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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
DECEMBRE 1768 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
I
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE
'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranſporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eſt à luiſeul que l'on prie d'adreſſer , francs de
port, les paquets & lettres , ainſi que les livres ,
les eſtampes , les piéces de vers ou de proſe , les
annonces , avis , obſervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques ſurles ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inſtruire ou amuſer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en généraldes amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , ſans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiſſance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au ſuccès &
àla réputation du Journal, deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure .
Leprix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'on nepayera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourſeize volumes , à raiſon de 30 fols piéce.
Lesperſonnes deprovince auxquelles on enverra
le Mercure par la poste , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les personnes & les Libraires des provinces eu
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure, écriront directement aufieur Lacombe.
Onfupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la poste , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Lespaquets qui ne feront pas affranchis resteront
au rebut.
2 On prie les perſonnes qui envoient des livres
estampes & musique à annoncer , d'en marquer le
prix,
AVIS à Meſſieurs les ABONNÉS,
MESSIEURS les Abonnés , foit de Paris,
foit de Province , ſont priés d'envoyer ,
francs de port , dans le cours de ce mois
de Décembre , au bureau des Journaux ,
chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine ,
leurs ordres& le prix de leurs ſouſcriptions
duMercure de France& des autres Journaux
qu'ils veulent renouveller.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE 1768 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
A M. le Comte **
Voici l'analyſe du premier chant de
mon poëme ſur l'INOCULATION. Cet ouvrage
doit vous intéreſſer ; c'eſt vous qui
m'en avez indiqué le ſujet ; c'eſt vous qui
avez aiguillonné ma pareſle & enhardi
ma timidité . Il a ſervi , comme vous ſçavez
, de délaſſement à des occupations
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
1
plus graves. Heureux ! ſi cet amuſement
pouvoit être utile à l'humanité. Ce ſujer
vierge,nec tritum orealio, nous a paru trèspropre
à la poëfie. Il eût été à ſouhaiter
que le poëte de la nation&de toutes les
nations , l'illuftre Voltaire s'en fût emparé
le premier , & qu'il l'eût embelli de
fon coloris enchanteur. C'eût éré peut-être
le plus grand ſervice qu'on eût pu rendre
àl'inoculation. Les raiſons peuvent bien
convaincre , mais le charme des vers entraîne&
perfuade.
Je n'ai pas l'honneur d'être membre de
la Faculté ; & malheur à celui qui voudroit
traiter ce ſujet en médecin. Son ouvrage
pourroit être fort beau ; mais il auroit
un grand défaut , c'eſt qu'on ne pourroit
le lire. Tous les poëtes ne font pas
des Virgiles , & tous les poëmes didactiques
ne font pasdes Géorgiques. J'ai obſervé
de près l'inoculation; je l'ai vue
pratiquée par les artiſtes les plus célèbres ,
à Paris , à Genève , dans nos provinces :
j'ai ſuivi dans le cours de l'opération un
grand nombre d'inoculés de tout âge
pour qui l'infertion n'a été qu'une légere
indiſpoſition. Il ne faut riende plus pour
écrire fur cet art. Rien de plus ! je me
trompe ! il faut le talent& la verve pour
DECEMBRE. 1768 . 7
écrire en vers , & voilà ce qui ne s'apprend
point. Si j'ennuie mon lecteur , je
ne l'ennuyerai pas long- temps. J'aurois
pu faire dix chants , mais je n'ai eu garde;
il faut ſçavoir finir. Le chantre de Mantoue
n'en a fait que quatre ſur le ſujet le
plus fécond , le plus connu& le plus gracieux.
Je me ſuis borné à trois fur l'inoculation
, & c'eſt aſſez. J'ai cru devoir
préférer les rimes croiſées,& quelquefois
redoublées aux rimes plates. Ces rimes
plates ſont ſi monotones ! ſi les rimes croiſées
n'ont pas nui à la tragédie , j'ai lieu
de préſumer qu'elles réuſſiront dans ce
poëme. Elles doivent y jetter de la variété
&de l'harmonie. Un poëme épique
croiroit peut-être déroger , en s'y prêtant;
mais un poëme didactique ne doit pas
être ſi dédaigneux& fi difficile.
Je vous prie de faire inférer dans le
Mercure l'extrait que je vous envoie. Je
veux eſſaier le goût du Public avant de
donner le poëme tout entier. Ce Publiceſt
un maître ſi difficile ! Il y a tant de
ménagemens à garder avec lui ! il faut
étudier ſes goûts , flatter ſes penchans ,
reſpecter ſes foibleſſes ; il faut le careſſer
avec art. Mon poëme eſt fait , mais je
fuis perfuadé qu'il y a beaucoup de cho.
1 Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
ſes à refaire. C'eſt le premier jet;j'ai écrit
vîte ,je corrigerai lentement. *
L'Abbé Roman.
L'INOCULATION ,
Chant premier.
Роёте.
Carmina non prius audita , virginibufque ,
puerisque canto. Hor
APRÈS
2
PRÈS une courte & fimple expofition,
dans laquelle le poëte dit qu'il va chanter
Un art que doit chérir la triſte humanité,
L'heureux art d'introduire , avec fécurité ,
Dans le dédale obſcur de nos vaiſſeaux fragiles
Un funefte venin qui dépeuple nos villes ,
Qui flétrit la jeuneſſe & détruit la beauté !
,
*Nous croyons faire plaifir à nos lecteurs de
rapporter ici l'extrait de ce premier chant fur l'inoculation
, malgré ſa longueur ; mais qui doit
intéreffer & plaire par le choix & l'importance du
ſujet , par la beauté de la poësie & par l'énergie de
la touche de l'auteur. Nous l'invitons à vouloir
bien enrichir quelquefois notre journal , ſoit de
la fuitede ce poëme , ſoit de ſes autres piéces de
poëfics.
DECEMBRE. 1768. 9
Au lieu d'Apollon & des Muſes , il
invoque l'Amour .
O toi , Dieu bienfaiſant que la nature adore ,
Qui , ſous le plus doux nom , gouvernes l'Univers
;
Dont le ſouffle puiſſant faitgermer , fait éclore
Les nombreux habitans de la terre &des airs :
Amour , charmant Amour , viens; c'eſt toi que
j'implore ;
Prends ton rapide eſſor , inſpire- moi des chants
Que ne dédaigne point l'oreille de nos Belles ;
Puiflent- elles , pour plaire à leurs amans fidéles ,
Les repérer cent fois , dans leurs concerts touchans.
Oui , tu m'es favorable ; oui , je ſens ta préſence ;
Ta flamme me penetre &je ſuis plein de toi :
Tu parois , tout s'anime & rit autour de moi :
La triſte Philomele , après un long filence. ..
1
Suit une peinture du printems , faifon
de l'Amour , dans laquelle on trouve
les vers ſuivans :
Impatient du joug , le taureau bondiflant
Court après la génifle , à travers la campagne ;
Errant dans les forêts , le Lion rugiſſant
Semble oublier ſa proie & cherche ſa compagne.
Ce ſuperbe animal ,tel qu'un chien careſlant ,
Secoüant de plaifir ſa criniere flottante ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
;
A tes pieds , tendre Amour , ſoumis & complaifant
,
Rampe & léche ta inain , cette main triomphante
Qui le ſoumit aujoug de l'empire amoureux ,
Et décocha le trait qui le rendit heureux.
Ces fix derniers vers ſont imités d'une
pierre gravée antique. L'invocation eſt
terminée par ce qui fuit .
La vie& la beauté ſont ton plus cher ouvrage ;
Veille donc ſur les jours & ſur les doux appas
De ces tendres beautés qui te rendent hommage ,
Et menent leurs amans , en leſſe , ſur tes pas.
De ces jeunes amans viens protéger la vie ;
Et qu'une impitoyable & jalouſe Furie ,
Gravant ſur leur viſage un éternel affront ,
Pour les rendre odieux à leurs maîtreſſes même ,
Ne défigure plus , dans ſa fureur extrême ,
Les beaux traits dont tes mains avoient orné leur
front.
Queton flambleau divin vienne éclairer les peres
Dont l'eſprit aveuglé , de l'art que je décris
Neconnoît point encor les effets ſalutaires.
Inſpire ton courage à ces timides meres ,
Qui , voulant épargner à leurs enfans chéris
D'un acier aiguiſé la piquûre légere ,
Etd'un levain choiſi l'atteinte paſſagere ,
Ala faulx du trépas ſoumettent leurs beaux jours ;
S'expoſant elles-même à la douleur amere
DECEMBRE. 1768 .
De voir tomber en fleur le fruit de leurs amours.
:
L'auteur entre en matiere &parle d'abord
des maladies produites par le climat.
?
Les atômes légers qui ſurnagent dans l'onde ,
Tous ces eſprits ſubtils avec l'air aſpirés ,
Les groſſieres vapeurs de la terre féconde ,
Au ſein des végétaux les ſucs élaborés ,
La froidure & le chaud , les brouillards , los
orages ,
Et les enfans d'Eole exerçant leurs ravages.
Voilà ce qui rend un climat ou falubre
ou mal fain. Horace dit qu'en s'exilant
de fa patrie , on ne ſe fuit pas foi-même,
Patriâ quis exulſe quoque fugit? Mais au
moins fuit- on la cauſe des maladies qui
naiſſent du climat. Cette raiſon occafionne
peut- être plus de voyages que la curiofité.
Penſez-vous que la noble & ſavante manic
D'étudier nos loix , nos moeurs , notre génie ,
De voir les monumens , chef- d'oeuvres de nos.
mains ,
Dans les champs des François , ſous le ciel d'Au
fonie,
Des Anglois vagabonds attire les eflains ?
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Ils viennent ſedéfendre , au ſein de nos murailles,
De ces ſombres vapeurs que leur pays natal
Exhale inceſſamment de ſes noires entrailles.
Loin d'un triſte climat à leur (anté fatal ,
Ils cherchent un remede au mal qui les conſume,
Qui , dans leurs coeurs glacés , étouffe le deſir ,
Et l'amour de la vie & le goût du plaiſir :
C'eſt l'air de nos climats qui dans leur fang rallume
Et le defirde vivre & l'ardeur de joir.. •
Les maladies contagieuſes ont été engendrées
loinde nous....
:
८
Des maux contagieux , nos climats tempérés
Produiſent rarement la ſemence funeſte .
L'Afrique , dans ſon ſein , a vu naître la Peſte.
Dans des temps , par l'hiſtoire à jamais conſacrés,
Née en ces régions où le Nil prend ſa ſource ,
Et fuivant , àgrands pas, ce fleuve dans ſa courſe ,
Onvit cettemégére , au ſouffle empoiſonné,
De l'Egypte infecter le peuple infortuné.
Là , de ſon vaſte empire elle plaça le ſiége ;
Les douleurs & la mort y compoſent ſa cour.
La cruelle traînant cet horrible cortége ,
De Memphis , traverſant les pays d'alentour ,
Marche d'un pas rapide aux rives du Boſphore ,
Etſa fureur s'étend des lieux où naît l'aurore
Aux rivages lointains où décline lejour.
Sous unmafquetrompeur déguifant lon viſage ,
..
DECEMBRE . 1768 . 13
Etmontantdes vaiſſeaux deſtinés pour nos bords,
Vingt fois , malgré nos ſoins , elle entra dans nos
ports;
Vingt fois , de la Provence occupant le rivage,
Onla vit entaſſer les mourans fur les morts...
Souvent nous ſommes allés au- devant
des maladies contagieuſes , comme ſi elles
étoient trop lentes à venir ravager nos
contrées . N'avons nous
bords étrangers ,
-
pas été , furdes
:
Recueillir des poiſons inconnus à nos peres ?
Que de maux ont produits dans les deuxhémifpheres
:
Des Vaſco , des Cortès les voyages fameux !
Hélas ! l'homme inquiet ne ſçait pas être heureux!
Et la nature , en vain , par l'abyme des ondes,
Sage dans ſes deſleins , ſépara les deux mondes.
L'audace des humains , bravant tous les haſards ,
D'un vol d'aigle , a franchi ces immenfes remparts.
OColomb , ô Veſpuce , ô vous , couple intrépide,
Votre coeur étoit ceint d'un mur de diamant ,
Lorſque , triftes jouets de l'élément humide ,
Vos navires guidés par le mobile aimant
Affrontoient la tempête& le calme perfide.
Si vous cuffiez prévu que l'Eſpagnol avide ,
Dans cemonde nouveau dont vous cherchiez les
bords,
14 MERCURE DE FRANCE.
Le tonnerre à la main , lanceroit mille morts ;
Quele ſang couleroit ſous ſon fer homicide ;
Si vous cuffiez connu les horribles fléaux
Qu'en devoient apporter vos funeſtes vaiſſeaux ;
Non , jamais vous n'auriez cherché dans les
,
étoiles
Une route cachée au vaſte ſein des eaux ;
Jamais le vent de l'Eſt n'auroit enflé vos voiles
Pour chercher des périls & des malheurs nouveaux.
Quels font ces malheurs ?
,
Une contagion ſans ceſſe renaiſſante ,
Mal cruel , mal honteux , dont le ſouffle empeſté
Vient faner la jeunefle & ternir la beauté ,
Afflige des amours la troupe gémiſſante ,
Epouvante l'hymen , corrompt les doux plaiſirs ,
Empoiſonne & tarit les ſources de la vie ,
Etchaſſe de nos coeurs les amoureux defars ;
Voilàl'affreux butin qu'au ſein de leur patrie ,
Avec l'or du Potoſe , ont jadis apporté
Les ſuperbes vainqueurs du ſauvage dompté.
Mais , en échange , ils laiſſerent fur ces
bords malheureux un poiſon que ,
Dix ſiècles révolus , l'Arabe vagabond
Apporta du Midi ſur nos triſtes rivages ;
Lorſque , tel qu'un torrent & rapide & profond ,
Ildéſoloit nos champs par ſes cruelsravages.
DECEMBRE. 1768 . 15
Heureux les François , ſi Charles eût
noyé ce poiſon dans le ſang des Maures !
Heureux les Eſpagnols ſi , en chaſſant ces
brigands circoncis , ils euſſent en même
temps challé le mal qu'ils avoient apporté !
Ce mal ſemeen tous lieux des atômes divers
Qui voltigent épars dans le vague des airs.
Tantôt , à notre inſçû , l'organe qui reſpire
Dans le poumon gonflé les pompe & les attire ;
Et tantôt avalés , ces inviſibles corps
Se logent dans les plis de ce puiſſant viſcere
Qui , joignant la chaleur au jeu de ſes reſſerts ,
Reçoit les alimens , les broie & les digere.
Si le ſujet qui reçoit les atomes varioleux
en a été autrefois infecté , ou s'ils
ne trouvent pas dans ſon ſein les diſpoſitions
néceſſaires à leur développement ,
Après avoir tenté d'inutiles efforts ,
Après avoirlong-temps circulé dans nos veines ,
Las de leur efclavage , ils briſeront leurs chaînes ,
Et feront , par les airs , portés dans d'autres corps.
Si le nouveau ſujet qui les reçoit n'a
pas payé le tribut , & qu'il ſe trouve difpoſé
à développer la femence de lapetite
vérole , le ſang en eſt infecté & les humeurs
font corrompues.
16 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi nous afpirons , ſans en être bleſſés ,
D'innombrables eflains d'infectes inviſibles;
Ainſi nous abſorbons leurs oeufs imperceptibles ,
Dans tous nos alimens , en foule , diſperſés .
Et ſoit que de nos corps la chaleur les dévore ,
Ou qu'ils rentrent dans l'air , leur premier élé
ment ,
Aux organes humains ils nuiſent rarement.
Mais fi dans notre ſein les oeufs peuvent éclore;
Si dans nos inteſtins le reptile animé
Trouve un ſuc nourricier conforme à ſa nature ,
Il croit ; & pour ſortir de ſa priſon obſcure ,
Il ronge lentement le ſeinqui l'a formé.
De-là ces maladies ſi commnnes chez
les enfans , & les ravages du ver ſolitaire.
Deſcription d'une petite vérole benigne
; elle eſt telle , lorſque le germe n'a,
point de malignité , qu'il trouve un ſang
&deshumeurs épurés par la fanté ,
Et que de notre peau le tiſſu ſouple & fin
Cede,ſans réſiſtance , aux efforts du venin.
Mais ſi quelque ennemi s'oppoſe à ſon paflage ,
Il s'irrite , il accroît & ſa force& la rage ;
Lefeu de notre ſang allume ſes fureurs ,
Il trouve un aliment dans nos propres humeurs;
Etlorſqu'en notre peau , que les ans ont tannée ,
Il rencontre une digue impoſſible à franchir ,
:
DECEMBRE. 1768. 17
Il rebrouſſe ſon cours & fa rage acharnée
Queles ſecoursde l'art ne peuvent plus fléchir ,
Déchire ſans pitié , par la mort aſſouvie ,
Les organes qui font le ſiége de la vie .
Tels on voit , &c.
1
Deſcription d'une petite vérole maligne&
confluente .
La fiévre qui le preſſe eſt alors plus ardente ,
Les douleurs contre lui s'arment de nouveaux
:
traits ,
1
1
!
Ses yeux ſont arroſés d'une liqueur brûlante ,
La ſalive qui fort de ſa bouche écumante
N'appaiſe point la foifqui ſéche ſon palais.
De ſes ſens enchaînés il a perdu l'uſage ,
Il ne voit qu'au travers du plus épais nuage :
Sa voix n'a plus de timbre& fon corps oppreflé
N'eft plus que la priſon d'un eſprit affaiſſé.
Lorſque la fombre nuit amene ſur ſes aîles
Le paiſible ſommeil dont la prodigue main
Répand ſur les mortels un baume ſouverain,
Qui ſuſpend leurs travaux &leurs peines cruelles;
Il eſt plus inquiet , & des douleurs nouvelles
Veillent à ſes côtés pour lui percer le ſein .
Mais déjà ſur la peau le mal s'ouvre un paſſage ;
Des boutons , par milliers , applatis , entaflés ,
Comme un maſque hideux lui couvrent le viſage.
Sur l'épiderme enflé , réunis & preflés
Ils forment une écaille & polie & blanchâtre,
"
18 MERCURE DE FRANCE.
Qui devient raboteuſe & change de couleur.
Bientôt le maſque tombe : ô ſurpriſe ! ôlaideur !
Eſt-cedonc làce teint d'incarnat & d'albâtre ,
Cette bouche de roſe & ce regard vainqueur ?
Je ne vois qu'une peau fillonnée & rougeâtre ,
Que des yeux écaillés dont le regard fait peur...
Tel eſt le mal Arabe : rien ne peut enchaîner
ce Prothée; il trompe tous les yeux .
L'expérience marche en vain ſur ſes pas
depuis douze fiécles pour éclairer ſes routes
ténébreuſes.
Armé pour ſa défaite , en vain l'art d'Eſculape
Le joint & le combat ; il réſiſte , il échape ,
Etſouvent , dans le choc , les humains ſont bleflés
Des redoutables traits ſur le monſtre lancés .
Le chant eſt terminé par un épiſode
dont voiei quelques morceaux .
Miniſtrede la mort , monftre de ſang avide ,
Tu peuples des enfers le ténébreux ſéjour.
Que de princes tombés ſous ta faulx homicide ,
Aux autels de l'hymen , dans les bras de l'Amour !
Que de jeunes beautés à ta rage immolées !
Du Danube & du Pô les nymphes déſolées ,
Hélas ! pleurent encore , en longs habits de deuil ,
Les filles de leurs rois qu'enferme le cercueil.
DECEMBRE. 1768. 19
On rappelle ici l'épidémie de 1722 ,
où l'on vit à Paris
Ce cruel ennemi , pourſuivant ſes conquêtes ,
Dedards empoisonnés fraper vingt mille têtes...
Hélas ! c'eſt à Paris que coulant dans nos veines
Avec ton doux poiſon , perfide volupté ,
Le venin d'Arabie a plus d'activité.
C'eſt à Paris ſur-tout que ces nymphes , fi vaines
De l'empire charmant qu'a ſur nous leur beauté ,
Meurent dans leur printems , ou vivent condamnées
..
..
A regretter l'éclat de leurs graces fanées.
Mais que dis-je ? la main de la contagion.
Recueille tous les ans dans chaque région ,
Des humains entaflés la moiſſon abondante.
Qui peut donc échaperà ta faim dévorante ,
Harpie inſatiable ? Eh quoi ! tout l'Univers
Devenu ta conquête eſt en proieà ta rage ;
Il te paye un tribut de ſang&de carnage !
La beauté gémiſſante , eſclave dans tes fers ,
Labeauté qu'en tous lieux , à genoux , on adore ,
Ta haine la pourſuit , ta haine la dévore ;
C'eſt en vain qu'elle fuit dans le fond des déſerts :
Et des triſtes humains la ſeptiéme partie ,
Sur ton autel ſanglant , voit immoler ſa vie.
Ainfi , ſouffrant le joug d'un roi victorieux ,
Athènes , tous les ans , envoyoit à la Créte
De ſept jeunes beautés le tribut odieux .
Le Minotaure errant dans ſa vaſte retraite
20 MERCURE DE FRANCE.
Les voyoit avec joie , & ce monftre inhumain
De leurs membres ſanglans aflouviſſoit ſa faim.
O France ! quel ſera le Théſée qui te
délivrera d'un monſtre plus avide que le
Minotaure ? L'art de l'infertion .
(
Cet art fut inventé chez des peuples barbares
Des jours de leurs enfans heureuſement avares ,
Et pénétra fort tard chez les peuples ſavans.
Il fleuriſſoit déjà dans les ſables brûlans ,
Dans les vaſtes déſerts de l'Afrique ſauvage ;
De laMer Caſpienne aux bords du Pont Euxin
On le voyoit déjà marcher d'un pas certain ;
LeGange le reçut ſur ſon heureux rivage ,
L'Archypel dans ſes ports , Byſance dans ſon ſein ;
Il étoit accueilli dans les murs de Pékin ,
Mais Londres & Paris lui fermerent leurs portes:
L'ignorance , la peur , la ſuperſtition
Armerent contre lui leurs nombreuſes cohortes .
Etouffant par leurs cris la voix de la raiſon ,
Dès qu'il oſoit paroître , elles crioient aux armes ,
Et couroient , en tous lieux , répandre leurs allarmes
.
La ſuperſtition dont les faufles maximes
Combattent la vertu , perfuadent les crimes ,
Crioit à l'homicide ; & le peuple des ſots ,
Dans les inoculés ne vit que des victimes ,
Dans les maîtres de l'art ne vit que des bourreaux.
DECEMBRE. 1768 . 2
Les peres aveugles & les meres timides
euffent cru ſe rendre coupables d'un parricide
s'ils euſſent confenti à l'inoculation
de leurs enfans. L'ignorance redoutoit les
nouvelles atteintes du virus variolique .
Qui l'eût oſé prévoir ! une femme , une mere ,
De tous ces ennemis triompha la premiere ,
Aux peuples étonnés arracha le bandeau ,
Oſa de la raiſon leur montrer le flambeau,
Vortley qui , ſous l'habit & les traits d'une
< femme ,
Poſſédoit d'un grand homme & le génie & l'ame ;
Vortley, dont l'Angleterre étoit l'heureux berceau
,
Trouve l'art queje chante aux rives du Boſphore :
Elle voit ſes bienfaits ſemés de toutes parts.
Ses yeux ſont éclairés , fon coeur héſite encore ;
Tremblante , ſur ſon fils tendre enfant qu'elle
adore ,
Cette mere fenfible arrête ſes regards ,
Le ferre dans ſesbras , s'en éloigne & foupire ;
La crainte la retient , la tendreſſe l'attire .
Elle ſaiſit , trois fois , le fer étincelant ;
Le fer tombe , trois fois , de ſa main maternelle.
Mais l'Amour qui veilloit ſur ſon fils & fur elle
Vient d'affermir fon bras & fon coeur chancelant.
De la peaude l'enfant qu'un ſang vermeil colore ,
Déjà l'acier tranchant effleure le tiſſu;
Déjàdans ſes vaiſſeaux le levain eſt reçu ;
1
22 MERCURE DE FRANCE.
Il fermente: bientôt Vortley le voit éclore ,
Et l'objet fortuné d'un courageux amour
De ſa mere deux fois aura reçu lejour.
Ce ſuccès eût comblé les voeux d'une Françoiſe;
Ne ſauver qu'un enfant , c'eſt peu pour une Angloiſe.
Montaigu , de Byſance , apporte en ſon pays
Cet art dont le ſecours a conſervé ſon fils .
Georges regnoit alors aux bords de la Tamiſe :
Latriple nation à ſon ſceptre ſoumiſe
Aux peuples étrangers vanteit ſa liberté,
Et de ce maître adroit faiſoit la volonté.
Ses petits-fils , encore au matin de leur vie ,
Devoient l'affreux tribut au mal de l'Arabie :
Leur mere en redoutoit le ſuccès incertain .
Vortley lui conſeilla d'inférer le venin .
La princefle pâlit , Montaigu la raſlure ,
Combat les ſentimens de la foible nature,
Et préſente ce fils qu'aux murs de Conſtantin
Elle oſagarantir du mal par le levain :
La princefle réſiſte &Montaigu l'emporte.
Que l'exemple eſt puiſſant ! qu'une ame inſtruite &
forte
Sçait bien , nous enflammant par ſes diſcours
vainqueurs ,
:
Maîtriſer , à lon gré , nos eſprits & nos coeurs! ..
La princeſſe de Galles veut joindre ſa
propre expérience à celle de Montaigu.
DECEMBRE. 1768 . 23
Sept brigands enchaînésdont la main meurtriere
De malheureux humains avoit percé le flanc ;
Et qui , ſur l'échafaud , devoient verſer leur ſang ,
Sont, de leurs noirs cachots, conduits à la lumiere.
Le mal dont la fureur n'épargne point les rois ,
Etqui choiſit ſouvent les ſages pour victimes ,
N'avoit pas attaqué ces infracteurs des loix.
Des ſupplices,déjà préparés à leurs crimes,
Ou de l'infertion, on leur offre le choix.
La mort , qui pour le ſage eſt la fin de ſes peines ,
Eſt le pire des maux pour de vils ſcélérats.
Ils choiſiſſent le mal plutôt que le trépas.
Le poiſon adéjà circulé dans leurs veines ;
Etmalgré les tourmens d'un eſprit allarmé ,
Il s'échape au-dehors , au terme accoutumé ,
Ménage tous les traits empreints ſur leur viſage,
Et ne laiſſe après lui d'un rapide paſlage ,
Sur leurs organes ſains , nul veſtige imprimé.
La princeſſe , tranſportée de joie , briſe
les fers de ces heureux criminels & fait
inoculer ſes enfans.
Londres eſt en ſuſpens : la crainte & l'eſpérance
Agitent des Anglois les eſprits étonnés.
Onblâme, à haute voix , l'art venu de Byſance,
Et par l'opinion les ſages enchaînés ,
Craignantde décider , attendent enfilence
Que le temps , ſur ſes pas , menant l'expérience,
Montreaux yeux deſſillés du vulgaire enchanté ,
:
)
24 MERCURE DE FRANCE.
Sans nuage& fans fard, la ſimple vérité.
Cependant d'une mere exempte de foibleſſe
1
Un ſuccès éclatant couronne la tendreſſe.
Par ſes ſoins affoibli le mal a reſpecté
Des princes , fes enfans, la vie& la beauté.
Leur mere dont le ciel a comblé l'eſpérance,
Enivrée , àla fois , & de joie & d'amour ,
Dans ſon ſein maternel les prefle tour-a-tour ,
RegardeMontaigu d'un oeil de complaifance ,
Lui tend ſa main royale & bénit , mille fois ,
Cegénie éclairé, bienfaiteur de ſes rois .
La Renommée alors embouchant ſa trompette
Annonce ce prodige aux Bretons fatisfaits.
L'Europe qui l'entend, après elle , répéte
Le nom deMontaigu , ſa gloire & fes bienfaits.
4
1
L'Anglois cultive l'art nouveau ; le
Sçavant lui confacre ſesveilles; l'Artiſte
ſes travaux. Les temples , les palais , les
lycées retentiſfent des éloges de l'inoculation.
On dreſſe des liſtes des inoculés ,
on raiſonne , on calcule , on trace des
règles.
Jevois monter en chaire un pontife zélé.
Ily prêchoit fouvent à fon peuple aflemblé
La juſtice& la paix , vérités éternelles ;
Il annonce aujourd'hui des vérités nouvelles.
«Peuple, écoutez , dit- il ; l'Ange exterminateur
• Tient fon glaivelevé fur vosfragiles têtes.
4
:
:
Un
DECEMBRE. 1768 . 25
>>Un mal contagieux regne aux lieux où vous
>> êtes .
>>>Il faut le prévenir pour braver ſa fureur.
>> Ce venin , apporté du fond de l'Arabie ,
>> Traite tous les mortels avec égalité ;
>> De chaque homme , une fois , il attaque la vie
>> La naiſſance , le rang , la grace , la beauté ,
>> L'enfance , le bel âge & la vieilleſſe aride
>> Flétris & confumés par ſon ſouffle empeſte
>> Tombent également ſous ſa faulx homicide.
>> Il faut , pour l'affoiblir , de votre propre main,
>> Dans vos frêles vaifleaux inférer ſon venin.
>> Ne craignez point l'effet de ſa rage perfide ,
> Si vous avez d'abord préparé votre ſein .
>> La patrie éplorée , hélas ! vous en conjure :
>> Londres & Westminster pleurent deux mille
enfans
>>Que ce tigre affamé dévore tous les ans.
>> La raiſon éclairée & la ſage nature ,
>> Et la Religion qui marche ſur leurs pas ,
>> Vous offrant , à l'envi , ce remede ſuprême
>> Pour vos enfans chéris , vos femmes & vous
» même ,
>>Vous conjurent de vivre & vous tendent les
>>bras.
>> Riche , ouvrez un aſyle à la trifte indigence ,
> Etde l'inſertion prêtez- lui le ſecours :
>> Le ciel que réjouit la douce bienfaiſance ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
>>Pour prix de vos bienfaits , veillera -fur vos
>>jours. >
Il dit: l'enthouſiaſme éloquent& fublime
Du paſteur généreux paſſa dans ſon troupeau :
Aſuivre ſes conſeils on s'exhorte , on s'anime ;
Lepere va trouver ſes enfans au berceau ,
Et conſerve les jours d'une tendre famille ;
La inere veut ſauver la beauté de ſa fille,
Et l'Anglois opulent , prodiguant les tréfors
Qu'un commerce fertile attire dans ſes ports,
Conſacre à l'indigence un ſuperbe édifice
Où l'artd'inoculer lui tend ſa main propice.
Ainfi lorſque le monſtre, à Londres déſarmé,
Ravage l'Italie , & la France & l'Eſpagne ;
L'inſertion conſerve à la Grande-Bretagne
Unpeupledont lebras au travail animé ,
Aux yeux de ſes voiſins rend cette iſle fameuſe
DeCarthage& de Tyr la rivale orgueilleuſe ,
Lui donne le commerce & l'empire des mers ,
Et porte ſa puiſſance au bout de l'Univers .
Illustre Montaigu , ſi l'Anglois enferme
dans la tombe des rois , les cendres
d'une actrice célèbre ; s'il éleve des ſtatues
au grand Newton ,
Pour avoir du trépas ſauvé tant de mortels.
Il doit à ta mémoire élever des autels.
DECEMBRE. 1768 . 27
LE BIGAME. Hiftoire véritable.
Le comte de Gleichen étoit de l'illuſtre
maiſon de Schwartzbourg qui a donné un
empereur à l'Allemagne. Il naquit dans
ces temps où les peuples chrétiens ne
fongeoient qu'à la délivrance des lieux
faints. Sa fortune égaloit ſa naiſſance ; il
jouiſſoitde laconfidérationde ſes voiſins
&de l'amour de ſes vaſſaux; une épouſe
tendre & des enfans contribuoient à fa
félicité ; elle pouvoit être durable : l'efpritde
ſon ſiécle lui devint funeſte.
La chrétienté étoit alors animée à la
conquête de Jérusalem ; le comte deGleichens'empreſla
de mériter le pardon de
ſes fautes & les indulgences en ſe croifant;
il quitta ſa femme & ſes enfans
pour accompagner dans l'Afie cette multitude
d'Européens qui y trouverent leur
tombeau ; il fut la victime de ſon zèle ;
il perdit la liberté dans un combat contre
les Sarraſins , & fubit toutes les rigueurs
d'un pénible eſclavage pendant quelques
années. Des circonstances particulieres le
conduiſirent en Egypte avec le maître
barbare qu'il ſervoit; il fut vendu au fouverain
de cette fertile contrée : fa fervi
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tude fut moins cruelle: le ſoin desjardins
du palais lui fut confié ; mais il perdit
l'eſpérance de recouvrer un jour fa liberté;
cette idée empoiſonna ſa vie.
Fatime , la fille du ſoudan , étoit une
des plus belles princeſſes du monde ; elle
ne languiſſoit pas dans cet eſclavage humiliant
auquel ſon ſexe eſt condamné
dans l'Orient. Elle vit le malheureux
comte de Gleichen ; ſa jeuneſſe , ſon air.
de grandeur , la régularité de ſes traits
l'intéreſſerent ; le ſang dans ces régions ſe
reffent de la chaleur du climat ; le fexe y
eſt plus tendre , plus vif; plus ſujet à ſes
paffions , il s'y livre avec plus d'emportement.
Fatime ne put ſe défendre d'aimer .
le comte ; elle ne put auffi s'empêcher de
ſouhaiter de lui plaire ; ces deux mouvemens
du coeur font inſéparables . Elle voulut
le voir en fecret& fonder ſes difpofitions
; cet empreſſement curieux & tendre
eſt toujours très- preſſant dans une
Muſulmane ; l'exécution n'en eſt jamais
différée. Les richeſſes dont elle diſpoſoit
& qu'elle répandit , écarterent les furveillans
incommodes . Elle deſcenditdans
les jardins & s'approcha du comte. On
plaint votre fort , lui dit-elle ; on peut le
changer ; méritez les bontés qu'on veut
avoir pour vous. Que puis-je , s'écria le
DECEMBRE. 1768 . 29
1
comte! Je ſuis dans les fers ; je n'étois pas
né pour cette humiliation ... Elle durera
fans doute autant que ma vie ; tout l'Univers
m'abandonne. L'amour vient à
votre ſecours , interrompit la princeſſe;
attendez en tout , ſr vous y répondez . Le
comte, dont les yeux avoient été baiſſés
juſqu'à ce moment , les leva fur celle qui
lui parloit, & reconnut la fille du ſoudan;
il ſe précipita à ſes pieds. -Ah ! Madame,
eſt-ce vous qui daignez vous intéreſfer
au fort d'un infortune ; vous pouvez
l'adoucir , que ce ſoit à vos bienfaits que
je doive ma liberté. Eſclave , lui dit-elle,
tu veux me quitter , me fuir ! Eſt - ce le
prix que tu promets à ma pitié , à un ſentiment
plus tendre .... Ecoute , tu m'as
plû; je veux faire ton bonheur ; ildépend
de toi d'en jouir en ces lieux ; ſi tu regrettes
ton pays , ſi tu veux abſolument
le revoir , je faciliterai ton départ , mais
je te ſuivrai ; ta patrie ſera la mienne ; je
la trouverai par - tout où je verrai mon
époux; conſens à le devenir ; donne-moi
ta parole , & tes voeux feront remplis .
Cette propoſition étonna le comte ; il
garda le filence pendant quelques inſtans .
Que me demandez - vous, dit- il enfin ?
Ah ! Princeſſe , croyez que ma reconnoiffance
me feroit tout immoler à votre fé-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
licité ; mais hélas ! je ne puis , ni nedois
vous tromper ; j'ai déjà une femme&des
enfans... Qu'importe , interrompit vivement
Fatime; je me contenterai de
partager ton coeur avec elle ; la lei de mon
pays permet pluſieurs épouſes à un homme;
je ne ſerai point jaloufe. Elle vouloit
endire davantage ; le ſoudan,qu'elle
apperçut à quelque diſtance , l'empêcha
de pourſuivre. Elle quitta l'eſclave encore
plus enflammée ; qu'il eſt beau , diſoitelle
en elle-même ; ah ! ſon coeur eſt plus
généreux encore. Il m'a parlé de fa premiere
épouſe; il a craint que je vouluſſe
n'avoir point de rivale ; il lui eſt attaché;
il ne veut pas la quitter ; il ne me quittera
jamais ; fon amour pourra s'éteindre ,
mais fa reconnoiſſance lui impoſera la loi
deme conferver. Que je ferai heureuſe !
De ſon côté le comte étoit en proie àdifférentes
réflexions. La propoſition de la
princeſſe l'affligeoit ; il ne pouvoit l'épouſer
; la trompetoit-il ? Il en étoit incapable
; cependant il n'avoit que ce
moyen pour briſer ſes fers ; il ne tenoit
qu'à lui d'être libre; cette idée lui faifoit
trouver ſa fervitude plus peſante; l'amour
de la patrie , ledefir de la liberté le firent
réſoudre à tout promettre ; Fatime étoit
belle, il n'eût pas été fâchéde tenir la
T
DECEMBRE. 1768 . 31
parole ; on ſe flatte toujours , il eſpéra
qu'il pourroit l'épouſer. La princeſſe ne
tarda pas à recevoir ſes ſermens ; elle ſe
chargea des préparatifs de leur fuite; ils
furent ſi ſecrets que le ſoudan ne put y
mettre obſtacle. Les deux amans s'embarquent
ſur un vailleau qui les conduiſic
à Venife ; le comte y rencontra un de ſes
domeſtiques qui parcouroit depuis long.
temps les villes commerçantes pour demander
des nouvelles de ſon maître à
tous les marchands qui revenoient de
l'Afie ; il apprit que fon épouſe&fes
enfans attendoient ſon retour avec impatience
, & le demandoient ſans ceſſe au
iciel.
: La vieille chronique d'où cette hiſtoire
eſt tirée , ajoute que le comte ſe rendità
Rome , qu'il ſe jetta aux pieds de Gregoire
IX , à qui il raconta ingénuement
fon hiſtoire , qu'il peſa ſur le bienfait de
Fatime , ſur fa reconnoiſſance qu'il lui
devoit, ſur l'eſpoir qu'il avoit de la convertir
, & qu'il obtint une diſpenſe pour
l'épouſer. Quoi qu'il en ſoit , il garda ſes
deux femmes ; il conduifit la princeſſe
Egyptienne dans ſon château; la comteſſe
deGleichen la reçut avec tranſport. Inftruite
de ce qu'elle avoit fait pour fon
mari , elle ne la regarda point comme
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
;
une rivale ; elle approuva le ſecond hymendu
comte ; jamais femme ne pouffa
la complaifance à un plus haut degré ;
Fatime n'en montra pas moins ; elle n'eut
point d'enfans , elle prit tous les ſentimens
d'une mere pour ceux de la comreffe
, partagea les foins de leur éducation
, & fe chargea avec elle du bonheur
de leur mari ; il fut heureux. On conſerve
à Gleichen le lit qu'il occupoit avec
ſes deux épouſes. Après leur mort , ils
furent renfermés dans le même tombeau
qu'on montre encore dans l'égliſe des bénédictins
de Petersburg : on lit ces mots
fur la pierre qui les couvre.
Cy giflent deux épouſes rivales qui
m'ont aimé tendrement & ſe ſont chéries
comme deux foeurs ; l'une quitta Mahomet
pour me ſuivre ; l'autre embraſſa la
rivale qui lui ramena ſon mari. Unis
tous trois , par les noeuds de l'hymen ,
nous avons partagé le même lit pendant
notre vie ; nous repoſons ſous le même
marbre.
A Madame de M.....
VOYEZ , Madame , quels font leshôtes
que je vous ai donnés , & jugez , avec
DECEMBRE. 1768 . 33
tout ce qui vous connoît , ſi je pouvois
mieux choiſir pour les loger.
Ces jours paſſés , dans un bois écarté
Oùje vais quelquefois rêver à mes diſgraces ,
Je trouvai la Vertu , Minerve & les trois Graces
Conduites par la Vérité.
Ce ſpectacle excita ma curiofité.
Je volai vîte ſur leurs traces .
Juſte ciel ! Eſt- ce vous que je vois en ces lieux ?
Dis-je , en parlant à la déefle ;
Car nous autres gens du Permeſſe ,
Nous parlons librement aux dieux.
Qui , c'eſt moi , dit Pallas: le grand Maître des
cieux
Nous envoie à Paris inſpirer la ſagefle ,
Et corriger les hommes vicieux ;
Dans ce projet tu peux nous être utile ;
Depuis long-temps j'ai quitté cette ville :
Je ne m'y connois plus , je crains de m'égarer .
Indiquez -nous un domicile
Où , toutes , nous puiſſions enſemble demeurer.
J'ai votre affaire en main , répondis -je ſur l'heure,
Vous connoiflez la charmante Cloé ?
Chez elle vous devez fixer votre demeure ;
Pour vous bien recevoir , tout ſemble difpofé .
Dans ſon cerveau , Minerve & la Science
Auront un bel appartement ;
Elles y trouveront gens de leur connoiſſance ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
De la Vertu fon coeur ſera letemple ,
C'eſt- là que tous mortels ,
Animés par l'exemple ,
Viendront lui dreſſer des autels .
Pour vous , la Vérité , j'ai marqué votre place
Dans ſon aimable bouche , elle est førmée exprès
Pour vous donner une nouvelle grace ,
Et mieux faire ſentir vos traits.
LesGraces auront lieu de louer leur fortune,
Car de la tête aux pieds elles pourront choiſir
Et pour le loger à loifir ,
Elles rencontreront mille niches pour une,
Pallas , contente du détail ,
M'ordonna de paſſer le bail.
Jeune&belleCloé , j'ai fait ce bail à vie
Etje me ſuis même engagé
Qu'il ne vous prendroit point envie
De leurjamais donner congé .
LE Portrait de PHILIS.
J'ai vu Philis àla dance ,
Mes yeux ne la quittoient pas
J'admirai dans les appas
Lesgraces de la décence.
Sa vive gaieté pétille
Sans ſe trop épanouir:
み
:
DECEMBRE. 1768. 35
C'eſt la vertu qui ſcintille
Du doux éclat du plaifir.
Un ſouris pleinde finelle
Aſſaiſonne ſa bonté.
Sa douce naïveté
Eft jointe à l'air de nobleffe.
Une candeur animée
S'exprime dans ſes beaux yeux :
Ainfi fur le front des dieux
La ſageſle eft imprimée.
Elle eſt Minerve à Cythere ;
Elle eſt Vénus à Délos .
Aucitoyen deTéos
Elle eût dicté l'art de plaire.
L'Amour la voit & ſoupire ,
Il veut parler , & fe tait .
Il ferade fon portrait
L'étendard de ſon empire.
{
ParM. lebaron deT... citoyendeGlaris.
VERS an Roi de Dannemarck .
QUIUISS novus hic noſtris ſucceſſit fedibus hofpes ?
Quem ſele ore ferens ! quam forti peſtore &
armis!
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Credo equidem nec vana fides , Genus elle
deorum ; &c.
Virgile , Æneid. liv. 4. vers 10.
Comme un Aftre nouveau dont le ciel s'em
bellit ,
Héros jeune& charmant , tu brilles ſur la terre;
Rien n'égale à nos yeux l'éclat qui t'annoblit ,
Il nous offre en toi , Mars & le Dieu de Cythère:
Sur ton auguſte front , que de traits glorieux !
Tout parle de grandeur ! Oldemburg , ta pere
fonne ,
Inſtruit mieux de ton rang , que ne fait ta couronne
;
►A tant de majeſté ! tant de dons précieux ,
ZN'en doutons point , mortels ; c'eſt le pur ſang
des dieux !
ParM. Martin de Savigny.
VERS au bas du portrait de Mgr. de
Maupeou , chancelier de France , &
garde des Sceaux en 1768 .
Louis , en l'approchant du trône ,
Mit de Thémis leglaive dans ſes mains ,
2
DECEMBRE. 1768 . 37
Pour maintenir les droits de la couronne ,
Et pour ſceller le bonheur des humains .
Par un gardedu corps des marchands
merciers de Paris.
ラ
LE BIENFAITEUR & le PHILOSOPHE
Conte Chinois.
Ir paſſa un jour par la tête de Tchingvang
, empereur de la Chine , une idée
affez finguliere pour la tête d'un prince.
Il voulut abſolument ſçavoir ce que c'étoit
qu'un philoſophe : il y a lieu de croire
que le monarque avoit peu de choſe à
faire. Le deſir de Tching-vang fut bientôt
publié. Sur le champ , ordre exprès
à tous ceux qui ſe prétendoient philofophesd'accourir
ſe proſterner aux pieds du
trône impérial.
Le célèbre vieillard Chamfu - u avoit
trop d'orgueil pour imaginer qu'un autre
que lui pût aſpirer au titre de ſage. Fier
d'avoir compoſé près de cent Taos ou livres
ſur Confucius , il ſe préſenta avec
hardieſſe ; il parla beaucoup de ſes talens,
de ſes nombreuſes productions , il vanta
fur tout fon humanité , ſon déſintéreſſement
, ſa piété exemplaire; fupplia le mo
38 MERCURE DE FRANCE.
narque de répandre ſur lui ſes bienfaits ,
&d'impofer filence à ſes critiques. Ce
n'eſt pas aſſurément là ce que je cherche,
s'écria l'empereur , qu'on renvoie cet
homme ; il fut congédié avec mépris.
Chamfu-u , au fortir du palais , mourut
de rage , après avoir exhalé une fatyre
fanglante contre Tching- vang , qui plaignit
le malheureux leturé & ne fit que rire
du libelle.
Tſé é parut fur les rangs ; il écrivoit
avec enthouſiaſme , ſe plaiſoit à obfcurcir
les nuages qui couvrent la vérité , au
lieu de les éclaircir. Il avoit publié grand
nombre de livres tous bien inutiles à
T'humanité , ſon orgueil éclatoit dans ſes
moindres actions ; la fingularité fur- tout
le diftinguoit des autres lettres ; il ſe gardoit
bien de s'habiller comme ſes concitoyens
; il mangeoit chaud , parce que les
Chinois mangent froid , & buvoit froid,
parce qu'ils boivent chaud. Il ſçavoit que
leshommes font afſlez imbéciles pour admirer
tout ce qui ne leur reſſemble pas ;
il ne fongeoit point qu'ils finiſſent par le
méprifer. Il diſoit hautement qu'il abhorroit
le genre - humain , & il faifoit
tout pour captiver ſa bienveillance. Il ſe
trouvoit malheureux , lorſqu'il n'étoit
pas l'objet des converſations. Il n'étenDECEMBRE.
1768. 39
doit la ſphère ni des plaiſirs ni de la raifon.
Point de ſyſtême ſuivi , point d'enſemble
dans ſes ouvrages ; les femmeletres
de Pékin l'élevoient aux nues & ne
l'entendoient point , ce qui n'avoit pas
peu contribuéàle mettre à la mode. Tré-é
parut un animal affez fingulier à Tchingvang
qui s'enamuſa , bien réſolu de n'en
point reſter à cette épreuve.
!
Comment , dit Tching- vang, il n'y
auroit pas dans toute laChine un fage tel
que je me fuis figuré ? Le voici ,ſeigneur,
s'écrie tout hors d'haleine un mandarin
dans la fleur de l'age , & dont le triple
menton annonçoit la brillante ſanté &
l'heureuſe nonchalance ; fublime empereur
, vous voyez le modele de la philofophie
,je ne m'occupe que du ſoin d'ê-
-tre : c'eſt l'unique étude à laquelle je me
fuis attaché; je fais tout aboutir à moi ,
comme au centre de l'univers ; tout ce
qui m'entoure a été créé pour moi , pour
mon intérêt. J'ai atteint à la premiere
des connoiſſances , à l'art de me
rendre inſenſible à ce qui pouvoit m'affecter
défagréablement ; j'ai approfondi
la ſcience des plaiſirs ; la tranquillité furtout
me paroît le bonheur ſuprême , je
me complais dans mon inutilité ; par là,
je ſçais ménager les reſſorts de la vie ,
40 MERCURE DE FRANCE
perfuadé qu'on uſe ſon exiſtence pour peu
qu'on faffe quelque pas hors de ſoi - même
; en un mot , je ne vis que pour moi.
Tching - vang ſe dépêcha de bannir cet
homme de ſa préſence.
Enfin , dans quarante mille lettrés qui
philoſophoient à Pékin , il n'y en eut pas
un qui méritât le nom de philoſophe.
L'empereur cependant ne ſe rebuta point;
les princes font plus obſtinés que les autres
hommes. Il laiſſa le timor de l'état
àun de ſes freres , & partit avec deux favoris
, en déguifant ſa dignité , & réſolut
de pourſuivre l'objet de ſes recherches.
Le voilà donc traverſant la Chine avec
ſes deux courtiſans. Ils étoient près de la
grande muraille , ils apperçoivent de loin
une eſpéce de dongeon ſur le ſommer
d'une montagne. Iis apprennent que c'étoit
la demeure d'un philoſophe. Tchingvang
ſe félicite auſſi - tôt d'avoir atteint
le terme de ſon voyage , ils ne tardent
pas à grimper fur la hauteur ; une eſpéce
de ſauvage s'élance de ſa retraite , & court
au-devant d'eux , en s'écriant : Hommes,
que venez vous faire ici ? Me diſputerezvous
encore cet aſyle que les bêtes farouches
m'ont cédé? Nouveau motif de curiofité
pour l'Empereur , il explique à
l'inconnu le ſujet de ſon voyage , lui dé
DECEMBRE. 1768 . 41
clare qu'il chetche par - tout un philoſophe
; fi ce nom , reprend l'étranger , convient
à un être qui a le genre humain en
horreur , n'allez pas plus loin ; vous avez
trouvé en moi ce que vous cherchez, perfonne
ne peut déteſter davantage les hommes
, je voudrois qu'ils ne formaflent
qu'un corps , qu'ils n'euſſent qu'une vie;
que de plaifir je goûterois à la leur arracher
! Depuis vingt ans j'habite ce défert,
&tous les jours je me plains au Tien de
ne pouvoir anéantir la nature humaine ;
allez , retirez - vous , ou je vous perce le
coeur de cette flêche qui me ſert à tuer les
animaux , dontj'entretiens ma triſte exiftence.
L'Empereur voulut interroger encore
le ſauvage , il ſe tut;& tomba dans
un accès de douleur & de rage. Tchingvang
en eut pitié ; il laiſſa couler quelques
larmes en le quittant : cet homme,
dit- il , a fans doute éprouvé des malheurs;
faut il qu'il y ait un infortuné dans mon
empire ! C'eſt un être à plaindre , à refpecter
; c'est un miſantrope affligé , aigri
; mais quelle différence d'un philoſophe!
* Ils arrivent à une des villes les plus renommées
de la Chine , on n'y parloit que
d'Ouci- Foug , dont l'étude étoit la mora42
MERCURE DE FRANCE
le,&qui avoit donné pluſieurs ouvrages
dans ce genre ; l'Empereur ſe fait conduire
chez le lettré; il converſe en effet
avec un ſçavant de la premiere claffe. Ses
fentimens étoient établis ſur la ſaine raifon,
ils reſpiroient la ſageſſe,l'amour de
l'ordre, le refpect des loix. Tching-vang
ne doutoit pas qu'il ne touchât au moment
heureux de pofléder ce phénomene
de l'humaine ſageſſe; dans ce moment
arrive un meſſager du mandarin chargé
de rendre la justice ; on avoit conduit à
fon tribunal un infortuné qui , après avoir
en vain imploré la charité des riches pour
foulager fon pere qui languiſſoit dans fon
lit , & pour donner du pain à ſes enfans
expirans de beſoins , avoit volé une mefure
deriz. Le juge attendri n'oſoit condamner
lecoupable , &demandoit l'avis
d'Ouci - foug . L'opinion du philofophe
étoit de renvoyer le criminel , lorſqu'un
de ſes fermiers ſe préſente ,&lui apprend
que le grain volé lui appartenoit ; il rappelle
auffi- tôt le meſſager , & fait dire au
mandarin de ne pas écouter la pitié. Ah!
s'écria l'empereur , étonné de cette ſcène,
&quittant précipitamment la maiſon du
lettré , ce n'eſt pas encore là ce que je
cherche.
DECEMBRE. 1768 . 43
Le monarque fit de nouvelles perquiſitions
toutes plus infructueuſes les unes
que les autres. Il reprenoit avec humeur
Ja route de ſa capitale; il faut donc , difoir-
il à ſes favoris , que je remonte fur
le trône , ſans avoir pudécouvrir un ſage?
Oh ! fans doute , c'eſt une eſpèce d'être
qui n'existe point. Les courtiſans appuyerent
avec complaiſance ſur le peude pofſibilité
de cette découverte ; & l'on conclut
qu'il étoit abſurde de s'occuper davantage
d'une pareille chimere .
En s'entretenant ainfi , ils entroient
dans un village , à quelques pas dans le
fond d'un vallon , on découvroit une
maiſon de peu d'apparence , mais dont la
propreté excitoit le defir d'en approcher.
Nos voyageurs rencontrent un payfan, ils
s'informent à qui appartient cet édifice
ruſtique. Aun vieuxbon-homme, répond
le villageois , qui eſt un être aſſez lingu-
Hier. On ne sçauroit le fâcher , nous avons
beau lui faire des eſpiégleries , il s'obftine
à nous faire du bien; il faut que ce
foit une tête affoiblie ; d'ailleurs nous le
-connoillons pew . L'Empereur bien différent
de la plupart des hommes , fut empreſſé
de voir ce vieillard ignoré . Il ordonna
à ſes favoris de l'attendre près de
ceréduit champêtre.
44 MERCURE DE FRANCE.
Tout annonçoit dans cette retraite , la
fimplicité , la modeſtie & la bienfaiſance.
Des troupeaux paiſſoient auprès de la
maiſon ; il y avoit quelques grands arbres
qu'on arrangeoit en berceaux pour que
les pallagers puſſent s'y arrêter,& avoir
de l'ombrage. L'Empereur trouva , à la
porte , des pauvres à qui l'on diftribuoit
duriz; il entre. Un vieillard de foixantedix
ans étoit à genoux , il n'apperçut pas
Tching-vang. Kong-fune , c'est ainſi que
s'appelloit le vieillard , adreſſoit au Tien
cette priere. O Dieu des dieux , que de
>>graces j'ai à te rendre ? Tu m'as ôté
>>mon opulence , mes grandeurs , tu
>> m'as laiſſé un morceau de pain que je
>> partage avec mes freres. Continue à
>> répandre tes bontés ſur cet empire ;
>> veille ſur les deſtinées de notre auguſte
>> ſouverain ; que mes enfans ſoient di-
>> gnes de ſervir leur maître & leur pa-
>>trie , & de t'adreſſer leurs hommages.
>>Fais , ô fuprême Tien , que je meure
» dans le ſein de ma chere famille , que
>> je l'embraſſe encore en expirant, & que
>> les autres hommes m'oublient. » Kongſune
ayant vu l'Empereur , ſe leva avec
précipitation , & lui demanda quel ſujet
J'amenoit dans ce lieu écarté de la route .
Le deſir , répondit Tching-Vang , de ſça
DECEMBRE. 1768 . 45
voir où réſident la vertu & la ſageſſe. Ce
n'eſt point ici , reprit avec modeſtie le
vieillard , que vous trouverez ces deux
tréfors ; vous n'y verrez , généreux étranger
, que l'image de la pauvreté : d'ailleurs
en quoi puis - je vous être utile ?
Parlez ? nous fatisferons vos beſoins autant
que le ciel, nous a permis un plaiſir fi
doux & fi pur ; il préſente à l'Empereur
ſes quatre enfans qui , tous s'honoroient
de la profeſſion d'agriculteurs, & qui vinrent
offrir à Tching- vang des fleurs &des
fruits. Après une courte priere au Tien ,
on ſe mit à table , le voyageur mangea
avec appétit , il ne ſe laſſoit point d'admirer
la douceur , l'affabilité de Kongfune.
Depuis quand , mon pere , lui dit
l'étranger , habitez - vous ces lieux ?-Depuis
près de quarante ans , j'y vis inconnu
, je fais du bien autant que je puis , &
c'eſt le peu que je ſuis en état defaire qui
rappelle mes malheurs . -Vous avez été
malheureux ! -Je puis du moins le paroître
aux yeux des hommes ; mais j'ai
obligation à l'adverſité. Je lui dois l'attendriſſement
, la véritable volupté de
l'ame. Sans la diſgrace , je n'aurois pas
ſenti la douceur de plaindre les maux
d'autrui. Qu'entendez -vous par la dif
46 MERCURE DE FRANCE.
grace ?-J'étois un des miniſtres de l'Empereur
défunt , je fus la victime de la calomnie
; mes ennemis prévalurent dans
l'eſprit de mon maître ; on m'ota mes
emplois , mes biens. Du débris de ma
fortune j'achetai ce petit champ que vous
voyez , je le cultive, je l'arrofe de mes
fuears ; j'y ai bâti une maiſon aſſez grande
pour offrir l'hoſpitalité aux étrangers.
-Quoi , l'Empereur eſt mort ſans avoir
réparé cette injustice ! -L'Empereur étoit
homme; on l'a trompé ; il ne me devoit
rien ; je n'en bénis pas moins fa mémoire;
je prie le ciel de répandre toutes fes
proſpérités ſur ſonfils.... Tching-vang repouffoit
ſes larmes.-Son fils.
pere ... il vous aimera. -Ah ! je ne
dois plus penſer à retourner à la cour;
c'eſt ici que je mourrai , & j'exhorte mes
enfans àne pas abandonner cette retraite.
Que leurs yeux&leurs coeurs foient toujours
fixés ſur mon tombeau , & qu'ils
mêlent leur cendre avec la mienne, qu'ils
fe contentent de recueillir les fruits de ce
champ , & de pouvoir être utiles ....
-Mais comment ne jouiſſez - vous point
d'une réputation étendue. C'eſt encore
un bienfait du ciel dont tous les jours je
lai rends graces. L'obſcurité n'eſt - elle
• mon
DECEMBRE. 1768 . 47
イ
pas préférable au nom le plus éclatant ?
Il faut être fage & homme pour foi . La
vertu eſt toujours payée du peu de bien
qu'ellea le bonheur de faire. Les habitans
du village prochain prennent quelquefois.
plaifir à gâter mes prairies , à rompre mes
arbres fruitiers... -Et quelle vengeance
en tirez-vous ? -J'ai foin de leurs malades;
je nourris leurs pauvres; je les confole
dans leurs peines. - homme admirable
! -Admirable ! Je ne fais que
mon devoir ; c'eſt à moi d'oublier les fauresdes
autres,& de me corriger. Et puis,
quel eſt le plus heureux de celui qui offenſe
ou de celui qui eſt offenſé ? Il n'y a
qu'à pardonner , on eſt ſûr de goûter un
plaior interditàfon ennemi.-Tchingvang
ne peut retenir fes pleurs. -Vous
pleurez , ſenſible étranger ! L'Empereur
l'embraſſe... J'ai enfin trouvé ce qui fai
foit l'objet de mes voyages , adieu , vous
me connoîtrez dans peu .
Tching- vang revole auprès de ſes courtifans.
-Je ſuis à la fin récompenfé de
mes peines ; j'ai découvert ce prodige de
P'humanité. -Quoi , Seigneur ! -Vous
verrez bientôt un philoſophe dans ſa vertu
? L'Empereur ne fut pas plutôt de retour
à Pékin qu'il ordonna qu'on lui ame
48 MERCURE DE FRANCE.
nât Kong - fune & fes quatre enfans. Le
vieillard reçut avec reſpect le commandement
de l'Empereur ; ſes enfans fondent
en larmes ; ils ne doutent point que
ce ne ſoit quelque nouveau coup que les
ennemis de leur pere s'apprêtent à lui
porter. Kong - ſune leur dit : eh ! mes
amis , que craignez vous ? Juſqu'à préſent
vous avez vécu vertueux ? Ne vous ſerat-
il pas aifé de mourir ! je vous en donnerai
l'exemple ; venez, paroiſſez à la cour
avec vos inſtrumens d'agriculture , ce font
les marques de dignité que vous oppoſerez
à celles de nos perfécuteurs. Kongfune&
fes enfans , conduits à la ville impériale
, paroiſſent enfin devant le ſouverain
avec un hoyau , une bêche , &c. ils
ſe profternent. Tching-vang les fait relever
! Mon pere , dit- il à Kong ſune , me
reconnoiſſez - vous ? Le vieillard fixe fes
regards & eſt frappé d'étonnement , il
veut encore ſe jetter à genoux : l'Empereur
l'embraſſe avec bonté; ſes courtiſans
entrent avec une foule innombrable de
lettrés. -Vous voyez , s'écria l'Empereur
, en s'adreſſant à toute ſa cour , le
mortel que j'ai en vain cherché fi longtemps.
Connoiffez le philoſophe , je ne
veux plus que Kong - fune ait un autre
nom;
DECEMBRE. 1768 . 49
nom ; & vous , reſpectable vieillard ,
foyez comblé , vous & votre famille de
mes bienfaits ; je m'efforcerai deréparer
les fautes de mon pere , &le fils fe fera
gloired'être votre protecteur & votre ami.
Occupez le rang de mon premier miniftre
: je vous ordenne au nom du bien public
de ne point tromper mes eſpérances
par un refus. Kong- fune ne répondit à
l'Empereur que par ces larmes délicieuſes
, la feule expreffion de la reconnoifſance.
Il jouit, ainſi que ſes enfans, d'une
faveur permanente , & il eut encore la
confolation de pardonner à ſes ennemis
dont le fort lui avoit été abandonné ; il
fut même affez heureux pour leur faire
du bien & pour les appuyer de ſon crédit
auprès du généreux Tching - vang. Les
Chinois, après la mort de l'un & de l'autre
, leur éleverent des ſtarues : celle de
l'Empereur n'eut d'autre inſcription que
ce mot ſi touchant , le Bienfaiteur , & l'on
mit également , au bas de la ſtatue de
Kong-fune , ce nom qui a conſacré ſon
éloge : le Philoſophe. L
C
50
MERCURE DE FRANCE.
AMadame la marquise de L.... , fur
une veste brodée pour fon mari , licutenant-
général.
MARQUISE , chaque jour je vois ſous votre
aiguille
Eclore de nouvelles fleurs ,
Sur cette belle veſte où la richeſſe brille ,
La déefle du Goût nuance les couleurs .
Avec quelle délicateſſe
Elle en a tracé le deſſein !
C'eſt cette charmante déeſſe
Qui vous tient& conduit la main :
Elle vous préſente avec joie ,
Dans le plus noble aſſortiment ,
Les traits d'or , & les fils de ſoie
Dont vous enrichiſſez l'argent .
L'Amour préſide à votre ouvrage ,
Il en admire la beauté ;
Mais quand à ce travail ce dieu vous encourage ,
Quand lui-même en eſt enchanté ,
Pour qui , de votre coeur réſerve-t- il ce gage ?
C'eſt à vous , époux fortuné ,
Si dignede ce tendre hominage ,
C'eſt à vous qu'il eſt deſtiné.
Déjà la double broderie
DECEMBRE. 1768 . SI
QueMars donne à ſes favoris ,
De vos ſervices eſt le prix ;
Qu'il eſt beau de la voir unie
Aux fleurs que vous brode l'Amour ,
Etquel fort plus digue d'envie
De s'en décorer tour-a-tour.
ParM. le chev. de Pascal, lieut.-col. d'inf. capit.
degrenadiers au régiment de Piemont.
VERS de M. de Voltaire à M. H. Anglois
qui l'avoit comparé au Soleil.
LE ſoleil des Anglais c'eſt le feu du génie ;
C'eſt l'amourde la gloire & de l'humanité ,
Celuide la patrie & de la liberté :
Voilà leur Apollon , voilà leur Polymnic.
Le feu que Promethée au ciel avait ſurpris
N'eſt point dans les climats , il eſt dans les efprits.
Le nord n'en éteint point les flammes immortelles.
Par-tout vous en portez les vives étincelles .
Vous brillerez par- tout , dans la chaire , au ſénat :
Vous ſervirez le prince & beaucoup mieux l'état ;
Et né pour inſtruire & pour plaire ,
Ce feu que vous tenez de votre illuftre pere
A,dans vous , un nouvel éclat.
Cij
52 MERCURE DE FRANGE.
A une jeune Dame de Genève qui avoit
chanté dans un repas.
Que j'ai goûté le plaifir de l'entendre.;
Que j'ai fenti le danger de la voir !
Dans tous ſes traits l'Amour mit ſon pouvoir ;
Même on m'a dit qu'il lui fit un coeur tendre ,
Je ſuis venu trop tard pour y prétendre ,
Mais aflez tôt pour l'aimer ſans eſpoir.
Par M. de Voltaire.
CODE DE L'HUMANITÉ ,
OU LOIX IMMUABLES qui fervent de
bafe aux devoirs , aux droits & all
bonheur de l'Homme .
1. Premieres Pensées de l'Homme.
J'AI vegété ,j'ai fenti , j'ai pensé ; j'ai
fait& fubi diverſes épreuves , averti de
mes beſoins par la peine , & de mes devoirs
acquités par le plaiſir renaiſſant. Je
me ſuis conſidéré , j'ai obſervé tout ce qui
m'environnoit , j'ai comparé , j'ai remarqué
des êtres divers , j'en ai trouvé de
DECEMBRE. 1768 . 53
ſemblables à moi , j'ai refléchi , & je me
fais dit : J'exiſte ; mais comment ? où ?
par qui ? depuis quand ? juſqu'à quand ?
ai - je des droits fur ce qui eſt hors de
moi ? les autres en ont ils fur moi ? fuisje
libre ? de qui dépend , ou à quoi eſt attaché
mon bonheur , ou mon malheur ?
11. Notion d'un Dieu Créateur.
J'ai médité profondément , &je me
ſuis redit : je n'ai pas fait tout ce que je
vois autour de moi , tout ce dont je jouis;
je ne me ſuis pas fait moi même. Je tiens
ſansdoute mon exiſtence d'un Etre ſupérieur.
111. Dieu Confervateur.
Cet Etre ſuprême , que j'appelle Dieu,
a- pourvu à ma conſervation , en me rendant
agréable le ſentiment de mon exiftence
, & en me donnant des facultés &
me fourniſſant des moyens propres à l'entretenir
: en quoi ſa ſageſſe & fa bonté
n'éclatent pas moins que ſa puiſſance.
IV . Devoirs de l'Homme envers Dieu.
Je dois tout à Dieu ; mais je ne puis
lui rendre qu'à proportion des moyens
dont il m'a pourvu. Oui , mon Dieu ,
mes devoirs envers vous n'ont d'autres
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
bornes que celles qu'il vous a plu de met.
treàma nature , aux forces de mon corps,
& aux facultés de mon ame. Que puis-je
faire pour celui qui n'a beſoin de rien ?
Je n'ai qu'à m'humilier devant lui , &
faire mon étude de ſa loi .
Ceque je puis par lui , foit par rapport
à moi - même , ou par rapport à ſes autres
créatures , je dois le faire, en me conformant
à l'ordre qu'il a établi.Ce premier
devoir eſt la baſe de tous mes devoirs ; &
un fentiment d'amour & de gratitude envers
lui me porte à m'en acquiter avec
zèle.
v. Devoirs de l'Homme par rapport
à lui - même.
Je dois en premier lieu , par reſpect
pour la volonté de Celui qui m'a donné
l'être , ne point détruire ma propre exiftence,
ne point attenter à ma vie.
Je dois , en ſecond lieu , faire uſage des
facultés qu'il m'a données & des moyens
qu'il m'a fournis , pour conferver tout ce
que je tiens de lui.
VI . Droits de l'Homme , tous émanés
de Dieu.
Si j'ai quelques droits , je les tiens de
Dieu ; je n'en ai aucun par rapport à lui ;
DECEMBRE. 1768 . 55
il ne me devoit rien , & il m'a fait ce
que je fuis. Il a un droit illimité ſur moi;
`il peut reprendre une partie de ſes dons;
ilpeut reprendre le tour& m'anéantir ſans
que j'aie droit de me plaindre .
VII . Droit direct de l'Homme.
J'ai , par la grace de Dieu , 1º. Un
droit direct à ma propre conſervation .
J'ai conféquemment 2º. Un droit conf.
tant à l'exercice des facultés , & à l'uſage
des moyens qu'il m'a fournis pour y
pourvoir.
VIII . Bonheur naturel de l'Homme,
La premiere baſe de mon bonheur
naturel conſiſte dans le ſentimentde mon
exiſtence , de l'accompliſſement de ines
devoirs & de l'uſage de mes droits. Le
ſceau adorable de l'inſtitution divine a
attaché notre bonheur à l'exercice de nos
droits &de nos devoirs.
IX . Liberté de l'Homme.
Quoique l'ordre établi dans la nature
rende conſtamment au bien de l'homme ,
Dieu lui a laiſſé la liberté de le ſuivre ,
ou de ne le pas ſuivre. Mais chercher nothe
bonheur ailleurs , ce ſeroit méconnoître
les deſſeins de Dieuſur nous , ou nous
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
croire plus ſages que lui ; ce ſeroit mal
répondre à ſes bontés & nous en rendre
indignes .
x. Infraction du premier devoir de
l'Homme.
Si je ne fais pas uſage des moyens que
Dieu m'a données pour ma confervation,
je manque au devoir qu'il m'a impofé ,
je ne rends coupable envers lui .
XI . Peine attachée à ce délit.
C'eſt undélit capital :la fouffrance & la
mort en font la punition directe & infrante.
XII . Deuxième Ordre de devoirs & de droits
de l'Homme.
L'homme , mis à portée des autres .
hommes, contracte,par ſes diverſes relations
avec eux , de nouveaux devoirs , &
acquiert de nouveaux droits.
Par rapport à Dieu , le droit eſt tout de
fon côté , & le devoir tout du nôtre .
Par rapport à nous mêmes , ledevoir &
ledroit ſe confondent , & ne font qu'une
ſeule& même choſe .
Par rapport aux autres hommes , tous
les devoirs & les droits ſont correlatifs ,
&balancés l'un par l'autre.
DECEMBRE. 1768 . 57
IL y a entre les hommes des relations
ſimples de voiſinage , de fociété , de mariage
, de famille ; & de ces premieres
relations différemmens combinées il ſe
forme des nations & des gouvernemens ,
des démocraties , des monarchies , des
aristocraties , des confédérations , des empires
, dont les devoirs & les droits plus
ou moins compliqués doivent toujours..
être déduits des mêmes principes.
XIII . Devoirs de chaque Homme par rapport
à tous les autres. Premier devoir.
Je dois , en premier lieu , laiſſer jouir
chacun de ce qu'il tient comme moi de
Dieu , & ufer des facultés&des moyens
qui lui ont été donnés pour ſa confervation...
XIV. Second Devoir".
, Je dois en ſecond lieu aider autant
que je puis , aux autres hommes à conferver
ce qu'ils tiennent de la bontéde Dieu ,
lorſqu'ils ne peuvent pas y fuffire par eux--
mêmes...
Etre bon , comme Dieu eſt bon , c'eſt
le ſeul moyen de lui plaire , & le vrai
moyen d'être heureux.
8 MERCURE DE FRANCE.
xv . Droits de chaque Homme , par rapport
à tous les autres. Premier droit.
J'ai 1º. un droit direct & abfolu de
défendre ma propriété , & de repouffer
toute atteinte qui pourroit être portée à
ma jouiſſance de ce que je tiens de la
bonté de Dieu.
XVI . Second Droit.
J'ai , 2º. un droit indirect & conditionel
à l'aſſiſtance des autres hommes , pour
m'aider , autant qu'ils le pcuvent , à-conſerver
ce que je tiens de Dieu, lorſque je
ne puis y fuffire par moi même.
XVII . Crime.
Si des moyens même que Dieu m'a
donnés pour aider les autres hommes
dans l'occaſion , j'en fais uſage au contraire
pour les troubler dans la jouiflance
de leurs biens , ou pour m'en approprier
quelque portion à leur préjudice , je manque
au devoir qu'il m'a impofé , j'intervertis
l'ordre qu'il a établi , je me rends
coupable envers lui & envers ceux à qui
je fais du tort , je mérite punition de la
part de Dieu&de la part des hommes .
XVIII . Punitions humaines .
Les punitions humaines ne font pas
DECEMBRE. 1768 . 59
toujours proportionnées au délit , mais
elles le ſuivent ordinairement de près .
Le coupable encourt immédiatement l'averſion
des autres hommes , ils le regardent
dès- lors comme déchu de tout droit
à leur aſſiſtance ; ils croyent au-contraire
avoir acquis le droit non- ſeulement de
revendiquer ce qu'il a ufurpé ſur leur liberté
ou fur leurs propriétés , mais de
pouffer leur reſſentiment beaucoup plus
loin , & fouvent ils le portent à l'excès .
Mais ſi le coupable échape à la vengeance
des autres hommes , il trouve dans ſa
propre confcience un juge non moins fevére&
plus incorruptible ; & les remords
qu'elle lui ſuggére ne font que le premier
ſignal , ou le prélude de la colere divine.
XIX. Punition divine .
La punition divine n'eſt pas toujours
prompte ni viſible , mais elle n'en eſt pas
moinscertaine,ni moins complete . Tout
nous démontre que Dieu peut , tout nous
annonce qu'il veut que la peine foit proportionnée
au délit. L'homme pervers ſe
Aatteroit vainement d'être quitte de tout
en mourant : le tiſſu de fon corps eſt détruit
par la mort , mais la ſubſtance ſpirituelle
qui l'animoit reſte ſous la main
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
de Dieu , pour recevoir la retribution due
à fes forfaits.
xx . Vertu.
Au contraire en faiſant du bier à tous,
autant que leur fituation le requert & que
lamienne le comporte , quoique cette
obligation ne ſoit pas la premiere dans
l'ordre de nos devoirs , plus je ſacrifie volontairement
de mes propres avantages
aux beſoins de mon prochain , plus ces.
privations ſont méritoires , plus elles me
rendent agréable à Dieu & aux hommes,
&plus je ſuis aſſuré d'une récompenfe
proportionnée.
XXI. Récompenfes humaines.
La conſidération publique , la reconnoiſſance
& les ſervices réciproques des
autres hommes font le premier prix de
ceux qu'on leur a rendus.
:
Mais ſi je n'éprouve qu'ingratitude de
leur part , s'il arrive même que des méchans
me déchirent & m'oppriment , j'en
appellerai au tribunal de ma propre confcience
, dont le ſeul fuffrage peut me.
faire jouir intérieurement de la fatisfac
tion la plus délicieuſe.
DECEMBRE. 1768 . G
XXII. Récompense divine.
Enfin , à tel point que les hommes
pouſſent leur ingratitude & leur injustice
envers moi , le dédommagement le plus..
complet m'eſt aſſuré de la part d'un Dieu
juſte , puiſſant&bon , qui me tiendra un
compre exact de tout ce que j'aurai fait ,
& de ce que j'aurai fouffert. Il nous a
donné ceque nous n'avions point mérité;
ilnous récompenſera au-delà de nos mérites.
XXIII . Rapport des deux fexes.
Premier fondement de la ſociété.
L'homme rencontre une femme. Une
douce & vive émotion l'agite puiſſamment
& le porte vers elle ; le même artrait
porte réciproquement la femme vers
lui , & ils contractent une union intime .
Dès ce moment l'homme s'intéreſſe à la
conſervation de ſa compagne, comme à la
fienne propre , & elle prend le même attachement
pour fon mari ; la ſubſiſtance
de l'un & de l'autre en eſt d'autant plus
aſſurée , ils jouiſſent plus pleinement &
plus commodément de la vie. Tel est
l'ordre de Dieu , qui n'a pas trouvé bon
que l'homme reſtår ſeul.
Le devoir refpectif& le droit naturel :
?
62 MERCURE DE FRANCE..
de l'homme & de la femine, c'eſt l'amour
& l'adiſtance mutuels , comme s'ils n'étoient
qu'un , & c'eſt en même temps la
baſe la plus folide deleur félicité.
XXIV. Fruit du mariage.
Second fondement de la ſociété..
La Providence divine s'eſt étendue plus
loin. Elle a non ſeulement rendu agréable
aux hommes leur propre exiſtence ,
mais encore la communication de leur
exiſtence ; elle leur a donné des facultés
& fourni des moyens non- ſeulement
d'entretenir leur exiſtence individuelle ,
mais encore de concourir à la propagation
ultérieure de leur eſpéce. Ces facultés
font diverſes d'un ſexe à l'autre ; le
mariage eſt le moyen commun à tous les
deux.
Le fruit de leur mariage eſt la génération
d'un enfant , dans lequel ils ſe
voyent en quelque forte renaître avec un
plaifir ineffable , & qui devient immédiatement
l'objet de leurs plus tendres
ſoins. Leur ſatisfaction redouble à meſure
qu'il grandit. Ils veillent à ſa confervarion
, fuppléent à ſa foibleſſe , aident
au développement de ſes facultés , en dirigent
le premier uſage , & le font partiDECEMBRE.
1768. 63
ciper à tous les avantages de leur ſociété.
Et comme les liens de cette fociété , bien
loin de ſe relâcher par une telle extenfion
, font au- contraire afferinis par un
noeud ſi cher , ils defirent d'y en ajouter
de nouveaux, d'année en année, pour refferrer
de plus en plus leur union ſacrée.
xxv. Famille : la plus naturelle des
fociétés.
Cependant les facultés du pere &de la
mere ſe dégradent, leurs forces s'épuifent
infenfiblement : il arrive un temps
où leurs rejettons deviennent leur appui
&où ils reçoivent par leurs mains la juſte
récompenſe des avances qu'ils leur ont
faites. Nul homme ne peut ſe ſuffire à
lui -même dans tous les âges ; l'enfant eſt
affifté par ſon pere , le vieillard eſt aſſiſté
par ſon fils , l'adulte rend à l'un & prête à
Pautre. Ce ſont des devoirs &des droits
réciproques , d'où dépend le bonheur de
tous&de chacun.
Sur ce double fondement , la ſociété
eſt une & fimple ; on l'appelle famille.
Le pere en eſt le chef naturel , la femme
qui lui eſt adjointe n'eſt pas moins revérée
, tous les enfans en font les membres
également précieux ; tous s'aident mutuellement
: les peines en ſe partageant
64 MERCURE DE FRANCE.
1
font allegées ; les plaiſirs font doublés enſe
communiquant , & le fort de chacun
eſt incomparablement plus heureux que
s'il lui falloit vivre iſolé.
XXVI. Multiplication des Familles.
Quelque unis que les freres ſoient entr'eux
, dès que l'âge les a mûris , ils contractent
des liaiſons plus intimes , en prenant
chacun une compagne , & forment
autant de nouvelles familles , qui ſe difperſent
néceſſairement de côté& d'autre
Dès-lors il ne leur eſt plus poſſible de
mettre tous leurs travaux & tous leurs
biens en commun .
Les devoirs & les droits réciproques de.
famille à famille font les mêmes que
d'homme à homme.
XXVII . GrandeSociété de pluſieursfamilles..
Leshommes, quoique multipliés,n'ont
pas oublié qu'ils font freres ; pluſieurs
familles ſe concertent pour former entre.
elles une ſociété qui , quoique moins intime
, ſera également avantageuſe àtous.
Cette fociétéde familles , ou nation ou
grande famille , a des devoirs , des droits
&des biens communs , &chacune des.
familles particulieres a ſes devoirs , ſes
droits& fes biens propres..
:
DECEMBRE. 1768. 65
XXVIII . Devoirs de chaque Famille.
Les devoirs de chaque famille font
1. Par rapport à elle-même :
De pourvoir à ſa ſubſiſtance particuliere...
2°. Envers la ſociété :
De concourir au bien public ,à proportien
de ſes moyens , en conſacrant une
portion de ſes biens,ou de ſes travaux , aux
befoins communs de la ſociété.
XXIX. Droits de chaque Famille.
Les droits de chaque famille font :
1º. Dejouir de ſes biens propres & dufruitde
ſes travaux .
2º. De participer aux biens & aux avansagesde
la fociété.
xxx . Devoirs de la Société.
Les devoirs de la ſociété font :
19. De prendre ſoin des biens communs
, & de les appliquer aux beſoins
publics.
2º. D'aſſurer à chaque famille la jouifſancede
ſes biens particuliers.
XXXI. Droits de la Société.
Les droits de la ſociété font :
1º. De déterminer la quotité des contributions
néceſſaires aux beſoins publics.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
2º. De repartir ces contributions fur
chaque famille , à proportion de ſes
moyens.
3º. De les percevoir & d'en faire l'application.
XXXII . Multiplication des Peuples.
L'Univers eſt trop vaſte ,& le nombre
des hommes eſt trop grand pour qu'il leur
fût poſſible de ſe réunir en une ſeule fociété
,& de concerter des entrepriſes communes
entr'eux tous. Ainſi les peuples ont
formé diverſes ſociétés indépendantes les
unes des autres.
Les devoirs &les droits réciproquesde
peuple à peuple font précisément les mêmes
que de famille à famille , ou d'hoinme
àhomme.
XXXIII. Conclufion.
Ayant trouvé ceCode gravé dans mon
coeur , je promers à Dieu , aux hommes ,
& à moi même de l'obſerver toute ma vie.
AParis , ce 10 Mars 1768 .
J. BARBEU DUBOURG.
DECEMBRE. 1768. 67
VERS prononcésfur le théâtre de Ferney
avant la repréſentation d'Alzire ; par
M. de la Harpe , en 1764 .
LEESs créateurs des arts, les maîtres dugenie,
Précepteurs & ſujets de l'antique Anfonie ,
Les Grecs , dans l'appareil de leurs folemnités,
Dans les jeux immortels qu'on n'a point imités ,
Ouvrant la licede la gloire ,
Appelloient les talens jaloux de la victoire :
Là ſe réunifloient aux yeux des nations
Le maſque de Thalie & la lyre hautaine ,
Les touchantes illufions
Dela plaintive Melpomene ;
Vénus offrant encor de plus brillans appas
Sous le ciſeau de Praxitele ,
Jupiter de la foudre armé par Phydias ,
Et les héros plus grands ſous le pinceau d'Appelle.
Là tout prêt d'achever un fiécle de travaux ,
Sophocle , ranimant ſa tragique éloquence ,
Triomphoit à cent ans de ſes jeunes rivaux.
C'eſt - là que ce vieillard , aux yeux d'un peuple
immenfe ,
Vainqueur à ſon dernier moment ,
Baillant , ſous les lauriers , ſa tête apeſantie ,
Exhaloit dans la joie & le raviflement
Les reſtes brillans de ſa vie .
GS MERCURE DE FRANCE .
۱
Si le Sophocle des Français
Vouloit briguer encor les prix de Melpomene
Qui jadis l'adopta dès ſes premiers eſſais ,
Cetathlete indompté retrouveroit ſans peine
Et ſon génie& ſes ſuccès ;
Mais dans l'art de penſer ſa vieilleſſe affermie
Semble ſe conſacrer à des emplois plus grands
Entre la bienfaifance & la philoſophie
Il partage tous ſes talens ;
Il orne , il carichit ces paiſibles rivages ;
Tout ſe reſſent ici de ſes ſoins généreux :
Son fort eſt de donner , & des leçons aux ſages ,
Et des fecours aux malheureux.
Nous , à ſes vers touchans où la vertu refpire ,..
Où de l'humanité , dont il ſoutient les droits ,
On éprouve le doux empire ,
Nous prêrons , je l'avoue , une trop foible voix ;
Mais ſans l'art des acteurs il eſt bien für de plaire;
Lui-même il embellit nos jeux & nos loiſirs ;
Il nous attendrit , nous éclaire ,
Et nous inſtruit dans nos plaifurs.
RÉPONSE de M. de Voltaire .
DiEsS plaifirs&des arts vous honorez l'aſyle,,
Il s'embellit de vos talens :
C'eſt Sophocle dans ſon printems ,
Qui couronnede fleurs la vicilleſſe d'Eſchile.
DECEMBRE. 1768. 69
1
HOMMAGE à Sa Majesté le Roi de
Dannemarck qui lui a été préſenté par
la Muse Limonadiere , le 8 Novembre
1768 .
N'A'VAVOOIIRR que dix-neufaannss ,, &ſe voir déjà Roi,
C'eſt ſans doute un grand avantage ;
Mais c'en eſt un plus grand d'être maître de ſoi ,
De montrer un génie auffi vaſte que ſage.
Je naquis ſous une autre loi ;
Mais mon Roi ſi cheri , ſi réveré par moi ,
Lui-même approuveroit l'hommage
Queje préſente devant toi .
Aimable ſouverain , coeur vraiment héroïque ,
Quel heureux ſpectacle offres - tu?
Sur les bords de la Mer Baltique ,
Ton peuple ſûr de ta vertu
Et fortuné ſous ta conduite ,
Aremis dans tes mains un pouvoir ſans limite ,
Et pouvant regner en ſultan ,
Ou comme le rival de Pierre ,
O Chriſtian , ton coeur préfére,
De gouverner comme Trajan.
70 MERCURE DE FRANCE.
HOMMAGE de ma fille , âgée
de dix ans.
vous, l'un des plus jeunes Rois,
Vous venez orner ce rivage ;
Agréez que ma foible voix ,
De ma mere aujourd'hui vous repére l'hommage,
A votre bonté j'ai des droits
Parmon reſpect & par mon âge.
Par la Muse Limonadiere.
Au Roi de Dannemarckſurſon voyage
à Paris en 1768 .
CHRISTIAN , prince aimable , au printems de
ton âge ,
Eh , quoi ! tu peux quitter trône , épouſe & ſujets ?
Oui , tu vas , embraſſant les plus nobles projets ,
Du grand art de regner faire l'aprentiſlage.
C'eſt ainſi qu'autrefois un monarque (1 ) du Nord,
Ce héros , dont la main a fondé ſon empite ,
Dont le puiſſant génie a ſçu fixer le ſort
Heureux dans ſes états , voyagea pour s'inſtruire.
Il vint en France; alors un héros ( 2) comme lui
( 1) Pierre Premier.
(2) Philippe , régentdu royaume.
DECEMBRE. 1768 . 71
De l'empire des lys étoit dépoſitaire ;
Ceprince en fut le pere ,& la gloire & l'appui ,
Etquand il termina ſon illuſtre carriere ,
Il avoit ſçu former pour l'honneur de la terre
Le héros ( 1 ) que tu viens admirer aujourd'hui.
LOUIS & CHRISTIAN , monarques magnanimes ,
L'amitiédoit regner ſur vos ames ſublimes.
Qu'il eſt doux pour deux Rois de pouvoir s'eftimer
!
1
Vous vous reſſemblez trop pour ne pas vous
aimer :
Leciel vous accorda , dans un jout de clémence ,
Aux voeux du Dannemarck , aux deſirs de la
France ,
Il a mis dans vos coeurs la générofité ,
La foi , la bienfaiſance avec l'humanité :
C'eſt ſur tant de vertus que notre eſpoir ſe fonde ,
Soyez toujours unis pour le bonheur du monde.
COMPLIMENT à Madame la marquise
de Talleyrand , le jour de fon arrivée
àRheims.
QU e pour moi ce jour eftheureux !
Celle qui donna la naïflance
(1 ) Louis le Bien-Aimé.
72 MERCURE DE FRANCE.
Au ſage Talleyrand, enfinpar ſa préſence ,
Vient de charmer nos coeurs& d'embellir ces lieux.
Dans peu de ce bas monde , il faudra que je forte
Enle quittant , au moins , je me dirai : j'ai vu
Tout-à- la-fois la femme forte
Et la mere de la Vertu .
De Saulx.:
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Novembre eſt lesommeil;
celle de la ſeconde eſt vin ; celle de la
troiſiéme eſt Efprit; celle de la quatriéme
eſt corps de baleine; le mot du premier lo.
gogryphe eſt auf, dans lequel on trouve
Eu , fou , feu , ouf; le mot du ſecond eſt
orange , dans lequel on rencontre or , ange
, orge , an. Celui du troifiéme eſt imprimeur
, où l'on voit meri , remi , ive , ire,
ivre ; celui du quatriéme eſt if&fi !
J
ÉNIGME.
■fuis une mere barbare ,
Dont le ſeul aſpect me détruit ;
Mais quoiqu'inceflamment mon pere nous ſépare
A chaque inſtant , malgré ce ſort bizarre ,
L'un & l'autre me reproduit.
AUTRE.
DECEMBRE. 1768 . 73
AUTRE.
DAANnSs les lieux où je ſuis , par un art fort
plaiſant
Je parois , diſparois , preſque dans le moment.
Hélas ! faire ſouffrir fut toujours mon partage.
Je vous en veux auſſi , ſexe aimable & charmant.
Qu'un autre par amour vous marque ſon hommage
;
Quant à moi , c'eſt mon goût , je fais votretourment.
Fayez -moi ; carje mords , maisje n'ai pasla rage.
Quel deſtin! direz - vous, quel malheureux talent !
Ce n'eſt pas tout ; par fois auſſi leſte qu'un page ,
Pour livrer un aſſaut , j'approche doucement
D'unebelle au gentil corſage :
Soudain on crie , on fait tapage ;
On me pourſuit , on dit entre les dents:
Si je te tiens , ſi je te prends ,
C'est fait de toi ! ... Fatale deſtinée !
Mourir ſi -tôt ! à peine étois-je née.
AUTRE.
La pauvreté m'enorgueillit ;
Pauvre je me redrelle .
Et quand la fortune me rit ,
Opulent je m'abaifle.
?
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Mes cheveux couvrent mon tréſor
Dans leur verte jeuneſſe ,
Dès qu'ils deviennent couleur d'or
Ils tombent de vieilleſſe;
Vos ayeux , en vrais étourdis ,
Ont cauſé leur miſére ,
Pour avoir dépouillé jadis
Mon oncle oumon grand pere.
AUTRE.
JE ne ſuis qu'un lambeau , mais cher &précieux ,
Dont ſouvent on fut orgueilleux ,
Onme façonne on de toile ou d'étoffe .
Jadis je fus lebien de plus d'un philoſophe.
Maintenant je ſuis le tréſor
D'un hébreu , d'un ſoldat , & qui plus eſtencor ,
D'une nombreuſe & fainte hiérarchie ,
D'un pélerin , d'un matelot ,
Et fur- tout d'un mortel qui pleure & s'humilie
Pour obtenir le plus facré dépôt.
ParM. de Bouffanelle , mestre de comp de
caval. capit. au Commiſſaire-général.
LOGOGRYPH Ε.
E dois mon exiſtence à la commune mere.
Suis-je bon ou mauvais ? Je ne ſçais qu'en penſer.
DECEMBRE. 1768. 75
Aux uns j'ai lebonheur de plaire ,
1
Ad'autres je déplais au point de les bleſſer.
Réunir tous les goûts n'eſt pas petite affaire .
Je ſuis pourtant utile ; ch ! qu'importe ici bas
Qu'on ſoit utile ou non , dès - lors qu'on ne plaît
pas!
On prétend queje nuis à l'art d'une coquette ;
Je répare ce tort ailleurs qu'à la toilette.
De mes combinaiſons on voit bientôt la fin ;
Que faire avec trois pieds ? C'eſt un ſi petit train ;
Unmot qu'à tout inſtant on dit en Allemagne ,
Auſſi commun dans la Baſſe-Bretagne.
Deplus encore excellent vin,
Undes ſept tons de la muſique;
Un prophête en crédit chez le peuple Perfan.
Faut- il encor que je m'explique?
Une fille d'Atlas , une autre de Laban .
AUTRE
27:
N'APPROCHEZ 'APPROCHEZ point , lecteur , de mon labora-
...
toire;
0,
Mon ouvragen'admet ni témoins ni rivaux.
Si quelque curieux d'une malice noire
Vient troubler mes travaux ,
Aumoindre mouvement je quitte auffi - tôt priſe
Pour megarantir de la mort:
Quand par malheur je ſuis ſurpriſe ,
A
Dij
66 MERCURE DE FRANCE.
H
Onme prépare un mauvais ſort.
La nature , dit-on , m'a refuſé la vue ;
Je n'en ai pas beſoin dans mon petit caveau ,
Où jamais le ſoleil ne porta ſon flambeau ;
J'y laboure pourtant fans boeufs & ſans charrue...
Si vous m'ôtez le chef, vous n'aurez que ma peau,
Ne la mépriſez pas , elle eſt preſqu'auſſi fine,
Auſſi brillanre que l'hermine...
Par un retranchement nouveau
Si vous me coupez queue & tête ;
Admirez l'heureux changement :
Je ceſle pour lors d'être bête ,
Et je renferme un parlement.
Quelqu'un d'un main ſcélérate
..
Voudroit- il m'arracher le coeur.
Au lieu de ne venger , je lui donne la pate...
Mes deux pieds & mon chef font un vent peu
flateur ,
..
Moins gracieux que le zéphire ,
Mais qu'on n'entend jamais ſans rire,
Chez moi l'on trouve encore un perfide élément
Deux petites cités du royaume de France ,
L'une de Normandie , & l'autre de Provence ...
Un inſtrument à vis utile au ſerrurier
Pour limer le fer ou l'acier.
e
Enfin pour terminer ce bizarre programe ,
Unjéſuite fameux donne mon anagrame.
Par Mile Germain de Rezay ,
près de Linieres enBerry,
?
P:77
AIR
De La Meuniere de Gentilly
Le ma.ria..g.e
il à Ses
a ses peines
comm
,
a-gre.mens: et quelque fois
dans ses chaines, on trouve d'heureux mo
mens;j'en veuxpasser mon en.. vie;je
prensfem.me qui me plait; C'est peut
étre une fo ... lic , c'est peut .
etre
unefo ...lie mais tout le mon.de
,
la fait, mais la
fait.
tout le mon.de
de l'Imprimerie de Récoquillize rue duEoin St Jacques
DECEMBRE. 1768 . 77
AUTRE.
Sans ufurper les droits de la Divinité ,
Je fus & je ferai de toute éternité ;
Mais avec un rapport de ſigrande importance
Je ne ſuis cependant qu'un défaut d'exiſtence.
Lecteur , tu me tiens pour le coup ,
Avec trop de clarté je ſens que je m'explique ,
Q'importe. Pouflons juſqu'au bout.
J'offre une note de musique
Qui fait la moitié de mon tout.
Un mot latin indéclinable
Forme l'autre partie. En vérité , je croi
Qu'on ſe donneroit bien au diable
Pour tirer , cher lecteur , autre choſe demoi.
/
AIR : De la Meuniere de Gentilly.
I.
Le mariage a ſes peines
Comme il a ſes agrémens ,
Et quelquefois dans ſes chaînes
On trouve d'heureux momens ;
J'en veux paffer mon envie ,
Je prends femme qui me plaît ;
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt peut- être une folie ,
Mais tout le monde la fait .
I I.
Je ſçais quel fort eſt le nôtre ,
Et ce qu'on dit des maris ;
Mais je ferai comme un autre
Si par malheur j'y ſuis pris .
J'en veux , &c.
III
Aquoi bon, la noce faite ,
Y regarder de ſi près ?
Pour trouver femme parfaite
Il faudroit la faire exprès .
J'en veux , &c .
:
Les paroles font de M. Meunier , & la muſique
eſt de M. de la Borde.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Description de la Corſe , des moeurs &
coutumes de ſes habitans , ſuivie d'une
relation de la campagne que les troupes
françoiſes ont fait en l'ifle de Corſe, en
1739. A Paris , chez Vente , libraire ,
Montagne Ste Genev. in 12. 168 pag .
ON commence par décrire le naufrage
DECEMBRE. 1768 . 79
€
de fix compagnies du régiment de Cambreſis
envoyé en Corſe en 1738. La conduite
de M. de Beuvrigny les ſauva ; on
décrit enfuite l'iſle de Corſe ; on s'arrête
fur ſa ſituation , ſa divifion , ſes rivieres ,
ſes villes , fon climat , &c. On entre
dans quelques détails ſur l'origine du
peuple qui habite cette ifle. Il est vraiſemblable
que les Grecs y envoyerent la
premiere colonie 560 ou 70 ans avant J.
C. Les Corſes furent foumis aux Romains
à l'exception des Montagnards qui
ne le furent jamais entierement; les empereurs
y releguerent ſouvent des criminels
; Seneque y paſſa huit ans entiers. Les
Mahometans s'en emparerent dans la
fuite ; les Chrétiens les en chaſſerentdans
Je treiziéme ſiècle. L'ifle fut foumiſe aux
Génois qui reçurent ſon premier ferment
de fidélité en 1289. L'auteur traite des
moeurs &des uſages desCorſes;nous ignorons
s'il les connoît, il les peint tels que des
barbares ; les Sauvages de l'Amérique ſeptentrionale
n'offrent pas des coutumes plus
groffieres, ni plus ridicules.LesCorfesfont
devots & fuperftitieux , bons Catholiques
à l'extérieur , & n'ont en effet point
d'autre religion que leurs paſſions &leurs
intérêts ; ils obfervent ſcrupuleuſement
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
les abftinences & les jeûnes ; ils ſe garderoient
bien de manger de la viande pendans
ces jours , mais ils ne feront aucune
difficulté d'aſſaſſiner leurs ennemis. Les
moines font en grande vénération parmi
eux ; un Corſe n'en rencontre point ſans
fe mettre à genoux , pour lui demander
ſa bénédiction & fa main à baifer ; il ſe
croiroit mal marié s'il ne prenoit une
femme de la main d'un moine ; dès
qu'un pere a une fille nubile , il prie un
religieux de lui chercher un époux ; celui-
ci va l'offrir de maiſon en maiſon ,
quand il a trouvé un garçon il le mene
chez la fille , ils ſe touchent dans la main,
&le contrat s'écrit ſur le champ. Après
cette ceremonie l'homme ne peut plus ſe
dédire; il lui en coûteroit la vie , s'il le
faifoit. Pendant le temps de la publication
des bans , il va toutes les après-midi
ennuyer ou déſennuyer ſa maîtreffe ; il
chante devant elle en s'accompagnant fur
une guitarre ; les parens , quelques riches
qu'ils foient, ne le regalent jamais qu'avec
un ſceau d'eau fraiche qu'ils mettent
au milieu de la chambre pour défalterer
le muficien & toute la compagnie. Le
jour du mariage il ſe rend le dernier à
l'égliſe, il ſe retire feul , on lui amene fa
DECEMBRE. 1768. 81
7
femme ; après une légere collation , il
lui fait un figne , la jeune épouſe ſe rend
auſſi - tôt dans une chambre fecrete. Là
elle commence à donner des marques de
L'obéiſſance & de la foumiffion la plus
profonde; elle ſe deshabille toute ſeule ;
le mari , ſans lui faire le moindre compliment
, palle une demie -heure avec
elle; il la quitre , &tout le monde vient
la féliciter. Dès le lendemain elle travaille
à la terre , coupe du bois , le voiture
ſur ſa tête. Quand un payſan Corſe
ſe marie étant veuf , & qu'il épouſe une
fille , il donne un ſequin à chaque garçon
du village pour les dédommager du tort
qu'il leur fait en leur enlevant cette
fille ; i c'eſt une veuve qui épouſe un
garçon , elle paye de même les filles
de ſon village . La jalouſie des Corſes eft
bien extraordinaire & bien contraire à
leurs préjugés. Ils diſent que Dieu , en
créant la terre , y jetta douze onces d'hon- .
neur ; les femmes Corſes en prirent onze
pour leur part ; les autres femmes du
monde partagerent la derniere entre- elles.
Malgré cela ils les perfécutent fans
ceſſe ; ils les battent cruellement , & une
femme qui n'eſt battue que deux fois la
ſemaine , ſe croit au comble de la félicité
,& eſt enviée de toutes ſes voiſines.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
Quand le mari eſt fort ombrageux , &
qu'il croit que les coups font une punition
médiocre , il prend ce qu'on appelle
la vindetta ; il tire un coup de fufil fur ſa
femme dans la campagne , & fans autre
compliment va dire au pere& à la mere
de faire enterrer leur fille qu'il a tuée en
tel endroit ; les parens n'ofent murmurer.
Quand un homme eſt mort , toutes fes
parentes , & la plupart des femmes du
village , vont le haranguer dans fon lit ,
&lui offrir des alimens ; elles le prennent
enfuite& le font ſauter fur la couverture
pendant une demie heure ; elle vont enfuite
conſoler la veuve . Misérable , lui
diſent-elles , il faut que tu te reſſouviennes
du jour où tu perds un mari fi beau &
fi brave. Elles la décoëffent, lui arrachent
les cheveux & la mettent en fang. Si le
mort a perdū la vie àla guerre , elles maltraitent
davantage la femme ; " Les Cor-
> ſes diſent que cette coutume n'eſt pas
>> ſi ridicule qu'on ſe l'imagine , puif-
>> qu'elle oblige les femmes à conferver
-> ſoigneusement la vie de leurs maris
>> crainte d'être aſſommées après leur
>>mort. Je leur ai auſſi entendu dire que
>>>la danſe ſur la couverture avoit auffi
>>>ſauvé la vie à quantité de leurs compa-
>> triotes qui , étant tombés en léthargie
,
DECEMBRE. 1768 . 83
>> ou en apoplexie , auroient été enterrés
» vifs fans cette bizarre précaution qui
>>leur avoit fait reprendre leurs eſprits. »
Le deuil des Corſes eſt très fingulier ; il
conſiſte à garder pendant un an la même
chemiſe , la même coëffe , à coucher dans
les mêmes draps , à ſe ſervir du même
linge , fans le quitter un inſtant , ſans le
faire blanchir ; les parens du mort font
obligés auffi de porter le deuil en linge
très-fale ; cette brochure eſt terminée par
la relation de la campagne des troupes
françoiſes en 1739. Le ton qui regne dans
cet ouvrage fait douter de l'exactitude des
obſervations ; l'auteur paroît s'être plus
attaché à plaiſanter qu'à inſtruire.
Le Voyageur François ou la connoiſſance
de l'ancien & du nouveau monde , mis
au jour par M. l'abbé de la Porte . A
Paris , chez Louis Cellot, imprimeurlibraire
, rue Dauphine; tomes VII &
VIII , in - 12 ; prix 3 liv. reliés .
On a rendu compte des premiers
volumes de cet ouvrage à mesure qu'ils
ont paru ; les deux nouveaux que nous annonçons
aujourd'hui ont tout le mérite
des précédens. C'eſt le même plan , Ja
même marche ; en voyage avec l'auteur ,
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
on parcourt les différentes contrées de la
terre où il ſe promene ; on y étudie les
moeurs , le caractere & l'hiſtoire des peuples
qui les habitent ; on aſſiſte à toutes
leurs cérémonies , on voit leurs uſages&
tout ce que les pays offrent d'intéreſſant
&de curieux ; c'eſt un cours complet de
géographie , & d'hiſtoire politique & naturelle
du globe entier.
Le voyageur eſt arrêté à Caſan par une
maladie ; le docteur Solnick fon médecin ,
qui avoit accompagné en 1733 M.Gmelin,
envoyépar la Czarine pour faire en Sibériedes
obſervations & des recherches ſur
différentes parties de l'hiſtoire naturelle ,
lui rendcomptede ſon voyage & le diſpenfede
l'entreprendre. La Sibérie formeune
contrée immenfe , habitée par différens.
peuples de religions différentes , que les
Ruſſes ont envain tenté de convertir ; les
moyens qu'ils ont employés aupres de
quelques - uns ſont ſurtout finguliers.
L'archevêque s'étant rendu chez lesTartares
qui habitent les bords de la Tchouline
, les fit aſſembler; quelques- uns vinrent
à lui de bonne volonté , d'autres témoignerent
beaucoup de répugnance ; il
fallut que les foldats qui accompagnoient
le prélat uſaſſent de violence pour les tizer
de leurs cabannes. Ceux qui faifoient
DECEMBRE. 1768. 8
quelque difficulté pour recevoir le baptême
étoient jettés dans la riviere , & lorf
qu'ils revenoient à bord , on leur attachoit
une croix au cou , & ils étoient déclarés
Chrétiens & légalement baptisés , quoi
qu'ils n'euſſent pas les premiers principes
d'une religion qu'on les forçoit d'embraſſer,
l'épée à la main. Nous ne ſuivrons
pas l'auteur dans tous les pays qu'il décrit
, nous nous arrêterons ſeulement à
quelques - uns des traits qu'il rapporte .
Les Oſtiakes reſſemblent aux Finlandois;;
pendant l'été ils vivent au milieu des bois
dans des cabannes couvertes d'écorce de
bouleau : en hiver ils creuſent des foffes
dans leſquelles ils habitent. Deux Oſtiakes
, armés d'un arc, d'une fléche & d'une
lance , ne craignent point d'attaquer l'ours
le plus vigoureux. Ils lui coupent la tête ,
la pendent à un arbre & lui rendent des
honneurs divins . «Ils courent enſuite
>> vers ſon corps & lui font des excuſes ,
>> en diſant : qui eſt- ce qui a forgé le fer
» qui t'a percé ? Ce font les mains d'un
>> Ruſſe. Qui eſt- ce qui t'a coupé la tête ?
>> C'eſt la hache d'un Ruffe. Qui eſt - ce
» qui t'a dépouillé de ta pean ? C'eſt le
>> couteau d'un Ruſſe. En un mot , les
>>>Ruſſes ont fait tout le mal ,& pour eux.
>> ils font innocens de la mort de l'ours.)
86 MERCURE DE FRANCE.
» Cette extravagante pratique vient de ce
» que ces peuples s'imaginent que l'ame
>> de la bête , errant de côté&d'autre , dans
>> les bois , pourroit ſe venger d'eux à la
>> premiere occafion , s'ils n'avoient eu le
>> ſoinde lui faire une réparation pour
,
l'avoir obligée de quitter le corps où
>> elle faiſoit fa demeure. » Cette opinion
finguliere s'étend plus loin ; quand
la jaloufie trouble l'eſprit d'un Oſtiake
il coupe du poil de la peau d'un ours , &
va le porter à celui qu'il ſoupçonne d'être
fon rival ; fi ce dernier eſt innocent , il
accepte le poil ; s'il ne l'eſt pas , il avoue
-le fait, on s'accomode à l'amiable ; le mari
répudie ſa femme que ſon rival époufe.
Aucun n'accepteroit le poil s'il étoit
coupable ; il craindroit qu'au bout de
trois jours l'ame de l'ours ne vint le punir;
auſſi quand l'amant ſoupçonné continue
à ſe bien porter après avoir reçu le
poil , le jaloux reconnoît qu'il a eu tort ,
& ne s'occupe qu'à faire oublier ſon injuſtice
à ſa femme .
Il faut lire l'extrait du voyage du docreur
Solnick à la nouvelle Zemble ; les
fatigues qu'il eſſuya , les combats qu'il y
foutint pendant ſon ſéjour contre les glaçons&
les ours font incroyables; ce morceau
eft rempli d'intérêt; l'auteur vient
DECEMBRE. 1768 . 87
د
enfuite à la Ruffie ; il en donne d'abord
une hiſtoire préciſe juſqu'à Pierre le
Grand. Cet empire fat gouverné tantôt
par des princes lâches , tantôt par de bons
rois , quelquefois par des tyrans ; un de
ces derniers , qui ſe rendit le plus célèbre
par ſes cruautés, fut unBaſilowitz . Ayant
ſoupçonné d'infidélité les habitans de Novogrod
, il en fit jetter en un ſeul jour
plus de trois mille dans le Volga. L'archevêque
qui avoit échappé à la fureur
des foldats , voulant flatter le tyran , lui
donna un feſtin dans ſon palais. « Pen-
>> dant le dîner le monarque envoya pil-
> ler le riche temple de Sainte Sophie &
-> tous les tréſors des autres égliſes ; puis
>> ſe tournant du côté de l'archevêque , il
>> lui dit : comme il ne vous reſte plus de
->> bien , vous n'avez d'autre parti à pren-
>> dre qu'à quitter votre habit qui ne peut
» que vous être à charge. Je vais vous
>> faire donner une muſette & un ours
>> que vous ferez danſer pour de l'argent;
>>je veux de plus que vous vous ma-
» riez , que tous vos eccléſiaſtiques ſoient
» de la noce , & que chacun d'eux vous
>> faſſe un préſent. En effet , il n'y en eût
>> pas un qui n'apportât ce qu'il avoit pu
>>fauver , croyant que le pauvre archevê88
MERCURE DE FRANCE.
د
>> que qu'ils aimoient en profiteroit.Mais
>> le tyran prit tout l'argent ,& ayant fait
>> amener une vieille cavale, il dit au
>>prélat : voilà ta femine ; va à Mof-
>>cou , où je te ferai recevoir au nom-
>> bre des joueurs de violon , afin que
>> tu apprennes à faire danſer l'ours . L'ar-
>>chevêque fut contraint d'obéir &
>>dès qu'il fut monté ſur la bête , on lui
>> lia les jambes ſous le ventre ducheval;
>>le Czar lui fit pendre au cou des inſtru-
>> mens de muſique , & lui ordonna de
>>>jouer du flageolet. Le pontife en fut
>> quitte pour cette comédie; mais les au-
>> tres eccléſiaſtiques furent pouffés dans
>>la riviere àcoups de piques &de halle-
» bardes . »
وم
L'auteur entre enſuite dans des détails.
fur les moeurs des Ruffes ; il y a longtemps
qu'on a dit que les femmes aiment
à être battues ; cette façon de penſer ne
paroît pas être ſi générale ; on raconte à
ce ſujet l'hiſtoire de cette femme qui
pour ſe venger de fon mari , alla déclarer
à un ancien Czar qu'il avoit un remede
infaillible pour la goutte ; on le fit venir.
Cet homme étonné , eut beau proteſter
qu'on le prenoit pour un autre , on le fir
convenir à coups de fouet qu'il avoit un
DECEMBRE. 1768. 89
fecret merveilleux ; il fit ce qu'on voulut
; il réuffit & fut encore fouetté pour
avoir refuſé de l'employer d'abord . On
racontoit cette hiſtoire en Ruffie vingt
ans avant que Moliere fit ſa comédie du
Médecin malgré lui; l'auteur ne croit pas
que le comique françois ait tiré ſon ſujet
des Ruffes ; il rapporte un vieux conte
qu'il a lu dans un manufcritdu treizième
fiécle. Il eſt intitulé , Vilain mire , qui
fignifie en vieux langage , Médecin de
campagne. « Un laboureur riche , mais
>> avare , preffé par ſes amis de ſe marier,
» ſe détermina enfin à épouſer la fille
>>d'un pauvre gentilhomme. Craignant
>> enfuite que tandis qu'il ſera à la char-
>> rue , ſa femme , qui n'eſt point accou-
» tumée au travail , ne s'amufe avec des
» amans , il imagine un expédient fingu
>> lier pour s'aſſurer de ſa fidélité ; c'eſt de
> la bien battre le matin en ſe levant afin
>> que pleurant le reſte du jour , elle ne
>>trouve perfonne qui ofe , dans ſon af-
>> fliction , lui parler d'amour & la detour-
>> ner de ſon devoir. Le foir en revenant
>> des champs , it lui demandera pardon ;
>> il la careffera ; elle oubliera tout , &
>> chaque jour il recommencera le même
>> train . Le premier jour la choſe arriva
>> comme il l'avoit prévue ; mais ayant
۱
90
MERCURE DE FRANCE .
>> renouvellé la même ſcène le lende-
>> main , fa femme ſe diſoit à elle - mê-
> me dans ſa douleur : il faut que mon
>> mari n'ait jamais été battu ; car s'il ſça-
>> voit le mal que font les coups , il ne
>> m'en auroit affurément pas tant don-
>> né. Tandis qu'elle ſe plaignoit de la
>> forte , elle vit venir deux couriers de
» cour , montés chacun ſur un cheval
>> blanc; ils la faluerent & lui demande-
>> rent à dîner , ce qu'elle leur accorda
>> avec plaifir. Elle apprit d'eux que la
>> fille du Roi étant malade d'une arrête
>>de poiffon qui lui étoit reſtée au golier,
>> ils alloient lui chercher un médecin.
>> Vous ſçavez , Madame , le reſte de
>> l'hiſtoire ; le laboureur proteſte qu'il
>> ne ſçait pas un mot de médecine ; on
>> lui donne des coups de baton , il con-
>> vient qu'il s'eſt trompé ; on le mene au
» Roi ; il imagine de faire rire la prin-
>>ceſſe , afin que l'effort qu'elle fera en
ود riant lui faſſe rendre ſon arrête ; cet ex-
>>pédient lui réuffit & lui donna la répu-
>> tation d'un grand médecin. » L'auteur
revient aux uſages ruſles ; celui de battre
les femmes n'existe plus , mais il y en a
quelques autres qui devroient être abolis.
Telle eſt ſur- tout l'indécence des bains .
" Les bains publics à Moscow ſont pref
DECEMBRE. 1768 . 91
>> que tous bâtis ſur le bordde la riviere ,
>> chauffés par des poëles à un degré in-
>> ſupportable. Ici , comme dans toute la
» Ruffie , les hommes & les femmes y
>> entrent pêle- mêle ; & ce mêlange , par
>> la grande habitude qu'ils ont de ſe voir
>> nuds , paroît ne faire fur eux aucune
>> impreſſion. Il y a quelques jours que
>> pour voir paffer un enterrement, toutes
>> les femmes fortirent du bain , & vin-
>> rent s'appuyer contre les paliſſades qui
>> environnent l'enclos. Les planches , à
>> moitié pourries , plierent fous le poids
>> de la multitude , & laifferent voir plus
>>> de cent femmes toutes nues , renverſées
>> les unes fur les autres. Ce ſpectacle qui
>>>auroit attiré tout Paris ne ſembla pas
>> avoir troublé l'enterrement. »וכ
Le culte des Ruſſes pour Saint Nicolas
tient preſque de l'idolâtrie ; chacun a une
petite figure de ce ſaint; quand il en eſt
las , il va la porter à l'ouvrier & la troque
contre une neuve , moyennant quelque
retour; ce marché ſe fait par ſignes& fans
parler ; le vendeur repouſſe l'acheteur
fans dire un ſeul motjuſqu'à ce qu'il ſoit
content du prix qu'on lui offre. Ce commerce
s'appelle échange ; les mots de vente
& d'achat ne leur ſemblent pas affez ref
92 MERCURE DE FRANCE.
pectueux . Autrefois chacun portoit ſon St
Nicolas dans l'égliſe ; les gens riches l'ornoient
de ce qu'ils avoientde plus précieux
, & ne pouvoient plus le reprendre.
Une femme ayant donné au ſien une garniture
de pierreries , & étant tombée dans
la miſére , pria ſon ſaintde lui permettre
de reprendre quelques diamans ; elle prit
fon filence pour un conſentement : un
prêtre qui l'apperçut cria au ſacrilége ; on
l'arrêta & on lui coupa la main. Aujourd'hui
l'on eſt moins févere ; on peut parer
&dépouiller fon faint à ſa volonté. Ces
images avoient autrefois le don des miracles;
mais elles ne l'ont plus depuis que
le feu Czar leur défendit d'en faite.«Les
>>prêtres inſpirent tant de confiance en
>> ces effigies , que le peuple n'a recours
» qu'à elles dans ſes malheurs. Un habi-
>> tant de Moſcow , ayant le feu dans ſa
>>maiſon , préſenta fon St Nicolas devant
>>>les flammes , & le pria d'en arrêter le
>>progrès . Comme le feu continuoit , il y
>>>jetta fon image & lui dit : Puifque tu
>> ne veux pas me fecourir , tire toi d'af-
>> faire comme tu pourras.>>>
Pierre le Grand , dans ſes reformes ,
n'oublia pas les moines ; il avoit d'abord
ordonné qu'on n'entreroit dans aucun orDECEMBRE.
1768 . 95
1
dre avant cinquante ans ; mais comme
c'eſt parmi les religieux qu'on prend les
évêques , il ſeroit difficile de former à cet
âge un Ruſſe à l'épiſcopat; il fut donc ſtatué
qu'on pourroit s'engager dans l'état monaftique
à 30 ans , mais jamais au- deffous,
encore y mit- on bien des reſtrictions ; défenſe
aux militaires , aux cultivateurs , à
quiconque eſt au ſervice de l'état de ſe
ſouſtraire à la ſociété pour prendre ce parti.
Pour les femmes elles ne peuvents'engager
qu'à cinquante ans , &juſques - là
elles font libres de ſe marier. " Loin de
>> les retenir , comme parmi nous , dans
>>une affreuſe captivité , on les exhorte
>>au contraire à ne pas enfevelir des gé-
>> nérations nombreuſes dont elles peu-
>> vent être meres, Les autres articles de
>> l'ordonnance de l'empereur portent que
» la principale occupation des moines
ود doit être de ſervir les pauvres ; que les
>> ſoldats invalides feront repartis dans les
>> couvens ; qu'il y aura des religieux pré-
>> poſés pour avoir ſoin d'eux ; que les
>> plus robuftes cultiveront les terres ap-
>> partenantes au monastere. Il preſcrit la
» même choſe dans les maiſons de filles ;
>>les plus fortes auront ſoin des jardins ;
>> les autres ſerviront les filles & les fem-
>>mes malades qu'on y apportera des en
94 MERCURE DE FRANCE .
>> virons du couvent. Il entre dans les
» détails de ces différens ſervices ; il def.
>> tine quelques monaſteres de l'un & de
>> l'autre ſexe à recevoir les orphelins &
» à les élever ; & il ſemble , a dit quel-
>> qu'un , en lifant cette ordonnance ,
>> qu'elle foit à la fois l'ouvrage d'un mi-
>> niſtre d'état & d'un pere de l'égliſe. »
Au fortir de la Ruffie le voyageur pénétre
dans la Laponie ; il parcourt fuccefſivement
la Laponie Suédoiſe , Mofcovite
& Danoiſe; il ſe rend enſuite dans
la Norwege , d'où il paſſe en Iſlande , &
de- là dans le Groenland , & s'embarque
de ce dernier pays pour l'Amérique Septentrionale
; ce qui lui fournit l'occaſion
de parler de la baye d'Hudſon , &des peuples
qui ſe trouvent fur ce paſſage. La premiere
partie de l'Amérique où il aborde
eſt l'iſle de Terre- Neuve; il paſſe dans
quelques illes voiſines , décrit l'Acadie ,
&fe diſpoſe à partir pour le Canada. Cet
ouvrage réunit l'utilité & l'agrément; l'intérêt
dont ileſt rempli ne peut qu'enfaire
defirer promptement la ſuite.
Hiftoire de Louis de Bourbon , ſecond du
nom , prince de Condé, premier prince
du ſang, ſurnommé le Grand : ornée
de plans , de fiéges & de batailles; par
DECEMBRE. 1768 . 95
M. Deformeaux. A Paris , chez Defaint
, rue du Foin- Saint-Jacques , in-
12. quatre vol .
on a
Cette hiſtoire du Grand Condé jouit
de la réputation la plus juſte & la mieux
méritée : les volumes qui la compofent
ont paru ſucceſſivement ; on a été obligé
defaire une ſeconde édition des premiers,
dans lesquels l'auteur a fait des changemens
& des augmentations qui ajoutent
encore au mérite de l'ouvrage. Nous
nous empreſſons de l'annoncer ;
déjà rendu compte des trois premiers volumes
; le dernier n'offre pas moins d'intérêt
; il commence à l'année 1654. Condé
étoit retiré dans les Pays - Bas ; il fervoit
l'Eſpagne contre ſa patrie; mais la
jalouſie des généraux Eſpagnols ne lui
permettoit pas d'employer contre fon roi
ces grands talens qui avoient fait longtemps
la gloire de la France , & qui pouvoient
lui être funeſtes ; à la nouvelle du
fiége de Stenai , il propoſe celui d'Arras ;
on l'entreprend , mais on ne veut pas fuivre
ſes conſeils; Turenne arrive ; il examine
les lignes qu'il veut attaquer , les
trouve impenetrables du côté où commande
le prince ; deux jours après il s'avance
vers le côté des Italiens ; ceux qui
96 MERCURE DE FRANCE.
l'accompagnent le prient de ne pas s'expofer.
" Mais Turenne qui connoiſſoit le
>> caractere des Eſpagnols , l'ordre & la
>>diſcipline de leurs armées , à la tête
>> deſquelles il n'avoit éprouvé que des
» défaites & des contradictions , leur ré-
> pondit qu'il ſe ſeroit bien donné de gar-
» de de ſe montrer ainſi devant Mgr le
>> prince , mais qu'il étoit bien für que
>> Solis n'oferoit rien entreprendre de fon
>> chef, qu'il donneroit avis de ſa démar-
>> che au comte de Fuenſaldagne ; que
>> celui ci iroit prendre les ordres de l'ar-
>>chiduc; que l'archiduc enverroit prier
>>le prince de Condé de ſe trouver au
>>conſeil ; que cependant il auroit le
>> temps de reconnoître les lignes & de
>> rentrer dans ſon camp avant que le con-
>> ſeil eut achevé de délibérer. Tout ſe
>> paſſa en effet avec les mêmes formali-
» tés & la même lenteur que l'avoit pré-
» vu le vicomte. » Les lignes furent forcées
malgré les efforts de Condé; il n'effuya
que des déſagrémens au ſervice efpagnol
. Lorſque Chriſtine paſſa à Bruxelles
, elle rendit de grands honneurs à
l'archiduc ; on l'engagea à n'en pas accorder
autant au prince qui ne voulut pas la
voir ; il céda cependant à ſa curioſité ; il
fe
DECEMBRE. 1768. 97
ſe gliſſa dans ſon appartement , mêlé dans
la foule des courtiſans ; elle le reconnur,
&pouffa un cri . Condé fuit ; elle le ſuit
juſqu'à la porte; il ſe tourne vers elle ,
lui dit : tout ou rien , Madame , & diſparoît.
Le prince ne fut pas plus content de
don Juan & du marquis de Caracene qui
fuccéderent au commandement des troupes
eſpagnoles. Turenne afſfiégeoit Saint-
Venant; il s'agiſſoit d'intercepter ſes convois
; il en étoit parti un de Bethune
compofé de cinq cens chariots ; Condé
preſſe don Juan de décamper de Calonne
à la pointe du jour ; on ne décampa qu'à
midi ; le convoi paroît ; le duc d'Yorck
l'apperçoit ; il court au prince de Lignes
& l'exhorte à fondre ſur l'ennemi. Je
m'en garderai bien , reprend celui- ci ; il
iroit de ma tête , sij'ofois engager une actionfans
avoir reçu l'ordre de don Juan.
On envoye aux deux généraux ; étendus
dans leurs caroſſes , ils faifoient tranquillement
la ſieſte ; les domeſtiques qui les
entouroient, chargés d'écarter le bruit qui
pourroit troubler leur repos , n'ofent
prendre fur eux de les réveiller ; le convoi
paſſe ; ils l'apprennent ſans regret . Le
duc d'Yorck , étonné de cette molleſſe ,
ne put s'empêcher d'en parler à Condé ;
E
৩৪ MERCURE DE FRANCE.
Ah! dit le prince , vous ne connoiſſez pas
les Espagnols ; pour voir des fautes à la
guerre , c'est avec eux qu'il faut lafaire.
Condé ne fut pas mieux écouté à la fameuſe
bataille des Dunes ; la confiance
du général Eſpagnol ne lui permit pas de
fuivre les conſeils du prince ; auffi ditil
au jeune Stuard , avez-vous été à quelque
bataille ? Non , répondit le prince.
Eh bien , reprit Condé , vous en allez voir
perdre une d'ici à une demi - heure.
La paix reſtitua enfin ce grand homme
à la nation & à ſon Roi , à qui il rendit
les plus grands ſervices ; l'âge le forçade
les ſuſpendre; il ſe retira àChantilli ; il
ne fut pas moins grand dans ſa vie privée
qu'il l'avoit étéàla tête des armées. Il mourut
avec la fermeté d'un héros & la réſignation
d'un Chrétien . Son curé étonné ,
ne put s'empêcher de lui dire : Monfeigneur
, vous nous offrez unſpectacle dont
noussçaurons bien profiter pour inftruire le
peuple & les grands. Condé répondit : Ce
que je fais n'est pas pour les hommes , c'est
pour Dieu & mon falut.
Le portrait que l'auteur faitde ce prince
eſt très intéreſſant; ily joint des anecdotes
qui rendent ſes traits plus vifs ;
Condé avoit été dans ſa jeuneſſe inégal ,
bruſque , impatient , chagrin & fier, Dans
DECEMBRE. 1768. 99
la fuite il fut quelquefois ſujet à des faillies
offenfantes , mais il ne tardoit pas à
en rougir & à les réparer. "Un jour qu'il
>>avoit piqué , par des propos très-vifs ,
> le comte de Palluau , depuis le maré-
>> chal de Clairambaut , le voyant trifte
» & morne il s'approcha de lui : Pal-
» luan , lui dit- il , attache- moi , je te prie,
» ma caſaque. Le comte qui connoiffoit
>> fon caractere , lui répondit : je vous
» entends , vous voudriez bien vous recon-
» cilier avec moi. Condé éclata de rire &
» l'embraſla tendrement. Il eſt reſté
quelques reparties de ce prince qui font
regretter qu'on n'en ait pas conſervé un
plus grand nombre. Il étoit allé entendre
le pere Bourdalone avec la ducheſſe de
Longueville . La ducheſſe s'endormit en
attendant le ſermon. Dès que l'orateur
parut : Alerte , ma soeur , alerte , cria
Condé , voilà l'ennemi. « Le prince, étant
>>tombé malade en route , envoya cher-
>>cher un chirurgien de village pour lai
>> tirer du ſang ; Ne trembles-tu pas de me
»faigner , lui dit - il ? Mafoi , Monfei-
» gneur , lui dit le diſciple de St Côme ,
» c'est à votre alteſſe à trembler. La fer-
>>meté de cet homme fut agréable au
>>prince qui l'établit avantageuſement
> dans ſes terres . Nous terminerons cet
E ij
100 MERCURE DE FRANCE,
extrait par cet article. « La galerie de
» Chantilli , ouvrage du duc d'Enguien ,
>>offre un morceau qu'on ne peut paffer
>> fous filence. Le duc faiſant peindre
>>l'hiſtoire de ſon pere , ne pouvoit con-
>>>fentir à laiſſer enſevelir dans l'oubli les
>> grandes actions qu'il avoit faites à la
>> tête des armées eſpagnoles. D'un autre
>> côté , il n'oſoit expoſer aux yeux de
>> toute la France des exploits dont Con-
>> dé avoit rougi le premier. Le peintre
>>>n'imaginoit rien qui conciliât lesſcrupu.
>>les d'Enguien&ſes deſirs. Le duc vint à
>> ſon ſecours & lui fournit l'idée la plus
>>noble & la plus heureuſe ; on voit la
> muſede l'hiſtoire qui arrachedes feuil- :
>> lets d'un livre qu'elle tient entre fes
>>mains ; on lit ſur les feuillets : Secours
>> de Cambray , Secours de Valenciennes ,
>> retraite de devant Arras. Au milieu du
» tableau , Condé paroît debout , faiſant
>> tous ſes efforts pour impoſer ſilence à
>>la Renommée qui , la trompette à la
>> bouche , publie ſes autres exploits con-
>> tre la France. Ce morceau excite l'ad-
>> miration de tous les connoiffeurs. »
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous
avons dit déjà de cet ouvrage , en parlant
des premiers volumes; il ſeroit à ſouhaiter
que toutes les hiſtoires des grands
DECEMBRE. 1768. 101
hommes fuſſent exécutées comme celleci.
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement
de la monarchie juſqu'au regne de
Louis XIV , par M. Garnier , profeffeur
royal & de l'académie royale des
infcriptions & belles-lettres .A Paris ,
chez Saillant , rue St. Jean de Beauvais
,& Deſaint , rue du Foin , tomes
19 & 10 , in 12 .
Le nouveau continuateur de cet ouvrage
en ſoutient la réputation. La fin de la
vie de Louis XI, ſe trouve dans le 19evo
lume ; cePrince redoutoit la mort : accoutumé
àla diffimulation , il vouloit en impofer
à ſes ſujets ſur l'état où il ſe tronvoit
, il avoit été toujours extrêmement
négligé dans ſes habits , il avoit même
pouffé l'indifférence à cet égard juſqu'à
l'indécence ; une vieille chronique a dit :
& devezsçavoir que ce Roi étoit plus garni
desens que de bonne véture. Affoibli par l'âge&
par les maladies , il tâchoit fur la
finde ſes joursde cacher ſa maigreur &
ſa caducité ſous des habits magnifiques ;
il commanda un mauſolée de bronze doré
qu'il voulut qu'on lui érigeât dans l'égliſe
de Notre-Dame de Cleri ; il ordonna
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'on l'y repréſentat tel qu'il étoit à la
ffeur de l'âge , d'après unde ſes portraits
qu'il envoya au ſculpteur ; il ne prit fur
ce monument , ni fceptre , ni couronne,
ni rien qui pût le faire diſtinguer d'un
ſimple chevalier. Mais il apporta l'attention
la plus ſcrupuleuſe à dérober àla poftérité
les ravages que la maladie avoit
faits ſur ſon viſage ; il recommanda furtout
qu'on ſe gardât bien de le repréſenter
chauve , comme il l'étoit devenu. Ce
prince cruel , jaloux de ſon autorité , ſouffroit
ſans murmure les manquemens de
Jacques Cottier ſon médecin , qui abuſoit
de l'aſcendant qu'il avoit fur fon efprit.
Cet homme , dit Commines ,
»étoit fi très-rude , que l'on ne ditoit
>> point à un valet les outrageuſes & ru-
>des paroles qu'il lui diſoit ( au Roi ) ;
»& fi le craignoit tant ledit ſeigneur ,
» qu'il ne l'eût ofé envoyer hors d'avec
>>lui , & fi s'en plaignoit à ceux à qui il
>>en parloit; mais il ne l'eût ofé changer
>>comme ilfaiſoit tous autres ferviteurs;
>> parce que ledit médecin lui difoit au-
>>dacieuſement ces motsjefçais bienqu'un
>> matin vous m'envoyerez comme vousfaises
d'autres , mais par la ... (un ferment
>>qu'il juroit ) vous ne vivrez pas huit
DECEMBRE. 1768. 103
1
»jours. » Cette menace faiſoit toujours
ſon effet fur ce prince foible. Sa défiance
augmentoit avec l'âge ; il s'enferma dans
le château du Pleſſis-les-Tours , autour
duquel il avoit fait creuſer un foſſé large
&profond , fur lequel on avoit jetté des
ponts-levis qui ne s'abaiſſoient qu'à une
certaine heure.Outre le fofſé , il fit planter
une barriere de gros treillages de fer ,
&garnir les murs de longue broches garniesde
pointes. Quatre cens archers veilloient
jour& nuit autour de cette enceinte
, avec ordre de tirer ſur tous ceux qui
approcheroient fans ſe faire connoître ;
18 mille chauffes- trapes répandues dans
la campagne en défendoient l'accès à la
cavalerie. Au dedans de la cour étoient
degroſſes chaînes de fer attachées àdes
boulets , où l'on enchaînoit des malheureux
pour des cauſes aſſez légeres; on les
appelloit les fillettes du Roi. Au-dehors
étoientdes gibets , où le prevôt Triſtan ,
ſon terrible compere , faiſoit ſuſpendre
fans forme de procès les victimes des
ſoupçons&des vengeancesdu monarque.
Perſonne ne logeoit dans le château , excepté
cinq ou fix officiers chargés de l'exécration
publique ,&qui ayant à craindre
les fupplices après la mortdeLouis, étoient
intéreſſés àconferver ſa vie; lesprinces du
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fang, les filles du Roi n'y entroient jamais
fans être mandés.Onfaisoitfur lui de
terribles & merveilleuſes médecines , dit une
ancienne chronique ; on prétend qu'on
ſaignoit beaucoup d'enfans dont on lui
faifoit boire le ſang , pour corriger l'acreté
du ſien . On cherchoit auffi des remédes
contre la triſteſſe & l'ennui dont
il étoit dévoré ».Tant que ſa ſanté le lui
»avoit permis , il avoit fait de la chaffe
>>> ſon délaffement principal , & même
>>unique. Pour lui en retracer du moins
→ une image , on jettoit dans ſa chambre
>> de gros rats , ſur leſquels on lâchoit des
>> chats. Comme ce ſpectacle ne pouvoit
>>>l'amuſer long- temps on en imagina un
>> plus doux & plus convenable à ſa ſi-
>> tuation ; on raſſembla les bergers & les
>>bergeres du Poitou ; on les partagea
» en pluſieurs bandes ; les uns jouoient
>> de leurs inſtrumens champêtres ; les au-
>> tres chantoient & danſoient dans la
>> prairie. Louis tantôt aux fenêtres de ſon
>> appartement , & tantôt ſe promenant
>> dans une galerie , voyoit & tâchoit de
>> partager ces plaiſirs vrais & innocens ;
>> mais s'il venoit à s'appercevoir que
>> quelqu'un le regardât , il ſe retiroit
>>promptement& n'oſoit plus paroître ».
Comme les remédes humains ne pouDECEMBRE.
1768. 105
voientrien , il en chercha de furnaturels ,
il acheta à grand prix des reliques ; il
demanda au pape le corporalfur lequel
chantoit monseigneur S. Pierre , dit Commines
; il céda pour l'avoir les comtés de
Valence & de Die. Bajazet , empereur
des Turcs , inftruit de ſon gout pour les
reliques lui envoya une liſte de toutes
celles qui ſe trouvoient encore dans la
Grece , en les lui offrant s'il vouloit lui
remettre Zizim ſon frere , alors réfugié
en France. Louis eut horreur de cette propoſition.
» Arrêtons un moment nos re-
>>gards ſurle châteauduPleſſis-les-Tours ;
>> il préſente un tableau effrayant de la
>> miſere humaine. Au loin des gibets&
>>des carcans où ſont attachés un grand
>> nombre de malheureux; des bergers&
>>des bergeres qui chantent au fon des
>> inſtrumens ; les cabanes voiſines , chan-
>> gées en priſons qui retentiſſent jour &
>> nuit de cris & de gémiſſemens ; des
» moines , des hermites&des religieuſes
> levant les yeux au ciel & récitant des
>>prieres ; des ſoldats armés portant de
>> tous côtés des regards inquiets & me-
>> naçans ; dans l'intérieur du château,de
>> pâles confidens d'un maître implacable
>>dans ſa colere , priſonniers avec lui ,&
>> qui chargés de l'exécration publique ar-
Εν
106 MERCURE DE FRANCE.
>> tendoient avec effroi le moment où la
>> liberté leur ſeroit rendue ; un monarque
>> conſumé par la maladie & rongé d'en-
>> nui , tremblant à la voix d'un médecin
>>infolent , obligé de dévorer ſes chagrins
>>en filence , cachant fon horrible mai-
- greur ſous des vêtemens ſuperbes , cou-
>>vert de reliques de la tête aux pieds , &
>>pour me fervir de l'expreſſion deMeze-
>>rai , regardant tous ceux qui l'appro-
>> chent comme des archers de la mort ".
Charles VIII ſuccédaà ce prince il étoit
encore jeune; Anne de France ſa ſoeur ,
femme de Pierre de Bourbon, fire de Beau
jeu , avoit éténommée régente. Le duc
d'Orléans & le duc de Bourbon prétendoient
augouvernementdu royaume pendant
la minorité ; on convoqua les états.
L'autorité reſta entre les mains d'Annede
Beaujeu ; lesprinces furent du confeil qui
fut établi ; les troubles ne manquerent
pasdedéfołer la France ; elle voulut faire
valoir ſes droits ſur la Bretagne dont le
ducn'avoitquedes filles ;les princes profiterent
de cette circonstance. Dunoisqui
deſcendoit du celébre Dunois quiſe dif.
tingua du temps de Charles VII , s'empara
de l'eſprit du duc d'Orléans & le
poufla à la revolte; ce prince étoit beau ;
il avoit épousé Jeanne fille de Louis XI
DECEMBRE. 1768. 107
que la nature avoit maltraitée ; il viſa au
duché de Bretagne; il ne regarda pas le
divorce avec Jeanne comme une choſe
difficile ; il trouva le ſecret de plaire à
Anne de Bretagne. La France demanda
les princes qui s'étoient refugiés auprès
duduc; on ſe mit en campagne ; les progrès
qu'on fit en Bretagne , réduiſirent ce
ſouverain à de dures extrémités ; il imploroit
le ſecours des Anglois & celui de
Maximilien ; le roi d'Angleterre étoit
intéreſſé à empêcher le mariage du duc
d'Orléans avecla princeſſe Anne; Maximilien
étoitoccupé dans les Pays-Bas toujours
révoltés contre lui ; il les avoit foumis
pluſieurs fois ,& les François avoient
toujours renouvellé les troubles. Parmi
ceux qui les avoient ſervis avec le plus
de zèle , on comptoit Rym & Ouraden .
Les Gantois les condamnerent à morr .
» Guillaume Rym qui avoit long- temps
>gouverné les Flamands avec une auto-
>>rité plus abfolue que n'en eurent jamais
>>leurs légitimes ſouverains , voulut faire
>>un dernier eſſai de cette éloquence po-
>>pulaire & feditieuſe qui l'avoit fi bien
>>ſervi juſqu'alors ; il repréſenta au peu-
>>ple les ſervices qu'il avoit rendus à la
>>patrie , les juſtes motifs qu'il avoit eus
>>de déreſter Maximilien , le danger où
▼
:
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>> la ville alloit ſe trouver expoſée , & l'o-
>> bligation où étoient tous les citoyens
>>de s'armer promptement pour la dé-
> fenſe de la liberté. Comme tout le mon-
>> de gardoit le filence , oujefuis deve-
» venu fourd , dit- il , ou perſonne ne ré-
>> pond. Enfuite jettant ſur l'aſſemblée un
>> regard d'indignation &de mépris , il
>> préſenta ſa tête au bourreau ». Maximilienn'obtint
que des triomphes de peu
de durée ; il fut arrêté par ſes ſujets qui
le relacherent de crainte de voir tomber
fur eux les forces de l'Allemagne ; il ne
put ſervir le duc de Bretagne; Charles
VIII avoit obtenu les plus grands ſuccès ,
il avoit repris les princes qui étoient ſes
prifonniers.Anne de Bretagne n'eſpérant
plus de revoir le duc d'Orléans , offre fa
main&fon duché à Maximilien qui avoit
été élu roi des Romains ; ce mariage ſe
célébra fécretement par un envoyé qui
pour en affurer mieux la validité mit une
jambe nue dans la couche nuptiale : cérémonie
bizarre qui fit rire aux dépens
de Maximilien quand elle fut divulguée.
Dès qu'on ſçut ce mariage on le fit déclarer
invalide en France ; on travailla à
en empêcher la conſommation. Maximilien
ne pouvoit joindre ſon épouſe ; il
avoit obtenu des troupes , il manquoit
DECEMBRE. 1768. 109
d'argent ; il s'adreſſa à l'empereur , fon
pere. Mon fils , lui répondit l'avare Fré-
>>déric,vous avez épousé ſans rien débour-
>>feruneprincellebeaucoup plusriche que
>>celle que vous recherchez; il nefaut pas
>> acheter ſi cher une ſeconde femme ;
>>prenez patience ; Dieu & votre bon
>>Ange vous aideront » . Maximilien fut
mal ſervi ; Charles VIII épouſa Anne de
Bretagne ; & quitta la fille de ce prince à
laquelle il avoit été fiancé; le roi des Romains
outré de ce double affront s'en vangea
par des injures ; il tâchoit de foulever
toutes les cours contre le roi de France
qu'il peignoit comme un raviſſeur ;
il atteſtoit la ſainteté du mariage qu'il
avoit contracté précédemment avec cette
princeſſe ; » les Suiſſes auxquels il s'adref-
» ſa , lui répondirent avec leur bon fens
>> ordinaire qu'ils étoient peu au fait de
>> ce qui concernoit le mariage des rois ,
» qu'ils laiſſoient au ſaint ſiége le droit
>> de décider , ſi le roi de France avoit
>>encouru les cenſures eccléſiaſtiques : fi
» lefaintpere, ajouterent- ils , met la Fran-
>> ce en interdit , &fi le corps Germanique
>> entier arme contre le royaume , nousfour.
>> nirons notre contingent ; finon nous ref-
» serons tranquilles , fans trop nous em-.
110 MERCURE DE FRANCE .
» barraffer de ce quife paſſe en Bretagne» .
La conquête de la Bretagne enflamma le
courage de Charles , il médita celle de
Naples & de l'Empire de Conftantinople.
Ce Prince avoit été élevé dans une
ignorance abſolue , ſon père craignant
d'épuiſer un tempérament frêle & délicat
avoit défendu qu'on l'appliquât à au
cune étude ſérieuſe ; il avoit fur-tout retranché
de fon éducation celle de la langue
latine ; il ne vouloit point que le prince
apprîtd'autre latin que la maxime fuivante
: qui nefcit diffimulare , nefcit regnare
; ſes intentions avoient été fidélement
fuivies ; Charles VIII, en montant fur le
trône, ne ſavoit ni lire , ni écrire. Il prit
des maîtres pout s'inſtruire ; né avec du
courage , il avoit In les commentaires de
Céfar & la vie de Charlemagne qu'il s'étoit
fait traduire ; ces deux hommes
étoient ſes héros ; il vouloit les imiter ;
mais il n'avoit ni l'étendue de génie néceffaire
pour combiner un plan , ni cette
ſupériorité de lumieres qui enchaîne la
fortune,ni cette fermeté d'ame , qui , conftante
dans ſes projets , triomphe des plus
grands obſtacles. Il porta ſes armes en
Italie ; on fait quels furent d'abord fes
ſuccès,quelle en fut laſuite.A fon retour
DECEMBRE. 1768 . H
en France , il s'occupa à des bâtimens ;
ceux qu'il avoit vus en Italie,lui avoient
donné ce goût. Il faiſoit conſtruire àAinboiſe
, lieu de ſa naiſſance , le plus ſuperbe
édifice qu'on eût encore vu. » Dans
>>un des voyages qu'il y fit avec toute la
>> cour , il conduifit la reine dans une ga-
>>lerie pour voir une partie de paume
>>qui ſe faisoit dans les foſſés; ceite ga-
>>lerie étoit un lieu abandonné , le plus
>> ſale & le plus infect du château. Quoi-
>>que Charles für de petite taille , la por-
>> te étoit ſi baſſe , qu'il ſe donna un coup
>>à la tête eny entrant ; comme il ne ſen-
>>tit point de douleur , on ne prit aucune
>>précaution contre cet accident. Après
>> être reſté quelque temps en cette gale-
>> rie , il s'en retournoit avec la reine ,
>>>lorſqu'il tomba à la renverſe ſans con-
>>>noiſſance & fans mouvement. Toute
>>perſonne entroit en ladite galerie , qui
>> vouloit , & le trouvoit- on couchéfur une
>>pauvre paillaſſe dontjamais il ne partit
» jusqu'à ce qu'il eût rendu l'ame , & yfut
>> neuf heures . Trois fois la parole lui re-
» vint , & à toutes les fois , il diſoit : mon
» Dieu , la glorieuse Vierge- Marie , Mgr
» S. Claude &Mgr S. Blaise me foient en
» aide. Ainsi départit de ce monde , dans
» lavingt huitième année defon âge,fipuif112
MERCURE DE FRANCE
» fant & fi grand roi , & enfi miférable
» lieu , qui tant avoit de belles, maiſons &
» en faisoit une fi belle , & fi ne fut à ce
>> beſoinfiner d'unepauvre chambre » . Les
enfans de Charles VIII étoient morts ; le
duc d'Orléans , héritier préſomptif de la
couronne , monta ſur le trône ſous le
nom de Louis XII. Le regne de ce prince
commencera le 21e volume , les deux
que nous annonçons font faits avec autant
de ſoins que les précédens ; les recherches
& l'exactitude ne laiſſent rien à
defirer ; on y développe l'origine de la
plûpart de nos loix & de nos uſages ; &
c'eſt ce qui rendra fur-tout cet ouvrage
précieux.
Hiftoire de France depuis l'établiſſement
de la monarchie juſqu'au regne de
Louis XV , à l'uſage des jeunes gens
de qualité. A Lyon , chez la veuve
Reguilliat ; & à Paris , chez Gauguery,
rue des Mathurins , 2 vol . in 8°.
L'auteur de ce nouvel abregé de l'hiftoire
de France , par demandes &par réponſes
, l'a deſtiné aux jeunes gens de
qualité; il peut convenir auſſi aux autres;
ce n'eſt pas aux premiers ſeuls qu'il faut
inſpirer l'amour du devoir & de la pa
DECEMBRE. 1768. 113
trie; tous les ſujets d'un état ont également
ce devoir à remplir ; pour que cet
ouvrage fut principalement propre à ceux
auxquels on le deſtine , il faudroit qu'il
leur procurât des lumieres particulieres
qui leur font peut - être plus néceſſaires à
cauſe des emplois qu'ils doivent remplir;
ils yprendront une idée de la ſuite des
regnes de nos rois & des moeurs générales
, mais leurs connoiſſances ne s'étendront
pas plus loin; il leur faudra encore
biendes études que celle- ci n'aura point
abregées , pour apprendre tout ce qu'ils
doivent ſçavoir; cette hiſtoire commence
à l'établiſſement de la monarchie , &
finit au dernier traité de paix en 1763 .
Pensées de Seneque recueillies par M. Angliviel
de la Beaumelle , profeffeur
royal en langue & belles - lettres françoiſes
dans l'univerſité de Copenhague,
& traduites en françois pour ſervir à
l'éducation de lajeuneſſe. AParis, chez
J. Barbou , imprimeur-libraire , rue &
vis-à- vis lagrille des Mathurins; in- 12,
1768 .
M. de la Beaumelle dédie ce receuil à
M. l'abbé d'Olivet , que la mort vient
de nous enlever ; il avoue que lespenſées
114 MERCURE DE FRANCE.
fede
Cicéron traduites par ce ſcavant académicien
, lui ont donné l'idée de traduire
celles de Seneque; ce dernier auteur ,
lon lui , eſt autant au-deſſus de Cicéron ,
en fait de morale , que cet orateur eſt audeſſus
de lui entout le reſte ; la ſectedes
Stoïciens connoiſſoit mieux les devoirs
de l'hommeque celle des académiciens à
laquelle Cicéron étoit attaché. Il y a longtemps
que l'on décrie les écrits de Seneque;
quelques gens de lettres attaquent
ſa latinité, comme fi les modernes étoient
en état de juger de la pureté du ſtyle d'un
auteur ancien ; Quintilien a prononcé
contre cet écrivain ; mais que dit - il ?
«Que loin de le blâmer & de le haït
>> comme on l'en accuſoit , il ſouhaite
» que les orateurs l'égalent , oudu moins
>>l'approchent ; que les jeunes gens s'at-
>>tachoient plus à imiter ce qui leur plai-
>> foit dans ſes écrits que ce qui devoit
>>>leur plaire ; qu'à la vérité Seneque étoit
>>le pere d'un nouveau genre d'éloquen-
>>ce trop chargé d'ornemens , mais que
>> ſes défauts étoient rachetés par quan-
>> tité de grandes beautés ; qu'il joignoit
>> à un génie aifé & abondant de grandes
>> connoiſſances & de bonnes études ;
>> qu'il a écrit des ouvrages en tout genre,
>> des oraiſons , des poëmes , des dialo
DECEMBRE. 1768 . 115
>>gues , des lettres , des livres de philo-
» ſophie , à la vérité peu exacts (fans
>> doute en ce qui concerne la physique ;)
» mais admirables en ce qui regarde la
>> morale ; qu'on y découvre un ardent en-
» nemi du vice qu'il combat avec autant
>>de force quede ſuccès; qu'onytrouveun
>> grand nombre de belles ſentences , des
>> graces , de l'urbanité , mais qu'il gâte
>>ſouvent ſes penſées par une maniere de
>> s'exprimer d'autant plus dangereuſe
>>qu'elle eft remplie de fautes agréables ;
>>que ſes ouvrages contiennent beaucoup
>>de choſes dignes de louange&d'admi-
>> ration , mais qu'il faut faire un choix ,
» &qu'il feroit à ſouhaiter que Seneque
>>> l'eût fait lui-même. » M. de la Beaumelle
a fait ce choix que Quintilien defiroit
; il met la vie de Seneque à la tête
du recueil de ſes penſées ; il n'eſt pas
exempt de l'enthouſiaſme qu'on reproche
ordinairement aux traducteurs ; il cherche
à le juſtifier de la plupart des chofes
qu'on lui reproche , & paroît plutôt fon
panégyriſte que fon hiſtorien. Suillius
accuſoit Seneque d'avarice , & d'employer
des maneges honteux pour faire
tomberdans ſes filets les ſucceſſions des
vieillards qui n'avoient point d'enfans,
M. de la Beaumelle trouve cette accufa116
MERCURE DE FRANCE .
tion calomnieuſe ; il ne voit pas comment
Seneque auroit pouffé l'impudence jufqu'à
déclamer fans ceſſe contre un vice
dont il étoit atteint. Ce raiſonnement
neconclut pas contre un témoignage con.
temporain , on a vu dans tous les temps
des écrivains écrire & ſe conduire différemment
; ces inconféquences ne ſont pas
rares. Hobbes écrivoit pendant le jour
contre l'existence de Dieu &des eſprits ,
& avoit peur la nuit du Diable& des revenans
. L'aventure du miniſtre Adam
louant lui - même la force & l'éloquence
de ſon fermon ſur la vanité , n'eſt point
une fable ; on pourroit citer mille traits
de cette eſpéce qui , de l'hiſtoire
paffédans les romans. M. de la Beaumelle
lui -même n'a-t-il pas vanté la modérationdans
les querelles littéraires ? Nous
ne nous arrêterons pas ſur la viede Senequeque
tout le monde connoît , & nous
dirons peude choſe du recueil de ſes penſées.
Le traducteur nous prévient qu'il a
pris quelques libertés , & on trouve , en le
liſant , qu'il n'étoit guères poſſible d'en
prendre davantage ; il rend ordinairement
le ſens de fon auteur , mais ſouvent
il néglige des choſes qui lui donnent plus
de force&de chaleur ; nous en préſenterons
quelques exemples. Inprimâ rerum
,
ont
DECEMBRE. 1768 . 117
2
conftitutione , quum univerſa disponeret
Deus , etiam noftra vidit , rationemque
homini dedit. On traduit ainſi cette phraſe.
Le Créateur nous a diftingués deſes autres
ouvrages en nous donnant la raison.
La penſée de Seneque a bien plus d'énergie
; M. de la Beaumelle a négligé l'image;
il a gâté l'idée en la rendant avec plus
de préciſion ; dans la phraſe ſuivante il la
gâte en l'étendant: Pars operisfumus &nos.
Nous ne faiſons pas une des moindrespar-
>>tiesdel'univers.Cogitavit nos antènatu.
ra, quàmfecit. Nec tam leve opusfumus , ut
illi potuerimus excidere. «Nous avons été
>>l>'objetdesſoinsdela nature,même avant
>>>que d'exiſter ; nous étions des créatures
>>affez importantes pour qu'elle ne nous
>> perdît pas de vue. >> M. de la Beaumelle
croit-il avoir rendu le cogitavit nos natura,..
&penſe- t il que perdre de vue répond à excidere.
Il eût mieux valu traduire littéralement
, eût - il parlé latin en françois ,
comme il le craignoit ; Seneque y auroit
moins perdu. Nous rapporterons encore
ce morceau. Il préſente une erreur bien
finguliere qu'on n'a pas corrigée dans
cette nouvelle édition , & qui prouve au
moins le peu de ſoins &d'attention que
le traducteur a apportés à ſon ouvrage.
« Marcum - Antonium , magnum virum&
118 MERCURE DE FRANCE .
» ingenii nobilis quæ res alia perdidit , &
» in externos mores ac vitia non Romana
>> trajecit, quàm ebrietas , nec minor vino
>> Cleopatre amor ? Hac illum res hoftem
» reipublicæ , hæc hoftibus fuis imparem
» reddidit , hæc crudelem fecit , quùm ca-
» pita principum civitatis cænanti refer-
» rentur , quum inter apparatiffimas epulas
» luxusque regales ora ac manus profcrip-
» torum recognofceret , quum vino gravis ,
>>fitiret tamen fanguinem. N'eſt- ce pas
>>l'ivreſſe & plus encore le fol amour de
» Pompée pour Cleopatre qui ont perdu
>> ce grand homme , ce héros ſi célèbre ?
>>Ces vices peu aſſortis aux moeurs ro-
> maines le firent l'ennemi de la républi-
» que , lui ôterent la ſupériorité qu'il
>avoit ſur ſes adverſaires , & le rendi-
>> rent cruel juſqu'au point de faire ap-
>> porter ſur ſa table les têtes des premiers
>>citoyens. Dans la chaleur d'un repas
• ſomptueux , il ſe plaiſoit à y reconnoî-
>>tre les traits de ceux qu'il avoit prof-
>> crits : excédé de vin , il étoit encore al-
>> téré de ſang. Nous ne parlerons pas
des defauts de la traduction de ce morceau;
nousdemanderons ſeulement pourquoi
M. de la Beaumellearendu Marcum
Antonium par Pompée ?
"
DECEMBRE. 1768. 119
Opufcules mathématiques ou mémoires
ſur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie,
&c.; par M. d'Alembert , de l'académie
françoiſe , &c. tome V , de plus
de soo pag. , diviſé endeux parties. A
Paris , chez Briaſſon , libraire , rue St
Jacques , à la Science .
:
«Ce volume , dit M. d'Alembert dans
>> ſon avertiſſement , eſt le cinquième
» des Opufcules Mathématiques , que je
>> publie ſucceſſivement depuis fix à ſept
>> années.... Il roule principalement fur
>> deux objets ; ſur la théorie des fluides ,
>> & ſur le mouvement des corps céleſtes
» dans le ſyſtême de la gravitation.... ود
, par
>>Dans le premier mémoire de ce vo-
» lume je confirme de nouvelles
>>preuves ce que j'avois déjà démontré
» ailleurs , qu'il n'eſt pas vrai , comme
» l'ont cru de ſçavans géométres , que
>> dans un fluide hétérogene & en équili-
» bre , les couches de différente denſité
>> doivent toujours être de niveau... Je
>>prouve encore , que la loi de l'équili-
→→bre des fluides , donnée & adoptée juf-
» qu'ici pour générale , ne l'eſt pas à plu-
» ſieurs égards , & qu'elle a beſoin d'être
» modifiée. Ces réflexions font terminées
120 MERCURE DE FRANCE
>> par de nouvelles recherches ſur la figu.
>> re de la terre , dans lesquelles je dé-
>>montre , entr'autres choſes , qu'un flui-
>>de homogène ne peut être en équilibre,
>> s'il n'eſt de figure ſphérique ou ellip .
» tique.
ود >>Le mémoire ſuivant a pour objet de
> confirmer auſſi par de nouvelles preu-
• ves , ce que j'avois avancé dans le IV
>> mémoire du premier volume de mes
» opufcules , fur l'impoſſibilité de réduire
>> au calcul , dans un très -grand nombre
» de cas , les loix du mouvement des
>> fluides. Je donne en même temps des
» méthodes pour trouver les cas où ce
>> mouvement peut être calculé analyti-
» quement....
» re ,
>>>J'examine , dans le troiſiéme mémoi
les loix du mouvement des Auides
>> dans les tuyaux; on y trouvera le dé-
>> nouement de quelques paradoxes qui ,
>> dans cette matiere , ont paru arrêter
>>d'habiles géometres ;je montre auſſi le
>> peu d'exactitude de certaines ſuppoſi-
>>tions qu'on croiroit pouvoir ſe permettre
pour déterminer le mouvement
>> dont il s'agit. ; .. & je termine ces ob-
>>ſervations par des recherches analyti-
>> ques ſur la figure de la veine que le flui-
>> de forme en fortantdu tuyau.
» Le
DECEMBRE. 1768 . 121
>>>Le quatriéme mémoire eſt entiere-
> ment deſtiné à l'examen des équations
>>>qui repréſentent , d'après ma théorie ,
>> le mouvement des flaides .... J'entre
ود àce ſujetdans pluſieurs détails analyti .
>>ques , que les géometres ne trouveront
>>> peut- être pas indignes de leur attention.
>>Dans le cinquième mémoire , j'ex-
>>p>oſeun fingulier paradoxe , que j'invite
>> les mathématiciens à examiner , & du-
*quel il réſulte , qu'en ſuppoſant à un
>>corps folide une certaine figure , ce
>>corps ſemble ne devoir éprouver au-
>> cune réſiſtance de la part d'un fluide où
» il ſera mû , dans les ſuppoſitions même
>>qui paroiſſent les plus légitimes & les
ود moins précaires, ſur la maniere dont
>>>le fluide agit; je prouve dans un autre
article du même mémoire , l'infuffiſance
des équations analytiques pour
>>déterminer la vîteſſe du ſon ....
ود
>>Les recherches fur différens pointsda
>> ſyſtême de la gravitation , & principa-
> lement ſur le problême des trois corps,
>> font la principale matiere de la ſeconde
› partie de ce volume. Dans le premier
» mémoire de cette ſeconde partie , je
>> développe une obſervation importante
→→que je n'avois fuit qu'indiquer dans le
F
122 MERCURE DE FRANCE.
>> troiſiéme volume des mémoires de Tu-
> rin, ſur la maniere d'intégrer les équa.
>> tions du problême de la préceffion des
>> équinoxes , & fur les attentions , juf-
>> qu'ici négligées , qu'il eſt néceſſaire
>>d'apporter à cette intégration , pour être
>> affuré d'avoir une ſolution exacte....
>>Je diſcute les ſolutions que d'habiles
>> géometres ont données du problême
>>de la préceſſion des équinoxes , & je
>> montre la ſource des mépriſes où ils
>> ſont tombés à ce ſujet.
ود
>>Les quatre mémoires ſuivans renferment
des réflexions importantes fur
>> la ſolution du problême des trois corps .
>> Je détermine la forme la plus ſimple
>> qu'on puiſſe donner à l'équation diffé-
>>rentielle de l'orbite lunaire; je cherche
>>la maniere la plus commode& la plus
>> courte de l'intégrer ; je démontre à cet-
>>te occafion , fi je ne me trompe , que
» feu M. Clairaut , dans ſa théorie de la
>> Lune , n'a pas fait affez d'attention à la
>> double courbure de l'orbite de cette
Je fais enfuite pluſieurs
>> obſervations nouvelles & intéreſſfantes
>> fur l'équationdu mouvement de l'apo-
>>gée , & fur la maniere de la réſoudre ;
> & je montre combien les méthodes
planete.....
DECEMBRE. 1768. 123
>> d'approximation ſont encore imparfai-
> tes , tant fur cet objet que ſur d'autres
>> points eſſentiels du problême des trois
>> corps , & en particulier de la théoriede
» la Lune. J'indique des moyens de per-
>> fectionner, par deux ou trois corrections
» légeres , mais eſſentielles , les tables de
» M. Mayer , déjà fi recommandables par
» leur commodité & leur exactitude re-
>> connue. J'examine enfin , comment &
>> dans quel cas la gravitation peut pro-
» duire une altération apparente dans le
» mouvement moyen des planetes.-
» Ce dernier objet me conduit à cher-
>>cher l'effet de la réſiſtance légere que
>>les planetes doivent éprouver dans le
>>fluide très - rare où l'on peut ſuppoſer
→ qu'elles nagent. Je donne une formule
>>très-ſimple , & plus exacte que celles
>> qu'on connoiffoit, pour comparer l'ef-
>> fet de la réſiſtance des cometes à celle
>> des planetes ; je fais voir comment on
» peut expliquer , par la réſiſtance de l'é-
>> ther,l'équationféculairedu mouvement
>> moyen de la lune , &je montre en mê-
» me temps que cette réſiſtance ne peut
avoir d'effet ſenſible fur le mouvement
>> des noeuds & l'inclinaiſon de cette pla-
» nete .
» Dans le mémoire ſuivant , je traite
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» du mouvement des apides, lorſque la
>> force centrale n'eſt pas exactement en
>> raiſon inverſe du quarré de la diſtance;
» & cette recherche donne encore lieu à
» de nouvelles remarques ſur l'imperfec-
>> tion des méthodes d'approximation
>> connues , pour réfoudre ces fortes de
>>queſtions. Je détermine enſuite le mou-
>> vement des noeuds d'un ſatellite , dans
>>le cas où le plan de ſon orbite feroit un
>> angle confidérable avec le plan de l'or-
>> bite de la planete principale ....
>>Le dernier des mémoires que ce vo-
» lume renferme ſur l'aſtronomie phyfi-
>> que , a pour ſujet les loix de la réfrac-
» tion dans l'hypothèſe newtonienne ; j'y
>>démontre , principalement ſur lerap-
>> port des finus , différens paradoxes re-
>> marquables qui réſultent de cette hypothèſe
, & dont je m'étois contenté
>>d'indiquer quelques-uns dans le dernier
» mémoire da troifiéme volume de mes
» Opufcules.
>>Tels font les principaux objets qui
- occupent la plus grande partie de cet
>> ouvrage. On y trouvera cependant en-
>>core des recherches fur quelques autres
» matieres; fur les ſéries infinies , & la
ود maniere d'en trouver la fomme par a
ap-
>>proximation en pluſieurs cas ; fur la
DECEMBRE. 1768. 125
>>maniere de réduire les quantités imagi-
>> naires àleur forme la plus ſimple , & à
>> cette occaſion ſur le cas irréductible du
>> troiſiéme degré ; ſur les loix du mou-
>> vement des reſſorts dans un centre d'é-
>> quilibre oifif ou forcé ; ſur quelques
>>différentielles qui ſe rapportent à des
>> arcs de ſections coniques & fur quel-
» ques autres ſujets qu'on peut voir dans
» l'ouvrage même.....» Tel eſt le précis
de ce volume , le plus confidérable de
tous les ouvrages de mathématiques que
M. d'Alembert a publiés juſqu'ici , &
dontnousjoignons ici la liſte.
:
:
Ouvragesde Mathématique de M. d'A
lembert , quise trouvent chezBriaſſon.
Traité de Dynamique , nouv. édition ,
conſidérablement augmentée , in- 4°. fig.
1758 .
Traité de l'Equilibre &du mouvement
des Fluides , pour ſervir de ſuite an Trait
de Dynamique, in - 4°. fig. 1744 .
Réflexions fur la cauſe générale des
Vents , in 4º.fig. 1747.
Recherches fur la préceſſion des Equinoxes
& fur la nutation de l'Axe de la
Terre , in- 4°. fig. 1749.
:
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ellai d'une nouvelle théorie de la réſiftance
des Fluides , in-4° .fig. 1762 .
Recherches fur différens points importans
du Syſtême du Monde , in-4 . 3 vol .
fig. 1754 & 1756 .
Opufcules Mathématiques ouMémoires
fur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie ,
&c. in-4°. 5 vol .fig. 1761 , 1767 & 1768 .
Le quatriéme & le cinquième volume fo
vendentséparément.
Nota. Les Elémens de Muſique du même
auteur , qu'on peut mettre au nombre
de ſes ouvrages mathématiques , ſe trouvent
àParis , chez Deſaint& Saillant , &
àLyon , chez J. M. Bruyzet.
Traité de la défenſe des places par les
contremines avec des réflexions ſur les
principes de l'artillerie. A Paris , rue
Dauphine, chez Charles-Antoine Jom.
bert , libraire du Roi pour le génie &
l'artillerie , in- 8 ° . 1768 .
Cet ouvrage eſt celui d'un officier
général , auteur de la differtation fur les
mines inférée à la fin du troiſiéme volume
du commentaire fur Polybe , par le
chevalier de Folard; il diviſe ce traité en
trois parties ; dans la premiere , il donne
1
DECEMBRE. 1768. 127
une idée générale des avantages qu'on
peut tirer des contremines pour la défenſe
des places ; ſes réflexions à ce ſujet ſont
fondées ſur la théorie la plus exacte , confirmée
par l'expérience. La ſeconde renferme
les principes théoriques des mines
&des contremines; la phyſique& la géometrie
font employées l'une & l'autre
dans cette partie, elles s'éclairent& ſe fervent
mutuellement. Dans la derniere ,
l'auteur développe la maniere de faire
uſage des contremines pour la défenſe
des places. Pourne rien laiſſer à deſfirer à
ce ſujet dans ce volume , on y a joint un
appendix des principaux moyens d'employer
l'artillerie pour la défenſe des places
, & un mémoire fur les charges & la
portée des bouches à feu. On s'attache à
y faire connoître la poudre , la charge
convenable aux bouches- a-feu , & on y
trouve des obſervations ſur la charge du
canon & fur celle des bombes . On ne
peut qu'applaudir aux études profondes de
ce militaire , aux connoiſſances qui en
font la fuite , & au zèle avec lequel il
s'empreſſe de les communiquer à un corps
qui lui fut toujours cher , & auquel il a
rendu les plus grands ſervices par l'exemple
& par l'inſtruction.
Fiv
12S MERCURE DE FRANCE.
Penséesfur la Taitique & quelques autres
parties de la guerre; par M. le marquis
de Silva . A Paris , rue Dauphine , chez
Ch . A. Jombert , libraire du Roi pour
le génie & l'artillerie , in- 8 ° . 1768 .
Ces réflexions n'avoient pas été écrites
pour devenir publiques. M. le marquis
de Silva les avoit adreſſées à un de ſes
amis ; quelques perſonnes à qui ce dernier
les montra , en tirerent vraiſemblablement
des copies ; l'auteur craignant
que fon ouvrage ne foit imprimé de maniere
à lui caufer du chagrin , s'eſt déterminé
à confentir à la publication de cette
édition. Ses obſervations ont été faites au
milieu du tumulte des camps . «Vous
>> vous attendrez peut- être à quelque élo-
>> ge de la tactique moderne; mais je dois
>> dès à préſent vous annoncer que mes
>>obſervations ne m'ont pas conduit à
>>être ſon panégyriſte. Je crois qu'elles
>> vous feront voir auſſi que cette tactique
>>n'eſt appuyée que ſur de faux princi-
>>pes, & même qu'on agit le plus ſouvent
>> fans aucun principe , & qu'on fuit une
>> pitoyable & aveugle routine ſans la
>> moindre idée un peu claire de ce qu'on
>> exécute ou qu'on fait exécuter machi-
>>nalement. Difons- le , en paſſant , tou
DECEMBRE. 1768. 129
->tes les connoiffances d'un officier , même
les plus fimples, feront toujours in-
>> certaines & ſtériles , fauté de connoître
>> les vraies loix , auxquelles les manoeu-
>> vres font foumiſes , & deſquelles la
1> théorie tire les inductions les plus fû-
>> res , & les vues les plus étendues . >> M.-
le marquis de Silva ne ſe livre point aux
hypothèſes dans ſes réflexions ; ſi l'on y
apperçoit un air de ſyſtème , on voit , en
les examinant avec plus d'attention , que
c'eſt l'ordre naturel & l'enchaînement de
ſes idées. Les faits , les obſervations fondent
ſeuls ſes principes. Son ouvrage doit
être cher aux militaires ; ils doivent furtout
le lire& l'approfondir : c'eſt à eux à
prononcer fur ces obfervations , dans tous
les cas où elles s'écartent des idées ordinaires&
reçues.
Mémoire fur le fait de l'inoculation. A
Paris , de l'imprimerie de Butard , rue
St Jacques , à la Vérité , in- 4°. 62 pag.
La queſtion de l'inoculation ſemble fe
réduire à ſçavoir ſi elle offre des avantages
ou non. Lorſque le parlement s'eft
adreſſé à la faculté de médecine de Paris,
il a cherché dans ſes avis une décifion
qu'elle ſeule pouvoit donner. Il eſt bien
:
130 MERCURE DE FRANCE.
fingulier que les médecins ne ſe renferment
pas dans lesbornesde cette queſtion,
&qu'ils cherchent eux-mêmes ſi l'homme
adroit de ſe donner un mal qu'il n'a point ;
la queſtion préſentée ſous cette face n'eſt
plus de leur reffort; leurs diſcuſſions à cet
égard font inutiles ; comme hommes ap.
pliqués à l'art de guérir , ils doivent examiner
le fait & laiſſer le jugement du
droit aux théologiens. L'auteurde ce mémoire
, qui ne s'eſt point fait connoître ,
vient, après une infinité d'autres , combattre
l'inoculation , dans le temps où ſes
avantages font démontrés , où le préjugé
qui exiſtoit contre elle dans pluſieurs pays
différens difparoiſſent devant les expériences
les plus heureuſes , & qui n'ont
donné que le regret de ne les avoir pas
tentées plutôt. Il diviſe fon ouvrage en
trois parties. Il traite du fait de l'inoculation
par rapport aux loix naturelles &
médicales . Il établit une distinction entre
elles , & il examine l'inoculation relativement
à ces différentes loix.
Examen des principaux points de la réponſe
à l'argument tiré du nombre des
perſonnes mortes en Angleterre de la
petite vérole naturelle & artificielle ,
avant & depuis la pratique de l'inocuDECEMBRE.
1768. 131
lation. AParis , de l'imprimerie de Bu.
tard , imprimeur - libraire , rue St Jacques
, à la Vérité ; in-4°. 18 pag .
Nous ne nous arrêterons pas ſur cet ouvrage
; on y examine l'argument tant rebattu
par MM.de Haen , Rast & autres ,
qui a été ſolidement refuté par MM. de
la Condamine , le chevalier de Chatelux,
Petit , & la plupart des inoculiſtes. M.
Petit y eſt principalement attaqué parce
qu'il a répondu à cet argument; il ne
manquera pas vraiſemblablement de ſedéfendre
, il le doit à lui - même & à la
vérité.
Opinion d'un médecin de la faculté de
Paris , fur l'inoculation de la petite vé.
role , de 24 pages in- 8°. AParis , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
Le Parlement , dit l'Auteur , ayant demandé
l'avis précis de la Faculté , fur le
fait de l'Inoculation ; s'il convient de la
permettre , de la défendre , ou de la tolérer
, on doit répondre dignement à la confiance
du parlement & à l'attente du public.
Pour y réuſſir , on a deux choſes à confidérer.
1º. Lefondde la queſtion. Chaque doc
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
teur doit difcuter murement & fans pré.
vention les avantages& les inconvéniens
de l'inoculation , &lesbalancer avec une
équité impartiale , afin de porter un fuffrage
judicieux & bien motivé.
2º. La conduite à tenir par la Faculté.
Elle doitaffembler trois fois tous les membres
pour recueillir leurs fuffrages; & fai-
're en forte qu'il en réſulte le plus grand
bien de l'humanité..
د
Nous ne cherchons tous que la vérité ,
nous ne reſpirons que l'utilité publique ;
mais avec le même zéle nous n'avons
pas les mêmes yeux ; nous avons confidéré
le même objet ſous divers aſpects , &
il nous a diverſement affectés . Chacun
doitrendre comptede ce qu'il croit y avoir
apperçu de bien ou de mal , chacun doit
prendre en bonne part les obfervations .
les plus oppofées aux fiennes ; & quand.
les eſprits ne pourroient pas fe rapprocher
, les coeurs devroient être toujours
anis.
L'auteur donne avec préciſion l'hiſterique
de l'inoculation , il en fait voir les
avantages ; il expoſe les objections &les
ſolutions qui laiſſent le lecteur en état de
porter un jugement libre & décifif , il
finit par cet apologue ingénieux .
On fait que de tous tems les princes.
DECEMBRE. 1768. 133
orientaux ſe ſont propoſé réciproquement
des vérités ou des maximes intéreſſantes
ſous le voile des apologues , des
paraboles , ou des énigmes : cet ancien
uſage n'eſt pas encore entierement perdu
dans ces contrées; un des principaux Nababs
de l'Inde a adreſſé tout nouvellement
à un monarque voiſin cette parabole.
UnBatelierduGange a penſé être noyé
dans ſon enfance , ſon grand pere s'étoit
noyé faute de ſavoir nager ; fa fille aînée
s'eftnoyée preſqueſous fesyeux,fongendre.
&fa petite fille ſe font noyés un peu plus
loin , il lui reſte pluſieurs enfans& petits
enfans , dont un ſeul a appris à nager : feroit-
ce mal faità ce pere de faire apprendre
à nager au reſte de fa famille ?
Votre parabole n'eſt pas difficile à entendre,
répondit aufli-tôt le monarque ;je
fuis moi-même ce pere , l'inoculation eft
l'art de nager , la petite vérole eſt le fleuve
du Gange , & tous les hommes font
de la caſte des Bateliers .
Obfervationfur un trait d'histoire.
On lit , Monfieur , dans quelques aureurs
François ; même dans le célebre
abrégé chronologique de l'histoire de Fran134
MERCURE DE FRANCE.
ce , par M. le préſident Henault , à l'année
1476 , que le duc de Lorraine étoit à la
tête des Suiſſes , lorſqu'ils gagnerent la
bataille de Morat ſur le duc Charles le
hardi de Bourgogne. C'eſt une erreur .
Les Suiffes en cette fameuſe journée ,
combattirent ſous trois chefs pris de leurs
trois premiers cantons. Jean Waldmann,
de Zurich , commandoit le corps de bataille
; Jean de Hallweil , de Berne , l'avant-
garde ;Gaspard de Hertenſtein , de
Lucerne , l'arriere- garde.
Voilà ce que nos hiſtoriens diſent; ce
que chacun fait en Suiffe ; & où le peuton
mieux ſavoir ?
Autre choſe eſt de commander une armée
; autre de s'y rencontrer comme volontaire
& fimple champion , tel que te
fut René II , duc de Lorraine , à l'armée
des Suiffes devant Morar .
ATavanne , dans l'évêché de Bâle
le 14 Octobre 1768 .
L'aveufincere, ou lettre à une mere ſur les
dangersque court la jeuneſſe en ſe livrant
à un goût' trop vif pour la littérature
, à Londres,& ſe trouve à Paris ,
chez Louis Cellot , rue Dauphine , in-
12,99 pages.
DECEMBRE. 1768. 235
On s'attache dans cette lettre , à montrer
les dégoûts & les amertumes qu'on
rencontre dans la carriere des lettres ;
l'auteur s'adreſſe à une ſoeur qu'il aime ,
& qu'il exhorte à détourner ſes enfans
d'un état qui les rendroit malheureux .
» On m'objectera fans-doute , comme
>> on a fait a l'illuſtre citoyen de Geneve ,
>> que j'exerce moi-même l'art que je dé-
,
crie & que j'abufe de ſes reſſources
>>pour le dégrader. Ce reproche pourroit
>> être fondé; mais bien loin d'en rougir ,
>> je me ferois unhonneur de le mériter.
>> Cultiver les lettres & avouer franche-
>> ment qu'elles ne produiſent que des
>> fruits funeſtes , c'eſt être juſte & non
>>pas inconféquent. La nature nous don-
>>>ne quelquefois des goûts impérieux ,
>>qui deviennent irréſiſtibles, quand l'ha-
>>b>itude les a fortifiés. Est-ce donc une
>>raiſon pour s'en applaudir ? Un hom-
>> me qui ſe ſent déchirer les entrailles
> par le ver ſolitaire , eſt- il obligé de fai-
>> re le panégyrique de l'inſecte meurtrier
» qui le dévore ? Un joueur qui paſſe ſa
>> vie entre les convulfions de l'eſpérance
» & l'aliénation du déſeſpoir , qui déteſte
>>les réduits où on l'égorge à petits coups ,
» & qui ne peut s'en arracher , ſeroit- il
>>donc obligé pour ſon honneur , de faire
136 MERCURE DE FRANCE
:
>>l'éloge de ſa paſſion ? feroit-il blama-
>>ble d'élever detemps en temps la voix &
> de dire aux ſpectateurs ; apprenez par
>> mon exemple à ne pas m'imiter >> .
Mémoire fur les limaçons terreſtres de
l'Artois , pour ſervir à l'hiſtoire naturelle
de cette Province , par un membre
de la ſociété littéraire d'Arras , in-
12 , 60 pages.
Ce mémoire a étélu à la derniere ſéan
ce publique de la ſociété littéraire d'Arras
, l'auteur s'eft attaché à faire connoître
les limaçons de cette province ; il a
joint ſes réflexions & ſes obſervations à
celles des auteurs qui ont écrit fur ce reptile.
C'eſt un animal ovipare,qui n'a point
de ſang ni les humeurs qui font fubfifter
les autres animaux. Une liqueur viſqueufe
qui circule dans ſon corps & l'envi
ronne de toutes parts , eſt l'effence de ſa
vie; elle lui donne la matiere dont il forme
ſa coquille ; c'eſt par fon moyen qu'il
rampe , ſe traîne , ſe colle fur les murailles
, & monte juſque fur les arbres les
plus hauts ; lorſquelle eſt deſſéchée il
meurt. L'auteur combat le ſentiment de
M. Pluche qui croit que le limaçon a les
yeux au bout de ſes deux cornes : il paDECEMBRE.
1768. 137
roît que ce reptile eſt aveugle ; 1 oeil eſt
d'une ſenſibilité extrême ; qu'on approche
un corps quelconque des prétendus
yeux du limaçon pourvu qu'on ne le touche
pas , il ne témoignera aucune fenfibilité
; ſes cornes lui fervent à fonder le
terrein ſur lequel il rampe ; il les porte
en avant , elles heurtent contre le corps
qui ſe trouve ſur ſon paſſage ; il leve
enfuite la tête , & monte fur ce corps ;
c'eſt une expérience très facile , & que
l'on peut faire tous les jours. L'auteur
entre dans des détails ſur l'accouplement
de ces inſectes ; il rappelle les obſervations
d'un académicien , qui a paffé
plufieurs nuits dans fon jardin couché fur
le ventre,pour voirparlui même comment
il s'opéroit. L'auteur avoue qu'il n'a jamais
remarqué ces reptiles s'agiter avant
l'approche,& le jetterde petits dards dont
ils ſe piquent mutuellement; peut- être ſes
obſervations n'ont elles pas été auffi exac- .
tes que celles de l'académicien ; elles exigeoientune
patience rare ,& tout le monde
n'en eſt pas doué également. Ce mémoire
contient,ſur la formation des limaçons
, des détails curieux qui pourroient
l'être encore davantage , s'ils avoient
plus d'étendue ; on y parle auſſi des coquilles
, de la maniere donc elles ſe for
138 MERCURE DE FRANCE.
ment , des conjectures ſur la cauſe de
leurs couleurs , & le dénombrement des
eſpéces de ces petits animaux qui ſe trouvent
dans la province d'Artois. L'Auteur
a entrevu la reproduction de leurs têtes ,
&ſe propoſe de rendre compte des nouvelles
obſervations qu'il fera ſur ce ſujet.
L'enſeignement des belles- Lettres , & la ma
niere de former les moeurs de la jeuneſſe
; par le pere de Fraiſſinet , prêtre
de la doctrine chrétienne ,&profeſſeur
de philoſophie au collége royalde Cara
caſtonne. A Paris chez Deſaint,libraire
rue du Foin S. Jacques , & àCarcafſonne,
chez Heiriſſon , imprimeur- libraire
, 2 volumes in- 12.
On a beaucoup parlé ſur l'éducation,
mais on n'a pas encore tout dit ; la multitude
des plans qu'on a tracés , pourra
enfin conduire àun meilleur; celui de
M. Fraiſſinet eſt ſumple & ſage ; il préſente
la maniere d'enſeigner les belleslettres
& celle de former les moeurs ; il
donne la préférence à l'éducation publique
; Il donne des inſtructions aux maîtres
particuliers qui préparent les enfans
à entrer aux écoles ; l'étude de leur langue
maternelle doit précéder celle des
DECEMBRE. 1768) 139
autres langues , qui marche en mêmetemps,
mais après celle là . Quatre années
lui ſuffiſent pour enſeigner le françois ,
le latin & le grec ; la méthode de M.
Dumarſais eft préférée avec quelques petits
changemens. Quand on a paffé ces
quatre années on vient à l'étude des belles
lettres ; l'auteur voudroit qu'on enſeignât
auparavant la logique; il eſt bien
fingulier qu'on apprenne à bien parler
avant d'avoir appris à penſer ; les détails
de M. de Fraiſſinet à ce ſujet ſont intéreffans
& bien vus; la plupart des livres
qu'il indique font bien choiſis ; mais il
en eſt quelques-uns d'élémentaires que
les profefleurs ne doivent pas admettre
ſans les rectifier en bien des endroits :
l'égard des autres , il y a un choix à faire
même parmi nos meilleurs auteurs François.
Fontenelle ne doit pas être mis fitôt
entre les mains des jeunes gens ; on
ne doit le lire que quand le goût eſt déjà
formé. Le ſecond volume traite de la maniere
de former les moeurs ; l'hiſtoire ,
l'étude de la religion , la vigilance des
maîtres chargés de la jeuneſſe , en offrent
desmoyens qui concourent avec l'inftruction
. Cer ouvrage fait honneur au zèle
de l'auteur ; il annonce un homme inf
140 MERCURE DE FRANCE.
:
truît qui a fait d'excellentes études , &
qui eſt très- capable de diriger celles des
autres.
Regula cleri ex facris litteris , ſanctorum
Patrum monumentis , ecclefiafticisque
ſanctionibus excerpta ; Studio &
operâ Simonis Salamo & Melchioris
Gelabert , Presbyterorum , doctorum
&miſſionariorum Dicæceſis Elnenfis.
Quarta éditio , cui acceffit preparatio
proxima ad mortem. Parifiis apud J.
Barbou via Mathurinenfium .
Cet ouvrage dédié à Jeſus Chrift , eſt
deſtiné aux eccléſiaſtiques ; on y préſente
l'objet de leur état , leurs obligations ,
leurs exercices , &c. Ils ne fauroient trop
l'étudier& le méditer ; on a joint à la fin
un petit traité ſur la préparation prochaine
à la mort , & dédié à la vierge ;
ces deux ouvrages forment un volume
in- 12 de 437 pages.
Examen & réſolutions des principales
difficultés qui ſe rencontrent dans la
célébration des SS. Myſteres. Par M.
Collet , prêtrede la congrégation de la
Miſſion , docteur en théologie. Septiéme
édition , revue , corrigée & confi
DECEMBRE. 1768 . 141
dérablement augmentée par l'auteur.
AParis , chez de Bure pere , Quai des
Auguftins à l'image S. Paul , & Cl .
Heriflant , rue Notre-Dame à laCroixd'or
& aux trois Vertus 2 volumes
in-12 , prix s liv. reliés
,
Cet ouvrage eſt deſtiné aux eccléſiaſtiques
; on y refoud toutes les difficultés
qui peuvent ſe rencontrer dans la célébration
des SS. Myſteres . On entre dans
d'autres détails dont tous les fidéles
doivent être inſtruits ; le premier volume
eft conſacré tout entier à ces objets .
Le fecond contient trois diſſertations intéreſſantes
; l'une eſt ſur l'uſage de célébrer
la meffe , & de dire l'office en langue
non vulgaire ; on y répond aux plaintes
des calviniſtes à ce ſujet ; on rapporte
le fentiment du Concile de Trente , &
on lejuftifie par Puſage de toutes les égliſes
du monde , par les inconvéniens qui
réſulteroient de la pratique contraire ;
les langues populaires ſont ſujettes à des
viciſſitudes perpétuelles ; elles changent
fans ceffe ; le François en eſt la preuve ;
une infinité de mots dont on ſe ſervoic
au commencement du regne de Louis
XIV , étoient uſés à la fin de ſes jours.
Il ne conviendroit gueres que l'égliſe para
142 MERCURE DE FRANCE.
lât un langage que ſes ennemis ne pour:
roient entendre ſans rire. Les deux autres
diſſertations ſont ſur la maniere de réciter
les canons ,& fur les cérémonies de
la meſſe ; nous n'entrerons dans aucun
détail ſur cet ouvrage ; les éditions qu'on
en a faites , annoncent ſon mérite.
Quatre Dialogues; I. ſur l'immortalité de
l'ame ; II . ſur l'existence de Dieu ; III.
fur la providence; IV. fur la religion.
Par MM . de Choiſy & d'Angeau , de
l'académie françoiſe avec cette épigraphe
:
Quoi , le monde eſt viſible , & Dieu ſeroit caché !
VOLTAIRE ,
A Paris , chez Muſier fils & Gogué ,
libraires,Quai des Auguſtins, aux deux
coins de la rue pavée , in- 12 , 208
pages.
La rareté du livre qui contient ces quatre
dialogues, a fait ſonger àles réimprimer
ſéparément ; la réputation des auteurs
en aſſure le ſuccès ; tout le monde
connoît les aventures de la comteſſe des
Barres: c'eſt l'hiſtoire des égaremens de la
jeuneſſe de l'abbé de Choiſy ; cet homme
après avoirvécu long- temps dans une
DECEMBRE. 1768. 143
, province , ſous des habits de femme
cherché les bonnes fortunes que ſon déguiſement
ponvoit lui procurer , & féduit
l'innocence & la ſimplicité , à qui
rien encore n'avoit appris à ſe défier d'un
danger nouveau , revint à lui-même , déteſta
ſa conduire , & ne s'occupa que du
ſoinde la réparer. Le marquis de Dangeau
avoit mené une vie tumultueuſe ;
le doute avoit porté une eſpécede calme
trompeur dans fon ame , qui fut en proie
à des troubles affreux dans un âge plus
avancé; il chercha dans l'étude de toutes
les religions une conviction qui étoit au
fond de fon coeur ; il la reconnut dans
la religion catholique , & trouva auffi-tôt
cette tranquillité pure , cette paix intérieure
après laquelle il avoit foupiré ſi
long-temps. Ce font ces deux hommes
célébres , académiciens l'un & l'autre ,
qui rendent compte de leur état , de leurs
réflexions , & des raiſons qui les ont
eclairés.
Laudatio funebris Mariæ Leczinzka , &c.
Oraifon funébre de Marie Leczinska ,
reine de France , prononcée dans le
collége des Peres de l'Oratoire de Soiffons
, le 11 Août 1768. Par M. Roman
de Couppier , pere de l'Oratoire ,
$44 MERCURE DE FRANCE.
préfet du college de foiffons. A Soiffons
, chez Courtois , imprimeur du
Roi.
L'orateur s'attache à préſenter la reine
vertueuſe dans la proſpérité , vertueuſe
dans l'adverſité ; il parcourt rapidement
les principales actions qui diftinguent ſa
vie; il peſe fur-tout ſur ſa piété, ſa charité
, ſa bienfaiſance . La fermeté , la patience
, la réſignation qu'elle montra dans
les épreuves qu'elle eut à foutenir, offrent
des traits intéreſſans , rendus avec force
& avec chaleur ; l'ouvrage eſt terminé par
une peroraiſon éloquente , qui eſt une
récapitulation des pertes que la famille
royale a eſſuyées depuis quelques années ,
&qui contient des voeux pour la conſervation
du Roi. On a joint à la fin une
traduction de cette derniere partie du
difcours.
Oraiſon funebre de très- haute , très- puiffante
& très - excellente princeſſe ,Marie
Leczinska , princeffe de Pologne ,
reine de France & de Navarre , prononcée
en l'égliſe paroiſſiale de Saint
Jean , au ſervice ſolemnel que MM.
les prévôt des marchands & échevins
de la ville de Paris y ont fait célébrer
le
DECEMBRE. 1768. 145
(
le vendredi 30 Septembre 1768 ; par
M. l'abbé Freſneau , curé de St Jean en
Grêve , prédicateur ordinaire du Roi .
AParis , chez Aug. Martin Lottin l'aîné
, libraire - imprimeur ordinaire de
Monſeigneur le Dauphin &de la ville,
rue St Jacques ; in-4°. 48 pag.
L'orateur a pris ſon textedans le chap.
4du liv. des proverbes : Pofſide ſapiensiam&
corona inclitaproteget te: Attachezvous
à laſageſſe , & vous acquerrezpar elle
une brillante couronne. C'est ainſi qu'il
amene &qu'il préſente la diviſionde ſon
diſcours. " Ce n'eſt point à des fentimens,
» à des honneurs , à des couronnes périf-
>>ſables que ſe bornent les récompenfes
>> d'une éleve de la ſageſſe. Formée pour
l'immortalité , c'eſt là , c'eſt à ce terme
>> ſeul que ſe fixent ſes eſpérances & fes
> deſtinées. Si la Reine a ceſſé de vivre
» fur la terre; elle vit , elle regne , n'en
>> doutons point , dans le ciel. Pour une
>> couronne brillante qu'elle a perdue dans
» le temps , elle en retrouve une nouvel-
>» le , plus brillante dans l'éternité. La
>> ſageſſe lui procure,lui fait mériter l'une
»&l'autre ; poſſideſapientiam , &c. Au
» faîte des grandeurs & dans l'humilia-
>> tion des épreuves ; ſur le théâtre de ſa
G
146 MERCURE DE FRANCE.
し
>>gloire & dans le lit de ſes douleurs ;
>> également digne du trône qu'elle occu-
>>pa ſur la terre, que de celui qui l'attendoit
» dans le ciel , parce qu'attachée conf-
» tamment à la ſageſſe , au comble de la
>>gloire & dans le rang ſuprême , elle lui
>>dut ce choix , cet aſſemblage de vertus
» qui fait les grandes Reines : dans l'ha-
>>bitude des épreuves&fur le lit de ſes
douleurs , elle lui dut le mérite , cet
>>>héroïſme de ſentimens qui fait les
>> grandes ſaintes. , M. Freſneau , dans le
cours de fon ouvrage , rend compte de la
piété de la Reine & des faints exercices
dont elle s'occupoit; il apprend au monde
inconféquent la maniere dont il doit enviſager
les pratiques reſpectables , & en
prend occaſion de parler de la religion
éclairée de la Reine,
Eloge de Pierre Corneille , couronné à
l'académie de Rouen ; par M. Gaillard
, &c.
L'académie de Rouen avoit propoſé
l'éloge de Corneille , & il étoit bien juſte
que la patrie de ce grand homme lui décernát
cet honneur. C'eſt M. Gaillard de
l'académie des inſcriptions qui a remporté
le prix . Nous allons citer pluſieurs en
DECEMBRE. 1768. 147
droits de ſon diſcours qui peuvent donner
lieu à quelques réflexions.
Cediſcours eſt partagé en deux parties.
Dans la premiere l'auteur conſidere l'ame
de Corneille ; & dans la feconde , ſes
écrits. Il dit un mot dans l'exorde fur ce
fameux commentaire qui a excité tant de
murmures en diſant tant de vérités , quž
eſt ſi cher aux gens de goût & aux bons
littérateurs qu'il éclaire , & fi odieux aux
mauvais écrivains qu'il condamne , qui a
trouvé des contradicteurs & point de critiques.
M. Gaillard , qui n'eſt point aveugle
ſur ſon héros , rend juſtice au célébre
commentateur de Corneille. " Un grand
>> homme a critiqué ce grand homme en
» l'admirant. A travers la ſévérité de fon
>> goût on voit éclater ſon reſpect. On
>> fent l'impreſſion que le génie fait ſur le
» génie. »
C'eſt la vérité bien exprimée . On n'a
rien dit de mieux ſur le commentaire de
Corneille.
>>Ouvrez Corneille , dit le panégyriſte.
>>Par-tout l'image de la grandeur eſt ſous
>> vos yeux. Une majeſté impoſante, une
>> fierté ſublime vous forcent au reſpect.
>>Vous n'y verrez point la flexible déli-
>> cateſſe d'un talent enchanteur careffer
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
* les foibleſſes , Sourire aux paſſions , les
>> parer , les ennoblit & pénétrer dans l'a-
>> me par tous ſes endroits foibles. Le gé-
>> nie tonne , &c . » On ne peut reprendre
dans ce morceau que le mot fourire qui
n'eſt pas de bon goût, Letalent de Racine
ne sourit point aux paſſions.
L'auteur juge de l'ame deCorneille par
le caractere de ſes écrits. " Doutez-vous,
>>dit- il , que Corneille ait eu l'ame fiere
» & ſenſible ; qu'il ait déteſté l'eſclavage
» & la tyrannie ; qu'il ait foulé aux pieds
>> les baſſeſſes de l'intérêt &les fourberies
>>de l'intrigue ? Croyez- vous que rien de
>> vil ou de petit ait pû entrer dans cette
>> grande ame ? Croyez-vous qu'il ſe ſoit
>>permis jamais , à l'égard d'un homme ,
>> cet outrage le plus ſanglant de tous &
leplus pardonné , la flatterie ?, ود
Ce tableau eſt fidéle. Corneille n'eut
point d'autre talent que celui de faire le
Cid & Cinna. Il fut pauvre. Racine , en
faifant Andromaque & Phedre fit auſſi ſa
fortune . Il n'y a nul reproche à faire ni à
l'un ni à l'autre . Le caractere de Corneille
ſe refuſoit abſolument à l'art & à la foupleſſe.
Il lui eût été auſſi impoſſible d'être
courtiſan que de faire Bérénice. Racine
qui avoit de toutes les ſortes d'eſprits ,
ſçavoitplaire ſans être bas. C'eſt un avan
DECEMBRE. 1768. 149
tage de plus qu'il avoit reçu de la nature .
La cauſe de ſa diſgrace , qui fut celle de
ſa mort , prouve qu'il éroit foible & ambitieux
, mais qu'il n'étoit ni vil ni faux.
Cependant , dira-t- on , ce Corneille fi
fier écrivoit , Richelieu mon maître. Soir.
Il l'écrivoit ſans flatterie comme ſans réflexion
. La France entiere lui donnoit
l'exemple .
" Pardonnons - lui , dit le panégyriſte ,
>> d'avoir repouffé avec trop de ſoin &
>> trop d'aigreur les honteuſes injures , les
>> critiques ameres , les indignes repro-
>> ches que l'envie exhaloit contre lui.
» Certe ardeur polémique à laquelle il ſe
» prêta fut un défaut du temps plus que
>> de fon caractere . Ce fiécle étoit con-
» tentieux. Les lettres étoient querelleu-
» ſes. Ne pas répondre c'étoit s'avouer
>> vaincu. On n'avoit pas compris encore
>> qu'il n'eſt permis de ſe défendre que
>> quand on eſt attaqué ſur l'honneur ;
>> qu'il eſt ridicule de combattre pour
>> les intérêts de la vanité , que le talent
>> ſe prouve par de bons ouvrages &non
>> par la controverſe ; que , pendant qu'on
>> s'amuſe à ſoutenir qu'on a fait unebon-
>> ne tragédie , on en feroit une meilleu-
>> re ; qu'on obtiendroit des applaudiſſe-
» mens plus mérités & des critiques en
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
>> core plus injuftes , eſpéce d'hommage
>>dont il faut ſçavoir ſentir le prix. »
Ces réflexions ſont pleines d'eſprit &
de juſteſſe ; mais on pourroit demander à
l'auteur ſi les lettres ne ſont pas tout auſſi
querelleuſes dans ce ſiécle que dans le précédent.
Il est vrai que quelques ames ſtoïques
ſe ſont recueillies conſtamment dans
le filence du mépris contre les ſatyriques
de profeſſion. D'autres ont cru devoir
faire juſtice. Il ne faut blâmer perfonne.
L'auteur s'éleve avec autant de chaleur
que de raiſon contre cet enthouſiaſme
excluſif qui facrifie tous les écrivains au
ſeul que l'on a adopté. Mais aſſurément
on peut dire de lui montibus &filvisftudiojactabat
inani. Le Public a toujours
une idole du moment , & chaque homme
a toujours fon auteur favori. Nos jugemens
ne font que des préférences .
...
<<Corneille , continue l'auteur , fut ja
>> loux de Racine , dit - on. Eh ! qui ne
>> l'eût pas été ? Mais voyons ce qu'a
>> produit certe jaloufie. Ce qu'elle pro-
>>duit chez les grands hommes où * on
>> l'honore du nom plus beau d'émula-
» tion. Je vois , pour mieux combattre
* Dans l'exactitude grammaticale il faudroit
chezqui .
DECEMBRE. 1768. 15
» ſes rivaux , Corneille déjà vieilliſſant
» lutter contre Sophocle dans Edipe ,
>> contre Tite - Live dans Sophoniſbe ,
>> contre Tacite dans Othon. »
Pent être valoit- il mieux ne point parler
de ces tragédies , & avouer que le génie
de Corneille fut ſemblable à ces tempéramens
robuſtes qui font des prodiges
de force&qui s'uſent de bonne heure . A
l'exception de ce vers fameux
Aqui dévoreroit ce regne d'un moment.
où Tacite ſe reconnoîtroit- il dans Othon?
&hors les vers ſur la fatalité , où Corneille
peut- il lutter contre Sophocle dans
Edipe ? M. de Voltaire , à l'âge de 64
ans , lutta contre lui - même dans Tancréde.
:
M. Gaillard ajoute qu'au moins Corneille
n'employa jamais la cabale contre
ſes rivaux. Pour la bonne compagnie ,
>>>pourſuit - il , on ſçait que quand elle
>> voulut cabaler contre Racine , ce fut en
> faveur de Pradon&non pas en faveur
>> de Corneille. »
Cette remarque eſt heureuſe & nouvelle.
M. Gaillard avoue enſuite que
Corneille n'étoit pas fait pour le monde.
« Eh! que peut dire un homme de génie
C
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
>> dans nos cercles ? ... Son langage étran-
> ger , ſauvage , tout roide de choſes ,
>> tout animé de philofophie&de ſenti-
>> ment , fera relégué au théâtre où l'on
>> eſt convenu de porter pendant deux
>> heures une ame d'emprunt pour juger
>>d'après certains principes donnés des
دد vertus inconnues&des talens qu'on croit
>> inutiles. » Cette phraſe , au lieu d'être
ferrée , n'eſt-elle pas un peu précieuſe &
obfcure ?
L'auteur paſſe aux ouvrages de Corneille.
Il le repréſente tour-à-tour comme
créateur de la tragédie , du comique
noble & décent , & de l'eſpéce de drame
que l'on nomme comédie héroïque. Il le
peint donnant à la tragédie un reffort
nouveau , la verta; un effet nouveau,l'admiration.
!! prend de-là occafion de s'élever
avec beaucoup de juſtice contre ces
prétendus légiflateurs qui ne veulent pas
que l'admiration foit un reffort tragique .
Non fans doute , une admiration froide
& ſtérile qui ne naîtroit que de beaux
lieux communs de morale ou de vaines
déclamations ; mais celle qui réſulte d'une
action généreuſe , d'un grand effort fur
une grande paſſion , celle que produit le
cinquiéme acte de Cinna , le 4º acte d'Alzire
, eſt peut- être le plaiſir le plus pur ,
DECEMBRE. 1768. 153
le ſentiment le plus délicieux que l'on
éprouve au théâtre. Ecoutons l'auteur luimême.
« Vous qui regardez l'admiration com-
>> me un ſentiment froid, déſavouez donc
» les larmes du grand Condé au 4º. acte
>> de Cinna . Sur qui pleuroit- il ? Auguſte
>> avoit pardonné; Cinna épouſoit Emi-
>> lie. Tous deux étoient aux pieds de
>> leur bienfaiteur ; tous deux étoient
>> tranſportés de joie ; mais l'admiration
» a ſes larmes. C'eſt une nouvelle ſource
» d'attendriſſement . „
Suit une eſpécede parallele entre Corneille
& Racine. « Ils eurent ſur la tragé-
>> die des ſentimens oppoſés. Racine
>> ayant pour but principal d'inſpirer la
>>tendreſſe , s'attacha au développement
>>des paffions & donna le premier rang à
>>> l'amour . Corneille voulant exciter l'ad-
» miration , étala les triomphes de la
» vertu. ... Lequel faut - il préférer ? ni
>> l'un ni l'autre peut - être : & pourquoi
>> des préférences ? Pourquoi des exclu-
>> fions ? Profitons de tout , & n'excluons
» rien . »
Cependant M. Gaillard ſoutient quefi
Corneille dédaigna de plaire par les mémes
moyens que Racine , c'étoit parprin-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
1
cipe&non par impuiſſance. Il nous paroît
s'écarter ici de l'équité qui regne généra
lement dans ce diſcours. Il eſt inconteftable
que le langage de la tendreſſe étoit
inconnu à Corneille. Le rôle de Chimene
lui - même , le ſeul où l'amour s'exprime
quelquefois heureuſement , attache
bien plus par la ſituation que par le ſtyle
qui , ſouvent , eſt chargé de déclamations
&de mauvais goût. D'ailleurs s'il étoit
vrai que Corneille eût dédaigné de plaire
par les mêmes moyens que Racine , quoique
ces moyens lui fuſſent faciles , il
nous ſemble qu'il ne faudroit pas l'en
louer.
M. Gaillard trouve auſſi Corneille plus
créateur que Racine. Mais y a-t-il moins
de création dans Athalie , Britannicus&
Andromaque que dans Cinna , Polieucte
& Rodogune ? Au ſurplus , quoi qu'il en
foit de ces différentes opinions qui peuvent
être long-temps combattues avant
d'être décidées , ce diſcours fait honneur
au goût & au talent de M. Gaillard. On
ydefireroit peut - être ces grands traits
qu'on doit naturellement attendre dans
un éloge de Corneille. C'eſt plutôt le ton
d'une diſcuſſion littéraire que celui d'an
panégyrique ; mais cette diſcuſſion eſt inDECEMBRE.
1768. 155
téreſſante , inſtructive & écrite avec élégance&
agrément .
Lettre de M. le C. d'A ** à un Editeur.
Il peut y avoir des raiſons qui engagent
un éditeur à abreger un ouvrage pour
en faciliter l'impreſſion ; c'eſt à quoi ſe
bornent tous ſes pouvoirs. Mais c'eſt un
crime en littérature , comme en morale
de falſifier les expreſſions & la penfée d'un
auteur.
,
Une perſonne reſpectable qui aime &
honore les lettres & les arts , éroit déſignée
affez ſenſiblement dans un roman
moderne par un écrivain célebre. L'éditeur
des voyages & aventures d'une princeffe
de Babylone a noirci ce portrait & a
tourné , ſans avertir le lecteur , en ſatyre
fauſſe & amere un éloge vrai & mérité.
D'ailleurs quel ſtyle ſubſtitué à celui de
l'homme de génie qu'on a voulu parodier
! Avoir plus de réputation hors defa
patrie que DEDANS. On trouve auſſi dans
d'autres endroits une foule inconnue de
peuple au lieu d'importune , un ſpectacle
compoſé de chants délicieux &de dames
qui expriment les mouvemens de l'ame,
&c. au lieu de danses , &c . &c. Telle eſt
l'édition tronquée & corrompue qui eft
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
annoncée dans le Mercure de Novembre
comme une édition agréable; parce qu'elle
l'eſt en effet par les caracteres & le papier
qui font bien choiſis.
A theatriſe ou the management ofthe bees;
Traité ſur les abeilles , dans lequel on
trouve l'hiſtoire naturelle de ces infectes
, les différentes méthodes dont les
anciens & les modernes ſe ſont ſervi
pour les élever , enrichi de figures en
taille-douce ; par Thomas Wildman ,
in-4°. 1768 .
Il y a quelques années que M. Wildman
étonnoit l'Angleterre en fe préfentant
par tout où la curioſité l'appelloit
avec un efſain d'abeilles ſur ſon corps ; il
le faifoit changer de place à ſa volonté ;
le faifoit s'arrêter tantôt ſur ſon viſage ,
tantôt ſur ſes mains , & fucceſſivement
fur les différentes parties de ſon corps à
découvert qu'on lui déſignoit; il fembloit
que ces infectes précieux reconnoiffoient
ſa voix & lui obéiſſoient ; une longue
obſervation , de nombreuſes expériences
l'avoient mis en état de découvrir le fecret
de les avoir ſur lai fans éprouver
leurs piqûures ; ces mêmes obſervations
le mettoient auſſi en état de traiter des
:.
DECEMBRE. 1768. 157
=
abeilles mieux que perſonne ; fon ouvrage
eſt à - la - fois inſtructif & curieux.
Le miel tenoit la place du ſucre avant la
découverte de l'Amérique ; on l'a négligé
depuis ; mais la cire eſt devenue un objet
important. La premiere partie de fon ouvrage
n'eſt point à lui; il s'eſt contenté
d'extraire l'article des mémoires de l'académie
royale des ſciences de Paris fur les
abeilles : aux obſervations de MM. Ма-
raldi & de Réaumur , il en joint quelques
unes qui les confirment ou les réfutent.
La ſeconde partie lui appartient
malgré les citations nombreuſes dont elle
ett remplie ; il indique une nouvelle efpéce
de ruches de ſon invention qui offrent
beaucoup plus d'avantages que la
plûpart de celles qui font connues ; elles
ne font pas fi facilement échauffées par
les rayons du ſoleil : l'auteur détaille enfuite
la méthode la plus fûre & la moins
deſtructive pour tirer le miel & la cire :
cette opération exige des précautions qui
demandent un peu plus de temps , mais
qui empêchent la perte d'un grand nombre
d'abeilles. On tranſporte la ruche
dont on veut prendre le miel & la cire
dans une chambre dont on ferme la fenêtre
, de maniere qu'il n'y entre que trèspeu
de jour ; on la renverſe & la ſoutient
158 MERCURE DE FRANCE.
entre les barreaux d'une chaiſe ou d'un
chaſſis fait exprès; on prend une ruche
vuide qu'on place immédiatement ſur la
premiere , en obſervant d'en foulever un
peu le borddu côté de la fenêtre , afin que
Jes abeilles ayent aſſez de jour pour s'y
jetter. On frappe autour de la ruche pleine
des coups précipités , mais peu forts ;
les inſectes effrayés par le bruit montent
en foule& ſe rendent dans la ruche vuide.
Lorſqu'on les a tous reçus on va la
porter à la place où étoit la pleine , afin
que les abeilles qui font aux champs puifſent
s'y retirer. On tâche de conferver
tous les rayons dans leſquels il y a de jeunes
inſectes ; on prend les autres avec un
inftrument particulier , ayant la précaution
de ne faire que le dégât néceſſaire
pour épargner un long travail aux abeilles
qu'on fait aisément rentrer dans leur
ancienne ruche . " Quand on examine
>> toutes les méthodes dont on s'eſt ſervi
>> & dont on ſe ſert encore , ajoute l'au-
>> teur , il eſt ſurprenant qu'on n'ait pas
>>imaginé celle- ci , qui eſt ſi ſimple ; il eſt
>> fur-toutbien fingulier que M. de Reau-
>> mur n'ait pas étenduà un uſage général
> ce qu'il a fait ſi ſouvent dans le cours
>> de ſes expériences. Il ne paroît pasqu'il
>> ait réfléchi ſur les effets de la peur imDECEMBRE.
1768. I و 15
>>primée aux abeilles parun bruit conti-
>> nuel ; c'eſt par ce moyen qu'on peut en
>> faire ceque l'on veur. Dès qu'elles font
>>effrayées , elles reſtent tranquilles dans
» l'endroit où elles vont ſe placer pour-
>> vu qu'elles n'y ſoient point troublées.
>> Ceux qui m'ont vu les manier à ma
>>fantaiſie ont été étonnés , & defirent
» mon ſecret ; je le leur ai promis ; je
>> déclare qu'il ne conſiſte que dans la
>> peur de ces inſectes , &dans le ſoinde
>> ſe rendre maître de leur reine ; mais
>> j'avertis en même temps qu'il y a un
>> art à tout cela , qui demande beaucoup
>> de patience & de dextérité : pour l'ap-
>> prendre & s'y perfectionner , il faut rif-
>> quer beaucoup de piqûures & la ruine
>de pluſieurs ruches. Une longue expé-
>> rience m'a appris qu'auſſi - tôt que je
>> frappe ſur les côtés de la ruche , la reine
> fort immédiatement , comme pour ap-
>> prendre la cauſe de ce bruit qui allarme
>> tout l'eflain. De fréquentes épreuves
>> m'ont mis en état de la diftinguer fur
>> le champ des autres abeilles , & la patience
& l'habitude m'ont inftruit
>> ſaifir adroitement & fans la bleſſer ; ce
>> point eſt de la derniere importance ; fi
>>l'on n'a pas une nouvelle reine de re-
ود àla
160 MERCURE DE FRANCE.
>> ſerve à donner à la ruche , elle eſt dé
>> truite ; j'en ai fait ſouvent l'expérience.
>> Quand je tiens cette reine , je puis, ſans
» lui faire de mal , ni l'irriter , la tenir
» dans ma main; les abeilles volent en
> bourdonnant autour de la ruche avec
>> beaucoup de confuſion ; alors je place
>> la reine ſur la partie de mon corps où
>> je veux avoir l'eſſain; quelques abeil-
>> les ne tardent pas à la découvrir ; elles
>> l'indiquent aux premieres qu'elles ren-
>> contrent ; celles-ci au reſte , & toutes
>> viennent ſe placer auprès de leur ſouve-
» raine ; elles paroiſſent ſi joyeuſes , ſi
>> fatisfaites de la voir , qu'elles demeu-
>> rent en repos autour d'elle ; elles la ſui-
> vent par tout où je la place.
» Mon attachement pour la reine , &
>> le tendre égard que j'ai pour ſa précieu-
>> ſe vie , me feroit ſouhaiter de pofféder
>> un autre ſecret : je crains que le mien
>> ne foit tenté par des mains mal- adroi-
>> tes qui en tueront un grand nombre ;
» mais je n'en ai point d'autre que mon
>> adreſſe ; je la porte à un tel degré que
>> je parviens à paſſer un fil de foie autour
>>de fon corps ſans la bleſſer ; il me fert
» à l'arrêter ſur la partie de mon corps où
>> je veux faire paſſer l'eſſain ; quelqueDECEMBRE.
1768. 161
ود
» fois je me ſers d'un autre moyen , qui
>> eſt de lui rogner les aîles d'un côté. Je
>> terminerai ces détails par le mot de
» Furius Etéfinus qui , cité devant les
>> Ediles pour répondre au peuple qui
l'accuſoit de fortilége , parce que fes
>> champs portoient des moiſſons plus
>> abondantes que les autres , ſe préſenta
>> avec ſes inſtrumens de labourage , en
» diſant : Romains , voilà mesfortiléges !
» Je dirai : Anglois , mon adreſſe est toute
» ma magie. »
La derniere partie de cet ouvrage contient
une hiſtoire naturelle des guêpes&
des frelons, puiſée dans les mêmes fources
(les mémoires de l'académie royale
des ſciences,) & la maniere de les détruire.
Nous ne dirons riende ce traité ; on
voit affez combien il eſt intéreſſant & curieux.
د
Dictionnaire de l'élocution françoise, contenant
les principes de grammaire ,
logique , rhétorique , verfification
ſyntaxe , conſtruction , ſynthèse ou
méthode de compoſition , analyſe ,
profodie , prononciation, orthographe,
&généralement les regles néceſſaires
pour écrire & parler correctement le
françois , ſoit en proſe , ſoit en vers ;
162 MERCURE DE FRANCE.
:
avec l'expoſition & la ſolution des dif.
ficultés qui peuvent ſe préſenter dans
le langage : le tout appuyé ſur des
exemples tirés des meilleurs auteurs.
On y a joint une table raiſonnée des
matieres pour faciliter l'uſage de ce
dictionnaire , & indiquer au lecteur les
endroits où il peut trouver des détails
fur les objets de ſes recherches ; 2 vol .
in-8°. d'environ 150 pag. chacun , petits
caracteres ; prix 7 liv. 10 f. broché,
& 9 liv . relié . A Paris , chez Lacombe,
libraire, rue Chriſtine , près la rue Dauphine
, 1769 , avec approbation &privilegedu
Roi.
C'eſt un ouvrage qui doit entrer dans
le plan raiſonné d'une éducation ſoignée,
&dont les perſonnes qui veulent écrire
correctement doivent avoir continuellement
beſoin , parce qu'il nous a paru réunir
tout ce qu'on pouvoit deſirer fur la
langue françoiſe. Le précepte , l'exemple
& le raiſonnement s'éclairent & s'appuyent
mutuellement. Il eſt d'ailleurs
très - commode pour donner ſur le
champ la ſolution de la difficulté qui arrête.
Nous reviendrons fur cette importante
production pour en faire connoître
lesdétails qui en font tour-atour inftructifs
& agréables.
DECEMBRE. 1768. 163
'Les Nuits Parifiennes , à l'imitation des
nuits attiques d'Aulu-Gelle ; ou recueil
de traits finguliers , anecdotes , uſages
remarquables , faits extraordinaires ,
obſervations critiques , penſées philoſophiques
, &c. &c. 2. vol. petit in-8 °.
brochés , 3 liv. 15 f.; relié en un vol . ,
4liv. 10 f. A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine près la rue Dauphine , 1769 .
C'eſt un ouvrage piquant , curieux&
inſtructif dont nous nous propoſons de
parler dans les journaux fuivans.
Canaux navigables ou développement des
avantages qui réſulteroient de l'exécution
de pluſieurs projets en ce genre
pour la Picardie , l'Artois , la Bourgogne
, la Champagne , la Bretagne , &
toute la France en général ; avec l'examen
de quelques-unes des raiſons qui
s'y oppoſent , &c.; par Sim. Nicolas-
Henri Linguet :
1
Ofortunatos nimiùmſua ſi bona norint.
volume in- 12. de soo pag. prix 2 liv .
10 f. broché. A Amſterdam; & fe trouve
à Paris , chez Cellot , impr. libraire,
grande ſalle du palais , & rue Dauphine
. 1769 .
164 MERCURE DE FRANCE.
Nous ferons connoître plus amplement
ce livre utile , dont l'auteur a ſçu rendre
la lecture intéreſſante.
Le Politique Indien ou confidérations fur
les colonies des Indes Orientales . A
Amſterdam , 1769 , in - 8 ° . de 130 p .
prix 30 ſols broché. On en trouve des
exemplaires à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine près la rue Dauphine.
Le premier chapitre traite desColonies
en genéral.
Le ſecond , des Colonies Portugaiſes .
Le troiſiéme , des Colonies Eſpagnoles.
Le quatrième , des Col. Hollandoiſes.
Le cinquième , des Colon. Angloiſes.
Le ſixième , des Colonies Françoiſes.
Le ſepriéme , de la Colonie Danoiſe de
Tranquebar.
Cet ouvrage eſt d'un homme très- exercé
ſur les matieres de commerce & ſur les
intérêts des nations. Son ſtyle eſt vif ,
pleinde choſes& d'obſervations neuves.
Nous y reviendrons dans un des prochains
journaux.
Almanach chantant ou recueil de chanfons
, & fols .
DECEMBRE. 1768. 165
A Saumeur , de l'imprimerie de Gouy;
& à Paris, chez Guillyn , quai des Aug.
Almanach anthologique pour l'année
1769 , 12 fols.
Cet almanach , de format in - 18. , eſt
tout noté , & contient 80 pag.; chez les
mêmes libraires.
On imprime actuellement chez G.DESPREZ
, imprimeur du Roi & du Clergé de
France , à Paris , la France Eccléſiaſtique,
pour l'année 1769. Cette nouvelle édition
paroîtra dans un autre ordre que la précédente
, avec des changemens & augmentations.
On invite les perſonnes qui auront
des lumieres à communiquerfur cet objet ,
de vouloir enfaire part le plus promptement
poffible , en affranchiſſant les lettres.
ACADÉMIES.
I.
Académie des Sciences.
L'ACADEMIE des ſciences de Paris atenu
le ſamedi 12 Novembre fon aſſemblée
publique , pour la rentrée après la Saint
166 MERCURE DE FRANCE.
Martin. M. de Fouchi , ſecrétaire perpétuel
, a lu l'éloge de feu M. Baron , médecin
de la faculté de Paris & habile
chymiſte , connu principalement par plufieurs
ſçavans mémoires imprimés parmi
ceux de l'académie ; ainſi que par ſon édition
du cours de chymie de Lémeri qu'ila
enrichi de notes où il fait le développement
des vrais principes de la chymie inconnus
du tempsde Lémeri , & l'applicationàſes
expériences.Iladonné encoreune
édition eſtimée de la Pharmacopće de Fuller.
Enfuite M. Duſejour , conſeiller au
parlement , a fait lecture d'un mémoire
dans lequel il a fait part des réſultats d'un
calcul analytique fondé ſur une nouvelle
méthode de ſon invention , par laquelle
il eſt parvenu à déterminer tous les lieux
les plus favorables des deux hémiſpheres,
où l'on pourra obſerver le futur paſſage
de la planete de Vénus ſur le diſque du
ſoleil qui doit arriver le 3 Juin 1769. A
ce mémoire a ſuccédé l'éloge de feu M.
Camus connu par ſes travaux dans la géométrie&
les méchaniques , par beaucoup
d'ouvrages ſçavans , & élémentaires dans
ces ſciences , & par ſon voyage au Nord
pour la détermination de la figure de la
terre. M. de Lafſſone , premier médecin
de la Reine , a fait part au Public de ſes
DECEMBRE. 1768. 167
recherches ſur la combinaiſon de l'acide
concret du tartre avec l'antimoine , & fes
différentes préparations , pour parvenir à
établir une émétique d'une force toujours
égale. Cette ſéance a fini par la lecture
que M. l'abbé Boſſut a faite de ſon difcours
préliminaire ſur un nouveau traité
d'hydro - dynamique , dans lequel il rend
compte de ſes recherches , de ſes découvertes
& de ſes expériences tendantes à
déterminer les meilleurs principes dans
la théorie & les plus fûrs dans la pratique
pour l'emploi & la conduite des eaux dans
les machines hydroliques,
I I.
Académie des infcription & belles - lettres.
L'académie royale des inſcriptions &
belles-lettres tint ſon aſſemblée publique
le mardi 15 de ce mois. Le prix fondé
parM. le comte de Caylus , & dont le
ſujet étoit d'examiner les différens attributs
de pluſieurs dieux de la Grèce , fut
remis , l'académie n'ayant pas été fatisfaite
des mémoires qui lui avoient été
préſentés. M. le Beau a lu l'éloge de M.
le préſident de Noinville , qui a été ſuivi
d'un mémoire ſur l'art de plonger chez
les anciens , par M. l'abbé Ameilhon, où
:
168 MERCURE DE FRANCE.
cet académicien examine quels avantages
les anciens ont tiré de cet art , l'adreſſe
de leurs plongeurs& les moyens dont ils
ſe ſervoient pour reſter plus long temps
fous les eaux.
M. l'abbé Belley a fait part de ſes recherches
ſur une pierre gravée& fur plu
ſieurs médailles de Magas , roi de laCyrenaïque
; & à l'occaſion de la plantefilphium
qui ſe trouve gravée fur la pierre,
il eſt entré dans quelques détails fur cette
plante ſi recherchée des anciens , & qui
faifoit une branche importante du commerce
des Cyrenéens.
M. de Rochefort a lu un mémoire fur
les moeurs des fiécles héroïques chez les
Grecs. Il prétend que , dans ces premiers
temps , la religion étoit plus ſimple &
moins chargée de fables qu'elle ne l'a été
après Homere , qu'il n'y avoit point alors
de ſtatues en Grèce. D'après Homere , il
donne une idée des moeurs de ces anciens
Grecs.
Le temps n'a paspermis queM. le Beau
lût un mémoire fur la Légion Romaine ,
qui eftune ſuitede ceux qu'il a faits ſur ce
fujet.
Prix
DECEMBRE. 1768. 169
III.
Prix littéraire fondé dans l'académie royale
des infcriptions & belles - lettres en
L'année 1733 .
L'Académie deſirant que les auteurs
qui compoſent pour ſes prix ayent le
temps d'approfondir les matieres, propoſe
dès à préſent, pour le ſujet du prix qu'elle
diſtribuera à Pâque 1770 , l'Examen
critique des anciens historiens d'Alexandre
le Grand.
Le prix ſera toujours une médaille d'or
de la valeur de 400 liv. Toutes perſonnes
, de quelque pays &condition qu'elles
foient , excepté celles qui compoſent l'a
cadémie , feront admiſes à concourir pour
ce prix , & leurs ouvrages pourront être
écrits en françois ou en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront ſimplement une deviſe
à leurs ouvrages ; mais , pour ſe faire
connoître , ils y joindront , dans un papier
cacheté , & écrit de leur propre main,
leurs noms , demeures & qualités , & ce
papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du prix. Les pièces , affranchies de
tout port , feront remiſes entre les mains
du ſecrétaire de l'académie , avant le premier
Décembre 1769 ..
H
170 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Marseille.
L'académie des belles- lettres , ſciences
& arts de Marseille a tenu ſon aſſemblée
publique dans la ſalle de l'hôtel de ville
le 25 Août , jour de St Louis. M. l'abbé
de Luminy , directeur de l'académie , a
ouvert la ſéance par un difcours relatif à
l'objet de l'aſſemblée. M. de Guisa lu des
réflexions fur la poëſie lyrique , principalement
ſur l'hymne;& M. Ricaud, une ode
ſacrée . M.de Villeneuve a terminé la ſéancepar
la lecture de l'éloge de feuM Artaud.
L'académien'a pointadjugéde prix. Elleen
aura trois à donner l'année prochaine. Elle
a reſervé celui de poësie , en propoſant le
même ſujet ; (les Volcans) Elle invite les
auteurs, dont les piéces ont concouru , à les
perfectionner.
Le ſujet du prix de poësie , propoſé
pour l'année 1769 , eſt Regulus dans le
fénat , héroïde de cent vers au moins &
de cent cinquante au plus , & le ſujet de
proſe eſt , Convient - il àune monarchie
d'avoir des loix ſomptuaires , diſcours
d'une demi- heure de lecture.
Les ouvrages ne feront reçus que juſqu'au
premier Mai 1769. Ils doivent être
adreſſés à MM. de l'académie des bellesDECEMBRE.
1768. 171
lettres , ſciences & arts de Marseille , &
remis franc de port , ſans quoi ils ne ſeront
point retirés .
V.
Châlons -fur - Marne.
La ſociété littéraire de Châlons - fur-
Marne a tenu , le 13 d'Avril dernier , ſa
féance publique , à laquelle préſida Mgr.
l'Evêque , comte & pair de France.
M. Sabbathier , ſecrétaire perpétuel ,
ouvrit la féance par la lecture de l'éloge
hiſtorique de M. Devaulx , né à Lyon le
14 Février 1683 , & mort à Châlons-fur-
Marne le 22 Septembre 1767. Il préſente
les différentes circonstances de la vie de
M. Devaulx qui accompagna , en 1710 ,
en qualité de premier ſecrétaire , M. le
marquis de Bonnac , ambaſſadeur à la
cour de Madrid. Ayant été nommé , en
1742 , receveur-général au bureau du tabac
de Châlons , il y vint fixer ſa demeure.
Ce fut far- tout depuis ce temps - là
que M. Devaulx s'appliqua à ſe perfectionner
de plus en plus dans l'étude des
langues. Il poſſédoit affez bien l'eſpagnol.
Il avoit étudié en outre l'italien, auſſibien
que le celtique. Cette derniere langue
& la latine étoient les deux ſeules
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
langues mortes qu'il eût étudiées. Il regrettoit
avec raiſon de n'avoir jamais
tourné fon application vers la grecque ,
qui , par ſa richeſſe & fon énergie , fera
toujours les délices des amateurs de l'antiquité.
Il ne négligea cependant pas l'étudede
ſa langue naturelle. Son traité de
l'orthographe& de la prononciation françoiſe
en eſt une preuve plus que fuffiſante
. Cet ouvrage , encore manufcrit , eſt
reſté parmi ſes papiers .
M. l'Abbé Millot lut enſuite deux articles
, l'un ſur l'amour de foi & l'autre
fur le bonheur. M. Rouffel , prêtre , termina
la féance par la lecture d'un difcours
fur l'inconféquence & l'inutilité de
la philofophie moderne.
SPECTACLES.
Nos ſpectacles , ſouvent honorés par la
préſence du Roi de Dannemarck , ont
retenti des applaudiſſemens & des acclamations
d'une foule de ſpectateurs enchantés
de partager avec ce monarque les
plaiſirs du génie , du goût& desArts. Ce
prince adonné des preuves de fon admiration
&de fa ſenſibilité pour les chefd'oeuvres
de nos théâtres & pour les ta
1
DECEMBRE. 1768. 173
:
lens diftingués qui en font l'ornement.
Cet auguſte voyageur eſt venu juger par
lui-même des moeurs & de la ſplendeur
d'illuſtres nations , afin de faire un jour
profiter ſes peuples de ce qui peut augmenter
leur félicité , & ajouter à l'éclat
de fon regne . Il a joui de notre bonheur
en voyant Louis le Bien - aimé , le pere
des François , & il a conçu notre félicité
en connoiſſant un fouverain qui fait de
l'amour de ſes ſujets ſa gloire & ſes délices.
Les princes& pluſieurs ſeigneurs ont
donné à cet illuſtre étranger des fêtes
dont l'aiſance , la douce liberté , la délicateſſe&
la galanterie françoiſes ont fait
les honneurs. Les talens ſe ſont reproduits
fous mille formes pour mériter fes
fuffrages; nos jeunes muſes lui ont préſenté
l'encens de la nation. C'eſt dans
une de ces affemblées , chez Mde la Ducheſſe
deV... que Mde Larrivée repréſentant
la Bohemienne de la comédie des
trois Coufines , a chanté les vers ſuivans
qui font de M. de Champfort.
Récitatif.
Pourconnoître le fort des maîtres des humains ,
Mon art ne m'eſt point néceſſaire.
C'eſt ſur le front des Rois que je lis leurs deſtins ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
oracle eſt infaillible , & mon art doit ſe taire.
Le ſeul aſpect d'un jeune Roi
M'a , de ſon avenir , dévoilé le myſtere :
Son fort eſt d'être heureux , d'être aimable &
deplaire ,
Ettous les coeurs l'ont prédit avant moi .
Ariette.
Peuple, àqui ſa préſence eſt chere ,
Dans ces lieux retenez ſes pas :
Un Roi qu'on aime & qu'on revére
Ades ſujets en tous climats ;
Il a beau parcourir la terre ,
Il ne fort point de ſes états.
L'académie royalede peinture&ſculptu
re a pareillement eu l'avantage de recevoir
la viſite du Roi de Dannemarck . M. de
Marigni , directeur-général des bâtimens,
arts& manufactures de France , étoit à la
tête des profeffeurs &des académiciens ,
&les éleves , rangés autour des modeles
poſés en groupe , ont fait voir une émulation
qui a été remarquée & louée par
ce prince , amateur éclairé & protecteur
bienfaifant des arts . Comme M. de Marigni
nommoit & préſentoit les artiſtes
de cette académie , ce monarque eut la
bonté de l'interrompre , en difant : je fais
que cette académie eſt remplie d'hommes
DECEMBRE. 1768. 175
diftingués,dont les talens& les noms font
répandus dans toute l'Europe.
La bibliotheque royale , la manufacture
des tapiſſeries aux Gobelins , la manufacture
de porcelaines à Seve , l'hôtel
des Invalides , les cabinet d'hiſtoire naturelle
, toutes les richeſſes de l'induſtrie
françoiſe ont attiré la curioſité & l'admiration
de ce jeune ſouverain , dont on
peut dire , comme du ſage Ulyffe ;
Qui moreshominum multorum vidit & urbes .
HORAT.
CONCERT SPIRITUEL .
Le premier de Novemb. jour de la Touffaint
, le concert ſpirituel a commencé
par une ſymphonie; enfuite on a exécuté
le De profundis clamavi , beau moter à
grand choeur de M. d'Auvergne , furintendant
de la muſique du Roi. M. Be-
τοί , ordinaire de la muſique du Roi ,
a fait entendre ſur le hautbois un concertode
ſa compoſition , dont la muſique
agréable & l'exécution parfaite ont été
également applaudies. Mlle le Chantre ,
très-jeune & très-aimable virtuoſe a joné
une fonate avec préciſion , avec légereté
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
& avec goût , fur un clavecin piano forte.
On a entendu avec plaifir un air italien ,
chanté par Mile Fel. M. Capron a exécuté
avec beaucoup d'aiſance les plus grandes
difficultés dans un concertode violon,
inftrument qu'il maîtriſe à ſon gré. Le
concert a été terminé par le Cantate Domino
canticum , motet à grand choeur de
Lalande .
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de muſique a donné
pluſieurs repréſentations de Silvie , ballet
héroïque dont la muſique eſt ſi variée
& fi délicieuſe. Là Dlle Durancy a joué
avec intelligence le rôle de Silvie , & le
Sieur Legros a fupérieurement rendu le
rôle brillant du Berger. La Dile Rofalie
fait une agréable illufion dans le rôle de
l'Amour , qu'elle joue avec fineſſe; la Dile
Duplant a très - bien repréſenté Diane.
Les ballets font de la plus ingénieuſe
compofition & parfaitement exécutés . Le
pas de deux pantomime entre la Dile
Allart& le Sieur d'Auberval , a toujoursle
plus grand effet par ſes tableauxyrais , naturels&
de la plus vive expreſſion. N'ou-
1
DECEMBRE. 1768. 177
blions pas de rappeller encore l'exécution
préciſe , noble & éronmante du Sieur
Gardel dans la magnifique chaconne qui
termine cet opéra. On a repris , leis de
Novembre , les repréſentations d'Alcimadure
, paftorale. Nous ne repéterons
point tout ceque nous avons déjà dit dans
le premier volume du Mercure de Juillet
de l'agrément de la muſique , de la pi
quante variété des danſes , de la parfaite
exécution des rôles. On ſe diſpoſe à donner
inceſſamment , fur ce théâtre , Enée&
Lavinie , tragédie lyrique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont repris avec fuccès pluſieurs comédies
de Moliere , qui ont été vues avec
plaifir. Ils ont joué la belle tragédie de
Mahomet , dans laquelle les Sieurs le
Kain , Molé & Brizart font tant d'impreffion
par leur jeu raifonné & fenti .
La Dlle Fleuri qui n'avoit paru fur aucun
théâtre , a debuté , pour la premiere
foisle 14Nov. , par le rôle de Medéedans
la tragédie de ce nom. Elle a en core joué ce
rôle le jeudi 17. Elle a repréſenté Phédrele
Hv
+78 MERCURE DE FRANCE.
famedi 19&le lundi 21. Elle ajoué le rôle
deMérope le mercredi 23 ,& le ſamedi 26.
Une figure & une taille impoſantes , des
traits nobles & expreffifs , d'heureuſes difpoſitionsfont
eſpéret qu'avec l'habitudedu
theâtre , qu'avec le ſecours de l'étude & de
bons conteils , elle remplira tout ce qu'on
a droit d'attendre de fon jeu dans les premiers
rôles de la tragédie. Que d'intelligence
, d'art & de talent ne faut il point
pour s'élever juſqu'aux traits du génie ,
pour en faire fentir l'energie,pour les ex.
primer avec illufion , pour y ajourer l'action
propre , pour nuancer juſqu'aux
moindres détails , enfin pour faire diſparoître
le perfonnage même & le rendre
dans toute ſa vérité . L'art de Pimitation
dramatique eſt preſque égal à celui de
l'invention . Ils font auſſi rares & non
moins précieux pour produite un enfemble
parfait.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le mercredi 26 Octobre dernier , les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi
ont donné fur leur théâtre la premiere repréſentation
des Sabots , petite paftorale
en un acte , mêlée d'ariettes. Les paroles
DECEMBRE. 1768. 179
font attribuées à M. Caforte , auteur d'Olivier
& du Lord impromptu , & elles ont
été , dit-on , retouchées par M. Sedaine ,
qui entend ſi bien l'effet théâtral. La muſique
eſt de M. Dani .
L'idée de cette piéce eſt tirée d'une an
cienne chanſon , dont le refrein eſt
Que Robin donne à propos
Son andouille & ſes ſabots .
ACTEURS :
MATHURINE ,
BABET.
LUCAS .
COLIN .
•
• MdeBerard.
Mde Laruette .
M. Laruette .
M. Clairval .
La ſcène eſt dans une cériſale .
Le vieux berger Lucas déſeſpéré d'être
amoureux , à ſon âge , de la jeune Babet,
s'en punit lui - même ; il ſe ſoufflette , il
s'arrache les cheveux .
LUCAS .
Etre amoureux à mon âge !
Je peſte , j'étouffe , j'enrage :
Si j'en croyois mon courage
Je m'arracherois les cheveux.
Ol'imbécille ! ô la bête !
Se mettre l'amour en tête ,
Pour qui , pour une fillette !
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Il faut que je me ſoufflette...
Pin , pan ; ... va , cours auprès de ta fillette
Pleurer , gémir , faire le langoureux !
Mathurine , mere de Babet, le ſurprend
candis qu'il s'exécute ainſi lui -même ;
elle en rit , & lui demande la raiſon de
ce courroux. Lucas répond qu'il eſtamoureux.
Mathurine croyant que c'eſt d'elle ,
repond qu'il n'y a point de mal , mais
apprenant que c'eſt de Babet , elle lui
chante :
4
MATHURINE.
Il faut s'aimer pour s'époufer..
Vous l'aimez ; mais vous aime-t-elle ?
Lucas , la chaîne n'eſt pas telle
Qu'il ſoit ailé de la briſer ;
Je ne contrains point ma fille ;
Elle est douce , elle eſt gentille ;
Mais celui qu'elle aimera
Eſt celui- là qu'elle aura.
Alors ſi dans ſon ménage
Il arrive du tapage ,
Je conte lui dire ainſi :
Tu l'as voulu , reſtes -y.
Colin furvient. Colin eſt un bon garçon,
fimple , aimable , & qui aime à obliger .
Le vieux & avare Lucas ſe mocque de
DECEMBRE. 1768. 181
9
lui , parce qu'il a eu la ſimplicité de prêter
dix écus à un milicien qui lui a emporté
ſon argent. Colin repond , je n'en
ai point regret; il en avoit beſoin , & il
m'a laiſſé le plaifir de l'avoir ſecouru. II.
ſe fait connoître par d'autres traits de fon
zèle pour rendre ſervice. Lucas en abuſe
en lui donnant pluſieurs commiffions
afin de l'écarter. Babet arrive en fabots
& travaille à faire des corbeilles , aflife
fous un cerifier. Lucas , qui s'eſt caché
lui fait pluſieurs niches auxquelles elle
ne fait pas attention. Cependant le fruit
tente la jeune Babet ; elle ne peut atteindre
aux branches ; elle ôte ſes ſabots , &
monte ſur l'arbre. Lucas la ſurprend ,
mangeant les ceriſes qui lui appartiennent
: il demande un baifer pour payement
, & ne l'obtenant point , il prend
ſes ſabors avec ſon panier , & s'en va en
colere. Colin voit ſa jeune maîtrefle ; il
porte ſa provifion de la journée , confiftant
en un morceau de pain &des cerifes.
Elle l'appelle & l'invite à s'affeoir à côté
d'elle. Ils font un petit repas champêtre ,
& parient à qui aura la derniere cerife ,
&àqui payera un ruban à la fête du village
. Colin triche pour avoir le plaifir
de payer le ruban. La bergere s'en apperçoit
, & le gronde. La pluie vient. Baber
182 MERCURE DE FRANCE.
eſt ſans ſabots. Colin offre de la porter ;
mais elle préfére de prendre les ſabots de
Colin , & de lui en aller chercher au village
; elle lui laiſſe ſa colerette , ſon tablier
& fon chapeau. Il chante :
Hépourquoi ne puis-je donc pas
Tout bonnement & ſans ſtratagême ,
Lui dire oui , Babet , je t'aime ,
Je t'aimerai juſqu'au trépas ?
Parlons- lui , je lui parlerai...
Diſons- lui , je lui dirai...
Mais ſi -tôt que je la verrai
Tout droit me regarder en face ;
Je me connois , je me tairai .
Comment faut-il donc que je faffle!
Il s'afuble avec les ajuſtemens de Babet.
En entendant arriver Lucas , il ſe tient
coit à l'ombre du cerifier. Le vieux berger
croyant que c'eſt la jeune bergere , ſe
plaint de ce qu'elle ne l'aime pas , & de
ce qu'elle a dit à ſa mere qu'elle préfere
Colin. A ces mots , Colin treſſaille de
joie; il faute au col de Lucas ; il l'embraffe
; il le remercie de lui avoir appris
que Babet l'aime : ce qui ne réjouit pas
fon rival. Lucas fait ſes plaintes à Mathurine;
mais la mere ne trouve aucun mal
dans tous les torts qu'il veut donner àBa
bet. La jeune bergere vient , elle déclare
DECEMBRE. 1768. 183
bonnement qu'elle aime Colin , & fa mere
conſent à lui donner ce berger qui n'a
rien , mais qui a toute l'eftime duvillage.
Lucas prend auſſi ſon parti , & ne voulant
point perdre le plaiſir de faire du
bien à Babet , il propoſe à ſa mere de l'épouſer
& de lui donner ſa fortune. Cette
petite comédie finit par un vaudeville ,
dans lequel on dit que Colin est heureux,
parce qu'il a ſçu donner à propos fon pain
&ſes ſabots. Cette piéce a réuſſi . Elle
offre un tableau dramatique , dont les détails
font agréables , dans le goût de ceux
que M. Boucher nous préſente dans ſes
compoſitions ingénieuſes. La muſique en
eſt naïve, délicate & piquante. Tous les
rôles ſont parfaitement rendus & chantés,
ce qui augmente le charme de l'illufion ,
& fupplée au défaut d'intrigue & d'intérêr.
BIENFAISANCE.
M. DE F ** , intendant de la généralité de L.
illuftre citoyen qui poſlede l'art fi recommandable
de faire fervir l'intérêt du prince au bonheur
de ſes lujets , paſſant à Saint-Etienne-en - Forez
dans le mois de Septembre dernier , trouva furla
place une jeune & belle arriſanne confondue parmi
la foule, que la curioſité de voir M. l'IntenJant
pour la premiere fois , avoit attirée ſur ſon paf
$84 MERCURE DE FRANCE.
fage. M. de F... la distingue , la fait approcher.
-Bon foir, mon enfant. La jeune fille rougit.
-Vous n'êtes point auſſi jolie ſans avoir quelque
amoureux .-Oh! oui , Monseigneur ,j'en ai deux.
-Vous voulez ſans doute vous marier. -Je le
voudrois bien , Monseigneur. -Vous ne pouvez
cependant vous marier avec tous les deux. Lequelaimez
vous le mieux ? -Tous les deux;mais
je ne puis pas me marier , parce qu'ils me demandent
cent francs , & queje ne les ai pas. -Oit
fontvos galans?
Ils étoient dans la foule des ſpectateurs ; l'un à
côté de ſa maîtrefle , & l'autre à quelque pas. A
la queffion de M. l'Intendant ils ſe préſentent &
fe rangent du côté de la fille . Les voici , Monfeigneur.-
Pour lequel vous décidez - vous , mon
enfant? La timide artiſanne chancele ; les regarde
tous deux ; héſite , enfin ſon amour la décidant
pour le plus joli . -Pour celui- là , Monseigneur,
enprenant ſon amant par le bras . -J'enfuis bien
aife ; mon ami , vous ne demandez que centfrancs
pour épouser cette fille ? Non , Monseigneur.
Voilà cinquante écus , faites venir un notaire pour
dreffer votre contrat. Je ſuis charmé de vous avoir
rendu l'un& l'autre contens.
Cette avanture ſi touchante pour les coeurs fenfibles
a valu à M. de F. les plus vives acclamations
de joie de la part des deux amans & de tous les
ſpectateurs.
ANECDOTE S.
I.
BEAUCHATEAU, ancien comédien de l'hôtel de
Bourgogne , entendant un jour la ineffe à NotreDECEMBRE.
1768. 185
Dame , vit une femme toute en pleurs auprès d'un
pilier de l'égliſe . Il lui demanda le ſujet de ſon
chagrin, elle fit d'abord quelques difficultés de lui
répondre ; mais ſur les inſtances du comédien, elle
lui apprit qu'elle étoit venue à Paris pour le jugement
d'un procès qui avoit duré beaucoup plus de
temps qu'elle ne l'avoit prévû , & que ne pouvant
avoir des nouvelles de ſon pays , il ne lui reſtoit
aucune reflource; qu'elle n'oſoit plus retourner
dans la chambre qu'elle avoit louée , parce qu'il
lui étoit impoffible de payer le terme qu'elle devoit.
Beauchateau , touché de ce récit , la retira
dans ſa maiſon. Un pareil traitement engagea
cette femme à ſe faire connoître de plus enplusà
fon bienfaiteur. Elle dit , entr'autres choſes, qu'el
-le avoit eu une foeur qui étoit mortedans un couvent
, où elle avoit expié , par une pénitence auftere
, le malheur de s'être rendue à la paffion d'un
préſident ; qu'elle en avoit eu une fille ; mais qu'on
ne ſçavoit ce que cet enfant étoit devenu . La femme
de Beauchateau , qui étoit préſente , ſe ſentit
toute émue à ce diſcours; ſes yeux ſe remplirent
de larmes ; & cédant aux mouvemens de fa tendreſſe
, elle ſe jetra aux pieds de cette perſonne, &
Pappella cent fois ſa chere tante. En effet la Demoiſelle
Beauchateau étoit cette fille , le fruit de
la léduction du préſident & de la foibleſſe de celle
dont on venoit de parter.
T
II.
Baron penſoit avantageuſement de ſa profeffion,
J'ai lu , diſoit- il , toutes les hiſtoires an-
>> ciennes & modernes ; j'y trouve que la nature
>> a prodigué d'excellens hommes dans tous les
>>genres : elle ne ſemble avoir été avare que de
>> grands comédiens. Iln'y a jamais eu que Roſcius
2&moi, 2
186 MERCURE DE FRANCE.
:
III.
Brueys , auteur du Grondeur & de l'Avocat
Patelin , avoit la vue fi mauvaiſe qu'il mangeoit
avec des lunettes . Louis XIV qui l'aimoit , lui demandaunjour
comment il ſe trouvoit de ſes yeux ?
« Sire , répondit Brueys , mon neveu dit que je
>> vois un peu mieux. >>
I V.
Louis XIV ne goûtoit ni la figure , ni la voix
d'une comédienne nommée la Beauval. Moliere
qui connoiſſoit ſes talens ; hafarda de lui donner
le rôle de Nicole dans le Bourgeois Gentilhomme.
La Beauval joua ſi ſupérieurement , que le roi en
fur extrêmement content , & dit à Moliere en fortant
: Je reçois votre actrice. On raconte de cette
même comédienne , que voulant ſe marier avec
un homme de ta profeſſion ,&fon pere y formant
oppofition , Mile Beauval fit cacher ſon amant
ſous la chairedu curé ; & à la fin du prône,déclara
devant Dieu & les hommes qu'elle prenoit Beauval
pour ſon époux. Beauval fortit dedeſſous la
chaire ,&enditautant ; ainſi ils ſe virent marier,
finon par le curé , du moins ſous ſes yeux.
V.
Le célèbre Garrick , acteur Anglois, joue , comme
l'on ſçait , ſupérieurement dans la comédie &
dans la tragedie. C'eſt pour exprimer ce double
talent qu'un peintre l'a repréſenté entre la muſe
tragique & la muſe comique. Mais ce qu'il y a de
fingulier , c'eſt que dans le temps qu'on fit le portrait
de cet acteur, il arrangea ſon viſage de façon,
qu'il rioit & pleuroit par moitié , ayant un air gai
DECEMBRE. 1768. 187
du côté de Thalie & triſte du côté de Melpomene.
Il faut qu'il ait le jeu des muſcles à ſon commandement
pour donner en même-temps à ſa phyſionomie
des traits ſi contraſtés. Ce tableau fingulier
exifte en Angleterre; & Garrick est très - reflemblant
ſous quelqu'aſpect qu'on le regarde.
VI.
Anecdote de Beverley .
Nous avions rapporté l'anecdote fur Beverley,
inférée dans le premier vol. du Mercure d'Octobre
d'après une lettre écrite de Toulouſe ; mais le fait
eſt démenti par pluſieurs autres lettres qui ajoutentque
cette tragédie bourgeoiſe a été ſupérieurement
jouée , rendue avec beaucoup d'énergie ,
&ſurvie constamment par une foule de ſpectateurs
qui ont beaucoup applaudi à ce ſpectacle , malgré
l'impreſſion effrayante qu'il fait ſur toutes les ames
ſenſibles . L'acteur même repréſentant le rôle de
Beverley , a eu le courage de ſuivre la premiere
leçon de l'ouvrage beaucoup plus pathétique que
celle jouée à Paris , & les Toulouſains ont eu la
force de foutenir cette image du déſeſpoir la plus
terrible peut-être qui ait été encore miſe ſur la
ſcène.
QUESTION.
On appelle en geometrie FIGURES ISOPERIMETRES
, celles dont les contours font égaux , ou
autrement celles dont lesfommes des lignes environnantes
font égales de part& d'autre.
On demandefi les figures dont les contoursfont
égaux, font pareillement égales entr'elles enfuperficie?
188 MERCURE DE FRANCE.
:
ARTS.
GRAVURES.
I.
M. GAILLARD , graveur , dont nous avons
pluſieurs morceaux eſtimés , ſemble s'être furpaflé
dans les deux nouvelles eſtampes qu'il vient de
publier d'après M. le Prince, peintre du Roi. L'une
apour titre : le Concert Ruffien , & l'autre , la Di-
Seuſe de bonne aventure. Ces ſujets traités dans le
-coftumeRufle font par cela feul intéreſlans . L'habile
maître a ſçu encore les rendre agréables par
la noblefle de la compofition& l'élégance du defſein.
Le travail du graveur eſt fini & foigné. Son
burin fouple & moëlleux a dirigé les tailles ſuivant
la marche du pinceau , le ſens des carnations,
le caractere des étoffes. La belle harmonie qui regnedans
tout l'ouvrage contribuera encore à faire
rechercher des amateurs les deux nouvelles eſtam
pes. Elles font de 18 pouces & demi de haut fur
13 &demi de large. On les diſtribue chez l'auteur,
rue Saint- Jacques au-deſſus des Jacobins , entre un
perruquier & une lingere. Le prix eſt de fix liv.
chacune.
II.
Le Rivalséducteur & l'Amant venge. Ce font
les ſujets de deux ſcènes compoſées & gravées par
M. Ranſonnette. On lit au bas des vers convenables
aux acteurs de ces différentes ſcenes . Ces deux
nouvelles eſtampes , de format in-4°. & oblong ,
fe trouvent chez l'auteur , place Maubert , au coin
dela rue des Noyers , chez le bonnetier.
DECEMBRE. 1768. 189
III.
Portrait du Roi de Dannemarck .
M. Duret , graveur , demeurant à Paris , vers le
milieu de la rue du Fouare , vient de publier leportrait
de Sa Majeſté Chriſtian VII , Roi de Dannemarck
& de Norwege , né à Coppenhague le 29
Janvier 1749. Ce portrait eſt de profil& en forme
demédaillon. On a mis au bas ces vers compoſés
par M. l'abbé de Schoſne .
Les rofes de l'hymen & le trône des Rois
Ne l'ont point retenu dans leur chaîne flateuſe :
Il voyage , il inſtruit ſa raiſon lumineuſe
Par les tableaux divers & des moeurs & des loix .
Il s'arrête en ces lieux ſéduit par notre hommage ,
Heureux peuple Danois , n'en føyez point jaloux ;
Le deſtin l'a formé pour regner parmi vous ;
Notre art nepeut ici fixer que ſon image.
MUSIQUE.
ERNELINDE.
ON propoſe de faire graver par fouſcription ,
lapartition complette d'Ernelinde , tragédie lyrique,
avec les changemens , tant dans le poëme
quedans la muſique , tel que cet ouvrage doit être
remis au théâtre .
Le Sieur Philidor oſe eſpérer que les connoifſeurs
feront fatisfaits des corrections & des augmentations
, tant dans le corps de l'ouvrage , que
dans la partie des ballets . Il s'est déterminé à ces
changemens , par les avis des gens de goût , &
190 MERCURE DE FRANCE.
d'après les plus mûres réflexions. Quelques criti
ques l'ayant fauflement accuſé d'être plagiaire ,
on ne ſera pas fâché d'avoir l'ouvrage en main ,
pour ſe convaincre de la témérité de cette accuſation.
Le proſpectus renferme d'excellentes obſervations
ſur leſquelles nous pourrons revenir. Nous
nous bornons aujourd'hui àannoncer les conditions
ſuivantes .
Conditions.
1 ° . Les noms des ſouſcripteurs feront imprimés
àla tête de l'ouvrage.
2°. L'ouvrage ſera gravé &imprimé complétement
avec toutes les parties obligées, fans aucune
ſouſtraction , format in-fol. fur de beau papier.
3 °. La ſouſcription ſera de 24 liv. que l'on paicra
en ſouſcrivant.
4°. On délivrera aux ſouſcripteurs l'ouvrage ,
le 15 de Janvier 1769 , & il ne ſera mis en vente
&débité dans le Public que le 30 du même mois ;
le prix ſerade 36 liv. fans y comprendre l'extrait
d'accompagnement qui ſera à la tête de l'ouvrage.
5°. On nedélivrera des ſouſcriptions que juſqu'au
10 deDécembre 1768. On s'adreflera pour
ſouſcrire , chez l'auteur , rue de Clery , vis-à-vis
la rue du Gros-Chenet , ou chez le Sr de la Chevardiere
, marchand de muſique , rue du Roule , à
laCroix d'or.
I I.
Premier recueil d'airs choiſis avec accompagnement
de harpe ; par M. Patouart le fils ; prix 7 liv.
4f. AParis , chez Couſineau , luthier & marchand
demuſique , ruedes Poulies & aux adreſles ordinaires
de muſique. Ce recueil d'un bon choix eſt
DECEMBRE. 1768. 191
terminé par une ſonate de la compoſition de M.
Patouart pour la harpe.
III.
Deuxiéme recueil d'air choiſis avec accompagnement
de harpe ; par Madame Leveſque , ci devant
Mademoiselle de Haulteterre ; prix 7 liv. 4 ſols.A
Paris , chez Couſineau , luthier & marchand de
muſique , rue des Poulies & aux adreſſes ordinaires
de muſique. Les amateurs attendoient avec impatience
ce deuxième recueil , qui les flattera également
par le choix varié des airs & le bon goût
des accompagnemens.
IV.
Deuxième recueil d'airs choiſis tirés d'Alcimadure
& autres interinedes avec accompagnement,
dédié aux amateurs ; par M. l'abbé Boilli , bénéficier
de la Ste Chapelle ; prix 8 liv. A Paris , chez
l'auteur , cour du palais , à la communauté des
Chapelains ; Couineau , luthier & marchand de
muſique, rue des Poulies & aux adreſſes ordinaires
demuſique. Pluſieurs romances d'un choix agréable
enrichiſlent ce recueil.
V.
Romance de M. Capron.
Cettejolie romance , que les amateurs ont tou
jours entendu avec le plus grand plaiſir , eft aujourd'hui
gravée avec accompagnement de baffle ,
violons& cors. Elle ſe trouve à Paris, aux adreſſes
ordinaires de muſique.
VI.
Dixiéme ſuitedes Amuſemens des Dames,compoſée
depluſieurs allemandes nouvelles &menucts
192 MERCURE DE FRANCE.
en duo pour deux violons , par-deſſus de violes ou
mandolines , par M. *** ; prix 3 liv. 12 f. Cette
fuite ſe vend à Paris , au bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien grand Cerf- Saint-Denis ,
près la rue des Deux-Portes -Saint-Sauveur , & aux
adreſles ordinaires de mufique.
VIL
Trois ſymphonies à grandes orcheſtres , dédiées
àM, le comted'Estaing , lieutenant - général des
armées de terre & de mer de Sa Majesté Très-Chrétienne
, ci-devant gouverneur - général de St Domingue
, chevalier commandeur des ordres du
Roi . Del Signor Monroy : oeuvre II ° ; prix 7 liv .
41.; gravées par M. Vendôme , rue St Honoré,
vis-à-vis le café militaire & aux adreſſes ordinairesde
muſique.
VIII.
Six ſonates àviolon &bafle del Signor Emanuel
Barbella , avec un ſujet varié en 24 manieres , utiles
pour les amateurs de la mandoline , compoſées
&dédiées à M. le comte de Neipperg , chambellan
, conſeiller d'état intime actuel de L. M. I. R.
A. , & leur miniſtre plénipotentiaire aux différentes
cours & cercles de l'Empire ; par M. Leone de
Naples , maître de muſique de S. A. S. Mgr. le duc
de Chartres , prince du ſang ; prix 9 liv. A Paris ,
chez l'éditeur & aux adreſles ord. de muſique.
L
ARCHITECTURE.
Nouvelle falle de l'Opéra.
E théâtre de l'opéra , auquel on travaille depuis
pluſieurs années , eſt devenu undes objets les
plus
DECEMBRE. 1768. 193
plus intéreſſantes pour les amateurs de ce ſpectacle
&pour ceux de l'architecture.
L'intention de Mgr le duc d'Orléans , en fourmillant
un emplacement très - vaſte pour cet établiſſement
, a été que la magnificence de ce bâtiment
répondît à celle de ſon palais , dont il fait
partie; & la ville de Paris , chargée de la dépenſe,
a fait tout ce qui convenoit pour correfpondre à
l'intention de ce Prince. M. Moreau , aux talens
duquel les façades du Palais royal , & tout ce qui
concerne l'opéra ont été confiés, a étudié avec ſoin
les différentes parties de cette grande entrepriſe .
Des iſlues commodes & multipliées , pour l'entrée&
la fortie du ſpectacle , un théâtre vaſte , &
une ſalle ſonnore , ont été les objets principaux
auxquels il a dû s'appliquer .
Lesgalleries extérieures qui occupent toute l'étenduede
la face ſur la rue Saint-Honoré , & qui
tournentdans les deux flancs du théâtre, réuniſlent
neuf forties faciles .
L'architecte a profité de la diſpoſition de fon
terrein pour donner toute la profondeur poſſible
au théâtre ; & en effet , il y a près de quatre-vingt
pieds depuis le devant de l'avant - ſcène juſqu'au
fond , ce qui à peine ſe trouveroit dans les plus
vaſtes théâtres de l'Europe , & fournit la poſſibilité
de repréſenter les plus grands ſpectacles.
La ſalle de l'opéra , ni aucune autre à Paris , ne
pourroit avoir , ſans inconvénient , une étendue
comparable à celle de certains théâtres , que d'ailleurs
on pourroit citer comme de bons modeles .
Ces théâtres font dans de grandes villes où les
ſpectacles ne font point permanens. Tout un pays
s'y raſlemble. Ils font preſque toujours remplis :
mais à Paris , où l'opéra ſe voit , pour ainfi- dire ,
tous les jours , on ne pourroit en ufer de même
I
194 MERCURE DE FRANCE.
4.
fans rendre incommode , dans preſque tous les
temps , une étendue qui ſeroit utile quelquefois ,
&qu'on n'auroit pratiquée qu'en gênant toutes les
places& éloignant le ſpectateur de l'objet repréſenté.
La grandeur d'une ſalle de ſpectacle pour Paris
pourroit être combinée , en raiſon du nombre
des ſpectateurs pendant le cours d'un an , diviſéeparle
nombre de repréſentations ; mais quoique
celle de la ſalle actuelle de l'opéra paroiffe
ſuffilante, voyant combienla magnificence de ce
ſpectacle forme tous les jours de nouveaux amareurs,
on l'adiſpoſée pour contenir trois cent pere
ſonnes de plus que dans celle des thuilleries , &
voulant profiter de tout ce que le local rendoit
poſſible , on a fait l'ouverture de l'avant - ſcène &
la largeur de la ſalle de ſix pieds de plus : la circonférence
étant la même , la ſalle ſe trouve naturellement
moins profonde; ſa forme eſt plus
émicycle& plus approchante de celle des théâtres
des anciens . Sa courbure commence dès la ſeconde
loge; toutes les places font plus également diſtanres
de la ſcène ,& il y en aura peu d'où on ne voie
le ſpectacle entier.
Les moyens les plus propres à conferver & à
tranſmettre les ſonsy ontété employés. Il y a lieu
de croire qu'elle ſera aufſi ſonnore qu'on le peut
defirer.
L'agrandiflement de cette falle conſiſte dans un
quatriéme rang de loges qui y a été introduit. Ce
moyen a femblé plus convenable que l'augmentation
de quelques loges à chaque rang , par lefquelles
on auroit perdu la plus grande partie des
avantages qu'on s'eſt procurés ; l'expérience démontrantque
les fons s'élevent , & qu'on entend
mieux dans les loges d'en-haut quedans les autres.
DECEMBRE. 1768. 195
Le méchaniſme des conſtructions a été étudié
avec ſoin dans cet édifice. Le deſir de ſupprimer
les poteaux qui diviſent ordinairement & gênent
les loges , &d'élever le moins qu'il feroit poffible
le quatriéme rang , a impoſé la néceſſité de recouriràde
nouveaux moyens pour les ſupporter.
La cloiſon du fond eſt compoſée de très-forts poteaux
de bois bien choiſi,&il a étéplacé àchaque
diviſion un ſupport de fer composé d'un montant
adapté au poteau , & arrêté par trois boullons à
écroux. Une tige de quatre pieds eſt aſſemblée au
milieu de ce montant ; la partie la plus voifine du
poteau eſt ſupportée par une conſole de fer foudée,
le bout de la tige eſt foutenu par une forte barre
qui va en-deſſus & diagonallement s'aſſembler
dans le montant , le tout eft retenu aux murs
par d'autres fers : lesplanchers font réduits àquatre
pouces d'épaiſieur , & leur folidité , inconteftable
d'ailleurs , ſe trouve démontrée par les expériences
qui ont été faites pour s'en aſſurer.
Les eſcaliers multipliés , dont la plus grande
partie ſont de pierre de taille , fourniront un grand
nombre d'iflues: toutes les autres conſtructions
ont été faites dans la vue de procurerlaplus grande
fûreté. Les charpentes font exécutées dans le lyftême
des meilleures conſtructions de ce genre que
M. Moreau a vues en Italie , où il en a puilé le
modele.
GÉOGRAPHIE .
I.
CARTE géométrique du Comté Nantois , dediée
à Mgr le duc d'Aiguillon , pair de France ,'
1
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
chevalier des ordres du Roi , lieutenant-général
-de ſes armées , &c.; par le Sieur Ogée , ſous- ingénieur
des ponts & chauffées audit comté , 1768 .
A Paris , chez Lattré , rue Saint-Jacques.
I I.
Carte nouvelle & exacte de l'Iſle de Corſe , dédiée
àM. James Boswel d'Auchinleck; par Thomas
Phinn , Anglois , 1768. Cette carte eſt celle dont
les Anglois font le plus de cas , parce qu'elle a été
levée avec beaucoup de précision par un excellent
ingénieur qui a long- temps réſidé en Corſe. Elle
eft très-bien exécutée , & peut être fort utile aux
officiers françois , & à ceux qui veulent prendre
une idée juſte de cette ifle. On l'a gravée dans un
formatcommode. Son prix eſt 24 1. A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
PHYSIQUE.
Cours d'Histoire naturelle.
I.
,
M. VALMONT de Bomare démonstrateur
d'Hiſtoire Naturelle , avoué du gouvernement ,
cenſeur royal , membre de pluſieurs académies des
ſciences , belles - lettres & beaux arts , maître en
pharmacie , &c. ouvrira ſon cours d'hiſtoire naturelle
le mercredi 7 décembre 1768 , à dix heures
&demie préciſes du matin , & le continuera les
vendredi , lundi & mercredi de chaque ſemaineà
la même heure , en fon cabinet rue de la Verrerie ,
près la rueduCoq.
Le même démonstrateur ouvrira un ſecond cours
DECEMBRE. 1768. 197
d'hiſtoire naturelle le ſamedi 10 Décembre,à onze
heures & demie préciſes du matin. Ce cours particulier
ſera continué les mardi , jeudi & famedi de
chaque ſemaine à la même heure. Ceux qui voudront
prendre part à ce cours font invités d'entendre
ledifcours ſur le ſpectacle & l'étude de la nature,
qui ſera prononcé le 7 Décembre à dix heures
&demie du matin.
I I.
Cours de Physique.
M. Briſſon , de l'académie royale des ſciences,
commencera , dans les premiers jours de Décembre
, ſon cours particulier de phyſique expérimentale
, dans ſon cabinet de machines , quai d'Orléans
, ifle St - Louis. Les perſonnes qui voudront
y aſſiſter ſe feront inſcrire chez lui , au collége de
Navarre , rue & montagne Ste Genevieve.
III.
,
M. Allard , de l'académie royale d'Angers&de
celle d'Auxerre , profeſſeur de mathématiques &
de phyſique , rue des Maçons , ouvrira , chez lui
le mardi 6Décembre , un cours de phyſique expéximentale
, dans lequel il paſſera en revue lesprincipaux
effets de la nature & les phénomenes les
plus intéreſlants dans toutes les parties de la phyfique
tirés des meilleurs auteurs, tels que Newton,
Keil , Sgraveſande , Muſchembroek , Deſaguillier
, &c. &des mémoires des plus célèbres académies.
Le onze du même mois M. Allard ouvrira un
autre cours qu'il continuera les dimanches & fêtes,
en faveur des perſonnes qui ne pourroient pas y
aſſiſter les autres jours de la ſemaine . Ceux qui
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
voudront ſuivre l'un ou l'autre ſe feront infcrire
chez lui.
Nous connoiffons l'habileté de ce phyſicien&
Tintelligence avec laquelle il exécute ſes expériences.
I V.
Cours de Langue italienne&françoise, degéographie
&d'histoire , en faveur des étrangers.
M. l'abbé de Perravel de Saint- Beron , connu
par ſon ſçavoir,ouvre le 28& le 29 du préſent mois
deux coursdifférens ; l'un , ſur la langue italienne
&fur la langue françoiſe ſuivant les principes de
M. l'abbéGirard; l'autre , fur l'hiſtoire facrée&
profane & ſur la géographie naturelle , aſtronemique&
politique. Ily aura trois ſéances par ſemaine
pour chaque cours , depuis fix heures&demi
du foir juſqu'à neuf, en la maiſon de M. l'abbé
de Perravel , nouvelle halle aux bleds, au No. 54,
au premier. Son prix eſt le même que celui de l'annéederniere;
ſçavoir , 18 liv. par mois pour chaque
année , & 36 en ville.
Les amateurs de ces ſciences ſont invités à ſe
faire in(crire dans lahuitaine .
On le trouve tous les matins juſqu'à 11 heures ,
&l'après-midi depuis cinq juſqu'à huit.
V.
Cours de Géographie & d'Histoire.
M. Buy de Mornas , géographe du Roi & des
enfansde France, pour répondre aux vues de nombre
de ſouſcripteurs de ſon Atlas géographique&
Historique , vient de ſe déterminer à tenir chez lui
des conférences pour développer les grands prin
DECEMBRE. 1768. 199
cipes qui en font l'objet. Il commencera ſon cours,
qui durerajuſqu'au premier d'Avril prochain , par
l'explication de la ſphère armillaire ; il fera enfuire
l'application des principes d'aſtronomie fur
leglobe terrestre , dont il donnera trois diviſions ;
l'aſtronomique , la phyſique & la politique. Après
cette expoſition, il paflera à la chronologie , qui a
pour fondement le calendrier , c'est-à-dire , la diftribution
du temps en heures , jours , ſemaines ,
mois , années, fiécles, épactes , luftres, inductions,
cycles lunaire& folaire , & périodes ; connoiſlances
abſolument néceſſaires à quiconque veut tirer
quelqu'avantage de l'étude de l'hiſtoire. Il terminera
enfin ſon cours par un expoſé des principaux
événemens arrivés ſur notre globe depuis la création
juſqu'à Jeſus-Chrift .
Le Sieur de Mornas n'oubliera rien pour rendre
fon cours intéreſſant ; ce cours eſt bien capable
d'ailleurs de piquer la curiofité de tout homme qui
a un état honnête dans la ſociété.
Les conférences ne feront pas publiques , &fe
tiendront trois fois par ſemaine , les mardi , jeudi
&ſamedi , exceptéles fêtes , depuis neufheures &
demie juſqu'à onze.
Elles commencerontle 10Décembre ; mais ceux
quivoudront en profiter ſont invités à venir ſe faire
inſcrire d'avance.
Le Sieur de Mornas ouvrira un autre cours le iz
Décembre , les lundis , mercredis & vendredis depuisdix
heures juſqu'à onze & demie.
On payera pour chaque cours 72 liv.
Le Sieurde Mornas fe propoſe de faire un cours
en faveur des colléges. Les jours de congé il prendra
les heures convenables. Les conférences ne dureront
qu'uneheure par ſemaine, & le cours ſera de
36. liv. Sa demeure eſtrue Saint Jacques , à côté de
St Yves .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
SCIENCES.
Histoire Naturelle.
M. Roos , Suédois , jeune militaire , étant actuellement
à Paris , qui cultive l'hiſtoire naturelle,
a fait ſur les limaçons des expériences intéreſfantes.
Il a obſervé nouvellement qu'un des limaçons
auxquels il avoit coupé la tête à la racine des
antennes , avoit recouvré une nouvelle tête ; ſes.
quatre cornes ſont revenues ; & ſans autre ſecours.
que de la faculté des deux ſexes que ce reptile
xéunit pour engendrer , il a rendu par le côté droit
au-deflus des antennes , où ſont les parties de la
génération , pluſieurs oeufs juſqu'au nombre de
ſept , de la groſſeur d'une petite perle. Il a enfoncé
ſes coeufs dans la terre , où ils commencent.
à s'offifier . Cette nouvelle obſervation ajoute encore
au merveilleux de la reproduction de ces repsiles.
MÉDECINE.
I.
Inoculation.
Dans la Virginie , colonie angloiſe de l'Amérique
ſeptentrionale , pluſieurs perſonnes de diſtinction
de Norfolck marquerent leplusgrand empreflement
de faite inoculer leur famille . On décida
que l'on inoculeroit dans la maiſon du docteur
Campbell , éloignée de trois milles de la
ville. On fit uſage de tous les moyens connus pour
empêcher la communication du mauvais air. Cependantmalgré
les ſages précautions que l'on prit
àcet égard , pluſieurs perſonnes de Norfolck &
DECEMBRE. 1768 . 201
des environs craignirent les effets de la contagion .
Lorſque les malades inoculés étoient encore dans
le cours des médicamens , & la plupart de ces malades
étoient des femmes de distinction , d'une
conftitution délicate & accoutumée à beaucoup
de ménagemens , ils ſe virent inveſtis d'un grand
nombre de gens armés qui exigerent que tout le
monde fût tranſporté au Lazaret , qui eſt à cinq
milles de diſtance de la maiſon dudocteurCampbell
. Ce lazaret n'étoit pas encore purgé du mauvais
air & des immondices occaſionnées par de
nouveaux Négres qui y avoient été déposés pour
être guéris de la petite vérole , de la dyfenterie&
d'autres maladies. Les malades furent de plus forcésde
faire le chemin pendant la nuit , à pied , durant
un violent orage &une pluie abondante qui
empêchoit de ne reconnoître le chemin qu'à la
lueur des éclairs qui brillerent pendant toute la
nuit. Malgré ce cruel événement , tous les malades
ſe ſont parfaitement rétablis. Ce fait eft conſigné
dans les papiers publics de Virginie , & la
nouvelle en eſt venue en Europe par des lettres
d'Annapolis en Mariland , du 8 Septembre 1768 .
Γ Ι.
Les habitans d'Alnwick , bourgade de la province
de Northumberland en Angleterre ont toujours
rejetté les moyens que la médecine a découverts
pour prévenir les funeſtes effets de la petite
vérole naturelle. Mais les ravages qu'elle vientde
faire dans ce bourg au mois d'Octobre dernier ont
enfin porté une mere à appeller l'inoculation au
fecoursde fon enfant. Cette femme, qui répugnoir
àſe ſervir de la méthode uſitée , en imagina une
nouvelle ; elle ſe procura un peu de matiere variolique,
provenante du bras d'un enfant qui avoit
202 MERCURE DE FRANCE .
7
1
une petite vérole très-ſaine ; elle la fit bouillis
dans du lait, & fit prendre cette boiflon à ſon enfant.
Il en est réſulté que cet enfant a eu une pezite
vérole très -bénigne , que les boutons ont
percéheureuſement , & que le fujet ayant été ſoigné
avec ſoin jouit actuellement d'une parfaite
fa nté. Ce fait intéreſſant eft couſigné dans les paiers
publics d'Angleterre , & confirmé par une
citred'Anlwick du 17 Octobre dernier.
P
III.
Maladiefinguliere.
Ona vu à Ammat près de Tain une fille de 24.
ans qui , depuis deux ans , n'avoit pris aucun aliment
; l'Eſpagne préſente un phénomene de certe
elpéce , qui n'est peut-être pas moins extraordinaire.
Il y a , dans la paroifle de St Martin de
Luina, près de Pravia , une femme nommée Antoinettede
la Igleſa qui , depuis vingt- deux ans ,
n'apris aucune nourriture folide. Après une maladie
très- grave qu'elle eſluya en 1744 , elle
éprouvaune faim que rien ne pouvoit d'abord raffafier
, & qui s'affoibliſſant inſenſiblement , fut
enfin ſuivie d'un ſi grand défaut d'appetit qu'elle
n'a pu manger depuis. Elle eſt de temps en temps
obligéede garder la chambre , pendant huitjours
plus ou moins ; alors on lui fait prendredubouil-
Ion , maiselle le rejette auſſi - tôt ; elle boit du
vin lorſqu'on lui en préſente , mais elle le rejette
auffi lorſqu'il n'eft pas de bonne qualité. Elle fait
ufage de tabac , & fouffre beaucoup lorſqu'elle
eneft privée. Sa boiffon ordinaire eſt de l'eau
chaude. Cette femme eft fourde & a une bleflare
conſidérableà la cuifle , ce qui cependant ne l'empêche
pas d'aller àla meffe preſque tous les jour,s
DECEMBRE. 1768. 203
à l'aide de quelqu'un qui la conduit. Elle eſt extrêmement
ſéche , foible & d'une pâleur extrême.
Sa condition eſt certainement moins triſte que celle
de la fille d'Ammat , qui eſt obligée de garder
le lit , dont les membres ſont décharnés ou retirés
, & qui ne peut vivre longtemps dans la fituation
déplorable à laquelle elle est réduite. L'état
de l'une &de l'autre mérite l'attention des médecins&
des naturaliſtes .
AVIS.
I.
Etabliſſement pour procurer de l'eau pure
à Paris.
Le citoyen zélé & éclairé , à qui l'on eft redevable
de l'établiſſement de la poſte de Paris , travaille
actuellement à procurer à cette capitaleune
cau pure & falubre. Comme l'auteur a toujours
eu pour but dans ſes travaux l'avantage de ſes
concitoyens , il les avoit priés dans le profpectus
-de l'établiſſement pour procurer de keau à Paris
-de donner leurs avis ſur les différentes parties de
l'exécution de ſon projet. On lui afait en conféquence
plufieurs objections auxquelles irépond
avec la plus grande fatisfaction dans la fuite du
profpectus. Cette ſuire vient de paroître. Lesper
fonnes qui defirent d'en avoir des exemplaires
peuvent en envoyer demander dans les neuf bureaux
de diſtribution de la petite Poſte de Paris ,
chez M. Poiffon , place du Chevalier du Guet , &
chez M. de Chamouffet , quai St Bernard , hors
Tournelle.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Les bons citoyens qui liront cettefuite du profpectus
connoîtront de plus en plus l'intérêt qu'il y
a pour les habitans de cette ville de voir former
parmi eux l'établiſſement propoſé. Ils ſe convaincront
de la facilité de l'exécution ; ils applaudiront
aux vues nobles & déſintéreſſées du bon patriote
qui en eſt l'auteur. Que de maladies , que
de maux prévenus par cet établiſſement ! quels ſecours
, quels biens en découlent ! On a prévu tous
les obſtacles; & nous ofons dire que cet établif
ſement offre dans toutes les parties un chef-d'oeuvre
d'économie , d'induſtrie , de bon ordre & d'arrangement
qui doivent en aſſurer le ſuccès & la
durée.
II.
Bavaroises en pastilles , &bonbons pour le
rhume.
• Le Sieur Ravoilé , marchand confiſeur à Paris ,
rue des Lombards , a compoſé des paſtilles dethé
&de capillaire pour faire des bavaroiſes à l'eau
&au lait. Ces paſtilles ſe fondent en remuant un
peu; elle ſe tranſportent plus commodément que
les firops de guimauve &de capillaire , & ſe confervent
très-bien. Il a chez lui des boîtes de vingtquatre&
dedouze bavaroiſes , dont le prix eſt de
3 liv. &de 30 f.
Le même confiſeur débite auſſi des bonbons ſans
gomme pour le rhume , les uns de guimauve &les
autres de regliffe. Ils font agréables , légers , fondent
facilement dans la bouche , & ne la rendent
point pâteuſe. Les boîtes font de 36 f.
DECEMBRE. 1768. 205
III.
Modes & nouveautés.
১
Le caprice de la mode ſemble s'exercer principalement
ſur la variété des formes & des agrémens
pour les ajuſtemens des Dames. Les caraqueaux
, les apollons , les robes de cour , les defhabillés
galans , les habits de fantaiſie pour la
campagne&pour le bal , prennent une élégance
de l'invention&duggooûûttdel'ouvrier. Undes plus
adroits en ce genre eft le Sieur Flamand , qui demeure
à Paris , chez M. Defperelle , chapelier ,
rue du Four St Germain prèsla rue de l'Egoût.
I V.
Remede pour les cors.
Le Sieur Rouflel donne avis qu'il a trouvé
un remede efficace pour les corps des pieds.
Un morceau de toile noire , ou de ſoie , enduit du
médicament dont il s'agit , a la vertu d'ôter trèspromptementla
douleur des cors , de les amollir &
de les faire mourir par ſucceſſion de temps. On en
forme un emplâtre un peu plus large que le mal ,
que l'on enveloppe d'une bandelette après avoir
coupé le corps. Au bout de huitjours on peut lever
cepremier appareil , & remettre un autre emplâtre
pour autant de temps. Ce remede eſt auſſi
efficace pour les verrues on poireaux , ayant foin
d'en relever l'emplâtte , d'en ſubſtituer un autre à
laplace, tous les deux jours , pendant l'eſpace de
huit ou dix jours .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt de 1 liv . ιο .
206 MERCURE DE FRANCE
La demeuredu Sieur Rouſſel est chez M. Marin,
grainetier , rue Jean- de-l'Epine , près la Grêve
où on le trouvera toujours , ou uneperſonne qui le
repréſentera.
V.
Le Sieur Varinot poſléde feul le ſecret des cuirs
admirables du feu Sieur Sarriere , avec lequel il a
été afſocié, pour cet objet , pendant douze ans.
L'uſage de ces cuirs ſi connus pour leur bonté n'a
plusbeſoin d'être recommandé .
Lademeuredu Sieur Varinot est actuellement rue
Traverſiere ,près celle de Richelieu , chezun marchandde
vin, à la Croix d'or.
VI.
1
Ily a pluſieurs Dames à Paris qui ſe font atta
chées des Demoiselles Angloiſes en état de leur
faire contracter la bonne prononciation de l'anglois
, & à qui ce moyen a très - bien réufli. On
nous a fait connoître une Demoiselle de cette nation
, qui eſt âgée de près de trente ans ; qui a été
trèsbien élevée ; qui parle & écrit parfaitement
fa langue , & est fort en état de l'enſeigner . Elle
ades répondans très- fürs . Si quelque Dame , ſoit
à Paris , ſoit en province , defiroit ſe l'attacher
pour cet ufage , on en ſeroit fûrement très-fatisfait.
Le traitement qu'elle demanderoit ne ſeroit
point confidérable , & cependant elle chercheroit
de toutes manieres à ſe rendre agréable & utile.
Il faut s'adreffer chez M. Montpetit , peintre ordinaire
du Roi , rue du gros Chener , au coin de
cellede St Joſeph, quartier Montmartre , chez un
chirurgien.
DECEMBRE. 4768. 207
:
ARRÊT.
ARRÊT du conſeil d'état du Roi , du 31 O
tobre 1768 , qui ordonne l'exécution de la déclaration
du 25 Mai 1763 , concernant la libre cir
culationdesgrains dans le royaume;& qui accorde
des gratifications à ceux quiferont venir des grains
de l'étranger.
I.
Sa Majesté fait défenſes àtoutes perſonnes d'arrêter
, ſous quelque prétexte que ce puifle être , les
tranſports de grains qui ſe feront d'une province
dans une autre. Enjoint à tous commandans , officiers
de maréchauſſée & autres , de prêter mainforte
, toutes les fois qu'ils en feront requis , pour
l'exécution de ladite ordonnance.
I I.
Tous grains étrangers , arrivés dans les ports
de France , pourront y être conſommés , vendus
ou tranſportés dans les provinces de l'intérieur du
royaume , en payant pour tout droit , un demi
pour cent de leur valeur , ou ſept deniers& demi
par quintal , conformément à l'arrêt du conſeil du
19 Septembre dernier; &pourront , les négocians
qui les auront introduits, en faire telles deſtinations
&uſages que bon leur ſemblera , même les
renvoyer à l'étranger,ſans payer aucun droits , en
juftifiant de leur origine étrangere.
ΙΙΙ.
VeutSaMajefté qu'il ſoit payé une gratification
208 MERCURE DE FRANCE.
à tous les négocians qui auront fait venir des
grains de l'étranger dans le royaume , dans les
époques ci-deſſous énoncées ; ſçavoir , douze fols
fix deniers par quintal de froment , huit ſousquatredeniers
par quintal de ſeigle , quatre fous deux
deniers par quintal d'orge ou autres menus grains,
importés depuis le premier Novembre prochain
juſqu'au premier Février 1769 ; huit ſous quatre
deniers par quintal de froment , fix ſous huit den.
par quintal de ſeigle , & trois ſous quatre deniers
par quintal d'orge , depuis le premiér Févrierjufqu'au
premier Avril ; & quatre ſous deux deniers
parquintalde ftoment, trois ſous quatre deniers
parquintal de (eigle , & un ſou huit deniers par
quintal d'orge , depuis le premier Avril juſqu'an
premier Juin de ladite année.
IV.
Les gratifications énoncées en l'article précédent
feront payées par les receveurs des droits des
fermes , dans les ports où les grains feront arrivés,
fur les déclarations fournies par les capitaines de
navire , auxquelles ils ſeront tenus de joindre les
certificats des magiſtrats des lieux où l'embarquement
aura été fait , pour conſtater que leſd. grains
auront été chargés à l'étranger , enſemble copie
dûement certifiée des factures ; leſquelles déclararions
feront vérifiées dans la même forme que pour
-le payement des droits de Sa Majefté.
V.
Il ſera tenu compte à l'adjudicataire des fermes
du Roi , ſur le prix de fon bail, du montant des
fommes qu'il juftifiera avoir été payées pour rair
fon defdites gratifications,
DECEMBRE. 1768. 209
VI.
Ne pourront les propriétaires de grains étrangers
, introduits en France , ou leurs commiffionnaires
, après avoir reçu la gratification énoncée
en l'article III , les faire fortir , ſoit pour l'étran
ger , ſoit pour un autre port de France , ni par euxmêmes
, ni par perſonnes interpoſées , ſans avoir
reſtitué auparavant ladite gratification , laufà recevoir
de nouveau dans le port de France où ils
ſeront introduits en dernier lieu , la gratification
ordonnée pour l'époque dans laquelle ils auront été
introduits , conformément à l'article III .
VII.
Tous navires françois ou étrangers chargés de
grains & introduits dans les ports du royaume ,
feront exemps du droit de fret juſqu'au premier
Juillet de l'année prochaine , de quelque nation
qu'ils foient&dans quelques ports qu'ils ayentété
chargés.
NOUVELLES POLITIQUES.
LEE Grand Seigneur adreſla cet hattcherif au
nouveau grand viſir , à ſon inſtallation . Toi
>>H>amzePacha , mon grand vifir & mon miniſtre
>> abſolu , qui as été élevé dans l'enceinte de mon
>> palats impérial , & dont les moeurs & la fidélité
>> ont été éprouvées , je t'ai choiſi par préférence
>> fur mes autres viſirs pour te confier mon ſceau
>> impérial. En conséquence ſi tu conduis les affai-
7
210 MERCURE DE FRANCE.
>> res des eſclaves deDieu , avec la fidélité requi-
>> ſe , en protégeant & favoriſant les pauvres, &
>> en te conformant à mon génie impérial , tu feras
cheri en ce monde & en l'autre. Mehemed Pa-
>>cha ton prédéceſſeur , entraîné par ſon extrême
>> avidité , & par ſon avarice , s'étant livré aux
>> conſeils perfides de quelques perſonnes, & ayant
>> flétri par la corruption, l'honneur de ma ſublinre
Porte , a été deftitué. »
Du 21 Octobre.
Le 8de ce mois il y eut un nouveau conſeil au
ferrail . La réſolution qui y fut priſe par la Porte
dedéclarer la guerre ààla Ruſſie , fut annoncée à
tous les ordresde l'érat ; enconféquence les chefs
des principales moſquées , qui avoient été appellés
au conſeil , firent la priere accoutumée pour
la proſpéritédes armes ottomanes.
DeWarsovie les Octobre 1768 .
Le tribunal mixte , établi par une loi de la derniere
diette pour juger les différens entre lesCatholiques&
les Diffidens , ouvrit ſes ſéances le premier
de ce mois ; les membres , au nombre de huir,
quatre Catholiques & quatre Diffidens , prêterent
ferment , & ſe tranſporterent enfuite à l'hôtel deville
, où ils tiendront leurs afſfemblées. Ils élurent
pour leur préſident le Sieur Dzierbicki.
Du 22 Octobre.
Le prince Martin Lubomirski , de concert avec
le Sieur Dzierzanowski , reparoît avec de nouvelles
forces dans les montagnes de Kroſno & de
Przemifl , où il a répandu des manifeſtes qui lui
attirentun grand nombre de partiſans. Les confédérés
de la Grande Pologne deviennent de jour
en jour plus redoutables , & les Diffidens font
obligés d'abandonner leurs demeures pour ſe ſouf
DECEMBRE. 1768. 211
traireà leur reſſentiment. Le Sieur Malezewski ,
l'un des maréchaux de ces confédérations , a fait
encore afficher aux portes des égliſes un nouveaw
manifeſte , par lequel il invite tous les noblesde
la Grande Pologne à aſſiſter , le 27 de ce mois , à
une aſſemblée générale , avec menace de piller les
biens de ceux qui ne s'y trouveroient pas .
DeCoppenhague , le 15 Octobre 1768 .
On mande de Bergue en Norwege que deux
moulins à poudre , dépendans de la fabrique d'Avoens
, àdeux lieues de cette ville , ſauterenten
Fair. L'un étoit à deux meules , & l'autreà trente
pilons de metal. Cet accident fut caufé par l'imprudenced'ungarçon
qui y travailloit, & qui vou
lant décraſſer les meules qui devoient ſervir à
moudre deux quintauxde fouffre ,& trouvant trop
dedifficulté à en détacher des matieres étrangeres ,
donna ſur des meules un coup de marteau de cuivre;
ce coup produifit une étincelle qui mit le feu
àla poudre répandue; l'embraſement fit fauter
d'abord le moulin à meules , & enſuite celui à
plons. Ce garçon& l'un de ſes camarades furent
bleſlés , & l'un d'eux mourut le lendemain ; les
maiſons attenantes au moulin ont été reduites en
sendres.
De Rome , le 12 Octobre 1768 .
Le 3 de ce mois , les généraux d'ordre tinrent
une aflemblée relative au dernier édit du ſenat de
Veniſe , concernant les ordres religieux , & déciderent
que dans le cas où ſuivant la teneur de cer
édit, les religieux feroient congediés des états de
la republique , ces généraux feroient expulfer
auffi-tôtde tous les couvens qui ſont ſous leur dépendance
dans les pays étrangers,tous les religieux
Venitiens .
Indépendamment du bref qu'on dit avoir été
212 MERCURE DE FRANCE.
adreſſé par le Pape au ſenat de Veniſe à l'occaſion
dudecret ſur les ordres religieux , Sa Sainteté a
envoyé au patriarche & aux différens prélats de
cet état une lettre ſur le même objer.
De Venise , le 15 Octobre 1768 .
Le 13 , le nonce remit le bref du Pape au ſenat ;
on enverra , dit on , des exprès aux membres du
ſenat qui font à leur campagne , pour ſe rendre ici
Jeudi prochain &y délibérer fur le bref. Ceux qui
font àVeniſe ſont d'avis que ce bref foit au moins
fupprimé , & qu'on envoie ordre aux évêques ,
chefs d'ordres & ſupérieurs , de remettre au ſenat
les lettres qu'ils ont reçues de Sa. Sainteré &des
généraux. Ondit même que les évêques de Padoue
& de Veronne ont déja publié des mandemens relativement
aux viſites qu'ils ſe propoſent de faire
dans les monafteres de leurs diocèſes , pour fe conformer
au décret du ſenat.
De Londres , le 28 Octobre 1768 .
Hier il arriva une malle de la Nouvelle Yorck,
&les avis qu'elle a apportés ont fait baifler ſur le
champ de 1 pour 100 les actions des fonds publics.
On affure que les habitans de Boſton ont
demandé au Sieur Bernard , gouverneur de la province
, s'il étoit vrai qu'on dût attendre l'arrivée
de trois régimens d'infanterie ; ſa réponſe n'étant
pas poſitive , ils ſe ſont aſſemblés & ont arrêté
qu'ils prendroient toutes les meſures poſſibles pour
défendre la perſonne , la famille , la couronne &
la dignité de George III , & pour maintenir les
droits , privileges , immunités qui leur ont été accordés.
Comme un acte du parlement porte qu'il
eſt permis aux ſujets proteſtans d'avoir des armes
pour leur défenſe dans les temps de danger , &
Lorſqu'on eſt menacé de guerre ,ils arrêterent que
l'état actuel des affaires de l'Europe paroiſlant an
:
1
DECEMBRE. 1768 . 213
noncer une guerre , il étoit enjoint à tous les habitansde
ſepourvoir d'armes & de munitions.
Du 11 Novembre.
Le 8 de ce mois , vers les neuf heures du ſoir,la
Reine accoucha heureuſement d'une princefle ; le
lendemain le Roi reçut à cette occaſion les complimens
de la principale nobleſſe.
De Fontainebleau , le 29 Octobre 1768 .
Avant - hier le Roi de Dannemarck arriva ici ,
vers les cinq heures du ſoir & defcendit à l'appar
tement qui lui avoit été préparé dans le château.
Peude temps après , Sa Majesté Danoiſe , accompagnée
des miniftres & des ſeigneurs de ſa ſuite,du
ducde Duras , premier gentilhomme de la chambre
du Roi , & du duc de Choiseul , miniſtre & fècrétaire
d'état ayant le département des affaires
étrangeres , ſe rendit chez le Roi , & alla enfuite
chezMonſeigneur le Dauphin,où elle trouva Monſeigneur
le comte de Provence & Monseigneur le
comted'Artois; de-là elle pafla au jeu de Madameę,
& revint à fon appartement, ou pluſieurs ſeigneurs
de la cour lui furent préſentés. Vers les huitheures
Sa Majesté Danoiſe alla ſouper avec le Roi.
Le Sicur Bastard, premier Préſident du parlement
de Toulouſe , ayant donné ſa démiſſion de cette
place , Sa Majesté y a nommé le Sieur Drouyn de
Vaudeuil , conſeiller au parlement de Paris qui a
eu l'honneur de lui être piéſenté en cette qualité le
23 , par le Sicur de Maupcou , chancelier - garde
des ſceaux de France , & le 28 il prêta ferment entre
les mains du Roi.
:
De Paris , le 11 Novembre 1768 .
La compagnie des Indes a été informée que le
vaiſleau le Laverdy venant de Bengale avecun riche
chargement , eſt arrivé le 1 de ce mois àl'O
214 MERCURE DE FRANCE.
rient; que le vaiſſeau la paix expédié de Pondichery
dans les premiers jours de Mars étoit parvenu
aux Açores du banc des Eguilles ; mais que
l'état de foibleſle où ſon équipage étoit reduit ,l'avoit
forcé de retrograder pour gagner le port de
l'Ile de France , & qu'il n'a dû faire voile de cette
ifle que trente jours après le Laverdy , qui en eſt
parti le 29 Juin. Les mêmes avis portent que cinq
des vaiſleauxde 1767 à 1768 étoientheureuſement
arrivés à la même ifle , & ne devoient pas tarder à
mettreà la voile pour ſe rendreà leur deſtination.
LOTERIES.
Le quatre-vingt-quatorzieme tirage de la loteriede
l'hôtel-de-ville s'est fait le 25 Octobre. Le
lotde cinquante mille liv eſt échu au No. 29151 .
Celuide vingt mille livres , au No. 31433 & les
deux de dix mille aux numéros 28121 & 34567.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les Novembre. Les numéros ſortis
de la rouede fortune ſont , 39,78,1,71 , 44.
MORTS.
DameAnnede Fontaines , Dame d'honneur de
S. A. S. Madaine la princefle de Conty , eſt morte
le 2 Novembre à l'hôtel de Conty. Elle étoit veuve
de Jean-PierreMarquis de Fontanges , ancien colonel
d'infanterie .
Frere Joſeph Laurent de Beauvoir,de Grimoard,
du Roure , de Beaumont - Brizon , bailli , grandcroix
& maréchal de l'ordre de S. Jean de Jeruſalem
, commandeur de Saint-Paul-les-Romans &
de Mâcon , eſt mort dernierement dans ſa commanderie
de St Paul enDauphiné , âgé d'environ
75 ans.
1
DECEMBRE. 1768. 215
Louiſe Gagnat de Logny , épouſe du marquis de
Louvois , lieutenant - général du Béarn & colonel
du régiment de Royal- Rouffillon cavalerie , eſt
morte, en ſon château de Louvois , le 1 Novemb.
dans la 25º année de ſon âge.
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVESs en vers& en profe , page
Analyſe du Ir chant de l'inoculation ,
L'Inoculation , poëme , chant I ,
Le Bigame , hiſtoire véritable ,
ibid.
S
27
A M. de M. ***
, 32
Portrait de Philis ,
34
Vers au Roi de Dannemarck , 35
Vers au basdu portrait de M. de Maupeou , 36
Le Bienfaiteur & le Philoſophe ,conte
Chinois, 37
AMde la marquiſe de L *** ſur une veſte , 50
Vers de M. de Voltaire à M. H.
51
Aune jeune Dame de Genêve , $2
Code de l'humanité , ibid.
Vers prononcés ſur le théâtre de Ferney , 67
Réponſe de M. de Voltaire , 68
Hommage de la Muſe Limonadiere . àS. M. Danoiſe , 69
Hommage de ma fille , au même , 70
Au Roi de Dannenmarck ſur ſon voyage à Paris , ibid.
Compliment à la marquiſe de Talleyrand , 71
Explication des énigmes , &c. 72
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPMES , 74
Airde la Meuniere de Gentilly , ibid.
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 78
Deſcription de la Corſe , ibid.
Le Voyageur François , 83
Hiſtoire de Louis de Bourbon , prince de Condé , 94
Hiſtoire de France , par M. Garnier ,
Autre hiſtoire de France ,
181
112
Peufées de Seneque ,
Opufcules mathématiques ,
Traité de la défenſe des places ,
113
119
216 MERCURE DE FRANCE.
Penſées fur la Tactique ,
Mémoire fur l'inoculation ,
Examen fur la petite vérole naturelle & artificielle ,
Opinion d'un médecin ſur l'inoculation ,
Obfervation ſur un trait d'hiſtoire ,
L'Aveu fincere ,
Mémoire fur les limaçons ,
L'enſeignement des belles-lettres ,
Regula Cleri , &c.
Examen des difficultés dans les SS . Myſteres ,
Quatre dialogues ,
Laudatio funebris Maria Leczinzka , &c.
Oraifon funébre de la Reine ,
Eloge de Corneille ,
Lettre de M. le C. d'A * * * à un éditeur ,
Traité fur les abeilles ,
Dictionnaire de l'élocution françoiſe ,
Les Nuits parifiennes ,
Canaux navigables , &c .
Le Politique Indien ,
Almanach chantant ,
1:8
119
130
131
133
134
136
138
140
ibid.
142
143
144
146
155
156
161
163
ibid.
164
ibid.
Almanach anthologique , 165
ACADÉMIES ,
ibid.
SPECTACLES .
172
Concert ſpirituel , 175
Opéra , 176
Comédie françoiſe , 177
Comédie italienne , 178
Anecdotes , 174
ARTS ,
138
AVIS ,
203
Arrêt ,
207
Nouvelles politiques , 209
Loteries ,
214
Morts ,
ib.d.
APPROBATIO Ν.
'AI lu , par ordre de Mgr le Vice-Chancelier , le volume
duMercurede Décembre 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiſſe en empêcher l'impreffion. A Paris, 30 Novemb.1768.
GUIROY.
De l'imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
JOURNAUX & LIVRES qui ſe trouvent
chez LACOMBE , Libraire , à Paris .
Ce Libraire se charge d'envoyer FRANCS DE
PORT en Province les Livres , Estampes ,
Muſiques, &c. aux particuliers qui lui marquent
leurs intentions, en lui faisant remettre
d'avanceles fonds néceſſaires en argent , ou en
effets à recevoir à Paris.
JOURNAUX ,
Pour lesquels on s'abonne , foit pour Paris , foit
pour laProvince, chez LACOMBE , Libraire.
Les Souſcripteurs de Province font priés de remettre
leur argent à la Poſte , avec une Lettre
d'avis, & d'affranchir l'un & l'autre.
MERCURE DE FRANCE ; il en paroît 16 vol.
in- 12 par an ; l'abonnement eſt à Paris de 24 liv.
Et pour la Province, port franc par la poſte, 32 liv.
JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
à Paris.
Franc de port en Province.
ANNÉE LITTÉRAIRE , compoſée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , àParis , 24 liv.
16 liv .
20 1.4 f.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induſtrie & de la Littérature.
L'abonnement , ſoit pour Paris , foit pour
la Province,port franc par la poſte, eſtde 12 liv.
2
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; il en paroît 14 vol. par an. L'abonnement
pour Paris eſt de 9 liv. 16 fols.
Et pour la Province , port franc par la poſte , 141.
EPHEMERIDES DU CITOYEN , Ou Bibliothéque raifonnée
des Sciences morale & politique , in 12 ,
12 vol . par an. L'abonnement pour Paris eft
de 18 liv .
Et pour la Province , port franc par la poſte , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in - 12 , compoſé de
24 vol. paran , port franc par la poſte , à Paris
& en Province , 33 liv. 12 f.
JOURNAL POLITIQUE , port franc par la poſte à
Paris & en Province , 14 liv.
:
LIVRES.
DICTIONNAIRE del Elocution Françoiſe, 2 in 8°,
reliés. 8 liv.
Les Nuits Parifiennes, 2 in-8 °, en un vol. relié.
4 liv. 10 fols.
Le Politique Indien , I liv. 10 fols.
DICTIONNAIRE raiſonné univerſel d'HISTOIRE
NATURELLE , par M. Valmontde Bomare , nou-
* velle édition , 6 vol . in 8º relié , 27 liv.
Et en 4 vol. in-4° relić , 48 liv.
Supplément à la premiere édition du Dictionnaire
d'Hiftoire Naattuurreellllee,volume in- 8°.
Dictionnaire claſſique de la Géographie ancienne ,
vol. in 8 °, revés liv .
Dictionnaire de CHYMIE , par M. Macquer, 2 vol .
in- 8º reliés , 9liv.
Dictionnaire portatif des ARTS ET METIERS , 2
9 liv. vol. in - 8º reliés ,
Dictionnaire de CHIRURGIE , 2 vol in-8º rel. 9 liv.
Dictionnaire interpréte de MATIERE MÉDICALE ,
&c. vol . in-8 ° d'environ 900 pages relié , s liv.
Dict, d'ANECDOTES, de traits caractériſtiques &
finguliers , faillies , bons mots & reparties ingénieuſes
, &c. I vol. in-8º relié , 4liv. 10 1.
Dict. des PORTRAITS HISTORIQUES , anecdotes ,
& traits remarquables des Hommes Illuftres ,
3 vol.in-8 ° reliés , 15 liv.
Dica. ECCLÉSIASTIQUE & CANONIQUE , portatif ,
2 vol . in- 8º reliés , liv.
Dict. portatif de Jurisprudence & de pratique,
3 vol . in- 8 ° reliés ,
Dict. Lyrique , portatif, ou choix des plus jolies
ariettes de tous les genres , difpofées pour la
voix & les inftrumens , avec les paroles Françoiſes
ſous la Muſique , 2 vol. it- 8 ° , 15 liv .
Dict.Typographique , Historique & critique des
livres rares , finguliers , estimés & recherchés ,
avec les prix , 2 vol . in- 8 reliés .
Dict . Historique , par M. l'abbé Ladvocat , 2 vol .
in-8º reliés .
9 liv .
10 liv. 10 f.
Dict. Géographique de Voſgien, revu par M. l'abbé
Ladvocat , 2 vol . in-8 °, nouv. édit. 4 liv. 10 f.
Dict. de Droit Canonique , par Durand de Maillane
, 2 vol . in 4º reliés . 24 liv.
Dict. de Phyſique , par le Pere Paulian , 3 vol .
in-4° brochés. 27 liv
Dict. univerſel des foſſiles propres & des foſtiles
accidentels , &c. in-8°, par M. Bertrand , relié,
41.101.
Dict. Anglois & François , François & Anglois ,
in- 8° relié . 10 liv .
Dict. Allemand & François , & François & Allemand,
in-8 ° relié. 6liv.
-Idem . in - 4º relié . 12 liv.
Dict. de Droit & de Pratiq. 2 vol. in-4º relié 20 1 .
AvisauxMeres qui veulent nourrir leurs entan
broché. Ili
Trois Avis au Peuple fur le blé , la farine &de ?
pain.
2 IV. 121.
a ij
:
AlmanachPhilofophique.
Anecdotes deMédecine , in- 12 relié.
Anthropologie , 2 vol. in- 12 , broché.
-Idem in-4° broché.
Anatomie du corps humain , par M. J.
1 liv.4(.
3 liv.
4liv.
6 liv .
Proſteval ,
in-4° relié. 12 liv.
Almahide , 8 vol. in- 8 ° reliés. 32 liv.
Le Botaniste François , 2 vol. reliés . sliv.
Le bon Fermier , ou l'Ami des Laboureurs , in- 12
broché. 2liv.
La bonne Fermiere , broché. 1 liv. 16 .
Bocace Italien , édit. de Londres , in-4°, br. 24hv .
Bibliothéque des jeunes Négocians , par Jean
Larue , 2 vol . in-4º relié . 18 liv.
La Sainte Bible, par le Céne, 2 vol. in fol. rel . 40 1.
Catéch. deMontpell. en lat. 6 vol . in-4°, br. 48 1.
Celiane , ou les Amans féduits par leur vertu ,
in- 12 , broché. I liv . 10 f
Le Citoyen déſintéreſlé , 2vol. in-8 °, br. 4 1. 101.
Commentaire desAphorismes de Médecine d'Herman
Boerhave , par Wans Wieten en François
, 2 vol. in- 12 , brochés. 4liv.
Conférence de Bornier , 2 vol. in-4°, reliés. 24 1.
Controversefur la Religion Chrétienne & celle des
Mahometans , in- 12 , 1767. broché. 1 1. 16 f
LeDocteur Panſophe, ou Lettre de M. de Voltaire
à M. Hume , in- 12 , broché. 121.
Les DELASSEMENS CHAMPÊTRES , 2 vol. in-12
brochés. 4liv.
Difputationes ad morborum hiftoriam & curationem
, &c. Albertus Hallerus , 6 vol. in-4°,
reliés . 60 liv.
Difputationes Chirurgicæ ſelectæ , Albertus Hallerus,
s vol. in - 4°, reliés. so liv.
Difpenfatorium Pharmaceuticum , in-4°, 2 vol.
brochés. 24 liv .
Differtation ſur la Littérature , 4 vol. in-8 ° . 6 liv.
Elémens de Pharmacie théorique & pratique , par
S
M. Beaumé , Maître Apothicaire de Paris,
1 vol. in - 8 °, grand papier , avec fig. relié. 6 liv.
Examen des faits quifervent de fondement à la
Religion Chrétienne, 3 vol. in- 12, par M. l'abbé
François , reliés . 7 liv . 10 .
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes &
modernes, nouvelle édition, augmentée , 1767 ,
grand in- 8 °, relié. s liv.
Elémens de Philofophie rurale , broché. 2 liv.
Effaisfur l'Art de la Guerre , avec cartes & planches,
parM. leComte de Turpin , 2 vol . in-4 °,
brochés. 24 liv
24 .
Exposéfuccinct de la contestation deM. Rouffeau
avec M. Hume , in- 12 , broché.
Eſſai ſur l'Hift . des Belles-Lettres, 4vol. rel . 12 liv.
Entretien d'une Ame pénitente, in- 12 broché.2 liv .
Les Elémens de la Médecine pratique , par M.
Bouillet , in - 4 °, relié . 7 liv.
9 liv.
Elém. de Métaph. facrée & profane , in 8 ° br. 31 .
Histoire naturelle de l'Homme dans l'état de maladie
, in- 8 ° , 2 vol. reliés .
Hift. des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
exactes , & dans les Arts qui en dépendent ,
&c. par M. Savérien , grand in-8 ° relié. s liv .
Hift. de Christine , Reine de Suéde , in- 12 , relié.
2 liv . 10 f.
Hift. de la Prédication , I vol . in- 12, rel . 21. 10 f.
Hift. des Empereurs , 12 vol . reliés in- 12 , 36 liv .
Hift. du bas Empire , 10 vol . reliés . 30 liv .
Hift. Ecclef. de Racine, 15vol . in- 12, relié. 48 liv .
in-4°, 13 vol .
!
130 liv.
Hift. de France de Vely , 18 vol. reliés , in- 12 .
54 liv.
Hift . moderne , 12 vol. reliés , in- 12 . 36 liv.
Hift. de Lucie Weller , 2 vol . in - 12 , broché. 4 liv
Hift. des Révolutions de Florence lous les Médicis,
3 vol. in- 12 reliés . 7 liv. 101.
Hist. de l'Afrique ( nouvelle ) Françoise , 2 vol.
6
6liv
9 liv.
in-12 , reliés.
Hift, de l'Empire Ottoman , in-4°, relié.
Hift. des Navigations aux Terres Auſtrales , 2 vol .
in-4°, reliés. 24liv.
Hift Navaled'Angleterre, 3 vol . in-4 °, rel . 27 liv .
Mélanges intéreſſans &curieux , contenant l'Hiftoire
naturelle , morale , civile & politique de
l'Afie , de l'Afrique & des Terres Polaires , par
M. Rouflelot de Surgy , 1766 , 10 vol. in-12,
reliés. 25 liv.
Mém. deMlle de Valcourt , 2 vol. broc. 2 liv . 8 f.
Médecine rurale & pratique , rel . in - 12 . 21. 10 f.
Henri IV, ou la Réduction de Paris, Poëme en
trois Actes . 1 liv. 4 (.
Manuel de Chimie , par M. Beaumé , nouvelle
édition augmentée , in- 12 , relié. 2 liv . 10f.
Manuel Lexique , par M. l'abbé Prevôt , 2 vol.
in- 8 °, reliés . 9 liv.
ManuelHarmonique, &c . par M. Dubreuil, Maître
de Clavecin , in 80, 1767 , broché. 1 liv. 16 f.
Mémoires Militaires , & Voyages du Pere de Singlande
, vol. in 12 , 1766 , broc. 21.101.
Mémoiresfurl'Administration des Finances d'Angleterre,
in-4°, broché. 6liv.
MaladiesdesGens de mer, par M. Poiffonnier ,
in- 89, relié . sliv.
Monades de Léibnitz , in-4º, broché. و liv .
Mémoire fur le Safran , in- 8 °, broché. 1 liv. 4 £.
Notesfur la Lettre de M. de Voltaire , br. 9 fols.
OEuvres Dramatiques, avecdes obſervations , par
M. Marin , in- 8 ° , broché . 2liv.
Octave ou le jeune Pompée , ou le Triumvirat ,
avec des notes && des inorceaux Hiſtoriques ,
1 vol . in 8°, broché.: 1 liv. 16 (.
Les OEuvres de Roufleau , in- 12 , petit formar ,
svol. reliés.. 1o liv.
Les Buvres de M. d'Héricourt , 4 vol. in-4° ,
7
reliés. 40 liv.
Obfervations fur la mouture des bleds , & fur leur
produit. 10 .
La Poétique de M. de Voltaire , 2 part. en un
grand in - 8°, relié. 5liv.
Pensées&Réflexions morales , nouv. édit. revue
& augmentée , broché . 1 liv. 106.
Polypes d'eau douce , ou Lettre de M. Romé de
I'lle à M. Bertrand , &c. broché. 12
12.
La Paffion de Notre Seigneur Jesus- Chrift , mile
en vers & en dialogues , in - 8 °, broché.
Richardet , Poëme héroï comique , en 12 chants ,
dans le goût de l'Arioſte , I vol. grand in-8 °,
relié. 5 liv.
La Sageffede Charron , 2 vol. in - 12 broché 41.
Les Scythes , Tragédie de M. de Voltaire , nouv.
édition , in-8 " , broché. 11.106.
Syphilis , ou le mal vénérien , Poëme Latin de
Jerôme Fracastor , avec la traduction en François
& des notes , 1 vol. in 8 °, broché. 11. 1of
La Sechia Rapita , 2 vol . in- 8º reliés . 36liv.
Table des monnoies courantes dans les quatre
partics du monde , brochés. 11.4f.
Traité de toutes les coliques , in - 12
broché.
, 1767
I liv . 10
Traité des principaux objets de Médecine , 2 vol.
in- 12 , reliés . 5liv.
Théorie du plaifir , 1 vol. broché. 1 liv. 16 .
Traité des Jacinthes , broché. 1 liv. 46.
Traité des Tulipes , broché. I liv. 10 f.
Traité des Renoncules , broché. 2liv.
Recueil de divers Traités ſur l'Histoire Naturelle
:
de la Terre & des Fofſiles in 4º, broché. 9 liv.
Virgile d'Annibal Carro , 2 vol, in- 8 °, reliés . 361.
Obſervations fur les Matieres de Jurisprudence
criminelle , de M. Paul Rifi , in- 8 ° bro . 2 λιν.
Carte de la Corſe , in-4°. par un Anglois ,
lavée , prix I livre 4 fols.
OUVRAGES fous preſſe & qui doivent paroître
inceffamment.
Hiſtoire du Patriotisme François , ou nouvelle
Hiſtoire de France , dans laquelle on s'eſt
principalement attaché à décrire les traits de
patriotiſme qui ont illustré nos Rois , la Nobleffe
& le Peuple François , depuis l'origine
de la Monarchie , juſqu'à nos jours , 6 vol.
in- 12.
Variétés Littéraires , ou choix de morceaux intéreflans
& curieux , concernant les Sciences
les Arts & la Littérature , 4 vol. in- 12 .
Hiſtoire Littéraire des Femmes Françoiſes , contenant
une analyſe raiſonnée de leurs ouvrages ,
&c . vol . grand in 8 ° .
Hiſtoire des Théâtres de la Comédie Italienne &
de l'Opéra comique , depuis leur établiſſement
en France juſqu'à nos jours , avec l'analyſe
raiſonnée , & l'Hiſtoire anecdotique de ces
Théâtres , 9 vol . in - 12 .
Les deux âges du Goût & du Génie , ou les efforts
& les progrès du goût & du génie dans
les Sciences , les Arts & la Littérature , ſous
les regues de Louis XIV & de Louis XV , vol.
grand in- 8°.
'Nouvelles recherchesfur les êtres microscopiques
& fur la génération des corps organifés , &
Recherches Physiques&Métaphysiques , ſur la
Nature& laReligion, 2 vol. grand in-8 °, avec
figures rel. 10 1 .
Instructions de Morale , d'Agriculture & d'Economie,
pour les Habitans de la Campagne.
vol. in- 12 .
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
DECEMBRE 1768 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
I
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE
'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranſporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eſt à luiſeul que l'on prie d'adreſſer , francs de
port, les paquets & lettres , ainſi que les livres ,
les eſtampes , les piéces de vers ou de proſe , les
annonces , avis , obſervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques ſurles ſciences & arts
libéraux & méchaniques , & généralement tout ce
qui peut inſtruire ou amuſer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en généraldes amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , ſans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiſſance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au ſuccès &
àla réputation du Journal, deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure .
Leprix de chaque volume eft de 36 fols , mais
l'on nepayera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourſeize volumes , à raiſon de 30 fols piéce.
Lesperſonnes deprovince auxquelles on enverra
le Mercure par la poste , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Les personnes & les Libraires des provinces eu
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure, écriront directement aufieur Lacombe.
Onfupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la poste , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Lespaquets qui ne feront pas affranchis resteront
au rebut.
2 On prie les perſonnes qui envoient des livres
estampes & musique à annoncer , d'en marquer le
prix,
AVIS à Meſſieurs les ABONNÉS,
MESSIEURS les Abonnés , foit de Paris,
foit de Province , ſont priés d'envoyer ,
francs de port , dans le cours de ce mois
de Décembre , au bureau des Journaux ,
chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine ,
leurs ordres& le prix de leurs ſouſcriptions
duMercure de France& des autres Journaux
qu'ils veulent renouveller.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE 1768 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
A M. le Comte **
Voici l'analyſe du premier chant de
mon poëme ſur l'INOCULATION. Cet ouvrage
doit vous intéreſſer ; c'eſt vous qui
m'en avez indiqué le ſujet ; c'eſt vous qui
avez aiguillonné ma pareſle & enhardi
ma timidité . Il a ſervi , comme vous ſçavez
, de délaſſement à des occupations
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
1
plus graves. Heureux ! ſi cet amuſement
pouvoit être utile à l'humanité. Ce ſujer
vierge,nec tritum orealio, nous a paru trèspropre
à la poëfie. Il eût été à ſouhaiter
que le poëte de la nation&de toutes les
nations , l'illuftre Voltaire s'en fût emparé
le premier , & qu'il l'eût embelli de
fon coloris enchanteur. C'eût éré peut-être
le plus grand ſervice qu'on eût pu rendre
àl'inoculation. Les raiſons peuvent bien
convaincre , mais le charme des vers entraîne&
perfuade.
Je n'ai pas l'honneur d'être membre de
la Faculté ; & malheur à celui qui voudroit
traiter ce ſujet en médecin. Son ouvrage
pourroit être fort beau ; mais il auroit
un grand défaut , c'eſt qu'on ne pourroit
le lire. Tous les poëtes ne font pas
des Virgiles , & tous les poëmes didactiques
ne font pasdes Géorgiques. J'ai obſervé
de près l'inoculation; je l'ai vue
pratiquée par les artiſtes les plus célèbres ,
à Paris , à Genève , dans nos provinces :
j'ai ſuivi dans le cours de l'opération un
grand nombre d'inoculés de tout âge
pour qui l'infertion n'a été qu'une légere
indiſpoſition. Il ne faut riende plus pour
écrire fur cet art. Rien de plus ! je me
trompe ! il faut le talent& la verve pour
DECEMBRE. 1768 . 7
écrire en vers , & voilà ce qui ne s'apprend
point. Si j'ennuie mon lecteur , je
ne l'ennuyerai pas long- temps. J'aurois
pu faire dix chants , mais je n'ai eu garde;
il faut ſçavoir finir. Le chantre de Mantoue
n'en a fait que quatre ſur le ſujet le
plus fécond , le plus connu& le plus gracieux.
Je me ſuis borné à trois fur l'inoculation
, & c'eſt aſſez. J'ai cru devoir
préférer les rimes croiſées,& quelquefois
redoublées aux rimes plates. Ces rimes
plates ſont ſi monotones ! ſi les rimes croiſées
n'ont pas nui à la tragédie , j'ai lieu
de préſumer qu'elles réuſſiront dans ce
poëme. Elles doivent y jetter de la variété
&de l'harmonie. Un poëme épique
croiroit peut-être déroger , en s'y prêtant;
mais un poëme didactique ne doit pas
être ſi dédaigneux& fi difficile.
Je vous prie de faire inférer dans le
Mercure l'extrait que je vous envoie. Je
veux eſſaier le goût du Public avant de
donner le poëme tout entier. Ce Publiceſt
un maître ſi difficile ! Il y a tant de
ménagemens à garder avec lui ! il faut
étudier ſes goûts , flatter ſes penchans ,
reſpecter ſes foibleſſes ; il faut le careſſer
avec art. Mon poëme eſt fait , mais je
fuis perfuadé qu'il y a beaucoup de cho.
1 Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
ſes à refaire. C'eſt le premier jet;j'ai écrit
vîte ,je corrigerai lentement. *
L'Abbé Roman.
L'INOCULATION ,
Chant premier.
Роёте.
Carmina non prius audita , virginibufque ,
puerisque canto. Hor
APRÈS
2
PRÈS une courte & fimple expofition,
dans laquelle le poëte dit qu'il va chanter
Un art que doit chérir la triſte humanité,
L'heureux art d'introduire , avec fécurité ,
Dans le dédale obſcur de nos vaiſſeaux fragiles
Un funefte venin qui dépeuple nos villes ,
Qui flétrit la jeuneſſe & détruit la beauté !
,
*Nous croyons faire plaifir à nos lecteurs de
rapporter ici l'extrait de ce premier chant fur l'inoculation
, malgré ſa longueur ; mais qui doit
intéreffer & plaire par le choix & l'importance du
ſujet , par la beauté de la poësie & par l'énergie de
la touche de l'auteur. Nous l'invitons à vouloir
bien enrichir quelquefois notre journal , ſoit de
la fuitede ce poëme , ſoit de ſes autres piéces de
poëfics.
DECEMBRE. 1768. 9
Au lieu d'Apollon & des Muſes , il
invoque l'Amour .
O toi , Dieu bienfaiſant que la nature adore ,
Qui , ſous le plus doux nom , gouvernes l'Univers
;
Dont le ſouffle puiſſant faitgermer , fait éclore
Les nombreux habitans de la terre &des airs :
Amour , charmant Amour , viens; c'eſt toi que
j'implore ;
Prends ton rapide eſſor , inſpire- moi des chants
Que ne dédaigne point l'oreille de nos Belles ;
Puiflent- elles , pour plaire à leurs amans fidéles ,
Les repérer cent fois , dans leurs concerts touchans.
Oui , tu m'es favorable ; oui , je ſens ta préſence ;
Ta flamme me penetre &je ſuis plein de toi :
Tu parois , tout s'anime & rit autour de moi :
La triſte Philomele , après un long filence. ..
1
Suit une peinture du printems , faifon
de l'Amour , dans laquelle on trouve
les vers ſuivans :
Impatient du joug , le taureau bondiflant
Court après la génifle , à travers la campagne ;
Errant dans les forêts , le Lion rugiſſant
Semble oublier ſa proie & cherche ſa compagne.
Ce ſuperbe animal ,tel qu'un chien careſlant ,
Secoüant de plaifir ſa criniere flottante ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
;
A tes pieds , tendre Amour , ſoumis & complaifant
,
Rampe & léche ta inain , cette main triomphante
Qui le ſoumit aujoug de l'empire amoureux ,
Et décocha le trait qui le rendit heureux.
Ces fix derniers vers ſont imités d'une
pierre gravée antique. L'invocation eſt
terminée par ce qui fuit .
La vie& la beauté ſont ton plus cher ouvrage ;
Veille donc ſur les jours & ſur les doux appas
De ces tendres beautés qui te rendent hommage ,
Et menent leurs amans , en leſſe , ſur tes pas.
De ces jeunes amans viens protéger la vie ;
Et qu'une impitoyable & jalouſe Furie ,
Gravant ſur leur viſage un éternel affront ,
Pour les rendre odieux à leurs maîtreſſes même ,
Ne défigure plus , dans ſa fureur extrême ,
Les beaux traits dont tes mains avoient orné leur
front.
Queton flambleau divin vienne éclairer les peres
Dont l'eſprit aveuglé , de l'art que je décris
Neconnoît point encor les effets ſalutaires.
Inſpire ton courage à ces timides meres ,
Qui , voulant épargner à leurs enfans chéris
D'un acier aiguiſé la piquûre légere ,
Etd'un levain choiſi l'atteinte paſſagere ,
Ala faulx du trépas ſoumettent leurs beaux jours ;
S'expoſant elles-même à la douleur amere
DECEMBRE. 1768 .
De voir tomber en fleur le fruit de leurs amours.
:
L'auteur entre en matiere &parle d'abord
des maladies produites par le climat.
?
Les atômes légers qui ſurnagent dans l'onde ,
Tous ces eſprits ſubtils avec l'air aſpirés ,
Les groſſieres vapeurs de la terre féconde ,
Au ſein des végétaux les ſucs élaborés ,
La froidure & le chaud , les brouillards , los
orages ,
Et les enfans d'Eole exerçant leurs ravages.
Voilà ce qui rend un climat ou falubre
ou mal fain. Horace dit qu'en s'exilant
de fa patrie , on ne ſe fuit pas foi-même,
Patriâ quis exulſe quoque fugit? Mais au
moins fuit- on la cauſe des maladies qui
naiſſent du climat. Cette raiſon occafionne
peut- être plus de voyages que la curiofité.
Penſez-vous que la noble & ſavante manic
D'étudier nos loix , nos moeurs , notre génie ,
De voir les monumens , chef- d'oeuvres de nos.
mains ,
Dans les champs des François , ſous le ciel d'Au
fonie,
Des Anglois vagabonds attire les eflains ?
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Ils viennent ſedéfendre , au ſein de nos murailles,
De ces ſombres vapeurs que leur pays natal
Exhale inceſſamment de ſes noires entrailles.
Loin d'un triſte climat à leur (anté fatal ,
Ils cherchent un remede au mal qui les conſume,
Qui , dans leurs coeurs glacés , étouffe le deſir ,
Et l'amour de la vie & le goût du plaiſir :
C'eſt l'air de nos climats qui dans leur fang rallume
Et le defirde vivre & l'ardeur de joir.. •
Les maladies contagieuſes ont été engendrées
loinde nous....
:
८
Des maux contagieux , nos climats tempérés
Produiſent rarement la ſemence funeſte .
L'Afrique , dans ſon ſein , a vu naître la Peſte.
Dans des temps , par l'hiſtoire à jamais conſacrés,
Née en ces régions où le Nil prend ſa ſource ,
Et fuivant , àgrands pas, ce fleuve dans ſa courſe ,
Onvit cettemégére , au ſouffle empoiſonné,
De l'Egypte infecter le peuple infortuné.
Là , de ſon vaſte empire elle plaça le ſiége ;
Les douleurs & la mort y compoſent ſa cour.
La cruelle traînant cet horrible cortége ,
De Memphis , traverſant les pays d'alentour ,
Marche d'un pas rapide aux rives du Boſphore ,
Etſa fureur s'étend des lieux où naît l'aurore
Aux rivages lointains où décline lejour.
Sous unmafquetrompeur déguifant lon viſage ,
..
DECEMBRE . 1768 . 13
Etmontantdes vaiſſeaux deſtinés pour nos bords,
Vingt fois , malgré nos ſoins , elle entra dans nos
ports;
Vingt fois , de la Provence occupant le rivage,
Onla vit entaſſer les mourans fur les morts...
Souvent nous ſommes allés au- devant
des maladies contagieuſes , comme ſi elles
étoient trop lentes à venir ravager nos
contrées . N'avons nous
bords étrangers ,
-
pas été , furdes
:
Recueillir des poiſons inconnus à nos peres ?
Que de maux ont produits dans les deuxhémifpheres
:
Des Vaſco , des Cortès les voyages fameux !
Hélas ! l'homme inquiet ne ſçait pas être heureux!
Et la nature , en vain , par l'abyme des ondes,
Sage dans ſes deſleins , ſépara les deux mondes.
L'audace des humains , bravant tous les haſards ,
D'un vol d'aigle , a franchi ces immenfes remparts.
OColomb , ô Veſpuce , ô vous , couple intrépide,
Votre coeur étoit ceint d'un mur de diamant ,
Lorſque , triftes jouets de l'élément humide ,
Vos navires guidés par le mobile aimant
Affrontoient la tempête& le calme perfide.
Si vous cuffiez prévu que l'Eſpagnol avide ,
Dans cemonde nouveau dont vous cherchiez les
bords,
14 MERCURE DE FRANCE.
Le tonnerre à la main , lanceroit mille morts ;
Quele ſang couleroit ſous ſon fer homicide ;
Si vous cuffiez connu les horribles fléaux
Qu'en devoient apporter vos funeſtes vaiſſeaux ;
Non , jamais vous n'auriez cherché dans les
,
étoiles
Une route cachée au vaſte ſein des eaux ;
Jamais le vent de l'Eſt n'auroit enflé vos voiles
Pour chercher des périls & des malheurs nouveaux.
Quels font ces malheurs ?
,
Une contagion ſans ceſſe renaiſſante ,
Mal cruel , mal honteux , dont le ſouffle empeſté
Vient faner la jeunefle & ternir la beauté ,
Afflige des amours la troupe gémiſſante ,
Epouvante l'hymen , corrompt les doux plaiſirs ,
Empoiſonne & tarit les ſources de la vie ,
Etchaſſe de nos coeurs les amoureux defars ;
Voilàl'affreux butin qu'au ſein de leur patrie ,
Avec l'or du Potoſe , ont jadis apporté
Les ſuperbes vainqueurs du ſauvage dompté.
Mais , en échange , ils laiſſerent fur ces
bords malheureux un poiſon que ,
Dix ſiècles révolus , l'Arabe vagabond
Apporta du Midi ſur nos triſtes rivages ;
Lorſque , tel qu'un torrent & rapide & profond ,
Ildéſoloit nos champs par ſes cruelsravages.
DECEMBRE. 1768 . 15
Heureux les François , ſi Charles eût
noyé ce poiſon dans le ſang des Maures !
Heureux les Eſpagnols ſi , en chaſſant ces
brigands circoncis , ils euſſent en même
temps challé le mal qu'ils avoient apporté !
Ce mal ſemeen tous lieux des atômes divers
Qui voltigent épars dans le vague des airs.
Tantôt , à notre inſçû , l'organe qui reſpire
Dans le poumon gonflé les pompe & les attire ;
Et tantôt avalés , ces inviſibles corps
Se logent dans les plis de ce puiſſant viſcere
Qui , joignant la chaleur au jeu de ſes reſſerts ,
Reçoit les alimens , les broie & les digere.
Si le ſujet qui reçoit les atomes varioleux
en a été autrefois infecté , ou s'ils
ne trouvent pas dans ſon ſein les diſpoſitions
néceſſaires à leur développement ,
Après avoir tenté d'inutiles efforts ,
Après avoirlong-temps circulé dans nos veines ,
Las de leur efclavage , ils briſeront leurs chaînes ,
Et feront , par les airs , portés dans d'autres corps.
Si le nouveau ſujet qui les reçoit n'a
pas payé le tribut , & qu'il ſe trouve difpoſé
à développer la femence de lapetite
vérole , le ſang en eſt infecté & les humeurs
font corrompues.
16 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi nous afpirons , ſans en être bleſſés ,
D'innombrables eflains d'infectes inviſibles;
Ainſi nous abſorbons leurs oeufs imperceptibles ,
Dans tous nos alimens , en foule , diſperſés .
Et ſoit que de nos corps la chaleur les dévore ,
Ou qu'ils rentrent dans l'air , leur premier élé
ment ,
Aux organes humains ils nuiſent rarement.
Mais fi dans notre ſein les oeufs peuvent éclore;
Si dans nos inteſtins le reptile animé
Trouve un ſuc nourricier conforme à ſa nature ,
Il croit ; & pour ſortir de ſa priſon obſcure ,
Il ronge lentement le ſeinqui l'a formé.
De-là ces maladies ſi commnnes chez
les enfans , & les ravages du ver ſolitaire.
Deſcription d'une petite vérole benigne
; elle eſt telle , lorſque le germe n'a,
point de malignité , qu'il trouve un ſang
&deshumeurs épurés par la fanté ,
Et que de notre peau le tiſſu ſouple & fin
Cede,ſans réſiſtance , aux efforts du venin.
Mais ſi quelque ennemi s'oppoſe à ſon paflage ,
Il s'irrite , il accroît & ſa force& la rage ;
Lefeu de notre ſang allume ſes fureurs ,
Il trouve un aliment dans nos propres humeurs;
Etlorſqu'en notre peau , que les ans ont tannée ,
Il rencontre une digue impoſſible à franchir ,
:
DECEMBRE. 1768. 17
Il rebrouſſe ſon cours & fa rage acharnée
Queles ſecoursde l'art ne peuvent plus fléchir ,
Déchire ſans pitié , par la mort aſſouvie ,
Les organes qui font le ſiége de la vie .
Tels on voit , &c.
1
Deſcription d'une petite vérole maligne&
confluente .
La fiévre qui le preſſe eſt alors plus ardente ,
Les douleurs contre lui s'arment de nouveaux
:
traits ,
1
1
!
Ses yeux ſont arroſés d'une liqueur brûlante ,
La ſalive qui fort de ſa bouche écumante
N'appaiſe point la foifqui ſéche ſon palais.
De ſes ſens enchaînés il a perdu l'uſage ,
Il ne voit qu'au travers du plus épais nuage :
Sa voix n'a plus de timbre& fon corps oppreflé
N'eft plus que la priſon d'un eſprit affaiſſé.
Lorſque la fombre nuit amene ſur ſes aîles
Le paiſible ſommeil dont la prodigue main
Répand ſur les mortels un baume ſouverain,
Qui ſuſpend leurs travaux &leurs peines cruelles;
Il eſt plus inquiet , & des douleurs nouvelles
Veillent à ſes côtés pour lui percer le ſein .
Mais déjà ſur la peau le mal s'ouvre un paſſage ;
Des boutons , par milliers , applatis , entaflés ,
Comme un maſque hideux lui couvrent le viſage.
Sur l'épiderme enflé , réunis & preflés
Ils forment une écaille & polie & blanchâtre,
"
18 MERCURE DE FRANCE.
Qui devient raboteuſe & change de couleur.
Bientôt le maſque tombe : ô ſurpriſe ! ôlaideur !
Eſt-cedonc làce teint d'incarnat & d'albâtre ,
Cette bouche de roſe & ce regard vainqueur ?
Je ne vois qu'une peau fillonnée & rougeâtre ,
Que des yeux écaillés dont le regard fait peur...
Tel eſt le mal Arabe : rien ne peut enchaîner
ce Prothée; il trompe tous les yeux .
L'expérience marche en vain ſur ſes pas
depuis douze fiécles pour éclairer ſes routes
ténébreuſes.
Armé pour ſa défaite , en vain l'art d'Eſculape
Le joint & le combat ; il réſiſte , il échape ,
Etſouvent , dans le choc , les humains ſont bleflés
Des redoutables traits ſur le monſtre lancés .
Le chant eſt terminé par un épiſode
dont voiei quelques morceaux .
Miniſtrede la mort , monftre de ſang avide ,
Tu peuples des enfers le ténébreux ſéjour.
Que de princes tombés ſous ta faulx homicide ,
Aux autels de l'hymen , dans les bras de l'Amour !
Que de jeunes beautés à ta rage immolées !
Du Danube & du Pô les nymphes déſolées ,
Hélas ! pleurent encore , en longs habits de deuil ,
Les filles de leurs rois qu'enferme le cercueil.
DECEMBRE. 1768. 19
On rappelle ici l'épidémie de 1722 ,
où l'on vit à Paris
Ce cruel ennemi , pourſuivant ſes conquêtes ,
Dedards empoisonnés fraper vingt mille têtes...
Hélas ! c'eſt à Paris que coulant dans nos veines
Avec ton doux poiſon , perfide volupté ,
Le venin d'Arabie a plus d'activité.
C'eſt à Paris ſur-tout que ces nymphes , fi vaines
De l'empire charmant qu'a ſur nous leur beauté ,
Meurent dans leur printems , ou vivent condamnées
..
..
A regretter l'éclat de leurs graces fanées.
Mais que dis-je ? la main de la contagion.
Recueille tous les ans dans chaque région ,
Des humains entaflés la moiſſon abondante.
Qui peut donc échaperà ta faim dévorante ,
Harpie inſatiable ? Eh quoi ! tout l'Univers
Devenu ta conquête eſt en proieà ta rage ;
Il te paye un tribut de ſang&de carnage !
La beauté gémiſſante , eſclave dans tes fers ,
Labeauté qu'en tous lieux , à genoux , on adore ,
Ta haine la pourſuit , ta haine la dévore ;
C'eſt en vain qu'elle fuit dans le fond des déſerts :
Et des triſtes humains la ſeptiéme partie ,
Sur ton autel ſanglant , voit immoler ſa vie.
Ainfi , ſouffrant le joug d'un roi victorieux ,
Athènes , tous les ans , envoyoit à la Créte
De ſept jeunes beautés le tribut odieux .
Le Minotaure errant dans ſa vaſte retraite
20 MERCURE DE FRANCE.
Les voyoit avec joie , & ce monftre inhumain
De leurs membres ſanglans aflouviſſoit ſa faim.
O France ! quel ſera le Théſée qui te
délivrera d'un monſtre plus avide que le
Minotaure ? L'art de l'infertion .
(
Cet art fut inventé chez des peuples barbares
Des jours de leurs enfans heureuſement avares ,
Et pénétra fort tard chez les peuples ſavans.
Il fleuriſſoit déjà dans les ſables brûlans ,
Dans les vaſtes déſerts de l'Afrique ſauvage ;
De laMer Caſpienne aux bords du Pont Euxin
On le voyoit déjà marcher d'un pas certain ;
LeGange le reçut ſur ſon heureux rivage ,
L'Archypel dans ſes ports , Byſance dans ſon ſein ;
Il étoit accueilli dans les murs de Pékin ,
Mais Londres & Paris lui fermerent leurs portes:
L'ignorance , la peur , la ſuperſtition
Armerent contre lui leurs nombreuſes cohortes .
Etouffant par leurs cris la voix de la raiſon ,
Dès qu'il oſoit paroître , elles crioient aux armes ,
Et couroient , en tous lieux , répandre leurs allarmes
.
La ſuperſtition dont les faufles maximes
Combattent la vertu , perfuadent les crimes ,
Crioit à l'homicide ; & le peuple des ſots ,
Dans les inoculés ne vit que des victimes ,
Dans les maîtres de l'art ne vit que des bourreaux.
DECEMBRE. 1768 . 2
Les peres aveugles & les meres timides
euffent cru ſe rendre coupables d'un parricide
s'ils euſſent confenti à l'inoculation
de leurs enfans. L'ignorance redoutoit les
nouvelles atteintes du virus variolique .
Qui l'eût oſé prévoir ! une femme , une mere ,
De tous ces ennemis triompha la premiere ,
Aux peuples étonnés arracha le bandeau ,
Oſa de la raiſon leur montrer le flambeau,
Vortley qui , ſous l'habit & les traits d'une
< femme ,
Poſſédoit d'un grand homme & le génie & l'ame ;
Vortley, dont l'Angleterre étoit l'heureux berceau
,
Trouve l'art queje chante aux rives du Boſphore :
Elle voit ſes bienfaits ſemés de toutes parts.
Ses yeux ſont éclairés , fon coeur héſite encore ;
Tremblante , ſur ſon fils tendre enfant qu'elle
adore ,
Cette mere fenfible arrête ſes regards ,
Le ferre dans ſesbras , s'en éloigne & foupire ;
La crainte la retient , la tendreſſe l'attire .
Elle ſaiſit , trois fois , le fer étincelant ;
Le fer tombe , trois fois , de ſa main maternelle.
Mais l'Amour qui veilloit ſur ſon fils & fur elle
Vient d'affermir fon bras & fon coeur chancelant.
De la peaude l'enfant qu'un ſang vermeil colore ,
Déjà l'acier tranchant effleure le tiſſu;
Déjàdans ſes vaiſſeaux le levain eſt reçu ;
1
22 MERCURE DE FRANCE.
Il fermente: bientôt Vortley le voit éclore ,
Et l'objet fortuné d'un courageux amour
De ſa mere deux fois aura reçu lejour.
Ce ſuccès eût comblé les voeux d'une Françoiſe;
Ne ſauver qu'un enfant , c'eſt peu pour une Angloiſe.
Montaigu , de Byſance , apporte en ſon pays
Cet art dont le ſecours a conſervé ſon fils .
Georges regnoit alors aux bords de la Tamiſe :
Latriple nation à ſon ſceptre ſoumiſe
Aux peuples étrangers vanteit ſa liberté,
Et de ce maître adroit faiſoit la volonté.
Ses petits-fils , encore au matin de leur vie ,
Devoient l'affreux tribut au mal de l'Arabie :
Leur mere en redoutoit le ſuccès incertain .
Vortley lui conſeilla d'inférer le venin .
La princefle pâlit , Montaigu la raſlure ,
Combat les ſentimens de la foible nature,
Et préſente ce fils qu'aux murs de Conſtantin
Elle oſagarantir du mal par le levain :
La princefle réſiſte &Montaigu l'emporte.
Que l'exemple eſt puiſſant ! qu'une ame inſtruite &
forte
Sçait bien , nous enflammant par ſes diſcours
vainqueurs ,
:
Maîtriſer , à lon gré , nos eſprits & nos coeurs! ..
La princeſſe de Galles veut joindre ſa
propre expérience à celle de Montaigu.
DECEMBRE. 1768 . 23
Sept brigands enchaînésdont la main meurtriere
De malheureux humains avoit percé le flanc ;
Et qui , ſur l'échafaud , devoient verſer leur ſang ,
Sont, de leurs noirs cachots, conduits à la lumiere.
Le mal dont la fureur n'épargne point les rois ,
Etqui choiſit ſouvent les ſages pour victimes ,
N'avoit pas attaqué ces infracteurs des loix.
Des ſupplices,déjà préparés à leurs crimes,
Ou de l'infertion, on leur offre le choix.
La mort , qui pour le ſage eſt la fin de ſes peines ,
Eſt le pire des maux pour de vils ſcélérats.
Ils choiſiſſent le mal plutôt que le trépas.
Le poiſon adéjà circulé dans leurs veines ;
Etmalgré les tourmens d'un eſprit allarmé ,
Il s'échape au-dehors , au terme accoutumé ,
Ménage tous les traits empreints ſur leur viſage,
Et ne laiſſe après lui d'un rapide paſlage ,
Sur leurs organes ſains , nul veſtige imprimé.
La princeſſe , tranſportée de joie , briſe
les fers de ces heureux criminels & fait
inoculer ſes enfans.
Londres eſt en ſuſpens : la crainte & l'eſpérance
Agitent des Anglois les eſprits étonnés.
Onblâme, à haute voix , l'art venu de Byſance,
Et par l'opinion les ſages enchaînés ,
Craignantde décider , attendent enfilence
Que le temps , ſur ſes pas , menant l'expérience,
Montreaux yeux deſſillés du vulgaire enchanté ,
:
)
24 MERCURE DE FRANCE.
Sans nuage& fans fard, la ſimple vérité.
Cependant d'une mere exempte de foibleſſe
1
Un ſuccès éclatant couronne la tendreſſe.
Par ſes ſoins affoibli le mal a reſpecté
Des princes , fes enfans, la vie& la beauté.
Leur mere dont le ciel a comblé l'eſpérance,
Enivrée , àla fois , & de joie & d'amour ,
Dans ſon ſein maternel les prefle tour-a-tour ,
RegardeMontaigu d'un oeil de complaifance ,
Lui tend ſa main royale & bénit , mille fois ,
Cegénie éclairé, bienfaiteur de ſes rois .
La Renommée alors embouchant ſa trompette
Annonce ce prodige aux Bretons fatisfaits.
L'Europe qui l'entend, après elle , répéte
Le nom deMontaigu , ſa gloire & fes bienfaits.
4
1
L'Anglois cultive l'art nouveau ; le
Sçavant lui confacre ſesveilles; l'Artiſte
ſes travaux. Les temples , les palais , les
lycées retentiſfent des éloges de l'inoculation.
On dreſſe des liſtes des inoculés ,
on raiſonne , on calcule , on trace des
règles.
Jevois monter en chaire un pontife zélé.
Ily prêchoit fouvent à fon peuple aflemblé
La juſtice& la paix , vérités éternelles ;
Il annonce aujourd'hui des vérités nouvelles.
«Peuple, écoutez , dit- il ; l'Ange exterminateur
• Tient fon glaivelevé fur vosfragiles têtes.
4
:
:
Un
DECEMBRE. 1768 . 25
>>Un mal contagieux regne aux lieux où vous
>> êtes .
>>>Il faut le prévenir pour braver ſa fureur.
>> Ce venin , apporté du fond de l'Arabie ,
>> Traite tous les mortels avec égalité ;
>> De chaque homme , une fois , il attaque la vie
>> La naiſſance , le rang , la grace , la beauté ,
>> L'enfance , le bel âge & la vieilleſſe aride
>> Flétris & confumés par ſon ſouffle empeſte
>> Tombent également ſous ſa faulx homicide.
>> Il faut , pour l'affoiblir , de votre propre main,
>> Dans vos frêles vaifleaux inférer ſon venin.
>> Ne craignez point l'effet de ſa rage perfide ,
> Si vous avez d'abord préparé votre ſein .
>> La patrie éplorée , hélas ! vous en conjure :
>> Londres & Westminster pleurent deux mille
enfans
>>Que ce tigre affamé dévore tous les ans.
>> La raiſon éclairée & la ſage nature ,
>> Et la Religion qui marche ſur leurs pas ,
>> Vous offrant , à l'envi , ce remede ſuprême
>> Pour vos enfans chéris , vos femmes & vous
» même ,
>>Vous conjurent de vivre & vous tendent les
>>bras.
>> Riche , ouvrez un aſyle à la trifte indigence ,
> Etde l'inſertion prêtez- lui le ſecours :
>> Le ciel que réjouit la douce bienfaiſance ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
>>Pour prix de vos bienfaits , veillera -fur vos
>>jours. >
Il dit: l'enthouſiaſme éloquent& fublime
Du paſteur généreux paſſa dans ſon troupeau :
Aſuivre ſes conſeils on s'exhorte , on s'anime ;
Lepere va trouver ſes enfans au berceau ,
Et conſerve les jours d'une tendre famille ;
La inere veut ſauver la beauté de ſa fille,
Et l'Anglois opulent , prodiguant les tréfors
Qu'un commerce fertile attire dans ſes ports,
Conſacre à l'indigence un ſuperbe édifice
Où l'artd'inoculer lui tend ſa main propice.
Ainfi lorſque le monſtre, à Londres déſarmé,
Ravage l'Italie , & la France & l'Eſpagne ;
L'inſertion conſerve à la Grande-Bretagne
Unpeupledont lebras au travail animé ,
Aux yeux de ſes voiſins rend cette iſle fameuſe
DeCarthage& de Tyr la rivale orgueilleuſe ,
Lui donne le commerce & l'empire des mers ,
Et porte ſa puiſſance au bout de l'Univers .
Illustre Montaigu , ſi l'Anglois enferme
dans la tombe des rois , les cendres
d'une actrice célèbre ; s'il éleve des ſtatues
au grand Newton ,
Pour avoir du trépas ſauvé tant de mortels.
Il doit à ta mémoire élever des autels.
DECEMBRE. 1768 . 27
LE BIGAME. Hiftoire véritable.
Le comte de Gleichen étoit de l'illuſtre
maiſon de Schwartzbourg qui a donné un
empereur à l'Allemagne. Il naquit dans
ces temps où les peuples chrétiens ne
fongeoient qu'à la délivrance des lieux
faints. Sa fortune égaloit ſa naiſſance ; il
jouiſſoitde laconfidérationde ſes voiſins
&de l'amour de ſes vaſſaux; une épouſe
tendre & des enfans contribuoient à fa
félicité ; elle pouvoit être durable : l'efpritde
ſon ſiécle lui devint funeſte.
La chrétienté étoit alors animée à la
conquête de Jérusalem ; le comte deGleichens'empreſla
de mériter le pardon de
ſes fautes & les indulgences en ſe croifant;
il quitta ſa femme & ſes enfans
pour accompagner dans l'Afie cette multitude
d'Européens qui y trouverent leur
tombeau ; il fut la victime de ſon zèle ;
il perdit la liberté dans un combat contre
les Sarraſins , & fubit toutes les rigueurs
d'un pénible eſclavage pendant quelques
années. Des circonstances particulieres le
conduiſirent en Egypte avec le maître
barbare qu'il ſervoit; il fut vendu au fouverain
de cette fertile contrée : fa fervi
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tude fut moins cruelle: le ſoin desjardins
du palais lui fut confié ; mais il perdit
l'eſpérance de recouvrer un jour fa liberté;
cette idée empoiſonna ſa vie.
Fatime , la fille du ſoudan , étoit une
des plus belles princeſſes du monde ; elle
ne languiſſoit pas dans cet eſclavage humiliant
auquel ſon ſexe eſt condamné
dans l'Orient. Elle vit le malheureux
comte de Gleichen ; ſa jeuneſſe , ſon air.
de grandeur , la régularité de ſes traits
l'intéreſſerent ; le ſang dans ces régions ſe
reffent de la chaleur du climat ; le fexe y
eſt plus tendre , plus vif; plus ſujet à ſes
paffions , il s'y livre avec plus d'emportement.
Fatime ne put ſe défendre d'aimer .
le comte ; elle ne put auffi s'empêcher de
ſouhaiter de lui plaire ; ces deux mouvemens
du coeur font inſéparables . Elle voulut
le voir en fecret& fonder ſes difpofitions
; cet empreſſement curieux & tendre
eſt toujours très- preſſant dans une
Muſulmane ; l'exécution n'en eſt jamais
différée. Les richeſſes dont elle diſpoſoit
& qu'elle répandit , écarterent les furveillans
incommodes . Elle deſcenditdans
les jardins & s'approcha du comte. On
plaint votre fort , lui dit-elle ; on peut le
changer ; méritez les bontés qu'on veut
avoir pour vous. Que puis-je , s'écria le
DECEMBRE. 1768 . 29
1
comte! Je ſuis dans les fers ; je n'étois pas
né pour cette humiliation ... Elle durera
fans doute autant que ma vie ; tout l'Univers
m'abandonne. L'amour vient à
votre ſecours , interrompit la princeſſe;
attendez en tout , ſr vous y répondez . Le
comte, dont les yeux avoient été baiſſés
juſqu'à ce moment , les leva fur celle qui
lui parloit, & reconnut la fille du ſoudan;
il ſe précipita à ſes pieds. -Ah ! Madame,
eſt-ce vous qui daignez vous intéreſfer
au fort d'un infortune ; vous pouvez
l'adoucir , que ce ſoit à vos bienfaits que
je doive ma liberté. Eſclave , lui dit-elle,
tu veux me quitter , me fuir ! Eſt - ce le
prix que tu promets à ma pitié , à un ſentiment
plus tendre .... Ecoute , tu m'as
plû; je veux faire ton bonheur ; ildépend
de toi d'en jouir en ces lieux ; ſi tu regrettes
ton pays , ſi tu veux abſolument
le revoir , je faciliterai ton départ , mais
je te ſuivrai ; ta patrie ſera la mienne ; je
la trouverai par - tout où je verrai mon
époux; conſens à le devenir ; donne-moi
ta parole , & tes voeux feront remplis .
Cette propoſition étonna le comte ; il
garda le filence pendant quelques inſtans .
Que me demandez - vous, dit- il enfin ?
Ah ! Princeſſe , croyez que ma reconnoiffance
me feroit tout immoler à votre fé-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
licité ; mais hélas ! je ne puis , ni nedois
vous tromper ; j'ai déjà une femme&des
enfans... Qu'importe , interrompit vivement
Fatime; je me contenterai de
partager ton coeur avec elle ; la lei de mon
pays permet pluſieurs épouſes à un homme;
je ne ſerai point jaloufe. Elle vouloit
endire davantage ; le ſoudan,qu'elle
apperçut à quelque diſtance , l'empêcha
de pourſuivre. Elle quitta l'eſclave encore
plus enflammée ; qu'il eſt beau , diſoitelle
en elle-même ; ah ! ſon coeur eſt plus
généreux encore. Il m'a parlé de fa premiere
épouſe; il a craint que je vouluſſe
n'avoir point de rivale ; il lui eſt attaché;
il ne veut pas la quitter ; il ne me quittera
jamais ; fon amour pourra s'éteindre ,
mais fa reconnoiſſance lui impoſera la loi
deme conferver. Que je ferai heureuſe !
De ſon côté le comte étoit en proie àdifférentes
réflexions. La propoſition de la
princeſſe l'affligeoit ; il ne pouvoit l'épouſer
; la trompetoit-il ? Il en étoit incapable
; cependant il n'avoit que ce
moyen pour briſer ſes fers ; il ne tenoit
qu'à lui d'être libre; cette idée lui faifoit
trouver ſa fervitude plus peſante; l'amour
de la patrie , ledefir de la liberté le firent
réſoudre à tout promettre ; Fatime étoit
belle, il n'eût pas été fâchéde tenir la
T
DECEMBRE. 1768 . 31
parole ; on ſe flatte toujours , il eſpéra
qu'il pourroit l'épouſer. La princeſſe ne
tarda pas à recevoir ſes ſermens ; elle ſe
chargea des préparatifs de leur fuite; ils
furent ſi ſecrets que le ſoudan ne put y
mettre obſtacle. Les deux amans s'embarquent
ſur un vailleau qui les conduiſic
à Venife ; le comte y rencontra un de ſes
domeſtiques qui parcouroit depuis long.
temps les villes commerçantes pour demander
des nouvelles de ſon maître à
tous les marchands qui revenoient de
l'Afie ; il apprit que fon épouſe&fes
enfans attendoient ſon retour avec impatience
, & le demandoient ſans ceſſe au
iciel.
: La vieille chronique d'où cette hiſtoire
eſt tirée , ajoute que le comte ſe rendità
Rome , qu'il ſe jetta aux pieds de Gregoire
IX , à qui il raconta ingénuement
fon hiſtoire , qu'il peſa ſur le bienfait de
Fatime , ſur fa reconnoiſſance qu'il lui
devoit, ſur l'eſpoir qu'il avoit de la convertir
, & qu'il obtint une diſpenſe pour
l'épouſer. Quoi qu'il en ſoit , il garda ſes
deux femmes ; il conduifit la princeſſe
Egyptienne dans ſon château; la comteſſe
deGleichen la reçut avec tranſport. Inftruite
de ce qu'elle avoit fait pour fon
mari , elle ne la regarda point comme
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
;
une rivale ; elle approuva le ſecond hymendu
comte ; jamais femme ne pouffa
la complaifance à un plus haut degré ;
Fatime n'en montra pas moins ; elle n'eut
point d'enfans , elle prit tous les ſentimens
d'une mere pour ceux de la comreffe
, partagea les foins de leur éducation
, & fe chargea avec elle du bonheur
de leur mari ; il fut heureux. On conſerve
à Gleichen le lit qu'il occupoit avec
ſes deux épouſes. Après leur mort , ils
furent renfermés dans le même tombeau
qu'on montre encore dans l'égliſe des bénédictins
de Petersburg : on lit ces mots
fur la pierre qui les couvre.
Cy giflent deux épouſes rivales qui
m'ont aimé tendrement & ſe ſont chéries
comme deux foeurs ; l'une quitta Mahomet
pour me ſuivre ; l'autre embraſſa la
rivale qui lui ramena ſon mari. Unis
tous trois , par les noeuds de l'hymen ,
nous avons partagé le même lit pendant
notre vie ; nous repoſons ſous le même
marbre.
A Madame de M.....
VOYEZ , Madame , quels font leshôtes
que je vous ai donnés , & jugez , avec
DECEMBRE. 1768 . 33
tout ce qui vous connoît , ſi je pouvois
mieux choiſir pour les loger.
Ces jours paſſés , dans un bois écarté
Oùje vais quelquefois rêver à mes diſgraces ,
Je trouvai la Vertu , Minerve & les trois Graces
Conduites par la Vérité.
Ce ſpectacle excita ma curiofité.
Je volai vîte ſur leurs traces .
Juſte ciel ! Eſt- ce vous que je vois en ces lieux ?
Dis-je , en parlant à la déefle ;
Car nous autres gens du Permeſſe ,
Nous parlons librement aux dieux.
Qui , c'eſt moi , dit Pallas: le grand Maître des
cieux
Nous envoie à Paris inſpirer la ſagefle ,
Et corriger les hommes vicieux ;
Dans ce projet tu peux nous être utile ;
Depuis long-temps j'ai quitté cette ville :
Je ne m'y connois plus , je crains de m'égarer .
Indiquez -nous un domicile
Où , toutes , nous puiſſions enſemble demeurer.
J'ai votre affaire en main , répondis -je ſur l'heure,
Vous connoiflez la charmante Cloé ?
Chez elle vous devez fixer votre demeure ;
Pour vous bien recevoir , tout ſemble difpofé .
Dans ſon cerveau , Minerve & la Science
Auront un bel appartement ;
Elles y trouveront gens de leur connoiſſance ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
De la Vertu fon coeur ſera letemple ,
C'eſt- là que tous mortels ,
Animés par l'exemple ,
Viendront lui dreſſer des autels .
Pour vous , la Vérité , j'ai marqué votre place
Dans ſon aimable bouche , elle est førmée exprès
Pour vous donner une nouvelle grace ,
Et mieux faire ſentir vos traits.
LesGraces auront lieu de louer leur fortune,
Car de la tête aux pieds elles pourront choiſir
Et pour le loger à loifir ,
Elles rencontreront mille niches pour une,
Pallas , contente du détail ,
M'ordonna de paſſer le bail.
Jeune&belleCloé , j'ai fait ce bail à vie
Etje me ſuis même engagé
Qu'il ne vous prendroit point envie
De leurjamais donner congé .
LE Portrait de PHILIS.
J'ai vu Philis àla dance ,
Mes yeux ne la quittoient pas
J'admirai dans les appas
Lesgraces de la décence.
Sa vive gaieté pétille
Sans ſe trop épanouir:
み
:
DECEMBRE. 1768. 35
C'eſt la vertu qui ſcintille
Du doux éclat du plaifir.
Un ſouris pleinde finelle
Aſſaiſonne ſa bonté.
Sa douce naïveté
Eft jointe à l'air de nobleffe.
Une candeur animée
S'exprime dans ſes beaux yeux :
Ainfi fur le front des dieux
La ſageſle eft imprimée.
Elle eſt Minerve à Cythere ;
Elle eſt Vénus à Délos .
Aucitoyen deTéos
Elle eût dicté l'art de plaire.
L'Amour la voit & ſoupire ,
Il veut parler , & fe tait .
Il ferade fon portrait
L'étendard de ſon empire.
{
ParM. lebaron deT... citoyendeGlaris.
VERS an Roi de Dannemarck .
QUIUISS novus hic noſtris ſucceſſit fedibus hofpes ?
Quem ſele ore ferens ! quam forti peſtore &
armis!
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Credo equidem nec vana fides , Genus elle
deorum ; &c.
Virgile , Æneid. liv. 4. vers 10.
Comme un Aftre nouveau dont le ciel s'em
bellit ,
Héros jeune& charmant , tu brilles ſur la terre;
Rien n'égale à nos yeux l'éclat qui t'annoblit ,
Il nous offre en toi , Mars & le Dieu de Cythère:
Sur ton auguſte front , que de traits glorieux !
Tout parle de grandeur ! Oldemburg , ta pere
fonne ,
Inſtruit mieux de ton rang , que ne fait ta couronne
;
►A tant de majeſté ! tant de dons précieux ,
ZN'en doutons point , mortels ; c'eſt le pur ſang
des dieux !
ParM. Martin de Savigny.
VERS au bas du portrait de Mgr. de
Maupeou , chancelier de France , &
garde des Sceaux en 1768 .
Louis , en l'approchant du trône ,
Mit de Thémis leglaive dans ſes mains ,
2
DECEMBRE. 1768 . 37
Pour maintenir les droits de la couronne ,
Et pour ſceller le bonheur des humains .
Par un gardedu corps des marchands
merciers de Paris.
ラ
LE BIENFAITEUR & le PHILOSOPHE
Conte Chinois.
Ir paſſa un jour par la tête de Tchingvang
, empereur de la Chine , une idée
affez finguliere pour la tête d'un prince.
Il voulut abſolument ſçavoir ce que c'étoit
qu'un philoſophe : il y a lieu de croire
que le monarque avoit peu de choſe à
faire. Le deſir de Tching-vang fut bientôt
publié. Sur le champ , ordre exprès
à tous ceux qui ſe prétendoient philofophesd'accourir
ſe proſterner aux pieds du
trône impérial.
Le célèbre vieillard Chamfu - u avoit
trop d'orgueil pour imaginer qu'un autre
que lui pût aſpirer au titre de ſage. Fier
d'avoir compoſé près de cent Taos ou livres
ſur Confucius , il ſe préſenta avec
hardieſſe ; il parla beaucoup de ſes talens,
de ſes nombreuſes productions , il vanta
fur tout fon humanité , ſon déſintéreſſement
, ſa piété exemplaire; fupplia le mo
38 MERCURE DE FRANCE.
narque de répandre ſur lui ſes bienfaits ,
&d'impofer filence à ſes critiques. Ce
n'eſt pas aſſurément là ce que je cherche,
s'écria l'empereur , qu'on renvoie cet
homme ; il fut congédié avec mépris.
Chamfu-u , au fortir du palais , mourut
de rage , après avoir exhalé une fatyre
fanglante contre Tching- vang , qui plaignit
le malheureux leturé & ne fit que rire
du libelle.
Tſé é parut fur les rangs ; il écrivoit
avec enthouſiaſme , ſe plaiſoit à obfcurcir
les nuages qui couvrent la vérité , au
lieu de les éclaircir. Il avoit publié grand
nombre de livres tous bien inutiles à
T'humanité , ſon orgueil éclatoit dans ſes
moindres actions ; la fingularité fur- tout
le diftinguoit des autres lettres ; il ſe gardoit
bien de s'habiller comme ſes concitoyens
; il mangeoit chaud , parce que les
Chinois mangent froid , & buvoit froid,
parce qu'ils boivent chaud. Il ſçavoit que
leshommes font afſlez imbéciles pour admirer
tout ce qui ne leur reſſemble pas ;
il ne fongeoit point qu'ils finiſſent par le
méprifer. Il diſoit hautement qu'il abhorroit
le genre - humain , & il faifoit
tout pour captiver ſa bienveillance. Il ſe
trouvoit malheureux , lorſqu'il n'étoit
pas l'objet des converſations. Il n'étenDECEMBRE.
1768. 39
doit la ſphère ni des plaiſirs ni de la raifon.
Point de ſyſtême ſuivi , point d'enſemble
dans ſes ouvrages ; les femmeletres
de Pékin l'élevoient aux nues & ne
l'entendoient point , ce qui n'avoit pas
peu contribuéàle mettre à la mode. Tré-é
parut un animal affez fingulier à Tchingvang
qui s'enamuſa , bien réſolu de n'en
point reſter à cette épreuve.
!
Comment , dit Tching- vang, il n'y
auroit pas dans toute laChine un fage tel
que je me fuis figuré ? Le voici ,ſeigneur,
s'écrie tout hors d'haleine un mandarin
dans la fleur de l'age , & dont le triple
menton annonçoit la brillante ſanté &
l'heureuſe nonchalance ; fublime empereur
, vous voyez le modele de la philofophie
,je ne m'occupe que du ſoin d'ê-
-tre : c'eſt l'unique étude à laquelle je me
fuis attaché; je fais tout aboutir à moi ,
comme au centre de l'univers ; tout ce
qui m'entoure a été créé pour moi , pour
mon intérêt. J'ai atteint à la premiere
des connoiſſances , à l'art de me
rendre inſenſible à ce qui pouvoit m'affecter
défagréablement ; j'ai approfondi
la ſcience des plaiſirs ; la tranquillité furtout
me paroît le bonheur ſuprême , je
me complais dans mon inutilité ; par là,
je ſçais ménager les reſſorts de la vie ,
40 MERCURE DE FRANCE
perfuadé qu'on uſe ſon exiſtence pour peu
qu'on faffe quelque pas hors de ſoi - même
; en un mot , je ne vis que pour moi.
Tching - vang ſe dépêcha de bannir cet
homme de ſa préſence.
Enfin , dans quarante mille lettrés qui
philoſophoient à Pékin , il n'y en eut pas
un qui méritât le nom de philoſophe.
L'empereur cependant ne ſe rebuta point;
les princes font plus obſtinés que les autres
hommes. Il laiſſa le timor de l'état
àun de ſes freres , & partit avec deux favoris
, en déguifant ſa dignité , & réſolut
de pourſuivre l'objet de ſes recherches.
Le voilà donc traverſant la Chine avec
ſes deux courtiſans. Ils étoient près de la
grande muraille , ils apperçoivent de loin
une eſpéce de dongeon ſur le ſommer
d'une montagne. Iis apprennent que c'étoit
la demeure d'un philoſophe. Tchingvang
ſe félicite auſſi - tôt d'avoir atteint
le terme de ſon voyage , ils ne tardent
pas à grimper fur la hauteur ; une eſpéce
de ſauvage s'élance de ſa retraite , & court
au-devant d'eux , en s'écriant : Hommes,
que venez vous faire ici ? Me diſputerezvous
encore cet aſyle que les bêtes farouches
m'ont cédé? Nouveau motif de curiofité
pour l'Empereur , il explique à
l'inconnu le ſujet de ſon voyage , lui dé
DECEMBRE. 1768 . 41
clare qu'il chetche par - tout un philoſophe
; fi ce nom , reprend l'étranger , convient
à un être qui a le genre humain en
horreur , n'allez pas plus loin ; vous avez
trouvé en moi ce que vous cherchez, perfonne
ne peut déteſter davantage les hommes
, je voudrois qu'ils ne formaflent
qu'un corps , qu'ils n'euſſent qu'une vie;
que de plaifir je goûterois à la leur arracher
! Depuis vingt ans j'habite ce défert,
&tous les jours je me plains au Tien de
ne pouvoir anéantir la nature humaine ;
allez , retirez - vous , ou je vous perce le
coeur de cette flêche qui me ſert à tuer les
animaux , dontj'entretiens ma triſte exiftence.
L'Empereur voulut interroger encore
le ſauvage , il ſe tut;& tomba dans
un accès de douleur & de rage. Tchingvang
en eut pitié ; il laiſſa couler quelques
larmes en le quittant : cet homme,
dit- il , a fans doute éprouvé des malheurs;
faut il qu'il y ait un infortuné dans mon
empire ! C'eſt un être à plaindre , à refpecter
; c'est un miſantrope affligé , aigri
; mais quelle différence d'un philoſophe!
* Ils arrivent à une des villes les plus renommées
de la Chine , on n'y parloit que
d'Ouci- Foug , dont l'étude étoit la mora42
MERCURE DE FRANCE
le,&qui avoit donné pluſieurs ouvrages
dans ce genre ; l'Empereur ſe fait conduire
chez le lettré; il converſe en effet
avec un ſçavant de la premiere claffe. Ses
fentimens étoient établis ſur la ſaine raifon,
ils reſpiroient la ſageſſe,l'amour de
l'ordre, le refpect des loix. Tching-vang
ne doutoit pas qu'il ne touchât au moment
heureux de pofléder ce phénomene
de l'humaine ſageſſe; dans ce moment
arrive un meſſager du mandarin chargé
de rendre la justice ; on avoit conduit à
fon tribunal un infortuné qui , après avoir
en vain imploré la charité des riches pour
foulager fon pere qui languiſſoit dans fon
lit , & pour donner du pain à ſes enfans
expirans de beſoins , avoit volé une mefure
deriz. Le juge attendri n'oſoit condamner
lecoupable , &demandoit l'avis
d'Ouci - foug . L'opinion du philofophe
étoit de renvoyer le criminel , lorſqu'un
de ſes fermiers ſe préſente ,&lui apprend
que le grain volé lui appartenoit ; il rappelle
auffi- tôt le meſſager , & fait dire au
mandarin de ne pas écouter la pitié. Ah!
s'écria l'empereur , étonné de cette ſcène,
&quittant précipitamment la maiſon du
lettré , ce n'eſt pas encore là ce que je
cherche.
DECEMBRE. 1768 . 43
Le monarque fit de nouvelles perquiſitions
toutes plus infructueuſes les unes
que les autres. Il reprenoit avec humeur
Ja route de ſa capitale; il faut donc , difoir-
il à ſes favoris , que je remonte fur
le trône , ſans avoir pudécouvrir un ſage?
Oh ! fans doute , c'eſt une eſpèce d'être
qui n'existe point. Les courtiſans appuyerent
avec complaiſance ſur le peude pofſibilité
de cette découverte ; & l'on conclut
qu'il étoit abſurde de s'occuper davantage
d'une pareille chimere .
En s'entretenant ainfi , ils entroient
dans un village , à quelques pas dans le
fond d'un vallon , on découvroit une
maiſon de peu d'apparence , mais dont la
propreté excitoit le defir d'en approcher.
Nos voyageurs rencontrent un payfan, ils
s'informent à qui appartient cet édifice
ruſtique. Aun vieuxbon-homme, répond
le villageois , qui eſt un être aſſez lingu-
Hier. On ne sçauroit le fâcher , nous avons
beau lui faire des eſpiégleries , il s'obftine
à nous faire du bien; il faut que ce
foit une tête affoiblie ; d'ailleurs nous le
-connoillons pew . L'Empereur bien différent
de la plupart des hommes , fut empreſſé
de voir ce vieillard ignoré . Il ordonna
à ſes favoris de l'attendre près de
ceréduit champêtre.
44 MERCURE DE FRANCE.
Tout annonçoit dans cette retraite , la
fimplicité , la modeſtie & la bienfaiſance.
Des troupeaux paiſſoient auprès de la
maiſon ; il y avoit quelques grands arbres
qu'on arrangeoit en berceaux pour que
les pallagers puſſent s'y arrêter,& avoir
de l'ombrage. L'Empereur trouva , à la
porte , des pauvres à qui l'on diftribuoit
duriz; il entre. Un vieillard de foixantedix
ans étoit à genoux , il n'apperçut pas
Tching-vang. Kong-fune , c'est ainſi que
s'appelloit le vieillard , adreſſoit au Tien
cette priere. O Dieu des dieux , que de
>>graces j'ai à te rendre ? Tu m'as ôté
>>mon opulence , mes grandeurs , tu
>> m'as laiſſé un morceau de pain que je
>> partage avec mes freres. Continue à
>> répandre tes bontés ſur cet empire ;
>> veille ſur les deſtinées de notre auguſte
>> ſouverain ; que mes enfans ſoient di-
>> gnes de ſervir leur maître & leur pa-
>>trie , & de t'adreſſer leurs hommages.
>>Fais , ô fuprême Tien , que je meure
» dans le ſein de ma chere famille , que
>> je l'embraſſe encore en expirant, & que
>> les autres hommes m'oublient. » Kongſune
ayant vu l'Empereur , ſe leva avec
précipitation , & lui demanda quel ſujet
J'amenoit dans ce lieu écarté de la route .
Le deſir , répondit Tching-Vang , de ſça
DECEMBRE. 1768 . 45
voir où réſident la vertu & la ſageſſe. Ce
n'eſt point ici , reprit avec modeſtie le
vieillard , que vous trouverez ces deux
tréfors ; vous n'y verrez , généreux étranger
, que l'image de la pauvreté : d'ailleurs
en quoi puis - je vous être utile ?
Parlez ? nous fatisferons vos beſoins autant
que le ciel, nous a permis un plaiſir fi
doux & fi pur ; il préſente à l'Empereur
ſes quatre enfans qui , tous s'honoroient
de la profeſſion d'agriculteurs, & qui vinrent
offrir à Tching- vang des fleurs &des
fruits. Après une courte priere au Tien ,
on ſe mit à table , le voyageur mangea
avec appétit , il ne ſe laſſoit point d'admirer
la douceur , l'affabilité de Kongfune.
Depuis quand , mon pere , lui dit
l'étranger , habitez - vous ces lieux ?-Depuis
près de quarante ans , j'y vis inconnu
, je fais du bien autant que je puis , &
c'eſt le peu que je ſuis en état defaire qui
rappelle mes malheurs . -Vous avez été
malheureux ! -Je puis du moins le paroître
aux yeux des hommes ; mais j'ai
obligation à l'adverſité. Je lui dois l'attendriſſement
, la véritable volupté de
l'ame. Sans la diſgrace , je n'aurois pas
ſenti la douceur de plaindre les maux
d'autrui. Qu'entendez -vous par la dif
46 MERCURE DE FRANCE.
grace ?-J'étois un des miniſtres de l'Empereur
défunt , je fus la victime de la calomnie
; mes ennemis prévalurent dans
l'eſprit de mon maître ; on m'ota mes
emplois , mes biens. Du débris de ma
fortune j'achetai ce petit champ que vous
voyez , je le cultive, je l'arrofe de mes
fuears ; j'y ai bâti une maiſon aſſez grande
pour offrir l'hoſpitalité aux étrangers.
-Quoi , l'Empereur eſt mort ſans avoir
réparé cette injustice ! -L'Empereur étoit
homme; on l'a trompé ; il ne me devoit
rien ; je n'en bénis pas moins fa mémoire;
je prie le ciel de répandre toutes fes
proſpérités ſur ſonfils.... Tching-vang repouffoit
ſes larmes.-Son fils.
pere ... il vous aimera. -Ah ! je ne
dois plus penſer à retourner à la cour;
c'eſt ici que je mourrai , & j'exhorte mes
enfans àne pas abandonner cette retraite.
Que leurs yeux&leurs coeurs foient toujours
fixés ſur mon tombeau , & qu'ils
mêlent leur cendre avec la mienne, qu'ils
fe contentent de recueillir les fruits de ce
champ , & de pouvoir être utiles ....
-Mais comment ne jouiſſez - vous point
d'une réputation étendue. C'eſt encore
un bienfait du ciel dont tous les jours je
lai rends graces. L'obſcurité n'eſt - elle
• mon
DECEMBRE. 1768 . 47
イ
pas préférable au nom le plus éclatant ?
Il faut être fage & homme pour foi . La
vertu eſt toujours payée du peu de bien
qu'ellea le bonheur de faire. Les habitans
du village prochain prennent quelquefois.
plaifir à gâter mes prairies , à rompre mes
arbres fruitiers... -Et quelle vengeance
en tirez-vous ? -J'ai foin de leurs malades;
je nourris leurs pauvres; je les confole
dans leurs peines. - homme admirable
! -Admirable ! Je ne fais que
mon devoir ; c'eſt à moi d'oublier les fauresdes
autres,& de me corriger. Et puis,
quel eſt le plus heureux de celui qui offenſe
ou de celui qui eſt offenſé ? Il n'y a
qu'à pardonner , on eſt ſûr de goûter un
plaior interditàfon ennemi.-Tchingvang
ne peut retenir fes pleurs. -Vous
pleurez , ſenſible étranger ! L'Empereur
l'embraſſe... J'ai enfin trouvé ce qui fai
foit l'objet de mes voyages , adieu , vous
me connoîtrez dans peu .
Tching- vang revole auprès de ſes courtifans.
-Je ſuis à la fin récompenfé de
mes peines ; j'ai découvert ce prodige de
P'humanité. -Quoi , Seigneur ! -Vous
verrez bientôt un philoſophe dans ſa vertu
? L'Empereur ne fut pas plutôt de retour
à Pékin qu'il ordonna qu'on lui ame
48 MERCURE DE FRANCE.
nât Kong - fune & fes quatre enfans. Le
vieillard reçut avec reſpect le commandement
de l'Empereur ; ſes enfans fondent
en larmes ; ils ne doutent point que
ce ne ſoit quelque nouveau coup que les
ennemis de leur pere s'apprêtent à lui
porter. Kong - ſune leur dit : eh ! mes
amis , que craignez vous ? Juſqu'à préſent
vous avez vécu vertueux ? Ne vous ſerat-
il pas aifé de mourir ! je vous en donnerai
l'exemple ; venez, paroiſſez à la cour
avec vos inſtrumens d'agriculture , ce font
les marques de dignité que vous oppoſerez
à celles de nos perfécuteurs. Kongfune&
fes enfans , conduits à la ville impériale
, paroiſſent enfin devant le ſouverain
avec un hoyau , une bêche , &c. ils
ſe profternent. Tching-vang les fait relever
! Mon pere , dit- il à Kong ſune , me
reconnoiſſez - vous ? Le vieillard fixe fes
regards & eſt frappé d'étonnement , il
veut encore ſe jetter à genoux : l'Empereur
l'embraſſe avec bonté; ſes courtiſans
entrent avec une foule innombrable de
lettrés. -Vous voyez , s'écria l'Empereur
, en s'adreſſant à toute ſa cour , le
mortel que j'ai en vain cherché fi longtemps.
Connoiffez le philoſophe , je ne
veux plus que Kong - fune ait un autre
nom;
DECEMBRE. 1768 . 49
nom ; & vous , reſpectable vieillard ,
foyez comblé , vous & votre famille de
mes bienfaits ; je m'efforcerai deréparer
les fautes de mon pere , &le fils fe fera
gloired'être votre protecteur & votre ami.
Occupez le rang de mon premier miniftre
: je vous ordenne au nom du bien public
de ne point tromper mes eſpérances
par un refus. Kong- fune ne répondit à
l'Empereur que par ces larmes délicieuſes
, la feule expreffion de la reconnoifſance.
Il jouit, ainſi que ſes enfans, d'une
faveur permanente , & il eut encore la
confolation de pardonner à ſes ennemis
dont le fort lui avoit été abandonné ; il
fut même affez heureux pour leur faire
du bien & pour les appuyer de ſon crédit
auprès du généreux Tching - vang. Les
Chinois, après la mort de l'un & de l'autre
, leur éleverent des ſtarues : celle de
l'Empereur n'eut d'autre inſcription que
ce mot ſi touchant , le Bienfaiteur , & l'on
mit également , au bas de la ſtatue de
Kong-fune , ce nom qui a conſacré ſon
éloge : le Philoſophe. L
C
50
MERCURE DE FRANCE.
AMadame la marquise de L.... , fur
une veste brodée pour fon mari , licutenant-
général.
MARQUISE , chaque jour je vois ſous votre
aiguille
Eclore de nouvelles fleurs ,
Sur cette belle veſte où la richeſſe brille ,
La déefle du Goût nuance les couleurs .
Avec quelle délicateſſe
Elle en a tracé le deſſein !
C'eſt cette charmante déeſſe
Qui vous tient& conduit la main :
Elle vous préſente avec joie ,
Dans le plus noble aſſortiment ,
Les traits d'or , & les fils de ſoie
Dont vous enrichiſſez l'argent .
L'Amour préſide à votre ouvrage ,
Il en admire la beauté ;
Mais quand à ce travail ce dieu vous encourage ,
Quand lui-même en eſt enchanté ,
Pour qui , de votre coeur réſerve-t- il ce gage ?
C'eſt à vous , époux fortuné ,
Si dignede ce tendre hominage ,
C'eſt à vous qu'il eſt deſtiné.
Déjà la double broderie
DECEMBRE. 1768 . SI
QueMars donne à ſes favoris ,
De vos ſervices eſt le prix ;
Qu'il eſt beau de la voir unie
Aux fleurs que vous brode l'Amour ,
Etquel fort plus digue d'envie
De s'en décorer tour-a-tour.
ParM. le chev. de Pascal, lieut.-col. d'inf. capit.
degrenadiers au régiment de Piemont.
VERS de M. de Voltaire à M. H. Anglois
qui l'avoit comparé au Soleil.
LE ſoleil des Anglais c'eſt le feu du génie ;
C'eſt l'amourde la gloire & de l'humanité ,
Celuide la patrie & de la liberté :
Voilà leur Apollon , voilà leur Polymnic.
Le feu que Promethée au ciel avait ſurpris
N'eſt point dans les climats , il eſt dans les efprits.
Le nord n'en éteint point les flammes immortelles.
Par-tout vous en portez les vives étincelles .
Vous brillerez par- tout , dans la chaire , au ſénat :
Vous ſervirez le prince & beaucoup mieux l'état ;
Et né pour inſtruire & pour plaire ,
Ce feu que vous tenez de votre illuftre pere
A,dans vous , un nouvel éclat.
Cij
52 MERCURE DE FRANGE.
A une jeune Dame de Genève qui avoit
chanté dans un repas.
Que j'ai goûté le plaifir de l'entendre.;
Que j'ai fenti le danger de la voir !
Dans tous ſes traits l'Amour mit ſon pouvoir ;
Même on m'a dit qu'il lui fit un coeur tendre ,
Je ſuis venu trop tard pour y prétendre ,
Mais aflez tôt pour l'aimer ſans eſpoir.
Par M. de Voltaire.
CODE DE L'HUMANITÉ ,
OU LOIX IMMUABLES qui fervent de
bafe aux devoirs , aux droits & all
bonheur de l'Homme .
1. Premieres Pensées de l'Homme.
J'AI vegété ,j'ai fenti , j'ai pensé ; j'ai
fait& fubi diverſes épreuves , averti de
mes beſoins par la peine , & de mes devoirs
acquités par le plaiſir renaiſſant. Je
me ſuis conſidéré , j'ai obſervé tout ce qui
m'environnoit , j'ai comparé , j'ai remarqué
des êtres divers , j'en ai trouvé de
DECEMBRE. 1768 . 53
ſemblables à moi , j'ai refléchi , & je me
fais dit : J'exiſte ; mais comment ? où ?
par qui ? depuis quand ? juſqu'à quand ?
ai - je des droits fur ce qui eſt hors de
moi ? les autres en ont ils fur moi ? fuisje
libre ? de qui dépend , ou à quoi eſt attaché
mon bonheur , ou mon malheur ?
11. Notion d'un Dieu Créateur.
J'ai médité profondément , &je me
ſuis redit : je n'ai pas fait tout ce que je
vois autour de moi , tout ce dont je jouis;
je ne me ſuis pas fait moi même. Je tiens
ſansdoute mon exiſtence d'un Etre ſupérieur.
111. Dieu Confervateur.
Cet Etre ſuprême , que j'appelle Dieu,
a- pourvu à ma conſervation , en me rendant
agréable le ſentiment de mon exiftence
, & en me donnant des facultés &
me fourniſſant des moyens propres à l'entretenir
: en quoi ſa ſageſſe & fa bonté
n'éclatent pas moins que ſa puiſſance.
IV . Devoirs de l'Homme envers Dieu.
Je dois tout à Dieu ; mais je ne puis
lui rendre qu'à proportion des moyens
dont il m'a pourvu. Oui , mon Dieu ,
mes devoirs envers vous n'ont d'autres
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
bornes que celles qu'il vous a plu de met.
treàma nature , aux forces de mon corps,
& aux facultés de mon ame. Que puis-je
faire pour celui qui n'a beſoin de rien ?
Je n'ai qu'à m'humilier devant lui , &
faire mon étude de ſa loi .
Ceque je puis par lui , foit par rapport
à moi - même , ou par rapport à ſes autres
créatures , je dois le faire, en me conformant
à l'ordre qu'il a établi.Ce premier
devoir eſt la baſe de tous mes devoirs ; &
un fentiment d'amour & de gratitude envers
lui me porte à m'en acquiter avec
zèle.
v. Devoirs de l'Homme par rapport
à lui - même.
Je dois en premier lieu , par reſpect
pour la volonté de Celui qui m'a donné
l'être , ne point détruire ma propre exiftence,
ne point attenter à ma vie.
Je dois , en ſecond lieu , faire uſage des
facultés qu'il m'a données & des moyens
qu'il m'a fournis , pour conferver tout ce
que je tiens de lui.
VI . Droits de l'Homme , tous émanés
de Dieu.
Si j'ai quelques droits , je les tiens de
Dieu ; je n'en ai aucun par rapport à lui ;
DECEMBRE. 1768 . 55
il ne me devoit rien , & il m'a fait ce
que je fuis. Il a un droit illimité ſur moi;
`il peut reprendre une partie de ſes dons;
ilpeut reprendre le tour& m'anéantir ſans
que j'aie droit de me plaindre .
VII . Droit direct de l'Homme.
J'ai , par la grace de Dieu , 1º. Un
droit direct à ma propre conſervation .
J'ai conféquemment 2º. Un droit conf.
tant à l'exercice des facultés , & à l'uſage
des moyens qu'il m'a fournis pour y
pourvoir.
VIII . Bonheur naturel de l'Homme,
La premiere baſe de mon bonheur
naturel conſiſte dans le ſentimentde mon
exiſtence , de l'accompliſſement de ines
devoirs & de l'uſage de mes droits. Le
ſceau adorable de l'inſtitution divine a
attaché notre bonheur à l'exercice de nos
droits &de nos devoirs.
IX . Liberté de l'Homme.
Quoique l'ordre établi dans la nature
rende conſtamment au bien de l'homme ,
Dieu lui a laiſſé la liberté de le ſuivre ,
ou de ne le pas ſuivre. Mais chercher nothe
bonheur ailleurs , ce ſeroit méconnoître
les deſſeins de Dieuſur nous , ou nous
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
croire plus ſages que lui ; ce ſeroit mal
répondre à ſes bontés & nous en rendre
indignes .
x. Infraction du premier devoir de
l'Homme.
Si je ne fais pas uſage des moyens que
Dieu m'a données pour ma confervation,
je manque au devoir qu'il m'a impofé ,
je ne rends coupable envers lui .
XI . Peine attachée à ce délit.
C'eſt undélit capital :la fouffrance & la
mort en font la punition directe & infrante.
XII . Deuxième Ordre de devoirs & de droits
de l'Homme.
L'homme , mis à portée des autres .
hommes, contracte,par ſes diverſes relations
avec eux , de nouveaux devoirs , &
acquiert de nouveaux droits.
Par rapport à Dieu , le droit eſt tout de
fon côté , & le devoir tout du nôtre .
Par rapport à nous mêmes , ledevoir &
ledroit ſe confondent , & ne font qu'une
ſeule& même choſe .
Par rapport aux autres hommes , tous
les devoirs & les droits ſont correlatifs ,
&balancés l'un par l'autre.
DECEMBRE. 1768 . 57
IL y a entre les hommes des relations
ſimples de voiſinage , de fociété , de mariage
, de famille ; & de ces premieres
relations différemmens combinées il ſe
forme des nations & des gouvernemens ,
des démocraties , des monarchies , des
aristocraties , des confédérations , des empires
, dont les devoirs & les droits plus
ou moins compliqués doivent toujours..
être déduits des mêmes principes.
XIII . Devoirs de chaque Homme par rapport
à tous les autres. Premier devoir.
Je dois , en premier lieu , laiſſer jouir
chacun de ce qu'il tient comme moi de
Dieu , & ufer des facultés&des moyens
qui lui ont été donnés pour ſa confervation...
XIV. Second Devoir".
, Je dois en ſecond lieu aider autant
que je puis , aux autres hommes à conferver
ce qu'ils tiennent de la bontéde Dieu ,
lorſqu'ils ne peuvent pas y fuffire par eux--
mêmes...
Etre bon , comme Dieu eſt bon , c'eſt
le ſeul moyen de lui plaire , & le vrai
moyen d'être heureux.
8 MERCURE DE FRANCE.
xv . Droits de chaque Homme , par rapport
à tous les autres. Premier droit.
J'ai 1º. un droit direct & abfolu de
défendre ma propriété , & de repouffer
toute atteinte qui pourroit être portée à
ma jouiſſance de ce que je tiens de la
bonté de Dieu.
XVI . Second Droit.
J'ai , 2º. un droit indirect & conditionel
à l'aſſiſtance des autres hommes , pour
m'aider , autant qu'ils le pcuvent , à-conſerver
ce que je tiens de Dieu, lorſque je
ne puis y fuffire par moi même.
XVII . Crime.
Si des moyens même que Dieu m'a
donnés pour aider les autres hommes
dans l'occaſion , j'en fais uſage au contraire
pour les troubler dans la jouiflance
de leurs biens , ou pour m'en approprier
quelque portion à leur préjudice , je manque
au devoir qu'il m'a impofé , j'intervertis
l'ordre qu'il a établi , je me rends
coupable envers lui & envers ceux à qui
je fais du tort , je mérite punition de la
part de Dieu&de la part des hommes .
XVIII . Punitions humaines .
Les punitions humaines ne font pas
DECEMBRE. 1768 . 59
toujours proportionnées au délit , mais
elles le ſuivent ordinairement de près .
Le coupable encourt immédiatement l'averſion
des autres hommes , ils le regardent
dès- lors comme déchu de tout droit
à leur aſſiſtance ; ils croyent au-contraire
avoir acquis le droit non- ſeulement de
revendiquer ce qu'il a ufurpé ſur leur liberté
ou fur leurs propriétés , mais de
pouffer leur reſſentiment beaucoup plus
loin , & fouvent ils le portent à l'excès .
Mais ſi le coupable échape à la vengeance
des autres hommes , il trouve dans ſa
propre confcience un juge non moins fevére&
plus incorruptible ; & les remords
qu'elle lui ſuggére ne font que le premier
ſignal , ou le prélude de la colere divine.
XIX. Punition divine .
La punition divine n'eſt pas toujours
prompte ni viſible , mais elle n'en eſt pas
moinscertaine,ni moins complete . Tout
nous démontre que Dieu peut , tout nous
annonce qu'il veut que la peine foit proportionnée
au délit. L'homme pervers ſe
Aatteroit vainement d'être quitte de tout
en mourant : le tiſſu de fon corps eſt détruit
par la mort , mais la ſubſtance ſpirituelle
qui l'animoit reſte ſous la main
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
de Dieu , pour recevoir la retribution due
à fes forfaits.
xx . Vertu.
Au contraire en faiſant du bier à tous,
autant que leur fituation le requert & que
lamienne le comporte , quoique cette
obligation ne ſoit pas la premiere dans
l'ordre de nos devoirs , plus je ſacrifie volontairement
de mes propres avantages
aux beſoins de mon prochain , plus ces.
privations ſont méritoires , plus elles me
rendent agréable à Dieu & aux hommes,
&plus je ſuis aſſuré d'une récompenfe
proportionnée.
XXI. Récompenfes humaines.
La conſidération publique , la reconnoiſſance
& les ſervices réciproques des
autres hommes font le premier prix de
ceux qu'on leur a rendus.
:
Mais ſi je n'éprouve qu'ingratitude de
leur part , s'il arrive même que des méchans
me déchirent & m'oppriment , j'en
appellerai au tribunal de ma propre confcience
, dont le ſeul fuffrage peut me.
faire jouir intérieurement de la fatisfac
tion la plus délicieuſe.
DECEMBRE. 1768 . G
XXII. Récompense divine.
Enfin , à tel point que les hommes
pouſſent leur ingratitude & leur injustice
envers moi , le dédommagement le plus..
complet m'eſt aſſuré de la part d'un Dieu
juſte , puiſſant&bon , qui me tiendra un
compre exact de tout ce que j'aurai fait ,
& de ce que j'aurai fouffert. Il nous a
donné ceque nous n'avions point mérité;
ilnous récompenſera au-delà de nos mérites.
XXIII . Rapport des deux fexes.
Premier fondement de la ſociété.
L'homme rencontre une femme. Une
douce & vive émotion l'agite puiſſamment
& le porte vers elle ; le même artrait
porte réciproquement la femme vers
lui , & ils contractent une union intime .
Dès ce moment l'homme s'intéreſſe à la
conſervation de ſa compagne, comme à la
fienne propre , & elle prend le même attachement
pour fon mari ; la ſubſiſtance
de l'un & de l'autre en eſt d'autant plus
aſſurée , ils jouiſſent plus pleinement &
plus commodément de la vie. Tel est
l'ordre de Dieu , qui n'a pas trouvé bon
que l'homme reſtår ſeul.
Le devoir refpectif& le droit naturel :
?
62 MERCURE DE FRANCE..
de l'homme & de la femine, c'eſt l'amour
& l'adiſtance mutuels , comme s'ils n'étoient
qu'un , & c'eſt en même temps la
baſe la plus folide deleur félicité.
XXIV. Fruit du mariage.
Second fondement de la ſociété..
La Providence divine s'eſt étendue plus
loin. Elle a non ſeulement rendu agréable
aux hommes leur propre exiſtence ,
mais encore la communication de leur
exiſtence ; elle leur a donné des facultés
& fourni des moyens non- ſeulement
d'entretenir leur exiſtence individuelle ,
mais encore de concourir à la propagation
ultérieure de leur eſpéce. Ces facultés
font diverſes d'un ſexe à l'autre ; le
mariage eſt le moyen commun à tous les
deux.
Le fruit de leur mariage eſt la génération
d'un enfant , dans lequel ils ſe
voyent en quelque forte renaître avec un
plaifir ineffable , & qui devient immédiatement
l'objet de leurs plus tendres
ſoins. Leur ſatisfaction redouble à meſure
qu'il grandit. Ils veillent à ſa confervarion
, fuppléent à ſa foibleſſe , aident
au développement de ſes facultés , en dirigent
le premier uſage , & le font partiDECEMBRE.
1768. 63
ciper à tous les avantages de leur ſociété.
Et comme les liens de cette fociété , bien
loin de ſe relâcher par une telle extenfion
, font au- contraire afferinis par un
noeud ſi cher , ils defirent d'y en ajouter
de nouveaux, d'année en année, pour refferrer
de plus en plus leur union ſacrée.
xxv. Famille : la plus naturelle des
fociétés.
Cependant les facultés du pere &de la
mere ſe dégradent, leurs forces s'épuifent
infenfiblement : il arrive un temps
où leurs rejettons deviennent leur appui
&où ils reçoivent par leurs mains la juſte
récompenſe des avances qu'ils leur ont
faites. Nul homme ne peut ſe ſuffire à
lui -même dans tous les âges ; l'enfant eſt
affifté par ſon pere , le vieillard eſt aſſiſté
par ſon fils , l'adulte rend à l'un & prête à
Pautre. Ce ſont des devoirs &des droits
réciproques , d'où dépend le bonheur de
tous&de chacun.
Sur ce double fondement , la ſociété
eſt une & fimple ; on l'appelle famille.
Le pere en eſt le chef naturel , la femme
qui lui eſt adjointe n'eſt pas moins revérée
, tous les enfans en font les membres
également précieux ; tous s'aident mutuellement
: les peines en ſe partageant
64 MERCURE DE FRANCE.
1
font allegées ; les plaiſirs font doublés enſe
communiquant , & le fort de chacun
eſt incomparablement plus heureux que
s'il lui falloit vivre iſolé.
XXVI. Multiplication des Familles.
Quelque unis que les freres ſoient entr'eux
, dès que l'âge les a mûris , ils contractent
des liaiſons plus intimes , en prenant
chacun une compagne , & forment
autant de nouvelles familles , qui ſe difperſent
néceſſairement de côté& d'autre
Dès-lors il ne leur eſt plus poſſible de
mettre tous leurs travaux & tous leurs
biens en commun .
Les devoirs & les droits réciproques de.
famille à famille font les mêmes que
d'homme à homme.
XXVII . GrandeSociété de pluſieursfamilles..
Leshommes, quoique multipliés,n'ont
pas oublié qu'ils font freres ; pluſieurs
familles ſe concertent pour former entre.
elles une ſociété qui , quoique moins intime
, ſera également avantageuſe àtous.
Cette fociétéde familles , ou nation ou
grande famille , a des devoirs , des droits
&des biens communs , &chacune des.
familles particulieres a ſes devoirs , ſes
droits& fes biens propres..
:
DECEMBRE. 1768. 65
XXVIII . Devoirs de chaque Famille.
Les devoirs de chaque famille font
1. Par rapport à elle-même :
De pourvoir à ſa ſubſiſtance particuliere...
2°. Envers la ſociété :
De concourir au bien public ,à proportien
de ſes moyens , en conſacrant une
portion de ſes biens,ou de ſes travaux , aux
befoins communs de la ſociété.
XXIX. Droits de chaque Famille.
Les droits de chaque famille font :
1º. Dejouir de ſes biens propres & dufruitde
ſes travaux .
2º. De participer aux biens & aux avansagesde
la fociété.
xxx . Devoirs de la Société.
Les devoirs de la ſociété font :
19. De prendre ſoin des biens communs
, & de les appliquer aux beſoins
publics.
2º. D'aſſurer à chaque famille la jouifſancede
ſes biens particuliers.
XXXI. Droits de la Société.
Les droits de la ſociété font :
1º. De déterminer la quotité des contributions
néceſſaires aux beſoins publics.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
2º. De repartir ces contributions fur
chaque famille , à proportion de ſes
moyens.
3º. De les percevoir & d'en faire l'application.
XXXII . Multiplication des Peuples.
L'Univers eſt trop vaſte ,& le nombre
des hommes eſt trop grand pour qu'il leur
fût poſſible de ſe réunir en une ſeule fociété
,& de concerter des entrepriſes communes
entr'eux tous. Ainſi les peuples ont
formé diverſes ſociétés indépendantes les
unes des autres.
Les devoirs &les droits réciproquesde
peuple à peuple font précisément les mêmes
que de famille à famille , ou d'hoinme
àhomme.
XXXIII. Conclufion.
Ayant trouvé ceCode gravé dans mon
coeur , je promers à Dieu , aux hommes ,
& à moi même de l'obſerver toute ma vie.
AParis , ce 10 Mars 1768 .
J. BARBEU DUBOURG.
DECEMBRE. 1768. 67
VERS prononcésfur le théâtre de Ferney
avant la repréſentation d'Alzire ; par
M. de la Harpe , en 1764 .
LEESs créateurs des arts, les maîtres dugenie,
Précepteurs & ſujets de l'antique Anfonie ,
Les Grecs , dans l'appareil de leurs folemnités,
Dans les jeux immortels qu'on n'a point imités ,
Ouvrant la licede la gloire ,
Appelloient les talens jaloux de la victoire :
Là ſe réunifloient aux yeux des nations
Le maſque de Thalie & la lyre hautaine ,
Les touchantes illufions
Dela plaintive Melpomene ;
Vénus offrant encor de plus brillans appas
Sous le ciſeau de Praxitele ,
Jupiter de la foudre armé par Phydias ,
Et les héros plus grands ſous le pinceau d'Appelle.
Là tout prêt d'achever un fiécle de travaux ,
Sophocle , ranimant ſa tragique éloquence ,
Triomphoit à cent ans de ſes jeunes rivaux.
C'eſt - là que ce vieillard , aux yeux d'un peuple
immenfe ,
Vainqueur à ſon dernier moment ,
Baillant , ſous les lauriers , ſa tête apeſantie ,
Exhaloit dans la joie & le raviflement
Les reſtes brillans de ſa vie .
GS MERCURE DE FRANCE .
۱
Si le Sophocle des Français
Vouloit briguer encor les prix de Melpomene
Qui jadis l'adopta dès ſes premiers eſſais ,
Cetathlete indompté retrouveroit ſans peine
Et ſon génie& ſes ſuccès ;
Mais dans l'art de penſer ſa vieilleſſe affermie
Semble ſe conſacrer à des emplois plus grands
Entre la bienfaifance & la philoſophie
Il partage tous ſes talens ;
Il orne , il carichit ces paiſibles rivages ;
Tout ſe reſſent ici de ſes ſoins généreux :
Son fort eſt de donner , & des leçons aux ſages ,
Et des fecours aux malheureux.
Nous , à ſes vers touchans où la vertu refpire ,..
Où de l'humanité , dont il ſoutient les droits ,
On éprouve le doux empire ,
Nous prêrons , je l'avoue , une trop foible voix ;
Mais ſans l'art des acteurs il eſt bien für de plaire;
Lui-même il embellit nos jeux & nos loiſirs ;
Il nous attendrit , nous éclaire ,
Et nous inſtruit dans nos plaifurs.
RÉPONSE de M. de Voltaire .
DiEsS plaifirs&des arts vous honorez l'aſyle,,
Il s'embellit de vos talens :
C'eſt Sophocle dans ſon printems ,
Qui couronnede fleurs la vicilleſſe d'Eſchile.
DECEMBRE. 1768. 69
1
HOMMAGE à Sa Majesté le Roi de
Dannemarck qui lui a été préſenté par
la Muse Limonadiere , le 8 Novembre
1768 .
N'A'VAVOOIIRR que dix-neufaannss ,, &ſe voir déjà Roi,
C'eſt ſans doute un grand avantage ;
Mais c'en eſt un plus grand d'être maître de ſoi ,
De montrer un génie auffi vaſte que ſage.
Je naquis ſous une autre loi ;
Mais mon Roi ſi cheri , ſi réveré par moi ,
Lui-même approuveroit l'hommage
Queje préſente devant toi .
Aimable ſouverain , coeur vraiment héroïque ,
Quel heureux ſpectacle offres - tu?
Sur les bords de la Mer Baltique ,
Ton peuple ſûr de ta vertu
Et fortuné ſous ta conduite ,
Aremis dans tes mains un pouvoir ſans limite ,
Et pouvant regner en ſultan ,
Ou comme le rival de Pierre ,
O Chriſtian , ton coeur préfére,
De gouverner comme Trajan.
70 MERCURE DE FRANCE.
HOMMAGE de ma fille , âgée
de dix ans.
vous, l'un des plus jeunes Rois,
Vous venez orner ce rivage ;
Agréez que ma foible voix ,
De ma mere aujourd'hui vous repére l'hommage,
A votre bonté j'ai des droits
Parmon reſpect & par mon âge.
Par la Muse Limonadiere.
Au Roi de Dannemarckſurſon voyage
à Paris en 1768 .
CHRISTIAN , prince aimable , au printems de
ton âge ,
Eh , quoi ! tu peux quitter trône , épouſe & ſujets ?
Oui , tu vas , embraſſant les plus nobles projets ,
Du grand art de regner faire l'aprentiſlage.
C'eſt ainſi qu'autrefois un monarque (1 ) du Nord,
Ce héros , dont la main a fondé ſon empite ,
Dont le puiſſant génie a ſçu fixer le ſort
Heureux dans ſes états , voyagea pour s'inſtruire.
Il vint en France; alors un héros ( 2) comme lui
( 1) Pierre Premier.
(2) Philippe , régentdu royaume.
DECEMBRE. 1768 . 71
De l'empire des lys étoit dépoſitaire ;
Ceprince en fut le pere ,& la gloire & l'appui ,
Etquand il termina ſon illuſtre carriere ,
Il avoit ſçu former pour l'honneur de la terre
Le héros ( 1 ) que tu viens admirer aujourd'hui.
LOUIS & CHRISTIAN , monarques magnanimes ,
L'amitiédoit regner ſur vos ames ſublimes.
Qu'il eſt doux pour deux Rois de pouvoir s'eftimer
!
1
Vous vous reſſemblez trop pour ne pas vous
aimer :
Leciel vous accorda , dans un jout de clémence ,
Aux voeux du Dannemarck , aux deſirs de la
France ,
Il a mis dans vos coeurs la générofité ,
La foi , la bienfaiſance avec l'humanité :
C'eſt ſur tant de vertus que notre eſpoir ſe fonde ,
Soyez toujours unis pour le bonheur du monde.
COMPLIMENT à Madame la marquise
de Talleyrand , le jour de fon arrivée
àRheims.
QU e pour moi ce jour eftheureux !
Celle qui donna la naïflance
(1 ) Louis le Bien-Aimé.
72 MERCURE DE FRANCE.
Au ſage Talleyrand, enfinpar ſa préſence ,
Vient de charmer nos coeurs& d'embellir ces lieux.
Dans peu de ce bas monde , il faudra que je forte
Enle quittant , au moins , je me dirai : j'ai vu
Tout-à- la-fois la femme forte
Et la mere de la Vertu .
De Saulx.:
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du Mercure de Novembre eſt lesommeil;
celle de la ſeconde eſt vin ; celle de la
troiſiéme eſt Efprit; celle de la quatriéme
eſt corps de baleine; le mot du premier lo.
gogryphe eſt auf, dans lequel on trouve
Eu , fou , feu , ouf; le mot du ſecond eſt
orange , dans lequel on rencontre or , ange
, orge , an. Celui du troifiéme eſt imprimeur
, où l'on voit meri , remi , ive , ire,
ivre ; celui du quatriéme eſt if&fi !
J
ÉNIGME.
■fuis une mere barbare ,
Dont le ſeul aſpect me détruit ;
Mais quoiqu'inceflamment mon pere nous ſépare
A chaque inſtant , malgré ce ſort bizarre ,
L'un & l'autre me reproduit.
AUTRE.
DECEMBRE. 1768 . 73
AUTRE.
DAANnSs les lieux où je ſuis , par un art fort
plaiſant
Je parois , diſparois , preſque dans le moment.
Hélas ! faire ſouffrir fut toujours mon partage.
Je vous en veux auſſi , ſexe aimable & charmant.
Qu'un autre par amour vous marque ſon hommage
;
Quant à moi , c'eſt mon goût , je fais votretourment.
Fayez -moi ; carje mords , maisje n'ai pasla rage.
Quel deſtin! direz - vous, quel malheureux talent !
Ce n'eſt pas tout ; par fois auſſi leſte qu'un page ,
Pour livrer un aſſaut , j'approche doucement
D'unebelle au gentil corſage :
Soudain on crie , on fait tapage ;
On me pourſuit , on dit entre les dents:
Si je te tiens , ſi je te prends ,
C'est fait de toi ! ... Fatale deſtinée !
Mourir ſi -tôt ! à peine étois-je née.
AUTRE.
La pauvreté m'enorgueillit ;
Pauvre je me redrelle .
Et quand la fortune me rit ,
Opulent je m'abaifle.
?
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Mes cheveux couvrent mon tréſor
Dans leur verte jeuneſſe ,
Dès qu'ils deviennent couleur d'or
Ils tombent de vieilleſſe;
Vos ayeux , en vrais étourdis ,
Ont cauſé leur miſére ,
Pour avoir dépouillé jadis
Mon oncle oumon grand pere.
AUTRE.
JE ne ſuis qu'un lambeau , mais cher &précieux ,
Dont ſouvent on fut orgueilleux ,
Onme façonne on de toile ou d'étoffe .
Jadis je fus lebien de plus d'un philoſophe.
Maintenant je ſuis le tréſor
D'un hébreu , d'un ſoldat , & qui plus eſtencor ,
D'une nombreuſe & fainte hiérarchie ,
D'un pélerin , d'un matelot ,
Et fur- tout d'un mortel qui pleure & s'humilie
Pour obtenir le plus facré dépôt.
ParM. de Bouffanelle , mestre de comp de
caval. capit. au Commiſſaire-général.
LOGOGRYPH Ε.
E dois mon exiſtence à la commune mere.
Suis-je bon ou mauvais ? Je ne ſçais qu'en penſer.
DECEMBRE. 1768. 75
Aux uns j'ai lebonheur de plaire ,
1
Ad'autres je déplais au point de les bleſſer.
Réunir tous les goûts n'eſt pas petite affaire .
Je ſuis pourtant utile ; ch ! qu'importe ici bas
Qu'on ſoit utile ou non , dès - lors qu'on ne plaît
pas!
On prétend queje nuis à l'art d'une coquette ;
Je répare ce tort ailleurs qu'à la toilette.
De mes combinaiſons on voit bientôt la fin ;
Que faire avec trois pieds ? C'eſt un ſi petit train ;
Unmot qu'à tout inſtant on dit en Allemagne ,
Auſſi commun dans la Baſſe-Bretagne.
Deplus encore excellent vin,
Undes ſept tons de la muſique;
Un prophête en crédit chez le peuple Perfan.
Faut- il encor que je m'explique?
Une fille d'Atlas , une autre de Laban .
AUTRE
27:
N'APPROCHEZ 'APPROCHEZ point , lecteur , de mon labora-
...
toire;
0,
Mon ouvragen'admet ni témoins ni rivaux.
Si quelque curieux d'une malice noire
Vient troubler mes travaux ,
Aumoindre mouvement je quitte auffi - tôt priſe
Pour megarantir de la mort:
Quand par malheur je ſuis ſurpriſe ,
A
Dij
66 MERCURE DE FRANCE.
H
Onme prépare un mauvais ſort.
La nature , dit-on , m'a refuſé la vue ;
Je n'en ai pas beſoin dans mon petit caveau ,
Où jamais le ſoleil ne porta ſon flambeau ;
J'y laboure pourtant fans boeufs & ſans charrue...
Si vous m'ôtez le chef, vous n'aurez que ma peau,
Ne la mépriſez pas , elle eſt preſqu'auſſi fine,
Auſſi brillanre que l'hermine...
Par un retranchement nouveau
Si vous me coupez queue & tête ;
Admirez l'heureux changement :
Je ceſle pour lors d'être bête ,
Et je renferme un parlement.
Quelqu'un d'un main ſcélérate
..
Voudroit- il m'arracher le coeur.
Au lieu de ne venger , je lui donne la pate...
Mes deux pieds & mon chef font un vent peu
flateur ,
..
Moins gracieux que le zéphire ,
Mais qu'on n'entend jamais ſans rire,
Chez moi l'on trouve encore un perfide élément
Deux petites cités du royaume de France ,
L'une de Normandie , & l'autre de Provence ...
Un inſtrument à vis utile au ſerrurier
Pour limer le fer ou l'acier.
e
Enfin pour terminer ce bizarre programe ,
Unjéſuite fameux donne mon anagrame.
Par Mile Germain de Rezay ,
près de Linieres enBerry,
?
P:77
AIR
De La Meuniere de Gentilly
Le ma.ria..g.e
il à Ses
a ses peines
comm
,
a-gre.mens: et quelque fois
dans ses chaines, on trouve d'heureux mo
mens;j'en veuxpasser mon en.. vie;je
prensfem.me qui me plait; C'est peut
étre une fo ... lic , c'est peut .
etre
unefo ...lie mais tout le mon.de
,
la fait, mais la
fait.
tout le mon.de
de l'Imprimerie de Récoquillize rue duEoin St Jacques
DECEMBRE. 1768 . 77
AUTRE.
Sans ufurper les droits de la Divinité ,
Je fus & je ferai de toute éternité ;
Mais avec un rapport de ſigrande importance
Je ne ſuis cependant qu'un défaut d'exiſtence.
Lecteur , tu me tiens pour le coup ,
Avec trop de clarté je ſens que je m'explique ,
Q'importe. Pouflons juſqu'au bout.
J'offre une note de musique
Qui fait la moitié de mon tout.
Un mot latin indéclinable
Forme l'autre partie. En vérité , je croi
Qu'on ſe donneroit bien au diable
Pour tirer , cher lecteur , autre choſe demoi.
/
AIR : De la Meuniere de Gentilly.
I.
Le mariage a ſes peines
Comme il a ſes agrémens ,
Et quelquefois dans ſes chaînes
On trouve d'heureux momens ;
J'en veux paffer mon envie ,
Je prends femme qui me plaît ;
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt peut- être une folie ,
Mais tout le monde la fait .
I I.
Je ſçais quel fort eſt le nôtre ,
Et ce qu'on dit des maris ;
Mais je ferai comme un autre
Si par malheur j'y ſuis pris .
J'en veux , &c.
III
Aquoi bon, la noce faite ,
Y regarder de ſi près ?
Pour trouver femme parfaite
Il faudroit la faire exprès .
J'en veux , &c .
:
Les paroles font de M. Meunier , & la muſique
eſt de M. de la Borde.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Description de la Corſe , des moeurs &
coutumes de ſes habitans , ſuivie d'une
relation de la campagne que les troupes
françoiſes ont fait en l'ifle de Corſe, en
1739. A Paris , chez Vente , libraire ,
Montagne Ste Genev. in 12. 168 pag .
ON commence par décrire le naufrage
DECEMBRE. 1768 . 79
€
de fix compagnies du régiment de Cambreſis
envoyé en Corſe en 1738. La conduite
de M. de Beuvrigny les ſauva ; on
décrit enfuite l'iſle de Corſe ; on s'arrête
fur ſa ſituation , ſa divifion , ſes rivieres ,
ſes villes , fon climat , &c. On entre
dans quelques détails ſur l'origine du
peuple qui habite cette ifle. Il est vraiſemblable
que les Grecs y envoyerent la
premiere colonie 560 ou 70 ans avant J.
C. Les Corſes furent foumis aux Romains
à l'exception des Montagnards qui
ne le furent jamais entierement; les empereurs
y releguerent ſouvent des criminels
; Seneque y paſſa huit ans entiers. Les
Mahometans s'en emparerent dans la
fuite ; les Chrétiens les en chaſſerentdans
Je treiziéme ſiècle. L'ifle fut foumiſe aux
Génois qui reçurent ſon premier ferment
de fidélité en 1289. L'auteur traite des
moeurs &des uſages desCorſes;nous ignorons
s'il les connoît, il les peint tels que des
barbares ; les Sauvages de l'Amérique ſeptentrionale
n'offrent pas des coutumes plus
groffieres, ni plus ridicules.LesCorfesfont
devots & fuperftitieux , bons Catholiques
à l'extérieur , & n'ont en effet point
d'autre religion que leurs paſſions &leurs
intérêts ; ils obfervent ſcrupuleuſement
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
les abftinences & les jeûnes ; ils ſe garderoient
bien de manger de la viande pendans
ces jours , mais ils ne feront aucune
difficulté d'aſſaſſiner leurs ennemis. Les
moines font en grande vénération parmi
eux ; un Corſe n'en rencontre point ſans
fe mettre à genoux , pour lui demander
ſa bénédiction & fa main à baifer ; il ſe
croiroit mal marié s'il ne prenoit une
femme de la main d'un moine ; dès
qu'un pere a une fille nubile , il prie un
religieux de lui chercher un époux ; celui-
ci va l'offrir de maiſon en maiſon ,
quand il a trouvé un garçon il le mene
chez la fille , ils ſe touchent dans la main,
&le contrat s'écrit ſur le champ. Après
cette ceremonie l'homme ne peut plus ſe
dédire; il lui en coûteroit la vie , s'il le
faifoit. Pendant le temps de la publication
des bans , il va toutes les après-midi
ennuyer ou déſennuyer ſa maîtreffe ; il
chante devant elle en s'accompagnant fur
une guitarre ; les parens , quelques riches
qu'ils foient, ne le regalent jamais qu'avec
un ſceau d'eau fraiche qu'ils mettent
au milieu de la chambre pour défalterer
le muficien & toute la compagnie. Le
jour du mariage il ſe rend le dernier à
l'égliſe, il ſe retire feul , on lui amene fa
DECEMBRE. 1768. 81
7
femme ; après une légere collation , il
lui fait un figne , la jeune épouſe ſe rend
auſſi - tôt dans une chambre fecrete. Là
elle commence à donner des marques de
L'obéiſſance & de la foumiffion la plus
profonde; elle ſe deshabille toute ſeule ;
le mari , ſans lui faire le moindre compliment
, palle une demie -heure avec
elle; il la quitre , &tout le monde vient
la féliciter. Dès le lendemain elle travaille
à la terre , coupe du bois , le voiture
ſur ſa tête. Quand un payſan Corſe
ſe marie étant veuf , & qu'il épouſe une
fille , il donne un ſequin à chaque garçon
du village pour les dédommager du tort
qu'il leur fait en leur enlevant cette
fille ; i c'eſt une veuve qui épouſe un
garçon , elle paye de même les filles
de ſon village . La jalouſie des Corſes eft
bien extraordinaire & bien contraire à
leurs préjugés. Ils diſent que Dieu , en
créant la terre , y jetta douze onces d'hon- .
neur ; les femmes Corſes en prirent onze
pour leur part ; les autres femmes du
monde partagerent la derniere entre- elles.
Malgré cela ils les perfécutent fans
ceſſe ; ils les battent cruellement , & une
femme qui n'eſt battue que deux fois la
ſemaine , ſe croit au comble de la félicité
,& eſt enviée de toutes ſes voiſines.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
Quand le mari eſt fort ombrageux , &
qu'il croit que les coups font une punition
médiocre , il prend ce qu'on appelle
la vindetta ; il tire un coup de fufil fur ſa
femme dans la campagne , & fans autre
compliment va dire au pere& à la mere
de faire enterrer leur fille qu'il a tuée en
tel endroit ; les parens n'ofent murmurer.
Quand un homme eſt mort , toutes fes
parentes , & la plupart des femmes du
village , vont le haranguer dans fon lit ,
&lui offrir des alimens ; elles le prennent
enfuite& le font ſauter fur la couverture
pendant une demie heure ; elle vont enfuite
conſoler la veuve . Misérable , lui
diſent-elles , il faut que tu te reſſouviennes
du jour où tu perds un mari fi beau &
fi brave. Elles la décoëffent, lui arrachent
les cheveux & la mettent en fang. Si le
mort a perdū la vie àla guerre , elles maltraitent
davantage la femme ; " Les Cor-
> ſes diſent que cette coutume n'eſt pas
>> ſi ridicule qu'on ſe l'imagine , puif-
>> qu'elle oblige les femmes à conferver
-> ſoigneusement la vie de leurs maris
>> crainte d'être aſſommées après leur
>>mort. Je leur ai auſſi entendu dire que
>>>la danſe ſur la couverture avoit auffi
>>>ſauvé la vie à quantité de leurs compa-
>> triotes qui , étant tombés en léthargie
,
DECEMBRE. 1768 . 83
>> ou en apoplexie , auroient été enterrés
» vifs fans cette bizarre précaution qui
>>leur avoit fait reprendre leurs eſprits. »
Le deuil des Corſes eſt très fingulier ; il
conſiſte à garder pendant un an la même
chemiſe , la même coëffe , à coucher dans
les mêmes draps , à ſe ſervir du même
linge , fans le quitter un inſtant , ſans le
faire blanchir ; les parens du mort font
obligés auffi de porter le deuil en linge
très-fale ; cette brochure eſt terminée par
la relation de la campagne des troupes
françoiſes en 1739. Le ton qui regne dans
cet ouvrage fait douter de l'exactitude des
obſervations ; l'auteur paroît s'être plus
attaché à plaiſanter qu'à inſtruire.
Le Voyageur François ou la connoiſſance
de l'ancien & du nouveau monde , mis
au jour par M. l'abbé de la Porte . A
Paris , chez Louis Cellot, imprimeurlibraire
, rue Dauphine; tomes VII &
VIII , in - 12 ; prix 3 liv. reliés .
On a rendu compte des premiers
volumes de cet ouvrage à mesure qu'ils
ont paru ; les deux nouveaux que nous annonçons
aujourd'hui ont tout le mérite
des précédens. C'eſt le même plan , Ja
même marche ; en voyage avec l'auteur ,
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
on parcourt les différentes contrées de la
terre où il ſe promene ; on y étudie les
moeurs , le caractere & l'hiſtoire des peuples
qui les habitent ; on aſſiſte à toutes
leurs cérémonies , on voit leurs uſages&
tout ce que les pays offrent d'intéreſſant
&de curieux ; c'eſt un cours complet de
géographie , & d'hiſtoire politique & naturelle
du globe entier.
Le voyageur eſt arrêté à Caſan par une
maladie ; le docteur Solnick fon médecin ,
qui avoit accompagné en 1733 M.Gmelin,
envoyépar la Czarine pour faire en Sibériedes
obſervations & des recherches ſur
différentes parties de l'hiſtoire naturelle ,
lui rendcomptede ſon voyage & le diſpenfede
l'entreprendre. La Sibérie formeune
contrée immenfe , habitée par différens.
peuples de religions différentes , que les
Ruſſes ont envain tenté de convertir ; les
moyens qu'ils ont employés aupres de
quelques - uns ſont ſurtout finguliers.
L'archevêque s'étant rendu chez lesTartares
qui habitent les bords de la Tchouline
, les fit aſſembler; quelques- uns vinrent
à lui de bonne volonté , d'autres témoignerent
beaucoup de répugnance ; il
fallut que les foldats qui accompagnoient
le prélat uſaſſent de violence pour les tizer
de leurs cabannes. Ceux qui faifoient
DECEMBRE. 1768. 8
quelque difficulté pour recevoir le baptême
étoient jettés dans la riviere , & lorf
qu'ils revenoient à bord , on leur attachoit
une croix au cou , & ils étoient déclarés
Chrétiens & légalement baptisés , quoi
qu'ils n'euſſent pas les premiers principes
d'une religion qu'on les forçoit d'embraſſer,
l'épée à la main. Nous ne ſuivrons
pas l'auteur dans tous les pays qu'il décrit
, nous nous arrêterons ſeulement à
quelques - uns des traits qu'il rapporte .
Les Oſtiakes reſſemblent aux Finlandois;;
pendant l'été ils vivent au milieu des bois
dans des cabannes couvertes d'écorce de
bouleau : en hiver ils creuſent des foffes
dans leſquelles ils habitent. Deux Oſtiakes
, armés d'un arc, d'une fléche & d'une
lance , ne craignent point d'attaquer l'ours
le plus vigoureux. Ils lui coupent la tête ,
la pendent à un arbre & lui rendent des
honneurs divins . «Ils courent enſuite
>> vers ſon corps & lui font des excuſes ,
>> en diſant : qui eſt- ce qui a forgé le fer
» qui t'a percé ? Ce font les mains d'un
>> Ruſſe. Qui eſt- ce qui t'a coupé la tête ?
>> C'eſt la hache d'un Ruffe. Qui eſt - ce
» qui t'a dépouillé de ta pean ? C'eſt le
>> couteau d'un Ruſſe. En un mot , les
>>>Ruſſes ont fait tout le mal ,& pour eux.
>> ils font innocens de la mort de l'ours.)
86 MERCURE DE FRANCE.
» Cette extravagante pratique vient de ce
» que ces peuples s'imaginent que l'ame
>> de la bête , errant de côté&d'autre , dans
>> les bois , pourroit ſe venger d'eux à la
>> premiere occafion , s'ils n'avoient eu le
>> ſoinde lui faire une réparation pour
,
l'avoir obligée de quitter le corps où
>> elle faiſoit fa demeure. » Cette opinion
finguliere s'étend plus loin ; quand
la jaloufie trouble l'eſprit d'un Oſtiake
il coupe du poil de la peau d'un ours , &
va le porter à celui qu'il ſoupçonne d'être
fon rival ; fi ce dernier eſt innocent , il
accepte le poil ; s'il ne l'eſt pas , il avoue
-le fait, on s'accomode à l'amiable ; le mari
répudie ſa femme que ſon rival époufe.
Aucun n'accepteroit le poil s'il étoit
coupable ; il craindroit qu'au bout de
trois jours l'ame de l'ours ne vint le punir;
auſſi quand l'amant ſoupçonné continue
à ſe bien porter après avoir reçu le
poil , le jaloux reconnoît qu'il a eu tort ,
& ne s'occupe qu'à faire oublier ſon injuſtice
à ſa femme .
Il faut lire l'extrait du voyage du docreur
Solnick à la nouvelle Zemble ; les
fatigues qu'il eſſuya , les combats qu'il y
foutint pendant ſon ſéjour contre les glaçons&
les ours font incroyables; ce morceau
eft rempli d'intérêt; l'auteur vient
DECEMBRE. 1768 . 87
د
enfuite à la Ruffie ; il en donne d'abord
une hiſtoire préciſe juſqu'à Pierre le
Grand. Cet empire fat gouverné tantôt
par des princes lâches , tantôt par de bons
rois , quelquefois par des tyrans ; un de
ces derniers , qui ſe rendit le plus célèbre
par ſes cruautés, fut unBaſilowitz . Ayant
ſoupçonné d'infidélité les habitans de Novogrod
, il en fit jetter en un ſeul jour
plus de trois mille dans le Volga. L'archevêque
qui avoit échappé à la fureur
des foldats , voulant flatter le tyran , lui
donna un feſtin dans ſon palais. « Pen-
>> dant le dîner le monarque envoya pil-
> ler le riche temple de Sainte Sophie &
-> tous les tréſors des autres égliſes ; puis
>> ſe tournant du côté de l'archevêque , il
>> lui dit : comme il ne vous reſte plus de
->> bien , vous n'avez d'autre parti à pren-
>> dre qu'à quitter votre habit qui ne peut
» que vous être à charge. Je vais vous
>> faire donner une muſette & un ours
>> que vous ferez danſer pour de l'argent;
>>je veux de plus que vous vous ma-
» riez , que tous vos eccléſiaſtiques ſoient
» de la noce , & que chacun d'eux vous
>> faſſe un préſent. En effet , il n'y en eût
>> pas un qui n'apportât ce qu'il avoit pu
>>fauver , croyant que le pauvre archevê88
MERCURE DE FRANCE.
د
>> que qu'ils aimoient en profiteroit.Mais
>> le tyran prit tout l'argent ,& ayant fait
>> amener une vieille cavale, il dit au
>>prélat : voilà ta femine ; va à Mof-
>>cou , où je te ferai recevoir au nom-
>> bre des joueurs de violon , afin que
>> tu apprennes à faire danſer l'ours . L'ar-
>>chevêque fut contraint d'obéir &
>>dès qu'il fut monté ſur la bête , on lui
>> lia les jambes ſous le ventre ducheval;
>>le Czar lui fit pendre au cou des inſtru-
>> mens de muſique , & lui ordonna de
>>>jouer du flageolet. Le pontife en fut
>> quitte pour cette comédie; mais les au-
>> tres eccléſiaſtiques furent pouffés dans
>>la riviere àcoups de piques &de halle-
» bardes . »
وم
L'auteur entre enſuite dans des détails.
fur les moeurs des Ruffes ; il y a longtemps
qu'on a dit que les femmes aiment
à être battues ; cette façon de penſer ne
paroît pas être ſi générale ; on raconte à
ce ſujet l'hiſtoire de cette femme qui
pour ſe venger de fon mari , alla déclarer
à un ancien Czar qu'il avoit un remede
infaillible pour la goutte ; on le fit venir.
Cet homme étonné , eut beau proteſter
qu'on le prenoit pour un autre , on le fir
convenir à coups de fouet qu'il avoit un
DECEMBRE. 1768. 89
fecret merveilleux ; il fit ce qu'on voulut
; il réuffit & fut encore fouetté pour
avoir refuſé de l'employer d'abord . On
racontoit cette hiſtoire en Ruffie vingt
ans avant que Moliere fit ſa comédie du
Médecin malgré lui; l'auteur ne croit pas
que le comique françois ait tiré ſon ſujet
des Ruffes ; il rapporte un vieux conte
qu'il a lu dans un manufcritdu treizième
fiécle. Il eſt intitulé , Vilain mire , qui
fignifie en vieux langage , Médecin de
campagne. « Un laboureur riche , mais
>> avare , preffé par ſes amis de ſe marier,
» ſe détermina enfin à épouſer la fille
>>d'un pauvre gentilhomme. Craignant
>> enfuite que tandis qu'il ſera à la char-
>> rue , ſa femme , qui n'eſt point accou-
» tumée au travail , ne s'amufe avec des
» amans , il imagine un expédient fingu
>> lier pour s'aſſurer de ſa fidélité ; c'eſt de
> la bien battre le matin en ſe levant afin
>> que pleurant le reſte du jour , elle ne
>>trouve perfonne qui ofe , dans ſon af-
>> fliction , lui parler d'amour & la detour-
>> ner de ſon devoir. Le foir en revenant
>> des champs , it lui demandera pardon ;
>> il la careffera ; elle oubliera tout , &
>> chaque jour il recommencera le même
>> train . Le premier jour la choſe arriva
>> comme il l'avoit prévue ; mais ayant
۱
90
MERCURE DE FRANCE .
>> renouvellé la même ſcène le lende-
>> main , fa femme ſe diſoit à elle - mê-
> me dans ſa douleur : il faut que mon
>> mari n'ait jamais été battu ; car s'il ſça-
>> voit le mal que font les coups , il ne
>> m'en auroit affurément pas tant don-
>> né. Tandis qu'elle ſe plaignoit de la
>> forte , elle vit venir deux couriers de
» cour , montés chacun ſur un cheval
>> blanc; ils la faluerent & lui demande-
>> rent à dîner , ce qu'elle leur accorda
>> avec plaifir. Elle apprit d'eux que la
>> fille du Roi étant malade d'une arrête
>>de poiffon qui lui étoit reſtée au golier,
>> ils alloient lui chercher un médecin.
>> Vous ſçavez , Madame , le reſte de
>> l'hiſtoire ; le laboureur proteſte qu'il
>> ne ſçait pas un mot de médecine ; on
>> lui donne des coups de baton , il con-
>> vient qu'il s'eſt trompé ; on le mene au
» Roi ; il imagine de faire rire la prin-
>>ceſſe , afin que l'effort qu'elle fera en
ود riant lui faſſe rendre ſon arrête ; cet ex-
>>pédient lui réuffit & lui donna la répu-
>> tation d'un grand médecin. » L'auteur
revient aux uſages ruſles ; celui de battre
les femmes n'existe plus , mais il y en a
quelques autres qui devroient être abolis.
Telle eſt ſur- tout l'indécence des bains .
" Les bains publics à Moscow ſont pref
DECEMBRE. 1768 . 91
>> que tous bâtis ſur le bordde la riviere ,
>> chauffés par des poëles à un degré in-
>> ſupportable. Ici , comme dans toute la
» Ruffie , les hommes & les femmes y
>> entrent pêle- mêle ; & ce mêlange , par
>> la grande habitude qu'ils ont de ſe voir
>> nuds , paroît ne faire fur eux aucune
>> impreſſion. Il y a quelques jours que
>> pour voir paffer un enterrement, toutes
>> les femmes fortirent du bain , & vin-
>> rent s'appuyer contre les paliſſades qui
>> environnent l'enclos. Les planches , à
>> moitié pourries , plierent fous le poids
>> de la multitude , & laifferent voir plus
>>> de cent femmes toutes nues , renverſées
>> les unes fur les autres. Ce ſpectacle qui
>>>auroit attiré tout Paris ne ſembla pas
>> avoir troublé l'enterrement. »וכ
Le culte des Ruſſes pour Saint Nicolas
tient preſque de l'idolâtrie ; chacun a une
petite figure de ce ſaint; quand il en eſt
las , il va la porter à l'ouvrier & la troque
contre une neuve , moyennant quelque
retour; ce marché ſe fait par ſignes& fans
parler ; le vendeur repouſſe l'acheteur
fans dire un ſeul motjuſqu'à ce qu'il ſoit
content du prix qu'on lui offre. Ce commerce
s'appelle échange ; les mots de vente
& d'achat ne leur ſemblent pas affez ref
92 MERCURE DE FRANCE.
pectueux . Autrefois chacun portoit ſon St
Nicolas dans l'égliſe ; les gens riches l'ornoient
de ce qu'ils avoientde plus précieux
, & ne pouvoient plus le reprendre.
Une femme ayant donné au ſien une garniture
de pierreries , & étant tombée dans
la miſére , pria ſon ſaintde lui permettre
de reprendre quelques diamans ; elle prit
fon filence pour un conſentement : un
prêtre qui l'apperçut cria au ſacrilége ; on
l'arrêta & on lui coupa la main. Aujourd'hui
l'on eſt moins févere ; on peut parer
&dépouiller fon faint à ſa volonté. Ces
images avoient autrefois le don des miracles;
mais elles ne l'ont plus depuis que
le feu Czar leur défendit d'en faite.«Les
>>prêtres inſpirent tant de confiance en
>> ces effigies , que le peuple n'a recours
» qu'à elles dans ſes malheurs. Un habi-
>> tant de Moſcow , ayant le feu dans ſa
>>maiſon , préſenta fon St Nicolas devant
>>>les flammes , & le pria d'en arrêter le
>>progrès . Comme le feu continuoit , il y
>>>jetta fon image & lui dit : Puifque tu
>> ne veux pas me fecourir , tire toi d'af-
>> faire comme tu pourras.>>>
Pierre le Grand , dans ſes reformes ,
n'oublia pas les moines ; il avoit d'abord
ordonné qu'on n'entreroit dans aucun orDECEMBRE.
1768 . 95
1
dre avant cinquante ans ; mais comme
c'eſt parmi les religieux qu'on prend les
évêques , il ſeroit difficile de former à cet
âge un Ruſſe à l'épiſcopat; il fut donc ſtatué
qu'on pourroit s'engager dans l'état monaftique
à 30 ans , mais jamais au- deffous,
encore y mit- on bien des reſtrictions ; défenſe
aux militaires , aux cultivateurs , à
quiconque eſt au ſervice de l'état de ſe
ſouſtraire à la ſociété pour prendre ce parti.
Pour les femmes elles ne peuvents'engager
qu'à cinquante ans , &juſques - là
elles font libres de ſe marier. " Loin de
>> les retenir , comme parmi nous , dans
>>une affreuſe captivité , on les exhorte
>>au contraire à ne pas enfevelir des gé-
>> nérations nombreuſes dont elles peu-
>> vent être meres, Les autres articles de
>> l'ordonnance de l'empereur portent que
» la principale occupation des moines
ود doit être de ſervir les pauvres ; que les
>> ſoldats invalides feront repartis dans les
>> couvens ; qu'il y aura des religieux pré-
>> poſés pour avoir ſoin d'eux ; que les
>> plus robuftes cultiveront les terres ap-
>> partenantes au monastere. Il preſcrit la
» même choſe dans les maiſons de filles ;
>>les plus fortes auront ſoin des jardins ;
>> les autres ſerviront les filles & les fem-
>>mes malades qu'on y apportera des en
94 MERCURE DE FRANCE .
>> virons du couvent. Il entre dans les
» détails de ces différens ſervices ; il def.
>> tine quelques monaſteres de l'un & de
>> l'autre ſexe à recevoir les orphelins &
» à les élever ; & il ſemble , a dit quel-
>> qu'un , en lifant cette ordonnance ,
>> qu'elle foit à la fois l'ouvrage d'un mi-
>> niſtre d'état & d'un pere de l'égliſe. »
Au fortir de la Ruffie le voyageur pénétre
dans la Laponie ; il parcourt fuccefſivement
la Laponie Suédoiſe , Mofcovite
& Danoiſe; il ſe rend enſuite dans
la Norwege , d'où il paſſe en Iſlande , &
de- là dans le Groenland , & s'embarque
de ce dernier pays pour l'Amérique Septentrionale
; ce qui lui fournit l'occaſion
de parler de la baye d'Hudſon , &des peuples
qui ſe trouvent fur ce paſſage. La premiere
partie de l'Amérique où il aborde
eſt l'iſle de Terre- Neuve; il paſſe dans
quelques illes voiſines , décrit l'Acadie ,
&fe diſpoſe à partir pour le Canada. Cet
ouvrage réunit l'utilité & l'agrément; l'intérêt
dont ileſt rempli ne peut qu'enfaire
defirer promptement la ſuite.
Hiftoire de Louis de Bourbon , ſecond du
nom , prince de Condé, premier prince
du ſang, ſurnommé le Grand : ornée
de plans , de fiéges & de batailles; par
DECEMBRE. 1768 . 95
M. Deformeaux. A Paris , chez Defaint
, rue du Foin- Saint-Jacques , in-
12. quatre vol .
on a
Cette hiſtoire du Grand Condé jouit
de la réputation la plus juſte & la mieux
méritée : les volumes qui la compofent
ont paru ſucceſſivement ; on a été obligé
defaire une ſeconde édition des premiers,
dans lesquels l'auteur a fait des changemens
& des augmentations qui ajoutent
encore au mérite de l'ouvrage. Nous
nous empreſſons de l'annoncer ;
déjà rendu compte des trois premiers volumes
; le dernier n'offre pas moins d'intérêt
; il commence à l'année 1654. Condé
étoit retiré dans les Pays - Bas ; il fervoit
l'Eſpagne contre ſa patrie; mais la
jalouſie des généraux Eſpagnols ne lui
permettoit pas d'employer contre fon roi
ces grands talens qui avoient fait longtemps
la gloire de la France , & qui pouvoient
lui être funeſtes ; à la nouvelle du
fiége de Stenai , il propoſe celui d'Arras ;
on l'entreprend , mais on ne veut pas fuivre
ſes conſeils; Turenne arrive ; il examine
les lignes qu'il veut attaquer , les
trouve impenetrables du côté où commande
le prince ; deux jours après il s'avance
vers le côté des Italiens ; ceux qui
96 MERCURE DE FRANCE.
l'accompagnent le prient de ne pas s'expofer.
" Mais Turenne qui connoiſſoit le
>> caractere des Eſpagnols , l'ordre & la
>>diſcipline de leurs armées , à la tête
>> deſquelles il n'avoit éprouvé que des
» défaites & des contradictions , leur ré-
> pondit qu'il ſe ſeroit bien donné de gar-
» de de ſe montrer ainſi devant Mgr le
>> prince , mais qu'il étoit bien für que
>> Solis n'oferoit rien entreprendre de fon
>> chef, qu'il donneroit avis de ſa démar-
>> che au comte de Fuenſaldagne ; que
>> celui ci iroit prendre les ordres de l'ar-
>>chiduc; que l'archiduc enverroit prier
>>le prince de Condé de ſe trouver au
>>conſeil ; que cependant il auroit le
>> temps de reconnoître les lignes & de
>> rentrer dans ſon camp avant que le con-
>> ſeil eut achevé de délibérer. Tout ſe
>> paſſa en effet avec les mêmes formali-
» tés & la même lenteur que l'avoit pré-
» vu le vicomte. » Les lignes furent forcées
malgré les efforts de Condé; il n'effuya
que des déſagrémens au ſervice efpagnol
. Lorſque Chriſtine paſſa à Bruxelles
, elle rendit de grands honneurs à
l'archiduc ; on l'engagea à n'en pas accorder
autant au prince qui ne voulut pas la
voir ; il céda cependant à ſa curioſité ; il
fe
DECEMBRE. 1768. 97
ſe gliſſa dans ſon appartement , mêlé dans
la foule des courtiſans ; elle le reconnur,
&pouffa un cri . Condé fuit ; elle le ſuit
juſqu'à la porte; il ſe tourne vers elle ,
lui dit : tout ou rien , Madame , & diſparoît.
Le prince ne fut pas plus content de
don Juan & du marquis de Caracene qui
fuccéderent au commandement des troupes
eſpagnoles. Turenne afſfiégeoit Saint-
Venant; il s'agiſſoit d'intercepter ſes convois
; il en étoit parti un de Bethune
compofé de cinq cens chariots ; Condé
preſſe don Juan de décamper de Calonne
à la pointe du jour ; on ne décampa qu'à
midi ; le convoi paroît ; le duc d'Yorck
l'apperçoit ; il court au prince de Lignes
& l'exhorte à fondre ſur l'ennemi. Je
m'en garderai bien , reprend celui- ci ; il
iroit de ma tête , sij'ofois engager une actionfans
avoir reçu l'ordre de don Juan.
On envoye aux deux généraux ; étendus
dans leurs caroſſes , ils faifoient tranquillement
la ſieſte ; les domeſtiques qui les
entouroient, chargés d'écarter le bruit qui
pourroit troubler leur repos , n'ofent
prendre fur eux de les réveiller ; le convoi
paſſe ; ils l'apprennent ſans regret . Le
duc d'Yorck , étonné de cette molleſſe ,
ne put s'empêcher d'en parler à Condé ;
E
৩৪ MERCURE DE FRANCE.
Ah! dit le prince , vous ne connoiſſez pas
les Espagnols ; pour voir des fautes à la
guerre , c'est avec eux qu'il faut lafaire.
Condé ne fut pas mieux écouté à la fameuſe
bataille des Dunes ; la confiance
du général Eſpagnol ne lui permit pas de
fuivre les conſeils du prince ; auffi ditil
au jeune Stuard , avez-vous été à quelque
bataille ? Non , répondit le prince.
Eh bien , reprit Condé , vous en allez voir
perdre une d'ici à une demi - heure.
La paix reſtitua enfin ce grand homme
à la nation & à ſon Roi , à qui il rendit
les plus grands ſervices ; l'âge le forçade
les ſuſpendre; il ſe retira àChantilli ; il
ne fut pas moins grand dans ſa vie privée
qu'il l'avoit étéàla tête des armées. Il mourut
avec la fermeté d'un héros & la réſignation
d'un Chrétien . Son curé étonné ,
ne put s'empêcher de lui dire : Monfeigneur
, vous nous offrez unſpectacle dont
noussçaurons bien profiter pour inftruire le
peuple & les grands. Condé répondit : Ce
que je fais n'est pas pour les hommes , c'est
pour Dieu & mon falut.
Le portrait que l'auteur faitde ce prince
eſt très intéreſſant; ily joint des anecdotes
qui rendent ſes traits plus vifs ;
Condé avoit été dans ſa jeuneſſe inégal ,
bruſque , impatient , chagrin & fier, Dans
DECEMBRE. 1768. 99
la fuite il fut quelquefois ſujet à des faillies
offenfantes , mais il ne tardoit pas à
en rougir & à les réparer. "Un jour qu'il
>>avoit piqué , par des propos très-vifs ,
> le comte de Palluau , depuis le maré-
>> chal de Clairambaut , le voyant trifte
» & morne il s'approcha de lui : Pal-
» luan , lui dit- il , attache- moi , je te prie,
» ma caſaque. Le comte qui connoiffoit
>> fon caractere , lui répondit : je vous
» entends , vous voudriez bien vous recon-
» cilier avec moi. Condé éclata de rire &
» l'embraſla tendrement. Il eſt reſté
quelques reparties de ce prince qui font
regretter qu'on n'en ait pas conſervé un
plus grand nombre. Il étoit allé entendre
le pere Bourdalone avec la ducheſſe de
Longueville . La ducheſſe s'endormit en
attendant le ſermon. Dès que l'orateur
parut : Alerte , ma soeur , alerte , cria
Condé , voilà l'ennemi. « Le prince, étant
>>tombé malade en route , envoya cher-
>>cher un chirurgien de village pour lai
>> tirer du ſang ; Ne trembles-tu pas de me
»faigner , lui dit - il ? Mafoi , Monfei-
» gneur , lui dit le diſciple de St Côme ,
» c'est à votre alteſſe à trembler. La fer-
>>meté de cet homme fut agréable au
>>prince qui l'établit avantageuſement
> dans ſes terres . Nous terminerons cet
E ij
100 MERCURE DE FRANCE,
extrait par cet article. « La galerie de
» Chantilli , ouvrage du duc d'Enguien ,
>>offre un morceau qu'on ne peut paffer
>> fous filence. Le duc faiſant peindre
>>l'hiſtoire de ſon pere , ne pouvoit con-
>>>fentir à laiſſer enſevelir dans l'oubli les
>> grandes actions qu'il avoit faites à la
>> tête des armées eſpagnoles. D'un autre
>> côté , il n'oſoit expoſer aux yeux de
>> toute la France des exploits dont Con-
>> dé avoit rougi le premier. Le peintre
>>>n'imaginoit rien qui conciliât lesſcrupu.
>>les d'Enguien&ſes deſirs. Le duc vint à
>> ſon ſecours & lui fournit l'idée la plus
>>noble & la plus heureuſe ; on voit la
> muſede l'hiſtoire qui arrachedes feuil- :
>> lets d'un livre qu'elle tient entre fes
>>mains ; on lit ſur les feuillets : Secours
>> de Cambray , Secours de Valenciennes ,
>> retraite de devant Arras. Au milieu du
» tableau , Condé paroît debout , faiſant
>> tous ſes efforts pour impoſer ſilence à
>>la Renommée qui , la trompette à la
>> bouche , publie ſes autres exploits con-
>> tre la France. Ce morceau excite l'ad-
>> miration de tous les connoiffeurs. »
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous
avons dit déjà de cet ouvrage , en parlant
des premiers volumes; il ſeroit à ſouhaiter
que toutes les hiſtoires des grands
DECEMBRE. 1768. 101
hommes fuſſent exécutées comme celleci.
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement
de la monarchie juſqu'au regne de
Louis XIV , par M. Garnier , profeffeur
royal & de l'académie royale des
infcriptions & belles-lettres .A Paris ,
chez Saillant , rue St. Jean de Beauvais
,& Deſaint , rue du Foin , tomes
19 & 10 , in 12 .
Le nouveau continuateur de cet ouvrage
en ſoutient la réputation. La fin de la
vie de Louis XI, ſe trouve dans le 19evo
lume ; cePrince redoutoit la mort : accoutumé
àla diffimulation , il vouloit en impofer
à ſes ſujets ſur l'état où il ſe tronvoit
, il avoit été toujours extrêmement
négligé dans ſes habits , il avoit même
pouffé l'indifférence à cet égard juſqu'à
l'indécence ; une vieille chronique a dit :
& devezsçavoir que ce Roi étoit plus garni
desens que de bonne véture. Affoibli par l'âge&
par les maladies , il tâchoit fur la
finde ſes joursde cacher ſa maigreur &
ſa caducité ſous des habits magnifiques ;
il commanda un mauſolée de bronze doré
qu'il voulut qu'on lui érigeât dans l'égliſe
de Notre-Dame de Cleri ; il ordonna
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'on l'y repréſentat tel qu'il étoit à la
ffeur de l'âge , d'après unde ſes portraits
qu'il envoya au ſculpteur ; il ne prit fur
ce monument , ni fceptre , ni couronne,
ni rien qui pût le faire diſtinguer d'un
ſimple chevalier. Mais il apporta l'attention
la plus ſcrupuleuſe à dérober àla poftérité
les ravages que la maladie avoit
faits ſur ſon viſage ; il recommanda furtout
qu'on ſe gardât bien de le repréſenter
chauve , comme il l'étoit devenu. Ce
prince cruel , jaloux de ſon autorité , ſouffroit
ſans murmure les manquemens de
Jacques Cottier ſon médecin , qui abuſoit
de l'aſcendant qu'il avoit fur fon efprit.
Cet homme , dit Commines ,
»étoit fi très-rude , que l'on ne ditoit
>> point à un valet les outrageuſes & ru-
>des paroles qu'il lui diſoit ( au Roi ) ;
»& fi le craignoit tant ledit ſeigneur ,
» qu'il ne l'eût ofé envoyer hors d'avec
>>lui , & fi s'en plaignoit à ceux à qui il
>>en parloit; mais il ne l'eût ofé changer
>>comme ilfaiſoit tous autres ferviteurs;
>> parce que ledit médecin lui difoit au-
>>dacieuſement ces motsjefçais bienqu'un
>> matin vous m'envoyerez comme vousfaises
d'autres , mais par la ... (un ferment
>>qu'il juroit ) vous ne vivrez pas huit
DECEMBRE. 1768. 103
1
»jours. » Cette menace faiſoit toujours
ſon effet fur ce prince foible. Sa défiance
augmentoit avec l'âge ; il s'enferma dans
le château du Pleſſis-les-Tours , autour
duquel il avoit fait creuſer un foſſé large
&profond , fur lequel on avoit jetté des
ponts-levis qui ne s'abaiſſoient qu'à une
certaine heure.Outre le fofſé , il fit planter
une barriere de gros treillages de fer ,
&garnir les murs de longue broches garniesde
pointes. Quatre cens archers veilloient
jour& nuit autour de cette enceinte
, avec ordre de tirer ſur tous ceux qui
approcheroient fans ſe faire connoître ;
18 mille chauffes- trapes répandues dans
la campagne en défendoient l'accès à la
cavalerie. Au dedans de la cour étoient
degroſſes chaînes de fer attachées àdes
boulets , où l'on enchaînoit des malheureux
pour des cauſes aſſez légeres; on les
appelloit les fillettes du Roi. Au-dehors
étoientdes gibets , où le prevôt Triſtan ,
ſon terrible compere , faiſoit ſuſpendre
fans forme de procès les victimes des
ſoupçons&des vengeancesdu monarque.
Perſonne ne logeoit dans le château , excepté
cinq ou fix officiers chargés de l'exécration
publique ,&qui ayant à craindre
les fupplices après la mortdeLouis, étoient
intéreſſés àconferver ſa vie; lesprinces du
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fang, les filles du Roi n'y entroient jamais
fans être mandés.Onfaisoitfur lui de
terribles & merveilleuſes médecines , dit une
ancienne chronique ; on prétend qu'on
ſaignoit beaucoup d'enfans dont on lui
faifoit boire le ſang , pour corriger l'acreté
du ſien . On cherchoit auffi des remédes
contre la triſteſſe & l'ennui dont
il étoit dévoré ».Tant que ſa ſanté le lui
»avoit permis , il avoit fait de la chaffe
>>> ſon délaffement principal , & même
>>unique. Pour lui en retracer du moins
→ une image , on jettoit dans ſa chambre
>> de gros rats , ſur leſquels on lâchoit des
>> chats. Comme ce ſpectacle ne pouvoit
>>>l'amuſer long- temps on en imagina un
>> plus doux & plus convenable à ſa ſi-
>> tuation ; on raſſembla les bergers & les
>>bergeres du Poitou ; on les partagea
» en pluſieurs bandes ; les uns jouoient
>> de leurs inſtrumens champêtres ; les au-
>> tres chantoient & danſoient dans la
>> prairie. Louis tantôt aux fenêtres de ſon
>> appartement , & tantôt ſe promenant
>> dans une galerie , voyoit & tâchoit de
>> partager ces plaiſirs vrais & innocens ;
>> mais s'il venoit à s'appercevoir que
>> quelqu'un le regardât , il ſe retiroit
>>promptement& n'oſoit plus paroître ».
Comme les remédes humains ne pouDECEMBRE.
1768. 105
voientrien , il en chercha de furnaturels ,
il acheta à grand prix des reliques ; il
demanda au pape le corporalfur lequel
chantoit monseigneur S. Pierre , dit Commines
; il céda pour l'avoir les comtés de
Valence & de Die. Bajazet , empereur
des Turcs , inftruit de ſon gout pour les
reliques lui envoya une liſte de toutes
celles qui ſe trouvoient encore dans la
Grece , en les lui offrant s'il vouloit lui
remettre Zizim ſon frere , alors réfugié
en France. Louis eut horreur de cette propoſition.
» Arrêtons un moment nos re-
>>gards ſurle châteauduPleſſis-les-Tours ;
>> il préſente un tableau effrayant de la
>> miſere humaine. Au loin des gibets&
>>des carcans où ſont attachés un grand
>> nombre de malheureux; des bergers&
>>des bergeres qui chantent au fon des
>> inſtrumens ; les cabanes voiſines , chan-
>> gées en priſons qui retentiſſent jour &
>> nuit de cris & de gémiſſemens ; des
» moines , des hermites&des religieuſes
> levant les yeux au ciel & récitant des
>>prieres ; des ſoldats armés portant de
>> tous côtés des regards inquiets & me-
>> naçans ; dans l'intérieur du château,de
>> pâles confidens d'un maître implacable
>>dans ſa colere , priſonniers avec lui ,&
>> qui chargés de l'exécration publique ar-
Εν
106 MERCURE DE FRANCE.
>> tendoient avec effroi le moment où la
>> liberté leur ſeroit rendue ; un monarque
>> conſumé par la maladie & rongé d'en-
>> nui , tremblant à la voix d'un médecin
>>infolent , obligé de dévorer ſes chagrins
>>en filence , cachant fon horrible mai-
- greur ſous des vêtemens ſuperbes , cou-
>>vert de reliques de la tête aux pieds , &
>>pour me fervir de l'expreſſion deMeze-
>>rai , regardant tous ceux qui l'appro-
>> chent comme des archers de la mort ".
Charles VIII ſuccédaà ce prince il étoit
encore jeune; Anne de France ſa ſoeur ,
femme de Pierre de Bourbon, fire de Beau
jeu , avoit éténommée régente. Le duc
d'Orléans & le duc de Bourbon prétendoient
augouvernementdu royaume pendant
la minorité ; on convoqua les états.
L'autorité reſta entre les mains d'Annede
Beaujeu ; lesprinces furent du confeil qui
fut établi ; les troubles ne manquerent
pasdedéfołer la France ; elle voulut faire
valoir ſes droits ſur la Bretagne dont le
ducn'avoitquedes filles ;les princes profiterent
de cette circonstance. Dunoisqui
deſcendoit du celébre Dunois quiſe dif.
tingua du temps de Charles VII , s'empara
de l'eſprit du duc d'Orléans & le
poufla à la revolte; ce prince étoit beau ;
il avoit épousé Jeanne fille de Louis XI
DECEMBRE. 1768. 107
que la nature avoit maltraitée ; il viſa au
duché de Bretagne; il ne regarda pas le
divorce avec Jeanne comme une choſe
difficile ; il trouva le ſecret de plaire à
Anne de Bretagne. La France demanda
les princes qui s'étoient refugiés auprès
duduc; on ſe mit en campagne ; les progrès
qu'on fit en Bretagne , réduiſirent ce
ſouverain à de dures extrémités ; il imploroit
le ſecours des Anglois & celui de
Maximilien ; le roi d'Angleterre étoit
intéreſſé à empêcher le mariage du duc
d'Orléans avecla princeſſe Anne; Maximilien
étoitoccupé dans les Pays-Bas toujours
révoltés contre lui ; il les avoit foumis
pluſieurs fois ,& les François avoient
toujours renouvellé les troubles. Parmi
ceux qui les avoient ſervis avec le plus
de zèle , on comptoit Rym & Ouraden .
Les Gantois les condamnerent à morr .
» Guillaume Rym qui avoit long- temps
>gouverné les Flamands avec une auto-
>>rité plus abfolue que n'en eurent jamais
>>leurs légitimes ſouverains , voulut faire
>>un dernier eſſai de cette éloquence po-
>>pulaire & feditieuſe qui l'avoit fi bien
>>ſervi juſqu'alors ; il repréſenta au peu-
>>ple les ſervices qu'il avoit rendus à la
>>patrie , les juſtes motifs qu'il avoit eus
>>de déreſter Maximilien , le danger où
▼
:
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>> la ville alloit ſe trouver expoſée , & l'o-
>> bligation où étoient tous les citoyens
>>de s'armer promptement pour la dé-
> fenſe de la liberté. Comme tout le mon-
>> de gardoit le filence , oujefuis deve-
» venu fourd , dit- il , ou perſonne ne ré-
>> pond. Enfuite jettant ſur l'aſſemblée un
>> regard d'indignation &de mépris , il
>> préſenta ſa tête au bourreau ». Maximilienn'obtint
que des triomphes de peu
de durée ; il fut arrêté par ſes ſujets qui
le relacherent de crainte de voir tomber
fur eux les forces de l'Allemagne ; il ne
put ſervir le duc de Bretagne; Charles
VIII avoit obtenu les plus grands ſuccès ,
il avoit repris les princes qui étoient ſes
prifonniers.Anne de Bretagne n'eſpérant
plus de revoir le duc d'Orléans , offre fa
main&fon duché à Maximilien qui avoit
été élu roi des Romains ; ce mariage ſe
célébra fécretement par un envoyé qui
pour en affurer mieux la validité mit une
jambe nue dans la couche nuptiale : cérémonie
bizarre qui fit rire aux dépens
de Maximilien quand elle fut divulguée.
Dès qu'on ſçut ce mariage on le fit déclarer
invalide en France ; on travailla à
en empêcher la conſommation. Maximilien
ne pouvoit joindre ſon épouſe ; il
avoit obtenu des troupes , il manquoit
DECEMBRE. 1768. 109
d'argent ; il s'adreſſa à l'empereur , fon
pere. Mon fils , lui répondit l'avare Fré-
>>déric,vous avez épousé ſans rien débour-
>>feruneprincellebeaucoup plusriche que
>>celle que vous recherchez; il nefaut pas
>> acheter ſi cher une ſeconde femme ;
>>prenez patience ; Dieu & votre bon
>>Ange vous aideront » . Maximilien fut
mal ſervi ; Charles VIII épouſa Anne de
Bretagne ; & quitta la fille de ce prince à
laquelle il avoit été fiancé; le roi des Romains
outré de ce double affront s'en vangea
par des injures ; il tâchoit de foulever
toutes les cours contre le roi de France
qu'il peignoit comme un raviſſeur ;
il atteſtoit la ſainteté du mariage qu'il
avoit contracté précédemment avec cette
princeſſe ; » les Suiſſes auxquels il s'adref-
» ſa , lui répondirent avec leur bon fens
>> ordinaire qu'ils étoient peu au fait de
>> ce qui concernoit le mariage des rois ,
» qu'ils laiſſoient au ſaint ſiége le droit
>> de décider , ſi le roi de France avoit
>>encouru les cenſures eccléſiaſtiques : fi
» lefaintpere, ajouterent- ils , met la Fran-
>> ce en interdit , &fi le corps Germanique
>> entier arme contre le royaume , nousfour.
>> nirons notre contingent ; finon nous ref-
» serons tranquilles , fans trop nous em-.
110 MERCURE DE FRANCE .
» barraffer de ce quife paſſe en Bretagne» .
La conquête de la Bretagne enflamma le
courage de Charles , il médita celle de
Naples & de l'Empire de Conftantinople.
Ce Prince avoit été élevé dans une
ignorance abſolue , ſon père craignant
d'épuiſer un tempérament frêle & délicat
avoit défendu qu'on l'appliquât à au
cune étude ſérieuſe ; il avoit fur-tout retranché
de fon éducation celle de la langue
latine ; il ne vouloit point que le prince
apprîtd'autre latin que la maxime fuivante
: qui nefcit diffimulare , nefcit regnare
; ſes intentions avoient été fidélement
fuivies ; Charles VIII, en montant fur le
trône, ne ſavoit ni lire , ni écrire. Il prit
des maîtres pout s'inſtruire ; né avec du
courage , il avoit In les commentaires de
Céfar & la vie de Charlemagne qu'il s'étoit
fait traduire ; ces deux hommes
étoient ſes héros ; il vouloit les imiter ;
mais il n'avoit ni l'étendue de génie néceffaire
pour combiner un plan , ni cette
ſupériorité de lumieres qui enchaîne la
fortune,ni cette fermeté d'ame , qui , conftante
dans ſes projets , triomphe des plus
grands obſtacles. Il porta ſes armes en
Italie ; on fait quels furent d'abord fes
ſuccès,quelle en fut laſuite.A fon retour
DECEMBRE. 1768 . H
en France , il s'occupa à des bâtimens ;
ceux qu'il avoit vus en Italie,lui avoient
donné ce goût. Il faiſoit conſtruire àAinboiſe
, lieu de ſa naiſſance , le plus ſuperbe
édifice qu'on eût encore vu. » Dans
>>un des voyages qu'il y fit avec toute la
>> cour , il conduifit la reine dans une ga-
>>lerie pour voir une partie de paume
>>qui ſe faisoit dans les foſſés; ceite ga-
>>lerie étoit un lieu abandonné , le plus
>> ſale & le plus infect du château. Quoi-
>>que Charles für de petite taille , la por-
>> te étoit ſi baſſe , qu'il ſe donna un coup
>>à la tête eny entrant ; comme il ne ſen-
>>tit point de douleur , on ne prit aucune
>>précaution contre cet accident. Après
>> être reſté quelque temps en cette gale-
>> rie , il s'en retournoit avec la reine ,
>>>lorſqu'il tomba à la renverſe ſans con-
>>>noiſſance & fans mouvement. Toute
>>perſonne entroit en ladite galerie , qui
>> vouloit , & le trouvoit- on couchéfur une
>>pauvre paillaſſe dontjamais il ne partit
» jusqu'à ce qu'il eût rendu l'ame , & yfut
>> neuf heures . Trois fois la parole lui re-
» vint , & à toutes les fois , il diſoit : mon
» Dieu , la glorieuse Vierge- Marie , Mgr
» S. Claude &Mgr S. Blaise me foient en
» aide. Ainsi départit de ce monde , dans
» lavingt huitième année defon âge,fipuif112
MERCURE DE FRANCE
» fant & fi grand roi , & enfi miférable
» lieu , qui tant avoit de belles, maiſons &
» en faisoit une fi belle , & fi ne fut à ce
>> beſoinfiner d'unepauvre chambre » . Les
enfans de Charles VIII étoient morts ; le
duc d'Orléans , héritier préſomptif de la
couronne , monta ſur le trône ſous le
nom de Louis XII. Le regne de ce prince
commencera le 21e volume , les deux
que nous annonçons font faits avec autant
de ſoins que les précédens ; les recherches
& l'exactitude ne laiſſent rien à
defirer ; on y développe l'origine de la
plûpart de nos loix & de nos uſages ; &
c'eſt ce qui rendra fur-tout cet ouvrage
précieux.
Hiftoire de France depuis l'établiſſement
de la monarchie juſqu'au regne de
Louis XV , à l'uſage des jeunes gens
de qualité. A Lyon , chez la veuve
Reguilliat ; & à Paris , chez Gauguery,
rue des Mathurins , 2 vol . in 8°.
L'auteur de ce nouvel abregé de l'hiftoire
de France , par demandes &par réponſes
, l'a deſtiné aux jeunes gens de
qualité; il peut convenir auſſi aux autres;
ce n'eſt pas aux premiers ſeuls qu'il faut
inſpirer l'amour du devoir & de la pa
DECEMBRE. 1768. 113
trie; tous les ſujets d'un état ont également
ce devoir à remplir ; pour que cet
ouvrage fut principalement propre à ceux
auxquels on le deſtine , il faudroit qu'il
leur procurât des lumieres particulieres
qui leur font peut - être plus néceſſaires à
cauſe des emplois qu'ils doivent remplir;
ils yprendront une idée de la ſuite des
regnes de nos rois & des moeurs générales
, mais leurs connoiſſances ne s'étendront
pas plus loin; il leur faudra encore
biendes études que celle- ci n'aura point
abregées , pour apprendre tout ce qu'ils
doivent ſçavoir; cette hiſtoire commence
à l'établiſſement de la monarchie , &
finit au dernier traité de paix en 1763 .
Pensées de Seneque recueillies par M. Angliviel
de la Beaumelle , profeffeur
royal en langue & belles - lettres françoiſes
dans l'univerſité de Copenhague,
& traduites en françois pour ſervir à
l'éducation de lajeuneſſe. AParis, chez
J. Barbou , imprimeur-libraire , rue &
vis-à- vis lagrille des Mathurins; in- 12,
1768 .
M. de la Beaumelle dédie ce receuil à
M. l'abbé d'Olivet , que la mort vient
de nous enlever ; il avoue que lespenſées
114 MERCURE DE FRANCE.
fede
Cicéron traduites par ce ſcavant académicien
, lui ont donné l'idée de traduire
celles de Seneque; ce dernier auteur ,
lon lui , eſt autant au-deſſus de Cicéron ,
en fait de morale , que cet orateur eſt audeſſus
de lui entout le reſte ; la ſectedes
Stoïciens connoiſſoit mieux les devoirs
de l'hommeque celle des académiciens à
laquelle Cicéron étoit attaché. Il y a longtemps
que l'on décrie les écrits de Seneque;
quelques gens de lettres attaquent
ſa latinité, comme fi les modernes étoient
en état de juger de la pureté du ſtyle d'un
auteur ancien ; Quintilien a prononcé
contre cet écrivain ; mais que dit - il ?
«Que loin de le blâmer & de le haït
>> comme on l'en accuſoit , il ſouhaite
» que les orateurs l'égalent , oudu moins
>>l'approchent ; que les jeunes gens s'at-
>>tachoient plus à imiter ce qui leur plai-
>> foit dans ſes écrits que ce qui devoit
>>>leur plaire ; qu'à la vérité Seneque étoit
>>le pere d'un nouveau genre d'éloquen-
>>ce trop chargé d'ornemens , mais que
>> ſes défauts étoient rachetés par quan-
>> tité de grandes beautés ; qu'il joignoit
>> à un génie aifé & abondant de grandes
>> connoiſſances & de bonnes études ;
>> qu'il a écrit des ouvrages en tout genre,
>> des oraiſons , des poëmes , des dialo
DECEMBRE. 1768 . 115
>>gues , des lettres , des livres de philo-
» ſophie , à la vérité peu exacts (fans
>> doute en ce qui concerne la physique ;)
» mais admirables en ce qui regarde la
>> morale ; qu'on y découvre un ardent en-
» nemi du vice qu'il combat avec autant
>>de force quede ſuccès; qu'onytrouveun
>> grand nombre de belles ſentences , des
>> graces , de l'urbanité , mais qu'il gâte
>>ſouvent ſes penſées par une maniere de
>> s'exprimer d'autant plus dangereuſe
>>qu'elle eft remplie de fautes agréables ;
>>que ſes ouvrages contiennent beaucoup
>>de choſes dignes de louange&d'admi-
>> ration , mais qu'il faut faire un choix ,
» &qu'il feroit à ſouhaiter que Seneque
>>> l'eût fait lui-même. » M. de la Beaumelle
a fait ce choix que Quintilien defiroit
; il met la vie de Seneque à la tête
du recueil de ſes penſées ; il n'eſt pas
exempt de l'enthouſiaſme qu'on reproche
ordinairement aux traducteurs ; il cherche
à le juſtifier de la plupart des chofes
qu'on lui reproche , & paroît plutôt fon
panégyriſte que fon hiſtorien. Suillius
accuſoit Seneque d'avarice , & d'employer
des maneges honteux pour faire
tomberdans ſes filets les ſucceſſions des
vieillards qui n'avoient point d'enfans,
M. de la Beaumelle trouve cette accufa116
MERCURE DE FRANCE .
tion calomnieuſe ; il ne voit pas comment
Seneque auroit pouffé l'impudence jufqu'à
déclamer fans ceſſe contre un vice
dont il étoit atteint. Ce raiſonnement
neconclut pas contre un témoignage con.
temporain , on a vu dans tous les temps
des écrivains écrire & ſe conduire différemment
; ces inconféquences ne ſont pas
rares. Hobbes écrivoit pendant le jour
contre l'existence de Dieu &des eſprits ,
& avoit peur la nuit du Diable& des revenans
. L'aventure du miniſtre Adam
louant lui - même la force & l'éloquence
de ſon fermon ſur la vanité , n'eſt point
une fable ; on pourroit citer mille traits
de cette eſpéce qui , de l'hiſtoire
paffédans les romans. M. de la Beaumelle
lui -même n'a-t-il pas vanté la modérationdans
les querelles littéraires ? Nous
ne nous arrêterons pas ſur la viede Senequeque
tout le monde connoît , & nous
dirons peude choſe du recueil de ſes penſées.
Le traducteur nous prévient qu'il a
pris quelques libertés , & on trouve , en le
liſant , qu'il n'étoit guères poſſible d'en
prendre davantage ; il rend ordinairement
le ſens de fon auteur , mais ſouvent
il néglige des choſes qui lui donnent plus
de force&de chaleur ; nous en préſenterons
quelques exemples. Inprimâ rerum
,
ont
DECEMBRE. 1768 . 117
2
conftitutione , quum univerſa disponeret
Deus , etiam noftra vidit , rationemque
homini dedit. On traduit ainſi cette phraſe.
Le Créateur nous a diftingués deſes autres
ouvrages en nous donnant la raison.
La penſée de Seneque a bien plus d'énergie
; M. de la Beaumelle a négligé l'image;
il a gâté l'idée en la rendant avec plus
de préciſion ; dans la phraſe ſuivante il la
gâte en l'étendant: Pars operisfumus &nos.
Nous ne faiſons pas une des moindrespar-
>>tiesdel'univers.Cogitavit nos antènatu.
ra, quàmfecit. Nec tam leve opusfumus , ut
illi potuerimus excidere. «Nous avons été
>>l>'objetdesſoinsdela nature,même avant
>>>que d'exiſter ; nous étions des créatures
>>affez importantes pour qu'elle ne nous
>> perdît pas de vue. >> M. de la Beaumelle
croit-il avoir rendu le cogitavit nos natura,..
&penſe- t il que perdre de vue répond à excidere.
Il eût mieux valu traduire littéralement
, eût - il parlé latin en françois ,
comme il le craignoit ; Seneque y auroit
moins perdu. Nous rapporterons encore
ce morceau. Il préſente une erreur bien
finguliere qu'on n'a pas corrigée dans
cette nouvelle édition , & qui prouve au
moins le peu de ſoins &d'attention que
le traducteur a apportés à ſon ouvrage.
« Marcum - Antonium , magnum virum&
118 MERCURE DE FRANCE .
» ingenii nobilis quæ res alia perdidit , &
» in externos mores ac vitia non Romana
>> trajecit, quàm ebrietas , nec minor vino
>> Cleopatre amor ? Hac illum res hoftem
» reipublicæ , hæc hoftibus fuis imparem
» reddidit , hæc crudelem fecit , quùm ca-
» pita principum civitatis cænanti refer-
» rentur , quum inter apparatiffimas epulas
» luxusque regales ora ac manus profcrip-
» torum recognofceret , quum vino gravis ,
>>fitiret tamen fanguinem. N'eſt- ce pas
>>l'ivreſſe & plus encore le fol amour de
» Pompée pour Cleopatre qui ont perdu
>> ce grand homme , ce héros ſi célèbre ?
>>Ces vices peu aſſortis aux moeurs ro-
> maines le firent l'ennemi de la républi-
» que , lui ôterent la ſupériorité qu'il
>avoit ſur ſes adverſaires , & le rendi-
>> rent cruel juſqu'au point de faire ap-
>> porter ſur ſa table les têtes des premiers
>>citoyens. Dans la chaleur d'un repas
• ſomptueux , il ſe plaiſoit à y reconnoî-
>>tre les traits de ceux qu'il avoit prof-
>> crits : excédé de vin , il étoit encore al-
>> téré de ſang. Nous ne parlerons pas
des defauts de la traduction de ce morceau;
nousdemanderons ſeulement pourquoi
M. de la Beaumellearendu Marcum
Antonium par Pompée ?
"
DECEMBRE. 1768. 119
Opufcules mathématiques ou mémoires
ſur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie,
&c.; par M. d'Alembert , de l'académie
françoiſe , &c. tome V , de plus
de soo pag. , diviſé endeux parties. A
Paris , chez Briaſſon , libraire , rue St
Jacques , à la Science .
:
«Ce volume , dit M. d'Alembert dans
>> ſon avertiſſement , eſt le cinquième
» des Opufcules Mathématiques , que je
>> publie ſucceſſivement depuis fix à ſept
>> années.... Il roule principalement fur
>> deux objets ; ſur la théorie des fluides ,
>> & ſur le mouvement des corps céleſtes
» dans le ſyſtême de la gravitation.... ود
, par
>>Dans le premier mémoire de ce vo-
» lume je confirme de nouvelles
>>preuves ce que j'avois déjà démontré
» ailleurs , qu'il n'eſt pas vrai , comme
» l'ont cru de ſçavans géométres , que
>> dans un fluide hétérogene & en équili-
» bre , les couches de différente denſité
>> doivent toujours être de niveau... Je
>>prouve encore , que la loi de l'équili-
→→bre des fluides , donnée & adoptée juf-
» qu'ici pour générale , ne l'eſt pas à plu-
» ſieurs égards , & qu'elle a beſoin d'être
» modifiée. Ces réflexions font terminées
120 MERCURE DE FRANCE
>> par de nouvelles recherches ſur la figu.
>> re de la terre , dans lesquelles je dé-
>>montre , entr'autres choſes , qu'un flui-
>>de homogène ne peut être en équilibre,
>> s'il n'eſt de figure ſphérique ou ellip .
» tique.
ود >>Le mémoire ſuivant a pour objet de
> confirmer auſſi par de nouvelles preu-
• ves , ce que j'avois avancé dans le IV
>> mémoire du premier volume de mes
» opufcules , fur l'impoſſibilité de réduire
>> au calcul , dans un très -grand nombre
» de cas , les loix du mouvement des
>> fluides. Je donne en même temps des
» méthodes pour trouver les cas où ce
>> mouvement peut être calculé analyti-
» quement....
» re ,
>>>J'examine , dans le troiſiéme mémoi
les loix du mouvement des Auides
>> dans les tuyaux; on y trouvera le dé-
>> nouement de quelques paradoxes qui ,
>> dans cette matiere , ont paru arrêter
>>d'habiles géometres ;je montre auſſi le
>> peu d'exactitude de certaines ſuppoſi-
>>tions qu'on croiroit pouvoir ſe permettre
pour déterminer le mouvement
>> dont il s'agit. ; .. & je termine ces ob-
>>ſervations par des recherches analyti-
>> ques ſur la figure de la veine que le flui-
>> de forme en fortantdu tuyau.
» Le
DECEMBRE. 1768 . 121
>>>Le quatriéme mémoire eſt entiere-
> ment deſtiné à l'examen des équations
>>>qui repréſentent , d'après ma théorie ,
>> le mouvement des flaides .... J'entre
ود àce ſujetdans pluſieurs détails analyti .
>>ques , que les géometres ne trouveront
>>> peut- être pas indignes de leur attention.
>>Dans le cinquième mémoire , j'ex-
>>p>oſeun fingulier paradoxe , que j'invite
>> les mathématiciens à examiner , & du-
*quel il réſulte , qu'en ſuppoſant à un
>>corps folide une certaine figure , ce
>>corps ſemble ne devoir éprouver au-
>> cune réſiſtance de la part d'un fluide où
» il ſera mû , dans les ſuppoſitions même
>>qui paroiſſent les plus légitimes & les
ود moins précaires, ſur la maniere dont
>>>le fluide agit; je prouve dans un autre
article du même mémoire , l'infuffiſance
des équations analytiques pour
>>déterminer la vîteſſe du ſon ....
ود
>>Les recherches fur différens pointsda
>> ſyſtême de la gravitation , & principa-
> lement ſur le problême des trois corps,
>> font la principale matiere de la ſeconde
› partie de ce volume. Dans le premier
» mémoire de cette ſeconde partie , je
>> développe une obſervation importante
→→que je n'avois fuit qu'indiquer dans le
F
122 MERCURE DE FRANCE.
>> troiſiéme volume des mémoires de Tu-
> rin, ſur la maniere d'intégrer les équa.
>> tions du problême de la préceffion des
>> équinoxes , & fur les attentions , juf-
>> qu'ici négligées , qu'il eſt néceſſaire
>>d'apporter à cette intégration , pour être
>> affuré d'avoir une ſolution exacte....
>>Je diſcute les ſolutions que d'habiles
>> géometres ont données du problême
>>de la préceſſion des équinoxes , & je
>> montre la ſource des mépriſes où ils
>> ſont tombés à ce ſujet.
ود
>>Les quatre mémoires ſuivans renferment
des réflexions importantes fur
>> la ſolution du problême des trois corps .
>> Je détermine la forme la plus ſimple
>> qu'on puiſſe donner à l'équation diffé-
>>rentielle de l'orbite lunaire; je cherche
>>la maniere la plus commode& la plus
>> courte de l'intégrer ; je démontre à cet-
>>te occafion , fi je ne me trompe , que
» feu M. Clairaut , dans ſa théorie de la
>> Lune , n'a pas fait affez d'attention à la
>> double courbure de l'orbite de cette
Je fais enfuite pluſieurs
>> obſervations nouvelles & intéreſſfantes
>> fur l'équationdu mouvement de l'apo-
>>gée , & fur la maniere de la réſoudre ;
> & je montre combien les méthodes
planete.....
DECEMBRE. 1768. 123
>> d'approximation ſont encore imparfai-
> tes , tant fur cet objet que ſur d'autres
>> points eſſentiels du problême des trois
>> corps , & en particulier de la théoriede
» la Lune. J'indique des moyens de per-
>> fectionner, par deux ou trois corrections
» légeres , mais eſſentielles , les tables de
» M. Mayer , déjà fi recommandables par
» leur commodité & leur exactitude re-
>> connue. J'examine enfin , comment &
>> dans quel cas la gravitation peut pro-
» duire une altération apparente dans le
» mouvement moyen des planetes.-
» Ce dernier objet me conduit à cher-
>>cher l'effet de la réſiſtance légere que
>>les planetes doivent éprouver dans le
>>fluide très - rare où l'on peut ſuppoſer
→ qu'elles nagent. Je donne une formule
>>très-ſimple , & plus exacte que celles
>> qu'on connoiffoit, pour comparer l'ef-
>> fet de la réſiſtance des cometes à celle
>> des planetes ; je fais voir comment on
» peut expliquer , par la réſiſtance de l'é-
>> ther,l'équationféculairedu mouvement
>> moyen de la lune , &je montre en mê-
» me temps que cette réſiſtance ne peut
avoir d'effet ſenſible fur le mouvement
>> des noeuds & l'inclinaiſon de cette pla-
» nete .
» Dans le mémoire ſuivant , je traite
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» du mouvement des apides, lorſque la
>> force centrale n'eſt pas exactement en
>> raiſon inverſe du quarré de la diſtance;
» & cette recherche donne encore lieu à
» de nouvelles remarques ſur l'imperfec-
>> tion des méthodes d'approximation
>> connues , pour réfoudre ces fortes de
>>queſtions. Je détermine enſuite le mou-
>> vement des noeuds d'un ſatellite , dans
>>le cas où le plan de ſon orbite feroit un
>> angle confidérable avec le plan de l'or-
>> bite de la planete principale ....
>>Le dernier des mémoires que ce vo-
» lume renferme ſur l'aſtronomie phyfi-
>> que , a pour ſujet les loix de la réfrac-
» tion dans l'hypothèſe newtonienne ; j'y
>>démontre , principalement ſur lerap-
>> port des finus , différens paradoxes re-
>> marquables qui réſultent de cette hypothèſe
, & dont je m'étois contenté
>>d'indiquer quelques-uns dans le dernier
» mémoire da troifiéme volume de mes
» Opufcules.
>>Tels font les principaux objets qui
- occupent la plus grande partie de cet
>> ouvrage. On y trouvera cependant en-
>>core des recherches fur quelques autres
» matieres; fur les ſéries infinies , & la
ود maniere d'en trouver la fomme par a
ap-
>>proximation en pluſieurs cas ; fur la
DECEMBRE. 1768. 125
>>maniere de réduire les quantités imagi-
>> naires àleur forme la plus ſimple , & à
>> cette occaſion ſur le cas irréductible du
>> troiſiéme degré ; ſur les loix du mou-
>> vement des reſſorts dans un centre d'é-
>> quilibre oifif ou forcé ; ſur quelques
>>différentielles qui ſe rapportent à des
>> arcs de ſections coniques & fur quel-
» ques autres ſujets qu'on peut voir dans
» l'ouvrage même.....» Tel eſt le précis
de ce volume , le plus confidérable de
tous les ouvrages de mathématiques que
M. d'Alembert a publiés juſqu'ici , &
dontnousjoignons ici la liſte.
:
:
Ouvragesde Mathématique de M. d'A
lembert , quise trouvent chezBriaſſon.
Traité de Dynamique , nouv. édition ,
conſidérablement augmentée , in- 4°. fig.
1758 .
Traité de l'Equilibre &du mouvement
des Fluides , pour ſervir de ſuite an Trait
de Dynamique, in - 4°. fig. 1744 .
Réflexions fur la cauſe générale des
Vents , in 4º.fig. 1747.
Recherches fur la préceſſion des Equinoxes
& fur la nutation de l'Axe de la
Terre , in- 4°. fig. 1749.
:
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ellai d'une nouvelle théorie de la réſiftance
des Fluides , in-4° .fig. 1762 .
Recherches fur différens points importans
du Syſtême du Monde , in-4 . 3 vol .
fig. 1754 & 1756 .
Opufcules Mathématiques ouMémoires
fur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie ,
&c. in-4°. 5 vol .fig. 1761 , 1767 & 1768 .
Le quatriéme & le cinquième volume fo
vendentséparément.
Nota. Les Elémens de Muſique du même
auteur , qu'on peut mettre au nombre
de ſes ouvrages mathématiques , ſe trouvent
àParis , chez Deſaint& Saillant , &
àLyon , chez J. M. Bruyzet.
Traité de la défenſe des places par les
contremines avec des réflexions ſur les
principes de l'artillerie. A Paris , rue
Dauphine, chez Charles-Antoine Jom.
bert , libraire du Roi pour le génie &
l'artillerie , in- 8 ° . 1768 .
Cet ouvrage eſt celui d'un officier
général , auteur de la differtation fur les
mines inférée à la fin du troiſiéme volume
du commentaire fur Polybe , par le
chevalier de Folard; il diviſe ce traité en
trois parties ; dans la premiere , il donne
1
DECEMBRE. 1768. 127
une idée générale des avantages qu'on
peut tirer des contremines pour la défenſe
des places ; ſes réflexions à ce ſujet ſont
fondées ſur la théorie la plus exacte , confirmée
par l'expérience. La ſeconde renferme
les principes théoriques des mines
&des contremines; la phyſique& la géometrie
font employées l'une & l'autre
dans cette partie, elles s'éclairent& ſe fervent
mutuellement. Dans la derniere ,
l'auteur développe la maniere de faire
uſage des contremines pour la défenſe
des places. Pourne rien laiſſer à deſfirer à
ce ſujet dans ce volume , on y a joint un
appendix des principaux moyens d'employer
l'artillerie pour la défenſe des places
, & un mémoire fur les charges & la
portée des bouches à feu. On s'attache à
y faire connoître la poudre , la charge
convenable aux bouches- a-feu , & on y
trouve des obſervations ſur la charge du
canon & fur celle des bombes . On ne
peut qu'applaudir aux études profondes de
ce militaire , aux connoiſſances qui en
font la fuite , & au zèle avec lequel il
s'empreſſe de les communiquer à un corps
qui lui fut toujours cher , & auquel il a
rendu les plus grands ſervices par l'exemple
& par l'inſtruction.
Fiv
12S MERCURE DE FRANCE.
Penséesfur la Taitique & quelques autres
parties de la guerre; par M. le marquis
de Silva . A Paris , rue Dauphine , chez
Ch . A. Jombert , libraire du Roi pour
le génie & l'artillerie , in- 8 ° . 1768 .
Ces réflexions n'avoient pas été écrites
pour devenir publiques. M. le marquis
de Silva les avoit adreſſées à un de ſes
amis ; quelques perſonnes à qui ce dernier
les montra , en tirerent vraiſemblablement
des copies ; l'auteur craignant
que fon ouvrage ne foit imprimé de maniere
à lui caufer du chagrin , s'eſt déterminé
à confentir à la publication de cette
édition. Ses obſervations ont été faites au
milieu du tumulte des camps . «Vous
>> vous attendrez peut- être à quelque élo-
>> ge de la tactique moderne; mais je dois
>> dès à préſent vous annoncer que mes
>>obſervations ne m'ont pas conduit à
>>être ſon panégyriſte. Je crois qu'elles
>> vous feront voir auſſi que cette tactique
>>n'eſt appuyée que ſur de faux princi-
>>pes, & même qu'on agit le plus ſouvent
>> fans aucun principe , & qu'on fuit une
>> pitoyable & aveugle routine ſans la
>> moindre idée un peu claire de ce qu'on
>> exécute ou qu'on fait exécuter machi-
>>nalement. Difons- le , en paſſant , tou
DECEMBRE. 1768. 129
->tes les connoiffances d'un officier , même
les plus fimples, feront toujours in-
>> certaines & ſtériles , fauté de connoître
>> les vraies loix , auxquelles les manoeu-
>> vres font foumiſes , & deſquelles la
1> théorie tire les inductions les plus fû-
>> res , & les vues les plus étendues . >> M.-
le marquis de Silva ne ſe livre point aux
hypothèſes dans ſes réflexions ; ſi l'on y
apperçoit un air de ſyſtème , on voit , en
les examinant avec plus d'attention , que
c'eſt l'ordre naturel & l'enchaînement de
ſes idées. Les faits , les obſervations fondent
ſeuls ſes principes. Son ouvrage doit
être cher aux militaires ; ils doivent furtout
le lire& l'approfondir : c'eſt à eux à
prononcer fur ces obfervations , dans tous
les cas où elles s'écartent des idées ordinaires&
reçues.
Mémoire fur le fait de l'inoculation. A
Paris , de l'imprimerie de Butard , rue
St Jacques , à la Vérité , in- 4°. 62 pag.
La queſtion de l'inoculation ſemble fe
réduire à ſçavoir ſi elle offre des avantages
ou non. Lorſque le parlement s'eft
adreſſé à la faculté de médecine de Paris,
il a cherché dans ſes avis une décifion
qu'elle ſeule pouvoit donner. Il eſt bien
:
130 MERCURE DE FRANCE.
fingulier que les médecins ne ſe renferment
pas dans lesbornesde cette queſtion,
&qu'ils cherchent eux-mêmes ſi l'homme
adroit de ſe donner un mal qu'il n'a point ;
la queſtion préſentée ſous cette face n'eſt
plus de leur reffort; leurs diſcuſſions à cet
égard font inutiles ; comme hommes ap.
pliqués à l'art de guérir , ils doivent examiner
le fait & laiſſer le jugement du
droit aux théologiens. L'auteurde ce mémoire
, qui ne s'eſt point fait connoître ,
vient, après une infinité d'autres , combattre
l'inoculation , dans le temps où ſes
avantages font démontrés , où le préjugé
qui exiſtoit contre elle dans pluſieurs pays
différens difparoiſſent devant les expériences
les plus heureuſes , & qui n'ont
donné que le regret de ne les avoir pas
tentées plutôt. Il diviſe fon ouvrage en
trois parties. Il traite du fait de l'inoculation
par rapport aux loix naturelles &
médicales . Il établit une distinction entre
elles , & il examine l'inoculation relativement
à ces différentes loix.
Examen des principaux points de la réponſe
à l'argument tiré du nombre des
perſonnes mortes en Angleterre de la
petite vérole naturelle & artificielle ,
avant & depuis la pratique de l'inocuDECEMBRE.
1768. 131
lation. AParis , de l'imprimerie de Bu.
tard , imprimeur - libraire , rue St Jacques
, à la Vérité ; in-4°. 18 pag .
Nous ne nous arrêterons pas ſur cet ouvrage
; on y examine l'argument tant rebattu
par MM.de Haen , Rast & autres ,
qui a été ſolidement refuté par MM. de
la Condamine , le chevalier de Chatelux,
Petit , & la plupart des inoculiſtes. M.
Petit y eſt principalement attaqué parce
qu'il a répondu à cet argument; il ne
manquera pas vraiſemblablement de ſedéfendre
, il le doit à lui - même & à la
vérité.
Opinion d'un médecin de la faculté de
Paris , fur l'inoculation de la petite vé.
role , de 24 pages in- 8°. AParis , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
Le Parlement , dit l'Auteur , ayant demandé
l'avis précis de la Faculté , fur le
fait de l'Inoculation ; s'il convient de la
permettre , de la défendre , ou de la tolérer
, on doit répondre dignement à la confiance
du parlement & à l'attente du public.
Pour y réuſſir , on a deux choſes à confidérer.
1º. Lefondde la queſtion. Chaque doc
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
teur doit difcuter murement & fans pré.
vention les avantages& les inconvéniens
de l'inoculation , &lesbalancer avec une
équité impartiale , afin de porter un fuffrage
judicieux & bien motivé.
2º. La conduite à tenir par la Faculté.
Elle doitaffembler trois fois tous les membres
pour recueillir leurs fuffrages; & fai-
're en forte qu'il en réſulte le plus grand
bien de l'humanité..
د
Nous ne cherchons tous que la vérité ,
nous ne reſpirons que l'utilité publique ;
mais avec le même zéle nous n'avons
pas les mêmes yeux ; nous avons confidéré
le même objet ſous divers aſpects , &
il nous a diverſement affectés . Chacun
doitrendre comptede ce qu'il croit y avoir
apperçu de bien ou de mal , chacun doit
prendre en bonne part les obfervations .
les plus oppofées aux fiennes ; & quand.
les eſprits ne pourroient pas fe rapprocher
, les coeurs devroient être toujours
anis.
L'auteur donne avec préciſion l'hiſterique
de l'inoculation , il en fait voir les
avantages ; il expoſe les objections &les
ſolutions qui laiſſent le lecteur en état de
porter un jugement libre & décifif , il
finit par cet apologue ingénieux .
On fait que de tous tems les princes.
DECEMBRE. 1768. 133
orientaux ſe ſont propoſé réciproquement
des vérités ou des maximes intéreſſantes
ſous le voile des apologues , des
paraboles , ou des énigmes : cet ancien
uſage n'eſt pas encore entierement perdu
dans ces contrées; un des principaux Nababs
de l'Inde a adreſſé tout nouvellement
à un monarque voiſin cette parabole.
UnBatelierduGange a penſé être noyé
dans ſon enfance , ſon grand pere s'étoit
noyé faute de ſavoir nager ; fa fille aînée
s'eftnoyée preſqueſous fesyeux,fongendre.
&fa petite fille ſe font noyés un peu plus
loin , il lui reſte pluſieurs enfans& petits
enfans , dont un ſeul a appris à nager : feroit-
ce mal faità ce pere de faire apprendre
à nager au reſte de fa famille ?
Votre parabole n'eſt pas difficile à entendre,
répondit aufli-tôt le monarque ;je
fuis moi-même ce pere , l'inoculation eft
l'art de nager , la petite vérole eſt le fleuve
du Gange , & tous les hommes font
de la caſte des Bateliers .
Obfervationfur un trait d'histoire.
On lit , Monfieur , dans quelques aureurs
François ; même dans le célebre
abrégé chronologique de l'histoire de Fran134
MERCURE DE FRANCE.
ce , par M. le préſident Henault , à l'année
1476 , que le duc de Lorraine étoit à la
tête des Suiſſes , lorſqu'ils gagnerent la
bataille de Morat ſur le duc Charles le
hardi de Bourgogne. C'eſt une erreur .
Les Suiffes en cette fameuſe journée ,
combattirent ſous trois chefs pris de leurs
trois premiers cantons. Jean Waldmann,
de Zurich , commandoit le corps de bataille
; Jean de Hallweil , de Berne , l'avant-
garde ;Gaspard de Hertenſtein , de
Lucerne , l'arriere- garde.
Voilà ce que nos hiſtoriens diſent; ce
que chacun fait en Suiffe ; & où le peuton
mieux ſavoir ?
Autre choſe eſt de commander une armée
; autre de s'y rencontrer comme volontaire
& fimple champion , tel que te
fut René II , duc de Lorraine , à l'armée
des Suiffes devant Morar .
ATavanne , dans l'évêché de Bâle
le 14 Octobre 1768 .
L'aveufincere, ou lettre à une mere ſur les
dangersque court la jeuneſſe en ſe livrant
à un goût' trop vif pour la littérature
, à Londres,& ſe trouve à Paris ,
chez Louis Cellot , rue Dauphine , in-
12,99 pages.
DECEMBRE. 1768. 235
On s'attache dans cette lettre , à montrer
les dégoûts & les amertumes qu'on
rencontre dans la carriere des lettres ;
l'auteur s'adreſſe à une ſoeur qu'il aime ,
& qu'il exhorte à détourner ſes enfans
d'un état qui les rendroit malheureux .
» On m'objectera fans-doute , comme
>> on a fait a l'illuſtre citoyen de Geneve ,
>> que j'exerce moi-même l'art que je dé-
,
crie & que j'abufe de ſes reſſources
>>pour le dégrader. Ce reproche pourroit
>> être fondé; mais bien loin d'en rougir ,
>> je me ferois unhonneur de le mériter.
>> Cultiver les lettres & avouer franche-
>> ment qu'elles ne produiſent que des
>> fruits funeſtes , c'eſt être juſte & non
>>pas inconféquent. La nature nous don-
>>>ne quelquefois des goûts impérieux ,
>>qui deviennent irréſiſtibles, quand l'ha-
>>b>itude les a fortifiés. Est-ce donc une
>>raiſon pour s'en applaudir ? Un hom-
>> me qui ſe ſent déchirer les entrailles
> par le ver ſolitaire , eſt- il obligé de fai-
>> re le panégyrique de l'inſecte meurtrier
» qui le dévore ? Un joueur qui paſſe ſa
>> vie entre les convulfions de l'eſpérance
» & l'aliénation du déſeſpoir , qui déteſte
>>les réduits où on l'égorge à petits coups ,
» & qui ne peut s'en arracher , ſeroit- il
>>donc obligé pour ſon honneur , de faire
136 MERCURE DE FRANCE
:
>>l'éloge de ſa paſſion ? feroit-il blama-
>>ble d'élever detemps en temps la voix &
> de dire aux ſpectateurs ; apprenez par
>> mon exemple à ne pas m'imiter >> .
Mémoire fur les limaçons terreſtres de
l'Artois , pour ſervir à l'hiſtoire naturelle
de cette Province , par un membre
de la ſociété littéraire d'Arras , in-
12 , 60 pages.
Ce mémoire a étélu à la derniere ſéan
ce publique de la ſociété littéraire d'Arras
, l'auteur s'eft attaché à faire connoître
les limaçons de cette province ; il a
joint ſes réflexions & ſes obſervations à
celles des auteurs qui ont écrit fur ce reptile.
C'eſt un animal ovipare,qui n'a point
de ſang ni les humeurs qui font fubfifter
les autres animaux. Une liqueur viſqueufe
qui circule dans ſon corps & l'envi
ronne de toutes parts , eſt l'effence de ſa
vie; elle lui donne la matiere dont il forme
ſa coquille ; c'eſt par fon moyen qu'il
rampe , ſe traîne , ſe colle fur les murailles
, & monte juſque fur les arbres les
plus hauts ; lorſquelle eſt deſſéchée il
meurt. L'auteur combat le ſentiment de
M. Pluche qui croit que le limaçon a les
yeux au bout de ſes deux cornes : il paDECEMBRE.
1768. 137
roît que ce reptile eſt aveugle ; 1 oeil eſt
d'une ſenſibilité extrême ; qu'on approche
un corps quelconque des prétendus
yeux du limaçon pourvu qu'on ne le touche
pas , il ne témoignera aucune fenfibilité
; ſes cornes lui fervent à fonder le
terrein ſur lequel il rampe ; il les porte
en avant , elles heurtent contre le corps
qui ſe trouve ſur ſon paſſage ; il leve
enfuite la tête , & monte fur ce corps ;
c'eſt une expérience très facile , & que
l'on peut faire tous les jours. L'auteur
entre dans des détails ſur l'accouplement
de ces inſectes ; il rappelle les obſervations
d'un académicien , qui a paffé
plufieurs nuits dans fon jardin couché fur
le ventre,pour voirparlui même comment
il s'opéroit. L'auteur avoue qu'il n'a jamais
remarqué ces reptiles s'agiter avant
l'approche,& le jetterde petits dards dont
ils ſe piquent mutuellement; peut- être ſes
obſervations n'ont elles pas été auffi exac- .
tes que celles de l'académicien ; elles exigeoientune
patience rare ,& tout le monde
n'en eſt pas doué également. Ce mémoire
contient,ſur la formation des limaçons
, des détails curieux qui pourroient
l'être encore davantage , s'ils avoient
plus d'étendue ; on y parle auſſi des coquilles
, de la maniere donc elles ſe for
138 MERCURE DE FRANCE.
ment , des conjectures ſur la cauſe de
leurs couleurs , & le dénombrement des
eſpéces de ces petits animaux qui ſe trouvent
dans la province d'Artois. L'Auteur
a entrevu la reproduction de leurs têtes ,
&ſe propoſe de rendre compte des nouvelles
obſervations qu'il fera ſur ce ſujet.
L'enſeignement des belles- Lettres , & la ma
niere de former les moeurs de la jeuneſſe
; par le pere de Fraiſſinet , prêtre
de la doctrine chrétienne ,&profeſſeur
de philoſophie au collége royalde Cara
caſtonne. A Paris chez Deſaint,libraire
rue du Foin S. Jacques , & àCarcafſonne,
chez Heiriſſon , imprimeur- libraire
, 2 volumes in- 12.
On a beaucoup parlé ſur l'éducation,
mais on n'a pas encore tout dit ; la multitude
des plans qu'on a tracés , pourra
enfin conduire àun meilleur; celui de
M. Fraiſſinet eſt ſumple & ſage ; il préſente
la maniere d'enſeigner les belleslettres
& celle de former les moeurs ; il
donne la préférence à l'éducation publique
; Il donne des inſtructions aux maîtres
particuliers qui préparent les enfans
à entrer aux écoles ; l'étude de leur langue
maternelle doit précéder celle des
DECEMBRE. 1768) 139
autres langues , qui marche en mêmetemps,
mais après celle là . Quatre années
lui ſuffiſent pour enſeigner le françois ,
le latin & le grec ; la méthode de M.
Dumarſais eft préférée avec quelques petits
changemens. Quand on a paffé ces
quatre années on vient à l'étude des belles
lettres ; l'auteur voudroit qu'on enſeignât
auparavant la logique; il eſt bien
fingulier qu'on apprenne à bien parler
avant d'avoir appris à penſer ; les détails
de M. de Fraiſſinet à ce ſujet ſont intéreffans
& bien vus; la plupart des livres
qu'il indique font bien choiſis ; mais il
en eſt quelques-uns d'élémentaires que
les profefleurs ne doivent pas admettre
ſans les rectifier en bien des endroits :
l'égard des autres , il y a un choix à faire
même parmi nos meilleurs auteurs François.
Fontenelle ne doit pas être mis fitôt
entre les mains des jeunes gens ; on
ne doit le lire que quand le goût eſt déjà
formé. Le ſecond volume traite de la maniere
de former les moeurs ; l'hiſtoire ,
l'étude de la religion , la vigilance des
maîtres chargés de la jeuneſſe , en offrent
desmoyens qui concourent avec l'inftruction
. Cer ouvrage fait honneur au zèle
de l'auteur ; il annonce un homme inf
140 MERCURE DE FRANCE.
:
truît qui a fait d'excellentes études , &
qui eſt très- capable de diriger celles des
autres.
Regula cleri ex facris litteris , ſanctorum
Patrum monumentis , ecclefiafticisque
ſanctionibus excerpta ; Studio &
operâ Simonis Salamo & Melchioris
Gelabert , Presbyterorum , doctorum
&miſſionariorum Dicæceſis Elnenfis.
Quarta éditio , cui acceffit preparatio
proxima ad mortem. Parifiis apud J.
Barbou via Mathurinenfium .
Cet ouvrage dédié à Jeſus Chrift , eſt
deſtiné aux eccléſiaſtiques ; on y préſente
l'objet de leur état , leurs obligations ,
leurs exercices , &c. Ils ne fauroient trop
l'étudier& le méditer ; on a joint à la fin
un petit traité ſur la préparation prochaine
à la mort , & dédié à la vierge ;
ces deux ouvrages forment un volume
in- 12 de 437 pages.
Examen & réſolutions des principales
difficultés qui ſe rencontrent dans la
célébration des SS. Myſteres. Par M.
Collet , prêtrede la congrégation de la
Miſſion , docteur en théologie. Septiéme
édition , revue , corrigée & confi
DECEMBRE. 1768 . 141
dérablement augmentée par l'auteur.
AParis , chez de Bure pere , Quai des
Auguftins à l'image S. Paul , & Cl .
Heriflant , rue Notre-Dame à laCroixd'or
& aux trois Vertus 2 volumes
in-12 , prix s liv. reliés
,
Cet ouvrage eſt deſtiné aux eccléſiaſtiques
; on y refoud toutes les difficultés
qui peuvent ſe rencontrer dans la célébration
des SS. Myſteres . On entre dans
d'autres détails dont tous les fidéles
doivent être inſtruits ; le premier volume
eft conſacré tout entier à ces objets .
Le fecond contient trois diſſertations intéreſſantes
; l'une eſt ſur l'uſage de célébrer
la meffe , & de dire l'office en langue
non vulgaire ; on y répond aux plaintes
des calviniſtes à ce ſujet ; on rapporte
le fentiment du Concile de Trente , &
on lejuftifie par Puſage de toutes les égliſes
du monde , par les inconvéniens qui
réſulteroient de la pratique contraire ;
les langues populaires ſont ſujettes à des
viciſſitudes perpétuelles ; elles changent
fans ceffe ; le François en eſt la preuve ;
une infinité de mots dont on ſe ſervoic
au commencement du regne de Louis
XIV , étoient uſés à la fin de ſes jours.
Il ne conviendroit gueres que l'égliſe para
142 MERCURE DE FRANCE.
lât un langage que ſes ennemis ne pour:
roient entendre ſans rire. Les deux autres
diſſertations ſont ſur la maniere de réciter
les canons ,& fur les cérémonies de
la meſſe ; nous n'entrerons dans aucun
détail ſur cet ouvrage ; les éditions qu'on
en a faites , annoncent ſon mérite.
Quatre Dialogues; I. ſur l'immortalité de
l'ame ; II . ſur l'existence de Dieu ; III.
fur la providence; IV. fur la religion.
Par MM . de Choiſy & d'Angeau , de
l'académie françoiſe avec cette épigraphe
:
Quoi , le monde eſt viſible , & Dieu ſeroit caché !
VOLTAIRE ,
A Paris , chez Muſier fils & Gogué ,
libraires,Quai des Auguſtins, aux deux
coins de la rue pavée , in- 12 , 208
pages.
La rareté du livre qui contient ces quatre
dialogues, a fait ſonger àles réimprimer
ſéparément ; la réputation des auteurs
en aſſure le ſuccès ; tout le monde
connoît les aventures de la comteſſe des
Barres: c'eſt l'hiſtoire des égaremens de la
jeuneſſe de l'abbé de Choiſy ; cet homme
après avoirvécu long- temps dans une
DECEMBRE. 1768. 143
, province , ſous des habits de femme
cherché les bonnes fortunes que ſon déguiſement
ponvoit lui procurer , & féduit
l'innocence & la ſimplicité , à qui
rien encore n'avoit appris à ſe défier d'un
danger nouveau , revint à lui-même , déteſta
ſa conduire , & ne s'occupa que du
ſoinde la réparer. Le marquis de Dangeau
avoit mené une vie tumultueuſe ;
le doute avoit porté une eſpécede calme
trompeur dans fon ame , qui fut en proie
à des troubles affreux dans un âge plus
avancé; il chercha dans l'étude de toutes
les religions une conviction qui étoit au
fond de fon coeur ; il la reconnut dans
la religion catholique , & trouva auffi-tôt
cette tranquillité pure , cette paix intérieure
après laquelle il avoit foupiré ſi
long-temps. Ce font ces deux hommes
célébres , académiciens l'un & l'autre ,
qui rendent compte de leur état , de leurs
réflexions , & des raiſons qui les ont
eclairés.
Laudatio funebris Mariæ Leczinzka , &c.
Oraifon funébre de Marie Leczinska ,
reine de France , prononcée dans le
collége des Peres de l'Oratoire de Soiffons
, le 11 Août 1768. Par M. Roman
de Couppier , pere de l'Oratoire ,
$44 MERCURE DE FRANCE.
préfet du college de foiffons. A Soiffons
, chez Courtois , imprimeur du
Roi.
L'orateur s'attache à préſenter la reine
vertueuſe dans la proſpérité , vertueuſe
dans l'adverſité ; il parcourt rapidement
les principales actions qui diftinguent ſa
vie; il peſe fur-tout ſur ſa piété, ſa charité
, ſa bienfaiſance . La fermeté , la patience
, la réſignation qu'elle montra dans
les épreuves qu'elle eut à foutenir, offrent
des traits intéreſſans , rendus avec force
& avec chaleur ; l'ouvrage eſt terminé par
une peroraiſon éloquente , qui eſt une
récapitulation des pertes que la famille
royale a eſſuyées depuis quelques années ,
&qui contient des voeux pour la conſervation
du Roi. On a joint à la fin une
traduction de cette derniere partie du
difcours.
Oraiſon funebre de très- haute , très- puiffante
& très - excellente princeſſe ,Marie
Leczinska , princeffe de Pologne ,
reine de France & de Navarre , prononcée
en l'égliſe paroiſſiale de Saint
Jean , au ſervice ſolemnel que MM.
les prévôt des marchands & échevins
de la ville de Paris y ont fait célébrer
le
DECEMBRE. 1768. 145
(
le vendredi 30 Septembre 1768 ; par
M. l'abbé Freſneau , curé de St Jean en
Grêve , prédicateur ordinaire du Roi .
AParis , chez Aug. Martin Lottin l'aîné
, libraire - imprimeur ordinaire de
Monſeigneur le Dauphin &de la ville,
rue St Jacques ; in-4°. 48 pag.
L'orateur a pris ſon textedans le chap.
4du liv. des proverbes : Pofſide ſapiensiam&
corona inclitaproteget te: Attachezvous
à laſageſſe , & vous acquerrezpar elle
une brillante couronne. C'est ainſi qu'il
amene &qu'il préſente la diviſionde ſon
diſcours. " Ce n'eſt point à des fentimens,
» à des honneurs , à des couronnes périf-
>>ſables que ſe bornent les récompenfes
>> d'une éleve de la ſageſſe. Formée pour
l'immortalité , c'eſt là , c'eſt à ce terme
>> ſeul que ſe fixent ſes eſpérances & fes
> deſtinées. Si la Reine a ceſſé de vivre
» fur la terre; elle vit , elle regne , n'en
>> doutons point , dans le ciel. Pour une
>> couronne brillante qu'elle a perdue dans
» le temps , elle en retrouve une nouvel-
>» le , plus brillante dans l'éternité. La
>> ſageſſe lui procure,lui fait mériter l'une
»&l'autre ; poſſideſapientiam , &c. Au
» faîte des grandeurs & dans l'humilia-
>> tion des épreuves ; ſur le théâtre de ſa
G
146 MERCURE DE FRANCE.
し
>>gloire & dans le lit de ſes douleurs ;
>> également digne du trône qu'elle occu-
>>pa ſur la terre, que de celui qui l'attendoit
» dans le ciel , parce qu'attachée conf-
» tamment à la ſageſſe , au comble de la
>>gloire & dans le rang ſuprême , elle lui
>>dut ce choix , cet aſſemblage de vertus
» qui fait les grandes Reines : dans l'ha-
>>bitude des épreuves&fur le lit de ſes
douleurs , elle lui dut le mérite , cet
>>>héroïſme de ſentimens qui fait les
>> grandes ſaintes. , M. Freſneau , dans le
cours de fon ouvrage , rend compte de la
piété de la Reine & des faints exercices
dont elle s'occupoit; il apprend au monde
inconféquent la maniere dont il doit enviſager
les pratiques reſpectables , & en
prend occaſion de parler de la religion
éclairée de la Reine,
Eloge de Pierre Corneille , couronné à
l'académie de Rouen ; par M. Gaillard
, &c.
L'académie de Rouen avoit propoſé
l'éloge de Corneille , & il étoit bien juſte
que la patrie de ce grand homme lui décernát
cet honneur. C'eſt M. Gaillard de
l'académie des inſcriptions qui a remporté
le prix . Nous allons citer pluſieurs en
DECEMBRE. 1768. 147
droits de ſon diſcours qui peuvent donner
lieu à quelques réflexions.
Cediſcours eſt partagé en deux parties.
Dans la premiere l'auteur conſidere l'ame
de Corneille ; & dans la feconde , ſes
écrits. Il dit un mot dans l'exorde fur ce
fameux commentaire qui a excité tant de
murmures en diſant tant de vérités , quž
eſt ſi cher aux gens de goût & aux bons
littérateurs qu'il éclaire , & fi odieux aux
mauvais écrivains qu'il condamne , qui a
trouvé des contradicteurs & point de critiques.
M. Gaillard , qui n'eſt point aveugle
ſur ſon héros , rend juſtice au célébre
commentateur de Corneille. " Un grand
>> homme a critiqué ce grand homme en
» l'admirant. A travers la ſévérité de fon
>> goût on voit éclater ſon reſpect. On
>> fent l'impreſſion que le génie fait ſur le
» génie. »
C'eſt la vérité bien exprimée . On n'a
rien dit de mieux ſur le commentaire de
Corneille.
>>Ouvrez Corneille , dit le panégyriſte.
>>Par-tout l'image de la grandeur eſt ſous
>> vos yeux. Une majeſté impoſante, une
>> fierté ſublime vous forcent au reſpect.
>>Vous n'y verrez point la flexible déli-
>> cateſſe d'un talent enchanteur careffer
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
* les foibleſſes , Sourire aux paſſions , les
>> parer , les ennoblit & pénétrer dans l'a-
>> me par tous ſes endroits foibles. Le gé-
>> nie tonne , &c . » On ne peut reprendre
dans ce morceau que le mot fourire qui
n'eſt pas de bon goût, Letalent de Racine
ne sourit point aux paſſions.
L'auteur juge de l'ame deCorneille par
le caractere de ſes écrits. " Doutez-vous,
>>dit- il , que Corneille ait eu l'ame fiere
» & ſenſible ; qu'il ait déteſté l'eſclavage
» & la tyrannie ; qu'il ait foulé aux pieds
>> les baſſeſſes de l'intérêt &les fourberies
>>de l'intrigue ? Croyez- vous que rien de
>> vil ou de petit ait pû entrer dans cette
>> grande ame ? Croyez-vous qu'il ſe ſoit
>>permis jamais , à l'égard d'un homme ,
>> cet outrage le plus ſanglant de tous &
leplus pardonné , la flatterie ?, ود
Ce tableau eſt fidéle. Corneille n'eut
point d'autre talent que celui de faire le
Cid & Cinna. Il fut pauvre. Racine , en
faifant Andromaque & Phedre fit auſſi ſa
fortune . Il n'y a nul reproche à faire ni à
l'un ni à l'autre . Le caractere de Corneille
ſe refuſoit abſolument à l'art & à la foupleſſe.
Il lui eût été auſſi impoſſible d'être
courtiſan que de faire Bérénice. Racine
qui avoit de toutes les ſortes d'eſprits ,
ſçavoitplaire ſans être bas. C'eſt un avan
DECEMBRE. 1768. 149
tage de plus qu'il avoit reçu de la nature .
La cauſe de ſa diſgrace , qui fut celle de
ſa mort , prouve qu'il éroit foible & ambitieux
, mais qu'il n'étoit ni vil ni faux.
Cependant , dira-t- on , ce Corneille fi
fier écrivoit , Richelieu mon maître. Soir.
Il l'écrivoit ſans flatterie comme ſans réflexion
. La France entiere lui donnoit
l'exemple .
" Pardonnons - lui , dit le panégyriſte ,
>> d'avoir repouffé avec trop de ſoin &
>> trop d'aigreur les honteuſes injures , les
>> critiques ameres , les indignes repro-
>> ches que l'envie exhaloit contre lui.
» Certe ardeur polémique à laquelle il ſe
» prêta fut un défaut du temps plus que
>> de fon caractere . Ce fiécle étoit con-
» tentieux. Les lettres étoient querelleu-
» ſes. Ne pas répondre c'étoit s'avouer
>> vaincu. On n'avoit pas compris encore
>> qu'il n'eſt permis de ſe défendre que
>> quand on eſt attaqué ſur l'honneur ;
>> qu'il eſt ridicule de combattre pour
>> les intérêts de la vanité , que le talent
>> ſe prouve par de bons ouvrages &non
>> par la controverſe ; que , pendant qu'on
>> s'amuſe à ſoutenir qu'on a fait unebon-
>> ne tragédie , on en feroit une meilleu-
>> re ; qu'on obtiendroit des applaudiſſe-
» mens plus mérités & des critiques en
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
>> core plus injuftes , eſpéce d'hommage
>>dont il faut ſçavoir ſentir le prix. »
Ces réflexions ſont pleines d'eſprit &
de juſteſſe ; mais on pourroit demander à
l'auteur ſi les lettres ne ſont pas tout auſſi
querelleuſes dans ce ſiécle que dans le précédent.
Il est vrai que quelques ames ſtoïques
ſe ſont recueillies conſtamment dans
le filence du mépris contre les ſatyriques
de profeſſion. D'autres ont cru devoir
faire juſtice. Il ne faut blâmer perfonne.
L'auteur s'éleve avec autant de chaleur
que de raiſon contre cet enthouſiaſme
excluſif qui facrifie tous les écrivains au
ſeul que l'on a adopté. Mais aſſurément
on peut dire de lui montibus &filvisftudiojactabat
inani. Le Public a toujours
une idole du moment , & chaque homme
a toujours fon auteur favori. Nos jugemens
ne font que des préférences .
...
<<Corneille , continue l'auteur , fut ja
>> loux de Racine , dit - on. Eh ! qui ne
>> l'eût pas été ? Mais voyons ce qu'a
>> produit certe jaloufie. Ce qu'elle pro-
>>duit chez les grands hommes où * on
>> l'honore du nom plus beau d'émula-
» tion. Je vois , pour mieux combattre
* Dans l'exactitude grammaticale il faudroit
chezqui .
DECEMBRE. 1768. 15
» ſes rivaux , Corneille déjà vieilliſſant
» lutter contre Sophocle dans Edipe ,
>> contre Tite - Live dans Sophoniſbe ,
>> contre Tacite dans Othon. »
Pent être valoit- il mieux ne point parler
de ces tragédies , & avouer que le génie
de Corneille fut ſemblable à ces tempéramens
robuſtes qui font des prodiges
de force&qui s'uſent de bonne heure . A
l'exception de ce vers fameux
Aqui dévoreroit ce regne d'un moment.
où Tacite ſe reconnoîtroit- il dans Othon?
&hors les vers ſur la fatalité , où Corneille
peut- il lutter contre Sophocle dans
Edipe ? M. de Voltaire , à l'âge de 64
ans , lutta contre lui - même dans Tancréde.
:
M. Gaillard ajoute qu'au moins Corneille
n'employa jamais la cabale contre
ſes rivaux. Pour la bonne compagnie ,
>>>pourſuit - il , on ſçait que quand elle
>> voulut cabaler contre Racine , ce fut en
> faveur de Pradon&non pas en faveur
>> de Corneille. »
Cette remarque eſt heureuſe & nouvelle.
M. Gaillard avoue enſuite que
Corneille n'étoit pas fait pour le monde.
« Eh! que peut dire un homme de génie
C
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
>> dans nos cercles ? ... Son langage étran-
> ger , ſauvage , tout roide de choſes ,
>> tout animé de philofophie&de ſenti-
>> ment , fera relégué au théâtre où l'on
>> eſt convenu de porter pendant deux
>> heures une ame d'emprunt pour juger
>>d'après certains principes donnés des
دد vertus inconnues&des talens qu'on croit
>> inutiles. » Cette phraſe , au lieu d'être
ferrée , n'eſt-elle pas un peu précieuſe &
obfcure ?
L'auteur paſſe aux ouvrages de Corneille.
Il le repréſente tour-à-tour comme
créateur de la tragédie , du comique
noble & décent , & de l'eſpéce de drame
que l'on nomme comédie héroïque. Il le
peint donnant à la tragédie un reffort
nouveau , la verta; un effet nouveau,l'admiration.
!! prend de-là occafion de s'élever
avec beaucoup de juſtice contre ces
prétendus légiflateurs qui ne veulent pas
que l'admiration foit un reffort tragique .
Non fans doute , une admiration froide
& ſtérile qui ne naîtroit que de beaux
lieux communs de morale ou de vaines
déclamations ; mais celle qui réſulte d'une
action généreuſe , d'un grand effort fur
une grande paſſion , celle que produit le
cinquiéme acte de Cinna , le 4º acte d'Alzire
, eſt peut- être le plaiſir le plus pur ,
DECEMBRE. 1768. 153
le ſentiment le plus délicieux que l'on
éprouve au théâtre. Ecoutons l'auteur luimême.
« Vous qui regardez l'admiration com-
>> me un ſentiment froid, déſavouez donc
» les larmes du grand Condé au 4º. acte
>> de Cinna . Sur qui pleuroit- il ? Auguſte
>> avoit pardonné; Cinna épouſoit Emi-
>> lie. Tous deux étoient aux pieds de
>> leur bienfaiteur ; tous deux étoient
>> tranſportés de joie ; mais l'admiration
» a ſes larmes. C'eſt une nouvelle ſource
» d'attendriſſement . „
Suit une eſpécede parallele entre Corneille
& Racine. « Ils eurent ſur la tragé-
>> die des ſentimens oppoſés. Racine
>> ayant pour but principal d'inſpirer la
>>tendreſſe , s'attacha au développement
>>des paffions & donna le premier rang à
>>> l'amour . Corneille voulant exciter l'ad-
» miration , étala les triomphes de la
» vertu. ... Lequel faut - il préférer ? ni
>> l'un ni l'autre peut - être : & pourquoi
>> des préférences ? Pourquoi des exclu-
>> fions ? Profitons de tout , & n'excluons
» rien . »
Cependant M. Gaillard ſoutient quefi
Corneille dédaigna de plaire par les mémes
moyens que Racine , c'étoit parprin-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
1
cipe&non par impuiſſance. Il nous paroît
s'écarter ici de l'équité qui regne généra
lement dans ce diſcours. Il eſt inconteftable
que le langage de la tendreſſe étoit
inconnu à Corneille. Le rôle de Chimene
lui - même , le ſeul où l'amour s'exprime
quelquefois heureuſement , attache
bien plus par la ſituation que par le ſtyle
qui , ſouvent , eſt chargé de déclamations
&de mauvais goût. D'ailleurs s'il étoit
vrai que Corneille eût dédaigné de plaire
par les mêmes moyens que Racine , quoique
ces moyens lui fuſſent faciles , il
nous ſemble qu'il ne faudroit pas l'en
louer.
M. Gaillard trouve auſſi Corneille plus
créateur que Racine. Mais y a-t-il moins
de création dans Athalie , Britannicus&
Andromaque que dans Cinna , Polieucte
& Rodogune ? Au ſurplus , quoi qu'il en
foit de ces différentes opinions qui peuvent
être long-temps combattues avant
d'être décidées , ce diſcours fait honneur
au goût & au talent de M. Gaillard. On
ydefireroit peut - être ces grands traits
qu'on doit naturellement attendre dans
un éloge de Corneille. C'eſt plutôt le ton
d'une diſcuſſion littéraire que celui d'an
panégyrique ; mais cette diſcuſſion eſt inDECEMBRE.
1768. 155
téreſſante , inſtructive & écrite avec élégance&
agrément .
Lettre de M. le C. d'A ** à un Editeur.
Il peut y avoir des raiſons qui engagent
un éditeur à abreger un ouvrage pour
en faciliter l'impreſſion ; c'eſt à quoi ſe
bornent tous ſes pouvoirs. Mais c'eſt un
crime en littérature , comme en morale
de falſifier les expreſſions & la penfée d'un
auteur.
,
Une perſonne reſpectable qui aime &
honore les lettres & les arts , éroit déſignée
affez ſenſiblement dans un roman
moderne par un écrivain célebre. L'éditeur
des voyages & aventures d'une princeffe
de Babylone a noirci ce portrait & a
tourné , ſans avertir le lecteur , en ſatyre
fauſſe & amere un éloge vrai & mérité.
D'ailleurs quel ſtyle ſubſtitué à celui de
l'homme de génie qu'on a voulu parodier
! Avoir plus de réputation hors defa
patrie que DEDANS. On trouve auſſi dans
d'autres endroits une foule inconnue de
peuple au lieu d'importune , un ſpectacle
compoſé de chants délicieux &de dames
qui expriment les mouvemens de l'ame,
&c. au lieu de danses , &c . &c. Telle eſt
l'édition tronquée & corrompue qui eft
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
annoncée dans le Mercure de Novembre
comme une édition agréable; parce qu'elle
l'eſt en effet par les caracteres & le papier
qui font bien choiſis.
A theatriſe ou the management ofthe bees;
Traité ſur les abeilles , dans lequel on
trouve l'hiſtoire naturelle de ces infectes
, les différentes méthodes dont les
anciens & les modernes ſe ſont ſervi
pour les élever , enrichi de figures en
taille-douce ; par Thomas Wildman ,
in-4°. 1768 .
Il y a quelques années que M. Wildman
étonnoit l'Angleterre en fe préfentant
par tout où la curioſité l'appelloit
avec un efſain d'abeilles ſur ſon corps ; il
le faifoit changer de place à ſa volonté ;
le faifoit s'arrêter tantôt ſur ſon viſage ,
tantôt ſur ſes mains , & fucceſſivement
fur les différentes parties de ſon corps à
découvert qu'on lui déſignoit; il fembloit
que ces infectes précieux reconnoiffoient
ſa voix & lui obéiſſoient ; une longue
obſervation , de nombreuſes expériences
l'avoient mis en état de découvrir le fecret
de les avoir ſur lai fans éprouver
leurs piqûures ; ces mêmes obſervations
le mettoient auſſi en état de traiter des
:.
DECEMBRE. 1768. 157
=
abeilles mieux que perſonne ; fon ouvrage
eſt à - la - fois inſtructif & curieux.
Le miel tenoit la place du ſucre avant la
découverte de l'Amérique ; on l'a négligé
depuis ; mais la cire eſt devenue un objet
important. La premiere partie de fon ouvrage
n'eſt point à lui; il s'eſt contenté
d'extraire l'article des mémoires de l'académie
royale des ſciences de Paris fur les
abeilles : aux obſervations de MM. Ма-
raldi & de Réaumur , il en joint quelques
unes qui les confirment ou les réfutent.
La ſeconde partie lui appartient
malgré les citations nombreuſes dont elle
ett remplie ; il indique une nouvelle efpéce
de ruches de ſon invention qui offrent
beaucoup plus d'avantages que la
plûpart de celles qui font connues ; elles
ne font pas fi facilement échauffées par
les rayons du ſoleil : l'auteur détaille enfuite
la méthode la plus fûre & la moins
deſtructive pour tirer le miel & la cire :
cette opération exige des précautions qui
demandent un peu plus de temps , mais
qui empêchent la perte d'un grand nombre
d'abeilles. On tranſporte la ruche
dont on veut prendre le miel & la cire
dans une chambre dont on ferme la fenêtre
, de maniere qu'il n'y entre que trèspeu
de jour ; on la renverſe & la ſoutient
158 MERCURE DE FRANCE.
entre les barreaux d'une chaiſe ou d'un
chaſſis fait exprès; on prend une ruche
vuide qu'on place immédiatement ſur la
premiere , en obſervant d'en foulever un
peu le borddu côté de la fenêtre , afin que
Jes abeilles ayent aſſez de jour pour s'y
jetter. On frappe autour de la ruche pleine
des coups précipités , mais peu forts ;
les inſectes effrayés par le bruit montent
en foule& ſe rendent dans la ruche vuide.
Lorſqu'on les a tous reçus on va la
porter à la place où étoit la pleine , afin
que les abeilles qui font aux champs puifſent
s'y retirer. On tâche de conferver
tous les rayons dans leſquels il y a de jeunes
inſectes ; on prend les autres avec un
inftrument particulier , ayant la précaution
de ne faire que le dégât néceſſaire
pour épargner un long travail aux abeilles
qu'on fait aisément rentrer dans leur
ancienne ruche . " Quand on examine
>> toutes les méthodes dont on s'eſt ſervi
>> & dont on ſe ſert encore , ajoute l'au-
>> teur , il eſt ſurprenant qu'on n'ait pas
>>imaginé celle- ci , qui eſt ſi ſimple ; il eſt
>> fur-toutbien fingulier que M. de Reau-
>> mur n'ait pas étenduà un uſage général
> ce qu'il a fait ſi ſouvent dans le cours
>> de ſes expériences. Il ne paroît pasqu'il
>> ait réfléchi ſur les effets de la peur imDECEMBRE.
1768. I و 15
>>primée aux abeilles parun bruit conti-
>> nuel ; c'eſt par ce moyen qu'on peut en
>> faire ceque l'on veur. Dès qu'elles font
>>effrayées , elles reſtent tranquilles dans
» l'endroit où elles vont ſe placer pour-
>> vu qu'elles n'y ſoient point troublées.
>> Ceux qui m'ont vu les manier à ma
>>fantaiſie ont été étonnés , & defirent
» mon ſecret ; je le leur ai promis ; je
>> déclare qu'il ne conſiſte que dans la
>> peur de ces inſectes , &dans le ſoinde
>> ſe rendre maître de leur reine ; mais
>> j'avertis en même temps qu'il y a un
>> art à tout cela , qui demande beaucoup
>> de patience & de dextérité : pour l'ap-
>> prendre & s'y perfectionner , il faut rif-
>> quer beaucoup de piqûures & la ruine
>de pluſieurs ruches. Une longue expé-
>> rience m'a appris qu'auſſi - tôt que je
>> frappe ſur les côtés de la ruche , la reine
> fort immédiatement , comme pour ap-
>> prendre la cauſe de ce bruit qui allarme
>> tout l'eflain. De fréquentes épreuves
>> m'ont mis en état de la diftinguer fur
>> le champ des autres abeilles , & la patience
& l'habitude m'ont inftruit
>> ſaifir adroitement & fans la bleſſer ; ce
>> point eſt de la derniere importance ; fi
>>l'on n'a pas une nouvelle reine de re-
ود àla
160 MERCURE DE FRANCE.
>> ſerve à donner à la ruche , elle eſt dé
>> truite ; j'en ai fait ſouvent l'expérience.
>> Quand je tiens cette reine , je puis, ſans
» lui faire de mal , ni l'irriter , la tenir
» dans ma main; les abeilles volent en
> bourdonnant autour de la ruche avec
>> beaucoup de confuſion ; alors je place
>> la reine ſur la partie de mon corps où
>> je veux avoir l'eſſain; quelques abeil-
>> les ne tardent pas à la découvrir ; elles
>> l'indiquent aux premieres qu'elles ren-
>> contrent ; celles-ci au reſte , & toutes
>> viennent ſe placer auprès de leur ſouve-
» raine ; elles paroiſſent ſi joyeuſes , ſi
>> fatisfaites de la voir , qu'elles demeu-
>> rent en repos autour d'elle ; elles la ſui-
> vent par tout où je la place.
» Mon attachement pour la reine , &
>> le tendre égard que j'ai pour ſa précieu-
>> ſe vie , me feroit ſouhaiter de pofféder
>> un autre ſecret : je crains que le mien
>> ne foit tenté par des mains mal- adroi-
>> tes qui en tueront un grand nombre ;
» mais je n'en ai point d'autre que mon
>> adreſſe ; je la porte à un tel degré que
>> je parviens à paſſer un fil de foie autour
>>de fon corps ſans la bleſſer ; il me fert
» à l'arrêter ſur la partie de mon corps où
>> je veux faire paſſer l'eſſain ; quelqueDECEMBRE.
1768. 161
ود
» fois je me ſers d'un autre moyen , qui
>> eſt de lui rogner les aîles d'un côté. Je
>> terminerai ces détails par le mot de
» Furius Etéfinus qui , cité devant les
>> Ediles pour répondre au peuple qui
l'accuſoit de fortilége , parce que fes
>> champs portoient des moiſſons plus
>> abondantes que les autres , ſe préſenta
>> avec ſes inſtrumens de labourage , en
» diſant : Romains , voilà mesfortiléges !
» Je dirai : Anglois , mon adreſſe est toute
» ma magie. »
La derniere partie de cet ouvrage contient
une hiſtoire naturelle des guêpes&
des frelons, puiſée dans les mêmes fources
(les mémoires de l'académie royale
des ſciences,) & la maniere de les détruire.
Nous ne dirons riende ce traité ; on
voit affez combien il eſt intéreſſant & curieux.
د
Dictionnaire de l'élocution françoise, contenant
les principes de grammaire ,
logique , rhétorique , verfification
ſyntaxe , conſtruction , ſynthèse ou
méthode de compoſition , analyſe ,
profodie , prononciation, orthographe,
&généralement les regles néceſſaires
pour écrire & parler correctement le
françois , ſoit en proſe , ſoit en vers ;
162 MERCURE DE FRANCE.
:
avec l'expoſition & la ſolution des dif.
ficultés qui peuvent ſe préſenter dans
le langage : le tout appuyé ſur des
exemples tirés des meilleurs auteurs.
On y a joint une table raiſonnée des
matieres pour faciliter l'uſage de ce
dictionnaire , & indiquer au lecteur les
endroits où il peut trouver des détails
fur les objets de ſes recherches ; 2 vol .
in-8°. d'environ 150 pag. chacun , petits
caracteres ; prix 7 liv. 10 f. broché,
& 9 liv . relié . A Paris , chez Lacombe,
libraire, rue Chriſtine , près la rue Dauphine
, 1769 , avec approbation &privilegedu
Roi.
C'eſt un ouvrage qui doit entrer dans
le plan raiſonné d'une éducation ſoignée,
&dont les perſonnes qui veulent écrire
correctement doivent avoir continuellement
beſoin , parce qu'il nous a paru réunir
tout ce qu'on pouvoit deſirer fur la
langue françoiſe. Le précepte , l'exemple
& le raiſonnement s'éclairent & s'appuyent
mutuellement. Il eſt d'ailleurs
très - commode pour donner ſur le
champ la ſolution de la difficulté qui arrête.
Nous reviendrons fur cette importante
production pour en faire connoître
lesdétails qui en font tour-atour inftructifs
& agréables.
DECEMBRE. 1768. 163
'Les Nuits Parifiennes , à l'imitation des
nuits attiques d'Aulu-Gelle ; ou recueil
de traits finguliers , anecdotes , uſages
remarquables , faits extraordinaires ,
obſervations critiques , penſées philoſophiques
, &c. &c. 2. vol. petit in-8 °.
brochés , 3 liv. 15 f.; relié en un vol . ,
4liv. 10 f. A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine près la rue Dauphine , 1769 .
C'eſt un ouvrage piquant , curieux&
inſtructif dont nous nous propoſons de
parler dans les journaux fuivans.
Canaux navigables ou développement des
avantages qui réſulteroient de l'exécution
de pluſieurs projets en ce genre
pour la Picardie , l'Artois , la Bourgogne
, la Champagne , la Bretagne , &
toute la France en général ; avec l'examen
de quelques-unes des raiſons qui
s'y oppoſent , &c.; par Sim. Nicolas-
Henri Linguet :
1
Ofortunatos nimiùmſua ſi bona norint.
volume in- 12. de soo pag. prix 2 liv .
10 f. broché. A Amſterdam; & fe trouve
à Paris , chez Cellot , impr. libraire,
grande ſalle du palais , & rue Dauphine
. 1769 .
164 MERCURE DE FRANCE.
Nous ferons connoître plus amplement
ce livre utile , dont l'auteur a ſçu rendre
la lecture intéreſſante.
Le Politique Indien ou confidérations fur
les colonies des Indes Orientales . A
Amſterdam , 1769 , in - 8 ° . de 130 p .
prix 30 ſols broché. On en trouve des
exemplaires à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine près la rue Dauphine.
Le premier chapitre traite desColonies
en genéral.
Le ſecond , des Colonies Portugaiſes .
Le troiſiéme , des Colonies Eſpagnoles.
Le quatrième , des Col. Hollandoiſes.
Le cinquième , des Colon. Angloiſes.
Le ſixième , des Colonies Françoiſes.
Le ſepriéme , de la Colonie Danoiſe de
Tranquebar.
Cet ouvrage eſt d'un homme très- exercé
ſur les matieres de commerce & ſur les
intérêts des nations. Son ſtyle eſt vif ,
pleinde choſes& d'obſervations neuves.
Nous y reviendrons dans un des prochains
journaux.
Almanach chantant ou recueil de chanfons
, & fols .
DECEMBRE. 1768. 165
A Saumeur , de l'imprimerie de Gouy;
& à Paris, chez Guillyn , quai des Aug.
Almanach anthologique pour l'année
1769 , 12 fols.
Cet almanach , de format in - 18. , eſt
tout noté , & contient 80 pag.; chez les
mêmes libraires.
On imprime actuellement chez G.DESPREZ
, imprimeur du Roi & du Clergé de
France , à Paris , la France Eccléſiaſtique,
pour l'année 1769. Cette nouvelle édition
paroîtra dans un autre ordre que la précédente
, avec des changemens & augmentations.
On invite les perſonnes qui auront
des lumieres à communiquerfur cet objet ,
de vouloir enfaire part le plus promptement
poffible , en affranchiſſant les lettres.
ACADÉMIES.
I.
Académie des Sciences.
L'ACADEMIE des ſciences de Paris atenu
le ſamedi 12 Novembre fon aſſemblée
publique , pour la rentrée après la Saint
166 MERCURE DE FRANCE.
Martin. M. de Fouchi , ſecrétaire perpétuel
, a lu l'éloge de feu M. Baron , médecin
de la faculté de Paris & habile
chymiſte , connu principalement par plufieurs
ſçavans mémoires imprimés parmi
ceux de l'académie ; ainſi que par ſon édition
du cours de chymie de Lémeri qu'ila
enrichi de notes où il fait le développement
des vrais principes de la chymie inconnus
du tempsde Lémeri , & l'applicationàſes
expériences.Iladonné encoreune
édition eſtimée de la Pharmacopće de Fuller.
Enfuite M. Duſejour , conſeiller au
parlement , a fait lecture d'un mémoire
dans lequel il a fait part des réſultats d'un
calcul analytique fondé ſur une nouvelle
méthode de ſon invention , par laquelle
il eſt parvenu à déterminer tous les lieux
les plus favorables des deux hémiſpheres,
où l'on pourra obſerver le futur paſſage
de la planete de Vénus ſur le diſque du
ſoleil qui doit arriver le 3 Juin 1769. A
ce mémoire a ſuccédé l'éloge de feu M.
Camus connu par ſes travaux dans la géométrie&
les méchaniques , par beaucoup
d'ouvrages ſçavans , & élémentaires dans
ces ſciences , & par ſon voyage au Nord
pour la détermination de la figure de la
terre. M. de Lafſſone , premier médecin
de la Reine , a fait part au Public de ſes
DECEMBRE. 1768. 167
recherches ſur la combinaiſon de l'acide
concret du tartre avec l'antimoine , & fes
différentes préparations , pour parvenir à
établir une émétique d'une force toujours
égale. Cette ſéance a fini par la lecture
que M. l'abbé Boſſut a faite de ſon difcours
préliminaire ſur un nouveau traité
d'hydro - dynamique , dans lequel il rend
compte de ſes recherches , de ſes découvertes
& de ſes expériences tendantes à
déterminer les meilleurs principes dans
la théorie & les plus fûrs dans la pratique
pour l'emploi & la conduite des eaux dans
les machines hydroliques,
I I.
Académie des infcription & belles - lettres.
L'académie royale des inſcriptions &
belles-lettres tint ſon aſſemblée publique
le mardi 15 de ce mois. Le prix fondé
parM. le comte de Caylus , & dont le
ſujet étoit d'examiner les différens attributs
de pluſieurs dieux de la Grèce , fut
remis , l'académie n'ayant pas été fatisfaite
des mémoires qui lui avoient été
préſentés. M. le Beau a lu l'éloge de M.
le préſident de Noinville , qui a été ſuivi
d'un mémoire ſur l'art de plonger chez
les anciens , par M. l'abbé Ameilhon, où
:
168 MERCURE DE FRANCE.
cet académicien examine quels avantages
les anciens ont tiré de cet art , l'adreſſe
de leurs plongeurs& les moyens dont ils
ſe ſervoient pour reſter plus long temps
fous les eaux.
M. l'abbé Belley a fait part de ſes recherches
ſur une pierre gravée& fur plu
ſieurs médailles de Magas , roi de laCyrenaïque
; & à l'occaſion de la plantefilphium
qui ſe trouve gravée fur la pierre,
il eſt entré dans quelques détails fur cette
plante ſi recherchée des anciens , & qui
faifoit une branche importante du commerce
des Cyrenéens.
M. de Rochefort a lu un mémoire fur
les moeurs des fiécles héroïques chez les
Grecs. Il prétend que , dans ces premiers
temps , la religion étoit plus ſimple &
moins chargée de fables qu'elle ne l'a été
après Homere , qu'il n'y avoit point alors
de ſtatues en Grèce. D'après Homere , il
donne une idée des moeurs de ces anciens
Grecs.
Le temps n'a paspermis queM. le Beau
lût un mémoire fur la Légion Romaine ,
qui eftune ſuitede ceux qu'il a faits ſur ce
fujet.
Prix
DECEMBRE. 1768. 169
III.
Prix littéraire fondé dans l'académie royale
des infcriptions & belles - lettres en
L'année 1733 .
L'Académie deſirant que les auteurs
qui compoſent pour ſes prix ayent le
temps d'approfondir les matieres, propoſe
dès à préſent, pour le ſujet du prix qu'elle
diſtribuera à Pâque 1770 , l'Examen
critique des anciens historiens d'Alexandre
le Grand.
Le prix ſera toujours une médaille d'or
de la valeur de 400 liv. Toutes perſonnes
, de quelque pays &condition qu'elles
foient , excepté celles qui compoſent l'a
cadémie , feront admiſes à concourir pour
ce prix , & leurs ouvrages pourront être
écrits en françois ou en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront ſimplement une deviſe
à leurs ouvrages ; mais , pour ſe faire
connoître , ils y joindront , dans un papier
cacheté , & écrit de leur propre main,
leurs noms , demeures & qualités , & ce
papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du prix. Les pièces , affranchies de
tout port , feront remiſes entre les mains
du ſecrétaire de l'académie , avant le premier
Décembre 1769 ..
H
170 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Marseille.
L'académie des belles- lettres , ſciences
& arts de Marseille a tenu ſon aſſemblée
publique dans la ſalle de l'hôtel de ville
le 25 Août , jour de St Louis. M. l'abbé
de Luminy , directeur de l'académie , a
ouvert la ſéance par un difcours relatif à
l'objet de l'aſſemblée. M. de Guisa lu des
réflexions fur la poëſie lyrique , principalement
ſur l'hymne;& M. Ricaud, une ode
ſacrée . M.de Villeneuve a terminé la ſéancepar
la lecture de l'éloge de feuM Artaud.
L'académien'a pointadjugéde prix. Elleen
aura trois à donner l'année prochaine. Elle
a reſervé celui de poësie , en propoſant le
même ſujet ; (les Volcans) Elle invite les
auteurs, dont les piéces ont concouru , à les
perfectionner.
Le ſujet du prix de poësie , propoſé
pour l'année 1769 , eſt Regulus dans le
fénat , héroïde de cent vers au moins &
de cent cinquante au plus , & le ſujet de
proſe eſt , Convient - il àune monarchie
d'avoir des loix ſomptuaires , diſcours
d'une demi- heure de lecture.
Les ouvrages ne feront reçus que juſqu'au
premier Mai 1769. Ils doivent être
adreſſés à MM. de l'académie des bellesDECEMBRE.
1768. 171
lettres , ſciences & arts de Marseille , &
remis franc de port , ſans quoi ils ne ſeront
point retirés .
V.
Châlons -fur - Marne.
La ſociété littéraire de Châlons - fur-
Marne a tenu , le 13 d'Avril dernier , ſa
féance publique , à laquelle préſida Mgr.
l'Evêque , comte & pair de France.
M. Sabbathier , ſecrétaire perpétuel ,
ouvrit la féance par la lecture de l'éloge
hiſtorique de M. Devaulx , né à Lyon le
14 Février 1683 , & mort à Châlons-fur-
Marne le 22 Septembre 1767. Il préſente
les différentes circonstances de la vie de
M. Devaulx qui accompagna , en 1710 ,
en qualité de premier ſecrétaire , M. le
marquis de Bonnac , ambaſſadeur à la
cour de Madrid. Ayant été nommé , en
1742 , receveur-général au bureau du tabac
de Châlons , il y vint fixer ſa demeure.
Ce fut far- tout depuis ce temps - là
que M. Devaulx s'appliqua à ſe perfectionner
de plus en plus dans l'étude des
langues. Il poſſédoit affez bien l'eſpagnol.
Il avoit étudié en outre l'italien, auſſibien
que le celtique. Cette derniere langue
& la latine étoient les deux ſeules
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
langues mortes qu'il eût étudiées. Il regrettoit
avec raiſon de n'avoir jamais
tourné fon application vers la grecque ,
qui , par ſa richeſſe & fon énergie , fera
toujours les délices des amateurs de l'antiquité.
Il ne négligea cependant pas l'étudede
ſa langue naturelle. Son traité de
l'orthographe& de la prononciation françoiſe
en eſt une preuve plus que fuffiſante
. Cet ouvrage , encore manufcrit , eſt
reſté parmi ſes papiers .
M. l'Abbé Millot lut enſuite deux articles
, l'un ſur l'amour de foi & l'autre
fur le bonheur. M. Rouffel , prêtre , termina
la féance par la lecture d'un difcours
fur l'inconféquence & l'inutilité de
la philofophie moderne.
SPECTACLES.
Nos ſpectacles , ſouvent honorés par la
préſence du Roi de Dannemarck , ont
retenti des applaudiſſemens & des acclamations
d'une foule de ſpectateurs enchantés
de partager avec ce monarque les
plaiſirs du génie , du goût& desArts. Ce
prince adonné des preuves de fon admiration
&de fa ſenſibilité pour les chefd'oeuvres
de nos théâtres & pour les ta
1
DECEMBRE. 1768. 173
:
lens diftingués qui en font l'ornement.
Cet auguſte voyageur eſt venu juger par
lui-même des moeurs & de la ſplendeur
d'illuſtres nations , afin de faire un jour
profiter ſes peuples de ce qui peut augmenter
leur félicité , & ajouter à l'éclat
de fon regne . Il a joui de notre bonheur
en voyant Louis le Bien - aimé , le pere
des François , & il a conçu notre félicité
en connoiſſant un fouverain qui fait de
l'amour de ſes ſujets ſa gloire & ſes délices.
Les princes& pluſieurs ſeigneurs ont
donné à cet illuſtre étranger des fêtes
dont l'aiſance , la douce liberté , la délicateſſe&
la galanterie françoiſes ont fait
les honneurs. Les talens ſe ſont reproduits
fous mille formes pour mériter fes
fuffrages; nos jeunes muſes lui ont préſenté
l'encens de la nation. C'eſt dans
une de ces affemblées , chez Mde la Ducheſſe
deV... que Mde Larrivée repréſentant
la Bohemienne de la comédie des
trois Coufines , a chanté les vers ſuivans
qui font de M. de Champfort.
Récitatif.
Pourconnoître le fort des maîtres des humains ,
Mon art ne m'eſt point néceſſaire.
C'eſt ſur le front des Rois que je lis leurs deſtins ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
oracle eſt infaillible , & mon art doit ſe taire.
Le ſeul aſpect d'un jeune Roi
M'a , de ſon avenir , dévoilé le myſtere :
Son fort eſt d'être heureux , d'être aimable &
deplaire ,
Ettous les coeurs l'ont prédit avant moi .
Ariette.
Peuple, àqui ſa préſence eſt chere ,
Dans ces lieux retenez ſes pas :
Un Roi qu'on aime & qu'on revére
Ades ſujets en tous climats ;
Il a beau parcourir la terre ,
Il ne fort point de ſes états.
L'académie royalede peinture&ſculptu
re a pareillement eu l'avantage de recevoir
la viſite du Roi de Dannemarck . M. de
Marigni , directeur-général des bâtimens,
arts& manufactures de France , étoit à la
tête des profeffeurs &des académiciens ,
&les éleves , rangés autour des modeles
poſés en groupe , ont fait voir une émulation
qui a été remarquée & louée par
ce prince , amateur éclairé & protecteur
bienfaifant des arts . Comme M. de Marigni
nommoit & préſentoit les artiſtes
de cette académie , ce monarque eut la
bonté de l'interrompre , en difant : je fais
que cette académie eſt remplie d'hommes
DECEMBRE. 1768. 175
diftingués,dont les talens& les noms font
répandus dans toute l'Europe.
La bibliotheque royale , la manufacture
des tapiſſeries aux Gobelins , la manufacture
de porcelaines à Seve , l'hôtel
des Invalides , les cabinet d'hiſtoire naturelle
, toutes les richeſſes de l'induſtrie
françoiſe ont attiré la curioſité & l'admiration
de ce jeune ſouverain , dont on
peut dire , comme du ſage Ulyffe ;
Qui moreshominum multorum vidit & urbes .
HORAT.
CONCERT SPIRITUEL .
Le premier de Novemb. jour de la Touffaint
, le concert ſpirituel a commencé
par une ſymphonie; enfuite on a exécuté
le De profundis clamavi , beau moter à
grand choeur de M. d'Auvergne , furintendant
de la muſique du Roi. M. Be-
τοί , ordinaire de la muſique du Roi ,
a fait entendre ſur le hautbois un concertode
ſa compoſition , dont la muſique
agréable & l'exécution parfaite ont été
également applaudies. Mlle le Chantre ,
très-jeune & très-aimable virtuoſe a joné
une fonate avec préciſion , avec légereté
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
& avec goût , fur un clavecin piano forte.
On a entendu avec plaifir un air italien ,
chanté par Mile Fel. M. Capron a exécuté
avec beaucoup d'aiſance les plus grandes
difficultés dans un concertode violon,
inftrument qu'il maîtriſe à ſon gré. Le
concert a été terminé par le Cantate Domino
canticum , motet à grand choeur de
Lalande .
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de muſique a donné
pluſieurs repréſentations de Silvie , ballet
héroïque dont la muſique eſt ſi variée
& fi délicieuſe. Là Dlle Durancy a joué
avec intelligence le rôle de Silvie , & le
Sieur Legros a fupérieurement rendu le
rôle brillant du Berger. La Dile Rofalie
fait une agréable illufion dans le rôle de
l'Amour , qu'elle joue avec fineſſe; la Dile
Duplant a très - bien repréſenté Diane.
Les ballets font de la plus ingénieuſe
compofition & parfaitement exécutés . Le
pas de deux pantomime entre la Dile
Allart& le Sieur d'Auberval , a toujoursle
plus grand effet par ſes tableauxyrais , naturels&
de la plus vive expreſſion. N'ou-
1
DECEMBRE. 1768. 177
blions pas de rappeller encore l'exécution
préciſe , noble & éronmante du Sieur
Gardel dans la magnifique chaconne qui
termine cet opéra. On a repris , leis de
Novembre , les repréſentations d'Alcimadure
, paftorale. Nous ne repéterons
point tout ceque nous avons déjà dit dans
le premier volume du Mercure de Juillet
de l'agrément de la muſique , de la pi
quante variété des danſes , de la parfaite
exécution des rôles. On ſe diſpoſe à donner
inceſſamment , fur ce théâtre , Enée&
Lavinie , tragédie lyrique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont repris avec fuccès pluſieurs comédies
de Moliere , qui ont été vues avec
plaifir. Ils ont joué la belle tragédie de
Mahomet , dans laquelle les Sieurs le
Kain , Molé & Brizart font tant d'impreffion
par leur jeu raifonné & fenti .
La Dlle Fleuri qui n'avoit paru fur aucun
théâtre , a debuté , pour la premiere
foisle 14Nov. , par le rôle de Medéedans
la tragédie de ce nom. Elle a en core joué ce
rôle le jeudi 17. Elle a repréſenté Phédrele
Hv
+78 MERCURE DE FRANCE.
famedi 19&le lundi 21. Elle ajoué le rôle
deMérope le mercredi 23 ,& le ſamedi 26.
Une figure & une taille impoſantes , des
traits nobles & expreffifs , d'heureuſes difpoſitionsfont
eſpéret qu'avec l'habitudedu
theâtre , qu'avec le ſecours de l'étude & de
bons conteils , elle remplira tout ce qu'on
a droit d'attendre de fon jeu dans les premiers
rôles de la tragédie. Que d'intelligence
, d'art & de talent ne faut il point
pour s'élever juſqu'aux traits du génie ,
pour en faire fentir l'energie,pour les ex.
primer avec illufion , pour y ajourer l'action
propre , pour nuancer juſqu'aux
moindres détails , enfin pour faire diſparoître
le perfonnage même & le rendre
dans toute ſa vérité . L'art de Pimitation
dramatique eſt preſque égal à celui de
l'invention . Ils font auſſi rares & non
moins précieux pour produite un enfemble
parfait.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le mercredi 26 Octobre dernier , les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi
ont donné fur leur théâtre la premiere repréſentation
des Sabots , petite paftorale
en un acte , mêlée d'ariettes. Les paroles
DECEMBRE. 1768. 179
font attribuées à M. Caforte , auteur d'Olivier
& du Lord impromptu , & elles ont
été , dit-on , retouchées par M. Sedaine ,
qui entend ſi bien l'effet théâtral. La muſique
eſt de M. Dani .
L'idée de cette piéce eſt tirée d'une an
cienne chanſon , dont le refrein eſt
Que Robin donne à propos
Son andouille & ſes ſabots .
ACTEURS :
MATHURINE ,
BABET.
LUCAS .
COLIN .
•
• MdeBerard.
Mde Laruette .
M. Laruette .
M. Clairval .
La ſcène eſt dans une cériſale .
Le vieux berger Lucas déſeſpéré d'être
amoureux , à ſon âge , de la jeune Babet,
s'en punit lui - même ; il ſe ſoufflette , il
s'arrache les cheveux .
LUCAS .
Etre amoureux à mon âge !
Je peſte , j'étouffe , j'enrage :
Si j'en croyois mon courage
Je m'arracherois les cheveux.
Ol'imbécille ! ô la bête !
Se mettre l'amour en tête ,
Pour qui , pour une fillette !
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Il faut que je me ſoufflette...
Pin , pan ; ... va , cours auprès de ta fillette
Pleurer , gémir , faire le langoureux !
Mathurine , mere de Babet, le ſurprend
candis qu'il s'exécute ainſi lui -même ;
elle en rit , & lui demande la raiſon de
ce courroux. Lucas répond qu'il eſtamoureux.
Mathurine croyant que c'eſt d'elle ,
repond qu'il n'y a point de mal , mais
apprenant que c'eſt de Babet , elle lui
chante :
4
MATHURINE.
Il faut s'aimer pour s'époufer..
Vous l'aimez ; mais vous aime-t-elle ?
Lucas , la chaîne n'eſt pas telle
Qu'il ſoit ailé de la briſer ;
Je ne contrains point ma fille ;
Elle est douce , elle eſt gentille ;
Mais celui qu'elle aimera
Eſt celui- là qu'elle aura.
Alors ſi dans ſon ménage
Il arrive du tapage ,
Je conte lui dire ainſi :
Tu l'as voulu , reſtes -y.
Colin furvient. Colin eſt un bon garçon,
fimple , aimable , & qui aime à obliger .
Le vieux & avare Lucas ſe mocque de
DECEMBRE. 1768. 181
9
lui , parce qu'il a eu la ſimplicité de prêter
dix écus à un milicien qui lui a emporté
ſon argent. Colin repond , je n'en
ai point regret; il en avoit beſoin , & il
m'a laiſſé le plaifir de l'avoir ſecouru. II.
ſe fait connoître par d'autres traits de fon
zèle pour rendre ſervice. Lucas en abuſe
en lui donnant pluſieurs commiffions
afin de l'écarter. Babet arrive en fabots
& travaille à faire des corbeilles , aflife
fous un cerifier. Lucas , qui s'eſt caché
lui fait pluſieurs niches auxquelles elle
ne fait pas attention. Cependant le fruit
tente la jeune Babet ; elle ne peut atteindre
aux branches ; elle ôte ſes ſabots , &
monte ſur l'arbre. Lucas la ſurprend ,
mangeant les ceriſes qui lui appartiennent
: il demande un baifer pour payement
, & ne l'obtenant point , il prend
ſes ſabors avec ſon panier , & s'en va en
colere. Colin voit ſa jeune maîtrefle ; il
porte ſa provifion de la journée , confiftant
en un morceau de pain &des cerifes.
Elle l'appelle & l'invite à s'affeoir à côté
d'elle. Ils font un petit repas champêtre ,
& parient à qui aura la derniere cerife ,
&àqui payera un ruban à la fête du village
. Colin triche pour avoir le plaifir
de payer le ruban. La bergere s'en apperçoit
, & le gronde. La pluie vient. Baber
182 MERCURE DE FRANCE.
eſt ſans ſabots. Colin offre de la porter ;
mais elle préfére de prendre les ſabots de
Colin , & de lui en aller chercher au village
; elle lui laiſſe ſa colerette , ſon tablier
& fon chapeau. Il chante :
Hépourquoi ne puis-je donc pas
Tout bonnement & ſans ſtratagême ,
Lui dire oui , Babet , je t'aime ,
Je t'aimerai juſqu'au trépas ?
Parlons- lui , je lui parlerai...
Diſons- lui , je lui dirai...
Mais ſi -tôt que je la verrai
Tout droit me regarder en face ;
Je me connois , je me tairai .
Comment faut-il donc que je faffle!
Il s'afuble avec les ajuſtemens de Babet.
En entendant arriver Lucas , il ſe tient
coit à l'ombre du cerifier. Le vieux berger
croyant que c'eſt la jeune bergere , ſe
plaint de ce qu'elle ne l'aime pas , & de
ce qu'elle a dit à ſa mere qu'elle préfere
Colin. A ces mots , Colin treſſaille de
joie; il faute au col de Lucas ; il l'embraffe
; il le remercie de lui avoir appris
que Babet l'aime : ce qui ne réjouit pas
fon rival. Lucas fait ſes plaintes à Mathurine;
mais la mere ne trouve aucun mal
dans tous les torts qu'il veut donner àBa
bet. La jeune bergere vient , elle déclare
DECEMBRE. 1768. 183
bonnement qu'elle aime Colin , & fa mere
conſent à lui donner ce berger qui n'a
rien , mais qui a toute l'eftime duvillage.
Lucas prend auſſi ſon parti , & ne voulant
point perdre le plaiſir de faire du
bien à Babet , il propoſe à ſa mere de l'épouſer
& de lui donner ſa fortune. Cette
petite comédie finit par un vaudeville ,
dans lequel on dit que Colin est heureux,
parce qu'il a ſçu donner à propos fon pain
&ſes ſabots. Cette piéce a réuſſi . Elle
offre un tableau dramatique , dont les détails
font agréables , dans le goût de ceux
que M. Boucher nous préſente dans ſes
compoſitions ingénieuſes. La muſique en
eſt naïve, délicate & piquante. Tous les
rôles ſont parfaitement rendus & chantés,
ce qui augmente le charme de l'illufion ,
& fupplée au défaut d'intrigue & d'intérêr.
BIENFAISANCE.
M. DE F ** , intendant de la généralité de L.
illuftre citoyen qui poſlede l'art fi recommandable
de faire fervir l'intérêt du prince au bonheur
de ſes lujets , paſſant à Saint-Etienne-en - Forez
dans le mois de Septembre dernier , trouva furla
place une jeune & belle arriſanne confondue parmi
la foule, que la curioſité de voir M. l'IntenJant
pour la premiere fois , avoit attirée ſur ſon paf
$84 MERCURE DE FRANCE.
fage. M. de F... la distingue , la fait approcher.
-Bon foir, mon enfant. La jeune fille rougit.
-Vous n'êtes point auſſi jolie ſans avoir quelque
amoureux .-Oh! oui , Monseigneur ,j'en ai deux.
-Vous voulez ſans doute vous marier. -Je le
voudrois bien , Monseigneur. -Vous ne pouvez
cependant vous marier avec tous les deux. Lequelaimez
vous le mieux ? -Tous les deux;mais
je ne puis pas me marier , parce qu'ils me demandent
cent francs , & queje ne les ai pas. -Oit
fontvos galans?
Ils étoient dans la foule des ſpectateurs ; l'un à
côté de ſa maîtrefle , & l'autre à quelque pas. A
la queffion de M. l'Intendant ils ſe préſentent &
fe rangent du côté de la fille . Les voici , Monfeigneur.-
Pour lequel vous décidez - vous , mon
enfant? La timide artiſanne chancele ; les regarde
tous deux ; héſite , enfin ſon amour la décidant
pour le plus joli . -Pour celui- là , Monseigneur,
enprenant ſon amant par le bras . -J'enfuis bien
aife ; mon ami , vous ne demandez que centfrancs
pour épouser cette fille ? Non , Monseigneur.
Voilà cinquante écus , faites venir un notaire pour
dreffer votre contrat. Je ſuis charmé de vous avoir
rendu l'un& l'autre contens.
Cette avanture ſi touchante pour les coeurs fenfibles
a valu à M. de F. les plus vives acclamations
de joie de la part des deux amans & de tous les
ſpectateurs.
ANECDOTE S.
I.
BEAUCHATEAU, ancien comédien de l'hôtel de
Bourgogne , entendant un jour la ineffe à NotreDECEMBRE.
1768. 185
Dame , vit une femme toute en pleurs auprès d'un
pilier de l'égliſe . Il lui demanda le ſujet de ſon
chagrin, elle fit d'abord quelques difficultés de lui
répondre ; mais ſur les inſtances du comédien, elle
lui apprit qu'elle étoit venue à Paris pour le jugement
d'un procès qui avoit duré beaucoup plus de
temps qu'elle ne l'avoit prévû , & que ne pouvant
avoir des nouvelles de ſon pays , il ne lui reſtoit
aucune reflource; qu'elle n'oſoit plus retourner
dans la chambre qu'elle avoit louée , parce qu'il
lui étoit impoffible de payer le terme qu'elle devoit.
Beauchateau , touché de ce récit , la retira
dans ſa maiſon. Un pareil traitement engagea
cette femme à ſe faire connoître de plus enplusà
fon bienfaiteur. Elle dit , entr'autres choſes, qu'el
-le avoit eu une foeur qui étoit mortedans un couvent
, où elle avoit expié , par une pénitence auftere
, le malheur de s'être rendue à la paffion d'un
préſident ; qu'elle en avoit eu une fille ; mais qu'on
ne ſçavoit ce que cet enfant étoit devenu . La femme
de Beauchateau , qui étoit préſente , ſe ſentit
toute émue à ce diſcours; ſes yeux ſe remplirent
de larmes ; & cédant aux mouvemens de fa tendreſſe
, elle ſe jetra aux pieds de cette perſonne, &
Pappella cent fois ſa chere tante. En effet la Demoiſelle
Beauchateau étoit cette fille , le fruit de
la léduction du préſident & de la foibleſſe de celle
dont on venoit de parter.
T
II.
Baron penſoit avantageuſement de ſa profeffion,
J'ai lu , diſoit- il , toutes les hiſtoires an-
>> ciennes & modernes ; j'y trouve que la nature
>> a prodigué d'excellens hommes dans tous les
>>genres : elle ne ſemble avoir été avare que de
>> grands comédiens. Iln'y a jamais eu que Roſcius
2&moi, 2
186 MERCURE DE FRANCE.
:
III.
Brueys , auteur du Grondeur & de l'Avocat
Patelin , avoit la vue fi mauvaiſe qu'il mangeoit
avec des lunettes . Louis XIV qui l'aimoit , lui demandaunjour
comment il ſe trouvoit de ſes yeux ?
« Sire , répondit Brueys , mon neveu dit que je
>> vois un peu mieux. >>
I V.
Louis XIV ne goûtoit ni la figure , ni la voix
d'une comédienne nommée la Beauval. Moliere
qui connoiſſoit ſes talens ; hafarda de lui donner
le rôle de Nicole dans le Bourgeois Gentilhomme.
La Beauval joua ſi ſupérieurement , que le roi en
fur extrêmement content , & dit à Moliere en fortant
: Je reçois votre actrice. On raconte de cette
même comédienne , que voulant ſe marier avec
un homme de ta profeſſion ,&fon pere y formant
oppofition , Mile Beauval fit cacher ſon amant
ſous la chairedu curé ; & à la fin du prône,déclara
devant Dieu & les hommes qu'elle prenoit Beauval
pour ſon époux. Beauval fortit dedeſſous la
chaire ,&enditautant ; ainſi ils ſe virent marier,
finon par le curé , du moins ſous ſes yeux.
V.
Le célèbre Garrick , acteur Anglois, joue , comme
l'on ſçait , ſupérieurement dans la comédie &
dans la tragedie. C'eſt pour exprimer ce double
talent qu'un peintre l'a repréſenté entre la muſe
tragique & la muſe comique. Mais ce qu'il y a de
fingulier , c'eſt que dans le temps qu'on fit le portrait
de cet acteur, il arrangea ſon viſage de façon,
qu'il rioit & pleuroit par moitié , ayant un air gai
DECEMBRE. 1768. 187
du côté de Thalie & triſte du côté de Melpomene.
Il faut qu'il ait le jeu des muſcles à ſon commandement
pour donner en même-temps à ſa phyſionomie
des traits ſi contraſtés. Ce tableau fingulier
exifte en Angleterre; & Garrick est très - reflemblant
ſous quelqu'aſpect qu'on le regarde.
VI.
Anecdote de Beverley .
Nous avions rapporté l'anecdote fur Beverley,
inférée dans le premier vol. du Mercure d'Octobre
d'après une lettre écrite de Toulouſe ; mais le fait
eſt démenti par pluſieurs autres lettres qui ajoutentque
cette tragédie bourgeoiſe a été ſupérieurement
jouée , rendue avec beaucoup d'énergie ,
&ſurvie constamment par une foule de ſpectateurs
qui ont beaucoup applaudi à ce ſpectacle , malgré
l'impreſſion effrayante qu'il fait ſur toutes les ames
ſenſibles . L'acteur même repréſentant le rôle de
Beverley , a eu le courage de ſuivre la premiere
leçon de l'ouvrage beaucoup plus pathétique que
celle jouée à Paris , & les Toulouſains ont eu la
force de foutenir cette image du déſeſpoir la plus
terrible peut-être qui ait été encore miſe ſur la
ſcène.
QUESTION.
On appelle en geometrie FIGURES ISOPERIMETRES
, celles dont les contours font égaux , ou
autrement celles dont lesfommes des lignes environnantes
font égales de part& d'autre.
On demandefi les figures dont les contoursfont
égaux, font pareillement égales entr'elles enfuperficie?
188 MERCURE DE FRANCE.
:
ARTS.
GRAVURES.
I.
M. GAILLARD , graveur , dont nous avons
pluſieurs morceaux eſtimés , ſemble s'être furpaflé
dans les deux nouvelles eſtampes qu'il vient de
publier d'après M. le Prince, peintre du Roi. L'une
apour titre : le Concert Ruffien , & l'autre , la Di-
Seuſe de bonne aventure. Ces ſujets traités dans le
-coftumeRufle font par cela feul intéreſlans . L'habile
maître a ſçu encore les rendre agréables par
la noblefle de la compofition& l'élégance du defſein.
Le travail du graveur eſt fini & foigné. Son
burin fouple & moëlleux a dirigé les tailles ſuivant
la marche du pinceau , le ſens des carnations,
le caractere des étoffes. La belle harmonie qui regnedans
tout l'ouvrage contribuera encore à faire
rechercher des amateurs les deux nouvelles eſtam
pes. Elles font de 18 pouces & demi de haut fur
13 &demi de large. On les diſtribue chez l'auteur,
rue Saint- Jacques au-deſſus des Jacobins , entre un
perruquier & une lingere. Le prix eſt de fix liv.
chacune.
II.
Le Rivalséducteur & l'Amant venge. Ce font
les ſujets de deux ſcènes compoſées & gravées par
M. Ranſonnette. On lit au bas des vers convenables
aux acteurs de ces différentes ſcenes . Ces deux
nouvelles eſtampes , de format in-4°. & oblong ,
fe trouvent chez l'auteur , place Maubert , au coin
dela rue des Noyers , chez le bonnetier.
DECEMBRE. 1768. 189
III.
Portrait du Roi de Dannemarck .
M. Duret , graveur , demeurant à Paris , vers le
milieu de la rue du Fouare , vient de publier leportrait
de Sa Majeſté Chriſtian VII , Roi de Dannemarck
& de Norwege , né à Coppenhague le 29
Janvier 1749. Ce portrait eſt de profil& en forme
demédaillon. On a mis au bas ces vers compoſés
par M. l'abbé de Schoſne .
Les rofes de l'hymen & le trône des Rois
Ne l'ont point retenu dans leur chaîne flateuſe :
Il voyage , il inſtruit ſa raiſon lumineuſe
Par les tableaux divers & des moeurs & des loix .
Il s'arrête en ces lieux ſéduit par notre hommage ,
Heureux peuple Danois , n'en føyez point jaloux ;
Le deſtin l'a formé pour regner parmi vous ;
Notre art nepeut ici fixer que ſon image.
MUSIQUE.
ERNELINDE.
ON propoſe de faire graver par fouſcription ,
lapartition complette d'Ernelinde , tragédie lyrique,
avec les changemens , tant dans le poëme
quedans la muſique , tel que cet ouvrage doit être
remis au théâtre .
Le Sieur Philidor oſe eſpérer que les connoifſeurs
feront fatisfaits des corrections & des augmentations
, tant dans le corps de l'ouvrage , que
dans la partie des ballets . Il s'est déterminé à ces
changemens , par les avis des gens de goût , &
190 MERCURE DE FRANCE.
d'après les plus mûres réflexions. Quelques criti
ques l'ayant fauflement accuſé d'être plagiaire ,
on ne ſera pas fâché d'avoir l'ouvrage en main ,
pour ſe convaincre de la témérité de cette accuſation.
Le proſpectus renferme d'excellentes obſervations
ſur leſquelles nous pourrons revenir. Nous
nous bornons aujourd'hui àannoncer les conditions
ſuivantes .
Conditions.
1 ° . Les noms des ſouſcripteurs feront imprimés
àla tête de l'ouvrage.
2°. L'ouvrage ſera gravé &imprimé complétement
avec toutes les parties obligées, fans aucune
ſouſtraction , format in-fol. fur de beau papier.
3 °. La ſouſcription ſera de 24 liv. que l'on paicra
en ſouſcrivant.
4°. On délivrera aux ſouſcripteurs l'ouvrage ,
le 15 de Janvier 1769 , & il ne ſera mis en vente
&débité dans le Public que le 30 du même mois ;
le prix ſerade 36 liv. fans y comprendre l'extrait
d'accompagnement qui ſera à la tête de l'ouvrage.
5°. On nedélivrera des ſouſcriptions que juſqu'au
10 deDécembre 1768. On s'adreflera pour
ſouſcrire , chez l'auteur , rue de Clery , vis-à-vis
la rue du Gros-Chenet , ou chez le Sr de la Chevardiere
, marchand de muſique , rue du Roule , à
laCroix d'or.
I I.
Premier recueil d'airs choiſis avec accompagnement
de harpe ; par M. Patouart le fils ; prix 7 liv.
4f. AParis , chez Couſineau , luthier & marchand
demuſique , ruedes Poulies & aux adreſles ordinaires
de muſique. Ce recueil d'un bon choix eſt
DECEMBRE. 1768. 191
terminé par une ſonate de la compoſition de M.
Patouart pour la harpe.
III.
Deuxiéme recueil d'air choiſis avec accompagnement
de harpe ; par Madame Leveſque , ci devant
Mademoiselle de Haulteterre ; prix 7 liv. 4 ſols.A
Paris , chez Couſineau , luthier & marchand de
muſique , rue des Poulies & aux adreſſes ordinaires
de muſique. Les amateurs attendoient avec impatience
ce deuxième recueil , qui les flattera également
par le choix varié des airs & le bon goût
des accompagnemens.
IV.
Deuxième recueil d'airs choiſis tirés d'Alcimadure
& autres interinedes avec accompagnement,
dédié aux amateurs ; par M. l'abbé Boilli , bénéficier
de la Ste Chapelle ; prix 8 liv. A Paris , chez
l'auteur , cour du palais , à la communauté des
Chapelains ; Couineau , luthier & marchand de
muſique, rue des Poulies & aux adreſſes ordinaires
demuſique. Pluſieurs romances d'un choix agréable
enrichiſlent ce recueil.
V.
Romance de M. Capron.
Cettejolie romance , que les amateurs ont tou
jours entendu avec le plus grand plaiſir , eft aujourd'hui
gravée avec accompagnement de baffle ,
violons& cors. Elle ſe trouve à Paris, aux adreſſes
ordinaires de muſique.
VI.
Dixiéme ſuitedes Amuſemens des Dames,compoſée
depluſieurs allemandes nouvelles &menucts
192 MERCURE DE FRANCE.
en duo pour deux violons , par-deſſus de violes ou
mandolines , par M. *** ; prix 3 liv. 12 f. Cette
fuite ſe vend à Paris , au bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien grand Cerf- Saint-Denis ,
près la rue des Deux-Portes -Saint-Sauveur , & aux
adreſles ordinaires de mufique.
VIL
Trois ſymphonies à grandes orcheſtres , dédiées
àM, le comted'Estaing , lieutenant - général des
armées de terre & de mer de Sa Majesté Très-Chrétienne
, ci-devant gouverneur - général de St Domingue
, chevalier commandeur des ordres du
Roi . Del Signor Monroy : oeuvre II ° ; prix 7 liv .
41.; gravées par M. Vendôme , rue St Honoré,
vis-à-vis le café militaire & aux adreſſes ordinairesde
muſique.
VIII.
Six ſonates àviolon &bafle del Signor Emanuel
Barbella , avec un ſujet varié en 24 manieres , utiles
pour les amateurs de la mandoline , compoſées
&dédiées à M. le comte de Neipperg , chambellan
, conſeiller d'état intime actuel de L. M. I. R.
A. , & leur miniſtre plénipotentiaire aux différentes
cours & cercles de l'Empire ; par M. Leone de
Naples , maître de muſique de S. A. S. Mgr. le duc
de Chartres , prince du ſang ; prix 9 liv. A Paris ,
chez l'éditeur & aux adreſles ord. de muſique.
L
ARCHITECTURE.
Nouvelle falle de l'Opéra.
E théâtre de l'opéra , auquel on travaille depuis
pluſieurs années , eſt devenu undes objets les
plus
DECEMBRE. 1768. 193
plus intéreſſantes pour les amateurs de ce ſpectacle
&pour ceux de l'architecture.
L'intention de Mgr le duc d'Orléans , en fourmillant
un emplacement très - vaſte pour cet établiſſement
, a été que la magnificence de ce bâtiment
répondît à celle de ſon palais , dont il fait
partie; & la ville de Paris , chargée de la dépenſe,
a fait tout ce qui convenoit pour correfpondre à
l'intention de ce Prince. M. Moreau , aux talens
duquel les façades du Palais royal , & tout ce qui
concerne l'opéra ont été confiés, a étudié avec ſoin
les différentes parties de cette grande entrepriſe .
Des iſlues commodes & multipliées , pour l'entrée&
la fortie du ſpectacle , un théâtre vaſte , &
une ſalle ſonnore , ont été les objets principaux
auxquels il a dû s'appliquer .
Lesgalleries extérieures qui occupent toute l'étenduede
la face ſur la rue Saint-Honoré , & qui
tournentdans les deux flancs du théâtre, réuniſlent
neuf forties faciles .
L'architecte a profité de la diſpoſition de fon
terrein pour donner toute la profondeur poſſible
au théâtre ; & en effet , il y a près de quatre-vingt
pieds depuis le devant de l'avant - ſcène juſqu'au
fond , ce qui à peine ſe trouveroit dans les plus
vaſtes théâtres de l'Europe , & fournit la poſſibilité
de repréſenter les plus grands ſpectacles.
La ſalle de l'opéra , ni aucune autre à Paris , ne
pourroit avoir , ſans inconvénient , une étendue
comparable à celle de certains théâtres , que d'ailleurs
on pourroit citer comme de bons modeles .
Ces théâtres font dans de grandes villes où les
ſpectacles ne font point permanens. Tout un pays
s'y raſlemble. Ils font preſque toujours remplis :
mais à Paris , où l'opéra ſe voit , pour ainfi- dire ,
tous les jours , on ne pourroit en ufer de même
I
194 MERCURE DE FRANCE.
4.
fans rendre incommode , dans preſque tous les
temps , une étendue qui ſeroit utile quelquefois ,
&qu'on n'auroit pratiquée qu'en gênant toutes les
places& éloignant le ſpectateur de l'objet repréſenté.
La grandeur d'une ſalle de ſpectacle pour Paris
pourroit être combinée , en raiſon du nombre
des ſpectateurs pendant le cours d'un an , diviſéeparle
nombre de repréſentations ; mais quoique
celle de la ſalle actuelle de l'opéra paroiffe
ſuffilante, voyant combienla magnificence de ce
ſpectacle forme tous les jours de nouveaux amareurs,
on l'adiſpoſée pour contenir trois cent pere
ſonnes de plus que dans celle des thuilleries , &
voulant profiter de tout ce que le local rendoit
poſſible , on a fait l'ouverture de l'avant - ſcène &
la largeur de la ſalle de ſix pieds de plus : la circonférence
étant la même , la ſalle ſe trouve naturellement
moins profonde; ſa forme eſt plus
émicycle& plus approchante de celle des théâtres
des anciens . Sa courbure commence dès la ſeconde
loge; toutes les places font plus également diſtanres
de la ſcène ,& il y en aura peu d'où on ne voie
le ſpectacle entier.
Les moyens les plus propres à conferver & à
tranſmettre les ſonsy ontété employés. Il y a lieu
de croire qu'elle ſera aufſi ſonnore qu'on le peut
defirer.
L'agrandiflement de cette falle conſiſte dans un
quatriéme rang de loges qui y a été introduit. Ce
moyen a femblé plus convenable que l'augmentation
de quelques loges à chaque rang , par lefquelles
on auroit perdu la plus grande partie des
avantages qu'on s'eſt procurés ; l'expérience démontrantque
les fons s'élevent , & qu'on entend
mieux dans les loges d'en-haut quedans les autres.
DECEMBRE. 1768. 195
Le méchaniſme des conſtructions a été étudié
avec ſoin dans cet édifice. Le deſir de ſupprimer
les poteaux qui diviſent ordinairement & gênent
les loges , &d'élever le moins qu'il feroit poffible
le quatriéme rang , a impoſé la néceſſité de recouriràde
nouveaux moyens pour les ſupporter.
La cloiſon du fond eſt compoſée de très-forts poteaux
de bois bien choiſi,&il a étéplacé àchaque
diviſion un ſupport de fer composé d'un montant
adapté au poteau , & arrêté par trois boullons à
écroux. Une tige de quatre pieds eſt aſſemblée au
milieu de ce montant ; la partie la plus voifine du
poteau eſt ſupportée par une conſole de fer foudée,
le bout de la tige eſt foutenu par une forte barre
qui va en-deſſus & diagonallement s'aſſembler
dans le montant , le tout eft retenu aux murs
par d'autres fers : lesplanchers font réduits àquatre
pouces d'épaiſieur , & leur folidité , inconteftable
d'ailleurs , ſe trouve démontrée par les expériences
qui ont été faites pour s'en aſſurer.
Les eſcaliers multipliés , dont la plus grande
partie ſont de pierre de taille , fourniront un grand
nombre d'iflues: toutes les autres conſtructions
ont été faites dans la vue de procurerlaplus grande
fûreté. Les charpentes font exécutées dans le lyftême
des meilleures conſtructions de ce genre que
M. Moreau a vues en Italie , où il en a puilé le
modele.
GÉOGRAPHIE .
I.
CARTE géométrique du Comté Nantois , dediée
à Mgr le duc d'Aiguillon , pair de France ,'
1
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
chevalier des ordres du Roi , lieutenant-général
-de ſes armées , &c.; par le Sieur Ogée , ſous- ingénieur
des ponts & chauffées audit comté , 1768 .
A Paris , chez Lattré , rue Saint-Jacques.
I I.
Carte nouvelle & exacte de l'Iſle de Corſe , dédiée
àM. James Boswel d'Auchinleck; par Thomas
Phinn , Anglois , 1768. Cette carte eſt celle dont
les Anglois font le plus de cas , parce qu'elle a été
levée avec beaucoup de précision par un excellent
ingénieur qui a long- temps réſidé en Corſe. Elle
eft très-bien exécutée , & peut être fort utile aux
officiers françois , & à ceux qui veulent prendre
une idée juſte de cette ifle. On l'a gravée dans un
formatcommode. Son prix eſt 24 1. A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
PHYSIQUE.
Cours d'Histoire naturelle.
I.
,
M. VALMONT de Bomare démonstrateur
d'Hiſtoire Naturelle , avoué du gouvernement ,
cenſeur royal , membre de pluſieurs académies des
ſciences , belles - lettres & beaux arts , maître en
pharmacie , &c. ouvrira ſon cours d'hiſtoire naturelle
le mercredi 7 décembre 1768 , à dix heures
&demie préciſes du matin , & le continuera les
vendredi , lundi & mercredi de chaque ſemaineà
la même heure , en fon cabinet rue de la Verrerie ,
près la rueduCoq.
Le même démonstrateur ouvrira un ſecond cours
DECEMBRE. 1768. 197
d'hiſtoire naturelle le ſamedi 10 Décembre,à onze
heures & demie préciſes du matin. Ce cours particulier
ſera continué les mardi , jeudi & famedi de
chaque ſemaine à la même heure. Ceux qui voudront
prendre part à ce cours font invités d'entendre
ledifcours ſur le ſpectacle & l'étude de la nature,
qui ſera prononcé le 7 Décembre à dix heures
&demie du matin.
I I.
Cours de Physique.
M. Briſſon , de l'académie royale des ſciences,
commencera , dans les premiers jours de Décembre
, ſon cours particulier de phyſique expérimentale
, dans ſon cabinet de machines , quai d'Orléans
, ifle St - Louis. Les perſonnes qui voudront
y aſſiſter ſe feront inſcrire chez lui , au collége de
Navarre , rue & montagne Ste Genevieve.
III.
,
M. Allard , de l'académie royale d'Angers&de
celle d'Auxerre , profeſſeur de mathématiques &
de phyſique , rue des Maçons , ouvrira , chez lui
le mardi 6Décembre , un cours de phyſique expéximentale
, dans lequel il paſſera en revue lesprincipaux
effets de la nature & les phénomenes les
plus intéreſlants dans toutes les parties de la phyfique
tirés des meilleurs auteurs, tels que Newton,
Keil , Sgraveſande , Muſchembroek , Deſaguillier
, &c. &des mémoires des plus célèbres académies.
Le onze du même mois M. Allard ouvrira un
autre cours qu'il continuera les dimanches & fêtes,
en faveur des perſonnes qui ne pourroient pas y
aſſiſter les autres jours de la ſemaine . Ceux qui
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
voudront ſuivre l'un ou l'autre ſe feront infcrire
chez lui.
Nous connoiffons l'habileté de ce phyſicien&
Tintelligence avec laquelle il exécute ſes expériences.
I V.
Cours de Langue italienne&françoise, degéographie
&d'histoire , en faveur des étrangers.
M. l'abbé de Perravel de Saint- Beron , connu
par ſon ſçavoir,ouvre le 28& le 29 du préſent mois
deux coursdifférens ; l'un , ſur la langue italienne
&fur la langue françoiſe ſuivant les principes de
M. l'abbéGirard; l'autre , fur l'hiſtoire facrée&
profane & ſur la géographie naturelle , aſtronemique&
politique. Ily aura trois ſéances par ſemaine
pour chaque cours , depuis fix heures&demi
du foir juſqu'à neuf, en la maiſon de M. l'abbé
de Perravel , nouvelle halle aux bleds, au No. 54,
au premier. Son prix eſt le même que celui de l'annéederniere;
ſçavoir , 18 liv. par mois pour chaque
année , & 36 en ville.
Les amateurs de ces ſciences ſont invités à ſe
faire in(crire dans lahuitaine .
On le trouve tous les matins juſqu'à 11 heures ,
&l'après-midi depuis cinq juſqu'à huit.
V.
Cours de Géographie & d'Histoire.
M. Buy de Mornas , géographe du Roi & des
enfansde France, pour répondre aux vues de nombre
de ſouſcripteurs de ſon Atlas géographique&
Historique , vient de ſe déterminer à tenir chez lui
des conférences pour développer les grands prin
DECEMBRE. 1768. 199
cipes qui en font l'objet. Il commencera ſon cours,
qui durerajuſqu'au premier d'Avril prochain , par
l'explication de la ſphère armillaire ; il fera enfuire
l'application des principes d'aſtronomie fur
leglobe terrestre , dont il donnera trois diviſions ;
l'aſtronomique , la phyſique & la politique. Après
cette expoſition, il paflera à la chronologie , qui a
pour fondement le calendrier , c'est-à-dire , la diftribution
du temps en heures , jours , ſemaines ,
mois , années, fiécles, épactes , luftres, inductions,
cycles lunaire& folaire , & périodes ; connoiſlances
abſolument néceſſaires à quiconque veut tirer
quelqu'avantage de l'étude de l'hiſtoire. Il terminera
enfin ſon cours par un expoſé des principaux
événemens arrivés ſur notre globe depuis la création
juſqu'à Jeſus-Chrift .
Le Sieur de Mornas n'oubliera rien pour rendre
fon cours intéreſſant ; ce cours eſt bien capable
d'ailleurs de piquer la curiofité de tout homme qui
a un état honnête dans la ſociété.
Les conférences ne feront pas publiques , &fe
tiendront trois fois par ſemaine , les mardi , jeudi
&ſamedi , exceptéles fêtes , depuis neufheures &
demie juſqu'à onze.
Elles commencerontle 10Décembre ; mais ceux
quivoudront en profiter ſont invités à venir ſe faire
inſcrire d'avance.
Le Sieur de Mornas ouvrira un autre cours le iz
Décembre , les lundis , mercredis & vendredis depuisdix
heures juſqu'à onze & demie.
On payera pour chaque cours 72 liv.
Le Sieurde Mornas fe propoſe de faire un cours
en faveur des colléges. Les jours de congé il prendra
les heures convenables. Les conférences ne dureront
qu'uneheure par ſemaine, & le cours ſera de
36. liv. Sa demeure eſtrue Saint Jacques , à côté de
St Yves .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
SCIENCES.
Histoire Naturelle.
M. Roos , Suédois , jeune militaire , étant actuellement
à Paris , qui cultive l'hiſtoire naturelle,
a fait ſur les limaçons des expériences intéreſfantes.
Il a obſervé nouvellement qu'un des limaçons
auxquels il avoit coupé la tête à la racine des
antennes , avoit recouvré une nouvelle tête ; ſes.
quatre cornes ſont revenues ; & ſans autre ſecours.
que de la faculté des deux ſexes que ce reptile
xéunit pour engendrer , il a rendu par le côté droit
au-deflus des antennes , où ſont les parties de la
génération , pluſieurs oeufs juſqu'au nombre de
ſept , de la groſſeur d'une petite perle. Il a enfoncé
ſes coeufs dans la terre , où ils commencent.
à s'offifier . Cette nouvelle obſervation ajoute encore
au merveilleux de la reproduction de ces repsiles.
MÉDECINE.
I.
Inoculation.
Dans la Virginie , colonie angloiſe de l'Amérique
ſeptentrionale , pluſieurs perſonnes de diſtinction
de Norfolck marquerent leplusgrand empreflement
de faite inoculer leur famille . On décida
que l'on inoculeroit dans la maiſon du docteur
Campbell , éloignée de trois milles de la
ville. On fit uſage de tous les moyens connus pour
empêcher la communication du mauvais air. Cependantmalgré
les ſages précautions que l'on prit
àcet égard , pluſieurs perſonnes de Norfolck &
DECEMBRE. 1768 . 201
des environs craignirent les effets de la contagion .
Lorſque les malades inoculés étoient encore dans
le cours des médicamens , & la plupart de ces malades
étoient des femmes de distinction , d'une
conftitution délicate & accoutumée à beaucoup
de ménagemens , ils ſe virent inveſtis d'un grand
nombre de gens armés qui exigerent que tout le
monde fût tranſporté au Lazaret , qui eſt à cinq
milles de diſtance de la maiſon dudocteurCampbell
. Ce lazaret n'étoit pas encore purgé du mauvais
air & des immondices occaſionnées par de
nouveaux Négres qui y avoient été déposés pour
être guéris de la petite vérole , de la dyfenterie&
d'autres maladies. Les malades furent de plus forcésde
faire le chemin pendant la nuit , à pied , durant
un violent orage &une pluie abondante qui
empêchoit de ne reconnoître le chemin qu'à la
lueur des éclairs qui brillerent pendant toute la
nuit. Malgré ce cruel événement , tous les malades
ſe ſont parfaitement rétablis. Ce fait eft conſigné
dans les papiers publics de Virginie , & la
nouvelle en eſt venue en Europe par des lettres
d'Annapolis en Mariland , du 8 Septembre 1768 .
Γ Ι.
Les habitans d'Alnwick , bourgade de la province
de Northumberland en Angleterre ont toujours
rejetté les moyens que la médecine a découverts
pour prévenir les funeſtes effets de la petite
vérole naturelle. Mais les ravages qu'elle vientde
faire dans ce bourg au mois d'Octobre dernier ont
enfin porté une mere à appeller l'inoculation au
fecoursde fon enfant. Cette femme, qui répugnoir
àſe ſervir de la méthode uſitée , en imagina une
nouvelle ; elle ſe procura un peu de matiere variolique,
provenante du bras d'un enfant qui avoit
202 MERCURE DE FRANCE .
7
1
une petite vérole très-ſaine ; elle la fit bouillis
dans du lait, & fit prendre cette boiflon à ſon enfant.
Il en est réſulté que cet enfant a eu une pezite
vérole très -bénigne , que les boutons ont
percéheureuſement , & que le fujet ayant été ſoigné
avec ſoin jouit actuellement d'une parfaite
fa nté. Ce fait intéreſſant eft couſigné dans les paiers
publics d'Angleterre , & confirmé par une
citred'Anlwick du 17 Octobre dernier.
P
III.
Maladiefinguliere.
Ona vu à Ammat près de Tain une fille de 24.
ans qui , depuis deux ans , n'avoit pris aucun aliment
; l'Eſpagne préſente un phénomene de certe
elpéce , qui n'est peut-être pas moins extraordinaire.
Il y a , dans la paroifle de St Martin de
Luina, près de Pravia , une femme nommée Antoinettede
la Igleſa qui , depuis vingt- deux ans ,
n'apris aucune nourriture folide. Après une maladie
très- grave qu'elle eſluya en 1744 , elle
éprouvaune faim que rien ne pouvoit d'abord raffafier
, & qui s'affoibliſſant inſenſiblement , fut
enfin ſuivie d'un ſi grand défaut d'appetit qu'elle
n'a pu manger depuis. Elle eſt de temps en temps
obligéede garder la chambre , pendant huitjours
plus ou moins ; alors on lui fait prendredubouil-
Ion , maiselle le rejette auſſi - tôt ; elle boit du
vin lorſqu'on lui en préſente , mais elle le rejette
auffi lorſqu'il n'eft pas de bonne qualité. Elle fait
ufage de tabac , & fouffre beaucoup lorſqu'elle
eneft privée. Sa boiffon ordinaire eſt de l'eau
chaude. Cette femme eft fourde & a une bleflare
conſidérableà la cuifle , ce qui cependant ne l'empêche
pas d'aller àla meffe preſque tous les jour,s
DECEMBRE. 1768. 203
à l'aide de quelqu'un qui la conduit. Elle eſt extrêmement
ſéche , foible & d'une pâleur extrême.
Sa condition eſt certainement moins triſte que celle
de la fille d'Ammat , qui eſt obligée de garder
le lit , dont les membres ſont décharnés ou retirés
, & qui ne peut vivre longtemps dans la fituation
déplorable à laquelle elle est réduite. L'état
de l'une &de l'autre mérite l'attention des médecins&
des naturaliſtes .
AVIS.
I.
Etabliſſement pour procurer de l'eau pure
à Paris.
Le citoyen zélé & éclairé , à qui l'on eft redevable
de l'établiſſement de la poſte de Paris , travaille
actuellement à procurer à cette capitaleune
cau pure & falubre. Comme l'auteur a toujours
eu pour but dans ſes travaux l'avantage de ſes
concitoyens , il les avoit priés dans le profpectus
-de l'établiſſement pour procurer de keau à Paris
-de donner leurs avis ſur les différentes parties de
l'exécution de ſon projet. On lui afait en conféquence
plufieurs objections auxquelles irépond
avec la plus grande fatisfaction dans la fuite du
profpectus. Cette ſuire vient de paroître. Lesper
fonnes qui defirent d'en avoir des exemplaires
peuvent en envoyer demander dans les neuf bureaux
de diſtribution de la petite Poſte de Paris ,
chez M. Poiffon , place du Chevalier du Guet , &
chez M. de Chamouffet , quai St Bernard , hors
Tournelle.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Les bons citoyens qui liront cettefuite du profpectus
connoîtront de plus en plus l'intérêt qu'il y
a pour les habitans de cette ville de voir former
parmi eux l'établiſſement propoſé. Ils ſe convaincront
de la facilité de l'exécution ; ils applaudiront
aux vues nobles & déſintéreſſées du bon patriote
qui en eſt l'auteur. Que de maladies , que
de maux prévenus par cet établiſſement ! quels ſecours
, quels biens en découlent ! On a prévu tous
les obſtacles; & nous ofons dire que cet établif
ſement offre dans toutes les parties un chef-d'oeuvre
d'économie , d'induſtrie , de bon ordre & d'arrangement
qui doivent en aſſurer le ſuccès & la
durée.
II.
Bavaroises en pastilles , &bonbons pour le
rhume.
• Le Sieur Ravoilé , marchand confiſeur à Paris ,
rue des Lombards , a compoſé des paſtilles dethé
&de capillaire pour faire des bavaroiſes à l'eau
&au lait. Ces paſtilles ſe fondent en remuant un
peu; elle ſe tranſportent plus commodément que
les firops de guimauve &de capillaire , & ſe confervent
très-bien. Il a chez lui des boîtes de vingtquatre&
dedouze bavaroiſes , dont le prix eſt de
3 liv. &de 30 f.
Le même confiſeur débite auſſi des bonbons ſans
gomme pour le rhume , les uns de guimauve &les
autres de regliffe. Ils font agréables , légers , fondent
facilement dans la bouche , & ne la rendent
point pâteuſe. Les boîtes font de 36 f.
DECEMBRE. 1768. 205
III.
Modes & nouveautés.
১
Le caprice de la mode ſemble s'exercer principalement
ſur la variété des formes & des agrémens
pour les ajuſtemens des Dames. Les caraqueaux
, les apollons , les robes de cour , les defhabillés
galans , les habits de fantaiſie pour la
campagne&pour le bal , prennent une élégance
de l'invention&duggooûûttdel'ouvrier. Undes plus
adroits en ce genre eft le Sieur Flamand , qui demeure
à Paris , chez M. Defperelle , chapelier ,
rue du Four St Germain prèsla rue de l'Egoût.
I V.
Remede pour les cors.
Le Sieur Rouflel donne avis qu'il a trouvé
un remede efficace pour les corps des pieds.
Un morceau de toile noire , ou de ſoie , enduit du
médicament dont il s'agit , a la vertu d'ôter trèspromptementla
douleur des cors , de les amollir &
de les faire mourir par ſucceſſion de temps. On en
forme un emplâtre un peu plus large que le mal ,
que l'on enveloppe d'une bandelette après avoir
coupé le corps. Au bout de huitjours on peut lever
cepremier appareil , & remettre un autre emplâtre
pour autant de temps. Ce remede eſt auſſi
efficace pour les verrues on poireaux , ayant foin
d'en relever l'emplâtte , d'en ſubſtituer un autre à
laplace, tous les deux jours , pendant l'eſpace de
huit ou dix jours .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt de 1 liv . ιο .
206 MERCURE DE FRANCE
La demeuredu Sieur Rouſſel est chez M. Marin,
grainetier , rue Jean- de-l'Epine , près la Grêve
où on le trouvera toujours , ou uneperſonne qui le
repréſentera.
V.
Le Sieur Varinot poſléde feul le ſecret des cuirs
admirables du feu Sieur Sarriere , avec lequel il a
été afſocié, pour cet objet , pendant douze ans.
L'uſage de ces cuirs ſi connus pour leur bonté n'a
plusbeſoin d'être recommandé .
Lademeuredu Sieur Varinot est actuellement rue
Traverſiere ,près celle de Richelieu , chezun marchandde
vin, à la Croix d'or.
VI.
1
Ily a pluſieurs Dames à Paris qui ſe font atta
chées des Demoiselles Angloiſes en état de leur
faire contracter la bonne prononciation de l'anglois
, & à qui ce moyen a très - bien réufli. On
nous a fait connoître une Demoiselle de cette nation
, qui eſt âgée de près de trente ans ; qui a été
trèsbien élevée ; qui parle & écrit parfaitement
fa langue , & est fort en état de l'enſeigner . Elle
ades répondans très- fürs . Si quelque Dame , ſoit
à Paris , ſoit en province , defiroit ſe l'attacher
pour cet ufage , on en ſeroit fûrement très-fatisfait.
Le traitement qu'elle demanderoit ne ſeroit
point confidérable , & cependant elle chercheroit
de toutes manieres à ſe rendre agréable & utile.
Il faut s'adreffer chez M. Montpetit , peintre ordinaire
du Roi , rue du gros Chener , au coin de
cellede St Joſeph, quartier Montmartre , chez un
chirurgien.
DECEMBRE. 4768. 207
:
ARRÊT.
ARRÊT du conſeil d'état du Roi , du 31 O
tobre 1768 , qui ordonne l'exécution de la déclaration
du 25 Mai 1763 , concernant la libre cir
culationdesgrains dans le royaume;& qui accorde
des gratifications à ceux quiferont venir des grains
de l'étranger.
I.
Sa Majesté fait défenſes àtoutes perſonnes d'arrêter
, ſous quelque prétexte que ce puifle être , les
tranſports de grains qui ſe feront d'une province
dans une autre. Enjoint à tous commandans , officiers
de maréchauſſée & autres , de prêter mainforte
, toutes les fois qu'ils en feront requis , pour
l'exécution de ladite ordonnance.
I I.
Tous grains étrangers , arrivés dans les ports
de France , pourront y être conſommés , vendus
ou tranſportés dans les provinces de l'intérieur du
royaume , en payant pour tout droit , un demi
pour cent de leur valeur , ou ſept deniers& demi
par quintal , conformément à l'arrêt du conſeil du
19 Septembre dernier; &pourront , les négocians
qui les auront introduits, en faire telles deſtinations
&uſages que bon leur ſemblera , même les
renvoyer à l'étranger,ſans payer aucun droits , en
juftifiant de leur origine étrangere.
ΙΙΙ.
VeutSaMajefté qu'il ſoit payé une gratification
208 MERCURE DE FRANCE.
à tous les négocians qui auront fait venir des
grains de l'étranger dans le royaume , dans les
époques ci-deſſous énoncées ; ſçavoir , douze fols
fix deniers par quintal de froment , huit ſousquatredeniers
par quintal de ſeigle , quatre fous deux
deniers par quintal d'orge ou autres menus grains,
importés depuis le premier Novembre prochain
juſqu'au premier Février 1769 ; huit ſous quatre
deniers par quintal de froment , fix ſous huit den.
par quintal de ſeigle , & trois ſous quatre deniers
par quintal d'orge , depuis le premiér Févrierjufqu'au
premier Avril ; & quatre ſous deux deniers
parquintalde ftoment, trois ſous quatre deniers
parquintal de (eigle , & un ſou huit deniers par
quintal d'orge , depuis le premier Avril juſqu'an
premier Juin de ladite année.
IV.
Les gratifications énoncées en l'article précédent
feront payées par les receveurs des droits des
fermes , dans les ports où les grains feront arrivés,
fur les déclarations fournies par les capitaines de
navire , auxquelles ils ſeront tenus de joindre les
certificats des magiſtrats des lieux où l'embarquement
aura été fait , pour conſtater que leſd. grains
auront été chargés à l'étranger , enſemble copie
dûement certifiée des factures ; leſquelles déclararions
feront vérifiées dans la même forme que pour
-le payement des droits de Sa Majefté.
V.
Il ſera tenu compte à l'adjudicataire des fermes
du Roi , ſur le prix de fon bail, du montant des
fommes qu'il juftifiera avoir été payées pour rair
fon defdites gratifications,
DECEMBRE. 1768. 209
VI.
Ne pourront les propriétaires de grains étrangers
, introduits en France , ou leurs commiffionnaires
, après avoir reçu la gratification énoncée
en l'article III , les faire fortir , ſoit pour l'étran
ger , ſoit pour un autre port de France , ni par euxmêmes
, ni par perſonnes interpoſées , ſans avoir
reſtitué auparavant ladite gratification , laufà recevoir
de nouveau dans le port de France où ils
ſeront introduits en dernier lieu , la gratification
ordonnée pour l'époque dans laquelle ils auront été
introduits , conformément à l'article III .
VII.
Tous navires françois ou étrangers chargés de
grains & introduits dans les ports du royaume ,
feront exemps du droit de fret juſqu'au premier
Juillet de l'année prochaine , de quelque nation
qu'ils foient&dans quelques ports qu'ils ayentété
chargés.
NOUVELLES POLITIQUES.
LEE Grand Seigneur adreſla cet hattcherif au
nouveau grand viſir , à ſon inſtallation . Toi
>>H>amzePacha , mon grand vifir & mon miniſtre
>> abſolu , qui as été élevé dans l'enceinte de mon
>> palats impérial , & dont les moeurs & la fidélité
>> ont été éprouvées , je t'ai choiſi par préférence
>> fur mes autres viſirs pour te confier mon ſceau
>> impérial. En conséquence ſi tu conduis les affai-
7
210 MERCURE DE FRANCE.
>> res des eſclaves deDieu , avec la fidélité requi-
>> ſe , en protégeant & favoriſant les pauvres, &
>> en te conformant à mon génie impérial , tu feras
cheri en ce monde & en l'autre. Mehemed Pa-
>>cha ton prédéceſſeur , entraîné par ſon extrême
>> avidité , & par ſon avarice , s'étant livré aux
>> conſeils perfides de quelques perſonnes, & ayant
>> flétri par la corruption, l'honneur de ma ſublinre
Porte , a été deftitué. »
Du 21 Octobre.
Le 8de ce mois il y eut un nouveau conſeil au
ferrail . La réſolution qui y fut priſe par la Porte
dedéclarer la guerre ààla Ruſſie , fut annoncée à
tous les ordresde l'érat ; enconféquence les chefs
des principales moſquées , qui avoient été appellés
au conſeil , firent la priere accoutumée pour
la proſpéritédes armes ottomanes.
DeWarsovie les Octobre 1768 .
Le tribunal mixte , établi par une loi de la derniere
diette pour juger les différens entre lesCatholiques&
les Diffidens , ouvrit ſes ſéances le premier
de ce mois ; les membres , au nombre de huir,
quatre Catholiques & quatre Diffidens , prêterent
ferment , & ſe tranſporterent enfuite à l'hôtel deville
, où ils tiendront leurs afſfemblées. Ils élurent
pour leur préſident le Sieur Dzierbicki.
Du 22 Octobre.
Le prince Martin Lubomirski , de concert avec
le Sieur Dzierzanowski , reparoît avec de nouvelles
forces dans les montagnes de Kroſno & de
Przemifl , où il a répandu des manifeſtes qui lui
attirentun grand nombre de partiſans. Les confédérés
de la Grande Pologne deviennent de jour
en jour plus redoutables , & les Diffidens font
obligés d'abandonner leurs demeures pour ſe ſouf
DECEMBRE. 1768. 211
traireà leur reſſentiment. Le Sieur Malezewski ,
l'un des maréchaux de ces confédérations , a fait
encore afficher aux portes des égliſes un nouveaw
manifeſte , par lequel il invite tous les noblesde
la Grande Pologne à aſſiſter , le 27 de ce mois , à
une aſſemblée générale , avec menace de piller les
biens de ceux qui ne s'y trouveroient pas .
DeCoppenhague , le 15 Octobre 1768 .
On mande de Bergue en Norwege que deux
moulins à poudre , dépendans de la fabrique d'Avoens
, àdeux lieues de cette ville , ſauterenten
Fair. L'un étoit à deux meules , & l'autreà trente
pilons de metal. Cet accident fut caufé par l'imprudenced'ungarçon
qui y travailloit, & qui vou
lant décraſſer les meules qui devoient ſervir à
moudre deux quintauxde fouffre ,& trouvant trop
dedifficulté à en détacher des matieres étrangeres ,
donna ſur des meules un coup de marteau de cuivre;
ce coup produifit une étincelle qui mit le feu
àla poudre répandue; l'embraſement fit fauter
d'abord le moulin à meules , & enſuite celui à
plons. Ce garçon& l'un de ſes camarades furent
bleſlés , & l'un d'eux mourut le lendemain ; les
maiſons attenantes au moulin ont été reduites en
sendres.
De Rome , le 12 Octobre 1768 .
Le 3 de ce mois , les généraux d'ordre tinrent
une aflemblée relative au dernier édit du ſenat de
Veniſe , concernant les ordres religieux , & déciderent
que dans le cas où ſuivant la teneur de cer
édit, les religieux feroient congediés des états de
la republique , ces généraux feroient expulfer
auffi-tôtde tous les couvens qui ſont ſous leur dépendance
dans les pays étrangers,tous les religieux
Venitiens .
Indépendamment du bref qu'on dit avoir été
212 MERCURE DE FRANCE.
adreſſé par le Pape au ſenat de Veniſe à l'occaſion
dudecret ſur les ordres religieux , Sa Sainteté a
envoyé au patriarche & aux différens prélats de
cet état une lettre ſur le même objer.
De Venise , le 15 Octobre 1768 .
Le 13 , le nonce remit le bref du Pape au ſenat ;
on enverra , dit on , des exprès aux membres du
ſenat qui font à leur campagne , pour ſe rendre ici
Jeudi prochain &y délibérer fur le bref. Ceux qui
font àVeniſe ſont d'avis que ce bref foit au moins
fupprimé , & qu'on envoie ordre aux évêques ,
chefs d'ordres & ſupérieurs , de remettre au ſenat
les lettres qu'ils ont reçues de Sa. Sainteré &des
généraux. Ondit même que les évêques de Padoue
& de Veronne ont déja publié des mandemens relativement
aux viſites qu'ils ſe propoſent de faire
dans les monafteres de leurs diocèſes , pour fe conformer
au décret du ſenat.
De Londres , le 28 Octobre 1768 .
Hier il arriva une malle de la Nouvelle Yorck,
&les avis qu'elle a apportés ont fait baifler ſur le
champ de 1 pour 100 les actions des fonds publics.
On affure que les habitans de Boſton ont
demandé au Sieur Bernard , gouverneur de la province
, s'il étoit vrai qu'on dût attendre l'arrivée
de trois régimens d'infanterie ; ſa réponſe n'étant
pas poſitive , ils ſe ſont aſſemblés & ont arrêté
qu'ils prendroient toutes les meſures poſſibles pour
défendre la perſonne , la famille , la couronne &
la dignité de George III , & pour maintenir les
droits , privileges , immunités qui leur ont été accordés.
Comme un acte du parlement porte qu'il
eſt permis aux ſujets proteſtans d'avoir des armes
pour leur défenſe dans les temps de danger , &
Lorſqu'on eſt menacé de guerre ,ils arrêterent que
l'état actuel des affaires de l'Europe paroiſlant an
:
1
DECEMBRE. 1768 . 213
noncer une guerre , il étoit enjoint à tous les habitansde
ſepourvoir d'armes & de munitions.
Du 11 Novembre.
Le 8 de ce mois , vers les neuf heures du ſoir,la
Reine accoucha heureuſement d'une princefle ; le
lendemain le Roi reçut à cette occaſion les complimens
de la principale nobleſſe.
De Fontainebleau , le 29 Octobre 1768 .
Avant - hier le Roi de Dannemarck arriva ici ,
vers les cinq heures du ſoir & defcendit à l'appar
tement qui lui avoit été préparé dans le château.
Peude temps après , Sa Majesté Danoiſe , accompagnée
des miniftres & des ſeigneurs de ſa ſuite,du
ducde Duras , premier gentilhomme de la chambre
du Roi , & du duc de Choiseul , miniſtre & fècrétaire
d'état ayant le département des affaires
étrangeres , ſe rendit chez le Roi , & alla enfuite
chezMonſeigneur le Dauphin,où elle trouva Monſeigneur
le comte de Provence & Monseigneur le
comted'Artois; de-là elle pafla au jeu de Madameę,
& revint à fon appartement, ou pluſieurs ſeigneurs
de la cour lui furent préſentés. Vers les huitheures
Sa Majesté Danoiſe alla ſouper avec le Roi.
Le Sicur Bastard, premier Préſident du parlement
de Toulouſe , ayant donné ſa démiſſion de cette
place , Sa Majesté y a nommé le Sieur Drouyn de
Vaudeuil , conſeiller au parlement de Paris qui a
eu l'honneur de lui être piéſenté en cette qualité le
23 , par le Sicur de Maupcou , chancelier - garde
des ſceaux de France , & le 28 il prêta ferment entre
les mains du Roi.
:
De Paris , le 11 Novembre 1768 .
La compagnie des Indes a été informée que le
vaiſleau le Laverdy venant de Bengale avecun riche
chargement , eſt arrivé le 1 de ce mois àl'O
214 MERCURE DE FRANCE.
rient; que le vaiſſeau la paix expédié de Pondichery
dans les premiers jours de Mars étoit parvenu
aux Açores du banc des Eguilles ; mais que
l'état de foibleſle où ſon équipage étoit reduit ,l'avoit
forcé de retrograder pour gagner le port de
l'Ile de France , & qu'il n'a dû faire voile de cette
ifle que trente jours après le Laverdy , qui en eſt
parti le 29 Juin. Les mêmes avis portent que cinq
des vaiſleauxde 1767 à 1768 étoientheureuſement
arrivés à la même ifle , & ne devoient pas tarder à
mettreà la voile pour ſe rendreà leur deſtination.
LOTERIES.
Le quatre-vingt-quatorzieme tirage de la loteriede
l'hôtel-de-ville s'est fait le 25 Octobre. Le
lotde cinquante mille liv eſt échu au No. 29151 .
Celuide vingt mille livres , au No. 31433 & les
deux de dix mille aux numéros 28121 & 34567.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les Novembre. Les numéros ſortis
de la rouede fortune ſont , 39,78,1,71 , 44.
MORTS.
DameAnnede Fontaines , Dame d'honneur de
S. A. S. Madaine la princefle de Conty , eſt morte
le 2 Novembre à l'hôtel de Conty. Elle étoit veuve
de Jean-PierreMarquis de Fontanges , ancien colonel
d'infanterie .
Frere Joſeph Laurent de Beauvoir,de Grimoard,
du Roure , de Beaumont - Brizon , bailli , grandcroix
& maréchal de l'ordre de S. Jean de Jeruſalem
, commandeur de Saint-Paul-les-Romans &
de Mâcon , eſt mort dernierement dans ſa commanderie
de St Paul enDauphiné , âgé d'environ
75 ans.
1
DECEMBRE. 1768. 215
Louiſe Gagnat de Logny , épouſe du marquis de
Louvois , lieutenant - général du Béarn & colonel
du régiment de Royal- Rouffillon cavalerie , eſt
morte, en ſon château de Louvois , le 1 Novemb.
dans la 25º année de ſon âge.
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVESs en vers& en profe , page
Analyſe du Ir chant de l'inoculation ,
L'Inoculation , poëme , chant I ,
Le Bigame , hiſtoire véritable ,
ibid.
S
27
A M. de M. ***
, 32
Portrait de Philis ,
34
Vers au Roi de Dannemarck , 35
Vers au basdu portrait de M. de Maupeou , 36
Le Bienfaiteur & le Philoſophe ,conte
Chinois, 37
AMde la marquiſe de L *** ſur une veſte , 50
Vers de M. de Voltaire à M. H.
51
Aune jeune Dame de Genêve , $2
Code de l'humanité , ibid.
Vers prononcés ſur le théâtre de Ferney , 67
Réponſe de M. de Voltaire , 68
Hommage de la Muſe Limonadiere . àS. M. Danoiſe , 69
Hommage de ma fille , au même , 70
Au Roi de Dannenmarck ſur ſon voyage à Paris , ibid.
Compliment à la marquiſe de Talleyrand , 71
Explication des énigmes , &c. 72
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPMES , 74
Airde la Meuniere de Gentilly , ibid.
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 78
Deſcription de la Corſe , ibid.
Le Voyageur François , 83
Hiſtoire de Louis de Bourbon , prince de Condé , 94
Hiſtoire de France , par M. Garnier ,
Autre hiſtoire de France ,
181
112
Peufées de Seneque ,
Opufcules mathématiques ,
Traité de la défenſe des places ,
113
119
216 MERCURE DE FRANCE.
Penſées fur la Tactique ,
Mémoire fur l'inoculation ,
Examen fur la petite vérole naturelle & artificielle ,
Opinion d'un médecin ſur l'inoculation ,
Obfervation ſur un trait d'hiſtoire ,
L'Aveu fincere ,
Mémoire fur les limaçons ,
L'enſeignement des belles-lettres ,
Regula Cleri , &c.
Examen des difficultés dans les SS . Myſteres ,
Quatre dialogues ,
Laudatio funebris Maria Leczinzka , &c.
Oraifon funébre de la Reine ,
Eloge de Corneille ,
Lettre de M. le C. d'A * * * à un éditeur ,
Traité fur les abeilles ,
Dictionnaire de l'élocution françoiſe ,
Les Nuits parifiennes ,
Canaux navigables , &c .
Le Politique Indien ,
Almanach chantant ,
1:8
119
130
131
133
134
136
138
140
ibid.
142
143
144
146
155
156
161
163
ibid.
164
ibid.
Almanach anthologique , 165
ACADÉMIES ,
ibid.
SPECTACLES .
172
Concert ſpirituel , 175
Opéra , 176
Comédie françoiſe , 177
Comédie italienne , 178
Anecdotes , 174
ARTS ,
138
AVIS ,
203
Arrêt ,
207
Nouvelles politiques , 209
Loteries ,
214
Morts ,
ib.d.
APPROBATIO Ν.
'AI lu , par ordre de Mgr le Vice-Chancelier , le volume
duMercurede Décembre 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiſſe en empêcher l'impreffion. A Paris, 30 Novemb.1768.
GUIROY.
De l'imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
JOURNAUX & LIVRES qui ſe trouvent
chez LACOMBE , Libraire , à Paris .
Ce Libraire se charge d'envoyer FRANCS DE
PORT en Province les Livres , Estampes ,
Muſiques, &c. aux particuliers qui lui marquent
leurs intentions, en lui faisant remettre
d'avanceles fonds néceſſaires en argent , ou en
effets à recevoir à Paris.
JOURNAUX ,
Pour lesquels on s'abonne , foit pour Paris , foit
pour laProvince, chez LACOMBE , Libraire.
Les Souſcripteurs de Province font priés de remettre
leur argent à la Poſte , avec une Lettre
d'avis, & d'affranchir l'un & l'autre.
MERCURE DE FRANCE ; il en paroît 16 vol.
in- 12 par an ; l'abonnement eſt à Paris de 24 liv.
Et pour la Province, port franc par la poſte, 32 liv.
JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
à Paris.
Franc de port en Province.
ANNÉE LITTÉRAIRE , compoſée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , àParis , 24 liv.
16 liv .
20 1.4 f.
En Province , port franc par la Pofte , 32 liv.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induſtrie & de la Littérature.
L'abonnement , ſoit pour Paris , foit pour
la Province,port franc par la poſte, eſtde 12 liv.
2
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; il en paroît 14 vol. par an. L'abonnement
pour Paris eſt de 9 liv. 16 fols.
Et pour la Province , port franc par la poſte , 141.
EPHEMERIDES DU CITOYEN , Ou Bibliothéque raifonnée
des Sciences morale & politique , in 12 ,
12 vol . par an. L'abonnement pour Paris eft
de 18 liv .
Et pour la Province , port franc par la poſte , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in - 12 , compoſé de
24 vol. paran , port franc par la poſte , à Paris
& en Province , 33 liv. 12 f.
JOURNAL POLITIQUE , port franc par la poſte à
Paris & en Province , 14 liv.
:
LIVRES.
DICTIONNAIRE del Elocution Françoiſe, 2 in 8°,
reliés. 8 liv.
Les Nuits Parifiennes, 2 in-8 °, en un vol. relié.
4 liv. 10 fols.
Le Politique Indien , I liv. 10 fols.
DICTIONNAIRE raiſonné univerſel d'HISTOIRE
NATURELLE , par M. Valmontde Bomare , nou-
* velle édition , 6 vol . in 8º relié , 27 liv.
Et en 4 vol. in-4° relić , 48 liv.
Supplément à la premiere édition du Dictionnaire
d'Hiftoire Naattuurreellllee,volume in- 8°.
Dictionnaire claſſique de la Géographie ancienne ,
vol. in 8 °, revés liv .
Dictionnaire de CHYMIE , par M. Macquer, 2 vol .
in- 8º reliés , 9liv.
Dictionnaire portatif des ARTS ET METIERS , 2
9 liv. vol. in - 8º reliés ,
Dictionnaire de CHIRURGIE , 2 vol in-8º rel. 9 liv.
Dictionnaire interpréte de MATIERE MÉDICALE ,
&c. vol . in-8 ° d'environ 900 pages relié , s liv.
Dict, d'ANECDOTES, de traits caractériſtiques &
finguliers , faillies , bons mots & reparties ingénieuſes
, &c. I vol. in-8º relié , 4liv. 10 1.
Dict. des PORTRAITS HISTORIQUES , anecdotes ,
& traits remarquables des Hommes Illuftres ,
3 vol.in-8 ° reliés , 15 liv.
Dica. ECCLÉSIASTIQUE & CANONIQUE , portatif ,
2 vol . in- 8º reliés , liv.
Dict. portatif de Jurisprudence & de pratique,
3 vol . in- 8 ° reliés ,
Dict. Lyrique , portatif, ou choix des plus jolies
ariettes de tous les genres , difpofées pour la
voix & les inftrumens , avec les paroles Françoiſes
ſous la Muſique , 2 vol. it- 8 ° , 15 liv .
Dict.Typographique , Historique & critique des
livres rares , finguliers , estimés & recherchés ,
avec les prix , 2 vol . in- 8 reliés .
Dict . Historique , par M. l'abbé Ladvocat , 2 vol .
in-8º reliés .
9 liv .
10 liv. 10 f.
Dict. Géographique de Voſgien, revu par M. l'abbé
Ladvocat , 2 vol . in-8 °, nouv. édit. 4 liv. 10 f.
Dict. de Droit Canonique , par Durand de Maillane
, 2 vol . in 4º reliés . 24 liv.
Dict. de Phyſique , par le Pere Paulian , 3 vol .
in-4° brochés. 27 liv
Dict. univerſel des foſſiles propres & des foſtiles
accidentels , &c. in-8°, par M. Bertrand , relié,
41.101.
Dict. Anglois & François , François & Anglois ,
in- 8° relié . 10 liv .
Dict. Allemand & François , & François & Allemand,
in-8 ° relié. 6liv.
-Idem . in - 4º relié . 12 liv.
Dict. de Droit & de Pratiq. 2 vol. in-4º relié 20 1 .
AvisauxMeres qui veulent nourrir leurs entan
broché. Ili
Trois Avis au Peuple fur le blé , la farine &de ?
pain.
2 IV. 121.
a ij
:
AlmanachPhilofophique.
Anecdotes deMédecine , in- 12 relié.
Anthropologie , 2 vol. in- 12 , broché.
-Idem in-4° broché.
Anatomie du corps humain , par M. J.
1 liv.4(.
3 liv.
4liv.
6 liv .
Proſteval ,
in-4° relié. 12 liv.
Almahide , 8 vol. in- 8 ° reliés. 32 liv.
Le Botaniste François , 2 vol. reliés . sliv.
Le bon Fermier , ou l'Ami des Laboureurs , in- 12
broché. 2liv.
La bonne Fermiere , broché. 1 liv. 16 .
Bocace Italien , édit. de Londres , in-4°, br. 24hv .
Bibliothéque des jeunes Négocians , par Jean
Larue , 2 vol . in-4º relié . 18 liv.
La Sainte Bible, par le Céne, 2 vol. in fol. rel . 40 1.
Catéch. deMontpell. en lat. 6 vol . in-4°, br. 48 1.
Celiane , ou les Amans féduits par leur vertu ,
in- 12 , broché. I liv . 10 f
Le Citoyen déſintéreſlé , 2vol. in-8 °, br. 4 1. 101.
Commentaire desAphorismes de Médecine d'Herman
Boerhave , par Wans Wieten en François
, 2 vol. in- 12 , brochés. 4liv.
Conférence de Bornier , 2 vol. in-4°, reliés. 24 1.
Controversefur la Religion Chrétienne & celle des
Mahometans , in- 12 , 1767. broché. 1 1. 16 f
LeDocteur Panſophe, ou Lettre de M. de Voltaire
à M. Hume , in- 12 , broché. 121.
Les DELASSEMENS CHAMPÊTRES , 2 vol. in-12
brochés. 4liv.
Difputationes ad morborum hiftoriam & curationem
, &c. Albertus Hallerus , 6 vol. in-4°,
reliés . 60 liv.
Difputationes Chirurgicæ ſelectæ , Albertus Hallerus,
s vol. in - 4°, reliés. so liv.
Difpenfatorium Pharmaceuticum , in-4°, 2 vol.
brochés. 24 liv .
Differtation ſur la Littérature , 4 vol. in-8 ° . 6 liv.
Elémens de Pharmacie théorique & pratique , par
S
M. Beaumé , Maître Apothicaire de Paris,
1 vol. in - 8 °, grand papier , avec fig. relié. 6 liv.
Examen des faits quifervent de fondement à la
Religion Chrétienne, 3 vol. in- 12, par M. l'abbé
François , reliés . 7 liv . 10 .
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes &
modernes, nouvelle édition, augmentée , 1767 ,
grand in- 8 °, relié. s liv.
Elémens de Philofophie rurale , broché. 2 liv.
Effaisfur l'Art de la Guerre , avec cartes & planches,
parM. leComte de Turpin , 2 vol . in-4 °,
brochés. 24 liv
24 .
Exposéfuccinct de la contestation deM. Rouffeau
avec M. Hume , in- 12 , broché.
Eſſai ſur l'Hift . des Belles-Lettres, 4vol. rel . 12 liv.
Entretien d'une Ame pénitente, in- 12 broché.2 liv .
Les Elémens de la Médecine pratique , par M.
Bouillet , in - 4 °, relié . 7 liv.
9 liv.
Elém. de Métaph. facrée & profane , in 8 ° br. 31 .
Histoire naturelle de l'Homme dans l'état de maladie
, in- 8 ° , 2 vol. reliés .
Hift. des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
exactes , & dans les Arts qui en dépendent ,
&c. par M. Savérien , grand in-8 ° relié. s liv .
Hift. de Christine , Reine de Suéde , in- 12 , relié.
2 liv . 10 f.
Hift. de la Prédication , I vol . in- 12, rel . 21. 10 f.
Hift. des Empereurs , 12 vol . reliés in- 12 , 36 liv .
Hift. du bas Empire , 10 vol . reliés . 30 liv .
Hift. Ecclef. de Racine, 15vol . in- 12, relié. 48 liv .
in-4°, 13 vol .
!
130 liv.
Hift. de France de Vely , 18 vol. reliés , in- 12 .
54 liv.
Hift . moderne , 12 vol. reliés , in- 12 . 36 liv.
Hift. de Lucie Weller , 2 vol . in - 12 , broché. 4 liv
Hift. des Révolutions de Florence lous les Médicis,
3 vol. in- 12 reliés . 7 liv. 101.
Hist. de l'Afrique ( nouvelle ) Françoise , 2 vol.
6
6liv
9 liv.
in-12 , reliés.
Hift, de l'Empire Ottoman , in-4°, relié.
Hift. des Navigations aux Terres Auſtrales , 2 vol .
in-4°, reliés. 24liv.
Hift Navaled'Angleterre, 3 vol . in-4 °, rel . 27 liv .
Mélanges intéreſſans &curieux , contenant l'Hiftoire
naturelle , morale , civile & politique de
l'Afie , de l'Afrique & des Terres Polaires , par
M. Rouflelot de Surgy , 1766 , 10 vol. in-12,
reliés. 25 liv.
Mém. deMlle de Valcourt , 2 vol. broc. 2 liv . 8 f.
Médecine rurale & pratique , rel . in - 12 . 21. 10 f.
Henri IV, ou la Réduction de Paris, Poëme en
trois Actes . 1 liv. 4 (.
Manuel de Chimie , par M. Beaumé , nouvelle
édition augmentée , in- 12 , relié. 2 liv . 10f.
Manuel Lexique , par M. l'abbé Prevôt , 2 vol.
in- 8 °, reliés . 9 liv.
ManuelHarmonique, &c . par M. Dubreuil, Maître
de Clavecin , in 80, 1767 , broché. 1 liv. 16 f.
Mémoires Militaires , & Voyages du Pere de Singlande
, vol. in 12 , 1766 , broc. 21.101.
Mémoiresfurl'Administration des Finances d'Angleterre,
in-4°, broché. 6liv.
MaladiesdesGens de mer, par M. Poiffonnier ,
in- 89, relié . sliv.
Monades de Léibnitz , in-4º, broché. و liv .
Mémoire fur le Safran , in- 8 °, broché. 1 liv. 4 £.
Notesfur la Lettre de M. de Voltaire , br. 9 fols.
OEuvres Dramatiques, avecdes obſervations , par
M. Marin , in- 8 ° , broché . 2liv.
Octave ou le jeune Pompée , ou le Triumvirat ,
avec des notes && des inorceaux Hiſtoriques ,
1 vol . in 8°, broché.: 1 liv. 16 (.
Les OEuvres de Roufleau , in- 12 , petit formar ,
svol. reliés.. 1o liv.
Les Buvres de M. d'Héricourt , 4 vol. in-4° ,
7
reliés. 40 liv.
Obfervations fur la mouture des bleds , & fur leur
produit. 10 .
La Poétique de M. de Voltaire , 2 part. en un
grand in - 8°, relié. 5liv.
Pensées&Réflexions morales , nouv. édit. revue
& augmentée , broché . 1 liv. 106.
Polypes d'eau douce , ou Lettre de M. Romé de
I'lle à M. Bertrand , &c. broché. 12
12.
La Paffion de Notre Seigneur Jesus- Chrift , mile
en vers & en dialogues , in - 8 °, broché.
Richardet , Poëme héroï comique , en 12 chants ,
dans le goût de l'Arioſte , I vol. grand in-8 °,
relié. 5 liv.
La Sageffede Charron , 2 vol. in - 12 broché 41.
Les Scythes , Tragédie de M. de Voltaire , nouv.
édition , in-8 " , broché. 11.106.
Syphilis , ou le mal vénérien , Poëme Latin de
Jerôme Fracastor , avec la traduction en François
& des notes , 1 vol. in 8 °, broché. 11. 1of
La Sechia Rapita , 2 vol . in- 8º reliés . 36liv.
Table des monnoies courantes dans les quatre
partics du monde , brochés. 11.4f.
Traité de toutes les coliques , in - 12
broché.
, 1767
I liv . 10
Traité des principaux objets de Médecine , 2 vol.
in- 12 , reliés . 5liv.
Théorie du plaifir , 1 vol. broché. 1 liv. 16 .
Traité des Jacinthes , broché. 1 liv. 46.
Traité des Tulipes , broché. I liv. 10 f.
Traité des Renoncules , broché. 2liv.
Recueil de divers Traités ſur l'Histoire Naturelle
:
de la Terre & des Fofſiles in 4º, broché. 9 liv.
Virgile d'Annibal Carro , 2 vol, in- 8 °, reliés . 361.
Obſervations fur les Matieres de Jurisprudence
criminelle , de M. Paul Rifi , in- 8 ° bro . 2 λιν.
Carte de la Corſe , in-4°. par un Anglois ,
lavée , prix I livre 4 fols.
OUVRAGES fous preſſe & qui doivent paroître
inceffamment.
Hiſtoire du Patriotisme François , ou nouvelle
Hiſtoire de France , dans laquelle on s'eſt
principalement attaché à décrire les traits de
patriotiſme qui ont illustré nos Rois , la Nobleffe
& le Peuple François , depuis l'origine
de la Monarchie , juſqu'à nos jours , 6 vol.
in- 12.
Variétés Littéraires , ou choix de morceaux intéreflans
& curieux , concernant les Sciences
les Arts & la Littérature , 4 vol. in- 12 .
Hiſtoire Littéraire des Femmes Françoiſes , contenant
une analyſe raiſonnée de leurs ouvrages ,
&c . vol . grand in 8 ° .
Hiſtoire des Théâtres de la Comédie Italienne &
de l'Opéra comique , depuis leur établiſſement
en France juſqu'à nos jours , avec l'analyſe
raiſonnée , & l'Hiſtoire anecdotique de ces
Théâtres , 9 vol . in - 12 .
Les deux âges du Goût & du Génie , ou les efforts
& les progrès du goût & du génie dans
les Sciences , les Arts & la Littérature , ſous
les regues de Louis XIV & de Louis XV , vol.
grand in- 8°.
'Nouvelles recherchesfur les êtres microscopiques
& fur la génération des corps organifés , &
Recherches Physiques&Métaphysiques , ſur la
Nature& laReligion, 2 vol. grand in-8 °, avec
figures rel. 10 1 .
Instructions de Morale , d'Agriculture & d'Economie,
pour les Habitans de la Campagne.
vol. in- 12 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères