin , doit infpirer toute confiance
fur le mérite des gravures que nous annonçons.
Ce magnifique ouvrage convient non -feulement
aux fçavans , par les recherches historiques & critiques
dont il eft rempli , mais encore aux artiſtes
& aux amateurs de la belle architecture , à ceux
ur-tout qui ayant déjà les ruines de Palmyre & de
Balbec par MM. Wood & Dawkins ; les monumens
de la Gréce , par M. le Roi ; les antiquités
d'Athènes , par MM . Stuart & Revett , veulent
connoître les premiers progrès de l'architecture
chez les Grecs , nos maîtres dans les beaux arts.
Les temples de Pæftum font les monumens les
plus précieux de leur ancienne architecture & les
mieux confervés.
ΙΙ .
Suite de fujets choifis de la piéce des Moiffonneurs:
On fe rappellera , en voyant cette fuite , une
des piéces les plus agréables de M. Favart. Lest
JANVIER. 1769. 173
fcènes que la gravure a repréfentées , & qui font au
nombrede fix , ont été deffinées avec efprit par Ch.
Eifen. L'éditeur a mis au bas de chaque planche
des vers que lui a fourni la pièce , & qui ont rapport
au fujet. Cette fuite fe trouve chez Petit ,
Marchand , rue du petit Pont , à Paris. Le prix
eft de 9 livres . Cette fuite eft aufli employée en
écrans , montés avec élégance & avec richelle .
I I I.
M. de Launay , habile graveur , vient de pu
blier deux eftampes très - gracieufes , & qui font
pendant d'après les tableaux de M. le Prince ' ,
peintre du Roi. Elles font dédiées à M. Radix de
Sainte-Foy , tréforier - général de la Marine . L'une
repréfente la lettre envoyée , ou une jeune beauté
qui tient le portrait de fon amant & qui remet à
une vieille femme un billet doux pour lui être rendu.
On lit au bas ces vers de M. Guichard :
On s'allarme en amour bien ou mal à - propos ;
On s'irrite , on s'appaife , on joüit , on defire ,
Deux coeurs vraiment épris n'ont jamais de repos :
On vient de fe quitter , il faut encor s'écrire.
La feconde repréfente la lettre rendue , ou l'amant
qui reçoit , avec toute l'expreffion de la tendreffe
, la lettre de fa maîtreffe des mains de la
vieille qu'il paye généreusement.
Caracteres heureux ! quelle main te les trace ?
Peut-être cette lettre annonce un rendez -vous :
Quel autre ne feroit généreux à ta place?
Tout l'or peut- il payer un moment auffi doux ?
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ces eftampes ont feize pouces environ de hauteur
fur douze de largeur. Le coftume Rufle eft fidélement
repréſenté dans ces fujets galans . L'artifte
a parfaitement faifi la maniere , en quelque forte ,
du peintre. Ses travaux font variés avec beaucoup
d'efprit & d'art , & propres aux différentes parties
qu'il avoit à rendre . Elles doivent être recherchées
par les amateurs .
Sa demeure eft rue de la Bucherie , proche la rue
'des Rats.
I V.
Le Sieur Defnos , libraire-ingénieur - géographe ,
demeurant à Paris , rue Saint-Jacques , publie un
recueil contenant les fujets les plus intéreffans des
métamorphofes , gravés par Bloemaert d'après
les tableaux d'Abraham Diepenbeck , difciple de
Rubens . Ces gravures parurent, pour la premiere
fois en 1655 , fous un format in fol. avec ce titre :
Tableaux du Temple des Mufes , tirés du cabinet
defeu M. Favereau , confeiller du Roi en fa cour
des Aides, & gravés en tailles douces parles meilleurs
maîtres de fon temps , pour représenter les
vertus & les vices , fur les plus illuftresfables de
l'antiquité ; avec les defcriptions , remarques &
annotations compofées par M. Michel de Marolles,
abbé de Villeloin Cet ouvrage fut recherché . &
les libraires hollandois en firent publier une contrefaction
à Amfterdam fous le titre corrigé de
Temple des Mufes , en 60 tableaux , où font repréfentés
les événemens les plus remarquables de l'antiquitéfabuleufe
, deffinés & gravés d'après B. Picard
le Romain & autres habiles maîtres , accompagnés
d'explications & de remarques qui dicouvrent
le vraifens desfables & lefondement qu'elles
ent dans l'hiftoire.
JANVI E R. 1769. 175
L'édition originale de 1655 n'ayant été tirée
qu'à un très - petit nombre , elle étoit devenue de
la plus grande rareté. Ces planches étoient con
fervées dans le cabinet d'un riche amateur ; le Sr
Defnos vient de les acquérir. Il en annonce une
nouvelle édition fous le titre nouveau de Collection
originale des tableaux les plus intéreffans des
Métamorphofes d'Ovide , publiées en 1655 par M.
l'abbé deMarolles , & imprimés à Paris la même
année, & pour lapremiere fois , fous le titre de tableaux
des Temples des Mufes , repréfentant les
vertus & les vices , fur les plus illuftres fables de
l'antiquité, peints par Diepenbeck , éleve de Pier
re Paul Rubens , & préfentés au public tels
que M.
Favereau les avoit fait exécuter par le Sr Bloëmaert
, graveur; pour prévenir le Public fur toute
contrefaction , & principalement fur celle d'Amfterdam
en 1733 , à Paris , &c. Le Sieur Defnos
conferve à la tête de l'ouvrage après le frontispice
qu'il vient d'y faire adapter , le frontispice de
1655 avec fon premier titre comme étant la piéce
authentique qui prouvera la vérité des originaux
à la têle defquels elle a toujours été , & non dans
l'édition contrefaite. Certe collection originale
fera encore diftinguée de toute autre , & fur-tout
de celle d'Amfterdam , en ce qu'elle portera en tête
les portraits gravés & de grandeur proportionnée
aux tableaux de MM . Favereau & abbé de Marolles
: le tout formera 62 planches in-fol.
L'ouvrage eft imprimé fur le papier le plus beau,
& eft du prix de 30 liv . pour les perfonnes qui
voudront s'infcrire chez le Sieur Defnos , à commencer
du 20 Octobre 1768 , jufqu'à la fin du
mois de Décembre fuivant ; & un mois plus tard
pour la province ; paffé ce temps il n'en fera délivré
que pour le prix de 40 liv . L'éditeur invite les
Hiv
176. MERCURE DE FRANCE
curieux àvenir voir ces eftampes , & à fe convain
cre eux-mêmes qu'elles font les vrais originaux &
non les copies des gravures de Bloemaert.
GEOGRAPHIE.
I.
ILEⓇSieur Defnos , libraire-ingénieur-géographe,
a cu l'honneur de préſenter, le 3 Décembre dernier,
au Roi de Dannemarck un atlas général de dix
volumes in-4°. & un plan de Paris de cinq pieds
de hauteur fur fept de large. Cet atlas , dirigé par
le Sieur Deínos , a tellement flatté Sa Majesté Danoife
, qu'Elle l'a nommé , par une marque fpéciale
de fa bienveillance, fon libraire & ingénieur
géographe.
Le Sieur Defnos débite auffi de nouveaux globes
célestes & terreftres de toutes grandeurs pour les
cabinets & bibliothéques , & généralement tout
ce que l'on peut defirer pour la géographie. Il met
en vente toutes fortes d'almanachs , montés fous
verre ; entr'autres l'index géographique , avec le
nouveau calendrier , 15 liv ; celui des beaux arts,
12 livres ; celui de la place de Louis XV , 5 liv.;
ceux de tous les arts & métiers , 1 liv. 10 f. & des
écrans géographiques , & d'autres avec des eftampes
, depuis 23 fols jufqu'à 3 liv. gravées par les
célébres Perelle , la Belle , & c. A Paris , rue Saint-
Jacques , à l'enfeigne du globe & de la ſphere.
I I.
Le Sieur Fortin , excellent conftructeur de globes.
JANVIER . 1769. 177
& de fpheres , demeurant rue de la Harpe au coin
de la rue du Foin , vient de mettre en vente des
globes & des fpheres de différens diametres , remarquables
par la juftefle des montures , par la
grande précifion des pofitions locales , par la netteté
de la gravure & par la propreté des enluminures.
Ces globes ont été diriges par M. Buy de Mornas
, dont l'exactitude & l'habileté en ce genre
font bien connus. Les divifions du globe célefte
font faites de cinq en cinq degrés , ce qui fert à
déterminer facilement les déclinaifons , les longitudes
, l'afcenfion droite & l'amplitude des étoiles.
C'eft la même divifion pour le globe terreftre ; on
y a partagé la longitude en orientale & occidentale
; on y a indiqué la valeur de chaque degré des
méridiens à la hauteur de chaque parallele ; on a
défigné par une étoile le lieu des périaciens , des
antæciens & des antipodes de Paris . Le prix de ces
globes varie fuivant leur diametre. Il y en a de s
de 7 , de 10 & de 12 pouces.
"
Le Sieur Fortin débite encore 1 ° . Un Planifphere
avec la maniere de s'en fervir ; 2 ° . Un mécanéclypfe
formé fur les tabies de MM. de la Hyre St
de la Caille pour indiquer les éclipfes de foleil &
de lune jufqu'en 1688 , avec un calendrier jufqu'en
1813 ; 3 ° , Un inftrument pour regler les pendules
qui marquent les équations folaires , avec le temps
moyen & le temps vrai.
ARCHITECTURE.
Nouveau traité d'architecture , comprenant lec
cinq ordres des anciens établis dans une jufte
proportion entr'eux , avec un fiziéme ordr
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
nommé ordre françois . On y a joint des tables
de proportion pour déterminer les hauteurs des
foubaflemens , ftatues , balustrades & pilaftres
d'attique , relativement à la progreffion des fix
ordres ; par CHARLES DUPUIS , architecte : volume
in - 4° . de l'imprimerie de Michel Lambert.
On le diftribue à Paris , chez de Lalain, libraire ,
rue St. Jacques ; prix 24 liv.
CE traité , imprimé avec beaucoup de foin & de
dépenfe , & orné de plus de 62 planches , eft divifé
en trois parties . La premiere contient les propor
tions de chacun des cinq ordres d'architecture ,
felon Scamozzi , Palladio & Vignole . Cette premiere
partie offre de plus les détails des fix ordres
propofés dans le même arrangement qu'a fuivi
Vignole , auteur le plus confulté. M. Dupuis y a
joint plufieurs obfervations fur les mefures particulieres
à l'ordre dorique & à l'ordre ionique , tant
ancien que moderne.
La feconde partie démontre les proportions que
les colonnes placées les unes fur les autres doivent
avoir.
La troifiéme partie établit les moyens d'élever
les ordres accouplés les uns fur les autres , auffi
régulierement que s'ils étoient ifolés.
Le traité de M. Dupuis intéreffera les architectes
& les amateurs des beaux arts par les obfervations
utiles que l'auteur y a répandues , & fur tour
par le problême qu'il a cherché à réfoudre , & qui
confifte à trouver un fixiéme ordre d'architecture.
JANVIER. 1769. 179
Nouvelle ville de Verfoy , à une lieue
de Genêve.
Le lac de Genêve , que les anciens appelloient
Lemanus , Leman , eft entretenu par le Rhône ,
qui , fortant des Alpes , traverſe le Vallay , & fe
jette dans le lac , deux lieues au - deffous du bourg
Saint-Maurice , l'Agaunum des Romains . Le lac a
dix-huit lieues de longueur , fa plus grande largeur
, en la prenant de Morges à Thonon , eft de
fept lieues. Le Rhône en fort à Genêve , d'où il
arrofe cette vallée délicieufe que le féjour de M. de
Voltaire a rendu célébre. Non loin de-là eft l'endroit
où Paul Merula dit avoir trouvé des veftiges
d'une fameuſe muraille que Jules- Célar fit conftruire
pour arrêter les Helvétiens , lefquels ayant.
brûlé leurs habitations , marchoient à la conquête
des Héduois que les Romains feignoient de protéger
pour s'en rendre les maîtres.
Le fleuve n'eft point navigable à cauſe de ſa rapidité
, des gués nombreux qui s'y trouvent & des
rochers , au milieu defquels il referre fon cours
en quittant le pays de Gex ; ainfi les marchandifes
qu'on fait venir d'Italie font embarquées fur le
lac , & abordent à Genêve , d'où on les tranfporte
par terre en France. Outre le bureau où ces marchandifes
font dépofées , le Roi a dans Genêve un
magafin pour le fel , qui fe tire des falines de Franche-
Comté , & que l'on diftribue en divers cantons
de la Suiffe. On prétend que ces deux objets
rapportent près de quatre - vingt mille francs
tous les ans. Cette fomme fera d'une très -grande
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
conféquence pour Verfoy. On a bâti une maifor
à cet effet qui fera au milieu de la nouvelle ville .
Le pays de Gex a une pointe fur le lac , laquelle
eft reilerrée d'un côté par le territoire de Genêve ,
& de l'autre par celui de Copez , dans le pays de
Vaux. Cette langue de terre , qui n'a pas une demi-
lieue de largeur au bord du lac , eft arrofée
par une petite riviere qui pafle dans la ville de Gex ,
& fe décharge à Verfoy dont la largeur eft en cet
endroit d'environ une licue .
Ce fut le 26 du mois de Septembre dernier que
l'adjudication du port fe fit en préfence de l'intendant
de Bourgogne & de M. Bourfet , infpecteurgénéral
des fortifications . Auffi - tôt on planta des
piquets pour fixer l'étendue du port ; les moutons
furent dreffés. On y fait travailler un bataillon de
Cambrefis , & au printemps prochain on efpére
que les travaux auront une nouvelle activité.
Verfoy , qui n'étoit qu'un village , a tous les
agrémens de Genêve pour la fituation ; mais la
vue du côté du lac a plus d'étendue ; de- là on découvre
les côtés 1iantes du Chablais . Le pied des
monts Jura , qui font au couchant , eft à la diftance
de près de quatre lieues : c'est une chaîne de
montagnes très -hautes , efcarpées en plufieurs endroits
, & qui préfentent dans l'éloignement unt
rideau majestueux. On voit au levant les Alpes ,
qui font en tous temps couvertes de neige ; & les
montagnes de Savoie qui repréfentent une multitude
de cônes dont les bafes feroient proche les
unes des autres .
Le pays de Gex , outre ces belles perspectives, eft
charmant: c'eft un mélange de bofquets , de prairies
, de champs , de vignes qu'on fait monter fur
les arbres ; & ces différens afpects font diftribués
avecuneproportion&une forte de fymmétriequ'on
JANVIER . 1769. 181
ne voit point ailleurs , & qui furprennent agréa→
blement la vue.
On a pratiqué deux grandes routes pour venir
en France : l'une paffe au fort Laclufe où le Rhô
ne , au - deffous de Genêve , deſcend dans un précipice
entre deux montagnes ; celle que l'on iencontre
à droite , dont la hauteur eft prodigieufe
termine de ce côté les monts Jura. L'autre chemin
a deux branches qu'on ne peut gueres fuivre en
voiture pendant l'hiver , à caufe des neiges. Celle
qui pafle à Gex ferpente dans les montagnes , ou
on l'a creusée en divers endroits dans le vif du rocher
; elle defcend à Saint - Claude . L'autre branche
paffe à Saint- Sergue , dernier village du pays
de Vaux , & pénétre par les Roufles dans la terre
de Saint - Claude , à quatre ou cinq lieues de la
ville . On a préféré jufqu'ici cette derniere route
pour le tranfport des marchandifes qui ne vont
point à Lyon. Peut - être l'établiffement du nouveau
port fera-t-il changer cette difpofition , ce
qui procureroit un grand avantage au pays de Gex
& à la ville de Saint- Claude.
Tout le royaume eft intéreffé dans un établiffement
qui lui procure une nouvelle branche dé
commerce fur le lac de Genêve , qui nous met à
portée de transporter nos marchandifes en Suiffe ,
dans le Vallois , en Savoie , & jufqu'en Italie , &
de tirer celles de ces divers pays en échange, fans
que nous ayons befoin de l'entremiſe des Géne
vois.
SWE
182 MERCURE DE FRANCE.
CHIRURGIE.
I.
Oi lit , dans le Mercure du mois d'Août 1768,
pag. 147 , qu'il a été tiré une pierre monstrueuſe ,
péfant vingt-fix onces , par une opération extraordinaire
, &c. Cet article n'annonce qu'un fait , auquel
on va fuppléer par un détail utile , & qui nous
a été demandé. Le pierreux dont il s'agit fut taillé
d'abord par ce qu'on nomme le bas appareil en
chirurgie . On fe doutoit très - bien d'avance du
volume monftrueux du calcul ; mais comme il
étoit moralement impoffible d'en déterminer au
jufte , tant l'étendue que la folidité & que pareils
exemples font très - rares , il étoit dans l'ordre de la
bonne pratique d'en faire la tentative. On fit une
incifion au periné prolongée en demi - croifiant
jufqu'au coxis pour découvrir toute la tête du
corps étranger on l'attaqua opiniâtrement avec
une tenete dont les branches fe démontent à volonté
pour placer les ferres féparément l'une après
l'autre , & qui fe réuniflent enfuite par le cloud à
la faveur d'un reflort ; c'étoit l'unique inftrument
qu'il fut poffible de gliffer environ un pouce & demi
fur le corps de la pierre très-étroitement coëffée
par la veflie , malgré le débridement immenſe
que l'incifion préfentoit. On connut , après diverfes
tentatives inutiles , que le volume excédoit le
paflage des os du baffin ; en conféquence , afin de
ne rien négliger de tout ce qui pouvoit être employé
pour fauver la vie du malade , on prit la
réfolution , quarante- huit heures après , d'extraiJAN
VE R. 1769. 183
re cette pierre par le haut appareil , duquel on
peut voir la manoeuvre détaillée qui le compofe ,
dans le Journal de Médecine de Juin de 1767 , par
M. Bareillac , M en Chirurgie & fubftitut du
major de l'hôpital de la Charité de Paris . Le malade
, déjà très - fatigué par l'obſtination des tentatives
précédentes , ne furvécut à cette opértion
que vingt- fix heures . Par l'ouverture qui fut faite
de fon corps après la mort , on vit que le péritoine
n'avoit point été entamé , & qu'il reftoit encore
près d'un pouce du corps de la veſſie qu'on
auroit ры incifer fans le blefler.
Si donc des exemples fuffifans de cas femblables
euffent pu autorifer à commencer par ce dernier
moyen , il eft à préfumer que ce malade auroit pu
guérir , ainfi qu'il eft arrivé au commencement
de cette année 1768 , à une femme , âgée de 62
ans , nommée la veuve Minault , paroiffe de Livry
, à trois lieues de Paris fur la route de Meaux ,
attaquée de pareille maladie depuis plus de dixhuit
ans , réduite dans le maraſme , privée de tout
repos tant de jour que de nuit , avec incontinence
d'urine continuelle , parce que le volume de la
pierre occupoit toute la capacité de la veffie . Elle
fur taillée le 7 Février dernier par le haut appareil
fans en avoir tenté aucun autre d'avance ; la
pierre & la veffie le rencontroient fi infiniment
unies par des inégalités réciproques , d'apandices
charnues d'un côté & de tubercules pierreux & raboteux
de l'autre , qui s'entrelaçoient enſemble ,
qu'il fallut incifer longitudinalement toute la partie
antérieure de la veffie pour en décoëffer la pier-
´re en écartant & renverfant les deux lévres de l'incifion
, à peu près comme le feroit la nourrice
d'un enfant , d'un beguin qui lui ferreroit trop la
tête , & qu'elle ne pourroit relâcher autrement
· -
184 MERCURE DE FRANCE .
qu'en le coupant par-deffus depuis le front jufqu'à
la nuque ,, pour enfuite renverfer les deux côtés &
dégager la tête de l'enfant fans produire aucun
frottement réciproque entre les furfaces du corps
ferré & comprimé , & celles de fon enveloppe , *
&c. La veuve Minault en fut totalement quitte le
vingt- huitieme jour , tant de la playe de la taille
que de l'incontinence d'urine , quoique cette derniere
fut auffi ancienne que les huit années , depuis
fes exceflives fouffrances. Il eſt évident , par
cet exemple , que cette méthode étoit l'unique qui
pût délivrer cette malade , & lui conferver en même
temps la vie ; car fi l'on eût attaqué la pierre
par l'uretre , comme il s'eft toujours pratiqué , il
auroit été impoflible de la tourner fur fon axe lans
tordre & déchirer les attaches de la veffie , oặ
d'amener la veffie en même temps que le corps
étranger , fi on eût tenté l'extraction fans le préalable
du dégagement de la pierre fur fon axe , &c.
On verra dans peu un plus ample détail de cette
obfervation , auffi rare qu'elle fera inftructive ,
lorfqu'on publiera l'opération complete & nouvelle
du haut appareil ; fans le préalable de l'écartement
des parois de la veffie par un liquide.
La difficulté infurmontable de tourner la pierre
dans le fuíd, calculeux ne venoit pas d'engagemens
d'éminences réciproques entre la pierre & la veffie
comme dans la femme Minault ; car les furfaces
étoient paffablement unies , mais de la figure platte
& ovale de la pierre . Ses dimenfions étoient de
quatre pouces de long , trois pouces quelques li-
* On demande grace aux gens de l'art fur cette comparaifon
faite uniquement pour les lecteurs étrangers à cette
matiere.
JANVIER . 1769 185
gnes de largeur , & deux pouces & demi d'épaiffeur.
Ses faces plattes regardoient le rectum &
l'hypogafte ; les bords de fa largeur regardoient
les côtes ; le corps entier de fon volume fervoit de
moule ou noyau ; il donnoit la figure à la veffie ,
comme la forme la donne à un bas ou à un foulier ;
la remplifloit exactement , & fi exactement qu'il
n'y reftoit aucun vuide ni logement pour le féjour
de l'urine. Cette pierre paroifloit fi fixée dans ſa
place lorfqu'on tentoit de l'ébranler par des tenetes
très - difficiles à placer , qu'elle fembloit faire
corps commun avec tous les os du baffin.
On peut donc fe flatter que deux exemples auffi
récens qu'extraordinaires , pourront donner la
confiance a des lithotomiftes intelligens & métho
diques pour avoir recours à l'unique efpéce d'opération
qui puifle conferver la vie des malades en
pareil cas , & faire briller leur réputation.
I I.
Qbfervation chirurgicales fur les maladies de l'u
rètre , traitées fuivant la méthode de M. Daran,
écuyer , chirurgien ordinaire du Roi , & c.; volume
in - 12 . , 1768. A Paris , chez Vincent ,
rue St. Severin ; & Didot le jeune , quai des Auguftins
; cinquième édition , avec des obfervations
& des remarques nouvelles.
Les ménagemens que nous devons à nos lecteurs
nenous permettent pas d'entrer dans aucun détail,
au fujet de la maladie que traite , avec tant de fuccès
& depuis plus de quarante années , le célebre M.
Daran. Il fuffit de dire , en général , qu'iln'y a
aucune caufe de cette maladie , que l'auteur ne
difcute ici avec toute l'étendue qu'elle mérite ;
186 MERCURE DE FRANCE.
après avoir lu fon ouvrage , il n'eft plus aife
de douter de l'existence d'un mal fi long temps
conteſtée ; & l'on voit , avec frayeur , les accidens
fâcheux auxquels a été expofé plus d'un malade .
Il n'eft pas poffible de fuivre M. Daran , dans la
difcuffion qu'il fait , des fecours qui ont été employés
avant lui pour remédier à ces accidens ; ils
prouvent très - bien qu'ils ne font que palliatifs ;
mais comme tout le monde n'eft pas à- portée dé
fon remede , il s'étend fur cet article , afin qu'on
fache du moins la maniere de rendre la vie moins
infupportable aux malades , en leur procurant les
fecours les plus avantageux & les moins capables
de nuire. Il n'eft pas étonnant qu'après plus de 40
ans confacrés au traitement des maladies de l'urètre
, M. Daran parle fur cette matiere d'une maniere
très- fatisfailante.
La defcription des fecours employés contre la
difficulté d'uriner habituelle , ne mérite pas moins
l'attention des lecteurs qui ont le malheur d'avoir
un intérêt particulier à s'inftruire de ce qui concerne
la guérison de ce cruel fymptôme ; & la jeuneffe
y trouvera un excellent préfervatif contre des
fautes auxquelles elle n'eft que trop fujette.
On ne peut aflez féliciter notre fiécle fur la découverte
d'un remede tel que celui de M. Daran
qui , fans faire fouffrir , guérit promptement &
fûrement des accidens qui , fouvent , ont coûté la
vie aux malades , ou qui la leur ont rendue infupportable
par les douleurs cruelles dont ils étoient
habituellement tourmentés .
Ceux qui voudront connoître plus en détail les
différens accidens ou fymptômes de la maladie
dont il s'agit , trouveront amplement de quoi fe
fatisfaire dans les obfervations atteſtées par 1cs
JANVIER . 1769. 187
médecins & chirurgiens les plus célébres , auxquelles
nous renvoyons nos lecteurs.
Après avoir traité des maladies de l'uretre , &c
rapporté les témoignages qui conftatent l'utilité &
l'efficacité de fa méthode , M. Daran fait part au
Public de plufieurs réflexions qui la concernent , &
d'autres qui le regardent perfonnellement.
Prefque tout ce que la faculté de médecine de
Paris & de Montpellier a eu de docteurs célébres ;
tout ce que l'école de Chirurgie a eu de plus expérimentés
& de plus habiles maîtres , ont certifié
par écrit que le remede de M. Daran guérit radi-,
calement la maladie qu'il traite ; qu'ils n'ont rien
connu dans l'étendue de la médecine & de la chirurgie
, de fi puiflant contre les maux de cette nature
, & de fi intéreffant pour les malades ; & l'on
trouve , dans la fuite de l'ouvrage , les noms de
tous les médecins & chirurgiens célébres qui ont
atteſté la fupériorité de cette méthode.
« Tel a été constamment le fuffrage général &
» unanime des maîtres de l'art , en faveur d'an
remede qu'on avoit cherché long- temps inuti-
» lement , faute duquel on voyoit mourir une ipfiniré
de perfonnes fans pouvoir leur donner
» aucun fecours , & dont le caractere d'efficacité
» n'a pu être effacé par les vaines clameurs de l'la-
• térêt. "
כ כ
le
Parmi ceux qui ont écrit fur cette maladie ,
célébre M. Aftruc a cru avoir trouvé le remede de
M. Daran. Celui- ci a reclamé contre cette fuppofition
, par une lettre imprimée qui la réfute pleinement
: cette lettre eft rapportée dans cette nouvelle
édition .
A peine M. Daran eût commencé à le faire quelque
réputation dans cette partie de la chirurgie ,
que ceux qui traitoient les maladies vénériennes
YS8 MERCURE DE FRANCE:
voulurent partager avec lui le bonheur de fervir
le Public dans un objet fi utile. Ils tâcherent donc
d'imiter fa méthode ; mais ils virent bientôt que
le fuccès ne répondoit pas à leur zèle , & îl fallut
toujours en revenit au temede de M. Daran , &
toutes les tentatives que l'on a faites fur fa compofition
n'ont fervi qu'à prouver de plus en plus ,
combien il eft efficace contre ce genre de maladie ,
puifque chacun voudroit fe l'approprier. )
En 1744 , M. Daran publia , pour la premiere
fois , l'ouvrage dont nous annonçons aujourd'hui
la cinquième édition . Les Anglois le traduifirent
dans leur langue ; & , d'après cette traduction ,
plufieu's Anglois , atri és par le fuccès de fes cures
, font venus à Paris fe mettre entre les mains ,
& ont recouvré , par fon fecours , une fanté , que
les plus habiles médecins & chirurgiens de Londres
n'avoient pu leur procurer. Les malades , que
des affaires preffantes , ou leur peu de fortune retenoient
dans leur pays , fe flatterent long temps
qu'appelié par quelque perfonne de diftinction ,
M. Daran pourroit fe déterminer à paffer dans leur
ifle. Le defir de fe rendre utile , & de procurer du
foulagement à fes femblables , ne lui permit pas
de balancer fur le parti qu'il avoit à prendre, lorfqu'invité
par un homme de grande confidération ,
il apprit que le fecours qu'on attendoit de lui ne
pouvoit fouffrir aucun délai. Il partit pour Londres
; & pour ne pas priver les malades des fecours
dont ils pouvoient avoir befoin pendant fon abfence
, il laifla à Paris M. Daran Deſcaftan , fon
neveu , qui , depuis plus de vingt ans , travailloit
fous les yeux , & à qui il avoit donné tous les foins
pour le mettre au fait du traitement de ces maladies
& de l'adminiftration de fon remede.
"
Des opérations nombreuſes , opérées fur des
perfonnes du premier rang & fous les yeux des
JANVIE R. 1769. 189
plus grands maîtres de l'art , fignalerent le féjour
de M. Daran , & prouverent de plus en plus , dans;
cette capitale , l'efficacité de fa méthode , On trou
ve ici , fous le titre d'Obfervations , les principa- ,
les cures opérées par les foins dans la ville de
Londres. Plufieurs malades de la plus grande diftinction
n'ont eu aucune répugnance de le faire
connoître , perfuadés que plus il y a de gens qui
atteftent l'efficacité d'un remede , plus il fe répand ,
& par conféquent plus il devient utile à l'huma
nité.
30
Vous pouvez me citer , difoit un jour Mylord
*** à M. Daran : « Le témoignage d'un
» homme de mon rang ne peut- être que d'un trèsgrand
poids en faveur de votre méthode ; & je
préfére le bien public à toute efpéce de confidé
ration particuliere . L'utilité générale des hom-
» mes doit l'emporter fur la mienne propre. Votre
remede m'a guéri ; l'aveu public que j'en fais
» peut & doit même engager les autres malades à
enfaire ufage , & il n'eft rien à quoi je ne m'expofe
pour procurer à mes femblables le même
avantage que j'ai reçu de vous. »
C'eft en fuivant les mêmes principes qu'un autre
feigneur ayant long- temps rejetté les remedes ordinaires
, ne pouvant s'affujettir au régime & à la
gêne qu'ils exigent , confentit néanmoins à obfer
ver celui de M. Daran avec la plus grande exactitude.
« En fuivant fidélement tout ce que vous
>> me prefcrivez , dit-il à M. Daran , fi je ne guéris
pas , je ferai fùr que ce fera la faute du remede
, &je n'aurai rien à me reprocher ; au lieu ,
que je me croirois très - coupable envers la fociété
, fi , par ma faute , je donnois atteinte à un
fpécifique utile à tant de gens , & dont mon
2 exemple pourroit les détourner,
ဘ
55
190 MERCURE DE FRANCE.
Les fuccès qui accompagnerent M. Daran du
rant fon premier féjour en Angleterre , le déter
minerent à y faire un fecond voyage ; &, il n'a
épargné ni foins , ni fatigues pour le foulagement
de ceux qui ont eu recours à fa méthode. A fon
départ il a prié M. Asborne d'adminiftrer fon remede
pendant fon abfence. De retour à Paris , fon
principal foin eft de le livrer à l'exercice de fon art
& à la guérifon de fes concitoyens , qui ne ceffent
d'éprouver chaque jour , & de publier par- tout
l'efficacité de cet admirable fpécifique .
L'ouvrage de M. Daran fe trouve chez Vincent,
rue Saint- Severin , & chez l'auteur , rue neuve des
bons Enfans.
ON
A VIS.
I.
N met actuellement fous preffe le Nécrologe
des Hommes célébres , qui paroîtra dans le commencement
de l année prochaine. Il contiendra les
éloges hiftoriques de MM. de Silhouette , de Tercier
, Pérau, de Laval , Reftout , Maugenot , Baron
, Camus , le Cat , Maubent , & c . & c . & c .
Comme on n'en tirera qu'autant d'exemplaires
qu'il y aura de foufcripteurs , les perſonnes qui ne
fe font pas encore abonnées , font priées d'envoyer
leurs foufcriptions , ou le renouvellement de
leurs abonnemens , au commencement de Janvier
inclufivement, au bureau royal de la correfpondance
générale , Place des Victoires .
Deuil & nécrologes , enfemble
, 61.
Prix , Annonces des deuils de
cour , féparé ,
Nécrologe , feul , •
3
3
Pour Paris ,
franc de port.
JANVIE R. 1769. 191
Pour la province , fans affranchir , même prix ;
& en affranchiffant , le double.
I I.
Glaces difcretes.
Nous nous faifons un devoir de faire connoître
le plutôt qu'il nous eft poffible les nouveautés
utiles & agréables. En voici une de cette eſpèce ,
que nous devons encore à M. Bernieres , l'un des
quatre contrôleurs - généraux des ponts & chauffées
, déjà connu par plufieurs inventions intéreſfantes.
Ce font des glaces que l'auteur a nommées
glaces diferetes , relativement à la propriété finguliere
qu'elles ont de laifler voir du-dedans audehors
fans qu'on foit va du- dehors au - dedans.
Ces glaces font fort agréables à la vue , & font un
ornement aux croifées où elles tiennent lieu de
petits rideaux , & aux caroffes où elles font l'office
de jaloufies. M. le marquis de Marigny en a
fait mettre aux croifées du cabinet & de la falle
des confeils du Roi à Choify , dont Sa Majeſté a
paru très -fatisfaite ainfi que Mefdames.
Pour fe procurer de ces glaces diferetes , il faut
s'adreffer à mondit Sieur Bernieres , porte de
la colonnade au vieux louvre. C'eft en cet endroit
qu'on trouve auffi des glaces courbées pour toutes
les parties arondies des appartemens , ainfi
que pour les encoignures des caroffes , & c . ; des
miroirs concaves , des louppes d'eau , des prifmes
des thélefcopes,des cryftaux de pendule, de grands
cadrans en émail & en verre , & c.
Le Sieur Breffon de Maillard , aux armes du duc
II I.
192 MERCURE DE FRANCE .
de Bourgogne , rue St, Jacques , près de celle des
Mathurins , deflinateur & graveur privilégié , a
inventé toutes fortes de defleins à l'ufage des con
fifeurs & autres.
On trouve auffi chez lui de nouvelles lettres
d'étrennes , de furprife & plaifanteries ; comme
auffi toutes fortes d'emblêmes , complimens , livres
d'écriture , de deffeins , étrennes enluminées
images , &c.
•
il fait toutes fortes de caracteres & vignetes en
cuivre,
I V.
Remedes pour guérir toutes fortes de maux
de dents , pour les conferver quelque
gâtées qu'elles foient , fans qu'elles faffent
jamais aucun mal & fans qu'il
faille de toute la vie en faire arracher
aucunes.
Ce nouveau remede , très - connu jufqu'à préfent
, tant dans Paris que dans toutes les villes de
province , & chez l'étranger , eft approuvé pas
MM. les doyens de la faculté de médecine , &
donne tous les jours des preuves de fon efficacité 5
c'eft pourquoi le Sieur David , qui le débite, penfe
qu'il ne fçauroit trop en renouveller l'annonce au
Public .
à
Le Sieur David demeure à Paris , rue des Orties,
Butte Saint-Roch , au petit hôtel Notre- Dame ,
droite en entrant par la rue Ste Anne , à côté de
l'apothicaire , au premier.
Ce remede confifte en un topique que l'on appli
que le foir en fe couchant fur l'artére temporale ,
du
JANVIER. 1769. 193
Au côté de la douleur , & qui , outre les maux de
dents , guérit les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche ni dans le corps ;
audi -tôt qu'il eft appliqué , il procure un fommeil
paisible , pendant lequel il fe fait une tran
piration douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie, & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque ni aucun dommage àla
peau.
Il eft certain qu'il n'eft point de remede plus
doux que celui-ci , puifqu'il guérit en dormant du
mal le plus cruel ; il a guéri depuis fept ans , fuivant
le calcul de M. David , plus de trente-deux
mille perfonnes , tant dans Paris que dans les provinces
d'où on en fait venir & où il en envoie ,
partie lui en ont donné des certificats,
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfqu'on eft couché , & que le mal de dents prend
dans tous les momens de la journée , & qu'il faut
vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en attendant le
moment de fe mettre au lit , pour cet effet, ledit
Sieur David a de l'eau fpiritueufe d'une nouvelle
compotition , très - agréable au goût & à l'odorat ,
qui fait pafler dans la minute les douleurs de
dents les plus violentes , purifie les gencives gonflées
, fait tranfpirer les férofités , raffermit les
dents qui branlent , empêche le commencement &
la continuation de la carie , prévient & guérit fans
retour les affections fcorbutiques , guérit radicalement
de cette maladie & de toutes celles qui
viennent dans la bouche , empêche les mauvaifes
odeurs caufées par les dents gâtées , fait tomber
le tartre , & maintient les dents dans leur blancheur
; beaucoup de perfonnes en font provifion
I Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
par précaution , ainfi que des topiques , pour les
longs voyages fur terre & fur mer . MM . les Marins
font certains de faire leur voyage fans avoir
jamais aucun mal aux dents ni à la bouche. Les
perfonnes qui fe fervent de cette eau deux ou trois
fois la femaine fans être incommodées , ont toujours
les gencives & les dents faines & blanches.
Il y a des bouteilles à trois livres & à fix ; & les
topiques à 24 fols chaque. Il faut apporter au Sr
David , pour les topiques un morceau de linge fin
blanc de leffive . Il donne un imprimé qui indique
la maniere de fe fervir du topique & de l'eau fpiritueufe
.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouse tous
les jours & à toute heure chez lui , juſqu'à 10 heures
du foir. }
Il prie d'affranchir le port des lettres & de l'argent
qu'on lui adreffera par la pofte , & de joindre
6 à 8 fols pour la boëte qui fert à mettre lefdits' remedes.
V.
Mademoiſelle Germain , étant connue depuis
long - temps par la diftribution & les bons effets
que produit journellement l'huile d'ours , qu'elle
prépare avec l'huile de noifete & avec plufieurs
ingrédiens les plus parfaits pour faire croître , fortiffer
& multiplier les cheveux , & rétablir en peu
de temps une chevelure délabrée , donne avis au
Public , qu'elle continue toujours à en vendre à un
écu la phiole , avec approbation & permiffion , en
fa demeure à Paris , dans le large de la rue du Four
fauxbourg Saint-Germain , dans la maifon de M.
Prévôt , huiffier-priſeur , à l'entrefol à droite , au
fond de la cour.
JANVIER. 1769. 195
Les perfonnes qui lui écriront par la pofte font
priées d'affranchir leurs lettres.
V I..
Remede contre les pertes de fang.
L'abbé d'Auroche , qui s'est déjà annoncé pour
être poffeffeur d'un remede infaillible contre les
pertes de lang, regles immodérées & flux dylentérique
, autorisé par la commiffion royale de médecine
, prévient le Public que dans la grande
quantité de malades qui fe font préfentés à lui , il
y en avoit beaucoup chez lefquels il fe trouvoit
complication de maux , comme ulcères , tumeurs,
foit pour avoir trop laiflé invétérer la maladie ,
feit par d'autres accidens ; & comme dans ces circonftances
le traitement demande beaucoup plus
de précautions , il a pris le parti de s'ailocier un
médecin déjà inftruit , & témoins des cures furpre-
Bantes qu'il lui a vu opérer , pour pouvoir adminiftrer
fon remede avec plus d'efficacité & détruire
tout-à-la- fois les accidens qui peuvent accompagner
cette maladie ; ils vifiteront ensemble les
malades , & le médecin décidera fur toutes les lettres
qui lui feront adreflées .
L'abbé d'Auroche loge rue du Monceau fauxbourg
Saint- Germain , chez M. l'abbé de Villefontaine.
Il fera vifible tous les jours depuis huit
heures jufqu'à trois .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
UNION généalogique de la Maifon de
Dannemarck avec celle de France.
CHACUN a célébré à la maniere le féjour de Sa
Majefté Danoife en France. M..... écuyer &
huiffier de la chambre de feue Madame la Dauphine
, a compolé une espéce de devife généalogique
qui dérive tout naturellement de la certitude des.
preuves ; qu'en 1768 , le Roi & tous les princes
du fang defcendent d'Anne de Dannemarck , Reine
d'Angleterre , contemporaine de Louis XIII &
foeur de Chriftian IV , Roi de Dannemarck ,
quiéme ayeal de Sa Majefté Danoiſe.
cin-
Voici le plan de ce morceau de généalogic.
Au milieu du bas de la carte eft placé le ſtemme
de Frederic II , Roi de Dannemarck ; à gauche ,
il en part un rameau de laurier plié en C , ( lettre
initiale du nom de Sa Majesté Danoife ) le long
duquel rameau font inférés les ftemmes des rois
defcendans fucceffifs de Fréderic HI , jufques &
compris même celui du Prince Royal futur.
De la droite du ftemme de Fréderic II s'éleve un
autre rameau auffi de laurier plié en L renversée ,
(premiere lettre des noms du Roi & des princes du
fang. )
Ce rameau conduit par les ftemmes d'Anne de
Dannemarck , de l'infortuné Charles Ier Roi d'Angleterre
; d'Henriette fa fille , premiere femme de
Monfieur ; de l'épouſe du Roi Victor ; enfin , par
celui de Madame la Duchefle de Bourgogne jufqu'au
Roi , & c.
Mais du femme d'Anne de Dannemarck part un
fecond pié de L , qui fe termine au ſtemme d'E
JANVIER . 1769. 197
lifabeth d'Angleterre fa fille , époufe de Fréderic V ,
couronné roi de Bohême en 1619 ,
fon ayeul par
fils aîné de S. A. R. Madame , feconde femme de
Monfieur , & par fon fils cadet de la princeffe Palatine
, brue du Grand Condé ; de forte que le milieu
du tableau fe trouve rempli par deux rameaux
concentrés , dont l'un contient la filiation de Mgr
le Duc d'Orléans , de Madame la Comteffe de la
Marche & de Mademoiſelle de Penthiévre , & l'au
tre rameau préfente les deux branches de Condé &
de Conti avec le ftemme de Mgr le Comte d'Eu .
De l'infpection de tous ces rameaux fortis de
Fréderic II , roi de Dannemarck leur fouche commune
, il réfulte que le Roi eft parent du 6º au 7º
degré avec Sa Majefté Danoife , qui l'eft Ellemême
du 7 ° au 8 * avec les Princes du ſang , chefs
de leurs branches .
Au bas de ce tableau font quatre vers latins ;
deux relatifs à l'union du fang qui exifte entre la
maifon de Bourbon affife aujourd'hui fur prefque
tous les trônes du midi de l'Europe & la maifon
d'Oldembourg , qui en occupe ceux du Nord.
Les deux autres vers font adreflés à Sa Majefté
Danoife que l'auteur compare au Czar Pierre le
Grand , qui apprit le grand art du gouvernement
par l'étude des nations , de leurs moeurs , de leurs
arts , &c.
Voici ces vers :
Nectit amor blandus , quos Regia necit origo;
Quos Auftri & Boreæ gentes mirantur & ardent
I. P. C. S. A. Regi Daniæ.
Rex populos , ſtudia & mores , cognofcere gaudes
Imperii digne & jam Cæfaris Emule Petri .
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
LE
FETE du Palais - Royal.
E Roi de Dannemarck , qui étoit venu , le 31
Octobre , dîner chez S. A. Monfeigneur le Duc
d'Orléans au Palais- Royal , dont il vifita les bãtimens
& vit les tableaux , y vint fouper le 24
Novembre ; dès que Mgr le duc d'Orléans fut
averti de fon arrivée , il defcendit avec Mgr le
duc de Chartres , fuivi de toute fa maiſon , pour
aller au-devant de Sa Majefté Danoife qu'il conduifit
dans les appartemens. Elle y trouva M▲ -
DEMOISELLE & plus de fix cens perfonnes des plus
confidérables , que Mgr le duc d'Orléans avoit
pris foin d'y raflembler. Le fouper fut fervi avec
la plus grande magnificence & le plus grand ordre;
il fut fuivi d'un bal paré qui dura toute la nuit , &
que le Roi de Dannemarck avoit ouvert par un
menuet qu'il danfa avec MADEMOISELLE .
Les Décembre , le Roi de Dannemarck , après
avoir été vifiter le palais du Luxembourg , fe rendit
au château de Saint-Cloud , où il fut reçu par
Mgr le duc de Chartres , fuivi de toute la maifon
de Mgr le duc d'Orléans , qu'une indifpofition retenoit
à Paris . Sa Majefté Danoife , en arrivant ,
trouva des caléches toutes prêtes & fe promena
dans les jardins , dont Elle vit jouer les eaux ; puis
retourna au château . Pendant qu'elle en vifitoit
les appartemens & qu'Elle en examinoit les peintures
, on fervit le dîné après lequel Sa Majesté revint
à Paris.
JANVIE R. 1769. 199
FETE de Chantilly
par
à
Le Roi de Dannemarck arriva le 28 de Novem
bre dernier , vers les fix heures.du foir , en habit
uniforme de Chantilly , ainfi que les feigneurs de
fa cour. Monfeigneur le Prince de Condé, accompagné
d'environ deux cens perfonnes de la principale
nobleffe de l'un & de l'autre fexe , le reçut
la defcente du caroffe & le conduifit à la falle des
fpectacles où les comédiens ordinaires du Roi repréfenterent
le Philofophe fans le fçavoir , qui fut
fuivi de l'acte de Zelindor , exécuté l'académie
royale de mufique. Sa Majefté Danoife retourna
au château ; le fouper fur fervi à huit tables
; celle du Roi de Dannemarck , dont Mgr le
prince de Condé faifoit les honneurs , & à laquelle
fe trouvoient Mgr le duc d'Orléans , Mgr le duc de
Chartres & Mgr le comte de la Marche , étoit
compofée de quarante couverts . Mgr le comte de
Clermont faifoit les honneurs de la feconde . Toutes
les tables furent fervies en même temps avec
autant d'ordre que d'élégance. Le lendemain 29 ,
Sa Majefté Danoife prit le divertiffement de la
chaffe au cerf , en habit uniforme de chaffe du
prince de Condé . Le foir , les comédiens ordinaires
du Roi repréſenterent le Bourgeois gentilhomexécuté
me avec tous les agrémens ,
les acpar
teurs de l'opéra & de la comédie italienne . Perrdant
le fouper le Sieur Cailleau , accompagné de
la mufique militaire du prince , chanta différens
airs tirés de nos opéras comiques . Le 30 , l'acadé
mie royale de mufique repréſenta l'acte d'Eglé &
celui de Pigmalion , avec des divertiflemens nou-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
veaux. Au fortir du fpectacle , on tira un feu d'artifice
qui devoit être accompagné d'une illumina
tion immenfe dans les jardins & dans la forêt ;
mais elle ne put avoir lieu à cauſe de la pluie qui
ne ceffa de tomber. Après le fouper , qui fut fervi
comme celui des jours précédens , Mgr le prince
de Condé donna à Sa Majeſté Danoiſe un bal maſqué
où , malgré le mauvais temps , il ſe trouva
plus de deux mille cinq cens perfonnes. Pendant
Tout le temps du bal , quidura depuis onze heures
du foir jufqu'au lendemain neuf heures du matin ,
il y eut plufieurs tables dreffées où l'on fervit avec
autant de célérité que d'abondance & de délicatelle
tout ce qu'on pouvoit defirer. On avoit conftruit
, hors du château , un théâtre fur lequel la
troupe de Gaudon repréſenta des farces & des parades
, & plufieurs orcheftres avoient été diftribués
en différens endroits pour l'amufement du
peuple , à qui l'on prodigua des rafraîchiflemens
de toute efpéce . Sa Majefté Danoife vifita pendant
fon féjour toutes les chofes remarquables du château
, & en partit l'après - dîner. On ne peut rien
ajouter au goût & à la magnificence de ces fêtes
données par S. A. S. Mgr le prince de Condé &
exécutées fous la conduite de M. le marquis de
Chamborant fon premier écuyer. Mgr le prince
de Condé , en fa qualité de grand- maître , a fait
fervir toutes les tables par les officiers de la bouche
du Roi.
Li
FETES de l'hôtel de Soubife.
22 Novembre , le Roi de Dannemarck fut
invité chez Mgr le Prince de Soubife , où il y eut
un grand fouper avec un bal magnifique. Les
JANVIE R. 1769. 201
cours de l'hôtel furent illuminées , & l'architecture
deffinée en quelque forte par les lumieres faifoit
un effet pittorelque à la vue. Cette fête fut
répétée la furveille du départ de Sa Majesté Danoife.
.
EXTRAIT de quelques feènes représentées
devant S. M. le Roi de Dannemarck ,
dans des fêtes particulieres données à ce
monarque.
EUX jeunes payfannes d'Effonne ( les Dlles
Doligny & Luzi ) defirent de voir pafler le jeune
Monarque ; elles fe font enfuies de chez leur onele
le Bailli , qui travaille à compoſer une barangue
; leur projet eft de fe mettre bien près du Roi ,
& la plus jeune , qui a fait un beau bouquer , eft
très-curieufe de le lui préfenter pour lui pouvoir
chanter :
Recevez ce timide hammage ,
Choififlez dans tous nos bouquets,
C'eft le tribut du jeune âge ; ·
C'eft l'image des Français,
Les dons des fleurs fraîches éclofess
Semblent tous fur eux réunis ;
Ils ont la douceur des rofes ,
Et leurs armes font des lys.
Mais c'eft trop pfer peut-être ,
Peut-on vous offrir des fleurs ::
Sur vos pas on les voit naître
Leurs noeuds y fixent nos coeurs
Leur fraîcheur eſt votre embiêine ;
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Vous avez leur doux, attrait ,
Qui vous voit trouve en vous-même
Le plus précieux bouquet.
Autre fcène.
ว
Lucas & Colette ( les Diles Luzi & Guimard ) fe
font l'amour au grand étonnement du bailli , quis
leur reproche fans ceffe qu'ils font trop jeunes.
Lucas lui répond :
Non , ce n'eft que dans le bel âge-
Que l'on fçait jouir de fon coeur ;
Toujours fenfible , il s'y partage
Entre les plaifirs & l'honneur.
On peut , dans cet âge de flâme
Unir à fes dons précieux
Les plus rares vertus de l'ame ,
Et cet exemple eſt ſous vos yeux.
Le bailli ne confent à l'union des deux aman's
qu'autant que chacun d'eux chantera un couplet
analogue à la circonftance ; Colette lui répond que
cela ne fera pas difficile & qu'on leur en a envoyé
de Paris , où toutes les mufes s'exercent fur un fujet.
auffi intéreflant. Elle chante :
t
Gardons à jamais la mémoire
Du fpectacle le plus flatteur
Qu'ilfoit gravé dans notre coeur
Avant de l'être dans l'hiftoire.
Nos yeux ont vu deux Rois unis
Se dire , en fe traitant de frere ,
L'un , je voudrois qu'il fût mon pere
L'autre , je l'aime comme un fils.
JANVIER. 203 1769. 1769 .
LUCAS.
Pareille gloire les anime
En fixant leurs regards fereins ,
Tous les deux y lifent l'eftime
Dont ils pénétrent les humains .
L'un , dans fa carriere éclatante ,
Eft l'aftre au midi de fon cours ,
Et l'autre une aurore brillante
Qui promet le plus beau des jours.
!
Autre fcène.
Un grenadier ( le Sieur Preville ) à table , dans
une guinguette , trouve occafion de parler de S.
M. D. Il chante :
Il unit tous les dons de plaire ;
'Sa candeur fe peint dans fes yeux.
Not' bon Roi l'appelle fon frere ,
Que ce titre eft cher pour tous deux.
Sur leurs deux fronts la bonté brille ,
Ils ont les mêmes attributs.
Pourquoi n'fr'ait- il pas d'la famille ,
Il en a toutes les vertus.
Par M. Poinfinet.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 2 Novembre 1768,
LAA mauvaiſe fanté de Selictar- Hamzey- Pacha
ne lui permettant pas de foutenir le poids des affaires
, le Grand Seigneur l'a difpenfé de conferver
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
eette charge , & lui a donné le gouvernement de
la Canée ; cet exvifir eft mort à Gallipoli ; Nichan
dgy-Mehemer-Emin- Pacha , a été nommé grand
vifir à la place.
Le 30 du mois d'Octobre la Porte manda tous les
premiers interprétes des miniftres étrangers ; le
Reis Effendi ou grand chancelier remit à chacun
d'eux une petite bourse cachetée , en leur notifiant
que la Porte fouhaitoit que ces miniftres la
fiflent parvenir fans retard à leurs cours refpectives.
Chaque bourfe contenoit une copie du manifefte
fur l'infraction du traité commife par la cour
de Ruffie , & fur la rupture de la paix qui exiftoic
entre la fublime Porte & ladite cour.
De Petersbourg , le 25 Octobre.
1
La commiffion impériale de commerce vient
d'annoncer au Public qu'elle permettoit , à quiconque
le defireroit , de faire librement la pêche de la
baleine à Kola , ville de la Laponie Rufle , où ily
a unport commode & voifin de l'ifle de Spitzeberg
fur les côtes de laquelle cette pêche le fait par les
différentes nations de l'Europe. La commiffion
avertit en confèquence tous particuliers étrangers
ou nationaux qui auront des propofitions à faire
fur cet établiflement de les lui envoyer en telle
langue qu'ils jugeront à- propos dans le terme de
fix mois , à compter du 8 de ce mois ; ils indiqueront
les conditions auxquelles ils fouhaiteroient
établir cette pêche ; leurs projets feront préfentés
par la commiffion à Sa Majesté Impériale qui, après
jes avoir examinées , donnera les ordres convenables
Du 15 Novembre 1768.
L'impératrice fubit , le ro du mois dernier , rimaculation
de la petite vérole. Sa Majeſté ImpéJANVIER.
1769 : 205
tiale voulut que cette opération fe fît avec le plus
grand fecret , & ne permit pas même , malgré les
prieres du docteur Dimsdale qui en étoit chargé
que fon premier médecin en fût prévenu , ni qu'il y
fut préfent. La cour n'en a été informée qu'après.
F'éruption de la petite vérole , qui n'a été que médiocre.
Le 26 on a dépêché aux cours étrangeres
des exprès pour y annoncer le rétabliſſement de la
fanté de l'Impératrice .
Du 22 Novembre.
Sa Majesté Impériale à fon retour , & le jour
même de fon arrivée , fit inoculer en fa préfence le
Grand Duc , & voulut être témoin de l'inoculation
de douze enfans des principaux feigneurs & dames
de fa cour. Elle fit publier enfuite une déclaration
qu'elle a adreflée à tous les fouverains de l'Europe
fur la détention de fon miniftre réfident à Conftantinople.
De Warfovie le 12 Novembre 1768 .
La nouvelle de la déclaration de guerre de la
Porte à la Ruffie a caufé ici une grande fermentation
. On craint qu'il ne fe forme de nouvelles confédérations
dans le royaume. On eft informé que
les confédérés de Bar ont répandu un nouveau manifefte
rempli des expreffions les plus hardies contre
le Roi , dont ils déclarent l'élection illégale .
On ajoute qu'ils ont paffé une feconde fois le Nielter
avec un grand nombre de Tartares ; qu'ils ont
faccagé une petite ville fituée près de cette riviere,
& qu'ils travaillent actuellement à établir des magafins
.
Des lettres de Choczim portent qu'on y a publié
de la part du Grand Seigneur , un ordre par lequel
i eft enjoint à tous les habitans de prendre les armes
contre les Ruffes & leurs adhérens , & qu'il
206 MERCURE DE FRANCE
eft arrivé un corps de dix mille hommes de nouvelles
troupes qui obfervent la plus grande difcipline
dans leur marche le long des frontieres.
Du 23 Novembre.
On apprend , par différens avis , que les confédérés
de Bar , foutenus de quelques milliers de
Tartares , ont encore paflé le Niefter , qu'ils font
entrés en Podolie , & ont même pouffé jufqu'en
Volhynie. On affure qu'ils efperent d'être en état
de mettre fur pied cent mille hommes de cavalerie
pour attaquer les Rufles au printems. On ajoute
qu'ils ont pénetré dans l'Ukraine & projetté de
remettre aux Turcs la forterelle de Kaminieck ,
dont ils veulent fe rendre maîtres . Le Roi & le
fénat fe font déterminés en conféquence à mettre
cette forterefle dans le meilleur état de défenfe.
Quoique ces confédérés aient pénetré jufqu'à Babaczon
, on ne voit pas qu'ils puiflent rien entreprendre
encore , parce que les Ruffes occupent les
environs de Kaminieck jufqu'à Monaftereckzyck.
Les troupes Ottomanes qui font fur les frontieres
de la Turquie , font pourvues , dit- on , de 300
piéces de canon ; on affure qu'un autre corps de
1500 Turcs dirige fa marche vers Jaffy , & que les
princes de Moldavie & de Valachie doivent fournir
à la Porte chacun trois mille hommes..
On mande que,dans le cas où les Turcs attaqueront
les troupes Ruffes qui font en Pologne , le
prince Repnin aura le commandement en chefd'un
corps d'armée, & qu'il fera remplacé ici par le baron
de Saldern , confeiller privé de l'Impératrice de
Ruffie , lequel y réfidera en qualité de miniftre
plénipotentiaire de Sa Majeſté Impériale.
De Vienne le 6 Novembre 1768.
La cour ayant été informée qu'un corps de trou
JANVIER. 1769. 207
pes Ruffes avoit pourfuivi jufques fur le territoire
de Hongrie un parti de confédérés , dont la plus
grande partie y avoit été mife à mort , le prince de
Kaunitz en a porté des plaintes au prince Gallitzin ,
& l'a requis au nom de Leurs Majeftés Impériales
& Royales d'écrire fur ce fujet à l'Impératrice de
Ruffie , pour obtenir une prompte ſatisfaction de
cette violation de territoire."
Du 16 Novembre.
On mande de Prague que la pratique de l'inoculation
a commencé à prendre faveur dans cette
ville. Depuis un mois le Sieur Radnicki , médecin ,
y a inoculé vingt - quatre fujets , & entr'autres fa
fille , depuis l'âge de deux ans jufqu'à celui de quarante-
deux ; cette épreuve a parfaitement réuff .
Le même médecin a établi un hôpital d'inoculation
pour dix pauvres qui , après leur guériſon , doivent
être remplacés par dix autres .
Il doit , dit-on , paroître inceffamment une ordonnance
portant fuppreffion de tous les bénéfices
fimples eccléfiaftiques , dont on appliquera les revenus
au foulagement des hôpitaux , & à l'éducation
des enfans de foldats.
Du 30 Novembre.
Suivant des lettres d'Offen en Hongrie, le Grand
Seigneur a fait publier un manifefte par lequel il
déclare qu'il regarde comme nulles & illégales ,
toutes les réfolutions prifes dans la diette de Pologne
depuis l'élection du Roi , & Sa Hautefle entend
que tous les habitans de la république foient
remis dans la jouillance de leur liberté , & de leurs.
droits primitifs.
Les derniers avis de Conftantinople portent
qu'on a déjà fait pastir de cette ville pour Choczim.
& Bender près de 600 piéces de canon de différent:
208 MERCURE DE FRANCE.
calibre ; le corps d'artillerie s'eft mis en marche au
nombre de quatre mille hommes , & l'on fait raffembler
quatre mille chameaux pour le fervice de
Farmée , qui fera , dit -on , composée de trois cens
mille hommes , & commandée par un vieux Sérafkier
qui s'eft déjà diftingué dans les guerres de
Hongrie.
De Rome , le 16 Novembre 1768.
Les états du Pape font pleins de Jéfuites Efpagnols
qui y abordent de tous côtés ; on les diftribue
par-tout ; mais les maifons des Jéfaites n'en reçoivent
aucun. On mande de Ferrare qu'un de ces
religieux qui vient de mourir à l'hôpital de Faenza
, a fait un teftament par lequel il laiffe à l'hộ-
pital un tiers de ce qu'il poflédoit , un autre tiers
aux pauvres , & le troifiéme pour des meffes. Lorfqu'on
vifita fon coffre , on y trouva trente mille
francs . Le gouverneur prélat s'eft faifi de cet argent
, & en a écrit à cette cour. Le général a prétendu
que cet argent appartenoit à la fociété , &
que le religieux n'avoit point droit de tefter , étant
profès du quatrieme væu . Le gouverneur de Ferrare
a eu ordre d'envoyer ici l'argent , & l'on ne
fçait pas encore à qui cette fomme fera remife.
De Milan , le 23 Novembre 1768 .
Le 24 du mois dernier on a publié , par ordre de
FImpératrice Reine , un édit qui interdit dans toute
la Lombardie Autrichienne l'ufage de la bulle
in canâ Domini ; on apprend que l'infant de Par
me l'a également profcrite dans fes états par un
édit du de ce mois .
3
Le Roi de Naples a fait adreffer à tous les évé
ques de fon royaume une lettre circulaire , par la
quelle il leur enjoint d'empêcher tour ecclefiaftique
étranger, foit féculier , foit régulier , de pr
JANVIE R. 1769 . 209
cher & de faire des miffions ou autres exercices
fpirituels dans aucun endroit de leurs diocèfes ; Sa
Majefté Sicilienne a auffi envoyé à la chambre
royale de Sainte-Claire une copie des réfolutions
prifes par le fénat de Venife , concernant les abus
eccléfiaftiques , & a demandé à cette chambre fon
avis fut cet objet , lui recommandant de ne point
perdre de vue 1º. la meilleure police touchant l'adminiftration
des facremens ; 2 ° . le refpect dû par
les féculiers à la hiérarchie eccléfiaftique , & 3 °.
fur- tout les déciſions des conciles.
De Venife , les Novembre 1768.
Plufieurs prélats de cet état ont répondu à la
lettre circulaire du Pape qu'ils fe conduiront de
maniere à ne blefler en rien les priviléges & exem
ptions des communautés religieufes ; Sa Sainteté
Jeur a envoyé de nouvelles lettres . Quant aux réguliers
ou prétend qu'ils craignent beaucoup l'au
torité du gouvernement , & que les Jéfuites , pour
ne pas s'expofer à être expulfés de l'Etat de Venife,
ont pris la réfalution d'y établir une maison profefle
, établiflement qu'ils n'y ont point cu juf
qu'à préfent , & de nommer un fupérieur ou provincial
auquel , en conformité du décret du fénat,
is recourront de préférence au Provincial de Bologne
, dont ils ont dépendu juſqu'à préſent. Les
autres ordres religieux fuivront , dit - on, cet exemple
; & on ajoute que le général des Servites a écrit
de Rome aux fupérieurs de fon ordre , de le con
former en tout au décret du fénat.
De Londres le 22 Novembre 1768
Le 18 de ce mois , les communes délibérant en
comité fur l'affaire du fubfide , réfolurent d'accorder
16,000 matelots , y compris 4287 mariniers
pour être employés fur la flotte royale pendant
210 MERCURE DE FRANCE.
l'année 1769 , & 4 liv . fterlings partête pour leur
entretien, y compris l'artillerie pour le fervice de
mer pendant la même année . Ce nombre de mate.
lots eft le même que l'année derniere , ainfi que l'a
dépense.
Tout eft fort tranquille à Boſton ; mais à la
nouvelle Yorck, on a affiché des placards féditieux
où l'on menace de la mort ceux qui fretteront des
vaiſleaux ou autres bâtimens pour le compte du
Roi. Le gouverneur de la province a promis une
récompenfe de so liv . fterlings à quiconque dénonceroit
les auteurs de ces placards .
On prétend qu'un navigateur qui fe trouve actuellement
ici , a découvert un paffage par le nordoueft
; paffage qu'on a inutilement cherché jufqu'à
préfent . Ce navigateur donnera , dit on , inceffamment
un journal exact des obfervations qu'il
a faites dans fon voyage à la mer du ſud par le détroit
de la baie d'Hudfon.
Du 9 Décembre.
Le comte de Middleſex a nommé deux députés
au parlement , dont l'un eft le St Wilkes . Le fecond
étant mort depuis l'élection générale , il y a
eu un ordre pour en élire un autre à la place . En
conféquence les francs Tenanciers , bourgeois &
autres votans du comté s'affemblerent hier à Brentford
pour procéder à cette nouvelle élection ; il fe
préfente deux candidats pour cetre place , le chevalier
Guillaume Beauchamp Proctor , & le Sicur
Glyn célébre avocat. On commença par donner
les fuffrages à onze heures du matin ; à deux heures
après - midi , le Sieur Glyn avoit une grande
majorité de voix , lorfque tout - à - coup une troupe
de mutins armés de bâton fondit fur le lieu où l'on
enregiftroit les fuffrages , chafla les commis ,
s'empara des regiftres , les foula aux pieds . L'é
JANVIE R. 1769 . 217
lection a été remiſe à lundi , & tous les officiers
de paix du comté ont ordre de s'y rendre pour prévenir
de nouveaux défordres. On fait des recherches
pour trouver les auteurs de ce tumulte que
l'on croit avoir été excité par les partifans du chevalier
Guillaume Proctor.
Le 6 , la chambre des Pairs reçut de la chambre
des Communes un meffage par lequel elle étoit
priée de permettre au comte de Sandwich & au
comte de March de fe rendre lundi prochain à la
chambre des Communes , pour y être examinés.
comme témoins fur l'allégation faite dans la requête
de Jean Wilkes , écuyer , qui y accuſe Philippe
Carterett Webb , alors procureur de la tréforerie
, d'avoir fuborné un nommé Michel Curry
& de l'avoir engagé , à prix d'argent tiré de la
caiffe publique , à fervir de témoin contre le fuppliant.
La chambre des Pairs déclare que ce méffage
n'étoit pas conforme à l'ufage ancien régulierement
obfervé par le parlement , & arrêta que
les Communes feroient priées de déclarer fur quel
fondement elles pouvoient foupçonner les Pairs
d'avoir fuborné un témoin avec l'argent public.
De Versailles , le 30 Novembre 1768.1
Le 28 , le Sieur Palomba , profefleur des langues
italiennes & efpagnoles , eut l'honneur de
préfenter à Sa Majefté , le Secrétaire de banque
espagnol & une nouvelle grammaire italienne , ouvrages
de fa compolition , dont Mgr le Dauphin
& Mgr le comte de Provence ont bien voulu accepter
la dédicace.
De Paris , les Décembre 1768.
Le 28 du mois dernier , les chevaliers de l'ordre
de St Michel fe rendirent au couvent des Cordeliers
& y tinrent leur chapitre , auquel le comte
212 MERCURE DE FRANCE .
de Muy préfida en qualité de commiflaire du Roi.
Le Sieur Morand , nommé depuis peu fecrétaire
de l'ordre par Sa Majesté , fit le difcours d'uſage
& enfuite l'éloge funébre de la Reine ; après quoi
l'on reçut chevaliers , les Steurs Benoift , fecrétaire
du duc de Penthievre ; Fabry , fubdélégué da
la province de Bourgogne , dans le pays de Gex ;
Sorbier , chirurgien major de la Gendarmerie ;
Clicquot , procureur du Roi & infpecteur-général
du commerce à Reims , & Rouffel , coufeiller
du Roi , gardes des archives de Sa Majefté , près
la cour des Comptes , aides & finances de Montpellier.
Du 9 Décembre.
Le Roi ayant ordonné que tous les éleves de
fon école militaire qui n'avoient pas eu la petite
vérole , fuflent inoculés ſous la direction du Sieur
Gatti fon médecin confultant ; foixante - quatre
de ceux qui font actuellement à cette école ont en
conféquence fubi cette opération , depuis le milieu
de Septembre jufqu'à la fin de Novembre ,
dans une mailon de Vaugirard qu'on avoit deftinée
pour cet objet. Ces inoculations ont eu le plus
grand fuccès. Aucun des inoculés n'a été affez
malade pour être obligé de garder ni le lit ,
ni
même la maiſon , un feul moment de plus que
dans l'état de fanté ; & il n'eft pas arrivé le moindre
accident, ni pendant , ni après le cours de l'inoculation
, quoiqu'il y en eût plufieurs d'une fanté
délicate ; un grand nombre de médecins & de chirurgiens
ont fuivi le cours de ces inoculations
& ont été témoins de la fùrété & de la fimplicité
de la méthode que le Sieur Gatti a fuivie , & qui a
été conforme à celle qu'il a publiée, il y a déjà quelques
années , dans les écrits.
JANVIER. 1769. 213
Du 10 Décembre.
Mademoiſelle de Penthievre , fille de Mgr le
duc de Penthievre , fut préfentée le 7 de ce mois à
Sa Majeſté & à la famille royale par Madame la
comtelle de la Marche. Le 8 , cette princefle reçup
les cérémonies du batême , dans la chapelle du
château , en préſence du Roi , accompagné de la
famille royale & des princes & princefles du fangs
les deux huiffiers de la chambre portoient leurs
mafies devant Sa Majefté. Elle fut tenue par Mgr
le Dauphin & Madame Adelaide ; les cerémonies
du baptême lui furent fuppléées par l'archevêque
de Rheims , grand aumônier de France, en préten
ce du Sieur Allart , curé de la paroifle.
Du 12 Décembre.
Le Roi de Dannemarck eft parti de cette capitale
le 9 au matin pour retourner dans fes états.
Sa Majesté Danoile palera par Metz & par Straf
bourg.
Du 19 Décembre .
On mande de Châlons en Champagne que le
Roi de Dannemarck y arriva le 10 de ce mois . Le
Sieur Rouillé d'Orfeuil , intendant de la province,
alla le recevoir à quelque diftance de la ville , &c
le conduifit avec tous les feigneurs de fa fuite à
l'hôtel de l'intendance qui étoit magnifiquement
illuminé. On y avoit conftruit une falle de fpectacle
où Sa Majefté Danoife vit représenter les
opéras comiques de Ninette à la cour & du Maréchal.
Après le fouper , auquel Elle voulut bien
admettre les Sieur & Dame Rouillé , ainfi que l'Evêque
de Châlons & les officiers des gardes du
corps de la compagnie de Villeroy , on tira un
très-beau feu d'artifice ; le lendemain Sa Majefté
Danoiſe continua fa route pour Mers. Avant ſon
214 MERCURE DE FRANCE.
départ , Elle témoigna le defir de voir les deffins
gravés de la ftatue du Roi élevée à Reims en 1765,
& le Sieur Rouillé eut l'honneur d'en préſenter le
recueil à Sa Majeſté Danoiſe , qui voulut bien
l'acceprer après l'avoir examiné avec beaucoup
d'attention.
LOTERIES.
Le quatre-vingt -quinziéme tirage de la loterie
de l'hôtel-de- ville s'eft fait le 25 Novembre. Le
lot de cinquante mille liv . eft échu au No. 47111 .
Celui de vingt mille livres , au No. 40137 , & les
deux de dix mille aux numéros 42476 & 59381 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait les Décembre . Les numéros fortis
de la roue de fortune font , 80 , 7?, 81 , 44 , 20.
MORT S.
Dieu -Donné de Chaumont , évêque de Sion ,
abbé commandataire de Fontmorigny , & premier
aumônier du feu Roi de Pologne , duc de Lorraine
& de Bar , eft mort ici le 27 Novembre .
Armande Urfule de Bouchet de Sourches , comteffe
de Virieu , dame de Madame , fille du marquis
de Sourches , lieutenant - général des armées
du Roi & grand prévôt de France , & veuve du
comte de Virieu , ci-devant colonel aux grenadiers
de France , eft morte le 2 Décembre.
M. Jean - Jofeph , marquis de Fortia , chevalier
de St Louis , ancien capitaine de cavalerie ,
eft décédé à Paris le premier Décembre , âgé de
près de foixante - huit ans .
DECEMBRE. 1768. 215.
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
L'aftronomie , poëme ,
ibid.
A Madame de M*** , air : du vaudeville d'Epicure , 12
Réponse à Madame de M* * * ,
Epître à M. le chevalier de Boufflers ,
Traduction du fonnet italien fur la mort de la Reine ,
Quatrième lettre de Milord Charlemont ,
ibid.
14
16
17
Remarque fur le conte attribué à M. de la Popliniere , 24
Traits de bienfaisance ,
Epigrammes traduites de Martial ,
A Son Alteffe Mgr l'Electeur Palatin ,
A Mgr le comte d'Artois ,
Les Epreuves , conte.
A une Dame enceinte , air : du haut en bas ,
Ode à Cloris ,
Vers pour le portrait de M. de Mondonville ,
Impromptu de M. de Voltaire,
Hymne à l'harmonie ,
Sur Rabelais ,
Vers fur la fête de Chantilly ,
Vaudeville ,
Explication des énigmes , & c,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Projet d'éducation ,
Efprit de la légiflation ,
Vie des Femmes illuftres de France ,
Apologie de la Reine Anne ,
Le pied de Fauchette ,
Hiftoire de Mifs Bleville ,
Hiftoire de Madame de Bellerive ,
Mémoires de la cour d'Augufte ,
Acceffoire au Parnafle ,
Dictionnaire de l'élocution françoife ,
Dictionnaire de chafle & de pêche ,
Traité de la Garance ,
Le Politique Indien ,
Euvrés de M. de Rozoi ,
Canaux navigables ,
Lettres périodiques ,
26
27
28
ibid.
ibid.
43
44
45
ibid..
46
47
49
ibid.
SI
ibid.
55
59
ibid.
63
65
71
73
77
80
82
85
28
93
94
99
102
216 MERCURE DE FRANCE.
Théorie de la vis d'Archimede ,
Sélim & Sélima , poëme ,
Les quatre parties du jour ,
Confolatious adreflées à la France ,
Oraifon funébre de la Reine ,
106
107
119
121
122
Compliment fait en Sorbonne au Roi de Dannemarck , 130
Les loisirs de M. de C ***
Vers à Madame la comtefle de Brionne ,
Regina poft mortem triumphus , carmen
Almanach de l'ordre de Malte ,
Etat de la Marine ,
Almanach des Rendez -vous ,
Piéces fugitives par un pauvre poëte ,
Déclaration de M. Barthe fur la comédie , &c.
Voyage en Sibérie , de M. l'abbé Chappe ,
Nouvelles recherches fur les découvertes micrefc.
131
ibid.
132
133
abid
ibid.
134
138
141
142
143
151
163
ACADÉMIES ,
SPECTACLES.
Bienfaifance & patriotifme
Lettre de M. le duc de Charôt ,
163
Anecdotes ,
166
Aftronomie ,
170
171
Peinture ,
ibid.
Gravure ,
Géographie ,
176
Architecture , 177
Nouvelle ville de Verfoy , 179
182
Chirurgie ,
190
AVIS ,
Union généal. de la Maiſon de Dannemarck , 196
Fête du Palais Royal, 198
Fête de Chantilly,
199
Fête de l'hôtel de Soubife, 200
Extrait de fcènes & de fêtes données au Roi de Dann. 201
Nouvelles politiques ,
Loteries ,
203
214
ibid.
Morts ,
·JA
APPROBATION.
Arlu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le 1 ' vol.
du Mercure de Janvier 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . AParis, 30 Novemb. 1768.
GUIROY.
De l'Img, de M. LAMBERT , rue des Cordeliers
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JANVIER
1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
Reugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi .
1
AVERTISSEMENT.
que
L'EXERCICE 'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranfporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs de
port , les paquets & lettres , ainfi les livres ,
les eftampes , les piéces de vers ou de profe , les
annonces, avis , obfervations , anècdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au fuccès &
à la réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'onne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourfeize volumes , à raison de 30 fols pièce .
Les perfonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la pofte , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
A ij
Paris , qu'à raifon de 3 fols par volume , c'eſtà-
dire , 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les perfonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront directement aufieur Lacombe
OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis refteront
au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des livres ,
eftampes & mufique à annoncer , d'en marquer le
prix.
On trouve chez le même libraire les journaux
ci-après.
1
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in - 12 , 14 vol.
à Paris. 16 liv.
Franc de port en Province. 20 1.4 f.
ANNÉE LITTERAIRE
, compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris , 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR
, feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement , foit pour Paris
, foit pour
la Province ,port franc par la pofte , eft de 12 liv,
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE
, par M. l'Abbé Dinouart
; il en paroît 14 vol . par an . L'abonnement
pour Paris eft de liv. 16 fols.
Et pour la Province , port franc par la pofte , 141./
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE Rendez- vous inutile. Conte.
HILIER au foir , on nous a fait un conte
Qui me parut affez original ;
Il faut , lecteur , queje vous le raconte ;
Il eft très-court , & fur-tout point moral .
Damis , Eglé , couple élégant , volage ,
Etoient unis , mais par le facrement ;
L'amour jadis les unit davantage.
Nous defirerions avoir fouvent à offrir des vers d'un
your fi facile , & d'une naïveté fi ingénieufe & fi piquante.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Eglé fenfible , au fortir du couvent ,
Avoit aimé fon époux fans partage
Quoiqu'à la cour : tout s'excufe à ſon âge ;
Damis lui -même étoit un tendre amant.
Mais tout-à- coup, fans qu'on fçût trop comment,
Par ton , par air , fuyant le tête-à- tête ,
Avec fracas courant de fête en fête ,
Croyant fur- tout avoir bien du plaifir ,
De s'adorer on n'eut plus le loifir.
Un mari mort , on fouffre le veuvage ;
Mais quand il vit , c'eft un cruel outrage ;
Eglé le fent : Eglé va fe venger.
Je vois d'ici mon lecteur s'arranger ,
Et minuter le beau brevet d'ufage
Au bon Damis . Pour vous faire enrager
Mon cher lecteur , Eglé reftera fage ;
Et du mari l'honneur eft fans danger.
Madame , un foir ; après la comédie ,
Rentre chez elle : aimable compagnie ,
Cercle brillant : on apporte un billet :
Elle ouvre.... ô ciel ! fottife de valet. ...
- Eglé rougit , & regarde à l'adreffe.
Or , vous fçaurez que le fufdit poulet
Eft pour Damis ; que certaine comteffe
Vers le minuit rendez-vous lui donnoit ;
Et que d'un mot l'ortographe mal mife
Peut d'un vieux Suiffe excufer la méprife.
La belle Eglé prend fon parti foudain :
En un clin d'oeil elle devient charmante.
JANVIER . 7 1769.
Noble enjoument , gaité vive & piquante
Sont mis en jeu : le fouper fut divin ;
Nul quolibet ; des contes agréables :
Les gens defprit , les convives aimables
Etinceloient ; les fots , les ennuïeux
Furent bruyants , ne pouvant faire mieux.
Madame avoit cette coquetterie
Qui plaît , enflamme , amufe tour- à-tour,
Et qui permet à la galanterie
De reffembler quelquefois à l'amour.
Or , devinez fi chacun voulût plaire.
Mais fçavez-vous fur qui le charme opére
Plus puiflamment ? C'eſt fur notre mari.
De fon bonheur avifé par autrui ,
De la tendrefle il a pris le langage ;
Malgré l'affront de paroître amoureux ,
Un air folâtre, un riant badinage ,
Cachoient , montroient fes tranfports & les feux .
Chacun fourit ; on s'en va : bon voyage.
Damis eft feul ; voilà Damis heureux ;
Même on prétend que , dans cette occurrence ,
Un doux refus , une adroite défenſe
Fit d'un époux un amant merveilleux.
A pareil trait on ne pouvoit s'attendre ;
Mais un mari s'étonne d'être aimé ;
On eft furpris , on veut auffi furprendre ;
L'honneur s'en mêle , on fe trouve animé .
- Damis fe croit vainqueur de l'aventure .
Baiflant les yeux , la modeſte moitié
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prend plaifamment un air humilié :
Ecoutez - moi , Damis , je vous conjure ,
Je fens , dit- elle avec timidité ,
Qu'à vous fixer je ne fçaurois prétendre ;
A la raifon je fens qu'il faut fe rendre ,
Et vous céder à la fociété .
Fait comme vous... O ciel ! êtes-vous folle ?
Songez-vous bien ? ... Oui , Monfieur... je m'immole....
Lifez... Eh bien ! reprit -on d'un air doux ,
Vous n'allez pas bien vîte au rendez - vous ?
Qui , moi !...J'y fuis... le mot eft bien aimable.
Mais fongez-vous qu'une femme adorable
En ce moment... Ah ! du moins , écrivez .
Ecrire quoi ! ... Je le veux , vous devez
Une réplique à la tendre fémonce.
Alors Damis confus , un peu troublé ,
Je ne dois rien , dit- il , & mon Eglé
A tout furpris , la lettre .... & la réponſe.
ENVOI à Madame la Comteffe de ...
S₁
,
ce Damis que j'ai peint fi volage ,
OR... eût été votre époux
L'heureux Damis tendre & digne de vous ,
Jamais ailleurs n'eut porté fon hommage.
Non moins heureux fi le fort eut permis
Que vous fuffiez fon aimable comtefle ,
JANVIER. 1769. 9
D'Eglé jamais la beauté ni l'adreffe
A fes genoux n'eut ramené Damis ;
Ou de céder s'il eut cû la foiblefle ,
Auprès de vous prévenant vos foupçons ,
Il eut fi bien dans fon ardeur nouvelle ,
Avec efprit caché ſa trahiſon ,
Qu'il n'auroit pû vous paroître infidéle .
QUATRAIN à M. de Chamfort.
TON rendez -vous offre l'image
Des graces & du fentiment.
L'auteur paroît dans fon ouvrage
Et c'eft le comble du talent.
VERS contre les Détracteurs de la
Poëfie.
LA Mufe légere & badine
Qui fçût chantér mes premiers feux ,
Ballote en fouriant les brocards des fâcheux :
Dans les boudoirs de la morgue chagrine ,
Elle entend , fans gémir , leur péfante doctring
Se déchaîner contre nos jeux.
Pour étouffer leur clameur éternelle ,
Quitterai-je le fein de ma divinité ;
16 MERCURE DE FRANCE .
Il faut laiffer gronder un amant maltraite
Qui fe venge d'une cruelle .
A Mademoiselle P.....
PETITE &gentille Suzette ,
Vous vous occupez d'un hochet.
Cet épagneul , cette jeune fauverte
Qu'on vous prit hier au trébuchet ,
Tout le jour font votre amulette ;
On ne voit point un effain pétulant:
Bourdonner à votre toilette ,
1
Détacher une épingle , arranger une aigrette ,
Décider le goût d'un ruban /
Vous ignorez la brillante étiquette ,
Et le manége des amours ,
Et le jargon de la fleurette;
Puiffiez-vous, l'ignorer toujours !
Malheur à l'élégant peu fage
Qui viendra le premier voltiger près de vous ,
Vous perfiffler les mots du bel ufage :
Du Dieu qui vous forma qu'il redouteles coups
Qu'il redoute ces yeux fi naïfs & fi doux ,
Cette figure fi mignonne
T
Qui , plus fraîche en quittant le berceau du fommeil
,
T
N'attend pas , pour fortir , la couche de vormeil,
Où la marquife & la baronne
JANVIER. 1769 .
II
Vont prendre à l'inftant du reveil
Des roles que le foir moiflonne.,
Arrêtons ... Jeune cecur fçait trop s'arranger
Ajouir du pouvoir que la beauté lui donne ...
Ne grondez pas , dangereufe friponne
Laiffez à vos attraits le foin de vous venger.
.
The......
A Maronville , le premier Décembre 1768.
VERS pour être mis au bas du portrait
de Madame Ca.... à Metz.
Ce n'eft point là Vénus... mortels , c'eſt Emilie .
Mais elle excufe votre erreur ,
Vous la jugez d'après la phifionomie ,
Et pour la diftinguer , il faudrait voir fon coeur.
Par M. de... à Metz.
EPIGRAMME à l'occafion d'une Dame
de foixante ans qui époufoit un homme
à-peu-près de fan âge.
AMOUR, difoit Philis , fois ſenſible à mes
larmes ,
Je brûle encor pour tes plaiſirs ;
Par ton pouvoir viens rajeunir mes charmes ,
A vj .
-12 MERCURE
DE FRANCE
.
Au coeur de mon amant fais naître les defirs...
Ma bonne , dit le dieu , je préfide au bel âge ;
Mais quand la main du Temps
A moiflonné ſur un vilage ,
Les fleurs qui naiffent au printemps ;
Al'amitié je céde ma puiflance ;
Ma foeur t'eût procuré fans doute un fort plus
beau ;
Ce que je puis , dans cette circonftance ,
C'eſt de te prêter mon bandeau .
Par le même.
MADRIGAL à Mademoiselle du Son...
Sur un baifer.
UNN ſeul baiſer , cueilli fur les lévres d'Hortenfe,
Vient de porter la flamme dans mon coeur ,
Douce amitié , toi que mon ame encenſe ,
M'aurois- tu donc offert un afyle trompeur ?
Ah fans doute le feu qui dans mon fein pétille ,
Mal-à-propos fait naître ma frayeur .
Mais l'Amitié , dit- on , de l'Amour eſt la foeur...
J'ai mes raifons pour craindre la famille.
Par le même.
JANVIER. 1769. 13
HISTOIRE ANGLOISE.
Un archevêque de Cantorbery , étoit
parti de Londres pour aller regler quelques
affaires d'intérêt dans fon diocèfe ,
& en recueillir les revenus ; il s'arrêta
en route dans une maifon de campagne
agréable , la vue étoit bornée d'un côté par
un bois épais & folitaire , où le prélat
apperçut plufieurs fois un homme feul
qui paroiffoit profondément occupé ,
parlant avec action , comme s'il eût été
avec quelqu'un . Il fut curieux de favoir
ce que faifoit cet inconnu , les perfonnes
qu'il envoya redoublerent fa curiofité ;
l'étranger, difoient elles , parloit & répondoit,
quoiqu'il fût feul ; il s'étoit plaint
de leur obftination à l'épier & à l'interrompre
, & n'avoit point voulu les éclaircir
. L'archevêque réfolut de le voir luimême
; il fe rendit auprès du bois ,
ordonna à fes gens de s'écarter , & s'approcha
feul de cet homme . Il lui fit un
compliment auquel on répondit honnêtement
; la converfation s'engagea , quoiqu'elle
fût interrompue quelquefois par
l'étranger qui fembloit fortement occupé
14 MERCURE DE FRANCE.
d'autres objets. Que faites vous ici , lui
demanda enfin le prélat ! Je joue lui tépondit
l'inconnu . -Vous jouez ! & avec
qui ? Vous parciffez feul . -Je conviens ,
mylord, que vous ne voyez pas celui dont
je fais la partie ; c'eft Dieu lui - même.
-Vous jouez avec Dieu ! La partie en
effet n'eft pas ordinaire , reprit le prélat
en fouriant , il ne douta pas qu'il n'eut
à faire à un fol , & réfolut de s'en amufer
par ce qu'il lui parut paifible. Il continua
fes queftions : Er à quel jeu
jouez vous ? Aux échecs . —Et intéreffez
vous la partie ? Oui fans doute ,
mylord . Vous ne devez pas gagnet fouvent
, car enfin votre adverfaire a de
grands avantages fur vous . Il n'en prend
aucun , mylord ; il veut bien n'employer
que la fcience ordinaire à un homme ; &
la partie est toujours égale . Il en réfulte
néceffairement perte ou gain ; comment
rempliffez- vous vos engagemens . Avec
beaucoup d'exactitude ; nous jouons tous
deux franchement , & le perdant paye
toujours. Où en êtes vous de votre
partie ? -Elle finit , mylord , l'avantage
eft pour Dieu . Et combien perdezvous
? so guinées. La perte eft confidérable
; comment payerez vous cela ?
Dieu prend- il votre argent ? -Non , les
JANVIER . 1769 . 15
pauvres font fes tréforiers ; il m'envoie
roujours quelque honnête homme qui
reçoit ma dette , & en fait la diftribution
aux malheureux ; vous êtes venu, mylord ;
c'eft Dieu lui - même qui vous a conduit
ici ; je vais m'acquitter. A ces mots le
joueur tire une bourfe , compte cinquanre
guinées , les remet au prélat , & fe
retire en difant qu'il ne veut plus jouer.
Le prélat étonné ne favoit que penfer
de cette aventure ; il regatdoit l'argent ,
fe rappelloit les difcouts du joueur , &
fe reprochoit de l'avoir jugé fol ; il continua
fon voyage , & n'eut rien de plus
preffé que de remettre aux pauvres le
dépot qu'on lui avoit confié après avoir
fini fes affaires , il reprit le chemin de
Londres : il eut envie de voir encore le
joueur extraordinaire qu'il avoit rencontré
; il fe rendit au bois , & ne voulut
être fuivi de perfonne ; it y trouva l'objet
de fa curiofité , & même de fa vénération
, il l'aborda comme une vieille
connoiffance , & lui demanda comment
la chance avoit été depuis leur premiere
converfation. Tantôt bien , tantôt mal ,
répondit le joueur ; j'ai gagné , j'ai perdu.
Et aujourd'hui jouez vous encore ?
-Oui , mylord , nous avons déjà fait
plufieurs parties.de quel côté eft l'avan16
MERCURE DE FRANCE.
tage ? Je gagne , je fais actuellement
Dieu échec & mat pour la fixieme fois .
-Et combien gagnez vous ? -500 guinées
. C'eſt un beau gain ; mais quand
ferez vous payé?-Tout à l'heure,mylord.
-Et comment Dieu s'acquitte- t - il avec
vous ? -Comme je fais lorsque je perds ;
il m'envoie quelqu'un pour recevoir ce
qu'il me gagne ; il m'envoie de même
des perfonnes qui peuvent me payer :
fon choix eft tombé aujourd'hui fur vous !
Oh Dieu eft d'une exactitude finguliere !
Le prélat fut plus étonné que la premiere
fois , il vit alors ce qu'il devoit
penfer de ce joueur ; il l'avoit cru d'abord
un fol , enfuite un faint ; ce n'étoit qu'un
filou . Il étoit feul ; l'autre étoit armé ;
les 500 guinées furent payées , & l'archevêque
ne fe vanta pas de fon aventure .
VERS à Madame N ** , en lui envoyant
un bouquet de rofes.
C'EST l'amitié qui fit naître ces fleurs,
Souvenez vous de leur noble origine ;
Le fentiment nuança leurs couleurs .
De l'amitié la rofe eft fans épines ;
Auprès de vous je le fens chaque jour.
3
JANVIER . 1769 . 17
Dans fon éclat fraîche & toujours nouvelle ,
Elle furvit aux rofes de l'amour ,
Et l'hiver même eft le printemps pour elle.
L'ORIGINE du jeu des Echecs.
Fable orientale.
JADIS regnoit aux plaines d'Hiémen ,
Un Roi tyran , vain & colere
Qui , fans forme & fans examen ,
Faifoit de fang rougir la terre ;
C'étoit un tigre , une panthère ;
C'étoit pis , car le tigre au moins ,
Pour déchirer fa proie infortunée ,
Ala raiſon terrible des befoins ,
Et notre Roi n'avoit que fa rage effrénée.
Pour un rien , ou pour ſon plaifir ,
Chaque jour d'un fujet voyoit tomber la tête.
Comment apprivoiler cette farouche bête ?
Comment la calmer , l'adoucir ?
C'est ce qu'ofa pourtant effaïer ſon vifir .
Un jouril propole à fon maître ,
Pour l'amufer , un jeu nouveau ,
Jeu combiné dans fon cerveau ,
Et qui des fiers combats d'abord ne paroît être
Qu'un fidéle & noble tableau .
La guerre plaît aux coeurs féroces ;
18 MERCURE DE FRANCE.
La guerre eft le regne du fang ,
C'eſt le champ des ſcènes atroces
Auffi le jeu plût- il fort au tyran.
"
On projette , on attaque , on pille ,
On livre , on foutient le combat ,
On échange , on mine , on abat ,
Et fouvent un fimple foudrille ,
Sans refpect pour le potentat ,
Vous fait le fire Echec & mat.
C'étoit cela fur - tout qu'il falloit faire entendre ,
La leçon eft triplée , & toujouts le goujat
Triomphe avec le même éclat
Du Roi qui ne peut fe défendre .
Le tyran commence à comprendre ;
Il réfléchit , fe compare à fon Roi ,
Et dans le pion , dont l'adreſſe & l'audace
Ont caufé fon utile effroi ,
Il voit un fujet à fa place.
Vifir , dit-il , j'ai ſenti ta menace :
Mes peuples n'auront plus rien à craindre de moi ,
Raflure- les , je vais devenir juſte ,
Humain fur tout , je t'en donne ma foi ;
Maisparle, ta leçon auguſte
De quel prix la païer ? Que ferai -je pour toi ?
Notre Vifir alors pour toute récompenſe
Demande un grain de bled qu'on doit multiplier
Par les-cafés de l'échiquier ;
On l'accorde , on fuppure , & le calcul immenfe
Prouve après un long examen
JANVIER . 1769 .
Que les riches moiflons d'Aden *
Ne peuvent compléter la quantité promife :
Prince , dit le vifir , pardonne à ma furpriſe ,
Je t'ai fait refpecter le fang de tes fujets ,
Défends encor ton coeur du charme des bienfaits ,
La générosité fied bien à la couronne ;
Mais permets- moi de te dire en deux mots
Qu'il faut fçavoir ce que l'on donne ,
Et toujours donner à propos.
S'il eft quelques tyrans encore
Qui , dans leur cruauté , trouvent d'affreux plaifirs
,
O providence que j'implore !
Donne-leur de pareils vifirs .
Par M. Bret.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace , in
juliam Barinem´, commençant ainfi :
Ulla i juris tibi Pejetati , &c .
Qu UE je me fie à vos fermens ,
Julie oui , fi par l'impofture
Vous perdiez quelques agrémens ;
A vos cheveux , à vos mains , à vos dents ,
Aux trésors que vous a prodigué la nature ,
Quand votre bouche fe perjure ,
* Aden , ville de l'Arabie.
20 MERCURE DE FRANCE.
S'il arrivoit les moindres changemens ,
Je vous croirois . Mais chaque perfidie ,
Chaque crime nouveau ſemble embellir vos traits,
Et d'un infortuné la tendrefle trahie
Aux yeux de fes rivaux redouble vos attraits.
Rien n'eft facré pour vous s'il vous fert à féduire,
De votre foi vous prenez pour garans
Les aftres , qu'au ciel on voit luire ,
Et les manes de vos parens ,
Et les dieux immortels dont vous bravez l'empire.
Que rifquez - vous ? Vénus , d'un ris malin
Semble approuver vos fraudes reconnues
Et fur les pas , les nymphes ingénues
Applaudiffent d'un air badin .
Son fils cruel fe plaît aux rufes décevantes ,
A ces liens rompus auffi - tôt que formés ,
Lui , qui , fur des pierres fanglantes ,
Aiguife fes traits enflammés ."
Chaque inftant vous foumet une foule nouvelle !
Parmi tant d'infenfés dont votre ame infidéle
A tant de fois trompé les voeux ;
Combien vous menaçoient d'une haine éternelle ,
Qu'on voit encor traîner leurs fers honteux !
De tous côtés , de tendres meres
Redoutent vos appas pour leurs fils imprudens
Et les vieillards les plus févéres ,
Malgré la lace de leurs ans ,
N'ofent braver vos charmes féduifans !
A votre afpect , tremblantes & jalouſes ,
JANVIER . 1769 . 21
On voit les nouvelles épouſes
Craindre pour leurs jeunes époux
L'air que votre bouche refpire ;
Et que s'ils paflent près de vous ,
Votre foufle ne les attire.
1 Par l'auteur du poëme de Richardet.
EPITRE à Madame la Comteffe de T...
pour M. fon fils.
INSI dont ta mufe légere
Sçait nous charmer fur l'heureux ton
De Corinne & des Deshouliere ;
Ainfi du vieux Anacréon
Parcourant l'aimable carriere ,
Tujoins aux myrtles de Cythere
Les palmes du facré vallon.
Quelle chaleur , quelle énergie
Ornent tes tableaux enchanteurs ?
Et quel dieu broyà les couleurs
Dont la féduifante magie,
Sous ton pinceau , charme nos coeurs ?
C'eft en vain qu'un foible poëte ,
Pour peindre le charme des fens ,
Effaya fa lyre indifcrette.
L'efprit pétille dans fes chants ;
Mais du coeur eft-il l'interpréte ?
22 MERCURE DE FRANCE .
J'aime mieux res fimples accens.
Quelques rubans , une houlette
D'une bergere dans nos champs
Forment la parure complette ;
Et ces naturels ornemens
Valent l'éclat des diamans
Et la pompe des vêtemen's
Que doit à l'art une coquette.
Qu'Apollon doit être flatté
D'avoir enfin remis fa lyre
Entre les mains de la beauté ?
Que tu peins avec vérité
Cet amour , cet enfanr gâté ,
Qui foumet tout ce qui reſpire !
Dans cet écrit qu'il t'a dicté
Il eft facile à reconnoître .
Qui mieux que toi l'auroit chanté ,
Puifque c'est toi qui le fais naître?
De tous les feux il t'anima ,
Quand tu nous traçois les images
Et d'Alcidor & de Zulma.
Pour captiver tous les hommages ,
Ce dieu , le plus rufé des dieux ,
Sçait bien qu'il ne peut faire mieux
Que de briller dans tes ouvrages
Comme il triomphe dans tes yeux.
JANVIER. 1769. 23
REPONSE de Madame la Comteffe de T..
à l'épitre précédente.
DANS ANS ce pays curieux & frivole ,.
On court après la nouveauté ;
Des François la mode eft l'idole ,
Chacun par elle eft écouté.
Sans imiter ce peuple aimable ,
J'aurois couru tout l'univers ,
Et j'aurois été chez le Diable
Pour y chercher le nouveau dieu des vers.
Pourfuis , jeune Apollon , ajoute à ta couronne ,
Des lauriers cultivés au jardin des talens ;
Qu'il eft heureux dans fon printemps ,
De moiflonner les fruits d'automne !
Le dieu qui t'apprit à chanter
A , dans tes mains , placé fa lyre.
Les chants que ton maître t'inſpire ;
Je les écoute & ne puis t'imiter.
Si ta mufe chante les graces ,
La mienne encenfe tes talens ;
Ta mufe a des fons plus touchans ,
La mienne , en vain , voudroit fuivre les traces.
Ainfi que l'aigle altier qui plane au haut des airs ,
Tu montes d'un pas fûr au fommet du Parnaſle ;
Il faut que ton génie étonne l'Univers ,
Et qu'auprès d'Apollon tu choiſiſle ta place,
24 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de M. F... à Madame la
Comteffe de T....
Que
UOI ! pour prix d'une foible épître
Je reçois dans vos vers mon immortalité!
De l'orgueil des rimeurs fij'étois entêté ,
Sapho , ces vers charmans ne ſont-ils pas un titre
Pour excufer ma vanité ?
Je ne fuis point Phaon , & Sapho m'a chanté !
Mais pourquoi mettre en parallele
La Sapho de la Gréce & celle de Paris ?
L'amante de Phaon , quoique chere à Cypris ,
N'eut pas dans fes regards cette flamme fi belle
Qu'on admiroit dans les écrirs ;
Et fon rang diftingué parmi les beaux efprits
Ne pût , d'un amant infidéle ,
Lui faire oublier les mépris.
La Sapho de nos jours ne craint point cet outrage.
Charmé de fes talens comme de fes attraits ,
L'amour lui rend un double hommage.
De Vénus , de Minerve , elle unit tous les traits ;
Pourroit- elle trouver jamais ,
Un coeur fenfible ou volage !
VERS
JANVIER . 1769 . 25
"
en lui
VERS à M. le Comte de N **
préfentant l'ouvrage d'un grand homme,
au premier jour de l'an.
Iz eft beau d'être grand , quand on fait des heu
reux !
La bienfaiſance eft la vertu du fage;
Qui le fçait mieux que vous ? Votre coeur géné
reux ,
Quand il faut peindre vos ayeux ,
Suffit pour tracer leur image.
Je n'entreprendrai point un éloge pompeux :
De vos rares vertus le brillant aſſemblage
Eft au-deflus de mes foibles accens
Je me borne à fentir , & tout ce que je lens
Eft au-deffus de mon hommage.
Par M. Coftard.
REMERCIMENT à Sa Majefié le Roi de
Dánnemarck , fur le préfent dont il m'a
honorée d'une montre d'or.
JEUNE EUNE Roi , vraiment né pour régir les humains ,
Par-tout que de bontés ont marqué ton paffage ;
Mais le don que je tiens de tes royales mains
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
A plus de prix par fon ufage.
Cette aiguille légere , infenfible en fon cours ,
Nous enleve trop tôt ton augufte préſence ;
Mais ce don avec l'heure indiquera toujours
Le bienfait d'un grand prince & ma reconnoillance.
2 Par la Mufe Limonadiere. rue Croix des
Petits Champs , caffe allemand,
A Sa Majefté le Roi de Dannemarck.
Remerciment pour ma fille , fur le préfent
d'une belle garniture.
UN moment fur ma famille ,
Grand Prince , vos regards fe font donc arrêtés,
Permettez qu'au nom de ma fille
Je confacre , en ces vers vos nouvelles bontés ,
Et mette à vos pieds fon hommage.
La parure toujours plaît , dit -on , à fon âges.
Mais ma fille aujourd'hui la tient d'un fouverain ,
Trop fenfible pour être ingrate ,
L'honneur de la devoir à votre augufte main
Eft le feul plaifir qui la flatte.
Par la même,
$
JANVIER . 1769. 27
A Sa Majesté le Roi de Dannemarck, en
lui adreffant le poème d'Ernelinde.
ASSEZ long-temps nos lyriques auteurs
Avoient livré la fcène aux preftiges des fables ;
J'ai cru que des héros , des exploits véritables ,
Ranimeroient la féve de nos coeurs.
J'ai trouvé dans le Nord des Solons , des Achiles ;
J'ai vu des conquérans qui , la flâme à la main ,
Out franchi fans effroi leurs campagnes stériles ,
Pour foudroyer l'aigle romain.
Leur intrépide audace échauffa mon génie.
J'admirai leur valeur ; j'ai chanté leurs exploits ;
J'ai couronné dans ma patrie
Des lauriers d'Apollon un Monarque Danois.
O Seine , j'ignorois quelle feroit ta gloire ,
Que Chriftian un jour defcendroit fur ton port.
A la feule lueur du flambeau de l'hiftoire
J'ai tracé l'union des couronnes du Nord.
Le héros de mes vers commande à la victoire.
Je l'ai peint fage & fier , fur-tout dans le malheur;
Ami fincére , amant fidéle ,
Intrépide foldat & généreux vainqueur.
Grand Roi , j'aurois porté plus loin le parallele ;
J'eufle élevé mes yeux fur un plus grand modéle
Si vos vertus dès- lors euflent frappé mon coeur.
Par M. Poinfinet.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
CAUSE CELEBRE.
SIR Herford defcendoit d'une des meil
leures maifons d'Irlande ; fa fortune étoit
confidérable. Henriette , fa fille unique
devoit en hériter ; elle avoit feize ans ;
fes charmes étoient développés ; fon coeur
fenfible ne tarda pas à diftinguer Tom
Gréenny ; c'étoit le cadet d'une famille
illuftre ; il n'attendoit qu'une fortune médiocre
; celle de fa maifon étoit affurée à
Sir James fon frere aîné , l'objet des foins
& des préférences de les parens. Il vit
Henriette & l'aima ; il parvint à lui plaire
; l'aimable Mifs ne put fe défendre de
l'en affurer ; heureux par leurs fentimens
mutuels , ils s'occupoient des moyens qui
pouvoient les conduire à un hymen qu'ils
defiroient également. Mylady Herford
paroiffoit estimer Tom Gréenny ; il eſpéroit
fon appui ; il n'attendoit que des circonftances
favorables pour implorer fes
bontés ; & il tâchoit de le préparer à les
lui accorder par fon empreffement & par
fon zèle .
Pendant qu'il s'appliquoit à plaire aux
parens d'Henriette , Sir James parut chez
JANVIER. 1769. 29
eette aimable perfonne ; fes charmes naiffans
firent quelque impreffion ſur ſon
coeur ; fon titre de riche héritiere ajoutoit
à fa beauté ; la réunion des richeffes des
Herford & des Gréenny pouvoit donner
un nouvel éclat à fa maiſon ; il n'en fallut
pas davantage pour lui faire defirer
cetre alliance ; il la propofa à fes parens
qui , charmés de le fatisfaire , s'emprefferent
d'en parler à Sir Herford ; l'avantage
étoit égal des deux côtés ; le pere
d'Henriette donna volontiers fon confentement
à un hymen qui n'éloigneroit
point de lui une fille qui lui étoit chere ,
& dont il ne fe feroit pas féparé fans regrets
; mais il en différa la conclufion juſqu'à
ce qu'il eut terminé quelques affaires
importantes qui le forçoient à faire un
voyage à Londres ; fon départ étoit fixé à
deux mois , & fon abfence devoit durer
près d'une année ; le délai étoit long ;
mais Henriette étoit fort jeune , & l'amour
de James n'étoit pas bien violent .
Le projet de cette alliance fut bientôt
public. Henriette en apprit la nouvelle
avec douleur ; elle partagea celle de Tom
Gréenny ; le malheureux jeune homme
étoit défefpété ; il maudiffoit fon infortune
, il déteftoit fon frere , il accufoit le
B iij
30
MERCURE
DE
FRANCE
.
ciel ; fon amante pleuroit avec lui . Un
jour ils fe trouverent feuls ; ils goûtoient
le plaifir douloureux de fe plaindre fans
témoins ; ils mêloient leurs larmes ; ils
ne les interrompoient que pour fe jurer
de s'aimer fans ceffe ; ces proteftations
étoient fuivies de careffes innocentes qui,
bientôt , le devinrent moins ; Tom étoit.
tendre & preffant ; Henriette aimoit; tous
deux s'oublierent ; ils ne revinrent à euxinêmes
que pour rougir de leur foibleffe;
elle ajouta à l'horreur de leur fituation .
Henriette étoit inconfolable . Tom fe regardoit
comme le plus cruel des hommes
; les pleurs de fon amante lui perçoient
le coeur ; il avoit goûté toute l'ivreffe
du bonheur , le délire étoit paffé ,
il n'en fentoit plus que l'amertume. Ce..
pendant ils avoient une année devant eux ;
il pouvoit arriver des changemens . Tom
embrafla avidement cet efpoir & le fit
adopter à Henriette . Un mois s'écoula ;
cette foible confolation s'évanouit ; un
défefpoir affreux lui fuccéda ; Henriette
fentit toute l'horreur que lui devoit infpirer
fa foibleffe ; elle en apperçut avec
effroi l'étendue ; elle alloit être mere ;
cette certitude affreufe l'accabloit ; un
avenir horrible ſe préfentoit à fes regards;
JANVIE R. 1769. 31
la paix s'éloignoit de fon coeur , celui de
Tom n'étoit pas moins déchiré . Les gémiffemens
étoient inutiles ; quel remede
apporter à ce malheur ? Comment l'avouer
à Mylord & à Mylady ? Ni l'un ni l'autre
n'en avoient le courage . Pour réparer cette
faute , ils réfolurent d'en commettre une
feconde ; la premiere la rendoit néceffaire
; ils fe propoferent de fe marier fecrétement.
Henriette voulut attendre l'abfence
de fon pere ; Tom cependant s'af
fura d'un miniftre, & prépara tout pour
cet hymen , il ne devoit
pas s'accomplir.
Sir James s'étoit apperçu des affiduités
de fon frere auprès d'Henriette ; il découvrit
, à quelques fignes , que leurs coeurs
étoient d'intelligence ; il voulut fe défaire
d'un rival dangereux ; fa famille , à laquelle
il fit part du projet qu'il avoit de
l'éloigner , l'approuva facilement & le
feconda . Le lendemain du départ de Sir
Herford , la nuit même où Tom Greenny
devoit être uni à ſon amante , au mo-
• ment qu'il fortoit pour ſe rendre auprès
d'elle , il fut arrêté par huit hommes ,
chargé de fers comme un fcélerat , &
tranfporté dans un vaiffeau qui mit auffitôt
à la voile pour les Indes Orientales.
. Qu'on fe peigne fa douleur ; la circonf-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tance de fon enlevement la rendoit plus
affreuſe ; il fe repréfentoit celle d'Henriette
; il appelloit la mort ; on le força de
vivre ; il fe fatta de revenir inceffamment
en Europe ; cet efpoir même lui fut
ravi .
Henriette cependant avoit attendu fon
amant pendant toute la nuit ; elle ne le
vit point paroître le jour fuivant ; l'abandonnoit-
il? D'où pouvoit naître fa négli
gence ? Elle en apprit bientôt la caufe ;
fon défefpoir s'en accrut ; elle fut tentée
de fe donner la mort ; l'excès de fon
malheur lui donna la force de le foutenir
; il étoit irréparable ; elle fécha fes
larmes ; elle les renferma dans fon coeur ;
elle prit la réfolution d'avouer fon état á
fa mere ; les reproches qu'elle en attendoit
n'égaloient pas fans doute ceux
qu'elle fe faifoit à elle - même ; elle fe
prépara à les foutenir. Elle fe hâte d'exécuter
ce deffein : elle vole à l'appartement
de Mylady. Elle fe jette à fes pieds , &
l'étonne & l'attendrit par l'aveu de fon
averfion pour Sir James , de fa tendreffe
pour Tom Gréenny & de la fituation où
un inftant de foiblefle l'a réduite . L'effort
que lui coûte cette déclaration l'épuife
; elle fond en larmes en la termi- .
JANVIER . 1769 : 33
nant , & fi elle ne l'eût précipitée, jamais
elle n'eût eu le courage de l'achever.
Mylady interdite , furprife , accablée ,
confondue , n'avoit pas fongé à l'interrompre
la fermeté d'Henriette , pendant
ce terrible recit , l'avoit forcée au filence;;
les pleurs qu'elle lui voit verfer , l'efpéce
d'anéantiffement où elle eft tombée , lui ,
annoncent fa douleur & fes remords; elle
leve les yeux au ciel , les baiffe fur fa fille.
& fond en larmes avec elle ; elle ne s'arrête
pas à lui faire des reproches qu'elle
mérite , & qui ne réparent rien ; elle fonge
à dérober fa honte aux regards du public
; elle fe retire dans un cabinet où elle
refléchit pendant quelques inftans ; elle
revient auprès de fa fille ; Henriette , lui
dit - elle , vous avez oublié ce que vous
vous deviez , ce que vous deviez à votre
mere ; que dira Sir Herford ? De quel prix ,
avez -vous payé fa tendreffe & la mienne?,
Votre opprobre rejaillit fur nous ; vos,
larmes ne peuvent l'effacer.... Vous
voyez celles qu'il me coûte... Mais ce
n'eſt pas le temps d'en verfer ; je veux
vous épargner l'horreur d'avoir à rougir
devant les hommes ; cachez vos remords
au fond de votre coeur; ils vous puniront
affez ; Sir Herford lui - même ignorera
By
34 MERCURE DE FRANCE.
votre honte ; elle feroit fon infortune ;
ma tendreffe lui doit ce ménagement .
.
Mylady voulut fe charger de l'enfant
de fa fille ; elle fe plaignit de quelqués
incommodités , & perfuada plufieurs
amies par de fauffes confidences , qu'elle
alloit devenir encore mere ; elle l'écrivit
à fon époux qui apprit cette nouvelle avec
tranfport , & qui regretta beaucoup d'être
éloigné d'elle , & de ne pouvoir préfider
lui-même aux foins qu'exigeoit fon nouvel
état . Mylady s'applaudiffoit de fon
abfence ; elle favorifoit fes vues ; la nouvelle
de fa prétendue groffeffe ne tarda
pas à fe répandre. Sir James feul en fut
affligé. Henriette eut moins de charmes
à fes yeux ,
dès qu'il vit que fa fortune
diminueroit.
Lady Herford fe retira à la campagne ,
en prétextant que l'air en étoit plus fain ;
elle y conduifit fa fille , qu'elle déroba à
Tous les yeux jufqu'à ce qu'elle eut donné
le jour à un fils qui fut élevé comme cclui
de Sir Herford. La famille de Gréenny
ne voyant plus dans Henriette une riche
héritiere , rompit auffi - tôt les engagemens
qu'elle avoit pris.
Henriette revint à Dublin & parut plus
belle qu'auparavant , fa langueur la renJANVIER.
1769 . 35
doit plus intéreſante ;
folitude de lacampagn l'attribua à la
Sir Herford précipita
fon retour pour venir embraffer fon
époufe ; le fils qu'il croyoit lui devoir la
lui rendoit encore plus chere. Henriette
voyoit fon enfant s'élever fous fes yeux ;
elle pouvoit fans contrainte lui témoigner
toute fa tendreffe ; le titre de mere fe cachoit
fous les noms de frére & de foeur.
Sir Herford mourut quelques années
après fans être détrompé ; ſon épouſe le
fuivit bientôt au tombeau ; la naiffance
du jeune Herford fut toujours un fecret.
Henriette feule en étoit inftruite ; elle
n'auroit point voulu que fa mere l'eût déclaré
; ce myftere affuroit fon nom & fa
fortune à fon fils ; il n'en auroit pas joui
s'il n'eût été cru fon frere . Elle avoit
voulu préfider elle même à fon éducation
; ce fut un malheur ; idolâtre du jeune
Herford , elle eut pour fes défauts l'indulgence
d'une mere ; il l'eût refpectée
peut être s'il l'eût connue ; mais comme
frere , il caufa beaucoup de chagrins à fa
foeur ; elle eut fouvent à pleurer lá foiblefle
à laquelle il devoit le jour , elle
regarda fes peines comme une jufte punition
de fa faute ; le jeune homme parvint
à l'âge où l'on eft maître de fes ac
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
tions ; héritier d'un grand nom & chefde
fa famille , il fit fentir fes droits à fa foeur
& la rendit malheureuſe .
Pendant qu'elle gémiffoit en fecret
Tom Gréenny revint en Europe ; on lui
avoit écrit qu'Henriette n'étoit plus , &
cette nouvelle funefte avoit prolongé fon
féjour dans les Indes ; il y avoit fait une.
fortune immenfe ; il venoit en jouir dans
fa patrie. Quelle fut fa furprife en arrivant
à Dublin , d'apprendre qu'on avoit
trompé , qu'Henriette vivoit encore, qu'elle
étoit libre & fur-tout infortunée . Il en
avoir toujours confervé un tendre fouvenir
; il n'eut rien de plus preffé que de
voler auprès d'elle . Il excufa facilement
fa longue abfence ; leurs premiers fenti- ,
mens fe réveillerent ; ils furent moins
vifs , mais auffi tendres. Henriette lui rendit
compte de tous les événemens qu'il
ignoroit ; avec quelle joie n'apprit - il
point que Sir Herford étoit fon fils . Je
fuis votre époux , dit- il à Henriette ; la
nuit qui me fépara de vous devoit nous
unir pour jamais ; nous fommes l'un à
l'autre par le voeu de nos coeurs & par nos
fermens ; le ciel va fanctifier notre union.
Henriette lui tendit la main , & renouvella
fes anciennes promeffes ; elle ofa
JANVIE R. 1769 .
37
cependant le conjurer de ne pas découvrir
le myftere de la naiffance de Sir Herford;
elle craignoit un éclat dont elle auroit à
rougir . Tom Gréenny céda difficilement
à cette délicateffe ; mais il ne pouvoit rien
refufer à Henriette ; il fe flatta de vaincre
un jour cette répugnance , & ne ſongea
plus qu'à leur hymen prochain .
Sir Herford vit avec chagrin le futur
établiſſement de fa foeur ; il avoit eſpéré
qu'elle ne fe marieroit jamais ; il regrettoit
la part qu'elle devoit emporter de la
fucceffion de fon pere ; il travailla à empêcher
l'exécution de ce deffein ; il reçut
mal les propofitions qui lui furent faites ;
il crut parvenir à rebater Tom Gréenny
en l'aigriffant ; ils eurent une querelle enfemble.
Tous deux s'échaufférent ; Tom
ne put s'empêcher de lui parler avec la
fupériorité que lui donnoit fon titre de
pere. Herford , irrité de ce ton auquel
il n'étoit pas accoutumé , le pria froidement
d'en changer ou de fe taire ; Tom
voulut repliquer. C'en eft trop , interrompit
le jeune homme , Tom doit penfer
qu'après l'avis que je lui ai donné , c'eſt
m'infulter que de continuer ; on ne l'a jamais
fait impunément ; & c'est ainfi que
j'y réponds , ajouta- t- il en mettant l'épée
à la main. Que vois-je ? s'écria Tom en
38 MERCURE DE FRANCE.
-
reculant avec horreur ; qu'ofes-tu entreprendre
? Je fais mon devoir ; faites let
vôtre. Ciel ! où fuis-je ? -Laiffons là
les exclamations ; elles font une mauvaiſe
défenfe ; Tom Gréenny doit fonger que
je ne le ménagerai point.
- Malheureux
! ... Tu attaques mes jours ! ... Si
tu fçavois... Je fçais que je fuis offen--
fe , que je vous demande raifon... & que
vous balancez ! -Herford... infenfe ! me
connois -tu? Je commence à connoître
que Tom Gréenny ignore les loix de
l'honneur ; qu'il reçoive de moi cette
leçon . Le lâche qui craint pour les jours
ne doit pas les expofer en infultant un
galant, homme.
Tom Gréenny parut accablé de cette
replique ; fon premier mouvement fut de
porter la inain à fon épée ; le fecond l'arrêta
; il regarda Sir Herford . Barbare ! lui
dit-il , ton coeur p'eft point ému . Ingrat !
le mien parle... Tu frémirás un jour de
ta violence , & tu me remercieras de t'avoir
épargné le plus grand des crimes . Il
s'éloigna en achevant ces mots . Sir Her
ford voulut le fuivre ; un trouble fecret
l'en empêcha ; mais il s'affermit dans le
deffein de merre obftacle à fon hymen :
il publia par- out fa querelle ; il s'étendit
principalement fur les circonftances qui
JANVIER . 1769. 39
pouvoient humilier Tom Gréenny , &
jura hautement que le lâche ne feroit jamais
fon beau - frere ; il enferma fa foeur.
Tom ne pouvoit fe juftifier & la délivrer
qu'en révélant le fecret ; il n'héfita point;
il réclama les loix en faveur d'un pere &
d'une mere infortunés contre un fils qui
les perfécutoit. Sir Herford apprit avec
étonnement l'hiftoire qui fe répandoit
fur fa naiffance ; il la regarda comme une
fable , imaginée par Tom Gréenny pour
excufer fa lâcheté & fe venger de lui ; il
fe défendit ; pourquoi n'avoit- on pas déclaté
plutôt ce myftere ? Falloit- il attendre
qu'il eut refufé de conſentir à l'hymen
de fa four ? Les tribunaux retentirent
de cette affaire finguliere ; les juges
embarraffés né fçavoient ce qu'ils devoient
prononcer . Henriette parut devand
eux , fa déclaration fut conforme à celle
de Gréenny ; mais on n'avoit pas d'autres
preuves.
Le procès duroit depuis un an ; on en
attendoit le jugement avec impatience .
La voix publique étoit pour Sir Herford ;
la veille du jour où l'arrêt devoit être rendu
, un vieillard inconnu fe préfenta au
jeune homme. C'étoit un miniftre qui
avoir eu la confiance de Ladv Herford
pendant fa vie , & qui l'avoit affittée dans
40 MERCURE DE FRANCE.
fes derniers momens . Ecoutez moi , Mylord
, lui dit- il , je viens éclaircir le myf
tere de votre naiffance ; vous êtes le fils
d'Henriette & de Tom Gréenuy . Lady
Herford me remit en mourant cet aveu
ſigné de fa main , certifié par des témoins
& par les perfonnes qui affifterent aux
couches de votre four ; le voici ; il exifte
encore deux autres écrits pareils à celuici
, qui furent dépofés dans différentes:
mains , & qu'on porte actuellement à votre
pere & à votre mere. Lady Herford
avoit exigé de nous le fecret le plus profond
, & nous avions juré de ne le reveler
qu'au cas que les circonftances le ten- ,
diffent néceffaires ; le moment qui nous
releve de nos fermens eft arrivé. Vous
êtes inftruit , Mylord ; rempliffez vos devoirs
; je n'ai plus rien à vous apprendre.
Sir Herford écoute en treinblant ; il
regarde cet écrit , le confronte avec quelques
lettres de Mylady & ne peut mécon
noître fa main ; il rougit de fes injuſtices
; il fe rappelle avec effroi qu'il a voulu
verfer le fang de fon pere ; il frémit &
verfe des pleurs ; fon coeur s'ouvre à la
nature , & les remords s'y font fentir.
Accompagné du miniftre , il vole chez
Tom Gréenny , où les autres dépofitaires
de ce fecret s'étoient déjà rendus ; Hen-
}
JANVIER 1769. 41
riette étoit auprès de lui ; il tombe aux
pieds de l'un & de l'autre , détefte fes erreurs
& fon ingratitude , les conjure de
lui pardonner. Son repentir & fa foumiffion
les toucherent ; ils oublierent le paffé
& le ferrerent dans leurs bras. Il fe preffa
de porter lui-même à fes juges les écrits
qui devoient dicter leur arrêt.
Cet événement furprit toute l'Angleterre
; Tom Gréenny , après tant de 'traverfes
, époufa Henriette & s'occupa de
fon bonheur ; Sir Herford joignit à fon
nom celui de Gréenny , & répara par fa
tendreffe & fon refpect , les chagrins qu'il
avoit caufés aux auteurs de fes jours.
LE Chat & le Chien . Fable.
QUAND
UAND on fe fait brebis , le loup , dit- on , nous
mange.
Que l'on céde au plus fort , ce n'eft pas
étrange ;
chofe
Mais lorsque celui -là qui peut faire la loi ;
Au lieu de la donner la reçoit , par ma foi
C'eft bien fottife à lui. Ma fable en eft la preuve.
Je voudrois qu'elle fut auffi jufte que neuve.
Un chat avec un chien fe difputoient un os.
Le chien difoit : ceci me vient fort à-propos.
42 MERCURE DE FRANCE.
Il n'eft point de morceau , fi dur qu'il foit , qui •
tienne
Sous l'effort de ma dent plus ferme que la tienne.
Le chat lui répond , fi ma dent
Eft moins forte , elle eft plus aiguë ;
Laiflez- moi ronger l'os , vous aurez l'excédent.
Le mâtin fur la proie en cet inſtant ſe ruë.
Minet fait patte de velours ,
Et l'autre à fon dam crocque & briffe.
S'il avoit donné de la griffe ,
Ç'auroit été tout au rebours .
LA ROSE . Fable.
UNE rofe , plantée aux bords d'un clair ruif→
feau ,
Admiroit fes attraits dans le criſtal de l'eau .
Ah ! que mon fort eft heureux , difoit - elle ,
Je fuis , fans contredit , des rofes la plus belle.
Cent papillons me font la cour,
Etfi la mere de l'Amour
Pafloit auprès de ce rivage,
J'aurois fûrement l'avantage
D'être préférée à mes foeurs,
J'ai déjà vu plus d'une aurore ;
Et ma feuille conferve encore
Son éclat , fes vives couleurs.
Le doux zéphir avec ſon aîle
JANVIER. 1769. 43
M'agite , & par un doux foupir
Me ranime & me rend plus belle.
Qui mon deftin eft de mourir
Sur le fein de quelque immortelle ;
Et fi cette glace eft fidéle ,
Je fuis.
... Elle parloit encore >
Quand foudain un vent un peu fort
Difperfe les feuilles charmantes ,
Les fait voler dans l'eau ,
Et le ruiffeau
Entraîne dans fon cours fes dépouilles flottantes.
Papillon l'abandonne , & ce même miroir
Qui répétoit les attraits & les graces
Ne lui laifle plus voir
Que fon malheur & fes difgraces.
Profitez dans votre printemps
De la leçon , jeune & belle Henriette.
La rofe eft une coquette ;
Les papillons font les amans ,
Et l'onde eft l'image du temps.
Par M. Delefpine.
44 ' MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame *** en lui envoyant
une étrenne mignonne , à la tête de la.
quelle ily avoit un miroir.
QUAND VAND on n'eft pas coquette , & qu'on a des
appas ,
Gliffere , de ce double hommage ,
Lequel doit plaire davantage ?
Je n'en fçais rien ; mais en tous cas ,
De tous les deux faites ufage.
Si l'un,de vos beaux yeux vous montre le pouvoir;
Dans l'autre vous verrez qu'avec le temps vient
l'âge ,
Où l'on prend volontiers étrennes fans miroir.
Par un abonné au Mercure , des environs
de Dourdens.
A Mademoiselle Guimard , furfon talent
pour la comédie.
SUR toi , belle Guimard , par un heureux
partage ,
C'eft peu que Terpficore ait verfé fes faveurs .
De Talie , en ce jour , empruntant le langage ,
Si tu charmas nos yeux , tu veux gagner nos
coeurs :
JANVI E R. 1769 . 45
Vois la treupe célefte au défeſpoir réduite :
Refpecte , des neuf foeurs , les emplois différens :
Si chaque jour ainfi tu ravis leufs talens ,
Phoebus n'aura bientôt qu'une mufe à ſa ſuite.
Ce 10 Décembre 1768 .
Par Lh.....
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Janvier 1769 , premier
volume , eft le jour de l'an ; celle de la
feconde , eft les fept notes de la mufique
trouvées par le Moine Aretin ; celle de la
troifiéme eft le fonnet ; celle de la quatriéme
eft le rhume . Le mot du premier
logogryphe eft cafferole , dans lequel on
trouve Rofe , or , as , monnoie , as , au
jeu , cors , la chevillure de la tête d'un
cerf, dont on compte l'âge par le nombre
des cors ; Céfar , orle , cor aux pieds , lac,
are, fel, Ecoffe , Arles , os ; cale , pris
pour fupplice , fond , coëffe , bonnet , Eole,
roffe , cafe d'échiquier , de damier , ligne
de trictrac ; cafe pris pour maiſon ;
école , croffe , jeu , croffe de fufil , croſſe
d'évêque , re , fol , fole , fol terrein , craffe ,
race , aloès , caffe , caroffe , fale , Corfe ,
fac d'une ville , col ; rec , terme de bla46
MERGURE DE FRANCE.
fon , roc , fer de lance de tournoi ; roc ,
Toc au jeu d'échets ; clos , rofée , rale de
Genêt. Le mot du fecond eft Brochure ,
où l'on trouve broc de vin , & hure de fanglier.
Celui du troifiéme eft cornemufe ,
où l'on trouve corne , mufe ; le mot latin
cor , qui fignifie coeur , oremus , mer , morue
, ver , mere , morne , mors , roſe , cour ,
or , ours , Nemours , rue , Roma , au. Le
mot du quatriéme eſt Rome , où se trouve
amor.
ENIGM E.
Jx fuis le frere aîné d'une grande famille ,
Traité dès ma naiſſance avec diſtinction ,
Aux champs , à la cour , à la ville ,
J'ai fait grande fenfation .
Sur mes cadets , je n'ai d'autre avantage
Que d'être venu le premier;
Et cependant , d'un amour fingulier ,
J'ai de chacun reçu le témoignage ;
Fêtes , cadeaux , plaiſirs divers ,
Sots complimens & mauvais vers ,
Que fçaj-je , on a mis en ufage
Tout au monde pour me fêter ;
Il fembloit qu'à me rendre hommage
On rougît d'être le dernier.
JANVIER . 1769 . 47
Je me flattois , d'après ces heureux gages ,
De réunir pour moi tous les fuffrages ,
A tels dehors qui ne fe trompe pas!
Voyez pourtant mon peu d'expérience ,
Les uns defirent ma naiflance ,
D'autres béniflent mon trépas.
AUTRE .
JE fuis , dans mon fens propre , un principe
puiffant
Qui regné avec douceur fur toute la nature ;
J'y combats fans relâche un fombre &dur tyran , 1
Dont tour-à-tour j'éprouve & j'écarte l'injure.
Cependant , ô lecteur , lorfqu'en te careffant ,
De mes vives faveurs j'outre un peu la meſure ;
Tu méconnois , ingrat , mon être bienfaiſant ;
Et mes moindres excès fufcitent ton murmure,
Dans mes fens figurés , l'amour & fes ſoupirs ,
Le zèle , l'amitié , l'allarme , les defirs ,
La compofition dans les arts du génie ,
Une action de guerre , un choc d'académie ,
La plus chrétienne des vertus
Se parent de mes attributs ,
Par Poulleau , diftributeur du Mercure ,
à Montpellier
48
18
MERCURE
DE
FRANCE
.
AUTRE
.
Nous fommes , cher lecteur , un grand nombre
d'enfans
Qui n'avons que fort peu les fentimens defrere :
A peine éclos nous nous livrons la guerre ,
L'un par l'autre détruits & toujours renaiflans.
Chez nous , par un ordre contraire ,
Aux principes de droit communément
reçus ,
L'aîné céde toujours au puîné qui le chaffe.
Voici fur-tout le temps où nous naiffons le plus.
Sans bornes comme Dieu , comme lui fans fur
face ,
En tous lieux , comme lui , nous fommes répandus
!
A multiplier notre race
Travaillent à l'envi , riches & malheureux ;
Et même , quoique très-nombreux
1 Nous ne devrions trouver place
Qu'au fein de l'homme pauvre & non de l'opulent
;
Mais par un étrange accident
Qu'on explique affez bien par l'humaine inconſtance
,
Notre espéce chez l'homme à qui tout réuffit ,
Pullule beaucoup plus qu'au ſein de l'indigence .
Nous
JANVIER. 1769 , 49
Nous agiflons en toi , tandis que ton eſprit. ,
A trouver notre nom s'intrigue & s'embaraffe :
Notre interpréte en vain à l'expliquer ſe laſſe ,
Ton embarras nous définit .
De nature très - impuiflans ,
Anotre aide pourtant s'opérent des prodiges
S'élevent des palais brillans
Qui , de celui d'Armide , effacent les preftiges .
Biens , dignités ; plaifirs s'accumulent fans frais ;
Notre pere , en un mot , fi l'Arbitre fuprême
N'avoit mis fagement un terme à nos éxcès ,
Seroit Pape , Sultan , Empereur & Dieu même.
Mais que deviendrons-nous ? ami lecteur , hélas
Rois du monde à-préſent , quelle viciffitude !
On fe plaint qu'avec nous la paix n'habite pas ;
Graces à notre inquiétude ,
Relegués loin du paradis ,
Deftinés par Dieu- même à fervir fa colere
Les maux des réprouvés par nous feront aigtis.
Si pour toi notre nom eft encore un myftere ,
A l'afpect affligeant d'un ami malheureux ,
Interroge ton coeur , & s'il eft généreux ,
De notre nom l'expreffion fincere
Doit être , en traits de flamme , écrite dans tes
yeux.
II. Vol.
C
150
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
Js fuis , ami lecteur , un être fort commode ,
Qui , d'un naturel très-pliant ,
M'étends ou me reflerre , à ton gré m'accommode,
Lourd & groffier jadis , on m'a fait élégant.
Du centre de mon exiſtence
S'élancent mains rayons à ton commandement ;
Qui forment par leur divergence C
D'un dôme coloré l'édifice ambulant.
Je dois , dit-on , le jour à la délicatefle ,
Et Sparte affurément ne me connut jamais,
Quoiqu'à l'air agité j'oppoſe ma ſoupleſſe ,
D'un vent impétueux je redoute les traits ,
Et même aflez fouvent , graces à fa malice ,'
Je te fuis , malgré moi , d'un bien léger ſervices
Ma lourde foeur alors , par fon volume épais ,
Supplée à mon défaut & remplit mon office,
Aifément le conçoit ma deſtination ;
Mais fache auffi qu'on peut forcer mon caractere
Afe prêter aux loix d'un ufage contraire ;
Quoique le même alors je prends un autre nom.
Combine mes neufpieds ; je t'offre de la vie
Un principe fubtil & pénétrant ,
Sans qui , du monde entier , la mâchine engourdie
Retomberoit dans fon premier néant.
L'ennemi dont pour toi je repoufle l'injure s
JANVIER. 1769.
Le miroir où Philis , fur les jeunes attraits ,
Se plaît à confulter la fidéle natute.
Un fouverain riche de nos bienfaits ,
Graces à notre foi , plus puiflant que tout autre z
Le berceau d'un bon prince en Béarn : un apôtre ;
Un des mots que l'enfant commence à bégayer :
Une divinité des jardins tutelaire :
Un oileau qui jamais n'eft las de babiller : i
A certains débitans un meuble néceflaire :
Quand on a bule vin , ce qui refte au tonneau :
D'un animal à la dent meurtriere
La femelle , terrible au chafleur téméraire
Qui vole Les petits : un excellent oifeau
A long bec : un parent dans la ligne aſcendante :
Une tige jauniflante :
Un foldat généreux , digne d'un meilleur fort ,
Qui , d'un Roi dont fon bras cimentoit la puiſ-
Lance ,
Chez le peuple chéri reçut la récompenfe
Par le deshonneur & la mort :
Une dignité de la France :
Un certain mouvement qui ne fait pas honneur :
Le confident muet que tu fais , fans myftere,
De tes plus grands fecrets l'heureux dépositaire :
Cette trifte & fombre couleur
Qui , dans plus d'un tendron qu'un feu dévore,
Dénote affez fouvent une tendre langueur :
Une rufe de chaſſe , où par un chant trompeur ,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE .
Complice innocemment d'undeffein qu'il ignorej
Un oiſeau dans les fers invite fes égaux : chal, C
Un des fept péchés capitaux :
Une espéce d'oignon que , par un culte antique ,
Le payemconfacroinà fon dieu domeſtique ;
Je t'offre en niême- temps cette divinité :
Un tuyau long & large à fon extrémité i
Où s'exhale en fumée une poudre cauftique ?
Un héritage franc : deux notes de mufique :
La force & le foutien des habitans de Fair
Un coeur exempt de vice : un chalumeau ruftique ;
Le fintiffu qui couvre & tes os & ta chair g
Le renvoi vers unjuge : une petite pomme
La face d'un écu quand tu ne prends par troix":"
Ce que brave an héros qui veut qu'on le renomme
Par la grandeur de fes exploits ;
Enfin ... on me demande , adieu pour cette fois .
AUTRE.
CINQ lettres , cher lecteur , compoſent tout
mon nom ;
On voit fouvent en moi l'utile & l'agréable ;
La figure , l'efprit , les talens , la raifon
Ou l'inſtinct , fi tu veux , me rend un être aimable
;
JANVIER . 1769. 53
Mais s'il te plaît changer mes membres difperfés ,
Ce qui fert d'ornemens en plufieurs édifices
Se préfente aufli -tôt à tes foins empreflés ;
Et fous un autre (ens l'effet de tes malices.
b
Par Mademoiselle, de **** , âgée de
douze ans & demi.
*
POUR
AUT RE.
JAT
OUR qui chemine & qui cheminera ,
Je fuis un vrai nec plus ultrà.
Paffant , fi vous êtes honnête ,
Ne me découvrez point la tête ,
Vous devez de mes pieds cacher les trois premiers ,
Et faire cas des trois derniers.
F.-C., au greffe de la ville de Paris.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Voyage en Sibérie , fait par ordre du Roi
en 1761 , 2 vol . in- 4 ° . très - grand papier.
Le premier, volume contenant
les moeurs , les ufagés des Rufles , &
l'état actuel de cette Puiffance ; la defcription
géographique , & le nivellec
iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
ment de la route de Paris à Tobolsk ;
l'hiftoire naturelle de la même route ;
des obfervations aftronomiques , &
des expériences fur l'électricité naturelle
: enrichi de cartes géographiques,
de plans , de profils du terrein ; de
gravures qui repréfentent les ufages
des Ruffes , leurs moeurs , leurs habillemens
, les divinités des Calmouks ,
& plufieurs morceaux d'hiftoire naturelle
. Par M. l'Abbé Chappe d'Auteroche
, de l'Académie Royale des
Sciences.
Le fecond volume contenant la defcription
du Kamt- Chatka où l'on trouve
1º. Les moeurs & les coutumes des
habitans du Kamt Chatka. 2 °. La géographie
du Kamt- Chatka , & des pays
circonvoifins. 3 °. Les avantages &
les défavantages du Kamt - Chatka .
4°. La réduction du Kamt- Chatka
par les Ruffes , les révoltes arrivées en
différens tems , & l'état actuel des forts
de la Ruffie dans ce pays . Par M.
Kracheninnikow , profeffeur de l'Académie
des Sciences de Saint Petersbourg,
traduit du Ruffe. A Paris ,
chez Debure pere , Libraire , Quai des
JANVIER . 1769.
Auguftins , à Saint Paul. 1768. Avec
approbation & privilége du Roi.
Nous n'entretiendrons aujourd'hui nos
lecteurs que du premier volume de ce
grand & fuperbe ouvrage. Ce premier
volume de près de 800 pages eft divifé
en deux parties , dont la premiere elt
hiftorique. La feconde eft remplie d'obfervations
aftronomiques , géographiques
, minéralogiques & phyfiques . Le
principal objet du voyage de M. l'abbé
Chappe , en Sibérie , étoit d'obſerver le
paffage de Vénus fur le foleil . L'obfervation
de ce paffage offroit à l'Univers
pour la premiere fois , le moyen de déterminer
avec exactitude la parallaxe du
foleil. Ce phénomène attendu depuis
plus d'un fiècle , fixoit les voeux des Afronomes.
Tous defiroient d'en partager la
gloire ; & M. l'abbé Chappe eut l'avantage
d'être choifi par le Roi pour faire
cette obfervation à Tobolsk , capitale
de la Siberie. Cet aftronome muni des
ordres du Prince , & des recommandations
de l'Académie Royale des Sciences
partit à la fin de Novembre 1760 ; &
arriva à Tobolsk le 10 Avril 1761 ,
après avoir effuyé bien des peines & bien
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
des fatigues. Ce favant Académicien en
nous donnant la defcription de la route
qu'il
a fuivie nous la fait en quelque
forte parcourir avec lui . Il attache , il
intéreffe fon lecteur par fes remarques
fur le moral & le phyfique des différens
pays qui s'offrent à fes regards attentifs
Le fix Juin 1761 jour du paffage de
Vénus , M. l'abbé Chappe fit fon obfervation
en préfence du gouverneur de
la ville , de l'archevêque & de quelques
archimandrites ; mais le peuple qui ne
comprenoit rien à tour cer appareil &
que la vue des inftrumens aftronomiques
ou magiques felon lui avoit effrayé s'étoit
enfermé dans les églifes & dans les maifons.
Il faut voir dans l'ouvrage même
les obfervations faites fur Vénus . Ces
obfervations y font rapportées avec le
détail le plus fatisfaifant.
M. l'abbé Chappe donne à l'empire de
Ruffie dix neuf cens lieues environ d'occident
en orient depuis l'Ile d'Ago jufqu'au
cap Tchukischi fitué à fa limite
orientale. La Siberie occupe dans cette
partie du globe 1470 lieues environ
d'occident en orient , & le refte de la
Ruffie 430. Cet Académicien aidé de
quelques obfervations de M. de Lifle ,
JANVIER. 1769.
faites en Ruffie , & de celles qu'il fit luimême
en Sibérie en revenant deTobolsk,
a établi la partie géographique de certe
contrée d'après un cannevas fonde fur des
obfervations aftronomiques. Il a cependant
borné fon travail à la route qu'il a
parcourue; il n'eft pas pollible en effet
de conftruire une carte d'après les feuls
éclairciffemens qu'on peut tirer des habitans
de Siberie, far-tourpour les endroits
dont ils font éloignés .
7
Les cartes minéralogiques que M.
l'abbé Chappe nous a données de cette
contrée , font d'autant plus intéreffantes
que cette partie du globe nous eft abfolument
inconnue. Les Ruffes nous la préfentent
comme un nouveau Pérou rempli
de mines d'or , d'argent & de pierres
précieufes. Il eft conftant que l'on
trouve des mines d'or & d'argent dans
les terreins glacés de la Siberie ainfi que
dans les terreins brúlans de la zone tor
ride. Notre voyageur ne s'eft pas borné
à déterminer leurs pofitions géographi
ques , il en donne les plans & les profils ;
il nous fait connoître leurs formes , leurs
profondeurs , leurs épaiffeurs , ainfi que
les dimensions des couches qui les
féparent, & tout ce qui doit concourir
Cv
8 MERCURE DE FRANCE .
❤
nous donner l'idée la plus exacte de
l'organiſation intérieure de ces parties dụ
globe.
1 >
Un objet non moins intéreffant de ce
grand ouvrage eft le nivellement qu'il
préfente de la route de Paris Breft , &.
à Tobolsk en Siberie. Ce nivellement
dont l'on doit recueillir les connoiffances
les plus neuves & les plus lumineufes
avoit toujours occupé l'auteur , & malgré
les difficultés qu'il a fallu vaincre , le
barometre lui a fourni le moyen d'en
conftater la poffibilité par le fait.
M. l'abbéChappe nous fait part de fes
expériences fur l'électricité naturelle . Les
orages font fi fréquens à Tobolsk , qu'il
étoit à même de multiplier ces expériences.
Cet Académicien n'a jamais obfervé
en Europe une électricité fi forte
que dans cette partie du nord; & il a reconnu
conftamment dans fes obfervations
de Siberie que la foudre s'étoit portée de
bas en haut. Si l'on examinoit, ajoute- t il
les orages avec attention & avec des
yeux dégagés de préjugés , on verroit fouvent
la foudre s'élancer de la terre , ainf
qu'il étoit facile de l'obferver à Tobolsk.
I eft vraisemblable qu'elle s'éleve fouvent
en filence par des conducteurs qui
JANVIE R. 1769. 59
nous font invifibles , & qu'elle n'éclate
qu'après être parvenue à une certaine
hauteur,
La partie hiftorique du voyage de M.
l'abbé Chappe , occupera plus agréablement
les lecteurs. Cet obfervateur
philofophe n'entreprend point de donner
l'hiftoire de la Ruffre ; il fe borne
à ajouter de nouvelles connoiffances
à celles que nous avons. Il rapporte
des faits propres à répandre du jour fur
fon hiftoire civile , morale & politique.
Indépendamment d'un Atlas in- folio
fupérieurement gravé qui eft pour la
partie géographique ; cette partie hifto
rique eft enrichie d'un nombre confidé
rable d'eftampes qui parlent aux yeux , &
repréfentent fidélement les coutumes,
ufages & habillemens des Mofcovites.
Ces eftampes ont été gravées avec beau
coup de foin & d'intelligence , par M.
Tilliard & autres habiles graveurs ,
d'après les deffeins de M. le Prince
peintre du Roi. Tout le monde connoit
les talens & le génie de cet artifte , pour
rendre le coftume & la nature Raffe ,
dont il a fait une étude particuliere dans le
pays même. Une de ces eftampes repréfente
l'intérieur d'une habitation ruffe
pendant la nuit, & notre voyageur à qui
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
rien n'échappe de ce qui peut intéreffer
en donne cette defcription. » J'arrivai
» dit - il , le 4 Avril 1761 à Méléchina ,
fi fatigué que je me propofai d'y
» paffer une partie de la nuit je frap-
» pai à la premiere porte où j'attendis
quelque tems ; tout le monde étoit
» couché un Ruffe vint m'ouvrir
» tenant d'une main une louchine
( morceau de bois allumé , ) pour m'éclairer
; & fon bonnet , de l'autre. On
» voyoit à peine fon vifage au milieu
» de fes cheveux hériffés , & d'une lon-
" gue barbe qui lui defcendoit fur la
» poitrine . Le premier objet qui me frap
pa en entrant , fut une vieille femme ,
qui s'étoit endormie en berçant un
» enfant fufpendu dans un panier : fa
» peau ridée & renbrunie par la fumée ,
و ر
offroit un objet des plus défagréables .
» Son accoutrement concouroit encore à
la rendre plus hideufe . On voyoit tout
» auprès fur un banc , une jeune femme,
» plus occupée de fatisfaire fa curiofité
que de rajufter la chemife qui formoir
tout fon vêtement. Le défordre qui y
regnoit, & fon attitude , laifoient à
découvert les beautés de cet âge , & fa
peau de la plus grande blancheur , recevoit
encore un nouvel éclat dé la vieille
"
JANVIER. 1769. 61
"
» placée à fes côtés. Elle avoit près de
»fon banc des petits enfans couchés par
» terre , ainfi que de jeunes veaux dans
» une étable : le refte de la famille étoit
» couché pêle mêle fur le poële , & fur une
efpéce de foupente ; les uns dormoient,
» les autres paroiffoient auffi étonnés de
» me voir dans leur chaumiere , que je
» l'étois de leur fituation & de leur figu-
» re ». M. l'abbé Chappe obferve que
l'enfant qui étoit dans le panier , n'avoit
pas un mois il dormoit au milieu d'un
tas de paille couvert d'un linge , étant
nouveau né. Hors ce tems, les enfans font
communément nuds en Siberie , ainfi
que dans toute la Ruffie : ils jouent dans
leur panier des pieds & des mains fans
être emmaillotés. Ce panier eft fufpendu
à une longue perche élaftique qu'on
peut faire mouvoir, facilement avec le
pied , pour les bercer. On nourrit les
enfans de lait d'animaux par le moyen
d'un corner , au bout duquel on adapte
une têtine de vache : les meres leur donnent
cependant quelquefois à téter. Ces
enfans quoique très-foibles jouiffent de
la liberté de fe rouler à terre . Ils s'y
culbutent & font des efforts pour matcher.
On les taiffe fe débattre , quoiqu'ils
foient le plus fouvent nuds, ou
2
61 MERCURE DE FRANCE
qu'ils n'aient qu'une chemife pour tous
vêtement. Ils marchent enfin au bout de
quelques mois , tandis qu'en france ils
pourroient à peine fe foutenir. Bientôt
ils courent partout & vont jouer fur la
neige. On n'y connoit point le corps ,
ni cette multitude de vêtemens & de
Ligatures génantes , dont on s'empreffe ici
de garoter les enfans . Non- feulement ils
nuifent au développement des muſcles ,
mais ils font er core la principale caufe de
ce qu'il y a tant d'hommes contrefaits
dans les autres nations d'Europe ; tandis
qu'ils font très- rares en Rullie.
Au commencement du regne de Pierre
premier , les Ruffes fe marioient fans que
les prétendus fe fuflent jamais vus. Les
parens du garçon envoyoient une efpèce
de marrone chez les parens de la fille
Je fais que vous avez de la marchandife ,
leur difoit elle ; nous avons des acheteurs.
Après quelques éclairciffemens , & quelques
jours de négociations , les parens
fe voyoient, Lorfque le garçon convenoit
à ceux de la fille ,, ils fixoient le jour de
la cérémonie. On conduifoit l'avantveille
du mariage le prétendu chez
fon épouse future : elle le recevoit fans
lui parler. Un de fes parens étoit chargé
d'entretenir le garçon. Le prétendu en
JANVIER . 1769. 1769. 63
voyoit le jour fuivant un préfent à la
demoiſelle : il confiftoit dans des confitures
, du favon & autres chofes de ce
gente. Elle n'ouvroit la boëte qu'en préfence
de fes amies qu'elle envoyoit
chercher : elle s'enfermoit avec elles ,
ne cellant de pleurer , pendant que fes
amies chantoient des chanfons analogues
à fon mariage On ne trouve plus , parmi
le peuple , des veftiges de ces derniers
ufages . Les moeurs Européennes que
Pierre premier a tâché d'introduire dans
fes états ont détruit dans quelques endroits
une partie des anciens préjugés.
Les moeurs Européennes ont cependant
fait peu de progrès en Ruffie , parce qu'el
les n'ont aucun rapport avec ce gouvernement
defpotique. Notre voyageur qui
a vu la nation Ruffe , à huit cens lieues
de la cour, a été par ce moyen plus à portée
de la connoître La fociété en général
eft peu connue en Ruffie , fur tout audelà
de Mofcou. Eh ! comment pourroit
elle fe former dans un gouvernement où
perfonne ne iouit de cette liberté politique
, qui établit par tout ailleurs la fureté
de chaque citoyen ? Tout le monde ſe
craint mutuellement : de - là la méfiance ,
la fauffeté , la fourberie. Les hommes
64 MERCURE DE FRANCE.
ayant peu de confidération pour les fem
mes au-delà de: Mofcou , elles ne font
pour rien dans la fociété ; & fans elles
comment en former ? Elles vivent preſs
que toujours enfermées dans l'intérieur
de leurs maifons : elles y paffent leurs
jours dans l'ennui , au milieu de leurs
efclaves , fans autorité & fans occupation
; elles ne jouiflent pas même du
plaifir de la lecture , parce que la plû
part ne favent pas lire. Les homines y
font auffi ignorans que les femmes . On
fe voir de tems en tems en cérémonie
les
gouverneurs & les principaux magiftrats
donnent de grands diners plufieurs
fois dans l'année. Les parens s'affemblent
de même de tems à autre , pour
fêter le faint de la famille ; ils
admettent rarement dans ces feltins
des perfonnes qui ne foient pas
álliées. Dans les grands repas on invite
les hommes & les femmes ; mais ils ne
font ni à la même table , ni dans le même
appartement. La maîtreffe de la maifon
ne paroît à l'appartement des hommes
qu'au moment qu'ils vont fe mettre à
table : elle porte un grand cabarer cou
vert de verres rempli d'eau - de - vie ;
elle en préfente , dans un état d'humilité ,
JANVIER. 1769. 65
à tous les convives , qui ne la regardent
feulement pas on lui remet les verres ,
& elle fe retire auffi tôt.
:
Les lecteurs doivent voir dans l'ouvrage
même tous les détails de notre
favant voyageur fur le gouvernement ,
le commerce , les finances & les troupes
de Ruffie. L'hiftoire qu'il nous donne
de la révolution de Calmouks Zongores
en 1757, de leur religion & de la mytho
logie de leurs idoles , eft accompagnée,
d'eftampes qui repréfentent ces idoles.
M. l'abbé Chappe , y a joint des explications
qui rendent ce morceau d'hiftoire
très-intéreffant. Ce favant académicien a
voyagé comme voyageoient autrefois les
Platons , les Thalès , & les Pythagores ;
& nous devons defirer pour le progrès
des fciences que cet illuftre aftronome
deftiné à concourir en cette préfente année
1769 , à la découverre de la parallaxe
du foleil , faffe dans la zone torride ,
où il doit fe rendre , des obfervations
femblables à celles qu'il a faites dans les
pays glacés du nord.
Lettres du comte Algarotti fur la Ruffie,
contenant l'état du commerce , de la
marine , des revenus & des forces de
cet empire ; avec l'hiftoire de la guerre
66 MERCURE DE FRANCE.
de 1735 contre les Turcs , & des ob
fervations fur la Mer Baltique & la
Mer Cafpienne , traduites de l'italien .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Merlin , libraire , rue de la Harpe ; un
vol. in- 12.
C'eft la curiofité qui conduifit le comte
Algarotti en Ruffie ; il écrivit à Mylord
Hervey , vice- chambellan d'Angleterre ,
tout ce qui le frappa dans ce voyage , &
c'eſt le recueil de fes lettres dont on donne
la traduction . Il regne , felon lui , à
Saint-Petersbourg une efpéce d'architec
ture bâtarde qui tient de l'italienne , de
la françoiſe & de la hollandoife ; la der
niere domine ; on ne doit pas en être fur
pris puifque Pierre le Grand fit fes premieres
études en Hollande ; c'eſt à l'imitation
des villes de cette république qu'il
planta des rangées d'arbres le long des
rues , & qu'il les coupa par des canaux
qui , certainement , ne font point à Petersbourg
de même ufage qu'à Amfterdam
& à Utrecht. Le prince obligea les
Boyards de quitter Mofcou pour s'établir
à la fuite de fa cour ; leurs maifons font
fituées fur les bords de la Neva ; on voit
aifément qu'elles ont été bâties par obéiffance,
car les murs en font tout crevaffés
JANVIER . 1769 . 67
& hors d'aplomb ; auffi quelqu'un a dic
que les ruines fe faifoient par- tout d'elles-
mêmes , mais qu'on les conftruiſoit à
Saint-Petersbourg. Le luxe a fait de grands
progrès dans ce pays ; il est bien différent
de ce qu'il étoit du temps de Pierre I. Ce
prince avoit pris en Hollande le goût de
la frugalité. Les Boyards qui , à - préfent ,
dépensent une grande partie de leurs revenus
en galons , faifoient autrefois conftruire
des vaiffeaux . Le fouverain trouvoit
le meilleur moyen d'employer leur
argent.
Le voyageur entre dans des détails fur
le commerce , la marine & les revenus de
la Ruffie ; ces derniers , felon fon calcul,
montent à quatorze à quinze millions de
roubles , fomme immenfe dans le Nord,
& relativement aux revenus de la Suéde ,
qui ne font pas de deux millions fterlings ,
& à ceux du Dannemarck , qui à peine en
font un ;
elle paroîtra bien plus confidérable
fi l'on refléchit que dans le coeur de
l'empire , le boeuf , le pain & toutes les
denrées néceffaires à la vie ne coûtent pas
le fixiéme de ce qu'elles fe vendent en
Angleterre . Une galere ne revient au
gouvernement qu'à un millier de rou-
Bles , & le foldat ne reçoit pas en arg
68 MERCURE DE FRANCE.
gent le tiers de la folde qu'on lui donne
en France & en Allemagne.
Nous ne nous arrêterons pas fur l'hiſtoire
de la guerre de 1735 contre les
Turcs ; elle fut terminée par le traité de
Belgrade ; la caufe , les événemens & les
fuites en font fuffisamment connus. M. le
comte Algarotti n'apprend rien de neuf
à ce fujet. Ses lettres font fuivies de deux,
effais ; l'un , fur la durée des regnes des
Lept Rois de Rome , & l'autre , fur l'empire
des Incas. Dans le premier , l'auteur
emploie avec fuccès les principes de New
ton pour la réforme de la chronologie ; il
réſulte de ſes recherches à ce ſujet que lal
royauté n'a duré à Rome que cent trentedeux
ans , tandis que , fuivant Tite-Live,
elle en a duré deux cens quarante- quatre
Par ce moyen il juftifie l'anachronisme
reproché à Virgile pour avoir fait vivre
Enée & Didon dans le même fiécle , & con
firme la tradition commune des Romains
que Numa avoit été difciple de Pythago
re. Le morceau fur les Incas eft intéref
fant ; mais M. Algarotti ne peut pas fe
diffimuler que nous n'avons rien de bien
certain fur les regnes de ces princes Péru
viens ; les Efpagnols , qui les détruifirentz
ne fongerent gueres à chercher des lumie
JA NIVIER . 1769. 69
res far leur hiftoire ; & ce ne fut que quelque
temps après , & lorfque l'empire fut
entierement anéanti , qu'ils recueillirent
quelques obfervations : tout ce qu'on peut
dire fur ce fujet fe réduit à des hypothè-
-fes ; & celle de M. Algarotti eft fondée
fur leur hiftoire , qui n'eft vraisemblable-`
ment auffi qu'une hypothèſe .
:
*
Tableau hiftorique des gens de lettres , ou
abrégé chronologique & critique de
T'hiftoire de la littérature Françoife ,
2. confidérée dans fes diverfes révolutions
, depuis fon origine jufqu'au dixhaitieme
fiécle , par M. l'Abbé de
Longchamps . A Paris , chez Charles
Saillant Libraire , rue Saint Jean de
Beauvais , vis-à- vis le college. Tomes
HI & IV .
Nous avons rendu compte des deux premiers
volumes de cet ouvrage lorſqu'ils
ont paru ; leur fuccès a juftifié le jugement
que nous en avons porté ; le troifieme &
le quatrieme que nous annonçons aujour
d'hui , ne font point indignes des précédens
, & font defirer que la fuite ne s'en
faffe pas attendre long- temps . Ils continuent
l'hiftoire du fixieme fécle de l'ere
vulgaire , & vont jufqu'au onzieme in,
70 MERCURE DE FRANCE.
rance ;
clufivement. A la tête de chaque fiécle,,
on trouve une idée générale de l'état de la
littérature pendant ce période ; ce font des
tableaux précis & foignés qu'on lit avec
plaifir , & qui fixent toujours l'attention;
l'auteur y fait fentir les nuances qui diftinguent
ce fiécle d'avec le précédent.
Dans le fixieme on attachoit encore une
forte de gloire à la culture de l'efprit ;
dans le feptieme on fit parade de fon ignole
titre d'homme de lettres ne fut
toléré que parmi les eccléfiaftiques & il
leur fuffifoit pour l'obtenir de bégayer
quelques mots latins qu'ils étoient difpenfés
d'entendre. La barbarie fe répandit
par tout , & fe diffipa dans le haitieme
fiécle. L'auteur montre que la renaiſſance
des lettres , qui eft prefque toujours l'effet
de l'opinion dans une république , ne dépend
dans une monarchie que de la volonté
du fouverain . « L'amour des lettres
» fut une paffion dans François I , avant
» même qu'il exiftât une littérature : pour
»la créer , il lui fuffifoit de l'aimer. Les
» lumieres devenues un titre à fa faveur
quel courtifan eût négligé de s'inftruire ?
Huit fiécles avant François I , Charlemagne
avoit tenté le même prodige ; les
fciences & les arts s'éleverent à fa voix
» du cahos où labarbarie les avoit plon-
"
"
JANVIER. 1769. 71
"
gés mais les fuccetfeurs de ce prince
laifferent écrouler cet édifice précieux ,
& la France rentra bientôt dans les ténebres
d'où Charlemagne venoit de la ti-
» ter. » M. l'Abbé de Longchamps cherche
les caufes de la ruine de l'édifice élevé
par Charlemagne ; il les trouve dans le
foin que prit ce prince de lier les lettres a
la religion ; en confidérant cette derniere
comme un des plus fermes appuis de la
littérature , il crut pouvoir les enchaîner
l'une à l'autre par des noeuds dont la rupture
fuppoferoit la diffolution du chriftianifme
; iill ffee trompa; il ferma le che
min de la gloire à tous les écrivains profanes
; il ravit aux grands modèles de
l'antiquité le droit de féconder le génie ,
de créer des imitateurs , de fe reproduire
dans les chefs - d'oeuvres des modernes ; il
ne fentit pas que l'auftere vérité de nos
dogmes, la profondeur de nos myfteres ne
pouvoient pas fe plier à toutes les trempes
d'imagination. Il rendoit la religion
refponfable des caprices du génie en confondant
ainfi leurs domaines. L'enthou
fiafme de l'invention devoit s'affranchir
tôt ou tard de ces entraves , & l'on ne
pouvoit interdire à la poëfie l'empire des
fictions , fans s'expofer à des écarts facriléges.
Tous ces détails doivent être lus
72 MERCURE DE FRANCE.
dans l'ouvrage même. L'auteur fait rendre
intéreffant le tableau de la barbarie ,
qui regna avant & depuis Charlemagne
jufqu'à François I. Il fait tirer parti des
foibles lueurs que les lettres préfentent
par intervalles au milieu de cette longue
nuit , & montrer en elles le préfage infaillible
de la révolution qui fe fit alors.
Il en eft encore à la partie la plus ingrate
de fon ouvrage ; & la maniere dont elle
eſt traitée , annonce ce que fera la ſuite ;
un ftyle noble & pittorefque répand partout
de la chaleur & de l'intérêt .
Elémens de l'hiftoire d'Angleterre , depuis
fon origine fous les Romains jufqu'au
regne de Georges II ; par M. l'abbé
Millot , profeffeur- royal en l'univerfité
de Parme , des académies de Lyon &
de Nancy, A Paris , chez P. E. G. Durand
, libraire , rue S. Jacques , à la Sageffe
; 3 vol . in 12.
On confulte les grandes hiftoires ; peu
de gens ont la patience ou le temps de les
lire ; parmi ceux qui les ont parcourus ,
on n'en voit gueres qui aient retenu affez
de faits pour en former un abregé ; c'eſt
leur rendre un fervice & leur épargner un
travail pénible que de prendre ce foin
pour
JANVIER. 1769. 73
pour eux. Des critiques de mauvaife humeur
ont prétendu que c'étoit favorifer
la pareffe & nuire aux bonnes études ;
nous croyons plutôt que c'eft le moyen
de répandre les lumieres raffemblées par
quelques fçavans , & de fuppléer pour
quelques perfonnes aux études dont elles
font incapables . Les bibliothéques font
les érudits , mais un petit nombre de bons
livres très fuccincts ont éclairé les nations.
Ce font ces réflexions qui ont porté
M. l'abbé Millot à reftreindre l'hiftoire
aux objets dignes de fixer les regards de
tout homme qui cherche moins le fçavoir
que les connoiffances pratiques. On connoît
le fuccès qu'ont eu fes élémens de
T'hiftoire de France ; il préfente aujourd'hui
ceux de l'hiftoire d'Angleterre . Peu
de
-
pays offrent un auffi grand nombre de
tableaux frappans . Jules- Céfar débarque
pour la premiere fois dans la Grande-
Bretagne environ cinquante - cinq ans
avant l'Ere vulgaire , fes victoires ne la
foumirent pas réellement . Julius - Agricola
la réduifit enfin , & en fit une province
romaine. Lorſque l'empire fut agité
par quelques- unes de ces révolutions qui
en préparerent la chûte , il ne put défendre
les Bretons des invafions des Pictes &
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
des Ecoffois ; ils chercherent des fecours
dans la Germanie ; les Saxons qui les leur
apporterent finirent par les fubjuguer , &
l'Heptarchie commença ; le religion chrétienne
s'établit en Angleterre ; ce fut
une femme qui l'y affermit , ainfi qu'en
France ; Berthe convertit fon époux ;
fa fille , mariée au Roi de Northumberland
, imita fon zèle ; fes exhortations
ébranlerent Edwin . « L'évêque Paulin le
» détrompa enfin des chimeres de l'ido-
» lâtrie. Le grand prêtre des idoles, nom-
» mé Coify , prépara les voies par fa pro-
» pre converfion . Pour preuve de la fauf-
» feté de fes dieux , il fit obferver au Roi
» que , malgré fon affiduité & fa ferveur
» dans les fonctions pontificales , il n'a-
» voit jamais reçu d'eux aucun bienfait
» extraordinaire , & que perfonne n'avoit
» eu moins de part que lui aux graces de
» la cour. Des dieux réels , ajoutoit- il ,
prendroient - ils fi peu de foin de leurs
plus finceres adorateurs ? De pareils argumens
étoient fans doute une démonf-
» tration pour ces barbares ; le Roi , le
peuple ouvrirent les yeux à la véri-
» té ; Paulin fut le premier archevêque
و د
و د
» d'Yorck. "
L'heptarchie finit en 827 , qu'Egbert
JANVIER . 1769. 75
commença la fuite des Rois Anglo-
Saxons , auxquels fuccéde Guillaume le
Conquérant. Tous fes defcendans ne lui
reffemblerent pas ; il avoit accoutumé
cette nation fiere au defpotifme ; elle ſe
révolta plufieurs fois dans la fuite , & fe
fit craindre de fes maîtres ; elle força Jean
fans -Terre à donner cette fameufe charte
, le fondement éternel de fa liberté ;
elle le chaffa de fon trône , y appella les
François & les en écarta bientôt ; des divifions
s'éleverent contre les deux peuples
; des guerres fanglantes s'allumerent;
la France parut prête à fubir le joug , &
le repoufla loin d'elle ; elle vit fes fiers
rivaux fe partager entre les maifons
d'Yorck & de Lancaftre , & fe déchirer
eux mêmes pour le choix d'un maître . Le
calme fembla renaître fous les Tudors ,
mais l'efprit de liberté s'affoiblit. Henri
VIII enchaîna la férocité angloife , &
étendit fon pouvoir arbitraire fur la religion
même ; la politique obligeoit Rome
de céder , fa réfiſtance lui fit perdre un
état qui l'enrichiffoit. Marie en voulant
rétablir l'ancien culte , contribua à l'éteindre
, & prépara la révolution qui ſe fit
fous Elifabeth. C'eſt ici que l'hiſtoire of
fre des tableaux qu'on chercheroit en vain
dans celle des autres nations . Marie Stuart
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
.
périt fur un échafaud , & fon fils monte
fur un trône d'où fon petit- fils eft précipité
pour périr comme elle. Tel eft le
plan de M. l'abbé Millor ; il le fuit jufqu'à
la fin du regne de Georges I. Nous
nous bornons à en donner une idée ; nous
me nous arrêtons pas fur les faits ; ils font
affez connus ; la maniere dont ils font
préfentés ici les rend encore plus intéreffans;
ony trouve toujours l'hiftorien exact
& le philofophe.
Les Nuits Parifiennes , à l'imitation des
Nuits Attiques d'Aulugele , ou recueil
de traits finguliers , anecdotes , ufages
remarquables , faits extraordinaires ,
obfervations critiques , penfées philofophiques
, &c , &c , à Londres , & fe
trouve à Paris chez Lacombe , Libraire
rue Chriſtine ; 2 volumes petit in - 8 °.
Les Nuits Attiques d'Aulugelle ont
donné l'idée de ce recueil ; le grammai
rien latin travailla pour l'inftruction de
fes enfans ; il fit entrer dans fon ouvrage
ce qu'il avoit appris de plus remarquable
dans les auteurs & dans la converfation
des hommes de lettres de fon temps ; il
confacra à ce travail les longues nuits de
l'hiver , & ce fut la raifon pour laquelle il
JANVIER. 1769. 77
lui donna le titre de Nuits Attiques. Les
Nuits Parifiennes en font l'imitation ; elles
renferment fur-tout une variété intéreffante
& inftructive que la plupart des
compilations modernes offrent rarement;
nous nous bornerons à en citer quelques
traits . Ariofte fut fait gouverneur de la
Garfagnan , province de l'Appenin , dont
les habitans étoient peu foumis à leur fouverain
; ce pays étoit infefté par *des bri .
gands & des contrebandiers qui commettoient
les plus grands excès , & fe retiroient
enfuite fur des montagnes qui leur
affuroient un afyle impénétrable ; la réfidence
du gouverneur étoit un château
fortifié. Ariolte eut un jour l'imprudence
d'en fortir en robe de chambre ; fes rêveries
poëtiques le conduifirent très-loin ;
il tomba entre les mains d'une troupe de
bandits qui alloient le punir de fa témé
rité , fi l'un d'eux ne l'eût reconnu , & appris
à fes camarades que c'étoit là le feigneur
Ariofte ; le cheffe radouciffant auffitôt
, lui dit , que puifqu'il étoit l'auteur
de l'Orlando furiofo , il n'avoit rien à
craindre , qu'il fe feroit un devoir de le
reconduire jufqu'à la fortereffe , & qu'il
ne devoit pas moins d'égard à un poëte
fi célebre. Cette aventure toucha plus.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
"
Ariofte que tous les éloges qu'on avoit
donnés à fon poëme.
Tous les pays ont leurs fages , toutes
les religions ont leurs faints . Abou- Hanifah
, de la fecte des Hanifites , mérita
chez les Turcs le nom de Socrate . On raconte
qu'il reçut un jour un fouffler , &
qu'il dit à celui qui l'avoit infulté : « Je
pourrois vous rendre injure pour injure
» & me venger , mais je ne le veux point ;
je pourrois auffi vous accufer devant le
calife , mais je ne veux pas être un dé-
» lateur ; je pourrois dans mes prieres à
Dieu, me plaindre de l'outrage que vous
» m'avez fait, mais je m'en garderai avec
» foin. Enfin je pourrois demander qu'au
jour du jugement , Dieu me vengeât ;
mais à Dieu ne plaife que je conferve
» cette penfée ! Au contraire , fi ce terri-
» ble jour arrivoit dans ce moment
» que mon interceffion pût être de poids ,
»je ne fouhaiterois d'entrer en paradis
qu'avec vous . »
"
"
»
"
> &
Jacques Bellin , pere de Jean, qui le premier
peignir en huile , avoit fait plufieurs
tableaux pour le grand ſeigneur ; ily avoit
entr'autres une décollation de faint Jean
Baptifte. Sa hauteffe en admira la difpofition
& le coloris ; il obferva feulement
JANVIER. 1769. 79
que le cou étoit trop long & trop large :
pour faire fentir au peintre la jufteffe de fa
critique , il appella un efclave à qui il fit
couper la tête , & fit remarquer à Bellin
que le col après cette opération fe retrécit
extrêmement. Bellin étoit trop effrayé de
ce fpectacle pour étudier fon modele ; il
n'eut point de repos jufqu'à ce qu'il eûc
obtenu fon congé ; le grand feigneur lui
fit de grands préfens , & le renvoya à Venife
avec des lettres de recommandation
pour la république , qui lui fit une penfion.
» Louis XIII avoit une grande averfion
» pour les gorges découvertes . Etant à di-
» ner en public , une demoiſelle qui avoit
» le fein fort découvert , fe mit vis-à-vis
» de Sa Majefté ; le Roi qui la remarqua,
» tint fon chapeau enfoncé & les bords.
» rabattus ,tout le temps du diner,pour ne
» la point voir ; & la derniere fois qu'il
» bût , il retint une gorgée de vin dans fa
» bouche , & la lança dans le fein de
» cette demoiſelle , qui reſta dans la con-
» fufion. Auffi , dit le pere Barry , pour-
» quoi reftoit -elle en cet état ? Sa gorge
» méritoit bien cette gorgée. »
ود
Les peres de l'églife ont condamné gé
néralement les danfes qui fuivent les feftins
des nôces ; on auroit de la peine à en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
trouver un feul qui les ait approuvées.
Saint Auguftin croit qu'il vaudroit mieux
labourer la terre tout le dimanche que de
danfer ce jour là . On lui attribue même
d'avoir dit que tous les pas qu'on fait en
danfant conduifent en enfer . Saint Chryfoftôme
prétend que dans toutes les danfes
le diable eft toujours de la partie . Cette
doctrine févere a cependant été adoucie
; lorfque Philippe II arriva à Trente
pendant la tenue du concile , les peres
ordonnerent un bal pour fa réception ; les
damés les plus qualifiées y furent invitées
; le cardinal de Mantoue l'ouvrit , &
tous les peres danferent avec autant de
modeftie que de dignité. Il y a lieu de
croire que les premiers peres de l'églife ne
déclamerent contre la danfe , que par ce
qu'elle tenoit une place dans toutes les fêtes
idolâtres ; ils la profcrivirent avec
tout ce qui pouvoit rappeller les ancien
nes cérémonies du paganiſme.
;
Il n'y a nulle part tant de chiens qu'au
Japon on doit les nourrir foigneufement;
il n'eft permis de les battre , ni de les
tuer le caprice d'un monarque a donné
lieu à cet ufage fingulier ; ce prince étoit
né fous le figne du chien , & conçut en
conféquence l'affection la plus tendre pour
ces animaux . Il voulut qu'on les enterrât,
JANVIER. 81
1769.
quand ils mouroient, fur le fommet des
montagnes. Un Japonnois , en conféquence
de cet ordre , y portoit le fien qu'il
venoit de perdre ; le chemin étoit long ;
il murmura de l'obligation qui lui étoit
impofée : remercie plutôt le ciel , lui dit un
de fes voifins , de ce que l'empereur n'eftpas
néfous lefigne du cheval ;fon cadavre anroit
été bien plus pefant que celui de ton
chien. Nous rions de ce caprice ; ſouvenons-
nous qu'un de nos rois obtint le ti
tre de jufte parce qu'il étoit né fous le figne
de la balance ; les ridicules , ¿ peu de
chofes près , font les mêmes dans toutes
les nations .
Les immunités eccléfiaftiques font des
privileges accordés au fouverain par le
clergé . M. Denifart a traité cette matiere
avec affez d'étendue ; nous n'entrerons
point dans cette difcuffion , nous nous
contenterons de parler d'un droit fingulier.
Il y en avoit un de cette efpéce attaché
au prieuré de Livré , qui fur réuni au
college des jéfuites à Rennes . Les jeunes
mariées étoient obligées , le jour de la fête
de la patrone du prieuré , d'aller baifer le
feigneur prieur ; celui- ci affis fur une efpéče
de trône , dans la grande place du
prieuré recevait gravement ce baifer
féodal. « Les jéfuites firent changer ce
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» droit en une fomme de cinq fols , ou un
» quarteron de cire , que chaque nouvelle
» mariée étoit tenue de leur apporter. Ce
» ne fut pas fans de grandes oppofitions de
» la part des habitans , qui , au lieu d'en-
» trer dans des vues fi raifonnables , fufci-
»terent des procès aux jéfuites pendant
plus de quarante ans , pour faire réta-
» blirl'ancien ufage. Malgré leurs oppofitions
, il fut permis aux jéfuites , par
» arrêt du parlement de Bretagne , de re-
» noncer au baiſer pour un quarteron de
» cire . "
1
M. Outhier de Befançon , membre de
l'académie des fciences , raconte que dans
l'églife de Sainte Claire à Stockolm , ila
remarqué un bédeau qui fe promenoit
dans l'églife pendant la prédication ;
portoit une longue canne dont il frappoit
fur la tête de ceux qui dormoient ;
cette maniere de faire écouter la parole de
Dieu eft finguliere ; elle feroit utile en
bien des pays ; il faudroit fur - tout en
France multiplier les cannes & les bédeaux.
Nous finirons par cette anecdote.
Ce fut fous le Roi Jean II qu'on joua pour
la premiere fois la comédie dans le royaume
de Suede ; la paflion fut le premier
fpectacle qu'on y donna . » L'acteur qui
jouoit le rôle ordinaire de Longis , vou
22
JANVIER . 1769. 83
28
»
"
» lant feindre de percer avec fa lance le
» côté du crucifié , fe laiflant emporter
» par la chaleur de l'action , enfonça réel-
» lement le fer de fa lance dans le côté
» du malheureux qui étoit fur la croix ;
» celui- ci tomba mort , & écrafa ſous fon
poids l'actrice qui jouoit le rôle de
» Marie. Jean II , indigné de la brutalité
» de Longis & des deux morts qu'il
voyoit , s'élance fur lui & lui coupe la
» tête d'un coup de cimeterre. Les fpec-
» tateurs qui avoient plus goûté Longis
» que le refte des acteurs fe fâcherent fi
fort de la févérité du Roi , qu'ils fe jet-
» terent fur lui , & fans fortir de la falle
» lui trancherent la tête. » Nous nous
fommes bornés à quelques traits que nous
avons pris au hafard ; il y en a une infinité
d'antres que nous aurions pu
citer
,
mais qui nous auroient conduits trop
loin ; on y trouve des réflexions intéreffantes
, des obfervations critiques , des
penfées philofophiques , de petites differtations
très-favantes ; on ne s'eft pas borné
à ce qui pouvoit amufer le lecteur ;
on s'eft aufli attaché à l'inftruire ; il y a
peu de recueil mieux fait , plus varié ,
plus utile.
Dvj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
Abrégé des cent trente-cinq volumes de
la Gazette de France , en 3 vol . in-4° .
Voici un ouvrage que l'on peut regar
der , comme unique en fon genre , &
qui eft infiniment précieux à tous les
ordres de citoyens , mais particulierement
à ceux dont les noms ne font pas
effentiellement liés à l'hiftoire de la nation
, & qu'ainfi on ne peut guere efpérer
de trouver dans d'autres faftes que la
Gazette . On y remarque quantité d'anecdotes
curieufes qui auroient pu être perdues
à jamais pour les familles qu'elles
intéreffent , fi elles n'avoient pas été
tirées d'un chaos de cent trente cinq volu
mes , par un dépouillement très -heureument
conçu , & non moins bien exécué
car les rédacteurs paroiffent avoir choisi les
anecdotes avec beaucoup de difcernement
, & s'être attachés préférablement ,
comme de raiſon , à ce qui fait époque
pour la gloire & pour l'état des familles ,
foit par les faits militaires , foit par les
graces de la cour , foit enfin par toutes.
les autres efpèces de diftinctions . L'index
des noms françois qui fe diftribue tous
les ans dans le mois de Janvier , avec la
table des matiéres de la Gazette rendra
très -aiſée la continuation de ce précieux
JANVIER. 85
1769 .
recueil qui ne doit manquer dans aucune.
Bibliothèque .
Cet abrégé vient d'être achevé , & en
même tems on annonce que par réduc
tion les trois volumes qui le compoſent
ne couteront plus que vingt- quatre livres ,
brochés & francs de port par tout le
Royaume , mais que ce prix ne fubſiſtera
fur ce pied que jufqu'au premier Mai
prochain , après lequel terme , ce qui
pourra refter de l'édition , qui n'eft pas
confidérable , remontera à l'ancien prix .
´.
On continuera à diftribuer ce Recueil
aux deux Bureaux de la Gazette de France
, où on reçoit auffi l'abonnement pour
la table des matiéres de la Gazette , avec
l'index des noms françois , le tout pour
trois livres. Il faut affranchir les lettres:
& l'argent que l'on adreffera aux Directeurs.
Situation des finances de l'Angleterre en
1768. De l'imprimerie des fucceffeurs:
de Jean Fauft & Jean Guttenberg ; &
fe trouve à Paris , chez Lambert ,
Imprimeur-Libraire , rue des Cordeliers
au Collège de Bourgogne ; &
Lacombe Libraire , rue Chriftine . in-
4°. 136 pages , 4 liv . 4 f. broché.
On peut regarder cet ouvrage comme
86 MERCURE DE FRANCE.
une continuation du mémoire de M.
Grenville , fur les finances de l'Angleterre;
on a fuivi le plan tracé par cet exminiftre;
dans fon appréciation des dépenfes
de la Grande Bretagne . On y retrou
ve l'effai fur le revenu de cet état , qui fervoit
d'introduction au mémoire de M.
Grenville ; il eft confidérablement augmenté
; l'éditeur y a fait entrer de nouvelles
lumieres qu'il a acquifes fur cette
partie importante de l'adminiftration ;
on parcourt toutes les branches du revenu
de l'Angleterre , on évalue le produit
de chacune ; ces détails intéreffans préfentent
des calculs très-bien faits & peu
fufceptibles d'extraits ; il faut les lire
de fuite dans l'ouvrage même ; le revenu
net ordinaire , eſt fixé à 3 , 200,000 liv.
pour l'année 1768. On y joint les 400 ,
ooo liv. que la Compagnie des Indes eft
convenue de donner au gouvernement
pendant deux ans , ce qui porte le revenu
à trois millions fix cens mille livres . La
dépense en 1766 a été de 8 , 250,000
livres ; en 1767 de près de neuf millions,
& on fixe celle de 1768 , à 8 , 890, 706
livres. L'auteur expofe les moyens qu'on
employe pour fuppléer à ce qui manque
à la recette , & pour fournir au furplus des
dépenses; nous nous bornons à indiquer
JANVIE R. 1769. 87
cet article qui exigeroit des détails trop
étendus. On préfente enfuite l'état de la
dette nationnale dont le capital monte à
129 , 724 , 936 livres , & les intérêts
& les charges , avec les longues annuités
pour lefquelles il n'a pas êté
fourni de capital , à 4, 646 , 027 livres ;
dette immenfe qui loin de diminuer augmente
encore toutes les années . L'ouvrage
eft terminé par l'appréciation du rembourfement
des effets à quatre pour cent,
tel qu'il a été effectué en 1765 , 1766 ,
1767 & 1768. Cette matiere eft difcutée
avec beaucoup d'exactitude ; on démontre
clairement que le remboursement a
été préjudiciable à l'Angleterre . Nous
pourrons revenir fur cette production intéreffante
; il n'en eft point qui préfente
une idée plus jufte & plus étendue des
finances de l'Angleterre ; il faut le joindre
néceffairement au mémoire de M.
Grenville pour avoir une véritable connoiffance
fur cet objet.
Efais de principes d'une morale mili
taire & autres objets. Par M. de Zimmerman
, Colonel d'Infanterie , Che- ·
valier de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , Lieutenant au Régiment
des Gardes Suiffes du Roi. A Amfter88
MERCURE DE FRANCE.
dam , & fe trouve à Paris chez Merlin ,
Libraire , rue de la Harpe , à Saint
Jofeph. in- 12 .
Jufqu'ici l'art militaire a été enviſagé
du côté phylique , & ne l'a point été du
côté moral . M. de Zimmerman le regarde
de l'un & de l'autre. Il fuppofe le
Comte de.... donnant des inftructions
à un neveu qu'il aime tendrement , &
auquel il fert de pere ; il commence par
traiter des devoirs & des vertus d'un
militaire . Le courage , eft la divinité
du guerrier , depuis le général juf
qu'au fimple foldat ; fa vie eft dans un
danger continuel ; fi elle eft exempte de
crimes , & que l'honneur ne lui reproche
rien fur le champ de bataille ; il fe'
dira , je vaincrai ou je mourrai en héros,
& ce fentiment ajoutera à fa valeur ; fi
au contraire il eft coupable , il fera déchiré
de remords , il éprouvera toutes les
foibleffes & toutes les craintes d'un fcélérat
qui voit fes jours en danger . L'auteur
recommande de traiter le foldat
humainement. » Chez les nations ou de-
» puis près d'un fiécle , on perfectionne
» la difcipline ; j'ai vu les officiers , dans
» les chambres de leur compagnie ,' ſe
dépouiller de leur autorité pour conver-
"
..
-
JANVIER . 1769. 8
"
و د
ود
»fer familierement avec les foldats. Ils
» s'informoient affectueufement de leurs
» affaires , de leur famille , de leurs pe-
» tits intérêts ; j'étois fi touché de trouver
» des hommes que les larmes m'en ve-
» noient aux yeux ; l'amour brilloit fur
» tous les fronts ; ces braves gens s'em-
» preffoient de témoigner leur reconnoiffance.
Ils entouroient leur capitaine
es lui baifoient la main & le bas de l'habit.
Le fon du tambour les raffembloit-
» il fous leurs drapeaux , les officiers
reprenoient le ton ferme , fans être
dur , & les foldats y paroiffoient fiers
» comme des lions , immobiles par de-
> voir & obéiffans par affection » .
L'auteur entre dans des détails fur la ma
niere d'exercer les troupes ; il faut les
accoutumer à fe voir percées , mifes en
déroute , diminuées , pour leur appren
dre à fe rallier fans embarras ; il voudroit
qu'on parlat fouvent au foldat ; que
dans des conférences on échauffât leur
courage , par des exemples frappans , &
des maximes qui puffent les leur graver
dans la mémoire . Il donne enfuite quelques-
uns des articles les plus effentiels
d'un catéchifme militaire. Parmi ces articles
effentiels on eft furpris de ne pas
rouver l'humanité , il eft vrai qu'elle eft
ל כ
.
و ه
MERCURE DE FRANCE.
recommandée dans un chapitre particu
lier fur les devoirs envers les autres hommes.
L'obéiffance exacte qui eft fi néceffaire
, y revient à chaque inftant. Il y
a d'excellentes vues dans ce que l'on dit
de l'éducation militaire : les devoirs du
courtifan ne font point oubliés. Le chapitre
fur les femmes offre des détails
agréables & une petite hiftoire intéref
fante ; c'eft celle d'une jeune perſonne
très-aimable qui faifoit l'honneur de fon
fexe , & qui ne tarda pas à en devenir
l'opprobre. A la fuite de cet ouvrage on
trouve une converfation de deux Caporaux
, la Franchife & la Liberté . Ils fervent
dans des régimens différens , & fe
rencontrent après une longue abfence. La
Franchiſe eft trifte ; fon camarade lui en
demande le fujet , il craint qu'on ne lui
ait refufé les Invalides. » Les Invalides ,
» morbleu , répond la Franchife ! Quoi-
» que j'aie fervi le roi 35 ans fur mer &
fur terre , & reçu plufieurs bleffures
» honorables , je l'aime trop ainfi que
mon régiment pour penfer à me repo-
» fer quand je peux encore agir. Tiens ,
» il en eft de mon attachement pour eux,
» comme de celui que j'avois autrefois
» pour mes maîtreffes ; plus elles me
» caufoient de peines pour leur fervice ,
ود
JANVIE R. 1769 .
& plus je les aimois ; mais entrons
» dans la maifon voifine , nous boirons
» à l'heureuſe rencontre » . Les deux
camarades s'entretiennent en buvant , de
plufiears points intéreffans de tactique .
La Franchiſe après un femeftre qu'il avoit
paffé à voir les autres régimens , ayant
fait des réflexions s'étoit avifé d'en parler à
fon retour à un nouveau major qui l'avoit
fait mettre en prifon ; c'eft la caufe du
chagrin que fon ami a découvert. A la fin
de l'ouvrage on trouve des chanfons militaires
fur les différentes marches des
régimens. Elle font terminées par une
hymne à l'obéiffance, avec la muſique.
>
·
"
Inftitutions Newtonienes , par M. Sigorgne
de la maifon & fociété de Sorbonne
archidiacre chanoine de l'Eglife de
Mâcon , & de la fociété royale des fciences
& belles lettres de Nancy ; feconde
édition , revue , corrigée & augmentée
, avec figures ; à Paris chez Guillyn ,
libraire Quai des Auguftins du côté du
Pont Saint-Michel , au Lys d'or . in- 8 °,
prix 7 livres relié .
Cet ouvrage eft déjà connu par la premiere
édition qu'on en a donnée , il y a
quelques années ; M. Sigorgne en a vou,
92 MERCURE DE FRANCE .
lu faire un livre élémentaire ; on y trouve
aujourd'hui des augmentations, confidérables
; le chapitre treiziéme qui traite des
effets de l'attraction dans le phénoméne
des tuyaux capillaires eft abfolument neuf;
on a éclairci plufieurs autres articles qui
avoient befoin de l'être ; l'auteur s'eft furtout
étendu fur la force perturbatrice de
la Lune & fur la quantité de fes effets ;
& afin qu'on ne fût point arrêté par trop
de difficultés dans le cours de l'ouvrage
il a placé à la file cet article qui exige plus
d'attention & de connoiffances . Le reste
fuppofe une idée un peu exacte des élémens
de géométrie.
"
Connoiffance des Temps pour l'année commune
1770 , publiée par l'ordre de l'académie
royale des fciences , & calculée
par M. de la Lande , de la même académie
; à Paris de l'imprimerie royale
& chez Panckoucke , libraire rue & à
côté de la Comédie Françoife . in - 8°.
Le mérite de cet ouvrage eft déjà con
nu ; les calculs exacts qui rempliffent les
volumes que l'on a donnés les années précédentes
font l'éloge de ceux qu'on trouve
ici : M. l'abbé Picard publia le premier la
Connoiffance des Temps en 1679. Divers
JANVIER. 1769. 93
membres de l'académie l'ont continuée
fans interruption . M. le Febvre en fut chargé
en 1685 , M. Lieutaud en 1702 , M.
Godin lui fuccéda en 1730 ; fon fucceffeur
M. Maraldi commença en 1735 jufqu'en
1759. Cet ouvrage a porté pendant fix
ans le titre de connoiffances des mouvemens
céleftés ; l'académie a jugé à propos
de reftituer l'ancien qui méritoit d'être
confervé ; c'est celui fous lequel il paroît
aujourd'hui . On y a réuni , depuis huit
ans , les obfervations les plus intéreffantes
qui ont été faites pour l'aftronomie &
pour la navigation en France & ailleurs ;
les différentes tables qui ont rapport à ces
deux objets importans , avoient été fupprimées
, & font rétablies dans ce volume.
4
s ;
Differtations fur les Antiseptiques , qui
ont concouru pour le prix propofé par
l'académie des fciences , arts & belleslettres
de Dijon en 1767 , dont la prémiere
a remporté le prix , & dont les
deux autres ont partagé l'acceffit ; imprimées
par ordre de l'académie ; à Dijon
chez François Defventes , libraire
de Monfeigneur le Prince de Condé
& à Paris chez Defventes de la Doué
rue S. Jacques vis-à-vis les Colléges .
94 MERCURE DE FRANCE.
Ces trois Differtations font précédées
d'un difcours de M.Maret ,fecrétaire perpé
tuel de l'académie de Dijon qu'il prononça
le 16 Août 1767 , le jour de la proclamation
du prix de médecine; il s'étend fur les
progrès que la médecine a faits à l'aide de
l'obfervation ; il rappelle à l'académie les
avantages qu'ont procurés à cette ſcience
les obfervations auxquelles elle a donné
lieu , en confacrant un de fes prix au
fçavant qui détermineroit la manière d'agir
des Antifpafmodiques. Les maladies
occafionnées par la putridité font communes
, les efpéces font variées , & le
traitement a été jufqu'à préfent incertain ;
il étoit important de rendre méthodique
l'ufage des Antifeptiques ; l'académie propofa
donc pour le fujet du prix qu'elle
a diftribué en 1767 , de déterminer ce
que font les Antifeptiques confidérés dans
le fens le plus étendu , d'expliquer leur
maniere d'agir , de diftinguer leurs différentes
efpéces, de marquer leur ufage dans
les maladies . La Differtation de M. de
Boiffieu , docteur en médecine de la faculté
de Montpellier , profeffeur agrégé
au collége des médecins de Lyon , a remporté
ce prix . Perfuadé qu'il étoit important
de raisonner d'après les faits , il raffemble
d'abord fes expériences & ſes obJANVIER
. 1769.
25
fervations , & il y en ajoute d'autres tirées
des ouvrages des auteurs les plus célèbres
; ce préliminaire lui permet enfuite
de paffer avec plus d'avantage à la folution
du problême propofé ; il fuit l'ordre
indiqué par l'académie qui lui fournit la
divifion de fon ouvrage en quatre parties.
Les Differtations qui ont eu l'acceffit
font de MM. Bordenave & Godard. II
y en a qui ne font pas de même mérite ,
mais qui annoncent dans leurs auteurs de
grandes connoiffances & des vûes pratiques
très - étendues , qui ont mérité les
éloges de l'académie.
La fondation des Empires , Ode au Roi
de Danemarck , par M. Rouffeau , avec
cette Epigraphe :
Le premier quifut Roi , fut un pere adoré.
Fable de M. AUBERT.
A Paris , in-40 , 9 pages.
Il ya de la chaleur & de la poëfie dans
cette Ode ; nous en citerons quelques
ftrophes. Le poëte repréfente Appollon
prenant fa lyre , & l'Olympe attentif à
fes chants.
Des trônes & des temps il chante la naiſſance.
966 MERCURE
DE
FRANCE
.
C'eſtvous , dieux immortels , dont la vaſte puiſfance
.
A tiré l'univers de la nuit du cahos.
Votre fouffle alluma dans la male premiere
Ces globes de lumiere
Qui roulent fous les cieux à votre voix éclos .
Votre main dans l'efpace a fufpendu les mondes ;
Vous déchaînez les vents ; vous balancez les
ondes :
Tout fuit de vos decrets l'irrévocable loi.
Le temps vole : auffi-tôt à vos ordres fidéle ,
Dans fa courſe éternelle ,
Le cercle des faifons fuit & revient furfoi.
Mais que vois- je ? Déjà la diſcorde inhumaine
A foufflé dans les cours les germes de la haine ;
L'intérêt , l'oeil en feu , frémit de toutes parts.
Mars déploie en grondant l'étendart de la guerre ,'
Et rival du tonnerre ,
Des naiflantes cités fait crouler les remparts .
L'auteur rappelle Fréderic III Roi de
Dannemarck , affiégé dans fa capitale
par Guſtave Roi de Suéde , & réfolu de
mourir fur la brêche plutôt que de fe rendre
ou d'abandonner fon peuple . Sa fermeté
lui procura une paix glorieufe , &
les états-généraux du royaume lui déférerent
JANVIER. 1769. / 97
rerent une autorité entiere & fans reftriction
, & rendirent fon trône héréditaire
en faveur de fes defcendans.
Peuples , ne craignez point qu'un abus facrilege
Puiſſe jamais fouiller l'augufte privilege
Dont la reconnoiflance a payé ſes bienfaits :
D'âge en âge , vos Rois , dignes de leurs ancêtres ,
Vous feront dans vos maîtres ,
D'une autorité libre adorer les bienfaits.
Dans la paix , dans la guerre , également illuftres
Trois monarques fameux ont depuis trente luftres ,
Toujours à leur bonté mefuré leur pouvoir.
Chriftian fon coeur emporte
que
A leur exemple , embraffe
fur leur trace ,
Les fublimes vertus qui fondent votre eſpoir.
Tout le monde connoit l'aventure des
Calaifiens qui , ayant encouru la peine
portée par les loix du Dannemarck contre
les étrangers qui trafiquoient en Iflande ,
en appellerent au Roi qui abolit cette
loi trop rigoureufe ; elle a dicté cette ftraphe
intéreffante.
Ah ! fila bienfaiſance éclairant fa juſtice ,
L'invite à dérober aux horreurs du fupplice
Des étrangers profcrits par la rigueur des loix,
Que ne fera- t-il point pourdes fujets qu'il aime
II Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Et dont l'être fuprême ,
Dans les royales mains , a dépofé les droits ?
Cette Ode offre des beautés ; il eft dom.
rage qu'elle ne foit point par tout également
foutenue .
La fortification de campagne théorique &
pratique , ou Traité de la fcience de
la conftruction , de la défenfe & de
l'attaque des retranchemens ; par M.
Cugnot , ancien ingénieur au fervice
de S. M. I. R. & A.; à Paris chez J. A.
Jombert , libraire du Roi pour l'artillerie
& le génie, rue Dauphine. in 12 ,
1769.
Nous devons déjà à M. Cugnot des
élémens de l'art militaire ancien & moderne
en deux volumes in- 12 : ce Traité
de fortification de campagne en eft la fuite
; c'est une des principales parties de
l'art de la guerre qu'aucun officier ne
peut fe difpenfer d'apprendre pour ſe
mettre en état d'entendre les ordres dont
il pourra être chargé un jour. Ce dernier
ouvrage eft divifé en trois livres ; on examine
en peu de mots dans le premier : la
mature & l'objet des retranchemens
; on en déduit les maximes de la fortification
de
JANVIER. 1769. ୨୭
1
*
campagne. Dans le fecond on s'étend fur
les différentes efpéces de retranchemens
qui font le plus en ufage : on en fait connoître
les défauts & les avantages , & on
tite de ces détails les règles qu'il faut fuivre
dans la conftruction des retranchemens
; cet article intéreffant eft traité avec
une jufte étendue ; on n'y oublie rien de
tout ce qui a rapport à la fortification de
campagne . Les difpofitions à faire & la
conduite à renir dans la défenfe & l'atta- .
que des retranchemens , forment le troifiéme
livre. C'eſt pár là que cet ouvrage
eft terminé , il étoit néceffaire d'enfeigner
à tirer parti de ces retranchemens lorfqu'on
les a conftruits , & de celle de les
rendre inutiles , lorfqu'ils font l'ouvrage
de l'ennemi. M. Cugnot promet un troifiéme
traité fur la théorie de la guerre
des fiéges auquel il en joindra un autre
fur l'art de lever les plans ; le fuccès de
celui que nous annonçons le déterminera
à les publier ; & nous pouvons affurer
qu'ils ne tarderont pas à paroître.
•
Lettre de Phriné à Xénocrate le Philofo
phe ; à Amfterdam chez Pierre Reviol ,
libraire ; & fe trouve à Paris chez Delalain
, libraire rue Saint Jacques . in- 8 °,
36 pages.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Phriné & Xénocrate étoient tous deux
nés à Thébes ; les moeurs de la courtisane
contraftoient parfaitement avec l'austérité
du philofophe qui ne put s'empêcher de
déclamer fortement & fouvent contre fa
conduite & contre ceux qui la fréquentoient.
On fuppofe dans cette lettre que
Phriné laffe des fatyres de Xénocrate
prend le parti de lui écrire , c'eft ainfi
qu'elle débute : » En vérité je ne m'en doutois
pas. Quoi , ce grave Xénocratę a
la foiblefle de médire publiquement
» de mes attraits ! A cela , dit- on , il joint
le ridicule de croire qu'il me bleffe ; il
déclame avec fureur contre l'amour &
» & contre moi ; il voudroit détourner
la jeuneffe de venir prendre chez Phriné
des leçons de politeffe & d'agré
» ment ..... Ah ! qu'un traité fur l'amour
» eft bien entre les mains d'un philofophe
!.... Idole de Thèbes , je compre mes
» adorateurs par le nombre de fes habitans;
» mon nom eft dans toutes les bouches ;
» l'éclat de ma beauté attire les étrangers
» & foumet les plus infenfibles ; toi ,
tu viens me livrer la guerre , parce
» quon brûle l'encens à mes pieds ; cet en-
» cens choque ton orgueil . Tu me com-
» bats pour occuper la rénommée , pour
JANVIER . 1769. ΙΟΙ
33
་
30
que
» augmenter ta réputation . Fort bien ! tu
» te flattes auffi de pouvoir m'humilier ?
» Mais crois-tu qu'on nous humilie ? Con-
" nois-tu l'orgueil d'une femme ? Il eft fu
périeur même à l'orgueil d'un philofophe
. Une femme te regarde avec cette
» douce pitié qu'on a pour un vifionnaire .
Mon cher philofophe , le vent emporte
» tes paroles , & c'eft affurément grand dom-
» mage ; prête l'oreille à mes propos tout
» auffi légers. Mon viſage eft fardé ; mais
» mon coeur ne l'eft pas . L'expérience &
» la connoiffance des hommes m'en ont
plus appris qu'à toi qui n'as guères vû
des livres . Je veux bien te détrom-
» per , raifonner avec toi .... Oui , raiſon-
» her . Phriné compare fa profeffion à
celle de philofophe : fon imagination
& fa gaieté lui font trouver des rapports ,
elle tâche de prouver à Xénocrate qu'il
s'eft abufé jufqu'à ce moment , que la véritable
fageffe eft dans les plaifirs , &
que c'eft auprès d'elle qu'il trouvera celle-
1. Cette lettre eft écrite avec efprit , avec
feu ; il y a de l'imagination , de la facilité
, des graces & un peu de philofophie .
Arminius , ou la Germanie délivée , Poëme
héroïque par le Baron de Schonaich
, avec une préface hiftorique &
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
critique du profeffeur Gottsched de
Leipfick , & deux lettres de M. de
Voltaire ; traduit fur la troifiéme édition
allemande par M. E* ; dédié au
Roi de Dannemarck , avec cette épigraphe
:
Fortia falla patrum , feries longiffima rerum ."
VIRG. ANEID.
A Paris chez la veuve David , Quai
des Auguftins , près du Pont Saint- Michel
, au St Efprit . in- 12 , 2 parties.
La défaite de Varus eft célèbre dans
l'hiftoire Romaine. Ce fut un des
malheurs auxquels Augufte fut le plus
fenfible , puifque dans l'excès de fon délefpoir
, il fe donnoit de la tête contre les
murailles de fon palais en criant : Varus ,
Varus , rends- moi mes légions. Cette victoire
qui fit regarder Arminius comme le
libérateur de la Germanie , eft l'objet de
ce Poëme ; la conduite en eft très- fimple ;
on n'y voit point de machines ; la difcorde
y met tout en feu ; quelques apparitions
en compofent tout le merveilleux .
Il y a des détails philofophiques , quelques-
uns qui offrent de la chaleur , mais
on y trouve peu d'imagination ; le poëte
nourri de la lecture des bons écrivains
JANVIER. 1769. 103
de l'antiquité , les imite fervilement ,
& ce n'eft pas un avantage ; il rappelle
fans ceffe fes modéles ; il eft dangereux
d'amener de telles comparaifons . Parmi les
épiſodes il y en a d'intéreffans. On y voit
le pere & la fille dans deux partis différens
, combattre l'un contre l'autre, chercher
à fe donner la mort , & fe reconnoître
avant d'avoir porté le coup fatal ;
ce tableau eft une copie du combat de
d'Ailli pere & fils dans la Henriade ;
M. le Baron de Schonaich pouvoit profiter
de cette fituation , il avoit un excellent
modéle devant les yeux ; il n'avoit
qu'à le copier ; il s'eft contenté de l'indidiquer
; il a mis des déclamations à la place.
du fentiment & du pathétique. Cependant,
il a quelquefois des idées heureufes ; celleci
par exemple eft à lui. Varus accablé
de fa défaite ne veut pas y furvivre & ſe
tue lui- même ; il defcend chez les morrs ,
& va s'approcher de Caton , méditant encore
fur l'immortalité de l'ame , affis à.
côté de Caffius , & regardant Brutus.comme
le dernier des Romains. Le Préteur.
tire vanité de fa derniere action. Caton
lui en reproche les motifs ; la honte d'être
vaincu , la crainte du courroux d'Augufte
ont armé Varus contre lui-même. Le dif-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cours de ce grand homme pouvoit être
fublime , & malheureufement il tient plus
du déclamateur que du philofophe. Ce
que nous difons de cet ouvrage ne contre .
dit point le jugement qu'en a porté M.
de Voltaire dans la réponſe qu'il a faite
à ungentilhomme Allemand qui lui avoit
envoyé un extrait de ce poëme traduit en
françois. Je vous renvoie , Monfieur
» le manufcrit vous m'avez fait l'hon-
» neur de me confier. J'ai apperçu à tra-
» vers la traduction , la plus fublime
poëfie & les fentimens les plus ver-
""
13
que vous
» tueux , comme on adoroit autrefois les
» Divinités dont les ftatues étoient cou-
» vertes d'un voile . Si vous connoiffez
» le jeune auteur , je vous prie de l'affu-
» rer de ma parfaite eftime. C'est un fen-
» timent que je vous ai voué il y a long
» temps , auffi bien qu'à votre illuftre
époufe. J'y joins aujourd'hui l'amitié
» & la reconnoiffance que je dois à vos
» bontés prévenantes . Permettez moi de
finir ce billet comme les anciens que
» vous imitez fi bien. Scribe & vale ?
Maladies des Enfans , traduit du latin des
aphorifmes de Boerhaave , commenpar
M. le baron de Van Swieten ,
premier médecin de fa majeſté l'impé-
τές
JANVIER. 1769. 105
ratrice Reine de Hongrie , &c , &c ,
&c ; par M. Paul , médecin des académies
de Montpellier & de Marfeille :
à Avignon , & fe trouve à Paris chez
Saillant & Nyon , Libraires rue Saint
Jean de Beauvais , in- 12 1769.
Le nom de Boerhaave , joint à celui du
Baron deVan Swieten ,font un grand préjugé
en faveur de la production que nous
annonçons . Ce traité des maladies des
enfans a eu le plus grand fuccès en Allemagne;
il a été étudié par tous les médecins
; les aphorifmes de Boerhaave y ont
donné lieu . M. Van Swieten les a éclaircis;
fes commentaires forment ce traité ;
il prend l'enfant à l'inftant de fa naiffance
, indique les premiers foins qu'il
exige , & continue fes préceptes à ce fujet
jufqu'au moment du fevrage . Cet ouvrage
favant , intéreffant & curieux , peut
être lu avec fruit par ceux même qui ne
font point profeffion de la médecine . Les
peres , les meres , les nourrices y puiferont
des inftructions , & fe mettront en
état de foigner eux -mêmes leurs enfans
pendant leurs maladies , & de fuivre les
opérations des gens de l'art , lorfque
leur fecours leur deviendra néceffaire .
(
E v
106 MERCURE DE FRANCE "
Poëfie del Signor abbate Pietro Metaftafios
Poëties de M. l'abbé Mélaftafe , tome
X ; à Paris , chez Molini , libraire,
quai des Auguftins : in - 8° , 1769 .
On a reuni dans ce volume les différens
ouvrages que M. l'abbé Métaſtaſe a
compofés depuis la publication du neuviéme
volume de fes oeuvres imprimées
à Paris . On trouve à la tête le jugement
que M. Baretti a porté des productions
de cet écrivain célebre . Peu d'hommes ,
dit-il , ont été plus favorifés de la nature .
و و
Elle donna de la profondeur à Dante ,
» des graces à Pétrarque , de l'imagina-
» tion à Boiardo & à l'Ariofte , & de la
dignité au Taffe ; mais aucun n'a eu au•
tant de clarté & de précifion que Mé-
» taftafe ; perfonne n'a approché de la
» perfection dans fon genre autant que
» Métaftafe dans le fien. Le Dante , Pé-
» trarque , Boiardo , Ariofte & le Taffe ,
» n'ont pas abfolument défefpéré les gé-
» nies qui font venus après eux ; ils leur
» ont laiffé quelques vuides intéreſſans à
remplir.... Plufieurs fonnets , plufieurs
» chanfons de Bembo peuvent fe mettre à
» côté de ceux de Pétrarque ; Agostini a
prefque égalé le ftyle de l'Ariofte , &.
» ne lui eft inférieur que du côté de l'in
"
»
JANVIER. 1769. 107 1
"
"
"
»
magination ; il y a beaucoup d'octaves
» de différens auteurs qu'on croiroit être
» d'Ariofte à la premiere lecture ; il y en a
beaucoup d'autres que le Talle n'auroit
point dédaignées; mais quelque grands
» efforts qu'on ait faits pour imiter Métaftafe
, on eft toujours refté au-deffous-
» de lui. » Nous ne contefterons point le
mérite de ce poëte ; l'enthouſiaſme des .
Italiens a paflé chez les étrangers ; ils ont
admiré l'élégance & la variété de fes drames
, l'harmonie du ftyle qui les rend fi
propres à la musique ; perfonne ne lui.
difpute ces avantages ; nous ne nous arrêterons
pas non plus fur fes piéces ; c'eſt
un genre particulier qui a fes regles
qu'il ne faut pas confondre avec celles de
nos tragédies , ni même de nos opéras ;
c'est un genre mitoyen qui rejette les machines
& le merveilleux de ceux- ci , ainſi
que la fimplicité & l'unité de celles -là ..
Il demande des tableaux , de la pompe
du fpectacle ; les yeux veulent être amufés
comme l'efprit ; on puife dans la nature
les chofes qui peuvent remplir ce
double objet ; le fpectateur eft intéreffé ;
fouvent il s'attendrit, & le poëte & le mu
ficien fe réuniffent pour cet effet ; notre
opéra gagneroit fans doute fi l'on cf.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
fayoit ce genre ; mais c'eft au génie feul à
le tenter ; les effets des paffions humaines,
rendues avec énergie par la mufique , af.
fecteroient bien plus que ces choeurs de
diables attirés par les enchantemens d'un
magicien ; les accords en peuvent être admirables
, mais on perd de vue le vrai ;
on apperçoir le chanteur fous les habits
& le mafque du diable.
*
A la tête des ouvrages qui rempliffent
ce dixiéme volume , on a mis la chanfon
à Nice , traduite en Anglois par M. Robert
Dodsley ; on nous apprend encore
que M. de Voltaire l'a mife auffi en
françois ; cette traduction eft peu connue ;
il feroit à fouhaiter qu'elle le fût; les drames
font Nitetis , Alcide al bivio , Clelia,
Romolo ed Erfilia, Partenope, il Parnaffo
confufo ; ces deux derniers font de fimples
divertiffemens , qui fe rapprochent un peu
de ceux que nous avons dans ce genre ;
y a beaucoup d'intérêt dans Nitetis
Clelie, Romulus & Erfilie . Le fujet d'Alcide
eft à la fois intéreffant & philofophique
; on préfente ce héros au fortir
de l'enfance , placé à l'entrée de deux
routes qui fe croifent , dont l'une conduit
au plaifir & l'autre à la vertu , & forcé de
choifir. Ce drame n'eft pas tout à fait dans
il
JANVIER . 1769. 109
le gepre des autres que nous avons de
Métaftafe ; fon fujet lui permettoit de
s'en écarter , & lui impofoit même la néceffité
d'employer des dieux & des déeffes
. Suivent deux autres piéces de poëfies
adreffées à l'impératrice Reine ; l'une a
pour titre les vaux publics , & l'autre la
félicité publique ; elles font en octaves ; ce
font des morceaux que le zèle & la reconnoiffance
ont dictés à Métaftaſe , &
qui ne font pas peu d'honneur au poëte.
Journal du voyage de M. le Marquis de
Courtenvaux , fur la fregate l'aurore ,
pour effayer par ordre de l'académie
plufieurs inftrumens relatifs à la longitude
; mis en ordre par M. Pingré ,
chanoine régulier de Sainte Genevieve
, nommé par l'académie pour
coopérer à la vérification defdits inftrumens
, de concert avec M. Meffier ,
aftronome de la Marine ; à Paris de
l'imprimerie Royale , & fe vend chez
Panckoucke , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoiſe.
On commence par expofer l'objet de
cet ouvrage dans les premiers chapitres ; -
on explique d'une maniere précife & à
la portée de la plupart des lecteurs ce
110 MERCURE DE FRANCE.
qu'on entend par le terme de longitude :
on s'étend fut l'importance & l'utilité
de la découverte d'un moyen fûr , facile
& infaillible pour les déterminer en mer ;
on fait connoître les divers effais qu'on
a faits à ce fujet , on parle enfuite des
montres marines de M. le Roi , dont on
s'eft fervi dans le voyage dont on donne
la relation ; les obfervations intéreſſantes
de Meffieurs Pingré & Meffier ne laiffent.
rien à defirer. M. le marquis de
Courtenvaux , décrit en voyageur éclairé,
en homme de goût, les differens endroits
où il a fait quelque féjour ; il s'arrête
fur ce qu'ils offrent de plus curieux ; il
n'oublie pas en parlant de Calais les travaux
qu'on y faits fous les foins de M.
Rigaud pour deffaler l'eau de la mer ,
d'après les principes de M. Poiffonnier.
Il donne la figure & l'explication de la
machine dont on fe fert pour cet effet.
il faut avoir fait des voyages de long
» cours pour connoitre toute l'étendue
» du fervice que cet académicien ( M.
» Poiffonnier ,) a rendu à la Marine ; ce
fecret peut être quelquefois d'une
grande utilité fur terre ; il eft furtout
» bien précieux pour Calais , où l'on ne
» peut boire que de l'eau de citerne , &
"
ود
2
JANVIER. 1769. 111
» où cette eau venant à manquer dans les
» circonstances d'un fiége , la garnifon
» feroit obligée de fe rendre , nonobftant
» la plus grande abondance de toutes
» provifions de guerre & de bouche » .
"
Les détails de M. le Marquis de Courtenvaux
fur la Hollande , offrent beaucoup
de traits agréables. Parmi les chofes
qui méritent l'attention d'un voyageur
à Rotterdam , il faut diftinguer le
cabinet rare & précieux de M. Biffchop ;
les Rois n'en offrent pas de pareils. En entrant
chez lui on eft étonné de voir une
petite boutique étroite où l'on vend da
fil en détail & au prix le plus modique ;
c'eft le commerce de M. Biflchop ; il ne prévient
pas en faveur de fon cabinet. Ila deux
maiſons entiéres remplies de raretés , &
l'efpace lui manque encore pour les
arranger ; c'eft un magafin immenſe de
porcelaines les plus grandes , les plus belles
, & les plus délicates qu'on puiffe
imaginer , de laques de la Chine en grand
nombre & plus précieux que ceux que
l'on voit communément , de verres gravés
, de dents entiéres d'éléphans trèsjoliment
fculptées , de coquilles rares ,
&c. M. de Courtenvaux y remarqua furtout
une très - belle Scalata , un eft & oueft,
& une autre coquille qui n'a point de
さ
112 MERCURE DE FRANCE.
nom , & que le poffeffeur croit être la
feule de fon efpèce qui exiſte dans les
cabinets des cutieux . Il vit enfuite de
magnifiques gravures , des deffins originaux
des plus grands maîtres , & une collection
de tableaux dont la quantité n'étonne
pas moins que la qualité. M. Biffchop
eft actuellement âgé de 88 ans. Il
regala le voyageur d'une bouteille de vin.
de Tokai , dont le feu empereur lui avoit
fait préfent , & porta la fanté du Roi de
France , pour lequel il a une fi grande
vénération qu'il garde toujours fur fa
poitrine une médaille für laquelle eft
gravée l'effigie de ce monarque bienaimé.
Ce qui mérite fur tout l'attention des
curieux , ce font les digues que l'induſtrie
infatigable des Hollandois a fu élever
contre la mer. De deffus ces digues ,
il est aisé de voir que la campagne eft.
plus baffe que la mer , & que les eaux
venant du nord dans le canal du Texel ,
acquiérent un mouvement d'autant plus
furieux qu'il eft plus refferré par les Illes
& les bancs de fable dont ce parage eft
rempli. L'activité Hollandoife s'attache
à repouffer fans ceffe les flots qui menacent
de fubmerger le pays. Nous ne nous
étendrons pas fur ces détails & fur une
JANVIE R. 1769. 113
infinité d'autres dont cet ouvrage eft rempli
; le lecteur les verra avec plus de plaifir
dans le livre même & de fuite , que
fi nous les lui préfentions ifolés .
Académie Royale des Sciences.
Panckoucke , Libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife , vient de mettre
en vente quatre volumes in 4°.favoir
l'hiftoire de l'Académie Royale des Sciences
pour l'année 1765. Ce volume contient
les travaux de l'Académie pendant
cette année , c'eft l'extrait de plufieurs
mémoires intéreffans fur différens fujets .
Le tome cinquième des mémoires de
mathématiques , de phyfique , préfentés
à cette Académie par divers favans , &
lus dans fes affemblées . Le tome feptiéme
de la table des matiéres contenues
dans l'hiftoire & les mémoires de l'Académie
, depuis l'année 1751 jufqu'à l'anrée
1760 inclufivement , & la fuite du
recueil des pièces qui ont remporté les
prix depuis leur fondation ; elle forme le
feptiéme volume , qui contient une partie
des piéces couronnées en 1751 , 1752 ,
1753 , 1759 , 1760 & 1761. Nous pourrons
revenir une autrefois fur différens
morceaux de cette collection favante ;
114 MERCURE DE FRANCE.
nous ne nous arrêterons pas fur fon méri
te , il eft connu généralement dans toute
l'Europe , & il fuffit d'en annoncer les
volumes lorfqu'ils paroiffent. Le même
Libraire a acquis une partie des fonds &
priviléges du grand dictionnaire hiftorique
de Moreri , en io vol. in-fol. du
grand dictionnaire géographique de la
Martiniere , 6 vol . in fol. nouvelle édition
1769 , & du dictionnaire univerfel
de Trévoux , 7 vol . in fol. nouvelle édition
fous preffe.
Euvres diverfes de Jean Racine , enrichies
de notes & de préfaces ; à Londres , &
fe trouve à Paris chez Panckoucke , libraire
rue & à la côté de la Comédie
Françoife. in- 8 ° , tome vii.
Ce volume eft du même format que
les Euvres de Racine , publiées avec un
commentaire par M. Luneau de Boisjermain.
C'est un fupplément qui contient
les lettres de ce poëte célèbre à fes amis ,
à Boileau & à fon fils ; on y en a joint
quelques- unes de Madame de Maintenon
, où elle parle de Racine ; les Dames
de la Maifon de St Cyr , qui en confervent
un recueil confidérable , ont bien
voulu communiquer celles- ci ; le nom de
JANVIER. 1769. •
115
Madame de Maintenon qui les a écrites
nous difpenfe d'en faire l'éloge ; on ne
peut que fçavoir gré à M. Luneau de
Boisjermain de les avoir rendues publiques
; il feroit à fouhaiter que le refte du
recueil fût auffi imprimé. A l'égard des
lettres de Jean Racine , elles font connues
; M. Louis Racine les avoit déjà
publiées ; furement fon pere ne les deftinoit
pas à voir le jour ; tout ce qui fort,
de la plume d'un grand homme excite la
curiofité ; mais de petits détails qui ne
regardent que fa famille , ne la fatisfont
pas toujours .
Agenor & Zulmé ; à Nancy, chez Hyacin
the , imprimeur-libraire , & à Paris
chez Merlin , rue de la Harpe. in 12 .
Zulmé étoit née dans un hameau voifin
d'une grande ville du Peloponnese ;
elle étoit parvenue à l'âge où fes parens
crurent pouvoir lui confier la garde de
leurs troupeaux ; avant qu'elle en prît la
conduite , elle reçut de fa mere , dest
inftructions fages qui pouvoient la préferver
des piéges que lai tendroient les bergers.
Zulmé fe promit de profiter de fes
leçons. Agenor étoit fi tendre , fi honnête ,
fi beau , qu'il les lui fit oublier facile
116 MERCURE DE FRANCE
ment , il fut aimé il méritoit de l'être.
Le jour où l'on célébroit des fêtes dans
le hameau n'étoit pas éloigné. Agenor
ne fut point mis au nombre des bergers
qui
devoient difputer des prix ; l'efpoir
d'en gagner un pour en faire hommage
à Zulmé le rendit fenfible à cette exclufion
; il courut trouver Ofiris pour le
prier de l'y admettre ; il ne lui cacha point
le : motif qui lui faifoit defirer cet honneur
; le vieux berger trahi autrefois par
fa maîtreffe , avoit conçu une haine effroyable
contre les femmes ; il chercha
vainement à arracher Agenor à l'amour ,
& finit par le fervir. Il fit entendre aux
habitans du hameau que le nombre des
bergers qui devoient concourir , avoit été
fixé dans un temps où le village étoit
moins peuplé ; il les engagea à recevoir
encore Alcafte & Agenor parmi les concurrens
, le jeune berger fatisfait , alloit
faire part de fon bonheur à Zulmé ; il l'apperçut
de loin , affife au bord d'un ruiffeau
avec Artenice ; curieux de fçavoir
le fujet de leur entretien , il fe cacha derriere
un buiffon ; Zulmé confioit à fon
amie la tendrelle que lui infpitoit Agenor ;
l'autre bergere conduite dans ce lieu par
Les malheurs , parloit d'un amant qu'elle
JANVIE R. 1769. 117
P
fon amour ,
avoit perdu & qu'elle oublioit pour Alcafte
; cette converfation finit ; Artenice
s'éloigne ; Zulmé feule fe baigne dans
le ruiffeau ; Agenor hors de lui même ,
contemple les appas qu'on lui découvre ;
emporté par
il vole à la bergere
qui fe plaint vivement de la hardieffe
de fon amant , & lui défend fa
préfence ; le jeune homme eft défefpéré ;
il obéit cependant ; il ne voit Zulmé
que le jour de la fête ; il gagne tous les
prix & fa maîtreffe le couronne ; elle
prend part à fa gloire & lui pardonne le
paffé , un rival vient troubler fon bonheur
; il le combat & lui ôte la vie ; bientôt
il obtient la main de Zulmé ; Álcafte
qui fuyoit Artenice , la voit un jour &
en eft reconnu pour l'amant qu'elle regrettoit
; la reconnoiffant à fon tour pour
l'objet de les premieres amours, il netarde
pas à s'excufer. Il est bien fingulier que
cette reconnoiffance ne fe foit pas faite
plutôt . Artenice aime Alcafte , & ne croit
point qu'il fait l'amant dont elle pleure
la perte depuis fi long temps . Ce défaut
de vraiffemblance n'eft pas le feul qu'on
trouve dans ce roman.
Recueil de Mémoires , ou Collection des
piéces académiques concernant la mé118
MERCURE DE FRANCE.
decine , l'anatomie & la chirurgie , la
chymie , la phyfique expérimentale ,
la botanique & l'hiftoire naturelle ,
tirées de meilleures fources , & misen
ordre par feu M. J. Berryat , confeillermédecin
ordinaire du Roi , intendant
des eaux minérales , correfpondant de
l'académie royale des fciences de Paris
, & membre de la fociété des fciences
& belles - lettres d'Auxerre , à Dijon
chez François Defventes , libraire de
S. A. S. Monfeigneur le Prince de
Condé , & à Paris chez Panckoucke ,
libraire rue & à côté de la comédie
françoife , & Antoine Defventes de
Ladoué , libraire rue Saint - Jacques.
in- 4° tome III , partie françoiſe.
Le troifiéme volume de la collection
académique forme le dixième de l'ouvrage
; il contient un fupplément où l'on
a raffemblé , par ordre des matieres , tout
ce qui a rapport à l'objet de cette collection
, & qui avoit échappé lors de la rédaction
des deux premiers volumes
& les mémoires de l'académie royale
des fciences de Paris depuis 1710 jufqu'en
1713 inclufivement ; on a réuni en un
feul corps plufieurs mémoires rélatifs à
un même fujet , & qui fe trouvent repan
JANVIER. 1769. 119
dus dans différens volumes de la collection
de l'académie : on n'a confervé des
´extraits de l'hiftorien de l'académie
que
ce qui ajoutoit quelques lumieres aux
mémoires : au moyen de ces précautions
on évite beaucoup de répétitions. On
avertit les foufcripteurs de faire retirer
leurs exemplaires le plutôt poffible . Le
tome quatrième de la partie françoiſe , &
le huitiéme de la partie étrangere font
fous preffe ; le premier de ces volumes
paroîtra au mois de Février ou de Mars
au plus tard.
Hiftoire du gouvernement des anciennes.
républiques , où l'on découvre les
caufes de leur élévation & de leur dépériffement
, par M. Turpin ; à Paris
chez Hon . Cl . de Hanfy , libraire , rue
Saint Jacques près les Mathurins
in- 12.
Cet ouvrage de M. Turpin , connu
par des productions hiftoriques & intéreffantes
& traitées avec force , eft dédié
à fa majefté le Roi de Dannemarck ;
fon épitre dédicatoire mérite d'être lue ,
& nous la citerons toute entiere , « SIRE ,
» fi la jeuneffe des rois annonce leurs def-
»tinées futures , quel préfage plus affuré
MERCURE DE FRANCE .
"
33
de votre gloire que ces heureux penchans
qui embelliffent l'aurore de votre
» vie ? C'eft à l'école des nations que
» vous apprenez à les gouverner ; & quand
» vous pourriez vous livrer au plaifir de
» commander aux hommes , vous fentez
le befoin d'être leur difciple pour devenir
un jour leur bienfaiteur. Anacharlis
, né fur les degrés du trône de
Scythie , alla mériter dans Athènes l'amitié
des fages dont il augmenta le
» nombre. Trajan parcouroit la terre pour
» découvrir & foulager les befoins de fes
» habitans. Lycurgue & Solon allerent
» allumer dans la Crête & l'Egypte le
99
כ
33
و ر
"
>>
flambeau du génie qui éclaira la Grèce.
» Le créateur d'un vafte empire eft plus
grand dans les chantiers d'Amfterdam
» que dans les plaines de Pultova ; quand
» on prend de tels modeles , on eft affuré
» d'en fervir à la postérité. SIRE , vous
» venez à la cour de Louis pour vous con-
» firmer que le maître d'un peuple en doit
» être le pere , que la foumiffion ceffe
» d'être pénible & aviliflante , lorfque
» les ordres font dictés par l'amour , &
» qu'un fouverain eft heureux quand il a
fon peuple pour ami , C'eft parce que
» vous êtes Roi que j'ofe confacrer à votre
Majefté
39
JANVIER . 1769 .
121
7
» Majefté , l'hiftoire des peuples libres .
» Vorre domination hous apprend que les
» avantages les plus précieux de la liberté,
» fe retrouvent chez les nations gouvernées
par un monarque , qui , miniftre
» & dépofitaire de la loi , la fait affeoir
» fur le trône avec lui . ,,
fa.
Un ouvrage Anglois , fur les républi
ques anciennes , a donné lieu à celui - ci
comme on y rapporte tout à la conftitu
tion du gouvernement de la Grande Breragne
, M. Turpin a jugé qu'il ne pouvoit
intereffer e ceux qui font nés dans cette
ifle ; il a envisagé fon travail plus en grand;
il s'eft contenté de dérober à l'écrivain Anglois
le fil qui l'a dirigé pour ſe tranſporter
par tout ou #t y a des hommes. Il commence
par la république de Sparte , après
avoir obfervé en général que tous les états
de la Grèce furent originairement monar
chiques , & que l'ouvrage de leur liberté
fur plutôt celui de l'oppreffion que d'un
penchant décidé pour l'indépendance . Les
loix de Lycurgue firent la grandeur de Lacédémone
; l'égalité des richeffes , la fobriéré
en furent le fondement ; ce fut
l'affoibliffement & la perte de ces vertus
qui cauferent la décadence & la deftruction
de cette république . Athènes eut
II. Vol. F
"
122 MERCURE
DE FRANCE .
d'autres moeurs & d'autres loix ; la frivolité
, la moleffe , l'amour exceffif des arts
d'agrémens occafionnerent
fa chûte . L'auteur
traite enfuite des Thébains ; il faifit
la révolution qui leur rendit leur liberté ,
& où la valeur de Pelopidas & d'Epaminondas
, changea ce peuple foible & pu
fillanime , & le rendit foldat intrépide &
infatigable. Carthage & Rome offrent enfuite
des détails intéreffans & bien vus ;
l'ouvrage eft terminé par un chapitre fur
les révolutions des gouvernemens
mixtes ,
& par un autre fur la conftitution Britannique.
Nous ne nous arrêterons pas fur
ces différens morceaux qui demanderoient
un extrait rrop étendu ; nous nous
contenterons
de citer ce que l'auteur en
dit lui - même. « Le haſard m'a jetté dans
» un champ où l'on ne peut trouver que
» des ronces depuis que le fublime Mon
tefquieu en a cueilli les fleurs & les
» fruits. Je crains de proférer un blafphe
» me littéraire , en avançant q e ce grand.
» homme eft trop profond pour être utile
» au vulgaire des lecteurs ; il a écrit pour
» les fages qui ont le moins befoin d'être
» inftruits ; la multitude ne peut déchirer
» le voile qui cache fes myfteres ; fes ré-
» flexions ne font point affez liées aux
"
"
JANVIER . 1769. 123
»faits pour faire une impreffion
durable;
>> le paffage d'un objet à un autre eft trop »rapide pour nous laiffer le temps de le
» faifir . Les beautés femées avec profu-
» fion fe font un tort mutnel ; c'eft un
» homme magnifique
dont le luxe nous
éblouit fans nous enrichir ; il nous mon-
» tre tout ce qu'il voit , & il paroît plutôt
» fentir que raifonner. Voilà du moins ce
» que j'ai éprouvé en méditant ce grand
»homme ; il feroit glorieux d'être fon
digne difciple ; il y auroit de la témé-
» rité à vouloir être fon cenfeur . » M.
Turpin a fû cueillir des fleurs & des fruits
dans ce champ moiſſonné
déjà par M. de Montefquieu
.
"
Dictionnaire des paffions , des vertus & des
vices , ou recueil des meilleurs morceaux
de morale pratique , tirés des
anciens & modernes , étrangers & na
tionaux , avec cette épigraphe :
Vilius argentum eft auro , virtutibus aurum.
HORAT.
A Paris , chez Vincent , libraire , rue
St Severin , 2 vol . in-8°.
On s'eft propofé de raffembler dans cet
ouvrage plufieurs traits de morale , & fur-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
tout les préceptes les plus précis & les définitions
les plus abrégées ; les écrivains
anciens & modernes , les nationaux &
étrangers les ont fournis ; l'éditeur n'a eu
que la peine de les copier & de les ranger
fous différens titres ; il y a joint quelquesunesde
fes propres réflexions . Cette compilation
pouvoit être intéreffante & même
utile , fi l'on avoit apporté plus de
choix dans les extraits ; elle auroit été en
même temps moins volumineufe & plus
remplie de chofes. Dans le grand nombre
d'articles qu'on a recueillis , il y en a
cependant quelques- uns qui font heareufement
choifis & qu'on lit avec plaifir.
Précis de chirurgie pratique , contenant
Phiftoire des maladies chirurgicales , &
la maniere la plus en ufage de les traiter
, avec des obfervations & ` remarques
critiques fur différens points , avec
des figures en taille - douce ; par M.
P ** M. , avec cette épigraphe :
Candidus imperti meliora , vel utere - noftris ,
Carpere vel noli noftra , vel ede tua.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue St Severin , 2 vol. in 8°.
Cet ouvrage eft divifé en deux parties ;
JANVIER. 1769. 125
la premiere traite des maladies générales
qui exigent le fecours du chirurgien , &
la feconde , des maladies particulieres.
L'auteur les décrit fucceffivement , & indique
les remedes qui font propres
chacune ; fon ouvrage peut guider le chirurgien
dans la pratique de fon arr ; on y
trouve des détails très- étendus fur les
plaies de toute efpéce ; dans les articles
qui font un fujet de difpute parmi les médecins
& les chirurgiens , on a combiné
les deux partis afin de tenir un juſte milieu
; on a confulté les meilleurs écrivains
& les praticiens les mieux inftruits ..
Le grand Vocabulaire françois , contenant
1°. L'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions
grammaticales , propres , figurées , fynonimes
& relatives. 2 °. Les loix de
l'ortographe , celles de la profodie ou
prononciation , tant familiere qu'ora .
toire , les principes généraux & particuliers
de la grammaire , les regles de
la verfification , & généralement tout
ce qui a rapport à l'éloquence & à la
poëfie . 3. La géographie ancienne &
moderne ; le blafon ou l'art héraldique
; la mythologie , l'aiftoire natu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
telle des animaux , des plantes & des
minéraux ; l'expofé des dogmes de la
religion , & des faits principaux de
l'hiftoire facrée , eccléfiaftique & profane
. 4° . Des détails raiſonnés & philofophiques
fur l'économie , le commerce
, la marine , la politique , la jurifprudence
civile , canonique & bénéficiale
, l'anatomie , la médecine , la
chirurgie , la chymie , la phyfique , les
mathématiques , la mufique , la peinture
, la fculpture , la gravure , l'architecture
, &c. &c.; par une fociété de
gens de lettres. A Paris , chez Panckoucke
, libraire , rue & à côté de la
comédie françoife , tomes V & VI ,
in-4°.
Nous avons parlé des quatre premiers
volumes de ce grand ouvrage dans le
temps qu'ils ont paru ; la fuite juftifie le
jugement que nous en avons porté ; elle
a le même mérite & la même étendue
i
les auteurs entrent dans le détail de tous
les objets qu'ils annoncent dans leur titre;
ils ont promis quatre volumes par année;
leur exactitude ne laiffe rien à defirer á
cet égard ; le feptiéme & le huitiéme tomes
paroîtront avant le mois de Juin prochain.
Ils ne répondent pas aux différenJANVIER.
11776699.. 127
tes critiques qui ont été publiées contre
cet ouvrage ; ils prient leurs auteurs de les
continuer , en affurant qu'ils profiteront
avec plaifir & avec reconnoiffance de toutes
celles qui pourront contribuer à rendre
leur livre plus utile & plus parfait.
Ils annoncent à la fin un volume de fupplément
, dans lequel on trouvera les additions
& les corrections qui auront paru
néceffaires.
Variétés littéraires ou recueil de piéces
tant originales que traduites , concernant
la philofophie , la littérature &
les arts ; 4 volumes in- 12 .; prix , 10
livres . A Paris , chez Lacombe libraire
, rue Chriftine .
+
Nous nous empreffons d'annoncer aux
amateurs de la faine littérature & d'une
érudition éclairée , ce recueil attendu depuis
long temps , compofé des morceaux
les plus curieux qui ont paru dans le
journal étranger & dans la gazette littéraire
avec des piéces nouvelles . Ce
recneil eft fort fupérieur à tous ceux
de ce genre , aux recueils A , B , C ,
& c. par l'importance des objets & par
le goût qui a préfidé à la rédaction . On
y peut puifer des idées très-juftes & très-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
fécondes fur la littérature étrangere . C'eft
M. l'abbé Arnaud , l'un des auteurs de
cette collection , qui , le prémier a fixe
nos yeux fur les productions du génie des
Allemands qui depuis environ trente années
, prend un effor fi élevé dans plufieurs
genres. C'eft à M. Suard fon ami
& fon coopérateur que nous devons la
traduction des poëlies Erfes , ouvrage
très curieux , foit qu'on le regarde comme
un monument original de la poefie
primitive chez des peuples fimples &
groffiers , foit qu'on aime mieux y voir
un jeu d'efprit d'un moderne habile qui
a voulu remplir l'idée que nous avons
de la poefie de ces anciens Bardes & de
es poetes montagnards qui ne cétébroient
guères d'autre vertu que la valear
, qui ne voyoient dans une belle femme
que la récompenfe d'un brave homme,
& qui ramenoient fans ceffe dans leurs
comparaifons les tableaux de la nature
la feule chofe grande , la feule aimable ,
lorfqu'on ne fçait encore ni l'imiter ni
la corrompré. On trouve auffi dans ces
variétés plufieurs morceaux de M. de
Voltaire qui n'ont jamais paru ailleurs
où il n'a point mis fon nom , mais où,
fon cachet eft empreint. "
, ་་་
↑
JANVI E R. 1769. 129
Nous devons remarquer à l'honneur
des lettres , que l'on fe plaît à calomnier ,
que l'amitié la plus étroite a toujours uni
les deux auteurs de ce recueil , qui ont
confondu leurs intérêts , leurs études &
leurs travaux . Cet exemple n'eft pas le
feul dont la littérature s'honore , & nous
pouvons avancer que fi les bons écrivains
ne font pas liés avec les mauvais , ce qui
eft impoffible , tous ceux qui ont fçu
parler à l'ame & à la raifon en profe
éloquente ou en vers harmonieux , ſont
unis entr'eux , les uns par l'amitié , les
autres par l'eftime , par les mêmes principes
& les mêmes goûts .
Nouveau théâtre françois , ou , François II ,
tragédie en cinq actes ; nouvelle édi
`tion .
Des notes nouvelles & inftructives
rendent encore plus intéreffant cet ouvrage
connu dès long-temps , & qui doit
être cher à ceux qui étudient l'hiſtoire.
On y retrouve le ftyle & les connoiffan
ces de l'illuftre auteur , M. le préfident
Hénault , dont M. de Voltaire a dit , qu'il
approfondit tout en paroiffant tout ef
fleurer.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations on the culture ofvines and
olives , the production offilk , the prefervation
offruits , &c. Obfervation
fur la culture du vin & des olives , la
production de la foie & la confervation
des fruits , écrites à la priere du
comte de Shaftesbury , par John Locke
; imprimées pour la premiere fois
d'après le manufcrit original , actuellement
entre les mains du comte de
Shaftesbury.
Toutes les productions d'une plume
telle que celle du célèbre Locke , ont
droit à l'empreffement du public. Le nom
& la réputation de l'auteur de ce traité
en fait moins le mérite que les matieres
qui en font l'objet . La culture du vin
& des olives ne paroît pas quelque
chofe de bien intéreffant aux Anglois ,
qui ne doivent ces dentées qu'au commerce
; mais s'ils réfléchiffent fur les
avantages qu'ils pourroient en tirer
dans leurs colonies , ils penferont différemment
, & ils remercieront Locke de
s'être occupé de leurs intérêts. Nous ne
nous arrêterons pas fur les inftructions
qu'il donne à fes compatriotes à ce fujer ,
les détails d'agriculture demandent à être
lus de fuite ; ceux qui par intérêt ou par
JANVIER . 1769. 131
curiofité , cherchent à s'inftruire auront
la facilité de recourir à ce traité , qu'un
extrait feroit mal connoître , & qui mériteroit
peut-être d'être traduit . Nous nous
contenterons d'obferver que les réfléxions
de l'auteur annoncent le phyficien , comme
fes effais annoncent le grand philofophe.
The morality ofthe east extracted from the
koran , of Mahamoud. La morale de
l'orient , extraite du Coran de Mahomet.
petit in - 8 °..
Il est arrivé en Angleterre ce qu'on
vu partout ailleurs. Beaucoup d'écrivains
oubliant les fources de morale qu'ils peu
vent trouver dans leur pays , en ont été
chercher dans l'orient ; la traduction du
Coran donnée par feu M. Sale , n'eut pas
plutôt paru en Angleterre que plufieurs
perfonnes s'emprefferent de vanter la
fublimité de la morale de Mahomet . On
vient d'en publier un extrait ; chaque
précepte eft mis fous différens titres rangés
par ordre alphabétique , tels que ceuxci
avarice , bienfaifance , calomnie , charité
, divorce, envie , &c. L'auteur joint
à plufieurs articles des notes qui font
quelquefois curieufes. Celle qui accompagne
l'endroit ou il traite du divorce ,
F.vj.
132 : MERCURE DE FRANCE.
eft de ce genre. Mahomet le permet à
fes fectateurs. Au premier coup d'oeil les
philofophes politiques trouvent cette loi
utile ; il y a bien des circonftances cù
elle leur paroîtroit nécefaire ; ils regardent
auffi la permiffion de reprendre la
femme repudiée comme un adouciffement
à la loi , un moyen d'en corriger
la dureté , & de réparer les effets de l'impatience.
Ce raifonnement n'est qu'ingénieux
; l'Auteur montre que fi cette
permiffion n'exiftoit pas , les divorces
feroient bien plus rares ; on péferoit davantage
fur les motifs qui porteroient à
prendre ce parti , & on feroit beaucoup
plus de réflexions avant de fe féparer
qu'on n'en avoit faites avant de fe marier .
Dans d'autres endroits on trouve encore
beaucoup d'obfervations judicieufes ; on
ne les auroit pas attendues de l'autent
après avoir tu fon introduction , dans
laquelle à côté d'un éloge outré de la
morale mahométane , il fait un parallèle
odieux de quelques unes des cérémonies
de cette religion , avec celles que pratiquoient
aurrefois nos folitaires ,
leurs jeunes , leurs pénitences , & c. Le
préjugé , l'efprit de parti permettent rarement
aux hommes d'etre juftes ; les Anavec
JANVIER . 1769. ***
glois en fourniffent la preuve tous les
jours , & en fait de politique & de religion
, ils ont leur maniere de voir , &
fe permettent fur tout ce qui y eft oppofé ,
les réflexions & les cenfurés les plus indécentes
, pour ne pas nous fervir d'un
verme plus fort .
Poems andPaftorals, Poëmes &Paftorales;
par J. Cunningham , in- 8° .
Plufieurs de ces piéces avoient déjà paru
féparément & avoient été goûtées ; on
vient de les raffembler toutes dans ce recueil
; il n'y en a aucune qui ait de l'étendue
; ce font des paſtorales , des odes ,
des fables , des prologues , des épilogues .
Ces derniers ouvrages font de petites
piéces de vers que les Anglois font accou
tumés à entendre réciter au commencement
& à la fin de chaque comédie . Les
poëfies de Cunningham ont le mérite du
fentiment & de la facilité ; fes defcriptions
champêtres font agréables ; parmi
fes fables il y en a quelques unes qu'on ne
hit point fans plaifir ; mais en général il y
a plus d'efprit que de naïveté : nous traduifons
celle - ci .
134 MERCURE DE FRANCE.
Le Renard & le Chat.
Un renard & un chat voyageoient de
compagnie , & par des difcours moraux
tâchoient d'adoucir les ennuis du chemin.
Il eſt beau , difoit le renard , de prendre
toujours la juftice pour guide ; fans doute,
répondoit le chat , je ne vois rien au - deffus
du plaifir de faire grace ; c'eft fe rapprocher
des dieux . Pendant qu'ils parloient
ainfi en continuant leur route , un
loup affamé fortit d'un bois voifin ; untroupeau
paifoit dans la campagne , le
berger furpris par le fommeil s'y livroit ,
fans défiance ; le loup faifit pour fon fou
per une innocente brebis ; en vain vous.
me criez merci , lui dit- il , malheureuſe
victime ; ce n'eft point moi qu'on attedrit
; quand brebis fe trouve fous ma
dent , je la dévore. Le chat & le renard
s'arrêtent avec autant de furprife que d'in
dignation à la vue de la bête féroce & de
fon repas fanglant. Le barbare ! s'écria le
premier , il fe nourrit de chair , tandis
qu'il trouve ici de l'herbe & des racines
& les chênes , ajouta le fecond , ne lui
préfentent-ils pas un fruit délicieux ? ,
monftre farouche , pourquoi t'abreuver
d'un fang innocent ? Les voyageurs s'éJANVIER.
1769. 135
loignent , ils marchent & moralifent encore.
Ils arrivent auprès d'un moulin , autour
duquel des poules cherchoient le
grain qui s'échappoit des facs où il étoit
renfermé. Le renard les regarda d'un oeil
avide , & en dépit de la morale , fit ſa
proie d'un jeune pouler ; une fouris , qui
étoit fortie par hafard de fon trou , fut
celle du chat . Une araignée , qui repofoit
-fur fa toile attachée à un mur , apperçut
les victimes & déplora leur infortune : je
ne commets point de pareils meurtres ,
dit- elle à peine avoit- elle achevé ces
mots qu'elle courut fe régaler d'une mouche
qui venoit de fe laiffer prendre dans
fes filets. Nous appercevons facilement
les fautes de nos voisins ; nous les blâmons
: nous fommes aveugles fur nous.
memes .
ACADÉMIES.
I.
*
Séance publique de l'Académie Françoife.
Le jeudi 22 DécembreM. l'abbé de Condillac
prit place pour la premiere fois à
l'académie françoife , & prononça fon
136 MERCURE DE FRANCE .
difcours de réception , dans lequel , après
les remercîmens ordinaires , il fe propole
d'examiner les progrès fucceffifs de
l'efprit humain dans les arts & les fciences.
En voici quelques morceaux.
"
"
L'auteur parle de ce goût pour la dialec
tique qui regnoit aux douzième & treiziéme
fiécles , & qu'avoit introduit dans
l'Europe la traduction des ouvrages d'Ariftote.
Il y avoit alors environ un fié-
» cle qu'on alloit chercher des connoif-
» fances dans les écoles arabes , & on
» en avoit rapporté un jargon qu'on pre-
»> noit pour une ſcience . La dialectique
qui ne porte que fur des mots paroît
» tout prouver. Favorable par conféquent
» aux opinions d'un fiécle , où pour avoir
» des titres il fuffifoit d'avoir des pré-
» tentions , elle fut accueillie & protégée.
Elle ouvrit la route aux honneurs ,
» la richeffe , à la célébrité . De-là tant
» de queftions plus frivoles encore que
» fubtiles , tant de difputes de mots ,
» tant d'erreurs ou d'héréfies . La manie
» de difputer , croiffant avec les applau
» diffemens , devint un vrai fanatifme ,
» & féduifit jufqu'aux meilleurs efprits .
» On vit les Dialecticiens aller d'école
» en école rompre des argumens , comme
30
"
à
JANVIER. 1769. 137
" alors les chevaliers alloient de tournois
en tournois rompre des lances » .
L'auteur remarque que le goût dans
les beaux arts fe perfectionne beaucoup
plus vite que les fciences qui demandent
le fecours tardif de l'expérience .
» Le goût fe développe de lai - même
" auffitôt qu'un peuple a commencé à
s'éclairer. Il eft proprement l'autore du
» jour qui va luire , il prépare l'entier développement
de toutes les facultés de
l'ame. C'eft que les chofes dont il s'oc
» cupe , nous intéreffent par l'attrait du
» plaifir . C'est qu'on ne nous trompe pas
» fut ce que nous jugeons agréable , com-
» me on peut nous tromper fur ce que
» nous
ingeons orni CA
jugue van weit que le beau
» une fois faifi devient un objet de comparaifon
pour le faifir encore , & tou¬
»jours plus fûrement. Nous en obfervons
mieux les fentimens que nous
» éprouvons. Nous en obfervons mieux
» les caufes qui les produifent ; & nous
"
faifant une habitude de juger du beau
» d'après les obfervations qui nous font
familieres , nous arrivons enfin à en
juger fi rapidement , que nous croyons
» ne faire que fentir ainfi : le goût eft un
jugement rapide , qui , joignant la fi138
MERCURE DE FRANCE.
neffe à la fagacité , fe fait comme à
» notre infçu . C'est l'inſtinct d'un efprit
» éclairée.
دو
""
•
» Il ne faut pas s'étonner fi tous les
» genres fe perfectionnent rapidement &
prefque au même inftant. Ce n'est point
» en les cultivant les uns après les autres
» que la Gréce s'eft éclairée . Plus occu-
» pée à les rapprocher qu'à les écarter ,
» elle les a cultivés tous à la fois , &
" c'eft ainfi qu'il les faut étudier. Les
» limites que nous élevons pour circonf-
و د
crire chaque fcience , interceptent la
» lumière , & jettent néceffairement les
» ombres. Enlevons ces limites , auffi-
» tôt les ombres fe diffipent ; la lumiere
» qui fe répand librement réfléchir de
deffus les objets que nous obfervons
» pour retomber fur ceux que nous vou-
>> lons obferver , & par ces réflects tous
» s'éclairent 2 .
Ces morceaux & plufieurs autres
pleins de fagefle , & de vérité furent reçus
avec applaudiffement.
M. l'abbé le Batteux qui faifoit les
fonctions de Directeur , répondit à l'abbé
de Condillac , & commença par confidérer
le travail & les écrits du récipienJANVIER
. 1769. 132
daire. » On attendoit quelqu'un qui de-
» mêlât avec plus de netteté le labyrinthe
de nos pensées , & qui nous en don-
» nât la vraie généalogie dégagée de tout
» ce qui pouvoit l'embarraffer ou l'obf-
» curcir ; c'eft le plan de travail que vous
» avez choifi , & que vous avez exécuté
avec tous les fuccès du talent & du gé-
» nie. Des idées claires & diftinctes , liées
» entre elles , par elles mêmes , des expreffions
toujours juftes , lors même
qu'elles font brillantes & figurées ; par
» tout un ſtyle fain , élégant , de cette élé-
» gance des géometres qui écarte tout ce
qui pourroit offuſquer la raiſon ; c'étoit
le fublime de votre genre . M. l'abbé
le Batteux paffe à l'éloge de M. l'abbé
d'Olivet. » Que dirai - je de fes ouvrages
que le public n'ait dit, il y a long temps?
» M. l'abbé d'Olivet a vu lui - même le
jugement de la poftérité fur lui . Car dès
» qu'une fois le public n'a plus rien à at-
» tendre d'un auteur , il le juge comme
» s'il n'étoit déjà plus , & dès ce moment
la poftérité commence, M. l'abbé d'O-
" liver a écritavec force, avec netteté, avec
fimplicité , ne montrant l'art que dans
» la méthode , le cachant foigneufement
dans tout le refte....... Il a continué
"
140 MERCURE DE FRANCE .
*
l'hiftoire de l'académie depuis 1651
Jufqu'en 1720 ..... Il eft le premier
qui ait rédigé en art la durée de nos
fyllabes qui ait fait voir que la profodie
françoife n'avoit befoin pour exif
ter que d'être reconnue . Il nous a donné
des effais de grammaire qui font des
modéles . Il eut voulu qu'on eût ôté de ce
genre toutes les épines , bien loin d'y en
ajouter. On connoît la préciſion & la fi
neffe de fes remarques fur Racine .....
Il conferva l'égalité de fon ame jufqu'à la
fin , fans ennui dans la même fituation
pendant deux mois , fans plainte dans
fes douleurs , parlant fouvent de Dicu
avec confiance , & des lettres par dif
traction. Il mourut ainu dans la fécurité
d'un homme qui fait de fes talens un
ufage légitime , & qui n'a rien à effacer
dans fes écrits.
Le public applaudit à ces expreffions
d'une amitié éclairée qui loue avec efprit.
Il n'en eft pas moins vrai qu'un des inconvé
niens de notre langue eft que fa profodie eft foiblement
marquée ; ce qui eft caufe que la poëfie
qui , chez les anciens eft une espéce de mufique ,
a befoin de la rime chez les François pour être diftinguée
de la profe.
JANVIE R. 1769. 141
M. Vatelet lut enfuite une imitation
en vers du treizième chant de la Jerufalem
du Taffe , & fa lecture rapide
n'empêcha pas qu'on ne retînt plufieurs
vers frappans , ce qui eft le plus grand
éloge que ceux qui aiment les vers puiffent
donner à ceux qui en font.
M. le Duc de Nivernois termina la
féance par la lecture de fix fables qui parurent
réunir la fineffe & le naturel , les
graces & la philofophie , & contenir une
morale jufte & profonde , fans être trop
prévue , ce qui eft affez rare dans le genre
de l'apologue . On efpére que l'auteur
ne privera pas la littérature d'un recueil
auffi précieux. Cet ouvrage n'eft fûrement
pas du nombre de ceux qui , femblables
aux vers luifans , n'exiftent que
dans l'ombre , & difparoiffent au grand
jour.
I I.
De la Rochelle.
L'académie royale des belles - lettres de
la Rochelle tint une affemblée publique
& extraordinaire le 28 Décembre 1768 ,
pour adjuger le prix qu'un de fes membres
avoit deftiné au meilleut éloge de
142 MERCURE DE FRANCE.
Henri IV. Ce prix eft une médaille d'or
de la valeur de 600 livres, frappée exprès.
Elle repréſente d'un côté le portrait de ce
Roi ficher à la nation , avec cette légende :
Henri IV , Roi de France & de Navarre ,
le bien bon ami des Rochellois , paroles
que cegrand prince avoit adoptées . On lit
fur le revers , prix adjugé par l'académie
royale de la Rochelle en 1768 .
M. Mercier Dupaty , avocat général au
parlement de Bourdeaux , jeune magiftrat
qui joint au génie que la nature donne,
toutes les connoiffances que l'on peut acquérir
par l'étude & la réflexion , a fondé
ce prix extraordinaire pour confacrer
fon amour & fon admiration envers Henri
IV , fon zèle envers fa patrie , la reconnoiffance
& la gloire des Rochellois ,
dont ce grand prince fe difoit le bien bon
ami. M. Mercier Dupaty a fait en cette
occafion les fonctions de directeur , & a
dit : L'académie a vu avec plaifir que
» tous ceux qui ont difputé le prix ont
» rempli fon objet en s'attachant fur-tout
» à faire refpirer le coeur de Henri IV
» dans fon éloge. Nous retrouvons pref--
» que dans tous & nos fentimens & ceux,
» de ce prince , mais fur tout dans l'ou-"
vrage que l'académie couronne . Cette
...3 .
JANVIER. 1769. 143 1
piéce a pour devife ces deux vers de
» Virgile.
"
Tu Deus omne tuis , poftquam te fata tulerunt ;
Ipfa Pales agros , atque ipfe reliquit Apollo,
" L'auteur eft M. Gaillard , de l'acadé
mie des infcriptions & belles- lettres.
Plufieurs difcours ont fait regretter à
l'académie d'avoir ftatué en ouvrant le
❞ concours , qu'elle ne donneroit point
d'acceffit ; elle a trouvé des morceaux
fublimes dans une pièce dont la deviſe
eft tirée de Tacite , fruiturque famá
»fui.
و د
» Elle a été très fatisfaite d'un dif
» cours qui porte pour devife les vers fui-
» vans de M. de Voltaire.
Chaque âge le bénit , le vieillard expirant ,
De ce prince à fon fils fait l'éloge en pleurant.
Le fils , éternifant des images fi cheres ,
Raconte à fes neveux le bonheur de leurs peres ;
Et ce nom dont la terre aime à s'entretenir
Eft porté par l'amour aux fiécles à venir.
» Nous apprendrons avec plaifir à la pa→
» trie qu'un citoyen de cette ville , dans
» un difcours qui a pour devife ce vers
» de la Henriade ,
Il fut , de fes fujets , le vainqueur & le pere;
144 MERCURE DE FRANCË .
ود
» a été dignement l'interpréte des fenti
» mens de fes concitoyens pour Henri IV.
» Nous applaudiffons à fes talens ; ils mé
» ritent les fuffrages du public. Sa mo-
» deftie a trahi fon ame ; c'eft à travers
ce voile que nous l'avons jugée over-
» tueufe & fenfible , telle que l'exige la
profeffion qu'il exerce , profeffion que
les lettres fervent & qui fert les lettres ;
profeffion où il aura tous les jours des
» malheureux à guider , à défendre , ou à
confoler. Puiffe fon exemple exciter
l'émulation de pos concitoyens ! »
"
M. Mercier Dupaty a peint fon ame
& fes fentimens par les traits animés
d'une éloquence vive & pathétique . Nous
rendrons compte de fes réflexions en mê
me temps que des éloges de Henri IV
que l'impreffion va fans doute publier .
Académie royale de chirurgie de Paris.
L'académie royale de chirurgie propofe
pour le prix de l'année 1770 , le fujet
fuivant :
- Expofer les inconvéniens qui réfultene
de l'abus des onguens & emplâtres ; & do
quelle réforme la pratique vulgaire eftſufceptible
,
JANVIER. 1769. 145
•
ceptible , à cet égard , dans le traitement
des ulcères.
Le prix confiftera en une médaille d'or,
de la valeur de 500 livres , fuivant la fondation
de M. de la Peyronie.
Ceux qui enverront des mémoires font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles.
Ils adreferont leurs ouvrages , francs de
port , à M. Louis , fecrétaire perpétuel de
l'académie royale de chirurgie , à Paris ,
ou les lui feront remettre entre les mains.
Les étrangers font avertis qu'il ne fuffic
pas d'acquitter le port de leurs paquets jufqu'aux
frontieres de la France ; mais qu'ils
doivent commettre quelqu'un pour les affranchir
depuis la frontiere jufqu'à Paris ,
fans quoi leurs mémoires ne feront pas
admis au concours.
Les ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1769 , inclufive- ,
ment ; & l'académie , à fon affemblée pu .
blique de 1770 , qui fe tiendra le jeudi
après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix .
L'académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui ont
été légués par M. de la Peyronie , une mé-
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
daille d'or de deux cens livres , à celui des
étrangers ou regnicoles , non membres de
l'académie , qui l'aura méritée par un ouvrage
fur quelque matiere de chirurgie que
cefoit , au choix de l'auteur ; elle adjugera
ce prix d'émulation le jour de laféance publique
, à celui qui aura envoyé le meilleur
ouvrage dans le courant de l'année 1769 .
Le même jour , elle diftribuera cinq médailles
d'or de cent francs chacune , à cinq
chirurgiens , foit académiciens de la claffe
-des libres , foit fimplement regnicoles , qui
auront fourni dans le cours de l'année
1769 , un mémoire , ou trois obfervations
intéreſſantes.
I V.
De Caën.
L'académie royale des belles lettres de
Caën , propofa dans la féance publique
du premier Décembre 1768 , l'éloge de
M. Huet , ancien évêque d'Avranches ,
pour fujet du prix qu'elle doit diftribuer
le 7 Décembre 1769. Ce prix eft une
médaille d'or de la valeur de 300 liv. que
donne M. de Fontette , intendant de la
généralité , & vice protecteur de l'académie.
Les difcours feront remis , francs de
port , avant le premier Novembre 1769
JANVIER . 1769. 147
à M. Rouxelin , fecrétaire de l'académie ,
ou à M. le Roy , fon imprimeur.
V.
De Rouen.
L'académie de Rouen a nommé dans
fon affemblée du r6 Novembre dernier
M. Balliere de Laifment pour fucceffeur
à M. le Cat , dans la place de fecrétaire
perpétuel pour la partie des fciences &
des arts utiles ; en conféquence fes affociés
, les auteurs qui travaillent pour les
prix , & généralement tous les fçavans
qui ont quelque chofe à lui communiquer
dans ce département doivent s'a- ·
dreffer à M. Balliere de Laifment , fecrécaire
perpétuel de l'Académie de Rouen
pour la partie des fciences & arts utiles ,
rue de la Chaîne à Rouen.
V I.
Hambourg.
La fociété établie à Hambourg pour
l'avancement des arts & des profeffions
utiles , propofe un prix de 100 ducats ,
pour celui qui trouvera une vraie couleur
de verd de pré , propre à peindre ou à
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
imprimer des cotons . On demande que
cette couleur foit aufli folide que le rou
ge , ou le violet , & qu'elle foit de nature
à pouvoir être empreinte en une feule
fois. Il faut auffi qu'elle puiffe fe conferver
24 heures avant qu'on l'emploie ,
qu'elle ne nuife point aux autres couleurs ,
& qu'elle n'émiette pas lecoton . On exige
en outre que cette couleur ne foit pas
plus difpendieufe que les autres couleurs
fervant à peindre. On demande une def
cription claire & nette , tant de fa com.
pofition que de la maniere de l'employer.
Les épreuves en feront faites en
préfence des Directeurs .
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADEMIE Royale de Mufique
doit mettre inceffamment fur fon théâtre
quelques fragmens , & reprendre
Ernélinde , qui a été beaucoup perfectionnée
dans les paroles & la mufique.
Mademoiſelle Beze a débuté le 8 Janvier
, dans le rôle de Vénus de l'Opéra
d'Enée & Lavinie. La figure la plus aimable
& la plus intéreffante ; jointe à une
JANVIER. 1769. 149
voix agréable & jufte lui ont attiré des
applaudiffemens , & donnent l'efpérance
qu'elle animera la fcène autant qu'elle
l'ornera.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le premier de Janvier 1769 , les Comédiens
François donnérent les Etrennes
de l'amour. Cette piéce annoncée comme
une bagatelle fans prétention , a été
reçue favorablement du public. L'auteur
eft M. Cailhava d'Eftandoux , dont on a
déjà vu avec plaifir fur ce théâtre , le
Tuteur dupé, comédie pleine de gaieté, &
de l'ancien gente qui eft le bon.
La petite piéce des Etrennes mêlée de
chants & de danfes , renferme des fcènes
ingénieufes , & des traits d'une critique
fine & légere. C'eft l'amour à qui l'on
vient demander des Etrennes. Une coquette
, un financier , un abbé volontaire , de
jeunes amans fe préfèntent tour à tour.
L'Amour a donné fes aîles à un peric
maître , il donne au financier fon bandeau
, à l'abbé fes tablettes , à la coquette
fon carquois , & fait le bonheur des jeunes
amans. Il accompagne fes préfens
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
d'airs qui expriment un avis , ou une
critique. La mufique eft de M. Bøyer ,
& d'un chant agréable & délicat, parfaitement
rendu par Mademoiselle Lufi ,
repréfentant l'amour. Mademoifelle Hus
jouoit le rôle de la coquette , le fieur
Préville celui de l'abbé volontaire , le
fieur Fenli celui du financier . La Demoi.
felle Fanier & le fieur Chevalier , repréfentoient
les jeunes amans , dont les rôles
avoient été compofés pour Mademoiſelle
Doligni , & un jeune homme , qui n'ont
pû jouer ; ce qui a dû nuire à l'effet de
ces rôles d'un ftyle ingénu & enfantin.
Madame Veftris a continué fon début
dans le rôle d'Ariane , & dans celui
d'Idamée de l'orphelin de la Chine . Son
fuccès ne s'eft point démenti , & l'opinion
que le public a conçue de fes grands
talens paroît s'affermir tous les jours. Son
jeu ne reffemble ni à une leçon , ni à
une copie. Elle eft entraînée par la fcène ,
& tranfmet au fpectateur l'illufion qu'elle
éprouve elle-même.
Sivis meflere , dolendum eft primum ipfi tibi.
Cette excellente actrice doit auffi débuter
dans différens genres de comique ;
tels que Mélanide , le Confentementforcé
JANVIER. 1769 151
la Surprife de l'Amour , Nanine , &c.
Madame Veftris eft foeur de Mademoifelle
Dugazon , qui remplit avec intelligence
, fur le même théâtre , les rôles des :
foubrettes , & les autres rôles analogues.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 22 Décembre dernier , les Comédiens
Italiens donnerent la premiere &
l'unique repréfentation du fleuve Scamandre
, paftorale en un acte , en profe
& en ariettes , tirée du conte de la Fontaine
qui porte le même titre . Les paroles
font de M. Renout , qui a donné avec '
fuccès plufieurs ouvrages fur les théâtres
Italiens & François ; & M. Barthelmont
qui a compofé la mufique , dans laquelle
on a trouvé plufieurs traits de chants
agréables , n'eft pas moins favorablement
conna par fes heureufes compofitions.
que par fon exécution pour le violon ,
dans lequel il excelle par le goût , le ſtyle
& les graces .
La fable de cette piéce eft fort fimple.
Une jeune grecque a l'ambition d'être
aimée par un de ces dieux dont la mytho
logie peuploit la Grèce . Un jeune Áthé-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
nien connoiffant fon foible en profite
pour s'en faire aimer. Il fe cache dans
les rofeaux du fleuve Scamandre , d'où il
répond aux foupirs de fa maîtreffe ; l
lui appatoit enfuite comme le dieu du
fleuve épris de fes charmes ; & Äattant
fon ambition , il n'a point de peine à
obtenir l'aveu de fa tendreffe . Fiere de
fa conquête cette jeune grecque en répand
la nouvelle parmi fes compagnes & dans
fa famille. Son pere craint les rufes de
l'amant ; mais cet amant fe fait
connoître , & avoue qu'il a ufé de ce
ftratagême pour gagner le coeur de fa
maitreffe ; enfin il la déſabuſe & mérite
d'être heureux .
Le Jeudi Janvier , on a donné la
S
premiere repréfentation de Lucile , comédie
nouvelle en un acte , mêlée d'ariertes
, avec fes agrémens. Cette pièce d'un
intérêt preffant a eu beaucoup de fuccès.
La mufique qui eft de M. Gretri eſt de
la plus belle & de la plus vive expreffion.
Nous donnerons plus de détails dans le
Mercure prochain .
Mademoiſelle de Berville qu'un léger
accident avoit obligée de fufpendre fon
début , l'a continué avec le même fuccès
dans plufieurs rôles , & furtout dans
JANVIER . 1769. 153
celui d'Ifabelle , de l'intermède qui a
pour titre , Isabelle & Gertrude .
LETTRE à l'auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
Le filence que garda l'année derniere
le Mercure fur la diftribution des prix ,
faite folemnellement aux jeunes élevés
de l'école royale gratuite des deffeins
me feroit craindre de la voir également
enfevelie dans l'oubli cette année li je
ne connoiffois votre exactitude à rendre
compte en général des événemens intéreffans
qui fe paffent dans cette capitale.
Si vos occupations littéraires ne vous
ont pas laiffé le loifir d'affifter à un fpectacle
fi digne de votre façon de penfer ,
& fi capable d'intéreffer les arts & les
artiftes , je penfe que vous ne me fçanrez
pas mauvais gré de vous mettre à
portée d'en inftruire le public.
Ce fut le 12 Décembre que fe.raffemblerent
aux Tuileries , dans la gallerie de
la Reine , les jeunes éleves de l'école roya
le de deffein , pour y recevoir les récom
Gr
154 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'ils avoient fi juftement mérité.
Je vous avoue , Monfieur , qu'en entrant
dans cette falle , je me fentis vivement
ému à l'afpect de quinze cens jeunes
gens , qui gardoient tous un modette
filence , & je regardai avec raifon
leur retenue & leur maintien , comme
l'effet de leur amour , & de leur reconnoiffance
pour leurs maîtres . Je vis les
mêmes fentimens éclater avec la plus
grande force , à la préfence de M. le
comte de Saint Florentin , & de M. lé
lieutenant- général de police ; l'impreffion
que firent fur ces ames tendres les
bontés de ce miniftre & de ce fage magiftrat
, attendrit tous les fpectateurs.
A peine le nom du Roi eût- il été prononcé
dans le difcours du directeur de cette
école , que le cri de la nature fe fit entendre
par celui du fentiment : vive le
Roi , mille fois répété par des bouches
fincéres , pénétra l'affemblée de la plus vive
fenfibilité & prouvoit combien les
ames tendres reflentoient les bienfaits
paternels d'un monarque qui eft encore
plus leur pere que leur maître .
Ce fut après le difcours de M. Bachelier
qu'on fit avec la plus grande foJANVIE
R. 1769. 155
lemnité , la diftribution des prix , chacun
de ceux qui méritoient d'être couronnés
appellé à haute voix par un des maîtres
de l'école , s'avançoit & montoit quelques
dégrés , pour arriver fur l'eftrade où
étoient placés M. le comte de Saint-
Florentin , & M. de Sartine , à qui ces
jeunes gens préfentoient leurs ouvrages ,
que l'un & l'autre examinoient d'un ail
complaifant , en donnant au vainqueur
les louanges les plus flatteufes , fi propres
à encourager les talens .
C'est la premiere fois > Monfieur ,
qu'avec les prix annuels , compofés de
livres , d'eftampes , de deffeins , d'inftrumens
, & d'autres chofes utiles & analogues
aux différentes études ; quatre jeunes
gens reçurent chacun un brevet de
maîtrife , & un cinquième celui d'appren
tiffage , jufte récompenfe de leur chefd'oeuvre
, fait fous les yeux des maîtres
dans les différens bureaux des maîtrifes
qu'ils ont reçues. Le fieur Huré reçut la
maîtrise d'orfévre , le fieur Lefranc celle
de fourbiffeur , le fieur Defroches celle
de menuifier , & le fieur Trebuchet celle
de graveur fur tous métaux , maîtriſes
méritées dans un concours , au jugement
de MM. les gardes-fyndics , & jurés de
G
vj
156 MERCURE DE FRANCE.
de ces différens corps & communautés ;
& le fieur Larfonneur reçut un brevet
d'apprentiffage tous n'ont été admis
pour concourir qu'après avoir remporté
les grands prix annuels. Il fe fait tous
les trois mois un concours , après lequel ·
fe diftribuent foixante prix , & pareil
nombre d'acceffits , pour entretenir dans
cette école , une noble émulation , qui
peut feule contribuer aux progrès de tous
les arts.
Convenez , Monfieur , qu'il ne faut
être que citoyen & ami du bien public ,
( dont l'amour eft certainement dans tous
les coeurs ) pour fentir tout l'avantage
d'un établiſſement tel que celui de l'école
du deffein ! Qu'il va prendre de nouvelles
forces ! Et que d'ames fenfibles fe feront
un plaifir d'y concourir , s'il ne falloit ,
pour les échauffer , que leur offrir l'exem
ple de ceux qui dans tous les temps ont
donné celui du patriotifme , je leur en
ébaucherai le tableau. Sans ôter à l'Angleterre
fes bienfaiteurs tant vantés par
nos écrivains , la France a les fiens , &
dans le dernier ouvrage d'un homme cé
lebre que l'académie des fciences vient
de perdre , & que l'humanité regrettera
long temps ; il dit très-bien que tous les
JANVIE R. 1769. 157
colléges de l'univerfité font autant de mo
numens de bienfaifance ; que ceux de
Mazarin & Dupleffis doivent leur exiftence
aux cardinaux de ces noms , que la
forbonne eft l'ouvrage de Richelieu , la
place des victoires celui du maréchal de
la Feuillade .
Qu'un Gérard de Poiffy a donné onze
mille marcs d'argent pour contribuer à
faire paver les rues de Paris.
Que M. Graffin , directeur général des
monnoies de France , a fait rétablir à fes
dépens plus de la moitié de la ville d'Arcy
fur Aube , totalement détruite par
un incendie.
Que M. Dozembray a donné à l'académie
fon cabinet d'hiftoire naturelle ,
un des plus complets du Royaume.
Que M. de la Peyronie premier chirurgien
du Roi , a donné onzé à douze
cens mille livres , aux écoles de chirurgie
de Paris & de Montpellier , pour
l'avancement d'un art auffi utile à l'humanité
.
Que M. Dieft , médecin de la faculté
de Paris a laiffé foixante mille livres de
fond aux écoles de médecine , dont la
rente eft employée à fournir aux frais de
réception d'un étudiant en médecine
1,8 MERCURE DE FRANCE .
par licence avantage qui doit être rem
porté au concours.
:
Que M. Godinot , chanoine de Reims,
a fait faire une machine qui donne
de l'eau dans les fontaines de tous les
quartiers de cette ville : qu'un curé de
Saint-Hilaire nommé Robert Certain à
fait faire , pour le fervice de fa paroiſſe
un puits qui porte encore fon nom
Que la Fontaine de Marle , ' fur bâtie
fur le terrein de l'Hôtel de Marle , aux
dépens du Chancelier de ce nom .
Que l'abbé Breton à donné abondamment
du linge dans toutes les prifons ,
& des layettes à la mifére naiffante.
Que M. Rouillé de Meflai , donna à
l'Académie des Sciences , cent vingt mille
livres de fonds en contrats fur la ville ,
pour les prix qu'elle diftribue tous les
ans , pour l'avancement des Sciences.
Que MM. le Gendre , Chanoine de
Notre - Dame , & Coignard Libraire ,
ont fondé des prix , qu'on appelle aujourd'hui
les prix de l'univerfité ?
Enfin Monfieur , que les Hôpitaux font
des monumens exiftans de la bienfai
fance des citoyens qui fe perpétue de
race en race , ce qui prouve bien que
chaque pays a des ames & des coeurs
JANVIER . 1769. 159
droits portés à l'humanité , & au bien général
, au nombre defquels il eft bien
jufte de mettre MM. les adminiftrateurs
de l'Ecole Royale gratuite de Deffein ,
qui en font les bienfaiteurs de toutes les
façons , puifque préfidés par M. le Lieutenant
Général de Police , ils s'affemblent
tous les mois pour concourir avec
lui aux moyens de perfectionner & d'étendre
les avantages d'un établiſſement
qui honore autant l'humanité , qu'il deviendra
dans la fuite utile à la fociété ,
& au commerce .
DISCOURS du Directeur.
MESSIEURS ,
L'objet de cette affemblée eft la diftribution
des apprentiffages , des maîtrifes
& des grands prix annuels , & enfuite
des prix ordinaires qui fe délivrent
à la fin de chaque quartier.
Toutes ces graces doivent imprimer
dans vos coeurs la reconnoiffance la plus
vive , & l'attachement le plus fidele pour
un roi conftamment occupé du bonheur
de fes fajets .
>
160 MERCURE DE FRANCE .
Le miniftre , fous les aufpices duquel
l'école s'eft ouverte , vient dans cet augufte
lieu récompenfer ceux d'entre vous
qui fe font diftingués dans les différens
genres d'études. L'intérêt faivi qu'il prend
à vos fuccès lui a fait fufpendre fes importantes
occupations pour encourager vos
efforts , & pour jouir d'un fpectacle fait
pour un coeur fenfible.
Vous devez , Meffieurs , cette faveur
aux follicitations du magiftrat à qui la
police de cette capitale eft confiée ; l'affection
qu'il vous porte & le zele qui l'a
nime fans ceffe pour tout ce qui peut contribuer
à votre avantage lui a fait faifir
avec empreffement l'occafion de vous
donner un témoignage éclatant de la pro
tection finguliere que Sa Majeſté veut
bien accorder à cet établiffement.
M M. les adminiftrateurs adjoints à M.
le lieutenant- général de police pour la
régie de l'école royale gratuite , ont joint
à l'exercice du pénible emploi qu'ils ont
acceptés , des actes de générofité pour con
courir de tout leur pouvoir à exciter &
augmenter votre émulation.
Que de motifs réunis pour vous encourager
à profiter de l'éducation qui
vous eft offerte , & qui peut vous deJANVIER.
1769.
161-
venir fi avantageufe , en vous mettant
en état de perfectionner les profeffions
auxquelles chacun de vous fe deftine.
Quelle joie pour moi , Meffieurs , de
voir vos progrès répondre aux efforts de
mon zele , & quelle fatisfaction d'avoir
fourni à des ames généreufes l'occaſion
de verfer leurs bienfaits fur des coeurs reconnoiffans!
Efai Philofophique fur l'établiſſement
des écoles gratuites de deffins pour
les arts méchaniques par M. de Rozoi.
Iz a paru furprenant plus d'une fois aux
instituteurs refpectables de ces écoles ,
de trouver des perfonnes , ou qui n'euffent
aucune idée de leur utilité & de leur
adminiſtration , ou qui révoquaffent en
doute les différens avantages , que les
arts & le commerce en doivent retirer.
L'auteur , de l'Effai Philofophique s'eft
propofé d'entrer dans tous les détails , que
ce fujet peut offrir . Son plan eft de démontrer
l'utilité de l'établiffement , par
fes effets; & de prouver ces effets & leur
certitude , par la forme même de l'établif162
MERCURE DE FRANCE
fement. L'ouvrage eft actuellement fous
preffe. L'auteur s'eft hâté de l'annoncer ,
par une raifon , qui fans doute lui fera
honneur auprès de tous les vrais patriotes.
Le Bureau d'adminiftration des écoles
fera les frais de l'édition, & fon produit
fera porté à la caiffe. L'auteur ne s'eſt
réfervé que le plaifir d'offrir fon travail ;
non qu'il ait penfé que fon ouvrage fûc
un préfent d'un prix bien confidérable ;
mais il a cru pouvoir donner par là l'idée
à quelque homme de lettres , de confacrer
à la fondation de plufieurs places
d'éleves , quelque ouvrage dont la célébrité
produisit de plus grands avantages.
M. de Rozoi fe flatte cependant que le
fujet de fon Effai Philofophique offrira
de lui-même affez d'intérêt , pour ne
point faire repentir les lecteurs d'être en
quelque forte bienfaiteurs des écoles , en
hâtant le fuccès d'un livre , où les bons
coeurs & les efprits fages trouveront des
objets dignes de leur attention .
JANVIER. 1769. 163
Obfervations d'un amateur fur la réunion
de l'Opéra Comique à la Comédie Italienne.
DEPUIS que le théâtre de l'opéra comique
eft réuni à celui des Italiens , le genre
nouveau de la comédie en ariettes , a prévalu
fur celui des piéces en vaudevilles ,
& loin de partager l'empire avec fon aîné,
il femble l'avoir pour jamais banni de la
fcène. Si ce changement n'eft , comme.
le difent quelques cenfeurs , qu'un enfant
de la mode , il ne fera gueres plus
durable que les autres productions d'une
divinité qui nous eft chere . Ce qui eft
de certain , c'eft que ce changement , quelle
que foit fon origine , nous a procuré
des morceaux très- brillans , & d'une exécution
fort agréable. Mais ne peut- on
pas dire auffi que la mode a plus travaillé
dans cette occafion pour nos oreilles
que pour notre efprit ? En admirant les
talens fupérieurs de MM . Duny , Philidor
, Monfigny , Gretry , &c. Il faut convenir
que les airs les plus harmonieux
ne fuffifent pas pour faire une comédie .
Pour le malheur des gens de goût , les
164 MERCURE DE FRANCE.
piéces du nouveau genre ne font pas toures
écrites par M. Favart , ni conduites
par M. Sedaine ; de là les plaintes fréquentes
d'un grand nombre de perſonnes
qui regrettent les intrigues des anciennes
piéces que les Italiens ont acquifes avec
le privilége de l'opéra comique , & qu'ils
laiffent périr dans leur magafin...
Pour rendre en quelque forte au public
ces anciens poëmes , on avoit propofé de
remettre les meilleurs fur une mufique
nouvelle. On l'a même déjà fait l'année
derniere pour le Nicaife de Vadé ? Mais
l'effai n'a pas été heureux , & j'ofe dire
qu'il ne devoit pas l'être. Le fel qui affaifonnoit
les couplets du premier genre ,
fera toujours perdu dans des ariettes dont
les paroles échappent en partie à l'auditeur
le plus attentif. Il vaudroit mieux
remettre ces piéces dans la forme où elles
font , ou fi le goût dominant exige quel
ques ariettes , n'en mêler que très - peu ,
& le faire fur-tout fans couper l'intérêt .
C'eft ainfi que M. Kohault a terminé la
Servantejuftifiée par un duo très- agréable ,
& qui n'eft point étranger à la piéce
Mais , dira -t- on , comment rifquer
de vieux airs auxquels notre oreille devenue
italienne & difficile , ne pourra
JANVIER. 1769. 165
plus s'accoutumer ? Il me fera aifé de répondre
par l'exemple de cette Servante
juftifiée qui est toujours applaudie , quoique
les Italiens la donnent fouvent & par
une efpéce de préférence. D'ailleurs , on
peut reprendre la repréfentation de ces
piéces anciennes , d'une maniere qui ne
déplaira pas , fi je ne me trompe à ceux
mêmes qui n'aiment que la mufique fçavante.
On n'ignore pas que deux jours
de la femaine , les comédiens Italiens
font obligés de donner des bouffonneries
de leur pays qui , pour le dire en
paffant , font acheter affez cherement le
jeu naturel d'arlequin. Les autres jours
font confacrés prefqu'entiérement aux
comédies lyriques. Que l'on donne un
feul de ces jours , le Mercredi , par exemple
, au Coq du village , à la Chercheufe
d'efprit , à la Coquette fans le fçavoir , &c.
& c. le fpectacle ne fera pas moins fréquenté
, & les amateurs de l'un ou de
l'autre des deux genres feront fatisfaits
tour à tour , fur tout fi les acteurs ne
prennent par la liberté d'ajouter , comme
dans les repréſentations de la Servante
juftifiée de mauvaiſes plaifanteries qu'il
faut laiffer aux parades.
-
Autre idée , les gens de lettres qui
166 MERCURE DE FRANCE.
C
craignent le plus les progrès du nouveau
genre , lui reprochent principalement la
réunion du dialogue récité , & du dialogue
chanté ; ce melange , difent-ils , eft
contre la vraisemblance : d'un autre côté ,
mettre toute la piéce en mufique , comme
à l'opéra , c'eft ôter à la comédie lyrique
le peu de champ que les ariettes lui
laiffent pour conduire l'intérêt , & fémer
quelques- unes de ces penfées dont notte
fiécle eft avide . Peut - être préviendroiton
à la fois ces deux inconveniens , en
fubftituant à la profe ou aux vers recités
de chaque opéra comique , un dialogue
chanté fur des airs fimples & bien choifis
. Ce feroit un petit récitatif fans accompagnement
; il ne fatigueroit point la
tête , & fe prêteroit comme la profe aux
penfées les plus ingénieufes . Plufieurs
piéces de Panard & de M. Favart en offrent
des exemples . Les Amours de Baftien
& de Baftiene , cette jolie parodie du
plus joli des intermédes , font en parti
culier dans la forme propofée. La piéce
entiere fe chante ; mais l'orchestre n'accompagne
que les ariettes ou quelques
airs choifis qui en tiennent lieu.
En défendant ici la caufe des airs anciens
, on ne prétend pas renouveller le
JANVIE R. 1769 . 167
procès des ariettes , ni s'ériger en légiſlateur
du Parnaffe . Ce ne font pas des vues
particulieres qu'on expofe : beaucoup de
perfonnes penfent que les acteurs Italiens
pourroient , fans déroger , chanter de
temps en temps des vaudevilles agréables
dont leur voix augmenteroit le prix.
AVIS aux perfonnes animées du bien
public concernant l'hôpital de la Trinité
à Paris.
LES nations riches ont fans doute befoin
d'hôpitaux , parce que la fortune y eft fujette
à mille accidens , & que dans, un ſi
grand nombre de branches de commerce,
qui font les apuis de leur puiffance , il
n'eft pas poffible qu'il n'y en ait toujours
quelqu'une qui fouffre , & dont par conféquent
les ouvriers ne foient dans une
néceffité extrême , quoique fouvent momentanée
. Il faut donc des maifons où
cette portion fouffrante , mais utile des
citoyens , puiffe trouver un afyle dans fa
mifère , dans fes maladies & dans fa vieilleffe
. Mais leur trop grand nombre feroit
lui-même une mifére dans l'état , parce
168 MERCURE DE FRANCE.
qu'il fuppoferoit une forte de pauvreté
générale , qui ne pourroit être que l'effet
de l'efprit de pareffe , qui la reproduit à
fon tour.
Si la libéralité nationale avoit aufli
abondamment doté l'hôpital de la Trimité
, que la plupart de ceux qui font établis
dans cette grande ville , il feroit inutile
de provoquer en fa faveur la charité
des perfonnes pieufes , & folidement occupées
du bien public. Mais il eft certain
que cette maifon a toujours ſubſiſté , même
dans fes plus beaux jours , bien moins
de fes propres fonds , que des fonds immenfes
des aumônes chrétiennes , auxquelles
nous fommes redevables d'une
grande partie des établiſſemens faits pour
Jes pauvres.
Parmi ces monumens publics de la piété
de nos peres , il en eft fans doute qui ,
par leur plus grande utilité , méritent une
plus grande attention . Tous ont pour
objet le bien de la nation , mais tous n'y
concourent pas également. Il fuffit de jetter
les yeux fur les motifs qui ont donné
naiffance à l'hôpital de la Trinité , pour
fe convaincre qu'il va directement au bur,
& que s'il y avoit un plus grand nombre
de maiſons fondées fur les mêmes principes
,
JANVIER . 1769. 169
cipes , l'état ne feroit pas furchargé d'une
multitude innombrable de pauvres . Une
fimple expofition de fon inftitut fera connoître
qu'il détruit la mifére dans la fource
même .
L'hôpital de la Trinité , Gitué rue Saint-
Denis , vis-à- vis la paroiffe St Sauveur ,
eft deſtiné pour les enfans des deux fexes
pauvres & orphelins de pere ou de mere.
Il eft compofé de cent garçons & de trente-
fix filles . Pour y être admis , il faut être
de Paris , né en légitime mariage & à la
charité . Les enfans font pris à tour de rôle
des différentes paroiffes de la ville & des
fauxbourgs. Ils doivent être fains & rabuftes
de corps , pour avoir plus d'aptirude
aux métiers fouvent pénibles qu'ils
doivent apprendre. On les reçoit depuis
huit jufqu'à douze ou treize ans. Ils ne
fortent de la maifon qu'après qu'ils ont
fait leur premiere communion , & qu'ils
font fuffilamment inftruits des élémens de
la religion & de ceux de l'écriture & du
calcul . Alors la maiſon , comme une mere
charitable , les met en dépôt chez des
ouvriers habiles jufqu'à ce qu'ils foient
en état de gagner leur vie de la profeffion
qu'ils ont embraffée . Elle conferve toujours
fur eux tous les droits de tutrice &
II. Vol. H
1
170 MERCURE DE FRANCE.
de mere. Les enfans portent aux ouvriers
qui leur apprennent des métiers , le privilege
de maîtres , & acquiérent pour euxmêmes
, au bout de leur apprentiffage, la
qualité defils de maîtres. La maifon laiffe
au choix de fes enfans la profeflion qu'ils
veulent embraffer ; & il y en a d'ailez relevées
, comme celles de batteur - d'or ,
tireur-d'or , orfévre , horloger , foureur ,
fabriquant de bas , &c. Il en entre en métier
environ foixante tous les ans . Commie
l'hôpital n'en renferme pas affez pour
en donner à tous les ouvrièrs qui en demandent
, il en adopte du dehors ; mais il
a grand foin de ne donner à ces enfants
adoptifs que
les métiers dont les fiens
propres ne veulent pas. Les perfonnes
qui les prennent chez elles font obligées
de les nourrir & de les entretenir pendant
temps de leur apprentiffage , à la réferve
de quelques nippes & d'un habit
la maifon leur donne en différentes que
fois ; & elle confacre encore une fomme
d'argent pour leur acheter , quand ils fortent
de métier , les chofes dont ils ont un
befoin plus preffant,
le
Voilà donc foixante enfants , non- feulement
tirés de la mifére , de la pareffe &
du libertinage , mais encore foixante ouJANVIER.
1769. 171
vriers que l'état gagne , & qui font utiles
à la patrie. De cé féminaire d'enfans , il
en eft forti , dans tous les temps d'excellens
fujets qui ont été l'ornement & la
confolation de leur pauvre famille , &
qui ont fait honneur , par leur conduite ,
à la maifon qui fut leur afyle. Combien
de familles , aujourd'hui à leurs aifes
traîneroient encore dans la pauvreté des
jours malheureux , fi les fecours qu'elles
ont trouvés dans l'hôpital de la Trinité ,
ne les avoient mifes en état de fortir de
l'indigence ? Dans cet établiffement qui
fe glorifie d'avoir pour auteur François I,
de glorieufe mémoire , on voit comme
une ébauche de l'idée qui , fous le regne
de notre illuftre monarque , a donné naiffance
à plufieurs établiffemens utiles .
Par tout ce que j'ai dit , il doit demeurer
conftant que , de tous les hôpitaux , il
n'y en apoint un feul qui foit d'une auffi
grande utilité que celui qui fait le fujet
de cet avis adreffé aux citoyens vraiment
animés de l'amour du bien public . Dans
les autres , qui font auffi deſtinés pour les
enfans pauvres & orphelins , le temps
prefcrit pour l'éducation , eft le terme des
fecours que la maifon leur accorde . On
les rend à leurs parens fans fçavoir de mé-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
tier qui puiffe les prémunir contre des
befoins , qu'ils fentent alors d'autant plus
vivement , qu'ils les avoient moins éprouvés.
La plupart n'ayant pas affez de facultés
pour apprendre une profeffion qui
les faffe fublifter , tombent dans le libertinage
, auquel leur âge ne. leur donne
que trop de penchant , & finiffent pas
groffir ces fociétés de bandits qui font la
terreur des particuliers & l'opprobre de
leurs propres familles. C'eft toujours chez
le plus petit nombre que les bons principes
de l'éducation prévalent fur les
défordres qui femblent être l'apanage de
la mifére. L'expofé ci - deffous prouve
évidemment que ces inconvéniens ne
font pas également à craindre pour les
enfans de l'hôpital de la Trinité . La maifon
ne fe borne pas à leur procurer un
bien-être préfent ; elle étend encore fes
vues fur l'avenir ; & ne ceffe de faire à
leur égard l'office de mere , que quand ils
font en état de fe procurer une fubfiſtance
honnête , & même de la procurer à
leurs pauvres parens. Ce feul avantage ne
doit-il pas rendre cette maiſon extrêmement
chere à la capitale , qui s'eft toujours
diftinguée par fon amour pour les établiffemens
utiles ?
JANVIER. 1769. 173
Cependant l'hôpital de la Trinité eft
peut- êtte de tous ceux de Paris celui qui
eft le moins bien fondé. S'il s'eft juſqu'ici
foutenu; s'il a même donné une plus abon.
dante & une meilleure nourriture à fes
enfans , c'est moins à fes richeffes qu'on
doit l'attribuer qu'aux charités des fidèles
& à l'économie exacte de MM . fes adminiftrateurs
qui en font les véritables pères.
Il fut autrefois des temps heureux ,
où l'utilité d'une maiſon afluroit ſa ſubfiftance
par les bienfaits du Public . Mais
en ce moment où cet hôpital a beſoin d'un
plus grand fecours , il fe voit plus abandonné,
& fe trouve fans reffource. Le peu
de biens fonds qu'il a , confifte en maiſons
dont la vétuſté abforbe en réparations la
meilleure partie du produit. Les bâtimens
tombent de toutes parts en décadence , &
les ouvriers confument la plus pure fubftance
des pauvres. L'impuiffance où l'on
eft d'en faire rebâtir aucun à neuf , les
précipite tous dans une commune ruine.
Des experts , appellés il y a vingt- quatre
ans pour conftater l'état du grand corps
de logis que l'hôpital occupe , ne lui affurerent
que dix-huit années d'existence .
La feule infpection de l'extérieur fait
trembler pour ceux qui l'habitent . Les
Hij
174 MERCURE DE FRANCE .
deux grands dortoirs du premier & du fe
cond étages de la façade font étayés &
prêts à tomber , fi des mains charitables
ne viennent les foutenir. La même image
de mifére fe voit dans la chapelle , dénuée
de vafes & d'ornemens qu'on eft
obligé d'emprunter à différentes églifes
voifines. Quel touchant tableau ! Puiffet-
il attendrir ceux qui le liront ! Puiffet
- il ranimer dans ces temps malheureux
cet efprit de ferveur , qui rendit autrefois
fi floriffant cet établiſſement utile ! Les
noms de fes trois derniers bienfaiteurs
méritent de pafler à la poftérité . M. Chauvin
légua à l'hôpital de la Trinité , il y a
environ quarante ans , cent vingt mille
livres feu Mgr le duc d'Orléans lui en
donna dix mille , & Madame la comteffe
d'llliers , fix mille . Mais depuis quinze
ans que ces généreux exemples ne font
point imités, la maiſon fait craindre pour
fa ruine . Ses revenus diminuent avec la
dégradation de fes bâtimens , & les relâchemens
du fiécle , qui ont prefque
éteint la charité , lui ôtent jufqu'à l'efpérance
de les voir rétablis. Pour comble de
malheurs , la difette & la cherté du pain ,
dont il fe fait une énorme confommation
dans une maiſon compofée de deux cens
JANVIER. 1769. 175
perfonnes , l'ont obligée de fufpendre les
réparations les plus urgentes , au rifque
de voir tout écrouler. Riches , voilà une
occafion bien favorable de racherer vos
péchés par vos aumônes !
Il est donc impoffible , fila Providence
n'a pas marqué des moyens que la prudence
humaine ne prévoit pas , que cet
établiſſement prouvé fi utile fubfiſte encore
quelque temps. Peut - être que cer
avis , qui va devenir public par la voie
de cet ouvrage où il eft configné , eft un
de ces moyens dont la Providence fe fervira
pour raffermir une maifon maintenant
ébranlée dans fes fondemens .
BIENFAISANCE.
I.
L'IMPERATRICE de Ruffie , par un effet
de fon zéle éclairé pour l'avancement
des ſciences & des arts en Ruffie , déclara
le 6 Novembre dernier qu'elle affignoit
une fomme annuelle de vingt mille
roubles pour récompenfer ceux qui traduiront
d'excellens livres étrangers en
langue du pays .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
I L
Tout le monde fçait qu'en 1766 , deux
fauxbourgs de Montauban auroient été
noyés avec tous leurs habitans , fans le
prompt fecours que leur apporta M. de
Gourgue , intendant. On vient d'expofer
à ce fujet , dans la falle de l'hôtel de
ville , un grand tableau qui repréſente
la ville , offrant à la rénommée le médaillon
de fon libérateur . Un citoyen a
faits les vers fuivans pour être mis audeffous.
La ville de Montauban , à la Renommée
, en lui offrant le médaillon de fon
libérateur.
De Gourgue , dont tu vois l'image ,
Pour me fauver des eaux , en brava la fureur ;
Et pour fignaler fon courage,
Il ne fit qu'écouter la bonté de fon coeur.
Lis fur fon front fa bienfaifance ,
Qui fait chérir la gloire attachée à fon nom
Et reçois fon portrait , de l'aveu d'Apollon ,
Des mains de la Reconnoillance .
JANVIER. 1769 177
Une perfonne de province nous avoit
écrit & recommandé de faire mention
dans le Mercure de Décembre dernier ,
à l'article Bienfaiſance , du mariage d'une
artifane dotée , difoit- on , par M. l'intendant
de Lyon lors de fon paffage à St.
Etienne en Forez ; ce n'eft qu'une fable ,
& il eft de notre devoir de publier à cet
égard le défaveu de M. de Fleffelles . On
a trop légerement cru un bruit populaire ,
qui d'ailleurs eft un hommage rendu à
la bienfaifance reconnue de ce digne magiftrat
commiffaire du Roi.
MEDECINE .
L'INOCULATION a dans tous les pays le
fuccès le plus conftant ; ce problême ,
long temps combatta , eft enfin réfolu
par toutes les nations à l'avantage de l'humanité.
L'impératrice de Ruffie vient de
donner elle - même un grand exemple de
courage & de confiance. Le fieur Dinfdale
, inoculateur habile , lui ayant été
préfenté , elle exigea que l'opération de
l'inoculation , à laquelle Sa Majesté Impériale
fe foumettoit , fût faite le 10 Octo
bre avec tout le fuccès poflible , & même
à l'infçu de fon premier médecin que
Hv
178 MERCURE DE FRANCE,
M. Dinfdale voulut appeller. La cour n'en
fut informée qu'après l'éruption de la
petite vérole qui fut très médiocre , &
dès le 26 Octobre on depêcha des couriers
dans les cours étrangeres pour annoncer
le parfait retabliffement de Sa
Majefté Impériale .
PAUL
ANECDOTES
Et traits hiftoriques.
I.
AUL Jove en la vie du grand Sforce
dit que ce fut le hazard , ou plutôt la
providence qui fit Sforce le maître en Italie
; il n'étoit que fimple laboureur ; un
jour qu'il revenoit des champs il entendit
battre le tambour pour enrôler des
foldats. Incertain du parti qu'il prendroit,
il dit , en jettant fa coignée dans un arbre
, fi elle tombe je continuerai mon
métier , finon je fervirai . Il jetta fa coignée
qui refta dans l'arbre. Pour lors il
s'enrôla , & devint par la fuite un des plus
heureux guerriers d'Italie , fur une partie
de laquelle lui & fes fucceffeurs ont dominé
long temps.
JANVIER. 1769. 179
I I.
De la Trahifon.
La politique humaine eft trop foible
& trop bornée pour prévoir & éviter toutes
les fuites funeftes , attachées néceffairement
à la mauvaiſe foi .
Aucun exemple ne le prouve mieux
que celui de l'Empereur Alexis Commene
, qui promit à la femme de Robert
Guifcard , de l'époufer fi elle empoifonnoit
fon mari . Après l'exécution du
crime , Alexis l'époufa en effet ; mais
en achevant la célébration du mariage ,
il demanda aux feigneurs & au peuple ,
s'il devoit la garder pour fon épouſe ou
la punir de fa perfidie ; & tous ayant répondu
par un cri unanime , qu'elle méritoit
d'être brûlée , elle fut conduite de
l'églife à cet affreux fupplice.
Les traîtres ne font jamais récompen
fés de ceux qu'ils ont feryis.
I I I.
Créanciers attrapés.
3 Le Baron d'Efcoutures , dont nous
avons une traduction de Lucrèce "
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ayant appris que fes créanciers avoient
obtenu une fentence contre lui , &
qu'ils avoient deffein d'exécuter fes
meubles , les fit enlever une nuit fans que
perfonne s'en apperçut. Un huiffier vint
un jour après , qui , ne trouvant perfonne
, fit ouvrir les portes par un ferrarier
en préfence d'un commiffaire : mais ils
furent très étonnés de ne voir que les
quatre murailles fur une defquelles
étoient écrits ces quatre vers :
Créanciers , maudite canaille ;
Commiffaire , huiffiers & recors ,
Vous aurez bien le diable au corps
Si vous emportez la muraille.
ACADÉMIE ROYALE
DE PEINTURE & DE SCULPTURE.
Expofition des ouvrages des élèves de
l'académie royale.
SAMEDI 26 Novembre 1768 , lcs éleves
protégés par Sa Majefté , ont exposé
dans la galerie d'Apollon , les ouvrages
que depuis quelques années ils foumerJANVIER.
1769. 181
tent aux lumières de l'académie royale de
peinture & de fculpture.
Le fieur Menageau , éleve de M. Boutcher
, premier peintre du Roi , a expofé
deux tableaux , d'enviton fept à huit pieds
de haut fur quatre à cinq de large . Le
premier , deftiné pour la paroiffe de Domartin-
le-Franc , repréfente Saint Martin
, évêque de Tours , prêchant la foi
de Jefus - Chrift à des Idolâtres terraffés
fous un arbre qui l'auroit écrafé lui - même
, s'il n'en eût miraculufement détourné
la chute. Ce trait d'hiſtoire , fourni
par M. le curé de Domartin - le-Franc ,
& rendu avec les circonftances qu'il a indiquées
lui- même , a produit un ouvrage
aufi neuf qu'intéreflant. L'artiſte a rendu
avec des traits pittorefques embellis par
les charmes du coloris , la richeffe des vêtermens
du St Prélat , le pathétique de
fon expreffion , l'énergie des attitudes &
la fineffe des idolâtres terraffés . Le fecond
tableau deftiné à la chapelle de
M. le marquis de Jumillac , repréfente
la Vierge avec l'Enfant Jefus . Il eft d'un
pinceau gracieux & féduifant . Le fieur
Menageau a encore expofé plufieurs académies
deffinées de très bon goûr. C'eft
lui qui , avec le fieur Foucou , éleve de
182 MERCURE DE FRANCE
M. Caffieri , adjoint à profeffeur , a remporté
cette année le prix de l'expreffion ,
fondé par feu le comte de Caylus.
Le fieur Berthelemi , difciple de M.
Hallé , profeffeur , a fait diftinguer fes
talens dans un tableau d'environ fept pieds
fur quatre , pour l'abbaye de Boiry : il
repréfente l'évanouiffement d'Efther. On
remarque dans cette peinture de la facilité
& de l'intelligence , jointes à un ef
fet & à une harmonie agréables. Le même
penfionnaire du Roi a préfenté un
grouppe d'après nature , bien deffiné &
bien entendu .
Le fieur Sénéchal , éleve de M. le
Moine , directeur de l'académie , a retracé
fous un ébauchoir délicat les graces
de Mademoiſelle Guimar. Il a joint
à ce portrait agréable , un bas relief de
quatre pieds & demi de longueur fur dixhuit
pouces de hauteur , repréfentant les
pélerins d'Emaus . Ces ouvrages auxquels
il a affocié le bufte d'un jeune homme ,
lui ont fait honneur.
Le fieur Pilon , autre éleve du fieur
le Moine , a expofé une petite figure
équeftre du Prince de Bourbon . Ce jeune
Prince tenant fon épée d'une main , & de
l'autre dirigeant les rênes de fon cheval ,
JANVIER . 1769. 183
offre les graces & la nobleffe convenables
à fon âge & à fa naiffance . Le courfier eft
modelé avec fineffe & avec efprit , dans
un mouvement juſte & animé .
Les fieurs Bardin & Julien qui font
actuellement à Rome , ont foumis leurs
ouvrages au jugement de l'académie avant
leur départ. L'un , écolier de M. Pierre ,
adjoint à recteur , a peint dans un affez
grand tableau , l'éducation de la Vierge
traitée d'un ſtyle fage & plein de vérité.
L'autre , difciple de M. Couftou , auffi
adjoint à recteur , a montré un petit
Amour en marbre grouppé avec une colombe
, & travaillé d'un cifeau moelleux
& artiftement ménagé.
L'académie royale a paru fatisfaite des
progrès de ces jeunes éleves. Elle eft perfuadée
, que s'ils continuent d'étudier
ainfi d'après nature les productions de
leur génie , ils fe rendront véritablement
dignes des graces & des bienfaits du
Roi .
A M **
Je defire de reparer une omiffion qui
a été faite dans l'almanach royal . Le nom
de M. Boucher , premier peintre du Roi ,
184 MERCURE DE FRANCE.
ne fe trouve point à l'article de l'académie
royale de peinture & de fculpture .
Je n'étois point à Paris lorfque les changemens
arrivés à la lifte de l'académie.
pendant le cours de l'année ont été demandés
par l'imprimeur. Ceux qui les
ont donnés , après avoir pofé à la tête
le nom de M. le Moine , maintenant
directeur , ont vraisemblablement - oublié
d'intercaller à fon rang celui de M.
Boucher. Il doit être dans la claffe des
anciens directeurs après celui de M. du
Mont , chancelier de l'académie.
J'ai l'honneur d'être
COCHIN , fecrétaire
de l'académie royale de
Peinture & de fculpture.
GRAVURE.
I.
Le fieur Bonet , graveur dans la maniere
du paftel , vient d'augmenter fon
oeuvre d'une nouvelle eftampe qui a pour
titre le réveil de Vénus . Ce fujer galant
eft de la compofition de M. BouJAN
VIE R. 1769. 185
cher , premier peintre du Roi . Il peut
fervir de pendant à une autre eftampe que
le fiear Boner a publiée précédemment ,
& qui a pour titre l'amour qui prieVénus de
lui rendre fes armes. La nouvelle eftampe
fe vend fix livres , à Paris chez l'au
teur rue Galande , près la place Maubert ,
la porte cochere entre un layetier & un
chandelier.
I Ï .
Le même graveur diftribue le portrait ,
en médaillon , de Catherine II Impératrice
de Ruffie. Il a été gravé à Saint-
Petersbourg , d'après le tableau original
de V. Etikfen danois , peintre du cabinet
de Sa Majefté . Ce portrait de format
in- 8 ° fe vend une livre quatre fols .
Il intéreffera également le Ruffe & l'étranger
qui fe rappelleront , en voyant cette
illuftre fouveraine , le génie qui animoit
le Czar Pierre premier à qui cette Princeffe
fait élever un fuperbe monument.
I. I I.
Second fupplément à l'art de la coëffure
des Dames françoifes , par le fieur le
Gros Coeffeur. volume in-4° . prix
18 liv . enluminé , & 12 liv . fans être
186 MERCURE DE FRANCE.
enluminé. A Paris , chez Antoine
Boudet , Imprimeur du Roi , rue Saint
Jacques à la Bible d'Or .
Ce fupplément contient dix - huit coeffures
qui par leur nouveau goût fe font
aifément diftinguer de celles que le fieur
Legros a déjà publiées. Elles font gravées
d'après fes grands deffeins originaux qui
reffent dans la premiere claffe de l'Académie
de coeffure , qu'il a établie
chez lui , à Paris enclos des quinze -vingts.
Le fieur Legros aime , nous pourrions
même dire qu'il admire fon talent , &
cherche à prouver ce qu'il fait faire , non
par de beaux difcours , mais par le travail
de fes doigts..
V I.
Almanach danfant , ou pofitions & attitudes
de l'allemande , avec un difcours
préliminaire far l'origine &
l'utilité de la Danfe , dédié au beau
fexe . Par Guillaume , maître de danfe
, pour l'année 1769 , où fe trouve
un recueil de contredanfes & menuets
nouveau par la Hante , auffi maître
de danfe. A Paris ; chez l'Auteur , rue.
des Arcis , maifon du Commiffaire ;
JANVIE R. 1769 187
Berhault graveur , rue des grands dégrés
, près celle de Biévre ; & chez
Dufour , rue de la vielle Draperie.
L'auteur décrit d'après M. de Cahufac
dans un difcours préliminaire , l'origine
& les avantages de la danfe . Des gravures
repréfentent les différentes attitudes
de l'allemande , qui font précédées de
l'explication de cette danfe ; fuit un recueil
de contredanfes dont les airs font
gravés , & dont on fait connoître les
pas & les pofitions. On fe propoſe de
donner tous les ans un almanach , avec
de nouvelles danfes.
V.
On trouve chez le fieur Croifey , Ingé
nieur- Géographe & Graveur , l'almanach
des Dieux , pour l'année 1769. Les mois
font placés dans cet almanach entre deux
ordres d'architecture , & chaque mois eſt
couronné par un cartouche où l'on a
repréfenté la divinité à laquelle ce mois.
étoit consacré chez les anciens , ce qui
a donné lieu au titre de cet almanach.
Ce artifte diftribue des billets de vifites
& d'invitation , embellis par les agrémens
du deffein & de la gravure.
188 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Le fieur Maillard de Breffon , rue S.
Jacques près celle des Mathurins , diftribue
des compiimens en vers adaptés à
des airs connus pour les étrennes , &
artiftement gravés .
Il débite aufli toutes fortes d'emblemes
, livres d'écriture , images , enluminures
, & c. & c .
ON
MUSIQUE.
I.
Cadran de tranfpofition.
N vend chez le fieur de la Chévardiere
, marchand de mufique , rue du
Roule , le cadran de tranfpofition
qui fert à trouver fur le champ la
clef naturelle fur laquelle on doit folfier
, en tranfpofant les airs notés fur des
clefs chargées de dieze , ou de bé mol. II
y a au dos de ce cadran la méthode de
s'en fervir.
I I.
Premier recueil d'ariettes de différents
JANVIE R. 1769. 189
auteurs, avec accompagnement de harpe,
par M. Baur. OEuvre quatrième , prix
7 liv . 4 f. à Paris , chez M. le Menu ,
auteur , éditeur & marchand de Mufique
de feu Madame la Dauphine , rue du
Roule , à la clef d'or , & aux adreſſes
ordinaires de mufique,
I I I.
Six Sonates à deux violons & baffe
compofées. Par Charles- Frédéric Abel
ordinaire de la mufique de la chambre
de S. M. la reine de la Grande-Bretagne .
Euvre troisième , prix 6 liv . à Paris ,
chez M. le Menu , auteur , éditeur &
marchand de mufique de feu Madame la -
Dauphine , rue du Roule , à la clef d'or,
& aux adjeſſes ordinaires de muſique .
I V.
Six duo à deux violons , ou violon &
violoncelle , dédiés à M. de Lifle , Confeiller
au Parlement de Provence ; compofées
par J. Rey. OEuvre deuxième ,
prix 7 liv . 4 f. à Paris , chez l'auteur rue
S. Thomas du Louvre , maifon de M. ,
le Blanc ; le fieur Marchand , Cloître S.
Thomas du Louvre , & aux adreffes ordinaires
de mufique.
190 MERCURE DE FRANCE .
Ces duo doivent réuffir , ils font trèsbien
dialogués , & d'un chant agréable.
ÉCRITURE.
L'ART d'écrire démontré par des principes
approndis & développés dans toute
leur étendue , ouvrage dans lequel après
avoir donné des moyens affurés pour faciliter
les progrès de cet art , on a joint
des modèles qui renferment les diverfes
écritures pratiqués actuellement en France,
par M. -Bedigis , expert- écrivainjuré-
vérificateur , & membre de l'Académie
Royale d'écriture de Paris ; à Paris ,
grand in folio; prix 9 liv. chez Butard ,
imprimeur libraire , rue S. Jacques
Breffon de Maillard , rue S. Jacques ,
Croifey, ingénieur géographe , rue S.
André des Arts ; & l'auteur , rue S. Antoine
, vis - à - vis le paffage de S. Paul ,
avec approbation & privilége du Roi .
Cette nouvelle méthode eft fondée fur
des principes démontrés par des raifonnemens
clairs & convaincans
& par
des exemples de la plus parfaite exécution.
Le maître & l'élève trouveront dans
cet ouvrage les meilleures leçons pour
JANVIER. 1769. 191
enfeigner & pour apprendre. Cet ouvrage
elt en très-grand format , il contient
vingt pages d'impreffion pour l'explication
des régles , & quinze planches gravées
pour les démonftrations .
Il y a à la tête un difcours fort bien
fait , contenant l'hiftoire des progrès de
l'art de l'écriture en France .
MANUFACTURE de vafes & ornemens
d'albâtre agatifé.
LEE fieur Lamothe fait exploiter une
carrière d'albâtre agatifé , très riche &
nouvellement découverte. Cet albâtre eft
comparable à l'efpèce que l'on tire de
l'Italie , de Turin & de l'Orient ; il eſt
fufceptible du plus beau poli , & préfente
les accidens finguliers qui le rendent
précieux . Le fieur Lamothe a fait
avec cet albâtre différens vafes de différentes
grandeurs & de formes variées , que
l'on peut voir dans fa manufacture établie
à Paris rue S. Louis dans l'Ifle. Il y a lieu
de croire que cet albâtre fera préféré au
ftuc & au marbre , pour la décoration des
Eglifes & des Salons.
192 MERCURE DE FRANCE .
Nouveaux Diamans.
L'Afie fourniffoit autrefois feule des
Diamans. On a découvert à la fin du
fiécle dernier , plufieurs mines dans le
Bréfil. Ceux que l'on trouve dans le Canada
& en Europe leur font bien inférieurs
pour la dureté & l'éclat. Mais la nature
ne s'eft pas bornée à ces deux claffes de
diamans fi différens ? Il y a encore une
nouvelle eſpèce de diamans blancs d'eau
que quelques naturaliftes ont découverte .
Le fieur Roger , orfèvre- joaillier , au
chapelet d'or , fur le Pont au change , a
chez lui de ces nouveaux diamans que
l'on peut confidérer comme tenant le milieu
entre les deux efpèces connues. Ce
nouveau diamant n'a pas la belle eau féche
& criftalline du diamant oriental
mais il eſt dur & tranfparent , & fufceptible
d'un poli vif; il a des reflets plus
éclatans que le diamant commun , & n'eft
pas fujet à fe rayer comme le diamant
factice qui n'a jamais pu réunir la tranſparence
& la dureté. Il coupe le verre
ordinaire , ainfi que le diamant parfait ,
& lorfqu'il eft monté il imite affez bien
fon jeu . Le fieur Roger a un affortiment
de ces nouveaux diamans , &
égard , fatisfaire les curieux.
peut
à
cer
ARRÊTS.
JANVIER . 1769 : 193
ARRÊT S.
I.
ARRÊT du confeil d'état du Roi , du 22 Juin
1768 ; qui défend , tant dans les duchés de Lorraine
& de Bar , que dans les Trois -Evêchés & en
Alface , d'entrepofer dans les deux lieues fronticres
de Champagne ou de Franche-comté , aucunes
toiles peintes ou de fil teint , toiles de coton blanches
, mouffelines , aucune espéce d'étoffes & de
bonneterie , à peine de confifcation & de spo liv.
d'amende en conféquence , regle les formalités
& précautions néceflaires pour prévenir & arrêter
les entrepôts ; & attribue à MM. les intendans
defdites trois provinces , en premiere inftance , &
par appel au confeil , la compétence des contraventions
y relatives .
II.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 15 Juillet
1768 ; qui regle provifionnellement la conftitution
municipale des villes de la province d'Artois.
III.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 26 Août
1768 ; portant reglement pour l'adminiſtration
dés marais communaux de la province d'Artois .
I V.
Arrêt contradictoire du confeil d'état du Roi,du 4
Octob. 1768; qui maintient le fermier dans le droit
nommer des commis - contrôleurs aux mafles
ens tous les greniers où il jugera leur établisleda
II. Vol. I
1
194 MERCURE DE FRANCE .
ment néceffaire : ordonne que le fieur de Beaupoil ,
commis-contrôleur aux mafles du grenier de Bourges
, continuera d'exercer fes fonctions ; & fait
défenfes aux officiers dudit grenier , & à tous autres
de l'y troubler , à peine de tous dépens , dommages
, intérêts , & même d'interdiction .
1.
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 25 Octobre
1768 , qui ordonne que Louis Boquet , Pierre de
la Croix , & tous autres huiffiers & fergens , feront
tenus d'avoir des regiftres en papier timbré ,
& paraphés dans la forme preferite par le reglement
du 21 Mars 1676 , pour y porter tous les
exploits qu'ils délivreront ; defquels regiftres ils
donneront communication aux préposés du fermier
, à peine de cent livres d'amende contre les
contrevenans,
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 11 Novembre
1768 ; qui fupprime le bureau de légiflation
des colonies.
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 30 Novembre
1768 ; qui ordonne l'exécution des reglemens
Y énoncés , concernant les étoffes de foie , & mêlées
de foie & d'or & d'argent , les draps & étoffes
de laine , de poil & fil , & mêlées de laine , de foie,
poil , fil , coton & autres matieres : en conféquence
, que les ornemens d'églife & les habillemens
de toutes fortes, ne pourront entrer dans le royaume
, que par les bureaux défignés par ces reglemens
, & en payant les droits fur le pied auquel
font impofées les étoffes dont ils fe trouveront
composés.
JANVIE R. 1769. 195
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 20 Décem
bre 1768 ; qui proroge jufqu'au 15 Juillet 1769 ,
le délai fixé par celui du 30 Juin dernier , pour
le payement de la premiere moitié de la finance
des profeffions d'arts & métiers , non en jurande ;
& jufqu'au 15 Janvier 1770 , le délai fixé pour le
payement de la derniere moitié.
"
ES
A VIS.
I.
Les fabricans & les marchands de l'intérieur
du royaume qui fe trouveront chargés de marchandifes
dont le débit pourra plutôt s'obtenir
dans l'Afrique & dans les Colonies Françoifes
qu'en Europe , font avertis que la maifon de commerce
maritime établie à Paris , ruc Coq - héron ,
fe charge d'y faire faire la vente ou l'échange de
ces marchandiſes , & d'en faire venir les retours en
France.
La maiſon fe charge auffi des paquets qu'on defireroit
faire pafler dans ces deux parties du monde
& de procurer en tout temps des paffages à ceux
qui voudront s'y rendre , foit fur fes navires ou fur
ceux d'amis.
Il faut , à cet effet , lui en adreffer , franc de
portla facture en forme , & on indiquera , en ré
ponte , aux propriétaires de ces marchandiſes le
lieu où ils pourront les adrefler pour les faire embarquer,
ainfi que les conditions de la commiffion
ou du frêr.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
I I. " •
- Machine pour la conduité & direction
des vaiffeaux,
Les navigateurs qui voudroient avoir une machine
peu couteufe & exempte du fecours d'aucun
bras , & d'aucune furveillance , propre à faire
connoître à coup fûr & au premier coup d'oeil j
non - feulement à une lieue ni à une demi-lieue ,
ni mêine à une toife près , mais à un pouce & à
une ligne près , & foit la nuit ou le jour , & foit
que le temps foit clair ou couvert , ou que la mer
foit calme ou agitée , non -feulement le point &
le degré de vîteffe des vaiffeaux qui font en route
fur mer , & la quantité de lieues qu'ils ont faites
& de celles qui leur reftent encore à faire pour arriver
à leur deftination , quelqu'éloignée qu'elle
foit, & fût- ce dans un voyage en Amérique ou
autour du monde ; mais encore ( chofe beaucoup
plus effentielle ) la diftance dont la force du vent
& des tempêtes pourroit éloigner ou avoir éloigné
les vailleaux de leur droit chemin , & ce à fur
& à mefure , & non - ſeulement d'heure en heure ,
ou de demi quart d'heure en demi quart- d'heure,
mais fans ceffe & à chaque inftant , & de maniere
à pouvoir parer beaucoup à ces inconvéniens , en
donnant promptement aux voiles la difpofition
néceffaire , & pouvoir facilement & à coup für
reprendre fon chemin , & à une ligne près , peuvent
s'adreffer chez M. Trottier , procureur au parlement
, rue Guénegaud , à Paris ,
Une pareille machine fuffira avec une boulole
pour la conduire & direction des vaifleaux dans
les divers lieux de leur deftination , fans qu'il foit
néceſſaire en aucun temps , ni de prendre la haus
JANVIER . 1769. 197
teur , ni de fonder , ni même de s'occuper dorénavant
à chercher les degrés de longitude & de
latitude. La bouflole & la manoeuvre toute fimple
de la nouvelle machine avec une carte géographique
, & une fimple montre fuppléeront à
tout.
A défaut de montre pour fçavoir l'heure , on
pourra faire ufage d'une machine hydraulique peu
couteuſe , dont l'auteur donnera connoillance , &
qui fera auffi fûre que la meilleure montre l'eft ordinairement
fur terre , & n'aura point les inconvé
niens du fablier.
•
I I.
Penfion établie depuis dix ans à Paris , rue des
vieilles Thuilleries , vis - à- vis l'hôtel de Montmorenci
, fauxbourg Saint Germain , & maintenant
dirigée par M. le Roux , maître - ès - arts
de la faculté de Paris , auteur du journal d'éducation
, fous la protection du Roi.
Cette penfion , ci devant fous la direction de
M. de Meffy , vient d'être cédée à l'auteur du
Journal d'Education . Il ne négligera rien pour
répondre aux vues de fon prédéceflour , & pour
rendre cet établiflement de plus en plus digne de la
confiance publique.
Un zéle infatigable , une longue expérience
dans l'art fi difficile de former la jeuneffe , font
d'heureux préjugés pour le fuccès de ce penfionnat .
L'ancien maître , dont les talens avoient mérité
la confiance de plufieurs citoyens diftingués
par leur rang & par leurs lumieres , continuera
toujours fes foins aux éleves de cette penfion
jaloux de feconder fon fucceffeur , & de donner
à ceux qui lui avoient été confiés de nouvelles
preuves de fon fincere attachement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Cette maiſon eft pourvue de maîtres moins eftimables
encore par leurs talens & leurs connoif-
Lances , que par leur zèle pour le bien , & par la
pureté de leurs moeurs. On fçait combien cet article
eft intéreffant. Non-feulement on y enfeigne
par une méthode plus prompte , plus facile , &
en même-temps plus agréable , les langues latine
& françoife , la thétorique , la philoſophie , l'hiftoire
, les mathématiques , le blazon , &c. mais
encore il y a des maîtres particuliers pour les langues
grecque , allemande & italienne , & généra
lement pour tout ce que l'on enfeigne dans une
penfion académique.
Outre les précepteurs qui , fous les yeux du
maître , inftruiſent les éleves des différentes claffes
, ily a encore plufieurs perfonnes qui préfident
à divers exercices néceffaires aux jeunes gens de
condition , comme ceux des armes , du manége ,
de la danfe , du deffin, de la mufique inftrumentale
& vocale .
L'étendue , la propreté , la beauté même des
appartemens de la nouvelle maifon , la falubrité
de l'air que l'on y refpire , la gaïté de la cour,
du
jardin & d'une petite promenade que l'on y a pratiquée
, le bon ordre qui s'y obferve , le plan auffi
agréable qu'avantageux qui eft adopté dans cette
penfion , doivent infpirer aux parens la plus grande
confiance ; on invite ceux qui auroient envie,
de profiter de tous ces avantages pour l'éducation
de leurs enfans , à venir s'aflurer , par leurs propres
yeux , de la vérité de ce que l'on avance dans
cet avis .
L'on verra inceffament dans le journal d'Education
les détails relatifs à cet établiffement , aux
études que l'on y fait , & enfin au prix de la penfion
dont les quartiers fe payeront toujours d'avance
, ſuivant Fulage.
JANVIER. 1769. 199
I I I.
Cabinet de phyfique & de méchantque.
M. Rabiqueau , opticien du Roi , annonce que
fon cabinet de phyfique & de méchanique eft ouvert
tous les lundis & tous les jeudis deux fois par
jour , le matin à dix heures , & l'après- midi à trois
heures. Les jours de fêtes folemnelles qu'il n'y a
point de fpectacles , M. Rabiqueau donnera fes
repréſentations de phyfique & de méchanique l'après-
midi : le prix des places eft de 3 livres. Ce
méchanicien fournit & entreprend tour ce qui
concerne la phyfique & la méchanique . Ses nou
velles lampes optiques qui portent fon nom , font
recherchées ,, parce qu'elles procurent une lumiere
égale , & qui ne fatigue point la vue. Il demeure à
Paris , rue Saint - Jacques , vis - à -vis les Dames
Ste Marie.
I. V.
Cours de Deffin.
Le Sieur Robert , maître de deffin pour la fortification
& le payfage en plan , annonce à lajeune
nobleſſe deſtinée pour le militaire, qui defirera
prendre de fes leçons , qu'il eft logé chez Monfeigneur
l'Archevêque de Tours , dans la premiere
cour des princes aux tuileries. L'on pourra , au
défaut du portier , s'adreffer au fuiffe de la même
cour des princes , qui lui remettra les cartes ou
billets.
V.
Ecole d'Architecture , & c.
M. Favre , architecte & géometre , aneien profeffeur
de l'école de deffin , d'architecture & de
géométrie de la ville de Lyon , vient d'ouvrir chez
fui une école d'architecture , de mathématiques ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
霏
de coupe de pierre & de bois , où il enfeigne tout
ce qui a rapport à ces différens objets. Les perfonnes
qui defireroient de recevoir chez eux des
leçons de géometric peuvent auffi s'adrefler à ce
profefleur , qui fe livre entierement à l'inftruction
de fes éleves . Il demeure à Paris , rue de Bourbon
, à la Ville-Neuve , la premiere porte cochere
à côté de la boucherie.
V I.
Le Sieur Gofle offre un modele en petit d'un cabinet
de tableaux d'agate orientale , rubanné &
arborifé. Il offie de le vendre en détail , avec toutes
fes curiofités , ainfi que le portrait de l'empe-
Teur Othon , fort comme nature ; des bronze antiques
& modernes , & pierres de couleurs opal
en croix , montées en or & en bagues , tabatieres
montées & non montées ; des tableaux des trois
Ecoles , & des blocs d'agate brute , rubannée &
orientale. Il prendra , pour prix de la vente ,
moitié en argent & la moitié en effets curieux .
la
Le Sieur Goffe , ancien bijoutier de la chambre
du Roi fuivant la cour , demeure cloitre St Nicolas
du Louvre , fous la voûte du côté de la rue
Fromanteau au rez de chauffée.
V I I.
Le Sieur Martin de Gymard , docteur en médecine
de la faculté de Montpellier , habitant de
la ville de Bort en Limoufin , d'après une longue
expérience & une folide pratique , qui lui ont
procuré , non-feulement la confiance du Public ,
nais même l'approbation de MM. les quatre premiers
médecins de la cour , en 1761 , pour les
traitemens de plufieurs maladies férieufes de perfonnes
de la premiere diſtinction & autres , a fait
depuis long- temps la découverte d'un remede fpéJANVIER.
1769. 201
1
cifique pour la maniefolie , la mélancolie , les vapeurs
, la confomption , les coliques , toutes fortes
de douleurs, à l'exception des maladies inflammatoires
, & de toutes celles qui attaquent le genre
nerveux. Il a déjà guéri douze maniaques , qui
étoient dans la plus grande fureur , dont il pourroit
produire des certificats , fi la déclaration de
femblables maladies n'intérefloit l'honneur des
familles . Son remede eft très-facile à prendre , &
il fe rendra par-tout où les malades jugeront àpropos
. Ceux qui voudront lui écrire auront la
bonté d'affranchir les lettres. Il prend fix livres
par confultation par écrit. Son adreſſe eſt à M.
Martin de Gymard , docteur en médecine de lafaculté
de Montpellier par Clermont en Auvergne, à
Bort en Limoufin.
VIII.
Stomachique liquide du Sieur Roi , privilégié
du Roi & de la commiffion royale
de médecine , pour en faire la compofition
& la diftribution , fur le rapport de
MM. les médecins de la faculté de Paris.
Ce ftomachique débarraffe , purge l'eftomac de
toute matiere fuperflue , comme vents , matiere
vifqueufe , bile , flegmes , humeurs noires , crudités
, glaires , &c. Il précipite les eaux qui s'y
forment par les mauvaifes digeftions , les nettoie
parfaitement , le difpofe à recevoir les alimens &
à les digérer ; il procure à la mafle du fang un bon
chyle qui le purifie , le rafraîchit & en chaffe l'acrimonie
qui s'y eft introduite : il guérit tous les
maux d'eftomac , indigeftions , & c. Il rend entierement
le reflort aux eftomacs affoiblis par la
maladie & le trop long ufage des remédes ; il pré202
MERCURE DE FRANCE .
vient les hydropifies , les coliques venteules , arrê
re les vomiflemens les plus invéterés , il fupprime
le dévoiement provenant du relâchement des fibres
de l'eftomac , auquel il rend la chaleur naturelle &
éteint la fuperfue.
Il remédie aux maladies de la lymphe , à fon
acrimonie , à fon épaififfement , & à fa diffolution
qui provient prefque toujours de la diftribution
des fucs âcres & mal digérés.
Il eft très - bon pour les poitrinaires , & dans
toutes fortes d'affections de poulmons , rhumes
négligés , & toux invéterées. On en prend foir &
matin deux cuillerées dans un verre de lait chaud,
qu'il fait pafler facilement & empêche qu'il ne fe
caille. Il conſerve à la vieilleffe cette chaleur &
néceflaire , & dont elle n'eft que trop tôt dépourvue.
Cette liqueur produit de très - bons etters.
Elle fortifie les inteftins , en délayant deux ou
trois cuillerées dans un lavement. On en fait uſage
de la même façon pour les coliques d'entrailles ,
qu'elle guérit promptement.
· ·
L'auteur croit devoir avertir que fon ftomachique
n'eft point un remede compofé à l'eau - de- vie,
ni à l'efprit de vin , mais feulement un extrait
liquide de fimples artiftement préparés. Il peut
être employé pour tous les tempéramens , il agit
avec fuccès ; & pour s'en convaincre , il fuffit de
confulter l'ufage qu'en font faire à leurs malades,
les plus célèbres médecins de l'Europe , & notamment
MM. de la faculté de médecine de Paris
devant lefquels ledit remede a été compolé ea
1764 , & qui en ont donné une atteſtation authentique
, telle qu'on l'a vue dans les mémoires précédens
, & ont tous rendu juſtice à l'efficacité de
ceremede , & en ont reconnu la bonté , par les bons
effets qu'il a produits fur les deux fexes , & par
JANVIER. 1769. 203.
Palage qu'ils en ont ordonné à des perfonnes de la
premiere diftinction .
I X.
Le Sieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jeanl'Epine
, chez le sieur Maria , grenetier près de la
Grêve , donne avis au Public qu'il débite avec permiffion
des bagues , dont la propriété eft de guérir
la goutte. Ces bagues, qu'il fautporter au doigt
annulaire , guériffent les perfonnes qui ont la
goutte aux pieds & aux mains , & en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées . Quant
à celles qui en font fort affligées , elles doivent les
porter avant ou après l'attaque de la goutte , &
pour lors elle ne revient plus . En les portant toujours
au doigt , elles préfervent d'apoplexie & de
paralyfie. Plufieurs princes , feigneurs & dames
ont été guéris de ce mal , & l'on en donnera les .
noms lorfqu'il en fera néceflaire. Le prix de ces
bagues , montées en or , eft de 36 liv. , & celles
en argent , de 24 liv.
X.
Gouttes du général de Lamotte .
L'élexir d'or & blanc , plus connu fous le nom
des gouttes du général de Lamotte , dont la vertu
& l'efficacité dans plufieurs maladies , fur- tout dans
l'apoplexie, paralyfie, indigeftions, cauſes d'épuifement
, fièvres malignes , putrides , rétention des
mois , lait répandu , petite vérole , pourpre , maladies
vénériennes , &c. font atteftées par les premiers
& les plus habiles médecins & chirurgiens ,
continuent de fe débiter avec un pareil fuccès par
le Sieur d'Hiefme Paulium , fuccefleur de feue
Madame la Générale de Lamotte , & autorifé par S.
M. à compofer & débiter lefd . gouttes . Il demeure ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , rue de Richelieu, après la bibliothèque du
Roi , même maifon que feue Madame la Générale
de Lamotte. Pour la facilité du Public , on trouvera
lefdites gouttes au café de Conftantinople ,
rue Saint - Antoine , vis-à-vis la vieille rue du Temple
; & au café de la Croix rouge , vis-à-vis la
rue du Four fauxbourg Saint- Germain , ainfi qu'en
la demeure dudit Sieur de Paullian.
X 1.
Le Tréfor de la Bouche.
Le Sieur Pierre Bocqmilon , marchand gantierparfumeur
, rue Saint - Antoine , vis - à- vis la rue
des ballets , entre la rue Percée & l'églife S. Louis
de MM. de Ste Catherine , continue de débiter
avec fuccès , par permiflion de M. le Lieutenant-
Général de Police & de MM . de la faculté de médecine
de Paris , une liqueur connue fous le nom
de Trefor de la Bouche ; elle acquiért tous les
jours de nouvelles preuves , fans équivoque , de
fon efficacité. L'auteur rapporte nombre de certificats
authentiques qui prouvent que cette liqueur
a la vertu
de purger de tout venin , chancres
, abfcès , ulcères , & tour ce qui peut contribuer
à gâter les dents , de la rouille qui fe forme
par l'âcreté des eaux qui defcendent du cerveau ,
qui , en s'y arrêtant , s'y corrompent & engendrent
les petits vers qui rongent & percent les
dents enfuite attaquent les nerfs , ce qui caufe
des douleurs très- violentes ; mais l'ufage de cette
liqueur les prévient & les fait mourir , guérit les
maux que l'on fouffre, & conferve les dents quoique
gâtées ; raffermit les gencives , & rend l'haleine
agréable & douce.
:
Les bouteilles font de 10 ,
de 24 fols.
de 3 de livres &
7
JANVIE R. 1769. 105
Le Public eft prié de fe tenir en garde centre
ceux qui contrefont cette liqueur. La véritable ne
fe vend que chez lui. Il a le foin de mettre fur les
bouchons & étiquettes des bouteilles, ainfi que fur
les imprimés qu'il donne pour indiquer la maniere
de s'en fervir , fon nom de baptême & de
famille , écrit & paraphé de fa main. Il fe flatte
, par les recherches & épreuves continuelles
qu'il fait de fon remede , s'attirer de plus en plus.
la confiance des gens de diftinction qui voudront
bien lui faire l'honneur d'en ufer.
Il a fon tableau fur fa
porte.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 16 Novembre 1768 .
I
-
13 de ce mois , le chevalier de Saint- Prieft ,
qui vient remplacer ici le chevalier de Vergennes
, en qualité d'ambafladeur de France , eft arrivé
en cette capitale ; toute la nation françoiſe
eft allée au devant de lui , & l'a accompagné
jufqu'au palais de France. Hier , il a fait part de
fon arrivée au Grand Vifir , qui a envoyé fur le
champ le drogman ou interpréte de la Porte pour
le complimenter & lui préfenter un regal en fleurs
& en fruits.
De Petersbourg , le 29 Novembre 1768 .
Le Graud Duc eft prefqu'entierement rétabli des
fuites de fon inoculation. La cour n'a pas encore
fait publier fa déclaration de guerre contre les
Turcs ; cependant elle continue de faire des préparatifs
& de fe mettre en état de réſiſter à leurs
forces.
206 MERCURE DE FRANCE
De Warfovie le 30 Novembre 1768.
Quoique quelques Tartares fe foient déjà joints
aux Turcs & aux confédérés de Rar , on affure cependant
que leurs hordes n'agiront qu'après l'arrivée
du nouveau Kan en Crimée .
Du 3 Décembre.
Il s'eft formé dans le diftri &t de Cujavie deux
nouvelles confédérations qui ont invité toute la
nobleffe à prendre les armes , & ont exigé des vivres
& des fourrages: Le Sieur Malczewski a fon
quartier général à Gnefne dans la Grande - Pologne.
Il exhorte , dans fon manifefte , tous les habitans ,
de quelque religion & de quelque rang qu'ils puiffent
être , à ne point prendre la fuite , leur promettant
fûreté & défenſe ; & les prie en même
temps d'arrêter & d'amener à fon quartier général
tous les petits partis qui infeftent les environs ,
& s'offre à fecourir les bourgeois & les payſans
qui ne feroient pas aflez forts pour le rendre maîtres
de ces partis.
Du 14 Décembre.
Il paroît décidé que le général Romanzow com
mandera l'armée ruffe deſtinée à pénétrer en Turquie
; que le général Soltikow aura la conduite
du cordon formé fur les frontieres , & que le prince
Gallitzin commandera les divifions de Finlande
& de Livonie , qui releveront les autrestroupes en
Pologne.
Hadgi -Ali pacha de Choczim , qui devoit être
remplacé par le gouverneur de Bender , conferve
fon emploi. Il continue de ménager nos frontieres
en défendant à tout Turc ou Tartare de paffer
le Niefter. D'ailleurs , les troupes de ces deux nations
ont reçu ordre de s'éloigner des frontieres &
de prendre leurs quartiers d'hiver dans les endroits
d'où elles étoient venues.
JANVIER . 1769. 207
De Kaminieck , le 29 Novembre 1768 .
Hier , le Sieur Palawski, l'un des chefs des confédérés
de Bar , a envoyé à notre commandant un
trompette , chargé de remettre un écrit par lequel
il le fommoit de rendre cette forterefle , comme
dépendante des confédérés de Bar qui repréfentoient
la république , & le menaçoit , en cas de
refus , d'affiéger la place & de ne faire grace à per
fonne. Le commandant a répondu que comme il
étoit ſubordonné à la commiffion de guerre ,
pouvoit rien faire fans un ordre exprès de fa part;
il a communiqué cette propofition au général
Branicki.
De Vienne le 10 Décembre 1768 .
il ne
Suivant les nouvelles qui nous font arrivées
des confins de la Turquie , la Porte a afluré , nonfeulement
le miniftre de notre cour , mais encore
les commandans généraux de nos frontieres , que
les troupes ottomanes qui marchent vers la Pologne
, ne commettroient aucunes hoftilités , & obferveroient
la plus rigoureufe difcipline , & que
tout foldat qui s'écarteroit de ce qui lui eft preferit
à cet égard , feroit puni très -févèrement.
Du 17 Décembre.
L'Impératrice- Reine a rendu une ordonnance
par laquelle Sa Majefté Impériale & Royale accorde
aux fergens , caporaux & foldats mariés ,
tant d'infanterie que de cavalerie , outre leur paie
ordinaire , trois kreutzers parjour pour chacun de
leurs enfans fans diftinction de fexe .
On a frappé ici une médaille en mémoire de
Finoculation de la petite vérole , faite avec tant
de fuccès aux archiducs & à l'archiducheffe Thérele
, fille unique de l'Empereur. Cette médaille
repréſente d'un côté les bustes de Leurs Majeftés
Tales & Royales avec cette légende : Jofe
208 MERCURE DE FRANCE .-
phus II. M. Therefia Aug, L'autre côté porte
l'infcription fuivante : Ferdinandus Maximilianus
eorumque neptis Therefia , archiduces Auftria
, de infertis variolis reftituti 29 Sept. M.
DCC. LXVIII.
De Cadix , le 29. Novembre 1768 .
Le Sieur Tanevot , négociant françois , a fait
inoculer dernierement deux de fes enfans ; c'eft le
premier effai qu'on ait fait ici de la pratique de
l'inoculation , & le fuccès qu'elle a eu donne lieu
d'efpérer qu'elle s'accréditera non - feulement dans
cette ville , mais dans tout le royaume. L'opération
a été faite par le Sieur Perrier , médecin françois
de la faculté de Montpellier & de l'académie
royale des fciences de Toulouſe , établi ici depuis
quelques années.
De Rome , le 14 Décembre 1768 .
Les généraux d'ordre ayant reçu , au nom du
S. Pere , il y a déjà quelque temps , un billet par
lequel Sa Sainteté leur enjoignoit de continuer
l'exercice de leur jurifdiction fur ceux des religeux
de leurs ordres refpectifs , qui demeurent dans
réta: de Venife , le général des Servites le rendit
auffi - tôt chez le fecrétaire de la congrégation
des évêques & réguliers , pour lui témoigner
la reconnoiffance dont il étoit pénétré
pour le foin paternel avec lequel Sa Sainteté ve illoit
au maintien des privileges & des immunités
religieufes , & promit d'exécuter ponctuellement
les ordres contenus dans le billet qu'il avoit reçu.
Cependant il écrivit peu de temps après au provincial
de fon ordre à Venife une lettre , où il approuve
la réfolution qu'a pris ce dernier de fe conformer
exactement au décret du fénat . Il lui recommande
à cet égard l'obéiflance que tout fupérieur
, ainfi que tout bon citoyen doit à fon prince,
lur ordonne de recourir au magiftrat préposé par
JANVIER. 1769.
1769. 209
le fénat dans les difcuffions relatives aux articles
de ce décret. Il finit par ces mots : Je ne m'étends
pas davantage ; car je parle à un homme prudent
qui , dans le couvent , ne manque pas de fujets
très - affectionnés à la république , & capables de
donner de très bons confeils à votre paternité. Cette
lettre fait ici la plus grande fenfation .
De Civita- Vecchia , le 1 Décembre 1768.
On a effuyé dernierement ici une tempête qui a
duré quatre jours & qui a caufé de grands dommages
dans les parages de l'Etat Eccléfiaftique : elle
a brifé , dans notre port même , un bateau chargé
de vin , & a fait périr une barque génoile qu'on
avoir envoyée à Monte-Alto , dans l'état de Caltro,
pour y prendre un chargement de bled: elle en
avoit déjà fur fon bord pour foixante - quinze roubles
qui ont été perdus. On a eu avis que le Grand-
Duc de Tofcane a défendu , dans l'étendue de les
états , le cours de toutes fortes de monnoies d'argent
, frappées dans l'Etat Eccléfiaftique , à la réferve
de celles qui portent l'empreinte de Clément
XII , Florentin & de la mailon Corfini, Son
Altefle Royale ayant permis la chaffe libre du fanglier
dans tous les domaines , ces animaux fe refugient
actuellement dans nos forêts & caufent de
grands dommages dans les campagnes.
De Londres le 16 Décembre 1768 .
L'imprimeur du S. James's Chronicle comparut
le 1 à la chambre des pairs felon l'ordre qu'il
en avoit reçu ; on lui ordonna de déclarer l'auteur
d'une lettre qu'il avoit inférée dans fa feuille
du 10 de ce mois ; il nomma le Sieur Wilkes qui ,
le 15 , répandit dans le public une lettre adrellée
aux gentilhommes , eccléfiaftiques & francs - tenanciers
du comté de Middleſex , dans laquelle ,
après avoir applaudi , au choix du Sieur Glyn pourfon
collégue , il avoue que c'eft lui qui a fait im210
MERCURE DE FRANCE.
primer la lettre dénoncée à la chambre des pairs
& à celle des communes , & blâme hautement la
conduite des miniftres en cette occafiou ; il invite
en même-temps fes compatriotes à foutenir avec
fermeté les libertés & les privileges qu'on veur
leur ravir.
Du 27 Décembre.
Le 22 , la compagnie des Indes tint une affemblée
générale dans laquelle on démontre que la
compagnie avoit déjà fait un profit de plus de cinq
millions fterlings fur les terres qu'elle a acquifes
dans l'Indoftan , & qu'elle avoit acquitté au Bengale
une lettre de 700 , 000 liv. fterlings. Suivant
fes comptes annuels , on y voit un accroiffement
annuel de 1 , 600 , oco liv. fterlings. Il lui refte
en caifle au Bengale , 800 , 000 liv. fterlings ; à
Madrals 140 , 000 , & à la Chine 200 , 000 ; elle
a acquitté en Angleterre un million , Outre ces
fonds , elle a les magafins remplis de marchandifes
; fes navires , qui vont dans l'Inde ou à la Chine
, ou qui reviennent de fes établiffemens , font
richement chargés ; enfin elle a fait quelques autres
acquifitions , dont on évalue le produit à trois
millions de livres fterlings par an. La compagnie
a indiqué au 4 Janvier prochain une autre aflemblée
générale pour délibérer fur certaines affaires
qui concernent les propriétaires des actions.
Depuis le 15 Décembre 1767 juſqu'au 13 Décembre
1768 , il est né dans cette capitale & dans
fes fauxbourgs 16 , 042 perfonnes , & le nombre
des morts a été de 23 , 639 .
Du 30 Décembre.
Il arriva , le 27 , à la cour , un courier du Lord,
Cathcart , ambaſſadeur du Roi à Petersbourg ,
avec des dépêches importantes qui ont été examinées
au confeil : le même foir on dépêcha au même
ambaffadeur un exprès chargé de dépêches
JANVIER . 1769. ΣΙΓ
relatives à la prochaine guerre entre la Ruffie &
la Porte Ottomane. Le comte de Czernicheuw ,
ambaffadeur de l'Impératrice de Ruffie , a auffi
expédié , ces jours derniers , à Petersbourg un cou
rier qui y porte le réfultat de plufieurs conféren
ces que cet ambasadeur a eues avec les miniftres
du Roi fur le même objet. On continue d'aflurei
qu'on eftfur le point de conclure une alliance entre
la Ruffie & quelques autres puiffances pour mettre
cet empire en état de foutenir , avec avantage, la
guerre dans laquelle il va fe trouver engagé.
de
La cour a envoyé ordre de mettre inceflamment
plufieurs vaiffeaux de guerre en état d'aller relever
ceux qui font repartis en différens parages
P'Europe & de l'Amérique & fur la côte d'Afrique.
Elle a auffi donné des ordres pour que plufieurs
régimens de l'établiſſement d'Irlande foient prêts
dans peu de temps à s'embarquer pour l'Amérique,
afin d'y remplacer , en divers endroits du continent
, les troupes qu'on en a tirées & qui ont été
envoyées à Bofton .
Dans l'aflemblée générale que la compagnie
des Indes tint , le 21 de ce mois , on propofa de
prendre en confidération les avis reçus de l'Inde
fur l'état actuel des affaires de la compagnie dans
fes différens établiflemens en Afie , ainfi que les
propofitions des directeurs du département de la
tréforerie , & la réponſe qu'on y a faire . Ces propofitions
confiftent principalement dans l'offre de
payer au gouvernement une fomme annuelle de
400 , ooc liv. fterlings pendant cinq ans , à condition
que la compagnie jouira entierement des
revenus provenans des acquifitions qu'elle a faites
dans l'Ale ; que le dividende fera fixé à 12 ½ pour
Joo , au lieu de 10 , & qu'il ne pourra être augmenté
que de' 1 pour 100 par an. Il parut que la
plus grande partie de l'affemblée étoit oppofée à
212 MERCURE DE FRANCE.
ces propofitions , dont l'examen fut remis , après
de longs débats , au 4 du mois prochain . Le terme
de deux ans , pendant lequel la compagnie s'eſt
foumile à payer au gouvernement 800 , 000 liv .
fterlings pour toutes les prétentions de la couronne
fur les revenus provenans des acquifitions de
la compagnie dans l'Afie , étant expiré , il y a lieu
de croire que cet objet fubira de grandes contef
tations. Suivant les dernieres nouvelles arrivées
de la côte de Coromandel , la compagnie y eft engagée
dans une nouvelle guerre qui lui caufera de
l'embarras peut- être pendant très -longtemps .
Le chevalier Gofling , banquier & l'un des éche
vins de cette ville , eft mort hier ; le Sieur Wilkes
vient de le mettre fur les rangs pour être élu à la
place.
D'Amfterdam , le 3 Janvier 1769.
Des lettres d'Algér portent que , le & Novembre
dernier , dans le moment où , fuivant l'uſage , on
diftribuoit la folde aux troupes , un vieux foldat
qui avoit perdu un bras au fervice , s'approcha du'
Dey , lui tira un coup de piftolet , & ayant manqué
fon coup , lui déchargea fur la tête un coup
de fabre qui eût été mortel fi l'épaiffeur du turban
n'en eût affoibli la violence. Le foldat fe préparoit
à réitérer , mais il fut fur le champ percé de mille
coups.
De Verfailles , le 24 Décembre 1768.
Le Sieur d'Aigrefeuille , premier préfident de la
cour des comptes , aides & finances de Montpel
lier , fut préfenté au Roi le 20 du mois de Novembre
, par le Sieur de Maupeou , chancelier de
France .
Le Sieur Dupont , intendant en farvivance &
trélorier général de l'hôtel de l'école royale militaire
, ayant donné la démillion de fa charge de
JANVIER . 1769. 213
tréforier , le Roi en a difpofé , le 20 de ce mois, en
faveur du Sieur Choulx de Biercourt , ci - devant
fecrétaire ordinaire de la feue Reine , & Sa Majefté
a accordé en même temps au Sieur Dupont
l'adjonction à la place d'intendant du même hôtel ,
que remplit le Sieur Paris du Verney depuis l'origine
de cet établiflement .
Du 28 Décembre .
Le Sieur Dufaud , officier d'infanterie , auteur
de la machine établie à la pointe de l'ifle St Louis
à Paris , pour clarifier les eaux de la Seine , eut
l'honneur de préfenter le 26 , au Roi , le plan de
cette machine avec le profpectus ; le 27 , l'abbé de
Villiers a eu l'honneur de préfenter auffi à Sa Majefté
& à la famille royale , la vie de Louis IX
Dauphin de France , dédiée à Monfeigneur le Dau
phin .
De Paris , le 23 Décembre 1768 .
Le Sieur Hofty , docteur régent de la faculté de
médecine de cette ville, ayant été appellé à Bruxelles
par plufieurs perfonnes de la premiere diftinction
, il y a inoculé fucceffivement trois enfans du
Sieur Walkiers ; le fils unique du comte d'Ornard;
trois enfans du comte de Cobentzel , miniftre plénipotentiaire
; la fille du duc d'Aremberg , trois
enfans du prince de Gavres , & la marquife du
Châtelet , née à Haflelaer. Ces différentes inoculations
ont eu le plus grand fuccès. Le Sieur Hofty
a fuivi pour l'infertion de la petite vérole , la méthode
ordinaire ; & quant au traitement de la maladie
, il s'eft conformé à la nouvelle méthode.
Du 6 Janvier. 1769 .
On mande de Rouen , comme un fait fingulier ,
que le Sieur de Nize , procureur du Roi en l'élection
de Lines , généralité de Rouen , paroiffe de la
Feuillée , âgé de foixante & treize ans , ſe trouve
114 MERCURE DE FRANCE.
pere de cent & un , tant enfans que petits-enfans ,
& arriere petits - enfans , dont foixante - huit font
vivans ; on ajoute que cinq ou fix de les filles ou
petites-filles font actuellement enceintes.
LOTERI E S.
Le quatre - vingt- feizième tirage de la lote
rie de l'hôtel-de - ville s'eft fait le 24 Décembre der
nier en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eft échu au Nº . 71685. Celui de vingt
mille livres , au Nº. 75187 , & les deux de dix
mille aux numéros 61288 & 63833 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait les de ce mois. Les numéros, fortis
de la roue de fortune font , 86 , 83 , 72 , §§ , 35.
MORTS.
Jacques-Etienne-Antoine de Saint-Simon,comte
de Courtomer , brigadier des armées du Roi, chevalier
de S. Louis , & ancien capitaine des gendar
mes Anglois , eft mort à St Germain-en-Laye , le
7 du mois de Décembre.
Antoine d'Aydie de Rybérac , brigadier des armées
du Roi , chevalier de Malte , prieur de Saint-
Marcel d'Argenton & de Vallançai , mourut au
château de Mayac , en Périgord , le 19 du mois
dernier , âgé de foixante -dix ans.
Marie - Françoile le Texier , époufe de Louis-
Philippe comte de Durfort , maréchal de camp ,
commandeur de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , eft morte ici le 27 Décemb. âgée de 3 6 ans. •
Haute & puiflante Dame Jeanne- Louife de Bethune
, veuve de haut & puiffant Seigneur Fabien-
Albert du Quefnel , marquis de Coupigny ,
morte ici , âgée de quatre-vingt- quatre ans.
JANVIER . 1769 . 215
PIECES
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Le Rendez- vous inutile , conte ,
Envoi à Madame la comtefle de ,
Quatrain à M. de Chamfort ,
Vers contre les détracteurs de la poësie ,
A Mademoiſelle P *** •
Vers pour le portrait de Madame Ca...
Epigramme pour une Dame âgée ,
Madrigal à Mlle de Son ....
Hiftoire angloife ,
Vers à Madame N fur un bouquet,
L'origine du jeu des échecs , fable ,
Traduction d'une ode d'Horace ,
Epître à Madame la Comtefle de T.
Réponse de Madame la comtefle de T.
ibid.
ibid.
10
11
ibid.
12
13
16
17
19
21
23
24
25
Réponse de M. F. à Madame la Comteffe de T.
Vers à M. le comte de N.
Remerciment de la Mufe Lim. au roi de Dannemarck , ibid.
Remercîment de la même pour fa fille ,
Vers au Roi de Dannem. en lui préfentant Ernelinde ,
Caufe célébre ,
Le Chat & le Chien , fable ,
La Rofe , fable ,
Vers à Madame .... fur une étrenne mignone ,
Vers à Mlie Guimard ,
Explication des énigmes , &c.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Voyage en Sibérie ,
Lettres du Comte Algarotti ,
Tableau hiftorique des gens de lettres,
Elémens de l'hiftoire d'Angleterre ,
Les nuits parifiennes ,
Abregé des 13.5 vol . de la gazette de France ,
Situation des finances d'Angleterre ,
Inftitutions Newtoniennes ,
Ellais de morale militaire ,
Connoillance des temps ,
Diflertationsfur les antifeptiques ,
La fondation des Empires , ode ,
Fortification de campagne ,
26
27
28
41
44
ibid.
45
46
53
ibid.
65
69
7.2
776
84
85
87
91
92
23
95
98
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de Phryné à Xénocrate ,
Arminius , poëme ,
Poëfies de l'abbé Métaftafe ,
Maladies des enfans,
Journal du voyage de M. de Courtenvaux ,
Académie des fciences ,
OEuvres de Jean Racine ,
Agenor & Zulmé ,
Recueil de piéces académiques ,
Hiftoire des anciennes républiques ,
Dictionnaire des paffions ,
Précis de chirurgie pratique ,
99
121
104
- 106
109
113
114
115
117
119
123
124
Legrand vocabulaire françois ,
Variétés littéraires ,
125
127
Nouveau Théâtre françois ,
La morale de l'Orient ,
12.9
131
Poëmes & paftorales de J. Cunningham , 133
Le Renard & le Chat , 134
ACADÉMIES , 135
SPECTACLES . 148
153 Lettre à l'Auteur du Mercure
Effai philofophique fur les écoles
Obfervation fur la réunion de l'opéra comique à la
comédie italienne ,
Avis fur l'hôpital de là Trinité ,
161
163
167
Bienfaiſance ,
175
Médecine , 177
Anecdotes , 178
Académie de peinture & de fculpture , 180
Gravure ,
184
Mufique ,
188
Ecriture ,
190
Manufacture albâtre agatifé , 191
Arrêts
193
Avis , 195
Nouvelles politiques , 205
Loteries ,
214
Morts ,
WM
,
ibid.
JA
APPROBATION.
' AI lu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le 2 vol.
du Mercure de Janvier 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , 15 Janvier.1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER 1769.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGIL
DU
Seugnes
A PARIS
PALAIS
ROYAL
Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
1 ..
STOR LIBRARE
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
transporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs de
port , les paquets & lettres , ainfi que les livres ,
les eftampes , les piéces de vers ou de profe , les
annonces , avis , obfervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au fuccès &
à la réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure.
Leprix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'on ne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourfeize volumes , à raison de 30 fols piece.
Lesperfonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la pofte , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant ,
elles les recevront francs de port.
&
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les perfonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront directement au fieur Lacombe.
Onfupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis refteront
au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des livres ,
eftampes & mufique à annoncer , d'en marquér le
prix.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ASTRONOMIE. Poëme. *
ILLUSION des fens dont les douces chimeres
Aux enfans d'Apollon furent toujours cheres :
Le poëte s'eft principalement occupé de l'inftruction.
Cette maniere de préfenter & de raprocher
les principes des fciences eft très - commode
pour la mémoire. Les jeunes gens peuvent y trouver
une lecture auffi utile qu'amulante. C'eft ainfi
qu'Horace employoit des vers , en quelque forte,
familiers , pour traiter des fujets didactiques.
Nempe incompofito dixi pede currere verfus.
HORAT.
1
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Fuyez , éloignez vous , & de la vérité
Redoutez le pouvoir , le charme & la clarté :
Que parmi les neuf foeurs la célefte Uranie
Seule échauffe mes vers du feu de fon génie ;
Infpire les accords que ma lyre produit ,
Et leur prête la pompe & l'éclat qui la fait.
Je veux fifa faveur aujourd'hui me feconde ,
Développer le jeu de la machine ronde ,
,
En fonder les refforts , & chanter dans mes vers ,
Des travaux des humains les prodiges divers.
Le fystême étonnant , & le feul véritable ,
Qui , de l'aftre des jours , fait un aftre immuable ;
Et met la terre au rang de ces corps radieux
Qui charment nos regards & roulent dans les
cieux ;
Ce fyftême , l'honneur & la gloire des lages ,
La honte du vulgaire , & dont les avantages
Afes yeux ignorans feront toujours voilés ,
Fut pourtant reconnu de ces temps reculés ,
Où l'efprit dépourvû d'art & d'expérience
Sembloit à peine encor forti de fon enfance.
Soit jugement , raifon , force , fagacité ,
Soit qu'un heureux inſtinct aux humainsl'eut dicté,
Pythagore , au milieu de fa métempficole ,
En fentit l'importance , en expofa la cauſe ;
Mais l'Erreur reprenant tous fes droits après lui ,
L'augufte Vérité fe trouva fans appui.
L'homme ne put fouffrir que cette lourde mafle ,
Immenſe à fes regards , atôme dans l'eſpace ,
JANVIER . 1769 .. 7
Que la terre , aflervie aux loix du mouvement ,
Au tour d'un point central tournât inceffament ;
Et, parcourant des cieux les voûtes éclatantes ,
N'eut que les attributs des étoiles errantes .
Ces étoiles fur-tout par leurs fréquens écarts
Du fage ftudieux confondant les regards ,
Il fallut , pour voir clair dans cet abîme fombre ,
Qu'il inventât des cieux & des orbes fans nombre ,
Et fit à chaque inftant des fuppofitions
Que démentoient toujours les obfervations.
De- là cet embarras dans la célefte fphère ,
Qui fit dire jadis à ce roi téméraire , *
Et beaucoup plus fçavant , fans doute , que pieux ,
Que fi l'Etre Suprême , en fabriquant les cieux ,
Eut un peu plus été jaloux de lon fuffrage ,
Il eut tout autrement dirigé fon ouvrage.
Mot inconfidéré ; mais dont le fens caché
Des fyftêmes anciens montre l'abfurdité .
Enfin Copernic vint , & fes travaux célèbres
De cette vieille erreur diffipant les ténébres ,
Les cieux curent un cours plus fimple & plus
parfait ,
Et parurent aux yeux tels qu'ils font en effet :
Ainfi tout reprenant une nouvelle face ,
L'aftre brillant des jours fut remis à la place ,
Du monde planetaire occupa le milieu ,
Et tourna feulement au tour de fon effieu .
* Alfonfe IX , roi de Léon & de Caftille.
T
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce globe eft pour le monde une fource éternelle
De rayons dont l'éclat toujours le renouvelle.
Mercure , le premier des fix aftres errans
Qui tournent fur leur orbe en des tems différens ,
Eft petit , mais brillant , & de fa courfe ovale
Acheve dans deux mois le rapide intervale .
Vénus qui vient enfuite , & qui par faclarté ,
Du brillant Jupiter efface la clarté ,
Trois fois plus lentement mefure la carriere :
La Terre , & de nos mois l'inégale courriere
Viennent après Vénus , & tournent fur leur plan ,
L'une dans vingt-neufjours , & l'autre dans un an
Enfin , Mars , Jupiter avec fes Satellites ,
Saturne & fon anneau décrivent des orbites ,
Avec des mouvemens , d'autant plus ou moins
prompts ,
Qu'ils font plus ou moins loin de l'aftre des faifons:
Ce fut pendant long-temps un fentiment vulgaire
Que chacun des grands corps que le foleil éclaire
Décrivoit dans le ciel un cercle régulier ;
Mais Kepler s'apperçut , & fit voir le premier
Qu'envain onfuppofoit chaque orbite excentrique,
Si l'on ne lui donnoit une forme elliptique .
Ce fyftême d'abord révolta les efprits ;
Mais le fage bientôt en connut tout le prix.
On vit par l'examen de toutes ces orbites ,
Que les temps écoulés , & les aires décrites ,
Par le rayon tiré de l'aftre au point central ,
Etoient inceflament dans un rapport égal.
JANVIE R. 1769 . 9
Cette loi de Kepler , cette loi générale
Doit les propriétés à la force centrale :
Force longtemps cachée aux yeux les plus experts ,
Et que le grand Newton devoit à l'univers.
Si Mercure , Vénus , fi la Terre elle-même
Ne s'oppofoient fans cefle à cette loi (uprême ,
Et files autres corps qui font au firmament ,
A cet effort commun cédoient uniquement ;
La matiere réduite en une feule maſſe ,
Cefferoit de flotter au milieu de l'efpace ,
Et d'un repos parfait éprouvant la langueur ,
Laifleroit l'Univers fans forme & fans vigueur.
Il faut donc qu'une loi directe & primitive
Réfiſte à chaque inſtant à la force attractive ,
Afin que l'une & l'autre uniflant leurs effets ,
Se balançant fans ceffe & ne cédant jamais ,
Retiennent tous les corps dans la céleſte voûte ,
Marquent leur licu , leur ordre , & dirigent leur
route.
Vous qui vous revêtez de l'éclat du Soleil ,
Et dont le peuple encor redoute l'appareil.
Globes étincellans , cometes effrayantes ,
Cédez , obéiſſez à ces deux loix puiſſantes :
Des bouts de l'Univers venez pour quelque tems ,
De la terre étonner les foibles habitans ;
Et loin de leurs regards , à la fin entraînées ,
Ne vous montrez qu'après un long cercle d'années.
Et vous aftres brillans , dont la profufion
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Frappe , étonne , faiſit l'imagination ,
Innombrables Soleils qui , par votre exiſtence ,
Annoncez du Très -Haut la fuprême puiffance ,
Brillez , lancez vos feux , & lans ceffe éclairez
Les mondes infiuis que fa main a créés ,
Et de l'efpace immenfe étendant les limites ,
Occupez les foyers de toutes leurs orbites.
Heureux qui , de l'étude ayant fait fon bonheur ,
Contemple avec refpect ces oeuvres du Seigneur ,
Qui,conduit par fa main loin des routes vulgaires,
Ne donne fon aveu qu'à des vérités claires ,
Et qui , dans fa fagefle & fon immenfité ,
A mis enfin fa gloire & ſa félicité .
Siméon Valette , maître de mathematiques ,
à Montauban.
VERS au Roi de Danemarck.
PIERRE
Quatrains.
IERRE nous étonna: vous fçavez nous charmer;
Il fut plus roi , qu'il ne fut homme.
Si la gloire avant vous peut -être encor le nomme ,
Notre amour avant lui ſe plaît à vous n'ommer .
D'un immortel laurier vous allez vous couvrir ;
Vous voulez mériter ce que le fort vous donne .
Pour apprendre à regner vous defcendez du trône ;
Vous cherchezun modèle, & yous pourriez l'offrir.
JANVIE R. 1769 . I[
Cette jufte amitié que vous montre Louis ;
Autant qu'à vous à vos fujets doit plaire ,
S'il a crû voir en vous fon fils ,
C'est qu'il croit voir en vous leur pere .
Autres , dérobés dans les tablettes d'une
des plus belles Dames de Paris.
AUTREFOIS , fi j'en crois l'hiftoire ,
D'affervir le Midi , le Nord obtint la gloire ;
Mais fi j'en crois mon coeur , depuis que je vous
vois ,
Le Nord nous a conquis deux fois.
Par M. ***
* Ces quatrains , infpirés par un fentiment
délicat , doivent être diftingués parmi le petit
nombre de bons vers qui ont été préfentés au jeunemonarque.
LA Mere imprudente. Rondeau.
GARDEZ- VOUS ARDEZ-vous bien de ce maudit enfant
Qui , fans rien voir , va toujours en bleflant :
Difoit un jour mere non trop difcrette ,
A la très- gente & naïve fillette :
Il a l'oeil doux , le regard careflant ,
On le prendroit pour un pauvre innocent ;
Mais c'eft un traître , un volage , un méchant :
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Du trait qui part de fa vive arbalète
Gardez-vous bien.
La fille écoute & deſire à l'inftant
Voir cet Amour qu'on lui peint fi charmant..
Colin paroît , adieu , l'affaire eft faite :
Elle eft bleffée , elle en devient folette.
Meres , de rendre un enfant trop fçavant ;
Gardez- vous bien.
A Mde de M *** , qui avoit joué avec
moi Lucinde dans l'Amant auteur &
valet , & à quij'avois envoyé des vers
AIR: Du vaudeville d'Epicure.
On n'applaudit fur le théâtre
Qu'aux fuccès de l'art impofteur :
Avec effort on s'idolâtre ;
L'amant paroît toujours acteur.
Tout ce qu'on y fait s'étudie.
Demain l'efclave fera roi.
Laillons jouer la comédie ,
Mais aimons-nous de bonne foi.
Réponse de Mde M ***
Par vos vers je ſuis embellie ,
Avec art vous fçavez fatter :
Votre chanfon eft fort jolic ,
JANVIER . 1769. 13
"
Souvent on me l'entend chanter.
Si j'étois la jeune Sylvie ,
Je repéterois avec vons :
* Aimons , aimons toute la vie ,
Aimons ; il n'eft rien de fi doux .
Mais , Erafte , hélas ! comment faire
Je ne peux plus que defirer.
Lorsqu'on n'eft plus faite pour plaire
Il n'eft plus temps de foupirer.
Réponse.
Il vous fied bien de parler d'âge
Vous ne pourrez jamais vieillir :
Ce qui nous plaît fçait s'embellir
Et par le temps & par l'ufage .
Pour avoir vécu cinq mille ans ,
Vénus en eft-elle moins belle ?
En voyons-nous moins auprès d'elle
Les jeux ,les ris & les amans.
De qui font filles les trois Graces 2
Homere leur donna le jour.
Le bel enfant qu'on nomme Amour ,
N'a point encor quitté leurs traces.
La fraîche Hébé depuis long-temps
Exerce aux cieux fon miniftere :
Elle est toujours vive & légere ,
Elle eſt toujours dans fon printems.
Votre coeur ne peut le défendre ,
Ma Lucinde , de s'enflammer:
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Quand on plait, quand on a le coeur tendre,
On eſt toujours au temps d'aimer ...
Réponse de Mde de M *** .
Lucinde ne fçait que répondre ,
Erafte , à des vers fi charmans .
Elle craindroit de fe confondre ,
Et de fe perdre en complimens.
Vous n'avez fçu que trop comprendre
Que fon coeur eft fenfible & tendre.
Eh ! que pourroit-elle ajouter ?
Qu'elle defire de vous plaire...
Erafte n'en fçauroit douter .
Lucinde eft femme , elle eft fincere ,
L. M. de St Just.
EPITRE à M. le Chev. de Bouflers .
A UPRès de la lyre d'Horace ,
Le luth de l'aimable Hamilton ,
Lié , par la main d'Apollon ,
A l'un des lauriers du Parnafle
Reftoit dans le facré vallon ,
Gardé par la plus jeune Grace .
En vain pour chanter les plaifirs
On voulut , felon fes defirs ,
Que le luth devint vif ou tendre ,
JANVIER . 1769. 15
Hélas ! il ne put jamais rendre
Que le trifte fon des foupirs .
Ces contes , ce doux badinage ,
Né dans le fein de la gaïté ;
Ces vers pleins de vivacité ,
Heureux délaffemens d'un fage ,
Ces traits qu'à l'immortalité
Conduifit , d'une aîle légere ,
La douce & tendre volupté ,
Sitôt qu'une main étrangere
Toucha le luth à fa maniere ,
Cefferent de nous être rendus :
En proie à la douleur amere ,
Livrés aux regrets fuperflus ,
Chaque jour dans notre triſteſſe
Nous redemandions Hamilton ,
Ou que les graces & fon ton ,
Sa négligence enchanterefle ,
Son talent de fémer des fleurs ,
De rendre & d'orner la nature ,
Son art d'intéreffer les coeurs ,
Enfin fa naïve peinture .
Des brillanis défauts de nos moeurs ,
Fuffent accordés en partage
A quelqu'un des auteurs nouveaux ,
Au lieu du fade perfiflage
Dont ils rempliffent les journaux .
Long-temps le dieu de l'harmonie
G MERCURE DE FRANCE .
Se refufant à notre envie ,
Fut fourd à nos triftes accens
Enfin il cède à ton génie ,
Le luth eft le prix des talens ..
Monté par la jeune Thalie ,
Entre tes mains fa mélodie
Conferve fes accords charmans.
Taraifon , aux graces unie ,
Montre le fage emploi du temps
Sous le voile de la folie
Elle captive le bon fens.
J'adopte ta philofophic :
S'il eft quelque bien dans la vie ,
C'eft l'amour & les fentimens.
C'est dans une extrême tendrefle
Qu'on trouve le feul bien flateur :
L'amant , aimé de fa maîtrefle ,
A feul tous les plaifirs du coeur.
TRADUCTION libre du fonnet italien
fur la mort de la Reine , inféré dans le
Mercure de Novembre 1768.
OOFREZ UVREZ les portes éthérées ,
Fortunés habitans des cieux ;
Chours , faites retentir les célestes contrées
De chants fublimes & joyeux.
JANVIER . 1769. 17
De toutes les vertus , Marie accompagnée ,
Vient jouir des honneurs divins ;
Les lauriers immortels qu'elle tient dans les mains
Font rougir la mort indignée.
Heureufe des humains tu braves les mifères :
Le Dieu que tu fervis , fenfible à tes prieres ,
D'un peuple qui t'eft cher va combler le bonheur,
Aftre propice de la France ,
Puifle ton heureuſe influence
Augmenter chaque jour fon luftre & fa grandeur !
Par M. le B.... D....
1V. Lettre de Milord Charlemont.
J'AI
A1 laiffé paffer deux couriers fans t'é.
crire ; j'étois malade & me fens encore
foible. Mon ami , j'ai de l'humeur , du
chagrin , de la colere , du dépit , une aigreur
dont je ne fçaurois me défendre.
Tu vas me demander la caufe de tout cela
: elle eſt fi déraisonnable que je n'ofe
te la confier . Ma foi , Charles , nous
nous flatons en vain d'être fages ; un fimple
événement , une légere circonftance
font un fou de l'homme le plus fenfé . Je
me fuis long - temps félicité de ma rare
prudence ; mais pour être jufte avec moi18
MERCURE
DE
FRANCE
.
même & fincere avec toi , je l'avouerai ;
fi j'en ai confervé, c'eft que l'occafion d'en
manquer n'a jamais été ni bien vive , ni
bien attrayante.
Tu me parois fort inquiet de ma façon
de penfer fur ton coufin . Si j'ai vu fir
Humfroid ? Eh ! mon dieu , oui , je l'ai
vu ! Pour mon malheur je le reçus trop
bien le jour qu'il vint m'apporter ta lettre.
Le mauffade perfonnage m'a pris en
affection ; fes foins , fes attentions , fon
importune affiduité me tuent. Il eſt ſçavant
, dis tu ? Quel fervice tu lui rendrois
fi tu pouvois lui faire oublier les deux
tiers de fes connoiffances , & lui donner
celle de l'ennui qu'il infpire. Il femble
avoir principalement étudié l'art de contredire
la nature , la vérité , les notions
les plus communes , les plus générales :
il veut vous ôter vos idées , vous faire
adopter les fiennes ; il difpute contre vos
fens , contre votre raifon ; vous refuſe la
Faculté de fentir & la liberté de penfer.
Hafardez - vous une objection , il la détruit
fans l'entendre ; n'écoutant jamais ,
parlant toujours , il vous rnet dans la né
ceffité de lui céder ou de l'affommer.
S
1
Une très nuifible fauffeté , vulgaire
ment appellée politeffe , entretient l'efpéce
incommode de ces petits tyrans de la
JANVIER . 1769. 19
•
fociété; leur mauvaife humeur les rend
dominans , & les caracteres doux affurent
leur empire en s'y foumettant. Dès qu'un
docte bavard , bien aigre , bien obſtiné ,
paroît au milieu d'un cercle , il en devient
le maître ; on craint de l'irriter ,
d'exciter la tempête dont fon front altier
menace déjà il propofe , differre , déci-.
de ; perfonne ne l'interrompt , chacun fe
dit tout bas : Si je prononce un mot , je
vais changer l'entretien en une défagréable
difpute ; on fe tait , on baille , on s'attrifte
pendant que l'orateur charmé s'enivre
du plaifir de parler , s'applaudit du filence
refpectueux de l'auditoire affoupi , & le
prend pour une déférence due à la fupériotité
de fon génie.
J'efpére être débarraffé demain de Sir
Humfroid. Si je me trouve en état de retourner
à la campagne il recevra mes
adieux , & fur mon honneur je ne reverrai
pas la ville , fans m'aflurer de fon départ
pour l'Italie ; je meurs de peur qu'il
ne l'ait différé dans le deffein de m'obliger.
Je fuis vraiment fâché de l'indifcrésion
de Sir Thomas ; je l'avois prié de fe
taire fur notre traité. James fçait tout. Je
viens de recevoir une lettre de lui ; elle
eft datée de Londres , où je ne le croyois
10 MERCURE DE FRANCE.
pas encore . Je fuis très- content de fes
expreffions. Sa reconnoiffance eft vraie ,
noble , fans affectation . Je le jurerois
Charles , il feroit pour un autre ce que
j'ai fait pour lui . Une des plus fortes
preuves de la bonté du coeur eft de fentir
le prix d'un fervice , fans paroître
accablé du poids de l'obligation .
Mon amitié , pour cet aimable jeune
homme, m'engage .... Allons , on m'interrompt
...
Devine la perfonne dont la vifite inattendue
m'a fait quitter la plume ? Eh !
qui diable feroit- ce, fi ce n'étoit ton ami ,
l'éternel Sir Humfroid ? La perfécutante
créature a pris chez notre ambaffadeur un
paquet à mon adreffe ; il renferme des livres
, & une feuille écrite de la main de
Lady Mary. Je me ferois bien gardé de
lui envoyer les maximes du célébre François
, dont elle femble vouloir imiter le
ftyle , fi j'avois cru devenir l'objet de fes
premiers effais. Je copie ici fa lettre toute
entiere ; lis , mon ami , lis l'ouvrage de
la compagne élue de ton coeur. Il ne faut
- pas te laiffer ignorer combien fon commerce
habituel avec un philofophe tel
que toi , l'a rendue grave & fententieuſe.
JANVIER . 1769. 21
Lady Mary à Milord Charlemont.
Ecrire à une de fes amies , de ce ftyle.
vif, enjoué , qu'infpire le defir de plaire
& d'amufer , c'eft être à- la -fois aimable ,
exact & poli . Ne rien dire à une autre
& rejetter fon filence fur un engourdiffement
dont on n'éprouve la péfanteur qu'en
fongeant à elle , c'eft offenfer & par la
faute & par l'excufe.
Elever des étrangeres au - deffus de fes
compatriotes ; les louer avec excès , même
avant de les connoître , ce peut être
l'effet d'un penchant volage , d'un amour
pour la nouveauté dont tout homme eft
fufceptible ; mais avouer hautement une
préférence injufte , c'est être auffi malhonnête
que partial .
Etre fans curiofité fur les fentimens
d'une fille charmante , & faire avec emphafe
l'éloge d'un fexe dont on néglige la
plus aimable partie , c'eft démentir les dif
cours par
fa conduite .
Vivre par choix avec des femmes d'un
âge avancé, c'eft annoncer un goût décidé
pour la flaterie , c'eft fe montrer un grand
enfant qui cherche à fe faire careffer .
Décider entre deux efpéces de coquetrerie
, c'eſt s'établir juge dans une caufe
dont on ignore le fond.
22 MERCURE
DE FRANCE
.
"
Une coquette vraiment dangereuſe ,
vraiment blâmable , eft celle qui donne
de l'efpérance , en s'éforçant d'infpirer de
l'amour , fon art pernicieux réuffit également
fur une ame tendre ou fur un coeur
vain ; car la vérité fait autant de dupes que
la bonne foi.
Attirer par des égards , c'est être cruelle ,
inhumaine même ! Railler , humilier ,
maltraiter un amant , c'est le laiffer maître
de brifer fa chaîne s'il la trouve pefante .
Rien n'oblige à recevoir un hommage
qu'on n'a pas recherché ; mais c'eft une
impardonnable dureté de faire naître des
fentimens , quand on n'a pas deffein de les
partager.
Croire une amie fachée , & ne prendre
aucun foin pour l'appaifer , c'eft marquer
peu de crainte de la perdre. Différente de
l'amour , l'amitié ne fe nourrit point des
erreurs de l'imagination , elle a befoin
d'être entretenue , animée ; fon exiſtence
eft délicate , elle s'affoiblit dès qu'on la
néglige douce , égale , paifible ; un rien
l'affoupit , & quand elle eft une fois endormie
, il eft bien difficile de la reveiller .
Quand on conferve un tendre fouvenir de
Ses amis , trouve- t- on de l'embarras ou de
la difficulté à s'exprimer avec eux ? Le
JANVIER. 1769. 23
coeur parle aifément , & le fentiment fçait
rendre tout ce qu'il infpire .
Tu ne me confeillerois pas de répondre
dans le même ftyle , Charles ? encore
moins de me défendre contre la petite
mutine , ce feroit l'irriter peut - être ? Je
vais m'avouer coupable , demander pardon
; la meilleure raifon du monde fert
moins auprès d'une jolie femme que la
foumiffion , n'eft - ce pas mon ami ? Tu
me l'as fouvent prouvé par ta conduite
avec Lady Mary. Je fuis quelquefois indocile
à tes leçons ; mais je me croirai
toujours fûr de bien faire en fuivant ton
exemple ,
Revenons à James , tu m'obligeras
fenfiblement fi tu veux bien veiller fur
fes démarches , & lui permettre de te
rendre des vifites fréquentes . Ce jeune
homme a pris à la campagne une façon de
penfer affez romanefque ; ce n'eft pas un
mal pour fes fentimens , peut- être ; mais
ce pourroit être un obftacle à fa fortune ,
& j'ai un defir très - vif de le voir réaffir
dans le monde. Il a , je crois , l'ame tendre
; il lui échappe des expreflions dans
fes lettres qui me font foupçonner des
engagemens pris . Rien ne feroit plus con24
MERCURE DE FRANCE.
traire à fon avancement qu'une paffion
indifcrette. Je l'ai prié de m'ouvrir fon
coeur ; il le fera fans doute , car il eft fincere
: fon âge a beſoin d'un guide fûr , &
je veux .... Parbleu , Charles , je prends
bien mon temps pour entreprendre de régler
les paffions d'un autre.... Si tu ſçavois
.... Mais tu ne fçauras rien , je l'efpére
.
Adieu , je ne puis te parler de mes
amies . Leur prévention en ma faveur me
jette dans un embarras , dans un trouble...
Tu me demandes en vain leur hiſtoire....
La mienne eft curieufe , je te l'affure ;
mais je ne fuis pas en humeur de conter ,
adieu , te dis- je . Fais ma paix avec Lady
Mary. Je lui donnerois un joli ſujet de rire
, fi je le voulois ; mais je fuis trop vain
pour confier mon fecret.
J'AI lu , dans le fecond vol . du Mercure
du mois d'Octobre , un joli conte attribué
à M. de la Popliniere. Je le trouve
dans un recueil fait il y a quarante ans, &
attribué au grand Rouffeau , avec quelques
différences ;
DAMON fervoit gentille Toulouzaine ,
Et s'y trouvoit bien domicilié ;
Mais
JANVIER. 25 1769 .
Mais coeurs conftans ne ſont à la douzaine.
Il s'éloigna feulement pour quinzaine :
Un autre vint ; Damon fut oublié .
Afon retour , de bien jarer contre elle :
Quoi , ce dit-il , femme ingrate , infidéle ,
Faire tel cas de mon fincere amour !
Grand chevalier , j'ai tort , repartit - elle ,
Livre ton coeur au tranfport qui te prend ;
Jure , tempête , en finiflant querelle ,
Car , entre nous , l'autre eft là qui m'attend.
L'épigramme, intitulée la Double Crain
te , m'a rappellé la fuivante : elle fe trouve
dans le même recueil.
Les uns difent qu'Arnolphe eft mort ,
D'autres , qu'il n'a qu'une bleflure :
Quoiqu'aucun pourtant ne l'affure ,
Sa foeur s'en afflige très - fort.
On abeau lui faire connoître
Que ce n'eft qu'un faux bruit peut-être
Dont elle s'allarme & fe plaint ;
A ces mots fa douleur redouble ,
Cette incertitude la trouble ,
Et c'eft ce faux bruit qu'elle craint.
Il feroit fort fingulier que ce fût cette
épigramme peut-être fort ancienne , qui
eût donné à Prior l'idée de la fienne.
En voici une,
I Vol.
fur un mauvais chanteur.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle funefte prévenrion ,
De trouver mauvais que Dorante ,
Avec une voix glapiflante
Prétende être le coq de fa profeffion !
C'est avec raiſon qu'il s'en vante ;
11 eft aifé de le prouver :
Lorfque ce virtuofe chante ,
Chacun veut fe lever.
Par L. P. D.
EPIGRAMMES , traduites de Martial .
Epigramma ad Emilianum , lib. v . epigr. 122.
SEMPER eris pauper , fipauper es , Æmiliane ,
Dantur opes nullis nunc , nifi divitibus.
DAMON , tu n'es pas riche & je le fçais fort bien.
Hélas ! la pauvreté te pourfuivra fans ceffe ;
Car aujourd'hui l'on ne donne plus rien.
Qu'aux favoris de la richelle.
Ad Cinnam , lib. v. epigr. 58.
Cùm voco te Dominum , nolo tibi , Cinna, placere ;
Sæpè etiam fervum , fic refalutato meum.
Je t'appelle Madame , & fçais que tu t'en vante ;
Tu regardes cela comme un titre d'honneur ,
JANVIER. 27. 1769 .
Pauvre Marton , vois quelle eft ton erreur
Quand j'appelle ainſi ma ſervante.
Ad Paulam , lib. 9. epigr. 6.
Nubere vis Prifco , non miror Paula ,fapifti ;
Ducere te non vult Prifcus , & ille fapit.
Doris veut époufer Damon ,
Et je trouve qu'elle a raiſon :
Damon refuſe la femelle ,
Je le crois auffi fin qu'elle.
D. M. Lau... de Boi...
TRAITS de bienfaisance rapportés dans
le Mercure de Septembre , p. 150 & 151 .
A Monfeigneur le Dauphin.
PRECIEUX RE'CIEUX Rejetton d'une race adorée ,
Héritier des vertus de cent Rois tes aycux ,
Par tes mains aujourd'hui la charrue honorée
Affure au laboureur un titre glorieux .
Qu'on doit bien augurer d'un prince de ton âge
Qui forme fes loisirs d'un devoirimportant !
Un Dauphin à quinze ans habile au labourage ,
Peut-il manquer un jour d'être un Roi très - puiffant
?
Par M. de R...
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
A Monfeigneur le Comte d'Artois.
DOUBLE foutien d'une couronné augufte ,
Qui , le François doit fe féliciter
D'avoir un Prince , un Dauphin auffi jufte ,
Et de l'avoir , quand tu fçais le vanter.
Par le même.
A S. A. S. Mgr l'Electeur Palatin >
inftituteur & grand- maître de l'ordre du
Lion .
Prince magnanime & jufte !
Tes chevaliers ont mérité l'honneur
De voir fur eux briller ton chifre auguſte :
Tous tes fujets le portent dans le coeur.
LES ÉPREUVES.
Conte arabe.
NOURSHIVAN , à l'âge de vingt - deux
ans , étoit le jeune homme de la Perfe qui
promettoit le plus ; il jouiffoit de la faveur
de Schemzeddin avec lequel il avoit
JANVIER . 1769. 29
été élevé. Ce prince , en montant fur le
trône , s'occupa de l'élévation de fon ami;
il lui deftinoit la dignité de grand vifir ;
la tendreffe qu'il avoit pour lui ne l'aveugloit
cependant pas fur les défauts ; il lui
en connoiffoit quelques - uns qui lui faifoient
craindre de lui confier un fi grand
emploi. Avant de fe décider , il affembla
les vieillards qui compofoient fon confeil
; il leur demanda leur avis ; ceux - ci
apporterent de fortes objections contre
ce choix ; les uns citerent la jeuneffe de.
Nourshivan les autres fon trop grand
amour pour les plaifirs , quelques-uns fon
avarice , plufieurs fon irréligion . Le fultan
le juftifia de ces accufations ; l'amitié
feule le porta à en prendre la défenſe ;
mais ce qu'il devoit à fes peuples lui impofoit
la loi de la circonfpection ; il réfolut
d'éprouver Nourshivan ; fes courtifans
pouvoient le connoître mieux que
lui ; un fujet fe compofe quand il paroît
devant fon fouverain ; il ne fe montre jamais
tel qu'il eft , mais tel qu'il a intérêt
d'être .
›
Schemzeddin fit préparer un feftin fuperbe
; il y invita Nourshivan ; il dépouilla
le Roi pour ne lui montrer que l'égal ,
que l'ami ; il échauffa l'imagination du
jeune homme ; fa tendreffe le mit à fon
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
aife ; fa confiance lui en infpira ; quand
il le vit dans cette fituation , où le coeur
s'épanche facilement & ne connoît plus
aucune réſerve , il lui demanda quels feroient
fes fouhaits , s'il étoit affuré de les
voir remplis . Nourshivan répondit qu'il
voudroit pofféder des richeffes inépuifables
, & pour en jouir mieux , que fes
jours fuffent éternels . Schemzeddin s'attendoit
à tout autre fouhait ; détrompé
par cer aveu , il quitta fur le champ fon
ami , & ne put s'empêcher de lui témoi
gner fon mécontentement.
Nourshivan ne tarda pas à revenir à luimême
; il fentit qu'il s'étoit trahi , & fe
reprocha d'avoir éclairé fon maître. I
paffa le refte de la nuit & le jour fuivant
dans une extrême inquiétude , regrettant
moins l'amitié de fon fouverain que les
bienfaits qu'il en efpéroit. L'idée de fon
malheur avoit écarté le fommeil loin de
lui ; il en goûtoit enfin les douceurs lorf
qu'il fut reveillé par un éclat de lumiere
qui remplit fon appartement. Une figure
radieufe parut tout à coup à fes yeux , &
lui parla ainfi Je fuis ton bon génie ;
Mahomet lui - même m'envoie auprès de
toi ; il m'a chargé de t'offrir le retour de
l'amitié du Sultan ; ou des richeffes inépuifables
, & l'immortalité ; choifis , tes
JANVIER . 1769 . 31
voeux feront remplis . Cette derniere offre
fixa l'attention & le choix de Nourshivan;
le génie , en l'affurant qu'il feroit fatisfait
, ajouta que toutes les fois qu'il fe
rendroit coupable, fa vie feroit interrompue
par un fommeil profond , image de
la mort , & dont la durée feroit proportionnée
à fes crimes.
Le lendemain matin le jeune Perfan
trouva fon appartement rempli de richeffes
; il contemploit avec raviflement cette
quantité prodigieufe d'or & d'argent , de
lingots , de diamans , de pierres précieufes
, de bijoux de prix , & s'éctioit dans
fon ivreffe : voilà mon fouhait accompli.
Son premier foin fur de ramaffer fon tréfor
, de le changer de place & de le mettre
en un lieu fûr. Il paffa enfuite trois
jours à refléchir fur fa fituation , à chercher
les plaifirs auxquels il fe livreroit
d'abord ; il n'étoit point encore décidé ,
lorfqu'il reçut un meffage de Schemzeddin
qui , piqué de ne l'avoir plus revû à
fa cour depuis le feſtin , lui défendoit d'y
reparoître. Le jeune homme , occupé de
fon bonheur actuel , fut peu fenfible à
cette défenfe ; il avoit un ferviteur fidèle,
appellé Hafem , il lui confia la conduite
de fa maifon , de fes biens & celle de fes
plaifirs. Il commença par étaler un luxe
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire qui furprit tout le monde ,
& ne manqua pas d'exciter l'envie : on ne
s'entretenoit que de fa magnificence qui
furpaffoit celle du fultan . Schemzeddin
qui en fut inftruit , voulut fçavoir d'où
lui venoit cette fortune confidérable ;
Nourshivan recourut au menfonge , &
dit qu'il avoit hérité d'un parent très -riche
; le monarque peu content de fa réponfe
lui ordonna de garder fa maiſon
pour prifon. Cet ordre affligea Nourshivan
; il fentit moins le plaifir d'être immortel
, dès qu'il fe vit privé de la liberté.
Pour fe confoler de ce chagrin , il réfolut
de ne perdre aucun plaifir domeſti
que. Il eut chez lui des efclaves nom-
`breux ; un ferrail bien choifi ; les muficiens
les plus célébres , & les hommes les
plus fçavans d'Ormus pour caufer avec
eux quand il feroit difpofé à des occupations
férieufes .
Parmi les femmes qu'il avoit raffemblées
, fon coeur s'étoit déclaré pour Mandane
; elle étoit belle , & avoit autant
d'efprit que de beauté. Elle méritoit la
préférence qu'il lui donnoit fur toutes les
autres. Il voulut que le jour où il avoit
déclaré fon choix fut confacré par des fêtes
; il commanda un repas fomprueux :
une mufique touchante fe fit entendre
JAN VIE R. 1769 . 33
durant toute la journée ; elle ne cella
point tant qu'il fut à table ; les mets les
plus exquis lui furent préfentés. Il n'épargna
pas les liqueurs. Pour la premiere
fois il but du vin , c'eft le plus grand crime
que puiffe commettre un Mufulman;
il fe mocqua de la loi qui le profcrivoit ,
& ne ceffa de boire du chiras & de railler
jufqu'au moment où il fe retira pour paffer
la nuit avec Mandane.
Nourshivan , en fe réveillant , ne trouva
plus fa maîtreffe à fes côtés ; il appelle ;
perfonne ne paroît ; il fort de fon lit ,
parcourt fon hôtel , & rencontre enfin
quelques uns de fes efclaves qui , étonnés
à fa vue , s'empreffent autour de lui , fe
profternent fur la terre & remercient le
ciel d'avoir rendu leur maître à la vie ;
leurs cris , leurs tranfports attirent Haſem
qui montre le même étonnement & partage
leur joie. Nourshivan , furpris luimême
, demande ce que fignifient ces
exclamations. Hafem lui répond qu'il a
dormi pendant quatre ans & vingt jours,
& que Mandane eft morte en accouchant
d'un fils qu'il lui préfente. Le Perfan ne
difpute point ; il fe rappelle à quelle
condition il a obtenu l'immortalité ; il
embraffe fon enfant , pleure la mere qu'il
a doroit & qu'il n'a poffédée qu'un inftants
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
tout lui repréfente fon image dans fa maifon
, & renouvelle fes douleurs ; il fait
fupplier le fultan de lui rendre la liberté,
ou de lui accorder du moins la permiffion
de fe retirer dans une maifon de
campagne qu'Hafem venoit de lui achetter
; il n'obrient que cette derniere grace;
Schemzeddin lui défend encore expreffément
de fortir des bornes de fon habitation.
Nourshivan fe foumit à cette condition
cruelle ; il fe hata d'arriver dans fa
nouvelle demeure ; elle étoit vafte ; les
jardins , le parc , les bofquets , les eaux
occupoient une étendue confidérable ; il
s'y trouva moins refferré ; il y pouvoit
prendre le divertiffement de la chaffe , de
la pêche , & des longues promenades.
Auffi-tôt qu'il y fut établi , il ne s'occupa
que de fes plaifirs ; ii les pouffa à un excès
coupable. Comme rien n'égaloit la magnificence
& la beauté de fes jardins , il
imagina qu'ils étoient femblables à ceux
que Mahomet promet aux fideles croyans
après leur mort; pour rendre la reffemblance
plus parfaite , il voulut les meubler de
houris ; il choifit pour cela les plus belles
femmes de fon ferrail ; il fe réjouifloit
en parcourant fes jardins délicieux , & en
regardant ces vierges divines , deftinées
JANVIER . 1769. 35
aux plaifirs des bons mufulmans ; luimême
, dans cette parodie du ciel , voulut
repréfenter Mahomet ; celle de fes
maîtreffes qu'il aimoit le plus , fut chargée
du rôle de Cadige , la femme favorite
du grand prophète.
Plufieurs jours furent employés à faire
les préparatifs de cette comédie ; celui
qu'il avoit marqué pour l'exécution parut
enfin ; il fut paffé tout entier dans la débauche.
Nourshivan fatigué de la chaleur
dujour , fe jetta fur un fopha pour fe repofer
; accablé de fommeil , il recommanda à
fes femmes de le reveiller à une certaine
heure , pour continuer cette fête extravagante.
On ne put obéir à cet ordre . Ilfe
trouva feul a fon reveil ; il appella ; un
efclave parut , & reçut ordre de lui amener
fes femmes. Au lieu des beautés ravillantes
qu'il avoit laiffées , il vit venir
une troupe de vieilles qui fe traînerent
péfamment auprès de lui , & qu'il ne reconnoiffoit
point; fa furpriſe fut extrême;
il appella Cadige ; une vieille s'approcha
auffi tôt & fe difpofoit à l'embrafler amou
reufement. Nourshivan la repouffa avec
horreur & détourna la tête . Vous méconnoiffez
Cadige , lui dit- elle , l'objet de
vos plus tendres empreffemens ; vous ne
la voyez plus qu'avec dégoûr , vous crai
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
gnez d'arrêter la vue fur elle ! Nourshivan
ne lui répond point , & demande Hafem
& fes femmes. Nous fommes toutes ici ,
reprend Cadige . Hafem eft mort. Vous
avez dormi quarante ans & onze mois ;
pendant ce temps votre fils a fait tout ce
qu'il a pu pour vous faire enterrer , & :
jouir de vos tréfors ; nous nous y fommes
oppofées ; il s'eft emparé d'une partie de
votre or , & a pris la fuite il y a dix - huit
ans , & nous n'avons plus eu de fes nouvelles
.
1
Nourshivan écoutoit en filence ; il étoit
plongé dans fes réflexions. Quels font
donc , difoit - il , les avantages que me
procure cette immortalité dont je jouis, fi
je dors tant d'années à la fois , & fi , en
me couchant amoureux d'une belle femme,
je me réveille auffi tendre & la trouve
vieillie . Sa maifon de campagne lui déplut.
Il s'informa s'il n'y avoit point eu
de changemens à la cour ; il apprit que
Schemzeddin vivoit encore ; qu'il n'avoit
point revoqué la fentence , mais qu'il lui
permettoit de revenir dans fa maifon
d'Ormus .
Nourshivan s'y rendit fur le champ ; la
converfation de Cadige lui plûr ; il regrettoit
de ne la plus trouver aimable ;
comme elle avoit de l'efprit & beaucoup
JANVIER . 1769. 37
d'économie , il la chargea du foin de ſa
maifos. Il n'eut rien de plus preflé que
de renouveller fon ferrail ; mais il ne
goûta plus le plaifir . Mandane avoit été
fa premiere paffion , & il la regrettoit ; il
fe la repréfentoit telle qu'elle étoit à fon
premier fommeil. Cadige ne lui faifoit
pas la même impreffion , quoiqu'il l'eût
aimée auffi , parce qu'il la voyoit vieillie
& enlaidie. Ses plaifirs devinrent moins
vifs ; fa vie lui parut ennuyeufe ; le préfent
le défefpéroit fur l'avenir ; le dégoût
empoifonnoit fes jouiffances ; il avoit
épuisé les voluptés ; il devint chagrin ,
fombre , grondeur ; fon caractere changea
; tout ce qui l'entouroit éprouva les
effets de fa mauvaife humeur ; il fut le
tyran de fes femmes & de fes efclaves ;
il ne trouva plus de plaifir qu'à les tourmenter
; la prudente Cadige lui fit d'inutiles
repréſentations fur fa nouvelle conduite
; fon maître ne connoiffoit plus que
les paffions malfaifantes ; il répondit à fes
avis par un poignard qu'il lui plongea
dans le flanc ; fatisfait de l'avoir vu tomber
, il la quitta pour fe livrer à la débauche
; il s'enivra & s'endormit pour la troifiéme
fois .
A fon reveil Nourshivan trouva un
homme qui lui étoit étranger ; affis à la
38 MERCURE DE FRANCE.
-
tête de fon lit & pleurant. Qui es tu , lui
demanda til ? Je fuis le frere de
Cadige dont ta fureur a caufè la mort.
En mourant , elle te pardonna , me fit
venir auprès d'elle , m'inftruifit du fecret
de ton immortalité , & me fit jurer
de te fervir fidelement à fa place . Il informa
enfuite Nourshivan de la mort de
Schemzeddin , dont le fils venoit de monter
fur le trône . Son fils , reprit le Perfan ,
il n'en avoit point . Ce prince , repliqua
Cozro , c'étoit le nom du frere de Cadige
, ce prince eft né au commencement
de votre fommeil , qui a duré vingt ans.
Pendant
ce temps toures vos femmes ,tous
vos esclaves , las de votre tyrannie , fe font
fauvés de cette maison .
Nourshivan refléchiffoit fur fa deftinée ;
je paye bien cher l'immortalité , s'écrioitil;
depuis ce don funefte , je n'ai eu que
de foibles jouiffances ; les reftrictions que
le ciel a mifes à ce préfent font bien cruelles
; j'ai vécu un grand nombre d'années,
& j'ai joui de quelques mois . Le bonheur
ne peut pas être éternel . Il le feroit , reprit
Cozro , fi vous fçaviez ufer de la vie.
J'ai appris que ce fommeil devoit être la
punition de vos crimes ; effayez une autre
conduite ; prariquez la vertu , foulagez les
JANVIER . 1769. 39
miférables , occupez - vous de la félicité
des autres , & vous la goûterez vous- même.
Nourshivan l'écoutoit ; fon coeur
commença à s'ouvrir à fes leçons fages ;
il gémit du paffé , & fongea à le réparer .
Cozro , dit - il , guidez - moi dans cette
nouvelle carriere; parcourez la ville d'Ormuz
, cherchez les familles malheureufes
, verfez mes bienfaits fur toutes ; vifitez
l'innocence infortunée , portez - lui
des fecours ; fourniffez à fes befoins , défendez-
la des dangers du vice & de la
pauvreté. Ces libéralités , ces foins , répondit
Cozro , ne peuvent avoir lieu que
dans vingt jours ; le nouveau fultan vient
d'ordonner que pendant ce temps perfonne
ne paroiffe dans les rues , à l'exception
des médecins qui doivent visiter leurs
malades , & des efclaves chargés des provifions
. Cet intervale doit être confacré
à pleurer & à prier pour fon pere . Nourshivan
penfa que pendant ces vingt jours.
plufieurs infortunés pourroient périr de
befoin ; il voulut que Cozro fortit dans
fes habits d'esclave , & qu'il alla les fecourir
en fecret. Ses ordres furent exécutés
; il goûta pour la premiere fois de vé
ritables plaifirs quand fon commiffion .
naire vint lui rendre compte de fes recherches
; fon orgueil s'évanouit devant
40 MERCURE DE FRANCE.
la charité & la bienfaifance ; il reconnut
fes égaremens , s'humilia devant l'Etre
Suprême , & le remercia de l'avoir mis
en état de protéger les malheureux ; il
regretta de n'avoir pas fenti plutôt que
les richeffes & l'immortalité ne lui avoient
été accordées que pour en faire un bon
ufage . Il paffa dix - huit jours dans cette
fituation ; il n'en falloit plus que deux
pour l'expiration du terme fixé par le fultan
; il fe flattoit d'en profiter , pour par
tager le choix de Cozro . Il attendoit le
retour de cet homme avec impatience ; il
vit venir à fa place un officier du cady ,
qui lui apprit qu'on avoit trouvé fon efclave
, tranfgreffant les ordres du fultan ,
qu'on l'avoit conduit en prifon , & qu'il
falloit qu'il s'y rendit aufli lui- même ; il
obéit , & il trouva fon bien - aimé Cozro
dans un cachot.
Nourshivan apprit du géolier qu'il obtiendroit
facilement fa liberté & celle de
fon efclave , en faifant un préfent au cady
; il auroit tout donné pour délivrer
Cozro; mais ce brave eſclave ne le voulut
point. Ne mettons point l'argent à la
place des devoirs , s'écria -t - il. La loi
exifte , je me foumets à fa rigueur ; j'attendrai
l'arrêt du fultan ; le lendemain il
fut condamné à la mort ; il vint prendre
JANVIER. 1769 . 41
feul.
congé de fon maître , qui fut étonné du
mépris qu'il faifoit de la vie . O Cozro ,
s'écria- t-il , que tu es grand , que ta fermeté
m'humilie ! Plus foible que toi , j'ai
regardé la mort comme le fouverain mal,
j'ai fouhaité l'immortalité ; elle ne me
rend point heureux ; c'eft demain qu'on
te mene au fupplice , ajouta- t- il , tu ne
mourras point , ou tu ne mourras pas
Il l'embraffa en achevant ces mots , fe retira
dans fon cachot , fe mit en prieres ,
& fupplia Mahomet de reprendre le bienfait
qu'il en avoit reçu ; fes voeux étoient
ardens ; ils furent exaucés ; fon génie lui
apparut encore au milieu de la nuit ; il
venoit s'aflurer de la fincérité de fes réfolutions
; il lui recommanda de paffer le
refte de la nuit en prieres.
Dès qu'il fut jour , Nourshivan demanda
la faveur d'être admis aux pieds du
Sultan . Seigneur , s'écria - t - il , auffi - tốt
qu'on l'eut introduit , pardonne à l'innocent
Cozro , & punis le coupable Nourshivan
; l'esclave a obéi à fon maître , c'eſt
celui ci qui l'a forcé de contrevenir à ta
loi , c'eſt lui ſeul que tu dois facrifier à ta
vengeance. Le fultan , attendri par ce difcours
, accorda à Nourshivan la grace qu'il
lui demandoit ; le Perfan ne fut point
ému , il fe difpofa à la mort ; le Sultan
42 MERCURE DE FRANCE.
frappa des mains : auffi tôt une porte
s'ouvrit. Nourshivan attendoit l'efclave
qui devoit trancher fes jours ; il vit entrer
fon génie ; il refta immobile & muet
d'étonnement ; il ne revint à lui - même
qu'en entendant les éclats de rire de l'aſfemblée
; il leva les il leva les yeux , & apperçut
dans fon génie fa chere Mandane ; Hafem
, dans le premier vifir , & dans le
fultan fon fidéle Cozro .
Tout ce qui lui étoit arrivé étoit une
invention de Schemzeddin qui avoit
voulu l'éclairer & le ramener à la vertu ;
tout avoit réuffi à fouhait ; le monarque
avoit été bien fecondé ; le prétendu immortel
avoit cru réellement fes fommeils
auffi longs qu'on le lui avoit voulu faire
croire ; il avoit perdu fes vices & gardé
fes vertus .
L'ufage que tu fais enfin des richeſſes,
lui dit le fultan , prouve combien tu les
mérites ; la fermeté avec laquelle tu allois
au - devant de la moit , montre que
tu es digne de vivre . Dans l'efpace de fix
mois , car ton malheureux état n'a pas
duré davantage , tu as acquis l'expérience
de plufieurs années. Telles auroient été
les viciffitudes de ta vie , fi tu avois poffédé
réellement ce que tu croyois pofféder.
Ce rêve d'immortalité te fervira de
JANVIER . 1769. 43
leçon pour l'avenir ; tu ne penferas plus
que les richelles affurent le bonheur , que
les plaifirs fatisfont le coeur humain , &
l'immortalité nous laifferoit jouir icibas
d'une félicité fans mêlange ; accepte
Mandane pour ton époufe , & reçois la
confiance & l'amitié de Schemzeddin .
que
Nourshivan fe jetta aux pieds de fon
maître ; il le remercia de fes bontés , jura
de les mériter & tint parole ; il fut élevé
fur le champ à la premiere dignité ; fa
fagelfe , fa - vertu , fes lumieres firent le
bonheur & la gloire de la Perfe , & fon
nom eft encore célébre dans l'Orient.
A une Dame enceinte,
AIR : Du haut en bas.
C'EST EST un amour ,
Dont vous embellirez la terre ;
C'est un amour
A qui vous donnerez le jour.
En voulez-vous la preuve claire ,
L'enfant dont Vénus eft la mere ,
C'est un amour.
44 MERCURE DE FRANCE.
ODE à Cloris , imitée de l'Ode d'Horace
à Ligurinus.
Qu'a ton gré tes dédains réglent mes deftinées ,
Ingrate , orgueilleufe Cloris !
Le temps va me venger de tes cruels mépris :
La beauté dure un jour , tes regrets des années.
*
Ils tombent ces cheveux , enviés de Cypris ,
Qui voltigeoient autour d'une épaule d'yvoire :
Déjà de ce beau front les jafmins font étris :
Cette bouche , ces yeux , la retraite des ris ,
Se ferment fans langueur & fe r'ouvrent fans
gloire.
Ces traits , par l'Amour embellis ,
Le temps , fans pitié , les efface .
Tu te cherches toi- même ; & la fidéle glace
Préfente à tes regards furpris
Un Squelette au lieu d'une Grace.
Plus de beauté , plus de plaifirs :
O nature ! dis-tu , trop aveugle déefle !
Pourquoi m'as-tu donné des defirs fans jeunefle ,
De la jeunefle fans defirs ?
Par M. Deflains.
JANVIER. 1769 . 45
.
VERS pour mettre fous le portrait de
M. de Mondonville.
ELE'VE ingénieux de la ſimple nature ,
Son flambeau le guida dans l'art charmant des
fons ;
Et le dieu du goût même , empruntant fa figure
Par la voix , de nos jours , vint dicter fes leçons.
Par le chevalier ***** , gentilhomme
Ecoffois , à Dunkeld , prov. de Perth.
IMPROMPTU de M. de Voltaire
à M. B ** de Cirey.
DEE ton Bernard
J'aime l'efprit ,
J'aime l'écrit
Que de fa part
Tu viens de mettre
Avec ta lettre.
C'est un tableau
Fait par Vateau ;
C'est la peinture
De la nature.
Sachez auf
46 MERCURE
DE FRANCE
,
Que la déefle *
Enchanterefle
De ce lieu-ci ,
Voyant l'espéce
De vers fi courts
Que les amours
Eux -mêmes ont faits ,
A dit qu'auprès
De ces vers nains ,
Vifs & badins ,
Tous les plus longs
Faits par Voltaire.
Ne pourroient guere
Etre auffi bons.
HY MNE à l'Harmonie.
FILLE du ciel , ô charmante Harmonie
Venez brillez dans nos concerts.
La nature imitée eft par vous embellie.
Fille du ciel , Reine de l'Italie
Vous commandez à l'Univers .
Brillez , divine Harmonie ,
C'est vous qui nous captivez .
Par vos chants vous vous élevez
Dans le fein du Dieu du tonnerre.
*Madame la marquife du Ch......
JANVIER. 1769. 47
Vos trompettes & vos tambours
Sont la voix du dieu de la
guerre .
Vous foupirez dans les bras des amours.
Le fommeil careffé des mains de la nature
S'éveille à votre voix.
Le badinage avec tendreffe
Refpire dans vos chants , folâtre fous vos doigts.
Quand le dieu terrible des armes ,
Dans le fein de Vénus exhale ſes foupirs ,
Vos fons harmonieux , vos fons remplis de charmes
Redoublent leurs defirs.
Pouvoir fuprême ,
L'Amour lui- même
Te doit des plaifirs,
Fille du ciel , ô charmante Harmonic , &c. *
Sur Rabelais.
Ceux qui ont confervé quelque goût
pour les folies de Rabelais , & quelque
attachement pour fa mémoire , appren-
F
* Ces vers font attribués à un grand poëte ,
homme célèbre & fupérieur dans plus d'un genre.
Il me femble , dit -il , qu'il y a là un RINBOMBO
de paroles , & une variétéfur laquelle tous les caracteres
de la mufique peuvent s'exercer.
48 MERCURE DE FRANCE.
dront avec plaifir que M. Groley de l'académie
royale des infcriptions & belleslettres
, vient de faire préfent à la faculté
de Montpellier d'un livre qui a appartenu
au joyeux curé de Meudon.
J'ai eu ce livre fous les yeux , à fon paffage
ici pour Montpellier : ce font les
Opufcules latines du cardinal Bembo ,
édition in- 8°. de Sébastien Griphe , de
l'année 1532 : époque fous laquelle Rabelais
, réfidant à Lyon , y faifoit imprimer
par le même Griphe , quelques traités
de médecine . On y lit au frontispice ,
ces deux lignes paralleles , d'une groffe
écriture , très nette , très- ferme , & qui
porte tous les caracteres d'original :
Francifci Rabelefi medici ,
Καί τῶν ἀντε φίλων.
Les marges du livre offrent quelques
notes de la même main.
Il a encore fa premiere reliûre , chargée
, fuivant l'ufage du XVIe fiécle , de
Heurons fans dorure : il fera pendant avec
la robe du même Rabelais , que conferve
la faculté de Montpellier en mémoire des
fervices que lui a rendus ce joyeux confrere
, & de l'honneur que lui ont fait fes
productions.
VERS .
p.49
Vaudeville
a peine
un
amant
, dit Cli..
+
me.ne
four под leix ect il
en.ga.
+
de : il se dé..goûte et rompt sa
chaine ; On n'aime plus ; tout
+ •
est chan...ge .
de l'Imprimerie de Recoquallice rue du Foin St Jacques
JANVIER. 1769. 49
VERS fur la fête de Chantilly.
QUAND L'aquilon glace notre hemiſphère ,
Peut-on donner aux champs
Les fêtes du printems ?
Oui ,
Condé peut le faire :
De fes jardins , fi le froid des hivers
Ecarte la riante Flore ;
Un dieu plus puiffant les décore ;
Mars y planta des lauriers toujours verts .
Pour les héros , fous leur ombrage ,
En tout temps volent les zéphirs ;
Et ce n'eft que fous ce feuillage ,
Que Chriſtian cherche les plaifirs.
Par M. de la Boëffiére ;
maître d'armes .
VAUDEVILLE : Tout eft changé.
A peine un amant , dit Climéne ,
Sous nos loix eft- il engagé ;
Il le dégoûte & rompt ſa chaîne.
On n'aime plus ; tout cft changé.
Le foir Ciladife eft charmante ;
On la prend pour la jeune Hébé :
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
Beauté , jeunefle , tout enchante ;
Mais le matin tout eſt changé.
Cléon defiroit une place ,
" A la cour il s'eft préfenté.
Il parle , on promet avec grace 5
Il part , déjà tout eft changé.
Jadis une fille au village
Rougifloit d'un mot échappé ;
On ignoroit , on étoit fage ;
On parle , on fçait ; tout eft changé.
Pour la fortune ou le mérite ,
S'il faut que l'on foit décidé ,
Voit-on la fortune éconduite?
On l'a vu ; mais tout eft changé.
F
De Melpomene moins chérie
Qu'attend-on terreur ou pitié ?
Déjà l'on pleure avec Thalie ;
Encore un jour... tout eſt changê, ·
Un ami n'eft pas choſe rare ,
Mondor en étoit entouré ;
Il tombe , chacun fe fépare.
Changez de fort , tout eſt changé.
Les paroles & la mufique font de M. Prevót
d'Exime.
JANVIER . 1769 .
1
L'EXPLICA
' EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Décembre eft l'ombre , la
lumiere & le corps ; celle de la feconde
eft la puce ; celle de la troifiéme eft le
pomier; celle de la quatriéme eft la beface.
Le mot du premier logogryphe eft ail ,
dans lequel on trouve , ia , qui veut dire
oui en allemand & en bas -breton ; le vin
d'aï , la , ali , ia ( fille d'Atlas ) & lia ; le
mot du fecond eft taupe , dans lequel on
trouve peau , Pau , pate , pet , Eu , Apt ,
Etau , Petau ; celui du troifiéme eft rien,
où fe trouvent ré , in,
ÉNIGM E.
Iz fçais qu'à bien des gens on peut à moins déplaire.
Fort fombre aflez fouvent , très froid pour l'ordi
nairejea Lazio ,
On s'accorde à me dire un des plus ennuyeux ;
Ce qui fait que , craignant de me rendre odieux ,
Avant de me montrer , je mets tout en uſage.
Je fais agir le fou , je fais penfer le fage.
Celui -ci s'évertue à méditer des voeux ' ;
Celui-là dreffe au luxe un temple fomptueux.
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Ama venue ainfi les efprits je difpofe.
-
Prédite en mille endroits , on fent que c'eft la
chofe
Qu'ilm'importe le plus de pe pas différet :
J'arrive , cher lecteur , trop tôt , fans me hâter.
Chacun , à mon aſpect , roule & fe met en marche.
Ainfiqu'on voit un flot agité fous une arche ,
Tel on remarque alors le monde aller , venir ,
Se chercher , s'éviter , fe trouver & s'enfuir.
Que pour deux jeunes coeurs je peux avoir de
charmes !
De leur timidité fortifiant fes armes ,
La vertu trop long- temps affervit leur pudeur ;
J'autorife un baifer : c'eſt leur premier bonheur.
Bien différens , hélas ! de ces ames glacées.
Qui , recélant la haine , en font envenimées ,
Et qui , s'entrevoyant à mon occafion ,
Proteftent de s'aimer & trament trahison .
Couple heureux que l'hymen par les roles enchaine
,
Et de qui l'amitié n'eft point ftérile & vaine ;
Puiffiez-vous , en fanté , de douze en douze mois ,
Arb... & Tait ... , me voir au moins cent fois.
AUTRE.
QUOIQUE fans
yeux ,
fans bouche & fans
vifage ,
JANVIER . 1769. 53
On voit en nous certaines foeurs ,
Sçavantes en plus d'un langage.
Sans en dire le nombre , apprenez notre uſage.
Nous animons la joie , & calmons les douleurs ,
Et ce qui pourra vous ſurprendre ,
On peut dans de profanes lieux ,
Comme dans les plus Saints , nous voir & nous
entendre :
Sans aucun mouvement , par un art merveilleux ,
Nous ne ceflons de monter & defcendre ;
Différentes de traits , de forme , de couleurs
Nous avons même pere, & fommes du même âge;
Pere qui , par état , des noeuds du mariage
N'a pu connoître les douceurs ;
A moins d'en être inftruit , qui pourroit dans le
monde
Nous fuppofer de même fang ?
L'une vouée au noir , l'autre vouée au blanc ,
Celle - ci longue & mince , une autre courte &
ronde ;
Celle-là ; ( car , il faut en faire ici l'aveu )
Valant beaucoup , l'autre très- peu ;
En rien nous ne fémblons être de même race ;
Il eft pourtant certaine face
Qui te prouve , lecteur , notre fraternité :
Veux-tu nous voir triompher avec grace ,
Et dans un heureux jour mettre notre beauté ,
Il ne faut que fçavoir avec dextérité
Toutes nous bien ranger , chacune à notre place ,
C iij
5.4 MERCURE
DE FRANCE
.
C'eft là tout le fecret :... mais cet art fi vanté
Qui , des Grecs fervit la puiflance ,
Par-tout pays , & même en France ,
Eft d'une extrême rareté .
A
A Sully.
Par M. ✶✶✶✶
AUTRE.
CONNOISSEZ-vous quatorze freres ,
Dont le meilleur fort fouvent ne vaut guères ;
Le dernier eft le plus chéri ;
De notre pere il eft le favori.
JE
AUTRE.
E fuis de tous les temps , je fuis de tous les lieux;
Fexerce mon pouvoir fur tout ce qui relpire .
Funefte quelquefois aux jeunes comme aux vieux ,
Je pourrois promptement dépeupler un empire.
Le plus fouvent pourtant je ne fuis point fâcheux
Deux nobles régions forment ma réfidence :
Au plus haut lieu placé , je fuis peu dangereux ;
Mais fi par cas fortuit , ou bien par imprudence ,
Je tombe un peu plus bas , on craint l'événement..
Tu crois m'avoir trouvé ; cela pourroit bien être .
Cependant il faudroit réfléchir un moment :
Plus ailement après tu pourras me connoître.
JANVIER . 1769. 55
Je voudrois même avant t'apprendre qu'aux vicillards
Je fais beaucoup de mal , que ma fureur augmente
Dans le temps des frimats , des vents & des brouil
lards.
Jadis fous autre nom j'ai donné l'épouvante ;
Apréfent même encor je me fais redouter ,
Et non pas fans raiſon ; ardent à la pourſuite ,
Si j'en veux à quelqu'un , il ne peut m'éviter.
Je fçais toujours trouver , quelqu'endroit qu'on
habite.
Mais j'ai trop dit , lecteur ; ceffe donc de chercher :
Je fuis aflez connu ; mon nom n'eft plus myftere.
En vain , pour t'exercer , je voudrois me cacher ;
Sans me voir on m'entend , car je ne peux me taire,
LOGO GRYPH E.
Je fuis l'aimant d'un paraſite. E
Rien comme moi n'attire de viſite ;
Je fais communément la gloire d'un Créfus
J'aide aux triomphes de Comus ;
C'est moi qui fuis la bouffole & le centre
De l'épicurien , du troupeau dont le ventre
Eft l'unique divinité ;
Je porte dans mon fein toute fa volupté :
Mon nom le forme de dix lettres ,
Et préfente un foule d'êtres :
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
Je fuis d'abord une fleur du printems:
L'emblême du plus jeune tems ;
Cette pierre , poudre , ou bien ſable ,
Dont pourfi peu de tems , on eſt inſatiable ;
Une antique monnoie : un carton prefque nu
De maint efcroc le revenu ;
Ce qui marque l'âge d'un fauve ;
Cet empereur lafcif & chauve ;
Une lifiere , un bord ; un calus de la peau ;
Un cuivre en demi - cercle ; un très - grand amas
d'eau ;
La premiere arme ; une fubftance acide ;
Un royaume ; une ville ; un corps dur & folide ;
Un fupplice ; une cave ; une coëffe ; un bonnet ;
Le dieu d'un météore ; un refte de bidet ;
Le carreau de deux jeux ; la ligne d'un troifiéme ;
Une maiſon , un lieu d'argumens & de thême ;
Un jeu d'enfant ; la bale d'un mouſquet ;
Ce bâton recourbé , compagnon du rochet ;
Deux notes ; un poiffon ; une terre ; une ordure ;
Une lignée ; un arbre ; un fruit ; une voiture ;
Le plus vafte lieu d'un logis ;
Un peuple inceflamment foumis ;
La fuite d'un affaut ; le pivot de la tête ;
Un meuble de blafon ; l'ancien fer d'un athlete ;
Une pierre ; une pièce habile aux grands exploits ,
Mais dont le jeu le borne aux angles droits ;
Une enceinte de murs ; ce qui blanchit la cire ,
Même la toile au mois de Mai ;
JANVIER . 1769. 57
Cet oifeau que féduit , qu'attire
L'arbusté , dont le bois fait le meilleur ballai.
Par M. de Bouffanelle , meftre de camp de
caval. capit. au Commiſſaire-général.
ONM
AUTRE
N m'affuble , lecteur , de diverfes livrées ,
Tantôt jaunes , tantôt bleuâtres ou marbrées ;
Mais le bon goût n'eſt pas dupe de mon habit ,
Mon mérite eft interne ; à lui tient mon debit .
Amufante , on m'accueille , ennnuyeuſe , on me
fronde.
En deux égales parts veux- tu me partager ?
Ma premiere moitié verfe à boire à la ronde ,
Et la feconde fait un excellent manger.
Par M. L.... de Limoges.
AUTRE.
Je fais du genre féminin ; E
Quoique j'aime la joie & même le grand monde ,
Queje fais accourir d'une lieue à la ronde ,
Je m'embarafle peu du peuple citadin.
Comme j'ai la figure aflez logogriphique ,
Pour que l'on me devine , il faut que je m'exe
plique.
C v
ر د
MERCURE DE FRANCE.
Entiere , j'ai neuf pieds : fi vous les féparez ,
Par les cinq premiers vous aurez
Ce qu'on voit dans la bête & non pas dans les
hommes. :
Sans mes quatre autres pieds , avec fidélité ,
On ne pourroit tranſmettre à la poſtériré
Les faits du temps paflé , ni du fiécle où nous
fommes.
Ma tête vous donneren françois
Un inftrument qui fert dans les forêts :
En latin elle fignifie
De votre individu la plus noble partie ;
En me décompofant vous trouverez un mot
Que le prêtre fouvent dit au peuple dévot :
Un des
quatre élémens ; un poiffon de carême ;
Un infecte rampant ; un objet que F'on aime ;
Un mal qu'ont les chevaux ; un frein qui les retients
Une fleur qui fent bon ; l'endroit où l'on parvient..
Un métal précieux ; un animal fauvage ;
Une ville de France ; une plante ; un paſlage ;
Une grande cité ; ce qui ne vaur pas deux ;
C'eft aflez babiller , devine , fi tu peux.
D.P. au château de Bardyprès:
Plaviers en Beauce.
U
AUTRE.
RBS ingens rectâ vice fum , versâque Cupido.
Par M. Raynaud..
JANVIER. 1769. 59
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Projet d'Education tardive , fuivi d'une
introduction à l'hiftoire de France ,
avec un traité de métaphyfique & un
poëme fur l'existence de Dieu ; par M.
L. C. A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , rue St Jacques,
& Valade , rue des Arcis , maiſon du
commiffaire.
Le comte & la comteffe de Vouzi alloient
jouir d'eux - mêmes dans une de
leurs terres en Champagne. A quelques
lieues de Paris , ils rencontrent un écolier
fort fatigué ; c'eft un jeune homme
qui fortoit de réthorique & alloit paffer
le temps des vacances chez fon pere : le
comte & la comteffe le font monter dans
leur voiture , lui donnent à dîner ; en fe
mettant à table , Ephegme , c'eſt le nom
de l'écolier , entonne le benedicite ; après
dîner il defcend dans la cour de l'auberge
, on s'y bat ; le comte accourt au
bruit , & voit l'écolier roffé vigoureufement
par deux ruftiques qui lâchent prife
à fon arrivée. Ephegme lui apprend qu'il
a vu fon cocher attaqué par deux payfans
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
ivres , qu'indigné de voir deux hommes
contre un , il a pris le parti du foible. Le
comte ne voit dans cette vivacité que le
germe d'un heureux naturel . L'écolier fe
trouve le fils du bailli de fa terre ; il fe
propofe de finir fon éducation , ce fera
un compagnon qu'il donnera à fon neveu
; ce projet eft fuivi. Le chev . d'Eſparre
regarde Ephegme comme fon complaifant
; il eft très - haur , très- fier ; le
jeune homme fent fon infériorité & céde ;
un jour en jouant aux raquetes la patience
lui échappe , le chevalier à chaque inf
tant laiffe tomber le volant , l'oblige à le
ramaffer , & finit par lui donner un coup
de raquetre , parce qu'il ne le trouve pas
affez prompt à le fervir ; Ephegme lui
faute au collet , & le maltraite beaucoup
parce qu'il eft le plus fort . Le chevalier
va fe plaindre au comte qui , inftruit de l'a
querelle , & voyant que fon neveu avoit
été l'agreffeur , lui fait une bonne leçon ;
il va enfuite chercher Ephegme qui trembloit
, le confole en voyant fes remords,
& l'engage à fe raccommoder avec le che
valier. Depuis ce temps les deux jeunes
gens font amis. Le chevalier avoit été
élevé dans l'horreur du menfonge ; Ephegme
ne devoit fa fincérité qu'à fon propre
coeur un jour qu'ils chaffent enfomJANVIER
. 1769. 61
ble , ils voient un malheureux pourſuivi
par des archers qui vouloient le conduire
en prifon. Il fe cache parmi des décombres
. Ephegine court aux archers , & leur
dit que le payfan a pris une autre route ,
ils la fuivent ; mais revenant bientôt fur
leurs pas , trouvent le chevalier , lui demandent
des nouvelles du payfan ; d'Efparte
, qui ne fçait pas mentir , le leur
indique . Ephegme eft indigné ; les deux
jeunes gens fe difputent ; le comte arrive;
il voit que l'idée de la vertu conçue différemment
a dirigé deux actions fi contraires
dans leurs effets ; nouvelle leçon
de fa part , égale docilité du côté des éle
ves ; quelque temps après ils vont chaffer
fur les terres d'un gentilhomme voifin
, très- jaloux de fes droits ; l'un tue un
chevreuil , l'autre un faifan ; ils jurent
de ne fe point trahir ; le gentilhomme
vient fe plaindre ; on interroge les jeunes
gens : les menaces les plus terribles , l'appareil
du châtiment , rien ne les émeus.
Le comte quitte fa fevérité , les embraffe
& dit à fon voifin : « Monfieur , quelle
» fatisfaction exigez - vous ? Je fuis prêt à
» vous la faire moi-même ; trop dédommagé
, trop heureux d'élever deux fujess
capables de porter au plus haut point la
» foi & la fermeté. O mes enfans ! fen-
"
62 MERCURE DE FRANCE.
"
"
-
» tez maintenant , combien c'eft profaner
la vertu que de la faire fervir à couvrir
» le crime. Alors les deux jeunes gens ,
comme s'ils fe fuffent donné le mot ,
» tomberent à fes genoux , & firent en
pleurant le plein aveu de leur faute que
» n'avoit pu leur arracher la rigueur ; les
fpectateurs , la comteffe fur tout , &
» même le gentilhomme offenfé , tous
applaudirent à ce qu'il y avoit de noble
» dans le procédé des éleves , & au fyl-
» tême d'éducation du comte. » Les jeunes
gens étudient l'hiftoire ; le chevalier
lit avec transport celle des capitaines célèbres
; Ephegine , tout ce qui a rapport
à la politique ; le premier recherchoit les
militaires ; s'il en venoir au château , il
s'en empatoit ; l'autre faifoit trois lieues.
pour aller chercher un ancien fecrétaire
d'ambaffade qui s'étoit retiré dans le voifinage
; le comte achette une lieutenance
à fon neveu , & place Ephegme dans le
bureau des affaires étrangeres.
Tel eft ce projet d'éducation , L'intro
duction à l'hiftoire de France eft , dit on ,
un effai du comte , ainfi que le traité de
métaphyfique. Dans l'un & dans l'autre.
on voit des idées générales qui ne font
point affez approfondies . Nous ignorons
file poëme fur l'existence de Dieu eft
JANVIER. 1769. 63
*
auffi l'ouvrage du comte. Le début fera
juger de la verfification .
Je chante d'un feul Dieu l'éternelle exiſtence.
Mortels , ouvrez les yeux , cédez à l'évidence.
O toi , de tous les dons , premier difpenfateur ,
Toi , qui créas mon ame , & qui mets dans mon
coeur
Ces faints élancemens du zèle qui me preſſe ,
Pénétre-mot , grand Dieu , du feu de ta fageffe !
Rends mes lévres , mon coeur , mon génie épuré !
Quel poëte eut plus droit de fe croire infpiré !
Tout nous revéle un Dieu , le ciel , l'onde &la
terre.
Qui put créer , regler ces globes de lumiere ,
Ces élémens ? Ce monde a - t - il toujours été ?
Vient-il du pur halard ? étrange abfurdité !
L'Efprit de la Légiflation , traduit de l'allemand.
A Londres ; & fe trouve à
Paris , chez Vente , libraire , au bas de
la montagne Ste- Genev . in 12 , 1768 .
L'auteur dans un difcours préliminaire
vante le caractere des Allemands , leur
ancienne fimplicité , leur franchife , la
forme générale de leur gouvernement ,
l'avantage qu'ils ont de parler une langue
commune dont il releve les graces & la
douceur ; il n'eft pas défendu à un Alle64
MERCURE
DE FRANCE.
mand de lui trouver ces qualités . La moitié
de fon ouvrage au moins eft confacrée
à l'examen de l'état naturel des hommes
vivans en fociété , ou féparés les uns des
autres. C'eft d'après la forme naturelle
des états , & d'après les relations qu'ils
ont entr'eux qu'on peut fe former une
idée exacte de l'efprit de la . légiflation .
Le véritable efprit des loix , en général ,
n'eft que la nature elle-même , qui nous
découvre fes intentions par l'ordre &
l'harmonie qui regnent entre toutes les
parties qui compofent le globe que nous
habitons , & par ce que nous dictent intérieurement
les lumieres de la raifon ;
ainfi pour juger fi une loi pofe fur des
principes vrais ou faux , on examine le
fens du législateur , & enfuite fi elle eft
en tout conforme à la nature de la chofé .
Dès qu'il existe une fociété d'hommes ,
» dès-lors il exifte auffi des rapports entre
les hommes vivans encore dans l'é-
» tat des fauvages & cette fociété ; entre
les différens membres qui compofent
cette fociété ; entre cette fociété & les
autres fociétés ; & entre chaque fociété
» & chaque particulier vivant en ſociété
ou hors de fociété. Dès lors les intentions
de la nature font déterminées .
» Dès-lors il eft une regle naturelle à laJANVI
E R. 1769. 65
"
"
quelle nous devons conformer nos ac-
» tions. Dès - lors enfin il exifte de vraies
» loix naturelles . S'il furvient un précepte
» divin , dont nous foïons inftruits par la
» voie de la révélation , ou un comman
» dement humain qui nous foit fignifié
» par la voie ordinaire de la promulga-
» tion , qui nous ordonne de conformer
» nos actions à ces loix naturelles ; elles
» deviennent alors de vraies loix pofiti-
» ves. Les vraies loix pofitives ont donc
deux parties ; fçavoir , la loi naturelle &
» le commandement divin ou humain . »
L'auteur fuit ces divifions , & entre dans
les détails qu'elles exigent. 11 montre
beaucoup de connoiffance ; mais il femble
fe livrer quelquefois trop à fon imagination.
Les Vies des Femmes illuftres & célébres
de la France ,avec cette épigraphe : Soutenez
vos droits au bon fens , & montrez
aux hommes que la raifon n'eft pasfaite
pour euxfeuls. tirée d'une pièce de vers
anglois ; tome VI. A Paris , chez Grangé
, imprimeur libraire , au cabinet littéraire
, pont Notre - Dame ; la veuve
Duchefne & Delalain , rue St Jacques ,
in-12.
La premiere vie qu'on trouve dans ce
66 MERCURE DE FRANCE.
fixiéme volume eft celle d'Héloïfe , épon
fe d'Abelard ; on s'attache d'abord à la
juftifier du caractere que lui ont donné
les traducteurs de fes lettres qui la repréfentent
comme une religieufe mécontente
, libertine , qui ne confulte que fon
coeur pour faire taire la raifon , ils ont
trop donné à l'art du Romancier. Dom
Gervaife lui - même , ancien abbé de la
Trappe , eft tombé dans ce défaut comme
les autres lorfqu'il a traduit ces mêmes
lettres , qu'on ne met pas fans danger entre
les mains de la jeuneffe , & dont un
religieux n'eut peut - être pas dû donner
la verfion . Héloïfe fut tendre , elle oublia
fes devoirs , & les refpect enfuite ; on
n'eft point d'accord fur fa naiffance ; les
uns veulent qu'elle foit née légitimement
de l'ancienne maifon de Montmorenci ,
d'autres prétendent qu'elle étoit fille naturelle
de Fulbert qui n'a jamais paffé que
pour fon oncle . La tendreffe qu'il eut pour
elle a fait foupçonner qu'il en étoit le
pere ; c'eft ainfi que l'auteur prétend détraire
cette opinion. « L'accident qui ar-
» riva à Abelard eft une preuve qu'Hé-
» loïfe n'étoit point bâtarde ; car les hif-
» toriens qui en parlent , difent qu'il ne
lui arriva que parce que les parens
d'Héloïfe ne purent lui pardonner d'a-
39
JANVIE R. 1769. 67
»
>> .
voir féduit leur parente . S'intéreffe -t on
ainfi
pour une bâtarde ? De plus , Héloïfe
, lettre 3 , pafle de fa famille en
» ces termes : Totum genus meum fubli-
» maveras : Vous aviez fait l'honneur à
» ma famille d'entrer dans fon alliance.»
On connoît les foins que Fulberr fe
donna pour l'éducation de fa niéce ; il
choifit Abelard pour fon précepteur ; celui-
ci en devint amoureux ; pour ne pas
refter long-temps dans la contrainte , il
pria Fulbert de le recevoir chez lui en
qualité de penfionnaire ; le chanoine étoit
avare , le précepteur étoit amoureux ; il
n'épargna pas l'argent ; il fut reçu ; il donna
à fon écoliere des leçons un peu différentes
de celles qu'on attendoit de lui.
Toute la ville en fut inftruite avant Fulbert
; ennuyé des propos qu'il entendit
enfin tenir , il épia les amans & chafla
Abelard. Héloïfe le regretta ; elle fe trouvoit
dans un état qui ne lui permettoit pas
de demeurer davantage chez fon oncle ;
elle le quitta , & donna le jour à un fils
dont l'hiftoire ne parle plus . Abelard pro
pofa à Fulbert d'époufer celle qu'il avoit
féduite , à condition que fon mariage feroit
fecret ; Héloïfe fut plus difficile à
gagner. « Je connois mon oncle , écri68
MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
"
» voit elle à fon amant ; rien n'appaifera
» fon reflentiment ; puis, quelle gloire retirerai
-je d'être votre époufe , puifque
je vous ruinerai de réputation ! N'ai -je
» pas à craindre , fi je dérobe au monde
» une auffi grande lumiere que vous êtes !
Quel tort ne ferai – je point à l'églife !
Quels regrets ne cauferai - je pas aux
philofophes ! Quelle honte , quel dom-
» mage ne feroit- ce point , fi vous , que
» la nature a créé pour le bien public
» vous vous confacrez tout entier à une
» femme ! Songez à ces paroles de Saint
» Paul : Es -tu délivré d'une femme , n'en
» cherche point. Si les exhortations des
SS. Peres ne fuffifent pas pour vous dé
"
"
goûter du mariage , confidérez au moins
» ce qu'en ont dit les philofophes , un
» Théophrafte , un Cicéron , perfuadés
» qu'on ne peut partager fes foins entre
» la philofophie & une femme..... Mais
» au refte , penfez qu'il y auroit plus
» d'honneur pour vous , & plus de char-
» mes pour moi dans la qualité d'amant,
» de galant , que dans celle de mari. Je
» veux vous demeurer attachée , non par
» la néceffité du lien conjugal , mais par
» la feule union du coeur . Nos plaifirs feront
infiniment plus fenfibles , fi l'abJANVIER
. 1769. 69
"
» fence quelquefois nous fépare. Je ne
» cherche ni l'honneur du mariage , ni
» les avantages du douaire , ni mon plai-
» fir , mais votre feule fatisfaction . Si le
nom de femme me femble plus faint
» & d'un plus grand poids , je trouve plus
» doux celui de votre maîtreffe , de votre
» concubine , vel fcorti . L'amour eſt pré-
» férable au lien conjugal , & la liberté à
» la néceffité . » Héloïfe confentit enfin à
fe marier en fecret ; Fulbert qui n'entroit
pas dans les raifons d'Abelard , prenoit
plaifir à divulguer ce mariage ; il étoit
défolé du foin que prenoit fa niéce de le
démentir en toute occafion ; elle fe retira
même du confentemant de fon époux
dans le prieuré d'Argenteuil, où elle avoit
été élevée ; elle y prit l'habit de religieufe
fans prendre le voile. On pouvoit le faire
alors fans s'engager ; c'étoit une grace
qu'on envioit, & que tout le monde n'obtenoit
pas. Un des privileges des membres
du parlement de Paris étoit de fe
faire enterrer en habit de cordelier ; un
des généraux de l'ordre le leur avoit accordé
en récompenfe des fervices rendus
au monaftere de Paris. Cette réfolution
d'Héloïfe fut funefte à Abelard ; la fa--
mille , irritée de cette fille , l'en punit de
70 MERCURE DE FRANCE.
nocent III
و د
la maniere la plus cruelle ; Abelard , hon .
teux de fa dégradation , s'enfevelit dans
les ténébres d'un cloître . Héloïfe prit le
voile. Quelque temps après le couvent
d'Argenteuil fut diffipé ; l'amante d'Abe.
lard raffembla fes religieufes , en forma une
nombreuſe communauté en Champagne
auprès de Troye ; fes compagnes la choifirent
pour leur abbeffe , & le
pape Inapprouva
tour ce qui avoit été
fait. « La réputation d'Héloïfe pénétra
jufques dans la folitude de l'abbé Ber-
» nard. Il voulut l'aller vifiter pour fe
» convaincre par lui -même. Il eut avec
» elle plufieurs converfations ; dans une
» entr'autres , il lui demanda pourquoi
» on avoit fait dans fon monaftere des'
changemens dans l'oraifon dominicale.
» Héloïfe lui donna une raifon tirée des
originaux , & lui dit qu'il falloit fuivre
» la verfion greque de l'évangile que St
» Mathieu avoit écrit en hébreu . Tant de
fcience déconcerta St Bernard , & ne'
" pouvant recourir aux originaux , ignorant
leur idiôme , ce grand homme fe
» trouva fort embarraffe par une femme
» fur un fait de controverfe. »
92
A la fuite de la vie d'Héloife on trouve
celle d'Anne de Dreux , ducheffe de BreJANVIER
. 1769. 71
tagne , reine de France , qui fut mariée
deux fois par un divorce ; féparée de
Maximilien , elle époufa Charles , & ne
fut unie à Louis XII qu'après qu'il eut
renvoyé Jeanne. La vie de cette derniere
princeffe fuit immédiatement , ainfi
que
celles de Renée de France , ducheffe de
Ferrare ; d'Antoinette Bourignon , & de
Madeleine de Lamoignon . Ces vies font
intereffantes & précifes ; on defireroit
feulement que l'auteur eut foigné davan-
. tage fon ftyle.
*
Apologie de la Reine Anne , où l'on exanine
la conduite de fes miniftres pendant
la guerre , & celle des Alliés de
la Grande - Bretagne ; par M. Swift ,
doyen de St Patrice de Dublin , traduite
de l'anglois ; par M. L. B. C. D.
G. A Bruxelles ; & fe trouve à Paris ,
chez Lejay , libraire , quai de Gèvres ,
au grand Corneille.
L'objet de l'auteur de cet ouvrage eft
de juftifier la réfolution que prit la reine
Anne de mettre fin à la guerre qui défoloit
l'Europe ; on ne parle pas de l'anecdote
qui y contribua ; elle n'auroit pas
convenu dans une apologie . On commen
ce par examiner la nature de la
guerre en
72 MERCURE DE FRANCE
général ; on indique les différens motifs
qui peuvent déterminer à en entreprendre
une ; on s'arrête fur la maniere de la
fuivre. Celles que l'Angleterre à éprouvées
conduisent le docteur Swift à conclurre
qu'elle ne doit point s'engager
comme partie principale dans une guerre
fur le continent. Il applique les maximes
qu'il a expofées à la guerre où l'Angleterre
a joué un fi grand rôle au commencement
de ce fiécle : ceux qui la confeillerent
ne le firent qu'après avoir été affurés
qu'ils feroient chargés de la conduire .
Les mêmes motifs influerent fur toutes
les mesures prifes pour la foutenir ; l'intérêt
de la nation fut facrifié à l'intérêt
particulier d'un miniftre , d'un général ;
les Alliés n'oublierent pas les leurs ; la
Hollande far-tout en tira les plus grands
avantages ; quand les armées angloifes
avoient pris une ville dans la Flandre ; la
Hollande en prenoit poffeffion , & les
Anglois faifoient des feux de joie ; l'apologifte
appuye fur tous ces objets ; fon
ouvrage fut compofé en 1711 , & il ne
fat gueres imprimé qu'en 1748. L'à- propos
en faifoit le principal mérite ; une apologie
de la conduite de la reine Anne eft
aujourd'hui peu intéreffante ; on fent qu'il
n'y
JANVIER. 1769. 73
faut pas de grandes fumieres ; l'auteur a
le but de juftifier & non pas celui d'inftruire
; l'un nuit ordinairement à l'autre ;
dans les ouvrages de cette eſpèce , on ne
cite que les faits qui peuvent concourir à
l'objet qu'on fe propofe ; on écarte les autres
avec foin ; fi l'on en faifit quelquesuns
, on tâche de les préfenter fous le jour
convenable , & celui qui convient en ce
cas n'eft pas toujours le plus vrai . Au reſte
l'ouvrage eft du docteur Swift , & n'eſt
point indigne de lui ; tout ce qui eft forti
de la plume de ce célébre écrivain excite
la curiofité , & la fatisfait prefque toujours
.
Le Pied de Fanchette ou l'Orpheline Françoife
, hiftoire intéreffante & morale ,
avec cette épigraphe : Une jeune Chinoife
avançant un bout de pied couvert
& chauffé , fera plus de ravages à Pekin
que n'eût fait la plus belle fille du monde
, danfant toute nue au bas du Taygete
; J. J. ROUSSEAU. A la Haye ;
& fe trouve à Paris , chez Humblot , F.
braire , rue St Jacques ; & Quillau , inprimeur.
libraire , rue du Fouarre , trois
parties in-12.
Ce roman eft précédé d'une épître dédicatoire
& d'une préface en trois chapi-
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
tres , dans lefquels l'auteur rend compte
de la maniere dont le manufcrit lui eft
parvenu .
Fanchette eft la fille d'un marchand de
cette capitale ; à l'âge de douze ans elle
perd fa mere qui ne peut furvivre à la
ruine de fa maifon qu'elle a caufée ; trois
ans après fon pere meurt , en l'exhortant
à la fageffe , & en la confiant à fon ami
Apathéon . Fanchette eft charmante ; rien
ne peut égaler la petiteffe de fon pied ;
c'eft cet agrément qui lui procure la conquête
de fon tuteur ; c'est un homme fort
riche , fort libertin , qui cache fes déréglemens
fous le mafque de la devotion .
Fanchette , malgré fon innocence , craint
fon bienfaiteur ; elle lui foupçonne des
deffeins ; elle prie Néné , la gouvernante
de la maifon , de vouloir bien coucher
dans fa chambre . Le même foir Apathéon
fe propofe de violer le dépôt qui lui eſt
confié ; il fe gliffe dans l'appartement de
Fanchette ; il n'a point de lumiere ; il
rencontre un lit qu'il prend pour celui
qu'il cherche ; fes mains agiles s'égarent,
bien affligé de ne pas trouvet Fanchette ,
& s'éloigne défefpéré . La vieille Néné eft
indignée ; depuis vingt ans elle eft au fervice
du fatyre ; elle n'en avoit que quarante
lorfqu'elle entra chez lui , &jamais
JANVIER . 1769. 75
il n'avoit attenté à ſon honneur que cette
nuit ; elle eft la fille de la nourrice qui
donna le fein à la mere de Fanchette ; elle
a toujours eu la confiance du feu marchand
; par un codicile fecret , dont elle
doit faire ufage felon l'occafion , il l'a
rendue tutrice de fa fille , l'a faite dépofitaire
de fa petite fortune jufqu'à ce qu'elle
fe marie , ou qu'un frere qu'il a aux Indes
, & dont il n'a point de nouvelles ,
revienne en France & veuille bien fe
charger de l'orpheline . Néné fe preffe
d'ufer de fon autorité ; les projets d'Apathéon
ne lui permettent pas d'attendre ;
elle place Fanchette chez une marchande
de modes qui la fair paffer pour fa coufine.
Apathéon n'eft inftruit de rien ; il
pleure fa pupile fans foupçonner fa
vernante de la lui avoir ravie.
gou-
Le pied de Fanchette lui fait plufieurs
amans. Un jeune homme , nommé Luffauville
, propofe de l'époufer & fait impreffion
fur fon coeur ; un peintre, parent
de la marchande de modes , fe met fur les
rangs ; un garçon marchand , nommé Satinbourg;
un comte, un marquis , un financier
paroiffent auffi. Ce dernier enleve
Fanchette ; elle perd une de fes mules qui
lui gagne le coeur d'un bon Afiatique qui
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
la ramaffe. Luffauville , inftruit de l'enlevement
, court chez le financier qui eft
fon oncle , délivre fa maîtreffe , la ramene
chez elle ; le bienfait & la reconnoif--
fance les intéreffent davantage l'un à l'autre
; le peintre , jaloux de Luffauville
furieux de voir qu'il l'empêche d'être aimé
, projette de faire violence à Fanchette
, dans l'efpoir qu'elle ne refufera plus
de l'époufer. Fanchette eft délivrée par
Satinbourg & par un autre amant qui tue
le peintre. Le marquis l'enleve encore ;
une pantoufle qu'elle perd indique le lieu
où il faut la chercher ; pendant que Luffauville
& Néné y volent , elle trouve le
moyen de fuir. Satinbourg la rencontre
& la ramene chez elle . Les enlèvemens
ont éclatté. Apathéon , inftruit de fa retraite
, follicite un ordre & va la chercher.
Agathe , la fille de la marchande
de modes , ne veut point la quitter ; l'hypocrite
eft enchanté de pouvoir fe rendre
maître de deux aimables perfonnes au
lieu d'une ; il les conduit à la campagne ,
tente de lès Téduire , eft rebuté. Sarinbourg
délivre Fanchette ; le comte & Néné
arrachent Agathe de cette maifon . Luffauville
paffe pour mort; la gouvernante
croit ne pouvoir mieux faire que de maJANVIE
R. 1769 . 77
rier Satinbourg & fa pupille ; elle la mene
au couvent pour la fouftraire aux recherches
d'Apathéon . Fanchette y trouve une
religieufe appellée Rofe , foeur de Luffauville
qui n'eft point mort , qui revient
pour époufer Fanchette . Apathéon
meurt dans les remords ; il déclare qu'il·
a aimé la mere de l'héroïne ; qu'il l'a empoifonnée
pour fe venger de fa froideur,
& que pour fe rendre maître de la fille ,
il a fait périr auffi le pere ; il lui donne
tout fon bien. L'Afiatique , qu'une pantoufle
de Fanchette avoit rendu amoureux
eft reconnu pour être fon oncle ; il eſt
fort riche; fon fils avoit été amoureux de
foeur Rofe qu'on avoit forcée de fe faire
religieufe ; fes voeux font brifés ; elle
époufe fon amant ; fa foeur reçoit la main
du pere ; Luffauville eft uni à Fanchette ,
Agathe à Satinbourg ; la bonne gouvernante
Néné a part au bonheur des autres ;
l'auteur la délivre du chagrin de mourir
dans le célibat ; il lui donne auffi un
époux ; c'eft le gouverneur de Luffauville.
Hiftoire de Mifs Beville , traduite de l'anglois.
A Amfterdam , chez Arkitée &
Merkus ; à Paris , chez de Hanfy le
jeune , rue St Jacques , 2 parties in 12.
Diij
78
MERCURE
DE
FRANCE
.
-
Mifs Beville a été élevée par une tante
à la
campagne ; fon pere & fa mere la rappellent
auprès d'eux à Londres , d'où elle
écrit à Mifs Henriette Moleſworth fon
amie , tout ce qui lui arrive dans cette
grande ville . Elle s'apperçoit avec douleur
que fes parens fe ruinent par leur luxe
& par leur jeu ; elle en eft bientôt certaine
par un mariage qu'ils lui propofent.
Sir Jofeph Beauchamp , un vieux chevalier
, très riche- , eft devenu amoureux
d'elle ; il a avancé des fommes confidérables
à M. Beville ; l'unique moyen d'acquitter
ces dettes eft de la lui accorder
pour époufe ; la jeune Miſs au défeſpoir
confent à fe facrifier ; fa foumiflion enchante
fes parens , qui lui accordent du
emps pour le préparer à ce mariage. La
famille de Sir Jofeph murmure beaucoup
de la foibleffe du vieillard ; fa belle -four
qui comptoit fur fa fucceffion pour fes
enfans , éclatte en vain ; Mylord B....
qui
en devient amoureux à l'opéra , ne
doute pas qu'il n'obtienne la préférence
fur Sir Jofeph ; mais ce n'eft pas l'homme
qui doit toucher le coeur de Mifs ;
elle voit avec douleur les préparatifs d'un
mariage qui la défefpére ; tout-à - coup
elle eft enlevée , fa famille eft furieufe ;
JANVIE R. 1769 .
72
elle croit qu'elle a fui pour éviter le malheur
d'être à Sir Jofeph. Cependant Mifs
Beville eft conduite dans un château ; un
vieux concierge & fa femme la reçoivent;
ils gardent le filence fur toutes les queftions
qu'elle leur fait ; Mifs , prifonniere ,
ne fçait que penfer de cette conduite ;
elle est enfin délivrée . Sir Beauchamp ,
neveu de Sir Jofeph , vient dans ce château
; étonné d'y trouver une perſonne
auffi aimable que Mifs , il lui apprend
qu'il revient de fes voyages , qu'il efpéroit
trouver Mylord & Myladi Beauchamp
dans cette terre où ils paffent or-
'dinairement les étés ; ce difcours éclaire
Mifs Beville ; elle voit que Myladi Beauchamp
l'a fait enlever pour empêcher le
mariage de fon beau - frere ; la liberté lui
eft rendue ; mais elle n'a pu s'empêcher
d'aimer Sir Beauchamp qui , à fon tour ,
a conçu pour elle la paffion la plus vive.
Elle retourne à Londres ; les perfécutions
de Sir Joſeph fe renouvellent ; comme
fon pere a obtenu un emploi qui rétablit
fa fortune , elle ne fe voit plus obligée de
fe facrifier; elle réfifte; & pour ſe fouftraire
à la violence , elle fuit fa famille & fe
réfugie chez un honnête ministre de campagne,
pere de fa femme -de -chambre ; la
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Dame du lieu prend de l'amitié pour elle,
apprend fon hiftoire & lui offre un afyle ;
les terres du Lord B... ne font pas éloi .
gnées ; il n'a pas oublié Mifs Beville ; il
veut s'en faire aimer ; elle le rebure ; il
l'enleve ; Sir Beauchamp la délivre ; Sir
Jofeph tombe malade , il confent au bonheur
de fon neveu , revient de fa maladie
, & ne revoque pas fon confentement.
Tels font les événemens qui compofent
cette brochure ; l'auteur multiplie
les enlevemens & les délivrances ; ce font
des lieux communs qui ne font plus leur
effet ; il y a cependant de l'intérêt dans ce
roman , du fentiment & quelquefois de la
gaïté.
Hiftoire de Madame de Bellerive , ou prin
cipes fur l'amour , fur l'amitié ; par M.
le chevalier D..... A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Segault , libraire ,
rue de Tournon , à la Croix d'or , vis
à-vis l'hôtel d'Entragues , in- 12.
Le chevalier D... étoit à la campagne
avec beaucoup de Dames ; la converfation
roula fur l'amour & fur l'amitié ; it
foutint qu'on ne pouvoit pas fe flatter de
bien connoître fon ami fans avoir couché
avec lui ; les Dames appliquerent ce te
JANVIER . 1769 . 81
affertion à l'amant ; elles fe révolterent
contre cette idée ; Madame de Bellerive .
chargée de décider , conta ſon hiftoire . Sa
fille ,âgée de dix - huit ans , étoit préſente
& écoutoit comme les autres .
Madame de Bellerive fut mariée fans
être confultée ; elle n'eut ni à fe plaindre ,
ni à fe louer de fon mari ; elle cherchoit
par-tout un ami , & ne trouvoit que des
amans. Le comte de Lerac lui dit une
fois qu'il falloit dix ans de connoiffance
pour goûter les charmes de l'amitié ; ce
Lerac lui parut mifanthrope ; le marquis
de Garence vint chez elle , il étoit trèsaimable
, il lui fit une cour affidue ; elle
crut pouvoir en faire un ami ; le marquis
vouloit être fon amant ; pour lui ôter cette
fantaisie , elle lui confeilla de s'attacher
à quelqu'autre le marquis ayant
perdu tout efpoir , fuit fon confeil & l'abandonne
; elle perd à- la -fois un ami &
un amant. Un autre homme fe préfente ;
c'étoit Léreins ; il avoit beaucoup d'efprit
; il étudia le caractere de la marquife,
confentit à devenir fon ami , fe flattant
d'être bientôt quelque chofe de plus ; il
ne fe trompa point ; il fe fit aimer; l'époux
de la marquife mourut. Léreins profita
de cette circonftance , il trouva un mo-
Dv
8.2 MERCURE DE FRANCE..
ment de foibleffe dont il profita ; il offrit
enfuite fa main . La marquife jugea àpropos
d'attendre que fes affaires fuflent
reglées ; elles ne le furent pas à fon avantage
, & Léreins la quitta. Son défefpoir
fut au comble ; elle eut une grande maladie
, alla prendre les eaux à Plombieres ,
y trouva Lerac qu'une bleffure y avoit
conduit ; celui - ci etoit amoureux de la
marquife depuis long - temps ; il le lui
avoue franchement ; elle renonce à l'amour,
mais non à l'amitié. Lerac tâche de
l'y ramener , il lui fait efpérer que ce dernier
fentiment viendra enfuite ; le caractere
original de Lerac plaît à la marquiſe ;
elle l'aime , lui en donne des preuves ;
pendant cinq ans ils font amans , & finif
fent par devenir amis ; ils le font encore.
D'après cette hiftoire on conclut en faveur
du fyftême du chevalier ; la franchiſe
de Madame de Bellerive lui attire des
éloges de toute l'affemblée ; mais il auroit
été mieux fans doute qu'elle n'eut pas
avoué fes foibleffes devant fa fille ; elle
lui donne une leçon dangereufe, ainfi qu'à
toutes les perfonnes de fon fexe.
Mémoires de la cour d'Augufte ; tirés de
l'anglois du docteur Thomas Blackwell
& de M. Jean Mills , écuyer. A
JANVIER . 1769. 83
la Haye ; & fe vend à Paris , chez Segault
, libraire , rue de Tournon , in 12 .
3 vol.
Le premier & le fecond volume de cet
ouvrage ont déjà paru ; on les a réimprimés
avec le troifiéme qui le termine. On
s'eft attaché à préfenter l'hiftoire de la
domination d'Augufte , à faire connoître
les différens perfonnages qui ont illuftré
fon regne. Une idée précife des Romains
depuis leur origine , fert d'introduction aux
mémoires de la cour d'Augufte ; l'auteur
en développe les commencemens , la grandeur
, la puiffance. Ce tableau intéreffant
& philofophique montre les caufes de
leurs progrès , celles qui les foutinrent
toujours au milieu des révolutions les
plus terribles , & conduit à découvrir celles
de leur décadence . Les moeurs , en ſe
corrompant infenfiblement , fapperent les
fondemens de la liberté ; des hommes
adroits & remplis d'ambition fçurent profiter
des circonstances ; leur intérêt für de
prévenir tout ce qui pouvoit contribuer
à rétablir l'ordre qu'ils vouloient renverfer.
Céfar, en politique habile , fçut faire
fervir les Romains à fon élévation ; il
fe fraya la route de la puiffance abfolue ;
quelques citoyens craignirent pour la li-
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
berté & crurent la conferver en lui ôtant
la vie ; l'ouvrage de Céfar étoit trop avancé;
on laiffa à fes créatures le temps de
revenir de la frayeur où ce coup hardi les
avoit jettées. Brutus ne confentit pas qu'on
réunit Antoine à Céfar ; cette faute
fut la fource des maux qui défolerent la
république ; le plan des conjurés n'avoit
pas été vu comme celui des tyrans ; l'auftere
Brutus refpecta la dignité confulaire
dont Antoine étoit revêtu ; il ne voulur
agir que de concert avec les confuls , qui
n'affemblerent pas le fenat ; on lui confeilla
vainement de le faire lui - même ;
il refufa , prétendant que tout fe devoir
faire felon les loix , ce fcrupule , déplacé
fans doute dans un homme qui vient de
commettre un affaffinat , fut fatal à la république.
Il ne s'oppofa point à la demande
qu'on fit de rendre les derniers
devoirs à Céfar. Antoine en profita . Ocrave
étoit alors à Apollonie , où il achevoit
fes études ; la nouvelle de la mort de
fon oncle l'effraya ; les centurions des légions
qui devoient faire cette année unecampagne
en Orient , lui promirent de
le foutenir s'il vouloit venger fon oncle ;
il fe raffura , vint en Italie , prit le nom
de Céfar. On le fuit dans tous les inftansde
fa vie ; on développe les moyens par
JANVIER. 1769. 85
Jefquels il arriva à la grandeur fuprême ;
fon union avec Antoine , le triumvirat ,
les profcriptions , tous ces grands événemens
auxquels il eut part , & ceux où la
république feule étoit intéreffée , & qu'il
fit fervir à fes deffeins. Cet ouvrage finit
à fa mort. Le titre qu'on lui a donné n'eft
peut être pas celui qui lui convenoit ; ce
font moins les mémoires de la cour d'Augulte
, qu'une fuite d'effais hiftoriques
politiques & philofophiques fur les Romains
depuis la fondation de leur ville
jufqu'à la fin du regne d'Augufte ; au refte,
le mérite réel d'un livre fait paffer facilement
fur le défaut de fa dénomination ;
ce qui rend celui- ci précieux , c'est qu'il
remplit la lacune qu'on trouve entre la
fin des mémoires de Jules - Céfar ou du
fupplément d'Hirtius & le commencement
des annales de Tacite . C'eft la partie
la plus intéreffante de l'hiftoire romaine
: les faits différens qui la compofent
font répandus dans plufieurs ouvrages , &
fe trouvent raffemblés ici.
Acceffoire au Parnaſſe , ou nouvelle méthode
pour former l'efprit & le goût.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris
chez P. Lefclapart , libraire , rue de la
86 MERCURE DE FRANCE .
Barillerie , porte de la cour du mai , in-
8°. 126 pages .
L'auteur de cet ouvrage a voulu préfenter
un nouveau chemin plus court ,
plus facile que tous ceux qui font connus
pour arriver au Parnaffe ; il eft bon de lire
cette explication qu'il donne de fon titre,
& cette fignification du mot acceffoire
pris fubftantivement. « Ce titre , dit- il ,
"
33
montre que je cherche à donner à l'efprit
les mêmes commodités que l'on
trouve aujourd'hui à aller de Paris jufqu'à
Rome. J'ai pris un alignement
» fuivi , & coupant quelques montagnes,
» abbattant certains bois taillis , deffé-
» chant plufieurs cloaques , j'ai rendu la
» route plus fûre , plus faine & plus pra-
» ticable ; il n'y manque peut - être plus
» que des relais & des établiffemens pour
» la poſte ; mais c'eſt aux ânes à s'en fervic
; les autres auront Pegaze qui va
» au-deffus de tout. Cette maniere d'annoncer
fon objer indique celle dont l'auteur
l'a rempli , le difcours préliminaire
eft tout entier écrit de ce ton ; il divife les
belles - lettres en trois parties , l'hiſtoire ,
l'éloquence & la poëfie ; nous ne nous
arrêterons pas fur chacun de ces articles ,
nous nous contenterons de citer le derJANVIE
R. 1769. 87
nier chapitre qui traite de l'ode ; nous ne
ferons aucune réflexion ; le lecteur n'a
pas befoin d'être prévenu . « L'ode demande
encore un génie que nous n'a-
» vons pas ; il y a bien des odes , mais où
»font les bonnes ? Des êtres qui en ont
» créé , où eft celui qui y a mis ce feu ,
» cet enthoufiafme , cette variété fi né-
» ceflaire? Quel eft celui qui , à la fimpli-
" cité ou à la fublimité du ftyle , a joint
la grandeur , la force ou la légereté des
» images ? aucun . Rouffeau a affez bien
» travaillé ; mais combien l'on peut
» mieux faire ! Il ne faut pas être un fot
» animal occupé à ronger la côte , tandis
» que les autres ont déjà rongé la feuille .
» Sortez de la mifére & de l'enfantillage ;
fçachez vous livrer à un heureux défordre
; fuivez la nature & fa chaîne indé-
» finie. Quel canevas ! Que de beautés à
» y puifer ! Qu'une belle ame voit de
» chofes qui lui font adorer l'auteur de
» tout ! Raffemblez les rayons de la lu
» miere qui embellit tout ; peignez - en
» les tableaux divins : d'une imagination
riche & fertile , parcourez toutes les
parties de l'Univers ; d'un pied léger ,
courez de merveilles en merveilles , &
» vous fentirez bientôt que le vrai beaut
ɔ ce type du beau effentiel & éternel , n
"
88 MERCURE DE FRANCE.
» fe trouve pas dans vos bibliothéques ,
» nourriture des rats & des petits efprits ,
mais dans la nature . Les autres genres
» de poëfie font au- deffus des regles . »
Dictionnaire de l'Elocution françoife ,
contenant les principes de grammaire ,
logique , réthorique , verfification , fyn
taxe , conftruction , fynthéfe ou méthode
de compofition , analyfe , profodie
, prononciation , orthographe &
généralement les regles néceffaires pour
écrire & parler correctement le françois
, foit en profe , foit en vers ; avec
l'expofition & la folution des difficultés
qui peuvent fe préfenter dans le langage
; le tout appuyé fur des exemples
tirés des meilleurs auteurs . On y a
joint une table raifonnée des matieres ,
pour faciliter l'ufage de ce dictionnaire
, & indiquer au lecteur les endroits
où il peut trouver des détails fur les
objets de fes recherches . A Paris , chez
Lacombe , rue Chriftine , 2 vol . in - 8°.
Prix , 9 liv. rel.
On a réani dans cet ouvrage tout ce
qui a paru de folide fur l'élocution franfoife
; il est fait de maniere qu'il pourra
ervis également à ceux qui voudront en
aire une étude fuivie , & à ceux qui ne
JANVIER . 1769. 89
voudront que le confulter au befoin fur
quelques difficultés qu'ils trouveront
éclaircies . L'élocution réunit l'éloquence
& la poësie. Pour bien parler & bien écrire
, il faut avoir de la correction , de la
méthode , de l'élégance & de la pureté ;
ce dictionnaire en conféquence embraffe
la grammaire , la logique , l'élégance &
la poëfie. Le grand défaut de la plupart
des traités de réthorique eft de n'être pas
affez appuyés fur les principes de la logique
; il y a long-temps qu'on a la manie
d'apprendre à parler aux enfans avant de
leur avoir appris à penfer ; la raifon reclame
en vain contre cet ufage : quelques
perfonnes s'en font écartées , mais cela
n'empêche pas qu'il ne foit généralement
fuivi dans les colléges , quoique l'expérience
ait démontré que ces deux claffes
ainfi renversées fe nuifent mutuellement
l'une à l'autre; on évite cet inconvénient
dans cet ouvrage ; les principes de logique
fervent de fondement à la réthorique,
la rendent plus claire , plus précife , & la
font étudier avec plus de fruit. Nous ne
pouvons pas entrer dans des détails fur ce
dictionnaire ; il demande à être lû & mé
dité ; tous les articles nous ont paru également
bien faits & renfermer une précifion
& une inftruction qu'on trouve ra90
MERCURE
DE FRANCE.
;
rement dans les différens traités dont il
réunit les objets. L'auteur ne fe contente
pas de développer les différentes parties
dont il traite ; il difcute les opinions des
écrivains dont il s'appuye ; il les éclaircit
, les corrige , & leur en fubftitue
fouvent de nouvelles dont la juſteſſe
frappe & faifit le lecteur. On en peut voir
un exemple au mot article. Cette partie
d'oraifon eft peut-être la plus importante
dans la langue françoife , vu fon ufage
fréquent & continuel. Ce morceau a une
jufte étendue & ne laiffe rien à defirer
ceux qui ne connoiffent l'article que d'après
la plupart de nos grammairiens , ne
le connoiffent point ; pour en avoir une
idée exacte , ils doivent le relire dans ce
dictionnaire ; il a prefque toujours été
mal défini , & traité d'une maniere confufe
; c'eft fur - tout dans cette claffe de
mots françois que les détracteurs de la
langue ont cherché leurs reproches , &
que quelques grammairiens ont atteſté
l'ufage, lorfqu'ils ne pouvoient donner de
bonnes raifons , & qu'ils n'avoient pas
affez réfléchi fur les regles. La table qui
termine ce dictionnaire n'eft pas moins
foignée que l'ouvrage même ; elle eft du
plus grand fecours pour le lecteur ; elle
indique l'article & la page où l'on leve
JANVIER. 1769 1769..
91
telle difficulté ; on renvoie quelquefois
pour le même objet à plufieurs articles ,
parce que le même mot a fouvent différentes
acceptions fuivant l'ufage divers
qu'on en fait dans le difcours.
Dictionnaire théorique & pratique de
chaffe & de pêche, avec cette épigraphe:
Nobis placeant ante omnia Silva.
VIRG. EGLO. 2.
A Paris , chez J. B. G. Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de
la rue Pavée , in - 8 ° . 2 vol .
La plupart des ouvrages qui traitent de
la chaffe & de la pêche ne traitent que des
animaux les plus ordinaires ; les étrangers
ne font point entrés dans les recherches
de leurs auteurs ; ces productions , outre
cela , fe font multipliées à l'infini , il eſt
difficile de fe les procurer toutes , & d'en
tirer des lumieres complettes ; il ne le feroit
pas moins d'y chercher des inftructions
fur tous les objets ; combien de
temps n'y faudroit - il pas employer ; la
vie entiere fuffiroit à peine . On a tâché
dans ces deux volumes d'épargner ce travail
aux amateurs de cet exercice & de
cet amufement ; on a raffemblé ce qu'ils
92 MERCURE
DE FRANCE.
peuvent defirer fur ces objets ; on y a joint,
en peu de mots , l'hiftoire naturelle des
animaux des autres continens ; ils ne font
pas affez étrangers à nos chaffeurs & à nos
pêcheurs pour les priver des notions relatives
à leur plus chere occupation. L'auteur
, dans fa préface , juftifie le goût des
dictionnaires , s'attache à en montrer l'utilité
, & n'oublie pas celle du fien. Il le
croit utile aux feigneurs qui , chaffant
d'abord par instinct , veulent chaffer enfuite
par goût , & rougiffent de n'être pas
initiés dans tous les myfteres de cet exercice;
le petit maître, dit- il , finge des grands,
y trouvera des reffources pour briller dans
les converfations à la mode ; il convient
aux guerriers qui fe délaflent en temps de
paix , par cette image des combats; l'homme
de lettres peut s'en amufer , & jouir
par l'illufion dans fon cabinet de ce plaifir
tumultueux qui ruine fi fouvent les
grands ; il n'eft pas moins néceffaire au
citoyen vertueux qui s'eft retiré à la campagne
. Le dirai - je encore ? Ce livre
» n'eft point indifférent pour le philofophe
; il reconnoîtra la fupériorité de
» notre être dans la facilité que nous
» avons à détruire les animaux ; & il fe
plaira à étudier le coeur humain dans un
» amufement qui nous vient de la natu-
"
>>
JANVIER. 1769. 93
» re. » Il réfuite de tout cela , qu'il n'eft
perfonne qui ne doive achetter ce livre ;
fi l'auteur ne le dit pas , il dicte cette conféquence
à fes lecteurs . Parmi les animaux
étrangers dont il eft parlé dans ce
dictionnaire , on trouve l'acudia , infecte
volant & lumineux des Indes Orientales ;
quand les Indiens voyagent pendant la
nuit , ils en attachent un à chaque pied &
en portent un autre à la main ; ce font les
flambeaux dont ils fe fervent ; on ne voit
pas d'abord le rapport que cet animal peut
avoir avec la chaffe ; mais il eft utile aux
Indiens quand ils vont chaffer l'utias pendant
la nuit ; cet infecte d'ailleurs chaffe
lui - même ; on le renferme dans un appattement
: il furete par- tout & dévore les
coufins. Il y a des articles très - curieux
dans cet ouvrage .
Traité de la Garance , ou recherches fur
tout ce qui a rapport à cette plante .
Ouvrage également utile aux cultiva
teurs & aux teinturiers ; par M. de L...
de Marfeille , avec cette épigraphe :
Cultivez votre champ , donnez - lui tous vos foins ;
Vous verrez fon produit furpafler vos befoins.
A Paris , chez la veuve Pierres, libraire ,
rue Saint-Jacques , in- 8 °. 89 pag.
94
MERCURE
DE FRANCE
.
Ce petit ouvrage mérite l'attention des
cultivateurs & des teinturiers ; on fçait
tous les avantages que la garance procure
aux derniers ; les premiers n'en tireront
pas moins. L'expérience a démontré qu'un
arpent de terre bien cultivé en garance
produit fix cens livres de revenu. L'auteur
commence par donner la defcription
de cette plante ; il en fait connoître les
efpéces & les qualités différentes ; il entre
dans les détails de leur culture , la maniere
de préparer la terre , de planter la
garance , d'en arracher les racines , de les
nettoyer , de les fécher , de les employer.
M. de L... a recueilli toutes les obfervations
qu'on a faites fur cette plante précieufe
; il les éclaircit , il les rectifie par
les fiennes ; fon traité eft complet ; le cultivateur
, celui qui prépare les racines , &
le reinturier qui les emploie y trouveront
des recherches utiles & des remarques importantes
dont ils pourront profiter .
Le Politique Indien , ou confidérations fur
les colonies des Indes Orientales. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine , in-
8°. 126 pag.; prix , 30 f. broché.
Le Politique Indien nous donne une
idée exacte de l'état de la plupart des coJANVIER
. 1769. 95
·
lonies formées par les Européens dans les
Indes Orientales ; il s'attache fur tout à
juger de ce qu'on appelle les avantages de
ces établiſſemens ; ils font dans une pofition
finguliere. Ils dépendent de deux
fouverains , l'un maître du fol , & l'autre
des colons ; on n'y reconnoît pas , il est
vrai , la loi du feigneur fuzerain du pays,
& l'on eft en conféquence dans un état
conftant de guerre qui épuife toujours . Le
trafic n'eft gueres compatible avec elle ; il
en eft fans ceffe la victime . Rhoé en avoit
fait l'obfervation en 1615. Le gouvernement
des colonies demande non - feulement
des hommes de commerce , mais
encore des hommes d'état ; ce choix eft fait
difficilement par une compagnie de négocians.
« On ne trouve gueres à placer avec
» fruit dans de tels portes de pareils hom-
» mes que dans les pays où l'on range
» l'expérience du commerce dans la claffe
» des connoiffances de la politique , où
» les projets ne trouvent dans l'exécution
» que les obitacles qui naiffent de la chofe
» même , où les fervices reçoivent des
récompenfes , où les talens font hono-
» rés même après des difgraces . Il faut
» que ces hommes fe forment dans l'Inde
» même ; car le commerçant , le politi-
"3
95 MERCURE
DE FRANCE
.
.
»
» que , le général ne peuvent devenir In-
» diens , je veux dire qu'ils ne fçauroient
prendre l'efprit & les lumieres propres
au pays que par une longue habitude
» pratique avec le local , tant phyfique
que moral. Le commiffaire François
» qui alla dans l'Inde pour la pacifier fans
» la connoître, coupa le nerf de la puif-
» fance de fa nation , en lui faisant perdre
avec la réputation de fes armes , de
» fa fidélité dans les engagemens , de fa
fupériorité fur fa rivale , l'eftime , la
» confiance , l'affection des princes . En
» cherchant à établir l'équilibre de puif-
» fance entre les deux nations , il donna
» réellement tout l'avantage à la nation
ennemie , parce qu'il n'avoit pas de
juftes idées des lieux & du commerce ,
» ainfi que M. Dupleix l'a démontré. »
L'auteur parcourt les établiffemens des
Portugais , des Efpagnols , des Hollandois ,
des Anglois , des François , & celui des
Danois en Orient ; il préfente une hiftoire
précife de la maniere dont ils les ont
fondés , & leur fituation actuelle . Chaque
article eft très intéreffant ; les Portugais ,
établis dans des contrées très riches , y
font extrêmement pauvres ; le clergé feul
y a des richeſſes immenfes. On affure que
les
JANVIER . 97 1769.
les Jéfuites de Goa avoient feuls autant
de revenus que la couronne de Portugal ;
s'il faut en croire Baldeus dans fa defcription
des côtes de Malabar & de Coromandel
, quelques- uns ont été punis pour
avoir exercé cette profeffion d'une maniere
indécente ; ils fe déguifoient en fa
quirs pour aller acheter avec plus de liberté
& de profit des pierres d'un trèsgrand
prix aux mines de diamans.
L'Archipel Saint - Lazare & les Philipines
appartiennent aux Eſpagnols ; ils
n'occupent que quelques - unes de ces ifles
; elles furent très- négligées jufqu'au
milieu du 16 fiécle. Sous les regnes de
Philippe II & de Philippe III , on agita
dans le confeil s'il n'étoit pas convenable
de les abandonner. Philippe II décida que
ce feroit laiffer les habitans àleur idolâ
trie , & qu'après avoir dépenſé tant de
millions pour s'oppofer aux progrès de
l'idolâtrie , il feroit indigne d'un prince
catholique de vouloir épargner quelques
petites fommes aux dépens du chriftianifme;
fon fils eut les mêmes fentimens ;
les Efpagnols conferverent leurs établif
femens , & ne convertirent perfonne ; ils
n'en ont pas tiré plus d'avantages ; la cou
ronne a une propriété stérile ; quelques
particuliers jouiffent de tous les fruits .
I Vol.
E
8. MERCURE DE FRANCE.
Les colonies angloifes ne font aujour
d'hui fi floriſſantes que parce que cette
nation a adopté le plan qu'avoit propofé
M. de la Bourdonnois , & qui ne fut pas
exécuté. M. Barnet le difoit à tous les
vaiffeaux françois dont il s'emparoit dans
le détroit de la Sonde ; il n'a pas négligé
non plus le vafte fyftême de M. Duplex ,
& il a exécuté dans le Bengale ce qu'il
avoit entrepris fur la côte de Coromandel
, & qu'il eut exécuté fur toutes celles
de l'Indoftan. L'auteur prouve cependant
que cette fortune impofante eft mal affurée.
Tout ce qu'il dit à ce fujet eft vu
d'une maniere profonde , & entraîne la
conviction ; il préfente auffi des idées fa-
& refléchies fur les abus des compagnies
exclufives de commerce , il difcute
& approfondit ce qu'on a écrit à ce fujet .
ges
La France n'a commencé que tard à
chercher des établiffemens lointains ; on
en a demandé les raifons , on a négligé la
bonne ; un état monarchique n'eft pas
commerçant ; un état agricole ne doit pas
l'être. « La France fe fuffifoit à elle - même;
tous les marchands s'empreffoient
» à l'envi à lui porter tout ce qu'elle defi-
» roit , parce qu'elle avoit de quoi payer;
elle jouiffoit fans foin & fans fouci . La
» France n'a point de mines d'or , & l'on
JANVIE R. . 99
"
1769.
remarquoit , il y a deux fiécles , qu'elle
attiroit à elle prefque tout l'or de l'Europe
, & cela par fes grains , fes vins ,
» fon fel & fon chanvre. Le peuple qui
» aura beaucoup de denrées de fon crû
» & de marchandifes de fes fabriques à
vendre , verra toujours arriver dans fes
» ports beaucoup de facteurs étrangers
qui lui donneront en échange toutes
» les chofes dont il aura befoin. Que
fes terres foient bien cultivées , il participera
aux richeffes de l'Univers , fans
s'expofer aux viciffitudes , aux dangers,
aux guerres , à la dépopulation , & aux
» autres inconvéniens inféparables da
» commerce maritime & des domaines
éloignés. S'il abandonne fon fol pour
» monter fur des vaiffeaux , il quitte le
» corps pour courir après l'ombre ; les
» mers font perfides , la terre ne trempe
» pas. Ce paffage contient le précis des
principes de l'auteur ; on les retrouve dans
le cours de fon ouvrage ; ce font les faits
qui les prouvent & les développent ; ils
demandent à être lus & médités.
"
Euvres mêlées , de M. de Rozoi . A Paris
, chez Defventes de la Doué , libraire
, rue Saint-Jacques , vis - à - vis le
collége de Louis- le-Grand ; & à Dijon ,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
chez Lagarde , libraire , rue de Condé ,
2 parties , petit in 8º .
M. de Rozoi a raffemblé dans ces deux
volumes plufieurs piéces de poëfie de différens
genres , & quelques morceaux de
profe ; il a ' mis une préface à la tête, dans
laquelle il annonce qu'il ne veut point
faire l'apologie de fes productions ; mais
après avoir parlé de la maniere dont il divife
fon recueil , il ne laiffe pas de dire
ود
ܚ
Quant à mes fables , le public les juge-
» ra. J'avouerai qu'elles me font cheres .
» Tous les fujets en font neufs , fimples ,
» clairs , & dans quelques -unes on verra
» que l'ame feule penfoit & s'exprimoit.»
Après cet aveu l'auteur avertit qu'il a encore
beaucoup de morceaux tout prêts
qui trouveront place dans une nouvelle.
édition : cet avis n'eſt pas adroit , mais il
eft honnête & mérite tous nos éloges ; il
prévient le public que cette édition n'eft
pas complete.
M. de Rozoi annonce quelques- uns de
fes anciens ouvrages qui vont étre réimprimés
avec des corrections & des augmentations.
Il en prépare auffi de nouveaux
, entr'autres un opéra dont le fujer,
dit-il , eft d'autant plus heureux « qu'il
» m'a fourni quatre actes , dont les fitua-
*
JANVIE R. 1769. 101
n
ود
"
» tions & l'intérêt donnent lieu à des ta-
» bleaux & à des fêtes du genre le plus
» délicat & le plus galant. » Il y a développé
tous les effets de la tragédie . L'accueil
que les directeurs du fpectacle de
l'opéra ont fait à ce drame doit en faire
augurer beaucoup. « Je me prépare à
» donner inceffamment au public une hif-
» toire des révolutions du Portugal , de-
» puis la naiffance de ce royaume , jufqu'à
la révolution écrite par le célébre abbé
» de Vertot . Cet ouvrage manque à notre
langue ; & je ne puis que me féliciter
» d'avoir choisi ce champ à parcourir. Il
» eft vafte , riche & fécond. Il y a des
» momens où la fcène offre des tableaux
fublimes , étonnans. Dans l'hiſtoire du
jeune roi Sebaftien , il eft des inftans
» d'un pathétique déchirant. J'avois eu
l'idée de faire de ce morceau un roman
» moral , fans fiction cependant , mais
» avec tous les détails les plus propres à
» fervir pour l'inftruction d'un jeune
» prince. Deux raiſons m'en ont empêché
, outre le refpect dû à mon modèle;
la premiere a été de réduire à un point
d'optique ce vafte théâtre , qui m'of-
» frira tant d'objets différens à mettre fous
» les yeux de mes lecteurs ; la feconde ,
» d'avoir à lutter contre la vérité qui dic-
33
"
"
"
"
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
te, & la politique qui s'obferve. J'au
rois eu trop à réduire en détails parti-
» culiers ce que je pourrai mettre en dé-
» tails généraux ; & ce n'eft point à un
» écrivain d'une hiftoire du Portugal qu'il·
» feroit pardonnable de ne point redou-
» ter l'inquifition. » Cette derniere phrafe
ne s'entend gueres . Nous nous arrête
rons peu fur les piéces de ce recueil ; nous
ne dirons rien des fables ; l'auteur avertit
qu'elles lui font cheres ; elles offrent de
la facilité ; mais avec de la négligence.
De quel crime ai-je à me punir ?
Eft-ce moi dont la main perfide
Porte au fein de mon frere un acier homicide
Ah ! je ne puis y penſer fans frémir.
Eft-ce moi que l'on voit courir
Sur les deux mers épouvantées ,
Et la foudre en main engloutir
Sur leurs ondes enfanglantées
Des hommes qu'au fein du plaifir,
De mon pain je voudrois nourir è
A la fuite des piéces de vers on trouve
une differtation fur l'éducation ; l'auteur
préfére celle qui eft publique ; il a de
bonnes vues qui demanderoient à être approfondies
.
Canaux navigables , ou développement
des avantages qui réfulteroient de l'exéJANVIER.
1769 103
cution de plufieurs projets en ce genre
pour la Picardie , l'Artois , la Bourgogne
, la Champagne , la Bretagne &
toute la France en général , avec l'examen
de quelques - unes des raifons qui
s'y oppofent , & c. ; par Simon Nicolas-
Henri Linguet , avec cette épigraphe :
Ofortunatos nimium , fua fi bona norint!
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez L. Cellot , imprimeur - libraire ,
grande falle du Palais & rue Dauphine,
in-12. , 2 liv . 10 f. broché.
Les piéces que contient ce volume ont
été imprimées il y a trois ans ; elles ont
été répandues dans la Picardie & l'Artois.
Comme elles ne font pas venues
jufqu'à la capitale , l'auteur s'eft empreffé
de les y publier. On trouve d'abord un
long difcours préliminaire fur l'avantage
fi connu des canaux ; l'ouvrage eft
une fuite de lettres dans lesquelles l'auteur
développé à un ami les idées qu'il a
conçues pour le bien de fa province , Le
port de Saint-Valery fe comble ; on fonge
à en faire un autre ; le Crotoi préfente un
mouillage für ; il faudroit peu de dépenfes
pour en faire un bon port ; mais la
Somme n'en fera pas plus navigable ; fon
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
lic eft trop large pour que l'eau foit affez
profonde ; il faut lui en creufer un nouveau;
c'est ce que propofe M. Linguet. Il
entre dans tous les détails de ce projet ,
préfente la direction du canal , les dépenfes
qu'il cauferoit , & les avantages qu'il
procureroit à Amiens ; il répond aux objections
que les habitans d'Abbeville
pourroient faire , en leur prouvant que
ce canal ne les ruineroit point . Il trouve
la caufe de leur dépopulation dans les
manufactures ; il fe contente de dire qu'elles
font nuifibles fans expliquer en quoi
elles peuvent l'être ; la grande raifon eft
que leut confommation eft accidentelle
& paffagere. L'auteur combat les écrivains
économistes dont il trouve les ouvrages
ridicules & inutiles . Il s'étend fur
le défaut d'activité de notre induftrie ; il
en prend occafion de vanter celle des Hollandois
, il confacre plufieurs lettres à les
louer. Il répond enfuite à quelques objections
fut fon canal , propofe une nouvelle
méthode d'excaver la terre.Il fubftitue la
charrue à la béche. Il rapporte enfuite
quelques lettres de Pline & de Trajan , à
la tête defquelles il met un avertiffement
qui contient un portrait odieux de Cicéron.
Le volume eft terminé par des projets
pour conftruire des canaux en BourJANVIER
. 1769. 105
ا ک
ર
gogne, en Champagne, & pour en achever
un en Picardie.
fanté
Lettres périodiques fur la méthode de s'enrichir
promptement & de conferver fa
par la culture des végétaux exotiques....
par M. Buchoz , médecin
botaniste Lorrain. Il en paroît une lettre
chaque ſemaine .
Nous avons rendu compte de la premiere
de ces lettres qui fert de profpectus
à l'ouvrage , on en a publié plusieurs depuis
ce temps ; on y trouve ce que M. Bu
choz a promis , des éclairciffemens fur la
culture des végétaux & fur les avantages
qu'on peut en retirer. Il s'attache principalement
aux plantes exotiques. Ces lettres
méritent l'attention de tous les bons
citoyens & les fuffrages des hommes inftruits
dans cette partie de l'hiftoire naturelle
; chacune fe vend 5 fols . L'abonnement
pour l'année entiere eft de 18 liv.
franc de port pour la province , & de 16
liv. pour Paris. Ceux qui voudront foufcrire
s'adrefferont chez Durand , neveu ,
rue Saint - Jacques.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Théorie de la vis d'Archimede , de laquelle
on déduit celle des moulins
conçus d'une nouvelle maniere ; on y
joint la conftruction d'un nouveau lock
ou fillometre , & celle d'une forte de
rames très commodes , & c. De plus
une differtation fur la réfiſtance des
bois , & les tables néceffaires , dreflées.
d'après les expériences de MM . de l'académie
des fciences ; par M. Paucton,
avec cette épigraphe :
Nihil eft quod non arte curâque , finon poteft
vinci, mitigetur.
PLIN. JUN.
A Paris , chez J. A. Butard , imprim
libraire , rue St - Jacques , à l'enfeigne
de la Vérité , in- 8° . 1768 .
La vis d'Archimede , qu'on appelle auffe
mace , eft une invention très -ancienne ;
il eft peu de machines hydrauliques plus
fimples , & il n'en eft aucune qui ait autant
exercé les géométres . La théorie er
étoit énigmatique ; tous ceux qui ont par
té de l'effet de cette machine l'ont expli
qué de la même maniere ; ils fe font accordés
à dire que l'invention de la limace
étoit fi fimple & fi heureufe que l'eau montoit
dans le tube Spiral par la feule péfan-
Beur , & que cette machine étoit fort propre
JANVIER. 1769 107
àélever une très-grande quantité d'eau avec
une très-petite force. M. Paucton , après
avoir tracé dans un avant-propos l'hiftoire
de la vis d'Archimede , & prouvé
que c'eft réellement ce mathématicien
qui le premier l'a employée à élever de
l'eau , paffe à la théorie de cette machine ;
tout ce qu'il donne à ce fujet eft abfolument
neuf; les calculs qui en réſultent
font les plus fimples poffibles ; ce ne font
que des réfolutions de triangles. Sa théorie
eft divifée en fix chapitres ; il regarde
le dernier comme le plus intéreffant ; on y
trouve une nouvelle théorie des moulins,
foit à eau , foit à vent ; il infifte davantage
fur celle des derniers ; ces détails
doivent être lus dans l'ouvrage même.
SE'LIM & SELIMA , poëme imité de
l'Allemand, faivi du rêve d'un Mufulman
; traduit d'un poëte Arabe , &
précédé de quelques réflexions fur la
poësie allemande. A Léipfick ; & fe
trouve à Paris , chez Sébaſtien Jorry ,
imprimeur-libraire, rue de la Comédie
Françoife , & de Lalain , rue St- Jacques.
M. Dorat, connu par fon talent pour
la poëfie légere , eft l'auteur de cette traduction
libre d'un petit poëine inféré dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
le recueil des poëfies allemandes en quatre
volumes.i
Les anciens n'ont point eu d'imitateurs
plus fidéles que les Allemands modernes.
Si l'on veut retrouver la maniere de Théocrite
& d'Homere, il n'y a qu'à lire le poëme
d'Abel & les Idilles de M. Gefner.
. C'est la même abondance & le même natusel
, le même goût pour les objets fenfibles
& pour les beautés phyfiques , la
même étude des détails dans les defcriptions.
Les Allemands y ont ajouté la douceur
d'une morale aimable & l'enthoufrafme
de la vertu . Mais ils ont auffi les
défauts de quelques anciens , les défauts
d'Homere & de Théocrite. Ils ne fçavent
point s'arrêter leur ftyle eft uniforme ,
leurs peintures monotones & répétées.
Ils font trop prodigues des grandes figures
de la poêle , & trop avares de penfées.
Le grand fecret des modernes habiles
eft de mettre la penſée en fentiment
& en images ; & d'intéreffer l'ame en
parlant à la raifon. Les tableaux phyfiques,
ont des bornes. On ne peut pas toujours
peindre les charmes d'une belle foirée ,
les troupeaux , les campagnes , & c , mais
on peat toujours penfer & fentir .
Nous croyons devoir difcuter un moment
quelques idées que M. Dorat a
JANVIER . 1769. 109
placées en forme de préface à la tête de fa
traduction. Il commence par nous reprocher
cette anglomanie qui nous a gagnés
depuis quelques années, & fûrement toute
manie eft blâmable. Mais les reproches
de M. Dorat font- ils fondés ? Tragédies ,
romans , fyftêmes , modes , tout devint anglois.
Nos Dames même fe familiariferent
avec les beautés fortes. Les atrocités fe multiplierent
fur nos théâtres . Les fpectres y parurent
, &c. Ces derniers mots femblent
regarder Sémiramis , la feule pièce où
nous ayons un fpectre. M. Dorat eft - il
fâché que nous ayons Sémiramis ? Eft-il
fâché que le théâtre anglois nous ait fourni
le fujet de Béverlei , ce drame fi intéreffant
, où M. Saurin a répandu tant de
beautés & de pathétique. On s'accoûtuma ,
continue-t-il , à regarder le goût comme
un afferviffement puérile à des loix qu'ilfalloit
braver , la Raifon comme une vieille
idole qu'on devoit brifer aux pieds de la
Philofophie , &c. L'idole de la Raifon brifée
aux pieds de la Philofophie ! M. Dorat
s'eft fûrement mépris. Il a voulu mettre
l'idole du Préjugé. Les plaifirs factices,
dit- il un moment après , font les feuls
peut être chez les peuples policés . Tous les
coeurs bien nés qui ont goûté les plaifirs
naturels ne trouveront point cette phrafe
110 MERCURE DE FRANCE.
vraie. L'auteur ajoute que la manie pour
les Allemands a fuccédé à notre paffion
pour les Anglois. Les ouvrages de Gefner,
il eft vrai , ont eu un grand fuccès parmi
nous ; mais ce fuccès étoit mérité , &
il n'y a point eu de manie . Si quelques autres
morceaux heureux des écrivains Allemands
ont réuffi parmi nous , ce n'eft pas
comme le prétend M. Dorat , qu'il nous
faille toujours une idole , c'eft que nous
fommes toujours prompts à accueillir le
mérité étranger autant que nous fommes
lents à reconnoître celui de nos concitoyens.
Suivent des réflexions fort juftes for le
caractere de la poëfie allemande . L'auteur ,
en parlant du genre lyrique , fait une efpéce
de digreffion fur le lyrique françois,
Rouffeau , qu'il appelle l'Horace François
quoiqu'aflurément il n'ait rien fait qui
reffemble à l'art poëtique , aux épîtres
d'Horace , ni à cette foule d'odes charmantes
fur tous les tons & fur tous les
fujets , qui nous font regarder Horace
comme l'homme de l'antiquité qui a eu
le plus d'efprit. La plupart des gens de
lettres s'accordent aujourd'hui à penfer
que Rouffeau a trop peu d'idées & trop
peu de fentiment même dans le petit
nombre de belles odes qui font fon prin
JANVIER. 1769. III
cipal mérite. Nous ne fçavons pas fi c'eft
Cette façon de peufer aujourd'hui aflez
générale qui fait dire à M. Dorat qu'on
perfécute la mémoire de Rouffeau. Une opinion
, quelle qu'elle foit , n'eft point une
perfécution . Ce pourroit être une injuftice .
Mais les gens de lettres ont- ils quelque
intérêt à être injuftes envers Rouffeau ? Si
M. Dorat veut un exemple d'une injuftice
bien fignalée , que lui - même ne conteftera
pas ; nous le tirerons de ce même
Rouffeau. Ce poëte , s'adreffant à M. de
Voltaire dans une épître où il parle de la
licence des rimes , dit :
Apprends de moi , fourcilleux écolier ,
Que ce qu'on fouffre encore qu'avec peine
Dans un Voiture ou dans un la Fontaine,
Ne peut paffer , malgré tes beaux difcours ,
Dans les eflais d'un rimeur de deux jours.
Que de chofes dans ces cinq vers ! La
Fontaine mis à côté de Voiture ! M. de
Voltaire , qui avoit fait alors la Henriade,
Edipe , Brutus & Zaïre , traité d'écolier
& mis au- deffous de Voiture ! C'est bien
là le cas de crier à la haine , à l'injuftice ,
à l'envie , & de dérefter tous ces fléaux de
La littérature que M. Dorat déplore , fi fouvent
, & nous laiffons là - deffus un champ
ili MERCURE DE FRANCE.
libreà fon indignation . Paffons au poëme.
Loin de l'orgueil des cours , loin du fracas des
villes ,
Sélim , jeune & charmant, formé pour le bonheur,
Dans la fimplicité couloit des jours tranquilles .
Des troupeaux bondiflans fur des côteaux fertiles ,
Tels étoient les tréfors , telle étoit fa grandeur.
La nature fur lui , prodigue & complaiſante ,
Epanchoit les préfens d'une main bienfaiſante ,
Et peignoit fur fon front les vertus de fon coeur..
Efprit , graces , nobleſſe , ame ſenſible & pure ,
Sélim raflembloit tout , hors cet organe heureux
Qui, devant nous , déploie & la terre & les cieux.
Dans la fimplicité eft un terme vague.
Tels étoient eft une faute de françois. Tels
demande une énumération qui précéde ,
comme , par exemple , fi l'auteur eut dit
des troupeaux , une cabane , une flute, & c.
rels étoient fes tréfors . Telle étoit fa grandeur
eft- ce qu'on appelle une phrafe emphatique
. Des troupeaux ne font point
une grandeur. Prodigue , complaifante &
bienfaifante , c'est trop d'épithetes identiques
en deux vers. Et peignoit fur fon
front les vertus de fon coeur eft à M. de
Voltaire.
Son front , fiége de la candeur ,
Annonce en rougiſſant les vertus de fon coeur.
JANVIER . 1769. 113
2
Un organe ne déploie point , &c. tout ce
commencement eft négligé. Sélim a une
maîtrefle , c'eft Sélima.
Les attraits fabuleux , la grace enchantereffe ,
Dont aux dépens d'Hébé , de Flore & de Cipris ,
Tibulle , Ovide , Horace , ont paré leur maîtrefle,
La feule Sélima les a tous réunis.
· Ces vers font très bien tournés. En
voici qui font pleins de douceur & de naï
veté. C'eſt Sélima qui parle :
Mais dis , mon bien - aimé , dis - moi donc quel
bonheur ,
Qu'est-ce qui m'a valu le préſent de ton coeur ?
C'est par les yeux fur- tout que l'amour s'introduit.
Sur des charmes divers il fonde fon empire.
Chacun cherche en aimant l'attrait qui l'a féduit.
L'un aime un teint de roſe , & l'autre un doux
fourire ;
Pour un air de candeur celui- là s'attendrit.
Cet autre céde enfin au regard qui l'attire ;
Moi , que tu n'as point vûe & qui ne fçais qu'aimer
,
Quel eft donc mon fecret pour t'avoir fçu charmer?
Sélim lui répond qu'il l'a entendue
chanter , & qu'il a été charmé du ſon de ſa
voix.
114 MERCURE DE FRANCE
Un foir , c'étoit le foir d'un beau jour de printemps
,
Je rêvois étendu fous la verte feuillée ,
Refpirant la nature & le parfum des champs ,
Soudain par une voix mon ame eft reveillée..
J'écoute , C'étoit toi.
Tu ceffas , & je crus que j'allois ceffer d'être.
Combien il m'échappa de pleurs & de foupirs !
Je cherchois cette voix qui m'avoit fait renaître.
J'avois , en la perdant , perdu tous mes plaifirs.
Je crus la retrouver , je crus encor l'entendre.
A cette illufion mon coeur abandonné
Chériffoit une erreur qui le rendoit plus tendre ,
Et de les mouvemens il fembloit étonné.
7
Cette voix réfonnoit fans cefle à mes oreilles ,
Mefuivoit dans nos bois, fous l'abri de nos treilles ,
Et de fes doux accords j'étois environné .
Il conjure l'Eure Suprême de lui rendre
la vue .
Montre-moi ce que j'aime , & cache- moi le refte
Si je vois Sélima , j'aurai vû l'Univers .
Mais parle ; ce defir pourroit - il être un crime ?
Souvent quand nos bergers célébrent tes appas,
Je rougis en fecret de ne comprendre pas
Ce que leur oeil faifit , ce que leur bouche exprime.
JANVIER . 1769. 115
Qu'est- ce qu'ils veulent dire en vantant tes cheveux
Qui tombent fur ton fein en longs anneaux d'ébéne
,
Et ta gorge d'albâtre , & ton oeil plein de feux ,
Et tes bras où l'azur nuance chaque veine , &c.
Sélima , comme par une espéce de
preffentiment , lui fait efpérer qu'il pour
ra recouvrer la vue . En effet , un ange lui
apparoît la nuit fuivante , & lui indique
une plante falutaire dont il faut qu'elle
exprime le fuc fur les yeux de Sélim , &
il verra . Elle exécute les ordres de l'ange,
& la prédiction s'accomplit.
Aflailli des clartés dont brille l'hémiſphére ,
Il n'apperçoit d'abord qu'un abîme de feux.
En les éblouiffant , tout échappe à fes yeux.
Il veut en vain fixer ce faifceau de lumieres.
Son éclat eft fi vif qu'il ne peut l'endurer ,
Et le foleil l'aveugle au lieu de l'éclairer :
Cependant il s'eflaie , il diftingue , enviſage ;
L'horifon par degrés devant lui fe dégage.
Sélim voit ; tout fon corps frémit d'étonnement.
L'Univers s'offre à lui dans fa pompe riante ,
Et dans cette faifon où la nature enfante.
Chaque regard lui caufe un long enchantement.
Il voit de mille objets l'étonnante féerie ;
Le foleil à flots d'or inonde les coteaux , &c.
.į
116 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces morceaux font d'une muſe
facile & riante. L'ouvrage eft en général
beaucoup trop long , ainfi que l'original.
On ne çauroit narrer trop rapidement . Ce
conte eft celui de l'Aveugle de Palmire ,
& il eft moins piquant . L'Aveugle de
Palmire eft obligé de reconnoître fa maîtreffe
parmi un grand nombre d'autres
femmes , & il la reconnoît ; cette idée eſt
très-heureufe.
Sélim eft fuivi du rêve d'un Mufulman.
Ce morceau eft plus rapide , & en général
mieux fait que Sélim . C'eft un jeune
Turc qui s'indigne des préjugés , des erreurs
, de la fuperftition , & de tout ce
qu'on déplore depuis fi long- temps fans
venir à bout d'y remédier . Mahomet lui
apparoît au milieu des houris , & lui apprend
que les hommes font faits pour
l'erreur , & le Yage pour le plaifir ; qu'il
faut jouir & fe mocquer du refte : c'eſt
précisément la morale d'Epicure . 'D'autres
philofophes penfent comme * Hora
ce que fi l'on ne peut pas guérir tous les
maux , il faut du moins détruire ceux qui
ne font pas fans remede ; & que fi un
* Non poffes oculo quantum contendere Linceus ;
Non tamen idcircò contemnas lippus inungi.
JANVIER. 1769. 117
homme a la fièvre & la goutte , il faut du
moins lui ôter fa fiévre fi la chofe eft poffible
, quand même fa goutte feroit incurable
. Cette façon de penfer n'eft pas
fi commode que celle qu'adopte le jeune
Mufulman ; mais elle montre plus de courage
& de vertu .
·
En nous permettant des réflexions fur
les ouvrages dont nous rendons compte ,
nous croyons ne pouvoir trop répéter que
nous fomines très éloignés de donner à
notre avis plus d'importance qu'il n'en
doit avoir. Nous le foumettons toujours
au jugement du Public & aux réflexions
des écrivains même que nous critiquons,
& que leur confcience doit éclairer. Il y
a des hommes qui prétendent mettre les
auteurs à leur place , parce qu'eux- mêmes
n'en ont aucune. Nous croyons que le
temps feul décide des ouvrages & des
écrivains .
Il nous paroît qu'en général le Public
defireroit que M. Dorat mit dans fa profe
plus de naturel & plus de travail dans fes
vers. Nous appliquons fur- tout ce fouhait
au poëme fur la déclamation , le meilleur
de fes ouvrages fans contredit . Il eft plein
de vers heureux & de morceaux charmans
tels , par exemple , que celui - ci fur la
danfe , qu'on appelle Allemande.
118 MERCURE DE FRANCÉ .
Connoiflez tous ces pas , tous ces enlacemens ,
Ces geftes naturels qui font des fentimens ,
Cet abandon facile & fait pour la tendreſſe ,
Qui rapproche un amant du fein de ſa maîtreſſe ,
Ce dédale amoureux , ce mobile cerceau
Où les bras réunis fe croifent en berceau ,
Et ce piége fi doux où l'amante enchaînée ,
Apermettre un larcin eft toujours condamnée.
M. Dorat doit au talent qui produit des
vers fi bien faits de n'en point laiffer qui
les déparent. Il fe doit à lui - même de
rendre un ouvrage tel que le poëme de la
Déclamation , auffi parfait qu'il peut l'être.
L'art d'écrire en vers demande un
très-grand travail , & l'on ne demande ce
travail qu'à ceux qui peuvent les faire
bons. Ce confeil , que nous croyons pouvoir
donner à M. Dorat , avec la candeur
qui fiéd aux véritables gens de lettres
n'eft que l'expreffion de l'intérêt général
que l'on doit prendre à un talent auffi
agréable que le fien.
Nous ne devons pas oublier l'eftampe
qui repréfente Sélim , ouvrant les yeux
pour la premiere fois , & ébloui du ſpectacle
de la nature ; Sélima , cachée der
riere un arbre , jouit de fa furpriſe. Rien
de plus ingénieux & de mieux exécuté .
JANVIER . 1769. 119
gravure fait beaucoup d'honneur au
burin de M. de Ghendt.
La
Les quatre Parties du jour , poëme traduit
de l'allemand , de M. Zachachie. A
Paris , chez J. B. G. Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de la
rue Pavée ; un vol . in- 8 °.
>
Les poëfies allemandes n'ont eu beſoin
que d'être connues pour être goûtées ; les
tableaux qu'elles préfentent font tous puifés
dans la nature ; on voudroit feulement,
qu'ils fuffent moins abondans , & qu'on
en eut rejetté quelques uns ; les poëtes
ont voulu tout voir , & peindre tout ce
qu'ils avoient vû ; ils font entrés en conféquence
dans des détails minucieux
mais ils offrent toujours la vérité ; le génie
les anime ; que ne feront - ils pas lorfque
le goût aura perfectionné leurs productions
! L'ouvrage dont on donne ici la
traduction a le mérite & les défauts dont
nous venons de parler. Toutes les images
font frappantes & variées ; chaque partie
du jour a fon coloris particulier ; rien de
plus frais que celui du matin ; l'auteur fe
tranfporte à la campagne , peint le réveil
de la nature , les hommes qui s'arrachent
au fommeil pour courir aux travaux qui
120 MERCURE DE FRANCE .
les appellent ; la Dame du village préfidant
elie -même au départ de fes domeftiques
, aux occupations intérieures , &
portant à manger aux oifeaux qu'elle tient
enfermés dans une voliere ; elle revient
enfuite à fon époux ; elle met à côté de
lui l'unique gage de leur hymen ; l'époux
fe reveille & careffe fon enfant ; fa femme
préfente à ce fpectacle , en jouit avec
délices ; elle le voit partir avec chagrin
pour conduire de l'oeil fes laboureurs ; à
ces tableaux champêtres du matin en fuccédent
d'autres auffi vrais ; les portes de la
ville s'ouvrent , les habitans des cainpagnes
y portent leurs denrées . La ſcène
change , & n'eft pas moins agréable ; le
fracas des travaux des villes , les occupations
auxquelles on s'y livre , les toilettes,
&c. préfentent beaucoup de graces & de
variétés.
Le poëte ſemble s'élever avec le foleil ;
fa poësie eft vive , & brûlante lorfqu'il
s'agit de peindre le midi ; il obſerve la
même gradation en venant au foir ; il
femble préparer au repos qui le fuit ; les
couleurs dont il peint la nuit font fombres
; il fe promene quelquefois fur les
tombeaux , mais on l'y fuit avec plaifir.
Confolations
JANVIER. 1769. 121
Confolations adreffées à la France , par un
citoyen , fur la mort de la Reine. A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
la veuve Pierres , libraire , rue St-Jacq .
1768 , in 8 °. 38 pag.
L'auteur , pour adoucir les chagrins de
la France fur la perte qu'elle a faite , écarte
fes yeux du tombeau de la Reine , & les
porte fur les campagnes , fur fes villes ,
fur fes peuples , fur l'ordre qui regne partout
& fur la perfection dont il eft fufceptible
; il lui montre une nobleffe guerriere
capable de la défendre ; il décrit les
avantages de la paix , & ceux qu'elle doit
aux arts , aux fciences , à la religion .
« Voilà , France , une ébauche du tableau
» de votre empire , où vos beautés font
repréfentées , non - feulement celles
» qu'on admire en vous à - préfent , mais
» l'idée encore de toutes celles dont il eft
» en votre pouvoir d'acquérir la jouiffan-
» ce. Peut être n'avez vous jamais pû y
fixer votre attention , diftraite par vos
profpérités , ou plus fouvent occupée à
gémir de vos infortunes. Mais avant
» que de vous le remettre fous vos yeux
» & d'y revenir chercher l'oubli de vos
» maux , préfentez- le à la famille augufte
» qui vous gouverne . Allez , confolez
I. Vol.
" .
ן כ
و د
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
4
"
"3
» notre Roi des rudes epreuves où le fort
» viendra mettre fa conftance ; dites - lui
» que la Reine , fenfible jufqu'après le
trépas , eft touchée des pleurs dont il a
» honoré fon tombeau ; que fi elle étoit
capable de quelques regrets, au ſein de
» la félicité fuprême , ce feroit de ne pou-
» voir la partager avec fon coeur royal.
Eloignez- en les penfées affligeantes &
» les noirs foucis , afin qu'il puifle travailler
fans obſtacle au bonheur de fon
peuple , & goûter les plaifirs touchans
, dont il trouvera , dans fes vertus , la
» fource intariffable. »
"
ןכ
Oraifon funèbre de la Reine , prononcée.
par M. l'abbé de Boiſmont devant l'académie
françoife.
Il étoit jufte que le plus éloquent des
difcours qui ont été confacrés à la mémoire
de la Reine que regrette la France ,
fortit du fein de l'académie . L'ouvrage
de M. l'abbé de Boifmont , qui avoit déjà.
fait une très - grande impreffion dans la
bouche de l'orateur , n'en fait pas moins
à la lecture. Il a vaincu , autant qu'il eft
poffible , les difficultés du genre , qui deviennent
plus grandes tous les jours. Ce .
qui étoit beauté autrefois eft devenu lieu
JAN VIE R. 1769. 123
commun. Il falloit trouver une tournure
nouvelle , & les morceaux que nous allons
citer prouveront que M. l'abbé de
Boilmont en a une qui lui eft propre. Ces
morceaux feront fûrement regretter à nos
lecteurs que les bornes qui nous font prefcrites
ne nous permettent pas
davantage .
d'en citer
Sage dans la profpérité , courageufe
» dans la difgrace , chrétienne dans tou-
» tes les fituations » ; c'eft fous ces différens
afpects que l'orateur confidére la
Reine . Il ajoute : « Dans ce fiécle où la
» fenfibilité eft fi rare , & la délicateffe fi
» vaine , quel intérêt puis je me promettre
du récit fimple des merveilles de la
» grace & des facrifices de l'humble ver-
» tu ? Ce qui fait le fpectacle du ciel, pa-
» roît à peine de nos jours digne de l'at-
» tention des hommes.... O François!
» c'est la mere du Dauphin que je loue ;
» la fource & le modele de ces mêmes
vertus que j'ai pleurées avec vous dans
» cette chaire. J'attefte ici cette douleur
» fi jufte. Défayoueriez - vous aujourd'hui
» vos larmes ? Elles ont déjà confacré
l'éloge de la mere fur le tombeau du
"
" fils. »
Il étoitimpoffible de choifir un exorde
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
و د
plus heureux . L'orateur crayonne à grands
traits ces étonnantes & rapides révolutions
du Nord dont Charles XII fut longtemps
l'inftrument & le héros , & finit
par être la victime. » Née loin du trône ,
quoique d'un fang illuftre , elle n'avoit
» pour s'en rapprocher que les vertus de
» Stanillas & la liberté violente d'une nation
qui fe donne des maîtres. Tout
» étoit tranquille. Une main ferme &
» puiffante tenoit les rênes de la Pologne,
» L'Europe fatiguée refpiroit , & le génie
» bienfaifant de la paix avoit affoupi à
» Rizvich les querelles des rois & les
"
ל כ
rivalités des nations. Tout-à- coup s'af
» femblent ces tempêtes qui ébranlent
» les empires. Le Danois & le Mofco-
» vite fe foulevent . Le lion du Nord s'é-
» veille . La Pologne déchirée dans fes
» diétes , tremblante fous les foudres de
» Charles XII , allarmée par la politique
» ambitieufe du brave mais malheureux
Augufte , méconnoît fon propre ouvra-
» ge , abjure un roi qui vouloit l'affervir
» & qui n'avoit pû la défendre , & députe
» le jeune Palatin de Pofnanie au vain-
" queur de Cliffau ....
"
">
A peine née ( la Reine ) elle fuit en
» profcrite cette même capitale , où le
JANVIER. 1769. 125
ور
"
» voeu de la liberté réfervoit une cou-
» ronne à fon augufte pere . Bientôt des
» retours foudains lui promettent des
jours plus heureux . L'afcendant de l'impétueux
Charles entraîne ou domine
» tout. Le Nord en filence baiffe les yeux
» devant la gloire de ce conquérant que
» Staniflas partage . Mais la foudre qui
» doit l'écrafer fe forme enfin dans les
» marais de l'Ukraine , & le fceptre que
« la victoire avoit donné tombe & fe
brife auprès des murs de Pultava .
93
33
Quel maître pour la Reine qu'un hé-
» ros détrompé qui fe borne à être un
grand homme ! &c. » L'orateur paſſe
au moment où la fille de Staniflas eft appellée
au trône de la France. Remer-
» cions Dieu , ma fille , s'écrie dans fon
premier tranfport le vertueux prince.
» Ah ? fans doute , dit- elle , le trône de
Pologne vous eft rendu . Non , répond
» Staniſlas en verfant ces douces larmes
qui s'échappent du coeur , mais celui de
» France vous attend.
و د
ود
"
Il peint la Reine à la cour de France .
» Il lui étoit réfervé de concilier les pom-
» pes de l'Egypte avec les facrifices du
» défert. Plaifirs innocens , douceurs de
» l'amitié , précieufe fenfibilité de la na-
Fiij
126 MERCURE DE FRANGE.
25
» ture , bienféances du rang & de la majefté
, elle ne reprouve , elle ne profcrit
» rien , elle épure , elle fanctifie tout ;
» c'eft l'arche du Seigneur qui ne fouffre
" pas d'indignes rivaux , mais qui fe laiffe
paifiblement conduire dans une terre
étrangere , & qui s'enrichit dans fa
marche des dépouilles de Geth & d'Af-
» calon , & c . ...
30
39
"
Jours de fplendeur & de magnificence
, vous ne valez pas ces heures délicieufes
où raffemblant des fages , heu-
» reufe d'être aimée , jaloufe de le méri̟-
» ter , trompant fa modeftie naturelle
» par un defir noble de plaire , elle répandoit
dans fes entretiens , les richef-
» fes de l'hiftoire , les fiuefles du goût
toutes ces graces qui parent la décence
» & la raifon , & c.....
» Vils délateurs qui répandez dans
» l'ombre le poifon de la médifance & de
» la calomnie , ferpens ténébreux qui
» fouillez fi fouvent l'oreille des rois , &
» verfez dans leur ame imprudemment
ouverte à vos lâches fureurs , le venin
qui flétrit l'innocence ou le talent ; la
» Reine vous condamne à l'opprobre &
» au filence. Elle ne veut pas que le foup.
» çon trouble fon eftime. Elle bannit de
fon palais cette efpéce d'inquifition
JANVIER . 1769. 127
""
domestique qui met un prix à la noir-
» ceur & à la perfidie. Auprès d'elle on
» n'a du moins d'autre accufateur que fes
» propres fautes , d'autre juge que la vérité;
& la trifte incertitude , fupplice
inventé
par les tyrans , n'appéfantit
""
39
30
و د
»
"
"
point les devoirs . "
La premiere partie du difcours eft terminée
par cet admirable morceau . «Aveugle
difpenfateur de la gloire , monde
>> auffi vain dans votre culte que dans vos
» cenfures , ce tableau rapide de quarante
» ans de bienfaifance & de juftice vous
» étonne fans doute . Pendant la vie une
fageffe qui fe cache & qui fe reffemble
toujours , obtient à peine de votre orgueil
cette eftime froide & diftraite ,
» prefque auffi injurieufe que le mépris.
» Mais la mort remet tout à fa place. Tout
» ce qui avoit paru foible , petit , obſcur,
s'aggrandit alors , & cette même fageffe
» qui n'occupoit qu'un point abandonné
» aux regards de Dieu , remplit tout-à-
» coup le ciel & la terre. Tel eft , Meffieurs
, le pouvoir de la vertu . Le jufte
meurt , & à la place de ces malheurs
publics qu'on honore du nom de triom
phes , on compte les victoires qu'il a
remportées fur lui- même . L'humanité
""
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
39
» le pleure ; l'orphelin le redemande au
» tombeau ; le pauvre redit au pauvre
qu'il étoit leur confolateur & leur ami.
» On ne diffimule point avec art ce qu'il
» auroit dû faire ; on n'exagere point ce
qu'il a fait. On raconte , avec cette fimplicité
qui loue fi bien une grande ame,
qu'il a refpecté les hommes , aimé la
vérité , commandé à fon coeur , mérite
fuprême , parce qu'il les fuppofe tous .
L'adulation , il eft vrai , ne lui éleve
» aucun monument, la vanité ne le pla-
» ce point dans fes faftes ; mais une main
» immortelle , celle de la religion , le
93
"
" dépofe dans le coeur de Dieu même. Là
» rien ne s'efface , rien ne périt , & tandis
» que ce temple de mémoire , inventé
» par l'orgueil , s'écroulera fur les ruines
» du monde , la gloire d'une ame juſte ' ,
» échappée à l'ingratitude & à l'oubli ,
» s'étendra dans l'éternité . » Boffuet ,
quand il eft beau , n'a rien de plus beau
que ce morceau .
33
Dans la feconde partie , l'orateur peint
le courage chrétien de la Reine dans les
difgraces. Nous pafferons tout de fuite au
tableau de fa mort , pour ne pas rendre
cet extrait trop long, « Quel fpectacle ,
Meffieurs , & qu'il eft honorable pour
"
JANVIER . 1769. 129
""
"
» la vertu ! Ce temps qui s'engloutit , ces
objets qui fe confondent , cette terre
qui difparoît , ce ciel qui s'approche ,
» Dieu qui fe montre feul , rien n'étonne
la Reine . Tranquille , elle marche vers
l'éternité , comme autrefois , du fein de
» fa retraite , elle marcha vers le trône .
» On n'apperçoit ni ce travail de l'ame
qui lutte contre elle -même , ni ce cou-
» rage , plus orgueilleux que chrétien , qui
» attache de la gloire à fçavoir mourir.
» L'Univers eft anéanti par elle . Elle n'a
» ni fpectateurs ni témoins. Seule avec
» fon Dieu , elle fe confume lentement à
و د
fes yeux. Si les regrets de Louis paroif-
» fent la toucher encore, les feuls regards
» de Dieu l'intéreffent. Elle meurt dans
» fon fein couverte , en quelque forte ,
» d'un nuage qui dérobe fes derniers
exemples à la terre . Elle n'a point de
» dernier moment, c'eft pour le crime que
» la miféricorde le réferve . La vie fuffit à
» la vertu . »
n
"
"
Ce difcours , plein d'une fenfibilité
touchante & de l'éloquence majestueufe
qui fied à un orateur chrétien , fait le plus
grand honneur aux talens fupérieurs de
M. l'abbé de Boifinont , talens qu'il avoit
déjà déployés avec tant d'éclat dans l'oraifon
funébre de Mgr le Dauphin.
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Compliment que M. l'abbé Xaupi , doyen
de la faculté de théologie , auroit fait ,
le 24 Novembre 1768 , au Roi de Dannemarck
au moment qu'il entra dans
la falle de la maifon de Sorbone où fe
foutenoit la thèse , s'il eût été d'usage d'y
parler enfrançois.
SIRE ,
Cet heureux jour, où la faculté de théologie
jouit de votre afpect , eft pour elle
un jour de triomphe. Les fouverains font
à fes yeux des images de la divinité. Ces
écoles , que vous embelliffez aujourd'hui
par votre préfence , retentiffent continuellement
d'une maxime puifée dans les
livres faints :
: que
les Rois ne font comprables
de leur puiffance qu'à Dieu
même.
Cette autorité fuprême , & le pouvoir
illimité qui eft un appanage de votre couroune
, font en vous d'autant plus refpectables
, qu'ils n'éclatent que par des actes.
de la plus tendre humanité . Vous ne
voyagez que pour étendre vos connoiffan
Les payfans étoient ferfs en Dannemarck ; l
Roi les a affranchis & rendus propriétaires.
JANVIER. 1769. 135
ces , vous charmez tous ceux qui vous approchent
; & vous aimez à goûter les douceurs
de l'égalité , au milieu d'une nation
fenfible & polie , qui reconnoît en votre
perfonne toutes les qualités aimables , qui
font le caractere du Roi Bien-Aimé qui la
gouverne.
Les Loisirs de M. de C... nouvelle édition
augmentée. A la Haye , chez
Neaulme & compagnie ; & fe vend à
Paris , chez Lacombe , rue Chriſtine ,
2 vol. in- 12 .; prix 4 liv . 10 f. broché.
Si la premiere édition des Loisirs de
M. de C... fut eftimée , cette édition ne
mérite pas moins de l'être. Les piéces
que l'auteur y a ajoutées la feront lire
avec un nouveau plaifir. En voici une qui
fervira à juger des autres .
Vers à Mde la comteſſe de Brionne.
La nature en prudente mere
Donnoit aux uns le goût , aux autres les talens ,
A celle- ci l'efprit , à l'autre l'art de plaire ,
Les vertus ou les agrémens ;
Enfin , on ne voyoit perfonne
Qui n'en fut affez bien traité ;
Elle montre aujoud'hui trop d'inégalité ,
Elle donne tout à Brionne.
F vjj
132 MERCURE DE FRANCE
Regina poft mortem triumphus Carmen ;
in inftauratione fcholarum Mazarinæi
recitatum à Francifco - Maria Coger ,
licentiato theologo & Rhetorum altero,
die tertiâ Octobris 1768 .
Les mufes françoifes & les mufes latines
ont fait entendre les regrets de la
France fur la mort de la Reine . M. Coger,
interpréte des fentimens de l'univerfité ,
& qui , dans toutes les occafions , a fignalé
fon zèle , & fon enthoufiafme vient d'exprimer
en beaux vers latins le deuil de tous
les coeurs fenfibles .
Te quoque magna parens ftudiorum academia
princeps ;
Cui labor egregiam patriæ formare juventam
Et bene nata tuos afflare in pectora fenfus ;
Gallica quod nuper violavit lilia vulnus
Vulnus & imperio totis & flebile terris ,
Te gemitu decet ac privato plangere lucu.
Illa fuis ingens meritis , ingenfque parentum
Nobilitate , jacet decus aulæ , gloria regni ,
Et pietatis honos , Regina , & gentis amores.
Et quam relligio , quam pectoris hofpita magni
Virtus immunem communi lege jubebant
Ducere fecuros longa inter gaudia foles ,
Languet & occumbit geminatis faucia plagis
JANVIER . 1769. 133
(Arbor ut affiduâ profternitur icta fecuri )
Et faciem imperii feralibus obtegit umbris.
Tandis que le poëte laiffe éclater fes
gémiffemens , la Religion lui dit de ceffer
fes plaintes , & le tranfporte dans le
temple de l'éternité , où il voit la Reine
environnée de gloire , & recevant la récompenfe
de ſes vertus.
Almanach de l'ordre de Malte pour
l'année 1769 , à l'uſage de la nobleffe qui
fe deftine à entrer dans cet ordre ; avec
approbation & privilege , chez le Breton ,
imprimeur ordinaire du Roi , & ordinaire
de l'ordre de Malte.
pour
Etat de la Marine l'année 1769 ,
dreffé avec la permiflion de M. le duc de
Praflin , miniftre & fecrétaire d'état , de
marine , in - 24 ; de l'imprimerie de le
Breton , imprimeur ordinaire du Roi .
Almanach des Rendez - vous , 1769. A
Paris , de l'imprim . de Michel Lambert ,
rue des Cordeliers . Cet almanach ne contient
que les jours & les fêtes des mois
avec beaucoup de blanc , en quoi eft fon
utilité , parce qu'on a l'avantage de pou134
MERCURE DE FRANCE.
voir s'en fervir comme de tablettes pour
y faire fes nottes . Il eft terminé par un
almanach de perte & gain ; prix 12 fols
broché .
Fugitive Pieces , by a poor Poët . Piéces
fugitives par un pauvre Poëte , in - 4° .
Si l'auteur de ces piéces fugitives s'applique
le mot pauvre comme poëte , il eft
trop modefte ; fi c'eſt comme homme , il
mérite d'être plaint ; fes poëfies ont de la
facilité ; quelques - unes annoncent qu'il
eft eccléfiaftique , & qu'il a été pendant
quelque temps chapelain dans un vaifleau
de guerre ; il paroît que le défaut de fortune
n'eft pas fon plus grand malheur , &
qu'il en a effuyé un plus vif & plus affreux
pour un homme fenfible ; on prétend
même qu'il l'a voulu peindre dans
une petite piéce que nous allons rapporter
; c'est un ancien conte renouvellé ,
dont on croit qu'il eft le héros infortuné .
Un chevalier de B... jeune , riche
´aimable , faifoit fon féjour dans le comté
de Surrey ; nos vieux auteurs l'appellent
Marcus ; il vit un jour Clarena ; fon coeur
ne put fe défendre de l'aimer ; il employa
tous les moyens poffibles pour l'engager
à repondre à fa paffion ; il fe fervit inuJANVIER.
1769. 135
tilement des rufes qui lui avoient toujours
fi bien réuffi , fes petites graces , fon
ton léger , fes difcours galans ne firent
aucune impreffion ; il cherchoit à féduire
une femme raifonnable , contente de fon
fort , heureuse du bonheur de fon époux.
Il gémit de trouver tant de vertu avec
tant de beauté ; pour faciliter fa conquête
, il recherche le mari , devient fon ami ,
lui donne un bénéfice confidérable , fans
charges , & fe l'attache par fes bienfaits ..
Quelque temps après , il invite fon ami
Flori & fon époufe de venit paffer quelque
temps chez lui ; charmé de les pofféder
, il voudroit qu'ils ne le quittaffent
plus ; il exige qu'ils reftent dans fa maifon ,
Clarena confent malgré elle à fe mettre
à la tête de la maifon de Marcus . Les deux
familles n'en font qu'une déformais ; ils
menent une vie douce & tranquille que
l'amitié embellit encore. Les enfans de
Flori font attaqués de la petite vérole ;
leur mere leur prodigue fes foins ; elle ne
peut s'en repofer fur perfonne ; elle ne
les quitte pas ; le danger eft paflé , elle eft
encore inquiéte ; elle ne peut fe réfoudre
à fuivre les deux amis qui font déterminés
à faire un petit voyage , dont ils fe
promettent mille plaifirs. Ils partent ; elle
136 MERCURE DE FRANCE.
rette ; à peine ont -ils marché deux jours
que Marcus fe fouvient d'une affaire importante
, qu'il eft preffè de terminer ; il
charge Flori de veiller à leur équipage ,
prend la pofte & retourne chez lui . Il y
retrouve Clarena auprès de fes enfans ,
attentive à tous leurs befoins . La nuit
étend fon voile fombre fur l'Univers ;
tout le monde cherche ou femble chercher
le repos ; minuit fonne ; le bruit
ceffe ; un profond filence regne partout
; Clarena , fatiguée des travaux
de la journée , s'étoit endormie d'un
fommeil profond ; Marcus toujours plus
amoureux , encouragé par quelques petites
libertés que l'innocence peut accorder
& qu'un ange peut prendre , fe rend dan's
l'appartement de Clarena ; il la regarde
avec tranfport ; fa bouche téméraire ofe
preffer fa bouche ; Clarena fe reveille
& combat à la paffion de fon bienfaiteur .
Elle crie , elle appelle , elle pleure ,
s'arrache les cheveux , & le conjure
tendrement de refpecter les droits de
l'hofpitalité ; fes pleurs , fes menaces , fa
réſiſtance , fes cris font fans pouvoir....
Ma mufe tremblante interrompt ici fes
recits. Je peindrai dans de plus humbles
vers ce qu'elle n'ofe raconter . Exécrable
JANVIER . 1769. 137
Marcus ! tu forces une prêtreffe de manquer
à fa foi , à fa foi qu'elle a engagée.
Tu as fçu ravir fans remords , par force &
par adreffe le fruit défendu ; je t'entends
dire , en te vantant de cette action horrible
: La femme m'a tenté , & j'ai cueilli le
fruit. N'y a- t-il point de loix divines ou
humaines , d'enfer où tu te précipites à
grands pas qui puiffe punir un crime tel
que le tien. Tyburn , chargé d'un fi grand
nombre de fcélerats moins coupables que
toi , t'attendra-t-il long- temps ? Vois l'infortuné
Flori trahi par fon ami , effrayé
de l'outrage , courant à fon époufe , pardonnant
tout , s'efforçant de calmer fa douleur
& fon défefpoir , fauver du moins
fon ame , arracher le poignard de la main
de cette infortunée qui vouloit le plonger
dans fon fein , & guider fes yeux du
côté de la terre promife . Tu viens , barbare
, de renouveller les horreurs des anciens
Romains , & de préfenter à l'Angleterre
une nouvelle Lucrece & un nouveau
Tarquin .
Ce conte a de la chaleur , mais il pouvoit
être plus intéreffant ; la fin en pouvoit
être auffi plus forte & plus pathétique
; les injures ne lui donnent pas ce
mérite ; mais fi l'auteur en eft réellement
le héros , il faut lui pardonner cette hu
138 MERCURE DE FRANCE,
meur ; on voit bien différemment une
chofe qu'on éprouve & une qu'on imagine.
DE'CLARATION de M. Barthe fur fa
comédie des FAUSSES INFIDE'LITE'S
, & Obfervations d'un Amateur à
M. J. BLUNT , Anglois.
Monfieur , j'apprends que vous m'accufez
d'avoir pris dans Shakeſpear le fujet
des Fauffes Infidélités. Je fuis flatté de ce
reproche ; mais je n'ai jamais lu les Commeres
de Windfor. Ceux qui me connoiffent
m'en croiront far ma parole. Ceux
qui ne me connoiffent pas m'et croiront
auffi , s'ils veulent fe donner la peine de
confronter les deux pièces. Je fuis fâché
de n'avoir pas lu plutôt les Commeres de
Windfor. Un ouvrage de Shakefpéar auroit
pu me donner des vues dont j'aurois
profité.
Nous croyons , Monfieur , devoir ajou .
ter un mot à ce défaveu de M. Barthe .
Nous avons comparé avec foin les Commeres
de Windfor & les Fauffes Infidélités.
Il nous femble , M. J. Blunt , que voulant
remettre les auteurs à leur place , vous
auriez pû laiffer M. Barthe à la fienne , &
que vous vous êtes trop preffé de crier au
JANVIER. 1769. 139
plagiat. Il eft vrai qu'il y a dans la piéce an- ,
gloife un perfonnage ridicule & bouffon,
nommé Falltaf , qui écrit à deux femmes
- en même-tems . Mais cette combinaiſon
n'a par elle -même rien de plaifant ; elle
ne devient théâtrale que par la vengeance
plus ou moins ingénieufe qu'on tire du
fat. La vengeance étant abfolument différente
dans les deux pièces , elles n'ont
point entr'elles de rapport véritable ;
d'ailleurs où ne trouve - t-on pas de ces
fats ou de ces fous qui ont des prétentions
-fur plufieurs femmes à la fois ? Il y en a
dans plufieurs de nos romans , dans l'Homme
à bonnes fortunes , le Chevalier à la
mode , l'Eté des Coquettes , le fat puni
&c. & fur- tout dans le monde le grand
livre des auteurs comiques. Qui ne fçait,
par exemple , que le fameux Buffi ne fachant
que faire le matin , s'avifoit fouvent
d'écrire des billets doux à pluſieurs
femmes. Il avoit encore l'audace d'ajouter
que ce moyen lui avoit par fois réufi .
J'examine ce qui a fait le fuccès des
fauffes infidélités , & je vois que c'eſt évidemment
la fcène de la double Confidence
, & la vengeance que les amans tirent
de leurs maîtreffes , deux fcènes qu'on ne
fçauroit contester à M. Barthe.
Le cenfeur conviendra qu'il n'y a rien
140 MERCURE DE FRANCE.
de la fcène de la Confidence dans Shakefpéar
, & quant au caractere du chevalier
Falftaf que vous trouvez , Monfieur , fi
admirable , nous applaudiflons beaucoup à
votre zèlę patriotique ; mais nous croyons
devoir des complimens à notre nation de
ce qu'elle n'admet plus fur la fcène un
comique de cette force - là .
Il paroît certain que M. Barthe n'a
point connu la piéce angloife ; mais quand
il l'auroit en effet imitée , il n'auroit fait
que fe fervir du droit de tout auteur comique.
En général , il femble qu'on affecte
trop de confondre le plagiat & l'imitation
. Moliére même , le plus fécond
des auteurs , n'a point dédaigné d'emprunter
des fcènes entieres aux Italiens &
aux Efpagnols . On fçait que l'idée de
l'Ecole des Maris eft prife d'un conte de
Bocace , où une jeune fille fait jouer à fon
confeffeur le même rôle qu'lfabelle fait
jouer à fon tuteur dans la pièce de Moliére.
La fcène de l'Avare , dans laquelle
Harpagon reconnoît fon fils pour le jeune
homme qui lui empruntoit une fomme
d'argent à un intérêt ruineux , celle où
Cléante arrache des mains de fon pere la
bague dont il fait préfent à Mariane , ces
fcènes font tirées de deux canevas italiens.
Une des plus belles fcènes du TarJANVIER
. 1769. 141
tufe eft imitée d'une nouvelle de Scarron .
D'où vient donc Moliére fe permettroitil
des imitations fréquentes ? c'est que le
caractere du génie eft de faire beaucoup
avec peu , mais non pas tout avec rien.
VOYAGE EN SIBERIE fait par ordre
du Roi en 1761 , contenant les moeurs ,
·les ufages des Ruffes , & l'état actuel de
cette puiffance ; fa defcription géographique
& le nivellement de la route de
Paris à Tobolsk ; l'hiftoire naturelle de
la même route , &c. enrichi de cartes
géographiques , de plans , de profils du
terrein , de gravures qui repréfentent les
ufages des Ruffes ; par M. l'abbé Chappe
d'Auteroche , de l'académie royale
des fciences. A Paris , chez de Bure pere
, libraire , quai des Auguftins ; 3 vol.
grand in 4°. avec un grand atlas in-fol.
Ce livre magnifique eft fuperbement
imprimé , orné de belles gravures , en
grand nombre , d'après les deffeins de M,
le Prince , peintre du Roi ; il contient des
obfervations fçavantes d'aftronomie & de
géographie , & une rélation curieuſe &
anecdotique des moeurs & des ufages des
Ruffes .
Nous reviendrons fur cet important
142 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage digne du fçavant , de l'amateur
& du lecteur qui veut s'inftruire & s'amufer.
NOUVELLES RECHERCHES SUR LES
DECOUVERTES MICROSCOPIQUES
, & la génération des corps or
ganifés ; ouvrage traduit de l'italien de
M. l'abbé Spalanzani , profeffeur de
philofophie à Modene , & dédié à S. A.
S. Mgr le Prince de Marfan ; par M.
l'abbé Regley ; avec des nottes , des
recherches phyfiques & métaphyfiques
fur la nature & la religion , & une nouvelle
théorie de la terre , par M. Néedham
, membre de la fociété royale des
fciences de Londres , & correfpondant
de l'académie des fciences de Paris ;
2 parties , grand in 8 , avec des gravures
, relié en un vol . de plus de 600
pag. prix 6 liv. A Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine , 1769 .
On trouve chez le même libraire
VARIE'TE'S LITTERAIRES , ou rea
cueil depièces , tant originales que traduites
, concernant la philofophie , la
littérature & les arts , 4 vol . in- 1 2., req
liés , 10 liv.
JAN VIER. 1769. 143 .
INSTRUCTIONS DE MORALE , D'AGRICULTURE
& D'ECONOMIE pour
les habitans de la campagne , ou avis d'un
homme de campagne àfonfils; par M. Fro
ger , curé de Mayet , diocèfe du Mans , de
la fociété royale d'agriculture de la généralité
de Tours , au bureau du Mans ; ouvrage
deftiné à fervir pour enfeigner à
lire aux enfans de la campagne , I vol,
petit in - 8°. de 300 pag. br . 35 f.
INTERPRETATION HISTORIQUE &
CRITIQUE du pfeaume LXVIII Exurgat
Deus , &c. ouvrage pofthume de
M. l'abbé Ladvocat , docteur bibliothécaire
& profeffeur de Sorbone , vol .
in- 1 2. de près de 400 pag .; prix , br .
2 liv. 8 f.
ES
ACADÉMIE S.
I.
Les Académies de Paris ont été plufieurs
fois honorées de la préfence des fouverains
. Le fameux Czar Pierre le Grand ,
la célèbre Chriftine de Suede , norre augufte
monarque Louis le Bien- Aimé ont
pris féance parmi nos fçavans.
144 MERCURE DE FRANCE .
Le roi de Dannemarck , ayant auffi defiré
d'affifter à une affemblée de chacune
dés académies littéraires , fe rendit , le 3
Décembre dernier , à trois heures & demie
après midi à l'Académie Françoife. Il
fut reçu à la porte d'entrée par l'académie,
ayant le directeur à fa tête. Sa Majesté
Danoife étant dans la falle , M. l'abbé
Batteux , directeur , lui préfenta les académiciens
; après quoi ce prince fe plaça
dans le fauteuil du directeur , & fut harangué
par M. l'abbé Batteux , au nom de
l'académie. M. le duc de Nivernois lut , à
l'invitation de Sa Majefté Danoiſe , trois
fables de fa compofition. M. l'abbé de
Voifenon recita enfuite la piéce de vers
fuivante , adreffée à Sa Majeſté Danoiſe.
Autrefois , lorfqu'un Roi fortoit de ſes Etats ,
C'étoit pour annoncer les horreurs des combats.
Le deuil enveloppoit la terré ;
Sur fon paffage , il répandoit l'effroi ,
Et les plalfirs , fuyant l'appareil de la guerre ,
S'écrioient en tremblant : cachons -nous , c'eſt un
Roi.
De la gloire & du tems connoiflant mieux l'emploi
,
Un jeune fouverain , conquérant pacifique ,
Excite , en voyageant , l'allégrefle publique.
Les
JANVIER. 1769. 145
Les plaifirs.renaiffans le rangent fous la loi ;
Ils careflent fes pas ; ils s'y preffent , s'y placent :
La Juftice & la Paix s'embraflent ;
Et difent de concert : Montrons - nous , c'eft un
Roi.
Il éleve fon rang par le defir de plaire.
Les arts , dès qu'il paroît , ouvrent leur fanctuaire .
Au fuprême pouvoir lorfqu'on eft parvenu ,
On néglige ſouvent de fçavoir qui nous fommes.
Un Roi qui cherche à connoître les hommes ,
Eft digne d'en être connu .
S'il daigne tempérer l'éclat de la couronne ,
Il femble en augmenter les droits :
On attire les coeurs quand rien ne les étonne.
La douceur d'être aimé pour leur propre perfonne,
Eft le premier befoin qui prefle les bons Rois.
La bienfaiſance alors fait deviner le maître ,
Et l'exémple en eft fous nos yeux :
C'eſt un aftre naiflant qui commence à paroître ,
Et qui donne aux moyens de rendre un peuple
heureux ,
L'âge où l'on ne connoît que le plaifir de l'être.
Quand Fénélon offroit à nos regards
Minerve conduifant , infpirant Télemaque ,
Lui faifant obſerver les moeurs , les loix , les arts,
En tirer fon profit pour le bonheur d'Itaque ,
D'un regne lage & doux fe propofer un plan ,
Aimer l'agriculture & la philofophie ,
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE,
"
On croyoit ce livre un roman ,
Et c'étoit un prophétie :
Vous nous faites jouir de fa réalité ,
SIRE , vous vous placez au temple de mémoire ;
Mais quand votre préfence affure notre gloire ,
Nos rayons s'étendront fur Votre Majeſté,
Les lettres ont le privilege
De faire avec la royauté
Commerce d'immortalité ,
Et vous flattez le Roi qui les protége ;
r.
Comme lui , vous aimez la paix ,
Comme lui , d'un coeur tendre employant le langage
,
Pour vos enfans vous comptez vos fujets 5
Vous imitez ce Prince augufte & fage ,
Qui croit que des exploits font moins que des
bienfaits ,
Et que le fentiment eft le plus doux hommage .
Charmer un peuple eft mieux que de l'avoir
foumis.
Tous vos triomphes font des fêtes :
Vous emportez nos coeurs , vous les avez conquis.
Nous ne vous prierons point de rendre vos conquêtes
,
M. Marmontel termina la féance par
la lecture d'un morceau détaché de l'hiftoire
des Incas , en profe poëtique , à la¬
quelle il travaille,
JANVIE R. 1769 . 147
Le directeur montra au Roi de Dannemarck
les portraits des plus célébres
académiciens morts ; parmi lefquels fe
trouve celui de la Reine Chriftine
de Suéde , qui le donna à l'académie
lorfqu'elle y vint en 1658. M. l'abbé Batteux
demanda à Sa Majefté Danoiſe fon
portrait au nom de fa compagnie , & elle
eut la bonté de le promettre .
Le Roi de Dannemarck paffa enfuite à
Académie des infcriptions & belles - lettres
, qui s'étoit affemblée , quoique ce ne
fut pas un jour de fes féances ordinaires
Ce prince s'étant affis dans un fauteuil , au
milieu du rang des honoraires , M. le
Beau , fecrétaire perpétuel , lui fit un expofé
fuccinct de l'établiffement & des occupations
de l'académie , & termina ce
détail par un compliment à Sa Majesté
Danoife fur l'honneur qu'elle faifoit à la
compagnie . M. Dupuis termina cette
féance par une courte notice de quelques
mémoires lus dans les féances précédentes.
Le Roi de Dannemarck s'étant levé
pour aller à l'Académie des fciences , fut
reconduit jufqu'au pied de l'efcalier par
l'Académie des belles - lettres . Les officiers
de l'Académie des Sciences allerent
le recevoir au haut de l'efcalier . Ce prince
, étant entré dans la falle , s'affit dans un
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
fauteuil à la place du préfident. M. d'Alembert
, fous-directeur , lut un difcours
rélatif à la circonftance , dans lequel il
rappella les vifites des fouverains ; il fit
mention des découvertes des Danois dans
les fciences , & l'éloge de plufieurs académiciens
Danois , tels que Roëmer, phyficien-
géométre , & le célébre Winflow,
anatomifte. Il fit des réflexions fur le bien
que lès fouverains
peuvent faire à la philofophie
& fur les obligations
que les fciences ont à la Nation Danoife . M. Dufejour
lut enfuite un mémoire
fur les
principales
circonstances
du prochain paſfage
de Vénus fur le difque du foleil ,
principalement
à Coppenhague
, & dans
les lieux qui peuvent
particulierement
intéreffer
la Nation Danoife
; après quoi
M. l'abbé Nollet & M. Briffon firent , de
vant le Roi de Dannemarck
, quelques
expériences
fur la pénétration
qui a lieu
lorfqu'on
mêle enfemble
de l'eau & de
l'efprit de vin . M. de Réaumur
avoit
déjà commencé
à conftater
cette vérité , que nos phyficiens
rendent actuellement
fenfible. En mettant
de l'eau dans un tube
de verre , & y ajoutant enfuite de l'efprit-
de-vin , cette derniere
liqueur furnage
d'abord , mais après qu'elle a été
mêlée parfaitement
avec l'eau , la quan-
-
ANVIE R. 1769. 149
tité totale des deux liqueurs diminue fenfiblement
de volume , & defcend au - deffous
de l'endroit où elles s'élevoient d'abord.
M. Briffon a fait ces expériences ,
& a démontré par l'aréométre que la gravité
spécifique du mêlange répond à cette:
pénétration .
M. l'abbé Nollet , voulant démontrer
lequel des deux fluides attire l'autre dans
ce cas- là , avoit préparé deux expériences
ingénieufes. Il remplit d'eau une bouteille
à large col , qu'il ferma par une veffie
, il plongea la bouteille & la laifla féjourner
dans de l'efprit - de - vin . L'eau
avoit tellement attiré l'efprit - de- vin à
travers la veffie , que la bouteille fe trouvant
plus que remplie , la liqueur avoit
forcé la veflie à prendre une convexité
très- confidérable . Il remplit enfuite d'efprit-
de-vin une autre bouteille fermée de
même par une veffie , & l'ayant plongée
dans l'eau ; ce dernier fluide avoit tellement
attiré l'efprit- de- vin renfermé dans
la bouteille , qu'il forma un vuide , &
obligea la veffie à rentrer dans le col de la
bouteille où elle formoit une concavité
confidérable..
1
Giij
*50 MERCURE DE FRANCE.
I Iv
Munich.
L'académie des fciences de cette villen'ayant
pas été fatisfaite des ouvrages qui
ont concouru pour le prix de cette année,
a propofé le même fujer pour celui de
1769 , c'est-à -dire la queftion fuivante :
Quels étoient , dans le douzième fiècle , les -
droits des ducs d'Allemagne, & lefquels de
cés droits ont fur- tout été accordés aux
ducs de Baviere ?
Le prix de la claffe de philofophie a été
adjugé à un mémoire du comte de Torring
+ Séelfeld , chambellan de l'Electeur
& chevalier de l'ordre de St George . Le
fujet étoit : Le houblon de Baviere eft - it
égal en bonté à celui de Bohême ? En quoi
confifte leur différence , & comment doit- on
traiter celui du pays , depuis la culture de
la plante jufqu'à ce qu'on s'enferve pour
braffer , fi l'on veut qu'ilacquierre les prin
cipales qualités de celui de Bohême ?
La inênie claffe propofe pour fajer du
prix de 1769 , cette queftion : Eft-il des
moyens pour difperfer un orage & préferver
une contrée de la grêle ; & s'il en eft , quels
font-ils ?
JANVIE R. 1769. 1.51.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
IL
Du Jeudi , 8 Décembre 1768 .
eut pour ouverture une fuite de fymphonies
de Rameau , exécutées fur l'orgue
par M. Balbâtre ; c'eft-à- dire que rien ne
manqua à leur exécution . Le St Bezozzi
ordinaire de la mufique du Roi , joua un
concerto de hautbois de fa compofition ,
& tira de cet inftrument , fi aigre par luimême
, ces fons flexibles , onctueux &
délicats , qui ne peuvent être que le fruit
d'un long travail , d'un tact exquis , & d'un
goût que le travail feul ne peut donner.
Madame Sirmen qui , depuis quelque
temps nous accoutume à un phénomene
encore plus rare , exécuta , fur le violon ,
un concerto de la compofition du Sieur
Sirmen fon époux . Elle est la premiere de
fon fexe qui ait difputé ce genre de fuccès
à nos grands artiftes. Mais la politeffe
françoife n'entre pour rien dans les applaudiffemens
que reçoit cette virtuofe.
Ils font dus à la fupériorité de fon talent.
Giv
152 MERCURE
DE FRANCE
.
On reconnut l'organe brillant de Madame
Larrivée dans jubilate Deo , & c. petit
motet à deux voix , qu'elle chanta avec
M. Muguet . Ce moret eft de la compofi
tion de M. d'Auvergne , fur- intendant de
Ja mufique du Roi . Mile Fel chanta un
air italien avec la même aifance qu'elle
chante nos airs françois. Le magnifique
Te Deum de M. d'Auvergne termina ce
concert à la fatisfaction des auditeurs .
OPERA.
Le mardi , 6 du mois dernier , on remit
fur notre fcène lyrique la tragédie d'Enée
& Lavinie : paroles de feu M. de Fonte-
Belle ; mufique de M. d'Auvergne . Ce
poëme exiftoit depuis environ quatrevingt
ans , & fut d'abord mis en mufique
par Colaffe . Il n'eut qu'un fuccès des plus
médiocres. M. d'Auvergne entreprit de
refaire l'ouvrage de ce difciple de Lully ,
très- inférieur à fon maître . Il communiqua
fon deffein à M. de Fontenelle , qui
lui fit cette réponſe défintéreffée & philofophique
. « Monfieur , vous me faites
>> beaucoup d'honneur ; mais il y a 60 ans
JANVIER. 1769 153
» que cet opéra fut repréfenté pour la pr
» miere fois. Il tomba , & perfonne alors
» he me dit que ce fût la faute du mafi-
» cien. "
M. d'Auvergne admira , fans doute
cette franchiſe , bien rare dans un auteur;
mais elle ne le découragea point. Il fit paroître
, en 1758 , cet opéra avec fa nouvelle
mufique , & dut être content de l'accueil
qu'il reçut alors . Il eſt un peu moins
marqué à cette nouvelle reprife, C'est une
fuite de la révolution qui s'eft faite parmi
nous rélativement à la mufique théâ
trale ; révolution dont quelques -uns des
ouvrages de l'illuftre Rameau ont euxmêmes
éprouvé l'influence .
D'ailleurs , ce poëme péche du côté de
l'intérêt , parce qu'il fera toujours difficile
de rendre Enée intéreffant. L'ombre
de Didon , que l'auteur fait intervenir
dans le ſecond acte , acheve de jetter de
l'odieux fur ce perfonnage. On ne peut
guère en parler avec plus de mépris , &
d'une maniere plus propre à le faire méprifer.
Je fus Didon . je regnai dans Carthage :
Un étranger , rebut des flots & de l'orage ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
De ma prodigue main reçut mille bienfaits :
L'amour , enla faveur , avoit féduit mon ame :
Par une feinte ardeur il augmenta ma flâme ,
Et m'abandonna pour jamais.
pas
Du refte , cette fcène eft bien frappée
& d'un effet théâtral . Turnus ne parle
en termes plus mefurés du rival qu'on
lui préfére.
Eh ! peut-il , comme moi , vous aimer pour vousmême
?
(dit-il à Lavinie . )
Hai des dieux , errant , & par- tout rebuté ,
Il n'a que votre hymen pour fuir l'horreur extrême
Du fort qui le pourfuit , & qu'il a mérité.
Ce qu'il dir , en parlant de lui - même ,
eft d'autant plus perfuafif qu'il feroit ditficile
de mieux l'exprimer.
Je fuis du fang dont vous fortez ;
Je vous aimai dès l'âge le plus tendre ,
Mes voeux fon les premiers qu'on vous ait fait
¡entendre ,
Et vos frs font les feuls que mon coeur ait portés,
Ne redoutez-vous point une honte éternelle
JANVIER . 1769. 1SS
En nommant un Troyen , inconnu dans ces lieux ,
Qui , peut-être , pour d'autres yeux
Brûla fouvent d'une flâme infidéle ? ...
Vous vous troublez !
Il eft certain qu'on s'intéreffe ici beau- ·
coup moins pour Enée que pour Turnus ,
& qu'on pourroit appliquer à l'auteur la
fin de cette épigramine que Racine fit autrefois
contre Boyer.
Je pleure , hélas ! fur ce pauvre Holopherne,
-Si méchaшment mis à mort par Judith .
A cela près , ce poëme eft du haut gente
de la tragédie lyrique . La machine en eft
grande ; mais quelques uns de fes refforts
out para foibles . On n'aime point
qu'une fureur bachique détermine le
choix de Lavinie , choix dont elle ne
'tarde pas à fe repentir. Il est vrai que
l'auteur de la mufique a redoublé d'efforts
dans cet acte . Les airs de danfe y
font tableau ; les airs de chant y font caracterifés
. Celui de la priere que Lavinie
adreffe à Faunus eft d'un effet qui touche
& qui intéreffe . L'invocation à Janus for
me un choeur bien deffiné . Il y a du vớ-
luptueux dans la mufique des ballets da
quatriéme acte, & du léger , de l'agréable
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
dans les airs qui partagent quelques-uns
des divertiffemens.
Ces ballets , eux mêmes , font très -applaudis
; particulierement celui des Bac
chantes dans le troifiéme acte , & celui
des Plaifits dans le quatrième . On fent
combien la danfe vive de Mlle Allard eft
propre à figurer l'emportement d'une bacchante.
Le Sieur Veftris a reparu dans
l'acte des plaifirs avec un fuccès que lui
méritera toujours le gracieux & le fini de
fa danfe. Le Sieur Gardel , accoutumé à
briller dans les plus grands morceaux , eft
placé ici moins avantageufement : ce qui
ne l'empêche pas de prouver que le talent
fupérieur fait tout valoir. Celui des Sieurs
Lany & Dauberval fe fait également diftinguer.
Les Demoifelles Guimard , Heinel
, Peflin , Affelin font placées de maniere
à faire contrafter leurs talens & à
partager les fuffrages . En un mot , les
amateurs de la danfe trouvent ici à chaque
inftans des raifons d'applaudir.
Le rôle d'Enée eft chanté par le Sieur
le Gros , qui y développe la beauté de fon
organe & l'intelligence de fon jeu. Le Sr
Larrivée mérite le même éloge dans le
tôle de Turnas , & le Sieur Gelin dans
celui de Latinus . On a retrouvé l'intelligence
& l'action de Mlle Duranci dans le
JANVIER. 1769. 157.
rôle de Lavinie ; l'organe de Mlle du Bois
dans le rôle de la Reine. Celui de Junon
ne laifle à Mile du Plan que la faculté de
faire briller l'étendue de fa voix . On fçait
qu'elle y joint l'action , quand il lui eft permis
d'agir.
Le fpectacle eft très - varié dans cet opéra.
On a fait dans l'enfemble du poëme
quelques retranchemens néceffaires. Cependant
plufieurs fcènes ont encore para
longues. Ce n'eft pas qu'elles le foient
réellement ; c'est qu'il fera déformais
très - difficile de faire goûter au Public une
ſcène tout en récitatif. Il faut le couper
par des airs de mouvement , toujours analogues
à la fituation du perfonnage , ou
au fentiment qu'il veut exprimer. Les anciens
poëmes n'en offrent pas fouvent les
moyens. Prefque toujours le dialogue s'y
trouve enchaffé de maniere qu'il fe refufe
à cés fortes de repos & de détails . Il
faut alors y fuppléer par des changemens.
Il vaudroit mieux encore ne traiter que
des paroles où cet inconvénient ait été
préva. Ce n'eft pas fans innover qu'on
parvient à perfectionner les arts . N'imi
tons pas les Chinois dans leur vénération .
pour de vieilles pratiques. Toat fut ébauché
parmi eux , il y a près de deux mille
18 MERCURE DE FRANCE .
aus , & tout s'y réduit encore à de fimples
ébauches.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François donnerent , le
20 Novembre , une repréfentation de Béverlei
, que Sa Majesté Danoife honora
de fa préfence . Ce drame , d'un intérêt fi
attachant & d'un effet fi terrible , ne fut
pas moins applaudi que dans fa nouveauté.
Le 2 Décembre on donna Sémiramis
au profit du Sieur Lekain . Cette jufte récompenfe
de fes longs travaux & des fervices
brillans qu'il a rendus , en honorant
le talent fublime de l'acteur le plus tragique
qui ait paru fur la fcène , n'honore pas
moins la reconnoiffance & les fentimens
des comédiens françois qui ont crû devoir
payer ce tribut au mérite de leur canarade.
Le 10 du même mois on repréfenta ,
pour la premiere fois , Hilas & Silvie ,
paftorale , de M. Rochon de Chabannes .
L'Amour , déguifé en nymphe , veut
féduire les nymphes de Diane & les fubjuguer.
Il veut fur- tout favorifer l'amour
JANVIER. 1769. 159
d'Hilas & vaincre la réfiftance de Silvie
qui combat fon penchant . Hilas , au péril
de fa vie , s'eft introduit dans l'ifle où ces
nymphes , armées d'arcs & de fléches , font
la guerre aux tigres , aux ours , aux lions.
L'homme leur eft dépeint comme le plus
horrible des monftres , & comme l'ennemi
le plus dangereux . Silvie , malgré cette
opinion , n'a pas la force de percer Hilas
de fes fléches , mais elle le fuit toujours
& ne veut lui parler que de loin . Aflou
pie par enchantement , elle tombe für un
gazon , & l'Amour l'enchaîne avec des
fleurs. Des Songes , dociles aux ordres de
l'Amour , lui préfentent pendant fon fom.
meil l'image de fon amant . Elle nomme
Hilas & fe reveille . Hilas eft à fes pieds.
Elle le conjure de la délier . Il réfifte quelque
temps , & finit pat obéir. Silvie , touchée
de ce facrifice & détrompée par les
raifonnemens d'Hilas , avoue enfin fa défaite
, tandis que l'Amour , mêlé parmi
'les nymphes , vient d'arranger un accommodement
femblable entr'elles & une
troupe de bergers . Le tout finit
danfes entremêlées de chants.
par dés
Cette paftorale offre à - peu -près les mêmes
tableaux , & roule fur les mêmes
idées que l'oracle ; les graces , amour pour
160 MERCURE DE FRANCE.
}
amour , l'ifle déferte (voyez le rôle de Silvie
) & ces fituations fi répétées ne font
point rajeunics par le ftyle qui , en gé
néral , n'a point paru d'un goût délicat
; mais les talens réunis de nos plus
aimables actrices , le jeu toujours féduifant
du Sieur Molé , une forte de gaïté
champêtre , les chants , la danſe fotmoient
un enſemble affez agréable que le Public
a paru voir avec quelque plaifir. Nous en
dirons davantage quand la piéce fera imprimée.
Le 19 Décembre , Madame Veftris
débuta par le rôle d'Aménaïde dans la
tragédie de Tancréde. Jamais début ne
fut plus brillant , & jamais une jeune actrice
n'annonça um talent plus vrai & plus
décidé . Sa figure eft belle & théâtrale ; fes
traits font prononcés ; fon organe eſt atrendriffant;
fes geftes font beaux , & tous
fes mouvemens ont de la grace , même
dans le défordre de la paffion . Son jeu eft
plein d'intelligence ; on peut même lui
reprocher de porter un peu trop loin l'envie
de faire valoir tout ce que l'auteur a
penfé. Il eft des circonstances qu'il ne
faut point détailler & qui doivent fe perdre
dans l'intérêt général . C'eft l'art des
grandes actrices , & , à ce titre , ce doit
JANVIER . 1769. 161
être celui de Madame Veftris . Mais ce
qui la diftingue principalement , c'eſt le
pathétique qu'il eft difficile de porter à un
plus haut degré. Le cri des paffions , l'abandonnement
de la douleur , les éclats.
déchirans qui fuccédent aux fentimens
étouffés , voilà les grands refforts de la
déclamation tragique , & l'on ne peut
mieux les mettre en oeuvre que Madame
Veftris. L'on doit attendre d'elle tout ce
que l'expérience peut ajouter à la nature.
COMÉDIE ITALIENNE.
SA
A Majeſté Danoife , pendant fon féjour
à Paris , a honoré cinq fois ce fpectacle
de fa préfence. Elle a paru prendre plaifir
aux repréſentations de Rofe & Colas ;
d'Ifabelle & Gertrude ; des Sabots ; de l'ifle
fonante ; du Maréchal ; du Huron ; du Bucheron,
de la Fée Urgéle, & fur- tout à celle
d'Annette & Lubin.
Le mercredi , 7 Décemb. Mademoiſelle
Berville , qui n'avoit paru fur aucun théâtre
ni public ni particulier , débuta fur celui
de la comédie italienne avec fuccès :
tout l'accueil favorable qu'une très-jolie
figure peut efpérer , cette jeune actrice l'a
162 MERCURE DE FRANCE.
obtenu dans le rôle de Perette des Chafe
feurs & la Laitiere , & l'a mérité dans
celui d'Annette , qu'elle a rendu avec
beaucoup d'intérêt & de vérité ; elle a con,
tinué fon début avec le même avantage
dans les rôles de Life du Maître en droit
& de Jenny du Roi & le Fermier ; mais
elle a été obligée de l'interrompre par un
accident qui , felon toute apparence, n'au
ra pas de fuite. Mlle de Berville paroît
fur-tout propre à remplir ces rôles naïfs
qui font encore regretter Mlle Collet ; fa
voix a paru fuffifamment étendue , mais
fans art ; fon jeu naturel , mais un peu
monotone . Avec de bonnes leçons pour
le chant , & de bons confeils pour la déclamation
, on peut affurer , par toutes
les difpofitions qu'elle fait voir , qu'elle
aura bientôt tous les talens qu'on en efpére
.
BIENFAISANCE & Patriotifme.
UNE jeune princeffe qui appartient à la
maiſon la plus augufte & la plus bienfaifante
, avoit douze cens liv. à employer
dans un domino pour une fête dont elle
devoit faire l'ornement & les honneurs .
Dans une circonftance fi brillante , fon
JANVIER. 1769. 163
coeur , plus noble par fes fentimens généreux
que par l'éclat de fon illuftre naiffance
, eut le courage de ne choifir qu'un
domino de 300 liv . & de donner 900 liv.
aux pauvres malheureux . Tant d'humanité
, de fenfibilité , de générofité dans le
brillant de l'âge & au milieu des apprêts fr
attrayans pour la beauté & pour la jeuneffe
paroîtra l'effort héroïque de la vertu .
LETTRE de M. le duc de Charoft , écrité
à MM. les Officiers Municipaux de la
ville de Calais , datée à Paris le y Noyembre
1768 .
L
MESSIEURS ,
Le Roi, toujours occupé des befoins de
fon peuple , qui fait toujours l'objet le
plus cher & le plus preffant de fes foins ,
vient de rendre un arrêt de fon confeil
d'état pour établir , par la concurrence
dans la vente des grains , un prix plus
modéré & plus uniforme , rétablir la com
munication de ce commerce avec l'étranger
que la crainte des gênes avoit éloigné
de nos ports , & encourager les négocians
françois à l'importation des bleds de l'étranger
par des gratifications payées à leur
entrée dans les ports.
164 MERCURE DE FRANCÉ.
"
Je ne doute pas , Meffieurs , que les
négocians de Calais ne s'empreffent , moins
par l'appas des récompenfes que par le defir
de les métiter, de feconder les vues paternelles
de Sa Majefté. Je defire en même
temps , autant qu'il m'eft poffible
concourir en quelque chofe au bien - être
des habitans du gouvernement que le Roi
a bien voulu me confier: je le regarde com
me un devoir. En conféquence j'ai réfolu
d'accorder , pour prix , une médaille d'or
de deux cens livres au négociant du pays
reconquis qui , d'ici au premier Février
1769 , aura importé , dans le port de C2-
lais , la plus grande grande quantité de
bled venant de l'étranger ; j'en deftine
aufli un fecond , confiftant en une médaille
d'argent , de même valeur , au négociant
du pays reconquis qui , dans le
même intervalle , aura importé dans rel
autre port du royaume que ce foit la plus
grande partie de bled étranger , & ce prix
fera donné fur le vû du certificat authentique
du port où il aura fait arriver lefd .
grains qu'il fera tenu de repréfenter. Je
vous prie , Meffieurs , de vouloir bien in
former de cette difpofition tous les négocians
qu'elle concerne , & je joins ici l'avis
que vous vous voudrez bien leur faire
paffer. Soyez perfuadé du zèle que j'aurai
JANVIER. 1769. 165
toujours pour ce qui pourra intéreffer les
habitans de Calais & du pays reconquis
& des fentimens d'eftime & d'attache,
ment avec lefquels je fuis , & c .
M.
A l'Auteur du Journal,
Il eft du defcendant du grand Sully d'en
avoir les fentimens , & tout Calaifien
doit defirer que les traits de bienfaisance
& de bonté , qui caractériſent la maiſon
de Charoft , foient inférés dans votre
Journal : la lettre précédente prouve que
l'on peut être grand & humain en même
temps , & , qu'à l'exemple du Roi que
nous honorons , la véritable grandeur eſt
de faire des heureux . Mon ame , que cette
idée tranfporte , croiroit manquer à la reconnoiffance
& à l'amour de la patrie , fi
elle ne vous tranfmettoit , Monfieur
toute l'effufion de mon coeur ;
J'ai l'honneur d'être , &c.
PIGAULT DE LEPINOY
Maire de Calais .
Le 20 Novemb. 1768.
166 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES
ET TRAITS HISTORIQUES,
I.
Le tragique le plus élevé eft quelquefois
très-bien rendu par le ton le plus fimple
& le plus naïf. Quinault du Frefne en a
donné un exemple hafardeux pour quiconque
voudroit l'imiter fans avoir à la
fois tous les dons naturels de ce grand acreur.
Du Frefne repréfentant Pyrrhus &
rapportant les paroles qu'Andromaque
avoit adreffées à fon fils Aftyanax , imitoit
la voix flutée d'une femme en prononçant
ces mots :
C'eft Hector (difoit-elle , en l'embraslant tou
» jours :)
Voilà fes yeux , la bouche & déjà fon audace ;
C'eft lui-même , c'eft toi , cher époux, quej'embraffe
. » ǝ
Reprenant auffi- tôt la voix la plus mâle
, il continuoit avec fierté :
Et quelle eft fa penfée ? Attend- elle en ce jour
Que je lui laifle un fils pour nourrir fon amour?
JANVIER . 1769 . 167
x
Non , Non, je l'ai juré , ma vengeance eft certaine
, & c .
Ce contrafte hardi , mais naturel , &
foutenu par le talent de l'acteur , produifoit
le plus grand effet.
I I.
L'opéra d'Achille & Deidamie fut com,
pofé par Danchet & Campra , qui étoient
tous deux dans un âge fort avancé. Lors
de la premiere repréfentation , quelqu'un
demanda à M. Roi ce qu'il en penfoit,
Pefte , dit-il , ce ne font pas là des jeux
d'enfans ! Lorsqu'on eut retiré cet opéra ,
les Italiens en firent jouer la parodie , ce
qui a fait dire qu'ils violoient le droit des
morts ,
I I I.
Colere.
Au concile de Conftance Don Diego
de Anaya , évêque de Cuença , ambaſſadeur
de Jean II , roi de Caſtille , ayant eu
prife de parole avec l'ambaffadeur d'Angleterre
qui lui difputoit la préféance ,
termina le différend par des voies de fait.
Il prit fon adverfaire par le milieu du
corps & le porta comme un enfant (l'An168
MERCURE DE FRANCE .
glois étoit de petite corpulence ) au bas de
l'églife , où il le jetta dans un caveau qui ,
ce jour-là , fe trouvoit ouvert . Puis revenant
à fa place , il dit à fon collégue Dom
Martin Fernandes de Cordava : Comme
prêtre je viens d'enterrer l'ambassadeur
d'Angleterre faites le refle comme homme
d'épée & cavalier de naiſſance.
I V.
Proverbe. Aller chercher les gens avec la
croix & la banniere.
Les chanoines de l'églife de Bayeux
avoient une façon finguliere de punir celui
de leurs membres qui demeuroit au lit
pendant les matines des grandes fêtes.
Immédiatement après l'office, les habitués
de l'églife avec la croix , la banniere & le
bénitier alloient au logis du chanoine abfent
, & faifoient par cette forte de proceffion
une espéce de mercuriale à fa parelle
.
On peut peut croire que ce vieil
ufage
, commun
fans doute
à d'autres
églifes
, a donné
lieu à la coutume
proverbiale
de dire à
quelqu'un
qui fe fait attendre
long
temps
,
qu'on
va le chercher
avec
la croix
& la
banniere
.
V
JANVIE R. 1769. 169
V.
Proverbe de Jean de Nivelle. Origine.
Jean II de Montmorenci voyant que la
guerre alloit recommencer entre Louis XI
& le duc de Bourgogne , fit fommer, à fon
de trompe,fes deux fils Jean de Nivelle &
Louis de Foffeux , de quitter la Flandre
où ils avoient des biens confidérables , &
de venir fervir le Roi. Ni l'un , ni l'autre
n'ayant comparu , il les traita de chiens &
les deshérita : de - là eft venu ce proverbe
populaire & très- commun dans la Flandre
: Il reffemble au chien de Jean de Nivelle
, il s'enfuit quand on l'appelle. »
V I.
Générofité.
On ne fçauroit trop admirer la générofité
d'un feigneur Anglois , à l'égard de
fon roi Jean-fans-Terre qui ravageoit fes
poffeffions & vouloit lui donner la mort.
Guillaume d'Albinet , c'eft fon nom, gouverneur
de Rochefter , s'étoit renfermé
dans fon château avec fa famille ; il vit
un arbalètrier qui vifoit à ce prince , &
qui alloit le tuer. « Malheureux , lui dit-
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
-
» il , en détournant le coup , fonges - tu
» que c'est le Roi ? Je fçais que nous fom-
» mes réduits aux dernieres extrêmi-
» tés ; que nous manquons de tout ; que
» nous n'avons aucun elpoir de fecours ;
qu'il va donner l'affaut ; qu'il fut tou-
» jours fans miféricorde ; qu'il nous fera
» tous malfacrer , & que ma famille &
moi feront les premieres victimes qu'il
» immolera ; mais c'eft le Roi . »
"
ASTRONOMIE.
LEE
fameux problême que les géométres ont appellé
Problême des trois corps , parce qu'il confifte
à déterminer l'orbite d'un corps célefte , attiré
par deux autres , faifoit depuis long- temps l'unique
occupation des plus fçavans analyftes de
l'Europe ; cependant leurs travaux affidus n'avoient
été recompenfés d'aucun fuccès complet , lorfque
l'académie royale des ſciences a reçu une lettre de
M. Euler , par laquelle il s'empreffe de faire part
à cette illuftre compagnie qu'il a refolu ce problême.
Ce fçavant célébre travaille actuellement
à calculer des tables de la lune d'après fa nouvelle
théorie ; & il efpére qu'elles ne feront que confirmer
davantage l'hypotheſe de la gravitation univerfelle
.
JANVIER . 1769. 171
PEINTURE.
Le Sieur Pasquier , agréé de l'académie royale
de peinture , a peint en émail le portrait du Roi de
Danneinarck. On ne peut porter à plus haut degré
la reflemblance , la vérité & la vivacité des traits
qui aaiment la peinture. Ce portrait eft d'ailleurs
rendu avec des couleurs vives & fondues avec
beaucoup d'art. Ce qu'il y a d'étonnant , c'eft que
ce portrait a été fait de mémoire. Le Roi & toute
la cour ; les amateurs & les connoiffeurs qui ont
vû ce chef-d'oeuvre de l'art , en ont été univerfellement
frappés & fatisfaits . Ce morceau doit faire
la réputation du Sieur Palquier & lui acquérir la
plus grande confiance. On l'invite à expofer ce pe--
tit tableau au fallon prochain ; on lui fçaura gré
de retracer aux yeux du Public l'image du jeune
monarque qui a été vu avec tant d'empreflement
pendant fon féjour à Paris.
GRAVURE.
I.
Les Ruines de Paftum ou de Polidonie dans la
grande Gréce , par T. Major , graveur de Sa
Majefté Britannique ; gr. papier, format d'atlas.
Prix 48 liv . A Londres , chez T. Major , dans
St Martin's - lane. On en trouve des exemplaires
A Paris , chez Briaflon , libraire , rue St Jacq.
Ce volume , imprimé avec beaucoup de loin &
de dépenfe , contient une differtation fur l'origine
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de Paftum , ainfi que fur fon état ancien & mo
derne ; la defcription des temples de cette ville
avec plufieurs remarques utiles , & des explications
fur les monnoies & médailles de Pæftum confervées
dans différens cabinets d'Angleterre & repréfentées
dans l'ouvrage. On eft redevable à M.
Soufflot , de l'académie royale d'architecture de
Paris , des plans , élévations & dimenſions des édifices
de Pofidonie. Cet habile architecte les avoit
levés fur les lieux avec la plus grande exactitude ,
& il a bien voulu les communiquer à M. Major
pour l'exécution de fon entrepriſe. Le nom de ce
graveur Anglois , qui s'eft formé en France & s'eft
déjà fait connoître par plufieurs bons ouvrages
fortis de fon burin , doit infpirer toute confiance
fur le mérite des gravures que nous annonçons.
Ce magnifique ouvrage convient non -feulement
aux fçavans , par les recherches historiques & critiques
dont il eft rempli , mais encore aux artiſtes
& aux amateurs de la belle architecture , à ceux
ur-tout qui ayant déjà les ruines de Palmyre & de
Balbec par MM. Wood & Dawkins ; les monumens
de la Gréce , par M. le Roi ; les antiquités
d'Athènes , par MM . Stuart & Revett , veulent
connoître les premiers progrès de l'architecture
chez les Grecs , nos maîtres dans les beaux arts.
Les temples de Pæftum font les monumens les
plus précieux de leur ancienne architecture & les
mieux confervés.
ΙΙ .
Suite de fujets choifis de la piéce des Moiffonneurs:
On fe rappellera , en voyant cette fuite , une
des piéces les plus agréables de M. Favart. Lest
JANVIER. 1769. 173
fcènes que la gravure a repréfentées , & qui font au
nombrede fix , ont été deffinées avec efprit par Ch.
Eifen. L'éditeur a mis au bas de chaque planche
des vers que lui a fourni la pièce , & qui ont rapport
au fujet. Cette fuite fe trouve chez Petit ,
Marchand , rue du petit Pont , à Paris. Le prix
eft de 9 livres . Cette fuite eft aufli employée en
écrans , montés avec élégance & avec richelle .
I I I.
M. de Launay , habile graveur , vient de pu
blier deux eftampes très - gracieufes , & qui font
pendant d'après les tableaux de M. le Prince ' ,
peintre du Roi. Elles font dédiées à M. Radix de
Sainte-Foy , tréforier - général de la Marine . L'une
repréfente la lettre envoyée , ou une jeune beauté
qui tient le portrait de fon amant & qui remet à
une vieille femme un billet doux pour lui être rendu.
On lit au bas ces vers de M. Guichard :
On s'allarme en amour bien ou mal à - propos ;
On s'irrite , on s'appaife , on joüit , on defire ,
Deux coeurs vraiment épris n'ont jamais de repos :
On vient de fe quitter , il faut encor s'écrire.
La feconde repréfente la lettre rendue , ou l'amant
qui reçoit , avec toute l'expreffion de la tendreffe
, la lettre de fa maîtreffe des mains de la
vieille qu'il paye généreusement.
Caracteres heureux ! quelle main te les trace ?
Peut-être cette lettre annonce un rendez -vous :
Quel autre ne feroit généreux à ta place?
Tout l'or peut- il payer un moment auffi doux ?
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ces eftampes ont feize pouces environ de hauteur
fur douze de largeur. Le coftume Rufle eft fidélement
repréſenté dans ces fujets galans . L'artifte
a parfaitement faifi la maniere , en quelque forte ,
du peintre. Ses travaux font variés avec beaucoup
d'efprit & d'art , & propres aux différentes parties
qu'il avoit à rendre . Elles doivent être recherchées
par les amateurs .
Sa demeure eft rue de la Bucherie , proche la rue
'des Rats.
I V.
Le Sieur Defnos , libraire-ingénieur - géographe ,
demeurant à Paris , rue Saint-Jacques , publie un
recueil contenant les fujets les plus intéreffans des
métamorphofes , gravés par Bloemaert d'après
les tableaux d'Abraham Diepenbeck , difciple de
Rubens . Ces gravures parurent, pour la premiere
fois en 1655 , fous un format in fol. avec ce titre :
Tableaux du Temple des Mufes , tirés du cabinet
defeu M. Favereau , confeiller du Roi en fa cour
des Aides, & gravés en tailles douces parles meilleurs
maîtres de fon temps , pour représenter les
vertus & les vices , fur les plus illuftresfables de
l'antiquité ; avec les defcriptions , remarques &
annotations compofées par M. Michel de Marolles,
abbé de Villeloin Cet ouvrage fut recherché . &
les libraires hollandois en firent publier une contrefaction
à Amfterdam fous le titre corrigé de
Temple des Mufes , en 60 tableaux , où font repréfentés
les événemens les plus remarquables de l'antiquitéfabuleufe
, deffinés & gravés d'après B. Picard
le Romain & autres habiles maîtres , accompagnés
d'explications & de remarques qui dicouvrent
le vraifens desfables & lefondement qu'elles
ent dans l'hiftoire.
JANVI E R. 1769. 175
L'édition originale de 1655 n'ayant été tirée
qu'à un très - petit nombre , elle étoit devenue de
la plus grande rareté. Ces planches étoient con
fervées dans le cabinet d'un riche amateur ; le Sr
Defnos vient de les acquérir. Il en annonce une
nouvelle édition fous le titre nouveau de Collection
originale des tableaux les plus intéreffans des
Métamorphofes d'Ovide , publiées en 1655 par M.
l'abbé deMarolles , & imprimés à Paris la même
année, & pour lapremiere fois , fous le titre de tableaux
des Temples des Mufes , repréfentant les
vertus & les vices , fur les plus illuftres fables de
l'antiquité, peints par Diepenbeck , éleve de Pier
re Paul Rubens , & préfentés au public tels
que M.
Favereau les avoit fait exécuter par le Sr Bloëmaert
, graveur; pour prévenir le Public fur toute
contrefaction , & principalement fur celle d'Amfterdam
en 1733 , à Paris , &c. Le Sieur Defnos
conferve à la tête de l'ouvrage après le frontispice
qu'il vient d'y faire adapter , le frontispice de
1655 avec fon premier titre comme étant la piéce
authentique qui prouvera la vérité des originaux
à la têle defquels elle a toujours été , & non dans
l'édition contrefaite. Certe collection originale
fera encore diftinguée de toute autre , & fur-tout
de celle d'Amfterdam , en ce qu'elle portera en tête
les portraits gravés & de grandeur proportionnée
aux tableaux de MM . Favereau & abbé de Marolles
: le tout formera 62 planches in-fol.
L'ouvrage eft imprimé fur le papier le plus beau,
& eft du prix de 30 liv . pour les perfonnes qui
voudront s'infcrire chez le Sieur Defnos , à commencer
du 20 Octobre 1768 , jufqu'à la fin du
mois de Décembre fuivant ; & un mois plus tard
pour la province ; paffé ce temps il n'en fera délivré
que pour le prix de 40 liv . L'éditeur invite les
Hiv
176. MERCURE DE FRANCE
curieux àvenir voir ces eftampes , & à fe convain
cre eux-mêmes qu'elles font les vrais originaux &
non les copies des gravures de Bloemaert.
GEOGRAPHIE.
I.
ILEⓇSieur Defnos , libraire-ingénieur-géographe,
a cu l'honneur de préſenter, le 3 Décembre dernier,
au Roi de Dannemarck un atlas général de dix
volumes in-4°. & un plan de Paris de cinq pieds
de hauteur fur fept de large. Cet atlas , dirigé par
le Sieur Deínos , a tellement flatté Sa Majesté Danoife
, qu'Elle l'a nommé , par une marque fpéciale
de fa bienveillance, fon libraire & ingénieur
géographe.
Le Sieur Defnos débite auffi de nouveaux globes
célestes & terreftres de toutes grandeurs pour les
cabinets & bibliothéques , & généralement tout
ce que l'on peut defirer pour la géographie. Il met
en vente toutes fortes d'almanachs , montés fous
verre ; entr'autres l'index géographique , avec le
nouveau calendrier , 15 liv ; celui des beaux arts,
12 livres ; celui de la place de Louis XV , 5 liv.;
ceux de tous les arts & métiers , 1 liv. 10 f. & des
écrans géographiques , & d'autres avec des eftampes
, depuis 23 fols jufqu'à 3 liv. gravées par les
célébres Perelle , la Belle , & c. A Paris , rue Saint-
Jacques , à l'enfeigne du globe & de la ſphere.
I I.
Le Sieur Fortin , excellent conftructeur de globes.
JANVIER . 1769. 177
& de fpheres , demeurant rue de la Harpe au coin
de la rue du Foin , vient de mettre en vente des
globes & des fpheres de différens diametres , remarquables
par la juftefle des montures , par la
grande précifion des pofitions locales , par la netteté
de la gravure & par la propreté des enluminures.
Ces globes ont été diriges par M. Buy de Mornas
, dont l'exactitude & l'habileté en ce genre
font bien connus. Les divifions du globe célefte
font faites de cinq en cinq degrés , ce qui fert à
déterminer facilement les déclinaifons , les longitudes
, l'afcenfion droite & l'amplitude des étoiles.
C'eft la même divifion pour le globe terreftre ; on
y a partagé la longitude en orientale & occidentale
; on y a indiqué la valeur de chaque degré des
méridiens à la hauteur de chaque parallele ; on a
défigné par une étoile le lieu des périaciens , des
antæciens & des antipodes de Paris . Le prix de ces
globes varie fuivant leur diametre. Il y en a de s
de 7 , de 10 & de 12 pouces.
"
Le Sieur Fortin débite encore 1 ° . Un Planifphere
avec la maniere de s'en fervir ; 2 ° . Un mécanéclypfe
formé fur les tabies de MM. de la Hyre St
de la Caille pour indiquer les éclipfes de foleil &
de lune jufqu'en 1688 , avec un calendrier jufqu'en
1813 ; 3 ° , Un inftrument pour regler les pendules
qui marquent les équations folaires , avec le temps
moyen & le temps vrai.
ARCHITECTURE.
Nouveau traité d'architecture , comprenant lec
cinq ordres des anciens établis dans une jufte
proportion entr'eux , avec un fiziéme ordr
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
nommé ordre françois . On y a joint des tables
de proportion pour déterminer les hauteurs des
foubaflemens , ftatues , balustrades & pilaftres
d'attique , relativement à la progreffion des fix
ordres ; par CHARLES DUPUIS , architecte : volume
in - 4° . de l'imprimerie de Michel Lambert.
On le diftribue à Paris , chez de Lalain, libraire ,
rue St. Jacques ; prix 24 liv.
CE traité , imprimé avec beaucoup de foin & de
dépenfe , & orné de plus de 62 planches , eft divifé
en trois parties . La premiere contient les propor
tions de chacun des cinq ordres d'architecture ,
felon Scamozzi , Palladio & Vignole . Cette premiere
partie offre de plus les détails des fix ordres
propofés dans le même arrangement qu'a fuivi
Vignole , auteur le plus confulté. M. Dupuis y a
joint plufieurs obfervations fur les mefures particulieres
à l'ordre dorique & à l'ordre ionique , tant
ancien que moderne.
La feconde partie démontre les proportions que
les colonnes placées les unes fur les autres doivent
avoir.
La troifiéme partie établit les moyens d'élever
les ordres accouplés les uns fur les autres , auffi
régulierement que s'ils étoient ifolés.
Le traité de M. Dupuis intéreffera les architectes
& les amateurs des beaux arts par les obfervations
utiles que l'auteur y a répandues , & fur tour
par le problême qu'il a cherché à réfoudre , & qui
confifte à trouver un fixiéme ordre d'architecture.
JANVIER. 1769. 179
Nouvelle ville de Verfoy , à une lieue
de Genêve.
Le lac de Genêve , que les anciens appelloient
Lemanus , Leman , eft entretenu par le Rhône ,
qui , fortant des Alpes , traverſe le Vallay , & fe
jette dans le lac , deux lieues au - deffous du bourg
Saint-Maurice , l'Agaunum des Romains . Le lac a
dix-huit lieues de longueur , fa plus grande largeur
, en la prenant de Morges à Thonon , eft de
fept lieues. Le Rhône en fort à Genêve , d'où il
arrofe cette vallée délicieufe que le féjour de M. de
Voltaire a rendu célébre. Non loin de-là eft l'endroit
où Paul Merula dit avoir trouvé des veftiges
d'une fameuſe muraille que Jules- Célar fit conftruire
pour arrêter les Helvétiens , lefquels ayant.
brûlé leurs habitations , marchoient à la conquête
des Héduois que les Romains feignoient de protéger
pour s'en rendre les maîtres.
Le fleuve n'eft point navigable à cauſe de ſa rapidité
, des gués nombreux qui s'y trouvent & des
rochers , au milieu defquels il referre fon cours
en quittant le pays de Gex ; ainfi les marchandifes
qu'on fait venir d'Italie font embarquées fur le
lac , & abordent à Genêve , d'où on les tranfporte
par terre en France. Outre le bureau où ces marchandifes
font dépofées , le Roi a dans Genêve un
magafin pour le fel , qui fe tire des falines de Franche-
Comté , & que l'on diftribue en divers cantons
de la Suiffe. On prétend que ces deux objets
rapportent près de quatre - vingt mille francs
tous les ans. Cette fomme fera d'une très -grande
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
conféquence pour Verfoy. On a bâti une maifor
à cet effet qui fera au milieu de la nouvelle ville .
Le pays de Gex a une pointe fur le lac , laquelle
eft reilerrée d'un côté par le territoire de Genêve ,
& de l'autre par celui de Copez , dans le pays de
Vaux. Cette langue de terre , qui n'a pas une demi-
lieue de largeur au bord du lac , eft arrofée
par une petite riviere qui pafle dans la ville de Gex ,
& fe décharge à Verfoy dont la largeur eft en cet
endroit d'environ une licue .
Ce fut le 26 du mois de Septembre dernier que
l'adjudication du port fe fit en préfence de l'intendant
de Bourgogne & de M. Bourfet , infpecteurgénéral
des fortifications . Auffi - tôt on planta des
piquets pour fixer l'étendue du port ; les moutons
furent dreffés. On y fait travailler un bataillon de
Cambrefis , & au printemps prochain on efpére
que les travaux auront une nouvelle activité.
Verfoy , qui n'étoit qu'un village , a tous les
agrémens de Genêve pour la fituation ; mais la
vue du côté du lac a plus d'étendue ; de- là on découvre
les côtés 1iantes du Chablais . Le pied des
monts Jura , qui font au couchant , eft à la diftance
de près de quatre lieues : c'est une chaîne de
montagnes très -hautes , efcarpées en plufieurs endroits
, & qui préfentent dans l'éloignement unt
rideau majestueux. On voit au levant les Alpes ,
qui font en tous temps couvertes de neige ; & les
montagnes de Savoie qui repréfentent une multitude
de cônes dont les bafes feroient proche les
unes des autres .
Le pays de Gex , outre ces belles perspectives, eft
charmant: c'eft un mélange de bofquets , de prairies
, de champs , de vignes qu'on fait monter fur
les arbres ; & ces différens afpects font diftribués
avecuneproportion&une forte de fymmétriequ'on
JANVIER . 1769. 181
ne voit point ailleurs , & qui furprennent agréa→
blement la vue.
On a pratiqué deux grandes routes pour venir
en France : l'une paffe au fort Laclufe où le Rhô
ne , au - deffous de Genêve , deſcend dans un précipice
entre deux montagnes ; celle que l'on iencontre
à droite , dont la hauteur eft prodigieufe
termine de ce côté les monts Jura. L'autre chemin
a deux branches qu'on ne peut gueres fuivre en
voiture pendant l'hiver , à caufe des neiges. Celle
qui pafle à Gex ferpente dans les montagnes , ou
on l'a creusée en divers endroits dans le vif du rocher
; elle defcend à Saint - Claude . L'autre branche
paffe à Saint- Sergue , dernier village du pays
de Vaux , & pénétre par les Roufles dans la terre
de Saint - Claude , à quatre ou cinq lieues de la
ville . On a préféré jufqu'ici cette derniere route
pour le tranfport des marchandifes qui ne vont
point à Lyon. Peut - être l'établiffement du nouveau
port fera-t-il changer cette difpofition , ce
qui procureroit un grand avantage au pays de Gex
& à la ville de Saint- Claude.
Tout le royaume eft intéreffé dans un établiffement
qui lui procure une nouvelle branche dé
commerce fur le lac de Genêve , qui nous met à
portée de transporter nos marchandifes en Suiffe ,
dans le Vallois , en Savoie , & jufqu'en Italie , &
de tirer celles de ces divers pays en échange, fans
que nous ayons befoin de l'entremiſe des Géne
vois.
SWE
182 MERCURE DE FRANCE.
CHIRURGIE.
I.
Oi lit , dans le Mercure du mois d'Août 1768,
pag. 147 , qu'il a été tiré une pierre monstrueuſe ,
péfant vingt-fix onces , par une opération extraordinaire
, &c. Cet article n'annonce qu'un fait , auquel
on va fuppléer par un détail utile , & qui nous
a été demandé. Le pierreux dont il s'agit fut taillé
d'abord par ce qu'on nomme le bas appareil en
chirurgie . On fe doutoit très - bien d'avance du
volume monftrueux du calcul ; mais comme il
étoit moralement impoffible d'en déterminer au
jufte , tant l'étendue que la folidité & que pareils
exemples font très - rares , il étoit dans l'ordre de la
bonne pratique d'en faire la tentative. On fit une
incifion au periné prolongée en demi - croifiant
jufqu'au coxis pour découvrir toute la tête du
corps étranger on l'attaqua opiniâtrement avec
une tenete dont les branches fe démontent à volonté
pour placer les ferres féparément l'une après
l'autre , & qui fe réuniflent enfuite par le cloud à
la faveur d'un reflort ; c'étoit l'unique inftrument
qu'il fut poffible de gliffer environ un pouce & demi
fur le corps de la pierre très-étroitement coëffée
par la veflie , malgré le débridement immenſe
que l'incifion préfentoit. On connut , après diverfes
tentatives inutiles , que le volume excédoit le
paflage des os du baffin ; en conféquence , afin de
ne rien négliger de tout ce qui pouvoit être employé
pour fauver la vie du malade , on prit la
réfolution , quarante- huit heures après , d'extraiJAN
VE R. 1769. 183
re cette pierre par le haut appareil , duquel on
peut voir la manoeuvre détaillée qui le compofe ,
dans le Journal de Médecine de Juin de 1767 , par
M. Bareillac , M en Chirurgie & fubftitut du
major de l'hôpital de la Charité de Paris . Le malade
, déjà très - fatigué par l'obſtination des tentatives
précédentes , ne furvécut à cette opértion
que vingt- fix heures . Par l'ouverture qui fut faite
de fon corps après la mort , on vit que le péritoine
n'avoit point été entamé , & qu'il reftoit encore
près d'un pouce du corps de la veſſie qu'on
auroit ры incifer fans le blefler.
Si donc des exemples fuffifans de cas femblables
euffent pu autorifer à commencer par ce dernier
moyen , il eft à préfumer que ce malade auroit pu
guérir , ainfi qu'il eft arrivé au commencement
de cette année 1768 , à une femme , âgée de 62
ans , nommée la veuve Minault , paroiffe de Livry
, à trois lieues de Paris fur la route de Meaux ,
attaquée de pareille maladie depuis plus de dixhuit
ans , réduite dans le maraſme , privée de tout
repos tant de jour que de nuit , avec incontinence
d'urine continuelle , parce que le volume de la
pierre occupoit toute la capacité de la veffie . Elle
fur taillée le 7 Février dernier par le haut appareil
fans en avoir tenté aucun autre d'avance ; la
pierre & la veffie le rencontroient fi infiniment
unies par des inégalités réciproques , d'apandices
charnues d'un côté & de tubercules pierreux & raboteux
de l'autre , qui s'entrelaçoient enſemble ,
qu'il fallut incifer longitudinalement toute la partie
antérieure de la veffie pour en décoëffer la pier-
´re en écartant & renverfant les deux lévres de l'incifion
, à peu près comme le feroit la nourrice
d'un enfant , d'un beguin qui lui ferreroit trop la
tête , & qu'elle ne pourroit relâcher autrement
· -
184 MERCURE DE FRANCE .
qu'en le coupant par-deffus depuis le front jufqu'à
la nuque ,, pour enfuite renverfer les deux côtés &
dégager la tête de l'enfant fans produire aucun
frottement réciproque entre les furfaces du corps
ferré & comprimé , & celles de fon enveloppe , *
&c. La veuve Minault en fut totalement quitte le
vingt- huitieme jour , tant de la playe de la taille
que de l'incontinence d'urine , quoique cette derniere
fut auffi ancienne que les huit années , depuis
fes exceflives fouffrances. Il eſt évident , par
cet exemple , que cette méthode étoit l'unique qui
pût délivrer cette malade , & lui conferver en même
temps la vie ; car fi l'on eût attaqué la pierre
par l'uretre , comme il s'eft toujours pratiqué , il
auroit été impoflible de la tourner fur fon axe lans
tordre & déchirer les attaches de la veffie , oặ
d'amener la veffie en même temps que le corps
étranger , fi on eût tenté l'extraction fans le préalable
du dégagement de la pierre fur fon axe , &c.
On verra dans peu un plus ample détail de cette
obfervation , auffi rare qu'elle fera inftructive ,
lorfqu'on publiera l'opération complete & nouvelle
du haut appareil ; fans le préalable de l'écartement
des parois de la veffie par un liquide.
La difficulté infurmontable de tourner la pierre
dans le fuíd, calculeux ne venoit pas d'engagemens
d'éminences réciproques entre la pierre & la veffie
comme dans la femme Minault ; car les furfaces
étoient paffablement unies , mais de la figure platte
& ovale de la pierre . Ses dimenfions étoient de
quatre pouces de long , trois pouces quelques li-
* On demande grace aux gens de l'art fur cette comparaifon
faite uniquement pour les lecteurs étrangers à cette
matiere.
JANVIER . 1769 185
gnes de largeur , & deux pouces & demi d'épaiffeur.
Ses faces plattes regardoient le rectum &
l'hypogafte ; les bords de fa largeur regardoient
les côtes ; le corps entier de fon volume fervoit de
moule ou noyau ; il donnoit la figure à la veffie ,
comme la forme la donne à un bas ou à un foulier ;
la remplifloit exactement , & fi exactement qu'il
n'y reftoit aucun vuide ni logement pour le féjour
de l'urine. Cette pierre paroifloit fi fixée dans ſa
place lorfqu'on tentoit de l'ébranler par des tenetes
très - difficiles à placer , qu'elle fembloit faire
corps commun avec tous les os du baffin.
On peut donc fe flatter que deux exemples auffi
récens qu'extraordinaires , pourront donner la
confiance a des lithotomiftes intelligens & métho
diques pour avoir recours à l'unique efpéce d'opération
qui puifle conferver la vie des malades en
pareil cas , & faire briller leur réputation.
I I.
Qbfervation chirurgicales fur les maladies de l'u
rètre , traitées fuivant la méthode de M. Daran,
écuyer , chirurgien ordinaire du Roi , & c.; volume
in - 12 . , 1768. A Paris , chez Vincent ,
rue St. Severin ; & Didot le jeune , quai des Auguftins
; cinquième édition , avec des obfervations
& des remarques nouvelles.
Les ménagemens que nous devons à nos lecteurs
nenous permettent pas d'entrer dans aucun détail,
au fujet de la maladie que traite , avec tant de fuccès
& depuis plus de quarante années , le célebre M.
Daran. Il fuffit de dire , en général , qu'iln'y a
aucune caufe de cette maladie , que l'auteur ne
difcute ici avec toute l'étendue qu'elle mérite ;
186 MERCURE DE FRANCE.
après avoir lu fon ouvrage , il n'eft plus aife
de douter de l'existence d'un mal fi long temps
conteſtée ; & l'on voit , avec frayeur , les accidens
fâcheux auxquels a été expofé plus d'un malade .
Il n'eft pas poffible de fuivre M. Daran , dans la
difcuffion qu'il fait , des fecours qui ont été employés
avant lui pour remédier à ces accidens ; ils
prouvent très - bien qu'ils ne font que palliatifs ;
mais comme tout le monde n'eft pas à- portée dé
fon remede , il s'étend fur cet article , afin qu'on
fache du moins la maniere de rendre la vie moins
infupportable aux malades , en leur procurant les
fecours les plus avantageux & les moins capables
de nuire. Il n'eft pas étonnant qu'après plus de 40
ans confacrés au traitement des maladies de l'urètre
, M. Daran parle fur cette matiere d'une maniere
très- fatisfailante.
La defcription des fecours employés contre la
difficulté d'uriner habituelle , ne mérite pas moins
l'attention des lecteurs qui ont le malheur d'avoir
un intérêt particulier à s'inftruire de ce qui concerne
la guérison de ce cruel fymptôme ; & la jeuneffe
y trouvera un excellent préfervatif contre des
fautes auxquelles elle n'eft que trop fujette.
On ne peut aflez féliciter notre fiécle fur la découverte
d'un remede tel que celui de M. Daran
qui , fans faire fouffrir , guérit promptement &
fûrement des accidens qui , fouvent , ont coûté la
vie aux malades , ou qui la leur ont rendue infupportable
par les douleurs cruelles dont ils étoient
habituellement tourmentés .
Ceux qui voudront connoître plus en détail les
différens accidens ou fymptômes de la maladie
dont il s'agit , trouveront amplement de quoi fe
fatisfaire dans les obfervations atteſtées par 1cs
JANVIER . 1769. 187
médecins & chirurgiens les plus célébres , auxquelles
nous renvoyons nos lecteurs.
Après avoir traité des maladies de l'uretre , &c
rapporté les témoignages qui conftatent l'utilité &
l'efficacité de fa méthode , M. Daran fait part au
Public de plufieurs réflexions qui la concernent , &
d'autres qui le regardent perfonnellement.
Prefque tout ce que la faculté de médecine de
Paris & de Montpellier a eu de docteurs célébres ;
tout ce que l'école de Chirurgie a eu de plus expérimentés
& de plus habiles maîtres , ont certifié
par écrit que le remede de M. Daran guérit radi-,
calement la maladie qu'il traite ; qu'ils n'ont rien
connu dans l'étendue de la médecine & de la chirurgie
, de fi puiflant contre les maux de cette nature
, & de fi intéreffant pour les malades ; & l'on
trouve , dans la fuite de l'ouvrage , les noms de
tous les médecins & chirurgiens célébres qui ont
atteſté la fupériorité de cette méthode.
« Tel a été constamment le fuffrage général &
» unanime des maîtres de l'art , en faveur d'an
remede qu'on avoit cherché long- temps inuti-
» lement , faute duquel on voyoit mourir une ipfiniré
de perfonnes fans pouvoir leur donner
» aucun fecours , & dont le caractere d'efficacité
» n'a pu être effacé par les vaines clameurs de l'la-
• térêt. "
כ כ
le
Parmi ceux qui ont écrit fur cette maladie ,
célébre M. Aftruc a cru avoir trouvé le remede de
M. Daran. Celui- ci a reclamé contre cette fuppofition
, par une lettre imprimée qui la réfute pleinement
: cette lettre eft rapportée dans cette nouvelle
édition .
A peine M. Daran eût commencé à le faire quelque
réputation dans cette partie de la chirurgie ,
que ceux qui traitoient les maladies vénériennes
YS8 MERCURE DE FRANCE:
voulurent partager avec lui le bonheur de fervir
le Public dans un objet fi utile. Ils tâcherent donc
d'imiter fa méthode ; mais ils virent bientôt que
le fuccès ne répondoit pas à leur zèle , & îl fallut
toujours en revenit au temede de M. Daran , &
toutes les tentatives que l'on a faites fur fa compofition
n'ont fervi qu'à prouver de plus en plus ,
combien il eft efficace contre ce genre de maladie ,
puifque chacun voudroit fe l'approprier. )
En 1744 , M. Daran publia , pour la premiere
fois , l'ouvrage dont nous annonçons aujourd'hui
la cinquième édition . Les Anglois le traduifirent
dans leur langue ; & , d'après cette traduction ,
plufieu's Anglois , atri és par le fuccès de fes cures
, font venus à Paris fe mettre entre les mains ,
& ont recouvré , par fon fecours , une fanté , que
les plus habiles médecins & chirurgiens de Londres
n'avoient pu leur procurer. Les malades , que
des affaires preffantes , ou leur peu de fortune retenoient
dans leur pays , fe flatterent long temps
qu'appelié par quelque perfonne de diftinction ,
M. Daran pourroit fe déterminer à paffer dans leur
ifle. Le defir de fe rendre utile , & de procurer du
foulagement à fes femblables , ne lui permit pas
de balancer fur le parti qu'il avoit à prendre, lorfqu'invité
par un homme de grande confidération ,
il apprit que le fecours qu'on attendoit de lui ne
pouvoit fouffrir aucun délai. Il partit pour Londres
; & pour ne pas priver les malades des fecours
dont ils pouvoient avoir befoin pendant fon abfence
, il laifla à Paris M. Daran Deſcaftan , fon
neveu , qui , depuis plus de vingt ans , travailloit
fous les yeux , & à qui il avoit donné tous les foins
pour le mettre au fait du traitement de ces maladies
& de l'adminiftration de fon remede.
"
Des opérations nombreuſes , opérées fur des
perfonnes du premier rang & fous les yeux des
JANVIE R. 1769. 189
plus grands maîtres de l'art , fignalerent le féjour
de M. Daran , & prouverent de plus en plus , dans;
cette capitale , l'efficacité de fa méthode , On trou
ve ici , fous le titre d'Obfervations , les principa- ,
les cures opérées par les foins dans la ville de
Londres. Plufieurs malades de la plus grande diftinction
n'ont eu aucune répugnance de le faire
connoître , perfuadés que plus il y a de gens qui
atteftent l'efficacité d'un remede , plus il fe répand ,
& par conféquent plus il devient utile à l'huma
nité.
30
Vous pouvez me citer , difoit un jour Mylord
*** à M. Daran : « Le témoignage d'un
» homme de mon rang ne peut- être que d'un trèsgrand
poids en faveur de votre méthode ; & je
préfére le bien public à toute efpéce de confidé
ration particuliere . L'utilité générale des hom-
» mes doit l'emporter fur la mienne propre. Votre
remede m'a guéri ; l'aveu public que j'en fais
» peut & doit même engager les autres malades à
enfaire ufage , & il n'eft rien à quoi je ne m'expofe
pour procurer à mes femblables le même
avantage que j'ai reçu de vous. »
C'eft en fuivant les mêmes principes qu'un autre
feigneur ayant long- temps rejetté les remedes ordinaires
, ne pouvant s'affujettir au régime & à la
gêne qu'ils exigent , confentit néanmoins à obfer
ver celui de M. Daran avec la plus grande exactitude.
« En fuivant fidélement tout ce que vous
>> me prefcrivez , dit-il à M. Daran , fi je ne guéris
pas , je ferai fùr que ce fera la faute du remede
, &je n'aurai rien à me reprocher ; au lieu ,
que je me croirois très - coupable envers la fociété
, fi , par ma faute , je donnois atteinte à un
fpécifique utile à tant de gens , & dont mon
2 exemple pourroit les détourner,
ဘ
55
190 MERCURE DE FRANCE.
Les fuccès qui accompagnerent M. Daran du
rant fon premier féjour en Angleterre , le déter
minerent à y faire un fecond voyage ; &, il n'a
épargné ni foins , ni fatigues pour le foulagement
de ceux qui ont eu recours à fa méthode. A fon
départ il a prié M. Asborne d'adminiftrer fon remede
pendant fon abfence. De retour à Paris , fon
principal foin eft de le livrer à l'exercice de fon art
& à la guérifon de fes concitoyens , qui ne ceffent
d'éprouver chaque jour , & de publier par- tout
l'efficacité de cet admirable fpécifique .
L'ouvrage de M. Daran fe trouve chez Vincent,
rue Saint- Severin , & chez l'auteur , rue neuve des
bons Enfans.
ON
A VIS.
I.
N met actuellement fous preffe le Nécrologe
des Hommes célébres , qui paroîtra dans le commencement
de l année prochaine. Il contiendra les
éloges hiftoriques de MM. de Silhouette , de Tercier
, Pérau, de Laval , Reftout , Maugenot , Baron
, Camus , le Cat , Maubent , & c . & c . & c .
Comme on n'en tirera qu'autant d'exemplaires
qu'il y aura de foufcripteurs , les perſonnes qui ne
fe font pas encore abonnées , font priées d'envoyer
leurs foufcriptions , ou le renouvellement de
leurs abonnemens , au commencement de Janvier
inclufivement, au bureau royal de la correfpondance
générale , Place des Victoires .
Deuil & nécrologes , enfemble
, 61.
Prix , Annonces des deuils de
cour , féparé ,
Nécrologe , feul , •
3
3
Pour Paris ,
franc de port.
JANVIE R. 1769. 191
Pour la province , fans affranchir , même prix ;
& en affranchiffant , le double.
I I.
Glaces difcretes.
Nous nous faifons un devoir de faire connoître
le plutôt qu'il nous eft poffible les nouveautés
utiles & agréables. En voici une de cette eſpèce ,
que nous devons encore à M. Bernieres , l'un des
quatre contrôleurs - généraux des ponts & chauffées
, déjà connu par plufieurs inventions intéreſfantes.
Ce font des glaces que l'auteur a nommées
glaces diferetes , relativement à la propriété finguliere
qu'elles ont de laifler voir du-dedans audehors
fans qu'on foit va du- dehors au - dedans.
Ces glaces font fort agréables à la vue , & font un
ornement aux croifées où elles tiennent lieu de
petits rideaux , & aux caroffes où elles font l'office
de jaloufies. M. le marquis de Marigny en a
fait mettre aux croifées du cabinet & de la falle
des confeils du Roi à Choify , dont Sa Majeſté a
paru très -fatisfaite ainfi que Mefdames.
Pour fe procurer de ces glaces diferetes , il faut
s'adreffer à mondit Sieur Bernieres , porte de
la colonnade au vieux louvre. C'eft en cet endroit
qu'on trouve auffi des glaces courbées pour toutes
les parties arondies des appartemens , ainfi
que pour les encoignures des caroffes , & c . ; des
miroirs concaves , des louppes d'eau , des prifmes
des thélefcopes,des cryftaux de pendule, de grands
cadrans en émail & en verre , & c.
Le Sieur Breffon de Maillard , aux armes du duc
II I.
192 MERCURE DE FRANCE .
de Bourgogne , rue St, Jacques , près de celle des
Mathurins , deflinateur & graveur privilégié , a
inventé toutes fortes de defleins à l'ufage des con
fifeurs & autres.
On trouve auffi chez lui de nouvelles lettres
d'étrennes , de furprife & plaifanteries ; comme
auffi toutes fortes d'emblêmes , complimens , livres
d'écriture , de deffeins , étrennes enluminées
images , &c.
•
il fait toutes fortes de caracteres & vignetes en
cuivre,
I V.
Remedes pour guérir toutes fortes de maux
de dents , pour les conferver quelque
gâtées qu'elles foient , fans qu'elles faffent
jamais aucun mal & fans qu'il
faille de toute la vie en faire arracher
aucunes.
Ce nouveau remede , très - connu jufqu'à préfent
, tant dans Paris que dans toutes les villes de
province , & chez l'étranger , eft approuvé pas
MM. les doyens de la faculté de médecine , &
donne tous les jours des preuves de fon efficacité 5
c'eft pourquoi le Sieur David , qui le débite, penfe
qu'il ne fçauroit trop en renouveller l'annonce au
Public .
à
Le Sieur David demeure à Paris , rue des Orties,
Butte Saint-Roch , au petit hôtel Notre- Dame ,
droite en entrant par la rue Ste Anne , à côté de
l'apothicaire , au premier.
Ce remede confifte en un topique que l'on appli
que le foir en fe couchant fur l'artére temporale ,
du
JANVIER. 1769. 193
Au côté de la douleur , & qui , outre les maux de
dents , guérit les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche ni dans le corps ;
audi -tôt qu'il eft appliqué , il procure un fommeil
paisible , pendant lequel il fe fait une tran
piration douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie, & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque ni aucun dommage àla
peau.
Il eft certain qu'il n'eft point de remede plus
doux que celui-ci , puifqu'il guérit en dormant du
mal le plus cruel ; il a guéri depuis fept ans , fuivant
le calcul de M. David , plus de trente-deux
mille perfonnes , tant dans Paris que dans les provinces
d'où on en fait venir & où il en envoie ,
partie lui en ont donné des certificats,
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfqu'on eft couché , & que le mal de dents prend
dans tous les momens de la journée , & qu'il faut
vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en attendant le
moment de fe mettre au lit , pour cet effet, ledit
Sieur David a de l'eau fpiritueufe d'une nouvelle
compotition , très - agréable au goût & à l'odorat ,
qui fait pafler dans la minute les douleurs de
dents les plus violentes , purifie les gencives gonflées
, fait tranfpirer les férofités , raffermit les
dents qui branlent , empêche le commencement &
la continuation de la carie , prévient & guérit fans
retour les affections fcorbutiques , guérit radicalement
de cette maladie & de toutes celles qui
viennent dans la bouche , empêche les mauvaifes
odeurs caufées par les dents gâtées , fait tomber
le tartre , & maintient les dents dans leur blancheur
; beaucoup de perfonnes en font provifion
I Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
par précaution , ainfi que des topiques , pour les
longs voyages fur terre & fur mer . MM . les Marins
font certains de faire leur voyage fans avoir
jamais aucun mal aux dents ni à la bouche. Les
perfonnes qui fe fervent de cette eau deux ou trois
fois la femaine fans être incommodées , ont toujours
les gencives & les dents faines & blanches.
Il y a des bouteilles à trois livres & à fix ; & les
topiques à 24 fols chaque. Il faut apporter au Sr
David , pour les topiques un morceau de linge fin
blanc de leffive . Il donne un imprimé qui indique
la maniere de fe fervir du topique & de l'eau fpiritueufe
.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouse tous
les jours & à toute heure chez lui , juſqu'à 10 heures
du foir. }
Il prie d'affranchir le port des lettres & de l'argent
qu'on lui adreffera par la pofte , & de joindre
6 à 8 fols pour la boëte qui fert à mettre lefdits' remedes.
V.
Mademoiſelle Germain , étant connue depuis
long - temps par la diftribution & les bons effets
que produit journellement l'huile d'ours , qu'elle
prépare avec l'huile de noifete & avec plufieurs
ingrédiens les plus parfaits pour faire croître , fortiffer
& multiplier les cheveux , & rétablir en peu
de temps une chevelure délabrée , donne avis au
Public , qu'elle continue toujours à en vendre à un
écu la phiole , avec approbation & permiffion , en
fa demeure à Paris , dans le large de la rue du Four
fauxbourg Saint-Germain , dans la maifon de M.
Prévôt , huiffier-priſeur , à l'entrefol à droite , au
fond de la cour.
JANVIER. 1769. 195
Les perfonnes qui lui écriront par la pofte font
priées d'affranchir leurs lettres.
V I..
Remede contre les pertes de fang.
L'abbé d'Auroche , qui s'est déjà annoncé pour
être poffeffeur d'un remede infaillible contre les
pertes de lang, regles immodérées & flux dylentérique
, autorisé par la commiffion royale de médecine
, prévient le Public que dans la grande
quantité de malades qui fe font préfentés à lui , il
y en avoit beaucoup chez lefquels il fe trouvoit
complication de maux , comme ulcères , tumeurs,
foit pour avoir trop laiflé invétérer la maladie ,
feit par d'autres accidens ; & comme dans ces circonftances
le traitement demande beaucoup plus
de précautions , il a pris le parti de s'ailocier un
médecin déjà inftruit , & témoins des cures furpre-
Bantes qu'il lui a vu opérer , pour pouvoir adminiftrer
fon remede avec plus d'efficacité & détruire
tout-à-la- fois les accidens qui peuvent accompagner
cette maladie ; ils vifiteront ensemble les
malades , & le médecin décidera fur toutes les lettres
qui lui feront adreflées .
L'abbé d'Auroche loge rue du Monceau fauxbourg
Saint- Germain , chez M. l'abbé de Villefontaine.
Il fera vifible tous les jours depuis huit
heures jufqu'à trois .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
UNION généalogique de la Maifon de
Dannemarck avec celle de France.
CHACUN a célébré à la maniere le féjour de Sa
Majefté Danoife en France. M..... écuyer &
huiffier de la chambre de feue Madame la Dauphine
, a compolé une espéce de devife généalogique
qui dérive tout naturellement de la certitude des.
preuves ; qu'en 1768 , le Roi & tous les princes
du fang defcendent d'Anne de Dannemarck , Reine
d'Angleterre , contemporaine de Louis XIII &
foeur de Chriftian IV , Roi de Dannemarck ,
quiéme ayeal de Sa Majefté Danoiſe.
cin-
Voici le plan de ce morceau de généalogic.
Au milieu du bas de la carte eft placé le ſtemme
de Frederic II , Roi de Dannemarck ; à gauche ,
il en part un rameau de laurier plié en C , ( lettre
initiale du nom de Sa Majesté Danoife ) le long
duquel rameau font inférés les ftemmes des rois
defcendans fucceffifs de Fréderic HI , jufques &
compris même celui du Prince Royal futur.
De la droite du ftemme de Fréderic II s'éleve un
autre rameau auffi de laurier plié en L renversée ,
(premiere lettre des noms du Roi & des princes du
fang. )
Ce rameau conduit par les ftemmes d'Anne de
Dannemarck , de l'infortuné Charles Ier Roi d'Angleterre
; d'Henriette fa fille , premiere femme de
Monfieur ; de l'épouſe du Roi Victor ; enfin , par
celui de Madame la Duchefle de Bourgogne jufqu'au
Roi , & c.
Mais du femme d'Anne de Dannemarck part un
fecond pié de L , qui fe termine au ſtemme d'E
JANVIER . 1769. 197
lifabeth d'Angleterre fa fille , époufe de Fréderic V ,
couronné roi de Bohême en 1619 ,
fon ayeul par
fils aîné de S. A. R. Madame , feconde femme de
Monfieur , & par fon fils cadet de la princeffe Palatine
, brue du Grand Condé ; de forte que le milieu
du tableau fe trouve rempli par deux rameaux
concentrés , dont l'un contient la filiation de Mgr
le Duc d'Orléans , de Madame la Comteffe de la
Marche & de Mademoiſelle de Penthiévre , & l'au
tre rameau préfente les deux branches de Condé &
de Conti avec le ftemme de Mgr le Comte d'Eu .
De l'infpection de tous ces rameaux fortis de
Fréderic II , roi de Dannemarck leur fouche commune
, il réfulte que le Roi eft parent du 6º au 7º
degré avec Sa Majefté Danoife , qui l'eft Ellemême
du 7 ° au 8 * avec les Princes du ſang , chefs
de leurs branches .
Au bas de ce tableau font quatre vers latins ;
deux relatifs à l'union du fang qui exifte entre la
maifon de Bourbon affife aujourd'hui fur prefque
tous les trônes du midi de l'Europe & la maifon
d'Oldembourg , qui en occupe ceux du Nord.
Les deux autres vers font adreflés à Sa Majefté
Danoife que l'auteur compare au Czar Pierre le
Grand , qui apprit le grand art du gouvernement
par l'étude des nations , de leurs moeurs , de leurs
arts , &c.
Voici ces vers :
Nectit amor blandus , quos Regia necit origo;
Quos Auftri & Boreæ gentes mirantur & ardent
I. P. C. S. A. Regi Daniæ.
Rex populos , ſtudia & mores , cognofcere gaudes
Imperii digne & jam Cæfaris Emule Petri .
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
LE
FETE du Palais - Royal.
E Roi de Dannemarck , qui étoit venu , le 31
Octobre , dîner chez S. A. Monfeigneur le Duc
d'Orléans au Palais- Royal , dont il vifita les bãtimens
& vit les tableaux , y vint fouper le 24
Novembre ; dès que Mgr le duc d'Orléans fut
averti de fon arrivée , il defcendit avec Mgr le
duc de Chartres , fuivi de toute fa maiſon , pour
aller au-devant de Sa Majefté Danoife qu'il conduifit
dans les appartemens. Elle y trouva M▲ -
DEMOISELLE & plus de fix cens perfonnes des plus
confidérables , que Mgr le duc d'Orléans avoit
pris foin d'y raflembler. Le fouper fut fervi avec
la plus grande magnificence & le plus grand ordre;
il fut fuivi d'un bal paré qui dura toute la nuit , &
que le Roi de Dannemarck avoit ouvert par un
menuet qu'il danfa avec MADEMOISELLE .
Les Décembre , le Roi de Dannemarck , après
avoir été vifiter le palais du Luxembourg , fe rendit
au château de Saint-Cloud , où il fut reçu par
Mgr le duc de Chartres , fuivi de toute la maifon
de Mgr le duc d'Orléans , qu'une indifpofition retenoit
à Paris . Sa Majefté Danoife , en arrivant ,
trouva des caléches toutes prêtes & fe promena
dans les jardins , dont Elle vit jouer les eaux ; puis
retourna au château . Pendant qu'elle en vifitoit
les appartemens & qu'Elle en examinoit les peintures
, on fervit le dîné après lequel Sa Majesté revint
à Paris.
JANVIE R. 1769. 199
FETE de Chantilly
par
à
Le Roi de Dannemarck arriva le 28 de Novem
bre dernier , vers les fix heures.du foir , en habit
uniforme de Chantilly , ainfi que les feigneurs de
fa cour. Monfeigneur le Prince de Condé, accompagné
d'environ deux cens perfonnes de la principale
nobleffe de l'un & de l'autre fexe , le reçut
la defcente du caroffe & le conduifit à la falle des
fpectacles où les comédiens ordinaires du Roi repréfenterent
le Philofophe fans le fçavoir , qui fut
fuivi de l'acte de Zelindor , exécuté l'académie
royale de mufique. Sa Majefté Danoife retourna
au château ; le fouper fur fervi à huit tables
; celle du Roi de Dannemarck , dont Mgr le
prince de Condé faifoit les honneurs , & à laquelle
fe trouvoient Mgr le duc d'Orléans , Mgr le duc de
Chartres & Mgr le comte de la Marche , étoit
compofée de quarante couverts . Mgr le comte de
Clermont faifoit les honneurs de la feconde . Toutes
les tables furent fervies en même temps avec
autant d'ordre que d'élégance. Le lendemain 29 ,
Sa Majefté Danoife prit le divertiffement de la
chaffe au cerf , en habit uniforme de chaffe du
prince de Condé . Le foir , les comédiens ordinaires
du Roi repréſenterent le Bourgeois gentilhomexécuté
me avec tous les agrémens ,
les acpar
teurs de l'opéra & de la comédie italienne . Perrdant
le fouper le Sieur Cailleau , accompagné de
la mufique militaire du prince , chanta différens
airs tirés de nos opéras comiques . Le 30 , l'acadé
mie royale de mufique repréſenta l'acte d'Eglé &
celui de Pigmalion , avec des divertiflemens nou-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
veaux. Au fortir du fpectacle , on tira un feu d'artifice
qui devoit être accompagné d'une illumina
tion immenfe dans les jardins & dans la forêt ;
mais elle ne put avoir lieu à cauſe de la pluie qui
ne ceffa de tomber. Après le fouper , qui fut fervi
comme celui des jours précédens , Mgr le prince
de Condé donna à Sa Majeſté Danoiſe un bal maſqué
où , malgré le mauvais temps , il ſe trouva
plus de deux mille cinq cens perfonnes. Pendant
Tout le temps du bal , quidura depuis onze heures
du foir jufqu'au lendemain neuf heures du matin ,
il y eut plufieurs tables dreffées où l'on fervit avec
autant de célérité que d'abondance & de délicatelle
tout ce qu'on pouvoit defirer. On avoit conftruit
, hors du château , un théâtre fur lequel la
troupe de Gaudon repréſenta des farces & des parades
, & plufieurs orcheftres avoient été diftribués
en différens endroits pour l'amufement du
peuple , à qui l'on prodigua des rafraîchiflemens
de toute efpéce . Sa Majefté Danoife vifita pendant
fon féjour toutes les chofes remarquables du château
, & en partit l'après - dîner. On ne peut rien
ajouter au goût & à la magnificence de ces fêtes
données par S. A. S. Mgr le prince de Condé &
exécutées fous la conduite de M. le marquis de
Chamborant fon premier écuyer. Mgr le prince
de Condé , en fa qualité de grand- maître , a fait
fervir toutes les tables par les officiers de la bouche
du Roi.
Li
FETES de l'hôtel de Soubife.
22 Novembre , le Roi de Dannemarck fut
invité chez Mgr le Prince de Soubife , où il y eut
un grand fouper avec un bal magnifique. Les
JANVIE R. 1769. 201
cours de l'hôtel furent illuminées , & l'architecture
deffinée en quelque forte par les lumieres faifoit
un effet pittorelque à la vue. Cette fête fut
répétée la furveille du départ de Sa Majesté Danoife.
.
EXTRAIT de quelques feènes représentées
devant S. M. le Roi de Dannemarck ,
dans des fêtes particulieres données à ce
monarque.
EUX jeunes payfannes d'Effonne ( les Dlles
Doligny & Luzi ) defirent de voir pafler le jeune
Monarque ; elles fe font enfuies de chez leur onele
le Bailli , qui travaille à compoſer une barangue
; leur projet eft de fe mettre bien près du Roi ,
& la plus jeune , qui a fait un beau bouquer , eft
très-curieufe de le lui préfenter pour lui pouvoir
chanter :
Recevez ce timide hammage ,
Choififlez dans tous nos bouquets,
C'eft le tribut du jeune âge ; ·
C'eft l'image des Français,
Les dons des fleurs fraîches éclofess
Semblent tous fur eux réunis ;
Ils ont la douceur des rofes ,
Et leurs armes font des lys.
Mais c'eft trop pfer peut-être ,
Peut-on vous offrir des fleurs ::
Sur vos pas on les voit naître
Leurs noeuds y fixent nos coeurs
Leur fraîcheur eſt votre embiêine ;
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Vous avez leur doux, attrait ,
Qui vous voit trouve en vous-même
Le plus précieux bouquet.
Autre fcène.
ว
Lucas & Colette ( les Diles Luzi & Guimard ) fe
font l'amour au grand étonnement du bailli , quis
leur reproche fans ceffe qu'ils font trop jeunes.
Lucas lui répond :
Non , ce n'eft que dans le bel âge-
Que l'on fçait jouir de fon coeur ;
Toujours fenfible , il s'y partage
Entre les plaifirs & l'honneur.
On peut , dans cet âge de flâme
Unir à fes dons précieux
Les plus rares vertus de l'ame ,
Et cet exemple eſt ſous vos yeux.
Le bailli ne confent à l'union des deux aman's
qu'autant que chacun d'eux chantera un couplet
analogue à la circonftance ; Colette lui répond que
cela ne fera pas difficile & qu'on leur en a envoyé
de Paris , où toutes les mufes s'exercent fur un fujet.
auffi intéreflant. Elle chante :
t
Gardons à jamais la mémoire
Du fpectacle le plus flatteur
Qu'ilfoit gravé dans notre coeur
Avant de l'être dans l'hiftoire.
Nos yeux ont vu deux Rois unis
Se dire , en fe traitant de frere ,
L'un , je voudrois qu'il fût mon pere
L'autre , je l'aime comme un fils.
JANVIER. 203 1769. 1769 .
LUCAS.
Pareille gloire les anime
En fixant leurs regards fereins ,
Tous les deux y lifent l'eftime
Dont ils pénétrent les humains .
L'un , dans fa carriere éclatante ,
Eft l'aftre au midi de fon cours ,
Et l'autre une aurore brillante
Qui promet le plus beau des jours.
!
Autre fcène.
Un grenadier ( le Sieur Preville ) à table , dans
une guinguette , trouve occafion de parler de S.
M. D. Il chante :
Il unit tous les dons de plaire ;
'Sa candeur fe peint dans fes yeux.
Not' bon Roi l'appelle fon frere ,
Que ce titre eft cher pour tous deux.
Sur leurs deux fronts la bonté brille ,
Ils ont les mêmes attributs.
Pourquoi n'fr'ait- il pas d'la famille ,
Il en a toutes les vertus.
Par M. Poinfinet.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 2 Novembre 1768,
LAA mauvaiſe fanté de Selictar- Hamzey- Pacha
ne lui permettant pas de foutenir le poids des affaires
, le Grand Seigneur l'a difpenfé de conferver
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
eette charge , & lui a donné le gouvernement de
la Canée ; cet exvifir eft mort à Gallipoli ; Nichan
dgy-Mehemer-Emin- Pacha , a été nommé grand
vifir à la place.
Le 30 du mois d'Octobre la Porte manda tous les
premiers interprétes des miniftres étrangers ; le
Reis Effendi ou grand chancelier remit à chacun
d'eux une petite bourse cachetée , en leur notifiant
que la Porte fouhaitoit que ces miniftres la
fiflent parvenir fans retard à leurs cours refpectives.
Chaque bourfe contenoit une copie du manifefte
fur l'infraction du traité commife par la cour
de Ruffie , & fur la rupture de la paix qui exiftoic
entre la fublime Porte & ladite cour.
De Petersbourg , le 25 Octobre.
1
La commiffion impériale de commerce vient
d'annoncer au Public qu'elle permettoit , à quiconque
le defireroit , de faire librement la pêche de la
baleine à Kola , ville de la Laponie Rufle , où ily
a unport commode & voifin de l'ifle de Spitzeberg
fur les côtes de laquelle cette pêche le fait par les
différentes nations de l'Europe. La commiffion
avertit en confèquence tous particuliers étrangers
ou nationaux qui auront des propofitions à faire
fur cet établiflement de les lui envoyer en telle
langue qu'ils jugeront à- propos dans le terme de
fix mois , à compter du 8 de ce mois ; ils indiqueront
les conditions auxquelles ils fouhaiteroient
établir cette pêche ; leurs projets feront préfentés
par la commiffion à Sa Majesté Impériale qui, après
jes avoir examinées , donnera les ordres convenables
Du 15 Novembre 1768.
L'impératrice fubit , le ro du mois dernier , rimaculation
de la petite vérole. Sa Majeſté ImpéJANVIER.
1769 : 205
tiale voulut que cette opération fe fît avec le plus
grand fecret , & ne permit pas même , malgré les
prieres du docteur Dimsdale qui en étoit chargé
que fon premier médecin en fût prévenu , ni qu'il y
fut préfent. La cour n'en a été informée qu'après.
F'éruption de la petite vérole , qui n'a été que médiocre.
Le 26 on a dépêché aux cours étrangeres
des exprès pour y annoncer le rétabliſſement de la
fanté de l'Impératrice .
Du 22 Novembre.
Sa Majesté Impériale à fon retour , & le jour
même de fon arrivée , fit inoculer en fa préfence le
Grand Duc , & voulut être témoin de l'inoculation
de douze enfans des principaux feigneurs & dames
de fa cour. Elle fit publier enfuite une déclaration
qu'elle a adreflée à tous les fouverains de l'Europe
fur la détention de fon miniftre réfident à Conftantinople.
De Warfovie le 12 Novembre 1768 .
La nouvelle de la déclaration de guerre de la
Porte à la Ruffie a caufé ici une grande fermentation
. On craint qu'il ne fe forme de nouvelles confédérations
dans le royaume. On eft informé que
les confédérés de Bar ont répandu un nouveau manifefte
rempli des expreffions les plus hardies contre
le Roi , dont ils déclarent l'élection illégale .
On ajoute qu'ils ont paffé une feconde fois le Nielter
avec un grand nombre de Tartares ; qu'ils ont
faccagé une petite ville fituée près de cette riviere,
& qu'ils travaillent actuellement à établir des magafins
.
Des lettres de Choczim portent qu'on y a publié
de la part du Grand Seigneur , un ordre par lequel
i eft enjoint à tous les habitans de prendre les armes
contre les Ruffes & leurs adhérens , & qu'il
206 MERCURE DE FRANCE
eft arrivé un corps de dix mille hommes de nouvelles
troupes qui obfervent la plus grande difcipline
dans leur marche le long des frontieres.
Du 23 Novembre.
On apprend , par différens avis , que les confédérés
de Bar , foutenus de quelques milliers de
Tartares , ont encore paflé le Niefter , qu'ils font
entrés en Podolie , & ont même pouffé jufqu'en
Volhynie. On affure qu'ils efperent d'être en état
de mettre fur pied cent mille hommes de cavalerie
pour attaquer les Rufles au printems. On ajoute
qu'ils ont pénetré dans l'Ukraine & projetté de
remettre aux Turcs la forterelle de Kaminieck ,
dont ils veulent fe rendre maîtres . Le Roi & le
fénat fe font déterminés en conféquence à mettre
cette forterefle dans le meilleur état de défenfe.
Quoique ces confédérés aient pénetré jufqu'à Babaczon
, on ne voit pas qu'ils puiflent rien entreprendre
encore , parce que les Ruffes occupent les
environs de Kaminieck jufqu'à Monaftereckzyck.
Les troupes Ottomanes qui font fur les frontieres
de la Turquie , font pourvues , dit- on , de 300
piéces de canon ; on affure qu'un autre corps de
1500 Turcs dirige fa marche vers Jaffy , & que les
princes de Moldavie & de Valachie doivent fournir
à la Porte chacun trois mille hommes..
On mande que,dans le cas où les Turcs attaqueront
les troupes Ruffes qui font en Pologne , le
prince Repnin aura le commandement en chefd'un
corps d'armée, & qu'il fera remplacé ici par le baron
de Saldern , confeiller privé de l'Impératrice de
Ruffie , lequel y réfidera en qualité de miniftre
plénipotentiaire de Sa Majeſté Impériale.
De Vienne le 6 Novembre 1768.
La cour ayant été informée qu'un corps de trou
JANVIER. 1769. 207
pes Ruffes avoit pourfuivi jufques fur le territoire
de Hongrie un parti de confédérés , dont la plus
grande partie y avoit été mife à mort , le prince de
Kaunitz en a porté des plaintes au prince Gallitzin ,
& l'a requis au nom de Leurs Majeftés Impériales
& Royales d'écrire fur ce fujet à l'Impératrice de
Ruffie , pour obtenir une prompte ſatisfaction de
cette violation de territoire."
Du 16 Novembre.
On mande de Prague que la pratique de l'inoculation
a commencé à prendre faveur dans cette
ville. Depuis un mois le Sieur Radnicki , médecin ,
y a inoculé vingt - quatre fujets , & entr'autres fa
fille , depuis l'âge de deux ans jufqu'à celui de quarante-
deux ; cette épreuve a parfaitement réuff .
Le même médecin a établi un hôpital d'inoculation
pour dix pauvres qui , après leur guériſon , doivent
être remplacés par dix autres .
Il doit , dit-on , paroître inceffamment une ordonnance
portant fuppreffion de tous les bénéfices
fimples eccléfiaftiques , dont on appliquera les revenus
au foulagement des hôpitaux , & à l'éducation
des enfans de foldats.
Du 30 Novembre.
Suivant des lettres d'Offen en Hongrie, le Grand
Seigneur a fait publier un manifefte par lequel il
déclare qu'il regarde comme nulles & illégales ,
toutes les réfolutions prifes dans la diette de Pologne
depuis l'élection du Roi , & Sa Hautefle entend
que tous les habitans de la république foient
remis dans la jouillance de leur liberté , & de leurs.
droits primitifs.
Les derniers avis de Conftantinople portent
qu'on a déjà fait pastir de cette ville pour Choczim.
& Bender près de 600 piéces de canon de différent:
208 MERCURE DE FRANCE.
calibre ; le corps d'artillerie s'eft mis en marche au
nombre de quatre mille hommes , & l'on fait raffembler
quatre mille chameaux pour le fervice de
Farmée , qui fera , dit -on , composée de trois cens
mille hommes , & commandée par un vieux Sérafkier
qui s'eft déjà diftingué dans les guerres de
Hongrie.
De Rome , le 16 Novembre 1768.
Les états du Pape font pleins de Jéfuites Efpagnols
qui y abordent de tous côtés ; on les diftribue
par-tout ; mais les maifons des Jéfaites n'en reçoivent
aucun. On mande de Ferrare qu'un de ces
religieux qui vient de mourir à l'hôpital de Faenza
, a fait un teftament par lequel il laiffe à l'hộ-
pital un tiers de ce qu'il poflédoit , un autre tiers
aux pauvres , & le troifiéme pour des meffes. Lorfqu'on
vifita fon coffre , on y trouva trente mille
francs . Le gouverneur prélat s'eft faifi de cet argent
, & en a écrit à cette cour. Le général a prétendu
que cet argent appartenoit à la fociété , &
que le religieux n'avoit point droit de tefter , étant
profès du quatrieme væu . Le gouverneur de Ferrare
a eu ordre d'envoyer ici l'argent , & l'on ne
fçait pas encore à qui cette fomme fera remife.
De Milan , le 23 Novembre 1768 .
Le 24 du mois dernier on a publié , par ordre de
FImpératrice Reine , un édit qui interdit dans toute
la Lombardie Autrichienne l'ufage de la bulle
in canâ Domini ; on apprend que l'infant de Par
me l'a également profcrite dans fes états par un
édit du de ce mois .
3
Le Roi de Naples a fait adreffer à tous les évé
ques de fon royaume une lettre circulaire , par la
quelle il leur enjoint d'empêcher tour ecclefiaftique
étranger, foit féculier , foit régulier , de pr
JANVIE R. 1769 . 209
cher & de faire des miffions ou autres exercices
fpirituels dans aucun endroit de leurs diocèfes ; Sa
Majefté Sicilienne a auffi envoyé à la chambre
royale de Sainte-Claire une copie des réfolutions
prifes par le fénat de Venife , concernant les abus
eccléfiaftiques , & a demandé à cette chambre fon
avis fut cet objet , lui recommandant de ne point
perdre de vue 1º. la meilleure police touchant l'adminiftration
des facremens ; 2 ° . le refpect dû par
les féculiers à la hiérarchie eccléfiaftique , & 3 °.
fur- tout les déciſions des conciles.
De Venife , les Novembre 1768.
Plufieurs prélats de cet état ont répondu à la
lettre circulaire du Pape qu'ils fe conduiront de
maniere à ne blefler en rien les priviléges & exem
ptions des communautés religieufes ; Sa Sainteté
Jeur a envoyé de nouvelles lettres . Quant aux réguliers
ou prétend qu'ils craignent beaucoup l'au
torité du gouvernement , & que les Jéfuites , pour
ne pas s'expofer à être expulfés de l'Etat de Venife,
ont pris la réfalution d'y établir une maison profefle
, établiflement qu'ils n'y ont point cu juf
qu'à préfent , & de nommer un fupérieur ou provincial
auquel , en conformité du décret du fénat,
is recourront de préférence au Provincial de Bologne
, dont ils ont dépendu juſqu'à préſent. Les
autres ordres religieux fuivront , dit - on, cet exemple
; & on ajoute que le général des Servites a écrit
de Rome aux fupérieurs de fon ordre , de le con
former en tout au décret du fénat.
De Londres le 22 Novembre 1768
Le 18 de ce mois , les communes délibérant en
comité fur l'affaire du fubfide , réfolurent d'accorder
16,000 matelots , y compris 4287 mariniers
pour être employés fur la flotte royale pendant
210 MERCURE DE FRANCE.
l'année 1769 , & 4 liv . fterlings partête pour leur
entretien, y compris l'artillerie pour le fervice de
mer pendant la même année . Ce nombre de mate.
lots eft le même que l'année derniere , ainfi que l'a
dépense.
Tout eft fort tranquille à Boſton ; mais à la
nouvelle Yorck, on a affiché des placards féditieux
où l'on menace de la mort ceux qui fretteront des
vaiſleaux ou autres bâtimens pour le compte du
Roi. Le gouverneur de la province a promis une
récompenfe de so liv . fterlings à quiconque dénonceroit
les auteurs de ces placards .
On prétend qu'un navigateur qui fe trouve actuellement
ici , a découvert un paffage par le nordoueft
; paffage qu'on a inutilement cherché jufqu'à
préfent . Ce navigateur donnera , dit on , inceffamment
un journal exact des obfervations qu'il
a faites dans fon voyage à la mer du ſud par le détroit
de la baie d'Hudfon.
Du 9 Décembre.
Le comte de Middleſex a nommé deux députés
au parlement , dont l'un eft le St Wilkes . Le fecond
étant mort depuis l'élection générale , il y a
eu un ordre pour en élire un autre à la place . En
conféquence les francs Tenanciers , bourgeois &
autres votans du comté s'affemblerent hier à Brentford
pour procéder à cette nouvelle élection ; il fe
préfente deux candidats pour cetre place , le chevalier
Guillaume Beauchamp Proctor , & le Sicur
Glyn célébre avocat. On commença par donner
les fuffrages à onze heures du matin ; à deux heures
après - midi , le Sieur Glyn avoit une grande
majorité de voix , lorfque tout - à - coup une troupe
de mutins armés de bâton fondit fur le lieu où l'on
enregiftroit les fuffrages , chafla les commis ,
s'empara des regiftres , les foula aux pieds . L'é
JANVIE R. 1769 . 217
lection a été remiſe à lundi , & tous les officiers
de paix du comté ont ordre de s'y rendre pour prévenir
de nouveaux défordres. On fait des recherches
pour trouver les auteurs de ce tumulte que
l'on croit avoir été excité par les partifans du chevalier
Guillaume Proctor.
Le 6 , la chambre des Pairs reçut de la chambre
des Communes un meffage par lequel elle étoit
priée de permettre au comte de Sandwich & au
comte de March de fe rendre lundi prochain à la
chambre des Communes , pour y être examinés.
comme témoins fur l'allégation faite dans la requête
de Jean Wilkes , écuyer , qui y accuſe Philippe
Carterett Webb , alors procureur de la tréforerie
, d'avoir fuborné un nommé Michel Curry
& de l'avoir engagé , à prix d'argent tiré de la
caiffe publique , à fervir de témoin contre le fuppliant.
La chambre des Pairs déclare que ce méffage
n'étoit pas conforme à l'ufage ancien régulierement
obfervé par le parlement , & arrêta que
les Communes feroient priées de déclarer fur quel
fondement elles pouvoient foupçonner les Pairs
d'avoir fuborné un témoin avec l'argent public.
De Versailles , le 30 Novembre 1768.1
Le 28 , le Sieur Palomba , profefleur des langues
italiennes & efpagnoles , eut l'honneur de
préfenter à Sa Majefté , le Secrétaire de banque
espagnol & une nouvelle grammaire italienne , ouvrages
de fa compolition , dont Mgr le Dauphin
& Mgr le comte de Provence ont bien voulu accepter
la dédicace.
De Paris , les Décembre 1768.
Le 28 du mois dernier , les chevaliers de l'ordre
de St Michel fe rendirent au couvent des Cordeliers
& y tinrent leur chapitre , auquel le comte
212 MERCURE DE FRANCE .
de Muy préfida en qualité de commiflaire du Roi.
Le Sieur Morand , nommé depuis peu fecrétaire
de l'ordre par Sa Majesté , fit le difcours d'uſage
& enfuite l'éloge funébre de la Reine ; après quoi
l'on reçut chevaliers , les Steurs Benoift , fecrétaire
du duc de Penthievre ; Fabry , fubdélégué da
la province de Bourgogne , dans le pays de Gex ;
Sorbier , chirurgien major de la Gendarmerie ;
Clicquot , procureur du Roi & infpecteur-général
du commerce à Reims , & Rouffel , coufeiller
du Roi , gardes des archives de Sa Majefté , près
la cour des Comptes , aides & finances de Montpellier.
Du 9 Décembre.
Le Roi ayant ordonné que tous les éleves de
fon école militaire qui n'avoient pas eu la petite
vérole , fuflent inoculés ſous la direction du Sieur
Gatti fon médecin confultant ; foixante - quatre
de ceux qui font actuellement à cette école ont en
conféquence fubi cette opération , depuis le milieu
de Septembre jufqu'à la fin de Novembre ,
dans une mailon de Vaugirard qu'on avoit deftinée
pour cet objet. Ces inoculations ont eu le plus
grand fuccès. Aucun des inoculés n'a été affez
malade pour être obligé de garder ni le lit ,
ni
même la maiſon , un feul moment de plus que
dans l'état de fanté ; & il n'eft pas arrivé le moindre
accident, ni pendant , ni après le cours de l'inoculation
, quoiqu'il y en eût plufieurs d'une fanté
délicate ; un grand nombre de médecins & de chirurgiens
ont fuivi le cours de ces inoculations
& ont été témoins de la fùrété & de la fimplicité
de la méthode que le Sieur Gatti a fuivie , & qui a
été conforme à celle qu'il a publiée, il y a déjà quelques
années , dans les écrits.
JANVIER. 1769. 213
Du 10 Décembre.
Mademoiſelle de Penthievre , fille de Mgr le
duc de Penthievre , fut préfentée le 7 de ce mois à
Sa Majeſté & à la famille royale par Madame la
comtelle de la Marche. Le 8 , cette princefle reçup
les cérémonies du batême , dans la chapelle du
château , en préſence du Roi , accompagné de la
famille royale & des princes & princefles du fangs
les deux huiffiers de la chambre portoient leurs
mafies devant Sa Majefté. Elle fut tenue par Mgr
le Dauphin & Madame Adelaide ; les cerémonies
du baptême lui furent fuppléées par l'archevêque
de Rheims , grand aumônier de France, en préten
ce du Sieur Allart , curé de la paroifle.
Du 12 Décembre.
Le Roi de Dannemarck eft parti de cette capitale
le 9 au matin pour retourner dans fes états.
Sa Majesté Danoile palera par Metz & par Straf
bourg.
Du 19 Décembre .
On mande de Châlons en Champagne que le
Roi de Dannemarck y arriva le 10 de ce mois . Le
Sieur Rouillé d'Orfeuil , intendant de la province,
alla le recevoir à quelque diftance de la ville , &c
le conduifit avec tous les feigneurs de fa fuite à
l'hôtel de l'intendance qui étoit magnifiquement
illuminé. On y avoit conftruit une falle de fpectacle
où Sa Majefté Danoife vit représenter les
opéras comiques de Ninette à la cour & du Maréchal.
Après le fouper , auquel Elle voulut bien
admettre les Sieur & Dame Rouillé , ainfi que l'Evêque
de Châlons & les officiers des gardes du
corps de la compagnie de Villeroy , on tira un
très-beau feu d'artifice ; le lendemain Sa Majefté
Danoiſe continua fa route pour Mers. Avant ſon
214 MERCURE DE FRANCE.
départ , Elle témoigna le defir de voir les deffins
gravés de la ftatue du Roi élevée à Reims en 1765,
& le Sieur Rouillé eut l'honneur d'en préſenter le
recueil à Sa Majeſté Danoiſe , qui voulut bien
l'acceprer après l'avoir examiné avec beaucoup
d'attention.
LOTERIES.
Le quatre-vingt -quinziéme tirage de la loterie
de l'hôtel-de- ville s'eft fait le 25 Novembre. Le
lot de cinquante mille liv . eft échu au No. 47111 .
Celui de vingt mille livres , au No. 40137 , & les
deux de dix mille aux numéros 42476 & 59381 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait les Décembre . Les numéros fortis
de la roue de fortune font , 80 , 7?, 81 , 44 , 20.
MORT S.
Dieu -Donné de Chaumont , évêque de Sion ,
abbé commandataire de Fontmorigny , & premier
aumônier du feu Roi de Pologne , duc de Lorraine
& de Bar , eft mort ici le 27 Novembre .
Armande Urfule de Bouchet de Sourches , comteffe
de Virieu , dame de Madame , fille du marquis
de Sourches , lieutenant - général des armées
du Roi & grand prévôt de France , & veuve du
comte de Virieu , ci-devant colonel aux grenadiers
de France , eft morte le 2 Décembre.
M. Jean - Jofeph , marquis de Fortia , chevalier
de St Louis , ancien capitaine de cavalerie ,
eft décédé à Paris le premier Décembre , âgé de
près de foixante - huit ans .
DECEMBRE. 1768. 215.
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
L'aftronomie , poëme ,
ibid.
A Madame de M*** , air : du vaudeville d'Epicure , 12
Réponse à Madame de M* * * ,
Epître à M. le chevalier de Boufflers ,
Traduction du fonnet italien fur la mort de la Reine ,
Quatrième lettre de Milord Charlemont ,
ibid.
14
16
17
Remarque fur le conte attribué à M. de la Popliniere , 24
Traits de bienfaisance ,
Epigrammes traduites de Martial ,
A Son Alteffe Mgr l'Electeur Palatin ,
A Mgr le comte d'Artois ,
Les Epreuves , conte.
A une Dame enceinte , air : du haut en bas ,
Ode à Cloris ,
Vers pour le portrait de M. de Mondonville ,
Impromptu de M. de Voltaire,
Hymne à l'harmonie ,
Sur Rabelais ,
Vers fur la fête de Chantilly ,
Vaudeville ,
Explication des énigmes , & c,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Projet d'éducation ,
Efprit de la légiflation ,
Vie des Femmes illuftres de France ,
Apologie de la Reine Anne ,
Le pied de Fauchette ,
Hiftoire de Mifs Bleville ,
Hiftoire de Madame de Bellerive ,
Mémoires de la cour d'Augufte ,
Acceffoire au Parnafle ,
Dictionnaire de l'élocution françoife ,
Dictionnaire de chafle & de pêche ,
Traité de la Garance ,
Le Politique Indien ,
Euvrés de M. de Rozoi ,
Canaux navigables ,
Lettres périodiques ,
26
27
28
ibid.
ibid.
43
44
45
ibid..
46
47
49
ibid.
SI
ibid.
55
59
ibid.
63
65
71
73
77
80
82
85
28
93
94
99
102
216 MERCURE DE FRANCE.
Théorie de la vis d'Archimede ,
Sélim & Sélima , poëme ,
Les quatre parties du jour ,
Confolatious adreflées à la France ,
Oraifon funébre de la Reine ,
106
107
119
121
122
Compliment fait en Sorbonne au Roi de Dannemarck , 130
Les loisirs de M. de C ***
Vers à Madame la comtefle de Brionne ,
Regina poft mortem triumphus , carmen
Almanach de l'ordre de Malte ,
Etat de la Marine ,
Almanach des Rendez -vous ,
Piéces fugitives par un pauvre poëte ,
Déclaration de M. Barthe fur la comédie , &c.
Voyage en Sibérie , de M. l'abbé Chappe ,
Nouvelles recherches fur les découvertes micrefc.
131
ibid.
132
133
abid
ibid.
134
138
141
142
143
151
163
ACADÉMIES ,
SPECTACLES.
Bienfaifance & patriotifme
Lettre de M. le duc de Charôt ,
163
Anecdotes ,
166
Aftronomie ,
170
171
Peinture ,
ibid.
Gravure ,
Géographie ,
176
Architecture , 177
Nouvelle ville de Verfoy , 179
182
Chirurgie ,
190
AVIS ,
Union généal. de la Maiſon de Dannemarck , 196
Fête du Palais Royal, 198
Fête de Chantilly,
199
Fête de l'hôtel de Soubife, 200
Extrait de fcènes & de fêtes données au Roi de Dann. 201
Nouvelles politiques ,
Loteries ,
203
214
ibid.
Morts ,
·JA
APPROBATION.
Arlu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le 1 ' vol.
du Mercure de Janvier 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . AParis, 30 Novemb. 1768.
GUIROY.
De l'Img, de M. LAMBERT , rue des Cordeliers
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JANVIER
1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
Reugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi .
1
AVERTISSEMENT.
que
L'EXERCICE 'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranfporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs de
port , les paquets & lettres , ainfi les livres ,
les eftampes , les piéces de vers ou de profe , les
annonces, avis , obfervations , anècdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au fuccès &
à la réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'onne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourfeize volumes , à raison de 30 fols pièce .
Les perfonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la pofte , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
A ij
Paris , qu'à raifon de 3 fols par volume , c'eſtà-
dire , 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les perfonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront directement aufieur Lacombe
OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis refteront
au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des livres ,
eftampes & mufique à annoncer , d'en marquer le
prix.
On trouve chez le même libraire les journaux
ci-après.
1
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in - 12 , 14 vol.
à Paris. 16 liv.
Franc de port en Province. 20 1.4 f.
ANNÉE LITTERAIRE
, compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris , 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR
, feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement , foit pour Paris
, foit pour
la Province ,port franc par la pofte , eft de 12 liv,
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE
, par M. l'Abbé Dinouart
; il en paroît 14 vol . par an . L'abonnement
pour Paris eft de liv. 16 fols.
Et pour la Province , port franc par la pofte , 141./
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE Rendez- vous inutile. Conte.
HILIER au foir , on nous a fait un conte
Qui me parut affez original ;
Il faut , lecteur , queje vous le raconte ;
Il eft très-court , & fur-tout point moral .
Damis , Eglé , couple élégant , volage ,
Etoient unis , mais par le facrement ;
L'amour jadis les unit davantage.
Nous defirerions avoir fouvent à offrir des vers d'un
your fi facile , & d'une naïveté fi ingénieufe & fi piquante.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Eglé fenfible , au fortir du couvent ,
Avoit aimé fon époux fans partage
Quoiqu'à la cour : tout s'excufe à ſon âge ;
Damis lui -même étoit un tendre amant.
Mais tout-à- coup, fans qu'on fçût trop comment,
Par ton , par air , fuyant le tête-à- tête ,
Avec fracas courant de fête en fête ,
Croyant fur- tout avoir bien du plaifir ,
De s'adorer on n'eut plus le loifir.
Un mari mort , on fouffre le veuvage ;
Mais quand il vit , c'eft un cruel outrage ;
Eglé le fent : Eglé va fe venger.
Je vois d'ici mon lecteur s'arranger ,
Et minuter le beau brevet d'ufage
Au bon Damis . Pour vous faire enrager
Mon cher lecteur , Eglé reftera fage ;
Et du mari l'honneur eft fans danger.
Madame , un foir ; après la comédie ,
Rentre chez elle : aimable compagnie ,
Cercle brillant : on apporte un billet :
Elle ouvre.... ô ciel ! fottife de valet. ...
- Eglé rougit , & regarde à l'adreffe.
Or , vous fçaurez que le fufdit poulet
Eft pour Damis ; que certaine comteffe
Vers le minuit rendez-vous lui donnoit ;
Et que d'un mot l'ortographe mal mife
Peut d'un vieux Suiffe excufer la méprife.
La belle Eglé prend fon parti foudain :
En un clin d'oeil elle devient charmante.
JANVIER . 7 1769.
Noble enjoument , gaité vive & piquante
Sont mis en jeu : le fouper fut divin ;
Nul quolibet ; des contes agréables :
Les gens defprit , les convives aimables
Etinceloient ; les fots , les ennuïeux
Furent bruyants , ne pouvant faire mieux.
Madame avoit cette coquetterie
Qui plaît , enflamme , amufe tour- à-tour,
Et qui permet à la galanterie
De reffembler quelquefois à l'amour.
Or , devinez fi chacun voulût plaire.
Mais fçavez-vous fur qui le charme opére
Plus puiflamment ? C'eſt fur notre mari.
De fon bonheur avifé par autrui ,
De la tendrefle il a pris le langage ;
Malgré l'affront de paroître amoureux ,
Un air folâtre, un riant badinage ,
Cachoient , montroient fes tranfports & les feux .
Chacun fourit ; on s'en va : bon voyage.
Damis eft feul ; voilà Damis heureux ;
Même on prétend que , dans cette occurrence ,
Un doux refus , une adroite défenſe
Fit d'un époux un amant merveilleux.
A pareil trait on ne pouvoit s'attendre ;
Mais un mari s'étonne d'être aimé ;
On eft furpris , on veut auffi furprendre ;
L'honneur s'en mêle , on fe trouve animé .
- Damis fe croit vainqueur de l'aventure .
Baiflant les yeux , la modeſte moitié
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prend plaifamment un air humilié :
Ecoutez - moi , Damis , je vous conjure ,
Je fens , dit- elle avec timidité ,
Qu'à vous fixer je ne fçaurois prétendre ;
A la raifon je fens qu'il faut fe rendre ,
Et vous céder à la fociété .
Fait comme vous... O ciel ! êtes-vous folle ?
Songez-vous bien ? ... Oui , Monfieur... je m'immole....
Lifez... Eh bien ! reprit -on d'un air doux ,
Vous n'allez pas bien vîte au rendez - vous ?
Qui , moi !...J'y fuis... le mot eft bien aimable.
Mais fongez-vous qu'une femme adorable
En ce moment... Ah ! du moins , écrivez .
Ecrire quoi ! ... Je le veux , vous devez
Une réplique à la tendre fémonce.
Alors Damis confus , un peu troublé ,
Je ne dois rien , dit- il , & mon Eglé
A tout furpris , la lettre .... & la réponſe.
ENVOI à Madame la Comteffe de ...
S₁
,
ce Damis que j'ai peint fi volage ,
OR... eût été votre époux
L'heureux Damis tendre & digne de vous ,
Jamais ailleurs n'eut porté fon hommage.
Non moins heureux fi le fort eut permis
Que vous fuffiez fon aimable comtefle ,
JANVIER. 1769. 9
D'Eglé jamais la beauté ni l'adreffe
A fes genoux n'eut ramené Damis ;
Ou de céder s'il eut cû la foiblefle ,
Auprès de vous prévenant vos foupçons ,
Il eut fi bien dans fon ardeur nouvelle ,
Avec efprit caché ſa trahiſon ,
Qu'il n'auroit pû vous paroître infidéle .
QUATRAIN à M. de Chamfort.
TON rendez -vous offre l'image
Des graces & du fentiment.
L'auteur paroît dans fon ouvrage
Et c'eft le comble du talent.
VERS contre les Détracteurs de la
Poëfie.
LA Mufe légere & badine
Qui fçût chantér mes premiers feux ,
Ballote en fouriant les brocards des fâcheux :
Dans les boudoirs de la morgue chagrine ,
Elle entend , fans gémir , leur péfante doctring
Se déchaîner contre nos jeux.
Pour étouffer leur clameur éternelle ,
Quitterai-je le fein de ma divinité ;
16 MERCURE DE FRANCE .
Il faut laiffer gronder un amant maltraite
Qui fe venge d'une cruelle .
A Mademoiselle P.....
PETITE &gentille Suzette ,
Vous vous occupez d'un hochet.
Cet épagneul , cette jeune fauverte
Qu'on vous prit hier au trébuchet ,
Tout le jour font votre amulette ;
On ne voit point un effain pétulant:
Bourdonner à votre toilette ,
1
Détacher une épingle , arranger une aigrette ,
Décider le goût d'un ruban /
Vous ignorez la brillante étiquette ,
Et le manége des amours ,
Et le jargon de la fleurette;
Puiffiez-vous, l'ignorer toujours !
Malheur à l'élégant peu fage
Qui viendra le premier voltiger près de vous ,
Vous perfiffler les mots du bel ufage :
Du Dieu qui vous forma qu'il redouteles coups
Qu'il redoute ces yeux fi naïfs & fi doux ,
Cette figure fi mignonne
T
Qui , plus fraîche en quittant le berceau du fommeil
,
T
N'attend pas , pour fortir , la couche de vormeil,
Où la marquife & la baronne
JANVIER. 1769 .
II
Vont prendre à l'inftant du reveil
Des roles que le foir moiflonne.,
Arrêtons ... Jeune cecur fçait trop s'arranger
Ajouir du pouvoir que la beauté lui donne ...
Ne grondez pas , dangereufe friponne
Laiffez à vos attraits le foin de vous venger.
.
The......
A Maronville , le premier Décembre 1768.
VERS pour être mis au bas du portrait
de Madame Ca.... à Metz.
Ce n'eft point là Vénus... mortels , c'eſt Emilie .
Mais elle excufe votre erreur ,
Vous la jugez d'après la phifionomie ,
Et pour la diftinguer , il faudrait voir fon coeur.
Par M. de... à Metz.
EPIGRAMME à l'occafion d'une Dame
de foixante ans qui époufoit un homme
à-peu-près de fan âge.
AMOUR, difoit Philis , fois ſenſible à mes
larmes ,
Je brûle encor pour tes plaiſirs ;
Par ton pouvoir viens rajeunir mes charmes ,
A vj .
-12 MERCURE
DE FRANCE
.
Au coeur de mon amant fais naître les defirs...
Ma bonne , dit le dieu , je préfide au bel âge ;
Mais quand la main du Temps
A moiflonné ſur un vilage ,
Les fleurs qui naiffent au printemps ;
Al'amitié je céde ma puiflance ;
Ma foeur t'eût procuré fans doute un fort plus
beau ;
Ce que je puis , dans cette circonftance ,
C'eſt de te prêter mon bandeau .
Par le même.
MADRIGAL à Mademoiselle du Son...
Sur un baifer.
UNN ſeul baiſer , cueilli fur les lévres d'Hortenfe,
Vient de porter la flamme dans mon coeur ,
Douce amitié , toi que mon ame encenſe ,
M'aurois- tu donc offert un afyle trompeur ?
Ah fans doute le feu qui dans mon fein pétille ,
Mal-à-propos fait naître ma frayeur .
Mais l'Amitié , dit- on , de l'Amour eſt la foeur...
J'ai mes raifons pour craindre la famille.
Par le même.
JANVIER. 1769. 13
HISTOIRE ANGLOISE.
Un archevêque de Cantorbery , étoit
parti de Londres pour aller regler quelques
affaires d'intérêt dans fon diocèfe ,
& en recueillir les revenus ; il s'arrêta
en route dans une maifon de campagne
agréable , la vue étoit bornée d'un côté par
un bois épais & folitaire , où le prélat
apperçut plufieurs fois un homme feul
qui paroiffoit profondément occupé ,
parlant avec action , comme s'il eût été
avec quelqu'un . Il fut curieux de favoir
ce que faifoit cet inconnu , les perfonnes
qu'il envoya redoublerent fa curiofité ;
l'étranger, difoient elles , parloit & répondoit,
quoiqu'il fût feul ; il s'étoit plaint
de leur obftination à l'épier & à l'interrompre
, & n'avoit point voulu les éclaircir
. L'archevêque réfolut de le voir luimême
; il fe rendit auprès du bois ,
ordonna à fes gens de s'écarter , & s'approcha
feul de cet homme . Il lui fit un
compliment auquel on répondit honnêtement
; la converfation s'engagea , quoiqu'elle
fût interrompue quelquefois par
l'étranger qui fembloit fortement occupé
14 MERCURE DE FRANCE.
d'autres objets. Que faites vous ici , lui
demanda enfin le prélat ! Je joue lui tépondit
l'inconnu . -Vous jouez ! & avec
qui ? Vous parciffez feul . -Je conviens ,
mylord, que vous ne voyez pas celui dont
je fais la partie ; c'eft Dieu lui - même.
-Vous jouez avec Dieu ! La partie en
effet n'eft pas ordinaire , reprit le prélat
en fouriant , il ne douta pas qu'il n'eut
à faire à un fol , & réfolut de s'en amufer
par ce qu'il lui parut paifible. Il continua
fes queftions : Er à quel jeu
jouez vous ? Aux échecs . —Et intéreffez
vous la partie ? Oui fans doute ,
mylord . Vous ne devez pas gagnet fouvent
, car enfin votre adverfaire a de
grands avantages fur vous . Il n'en prend
aucun , mylord ; il veut bien n'employer
que la fcience ordinaire à un homme ; &
la partie est toujours égale . Il en réfulte
néceffairement perte ou gain ; comment
rempliffez- vous vos engagemens . Avec
beaucoup d'exactitude ; nous jouons tous
deux franchement , & le perdant paye
toujours. Où en êtes vous de votre
partie ? -Elle finit , mylord , l'avantage
eft pour Dieu . Et combien perdezvous
? so guinées. La perte eft confidérable
; comment payerez vous cela ?
Dieu prend- il votre argent ? -Non , les
JANVIER . 1769 . 15
pauvres font fes tréforiers ; il m'envoie
roujours quelque honnête homme qui
reçoit ma dette , & en fait la diftribution
aux malheureux ; vous êtes venu, mylord ;
c'eft Dieu lui - même qui vous a conduit
ici ; je vais m'acquitter. A ces mots le
joueur tire une bourfe , compte cinquanre
guinées , les remet au prélat , & fe
retire en difant qu'il ne veut plus jouer.
Le prélat étonné ne favoit que penfer
de cette aventure ; il regatdoit l'argent ,
fe rappelloit les difcouts du joueur , &
fe reprochoit de l'avoir jugé fol ; il continua
fon voyage , & n'eut rien de plus
preffé que de remettre aux pauvres le
dépot qu'on lui avoit confié après avoir
fini fes affaires , il reprit le chemin de
Londres : il eut envie de voir encore le
joueur extraordinaire qu'il avoit rencontré
; il fe rendit au bois , & ne voulut
être fuivi de perfonne ; it y trouva l'objet
de fa curiofité , & même de fa vénération
, il l'aborda comme une vieille
connoiffance , & lui demanda comment
la chance avoit été depuis leur premiere
converfation. Tantôt bien , tantôt mal ,
répondit le joueur ; j'ai gagné , j'ai perdu.
Et aujourd'hui jouez vous encore ?
-Oui , mylord , nous avons déjà fait
plufieurs parties.de quel côté eft l'avan16
MERCURE DE FRANCE.
tage ? Je gagne , je fais actuellement
Dieu échec & mat pour la fixieme fois .
-Et combien gagnez vous ? -500 guinées
. C'eſt un beau gain ; mais quand
ferez vous payé?-Tout à l'heure,mylord.
-Et comment Dieu s'acquitte- t - il avec
vous ? -Comme je fais lorsque je perds ;
il m'envoie quelqu'un pour recevoir ce
qu'il me gagne ; il m'envoie de même
des perfonnes qui peuvent me payer :
fon choix eft tombé aujourd'hui fur vous !
Oh Dieu eft d'une exactitude finguliere !
Le prélat fut plus étonné que la premiere
fois , il vit alors ce qu'il devoit
penfer de ce joueur ; il l'avoit cru d'abord
un fol , enfuite un faint ; ce n'étoit qu'un
filou . Il étoit feul ; l'autre étoit armé ;
les 500 guinées furent payées , & l'archevêque
ne fe vanta pas de fon aventure .
VERS à Madame N ** , en lui envoyant
un bouquet de rofes.
C'EST l'amitié qui fit naître ces fleurs,
Souvenez vous de leur noble origine ;
Le fentiment nuança leurs couleurs .
De l'amitié la rofe eft fans épines ;
Auprès de vous je le fens chaque jour.
3
JANVIER . 1769 . 17
Dans fon éclat fraîche & toujours nouvelle ,
Elle furvit aux rofes de l'amour ,
Et l'hiver même eft le printemps pour elle.
L'ORIGINE du jeu des Echecs.
Fable orientale.
JADIS regnoit aux plaines d'Hiémen ,
Un Roi tyran , vain & colere
Qui , fans forme & fans examen ,
Faifoit de fang rougir la terre ;
C'étoit un tigre , une panthère ;
C'étoit pis , car le tigre au moins ,
Pour déchirer fa proie infortunée ,
Ala raiſon terrible des befoins ,
Et notre Roi n'avoit que fa rage effrénée.
Pour un rien , ou pour ſon plaifir ,
Chaque jour d'un fujet voyoit tomber la tête.
Comment apprivoiler cette farouche bête ?
Comment la calmer , l'adoucir ?
C'est ce qu'ofa pourtant effaïer ſon vifir .
Un jouril propole à fon maître ,
Pour l'amufer , un jeu nouveau ,
Jeu combiné dans fon cerveau ,
Et qui des fiers combats d'abord ne paroît être
Qu'un fidéle & noble tableau .
La guerre plaît aux coeurs féroces ;
18 MERCURE DE FRANCE.
La guerre eft le regne du fang ,
C'eſt le champ des ſcènes atroces
Auffi le jeu plût- il fort au tyran.
"
On projette , on attaque , on pille ,
On livre , on foutient le combat ,
On échange , on mine , on abat ,
Et fouvent un fimple foudrille ,
Sans refpect pour le potentat ,
Vous fait le fire Echec & mat.
C'étoit cela fur - tout qu'il falloit faire entendre ,
La leçon eft triplée , & toujouts le goujat
Triomphe avec le même éclat
Du Roi qui ne peut fe défendre .
Le tyran commence à comprendre ;
Il réfléchit , fe compare à fon Roi ,
Et dans le pion , dont l'adreſſe & l'audace
Ont caufé fon utile effroi ,
Il voit un fujet à fa place.
Vifir , dit-il , j'ai ſenti ta menace :
Mes peuples n'auront plus rien à craindre de moi ,
Raflure- les , je vais devenir juſte ,
Humain fur tout , je t'en donne ma foi ;
Maisparle, ta leçon auguſte
De quel prix la païer ? Que ferai -je pour toi ?
Notre Vifir alors pour toute récompenſe
Demande un grain de bled qu'on doit multiplier
Par les-cafés de l'échiquier ;
On l'accorde , on fuppure , & le calcul immenfe
Prouve après un long examen
JANVIER . 1769 .
Que les riches moiflons d'Aden *
Ne peuvent compléter la quantité promife :
Prince , dit le vifir , pardonne à ma furpriſe ,
Je t'ai fait refpecter le fang de tes fujets ,
Défends encor ton coeur du charme des bienfaits ,
La générosité fied bien à la couronne ;
Mais permets- moi de te dire en deux mots
Qu'il faut fçavoir ce que l'on donne ,
Et toujours donner à propos.
S'il eft quelques tyrans encore
Qui , dans leur cruauté , trouvent d'affreux plaifirs
,
O providence que j'implore !
Donne-leur de pareils vifirs .
Par M. Bret.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace , in
juliam Barinem´, commençant ainfi :
Ulla i juris tibi Pejetati , &c .
Qu UE je me fie à vos fermens ,
Julie oui , fi par l'impofture
Vous perdiez quelques agrémens ;
A vos cheveux , à vos mains , à vos dents ,
Aux trésors que vous a prodigué la nature ,
Quand votre bouche fe perjure ,
* Aden , ville de l'Arabie.
20 MERCURE DE FRANCE.
S'il arrivoit les moindres changemens ,
Je vous croirois . Mais chaque perfidie ,
Chaque crime nouveau ſemble embellir vos traits,
Et d'un infortuné la tendrefle trahie
Aux yeux de fes rivaux redouble vos attraits.
Rien n'eft facré pour vous s'il vous fert à féduire,
De votre foi vous prenez pour garans
Les aftres , qu'au ciel on voit luire ,
Et les manes de vos parens ,
Et les dieux immortels dont vous bravez l'empire.
Que rifquez - vous ? Vénus , d'un ris malin
Semble approuver vos fraudes reconnues
Et fur les pas , les nymphes ingénues
Applaudiffent d'un air badin .
Son fils cruel fe plaît aux rufes décevantes ,
A ces liens rompus auffi - tôt que formés ,
Lui , qui , fur des pierres fanglantes ,
Aiguife fes traits enflammés ."
Chaque inftant vous foumet une foule nouvelle !
Parmi tant d'infenfés dont votre ame infidéle
A tant de fois trompé les voeux ;
Combien vous menaçoient d'une haine éternelle ,
Qu'on voit encor traîner leurs fers honteux !
De tous côtés , de tendres meres
Redoutent vos appas pour leurs fils imprudens
Et les vieillards les plus févéres ,
Malgré la lace de leurs ans ,
N'ofent braver vos charmes féduifans !
A votre afpect , tremblantes & jalouſes ,
JANVIER . 1769 . 21
On voit les nouvelles épouſes
Craindre pour leurs jeunes époux
L'air que votre bouche refpire ;
Et que s'ils paflent près de vous ,
Votre foufle ne les attire.
1 Par l'auteur du poëme de Richardet.
EPITRE à Madame la Comteffe de T...
pour M. fon fils.
INSI dont ta mufe légere
Sçait nous charmer fur l'heureux ton
De Corinne & des Deshouliere ;
Ainfi du vieux Anacréon
Parcourant l'aimable carriere ,
Tujoins aux myrtles de Cythere
Les palmes du facré vallon.
Quelle chaleur , quelle énergie
Ornent tes tableaux enchanteurs ?
Et quel dieu broyà les couleurs
Dont la féduifante magie,
Sous ton pinceau , charme nos coeurs ?
C'eft en vain qu'un foible poëte ,
Pour peindre le charme des fens ,
Effaya fa lyre indifcrette.
L'efprit pétille dans fes chants ;
Mais du coeur eft-il l'interpréte ?
22 MERCURE DE FRANCE .
J'aime mieux res fimples accens.
Quelques rubans , une houlette
D'une bergere dans nos champs
Forment la parure complette ;
Et ces naturels ornemens
Valent l'éclat des diamans
Et la pompe des vêtemen's
Que doit à l'art une coquette.
Qu'Apollon doit être flatté
D'avoir enfin remis fa lyre
Entre les mains de la beauté ?
Que tu peins avec vérité
Cet amour , cet enfanr gâté ,
Qui foumet tout ce qui reſpire !
Dans cet écrit qu'il t'a dicté
Il eft facile à reconnoître .
Qui mieux que toi l'auroit chanté ,
Puifque c'est toi qui le fais naître?
De tous les feux il t'anima ,
Quand tu nous traçois les images
Et d'Alcidor & de Zulma.
Pour captiver tous les hommages ,
Ce dieu , le plus rufé des dieux ,
Sçait bien qu'il ne peut faire mieux
Que de briller dans tes ouvrages
Comme il triomphe dans tes yeux.
JANVIER. 1769. 23
REPONSE de Madame la Comteffe de T..
à l'épitre précédente.
DANS ANS ce pays curieux & frivole ,.
On court après la nouveauté ;
Des François la mode eft l'idole ,
Chacun par elle eft écouté.
Sans imiter ce peuple aimable ,
J'aurois couru tout l'univers ,
Et j'aurois été chez le Diable
Pour y chercher le nouveau dieu des vers.
Pourfuis , jeune Apollon , ajoute à ta couronne ,
Des lauriers cultivés au jardin des talens ;
Qu'il eft heureux dans fon printemps ,
De moiflonner les fruits d'automne !
Le dieu qui t'apprit à chanter
A , dans tes mains , placé fa lyre.
Les chants que ton maître t'inſpire ;
Je les écoute & ne puis t'imiter.
Si ta mufe chante les graces ,
La mienne encenfe tes talens ;
Ta mufe a des fons plus touchans ,
La mienne , en vain , voudroit fuivre les traces.
Ainfi que l'aigle altier qui plane au haut des airs ,
Tu montes d'un pas fûr au fommet du Parnaſle ;
Il faut que ton génie étonne l'Univers ,
Et qu'auprès d'Apollon tu choiſiſle ta place,
24 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de M. F... à Madame la
Comteffe de T....
Que
UOI ! pour prix d'une foible épître
Je reçois dans vos vers mon immortalité!
De l'orgueil des rimeurs fij'étois entêté ,
Sapho , ces vers charmans ne ſont-ils pas un titre
Pour excufer ma vanité ?
Je ne fuis point Phaon , & Sapho m'a chanté !
Mais pourquoi mettre en parallele
La Sapho de la Gréce & celle de Paris ?
L'amante de Phaon , quoique chere à Cypris ,
N'eut pas dans fes regards cette flamme fi belle
Qu'on admiroit dans les écrirs ;
Et fon rang diftingué parmi les beaux efprits
Ne pût , d'un amant infidéle ,
Lui faire oublier les mépris.
La Sapho de nos jours ne craint point cet outrage.
Charmé de fes talens comme de fes attraits ,
L'amour lui rend un double hommage.
De Vénus , de Minerve , elle unit tous les traits ;
Pourroit- elle trouver jamais ,
Un coeur fenfible ou volage !
VERS
JANVIER . 1769 . 25
"
en lui
VERS à M. le Comte de N **
préfentant l'ouvrage d'un grand homme,
au premier jour de l'an.
Iz eft beau d'être grand , quand on fait des heu
reux !
La bienfaiſance eft la vertu du fage;
Qui le fçait mieux que vous ? Votre coeur géné
reux ,
Quand il faut peindre vos ayeux ,
Suffit pour tracer leur image.
Je n'entreprendrai point un éloge pompeux :
De vos rares vertus le brillant aſſemblage
Eft au-deflus de mes foibles accens
Je me borne à fentir , & tout ce que je lens
Eft au-deffus de mon hommage.
Par M. Coftard.
REMERCIMENT à Sa Majefié le Roi de
Dánnemarck , fur le préfent dont il m'a
honorée d'une montre d'or.
JEUNE EUNE Roi , vraiment né pour régir les humains ,
Par-tout que de bontés ont marqué ton paffage ;
Mais le don que je tiens de tes royales mains
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
A plus de prix par fon ufage.
Cette aiguille légere , infenfible en fon cours ,
Nous enleve trop tôt ton augufte préſence ;
Mais ce don avec l'heure indiquera toujours
Le bienfait d'un grand prince & ma reconnoillance.
2 Par la Mufe Limonadiere. rue Croix des
Petits Champs , caffe allemand,
A Sa Majefté le Roi de Dannemarck.
Remerciment pour ma fille , fur le préfent
d'une belle garniture.
UN moment fur ma famille ,
Grand Prince , vos regards fe font donc arrêtés,
Permettez qu'au nom de ma fille
Je confacre , en ces vers vos nouvelles bontés ,
Et mette à vos pieds fon hommage.
La parure toujours plaît , dit -on , à fon âges.
Mais ma fille aujourd'hui la tient d'un fouverain ,
Trop fenfible pour être ingrate ,
L'honneur de la devoir à votre augufte main
Eft le feul plaifir qui la flatte.
Par la même,
$
JANVIER . 1769. 27
A Sa Majesté le Roi de Dannemarck, en
lui adreffant le poème d'Ernelinde.
ASSEZ long-temps nos lyriques auteurs
Avoient livré la fcène aux preftiges des fables ;
J'ai cru que des héros , des exploits véritables ,
Ranimeroient la féve de nos coeurs.
J'ai trouvé dans le Nord des Solons , des Achiles ;
J'ai vu des conquérans qui , la flâme à la main ,
Out franchi fans effroi leurs campagnes stériles ,
Pour foudroyer l'aigle romain.
Leur intrépide audace échauffa mon génie.
J'admirai leur valeur ; j'ai chanté leurs exploits ;
J'ai couronné dans ma patrie
Des lauriers d'Apollon un Monarque Danois.
O Seine , j'ignorois quelle feroit ta gloire ,
Que Chriftian un jour defcendroit fur ton port.
A la feule lueur du flambeau de l'hiftoire
J'ai tracé l'union des couronnes du Nord.
Le héros de mes vers commande à la victoire.
Je l'ai peint fage & fier , fur-tout dans le malheur;
Ami fincére , amant fidéle ,
Intrépide foldat & généreux vainqueur.
Grand Roi , j'aurois porté plus loin le parallele ;
J'eufle élevé mes yeux fur un plus grand modéle
Si vos vertus dès- lors euflent frappé mon coeur.
Par M. Poinfinet.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
CAUSE CELEBRE.
SIR Herford defcendoit d'une des meil
leures maifons d'Irlande ; fa fortune étoit
confidérable. Henriette , fa fille unique
devoit en hériter ; elle avoit feize ans ;
fes charmes étoient développés ; fon coeur
fenfible ne tarda pas à diftinguer Tom
Gréenny ; c'étoit le cadet d'une famille
illuftre ; il n'attendoit qu'une fortune médiocre
; celle de fa maifon étoit affurée à
Sir James fon frere aîné , l'objet des foins
& des préférences de les parens. Il vit
Henriette & l'aima ; il parvint à lui plaire
; l'aimable Mifs ne put fe défendre de
l'en affurer ; heureux par leurs fentimens
mutuels , ils s'occupoient des moyens qui
pouvoient les conduire à un hymen qu'ils
defiroient également. Mylady Herford
paroiffoit estimer Tom Gréenny ; il eſpéroit
fon appui ; il n'attendoit que des circonftances
favorables pour implorer fes
bontés ; & il tâchoit de le préparer à les
lui accorder par fon empreffement & par
fon zèle .
Pendant qu'il s'appliquoit à plaire aux
parens d'Henriette , Sir James parut chez
JANVIER. 1769. 29
eette aimable perfonne ; fes charmes naiffans
firent quelque impreffion ſur ſon
coeur ; fon titre de riche héritiere ajoutoit
à fa beauté ; la réunion des richeffes des
Herford & des Gréenny pouvoit donner
un nouvel éclat à fa maiſon ; il n'en fallut
pas davantage pour lui faire defirer
cetre alliance ; il la propofa à fes parens
qui , charmés de le fatisfaire , s'emprefferent
d'en parler à Sir Herford ; l'avantage
étoit égal des deux côtés ; le pere
d'Henriette donna volontiers fon confentement
à un hymen qui n'éloigneroit
point de lui une fille qui lui étoit chere ,
& dont il ne fe feroit pas féparé fans regrets
; mais il en différa la conclufion juſqu'à
ce qu'il eut terminé quelques affaires
importantes qui le forçoient à faire un
voyage à Londres ; fon départ étoit fixé à
deux mois , & fon abfence devoit durer
près d'une année ; le délai étoit long ;
mais Henriette étoit fort jeune , & l'amour
de James n'étoit pas bien violent .
Le projet de cette alliance fut bientôt
public. Henriette en apprit la nouvelle
avec douleur ; elle partagea celle de Tom
Gréenny ; le malheureux jeune homme
étoit défefpété ; il maudiffoit fon infortune
, il déteftoit fon frere , il accufoit le
B iij
30
MERCURE
DE
FRANCE
.
ciel ; fon amante pleuroit avec lui . Un
jour ils fe trouverent feuls ; ils goûtoient
le plaifir douloureux de fe plaindre fans
témoins ; ils mêloient leurs larmes ; ils
ne les interrompoient que pour fe jurer
de s'aimer fans ceffe ; ces proteftations
étoient fuivies de careffes innocentes qui,
bientôt , le devinrent moins ; Tom étoit.
tendre & preffant ; Henriette aimoit; tous
deux s'oublierent ; ils ne revinrent à euxinêmes
que pour rougir de leur foibleffe;
elle ajouta à l'horreur de leur fituation .
Henriette étoit inconfolable . Tom fe regardoit
comme le plus cruel des hommes
; les pleurs de fon amante lui perçoient
le coeur ; il avoit goûté toute l'ivreffe
du bonheur , le délire étoit paffé ,
il n'en fentoit plus que l'amertume. Ce..
pendant ils avoient une année devant eux ;
il pouvoit arriver des changemens . Tom
embrafla avidement cet efpoir & le fit
adopter à Henriette . Un mois s'écoula ;
cette foible confolation s'évanouit ; un
défefpoir affreux lui fuccéda ; Henriette
fentit toute l'horreur que lui devoit infpirer
fa foibleffe ; elle en apperçut avec
effroi l'étendue ; elle alloit être mere ;
cette certitude affreufe l'accabloit ; un
avenir horrible ſe préfentoit à fes regards;
JANVIE R. 1769. 31
la paix s'éloignoit de fon coeur , celui de
Tom n'étoit pas moins déchiré . Les gémiffemens
étoient inutiles ; quel remede
apporter à ce malheur ? Comment l'avouer
à Mylord & à Mylady ? Ni l'un ni l'autre
n'en avoient le courage . Pour réparer cette
faute , ils réfolurent d'en commettre une
feconde ; la premiere la rendoit néceffaire
; ils fe propoferent de fe marier fecrétement.
Henriette voulut attendre l'abfence
de fon pere ; Tom cependant s'af
fura d'un miniftre, & prépara tout pour
cet hymen , il ne devoit
pas s'accomplir.
Sir James s'étoit apperçu des affiduités
de fon frere auprès d'Henriette ; il découvrit
, à quelques fignes , que leurs coeurs
étoient d'intelligence ; il voulut fe défaire
d'un rival dangereux ; fa famille , à laquelle
il fit part du projet qu'il avoit de
l'éloigner , l'approuva facilement & le
feconda . Le lendemain du départ de Sir
Herford , la nuit même où Tom Greenny
devoit être uni à ſon amante , au mo-
• ment qu'il fortoit pour ſe rendre auprès
d'elle , il fut arrêté par huit hommes ,
chargé de fers comme un fcélerat , &
tranfporté dans un vaiffeau qui mit auffitôt
à la voile pour les Indes Orientales.
. Qu'on fe peigne fa douleur ; la circonf-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tance de fon enlevement la rendoit plus
affreuſe ; il fe repréfentoit celle d'Henriette
; il appelloit la mort ; on le força de
vivre ; il fe fatta de revenir inceffamment
en Europe ; cet efpoir même lui fut
ravi .
Henriette cependant avoit attendu fon
amant pendant toute la nuit ; elle ne le
vit point paroître le jour fuivant ; l'abandonnoit-
il? D'où pouvoit naître fa négli
gence ? Elle en apprit bientôt la caufe ;
fon défefpoir s'en accrut ; elle fut tentée
de fe donner la mort ; l'excès de fon
malheur lui donna la force de le foutenir
; il étoit irréparable ; elle fécha fes
larmes ; elle les renferma dans fon coeur ;
elle prit la réfolution d'avouer fon état á
fa mere ; les reproches qu'elle en attendoit
n'égaloient pas fans doute ceux
qu'elle fe faifoit à elle - même ; elle fe
prépara à les foutenir. Elle fe hâte d'exécuter
ce deffein : elle vole à l'appartement
de Mylady. Elle fe jette à fes pieds , &
l'étonne & l'attendrit par l'aveu de fon
averfion pour Sir James , de fa tendreffe
pour Tom Gréenny & de la fituation où
un inftant de foiblefle l'a réduite . L'effort
que lui coûte cette déclaration l'épuife
; elle fond en larmes en la termi- .
JANVIER . 1769 : 33
nant , & fi elle ne l'eût précipitée, jamais
elle n'eût eu le courage de l'achever.
Mylady interdite , furprife , accablée ,
confondue , n'avoit pas fongé à l'interrompre
la fermeté d'Henriette , pendant
ce terrible recit , l'avoit forcée au filence;;
les pleurs qu'elle lui voit verfer , l'efpéce
d'anéantiffement où elle eft tombée , lui ,
annoncent fa douleur & fes remords; elle
leve les yeux au ciel , les baiffe fur fa fille.
& fond en larmes avec elle ; elle ne s'arrête
pas à lui faire des reproches qu'elle
mérite , & qui ne réparent rien ; elle fonge
à dérober fa honte aux regards du public
; elle fe retire dans un cabinet où elle
refléchit pendant quelques inftans ; elle
revient auprès de fa fille ; Henriette , lui
dit - elle , vous avez oublié ce que vous
vous deviez , ce que vous deviez à votre
mere ; que dira Sir Herford ? De quel prix ,
avez -vous payé fa tendreffe & la mienne?,
Votre opprobre rejaillit fur nous ; vos,
larmes ne peuvent l'effacer.... Vous
voyez celles qu'il me coûte... Mais ce
n'eſt pas le temps d'en verfer ; je veux
vous épargner l'horreur d'avoir à rougir
devant les hommes ; cachez vos remords
au fond de votre coeur; ils vous puniront
affez ; Sir Herford lui - même ignorera
By
34 MERCURE DE FRANCE.
votre honte ; elle feroit fon infortune ;
ma tendreffe lui doit ce ménagement .
.
Mylady voulut fe charger de l'enfant
de fa fille ; elle fe plaignit de quelqués
incommodités , & perfuada plufieurs
amies par de fauffes confidences , qu'elle
alloit devenir encore mere ; elle l'écrivit
à fon époux qui apprit cette nouvelle avec
tranfport , & qui regretta beaucoup d'être
éloigné d'elle , & de ne pouvoir préfider
lui-même aux foins qu'exigeoit fon nouvel
état . Mylady s'applaudiffoit de fon
abfence ; elle favorifoit fes vues ; la nouvelle
de fa prétendue groffeffe ne tarda
pas à fe répandre. Sir James feul en fut
affligé. Henriette eut moins de charmes
à fes yeux ,
dès qu'il vit que fa fortune
diminueroit.
Lady Herford fe retira à la campagne ,
en prétextant que l'air en étoit plus fain ;
elle y conduifit fa fille , qu'elle déroba à
Tous les yeux jufqu'à ce qu'elle eut donné
le jour à un fils qui fut élevé comme cclui
de Sir Herford. La famille de Gréenny
ne voyant plus dans Henriette une riche
héritiere , rompit auffi - tôt les engagemens
qu'elle avoit pris.
Henriette revint à Dublin & parut plus
belle qu'auparavant , fa langueur la renJANVIER.
1769 . 35
doit plus intéreſante ;
folitude de lacampagn l'attribua à la
Sir Herford précipita
fon retour pour venir embraffer fon
époufe ; le fils qu'il croyoit lui devoir la
lui rendoit encore plus chere. Henriette
voyoit fon enfant s'élever fous fes yeux ;
elle pouvoit fans contrainte lui témoigner
toute fa tendreffe ; le titre de mere fe cachoit
fous les noms de frére & de foeur.
Sir Herford mourut quelques années
après fans être détrompé ; ſon épouſe le
fuivit bientôt au tombeau ; la naiffance
du jeune Herford fut toujours un fecret.
Henriette feule en étoit inftruite ; elle
n'auroit point voulu que fa mere l'eût déclaré
; ce myftere affuroit fon nom & fa
fortune à fon fils ; il n'en auroit pas joui
s'il n'eût été cru fon frere . Elle avoit
voulu préfider elle même à fon éducation
; ce fut un malheur ; idolâtre du jeune
Herford , elle eut pour fes défauts l'indulgence
d'une mere ; il l'eût refpectée
peut être s'il l'eût connue ; mais comme
frere , il caufa beaucoup de chagrins à fa
foeur ; elle eut fouvent à pleurer lá foiblefle
à laquelle il devoit le jour , elle
regarda fes peines comme une jufte punition
de fa faute ; le jeune homme parvint
à l'âge où l'on eft maître de fes ac
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
tions ; héritier d'un grand nom & chefde
fa famille , il fit fentir fes droits à fa foeur
& la rendit malheureuſe .
Pendant qu'elle gémiffoit en fecret
Tom Gréenny revint en Europe ; on lui
avoit écrit qu'Henriette n'étoit plus , &
cette nouvelle funefte avoit prolongé fon
féjour dans les Indes ; il y avoit fait une.
fortune immenfe ; il venoit en jouir dans
fa patrie. Quelle fut fa furprife en arrivant
à Dublin , d'apprendre qu'on avoit
trompé , qu'Henriette vivoit encore, qu'elle
étoit libre & fur-tout infortunée . Il en
avoir toujours confervé un tendre fouvenir
; il n'eut rien de plus preffé que de
voler auprès d'elle . Il excufa facilement
fa longue abfence ; leurs premiers fenti- ,
mens fe réveillerent ; ils furent moins
vifs , mais auffi tendres. Henriette lui rendit
compte de tous les événemens qu'il
ignoroit ; avec quelle joie n'apprit - il
point que Sir Herford étoit fon fils . Je
fuis votre époux , dit- il à Henriette ; la
nuit qui me fépara de vous devoit nous
unir pour jamais ; nous fommes l'un à
l'autre par le voeu de nos coeurs & par nos
fermens ; le ciel va fanctifier notre union.
Henriette lui tendit la main , & renouvella
fes anciennes promeffes ; elle ofa
JANVIE R. 1769 .
37
cependant le conjurer de ne pas découvrir
le myftere de la naiffance de Sir Herford;
elle craignoit un éclat dont elle auroit à
rougir . Tom Gréenny céda difficilement
à cette délicateffe ; mais il ne pouvoit rien
refufer à Henriette ; il fe flatta de vaincre
un jour cette répugnance , & ne ſongea
plus qu'à leur hymen prochain .
Sir Herford vit avec chagrin le futur
établiſſement de fa foeur ; il avoit eſpéré
qu'elle ne fe marieroit jamais ; il regrettoit
la part qu'elle devoit emporter de la
fucceffion de fon pere ; il travailla à empêcher
l'exécution de ce deffein ; il reçut
mal les propofitions qui lui furent faites ;
il crut parvenir à rebater Tom Gréenny
en l'aigriffant ; ils eurent une querelle enfemble.
Tous deux s'échaufférent ; Tom
ne put s'empêcher de lui parler avec la
fupériorité que lui donnoit fon titre de
pere. Herford , irrité de ce ton auquel
il n'étoit pas accoutumé , le pria froidement
d'en changer ou de fe taire ; Tom
voulut repliquer. C'en eft trop , interrompit
le jeune homme , Tom doit penfer
qu'après l'avis que je lui ai donné , c'eſt
m'infulter que de continuer ; on ne l'a jamais
fait impunément ; & c'est ainfi que
j'y réponds , ajouta- t- il en mettant l'épée
à la main. Que vois-je ? s'écria Tom en
38 MERCURE DE FRANCE.
-
reculant avec horreur ; qu'ofes-tu entreprendre
? Je fais mon devoir ; faites let
vôtre. Ciel ! où fuis-je ? -Laiffons là
les exclamations ; elles font une mauvaiſe
défenfe ; Tom Gréenny doit fonger que
je ne le ménagerai point.
- Malheureux
! ... Tu attaques mes jours ! ... Si
tu fçavois... Je fçais que je fuis offen--
fe , que je vous demande raifon... & que
vous balancez ! -Herford... infenfe ! me
connois -tu? Je commence à connoître
que Tom Gréenny ignore les loix de
l'honneur ; qu'il reçoive de moi cette
leçon . Le lâche qui craint pour les jours
ne doit pas les expofer en infultant un
galant, homme.
Tom Gréenny parut accablé de cette
replique ; fon premier mouvement fut de
porter la inain à fon épée ; le fecond l'arrêta
; il regarda Sir Herford . Barbare ! lui
dit-il , ton coeur p'eft point ému . Ingrat !
le mien parle... Tu frémirás un jour de
ta violence , & tu me remercieras de t'avoir
épargné le plus grand des crimes . Il
s'éloigna en achevant ces mots . Sir Her
ford voulut le fuivre ; un trouble fecret
l'en empêcha ; mais il s'affermit dans le
deffein de merre obftacle à fon hymen :
il publia par- out fa querelle ; il s'étendit
principalement fur les circonftances qui
JANVIER . 1769. 39
pouvoient humilier Tom Gréenny , &
jura hautement que le lâche ne feroit jamais
fon beau - frere ; il enferma fa foeur.
Tom ne pouvoit fe juftifier & la délivrer
qu'en révélant le fecret ; il n'héfita point;
il réclama les loix en faveur d'un pere &
d'une mere infortunés contre un fils qui
les perfécutoit. Sir Herford apprit avec
étonnement l'hiftoire qui fe répandoit
fur fa naiffance ; il la regarda comme une
fable , imaginée par Tom Gréenny pour
excufer fa lâcheté & fe venger de lui ; il
fe défendit ; pourquoi n'avoit- on pas déclaté
plutôt ce myftere ? Falloit- il attendre
qu'il eut refufé de conſentir à l'hymen
de fa four ? Les tribunaux retentirent
de cette affaire finguliere ; les juges
embarraffés né fçavoient ce qu'ils devoient
prononcer . Henriette parut devand
eux , fa déclaration fut conforme à celle
de Gréenny ; mais on n'avoit pas d'autres
preuves.
Le procès duroit depuis un an ; on en
attendoit le jugement avec impatience .
La voix publique étoit pour Sir Herford ;
la veille du jour où l'arrêt devoit être rendu
, un vieillard inconnu fe préfenta au
jeune homme. C'étoit un miniftre qui
avoir eu la confiance de Ladv Herford
pendant fa vie , & qui l'avoit affittée dans
40 MERCURE DE FRANCE.
fes derniers momens . Ecoutez moi , Mylord
, lui dit- il , je viens éclaircir le myf
tere de votre naiffance ; vous êtes le fils
d'Henriette & de Tom Gréenuy . Lady
Herford me remit en mourant cet aveu
ſigné de fa main , certifié par des témoins
& par les perfonnes qui affifterent aux
couches de votre four ; le voici ; il exifte
encore deux autres écrits pareils à celuici
, qui furent dépofés dans différentes:
mains , & qu'on porte actuellement à votre
pere & à votre mere. Lady Herford
avoit exigé de nous le fecret le plus profond
, & nous avions juré de ne le reveler
qu'au cas que les circonftances le ten- ,
diffent néceffaires ; le moment qui nous
releve de nos fermens eft arrivé. Vous
êtes inftruit , Mylord ; rempliffez vos devoirs
; je n'ai plus rien à vous apprendre.
Sir Herford écoute en treinblant ; il
regarde cet écrit , le confronte avec quelques
lettres de Mylady & ne peut mécon
noître fa main ; il rougit de fes injuſtices
; il fe rappelle avec effroi qu'il a voulu
verfer le fang de fon pere ; il frémit &
verfe des pleurs ; fon coeur s'ouvre à la
nature , & les remords s'y font fentir.
Accompagné du miniftre , il vole chez
Tom Gréenny , où les autres dépofitaires
de ce fecret s'étoient déjà rendus ; Hen-
}
JANVIER 1769. 41
riette étoit auprès de lui ; il tombe aux
pieds de l'un & de l'autre , détefte fes erreurs
& fon ingratitude , les conjure de
lui pardonner. Son repentir & fa foumiffion
les toucherent ; ils oublierent le paffé
& le ferrerent dans leurs bras. Il fe preffa
de porter lui-même à fes juges les écrits
qui devoient dicter leur arrêt.
Cet événement furprit toute l'Angleterre
; Tom Gréenny , après tant de 'traverfes
, époufa Henriette & s'occupa de
fon bonheur ; Sir Herford joignit à fon
nom celui de Gréenny , & répara par fa
tendreffe & fon refpect , les chagrins qu'il
avoit caufés aux auteurs de fes jours.
LE Chat & le Chien . Fable.
QUAND
UAND on fe fait brebis , le loup , dit- on , nous
mange.
Que l'on céde au plus fort , ce n'eft pas
étrange ;
chofe
Mais lorsque celui -là qui peut faire la loi ;
Au lieu de la donner la reçoit , par ma foi
C'eft bien fottife à lui. Ma fable en eft la preuve.
Je voudrois qu'elle fut auffi jufte que neuve.
Un chat avec un chien fe difputoient un os.
Le chien difoit : ceci me vient fort à-propos.
42 MERCURE DE FRANCE.
Il n'eft point de morceau , fi dur qu'il foit , qui •
tienne
Sous l'effort de ma dent plus ferme que la tienne.
Le chat lui répond , fi ma dent
Eft moins forte , elle eft plus aiguë ;
Laiflez- moi ronger l'os , vous aurez l'excédent.
Le mâtin fur la proie en cet inſtant ſe ruë.
Minet fait patte de velours ,
Et l'autre à fon dam crocque & briffe.
S'il avoit donné de la griffe ,
Ç'auroit été tout au rebours .
LA ROSE . Fable.
UNE rofe , plantée aux bords d'un clair ruif→
feau ,
Admiroit fes attraits dans le criſtal de l'eau .
Ah ! que mon fort eft heureux , difoit - elle ,
Je fuis , fans contredit , des rofes la plus belle.
Cent papillons me font la cour,
Etfi la mere de l'Amour
Pafloit auprès de ce rivage,
J'aurois fûrement l'avantage
D'être préférée à mes foeurs,
J'ai déjà vu plus d'une aurore ;
Et ma feuille conferve encore
Son éclat , fes vives couleurs.
Le doux zéphir avec ſon aîle
JANVIER. 1769. 43
M'agite , & par un doux foupir
Me ranime & me rend plus belle.
Qui mon deftin eft de mourir
Sur le fein de quelque immortelle ;
Et fi cette glace eft fidéle ,
Je fuis.
... Elle parloit encore >
Quand foudain un vent un peu fort
Difperfe les feuilles charmantes ,
Les fait voler dans l'eau ,
Et le ruiffeau
Entraîne dans fon cours fes dépouilles flottantes.
Papillon l'abandonne , & ce même miroir
Qui répétoit les attraits & les graces
Ne lui laifle plus voir
Que fon malheur & fes difgraces.
Profitez dans votre printemps
De la leçon , jeune & belle Henriette.
La rofe eft une coquette ;
Les papillons font les amans ,
Et l'onde eft l'image du temps.
Par M. Delefpine.
44 ' MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame *** en lui envoyant
une étrenne mignonne , à la tête de la.
quelle ily avoit un miroir.
QUAND VAND on n'eft pas coquette , & qu'on a des
appas ,
Gliffere , de ce double hommage ,
Lequel doit plaire davantage ?
Je n'en fçais rien ; mais en tous cas ,
De tous les deux faites ufage.
Si l'un,de vos beaux yeux vous montre le pouvoir;
Dans l'autre vous verrez qu'avec le temps vient
l'âge ,
Où l'on prend volontiers étrennes fans miroir.
Par un abonné au Mercure , des environs
de Dourdens.
A Mademoiselle Guimard , furfon talent
pour la comédie.
SUR toi , belle Guimard , par un heureux
partage ,
C'eft peu que Terpficore ait verfé fes faveurs .
De Talie , en ce jour , empruntant le langage ,
Si tu charmas nos yeux , tu veux gagner nos
coeurs :
JANVI E R. 1769 . 45
Vois la treupe célefte au défeſpoir réduite :
Refpecte , des neuf foeurs , les emplois différens :
Si chaque jour ainfi tu ravis leufs talens ,
Phoebus n'aura bientôt qu'une mufe à ſa ſuite.
Ce 10 Décembre 1768 .
Par Lh.....
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Janvier 1769 , premier
volume , eft le jour de l'an ; celle de la
feconde , eft les fept notes de la mufique
trouvées par le Moine Aretin ; celle de la
troifiéme eft le fonnet ; celle de la quatriéme
eft le rhume . Le mot du premier
logogryphe eft cafferole , dans lequel on
trouve Rofe , or , as , monnoie , as , au
jeu , cors , la chevillure de la tête d'un
cerf, dont on compte l'âge par le nombre
des cors ; Céfar , orle , cor aux pieds , lac,
are, fel, Ecoffe , Arles , os ; cale , pris
pour fupplice , fond , coëffe , bonnet , Eole,
roffe , cafe d'échiquier , de damier , ligne
de trictrac ; cafe pris pour maiſon ;
école , croffe , jeu , croffe de fufil , croſſe
d'évêque , re , fol , fole , fol terrein , craffe ,
race , aloès , caffe , caroffe , fale , Corfe ,
fac d'une ville , col ; rec , terme de bla46
MERGURE DE FRANCE.
fon , roc , fer de lance de tournoi ; roc ,
Toc au jeu d'échets ; clos , rofée , rale de
Genêt. Le mot du fecond eft Brochure ,
où l'on trouve broc de vin , & hure de fanglier.
Celui du troifiéme eft cornemufe ,
où l'on trouve corne , mufe ; le mot latin
cor , qui fignifie coeur , oremus , mer , morue
, ver , mere , morne , mors , roſe , cour ,
or , ours , Nemours , rue , Roma , au. Le
mot du quatriéme eſt Rome , où se trouve
amor.
ENIGM E.
Jx fuis le frere aîné d'une grande famille ,
Traité dès ma naiſſance avec diſtinction ,
Aux champs , à la cour , à la ville ,
J'ai fait grande fenfation .
Sur mes cadets , je n'ai d'autre avantage
Que d'être venu le premier;
Et cependant , d'un amour fingulier ,
J'ai de chacun reçu le témoignage ;
Fêtes , cadeaux , plaiſirs divers ,
Sots complimens & mauvais vers ,
Que fçaj-je , on a mis en ufage
Tout au monde pour me fêter ;
Il fembloit qu'à me rendre hommage
On rougît d'être le dernier.
JANVIER . 1769 . 47
Je me flattois , d'après ces heureux gages ,
De réunir pour moi tous les fuffrages ,
A tels dehors qui ne fe trompe pas!
Voyez pourtant mon peu d'expérience ,
Les uns defirent ma naiflance ,
D'autres béniflent mon trépas.
AUTRE .
JE fuis , dans mon fens propre , un principe
puiffant
Qui regné avec douceur fur toute la nature ;
J'y combats fans relâche un fombre &dur tyran , 1
Dont tour-à-tour j'éprouve & j'écarte l'injure.
Cependant , ô lecteur , lorfqu'en te careffant ,
De mes vives faveurs j'outre un peu la meſure ;
Tu méconnois , ingrat , mon être bienfaiſant ;
Et mes moindres excès fufcitent ton murmure,
Dans mes fens figurés , l'amour & fes ſoupirs ,
Le zèle , l'amitié , l'allarme , les defirs ,
La compofition dans les arts du génie ,
Une action de guerre , un choc d'académie ,
La plus chrétienne des vertus
Se parent de mes attributs ,
Par Poulleau , diftributeur du Mercure ,
à Montpellier
48
18
MERCURE
DE
FRANCE
.
AUTRE
.
Nous fommes , cher lecteur , un grand nombre
d'enfans
Qui n'avons que fort peu les fentimens defrere :
A peine éclos nous nous livrons la guerre ,
L'un par l'autre détruits & toujours renaiflans.
Chez nous , par un ordre contraire ,
Aux principes de droit communément
reçus ,
L'aîné céde toujours au puîné qui le chaffe.
Voici fur-tout le temps où nous naiffons le plus.
Sans bornes comme Dieu , comme lui fans fur
face ,
En tous lieux , comme lui , nous fommes répandus
!
A multiplier notre race
Travaillent à l'envi , riches & malheureux ;
Et même , quoique très-nombreux
1 Nous ne devrions trouver place
Qu'au fein de l'homme pauvre & non de l'opulent
;
Mais par un étrange accident
Qu'on explique affez bien par l'humaine inconſtance
,
Notre espéce chez l'homme à qui tout réuffit ,
Pullule beaucoup plus qu'au ſein de l'indigence .
Nous
JANVIER. 1769 , 49
Nous agiflons en toi , tandis que ton eſprit. ,
A trouver notre nom s'intrigue & s'embaraffe :
Notre interpréte en vain à l'expliquer ſe laſſe ,
Ton embarras nous définit .
De nature très - impuiflans ,
Anotre aide pourtant s'opérent des prodiges
S'élevent des palais brillans
Qui , de celui d'Armide , effacent les preftiges .
Biens , dignités ; plaifirs s'accumulent fans frais ;
Notre pere , en un mot , fi l'Arbitre fuprême
N'avoit mis fagement un terme à nos éxcès ,
Seroit Pape , Sultan , Empereur & Dieu même.
Mais que deviendrons-nous ? ami lecteur , hélas
Rois du monde à-préſent , quelle viciffitude !
On fe plaint qu'avec nous la paix n'habite pas ;
Graces à notre inquiétude ,
Relegués loin du paradis ,
Deftinés par Dieu- même à fervir fa colere
Les maux des réprouvés par nous feront aigtis.
Si pour toi notre nom eft encore un myftere ,
A l'afpect affligeant d'un ami malheureux ,
Interroge ton coeur , & s'il eft généreux ,
De notre nom l'expreffion fincere
Doit être , en traits de flamme , écrite dans tes
yeux.
II. Vol.
C
150
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
Js fuis , ami lecteur , un être fort commode ,
Qui , d'un naturel très-pliant ,
M'étends ou me reflerre , à ton gré m'accommode,
Lourd & groffier jadis , on m'a fait élégant.
Du centre de mon exiſtence
S'élancent mains rayons à ton commandement ;
Qui forment par leur divergence C
D'un dôme coloré l'édifice ambulant.
Je dois , dit-on , le jour à la délicatefle ,
Et Sparte affurément ne me connut jamais,
Quoiqu'à l'air agité j'oppoſe ma ſoupleſſe ,
D'un vent impétueux je redoute les traits ,
Et même aflez fouvent , graces à fa malice ,'
Je te fuis , malgré moi , d'un bien léger ſervices
Ma lourde foeur alors , par fon volume épais ,
Supplée à mon défaut & remplit mon office,
Aifément le conçoit ma deſtination ;
Mais fache auffi qu'on peut forcer mon caractere
Afe prêter aux loix d'un ufage contraire ;
Quoique le même alors je prends un autre nom.
Combine mes neufpieds ; je t'offre de la vie
Un principe fubtil & pénétrant ,
Sans qui , du monde entier , la mâchine engourdie
Retomberoit dans fon premier néant.
L'ennemi dont pour toi je repoufle l'injure s
JANVIER. 1769.
Le miroir où Philis , fur les jeunes attraits ,
Se plaît à confulter la fidéle natute.
Un fouverain riche de nos bienfaits ,
Graces à notre foi , plus puiflant que tout autre z
Le berceau d'un bon prince en Béarn : un apôtre ;
Un des mots que l'enfant commence à bégayer :
Une divinité des jardins tutelaire :
Un oileau qui jamais n'eft las de babiller : i
A certains débitans un meuble néceflaire :
Quand on a bule vin , ce qui refte au tonneau :
D'un animal à la dent meurtriere
La femelle , terrible au chafleur téméraire
Qui vole Les petits : un excellent oifeau
A long bec : un parent dans la ligne aſcendante :
Une tige jauniflante :
Un foldat généreux , digne d'un meilleur fort ,
Qui , d'un Roi dont fon bras cimentoit la puiſ-
Lance ,
Chez le peuple chéri reçut la récompenfe
Par le deshonneur & la mort :
Une dignité de la France :
Un certain mouvement qui ne fait pas honneur :
Le confident muet que tu fais , fans myftere,
De tes plus grands fecrets l'heureux dépositaire :
Cette trifte & fombre couleur
Qui , dans plus d'un tendron qu'un feu dévore,
Dénote affez fouvent une tendre langueur :
Une rufe de chaſſe , où par un chant trompeur ,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE .
Complice innocemment d'undeffein qu'il ignorej
Un oiſeau dans les fers invite fes égaux : chal, C
Un des fept péchés capitaux :
Une espéce d'oignon que , par un culte antique ,
Le payemconfacroinà fon dieu domeſtique ;
Je t'offre en niême- temps cette divinité :
Un tuyau long & large à fon extrémité i
Où s'exhale en fumée une poudre cauftique ?
Un héritage franc : deux notes de mufique :
La force & le foutien des habitans de Fair
Un coeur exempt de vice : un chalumeau ruftique ;
Le fintiffu qui couvre & tes os & ta chair g
Le renvoi vers unjuge : une petite pomme
La face d'un écu quand tu ne prends par troix":"
Ce que brave an héros qui veut qu'on le renomme
Par la grandeur de fes exploits ;
Enfin ... on me demande , adieu pour cette fois .
AUTRE.
CINQ lettres , cher lecteur , compoſent tout
mon nom ;
On voit fouvent en moi l'utile & l'agréable ;
La figure , l'efprit , les talens , la raifon
Ou l'inſtinct , fi tu veux , me rend un être aimable
;
JANVIER . 1769. 53
Mais s'il te plaît changer mes membres difperfés ,
Ce qui fert d'ornemens en plufieurs édifices
Se préfente aufli -tôt à tes foins empreflés ;
Et fous un autre (ens l'effet de tes malices.
b
Par Mademoiselle, de **** , âgée de
douze ans & demi.
*
POUR
AUT RE.
JAT
OUR qui chemine & qui cheminera ,
Je fuis un vrai nec plus ultrà.
Paffant , fi vous êtes honnête ,
Ne me découvrez point la tête ,
Vous devez de mes pieds cacher les trois premiers ,
Et faire cas des trois derniers.
F.-C., au greffe de la ville de Paris.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Voyage en Sibérie , fait par ordre du Roi
en 1761 , 2 vol . in- 4 ° . très - grand papier.
Le premier, volume contenant
les moeurs , les ufagés des Rufles , &
l'état actuel de cette Puiffance ; la defcription
géographique , & le nivellec
iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
ment de la route de Paris à Tobolsk ;
l'hiftoire naturelle de la même route ;
des obfervations aftronomiques , &
des expériences fur l'électricité naturelle
: enrichi de cartes géographiques,
de plans , de profils du terrein ; de
gravures qui repréfentent les ufages
des Ruffes , leurs moeurs , leurs habillemens
, les divinités des Calmouks ,
& plufieurs morceaux d'hiftoire naturelle
. Par M. l'Abbé Chappe d'Auteroche
, de l'Académie Royale des
Sciences.
Le fecond volume contenant la defcription
du Kamt- Chatka où l'on trouve
1º. Les moeurs & les coutumes des
habitans du Kamt Chatka. 2 °. La géographie
du Kamt- Chatka , & des pays
circonvoifins. 3 °. Les avantages &
les défavantages du Kamt - Chatka .
4°. La réduction du Kamt- Chatka
par les Ruffes , les révoltes arrivées en
différens tems , & l'état actuel des forts
de la Ruffie dans ce pays . Par M.
Kracheninnikow , profeffeur de l'Académie
des Sciences de Saint Petersbourg,
traduit du Ruffe. A Paris ,
chez Debure pere , Libraire , Quai des
JANVIER . 1769.
Auguftins , à Saint Paul. 1768. Avec
approbation & privilége du Roi.
Nous n'entretiendrons aujourd'hui nos
lecteurs que du premier volume de ce
grand & fuperbe ouvrage. Ce premier
volume de près de 800 pages eft divifé
en deux parties , dont la premiere elt
hiftorique. La feconde eft remplie d'obfervations
aftronomiques , géographiques
, minéralogiques & phyfiques . Le
principal objet du voyage de M. l'abbé
Chappe , en Sibérie , étoit d'obſerver le
paffage de Vénus fur le foleil . L'obfervation
de ce paffage offroit à l'Univers
pour la premiere fois , le moyen de déterminer
avec exactitude la parallaxe du
foleil. Ce phénomène attendu depuis
plus d'un fiècle , fixoit les voeux des Afronomes.
Tous defiroient d'en partager la
gloire ; & M. l'abbé Chappe eut l'avantage
d'être choifi par le Roi pour faire
cette obfervation à Tobolsk , capitale
de la Siberie. Cet aftronome muni des
ordres du Prince , & des recommandations
de l'Académie Royale des Sciences
partit à la fin de Novembre 1760 ; &
arriva à Tobolsk le 10 Avril 1761 ,
après avoir effuyé bien des peines & bien
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
des fatigues. Ce favant Académicien en
nous donnant la defcription de la route
qu'il
a fuivie nous la fait en quelque
forte parcourir avec lui . Il attache , il
intéreffe fon lecteur par fes remarques
fur le moral & le phyfique des différens
pays qui s'offrent à fes regards attentifs
Le fix Juin 1761 jour du paffage de
Vénus , M. l'abbé Chappe fit fon obfervation
en préfence du gouverneur de
la ville , de l'archevêque & de quelques
archimandrites ; mais le peuple qui ne
comprenoit rien à tour cer appareil &
que la vue des inftrumens aftronomiques
ou magiques felon lui avoit effrayé s'étoit
enfermé dans les églifes & dans les maifons.
Il faut voir dans l'ouvrage même
les obfervations faites fur Vénus . Ces
obfervations y font rapportées avec le
détail le plus fatisfaifant.
M. l'abbé Chappe donne à l'empire de
Ruffie dix neuf cens lieues environ d'occident
en orient depuis l'Ile d'Ago jufqu'au
cap Tchukischi fitué à fa limite
orientale. La Siberie occupe dans cette
partie du globe 1470 lieues environ
d'occident en orient , & le refte de la
Ruffie 430. Cet Académicien aidé de
quelques obfervations de M. de Lifle ,
JANVIER. 1769.
faites en Ruffie , & de celles qu'il fit luimême
en Sibérie en revenant deTobolsk,
a établi la partie géographique de certe
contrée d'après un cannevas fonde fur des
obfervations aftronomiques. Il a cependant
borné fon travail à la route qu'il a
parcourue; il n'eft pas pollible en effet
de conftruire une carte d'après les feuls
éclairciffemens qu'on peut tirer des habitans
de Siberie, far-tourpour les endroits
dont ils font éloignés .
7
Les cartes minéralogiques que M.
l'abbé Chappe nous a données de cette
contrée , font d'autant plus intéreffantes
que cette partie du globe nous eft abfolument
inconnue. Les Ruffes nous la préfentent
comme un nouveau Pérou rempli
de mines d'or , d'argent & de pierres
précieufes. Il eft conftant que l'on
trouve des mines d'or & d'argent dans
les terreins glacés de la Siberie ainfi que
dans les terreins brúlans de la zone tor
ride. Notre voyageur ne s'eft pas borné
à déterminer leurs pofitions géographi
ques , il en donne les plans & les profils ;
il nous fait connoître leurs formes , leurs
profondeurs , leurs épaiffeurs , ainfi que
les dimensions des couches qui les
féparent, & tout ce qui doit concourir
Cv
8 MERCURE DE FRANCE .
❤
nous donner l'idée la plus exacte de
l'organiſation intérieure de ces parties dụ
globe.
1 >
Un objet non moins intéreffant de ce
grand ouvrage eft le nivellement qu'il
préfente de la route de Paris Breft , &.
à Tobolsk en Siberie. Ce nivellement
dont l'on doit recueillir les connoiffances
les plus neuves & les plus lumineufes
avoit toujours occupé l'auteur , & malgré
les difficultés qu'il a fallu vaincre , le
barometre lui a fourni le moyen d'en
conftater la poffibilité par le fait.
M. l'abbéChappe nous fait part de fes
expériences fur l'électricité naturelle . Les
orages font fi fréquens à Tobolsk , qu'il
étoit à même de multiplier ces expériences.
Cet Académicien n'a jamais obfervé
en Europe une électricité fi forte
que dans cette partie du nord; & il a reconnu
conftamment dans fes obfervations
de Siberie que la foudre s'étoit portée de
bas en haut. Si l'on examinoit, ajoute- t il
les orages avec attention & avec des
yeux dégagés de préjugés , on verroit fouvent
la foudre s'élancer de la terre , ainf
qu'il étoit facile de l'obferver à Tobolsk.
I eft vraisemblable qu'elle s'éleve fouvent
en filence par des conducteurs qui
JANVIE R. 1769. 59
nous font invifibles , & qu'elle n'éclate
qu'après être parvenue à une certaine
hauteur,
La partie hiftorique du voyage de M.
l'abbé Chappe , occupera plus agréablement
les lecteurs. Cet obfervateur
philofophe n'entreprend point de donner
l'hiftoire de la Ruffre ; il fe borne
à ajouter de nouvelles connoiffances
à celles que nous avons. Il rapporte
des faits propres à répandre du jour fur
fon hiftoire civile , morale & politique.
Indépendamment d'un Atlas in- folio
fupérieurement gravé qui eft pour la
partie géographique ; cette partie hifto
rique eft enrichie d'un nombre confidé
rable d'eftampes qui parlent aux yeux , &
repréfentent fidélement les coutumes,
ufages & habillemens des Mofcovites.
Ces eftampes ont été gravées avec beau
coup de foin & d'intelligence , par M.
Tilliard & autres habiles graveurs ,
d'après les deffeins de M. le Prince
peintre du Roi. Tout le monde connoit
les talens & le génie de cet artifte , pour
rendre le coftume & la nature Raffe ,
dont il a fait une étude particuliere dans le
pays même. Une de ces eftampes repréfente
l'intérieur d'une habitation ruffe
pendant la nuit, & notre voyageur à qui
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
rien n'échappe de ce qui peut intéreffer
en donne cette defcription. » J'arrivai
» dit - il , le 4 Avril 1761 à Méléchina ,
fi fatigué que je me propofai d'y
» paffer une partie de la nuit je frap-
» pai à la premiere porte où j'attendis
quelque tems ; tout le monde étoit
» couché un Ruffe vint m'ouvrir
» tenant d'une main une louchine
( morceau de bois allumé , ) pour m'éclairer
; & fon bonnet , de l'autre. On
» voyoit à peine fon vifage au milieu
» de fes cheveux hériffés , & d'une lon-
" gue barbe qui lui defcendoit fur la
» poitrine . Le premier objet qui me frap
pa en entrant , fut une vieille femme ,
qui s'étoit endormie en berçant un
» enfant fufpendu dans un panier : fa
» peau ridée & renbrunie par la fumée ,
و ر
offroit un objet des plus défagréables .
» Son accoutrement concouroit encore à
la rendre plus hideufe . On voyoit tout
» auprès fur un banc , une jeune femme,
» plus occupée de fatisfaire fa curiofité
que de rajufter la chemife qui formoir
tout fon vêtement. Le défordre qui y
regnoit, & fon attitude , laifoient à
découvert les beautés de cet âge , & fa
peau de la plus grande blancheur , recevoit
encore un nouvel éclat dé la vieille
"
JANVIER. 1769. 61
"
» placée à fes côtés. Elle avoit près de
»fon banc des petits enfans couchés par
» terre , ainfi que de jeunes veaux dans
» une étable : le refte de la famille étoit
» couché pêle mêle fur le poële , & fur une
efpéce de foupente ; les uns dormoient,
» les autres paroiffoient auffi étonnés de
» me voir dans leur chaumiere , que je
» l'étois de leur fituation & de leur figu-
» re ». M. l'abbé Chappe obferve que
l'enfant qui étoit dans le panier , n'avoit
pas un mois il dormoit au milieu d'un
tas de paille couvert d'un linge , étant
nouveau né. Hors ce tems, les enfans font
communément nuds en Siberie , ainfi
que dans toute la Ruffie : ils jouent dans
leur panier des pieds & des mains fans
être emmaillotés. Ce panier eft fufpendu
à une longue perche élaftique qu'on
peut faire mouvoir, facilement avec le
pied , pour les bercer. On nourrit les
enfans de lait d'animaux par le moyen
d'un corner , au bout duquel on adapte
une têtine de vache : les meres leur donnent
cependant quelquefois à téter. Ces
enfans quoique très-foibles jouiffent de
la liberté de fe rouler à terre . Ils s'y
culbutent & font des efforts pour matcher.
On les taiffe fe débattre , quoiqu'ils
foient le plus fouvent nuds, ou
2
61 MERCURE DE FRANCE
qu'ils n'aient qu'une chemife pour tous
vêtement. Ils marchent enfin au bout de
quelques mois , tandis qu'en france ils
pourroient à peine fe foutenir. Bientôt
ils courent partout & vont jouer fur la
neige. On n'y connoit point le corps ,
ni cette multitude de vêtemens & de
Ligatures génantes , dont on s'empreffe ici
de garoter les enfans . Non- feulement ils
nuifent au développement des muſcles ,
mais ils font er core la principale caufe de
ce qu'il y a tant d'hommes contrefaits
dans les autres nations d'Europe ; tandis
qu'ils font très- rares en Rullie.
Au commencement du regne de Pierre
premier , les Ruffes fe marioient fans que
les prétendus fe fuflent jamais vus. Les
parens du garçon envoyoient une efpèce
de marrone chez les parens de la fille
Je fais que vous avez de la marchandife ,
leur difoit elle ; nous avons des acheteurs.
Après quelques éclairciffemens , & quelques
jours de négociations , les parens
fe voyoient, Lorfque le garçon convenoit
à ceux de la fille ,, ils fixoient le jour de
la cérémonie. On conduifoit l'avantveille
du mariage le prétendu chez
fon épouse future : elle le recevoit fans
lui parler. Un de fes parens étoit chargé
d'entretenir le garçon. Le prétendu en
JANVIER . 1769. 1769. 63
voyoit le jour fuivant un préfent à la
demoiſelle : il confiftoit dans des confitures
, du favon & autres chofes de ce
gente. Elle n'ouvroit la boëte qu'en préfence
de fes amies qu'elle envoyoit
chercher : elle s'enfermoit avec elles ,
ne cellant de pleurer , pendant que fes
amies chantoient des chanfons analogues
à fon mariage On ne trouve plus , parmi
le peuple , des veftiges de ces derniers
ufages . Les moeurs Européennes que
Pierre premier a tâché d'introduire dans
fes états ont détruit dans quelques endroits
une partie des anciens préjugés.
Les moeurs Européennes ont cependant
fait peu de progrès en Ruffie , parce qu'el
les n'ont aucun rapport avec ce gouvernement
defpotique. Notre voyageur qui
a vu la nation Ruffe , à huit cens lieues
de la cour, a été par ce moyen plus à portée
de la connoître La fociété en général
eft peu connue en Ruffie , fur tout audelà
de Mofcou. Eh ! comment pourroit
elle fe former dans un gouvernement où
perfonne ne iouit de cette liberté politique
, qui établit par tout ailleurs la fureté
de chaque citoyen ? Tout le monde ſe
craint mutuellement : de - là la méfiance ,
la fauffeté , la fourberie. Les hommes
64 MERCURE DE FRANCE.
ayant peu de confidération pour les fem
mes au-delà de: Mofcou , elles ne font
pour rien dans la fociété ; & fans elles
comment en former ? Elles vivent preſs
que toujours enfermées dans l'intérieur
de leurs maifons : elles y paffent leurs
jours dans l'ennui , au milieu de leurs
efclaves , fans autorité & fans occupation
; elles ne jouiflent pas même du
plaifir de la lecture , parce que la plû
part ne favent pas lire. Les homines y
font auffi ignorans que les femmes . On
fe voir de tems en tems en cérémonie
les
gouverneurs & les principaux magiftrats
donnent de grands diners plufieurs
fois dans l'année. Les parens s'affemblent
de même de tems à autre , pour
fêter le faint de la famille ; ils
admettent rarement dans ces feltins
des perfonnes qui ne foient pas
álliées. Dans les grands repas on invite
les hommes & les femmes ; mais ils ne
font ni à la même table , ni dans le même
appartement. La maîtreffe de la maifon
ne paroît à l'appartement des hommes
qu'au moment qu'ils vont fe mettre à
table : elle porte un grand cabarer cou
vert de verres rempli d'eau - de - vie ;
elle en préfente , dans un état d'humilité ,
JANVIER. 1769. 65
à tous les convives , qui ne la regardent
feulement pas on lui remet les verres ,
& elle fe retire auffi tôt.
:
Les lecteurs doivent voir dans l'ouvrage
même tous les détails de notre
favant voyageur fur le gouvernement ,
le commerce , les finances & les troupes
de Ruffie. L'hiftoire qu'il nous donne
de la révolution de Calmouks Zongores
en 1757, de leur religion & de la mytho
logie de leurs idoles , eft accompagnée,
d'eftampes qui repréfentent ces idoles.
M. l'abbé Chappe , y a joint des explications
qui rendent ce morceau d'hiftoire
très-intéreffant. Ce favant académicien a
voyagé comme voyageoient autrefois les
Platons , les Thalès , & les Pythagores ;
& nous devons defirer pour le progrès
des fciences que cet illuftre aftronome
deftiné à concourir en cette préfente année
1769 , à la découverre de la parallaxe
du foleil , faffe dans la zone torride ,
où il doit fe rendre , des obfervations
femblables à celles qu'il a faites dans les
pays glacés du nord.
Lettres du comte Algarotti fur la Ruffie,
contenant l'état du commerce , de la
marine , des revenus & des forces de
cet empire ; avec l'hiftoire de la guerre
66 MERCURE DE FRANCE.
de 1735 contre les Turcs , & des ob
fervations fur la Mer Baltique & la
Mer Cafpienne , traduites de l'italien .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Merlin , libraire , rue de la Harpe ; un
vol. in- 12.
C'eft la curiofité qui conduifit le comte
Algarotti en Ruffie ; il écrivit à Mylord
Hervey , vice- chambellan d'Angleterre ,
tout ce qui le frappa dans ce voyage , &
c'eſt le recueil de fes lettres dont on donne
la traduction . Il regne , felon lui , à
Saint-Petersbourg une efpéce d'architec
ture bâtarde qui tient de l'italienne , de
la françoiſe & de la hollandoife ; la der
niere domine ; on ne doit pas en être fur
pris puifque Pierre le Grand fit fes premieres
études en Hollande ; c'eſt à l'imitation
des villes de cette république qu'il
planta des rangées d'arbres le long des
rues , & qu'il les coupa par des canaux
qui , certainement , ne font point à Petersbourg
de même ufage qu'à Amfterdam
& à Utrecht. Le prince obligea les
Boyards de quitter Mofcou pour s'établir
à la fuite de fa cour ; leurs maifons font
fituées fur les bords de la Neva ; on voit
aifément qu'elles ont été bâties par obéiffance,
car les murs en font tout crevaffés
JANVIER . 1769 . 67
& hors d'aplomb ; auffi quelqu'un a dic
que les ruines fe faifoient par- tout d'elles-
mêmes , mais qu'on les conftruiſoit à
Saint-Petersbourg. Le luxe a fait de grands
progrès dans ce pays ; il est bien différent
de ce qu'il étoit du temps de Pierre I. Ce
prince avoit pris en Hollande le goût de
la frugalité. Les Boyards qui , à - préfent ,
dépensent une grande partie de leurs revenus
en galons , faifoient autrefois conftruire
des vaiffeaux . Le fouverain trouvoit
le meilleur moyen d'employer leur
argent.
Le voyageur entre dans des détails fur
le commerce , la marine & les revenus de
la Ruffie ; ces derniers , felon fon calcul,
montent à quatorze à quinze millions de
roubles , fomme immenfe dans le Nord,
& relativement aux revenus de la Suéde ,
qui ne font pas de deux millions fterlings ,
& à ceux du Dannemarck , qui à peine en
font un ;
elle paroîtra bien plus confidérable
fi l'on refléchit que dans le coeur de
l'empire , le boeuf , le pain & toutes les
denrées néceffaires à la vie ne coûtent pas
le fixiéme de ce qu'elles fe vendent en
Angleterre . Une galere ne revient au
gouvernement qu'à un millier de rou-
Bles , & le foldat ne reçoit pas en arg
68 MERCURE DE FRANCE.
gent le tiers de la folde qu'on lui donne
en France & en Allemagne.
Nous ne nous arrêterons pas fur l'hiſtoire
de la guerre de 1735 contre les
Turcs ; elle fut terminée par le traité de
Belgrade ; la caufe , les événemens & les
fuites en font fuffisamment connus. M. le
comte Algarotti n'apprend rien de neuf
à ce fujet. Ses lettres font fuivies de deux,
effais ; l'un , fur la durée des regnes des
Lept Rois de Rome , & l'autre , fur l'empire
des Incas. Dans le premier , l'auteur
emploie avec fuccès les principes de New
ton pour la réforme de la chronologie ; il
réſulte de ſes recherches à ce ſujet que lal
royauté n'a duré à Rome que cent trentedeux
ans , tandis que , fuivant Tite-Live,
elle en a duré deux cens quarante- quatre
Par ce moyen il juftifie l'anachronisme
reproché à Virgile pour avoir fait vivre
Enée & Didon dans le même fiécle , & con
firme la tradition commune des Romains
que Numa avoit été difciple de Pythago
re. Le morceau fur les Incas eft intéref
fant ; mais M. Algarotti ne peut pas fe
diffimuler que nous n'avons rien de bien
certain fur les regnes de ces princes Péru
viens ; les Efpagnols , qui les détruifirentz
ne fongerent gueres à chercher des lumie
JA NIVIER . 1769. 69
res far leur hiftoire ; & ce ne fut que quelque
temps après , & lorfque l'empire fut
entierement anéanti , qu'ils recueillirent
quelques obfervations : tout ce qu'on peut
dire fur ce fujet fe réduit à des hypothè-
-fes ; & celle de M. Algarotti eft fondée
fur leur hiftoire , qui n'eft vraisemblable-`
ment auffi qu'une hypothèſe .
:
*
Tableau hiftorique des gens de lettres , ou
abrégé chronologique & critique de
T'hiftoire de la littérature Françoife ,
2. confidérée dans fes diverfes révolutions
, depuis fon origine jufqu'au dixhaitieme
fiécle , par M. l'Abbé de
Longchamps . A Paris , chez Charles
Saillant Libraire , rue Saint Jean de
Beauvais , vis-à- vis le college. Tomes
HI & IV .
Nous avons rendu compte des deux premiers
volumes de cet ouvrage lorſqu'ils
ont paru ; leur fuccès a juftifié le jugement
que nous en avons porté ; le troifieme &
le quatrieme que nous annonçons aujour
d'hui , ne font point indignes des précédens
, & font defirer que la fuite ne s'en
faffe pas attendre long- temps . Ils continuent
l'hiftoire du fixieme fécle de l'ere
vulgaire , & vont jufqu'au onzieme in,
70 MERCURE DE FRANCE.
rance ;
clufivement. A la tête de chaque fiécle,,
on trouve une idée générale de l'état de la
littérature pendant ce période ; ce font des
tableaux précis & foignés qu'on lit avec
plaifir , & qui fixent toujours l'attention;
l'auteur y fait fentir les nuances qui diftinguent
ce fiécle d'avec le précédent.
Dans le fixieme on attachoit encore une
forte de gloire à la culture de l'efprit ;
dans le feptieme on fit parade de fon ignole
titre d'homme de lettres ne fut
toléré que parmi les eccléfiaftiques & il
leur fuffifoit pour l'obtenir de bégayer
quelques mots latins qu'ils étoient difpenfés
d'entendre. La barbarie fe répandit
par tout , & fe diffipa dans le haitieme
fiécle. L'auteur montre que la renaiſſance
des lettres , qui eft prefque toujours l'effet
de l'opinion dans une république , ne dépend
dans une monarchie que de la volonté
du fouverain . « L'amour des lettres
» fut une paffion dans François I , avant
» même qu'il exiftât une littérature : pour
»la créer , il lui fuffifoit de l'aimer. Les
» lumieres devenues un titre à fa faveur
quel courtifan eût négligé de s'inftruire ?
Huit fiécles avant François I , Charlemagne
avoit tenté le même prodige ; les
fciences & les arts s'éleverent à fa voix
» du cahos où labarbarie les avoit plon-
"
"
JANVIER. 1769. 71
"
gés mais les fuccetfeurs de ce prince
laifferent écrouler cet édifice précieux ,
& la France rentra bientôt dans les ténebres
d'où Charlemagne venoit de la ti-
» ter. » M. l'Abbé de Longchamps cherche
les caufes de la ruine de l'édifice élevé
par Charlemagne ; il les trouve dans le
foin que prit ce prince de lier les lettres a
la religion ; en confidérant cette derniere
comme un des plus fermes appuis de la
littérature , il crut pouvoir les enchaîner
l'une à l'autre par des noeuds dont la rupture
fuppoferoit la diffolution du chriftianifme
; iill ffee trompa; il ferma le che
min de la gloire à tous les écrivains profanes
; il ravit aux grands modèles de
l'antiquité le droit de féconder le génie ,
de créer des imitateurs , de fe reproduire
dans les chefs - d'oeuvres des modernes ; il
ne fentit pas que l'auftere vérité de nos
dogmes, la profondeur de nos myfteres ne
pouvoient pas fe plier à toutes les trempes
d'imagination. Il rendoit la religion
refponfable des caprices du génie en confondant
ainfi leurs domaines. L'enthou
fiafme de l'invention devoit s'affranchir
tôt ou tard de ces entraves , & l'on ne
pouvoit interdire à la poëfie l'empire des
fictions , fans s'expofer à des écarts facriléges.
Tous ces détails doivent être lus
72 MERCURE DE FRANCE.
dans l'ouvrage même. L'auteur fait rendre
intéreffant le tableau de la barbarie ,
qui regna avant & depuis Charlemagne
jufqu'à François I. Il fait tirer parti des
foibles lueurs que les lettres préfentent
par intervalles au milieu de cette longue
nuit , & montrer en elles le préfage infaillible
de la révolution qui fe fit alors.
Il en eft encore à la partie la plus ingrate
de fon ouvrage ; & la maniere dont elle
eſt traitée , annonce ce que fera la ſuite ;
un ftyle noble & pittorefque répand partout
de la chaleur & de l'intérêt .
Elémens de l'hiftoire d'Angleterre , depuis
fon origine fous les Romains jufqu'au
regne de Georges II ; par M. l'abbé
Millot , profeffeur- royal en l'univerfité
de Parme , des académies de Lyon &
de Nancy, A Paris , chez P. E. G. Durand
, libraire , rue S. Jacques , à la Sageffe
; 3 vol . in 12.
On confulte les grandes hiftoires ; peu
de gens ont la patience ou le temps de les
lire ; parmi ceux qui les ont parcourus ,
on n'en voit gueres qui aient retenu affez
de faits pour en former un abregé ; c'eſt
leur rendre un fervice & leur épargner un
travail pénible que de prendre ce foin
pour
JANVIER. 1769. 73
pour eux. Des critiques de mauvaife humeur
ont prétendu que c'étoit favorifer
la pareffe & nuire aux bonnes études ;
nous croyons plutôt que c'eft le moyen
de répandre les lumieres raffemblées par
quelques fçavans , & de fuppléer pour
quelques perfonnes aux études dont elles
font incapables . Les bibliothéques font
les érudits , mais un petit nombre de bons
livres très fuccincts ont éclairé les nations.
Ce font ces réflexions qui ont porté
M. l'abbé Millot à reftreindre l'hiftoire
aux objets dignes de fixer les regards de
tout homme qui cherche moins le fçavoir
que les connoiffances pratiques. On connoît
le fuccès qu'ont eu fes élémens de
T'hiftoire de France ; il préfente aujourd'hui
ceux de l'hiftoire d'Angleterre . Peu
de
-
pays offrent un auffi grand nombre de
tableaux frappans . Jules- Céfar débarque
pour la premiere fois dans la Grande-
Bretagne environ cinquante - cinq ans
avant l'Ere vulgaire , fes victoires ne la
foumirent pas réellement . Julius - Agricola
la réduifit enfin , & en fit une province
romaine. Lorſque l'empire fut agité
par quelques- unes de ces révolutions qui
en préparerent la chûte , il ne put défendre
les Bretons des invafions des Pictes &
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
des Ecoffois ; ils chercherent des fecours
dans la Germanie ; les Saxons qui les leur
apporterent finirent par les fubjuguer , &
l'Heptarchie commença ; le religion chrétienne
s'établit en Angleterre ; ce fut
une femme qui l'y affermit , ainfi qu'en
France ; Berthe convertit fon époux ;
fa fille , mariée au Roi de Northumberland
, imita fon zèle ; fes exhortations
ébranlerent Edwin . « L'évêque Paulin le
» détrompa enfin des chimeres de l'ido-
» lâtrie. Le grand prêtre des idoles, nom-
» mé Coify , prépara les voies par fa pro-
» pre converfion . Pour preuve de la fauf-
» feté de fes dieux , il fit obferver au Roi
» que , malgré fon affiduité & fa ferveur
» dans les fonctions pontificales , il n'a-
» voit jamais reçu d'eux aucun bienfait
» extraordinaire , & que perfonne n'avoit
» eu moins de part que lui aux graces de
» la cour. Des dieux réels , ajoutoit- il ,
prendroient - ils fi peu de foin de leurs
plus finceres adorateurs ? De pareils argumens
étoient fans doute une démonf-
» tration pour ces barbares ; le Roi , le
peuple ouvrirent les yeux à la véri-
» té ; Paulin fut le premier archevêque
و د
و د
» d'Yorck. "
L'heptarchie finit en 827 , qu'Egbert
JANVIER . 1769. 75
commença la fuite des Rois Anglo-
Saxons , auxquels fuccéde Guillaume le
Conquérant. Tous fes defcendans ne lui
reffemblerent pas ; il avoit accoutumé
cette nation fiere au defpotifme ; elle ſe
révolta plufieurs fois dans la fuite , & fe
fit craindre de fes maîtres ; elle força Jean
fans -Terre à donner cette fameufe charte
, le fondement éternel de fa liberté ;
elle le chaffa de fon trône , y appella les
François & les en écarta bientôt ; des divifions
s'éleverent contre les deux peuples
; des guerres fanglantes s'allumerent;
la France parut prête à fubir le joug , &
le repoufla loin d'elle ; elle vit fes fiers
rivaux fe partager entre les maifons
d'Yorck & de Lancaftre , & fe déchirer
eux mêmes pour le choix d'un maître . Le
calme fembla renaître fous les Tudors ,
mais l'efprit de liberté s'affoiblit. Henri
VIII enchaîna la férocité angloife , &
étendit fon pouvoir arbitraire fur la religion
même ; la politique obligeoit Rome
de céder , fa réfiſtance lui fit perdre un
état qui l'enrichiffoit. Marie en voulant
rétablir l'ancien culte , contribua à l'éteindre
, & prépara la révolution qui ſe fit
fous Elifabeth. C'eſt ici que l'hiſtoire of
fre des tableaux qu'on chercheroit en vain
dans celle des autres nations . Marie Stuart
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
.
périt fur un échafaud , & fon fils monte
fur un trône d'où fon petit- fils eft précipité
pour périr comme elle. Tel eft le
plan de M. l'abbé Millor ; il le fuit jufqu'à
la fin du regne de Georges I. Nous
nous bornons à en donner une idée ; nous
me nous arrêtons pas fur les faits ; ils font
affez connus ; la maniere dont ils font
préfentés ici les rend encore plus intéreffans;
ony trouve toujours l'hiftorien exact
& le philofophe.
Les Nuits Parifiennes , à l'imitation des
Nuits Attiques d'Aulugele , ou recueil
de traits finguliers , anecdotes , ufages
remarquables , faits extraordinaires ,
obfervations critiques , penfées philofophiques
, &c , &c , à Londres , & fe
trouve à Paris chez Lacombe , Libraire
rue Chriſtine ; 2 volumes petit in - 8 °.
Les Nuits Attiques d'Aulugelle ont
donné l'idée de ce recueil ; le grammai
rien latin travailla pour l'inftruction de
fes enfans ; il fit entrer dans fon ouvrage
ce qu'il avoit appris de plus remarquable
dans les auteurs & dans la converfation
des hommes de lettres de fon temps ; il
confacra à ce travail les longues nuits de
l'hiver , & ce fut la raifon pour laquelle il
JANVIER. 1769. 77
lui donna le titre de Nuits Attiques. Les
Nuits Parifiennes en font l'imitation ; elles
renferment fur-tout une variété intéreffante
& inftructive que la plupart des
compilations modernes offrent rarement;
nous nous bornerons à en citer quelques
traits . Ariofte fut fait gouverneur de la
Garfagnan , province de l'Appenin , dont
les habitans étoient peu foumis à leur fouverain
; ce pays étoit infefté par *des bri .
gands & des contrebandiers qui commettoient
les plus grands excès , & fe retiroient
enfuite fur des montagnes qui leur
affuroient un afyle impénétrable ; la réfidence
du gouverneur étoit un château
fortifié. Ariolte eut un jour l'imprudence
d'en fortir en robe de chambre ; fes rêveries
poëtiques le conduifirent très-loin ;
il tomba entre les mains d'une troupe de
bandits qui alloient le punir de fa témé
rité , fi l'un d'eux ne l'eût reconnu , & appris
à fes camarades que c'étoit là le feigneur
Ariofte ; le cheffe radouciffant auffitôt
, lui dit , que puifqu'il étoit l'auteur
de l'Orlando furiofo , il n'avoit rien à
craindre , qu'il fe feroit un devoir de le
reconduire jufqu'à la fortereffe , & qu'il
ne devoit pas moins d'égard à un poëte
fi célebre. Cette aventure toucha plus.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
"
Ariofte que tous les éloges qu'on avoit
donnés à fon poëme.
Tous les pays ont leurs fages , toutes
les religions ont leurs faints . Abou- Hanifah
, de la fecte des Hanifites , mérita
chez les Turcs le nom de Socrate . On raconte
qu'il reçut un jour un fouffler , &
qu'il dit à celui qui l'avoit infulté : « Je
pourrois vous rendre injure pour injure
» & me venger , mais je ne le veux point ;
je pourrois auffi vous accufer devant le
calife , mais je ne veux pas être un dé-
» lateur ; je pourrois dans mes prieres à
Dieu, me plaindre de l'outrage que vous
» m'avez fait, mais je m'en garderai avec
» foin. Enfin je pourrois demander qu'au
jour du jugement , Dieu me vengeât ;
mais à Dieu ne plaife que je conferve
» cette penfée ! Au contraire , fi ce terri-
» ble jour arrivoit dans ce moment
» que mon interceffion pût être de poids ,
»je ne fouhaiterois d'entrer en paradis
qu'avec vous . »
"
"
»
"
> &
Jacques Bellin , pere de Jean, qui le premier
peignir en huile , avoit fait plufieurs
tableaux pour le grand ſeigneur ; ily avoit
entr'autres une décollation de faint Jean
Baptifte. Sa hauteffe en admira la difpofition
& le coloris ; il obferva feulement
JANVIER. 1769. 79
que le cou étoit trop long & trop large :
pour faire fentir au peintre la jufteffe de fa
critique , il appella un efclave à qui il fit
couper la tête , & fit remarquer à Bellin
que le col après cette opération fe retrécit
extrêmement. Bellin étoit trop effrayé de
ce fpectacle pour étudier fon modele ; il
n'eut point de repos jufqu'à ce qu'il eûc
obtenu fon congé ; le grand feigneur lui
fit de grands préfens , & le renvoya à Venife
avec des lettres de recommandation
pour la république , qui lui fit une penfion.
» Louis XIII avoit une grande averfion
» pour les gorges découvertes . Etant à di-
» ner en public , une demoiſelle qui avoit
» le fein fort découvert , fe mit vis-à-vis
» de Sa Majefté ; le Roi qui la remarqua,
» tint fon chapeau enfoncé & les bords.
» rabattus ,tout le temps du diner,pour ne
» la point voir ; & la derniere fois qu'il
» bût , il retint une gorgée de vin dans fa
» bouche , & la lança dans le fein de
» cette demoiſelle , qui reſta dans la con-
» fufion. Auffi , dit le pere Barry , pour-
» quoi reftoit -elle en cet état ? Sa gorge
» méritoit bien cette gorgée. »
ود
Les peres de l'églife ont condamné gé
néralement les danfes qui fuivent les feftins
des nôces ; on auroit de la peine à en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
trouver un feul qui les ait approuvées.
Saint Auguftin croit qu'il vaudroit mieux
labourer la terre tout le dimanche que de
danfer ce jour là . On lui attribue même
d'avoir dit que tous les pas qu'on fait en
danfant conduifent en enfer . Saint Chryfoftôme
prétend que dans toutes les danfes
le diable eft toujours de la partie . Cette
doctrine févere a cependant été adoucie
; lorfque Philippe II arriva à Trente
pendant la tenue du concile , les peres
ordonnerent un bal pour fa réception ; les
damés les plus qualifiées y furent invitées
; le cardinal de Mantoue l'ouvrit , &
tous les peres danferent avec autant de
modeftie que de dignité. Il y a lieu de
croire que les premiers peres de l'églife ne
déclamerent contre la danfe , que par ce
qu'elle tenoit une place dans toutes les fêtes
idolâtres ; ils la profcrivirent avec
tout ce qui pouvoit rappeller les ancien
nes cérémonies du paganiſme.
;
Il n'y a nulle part tant de chiens qu'au
Japon on doit les nourrir foigneufement;
il n'eft permis de les battre , ni de les
tuer le caprice d'un monarque a donné
lieu à cet ufage fingulier ; ce prince étoit
né fous le figne du chien , & conçut en
conféquence l'affection la plus tendre pour
ces animaux . Il voulut qu'on les enterrât,
JANVIER. 81
1769.
quand ils mouroient, fur le fommet des
montagnes. Un Japonnois , en conféquence
de cet ordre , y portoit le fien qu'il
venoit de perdre ; le chemin étoit long ;
il murmura de l'obligation qui lui étoit
impofée : remercie plutôt le ciel , lui dit un
de fes voifins , de ce que l'empereur n'eftpas
néfous lefigne du cheval ;fon cadavre anroit
été bien plus pefant que celui de ton
chien. Nous rions de ce caprice ; ſouvenons-
nous qu'un de nos rois obtint le ti
tre de jufte parce qu'il étoit né fous le figne
de la balance ; les ridicules , ¿ peu de
chofes près , font les mêmes dans toutes
les nations .
Les immunités eccléfiaftiques font des
privileges accordés au fouverain par le
clergé . M. Denifart a traité cette matiere
avec affez d'étendue ; nous n'entrerons
point dans cette difcuffion , nous nous
contenterons de parler d'un droit fingulier.
Il y en avoit un de cette efpéce attaché
au prieuré de Livré , qui fur réuni au
college des jéfuites à Rennes . Les jeunes
mariées étoient obligées , le jour de la fête
de la patrone du prieuré , d'aller baifer le
feigneur prieur ; celui- ci affis fur une efpéče
de trône , dans la grande place du
prieuré recevait gravement ce baifer
féodal. « Les jéfuites firent changer ce
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» droit en une fomme de cinq fols , ou un
» quarteron de cire , que chaque nouvelle
» mariée étoit tenue de leur apporter. Ce
» ne fut pas fans de grandes oppofitions de
» la part des habitans , qui , au lieu d'en-
» trer dans des vues fi raifonnables , fufci-
»terent des procès aux jéfuites pendant
plus de quarante ans , pour faire réta-
» blirl'ancien ufage. Malgré leurs oppofitions
, il fut permis aux jéfuites , par
» arrêt du parlement de Bretagne , de re-
» noncer au baiſer pour un quarteron de
» cire . "
1
M. Outhier de Befançon , membre de
l'académie des fciences , raconte que dans
l'églife de Sainte Claire à Stockolm , ila
remarqué un bédeau qui fe promenoit
dans l'églife pendant la prédication ;
portoit une longue canne dont il frappoit
fur la tête de ceux qui dormoient ;
cette maniere de faire écouter la parole de
Dieu eft finguliere ; elle feroit utile en
bien des pays ; il faudroit fur - tout en
France multiplier les cannes & les bédeaux.
Nous finirons par cette anecdote.
Ce fut fous le Roi Jean II qu'on joua pour
la premiere fois la comédie dans le royaume
de Suede ; la paflion fut le premier
fpectacle qu'on y donna . » L'acteur qui
jouoit le rôle ordinaire de Longis , vou
22
JANVIER . 1769. 83
28
»
"
» lant feindre de percer avec fa lance le
» côté du crucifié , fe laiflant emporter
» par la chaleur de l'action , enfonça réel-
» lement le fer de fa lance dans le côté
» du malheureux qui étoit fur la croix ;
» celui- ci tomba mort , & écrafa ſous fon
poids l'actrice qui jouoit le rôle de
» Marie. Jean II , indigné de la brutalité
» de Longis & des deux morts qu'il
voyoit , s'élance fur lui & lui coupe la
» tête d'un coup de cimeterre. Les fpec-
» tateurs qui avoient plus goûté Longis
» que le refte des acteurs fe fâcherent fi
fort de la févérité du Roi , qu'ils fe jet-
» terent fur lui , & fans fortir de la falle
» lui trancherent la tête. » Nous nous
fommes bornés à quelques traits que nous
avons pris au hafard ; il y en a une infinité
d'antres que nous aurions pu
citer
,
mais qui nous auroient conduits trop
loin ; on y trouve des réflexions intéreffantes
, des obfervations critiques , des
penfées philofophiques , de petites differtations
très-favantes ; on ne s'eft pas borné
à ce qui pouvoit amufer le lecteur ;
on s'eft aufli attaché à l'inftruire ; il y a
peu de recueil mieux fait , plus varié ,
plus utile.
Dvj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
Abrégé des cent trente-cinq volumes de
la Gazette de France , en 3 vol . in-4° .
Voici un ouvrage que l'on peut regar
der , comme unique en fon genre , &
qui eft infiniment précieux à tous les
ordres de citoyens , mais particulierement
à ceux dont les noms ne font pas
effentiellement liés à l'hiftoire de la nation
, & qu'ainfi on ne peut guere efpérer
de trouver dans d'autres faftes que la
Gazette . On y remarque quantité d'anecdotes
curieufes qui auroient pu être perdues
à jamais pour les familles qu'elles
intéreffent , fi elles n'avoient pas été
tirées d'un chaos de cent trente cinq volu
mes , par un dépouillement très -heureument
conçu , & non moins bien exécué
car les rédacteurs paroiffent avoir choisi les
anecdotes avec beaucoup de difcernement
, & s'être attachés préférablement ,
comme de raiſon , à ce qui fait époque
pour la gloire & pour l'état des familles ,
foit par les faits militaires , foit par les
graces de la cour , foit enfin par toutes.
les autres efpèces de diftinctions . L'index
des noms françois qui fe diftribue tous
les ans dans le mois de Janvier , avec la
table des matiéres de la Gazette rendra
très -aiſée la continuation de ce précieux
JANVIER. 85
1769 .
recueil qui ne doit manquer dans aucune.
Bibliothèque .
Cet abrégé vient d'être achevé , & en
même tems on annonce que par réduc
tion les trois volumes qui le compoſent
ne couteront plus que vingt- quatre livres ,
brochés & francs de port par tout le
Royaume , mais que ce prix ne fubſiſtera
fur ce pied que jufqu'au premier Mai
prochain , après lequel terme , ce qui
pourra refter de l'édition , qui n'eft pas
confidérable , remontera à l'ancien prix .
´.
On continuera à diftribuer ce Recueil
aux deux Bureaux de la Gazette de France
, où on reçoit auffi l'abonnement pour
la table des matiéres de la Gazette , avec
l'index des noms françois , le tout pour
trois livres. Il faut affranchir les lettres:
& l'argent que l'on adreffera aux Directeurs.
Situation des finances de l'Angleterre en
1768. De l'imprimerie des fucceffeurs:
de Jean Fauft & Jean Guttenberg ; &
fe trouve à Paris , chez Lambert ,
Imprimeur-Libraire , rue des Cordeliers
au Collège de Bourgogne ; &
Lacombe Libraire , rue Chriftine . in-
4°. 136 pages , 4 liv . 4 f. broché.
On peut regarder cet ouvrage comme
86 MERCURE DE FRANCE.
une continuation du mémoire de M.
Grenville , fur les finances de l'Angleterre;
on a fuivi le plan tracé par cet exminiftre;
dans fon appréciation des dépenfes
de la Grande Bretagne . On y retrou
ve l'effai fur le revenu de cet état , qui fervoit
d'introduction au mémoire de M.
Grenville ; il eft confidérablement augmenté
; l'éditeur y a fait entrer de nouvelles
lumieres qu'il a acquifes fur cette
partie importante de l'adminiftration ;
on parcourt toutes les branches du revenu
de l'Angleterre , on évalue le produit
de chacune ; ces détails intéreffans préfentent
des calculs très-bien faits & peu
fufceptibles d'extraits ; il faut les lire
de fuite dans l'ouvrage même ; le revenu
net ordinaire , eſt fixé à 3 , 200,000 liv.
pour l'année 1768. On y joint les 400 ,
ooo liv. que la Compagnie des Indes eft
convenue de donner au gouvernement
pendant deux ans , ce qui porte le revenu
à trois millions fix cens mille livres . La
dépense en 1766 a été de 8 , 250,000
livres ; en 1767 de près de neuf millions,
& on fixe celle de 1768 , à 8 , 890, 706
livres. L'auteur expofe les moyens qu'on
employe pour fuppléer à ce qui manque
à la recette , & pour fournir au furplus des
dépenses; nous nous bornons à indiquer
JANVIE R. 1769. 87
cet article qui exigeroit des détails trop
étendus. On préfente enfuite l'état de la
dette nationnale dont le capital monte à
129 , 724 , 936 livres , & les intérêts
& les charges , avec les longues annuités
pour lefquelles il n'a pas êté
fourni de capital , à 4, 646 , 027 livres ;
dette immenfe qui loin de diminuer augmente
encore toutes les années . L'ouvrage
eft terminé par l'appréciation du rembourfement
des effets à quatre pour cent,
tel qu'il a été effectué en 1765 , 1766 ,
1767 & 1768. Cette matiere eft difcutée
avec beaucoup d'exactitude ; on démontre
clairement que le remboursement a
été préjudiciable à l'Angleterre . Nous
pourrons revenir fur cette production intéreffante
; il n'en eft point qui préfente
une idée plus jufte & plus étendue des
finances de l'Angleterre ; il faut le joindre
néceffairement au mémoire de M.
Grenville pour avoir une véritable connoiffance
fur cet objet.
Efais de principes d'une morale mili
taire & autres objets. Par M. de Zimmerman
, Colonel d'Infanterie , Che- ·
valier de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , Lieutenant au Régiment
des Gardes Suiffes du Roi. A Amfter88
MERCURE DE FRANCE.
dam , & fe trouve à Paris chez Merlin ,
Libraire , rue de la Harpe , à Saint
Jofeph. in- 12 .
Jufqu'ici l'art militaire a été enviſagé
du côté phylique , & ne l'a point été du
côté moral . M. de Zimmerman le regarde
de l'un & de l'autre. Il fuppofe le
Comte de.... donnant des inftructions
à un neveu qu'il aime tendrement , &
auquel il fert de pere ; il commence par
traiter des devoirs & des vertus d'un
militaire . Le courage , eft la divinité
du guerrier , depuis le général juf
qu'au fimple foldat ; fa vie eft dans un
danger continuel ; fi elle eft exempte de
crimes , & que l'honneur ne lui reproche
rien fur le champ de bataille ; il fe'
dira , je vaincrai ou je mourrai en héros,
& ce fentiment ajoutera à fa valeur ; fi
au contraire il eft coupable , il fera déchiré
de remords , il éprouvera toutes les
foibleffes & toutes les craintes d'un fcélérat
qui voit fes jours en danger . L'auteur
recommande de traiter le foldat
humainement. » Chez les nations ou de-
» puis près d'un fiécle , on perfectionne
» la difcipline ; j'ai vu les officiers , dans
» les chambres de leur compagnie ,' ſe
dépouiller de leur autorité pour conver-
"
..
-
JANVIER . 1769. 8
"
و د
ود
»fer familierement avec les foldats. Ils
» s'informoient affectueufement de leurs
» affaires , de leur famille , de leurs pe-
» tits intérêts ; j'étois fi touché de trouver
» des hommes que les larmes m'en ve-
» noient aux yeux ; l'amour brilloit fur
» tous les fronts ; ces braves gens s'em-
» preffoient de témoigner leur reconnoiffance.
Ils entouroient leur capitaine
es lui baifoient la main & le bas de l'habit.
Le fon du tambour les raffembloit-
» il fous leurs drapeaux , les officiers
reprenoient le ton ferme , fans être
dur , & les foldats y paroiffoient fiers
» comme des lions , immobiles par de-
> voir & obéiffans par affection » .
L'auteur entre dans des détails fur la ma
niere d'exercer les troupes ; il faut les
accoutumer à fe voir percées , mifes en
déroute , diminuées , pour leur appren
dre à fe rallier fans embarras ; il voudroit
qu'on parlat fouvent au foldat ; que
dans des conférences on échauffât leur
courage , par des exemples frappans , &
des maximes qui puffent les leur graver
dans la mémoire . Il donne enfuite quelques-
uns des articles les plus effentiels
d'un catéchifme militaire. Parmi ces articles
effentiels on eft furpris de ne pas
rouver l'humanité , il eft vrai qu'elle eft
ל כ
.
و ه
MERCURE DE FRANCE.
recommandée dans un chapitre particu
lier fur les devoirs envers les autres hommes.
L'obéiffance exacte qui eft fi néceffaire
, y revient à chaque inftant. Il y
a d'excellentes vues dans ce que l'on dit
de l'éducation militaire : les devoirs du
courtifan ne font point oubliés. Le chapitre
fur les femmes offre des détails
agréables & une petite hiftoire intéref
fante ; c'eft celle d'une jeune perſonne
très-aimable qui faifoit l'honneur de fon
fexe , & qui ne tarda pas à en devenir
l'opprobre. A la fuite de cet ouvrage on
trouve une converfation de deux Caporaux
, la Franchife & la Liberté . Ils fervent
dans des régimens différens , & fe
rencontrent après une longue abfence. La
Franchiſe eft trifte ; fon camarade lui en
demande le fujet , il craint qu'on ne lui
ait refufé les Invalides. » Les Invalides ,
» morbleu , répond la Franchife ! Quoi-
» que j'aie fervi le roi 35 ans fur mer &
fur terre , & reçu plufieurs bleffures
» honorables , je l'aime trop ainfi que
mon régiment pour penfer à me repo-
» fer quand je peux encore agir. Tiens ,
» il en eft de mon attachement pour eux,
» comme de celui que j'avois autrefois
» pour mes maîtreffes ; plus elles me
» caufoient de peines pour leur fervice ,
ود
JANVIE R. 1769 .
& plus je les aimois ; mais entrons
» dans la maifon voifine , nous boirons
» à l'heureuſe rencontre » . Les deux
camarades s'entretiennent en buvant , de
plufiears points intéreffans de tactique .
La Franchiſe après un femeftre qu'il avoit
paffé à voir les autres régimens , ayant
fait des réflexions s'étoit avifé d'en parler à
fon retour à un nouveau major qui l'avoit
fait mettre en prifon ; c'eft la caufe du
chagrin que fon ami a découvert. A la fin
de l'ouvrage on trouve des chanfons militaires
fur les différentes marches des
régimens. Elle font terminées par une
hymne à l'obéiffance, avec la muſique.
>
·
"
Inftitutions Newtonienes , par M. Sigorgne
de la maifon & fociété de Sorbonne
archidiacre chanoine de l'Eglife de
Mâcon , & de la fociété royale des fciences
& belles lettres de Nancy ; feconde
édition , revue , corrigée & augmentée
, avec figures ; à Paris chez Guillyn ,
libraire Quai des Auguftins du côté du
Pont Saint-Michel , au Lys d'or . in- 8 °,
prix 7 livres relié .
Cet ouvrage eft déjà connu par la premiere
édition qu'on en a donnée , il y a
quelques années ; M. Sigorgne en a vou,
92 MERCURE DE FRANCE .
lu faire un livre élémentaire ; on y trouve
aujourd'hui des augmentations, confidérables
; le chapitre treiziéme qui traite des
effets de l'attraction dans le phénoméne
des tuyaux capillaires eft abfolument neuf;
on a éclairci plufieurs autres articles qui
avoient befoin de l'être ; l'auteur s'eft furtout
étendu fur la force perturbatrice de
la Lune & fur la quantité de fes effets ;
& afin qu'on ne fût point arrêté par trop
de difficultés dans le cours de l'ouvrage
il a placé à la file cet article qui exige plus
d'attention & de connoiffances . Le reste
fuppofe une idée un peu exacte des élémens
de géométrie.
"
Connoiffance des Temps pour l'année commune
1770 , publiée par l'ordre de l'académie
royale des fciences , & calculée
par M. de la Lande , de la même académie
; à Paris de l'imprimerie royale
& chez Panckoucke , libraire rue & à
côté de la Comédie Françoife . in - 8°.
Le mérite de cet ouvrage eft déjà con
nu ; les calculs exacts qui rempliffent les
volumes que l'on a donnés les années précédentes
font l'éloge de ceux qu'on trouve
ici : M. l'abbé Picard publia le premier la
Connoiffance des Temps en 1679. Divers
JANVIER. 1769. 93
membres de l'académie l'ont continuée
fans interruption . M. le Febvre en fut chargé
en 1685 , M. Lieutaud en 1702 , M.
Godin lui fuccéda en 1730 ; fon fucceffeur
M. Maraldi commença en 1735 jufqu'en
1759. Cet ouvrage a porté pendant fix
ans le titre de connoiffances des mouvemens
céleftés ; l'académie a jugé à propos
de reftituer l'ancien qui méritoit d'être
confervé ; c'est celui fous lequel il paroît
aujourd'hui . On y a réuni , depuis huit
ans , les obfervations les plus intéreffantes
qui ont été faites pour l'aftronomie &
pour la navigation en France & ailleurs ;
les différentes tables qui ont rapport à ces
deux objets importans , avoient été fupprimées
, & font rétablies dans ce volume.
4
s ;
Differtations fur les Antiseptiques , qui
ont concouru pour le prix propofé par
l'académie des fciences , arts & belleslettres
de Dijon en 1767 , dont la prémiere
a remporté le prix , & dont les
deux autres ont partagé l'acceffit ; imprimées
par ordre de l'académie ; à Dijon
chez François Defventes , libraire
de Monfeigneur le Prince de Condé
& à Paris chez Defventes de la Doué
rue S. Jacques vis-à-vis les Colléges .
94 MERCURE DE FRANCE.
Ces trois Differtations font précédées
d'un difcours de M.Maret ,fecrétaire perpé
tuel de l'académie de Dijon qu'il prononça
le 16 Août 1767 , le jour de la proclamation
du prix de médecine; il s'étend fur les
progrès que la médecine a faits à l'aide de
l'obfervation ; il rappelle à l'académie les
avantages qu'ont procurés à cette ſcience
les obfervations auxquelles elle a donné
lieu , en confacrant un de fes prix au
fçavant qui détermineroit la manière d'agir
des Antifpafmodiques. Les maladies
occafionnées par la putridité font communes
, les efpéces font variées , & le
traitement a été jufqu'à préfent incertain ;
il étoit important de rendre méthodique
l'ufage des Antifeptiques ; l'académie propofa
donc pour le fujet du prix qu'elle
a diftribué en 1767 , de déterminer ce
que font les Antifeptiques confidérés dans
le fens le plus étendu , d'expliquer leur
maniere d'agir , de diftinguer leurs différentes
efpéces, de marquer leur ufage dans
les maladies . La Differtation de M. de
Boiffieu , docteur en médecine de la faculté
de Montpellier , profeffeur agrégé
au collége des médecins de Lyon , a remporté
ce prix . Perfuadé qu'il étoit important
de raisonner d'après les faits , il raffemble
d'abord fes expériences & ſes obJANVIER
. 1769.
25
fervations , & il y en ajoute d'autres tirées
des ouvrages des auteurs les plus célèbres
; ce préliminaire lui permet enfuite
de paffer avec plus d'avantage à la folution
du problême propofé ; il fuit l'ordre
indiqué par l'académie qui lui fournit la
divifion de fon ouvrage en quatre parties.
Les Differtations qui ont eu l'acceffit
font de MM. Bordenave & Godard. II
y en a qui ne font pas de même mérite ,
mais qui annoncent dans leurs auteurs de
grandes connoiffances & des vûes pratiques
très - étendues , qui ont mérité les
éloges de l'académie.
La fondation des Empires , Ode au Roi
de Danemarck , par M. Rouffeau , avec
cette Epigraphe :
Le premier quifut Roi , fut un pere adoré.
Fable de M. AUBERT.
A Paris , in-40 , 9 pages.
Il ya de la chaleur & de la poëfie dans
cette Ode ; nous en citerons quelques
ftrophes. Le poëte repréfente Appollon
prenant fa lyre , & l'Olympe attentif à
fes chants.
Des trônes & des temps il chante la naiſſance.
966 MERCURE
DE
FRANCE
.
C'eſtvous , dieux immortels , dont la vaſte puiſfance
.
A tiré l'univers de la nuit du cahos.
Votre fouffle alluma dans la male premiere
Ces globes de lumiere
Qui roulent fous les cieux à votre voix éclos .
Votre main dans l'efpace a fufpendu les mondes ;
Vous déchaînez les vents ; vous balancez les
ondes :
Tout fuit de vos decrets l'irrévocable loi.
Le temps vole : auffi-tôt à vos ordres fidéle ,
Dans fa courſe éternelle ,
Le cercle des faifons fuit & revient furfoi.
Mais que vois- je ? Déjà la diſcorde inhumaine
A foufflé dans les cours les germes de la haine ;
L'intérêt , l'oeil en feu , frémit de toutes parts.
Mars déploie en grondant l'étendart de la guerre ,'
Et rival du tonnerre ,
Des naiflantes cités fait crouler les remparts .
L'auteur rappelle Fréderic III Roi de
Dannemarck , affiégé dans fa capitale
par Guſtave Roi de Suéde , & réfolu de
mourir fur la brêche plutôt que de fe rendre
ou d'abandonner fon peuple . Sa fermeté
lui procura une paix glorieufe , &
les états-généraux du royaume lui déférerent
JANVIER. 1769. / 97
rerent une autorité entiere & fans reftriction
, & rendirent fon trône héréditaire
en faveur de fes defcendans.
Peuples , ne craignez point qu'un abus facrilege
Puiſſe jamais fouiller l'augufte privilege
Dont la reconnoiflance a payé ſes bienfaits :
D'âge en âge , vos Rois , dignes de leurs ancêtres ,
Vous feront dans vos maîtres ,
D'une autorité libre adorer les bienfaits.
Dans la paix , dans la guerre , également illuftres
Trois monarques fameux ont depuis trente luftres ,
Toujours à leur bonté mefuré leur pouvoir.
Chriftian fon coeur emporte
que
A leur exemple , embraffe
fur leur trace ,
Les fublimes vertus qui fondent votre eſpoir.
Tout le monde connoit l'aventure des
Calaifiens qui , ayant encouru la peine
portée par les loix du Dannemarck contre
les étrangers qui trafiquoient en Iflande ,
en appellerent au Roi qui abolit cette
loi trop rigoureufe ; elle a dicté cette ftraphe
intéreffante.
Ah ! fila bienfaiſance éclairant fa juſtice ,
L'invite à dérober aux horreurs du fupplice
Des étrangers profcrits par la rigueur des loix,
Que ne fera- t-il point pourdes fujets qu'il aime
II Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Et dont l'être fuprême ,
Dans les royales mains , a dépofé les droits ?
Cette Ode offre des beautés ; il eft dom.
rage qu'elle ne foit point par tout également
foutenue .
La fortification de campagne théorique &
pratique , ou Traité de la fcience de
la conftruction , de la défenfe & de
l'attaque des retranchemens ; par M.
Cugnot , ancien ingénieur au fervice
de S. M. I. R. & A.; à Paris chez J. A.
Jombert , libraire du Roi pour l'artillerie
& le génie, rue Dauphine. in 12 ,
1769.
Nous devons déjà à M. Cugnot des
élémens de l'art militaire ancien & moderne
en deux volumes in- 12 : ce Traité
de fortification de campagne en eft la fuite
; c'est une des principales parties de
l'art de la guerre qu'aucun officier ne
peut fe difpenfer d'apprendre pour ſe
mettre en état d'entendre les ordres dont
il pourra être chargé un jour. Ce dernier
ouvrage eft divifé en trois livres ; on examine
en peu de mots dans le premier : la
mature & l'objet des retranchemens
; on en déduit les maximes de la fortification
de
JANVIER. 1769. ୨୭
1
*
campagne. Dans le fecond on s'étend fur
les différentes efpéces de retranchemens
qui font le plus en ufage : on en fait connoître
les défauts & les avantages , & on
tite de ces détails les règles qu'il faut fuivre
dans la conftruction des retranchemens
; cet article intéreffant eft traité avec
une jufte étendue ; on n'y oublie rien de
tout ce qui a rapport à la fortification de
campagne . Les difpofitions à faire & la
conduite à renir dans la défenfe & l'atta- .
que des retranchemens , forment le troifiéme
livre. C'eſt pár là que cet ouvrage
eft terminé , il étoit néceffaire d'enfeigner
à tirer parti de ces retranchemens lorfqu'on
les a conftruits , & de celle de les
rendre inutiles , lorfqu'ils font l'ouvrage
de l'ennemi. M. Cugnot promet un troifiéme
traité fur la théorie de la guerre
des fiéges auquel il en joindra un autre
fur l'art de lever les plans ; le fuccès de
celui que nous annonçons le déterminera
à les publier ; & nous pouvons affurer
qu'ils ne tarderont pas à paroître.
•
Lettre de Phriné à Xénocrate le Philofo
phe ; à Amfterdam chez Pierre Reviol ,
libraire ; & fe trouve à Paris chez Delalain
, libraire rue Saint Jacques . in- 8 °,
36 pages.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Phriné & Xénocrate étoient tous deux
nés à Thébes ; les moeurs de la courtisane
contraftoient parfaitement avec l'austérité
du philofophe qui ne put s'empêcher de
déclamer fortement & fouvent contre fa
conduite & contre ceux qui la fréquentoient.
On fuppofe dans cette lettre que
Phriné laffe des fatyres de Xénocrate
prend le parti de lui écrire , c'eft ainfi
qu'elle débute : » En vérité je ne m'en doutois
pas. Quoi , ce grave Xénocratę a
la foiblefle de médire publiquement
» de mes attraits ! A cela , dit- on , il joint
le ridicule de croire qu'il me bleffe ; il
déclame avec fureur contre l'amour &
» & contre moi ; il voudroit détourner
la jeuneffe de venir prendre chez Phriné
des leçons de politeffe & d'agré
» ment ..... Ah ! qu'un traité fur l'amour
» eft bien entre les mains d'un philofophe
!.... Idole de Thèbes , je compre mes
» adorateurs par le nombre de fes habitans;
» mon nom eft dans toutes les bouches ;
» l'éclat de ma beauté attire les étrangers
» & foumet les plus infenfibles ; toi ,
tu viens me livrer la guerre , parce
» quon brûle l'encens à mes pieds ; cet en-
» cens choque ton orgueil . Tu me com-
» bats pour occuper la rénommée , pour
JANVIER . 1769. ΙΟΙ
33
་
30
que
» augmenter ta réputation . Fort bien ! tu
» te flattes auffi de pouvoir m'humilier ?
» Mais crois-tu qu'on nous humilie ? Con-
" nois-tu l'orgueil d'une femme ? Il eft fu
périeur même à l'orgueil d'un philofophe
. Une femme te regarde avec cette
» douce pitié qu'on a pour un vifionnaire .
Mon cher philofophe , le vent emporte
» tes paroles , & c'eft affurément grand dom-
» mage ; prête l'oreille à mes propos tout
» auffi légers. Mon viſage eft fardé ; mais
» mon coeur ne l'eft pas . L'expérience &
» la connoiffance des hommes m'en ont
plus appris qu'à toi qui n'as guères vû
des livres . Je veux bien te détrom-
» per , raifonner avec toi .... Oui , raiſon-
» her . Phriné compare fa profeffion à
celle de philofophe : fon imagination
& fa gaieté lui font trouver des rapports ,
elle tâche de prouver à Xénocrate qu'il
s'eft abufé jufqu'à ce moment , que la véritable
fageffe eft dans les plaifirs , &
que c'eft auprès d'elle qu'il trouvera celle-
1. Cette lettre eft écrite avec efprit , avec
feu ; il y a de l'imagination , de la facilité
, des graces & un peu de philofophie .
Arminius , ou la Germanie délivée , Poëme
héroïque par le Baron de Schonaich
, avec une préface hiftorique &
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
critique du profeffeur Gottsched de
Leipfick , & deux lettres de M. de
Voltaire ; traduit fur la troifiéme édition
allemande par M. E* ; dédié au
Roi de Dannemarck , avec cette épigraphe
:
Fortia falla patrum , feries longiffima rerum ."
VIRG. ANEID.
A Paris chez la veuve David , Quai
des Auguftins , près du Pont Saint- Michel
, au St Efprit . in- 12 , 2 parties.
La défaite de Varus eft célèbre dans
l'hiftoire Romaine. Ce fut un des
malheurs auxquels Augufte fut le plus
fenfible , puifque dans l'excès de fon délefpoir
, il fe donnoit de la tête contre les
murailles de fon palais en criant : Varus ,
Varus , rends- moi mes légions. Cette victoire
qui fit regarder Arminius comme le
libérateur de la Germanie , eft l'objet de
ce Poëme ; la conduite en eft très- fimple ;
on n'y voit point de machines ; la difcorde
y met tout en feu ; quelques apparitions
en compofent tout le merveilleux .
Il y a des détails philofophiques , quelques-
uns qui offrent de la chaleur , mais
on y trouve peu d'imagination ; le poëte
nourri de la lecture des bons écrivains
JANVIER. 1769. 103
de l'antiquité , les imite fervilement ,
& ce n'eft pas un avantage ; il rappelle
fans ceffe fes modéles ; il eft dangereux
d'amener de telles comparaifons . Parmi les
épiſodes il y en a d'intéreffans. On y voit
le pere & la fille dans deux partis différens
, combattre l'un contre l'autre, chercher
à fe donner la mort , & fe reconnoître
avant d'avoir porté le coup fatal ;
ce tableau eft une copie du combat de
d'Ailli pere & fils dans la Henriade ;
M. le Baron de Schonaich pouvoit profiter
de cette fituation , il avoit un excellent
modéle devant les yeux ; il n'avoit
qu'à le copier ; il s'eft contenté de l'indidiquer
; il a mis des déclamations à la place.
du fentiment & du pathétique. Cependant,
il a quelquefois des idées heureufes ; celleci
par exemple eft à lui. Varus accablé
de fa défaite ne veut pas y furvivre & ſe
tue lui- même ; il defcend chez les morrs ,
& va s'approcher de Caton , méditant encore
fur l'immortalité de l'ame , affis à.
côté de Caffius , & regardant Brutus.comme
le dernier des Romains. Le Préteur.
tire vanité de fa derniere action. Caton
lui en reproche les motifs ; la honte d'être
vaincu , la crainte du courroux d'Augufte
ont armé Varus contre lui-même. Le dif-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cours de ce grand homme pouvoit être
fublime , & malheureufement il tient plus
du déclamateur que du philofophe. Ce
que nous difons de cet ouvrage ne contre .
dit point le jugement qu'en a porté M.
de Voltaire dans la réponſe qu'il a faite
à ungentilhomme Allemand qui lui avoit
envoyé un extrait de ce poëme traduit en
françois. Je vous renvoie , Monfieur
» le manufcrit vous m'avez fait l'hon-
» neur de me confier. J'ai apperçu à tra-
» vers la traduction , la plus fublime
poëfie & les fentimens les plus ver-
""
13
que vous
» tueux , comme on adoroit autrefois les
» Divinités dont les ftatues étoient cou-
» vertes d'un voile . Si vous connoiffez
» le jeune auteur , je vous prie de l'affu-
» rer de ma parfaite eftime. C'est un fen-
» timent que je vous ai voué il y a long
» temps , auffi bien qu'à votre illuftre
époufe. J'y joins aujourd'hui l'amitié
» & la reconnoiffance que je dois à vos
» bontés prévenantes . Permettez moi de
finir ce billet comme les anciens que
» vous imitez fi bien. Scribe & vale ?
Maladies des Enfans , traduit du latin des
aphorifmes de Boerhaave , commenpar
M. le baron de Van Swieten ,
premier médecin de fa majeſté l'impé-
τές
JANVIER. 1769. 105
ratrice Reine de Hongrie , &c , &c ,
&c ; par M. Paul , médecin des académies
de Montpellier & de Marfeille :
à Avignon , & fe trouve à Paris chez
Saillant & Nyon , Libraires rue Saint
Jean de Beauvais , in- 12 1769.
Le nom de Boerhaave , joint à celui du
Baron deVan Swieten ,font un grand préjugé
en faveur de la production que nous
annonçons . Ce traité des maladies des
enfans a eu le plus grand fuccès en Allemagne;
il a été étudié par tous les médecins
; les aphorifmes de Boerhaave y ont
donné lieu . M. Van Swieten les a éclaircis;
fes commentaires forment ce traité ;
il prend l'enfant à l'inftant de fa naiffance
, indique les premiers foins qu'il
exige , & continue fes préceptes à ce fujet
jufqu'au moment du fevrage . Cet ouvrage
favant , intéreffant & curieux , peut
être lu avec fruit par ceux même qui ne
font point profeffion de la médecine . Les
peres , les meres , les nourrices y puiferont
des inftructions , & fe mettront en
état de foigner eux -mêmes leurs enfans
pendant leurs maladies , & de fuivre les
opérations des gens de l'art , lorfque
leur fecours leur deviendra néceffaire .
(
E v
106 MERCURE DE FRANCE "
Poëfie del Signor abbate Pietro Metaftafios
Poëties de M. l'abbé Mélaftafe , tome
X ; à Paris , chez Molini , libraire,
quai des Auguftins : in - 8° , 1769 .
On a reuni dans ce volume les différens
ouvrages que M. l'abbé Métaſtaſe a
compofés depuis la publication du neuviéme
volume de fes oeuvres imprimées
à Paris . On trouve à la tête le jugement
que M. Baretti a porté des productions
de cet écrivain célebre . Peu d'hommes ,
dit-il , ont été plus favorifés de la nature .
و و
Elle donna de la profondeur à Dante ,
» des graces à Pétrarque , de l'imagina-
» tion à Boiardo & à l'Ariofte , & de la
dignité au Taffe ; mais aucun n'a eu au•
tant de clarté & de précifion que Mé-
» taftafe ; perfonne n'a approché de la
» perfection dans fon genre autant que
» Métaftafe dans le fien. Le Dante , Pé-
» trarque , Boiardo , Ariofte & le Taffe ,
» n'ont pas abfolument défefpéré les gé-
» nies qui font venus après eux ; ils leur
» ont laiffé quelques vuides intéreſſans à
remplir.... Plufieurs fonnets , plufieurs
» chanfons de Bembo peuvent fe mettre à
» côté de ceux de Pétrarque ; Agostini a
prefque égalé le ftyle de l'Ariofte , &.
» ne lui eft inférieur que du côté de l'in
"
»
JANVIER. 1769. 107 1
"
"
"
»
magination ; il y a beaucoup d'octaves
» de différens auteurs qu'on croiroit être
» d'Ariofte à la premiere lecture ; il y en a
beaucoup d'autres que le Talle n'auroit
point dédaignées; mais quelque grands
» efforts qu'on ait faits pour imiter Métaftafe
, on eft toujours refté au-deffous-
» de lui. » Nous ne contefterons point le
mérite de ce poëte ; l'enthouſiaſme des .
Italiens a paflé chez les étrangers ; ils ont
admiré l'élégance & la variété de fes drames
, l'harmonie du ftyle qui les rend fi
propres à la musique ; perfonne ne lui.
difpute ces avantages ; nous ne nous arrêterons
pas non plus fur fes piéces ; c'eſt
un genre particulier qui a fes regles
qu'il ne faut pas confondre avec celles de
nos tragédies , ni même de nos opéras ;
c'est un genre mitoyen qui rejette les machines
& le merveilleux de ceux- ci , ainſi
que la fimplicité & l'unité de celles -là ..
Il demande des tableaux , de la pompe
du fpectacle ; les yeux veulent être amufés
comme l'efprit ; on puife dans la nature
les chofes qui peuvent remplir ce
double objet ; le fpectateur eft intéreffé ;
fouvent il s'attendrit, & le poëte & le mu
ficien fe réuniffent pour cet effet ; notre
opéra gagneroit fans doute fi l'on cf.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
fayoit ce genre ; mais c'eft au génie feul à
le tenter ; les effets des paffions humaines,
rendues avec énergie par la mufique , af.
fecteroient bien plus que ces choeurs de
diables attirés par les enchantemens d'un
magicien ; les accords en peuvent être admirables
, mais on perd de vue le vrai ;
on apperçoir le chanteur fous les habits
& le mafque du diable.
*
A la tête des ouvrages qui rempliffent
ce dixiéme volume , on a mis la chanfon
à Nice , traduite en Anglois par M. Robert
Dodsley ; on nous apprend encore
que M. de Voltaire l'a mife auffi en
françois ; cette traduction eft peu connue ;
il feroit à fouhaiter qu'elle le fût; les drames
font Nitetis , Alcide al bivio , Clelia,
Romolo ed Erfilia, Partenope, il Parnaffo
confufo ; ces deux derniers font de fimples
divertiffemens , qui fe rapprochent un peu
de ceux que nous avons dans ce genre ;
y a beaucoup d'intérêt dans Nitetis
Clelie, Romulus & Erfilie . Le fujet d'Alcide
eft à la fois intéreffant & philofophique
; on préfente ce héros au fortir
de l'enfance , placé à l'entrée de deux
routes qui fe croifent , dont l'une conduit
au plaifir & l'autre à la vertu , & forcé de
choifir. Ce drame n'eft pas tout à fait dans
il
JANVIER . 1769. 109
le gepre des autres que nous avons de
Métaftafe ; fon fujet lui permettoit de
s'en écarter , & lui impofoit même la néceffité
d'employer des dieux & des déeffes
. Suivent deux autres piéces de poëfies
adreffées à l'impératrice Reine ; l'une a
pour titre les vaux publics , & l'autre la
félicité publique ; elles font en octaves ; ce
font des morceaux que le zèle & la reconnoiffance
ont dictés à Métaftaſe , &
qui ne font pas peu d'honneur au poëte.
Journal du voyage de M. le Marquis de
Courtenvaux , fur la fregate l'aurore ,
pour effayer par ordre de l'académie
plufieurs inftrumens relatifs à la longitude
; mis en ordre par M. Pingré ,
chanoine régulier de Sainte Genevieve
, nommé par l'académie pour
coopérer à la vérification defdits inftrumens
, de concert avec M. Meffier ,
aftronome de la Marine ; à Paris de
l'imprimerie Royale , & fe vend chez
Panckoucke , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoiſe.
On commence par expofer l'objet de
cet ouvrage dans les premiers chapitres ; -
on explique d'une maniere précife & à
la portée de la plupart des lecteurs ce
110 MERCURE DE FRANCE.
qu'on entend par le terme de longitude :
on s'étend fut l'importance & l'utilité
de la découverte d'un moyen fûr , facile
& infaillible pour les déterminer en mer ;
on fait connoître les divers effais qu'on
a faits à ce fujet , on parle enfuite des
montres marines de M. le Roi , dont on
s'eft fervi dans le voyage dont on donne
la relation ; les obfervations intéreſſantes
de Meffieurs Pingré & Meffier ne laiffent.
rien à defirer. M. le marquis de
Courtenvaux , décrit en voyageur éclairé,
en homme de goût, les differens endroits
où il a fait quelque féjour ; il s'arrête
fur ce qu'ils offrent de plus curieux ; il
n'oublie pas en parlant de Calais les travaux
qu'on y faits fous les foins de M.
Rigaud pour deffaler l'eau de la mer ,
d'après les principes de M. Poiffonnier.
Il donne la figure & l'explication de la
machine dont on fe fert pour cet effet.
il faut avoir fait des voyages de long
» cours pour connoitre toute l'étendue
» du fervice que cet académicien ( M.
» Poiffonnier ,) a rendu à la Marine ; ce
fecret peut être quelquefois d'une
grande utilité fur terre ; il eft furtout
» bien précieux pour Calais , où l'on ne
» peut boire que de l'eau de citerne , &
"
ود
2
JANVIER. 1769. 111
» où cette eau venant à manquer dans les
» circonstances d'un fiége , la garnifon
» feroit obligée de fe rendre , nonobftant
» la plus grande abondance de toutes
» provifions de guerre & de bouche » .
"
Les détails de M. le Marquis de Courtenvaux
fur la Hollande , offrent beaucoup
de traits agréables. Parmi les chofes
qui méritent l'attention d'un voyageur
à Rotterdam , il faut diftinguer le
cabinet rare & précieux de M. Biffchop ;
les Rois n'en offrent pas de pareils. En entrant
chez lui on eft étonné de voir une
petite boutique étroite où l'on vend da
fil en détail & au prix le plus modique ;
c'eft le commerce de M. Biflchop ; il ne prévient
pas en faveur de fon cabinet. Ila deux
maiſons entiéres remplies de raretés , &
l'efpace lui manque encore pour les
arranger ; c'eft un magafin immenſe de
porcelaines les plus grandes , les plus belles
, & les plus délicates qu'on puiffe
imaginer , de laques de la Chine en grand
nombre & plus précieux que ceux que
l'on voit communément , de verres gravés
, de dents entiéres d'éléphans trèsjoliment
fculptées , de coquilles rares ,
&c. M. de Courtenvaux y remarqua furtout
une très - belle Scalata , un eft & oueft,
& une autre coquille qui n'a point de
さ
112 MERCURE DE FRANCE.
nom , & que le poffeffeur croit être la
feule de fon efpèce qui exiſte dans les
cabinets des cutieux . Il vit enfuite de
magnifiques gravures , des deffins originaux
des plus grands maîtres , & une collection
de tableaux dont la quantité n'étonne
pas moins que la qualité. M. Biffchop
eft actuellement âgé de 88 ans. Il
regala le voyageur d'une bouteille de vin.
de Tokai , dont le feu empereur lui avoit
fait préfent , & porta la fanté du Roi de
France , pour lequel il a une fi grande
vénération qu'il garde toujours fur fa
poitrine une médaille für laquelle eft
gravée l'effigie de ce monarque bienaimé.
Ce qui mérite fur tout l'attention des
curieux , ce font les digues que l'induſtrie
infatigable des Hollandois a fu élever
contre la mer. De deffus ces digues ,
il est aisé de voir que la campagne eft.
plus baffe que la mer , & que les eaux
venant du nord dans le canal du Texel ,
acquiérent un mouvement d'autant plus
furieux qu'il eft plus refferré par les Illes
& les bancs de fable dont ce parage eft
rempli. L'activité Hollandoife s'attache
à repouffer fans ceffe les flots qui menacent
de fubmerger le pays. Nous ne nous
étendrons pas fur ces détails & fur une
JANVIE R. 1769. 113
infinité d'autres dont cet ouvrage eft rempli
; le lecteur les verra avec plus de plaifir
dans le livre même & de fuite , que
fi nous les lui préfentions ifolés .
Académie Royale des Sciences.
Panckoucke , Libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife , vient de mettre
en vente quatre volumes in 4°.favoir
l'hiftoire de l'Académie Royale des Sciences
pour l'année 1765. Ce volume contient
les travaux de l'Académie pendant
cette année , c'eft l'extrait de plufieurs
mémoires intéreffans fur différens fujets .
Le tome cinquième des mémoires de
mathématiques , de phyfique , préfentés
à cette Académie par divers favans , &
lus dans fes affemblées . Le tome feptiéme
de la table des matiéres contenues
dans l'hiftoire & les mémoires de l'Académie
, depuis l'année 1751 jufqu'à l'anrée
1760 inclufivement , & la fuite du
recueil des pièces qui ont remporté les
prix depuis leur fondation ; elle forme le
feptiéme volume , qui contient une partie
des piéces couronnées en 1751 , 1752 ,
1753 , 1759 , 1760 & 1761. Nous pourrons
revenir une autrefois fur différens
morceaux de cette collection favante ;
114 MERCURE DE FRANCE.
nous ne nous arrêterons pas fur fon méri
te , il eft connu généralement dans toute
l'Europe , & il fuffit d'en annoncer les
volumes lorfqu'ils paroiffent. Le même
Libraire a acquis une partie des fonds &
priviléges du grand dictionnaire hiftorique
de Moreri , en io vol. in-fol. du
grand dictionnaire géographique de la
Martiniere , 6 vol . in fol. nouvelle édition
1769 , & du dictionnaire univerfel
de Trévoux , 7 vol . in fol. nouvelle édition
fous preffe.
Euvres diverfes de Jean Racine , enrichies
de notes & de préfaces ; à Londres , &
fe trouve à Paris chez Panckoucke , libraire
rue & à la côté de la Comédie
Françoife. in- 8 ° , tome vii.
Ce volume eft du même format que
les Euvres de Racine , publiées avec un
commentaire par M. Luneau de Boisjermain.
C'est un fupplément qui contient
les lettres de ce poëte célèbre à fes amis ,
à Boileau & à fon fils ; on y en a joint
quelques- unes de Madame de Maintenon
, où elle parle de Racine ; les Dames
de la Maifon de St Cyr , qui en confervent
un recueil confidérable , ont bien
voulu communiquer celles- ci ; le nom de
JANVIER. 1769. •
115
Madame de Maintenon qui les a écrites
nous difpenfe d'en faire l'éloge ; on ne
peut que fçavoir gré à M. Luneau de
Boisjermain de les avoir rendues publiques
; il feroit à fouhaiter que le refte du
recueil fût auffi imprimé. A l'égard des
lettres de Jean Racine , elles font connues
; M. Louis Racine les avoit déjà
publiées ; furement fon pere ne les deftinoit
pas à voir le jour ; tout ce qui fort,
de la plume d'un grand homme excite la
curiofité ; mais de petits détails qui ne
regardent que fa famille , ne la fatisfont
pas toujours .
Agenor & Zulmé ; à Nancy, chez Hyacin
the , imprimeur-libraire , & à Paris
chez Merlin , rue de la Harpe. in 12 .
Zulmé étoit née dans un hameau voifin
d'une grande ville du Peloponnese ;
elle étoit parvenue à l'âge où fes parens
crurent pouvoir lui confier la garde de
leurs troupeaux ; avant qu'elle en prît la
conduite , elle reçut de fa mere , dest
inftructions fages qui pouvoient la préferver
des piéges que lai tendroient les bergers.
Zulmé fe promit de profiter de fes
leçons. Agenor étoit fi tendre , fi honnête ,
fi beau , qu'il les lui fit oublier facile
116 MERCURE DE FRANCE
ment , il fut aimé il méritoit de l'être.
Le jour où l'on célébroit des fêtes dans
le hameau n'étoit pas éloigné. Agenor
ne fut point mis au nombre des bergers
qui
devoient difputer des prix ; l'efpoir
d'en gagner un pour en faire hommage
à Zulmé le rendit fenfible à cette exclufion
; il courut trouver Ofiris pour le
prier de l'y admettre ; il ne lui cacha point
le : motif qui lui faifoit defirer cet honneur
; le vieux berger trahi autrefois par
fa maîtreffe , avoit conçu une haine effroyable
contre les femmes ; il chercha
vainement à arracher Agenor à l'amour ,
& finit par le fervir. Il fit entendre aux
habitans du hameau que le nombre des
bergers qui devoient concourir , avoit été
fixé dans un temps où le village étoit
moins peuplé ; il les engagea à recevoir
encore Alcafte & Agenor parmi les concurrens
, le jeune berger fatisfait , alloit
faire part de fon bonheur à Zulmé ; il l'apperçut
de loin , affife au bord d'un ruiffeau
avec Artenice ; curieux de fçavoir
le fujet de leur entretien , il fe cacha derriere
un buiffon ; Zulmé confioit à fon
amie la tendrelle que lui infpitoit Agenor ;
l'autre bergere conduite dans ce lieu par
Les malheurs , parloit d'un amant qu'elle
JANVIE R. 1769. 117
P
fon amour ,
avoit perdu & qu'elle oublioit pour Alcafte
; cette converfation finit ; Artenice
s'éloigne ; Zulmé feule fe baigne dans
le ruiffeau ; Agenor hors de lui même ,
contemple les appas qu'on lui découvre ;
emporté par
il vole à la bergere
qui fe plaint vivement de la hardieffe
de fon amant , & lui défend fa
préfence ; le jeune homme eft défefpéré ;
il obéit cependant ; il ne voit Zulmé
que le jour de la fête ; il gagne tous les
prix & fa maîtreffe le couronne ; elle
prend part à fa gloire & lui pardonne le
paffé , un rival vient troubler fon bonheur
; il le combat & lui ôte la vie ; bientôt
il obtient la main de Zulmé ; Álcafte
qui fuyoit Artenice , la voit un jour &
en eft reconnu pour l'amant qu'elle regrettoit
; la reconnoiffant à fon tour pour
l'objet de les premieres amours, il netarde
pas à s'excufer. Il est bien fingulier que
cette reconnoiffance ne fe foit pas faite
plutôt . Artenice aime Alcafte , & ne croit
point qu'il fait l'amant dont elle pleure
la perte depuis fi long temps . Ce défaut
de vraiffemblance n'eft pas le feul qu'on
trouve dans ce roman.
Recueil de Mémoires , ou Collection des
piéces académiques concernant la mé118
MERCURE DE FRANCE.
decine , l'anatomie & la chirurgie , la
chymie , la phyfique expérimentale ,
la botanique & l'hiftoire naturelle ,
tirées de meilleures fources , & misen
ordre par feu M. J. Berryat , confeillermédecin
ordinaire du Roi , intendant
des eaux minérales , correfpondant de
l'académie royale des fciences de Paris
, & membre de la fociété des fciences
& belles - lettres d'Auxerre , à Dijon
chez François Defventes , libraire de
S. A. S. Monfeigneur le Prince de
Condé , & à Paris chez Panckoucke ,
libraire rue & à côté de la comédie
françoife , & Antoine Defventes de
Ladoué , libraire rue Saint - Jacques.
in- 4° tome III , partie françoiſe.
Le troifiéme volume de la collection
académique forme le dixième de l'ouvrage
; il contient un fupplément où l'on
a raffemblé , par ordre des matieres , tout
ce qui a rapport à l'objet de cette collection
, & qui avoit échappé lors de la rédaction
des deux premiers volumes
& les mémoires de l'académie royale
des fciences de Paris depuis 1710 jufqu'en
1713 inclufivement ; on a réuni en un
feul corps plufieurs mémoires rélatifs à
un même fujet , & qui fe trouvent repan
JANVIER. 1769. 119
dus dans différens volumes de la collection
de l'académie : on n'a confervé des
´extraits de l'hiftorien de l'académie
que
ce qui ajoutoit quelques lumieres aux
mémoires : au moyen de ces précautions
on évite beaucoup de répétitions. On
avertit les foufcripteurs de faire retirer
leurs exemplaires le plutôt poffible . Le
tome quatrième de la partie françoiſe , &
le huitiéme de la partie étrangere font
fous preffe ; le premier de ces volumes
paroîtra au mois de Février ou de Mars
au plus tard.
Hiftoire du gouvernement des anciennes.
républiques , où l'on découvre les
caufes de leur élévation & de leur dépériffement
, par M. Turpin ; à Paris
chez Hon . Cl . de Hanfy , libraire , rue
Saint Jacques près les Mathurins
in- 12.
Cet ouvrage de M. Turpin , connu
par des productions hiftoriques & intéreffantes
& traitées avec force , eft dédié
à fa majefté le Roi de Dannemarck ;
fon épitre dédicatoire mérite d'être lue ,
& nous la citerons toute entiere , « SIRE ,
» fi la jeuneffe des rois annonce leurs def-
»tinées futures , quel préfage plus affuré
MERCURE DE FRANCE .
"
33
de votre gloire que ces heureux penchans
qui embelliffent l'aurore de votre
» vie ? C'eft à l'école des nations que
» vous apprenez à les gouverner ; & quand
» vous pourriez vous livrer au plaifir de
» commander aux hommes , vous fentez
le befoin d'être leur difciple pour devenir
un jour leur bienfaiteur. Anacharlis
, né fur les degrés du trône de
Scythie , alla mériter dans Athènes l'amitié
des fages dont il augmenta le
» nombre. Trajan parcouroit la terre pour
» découvrir & foulager les befoins de fes
» habitans. Lycurgue & Solon allerent
» allumer dans la Crête & l'Egypte le
99
כ
33
و ر
"
>>
flambeau du génie qui éclaira la Grèce.
» Le créateur d'un vafte empire eft plus
grand dans les chantiers d'Amfterdam
» que dans les plaines de Pultova ; quand
» on prend de tels modeles , on eft affuré
» d'en fervir à la postérité. SIRE , vous
» venez à la cour de Louis pour vous con-
» firmer que le maître d'un peuple en doit
» être le pere , que la foumiffion ceffe
» d'être pénible & aviliflante , lorfque
» les ordres font dictés par l'amour , &
» qu'un fouverain eft heureux quand il a
fon peuple pour ami , C'eft parce que
» vous êtes Roi que j'ofe confacrer à votre
Majefté
39
JANVIER . 1769 .
121
7
» Majefté , l'hiftoire des peuples libres .
» Vorre domination hous apprend que les
» avantages les plus précieux de la liberté,
» fe retrouvent chez les nations gouvernées
par un monarque , qui , miniftre
» & dépofitaire de la loi , la fait affeoir
» fur le trône avec lui . ,,
fa.
Un ouvrage Anglois , fur les républi
ques anciennes , a donné lieu à celui - ci
comme on y rapporte tout à la conftitu
tion du gouvernement de la Grande Breragne
, M. Turpin a jugé qu'il ne pouvoit
intereffer e ceux qui font nés dans cette
ifle ; il a envisagé fon travail plus en grand;
il s'eft contenté de dérober à l'écrivain Anglois
le fil qui l'a dirigé pour ſe tranſporter
par tout ou #t y a des hommes. Il commence
par la république de Sparte , après
avoir obfervé en général que tous les états
de la Grèce furent originairement monar
chiques , & que l'ouvrage de leur liberté
fur plutôt celui de l'oppreffion que d'un
penchant décidé pour l'indépendance . Les
loix de Lycurgue firent la grandeur de Lacédémone
; l'égalité des richeffes , la fobriéré
en furent le fondement ; ce fut
l'affoibliffement & la perte de ces vertus
qui cauferent la décadence & la deftruction
de cette république . Athènes eut
II. Vol. F
"
122 MERCURE
DE FRANCE .
d'autres moeurs & d'autres loix ; la frivolité
, la moleffe , l'amour exceffif des arts
d'agrémens occafionnerent
fa chûte . L'auteur
traite enfuite des Thébains ; il faifit
la révolution qui leur rendit leur liberté ,
& où la valeur de Pelopidas & d'Epaminondas
, changea ce peuple foible & pu
fillanime , & le rendit foldat intrépide &
infatigable. Carthage & Rome offrent enfuite
des détails intéreffans & bien vus ;
l'ouvrage eft terminé par un chapitre fur
les révolutions des gouvernemens
mixtes ,
& par un autre fur la conftitution Britannique.
Nous ne nous arrêterons pas fur
ces différens morceaux qui demanderoient
un extrait rrop étendu ; nous nous
contenterons
de citer ce que l'auteur en
dit lui - même. « Le haſard m'a jetté dans
» un champ où l'on ne peut trouver que
» des ronces depuis que le fublime Mon
tefquieu en a cueilli les fleurs & les
» fruits. Je crains de proférer un blafphe
» me littéraire , en avançant q e ce grand.
» homme eft trop profond pour être utile
» au vulgaire des lecteurs ; il a écrit pour
» les fages qui ont le moins befoin d'être
» inftruits ; la multitude ne peut déchirer
» le voile qui cache fes myfteres ; fes ré-
» flexions ne font point affez liées aux
"
"
JANVIER . 1769. 123
»faits pour faire une impreffion
durable;
>> le paffage d'un objet à un autre eft trop »rapide pour nous laiffer le temps de le
» faifir . Les beautés femées avec profu-
» fion fe font un tort mutnel ; c'eft un
» homme magnifique
dont le luxe nous
éblouit fans nous enrichir ; il nous mon-
» tre tout ce qu'il voit , & il paroît plutôt
» fentir que raifonner. Voilà du moins ce
» que j'ai éprouvé en méditant ce grand
»homme ; il feroit glorieux d'être fon
digne difciple ; il y auroit de la témé-
» rité à vouloir être fon cenfeur . » M.
Turpin a fû cueillir des fleurs & des fruits
dans ce champ moiſſonné
déjà par M. de Montefquieu
.
"
Dictionnaire des paffions , des vertus & des
vices , ou recueil des meilleurs morceaux
de morale pratique , tirés des
anciens & modernes , étrangers & na
tionaux , avec cette épigraphe :
Vilius argentum eft auro , virtutibus aurum.
HORAT.
A Paris , chez Vincent , libraire , rue
St Severin , 2 vol . in-8°.
On s'eft propofé de raffembler dans cet
ouvrage plufieurs traits de morale , & fur-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
tout les préceptes les plus précis & les définitions
les plus abrégées ; les écrivains
anciens & modernes , les nationaux &
étrangers les ont fournis ; l'éditeur n'a eu
que la peine de les copier & de les ranger
fous différens titres ; il y a joint quelquesunesde
fes propres réflexions . Cette compilation
pouvoit être intéreffante & même
utile , fi l'on avoit apporté plus de
choix dans les extraits ; elle auroit été en
même temps moins volumineufe & plus
remplie de chofes. Dans le grand nombre
d'articles qu'on a recueillis , il y en a
cependant quelques- uns qui font heareufement
choifis & qu'on lit avec plaifir.
Précis de chirurgie pratique , contenant
Phiftoire des maladies chirurgicales , &
la maniere la plus en ufage de les traiter
, avec des obfervations & ` remarques
critiques fur différens points , avec
des figures en taille - douce ; par M.
P ** M. , avec cette épigraphe :
Candidus imperti meliora , vel utere - noftris ,
Carpere vel noli noftra , vel ede tua.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue St Severin , 2 vol. in 8°.
Cet ouvrage eft divifé en deux parties ;
JANVIER. 1769. 125
la premiere traite des maladies générales
qui exigent le fecours du chirurgien , &
la feconde , des maladies particulieres.
L'auteur les décrit fucceffivement , & indique
les remedes qui font propres
chacune ; fon ouvrage peut guider le chirurgien
dans la pratique de fon arr ; on y
trouve des détails très- étendus fur les
plaies de toute efpéce ; dans les articles
qui font un fujet de difpute parmi les médecins
& les chirurgiens , on a combiné
les deux partis afin de tenir un juſte milieu
; on a confulté les meilleurs écrivains
& les praticiens les mieux inftruits ..
Le grand Vocabulaire françois , contenant
1°. L'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions
grammaticales , propres , figurées , fynonimes
& relatives. 2 °. Les loix de
l'ortographe , celles de la profodie ou
prononciation , tant familiere qu'ora .
toire , les principes généraux & particuliers
de la grammaire , les regles de
la verfification , & généralement tout
ce qui a rapport à l'éloquence & à la
poëfie . 3. La géographie ancienne &
moderne ; le blafon ou l'art héraldique
; la mythologie , l'aiftoire natu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
telle des animaux , des plantes & des
minéraux ; l'expofé des dogmes de la
religion , & des faits principaux de
l'hiftoire facrée , eccléfiaftique & profane
. 4° . Des détails raiſonnés & philofophiques
fur l'économie , le commerce
, la marine , la politique , la jurifprudence
civile , canonique & bénéficiale
, l'anatomie , la médecine , la
chirurgie , la chymie , la phyfique , les
mathématiques , la mufique , la peinture
, la fculpture , la gravure , l'architecture
, &c. &c.; par une fociété de
gens de lettres. A Paris , chez Panckoucke
, libraire , rue & à côté de la
comédie françoife , tomes V & VI ,
in-4°.
Nous avons parlé des quatre premiers
volumes de ce grand ouvrage dans le
temps qu'ils ont paru ; la fuite juftifie le
jugement que nous en avons porté ; elle
a le même mérite & la même étendue
i
les auteurs entrent dans le détail de tous
les objets qu'ils annoncent dans leur titre;
ils ont promis quatre volumes par année;
leur exactitude ne laiffe rien à defirer á
cet égard ; le feptiéme & le huitiéme tomes
paroîtront avant le mois de Juin prochain.
Ils ne répondent pas aux différenJANVIER.
11776699.. 127
tes critiques qui ont été publiées contre
cet ouvrage ; ils prient leurs auteurs de les
continuer , en affurant qu'ils profiteront
avec plaifir & avec reconnoiffance de toutes
celles qui pourront contribuer à rendre
leur livre plus utile & plus parfait.
Ils annoncent à la fin un volume de fupplément
, dans lequel on trouvera les additions
& les corrections qui auront paru
néceffaires.
Variétés littéraires ou recueil de piéces
tant originales que traduites , concernant
la philofophie , la littérature &
les arts ; 4 volumes in- 12 .; prix , 10
livres . A Paris , chez Lacombe libraire
, rue Chriftine .
+
Nous nous empreffons d'annoncer aux
amateurs de la faine littérature & d'une
érudition éclairée , ce recueil attendu depuis
long temps , compofé des morceaux
les plus curieux qui ont paru dans le
journal étranger & dans la gazette littéraire
avec des piéces nouvelles . Ce
recneil eft fort fupérieur à tous ceux
de ce genre , aux recueils A , B , C ,
& c. par l'importance des objets & par
le goût qui a préfidé à la rédaction . On
y peut puifer des idées très-juftes & très-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
fécondes fur la littérature étrangere . C'eft
M. l'abbé Arnaud , l'un des auteurs de
cette collection , qui , le prémier a fixe
nos yeux fur les productions du génie des
Allemands qui depuis environ trente années
, prend un effor fi élevé dans plufieurs
genres. C'eft à M. Suard fon ami
& fon coopérateur que nous devons la
traduction des poëlies Erfes , ouvrage
très curieux , foit qu'on le regarde comme
un monument original de la poefie
primitive chez des peuples fimples &
groffiers , foit qu'on aime mieux y voir
un jeu d'efprit d'un moderne habile qui
a voulu remplir l'idée que nous avons
de la poefie de ces anciens Bardes & de
es poetes montagnards qui ne cétébroient
guères d'autre vertu que la valear
, qui ne voyoient dans une belle femme
que la récompenfe d'un brave homme,
& qui ramenoient fans ceffe dans leurs
comparaifons les tableaux de la nature
la feule chofe grande , la feule aimable ,
lorfqu'on ne fçait encore ni l'imiter ni
la corrompré. On trouve auffi dans ces
variétés plufieurs morceaux de M. de
Voltaire qui n'ont jamais paru ailleurs
où il n'a point mis fon nom , mais où,
fon cachet eft empreint. "
, ་་་
↑
JANVI E R. 1769. 129
Nous devons remarquer à l'honneur
des lettres , que l'on fe plaît à calomnier ,
que l'amitié la plus étroite a toujours uni
les deux auteurs de ce recueil , qui ont
confondu leurs intérêts , leurs études &
leurs travaux . Cet exemple n'eft pas le
feul dont la littérature s'honore , & nous
pouvons avancer que fi les bons écrivains
ne font pas liés avec les mauvais , ce qui
eft impoffible , tous ceux qui ont fçu
parler à l'ame & à la raifon en profe
éloquente ou en vers harmonieux , ſont
unis entr'eux , les uns par l'amitié , les
autres par l'eftime , par les mêmes principes
& les mêmes goûts .
Nouveau théâtre françois , ou , François II ,
tragédie en cinq actes ; nouvelle édi
`tion .
Des notes nouvelles & inftructives
rendent encore plus intéreffant cet ouvrage
connu dès long-temps , & qui doit
être cher à ceux qui étudient l'hiſtoire.
On y retrouve le ftyle & les connoiffan
ces de l'illuftre auteur , M. le préfident
Hénault , dont M. de Voltaire a dit , qu'il
approfondit tout en paroiffant tout ef
fleurer.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations on the culture ofvines and
olives , the production offilk , the prefervation
offruits , &c. Obfervation
fur la culture du vin & des olives , la
production de la foie & la confervation
des fruits , écrites à la priere du
comte de Shaftesbury , par John Locke
; imprimées pour la premiere fois
d'après le manufcrit original , actuellement
entre les mains du comte de
Shaftesbury.
Toutes les productions d'une plume
telle que celle du célèbre Locke , ont
droit à l'empreffement du public. Le nom
& la réputation de l'auteur de ce traité
en fait moins le mérite que les matieres
qui en font l'objet . La culture du vin
& des olives ne paroît pas quelque
chofe de bien intéreffant aux Anglois ,
qui ne doivent ces dentées qu'au commerce
; mais s'ils réfléchiffent fur les
avantages qu'ils pourroient en tirer
dans leurs colonies , ils penferont différemment
, & ils remercieront Locke de
s'être occupé de leurs intérêts. Nous ne
nous arrêterons pas fur les inftructions
qu'il donne à fes compatriotes à ce fujer ,
les détails d'agriculture demandent à être
lus de fuite ; ceux qui par intérêt ou par
JANVIER . 1769. 131
curiofité , cherchent à s'inftruire auront
la facilité de recourir à ce traité , qu'un
extrait feroit mal connoître , & qui mériteroit
peut-être d'être traduit . Nous nous
contenterons d'obferver que les réfléxions
de l'auteur annoncent le phyficien , comme
fes effais annoncent le grand philofophe.
The morality ofthe east extracted from the
koran , of Mahamoud. La morale de
l'orient , extraite du Coran de Mahomet.
petit in - 8 °..
Il est arrivé en Angleterre ce qu'on
vu partout ailleurs. Beaucoup d'écrivains
oubliant les fources de morale qu'ils peu
vent trouver dans leur pays , en ont été
chercher dans l'orient ; la traduction du
Coran donnée par feu M. Sale , n'eut pas
plutôt paru en Angleterre que plufieurs
perfonnes s'emprefferent de vanter la
fublimité de la morale de Mahomet . On
vient d'en publier un extrait ; chaque
précepte eft mis fous différens titres rangés
par ordre alphabétique , tels que ceuxci
avarice , bienfaifance , calomnie , charité
, divorce, envie , &c. L'auteur joint
à plufieurs articles des notes qui font
quelquefois curieufes. Celle qui accompagne
l'endroit ou il traite du divorce ,
F.vj.
132 : MERCURE DE FRANCE.
eft de ce genre. Mahomet le permet à
fes fectateurs. Au premier coup d'oeil les
philofophes politiques trouvent cette loi
utile ; il y a bien des circonftances cù
elle leur paroîtroit nécefaire ; ils regardent
auffi la permiffion de reprendre la
femme repudiée comme un adouciffement
à la loi , un moyen d'en corriger
la dureté , & de réparer les effets de l'impatience.
Ce raifonnement n'est qu'ingénieux
; l'Auteur montre que fi cette
permiffion n'exiftoit pas , les divorces
feroient bien plus rares ; on péferoit davantage
fur les motifs qui porteroient à
prendre ce parti , & on feroit beaucoup
plus de réflexions avant de fe féparer
qu'on n'en avoit faites avant de fe marier .
Dans d'autres endroits on trouve encore
beaucoup d'obfervations judicieufes ; on
ne les auroit pas attendues de l'autent
après avoir tu fon introduction , dans
laquelle à côté d'un éloge outré de la
morale mahométane , il fait un parallèle
odieux de quelques unes des cérémonies
de cette religion , avec celles que pratiquoient
aurrefois nos folitaires ,
leurs jeunes , leurs pénitences , & c. Le
préjugé , l'efprit de parti permettent rarement
aux hommes d'etre juftes ; les Anavec
JANVIER . 1769. ***
glois en fourniffent la preuve tous les
jours , & en fait de politique & de religion
, ils ont leur maniere de voir , &
fe permettent fur tout ce qui y eft oppofé ,
les réflexions & les cenfurés les plus indécentes
, pour ne pas nous fervir d'un
verme plus fort .
Poems andPaftorals, Poëmes &Paftorales;
par J. Cunningham , in- 8° .
Plufieurs de ces piéces avoient déjà paru
féparément & avoient été goûtées ; on
vient de les raffembler toutes dans ce recueil
; il n'y en a aucune qui ait de l'étendue
; ce font des paſtorales , des odes ,
des fables , des prologues , des épilogues .
Ces derniers ouvrages font de petites
piéces de vers que les Anglois font accou
tumés à entendre réciter au commencement
& à la fin de chaque comédie . Les
poëfies de Cunningham ont le mérite du
fentiment & de la facilité ; fes defcriptions
champêtres font agréables ; parmi
fes fables il y en a quelques unes qu'on ne
hit point fans plaifir ; mais en général il y
a plus d'efprit que de naïveté : nous traduifons
celle - ci .
134 MERCURE DE FRANCE.
Le Renard & le Chat.
Un renard & un chat voyageoient de
compagnie , & par des difcours moraux
tâchoient d'adoucir les ennuis du chemin.
Il eſt beau , difoit le renard , de prendre
toujours la juftice pour guide ; fans doute,
répondoit le chat , je ne vois rien au - deffus
du plaifir de faire grace ; c'eft fe rapprocher
des dieux . Pendant qu'ils parloient
ainfi en continuant leur route , un
loup affamé fortit d'un bois voifin ; untroupeau
paifoit dans la campagne , le
berger furpris par le fommeil s'y livroit ,
fans défiance ; le loup faifit pour fon fou
per une innocente brebis ; en vain vous.
me criez merci , lui dit- il , malheureuſe
victime ; ce n'eft point moi qu'on attedrit
; quand brebis fe trouve fous ma
dent , je la dévore. Le chat & le renard
s'arrêtent avec autant de furprife que d'in
dignation à la vue de la bête féroce & de
fon repas fanglant. Le barbare ! s'écria le
premier , il fe nourrit de chair , tandis
qu'il trouve ici de l'herbe & des racines
& les chênes , ajouta le fecond , ne lui
préfentent-ils pas un fruit délicieux ? ,
monftre farouche , pourquoi t'abreuver
d'un fang innocent ? Les voyageurs s'éJANVIER.
1769. 135
loignent , ils marchent & moralifent encore.
Ils arrivent auprès d'un moulin , autour
duquel des poules cherchoient le
grain qui s'échappoit des facs où il étoit
renfermé. Le renard les regarda d'un oeil
avide , & en dépit de la morale , fit ſa
proie d'un jeune pouler ; une fouris , qui
étoit fortie par hafard de fon trou , fut
celle du chat . Une araignée , qui repofoit
-fur fa toile attachée à un mur , apperçut
les victimes & déplora leur infortune : je
ne commets point de pareils meurtres ,
dit- elle à peine avoit- elle achevé ces
mots qu'elle courut fe régaler d'une mouche
qui venoit de fe laiffer prendre dans
fes filets. Nous appercevons facilement
les fautes de nos voisins ; nous les blâmons
: nous fommes aveugles fur nous.
memes .
ACADÉMIES.
I.
*
Séance publique de l'Académie Françoife.
Le jeudi 22 DécembreM. l'abbé de Condillac
prit place pour la premiere fois à
l'académie françoife , & prononça fon
136 MERCURE DE FRANCE .
difcours de réception , dans lequel , après
les remercîmens ordinaires , il fe propole
d'examiner les progrès fucceffifs de
l'efprit humain dans les arts & les fciences.
En voici quelques morceaux.
"
"
L'auteur parle de ce goût pour la dialec
tique qui regnoit aux douzième & treiziéme
fiécles , & qu'avoit introduit dans
l'Europe la traduction des ouvrages d'Ariftote.
Il y avoit alors environ un fié-
» cle qu'on alloit chercher des connoif-
» fances dans les écoles arabes , & on
» en avoit rapporté un jargon qu'on pre-
»> noit pour une ſcience . La dialectique
qui ne porte que fur des mots paroît
» tout prouver. Favorable par conféquent
» aux opinions d'un fiécle , où pour avoir
» des titres il fuffifoit d'avoir des pré-
» tentions , elle fut accueillie & protégée.
Elle ouvrit la route aux honneurs ,
» la richeffe , à la célébrité . De-là tant
» de queftions plus frivoles encore que
» fubtiles , tant de difputes de mots ,
» tant d'erreurs ou d'héréfies . La manie
» de difputer , croiffant avec les applau
» diffemens , devint un vrai fanatifme ,
» & féduifit jufqu'aux meilleurs efprits .
» On vit les Dialecticiens aller d'école
» en école rompre des argumens , comme
30
"
à
JANVIER. 1769. 137
" alors les chevaliers alloient de tournois
en tournois rompre des lances » .
L'auteur remarque que le goût dans
les beaux arts fe perfectionne beaucoup
plus vite que les fciences qui demandent
le fecours tardif de l'expérience .
» Le goût fe développe de lai - même
" auffitôt qu'un peuple a commencé à
s'éclairer. Il eft proprement l'autore du
» jour qui va luire , il prépare l'entier développement
de toutes les facultés de
l'ame. C'eft que les chofes dont il s'oc
» cupe , nous intéreffent par l'attrait du
» plaifir . C'est qu'on ne nous trompe pas
» fut ce que nous jugeons agréable , com-
» me on peut nous tromper fur ce que
» nous
ingeons orni CA
jugue van weit que le beau
» une fois faifi devient un objet de comparaifon
pour le faifir encore , & tou¬
»jours plus fûrement. Nous en obfervons
mieux les fentimens que nous
» éprouvons. Nous en obfervons mieux
» les caufes qui les produifent ; & nous
"
faifant une habitude de juger du beau
» d'après les obfervations qui nous font
familieres , nous arrivons enfin à en
juger fi rapidement , que nous croyons
» ne faire que fentir ainfi : le goût eft un
jugement rapide , qui , joignant la fi138
MERCURE DE FRANCE.
neffe à la fagacité , fe fait comme à
» notre infçu . C'est l'inſtinct d'un efprit
» éclairée.
دو
""
•
» Il ne faut pas s'étonner fi tous les
» genres fe perfectionnent rapidement &
prefque au même inftant. Ce n'est point
» en les cultivant les uns après les autres
» que la Gréce s'eft éclairée . Plus occu-
» pée à les rapprocher qu'à les écarter ,
» elle les a cultivés tous à la fois , &
" c'eft ainfi qu'il les faut étudier. Les
» limites que nous élevons pour circonf-
و د
crire chaque fcience , interceptent la
» lumière , & jettent néceffairement les
» ombres. Enlevons ces limites , auffi-
» tôt les ombres fe diffipent ; la lumiere
» qui fe répand librement réfléchir de
deffus les objets que nous obfervons
» pour retomber fur ceux que nous vou-
>> lons obferver , & par ces réflects tous
» s'éclairent 2 .
Ces morceaux & plufieurs autres
pleins de fagefle , & de vérité furent reçus
avec applaudiffement.
M. l'abbé le Batteux qui faifoit les
fonctions de Directeur , répondit à l'abbé
de Condillac , & commença par confidérer
le travail & les écrits du récipienJANVIER
. 1769. 132
daire. » On attendoit quelqu'un qui de-
» mêlât avec plus de netteté le labyrinthe
de nos pensées , & qui nous en don-
» nât la vraie généalogie dégagée de tout
» ce qui pouvoit l'embarraffer ou l'obf-
» curcir ; c'eft le plan de travail que vous
» avez choifi , & que vous avez exécuté
avec tous les fuccès du talent & du gé-
» nie. Des idées claires & diftinctes , liées
» entre elles , par elles mêmes , des expreffions
toujours juftes , lors même
qu'elles font brillantes & figurées ; par
» tout un ſtyle fain , élégant , de cette élé-
» gance des géometres qui écarte tout ce
qui pourroit offuſquer la raiſon ; c'étoit
le fublime de votre genre . M. l'abbé
le Batteux paffe à l'éloge de M. l'abbé
d'Olivet. » Que dirai - je de fes ouvrages
que le public n'ait dit, il y a long temps?
» M. l'abbé d'Olivet a vu lui - même le
jugement de la poftérité fur lui . Car dès
» qu'une fois le public n'a plus rien à at-
» tendre d'un auteur , il le juge comme
» s'il n'étoit déjà plus , & dès ce moment
la poftérité commence, M. l'abbé d'O-
" liver a écritavec force, avec netteté, avec
fimplicité , ne montrant l'art que dans
» la méthode , le cachant foigneufement
dans tout le refte....... Il a continué
"
140 MERCURE DE FRANCE .
*
l'hiftoire de l'académie depuis 1651
Jufqu'en 1720 ..... Il eft le premier
qui ait rédigé en art la durée de nos
fyllabes qui ait fait voir que la profodie
françoife n'avoit befoin pour exif
ter que d'être reconnue . Il nous a donné
des effais de grammaire qui font des
modéles . Il eut voulu qu'on eût ôté de ce
genre toutes les épines , bien loin d'y en
ajouter. On connoît la préciſion & la fi
neffe de fes remarques fur Racine .....
Il conferva l'égalité de fon ame jufqu'à la
fin , fans ennui dans la même fituation
pendant deux mois , fans plainte dans
fes douleurs , parlant fouvent de Dicu
avec confiance , & des lettres par dif
traction. Il mourut ainu dans la fécurité
d'un homme qui fait de fes talens un
ufage légitime , & qui n'a rien à effacer
dans fes écrits.
Le public applaudit à ces expreffions
d'une amitié éclairée qui loue avec efprit.
Il n'en eft pas moins vrai qu'un des inconvé
niens de notre langue eft que fa profodie eft foiblement
marquée ; ce qui eft caufe que la poëfie
qui , chez les anciens eft une espéce de mufique ,
a befoin de la rime chez les François pour être diftinguée
de la profe.
JANVIE R. 1769. 141
M. Vatelet lut enfuite une imitation
en vers du treizième chant de la Jerufalem
du Taffe , & fa lecture rapide
n'empêcha pas qu'on ne retînt plufieurs
vers frappans , ce qui eft le plus grand
éloge que ceux qui aiment les vers puiffent
donner à ceux qui en font.
M. le Duc de Nivernois termina la
féance par la lecture de fix fables qui parurent
réunir la fineffe & le naturel , les
graces & la philofophie , & contenir une
morale jufte & profonde , fans être trop
prévue , ce qui eft affez rare dans le genre
de l'apologue . On efpére que l'auteur
ne privera pas la littérature d'un recueil
auffi précieux. Cet ouvrage n'eft fûrement
pas du nombre de ceux qui , femblables
aux vers luifans , n'exiftent que
dans l'ombre , & difparoiffent au grand
jour.
I I.
De la Rochelle.
L'académie royale des belles - lettres de
la Rochelle tint une affemblée publique
& extraordinaire le 28 Décembre 1768 ,
pour adjuger le prix qu'un de fes membres
avoit deftiné au meilleut éloge de
142 MERCURE DE FRANCE.
Henri IV. Ce prix eft une médaille d'or
de la valeur de 600 livres, frappée exprès.
Elle repréſente d'un côté le portrait de ce
Roi ficher à la nation , avec cette légende :
Henri IV , Roi de France & de Navarre ,
le bien bon ami des Rochellois , paroles
que cegrand prince avoit adoptées . On lit
fur le revers , prix adjugé par l'académie
royale de la Rochelle en 1768 .
M. Mercier Dupaty , avocat général au
parlement de Bourdeaux , jeune magiftrat
qui joint au génie que la nature donne,
toutes les connoiffances que l'on peut acquérir
par l'étude & la réflexion , a fondé
ce prix extraordinaire pour confacrer
fon amour & fon admiration envers Henri
IV , fon zèle envers fa patrie , la reconnoiffance
& la gloire des Rochellois ,
dont ce grand prince fe difoit le bien bon
ami. M. Mercier Dupaty a fait en cette
occafion les fonctions de directeur , & a
dit : L'académie a vu avec plaifir que
» tous ceux qui ont difputé le prix ont
» rempli fon objet en s'attachant fur-tout
» à faire refpirer le coeur de Henri IV
» dans fon éloge. Nous retrouvons pref--
» que dans tous & nos fentimens & ceux,
» de ce prince , mais fur tout dans l'ou-"
vrage que l'académie couronne . Cette
...3 .
JANVIER. 1769. 143 1
piéce a pour devife ces deux vers de
» Virgile.
"
Tu Deus omne tuis , poftquam te fata tulerunt ;
Ipfa Pales agros , atque ipfe reliquit Apollo,
" L'auteur eft M. Gaillard , de l'acadé
mie des infcriptions & belles- lettres.
Plufieurs difcours ont fait regretter à
l'académie d'avoir ftatué en ouvrant le
❞ concours , qu'elle ne donneroit point
d'acceffit ; elle a trouvé des morceaux
fublimes dans une pièce dont la deviſe
eft tirée de Tacite , fruiturque famá
»fui.
و د
» Elle a été très fatisfaite d'un dif
» cours qui porte pour devife les vers fui-
» vans de M. de Voltaire.
Chaque âge le bénit , le vieillard expirant ,
De ce prince à fon fils fait l'éloge en pleurant.
Le fils , éternifant des images fi cheres ,
Raconte à fes neveux le bonheur de leurs peres ;
Et ce nom dont la terre aime à s'entretenir
Eft porté par l'amour aux fiécles à venir.
» Nous apprendrons avec plaifir à la pa→
» trie qu'un citoyen de cette ville , dans
» un difcours qui a pour devife ce vers
» de la Henriade ,
Il fut , de fes fujets , le vainqueur & le pere;
144 MERCURE DE FRANCË .
ود
» a été dignement l'interpréte des fenti
» mens de fes concitoyens pour Henri IV.
» Nous applaudiffons à fes talens ; ils mé
» ritent les fuffrages du public. Sa mo-
» deftie a trahi fon ame ; c'eft à travers
ce voile que nous l'avons jugée over-
» tueufe & fenfible , telle que l'exige la
profeffion qu'il exerce , profeffion que
les lettres fervent & qui fert les lettres ;
profeffion où il aura tous les jours des
» malheureux à guider , à défendre , ou à
confoler. Puiffe fon exemple exciter
l'émulation de pos concitoyens ! »
"
M. Mercier Dupaty a peint fon ame
& fes fentimens par les traits animés
d'une éloquence vive & pathétique . Nous
rendrons compte de fes réflexions en mê
me temps que des éloges de Henri IV
que l'impreffion va fans doute publier .
Académie royale de chirurgie de Paris.
L'académie royale de chirurgie propofe
pour le prix de l'année 1770 , le fujet
fuivant :
- Expofer les inconvéniens qui réfultene
de l'abus des onguens & emplâtres ; & do
quelle réforme la pratique vulgaire eftſufceptible
,
JANVIER. 1769. 145
•
ceptible , à cet égard , dans le traitement
des ulcères.
Le prix confiftera en une médaille d'or,
de la valeur de 500 livres , fuivant la fondation
de M. de la Peyronie.
Ceux qui enverront des mémoires font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles.
Ils adreferont leurs ouvrages , francs de
port , à M. Louis , fecrétaire perpétuel de
l'académie royale de chirurgie , à Paris ,
ou les lui feront remettre entre les mains.
Les étrangers font avertis qu'il ne fuffic
pas d'acquitter le port de leurs paquets jufqu'aux
frontieres de la France ; mais qu'ils
doivent commettre quelqu'un pour les affranchir
depuis la frontiere jufqu'à Paris ,
fans quoi leurs mémoires ne feront pas
admis au concours.
Les ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1769 , inclufive- ,
ment ; & l'académie , à fon affemblée pu .
blique de 1770 , qui fe tiendra le jeudi
après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix .
L'académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui ont
été légués par M. de la Peyronie , une mé-
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
daille d'or de deux cens livres , à celui des
étrangers ou regnicoles , non membres de
l'académie , qui l'aura méritée par un ouvrage
fur quelque matiere de chirurgie que
cefoit , au choix de l'auteur ; elle adjugera
ce prix d'émulation le jour de laféance publique
, à celui qui aura envoyé le meilleur
ouvrage dans le courant de l'année 1769 .
Le même jour , elle diftribuera cinq médailles
d'or de cent francs chacune , à cinq
chirurgiens , foit académiciens de la claffe
-des libres , foit fimplement regnicoles , qui
auront fourni dans le cours de l'année
1769 , un mémoire , ou trois obfervations
intéreſſantes.
I V.
De Caën.
L'académie royale des belles lettres de
Caën , propofa dans la féance publique
du premier Décembre 1768 , l'éloge de
M. Huet , ancien évêque d'Avranches ,
pour fujet du prix qu'elle doit diftribuer
le 7 Décembre 1769. Ce prix eft une
médaille d'or de la valeur de 300 liv. que
donne M. de Fontette , intendant de la
généralité , & vice protecteur de l'académie.
Les difcours feront remis , francs de
port , avant le premier Novembre 1769
JANVIER . 1769. 147
à M. Rouxelin , fecrétaire de l'académie ,
ou à M. le Roy , fon imprimeur.
V.
De Rouen.
L'académie de Rouen a nommé dans
fon affemblée du r6 Novembre dernier
M. Balliere de Laifment pour fucceffeur
à M. le Cat , dans la place de fecrétaire
perpétuel pour la partie des fciences &
des arts utiles ; en conféquence fes affociés
, les auteurs qui travaillent pour les
prix , & généralement tous les fçavans
qui ont quelque chofe à lui communiquer
dans ce département doivent s'a- ·
dreffer à M. Balliere de Laifment , fecrécaire
perpétuel de l'Académie de Rouen
pour la partie des fciences & arts utiles ,
rue de la Chaîne à Rouen.
V I.
Hambourg.
La fociété établie à Hambourg pour
l'avancement des arts & des profeffions
utiles , propofe un prix de 100 ducats ,
pour celui qui trouvera une vraie couleur
de verd de pré , propre à peindre ou à
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
imprimer des cotons . On demande que
cette couleur foit aufli folide que le rou
ge , ou le violet , & qu'elle foit de nature
à pouvoir être empreinte en une feule
fois. Il faut auffi qu'elle puiffe fe conferver
24 heures avant qu'on l'emploie ,
qu'elle ne nuife point aux autres couleurs ,
& qu'elle n'émiette pas lecoton . On exige
en outre que cette couleur ne foit pas
plus difpendieufe que les autres couleurs
fervant à peindre. On demande une def
cription claire & nette , tant de fa com.
pofition que de la maniere de l'employer.
Les épreuves en feront faites en
préfence des Directeurs .
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADEMIE Royale de Mufique
doit mettre inceffamment fur fon théâtre
quelques fragmens , & reprendre
Ernélinde , qui a été beaucoup perfectionnée
dans les paroles & la mufique.
Mademoiſelle Beze a débuté le 8 Janvier
, dans le rôle de Vénus de l'Opéra
d'Enée & Lavinie. La figure la plus aimable
& la plus intéreffante ; jointe à une
JANVIER. 1769. 149
voix agréable & jufte lui ont attiré des
applaudiffemens , & donnent l'efpérance
qu'elle animera la fcène autant qu'elle
l'ornera.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le premier de Janvier 1769 , les Comédiens
François donnérent les Etrennes
de l'amour. Cette piéce annoncée comme
une bagatelle fans prétention , a été
reçue favorablement du public. L'auteur
eft M. Cailhava d'Eftandoux , dont on a
déjà vu avec plaifir fur ce théâtre , le
Tuteur dupé, comédie pleine de gaieté, &
de l'ancien gente qui eft le bon.
La petite piéce des Etrennes mêlée de
chants & de danfes , renferme des fcènes
ingénieufes , & des traits d'une critique
fine & légere. C'eft l'amour à qui l'on
vient demander des Etrennes. Une coquette
, un financier , un abbé volontaire , de
jeunes amans fe préfèntent tour à tour.
L'Amour a donné fes aîles à un peric
maître , il donne au financier fon bandeau
, à l'abbé fes tablettes , à la coquette
fon carquois , & fait le bonheur des jeunes
amans. Il accompagne fes préfens
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
d'airs qui expriment un avis , ou une
critique. La mufique eft de M. Bøyer ,
& d'un chant agréable & délicat, parfaitement
rendu par Mademoiselle Lufi ,
repréfentant l'amour. Mademoifelle Hus
jouoit le rôle de la coquette , le fieur
Préville celui de l'abbé volontaire , le
fieur Fenli celui du financier . La Demoi.
felle Fanier & le fieur Chevalier , repréfentoient
les jeunes amans , dont les rôles
avoient été compofés pour Mademoiſelle
Doligni , & un jeune homme , qui n'ont
pû jouer ; ce qui a dû nuire à l'effet de
ces rôles d'un ftyle ingénu & enfantin.
Madame Veftris a continué fon début
dans le rôle d'Ariane , & dans celui
d'Idamée de l'orphelin de la Chine . Son
fuccès ne s'eft point démenti , & l'opinion
que le public a conçue de fes grands
talens paroît s'affermir tous les jours. Son
jeu ne reffemble ni à une leçon , ni à
une copie. Elle eft entraînée par la fcène ,
& tranfmet au fpectateur l'illufion qu'elle
éprouve elle-même.
Sivis meflere , dolendum eft primum ipfi tibi.
Cette excellente actrice doit auffi débuter
dans différens genres de comique ;
tels que Mélanide , le Confentementforcé
JANVIER. 1769 151
la Surprife de l'Amour , Nanine , &c.
Madame Veftris eft foeur de Mademoifelle
Dugazon , qui remplit avec intelligence
, fur le même théâtre , les rôles des :
foubrettes , & les autres rôles analogues.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 22 Décembre dernier , les Comédiens
Italiens donnerent la premiere &
l'unique repréfentation du fleuve Scamandre
, paftorale en un acte , en profe
& en ariettes , tirée du conte de la Fontaine
qui porte le même titre . Les paroles
font de M. Renout , qui a donné avec '
fuccès plufieurs ouvrages fur les théâtres
Italiens & François ; & M. Barthelmont
qui a compofé la mufique , dans laquelle
on a trouvé plufieurs traits de chants
agréables , n'eft pas moins favorablement
conna par fes heureufes compofitions.
que par fon exécution pour le violon ,
dans lequel il excelle par le goût , le ſtyle
& les graces .
La fable de cette piéce eft fort fimple.
Une jeune grecque a l'ambition d'être
aimée par un de ces dieux dont la mytho
logie peuploit la Grèce . Un jeune Áthé-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
nien connoiffant fon foible en profite
pour s'en faire aimer. Il fe cache dans
les rofeaux du fleuve Scamandre , d'où il
répond aux foupirs de fa maîtreffe ; l
lui appatoit enfuite comme le dieu du
fleuve épris de fes charmes ; & Äattant
fon ambition , il n'a point de peine à
obtenir l'aveu de fa tendreffe . Fiere de
fa conquête cette jeune grecque en répand
la nouvelle parmi fes compagnes & dans
fa famille. Son pere craint les rufes de
l'amant ; mais cet amant fe fait
connoître , & avoue qu'il a ufé de ce
ftratagême pour gagner le coeur de fa
maitreffe ; enfin il la déſabuſe & mérite
d'être heureux .
Le Jeudi Janvier , on a donné la
S
premiere repréfentation de Lucile , comédie
nouvelle en un acte , mêlée d'ariertes
, avec fes agrémens. Cette pièce d'un
intérêt preffant a eu beaucoup de fuccès.
La mufique qui eft de M. Gretri eſt de
la plus belle & de la plus vive expreffion.
Nous donnerons plus de détails dans le
Mercure prochain .
Mademoiſelle de Berville qu'un léger
accident avoit obligée de fufpendre fon
début , l'a continué avec le même fuccès
dans plufieurs rôles , & furtout dans
JANVIER . 1769. 153
celui d'Ifabelle , de l'intermède qui a
pour titre , Isabelle & Gertrude .
LETTRE à l'auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
Le filence que garda l'année derniere
le Mercure fur la diftribution des prix ,
faite folemnellement aux jeunes élevés
de l'école royale gratuite des deffeins
me feroit craindre de la voir également
enfevelie dans l'oubli cette année li je
ne connoiffois votre exactitude à rendre
compte en général des événemens intéreffans
qui fe paffent dans cette capitale.
Si vos occupations littéraires ne vous
ont pas laiffé le loifir d'affifter à un fpectacle
fi digne de votre façon de penfer ,
& fi capable d'intéreffer les arts & les
artiftes , je penfe que vous ne me fçanrez
pas mauvais gré de vous mettre à
portée d'en inftruire le public.
Ce fut le 12 Décembre que fe.raffemblerent
aux Tuileries , dans la gallerie de
la Reine , les jeunes éleves de l'école roya
le de deffein , pour y recevoir les récom
Gr
154 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'ils avoient fi juftement mérité.
Je vous avoue , Monfieur , qu'en entrant
dans cette falle , je me fentis vivement
ému à l'afpect de quinze cens jeunes
gens , qui gardoient tous un modette
filence , & je regardai avec raifon
leur retenue & leur maintien , comme
l'effet de leur amour , & de leur reconnoiffance
pour leurs maîtres . Je vis les
mêmes fentimens éclater avec la plus
grande force , à la préfence de M. le
comte de Saint Florentin , & de M. lé
lieutenant- général de police ; l'impreffion
que firent fur ces ames tendres les
bontés de ce miniftre & de ce fage magiftrat
, attendrit tous les fpectateurs.
A peine le nom du Roi eût- il été prononcé
dans le difcours du directeur de cette
école , que le cri de la nature fe fit entendre
par celui du fentiment : vive le
Roi , mille fois répété par des bouches
fincéres , pénétra l'affemblée de la plus vive
fenfibilité & prouvoit combien les
ames tendres reflentoient les bienfaits
paternels d'un monarque qui eft encore
plus leur pere que leur maître .
Ce fut après le difcours de M. Bachelier
qu'on fit avec la plus grande foJANVIE
R. 1769. 155
lemnité , la diftribution des prix , chacun
de ceux qui méritoient d'être couronnés
appellé à haute voix par un des maîtres
de l'école , s'avançoit & montoit quelques
dégrés , pour arriver fur l'eftrade où
étoient placés M. le comte de Saint-
Florentin , & M. de Sartine , à qui ces
jeunes gens préfentoient leurs ouvrages ,
que l'un & l'autre examinoient d'un ail
complaifant , en donnant au vainqueur
les louanges les plus flatteufes , fi propres
à encourager les talens .
C'est la premiere fois > Monfieur ,
qu'avec les prix annuels , compofés de
livres , d'eftampes , de deffeins , d'inftrumens
, & d'autres chofes utiles & analogues
aux différentes études ; quatre jeunes
gens reçurent chacun un brevet de
maîtrife , & un cinquième celui d'appren
tiffage , jufte récompenfe de leur chefd'oeuvre
, fait fous les yeux des maîtres
dans les différens bureaux des maîtrifes
qu'ils ont reçues. Le fieur Huré reçut la
maîtrise d'orfévre , le fieur Lefranc celle
de fourbiffeur , le fieur Defroches celle
de menuifier , & le fieur Trebuchet celle
de graveur fur tous métaux , maîtriſes
méritées dans un concours , au jugement
de MM. les gardes-fyndics , & jurés de
G
vj
156 MERCURE DE FRANCE.
de ces différens corps & communautés ;
& le fieur Larfonneur reçut un brevet
d'apprentiffage tous n'ont été admis
pour concourir qu'après avoir remporté
les grands prix annuels. Il fe fait tous
les trois mois un concours , après lequel ·
fe diftribuent foixante prix , & pareil
nombre d'acceffits , pour entretenir dans
cette école , une noble émulation , qui
peut feule contribuer aux progrès de tous
les arts.
Convenez , Monfieur , qu'il ne faut
être que citoyen & ami du bien public ,
( dont l'amour eft certainement dans tous
les coeurs ) pour fentir tout l'avantage
d'un établiſſement tel que celui de l'école
du deffein ! Qu'il va prendre de nouvelles
forces ! Et que d'ames fenfibles fe feront
un plaifir d'y concourir , s'il ne falloit ,
pour les échauffer , que leur offrir l'exem
ple de ceux qui dans tous les temps ont
donné celui du patriotifme , je leur en
ébaucherai le tableau. Sans ôter à l'Angleterre
fes bienfaiteurs tant vantés par
nos écrivains , la France a les fiens , &
dans le dernier ouvrage d'un homme cé
lebre que l'académie des fciences vient
de perdre , & que l'humanité regrettera
long temps ; il dit très-bien que tous les
JANVIE R. 1769. 157
colléges de l'univerfité font autant de mo
numens de bienfaifance ; que ceux de
Mazarin & Dupleffis doivent leur exiftence
aux cardinaux de ces noms , que la
forbonne eft l'ouvrage de Richelieu , la
place des victoires celui du maréchal de
la Feuillade .
Qu'un Gérard de Poiffy a donné onze
mille marcs d'argent pour contribuer à
faire paver les rues de Paris.
Que M. Graffin , directeur général des
monnoies de France , a fait rétablir à fes
dépens plus de la moitié de la ville d'Arcy
fur Aube , totalement détruite par
un incendie.
Que M. Dozembray a donné à l'académie
fon cabinet d'hiftoire naturelle ,
un des plus complets du Royaume.
Que M. de la Peyronie premier chirurgien
du Roi , a donné onzé à douze
cens mille livres , aux écoles de chirurgie
de Paris & de Montpellier , pour
l'avancement d'un art auffi utile à l'humanité
.
Que M. Dieft , médecin de la faculté
de Paris a laiffé foixante mille livres de
fond aux écoles de médecine , dont la
rente eft employée à fournir aux frais de
réception d'un étudiant en médecine
1,8 MERCURE DE FRANCE .
par licence avantage qui doit être rem
porté au concours.
:
Que M. Godinot , chanoine de Reims,
a fait faire une machine qui donne
de l'eau dans les fontaines de tous les
quartiers de cette ville : qu'un curé de
Saint-Hilaire nommé Robert Certain à
fait faire , pour le fervice de fa paroiſſe
un puits qui porte encore fon nom
Que la Fontaine de Marle , ' fur bâtie
fur le terrein de l'Hôtel de Marle , aux
dépens du Chancelier de ce nom .
Que l'abbé Breton à donné abondamment
du linge dans toutes les prifons ,
& des layettes à la mifére naiffante.
Que M. Rouillé de Meflai , donna à
l'Académie des Sciences , cent vingt mille
livres de fonds en contrats fur la ville ,
pour les prix qu'elle diftribue tous les
ans , pour l'avancement des Sciences.
Que MM. le Gendre , Chanoine de
Notre - Dame , & Coignard Libraire ,
ont fondé des prix , qu'on appelle aujourd'hui
les prix de l'univerfité ?
Enfin Monfieur , que les Hôpitaux font
des monumens exiftans de la bienfai
fance des citoyens qui fe perpétue de
race en race , ce qui prouve bien que
chaque pays a des ames & des coeurs
JANVIER . 1769. 159
droits portés à l'humanité , & au bien général
, au nombre defquels il eft bien
jufte de mettre MM. les adminiftrateurs
de l'Ecole Royale gratuite de Deffein ,
qui en font les bienfaiteurs de toutes les
façons , puifque préfidés par M. le Lieutenant
Général de Police , ils s'affemblent
tous les mois pour concourir avec
lui aux moyens de perfectionner & d'étendre
les avantages d'un établiſſement
qui honore autant l'humanité , qu'il deviendra
dans la fuite utile à la fociété ,
& au commerce .
DISCOURS du Directeur.
MESSIEURS ,
L'objet de cette affemblée eft la diftribution
des apprentiffages , des maîtrifes
& des grands prix annuels , & enfuite
des prix ordinaires qui fe délivrent
à la fin de chaque quartier.
Toutes ces graces doivent imprimer
dans vos coeurs la reconnoiffance la plus
vive , & l'attachement le plus fidele pour
un roi conftamment occupé du bonheur
de fes fajets .
>
160 MERCURE DE FRANCE .
Le miniftre , fous les aufpices duquel
l'école s'eft ouverte , vient dans cet augufte
lieu récompenfer ceux d'entre vous
qui fe font diftingués dans les différens
genres d'études. L'intérêt faivi qu'il prend
à vos fuccès lui a fait fufpendre fes importantes
occupations pour encourager vos
efforts , & pour jouir d'un fpectacle fait
pour un coeur fenfible.
Vous devez , Meffieurs , cette faveur
aux follicitations du magiftrat à qui la
police de cette capitale eft confiée ; l'affection
qu'il vous porte & le zele qui l'a
nime fans ceffe pour tout ce qui peut contribuer
à votre avantage lui a fait faifir
avec empreffement l'occafion de vous
donner un témoignage éclatant de la pro
tection finguliere que Sa Majeſté veut
bien accorder à cet établiffement.
M M. les adminiftrateurs adjoints à M.
le lieutenant- général de police pour la
régie de l'école royale gratuite , ont joint
à l'exercice du pénible emploi qu'ils ont
acceptés , des actes de générofité pour con
courir de tout leur pouvoir à exciter &
augmenter votre émulation.
Que de motifs réunis pour vous encourager
à profiter de l'éducation qui
vous eft offerte , & qui peut vous deJANVIER.
1769.
161-
venir fi avantageufe , en vous mettant
en état de perfectionner les profeffions
auxquelles chacun de vous fe deftine.
Quelle joie pour moi , Meffieurs , de
voir vos progrès répondre aux efforts de
mon zele , & quelle fatisfaction d'avoir
fourni à des ames généreufes l'occaſion
de verfer leurs bienfaits fur des coeurs reconnoiffans!
Efai Philofophique fur l'établiſſement
des écoles gratuites de deffins pour
les arts méchaniques par M. de Rozoi.
Iz a paru furprenant plus d'une fois aux
instituteurs refpectables de ces écoles ,
de trouver des perfonnes , ou qui n'euffent
aucune idée de leur utilité & de leur
adminiſtration , ou qui révoquaffent en
doute les différens avantages , que les
arts & le commerce en doivent retirer.
L'auteur , de l'Effai Philofophique s'eft
propofé d'entrer dans tous les détails , que
ce fujet peut offrir . Son plan eft de démontrer
l'utilité de l'établiffement , par
fes effets; & de prouver ces effets & leur
certitude , par la forme même de l'établif162
MERCURE DE FRANCE
fement. L'ouvrage eft actuellement fous
preffe. L'auteur s'eft hâté de l'annoncer ,
par une raifon , qui fans doute lui fera
honneur auprès de tous les vrais patriotes.
Le Bureau d'adminiftration des écoles
fera les frais de l'édition, & fon produit
fera porté à la caiffe. L'auteur ne s'eſt
réfervé que le plaifir d'offrir fon travail ;
non qu'il ait penfé que fon ouvrage fûc
un préfent d'un prix bien confidérable ;
mais il a cru pouvoir donner par là l'idée
à quelque homme de lettres , de confacrer
à la fondation de plufieurs places
d'éleves , quelque ouvrage dont la célébrité
produisit de plus grands avantages.
M. de Rozoi fe flatte cependant que le
fujet de fon Effai Philofophique offrira
de lui-même affez d'intérêt , pour ne
point faire repentir les lecteurs d'être en
quelque forte bienfaiteurs des écoles , en
hâtant le fuccès d'un livre , où les bons
coeurs & les efprits fages trouveront des
objets dignes de leur attention .
JANVIER. 1769. 163
Obfervations d'un amateur fur la réunion
de l'Opéra Comique à la Comédie Italienne.
DEPUIS que le théâtre de l'opéra comique
eft réuni à celui des Italiens , le genre
nouveau de la comédie en ariettes , a prévalu
fur celui des piéces en vaudevilles ,
& loin de partager l'empire avec fon aîné,
il femble l'avoir pour jamais banni de la
fcène. Si ce changement n'eft , comme.
le difent quelques cenfeurs , qu'un enfant
de la mode , il ne fera gueres plus
durable que les autres productions d'une
divinité qui nous eft chere . Ce qui eft
de certain , c'eft que ce changement , quelle
que foit fon origine , nous a procuré
des morceaux très- brillans , & d'une exécution
fort agréable. Mais ne peut- on
pas dire auffi que la mode a plus travaillé
dans cette occafion pour nos oreilles
que pour notre efprit ? En admirant les
talens fupérieurs de MM . Duny , Philidor
, Monfigny , Gretry , &c. Il faut convenir
que les airs les plus harmonieux
ne fuffifent pas pour faire une comédie .
Pour le malheur des gens de goût , les
164 MERCURE DE FRANCE.
piéces du nouveau genre ne font pas toures
écrites par M. Favart , ni conduites
par M. Sedaine ; de là les plaintes fréquentes
d'un grand nombre de perſonnes
qui regrettent les intrigues des anciennes
piéces que les Italiens ont acquifes avec
le privilége de l'opéra comique , & qu'ils
laiffent périr dans leur magafin...
Pour rendre en quelque forte au public
ces anciens poëmes , on avoit propofé de
remettre les meilleurs fur une mufique
nouvelle. On l'a même déjà fait l'année
derniere pour le Nicaife de Vadé ? Mais
l'effai n'a pas été heureux , & j'ofe dire
qu'il ne devoit pas l'être. Le fel qui affaifonnoit
les couplets du premier genre ,
fera toujours perdu dans des ariettes dont
les paroles échappent en partie à l'auditeur
le plus attentif. Il vaudroit mieux
remettre ces piéces dans la forme où elles
font , ou fi le goût dominant exige quel
ques ariettes , n'en mêler que très - peu ,
& le faire fur-tout fans couper l'intérêt .
C'eft ainfi que M. Kohault a terminé la
Servantejuftifiée par un duo très- agréable ,
& qui n'eft point étranger à la piéce
Mais , dira -t- on , comment rifquer
de vieux airs auxquels notre oreille devenue
italienne & difficile , ne pourra
JANVIER. 1769. 165
plus s'accoutumer ? Il me fera aifé de répondre
par l'exemple de cette Servante
juftifiée qui est toujours applaudie , quoique
les Italiens la donnent fouvent & par
une efpéce de préférence. D'ailleurs , on
peut reprendre la repréfentation de ces
piéces anciennes , d'une maniere qui ne
déplaira pas , fi je ne me trompe à ceux
mêmes qui n'aiment que la mufique fçavante.
On n'ignore pas que deux jours
de la femaine , les comédiens Italiens
font obligés de donner des bouffonneries
de leur pays qui , pour le dire en
paffant , font acheter affez cherement le
jeu naturel d'arlequin. Les autres jours
font confacrés prefqu'entiérement aux
comédies lyriques. Que l'on donne un
feul de ces jours , le Mercredi , par exemple
, au Coq du village , à la Chercheufe
d'efprit , à la Coquette fans le fçavoir , &c.
& c. le fpectacle ne fera pas moins fréquenté
, & les amateurs de l'un ou de
l'autre des deux genres feront fatisfaits
tour à tour , fur tout fi les acteurs ne
prennent par la liberté d'ajouter , comme
dans les repréſentations de la Servante
juftifiée de mauvaiſes plaifanteries qu'il
faut laiffer aux parades.
-
Autre idée , les gens de lettres qui
166 MERCURE DE FRANCE.
C
craignent le plus les progrès du nouveau
genre , lui reprochent principalement la
réunion du dialogue récité , & du dialogue
chanté ; ce melange , difent-ils , eft
contre la vraisemblance : d'un autre côté ,
mettre toute la piéce en mufique , comme
à l'opéra , c'eft ôter à la comédie lyrique
le peu de champ que les ariettes lui
laiffent pour conduire l'intérêt , & fémer
quelques- unes de ces penfées dont notte
fiécle eft avide . Peut - être préviendroiton
à la fois ces deux inconveniens , en
fubftituant à la profe ou aux vers recités
de chaque opéra comique , un dialogue
chanté fur des airs fimples & bien choifis
. Ce feroit un petit récitatif fans accompagnement
; il ne fatigueroit point la
tête , & fe prêteroit comme la profe aux
penfées les plus ingénieufes . Plufieurs
piéces de Panard & de M. Favart en offrent
des exemples . Les Amours de Baftien
& de Baftiene , cette jolie parodie du
plus joli des intermédes , font en parti
culier dans la forme propofée. La piéce
entiere fe chante ; mais l'orchestre n'accompagne
que les ariettes ou quelques
airs choifis qui en tiennent lieu.
En défendant ici la caufe des airs anciens
, on ne prétend pas renouveller le
JANVIE R. 1769 . 167
procès des ariettes , ni s'ériger en légiſlateur
du Parnaffe . Ce ne font pas des vues
particulieres qu'on expofe : beaucoup de
perfonnes penfent que les acteurs Italiens
pourroient , fans déroger , chanter de
temps en temps des vaudevilles agréables
dont leur voix augmenteroit le prix.
AVIS aux perfonnes animées du bien
public concernant l'hôpital de la Trinité
à Paris.
LES nations riches ont fans doute befoin
d'hôpitaux , parce que la fortune y eft fujette
à mille accidens , & que dans, un ſi
grand nombre de branches de commerce,
qui font les apuis de leur puiffance , il
n'eft pas poffible qu'il n'y en ait toujours
quelqu'une qui fouffre , & dont par conféquent
les ouvriers ne foient dans une
néceffité extrême , quoique fouvent momentanée
. Il faut donc des maifons où
cette portion fouffrante , mais utile des
citoyens , puiffe trouver un afyle dans fa
mifère , dans fes maladies & dans fa vieilleffe
. Mais leur trop grand nombre feroit
lui-même une mifére dans l'état , parce
168 MERCURE DE FRANCE.
qu'il fuppoferoit une forte de pauvreté
générale , qui ne pourroit être que l'effet
de l'efprit de pareffe , qui la reproduit à
fon tour.
Si la libéralité nationale avoit aufli
abondamment doté l'hôpital de la Trimité
, que la plupart de ceux qui font établis
dans cette grande ville , il feroit inutile
de provoquer en fa faveur la charité
des perfonnes pieufes , & folidement occupées
du bien public. Mais il eft certain
que cette maifon a toujours ſubſiſté , même
dans fes plus beaux jours , bien moins
de fes propres fonds , que des fonds immenfes
des aumônes chrétiennes , auxquelles
nous fommes redevables d'une
grande partie des établiſſemens faits pour
Jes pauvres.
Parmi ces monumens publics de la piété
de nos peres , il en eft fans doute qui ,
par leur plus grande utilité , méritent une
plus grande attention . Tous ont pour
objet le bien de la nation , mais tous n'y
concourent pas également. Il fuffit de jetter
les yeux fur les motifs qui ont donné
naiffance à l'hôpital de la Trinité , pour
fe convaincre qu'il va directement au bur,
& que s'il y avoit un plus grand nombre
de maiſons fondées fur les mêmes principes
,
JANVIER . 1769. 169
cipes , l'état ne feroit pas furchargé d'une
multitude innombrable de pauvres . Une
fimple expofition de fon inftitut fera connoître
qu'il détruit la mifére dans la fource
même .
L'hôpital de la Trinité , Gitué rue Saint-
Denis , vis-à- vis la paroiffe St Sauveur ,
eft deſtiné pour les enfans des deux fexes
pauvres & orphelins de pere ou de mere.
Il eft compofé de cent garçons & de trente-
fix filles . Pour y être admis , il faut être
de Paris , né en légitime mariage & à la
charité . Les enfans font pris à tour de rôle
des différentes paroiffes de la ville & des
fauxbourgs. Ils doivent être fains & rabuftes
de corps , pour avoir plus d'aptirude
aux métiers fouvent pénibles qu'ils
doivent apprendre. On les reçoit depuis
huit jufqu'à douze ou treize ans. Ils ne
fortent de la maifon qu'après qu'ils ont
fait leur premiere communion , & qu'ils
font fuffilamment inftruits des élémens de
la religion & de ceux de l'écriture & du
calcul . Alors la maiſon , comme une mere
charitable , les met en dépôt chez des
ouvriers habiles jufqu'à ce qu'ils foient
en état de gagner leur vie de la profeffion
qu'ils ont embraffée . Elle conferve toujours
fur eux tous les droits de tutrice &
II. Vol. H
1
170 MERCURE DE FRANCE.
de mere. Les enfans portent aux ouvriers
qui leur apprennent des métiers , le privilege
de maîtres , & acquiérent pour euxmêmes
, au bout de leur apprentiffage, la
qualité defils de maîtres. La maifon laiffe
au choix de fes enfans la profeflion qu'ils
veulent embraffer ; & il y en a d'ailez relevées
, comme celles de batteur - d'or ,
tireur-d'or , orfévre , horloger , foureur ,
fabriquant de bas , &c. Il en entre en métier
environ foixante tous les ans . Commie
l'hôpital n'en renferme pas affez pour
en donner à tous les ouvrièrs qui en demandent
, il en adopte du dehors ; mais il
a grand foin de ne donner à ces enfants
adoptifs que
les métiers dont les fiens
propres ne veulent pas. Les perfonnes
qui les prennent chez elles font obligées
de les nourrir & de les entretenir pendant
temps de leur apprentiffage , à la réferve
de quelques nippes & d'un habit
la maifon leur donne en différentes que
fois ; & elle confacre encore une fomme
d'argent pour leur acheter , quand ils fortent
de métier , les chofes dont ils ont un
befoin plus preffant,
le
Voilà donc foixante enfants , non- feulement
tirés de la mifére , de la pareffe &
du libertinage , mais encore foixante ouJANVIER.
1769. 171
vriers que l'état gagne , & qui font utiles
à la patrie. De cé féminaire d'enfans , il
en eft forti , dans tous les temps d'excellens
fujets qui ont été l'ornement & la
confolation de leur pauvre famille , &
qui ont fait honneur , par leur conduite ,
à la maifon qui fut leur afyle. Combien
de familles , aujourd'hui à leurs aifes
traîneroient encore dans la pauvreté des
jours malheureux , fi les fecours qu'elles
ont trouvés dans l'hôpital de la Trinité ,
ne les avoient mifes en état de fortir de
l'indigence ? Dans cet établiffement qui
fe glorifie d'avoir pour auteur François I,
de glorieufe mémoire , on voit comme
une ébauche de l'idée qui , fous le regne
de notre illuftre monarque , a donné naiffance
à plufieurs établiffemens utiles .
Par tout ce que j'ai dit , il doit demeurer
conftant que , de tous les hôpitaux , il
n'y en apoint un feul qui foit d'une auffi
grande utilité que celui qui fait le fujet
de cet avis adreffé aux citoyens vraiment
animés de l'amour du bien public . Dans
les autres , qui font auffi deſtinés pour les
enfans pauvres & orphelins , le temps
prefcrit pour l'éducation , eft le terme des
fecours que la maifon leur accorde . On
les rend à leurs parens fans fçavoir de mé-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
tier qui puiffe les prémunir contre des
befoins , qu'ils fentent alors d'autant plus
vivement , qu'ils les avoient moins éprouvés.
La plupart n'ayant pas affez de facultés
pour apprendre une profeffion qui
les faffe fublifter , tombent dans le libertinage
, auquel leur âge ne. leur donne
que trop de penchant , & finiffent pas
groffir ces fociétés de bandits qui font la
terreur des particuliers & l'opprobre de
leurs propres familles. C'eft toujours chez
le plus petit nombre que les bons principes
de l'éducation prévalent fur les
défordres qui femblent être l'apanage de
la mifére. L'expofé ci - deffous prouve
évidemment que ces inconvéniens ne
font pas également à craindre pour les
enfans de l'hôpital de la Trinité . La maifon
ne fe borne pas à leur procurer un
bien-être préfent ; elle étend encore fes
vues fur l'avenir ; & ne ceffe de faire à
leur égard l'office de mere , que quand ils
font en état de fe procurer une fubfiſtance
honnête , & même de la procurer à
leurs pauvres parens. Ce feul avantage ne
doit-il pas rendre cette maiſon extrêmement
chere à la capitale , qui s'eft toujours
diftinguée par fon amour pour les établiffemens
utiles ?
JANVIER. 1769. 173
Cependant l'hôpital de la Trinité eft
peut- êtte de tous ceux de Paris celui qui
eft le moins bien fondé. S'il s'eft juſqu'ici
foutenu; s'il a même donné une plus abon.
dante & une meilleure nourriture à fes
enfans , c'est moins à fes richeffes qu'on
doit l'attribuer qu'aux charités des fidèles
& à l'économie exacte de MM . fes adminiftrateurs
qui en font les véritables pères.
Il fut autrefois des temps heureux ,
où l'utilité d'une maiſon afluroit ſa ſubfiftance
par les bienfaits du Public . Mais
en ce moment où cet hôpital a beſoin d'un
plus grand fecours , il fe voit plus abandonné,
& fe trouve fans reffource. Le peu
de biens fonds qu'il a , confifte en maiſons
dont la vétuſté abforbe en réparations la
meilleure partie du produit. Les bâtimens
tombent de toutes parts en décadence , &
les ouvriers confument la plus pure fubftance
des pauvres. L'impuiffance où l'on
eft d'en faire rebâtir aucun à neuf , les
précipite tous dans une commune ruine.
Des experts , appellés il y a vingt- quatre
ans pour conftater l'état du grand corps
de logis que l'hôpital occupe , ne lui affurerent
que dix-huit années d'existence .
La feule infpection de l'extérieur fait
trembler pour ceux qui l'habitent . Les
Hij
174 MERCURE DE FRANCE .
deux grands dortoirs du premier & du fe
cond étages de la façade font étayés &
prêts à tomber , fi des mains charitables
ne viennent les foutenir. La même image
de mifére fe voit dans la chapelle , dénuée
de vafes & d'ornemens qu'on eft
obligé d'emprunter à différentes églifes
voifines. Quel touchant tableau ! Puiffet-
il attendrir ceux qui le liront ! Puiffet
- il ranimer dans ces temps malheureux
cet efprit de ferveur , qui rendit autrefois
fi floriffant cet établiſſement utile ! Les
noms de fes trois derniers bienfaiteurs
méritent de pafler à la poftérité . M. Chauvin
légua à l'hôpital de la Trinité , il y a
environ quarante ans , cent vingt mille
livres feu Mgr le duc d'Orléans lui en
donna dix mille , & Madame la comteffe
d'llliers , fix mille . Mais depuis quinze
ans que ces généreux exemples ne font
point imités, la maiſon fait craindre pour
fa ruine . Ses revenus diminuent avec la
dégradation de fes bâtimens , & les relâchemens
du fiécle , qui ont prefque
éteint la charité , lui ôtent jufqu'à l'efpérance
de les voir rétablis. Pour comble de
malheurs , la difette & la cherté du pain ,
dont il fe fait une énorme confommation
dans une maiſon compofée de deux cens
JANVIER. 1769. 175
perfonnes , l'ont obligée de fufpendre les
réparations les plus urgentes , au rifque
de voir tout écrouler. Riches , voilà une
occafion bien favorable de racherer vos
péchés par vos aumônes !
Il est donc impoffible , fila Providence
n'a pas marqué des moyens que la prudence
humaine ne prévoit pas , que cet
établiſſement prouvé fi utile fubfiſte encore
quelque temps. Peut - être que cer
avis , qui va devenir public par la voie
de cet ouvrage où il eft configné , eft un
de ces moyens dont la Providence fe fervira
pour raffermir une maifon maintenant
ébranlée dans fes fondemens .
BIENFAISANCE.
I.
L'IMPERATRICE de Ruffie , par un effet
de fon zéle éclairé pour l'avancement
des ſciences & des arts en Ruffie , déclara
le 6 Novembre dernier qu'elle affignoit
une fomme annuelle de vingt mille
roubles pour récompenfer ceux qui traduiront
d'excellens livres étrangers en
langue du pays .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
I L
Tout le monde fçait qu'en 1766 , deux
fauxbourgs de Montauban auroient été
noyés avec tous leurs habitans , fans le
prompt fecours que leur apporta M. de
Gourgue , intendant. On vient d'expofer
à ce fujet , dans la falle de l'hôtel de
ville , un grand tableau qui repréſente
la ville , offrant à la rénommée le médaillon
de fon libérateur . Un citoyen a
faits les vers fuivans pour être mis audeffous.
La ville de Montauban , à la Renommée
, en lui offrant le médaillon de fon
libérateur.
De Gourgue , dont tu vois l'image ,
Pour me fauver des eaux , en brava la fureur ;
Et pour fignaler fon courage,
Il ne fit qu'écouter la bonté de fon coeur.
Lis fur fon front fa bienfaifance ,
Qui fait chérir la gloire attachée à fon nom
Et reçois fon portrait , de l'aveu d'Apollon ,
Des mains de la Reconnoillance .
JANVIER. 1769 177
Une perfonne de province nous avoit
écrit & recommandé de faire mention
dans le Mercure de Décembre dernier ,
à l'article Bienfaiſance , du mariage d'une
artifane dotée , difoit- on , par M. l'intendant
de Lyon lors de fon paffage à St.
Etienne en Forez ; ce n'eft qu'une fable ,
& il eft de notre devoir de publier à cet
égard le défaveu de M. de Fleffelles . On
a trop légerement cru un bruit populaire ,
qui d'ailleurs eft un hommage rendu à
la bienfaifance reconnue de ce digne magiftrat
commiffaire du Roi.
MEDECINE .
L'INOCULATION a dans tous les pays le
fuccès le plus conftant ; ce problême ,
long temps combatta , eft enfin réfolu
par toutes les nations à l'avantage de l'humanité.
L'impératrice de Ruffie vient de
donner elle - même un grand exemple de
courage & de confiance. Le fieur Dinfdale
, inoculateur habile , lui ayant été
préfenté , elle exigea que l'opération de
l'inoculation , à laquelle Sa Majesté Impériale
fe foumettoit , fût faite le 10 Octo
bre avec tout le fuccès poflible , & même
à l'infçu de fon premier médecin que
Hv
178 MERCURE DE FRANCE,
M. Dinfdale voulut appeller. La cour n'en
fut informée qu'après l'éruption de la
petite vérole qui fut très médiocre , &
dès le 26 Octobre on depêcha des couriers
dans les cours étrangeres pour annoncer
le parfait retabliffement de Sa
Majefté Impériale .
PAUL
ANECDOTES
Et traits hiftoriques.
I.
AUL Jove en la vie du grand Sforce
dit que ce fut le hazard , ou plutôt la
providence qui fit Sforce le maître en Italie
; il n'étoit que fimple laboureur ; un
jour qu'il revenoit des champs il entendit
battre le tambour pour enrôler des
foldats. Incertain du parti qu'il prendroit,
il dit , en jettant fa coignée dans un arbre
, fi elle tombe je continuerai mon
métier , finon je fervirai . Il jetta fa coignée
qui refta dans l'arbre. Pour lors il
s'enrôla , & devint par la fuite un des plus
heureux guerriers d'Italie , fur une partie
de laquelle lui & fes fucceffeurs ont dominé
long temps.
JANVIER. 1769. 179
I I.
De la Trahifon.
La politique humaine eft trop foible
& trop bornée pour prévoir & éviter toutes
les fuites funeftes , attachées néceffairement
à la mauvaiſe foi .
Aucun exemple ne le prouve mieux
que celui de l'Empereur Alexis Commene
, qui promit à la femme de Robert
Guifcard , de l'époufer fi elle empoifonnoit
fon mari . Après l'exécution du
crime , Alexis l'époufa en effet ; mais
en achevant la célébration du mariage ,
il demanda aux feigneurs & au peuple ,
s'il devoit la garder pour fon épouſe ou
la punir de fa perfidie ; & tous ayant répondu
par un cri unanime , qu'elle méritoit
d'être brûlée , elle fut conduite de
l'églife à cet affreux fupplice.
Les traîtres ne font jamais récompen
fés de ceux qu'ils ont feryis.
I I I.
Créanciers attrapés.
3 Le Baron d'Efcoutures , dont nous
avons une traduction de Lucrèce "
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ayant appris que fes créanciers avoient
obtenu une fentence contre lui , &
qu'ils avoient deffein d'exécuter fes
meubles , les fit enlever une nuit fans que
perfonne s'en apperçut. Un huiffier vint
un jour après , qui , ne trouvant perfonne
, fit ouvrir les portes par un ferrarier
en préfence d'un commiffaire : mais ils
furent très étonnés de ne voir que les
quatre murailles fur une defquelles
étoient écrits ces quatre vers :
Créanciers , maudite canaille ;
Commiffaire , huiffiers & recors ,
Vous aurez bien le diable au corps
Si vous emportez la muraille.
ACADÉMIE ROYALE
DE PEINTURE & DE SCULPTURE.
Expofition des ouvrages des élèves de
l'académie royale.
SAMEDI 26 Novembre 1768 , lcs éleves
protégés par Sa Majefté , ont exposé
dans la galerie d'Apollon , les ouvrages
que depuis quelques années ils foumerJANVIER.
1769. 181
tent aux lumières de l'académie royale de
peinture & de fculpture.
Le fieur Menageau , éleve de M. Boutcher
, premier peintre du Roi , a expofé
deux tableaux , d'enviton fept à huit pieds
de haut fur quatre à cinq de large . Le
premier , deftiné pour la paroiffe de Domartin-
le-Franc , repréfente Saint Martin
, évêque de Tours , prêchant la foi
de Jefus - Chrift à des Idolâtres terraffés
fous un arbre qui l'auroit écrafé lui - même
, s'il n'en eût miraculufement détourné
la chute. Ce trait d'hiſtoire , fourni
par M. le curé de Domartin - le-Franc ,
& rendu avec les circonftances qu'il a indiquées
lui- même , a produit un ouvrage
aufi neuf qu'intéreflant. L'artiſte a rendu
avec des traits pittorefques embellis par
les charmes du coloris , la richeffe des vêtermens
du St Prélat , le pathétique de
fon expreffion , l'énergie des attitudes &
la fineffe des idolâtres terraffés . Le fecond
tableau deftiné à la chapelle de
M. le marquis de Jumillac , repréfente
la Vierge avec l'Enfant Jefus . Il eft d'un
pinceau gracieux & féduifant . Le fieur
Menageau a encore expofé plufieurs académies
deffinées de très bon goûr. C'eft
lui qui , avec le fieur Foucou , éleve de
182 MERCURE DE FRANCE
M. Caffieri , adjoint à profeffeur , a remporté
cette année le prix de l'expreffion ,
fondé par feu le comte de Caylus.
Le fieur Berthelemi , difciple de M.
Hallé , profeffeur , a fait diftinguer fes
talens dans un tableau d'environ fept pieds
fur quatre , pour l'abbaye de Boiry : il
repréfente l'évanouiffement d'Efther. On
remarque dans cette peinture de la facilité
& de l'intelligence , jointes à un ef
fet & à une harmonie agréables. Le même
penfionnaire du Roi a préfenté un
grouppe d'après nature , bien deffiné &
bien entendu .
Le fieur Sénéchal , éleve de M. le
Moine , directeur de l'académie , a retracé
fous un ébauchoir délicat les graces
de Mademoiſelle Guimar. Il a joint
à ce portrait agréable , un bas relief de
quatre pieds & demi de longueur fur dixhuit
pouces de hauteur , repréfentant les
pélerins d'Emaus . Ces ouvrages auxquels
il a affocié le bufte d'un jeune homme ,
lui ont fait honneur.
Le fieur Pilon , autre éleve du fieur
le Moine , a expofé une petite figure
équeftre du Prince de Bourbon . Ce jeune
Prince tenant fon épée d'une main , & de
l'autre dirigeant les rênes de fon cheval ,
JANVIER . 1769. 183
offre les graces & la nobleffe convenables
à fon âge & à fa naiffance . Le courfier eft
modelé avec fineffe & avec efprit , dans
un mouvement juſte & animé .
Les fieurs Bardin & Julien qui font
actuellement à Rome , ont foumis leurs
ouvrages au jugement de l'académie avant
leur départ. L'un , écolier de M. Pierre ,
adjoint à recteur , a peint dans un affez
grand tableau , l'éducation de la Vierge
traitée d'un ſtyle fage & plein de vérité.
L'autre , difciple de M. Couftou , auffi
adjoint à recteur , a montré un petit
Amour en marbre grouppé avec une colombe
, & travaillé d'un cifeau moelleux
& artiftement ménagé.
L'académie royale a paru fatisfaite des
progrès de ces jeunes éleves. Elle eft perfuadée
, que s'ils continuent d'étudier
ainfi d'après nature les productions de
leur génie , ils fe rendront véritablement
dignes des graces & des bienfaits du
Roi .
A M **
Je defire de reparer une omiffion qui
a été faite dans l'almanach royal . Le nom
de M. Boucher , premier peintre du Roi ,
184 MERCURE DE FRANCE.
ne fe trouve point à l'article de l'académie
royale de peinture & de fculpture .
Je n'étois point à Paris lorfque les changemens
arrivés à la lifte de l'académie.
pendant le cours de l'année ont été demandés
par l'imprimeur. Ceux qui les
ont donnés , après avoir pofé à la tête
le nom de M. le Moine , maintenant
directeur , ont vraisemblablement - oublié
d'intercaller à fon rang celui de M.
Boucher. Il doit être dans la claffe des
anciens directeurs après celui de M. du
Mont , chancelier de l'académie.
J'ai l'honneur d'être
COCHIN , fecrétaire
de l'académie royale de
Peinture & de fculpture.
GRAVURE.
I.
Le fieur Bonet , graveur dans la maniere
du paftel , vient d'augmenter fon
oeuvre d'une nouvelle eftampe qui a pour
titre le réveil de Vénus . Ce fujer galant
eft de la compofition de M. BouJAN
VIE R. 1769. 185
cher , premier peintre du Roi . Il peut
fervir de pendant à une autre eftampe que
le fiear Boner a publiée précédemment ,
& qui a pour titre l'amour qui prieVénus de
lui rendre fes armes. La nouvelle eftampe
fe vend fix livres , à Paris chez l'au
teur rue Galande , près la place Maubert ,
la porte cochere entre un layetier & un
chandelier.
I Ï .
Le même graveur diftribue le portrait ,
en médaillon , de Catherine II Impératrice
de Ruffie. Il a été gravé à Saint-
Petersbourg , d'après le tableau original
de V. Etikfen danois , peintre du cabinet
de Sa Majefté . Ce portrait de format
in- 8 ° fe vend une livre quatre fols .
Il intéreffera également le Ruffe & l'étranger
qui fe rappelleront , en voyant cette
illuftre fouveraine , le génie qui animoit
le Czar Pierre premier à qui cette Princeffe
fait élever un fuperbe monument.
I. I I.
Second fupplément à l'art de la coëffure
des Dames françoifes , par le fieur le
Gros Coeffeur. volume in-4° . prix
18 liv . enluminé , & 12 liv . fans être
186 MERCURE DE FRANCE.
enluminé. A Paris , chez Antoine
Boudet , Imprimeur du Roi , rue Saint
Jacques à la Bible d'Or .
Ce fupplément contient dix - huit coeffures
qui par leur nouveau goût fe font
aifément diftinguer de celles que le fieur
Legros a déjà publiées. Elles font gravées
d'après fes grands deffeins originaux qui
reffent dans la premiere claffe de l'Académie
de coeffure , qu'il a établie
chez lui , à Paris enclos des quinze -vingts.
Le fieur Legros aime , nous pourrions
même dire qu'il admire fon talent , &
cherche à prouver ce qu'il fait faire , non
par de beaux difcours , mais par le travail
de fes doigts..
V I.
Almanach danfant , ou pofitions & attitudes
de l'allemande , avec un difcours
préliminaire far l'origine &
l'utilité de la Danfe , dédié au beau
fexe . Par Guillaume , maître de danfe
, pour l'année 1769 , où fe trouve
un recueil de contredanfes & menuets
nouveau par la Hante , auffi maître
de danfe. A Paris ; chez l'Auteur , rue.
des Arcis , maifon du Commiffaire ;
JANVIE R. 1769 187
Berhault graveur , rue des grands dégrés
, près celle de Biévre ; & chez
Dufour , rue de la vielle Draperie.
L'auteur décrit d'après M. de Cahufac
dans un difcours préliminaire , l'origine
& les avantages de la danfe . Des gravures
repréfentent les différentes attitudes
de l'allemande , qui font précédées de
l'explication de cette danfe ; fuit un recueil
de contredanfes dont les airs font
gravés , & dont on fait connoître les
pas & les pofitions. On fe propoſe de
donner tous les ans un almanach , avec
de nouvelles danfes.
V.
On trouve chez le fieur Croifey , Ingé
nieur- Géographe & Graveur , l'almanach
des Dieux , pour l'année 1769. Les mois
font placés dans cet almanach entre deux
ordres d'architecture , & chaque mois eſt
couronné par un cartouche où l'on a
repréfenté la divinité à laquelle ce mois.
étoit consacré chez les anciens , ce qui
a donné lieu au titre de cet almanach.
Ce artifte diftribue des billets de vifites
& d'invitation , embellis par les agrémens
du deffein & de la gravure.
188 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Le fieur Maillard de Breffon , rue S.
Jacques près celle des Mathurins , diftribue
des compiimens en vers adaptés à
des airs connus pour les étrennes , &
artiftement gravés .
Il débite aufli toutes fortes d'emblemes
, livres d'écriture , images , enluminures
, & c. & c .
ON
MUSIQUE.
I.
Cadran de tranfpofition.
N vend chez le fieur de la Chévardiere
, marchand de mufique , rue du
Roule , le cadran de tranfpofition
qui fert à trouver fur le champ la
clef naturelle fur laquelle on doit folfier
, en tranfpofant les airs notés fur des
clefs chargées de dieze , ou de bé mol. II
y a au dos de ce cadran la méthode de
s'en fervir.
I I.
Premier recueil d'ariettes de différents
JANVIE R. 1769. 189
auteurs, avec accompagnement de harpe,
par M. Baur. OEuvre quatrième , prix
7 liv . 4 f. à Paris , chez M. le Menu ,
auteur , éditeur & marchand de Mufique
de feu Madame la Dauphine , rue du
Roule , à la clef d'or , & aux adreſſes
ordinaires de mufique,
I I I.
Six Sonates à deux violons & baffe
compofées. Par Charles- Frédéric Abel
ordinaire de la mufique de la chambre
de S. M. la reine de la Grande-Bretagne .
Euvre troisième , prix 6 liv . à Paris ,
chez M. le Menu , auteur , éditeur &
marchand de mufique de feu Madame la -
Dauphine , rue du Roule , à la clef d'or,
& aux adjeſſes ordinaires de muſique .
I V.
Six duo à deux violons , ou violon &
violoncelle , dédiés à M. de Lifle , Confeiller
au Parlement de Provence ; compofées
par J. Rey. OEuvre deuxième ,
prix 7 liv . 4 f. à Paris , chez l'auteur rue
S. Thomas du Louvre , maifon de M. ,
le Blanc ; le fieur Marchand , Cloître S.
Thomas du Louvre , & aux adreffes ordinaires
de mufique.
190 MERCURE DE FRANCE .
Ces duo doivent réuffir , ils font trèsbien
dialogués , & d'un chant agréable.
ÉCRITURE.
L'ART d'écrire démontré par des principes
approndis & développés dans toute
leur étendue , ouvrage dans lequel après
avoir donné des moyens affurés pour faciliter
les progrès de cet art , on a joint
des modèles qui renferment les diverfes
écritures pratiqués actuellement en France,
par M. -Bedigis , expert- écrivainjuré-
vérificateur , & membre de l'Académie
Royale d'écriture de Paris ; à Paris ,
grand in folio; prix 9 liv. chez Butard ,
imprimeur libraire , rue S. Jacques
Breffon de Maillard , rue S. Jacques ,
Croifey, ingénieur géographe , rue S.
André des Arts ; & l'auteur , rue S. Antoine
, vis - à - vis le paffage de S. Paul ,
avec approbation & privilége du Roi .
Cette nouvelle méthode eft fondée fur
des principes démontrés par des raifonnemens
clairs & convaincans
& par
des exemples de la plus parfaite exécution.
Le maître & l'élève trouveront dans
cet ouvrage les meilleures leçons pour
JANVIER. 1769. 191
enfeigner & pour apprendre. Cet ouvrage
elt en très-grand format , il contient
vingt pages d'impreffion pour l'explication
des régles , & quinze planches gravées
pour les démonftrations .
Il y a à la tête un difcours fort bien
fait , contenant l'hiftoire des progrès de
l'art de l'écriture en France .
MANUFACTURE de vafes & ornemens
d'albâtre agatifé.
LEE fieur Lamothe fait exploiter une
carrière d'albâtre agatifé , très riche &
nouvellement découverte. Cet albâtre eft
comparable à l'efpèce que l'on tire de
l'Italie , de Turin & de l'Orient ; il eſt
fufceptible du plus beau poli , & préfente
les accidens finguliers qui le rendent
précieux . Le fieur Lamothe a fait
avec cet albâtre différens vafes de différentes
grandeurs & de formes variées , que
l'on peut voir dans fa manufacture établie
à Paris rue S. Louis dans l'Ifle. Il y a lieu
de croire que cet albâtre fera préféré au
ftuc & au marbre , pour la décoration des
Eglifes & des Salons.
192 MERCURE DE FRANCE .
Nouveaux Diamans.
L'Afie fourniffoit autrefois feule des
Diamans. On a découvert à la fin du
fiécle dernier , plufieurs mines dans le
Bréfil. Ceux que l'on trouve dans le Canada
& en Europe leur font bien inférieurs
pour la dureté & l'éclat. Mais la nature
ne s'eft pas bornée à ces deux claffes de
diamans fi différens ? Il y a encore une
nouvelle eſpèce de diamans blancs d'eau
que quelques naturaliftes ont découverte .
Le fieur Roger , orfèvre- joaillier , au
chapelet d'or , fur le Pont au change , a
chez lui de ces nouveaux diamans que
l'on peut confidérer comme tenant le milieu
entre les deux efpèces connues. Ce
nouveau diamant n'a pas la belle eau féche
& criftalline du diamant oriental
mais il eſt dur & tranfparent , & fufceptible
d'un poli vif; il a des reflets plus
éclatans que le diamant commun , & n'eft
pas fujet à fe rayer comme le diamant
factice qui n'a jamais pu réunir la tranſparence
& la dureté. Il coupe le verre
ordinaire , ainfi que le diamant parfait ,
& lorfqu'il eft monté il imite affez bien
fon jeu . Le fieur Roger a un affortiment
de ces nouveaux diamans , &
égard , fatisfaire les curieux.
peut
à
cer
ARRÊTS.
JANVIER . 1769 : 193
ARRÊT S.
I.
ARRÊT du confeil d'état du Roi , du 22 Juin
1768 ; qui défend , tant dans les duchés de Lorraine
& de Bar , que dans les Trois -Evêchés & en
Alface , d'entrepofer dans les deux lieues fronticres
de Champagne ou de Franche-comté , aucunes
toiles peintes ou de fil teint , toiles de coton blanches
, mouffelines , aucune espéce d'étoffes & de
bonneterie , à peine de confifcation & de spo liv.
d'amende en conféquence , regle les formalités
& précautions néceflaires pour prévenir & arrêter
les entrepôts ; & attribue à MM. les intendans
defdites trois provinces , en premiere inftance , &
par appel au confeil , la compétence des contraventions
y relatives .
II.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 15 Juillet
1768 ; qui regle provifionnellement la conftitution
municipale des villes de la province d'Artois.
III.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 26 Août
1768 ; portant reglement pour l'adminiſtration
dés marais communaux de la province d'Artois .
I V.
Arrêt contradictoire du confeil d'état du Roi,du 4
Octob. 1768; qui maintient le fermier dans le droit
nommer des commis - contrôleurs aux mafles
ens tous les greniers où il jugera leur établisleda
II. Vol. I
1
194 MERCURE DE FRANCE .
ment néceffaire : ordonne que le fieur de Beaupoil ,
commis-contrôleur aux mafles du grenier de Bourges
, continuera d'exercer fes fonctions ; & fait
défenfes aux officiers dudit grenier , & à tous autres
de l'y troubler , à peine de tous dépens , dommages
, intérêts , & même d'interdiction .
1.
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 25 Octobre
1768 , qui ordonne que Louis Boquet , Pierre de
la Croix , & tous autres huiffiers & fergens , feront
tenus d'avoir des regiftres en papier timbré ,
& paraphés dans la forme preferite par le reglement
du 21 Mars 1676 , pour y porter tous les
exploits qu'ils délivreront ; defquels regiftres ils
donneront communication aux préposés du fermier
, à peine de cent livres d'amende contre les
contrevenans,
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 11 Novembre
1768 ; qui fupprime le bureau de légiflation
des colonies.
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 30 Novembre
1768 ; qui ordonne l'exécution des reglemens
Y énoncés , concernant les étoffes de foie , & mêlées
de foie & d'or & d'argent , les draps & étoffes
de laine , de poil & fil , & mêlées de laine , de foie,
poil , fil , coton & autres matieres : en conféquence
, que les ornemens d'églife & les habillemens
de toutes fortes, ne pourront entrer dans le royaume
, que par les bureaux défignés par ces reglemens
, & en payant les droits fur le pied auquel
font impofées les étoffes dont ils fe trouveront
composés.
JANVIE R. 1769. 195
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 20 Décem
bre 1768 ; qui proroge jufqu'au 15 Juillet 1769 ,
le délai fixé par celui du 30 Juin dernier , pour
le payement de la premiere moitié de la finance
des profeffions d'arts & métiers , non en jurande ;
& jufqu'au 15 Janvier 1770 , le délai fixé pour le
payement de la derniere moitié.
"
ES
A VIS.
I.
Les fabricans & les marchands de l'intérieur
du royaume qui fe trouveront chargés de marchandifes
dont le débit pourra plutôt s'obtenir
dans l'Afrique & dans les Colonies Françoifes
qu'en Europe , font avertis que la maifon de commerce
maritime établie à Paris , ruc Coq - héron ,
fe charge d'y faire faire la vente ou l'échange de
ces marchandiſes , & d'en faire venir les retours en
France.
La maiſon fe charge auffi des paquets qu'on defireroit
faire pafler dans ces deux parties du monde
& de procurer en tout temps des paffages à ceux
qui voudront s'y rendre , foit fur fes navires ou fur
ceux d'amis.
Il faut , à cet effet , lui en adreffer , franc de
portla facture en forme , & on indiquera , en ré
ponte , aux propriétaires de ces marchandiſes le
lieu où ils pourront les adrefler pour les faire embarquer,
ainfi que les conditions de la commiffion
ou du frêr.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
I I. " •
- Machine pour la conduité & direction
des vaiffeaux,
Les navigateurs qui voudroient avoir une machine
peu couteufe & exempte du fecours d'aucun
bras , & d'aucune furveillance , propre à faire
connoître à coup fûr & au premier coup d'oeil j
non - feulement à une lieue ni à une demi-lieue ,
ni mêine à une toife près , mais à un pouce & à
une ligne près , & foit la nuit ou le jour , & foit
que le temps foit clair ou couvert , ou que la mer
foit calme ou agitée , non -feulement le point &
le degré de vîteffe des vaiffeaux qui font en route
fur mer , & la quantité de lieues qu'ils ont faites
& de celles qui leur reftent encore à faire pour arriver
à leur deftination , quelqu'éloignée qu'elle
foit, & fût- ce dans un voyage en Amérique ou
autour du monde ; mais encore ( chofe beaucoup
plus effentielle ) la diftance dont la force du vent
& des tempêtes pourroit éloigner ou avoir éloigné
les vailleaux de leur droit chemin , & ce à fur
& à mefure , & non - ſeulement d'heure en heure ,
ou de demi quart d'heure en demi quart- d'heure,
mais fans ceffe & à chaque inftant , & de maniere
à pouvoir parer beaucoup à ces inconvéniens , en
donnant promptement aux voiles la difpofition
néceffaire , & pouvoir facilement & à coup für
reprendre fon chemin , & à une ligne près , peuvent
s'adreffer chez M. Trottier , procureur au parlement
, rue Guénegaud , à Paris ,
Une pareille machine fuffira avec une boulole
pour la conduire & direction des vaifleaux dans
les divers lieux de leur deftination , fans qu'il foit
néceſſaire en aucun temps , ni de prendre la haus
JANVIER . 1769. 197
teur , ni de fonder , ni même de s'occuper dorénavant
à chercher les degrés de longitude & de
latitude. La bouflole & la manoeuvre toute fimple
de la nouvelle machine avec une carte géographique
, & une fimple montre fuppléeront à
tout.
A défaut de montre pour fçavoir l'heure , on
pourra faire ufage d'une machine hydraulique peu
couteuſe , dont l'auteur donnera connoillance , &
qui fera auffi fûre que la meilleure montre l'eft ordinairement
fur terre , & n'aura point les inconvé
niens du fablier.
•
I I.
Penfion établie depuis dix ans à Paris , rue des
vieilles Thuilleries , vis - à- vis l'hôtel de Montmorenci
, fauxbourg Saint Germain , & maintenant
dirigée par M. le Roux , maître - ès - arts
de la faculté de Paris , auteur du journal d'éducation
, fous la protection du Roi.
Cette penfion , ci devant fous la direction de
M. de Meffy , vient d'être cédée à l'auteur du
Journal d'Education . Il ne négligera rien pour
répondre aux vues de fon prédéceflour , & pour
rendre cet établiflement de plus en plus digne de la
confiance publique.
Un zéle infatigable , une longue expérience
dans l'art fi difficile de former la jeuneffe , font
d'heureux préjugés pour le fuccès de ce penfionnat .
L'ancien maître , dont les talens avoient mérité
la confiance de plufieurs citoyens diftingués
par leur rang & par leurs lumieres , continuera
toujours fes foins aux éleves de cette penfion
jaloux de feconder fon fucceffeur , & de donner
à ceux qui lui avoient été confiés de nouvelles
preuves de fon fincere attachement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Cette maiſon eft pourvue de maîtres moins eftimables
encore par leurs talens & leurs connoif-
Lances , que par leur zèle pour le bien , & par la
pureté de leurs moeurs. On fçait combien cet article
eft intéreffant. Non-feulement on y enfeigne
par une méthode plus prompte , plus facile , &
en même-temps plus agréable , les langues latine
& françoife , la thétorique , la philoſophie , l'hiftoire
, les mathématiques , le blazon , &c. mais
encore il y a des maîtres particuliers pour les langues
grecque , allemande & italienne , & généra
lement pour tout ce que l'on enfeigne dans une
penfion académique.
Outre les précepteurs qui , fous les yeux du
maître , inftruiſent les éleves des différentes claffes
, ily a encore plufieurs perfonnes qui préfident
à divers exercices néceffaires aux jeunes gens de
condition , comme ceux des armes , du manége ,
de la danfe , du deffin, de la mufique inftrumentale
& vocale .
L'étendue , la propreté , la beauté même des
appartemens de la nouvelle maifon , la falubrité
de l'air que l'on y refpire , la gaïté de la cour,
du
jardin & d'une petite promenade que l'on y a pratiquée
, le bon ordre qui s'y obferve , le plan auffi
agréable qu'avantageux qui eft adopté dans cette
penfion , doivent infpirer aux parens la plus grande
confiance ; on invite ceux qui auroient envie,
de profiter de tous ces avantages pour l'éducation
de leurs enfans , à venir s'aflurer , par leurs propres
yeux , de la vérité de ce que l'on avance dans
cet avis .
L'on verra inceffament dans le journal d'Education
les détails relatifs à cet établiffement , aux
études que l'on y fait , & enfin au prix de la penfion
dont les quartiers fe payeront toujours d'avance
, ſuivant Fulage.
JANVIER. 1769. 199
I I I.
Cabinet de phyfique & de méchantque.
M. Rabiqueau , opticien du Roi , annonce que
fon cabinet de phyfique & de méchanique eft ouvert
tous les lundis & tous les jeudis deux fois par
jour , le matin à dix heures , & l'après- midi à trois
heures. Les jours de fêtes folemnelles qu'il n'y a
point de fpectacles , M. Rabiqueau donnera fes
repréſentations de phyfique & de méchanique l'après-
midi : le prix des places eft de 3 livres. Ce
méchanicien fournit & entreprend tour ce qui
concerne la phyfique & la méchanique . Ses nou
velles lampes optiques qui portent fon nom , font
recherchées ,, parce qu'elles procurent une lumiere
égale , & qui ne fatigue point la vue. Il demeure à
Paris , rue Saint - Jacques , vis - à -vis les Dames
Ste Marie.
I. V.
Cours de Deffin.
Le Sieur Robert , maître de deffin pour la fortification
& le payfage en plan , annonce à lajeune
nobleſſe deſtinée pour le militaire, qui defirera
prendre de fes leçons , qu'il eft logé chez Monfeigneur
l'Archevêque de Tours , dans la premiere
cour des princes aux tuileries. L'on pourra , au
défaut du portier , s'adreffer au fuiffe de la même
cour des princes , qui lui remettra les cartes ou
billets.
V.
Ecole d'Architecture , & c.
M. Favre , architecte & géometre , aneien profeffeur
de l'école de deffin , d'architecture & de
géométrie de la ville de Lyon , vient d'ouvrir chez
fui une école d'architecture , de mathématiques ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
霏
de coupe de pierre & de bois , où il enfeigne tout
ce qui a rapport à ces différens objets. Les perfonnes
qui defireroient de recevoir chez eux des
leçons de géometric peuvent auffi s'adrefler à ce
profefleur , qui fe livre entierement à l'inftruction
de fes éleves . Il demeure à Paris , rue de Bourbon
, à la Ville-Neuve , la premiere porte cochere
à côté de la boucherie.
V I.
Le Sieur Gofle offre un modele en petit d'un cabinet
de tableaux d'agate orientale , rubanné &
arborifé. Il offie de le vendre en détail , avec toutes
fes curiofités , ainfi que le portrait de l'empe-
Teur Othon , fort comme nature ; des bronze antiques
& modernes , & pierres de couleurs opal
en croix , montées en or & en bagues , tabatieres
montées & non montées ; des tableaux des trois
Ecoles , & des blocs d'agate brute , rubannée &
orientale. Il prendra , pour prix de la vente ,
moitié en argent & la moitié en effets curieux .
la
Le Sieur Goffe , ancien bijoutier de la chambre
du Roi fuivant la cour , demeure cloitre St Nicolas
du Louvre , fous la voûte du côté de la rue
Fromanteau au rez de chauffée.
V I I.
Le Sieur Martin de Gymard , docteur en médecine
de la faculté de Montpellier , habitant de
la ville de Bort en Limoufin , d'après une longue
expérience & une folide pratique , qui lui ont
procuré , non-feulement la confiance du Public ,
nais même l'approbation de MM. les quatre premiers
médecins de la cour , en 1761 , pour les
traitemens de plufieurs maladies férieufes de perfonnes
de la premiere diſtinction & autres , a fait
depuis long- temps la découverte d'un remede fpéJANVIER.
1769. 201
1
cifique pour la maniefolie , la mélancolie , les vapeurs
, la confomption , les coliques , toutes fortes
de douleurs, à l'exception des maladies inflammatoires
, & de toutes celles qui attaquent le genre
nerveux. Il a déjà guéri douze maniaques , qui
étoient dans la plus grande fureur , dont il pourroit
produire des certificats , fi la déclaration de
femblables maladies n'intérefloit l'honneur des
familles . Son remede eft très-facile à prendre , &
il fe rendra par-tout où les malades jugeront àpropos
. Ceux qui voudront lui écrire auront la
bonté d'affranchir les lettres. Il prend fix livres
par confultation par écrit. Son adreſſe eſt à M.
Martin de Gymard , docteur en médecine de lafaculté
de Montpellier par Clermont en Auvergne, à
Bort en Limoufin.
VIII.
Stomachique liquide du Sieur Roi , privilégié
du Roi & de la commiffion royale
de médecine , pour en faire la compofition
& la diftribution , fur le rapport de
MM. les médecins de la faculté de Paris.
Ce ftomachique débarraffe , purge l'eftomac de
toute matiere fuperflue , comme vents , matiere
vifqueufe , bile , flegmes , humeurs noires , crudités
, glaires , &c. Il précipite les eaux qui s'y
forment par les mauvaifes digeftions , les nettoie
parfaitement , le difpofe à recevoir les alimens &
à les digérer ; il procure à la mafle du fang un bon
chyle qui le purifie , le rafraîchit & en chaffe l'acrimonie
qui s'y eft introduite : il guérit tous les
maux d'eftomac , indigeftions , & c. Il rend entierement
le reflort aux eftomacs affoiblis par la
maladie & le trop long ufage des remédes ; il pré202
MERCURE DE FRANCE .
vient les hydropifies , les coliques venteules , arrê
re les vomiflemens les plus invéterés , il fupprime
le dévoiement provenant du relâchement des fibres
de l'eftomac , auquel il rend la chaleur naturelle &
éteint la fuperfue.
Il remédie aux maladies de la lymphe , à fon
acrimonie , à fon épaififfement , & à fa diffolution
qui provient prefque toujours de la diftribution
des fucs âcres & mal digérés.
Il eft très - bon pour les poitrinaires , & dans
toutes fortes d'affections de poulmons , rhumes
négligés , & toux invéterées. On en prend foir &
matin deux cuillerées dans un verre de lait chaud,
qu'il fait pafler facilement & empêche qu'il ne fe
caille. Il conſerve à la vieilleffe cette chaleur &
néceflaire , & dont elle n'eft que trop tôt dépourvue.
Cette liqueur produit de très - bons etters.
Elle fortifie les inteftins , en délayant deux ou
trois cuillerées dans un lavement. On en fait uſage
de la même façon pour les coliques d'entrailles ,
qu'elle guérit promptement.
· ·
L'auteur croit devoir avertir que fon ftomachique
n'eft point un remede compofé à l'eau - de- vie,
ni à l'efprit de vin , mais feulement un extrait
liquide de fimples artiftement préparés. Il peut
être employé pour tous les tempéramens , il agit
avec fuccès ; & pour s'en convaincre , il fuffit de
confulter l'ufage qu'en font faire à leurs malades,
les plus célèbres médecins de l'Europe , & notamment
MM. de la faculté de médecine de Paris
devant lefquels ledit remede a été compolé ea
1764 , & qui en ont donné une atteſtation authentique
, telle qu'on l'a vue dans les mémoires précédens
, & ont tous rendu juſtice à l'efficacité de
ceremede , & en ont reconnu la bonté , par les bons
effets qu'il a produits fur les deux fexes , & par
JANVIER. 1769. 203.
Palage qu'ils en ont ordonné à des perfonnes de la
premiere diftinction .
I X.
Le Sieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jeanl'Epine
, chez le sieur Maria , grenetier près de la
Grêve , donne avis au Public qu'il débite avec permiffion
des bagues , dont la propriété eft de guérir
la goutte. Ces bagues, qu'il fautporter au doigt
annulaire , guériffent les perfonnes qui ont la
goutte aux pieds & aux mains , & en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées . Quant
à celles qui en font fort affligées , elles doivent les
porter avant ou après l'attaque de la goutte , &
pour lors elle ne revient plus . En les portant toujours
au doigt , elles préfervent d'apoplexie & de
paralyfie. Plufieurs princes , feigneurs & dames
ont été guéris de ce mal , & l'on en donnera les .
noms lorfqu'il en fera néceflaire. Le prix de ces
bagues , montées en or , eft de 36 liv. , & celles
en argent , de 24 liv.
X.
Gouttes du général de Lamotte .
L'élexir d'or & blanc , plus connu fous le nom
des gouttes du général de Lamotte , dont la vertu
& l'efficacité dans plufieurs maladies , fur- tout dans
l'apoplexie, paralyfie, indigeftions, cauſes d'épuifement
, fièvres malignes , putrides , rétention des
mois , lait répandu , petite vérole , pourpre , maladies
vénériennes , &c. font atteftées par les premiers
& les plus habiles médecins & chirurgiens ,
continuent de fe débiter avec un pareil fuccès par
le Sieur d'Hiefme Paulium , fuccefleur de feue
Madame la Générale de Lamotte , & autorifé par S.
M. à compofer & débiter lefd . gouttes . Il demeure ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , rue de Richelieu, après la bibliothèque du
Roi , même maifon que feue Madame la Générale
de Lamotte. Pour la facilité du Public , on trouvera
lefdites gouttes au café de Conftantinople ,
rue Saint - Antoine , vis-à-vis la vieille rue du Temple
; & au café de la Croix rouge , vis-à-vis la
rue du Four fauxbourg Saint- Germain , ainfi qu'en
la demeure dudit Sieur de Paullian.
X 1.
Le Tréfor de la Bouche.
Le Sieur Pierre Bocqmilon , marchand gantierparfumeur
, rue Saint - Antoine , vis - à- vis la rue
des ballets , entre la rue Percée & l'églife S. Louis
de MM. de Ste Catherine , continue de débiter
avec fuccès , par permiflion de M. le Lieutenant-
Général de Police & de MM . de la faculté de médecine
de Paris , une liqueur connue fous le nom
de Trefor de la Bouche ; elle acquiért tous les
jours de nouvelles preuves , fans équivoque , de
fon efficacité. L'auteur rapporte nombre de certificats
authentiques qui prouvent que cette liqueur
a la vertu
de purger de tout venin , chancres
, abfcès , ulcères , & tour ce qui peut contribuer
à gâter les dents , de la rouille qui fe forme
par l'âcreté des eaux qui defcendent du cerveau ,
qui , en s'y arrêtant , s'y corrompent & engendrent
les petits vers qui rongent & percent les
dents enfuite attaquent les nerfs , ce qui caufe
des douleurs très- violentes ; mais l'ufage de cette
liqueur les prévient & les fait mourir , guérit les
maux que l'on fouffre, & conferve les dents quoique
gâtées ; raffermit les gencives , & rend l'haleine
agréable & douce.
:
Les bouteilles font de 10 ,
de 24 fols.
de 3 de livres &
7
JANVIE R. 1769. 105
Le Public eft prié de fe tenir en garde centre
ceux qui contrefont cette liqueur. La véritable ne
fe vend que chez lui. Il a le foin de mettre fur les
bouchons & étiquettes des bouteilles, ainfi que fur
les imprimés qu'il donne pour indiquer la maniere
de s'en fervir , fon nom de baptême & de
famille , écrit & paraphé de fa main. Il fe flatte
, par les recherches & épreuves continuelles
qu'il fait de fon remede , s'attirer de plus en plus.
la confiance des gens de diftinction qui voudront
bien lui faire l'honneur d'en ufer.
Il a fon tableau fur fa
porte.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 16 Novembre 1768 .
I
-
13 de ce mois , le chevalier de Saint- Prieft ,
qui vient remplacer ici le chevalier de Vergennes
, en qualité d'ambafladeur de France , eft arrivé
en cette capitale ; toute la nation françoiſe
eft allée au devant de lui , & l'a accompagné
jufqu'au palais de France. Hier , il a fait part de
fon arrivée au Grand Vifir , qui a envoyé fur le
champ le drogman ou interpréte de la Porte pour
le complimenter & lui préfenter un regal en fleurs
& en fruits.
De Petersbourg , le 29 Novembre 1768 .
Le Graud Duc eft prefqu'entierement rétabli des
fuites de fon inoculation. La cour n'a pas encore
fait publier fa déclaration de guerre contre les
Turcs ; cependant elle continue de faire des préparatifs
& de fe mettre en état de réſiſter à leurs
forces.
206 MERCURE DE FRANCE
De Warfovie le 30 Novembre 1768.
Quoique quelques Tartares fe foient déjà joints
aux Turcs & aux confédérés de Rar , on affure cependant
que leurs hordes n'agiront qu'après l'arrivée
du nouveau Kan en Crimée .
Du 3 Décembre.
Il s'eft formé dans le diftri &t de Cujavie deux
nouvelles confédérations qui ont invité toute la
nobleffe à prendre les armes , & ont exigé des vivres
& des fourrages: Le Sieur Malczewski a fon
quartier général à Gnefne dans la Grande - Pologne.
Il exhorte , dans fon manifefte , tous les habitans ,
de quelque religion & de quelque rang qu'ils puiffent
être , à ne point prendre la fuite , leur promettant
fûreté & défenſe ; & les prie en même
temps d'arrêter & d'amener à fon quartier général
tous les petits partis qui infeftent les environs ,
& s'offre à fecourir les bourgeois & les payſans
qui ne feroient pas aflez forts pour le rendre maîtres
de ces partis.
Du 14 Décembre.
Il paroît décidé que le général Romanzow com
mandera l'armée ruffe deſtinée à pénétrer en Turquie
; que le général Soltikow aura la conduite
du cordon formé fur les frontieres , & que le prince
Gallitzin commandera les divifions de Finlande
& de Livonie , qui releveront les autrestroupes en
Pologne.
Hadgi -Ali pacha de Choczim , qui devoit être
remplacé par le gouverneur de Bender , conferve
fon emploi. Il continue de ménager nos frontieres
en défendant à tout Turc ou Tartare de paffer
le Niefter. D'ailleurs , les troupes de ces deux nations
ont reçu ordre de s'éloigner des frontieres &
de prendre leurs quartiers d'hiver dans les endroits
d'où elles étoient venues.
JANVIER . 1769. 207
De Kaminieck , le 29 Novembre 1768 .
Hier , le Sieur Palawski, l'un des chefs des confédérés
de Bar , a envoyé à notre commandant un
trompette , chargé de remettre un écrit par lequel
il le fommoit de rendre cette forterefle , comme
dépendante des confédérés de Bar qui repréfentoient
la république , & le menaçoit , en cas de
refus , d'affiéger la place & de ne faire grace à per
fonne. Le commandant a répondu que comme il
étoit ſubordonné à la commiffion de guerre ,
pouvoit rien faire fans un ordre exprès de fa part;
il a communiqué cette propofition au général
Branicki.
De Vienne le 10 Décembre 1768 .
il ne
Suivant les nouvelles qui nous font arrivées
des confins de la Turquie , la Porte a afluré , nonfeulement
le miniftre de notre cour , mais encore
les commandans généraux de nos frontieres , que
les troupes ottomanes qui marchent vers la Pologne
, ne commettroient aucunes hoftilités , & obferveroient
la plus rigoureufe difcipline , & que
tout foldat qui s'écarteroit de ce qui lui eft preferit
à cet égard , feroit puni très -févèrement.
Du 17 Décembre.
L'Impératrice- Reine a rendu une ordonnance
par laquelle Sa Majefté Impériale & Royale accorde
aux fergens , caporaux & foldats mariés ,
tant d'infanterie que de cavalerie , outre leur paie
ordinaire , trois kreutzers parjour pour chacun de
leurs enfans fans diftinction de fexe .
On a frappé ici une médaille en mémoire de
Finoculation de la petite vérole , faite avec tant
de fuccès aux archiducs & à l'archiducheffe Thérele
, fille unique de l'Empereur. Cette médaille
repréſente d'un côté les bustes de Leurs Majeftés
Tales & Royales avec cette légende : Jofe
208 MERCURE DE FRANCE .-
phus II. M. Therefia Aug, L'autre côté porte
l'infcription fuivante : Ferdinandus Maximilianus
eorumque neptis Therefia , archiduces Auftria
, de infertis variolis reftituti 29 Sept. M.
DCC. LXVIII.
De Cadix , le 29. Novembre 1768 .
Le Sieur Tanevot , négociant françois , a fait
inoculer dernierement deux de fes enfans ; c'eft le
premier effai qu'on ait fait ici de la pratique de
l'inoculation , & le fuccès qu'elle a eu donne lieu
d'efpérer qu'elle s'accréditera non - feulement dans
cette ville , mais dans tout le royaume. L'opération
a été faite par le Sieur Perrier , médecin françois
de la faculté de Montpellier & de l'académie
royale des fciences de Toulouſe , établi ici depuis
quelques années.
De Rome , le 14 Décembre 1768 .
Les généraux d'ordre ayant reçu , au nom du
S. Pere , il y a déjà quelque temps , un billet par
lequel Sa Sainteté leur enjoignoit de continuer
l'exercice de leur jurifdiction fur ceux des religeux
de leurs ordres refpectifs , qui demeurent dans
réta: de Venife , le général des Servites le rendit
auffi - tôt chez le fecrétaire de la congrégation
des évêques & réguliers , pour lui témoigner
la reconnoiffance dont il étoit pénétré
pour le foin paternel avec lequel Sa Sainteté ve illoit
au maintien des privileges & des immunités
religieufes , & promit d'exécuter ponctuellement
les ordres contenus dans le billet qu'il avoit reçu.
Cependant il écrivit peu de temps après au provincial
de fon ordre à Venife une lettre , où il approuve
la réfolution qu'a pris ce dernier de fe conformer
exactement au décret du fénat . Il lui recommande
à cet égard l'obéiflance que tout fupérieur
, ainfi que tout bon citoyen doit à fon prince,
lur ordonne de recourir au magiftrat préposé par
JANVIER. 1769.
1769. 209
le fénat dans les difcuffions relatives aux articles
de ce décret. Il finit par ces mots : Je ne m'étends
pas davantage ; car je parle à un homme prudent
qui , dans le couvent , ne manque pas de fujets
très - affectionnés à la république , & capables de
donner de très bons confeils à votre paternité. Cette
lettre fait ici la plus grande fenfation .
De Civita- Vecchia , le 1 Décembre 1768.
On a effuyé dernierement ici une tempête qui a
duré quatre jours & qui a caufé de grands dommages
dans les parages de l'Etat Eccléfiaftique : elle
a brifé , dans notre port même , un bateau chargé
de vin , & a fait périr une barque génoile qu'on
avoir envoyée à Monte-Alto , dans l'état de Caltro,
pour y prendre un chargement de bled: elle en
avoit déjà fur fon bord pour foixante - quinze roubles
qui ont été perdus. On a eu avis que le Grand-
Duc de Tofcane a défendu , dans l'étendue de les
états , le cours de toutes fortes de monnoies d'argent
, frappées dans l'Etat Eccléfiaftique , à la réferve
de celles qui portent l'empreinte de Clément
XII , Florentin & de la mailon Corfini, Son
Altefle Royale ayant permis la chaffe libre du fanglier
dans tous les domaines , ces animaux fe refugient
actuellement dans nos forêts & caufent de
grands dommages dans les campagnes.
De Londres le 16 Décembre 1768 .
L'imprimeur du S. James's Chronicle comparut
le 1 à la chambre des pairs felon l'ordre qu'il
en avoit reçu ; on lui ordonna de déclarer l'auteur
d'une lettre qu'il avoit inférée dans fa feuille
du 10 de ce mois ; il nomma le Sieur Wilkes qui ,
le 15 , répandit dans le public une lettre adrellée
aux gentilhommes , eccléfiaftiques & francs - tenanciers
du comté de Middleſex , dans laquelle ,
après avoir applaudi , au choix du Sieur Glyn pourfon
collégue , il avoue que c'eft lui qui a fait im210
MERCURE DE FRANCE.
primer la lettre dénoncée à la chambre des pairs
& à celle des communes , & blâme hautement la
conduite des miniftres en cette occafiou ; il invite
en même-temps fes compatriotes à foutenir avec
fermeté les libertés & les privileges qu'on veur
leur ravir.
Du 27 Décembre.
Le 22 , la compagnie des Indes tint une affemblée
générale dans laquelle on démontre que la
compagnie avoit déjà fait un profit de plus de cinq
millions fterlings fur les terres qu'elle a acquifes
dans l'Indoftan , & qu'elle avoit acquitté au Bengale
une lettre de 700 , 000 liv. fterlings. Suivant
fes comptes annuels , on y voit un accroiffement
annuel de 1 , 600 , oco liv. fterlings. Il lui refte
en caifle au Bengale , 800 , 000 liv. fterlings ; à
Madrals 140 , 000 , & à la Chine 200 , 000 ; elle
a acquitté en Angleterre un million , Outre ces
fonds , elle a les magafins remplis de marchandifes
; fes navires , qui vont dans l'Inde ou à la Chine
, ou qui reviennent de fes établiffemens , font
richement chargés ; enfin elle a fait quelques autres
acquifitions , dont on évalue le produit à trois
millions de livres fterlings par an. La compagnie
a indiqué au 4 Janvier prochain une autre aflemblée
générale pour délibérer fur certaines affaires
qui concernent les propriétaires des actions.
Depuis le 15 Décembre 1767 juſqu'au 13 Décembre
1768 , il est né dans cette capitale & dans
fes fauxbourgs 16 , 042 perfonnes , & le nombre
des morts a été de 23 , 639 .
Du 30 Décembre.
Il arriva , le 27 , à la cour , un courier du Lord,
Cathcart , ambaſſadeur du Roi à Petersbourg ,
avec des dépêches importantes qui ont été examinées
au confeil : le même foir on dépêcha au même
ambaffadeur un exprès chargé de dépêches
JANVIER . 1769. ΣΙΓ
relatives à la prochaine guerre entre la Ruffie &
la Porte Ottomane. Le comte de Czernicheuw ,
ambaffadeur de l'Impératrice de Ruffie , a auffi
expédié , ces jours derniers , à Petersbourg un cou
rier qui y porte le réfultat de plufieurs conféren
ces que cet ambasadeur a eues avec les miniftres
du Roi fur le même objet. On continue d'aflurei
qu'on eftfur le point de conclure une alliance entre
la Ruffie & quelques autres puiffances pour mettre
cet empire en état de foutenir , avec avantage, la
guerre dans laquelle il va fe trouver engagé.
de
La cour a envoyé ordre de mettre inceflamment
plufieurs vaiffeaux de guerre en état d'aller relever
ceux qui font repartis en différens parages
P'Europe & de l'Amérique & fur la côte d'Afrique.
Elle a auffi donné des ordres pour que plufieurs
régimens de l'établiſſement d'Irlande foient prêts
dans peu de temps à s'embarquer pour l'Amérique,
afin d'y remplacer , en divers endroits du continent
, les troupes qu'on en a tirées & qui ont été
envoyées à Bofton .
Dans l'aflemblée générale que la compagnie
des Indes tint , le 21 de ce mois , on propofa de
prendre en confidération les avis reçus de l'Inde
fur l'état actuel des affaires de la compagnie dans
fes différens établiflemens en Afie , ainfi que les
propofitions des directeurs du département de la
tréforerie , & la réponſe qu'on y a faire . Ces propofitions
confiftent principalement dans l'offre de
payer au gouvernement une fomme annuelle de
400 , ooc liv. fterlings pendant cinq ans , à condition
que la compagnie jouira entierement des
revenus provenans des acquifitions qu'elle a faites
dans l'Ale ; que le dividende fera fixé à 12 ½ pour
Joo , au lieu de 10 , & qu'il ne pourra être augmenté
que de' 1 pour 100 par an. Il parut que la
plus grande partie de l'affemblée étoit oppofée à
212 MERCURE DE FRANCE.
ces propofitions , dont l'examen fut remis , après
de longs débats , au 4 du mois prochain . Le terme
de deux ans , pendant lequel la compagnie s'eſt
foumile à payer au gouvernement 800 , 000 liv .
fterlings pour toutes les prétentions de la couronne
fur les revenus provenans des acquifitions de
la compagnie dans l'Afie , étant expiré , il y a lieu
de croire que cet objet fubira de grandes contef
tations. Suivant les dernieres nouvelles arrivées
de la côte de Coromandel , la compagnie y eft engagée
dans une nouvelle guerre qui lui caufera de
l'embarras peut- être pendant très -longtemps .
Le chevalier Gofling , banquier & l'un des éche
vins de cette ville , eft mort hier ; le Sieur Wilkes
vient de le mettre fur les rangs pour être élu à la
place.
D'Amfterdam , le 3 Janvier 1769.
Des lettres d'Algér portent que , le & Novembre
dernier , dans le moment où , fuivant l'uſage , on
diftribuoit la folde aux troupes , un vieux foldat
qui avoit perdu un bras au fervice , s'approcha du'
Dey , lui tira un coup de piftolet , & ayant manqué
fon coup , lui déchargea fur la tête un coup
de fabre qui eût été mortel fi l'épaiffeur du turban
n'en eût affoibli la violence. Le foldat fe préparoit
à réitérer , mais il fut fur le champ percé de mille
coups.
De Verfailles , le 24 Décembre 1768.
Le Sieur d'Aigrefeuille , premier préfident de la
cour des comptes , aides & finances de Montpel
lier , fut préfenté au Roi le 20 du mois de Novembre
, par le Sieur de Maupeou , chancelier de
France .
Le Sieur Dupont , intendant en farvivance &
trélorier général de l'hôtel de l'école royale militaire
, ayant donné la démillion de fa charge de
JANVIER . 1769. 213
tréforier , le Roi en a difpofé , le 20 de ce mois, en
faveur du Sieur Choulx de Biercourt , ci - devant
fecrétaire ordinaire de la feue Reine , & Sa Majefté
a accordé en même temps au Sieur Dupont
l'adjonction à la place d'intendant du même hôtel ,
que remplit le Sieur Paris du Verney depuis l'origine
de cet établiflement .
Du 28 Décembre .
Le Sieur Dufaud , officier d'infanterie , auteur
de la machine établie à la pointe de l'ifle St Louis
à Paris , pour clarifier les eaux de la Seine , eut
l'honneur de préfenter le 26 , au Roi , le plan de
cette machine avec le profpectus ; le 27 , l'abbé de
Villiers a eu l'honneur de préfenter auffi à Sa Majefté
& à la famille royale , la vie de Louis IX
Dauphin de France , dédiée à Monfeigneur le Dau
phin .
De Paris , le 23 Décembre 1768 .
Le Sieur Hofty , docteur régent de la faculté de
médecine de cette ville, ayant été appellé à Bruxelles
par plufieurs perfonnes de la premiere diftinction
, il y a inoculé fucceffivement trois enfans du
Sieur Walkiers ; le fils unique du comte d'Ornard;
trois enfans du comte de Cobentzel , miniftre plénipotentiaire
; la fille du duc d'Aremberg , trois
enfans du prince de Gavres , & la marquife du
Châtelet , née à Haflelaer. Ces différentes inoculations
ont eu le plus grand fuccès. Le Sieur Hofty
a fuivi pour l'infertion de la petite vérole , la méthode
ordinaire ; & quant au traitement de la maladie
, il s'eft conformé à la nouvelle méthode.
Du 6 Janvier. 1769 .
On mande de Rouen , comme un fait fingulier ,
que le Sieur de Nize , procureur du Roi en l'élection
de Lines , généralité de Rouen , paroiffe de la
Feuillée , âgé de foixante & treize ans , ſe trouve
114 MERCURE DE FRANCE.
pere de cent & un , tant enfans que petits-enfans ,
& arriere petits - enfans , dont foixante - huit font
vivans ; on ajoute que cinq ou fix de les filles ou
petites-filles font actuellement enceintes.
LOTERI E S.
Le quatre - vingt- feizième tirage de la lote
rie de l'hôtel-de - ville s'eft fait le 24 Décembre der
nier en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eft échu au Nº . 71685. Celui de vingt
mille livres , au Nº. 75187 , & les deux de dix
mille aux numéros 61288 & 63833 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait les de ce mois. Les numéros, fortis
de la roue de fortune font , 86 , 83 , 72 , §§ , 35.
MORTS.
Jacques-Etienne-Antoine de Saint-Simon,comte
de Courtomer , brigadier des armées du Roi, chevalier
de S. Louis , & ancien capitaine des gendar
mes Anglois , eft mort à St Germain-en-Laye , le
7 du mois de Décembre.
Antoine d'Aydie de Rybérac , brigadier des armées
du Roi , chevalier de Malte , prieur de Saint-
Marcel d'Argenton & de Vallançai , mourut au
château de Mayac , en Périgord , le 19 du mois
dernier , âgé de foixante -dix ans.
Marie - Françoile le Texier , époufe de Louis-
Philippe comte de Durfort , maréchal de camp ,
commandeur de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , eft morte ici le 27 Décemb. âgée de 3 6 ans. •
Haute & puiflante Dame Jeanne- Louife de Bethune
, veuve de haut & puiffant Seigneur Fabien-
Albert du Quefnel , marquis de Coupigny ,
morte ici , âgée de quatre-vingt- quatre ans.
JANVIER . 1769 . 215
PIECES
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Le Rendez- vous inutile , conte ,
Envoi à Madame la comtefle de ,
Quatrain à M. de Chamfort ,
Vers contre les détracteurs de la poësie ,
A Mademoiſelle P *** •
Vers pour le portrait de Madame Ca...
Epigramme pour une Dame âgée ,
Madrigal à Mlle de Son ....
Hiftoire angloife ,
Vers à Madame N fur un bouquet,
L'origine du jeu des échecs , fable ,
Traduction d'une ode d'Horace ,
Epître à Madame la Comtefle de T.
Réponse de Madame la comtefle de T.
ibid.
ibid.
10
11
ibid.
12
13
16
17
19
21
23
24
25
Réponse de M. F. à Madame la Comteffe de T.
Vers à M. le comte de N.
Remerciment de la Mufe Lim. au roi de Dannemarck , ibid.
Remercîment de la même pour fa fille ,
Vers au Roi de Dannem. en lui préfentant Ernelinde ,
Caufe célébre ,
Le Chat & le Chien , fable ,
La Rofe , fable ,
Vers à Madame .... fur une étrenne mignone ,
Vers à Mlie Guimard ,
Explication des énigmes , &c.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Voyage en Sibérie ,
Lettres du Comte Algarotti ,
Tableau hiftorique des gens de lettres,
Elémens de l'hiftoire d'Angleterre ,
Les nuits parifiennes ,
Abregé des 13.5 vol . de la gazette de France ,
Situation des finances d'Angleterre ,
Inftitutions Newtoniennes ,
Ellais de morale militaire ,
Connoillance des temps ,
Diflertationsfur les antifeptiques ,
La fondation des Empires , ode ,
Fortification de campagne ,
26
27
28
41
44
ibid.
45
46
53
ibid.
65
69
7.2
776
84
85
87
91
92
23
95
98
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de Phryné à Xénocrate ,
Arminius , poëme ,
Poëfies de l'abbé Métaftafe ,
Maladies des enfans,
Journal du voyage de M. de Courtenvaux ,
Académie des fciences ,
OEuvres de Jean Racine ,
Agenor & Zulmé ,
Recueil de piéces académiques ,
Hiftoire des anciennes républiques ,
Dictionnaire des paffions ,
Précis de chirurgie pratique ,
99
121
104
- 106
109
113
114
115
117
119
123
124
Legrand vocabulaire françois ,
Variétés littéraires ,
125
127
Nouveau Théâtre françois ,
La morale de l'Orient ,
12.9
131
Poëmes & paftorales de J. Cunningham , 133
Le Renard & le Chat , 134
ACADÉMIES , 135
SPECTACLES . 148
153 Lettre à l'Auteur du Mercure
Effai philofophique fur les écoles
Obfervation fur la réunion de l'opéra comique à la
comédie italienne ,
Avis fur l'hôpital de là Trinité ,
161
163
167
Bienfaiſance ,
175
Médecine , 177
Anecdotes , 178
Académie de peinture & de fculpture , 180
Gravure ,
184
Mufique ,
188
Ecriture ,
190
Manufacture albâtre agatifé , 191
Arrêts
193
Avis , 195
Nouvelles politiques , 205
Loteries ,
214
Morts ,
WM
,
ibid.
JA
APPROBATION.
' AI lu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le 2 vol.
du Mercure de Janvier 1769 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , 15 Janvier.1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères