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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE 1768 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilège du Roi.
i
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE
L'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranſporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eſt à luifeul que l'on prie d'adreſſer , francs de
port , les paquets & lettres , ainſi que les livres ,
les eſtampes , les piéces de vers ou de proſe , les
annonces , avis , obſervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences&arts
libéraux & méchaniques , &généralement tout ce
qui peut inſtruire ou amuſer le lecteur.
CeJournal devantêtre principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres &de ceux qui
les cultivent , ſans être l'ouvrage d'aucun en particulier,
ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiſſance ce qu'ils enverront au Libraire;
on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au ſuccès&
àla réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produitsdu Mercure.
Leprix de chaque volume eſt de 36 fois , mais
l'on ne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourſeize volumes , à raiſon de 30 fols piéce.
Lesperſonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la poste , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
:
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seizevolumes.
Lesperſonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure, écriront directement au ſieur Lacombe.
-OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur,
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Lespaquets qui ne seront pas affranchis resteront
au rebut.
On prie lespersonnes qui envoient des livres ,
estampes & musique a annoncer , d'en marquer le
prix.
)
1
1
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1768 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CONSOLATION. Epitre.
AMI , quel funeſte aquilon
Sur les plus beaux jours de ta vie ,
Soufflant ſon dangereux poifon ,
Ote la force & l'action
Aton ame triſte & Aétrie ?
Un ennui ſombre & dévorant
Abſorbetes ſens & les glace.
Fais-tu dans cet abattement
Unſeul pasdont tu fois content
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etque le repentir n'efface ?
Languiſſant , à demi détruit,
Ne trouvant rien qui te réveille ,
Le matin defirant la nuit ,
- Encor fatigué de la veille ,
4
Négligeant le jourqui s'enfuit."
Inquiet du jour qui le ſuit ,
Tâche, un moment, d'ouvrir l'oreille
A la raifon qui te conſeille ,
Et que mon amitié conduit.
Amitié , vertu bienfaiſante !
Otoi , dont la main confolante
Tant de fois efſuïa mes pleurs !
Doux beſoin ! paffion du ſage ,
Lorſqu'à de douloureux malheurs.
Il redoit ton heureux ufage!
Tu nais au ſein des paſſions :
Leurs brûlantes émotions
T'allument & te donnent l'être ;
Ainfi de ſes mêmes rayons ,
Le ſoleil fait à la fois naître
Les fleurs au milieu des poiſons.
Loin de toi , coeurs ſans indulgence,
Hommes froidement vertueux
Qui ne devez votre innocence
Qu'à des ſens moins impétueux !
Les deux premiers amis peut- être
Furent deux coeurs , las de leur érre ,,
:
NOVEMBRE. 1768 7
Que rapprocherent les malheurs ;
Et qui , victimes des erreurs ,
Plaignant tour-à-tour leurs foibleſles ,
Porterent dans leurs unions
Le doux charme de leurs tendreſſes
Et tout le feu des paſſions .
Viens donc , viens près d'un ami tendre
Te conſoler de tes douleurs.
Je ſçaurai pleurer & t'entendre :
As-tu , pour dernier des malheurs ,
Perdu tout le charme des pleurs
Par l'habitude d'en répandre ?
t
Ecarte ces mortels pavots
Qui tiennent ton ame afloupie.
Souffrir , c'eſt tenir à la vic ;
Mais trop voiſine des tombeaux,
La ſoporeuſe léthargie
Eſt le plus dangereux des maux:
Je crains moins , pour qui m'intéreſſe
Des paſſions l'ardente ivreſſe ,
Et leurs tumultueux tranſports ;
Quece ſommeil de la pareſle,
Où l'ame incapable d'efforts ,
Languit , ſe defféche &s'affaifle.
De même au vaſte ſein des mers ,
Malgré les horreurs des naufrages ,
Le pilote , inſtruit aux revers ,
Préfére un ciel chargé d'orages
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Ace calme déſeſpérant
Où les flots d'écume inutile
Blanchiſſent ſa poupe immobile
Et ſon gouvernail impuiſſant ;
L'art peut réſiſter aux tempêtes,
Et du moins quand les aquilons ,
( Images de nos paſſions)
Ond affez grondé fur nos têtes ,
Les flots , plus mollement émus ,
Portent le vaiſſeau vers les côtes ;
C'eſt ainſi que ſouvent nos fautes
Ramenent notre ame aux vertus .
Crois-tu qu'aux humaines miſéres
Il n'eſt que toi feul d'expoſé?
Contemiple le monde ! inſenſé !
Tous ces hommes ſont nés tes freres.
Tousluttenere le malheur ;
Le plusheureux nourrit ſa peine ,
Le plus ſage connoît l'erreur ,
Le plus libre porte ſa chaîne.
Tous verſentdes pleurs ſur desmaux
Réels ou bien imaginaires.
Les rois en mouillent leurs bandeaux ,
Etles laboureurs leurs chaumieres .
Que de tombeaux en ſont baignés !
Qu'il s'en cache dans le filence !
Il n'eſt pas , juſqu'aux nouveaux nés ,
Qui ne pleurent leur exiſtence !
{
NOVEMBRE. 1768 .. १
Mais parmi tant de maux divers
On trouve quelque jouiſſance.
Le ſommeil , l'amour , l'efpérance
Confolent.ce triſte univers .
Le ciel t'a donné du génie ;
Il ne t'a formé ni méchant ,
Ni riche , ni pauvre , ni grand ,
Rends- lui grace & chéris la vie.
Eh ! pour tout homme vertueux
Qu'il eſt de devoirs ſur la terre !
Deviens citoyen , époux , pere ,
Oppoſe au chagrin ces ſaints noeuds.
Ainſi ce malheureux qu'entraîne
D'un torrent la fougue incertaine ,
Saiſiſſant d'utiles rameaux ,
Se ranime , reprend haleine ,
Et ſe ſoutient deſſus les flots.
Laifle ce dangereux ſophiſte ,
Sur nos devoirs , préſens des dieux ,
Diſtiller le fiel venimeux
D'un coeur atrabilaire & triſte.
Leurs liens ne peſent qu'au méchant ;
Le ſage en pare ſa jeuneſle ,
En couronne encor ſa vieillefle
Et s'éteint en les regrettant.
Qu'une douce & légere flamme
Te rechauffe inſenſiblement ,
Et qu'ainſi par degrés ton ame
S'ouvre au charme du ſentiment;
A
3
MERCURE DE FRANCE.
Ala clarté trop imprévue
De l'aftre brûlant du midi ,
Un aveugle à peine guéri
Ne va point expofer la vue..
Sur des objets moins radieux
Eſlayant ſa foible paupière ,
Par des nuances de lumiere
Il ſe fait a l'éclat des cieux ;
Imite la lente prudence ,
Etdans ta vive intempérance
Ne te hâte pas de jouir ;
Traite enfin ton ame épuisée
Comme une machine affaiffée
Qu'il faut lentement rétablir.
Parmi les ronces de la vie ,
Lesdieux ont femé quelques fleurs
Tout l'art de la philoſophie
Eſt d'en adoucir les malheurs;
Tandis que l'inſenſé vulgaire ,
Epris d'une conleur légere ,
Et d'un éclat qui l'éblouit
Courten foule , ſe heurte& fe preffe
Moiffonnant dans la folle ivrefle
Des roſes qu'un inſtant flétrit.
Auprès des tranquilles chaumieres
Al'ombre épaiſſe des vergers ,
Cherche, ami, ces fleurs folitaires
Dont le couronnent les bergers.
Elles ont moins d'éclat peut-être
NOVEMBRE. 1768 . II
Mais on en trouve à chaque pas ,
Une aurore les fait renaître ,
Un ſoleil ne les détrit pas.
٢٠٠
LE NOUVEL ANACHORETE.
AIR: L'autre nuitj'apperçus en fonge.
LOOIINNdeParis&dugrandmonde :
Je mets un frein à mes deſirs .
Partiſan de certains plaiſirs ,
Je fuis ceux que la raiſon fronde.
D'un ſage& d'un nouveau Caton
Je crois avoir trouvé le ton .
Dans la plus riante campagne
Mon réduit fut fait par le goût.
Le bel uni regne par-tout ,
Et la propreté l'accompagne.
Parc & jardin délicieux
Offrent un coup d'oeil merveilleux.
Lorſque le temps ine favoriſe ,
Le bruit du cor m'appelle au bois
Je cours , de la bête aux abois,
En vainqueur je ſonne la priſe ;
Puis ramenant tous les chaffeurs
Du diné je fais les honneurs.
Avj
14 MERCURE DE FRANCE.
En fortant de table on s'amuſe
D'un trictrac ou bien d'un piquet : ...
Mequitte t- on quand iteft fait?
Gaïement je careſſe ma muſe
Juſqu'au moment où les pavois
Me plongent dans un doux repos.
Au plaifir qu'on goûte au théâtre ,
Si je ne puis participer ,
Des auteurs je ſçais m'occuper.
Pleindes beautés que j'idolâtre,
Je crois voirDumenil , Lekain
Clairon ,Dangeville&Criſpin.
Aux amis, ma retraite ouverte
Devient un rendez- vous joïcux.
Bacchus leur verſe du vin vieux
Dont il a fait la découverte.
Eprouvez d'y venir demain ,
Vousy verrez un bon humain.
Par M. Fuzillier , à Amiens.
2
VERS à Delphire , en lui envoyant
un perroquet.
DAIGNEREZ-VOUS , infenſible Delphire ,
Accepter, de ma main , cejeune perroquer;
NOVEMBRE. 1768. 13
Il n'a pas encor de caquet ,
Et vous pouvez commencer à l'inftruire :
Epargnez- lui mainte fadeur ,
Dont on fatigue oiſeaux de cette eſpéce ;
Prouvez , dans vos leçons, plus dedélicateſſe ,
Et de ce ton qui part du coeur ,
Apprenez-lui ſeulement : Je vous aime :
Avec plaiſir , il vous écoutera ,
Et , plus docile que vous -même ,
En peude temps il le répétera ;
Etmoi , qu'Amour rangea ſous votre empire,
Vous le ſçavez , depuis plus de fix mois ,
J'aibien ditje vous aime , un million de fois ,
Sans que , malgré mes ſoins , & l'ardeur qui m'infpire,
Vous ayez pû me le redire.
ParM. Gaudet.
ECHO & NARCISSE. Romance.
DANS ANS un folitaire bocage ,
Echo vitNarciffe & l'aima ;
Mais le berger devint ſauvage
Lorſque la nymphe s'enflamma :
L'Amour fit un badinage
Dufeu cruel qu'il alluma.
Pour fléchir l'amant qui l'outrage ,
14 MERCURE DE FRANCE.
T
Labelle i bien s'employa ,
Que bravant l'ordinaire ufage
D'être priée , elle pria...
Narcifle eut-il bien le courage
De la voir venir juſques-là ?
1
Pleurs , ſoupirs , amoureuſe offrande
Tout , venant d'elle , eſt mépriſé.
Toujours, ſi peu qu'elle prétende ,
Son eſpoir ſe voit abuſé.
Un ſeul baiſer qu'elle demande ,
Par fon ingrat eſt refufé.
e
Pour déſeſpérer une amante ,
Il faut bien moins qu'un tel refus :
Dans le bois Echo ſe lamente
Et cache ſes attraits confus.
Amour voit la nymphe mourante,
Amourne la reconnoît plus .
Mais bientôt ce Dieu ſur Narcifle
Vengea l'honneur de la beauté.
Ce berger, fi plein d'injustice ,
Mourut de lui -même enchanté.
Il s'adora pour ſon fupplice ,
Et fut martyr de ſa fierté!
Il devint fleur , trop frêle indice
Des traits qui l'avoient ſou charmer :
Vous qui , duped'un vain caprice ,
13
NOVEMBRE. 1768. 15
Rougiriez de vous enflammer ,
Craignez qu'Amour ne vous puniſſe ,
Et vous condamne à vous aimer.
ParM. Dorat.
LE NOUVEL ESOPE. Epigramme.
CERTAINS badaurs , de ces gens toujours prêts
A vous railler ſur les torts de nature ,
D'un boflu , qui n'en pouvoit mais ,
Contrôloient à l'envi la groteſque figure.
L'un d'eux fur-tout qui ſe crut fort plaifant ,
Crioit : Meſſieurs , c'eft Efope . Oui vraiment
Repart notre boſlu , ſans détourner la tête ;
Elope , ainſi que moi , fit parler mainte bête.
ParM. *** de plusieurs académies
abonné au Mercure.
Nota. Le fait qui a donné lieu à cette épigramme
eſt arrivé à Paris , ily a environ deux ans , à un
Allemandde beaucoup d'eſprit.
:
16 MERCURE DE FRANCE.
LE SÉDUCTEUR.
M. & Madame de Meilcourt goûtoient
depuis long - temps les douceurs d'une
union paiſible , formée par l'amour , refferrée
par l'hymen , entretenue par l'eſtime.
Sophie , leur fille unique , faiſoit leur
félicité. Elle étoit parvenue à cet âge où
le coeur commence à ſe ſentir , où une jeune
fille qu'on ne deſtine point au célibat ,
entrevoit un établiſſement prochain , &
cherche avec une curioſité inquiete l'homme
avec lequel elle voudroit paſſer ſes
jours. Heureuſe auprès de ſes parens, Sophie
craignoit de s'en ſéparer ; elle ſçavoit
qu'elle y ſeroit contrainte enſe mariant;
l'hymen, qu'elle ne conſidéroit que
fous cet aſpect , ne lui inſpiroit aucun
defir ; elle n'avoit encore vû perſonne
qui le lui fit enviſager d'une autre maniere;
elle attendoit ſans impatience que
ſon coeur eût nommé ſon époux; fon choix
devoit décider celui des auteurs de ſes
jours.Tous les ans , elle alloit paſſer avec
eux labelle ſaiſon à la campagne ; la promenade
les conduiſoit ſouvent ſur la grande
route de Paris; la multitude des voya
NOVEMBRE. 1768 . 17
geurs , la variété des objets leur offroient
une diſlipation agréable. Un jour ils apperçurent
à quelque diſtance une voiturequi
venoit de verſer ; M.de Meilcourt
ordonne à fon cocher de voler de ce côtés
il arrive , il voit un jeune homme dont
la figure noble & intéreſſante annonçoit
une perſonne diſtinguée. Celui- ci le remercie
de la généroſité qui l'amene à fon
ſecours ; appercevant des dames dans le
carotfe , il court leur faire un compliment;
il n'oublie pas de ſe féliciter de
l'accident qui lui procure l'avantage de
les voir. Sophie prévient la réponſedeſa
mere , pour lui demander s'il n'eſt point
bleſſé. Cette queſtion faite avec intérêt
fixe l'attention de l'étranger ſur elle ; il
eſt frappé de ſes graces naïves& touchan.
tes ; la joie qui ſe peint ſur ſon viſage ,
enapprenant que ſa chûte n'a point ende
ſuite , n'échappe point à ſes obſervations.
Pendant ce temps , M. de Meilcourt faifoit
débarraſſer la voiture,envoyoit chercher
des ouvriers & preſſoit l'étranger de
venir attendre chez lui que ſa chaiſe fût
raccommodée ; cette invitation polie fut
acceptée avec reconnoiſſance; la vue de
Sophie la rendoit plus précieuſe.
Sainval , c'étoit le nom du voyageur ,
avoit tous les agrémens& tous les vices
18 MERCURE DE FRANCE.
de ſon âge ; un penchant invincible l'en
traînoit au plaiſir ; mais il ne s'y livroit
qu'en ſecret. Un oncle dont il attendoit
P'héritage , & fur- tout de l'appui , le forçoit
à ces ménagemens ; il craignoit un
éclat qui pouvoit lui nuire ; ſa conduite
paroiſſoit reguliere& ne l'étoit point ; le
miſtere qui cachoit ſes déſordres leur prê
toit un nouveau charme , & la difcrétion
desbeautés qu'il avoit féduites & trahies,
ménageoit fa réputation.
Sophie fit fur fon coeur l'impreffion
qu'y faifoient toujours la jeuneſſe & la
beauté. Il lui fallut peu de temps pour
étudier ſon caractere & celui de ſes parens.
Il plût bientôt à M. & à Madame de
Meilcourt; il s'apperçut qu'il ne plaifoit
pas moins à Sophie; il médita fa conquête;
l'idée charmante qu'il ſe formade
ſa poſleſſion , ne lui permitpasde fonger
à ce qu'il devoit aux bontés généreuſesde
fes hôtes.
Sainval ne s'occupa que de ce projet ;
il avoit ſenti qu'il n'étoit pas de nature à
être bruſqué ; la vertude Sophie exigeoit
la plus grande circonfpection ; il s'arma
de parience & attendit tout du temps &
de ſes ſoins; une déclaration trop prompte
pouvoit le perdre ;il falloit diſpoſer
NOVEMBRE. 1768 . 19
Sophie à l'entendre; il affecta auprès d'elle
uneréſerve timide ; il ſe contenta d'abord
de mettre dans ſes yeux un air de fatisfaction
lorſqu'il la voyoit ; il y mit enſuite
, quand il croyoit en être apperçu ,
un ſentiment plus vif qui ſembloit craindre
de ſe montrer , mais qu'une jeune
perſonne découvre facilement , & dont
elle eſt toujours flattée d'être l'objer. II
paſſa huit jours à la campagne fans changer
de conduite; l'inſtant de ſon départ
arriva; on en eut du regret ; il en témoigna
beaucoup ; en faiſant ſes adieux it
parut attendri; ſes regards exprimoient le
chagrin de quitter Sophie , & l'efpoir de
la revoir ; en demandant la permiſſion de
revenir , il fembloit l'implorer elle ſeule.
Sophie ne manqua aucune de ces obfervations
; elle éprouvoit une fatisfaction
fecrete qu'elle n'avoit jamais fentie.
Elle cherchoit la folitude, elle ſe plaiſoit
à rêver à Sainval; fon pere& famere ne
ceſſoient de parler de lui ; ils auroientété
ravis que leur fille eût pu lui plaire ; un
foir ils s'en entrerenoient dans lejardin ;
Sophie les entendit d'un cabinet de verdure
où ſa diſtraction l'avoit conduite;
la voix de ſa mere , le nom chéri qu'elte
prononçoit attirerent fon attention ; fon
20 MERCURE DE FRANCE.
coeur n'avoit pas encore ofé s'avouer qu'il
aimoit ; le defir de ſes parens l'enhardit ;
il la raſfura fur ſes ſentimens; elle ne craignit
plus de s'y livrer.
Sainval ne tarda pas à revenir ; il devoit
cette viſite ; on le reçut comme il
l'eſpéroit ; il céda ſans peine aux inſtances
de M. de Meilcourt qui ſe fit un plaifir
de le retenir pendant quelque temps. H
s'étoit preſcrit un plan de conduite dont
il réfolut de ne point s'écarter ; il le ſuivit
avec une patience qui s'accordoit mal
avec la vivacité de ſes deſirs , mais qui
convenoit à ſes vues. Pour ne point effaroucher
la vertu de Sophie , il l'attaqua
par le reſpect; ce n'eſt pas la maniere la
moins dangereuſe ; Sophie devoit être
moins ſur ſesgardes ; la confiance entraîne
la fécurité ,&les ſurpriſes font alors
plus faciles.
Sainval , dans les premiers jours , marqua
beaucoup d'empreſſement à chercher
Sophie ; il ſembloit impatient de ſe trou.
ver ſeul avec elle , & quand il y étoit , il
paroifloit contraint , embarraffé , arrêté
par la crainte , n'oſant avouer ce qu'il
ſentoit , mais le laiſſant pénétrer. Cette
timidité prouvoit l'excès de ſon amour ;
s'il étoit moins violent il feroit déjà déclaré
, une pareille démarche n'eſt pas
NOVEMBRE. 1768 . 21
difficile à un homme aimable & galant ;
mais lorſque le coeur eſt vivement affecté
, l'eſprit n'eſt pas bien libre. Sainval ,
dans les converſations générales , avoit
l'art de jetter ces réflexions , indifféremment
& coinme ſans deſſein; il les dictoit
à Sophie qui les retenoit avidement ,
s'imaginoit les avoir faites , &les lui appliquoit.
Quinze jours s'écoulerent ; Sainval ,
fidéle au plan qu'il s'étoit tracé , n'avoie
point encore parlé ; il voyoit dans les yeux
de Sophie qu'elle defiroit une déclaration
& qu'il pouvoit la faire ſans riſques .
Tous les matins elle fortoit de bonne
lheure pour ſe promener dans le parcielle
y étoit toujours ſeule ; depuis quelque
temps , elle s'y rendoit plus matin encore
; Sainval qui obfervoit tout , ſe propoſoitde
profiterde ces inſtans. Un mo.
tif puiſſant le forçoit de différer ; für
d'obtenir un aveu favorable , il craignoit
qu'on ne le preffat de s'ouvrir à M. de
Meilcourt. Ce n'étoit pas ſon intention ;
il attendit le jour de ſon départ pour s'expliquer
; il ſe flatta d'occuper aſſez Sophie
pour éloigner une propofition qui
l'embarraſſeroit ; il auroit le temps enfuite
de refléchir aux moyens de lui faire
approuver ſon ſilence àcet égard.
:
2,2. MERCURE DE FRANCE.
Sainval fit arriver le ſoir même une
lettre qui lui annonçoit que ſon oncle
étoit malade , & qu'il l'appelloit auprès
de lui. Il témoigna la plus grande inquiétude
à cette nouvelle ; M. de Meilcourt
l'attribua à l'état de ſon oncle ; Sophie ne
manqua pas d'ajouter à ce motif le regret
qu'il avoit de la quitter. Sainval les entretint
l'un & l'autre dans leur opinion ;
il déclara qu'il partiroit le lendemain
matin après le déjeuner. Il ſe leva dès que
le jour parut ; il devança Sophie dans les
allées du parc , s'enfonça dans celles qu'elle
fréquentoit le plus, épiant l'inſtant où
ellearriveroit.
Sophie ne tarda pas à paroître & à le
découvrir ; fon premier mouvement eſt
de ſe retirer; un ſentiment plus fort l'arrête
; elle ſe rappelle la timidité de Sainval;
il part ; elle ne peut ſe refuſer le
plaiſir de l'entendre encore ; elle fuit fes
pas; Sainval marche toujours fans affectation;
il eſt trop occupé pour l'appercevoir.
Les rêveurs ne voient rien devant
eux. Une racine d'arbre , qui ſe rencontre
ſous ſes pieds , lui fait faire un faux
pas , & l'oblige de ſe retourner ; il baiſſe
les yeux à la vue de Sophie ; elle lui recommande
d'être moins diſtrait à l'avenir
; il ne répond point , il la regarde &
NOVEMBRE. 1768 . 23
ſoupire. Il parle enfin de fon départ , il
oſoit ſe flatter la veille qu'il ne feroit
pas ſi prochain ; mais fon oncle eſt malade;
il deſire de le voir ; on obéira, quoiqu'il
en coûte ; un devoir ſi ſacré ne ſouffre
point de délai ; cette maxime exprimée
avec le ton du ſentiment , attendrit
Sophie ; elle admire ſon amant & le
plaint . Sainval paroît conſolé; il eſt ſurtout
fier de l'approbation de Sophie : l'eftime
qu'il en fait n'échappe point à cette
belle perſonne ; elle ſe regarde d'un air
plus content d'elle - même : pour la premiere
fois , elle écoute la voix Aatteuſe
de l'amour-propre ; c'eſt ſon amant qui
l'éveille . Sainval ne néglige pas cette obfervation
; il lui fait l'aveu des ſentimens
qu'elle lui a inſpirés ; l'imagination de
Sophie eſt exaltée; dans ce moment elle
elt au - deſſus de ſon ſexe ; elle rougiroit
d'employer des détours avec un homme
tel que Sainval ; elle répond avec franchife
, &le laiſſe lire au fonddeſon coeur.
Sainval , dans l'excès de ſa joie , dans
l'ivreſſe de ſes tranſports , ménage l'objet
qu'ilaime ; il ne s'écarte point du reſpect;
Sophie , hors d'elle- même , n'auroit peut.
être pas eu la force de ſe plaindre s'il eût
été téméraire ; elle s'apperçoit de ſa retenue
& lui en tient compte. Sainval , en
24 MERCURE DE FRANCE.
(
parlant de ſon amour, a ſoin de remplir
l'ame de Sophie , d'y fixer toute fon attention
, de la détourner de tout autre
objer. La ſienne arrêtée ſur ſon bonheur,
ne voit rien au-delà; il eſt aimé , il n'a
plus de deſirs à former , il le fait croire
dumoins.
Cette converſation délicieuſe finit; on
appelle Sophie ; on cherche Sainval ; le
déjeuné eſt prêt ; ils ne peuvent ſe parler
plus long-temps; ils ſe rendent auprèsde
M. & Madame de Meilcourt ; Sainval
fait ſes adieux ; il laiſſe ſon amante livrée
à de douces revêries ; elle n'a point ſongé
à exiger de lui qu'il falſe approuver ſa
paſſion à M. de Meilcourt ; il redoute les
fuites; fon efprit fécond en expédiens lui
en fournit bientôt un ; il prévient Sophie;
c'eſt un nouveau mérite qu'il veut avoir
auprès d'elle ; il lai écrit une lettre fort
tendre& fort reſpectueuſe ; il lui marque
quedans fon raviſſement , il a oublié de
lui demander la permiflion de travailler à
leur bonheur mutuel ; fûr de ſa tendreſſe,
il va ſe jetter aux pieds de fon oncle, obtenir
ſon conſentement,&le conjurerde
faire lui- même les démarches néceſſaires
auprès de M. de Meilcourt. Cette lettre
confiée à un homme adroit & déjà exercé
àde pareilles commiſſions , fut remiſe en
fecret
NOVEMBRE. 1768 . 25
ſecret à Sophie . Ce procédé redoubla fon
amour& fon eſtime.
Sainval , après cette démarche ne douta
plus du ſuccès ; il avoit un ami,de fon
caractere & de ſes moeurs; on le nommoit
Dorville ; le plaiſir les avoit liés ;
celui-ci qui n'étoit obligé à aucune circonfpection
étoit très - décrié. Sainval lui fit
part de ſa paffion , de ſes projets , & le
priade les ſervir. Dorville approuvatout;
il fut enchanté de jouer un rôle dans cette
aventure ; il ſe fit une gloire de contribuer
à la félicité de ſon ami , & à la ruine
d'une perſonne vertueuſe. Tu ſeras content
de mon adreſſe , dit- il à Sainval : je
connois Meilcourt; la viſite que je lui ferai
n'aura rien d'extraordinaire. Comme
ma réputation n'eſt pas merveilleuſement
établiedans cette maiſon , je me garderai
bien de paroître ton ami ; notre intimité
iroit mal avec la haute ſagefle dont
tu fais profeſſion , & à laquelle on a la
bonté de croire. J'ôterai pour quelque
temps à la petite Sophie la ridicule manie
de ne vouloir pas aimer à l'inſçu de
ſes parens.
Dorville, trois joursaprès,feignant d'aller
voir un ami à la campagne , vint demander,
en paſſant, à diner à M. de Meil
e B
1
M
26 MERCURE DE FRANCE.
court : il n'eut pas de peine à faire tomber
la converſation ſur Sainval . Nous l'avions
, ces jours paſſés , dit M. de Meilcourt
, & nous le poſſéderions encore ,
s'il n'avoit pas été obligé de ſe rendre
auprès de ſon oncle qui est très- mal. Trèsmal
, interrompit Dorville ! ce n'eſt
qu'une légere indiſpoſition ; la maladie
du neveu est bien plus dangereuſe. Comment
, demanda Madame de Meilcourt ,
il feroit malade ? Très grievement reprit.
Dorville; il eſt fou... Il faut que je vous
conte cela ; c'eſt la nouvelle du jour. Son
oncle l'avoit mandé auprès de lui ; fon
deſlein étoit de le matier à la fille du duc
de.... Sainval a fort mal reçu cette propoſition
; il a dità fon oncle que ſon coeur
étoit engagé ailleurs ,& il a voulu faire
valoir cela , comme une raiſon qui ne
lui permet pas d'épouſer la jeune Ducheſſe
. L'oncle eſt furieux ; Sainval tâche
de l'adoucir , mais on doute qu'il
réuffiffe . Connoit-on, demanda Madame
de Meilcourt , la perſonne qui lui infpire
une fi forte paſſion ? Non pas , répond
Dorville ; Sainval eſt d'une difcrétion
extrême ſur cet article ; il ne ſe
vantejamais de ſes bonnes fortunes. C'eſt
le procédé d'un galant homme, reprit
Madame de Meilcourt; mais fon filence,
I
NOVEMBRE. 1768 . 27
dans une circonſtance telle que celle-ci ,
doit faire imaginer que fa maîtreſſe n'eſt
pas digne de lui ; fi elle l'étoit , qui l'empêcheroit
de la nommer à ſon oncle ?
fans-doute il obtiendroit ſon aveu. L'oncle
ne vous eſt pas connu , repliqua Dorville
; c'eſt l'homme le plus entier , le
plus opiniatre ! ... S'il connoiſſoit la Maîtreſſe
de ſon neveu , il n'est point d'intrigues
qu'il n'employât pour les déſunir;
dans le fond il feroit bien ; Sainval le
mériteroit : qui a jamais vu refuſer d'épouſer
une femme , parcequ'on en aime
une autre ?
Sophie frémiſloit à chaque mot ; les
principes de Dorville lui ſembloient affreux
; que fon amant penſoit différemment
! Elle paſſa pluſieursjours ſans recevoir
de ſes nouvelles, ſans le voir lui-même
; elle apprenoit de temps en temps
qu'il cherchoit la folitude , qu'il ſe cachoit
à tout le monde , qu'il éprouvoit
les chagrins les plus violens; elle les partageoit.
Son pere& ſa mere avoientdefiré
que Sainval s'attachât à elle. Ils auroient
regretté , dans ce moment, qu'elle eût été
l'objet de ſa paſſion ;quelle peine ne leur
auroit pas caufé l'oppoſition de l'oncle !
ils craignirent qu'elle ne devînt la victime
dequelque aventure pareille ; on leur
১
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
avoit propoſe un parti ; ils ſe déterminerent
à l'accepter ; auſſi-bien Sophie ne ſe
décidoit point ; l'ami commun qui leur
avoit fait des ouvertures , étoit à la campagne
à deux lieues de leur terre ; ils réfolurent
de l'aller voir & de le confulter ,
ils partirent un matin & ne menerent
point Sophie.
Sainval qui ne perdoit de vûe aucune
deleursdémarches,inſtruit de cette circonſtance
, ne manqua pas de choiſir ce moment
pour faire une viſite. Il prit ſes précautions
pour n'arriver qu'une heure après
leur départ ; il témoigna beaucoup de regret
de leur abfence & d'avoir fi mal
choiſi ſon temps ; il entra , réſolu de ſe
repoſer & d'attendre leur retour , ſe gardant
bien de demander des nouvelles de
Sophie , pour avoir l'air d'être perfuadé
qu'elle étoit avec eux. Il paſſa dans lejardin
; Sophie qu'on avoit avertie , y def
cendit. Sainval lui parut conſterné : Char->
mante Sophie , lui dit- il en ſoupirant &
daton de la douleur , que les eſpérances:
avec leſquelles je ſuis parti ont été de
courte durée ! Ah , ſi vous ſçaviez ! .....
Mais non , vous daignez m'aimer , je dois
vous cacher un trouble que vous partageriez
, & travailler en filence à le faire
!
1
1
NOVEMBRE. 1768. 29
finir. Je ſçais tout , lui dit Sophie , votte
oncle veut.... Vous êtes inſtruite de ſes
projets , Mademoiselle ! Concevez-vous
J'horreur de ma ſituation ? Ce ne ſont pas
ſes richeſſes qui me forcent à le menager
, qu'il m'en prive , qu'il me laiſſe le
feul bien que j'ambitionne. Je lui dois
tout ce que je fuis , vous connoiffez
l'empire de la reconnoiſſance ; qu'il me
vend cher ſes bienfaits ! Non , je ne les
-payerai point du prix qu'il exige : je ne
ſerai jamais qu'à Sophie ; je tâcherai
d'obtenir du temps &de ma ſoumiflion
l'aveu de cet oncle cruel , je le ſolliciterai
ſans ceſſe; il ne pourra me le refu .
fer ; mais hélas ! je me flatre d'un bonheur
prochain , il faut me réfoudre à le
voir s'éloigner.
Ses yeux ſe mouillerentde larmes en
achevant ces mots ; elles redoublerent
quand il ſongea qu'il falloit attendre une
circonſtance plus heureuſe pour déclarer
ſes ſentimens à M. de Meilcourt ; qu'il
en coutoità fon coeur ! Sa probité ſe révoltoit
contre le myſtère ; mais il en ſentoit
la néceſſité ; elle lui paroiſſoit ſi terrible ,
il en étoit ſi effrayé , que Sophie ne vit
que ſon affliction & fe crut obligée de le
conſoler,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Sainval avoit prévu qu'on le plaindroir;
comme on partageoit ſes peines , il affecta
de les ſentir plus vivement. Sophie
s'attendriſſoit ; il la conduiſoit infenfiblement
dans une allée ſombre & détournée
; il ſe plaignoit ſans ceffe , on
pleuroit avec lui ; on l'aſſuroit qu'on l'aimeroit
toujours ; l'amour en pleurs eſt
plus touchant , plus tendre ; c'eſt ſans conſéquence
qu'il peut être plus vif , plus
empreffé. Sophie ne craignit point d'accorder
à fon amant quelques careffes innocentes
qu'il n'oſoit demander , qu'il
prenoit avec ménagement , & qu'il ceffoit
dès qu'elle en ſembloit inquiére.
Trompée par ces apparences, elle ne s'imaginoit
pas qu'il pût aller,plus loin. Sainval
jettoit le déſordre dans ſon ame ; il
la rempliſſoit d'un trouble délicieux ;
elle s'y livroit fans défiance ; fon amour
le prolongeoit & l'augmentoit; il paroiffoit
retenu par le reſpect au moment qu'il
en manquoit. Sophie hors d'elle-même
ne ſongeoit déjà plus qu'elle eût des craintes
àconcevoir ; ſes ſens s'allumerent , fa
raiſon s'égara ; Sainval épioit cet inſtant ,
il l'avoit amené par degrés ; il obtint le
triomphe qu'il s'étoit préparé.
Sophie revint bientôt de ſon égare
NOVEMBRE. 1768. 31
ment; ſurpriſe , honteuſe de ſa foibleſſe ,
elle détourna les yeux en pouſſant un cri.
Sainval s'attendoit à ſes larmes , il voulut
les eſſuyer ; elle ne l'écoutoit pas ; defhonorée
à ſes propres yeux , elle ſe regardoit
avec effroi , elle gémiffoit de fon
humiliation. Sainval parvint enfin à la
calmer; mais il ne la confola pas. Il effaya
de renouveller ſon délire ; il étoit
dans la fauſſe opinion qu'une premiere
foibleſſe eſt toujours ſuivie d'une ſeconde.
Sophie le détrompa ; la vertu étonnée
de ſa chûte , eſt en garde pour l'avenir.
Sophie veilloit ſur elle même , l'ex.
périence lui avoit appris à ſe défier de ſa
raifon & de ſes ſens. Sainval embraſéde
defirs , s'étonnoit de l'obstacle qu'il trouvoit
àles fatisfaire . La réſiſtance de Sophie
lui patoiſſoit inconcevable : il n'étoit
pas fait pour l'eſtimer. Ilſe propofa
de paſſer encore quelques jours auprès
d'elle , dans l'eſpérance de la ramener à
ce qu'il appelloit une conduite raiſonnable.
M. & Madame de Meilcourt ne ſoupçonnant
point l'amour de Sainval pour
leur fille , lui firent mille politeſſes à leur
retour ; ils lui parlerent de fon malheur
& l'en plaignirent. Sophie que leur pré
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
fence accabloit , prétexta une indiſpoſition
pour ſe retirer. Les réflexions les
plus déchirantes la tinrent réveillée toute
la nuit. Elle ſe rappella que parmi les
confolations que Sainval avoit voulu lui
donner , il avoit négligé la ſeule qu'elle
pût recevoir. L'honneur obligeoit fon
amant à preffer leur hymen ; la crainte
de déplaire à ſon oncle ne pouvoit plus
l'arrêter. Elle l'aimoit , elle l'eſtimoit ,
elle eſpéra qu'il rempliroit ce devoir facré
. Elle attendit vainement cette ouverture
pendant deux jours ; elle lui fit enfin
de tendres reproches de cet oubli. Sainval
s'excuſa froidement. Sophie reſta con.
fondue ; elle entrevit toute l'horreur de
fon fort; le départ de Sainval la lui confirma
bientôt ; aſſuré de ne pouvoir plus
rien obtenir d'elle , il avoit pris le parti
de ſe retirer.
Sophie ne put réſiſter à ce dernier trait;
ſa douleur altéra ſa ſanté ; ſes parens ſe
hâterent de la ramener à la ville ; elle y
languit pendant quelques jours. L'abandon
de Sainval n'étoit pas le feul malheur
qui la menaçoit ; elle s'appercût que
ſa foibleſſe auroit des ſuites , que fa honte
feroitconnue. Quel état pour une jeune
perſonne ! Etre mere ! ce titre ſi glorieux
alloit la couvrir d'opprobre. Sondéſeſpoir
NOVEMBRE. 1768. 33
eſt au comble ; la mort devient l'objet de
tous ſes voeux. Vingt fois ſes mains ſe
portent ſur elle-même pour la précipiter ;
la raiſon lui conſeille un autre projet ,
humiliant ſans doute , mais indiſpenſa
ble. C'eſt à elle à rappeller ſon amant ;
un intérêt preſſant la force , ſon honneur,
celui de fa famille &l'enfant qu'elle porte
dans ſon ſein. Elle ne balance pas ;
elle lui peint ſa ſituation ; elle reclame
la probité , ſon deſir , & le conjure de
donner un pere à l'infortuné qui conte
tant de pleurs à ſa mere.
Sa lettre fut remiſe àSainval. Dorville
étoit préſent : dès qu'il ſçut d'où elle venoit
, il la prit des mains de fon ami
& la lut lui-même avec des réflexions &
un commentaire propres à en détourner
l'effer. Elle demande une réponſe , ditil
enſuite ; parbleu , je ſuis tenté de la lui
porter. Je n'en veux point faire , interrompit
Sainval , je ne prétends pas m'en
gager.... Non fans doute; auſſi je te difpenſe
d'écrire ; je répondraide vive voix ,
cela ſera plaiſant ; j'irai dîner chez elle ;
je raconterai ton hiſtoire ; je ne la nommerai
point ; mais elle m'entendra ; je
verrai fon trouble , ſa petite fureur....
Oh ! ce ſera une ſcène délicieuſe! .. Sainval
fourit de l'idée de Dorville , & ne
By
34 MERCURE DE FRANCE.
l'empêcha pas de l'exécuter. Celui ci ne
différa que juſqu'au lendemain ; il ſe renditchez
M. de Meilcourt. J'ai une aventure
rrès-plaiſante à vous raconter , Madame
, dit il en entrant : vous me faites
P'honneur de me regarder comme un
grand ſcélerat ; vous n'avez de l'eſtime
que pour Sainval ; apprenez que votre
héros me vaut bien . La nouvelle de fon
mariage & de fa brouillerie avec fon
oncle eſt une pure fable ; il avoit ſes raifons
pour la répandre ; tout le monde
en a été la dupe ; je l'ai été moi même.
On lui demanda quel motif avoit pu le
porter à la débiter. Dorville en rendit
compte; il eut ſoin de changer quelques.
petites circonstances pour n'être entendu
que de Sophie. M. & Madame de Meilcourt
n'eurent garde de ſe reconnoître
dans le portrait qu'il fit des parens de
l'héroïne. M. de Meilcourt les trouva
fort fors , fort imprudens & rit beaucoup
de l'aventure; ſa femme la prit plus
férieuſement , & dit qu'elle ne croiroit
plus aux dehors impofans. Au moins ,
reprit Dorville en riant , vous conviendrez
que je ne cherche pas à paroître
meilleur que je ne fuis. Cela est vrai
répondit Madame de Meilcourt ; auffi la
malheureuſe qui vous connoît & ſe laiſſa
NOVEMBRE. 1768. 35
féduire , ne mérite aucune pitié; n'eſt - te
pas un triomphe bien flateur ? Vous n'êtes
pas di coupable que le monſtre qui ſe
cache ſous le maſque de l'hypocrifie .
J'emporte donc enfin la préférence , s'écria
Dorville ; en vérité , Madame , la maniere
dont vous me l'accordéz , m'honote
beaucoup.
Sophie fut au fupplice pendant cette
converſation : elle ne parvint à cacher
fon trouble qu'avec les efforts les plus
violens ; elle quitta promptenment la compagnie
pour aller ſe livrer en liberté à
fon déſeſpoir Elle ne pouvoit douter de
l'indifcrétion de Sainval ; il avoit fans
doute envoyé Dorville pour lui donner
ſa réponſe ; quel affreux interprête avoitil
choiſi ! elle ſentoit qu'il ne méritoit
que ſes mépris ,& elle ne pouvoit ceffer
de l'adorer.
Cependant l'alliance qu'on avoit propoſée
à M. de Meilcourt étoit une affaire
preſque arrangée ; avant de donner
ſa dernière parole, il voulut en parler
à ſa fille. Que devint Sophie à cette
nouvelle ? Sa confufion l'empêcha de répondre
; fon pere étonné voulut en vain
la faire expliquer ,ſes careſſes ſembloient
ajourer à ſa douleur ; il n'en imagina
pas le véritable motif;il l'impura cepen
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
:
dant à quelque attachement qu'elle n'ofoit
avouer ; il alla faire part de ſa conjecture
à Madaine de Meilcourt , & la
chargea de pénétrer ce ſecret.
Madame de Meilcourt ſe rend auprès de
fa fille. Sophie étoit encore tout enpleurs ,
elle ne la voit point arriver ; ſon état
effraye une mere compatiſſante ; elle s'ar.
rêtedevant elle .-Sophie,tu ne vois point
ta mere; quelle eſt la cauſede ces pleurs ?
Ma fille! .... à ce nom Sophie leve les
yeux , voit ſa mere qui accourt pour l'embraſſer
; elle s'avance pour voler dans ſes
bras , ſe détourne & foupire en redoublant
ſes gémiſſemens. Votre pere vient
de vous parler , reprit Madame de Meilcourt
; fa propoſition.... Vous pleurez !
Confiez-moi vos peines , je les foulagerai
; on rejetera le parti qu'on vous deftine
ſi vous le refuſez. Cette nouvelle
marque de bonté.... O ma mere ,
tendre mere.... Non , je ne mérite pas! ..
-Votre coeur s'eſt il déclaré?Aimez- vous ?
Pourquoi manquer de confiance ? Comp.
tez ſur ma tendreſſe ; nous ne voulons
que votre bonheur.....-Ah ma mere ! ft
vous ſçaviez ...... Non , je ne ſuis plus
dignede vosbontés.... Que dites- vous ,
ma fille ? Votre choix feroit il indigne
nous ? ..... Le coeur ne conſulte pas
,
ma
NOVEMBRE. 1768. 37
toujours la raiſon, je le ſçais; parlez; raſſurez-
vous je vous plaindrai.-Non;vousne
me plaindrez point ; vous m'abhorrerez ,
mon choix n'avoit rien qui pût bleſſer votre
orgueil ; vous l'auriez approuvé fans
doute ; celui qui en étoit l'objet a joui
pendant quelquetemps de votre eſtime &
de la mienne.... Il l'a perdue.... --Je le
vois , c'eſt Sainval , fur qui vous aviez
jetté les yeux. ( Le frémiſſement de Sophie
le lui confirma) Vous le connoiſſez
aujourd'hui tel qu'il eſt. L'amour ne fubſiſte
pas long- tems avec le mépris. L'homme
qu'on vous propoſe mérite votre eftime
, il obtiendrabientôt votre amour...
-Non jamais.... L'amour est pour toujours
banni de mon coeur. Je ne ſerai , je ne
puis , je ne dois être à perſonne....-Quelle
raiſon? ...-Je vous ferois frémir ; vous
ne m'entendez pas.... Ah ! craignez de
m'entendre ; je ſuis en proie aux tourmens
les plus affreux aux remords
plus terribles encore...-Aux remords !
ils ne conviennent qu'aux crimes ... -Ne
m'interrogez pas..... Laiſſez- moi mourir...-
Tu veux quitter ta mere ! Ah ceffe
de m'accabler. Redeviens cette fille chère
à mon coeur , qui faiſoit ma gloire ,
ma félicité,dont la verru .... - La vertu ....
Ah mamere ! ... -Quelle exclamation,
38 MERCURE DE FRANCE.
ma fille ! ... -Je ne mérite plus ce nom ,
connoiffez moi , haïffez- moi.... J'en
mourrai.... Vous ne me pleurerez point ,
jemourraideshonorée....-Qu'entends je?
-Le mot fatal m'eſt échappé. Vous ſçavez
tout , je vois l'horreur que je vous infpire.
Vous frémiſſez , ma mere ... J'ai prévu votre
trouble , je l'ai prévu .... Ah Dieu ! mais
croyez du moins que votre fille féduite ,
égarée malgré elle a détesté ſon crime
& qu'elle en eſt punie .... -Sophie ! ...-Ah
Madame , je ne ſuis plus votre fille , vous
m'avez ôté ce tendre nom.... Je n'ai donc
plus de mere... Malheureuſe ! ...
Sophie ne put foutenir la douleur de
fa mere ; elle s'accuſa de porter le poignard
dans le ſein qui l'avoit nourrie ;
fes forces étoient épuisées , elle tomba
mourante. Ce ſpectacle touchant attendrit
Madame de Meilcourt ; toute coupable
qu'étoit ſa fille , elle lui paroiffoit
encore plus infortunée; elle ne pouvoit
la haïr ; elle lui prodigua les ſoinsles plus
tendres. Sophie en revenant à elle , ſe
fentit preffée dans ſesbras. Sa mere craignoit
de la perdre. Elle lui voyoit de ſi
grandsremords de fa faute qu'elle n'avoit
plus de reproches à lui faire.
Madame de Meilcourt ne pouvoit cacher
cetévénement à ſon époux ; elle ne
NOVEMBRE. 1768 . 39
ſçavoit comment s'y prendre pour le lui
révéler. Elle commença par envoyer ſa
fille à la campagne dans le deſſein de la
dérober à la premiere colère de M. de
Meilcourt. Elle eut foin de la raſſurer fur
l'état où il l'avoir vue en le rejettant fur
une maladie languiffante dont elle étoitat
taquée . Quelques jours après , le voyant
dans un moment où il feroit facile de
P'attendrir , elle lui dit , qu'elle fortoit
d'une maiſon où elle avoit vu Pintortunée
victime de la paſſion de Sainval ; elle
la peignit de la maniere la plus intéreſſante,
elle ajouta qu'elle alloit bientôt
être mere , que fon déſeſpoir étoit ſt
'violent qu'elle lui avoit promis de travailler
à la ſauver du courroux de ſes parens.
M. de Meilcourt étoit bon & généreux;
il prit part aux chagrins de cette
perfonne ; il offrit de lui rendre auſſi des
fervices ; & emporté par un mouvement
de pitié , il promit à ſa femme de voir
Sainval le lendemain .
Madame de Meilcourt ne s'attendoit
pas à cette propoſition ; elle en frémit;
elle fit tous ſes efforts pour détourner ſon
mari de ce deffein ; elle cacha fes véritables
craintes fous celles qu'elle avoit qu'il
ne ſe compromît avec un homme de ce
caractere; elle refuſa conftaminentde lui
40 MERCURE DE FRANCE .
nommer la jeune perſonne. M. de Meilcourt
ſourit intérieurement de ce myſtere
qui ne pouvoit pas l'empêcher de parler
à Sainval il feignitde ſe rendre pour
tranquilliſer ſa femme ,& le lendemain
il n'eut rien de plus preſſé que de courir
chez Sainval , qui fut étrangement ſurpris
de la viſite & du motif. Aux discours de
M. de Meilcourt il connut facilement
qu'il étoit mal inftruit ; il trouva cette
démarche très - finguliere. La bonne foi
de ſon ancien ami lui parut très-plaiſante;
il répondit avec beaucoup de gaïté , &
ſans lui manquer , il le refuſa abfolu
ment.
M. de Meilcourt rendit compte à fa
femme de ce qu'il avoit fait ; il s'apperçut
de fon effroi ; raſſurez vous lui dit- il,
tout s'eſt fort bien paſſé : mais j'aurois pu
vous croire ; rien n'étoit plus inutile. Votre
protégée n'a point d'eſpérance de ce
côté;elle ne vous en a pas impofé. Sainval
eſt le ſeul coupable ; il m'a avoué que
fon triomphe lui a beaucoup coûté , &
qu'il ne l'a obtenu qu'une fois. Il faut
voir les parens de la jeune perſonne ; ils
feront bien affligés ſans-doute .... c'eſt
leur faute: s'ils avoient été plus vigilans.
mais il ne s'agit pas de cela ,
leur fille mérite leur pitié , & après tout
NOVEMBRE. 1768. 41
le mal eft fait. Ah ! Monfieur , dit Madame
de Meilcourt , que je regrette d'avoir
promis de me mêler de cette affaire !
Comment s'y prendre pour expliquer à
un pere ?...-Je m'en charge ; je vous l'ai
dit , ſa faute eſt excuſable ; quelle fille
peut aflez compter ſur elle-même pour
n'avoir jamais de foibleſſe ?-Ne croyezvous
pas à la vertu ?- pardonnez-moi ;
mais je connois le coeur humain ; la vertu
la plus ſévere n'eſt pas toujours ſur ſes
gardes , & un homme adroit ſçait épier
cet inſtant & le ſaiſir . -Ce raiſonnement
peut vous ſuffire ; mais croyez - vous
qu'il faſſe impreſſion ſur un pere ? -Sans
doute , pour peu qu'il réfléchiffe.-Ah !
Monfieur , les perſonnes indifférentes&
celles qui font intéreſſées ne voient pas
les chofes de la même maniere. La raiſon
, Madame , doit les guider les uns&
les autres . J'oſe me flatter du ſuccès.
Vous le croyez , mais vous êtes un tiers
dans cette affaire .-Il eſt inutile de vous
effrayer d'avance ; excitez- vous plutôt à
la fermeté ; c'eſt vous qui devez parler à
la mere ; croyez-vous avancer beaucoup
avec ces craintes ? à force d'en concevoir ,
vous en témoignerez devant elle ,& vous
ne gagnerez rien. Songez donc qu'il faut
l'adoucir ; affoiblir la faute de ſa fille ;
42 MERCURE DE FRANCE.
...
faites comme moi , n'enviſagez que cela
je me charge du pere , vous verrez ſi je
n'en viendrai pas à bout.-Vous l'eſpérez
, je le ſouhaite , j'agirai de mon côté ;
mais je crains mettez - vous un mo .
ment à leur place .-Je m'y mets ; je
vois tout ce qu'on me dira & tout ce que
je répondrai . Mon Dieu ! vous ne
voyez ſurement pas tout ... il y a mille
choſes ... fuppofons , par exemple , que
vous ſoyez le pere , & que ce foit Sophie
... Je le ſuppoſe ; eh bien , Sophie
... mais qu'eſt ce que Sophie a à
faire ici? Je n'en veux pas davantage ;
vous voilà avec votre force d'eſprit : une
ſimple ſuppoſition l'allarme ; adieu vos
beaux raiſonnemens ; jugez un peu de
leur effer ſur le pere à qui vous devez
parler.-J'en conviens , Madame , vous
medonnez une bonne leçon , & je vous
en remercie ; je dois effectivement examiner
mieux cette affaire , je conçois
combien cela eſt affligeant . -C'eſt ce
que je diſois ; il faut ſe mettre à leur
place ; en vérité cette démarche m'allar-
Vous avez raiſon ; mais cependant
les excuſes que j'avois imaginées ,
font très-bonnes .-Elles vous frappent ;
mais les goûteriez- vous , ſi c'étoit à vous
me. -
NOVEMBRE. 1768. 43
2
qu'il fallût les adreſſer ? reflechiſſez y
bien; ft Sophie étoit dans ce cas , vos raifonnemens
auroient-ils la même force ?
Si Sophie ... d'abord , cela ne ſe peut
pas ... fi Sophie étoit dans ce cas ... il
faudroit que les circonstances fufſſent comme
celles- ci , & alors ... je crois ... oui ,
je la plaindrois , je pourrois me conſoler
& chercher à cacher ſa honte & la nôtre.-
En vérité , Monfieur , vous auriez
bien du courage , ſongez donc que ce ſeroit
une fille perdue ſans reſſource ... Que
Sainval ...- oui , Sainval feroit indigne
-d'elle ; je ne voudrois pas même qu'il l'époufet
,quand il viendroit offrir de tout
reparer ; fon procédé eſt infâme ; qui eſt
capable d'une lâcheté en peut faire d'antres
; elle ne seroit point heureuſe , &
j'aimerois mieux la retenir auprès de moi,
lui ouvrir les bras , & couvrir fon hon-
-neur du manteau paternel.- C'eſt ce
qu'on peut appeller le ſuprême effort de
la raiſon ; il vous feroit poffible ! vous
chéririez encore une fille déshonorée!
Voilà bien les femmes ! elles devroient
être plus indulgentes que les hommes fur
les crimes de cette eſpéce ; & ce font
elles qui font toujours le plus de bruit.
-Je ne m'attendois pas à cette réflexion ;
44 MERCURE DE FRANCE.
1
je n'y répondrai point ; le pere que je
plains , m'en vengera peut- être , mais
croyez-moi , les maux qu'on voit dans la
perſpective n'affectent pas , il faut les
ſentir.-Vous avez bien mauvaiſe opinion
de moi , Madame , ... enfin je vois
que vous vous intéreſſez vivement à la
jeune perſonne , & que vous cherchez à
me fortifier , à me faire la leçon. Cela eſt
vrai , dit férieuſement Madame de Meilcourt
, vous avez beſoin de toute votre
raifon ; & cette répétition n'eſt pas inutile.-
Croyez auſſi que je ne négligerai
rien.- Joſe vous en prier.-Apprenez
moi où il faut aller . - Etes vous bien
fûr de vous-même ? Oui , l'intérêt que
vous y prenez m'en inſpire ,& fans connoître
la perſonne , je brule d'aſſurer fon
repos . Parlez .-Ah ! Monfieur ! ..- Vous
héſitez? ..-Il faut pourtantque j'en ſache
le nom. - Vous le ſçaurez bientôt.-
A préſent , s'il vous plait.- Eh bien,
Monfieur , vous allez l'apprendre ; mais
ſouvenez-vousde vosraiſonnemens ; c'eſt
vous ſeul qu'ils doivent convaincre ....
Sophie ... eſt la malheureuſe qui implote
vos bontés.-Sophie ! Sophie! s'écria-t-il,
en reculant !-Oui , Sophie... & fa mere
qui tombe à vos pieds demande grace
pour elle. Ne lui donnez pas le coup de
1
!
1
NOVEMBRE. 1768. 45
la mort : vos reproches le lui porteroient.
-Ai-je bien entendu ? ... ſe peut- il ? ...
ſon trouble , ſes pleurs , lorſque je lui
propofois un époux ...Ah! Madame , de
quel trait vous venez de me déchirer ?
Je ne fais ce fatal ſecret que depuis quelques
jours ; j'ai vû les remords de Sophie;
ils font vrais le barbare Sain
val mérite ſeul votre indignation .
...
M.deMeilcourt ſe promenoit à grands
pas ; il étoit fort agité ; il ſe ſerroit le
front avec ſes deux mains ; il lui échappoit
des cris : il tombe enfin ſur un fauteuil
ſans voir fon épouſe qui pleuroit
auprès de lui ; ſadouleur fombre & muette
juſqu'à ce moment , éclata bientôt par
des larmes. Madame de Meilcourt alla
l'embraſſer ; il la retint dans ſes bras,
c'en eſt fait , s'écria til , c'en eſt fait! ..
Je ſuis bien malheureux ... Sophie ...
Sophie , ... je lui pardonnerai ; j'oublierai
ſa faute ; l'époux que je lui offrois auroit
pû la voiler ; ſa délicateſſe a dicté ſes refus
..je lui rends mon eſtime. Prenez
ſoin d'elle ; dérobez à tout le monde cette
funeſte aventure; veillez ſur ſa vie ,
fur celle de ſon enfant ... mais qu'elle
ne paroiſſe pas encore à mes yeux; laiſſezmoi
le temps de me préparer à la revoir.
Il fortit à ces mots pour aller retirer fa
46 MERCURE DE FRANCE.
parole : les répugnances de ſa fille lui
ſervirent d'excufe .
P
Madame de Meilcourt débarraflée d'un
fardeau qui lui peſoit , alla rejoindre Sophie
à la campagne ; il lui étoit plus facile
d'y cacher ſa groſſeſſe; elle la ſoutint.
contre le déſeſpoir ; elle reçut elle-même
ſon enfant : c'étoit un fils ; quelle joye
ne lui auroit pas caufé cet événement
dans des circonstances plus heureuſes !
avec quel plaiſir n'auroit-elle pas donné
le premier baiſer à l'enfant de ſa fille! La
nature conferva cependant ſes droits ; le
fort de cet infortuné l'attendrit; elle lui
choiſit une nourrice dans le voisinage.
Sophie eut la conſolation de le viſiter
fouvent fous le titre de ſa marreine. Son
pere avoit refufé de la voir juſqu'à ce
moment ; la vue de ſon petit- fils lui fit
oublier le malheur de ſa naiſſance ; il le
plaignit ; il ratifia en ſa faveur le pardon
qu'il avoit accordé à la mere .
Sainval cependant ſembloit avoir oublié
Sophie; fon oncle étoit mort : n'ayant
plus de frein qui le retint , il ſe livroit
àtous lesdéfordres ; Dorville contribuoit
à l'y plonger. Ce dangereux ami avoit
miné ſa propre fortune ; fes débauches
lui avoient attiré pluſieurs affaires qu'il
s'étoit eſtimé heureux d'afloupir à force
)
NOVEMBRE. 1768 . 43
d'argent ; la bourſe de Sainval étoit f
ſeule reffource , & il ne la ménageoit pas .
Un jour il vint lui confier une nouvelle
paffion; une fille charmante en étoit l'objet
; il devoit l'enlever à ſa famille ; elle
conſentoit à le ſuivre ; il venoit puiſer
dans le coffre de Sainval les ſecours
dont il avoit beſoin pour conduire cette
entrepriſe à ſa fin. Le lendemain celui-ci
reçoit une lettre de ſon ami qui le prefſe
de venir le joindre dans un endroit ,
où il eſt arrêté par des bleſſures , & le
conjure de ſe hâter s'il veut le voir encore
vivant.
Sainval ne balance pas ; il ſuit le mefſager
& arrive dans un village à l'entrée
de la nuit : on le conduitdans une chaumiere
qui paroiſſoit être la plus pauvre
habitation du lieu. A l'aide d'une échelle
, il pénètre dans un galetas , où à la lumiere
fombre d'une lampe , il voit le malheureux
Dorville couché ſur un grabat
dreſſé par la miſere ſous un toit ouvert
de tous côtés. Epouvanté de ce ſpectacle ,
il s'écrie : ô mon ami qui t'a réduit en cet
état ? Mes crimes , ô Sainval , je t'ai
fait appeller pour obtenir de toi les derniers
ſecours ; tu me vois expirant & manquant
de tout ; voilà ce que j'ai trouvé
48 MERCURE DE FRANCE.
à la place de la douce perſpective qui ſe
préſentoit hier devant mes yeux. J'avois
ravi ma proye ; j'étois avec elle hors
de Paris ; un homme paſſe ſur notre route
; il regarde dans ma voiture, reconnoît
ſa ſooeur , arrête le poſtillon , me force de
deſcendre ; furieux , je veux lui ôter la
vie : la cauſe la plus juſte a l'avantage ; je
tombe percé de coups ; le vainqueur s'éloigne
avec ſa ſoeur. Tout le monde m'abandonne
; je perds mon ſang& mes forces
; mon propre domeſtique , au lieu de
me ſecourir , ſe hâte de me dépouiller &
de fuir. Des payſans me rencontrent en.
fin ; je reſpire encore ; ils m'amenentdans
ce lieu ; un chirurgien m'annonce la mort.
Que cemoment eſt terrible ! il n'eſt rien
pour qui la contemple dans l'éloignement.
Je me rappelle mes anciennes erreurs
. Que l'approche du tombeau
change la face des choses ! ... ô Sainval !
ma philofophie m'abandonne , la vengeance
céleste me pourſuit, le remords eſt
au fond de mon coeur , & le déſeſpoir
avec lui . Un juge ... oui ... unjuge m'attend
; je vais paroître devant ſon tribunal;
il va m'interroger ... que lui répondraije
? Mon ame égarée ſe rejette ſur le paffé
; elle le parcourt avec effroi ; elle n'apperçoit
..
NOVEMBRE. 1768. 49
perçoit qu'une multitude d'actions qui
la dégradent ; pas une dont le ſouvenir
confolant puifle la raffurer. L'innocence
ſéduite , arrachée du ſein paternel , entraînée
dans le déſordre , où la retiennent
la miſere & la honte , & devenue l'opprobre
du monde dont elle auroit fait
l'exemple ; les familles diviſées & déshonorées
, le malhereux opprimé ... tous
élevent leurs cris contre moi ; ma foible
voix ne peut ſe faire entendre ... & que
dirois-je ?
La ſituation de Dorville effraya fon
ami ; les crimes qu'il ſe reprochoit lui
étoient commmmuunnss ; il céda ſa place au
prêtre qui venoit conſoler le mourant ,
qui ſans celle imploroit grace d'une voix
étouffée par le déſeſpoir de l'obtenir ; il
courut arrêter un logement plus commodedans
une maiſon du village; il fit faire
un brancard pour y tranſporter ſon
ami. Tout étant prêt , il revient auprès
de lui ; il entre; quel tableau ! Dorville
étoit fans connoiſſance , étendu ſur la
paille; une femme qui le gardoit , avide
de ſes dépouilles , les tenoit ſous ſon bras,
&attendoit le moment où il rendroit le
dernier ſoupir pour fuir avec elles . Un
inſtant après le moribond ouvrit les yeux ;
ils s'arrêterent ſur Sainval ; il ſembloit
C
2
50. MERCURE DE FRANCE.
vouloit parler & ſe fatiguoit en vains
efforts. Bientôt on vit ſur ſon viſage toutes
les angoiſſes de l'agonie ; & comme
ſi les ſcélérats ne pouvoient mourir paiſiblement
dans leur lit , un mouvement
convulfif le précipite hors de ſon grabat ;
il tombe ſur le plancher en pouſſant des
cris horribles , parmi lesquels on entend
le nom de Sophie : Sainval accourt ... il
n'eſt plus.
Ce fpectacle eſt horrible. Sainval confidere
un inſtant ſon ami , défiguré , à
peine reconnoiſſable ,& portant dans ſes
traits tout ce que la mort a de plus hideux.
L'effroi dont il avoit été agité pendant
ſes derniers momens , le déſeſpoir
étoient gravés ſur ſon front ; il ſe rappelle
avec terreur que Dorville a prononcé
le nom de Sophie ; le ſouvenir de fon
crime vient déchirer ſon coeur; il détourne
les yeux de ce corps, & s'éloigne précipitamment
, n'oſant ſe retourner , &
croyant l'entendre encore crier après lui :
c'est ici le terme de nos plaiſirs. Il ſe retire
dans la maiſon qu'il avoit fait préparer
; il y paſſe le reſte de la nuit , occupé
de ce qu'il a vu ; le jour vient & le
trouve dans cet état d'accablement qui luî
peſe ,& dont rien ne peut le tirer. Son
Loteſſe vint lui propoſer de ſe rafraîchir
NOVEMBRE. 3768.1
elle portoit un enfantdans ſes bras. Sain.
val ne faiſoit pas attention à elle ; ſes regardsinquiets
s'arrêterent machinalement
ſur cet enfant ; ils ne pouvoient le quitter
; il ſembloit que cette vue adoucit ſes
tourmens ; dès qu'il ceſſoit de le regarder,
il y étoit en proie. Il le conſidéra de plus
près ; l'enfant lui ſourit : qu'il eſt beau ,
s'écria-t- il ! qu'il eſt doux pour vous de
lui avoir donné le jour ! Il n'eſt point à
moi , répondit la jeune payſanne : j'ignore
à qui il appartient ; mais fon fort ne peut
qu'être heureux. M. & Madame de Meilcourt
l'aiment beaucoup & le font élever
; leur fille eſt ſa marraine.
Sainval treſſaillit à ce nom , à ces mots .
Il examina l'enfant avec une curioſité avide
; il crût y reconnoître les traits de Sophie
, il le confideroit avec tendreſſe ;
quelques larmes lui échapperent ; ah ! fans
doute c'eſt mon fils , dit-il en lui-même ;
il lui fit les careſſes les plus tendres ; l'enfant
ſembloit y répondre.
Une voiture s'arrête à la porte dans ce
moment; c'étoit cellede Sophie ; la nourrice
la nomme avec un cri de joie , &
court au-devant d'elle , après avoir repris
l'enfant des mains de Sainval qui la conjure
de ne point parler de l'étranger logé
chez elle.
i
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Sophie paſſa dans une chambre voiſine
, ſéparée de celle de Sainval par une
ſimple cloifon. Il ne put ſe défendre de
prêter l'oreille ; il entendit qu'elle renvoyoit
la nourrice ſous quelque prétexte ;
dès qu'elle fut ſeule , elle embraſſa fon
fils. Pauvre enfant , diſoit-elle , il a déjà
quelques traits de ſon pere ; il ne leconnoîtra
jamais ; il en eſt abandonné
fourit , ajoutoit-elle , hélas ! il ignore ſes
malheurs , il n'a point de larmes à leur
donner , il ne les ſentira que trop un
jour.
... Il
Ces mots perçerent le coeur de Sainval
; fon trouble & fes remords ne lui
permirent pas d'en entendre davantage ;
il courut à fon fils auſſi tôt que Sophie ſe
fût éloignée ; il l'embraſſa avec plus de
tendreſſe ; il ſembloit chercher à reprendre
les baifers qu'il avoit reçus de ſa
mere. Il ſe hâta de rendre les derniers
devoirs à ſon ami. Débarraſſé de ce ſoin ,
il ne fongea plus qu'à réparer ſes injuftices
. Auffi - tôt qu'il fut de retour à Paris ,
il fit faire des démarches auprès de Sophie
& de M. de Meilcourt, il eſfuya les
refus qu'il méritoit. L'amour qui s'étoit
ranimé dans ſon coeur , la nature dont
il entendoit la voix , lui inſpirerent un
deſleindont il attendit ſa félicité. Il vole
1 !
NOVEMBRE. 1768 . 53
la campagne , paſſe chez la nourrice ,
la conduit au château , la prie d'attendre
un inſtant à la porte , prend ſon fils dans
ſes bras & pénètre juſqu'à Sophie. Elle
étoit avec ſon pere & ſa mere qui reſtent
interdits à ſa vue; elle poufle un cri . C'eſt
un criminel , luidit- il ,qui vient demandergrace,
l'obtenir, ou mourrir à vos pieds.
Belle Sophie , ne ſoyez point inflexible ,
imitez le Ciel qui pardonne au repentir ;
daignez jetter les yeux fur moi , & li je ne
puis vous toucher , jettez-les du moins far
mon fils ; il est né dans votre ſein , vous
luidevez les ſoins & l'amour d'une mere ;
conſentez à voir ratifier par les loix le titre
auguſte que mon crime vous a donné.
Ayez pitié de moi, de votre fils ; rendezlui
un pere : permettez - moi d'effacer l'opprobre
attaché à ſa naiflance ; craignez
qu'en apprenant un jour vos refus&ines
remords , il ne vous accuſe de trop de
ſévérité ; laiſſez vous attendrir ... la ver.
tune doit pas être impitoyable , déſeſpérer
le malheureux qui s'en eſt écarté , &
lui fermer pour jamais la route qui peut
l'y ramener .
M. & Madame de Meilcourt ne
purent retenir leurs larmes. Sophie en
verſoit avec eux ; fes regards ſe porterent
zour à tour fur Sainval & fur ſon fils. Qui
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
me répondra , lui dit-elle , que votre retour
eſt ſincere , & que vous ferez vertueux
... Vous-même , s'écria Sainval ,
vous qui me forcez à l'admiration , au
reſpect , au repentir; mon fils que je faits
aujourd'hui mon médiateur auprès de
vous.
Sophie avoit aimé Sainval , elle l'aimoit
encore ; elle lui tendit la main &
le conduiſir aux pieds de fon pere &de fa
mere , qui joignirent leur pardon à celui
qu'elle venoit d'accorder. Tous deux, quelques
jours après, furent unis par l'Hymen ;
Sophie fut heureuſe ; Sainval lui fit oublier
qu'il avoit été coupable ; il mérita
fa tendreſſe ,& reconnut que le véritable
bonheur est dans la vertu.
Par M. Fontanelle.
7
On ſera ſans doute charmé de trouver ici
les ſcènes ſuivantes de la tragédie de
Mariamne qui ne font dans aucune édition
des oeuvres de M. de Voltaire ; &
qui n'ontjamais eté imprimées , à l'exception
de quelques vers de la quatriéme
ſcène.
SCÈNE III.
De l'Acte III d'Hérode & Mariamne.
NOVEMBRE. 1768 . SS
VARUS , HÉRODE , MAZAEL , fuite.
AVANT
HÍRODE.
VANT que fur mon front je mette la couronne
Quem'ôta la fortune , & que César me donne ,
Je viens en rendre hommage au héros dont la voix
De Rome en ma faveur a fait pencher le choix.
De vos lettres , ſeigneur, les heureux témoignages
D'Auguſte & du ſénat m'ont gagné les fuffrages ;
Et pour premier tribut j'apporte à vos genoux
Un fceptre que ma main n'eût point porté lans
vous ;
Je vous dois encor plus; vos foins , votre pré-
3
fence
De mon peuple indocile ont dompté l'inſolence :
Vos ſuccès m'ont appris l'art de le gouverner ;
Etm'inſtruire était plus que de me couronner,
Sur vosderniers bienfaits excuſez mon filence ,
Je ſçais ce qu'en ces lieux a fait votre prudence ,
Et trop plein de mon trouble &de mon repentir ,
Je ne puis à vos yeux que me taire & fouffrir.
VARUS.
Puiſqu'aux yeux du ſénat vout avez trouvégrace,
Sur le trône aujourd'hui reprenez votre place ;
Regnez , Céfar le veut: je remets en vos mains
L'autorité qu'aux rois permettent les Romains.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
:
J'oſe eſpérer de vous qu'un regne heureux & juſte
Juſtifiera mes ſoins & les bienfaits d'Augufle ;
Je ne me flatte pas de ſçavoir enſeigner
Ades rois tels que vous , le grand art de regner.
On vous a vu long - temps, dans la paix , dans la
guerre ,
Endonner des leçons au reſte de la terre :
Votregloire en un mot ne peut aller plus loins
Mais il eſt des vertus dont vous avez beſoin .
Voici le temps ſur - tour , que fur ce qui vous
touche ,
L'auſtere vérité doit paſſer par ma bouche;
D'autant plus qu'entouré de flateurs affidus ,
Puiſque vous êtes roi, vous ne l'entendrez plus.
On vous a vu long-temps reſpecté dans l'Afie ,
Regner avec éclat , mais avec barbarie.
Craint de tous vos fujets , admiré , mais haï,
Et par vos flateurs même à regret obéi.
Jaloux d'une grandeur avec peine achetée ,
Du fang de vos parens vous l'avez cimentée.
Je ne dis rien de plus ; mais vous devez ſonger
Qu'il eſt des attentats que Cefar peut venger ;
Qu'il n'a point en vos mains mis fon pouvoir
ſuprême
Pour regner en tyran ſur un peuple qu'il aime ,
Et quedu haut du trône , un prince en ſes états ,
Eſt comptable aux Romains du moindre de ſes
pas :
Croyez-moi , la Judée eſt laſſe de ſupplices
NOVEMBRE. 1768 . 57
Vous en futes l'effroi , ſoyez - en les délices.
Vous connaiſſez le peuple , on le change enun
jour ,
Il prodigue ailément ſa haine& ſon amour.
Si la rigueur l'aigrit , la clémence l'attire ;
Enfin ſouvenez - vous , en reprenant l'empire,
Que Rome à l'eſclavage a pu vous deſtiner ,
Etdu moins apprenez de Rome à pardonner.
HÉRODE.
Oui , ſeigneur , il eſt vrai que les deſtins ſéveress
M'ontſouvent arraché des rigueurs néceſſaires ;
Souvent ,vous le ſçavez , l'intérêt des états
Dédaigne la juſtice &veut des attentats ;
Rome , que l'Univers avec frayeur contemple ,
Rome , dont vous voulez que je ſuive l'exemple,
Aux rois , qu'elle gouverne , a pris ſoin d'enfeigner
,
Comme il faut qu'on la craigne & comme il faut
regner.
De ſes proſcriptions nous gardons la mémoire,
Céſar même , Céſar , au comble de la gloire ,
N'eût point vu l'Univers à ſes pieds proſterné ,
Si la bonté facile eût toujours pardonné .
Cepeuple de rivaux , d'ennemis & de traîtres
Nepouvait....
VARUS
Arrêtez ,&reſpectez vos maîtres!!
C
58 MERCURE DE FRANCE .
Ne leur reprochez point ce qu'ils ont réparé,
Et du ſceptre aujourd'hui par ieurs mains ho
noré ,
Sans rechercher en eux cet exemple funeſte ,
Imitez leurs vertus , oubliez tout le refte ;
Sur votre trône affis ne vous ſouvenez plus
Que des biens que ſur vous leurs mains ont répandus.
Gouvernez en bon roi ; ſi vous voulez leur plaire,
Commencez par chaffer ce flateur mercenaire ,
Qui du maſque impoſant d'une feintebonté
Cache un coeur ténébreux par le crime infecté.
C'eſt lui qui , le premier , écarta de ſon maître
Des coeurs infortunés qui vous cherchoient peutêtre
;
Le pouvoir odieux dont il eſt revêtu
Afait fuir devant vous la timide vertu.
Il marche accompagné de délateurs perfides ,
Qui , des triftes Hébreux , inquifiteurs avides ,
Parcent rapports honteux , par cent détours abjets
Trafiquent avec lui du ſang de vos lujets.
Cefſez , n'honorez plus leurs bouches criminelles
D'un prix que vous devez à des ſujets fidéles ;
De tous ces délateurs le ſecours tant vanté
Fait la honte du trône,& non la ſûreté.
Pour Salome , Seigneur , vous devez la connoître,
Et fi vous aimez tant à gouverner en maître ,
Confiez à des coeurs plus fidéles pour vous ,
Ce pouvoir fouverain dout vous êtes jaloux:
NOVEMBRE. 1768 . 59
Après cela , Seigneur , je n'ai rien à vous dire ,
Reprenez déſormais les rênes de l'empire ,
DeTyr à Samarie allez donner la loi ,
Je vous parle en Romain , ſongez à vivre ca
Roi.
SCENE IV.
HÍRODE , MAZAE L..
MAZAEL.
Vous avez entendu ce ſuperbe langage ,
Seigneur ; ſouffrirez - vous qu'un Préteur vous
こoutrage,
Et que dans votre coeuril oſe impunément ? ....
HÉRODE àſa fuite.
Sortez , & qu'en ces lieux on nous laiſſe un moment.
Tu vois ce qu'il m'en coûte ,& fans doute on peut
croire ,
Quelejoug des Romains offenſe aſſez ma gloire.
Mais je regne à ce prix: leur orgueil faftueux
Se plaît à voir des rois s'abaiſſer devant eux.
Leurs dédaigneuſes mains jamais ne nous couron-
4
nent
Que pour mieux avilir les ſceptres qu'ils nous
donnent ;
Pour avoir des ſujets qu'ils nomment ſouverains ,
Etfurdes fronts ſacrés ſignaler leursdédains.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
1
Il m'a fallu dans Rome avec ignominie
Oublier cet éclat tant vanté dans l'Afie :
Tel qu'un vil courtiſan dans la foule jetté,.
J'allais des affranchis careſſer la fierté ;
J'attendais leurs momens , je briguais leurs fuffrages;
Tandis qu'accoutumés à de pareils hommages ,
Aumilieu de vingt rois à leur cour affidus ,
Apeine ils remarquaient un monarque de plus..
Je vis César enfin ; je ſous que ſoncourage
Mépriſait tous ces rois qui briguaient l'eſclavage..
Je changeai ma conduite : une noble fierté
Demon rang avec lui ſoutint la dignité :
Je fus grand ſans audace , & foumis ſans bafleſſe ;;
Céfarm'en eſtima , j'en acquis ſa tendreſſe ,
Etbientôt dans ſa cour appellé par ſon choix ,
Je marchai distingué de la foule des rois.
Ainſt, ſelon les temps , il faut qu'avec ſoupleffe
Mon couragedocile ou s'éleve ou s'abaiſle ;;
Je ſçais diffimuler , me venger & fouffrir,
Tantôt parler en maître & tantôt obéir ;
Ainfi j'ai fubjugué Solime & l'Idumée
Ainfi j'ai fléchi Rome à ma perte animée ,
Ettoujours enchaînant la fortune à mon char,,
L'étois ami d'Antoine& le ſuis de César..
Heureux après avoir , avec tant d'artifice ,,
Des deftins ennemis corrigé l'injustice ,
Quand je reviens en maître àl'Hébreu conſterne
9.
NOVEMBRE. 1768. 61
Montrerencor le front que Rome a couronné!
Heureux fi de mon coeur la faiblefle immortelle
Ne mêlait à ma gloire une honte éternelle.
Si mon fatal penchant n'aveuglait pas mes yeux,
SiMariamne enfin n'était point en ces lieux.
MAZAEL.
Quoi ! Seigneur , ſe peut- il que votre ame abufée
De ce feu malheureux ſoit encore embraſée?
HÉRODE.
Que medemandes- tu ? Ma main , ma foible main
Afigné ſon arrêt & l'a changé ſoudain .
Je cherche à la punir ,je m'empreſſe à l'abſoudre,
Je lance enmême inſtant &je retiens la foudre.
Je mêle ,malgré moi , ſon nom dans mes diſcours,,
Et tu peux demander ſi je l'aime toujours ?
MAZAEL.
Seigneur , a - t-elle au moins cherché votre pré
Non. ....
fence?
HERODE..
j'ai cherché la fienne..
MAZAEL.
Eh quoi ! ſon arrogance..
A-t-elle enſon palais dédaigné de vous voir.
HERODE.
Mazaël, je l'ai vue , & c'eſtmondéſeſpeis. ]
62 MERCURE DE FRANCE.
i
Honteux , plein de regret de ma rigueur cruelle ,
Interdit & tremblant , j'ai paru devant elle.
Ses regards , il est vrai , n'étoiant point enflammés
Du courrouxdont ſouvent je les ai vus armés.
Ces cris déſeſpérés , ces mouvemens d'horreur
Dont il fallut long-temps effuyer la fureur ,
Quand par un coupd'état,peut- être trop ſévere,
J'eus fait aſlaſſiner& fon pere& fon frere.
De ſes propres périls ſon coeur moins agité
M'a ſurpris aujourd'hui par ſa tranquillité.
Ses beaux yeux , dont l'éclat n'eut jamais tantde
charmes ,
S'efforçaient devant moi de me cacher leurs lar
mes .
Fadmirais en fecret ſa modeſte douleur ;
Qu'en cet état , ô ciel , elle a touché mon coeur !
Combien je déteſtais ma fureur homicide !
Je ne le cele point, plein d'un zèle timide ,
Sans rougir , à ſes pieds je me ſuis profterné,
J'adorais cet objet que j'avais condamné.
Hélas ! mondéſeſpoir la fatiguoit encore ,
Elle ſe détournait d'un époux qu'elle abhorre ;
Ses regards inquiets n'oſaient tomber ſur moi ,
Et tout , juſqu'à mes pleurs , augmentait fon
eftroi.
MAZAEL.
Sansdoute cllevous hait , ſa haine envenimée;
NOVEMBRE. 1768. 65
Jamais par vos bontés ne ſera déſarmée.
Vos reſpects dangereux nourriſſent la fierté.
HÉRODE.
:
Elle me hait ! ... Ah dieu ! je l'ai trop mérité.
Je n'en murmure point : ma jalouſe furie
Ade malheurs ſans nombre empoiſonné ſa vie.
J'ai , dans le ſein d'un pere , enfoncé le couteau
Je ſuis ſon ennemi , fon tyran , fon bourreau :
Je lui pardonne , hélas ! dans le ſort qui l'accable
Dehaïr à ce point un époux ſi coupable..
MAZAEL.
;
Erouffez les remords dont vous êtes preffé ,
Le fangde ſes parens fut juſtement verſé ;
Les rois ſont affranchis de ces regles auſteress
Que le devoir inſpire aux ames ordinaires..
HÉRODE.
Mariamnemehait ! cependant autrefois ,
Quand ce fatal hymen te rangea ſous mes loix,
Oreine, s'il ſe peut que ton coeur s'en fouvienne
Ta tendreſſe en ce temps fut égale à la mienne.
Aumilieudes périls ſon généreux amour ,
Aux murs de Maſlada me conſerva le jour.
Mazaël, le peut-il que d'une ardeur ſi ſainte ,
La flamme ſans retour ſoit pour jamais éteinte
Le coeurdeMariamne est-il fermé pourmoi,
::
64 MERCURE DE FRANCE.
MAZAEL.
Seigneur , m'eſt-il permis de parler àmon roi?
HÉRODE.
i
Ne me déguife rien , parle , que faut- il faire ?
Comment puis-je adoucir ſa trop juſte colere ?
Par quel charme , à quel prix puis-je enfin l'appaifer.
MAZAEL.
Pour la fléchir , ſeigneur , il faut la mépriſer.
Des ſuperbes beautés tel eſt le caractere .
Sa rigueur ſe nourrit de l'orgueil de vous plaire ,
Samain qui vous enchaîne , &que vous careflez ,
Appeſantir lejoug ſous qui vous gémiſſez .
Ofez humilier ſon imprudente audace ,
Forcez cette ame altiere à vous demandergrace;
Par un juſte dedain ſongez à l'accabler ,
Etque devant ſon maître elle apprenne àtrembler.
Quoi donc ? ignorez-vous tout ce que l'on public ?
CetHérode , dir-on , ſi vanté dans l'Afie ,
Si grand dans ſes exploits , ſigrand dans ſes defſeins
,
Qui ſçutdompter l'Arabe & fléchir les Romains,
Aux pieds de ſon épouſe, eſclave ſur ſontrône ,
Reçoit d'elle , en tremblant , les ordres qu'il nous
donne.
HÉRODE..
Malheureux à mon coeur cellede retracer
NOVEMBRE. 1768. 65
Cequede tout mon ſang je voudrais effacer .
Ne me parle jamais de ces temps déplorables ;
Mes rigueursn'ont été que trop impitoyables.
Je n'ai que trop bien mis mes ſoins à l'opprimer ;
Le ciel pour m'en punir me condamne à l'aimer,
Les chagrins , fa prifon , la perte de ſon pere ,
Les maux que je lui fais me la rendent plus chere.
Enfin c'eſt trop vous craindre & trop vous dé
chirer ,
Mariamne, en un mot, je veux tout réparer.
Va la trouver , dis- lui que mon ame aſſervie
Met à ſes pieds mon fceptre , & ma gloire & ma
vie.
Des maux qu'elle a ſoufferts elte accuſe ma foeur;
Je ſçais qu'elle a pour elle une invincible horreur :
C'en eſt aſſez , ma ſoeur , aujourd'hui renvoyée ,
A ſes chers intérêts ſera ſacrifiée.
Je laiſle à Mariamne un pouvoir abſolu....
MAZAE L.
Quoi ! ſeigneur , vous voulez....
HÉRODE.
Oui , je l'ai réſolu.
Vala trouver, te dis-je , & fur-tout à ſa vue
Peins bienle repentir de mon ame éperdue ;
Dis-lui que mes remords égalent ma fureur.
Va, cours , vole & reviens.... Juſte ciel , c'eſt ma
fooeur !
66 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU de M. de Voltaire à une
Dame déguisée en Turc , à un bal.
SOUuSs cettebarbe qui vous cache
Beau Ture , vous me rendez jaloux ;
Si vous ôtiez votre moustache ,
Roxane le ſerait de vous.
:
:
A M. l'Abbé de LANGEAC , fur ses
ouvrages imprimés en 1768 .
QuiUI ne verroit que vos ouvrages ,
Langeac , vous prendroit pour Neftor.
Vieillard naiſſant , jeune Mentor ,
Heureux qui reçoit vos hommages!
Vous , qui les écrivez , ô plus heureux encor
Langeac , votre ame a tracé ces images ,
Votre coeur en eſt le tréſor:
Par Mde . Guibert.
NOVEMBRE. 1768. 67
A M. G.... de F.... , agé de feize ans.
LE monde vous eſt peu connu ,
Faites - vous des amis , mais dans votre patrie.
Tout climat eft mêlé de vice & de vertu.
N'adoptez point l'anglomanie
Ni l'égoïſme & la coſmopolie ;
N'allez point en auteur du jour ,
Faire des vers galans (aus avoir de l'amour ,
Et par-tout , fans honneur , remporter la victoire,
Aimez la véritable gloire :
Soyez amant ſans art , élégant ſans fadeur.
Il faut être ſçavant , mais ſans pédanterie ;
Aimer les arts ſans frénefie ;
Croire aux amis , croire au bonheur ,
Il faut pour le grand nombre étaler ſon génies
Pour les amis , laiſſer parler ſon coeur.
Par la même.
Au Même.
JEUNE Athis , vous aimez les belles ;
Voulez-vous les charmer long-temps ,
Avec votre eſprit , vos talens ,
Feignez d'être auſſi léger qu'elles.
Par la même,
68 MERCURE DE FRANCE.
Troiſieme lettre de Milord Charlemont , à
Milord Charles Belafis.
MON abſcence inquiète'; est-il vrai Charles
? elle attriste , ah ! je ne le ſouhaite
pas. J'aime à croire que tu exageres les expreſſions
de cette amie dont le nom doit
être un myſtere. Si je ne reviens pas promptement
, Ladi Mari me déclare indigne
del'estime que mes attentions pourroient
changer en un tendre sentiment.
Je ne m'appliquerai point à pénétrer
le ſens de cette eſpéce d'énigme ; jamais
jene me ſentis moins tenté de repaſſer la
mer. Tu me parles de beauté , defortune ,
de convenances. Mon ami , le plus bel
objet du monde contemplé tout le jour ,
paroît le foir un objet ordinaire ; doubler
ſa fortune , c'eſt doubler ſes ſoins ; à l'égard
des convenances , on s'y conforme
pour les autres. Mais ſi jamais je me choifis
une compagne , je veux qu'elle me
convienne à moi-même , ſans m'embarraffer
ſi le public approuve une démarche
dont l'événement me touchera ſeul.
M. Harley me remit hier une très-jolie
lettre de Milady d'Orſet , je viens d'y
NOVEMBRE. 1768. 69
répondre ;je voulois écrire à ſa foeur ,
mais je ne ſçais quel engourdiſſementm'a
fait craindre d'être un peu trop péſant ce
foir , pour entretenir une perſonne aufli
délicate que Ladi Mari ; charge toi de
mes excuſes juſques au premier courier.
Parlons d'une affaire où je m'intéreſſe
vivement : tu n'as donc pu engager Sir'
Robert à placer ſon troiſieme frere dans
le régiment des gardes ? ſa négligence ,
fes délais ... parlons ſans détour , ſa mauvaiſe
volonté me ſurprend ; c'eſt une im-'
pardonnable dureté ; quoi ne pas facrifier
que légere ſomme à l'avancement d'un
jeune homme dont les heureuſes diſpofitions
méritent d'être cultivées ! refuſer
de faire le bonheur de ſon parent , de
fon ami , de ſon frere !
Parbleu , Charles , toi qui veux corriger
tous les abus ; que j'ai vû méditer ſi
férieuſement fur le plus fou des ſiſtêmes ,
toi qui ſouhaites ſi paſſionementde voir regner
l'égalitéparmi les hommes; comment
n'eſſaye-tu pas de l'établir dans les familles?
entre les freres au moins ! Si le droit
du plus fort , malheureuſement très- naturel
, impoſſible à détruire , ſi ce droit
te ſemble injufte , cruel , odieux , combien
celui d'un aîné , fondé ſeulement
fur les conventions de l'orgueil , eft il
70 MERCURE DE FRANCE.
plus révoltant , plus contraire à la raiſon
& àl'humanité.
Ma foi , ſi jamais je ſuis pere , le premier-
né de mes enfans aura la bonté de ſe
croire le frere de ſes cadets , & non pas
leur maître ; ce ne ſera point en les privant
d'un juſte partage dans ma fortune ,
qu'il étalera ce vain faſte dont Sir Robert
importune la ville , pendant que ſon frere
James , officier réformé , demi- chaffear ,
demi- fermier , languit loin d'un monde
où il mérite de briller. Il eſt mon parent ,
je l'eſtime , mon amitié ne lui fera point
inutile. Ceffe de preſſer ton avare voiſin ,
j'ai traité , j'ai conclu le marché , obtenu
l'agrément , je t'envoye un ordre pour
prendre de l'argent chez Burnet ; dès que
le brevet ſera ſigné , fais partir un exprès
pour le porter à James , avec un billet
dedeux cents livres ſterling ; mais cachelui
la main qui l'oblige ; épargnons à un
gentilhomme ce moment de trouble .
d'embarras , d'humiliation qu'excite un
bienfait reçu , dans un coeur honnête &
ſenſible. Je te connois trop pour t'en dire
davantage , eh ! n'est-ce pas de toi que
j'appris à fervir noblement un ami. Je
mets ſous ton enveloppe une réponſe à
- la derniere lettre de James ; elle éloignera
ſes idées , prends ſoin qu'elle ne lui
NOVEMBRE. 1768. 71..
parvienne qu'après la réception de fon
brevet.
Mes trois maîtreſſes répandent un extrême
agrément ſur ma vie , je parts demain
pour la campagne avec elles. Sur
mon honneur , Charles , les femmes ſont
des créatures d'une eſpéce ſupérieure à la
nôtre. Que de douceur dans leur amitié ,
de délicateſſe dans leur eſprit , de véritable
générosité dans leur coeur ! je te conterai
peut- être une jour l'hiſtoire de ces
trois amies ; toutes les Françoiſes ne ſont
pas légeres , tu peux m'en croire.En général
nous ne cherchons pas affez à connoître
ce ſexe aimable ; nous le regardons ,
nous ne l'examinons pas ; la groſſiereté
de nos idées , nos defirs , un fentiment
intéreſſé , ne nous laiſſent appercevoir en
lui que ſes moindres avantages. Si jamais
je me mêle d'écrire .... Mais le projet
d'un ouvrage m'effraye. Bon ſoir , j'ai mal
à la tête , je m'endors , & toi auſſi , n'eſtce
pas ? adieu , mon ami , je t'embraſle,
&te recommande l'affaire de James.
:
Lettre deMilord Charlemont à M. James
Clington.
Votre confiance me touche , Monfieur,
elle m'engage à redoubler mes inſtances
?
72 MERCURE DE FRANCE .
1
auprès de Sir Robert Clington , mais je
n'oſe vous flater du ſuccès de vos voeux :
il a tant de goûts ,tantde fantaiſies , il ſe
donne tant à lui-même , que ſes immenſes
revenus ſuffiſent à peine pour remplir
ſes propres deſirs. Vos chagrins font naturels;
vous blâmerde les ſentir ce ſeroit
être injuſte , je vous exhorte ſeulement
àvous en occuper moins ; ne contractez
pas l'habitude de vous attriſter , une humeur
fombre obſcurcit les plus aimables
qualités ; tâchez de vous diſtraire , même
de vous amuſer ; il faut rire avant d'être
heureux , dit un ſage , de peur de mouri
fans avoir ri.
Votre poſition actuelle ne fixe pas vos
regards ſur une perſpective bien agréable
, je l'avoue. La campagne vous déplait ,
l'inaction vous ennuye & lafolitude vous
livre à d'ameres réflexions. Cet état est affreux,
dites- vous ? hélas ! peut- êtreunjour
regreterez - vous , dans le tourbillon du
monde , ces inſtans paiſibles que vous
nommez perdus.
Le bonheur ne me paroît pas attaché
àune ſituation , mais à l'idée qu'on ſe
forme de la ſienne &de celle des autres.
Les beſoins réels de l'humanité ſont ſi
peu érendus , qu'il feroit facile d'être
contentſi on ſe regardoit ſeul. Mais fans
celle
1
NOVEMBRE. 1768. 73
¿
ceſſe bleſſés par des objets de comparaifon;
nos yeux ſe ferment fur nos propres
avantages ; notte coeur s'ouvre au
defir ; le faſte , l'éclat nous en impoſent ,
&celui qui les étale à notre vue nous fait
fentir la privation de mille biens , dont
le poſleſſeur ne tire ſouvent aucune farisfaction
véritable..
:
Au fond ,d'envie qu'excitent les riches
& les grands , eſt l'effetd'un premier coup
d'oeil jetté fur eux ; fi on pénètre dans l'intérieur
de leurs maiſons , qu'y voit- on ?
de bas complaifans , de malins admirateurs,
d'heureux valets , & d'infortunés
maîtres. Ces hommes que vous croyez
les dieux de la terre , acheteroient à grand
prix vos defirs : tout leur est infipide ; la
langueur , l'ennui préſident à leurs fères ;
ils payent avec prodigalité l'eſpérance du
moindre amulement ; mais le plaifir vainement
appellé , fuit fans ceſſe devant
eux; tout ce qui les environne jouit de
leur fortune , c'eſt à eux ſeuls qu'elle devient
inutile ; ils reffemblent à ces grands
arbres dont l'ombrage épais donne au
voyageurune retraite fraîche & délicieuſe
, pendant que leur faîte élevé dans la
nue eſt continuellement defléclié par l'ardeur
du foleil .
Quand Sir Robert conſentiroit à vous
D
74 MERCURE 2 DE FRANCE.
placer , vous ſeriez encore dans une condition
médiocre , en vous comparant à
vos aînés ; le temps& votre bonne conduite
pourroient ſeuls vous avancer. Perdez
donc ces idées , capables de répandre
le dégoût ſur toute votre vie ; n'enviez
plus vos freres , méritez un titre &
n'en defirez point. J'approuve votre
amour pour la philofophie , mais craignez
de vous tromper à ce nom. Ces fous
à ſyſtêmes , dont le pinceau nous trace
un monde qui n'eſt point , des vertus giganteſques
, contraires à la nature , à la
vérité ; qui dans l'ordre des choſes ne
peuvent exiſter ; qui, ſi elles étoient, ne
feroient bonnes à rien , ces extravagans
loin de vous inſtruire vous égareroient.
Etudier la nature & fon propre coeur ,
chercher à diminuer les peines inféparablesde
l'humanité , étendre les reſſources
que la raiſon nous préſente pour les adoucir
; aimer les autres , s'aimer ſoi-même ;
avant de hazarder une démarche, s'aſſurer
de pouvoir s'eſtimer après l'avoir faite ;
voilà , mon jeune&cher ami , les regles
de la ſaine , de l'utile philoſophie , au
moins,celles que j'ai cru devoir adopter
pour moi même .
Adicu , foyez patient , eſpérez , mais
avec affez de modération pour ne pas
>
NOVEMBRE. 1768.
vous affliger , ſi vous êtes trompé dans
votre attente . Continuez à m'écrire , &
comptez fur ma plus tendre eſtime. Je
vous ferai part des diſpoſitions de Sir
Robert , dès que j'aurai reçu ſa réponſe
poſitive .
4
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du ſecond volume du Mercure d'Octobre
eſt le chifre 6 ; celle de la ſeconde eſt
girouette; le mot de la troifiéme eſt tonnerre.
L'explication du premier logogryphe
eſt poison , dans lequel on trouve oifon,
pois,fon ; celle du ſecond eſt feigle
, dont l'anagrame eſt église. Celle du
troiſiéme eſt printemps , dans lequel on
trouveferin , temps , nitre , re , mi , pinte,
ris , rire , mine , pin , pire , rime , tire , St
Remi , mire , fein.
PAR
ÉNIGM E.
moi tout mortel eſt ſemblable ,
Le plus infortuné comme leplus heureux :
Je ſuſpends tous les maux, j'offre au plus mifé
rable
Un fort , untemps délicieux .
:
Dij
76
MERCURE DE FRANCE.
L'Univers m'eſt ſoumis ; maître de la nature,
De tout ce qui reſpire , aimant , réglant les jours ,
J'en prolonge à mon gré , j'en adoucis le cours ;
Souvent auſſi pere de l'impoſture ,
Je trouble , irrite , je ravis ,
J'afflige , tourmente , attendris ;
Nul cependant contre moi ne murmure ,
Utile à ceux que je tiens aſſervis ,
Utile à toute créature; アにわ
On me defire , on me conjure ,
Onm'implore tel queje ſuis .
Par M. de Bouffanelle , mestre de camp de
cavalerie, capitaine au Commiſſaire-Général.
J AUTRE .
Sous diverſes couleurs aux yeux jjeemepréſente ,
Dans tous les coeurs je porte la gaïté ,
Ami de la ſincérité ,
L'ame par moi ſemble être tranſparente,
Et laiſle voir la vérité.
Entout pays on chérit ma naiſſance ,
Les plus grands ſouverains font charmés de m'avoir.
Bienfaiſant pour qui ſçait reſpecter mon pouvoir ;
Je terrafle quiconque inſulte à ma puiſlance.
Princes , ſujets , pour tous je fuis égal .
Dans l'Univers je ne crains qu'un rival :
NOVEMBRE. 1768. 77
Par ſa foibleſſe même il arrête ma rage ;
On le trouve aiſément ; lecteur fais-en uſage ,
Avecluije ſuis bon& ne fais aucun mal.
Par M. de la Ville de Baugė.
:
AUTRE.
Je ſuis fimple , ingénu , complaifant , gracieux ,
Malin, trompeur, biſare , plein d'audace ;
Je flatte , je ſéduis , je gronde , je menace ,
Quoiqu'inconſtant , je ſuis délicieux .
Tout ici bas me rend les armes ;
Lespetits, les grands& les rois ,
Entraînés,féduits par mes charmes ,
Se laiſſent ſubjuguer , & cédent à mes loix.
Je megliffe par-tout , à la cour, au village
Au couvent,,à l'armée , à l'égliſe , au barreau.
Je duppe bien des gens , ſans excepter le ſage
Que je fais quelquefois donner dans le paneau.
Je me laifle toucher , & ne ſuis point palpable.
Sans mouvement , je me porte en tous lieux ,
Je ſuis fin , clairvoyant , & fi n'ai - je point d'yeux ,
Ace trait , cher Lecteur , ſuis-je méconnoiſſable ?
Prends garde , cependant tu pourrois t'y tromper ,
Plus on court après moi , noins on peut m'attraper.
:
ParM. le Chevalier Defmarais du Chambon.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
J fuis un corps de plaiſante nature ,
Formé ſans pieds , n'ayant tête ni bras ,
Petit & grand , plutôt maigre que gras ,
Muni par fois de peſante encolure.
Je ſuis aveugle , & pourtantj'ai des yeux
Lecteur , mon être eſt aſſez curieux,
Pour y rêver. Tu me vois à la ville ,
Aux champs auſſi l'on me donne un aſyle ;
Par fois en mouvement , & par fois en repos :
Je ſuis utile & cauſe bien des maux.
Quoiqu'innocent , ſouvent de l'artifice
Onm'acontraint de devenir complice.
Sans être fier , j'entretiens la hauteur ;
J'ai poflédé jadis plus d'un grand coeur.
Je ſuisdifcret , auſſi l'on me confie
Certains tréſors avec ſoin recherchés .
Mais , las! ſouvent ma peine eſt démentie !
Plusje les ferre & moins ils ſont cachés .
Par fois mon zèle a fait couler des larmes ,
Alors je ſuis maudit & déteſté ;
Mais plus ſouvent je me vois exalté
Comme l'ami , le protecteur des charmes.
Toujours ſoumis aux caprices divers ,
Je ſçais plier ſuivant la circonſtance ;
NOVEMBRE. 1768. 79
Etle parquoi j'éprouvel'existence
J
Me maintiendra long-tempsdans l'Univers.1
ParM. B.... A. D. C.
i
LOGOGRYPHE.
Jefuis blanc ,
Tranſparent,
Jaune même :
Je ſuis rond ,
Preſque long ;
Chacun m'aime.
Mais , lecteur ,
Pour connoître ,
De mon étre
Lavaleur
Décompoſe
Tous mes pieds ;
Si tu l'oſe ,
C'eſt aſſez .
J'en ai quatre
Pour t'ébattre :
Et ſans vouloir tedonner grand effort,
Enquatre mots tu connoîtras mon fort .
Trouves-y donc une ville de France :
Un habitant des petites-maiſons :
Cequ'on ne peut toucher ſans perdre patience :
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
Un cri , lorſque du mal on ſent les éguillons .
Metiens-tu ? Non. Eh bien , reprens courage;
Monbut n'étant de te pouffer à bout ,
Ami, je reviens à mon tout ;
Ce qu'au retour de ſon voyage,
Aſa bonne , d'un air calin ,
Caquet bon- bec lui mit en main.
ParMllePoulainde Nogent-fur-Seine.
e
AUTRE.
AGRÉABLE de forme & de couleur à plaire ,
Je ſuis de plus , lecteur , d'un goût délicieux ;
Tu vas chercher ma tête au centre de la terre ,
Etle reſte du corps , tu le mets dans les cieux ;
Mes deux extrémités te donnent nourriture ;
Monſein trop répété te met en ſépulture.
i ParM. B....
:
i
1
i
J
AUTRE.
E nais&vis dans l'écritureể
C'est mon devoir & ma nature.
Trois faints dans le calendrier ,
Ne cherchez rien en Février .
......Un détestable caractere
:
Page 31
Romance
Monjeune coeur
pal. pite,je
tremble malgré
malgré
moi , je
tremble
moi ; Quelque chose l'a... gi.
te a..mour dis
moi pourquoi ; a ..mour
dis moi pourquoi: Quandje vais dans la
plai-ne, sij'y vois mon Ber-ger; u-ne
frayeur soudai.ne, u.nefrayeur sou.dai . . ne
M'annon..ce
le danger .
le danger , Mannon..ce
laMusique est deM.Albanese
de l'Imprimerie de Récoquilliée rue du Foin St. Jacques
NOVEMBRE. 1768. 81
Qui déplaît au célestepere.
Un homme privé de raiſon ,
S'il contente ſa paſſion.
J'en aurois encor bien à dire ,
Mais je me tais & me retire . 1
Par D. D. L.
AUTRE.
EXAMINEZ bien ma figure ,
J'ai toujours la même nature ;
Lecteur , dans un autre ſens pris ,
Je ſuis un terme de mépris.
؟
:
1
Parlemême.
ROMANCE.
MON jeune cooeur palpite ,
Je tremble malgré moi ;
Quelque choſe l'agite ,
Amour , dis-moi , pourquoi
Quand je vais à la plaine ,
Si j'y vois mon berger ,
Une frayeur ſoudaine
M'annonce ledanger.
Ma mere très -prudente
Repéte nuit&jour,
Dy
1
$2 MERCURE DE FRANCE
Qu'on n'eſt jamais contente
Quand on penſe à l'amour.
Cependant lorſqueBlaiſe
Me parle de ſes feux ,
Je ne me fens pas d'aiſe ,
Et lui-même eſt heureux.
Mais pourtant je me doute,
Qu'il eſt certain bonheur
Dont j'ignore la route ;
Amour , guide mon coeur !
Comme le peint ma mere ,
L'amour eſt un tourment ;
Blaiſe dir le contraire,
Quel est celui qui ment?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettre de Dulis àſon ami , par M. Mercier
nouvelle édition corrigée & augmentée
avec cette épigraphe : mors
Stupebit & natura. AAmſterdam & fe
trouve à Paris chez Lejai , Libraire ,
Quai de Gevres. in 80. 48 pages..
Certehéroïde eſt déjà connue ; elle rea
paroît aujourd'hui avec une nouvelle eftampe
qui fait honneur au burin de M.
NOVEMBRE. 1763 . 8 ;
de Longueil. L'auteut a corrigé pluſieurs
vers , & a joint à fon héroïde le précis de
l'étrange événement fut lequel elle eſt
fondée. Un jeune homme d'une imagination
ardente eſt conduit dans un couvent
pat la dureté de ſes parens ; il éprouve,
au milieudu cloître,des deſirs quel'auftérité
,la folitude & l'efclavage rendent
plus vifs & plus violens. Une jeune fille
dont la beauté eſt célebre, tombe dans
une léthargie profonde ; on croit qu'elle
n'eſt plus ; on appelle les miniſtres de la
religion pour prier auprès d'elle ; ce funeſte
emploi eſt une obligation du nouvel
état de Dulis , il accompagne un
vieux religieux . Celui- ci s'endort ; le filence
regne par-tout ; les flambeaux s'éreignent
en partie. Dulis oſe porter les
yeux fur le corps qui n'eſt couvert que
d'un voile léger ; il le leve d'une main
tremblante , qui s'égare & va s'appuyer
fur un coeur qu'il fent palpiter. Emporté
par un mouvement fougueux , il commet
un crime dont le charme lui déguife
l'horreur. En fortantde cette maiſon , it
dit que la jeune perfonne avoitparu donner
quelques fignes de vie. On accourt;
on lui donne les fecours qu'on avoit
erus inutiles. Junie , c'étoit fon nom ,
revient à la lumière ; bientôt fa ſanté le
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
:
dérange , elle reſſent toutes les incommodités
attachées à une groſſeſſe ; le médecin
la découvre , en fait part au pere qui
paſſe de la ſurpriſe à la fureur , & veut
connoître l'auteur de ſon infortune. Junie
ne peut l'en inftruire ; elle eſtà la fois
étonnée & déſeſpérée de ſon état , elle.
atteſte en vain ſon innocence; les circonf.
tances dépoſent contre elle , elles fervent
de fondement à la voix publique qui l'accuſe
. Le malheureux Dulis étoit pourſuivi
par le remords ; il avoit quitté l'état
religieux ; il apprend les ſuitesde fon
crime. Junie en eſt la victime ; la réputation
eſt noitcie; il frémit à cette nouvelle
affreuſe ; il fonge à tout réparer ; il
n'y peut parvenir qu'en révélant ce myftere
horrible ; c'eſt mettre ſes jours en
danger ; il ne délibere pas , il court ſe jetter
au pieds du pere de Junie qui l'écoute
avec horreur ,&ne refpirant que la
vengeance le fait traîner dans les cachots.
Oncommence une procédure criminelle.
Un avocat qui connoiſſoit le jeune homme
oſa entreprendre ſa défenſe; il ne déguiſa
pas l'horreur du crime , il parla des
moyens de le réparer ; le pouvoit-il être
par le fupplice du coupable ? Junie en
reſtoit-elle moins déshonorée ? » J'oferai
>>emprunter ici ſa voix ,ajoutatil ; elle
i
NOVEMBRE. 1768. 85
> vous dira : ſi je ne ſuivois que mon ref-
>> ſentiment , je verrois avec joie percer
» le coeur de ce traître ; mais ſij'en crois
>> ma religion , je dois lui pardonner ;
» l'enfant que j'ai porté dans mon fein
» me redemande un pere; il ne pourra
>> l'obtenir que ſous vos aufpices. Il faut
>> qu'il porte ſon nom , pour que la hon-
>> te qui s'éleve à ſon aurore , ne l'accom-
>>pagne pas juſqu'à fon tombeau , & ce
* n'eſt qu'en épouſant l'auteurde ſa naif-
>> ſance que je puis leſauverde l'opprobre ;
> ce n'eſt pas fon repentir qui mérite que
j'oublie ſa faute ; il faut que je me fa-
>>crifie pour mon fils , quoique je ne doi-
>> ve regarder ſon pere qu'avec la derniere
>> indignation , & tel eſt l'excès de ma
>> miſere , que je ſens mes entrailles ſe
>> révolter à la ſeule idée de ſon trépas.
>> Seriez- vous plus cruels que lui en ag-
>>gravant mon infortune ? Rejetterez-
>> vous avec horreür celui à qun je ne ba-
>>lance point de tendre les bras , pour
>> l'intérêt d'un fils. Si telles ſont ſes pa-
>> roles , continua l'avocat , qui de vous
>> ofera être plus barbare que cette fem-
>> me offenſée ?& fi elle dit je pardonne ,
» qui de vous ofera précipiter le bras de
>>la justice en pleurs ? Il eſt une voix forte
»& fecrette qui vous dit en ce moment,
روا
86 MERCURE DE FRANCE .
1
> qu'il y a plus d'avantages dans le pardon
> que dans la peine. Confultez donc cette
>>femme éplorée , & fi elle ne repoutle
>>pas de ſon ſein le coupable , ſi la bon-
>> ne foi , ſes temords , peut- être un autre
>> fentiment que je n'ofe nommer , ne lui
>>>font pas odieux , ſi elle pardonne ;def-
»cendez de votre tribunal , ô juges ! il
>> n'y a plus de crime dès qu'elle celle de
>> ſe plaindre que votre équité cede en ce
>>moment à la joie de l'homine , à qui il
>> eſt permis d'avoir un coeur , & d'abju-
>> rer un triſte miniſtere . Ge difcours
fit l'effet que l'avocat de Dulis eſpéroit ,
on fit approcher Junie ; elle devoit prononcer
ſur le fort du coupable ; ſes yeux
égarés étoient tombés fur lui ; la pitié s'étoit
emparée d'elle ; ſon coeur s'attendrir
; il lui dicta un arrêt favorable ; le
peuple y applaudit. Dulis s'avança vers
elled'une maniere reſpectueuſe & touchante;
le pardon qu'il demandoit fut accordé
à ſes remords ; il lui fit perdre le
droit de le mépriſer ; il épouſa Junie ,
l'aima conſtainment , & lui fit oublier
qu'il devoit ſa main au crime . Telle eſt
cette hiſtoire finguliere qu'on a défigurée
dans les mémoires de Madlie de Bontems;
P'auteur affure qu'il a puiſé dans les vérisables
fources , & qu'il n'a rien donné à
NOVEMBRE. 1768. 87
l'art du Romancies Nous citerons quelques
vers de fon heroide , Dulis eſt ſuppoſé
l'écrire dans la priſen , où il languit
dans l'attente du fupplice ; il peint ainſi
fon état , lorſqu'il venoitd'entrer dans le
cloître.
Situ connois l'excès des paffions humaines ,
Ces ſémences de feu qui brûlent dans nos veines
Si tu connois l'amour , captif en ſa fureur ,
Ami ,plains les tourmens , les troubles de mon
cooeur ;
Sous un habit ſacré vois un penchant profane ,
Que la nature avoue & que le ciel condamne.
Si la beauté s'offroit à mon ame éperdue ,
Palpitant de deſirs je detournois la vue :
Malheureux ! je craignois de rencontrer les yeux
Dont ladouce langueur m'embraſoit de leurs feux,
Sans ceſſe devoré d'une flamme inutile ,
Contremoi-même envain je cherchois un aſyle.
Temps pénible ! Ah , combien j'ai répandu de
pleurs....
T
La fleur de mes beaux jours féchoit dans les dous
leurs ;
Je mourois ... Je te vis , adorable Junic !
Tu parus tout-à-coup à mon ame attendric
Le Dieu qui deſcendoit pour appaiſer mes maur
Le Dieu qui m'apportoit le calme & le repos,
88 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces deſirs errans devant toi s'éteignirent ,
Mes feux rendus plus doux ſur toi ſe réunirent.
Des deſirs emportés je n'eus plus la fureur ;
Jen'avois quedes ſens , tu me donnas un coeur.
M. Mercier pour varier les tableaux
que lui offre la ſituation de Dulis , fuppoſe
que l'on veut marier Junie. Cet
amant fougueux éprouve tout ce que la
jalouſie a de plus affreux ; l'amour & toutes
les paſſionsquien découlent , ont dans
le cloître un caractere différent de celui
qu'ils ont dans le monde ; l'auteur a bien
faiſi les nuances & les a fortement exprimées.
Dulis ſe détermine à ſe tuer.
Je marchois en filence , &tournois la paupiere
Vers le ciel dont bientôt je quittois la lumiere ;
Souriant du deftin , deſes coups imprévus ,
Et mépriſant un monde où je ne tenois plus.
Calme & même orgueilleux d'un prétendu courage.
: !
Je me croyois au port d'où l'on brave l'orage .
Quel nouveau coup de foudre.... une lugubre
voix
M'épouvante , mefrappe &m'écraſe à la fois.
Je l'entends cette voix formidable & cruelle,
Junie eſt morte... Allez , vous veillerez près
d'elle...
NOVEMBRE. 1768. 89
:
>> Ceflez d'être étonné , la mort frappe en tout
>> temps ;
:
>> L'homme qui meurt ne laiſſe ici que des mou-
» rans. ce
Le tableau que préſentent aux yeux de
Dulis , une maîtreſſe qui n'eſt plus , &
l'appareil funebre dont elle eſt environnée
, n'eſt pas ſi heureuſement rendu.
:
Me voici dans ce lieu de terreur , d'épouvante ,
Où l'effroyable mort qui ſe rit de nos voeux ,
Enchaînoit ſa victime entrefes bras affreux .
Le linceuilqui couvroit ma malheureuſe amante
Laiſſoit voir de fon corps la forme raviſſante ,
Etd'un triſte flambeau le jour pâle & tremblant
Imprimoit fur les murs tout l'effroi du néant.
Graces , beauté , jeuneſſe & tout cequi ſçait plaire,
Tout est enſeveliſous ce drap mortuaire.
Manuel Typographique , utile aux gens de
lettres &à ceux qui exercent les différentes
parties de l'art de l'imprimerie ,
par M. Fournier le jeune ; à Paris ,
imprimé par l'auteur , rue des Poſtes ,
& ſe vend à Paris , chez Barbou , rue
Saint-Jacques. 2 volumes in 8 °. prix
9.liv. broché.
M Fournier le jeune eſt connu par la
perfection des caractères d'imprimerie ,
१० MERCURE DE FRANCE
1
& par l'invention des nouveaux caractères
pour l'impreſſion de la muſique , qui
a mérité l'approbation & les éloges de
l'académie royale des ſciences. Il étoit
peut- être le feul homme qui pût traiter
avec fûreté d'un art dont il avoit étudié
&approfondi toutes les parties. L'art de
graver les caractères n'avoit jamais été décrit
& la maniere de les fondre n'étoit
connue que par le détail abrégé qu'il en
a donné dans l'encyclopedie , & par une
notice inſuffifante & imparfaite qu'on
trouve dans le dictionnaire decommerce
de M. Savary. Pluſieurs ſçavans &
artiſtes avoient donné en différens temps
des traités ſur la forme & la figure des
lettres ; mais leurs ouvrages avoient plutôt
pour objet la perfection de l'art d'écrire
que celle de l'art typographique.
» Geoffroi Tory , libraire à Paris , étendit
>> cette matiere dans un livre intitulé :
» le Champ fleari , qu'il publia en 1526 .
» Il fait defcendre les lettres de l'Alpha-
>> bet latin dunom de la déeſſe IO , pré-
>> tendant que toutes les lettres font for-
>> mées de l'I & de l'O ; enſuite , il fait
>> entrer les lettres en proportion avec le
>> corps & avec le viſage humain ; il en
>> dreſſe des plans pour l'architecture ; il
>>y fait rencontrer le flageolet de Virgi
NOVEMBRE. 1768. 91
le; il y adapte les noms des Muſes &
>> des arts libéraux , &c. il fait des mo-
>> ralités deſſus ; enfin il donne la due &
>> vraieproportion des lettres » . Lorſqu'en
1692 , l'academie des ſciences entreprit
la deſcription des arts , à la fuite defquels
on devoit placer la typographie ,
comme celui qui conſerve tous les autres,
iln'y avoit en France aucun homme capable
de donner des principes certains
fur l'art de graver les caractères ; on ne
trouva qu'un nommé Malherbe Defportes
, graveur pour la monnoie , qui fut
de quelques ſecours , mais qui ignoroit
abſolument la typographie. M. Fournier
parcourt tous les différens ouvrages qui
ontparu ſur cet art , lesapprécie , & indique
tous ceux dont il a quelquefois profité.
Sonpremier volume contient tous les
détails de la gravure & de la fonte des
caractères , la manierede les employer ,
des principes clairs , précis& bien vus fur
tous ces objets. Son ſecond volume offre
un exemple des caractères , tant romains
qu'italiques , dont on ſe fert ordinairement
dans l'imprimerie , avec les nominations
qui diftinguent leurs différentes
groffeurs & les nuances mêmes de ces
groffeurs ; on y trouve des exemples de
tous les ornemens d'impreffion, des carac92
MERCURE DE FRANCE.
tères particuliers à différens pays, de quelques
uns des anciens & des orientaux ,
des notes de muſique & de plein- chant ,
&une ſuite des alphabers de chaque langue.
L'auteur y donne encore un état des
principales fonderies dans leſquellesl'imprimerie
puiſe ſes tréſors . Il n'y en a
qu'en Europe & elles font en affez petit
nombre. Il ne s'arrête qu'aux principales
& en préſente l'hiſtoire. Parmi les fonderies
qui excellent en France : celle du
roi eſt la plus ancienne ; elle fut commencée
par François I. La ſeconde , due
à Jacques de Sanlecque , fut établie en
1596 ; fon fils Louis l'augmenta & en
laiſſa la régie à la veuve de qui M. Louis-
Eustache de Sanlecque la tient aujourd'hui
. M. Fournier , en quittant les fonderies
de France , parcourt celles des
pays étrangers ; fes détails font moins
étendus. Son ouvrage eſt intéreſſant , utile
& mérite de juſtes éloges. Quant à la
partie typographique , la beauté des caractères
, la netteté , l'exactitude , le papier
; tout eſt ſoigné , tout est fini . C'eſt
un véritable chef d'oeuvre de typographie.
On trouve encore chez le même libraire
quelques exemplaires d'un autre ouvrage
de M. Fournier le jeune intitulé , Traités
historiques & critiques , fur l'origine &
NOVEMBRE. 1768 . 93
les progrès de l'Imprimerie ; in- 8 ° . s liv .
cette production ne fait pas moins d'honneur
à l'auteur , & doit ſe joindre à celle
que nous annonçons .
Voyages & aventures d'une princeſſe Babylonienne
pour ſervir de ſuite à
ceux de Scarmentado , par un vieux
philoſophe qui ne radote pas toujours.
A Genève & ſe trouve à Paris , chez
Lejay libraire , Quai de Gèvres. in- 8 °.
1768 .
t
Y
Cet ouvrage eſt déjà connu ; il eſt difficile
d'en méconnoître l'auteur ; ſa maniere
à la fois philofophique & pleine de
gaîté , n'appartient qu'à lui ſeul ; &
fes imitateurs en ſeront toujours bien
éloignés ; ceux qui ont déjà lu cet ouvrage
le reliront encore avec un nouveau
plaifir. L'éditeur n'a rien négligé pour
rendre cette édition agréable ; la partie
typographique eſt ſoignée , & le format
eſt le même quecelui des autres ouvrages
de ce grand écrivain , auxquels on feroit
bien aiſe de joindre cette production
charmante.
Elémens de Physiologie de M. Alb. de
Haller, préſidentde la ſociété royaledes
94 MERCURE DE FRANCE.
ſciences de Gottingue , membre de l'académie
royale des ſciences de Paris ,
Londres , Berlin , &c. &c . traduction
nouvelle du latin en françois , par M.
Bordenave. A Paris , chez Guillyn libraire
, Quai des Auguſtins , près du
Pont-Saint- Michel , au Lys d'or. in-
12 , prix 3, livres , relić.
a
M. de Haller avoit publié de ſçavans
commentaires ſur la phyfiologiede Boerrhaave
; quelque temps après il a donné
untraité ſur cette même partie importantede
l'art de guerir ; ſon deſſein étoit
de rectifier celui de Boerrhaave & d'en
faciliter l'étude , outre pluſieurs points
que ce Médecin n'avoitpas traité dans fes
inſtituts , tels que la fibre , le tiſſu cellulaire
, &c. M. de Haller joint àfon
ouvragedes deſcriptions anatomiques qui
ſervent de baſe aux explications phyſiologiques
, & jettent un plus grand jour
fur ces détails. Il ne rappelle point les
différentes opinions des auteurs qui l'ont
précédé ; il ſe contente d'expoſer l'uſage
de chaque partie d'une maniere ſimple ,
&d'autant plus lumineuſe qu'elle est dépouillée
de toute diſcuſſion inutile ; la
préciſion avec laquelle cet ouvrage eft
écrit , le rendra toujours recommandaNOVEMBRE.
1768 . 95
ble aux véritables connoiffeurs. On en
avoit déjà donné une traduction avec
beaucoup de fautes , & où pluſieurs articles
étoient omis. Celle que nous annon
çons a été faite avec ſoin , ſur la derniere
édition du traité M. de Haller ; on
la doit à M. de Bordenave , & elle ne
peut être que très utile aux étudians pour
qui elle eſt principalement deſtinée.
e
Méditations pour ſervir aux retraites , foit
annuelles , ſoit d'un jour par mois ,
pourdes perſonnes conſacrées à Dieu ,
revues&confidérablement augmentées
par M. Collet , prêtre de la miffion &
docteur en théologie. A Paris , chez
Durand libraire , rue Saint Jacques , à
la Sageſſe , in 12 , prix 3 livres 5 fols
relié.
M. Collet avertit qu'il doit la principale
partie de cet ouvrage à M. Jean
Bonnet , mort en 1736 , ſupérieur-général
de la Congrégation de la Miffion ; il
donne un détail précis de la vie de ce
pieux ecclefiaftique , & du ſuccès de fes
fermons. It rappelle à ce ſujet l'effet du
diſcours fynodal qu'il prononça le 16
Juillet 1703 devant les curés & autres
eccleſiaſtiques du diocèſe de Chartres ,
96 MERCURE DE FRANCE .
dans le choeur de St Pierre de Dreux.
Plus de cent prêtres quitterent leurs places
, les uns pour toujours , les autres
pour deux ou trois mois , qu'ils conſacrerent
à ſe préparer par la retraite & par
les larmes , à remplir leurs fonctions ;
l'évêque même du lieu , Paul Godet des
Marais , qui entendit ce diſcours , alla ſe
jetter publiquement à ſes pieds dans la
ſacriſtie en diſant à haute voix : C'en eft
fait ,j'abdique l'épiſcopat. Il ne fallut pas
moins que toute l'autorité du directeur
pour le retenir. C'étoit pour lors M.
>> Bonnet , dit-on dans une note. Quel-
» qu'un qui connoiſſoit parfaitement ce
>>pieux évêque , a dit pluſieurs fois , par
>>plaifanterie , qu'il n'avoit pas l'eſprit
>> de faire un péché véniel en fix mois.
» Trop d'autres le remplaceront de ce côté-
» là » . Cette derniere phraſe eſt peutêtre
déplacée à la tête d'un recueil de méditatiors.
Au reſte , cet ouvrage eſt trèsſage
, très inſtructif, très-édifiant ; c'eſt
un véritable ſecours offert aux communautés
religieufes .
Réflexions fur le projet de M. de Parcieux
de l'académie des ſciences , de faire
venir à Paris la riviere d'Yvette , par
le P. Félicien de St Norbert carme dé
C
chauffé.
1
NOVEMBRE. 1768. 97
chauffé . A Paris , un volume in- 8 °. 44
pages.
On avoit commencé l'impreſſion de
ce mémoire avant la mort de M. de Parcieux
; le P. Félicien de St Norbert n'a
pas jugé à propos de l'interrompre enfuite
; il eſt entierement oppoſé au projet
de cet académicien. Il commence par
donner une courte deſcription de l'Yvette
, il s'étend ſur la difficulté de la conduire
à Paris ; le canal que propoſe M.
de Parcieux ne ſera pas fans inconvéniens;
dans la crûe des eaux la riviere inondera
les campagnes voiſines ; dans leur diminution
, elle ne fournira pas l'eau néceſſaire
à l'approviſionnement de Paris
puiſqu'elle laiſſe quelquefois ſon lit à fec
Les étangs qu'on imagine pour ſuppléer à
ces accidens , ne fourniront qu'une eau
corrompue ; celle de l'Yvette ſe corrompra
elle-même dans un canal à découvert ;
L'auteur n'eſt pas plus fatisfaitdes autres
parties du projet. L'aqueduc dans lequel
ſe jettera l'eau de l'Yvette au fortir du
canal ira juſqu'à la rue de la Bourbe
pour paſſerde là dans des tuyaux de plomb
ou de fer fondu , faits , dit- on , pour être
éternels ; outre cela , il y aura des vannes
le long du baffin qu'on placera dans
E
,
•
98 MERCURE DE FRANCE.
A
y
la rue de la Bourbe, pour retenir le fuper
flu des eaux . » Mais nous nous contente-
>> rons d'obſerver , ajoute l'auteur , que ce
>> fuperflu qui ſera conſidérable dans cer-
>>tains temps , devant couler par le faux-
>> bourg Saint- Marcel , depuis le coin des
>>Capucins juſqu'à la riviere des Gobe-
» blins , pluſieurs rues ne pourront éviter
» d'être innondées &de devenir en con-
>> ſéquence impraticables , fur - tout en
>>hiver , foit par rapport à la glace dont
>>elles feront couvertes, ſoitpar rapport au
>> gachi que fa fonte occaſionnera » . Pour
remédier , il faut creuſer un égoût depuis
la rue de la Bourbe juſqu'au canal de
- cette riviere , pour y conduire ces eaux
furabondantes , ce qui occaſionneroit une
nouvelle dépenſe, Et d'ailleurs ce ſurplus
trouveroit - il place dans le canal de la
petite riviere , déjà trop rempli ? Le terrein
voiſin ſeroit alors inondé. L'auteur
termine ainſi ſon mémoire. » Mes réfle-
>> xions ne feront pas , fans doute , du
>>goût de bien de gens , & fur-tout du
>> goût de ceux que des vûes particulieres
>>tiennent attachés au ſyſtême de M. de
>> Parcieux ; peut être même ne feroit-il
>>pas difficile à cet habile académicien
>> d'en faire voir l'inconféquence ; je le
>> ſouhaite par rapport aux avantages qu'il
NOVEMBRE. وو . 1768
> ſe propoſe de procurer à tout Paris ,
» & dont il eſt juſte que je préfere les
» intérêts à la foible fatisfaction d'avoir
➡bien rencontré ; mais ſi mes remar-
» ques ne ſont pas de nature à mériter
>> le fuffrage de ceux qui les liſent , je
>> ne me plaindrai pas de l'échec , ne m'é-
>> tant propoſé d'autre fin en les leur com-
» muniquant , que d'engager M. de Par-
>> cieuxàperfectionner ſon ouvrage;moins
» il ſouffrira de difficulté , & plus il aura
>>lieude compter ſur l'approbation du pu-
» blic » . Les objections du pere Félicien
de St Norbert ne font pas toutes de la
même force , il y en a quelques- unes auxquelles
il eſt facile de répondre , & d'autres
qui paroiffent plauſibles & qu'il ſeroit
important de réfuter ; il s'agit d'un
projet utile dont les bons citoyens deſirent
l'exécution , mais qu'il faut auparavant
enviſfager ſous toutes ſesfaces.
Réponſe du magistrat du Parlement de
Rouen , à la lettre d'un gentilhomme
des états de Languedoc ſur le commerce
des bleds , des farines & du pain .
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Durand neven , rue Saint Jacques,
in- 12 , 40 pages .
Le magiſtrat du parlement de Rouen
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ou celui qui en prend le nom , ss'éleve
dans cette lettre contre la liberté illimitée
du commercedes grains ; on l'avoit défié
de répondre publiquement aux raiſonne
mens qu'on lui adreſſoit ; il ne craint
pas de l'entreprendre. Il convient que le
commerce doit être libre dans l'intérieur
du royaume , mais il veut que l'exportation
ſoit reſſerrée dans des bornes convenables.
L'auteur auquel il répond avoir
dit , que les bleds ont été , & font encore
généralement plus chers en Languedoc
qu'en Normandie ; il lui prouve par les
gazettes de commerce qu'ils font à meilleur
marché dans la premiere de ces provinces.
Les détails dans lesquels il entre
à ce ſujet doivent être lus ; il les tourne
toutes du côté des ſuites de l'exportation,
dont il veut préſenter les dangers. Pour
que le peuple puiſſe payer le bled lorfque
le prix en eſt augmenté , il faut que
les propriétaires lui augmentent ſes ſalaires
&ſes journées ; cela n'eſt point arrivé
en Normandie ; ils y diminuent tous
les jours . Il accuſe ſon adverſaire de citer
quelquefois avec trop de précipitation
; il dit par exemple , que l'Angleterre
n'a jamais eu de diſette depuis 1685
juſqu'en 1764 , parce que l'importation
NOVEMBRE. 1768. 181
y étoit libre , & que la prohibition eſt la
ſeule cauſe de ſadiſette actuelle ; le magiſtrat
le renvoie à l'eſſai ſur les mémoi
res de M. Dupré de Saint- Maur , à l'art.
Corn. ( bled ) du dictionnaire de commerce
de M. Poſtlewait , qui lui indiqueront
le prix du bled dans les marchés
de Londres depuis ce temps. Il lui rappelle
les cheretés de 1693 , 1694 , 1709 ,
1725 & 1740. L'auteur parcourt enfuite
la plupart de nos provinces , citées dans
P'écrit qu'il réfure , &y trouve toujours
de quoi confirmer ſon opinion ; il s'étend
fur ce qu'on appelle le taux moyen
du bled , que le gentilhomme Languedocien
fixe à peu près à 24 livres le ſeptier
de Paris , ce qui revient à 2 ſols la livre
de bled; certe valeur commune , felon
lui , ne doit être priſe que ſur uneſpace
de pluſieurs années ,&par conféquent
le taux moyen pour le ſeptier de Paris
ne devroit être que de 18 livres. Il joint
à ſa lettre un tableau , fait avec la plus
grande exactitude , du prix de la mine du
meilleur bled froment , peſant 144 liv.
vendue au marché de Rouen depuis 1728,
juſques&compris 1763. Dans ce tableau
il en fixe le prix commun , à 9 livres ,
8fols.
Cette brochure ne reſtera pas , fans
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
doute , fans réponſe , les faits qu'on attaque
en méritent une. Ce n'eſt que par
la difcuffion qu'on parvient à découvrir
la vérité & à la démontrer. La multiplicationdes
ouvrages fur cette matiere importante
de l'économie , en étendant nos
connoiffances , leur donnera toute la certitude
dont on a beſoin.
Les Ennemis réconciliés , piéce dramatique
, en trois actes en profe , dont
le ſujet eſt tiré d'une des anecdotes les
plus intéreſſantes du temps de la ligue.
Ce drame eſt écrit avec chaleur , & les
caractères font bien foutenus . Il y a en
tête une très-belle eſtampe deſſinée par
M. Eifen , & gravée par M. Alliamer.
Cette piéce ſe vend à Paris , chez Delalain
libraire , rue Saint-Jacques à l'image
St Jacques .
Mémoirepour ſervir de ſuite à l'hiſtoirede
la petite vérole , dans lequel on démontre
la poſſibilité & la facilité de
préſerver un peuple entier de cette maladie
, par M. Paulet , médecin de Paris
, avec cette épigraphe : non fingendum
, aut excogitandum , fed inveniendumquid
naturafaciat autferat.BACON.
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue
S. Severin , in- 12 , 68 pages 1768.
NOVEMBRE. 1768. 10
M. Paulet , dans ce mémoire , s'occupe
des moyens de délivrer la nation de
la petite vérole; ces moyens exigent le
concours des magiſtrats &des médecins.
Onſe rappelle les réglemens que le Parlement
de Paris a faits dans tous les temps
pour éloigner de cette ville les maladies
contagieuſes. Les arrêts contre la lepre ,
la peſte , &c. font des monumens de la
ſageſſe des magiſttats qui les ont rendus ,
& du zele éclairé des médecins qui les ont
ſuggérés . Les arrêts du conſeil d'état en
1720 & en 1746 , l'un au ſujet de la peſte
de Marſeille , & l'autre fur les ravages
d'une contagion qui regnoit parmi les beftiaux,
contribuerent à faire cefler un mal
qui feroit devenu bientôt général ; c'eſt
conformément à l'eſprit de ces deux arrêts
que M. Paulet ſe propoſe d'indiquer les
moyens d'écarter la petite vérole ; il commence
par développer les véritables cauſes
des épidémies , & par faire connoître
la maladie & fa marche ordinaire.
Ces détails font peu fufceptibles d'extraits
, & forment la ſuite de fon hiſtoire
de la petite vérole : il en reſulte que les
hommes n'en portent point le germe en
naiſſant , qu'elle eſt étrangere , qu'ils ne
la reçoivent que par la contagion , que
les corps qui ont reçu l'impreſſion du virus
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
le communiquent à tout ce qui les touche,
que les ſymptômes de cette maladie
ne s'annoncent que plus ou moins de jours
après qu'elle a été priſe.>> Lorſque la pe-
>>tite vérole paroît tout à coup fur un
>> ſeul enfant après une année d'abfence
» dans une ville , dans un village , dans
>> une maiſon , dans un college , &c.au
>> lieu de perdre ſon temps à raifonner
>> ſur les intempéries de l'air , auxquelles
>>Sydenham , après trente ans d'obſerva-
» tions , avoue n'avoir rien compris , au
» lieu de s'égarer , de fe tromper toujours
>>ſur la cauſe qui produit la maladie , it
>> faut rechercher ſoigneuſement le corps
>>infecté qui a pu ſervir de véhicule au
>>virus variolique. Un inoculateur , un
>>homme de l'art , un particulier , toute
>> autre perfonne , une garde malade
>> une blanchiſſeuſe , une lettre , un li-
» vre , une robe , &c . un corps ſembla-
>>ble peut fervir de foyer &de meſſager
>> à cette maladie; on fait enforte de le
>>découvrir afin qu'il n'en infecte pas
>>d'autres ; & pour le trouver à coup für
>> il faut toujours dater de quatre ou cinq
>>jours après les premiers ſymptômes de
>> la maladie » . Dès qu'on a trouvé le
corps infecté , on le purifie; on employe
pour cela des parfums , du vinaigre , de
NOVEMBRE. 1768. 10g.
l'eau bouillante. Dès que les boutons du
malade ſuppurent , que les croûtes ſe forment
, il faut empêcher qu'une garde imprudente
n'aille porter la contagion dans
d'autres maifons ; la plus grande des fautes
que l'on puiſſe commettre , c'eſt de
laiſſer fortir le malade avec ſes croûtes .
Ne voit- on pas qu'il porte ſur ſon front
la graine de la petite vérole , & qu'il va
la ſemer par-tout. Il faut l'enfermer dans
fon appartement , purifier avec attention
tout ce qui lui aura ſervi depuis la maturité
des croûtes juſqu'à leur chûte complete
, & alors le laver lui-même pluſieurs
fois. Le grand moyen d'anéantir
cette maladie , c'eſt de la fuir , c'eſt d'en
arrêter la contagion lorſqu'elle paroît , &
de prévenir ſon retour.
Le Commerçant politique. A Londres , &
ſe trouve à Paris chez Vente , libraire
aubas de laMontagne Sainte-Gevieve,
in- 12,75 pages. 1768 .
L'auteur ſe propoſe dans cet ouvrage
de montrer combien il est néceſſaire à un
négociateur d'avoir fait une étude approfondie
du commerce & des finances . La
force d'une nation conſiſte dans le nombre
des hommes qui lacompoſent ; mais
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
la population n'eſt pas toujours proportionnée
à l'étendue des terres ni à leur
fertilité. Pour fe former une idée juſte de
cette partie des forces , il faut ſçavoir
comment ces hommes font occupés dans
leur pays , remonter aux cauſes qui en
accroiſſent ou diminuentle nombre , &
on parviendra à prévoir les révolutions
qui pourroient arriver dans cette partie.
La plupart de ces cauſes dépendent de
l'état du commerce & des finances. Un
pays fertile qui vendra peu de ſes productions
aux étrangers , fera peu peuplé ;
l'adminiſtration avec des vues faines fur
l'agriculture , peut en faire un objet de
commerce fans contribuer à l'aiſance du
cultivateur ni à la population ; ce ſera un
effet de la nature des impôts ; quand l'induſtrie&
le travail augmentent les charges
fans accroître les propriétés , quand
les beſoins publics abſorbent la ſubſtance
des particuliers ; les terres ne jouitont
pas de leur plus grand produit , les hommes
multiplieront moins. Si malgré les
déſordres , l'industrie fournit beaucoup à
l'étranger , la population des villes furpaſſera
celle des campagnes ; les premieres
offriront le ſpectacle du luxe , les autres
celui de la mifere ; on en pourra
conclure que le nombre des hommes
NOVEMBRE. 1768. 107
réellement propres à ſervir dans les armées
eft diminué , & qu'une grande partie
de la population dépend de l'accroiffement
ou de la décadence de l'induſtrie
des peuples qui achetent les ouvrages de
cette nation. L'étendue des colonies , la
nature du terrein , des productions , le
progrès ou la foibleſſe de leur culture , inluent
encore beaucoup plus ſur la population&
fur la marine . La bonté du terrein
fupplée au défautde vente des productions
des terres & de l'induſtrie aux étrangers
, &c. L'auteur entre enfuite dans le
détail des richeſſes d'un état ; il eſt eſſentiel
de ne prendre que ſur le ſuperflu des
particuliers ; plus il reſtera de fuperflu ,
les beſoins publics fatisfaits , plus les finances
offriront de reſſources. L'auteur
diftingue dans un état ſept claſſes d'hommes
relativement au produit des finances
; il les parcourt toutes , & établir
des principes clairs & précis , il fuit le
même plan en parlant du commerce. II
ne s'annonce pas pour dire des chofes
nouvelles , mais pour rappeller des vérités
dont tout le monde convient &dont peu
font uſage ; la maniere dont il les préfente
eſt cependant à lui ; leur précifion
& leur clarté attachent ; elles ſe font
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
lire avec plaifir & reſtent gravées dans
lamémoire.
Mémoire ſur le patronage & les droits vulgairement
nommés honorifiques des
patrons & des haut-juſticiers , où l'on
montre que les droits du fondateur qui
font partie du patronage , ſçavoir , le
droit de nommer à ſon égliſe , celui
d'endonner au miniſtre la poſſeſſion ou
inveſtiture , celui d'y appoſer ſes armoiries
, celui de bancau choeur & de
ſépulture , ſont des droits de propriété
qui ne peuvent naître de la jurifdiction.
A Paris de l'imprimerie de J. Th .
Hériſſant , imprimeur du cabinet du
Roi . in- 8 ° 672 pag. 1768 .
Ce mémoire eſt de M. Feranville ,
avocat ; MM. Angran font Seigneurs &
Patrons de l'égliſe de Notre Dame de S.
Lambert de Vaugirard. Cette égliſe fut
fondée & dotée en 1342 par M. de Buſſi ,
premier préſident au parlement ; ſes ſucceſſeurs
en la glebe patronale qui font à
préſent MM. Angran , ont toujours joui
des droits compris ſous le nom de Patronage
, ſçavoir , la nomination à la
Cure , banc dans le choeur du côté de
l'Epître , les armoiries aux clefs des voue
NOVEMBRE. 1768. 109
tes , aux vitraux ſculptées , au portail &
an chevet de l'égliſe , &c. L'abbaye de
S. Germain-de Prez , à qui appartient la
Seigneurie d'Iſfy , ayant la haute-juſtice ,
n'a jamais eu aucun de ces droits ; elle a
cependant fait placer dans le mois de Décembre
dernier du côté de l'évangile un
banc fixe &déterminé , anticipant ſur le
fanctuaire , avec ſes armoiries . MM. Angran
ont cru avoir à ſe plaindre de cette
innovation. Ils ont fait faire un mémoire
à confulter , & M. de Feranville eſt entré
dans des détails très profonds fur le patronage
& les droits honorifiques dans
l'égliſe ; il a établi deux choſes différentes
comprifes dans ces droits; les droits
de propriété , de banc , de ſépulture &
d'armoiries , & les préférences dans les
actes de religion communs à tous les fidèles.
Son ouvrage eſt diviſé en deux parties.
Dans la premiere , il prouve que le
fondateur eſt propriétaire de fon égliſe ,
&que par conféquent les droits de propriété
lui appartiennent à l'exclufion de
tous les autres ; il rappelle les uſages des
anciens Romains pour la confécrationde
leurs temples , les loix des empereurs
chrétiens , les conciles romains , ceuxde
France , les ordonnances , les chartres ,
&c. Dans la ſeconde partie , il indique
110 MERCURE DE FRANCE .
les ſignes de propriété ; il range ſous trois
âges tout ce qu'on a fait à cet égard ; dans
le premier , le fondateur & le patron ont
ſeuls joui des droits de ſépulture & de
diſpoſer des places. Pluſieurs loix & coutumes
ont déclaré qu'ils n'appartiennent
qu'à eux ſeuls dans le ſecond & le troifiéme
âge. Une ſuite conſtante d'arrêts
maintient le fondateur dans ces droits privativement
aux hauts - juſticiers ; il n'en
eſt aucun qui les accorde à ces derniers.
Ce mémoire ſçavant & curieux eſt terminé
par la conſultation ſignée de pluſieurs
avocats qui font d'avis que MM. Angran
font fondés à ſe pourvoir par action ou
pat complainte pour faire ôter de l'égliſe
dont il eſt queſtion , le banc & les armoi
ries de l'abbaye St Germain des - Prez .
Abrégéde la vie &des vertus de la foeur
Louiſe de Jeſus , ſupérieure des filles
de la Sageſſe , inſtituées par M. Louis-
Marie Grignon de Montfort , prêtremiffionnaire
apoftolique , vol. in- 12 ,
( avec portrait ) , à Poitiers , chez J.
Felix Faulcon , imprimeur de M. l'évêque
& du clergé , 1768 , fe trouve
à Paris , chez Ganeau , rue Saint- Se
verin , &chezDurand neveu , rue Saint
Jacques.
NOVEMBRE. 1768. 111
Le même imprimeur continue l'impreffion
des uſages du diocèſe de Poitiers
; il vient de finir le pſeautier pour
les chapitres fur grand chapelet , & le
même livre , ſur grand royal , pour les
paroiſſes . Il a fous preſſe l'antiphonaire ,
également fur mêmes papiers , pour les
chapitres & les paroiſſes. Depuis quatre
ans , il a commencé la diſtribution de
ces uſages . Le graduel ſuivra de près .
Catalogue raisonné des tableaux , grouppes
& figures de bronze , qui compo-
• fent le cabinet de feu M. Gaignat , ancien
fecrétaire du Roi& receveur des
confignations , par Pierre Remi ; &
celui des porcelaines rares & anciennes
, tant du Japon que de la Chine ,
de Saxe , & de France ; effets de Laques
, meubles précieux & bijoux , par
S. Ph . Poirier , marchand . A Paris ,
chez Vente , libraire , rue & au bas de
la montagne Sainte-Genevieve . 1768 .
Nous croyons ne pouvoir annoncer
trop tôt le catalogue d'un cabinet dont
les curieux attendent la vente avec tant
d'impatience. C'eſt au fieur Gerfain
marchand & ami de Wateau , que le public
eft redevable de l'uſage , où l'on eſt
112 MERCURE DE FRANCE.
aujourd'hui d'imprimer les catalogues de
tous les genres de curioſités : on en a plufieurs
de lui , tant dans la partie des arts ,
que dans celle de l'hiſtoire naturelle , qui
ſont eſtimés àjaſte titre. Ceux de M. Remy
, peintre de l'académie de St. Luc ne
le font pas moins. Dansles deſcriptions
qu'il a données des cabinets de M. le duc
de Tallard & de M. de Julliene , on a
reconnu beaucoup d'intelligence dans toutes
les parties de la peinture , une connoiſſance
fûre des différentes écoles , &
une appréciation juſte du mérite particulier
de chaque maître ; ce qui rend ces ca
talogues intéreſſans pour les amateurs &
très utiles pour ceux qui veulent le devenir
. Il eſt vrai qu'ils doivent déplaire à
la claſſe nombreuſe des brocanteurs que
ces catalogues empêchent de profiter aux
ventes des heureuſes découvertes qu'ils
pourroient devoir à leurs connoiſſances .
La confiance publique dont M. Remy
a eu tant de preuves , auroit dû le difpenſer
de l'eſpéce d'apologie qui termine
ſon avant propos. Il eſt naturel que les
talens excitent l'envie & que les fuccès
l'irritent; mais ilne l'eſt pas que les envieux
, qui rarement ignorent leurs torts ,
les reconnoiffent. Ceux dont la malignité
ſe plait àcrier , crient encore plus fort
NOVEMBRE. 1768. 14
toutes les fois qu'on leur démontre toure
la baffefle , & toute l'injustice de leur
Jaloufie.
Nous ajouterons que M. Remy n'avoit
pas plus lieu de craindre qu'on le foupçonnat
d'avoir exagérédans ſon catalogue,
le mérite des morceaux précieux ſur lefquels
il s'eſt permis quelques réflexions ;
il nous paroît plutôt que dans la crainte
d'en trop dire , il n'en a pas affez dit.
Nous n'en citerons qu'un exemple .
Page 7 nº.7 , en parlant de la Vierge
de Murillos , il remarque avec raifon que
ce tableau est colorié comme le Titien , &
que tous les amateurs & connoiffeurs font
d'accord qu'ils n'ont rien vu de ſupérieur.
de ce mature. Il auroit dû ajoûter que dans
les deux anges que l'on apperçoit à gauche
, on trouve toutes les graces du Correge
; & comme ſon catalogue ſera lu des,
curieux de Hollande & 'd'Angleterre ,
de Ruffie & de Prufſe , il pouvoit avancer
hardiment que cette Vierge eſt un des
plus beaux tableaux de cabinet qui ſoient
en France. Ce que nous endiſons ici ne
nous empêche pas d'eſpérer pour l'honneur
de nos amateurs qu'ils ne ſe laiſſerons
pas enlever par l'étranger un morceau
ſi précieux.
A l'égard du catalogue des porcelaines
114 MERCURE DE FRANCE.
& autres effets précieux , il eſt fait avec
ſageffe , & M. Poirier eſt certainement
le marchand qui a le plus de connoiffance
en tous ces genres de curioſité. Tout
Paris lui rend cette juſtice. Il déclare dans
fon avant- propos qu'il ne s'arrêtera pas à
indiquerfur chaque article les cabinets d'où
fortent les morceaux dont ilfera question ,
& on y a regret. Il ne lui en eut couté
que quelques lignes de plus , pour apprendre
au public que les deux grands
lions ( nº. 101 ) d'ancienne porcelaine ,
bleu - céleste , ontappartenu au Cardinal
Mazarin , que les deux grands cornets
blancs du Jappon ( no.75 ) ont paffé du
cabinet de M. de la Faye dans celui de
M. de Julliene , que le grand vaſe ( nº.
91 ) de porcelaine - celadon , a été apporté
de Conſtantinople à Paris , parM.
des Alleurs , ambaſſadeur à la Porte , &
ainſi des autres morceaux du premier mérite
; indépendamment du lecteur que
cette partie hiſtorique auroit pu amufer ,
nous croyons que nombre de curieux lui
en auroient ſçu gré , ſurtout ceux qui font
flattés de poſſéder un morceau forti d'un
cabinet célebre. Tel tableau d'Italie tiendraun
rang conſidérable dans une collection
qui n'y auroit pas été admis , fi l'on
n'avoit pas vu imprimé ſur le bois le C ,
NOVEMBRE. 1768. 115
futmonté d'une couronne royale , qui annonce
que le tableau a appartenu au Roi
d'Angleterre , Charles I. Le véritable
connoiffeur n'eſt touché que du mérite
qu'il apperçoit dans l'objet dont il eſt
tenté , mais combien ne font curieux que
par vanité ? & ceux-là ne font frappés
que du bruit qu'ils peuvent faire en ſe
procurant un morceau eſtimé précieux.
De plus on ne peut nier que dans tous
les goûts , il n'y entre un peu de manie
dont la ſource eſt toujours la vanité : un
amateur de porcelaine ſe gardera bien de
faire emplette de ces fuperbes vaſes de
porcelaine de France , qu'on ne peut voir
fans admiration chez M. Poirier , parce
que fon voiſin peut demain en acquérir
de ſemblables , mais un morceau d'ancien
Jappon peut - être d'une forme bizar
re, mais qui fera unique ; voilà ce qui le
rentera. C'eſt ſurtout parmi les curieux
qu'eſt vrai à la lettre le proverbe : quæ
rara , pulchra.
Prospectus de l'hiſtoire du Laonnois , ou
des villes , comté & diocèſe de Laon.
L'utilité des hiſtoires particulieres eſt
connue ; on convient aujourd'hui que la
nôtre ne peut ſe promettre une bonne
:
1
116 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoiregénérale ſans ce ſecours.C'eſtdans
cette vûe , que depuis près de deux fié
cles , nombre de ſçavans encouragéspar le
miniſtère , ont travaillé à recueillir & à
raſſembler des titres & des mémoires de
de toute eſpéce.
Ceux que nous annonçons regardent
le Laonnois. L'auteur s'en eſt occupé plus
de vingt ans , & n'a rien épargné pour
les mettre en état de voir le jour. Ils auront
pour titre : Mémoires pour fervir à
l'histoire du Laonnois ou des villes.
comté & diocèse de Laon. Ils feront diviſés
en deux parties , la premiere contiendra
une deſcription du Laonnois , &
l'autre , le corps même de l'hiſtoire..
و ور
L'ouvrage formera quatre volumes inquarto
, & fera imprimé en beau caractère
& fur beau papier. Il n'en ſera tiré
que cent cinquante exemplaires au- delà
du nombre des ſouſcripteurs. La foufcription
n'aura lieu que depuis le premier
d'Octobre , juſqu'au premier d'Avril
1769 pour tout délai .
L'exemplaire ſe vendra 36 livres en
feuilles ; l'on payera en ſouſcrivant 12
livres , en recevant le premier volume
6liv. en recevant le ſecond 6 liv. & en
recevant le troiſiéme 12 livres , le qua
triéme ſera délivré gratis.
:
NOVEMBRE. 1768. 117
Ce dernier volume renfermera les pióces
juftificatives. La collection en eft immenfe.
Ces titres , ou chartres , la plûpart
curieuſes & importantes n'ont
point encore vu le jour. Elles ont été
toutes tirées de différens chartriers du
Laonnois & des provinces voiſines .
د
Ceux qui n'auront point foufcrit paye.
ront l'exemplaire quarante-huit livres en
feuilles .
La négligence de certaines perſonnes
à ne pas retirer à temps les volumes des
ouvrages ſoufcrits , oblige d'avertir que
ceux qui dans le cours de fix mois n'auront
pas retiré les leurs , après en avoir
eu avis , les payeront douze liv. , comme
s'ils n'euffent pas ſouſcrit. Le petit nombre
d'exemplaires qu'on tirera de l'ouvrage
au deſſus de la ſouſcription force a
cetterigueur. :
On s'adreſſera pour ſouſcrire à Paris ,
chez Muſier fils , & Gogué , libraires ,
quai des Auguſtins , aux deux coins de la
rue Pavée ; & à Laon , chez Melleville ,
libraire , rue Châtelaine .
Pour éviter le défagrément des retards
-auxquels on eſt quelquefois forcé , on ne
fixe pas le temps de la livraiſon des volumes.
On les annoncera à meſure qu'ils
feront prêts à paroître. Mais on oſe aſlu
118 MERCURE DE FRANCE.
rer qu'on n'abufera pas de la patience des
curieux&des amateurs , &qu'on les fera
jouir le plutôt qu'il ſera poſſible du prix
deleurs avances .
Systéme de Législation, ou moyens que la
politique peut employer pour former
à l'état des ſujets utiles & vertueux ,
par M.Borelly , ancien profeſſeur d'éloquence
au collége royal de Bourbonde
l'univerſité d'Aix. A Paris , chez Lacombe
libraire , rue Chriſtine près la
rue Dauphine , in- 12 , 158 pages.
C'eſt par l'éducation que tout projet
de législation doit commencer ; en vain
ondiffiperoit le chaos que forment les
divers intérêts qui diviſent les hommes
entr'eux , on établiroit les loix les plus
ſages pour refferrer les paſſions dans de
juſtes bornes, àquoi ſerviroient- elles ſans
les moeurs ? Il faut aller au - devant du
mal , les loix en arrêtent le cours , elles
ne le détruiſent pas ; une bonne éducation
peut le prévenir. » Si les grecs fu-
>> rent par les loix , par les ſciences &
>>par les armes , un des plus fameux peu-
>>ples de l'antiquité , & fi les romains
> devinrent dans la ſuite les maîtres du
» monde , & étendirent inſenſiblement
NOVEMBRE. 1768. 119
:
» par leurs moeurs , autant que par leurs
>> victoires , un empire dont la grandeur
>>fait encore le ſujet de notre étonne-
» ment ; c'eſt à la bonne éducation que
>> recevoient chez eux les enfans , qu'ils
>> en furent principalement redevables .
>> L'exemple des effets étonnans que l'é-
>> ducation publique de la jeuneſſe pro-
• duiſit autrefois à Lacédemone ſuffit
>> pour prouver ce dont elle eſt capable.
>>Elle y avoit vaincu la nature même .
Cinquante ans purent à peine ébran-
>> ler le bel édifice de Lycurgue ; toute
» la Grece étoit déjà livrée à la corrup-
>> tion : il y avoit encore des moeurs à
» Sparte » . Les enfans naiſſent à l'état autant
, & même plus qu'à leur propre famille
, c'étoit le ſentiment des romains ;
ils agirent en conféquence , lorſque le
commerce des Grecs eut adouci & poli
Jeurs moeurs. Nous devrions les imiter ,
mais l'éducation de la jeuneſſe aujourd'hui
paroît moins un des points les plus
importans de l'ordre public qu'un objet
qui intéreſſe ſeulement chaque famille
en particulier. L'auteur entre dans des
détails ſur ce ſujet ; il parcourt les différentes
méthodes : employées de nos jours:
on donne des précepteurs à ſes enfans ,
&la modicité des ſalaires détermine tou
20 MERCURE DE FRANCE.
jours le choix ; ou bien on les envoie
aux écoles publiques , ſans s'embarraſfer
s'ils font , ou non , des progrès. L'émulation
manque dans les maîtres & les enfans
; de quelle attention les premiers
feront- ils capables , dès qu'ils n'auront
aucun encouragement , & qu'ils n'auront
rien à craindre en faiſant mal ? L'auteur
propoſe d'établirdans la capitaledu royaume
un bureau général uniquement occupé
des grands objets de l'éducation , &
dans chacune des capitales de nos pro-
*vinces un autre bureau particulier , chargé
de l'intendance des écoles publiques
de fon district . Le premier feroit compofé
d'onze membres ,dont cinq feroient
pris parmi les conſeillers d'état , & cinq
parmi les profeſſeurs - émérites de l'univerſité.
Le miniſtre que le roi chargeroit
ſpécialement de cette branche importante
de l'adminiſtration , formeroit l'onziéme,
& préſideroit. C'eſt à ce tribunal que réffortiroient
toutes les écoles du royaume ,
&que recourroient les büreaux des provinces
dans les cas imprévus , & qui intéreſſeroient
l'ordre général . Trois inſpecteurs
envoyés tous les ans dans les
différentes provinces y prendroient des
informations exactes fur tout ce qui feroit
relatif àl'enſeignement& aux moeurs de
la
NOVEMBRE. 1768. 121
,
lajeuneſſe , les mémoires inſtructifs qu'ils
en rapporteroient , mettroient le gouvernement
à portée d'encourager le bien
d'arrêter le mal & de prévenir de nouveaux
abus . En ſuivant ce plan , il ne
feroit pas néceſſaire de toucher à l'ordre
établi ; les écoles publiques ſubſiſteroient
, & feroient aſſujetties aux réglemens;
elles ſe peupleroientde bons ſujets.
L'auteur examine ſi l'éducation publique
n'est pas préférable à l'éducation
privée. Il combat ceux qui voudroient
qu'on diminuât le nombre des colléges ,
il prouve au contraire qu'il eſt important
d'en établir où il n'y en a pas ; les enſeignemens
ſeroient plus ou moins étendus
ſelon les lieux. Le grand nombre des
écoles offre un moyen infaillible pour
former de bons maîtres & pour rendre
l'éducation preſqu'également bonne partout.
L'auteur en parlant des récompenſes
, voudroit qu'on ne les bornât pas à
encourager les talens; pourquoi n'en accorderoit-
on pas à la verrn ? Elle affure
le bonheur des empires , & les talens en
font l'ornement.
,
Comme l'éducation embraſſe à la
fois le corps , l'eſprit & le coeur il
faudroit que des hommes d'une expé-
Tience conſommée & ſçavans dans l'art
Π
122 MERCURE DE FRANCE.
difficile d'élever la jeuneſſe , rédigeaſſent
avec ſoin tout ce qu'on a écrit de judicieux
& de praticable ſur ce ſujet , pour
ladirection des maîtres. D'habiles médecins
traiteroient l'éducation playſique ;
de bons grammairiens & de profonds
littérateurs, l'éducation littéraire; deſages
&religieux philoſophes , l'éducation morale.
Nous nous bornons à indiquer l'objet
de cet ouvrage qui mérite d'être lu
&médité par tous les peres & par tous
les maîtres chargés de l'éducation publique&
particuliere.
Obfervations fur des matieres dejurisprud.
criminelle; traduites du latin de M.PAUL
RISI , célebre jurifconfulte , à Milan ,
par M. S. D. C. in- 8 ° . de 160 pages ,
prix 2 livres . On en trouve des exemplaires
chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine près la rue Dauphine.
L'auteur ne donne pas un ſyſtême complet
de jurisprudence criminelle. Il s'eſt
borné à un petit nombre d'articles de la
plus grande importance. Ses principes ſur
le corps du délit , ſur les preuves en général
, fur celles des témoins , fur celles
de la confeſſion demandent à être conſultés&
médités ; ſadiſſertation ſur la meNOVEMBRE.
1768. 123
ſure des peines eſt digne de l'attention
des juges & des magiſtrats ; ce qu'il dit
ſur l'uſage de la torture eſt de la plus
grande force , & doit contribuer à accélérer
le triomphe d'une pratique plus humaine
& moins périlleuſe pour l'innocence
; enfin le traité ſur la compétence
desjuges eſt propre à prévenir les conteſtations
qui peuvent naître entre les tribunaux
d'une même ſouveraineté. Cet ouvrage
mérite d'autant plus d'attention que
c'eſt le fruit des méditations profondes
d'un homme en place , d'un jurifconfulte
diſtingué & honoré de la confiance de
fon illuſtre ſouveraine.
Epître à la Nation françoiſe ſur l'établiſ
ſement des Invalides par Louis le
Grand ; de l'Ecole Militaire par Louis
le Bien - Aimé , & fur l'édit portant
création d'une Nobleſſe Militaire ,
donné à Fontainebleau en Novembre
1750 , avec des réflexions d'un philofo .
phedans fon cabinet, lues le 25 Août
1768 dans l'aſſemblée publique de l'académie
d'Amiens ; par M. Vallier ,
colonel d'infanterie , des académies
d'Amiens & de Nancy ; avec cette épigraphe
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Pieridum fi fortè lepos....
Deficit , eloquio viti , re vincimus ipsa.
LUCRECE.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine ; in-4° . 18 pages .
Ces piéces de poëſie ont de la facilité.
L'auteur , après avoir parlé de l'établiſſement
des invalides & de celui de l'école
militaire , préſente ainſi le nouveau bienfait
de Louis XV dans l'édit qu'il a donné
à Fontainebleau à la fin de 1750 .
Nobleſſe , a dit Louis , fois la fille des armes ;
Și dans ſa ſource , un ſang qui fut peut - être
obfcur ,
S'ennoblit par le temps , l'autre titre eſt plus fûr...
Antiques parchemins , vous n'êtes que chimeres ,
Cédez à la nobleſſe acquife par les peres
Dont le fang répandu fait des titres plus beaux.
•
:
Huit fiécles bien prouvés d'une oiſive nobleſſe ,
Paflés dans les plaiſirs , perdus dans la molleſſe
Sont-ils plus que cent ans d'un guerrier qui me
dit:
Je deſcends d'un bourgeois que l'épée ennoblit ?
De quel prix à nos yeux ne doivent donc pas être
Cesnoms chers aux François , ces noms chers à
leurs maîtres ,
NOVEMBRE. 1768. 125
Ceshommes dont l'épéea , de nos premiers rois
Affermi la couronne & défendu les droits ?
Les réflexions d'un philoſophe offrent
des détails agréables ; l'auteur , enfermé
dans ſon cabinet , vante les charmes de
l'amitié , la préférence qu'on lui doit fur
l'amour. Les muſes & un ami font les
délices de ſes derniers ans; il vit heureux
&tranquille , fans ambition , ſans defirs,
dans une douce indépendance. Les premiers
momens de la vie ſont dus à la patrie.
Le principal devoir eſt d'être citoyen;
chacun a fes talens particuliers qu'il eſt
obligé d'employer au ſervice du prince &
de l'étar .
Chacun ainſi peut être utile
Au peuple dont il fait le bonheur par le ſien.
Chaque partie alors compoſe un tout fertile ,
Qui , ſans ce juſte accord , ceſſeroit d'être un
bien.
Il faut donc à l'état avoir donné ſes veilles ,
Son ſang , ſes ſoins & ſes talens ;
Mais quand on a ſuivi l'exemple des abeilles
On peut jouir de ſes derniers momens.
O vous , à qui l'honneur vient ouvrir la barriere ,
Conduiſez-vous d'abord en homme citoyen ;
Vous le devez , c'eſt- là votre premier lien :
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Vous verrez , comme moi , qu'au bout de la carriere
,
Ne plus rien faire eſt encore un grand bien.
L'Hermitage royal ou les Jardins du petit
Trianon , poëme qui a concouru au prix
de l'académie françoiſe en 1768 , avec
cette épigraphe :
La gloire a dédaigné mes voeux ;
Mais à mon coeur elle n'eſt pas moins chere !
Plus digne d'elle & plus heureux ,
Puiflé-je unjour rentrer dans la carriere ! :
Il y a de la facilité &de l'élégance dans
pluſieurs images champêtres & riantes qui
font très-bien rendues par le poëte. Nous
en rapporterons quelques-unes.
Lorſque Zéphir ſur la roſée
Vient careffer la tendre fleur ,
Ou lorſque ſa douce fraîcheur
Soulage la terre embraſée;
Alorsde cent bauines épars
Il charge ſon aîle brillante ,
Etbientôt , dans ſa courſe errante ,
Les ſecouant de toutes parts ,
Aux ſens charmés il les préſente.
•
Telle eſt la deſcription dufaiſan.
NOVEMBRE. 1768 127
Tu frappes mes regards épris ,
Roi des oiſeaux que l'Inde enfante ;
Toi , dont le brillant coloris
Mérita la touche ſçavante
Et des Vilprès & des Oudris.
Quelle forme noble , élégante !
Quelle vivacité piquante !
De richeſſes quel appareil !
Quand je fixe l'éclat vermeil
Qui luit ſur tes plumes dorées ,
Fils de l'Aurore & du Soleil ,
De ces dieux je vois les livrées.
Eloge de Corneille , piéce qui a concouru
auprix de l'académie de Rouen en 1768 ,
par M. l'abbé de Langeac , avec cette
épigraphe : Sperare nefasfit vatibus ultrà.
( VIDA. ) A Paris , chez le Jay , libraire
, quai de Gèvres , 1768 .
Cediſcours donne la plus noble idée de
Corneille. Il le repréſente comme le précurſeur
de tout ce qui a été fait de grand
dans tous les genres. « Il le peint comme
>>unde ces génies heureux deſtinés par une
>>providence , dont ils paroiſſent l'ouvra-
>>ge chéri , à ramener l'homme à ſa dignité
>>originelle. Tel elle forma Defcartes
>> pour ébaucher la raiſon qu'elle réſervoit
>>àCorneille de perfectionner.>>
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE
L'orateur retrace avec enthouſiaſme
les qualités propres à faire un éleve digne
de ce pere du théâtre; nous citerons ce
morceau bien propre à faire connoître le
ton de ce difcours .
<<Ecoute , toi qui te prépares à courir la
>> carriere de Corneille , jeune homme ?
>>Viens ſçavoir fi tu y es deſtiné.
>>Si la fimplicité des moeurs , la force
>d'être inſenſible au ridicule que t'attirera
>>le mépris ou l'ignorance des petites cho-
> ſes , l'austéritéde la vertu , l'impatience
>> de toute domination , le dédain de l'or ,
>>l'opiniâtreté au travail , ſont des affec-
>>tions inséparables de ton jeune coeur; fi
>>unpouvoir impérieux te tient enfermé
>>ſeul avec la gloire & la vertu; ſi ton ima-
>>gination place alternativement leur fan-
>> tôme devant toi ; ſi un reſpect ſoudain
>>s'empare de tous tes ſens ; s'il te proſter-
> ne devant ces effigies ſacrées ; releve toi :
>> ouvre Corneille. Quand le feu de ſongé-
>> nie ſera deſcendu dans ton ame ; quand,
>>livré à des agitations involontaires , des
>>tranſports brûlans , tu te croiras au ſein
>> de la nature ; quand , dans le délire de
>> l'extaſe , tes ſens feront fermés à tout au-
>> tre ſentiment qu'à celui de l'admiration ;
>>quand , tous les objets anéantis autour
>> de toi , tu n'entendras plus , tu ne verras
NOVEMBRE. 1768. 129
> plus , ne refpirant qu'à peine , les yeux
>> fixés au ciel y cherchant le Temple de
>>Mémoire , le nom de Corneille au-def-
>>ſus de celui des Homères,des Sophocles,
>> parmi ces noms fameux , la place pour
>>graver le tien , écrie-toi : j'ai du génie .
ودOCorneille ! adopte-moi pour ton fils ;
>>c'eſt moi qui ſuis ta poſtérité ; digne re-
>>jeton d'une ſi noble tige ,je ne dégénére-
>>rai pas des titres que tu m'as tranfmis;
>>je laiſſerai mon nom , comme le tien , la
>>gloire de mes deſcendans , & l'honneur
>> de ma patrie , au-deſſus de celui des mo-
>>narques les plus vantés. >>
A parallel drawn betwen the adminiftration
in tefour last years ofQueen Anne ,
and the four first of George the third.
Comparaiſon de l'adminiſtration des
quatredernieres annéesde la reineAnne
, avec celle des quatre premieres
de George III . par un Gentilhomme
du pays. in 80.
Le titre de cet ouvrage eſt fait pour
piquer la curiofité ; le gentilhomme anglois
qui en eſt l'auteur , croit trouver
une reſſemblance frappante entre les qua
tre dernieres années du regne de lareine
A
:
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Anne , & les premieres de celui ci . Les
principaux perſonnages qui jouerent un
grand rôledans le premier période, furent
Je lordOxford , le lord Bolingbrooke , &
le célébre général duc de Marlborough. II
ajoute encore miſtriſf Masham , » qui ,
>> dit- il , fut la ſecrete directrice du ca-
>>binet , & l'artificieux auteur de tous
>> ces funeſtes changemens qui eurent
>> lieu en 1709. Dès que les Toris eurent
>> pris le timon du gouvernement , ils
>>réſolurent la paix avec la France , &
>> leurs meſures furent directement op-
>>poſées à celles de leurs prédécefleurs ».
Après avoir préſenté le tableau de la
cour dans ce temps , l'auteur vient à celui-
ci. Il nomme les différens perfonnages
, & en trouve auſſi un qui répond à
miſtriff Masham. Il ſe permet en conféquence
beaucoup de détails ſatyriques
Il termine fon parallele par des plaintes
fur la prétendue négligence du gouvernement
à l'égard de l'égliſe ; il rappelle
qu'elle étoit en danger du temps de la
reine Anne , & les Anglois ne trouvent
point qu'elle le ſoit aujourd'hui . Un excès
de zéle égare quelquefois ; il fait voir
des maux où il n'y en a point ; ſouvent
il porte à en parler pour prévenir ledan-
A
NOVEMBRE. 1768. 131
ger qui n'existe pas ; il fait croire que
lorſqu'on fatigue les oreilles à force de
leur répéter des craintes chimériques , on
les prémunira contre elles. C'eſt ainſi que
le prédicateur Daniel Burges , dont l'averſion
pour Rome perçoit toujours dans
tous ſes diſcours , quel qu'en fût le ſajet ,
ne pouvoit finir un fermon ſans la comparer
à la proſtituée Babylone.
Anecdotes of paintingin England. Anecdotes
de peinture en Angleterre , avec
quelques détails ſur les principaux artiltes
, & des remarques ſur les arts ,
recueillies par feu M. George Vertue ,
& publiées d'après le manufcrit original
par M. Horace Walpole; deuxième
édition , in 4°, 4 volumes.
Le ſuccès qu'eut cet ouvrage lorſqu'il
parut pour la premiere fois , encouragea
M. Walpole à le corriger , à l'augmenter ,
à lui donner quelques dégrés de perfection
qu'il n'avoit pas. Il paroît aujourd'hui
avec de nouvelles augmentations .
On y voit quelques artiſtes qui n'étoient
point dans la premiere édition , tels que
Butler , architecte du temps de Jacques I ,
Thomas Bushel , médailliſte qui vécut
ſous le même regne , Chriſtian Refin ,
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
célébre graveur , Herbert Tuer peintre
en portraits , &c.- on y diftingue fur-tout
George- Jame Sone le Vandyk de l'Ecofſe
, du temps de Charles I. M. Walpole
obſerve que cet artiſte ſurpaſſa tous ſes
compatriotes dans le portrait. Comme
quelques-uns de fes ouvrages ont été attribués
à Sir Anthony qui avoit étudié
avec lui ſous Rubens , on donne une gravure
de cet artiſte où l'on trouve auſſi ſa
femme & fon fils. On y trouve Hefele ,
Allemand , qui vint en Angleterre avec
lestroupes hollandoiſes du roi Guillaume,
dans leſquelles il ſervoit en qualité de foldat.
Il réuffit fur-tout en miniature ; il peignitdes
payſages , des fleurs , des infectes.
La vie de J. Woolaſton offre quelques
traits finguliers. Il naquit en 1672; fon
genre étoit le portrait ,& il ſaiſiſſoit bien
la reſſemblance. Il aimoit la muſique , &
jouoit fupérieurement du violon & de
la flûte ; il fut ſouvent des concerts
de Thomas Britton , qui fe fit de fon
temps une réputation au-deſſus de fon
commerce & de ſon état ; il ramaffoit
toutes fortes de curioſités , telles que des
tableaux , des gravures , des livres , des
manufcrits fur des ſujets extraordinaires ,
tels que la myſticité , la pierre philoſophale
, l'aftrologie judiciaire , la ma
NOVEMBRE. 1768. 135
gie , &c. Ce goût fingulier donna lieu
à mille contes; on crut que ſes concerts
n'étoient qu'un prétexte pour couvrir des
aſſemblées criminelles conſacrées à la
magie ; on le prit pour un athée, pour un
jéſuite ; mais Woolaſton & le pere d'une
perſonne dont M. Walpole a appris la
plûpart de ces détails , ont toujours affuré
que Britton étoit un honnête homme
qui ne cherchoit qu'à s'amuser.
Profpetto dellostudio dell' Uomo. Vue fur
l'état de l'homme ; à Naples , in- 8 °.
359 pages .
Cet ouvrage eſt diviſé en deux parties ;.
dans la premiere , on préſente une théoriede
l'homme naturel , civil & religieux ;
dans la ſeconde on applique cette théorie
à l'homme politique & chrétien. On s'attache
à prouver que les lumieres natu
relles lui ſuffiſent , pour le conduire au
bien , à la vertu , pour dompter ſes propres
paſſions , en détourner les effets dangereux&
les diriger vers la juſtice ; l'auteur
avec beaucoup de connoiſſances sc
d'érudition, ne préſente rien de neuf; il
fuit les traces de pluſieurs écrivains qui
ont avancé des paradoxes hardis ; il les
imite fur- tout dans leur hardielle,& c'eſt
Σ
134 MERCURE DE FRANCE.
ce qui a donné de la réputation à fon livre
en Italie , il annonce de grands talens
, dont il pourroit faire un meilleur
uſage pour ſa gloire , & pour la fatisfac-..
tion de ſes lecteurs. Nous remarquons
que dans tous les ouvrages qu'on a faits
fur ce ſujet , on n'a point préſenté l'homme
tel qu'il eſt ; chacun l'a peint d'une
maniere différente , parce qu'il n'a pas
cherché le modele dans la nature , mais
dans ſon imagination. L'auteur Italien
n'a pas même ce dernier mérite , parce
qu'il n'a fait que copier les tableaux qu'on
avoit déjà faits; le ſeul mérite qu'on ne
peut lui refuſer, ſi c'en eſt un, c'eſt d'avoir
raſſemblé pluſieurs traits de différentes
mains , & d'en avoir fait un tout qui
n'appartient à perſonne en général ; mais
dont un grand nombre d'écrivains peuvent
revendiquer chacun un morceau en
particulier.
In morte di MARIA LEZINSKA , principeſſa
di Polonia , Regina di Francia .
Sonetto.
VOLOALATTE Adifferar l' etereepotte ,
Beati Spixti ; e voi muſici cori ,
A
NOVEMBRE. 1768. 135
Di feſtivi di gloria Inni canori
Riſuonar fate la celeſte Corte.
Maria , cui le virtu ſervon di ſcorte ,
Vanne a goder gli alti , divini onori ,
Adorna sì di verdi eterni allori ,
Che fa d' onta arroſſir la ſteſſa morte.
Felice te ! che , dagli umani guai
Libera , or del tuo Dio ſupplice ancella ,
Aprò del popol tuo tutto otterrai.]
Edel GallicoCiel propizia ſtella ,
Pe' prieghi e influſſi tuoi , fia più che mai
La cara Gallia tua feconda e bella .
Di M. A. CARDINALI
ACADÉMIES.
ROUEN.
I.
L'ACADEMIE des ſciences , belles- lettres
& arts de Rouen , tint ſa ſéance publique
ordinaire , le mercredi 3 Août , dans la
grande fale de l'hôtel de ville , en préſence
du corps de ville , qui avoit été
invité ſuivant l'uſage .
M. de Couronne , lieutenant général
criminel au bailliage de Rouen , premier
136 MERCURE DE FRANCE.
préſident du préſidial , & directeur de
l'académie en exercice , ouvrit la féance
parundiſcours dans lequel il annonça les
divers objets qui devoient la remplir.
M. Maillet du Boullay , maître des
comptes & fecrétaire des belles-lettres ,
faiſant les fonctions de M. le Cat , ſecrétaire
des ſciences, abſent pour cauſe d'infirmité
, rendit enfuite compte des travaux
de l'année dans le département des
fciences & des arts utiles. Il proclama
enfuite les prix donnés par le corps de
ville aux diverſes écoles qui ſont ſous
l'inſpection de l'académie dans ce département.
Le premier prix d'anatomie fut adjugé
à M. Jacq. Thibault de Grancourt ,
éleve de l'hôtel - dieu , le deuxieme à
M. Dufour de Bordeaux , éleve de la
ville ,& le troiſieme à M. Pierre Peuffier,
de Rouen , éleve de l'hôtel-dieu . De
ceux de chirurgie , M. Juſte Bodin de
Neufchâtel , éleve de l'hôtel-dieu , obtint
le premier, Pierre Peuffier,de Rouen ,
auſſi éleve de l'hôtel-dieu , le ſecond; &
on a accordé une médaille reſtée de l'année
derniere au ſieur Poupart de Pont-
L'evêque auſſi éleve de l'hôtel-dieu.
Le premier prix de la premiere claſſe
de mathématiques ,qui confiftoir en un
NOVEMBRE. 1768. 137
graphometre aux armes de la ville , avoit
été remporté ex aqud , par M. Boſquer ,
de St. Saën en Caux , & M. Deſparquets ,
de Muits dans le Vexin Normand.
L'académie régla que les nomsdes deux
élevesſeroientgravés ſur cet inſtrument ,
afin que le fortne décidát que de la propriété
du prix, & qu'il fût un monument
immortel d'égalité &d'amitié pour les
deux jeunes rivaux qui ſe l'étoient difputé.
Le fort favoriſa M. Deſparquets .
Le premier prix de la ſeconde claſſe ,
conſiſtant en une boufſole , auſſi aux armes
de la ville , fut donné à M. le Bouvier,
de Rouen; & le ſecond , confiſtane
en un étui de mathématiques , fut remporté
exaqud , par M. M. Hellot & Ron
deaux , de Rouen .
Il y avoit quatre prix pour l'école de
Botanique ; le dernier avoit été refervé
de l'année derniere. M. le Clerc , du
Pont St Pierre , eut le premier ; M. Peuffier
, de Rouen , le fecond ; M. Chauffard
, de Rouen , le troiſieme ; M. le
Fevre , de Montivilliers , le dernier.
Le grand prix du département des
ſciences & arts utiles , n'a point été
donné ; l'académie , qui le deſtinoit
à une description des mines de Normandie
dans laquelle on détailleroiz
138 MERCURE DE FRANCE.
les avantages qu'on pourroit tirer de leur
exploitation , n'ayant pas reçu de mémoires
, depuis deux ans , fur cette intéreſfante
matiere , ſe trouvant de nouveau
obligée d'y renoncer , ſubſtitua à ce ſujet
la queſtion ſuivante relative auſſi à l'hiſtoire
naturelle. Y a-t-il entre les trois
regnes animal, végétal & minéral , des limites
fenfibles & diftinctes , ou bienfe
tiennent- ils les uns aux autres par une
chaîne continue , qui en faſſe une unité
réelle ?
Les diſſertations en françois ou en latin
, feront adreſſées franches de port , &
en la forme ordinaire , avant le premier
Juillet , à M. * fecrétaire
de l'académie pour les ſciences.
M. du Boullay rendit enſuite compte
des travaux de l'année , dans ſon département
des belles-lettres & arts agréables
,& annonça les prix de ce département.
L'académie avoit donné pour ſujet de
compoſition aux éleves Peintres & fculpteurs
, le moment où Alexandre trouve
Darius mort , le pleure & le couvre de
* L'académic indiquera dans les papiers publics
le nom& l'adreſſe du ſucceſiſeur de M. le Cat , qui
s'eſt pas encore élu.
NOVEMBRE. 1768. 139
fon manteau , &c. Ce prix a été reſervé
pour une autre année.
Dans la claſſe d'architecture , le projet
étoit de conſtruire une maiſon de campagne
ſur un terrein incliné: la maiſon ne devoit
avoir qu'un étage au-deſſus du rez-dechauffée
, & être terminée par une baluftrade
, l'ordre de la décoration d'exprefſion
ionique fans colonnes & fans ornemens
, excepté ceux de bonne architecture.
On avoit demandé les plans , les élévations&
une coupe ſur la largeur. Ce prix
a été remporté par Jean-Baptiste Laillier ,
de Nogent le Rotrou , qui avoit mérité
l'acceffit dans la claſſe de la Boſſe l'année
derniere.
Le premier prix pour le deſſein d'après
nature , a été adjugé à Nicolas Millon ,
de Rouen , qui avoit reçu le ſecond prix
de la même claſſe l'année derniere ; le
ſecond , àGuillaume-Joſeph le Febvre de
Valenciennes . L'acceſſit a été donné à
Philbert - Nicolas - Louis Vandart , de
Rouen.
Le prix dans la claſſe de la boffe a
étédonné àCharlesle Moine , de Rouen ,
& l'acceffit à Fr. Brard de la Feuillye.
Louis Pierre-Nicolas Collet, de Rouen ,
a obtenu le prix de la claſſe du defin :
Pierre l'Houé , de Rouen , l'acceffit.
140 MERCURE DE FRANCE.
Le ſujet du prix d'éloquence étoit l'é
loge de Pierre Corneille , né à Rouen.
L'ouvrage de M. Gaillard, de l'académie
royale des inſcriptions & belles lettres ,
a été couronné , & on a donné l'acceffit
à un autre diſcours qui a pour déviſe:
ille eft conditor rerum.
Après la diſtribution des prix , M.
Dornay fit la lecture d'un difcours fur l'utilité
des récompenfes publiques.
M. du Boulay lut enſuite l'éloge de
M. Jean Reſtout , Peintre du Roi , & afſocié
titulaire de l'académie , né à Rouen
le 26 Mars 1692 , & mort à Paris le
premier Janvier 1768. Nous en citerons
quelques traits. M. du Boulay commença
, en adreſſant la parole aux élevés
qui venoient d'être couronnés , & les invitant
à imiter la modeſtie & la docilité
du peintre qu'il leur propoſoit pour modéle.
>> Le jeune Reſtout commençant à vo-
>>ler de ſes propres aîles , & amoureux ,
>> comme il arrive preſque toujours , de
>>ſes premieres productions , étoit févé-
>> tement corrigé par Jonvenet. Voyant ,
>> avec regret , détruire un tableau , l'ob-
>> jet de ſes complaiſances ; il ne donnoit
> aucum figne des mouvemens de fon
>> amé , mais fon viſage le trahiffoit :
NOVEMBRE. 1768. 141
>> Jouvenet s'en apperçut , & ne put re-
>>tenir un reproche : pourquoi donc , dit-
» il , devenez vous de toutes fortes de cou-
> leurs ? Ce quiſe paſſefur mon visage n'est
» pas en mon pouvoir , répondit le diſci-
» ple ; jeſçais ce que je dois , &je réprime
» des mouvemens que ma raiſon & ma re-
» connoiſſance condamnent ; Jouvenet
» étoit trop grand pour être injufte . Ses
>>bras s'ouvrirent , il y ferra tendrement
>> ſon neveu , & dans ce moment de ſen-
» ſibilité , j'ai auſſi à me reprocher , dit-
» il , d'avoir été trop vif.
>> Le moment vint où il put enfin , à
> ſon tour , donner à cet oncle reſpec-
> table des marques effectivesde ſa recon-
>> noiffance. Jouvenet , affligé d'une pa-
>> ralyſie ſur la main droite , ſe regardoit
>> comme anéanti pour ſon art , & cette
>> mort incomplete & prématurée lui
>> étoit plus amere que n'eût été la mort
>> naturelle : pour ſurcroît de malheur ,
>> ſongénie impétueux & ſon ſang ardent
>> bouillonnoient encoredans ſes veines :
> il frétniſſoit à l'aſpect d'un tableau , &
>> faifant opérer ſon neven ſous ſes yeux ,
>> il tâchoit du moins de lui inſpirer l'en-
>> thouſiaſine , dont il étoit ſaiſi . Mais
» qu'il eſt différent de rendre les idées
d'un autre , ou de s'abandonner au tor
142 MERCURE DE FRANCE.
>> rent des ſiennes. Jouvenet faiſoir pein-
>> dre à ſon éleve un tableau de St. Fran-
>> çois expirant : & malgré le talent &
>>l'application de l'éleve , il ne pouvoit
>>exprimer , dans toute ſa perfection , le
>> chef-d'oeuvre , dont le maître avoit le
» modéle dans l'ame . Animé d'un mou-
>> vement fumaturel , Jouvenet ſaiſit le
» pinceau : après de vains efforts pour
>> rendre le mouvement à la main qu'il
>> avoit perdue , il le confie à celle qui
>> lui reſte , &dont il oublie l'inexpérien-
» ce. Cette main devient docile aux or-
>> dres impérieux du génie : ſes touches
>>larges & fieres donnent à la tête du
» Saint une expreſſion ſublime , & dont
> on ne peut ſe former d'idée que par
» la vue même du tableau ; c'eſt l'eſpé-
>> rance , ce font les premiers rayonsd'une
>>immortalité glorieuſe qui éclatent dans
>>un corps défaillant , & fur un viſage
• où l'on apperçoit déjà les horreurs de
>> la mort ; à cette vue , l'éleve reſte ab-
>> forbé dans un religieux filence : & le
» maître tranſporté de joie d'être encore
» peintre , refond en entier tout le ta-
> bleau dans lequel il fait paſſer la ſitua-
>> tion de ſon ame ; enforte que , dans ce
>> chef-d'oeuvre , qui eſt peut être un de
ſes meilleurs ouvrages , on distingue
NOVEMBRE. 1768. 143
:
>> encore , à travers la couleur , pluſieurs
>>parties de l'ancienne compoſition en-
>> tierement changées.
» C'eſt à cet inſtant ſi célébre dans
>> l'hiſtoire des arts , que l'on doit le fa- .
» meux magnificat de Notre- Dame de
>>>Paris , le plafond de la ſeconde des
>>enquêtes du Parlement de Rouen , dans
>> la bordure duquel Jouvenet a confa-
>>créle fait à l'immortalité : enfin plu-
>> ſieurs autres tableaux , qui ne le cedent
>>à aucun des plus beaux du même pein-
>> tre , & qui prouvent , ſans replique ,
» que la main , dans un grand artiſte ,
» n'eſt que l'inſtrument du génie » .
Le caractere distinctif de M. Reſtour ,
étoit la ſupériorité jointe à la modeſtie.
M. du Boulay en cite un autre trait extrêmement
frappant& bien propre à l'inftruction
des jeunes gens .
M. Reftout , dit-il , avoit été agrégé
par l'académie royale de peinture de Paris
, quoiqu'il n'eût pas été à Rome , &
il peut être cité comme l'un des exemples
qu'a produits notre école françoiſe ,
pour prouver qu'on y peut parvenir à la
ſupériorité fans modéles étrangers. » Mais
>>il étoit fi éloigné d'être perfuadé qu'il
>> pût ſe paſſer d'aucune eſpèce de ſecours,
>>que malgré l'agrément qu'il venoit de
44 MERCURE DE FRANCE.
>> recevoir , il continuoit avec affiduité
>> l'étude d'un modéle , & préſentoit ,
>> comme à l'ordinaire , ſon deſſin au
>> profeſſeur. Celui-ci ne regardant que
>> le deſſin , dit ſon avis & marqua fon
>> approbation. Mais à peine eut-il en-
>> viſagé l'éleve , qu'il lui fit des excuſes:
>> Monfieur , répondit Reſtout en rou-
>> giſſant , je n'ai pas fait affez de progrès ;
>>depuis 4 jours que j'ai l'honneur d'être
»agrégé à l'académie, pour que vous cef-
>> fiez de me donner les avis que vous
>> me donniez avant cette époque. L'u-
>> nique grace que j'ai à vous demander ,
>>c'eſt de me les continuer. Après de tels
>> exemples , qui ofera montrer de la pré-
>> ſomption ſans ſedéclarer un homme
>> médiocre ? »
M. du Boulay , parmi les ouvrages de
M. Reſtout , cite principalement ceux
que la ville de Rouen poſſede. L'un des
plus beaux eſt placé au grand-autel des
Augustins : c'eſt une préſentation de la
Vierge. Après avoir loué l'artiſte , il fait
connoître l'homme , & cette partie de
l'éloge n'eſt pas la moins intéreſſante.
Cette lecture fut ſuivie des éloges de
M. l'Abbé Goujet , aſſocié titulaire , &
de M. Deſpremenil , aſſocié adjoint de
Pacadémie .
La
NOVEMBRE. 1768. 145
La ſéance fut terminée par l'ode de M.
du Boulay , fur la néceſſité & les caracreres
de la religion .
I I.
Montauban.
L'académie des belles lettres de Montauban
, fidelle à ſuivre ſes loix & ſes
uſages , a célébré , comme elle fait tous
les ans , la fête de Saint Louis , le 25
Août ; après avoir aſſiſté le matin à une
meſſe ſuivie de l'Exaudiat pour le roi ,
elle a tenu l'après midi , ſon aſſemblée
ordinaire dans la grande ſalle de l'hôtel
deville.
M. Marqueyret , directeur , a ouvert
la féance par un diſcours où il a montré
juſqu'à quel point la gloire des empires
eſt dépendante du progrès des lettres ;
&d'un pinceau rapide , il a tracé le tableau
des faits qui atteſtent cette vérité :
Mais en appuyant ſur le ſujet que l'académie
propoſe aux orateurs pour l'année
1769 , il a fait voir qu'elles font propres
à former les meilleurs citoyens ,
parce qu'elles apprennent à difcerner les
véritables bornes de la liberté , & à ne
pas la confondre avec l'indépendance
G
146 MERCURE DE FRANCE.
qui méconnoît l'autorité légitime , & qui
renverſe toujours l'ordre public .
M. l'abbé Bellet a prononcé enſuite
l'éloge hiſtorique de la reine , & par le
détail le plus intéreſſant , il a prouvé que
la vie de cette auguſte princeſſe eſt un
des plus grands ſpectacles qu'on puiffe
offrir à l'humanité.
M. le directeur avoit déjà annoncé à
l'aſſemblée que par reſpect pour un objet
ſi digne d'occuper lui ſeul l'attention
du public , MM. les académiciens s'abftiendroient
de toute autre lecture.
M. l'abbé Teulieres , auquel le prix
avoit été adjugé , ſe préſenta pour lire
fon poëme ſur l'Etabliſſement du Chriftianiſme
dans les Gaules , & il y joignit un
remerciment à l'académie.
د
L'académie diſtribuera le 25 août prochain
, fête de S. Louis , un prix d'éloquence
, fondé par M. de la Tour, doyen
du chapitre de Montauban l'un des
trente de la même académie , qu'elle a
deſtiné à un diſcours dont le ſujet ſera
pour l'année 1769 : Le vrai citoyen ne
prend point l'indépendance pour la liberté,
conformément à ces paroles de l'écriture
: Omnis anima poteftatibusfublimioribus
fubdita fit. Rom. XIII. I.
Le prix d'éloquence de 1768 , ayant
NOVEMBRE. 1768. 147
été réſervé , l'académie le deſtine à une
Ode ou à un Poëme dont le ſujet ſera :
Les triomphes de la Poësie dans la main
de la Religion ,ſous David & les Prophétes.
:
Ceprix eſt une médaille d'or de la va
leur dedeux cens cinquante liv. , portant
d'un côté les armes de l'académie , avec
ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfisfundata auspice Ludovico
XV. P. P. P. F. A. imperii anno XXIX:
Et fur le revers ces mots renfermés dans
une couronne : Ex munificentiâ viri Academici
D. D. Bertrandi de la Tour Decani
Ecclef. Montalb. M. DCC. LXIII.
Les diſcours ne feront tout au plus ,
que de demi-heure de lecture & finiront
parune courte priere à JESUS -CHRIST.
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation ſignée de deux docteurs en
théologie.
Les auteurs feront remettre trois copies
liſibles de leurs ouvrages dans le
courant du mois de mai prochain, à M.
l'abbé Beller , ſecrétaire perpétuel de l'académie
, en ſa maiſon , rue Cour-de
Toulouſe; on les prie d'affranchir les paquets
qu'ils enverront par la poſte.
Le prix de poësie a été adjugé au poëme
qui a pour ſentence : Les oeuvres des
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
humains fontfragiles comme eux , dont
M. l'abbé Teulieres , prêtre , prébendier
de l'égliſe de Montauban , & profeſſeur
de rhétorique du collége royal de la mê
me ville , s'eſt déclaré l'auteur.
III.
Amiens.
!
!
L'académie des ſciences, belles -lettres
&arts d'Amiens tint le 25 Août ſa ſéance
publique. M. Chriſtophe , directeur de
l'académie , l'ouvrit par un diſcours fur
l' Architecture relativement à celle de laprovince
de Picardie.
On y lut enſuite l'Eloge de M. Claiacadémicien
raut honoraire , par M.
د
Baron , fecrétaire de l'académie.
Le prix d'éloquence adjugé au diſcours
de M. d'Eirville , maître ès arts en l'univerſité
de Paris ,fur les ſecours quese prézent
mutuellement les ſciences , les lettres
& les arts ; & l'acceffit , à l'auteur inconnu
du diſcours , ayant pour épigraphe' ,
Facies non omnibus una , nec diverfa tamen.
Les ouvrages envoyés ſur le ſujet d'un
autre prix n'ayant point fatisfait l'académie
, elle le propoſe pour la troiſiéme
fois , attendu l'importance & l'utilité de
NOVEMBRE. 1768. 149
fon objet : Les moyens de rendre le Port
de Saint-Valery plus für & plus commode
: ou les moyens d'en faire un autre au
bourg d'Ant ou autre endroit intermédiaire
de la côte , toujours avec communication
à la riviere de Somme.
Le prix conſiſtera en deux médailles
d'or ; valant chacune 300 liv. & en 600
livres , données par quelques négocians
zélés pour le bien public.
Un autre prix , qui fera une médaille
d'or , eſt proposé à un Poëme fur les
avantages de l'adverſité : ce poëme doit
être de 150 vers au moins & de 200
vers au plus.
Les ouvrages feront envoyés , francs
de port , avant le premier Juillet 1769 ,
àM. Baron , ſecrétaire perpétuelde l'académie...
:
M. de Bar , éleve en chirurgie ſous
M. Collignon , a remporté le prix de
l'école de botanique. Celui qui en a le
plus approché eſt M. Tavenet , eníployé
dans l'école vétérinaire de la compagnie
de Luxembourg.
I V.
Ecole royale vétérinaire de Paris.
Le mardi vingt-ſept Septembre 1768,
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
il y eut un ſecond concours à l'école
royale Vétérinaire de Paris dans lequel
les ſieurs Brugnoni , de Turin , éleve entretenu
par S. M. le Roi de Sardaigne ;
Danguin & Flandrin , de Lyon ,& Cha
nut, de la province de Bourgogne , don
nerent des preuves de la plus grande capacité.
L'objet de ce concours auquel M. Bertin
, miniſtre & fecrétaire d'état préſida
&qui fut honoré de la préſence de nombre
d'autres perſonnes de conſidération !
fut annoncé par un diſcours que prononça
le ſieur Danguin...
Il s'agiſſoit de fixer, d'une maniere préciſe
, par l'érudede la juſteſſe des aplomb,
non feulement les moyens qui affurent la
force & la ftabilité du cheval conſidéré
dans le repos ; mais encore d'enviſager
dans ce même inftant&dans ſa marche,
les ſuites de l'interverſion des directions
de ſes membres , foir dans leur totalité ,
foit dans quelques - unes de leurs portions.
1
Ces quatre éleves , dont trois fecondent
les efforts des profeſſeurs & dé.
monſtrateurs de l'école , relativement à
l'inſtruction des éleves , furent généralement
applaudis. Le ſieur Flandrin fut
promu par le miniſtre même à une bri
NOVEMBRE. 1768. 151
gade , & comme il auroit été affez difficile
de décider du plus ou du moins
de mérite des concurrens , ils furent tous
admis à tirer au prix. Le ſieur Brugnoni ,
ſatisfait de la gloire qu'il s'étoit acquiſe
, ne tira point. Le fort couronna le
ſieur Danguin ; & il parut que toute
l'aſſemblée fut également contente , nonſeulement
des recherches & des vûes
nouvelles qui lui furent offertes , mais
de la clarté &de la préciſion de ces éléves
dans la diſcuſſion d'une matiere abftraite
& difficile .
SPECTACLES.
OPERA.
:
LACADÉMIE royalede muſique continue
avec fuccès les repréſentations de
la Reine de Golconde , Balet , en trois
actes. Les Sieur & Dme Larrivée ont
repris les principaux rôles ; & donnent
par leur jeu& par leur chant un nouveau
charme aux perſonnages de la Reine de
Golconde & de St Phar. Le ſieur Legros
chante pluſieurs airs brillans &
d'exécution , dans lesquels ſa voix &fon
Giy
152 MERCURE DE FRANCE.
goût ſont également applaudis. On fe
diſpoſe à reprendre l'opéra d'Enée &
Lavinie.
COMÉDIE FRANÇOISE .
I.
Un grand Acteur qui a porté la chaleur
&l'énergie dramatique à un degré inconnu
auparavant , & qu'il fera difficile de
foutenir aprèslui , le Srle Kain , dont les
travaux ont affoibli la ſanté en ajoutant à
fon art & à ſa gloire,a reparu ſur le théâtre
le 15 d'Octobre , & a été reçu avec tranfport.
Il jouoit le rôle de Warvik dans la
tragédie de ce nom ; ouvrage qu'on lit
dans le cabinet avec autant de plaifir
qu'on le voit ſur la ſcène ,&qui ne doit
pas craindre les revers trop ordinaires
aux piéces de théâtre , parce que ſes beautés
ne font fondées ſur aucun preſtige . Le
quatrième acte ſur- tout eſt un des plus
beaux que nous ayons.
Nous ne devons pas oublier l'application
très - heureuſe que le Public a faite
des quatre premiers vers du rôle de Warvik
à l'acteur qui les récitoit.
NOVEMBRE. 1768. 153
Jene m'en défends pas; ces tranſports , cet hom
mage ,
Tout ce peuple à l'envi volant ſur le rivage ,
Prêtent un nouveau charme à mes félicités .
Ces tributs ſont bien doux , quand ils fontmé
rités.
Les applaudiſſemens redoublerent à ce
dernier vers , & la ſalle retentit d'acclamations.
On a joué auſſi l'Ecoſſaiſe , piece que
l'équitable Public paroît avoir adoptée ,
&dont le ſuccès eſt toujours auſſi grand
quedans ſa nouveauté.
:
II.
ARTAXERCE , Tragédie ; par M. le
Miere , &c. A Paris , chez Valat - la-
Chapelle , libraire , au palais , &c .
Cette tragédie , jouée il y a deux ans
avec quelque ſuccès , eſt imprimée depuis
peu de temps. La célébrité de l'auteur
italien ( Métaſtaſe) dont cet ouvrage eſt
tiré ; la fingularité du ſujet qui reſſemble
beaucoup au Stilicon de Thomas Corneille
, & la queſtion ſouvent propoſée
fi ce ſujet étoit heureux & théâtral , voilà
les raiſons qui nous engagent à parler
Gv
154 MERCURE 4 DE FRANCE .
avec quelque détail de cette tragédie affez
peuconnue..
Nous rendrons compte d'abord de la
pièce Italienne. Nous croyons que c'eſt
rendre ſervice anx amateurs éclairés de
leur remettre ſous les yeux une efquiffe
de ce drame où de grandes beautés font
mêlées à de grands défauts. Lethéâtre repréſente
l'intérieur des jardins du palais,
qui correſpondent à divers appartemens .
La ſcène eſt dans Suze , capitale de la
Perſe. La nuit eſt éclairée des rayons de la
Lune. Mandane , foeur d'Artaxerce & fille
deXercès , roi de Perſe , reçoir les adieux
d'Arbace, ſon amant. Il vient d'être exilé
du palais pour avoirofe demander la main
decette princeſſe. Elle le conſole , le raffure
, lui fait eſpérer que le crédit d'Artaban
, miniſtre & favori de Xercès , les
prieres d'Artaxerce qui eſt lié avec Arbace
par la plus tendre amitié , pourront
fléchir le courroux du roi . Arbace eſt ulcérédela
rigueur dont ce prince a accompagné
ſes refus. Il la reſſent juſqu'au fond
du coeur. Si mes ayeux , dit- il , n'ont
>>pas porté un diadême , ils l'ont affermi
ود fur le frontde ſes ancêtres. Leſangdes
>> rois ne coule pasdans mes veines; mais
ſans moi celui d'Artaxerce couloit fous
>>les coups de l'ennemi. Si la naiſſance
NOVEMBRE. 1768. 1SS
→ étoit le partage du mérite , & non pas
>> un préſent du hafard , peut être Xercès
>>ſeroit à ma place , & Arbace feroit à la
place de Xercès. >> Mandane le quitte,
Artaban paroît , une épée ſanglante à la
main. Il la remet à fon fils ,& prend la
fienne. Fuis , lui dit- il , Xercès n'eſt
» plus. Un grand deſſein m'occupe. Peut-
>> être tu regneras. Fuis. Cache- toi. » II
force Arbace à s'éloigner. Il reſte ſeul , &
recueille tout fon courage. « Réſiſter aux
>> remords , dit- il , & braver les dangers;
» voilà la vertu des grands crimes. » Artaxerce
vient dépoſer ſes douleurs dans le
fein d'Artaban. Il ne ſçait ſur qui venger
la mort de fon pere. Artaban tourne fes
foupçons fur Darius , le frere d'Artaxerce.
Quel autre a pu pénétrer dans la
>> chambre du roi ? Ses anciens mécon-
>>tentemens , la ſoif de regner, tout a pu
l'enhardir au forfait. " Artaxerce s'écrie :
>> Qui me vengera d'un perfide meur-
>> trier ? » Artaban, à ce mor , appelle les
gardes , & avec un tranſport de zèle affecté
, il les exhorte à défendre les jours
du fils de leur roi , devenu leur roi luimême
, à punir un traître , & fort avec
eux ſans entendre Artaxerce qui paroît
vouloir le retenir. Le prince ſe reproche
lamort de ſon frere; mais comme il ne
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
1
tient qu'à lui de l'empêcher , & qu'il ne
fait point un pas pour arrêter Artaban , ſa
pitié paroît auſſi fauſſe que la mort deDarius
paroît injuſte & précipitée ; & c'eſt un
défaut inexcuſable. Il veut fortir pourtant
pour aller fecourir ſon frere ; mais il s'arrête
encore un moment avec Sémire ſa
maîtreſſe , foeur d'Arbace. Cette Sémire
eſt aimée d'un Mégabize , confident d'Artaban
, & commandant des armées de
Perſe. Car les opéra italiens qui durent
quatre ou cinq houres , font toujours marcher
trois intrigues de front ; & Métaftaſe
lui-même , aſſervi à cet uſage & à la
néceſſité de varier la muſique , place la
galanterie à côté des beautés tragiques .
Souvent des perſonnages ſubalternes ſe
déſolent en madrigaux, ou ſe réjouiffent ,
tandis que les principaux acteurs ſont ſous
leglaive, ou verſent le ſang. Artaban revient
annoncer la mortde Darius . La ſcène
achangé & ſe paſſe dans le palais. Il raconte
que Darius s'eſt jetté lui-même audevant
du glaive; mais ce petit artifice
n'excuſe pas l'atrocité du meurtre . Sémire
vient apprendre à Artaxerce que Darius
ne peut être coupable ; que l'on vient d'arrêter
le meurtrier auprès des jardins du
palais ; que ſon trouble , ſa fuite & fon
épée ſanglante ſont de ſuffiſans indices
NOVEMBRE. 1768. 157
contre lui . On demande le nom de ce
meurtrier ; mais elle l'ignore. Artaxerce
eſt audéſeſpoir. Il ſe reproche le trépas
de Darius devant Artaban & Mandane,
Les remords le déchirent. Il ſent dans ce
moment combien l'amitié d'Arbace lui
ſeroit néceſſaire. Il révoque l'arrêt prononcé
par Xercès . « Qu'Arbace vienne ,
>>dit- il , il eſt abſous. >> Arbace paroît défarmé
& entouré de gardes , & l'on entend
s'élever à la fois tous ces cris également
terribles . « Mon ami ! mon fils!
>> mon frere ! mon amant ! je ſuis inno-
>> cent , dit Arbace. Mais, lui dit- on, vos
reſſentimens contre Xercès ? « Ils étoient
>> juſtes. » Votre fuite ? " Elle est vraie. »
Votre filence ? « Eſt néceſſaire. » Votre
trouble ? » Egal à mon malheur. Ce fer
ſanglant ? « Etoit dans ma main. » Et
vous n'êtes pas l'aſſaſſin ? « Je ſuis inno-
» cent. Artaxerce ſe rappelle qu'Arbace
lui a ſauvé la vie. Il ſe rappelle toutes les
vertus qu'il lui a connues. Il balance.
L'impoſteur Artaban éclate en reproches
contre ſon fils , en étouffant ceux que ſa
confcience doit lui faire. Artaxerce ne
ſçait quel parti prendre. » Je me trouve,
>>dit - il , au même inſtant juge , ami ,
» amant , coupable & roi. » Il fort. Arbace
implore tour-a- tour fon pere & fa
18 MERCURE DE FRANCE.
:
foeur qui l'abandonnent. Il eſpére au
moins plus de juftice &de douceur de la
partdeMandane ſon amante. Mais quand
elle voit qu'il refuſe de ſe juſtifier , elle
refuſe de l'écouter. Cependant l'amour
combatdans ſon coeur ,&lui parle en faveur
d'Arbace. Elle le condamne ſans
pouvoir le haïr. Il reſte ſeul, & c'eſt alors
qu'il chante ces paroles fi connues : Vofotcando
un mar crudele , &c. , qui finiſſent
par cette belle idée : « Il ne reſte avec moi
> que l'innocence , & c'eſt elle qui me
> poufſe au naufrage. »
Au ſecond acte, le roi donne ordre
qu'on améne Arbace , à qui ſon pere
veut parler. Il ne peut croire Arbace
coupable. » Et quoi ! dit Artaban , il ſe
>> voit accuſe & ne ſe défend pas ! Mais
»il ſe dit innocent , répond le roi ; le
>>menſonge ne fut jamais ſur ſes levres ,
>> ſon caractère ſeroit-il ſi changé en un
>> moment ? Ah ! peut-être l'infortuné a
>> quelque raiſon qui l'oblige à fe taire.
>>Parle-lui , Artaban ; il révélera devant
>> fon pere ce qu'il tait devant fon juge ;
>> je vous laiffe : parle lui en liberté , lis ,
>>pénètre dans ſon coeur , trouve lui , s'il
>> ſe peut , quelque défenſe ; accorde en-
• ſemble le falutde ton fils , la paix de
>> ton toi ,& l'honneur duthrone;rendsNOVEMBRE.
1768. 15
>> moi mon ami , rends-moi la moitié de
> moi-même. Trompe- moi , s'il ſe peut ,
>je te le pardonne ,&c. Cet intérêt de
ſtyle , ce ton pathétique & vrai eſt l'ame
de la tragédie , & le fecret des grands
écrivains.
C 3
Artaban ſeul avec ſon fils , les gardes
éloignés , lui propoſe de fuir par
une iſſue fecrette où ilconduira ſes pas;
c'eſt pour lui qu'il a tout fait. Il veut le
placer ſur le thrône. La race de Xercès
eſt abhorrée : il eft für des principaux de
la cour. Arbace ſe refuſe à fes deffeins
& à la fuite. La révolte & la trahifon
l'épouvantent. » Moi ! devenir coupa-
>>ble ! s'écrie-t- il. Tu le parois déjà ,dit
>> Artaban . Je ſuis innocent , replique
>> Arbace& c'eſt aſſez » . Son pere s'obitine.
Arbace appelle les gardes & fe fait
reconduire en prifon. Ce moment eſt
très beau ; mais la ſcène n'eſt pas ce
qu'elle devroit être. Artaban concerte
avec Mégabize les moyens de ſéduire les
gardes , & d'enlever ſon fils de la prifon,
afin de pouvoir agir en liberté contre
Artaxerce , après avoir arraché de ſes
mains un ôtage auſſi cher. Il promet fa
fille Semire à Mégabize pour prix de fes
fervices ; fur quoi l'on peut faire une réflexion.
Il n'eſt pas vraiſemblable qu'Ar
160 MERCURE DE FRANCE .
taban ignore l'amour d'Artaxerce pour
Sémire. Ce jeune prince devroit lui dire ,
Je ſuis d'autant plus pénétré du forfait
qu'on impute à votre fils , que j'aime ſa
fooeur , que je veux la couronner. Dans
cette ſuppoſition ſi naturelle , comment
Artaban ne préfere- t il pas une élévation
auſſi ſûre qui met ſes petits fils ſur le
thrône , au projet périlleux & incertain
de faire périr Artaxerce pour couronner
Arbace ? Il ſemble qu'Artaban ſe plaiſe
àaccumuler les crimes.
i Suivent des ſcènes faites pour le muſi
cien , entre Sémire & Mégabize , entre
Sémire &Mandane : l'action languit ; le
théatre change & repréſente la ſalle du
confeil. Sémire &Mandane viennent en.
core faire une ſcène de contraſte qui eſt
fort inutile & même déplacée. Mandane
demande au roi la punition d'Arbace,
comme s'il étoit beſoin de la demander ,
& Sémire demande ſa grace , en atteftant
fon innocence.; il paroît enchaîné.
Artaxerce lui donne ſon pere , pour
juge , & ordonne à Artaban de prononcer.
Artaban condamne fon fils à la mort,
&tout le conſeil y ſouſcrit. L'acte finit
par quelques ſcènes de rempliſſage.
Le troifiéme acte commence par une
ſcène digne d'un grand maître . Le théa
NOVEMBRE. 1768. 161
tre repréſente la priſon d'Arbace. Artaxerce
y vient : » Fuis , lui dit-il , les che-
>> mins ſont ouverts ; fuis & ſouviens- toi
» d'Artaxerce . Olmon roi !répondArbace,
>> fi vous me croyez coupable , pourquoi
>> venez-vous me ſauver ? Si je ſuis in-
>> nocent, pourquoi fuir » ? Cette réponſe
eſt ſublime ; ce qu'Artaxerce replique ne
l'eſt pas moins. » Si tu es coupable , je te
>> rends la vie que tu m'as donnée ; ſi tu es
>>innocent , je te donne le moyen de con-
>> ſerver à la fois ta vie& ton fecret. Soit
>>que l'amitié m'aveugle en ta faveur, ſoit
>> qu'un dieu protége l'innocence , je ne
>> puis trouver de paix qu'en te ſauvant.
>>>Lorſque je mets dans la balance le crime
>> dont tu es accuſé , & la vie que j'ai re-
>> çue de toi , j'entends au fond du coeur
>>une voix qui me crie , que le forfait
>> eſt douteux , & que le bienfait eſt cer-
>> tain » . Il s'en faut bien , que dans la
piéce françoiſe , il y ait rien qu'on puiſſe
comparer à cette ſcène .
Arbace ſe réſout à obéir à ſon Roi
qui lui ordonne de fuir , & à ſon ami
qui lui ordonne de vivre . A peine eft il
parti , qu'Artaban avec une troupe de
conjurés vient pour le délivrer. Ne le
trouvant point , il le croit mort & ſe li162
MERCURE DE FRANCE.
-fi je
vre à la douleur. Il fort avec Mégabize.
Le théâtre change & repréſente une enceinte
magnifique,deſtinée pour le couronnement
d'Artaxerce. Un trône eſt élevé
pour lui . Le feu facré brûle fur l'autel
du ſoleil. Artaxerce prononce le fermentaccoutumé.
Il reçoit des mains d'Artaban
une coupe empoisonnée par cetraître
, & s'écrie ſuivant l'uſage ;
dois être infidéle à mes fermens , que
cette liqueur ſoit pour moi un poifon.
Comme il va boire , un grand bruit ſe
fait entendre. Des féditieux entourent le
palais. Le peuple ett révolté. Arbace paroîtun
moment après. Il a calmé la fédition
, & tout eft tranquille. Le Roi qui
ne doute plus de ſon innocence lui propoſed'en
donner une preuve éclatante
& irrécuſable. Il lui préſente la coupe
ſacrée , qui eſt mortelle aux parjures. Ar.
bace la prend : -arrête , lui crie Artaban,
c'eſt du poison. Il révele tous fes
crimes, mais il ſe flate encore de n'en
pas perdre le fruit. Il donne le fignal aux
foldats de la garde qu'il a gagnés , & met
l'épée à la main. Arbace ne trouve qu'un
moyen de défendre fon Roi. Mettez bas
tes armes , dit- il à ſon pere , ou je bois
lepoifon.Artaban vaincu par l'amour paNOVEMBRE.
1768. 163
ternel jette ſon épée. Artaxerce ordonne
qu'on pourſuive les rebelles , & que l'on
conduiſe Artaban à la mort. Mais Arbace
demande ſa grace , & Artaban n'eſt
condamné qu'à l'exil. Dans les reglesdu
théâtre un homme tel qu'Artaban doitſe
tuer. Il ne peut ni recevoir , ni mériter de
grace. Mais une loi particuliere au théâtre
pour lequel Méraſtaſe a travaillé ,
défend d'enfanglanter la ſcène & de faire
mourir aucun perſonnage.
Acette faute près , qu'on ne peut im
puter à l'auteur , ce dénoument est très
frappant & très-ingénieux. L'idée de la
coupe , cette maniere d'arracher à Arta,
ban l'aveu de ſes crimes eſt une inven
tion très-heureuſe. Le rôle d'Artaxerce
&celui d'Arbace font très-bien faits en
général ; mais ondoit reprocher au premier,
la mort de Darius , ſi légérement
ordonnée ou permiſe , & au ſecond de
ne pas faire à fon pere tous les reproches
qu'il doit lui faire dans la ſcène de la
prifon. Les rôles de Mandane & de Sé
mire ſont manqués totalement : ce font
desdéclamations &des àparte quine finiſe
ſent pas. Mandane ſur-tout , qui devroit
être un perſonnage important , n'agit
point & ne dit rien de ce qu'elle doit
dire. Les événemens ne font point pré
164 - MERCURE DE FRANCE.
parés ; mais c'eſt un opéra. Voilà l'excuſe
de l'auteur.
Al'égard du rôle d'Artaban qui eſt le
fondement de la pièce , il eſt abſolument
dénué de vraiſemblance . On ne fait ce
que c'eſt qu'un vieillard atroce de ſangfroid
, qui commet meurtre fur meurtre
pour couronner ſon fils , & qui commence
par l'expoſer au péril le plus éminent
enlui remettantfon épée ſanglante , qu'il
lui étoit ſi facile de jetter loin de lui . Il
eſt poſſible à toute force, que l'on ſe porte
à tant de forfaits pour mettre ſur le
trône un fils qui ne le deſire pas ; mais
cette ſuppoſition eſt fi difficile qu'on ne
s'y prête point , & cela jette un froid
inévitable dans l'ame du ſpectateur , qui
au lieu de cette illuſion qui naît d'une
action raisonnable , n'éprouve que le ſentiment
de curioſité qu'on apporte à la
repréſentation d'événemens extraordinai.
res amenés aux dépens du bon ſens .
:
Ce défaut radical ſubſiſte dans la piéce
françoiſe , avec cette différence qu'a
la premiere ſcène , c'eſt Arbace qui demande
à Artaban de lui remettre ſon
épée enfanglantée ; & le fils n'a pas plus
de raiſon de la demander que le pere
n'en a de la donner. L'auteur qui prétend
dans un avertiſſement qu'il n'apris àMé
NOVEMBRE. 1768. 165
raſtaſe ,que le ſujet & la catastrophe , a
néanmoins fuivi la marche dans le premier
acte auſſi fidélement qu'il le pouvoit,
en ſupprimant le rôle de Sémire &
l'amour de Mégabize. La ſçène entre Artaxerce
& Artaban eſt la même que dans
l'Italien . Ce ſcélérat accuſe de même Darius
, & Darius meurt de la même façon.
Au ſecond acte Emirene vient , ainſi
que Sémire dans Métaſtaſe , annoncer
que le meurtrier eft arrêté. Elle s'évanouit
, lorſqu'elle voit paroître Arbace .
Ecoutons un moment l'auteur dans cette
ſcène.
ARBACE.
... Outragez- moi , prince , ici tout m'accufe.
Dans cet étrange état , dans ce péril preſſant ,
Jen'ai qu'un mot à dire ; Arbace eſt innocent .
Il ne falloit donc dire que ce mot , ainſi
que Métaſtaſe , je fuis innocent. Voilà
tout ce qu'Arbace doit avoir la force de
prononcer dans le premier moment , &
ce mot devoit fortir avec effort d'une
ame accablée. Dans de pareilles ſituations ,
rien n'eſt plus néceſſaire que la précifion
du dialogue , & des vers parafites , tels
que l'étrange état&le périlpreffant gâtent
tout.
166 MERCURE DE FRANCE
Artaxerce ſe reproche ce qu'il a fait
pourArbace.
Barbare , en mes malheurs ,je tefais rappeller.
Je cherche un coeur de plus qui vint me conſoler.
Jem'abandonne entier à l'espoirqui m'anime ;
Je vole dans ton ſein&j'y trouve le crime.
Je te fais rappeller eſt foible. Je cherche
un coeur qui vint eſt un ſoléciſme.
Le vers ſuivant ne dit rien ; le dernier
eſt bien. Arbace s'indigne du crime dont
on l'accuſe.
ARTABAN.
L
Et le prince peut - il ne te pas ſoupçonner,
Lorſque tout àsesyeuxfert àtecondamner ?
Crois-tu par tes diſcours balancer l'apparence ?
Les deux premiers vers ſont durs ,
&le troifiéme eſt déraisonnable. Ne diroit-
on pas que l'apparence , c'est- à-dire,
tout ce qu'il y ade plus foible en fait de
preuves , ne puiſſe être balancée par rien ?
qu'on ne puiſſe pas la diſcuter? que les
difcours foient ſuperflus contre elle ?
Artaxerce laiſſe Arbace avec ſon pere. La
ſcène qui fuit eſt plus approfondie& plus
paflionnée que dans Métaſtaſe. Le rôle
d'Artaban y eſt tout auſſi mauvais , parce
NOVEMBRE. 1768. 167
qu'il ne peut pas donner de bonnes raifons.
Mais celui d'Arbace a de la chaleur
&de la vérité. Il n'y manque que le ſtyle.
Cependant on trouve quelques bons
vers.
Ecoute.
ARTABAN .
ARBACE.
Ecoutez-moi vous-même .
J'ai droit de l'exiger. Affezje mesuis tû ,
Aſſezj'ai pu laiſſer outrager ma vertu.
J'ai gardé le filence en ee comble d'injure.
J'ai payé plus qu'un fils ne doit à la nature.
La conſtruction de ce dernier vers eſt
un peu forcée. Mais la penſée eſt forre
& vraie. On ſent aſſez les défauts d'élégance
,d'harmonie ,&c. qui font indiqués
dans les autres. Artaban , apprend à ſon
fils que c'eſt pour lui qu'il a tout fair.
: ARBACE.
Vous êtes criminel , & c'étoit pour Arbace !
Ah ! ſachez de quel oeil je vois votre attentat.
Ma gloire eſt d'en gémir , ma vertu d'être ingrat,
Mais après tant d'excès , fi la vôtre eſt éteinte ,
Pour être fans remords , êtes - vous donc fans
crainte ?
Oucomment votre coeur , libre, loin du repos ?
168 MERCURE DE FRANCE.
Peut- il encor courir à des forfaits nouveaux ?
Arrêtez-vous , tremblez d'avancer dans le crime,
Peut - être un pas de plus , vous tombez dans
l'abîme.
Cruel , ſous le bucher dreſlé pour mon trépas ,
Sous ma cendre du moins cachez vos attentats.
Tout cela , eſt en général , bien ſen
ti. Avancer dans le crime , eſt une expreſſion
heureuſe. Enfin Artaban veut
employer la violence pour ſauver ſon fils,
& pour affurer ſa fuite. Arbace appelle
les gardes , comme dans l'auteur Italien.
ô ! dépit ! dit Artaban qui doit fentir
plus que du dépit , & l'acte finit.
Emiréne qui ouvre le troiſiéme acte, eſt
le rôle qui dans cette piéce fait le plus
d'honneur à M. le Mierre . Ce rôle lui
appartient , & vaut beaucoup mieux que
la Mandane de Métaſtaſe. Elle ne doute
pas un inſtant de l'innocence d'Arbace ,
& le Spectateur lui ſçait d'autant plus de
gréde ce ſentiment , qu'il rompt un peu
la monotonie de la pièce qui roule toujours
ſur le même embarras & la même
incertitude.
: Arbace paroît devant elle.
Madame , au déſeſpoir je ſuis abandonné.
Raſſurez - moi d'un mot : m'avez- vous ſoupçonné?
EMIRENE .
NOVEMBRE. 1768. 169
:
EMIRENE.
Je demande à te voir , je ſoutiens ta préſence :
C'eſt te montrer un coeur für de ton innocence.
Cette réponſe eſt très belle. Emiréne
lui demande l'explicationde tout ce qui
vient de ſe paſſer.
ARBACE.
Tel eſt mon fort , telle eſt l'étrange loi
Que le ciel me preſcrit & n'impoſa qu'à moi,
De ne pouvoir d'un mot prouver mon innocence;
D'être exempt de remords & privé de défenſe ,
De chérir mon honneur & de l'abandonner ,
Demourir du filence &de m'y condamner.
Ces vers font bien tournés. Mais , tel
est mon fort de ne pouvoir prouver d'un
mot mon innocence , eſt un contre ſens .
Ce fort eſt celui de beaucoup d'accuſés .
On veut dire je puis prouver moninnocence
d'un feul mot ; mais ce mot , il
m'eſt impoſſible de le dire.
ÉMIRENE.
C'en est allez , barbare , & ta priere altiere,
Dans mon coeur incertain porte enfin la lumiere.
•
Par ton filence même un perfide eft nommé.
Lecoupable eft ton pere.
i
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt d'autant plus vraiſemblable
qu'Emiréne devine juſte , qu'elle a déjà
fait voir un très-grand éloignement pour
Artaban , ce qui eſt un art de l'auteur.
Mais elle ne doit pas l'appeller barbare ,
au moment où elle devine qu'il eſt vertueux
, & il ne lui a point fait de prière
altiere. Elle finit par ces vers.
Demandeàvoirton pere , &fongeà le fléchir.
De tes indignes fers qu'il ſache t'affranchir :
Qu'il détrompe mon frere& tous ceux qu'il abuſes
Enun mot , qu'il te ſauve , ou c'eſt moi qui l'accuſe;
Etfi tun'espas crû vertueux ſur ma foi ,
Je mets du moins le crime entre un barbare& toi.
Ce dernier vers ne s'entend pas trop .
Mais d'ailleurs que prétend Emiréne ? Si
elle croit Artaban coupable , comment
imagine- t-elle qu'Artaban veuille détromper
perſonne ? Il est vrai qu'elle doit être
allez embaraſfée du parti qu'elle doit
prendre. Mais c'eſt un des inconvéniens
de ces fortesde ſujets , que ſouvent l'auteur
s'engage dans une intrigue dont il
ne peut fortir,
Artaxerce revient interroger Arbace
en préſence d'Artaban , & n'en peut rien
sirer. Arbace apprend dans le cours de
NOVEMBRE. 1768. 178 :
cette ſcène que Darius a péri , accuſé par
Artaban , & il est bien étonnant qu'il ne
l'ait pas appris déjà , dans la ſcène qu'il a
eue avec ſon pere. Quoi qu'il en foit , il
craint pour les jours d'Artaxerce & l'avertitde
changer la garde. Sur cet avis,Artaxerce
devroit agir, interroger ceux de ſes
gardes qu'on a pu ſéduire , employer
même les fupplices pour arracher ce ſecret.
Il ne fait rien du tout. Il ſe contente
d'ordonner qu'on aſſemble le Conſeil .
Au quatriéme acte , il apprend qu'Arbace
eſt condamné. Emiréne vient le défendre
avec vivacité. Artaxerce répond
avec une étrange froideur & par d'étranges
vers , tels que ceux- ci.
Dans un crime d'état , c'en eſt un de ſetaire ,
Den'enpas tout entier révéler le myſtere.
Des indices ainſi le ſecours rejetté ,
Auroit , plus d'une fois , produit l'impunité.
Les preuves contre lui font affez authentiques,
Nemeparlezdoncplusdehazards chimériques,&c.
Emiréne l'avertit enfin de ſe défier
d'Artaban . Mais comme ce conſeil n'eſt
foutenu d'aucun raiſonnement , au moins
vraiſemblable , le roi le rejette ; & dans
le même inſtant , Artaban vient l'avertir
d'une conſpiration qui ſe prépare , & qui
Hij
73 MERCURE DE FRANCE.
ne peut venir , dit- il , que des complices
de Darius. Artaxerce n'en doute pas , car
il ne doute jamais derien. Il dit à Emiréne
, eh ! Bien , macoeur ? Et cette Emiréne
ſi éclairée & fi vive , ne trouve rien
à répondre à cet argument convaincant ,
Artaban ſe charge de donner ordre à tout.
Artaxerce , s'écrie en s'en allant ,
7
Grands dieux ! Ah ! Si les rois font vos vives
images ,
Deviez-vous ſur leur tête aſſembler tant d'orages!
Après ces orages aſſemblésfur des images
, Emiréne reſte avec une confidente
àqui elledit :
Courons , employons ce moment
Atenter les moyens defauver mon amant.
(Elle fort. ) :3
Tout ce quatrième acte eſt d'une langueur
mortelle. Un monologue d'Artaban
commence le cinquiéme. Mégabize
furvient. Artaban lui annonce qu'il a
délivré ſon fils .
Obéis, ai -jedit , ou crains pour ton amante.
Soudain il n'a plus vu qu'Emirene expirante , &c.
9
Enfin, il eſt forti de prifon , mais on
ine fait où il eft. Artaban , continue..
NOVEMBRE. 1768. 173
:
Dis-moi , cher Mégabize, as- tu rempli ma loi ?
As-tu verſé la mort dans la coupe ſacrée ,
Pour leferment du trône en ces lieux préparée.
Leferment du trône eſt plaiſant. Quoi
qu'il en foit , Mégabize à pris ce foin
mystérieux,&tout eſt prêt.Artaxerce vient
prononcer leferment du trône , tel à peuprès
qu'il eſt dans l'auteur Italien. Arrive
Emiréne qui apprend au roi , aux Satrapes,
à toute la cour aſſemblée , qu'il s'eſt
élevé une ſédition , & qu'Arbace l'a calmée.
Il fortoit à peine de ſes fers .
١٤٠٠
7
Il s'éleveà ſa vue une émeute ſoudaine ;
Il voit les conjurés , &de quelques ſoldats
Qu'il déſarme lui-même , il fait ſuivre ses pas.
Il s'élance , il s'écrie . Ah ! calmez mes allarmes .
Ceflez , qui que cefoit qui vous appelle aux armes
Qui , de ce zèle affreuxvous rempliſſe pour moi ,
Quittez- le , ofez me ſuivre , &c.
:
Ce diſcours éloquent a appaiſé la fédition
qui s'étoit élevée , ſans que perſonne
en ſçut rien. Arbace paroît triomphant.
Mais Artaxerce fort peu touché
de ce ſervice, dont il ne parle ſeulement
pas , ſoupçonne qu'Arbace veut l'empoifonner.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Par un zèle apparent ſi , pour ſauver ſagloire...
Sa fureur à l'autel plus couverte , plus noire...
Pour le prévenir , il lui propoſe de
boire dans la coupe. Ce qui dans Métaftaſe
eſt un mouvementde reconnoiffance
&d'amitié dans le prince qui veut faire
éclater l'innocence , n'eſt ici que l'odieuſe
précautionde la crainte , & ce beau dénouement
eſt gâté. Tout le reſte ſe paſſe
comme dans l'ouvrage Italien , à l'exception
d'Artaban qui ſe donne la mort.
On voit que les trois premiers actes
de cette piéce marchent affez bien , mais
que le quatriéme eſt vuide , & le cinquiéme
défiguré. Le rôle d'Emiréne n'y
eſt plus le même qu'auparavant. Celui
d'Artaban eſt froidement odieux . Celui
d'Artaxerce , fi beau dans Métaſtaſe , eſt
inepte& glacé.
À l'égard du ſtyle , le peu de vers qu'il
nous a fallu citer , ſuffit pour le faire
connoître. Nous avons rapporté à peuprès
ce qu'il y avoit de mieux. Car il ſeroit
injuſte de juger un auteur par ce qu'il
a de plus mauvais. Le ſtyle de M. le
Mierre afflige le lecteur. On ſent ce
qu'il lui en a couté pour mettre ſa penſée
en vers , & l'on fent plus ce qu'il en
coute pour les lire. Peut-être eſt-il de
NOVEMBRE. 1768. 175
l'avis de ceux qui prétendent que les vers
ne font rien dans un ouvrage deThéâtre .
Acela on ne peut que répondre comme
l'ingénu : hélas ! très-volontiers . Mais
pourquoidonc en faire ?& fur-tout pourquoi
les imprimer.
Au reſte , M. le Mierre eſt l'auteur
d'une Hypermeneſtre que les Comédiens
jouent ſouvent , & qui vaut mieux que
celle de Riupeirous; il eſt auſſi l'auteur
de pluſieurs piéces couronnées autrefois
à l'Académie Françoiſe , dans l'une defquelles
on trouve ce vers.
LetridentdeNeptune eſt le ſceptre dumonde.
Repréſentation enfaveur du Sr le Kain.
Nous apprenons, dans ce moment, que
les Comédiens François par le plaifir de
donner un témoignage de leur ſenſibilité ,
au retour d'un Acteur aimé de la nation ,
ont décidé , pendant ſon abſence , dans
leur affemblée du 10 Octobre , de faire
une repréſentation au profit du ſieur
Lekain. La joie que cette propoſition a
produite parmi eux , & la chaleur avec
laquelle ils s'y portent , eſt un témoignage
conſtant du déſir qu'ils ont d'attacher
le public à leur Spectacle. Si les Comédiens
ont donné pluſieurs fois le produit
:
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
d'un Spectacle , au beſoin de leurs cama.
rades , ou par d'autres motifs , nous ſçavons
qu'aujourd'hui leur zele s'attache à
vaincre la réſiſtance du ſieur Lekain , &
àlui faire accepter cette rétribution hono
rifique , comme un hommage de leur
attachement , & de leur eſtime.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ont donné Jeudi 13 Octobre dernier
la premiere repréſentation de la Meuniere
de Gentilli , comédie en un acte , mêlée
d'ariettes.
د
La Meuniere , ennuyée du veuvage , a
deſlein d'épouſer Colin , garçon de moulin
, & elle deſtine à ſa fille Jeannette
Jean Leblanc , maître du moulin. Cette
Meuniere eſt d'un caractere ſi opiniâtre ,
que les jeunes amans, Jeannette & Colin,
n'ont pas eſpérance de pouvoir la faire
changer de réſolution. Cependant ils concerrent
enſemble le moyen de la forcer
à leur defir. Colin fait toutes les nuits
charivari pour épouvanter la Meuniere ,
& lui faire accroire que c'eſt l'eſprit de
fon mari qui revient de l'autre monde ,
& qui lui ordonne de marier ſa fille à
1
NOVEMBRE. 1768. 177
Colin. La Meuniere eſt effrayée , mais
ellea bien de la peine à obéir à l'efprit
de fon mari défunt , ne lui ayant
jamais obéi de fon vivant. Jean Leblanc
n'eſt pas moins épouvanté du revenant.
Colin ſe propoſe de redoubler
ſon ſabat & leur frayeur ; mais par un
fâcheux contre-temps,dont Colette n'a pas
eu le temps d'avertir ſon amant , Guillaume
, fergent de grenadiers , arrive dans
le village. Il revoit la Meuniere & Jean
Leblanc qui n'ont rien de plus preſſe que
de conter leur aventure . Le Brave qui ne
croit pas aux revenans , & qui ne les
craint pas , s'offre d'arrêter l'eſprit. Jean
Leblanc lui tient compagnie ; mais le
moindre bruit l'épouvante , il quitte la
place. Le revenant arrive & fait grand
bruit. Le grenadier , le ſabre à la main ,
le pourfuit dans les ténébres. Colin tombe
par malheur à ſes pieds , & demande
grace. Il reconnoît Guillaume fon ami ,
& l'engage à s'intéreſſer pour lui . On
découvre le ſtratagênie de cés amans. Jean
Leblanc fait des avantages à Colin qui
déterminent enfin la Meuniere à accorder
ſa fille. On attribue les paroles
de cette comédie à M. Lemonnier qui a
déja donné fur ce théâtre le Cadi dupé,
le Maître en droit , &c. Et la muſique eft
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
de M. de Laborde , bien connu par des
airs agréables ,& fur-tout par la muſique
charmante de Gilles garçon peintre.
GRAVURE.
I.
1
P
Les Pêcheurs des monts Pyrénées. C'eſt
une nouvelle eſtampe d'environ quinze
poucesde haut fur dix - huit pouces de
large , gravée d'après le tableau original
de M. Vernet , peintre du roi , par J. J.
Leveau. L'on voit ſur la gauche de l'eftampe
une partie des Pyrénées , & fur la
droitedes pêcheurs , hommes & femmes ,
avec leurs filets , du poiſſon & des coquillages.
Le graveur a cherché à faire
paſſer ſur le cuivre la belle harmoniedu tableau
qu'il copioit. Son burin eſt ferme&
gracieux en même temps. Cette eſtampe
ſe diſtribue chez l'auteur , rue Saint-Jacques
, vis-à-vis le college Dupleſſis . Le
prix eſt de trois livres.
Lagravure s'empreſſe demultiplier les
ouvrages de notre célèbre peintre de marine.
Voici encore une nouvelle eſtampe
gravée d'après le tableau original de
M. Vernet , qui eſt dans le cabinet de
M. de Montullé. Elle repréſente des pê
NOVEMBRE. 1768. 179
cheurs qui far le bord de la mer pêchent
à la ligne. Le Jet , comme tous ceux que
choiſit M. Vernet , en eſt très - piquant.
Un vaiſſeau que l'on apperçoit en plei..
ne mer avec tous ſes agrêts ajoute encore
à l'intérêt du point de vûe. Cette
jolie eſtampe qui peut avoir treize pouces&
demi de haut fur dix- sept de large ,
a été gravée avec beaucoup de foin &
d'intelligence par Mademoiſelle Bertaud .
Le ſiécle paflé ne nous a fourni qu'une
Claudine Stella qui ait, parfaitement
réufli dans la gravure , mais l'émulation
qui regne aujourd'hui ſemble nous promettre
pluſieurs femmes artiſtes du premier
ordre. La nouvelle eſtampe des Picheurs
à la ligne ſe trouve chez Mademoiſelle
Bertaud , rue Saint-Germainl'Auxerrois
, à côté de la place des trois
Maries ,& chez Joullain quai de la Mégifferie.
:
M. Bonnet , graveur , dont nous avons
quelques eſtampes dans la maniere da
crayon rouge , paroît s'être fixé particulierement
à imiter le paſtel & le deſſein
au crayon noir rehauſlé de blanc. Ces différentes
manieres de graver beaucoup plus
difficiles que la premiere ,font aufli plus fé
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
duiſantes. Cet artiſte vient encore d'augmenter
fon oeuvre de deux morceaux
très- agréables d'après M.Boucher premier
peintredu roi. L'un gravé dans la manieredu
paſtel , repréſente une tête de jeune
fille coëffée en cheveux avec des fleurs .
L'autre eſt une académie de femme , au
crayon noir rehauffé de blanc. Cette
femme, eſt dans l'attitude d'une perſonne
qui lave du linge au bord d'une riviere.
Les roſeaux & autres herbages qui accompagnent
cette figure nue rendent ce
deffein ou cette eſtampe très-pittorefque .
M. Bonnet l'a intitulée la Laveuse.
Cet artiſte a auſſi gravé une ſuite de
Calques , faits en Italie ſur les originaux
de Raphael par J. B. Vanloo , ils font
tirés du portefeuille de M. Dandré Bardon.
Ces Calques font autant d'études
bien faites qui peuvent être de la plus
grande utilité pour ceux qui apprennent
à deſſiner . L'éléve met devant ſes yeux
un de ces Calques , gravé dans la maniere
du crayon blanc , & cherche à le
tracer pareillement avec du crayon blanc
fur du papier bleu , ſur une toile bleue
ou grife, ou même ſur une planche noire,
fur une ardoife. Lorſqu'il n'eſt pas content
de ce qu'il vient de faire , il en eſt
quitte pour prendre une éponge ou un linNOVEMBRE.
1768. 18
ge, qui en lave les traits irréguliers. il faut
confulter ſur-tout ceci l'auteur des gravures
que nous avons annoncées , qui demeure
, rue Gallande place-Maubert , la
porte cochere entreun layetier & un chandelier.
MUSIQUE.
Отто
TTO duetti perflauto traverſiere e violi.
no, overe due flauti o due violini del fignor
DominicoMancinelli , oeuvre premier gravépar
M. Oger, prix 4 livres, à Paris chez
M. Taillart l'aîné , rue de la Monnoie ,
la premiere porte à gauche en defcendant
du Pont-Neuf, & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
Le talent ſupérieur de M. Taillatt
l'aîné pour la flute traverſiere qu'il enſeigne
; fon goût & fa brillante exécution
, doivent faire rechercher la muſique
dont il eſt éditeur , comme la plus
propre à l'inſtrument pour lequel elle
eſt principalement compoſée. Ces duos
font d'un chant agréable , piquant , varié
&bien dialogue. On trouve auſſi chez
M. Taillart pluſieurs recueils d'airs choifis
& nouveaux , & arrangés pour la flute ;
des fonates , des ſymphonies , ſoit de
A
H
182 MERCURE DE FRANCE.
lai , ſoit d'autres excellens auteurs , &
dont les productions font les délices des
virtuoſes &des amateurs .
Cours Public d'Histoire & de Géographie.
M. Philippe , cenfeur royal , va rouvrir
, fuivant fon uſage , le dimanche 20
du mois de Novembre , à 10 heures au
plutard du matin ,fon cours public& gratuit
d'histoire& de géographie ; qu'il continuera
tous les dimanches à pareille heure.
Il y a 22 ans qu'il ſe donne à cet enfeignement
, fansautre vue que de rendre la
ſcience plus commune & de procurer le
bien général , & fans autre dédommagement
que la reconnoiſſance de ſes difciples.
Les Dames mêmes peuvent aſſiſter
à fon cours.
Ce que la méthode de cet habile maître
a de particulier , c'eſt que par tout il
marche à l'aide de la géographie. C'eſt
en effet le meilleur guide que l'on puiffe
ſuivre pour ne pas s'égarer dans l'hiſtoire.
Il a formé dans cette vue le projet d'une
Cofmographie universelle , physique& aftronomique
, où ſe retrouveront tous les empires,
toutes les parties du monde fuivant
leursdifférentes décompoſitions politiques.
NOVEMBRE. 1768. 183
Cet Atlas dirigé par l'auteur avec la
plus fcrupuleuſe exactitude pour la partie
géographique , eſt en même temps d'une
exécution agréable par rapport à la gra
vure , & au lavis. Il doit avoir environ
100 feuilles dont 32 ſont déjà dans les
mains du public . Les perſonnes qui vont
au cours de M. Philippe , peuvent s'en
fournit ſi elles le jugent à propos , mais
elle ne doiventy être déterminées que par
l'eſpérance d'étudier l'hiſtoire avec plus
de fruit. A cet égard il y a une liberté
entiere.
Sa demeure eſt rue de la Harpe , mai-
Son neuve , vis - à - avis la rue des deux
Portes.
QUESTION.
I.
QU'ENTEND on par le luxe ? & quels
ſont ſes avantages , ſes influences , ſes
inconvéniens dansune monarchie ?
I I.
Seconde Réponſe tirée de Chinki , par
rapport , aux CORPORATIONS
D'ARTS ET METIERS.
On a fait voir que le compagnonage
184 MERCURE DE FRANCE.
ne peut être d'aucune utilité pour l'avancement
des arts ; il eſt au contraire un
objet de dégoût pour les bons ouvriers :
& , comme l'expérience ne le prouve
que trop , il les engage à porter leur induſtrie
chez l'étranger , où elle peut leur
devenir plus fructueuſe , étant affranchie
de cette ſervitude.
:
Reſte à parler du che, -d'oeuvre ; mais
la preuve qu'il ne fert de rien , c'eſt que
les fils de maîtres en font exempts , quoique
la naiſſance ne ſoit pas un titre de
capacité , & que tous les autres peuvent
s'en rédimer pour une ſomme d'argent.
Nous avons, ſans fortir de chez nous ,
un témoignage ſubſiſtant de l'inutilité de
ces épreuves dans les ouvriers & artiſans
privilégiés de la prévôté de l'hôtel qui n'y
font point ſujets , & dont les ouvrages
n'en font pour cela ni moins parfaits , ni
moins recherchés .
Mais objecter-a t-onencore , ne faut-il
pasune police dans le commerce , & que
deviendra- t- elle s'il n'y a ni Jurandes ,
ni communautés ? Ilfaut une police ſansdoute
dans le commerce ; mais c'eſt cette
police générale qui eſt dans la main de
Padminiftration & des magiftrats ; on ne
doit pas la confondre avec la police intésieure
des communautés qui ſe réfere
NOVEMBRE. 1768. 185
uniquement à l'obſervation de leurs ſtatuts;
c'est- à-dire , à en maintenir les entraves
& l'excluſif , à faire des recherchescontre
ceux qui travaillent ſans avoir
le privilége de maîtriſe , àfaifir leurs ouvrages,
& leurs outils, ſeule reſſource de
l'induſtrie indigente , à poursuivre contr'eux
des condamnations d'amende &
deprifon , à employer l'efpionage & faire
des tournées pour ſurprendre dans les
rues quelques cartons ou quelques boëtes
de menuesmerceries , avec lesquelles des
malheureux cherchent à gagner leur vie ;
àconfiſquer les ouvrages & marchandiſes
qui n'entreroient pas par le canal des
maîtres ; à faire chez les maîtres quatre
viſites par an àjour indiqué , dont tout
l'objet eſt de lever une impoſition; à veiller
à ce que les maîtres n'aient pasun plus
grand nombre d'apprentifs que celui porté
par les ſtatuts ; à écarter les afpirans
fans qualité, ou à les rançonner autant
qu'il eſt poſſible ; à empiéter ſur les communautés
analogues , ou les empêcher
d'empiéter , & fuivre les procès qui réſaltent
de ces entrepriſes reſpectives ; tel
eſt en général le tableau de la prétendue
police exercée par les communautés , &
il eſt évident qu'elle eſt abſolument
étrangere à la police du commerce.
186 MERCURE DE FRANCE.
Reſte à examiner ledegré d'utilité dont
peuvent être les communautés , comme
reſſource de finance : en ſuppoſant qu'elles
en fuſſent une, qu'on conſidere que
l'agriculture & l'induſtrie font les ſeules
richeſſes d'un état , que c'eſt par elles
que les peuples tirent de quoi payer , &
qu'à meſure qu'elles augmentent , les
moyens de payer augmentent en proportion
,&l'on ſera forcé de conclure qu'une
refſſource dont la baſe eſt non-feulement
de mettre des entraves à l'accroiſſement
de l'induſtrie , mais encore de la reſtreindre
, le plus poſſible , eſt pernicieuſe en
foi ,& que quelque conſidérable qu'elle
ſoit pour le moment , elle ne peut compenſer
le tortqu'elle fait à l'état , endefſéchant
, pour ainſi dire , dansſſa racine ,
un des deux germes de ſa richeffe & de
ſa puiſſance ; mais que ſera- ce quand on
connoîtra l'objet de cette prétendue reffource.
III.
On a propoſé dans le Mercure de
Septembre dernier cette queſtion , quelle
feroit laméthode la plus propre à découvrir,
àdévelopper , &à exciter le goût & les talens
d'un éléve pour les arts , les ſciences
& les différens états de la vie , en l'amusant
&fans l'afſujettir à aucune étude pénible.
NOVEMBRE. 1768. 187
REP. à cette questionpar un Inſtituteur.
Sans-doute qu'on s'eſt perfuadé que la
jeuneſſe gagneroit beaucoup , à ce qu'on
lui ôtât les épines du travail. Voilà l'efprit
de ce qu'on demande. J'y acquiefce
volontiers. Mais la queſtion eſt propoſée
commes'il étoit important d'ôter aux
enfans le travail même. C'eſt- ce dont il
faudroit bien ſe garder.
Dans un ſiécle & au milieu d'une nation
où l'idée , où ſouvent le mot ſeul
de travail effraye , j'avouerai que c'eſt
dépouiller la queſtion de ce qu'elle a de
piquant , que de la réduire à trouver les
moyens de rendre le travail intéreſſane
pour les enfans , en y ſemant ce qui peut
leur plaire , & leur rendre le travail attrayant
. Que dis-je ? la queſtion , de quelque
maniere qu'on veuille la prendre ,
eſt réſolue par elle- même. Donnez une
forme de jeu au travail proportionné
chaque période de l'enfance , proportionné
à la portée naturelle de chaque enfant;
vous aurez ce que vous demandez .
Le travail diſparoît ; ſes epines font arrachées
, dès que vous l'avez rendu intérebant.
Les âges différens de la vie ne font ,
pour la plupart des hommes , qu'une enfance
prolongée. Qu'est-ce qui les attache
188 MERCURE DE FRANCE.
à des travaux pénibles ? c'eſt - ce que leur
paffion dominante y trouve d'attrayant .
Ou la nature leur a donné cette paffion ,
ou les circonstances l'ont fait naître , ou
quelqu'un a eu l'adreſſe de la leur infpirer.
Peres , meres , gouverneurs , gouvernantes
, inſtituteurs , inſtitutricesdes divers
degrés de l'enfance , législateurs même
, & vous ſages adminiſtrateurs du
bienfait de la légiflation ! voilà le jeu
que vous demandez. Il ne falloit le demander
que pour vous- mêmes. L'enfance
n'en eſt que l'inſtrument organiſé : elle
eſt toujours prête à s'y prêter. Sachez en
monter les refforts.
Je vous entends. Ce font les regles de
ce jeu que vous voudriez qu'on vous donnất
? Mais la nature les a dictées , & vous
les connoiffez très-bien. Vous en voudriez
de plus faciles , de moins pénibles
pour les foins , & pour l'attention. Vous
en voudriez d'une exécution en quelque
forte méchanique,&dont la machine une
fois montée , vous laiſſat libres & affranchis
de tout travail. C'eſt pour vous - mêmes
, c'eſt pour vous ſeuls que vous trouvez
le travail effrayant.
Il vous eft aiſé d'appeller l'art à votre
fecours ! mais l'art aura-t- il le ſecret de
NOVEMBRE. 1768. 189
ſe faire entendre ? Aura- t-il le bonheur
de vous perfuader ? combien de fois ne
vous a-t-il pas mis à la main ce qu'il vous
prenden fantaiſie de lui demander aujourd'hui
? Il vous l'offroit de ſon chef, c'étoit
aſſez pour le dédaigner. Il lui falloit
quelques rentrées de ſes avances , c'étoit
affez pour vous réfroidir. Il vous propoſoit
de prendre non-feulement un peu
fur vos facultés ; mais beaucoup fur vousmêmes
, c'étoit aſſez pour vous éloigner
de lui ſans retour. Aujourd'hui ( je ne
ſçais par quel caprice ) vous revenez à
lui . L'Auteur de la queſtion ( je le ſçais )
n'eſt que l'organe de la nation.
Oui , le voeu de la nation eſt pour la
réforme de l'inſtitution de la jeuneſle .
Les ſoins de cette inſtitution ſont exigibles
dès le berceau. Pent- être même que ,
comme vous l'a repréſenté l'auteur de la
physique de l'enfance * , ces ſoins doivent
précéder la naiſſance de l'enfant& fa conception.
1
Vous vous effrayez ! ſongez que le tra
* Cet auteur étoit un médecin, jeune alors , qui
fut couronné à Toulouſe il y a des années. Je me
ſouviens confulément dutitre & des circonstances.
Mais l'ouvrage m'eſt reſté profondément gravé
dans l'eſprit,
190 MERCURE DE FRANCE.
vail eſt pour vous-mêmes; &qu'on ne peut
vous en difpenfer. Tout l'art eſt de vous
le rendre attrayant. Il vous le ſera, ſi vous
étes peres ; ſi vous revêtez les ſentimens
de paternité de ceux que vous repréſentez
, en leur qualité d'inſtituteurs-nés
de leur progéniture. Du reſte laiſſez
agir la nature& dans les enfans , & dans
vous-mêmes. Confultez les appétits de
l'enfant , ſaiſiſſez les moins dangereux
d'entr'eux ; contraignez-le à vous aider ,
pour faire que les appétits plus mutins
ſoient morigénés. Prêchez vous - mêmes
d'exemple , & reſtreignez-vous ſur les
choſes que vous voulez interdire à l'enfant.
C'eſt une terrible obſervatoire , que
l'enfance ! Marchez le premier dans les
arts , dans les ſciences , dans l'exercice
des talens que vous vous propofez de
lui faire acquérir. Paroiſſez vous en faire
un jeu . Cela ne vous ſera pas difficile
, ſi vous ne vous êtes donnés à faux ,
( Ô Inſtituteurs ! ) pour les poſſéder. L'enfant
ſe prendra d'émulation fur ce qui lui
paroîtra ne point excéder vos forces , fur
leſquelles il a coutume de meſurer les
ſiennes. Il ſent qu'il eſt deſtiné à devenir
ce que vous êtes ; & qu'il eſt fait pour
s'approprier ce que vous poſſédez . S'il
calcule les temps , ce n'eſt qu'au gré de
NOVEMBRE. 1768. 191
ſon impatience &de ſon avidité. Et la
nature le fert très-bien par cette avidité ,
par cette impatience même qu'elle lui
donne , pour le ſoutenir ſur vos traces.
Mais ne faites devant lui que ce qu'il
peut faire ; n'y proférez, que ce qu'il peut
penſer ; en un mot , évitez de le déſeſpérer,
Comme un inſtituteur est un foldat
romain attaché à la chaîne du priſonnier
qu'il a en garde , je ſens par combien
d'endroits , des peres & meres de tout état
&de toute condition (c'eſt un malheur )
ſont éloignés de ſe charger eux - mêmes
de cette fonction . D'autres devoirs les
appellent : car je ne parle point de ceux
qu'aucun devoir n'en diſtrait. Ils ne méritent
pas même une obſervation.
Que les parens diſtraits par le devoir
faſſent un choix. Qu'ils le faſſent
digne d'être honoré ; & qu'ils l'honorent
eux- mêmes à l'égal de ce qu'ils veulent
que le public honore leurs propres perſonnes.
Les peres & meres qui ſe ſentent
en état de ſurveiller l'inftituteur
doivent le faire ſans l'humilier à ſes
propres yeux , fans le compromettre visà-
vis de qui que ce ſoit ; moins encore
vis-à- vis de l'enfant , par égard pour
,
192 MERCURE DE FRANCE.
l'enfant même . * Les autres doivent ſe
repoſer de tout ſur la prudence de l'inftituteur.
Ils ne font aſtreints qu'à un choix
plus ſcrupuleux.
Quant aux méthodes de méchaniſme
que vous demandez : fongez que vous
ouvrez une porte au charlataniſme ? Non
que je blâme perſonnellement ceux qui
en ontpropoſées. Je n'ai le droit de blamer
qui que ce ſoit au perſonnel . Mais
nullede ces méthodes n'eft généralement
applicable. De là le blâme & la louange
qu'elles ont encourus & obtenus en même
temps , felon ce qu'elles ont eu de
fuccès fur certains ſujets , & ce qu'elles
n'en ont point eu fur d'autres.. Tel eſt le
fort de l'art , à la différence de la nature
; c'eſt de ne pouvoir opérer avec fuccès
, que fur les ſujets qu'il trouve difpoſés.
C'eſt dans ce que les promeſſes de
l'artiſte ont de trop pompeux , que le
charlataniſme eſt à redouter..
:
Eh ! que s'inquiéte- t-on de ces méthodes?
S'il s'en trouve quelqu'une que l'enfant
ſaiſiſle avec ſuccès; à labonne heu-
* Le ſecret pour garder avec adrefle cesménagemens
, c'eſt de ſurveiller l'inſtituteur par maniere
de le ſeconder .
re!
NOVEMBRE. 1768. 193
re ! Mais c'eſt déjà ſe défier de ſon naturel
, que de la lui préſenter quelle qu'elle
ſoit , elle ne lui procurera jamais le
même avantage , que celle que ſes appétits
bien étudiés vous auron: ſuggérée.
En voilà bien aſſez , pour qui voudra
m'entendre ; & trop pour qui n'eſt point
d'humeur de ſe départir de ſes préjugés.
L'Abbé du Ruzeau.
BIENFAISANCE.
On avoit défendu anciennement en
Dannemarck , aux étrangers , d'aborder
dans l'iſle de l'Iſlande , pour y porter des
marchandises ; il leur étoit auſſi défendu
de pêcher aux environsde cette iſle. Cette
derniere défenſe ayant été levée, des Calaiſiens
allerent à la pêche de la morue ;
mais ungros temps les ayant portés dans
l'Iſlande , ils ne réſiſterent pas à l'envie
d'y aborder , & d'y faire la contrebande.
On les arrêta , on leur fit leur procès; ils
furent condamnés , ſuivant la loi. Ils en
appellerent au roi , dont la bienfaiſance ,
la juftice & l'humanité , ſont ſi reconnues
dans toute l'Europe. Le monarque
donna d'abord la grace aux prifonniers
françois ; il leur fit rendre ce qu'on avoit
faiſi, & les fit reconduire. Enſuite exa
२
I
194 MERCURE DE FRANCE.
minant la loi , il la jugea trop ſévere , &
l'abolit. Ce trait de bienfaiſance publié ,
avec reconnoiffance , par les Calaifiens
mêmes , qui en avoient été l'objet, fut
repréſenté dans un tableau , expoſé dans
une fête que le Prince de Croy donna
lors du ſéjour que le monarque fit à Calais
pour ſe rendre enAngleterre.
Ce même Prince étant revenu à Calais
pour aller à Paris reçut un placet d'un
déſerteur qui imploroit ſa médiation.
Auſſi-tôt le premier mouvement du monarque
, fut de faire partir un courier
Verſailles pour demander grace; & il a
eu le plaiſir de la faire annoncer au déſerteur.
L'héroïsme d'un grand coeur eſt
de fecourir l'humanité,
Chriſtian VII , àl'exemple de Pierre le
Grand&de Chriſtine , voyage en philofophe
à l'âge de dix-neufans. Ce prince
eft actuellement en France , où il prend
beaucoup d'intérêt aux talens , aux arts ,
aux ſpectacles , aux moeurs des Franço's
qui le voyent avec tranſport & avec admiration
.
Au Roi de Dannemarck,fous le nomdeprince de
Travendal à fon paffage à Saint Omer, chex
DM. le marquis de Levis , le 15 Octobre 1768 .
V
ENEZ , Prince , venez en France ,
NOVEMBRE. 1768. 195
1
C'eſt le ſéjour, des jeux , des ris
Ils y ſuivront votre préſence,
Allez à la cour de Louis .
Vous qui poſlédez en partagé
Les agrémens les plus flateurs ,
Les charmes , les graces de l'âge ,
Vous y gagnerez tous les coeurs.
L'air gracieux , la politefle,
La grandeur d'ame & la bonté ,
Tout nous offre en vous la nobleſſe
Et les traits de la Majesté,
Vous êtes Roi , digne de l'être,
Et ſous le nom de Travendal ,
Sur votre front l'on voit paroître
L'empreinte dubandeau royal.
Semblable aux ſources des fontaines
Qui , groſſiſſant par longs détours ,
Prennent le fuc des riches veinest ,
Qui ſe préſentent dans leurs cours;.
Vous cueillez dans votre voyage
1
Les roſes de tous les climats ,
Pour joindre aux fleurs qu'en prince ſage
Vous cultivez dans vos états.
ParM. le chev dePascal, lieut.-col d'inf capit.
degrenadiers au régiment dePiemont.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ÉVÉNEMENT REMARQUABLE.
Le prince Balthafar - Paſcal -Celſe , fils
aîné du roi , & héritier préſomptif des
royaumes de Timor & de Solor , dans les
Moluques ,ſe trouve par les plus étranges
aventures tranſplanté loinde ſon pays
& de ſon trône.
Ce prince né d'un roi chrétien , fut
inſtruit & élevé par un des Dominicains
que leur zele à fixés àTimor. Ce religieux
portugais, nommé Ignace , gagna la confiance
du pere & de l'élève. Il leur fit
entendre que c'étoit loin des délices de
lacouronne qu'un prince pouvoit être formé
, & s'inſtruire dans le grand art de
régner ; c'eſt ainſi , diſoit- il , qu'en Europe
les Souverains vont puiſer chez des
nations étrangeres , les vertus& les qualités
qui leur font néceſſaires pour bien
gouverner. Par ces infinuations infidieuſes
, ce gouverneur préparoit ſa fuite &
fa fortune. D'abord le Dominicain conduifit
le jeune prince à Macao , pour y
recevoir dans la plus grande pompe le facrementde
l'Eucharistie, Cepremier voyagedonnade
la confiance au Roi , il ne ré
fitta plus à l'idée de mettre ſon ſucceſſeur
en état d'aller s'enrichir des connoiſlan-
1
NOVEMBRE. 1768. 197
ces de l'Europe. Il fit imprimer ſuivant
l'uſage du pays , un caractère diftin &if
& ineffaçable ſur le corps de ſon fils. Le
départeſt réſolu. Le roi charge un vaiſſeau
portugais de fon fils , de ſon gouverneur ,
de trente eſclaves , & de toutes fortes de
richeſſes , d'or , de pierreries , de bijoux ;
voulant que l'héritier de ſa couronne
ſoutienne avec dignité l'éclat de ſon rang
dans tous les pays du monde.
Le Dominicain fit relâcher à Macao ,
& là ſous quelque prétexte , it quitta le
bâtiment portugais , & vendit vingt- fix
efclaves. Il échangea une partie des richefſes
avec des marchandiſes , propres à être
commercées en Europe. Il partit enſuite
deMacao à l'ombre du myſtere , & mena
fon élève à Quangtong , éloigné de Macaod'environ
trente lieues. En cet endroit
le perfide gouverneur commença la trame
de fon funeſte projet. Lejeune prince
eft dépouillé de ſes ornemens , il eſt
habillé en ſimple Portugais ; il eſt éloigné
de tout ce qui peut l'inſtruire . On part
de la Chine ſur un bâtiment francois ,
nommé le Béthune . Pour s'aſſurer de la
difcrétion de cet enfant crédule, le gouverneur
lui fit accroire que les François
le tueroient & le dévoreroient , s'ils
venoient à découvrir ſa naiſſance ; &
I inj
198 MERCURE DE FRANCE.
pour le mettre,diſoit-il, à l'abri d'un fort
fi cruel, il le fir déguiſer ſous l'habitd'un
eſclave. Le prince mangeoit avec les
valets de l'équipage , tandis que le Religieux
avoit la tabledu capitaine.
Dans la traverſée , à la hauteur de l'Afcention
, le navire rencontra deux bâtimens
Portugais :pluſieurs paflagers monterent
fur ces vaitfeaux pour aller en Portugal
; le jeune prince vouloit aufli y
monter , mais le gouverneur craignant
qu'ilne ſe fit connoître à une nation qui
commercedans les Moluques , lui perſuada
qu'en gardant ſon ſecret , il feroit
en fureté en France; ils reſterent fur le
vaiſſeau françois , & aborderent au port
de l'Orient.
Le Pere Ignace tenoit toujours fon
élève éloigné. Il fortit , fans lui , du vaiffeau,
& en fittranfporter toutes les mar--
chandiſes : le jeune prince attendoit fon
gouverneur. Le capitaine lui demanda co
qu'il faifoit dans le vaiffeau. J'attends le
P. Ignace , lui dit l'enfant; il eſt parti
depuis trois jours , répondit le capitaine .
Dépouillé de ſes biens , fans reffource ,
fans connoiffance , l'héritier préſomptif
d'une riche couronne eſt réduit , par la néceffité
, à fervir un cuiſinier;il le ſuivirde
l'Orient à S. Malo; la mort lui enleva fon
1
NOVEMBRE. 1768. 199
nouveau protecteur. Le malheureux Timorien
fut obligéde s'engager ſur un vaif.
feau qui partoit pour le Canada ; & par
la plus bifarre de toutes les aventures ,
un enfant né du fang royal près de l'équateur,
alla faire la cuiſine à des mouffes
de vaiffeau , au milieu des glaces de
la Nouvelle France. A Quebec , le jeune
prince fut admis ſur un paquebot , qui
tranſportoit des prifonniers Anglois àFalmouth;
il paffa en Angleterre ,& de- là d
Bordeaux.
Le temps , les voyages , l'expérience
firent connoître à cet infortuné combien
les imputations de ſon gouverneur étoient
horribles & fauſſes. Il aima les François
qu'il avoit tant appréhendés. Il ſe rendit
àParis, ildécouvrit ſa naiſſance. On prit
intérêt à ſes malheurs ; on obtint de le farre
embarquer ſur un vaiſſeau de la Compagnie
des Indes. Il part avec joie de la
capitale , ſe rend à l'Orient. Le vaiſſeau
avoit levé l'ancre , il ne peut en profiter ..
Cependant on fir enviſager à ce prince
le danger qu'il couroit d'aller dans fon
pays fans être informé ſi ſon Pere occupoit
encore le trône ; & fi un de ſes freres
n'en étoit point le poſſeſſeur , fans
connoître,enun mor, ce qu'il devoit crain
dre ou eſpérer. Il a donc pris le parti
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
d'envoyer des lettres par la Hollande ,
l'Angleterre & le Portugal , avec des
certificats authentiques des capitaines
qui l'ont vu avec le P. Ignace.
Il a eu auſſi le témoignage de l'Evêque
de Macao , qui étant venu à Paris l'a reconnu.
Mais ce jeune Prince toujours
dans l'attente , & dans l'infortune , ne
reçoit aucunes nouvelles de ſon fort. Il
expoſe toutes ces aventures extraordinaires
, dans une requête préſentée au roi ,
&demande la permiſſion de faire expédier
un ou deux navires pour l'ifle de
Timor , ſuivant les offres d'un négociant
de l'Orient . Nous nous arrêtons à ces faits
dignes de piquer l'attention de toute ame
ſenſible. Nous les avons puiſés dans un
mémoire imprimé , écrit avec autant
d'intérêt&d'éloquence , que de force &
de clarté par M. Lethinois , avocat aux
confeilsduRoi.
ANECDOTES.
I.
ALa repréſentation de l'Amour & la
Vérité , comédie , qui fut donnée fans ſuccès
au théatre des Italiens , M. de Marivaux
diten fortant que cette piéce l'avoit
plus ennuyé qu'un autre ; pourquoi , lui
NOVEMBRE. 1768. 201
:
demanda-t- on ? C'eſt , répondit - il, que
j'ensuis l'auteur , & il ſe fit ainſi connoître.
I I.
Un peintre qui vouloit exprimer les
différens âges de l'amour , avoit repréſenté
un garçon & une fille avec ces mots :
Nous nous aimons tant que nous pouvons.
Venoient enſuite de jeunes mariés : Nous
nous aimons tant que nous voulons . On
voyoit après un homme & ſa femme un
peu ſur l'âge : Nous sommes fur le point
de ne plus aimer. Un homme & une fem-
:me fort âgés diſoient : Nous ne nous aimons
plus. Enfin , un vieillard décrépit
les regardoit tous , & s'écrivit comme
furpris : Parbleu ! est ce qu'on s'aime encore?
:
AVIS.
I.
Cours de Chymie.
M. DEMACHY , maître apothicaire , membre
des académics impériale des curieux de la nature
, & royale des ſciences de Berlin , &c . fera
l'ouverture de fon cours de Chymie le lundi 14
du mois de Novembre 1768 , à trois heures de relevée
; dans ſon laboratoire , rue du Bacq , vis-àvis
laVifitacion.
On trouvera chez Lottin le jeune , rue Saint
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
:
Jacques , les Inftituts de Chymie , néceſſaires pour
fuivre ce cours.
II.
Catalogue d'une collection de belles coquilles,
coraux , madrépores , criſtalliſations , incruſtations
, morceaux & plaques d'agathes orientales &
autres ; des jafpes , des cornalines , des minéraux
, des pétrifications , des marbres , des bronzes
indiens , des porcelaines , des médailles &
monnoies d'or , d'argent & de bronze , & autres
objets curieux ; compoſant le cabinet de feu M. le
marquis de Bauſſet , miniſtre plénipotentiaire de
Sa Majesté , auprès de l'Impé atrice des Ruflies ;
par M. Remy. A Paris , chez Vente , libraire ,rue
&aubas de la montagne Ste Genevieve.
La vente de cette collection ſe fera le lundi 21
Novembre 1768 , & jours ſuivans , trois heures
&demie préciſe de relevée , rue du Cherche-Midi,
dans la maiſon de M. de Montullé , conſeiller
d'état , ſecrétaire des commandemens de la Reine.
III.
LETTRE de M. Barthelemy , Médecin Chimiste ,
àM. MOREAU , Doleur en Médecine , fur
les bons effets du Chocolat oriental , & fur
un nouveau ſpécifique contre la Goute.
On a eu deſſein , de faire connoître ſous le
nom de Chocolat oriental , une nouvelle eſpéce
de blanc-manger , qui favorife conſidérablement
Jes fonctions de l'oeconomie animale. On a déjà
inſtruit le public de l'excellence de ce Chocolat
pour les pulmoniques , & pour ceux far-tout , à
qui des maladies de poitrine , ou des foibleſſes
d'eſtomac, empêchent de faire uſage des alimens
Tolides . Mais on n'a pas fait obferver de
qued avantage il eſt encore pour les perfonnes
NOVEMBRE. 1768. 203
affligées de la Goutte. Dans les accès , qui durent
quelquefois pluſieurs jours , le malade eſt
réduit au pointde ne pouvoir preſque plus ſupporter
d'aliment.
Dans cette ſituation , non- ſeulement l'eſtomac
digere avec facilité le blanc- mangerdont il s'agit,
mais ce reſtaurant eſt également efficace contre la
maladie. Il en eſt de même à l'égard des perfonnes
tourmentées par des douleurs néphrétiques.
Je dis plus : ce Chocolat ou blanc-manger leur eft
encore plus néceſſaire qu'à tout autre malade ,
parce qu'étant quelquefois fatiguées par des vomiſſemens
, il leur faut une nourriture telle que
celle- ci , qui eſt un chyle preſque diſpoſé à entrer
dans les veines lactées. De-la on peut aisément
inférer , que dans ces accouchemens laborieux ,
où la nature s'épuiſe ſouvent en vains efforts , le
Chocolat oriental doit être d'une grande reſſource,
puiſque ſans fatiguer les organes de la digestion,
il ranime les forces , & ne cauſe jamais le moindredégoût.
J'aurois , Monfieur , un très-grand reproche à
me faire , fije vous laiſſois ignorer que ce Chocolat,
eſt ſans contredit la meilleure nourriture
pour une jeunefle épuiſée par les excès.
Rien n'adoucit mieux l'âtreté des humeurs,
&n'eſt ſi propre à produire un fuc nourricier &
bien conditionné ; d'où il ſuit , que cette nourri
ture eſt excellente pour toutes les perſonnes qui
ont le ſang appauvri , ou qui craignent dedevenir
pulmoniques. Une multitude de ſuccès non
équivoques , ont aufli convaincu le public , que
juſqu'à préſent on n'a pas connu de moyen plus
utile pour hater la convalefcence , & pour prévenir&
vaincre les infirmités de la vicilleſſe.
J'obſerve encore , ſans en vouloir tirer vanité
que les maîtres de l'art qui cherchent de bonne
Lvj
204 MERCURE DE FRANCE.
foi ce qui peut concourir à perfectionner laMédecine
, ont reconnu la bonté de mon ElixirAntipodagrique
, & applaudi au zele , avec lequel je
traite les goutteux qui me conſultent. Ils ont
même remarqué , que ma méthode n'eſt pas
gênante , parce queje me borne à faire boire au
malade durant quelques jours , avec l'Elixir en
queſtion , quatre ou cinq verres d'une priſanne
faiteavec des ſimples fort connus. C'eſt en effet
au moyen de cette ſeule boiſſon que les douleurs
cruelles font entiérement diſſipées , les nodus
réſolus , les goutteux enfin guéris. Je traite à
peu-près de même les affections rhumatiſmales ,
parce que dans bien des circonstances ces maladies
émanent du même principe , & que leur affinité
eſt telle , qu'elles n'en different que par le plus ou
le moins.
Parmi pluſieurs choſes , qui ſemblent concourir
à rendre ma méthode recommandable , on en
remarque une fur-tout , qui ſeule ſuffiroit peutêtre
pour raſſurer le public ſur ſa bonté. C'eſt
que je n'applique jamais aucun topique ſur les
parties , où la goutte a fait ſon dépôt. Quoique
jene doute pas que l'uſage indiſcret destopiques
n'expoſe les malades à bien des ſuites facheuſes ,
je ne prétend pas cependant blâmer ceux qui en
conſeillent , ni critiquer leur conduite. Il y a
lieudecroire quece n'eſt pas fans raiſon qu'ils en
agiſſent ainfi ; mais d'après les mures réflexions
quej'ai faites ſur la nature de la goutte , je ſuis
convaincuque fa les topiques moderent quelquefois
le mal , cela n'eſt que momentané , & que
ce ſeroit s'aveugler,que de les croire affez efficaces
pour le guérir tout à fait. Il n'en eſt pas de
même de l'Elixir Antipodagrique ; car il n'opére
, qu'en aidant la nature a vaincre& à expu!-
fer les humeurs qui l'incommodent , par la voie
qu'elle trouve elle-même plus convenable.
NOVEMBRE. 1768. 201
:
Le Chocolat oriental , ainſi que l'Elixir Antipodagrique
, continuent de ſe débiter dans l'Abbaye
de S. Germain des Prés , en entrant par la
rue Sainte Marguerite , chez le fieur Rouflet ,
Marchand épicier-droguiſte , qui veut bien ſe
charger de faire paſſer àM. Barthelemy , médecinchymiſte
, les mémoires ou conſultations qu'on
défirera lui adreſſer franches de port , principalement
ſur les maladies qu'on eſtime incurables.
DECLARATIONS , LETTRES-PATENTES
, ARRÊTS , &c.
A
I.
RRÊT du conſeil d'état du Roi , du 16 Juin
1768 ; qui ordonne que tous fromens , ſeigles ,
méteils , farines& autres grains , graines & grenailles
, à l'exception feulement des graines fervantà
enfemencer les jardins , ne pourront être
tranſportés que ſur vaiſſeaux françois ſeulement,
ſoit que lefdits grains foient deſtinés au pays
étranger , ſoit qu'ils ne doivent être portés que
d'un port du royaume dans un autre port du
royaume .
I 1.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du re Août
1768 ; concernant les alignemens des murs de
clôture & édifices à conſtruire ou à reconſtruire
fur la traverſe de Soify- fous - Etiolles , ſuivant le
plan qui en a été dreſlé , en exécution de l'arrêt du
conſeil du 27 Février 1765 .
III .
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 10 Aoûr
206 MERCURE DE FRANCE.
1768 ; qui ordonne que l'arrêt du conſeil du ro
Janvier 1761 , concernant la perception des droits
municipaux fur les foins dans la ville de Chaumont
en Vexin , ſera exécuté ſelon ſa forme &
reneur; en conféquence , que le droit de dix ſous
fix deniers qui ſe perçoit par chaque cent de bottes
defoindans la ville de Caudebec , ſera également
perçu ſur les trèfles , luzernes & autres fourrages,
I V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi,du 12 Août 1768;
qui caffe& annulle l'arrêt de la cour des aides de
Paris , du 13 Juillet 1768 , rendu par cette cour
les chambres aſſemblées , qui ordonne aux offi ---
ciers des élections de fon reſſort , de lui envoyer
chaque année , autli - tôt après le département,
l'étatdes fomunes impoſées fur les paroiſles de leurs
élections , & celui des diminutions &remiſes accordées
par Sa Majefté , tant en taille , capitation ,
qu'acceſſoires ; avec défenſes à ladite cour des ai
des , d'en sendrede ſemblables à l'avenir , àpeine
de déſobéiflance;
V
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 25 Août
1768 ; qui cafle & annulle l'arrêt du parlement de
Rouen , du 18 Août 1768 , rendu par cette cour
fur les opérations concernant la nouvelle forme
de la répartition des impoſitions ; avec défenſes
audit parlement de lui donner aucune ſuite ni exé--
eution , &d'en rendre de ſemblables à l'avenir ,
fous peinede déſobéiffance.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , &lettres-parentes
ſur icelui , du 11 Juillet 1768 , regiſtrées en la
chambre des comptes & à la cour des aides , le
NOVEMBRE. 1768 207
Septembre 1768 ; qui ordonnent que les paroiſſes
des Chezes & de Villette , continueront de reflor--
tir au grenier de Dreux ; & qu'à commencer du 1
Octobre 1768 , les paroiſſes de Germainville , de
Poigny, de Condé , de la Magdeleine& du bourg
Saint-Thomas d'Epernon , reſſortiront au grenier
-deGambais.
VIL
Déclaration du Roi , qui preſcrit l'ordre &Ja
formedes comptes qui doivent être rendus par les
receveurs généraux des finances , receveurs des
railles , tréſoriers & autres comptables ,des deniers
provenans du recouvrement des Quinziéme &
Dixiéme d'amortiſſement , ordonnés par l'édit du
mois de Décembre 1764 : & fixe les délais dans
leſquels leſdits comptes doivent être rendus ; donnée
à Compiegne le 27 Juillet 1768 ; regiftrée en
lachambredes compres , le 3 Septembre 1768 ...
VIII .
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Septem--
bre 1768 ; qui ordonne que , dans chacune des
provinces des religieux tierçaires de l'ordre de St
François , il ſera nommé fix députés , dont trois
feront pris parmi les fupérieurs & trois parmi les
conventuels , leſquels feront chargés , conjointetement
avec les provinciaux de chacune defdites
provinces , d'examiner le projet des conſtitutions
qui leur fera remis par les rédacteurs nommés aux
précédens chapitres , & de procéder à l'exécution
des articles V , VII & X de l'édit du mois de Mars
dernier ; àl'effet de quoi leſdits provinciaux & députés
feront tenus de s'aflembler le Mai de l'année
1769 , dans le couvent de Nazareth de la ville
deParis , en préſence de tels commiffaires que Sa
Majesté jugera à propos de commettre pour y af208
MERCURE DE FRANCE.
ſiſter de ſa parr. Veur & entend Sa Majeſté que les
chapitres ordinaires deſdites provinces , qui doivent
ſe tenir l'année prochaine 1769 , ſe tiennent
allez à temps pour que leſdits députés puiſlent arriver
au temps preſcrit par le préſent arrêt , & que
dans les provinces dans lesquelles il ne devroit pas
yavoir de chapitre , il en ſoit tenu d'extraordinaires
pour procéder à la nomination deſdits députés
: ordonne Sa Majeſté aux provinciaux dudit
ordre de veiller à la convocation & tenue deſdits
chapitres ; ordonne en outre Sa Majesté que leſd.
provinciaux & députés feront tenus de remettre
aux ſieurs commiſſaires , l'état détaillé des revenus
&dettes de chacundes monafteres deſdites provinces
& des religieux qui les compoſent ; ſe réſervant
, Sa Majesté , ſur le compte qui lui en ſera
rendu par les fieurs commiflaires nommés pour
l'exécution de l'arrêt du 23 Mai 1766 , d'autoriſer,
s'il y a lieu , tout ce qui aura été fait & arrêté par
leſdits provinciaux & députés , en exécution de
fon éditdu mois de Mars dernier , tant par rapport
à la rédaction des conſtitutions , que par rapport
au rétabliſſement de la conventualité.
Ι Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , pour l'acquit
desdettes de la congrégation de Saint - Maur; da
16 Septembre 1768 .
Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Septembre
1768 ; pour la rédaction des conftitutions de
la congrégationde Saint-Maur .
X I.
Arrêt duconſeil d'état du Roi , du 19 Septembre
1768 ; qui ordonne qu'à l'avenir il ne ſera plus
NOVEMBRE. 1768. 209
perçuà l'entrée des blés & farines venant de l'é
tranger, que le même droit qui ſe perçoit à la for
tie des blés& farines du royaume.
TALENS PRECOCES.
UNE Demoiſelle de Cadix , âgée de douze ans ,
a fait l'étonnement & l'admiration de cette ville
par l'étendue de ſes talens &de ſes connoiflances
littéraires. Elle en a donnédes preuves publiques
dans un exercice qu'elle a ſoutenu en trois féances
les 19, 22& 24du mois de Sep. & où elle a attiré le
concours des perſonnes les plus diftinguées de la
ville. Dans ces trois féances, de trois heures chacune
, elle a répondu , avec la plus grande clarté
&la plus grande préciſion , à toutes les queſtions
qui lui ont été faites ſur l'hiſtoire ſacrée & profane
, fur la grammaire & l'orthographe des
langues grecque, latine, françoiſe & eſpagnole ;
ellea traduit à l'ouverture du livre & expliqué ,
d'un idiome à l'autre , des auteurs dans ces quatre
différentes langues en faiſant un parallele , & en
indiquant les rapports de ces idiomes entr'eux ;
ellea répondu à pluſieurs queſtions ſur la colmographie
, la géométrie & l'aſtronomie , a démontré&
expliqué en détail les cinq cartes générales
dumonde, la ſphere terreſte , célefte & armillaire
, les éclypſes & les ſyſtemes de Ptolomée , de
Tycho-Brahé & de Copernic; elle a donné les explications
les plus amples ſur la chronologie ; elle
eſt même cutrée dans des détails relatifs aux climats
des différens états de l'Europe , à leurs productions
, à leur religion , moeurs & coutumes ,
aux forces des différentes puiſſances , aux monnoies
de chaque pays,dont elle a démontré le
:
210 MERCURE DE FRANCE.
rapport entr'elles& fait connoître la valeur cont
binée avec celle d'Eſpagne. Enfin , elle a donné les
explications les plus exactes fur le blaſon Cette
jeune ſçavante a pour maître le ſieur AntoineGonzalez
de Cañaveras ; elle eſt fille du ſieur de Ce
peda , chevalier de l'ordre de Calatrava , Alguafil
Major du tribunal de l'inquifition , régidor perpétuel
, député pour le Roi au bureau de la Junte
Royale , & capitaine de la milice bourgeoiſe de
cette ville.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie le 21 Septembre 1768 .
ON eſt informé que les confédérés de la
Grande Pologne ſont entrés le is de ce mois
dans Bransberg , en ont chaffé le tribunal , &
ont défarmé 122 hommes de troupes deſtinés
pour lecouvrir. Les mêmes confédérés ont enlevé
en pluſieurs autres villes de groſſes ſomines
déposées dans les bureaux publics. Tout eſt dans
le plus grand déſordre dans la Grande Pologne :
il s'y forme par-tout des confédérations .
Du 28 Septembre.
Les chemins en Lithuanie ſont ſi pen ſurs ,
que les couriers de Petersbourg , font obligés de
ſe faire eſcorter par des troupes Rufles , & de
prendre la route de Mittau ſur Memel ; ils pafſent
delà à Wittemberg par Konigsberg , & fe
font conduire ici par des ſoldats de la couronne.
Du 1 Octobre 1768 .
Suivant des lettres de l'Ukraine, le lendemain
du jour de l'entrée des confédérés de Bar dans la
NOVEMBRE. 1768. 211
こ
Pologne; ils y enleverent pluſieurs centaines de
bêtes à corne ; ce qui engagea le Comte Branicki
, grand régimentaire , d'envoyer un exprès au
nouveau Bacha de Choczym , pour lui fignifier
que fi à l'avenir ils faifoient encore de pareilles
excurfions , il feroit forcé de les pourſuivre dans
la Valachie. Le Pacha lui a répondu par de nouvelles
aflurances d'amitié & lui a promis de
s'oppoſer à ces incurfions. On ajoute qu'il a fait
renvoyer ce qui avoit été culevé , afin de le reftituer
aux propriétaires .
,
De Vienne le 4 Octobre 1768.
L'Impératrice Reine , ayant défendu qu'on inoculât
dans l'enceinte de cette capitale , mais voulant
en même temps favorifer cette pratique urile,
dont elle vient de faire une épreuve fi heureuſe
, a déclaré qu'elle deſtinoit à cet objet le
château de Helſendorf ſitué aux environs de
Schonbrun , & que ceux qui voudroient faire
inoculer leurs enfans auroient la liberté de les
y envoyer .
I
Les fiançailles de l'Archiducheſſe Amelie avec
l'Infant , duc de Parme , ſe feront au Belvedere
dans le courant de Janvier prochain : lejour du
départ de cette Princefle pour l'Italie n'est pas
encore fixé ; on croit cependant qu'il aura lieu
vers le même temps.
Du & Octobre.
Le ſieur Ingenhauſen qui a inoculé les deux
archiducs & l'archiducheſſe Théreſe , a reçu pour
récompenſe millesouverains d'or , une tabatiere
de même métal avec les portraits de leurs majeſtés
impériales & royales , une bague , le titre
de médecin de la cour ,& cinq mille florins d'appointemens
annuels , dont deux mille reverfiblesà
la femme , s'il ſe marie & s'établit en cette
212 MERCURE DE FRANCE.
ville , comme on le deſire. Le grand duc deTofcane
, n'ayant pas encore eu la petite vérole , &
étant diſpoſé à ſubir l'inoculation , il y a apparence
que le ſieur Ingenhauſen ſe rendra à Florence
pour lui faire cette opération. La Reine
des deux Siciles , n'a pas eu non plus cette maladie
, & l'on croit que ſi le Roi , ſon époux , y
conſent , elle ſe fera auſſi inoculer.
De Naples le 24 Septembre 1768 .
Les deux Chebecs qui croiſoient depuis quelque
temps fur l'ifle d'Elbe ,,&qui dela s'étoient
rendus en Provence , font rentrés hier dans ce
port. Les officiers ont rapporté qu'étant il y a
fix jours , à la hauteur de l'iffe de Corſe , ils ont
*entendu pendant très long-temps le bruit d'une
canonnade très-vive.
De Rome , le 28 Septembre 1768 .
En conséquence d'un décret de l'inquifition ,
on a brulé ce matindans la place de la Minerve ,
une tragedie en langue françoiſe , intitulée : le
royaume mis en interdit.
Le dernier décret du Senat de Veniſe concernant
les ordres religieux , a fait ici la plus grande ſenſation,
fur- tout relativement à l'article qui ſouſtrait
les religieux àlajurifdiction de leurs généraux . On
ſe propoſoit de convoquer une aſſemblée de tous
les généraux d'ordres pour concerter les moyens
qu'il y avoit à prendre à ce ſujet , lorſqu'on a été
informé que les ſupérieurs des couvens , colleges
, & communautés de Venise , s'étoient préſentés
au patriarche , & l'avoit reconnu pour
leur ſupérieur : on dit même que les Jéfuites ont
été les premiers à faire cette démarche .
De Londres , le 5 Octobre 1768 .
Les dernieres nouvelles qu'on a reçues de l'ANOVEMBRE.
1768. 213
mériquen'annoncent pas des diſpoſitions plus favorables
pour le rétabliſſement de la bonne intelligence&
de l'union entre la Métropole & les Colonies.
Onapublié ici une adreſſe qui a été rédigée
dans la chambre des repréſentans de la nouvelle
Angleterre avant la diſſolution de l'aflemblée , &
&qui doit être , dit - on , préſentée au Roi. On y
expoſepluſieurs faits à la charge du ſieur Bernard,
gouverneur de la province , & l'on termine l'adreſſe
par ſupplier Sa Majeſté de vouloir bien le
rappeller & nommer à ſa place quelqu'un plus
digne de le repréſenter.
Du 14 Octobre.
Le conſeil commun de la cité tint le 10 une afſemblée
générale dans laquelle il réſolut de préſenter
auRoi de Dannemarck , le droit& la franchiſedebourgeoifie
de cette ville. Ce prince a accepté
cette offre & a fait l'honneur à la communauté
des orfévres de la choifir poury être admis.
Enconféquence , cette communauté fait faire une
boëte d'or très - riche , dans laquelle la franchiſe
fera offerte à Sa Majesté Danoiſe , & qui fera remiſe
, lorſqu'elle ſera achevée, au baron deDiede,
miniſtre de Dannemarck en cette cour.
Le duc de Cumberland eft revenu le 6 du voya
gequ'il a fait dans la Méditerranée. Ce prince eut
le lendemain un long entretien avec le Roi. On
ignore le motifde ce retour précipité qui donne
lieu àdiverſes conjectures .
FRANCE.
De Fontainebleau , le 22 Octobre 1768 .
Hier le Roi reçut dans ſon cabinet le prince hea
réditaire de Saxe - Gotha , qui fut préſenté à Sa
Majesté ſous le nom de comte de Roda. Ce prince
fut préſenté enſuite à Monseigneur le Dauphin ,
214 MERCURE DE FRANCE.
Monseigneurlecomte de Provence&Monſeigneur
le comte d'Artois , ainſi qu'à Madame & à Mefdames.
De Paris , le 17 Octobre 1768 .
Le coeur de la Reine qui devoit être déposé au
caveaudu feu Roi de Pologne dans l'égliſe de Notre-
Dame de Bon - Secours en Lorraine , arriva le
22 du mois dernier de Toul à Nancy ; il fut tranfportéà
l'égliſe avec les cérémonies ordinaires. Le
lendemain on célébra un ſervice folemnel ; l'évêque
de Chartres officia à la grand'meſſe qui fur
chantéepar lamuſique de la Primatiale; après quoi
le coeur de la Reine fut porté dans le caveau &
placé auprès de celui du feu Roi de Pologne fon
auguftepere.
Du 21 Octobre.
Le mariage de la princeſſe Joſephine - Théreſe
deLorraine, fille du feu comtede Brionne, grand
écuyer de France , &de Louiſe- Julie-Conſtance de
Rohan , avec le prince Victor-Amedée- Louis-Marie
Volfand de Savoie - Carignan , repréſenté par
lemaréchal prince de Rohan- Soubiſe , a été célebré
le 18de ce mois. La bénédiction nuptiale leur
aété donnée , dans la chapelle particuliere de la
comtefle de Brionne , par l'abbé prince de Lorraine
, granddoyen de Strasbourg.
MORTS
Joſeph d'Olivet , l'un des Quarante de l'académie
françoiſe , connu par pluſieurs ouvrages trèseſtimés
de littérature & de grammaire , eſt mort
leg de ce mois , âgé de quatre vingt ſept ans. :
Elifabeth-Céleste - Adelaide deChoiſeul , fille
du duc de Praflin , pait de France , chevalier des
NOVEMBRE. 1768. 215
Ordres du Roi , lieutenant général de ſes armées ,
miniſtre& fecrétaire d'état ,ayant le département
de la Marine , & c. & épouse de Florent-Melchior
de la Baume-d'Occors , comte du Saint-Empire&
comtedeMontrevel , brigadier des armées du Roi
&colonel du régiment de Berry, infanterie , eſt
morte ici le 18 d'Octobre , dans la trente -uniéme
année de ſon âge.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , page
La confolation . Epître ,. ibid.
Le nouvel Anachorete , 11
Vers à Delphine en lui envoyant un perroquet , 12
Echo & Narciffe , Romance , 13
Le nouvel Efope , Epigramme , 15
Le Séducteur 16
Scènes de la tragédie de Mariamne , 54
Impromptude M. de Voltaire à une Dame déguiſée en
Turc , 66
Versà M l'abbé de Langeac ſur ſes ouvrages , ibid.
A M. G... de F... âgé de ſeize ans , 67
Au même , ibid.
Troifiéme lettre de Milord Charlemont à MilordBelaſis, 68
Explication des énigmes , &c. 75
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHE , 79
ROMANCE , 81
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 82
Lettrede Dulis à ſon ami , ibid.
Manuel typographique , 89
Voyage& aventures d'une princefle Babylonienne , 93
Elemensde phyfiologie de Haller , ibid.
Méditations pour les retraites , 95
Réflexions fur le projetde l'Yverte , 96
Réponſe àune lettre fur lecommerce de grains , ود
Les Amis reconciliés , piéce dramatique , JOA
Mémoires ou fuite de l'niſtoire de la petite vérole , ibid.
Le Commerçant politique , 105
Mémoires ſur les droits honorifiques ,
01
216 MERCURE DE FRANCE.
Abrégé de la vie de la ſorut Louiſe de Jeſus , 110
Catalogue des tableaux , & c . du cabinet de M. Gaignat , 111
Profpectus de l'hiſtoire du Laonois , 115
Syſtême de législation . 118
Obfervationsfur la jurisprudence criminelle , 122
Epître à la nation françoiſe , 123
L'hermitage royal , 126
Eloge de Corneille , 127
Comparaiſondes regnes de la reine Anne& de George
III , 119
Anecdotes de peinture en Angleterre , 131
Vue fur l'état de l'homme , 133
Sonnet italien fur la mort de la Reine , 134
PRIX ACADÉMIQUES de Roden , de Montauban, d'Amiens,
de l'Ecole vétérinaire de Paris , 135
SPECTACLES .
Opéra , 151
Comédie françoiſe , 152
Comédie italienne , 175
Gravure , 177
Muſique , 181
Cours public d'hiſtoire & de Géographie , 182
Queſtions fur le luxe , 185
Suitede la réponſe tirée de Chinki , ibid.
Réponſe àla queſtion ſur la méthode d'éducation , 186
Bienfaiſance , 193
Evénement remarquable , 194
Anecdotes , 199
Avis , 200
CoursdeChymie , ibid.
Déclarations , lettres- patentes, &e. 203
Talens précoces , 207
Nouvelles politiques , 209
Morts , 213
J
APPROBAT10 N.
'AI lu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le volume
duMercurede Novembre 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiſſe enempêcher l'impreſſion. AParis , 30 Octobre 1768.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
I
JOURNAUX & LIVRES qui ſe trouvent
chez LACOMBE , Libraire , à Paris .
Ce Libraire fe charge d'envoyer FRANCS DE
PORT en Province les Livres , Estampes ,
Muſiques , &c. aux particuliers qui lui marquent
leurs intentions, en lui faisant remettre
d'avance les fonds néceſſaires en argent , ou en
effets à recevoir à Paris.
JOURNAUX ,
Pour lesquels on s'abonne , ſoit pour Paris , foit
pourlaProvince , chez LACOMBE , Libraire.
Les Souſcripteurs de Province font priés de remettre
leur argent à la Poſte , avec une Lettre
d'avis , & d'affranchir l'un & l'autre.
M
ERCURE DE FRANCE ; il en paroît 16 vol.
in- 12 par an ; l'abonnement eſt à Paris de 24 liv.
Etpour laProvince, port franc par la poſte, 32 liv.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4" ou in- 12 , 14 vol.
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cahiers de trois feuilles chacun , àParis, 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32liv.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , de l'Induſtrie & de la Littérature.
L'abonnement , ſoit pour Paris , ſoit pour
la Province, portfrancpar la poſte, eſtde12liv.
2
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
nouart ; il en paroît 14vol. par an. L'abonnement
pour Paris eſt de و liv. 16 (ols.
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Sciences morale & politique , in- 12 ,
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& en Province , 33 liv. 12 f.
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Paris & en Province ,
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NATURELLE , par M. Valmontde Bomare , nouvelle
édition , 6 vol. in-8º relié , 27 liv.
Et en 4 vol. in-4º relić , 48 liv.
Supplément à la premiere édition du Dictionnaire
d'Hiſtoire Naturelle , volume in-8º.
Dictionnaire claſſique de laGéographie ancienne,
vol. in- 8°, reliés liv.
Dictionnaire de CHYMIE , par M. Macquer, 2 vol.
in-8º reliés ,
Dictionnaire portatif des ARTS ET METIERS , 2
? 9 liv.
vol. in-8º reliés , 9liv.
Dictionnaire de CHIRURGIE, 2 vol. in-8º rel. 9 liv.
Dictionnaire interpréte de MATIERE MÉDICALE ,
&c. vol. in-8ºd'environ 900 pages relié , s liv.
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finguliers , faillies , bons mors & reparties ingé-
✓nieuſes , &c. I vol. in-8 ° relić , 4liv. 101.
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3
&traits remarquables des Hommes Illuſtres ,
3 vol.in-8º reliés , Is liv.
Dict. ECCLÉSIASTIQUE & CANONIQUE , portatif,
2 vol . in-8º reliés , 9 liv.
Dict. portatif de Jurisprudence & de pratique
3 vol. in- 8 ° reliés ,
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ariettes de tous les genres , diſpoſées pour la
voix& les inftrumens , avec les paroles Françoiſes
ſous la Muſique , 2 vol. in-8 °, 15 liv.
Dict. Typographique , Historique & critique des
livres rares , finguliers , estimés & recherchés ,
avec les prix , 2 vol. in-8º reliés. وliv.
Dict. Historique , par M. l'abbé Ladvocat , 2 vol .
in-8° reliés . 10 liv. 10 f.
Dict. Géographiquede Voſgien, revu par M. l'abbé
Ladvocat , 2 vol . in-8 °, nouv. édit. 4liv. 10 f.
Diet. de Droit Canonique , par Durand de Maillane
, 2 vol . in-4º reliés. 24liv.
Dict. de Phyſique , par le Pere Paulian , 3 vol.
in-4° brochés. 27 liv!
Dict. univerſel des foſſiles propres & des foſſiles
accidentels , &c. in-8 °, par M. Bertrand , relié,
41.101.
Dict. Anglois & François , François & Anglois ,
in- 8° relié. 10 liv.
Dict. Allemand&François , &François &Allemand
, in-8 ° relié. 6liv.
-Idem. in - 4º relié. 12liv.
Dict. de Droit&de Pratiq. 2 vol. in-4° relić 20 1.
AvisauxMeres qui veulent nourrir leurs enfans ,
broché. 1 liv.
Trois Avis au Peuple ſur le blé , la farine & le
pain. 2liv. 12f.
Almanach Philosophique. I1 liv.4C.
AnecdotesdeMédecine , in-12 relić. 3liv.
Anthropologie , 2 vol, in- 12 ,broché. 4liv.
a ij
4
Idem in-4º broché. 6liv.
Anatomie du corps humain , par M. J. Proſteval ,
in-4° relié . 12 liv.
Almahide , 8 vol . in-8 ° reliés. 32 liv.
LeBotaniste François , 2 vol. reliés. sliv.
Le bon Fermier , ou l'Ami des Laboureurs , in- 12
broché. 2 liv.
La bonne Fermiere , broché. 1 liv. 16 .
Bocace Italien , édit. de Londres , in-4º, br. 24 liv.
Bibliothéque des jeunes Négocians , par Jean
Larue , 2 vol . in-4° relié. 18 liv.
La Sainte Bible, par le Cêne, 2 vol. in fol. rel. 40 1.
Catéch. de Montpell. en lat. 6 vol. in -4 °, br. 48 1 .
Celiane , ou les Amans féduits par leur vertu ,
in-12 , broché. 1 liv. 10 f
LeCitoyen déſintéreſlé , 2 vol. in 80, br. 41 10f.
Commentaire des Aphorismes de Médecine d'Herman
Boerhave , par Wans Wieten en François
, 2 vol. in- 12 , brochés 4liv.
Conférence de Bornier , 2 vol . in- 4º, reliés . 24 1 .
Controversefur la Religion Chrétienne& celle des
Mahométans , in- 12, 1767. broché. 1 1. 16 f.
LeDocteur Panſophe, ou Lettre de M. de Voltaire
à M. Hume , in- 12 , broché . 12 1.
Les DELASSEMENS CHAMPÊTRES , 2 vol. in- 12
brochés . 4liv.
Difputationes ad morborum hiftoriam & cura-
- tionem , &c. Albertus Hallerus , 6 vol. in-4°,
reliés. 60 liv.
Diſputationes Chirurgicæ ſelectæ , Albertus Hallerus,
s vol. in- 4°, reliés . so liv.
Diſpenſatorium Pharmaceuticum , in-4°, 2 vol .
5 brochés . 24liv.
Diſſertation ſur la Littérature , 4vol. in-8 °. 6 liv .
Elémens dePharmacie théorique &pratique , par
M. Beaumé , Maître Apothicaire de Paris
1 vol. in- 8 ° , grandpapier, avec fig. relié. 6 liv.
S
Examendes faits qui fervent de fondement à la
Religion Chrétienne, 3 vol. in- 12 , par M. l'abbé
François , reliés . 7 liv . 106.
Effaifur les erreurs & fuperftitions anciennes &
modernes, nouvelle édition, augmentée , 1767,
grand in- 8 °, relié . 5 liv.
Elémens de Philofophie rurale , broché. 2 liv.
Effaisfur l'Artde la Guerre , avec cartes & planches,
parM. leComte de Turpin , 2 vol . in-4°,
brochés. 24 liv
Expoféfuccinctde la contestation deM. Rouſſeau
avecM. Hume , in- 12 , broché. 24f.
Eſſai ſur l'Hift . des Belles-Lettres , 4 vol. rel . 12 liv.
Entretien d'uneAmepénitente, in- 12 broché 2 liv .
Les Elémens de la Médecine pratique , par M.
7 liv . Bouillet , In- 4°, relié.
Elém. de Métaph. facrée &profane , in 8 ° br. 31.
Hiſtoire naturelle de l'Homme dans l'état de maladie,
in-8° , 2 vol. reliés .
Hift. des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
exactes, &dans les Arts qui en dépendent ,
&c. par M. Savérien , grand in-8 ° relié. 5 liv.
Hift. de Christine , Reine de Suéde , in- 12 , relié.
2 liv. 10 f.
...
و
liv.
Hift. de la Prédication , 1 vol . in - 12, rel. 21. 10f.
Hift. des Empereurs , 12 vol. reliés in- 12 , 36 liv.
Hiſt, du bas Empire , 10 vol. reliés. 30liv.
Hift. Eccléf.deRacine, 15 vol . in- 12, relié . 48 liv .
in-4°, 13 vol. 130 liv.
Hift. de France de Vely , 18 vol. reliés , in- 12 .
54 liv.
Hiſt , moderne , 12 vol. reliés , in-12. 36 liv.
Hift. de Lucie Weller , 2 vol. in- 12, broché . 4 liv
Hift. des Révolutions de Florence ſous les Médicis ,
3 vol. in- 12 reliés. 7 liv. 101.
Hist. de l'Afrique ( nouvelle ) Françoise , 2 vol.
6
in-12 , reliés . 6liv
Hift. de l'EmpireOttoman , in-4°, relié. و liv.
Hift . des Navigations aux Terres Auſtrales , 2 vol.
in-4°, reliés. 24liv.
Hift. Navale d'Angleterre, 3 vol. in-4°, rel. 27liv .
Mélanges intéreſſans &curieux , contenant l'Hiftoire
naturelle , morale , civile & politique de
l'Afie , de l'Afrique & des Terres Polaires , par
M. Rouſſelot de Surgy , 1766 , 10 vol. in- 12,
reliés. 25 liv.
Mém. de Mile de Valcourt , 2 vol. broc. 2 liv. 8 f.
Médecine rurale& pratique , rel. in- 12. 21.10 .
Henri IV, ou la Réduction de Paris , Poëme en
trois Actes . 1 liv.4f.
Manuelde Chimie , par M. Beaumé , nouvelle
édition augmentée , in- 12 , relié. 2liv. 10 f.
Manuel Lexique , par M. l'abbé Prevôt , 2 vol.
in-8°, reliés . 9 liv.
ManuelHarmonique,&c. par M. Dubreuil,Maître
deClavecin , in - 8 °, 1767 , broché. 1 liv. 16 f.
Mémoires Militaires , & Voyages du Pere de Singlande
, 2 vol. in- 12, 1766 , broc . 21.101.
Mémoiresfurl'Administration des Finances d'Angleterre
, in-4° , broché. 6 liv.
MaladiesdesGens de mer, par M. Poiſſonnier ,
in- 8 °, relié.
Monades de Léibnitz , in-4° , broché.
Mémoire fur le Safran , in- 8 °, broché. I
Notesfur la Lettre de M. de Voltaire , br.
sliv.
وliv.
liv. 4 f.
9ſols.
Guvres Dramatiques, avec des obſervations , par
M. Marin , in- 8 °, broché. 2liv.
Octave ou le jeune Pompée , ou le Triumvirat ,
avec des notes & des morceaux Hiſtoriques,
1 vol. in- 8 °, broché. 1liv. 16
Les OEuvresde Rouſſeau , in-12 , petit format ,
5vol. reliés. to liv.
Les OEuvres de M. d'Héricourt , 4 vol. in-4° ,
reliés. 40 liv.
Obfervationsfur la mouture des bleds , & fur leur
produit. 10 f.
La Poétique de M. de Voltaire , 2 part. enun
grand in- 8°, relié. sliv.
Pensées &Réflexions morales , nouv. édit. revue
&augmentée , broché. I liv. 10 f.
12 f.
Polypes d'eau douce , ou Lettre de M. Romé de
l'ifle à M. Bertrand , &c. broché.
La Paffion de Notre Seigneur Jesus- Chrift , mile
envers& en dialogues , in - 8 ° , broché. 12 f.
Richardet, Poëme héroï-comique , en 12 chants ,
dans le goût de l'Arioſte , I vol. grand in-8 °,
relié.
sliv.
La Sageſſede Charron, 2 vol.in- 12 broché 3 1 .
Les Scythes, Tragédie de M. de Voltaire , nouv.
édition , in-8 °, broché. 11.10f.
Syphilis, ou le mal vénérien , Poëme Latin de
Jerôme Fracaſtor , avec la traduction en François&
des notes , I vol . in- 8 °, broché. 1 1. 10f.
Table des monnoies courantes dans les quatre
Traité de toutes les coliques , in- 12 , 1767
La Sechia Rapita , 2 vol . in-8 ° reliés . 36liv.
parties du monde , brochés. 1 1.4f.
broché. 1 liv. το Γ.
Traitédes principaux objets de Médecine , 2 vol.
in- 12 , reliés. sliv.
Théorie du plaisir , 1 vol. broché. 1 liv. 16f.
Traité des Jacinthes , broché. 1 liv. 4f
Traité des Tulipes , broché. 1 liv. 10 f.
Traité desRenoncules , broché. 2 liv.
Recueil de divers Traités ſur l'Hiſtoire Naturelle
de laTerre &des Foſfiles , in 4º, broché. 9 liv.
Virgiled'Annibal Carro , 2 vol. in-8 °, reliés. 361.
Obſervations ſur les Matieres de Jurisprudence
criminelle , de M. Paul Rifi, in - 8º bro . 2liv.
Carte de la Corſe, in-4°. par un Anglois
Lavée , prix 1 livre4ſols.
OUVRAGES ſouspreffe & qui doivent paroître
inceſſamment.
Hiſtoire du Patriotisme François , ou nouvelle
Hiſtoire de France , dans laquelle on s'eſt
principalement attaché à décrire les traits de
patriotiſme qui ont illuftré nos Rois , la Nobleffe
& le Peuple François , depuis l'origine
de la Monarchie , juſqu'à nos jours , 6 vol
in- 12.
Variétés Littéraires , ou choix de morceaux intéreffans
& curieux , concernant les Sciences
les Arts & la Littérature , 4 vol . in - 12 .
Dictionnaire de l'Elocution Françoise , contenant
les regles & les exemples de la Grammaire , de
l'Eloquence & de la Poéſie , 2 vol. in-8 ° .
Hiſtoire Littéraire des Femmes Françoiſes , contenant
une analyſe raiſonnée de leurs ouvrages ,
&c. 5 vol . grand in- 8 °.
Hiſtoire des Théâtres de la Comédie Italienne &
de l'Opéra-comique , depuis leur établiſſement
en France juſqu'à nos jours , avec l'analyſe
raiſonnée , & l'Hiſtoire anecdotique de ces
Théâtres , 9 vol. in- 12 .
Les Nuits Parifiennes , ou Recueil de traits finguliers
, d'anecdotes , de penſées , &c. 2 vol.
in-8°.
Les deux âges du Goût & du Génie , ou les efforts
& les progrès du goût & du génie dans
les Sciences , les Arts & la Littérature , ſous
les regues de Louis XIV & de Louis XV , vol.
grand in- 8°.
Nouvelles recherchesſur les êtres microscopiques ,
&fur la génération des corps organiſés , vol.
grand in- 8 °, avec figures.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE 1768 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilège du Roi.
i
AVERTISSEMENT.
L'EXERCICE
L'EXERCICE du privilége du Mercure ayant été
tranſporté par brevet au Sr LACOMBE , Libraire ;
c'eſt à luifeul que l'on prie d'adreſſer , francs de
port , les paquets & lettres , ainſi que les livres ,
les eſtampes , les piéces de vers ou de proſe , les
annonces , avis , obſervations , anecdotes , événemens
finguliers , remarques fur les ſciences&arts
libéraux & méchaniques , &généralement tout ce
qui peut inſtruire ou amuſer le lecteur.
CeJournal devantêtre principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres &de ceux qui
les cultivent , ſans être l'ouvrage d'aucun en particulier,
ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiſſance ce qu'ils enverront au Libraire;
on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au ſuccès&
àla réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produitsdu Mercure.
Leprix de chaque volume eſt de 36 fois , mais
l'on ne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourſeize volumes , à raiſon de 30 fols piéce.
Lesperſonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la poste , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
:
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume , c'està-
dire, 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seizevolumes.
Lesperſonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure, écriront directement au ſieur Lacombe.
-OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la pofte , en payant le droit , le prix de leur,
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Lespaquets qui ne seront pas affranchis resteront
au rebut.
On prie lespersonnes qui envoient des livres ,
estampes & musique a annoncer , d'en marquer le
prix.
)
1
1
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1768 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CONSOLATION. Epitre.
AMI , quel funeſte aquilon
Sur les plus beaux jours de ta vie ,
Soufflant ſon dangereux poifon ,
Ote la force & l'action
Aton ame triſte & Aétrie ?
Un ennui ſombre & dévorant
Abſorbetes ſens & les glace.
Fais-tu dans cet abattement
Unſeul pasdont tu fois content
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etque le repentir n'efface ?
Languiſſant , à demi détruit,
Ne trouvant rien qui te réveille ,
Le matin defirant la nuit ,
- Encor fatigué de la veille ,
4
Négligeant le jourqui s'enfuit."
Inquiet du jour qui le ſuit ,
Tâche, un moment, d'ouvrir l'oreille
A la raifon qui te conſeille ,
Et que mon amitié conduit.
Amitié , vertu bienfaiſante !
Otoi , dont la main confolante
Tant de fois efſuïa mes pleurs !
Doux beſoin ! paffion du ſage ,
Lorſqu'à de douloureux malheurs.
Il redoit ton heureux ufage!
Tu nais au ſein des paſſions :
Leurs brûlantes émotions
T'allument & te donnent l'être ;
Ainfi de ſes mêmes rayons ,
Le ſoleil fait à la fois naître
Les fleurs au milieu des poiſons.
Loin de toi , coeurs ſans indulgence,
Hommes froidement vertueux
Qui ne devez votre innocence
Qu'à des ſens moins impétueux !
Les deux premiers amis peut- être
Furent deux coeurs , las de leur érre ,,
:
NOVEMBRE. 1768 7
Que rapprocherent les malheurs ;
Et qui , victimes des erreurs ,
Plaignant tour-à-tour leurs foibleſles ,
Porterent dans leurs unions
Le doux charme de leurs tendreſſes
Et tout le feu des paſſions .
Viens donc , viens près d'un ami tendre
Te conſoler de tes douleurs.
Je ſçaurai pleurer & t'entendre :
As-tu , pour dernier des malheurs ,
Perdu tout le charme des pleurs
Par l'habitude d'en répandre ?
t
Ecarte ces mortels pavots
Qui tiennent ton ame afloupie.
Souffrir , c'eſt tenir à la vic ;
Mais trop voiſine des tombeaux,
La ſoporeuſe léthargie
Eſt le plus dangereux des maux:
Je crains moins , pour qui m'intéreſſe
Des paſſions l'ardente ivreſſe ,
Et leurs tumultueux tranſports ;
Quece ſommeil de la pareſle,
Où l'ame incapable d'efforts ,
Languit , ſe defféche &s'affaifle.
De même au vaſte ſein des mers ,
Malgré les horreurs des naufrages ,
Le pilote , inſtruit aux revers ,
Préfére un ciel chargé d'orages
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Ace calme déſeſpérant
Où les flots d'écume inutile
Blanchiſſent ſa poupe immobile
Et ſon gouvernail impuiſſant ;
L'art peut réſiſter aux tempêtes,
Et du moins quand les aquilons ,
( Images de nos paſſions)
Ond affez grondé fur nos têtes ,
Les flots , plus mollement émus ,
Portent le vaiſſeau vers les côtes ;
C'eſt ainſi que ſouvent nos fautes
Ramenent notre ame aux vertus .
Crois-tu qu'aux humaines miſéres
Il n'eſt que toi feul d'expoſé?
Contemiple le monde ! inſenſé !
Tous ces hommes ſont nés tes freres.
Tousluttenere le malheur ;
Le plusheureux nourrit ſa peine ,
Le plus ſage connoît l'erreur ,
Le plus libre porte ſa chaîne.
Tous verſentdes pleurs ſur desmaux
Réels ou bien imaginaires.
Les rois en mouillent leurs bandeaux ,
Etles laboureurs leurs chaumieres .
Que de tombeaux en ſont baignés !
Qu'il s'en cache dans le filence !
Il n'eſt pas , juſqu'aux nouveaux nés ,
Qui ne pleurent leur exiſtence !
{
NOVEMBRE. 1768 .. १
Mais parmi tant de maux divers
On trouve quelque jouiſſance.
Le ſommeil , l'amour , l'efpérance
Confolent.ce triſte univers .
Le ciel t'a donné du génie ;
Il ne t'a formé ni méchant ,
Ni riche , ni pauvre , ni grand ,
Rends- lui grace & chéris la vie.
Eh ! pour tout homme vertueux
Qu'il eſt de devoirs ſur la terre !
Deviens citoyen , époux , pere ,
Oppoſe au chagrin ces ſaints noeuds.
Ainſi ce malheureux qu'entraîne
D'un torrent la fougue incertaine ,
Saiſiſſant d'utiles rameaux ,
Se ranime , reprend haleine ,
Et ſe ſoutient deſſus les flots.
Laifle ce dangereux ſophiſte ,
Sur nos devoirs , préſens des dieux ,
Diſtiller le fiel venimeux
D'un coeur atrabilaire & triſte.
Leurs liens ne peſent qu'au méchant ;
Le ſage en pare ſa jeuneſle ,
En couronne encor ſa vieillefle
Et s'éteint en les regrettant.
Qu'une douce & légere flamme
Te rechauffe inſenſiblement ,
Et qu'ainſi par degrés ton ame
S'ouvre au charme du ſentiment;
A
3
MERCURE DE FRANCE.
Ala clarté trop imprévue
De l'aftre brûlant du midi ,
Un aveugle à peine guéri
Ne va point expofer la vue..
Sur des objets moins radieux
Eſlayant ſa foible paupière ,
Par des nuances de lumiere
Il ſe fait a l'éclat des cieux ;
Imite la lente prudence ,
Etdans ta vive intempérance
Ne te hâte pas de jouir ;
Traite enfin ton ame épuisée
Comme une machine affaiffée
Qu'il faut lentement rétablir.
Parmi les ronces de la vie ,
Lesdieux ont femé quelques fleurs
Tout l'art de la philoſophie
Eſt d'en adoucir les malheurs;
Tandis que l'inſenſé vulgaire ,
Epris d'une conleur légere ,
Et d'un éclat qui l'éblouit
Courten foule , ſe heurte& fe preffe
Moiffonnant dans la folle ivrefle
Des roſes qu'un inſtant flétrit.
Auprès des tranquilles chaumieres
Al'ombre épaiſſe des vergers ,
Cherche, ami, ces fleurs folitaires
Dont le couronnent les bergers.
Elles ont moins d'éclat peut-être
NOVEMBRE. 1768 . II
Mais on en trouve à chaque pas ,
Une aurore les fait renaître ,
Un ſoleil ne les détrit pas.
٢٠٠
LE NOUVEL ANACHORETE.
AIR: L'autre nuitj'apperçus en fonge.
LOOIINNdeParis&dugrandmonde :
Je mets un frein à mes deſirs .
Partiſan de certains plaiſirs ,
Je fuis ceux que la raiſon fronde.
D'un ſage& d'un nouveau Caton
Je crois avoir trouvé le ton .
Dans la plus riante campagne
Mon réduit fut fait par le goût.
Le bel uni regne par-tout ,
Et la propreté l'accompagne.
Parc & jardin délicieux
Offrent un coup d'oeil merveilleux.
Lorſque le temps ine favoriſe ,
Le bruit du cor m'appelle au bois
Je cours , de la bête aux abois,
En vainqueur je ſonne la priſe ;
Puis ramenant tous les chaffeurs
Du diné je fais les honneurs.
Avj
14 MERCURE DE FRANCE.
En fortant de table on s'amuſe
D'un trictrac ou bien d'un piquet : ...
Mequitte t- on quand iteft fait?
Gaïement je careſſe ma muſe
Juſqu'au moment où les pavois
Me plongent dans un doux repos.
Au plaifir qu'on goûte au théâtre ,
Si je ne puis participer ,
Des auteurs je ſçais m'occuper.
Pleindes beautés que j'idolâtre,
Je crois voirDumenil , Lekain
Clairon ,Dangeville&Criſpin.
Aux amis, ma retraite ouverte
Devient un rendez- vous joïcux.
Bacchus leur verſe du vin vieux
Dont il a fait la découverte.
Eprouvez d'y venir demain ,
Vousy verrez un bon humain.
Par M. Fuzillier , à Amiens.
2
VERS à Delphire , en lui envoyant
un perroquet.
DAIGNEREZ-VOUS , infenſible Delphire ,
Accepter, de ma main , cejeune perroquer;
NOVEMBRE. 1768. 13
Il n'a pas encor de caquet ,
Et vous pouvez commencer à l'inftruire :
Epargnez- lui mainte fadeur ,
Dont on fatigue oiſeaux de cette eſpéce ;
Prouvez , dans vos leçons, plus dedélicateſſe ,
Et de ce ton qui part du coeur ,
Apprenez-lui ſeulement : Je vous aime :
Avec plaiſir , il vous écoutera ,
Et , plus docile que vous -même ,
En peude temps il le répétera ;
Etmoi , qu'Amour rangea ſous votre empire,
Vous le ſçavez , depuis plus de fix mois ,
J'aibien ditje vous aime , un million de fois ,
Sans que , malgré mes ſoins , & l'ardeur qui m'infpire,
Vous ayez pû me le redire.
ParM. Gaudet.
ECHO & NARCISSE. Romance.
DANS ANS un folitaire bocage ,
Echo vitNarciffe & l'aima ;
Mais le berger devint ſauvage
Lorſque la nymphe s'enflamma :
L'Amour fit un badinage
Dufeu cruel qu'il alluma.
Pour fléchir l'amant qui l'outrage ,
14 MERCURE DE FRANCE.
T
Labelle i bien s'employa ,
Que bravant l'ordinaire ufage
D'être priée , elle pria...
Narcifle eut-il bien le courage
De la voir venir juſques-là ?
1
Pleurs , ſoupirs , amoureuſe offrande
Tout , venant d'elle , eſt mépriſé.
Toujours, ſi peu qu'elle prétende ,
Son eſpoir ſe voit abuſé.
Un ſeul baiſer qu'elle demande ,
Par fon ingrat eſt refufé.
e
Pour déſeſpérer une amante ,
Il faut bien moins qu'un tel refus :
Dans le bois Echo ſe lamente
Et cache ſes attraits confus.
Amour voit la nymphe mourante,
Amourne la reconnoît plus .
Mais bientôt ce Dieu ſur Narcifle
Vengea l'honneur de la beauté.
Ce berger, fi plein d'injustice ,
Mourut de lui -même enchanté.
Il s'adora pour ſon fupplice ,
Et fut martyr de ſa fierté!
Il devint fleur , trop frêle indice
Des traits qui l'avoient ſou charmer :
Vous qui , duped'un vain caprice ,
13
NOVEMBRE. 1768. 15
Rougiriez de vous enflammer ,
Craignez qu'Amour ne vous puniſſe ,
Et vous condamne à vous aimer.
ParM. Dorat.
LE NOUVEL ESOPE. Epigramme.
CERTAINS badaurs , de ces gens toujours prêts
A vous railler ſur les torts de nature ,
D'un boflu , qui n'en pouvoit mais ,
Contrôloient à l'envi la groteſque figure.
L'un d'eux fur-tout qui ſe crut fort plaifant ,
Crioit : Meſſieurs , c'eft Efope . Oui vraiment
Repart notre boſlu , ſans détourner la tête ;
Elope , ainſi que moi , fit parler mainte bête.
ParM. *** de plusieurs académies
abonné au Mercure.
Nota. Le fait qui a donné lieu à cette épigramme
eſt arrivé à Paris , ily a environ deux ans , à un
Allemandde beaucoup d'eſprit.
:
16 MERCURE DE FRANCE.
LE SÉDUCTEUR.
M. & Madame de Meilcourt goûtoient
depuis long - temps les douceurs d'une
union paiſible , formée par l'amour , refferrée
par l'hymen , entretenue par l'eſtime.
Sophie , leur fille unique , faiſoit leur
félicité. Elle étoit parvenue à cet âge où
le coeur commence à ſe ſentir , où une jeune
fille qu'on ne deſtine point au célibat ,
entrevoit un établiſſement prochain , &
cherche avec une curioſité inquiete l'homme
avec lequel elle voudroit paſſer ſes
jours. Heureuſe auprès de ſes parens, Sophie
craignoit de s'en ſéparer ; elle ſçavoit
qu'elle y ſeroit contrainte enſe mariant;
l'hymen, qu'elle ne conſidéroit que
fous cet aſpect , ne lui inſpiroit aucun
defir ; elle n'avoit encore vû perſonne
qui le lui fit enviſager d'une autre maniere;
elle attendoit ſans impatience que
ſon coeur eût nommé ſon époux; fon choix
devoit décider celui des auteurs de ſes
jours.Tous les ans , elle alloit paſſer avec
eux labelle ſaiſon à la campagne ; la promenade
les conduiſoit ſouvent ſur la grande
route de Paris; la multitude des voya
NOVEMBRE. 1768 . 17
geurs , la variété des objets leur offroient
une diſlipation agréable. Un jour ils apperçurent
à quelque diſtance une voiturequi
venoit de verſer ; M.de Meilcourt
ordonne à fon cocher de voler de ce côtés
il arrive , il voit un jeune homme dont
la figure noble & intéreſſante annonçoit
une perſonne diſtinguée. Celui- ci le remercie
de la généroſité qui l'amene à fon
ſecours ; appercevant des dames dans le
carotfe , il court leur faire un compliment;
il n'oublie pas de ſe féliciter de
l'accident qui lui procure l'avantage de
les voir. Sophie prévient la réponſedeſa
mere , pour lui demander s'il n'eſt point
bleſſé. Cette queſtion faite avec intérêt
fixe l'attention de l'étranger ſur elle ; il
eſt frappé de ſes graces naïves& touchan.
tes ; la joie qui ſe peint ſur ſon viſage ,
enapprenant que ſa chûte n'a point ende
ſuite , n'échappe point à ſes obſervations.
Pendant ce temps , M. de Meilcourt faifoit
débarraſſer la voiture,envoyoit chercher
des ouvriers & preſſoit l'étranger de
venir attendre chez lui que ſa chaiſe fût
raccommodée ; cette invitation polie fut
acceptée avec reconnoiſſance; la vue de
Sophie la rendoit plus précieuſe.
Sainval , c'étoit le nom du voyageur ,
avoit tous les agrémens& tous les vices
18 MERCURE DE FRANCE.
de ſon âge ; un penchant invincible l'en
traînoit au plaiſir ; mais il ne s'y livroit
qu'en ſecret. Un oncle dont il attendoit
P'héritage , & fur- tout de l'appui , le forçoit
à ces ménagemens ; il craignoit un
éclat qui pouvoit lui nuire ; ſa conduite
paroiſſoit reguliere& ne l'étoit point ; le
miſtere qui cachoit ſes déſordres leur prê
toit un nouveau charme , & la difcrétion
desbeautés qu'il avoit féduites & trahies,
ménageoit fa réputation.
Sophie fit fur fon coeur l'impreffion
qu'y faifoient toujours la jeuneſſe & la
beauté. Il lui fallut peu de temps pour
étudier ſon caractere & celui de ſes parens.
Il plût bientôt à M. & à Madame de
Meilcourt; il s'apperçut qu'il ne plaifoit
pas moins à Sophie; il médita fa conquête;
l'idée charmante qu'il ſe formade
ſa poſleſſion , ne lui permitpasde fonger
à ce qu'il devoit aux bontés généreuſesde
fes hôtes.
Sainval ne s'occupa que de ce projet ;
il avoit ſenti qu'il n'étoit pas de nature à
être bruſqué ; la vertude Sophie exigeoit
la plus grande circonfpection ; il s'arma
de parience & attendit tout du temps &
de ſes ſoins; une déclaration trop prompte
pouvoit le perdre ;il falloit diſpoſer
NOVEMBRE. 1768 . 19
Sophie à l'entendre; il affecta auprès d'elle
uneréſerve timide ; il ſe contenta d'abord
de mettre dans ſes yeux un air de fatisfaction
lorſqu'il la voyoit ; il y mit enſuite
, quand il croyoit en être apperçu ,
un ſentiment plus vif qui ſembloit craindre
de ſe montrer , mais qu'une jeune
perſonne découvre facilement , & dont
elle eſt toujours flattée d'être l'objer. II
paſſa huit jours à la campagne fans changer
de conduite; l'inſtant de ſon départ
arriva; on en eut du regret ; il en témoigna
beaucoup ; en faiſant ſes adieux it
parut attendri; ſes regards exprimoient le
chagrin de quitter Sophie , & l'efpoir de
la revoir ; en demandant la permiſſion de
revenir , il fembloit l'implorer elle ſeule.
Sophie ne manqua aucune de ces obfervations
; elle éprouvoit une fatisfaction
fecrete qu'elle n'avoit jamais fentie.
Elle cherchoit la folitude, elle ſe plaiſoit
à rêver à Sainval; fon pere& famere ne
ceſſoient de parler de lui ; ils auroientété
ravis que leur fille eût pu lui plaire ; un
foir ils s'en entrerenoient dans lejardin ;
Sophie les entendit d'un cabinet de verdure
où ſa diſtraction l'avoit conduite;
la voix de ſa mere , le nom chéri qu'elte
prononçoit attirerent fon attention ; fon
20 MERCURE DE FRANCE.
coeur n'avoit pas encore ofé s'avouer qu'il
aimoit ; le defir de ſes parens l'enhardit ;
il la raſfura fur ſes ſentimens; elle ne craignit
plus de s'y livrer.
Sainval ne tarda pas à revenir ; il devoit
cette viſite ; on le reçut comme il
l'eſpéroit ; il céda ſans peine aux inſtances
de M. de Meilcourt qui ſe fit un plaifir
de le retenir pendant quelque temps. H
s'étoit preſcrit un plan de conduite dont
il réfolut de ne point s'écarter ; il le ſuivit
avec une patience qui s'accordoit mal
avec la vivacité de ſes deſirs , mais qui
convenoit à ſes vues. Pour ne point effaroucher
la vertu de Sophie , il l'attaqua
par le reſpect; ce n'eſt pas la maniere la
moins dangereuſe ; Sophie devoit être
moins ſur ſesgardes ; la confiance entraîne
la fécurité ,&les ſurpriſes font alors
plus faciles.
Sainval , dans les premiers jours , marqua
beaucoup d'empreſſement à chercher
Sophie ; il ſembloit impatient de ſe trou.
ver ſeul avec elle , & quand il y étoit , il
paroifloit contraint , embarraffé , arrêté
par la crainte , n'oſant avouer ce qu'il
ſentoit , mais le laiſſant pénétrer. Cette
timidité prouvoit l'excès de ſon amour ;
s'il étoit moins violent il feroit déjà déclaré
, une pareille démarche n'eſt pas
NOVEMBRE. 1768 . 21
difficile à un homme aimable & galant ;
mais lorſque le coeur eſt vivement affecté
, l'eſprit n'eſt pas bien libre. Sainval ,
dans les converſations générales , avoit
l'art de jetter ces réflexions , indifféremment
& coinme ſans deſſein; il les dictoit
à Sophie qui les retenoit avidement ,
s'imaginoit les avoir faites , &les lui appliquoit.
Quinze jours s'écoulerent ; Sainval ,
fidéle au plan qu'il s'étoit tracé , n'avoie
point encore parlé ; il voyoit dans les yeux
de Sophie qu'elle defiroit une déclaration
& qu'il pouvoit la faire ſans riſques .
Tous les matins elle fortoit de bonne
lheure pour ſe promener dans le parcielle
y étoit toujours ſeule ; depuis quelque
temps , elle s'y rendoit plus matin encore
; Sainval qui obfervoit tout , ſe propoſoitde
profiterde ces inſtans. Un mo.
tif puiſſant le forçoit de différer ; für
d'obtenir un aveu favorable , il craignoit
qu'on ne le preffat de s'ouvrir à M. de
Meilcourt. Ce n'étoit pas ſon intention ;
il attendit le jour de ſon départ pour s'expliquer
; il ſe flatta d'occuper aſſez Sophie
pour éloigner une propofition qui
l'embarraſſeroit ; il auroit le temps enfuite
de refléchir aux moyens de lui faire
approuver ſon ſilence àcet égard.
:
2,2. MERCURE DE FRANCE.
Sainval fit arriver le ſoir même une
lettre qui lui annonçoit que ſon oncle
étoit malade , & qu'il l'appelloit auprès
de lui. Il témoigna la plus grande inquiétude
à cette nouvelle ; M. de Meilcourt
l'attribua à l'état de ſon oncle ; Sophie ne
manqua pas d'ajouter à ce motif le regret
qu'il avoit de la quitter. Sainval les entretint
l'un & l'autre dans leur opinion ;
il déclara qu'il partiroit le lendemain
matin après le déjeuner. Il ſe leva dès que
le jour parut ; il devança Sophie dans les
allées du parc , s'enfonça dans celles qu'elle
fréquentoit le plus, épiant l'inſtant où
ellearriveroit.
Sophie ne tarda pas à paroître & à le
découvrir ; fon premier mouvement eſt
de ſe retirer; un ſentiment plus fort l'arrête
; elle ſe rappelle la timidité de Sainval;
il part ; elle ne peut ſe refuſer le
plaiſir de l'entendre encore ; elle fuit fes
pas; Sainval marche toujours fans affectation;
il eſt trop occupé pour l'appercevoir.
Les rêveurs ne voient rien devant
eux. Une racine d'arbre , qui ſe rencontre
ſous ſes pieds , lui fait faire un faux
pas , & l'oblige de ſe retourner ; il baiſſe
les yeux à la vue de Sophie ; elle lui recommande
d'être moins diſtrait à l'avenir
; il ne répond point , il la regarde &
NOVEMBRE. 1768 . 23
ſoupire. Il parle enfin de fon départ , il
oſoit ſe flatter la veille qu'il ne feroit
pas ſi prochain ; mais fon oncle eſt malade;
il deſire de le voir ; on obéira, quoiqu'il
en coûte ; un devoir ſi ſacré ne ſouffre
point de délai ; cette maxime exprimée
avec le ton du ſentiment , attendrit
Sophie ; elle admire ſon amant & le
plaint . Sainval paroît conſolé; il eſt ſurtout
fier de l'approbation de Sophie : l'eftime
qu'il en fait n'échappe point à cette
belle perſonne ; elle ſe regarde d'un air
plus content d'elle - même : pour la premiere
fois , elle écoute la voix Aatteuſe
de l'amour-propre ; c'eſt ſon amant qui
l'éveille . Sainval ne néglige pas cette obfervation
; il lui fait l'aveu des ſentimens
qu'elle lui a inſpirés ; l'imagination de
Sophie eſt exaltée; dans ce moment elle
elt au - deſſus de ſon ſexe ; elle rougiroit
d'employer des détours avec un homme
tel que Sainval ; elle répond avec franchife
, &le laiſſe lire au fonddeſon coeur.
Sainval , dans l'excès de ſa joie , dans
l'ivreſſe de ſes tranſports , ménage l'objet
qu'ilaime ; il ne s'écarte point du reſpect;
Sophie , hors d'elle- même , n'auroit peut.
être pas eu la force de ſe plaindre s'il eût
été téméraire ; elle s'apperçoit de ſa retenue
& lui en tient compte. Sainval , en
24 MERCURE DE FRANCE.
(
parlant de ſon amour, a ſoin de remplir
l'ame de Sophie , d'y fixer toute fon attention
, de la détourner de tout autre
objer. La ſienne arrêtée ſur ſon bonheur,
ne voit rien au-delà; il eſt aimé , il n'a
plus de deſirs à former , il le fait croire
dumoins.
Cette converſation délicieuſe finit; on
appelle Sophie ; on cherche Sainval ; le
déjeuné eſt prêt ; ils ne peuvent ſe parler
plus long-temps; ils ſe rendent auprèsde
M. & Madame de Meilcourt ; Sainval
fait ſes adieux ; il laiſſe ſon amante livrée
à de douces revêries ; elle n'a point ſongé
à exiger de lui qu'il falſe approuver ſa
paſſion à M. de Meilcourt ; il redoute les
fuites; fon efprit fécond en expédiens lui
en fournit bientôt un ; il prévient Sophie;
c'eſt un nouveau mérite qu'il veut avoir
auprès d'elle ; il lai écrit une lettre fort
tendre& fort reſpectueuſe ; il lui marque
quedans fon raviſſement , il a oublié de
lui demander la permiflion de travailler à
leur bonheur mutuel ; fûr de ſa tendreſſe,
il va ſe jetter aux pieds de fon oncle, obtenir
ſon conſentement,&le conjurerde
faire lui- même les démarches néceſſaires
auprès de M. de Meilcourt. Cette lettre
confiée à un homme adroit & déjà exercé
àde pareilles commiſſions , fut remiſe en
fecret
NOVEMBRE. 1768 . 25
ſecret à Sophie . Ce procédé redoubla fon
amour& fon eſtime.
Sainval , après cette démarche ne douta
plus du ſuccès ; il avoit un ami,de fon
caractere & de ſes moeurs; on le nommoit
Dorville ; le plaiſir les avoit liés ;
celui-ci qui n'étoit obligé à aucune circonfpection
étoit très - décrié. Sainval lui fit
part de ſa paffion , de ſes projets , & le
priade les ſervir. Dorville approuvatout;
il fut enchanté de jouer un rôle dans cette
aventure ; il ſe fit une gloire de contribuer
à la félicité de ſon ami , & à la ruine
d'une perſonne vertueuſe. Tu ſeras content
de mon adreſſe , dit- il à Sainval : je
connois Meilcourt; la viſite que je lui ferai
n'aura rien d'extraordinaire. Comme
ma réputation n'eſt pas merveilleuſement
établiedans cette maiſon , je me garderai
bien de paroître ton ami ; notre intimité
iroit mal avec la haute ſagefle dont
tu fais profeſſion , & à laquelle on a la
bonté de croire. J'ôterai pour quelque
temps à la petite Sophie la ridicule manie
de ne vouloir pas aimer à l'inſçu de
ſes parens.
Dorville, trois joursaprès,feignant d'aller
voir un ami à la campagne , vint demander,
en paſſant, à diner à M. de Meil
e B
1
M
26 MERCURE DE FRANCE.
court : il n'eut pas de peine à faire tomber
la converſation ſur Sainval . Nous l'avions
, ces jours paſſés , dit M. de Meilcourt
, & nous le poſſéderions encore ,
s'il n'avoit pas été obligé de ſe rendre
auprès de ſon oncle qui est très- mal. Trèsmal
, interrompit Dorville ! ce n'eſt
qu'une légere indiſpoſition ; la maladie
du neveu est bien plus dangereuſe. Comment
, demanda Madame de Meilcourt ,
il feroit malade ? Très grievement reprit.
Dorville; il eſt fou... Il faut que je vous
conte cela ; c'eſt la nouvelle du jour. Son
oncle l'avoit mandé auprès de lui ; fon
deſlein étoit de le matier à la fille du duc
de.... Sainval a fort mal reçu cette propoſition
; il a dità fon oncle que ſon coeur
étoit engagé ailleurs ,& il a voulu faire
valoir cela , comme une raiſon qui ne
lui permet pas d'épouſer la jeune Ducheſſe
. L'oncle eſt furieux ; Sainval tâche
de l'adoucir , mais on doute qu'il
réuffiffe . Connoit-on, demanda Madame
de Meilcourt , la perſonne qui lui infpire
une fi forte paſſion ? Non pas , répond
Dorville ; Sainval eſt d'une difcrétion
extrême ſur cet article ; il ne ſe
vantejamais de ſes bonnes fortunes. C'eſt
le procédé d'un galant homme, reprit
Madame de Meilcourt; mais fon filence,
I
NOVEMBRE. 1768 . 27
dans une circonſtance telle que celle-ci ,
doit faire imaginer que fa maîtreſſe n'eſt
pas digne de lui ; fi elle l'étoit , qui l'empêcheroit
de la nommer à ſon oncle ?
fans-doute il obtiendroit ſon aveu. L'oncle
ne vous eſt pas connu , repliqua Dorville
; c'eſt l'homme le plus entier , le
plus opiniatre ! ... S'il connoiſſoit la Maîtreſſe
de ſon neveu , il n'est point d'intrigues
qu'il n'employât pour les déſunir;
dans le fond il feroit bien ; Sainval le
mériteroit : qui a jamais vu refuſer d'épouſer
une femme , parcequ'on en aime
une autre ?
Sophie frémiſloit à chaque mot ; les
principes de Dorville lui ſembloient affreux
; que fon amant penſoit différemment
! Elle paſſa pluſieursjours ſans recevoir
de ſes nouvelles, ſans le voir lui-même
; elle apprenoit de temps en temps
qu'il cherchoit la folitude , qu'il ſe cachoit
à tout le monde , qu'il éprouvoit
les chagrins les plus violens; elle les partageoit.
Son pere& ſa mere avoientdefiré
que Sainval s'attachât à elle. Ils auroient
regretté , dans ce moment, qu'elle eût été
l'objet de ſa paſſion ;quelle peine ne leur
auroit pas caufé l'oppoſition de l'oncle !
ils craignirent qu'elle ne devînt la victime
dequelque aventure pareille ; on leur
১
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
avoit propoſe un parti ; ils ſe déterminerent
à l'accepter ; auſſi-bien Sophie ne ſe
décidoit point ; l'ami commun qui leur
avoit fait des ouvertures , étoit à la campagne
à deux lieues de leur terre ; ils réfolurent
de l'aller voir & de le confulter ,
ils partirent un matin & ne menerent
point Sophie.
Sainval qui ne perdoit de vûe aucune
deleursdémarches,inſtruit de cette circonſtance
, ne manqua pas de choiſir ce moment
pour faire une viſite. Il prit ſes précautions
pour n'arriver qu'une heure après
leur départ ; il témoigna beaucoup de regret
de leur abfence & d'avoir fi mal
choiſi ſon temps ; il entra , réſolu de ſe
repoſer & d'attendre leur retour , ſe gardant
bien de demander des nouvelles de
Sophie , pour avoir l'air d'être perfuadé
qu'elle étoit avec eux. Il paſſa dans lejardin
; Sophie qu'on avoit avertie , y def
cendit. Sainval lui parut conſterné : Char->
mante Sophie , lui dit- il en ſoupirant &
daton de la douleur , que les eſpérances:
avec leſquelles je ſuis parti ont été de
courte durée ! Ah , ſi vous ſçaviez ! .....
Mais non , vous daignez m'aimer , je dois
vous cacher un trouble que vous partageriez
, & travailler en filence à le faire
!
1
1
NOVEMBRE. 1768. 29
finir. Je ſçais tout , lui dit Sophie , votte
oncle veut.... Vous êtes inſtruite de ſes
projets , Mademoiselle ! Concevez-vous
J'horreur de ma ſituation ? Ce ne ſont pas
ſes richeſſes qui me forcent à le menager
, qu'il m'en prive , qu'il me laiſſe le
feul bien que j'ambitionne. Je lui dois
tout ce que je fuis , vous connoiffez
l'empire de la reconnoiſſance ; qu'il me
vend cher ſes bienfaits ! Non , je ne les
-payerai point du prix qu'il exige : je ne
ſerai jamais qu'à Sophie ; je tâcherai
d'obtenir du temps &de ma ſoumiflion
l'aveu de cet oncle cruel , je le ſolliciterai
ſans ceſſe; il ne pourra me le refu .
fer ; mais hélas ! je me flatre d'un bonheur
prochain , il faut me réfoudre à le
voir s'éloigner.
Ses yeux ſe mouillerentde larmes en
achevant ces mots ; elles redoublerent
quand il ſongea qu'il falloit attendre une
circonſtance plus heureuſe pour déclarer
ſes ſentimens à M. de Meilcourt ; qu'il
en coutoità fon coeur ! Sa probité ſe révoltoit
contre le myſtère ; mais il en ſentoit
la néceſſité ; elle lui paroiſſoit ſi terrible ,
il en étoit ſi effrayé , que Sophie ne vit
que ſon affliction & fe crut obligée de le
conſoler,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Sainval avoit prévu qu'on le plaindroir;
comme on partageoit ſes peines , il affecta
de les ſentir plus vivement. Sophie
s'attendriſſoit ; il la conduiſoit infenfiblement
dans une allée ſombre & détournée
; il ſe plaignoit ſans ceffe , on
pleuroit avec lui ; on l'aſſuroit qu'on l'aimeroit
toujours ; l'amour en pleurs eſt
plus touchant , plus tendre ; c'eſt ſans conſéquence
qu'il peut être plus vif , plus
empreffé. Sophie ne craignit point d'accorder
à fon amant quelques careffes innocentes
qu'il n'oſoit demander , qu'il
prenoit avec ménagement , & qu'il ceffoit
dès qu'elle en ſembloit inquiére.
Trompée par ces apparences, elle ne s'imaginoit
pas qu'il pût aller,plus loin. Sainval
jettoit le déſordre dans ſon ame ; il
la rempliſſoit d'un trouble délicieux ;
elle s'y livroit fans défiance ; fon amour
le prolongeoit & l'augmentoit; il paroiffoit
retenu par le reſpect au moment qu'il
en manquoit. Sophie hors d'elle-même
ne ſongeoit déjà plus qu'elle eût des craintes
àconcevoir ; ſes ſens s'allumerent , fa
raiſon s'égara ; Sainval épioit cet inſtant ,
il l'avoit amené par degrés ; il obtint le
triomphe qu'il s'étoit préparé.
Sophie revint bientôt de ſon égare
NOVEMBRE. 1768. 31
ment; ſurpriſe , honteuſe de ſa foibleſſe ,
elle détourna les yeux en pouſſant un cri.
Sainval s'attendoit à ſes larmes , il voulut
les eſſuyer ; elle ne l'écoutoit pas ; defhonorée
à ſes propres yeux , elle ſe regardoit
avec effroi , elle gémiffoit de fon
humiliation. Sainval parvint enfin à la
calmer; mais il ne la confola pas. Il effaya
de renouveller ſon délire ; il étoit
dans la fauſſe opinion qu'une premiere
foibleſſe eſt toujours ſuivie d'une ſeconde.
Sophie le détrompa ; la vertu étonnée
de ſa chûte , eſt en garde pour l'avenir.
Sophie veilloit ſur elle même , l'ex.
périence lui avoit appris à ſe défier de ſa
raifon & de ſes ſens. Sainval embraſéde
defirs , s'étonnoit de l'obstacle qu'il trouvoit
àles fatisfaire . La réſiſtance de Sophie
lui patoiſſoit inconcevable : il n'étoit
pas fait pour l'eſtimer. Ilſe propofa
de paſſer encore quelques jours auprès
d'elle , dans l'eſpérance de la ramener à
ce qu'il appelloit une conduite raiſonnable.
M. & Madame de Meilcourt ne ſoupçonnant
point l'amour de Sainval pour
leur fille , lui firent mille politeſſes à leur
retour ; ils lui parlerent de fon malheur
& l'en plaignirent. Sophie que leur pré
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
fence accabloit , prétexta une indiſpoſition
pour ſe retirer. Les réflexions les
plus déchirantes la tinrent réveillée toute
la nuit. Elle ſe rappella que parmi les
confolations que Sainval avoit voulu lui
donner , il avoit négligé la ſeule qu'elle
pût recevoir. L'honneur obligeoit fon
amant à preffer leur hymen ; la crainte
de déplaire à ſon oncle ne pouvoit plus
l'arrêter. Elle l'aimoit , elle l'eſtimoit ,
elle eſpéra qu'il rempliroit ce devoir facré
. Elle attendit vainement cette ouverture
pendant deux jours ; elle lui fit enfin
de tendres reproches de cet oubli. Sainval
s'excuſa froidement. Sophie reſta con.
fondue ; elle entrevit toute l'horreur de
fon fort; le départ de Sainval la lui confirma
bientôt ; aſſuré de ne pouvoir plus
rien obtenir d'elle , il avoit pris le parti
de ſe retirer.
Sophie ne put réſiſter à ce dernier trait;
ſa douleur altéra ſa ſanté ; ſes parens ſe
hâterent de la ramener à la ville ; elle y
languit pendant quelques jours. L'abandon
de Sainval n'étoit pas le feul malheur
qui la menaçoit ; elle s'appercût que
ſa foibleſſe auroit des ſuites , que fa honte
feroitconnue. Quel état pour une jeune
perſonne ! Etre mere ! ce titre ſi glorieux
alloit la couvrir d'opprobre. Sondéſeſpoir
NOVEMBRE. 1768. 33
eſt au comble ; la mort devient l'objet de
tous ſes voeux. Vingt fois ſes mains ſe
portent ſur elle-même pour la précipiter ;
la raiſon lui conſeille un autre projet ,
humiliant ſans doute , mais indiſpenſa
ble. C'eſt à elle à rappeller ſon amant ;
un intérêt preſſant la force , ſon honneur,
celui de fa famille &l'enfant qu'elle porte
dans ſon ſein. Elle ne balance pas ;
elle lui peint ſa ſituation ; elle reclame
la probité , ſon deſir , & le conjure de
donner un pere à l'infortuné qui conte
tant de pleurs à ſa mere.
Sa lettre fut remiſe àSainval. Dorville
étoit préſent : dès qu'il ſçut d'où elle venoit
, il la prit des mains de fon ami
& la lut lui-même avec des réflexions &
un commentaire propres à en détourner
l'effer. Elle demande une réponſe , ditil
enſuite ; parbleu , je ſuis tenté de la lui
porter. Je n'en veux point faire , interrompit
Sainval , je ne prétends pas m'en
gager.... Non fans doute; auſſi je te difpenſe
d'écrire ; je répondraide vive voix ,
cela ſera plaiſant ; j'irai dîner chez elle ;
je raconterai ton hiſtoire ; je ne la nommerai
point ; mais elle m'entendra ; je
verrai fon trouble , ſa petite fureur....
Oh ! ce ſera une ſcène délicieuſe! .. Sainval
fourit de l'idée de Dorville , & ne
By
34 MERCURE DE FRANCE.
l'empêcha pas de l'exécuter. Celui ci ne
différa que juſqu'au lendemain ; il ſe renditchez
M. de Meilcourt. J'ai une aventure
rrès-plaiſante à vous raconter , Madame
, dit il en entrant : vous me faites
P'honneur de me regarder comme un
grand ſcélerat ; vous n'avez de l'eſtime
que pour Sainval ; apprenez que votre
héros me vaut bien . La nouvelle de fon
mariage & de fa brouillerie avec fon
oncle eſt une pure fable ; il avoit ſes raifons
pour la répandre ; tout le monde
en a été la dupe ; je l'ai été moi même.
On lui demanda quel motif avoit pu le
porter à la débiter. Dorville en rendit
compte; il eut ſoin de changer quelques.
petites circonstances pour n'être entendu
que de Sophie. M. & Madame de Meilcourt
n'eurent garde de ſe reconnoître
dans le portrait qu'il fit des parens de
l'héroïne. M. de Meilcourt les trouva
fort fors , fort imprudens & rit beaucoup
de l'aventure; ſa femme la prit plus
férieuſement , & dit qu'elle ne croiroit
plus aux dehors impofans. Au moins ,
reprit Dorville en riant , vous conviendrez
que je ne cherche pas à paroître
meilleur que je ne fuis. Cela est vrai
répondit Madame de Meilcourt ; auffi la
malheureuſe qui vous connoît & ſe laiſſa
NOVEMBRE. 1768. 35
féduire , ne mérite aucune pitié; n'eſt - te
pas un triomphe bien flateur ? Vous n'êtes
pas di coupable que le monſtre qui ſe
cache ſous le maſque de l'hypocrifie .
J'emporte donc enfin la préférence , s'écria
Dorville ; en vérité , Madame , la maniere
dont vous me l'accordéz , m'honote
beaucoup.
Sophie fut au fupplice pendant cette
converſation : elle ne parvint à cacher
fon trouble qu'avec les efforts les plus
violens ; elle quitta promptenment la compagnie
pour aller ſe livrer en liberté à
fon déſeſpoir Elle ne pouvoit douter de
l'indifcrétion de Sainval ; il avoit fans
doute envoyé Dorville pour lui donner
ſa réponſe ; quel affreux interprête avoitil
choiſi ! elle ſentoit qu'il ne méritoit
que ſes mépris ,& elle ne pouvoit ceffer
de l'adorer.
Cependant l'alliance qu'on avoit propoſée
à M. de Meilcourt étoit une affaire
preſque arrangée ; avant de donner
ſa dernière parole, il voulut en parler
à ſa fille. Que devint Sophie à cette
nouvelle ? Sa confufion l'empêcha de répondre
; fon pere étonné voulut en vain
la faire expliquer ,ſes careſſes ſembloient
ajourer à ſa douleur ; il n'en imagina
pas le véritable motif;il l'impura cepen
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
:
dant à quelque attachement qu'elle n'ofoit
avouer ; il alla faire part de ſa conjecture
à Madaine de Meilcourt , & la
chargea de pénétrer ce ſecret.
Madame de Meilcourt ſe rend auprès de
fa fille. Sophie étoit encore tout enpleurs ,
elle ne la voit point arriver ; ſon état
effraye une mere compatiſſante ; elle s'ar.
rêtedevant elle .-Sophie,tu ne vois point
ta mere; quelle eſt la cauſede ces pleurs ?
Ma fille! .... à ce nom Sophie leve les
yeux , voit ſa mere qui accourt pour l'embraſſer
; elle s'avance pour voler dans ſes
bras , ſe détourne & foupire en redoublant
ſes gémiſſemens. Votre pere vient
de vous parler , reprit Madame de Meilcourt
; fa propoſition.... Vous pleurez !
Confiez-moi vos peines , je les foulagerai
; on rejetera le parti qu'on vous deftine
ſi vous le refuſez. Cette nouvelle
marque de bonté.... O ma mere ,
tendre mere.... Non , je ne mérite pas! ..
-Votre coeur s'eſt il déclaré?Aimez- vous ?
Pourquoi manquer de confiance ? Comp.
tez ſur ma tendreſſe ; nous ne voulons
que votre bonheur.....-Ah ma mere ! ft
vous ſçaviez ...... Non , je ne ſuis plus
dignede vosbontés.... Que dites- vous ,
ma fille ? Votre choix feroit il indigne
nous ? ..... Le coeur ne conſulte pas
,
ma
NOVEMBRE. 1768. 37
toujours la raiſon, je le ſçais; parlez; raſſurez-
vous je vous plaindrai.-Non;vousne
me plaindrez point ; vous m'abhorrerez ,
mon choix n'avoit rien qui pût bleſſer votre
orgueil ; vous l'auriez approuvé fans
doute ; celui qui en étoit l'objet a joui
pendant quelquetemps de votre eſtime &
de la mienne.... Il l'a perdue.... --Je le
vois , c'eſt Sainval , fur qui vous aviez
jetté les yeux. ( Le frémiſſement de Sophie
le lui confirma) Vous le connoiſſez
aujourd'hui tel qu'il eſt. L'amour ne fubſiſte
pas long- tems avec le mépris. L'homme
qu'on vous propoſe mérite votre eftime
, il obtiendrabientôt votre amour...
-Non jamais.... L'amour est pour toujours
banni de mon coeur. Je ne ſerai , je ne
puis , je ne dois être à perſonne....-Quelle
raiſon? ...-Je vous ferois frémir ; vous
ne m'entendez pas.... Ah ! craignez de
m'entendre ; je ſuis en proie aux tourmens
les plus affreux aux remords
plus terribles encore...-Aux remords !
ils ne conviennent qu'aux crimes ... -Ne
m'interrogez pas..... Laiſſez- moi mourir...-
Tu veux quitter ta mere ! Ah ceffe
de m'accabler. Redeviens cette fille chère
à mon coeur , qui faiſoit ma gloire ,
ma félicité,dont la verru .... - La vertu ....
Ah mamere ! ... -Quelle exclamation,
38 MERCURE DE FRANCE.
ma fille ! ... -Je ne mérite plus ce nom ,
connoiffez moi , haïffez- moi.... J'en
mourrai.... Vous ne me pleurerez point ,
jemourraideshonorée....-Qu'entends je?
-Le mot fatal m'eſt échappé. Vous ſçavez
tout , je vois l'horreur que je vous infpire.
Vous frémiſſez , ma mere ... J'ai prévu votre
trouble , je l'ai prévu .... Ah Dieu ! mais
croyez du moins que votre fille féduite ,
égarée malgré elle a détesté ſon crime
& qu'elle en eſt punie .... -Sophie ! ...-Ah
Madame , je ne ſuis plus votre fille , vous
m'avez ôté ce tendre nom.... Je n'ai donc
plus de mere... Malheureuſe ! ...
Sophie ne put foutenir la douleur de
fa mere ; elle s'accuſa de porter le poignard
dans le ſein qui l'avoit nourrie ;
fes forces étoient épuisées , elle tomba
mourante. Ce ſpectacle touchant attendrit
Madame de Meilcourt ; toute coupable
qu'étoit ſa fille , elle lui paroiffoit
encore plus infortunée; elle ne pouvoit
la haïr ; elle lui prodigua les ſoinsles plus
tendres. Sophie en revenant à elle , ſe
fentit preffée dans ſesbras. Sa mere craignoit
de la perdre. Elle lui voyoit de ſi
grandsremords de fa faute qu'elle n'avoit
plus de reproches à lui faire.
Madame de Meilcourt ne pouvoit cacher
cetévénement à ſon époux ; elle ne
NOVEMBRE. 1768 . 39
ſçavoit comment s'y prendre pour le lui
révéler. Elle commença par envoyer ſa
fille à la campagne dans le deſſein de la
dérober à la premiere colère de M. de
Meilcourt. Elle eut foin de la raſſurer fur
l'état où il l'avoir vue en le rejettant fur
une maladie languiffante dont elle étoitat
taquée . Quelques jours après , le voyant
dans un moment où il feroit facile de
P'attendrir , elle lui dit , qu'elle fortoit
d'une maiſon où elle avoit vu Pintortunée
victime de la paſſion de Sainval ; elle
la peignit de la maniere la plus intéreſſante,
elle ajouta qu'elle alloit bientôt
être mere , que fon déſeſpoir étoit ſt
'violent qu'elle lui avoit promis de travailler
à la ſauver du courroux de ſes parens.
M. de Meilcourt étoit bon & généreux;
il prit part aux chagrins de cette
perfonne ; il offrit de lui rendre auſſi des
fervices ; & emporté par un mouvement
de pitié , il promit à ſa femme de voir
Sainval le lendemain .
Madame de Meilcourt ne s'attendoit
pas à cette propoſition ; elle en frémit;
elle fit tous ſes efforts pour détourner ſon
mari de ce deffein ; elle cacha fes véritables
craintes fous celles qu'elle avoit qu'il
ne ſe compromît avec un homme de ce
caractere; elle refuſa conftaminentde lui
40 MERCURE DE FRANCE .
nommer la jeune perſonne. M. de Meilcourt
ſourit intérieurement de ce myſtere
qui ne pouvoit pas l'empêcher de parler
à Sainval il feignitde ſe rendre pour
tranquilliſer ſa femme ,& le lendemain
il n'eut rien de plus preſſé que de courir
chez Sainval , qui fut étrangement ſurpris
de la viſite & du motif. Aux discours de
M. de Meilcourt il connut facilement
qu'il étoit mal inftruit ; il trouva cette
démarche très - finguliere. La bonne foi
de ſon ancien ami lui parut très-plaiſante;
il répondit avec beaucoup de gaïté , &
ſans lui manquer , il le refuſa abfolu
ment.
M. de Meilcourt rendit compte à fa
femme de ce qu'il avoit fait ; il s'apperçut
de fon effroi ; raſſurez vous lui dit- il,
tout s'eſt fort bien paſſé : mais j'aurois pu
vous croire ; rien n'étoit plus inutile. Votre
protégée n'a point d'eſpérance de ce
côté;elle ne vous en a pas impofé. Sainval
eſt le ſeul coupable ; il m'a avoué que
fon triomphe lui a beaucoup coûté , &
qu'il ne l'a obtenu qu'une fois. Il faut
voir les parens de la jeune perſonne ; ils
feront bien affligés ſans-doute .... c'eſt
leur faute: s'ils avoient été plus vigilans.
mais il ne s'agit pas de cela ,
leur fille mérite leur pitié , & après tout
NOVEMBRE. 1768. 41
le mal eft fait. Ah ! Monfieur , dit Madame
de Meilcourt , que je regrette d'avoir
promis de me mêler de cette affaire !
Comment s'y prendre pour expliquer à
un pere ?...-Je m'en charge ; je vous l'ai
dit , ſa faute eſt excuſable ; quelle fille
peut aflez compter ſur elle-même pour
n'avoir jamais de foibleſſe ?-Ne croyezvous
pas à la vertu ?- pardonnez-moi ;
mais je connois le coeur humain ; la vertu
la plus ſévere n'eſt pas toujours ſur ſes
gardes , & un homme adroit ſçait épier
cet inſtant & le ſaiſir . -Ce raiſonnement
peut vous ſuffire ; mais croyez - vous
qu'il faſſe impreſſion ſur un pere ? -Sans
doute , pour peu qu'il réfléchiffe.-Ah !
Monfieur , les perſonnes indifférentes&
celles qui font intéreſſées ne voient pas
les chofes de la même maniere. La raiſon
, Madame , doit les guider les uns&
les autres . J'oſe me flatter du ſuccès.
Vous le croyez , mais vous êtes un tiers
dans cette affaire .-Il eſt inutile de vous
effrayer d'avance ; excitez- vous plutôt à
la fermeté ; c'eſt vous qui devez parler à
la mere ; croyez-vous avancer beaucoup
avec ces craintes ? à force d'en concevoir ,
vous en témoignerez devant elle ,& vous
ne gagnerez rien. Songez donc qu'il faut
l'adoucir ; affoiblir la faute de ſa fille ;
42 MERCURE DE FRANCE.
...
faites comme moi , n'enviſagez que cela
je me charge du pere , vous verrez ſi je
n'en viendrai pas à bout.-Vous l'eſpérez
, je le ſouhaite , j'agirai de mon côté ;
mais je crains mettez - vous un mo .
ment à leur place .-Je m'y mets ; je
vois tout ce qu'on me dira & tout ce que
je répondrai . Mon Dieu ! vous ne
voyez ſurement pas tout ... il y a mille
choſes ... fuppofons , par exemple , que
vous ſoyez le pere , & que ce foit Sophie
... Je le ſuppoſe ; eh bien , Sophie
... mais qu'eſt ce que Sophie a à
faire ici? Je n'en veux pas davantage ;
vous voilà avec votre force d'eſprit : une
ſimple ſuppoſition l'allarme ; adieu vos
beaux raiſonnemens ; jugez un peu de
leur effer ſur le pere à qui vous devez
parler.-J'en conviens , Madame , vous
medonnez une bonne leçon , & je vous
en remercie ; je dois effectivement examiner
mieux cette affaire , je conçois
combien cela eſt affligeant . -C'eſt ce
que je diſois ; il faut ſe mettre à leur
place ; en vérité cette démarche m'allar-
Vous avez raiſon ; mais cependant
les excuſes que j'avois imaginées ,
font très-bonnes .-Elles vous frappent ;
mais les goûteriez- vous , ſi c'étoit à vous
me. -
NOVEMBRE. 1768. 43
2
qu'il fallût les adreſſer ? reflechiſſez y
bien; ft Sophie étoit dans ce cas , vos raifonnemens
auroient-ils la même force ?
Si Sophie ... d'abord , cela ne ſe peut
pas ... fi Sophie étoit dans ce cas ... il
faudroit que les circonstances fufſſent comme
celles- ci , & alors ... je crois ... oui ,
je la plaindrois , je pourrois me conſoler
& chercher à cacher ſa honte & la nôtre.-
En vérité , Monfieur , vous auriez
bien du courage , ſongez donc que ce ſeroit
une fille perdue ſans reſſource ... Que
Sainval ...- oui , Sainval feroit indigne
-d'elle ; je ne voudrois pas même qu'il l'époufet
,quand il viendroit offrir de tout
reparer ; fon procédé eſt infâme ; qui eſt
capable d'une lâcheté en peut faire d'antres
; elle ne seroit point heureuſe , &
j'aimerois mieux la retenir auprès de moi,
lui ouvrir les bras , & couvrir fon hon-
-neur du manteau paternel.- C'eſt ce
qu'on peut appeller le ſuprême effort de
la raiſon ; il vous feroit poffible ! vous
chéririez encore une fille déshonorée!
Voilà bien les femmes ! elles devroient
être plus indulgentes que les hommes fur
les crimes de cette eſpéce ; & ce font
elles qui font toujours le plus de bruit.
-Je ne m'attendois pas à cette réflexion ;
44 MERCURE DE FRANCE.
1
je n'y répondrai point ; le pere que je
plains , m'en vengera peut- être , mais
croyez-moi , les maux qu'on voit dans la
perſpective n'affectent pas , il faut les
ſentir.-Vous avez bien mauvaiſe opinion
de moi , Madame , ... enfin je vois
que vous vous intéreſſez vivement à la
jeune perſonne , & que vous cherchez à
me fortifier , à me faire la leçon. Cela eſt
vrai , dit férieuſement Madame de Meilcourt
, vous avez beſoin de toute votre
raifon ; & cette répétition n'eſt pas inutile.-
Croyez auſſi que je ne négligerai
rien.- Joſe vous en prier.-Apprenez
moi où il faut aller . - Etes vous bien
fûr de vous-même ? Oui , l'intérêt que
vous y prenez m'en inſpire ,& fans connoître
la perſonne , je brule d'aſſurer fon
repos . Parlez .-Ah ! Monfieur ! ..- Vous
héſitez? ..-Il faut pourtantque j'en ſache
le nom. - Vous le ſçaurez bientôt.-
A préſent , s'il vous plait.- Eh bien,
Monfieur , vous allez l'apprendre ; mais
ſouvenez-vousde vosraiſonnemens ; c'eſt
vous ſeul qu'ils doivent convaincre ....
Sophie ... eſt la malheureuſe qui implote
vos bontés.-Sophie ! Sophie! s'écria-t-il,
en reculant !-Oui , Sophie... & fa mere
qui tombe à vos pieds demande grace
pour elle. Ne lui donnez pas le coup de
1
!
1
NOVEMBRE. 1768. 45
la mort : vos reproches le lui porteroient.
-Ai-je bien entendu ? ... ſe peut- il ? ...
ſon trouble , ſes pleurs , lorſque je lui
propofois un époux ...Ah! Madame , de
quel trait vous venez de me déchirer ?
Je ne fais ce fatal ſecret que depuis quelques
jours ; j'ai vû les remords de Sophie;
ils font vrais le barbare Sain
val mérite ſeul votre indignation .
...
M.deMeilcourt ſe promenoit à grands
pas ; il étoit fort agité ; il ſe ſerroit le
front avec ſes deux mains ; il lui échappoit
des cris : il tombe enfin ſur un fauteuil
ſans voir fon épouſe qui pleuroit
auprès de lui ; ſadouleur fombre & muette
juſqu'à ce moment , éclata bientôt par
des larmes. Madame de Meilcourt alla
l'embraſſer ; il la retint dans ſes bras,
c'en eſt fait , s'écria til , c'en eſt fait! ..
Je ſuis bien malheureux ... Sophie ...
Sophie , ... je lui pardonnerai ; j'oublierai
ſa faute ; l'époux que je lui offrois auroit
pû la voiler ; ſa délicateſſe a dicté ſes refus
..je lui rends mon eſtime. Prenez
ſoin d'elle ; dérobez à tout le monde cette
funeſte aventure; veillez ſur ſa vie ,
fur celle de ſon enfant ... mais qu'elle
ne paroiſſe pas encore à mes yeux; laiſſezmoi
le temps de me préparer à la revoir.
Il fortit à ces mots pour aller retirer fa
46 MERCURE DE FRANCE.
parole : les répugnances de ſa fille lui
ſervirent d'excufe .
P
Madame de Meilcourt débarraflée d'un
fardeau qui lui peſoit , alla rejoindre Sophie
à la campagne ; il lui étoit plus facile
d'y cacher ſa groſſeſſe; elle la ſoutint.
contre le déſeſpoir ; elle reçut elle-même
ſon enfant : c'étoit un fils ; quelle joye
ne lui auroit pas caufé cet événement
dans des circonstances plus heureuſes !
avec quel plaiſir n'auroit-elle pas donné
le premier baiſer à l'enfant de ſa fille! La
nature conferva cependant ſes droits ; le
fort de cet infortuné l'attendrit; elle lui
choiſit une nourrice dans le voisinage.
Sophie eut la conſolation de le viſiter
fouvent fous le titre de ſa marreine. Son
pere avoit refufé de la voir juſqu'à ce
moment ; la vue de ſon petit- fils lui fit
oublier le malheur de ſa naiſſance ; il le
plaignit ; il ratifia en ſa faveur le pardon
qu'il avoit accordé à la mere .
Sainval cependant ſembloit avoir oublié
Sophie; fon oncle étoit mort : n'ayant
plus de frein qui le retint , il ſe livroit
àtous lesdéfordres ; Dorville contribuoit
à l'y plonger. Ce dangereux ami avoit
miné ſa propre fortune ; fes débauches
lui avoient attiré pluſieurs affaires qu'il
s'étoit eſtimé heureux d'afloupir à force
)
NOVEMBRE. 1768 . 43
d'argent ; la bourſe de Sainval étoit f
ſeule reffource , & il ne la ménageoit pas .
Un jour il vint lui confier une nouvelle
paffion; une fille charmante en étoit l'objet
; il devoit l'enlever à ſa famille ; elle
conſentoit à le ſuivre ; il venoit puiſer
dans le coffre de Sainval les ſecours
dont il avoit beſoin pour conduire cette
entrepriſe à ſa fin. Le lendemain celui-ci
reçoit une lettre de ſon ami qui le prefſe
de venir le joindre dans un endroit ,
où il eſt arrêté par des bleſſures , & le
conjure de ſe hâter s'il veut le voir encore
vivant.
Sainval ne balance pas ; il ſuit le mefſager
& arrive dans un village à l'entrée
de la nuit : on le conduitdans une chaumiere
qui paroiſſoit être la plus pauvre
habitation du lieu. A l'aide d'une échelle
, il pénètre dans un galetas , où à la lumiere
fombre d'une lampe , il voit le malheureux
Dorville couché ſur un grabat
dreſſé par la miſere ſous un toit ouvert
de tous côtés. Epouvanté de ce ſpectacle ,
il s'écrie : ô mon ami qui t'a réduit en cet
état ? Mes crimes , ô Sainval , je t'ai
fait appeller pour obtenir de toi les derniers
ſecours ; tu me vois expirant & manquant
de tout ; voilà ce que j'ai trouvé
48 MERCURE DE FRANCE.
à la place de la douce perſpective qui ſe
préſentoit hier devant mes yeux. J'avois
ravi ma proye ; j'étois avec elle hors
de Paris ; un homme paſſe ſur notre route
; il regarde dans ma voiture, reconnoît
ſa ſooeur , arrête le poſtillon , me force de
deſcendre ; furieux , je veux lui ôter la
vie : la cauſe la plus juſte a l'avantage ; je
tombe percé de coups ; le vainqueur s'éloigne
avec ſa ſoeur. Tout le monde m'abandonne
; je perds mon ſang& mes forces
; mon propre domeſtique , au lieu de
me ſecourir , ſe hâte de me dépouiller &
de fuir. Des payſans me rencontrent en.
fin ; je reſpire encore ; ils m'amenentdans
ce lieu ; un chirurgien m'annonce la mort.
Que cemoment eſt terrible ! il n'eſt rien
pour qui la contemple dans l'éloignement.
Je me rappelle mes anciennes erreurs
. Que l'approche du tombeau
change la face des choses ! ... ô Sainval !
ma philofophie m'abandonne , la vengeance
céleste me pourſuit, le remords eſt
au fond de mon coeur , & le déſeſpoir
avec lui . Un juge ... oui ... unjuge m'attend
; je vais paroître devant ſon tribunal;
il va m'interroger ... que lui répondraije
? Mon ame égarée ſe rejette ſur le paffé
; elle le parcourt avec effroi ; elle n'apperçoit
..
NOVEMBRE. 1768. 49
perçoit qu'une multitude d'actions qui
la dégradent ; pas une dont le ſouvenir
confolant puifle la raffurer. L'innocence
ſéduite , arrachée du ſein paternel , entraînée
dans le déſordre , où la retiennent
la miſere & la honte , & devenue l'opprobre
du monde dont elle auroit fait
l'exemple ; les familles diviſées & déshonorées
, le malhereux opprimé ... tous
élevent leurs cris contre moi ; ma foible
voix ne peut ſe faire entendre ... & que
dirois-je ?
La ſituation de Dorville effraya fon
ami ; les crimes qu'il ſe reprochoit lui
étoient commmmuunnss ; il céda ſa place au
prêtre qui venoit conſoler le mourant ,
qui ſans celle imploroit grace d'une voix
étouffée par le déſeſpoir de l'obtenir ; il
courut arrêter un logement plus commodedans
une maiſon du village; il fit faire
un brancard pour y tranſporter ſon
ami. Tout étant prêt , il revient auprès
de lui ; il entre; quel tableau ! Dorville
étoit fans connoiſſance , étendu ſur la
paille; une femme qui le gardoit , avide
de ſes dépouilles , les tenoit ſous ſon bras,
&attendoit le moment où il rendroit le
dernier ſoupir pour fuir avec elles . Un
inſtant après le moribond ouvrit les yeux ;
ils s'arrêterent ſur Sainval ; il ſembloit
C
2
50. MERCURE DE FRANCE.
vouloit parler & ſe fatiguoit en vains
efforts. Bientôt on vit ſur ſon viſage toutes
les angoiſſes de l'agonie ; & comme
ſi les ſcélérats ne pouvoient mourir paiſiblement
dans leur lit , un mouvement
convulfif le précipite hors de ſon grabat ;
il tombe ſur le plancher en pouſſant des
cris horribles , parmi lesquels on entend
le nom de Sophie : Sainval accourt ... il
n'eſt plus.
Ce fpectacle eſt horrible. Sainval confidere
un inſtant ſon ami , défiguré , à
peine reconnoiſſable ,& portant dans ſes
traits tout ce que la mort a de plus hideux.
L'effroi dont il avoit été agité pendant
ſes derniers momens , le déſeſpoir
étoient gravés ſur ſon front ; il ſe rappelle
avec terreur que Dorville a prononcé
le nom de Sophie ; le ſouvenir de fon
crime vient déchirer ſon coeur; il détourne
les yeux de ce corps, & s'éloigne précipitamment
, n'oſant ſe retourner , &
croyant l'entendre encore crier après lui :
c'est ici le terme de nos plaiſirs. Il ſe retire
dans la maiſon qu'il avoit fait préparer
; il y paſſe le reſte de la nuit , occupé
de ce qu'il a vu ; le jour vient & le
trouve dans cet état d'accablement qui luî
peſe ,& dont rien ne peut le tirer. Son
Loteſſe vint lui propoſer de ſe rafraîchir
NOVEMBRE. 3768.1
elle portoit un enfantdans ſes bras. Sain.
val ne faiſoit pas attention à elle ; ſes regardsinquiets
s'arrêterent machinalement
ſur cet enfant ; ils ne pouvoient le quitter
; il ſembloit que cette vue adoucit ſes
tourmens ; dès qu'il ceſſoit de le regarder,
il y étoit en proie. Il le conſidéra de plus
près ; l'enfant lui ſourit : qu'il eſt beau ,
s'écria-t- il ! qu'il eſt doux pour vous de
lui avoir donné le jour ! Il n'eſt point à
moi , répondit la jeune payſanne : j'ignore
à qui il appartient ; mais fon fort ne peut
qu'être heureux. M. & Madame de Meilcourt
l'aiment beaucoup & le font élever
; leur fille eſt ſa marraine.
Sainval treſſaillit à ce nom , à ces mots .
Il examina l'enfant avec une curioſité avide
; il crût y reconnoître les traits de Sophie
, il le confideroit avec tendreſſe ;
quelques larmes lui échapperent ; ah ! fans
doute c'eſt mon fils , dit-il en lui-même ;
il lui fit les careſſes les plus tendres ; l'enfant
ſembloit y répondre.
Une voiture s'arrête à la porte dans ce
moment; c'étoit cellede Sophie ; la nourrice
la nomme avec un cri de joie , &
court au-devant d'elle , après avoir repris
l'enfant des mains de Sainval qui la conjure
de ne point parler de l'étranger logé
chez elle.
i
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Sophie paſſa dans une chambre voiſine
, ſéparée de celle de Sainval par une
ſimple cloifon. Il ne put ſe défendre de
prêter l'oreille ; il entendit qu'elle renvoyoit
la nourrice ſous quelque prétexte ;
dès qu'elle fut ſeule , elle embraſſa fon
fils. Pauvre enfant , diſoit-elle , il a déjà
quelques traits de ſon pere ; il ne leconnoîtra
jamais ; il en eſt abandonné
fourit , ajoutoit-elle , hélas ! il ignore ſes
malheurs , il n'a point de larmes à leur
donner , il ne les ſentira que trop un
jour.
... Il
Ces mots perçerent le coeur de Sainval
; fon trouble & fes remords ne lui
permirent pas d'en entendre davantage ;
il courut à fon fils auſſi tôt que Sophie ſe
fût éloignée ; il l'embraſſa avec plus de
tendreſſe ; il ſembloit chercher à reprendre
les baifers qu'il avoit reçus de ſa
mere. Il ſe hâta de rendre les derniers
devoirs à ſon ami. Débarraſſé de ce ſoin ,
il ne fongea plus qu'à réparer ſes injuftices
. Auffi - tôt qu'il fut de retour à Paris ,
il fit faire des démarches auprès de Sophie
& de M. de Meilcourt, il eſfuya les
refus qu'il méritoit. L'amour qui s'étoit
ranimé dans ſon coeur , la nature dont
il entendoit la voix , lui inſpirerent un
deſleindont il attendit ſa félicité. Il vole
1 !
NOVEMBRE. 1768 . 53
la campagne , paſſe chez la nourrice ,
la conduit au château , la prie d'attendre
un inſtant à la porte , prend ſon fils dans
ſes bras & pénètre juſqu'à Sophie. Elle
étoit avec ſon pere & ſa mere qui reſtent
interdits à ſa vue; elle poufle un cri . C'eſt
un criminel , luidit- il ,qui vient demandergrace,
l'obtenir, ou mourrir à vos pieds.
Belle Sophie , ne ſoyez point inflexible ,
imitez le Ciel qui pardonne au repentir ;
daignez jetter les yeux fur moi , & li je ne
puis vous toucher , jettez-les du moins far
mon fils ; il est né dans votre ſein , vous
luidevez les ſoins & l'amour d'une mere ;
conſentez à voir ratifier par les loix le titre
auguſte que mon crime vous a donné.
Ayez pitié de moi, de votre fils ; rendezlui
un pere : permettez - moi d'effacer l'opprobre
attaché à ſa naiflance ; craignez
qu'en apprenant un jour vos refus&ines
remords , il ne vous accuſe de trop de
ſévérité ; laiſſez vous attendrir ... la ver.
tune doit pas être impitoyable , déſeſpérer
le malheureux qui s'en eſt écarté , &
lui fermer pour jamais la route qui peut
l'y ramener .
M. & Madame de Meilcourt ne
purent retenir leurs larmes. Sophie en
verſoit avec eux ; fes regards ſe porterent
zour à tour fur Sainval & fur ſon fils. Qui
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
me répondra , lui dit-elle , que votre retour
eſt ſincere , & que vous ferez vertueux
... Vous-même , s'écria Sainval ,
vous qui me forcez à l'admiration , au
reſpect , au repentir; mon fils que je faits
aujourd'hui mon médiateur auprès de
vous.
Sophie avoit aimé Sainval , elle l'aimoit
encore ; elle lui tendit la main &
le conduiſir aux pieds de fon pere &de fa
mere , qui joignirent leur pardon à celui
qu'elle venoit d'accorder. Tous deux, quelques
jours après, furent unis par l'Hymen ;
Sophie fut heureuſe ; Sainval lui fit oublier
qu'il avoit été coupable ; il mérita
fa tendreſſe ,& reconnut que le véritable
bonheur est dans la vertu.
Par M. Fontanelle.
7
On ſera ſans doute charmé de trouver ici
les ſcènes ſuivantes de la tragédie de
Mariamne qui ne font dans aucune édition
des oeuvres de M. de Voltaire ; &
qui n'ontjamais eté imprimées , à l'exception
de quelques vers de la quatriéme
ſcène.
SCÈNE III.
De l'Acte III d'Hérode & Mariamne.
NOVEMBRE. 1768 . SS
VARUS , HÉRODE , MAZAEL , fuite.
AVANT
HÍRODE.
VANT que fur mon front je mette la couronne
Quem'ôta la fortune , & que César me donne ,
Je viens en rendre hommage au héros dont la voix
De Rome en ma faveur a fait pencher le choix.
De vos lettres , ſeigneur, les heureux témoignages
D'Auguſte & du ſénat m'ont gagné les fuffrages ;
Et pour premier tribut j'apporte à vos genoux
Un fceptre que ma main n'eût point porté lans
vous ;
Je vous dois encor plus; vos foins , votre pré-
3
fence
De mon peuple indocile ont dompté l'inſolence :
Vos ſuccès m'ont appris l'art de le gouverner ;
Etm'inſtruire était plus que de me couronner,
Sur vosderniers bienfaits excuſez mon filence ,
Je ſçais ce qu'en ces lieux a fait votre prudence ,
Et trop plein de mon trouble &de mon repentir ,
Je ne puis à vos yeux que me taire & fouffrir.
VARUS.
Puiſqu'aux yeux du ſénat vout avez trouvégrace,
Sur le trône aujourd'hui reprenez votre place ;
Regnez , Céfar le veut: je remets en vos mains
L'autorité qu'aux rois permettent les Romains.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
:
J'oſe eſpérer de vous qu'un regne heureux & juſte
Juſtifiera mes ſoins & les bienfaits d'Augufle ;
Je ne me flatte pas de ſçavoir enſeigner
Ades rois tels que vous , le grand art de regner.
On vous a vu long - temps, dans la paix , dans la
guerre ,
Endonner des leçons au reſte de la terre :
Votregloire en un mot ne peut aller plus loins
Mais il eſt des vertus dont vous avez beſoin .
Voici le temps ſur - tour , que fur ce qui vous
touche ,
L'auſtere vérité doit paſſer par ma bouche;
D'autant plus qu'entouré de flateurs affidus ,
Puiſque vous êtes roi, vous ne l'entendrez plus.
On vous a vu long-temps reſpecté dans l'Afie ,
Regner avec éclat , mais avec barbarie.
Craint de tous vos fujets , admiré , mais haï,
Et par vos flateurs même à regret obéi.
Jaloux d'une grandeur avec peine achetée ,
Du fang de vos parens vous l'avez cimentée.
Je ne dis rien de plus ; mais vous devez ſonger
Qu'il eſt des attentats que Cefar peut venger ;
Qu'il n'a point en vos mains mis fon pouvoir
ſuprême
Pour regner en tyran ſur un peuple qu'il aime ,
Et quedu haut du trône , un prince en ſes états ,
Eſt comptable aux Romains du moindre de ſes
pas :
Croyez-moi , la Judée eſt laſſe de ſupplices
NOVEMBRE. 1768 . 57
Vous en futes l'effroi , ſoyez - en les délices.
Vous connaiſſez le peuple , on le change enun
jour ,
Il prodigue ailément ſa haine& ſon amour.
Si la rigueur l'aigrit , la clémence l'attire ;
Enfin ſouvenez - vous , en reprenant l'empire,
Que Rome à l'eſclavage a pu vous deſtiner ,
Etdu moins apprenez de Rome à pardonner.
HÉRODE.
Oui , ſeigneur , il eſt vrai que les deſtins ſéveress
M'ontſouvent arraché des rigueurs néceſſaires ;
Souvent ,vous le ſçavez , l'intérêt des états
Dédaigne la juſtice &veut des attentats ;
Rome , que l'Univers avec frayeur contemple ,
Rome , dont vous voulez que je ſuive l'exemple,
Aux rois , qu'elle gouverne , a pris ſoin d'enfeigner
,
Comme il faut qu'on la craigne & comme il faut
regner.
De ſes proſcriptions nous gardons la mémoire,
Céſar même , Céſar , au comble de la gloire ,
N'eût point vu l'Univers à ſes pieds proſterné ,
Si la bonté facile eût toujours pardonné .
Cepeuple de rivaux , d'ennemis & de traîtres
Nepouvait....
VARUS
Arrêtez ,&reſpectez vos maîtres!!
C
58 MERCURE DE FRANCE .
Ne leur reprochez point ce qu'ils ont réparé,
Et du ſceptre aujourd'hui par ieurs mains ho
noré ,
Sans rechercher en eux cet exemple funeſte ,
Imitez leurs vertus , oubliez tout le refte ;
Sur votre trône affis ne vous ſouvenez plus
Que des biens que ſur vous leurs mains ont répandus.
Gouvernez en bon roi ; ſi vous voulez leur plaire,
Commencez par chaffer ce flateur mercenaire ,
Qui du maſque impoſant d'une feintebonté
Cache un coeur ténébreux par le crime infecté.
C'eſt lui qui , le premier , écarta de ſon maître
Des coeurs infortunés qui vous cherchoient peutêtre
;
Le pouvoir odieux dont il eſt revêtu
Afait fuir devant vous la timide vertu.
Il marche accompagné de délateurs perfides ,
Qui , des triftes Hébreux , inquifiteurs avides ,
Parcent rapports honteux , par cent détours abjets
Trafiquent avec lui du ſang de vos lujets.
Cefſez , n'honorez plus leurs bouches criminelles
D'un prix que vous devez à des ſujets fidéles ;
De tous ces délateurs le ſecours tant vanté
Fait la honte du trône,& non la ſûreté.
Pour Salome , Seigneur , vous devez la connoître,
Et fi vous aimez tant à gouverner en maître ,
Confiez à des coeurs plus fidéles pour vous ,
Ce pouvoir fouverain dout vous êtes jaloux:
NOVEMBRE. 1768 . 59
Après cela , Seigneur , je n'ai rien à vous dire ,
Reprenez déſormais les rênes de l'empire ,
DeTyr à Samarie allez donner la loi ,
Je vous parle en Romain , ſongez à vivre ca
Roi.
SCENE IV.
HÍRODE , MAZAE L..
MAZAEL.
Vous avez entendu ce ſuperbe langage ,
Seigneur ; ſouffrirez - vous qu'un Préteur vous
こoutrage,
Et que dans votre coeuril oſe impunément ? ....
HÉRODE àſa fuite.
Sortez , & qu'en ces lieux on nous laiſſe un moment.
Tu vois ce qu'il m'en coûte ,& fans doute on peut
croire ,
Quelejoug des Romains offenſe aſſez ma gloire.
Mais je regne à ce prix: leur orgueil faftueux
Se plaît à voir des rois s'abaiſſer devant eux.
Leurs dédaigneuſes mains jamais ne nous couron-
4
nent
Que pour mieux avilir les ſceptres qu'ils nous
donnent ;
Pour avoir des ſujets qu'ils nomment ſouverains ,
Etfurdes fronts ſacrés ſignaler leursdédains.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
1
Il m'a fallu dans Rome avec ignominie
Oublier cet éclat tant vanté dans l'Afie :
Tel qu'un vil courtiſan dans la foule jetté,.
J'allais des affranchis careſſer la fierté ;
J'attendais leurs momens , je briguais leurs fuffrages;
Tandis qu'accoutumés à de pareils hommages ,
Aumilieu de vingt rois à leur cour affidus ,
Apeine ils remarquaient un monarque de plus..
Je vis César enfin ; je ſous que ſoncourage
Mépriſait tous ces rois qui briguaient l'eſclavage..
Je changeai ma conduite : une noble fierté
Demon rang avec lui ſoutint la dignité :
Je fus grand ſans audace , & foumis ſans bafleſſe ;;
Céfarm'en eſtima , j'en acquis ſa tendreſſe ,
Etbientôt dans ſa cour appellé par ſon choix ,
Je marchai distingué de la foule des rois.
Ainſt, ſelon les temps , il faut qu'avec ſoupleffe
Mon couragedocile ou s'éleve ou s'abaiſle ;;
Je ſçais diffimuler , me venger & fouffrir,
Tantôt parler en maître & tantôt obéir ;
Ainfi j'ai fubjugué Solime & l'Idumée
Ainfi j'ai fléchi Rome à ma perte animée ,
Ettoujours enchaînant la fortune à mon char,,
L'étois ami d'Antoine& le ſuis de César..
Heureux après avoir , avec tant d'artifice ,,
Des deftins ennemis corrigé l'injustice ,
Quand je reviens en maître àl'Hébreu conſterne
9.
NOVEMBRE. 1768. 61
Montrerencor le front que Rome a couronné!
Heureux fi de mon coeur la faiblefle immortelle
Ne mêlait à ma gloire une honte éternelle.
Si mon fatal penchant n'aveuglait pas mes yeux,
SiMariamne enfin n'était point en ces lieux.
MAZAEL.
Quoi ! Seigneur , ſe peut- il que votre ame abufée
De ce feu malheureux ſoit encore embraſée?
HÉRODE.
Que medemandes- tu ? Ma main , ma foible main
Afigné ſon arrêt & l'a changé ſoudain .
Je cherche à la punir ,je m'empreſſe à l'abſoudre,
Je lance enmême inſtant &je retiens la foudre.
Je mêle ,malgré moi , ſon nom dans mes diſcours,,
Et tu peux demander ſi je l'aime toujours ?
MAZAEL.
Seigneur , a - t-elle au moins cherché votre pré
Non. ....
fence?
HERODE..
j'ai cherché la fienne..
MAZAEL.
Eh quoi ! ſon arrogance..
A-t-elle enſon palais dédaigné de vous voir.
HERODE.
Mazaël, je l'ai vue , & c'eſtmondéſeſpeis. ]
62 MERCURE DE FRANCE.
i
Honteux , plein de regret de ma rigueur cruelle ,
Interdit & tremblant , j'ai paru devant elle.
Ses regards , il est vrai , n'étoiant point enflammés
Du courrouxdont ſouvent je les ai vus armés.
Ces cris déſeſpérés , ces mouvemens d'horreur
Dont il fallut long-temps effuyer la fureur ,
Quand par un coupd'état,peut- être trop ſévere,
J'eus fait aſlaſſiner& fon pere& fon frere.
De ſes propres périls ſon coeur moins agité
M'a ſurpris aujourd'hui par ſa tranquillité.
Ses beaux yeux , dont l'éclat n'eut jamais tantde
charmes ,
S'efforçaient devant moi de me cacher leurs lar
mes .
Fadmirais en fecret ſa modeſte douleur ;
Qu'en cet état , ô ciel , elle a touché mon coeur !
Combien je déteſtais ma fureur homicide !
Je ne le cele point, plein d'un zèle timide ,
Sans rougir , à ſes pieds je me ſuis profterné,
J'adorais cet objet que j'avais condamné.
Hélas ! mondéſeſpoir la fatiguoit encore ,
Elle ſe détournait d'un époux qu'elle abhorre ;
Ses regards inquiets n'oſaient tomber ſur moi ,
Et tout , juſqu'à mes pleurs , augmentait fon
eftroi.
MAZAEL.
Sansdoute cllevous hait , ſa haine envenimée;
NOVEMBRE. 1768. 65
Jamais par vos bontés ne ſera déſarmée.
Vos reſpects dangereux nourriſſent la fierté.
HÉRODE.
:
Elle me hait ! ... Ah dieu ! je l'ai trop mérité.
Je n'en murmure point : ma jalouſe furie
Ade malheurs ſans nombre empoiſonné ſa vie.
J'ai , dans le ſein d'un pere , enfoncé le couteau
Je ſuis ſon ennemi , fon tyran , fon bourreau :
Je lui pardonne , hélas ! dans le ſort qui l'accable
Dehaïr à ce point un époux ſi coupable..
MAZAEL.
;
Erouffez les remords dont vous êtes preffé ,
Le fangde ſes parens fut juſtement verſé ;
Les rois ſont affranchis de ces regles auſteress
Que le devoir inſpire aux ames ordinaires..
HÉRODE.
Mariamnemehait ! cependant autrefois ,
Quand ce fatal hymen te rangea ſous mes loix,
Oreine, s'il ſe peut que ton coeur s'en fouvienne
Ta tendreſſe en ce temps fut égale à la mienne.
Aumilieudes périls ſon généreux amour ,
Aux murs de Maſlada me conſerva le jour.
Mazaël, le peut-il que d'une ardeur ſi ſainte ,
La flamme ſans retour ſoit pour jamais éteinte
Le coeurdeMariamne est-il fermé pourmoi,
::
64 MERCURE DE FRANCE.
MAZAEL.
Seigneur , m'eſt-il permis de parler àmon roi?
HÉRODE.
i
Ne me déguife rien , parle , que faut- il faire ?
Comment puis-je adoucir ſa trop juſte colere ?
Par quel charme , à quel prix puis-je enfin l'appaifer.
MAZAEL.
Pour la fléchir , ſeigneur , il faut la mépriſer.
Des ſuperbes beautés tel eſt le caractere .
Sa rigueur ſe nourrit de l'orgueil de vous plaire ,
Samain qui vous enchaîne , &que vous careflez ,
Appeſantir lejoug ſous qui vous gémiſſez .
Ofez humilier ſon imprudente audace ,
Forcez cette ame altiere à vous demandergrace;
Par un juſte dedain ſongez à l'accabler ,
Etque devant ſon maître elle apprenne àtrembler.
Quoi donc ? ignorez-vous tout ce que l'on public ?
CetHérode , dir-on , ſi vanté dans l'Afie ,
Si grand dans ſes exploits , ſigrand dans ſes defſeins
,
Qui ſçutdompter l'Arabe & fléchir les Romains,
Aux pieds de ſon épouſe, eſclave ſur ſontrône ,
Reçoit d'elle , en tremblant , les ordres qu'il nous
donne.
HÉRODE..
Malheureux à mon coeur cellede retracer
NOVEMBRE. 1768. 65
Cequede tout mon ſang je voudrais effacer .
Ne me parle jamais de ces temps déplorables ;
Mes rigueursn'ont été que trop impitoyables.
Je n'ai que trop bien mis mes ſoins à l'opprimer ;
Le ciel pour m'en punir me condamne à l'aimer,
Les chagrins , fa prifon , la perte de ſon pere ,
Les maux que je lui fais me la rendent plus chere.
Enfin c'eſt trop vous craindre & trop vous dé
chirer ,
Mariamne, en un mot, je veux tout réparer.
Va la trouver , dis- lui que mon ame aſſervie
Met à ſes pieds mon fceptre , & ma gloire & ma
vie.
Des maux qu'elle a ſoufferts elte accuſe ma foeur;
Je ſçais qu'elle a pour elle une invincible horreur :
C'en eſt aſſez , ma ſoeur , aujourd'hui renvoyée ,
A ſes chers intérêts ſera ſacrifiée.
Je laiſle à Mariamne un pouvoir abſolu....
MAZAE L.
Quoi ! ſeigneur , vous voulez....
HÉRODE.
Oui , je l'ai réſolu.
Vala trouver, te dis-je , & fur-tout à ſa vue
Peins bienle repentir de mon ame éperdue ;
Dis-lui que mes remords égalent ma fureur.
Va, cours , vole & reviens.... Juſte ciel , c'eſt ma
fooeur !
66 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU de M. de Voltaire à une
Dame déguisée en Turc , à un bal.
SOUuSs cettebarbe qui vous cache
Beau Ture , vous me rendez jaloux ;
Si vous ôtiez votre moustache ,
Roxane le ſerait de vous.
:
:
A M. l'Abbé de LANGEAC , fur ses
ouvrages imprimés en 1768 .
QuiUI ne verroit que vos ouvrages ,
Langeac , vous prendroit pour Neftor.
Vieillard naiſſant , jeune Mentor ,
Heureux qui reçoit vos hommages!
Vous , qui les écrivez , ô plus heureux encor
Langeac , votre ame a tracé ces images ,
Votre coeur en eſt le tréſor:
Par Mde . Guibert.
NOVEMBRE. 1768. 67
A M. G.... de F.... , agé de feize ans.
LE monde vous eſt peu connu ,
Faites - vous des amis , mais dans votre patrie.
Tout climat eft mêlé de vice & de vertu.
N'adoptez point l'anglomanie
Ni l'égoïſme & la coſmopolie ;
N'allez point en auteur du jour ,
Faire des vers galans (aus avoir de l'amour ,
Et par-tout , fans honneur , remporter la victoire,
Aimez la véritable gloire :
Soyez amant ſans art , élégant ſans fadeur.
Il faut être ſçavant , mais ſans pédanterie ;
Aimer les arts ſans frénefie ;
Croire aux amis , croire au bonheur ,
Il faut pour le grand nombre étaler ſon génies
Pour les amis , laiſſer parler ſon coeur.
Par la même.
Au Même.
JEUNE Athis , vous aimez les belles ;
Voulez-vous les charmer long-temps ,
Avec votre eſprit , vos talens ,
Feignez d'être auſſi léger qu'elles.
Par la même,
68 MERCURE DE FRANCE.
Troiſieme lettre de Milord Charlemont , à
Milord Charles Belafis.
MON abſcence inquiète'; est-il vrai Charles
? elle attriste , ah ! je ne le ſouhaite
pas. J'aime à croire que tu exageres les expreſſions
de cette amie dont le nom doit
être un myſtere. Si je ne reviens pas promptement
, Ladi Mari me déclare indigne
del'estime que mes attentions pourroient
changer en un tendre sentiment.
Je ne m'appliquerai point à pénétrer
le ſens de cette eſpéce d'énigme ; jamais
jene me ſentis moins tenté de repaſſer la
mer. Tu me parles de beauté , defortune ,
de convenances. Mon ami , le plus bel
objet du monde contemplé tout le jour ,
paroît le foir un objet ordinaire ; doubler
ſa fortune , c'eſt doubler ſes ſoins ; à l'égard
des convenances , on s'y conforme
pour les autres. Mais ſi jamais je me choifis
une compagne , je veux qu'elle me
convienne à moi-même , ſans m'embarraffer
ſi le public approuve une démarche
dont l'événement me touchera ſeul.
M. Harley me remit hier une très-jolie
lettre de Milady d'Orſet , je viens d'y
NOVEMBRE. 1768. 69
répondre ;je voulois écrire à ſa foeur ,
mais je ne ſçais quel engourdiſſementm'a
fait craindre d'être un peu trop péſant ce
foir , pour entretenir une perſonne aufli
délicate que Ladi Mari ; charge toi de
mes excuſes juſques au premier courier.
Parlons d'une affaire où je m'intéreſſe
vivement : tu n'as donc pu engager Sir'
Robert à placer ſon troiſieme frere dans
le régiment des gardes ? ſa négligence ,
fes délais ... parlons ſans détour , ſa mauvaiſe
volonté me ſurprend ; c'eſt une im-'
pardonnable dureté ; quoi ne pas facrifier
que légere ſomme à l'avancement d'un
jeune homme dont les heureuſes diſpofitions
méritent d'être cultivées ! refuſer
de faire le bonheur de ſon parent , de
fon ami , de ſon frere !
Parbleu , Charles , toi qui veux corriger
tous les abus ; que j'ai vû méditer ſi
férieuſement fur le plus fou des ſiſtêmes ,
toi qui ſouhaites ſi paſſionementde voir regner
l'égalitéparmi les hommes; comment
n'eſſaye-tu pas de l'établir dans les familles?
entre les freres au moins ! Si le droit
du plus fort , malheureuſement très- naturel
, impoſſible à détruire , ſi ce droit
te ſemble injufte , cruel , odieux , combien
celui d'un aîné , fondé ſeulement
fur les conventions de l'orgueil , eft il
70 MERCURE DE FRANCE.
plus révoltant , plus contraire à la raiſon
& àl'humanité.
Ma foi , ſi jamais je ſuis pere , le premier-
né de mes enfans aura la bonté de ſe
croire le frere de ſes cadets , & non pas
leur maître ; ce ne ſera point en les privant
d'un juſte partage dans ma fortune ,
qu'il étalera ce vain faſte dont Sir Robert
importune la ville , pendant que ſon frere
James , officier réformé , demi- chaffear ,
demi- fermier , languit loin d'un monde
où il mérite de briller. Il eſt mon parent ,
je l'eſtime , mon amitié ne lui fera point
inutile. Ceffe de preſſer ton avare voiſin ,
j'ai traité , j'ai conclu le marché , obtenu
l'agrément , je t'envoye un ordre pour
prendre de l'argent chez Burnet ; dès que
le brevet ſera ſigné , fais partir un exprès
pour le porter à James , avec un billet
dedeux cents livres ſterling ; mais cachelui
la main qui l'oblige ; épargnons à un
gentilhomme ce moment de trouble .
d'embarras , d'humiliation qu'excite un
bienfait reçu , dans un coeur honnête &
ſenſible. Je te connois trop pour t'en dire
davantage , eh ! n'est-ce pas de toi que
j'appris à fervir noblement un ami. Je
mets ſous ton enveloppe une réponſe à
- la derniere lettre de James ; elle éloignera
ſes idées , prends ſoin qu'elle ne lui
NOVEMBRE. 1768. 71..
parvienne qu'après la réception de fon
brevet.
Mes trois maîtreſſes répandent un extrême
agrément ſur ma vie , je parts demain
pour la campagne avec elles. Sur
mon honneur , Charles , les femmes ſont
des créatures d'une eſpéce ſupérieure à la
nôtre. Que de douceur dans leur amitié ,
de délicateſſe dans leur eſprit , de véritable
générosité dans leur coeur ! je te conterai
peut- être une jour l'hiſtoire de ces
trois amies ; toutes les Françoiſes ne ſont
pas légeres , tu peux m'en croire.En général
nous ne cherchons pas affez à connoître
ce ſexe aimable ; nous le regardons ,
nous ne l'examinons pas ; la groſſiereté
de nos idées , nos defirs , un fentiment
intéreſſé , ne nous laiſſent appercevoir en
lui que ſes moindres avantages. Si jamais
je me mêle d'écrire .... Mais le projet
d'un ouvrage m'effraye. Bon ſoir , j'ai mal
à la tête , je m'endors , & toi auſſi , n'eſtce
pas ? adieu , mon ami , je t'embraſle,
&te recommande l'affaire de James.
:
Lettre deMilord Charlemont à M. James
Clington.
Votre confiance me touche , Monfieur,
elle m'engage à redoubler mes inſtances
?
72 MERCURE DE FRANCE .
1
auprès de Sir Robert Clington , mais je
n'oſe vous flater du ſuccès de vos voeux :
il a tant de goûts ,tantde fantaiſies , il ſe
donne tant à lui-même , que ſes immenſes
revenus ſuffiſent à peine pour remplir
ſes propres deſirs. Vos chagrins font naturels;
vous blâmerde les ſentir ce ſeroit
être injuſte , je vous exhorte ſeulement
àvous en occuper moins ; ne contractez
pas l'habitude de vous attriſter , une humeur
fombre obſcurcit les plus aimables
qualités ; tâchez de vous diſtraire , même
de vous amuſer ; il faut rire avant d'être
heureux , dit un ſage , de peur de mouri
fans avoir ri.
Votre poſition actuelle ne fixe pas vos
regards ſur une perſpective bien agréable
, je l'avoue. La campagne vous déplait ,
l'inaction vous ennuye & lafolitude vous
livre à d'ameres réflexions. Cet état est affreux,
dites- vous ? hélas ! peut- êtreunjour
regreterez - vous , dans le tourbillon du
monde , ces inſtans paiſibles que vous
nommez perdus.
Le bonheur ne me paroît pas attaché
àune ſituation , mais à l'idée qu'on ſe
forme de la ſienne &de celle des autres.
Les beſoins réels de l'humanité ſont ſi
peu érendus , qu'il feroit facile d'être
contentſi on ſe regardoit ſeul. Mais fans
celle
1
NOVEMBRE. 1768. 73
¿
ceſſe bleſſés par des objets de comparaifon;
nos yeux ſe ferment fur nos propres
avantages ; notte coeur s'ouvre au
defir ; le faſte , l'éclat nous en impoſent ,
&celui qui les étale à notre vue nous fait
fentir la privation de mille biens , dont
le poſleſſeur ne tire ſouvent aucune farisfaction
véritable..
:
Au fond ,d'envie qu'excitent les riches
& les grands , eſt l'effetd'un premier coup
d'oeil jetté fur eux ; fi on pénètre dans l'intérieur
de leurs maiſons , qu'y voit- on ?
de bas complaifans , de malins admirateurs,
d'heureux valets , & d'infortunés
maîtres. Ces hommes que vous croyez
les dieux de la terre , acheteroient à grand
prix vos defirs : tout leur est infipide ; la
langueur , l'ennui préſident à leurs fères ;
ils payent avec prodigalité l'eſpérance du
moindre amulement ; mais le plaifir vainement
appellé , fuit fans ceſſe devant
eux; tout ce qui les environne jouit de
leur fortune , c'eſt à eux ſeuls qu'elle devient
inutile ; ils reffemblent à ces grands
arbres dont l'ombrage épais donne au
voyageurune retraite fraîche & délicieuſe
, pendant que leur faîte élevé dans la
nue eſt continuellement defléclié par l'ardeur
du foleil .
Quand Sir Robert conſentiroit à vous
D
74 MERCURE 2 DE FRANCE.
placer , vous ſeriez encore dans une condition
médiocre , en vous comparant à
vos aînés ; le temps& votre bonne conduite
pourroient ſeuls vous avancer. Perdez
donc ces idées , capables de répandre
le dégoût ſur toute votre vie ; n'enviez
plus vos freres , méritez un titre &
n'en defirez point. J'approuve votre
amour pour la philofophie , mais craignez
de vous tromper à ce nom. Ces fous
à ſyſtêmes , dont le pinceau nous trace
un monde qui n'eſt point , des vertus giganteſques
, contraires à la nature , à la
vérité ; qui dans l'ordre des choſes ne
peuvent exiſter ; qui, ſi elles étoient, ne
feroient bonnes à rien , ces extravagans
loin de vous inſtruire vous égareroient.
Etudier la nature & fon propre coeur ,
chercher à diminuer les peines inféparablesde
l'humanité , étendre les reſſources
que la raiſon nous préſente pour les adoucir
; aimer les autres , s'aimer ſoi-même ;
avant de hazarder une démarche, s'aſſurer
de pouvoir s'eſtimer après l'avoir faite ;
voilà , mon jeune&cher ami , les regles
de la ſaine , de l'utile philoſophie , au
moins,celles que j'ai cru devoir adopter
pour moi même .
Adicu , foyez patient , eſpérez , mais
avec affez de modération pour ne pas
>
NOVEMBRE. 1768.
vous affliger , ſi vous êtes trompé dans
votre attente . Continuez à m'écrire , &
comptez fur ma plus tendre eſtime. Je
vous ferai part des diſpoſitions de Sir
Robert , dès que j'aurai reçu ſa réponſe
poſitive .
4
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du ſecond volume du Mercure d'Octobre
eſt le chifre 6 ; celle de la ſeconde eſt
girouette; le mot de la troifiéme eſt tonnerre.
L'explication du premier logogryphe
eſt poison , dans lequel on trouve oifon,
pois,fon ; celle du ſecond eſt feigle
, dont l'anagrame eſt église. Celle du
troiſiéme eſt printemps , dans lequel on
trouveferin , temps , nitre , re , mi , pinte,
ris , rire , mine , pin , pire , rime , tire , St
Remi , mire , fein.
PAR
ÉNIGM E.
moi tout mortel eſt ſemblable ,
Le plus infortuné comme leplus heureux :
Je ſuſpends tous les maux, j'offre au plus mifé
rable
Un fort , untemps délicieux .
:
Dij
76
MERCURE DE FRANCE.
L'Univers m'eſt ſoumis ; maître de la nature,
De tout ce qui reſpire , aimant , réglant les jours ,
J'en prolonge à mon gré , j'en adoucis le cours ;
Souvent auſſi pere de l'impoſture ,
Je trouble , irrite , je ravis ,
J'afflige , tourmente , attendris ;
Nul cependant contre moi ne murmure ,
Utile à ceux que je tiens aſſervis ,
Utile à toute créature; アにわ
On me defire , on me conjure ,
Onm'implore tel queje ſuis .
Par M. de Bouffanelle , mestre de camp de
cavalerie, capitaine au Commiſſaire-Général.
J AUTRE .
Sous diverſes couleurs aux yeux jjeemepréſente ,
Dans tous les coeurs je porte la gaïté ,
Ami de la ſincérité ,
L'ame par moi ſemble être tranſparente,
Et laiſle voir la vérité.
Entout pays on chérit ma naiſſance ,
Les plus grands ſouverains font charmés de m'avoir.
Bienfaiſant pour qui ſçait reſpecter mon pouvoir ;
Je terrafle quiconque inſulte à ma puiſlance.
Princes , ſujets , pour tous je fuis égal .
Dans l'Univers je ne crains qu'un rival :
NOVEMBRE. 1768. 77
Par ſa foibleſſe même il arrête ma rage ;
On le trouve aiſément ; lecteur fais-en uſage ,
Avecluije ſuis bon& ne fais aucun mal.
Par M. de la Ville de Baugė.
:
AUTRE.
Je ſuis fimple , ingénu , complaifant , gracieux ,
Malin, trompeur, biſare , plein d'audace ;
Je flatte , je ſéduis , je gronde , je menace ,
Quoiqu'inconſtant , je ſuis délicieux .
Tout ici bas me rend les armes ;
Lespetits, les grands& les rois ,
Entraînés,féduits par mes charmes ,
Se laiſſent ſubjuguer , & cédent à mes loix.
Je megliffe par-tout , à la cour, au village
Au couvent,,à l'armée , à l'égliſe , au barreau.
Je duppe bien des gens , ſans excepter le ſage
Que je fais quelquefois donner dans le paneau.
Je me laifle toucher , & ne ſuis point palpable.
Sans mouvement , je me porte en tous lieux ,
Je ſuis fin , clairvoyant , & fi n'ai - je point d'yeux ,
Ace trait , cher Lecteur , ſuis-je méconnoiſſable ?
Prends garde , cependant tu pourrois t'y tromper ,
Plus on court après moi , noins on peut m'attraper.
:
ParM. le Chevalier Defmarais du Chambon.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
J fuis un corps de plaiſante nature ,
Formé ſans pieds , n'ayant tête ni bras ,
Petit & grand , plutôt maigre que gras ,
Muni par fois de peſante encolure.
Je ſuis aveugle , & pourtantj'ai des yeux
Lecteur , mon être eſt aſſez curieux,
Pour y rêver. Tu me vois à la ville ,
Aux champs auſſi l'on me donne un aſyle ;
Par fois en mouvement , & par fois en repos :
Je ſuis utile & cauſe bien des maux.
Quoiqu'innocent , ſouvent de l'artifice
Onm'acontraint de devenir complice.
Sans être fier , j'entretiens la hauteur ;
J'ai poflédé jadis plus d'un grand coeur.
Je ſuisdifcret , auſſi l'on me confie
Certains tréſors avec ſoin recherchés .
Mais , las! ſouvent ma peine eſt démentie !
Plusje les ferre & moins ils ſont cachés .
Par fois mon zèle a fait couler des larmes ,
Alors je ſuis maudit & déteſté ;
Mais plus ſouvent je me vois exalté
Comme l'ami , le protecteur des charmes.
Toujours ſoumis aux caprices divers ,
Je ſçais plier ſuivant la circonſtance ;
NOVEMBRE. 1768. 79
Etle parquoi j'éprouvel'existence
J
Me maintiendra long-tempsdans l'Univers.1
ParM. B.... A. D. C.
i
LOGOGRYPHE.
Jefuis blanc ,
Tranſparent,
Jaune même :
Je ſuis rond ,
Preſque long ;
Chacun m'aime.
Mais , lecteur ,
Pour connoître ,
De mon étre
Lavaleur
Décompoſe
Tous mes pieds ;
Si tu l'oſe ,
C'eſt aſſez .
J'en ai quatre
Pour t'ébattre :
Et ſans vouloir tedonner grand effort,
Enquatre mots tu connoîtras mon fort .
Trouves-y donc une ville de France :
Un habitant des petites-maiſons :
Cequ'on ne peut toucher ſans perdre patience :
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
Un cri , lorſque du mal on ſent les éguillons .
Metiens-tu ? Non. Eh bien , reprens courage;
Monbut n'étant de te pouffer à bout ,
Ami, je reviens à mon tout ;
Ce qu'au retour de ſon voyage,
Aſa bonne , d'un air calin ,
Caquet bon- bec lui mit en main.
ParMllePoulainde Nogent-fur-Seine.
e
AUTRE.
AGRÉABLE de forme & de couleur à plaire ,
Je ſuis de plus , lecteur , d'un goût délicieux ;
Tu vas chercher ma tête au centre de la terre ,
Etle reſte du corps , tu le mets dans les cieux ;
Mes deux extrémités te donnent nourriture ;
Monſein trop répété te met en ſépulture.
i ParM. B....
:
i
1
i
J
AUTRE.
E nais&vis dans l'écritureể
C'est mon devoir & ma nature.
Trois faints dans le calendrier ,
Ne cherchez rien en Février .
......Un détestable caractere
:
Page 31
Romance
Monjeune coeur
pal. pite,je
tremble malgré
malgré
moi , je
tremble
moi ; Quelque chose l'a... gi.
te a..mour dis
moi pourquoi ; a ..mour
dis moi pourquoi: Quandje vais dans la
plai-ne, sij'y vois mon Ber-ger; u-ne
frayeur soudai.ne, u.nefrayeur sou.dai . . ne
M'annon..ce
le danger .
le danger , Mannon..ce
laMusique est deM.Albanese
de l'Imprimerie de Récoquilliée rue du Foin St. Jacques
NOVEMBRE. 1768. 81
Qui déplaît au célestepere.
Un homme privé de raiſon ,
S'il contente ſa paſſion.
J'en aurois encor bien à dire ,
Mais je me tais & me retire . 1
Par D. D. L.
AUTRE.
EXAMINEZ bien ma figure ,
J'ai toujours la même nature ;
Lecteur , dans un autre ſens pris ,
Je ſuis un terme de mépris.
؟
:
1
Parlemême.
ROMANCE.
MON jeune cooeur palpite ,
Je tremble malgré moi ;
Quelque choſe l'agite ,
Amour , dis-moi , pourquoi
Quand je vais à la plaine ,
Si j'y vois mon berger ,
Une frayeur ſoudaine
M'annonce ledanger.
Ma mere très -prudente
Repéte nuit&jour,
Dy
1
$2 MERCURE DE FRANCE
Qu'on n'eſt jamais contente
Quand on penſe à l'amour.
Cependant lorſqueBlaiſe
Me parle de ſes feux ,
Je ne me fens pas d'aiſe ,
Et lui-même eſt heureux.
Mais pourtant je me doute,
Qu'il eſt certain bonheur
Dont j'ignore la route ;
Amour , guide mon coeur !
Comme le peint ma mere ,
L'amour eſt un tourment ;
Blaiſe dir le contraire,
Quel est celui qui ment?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettre de Dulis àſon ami , par M. Mercier
nouvelle édition corrigée & augmentée
avec cette épigraphe : mors
Stupebit & natura. AAmſterdam & fe
trouve à Paris chez Lejai , Libraire ,
Quai de Gevres. in 80. 48 pages..
Certehéroïde eſt déjà connue ; elle rea
paroît aujourd'hui avec une nouvelle eftampe
qui fait honneur au burin de M.
NOVEMBRE. 1763 . 8 ;
de Longueil. L'auteut a corrigé pluſieurs
vers , & a joint à fon héroïde le précis de
l'étrange événement fut lequel elle eſt
fondée. Un jeune homme d'une imagination
ardente eſt conduit dans un couvent
pat la dureté de ſes parens ; il éprouve,
au milieudu cloître,des deſirs quel'auftérité
,la folitude & l'efclavage rendent
plus vifs & plus violens. Une jeune fille
dont la beauté eſt célebre, tombe dans
une léthargie profonde ; on croit qu'elle
n'eſt plus ; on appelle les miniſtres de la
religion pour prier auprès d'elle ; ce funeſte
emploi eſt une obligation du nouvel
état de Dulis , il accompagne un
vieux religieux . Celui- ci s'endort ; le filence
regne par-tout ; les flambeaux s'éreignent
en partie. Dulis oſe porter les
yeux fur le corps qui n'eſt couvert que
d'un voile léger ; il le leve d'une main
tremblante , qui s'égare & va s'appuyer
fur un coeur qu'il fent palpiter. Emporté
par un mouvement fougueux , il commet
un crime dont le charme lui déguife
l'horreur. En fortantde cette maiſon , it
dit que la jeune perfonne avoitparu donner
quelques fignes de vie. On accourt;
on lui donne les fecours qu'on avoit
erus inutiles. Junie , c'étoit fon nom ,
revient à la lumière ; bientôt fa ſanté le
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
:
dérange , elle reſſent toutes les incommodités
attachées à une groſſeſſe ; le médecin
la découvre , en fait part au pere qui
paſſe de la ſurpriſe à la fureur , & veut
connoître l'auteur de ſon infortune. Junie
ne peut l'en inftruire ; elle eſtà la fois
étonnée & déſeſpérée de ſon état , elle.
atteſte en vain ſon innocence; les circonf.
tances dépoſent contre elle , elles fervent
de fondement à la voix publique qui l'accuſe
. Le malheureux Dulis étoit pourſuivi
par le remords ; il avoit quitté l'état
religieux ; il apprend les ſuitesde fon
crime. Junie en eſt la victime ; la réputation
eſt noitcie; il frémit à cette nouvelle
affreuſe ; il fonge à tout réparer ; il
n'y peut parvenir qu'en révélant ce myftere
horrible ; c'eſt mettre ſes jours en
danger ; il ne délibere pas , il court ſe jetter
au pieds du pere de Junie qui l'écoute
avec horreur ,&ne refpirant que la
vengeance le fait traîner dans les cachots.
Oncommence une procédure criminelle.
Un avocat qui connoiſſoit le jeune homme
oſa entreprendre ſa défenſe; il ne déguiſa
pas l'horreur du crime , il parla des
moyens de le réparer ; le pouvoit-il être
par le fupplice du coupable ? Junie en
reſtoit-elle moins déshonorée ? » J'oferai
>>emprunter ici ſa voix ,ajoutatil ; elle
i
NOVEMBRE. 1768. 85
> vous dira : ſi je ne ſuivois que mon ref-
>> ſentiment , je verrois avec joie percer
» le coeur de ce traître ; mais ſij'en crois
>> ma religion , je dois lui pardonner ;
» l'enfant que j'ai porté dans mon fein
» me redemande un pere; il ne pourra
>> l'obtenir que ſous vos aufpices. Il faut
>> qu'il porte ſon nom , pour que la hon-
>> te qui s'éleve à ſon aurore , ne l'accom-
>>pagne pas juſqu'à fon tombeau , & ce
* n'eſt qu'en épouſant l'auteurde ſa naif-
>> ſance que je puis leſauverde l'opprobre ;
> ce n'eſt pas fon repentir qui mérite que
j'oublie ſa faute ; il faut que je me fa-
>>crifie pour mon fils , quoique je ne doi-
>> ve regarder ſon pere qu'avec la derniere
>> indignation , & tel eſt l'excès de ma
>> miſere , que je ſens mes entrailles ſe
>> révolter à la ſeule idée de ſon trépas.
>> Seriez- vous plus cruels que lui en ag-
>>gravant mon infortune ? Rejetterez-
>> vous avec horreür celui à qun je ne ba-
>>lance point de tendre les bras , pour
>> l'intérêt d'un fils. Si telles ſont ſes pa-
>> roles , continua l'avocat , qui de vous
>> ofera être plus barbare que cette fem-
>> me offenſée ?& fi elle dit je pardonne ,
» qui de vous ofera précipiter le bras de
>>la justice en pleurs ? Il eſt une voix forte
»& fecrette qui vous dit en ce moment,
روا
86 MERCURE DE FRANCE .
1
> qu'il y a plus d'avantages dans le pardon
> que dans la peine. Confultez donc cette
>>femme éplorée , & fi elle ne repoutle
>>pas de ſon ſein le coupable , ſi la bon-
>> ne foi , ſes temords , peut- être un autre
>> fentiment que je n'ofe nommer , ne lui
>>>font pas odieux , ſi elle pardonne ;def-
»cendez de votre tribunal , ô juges ! il
>> n'y a plus de crime dès qu'elle celle de
>> ſe plaindre que votre équité cede en ce
>>moment à la joie de l'homine , à qui il
>> eſt permis d'avoir un coeur , & d'abju-
>> rer un triſte miniſtere . Ge difcours
fit l'effet que l'avocat de Dulis eſpéroit ,
on fit approcher Junie ; elle devoit prononcer
ſur le fort du coupable ; ſes yeux
égarés étoient tombés fur lui ; la pitié s'étoit
emparée d'elle ; ſon coeur s'attendrir
; il lui dicta un arrêt favorable ; le
peuple y applaudit. Dulis s'avança vers
elled'une maniere reſpectueuſe & touchante;
le pardon qu'il demandoit fut accordé
à ſes remords ; il lui fit perdre le
droit de le mépriſer ; il épouſa Junie ,
l'aima conſtainment , & lui fit oublier
qu'il devoit ſa main au crime . Telle eſt
cette hiſtoire finguliere qu'on a défigurée
dans les mémoires de Madlie de Bontems;
P'auteur affure qu'il a puiſé dans les vérisables
fources , & qu'il n'a rien donné à
NOVEMBRE. 1768. 87
l'art du Romancies Nous citerons quelques
vers de fon heroide , Dulis eſt ſuppoſé
l'écrire dans la priſen , où il languit
dans l'attente du fupplice ; il peint ainſi
fon état , lorſqu'il venoitd'entrer dans le
cloître.
Situ connois l'excès des paffions humaines ,
Ces ſémences de feu qui brûlent dans nos veines
Si tu connois l'amour , captif en ſa fureur ,
Ami ,plains les tourmens , les troubles de mon
cooeur ;
Sous un habit ſacré vois un penchant profane ,
Que la nature avoue & que le ciel condamne.
Si la beauté s'offroit à mon ame éperdue ,
Palpitant de deſirs je detournois la vue :
Malheureux ! je craignois de rencontrer les yeux
Dont ladouce langueur m'embraſoit de leurs feux,
Sans ceſſe devoré d'une flamme inutile ,
Contremoi-même envain je cherchois un aſyle.
Temps pénible ! Ah , combien j'ai répandu de
pleurs....
T
La fleur de mes beaux jours féchoit dans les dous
leurs ;
Je mourois ... Je te vis , adorable Junic !
Tu parus tout-à-coup à mon ame attendric
Le Dieu qui deſcendoit pour appaiſer mes maur
Le Dieu qui m'apportoit le calme & le repos,
88 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces deſirs errans devant toi s'éteignirent ,
Mes feux rendus plus doux ſur toi ſe réunirent.
Des deſirs emportés je n'eus plus la fureur ;
Jen'avois quedes ſens , tu me donnas un coeur.
M. Mercier pour varier les tableaux
que lui offre la ſituation de Dulis , fuppoſe
que l'on veut marier Junie. Cet
amant fougueux éprouve tout ce que la
jalouſie a de plus affreux ; l'amour & toutes
les paſſionsquien découlent , ont dans
le cloître un caractere différent de celui
qu'ils ont dans le monde ; l'auteur a bien
faiſi les nuances & les a fortement exprimées.
Dulis ſe détermine à ſe tuer.
Je marchois en filence , &tournois la paupiere
Vers le ciel dont bientôt je quittois la lumiere ;
Souriant du deftin , deſes coups imprévus ,
Et mépriſant un monde où je ne tenois plus.
Calme & même orgueilleux d'un prétendu courage.
: !
Je me croyois au port d'où l'on brave l'orage .
Quel nouveau coup de foudre.... une lugubre
voix
M'épouvante , mefrappe &m'écraſe à la fois.
Je l'entends cette voix formidable & cruelle,
Junie eſt morte... Allez , vous veillerez près
d'elle...
NOVEMBRE. 1768. 89
:
>> Ceflez d'être étonné , la mort frappe en tout
>> temps ;
:
>> L'homme qui meurt ne laiſſe ici que des mou-
» rans. ce
Le tableau que préſentent aux yeux de
Dulis , une maîtreſſe qui n'eſt plus , &
l'appareil funebre dont elle eſt environnée
, n'eſt pas ſi heureuſement rendu.
:
Me voici dans ce lieu de terreur , d'épouvante ,
Où l'effroyable mort qui ſe rit de nos voeux ,
Enchaînoit ſa victime entrefes bras affreux .
Le linceuilqui couvroit ma malheureuſe amante
Laiſſoit voir de fon corps la forme raviſſante ,
Etd'un triſte flambeau le jour pâle & tremblant
Imprimoit fur les murs tout l'effroi du néant.
Graces , beauté , jeuneſſe & tout cequi ſçait plaire,
Tout est enſeveliſous ce drap mortuaire.
Manuel Typographique , utile aux gens de
lettres &à ceux qui exercent les différentes
parties de l'art de l'imprimerie ,
par M. Fournier le jeune ; à Paris ,
imprimé par l'auteur , rue des Poſtes ,
& ſe vend à Paris , chez Barbou , rue
Saint-Jacques. 2 volumes in 8 °. prix
9.liv. broché.
M Fournier le jeune eſt connu par la
perfection des caractères d'imprimerie ,
१० MERCURE DE FRANCE
1
& par l'invention des nouveaux caractères
pour l'impreſſion de la muſique , qui
a mérité l'approbation & les éloges de
l'académie royale des ſciences. Il étoit
peut- être le feul homme qui pût traiter
avec fûreté d'un art dont il avoit étudié
&approfondi toutes les parties. L'art de
graver les caractères n'avoit jamais été décrit
& la maniere de les fondre n'étoit
connue que par le détail abrégé qu'il en
a donné dans l'encyclopedie , & par une
notice inſuffifante & imparfaite qu'on
trouve dans le dictionnaire decommerce
de M. Savary. Pluſieurs ſçavans &
artiſtes avoient donné en différens temps
des traités ſur la forme & la figure des
lettres ; mais leurs ouvrages avoient plutôt
pour objet la perfection de l'art d'écrire
que celle de l'art typographique.
» Geoffroi Tory , libraire à Paris , étendit
>> cette matiere dans un livre intitulé :
» le Champ fleari , qu'il publia en 1526 .
» Il fait defcendre les lettres de l'Alpha-
>> bet latin dunom de la déeſſe IO , pré-
>> tendant que toutes les lettres font for-
>> mées de l'I & de l'O ; enſuite , il fait
>> entrer les lettres en proportion avec le
>> corps & avec le viſage humain ; il en
>> dreſſe des plans pour l'architecture ; il
>>y fait rencontrer le flageolet de Virgi
NOVEMBRE. 1768. 91
le; il y adapte les noms des Muſes &
>> des arts libéraux , &c. il fait des mo-
>> ralités deſſus ; enfin il donne la due &
>> vraieproportion des lettres » . Lorſqu'en
1692 , l'academie des ſciences entreprit
la deſcription des arts , à la fuite defquels
on devoit placer la typographie ,
comme celui qui conſerve tous les autres,
iln'y avoit en France aucun homme capable
de donner des principes certains
fur l'art de graver les caractères ; on ne
trouva qu'un nommé Malherbe Defportes
, graveur pour la monnoie , qui fut
de quelques ſecours , mais qui ignoroit
abſolument la typographie. M. Fournier
parcourt tous les différens ouvrages qui
ontparu ſur cet art , lesapprécie , & indique
tous ceux dont il a quelquefois profité.
Sonpremier volume contient tous les
détails de la gravure & de la fonte des
caractères , la manierede les employer ,
des principes clairs , précis& bien vus fur
tous ces objets. Son ſecond volume offre
un exemple des caractères , tant romains
qu'italiques , dont on ſe fert ordinairement
dans l'imprimerie , avec les nominations
qui diftinguent leurs différentes
groffeurs & les nuances mêmes de ces
groffeurs ; on y trouve des exemples de
tous les ornemens d'impreffion, des carac92
MERCURE DE FRANCE.
tères particuliers à différens pays, de quelques
uns des anciens & des orientaux ,
des notes de muſique & de plein- chant ,
&une ſuite des alphabers de chaque langue.
L'auteur y donne encore un état des
principales fonderies dans leſquellesl'imprimerie
puiſe ſes tréſors . Il n'y en a
qu'en Europe & elles font en affez petit
nombre. Il ne s'arrête qu'aux principales
& en préſente l'hiſtoire. Parmi les fonderies
qui excellent en France : celle du
roi eſt la plus ancienne ; elle fut commencée
par François I. La ſeconde , due
à Jacques de Sanlecque , fut établie en
1596 ; fon fils Louis l'augmenta & en
laiſſa la régie à la veuve de qui M. Louis-
Eustache de Sanlecque la tient aujourd'hui
. M. Fournier , en quittant les fonderies
de France , parcourt celles des
pays étrangers ; fes détails font moins
étendus. Son ouvrage eſt intéreſſant , utile
& mérite de juſtes éloges. Quant à la
partie typographique , la beauté des caractères
, la netteté , l'exactitude , le papier
; tout eſt ſoigné , tout est fini . C'eſt
un véritable chef d'oeuvre de typographie.
On trouve encore chez le même libraire
quelques exemplaires d'un autre ouvrage
de M. Fournier le jeune intitulé , Traités
historiques & critiques , fur l'origine &
NOVEMBRE. 1768 . 93
les progrès de l'Imprimerie ; in- 8 ° . s liv .
cette production ne fait pas moins d'honneur
à l'auteur , & doit ſe joindre à celle
que nous annonçons .
Voyages & aventures d'une princeſſe Babylonienne
pour ſervir de ſuite à
ceux de Scarmentado , par un vieux
philoſophe qui ne radote pas toujours.
A Genève & ſe trouve à Paris , chez
Lejay libraire , Quai de Gèvres. in- 8 °.
1768 .
t
Y
Cet ouvrage eſt déjà connu ; il eſt difficile
d'en méconnoître l'auteur ; ſa maniere
à la fois philofophique & pleine de
gaîté , n'appartient qu'à lui ſeul ; &
fes imitateurs en ſeront toujours bien
éloignés ; ceux qui ont déjà lu cet ouvrage
le reliront encore avec un nouveau
plaifir. L'éditeur n'a rien négligé pour
rendre cette édition agréable ; la partie
typographique eſt ſoignée , & le format
eſt le même quecelui des autres ouvrages
de ce grand écrivain , auxquels on feroit
bien aiſe de joindre cette production
charmante.
Elémens de Physiologie de M. Alb. de
Haller, préſidentde la ſociété royaledes
94 MERCURE DE FRANCE.
ſciences de Gottingue , membre de l'académie
royale des ſciences de Paris ,
Londres , Berlin , &c. &c . traduction
nouvelle du latin en françois , par M.
Bordenave. A Paris , chez Guillyn libraire
, Quai des Auguſtins , près du
Pont-Saint- Michel , au Lys d'or. in-
12 , prix 3, livres , relić.
a
M. de Haller avoit publié de ſçavans
commentaires ſur la phyfiologiede Boerrhaave
; quelque temps après il a donné
untraité ſur cette même partie importantede
l'art de guerir ; ſon deſſein étoit
de rectifier celui de Boerrhaave & d'en
faciliter l'étude , outre pluſieurs points
que ce Médecin n'avoitpas traité dans fes
inſtituts , tels que la fibre , le tiſſu cellulaire
, &c. M. de Haller joint àfon
ouvragedes deſcriptions anatomiques qui
ſervent de baſe aux explications phyſiologiques
, & jettent un plus grand jour
fur ces détails. Il ne rappelle point les
différentes opinions des auteurs qui l'ont
précédé ; il ſe contente d'expoſer l'uſage
de chaque partie d'une maniere ſimple ,
&d'autant plus lumineuſe qu'elle est dépouillée
de toute diſcuſſion inutile ; la
préciſion avec laquelle cet ouvrage eft
écrit , le rendra toujours recommandaNOVEMBRE.
1768 . 95
ble aux véritables connoiffeurs. On en
avoit déjà donné une traduction avec
beaucoup de fautes , & où pluſieurs articles
étoient omis. Celle que nous annon
çons a été faite avec ſoin , ſur la derniere
édition du traité M. de Haller ; on
la doit à M. de Bordenave , & elle ne
peut être que très utile aux étudians pour
qui elle eſt principalement deſtinée.
e
Méditations pour ſervir aux retraites , foit
annuelles , ſoit d'un jour par mois ,
pourdes perſonnes conſacrées à Dieu ,
revues&confidérablement augmentées
par M. Collet , prêtre de la miffion &
docteur en théologie. A Paris , chez
Durand libraire , rue Saint Jacques , à
la Sageſſe , in 12 , prix 3 livres 5 fols
relié.
M. Collet avertit qu'il doit la principale
partie de cet ouvrage à M. Jean
Bonnet , mort en 1736 , ſupérieur-général
de la Congrégation de la Miffion ; il
donne un détail précis de la vie de ce
pieux ecclefiaftique , & du ſuccès de fes
fermons. It rappelle à ce ſujet l'effet du
diſcours fynodal qu'il prononça le 16
Juillet 1703 devant les curés & autres
eccleſiaſtiques du diocèſe de Chartres ,
96 MERCURE DE FRANCE .
dans le choeur de St Pierre de Dreux.
Plus de cent prêtres quitterent leurs places
, les uns pour toujours , les autres
pour deux ou trois mois , qu'ils conſacrerent
à ſe préparer par la retraite & par
les larmes , à remplir leurs fonctions ;
l'évêque même du lieu , Paul Godet des
Marais , qui entendit ce diſcours , alla ſe
jetter publiquement à ſes pieds dans la
ſacriſtie en diſant à haute voix : C'en eft
fait ,j'abdique l'épiſcopat. Il ne fallut pas
moins que toute l'autorité du directeur
pour le retenir. C'étoit pour lors M.
>> Bonnet , dit-on dans une note. Quel-
» qu'un qui connoiſſoit parfaitement ce
>>pieux évêque , a dit pluſieurs fois , par
>>plaifanterie , qu'il n'avoit pas l'eſprit
>> de faire un péché véniel en fix mois.
» Trop d'autres le remplaceront de ce côté-
» là » . Cette derniere phraſe eſt peutêtre
déplacée à la tête d'un recueil de méditatiors.
Au reſte , cet ouvrage eſt trèsſage
, très inſtructif, très-édifiant ; c'eſt
un véritable ſecours offert aux communautés
religieufes .
Réflexions fur le projet de M. de Parcieux
de l'académie des ſciences , de faire
venir à Paris la riviere d'Yvette , par
le P. Félicien de St Norbert carme dé
C
chauffé.
1
NOVEMBRE. 1768. 97
chauffé . A Paris , un volume in- 8 °. 44
pages.
On avoit commencé l'impreſſion de
ce mémoire avant la mort de M. de Parcieux
; le P. Félicien de St Norbert n'a
pas jugé à propos de l'interrompre enfuite
; il eſt entierement oppoſé au projet
de cet académicien. Il commence par
donner une courte deſcription de l'Yvette
, il s'étend ſur la difficulté de la conduire
à Paris ; le canal que propoſe M.
de Parcieux ne ſera pas fans inconvéniens;
dans la crûe des eaux la riviere inondera
les campagnes voiſines ; dans leur diminution
, elle ne fournira pas l'eau néceſſaire
à l'approviſionnement de Paris
puiſqu'elle laiſſe quelquefois ſon lit à fec
Les étangs qu'on imagine pour ſuppléer à
ces accidens , ne fourniront qu'une eau
corrompue ; celle de l'Yvette ſe corrompra
elle-même dans un canal à découvert ;
L'auteur n'eſt pas plus fatisfaitdes autres
parties du projet. L'aqueduc dans lequel
ſe jettera l'eau de l'Yvette au fortir du
canal ira juſqu'à la rue de la Bourbe
pour paſſerde là dans des tuyaux de plomb
ou de fer fondu , faits , dit- on , pour être
éternels ; outre cela , il y aura des vannes
le long du baffin qu'on placera dans
E
,
•
98 MERCURE DE FRANCE.
A
y
la rue de la Bourbe, pour retenir le fuper
flu des eaux . » Mais nous nous contente-
>> rons d'obſerver , ajoute l'auteur , que ce
>> fuperflu qui ſera conſidérable dans cer-
>>tains temps , devant couler par le faux-
>> bourg Saint- Marcel , depuis le coin des
>>Capucins juſqu'à la riviere des Gobe-
» blins , pluſieurs rues ne pourront éviter
» d'être innondées &de devenir en con-
>> ſéquence impraticables , fur - tout en
>>hiver , foit par rapport à la glace dont
>>elles feront couvertes, ſoitpar rapport au
>> gachi que fa fonte occaſionnera » . Pour
remédier , il faut creuſer un égoût depuis
la rue de la Bourbe juſqu'au canal de
- cette riviere , pour y conduire ces eaux
furabondantes , ce qui occaſionneroit une
nouvelle dépenſe, Et d'ailleurs ce ſurplus
trouveroit - il place dans le canal de la
petite riviere , déjà trop rempli ? Le terrein
voiſin ſeroit alors inondé. L'auteur
termine ainſi ſon mémoire. » Mes réfle-
>> xions ne feront pas , fans doute , du
>>goût de bien de gens , & fur-tout du
>> goût de ceux que des vûes particulieres
>>tiennent attachés au ſyſtême de M. de
>> Parcieux ; peut être même ne feroit-il
>>pas difficile à cet habile académicien
>> d'en faire voir l'inconféquence ; je le
>> ſouhaite par rapport aux avantages qu'il
NOVEMBRE. وو . 1768
> ſe propoſe de procurer à tout Paris ,
» & dont il eſt juſte que je préfere les
» intérêts à la foible fatisfaction d'avoir
➡bien rencontré ; mais ſi mes remar-
» ques ne ſont pas de nature à mériter
>> le fuffrage de ceux qui les liſent , je
>> ne me plaindrai pas de l'échec , ne m'é-
>> tant propoſé d'autre fin en les leur com-
» muniquant , que d'engager M. de Par-
>> cieuxàperfectionner ſon ouvrage;moins
» il ſouffrira de difficulté , & plus il aura
>>lieude compter ſur l'approbation du pu-
» blic » . Les objections du pere Félicien
de St Norbert ne font pas toutes de la
même force , il y en a quelques- unes auxquelles
il eſt facile de répondre , & d'autres
qui paroiffent plauſibles & qu'il ſeroit
important de réfuter ; il s'agit d'un
projet utile dont les bons citoyens deſirent
l'exécution , mais qu'il faut auparavant
enviſfager ſous toutes ſesfaces.
Réponſe du magistrat du Parlement de
Rouen , à la lettre d'un gentilhomme
des états de Languedoc ſur le commerce
des bleds , des farines & du pain .
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Durand neven , rue Saint Jacques,
in- 12 , 40 pages .
Le magiſtrat du parlement de Rouen
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ou celui qui en prend le nom , ss'éleve
dans cette lettre contre la liberté illimitée
du commercedes grains ; on l'avoit défié
de répondre publiquement aux raiſonne
mens qu'on lui adreſſoit ; il ne craint
pas de l'entreprendre. Il convient que le
commerce doit être libre dans l'intérieur
du royaume , mais il veut que l'exportation
ſoit reſſerrée dans des bornes convenables.
L'auteur auquel il répond avoir
dit , que les bleds ont été , & font encore
généralement plus chers en Languedoc
qu'en Normandie ; il lui prouve par les
gazettes de commerce qu'ils font à meilleur
marché dans la premiere de ces provinces.
Les détails dans lesquels il entre
à ce ſujet doivent être lus ; il les tourne
toutes du côté des ſuites de l'exportation,
dont il veut préſenter les dangers. Pour
que le peuple puiſſe payer le bled lorfque
le prix en eſt augmenté , il faut que
les propriétaires lui augmentent ſes ſalaires
&ſes journées ; cela n'eſt point arrivé
en Normandie ; ils y diminuent tous
les jours . Il accuſe ſon adverſaire de citer
quelquefois avec trop de précipitation
; il dit par exemple , que l'Angleterre
n'a jamais eu de diſette depuis 1685
juſqu'en 1764 , parce que l'importation
NOVEMBRE. 1768. 181
y étoit libre , & que la prohibition eſt la
ſeule cauſe de ſadiſette actuelle ; le magiſtrat
le renvoie à l'eſſai ſur les mémoi
res de M. Dupré de Saint- Maur , à l'art.
Corn. ( bled ) du dictionnaire de commerce
de M. Poſtlewait , qui lui indiqueront
le prix du bled dans les marchés
de Londres depuis ce temps. Il lui rappelle
les cheretés de 1693 , 1694 , 1709 ,
1725 & 1740. L'auteur parcourt enfuite
la plupart de nos provinces , citées dans
P'écrit qu'il réfure , &y trouve toujours
de quoi confirmer ſon opinion ; il s'étend
fur ce qu'on appelle le taux moyen
du bled , que le gentilhomme Languedocien
fixe à peu près à 24 livres le ſeptier
de Paris , ce qui revient à 2 ſols la livre
de bled; certe valeur commune , felon
lui , ne doit être priſe que ſur uneſpace
de pluſieurs années ,&par conféquent
le taux moyen pour le ſeptier de Paris
ne devroit être que de 18 livres. Il joint
à ſa lettre un tableau , fait avec la plus
grande exactitude , du prix de la mine du
meilleur bled froment , peſant 144 liv.
vendue au marché de Rouen depuis 1728,
juſques&compris 1763. Dans ce tableau
il en fixe le prix commun , à 9 livres ,
8fols.
Cette brochure ne reſtera pas , fans
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
doute , fans réponſe , les faits qu'on attaque
en méritent une. Ce n'eſt que par
la difcuffion qu'on parvient à découvrir
la vérité & à la démontrer. La multiplicationdes
ouvrages fur cette matiere importante
de l'économie , en étendant nos
connoiffances , leur donnera toute la certitude
dont on a beſoin.
Les Ennemis réconciliés , piéce dramatique
, en trois actes en profe , dont
le ſujet eſt tiré d'une des anecdotes les
plus intéreſſantes du temps de la ligue.
Ce drame eſt écrit avec chaleur , & les
caractères font bien foutenus . Il y a en
tête une très-belle eſtampe deſſinée par
M. Eifen , & gravée par M. Alliamer.
Cette piéce ſe vend à Paris , chez Delalain
libraire , rue Saint-Jacques à l'image
St Jacques .
Mémoirepour ſervir de ſuite à l'hiſtoirede
la petite vérole , dans lequel on démontre
la poſſibilité & la facilité de
préſerver un peuple entier de cette maladie
, par M. Paulet , médecin de Paris
, avec cette épigraphe : non fingendum
, aut excogitandum , fed inveniendumquid
naturafaciat autferat.BACON.
A Paris , chez Ganeau , libraire , rue
S. Severin , in- 12 , 68 pages 1768.
NOVEMBRE. 1768. 10
M. Paulet , dans ce mémoire , s'occupe
des moyens de délivrer la nation de
la petite vérole; ces moyens exigent le
concours des magiſtrats &des médecins.
Onſe rappelle les réglemens que le Parlement
de Paris a faits dans tous les temps
pour éloigner de cette ville les maladies
contagieuſes. Les arrêts contre la lepre ,
la peſte , &c. font des monumens de la
ſageſſe des magiſttats qui les ont rendus ,
& du zele éclairé des médecins qui les ont
ſuggérés . Les arrêts du conſeil d'état en
1720 & en 1746 , l'un au ſujet de la peſte
de Marſeille , & l'autre fur les ravages
d'une contagion qui regnoit parmi les beftiaux,
contribuerent à faire cefler un mal
qui feroit devenu bientôt général ; c'eſt
conformément à l'eſprit de ces deux arrêts
que M. Paulet ſe propoſe d'indiquer les
moyens d'écarter la petite vérole ; il commence
par développer les véritables cauſes
des épidémies , & par faire connoître
la maladie & fa marche ordinaire.
Ces détails font peu fufceptibles d'extraits
, & forment la ſuite de fon hiſtoire
de la petite vérole : il en reſulte que les
hommes n'en portent point le germe en
naiſſant , qu'elle eſt étrangere , qu'ils ne
la reçoivent que par la contagion , que
les corps qui ont reçu l'impreſſion du virus
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
le communiquent à tout ce qui les touche,
que les ſymptômes de cette maladie
ne s'annoncent que plus ou moins de jours
après qu'elle a été priſe.>> Lorſque la pe-
>>tite vérole paroît tout à coup fur un
>> ſeul enfant après une année d'abfence
» dans une ville , dans un village , dans
>> une maiſon , dans un college , &c.au
>> lieu de perdre ſon temps à raifonner
>> ſur les intempéries de l'air , auxquelles
>>Sydenham , après trente ans d'obſerva-
» tions , avoue n'avoir rien compris , au
» lieu de s'égarer , de fe tromper toujours
>>ſur la cauſe qui produit la maladie , it
>> faut rechercher ſoigneuſement le corps
>>infecté qui a pu ſervir de véhicule au
>>virus variolique. Un inoculateur , un
>>homme de l'art , un particulier , toute
>> autre perfonne , une garde malade
>> une blanchiſſeuſe , une lettre , un li-
» vre , une robe , &c . un corps ſembla-
>>ble peut fervir de foyer &de meſſager
>> à cette maladie; on fait enforte de le
>>découvrir afin qu'il n'en infecte pas
>>d'autres ; & pour le trouver à coup für
>> il faut toujours dater de quatre ou cinq
>>jours après les premiers ſymptômes de
>> la maladie » . Dès qu'on a trouvé le
corps infecté , on le purifie; on employe
pour cela des parfums , du vinaigre , de
NOVEMBRE. 1768. 10g.
l'eau bouillante. Dès que les boutons du
malade ſuppurent , que les croûtes ſe forment
, il faut empêcher qu'une garde imprudente
n'aille porter la contagion dans
d'autres maifons ; la plus grande des fautes
que l'on puiſſe commettre , c'eſt de
laiſſer fortir le malade avec ſes croûtes .
Ne voit- on pas qu'il porte ſur ſon front
la graine de la petite vérole , & qu'il va
la ſemer par-tout. Il faut l'enfermer dans
fon appartement , purifier avec attention
tout ce qui lui aura ſervi depuis la maturité
des croûtes juſqu'à leur chûte complete
, & alors le laver lui-même pluſieurs
fois. Le grand moyen d'anéantir
cette maladie , c'eſt de la fuir , c'eſt d'en
arrêter la contagion lorſqu'elle paroît , &
de prévenir ſon retour.
Le Commerçant politique. A Londres , &
ſe trouve à Paris chez Vente , libraire
aubas de laMontagne Sainte-Gevieve,
in- 12,75 pages. 1768 .
L'auteur ſe propoſe dans cet ouvrage
de montrer combien il est néceſſaire à un
négociateur d'avoir fait une étude approfondie
du commerce & des finances . La
force d'une nation conſiſte dans le nombre
des hommes qui lacompoſent ; mais
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
la population n'eſt pas toujours proportionnée
à l'étendue des terres ni à leur
fertilité. Pour fe former une idée juſte de
cette partie des forces , il faut ſçavoir
comment ces hommes font occupés dans
leur pays , remonter aux cauſes qui en
accroiſſent ou diminuentle nombre , &
on parviendra à prévoir les révolutions
qui pourroient arriver dans cette partie.
La plupart de ces cauſes dépendent de
l'état du commerce & des finances. Un
pays fertile qui vendra peu de ſes productions
aux étrangers , fera peu peuplé ;
l'adminiſtration avec des vues faines fur
l'agriculture , peut en faire un objet de
commerce fans contribuer à l'aiſance du
cultivateur ni à la population ; ce ſera un
effet de la nature des impôts ; quand l'induſtrie&
le travail augmentent les charges
fans accroître les propriétés , quand
les beſoins publics abſorbent la ſubſtance
des particuliers ; les terres ne jouitont
pas de leur plus grand produit , les hommes
multiplieront moins. Si malgré les
déſordres , l'industrie fournit beaucoup à
l'étranger , la population des villes furpaſſera
celle des campagnes ; les premieres
offriront le ſpectacle du luxe , les autres
celui de la mifere ; on en pourra
conclure que le nombre des hommes
NOVEMBRE. 1768. 107
réellement propres à ſervir dans les armées
eft diminué , & qu'une grande partie
de la population dépend de l'accroiffement
ou de la décadence de l'induſtrie
des peuples qui achetent les ouvrages de
cette nation. L'étendue des colonies , la
nature du terrein , des productions , le
progrès ou la foibleſſe de leur culture , inluent
encore beaucoup plus ſur la population&
fur la marine . La bonté du terrein
fupplée au défautde vente des productions
des terres & de l'induſtrie aux étrangers
, &c. L'auteur entre enfuite dans le
détail des richeſſes d'un état ; il eſt eſſentiel
de ne prendre que ſur le ſuperflu des
particuliers ; plus il reſtera de fuperflu ,
les beſoins publics fatisfaits , plus les finances
offriront de reſſources. L'auteur
diftingue dans un état ſept claſſes d'hommes
relativement au produit des finances
; il les parcourt toutes , & établir
des principes clairs & précis , il fuit le
même plan en parlant du commerce. II
ne s'annonce pas pour dire des chofes
nouvelles , mais pour rappeller des vérités
dont tout le monde convient &dont peu
font uſage ; la maniere dont il les préfente
eſt cependant à lui ; leur précifion
& leur clarté attachent ; elles ſe font
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
lire avec plaifir & reſtent gravées dans
lamémoire.
Mémoire ſur le patronage & les droits vulgairement
nommés honorifiques des
patrons & des haut-juſticiers , où l'on
montre que les droits du fondateur qui
font partie du patronage , ſçavoir , le
droit de nommer à ſon égliſe , celui
d'endonner au miniſtre la poſſeſſion ou
inveſtiture , celui d'y appoſer ſes armoiries
, celui de bancau choeur & de
ſépulture , ſont des droits de propriété
qui ne peuvent naître de la jurifdiction.
A Paris de l'imprimerie de J. Th .
Hériſſant , imprimeur du cabinet du
Roi . in- 8 ° 672 pag. 1768 .
Ce mémoire eſt de M. Feranville ,
avocat ; MM. Angran font Seigneurs &
Patrons de l'égliſe de Notre Dame de S.
Lambert de Vaugirard. Cette égliſe fut
fondée & dotée en 1342 par M. de Buſſi ,
premier préſident au parlement ; ſes ſucceſſeurs
en la glebe patronale qui font à
préſent MM. Angran , ont toujours joui
des droits compris ſous le nom de Patronage
, ſçavoir , la nomination à la
Cure , banc dans le choeur du côté de
l'Epître , les armoiries aux clefs des voue
NOVEMBRE. 1768. 109
tes , aux vitraux ſculptées , au portail &
an chevet de l'égliſe , &c. L'abbaye de
S. Germain-de Prez , à qui appartient la
Seigneurie d'Iſfy , ayant la haute-juſtice ,
n'a jamais eu aucun de ces droits ; elle a
cependant fait placer dans le mois de Décembre
dernier du côté de l'évangile un
banc fixe &déterminé , anticipant ſur le
fanctuaire , avec ſes armoiries . MM. Angran
ont cru avoir à ſe plaindre de cette
innovation. Ils ont fait faire un mémoire
à confulter , & M. de Feranville eſt entré
dans des détails très profonds fur le patronage
& les droits honorifiques dans
l'égliſe ; il a établi deux choſes différentes
comprifes dans ces droits; les droits
de propriété , de banc , de ſépulture &
d'armoiries , & les préférences dans les
actes de religion communs à tous les fidèles.
Son ouvrage eſt diviſé en deux parties.
Dans la premiere , il prouve que le
fondateur eſt propriétaire de fon égliſe ,
&que par conféquent les droits de propriété
lui appartiennent à l'exclufion de
tous les autres ; il rappelle les uſages des
anciens Romains pour la confécrationde
leurs temples , les loix des empereurs
chrétiens , les conciles romains , ceuxde
France , les ordonnances , les chartres ,
&c. Dans la ſeconde partie , il indique
110 MERCURE DE FRANCE .
les ſignes de propriété ; il range ſous trois
âges tout ce qu'on a fait à cet égard ; dans
le premier , le fondateur & le patron ont
ſeuls joui des droits de ſépulture & de
diſpoſer des places. Pluſieurs loix & coutumes
ont déclaré qu'ils n'appartiennent
qu'à eux ſeuls dans le ſecond & le troifiéme
âge. Une ſuite conſtante d'arrêts
maintient le fondateur dans ces droits privativement
aux hauts - juſticiers ; il n'en
eſt aucun qui les accorde à ces derniers.
Ce mémoire ſçavant & curieux eſt terminé
par la conſultation ſignée de pluſieurs
avocats qui font d'avis que MM. Angran
font fondés à ſe pourvoir par action ou
pat complainte pour faire ôter de l'égliſe
dont il eſt queſtion , le banc & les armoi
ries de l'abbaye St Germain des - Prez .
Abrégéde la vie &des vertus de la foeur
Louiſe de Jeſus , ſupérieure des filles
de la Sageſſe , inſtituées par M. Louis-
Marie Grignon de Montfort , prêtremiffionnaire
apoftolique , vol. in- 12 ,
( avec portrait ) , à Poitiers , chez J.
Felix Faulcon , imprimeur de M. l'évêque
& du clergé , 1768 , fe trouve
à Paris , chez Ganeau , rue Saint- Se
verin , &chezDurand neveu , rue Saint
Jacques.
NOVEMBRE. 1768. 111
Le même imprimeur continue l'impreffion
des uſages du diocèſe de Poitiers
; il vient de finir le pſeautier pour
les chapitres fur grand chapelet , & le
même livre , ſur grand royal , pour les
paroiſſes . Il a fous preſſe l'antiphonaire ,
également fur mêmes papiers , pour les
chapitres & les paroiſſes. Depuis quatre
ans , il a commencé la diſtribution de
ces uſages . Le graduel ſuivra de près .
Catalogue raisonné des tableaux , grouppes
& figures de bronze , qui compo-
• fent le cabinet de feu M. Gaignat , ancien
fecrétaire du Roi& receveur des
confignations , par Pierre Remi ; &
celui des porcelaines rares & anciennes
, tant du Japon que de la Chine ,
de Saxe , & de France ; effets de Laques
, meubles précieux & bijoux , par
S. Ph . Poirier , marchand . A Paris ,
chez Vente , libraire , rue & au bas de
la montagne Sainte-Genevieve . 1768 .
Nous croyons ne pouvoir annoncer
trop tôt le catalogue d'un cabinet dont
les curieux attendent la vente avec tant
d'impatience. C'eſt au fieur Gerfain
marchand & ami de Wateau , que le public
eft redevable de l'uſage , où l'on eſt
112 MERCURE DE FRANCE.
aujourd'hui d'imprimer les catalogues de
tous les genres de curioſités : on en a plufieurs
de lui , tant dans la partie des arts ,
que dans celle de l'hiſtoire naturelle , qui
ſont eſtimés àjaſte titre. Ceux de M. Remy
, peintre de l'académie de St. Luc ne
le font pas moins. Dansles deſcriptions
qu'il a données des cabinets de M. le duc
de Tallard & de M. de Julliene , on a
reconnu beaucoup d'intelligence dans toutes
les parties de la peinture , une connoiſſance
fûre des différentes écoles , &
une appréciation juſte du mérite particulier
de chaque maître ; ce qui rend ces ca
talogues intéreſſans pour les amateurs &
très utiles pour ceux qui veulent le devenir
. Il eſt vrai qu'ils doivent déplaire à
la claſſe nombreuſe des brocanteurs que
ces catalogues empêchent de profiter aux
ventes des heureuſes découvertes qu'ils
pourroient devoir à leurs connoiſſances .
La confiance publique dont M. Remy
a eu tant de preuves , auroit dû le difpenſer
de l'eſpéce d'apologie qui termine
ſon avant propos. Il eſt naturel que les
talens excitent l'envie & que les fuccès
l'irritent; mais ilne l'eſt pas que les envieux
, qui rarement ignorent leurs torts ,
les reconnoiffent. Ceux dont la malignité
ſe plait àcrier , crient encore plus fort
NOVEMBRE. 1768. 14
toutes les fois qu'on leur démontre toure
la baffefle , & toute l'injustice de leur
Jaloufie.
Nous ajouterons que M. Remy n'avoit
pas plus lieu de craindre qu'on le foupçonnat
d'avoir exagérédans ſon catalogue,
le mérite des morceaux précieux ſur lefquels
il s'eſt permis quelques réflexions ;
il nous paroît plutôt que dans la crainte
d'en trop dire , il n'en a pas affez dit.
Nous n'en citerons qu'un exemple .
Page 7 nº.7 , en parlant de la Vierge
de Murillos , il remarque avec raifon que
ce tableau est colorié comme le Titien , &
que tous les amateurs & connoiffeurs font
d'accord qu'ils n'ont rien vu de ſupérieur.
de ce mature. Il auroit dû ajoûter que dans
les deux anges que l'on apperçoit à gauche
, on trouve toutes les graces du Correge
; & comme ſon catalogue ſera lu des,
curieux de Hollande & 'd'Angleterre ,
de Ruffie & de Prufſe , il pouvoit avancer
hardiment que cette Vierge eſt un des
plus beaux tableaux de cabinet qui ſoient
en France. Ce que nous endiſons ici ne
nous empêche pas d'eſpérer pour l'honneur
de nos amateurs qu'ils ne ſe laiſſerons
pas enlever par l'étranger un morceau
ſi précieux.
A l'égard du catalogue des porcelaines
114 MERCURE DE FRANCE.
& autres effets précieux , il eſt fait avec
ſageffe , & M. Poirier eſt certainement
le marchand qui a le plus de connoiffance
en tous ces genres de curioſité. Tout
Paris lui rend cette juſtice. Il déclare dans
fon avant- propos qu'il ne s'arrêtera pas à
indiquerfur chaque article les cabinets d'où
fortent les morceaux dont ilfera question ,
& on y a regret. Il ne lui en eut couté
que quelques lignes de plus , pour apprendre
au public que les deux grands
lions ( nº. 101 ) d'ancienne porcelaine ,
bleu - céleste , ontappartenu au Cardinal
Mazarin , que les deux grands cornets
blancs du Jappon ( no.75 ) ont paffé du
cabinet de M. de la Faye dans celui de
M. de Julliene , que le grand vaſe ( nº.
91 ) de porcelaine - celadon , a été apporté
de Conſtantinople à Paris , parM.
des Alleurs , ambaſſadeur à la Porte , &
ainſi des autres morceaux du premier mérite
; indépendamment du lecteur que
cette partie hiſtorique auroit pu amufer ,
nous croyons que nombre de curieux lui
en auroient ſçu gré , ſurtout ceux qui font
flattés de poſſéder un morceau forti d'un
cabinet célebre. Tel tableau d'Italie tiendraun
rang conſidérable dans une collection
qui n'y auroit pas été admis , fi l'on
n'avoit pas vu imprimé ſur le bois le C ,
NOVEMBRE. 1768. 115
futmonté d'une couronne royale , qui annonce
que le tableau a appartenu au Roi
d'Angleterre , Charles I. Le véritable
connoiffeur n'eſt touché que du mérite
qu'il apperçoit dans l'objet dont il eſt
tenté , mais combien ne font curieux que
par vanité ? & ceux-là ne font frappés
que du bruit qu'ils peuvent faire en ſe
procurant un morceau eſtimé précieux.
De plus on ne peut nier que dans tous
les goûts , il n'y entre un peu de manie
dont la ſource eſt toujours la vanité : un
amateur de porcelaine ſe gardera bien de
faire emplette de ces fuperbes vaſes de
porcelaine de France , qu'on ne peut voir
fans admiration chez M. Poirier , parce
que fon voiſin peut demain en acquérir
de ſemblables , mais un morceau d'ancien
Jappon peut - être d'une forme bizar
re, mais qui fera unique ; voilà ce qui le
rentera. C'eſt ſurtout parmi les curieux
qu'eſt vrai à la lettre le proverbe : quæ
rara , pulchra.
Prospectus de l'hiſtoire du Laonnois , ou
des villes , comté & diocèſe de Laon.
L'utilité des hiſtoires particulieres eſt
connue ; on convient aujourd'hui que la
nôtre ne peut ſe promettre une bonne
:
1
116 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoiregénérale ſans ce ſecours.C'eſtdans
cette vûe , que depuis près de deux fié
cles , nombre de ſçavans encouragéspar le
miniſtère , ont travaillé à recueillir & à
raſſembler des titres & des mémoires de
de toute eſpéce.
Ceux que nous annonçons regardent
le Laonnois. L'auteur s'en eſt occupé plus
de vingt ans , & n'a rien épargné pour
les mettre en état de voir le jour. Ils auront
pour titre : Mémoires pour fervir à
l'histoire du Laonnois ou des villes.
comté & diocèse de Laon. Ils feront diviſés
en deux parties , la premiere contiendra
une deſcription du Laonnois , &
l'autre , le corps même de l'hiſtoire..
و ور
L'ouvrage formera quatre volumes inquarto
, & fera imprimé en beau caractère
& fur beau papier. Il n'en ſera tiré
que cent cinquante exemplaires au- delà
du nombre des ſouſcripteurs. La foufcription
n'aura lieu que depuis le premier
d'Octobre , juſqu'au premier d'Avril
1769 pour tout délai .
L'exemplaire ſe vendra 36 livres en
feuilles ; l'on payera en ſouſcrivant 12
livres , en recevant le premier volume
6liv. en recevant le ſecond 6 liv. & en
recevant le troiſiéme 12 livres , le qua
triéme ſera délivré gratis.
:
NOVEMBRE. 1768. 117
Ce dernier volume renfermera les pióces
juftificatives. La collection en eft immenfe.
Ces titres , ou chartres , la plûpart
curieuſes & importantes n'ont
point encore vu le jour. Elles ont été
toutes tirées de différens chartriers du
Laonnois & des provinces voiſines .
د
Ceux qui n'auront point foufcrit paye.
ront l'exemplaire quarante-huit livres en
feuilles .
La négligence de certaines perſonnes
à ne pas retirer à temps les volumes des
ouvrages ſoufcrits , oblige d'avertir que
ceux qui dans le cours de fix mois n'auront
pas retiré les leurs , après en avoir
eu avis , les payeront douze liv. , comme
s'ils n'euffent pas ſouſcrit. Le petit nombre
d'exemplaires qu'on tirera de l'ouvrage
au deſſus de la ſouſcription force a
cetterigueur. :
On s'adreſſera pour ſouſcrire à Paris ,
chez Muſier fils , & Gogué , libraires ,
quai des Auguſtins , aux deux coins de la
rue Pavée ; & à Laon , chez Melleville ,
libraire , rue Châtelaine .
Pour éviter le défagrément des retards
-auxquels on eſt quelquefois forcé , on ne
fixe pas le temps de la livraiſon des volumes.
On les annoncera à meſure qu'ils
feront prêts à paroître. Mais on oſe aſlu
118 MERCURE DE FRANCE.
rer qu'on n'abufera pas de la patience des
curieux&des amateurs , &qu'on les fera
jouir le plutôt qu'il ſera poſſible du prix
deleurs avances .
Systéme de Législation, ou moyens que la
politique peut employer pour former
à l'état des ſujets utiles & vertueux ,
par M.Borelly , ancien profeſſeur d'éloquence
au collége royal de Bourbonde
l'univerſité d'Aix. A Paris , chez Lacombe
libraire , rue Chriſtine près la
rue Dauphine , in- 12 , 158 pages.
C'eſt par l'éducation que tout projet
de législation doit commencer ; en vain
ondiffiperoit le chaos que forment les
divers intérêts qui diviſent les hommes
entr'eux , on établiroit les loix les plus
ſages pour refferrer les paſſions dans de
juſtes bornes, àquoi ſerviroient- elles ſans
les moeurs ? Il faut aller au - devant du
mal , les loix en arrêtent le cours , elles
ne le détruiſent pas ; une bonne éducation
peut le prévenir. » Si les grecs fu-
>> rent par les loix , par les ſciences &
>>par les armes , un des plus fameux peu-
>>ples de l'antiquité , & fi les romains
> devinrent dans la ſuite les maîtres du
» monde , & étendirent inſenſiblement
NOVEMBRE. 1768. 119
:
» par leurs moeurs , autant que par leurs
>> victoires , un empire dont la grandeur
>>fait encore le ſujet de notre étonne-
» ment ; c'eſt à la bonne éducation que
>> recevoient chez eux les enfans , qu'ils
>> en furent principalement redevables .
>> L'exemple des effets étonnans que l'é-
>> ducation publique de la jeuneſſe pro-
• duiſit autrefois à Lacédemone ſuffit
>> pour prouver ce dont elle eſt capable.
>>Elle y avoit vaincu la nature même .
Cinquante ans purent à peine ébran-
>> ler le bel édifice de Lycurgue ; toute
» la Grece étoit déjà livrée à la corrup-
>> tion : il y avoit encore des moeurs à
» Sparte » . Les enfans naiſſent à l'état autant
, & même plus qu'à leur propre famille
, c'étoit le ſentiment des romains ;
ils agirent en conféquence , lorſque le
commerce des Grecs eut adouci & poli
Jeurs moeurs. Nous devrions les imiter ,
mais l'éducation de la jeuneſſe aujourd'hui
paroît moins un des points les plus
importans de l'ordre public qu'un objet
qui intéreſſe ſeulement chaque famille
en particulier. L'auteur entre dans des
détails ſur ce ſujet ; il parcourt les différentes
méthodes : employées de nos jours:
on donne des précepteurs à ſes enfans ,
&la modicité des ſalaires détermine tou
20 MERCURE DE FRANCE.
jours le choix ; ou bien on les envoie
aux écoles publiques , ſans s'embarraſfer
s'ils font , ou non , des progrès. L'émulation
manque dans les maîtres & les enfans
; de quelle attention les premiers
feront- ils capables , dès qu'ils n'auront
aucun encouragement , & qu'ils n'auront
rien à craindre en faiſant mal ? L'auteur
propoſe d'établirdans la capitaledu royaume
un bureau général uniquement occupé
des grands objets de l'éducation , &
dans chacune des capitales de nos pro-
*vinces un autre bureau particulier , chargé
de l'intendance des écoles publiques
de fon district . Le premier feroit compofé
d'onze membres ,dont cinq feroient
pris parmi les conſeillers d'état , & cinq
parmi les profeſſeurs - émérites de l'univerſité.
Le miniſtre que le roi chargeroit
ſpécialement de cette branche importante
de l'adminiſtration , formeroit l'onziéme,
& préſideroit. C'eſt à ce tribunal que réffortiroient
toutes les écoles du royaume ,
&que recourroient les büreaux des provinces
dans les cas imprévus , & qui intéreſſeroient
l'ordre général . Trois inſpecteurs
envoyés tous les ans dans les
différentes provinces y prendroient des
informations exactes fur tout ce qui feroit
relatif àl'enſeignement& aux moeurs de
la
NOVEMBRE. 1768. 121
,
lajeuneſſe , les mémoires inſtructifs qu'ils
en rapporteroient , mettroient le gouvernement
à portée d'encourager le bien
d'arrêter le mal & de prévenir de nouveaux
abus . En ſuivant ce plan , il ne
feroit pas néceſſaire de toucher à l'ordre
établi ; les écoles publiques ſubſiſteroient
, & feroient aſſujetties aux réglemens;
elles ſe peupleroientde bons ſujets.
L'auteur examine ſi l'éducation publique
n'est pas préférable à l'éducation
privée. Il combat ceux qui voudroient
qu'on diminuât le nombre des colléges ,
il prouve au contraire qu'il eſt important
d'en établir où il n'y en a pas ; les enſeignemens
ſeroient plus ou moins étendus
ſelon les lieux. Le grand nombre des
écoles offre un moyen infaillible pour
former de bons maîtres & pour rendre
l'éducation preſqu'également bonne partout.
L'auteur en parlant des récompenſes
, voudroit qu'on ne les bornât pas à
encourager les talens; pourquoi n'en accorderoit-
on pas à la verrn ? Elle affure
le bonheur des empires , & les talens en
font l'ornement.
,
Comme l'éducation embraſſe à la
fois le corps , l'eſprit & le coeur il
faudroit que des hommes d'une expé-
Tience conſommée & ſçavans dans l'art
Π
122 MERCURE DE FRANCE.
difficile d'élever la jeuneſſe , rédigeaſſent
avec ſoin tout ce qu'on a écrit de judicieux
& de praticable ſur ce ſujet , pour
ladirection des maîtres. D'habiles médecins
traiteroient l'éducation playſique ;
de bons grammairiens & de profonds
littérateurs, l'éducation littéraire; deſages
&religieux philoſophes , l'éducation morale.
Nous nous bornons à indiquer l'objet
de cet ouvrage qui mérite d'être lu
&médité par tous les peres & par tous
les maîtres chargés de l'éducation publique&
particuliere.
Obfervations fur des matieres dejurisprud.
criminelle; traduites du latin de M.PAUL
RISI , célebre jurifconfulte , à Milan ,
par M. S. D. C. in- 8 ° . de 160 pages ,
prix 2 livres . On en trouve des exemplaires
chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine près la rue Dauphine.
L'auteur ne donne pas un ſyſtême complet
de jurisprudence criminelle. Il s'eſt
borné à un petit nombre d'articles de la
plus grande importance. Ses principes ſur
le corps du délit , ſur les preuves en général
, fur celles des témoins , fur celles
de la confeſſion demandent à être conſultés&
médités ; ſadiſſertation ſur la meNOVEMBRE.
1768. 123
ſure des peines eſt digne de l'attention
des juges & des magiſtrats ; ce qu'il dit
ſur l'uſage de la torture eſt de la plus
grande force , & doit contribuer à accélérer
le triomphe d'une pratique plus humaine
& moins périlleuſe pour l'innocence
; enfin le traité ſur la compétence
desjuges eſt propre à prévenir les conteſtations
qui peuvent naître entre les tribunaux
d'une même ſouveraineté. Cet ouvrage
mérite d'autant plus d'attention que
c'eſt le fruit des méditations profondes
d'un homme en place , d'un jurifconfulte
diſtingué & honoré de la confiance de
fon illuſtre ſouveraine.
Epître à la Nation françoiſe ſur l'établiſ
ſement des Invalides par Louis le
Grand ; de l'Ecole Militaire par Louis
le Bien - Aimé , & fur l'édit portant
création d'une Nobleſſe Militaire ,
donné à Fontainebleau en Novembre
1750 , avec des réflexions d'un philofo .
phedans fon cabinet, lues le 25 Août
1768 dans l'aſſemblée publique de l'académie
d'Amiens ; par M. Vallier ,
colonel d'infanterie , des académies
d'Amiens & de Nancy ; avec cette épigraphe
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Pieridum fi fortè lepos....
Deficit , eloquio viti , re vincimus ipsa.
LUCRECE.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine ; in-4° . 18 pages .
Ces piéces de poëſie ont de la facilité.
L'auteur , après avoir parlé de l'établiſſement
des invalides & de celui de l'école
militaire , préſente ainſi le nouveau bienfait
de Louis XV dans l'édit qu'il a donné
à Fontainebleau à la fin de 1750 .
Nobleſſe , a dit Louis , fois la fille des armes ;
Și dans ſa ſource , un ſang qui fut peut - être
obfcur ,
S'ennoblit par le temps , l'autre titre eſt plus fûr...
Antiques parchemins , vous n'êtes que chimeres ,
Cédez à la nobleſſe acquife par les peres
Dont le fang répandu fait des titres plus beaux.
•
:
Huit fiécles bien prouvés d'une oiſive nobleſſe ,
Paflés dans les plaiſirs , perdus dans la molleſſe
Sont-ils plus que cent ans d'un guerrier qui me
dit:
Je deſcends d'un bourgeois que l'épée ennoblit ?
De quel prix à nos yeux ne doivent donc pas être
Cesnoms chers aux François , ces noms chers à
leurs maîtres ,
NOVEMBRE. 1768. 125
Ceshommes dont l'épéea , de nos premiers rois
Affermi la couronne & défendu les droits ?
Les réflexions d'un philoſophe offrent
des détails agréables ; l'auteur , enfermé
dans ſon cabinet , vante les charmes de
l'amitié , la préférence qu'on lui doit fur
l'amour. Les muſes & un ami font les
délices de ſes derniers ans; il vit heureux
&tranquille , fans ambition , ſans defirs,
dans une douce indépendance. Les premiers
momens de la vie ſont dus à la patrie.
Le principal devoir eſt d'être citoyen;
chacun a fes talens particuliers qu'il eſt
obligé d'employer au ſervice du prince &
de l'étar .
Chacun ainſi peut être utile
Au peuple dont il fait le bonheur par le ſien.
Chaque partie alors compoſe un tout fertile ,
Qui , ſans ce juſte accord , ceſſeroit d'être un
bien.
Il faut donc à l'état avoir donné ſes veilles ,
Son ſang , ſes ſoins & ſes talens ;
Mais quand on a ſuivi l'exemple des abeilles
On peut jouir de ſes derniers momens.
O vous , à qui l'honneur vient ouvrir la barriere ,
Conduiſez-vous d'abord en homme citoyen ;
Vous le devez , c'eſt- là votre premier lien :
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Vous verrez , comme moi , qu'au bout de la carriere
,
Ne plus rien faire eſt encore un grand bien.
L'Hermitage royal ou les Jardins du petit
Trianon , poëme qui a concouru au prix
de l'académie françoiſe en 1768 , avec
cette épigraphe :
La gloire a dédaigné mes voeux ;
Mais à mon coeur elle n'eſt pas moins chere !
Plus digne d'elle & plus heureux ,
Puiflé-je unjour rentrer dans la carriere ! :
Il y a de la facilité &de l'élégance dans
pluſieurs images champêtres & riantes qui
font très-bien rendues par le poëte. Nous
en rapporterons quelques-unes.
Lorſque Zéphir ſur la roſée
Vient careffer la tendre fleur ,
Ou lorſque ſa douce fraîcheur
Soulage la terre embraſée;
Alorsde cent bauines épars
Il charge ſon aîle brillante ,
Etbientôt , dans ſa courſe errante ,
Les ſecouant de toutes parts ,
Aux ſens charmés il les préſente.
•
Telle eſt la deſcription dufaiſan.
NOVEMBRE. 1768 127
Tu frappes mes regards épris ,
Roi des oiſeaux que l'Inde enfante ;
Toi , dont le brillant coloris
Mérita la touche ſçavante
Et des Vilprès & des Oudris.
Quelle forme noble , élégante !
Quelle vivacité piquante !
De richeſſes quel appareil !
Quand je fixe l'éclat vermeil
Qui luit ſur tes plumes dorées ,
Fils de l'Aurore & du Soleil ,
De ces dieux je vois les livrées.
Eloge de Corneille , piéce qui a concouru
auprix de l'académie de Rouen en 1768 ,
par M. l'abbé de Langeac , avec cette
épigraphe : Sperare nefasfit vatibus ultrà.
( VIDA. ) A Paris , chez le Jay , libraire
, quai de Gèvres , 1768 .
Cediſcours donne la plus noble idée de
Corneille. Il le repréſente comme le précurſeur
de tout ce qui a été fait de grand
dans tous les genres. « Il le peint comme
>>unde ces génies heureux deſtinés par une
>>providence , dont ils paroiſſent l'ouvra-
>>ge chéri , à ramener l'homme à ſa dignité
>>originelle. Tel elle forma Defcartes
>> pour ébaucher la raiſon qu'elle réſervoit
>>àCorneille de perfectionner.>>
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE
L'orateur retrace avec enthouſiaſme
les qualités propres à faire un éleve digne
de ce pere du théâtre; nous citerons ce
morceau bien propre à faire connoître le
ton de ce difcours .
<<Ecoute , toi qui te prépares à courir la
>> carriere de Corneille , jeune homme ?
>>Viens ſçavoir fi tu y es deſtiné.
>>Si la fimplicité des moeurs , la force
>d'être inſenſible au ridicule que t'attirera
>>le mépris ou l'ignorance des petites cho-
> ſes , l'austéritéde la vertu , l'impatience
>> de toute domination , le dédain de l'or ,
>>l'opiniâtreté au travail , ſont des affec-
>>tions inséparables de ton jeune coeur; fi
>>unpouvoir impérieux te tient enfermé
>>ſeul avec la gloire & la vertu; ſi ton ima-
>>gination place alternativement leur fan-
>> tôme devant toi ; ſi un reſpect ſoudain
>>s'empare de tous tes ſens ; s'il te proſter-
> ne devant ces effigies ſacrées ; releve toi :
>> ouvre Corneille. Quand le feu de ſongé-
>> nie ſera deſcendu dans ton ame ; quand,
>>livré à des agitations involontaires , des
>>tranſports brûlans , tu te croiras au ſein
>> de la nature ; quand , dans le délire de
>> l'extaſe , tes ſens feront fermés à tout au-
>> tre ſentiment qu'à celui de l'admiration ;
>>quand , tous les objets anéantis autour
>> de toi , tu n'entendras plus , tu ne verras
NOVEMBRE. 1768. 129
> plus , ne refpirant qu'à peine , les yeux
>> fixés au ciel y cherchant le Temple de
>>Mémoire , le nom de Corneille au-def-
>>ſus de celui des Homères,des Sophocles,
>> parmi ces noms fameux , la place pour
>>graver le tien , écrie-toi : j'ai du génie .
ودOCorneille ! adopte-moi pour ton fils ;
>>c'eſt moi qui ſuis ta poſtérité ; digne re-
>>jeton d'une ſi noble tige ,je ne dégénére-
>>rai pas des titres que tu m'as tranfmis;
>>je laiſſerai mon nom , comme le tien , la
>>gloire de mes deſcendans , & l'honneur
>> de ma patrie , au-deſſus de celui des mo-
>>narques les plus vantés. >>
A parallel drawn betwen the adminiftration
in tefour last years ofQueen Anne ,
and the four first of George the third.
Comparaiſon de l'adminiſtration des
quatredernieres annéesde la reineAnne
, avec celle des quatre premieres
de George III . par un Gentilhomme
du pays. in 80.
Le titre de cet ouvrage eſt fait pour
piquer la curiofité ; le gentilhomme anglois
qui en eſt l'auteur , croit trouver
une reſſemblance frappante entre les qua
tre dernieres années du regne de lareine
A
:
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Anne , & les premieres de celui ci . Les
principaux perſonnages qui jouerent un
grand rôledans le premier période, furent
Je lordOxford , le lord Bolingbrooke , &
le célébre général duc de Marlborough. II
ajoute encore miſtriſf Masham , » qui ,
>> dit- il , fut la ſecrete directrice du ca-
>>binet , & l'artificieux auteur de tous
>> ces funeſtes changemens qui eurent
>> lieu en 1709. Dès que les Toris eurent
>> pris le timon du gouvernement , ils
>>réſolurent la paix avec la France , &
>> leurs meſures furent directement op-
>>poſées à celles de leurs prédécefleurs ».
Après avoir préſenté le tableau de la
cour dans ce temps , l'auteur vient à celui-
ci. Il nomme les différens perfonnages
, & en trouve auſſi un qui répond à
miſtriff Masham. Il ſe permet en conféquence
beaucoup de détails ſatyriques
Il termine fon parallele par des plaintes
fur la prétendue négligence du gouvernement
à l'égard de l'égliſe ; il rappelle
qu'elle étoit en danger du temps de la
reine Anne , & les Anglois ne trouvent
point qu'elle le ſoit aujourd'hui . Un excès
de zéle égare quelquefois ; il fait voir
des maux où il n'y en a point ; ſouvent
il porte à en parler pour prévenir ledan-
A
NOVEMBRE. 1768. 131
ger qui n'existe pas ; il fait croire que
lorſqu'on fatigue les oreilles à force de
leur répéter des craintes chimériques , on
les prémunira contre elles. C'eſt ainſi que
le prédicateur Daniel Burges , dont l'averſion
pour Rome perçoit toujours dans
tous ſes diſcours , quel qu'en fût le ſajet ,
ne pouvoit finir un fermon ſans la comparer
à la proſtituée Babylone.
Anecdotes of paintingin England. Anecdotes
de peinture en Angleterre , avec
quelques détails ſur les principaux artiltes
, & des remarques ſur les arts ,
recueillies par feu M. George Vertue ,
& publiées d'après le manufcrit original
par M. Horace Walpole; deuxième
édition , in 4°, 4 volumes.
Le ſuccès qu'eut cet ouvrage lorſqu'il
parut pour la premiere fois , encouragea
M. Walpole à le corriger , à l'augmenter ,
à lui donner quelques dégrés de perfection
qu'il n'avoit pas. Il paroît aujourd'hui
avec de nouvelles augmentations .
On y voit quelques artiſtes qui n'étoient
point dans la premiere édition , tels que
Butler , architecte du temps de Jacques I ,
Thomas Bushel , médailliſte qui vécut
ſous le même regne , Chriſtian Refin ,
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
célébre graveur , Herbert Tuer peintre
en portraits , &c.- on y diftingue fur-tout
George- Jame Sone le Vandyk de l'Ecofſe
, du temps de Charles I. M. Walpole
obſerve que cet artiſte ſurpaſſa tous ſes
compatriotes dans le portrait. Comme
quelques-uns de fes ouvrages ont été attribués
à Sir Anthony qui avoit étudié
avec lui ſous Rubens , on donne une gravure
de cet artiſte où l'on trouve auſſi ſa
femme & fon fils. On y trouve Hefele ,
Allemand , qui vint en Angleterre avec
lestroupes hollandoiſes du roi Guillaume,
dans leſquelles il ſervoit en qualité de foldat.
Il réuffit fur-tout en miniature ; il peignitdes
payſages , des fleurs , des infectes.
La vie de J. Woolaſton offre quelques
traits finguliers. Il naquit en 1672; fon
genre étoit le portrait ,& il ſaiſiſſoit bien
la reſſemblance. Il aimoit la muſique , &
jouoit fupérieurement du violon & de
la flûte ; il fut ſouvent des concerts
de Thomas Britton , qui fe fit de fon
temps une réputation au-deſſus de fon
commerce & de ſon état ; il ramaffoit
toutes fortes de curioſités , telles que des
tableaux , des gravures , des livres , des
manufcrits fur des ſujets extraordinaires ,
tels que la myſticité , la pierre philoſophale
, l'aftrologie judiciaire , la ma
NOVEMBRE. 1768. 135
gie , &c. Ce goût fingulier donna lieu
à mille contes; on crut que ſes concerts
n'étoient qu'un prétexte pour couvrir des
aſſemblées criminelles conſacrées à la
magie ; on le prit pour un athée, pour un
jéſuite ; mais Woolaſton & le pere d'une
perſonne dont M. Walpole a appris la
plûpart de ces détails , ont toujours affuré
que Britton étoit un honnête homme
qui ne cherchoit qu'à s'amuser.
Profpetto dellostudio dell' Uomo. Vue fur
l'état de l'homme ; à Naples , in- 8 °.
359 pages .
Cet ouvrage eſt diviſé en deux parties ;.
dans la premiere , on préſente une théoriede
l'homme naturel , civil & religieux ;
dans la ſeconde on applique cette théorie
à l'homme politique & chrétien. On s'attache
à prouver que les lumieres natu
relles lui ſuffiſent , pour le conduire au
bien , à la vertu , pour dompter ſes propres
paſſions , en détourner les effets dangereux&
les diriger vers la juſtice ; l'auteur
avec beaucoup de connoiſſances sc
d'érudition, ne préſente rien de neuf; il
fuit les traces de pluſieurs écrivains qui
ont avancé des paradoxes hardis ; il les
imite fur- tout dans leur hardielle,& c'eſt
Σ
134 MERCURE DE FRANCE.
ce qui a donné de la réputation à fon livre
en Italie , il annonce de grands talens
, dont il pourroit faire un meilleur
uſage pour ſa gloire , & pour la fatisfac-..
tion de ſes lecteurs. Nous remarquons
que dans tous les ouvrages qu'on a faits
fur ce ſujet , on n'a point préſenté l'homme
tel qu'il eſt ; chacun l'a peint d'une
maniere différente , parce qu'il n'a pas
cherché le modele dans la nature , mais
dans ſon imagination. L'auteur Italien
n'a pas même ce dernier mérite , parce
qu'il n'a fait que copier les tableaux qu'on
avoit déjà faits; le ſeul mérite qu'on ne
peut lui refuſer, ſi c'en eſt un, c'eſt d'avoir
raſſemblé pluſieurs traits de différentes
mains , & d'en avoir fait un tout qui
n'appartient à perſonne en général ; mais
dont un grand nombre d'écrivains peuvent
revendiquer chacun un morceau en
particulier.
In morte di MARIA LEZINSKA , principeſſa
di Polonia , Regina di Francia .
Sonetto.
VOLOALATTE Adifferar l' etereepotte ,
Beati Spixti ; e voi muſici cori ,
A
NOVEMBRE. 1768. 135
Di feſtivi di gloria Inni canori
Riſuonar fate la celeſte Corte.
Maria , cui le virtu ſervon di ſcorte ,
Vanne a goder gli alti , divini onori ,
Adorna sì di verdi eterni allori ,
Che fa d' onta arroſſir la ſteſſa morte.
Felice te ! che , dagli umani guai
Libera , or del tuo Dio ſupplice ancella ,
Aprò del popol tuo tutto otterrai.]
Edel GallicoCiel propizia ſtella ,
Pe' prieghi e influſſi tuoi , fia più che mai
La cara Gallia tua feconda e bella .
Di M. A. CARDINALI
ACADÉMIES.
ROUEN.
I.
L'ACADEMIE des ſciences , belles- lettres
& arts de Rouen , tint ſa ſéance publique
ordinaire , le mercredi 3 Août , dans la
grande fale de l'hôtel de ville , en préſence
du corps de ville , qui avoit été
invité ſuivant l'uſage .
M. de Couronne , lieutenant général
criminel au bailliage de Rouen , premier
136 MERCURE DE FRANCE.
préſident du préſidial , & directeur de
l'académie en exercice , ouvrit la féance
parundiſcours dans lequel il annonça les
divers objets qui devoient la remplir.
M. Maillet du Boullay , maître des
comptes & fecrétaire des belles-lettres ,
faiſant les fonctions de M. le Cat , ſecrétaire
des ſciences, abſent pour cauſe d'infirmité
, rendit enfuite compte des travaux
de l'année dans le département des
fciences & des arts utiles. Il proclama
enfuite les prix donnés par le corps de
ville aux diverſes écoles qui ſont ſous
l'inſpection de l'académie dans ce département.
Le premier prix d'anatomie fut adjugé
à M. Jacq. Thibault de Grancourt ,
éleve de l'hôtel - dieu , le deuxieme à
M. Dufour de Bordeaux , éleve de la
ville ,& le troiſieme à M. Pierre Peuffier,
de Rouen , éleve de l'hôtel-dieu . De
ceux de chirurgie , M. Juſte Bodin de
Neufchâtel , éleve de l'hôtel-dieu , obtint
le premier, Pierre Peuffier,de Rouen ,
auſſi éleve de l'hôtel-dieu , le ſecond; &
on a accordé une médaille reſtée de l'année
derniere au ſieur Poupart de Pont-
L'evêque auſſi éleve de l'hôtel-dieu.
Le premier prix de la premiere claſſe
de mathématiques ,qui confiftoir en un
NOVEMBRE. 1768. 137
graphometre aux armes de la ville , avoit
été remporté ex aqud , par M. Boſquer ,
de St. Saën en Caux , & M. Deſparquets ,
de Muits dans le Vexin Normand.
L'académie régla que les nomsdes deux
élevesſeroientgravés ſur cet inſtrument ,
afin que le fortne décidát que de la propriété
du prix, & qu'il fût un monument
immortel d'égalité &d'amitié pour les
deux jeunes rivaux qui ſe l'étoient difputé.
Le fort favoriſa M. Deſparquets .
Le premier prix de la ſeconde claſſe ,
conſiſtant en une boufſole , auſſi aux armes
de la ville , fut donné à M. le Bouvier,
de Rouen; & le ſecond , confiſtane
en un étui de mathématiques , fut remporté
exaqud , par M. M. Hellot & Ron
deaux , de Rouen .
Il y avoit quatre prix pour l'école de
Botanique ; le dernier avoit été refervé
de l'année derniere. M. le Clerc , du
Pont St Pierre , eut le premier ; M. Peuffier
, de Rouen , le fecond ; M. Chauffard
, de Rouen , le troiſieme ; M. le
Fevre , de Montivilliers , le dernier.
Le grand prix du département des
ſciences & arts utiles , n'a point été
donné ; l'académie , qui le deſtinoit
à une description des mines de Normandie
dans laquelle on détailleroiz
138 MERCURE DE FRANCE.
les avantages qu'on pourroit tirer de leur
exploitation , n'ayant pas reçu de mémoires
, depuis deux ans , fur cette intéreſfante
matiere , ſe trouvant de nouveau
obligée d'y renoncer , ſubſtitua à ce ſujet
la queſtion ſuivante relative auſſi à l'hiſtoire
naturelle. Y a-t-il entre les trois
regnes animal, végétal & minéral , des limites
fenfibles & diftinctes , ou bienfe
tiennent- ils les uns aux autres par une
chaîne continue , qui en faſſe une unité
réelle ?
Les diſſertations en françois ou en latin
, feront adreſſées franches de port , &
en la forme ordinaire , avant le premier
Juillet , à M. * fecrétaire
de l'académie pour les ſciences.
M. du Boullay rendit enſuite compte
des travaux de l'année , dans ſon département
des belles-lettres & arts agréables
,& annonça les prix de ce département.
L'académie avoit donné pour ſujet de
compoſition aux éleves Peintres & fculpteurs
, le moment où Alexandre trouve
Darius mort , le pleure & le couvre de
* L'académic indiquera dans les papiers publics
le nom& l'adreſſe du ſucceſiſeur de M. le Cat , qui
s'eſt pas encore élu.
NOVEMBRE. 1768. 139
fon manteau , &c. Ce prix a été reſervé
pour une autre année.
Dans la claſſe d'architecture , le projet
étoit de conſtruire une maiſon de campagne
ſur un terrein incliné: la maiſon ne devoit
avoir qu'un étage au-deſſus du rez-dechauffée
, & être terminée par une baluftrade
, l'ordre de la décoration d'exprefſion
ionique fans colonnes & fans ornemens
, excepté ceux de bonne architecture.
On avoit demandé les plans , les élévations&
une coupe ſur la largeur. Ce prix
a été remporté par Jean-Baptiste Laillier ,
de Nogent le Rotrou , qui avoit mérité
l'acceffit dans la claſſe de la Boſſe l'année
derniere.
Le premier prix pour le deſſein d'après
nature , a été adjugé à Nicolas Millon ,
de Rouen , qui avoit reçu le ſecond prix
de la même claſſe l'année derniere ; le
ſecond , àGuillaume-Joſeph le Febvre de
Valenciennes . L'acceſſit a été donné à
Philbert - Nicolas - Louis Vandart , de
Rouen.
Le prix dans la claſſe de la boffe a
étédonné àCharlesle Moine , de Rouen ,
& l'acceffit à Fr. Brard de la Feuillye.
Louis Pierre-Nicolas Collet, de Rouen ,
a obtenu le prix de la claſſe du defin :
Pierre l'Houé , de Rouen , l'acceffit.
140 MERCURE DE FRANCE.
Le ſujet du prix d'éloquence étoit l'é
loge de Pierre Corneille , né à Rouen.
L'ouvrage de M. Gaillard, de l'académie
royale des inſcriptions & belles lettres ,
a été couronné , & on a donné l'acceffit
à un autre diſcours qui a pour déviſe:
ille eft conditor rerum.
Après la diſtribution des prix , M.
Dornay fit la lecture d'un difcours fur l'utilité
des récompenfes publiques.
M. du Boulay lut enſuite l'éloge de
M. Jean Reſtout , Peintre du Roi , & afſocié
titulaire de l'académie , né à Rouen
le 26 Mars 1692 , & mort à Paris le
premier Janvier 1768. Nous en citerons
quelques traits. M. du Boulay commença
, en adreſſant la parole aux élevés
qui venoient d'être couronnés , & les invitant
à imiter la modeſtie & la docilité
du peintre qu'il leur propoſoit pour modéle.
>> Le jeune Reſtout commençant à vo-
>>ler de ſes propres aîles , & amoureux ,
>> comme il arrive preſque toujours , de
>>ſes premieres productions , étoit févé-
>> tement corrigé par Jonvenet. Voyant ,
>> avec regret , détruire un tableau , l'ob-
>> jet de ſes complaiſances ; il ne donnoit
> aucum figne des mouvemens de fon
>> amé , mais fon viſage le trahiffoit :
NOVEMBRE. 1768. 141
>> Jouvenet s'en apperçut , & ne put re-
>>tenir un reproche : pourquoi donc , dit-
» il , devenez vous de toutes fortes de cou-
> leurs ? Ce quiſe paſſefur mon visage n'est
» pas en mon pouvoir , répondit le diſci-
» ple ; jeſçais ce que je dois , &je réprime
» des mouvemens que ma raiſon & ma re-
» connoiſſance condamnent ; Jouvenet
» étoit trop grand pour être injufte . Ses
>>bras s'ouvrirent , il y ferra tendrement
>> ſon neveu , & dans ce moment de ſen-
» ſibilité , j'ai auſſi à me reprocher , dit-
» il , d'avoir été trop vif.
>> Le moment vint où il put enfin , à
> ſon tour , donner à cet oncle reſpec-
> table des marques effectivesde ſa recon-
>> noiffance. Jouvenet , affligé d'une pa-
>> ralyſie ſur la main droite , ſe regardoit
>> comme anéanti pour ſon art , & cette
>> mort incomplete & prématurée lui
>> étoit plus amere que n'eût été la mort
>> naturelle : pour ſurcroît de malheur ,
>> ſongénie impétueux & ſon ſang ardent
>> bouillonnoient encoredans ſes veines :
> il frétniſſoit à l'aſpect d'un tableau , &
>> faifant opérer ſon neven ſous ſes yeux ,
>> il tâchoit du moins de lui inſpirer l'en-
>> thouſiaſine , dont il étoit ſaiſi . Mais
» qu'il eſt différent de rendre les idées
d'un autre , ou de s'abandonner au tor
142 MERCURE DE FRANCE.
>> rent des ſiennes. Jouvenet faiſoir pein-
>> dre à ſon éleve un tableau de St. Fran-
>> çois expirant : & malgré le talent &
>>l'application de l'éleve , il ne pouvoit
>>exprimer , dans toute ſa perfection , le
>> chef-d'oeuvre , dont le maître avoit le
» modéle dans l'ame . Animé d'un mou-
>> vement fumaturel , Jouvenet ſaiſit le
» pinceau : après de vains efforts pour
>> rendre le mouvement à la main qu'il
>> avoit perdue , il le confie à celle qui
>> lui reſte , &dont il oublie l'inexpérien-
» ce. Cette main devient docile aux or-
>> dres impérieux du génie : ſes touches
>>larges & fieres donnent à la tête du
» Saint une expreſſion ſublime , & dont
> on ne peut ſe former d'idée que par
» la vue même du tableau ; c'eſt l'eſpé-
>> rance , ce font les premiers rayonsd'une
>>immortalité glorieuſe qui éclatent dans
>>un corps défaillant , & fur un viſage
• où l'on apperçoit déjà les horreurs de
>> la mort ; à cette vue , l'éleve reſte ab-
>> forbé dans un religieux filence : & le
» maître tranſporté de joie d'être encore
» peintre , refond en entier tout le ta-
> bleau dans lequel il fait paſſer la ſitua-
>> tion de ſon ame ; enforte que , dans ce
>> chef-d'oeuvre , qui eſt peut être un de
ſes meilleurs ouvrages , on distingue
NOVEMBRE. 1768. 143
:
>> encore , à travers la couleur , pluſieurs
>>parties de l'ancienne compoſition en-
>> tierement changées.
» C'eſt à cet inſtant ſi célébre dans
>> l'hiſtoire des arts , que l'on doit le fa- .
» meux magnificat de Notre- Dame de
>>>Paris , le plafond de la ſeconde des
>>enquêtes du Parlement de Rouen , dans
>> la bordure duquel Jouvenet a confa-
>>créle fait à l'immortalité : enfin plu-
>> ſieurs autres tableaux , qui ne le cedent
>>à aucun des plus beaux du même pein-
>> tre , & qui prouvent , ſans replique ,
» que la main , dans un grand artiſte ,
» n'eſt que l'inſtrument du génie » .
Le caractere distinctif de M. Reſtour ,
étoit la ſupériorité jointe à la modeſtie.
M. du Boulay en cite un autre trait extrêmement
frappant& bien propre à l'inftruction
des jeunes gens .
M. Reftout , dit-il , avoit été agrégé
par l'académie royale de peinture de Paris
, quoiqu'il n'eût pas été à Rome , &
il peut être cité comme l'un des exemples
qu'a produits notre école françoiſe ,
pour prouver qu'on y peut parvenir à la
ſupériorité fans modéles étrangers. » Mais
>>il étoit fi éloigné d'être perfuadé qu'il
>> pût ſe paſſer d'aucune eſpèce de ſecours,
>>que malgré l'agrément qu'il venoit de
44 MERCURE DE FRANCE.
>> recevoir , il continuoit avec affiduité
>> l'étude d'un modéle , & préſentoit ,
>> comme à l'ordinaire , ſon deſſin au
>> profeſſeur. Celui-ci ne regardant que
>> le deſſin , dit ſon avis & marqua fon
>> approbation. Mais à peine eut-il en-
>> viſagé l'éleve , qu'il lui fit des excuſes:
>> Monfieur , répondit Reſtout en rou-
>> giſſant , je n'ai pas fait affez de progrès ;
>>depuis 4 jours que j'ai l'honneur d'être
»agrégé à l'académie, pour que vous cef-
>> fiez de me donner les avis que vous
>> me donniez avant cette époque. L'u-
>> nique grace que j'ai à vous demander ,
>>c'eſt de me les continuer. Après de tels
>> exemples , qui ofera montrer de la pré-
>> ſomption ſans ſedéclarer un homme
>> médiocre ? »
M. du Boulay , parmi les ouvrages de
M. Reſtout , cite principalement ceux
que la ville de Rouen poſſede. L'un des
plus beaux eſt placé au grand-autel des
Augustins : c'eſt une préſentation de la
Vierge. Après avoir loué l'artiſte , il fait
connoître l'homme , & cette partie de
l'éloge n'eſt pas la moins intéreſſante.
Cette lecture fut ſuivie des éloges de
M. l'Abbé Goujet , aſſocié titulaire , &
de M. Deſpremenil , aſſocié adjoint de
Pacadémie .
La
NOVEMBRE. 1768. 145
La ſéance fut terminée par l'ode de M.
du Boulay , fur la néceſſité & les caracreres
de la religion .
I I.
Montauban.
L'académie des belles lettres de Montauban
, fidelle à ſuivre ſes loix & ſes
uſages , a célébré , comme elle fait tous
les ans , la fête de Saint Louis , le 25
Août ; après avoir aſſiſté le matin à une
meſſe ſuivie de l'Exaudiat pour le roi ,
elle a tenu l'après midi , ſon aſſemblée
ordinaire dans la grande ſalle de l'hôtel
deville.
M. Marqueyret , directeur , a ouvert
la féance par un diſcours où il a montré
juſqu'à quel point la gloire des empires
eſt dépendante du progrès des lettres ;
&d'un pinceau rapide , il a tracé le tableau
des faits qui atteſtent cette vérité :
Mais en appuyant ſur le ſujet que l'académie
propoſe aux orateurs pour l'année
1769 , il a fait voir qu'elles font propres
à former les meilleurs citoyens ,
parce qu'elles apprennent à difcerner les
véritables bornes de la liberté , & à ne
pas la confondre avec l'indépendance
G
146 MERCURE DE FRANCE.
qui méconnoît l'autorité légitime , & qui
renverſe toujours l'ordre public .
M. l'abbé Bellet a prononcé enſuite
l'éloge hiſtorique de la reine , & par le
détail le plus intéreſſant , il a prouvé que
la vie de cette auguſte princeſſe eſt un
des plus grands ſpectacles qu'on puiffe
offrir à l'humanité.
M. le directeur avoit déjà annoncé à
l'aſſemblée que par reſpect pour un objet
ſi digne d'occuper lui ſeul l'attention
du public , MM. les académiciens s'abftiendroient
de toute autre lecture.
M. l'abbé Teulieres , auquel le prix
avoit été adjugé , ſe préſenta pour lire
fon poëme ſur l'Etabliſſement du Chriftianiſme
dans les Gaules , & il y joignit un
remerciment à l'académie.
د
L'académie diſtribuera le 25 août prochain
, fête de S. Louis , un prix d'éloquence
, fondé par M. de la Tour, doyen
du chapitre de Montauban l'un des
trente de la même académie , qu'elle a
deſtiné à un diſcours dont le ſujet ſera
pour l'année 1769 : Le vrai citoyen ne
prend point l'indépendance pour la liberté,
conformément à ces paroles de l'écriture
: Omnis anima poteftatibusfublimioribus
fubdita fit. Rom. XIII. I.
Le prix d'éloquence de 1768 , ayant
NOVEMBRE. 1768. 147
été réſervé , l'académie le deſtine à une
Ode ou à un Poëme dont le ſujet ſera :
Les triomphes de la Poësie dans la main
de la Religion ,ſous David & les Prophétes.
:
Ceprix eſt une médaille d'or de la va
leur dedeux cens cinquante liv. , portant
d'un côté les armes de l'académie , avec
ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfisfundata auspice Ludovico
XV. P. P. P. F. A. imperii anno XXIX:
Et fur le revers ces mots renfermés dans
une couronne : Ex munificentiâ viri Academici
D. D. Bertrandi de la Tour Decani
Ecclef. Montalb. M. DCC. LXIII.
Les diſcours ne feront tout au plus ,
que de demi-heure de lecture & finiront
parune courte priere à JESUS -CHRIST.
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation ſignée de deux docteurs en
théologie.
Les auteurs feront remettre trois copies
liſibles de leurs ouvrages dans le
courant du mois de mai prochain, à M.
l'abbé Beller , ſecrétaire perpétuel de l'académie
, en ſa maiſon , rue Cour-de
Toulouſe; on les prie d'affranchir les paquets
qu'ils enverront par la poſte.
Le prix de poësie a été adjugé au poëme
qui a pour ſentence : Les oeuvres des
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
humains fontfragiles comme eux , dont
M. l'abbé Teulieres , prêtre , prébendier
de l'égliſe de Montauban , & profeſſeur
de rhétorique du collége royal de la mê
me ville , s'eſt déclaré l'auteur.
III.
Amiens.
!
!
L'académie des ſciences, belles -lettres
&arts d'Amiens tint le 25 Août ſa ſéance
publique. M. Chriſtophe , directeur de
l'académie , l'ouvrit par un diſcours fur
l' Architecture relativement à celle de laprovince
de Picardie.
On y lut enſuite l'Eloge de M. Claiacadémicien
raut honoraire , par M.
د
Baron , fecrétaire de l'académie.
Le prix d'éloquence adjugé au diſcours
de M. d'Eirville , maître ès arts en l'univerſité
de Paris ,fur les ſecours quese prézent
mutuellement les ſciences , les lettres
& les arts ; & l'acceffit , à l'auteur inconnu
du diſcours , ayant pour épigraphe' ,
Facies non omnibus una , nec diverfa tamen.
Les ouvrages envoyés ſur le ſujet d'un
autre prix n'ayant point fatisfait l'académie
, elle le propoſe pour la troiſiéme
fois , attendu l'importance & l'utilité de
NOVEMBRE. 1768. 149
fon objet : Les moyens de rendre le Port
de Saint-Valery plus für & plus commode
: ou les moyens d'en faire un autre au
bourg d'Ant ou autre endroit intermédiaire
de la côte , toujours avec communication
à la riviere de Somme.
Le prix conſiſtera en deux médailles
d'or ; valant chacune 300 liv. & en 600
livres , données par quelques négocians
zélés pour le bien public.
Un autre prix , qui fera une médaille
d'or , eſt proposé à un Poëme fur les
avantages de l'adverſité : ce poëme doit
être de 150 vers au moins & de 200
vers au plus.
Les ouvrages feront envoyés , francs
de port , avant le premier Juillet 1769 ,
àM. Baron , ſecrétaire perpétuelde l'académie...
:
M. de Bar , éleve en chirurgie ſous
M. Collignon , a remporté le prix de
l'école de botanique. Celui qui en a le
plus approché eſt M. Tavenet , eníployé
dans l'école vétérinaire de la compagnie
de Luxembourg.
I V.
Ecole royale vétérinaire de Paris.
Le mardi vingt-ſept Septembre 1768,
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
il y eut un ſecond concours à l'école
royale Vétérinaire de Paris dans lequel
les ſieurs Brugnoni , de Turin , éleve entretenu
par S. M. le Roi de Sardaigne ;
Danguin & Flandrin , de Lyon ,& Cha
nut, de la province de Bourgogne , don
nerent des preuves de la plus grande capacité.
L'objet de ce concours auquel M. Bertin
, miniſtre & fecrétaire d'état préſida
&qui fut honoré de la préſence de nombre
d'autres perſonnes de conſidération !
fut annoncé par un diſcours que prononça
le ſieur Danguin...
Il s'agiſſoit de fixer, d'une maniere préciſe
, par l'érudede la juſteſſe des aplomb,
non feulement les moyens qui affurent la
force & la ftabilité du cheval conſidéré
dans le repos ; mais encore d'enviſager
dans ce même inftant&dans ſa marche,
les ſuites de l'interverſion des directions
de ſes membres , foir dans leur totalité ,
foit dans quelques - unes de leurs portions.
1
Ces quatre éleves , dont trois fecondent
les efforts des profeſſeurs & dé.
monſtrateurs de l'école , relativement à
l'inſtruction des éleves , furent généralement
applaudis. Le ſieur Flandrin fut
promu par le miniſtre même à une bri
NOVEMBRE. 1768. 151
gade , & comme il auroit été affez difficile
de décider du plus ou du moins
de mérite des concurrens , ils furent tous
admis à tirer au prix. Le ſieur Brugnoni ,
ſatisfait de la gloire qu'il s'étoit acquiſe
, ne tira point. Le fort couronna le
ſieur Danguin ; & il parut que toute
l'aſſemblée fut également contente , nonſeulement
des recherches & des vûes
nouvelles qui lui furent offertes , mais
de la clarté &de la préciſion de ces éléves
dans la diſcuſſion d'une matiere abftraite
& difficile .
SPECTACLES.
OPERA.
:
LACADÉMIE royalede muſique continue
avec fuccès les repréſentations de
la Reine de Golconde , Balet , en trois
actes. Les Sieur & Dme Larrivée ont
repris les principaux rôles ; & donnent
par leur jeu& par leur chant un nouveau
charme aux perſonnages de la Reine de
Golconde & de St Phar. Le ſieur Legros
chante pluſieurs airs brillans &
d'exécution , dans lesquels ſa voix &fon
Giy
152 MERCURE DE FRANCE.
goût ſont également applaudis. On fe
diſpoſe à reprendre l'opéra d'Enée &
Lavinie.
COMÉDIE FRANÇOISE .
I.
Un grand Acteur qui a porté la chaleur
&l'énergie dramatique à un degré inconnu
auparavant , & qu'il fera difficile de
foutenir aprèslui , le Srle Kain , dont les
travaux ont affoibli la ſanté en ajoutant à
fon art & à ſa gloire,a reparu ſur le théâtre
le 15 d'Octobre , & a été reçu avec tranfport.
Il jouoit le rôle de Warvik dans la
tragédie de ce nom ; ouvrage qu'on lit
dans le cabinet avec autant de plaifir
qu'on le voit ſur la ſcène ,&qui ne doit
pas craindre les revers trop ordinaires
aux piéces de théâtre , parce que ſes beautés
ne font fondées ſur aucun preſtige . Le
quatrième acte ſur- tout eſt un des plus
beaux que nous ayons.
Nous ne devons pas oublier l'application
très - heureuſe que le Public a faite
des quatre premiers vers du rôle de Warvik
à l'acteur qui les récitoit.
NOVEMBRE. 1768. 153
Jene m'en défends pas; ces tranſports , cet hom
mage ,
Tout ce peuple à l'envi volant ſur le rivage ,
Prêtent un nouveau charme à mes félicités .
Ces tributs ſont bien doux , quand ils fontmé
rités.
Les applaudiſſemens redoublerent à ce
dernier vers , & la ſalle retentit d'acclamations.
On a joué auſſi l'Ecoſſaiſe , piece que
l'équitable Public paroît avoir adoptée ,
&dont le ſuccès eſt toujours auſſi grand
quedans ſa nouveauté.
:
II.
ARTAXERCE , Tragédie ; par M. le
Miere , &c. A Paris , chez Valat - la-
Chapelle , libraire , au palais , &c .
Cette tragédie , jouée il y a deux ans
avec quelque ſuccès , eſt imprimée depuis
peu de temps. La célébrité de l'auteur
italien ( Métaſtaſe) dont cet ouvrage eſt
tiré ; la fingularité du ſujet qui reſſemble
beaucoup au Stilicon de Thomas Corneille
, & la queſtion ſouvent propoſée
fi ce ſujet étoit heureux & théâtral , voilà
les raiſons qui nous engagent à parler
Gv
154 MERCURE 4 DE FRANCE .
avec quelque détail de cette tragédie affez
peuconnue..
Nous rendrons compte d'abord de la
pièce Italienne. Nous croyons que c'eſt
rendre ſervice anx amateurs éclairés de
leur remettre ſous les yeux une efquiffe
de ce drame où de grandes beautés font
mêlées à de grands défauts. Lethéâtre repréſente
l'intérieur des jardins du palais,
qui correſpondent à divers appartemens .
La ſcène eſt dans Suze , capitale de la
Perſe. La nuit eſt éclairée des rayons de la
Lune. Mandane , foeur d'Artaxerce & fille
deXercès , roi de Perſe , reçoir les adieux
d'Arbace, ſon amant. Il vient d'être exilé
du palais pour avoirofe demander la main
decette princeſſe. Elle le conſole , le raffure
, lui fait eſpérer que le crédit d'Artaban
, miniſtre & favori de Xercès , les
prieres d'Artaxerce qui eſt lié avec Arbace
par la plus tendre amitié , pourront
fléchir le courroux du roi . Arbace eſt ulcérédela
rigueur dont ce prince a accompagné
ſes refus. Il la reſſent juſqu'au fond
du coeur. Si mes ayeux , dit- il , n'ont
>>pas porté un diadême , ils l'ont affermi
ود fur le frontde ſes ancêtres. Leſangdes
>> rois ne coule pasdans mes veines; mais
ſans moi celui d'Artaxerce couloit fous
>>les coups de l'ennemi. Si la naiſſance
NOVEMBRE. 1768. 1SS
→ étoit le partage du mérite , & non pas
>> un préſent du hafard , peut être Xercès
>>ſeroit à ma place , & Arbace feroit à la
place de Xercès. >> Mandane le quitte,
Artaban paroît , une épée ſanglante à la
main. Il la remet à fon fils ,& prend la
fienne. Fuis , lui dit- il , Xercès n'eſt
» plus. Un grand deſſein m'occupe. Peut-
>> être tu regneras. Fuis. Cache- toi. » II
force Arbace à s'éloigner. Il reſte ſeul , &
recueille tout fon courage. « Réſiſter aux
>> remords , dit- il , & braver les dangers;
» voilà la vertu des grands crimes. » Artaxerce
vient dépoſer ſes douleurs dans le
fein d'Artaban. Il ne ſçait ſur qui venger
la mort de fon pere. Artaban tourne fes
foupçons fur Darius , le frere d'Artaxerce.
Quel autre a pu pénétrer dans la
>> chambre du roi ? Ses anciens mécon-
>>tentemens , la ſoif de regner, tout a pu
l'enhardir au forfait. " Artaxerce s'écrie :
>> Qui me vengera d'un perfide meur-
>> trier ? » Artaban, à ce mor , appelle les
gardes , & avec un tranſport de zèle affecté
, il les exhorte à défendre les jours
du fils de leur roi , devenu leur roi luimême
, à punir un traître , & fort avec
eux ſans entendre Artaxerce qui paroît
vouloir le retenir. Le prince ſe reproche
lamort de ſon frere; mais comme il ne
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
1
tient qu'à lui de l'empêcher , & qu'il ne
fait point un pas pour arrêter Artaban , ſa
pitié paroît auſſi fauſſe que la mort deDarius
paroît injuſte & précipitée ; & c'eſt un
défaut inexcuſable. Il veut fortir pourtant
pour aller fecourir ſon frere ; mais il s'arrête
encore un moment avec Sémire ſa
maîtreſſe , foeur d'Arbace. Cette Sémire
eſt aimée d'un Mégabize , confident d'Artaban
, & commandant des armées de
Perſe. Car les opéra italiens qui durent
quatre ou cinq houres , font toujours marcher
trois intrigues de front ; & Métaftaſe
lui-même , aſſervi à cet uſage & à la
néceſſité de varier la muſique , place la
galanterie à côté des beautés tragiques .
Souvent des perſonnages ſubalternes ſe
déſolent en madrigaux, ou ſe réjouiffent ,
tandis que les principaux acteurs ſont ſous
leglaive, ou verſent le ſang. Artaban revient
annoncer la mortde Darius . La ſcène
achangé & ſe paſſe dans le palais. Il raconte
que Darius s'eſt jetté lui-même audevant
du glaive; mais ce petit artifice
n'excuſe pas l'atrocité du meurtre . Sémire
vient apprendre à Artaxerce que Darius
ne peut être coupable ; que l'on vient d'arrêter
le meurtrier auprès des jardins du
palais ; que ſon trouble , ſa fuite & fon
épée ſanglante ſont de ſuffiſans indices
NOVEMBRE. 1768. 157
contre lui . On demande le nom de ce
meurtrier ; mais elle l'ignore. Artaxerce
eſt audéſeſpoir. Il ſe reproche le trépas
de Darius devant Artaban & Mandane,
Les remords le déchirent. Il ſent dans ce
moment combien l'amitié d'Arbace lui
ſeroit néceſſaire. Il révoque l'arrêt prononcé
par Xercès . « Qu'Arbace vienne ,
>>dit- il , il eſt abſous. >> Arbace paroît défarmé
& entouré de gardes , & l'on entend
s'élever à la fois tous ces cris également
terribles . « Mon ami ! mon fils!
>> mon frere ! mon amant ! je ſuis inno-
>> cent , dit Arbace. Mais, lui dit- on, vos
reſſentimens contre Xercès ? « Ils étoient
>> juſtes. » Votre fuite ? " Elle est vraie. »
Votre filence ? « Eſt néceſſaire. » Votre
trouble ? » Egal à mon malheur. Ce fer
ſanglant ? « Etoit dans ma main. » Et
vous n'êtes pas l'aſſaſſin ? « Je ſuis inno-
» cent. Artaxerce ſe rappelle qu'Arbace
lui a ſauvé la vie. Il ſe rappelle toutes les
vertus qu'il lui a connues. Il balance.
L'impoſteur Artaban éclate en reproches
contre ſon fils , en étouffant ceux que ſa
confcience doit lui faire. Artaxerce ne
ſçait quel parti prendre. » Je me trouve,
>>dit - il , au même inſtant juge , ami ,
» amant , coupable & roi. » Il fort. Arbace
implore tour-a- tour fon pere & fa
18 MERCURE DE FRANCE.
:
foeur qui l'abandonnent. Il eſpére au
moins plus de juftice &de douceur de la
partdeMandane ſon amante. Mais quand
elle voit qu'il refuſe de ſe juſtifier , elle
refuſe de l'écouter. Cependant l'amour
combatdans ſon coeur ,&lui parle en faveur
d'Arbace. Elle le condamne ſans
pouvoir le haïr. Il reſte ſeul, & c'eſt alors
qu'il chante ces paroles fi connues : Vofotcando
un mar crudele , &c. , qui finiſſent
par cette belle idée : « Il ne reſte avec moi
> que l'innocence , & c'eſt elle qui me
> poufſe au naufrage. »
Au ſecond acte, le roi donne ordre
qu'on améne Arbace , à qui ſon pere
veut parler. Il ne peut croire Arbace
coupable. » Et quoi ! dit Artaban , il ſe
>> voit accuſe & ne ſe défend pas ! Mais
»il ſe dit innocent , répond le roi ; le
>>menſonge ne fut jamais ſur ſes levres ,
>> ſon caractère ſeroit-il ſi changé en un
>> moment ? Ah ! peut-être l'infortuné a
>> quelque raiſon qui l'oblige à fe taire.
>>Parle-lui , Artaban ; il révélera devant
>> fon pere ce qu'il tait devant fon juge ;
>> je vous laiffe : parle lui en liberté , lis ,
>>pénètre dans ſon coeur , trouve lui , s'il
>> ſe peut , quelque défenſe ; accorde en-
• ſemble le falutde ton fils , la paix de
>> ton toi ,& l'honneur duthrone;rendsNOVEMBRE.
1768. 15
>> moi mon ami , rends-moi la moitié de
> moi-même. Trompe- moi , s'il ſe peut ,
>je te le pardonne ,&c. Cet intérêt de
ſtyle , ce ton pathétique & vrai eſt l'ame
de la tragédie , & le fecret des grands
écrivains.
C 3
Artaban ſeul avec ſon fils , les gardes
éloignés , lui propoſe de fuir par
une iſſue fecrette où ilconduira ſes pas;
c'eſt pour lui qu'il a tout fait. Il veut le
placer ſur le thrône. La race de Xercès
eſt abhorrée : il eft für des principaux de
la cour. Arbace ſe refuſe à fes deffeins
& à la fuite. La révolte & la trahifon
l'épouvantent. » Moi ! devenir coupa-
>>ble ! s'écrie-t- il. Tu le parois déjà ,dit
>> Artaban . Je ſuis innocent , replique
>> Arbace& c'eſt aſſez » . Son pere s'obitine.
Arbace appelle les gardes & fe fait
reconduire en prifon. Ce moment eſt
très beau ; mais la ſcène n'eſt pas ce
qu'elle devroit être. Artaban concerte
avec Mégabize les moyens de ſéduire les
gardes , & d'enlever ſon fils de la prifon,
afin de pouvoir agir en liberté contre
Artaxerce , après avoir arraché de ſes
mains un ôtage auſſi cher. Il promet fa
fille Semire à Mégabize pour prix de fes
fervices ; fur quoi l'on peut faire une réflexion.
Il n'eſt pas vraiſemblable qu'Ar
160 MERCURE DE FRANCE .
taban ignore l'amour d'Artaxerce pour
Sémire. Ce jeune prince devroit lui dire ,
Je ſuis d'autant plus pénétré du forfait
qu'on impute à votre fils , que j'aime ſa
fooeur , que je veux la couronner. Dans
cette ſuppoſition ſi naturelle , comment
Artaban ne préfere- t il pas une élévation
auſſi ſûre qui met ſes petits fils ſur le
thrône , au projet périlleux & incertain
de faire périr Artaxerce pour couronner
Arbace ? Il ſemble qu'Artaban ſe plaiſe
àaccumuler les crimes.
i Suivent des ſcènes faites pour le muſi
cien , entre Sémire & Mégabize , entre
Sémire &Mandane : l'action languit ; le
théatre change & repréſente la ſalle du
confeil. Sémire &Mandane viennent en.
core faire une ſcène de contraſte qui eſt
fort inutile & même déplacée. Mandane
demande au roi la punition d'Arbace,
comme s'il étoit beſoin de la demander ,
& Sémire demande ſa grace , en atteftant
fon innocence.; il paroît enchaîné.
Artaxerce lui donne ſon pere , pour
juge , & ordonne à Artaban de prononcer.
Artaban condamne fon fils à la mort,
&tout le conſeil y ſouſcrit. L'acte finit
par quelques ſcènes de rempliſſage.
Le troifiéme acte commence par une
ſcène digne d'un grand maître . Le théa
NOVEMBRE. 1768. 161
tre repréſente la priſon d'Arbace. Artaxerce
y vient : » Fuis , lui dit-il , les che-
>> mins ſont ouverts ; fuis & ſouviens- toi
» d'Artaxerce . Olmon roi !répondArbace,
>> fi vous me croyez coupable , pourquoi
>> venez-vous me ſauver ? Si je ſuis in-
>> nocent, pourquoi fuir » ? Cette réponſe
eſt ſublime ; ce qu'Artaxerce replique ne
l'eſt pas moins. » Si tu es coupable , je te
>> rends la vie que tu m'as donnée ; ſi tu es
>>innocent , je te donne le moyen de con-
>> ſerver à la fois ta vie& ton fecret. Soit
>>que l'amitié m'aveugle en ta faveur, ſoit
>> qu'un dieu protége l'innocence , je ne
>> puis trouver de paix qu'en te ſauvant.
>>>Lorſque je mets dans la balance le crime
>> dont tu es accuſé , & la vie que j'ai re-
>> çue de toi , j'entends au fond du coeur
>>une voix qui me crie , que le forfait
>> eſt douteux , & que le bienfait eſt cer-
>> tain » . Il s'en faut bien , que dans la
piéce françoiſe , il y ait rien qu'on puiſſe
comparer à cette ſcène .
Arbace ſe réſout à obéir à ſon Roi
qui lui ordonne de fuir , & à ſon ami
qui lui ordonne de vivre . A peine eft il
parti , qu'Artaban avec une troupe de
conjurés vient pour le délivrer. Ne le
trouvant point , il le croit mort & ſe li162
MERCURE DE FRANCE.
-fi je
vre à la douleur. Il fort avec Mégabize.
Le théâtre change & repréſente une enceinte
magnifique,deſtinée pour le couronnement
d'Artaxerce. Un trône eſt élevé
pour lui . Le feu facré brûle fur l'autel
du ſoleil. Artaxerce prononce le fermentaccoutumé.
Il reçoit des mains d'Artaban
une coupe empoisonnée par cetraître
, & s'écrie ſuivant l'uſage ;
dois être infidéle à mes fermens , que
cette liqueur ſoit pour moi un poifon.
Comme il va boire , un grand bruit ſe
fait entendre. Des féditieux entourent le
palais. Le peuple ett révolté. Arbace paroîtun
moment après. Il a calmé la fédition
, & tout eft tranquille. Le Roi qui
ne doute plus de ſon innocence lui propoſed'en
donner une preuve éclatante
& irrécuſable. Il lui préſente la coupe
ſacrée , qui eſt mortelle aux parjures. Ar.
bace la prend : -arrête , lui crie Artaban,
c'eſt du poison. Il révele tous fes
crimes, mais il ſe flate encore de n'en
pas perdre le fruit. Il donne le fignal aux
foldats de la garde qu'il a gagnés , & met
l'épée à la main. Arbace ne trouve qu'un
moyen de défendre fon Roi. Mettez bas
tes armes , dit- il à ſon pere , ou je bois
lepoifon.Artaban vaincu par l'amour paNOVEMBRE.
1768. 163
ternel jette ſon épée. Artaxerce ordonne
qu'on pourſuive les rebelles , & que l'on
conduiſe Artaban à la mort. Mais Arbace
demande ſa grace , & Artaban n'eſt
condamné qu'à l'exil. Dans les reglesdu
théâtre un homme tel qu'Artaban doitſe
tuer. Il ne peut ni recevoir , ni mériter de
grace. Mais une loi particuliere au théâtre
pour lequel Méraſtaſe a travaillé ,
défend d'enfanglanter la ſcène & de faire
mourir aucun perſonnage.
Acette faute près , qu'on ne peut im
puter à l'auteur , ce dénoument est très
frappant & très-ingénieux. L'idée de la
coupe , cette maniere d'arracher à Arta,
ban l'aveu de ſes crimes eſt une inven
tion très-heureuſe. Le rôle d'Artaxerce
&celui d'Arbace font très-bien faits en
général ; mais ondoit reprocher au premier,
la mort de Darius , ſi légérement
ordonnée ou permiſe , & au ſecond de
ne pas faire à fon pere tous les reproches
qu'il doit lui faire dans la ſcène de la
prifon. Les rôles de Mandane & de Sé
mire ſont manqués totalement : ce font
desdéclamations &des àparte quine finiſe
ſent pas. Mandane ſur-tout , qui devroit
être un perſonnage important , n'agit
point & ne dit rien de ce qu'elle doit
dire. Les événemens ne font point pré
164 - MERCURE DE FRANCE.
parés ; mais c'eſt un opéra. Voilà l'excuſe
de l'auteur.
Al'égard du rôle d'Artaban qui eſt le
fondement de la pièce , il eſt abſolument
dénué de vraiſemblance . On ne fait ce
que c'eſt qu'un vieillard atroce de ſangfroid
, qui commet meurtre fur meurtre
pour couronner ſon fils , & qui commence
par l'expoſer au péril le plus éminent
enlui remettantfon épée ſanglante , qu'il
lui étoit ſi facile de jetter loin de lui . Il
eſt poſſible à toute force, que l'on ſe porte
à tant de forfaits pour mettre ſur le
trône un fils qui ne le deſire pas ; mais
cette ſuppoſition eſt fi difficile qu'on ne
s'y prête point , & cela jette un froid
inévitable dans l'ame du ſpectateur , qui
au lieu de cette illuſion qui naît d'une
action raisonnable , n'éprouve que le ſentiment
de curioſité qu'on apporte à la
repréſentation d'événemens extraordinai.
res amenés aux dépens du bon ſens .
:
Ce défaut radical ſubſiſte dans la piéce
françoiſe , avec cette différence qu'a
la premiere ſcène , c'eſt Arbace qui demande
à Artaban de lui remettre ſon
épée enfanglantée ; & le fils n'a pas plus
de raiſon de la demander que le pere
n'en a de la donner. L'auteur qui prétend
dans un avertiſſement qu'il n'apris àMé
NOVEMBRE. 1768. 165
raſtaſe ,que le ſujet & la catastrophe , a
néanmoins fuivi la marche dans le premier
acte auſſi fidélement qu'il le pouvoit,
en ſupprimant le rôle de Sémire &
l'amour de Mégabize. La ſçène entre Artaxerce
& Artaban eſt la même que dans
l'Italien . Ce ſcélérat accuſe de même Darius
, & Darius meurt de la même façon.
Au ſecond acte Emirene vient , ainſi
que Sémire dans Métaſtaſe , annoncer
que le meurtrier eft arrêté. Elle s'évanouit
, lorſqu'elle voit paroître Arbace .
Ecoutons un moment l'auteur dans cette
ſcène.
ARBACE.
... Outragez- moi , prince , ici tout m'accufe.
Dans cet étrange état , dans ce péril preſſant ,
Jen'ai qu'un mot à dire ; Arbace eſt innocent .
Il ne falloit donc dire que ce mot , ainſi
que Métaſtaſe , je fuis innocent. Voilà
tout ce qu'Arbace doit avoir la force de
prononcer dans le premier moment , &
ce mot devoit fortir avec effort d'une
ame accablée. Dans de pareilles ſituations ,
rien n'eſt plus néceſſaire que la précifion
du dialogue , & des vers parafites , tels
que l'étrange état&le périlpreffant gâtent
tout.
166 MERCURE DE FRANCE
Artaxerce ſe reproche ce qu'il a fait
pourArbace.
Barbare , en mes malheurs ,je tefais rappeller.
Je cherche un coeur de plus qui vint me conſoler.
Jem'abandonne entier à l'espoirqui m'anime ;
Je vole dans ton ſein&j'y trouve le crime.
Je te fais rappeller eſt foible. Je cherche
un coeur qui vint eſt un ſoléciſme.
Le vers ſuivant ne dit rien ; le dernier
eſt bien. Arbace s'indigne du crime dont
on l'accuſe.
ARTABAN.
L
Et le prince peut - il ne te pas ſoupçonner,
Lorſque tout àsesyeuxfert àtecondamner ?
Crois-tu par tes diſcours balancer l'apparence ?
Les deux premiers vers ſont durs ,
&le troifiéme eſt déraisonnable. Ne diroit-
on pas que l'apparence , c'est- à-dire,
tout ce qu'il y ade plus foible en fait de
preuves , ne puiſſe être balancée par rien ?
qu'on ne puiſſe pas la diſcuter? que les
difcours foient ſuperflus contre elle ?
Artaxerce laiſſe Arbace avec ſon pere. La
ſcène qui fuit eſt plus approfondie& plus
paflionnée que dans Métaſtaſe. Le rôle
d'Artaban y eſt tout auſſi mauvais , parce
NOVEMBRE. 1768. 167
qu'il ne peut pas donner de bonnes raifons.
Mais celui d'Arbace a de la chaleur
&de la vérité. Il n'y manque que le ſtyle.
Cependant on trouve quelques bons
vers.
Ecoute.
ARTABAN .
ARBACE.
Ecoutez-moi vous-même .
J'ai droit de l'exiger. Affezje mesuis tû ,
Aſſezj'ai pu laiſſer outrager ma vertu.
J'ai gardé le filence en ee comble d'injure.
J'ai payé plus qu'un fils ne doit à la nature.
La conſtruction de ce dernier vers eſt
un peu forcée. Mais la penſée eſt forre
& vraie. On ſent aſſez les défauts d'élégance
,d'harmonie ,&c. qui font indiqués
dans les autres. Artaban , apprend à ſon
fils que c'eſt pour lui qu'il a tout fair.
: ARBACE.
Vous êtes criminel , & c'étoit pour Arbace !
Ah ! ſachez de quel oeil je vois votre attentat.
Ma gloire eſt d'en gémir , ma vertu d'être ingrat,
Mais après tant d'excès , fi la vôtre eſt éteinte ,
Pour être fans remords , êtes - vous donc fans
crainte ?
Oucomment votre coeur , libre, loin du repos ?
168 MERCURE DE FRANCE.
Peut- il encor courir à des forfaits nouveaux ?
Arrêtez-vous , tremblez d'avancer dans le crime,
Peut - être un pas de plus , vous tombez dans
l'abîme.
Cruel , ſous le bucher dreſlé pour mon trépas ,
Sous ma cendre du moins cachez vos attentats.
Tout cela , eſt en général , bien ſen
ti. Avancer dans le crime , eſt une expreſſion
heureuſe. Enfin Artaban veut
employer la violence pour ſauver ſon fils,
& pour affurer ſa fuite. Arbace appelle
les gardes , comme dans l'auteur Italien.
ô ! dépit ! dit Artaban qui doit fentir
plus que du dépit , & l'acte finit.
Emiréne qui ouvre le troiſiéme acte, eſt
le rôle qui dans cette piéce fait le plus
d'honneur à M. le Mierre . Ce rôle lui
appartient , & vaut beaucoup mieux que
la Mandane de Métaſtaſe. Elle ne doute
pas un inſtant de l'innocence d'Arbace ,
& le Spectateur lui ſçait d'autant plus de
gréde ce ſentiment , qu'il rompt un peu
la monotonie de la pièce qui roule toujours
ſur le même embarras & la même
incertitude.
: Arbace paroît devant elle.
Madame , au déſeſpoir je ſuis abandonné.
Raſſurez - moi d'un mot : m'avez- vous ſoupçonné?
EMIRENE .
NOVEMBRE. 1768. 169
:
EMIRENE.
Je demande à te voir , je ſoutiens ta préſence :
C'eſt te montrer un coeur für de ton innocence.
Cette réponſe eſt très belle. Emiréne
lui demande l'explicationde tout ce qui
vient de ſe paſſer.
ARBACE.
Tel eſt mon fort , telle eſt l'étrange loi
Que le ciel me preſcrit & n'impoſa qu'à moi,
De ne pouvoir d'un mot prouver mon innocence;
D'être exempt de remords & privé de défenſe ,
De chérir mon honneur & de l'abandonner ,
Demourir du filence &de m'y condamner.
Ces vers font bien tournés. Mais , tel
est mon fort de ne pouvoir prouver d'un
mot mon innocence , eſt un contre ſens .
Ce fort eſt celui de beaucoup d'accuſés .
On veut dire je puis prouver moninnocence
d'un feul mot ; mais ce mot , il
m'eſt impoſſible de le dire.
ÉMIRENE.
C'en est allez , barbare , & ta priere altiere,
Dans mon coeur incertain porte enfin la lumiere.
•
Par ton filence même un perfide eft nommé.
Lecoupable eft ton pere.
i
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt d'autant plus vraiſemblable
qu'Emiréne devine juſte , qu'elle a déjà
fait voir un très-grand éloignement pour
Artaban , ce qui eſt un art de l'auteur.
Mais elle ne doit pas l'appeller barbare ,
au moment où elle devine qu'il eſt vertueux
, & il ne lui a point fait de prière
altiere. Elle finit par ces vers.
Demandeàvoirton pere , &fongeà le fléchir.
De tes indignes fers qu'il ſache t'affranchir :
Qu'il détrompe mon frere& tous ceux qu'il abuſes
Enun mot , qu'il te ſauve , ou c'eſt moi qui l'accuſe;
Etfi tun'espas crû vertueux ſur ma foi ,
Je mets du moins le crime entre un barbare& toi.
Ce dernier vers ne s'entend pas trop .
Mais d'ailleurs que prétend Emiréne ? Si
elle croit Artaban coupable , comment
imagine- t-elle qu'Artaban veuille détromper
perſonne ? Il est vrai qu'elle doit être
allez embaraſfée du parti qu'elle doit
prendre. Mais c'eſt un des inconvéniens
de ces fortesde ſujets , que ſouvent l'auteur
s'engage dans une intrigue dont il
ne peut fortir,
Artaxerce revient interroger Arbace
en préſence d'Artaban , & n'en peut rien
sirer. Arbace apprend dans le cours de
NOVEMBRE. 1768. 178 :
cette ſcène que Darius a péri , accuſé par
Artaban , & il est bien étonnant qu'il ne
l'ait pas appris déjà , dans la ſcène qu'il a
eue avec ſon pere. Quoi qu'il en foit , il
craint pour les jours d'Artaxerce & l'avertitde
changer la garde. Sur cet avis,Artaxerce
devroit agir, interroger ceux de ſes
gardes qu'on a pu ſéduire , employer
même les fupplices pour arracher ce ſecret.
Il ne fait rien du tout. Il ſe contente
d'ordonner qu'on aſſemble le Conſeil .
Au quatriéme acte , il apprend qu'Arbace
eſt condamné. Emiréne vient le défendre
avec vivacité. Artaxerce répond
avec une étrange froideur & par d'étranges
vers , tels que ceux- ci.
Dans un crime d'état , c'en eſt un de ſetaire ,
Den'enpas tout entier révéler le myſtere.
Des indices ainſi le ſecours rejetté ,
Auroit , plus d'une fois , produit l'impunité.
Les preuves contre lui font affez authentiques,
Nemeparlezdoncplusdehazards chimériques,&c.
Emiréne l'avertit enfin de ſe défier
d'Artaban . Mais comme ce conſeil n'eſt
foutenu d'aucun raiſonnement , au moins
vraiſemblable , le roi le rejette ; & dans
le même inſtant , Artaban vient l'avertir
d'une conſpiration qui ſe prépare , & qui
Hij
73 MERCURE DE FRANCE.
ne peut venir , dit- il , que des complices
de Darius. Artaxerce n'en doute pas , car
il ne doute jamais derien. Il dit à Emiréne
, eh ! Bien , macoeur ? Et cette Emiréne
ſi éclairée & fi vive , ne trouve rien
à répondre à cet argument convaincant ,
Artaban ſe charge de donner ordre à tout.
Artaxerce , s'écrie en s'en allant ,
7
Grands dieux ! Ah ! Si les rois font vos vives
images ,
Deviez-vous ſur leur tête aſſembler tant d'orages!
Après ces orages aſſemblésfur des images
, Emiréne reſte avec une confidente
àqui elledit :
Courons , employons ce moment
Atenter les moyens defauver mon amant.
(Elle fort. ) :3
Tout ce quatrième acte eſt d'une langueur
mortelle. Un monologue d'Artaban
commence le cinquiéme. Mégabize
furvient. Artaban lui annonce qu'il a
délivré ſon fils .
Obéis, ai -jedit , ou crains pour ton amante.
Soudain il n'a plus vu qu'Emirene expirante , &c.
9
Enfin, il eſt forti de prifon , mais on
ine fait où il eft. Artaban , continue..
NOVEMBRE. 1768. 173
:
Dis-moi , cher Mégabize, as- tu rempli ma loi ?
As-tu verſé la mort dans la coupe ſacrée ,
Pour leferment du trône en ces lieux préparée.
Leferment du trône eſt plaiſant. Quoi
qu'il en foit , Mégabize à pris ce foin
mystérieux,&tout eſt prêt.Artaxerce vient
prononcer leferment du trône , tel à peuprès
qu'il eſt dans l'auteur Italien. Arrive
Emiréne qui apprend au roi , aux Satrapes,
à toute la cour aſſemblée , qu'il s'eſt
élevé une ſédition , & qu'Arbace l'a calmée.
Il fortoit à peine de ſes fers .
١٤٠٠
7
Il s'éleveà ſa vue une émeute ſoudaine ;
Il voit les conjurés , &de quelques ſoldats
Qu'il déſarme lui-même , il fait ſuivre ses pas.
Il s'élance , il s'écrie . Ah ! calmez mes allarmes .
Ceflez , qui que cefoit qui vous appelle aux armes
Qui , de ce zèle affreuxvous rempliſſe pour moi ,
Quittez- le , ofez me ſuivre , &c.
:
Ce diſcours éloquent a appaiſé la fédition
qui s'étoit élevée , ſans que perſonne
en ſçut rien. Arbace paroît triomphant.
Mais Artaxerce fort peu touché
de ce ſervice, dont il ne parle ſeulement
pas , ſoupçonne qu'Arbace veut l'empoifonner.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Par un zèle apparent ſi , pour ſauver ſagloire...
Sa fureur à l'autel plus couverte , plus noire...
Pour le prévenir , il lui propoſe de
boire dans la coupe. Ce qui dans Métaftaſe
eſt un mouvementde reconnoiffance
&d'amitié dans le prince qui veut faire
éclater l'innocence , n'eſt ici que l'odieuſe
précautionde la crainte , & ce beau dénouement
eſt gâté. Tout le reſte ſe paſſe
comme dans l'ouvrage Italien , à l'exception
d'Artaban qui ſe donne la mort.
On voit que les trois premiers actes
de cette piéce marchent affez bien , mais
que le quatriéme eſt vuide , & le cinquiéme
défiguré. Le rôle d'Emiréne n'y
eſt plus le même qu'auparavant. Celui
d'Artaban eſt froidement odieux . Celui
d'Artaxerce , fi beau dans Métaſtaſe , eſt
inepte& glacé.
À l'égard du ſtyle , le peu de vers qu'il
nous a fallu citer , ſuffit pour le faire
connoître. Nous avons rapporté à peuprès
ce qu'il y avoit de mieux. Car il ſeroit
injuſte de juger un auteur par ce qu'il
a de plus mauvais. Le ſtyle de M. le
Mierre afflige le lecteur. On ſent ce
qu'il lui en a couté pour mettre ſa penſée
en vers , & l'on fent plus ce qu'il en
coute pour les lire. Peut-être eſt-il de
NOVEMBRE. 1768. 175
l'avis de ceux qui prétendent que les vers
ne font rien dans un ouvrage deThéâtre .
Acela on ne peut que répondre comme
l'ingénu : hélas ! très-volontiers . Mais
pourquoidonc en faire ?& fur-tout pourquoi
les imprimer.
Au reſte , M. le Mierre eſt l'auteur
d'une Hypermeneſtre que les Comédiens
jouent ſouvent , & qui vaut mieux que
celle de Riupeirous; il eſt auſſi l'auteur
de pluſieurs piéces couronnées autrefois
à l'Académie Françoiſe , dans l'une defquelles
on trouve ce vers.
LetridentdeNeptune eſt le ſceptre dumonde.
Repréſentation enfaveur du Sr le Kain.
Nous apprenons, dans ce moment, que
les Comédiens François par le plaifir de
donner un témoignage de leur ſenſibilité ,
au retour d'un Acteur aimé de la nation ,
ont décidé , pendant ſon abſence , dans
leur affemblée du 10 Octobre , de faire
une repréſentation au profit du ſieur
Lekain. La joie que cette propoſition a
produite parmi eux , & la chaleur avec
laquelle ils s'y portent , eſt un témoignage
conſtant du déſir qu'ils ont d'attacher
le public à leur Spectacle. Si les Comédiens
ont donné pluſieurs fois le produit
:
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
d'un Spectacle , au beſoin de leurs cama.
rades , ou par d'autres motifs , nous ſçavons
qu'aujourd'hui leur zele s'attache à
vaincre la réſiſtance du ſieur Lekain , &
àlui faire accepter cette rétribution hono
rifique , comme un hommage de leur
attachement , & de leur eſtime.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ont donné Jeudi 13 Octobre dernier
la premiere repréſentation de la Meuniere
de Gentilli , comédie en un acte , mêlée
d'ariettes.
د
La Meuniere , ennuyée du veuvage , a
deſlein d'épouſer Colin , garçon de moulin
, & elle deſtine à ſa fille Jeannette
Jean Leblanc , maître du moulin. Cette
Meuniere eſt d'un caractere ſi opiniâtre ,
que les jeunes amans, Jeannette & Colin,
n'ont pas eſpérance de pouvoir la faire
changer de réſolution. Cependant ils concerrent
enſemble le moyen de la forcer
à leur defir. Colin fait toutes les nuits
charivari pour épouvanter la Meuniere ,
& lui faire accroire que c'eſt l'eſprit de
fon mari qui revient de l'autre monde ,
& qui lui ordonne de marier ſa fille à
1
NOVEMBRE. 1768. 177
Colin. La Meuniere eſt effrayée , mais
ellea bien de la peine à obéir à l'efprit
de fon mari défunt , ne lui ayant
jamais obéi de fon vivant. Jean Leblanc
n'eſt pas moins épouvanté du revenant.
Colin ſe propoſe de redoubler
ſon ſabat & leur frayeur ; mais par un
fâcheux contre-temps,dont Colette n'a pas
eu le temps d'avertir ſon amant , Guillaume
, fergent de grenadiers , arrive dans
le village. Il revoit la Meuniere & Jean
Leblanc qui n'ont rien de plus preſſe que
de conter leur aventure . Le Brave qui ne
croit pas aux revenans , & qui ne les
craint pas , s'offre d'arrêter l'eſprit. Jean
Leblanc lui tient compagnie ; mais le
moindre bruit l'épouvante , il quitte la
place. Le revenant arrive & fait grand
bruit. Le grenadier , le ſabre à la main ,
le pourfuit dans les ténébres. Colin tombe
par malheur à ſes pieds , & demande
grace. Il reconnoît Guillaume fon ami ,
& l'engage à s'intéreſſer pour lui . On
découvre le ſtratagênie de cés amans. Jean
Leblanc fait des avantages à Colin qui
déterminent enfin la Meuniere à accorder
ſa fille. On attribue les paroles
de cette comédie à M. Lemonnier qui a
déja donné fur ce théâtre le Cadi dupé,
le Maître en droit , &c. Et la muſique eft
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
de M. de Laborde , bien connu par des
airs agréables ,& fur-tout par la muſique
charmante de Gilles garçon peintre.
GRAVURE.
I.
1
P
Les Pêcheurs des monts Pyrénées. C'eſt
une nouvelle eſtampe d'environ quinze
poucesde haut fur dix - huit pouces de
large , gravée d'après le tableau original
de M. Vernet , peintre du roi , par J. J.
Leveau. L'on voit ſur la gauche de l'eftampe
une partie des Pyrénées , & fur la
droitedes pêcheurs , hommes & femmes ,
avec leurs filets , du poiſſon & des coquillages.
Le graveur a cherché à faire
paſſer ſur le cuivre la belle harmoniedu tableau
qu'il copioit. Son burin eſt ferme&
gracieux en même temps. Cette eſtampe
ſe diſtribue chez l'auteur , rue Saint-Jacques
, vis-à-vis le college Dupleſſis . Le
prix eſt de trois livres.
Lagravure s'empreſſe demultiplier les
ouvrages de notre célèbre peintre de marine.
Voici encore une nouvelle eſtampe
gravée d'après le tableau original de
M. Vernet , qui eſt dans le cabinet de
M. de Montullé. Elle repréſente des pê
NOVEMBRE. 1768. 179
cheurs qui far le bord de la mer pêchent
à la ligne. Le Jet , comme tous ceux que
choiſit M. Vernet , en eſt très - piquant.
Un vaiſſeau que l'on apperçoit en plei..
ne mer avec tous ſes agrêts ajoute encore
à l'intérêt du point de vûe. Cette
jolie eſtampe qui peut avoir treize pouces&
demi de haut fur dix- sept de large ,
a été gravée avec beaucoup de foin &
d'intelligence par Mademoiſelle Bertaud .
Le ſiécle paflé ne nous a fourni qu'une
Claudine Stella qui ait, parfaitement
réufli dans la gravure , mais l'émulation
qui regne aujourd'hui ſemble nous promettre
pluſieurs femmes artiſtes du premier
ordre. La nouvelle eſtampe des Picheurs
à la ligne ſe trouve chez Mademoiſelle
Bertaud , rue Saint-Germainl'Auxerrois
, à côté de la place des trois
Maries ,& chez Joullain quai de la Mégifferie.
:
M. Bonnet , graveur , dont nous avons
quelques eſtampes dans la maniere da
crayon rouge , paroît s'être fixé particulierement
à imiter le paſtel & le deſſein
au crayon noir rehauſlé de blanc. Ces différentes
manieres de graver beaucoup plus
difficiles que la premiere ,font aufli plus fé
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
duiſantes. Cet artiſte vient encore d'augmenter
fon oeuvre de deux morceaux
très- agréables d'après M.Boucher premier
peintredu roi. L'un gravé dans la manieredu
paſtel , repréſente une tête de jeune
fille coëffée en cheveux avec des fleurs .
L'autre eſt une académie de femme , au
crayon noir rehauffé de blanc. Cette
femme, eſt dans l'attitude d'une perſonne
qui lave du linge au bord d'une riviere.
Les roſeaux & autres herbages qui accompagnent
cette figure nue rendent ce
deffein ou cette eſtampe très-pittorefque .
M. Bonnet l'a intitulée la Laveuse.
Cet artiſte a auſſi gravé une ſuite de
Calques , faits en Italie ſur les originaux
de Raphael par J. B. Vanloo , ils font
tirés du portefeuille de M. Dandré Bardon.
Ces Calques font autant d'études
bien faites qui peuvent être de la plus
grande utilité pour ceux qui apprennent
à deſſiner . L'éléve met devant ſes yeux
un de ces Calques , gravé dans la maniere
du crayon blanc , & cherche à le
tracer pareillement avec du crayon blanc
fur du papier bleu , ſur une toile bleue
ou grife, ou même ſur une planche noire,
fur une ardoife. Lorſqu'il n'eſt pas content
de ce qu'il vient de faire , il en eſt
quitte pour prendre une éponge ou un linNOVEMBRE.
1768. 18
ge, qui en lave les traits irréguliers. il faut
confulter ſur-tout ceci l'auteur des gravures
que nous avons annoncées , qui demeure
, rue Gallande place-Maubert , la
porte cochere entreun layetier & un chandelier.
MUSIQUE.
Отто
TTO duetti perflauto traverſiere e violi.
no, overe due flauti o due violini del fignor
DominicoMancinelli , oeuvre premier gravépar
M. Oger, prix 4 livres, à Paris chez
M. Taillart l'aîné , rue de la Monnoie ,
la premiere porte à gauche en defcendant
du Pont-Neuf, & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
Le talent ſupérieur de M. Taillatt
l'aîné pour la flute traverſiere qu'il enſeigne
; fon goût & fa brillante exécution
, doivent faire rechercher la muſique
dont il eſt éditeur , comme la plus
propre à l'inſtrument pour lequel elle
eſt principalement compoſée. Ces duos
font d'un chant agréable , piquant , varié
&bien dialogue. On trouve auſſi chez
M. Taillart pluſieurs recueils d'airs choifis
& nouveaux , & arrangés pour la flute ;
des fonates , des ſymphonies , ſoit de
A
H
182 MERCURE DE FRANCE.
lai , ſoit d'autres excellens auteurs , &
dont les productions font les délices des
virtuoſes &des amateurs .
Cours Public d'Histoire & de Géographie.
M. Philippe , cenfeur royal , va rouvrir
, fuivant fon uſage , le dimanche 20
du mois de Novembre , à 10 heures au
plutard du matin ,fon cours public& gratuit
d'histoire& de géographie ; qu'il continuera
tous les dimanches à pareille heure.
Il y a 22 ans qu'il ſe donne à cet enfeignement
, fansautre vue que de rendre la
ſcience plus commune & de procurer le
bien général , & fans autre dédommagement
que la reconnoiſſance de ſes difciples.
Les Dames mêmes peuvent aſſiſter
à fon cours.
Ce que la méthode de cet habile maître
a de particulier , c'eſt que par tout il
marche à l'aide de la géographie. C'eſt
en effet le meilleur guide que l'on puiffe
ſuivre pour ne pas s'égarer dans l'hiſtoire.
Il a formé dans cette vue le projet d'une
Cofmographie universelle , physique& aftronomique
, où ſe retrouveront tous les empires,
toutes les parties du monde fuivant
leursdifférentes décompoſitions politiques.
NOVEMBRE. 1768. 183
Cet Atlas dirigé par l'auteur avec la
plus fcrupuleuſe exactitude pour la partie
géographique , eſt en même temps d'une
exécution agréable par rapport à la gra
vure , & au lavis. Il doit avoir environ
100 feuilles dont 32 ſont déjà dans les
mains du public . Les perſonnes qui vont
au cours de M. Philippe , peuvent s'en
fournit ſi elles le jugent à propos , mais
elle ne doiventy être déterminées que par
l'eſpérance d'étudier l'hiſtoire avec plus
de fruit. A cet égard il y a une liberté
entiere.
Sa demeure eſt rue de la Harpe , mai-
Son neuve , vis - à - avis la rue des deux
Portes.
QUESTION.
I.
QU'ENTEND on par le luxe ? & quels
ſont ſes avantages , ſes influences , ſes
inconvéniens dansune monarchie ?
I I.
Seconde Réponſe tirée de Chinki , par
rapport , aux CORPORATIONS
D'ARTS ET METIERS.
On a fait voir que le compagnonage
184 MERCURE DE FRANCE.
ne peut être d'aucune utilité pour l'avancement
des arts ; il eſt au contraire un
objet de dégoût pour les bons ouvriers :
& , comme l'expérience ne le prouve
que trop , il les engage à porter leur induſtrie
chez l'étranger , où elle peut leur
devenir plus fructueuſe , étant affranchie
de cette ſervitude.
:
Reſte à parler du che, -d'oeuvre ; mais
la preuve qu'il ne fert de rien , c'eſt que
les fils de maîtres en font exempts , quoique
la naiſſance ne ſoit pas un titre de
capacité , & que tous les autres peuvent
s'en rédimer pour une ſomme d'argent.
Nous avons, ſans fortir de chez nous ,
un témoignage ſubſiſtant de l'inutilité de
ces épreuves dans les ouvriers & artiſans
privilégiés de la prévôté de l'hôtel qui n'y
font point ſujets , & dont les ouvrages
n'en font pour cela ni moins parfaits , ni
moins recherchés .
Mais objecter-a t-onencore , ne faut-il
pasune police dans le commerce , & que
deviendra- t- elle s'il n'y a ni Jurandes ,
ni communautés ? Ilfaut une police ſansdoute
dans le commerce ; mais c'eſt cette
police générale qui eſt dans la main de
Padminiftration & des magiftrats ; on ne
doit pas la confondre avec la police intésieure
des communautés qui ſe réfere
NOVEMBRE. 1768. 185
uniquement à l'obſervation de leurs ſtatuts;
c'est- à-dire , à en maintenir les entraves
& l'excluſif , à faire des recherchescontre
ceux qui travaillent ſans avoir
le privilége de maîtriſe , àfaifir leurs ouvrages,
& leurs outils, ſeule reſſource de
l'induſtrie indigente , à poursuivre contr'eux
des condamnations d'amende &
deprifon , à employer l'efpionage & faire
des tournées pour ſurprendre dans les
rues quelques cartons ou quelques boëtes
de menuesmerceries , avec lesquelles des
malheureux cherchent à gagner leur vie ;
àconfiſquer les ouvrages & marchandiſes
qui n'entreroient pas par le canal des
maîtres ; à faire chez les maîtres quatre
viſites par an àjour indiqué , dont tout
l'objet eſt de lever une impoſition; à veiller
à ce que les maîtres n'aient pasun plus
grand nombre d'apprentifs que celui porté
par les ſtatuts ; à écarter les afpirans
fans qualité, ou à les rançonner autant
qu'il eſt poſſible ; à empiéter ſur les communautés
analogues , ou les empêcher
d'empiéter , & fuivre les procès qui réſaltent
de ces entrepriſes reſpectives ; tel
eſt en général le tableau de la prétendue
police exercée par les communautés , &
il eſt évident qu'elle eſt abſolument
étrangere à la police du commerce.
186 MERCURE DE FRANCE.
Reſte à examiner ledegré d'utilité dont
peuvent être les communautés , comme
reſſource de finance : en ſuppoſant qu'elles
en fuſſent une, qu'on conſidere que
l'agriculture & l'induſtrie font les ſeules
richeſſes d'un état , que c'eſt par elles
que les peuples tirent de quoi payer , &
qu'à meſure qu'elles augmentent , les
moyens de payer augmentent en proportion
,&l'on ſera forcé de conclure qu'une
refſſource dont la baſe eſt non-feulement
de mettre des entraves à l'accroiſſement
de l'induſtrie , mais encore de la reſtreindre
, le plus poſſible , eſt pernicieuſe en
foi ,& que quelque conſidérable qu'elle
ſoit pour le moment , elle ne peut compenſer
le tortqu'elle fait à l'état , endefſéchant
, pour ainſi dire , dansſſa racine ,
un des deux germes de ſa richeffe & de
ſa puiſſance ; mais que ſera- ce quand on
connoîtra l'objet de cette prétendue reffource.
III.
On a propoſé dans le Mercure de
Septembre dernier cette queſtion , quelle
feroit laméthode la plus propre à découvrir,
àdévelopper , &à exciter le goût & les talens
d'un éléve pour les arts , les ſciences
& les différens états de la vie , en l'amusant
&fans l'afſujettir à aucune étude pénible.
NOVEMBRE. 1768. 187
REP. à cette questionpar un Inſtituteur.
Sans-doute qu'on s'eſt perfuadé que la
jeuneſſe gagneroit beaucoup , à ce qu'on
lui ôtât les épines du travail. Voilà l'efprit
de ce qu'on demande. J'y acquiefce
volontiers. Mais la queſtion eſt propoſée
commes'il étoit important d'ôter aux
enfans le travail même. C'eſt- ce dont il
faudroit bien ſe garder.
Dans un ſiécle & au milieu d'une nation
où l'idée , où ſouvent le mot ſeul
de travail effraye , j'avouerai que c'eſt
dépouiller la queſtion de ce qu'elle a de
piquant , que de la réduire à trouver les
moyens de rendre le travail intéreſſane
pour les enfans , en y ſemant ce qui peut
leur plaire , & leur rendre le travail attrayant
. Que dis-je ? la queſtion , de quelque
maniere qu'on veuille la prendre ,
eſt réſolue par elle- même. Donnez une
forme de jeu au travail proportionné
chaque période de l'enfance , proportionné
à la portée naturelle de chaque enfant;
vous aurez ce que vous demandez .
Le travail diſparoît ; ſes epines font arrachées
, dès que vous l'avez rendu intérebant.
Les âges différens de la vie ne font ,
pour la plupart des hommes , qu'une enfance
prolongée. Qu'est-ce qui les attache
188 MERCURE DE FRANCE.
à des travaux pénibles ? c'eſt - ce que leur
paffion dominante y trouve d'attrayant .
Ou la nature leur a donné cette paffion ,
ou les circonstances l'ont fait naître , ou
quelqu'un a eu l'adreſſe de la leur infpirer.
Peres , meres , gouverneurs , gouvernantes
, inſtituteurs , inſtitutricesdes divers
degrés de l'enfance , législateurs même
, & vous ſages adminiſtrateurs du
bienfait de la légiflation ! voilà le jeu
que vous demandez. Il ne falloit le demander
que pour vous- mêmes. L'enfance
n'en eſt que l'inſtrument organiſé : elle
eſt toujours prête à s'y prêter. Sachez en
monter les refforts.
Je vous entends. Ce font les regles de
ce jeu que vous voudriez qu'on vous donnất
? Mais la nature les a dictées , & vous
les connoiffez très-bien. Vous en voudriez
de plus faciles , de moins pénibles
pour les foins , & pour l'attention. Vous
en voudriez d'une exécution en quelque
forte méchanique,&dont la machine une
fois montée , vous laiſſat libres & affranchis
de tout travail. C'eſt pour vous - mêmes
, c'eſt pour vous ſeuls que vous trouvez
le travail effrayant.
Il vous eft aiſé d'appeller l'art à votre
fecours ! mais l'art aura-t- il le ſecret de
NOVEMBRE. 1768. 189
ſe faire entendre ? Aura- t-il le bonheur
de vous perfuader ? combien de fois ne
vous a-t-il pas mis à la main ce qu'il vous
prenden fantaiſie de lui demander aujourd'hui
? Il vous l'offroit de ſon chef, c'étoit
aſſez pour le dédaigner. Il lui falloit
quelques rentrées de ſes avances , c'étoit
affez pour vous réfroidir. Il vous propoſoit
de prendre non-feulement un peu
fur vos facultés ; mais beaucoup fur vousmêmes
, c'étoit aſſez pour vous éloigner
de lui ſans retour. Aujourd'hui ( je ne
ſçais par quel caprice ) vous revenez à
lui . L'Auteur de la queſtion ( je le ſçais )
n'eſt que l'organe de la nation.
Oui , le voeu de la nation eſt pour la
réforme de l'inſtitution de la jeuneſle .
Les ſoins de cette inſtitution ſont exigibles
dès le berceau. Pent- être même que ,
comme vous l'a repréſenté l'auteur de la
physique de l'enfance * , ces ſoins doivent
précéder la naiſſance de l'enfant& fa conception.
1
Vous vous effrayez ! ſongez que le tra
* Cet auteur étoit un médecin, jeune alors , qui
fut couronné à Toulouſe il y a des années. Je me
ſouviens confulément dutitre & des circonstances.
Mais l'ouvrage m'eſt reſté profondément gravé
dans l'eſprit,
190 MERCURE DE FRANCE.
vail eſt pour vous-mêmes; &qu'on ne peut
vous en difpenfer. Tout l'art eſt de vous
le rendre attrayant. Il vous le ſera, ſi vous
étes peres ; ſi vous revêtez les ſentimens
de paternité de ceux que vous repréſentez
, en leur qualité d'inſtituteurs-nés
de leur progéniture. Du reſte laiſſez
agir la nature& dans les enfans , & dans
vous-mêmes. Confultez les appétits de
l'enfant , ſaiſiſſez les moins dangereux
d'entr'eux ; contraignez-le à vous aider ,
pour faire que les appétits plus mutins
ſoient morigénés. Prêchez vous - mêmes
d'exemple , & reſtreignez-vous ſur les
choſes que vous voulez interdire à l'enfant.
C'eſt une terrible obſervatoire , que
l'enfance ! Marchez le premier dans les
arts , dans les ſciences , dans l'exercice
des talens que vous vous propofez de
lui faire acquérir. Paroiſſez vous en faire
un jeu . Cela ne vous ſera pas difficile
, ſi vous ne vous êtes donnés à faux ,
( Ô Inſtituteurs ! ) pour les poſſéder. L'enfant
ſe prendra d'émulation fur ce qui lui
paroîtra ne point excéder vos forces , fur
leſquelles il a coutume de meſurer les
ſiennes. Il ſent qu'il eſt deſtiné à devenir
ce que vous êtes ; & qu'il eſt fait pour
s'approprier ce que vous poſſédez . S'il
calcule les temps , ce n'eſt qu'au gré de
NOVEMBRE. 1768. 191
ſon impatience &de ſon avidité. Et la
nature le fert très-bien par cette avidité ,
par cette impatience même qu'elle lui
donne , pour le ſoutenir ſur vos traces.
Mais ne faites devant lui que ce qu'il
peut faire ; n'y proférez, que ce qu'il peut
penſer ; en un mot , évitez de le déſeſpérer,
Comme un inſtituteur est un foldat
romain attaché à la chaîne du priſonnier
qu'il a en garde , je ſens par combien
d'endroits , des peres & meres de tout état
&de toute condition (c'eſt un malheur )
ſont éloignés de ſe charger eux - mêmes
de cette fonction . D'autres devoirs les
appellent : car je ne parle point de ceux
qu'aucun devoir n'en diſtrait. Ils ne méritent
pas même une obſervation.
Que les parens diſtraits par le devoir
faſſent un choix. Qu'ils le faſſent
digne d'être honoré ; & qu'ils l'honorent
eux- mêmes à l'égal de ce qu'ils veulent
que le public honore leurs propres perſonnes.
Les peres & meres qui ſe ſentent
en état de ſurveiller l'inftituteur
doivent le faire ſans l'humilier à ſes
propres yeux , fans le compromettre visà-
vis de qui que ce ſoit ; moins encore
vis-à- vis de l'enfant , par égard pour
,
192 MERCURE DE FRANCE.
l'enfant même . * Les autres doivent ſe
repoſer de tout ſur la prudence de l'inftituteur.
Ils ne font aſtreints qu'à un choix
plus ſcrupuleux.
Quant aux méthodes de méchaniſme
que vous demandez : fongez que vous
ouvrez une porte au charlataniſme ? Non
que je blâme perſonnellement ceux qui
en ontpropoſées. Je n'ai le droit de blamer
qui que ce ſoit au perſonnel . Mais
nullede ces méthodes n'eft généralement
applicable. De là le blâme & la louange
qu'elles ont encourus & obtenus en même
temps , felon ce qu'elles ont eu de
fuccès fur certains ſujets , & ce qu'elles
n'en ont point eu fur d'autres.. Tel eſt le
fort de l'art , à la différence de la nature
; c'eſt de ne pouvoir opérer avec fuccès
, que fur les ſujets qu'il trouve difpoſés.
C'eſt dans ce que les promeſſes de
l'artiſte ont de trop pompeux , que le
charlataniſme eſt à redouter..
:
Eh ! que s'inquiéte- t-on de ces méthodes?
S'il s'en trouve quelqu'une que l'enfant
ſaiſiſle avec ſuccès; à labonne heu-
* Le ſecret pour garder avec adrefle cesménagemens
, c'eſt de ſurveiller l'inſtituteur par maniere
de le ſeconder .
re!
NOVEMBRE. 1768. 193
re ! Mais c'eſt déjà ſe défier de ſon naturel
, que de la lui préſenter quelle qu'elle
ſoit , elle ne lui procurera jamais le
même avantage , que celle que ſes appétits
bien étudiés vous auron: ſuggérée.
En voilà bien aſſez , pour qui voudra
m'entendre ; & trop pour qui n'eſt point
d'humeur de ſe départir de ſes préjugés.
L'Abbé du Ruzeau.
BIENFAISANCE.
On avoit défendu anciennement en
Dannemarck , aux étrangers , d'aborder
dans l'iſle de l'Iſlande , pour y porter des
marchandises ; il leur étoit auſſi défendu
de pêcher aux environsde cette iſle. Cette
derniere défenſe ayant été levée, des Calaiſiens
allerent à la pêche de la morue ;
mais ungros temps les ayant portés dans
l'Iſlande , ils ne réſiſterent pas à l'envie
d'y aborder , & d'y faire la contrebande.
On les arrêta , on leur fit leur procès; ils
furent condamnés , ſuivant la loi. Ils en
appellerent au roi , dont la bienfaiſance ,
la juftice & l'humanité , ſont ſi reconnues
dans toute l'Europe. Le monarque
donna d'abord la grace aux prifonniers
françois ; il leur fit rendre ce qu'on avoit
faiſi, & les fit reconduire. Enſuite exa
२
I
194 MERCURE DE FRANCE.
minant la loi , il la jugea trop ſévere , &
l'abolit. Ce trait de bienfaiſance publié ,
avec reconnoiffance , par les Calaifiens
mêmes , qui en avoient été l'objet, fut
repréſenté dans un tableau , expoſé dans
une fête que le Prince de Croy donna
lors du ſéjour que le monarque fit à Calais
pour ſe rendre enAngleterre.
Ce même Prince étant revenu à Calais
pour aller à Paris reçut un placet d'un
déſerteur qui imploroit ſa médiation.
Auſſi-tôt le premier mouvement du monarque
, fut de faire partir un courier
Verſailles pour demander grace; & il a
eu le plaiſir de la faire annoncer au déſerteur.
L'héroïsme d'un grand coeur eſt
de fecourir l'humanité,
Chriſtian VII , àl'exemple de Pierre le
Grand&de Chriſtine , voyage en philofophe
à l'âge de dix-neufans. Ce prince
eft actuellement en France , où il prend
beaucoup d'intérêt aux talens , aux arts ,
aux ſpectacles , aux moeurs des Franço's
qui le voyent avec tranſport & avec admiration
.
Au Roi de Dannemarck,fous le nomdeprince de
Travendal à fon paffage à Saint Omer, chex
DM. le marquis de Levis , le 15 Octobre 1768 .
V
ENEZ , Prince , venez en France ,
NOVEMBRE. 1768. 195
1
C'eſt le ſéjour, des jeux , des ris
Ils y ſuivront votre préſence,
Allez à la cour de Louis .
Vous qui poſlédez en partagé
Les agrémens les plus flateurs ,
Les charmes , les graces de l'âge ,
Vous y gagnerez tous les coeurs.
L'air gracieux , la politefle,
La grandeur d'ame & la bonté ,
Tout nous offre en vous la nobleſſe
Et les traits de la Majesté,
Vous êtes Roi , digne de l'être,
Et ſous le nom de Travendal ,
Sur votre front l'on voit paroître
L'empreinte dubandeau royal.
Semblable aux ſources des fontaines
Qui , groſſiſſant par longs détours ,
Prennent le fuc des riches veinest ,
Qui ſe préſentent dans leurs cours;.
Vous cueillez dans votre voyage
1
Les roſes de tous les climats ,
Pour joindre aux fleurs qu'en prince ſage
Vous cultivez dans vos états.
ParM. le chev dePascal, lieut.-col d'inf capit.
degrenadiers au régiment dePiemont.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ÉVÉNEMENT REMARQUABLE.
Le prince Balthafar - Paſcal -Celſe , fils
aîné du roi , & héritier préſomptif des
royaumes de Timor & de Solor , dans les
Moluques ,ſe trouve par les plus étranges
aventures tranſplanté loinde ſon pays
& de ſon trône.
Ce prince né d'un roi chrétien , fut
inſtruit & élevé par un des Dominicains
que leur zele à fixés àTimor. Ce religieux
portugais, nommé Ignace , gagna la confiance
du pere & de l'élève. Il leur fit
entendre que c'étoit loin des délices de
lacouronne qu'un prince pouvoit être formé
, & s'inſtruire dans le grand art de
régner ; c'eſt ainſi , diſoit- il , qu'en Europe
les Souverains vont puiſer chez des
nations étrangeres , les vertus& les qualités
qui leur font néceſſaires pour bien
gouverner. Par ces infinuations infidieuſes
, ce gouverneur préparoit ſa fuite &
fa fortune. D'abord le Dominicain conduifit
le jeune prince à Macao , pour y
recevoir dans la plus grande pompe le facrementde
l'Eucharistie, Cepremier voyagedonnade
la confiance au Roi , il ne ré
fitta plus à l'idée de mettre ſon ſucceſſeur
en état d'aller s'enrichir des connoiſlan-
1
NOVEMBRE. 1768. 197
ces de l'Europe. Il fit imprimer ſuivant
l'uſage du pays , un caractère diftin &if
& ineffaçable ſur le corps de ſon fils. Le
départeſt réſolu. Le roi charge un vaiſſeau
portugais de fon fils , de ſon gouverneur ,
de trente eſclaves , & de toutes fortes de
richeſſes , d'or , de pierreries , de bijoux ;
voulant que l'héritier de ſa couronne
ſoutienne avec dignité l'éclat de ſon rang
dans tous les pays du monde.
Le Dominicain fit relâcher à Macao ,
& là ſous quelque prétexte , it quitta le
bâtiment portugais , & vendit vingt- fix
efclaves. Il échangea une partie des richefſes
avec des marchandiſes , propres à être
commercées en Europe. Il partit enſuite
deMacao à l'ombre du myſtere , & mena
fon élève à Quangtong , éloigné de Macaod'environ
trente lieues. En cet endroit
le perfide gouverneur commença la trame
de fon funeſte projet. Lejeune prince
eft dépouillé de ſes ornemens , il eſt
habillé en ſimple Portugais ; il eſt éloigné
de tout ce qui peut l'inſtruire . On part
de la Chine ſur un bâtiment francois ,
nommé le Béthune . Pour s'aſſurer de la
difcrétion de cet enfant crédule, le gouverneur
lui fit accroire que les François
le tueroient & le dévoreroient , s'ils
venoient à découvrir ſa naiſſance ; &
I inj
198 MERCURE DE FRANCE.
pour le mettre,diſoit-il, à l'abri d'un fort
fi cruel, il le fir déguiſer ſous l'habitd'un
eſclave. Le prince mangeoit avec les
valets de l'équipage , tandis que le Religieux
avoit la tabledu capitaine.
Dans la traverſée , à la hauteur de l'Afcention
, le navire rencontra deux bâtimens
Portugais :pluſieurs paflagers monterent
fur ces vaitfeaux pour aller en Portugal
; le jeune prince vouloit aufli y
monter , mais le gouverneur craignant
qu'ilne ſe fit connoître à une nation qui
commercedans les Moluques , lui perſuada
qu'en gardant ſon ſecret , il feroit
en fureté en France; ils reſterent fur le
vaiſſeau françois , & aborderent au port
de l'Orient.
Le Pere Ignace tenoit toujours fon
élève éloigné. Il fortit , fans lui , du vaiffeau,
& en fittranfporter toutes les mar--
chandiſes : le jeune prince attendoit fon
gouverneur. Le capitaine lui demanda co
qu'il faifoit dans le vaiffeau. J'attends le
P. Ignace , lui dit l'enfant; il eſt parti
depuis trois jours , répondit le capitaine .
Dépouillé de ſes biens , fans reffource ,
fans connoiffance , l'héritier préſomptif
d'une riche couronne eſt réduit , par la néceffité
, à fervir un cuiſinier;il le ſuivirde
l'Orient à S. Malo; la mort lui enleva fon
1
NOVEMBRE. 1768. 199
nouveau protecteur. Le malheureux Timorien
fut obligéde s'engager ſur un vaif.
feau qui partoit pour le Canada ; & par
la plus bifarre de toutes les aventures ,
un enfant né du fang royal près de l'équateur,
alla faire la cuiſine à des mouffes
de vaiffeau , au milieu des glaces de
la Nouvelle France. A Quebec , le jeune
prince fut admis ſur un paquebot , qui
tranſportoit des prifonniers Anglois àFalmouth;
il paffa en Angleterre ,& de- là d
Bordeaux.
Le temps , les voyages , l'expérience
firent connoître à cet infortuné combien
les imputations de ſon gouverneur étoient
horribles & fauſſes. Il aima les François
qu'il avoit tant appréhendés. Il ſe rendit
àParis, ildécouvrit ſa naiſſance. On prit
intérêt à ſes malheurs ; on obtint de le farre
embarquer ſur un vaiſſeau de la Compagnie
des Indes. Il part avec joie de la
capitale , ſe rend à l'Orient. Le vaiſſeau
avoit levé l'ancre , il ne peut en profiter ..
Cependant on fir enviſager à ce prince
le danger qu'il couroit d'aller dans fon
pays fans être informé ſi ſon Pere occupoit
encore le trône ; & fi un de ſes freres
n'en étoit point le poſſeſſeur , fans
connoître,enun mor, ce qu'il devoit crain
dre ou eſpérer. Il a donc pris le parti
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
d'envoyer des lettres par la Hollande ,
l'Angleterre & le Portugal , avec des
certificats authentiques des capitaines
qui l'ont vu avec le P. Ignace.
Il a eu auſſi le témoignage de l'Evêque
de Macao , qui étant venu à Paris l'a reconnu.
Mais ce jeune Prince toujours
dans l'attente , & dans l'infortune , ne
reçoit aucunes nouvelles de ſon fort. Il
expoſe toutes ces aventures extraordinaires
, dans une requête préſentée au roi ,
&demande la permiſſion de faire expédier
un ou deux navires pour l'ifle de
Timor , ſuivant les offres d'un négociant
de l'Orient . Nous nous arrêtons à ces faits
dignes de piquer l'attention de toute ame
ſenſible. Nous les avons puiſés dans un
mémoire imprimé , écrit avec autant
d'intérêt&d'éloquence , que de force &
de clarté par M. Lethinois , avocat aux
confeilsduRoi.
ANECDOTES.
I.
ALa repréſentation de l'Amour & la
Vérité , comédie , qui fut donnée fans ſuccès
au théatre des Italiens , M. de Marivaux
diten fortant que cette piéce l'avoit
plus ennuyé qu'un autre ; pourquoi , lui
NOVEMBRE. 1768. 201
:
demanda-t- on ? C'eſt , répondit - il, que
j'ensuis l'auteur , & il ſe fit ainſi connoître.
I I.
Un peintre qui vouloit exprimer les
différens âges de l'amour , avoit repréſenté
un garçon & une fille avec ces mots :
Nous nous aimons tant que nous pouvons.
Venoient enſuite de jeunes mariés : Nous
nous aimons tant que nous voulons . On
voyoit après un homme & ſa femme un
peu ſur l'âge : Nous sommes fur le point
de ne plus aimer. Un homme & une fem-
:me fort âgés diſoient : Nous ne nous aimons
plus. Enfin , un vieillard décrépit
les regardoit tous , & s'écrivit comme
furpris : Parbleu ! est ce qu'on s'aime encore?
:
AVIS.
I.
Cours de Chymie.
M. DEMACHY , maître apothicaire , membre
des académics impériale des curieux de la nature
, & royale des ſciences de Berlin , &c . fera
l'ouverture de fon cours de Chymie le lundi 14
du mois de Novembre 1768 , à trois heures de relevée
; dans ſon laboratoire , rue du Bacq , vis-àvis
laVifitacion.
On trouvera chez Lottin le jeune , rue Saint
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
:
Jacques , les Inftituts de Chymie , néceſſaires pour
fuivre ce cours.
II.
Catalogue d'une collection de belles coquilles,
coraux , madrépores , criſtalliſations , incruſtations
, morceaux & plaques d'agathes orientales &
autres ; des jafpes , des cornalines , des minéraux
, des pétrifications , des marbres , des bronzes
indiens , des porcelaines , des médailles &
monnoies d'or , d'argent & de bronze , & autres
objets curieux ; compoſant le cabinet de feu M. le
marquis de Bauſſet , miniſtre plénipotentiaire de
Sa Majesté , auprès de l'Impé atrice des Ruflies ;
par M. Remy. A Paris , chez Vente , libraire ,rue
&aubas de la montagne Ste Genevieve.
La vente de cette collection ſe fera le lundi 21
Novembre 1768 , & jours ſuivans , trois heures
&demie préciſe de relevée , rue du Cherche-Midi,
dans la maiſon de M. de Montullé , conſeiller
d'état , ſecrétaire des commandemens de la Reine.
III.
LETTRE de M. Barthelemy , Médecin Chimiste ,
àM. MOREAU , Doleur en Médecine , fur
les bons effets du Chocolat oriental , & fur
un nouveau ſpécifique contre la Goute.
On a eu deſſein , de faire connoître ſous le
nom de Chocolat oriental , une nouvelle eſpéce
de blanc-manger , qui favorife conſidérablement
Jes fonctions de l'oeconomie animale. On a déjà
inſtruit le public de l'excellence de ce Chocolat
pour les pulmoniques , & pour ceux far-tout , à
qui des maladies de poitrine , ou des foibleſſes
d'eſtomac, empêchent de faire uſage des alimens
Tolides . Mais on n'a pas fait obferver de
qued avantage il eſt encore pour les perfonnes
NOVEMBRE. 1768. 203
affligées de la Goutte. Dans les accès , qui durent
quelquefois pluſieurs jours , le malade eſt
réduit au pointde ne pouvoir preſque plus ſupporter
d'aliment.
Dans cette ſituation , non- ſeulement l'eſtomac
digere avec facilité le blanc- mangerdont il s'agit,
mais ce reſtaurant eſt également efficace contre la
maladie. Il en eſt de même à l'égard des perfonnes
tourmentées par des douleurs néphrétiques.
Je dis plus : ce Chocolat ou blanc-manger leur eft
encore plus néceſſaire qu'à tout autre malade ,
parce qu'étant quelquefois fatiguées par des vomiſſemens
, il leur faut une nourriture telle que
celle- ci , qui eſt un chyle preſque diſpoſé à entrer
dans les veines lactées. De-la on peut aisément
inférer , que dans ces accouchemens laborieux ,
où la nature s'épuiſe ſouvent en vains efforts , le
Chocolat oriental doit être d'une grande reſſource,
puiſque ſans fatiguer les organes de la digestion,
il ranime les forces , & ne cauſe jamais le moindredégoût.
J'aurois , Monfieur , un très-grand reproche à
me faire , fije vous laiſſois ignorer que ce Chocolat,
eſt ſans contredit la meilleure nourriture
pour une jeunefle épuiſée par les excès.
Rien n'adoucit mieux l'âtreté des humeurs,
&n'eſt ſi propre à produire un fuc nourricier &
bien conditionné ; d'où il ſuit , que cette nourri
ture eſt excellente pour toutes les perſonnes qui
ont le ſang appauvri , ou qui craignent dedevenir
pulmoniques. Une multitude de ſuccès non
équivoques , ont aufli convaincu le public , que
juſqu'à préſent on n'a pas connu de moyen plus
utile pour hater la convalefcence , & pour prévenir&
vaincre les infirmités de la vicilleſſe.
J'obſerve encore , ſans en vouloir tirer vanité
que les maîtres de l'art qui cherchent de bonne
Lvj
204 MERCURE DE FRANCE.
foi ce qui peut concourir à perfectionner laMédecine
, ont reconnu la bonté de mon ElixirAntipodagrique
, & applaudi au zele , avec lequel je
traite les goutteux qui me conſultent. Ils ont
même remarqué , que ma méthode n'eſt pas
gênante , parce queje me borne à faire boire au
malade durant quelques jours , avec l'Elixir en
queſtion , quatre ou cinq verres d'une priſanne
faiteavec des ſimples fort connus. C'eſt en effet
au moyen de cette ſeule boiſſon que les douleurs
cruelles font entiérement diſſipées , les nodus
réſolus , les goutteux enfin guéris. Je traite à
peu-près de même les affections rhumatiſmales ,
parce que dans bien des circonstances ces maladies
émanent du même principe , & que leur affinité
eſt telle , qu'elles n'en different que par le plus ou
le moins.
Parmi pluſieurs choſes , qui ſemblent concourir
à rendre ma méthode recommandable , on en
remarque une fur-tout , qui ſeule ſuffiroit peutêtre
pour raſſurer le public ſur ſa bonté. C'eſt
que je n'applique jamais aucun topique ſur les
parties , où la goutte a fait ſon dépôt. Quoique
jene doute pas que l'uſage indiſcret destopiques
n'expoſe les malades à bien des ſuites facheuſes ,
je ne prétend pas cependant blâmer ceux qui en
conſeillent , ni critiquer leur conduite. Il y a
lieudecroire quece n'eſt pas fans raiſon qu'ils en
agiſſent ainfi ; mais d'après les mures réflexions
quej'ai faites ſur la nature de la goutte , je ſuis
convaincuque fa les topiques moderent quelquefois
le mal , cela n'eſt que momentané , & que
ce ſeroit s'aveugler,que de les croire affez efficaces
pour le guérir tout à fait. Il n'en eſt pas de
même de l'Elixir Antipodagrique ; car il n'opére
, qu'en aidant la nature a vaincre& à expu!-
fer les humeurs qui l'incommodent , par la voie
qu'elle trouve elle-même plus convenable.
NOVEMBRE. 1768. 201
:
Le Chocolat oriental , ainſi que l'Elixir Antipodagrique
, continuent de ſe débiter dans l'Abbaye
de S. Germain des Prés , en entrant par la
rue Sainte Marguerite , chez le fieur Rouflet ,
Marchand épicier-droguiſte , qui veut bien ſe
charger de faire paſſer àM. Barthelemy , médecinchymiſte
, les mémoires ou conſultations qu'on
défirera lui adreſſer franches de port , principalement
ſur les maladies qu'on eſtime incurables.
DECLARATIONS , LETTRES-PATENTES
, ARRÊTS , &c.
A
I.
RRÊT du conſeil d'état du Roi , du 16 Juin
1768 ; qui ordonne que tous fromens , ſeigles ,
méteils , farines& autres grains , graines & grenailles
, à l'exception feulement des graines fervantà
enfemencer les jardins , ne pourront être
tranſportés que ſur vaiſſeaux françois ſeulement,
ſoit que lefdits grains foient deſtinés au pays
étranger , ſoit qu'ils ne doivent être portés que
d'un port du royaume dans un autre port du
royaume .
I 1.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du re Août
1768 ; concernant les alignemens des murs de
clôture & édifices à conſtruire ou à reconſtruire
fur la traverſe de Soify- fous - Etiolles , ſuivant le
plan qui en a été dreſlé , en exécution de l'arrêt du
conſeil du 27 Février 1765 .
III .
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 10 Aoûr
206 MERCURE DE FRANCE.
1768 ; qui ordonne que l'arrêt du conſeil du ro
Janvier 1761 , concernant la perception des droits
municipaux fur les foins dans la ville de Chaumont
en Vexin , ſera exécuté ſelon ſa forme &
reneur; en conféquence , que le droit de dix ſous
fix deniers qui ſe perçoit par chaque cent de bottes
defoindans la ville de Caudebec , ſera également
perçu ſur les trèfles , luzernes & autres fourrages,
I V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi,du 12 Août 1768;
qui caffe& annulle l'arrêt de la cour des aides de
Paris , du 13 Juillet 1768 , rendu par cette cour
les chambres aſſemblées , qui ordonne aux offi ---
ciers des élections de fon reſſort , de lui envoyer
chaque année , autli - tôt après le département,
l'étatdes fomunes impoſées fur les paroiſles de leurs
élections , & celui des diminutions &remiſes accordées
par Sa Majefté , tant en taille , capitation ,
qu'acceſſoires ; avec défenſes à ladite cour des ai
des , d'en sendrede ſemblables à l'avenir , àpeine
de déſobéiflance;
V
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 25 Août
1768 ; qui cafle & annulle l'arrêt du parlement de
Rouen , du 18 Août 1768 , rendu par cette cour
fur les opérations concernant la nouvelle forme
de la répartition des impoſitions ; avec défenſes
audit parlement de lui donner aucune ſuite ni exé--
eution , &d'en rendre de ſemblables à l'avenir ,
fous peinede déſobéiffance.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , &lettres-parentes
ſur icelui , du 11 Juillet 1768 , regiſtrées en la
chambre des comptes & à la cour des aides , le
NOVEMBRE. 1768 207
Septembre 1768 ; qui ordonnent que les paroiſſes
des Chezes & de Villette , continueront de reflor--
tir au grenier de Dreux ; & qu'à commencer du 1
Octobre 1768 , les paroiſſes de Germainville , de
Poigny, de Condé , de la Magdeleine& du bourg
Saint-Thomas d'Epernon , reſſortiront au grenier
-deGambais.
VIL
Déclaration du Roi , qui preſcrit l'ordre &Ja
formedes comptes qui doivent être rendus par les
receveurs généraux des finances , receveurs des
railles , tréſoriers & autres comptables ,des deniers
provenans du recouvrement des Quinziéme &
Dixiéme d'amortiſſement , ordonnés par l'édit du
mois de Décembre 1764 : & fixe les délais dans
leſquels leſdits comptes doivent être rendus ; donnée
à Compiegne le 27 Juillet 1768 ; regiftrée en
lachambredes compres , le 3 Septembre 1768 ...
VIII .
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Septem--
bre 1768 ; qui ordonne que , dans chacune des
provinces des religieux tierçaires de l'ordre de St
François , il ſera nommé fix députés , dont trois
feront pris parmi les fupérieurs & trois parmi les
conventuels , leſquels feront chargés , conjointetement
avec les provinciaux de chacune defdites
provinces , d'examiner le projet des conſtitutions
qui leur fera remis par les rédacteurs nommés aux
précédens chapitres , & de procéder à l'exécution
des articles V , VII & X de l'édit du mois de Mars
dernier ; àl'effet de quoi leſdits provinciaux & députés
feront tenus de s'aflembler le Mai de l'année
1769 , dans le couvent de Nazareth de la ville
deParis , en préſence de tels commiffaires que Sa
Majesté jugera à propos de commettre pour y af208
MERCURE DE FRANCE.
ſiſter de ſa parr. Veur & entend Sa Majeſté que les
chapitres ordinaires deſdites provinces , qui doivent
ſe tenir l'année prochaine 1769 , ſe tiennent
allez à temps pour que leſdits députés puiſlent arriver
au temps preſcrit par le préſent arrêt , & que
dans les provinces dans lesquelles il ne devroit pas
yavoir de chapitre , il en ſoit tenu d'extraordinaires
pour procéder à la nomination deſdits députés
: ordonne Sa Majeſté aux provinciaux dudit
ordre de veiller à la convocation & tenue deſdits
chapitres ; ordonne en outre Sa Majesté que leſd.
provinciaux & députés feront tenus de remettre
aux ſieurs commiſſaires , l'état détaillé des revenus
&dettes de chacundes monafteres deſdites provinces
& des religieux qui les compoſent ; ſe réſervant
, Sa Majesté , ſur le compte qui lui en ſera
rendu par les fieurs commiflaires nommés pour
l'exécution de l'arrêt du 23 Mai 1766 , d'autoriſer,
s'il y a lieu , tout ce qui aura été fait & arrêté par
leſdits provinciaux & députés , en exécution de
fon éditdu mois de Mars dernier , tant par rapport
à la rédaction des conſtitutions , que par rapport
au rétabliſſement de la conventualité.
Ι Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , pour l'acquit
desdettes de la congrégation de Saint - Maur; da
16 Septembre 1768 .
Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Septembre
1768 ; pour la rédaction des conftitutions de
la congrégationde Saint-Maur .
X I.
Arrêt duconſeil d'état du Roi , du 19 Septembre
1768 ; qui ordonne qu'à l'avenir il ne ſera plus
NOVEMBRE. 1768. 209
perçuà l'entrée des blés & farines venant de l'é
tranger, que le même droit qui ſe perçoit à la for
tie des blés& farines du royaume.
TALENS PRECOCES.
UNE Demoiſelle de Cadix , âgée de douze ans ,
a fait l'étonnement & l'admiration de cette ville
par l'étendue de ſes talens &de ſes connoiflances
littéraires. Elle en a donnédes preuves publiques
dans un exercice qu'elle a ſoutenu en trois féances
les 19, 22& 24du mois de Sep. & où elle a attiré le
concours des perſonnes les plus diftinguées de la
ville. Dans ces trois féances, de trois heures chacune
, elle a répondu , avec la plus grande clarté
&la plus grande préciſion , à toutes les queſtions
qui lui ont été faites ſur l'hiſtoire ſacrée & profane
, fur la grammaire & l'orthographe des
langues grecque, latine, françoiſe & eſpagnole ;
ellea traduit à l'ouverture du livre & expliqué ,
d'un idiome à l'autre , des auteurs dans ces quatre
différentes langues en faiſant un parallele , & en
indiquant les rapports de ces idiomes entr'eux ;
ellea répondu à pluſieurs queſtions ſur la colmographie
, la géométrie & l'aſtronomie , a démontré&
expliqué en détail les cinq cartes générales
dumonde, la ſphere terreſte , célefte & armillaire
, les éclypſes & les ſyſtemes de Ptolomée , de
Tycho-Brahé & de Copernic; elle a donné les explications
les plus amples ſur la chronologie ; elle
eſt même cutrée dans des détails relatifs aux climats
des différens états de l'Europe , à leurs productions
, à leur religion , moeurs & coutumes ,
aux forces des différentes puiſſances , aux monnoies
de chaque pays,dont elle a démontré le
:
210 MERCURE DE FRANCE.
rapport entr'elles& fait connoître la valeur cont
binée avec celle d'Eſpagne. Enfin , elle a donné les
explications les plus exactes fur le blaſon Cette
jeune ſçavante a pour maître le ſieur AntoineGonzalez
de Cañaveras ; elle eſt fille du ſieur de Ce
peda , chevalier de l'ordre de Calatrava , Alguafil
Major du tribunal de l'inquifition , régidor perpétuel
, député pour le Roi au bureau de la Junte
Royale , & capitaine de la milice bourgeoiſe de
cette ville.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie le 21 Septembre 1768 .
ON eſt informé que les confédérés de la
Grande Pologne ſont entrés le is de ce mois
dans Bransberg , en ont chaffé le tribunal , &
ont défarmé 122 hommes de troupes deſtinés
pour lecouvrir. Les mêmes confédérés ont enlevé
en pluſieurs autres villes de groſſes ſomines
déposées dans les bureaux publics. Tout eſt dans
le plus grand déſordre dans la Grande Pologne :
il s'y forme par-tout des confédérations .
Du 28 Septembre.
Les chemins en Lithuanie ſont ſi pen ſurs ,
que les couriers de Petersbourg , font obligés de
ſe faire eſcorter par des troupes Rufles , & de
prendre la route de Mittau ſur Memel ; ils pafſent
delà à Wittemberg par Konigsberg , & fe
font conduire ici par des ſoldats de la couronne.
Du 1 Octobre 1768 .
Suivant des lettres de l'Ukraine, le lendemain
du jour de l'entrée des confédérés de Bar dans la
NOVEMBRE. 1768. 211
こ
Pologne; ils y enleverent pluſieurs centaines de
bêtes à corne ; ce qui engagea le Comte Branicki
, grand régimentaire , d'envoyer un exprès au
nouveau Bacha de Choczym , pour lui fignifier
que fi à l'avenir ils faifoient encore de pareilles
excurfions , il feroit forcé de les pourſuivre dans
la Valachie. Le Pacha lui a répondu par de nouvelles
aflurances d'amitié & lui a promis de
s'oppoſer à ces incurfions. On ajoute qu'il a fait
renvoyer ce qui avoit été culevé , afin de le reftituer
aux propriétaires .
,
De Vienne le 4 Octobre 1768.
L'Impératrice Reine , ayant défendu qu'on inoculât
dans l'enceinte de cette capitale , mais voulant
en même temps favorifer cette pratique urile,
dont elle vient de faire une épreuve fi heureuſe
, a déclaré qu'elle deſtinoit à cet objet le
château de Helſendorf ſitué aux environs de
Schonbrun , & que ceux qui voudroient faire
inoculer leurs enfans auroient la liberté de les
y envoyer .
I
Les fiançailles de l'Archiducheſſe Amelie avec
l'Infant , duc de Parme , ſe feront au Belvedere
dans le courant de Janvier prochain : lejour du
départ de cette Princefle pour l'Italie n'est pas
encore fixé ; on croit cependant qu'il aura lieu
vers le même temps.
Du & Octobre.
Le ſieur Ingenhauſen qui a inoculé les deux
archiducs & l'archiducheſſe Théreſe , a reçu pour
récompenſe millesouverains d'or , une tabatiere
de même métal avec les portraits de leurs majeſtés
impériales & royales , une bague , le titre
de médecin de la cour ,& cinq mille florins d'appointemens
annuels , dont deux mille reverfiblesà
la femme , s'il ſe marie & s'établit en cette
212 MERCURE DE FRANCE.
ville , comme on le deſire. Le grand duc deTofcane
, n'ayant pas encore eu la petite vérole , &
étant diſpoſé à ſubir l'inoculation , il y a apparence
que le ſieur Ingenhauſen ſe rendra à Florence
pour lui faire cette opération. La Reine
des deux Siciles , n'a pas eu non plus cette maladie
, & l'on croit que ſi le Roi , ſon époux , y
conſent , elle ſe fera auſſi inoculer.
De Naples le 24 Septembre 1768 .
Les deux Chebecs qui croiſoient depuis quelque
temps fur l'ifle d'Elbe ,,&qui dela s'étoient
rendus en Provence , font rentrés hier dans ce
port. Les officiers ont rapporté qu'étant il y a
fix jours , à la hauteur de l'iffe de Corſe , ils ont
*entendu pendant très long-temps le bruit d'une
canonnade très-vive.
De Rome , le 28 Septembre 1768 .
En conséquence d'un décret de l'inquifition ,
on a brulé ce matindans la place de la Minerve ,
une tragedie en langue françoiſe , intitulée : le
royaume mis en interdit.
Le dernier décret du Senat de Veniſe concernant
les ordres religieux , a fait ici la plus grande ſenſation,
fur- tout relativement à l'article qui ſouſtrait
les religieux àlajurifdiction de leurs généraux . On
ſe propoſoit de convoquer une aſſemblée de tous
les généraux d'ordres pour concerter les moyens
qu'il y avoit à prendre à ce ſujet , lorſqu'on a été
informé que les ſupérieurs des couvens , colleges
, & communautés de Venise , s'étoient préſentés
au patriarche , & l'avoit reconnu pour
leur ſupérieur : on dit même que les Jéfuites ont
été les premiers à faire cette démarche .
De Londres , le 5 Octobre 1768 .
Les dernieres nouvelles qu'on a reçues de l'ANOVEMBRE.
1768. 213
mériquen'annoncent pas des diſpoſitions plus favorables
pour le rétabliſſement de la bonne intelligence&
de l'union entre la Métropole & les Colonies.
Onapublié ici une adreſſe qui a été rédigée
dans la chambre des repréſentans de la nouvelle
Angleterre avant la diſſolution de l'aflemblée , &
&qui doit être , dit - on , préſentée au Roi. On y
expoſepluſieurs faits à la charge du ſieur Bernard,
gouverneur de la province , & l'on termine l'adreſſe
par ſupplier Sa Majeſté de vouloir bien le
rappeller & nommer à ſa place quelqu'un plus
digne de le repréſenter.
Du 14 Octobre.
Le conſeil commun de la cité tint le 10 une afſemblée
générale dans laquelle il réſolut de préſenter
auRoi de Dannemarck , le droit& la franchiſedebourgeoifie
de cette ville. Ce prince a accepté
cette offre & a fait l'honneur à la communauté
des orfévres de la choifir poury être admis.
Enconféquence , cette communauté fait faire une
boëte d'or très - riche , dans laquelle la franchiſe
fera offerte à Sa Majesté Danoiſe , & qui fera remiſe
, lorſqu'elle ſera achevée, au baron deDiede,
miniſtre de Dannemarck en cette cour.
Le duc de Cumberland eft revenu le 6 du voya
gequ'il a fait dans la Méditerranée. Ce prince eut
le lendemain un long entretien avec le Roi. On
ignore le motifde ce retour précipité qui donne
lieu àdiverſes conjectures .
FRANCE.
De Fontainebleau , le 22 Octobre 1768 .
Hier le Roi reçut dans ſon cabinet le prince hea
réditaire de Saxe - Gotha , qui fut préſenté à Sa
Majesté ſous le nom de comte de Roda. Ce prince
fut préſenté enſuite à Monseigneur le Dauphin ,
214 MERCURE DE FRANCE.
Monseigneurlecomte de Provence&Monſeigneur
le comte d'Artois , ainſi qu'à Madame & à Mefdames.
De Paris , le 17 Octobre 1768 .
Le coeur de la Reine qui devoit être déposé au
caveaudu feu Roi de Pologne dans l'égliſe de Notre-
Dame de Bon - Secours en Lorraine , arriva le
22 du mois dernier de Toul à Nancy ; il fut tranfportéà
l'égliſe avec les cérémonies ordinaires. Le
lendemain on célébra un ſervice folemnel ; l'évêque
de Chartres officia à la grand'meſſe qui fur
chantéepar lamuſique de la Primatiale; après quoi
le coeur de la Reine fut porté dans le caveau &
placé auprès de celui du feu Roi de Pologne fon
auguftepere.
Du 21 Octobre.
Le mariage de la princeſſe Joſephine - Théreſe
deLorraine, fille du feu comtede Brionne, grand
écuyer de France , &de Louiſe- Julie-Conſtance de
Rohan , avec le prince Victor-Amedée- Louis-Marie
Volfand de Savoie - Carignan , repréſenté par
lemaréchal prince de Rohan- Soubiſe , a été célebré
le 18de ce mois. La bénédiction nuptiale leur
aété donnée , dans la chapelle particuliere de la
comtefle de Brionne , par l'abbé prince de Lorraine
, granddoyen de Strasbourg.
MORTS
Joſeph d'Olivet , l'un des Quarante de l'académie
françoiſe , connu par pluſieurs ouvrages trèseſtimés
de littérature & de grammaire , eſt mort
leg de ce mois , âgé de quatre vingt ſept ans. :
Elifabeth-Céleste - Adelaide deChoiſeul , fille
du duc de Praflin , pait de France , chevalier des
NOVEMBRE. 1768. 215
Ordres du Roi , lieutenant général de ſes armées ,
miniſtre& fecrétaire d'état ,ayant le département
de la Marine , & c. & épouse de Florent-Melchior
de la Baume-d'Occors , comte du Saint-Empire&
comtedeMontrevel , brigadier des armées du Roi
&colonel du régiment de Berry, infanterie , eſt
morte ici le 18 d'Octobre , dans la trente -uniéme
année de ſon âge.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , page
La confolation . Epître ,. ibid.
Le nouvel Anachorete , 11
Vers à Delphine en lui envoyant un perroquet , 12
Echo & Narciffe , Romance , 13
Le nouvel Efope , Epigramme , 15
Le Séducteur 16
Scènes de la tragédie de Mariamne , 54
Impromptude M. de Voltaire à une Dame déguiſée en
Turc , 66
Versà M l'abbé de Langeac ſur ſes ouvrages , ibid.
A M. G... de F... âgé de ſeize ans , 67
Au même , ibid.
Troifiéme lettre de Milord Charlemont à MilordBelaſis, 68
Explication des énigmes , &c. 75
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHE , 79
ROMANCE , 81
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 82
Lettrede Dulis à ſon ami , ibid.
Manuel typographique , 89
Voyage& aventures d'une princefle Babylonienne , 93
Elemensde phyfiologie de Haller , ibid.
Méditations pour les retraites , 95
Réflexions fur le projetde l'Yverte , 96
Réponſe àune lettre fur lecommerce de grains , ود
Les Amis reconciliés , piéce dramatique , JOA
Mémoires ou fuite de l'niſtoire de la petite vérole , ibid.
Le Commerçant politique , 105
Mémoires ſur les droits honorifiques ,
01
216 MERCURE DE FRANCE.
Abrégé de la vie de la ſorut Louiſe de Jeſus , 110
Catalogue des tableaux , & c . du cabinet de M. Gaignat , 111
Profpectus de l'hiſtoire du Laonois , 115
Syſtême de législation . 118
Obfervationsfur la jurisprudence criminelle , 122
Epître à la nation françoiſe , 123
L'hermitage royal , 126
Eloge de Corneille , 127
Comparaiſondes regnes de la reine Anne& de George
III , 119
Anecdotes de peinture en Angleterre , 131
Vue fur l'état de l'homme , 133
Sonnet italien fur la mort de la Reine , 134
PRIX ACADÉMIQUES de Roden , de Montauban, d'Amiens,
de l'Ecole vétérinaire de Paris , 135
SPECTACLES .
Opéra , 151
Comédie françoiſe , 152
Comédie italienne , 175
Gravure , 177
Muſique , 181
Cours public d'hiſtoire & de Géographie , 182
Queſtions fur le luxe , 185
Suitede la réponſe tirée de Chinki , ibid.
Réponſe àla queſtion ſur la méthode d'éducation , 186
Bienfaiſance , 193
Evénement remarquable , 194
Anecdotes , 199
Avis , 200
CoursdeChymie , ibid.
Déclarations , lettres- patentes, &e. 203
Talens précoces , 207
Nouvelles politiques , 209
Morts , 213
J
APPROBAT10 N.
'AI lu , par ordre de Mgr le Vice- Chancelier , le volume
duMercurede Novembre 1768 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiſſe enempêcher l'impreſſion. AParis , 30 Octobre 1768.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
I
JOURNAUX & LIVRES qui ſe trouvent
chez LACOMBE , Libraire , à Paris .
Ce Libraire fe charge d'envoyer FRANCS DE
PORT en Province les Livres , Estampes ,
Muſiques , &c. aux particuliers qui lui marquent
leurs intentions, en lui faisant remettre
d'avance les fonds néceſſaires en argent , ou en
effets à recevoir à Paris.
JOURNAUX ,
Pour lesquels on s'abonne , ſoit pour Paris , foit
pourlaProvince , chez LACOMBE , Libraire.
Les Souſcripteurs de Province font priés de remettre
leur argent à la Poſte , avec une Lettre
d'avis , & d'affranchir l'un & l'autre.
M
ERCURE DE FRANCE ; il en paroît 16 vol.
in- 12 par an ; l'abonnement eſt à Paris de 24 liv.
Etpour laProvince, port franc par la poſte, 32 liv.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4" ou in- 12 , 14 vol.
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cahiers de trois feuilles chacun , àParis, 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte , 32liv.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , de l'Induſtrie & de la Littérature.
L'abonnement , ſoit pour Paris , ſoit pour
la Province, portfrancpar la poſte, eſtde12liv.
2
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
nouart ; il en paroît 14vol. par an. L'abonnement
pour Paris eſt de و liv. 16 (ols.
Et pour laProvince , port franç par la poſte , 141.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN , Ou Bibliothéque raiſonnéedes
Sciences morale & politique , in- 12 ,
12 vol. par an. L'abonnement pour Paris eft
de 18 liv.
Et pour la Province , port franc par la poſte , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in - 12 , compoſéde
24 vol . par an , port franc par la poſte, àParis
& en Province , 33 liv. 12 f.
JOURNAL POLITIQUE , port franc par la poſte à
Paris & en Province ,
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NATURELLE , par M. Valmontde Bomare , nouvelle
édition , 6 vol. in-8º relié , 27 liv.
Et en 4 vol. in-4º relić , 48 liv.
Supplément à la premiere édition du Dictionnaire
d'Hiſtoire Naturelle , volume in-8º.
Dictionnaire claſſique de laGéographie ancienne,
vol. in- 8°, reliés liv.
Dictionnaire de CHYMIE , par M. Macquer, 2 vol.
in-8º reliés ,
Dictionnaire portatif des ARTS ET METIERS , 2
? 9 liv.
vol. in-8º reliés , 9liv.
Dictionnaire de CHIRURGIE, 2 vol. in-8º rel. 9 liv.
Dictionnaire interpréte de MATIERE MÉDICALE ,
&c. vol. in-8ºd'environ 900 pages relié , s liv.
Dict. d'ANECDOTES , de traits caractériſtiques &
finguliers , faillies , bons mors & reparties ingé-
✓nieuſes , &c. I vol. in-8 ° relić , 4liv. 101.
Dist. des PORTRAITS HISTORIQUES , ancodotes ,
3
&traits remarquables des Hommes Illuſtres ,
3 vol.in-8º reliés , Is liv.
Dict. ECCLÉSIASTIQUE & CANONIQUE , portatif,
2 vol . in-8º reliés , 9 liv.
Dict. portatif de Jurisprudence & de pratique
3 vol. in- 8 ° reliés ,
Dict. Lyrique , portatif , ou choix des plus jolies
ariettes de tous les genres , diſpoſées pour la
voix& les inftrumens , avec les paroles Françoiſes
ſous la Muſique , 2 vol. in-8 °, 15 liv.
Dict. Typographique , Historique & critique des
livres rares , finguliers , estimés & recherchés ,
avec les prix , 2 vol. in-8º reliés. وliv.
Dict. Historique , par M. l'abbé Ladvocat , 2 vol .
in-8° reliés . 10 liv. 10 f.
Dict. Géographiquede Voſgien, revu par M. l'abbé
Ladvocat , 2 vol . in-8 °, nouv. édit. 4liv. 10 f.
Diet. de Droit Canonique , par Durand de Maillane
, 2 vol . in-4º reliés. 24liv.
Dict. de Phyſique , par le Pere Paulian , 3 vol.
in-4° brochés. 27 liv!
Dict. univerſel des foſſiles propres & des foſſiles
accidentels , &c. in-8 °, par M. Bertrand , relié,
41.101.
Dict. Anglois & François , François & Anglois ,
in- 8° relié. 10 liv.
Dict. Allemand&François , &François &Allemand
, in-8 ° relié. 6liv.
-Idem. in - 4º relié. 12liv.
Dict. de Droit&de Pratiq. 2 vol. in-4° relić 20 1.
AvisauxMeres qui veulent nourrir leurs enfans ,
broché. 1 liv.
Trois Avis au Peuple ſur le blé , la farine & le
pain. 2liv. 12f.
Almanach Philosophique. I1 liv.4C.
AnecdotesdeMédecine , in-12 relić. 3liv.
Anthropologie , 2 vol, in- 12 ,broché. 4liv.
a ij
4
Idem in-4º broché. 6liv.
Anatomie du corps humain , par M. J. Proſteval ,
in-4° relié . 12 liv.
Almahide , 8 vol . in-8 ° reliés. 32 liv.
LeBotaniste François , 2 vol. reliés. sliv.
Le bon Fermier , ou l'Ami des Laboureurs , in- 12
broché. 2 liv.
La bonne Fermiere , broché. 1 liv. 16 .
Bocace Italien , édit. de Londres , in-4º, br. 24 liv.
Bibliothéque des jeunes Négocians , par Jean
Larue , 2 vol . in-4° relié. 18 liv.
La Sainte Bible, par le Cêne, 2 vol. in fol. rel. 40 1.
Catéch. de Montpell. en lat. 6 vol. in -4 °, br. 48 1 .
Celiane , ou les Amans féduits par leur vertu ,
in-12 , broché. 1 liv. 10 f
LeCitoyen déſintéreſlé , 2 vol. in 80, br. 41 10f.
Commentaire des Aphorismes de Médecine d'Herman
Boerhave , par Wans Wieten en François
, 2 vol. in- 12 , brochés 4liv.
Conférence de Bornier , 2 vol . in- 4º, reliés . 24 1 .
Controversefur la Religion Chrétienne& celle des
Mahométans , in- 12, 1767. broché. 1 1. 16 f.
LeDocteur Panſophe, ou Lettre de M. de Voltaire
à M. Hume , in- 12 , broché . 12 1.
Les DELASSEMENS CHAMPÊTRES , 2 vol. in- 12
brochés . 4liv.
Difputationes ad morborum hiftoriam & cura-
- tionem , &c. Albertus Hallerus , 6 vol. in-4°,
reliés. 60 liv.
Diſputationes Chirurgicæ ſelectæ , Albertus Hallerus,
s vol. in- 4°, reliés . so liv.
Diſpenſatorium Pharmaceuticum , in-4°, 2 vol .
5 brochés . 24liv.
Diſſertation ſur la Littérature , 4vol. in-8 °. 6 liv .
Elémens dePharmacie théorique &pratique , par
M. Beaumé , Maître Apothicaire de Paris
1 vol. in- 8 ° , grandpapier, avec fig. relié. 6 liv.
S
Examendes faits qui fervent de fondement à la
Religion Chrétienne, 3 vol. in- 12 , par M. l'abbé
François , reliés . 7 liv . 106.
Effaifur les erreurs & fuperftitions anciennes &
modernes, nouvelle édition, augmentée , 1767,
grand in- 8 °, relié . 5 liv.
Elémens de Philofophie rurale , broché. 2 liv.
Effaisfur l'Artde la Guerre , avec cartes & planches,
parM. leComte de Turpin , 2 vol . in-4°,
brochés. 24 liv
Expoféfuccinctde la contestation deM. Rouſſeau
avecM. Hume , in- 12 , broché. 24f.
Eſſai ſur l'Hift . des Belles-Lettres , 4 vol. rel . 12 liv.
Entretien d'uneAmepénitente, in- 12 broché 2 liv .
Les Elémens de la Médecine pratique , par M.
7 liv . Bouillet , In- 4°, relié.
Elém. de Métaph. facrée &profane , in 8 ° br. 31.
Hiſtoire naturelle de l'Homme dans l'état de maladie,
in-8° , 2 vol. reliés .
Hift. des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
exactes, &dans les Arts qui en dépendent ,
&c. par M. Savérien , grand in-8 ° relié. 5 liv.
Hift. de Christine , Reine de Suéde , in- 12 , relié.
2 liv. 10 f.
...
و
liv.
Hift. de la Prédication , 1 vol . in - 12, rel. 21. 10f.
Hift. des Empereurs , 12 vol. reliés in- 12 , 36 liv.
Hiſt, du bas Empire , 10 vol. reliés. 30liv.
Hift. Eccléf.deRacine, 15 vol . in- 12, relié . 48 liv .
in-4°, 13 vol. 130 liv.
Hift. de France de Vely , 18 vol. reliés , in- 12 .
54 liv.
Hiſt , moderne , 12 vol. reliés , in-12. 36 liv.
Hift. de Lucie Weller , 2 vol. in- 12, broché . 4 liv
Hift. des Révolutions de Florence ſous les Médicis ,
3 vol. in- 12 reliés. 7 liv. 101.
Hist. de l'Afrique ( nouvelle ) Françoise , 2 vol.
6
in-12 , reliés . 6liv
Hift. de l'EmpireOttoman , in-4°, relié. و liv.
Hift . des Navigations aux Terres Auſtrales , 2 vol.
in-4°, reliés. 24liv.
Hift. Navale d'Angleterre, 3 vol. in-4°, rel. 27liv .
Mélanges intéreſſans &curieux , contenant l'Hiftoire
naturelle , morale , civile & politique de
l'Afie , de l'Afrique & des Terres Polaires , par
M. Rouſſelot de Surgy , 1766 , 10 vol. in- 12,
reliés. 25 liv.
Mém. de Mile de Valcourt , 2 vol. broc. 2 liv. 8 f.
Médecine rurale& pratique , rel. in- 12. 21.10 .
Henri IV, ou la Réduction de Paris , Poëme en
trois Actes . 1 liv.4f.
Manuelde Chimie , par M. Beaumé , nouvelle
édition augmentée , in- 12 , relié. 2liv. 10 f.
Manuel Lexique , par M. l'abbé Prevôt , 2 vol.
in-8°, reliés . 9 liv.
ManuelHarmonique,&c. par M. Dubreuil,Maître
deClavecin , in - 8 °, 1767 , broché. 1 liv. 16 f.
Mémoires Militaires , & Voyages du Pere de Singlande
, 2 vol. in- 12, 1766 , broc . 21.101.
Mémoiresfurl'Administration des Finances d'Angleterre
, in-4° , broché. 6 liv.
MaladiesdesGens de mer, par M. Poiſſonnier ,
in- 8 °, relié.
Monades de Léibnitz , in-4° , broché.
Mémoire fur le Safran , in- 8 °, broché. I
Notesfur la Lettre de M. de Voltaire , br.
sliv.
وliv.
liv. 4 f.
9ſols.
Guvres Dramatiques, avec des obſervations , par
M. Marin , in- 8 °, broché. 2liv.
Octave ou le jeune Pompée , ou le Triumvirat ,
avec des notes & des morceaux Hiſtoriques,
1 vol. in- 8 °, broché. 1liv. 16
Les OEuvresde Rouſſeau , in-12 , petit format ,
5vol. reliés. to liv.
Les OEuvres de M. d'Héricourt , 4 vol. in-4° ,
reliés. 40 liv.
Obfervationsfur la mouture des bleds , & fur leur
produit. 10 f.
La Poétique de M. de Voltaire , 2 part. enun
grand in- 8°, relié. sliv.
Pensées &Réflexions morales , nouv. édit. revue
&augmentée , broché. I liv. 10 f.
12 f.
Polypes d'eau douce , ou Lettre de M. Romé de
l'ifle à M. Bertrand , &c. broché.
La Paffion de Notre Seigneur Jesus- Chrift , mile
envers& en dialogues , in - 8 ° , broché. 12 f.
Richardet, Poëme héroï-comique , en 12 chants ,
dans le goût de l'Arioſte , I vol. grand in-8 °,
relié.
sliv.
La Sageſſede Charron, 2 vol.in- 12 broché 3 1 .
Les Scythes, Tragédie de M. de Voltaire , nouv.
édition , in-8 °, broché. 11.10f.
Syphilis, ou le mal vénérien , Poëme Latin de
Jerôme Fracaſtor , avec la traduction en François&
des notes , I vol . in- 8 °, broché. 1 1. 10f.
Table des monnoies courantes dans les quatre
Traité de toutes les coliques , in- 12 , 1767
La Sechia Rapita , 2 vol . in-8 ° reliés . 36liv.
parties du monde , brochés. 1 1.4f.
broché. 1 liv. το Γ.
Traitédes principaux objets de Médecine , 2 vol.
in- 12 , reliés. sliv.
Théorie du plaisir , 1 vol. broché. 1 liv. 16f.
Traité des Jacinthes , broché. 1 liv. 4f
Traité des Tulipes , broché. 1 liv. 10 f.
Traité desRenoncules , broché. 2 liv.
Recueil de divers Traités ſur l'Hiſtoire Naturelle
de laTerre &des Foſfiles , in 4º, broché. 9 liv.
Virgiled'Annibal Carro , 2 vol. in-8 °, reliés. 361.
Obſervations ſur les Matieres de Jurisprudence
criminelle , de M. Paul Rifi, in - 8º bro . 2liv.
Carte de la Corſe, in-4°. par un Anglois
Lavée , prix 1 livre4ſols.
OUVRAGES ſouspreffe & qui doivent paroître
inceſſamment.
Hiſtoire du Patriotisme François , ou nouvelle
Hiſtoire de France , dans laquelle on s'eſt
principalement attaché à décrire les traits de
patriotiſme qui ont illuftré nos Rois , la Nobleffe
& le Peuple François , depuis l'origine
de la Monarchie , juſqu'à nos jours , 6 vol
in- 12.
Variétés Littéraires , ou choix de morceaux intéreffans
& curieux , concernant les Sciences
les Arts & la Littérature , 4 vol . in - 12 .
Dictionnaire de l'Elocution Françoise , contenant
les regles & les exemples de la Grammaire , de
l'Eloquence & de la Poéſie , 2 vol. in-8 ° .
Hiſtoire Littéraire des Femmes Françoiſes , contenant
une analyſe raiſonnée de leurs ouvrages ,
&c. 5 vol . grand in- 8 °.
Hiſtoire des Théâtres de la Comédie Italienne &
de l'Opéra-comique , depuis leur établiſſement
en France juſqu'à nos jours , avec l'analyſe
raiſonnée , & l'Hiſtoire anecdotique de ces
Théâtres , 9 vol. in- 12 .
Les Nuits Parifiennes , ou Recueil de traits finguliers
, d'anecdotes , de penſées , &c. 2 vol.
in-8°.
Les deux âges du Goût & du Génie , ou les efforts
& les progrès du goût & du génie dans
les Sciences , les Arts & la Littérature , ſous
les regues de Louis XIV & de Louis XV , vol.
grand in- 8°.
Nouvelles recherchesſur les êtres microscopiques ,
&fur la génération des corps organiſés , vol.
grand in- 8 °, avec figures.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères