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1768, 08
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUST 1768 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Bruync
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Quai
de Conti .
AvecApprobation & Privilége du Roi.
}
AVERTISSEMENT.
LEE privilége du Mererccuurree ayant été tranſporté
parbrevet au ſieur LACOMBE , Libraire ; c'eſt à lui
feul que l'on prie d'adreſſer , francs de port , les
paquets & lettres , ainſi que les livres , les eſtampes
, les piéces de vers ou de proſe , les annonces ,
avis , obſervations , anecdotes , événemens finguliers
, remarques ſur les ſciences & arts libéraux
&méchaniques , &généralement tout ce qui peut
inftruire ou amuſer le lecteur .
CeJournaldevant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
lescultivent, ſans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiſſance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au ſuccès &
àla réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure.
Leprix de chaque volume eft de 36 jols , mais
l'on ne payera d'avance , en s'abonnant , que 24 liv.
pourfeize volumes , à raiſon de 30 fols pièce.
Lesperſonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure par la poſte , payeront , pour ſeize
volumes , 32 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront francs de port.
A ij
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour lefaire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols pr. volume , c'està-
dire , 24 livres d'avance , en s'abonnant pour
Seize volumes.
Lesperſonnes & les Libraires des provinces ou
des pays étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront directement aufieur Lacombe .
OnSupplie les habitans des provinces d'envoyer
par la poſte , en payant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que lepayement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne seront pas affranchis refteront
au rebut .
Onprie les perſonnes qui envoient des livres ,
estampes & musique à annoncer , d'en marquer le
prix.
L
Les volumes du nouveau choix des piéces
tirées des Mercures & autres Journaux , se trouvent
auſſi au Bureau du Mercure.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST 1768 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A
AU PRINCE HÉRÉDITAIRE.
CES Vers ont étérécités par la petite pièce
de Corneille , âgée defix ans.
QUUOOII vous venez dans nos Hameaux !
Corneille, dont je tiens le ſang quim'a faitnaître ,
Corneille à cet honneur eut prétendu peut- être ;
Il auroit pû vous plaire , il peignoit vos égaux.
On vous reçoit bien mal en ce défert ſauvage ,
Les reſpects à la fin deviennent ennuyeux.
Votre gloire vous fuit ; mais il faut davantage
Et ſi j'avois quinze ans je vous recevrois mieux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
AM. Ch. ***
AIMABLE Amant de Polymnie,
Jouiſſez de cet âgeheureux
Des voluptés & du génie ;
Abandonnez-vous à leurs feux.
Geux de mon ame appéſantie
Ne font qu'une cendre amortie ,
Et je renonce à tous vos jeux,
La fleur de la ſaiſon paflée
Par d'autres fleurs eſt remplacée.
Une Sultane avec dépit
Dans le vieux ſerrail délaiſſée ,
Voit ſa rivale dans le lit
Dont le Grand Seigneur l'a chaſſéc.
Quand Elie étoit décrépit
Il s'enfuit laiſſant fon eſprit
Afon jeune éléve Elifée..
Mamuſe eſt de moi trop laffée;
Elle me quitte & vous choiſit ,
Elle ſera mieux careſſée.
AM. le Chevalier de la Tremblaye.
Ce beau Lac de Genève , où vous êtes venu ,
Du Cocite bientôt m'offre les rives ſombres;
Vous êtes un Orphée en ces lieux deſcendu
Pour venir enchanter les ombres.
!
AOUST 1768. 7
AMadame de S. J.
L'ESPRIT , 'ESPRIT , l'imagination د
Les graces , la philoſophie ,
L'amour du vrai , le goût du bon
Avec un peu de fantaiſie ;
Aſſez ſolide en amitié ,
Dans tout le reſte un peu legere ;
Voilà , je crois , ſans vous déplaire ,
Votre portrait fait àmoitié.
A Madame D.
Sous tes doigts l'archet d'Apollon
Etonne mon ame & l'enchante ;
J'entends bientôt ta voix touchante ,
J'oublie alors ton violon ;
Tu parles& mon coeur plus tendre ,
De tes chants ne ſe ſouvient plus ;
Mais tes regards ſont au- deſſus ,
De ce que je viens d'entendre. *
* Ces Piéces agréables ſont de M. de Voltaire.
Nous tâchons de compoſer un bouquet ,
des fleurs qui échapent de ſes mains.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
SUR
ODE fur les Volcans.
UR un char de rubis, le Dieu de la lumiere
Monte en vainqueur fuperbe au céleſte parvis.
Il parſeme de feux fon immenfe carriere.
Il étale ſa pompe & fa grandeur entiere
A nos yeux éblouis.
Les Dieux même étonnés de ſa magnificence ,
Admirent tous en lui cet éclat radieux.
Dans ſa courſe rapide , il s'éleve , il avance ,
Et bientôt ausommet de l'olimpe il s'élance
Pour éclairer les cieux .
4
Sa majeſté ſe peint ſur la face du monde.
De l'or de ſes rayons il daigne l'embellir.
Il ouvre les tréſors de ſa ſource féconde.
Onvoit partoutregner , fur la terre& fur l'onde ,
La joie & le plaisir: :
Dans la plaine riante où l'Eridan murmure ,
Saturne à déployé ſon beau voile d'azur ;
Cerès a dénoué ſa blonde chevelure ;
درم
Flore , de ſes préſens , couronne la nature :
L'onde eft claire & l'air pur.
Jouiffez des beaux jours que le printems vous
donne ,
Tranquilles habitans de ces climats heureux.
AOUST 1768 .
Une coupe à la main , bientôt la riche automne
Va voir, avec tranſport , bouillonner dans la
"
tonne ,
Vos vins délicieux.
1
Mais; quelhorrible bruit au loin ſe fait entendre !
Quel eſt ce mont brûlant qui paroît dans les airs !
La foudre dans ſon ſein , s'allume & vient répandre
Des tourbillons de feu , de fumée & de cendre
Vomis par les enfers.
La terre tout-à-coup chancelante , éperdue ,
Semble fuir en tumulte au centre du néant.
Le char du Dieu du jour ſe dérobe à la vue ;
La nature ſe trouble & reſte confondue
En fon étonnement.
La mer , au même inſtant , reculant d'épouvante ,
Va ſe précipiter en ſes gouffres profonds ;
i
J
Mais Neptune en courroux , d'une voix effrayante
,
Fait porter porter juſqu'aux cieux fon onde mugiſſante ,
Par les vents Furibonds.
De colonnes de flamme une nue orageufe
Dévore de la nuit les lugubres flambeaux.
Du ſalpêtre allumé la force impétueuſe
Détache les rochers de la cime orgueilleuſe
De ces monts infernaux.
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Vulcain , dans ſon audace , a fondé le Tartare ,
Il a pompé les feux de ſes noirs ſouterrains.
Au ſommet de l'Etna , ſa fureur nous prépare
Des horreurs de l'abyme une image barbare
Et funeſte aux humains.
Onvoitcouler, des flancs de ce mont formidable;
Des torrens de bitume & de ſoufre enflammés ;
Ils fillonnent la terre & leur cours effroyable
Caufera pour jamais la perte inévitable
De ces champs allarmés.
Que vois-je ! quel ſpectacle ! ô ville infortunée !
Dans un étang de feu tes murs ſont diſparus.
De flamme & de volcans fans ceſſe environnée ,
Un abyme s'entrouvre , & Cybele étonnée
Ne te retrouve plus.
ParM. CARRA.
* Ily a de grandes images &bien rendues dans
cette Ode. On est seulement fâché d'y trouver
quelques négligences faciles à éviter.
AOUST 1768 , Π
ENTRETIEN entre Madétés & Platon ;
fur la Cause & les Effets.
Un jour le jeune Madétés ſe promenoit
vers le port de Pyrée , il rencontra
Platon qu'il n'avoit point encore vu ;
Platon lui trouvant une phyſionomie
heureuſe , lia converſation avec lui ; il
découvrit en lui un ſens affez droit.
Madétés avoit été inſtruit dans les Belles-
Lettres , mais il ne sçavoit rien , ni en
Phyſique , ni en Géométrie , ni en Aftronomie
, cependant il avoua à Platon
qu'il étoit Epicurien .
د
Mon fils , lui dit Platon,Epicure étoit
un fort honnête homme , il vécut & il
mourut en ſage ; ſa volupté dont on a
parlé ſi diverſement, conſiſtoit à éviter les
excès il recommanda l'amitié à fes
Diſciples , & jamais précepte n'a été
mieux obſervé. Je voudrois faire autant
de cas de ſa Philofophie que de ſes
moeurs. Connoiffez-vous bien à fond la
Doctrine d'Epicure ? Madétés lui répondit
ingénumentqu'il ne l'avoit point étudiée
; je ſçais ſeulement , dit-il , que les
Dieux ne ſe ſontjamais mêlés de rien ,
& que le principe de toutes choses eft
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
dans les atomes , qui ſe ſont arrangés
d'eux -mêmes , de façon qu'ils ont produit
ce monde tel qu'il eft.
Platon.
Ainſi donc , monals , vous ne croyezpás
que ce foit une Intelligence qui ait
préſidé à cet Univers , dans lequel il y a
tant d'êtres intelligens ? Voudriez-vous
bien me dire quelle eſt votre raiſon
d'adopter cette Philofophie?
1
Madétés.
Maraiſon eft que je l'ai toujours entendudire
à mes amis & à leurs maîtreſſes
avec qui je ſoupe :je m'accommode fortde
leurs atomes . Je vous avoue que je n'y
entends rien ; mais cette Doctrine m'a
paru auſſi bonne qu'une autre ; & il faut
bien avoir une opinion , quand on commence
à fréquenter la bonne compagnie ;
j'ai beaucoup d'envie de m'inſtruire , mais
il m'a paru juſqu'ici plus commode de
penſer ſans rien ſçavoir . A
Platon lui dit : fi vous avez quelque
defir de vous éclairer , je ſuis Magicien ,&
je vous feraivoir des choſes fort extraordinaires
; ayez ſeulement la bonté de
m'accompagner à ma maiſon de campagne
qui est à cinq cents pas d'ici , &
AOUST 1768 . 13
peut-être ne vous repentirez vous pas de
votre complaifance. Madetés le ſuivit
avec tranſport. Dès qu'ils furent arrivés ,
Platon lui montra un Squelette ; le jeune
homme recula d'horreur à ce ſpectacle
nouveau pour lui. Platon lui parla en ces
termes .
Conſidérez bien cette forme hideuſe
qui ſemble être le rebut de la nature ,
&jugez de mon art par tout ce que je
vais opérer avec cet aſſemblage informe
qui vous a paru ſi abominable.
Premiérement , vous voyez cette efpécede
boule qui ſemble couronner tout
ce vilain aſſemblage. Je vais faire paſſer ,
par la parole , dans le creux de cette
boule une ſubſtance moëlleuſe & douce ,
partagée en mille petites ramifications ,
que je feraideſcendre imperceptiblement
par cette eſpéce de long bâton à pluſieurs
noeuds que vous voyez attaché à cette boule
, & qui ſe termine en pointe dans
un creux. J'adapterai au haut de ce bâton
un tuyau par lequel je ferai entrer l'air ,
au moyen d'une foupape qui pourra jouer
fans ceffe ;& bientôt après , vous verrez
cette fabrique ſe remuer d'elle-même .
A l'égard de tous les autres morceaux
informes qui vous paroiſſent comme des
reſtes d'un bois pourri , & qui ſemblent
14 MERCURE DE FRANCE.
être ſans utilité , comme ſans force &
fans grace , je n'aurai qu'à parler & ils ſeront
mis en mouvement par des eſpéces
de cordes d'une ſtructure inconcevable.
Je placerai au milieu de ces cordes une
infinité de canaux remplis d'une liqueur
qui en paſſant par des tamis , ſe
changera en pluſieurs liqueurs différentes ,
&couleradans toute la machine vingt fois
par heure ; le tout fera recouvert d'une
étoffe blanche , moëlleuſe & fine; chaque
partie de cette machine aura un mouvement
particulier qui ne ſe démentira
point. Je placerai entre ces demi-cerceaux ,
qui ne ſemblent bons à rien , un gros
réſervoir fait à peu-près comme une pomme
de pin ; ce réſervoir ſe contractera
& ſe dilatera chaque moment avec une
force étonnante. Il changera la couleur
de la liqueur qui paſſera dans toute la
machine. Je placerai , non loin de lui , un
ſac percé en deux endroits , qui reffemblera
au tonneau des Danaïdes. Il ſe remplira
& ſe vuidera ſans ceſſe; mais il ne ſe
remplira que de ce qui est néceſſaire , & ne
ſe vuideraquedu ſuperflu. Cette machine
feraun étonannt laboratoire de Chymie ,
un ſi profond ouvrage de Méchanique &
d'Hydraulique , que ceux qui l'auront étudié
ne pourront jamais le comprendre .
AOUST 1768. 15
De petits mouvemens y produiront une
force prodigieuſe; il ſera impoſſible à
l'art humain d'imiter l'artifice qui dirigera
cet Automate. Mais ce qui vous
fürprendra davantage , c'eſt que quand
cet Automate ſe ſera approché d'une
figure à peu-près ſemblable ; il s'en formera
une troiſiéme figure. Ces machines
auront des idées ;elles raiſonneront ,
elles parleront comme vous , elles pourront
meſurer le ciel & la terre. Mais je
ne vous ferai point voir cette rareté , fi
vous ne me promettez que quand vous
l'aurez vûe , vous avouerez que j'ai beaucoup
d'eſprit &de puiſſance.
Madétés.
Si la choſe eſt ainſi , j'avouerai que
vous en ſçavez plus qu'Epicure & que
tous les Philofophes de la Gréce.
Platon.
Eh bien , tout ce que je vous ai promis
eſt fait. Vous êtes cette machine ; c'eſt
ainſi que vous êtes formé , & je ne vous
ai pas montré la milliéme partie des refforts
qui compofent votre exiſtence ; tous
ces reſſorts ſont également proportionnés
les uns aux autres ; tous s'aident réciproquement
: les uns confervent la vie , les
16 MERCURE DE FRANCE.
autres la donnent , & l'eſpéce ſe perpétue
de fiécle en fiécle par un artifice qu'iln'eſt
pas poſſible de découvrir. Les plus vils
animaux font formés avec un appareil
non moins admirable ,& les ſpheres céleftes
ſe meuvent dans l'eſpace avec une
mechanique encore plus fublime ; jugez
après cela fi un Etre intelligent n'a
pas. formé le monde , & fi vos atomes
n'ont pas eu beſoin de cette cauſe intelligente.
4
J
Madétés étonné demanda au Magicien
qui il étoit. Platon lui dit fon
nom : le jeune homme tomba à genoux
, adora Dieu , & aima Platon toute
ſa vie.
Ce qu'il y a de très-remarquable pour
nous , c'eſt qu'il vécut avec les Epicuriens
comme auparavant. Ils ne furent point
ſcandaliſés qu'il eût changé d'avis. Il les
aima , il en fut toujours aimé. Les gens
de ſectes différentes foupoient enſemble
gaiement chez les Grecs & chez les Romains.
C'étoit le bon tems.
AOUST 1768. 17
FABLES ORIENTALES .
Le Roi pêcheur.
Su
UR les rives du Tigre , une ligne à la main ,
Un Caliphe pêchoit avec ſon médecin.
D'aucun poiſſon l'amorce n'eſt goûtée ;
La ficelle en cent lieux tour à tour eſt portée ;
Pasun goujon , pas un pauvre fretin.
Le Prince à la fin s'en indigne
Et s'enprend à fon compagnon :
Sans toi ( dit- il , ) je verrois à ma ligne
Prendre la truite ou le ſaumon ;
C'eſt ton influence maligne
Qui fait éloigner le poiffon .
Retire- toi , tu me portes guignon.
O des Croyants auguſte maître !
(Répond le docteur auſſi- tôt , )
Tu dis ce qui ne ſçauroit être ,
L'infortune n'eſt point mon lot :
D'un bourgeois , d'un eſclave , il eſt vrai je
tiens l'être ,
Mais je devins l'ami de quatre Souverains ;
Je partageai leurs plaiſirs , leurs feſtins ,
Et mes biens font affez paroître
Que j'ai près d'eux goûté d'heureux deſtins,
Mais permets- tu qu'on te faſſe connoître
18 MERCURE DE FRANCE.
Un homme vraiment malheureux ?
Je le permets & je le veux ,
(Dit le Sultan:) je vais te fatisfaire ,
(Reprend le docteur vertueux , )
C'eſt un mortel favorisé des cieux ,
Quin'eutquedes Sultans pour aïeux &pour pere,
Qui ſe trouva Sultan comme eux ;
Qui négligeant ſa grandeur ſouveraine
Et le plaiſir de faire des heureux ,
Dans une hutte & peu fûre & mal ſaine ,
Du plus indigent journalier
Se plaît , avec beaucoup de peine ,
A faire le triſte métier.
U
Le Vifir déposé.
N Roi Perſan dépoſe ſon Viſir ,
Et pour toute faveur , il lui laiſſe choiſir
En ſes états le lieu de ſa retraite .
Fais-moi trouver un village déſert ,
Dit le miniſtre , & la recherche eſt faite ;
De- ça , de- là , chacun court , s'inquiéte ;
Pas un hameau , pas une maiſonnette
Sans habitans : on le dit au Viſir ,
Je le ſçavois , ( répond-il à ſon maître , )
Je ne voulois que te faire connaître
L'état des lieux qu'un autre va régir ,
Afin qu'un jour , s'il vient à te déplaire ,
AOUST 1768 . 19
Il puiſſe , au gré de ton defir ,
Te les remettre tels que je viens de le faire.
Par M. BRET.
VERS à Madame *** fur l'étude qu'elle
fait de la langue Italienne.
BED
ELLE Zirphé , des peuples d'Italie
Vous apprenez le langage charmant ;
De mille attraits vous êtes embellie ,
C'eſt leur prêter un charme plus piquant.
Defir d'apprendre , eſprit , intelligence ;
Accent facile & ſon de voix flatteur ,
Oui , tout paroît hâter votre eſpérance ;
Mais craignez de l'ennui le poiſon deſtructeur.
Zirphé , ſi quelque jour ſa trace imperceptible
Au fond de votre coeur imprimoit le dégoût ,
J'ai contre cet obſtacle un ſecret infaillible ;
Prenez l'amour pour maître , &je réponds de tout.
Il vous épargnera toutes ces rêveries
De verbes & de tems , d'articles & de noms ;
Puis il vous conduira par des roures fleuries
Et de mille agrémens ſemera ſes leçons.
Il vous rendra ſenſible aux tourmens de Philinte ,
En vous interprétant ſes amoureux difcours , (a)
(a) Diſcorſi Amorosi di Philinta.
20 MERCURE DE FRANCE.
Vous fera foupirer avec la tendre Aminte (a) ,
Et de l'heureux Mirtil ( b ) vous peindra les
amours .
Déjà vous eſſayez de rompre le filence :
Vous éprouvez alors un timide embarras ,
Vos regards animés d'une douce éloquence
Font deviner les mots que vous n'exprimez pas.
Mais lorſqu'en ces inſtans votre bouche profére
Les noms , les tendres noms d'amour ou d'amitié ,
On voit trop aifément qu'elle n'eſt point ſincére ,
Et que le ſentiment n'eſt jamais de moitié.
Songez-y , cependant , les graces du langage
Dépendent beaucoup moins des levres que du
coeur ;
Faifons tous deux , Zirphé , ce tendre apprentillage
,
2
Vous verrez que ſouvent l'étude a ſa douceur.
BA.... à Metz.
PENSÉES nocturnes à mon ami.
NUIT , précipite tes ombres ſur la
terre ! enveloppe d'un crêpe épais ce globe
blanchiſſant qui s'élance au deſſus des
(a) L'Aminta del Taſſo.
(6) Il Paſtore Fido del Guarini.
AOUST 1768 . 21
pâles nuages : ſa vacillante lumiere bleſle
mes yeux appeſantis ....
Que le fommeil de la nature attriſte
l'homme qui veille ! que ce ſentier folitaire
& fombre eſt propre à la noire mélancolie!
des troncs d'arbres mutilés par
les vents , de jeunes plantes ſéchées dans
leurs racines & penchées ſur un fol aride
, ce vieux chêne que la foudre a frappé :
tout ce qui m'environne eſt un ſpectacle
dedouleur.
Le calme de ces lieux interrompu par
les longs gémiſſemens de l'oiſeau des ténèbres
, a troublé mon ame ! une ſecrette
inquiétude agite mes ſens: je n'oſe reſpirer
....
Mais quels lugubres frémiſſemens percent
à travers ces bois filentieux , & fe
balancent dans les airs .... 6 mort , j'entends
ta menaçante voix ! ces fons triſtement
cadencés m'avertiſſent qu'un être
ſemblable à moi n'eſt plus , & que bientôt
moi- même .... ô appel effrayant ! ô
moment de regrets & de larmes ! quelle
image horrible & tendre s'offre à mapenſée!
fous ce ſable que je foule aux pieds ,
repoſe la cendre d'une mère chérie ; cette
même terre s'ouvrira un jour pour recevoir
les froides dépouilles de mon corps
22 MERCURE DE FRANCE.
mortel ; un jour , un jour verra réunir le
fils à la mere .
Helas ! nous naiſſons pour mourir :
tout périt ; tout paſſe. Le temps entraîne
fans ceffe avec les heures quelques débris
de ce fragile Univers , & l'exiſtence
de l'homme n'eſt qu'un inſtant dans la
durée , marqué entre le néant& le cercueil.
O vous à qui la molleſſe préſente le
nectar de la vie dans la coupe du plaifir ,
aimables voluptueux , quel inviſible burin,
fur vos fronts épanouis par la joie ,
trace lentement les triſtes rides de la vieilleſle?
quel phantômeimportun vientfouler
à côté de vous le duvet des roſes où
repoſent vos membres délicats ? C'eſt la
mort hideuſe , précédée du chagrin & de
la douleur . Je la vois preſſer ſous ſes avides
mains cette jeuneſſe vive & folâtre
que les ris& les jeux accompagnent. Heureux
amans , coeurs naifs &tendres , vos
ſens pénétrés d'une chaleur douce & féconde
s'ouvrent à l'attrait du defir ; comme,
aux rayons de l'aurore , la perle matinale
déploie ſur une rive fortunée ſes feux
étincelans. Saififfez un moment'enchanteur
& rapide ; hâtez-vous de jouir de
l'amour & du bel âge. Ces myrthes dont
la tige ſuperbe & légère s'élève au- deffus
AOUST 1768 . 23
de vostêtes , vont bientôt ſe courber vers
la terre. De triſtes cyprès les ombrageront
de leurs rameaux funèbres. Déjà ſe
Aétriſſent , ſous le ſouffle glacéde la mort ,
ces leurs brillantes que le printemps de
la nature a fait éclorre pour embellir le
vôtre.
Paiſible & pure retraite , lieux embellis
par mes mains , entretenez à jamais
mes languiſſantes rêveries. Heureux celui
qui , dans les bras de l'amitié , peut
échapper au tourbillon du monde pour
venir fur vos gazons ſe pénétrer des vertus
tranquilles qui font le charme de cette
vie orageuſe ; qui , ſous des lambris
champêtres , ſçaitjouir du calme de vos
douces folitudes. Amitié , premier befoin
d'un coeur ſenſible , viens avec moi
dans ces champs délicieux m'apprendre
à vivre & à mourir ; c'eſt toi qui nous
aidesà parcourir le cercle de nos jours pafſagers
; toi ſeule fais nos plaiſirs , adoucis
nos diſgraces , &nous conſoles dans nos
infortunes. Qui ſçait mieux remplir le
vuide du temps qui peſe ſur l'ame de tant
d'êtres frivoles ! répands autour de moi
le charme qui t'environne ; couvre de
fleurs le chemin qui me mene au tombeau.
Mon oeil fatisfait & tranquille
contemple , ſans ſe troubler , l'écueil de
24
MERCURE DE FRANCE.
la mort . Mourir eſt un bienfait des Dieux
quand ta main fortunée ferme nos yeux
à la lumiere.
Au Château du Plessis- Villette , le 1 Août
1767 .
LES Larmes de Milton fur la perte de fa
vue : tiré du commencement du troisième
Chant du Paradis perdu.
:
Ma bouche te falue , ô lumiere facrée !
; Divine effuſion de l'eſſence incréée ,
Sublime intelligence , éternelle clarté ,
"Qui d'un être infini contient l'immenſité.
Fleuve majestueux, qui nommera ta ſource !
Tu devançois les tems , les ſoleils & leur courſe ,
Lorsqu'à la voix d'un Dieu l'on vit fuir le chaos.
Quand l'univers fortit du gouffre de ſes eaux ,
C'eſt toi qui couronnois ce trône inacceſſible
D'où tonnoît dans les airs cette voix inviſible.
Je fors du noir abîme & je vole vers toi ,
Je fuis ces lieux obſcurs , ces lieux remplis d'effroi.
Long-tems enfevelidans une nuit profonde ,
Je redreſſe mon vol aux limites du monde.
Je ſens ton doux aſpect , ô ſoleil bienfaiſant ,
Image du très -haut , aftre vivifiant ,
Mais hélas ! La ſplendeur de ta vive lumière ,
Se
AOUST 1768 . 25
Se cache pour jamais à ma triſte paupiére.
Des mortels fortunés tu ſeras le flambeau ,
Mes yeux feront couverts d'un éternel bandeau;
Emporté par le feu d'une ivreſſe ſublime ,
Je cherche ces valons dont tu dores la cime .
ô Muſes , guidez-moi dans ces bois toujours
verts ,
Où repoſe ce chantre aimé de l'univers ;
Aveugle comme moi , dans une nuit obfcure ,
L'eſprit reproduiſoit les traits de la nature ;
Malheureux comme lui , puiffé-je dans mes chants,
Pour partager ſa gloire , égaler ſes accens.
Mais que dis-je ? ô Sion , ô céleste montagne ,
Inſpire-moi ces ſons que la harpe accompagne ;
Tes Prophêtes ſacrés, remplis d'un feu divin ,
Ypuiſoient un génie au-deſſus de l'humain.
Semblable à cet oiſeau dont les plaintes funébres
Retentiſſent encor dans l'horreur des ténébres ,
Je revêts mes penſers d'accords harmonieux ,
Je parcours les enfers & monte au haut des cieux.
La ſombre nuit s'envole & fait place à l'aurore ,
Le regne des frimats céde au regne de Flore .
Après le triſte hiver renaît le doux printems ,
Mais ce n'eſt plus pour moi qu'il revient tous les
ans;
Mon oeil ne jouit plus de la douce verdure ,
De nos prés émaillés féduiſante parure.
Ces nuages d'argent qui flottent dans les airs ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
2
Ce coloris brillant dont ſe peint l'univers ,
Cette blancheur des lys , ce vif éclat des roſes,
Et ces fleurs ſous mes pas nouvellement écloſes ,
Ne m'offrent plus d'éclat , ne charment plus mes
yeux.
Je nage dans le ſein d'un vuide ténébreux !
De la Divinité le chef-d'oeuvre & l'image ,
L'homme ſon temple auguſte , & fon plus cher
ouvrage ,
Me voilera toujours ce front majestueux
Où ſon ame ſe peint , s'élançant vers les cieux;
Mortels , vous me fuyez ; privé de la lumiére ,
Je reſſemble à ces morts que couvre la pouſſiére.
Nature ! Livre immenſe , où d'un Dieu créateur
Eclate la clémence autant que la grandeur ;
Je ne vois plus ces traits pleins de magnificence,
Où l'homme va puiſer la plus noble ſcience ;
Sous un nuage épais l'univers éclipſé
Eft un tableau brillant pour moi ſeul effacé;
Ah! comment enfanter de ſublimes images ?
L'éternel artiſan me voile ſes ouvrages .
Quand mes yeux ſont plongés dans cette obfcu
rité ,
Daigne verſer en moi l'ineffable clarté.
O céleste lumiére , ô pure & fainte flamme ,
Eclaire mes eſprits , illumine mon ame ,
Et foutenant mon vol au ſéjour éternel ,
Dis-moi ce que jamais ne vit l'oeil d'un mortel.
AOUST 1768. 27
L'HEROISME du remords. Nouvelle
Espagnole. -
La famille de Don Alvar & celle de
Don Sanche étoient les plus puiſſantes
du royaume de Léon; l'ambition les avoit
diviſées ; jalouſes de la faveur du fouverain
, chacune redoutoit la concurrence
de l'autre. Les Don Sanche étoient parvenus
à établir leur crédit ſur la ruine des
Alvar , qui , pendant longtemps , languirent
dans l'obſcurité , tentant d'inutiles
efforts pour en fortir , & trouvant toujours
des rivaux redoutables qui les forçoient
d'y rentrer. Ce fut ſous le regne
d'Alphonse le Grand que le dernier rejetton
de cette maiſon infortunée la rétablit
dans ſon ancienne ſplendeur ; il
commença par ſervir ſa patrie dans les
☑ derniers emplois militaires ; une valeur
peu commune , un génie ſupérieur le
porterent bientôt aux premiers. Il fit refpecter
aux Sarrafins les armes de Léon ;
le royaume lui dut ſa tranquillité ; les
bienfaits d'Alphonfe&fon économie lui
procurerent une fortune conſidérable ;
l'eſtime publique fut ſurtout la récom-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
penſe la plus précieuſe de ſes travaux; &
lorſque l'âge le contraignitde les ſuſpendre,
il vit fon fils DonJuan marcher fur
ſes traces , & le remplacer dignement
dans la carriere qu'il quittoit. Tout lui
promettoit une vieilleſſe tranquille fur
laquelle la gloire de ſa vie avoit répandu
de l'éclat ; l'envie l'attendoit au bord du
tombeau ; elle ſema l'infortune ſur l'intervalle
qui l'en ſéparoit encore.
Don Sanche , fidèle aux principes de
ſes ancêtres , avoit hérité de leur haine ;
l'élévation de DonAlvar ne fit que l'augmenter
; fon ambition jalouſe ne lui permit
point de ſentir la générofité d'un rival
qui n'uſoit pas du pouvoir de ſe venger
; cette nobleſſe de ſentiment lui parut
une imprudence; il réſolut d'en profiter.
C'eſt envain qu'il entreprit de le perdre
pendant la vie d'Alphonſe ; ſes ſervices
étoient trop récens ; le ſucceſſeur de ce
prince les oublia. Des intrigues adroites ,
préparées dans le ſilence , rendirent Don
Alvar ſuſpect au Roi Garcias ; on lui fit
un crime de ſa fortune ; on oſa la regarder
comme le prix des trahiſons ; celui
qui ſi ſouvent avoit vaincu les Sarrafins ,
fut accuſé d'avoir été d'intelligence avec
eux; privé de ſes charges , dépouillé de
ſes richeſſes , il ne conferva la vie que
AOUST 1768. 29
comme une grace ; la liberté de repouſſer
la calomnie lui fut refuſée; des foldats
vinrent l'arracherde ſa maiſon ; ilsle conduiſirent
à quelque diſtance de la capitale
où il lui fut défendu de reparoître.
4
Don Alvar ſoutint ce revers avec conftance
; il calma les tranſports impatiens
de ſon fils qui ne reſpiroit que la vengeance
, & qui , dans fon déſeſpoir , vouloit
aller offrir fon bras aux ennemis de
Garcias. Mon fils , lui dit le vieillard ,
foyons affez grands pour pardonner l'outrage;
forçons notre patrie à rougir de
fon injustice ; nous ſommes innocens ,
ne nous rendons pas criminels, Ces richefles
& ces grandeurs que tu regrettes
furent le prix de mes ſervices ; elles
ne font point le bonheur; la fortune
qui les donne peut les ôter ; viens , elle
nous laiſſe la vertu , l'honneur & un
nom ; la calomnie veut envain les noircir
; les bons citoyens reclameront contre
elle; nos ennemis ſeuls nous accuſent;
eh , qu'importe qu'ils nous condamnent
quand notre coeur nous juſtifie !
La fermeté de Don Alvar ranima celle
de Don Juan ; tous deux ſe conſolerent
de leur exil ; ils chercherent un aſyle fur
une des frontieres de Léon : celle qui
étoit la plus expoſée aux invaſions des
B iij
30 MERCURE DE FRANC E.
Sarrafins fut préférée ; l'eſpoir d'être encore
utiles à leur pays , ou de mourir en
le ſervant , fut l'unique motifde ce choix .
Des débris de leur fortune , ils ſe procurerent
une retraite à la campagne , & un
tevenu modique qui fuffit à leur fubfiftance
; ils pafferent , ſans s'étonner , de
l'aiſance à la médiocrité ; en bornant leurs
beſoins , ils ſe mirent en état de foulager
ceux des malheureux ; ils oublierent la
cour & l'éclat dans lequel ils avoient vécu
; ils trouverent dans l'obſcurité l'indépendance
& le bonheur.
Parmi les habitans du hameau où ils
s'étoient établis , Don Alvar trouva des
ſociétés dignes de lui ; il diftingua furtout
celle de Dona Figuerrès ; cette femme
reſpectable vivoit dans l'indigence :
Ja naiſſance n'en garantit pas , & la rend
toujours plus pénible. Son époux , depuis
quelque temps , avoit perdu la vie
dans un combat contre les Sarrafins ; il
lui avoit laiſſé une fille dont l'éducation
faiſoit ſa plus tendre & ſa plus chere
occupation. Elvire répondoit à la tendreſſe
de ſa mere ; elle la conſoloit de
ſes malheurs ; ſes ſoins careſſans les lui
rendoient plus légers .
Ce couple vertueux & paiſible attiroit
l'admiration de Don Alvar ; Don Juan ,
AOUST 1768 . 31
,
à ce ſentiment en joignit bientôt un
nouveau ; ſon coeur avoit été libre juſqu'a
ce moment; les charmes naiſſans d'Elvire
égaloient la beauté de ſon ame ; il
la voyoit oublier ſa propre infortune pour
s'attendrir ſur les ſiennes; cette compaffion
touchante dont il étoit l'objet , l'embelliſſoit
à ſes yeux , & la rendoit plus
intéreſſante ; il ſe fit une douce habitude
de paſſer une partie des journées auprès
d'elle ; cette habitude devint bientôt un
beſoin ; il ne pouvoit quitter Elvire ;
partout où elle n'étoit pas , il ſouhaitoit
quelque choſe. Il ne defiroit plus rien où
elle étoir. Cet attrait invincible fut un
charme pour lui tant qu'il en ignora la
cauſe; il frémit dès qu'il la connut. L'amour
lui parut un ſurcroît à ſes peines;
malheureux , pourſuivi par la calomnie ,
abandonné de la terre entiere , étoit- il
fait pour éprouver cette paffion ? De
quel front oferoit- il adreſſer ſes voeux à
Elvire ? De quel oeil recevroit- elle l'hommaged'un
profcrit ? Ces idées douloureuſes
agitoient ſans ceſſe ſon ame ; elles en
repouſſoient l'eſpoir ; ſes yeux égarés par+
couroient ſa demeure ; tout y préſentoit
le tableaude l'infortune & de l'indigence.
C'eſt donc là , s'écrioit - il , ce que je
puis offrir à Elvire ; ſa naiſſance & fa
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
beauté méritent un fort plus heureux ;
elle le trouvera ſans doute ; hélas ! il fut
un temps où le mien étoit digne d'elle ,
où le don de mon coeur eût pu flater fon
orgueil. Il ſentit pour la premiere fois
le poids de ſa diſgrace ; il pleura la perte
de ſes grandeurs; ſon abaiſſement lui devint
inſupportable; quelquefois ſes voeux
inquiets s'élançoient dans l'avenir , &
cherchoient à s'y nourrir d'eſpérances
trompeuſes ; la raiſon les rejettoit ; elle
diffipoit fon égarement , & rendoit fes
regrets plus affreux.
Craignant qu'Elvire ne fût malheureuſe
en devenant ſenſible , il ſe fit un
devoir de lui cacher ſa paffion ; cette réſolution
lui coûta ; il ſe crut capable de
la tenir ; pour éviter de ſe trahir , il ſe
promitde ceſſerde la voir; dès le même
jour , il voulut commencer à exécuter ce
projet ; que de combats n'eſſuya-t- il
point? vingt fois ſes pas ſe porterent
vers l'endroit où elle demeuroit ; autant
de fois il fit un effort ſur lui-même pour
ſe détourner. Ce triomphe fut pénible ,
il l'obtint ; mais il ne dura qu'un jour ; le
lendemainil ſuccomba ; il chercha même
à ſe juſtifier ; pourquoi la fuir , ſe diſoitil
? dois-je me priver de la ſeule confolation
qui me reſte ? je puis jouir de fa
AOUST 1768 . 33
vue. Ce bonheur me ſuffit ; je renonce à
tout autre eſpoir ; je me tairai facilement.
Satisfait de cette réflexion , il vole chez
Elvire ; il la trouve ſeule ; il remarque
un air de triſteſſe répandu ſur ſon front ;
ſa tendreſſe s'en alarme ; il alloit en demander
la cauſe,lorſqu'il ſe voit interrogé
lui-même ſur ce qui l'a rerenu la
veille ; on lui témoigne qu'on l'a defiré ;
il ſent tout ce que ce ſouhait a de flatteur;
il oublie ſes réſolutions, ſes malheurs
; emporté malgré lui , il tombe aux
pieds d'Elvire ; il lui peint à la fois fon
amour & ſes craintes. Elvire étonnée ,
mais ſenſible , n'oppoſe pointun faſte inutile
de vertu à un aveu qui lui plaît. Don
Juan mérite ſa franchiſe; il jouit de l'eftime
de Dona Figuerrès. Il eſt incapable
de la tromper ; elle ne lui laiſſe pas ignorer
que fon coeur l'avoit déjà choiſi.
Tout change de face aux yeux de Don
Juan ; ſes inquiétudes s'évanouiſſent ; il
oublie ſes malheurs ; en connoît- on quand
on eſt aimé ? Sa joie n'éclate que par des
tranſports ; il veut parler ; aucune expref
ſion ne peut rendre ſes ſentimens. Accablé
de l'excès même de ſon bonheur ,
il ſe tait , & fon filence eſt entendu.
Dona Figuerrès& Don Alvar arrivent'
en cemoment; leur ſurpriſe les rend im-
By
a
a
34 MERCURE DE FRANCE.
mobiles ; Don Juan eſt encore aux pieds
d'Elvire ; elle baiſſe en rougiſſant fes yeux
confus ; fon amant ſe releve : Pardonnez ,
dit- il à Dona Figuerrès , pardonnez , mon
pere ; nous n'avons point prétendu vous
cacher mos fentimens ; ils font trop purs
pour craindre d'éclater devant vous. Elvire
vient de connoître les miens , j'ai
lu dans le fond de ſon coeur; votre aveu
feul manque à ma félicité hélas! il
n'y a qu'un inſtant que je n'aurois ofé le
demander.
....
Dona Figuerrès regarda fa fille ; elle
vint ſe jetter dans ſon ſein ; les bras maternels
la reçurent ; un fouris diſlipa ſa
crainte fans diminuer ſa confufion. Sa
mere confulta d'un coup d'oeil Don Alvar
; celui-ci lui préſenta fon fils ; elle
embraſſa ſon gendre; elle unit les mains
du couple heureux; le vieillard le bénit
avec elle ; tous deux ſe prêterent à l'impatience
des amans , en fixant le jour de
leurhymen.
Pendant que Don Juan s'abandonnoit
aux plus douces eſpérances , le perſécuteurde
fon pere& le ſien avoit été frappé
de la mort ; fon fils Don Sanche , héririer
de fon rang , de ſa fortune & de ſes.
dignités , venoit d'être chargé de la viſite
des frontieres du royaume que les.
AOUST 1768 . 35.
Sarraſins menaçoient de nouveau. Il fut
obligé de paffer vers la retraite de Don
Alvar; quoiqu'élevé dans la haine de ſes
perescontre cette maiſon , il ſentit quelque
regret d'être forcé de ſe montrer à
des infortunés à qui ſa préſence devoit
être odieuſe. Don Juan , tout entier à
l'amour , l'attendoit fans chagrin & fans
répugnance ; il ne lui imputoic pas les
torts de fon pere , & c'étoit d'ailleurs à
ces torts qu'il devoit le bonheur dont il
alloit jouir.
Don Sanche , dont l'intention n'étoit
pas de s'arrêter dans ce lieu , y fut retenu
par les charmes d'Elvire ; ils lui parurent
plus féduiſans que toutes les beautés de
la cour de Léon. Son ambition, lui défendoit
de fonger à l'élever au rang de
ſon épouſe ; accoutumé à des triomphes
faciles , il forma des projets criminels ;
il oſa même ſe flatter du fuccès . Un de
ces êtres mépriſables qui ne vivent que
des foibleſſes des grands , & qui font inté
reſſés à les entretenir , poflédoit toute fa
confiance ; il avoit ſervi le pere dans ſes
noirceurs; il ſervoit le fils dans ſes plaifirs.
On le nommoit Henriquès ; il s'apperçut
de la paſſion naiſſante de fon maître
; il ne fongea qu'à la nourrir , dans
l'eſpoir de lui devenir néceſſaire. Don
A
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Sanche animé par ſes conſeils , tenta tout
pour ſéduire Elvire ; la réſiſtance irrita
fon amour ; il déteſta Don Juan dès qu'il
fut qu'il étoit aimé ; la pitié qu'il avoit
d'abord paru lui inſpirer , s'évanouit ; la
jaloufie ralluma fa haine. Don Juan , de
ſon côté , ne vit point ſes affiduités ſans
inquiétude ; quoiqu'il fût für du coeur
de ſon amante , il ne pouvoit ſouffrir les
eſpérances de Don Sanche ; il avoit oublié
qu'il étoit le fils de fon perſécuteur ;
mais il étoit ſon rival ; il le regarda comme
fon ennemi le plus cruel.
Deux eſprits bouillans , impétueux ,
remplis d'une même paffion , fe craignant
l'un & l'autre , ne furent pas longtemps
ſans ſe témoigner leur mécontentement
réciproque ; tous deux fiers , tous deux
irrités , ils ſe chercherent mutuellement
, & fe trouverent bientôt. Don
Sanche mit le premier l'épée à la
main ; Don Juan , piqué de s'être laiſſé
prévenir , tire la ſienne , pare le coup que
lui porte Don Sanche , le défarme & le
renverſe à ſes pieds ſans le bleſſer. Maître
de ſes jours , il fufpend ſa vengeance.
La fortune n'eſt pas toujours injuſte ,
Ini dit-il ; tu vois qu'elle eſt pour moi ;
comment uſerois-tu de ſes faveurs ? Qui
t'empêche d'en profiter puifque tu le peux,
AOUST 1768 . 37
lai répondit Don Sanche furieux de fa
chûte ? penſes-tu m'effrayer & me forcer
à une lâcheté ! ... imite- moi , je t'aurois
percé le ſein. Et moi , repliqua Don
Juan , je me contente de mon triomphe ;
ſouviens toi que tu dois la vie à l'ennemi
que ton pere opprima .
Il s'éloigne en achevant ces mots ; Don
Sanche , confondu , admire en frémiſſant
la généroſité de ſon rival ; il rougit de
l'avoir éprouvée ; elle ajoute encore à
fon humiliation. Il voudroit égaler Don
Juan , le ſurpaſſer même ; & bientôt l'affront
d'être vaincu le fait ſonger à s'en
venger. Henriquès s'offre alors à ſa vue.
Le montre frémit en apprenant que ſon
maître a pu balancer un inſtant entre
l'honneur & le crime; il ne doit ſa faveur
qu'au dernier , ilſe hâte d'y rappellerDon
Sanche ; il lui fait fentir la honte de ſa
défaite ; il lui peint avec art Don Juan
auprès de ſa maîtreſſe , ſe vantant de ſa
victoire , & jouiſſant de l'opprobre de
fon rival . Ses diſcours aigriſſent un coeur
fier& ſenſible; ils raniment ſon amour ,
ſa jalouſie , ſa fureur & fa haine. Don
Sanche s'abandonne à ſes conſeils . Le
ſcélérat s'applaudit de ſon ſuccès; fertile
en reſſourcesdès qu'il s'agit de commettre
une atrocité , il jure ſur ſa vie que
1
38 MERCURE DE FRANCE.
Don Juan ne jouira pas longtemps de fon
triomphe ; il ſe charge d'enlever Elvire ;
les meſures qu'il ſe propoſe de prendre
feront ſi ſures , ſi ſecrettes , que les ſoupçons
ne tomberont jamais fur lui . Don
Sanche , tranſporté de ces eſpérances , le
preſſe d'en précipiter l'effet ; Henriquès
ne lui demande pas d'autre délai que
juſqu'à la nuit du lendemain ; ſeul il ſe
charge des préparatifs & de l'exécution.
Don Juan ne ſoupçonne pas ce complot
; le jour même qui précéde la nuit
choiſie pour le conſommer , il ne s'occu
pe que de fon hymen ; il fait un voyage
àla ville voiſine pour y chercher lesdif.
penſes néceſſaires. Il n'en revient que fur
le foir. Au moment qu'il ſe diſpoſe à
rentrer dans ſa maiſon , un inconnu s'avan
ce , lui remet un billet ,&diſparoît auſſitôt.
Don Juan Pouvre & lit ces mots :
Un ami qui vous plaint , & qui veut détourner
les malheurs qui vous menacent ,
vous conjure de vous rendre au milieu de
la nuit dans laforêt voiſine ; il a desfecrets
importans à vous révéler. Epié de tous côtés,
craignant d'être découvert , il estforcé de
choifir cette heure & ce lieu ; venez , il yva
de vos jours , de ceux de votre pere ; la vie
même d'Elvirey est intéreſſée.
Ce billet le jette dans l'étonnement
AOUST 1768 . 39
le plus profond ; tremblant pour Don
Alvar , tremblant pour Elvire , il vole
vers la forêt ſans entrer chez lui ; il aime
mieux attendre long tems au rendez - vous,
que de s'expoſer à manquer celui qui doit
Péclairer.
Henriquès cependant empreſſé de tenir
ſa promeiſe , venoit de quitter Don Sanche
en le priant de l'attendre dans le lieu
où il le laiſſoit , l'aſſurant qu'il ne tarderoit
pas à l'y joindre avec ſa proie , &
le conjurant fur-tout de ne pas s'en écarter.
Impatientde poſſéder Elvire , cejeune
homme fougueux ſe propoſoit de la conduire
dans une terre éloignée ; il ne s'occupoit
que de ſa félicité prochaine d'obtenir
de la violence ce que l'on refuſeroit
à l'amour ; en même tems il ſe repréſente
le déſeſpoir de Don Juan , &
jouit d'avance de ce barbare plaifir . Dans
cette diſpoſition d'eſprit , il compte les
heures & les inſtans ; la nuit eſt déjà bien
avancée ; Henriquès ne paroît point ; ce
retard l'inquiéte ; il craint qu'il n'ait
trouvé des obſtacles ; peut- être il a beſoin
de ſes ſecours. Chaque moment qui s'écoule
ajoute à ſon impatience ; ily céde ;
il ordonne à un domeſtique d'attendre à
ſa place , & tourne ſon cheval du côté
de la maiſon d'Elvire ; il traverſe une

40 MERCURE DE FRANCE .
partie de la forêt pour abréger ſon che
min: à peine a-t'il fait quelques pas qu'il
fe voir attaqué par fix ſcélérats; il ſe défend
avec courage; il en fait tomber un ;
mais il alloit ſuccomber ſous le nombre ,
quand Don Juan qui erroit dans les environs
, cherchant l'auteur du billet qu'il
avoit reçu , arrive attiré par le bruit. Il
voit le combat inégal & vole au ſecours
du foible ; de trois coups , il renverſe
trois des brigands ; les autres prennent
la fuite. Pénétré de reconnoiffance , &
frémiſſant encore du danger qu'il a couru
, Don Sanche court pourembrafler fon
libérateur ; il recule de ſurpriſe & d'effroi
en reconnoiſſant fon rival. Don Juan
qui Pareconnu à ſon tour , fans s'embarraſſer
de ſes remercîmens , conſidére les
meurtriers étendus à ſes pieds & baignés
dans leur fang. Un feul reſpire encore ;
il l'interroge ; ce malheureux lui répond
d'une voix mourante : Nous avons été
payés pour aflaſſiner un homme qui devoit
ſe rendre ici au milieu de la nuit ;
Henriquès.. ſa voix s'éteint à ce mot ,
il rend le dernier ſoupir , ſans pouvoir
s'expliquer davantage. Don Sanche ſeul
eſt éclairé fur ce myſtere horrible ; il
voit tout ce qu'avoit projetté le barbare
Henriques ; il croyoit qu'il ſe borneroit à
AOUST 1768 . 41
l'enlèvement d'Elvire ; il ne s'attendoit
pas à cette nouvelle lâcheté ; elle rejaillit
fur lui , on peut l'en croire complice
; l'erreur des aſſaſſins alloit l'en rendre
la victime , ſans le ſecours de l'ennemi
qu'elle devoit faire périr. Son étonnement
& fon indignation le rendent
muet ; il ne peut foutenir la vue de Don
Juan , & s'éloigne à toute bride pour lui
cacher ſa confufion.
Don Juan ne devine pas quel peut
être celui qui vouloit attenter à ſa vie ;
le nom d'Henriquès lui eſt inconnu ; il
ne doute plus que le billet qu'on lui a
écrit n'ait été un piége ; il auroit ſoupçonné
Don Sanche , s'il ne l'avoit vu prêt
à tomber lui même ſous les coups des
meurtriers : ſe feroient-ils tournés contre
lui , s'il les eût armés ?
Pendant que ces réflexions l'occupent
&le tourmentent ſans l'éclairer ; il prend
le chemin de la maiſon d'Elvire ; ſon efpérance
n'étoit pas de la voir alors : elle
repoſoit ſans doute ; il trouvoit une certaine
douceur à voir ſeulement les murs
qu'elle habitoit. Tout eſt charme , tout eſt
jouiſſance pour le véritable amour. Une
inquiétude ſecrette lui rend cette fatisfaction
néceſſaire : il fort de la forêt. Des
flammes épailles qui s'élancent dans les
!
42 MERCURE DE FRANCE.
airs , &réfléchiſſent une clarté ſombre
fur les nuages , viennent frapper ſes
regards. Elles annoncent un incendie ;
la maiſon de ſon amante n'en eſt pas
éloignée ; l'effroi l'aura réveillée ſans
doute ; c'eſt lui qui doit la raſſurer. Il
précipite ſes pas ; il arrive & voit avec
terreur la demeure de ce qu'il aime embraſée
de toutes parts. Une foule nombreuſe
gémit auprès , retenue par la crainte;
& ſe borne à regarder un déſaſtre contre
lequel il n'y a point de remede. Il
s'informe d'Elvire , de Dona Figuerrès ;
on ne les a point vues. Elles expirent
fans doute.... & vous les laiſſez périr ,
s'écria-t'il , hélas ! ... il s'élance au milieu
des flammes ; il marche ſur des pourres
ardentes , il traverſe plufieurs appartemens
en feu , dont le parquet àdemi conſumé
menace à chaque inſtant de s'écrouler
ſous ſes pas. Il appelle Elvire & Dona
Figuerrès ; il croit entendre leurs cris
dans l'éloignement ; quel que foit le
danger , il nedélibére pas. Une voix foible
, mais diſtincte , frappe ſes oreilles :
Grand Dieu , s'écrie-t'elle , ta juſtice a
compté mes jours ; reprends la vie que
ru m'as donnée , & prends pitié de mon
fils. Don Juan s'arrête , immobile d'horreur.
Dans ces accens plaintifs , il croit
AOUST 1768 . 43
reconnoître la voix de ſon pere. Ciel !
ſeroit- il dans cette maiſon ! Il impute
à ſon imagination troublée les ſons qui
l'ont effrayé. Il veur voler à la chambre
d'Elvire ; de nouveaux cris l'arrêtent ;
deux fois il reconnoît les gémiſſemens
de Don Alvar ; il s'avance vers l'endroit
d'où ils partent ; il apperçoit fon pere au
milieu des flamines qui l'environnent de
toutes parts ; ſes yeux s'arrêtent encore
du côté de l'appartement d'Elvire , il paroît
un inftant irréſolu ; un ſoupir lui
échappe ; il vole au vieillard , le faifir
dans ſes bras & l'emporte. Impatient de
retourner à ſa maîtreſſe , craignant de
perdre un ſeul moment , it cherche
de l'oeil en courant une place sûre où il
puiffe dépoſer ſon pere; tout eft en feu;
les planchers s'écroulent partout derriere
lui ; d'autres vont lui fermer le paſſage ;
il précipite ſes pas , & parvient à fortir de
la maiſon , qui s'abîme auſſi-tôt avec
fracas ; la flamme s'éteint faute d'aliment
, & ne laiſſe voir après elle qu'une
fournaiſe brulante. Don Juan la meſure
en tremblant ; il voudroit s'y jetter ,
mais ſon pere a beſoin de ſecours. Il
avoit paſſé ce jour , où ſon fils étoit abſent
, auprès de Dona Figuerrès ; une
foibleſſe ſubite l'avoit forcé d'y reſter
44 MERCURE DE FRANCE.
(
cette nuit. Don Juan le tranſporte , en
gémiſſant , dans ſa demeure ; il le rappelle
à la vie : mon pere , mon pere ,
s'écrie-t'il , vous vivez , j'ai ſauvé vos
jours , je vous poſſede encore.... Mais
Elvire! .... Elvire.... je ne la verrai
plus ; elle eſt perdue pour moi ; elle a
été la proie des feux deſtructeurs .... fi
près de notre hymen ; à la veille de mon
bonheur.... Elvire! ... chere Elvire ! ..
Ses ſanglots étouffoient ſa voix ; il ne
voyoit que l'étendue de ſa perte ; l'excès
de les maux égaroit ſa raiſon ;
il gémiſſoit de ce que ſon pere s'étoit
trouvé dans cet incendie ; occupé d'El.
vire feule , n'ayant point à partager ſes
foins , il l'auroit fecourue ſans doute ;
il auroit pu l'arracher à la mort , il en auroit
eu le tems ; il ſe la repréſentoit luttant
contre la flamme , implorant ſon amant ,
l'accufant peut- être ; ... cette idée lui arrachoit
des cris ; mille penſées ſecrer
tes déchiroient fon ame. Don Alvar le
regardoit avec attendriſſement ; il liſoit
au fond de fon coeur , il voyoit ſes mouvemens
les plus fecrets , il en partageoit
l'amertume. Ah ! pourquoi , diſoit- il en
pleurant , n'ai- je pas péri ſeul ! Mon fils ,
pourquoi prolonges-tu mes jours ? Que
me font quelques inſtans de plus à traî
AOUST 1768 . 45
ner ſur la terre , témoin de tes larmes &
de ton déſeſpoir ? Mes maux alloient être
finis ; Elvite t'eût conſolé de la perte d'un
pere.
Ces mots porterent l'effroi dans l'ame
de Don Juan ; le ſentiment qu'ils exprimoient
le fit frémir;ſes larmesſe ſécherent
tout à coup ; ſi Elvire eût pu le conſoler ,
la nature avoit le même pouvoir que
l'amour. C'eſt ainſi que raiſonnoitDon
Juan ; mais ce raiſonnement étoit accompagné
de larmes. En gémiſſant du
ſacrifice qu'il avoit dû faire , il eût éré
prêt à le répéter. Pour ne pas affliger
Don Alvar , il eſſaya de lui cacher fa
douleur ; il fuyoit ſes regards ; tous les
jours il portoit ſon déſeſpoir au fond de
la forêt : là il ſe livroit au ſeul plaifir
qu'il pouvoit goûter; ily verſoit en liberté
despleurs dont perſonne n'étoit le témoin.
: Un mois s'écoula dans cet état terrible
; affoibli par fes maux , fuccombant
ſous leur poids , il appelloit la mort avec
l'impatience d'un malheureux qui n'a
plusd'autre eſpoir ni d'autre aſyle; accufant
fa lenteur , il alloit la háter ; la vue
de Don Alvar retint le coup qu'il vouloit
ſe porter; c'étoit plonger le poignard
dans le ſeinde ſon pere; il le voyoit fuiyant
par-tout ſes pas , lui prodiguer ces
16 MERCURE DE FRANCE.
ſoins tendres & empreſſés que la nature
rend ſi touchants , & ranimer une vie
preſque éteinte pour foutenir celle de
fon fils. Don Juan réſolut de vivre. Un
jour qu'il s'affermiſſoit dans cette réſolution
, & qu'il conſoloit Don Alvar
par cette promeſſe , il entendit monter
quelqu'un à fon appartement ; la porte
s'ouvre ; Don Sanche s'offre à ſes
yeux. Le vieillard poufle un cri. Que
venez - vous chercher dans le ſéjour de
l'infortune , lui dit Don Juan ? Voulez-
vous jouir de la nôtre ? Je viens
la finit , interrompit Don Sanche : Don
Juan , Don Alvar , fortez de votre étonnement
; l'ennemi de votre famille a cefſé
de l'étre ; écoutez - moi ; voyez quels
ſentimens vous lui deſtinez ; apprenez
auparavant ſes crimes , vous ne les connoiſſez
pas tous.
Egaré par un amour ardent , livré aux
conſeils d'un ſcélérat , j'ai voulu , Don
Juan , vous ravir votre amante. Le monf
tre chargé de cet enlévement , l'exécuta
au milieu du trouble & de la confufion
caufés par un incendie qu'il avoit allumé.
Dans le même tems , il avoit armé
contre vous les aſfaſſins dont l'erreur alloit
m'être funeſte , ſi vous n'êtiez pas
venu à mon fecours, Je vous avois quitté
i
AOUST 1768. 47
dans une confufion égale à ma reconnoiſſance
; le perfide Henriquès me préſente
bientôt Elvire ; Dona Figuerrès
l'accompagnoit ; attirée par ſes cris , elle
avoit contraint le raviſſeur de l'emmener
avec elle. Sa fermeté , les larmes de ſa
fille , porterent dans mon coeur l'admiration&
le repentir. Accablé du poids de
vos bienfaits , indigne de la baſſeſſe de
celui qui me ſervoir , déshonoré à mes
propres yeux , en horreur à moi- même ,
je déteſtois la vie ; j'étois prêt à la quitter ,
je l'ai conſervée pour celui à qui je la
dois ; j'ai puni le traître qui faiſoit mon
opprobre ; j'ai conduit les deux victimes
de ma paſſion furieuſe dans un de ces
aſyles confacrés à l'innocence & à la
piété. Avant de les remettre dans vos
bras , j'ai voulu réparer les torts de mon
pere& les miens ; j'ai volé aux pieds de
Garcias , j'ai dévoilé à ſes yeux les trames
odieuſes qui ſervirent à votre perte ;
le ſouvenir de ce que je devois à l'auteur
de mes jours n'a pu m'arrêter ; il avoit
opprimé l'innocence ; mon premier devoir
étoit de la juftifier. J'ai demandé
juſtice pour vous; j'ai imploré grace pour
la mémoire de mon pere ; j'ai compté
même ſur la généroſitédont vous m'avez
donné tant de preuves en l'implorant en
L
48 MERCURE DE FRANCE.
votre nom. Refſpectable vieillard , votre
honneur eſt reconnu ; on vous rend vos
biens ; vous êtes rétabli dans votre rang ;
recevez de ma main l'ordre du Roi qui
vous rappelle. Don Juan , je fus votre
rival , je veux être votre ami ; que je doive
ce titre à mes remords & au facrifice
que je vous fais; Dona Figuerrès , Elvire ,
approchez & venez parler en ma faveur.
La mere & la fille accoururent aufli-tôr,
elles attendoient dans une piece voifine .
Revenus de l'étonnement où les avoit
jettés le diſcours de Don Sanche , Don
Alvar& Don Juan doutent s'ils veillent
encore ; ils embraſlent Dona Figuerrès ,
ils embraſſent Elvire; leurs larmes , leurs
ſoupirs ſe confondent ; leur joie ne leur
perimet pas d'autre expreſſion. Ce bonheur
ineſpéré eſt le bienfait de Don Sanche ;
ils le preſſent anti dans leurs bras ; ce
n'eſt plus leur perfécuteur , c'eſt leur
ami le plus tendre : ils reprennent enſemble
le chemin de Léon . Don Alvar retrouve
au pied du trône la confiance & la conſidération
dues à la vertu. Don Juan goûte
le plaifir d'enrichir Elvire. La plus vive
reconnoiſſance l'attache à Don Sanche ,
qui le remercie à fon tour de l'avoir mis
dans la route de l'honneur , & tous deux
s'aiment & ſe chériſſent autant que s'étoient
haïs leurs peres. VERS
AOUST 1768. 49
VERS à Madame la Marquise de Lemps ,
Epouse de M. le Marquis de Lemps ,
Commandant du Vivarais , lors de
fon arrivée à Tournon ,
SABATIER , &c.
VOUS
par
ous venez habiter des lieux
Où vous allez jouir du plaifir d'être aimée.
Ala voix de la renommée ,
Nous vous avons porté nos voeux :
Puiffent-ils former une chaîne
4
м.
1
Qui nous attache à nos deſtins heureux !
Si les lieux où l'on plaît ſont le plus beau
domaine ,
Si captiver les coeurs c'eſt plus que d'être Reine ,
Cet aſyle doit être agréable à vos yeux.
Vous quittez un ſéjour où tout devait vous
dire
3 1
Que les coeurs vous étaient ſoumis.
Quand on a des vertus &des talens acquis,
I
Et fur-tout cet eſprit dont le pouvoir attire,
On ne change point de pays,
On ne fait que changer d'empire.
2.1
C
MERCURE DE FRANCE.
ÉPIGRAMMES.
I.
LICIDAS , quoiqu'affez pauvre homme ,
Vientd'être élu , dit-on , d'une commune voix ,
Académicien des Arcades de Rome.
Peut-on , fur un ſemblable choix ,
Blâmer jamais l'Académie ?
A quelqu'autre rimeur ce n'eſt point faire un
vol:
Dans ſon élection j'approuve l'Arcadic ;
Elle a choiſi ſon roſſignol .
I I.
Le gros Lucas , enrôlé pour ſoudart ,
Avoit laiſſé ſa femme en ſon village ;
Jeanne ſa femme , avec jeune Egrillard ,
Se confola de ſon triſte veuvage ,
Dont groſſe fut. Après maints beaux combats ,
Congés donnés au fortir de campagne ,
Un foldat vint de la part de Lucas
Complimenter ſa fidéle compagne.
Lors elle dit tout bas en le voyant :
Le piteux cas ! ce vilain Nicodême ! ..
Pourquoi plutôt nepas venir lui- même ? ..
Il eût du moins légitimé l'enfant.
AOUST 1768 . 51
.
III.
Sexe charmant , malgré votre beauté ,
Si l'on vous croit , dans l'amoureux myſtère
Tous les amans ſont ſans fidélité.
En cettui cas , contre votre ordinaire ,
Pas ne mentez ; mais l'homme en vérité ,
Quoi qu'en diſiez , n'a tort en cette affaire.
Enigme & femme ont grande affinité.
Tant que d'un voile on couvre la premiere ,
Elle ſéduit , on en eſt enchanté ;
La connoît-on , elle ceſſe de plaire.
M. D. D. en Bourgogne.
SOUPER philofophique chez M. Andre.
د
Nous ſoupâmes hier avec un docteur
un célébre Juif , le chapelain
proteſtant d'un ambaſſadeur , le fecrétaire
d'un prince du rite Grec,un capitaine
Suiſſe calviniſte , deux philoſophes
& trois dames d'eſprit.
Le fouper fut fort long ,& cependant
on ne diſputa pas fur la religion , tant
il faut avouer que nous ſommes devenus
polis; tanton craint , à ſouper , de contrifrer
ſes freres.
La converſation roula d'abord fur une
plaifanterie des Lettres Perfanes , dans
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
li
li
laquelle on répéte , d'après pluſieurs graves
perſonnages , que le monde va nonſeulement
en empirant , mais en ſe dépeuplant
tous les jours ; de forte que ſi
le proverbe , plus on eft de fous , plus on
rit , a quelque vérité , le rire ſera incefſamment
banni de la terre..
Le docteur aſſura qu'en effet le monde
étoit réduit preſque à rien. Il cita le pere
Pétau qui démontre qu'en moinsde trois
cents ans un ſeul des fils de Noé ( je ne
ſçais ſi c'eſt Sem ou Japhet ) avoit procréé
de ſon corps une ſérie d'enfans qui
ſe montoit à fix cents vingt trois milliards
, fix cents douze millions trois
cents cinquante-huit mille ames , l'an
185 après le déluge univerſel.
Monfieur André demanda pourquoi
du tems de Philippe le Bel , c'eſt à dire,
environ trois cents ans après Hugues Capet
, il n'y avoit pas fix cents vingt-trois
milliardsde princes de la maiſon royale ?
c'eſtque la raceeſtdiminuée,dit le docteur,
On parla beaucoup de Thebes aux cent
portes , & du million de faldats qui for
toient par ces portes , avec vingt mille
chariots de guerre. Serrez , ferrez , difoit
Mr. André ; je ſoupçonne , depuis
que je me ſuis mis à lire , que lemême
génie qui a écrit Gargantua , écrivoit autrefois
toutes les hiſtoires,
(
AOUST 1768. 55
: Mais enfin , lui dit un des convives ,
Thebes , Memphis , Babylone , Ninive ,
Troye , Séleucie étoient de grandes villes
& n'exiftent plus. Cela eſt vrai , répondit
le fecrétaire de l'ambaffadeur.
Mais Mofcou , Conſtantinople , Londres
, Paris , Amſterdam , Lyon qui vaut
mienx que Troye , toutes les villes de
France , d'Allemagne , d'Eſpagne & du
Nord , étoient alors des déferts .
(
Le capitaine Suiſſe , homme très-inftruit,
nous avoua que quand ſes ancêtres
voulurent quitter leurs montagnes &
leursprécipices pour aller s'emparer, comme
de raiſon , d'un pays plus agréable ,
Céſar qui vit de ſes yeux le dénombrement
de ces émigrans , trouva qu'il ſe
montoit à trois cents ſoixante huit mille,
encomptant les vieillards , les enfans &
les femmes. Aujourd'hui le ſeul canton
de Berne poſléde autant d'habitans ; il
n'eſt pas tout- à-fait la moitié de la Suiſſe ;
&je puis vous aſſurer que les treize cantons
ontau-delàde ſept cents vingt mille
ames , en comptant les natifs qui ſervent
ou qui négocient en pays étranger. Après
cela , Meſſieurs les ſçavans , faires des
'calculs & des ſyſtemes ; ils ſeront auſſi
faux les uns que les autres.
Enſuite on agita la queſtion , fi les bour-
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
geois de Rome , du tems des Céſars ,
étoient plus riches que les bourgeois de
Paris de notre tems.
Ah! ceci me regarde , dit Mr André.
Je crois bien que les citoyens Romains
en avoient davantage. Ces illuſtres voleurs
de grand chemin avoient pillé les
plus beaux pays de l'Aſie , de l'Afrique
& de l'Europe. Ils vivoient fort ſplendidement
du fruit de leurs rapines ; mais
enfin il y avoit des gueux à Rome. Et
je ſuis perfuadé que parmi ces vainqueurs
du monde il y eut des gens réduits
àquarante écus de rente , comme je l'ai
été.
Sçavez-vous bien , lui dit un ſçavant
de l'académie des inſcriptions & belleslettres
, que Lucullus dépenſoit à chaque
fouper qu'il donnoit dans le ſalon d'Apollon
, trente-neuf mille trois cents
Toixante - douze livres treize ſols de notre
monnoie courante , mais qu'Atticus ,
ce célèbre Epicurien Atticus , ne dépenfoit
pas par mois pour ſa table au-delà
de deux cents trente livres tournois.
Si cela eft , dis-je , il étoit digne de
préſider à la confrairie de la Lézine établie
depuis peu en Italie. J'ai lu comme
vous dans Florus cette incroyable anecdote;
mais apparemment que Florus
AOUST 1768 55
n'avoit jamais ſoupé chez Atticus , ou
que ſon texte a été corrompu , comme
tant d'autres , par les copiſtes. Jamais
Florus ne me fera croire que l'ami de
Céfar & de Pompée , de Cicéron &
d'Antoine qui mangeaient ſouvent chez
lui , en fut quitte pour un peu moins de
dix louis d'or par mois.
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Madame André prenant la parole ,
dit au ſavant que s'il voulait défrayer fa
table pour dix fois autant , il lui feroit
grand plaifir .
Je ſuis perfuadé que cette ſoirée de
M. André valoitbien un mois d'Atticus .
Et les Dames doutérent fort que les foupers
de Rome fuſſent plus agréables que
ceux de Paris. La converſation fut trèsgaie
, quoiqu'un peu ſavante . Il ne fut
parlé ni demodes nouvelles , ni des ridicules
d'autrui , ni de l'hiſtoire ſcandaleuſe
du jour.
La queſtion du luxe fut traitée à fond.
On demanda ſi c'étoit le luxe qui avoit
détruit l'Empire Romain ,& il fut prouvé
que les deux Empires d'Occident &
d'Orient n'avoient été détruits que par
la controverſe .
Un de nos ſavans fit une réflexion qui
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
me frappa beaucoup. C'eſt que ces deux
grands Empires font anéantis , & que les
ouvrages de Virgile, d'Horace & d'Ovide
ſubſiſtent.
On ne fit qu'un faut du ſiècle d'Auguſte
au ſiècle de Louis XIV. Une dame
demanda pourquoi avec beaucoup d'efprit
on ne faifoit plus guére aujourd'hui
d'ouvrages de génie .
Monfieur André répondit que c'eſt
parce qu'on en avoit fait dans le fiécle
paflé. Cette idée étoit fine & pourtant
vraie ; elle fut approfondie. Ensuite on
tomba rudement fur un Ecoffais qui s'eſt
aviſé de donner des régles de goût , & de
critiquer les plus admirables endroits de
Racine , fans ſavoir le François. On
traita encore plus ſévérement un Italien
, qui a dénigré l'Esprit des Loix
fans le comprendre , & qui fur-tout a
cenſuré ce que l'on aime le mieux dans
cet ouvrage.
Cela fit ſouvenir du mépris affecté
que Boileau étaloit pour leTaſſe. Quelqu'un
des convives avança que leTatfe
avec ſes défauts étoit autant au-deffus
d'Homère , que Monteſquieu avec ſes
défauts encore plus grands , eft au-deſſus
du fatras de Grotius. On s'éleva contre
cès mauvaiſes critiques dictées par la
AOUST 1768 . 57
haine nationale & le préjugé. Le Signor
D** fut traité comme il le méritoit ,
& comme les pédants le font par les
gens d'eſprit.
On remarqua fur-tout avec beaucoup
de ſagacité , que la plupart des ouvrages
littéraires du Gécle préſent , ainſi que les
converſations , roulent ſur l'examen des
chef-d'oeuvres du dernier fiécle. Notre
mérite eſt de diſcuter leur mérite. Nous
ſommes comme des enfans déshérités qui
font le comptedubien de leurs peres.On
avoua que la philofophie avoit fait de
très -grands progrès , mais que la langue
& le ſtyle s'étoient un peu corrompus .
C'eſt le fortde toutes les converſations
de paſſer d'un ſujet à un autre. Tous ces
objets de curioſité , de ſcience&de goût ,
diſparurent bientôt devant le grand ſpectacle
que l'impératrice de Ruffie & le
toi de Pologne donnoient au monde. Ils
venoient de relever l'humanité écrasée ,
dans une partie de la terre beaucoup
plus vaſte que ne le fut jamais l'empire
Romain. Ce ſervice rendu au genre humain
, cet exemple donné à tant de cours ,
fut célébré comme il devoit l'être. On
but à la ſanté de l'impératrice , du roi
philoſophe & du primat philoſophe , &
on leur ſouhaita beaucoup d'imitateurs .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Le ſecrétaire Ruſſe nous étonna pat le
récit de tous les grands établiſlemens
qu'on faiſoit en Ruſſie. On demanda
pourquoi on aimoit mieux lire l'hiſtoire
de Charles XII , qui a paſſe ſa vie àdétruire
, que celle de Pierre le Grand , qui
a confumé la fienne à créer. Nous conclumes
que la foibleſſe & la frivolité
font la cauſe de cette préférence ; que
Charles XII fut le Don Quichote du
Nord , & que Pierre en fut le Solon ;
que les eſprits fuperficiels préférent l'héroïſme
extravagant aux grandes vues d'un
légiflateur : que les détails de la fondation
d'une ville leur plaiſent moins que
la témérité d'un homme qui brave dix
milleTurcs avec ſes ſeuls domeſtiques ; &
qu'enfin , la plupart des lecteurs aiment
mieux s'amuſer que s'inſtruire. De là
vient que cent femmes liſent les mille &
une nuit contre une qui lit deux chapitres
de Loke.
De quoi ne parla-t-on point dans ce
repas , dont je me fouviendrai longtemps
! Il fallut bien enfin dire un mot
des acteurs & des actrices , ſujet éternel
des entretiens de table de Versailles &
de Paris. On convint qu'un bon déclamateur
étoit auſſi rare qu'un bon poëte .
Le ſouper finit par une chanſon très-jolie
-AOUST 1768 59
qu'un des convives fit pour les Dames .
Pour moi j'avoue que le banquet de Platon
ne m'aurait pas fait plus de plaiſir
que celui de M. & de Madame André.
Nos petits maîtres & nos petites maîtreſſes
s'y feroient ennuyés ſans doute ;
ils prétendent être la bonne compagnic ;
mais ni M. André ni moi ne ſouponsjamais
avec cette bonne compagnie- là .
L'EXPLICATION de la premiere énigme
du ſecond volume du Mercure de juillet
eſt IX. Le mot de la ſeconde énigme eſt
fecret; celui de la troiſiéme eſt aujourd'hui
; & de la quatrième eſt la pelote à
épingles. L'explication du premier logogryphe
eſt dapes , où l'on trouve apes ,
pes , es. Celle du ſecond logogryphe eſt
la mode ; en décompoſant ce mot on lit
me , de; mode , (terme de muſique & de
philoſophie ) dé , MD. ( ou sos ) ode ,
dome.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGMES
A Mlie Cl ... de la Gr..... à Rennes.
D.I la nature heureux préſent ,
Sans le ſecours de l'art , j'ai toujours droit de
plaire ;
Mais, il faut l'avouer , l'art m'eſt très-néceſſaire
Si l'on veut me donner un nouvel agrément.
Quoique je fois impalpable , inviſible ,
Je ſçais toucher , attendrir , enchanter ......
Et l'ame la plus inſenſible
Amon charme puiſſant a peine à réſiſter.
Mon pouvoir fut connu d'Uliffe :
Thebes me dut ſes murs : Orphée étoit heureux ,
Je lui rendois fon Euridice,
S'il eût été moins curieux.
La nature , en faiſant de ſes dons le partage,
M'accorda ſagement à ce ſexe enchanteur
Quides hommes fait le bonheur;
C'eſt dans lui que je brille avec plus d'avantage.
Par un Etudiant en droit à Rennes.
AUTRE.
It n'eſt point d'avocat plus confulté que moi ; L
Soumiſe au tems , j'en reſſens le caprice >
:
AOUST 1763 . 61
Rois , princes ou ſoldats , officiers de juſtice
Indiſpenſablement reconnoiſſent ma loi :
Je fais les plaiſirs ou la peine ,
Selon l'occaſion , du plus tendre berger :
Eſclave ainſi que lui , je dois porter ma chaînes
Mais bientôt , ſi l'on veut , je puis m'en dégager.
Je ſuis ſans ceſſe inconſtante & fidelle ;
Fille de l'art , j'offre la vérité,
Quelquefois je démens une attente ſi belle :
Je redoute l'eſprit & fur- tout la beauté ;
On ne m'écoute plus quand on eſt auprès d'elle.
T
M. T... Mousquetaire de la ire Compagnie.
SANS
AUTRE.
ANS avoir créé l'univers ,
Je ſuis le Dieu qui le féconde.
Sans moi tous les climats du monde
T
Se changeroient bientôt en horribles déſerts.
La joie eſt un rayon émanéde mon être ;
Mes beaux jours ſont ſuivis par de plus belles
nuits;
L'homme à quinze ou vingtans commence àme
connoître ;
Le paradis des coeurs eſt partout où je fais.
J'enſeigne au Magiſtrat ſauvage
L'art de faire obéir aux loix, 20
وت
62 MERCURE DE FRANCE.
Etd'interpréter leur langage
En faveur d'un joli minois.
Mon aſpect eſt l'écueil du Sage.
Peres , jaloux de vos tréſors ,
Ceſſez de m'oppoſer des remparts & des grilles ;
Tout eſt poſſible à mes efforts.
Je ſuis l'heureux démon qui poſſéde vos filles
Quand elles ont le diable au corps .
Par M. J. M. SYMON.
LOGOGRYPH Ε .
A M. D ... Conseiller en l'Election
d'Etampes .
T01 qui fus le pere desGraces
Et le favori d'Apollon ,
Tu dois , ſuivant toujours leurs traces ,
Deviner aiſément mon nom.
Trouveenſept pieds ce que fille defire ,
Ce qu'une femme aime à cacher ;
1. Situ veux même un peu chercher ,
J'offre à tes yeux un double empire ;
L'un eſt le moins conftant, l'autre eſt le plus
léger ;
Unpoiffon délicat qu'on ſe plaît àmanger
Cequ'on voit au bord d'une page ;
Un mois voluptueux, qui fait tout pulluler;
L
:
AIR DE L'OPERA
de Daphnis
et Alcimadure
Daphnis
Gracieux
Poura-do-rerAl-ci -ma - dure Il nefautque la
voir,L'amoursur toute la na - ture n'a pasplusdepouvoir,
n'a pasplusdepou- voirsur les pas de cet - te
Ber-gère, On voit comme autant de Zephirs volti -
-ger
June ai-le lè -ge - re les Ris, les jeuoc
et les Plaisirs . дасаро
AOUST 1768. 63
L'art de Circé , le mal le plus funeſte ;
( Si néanmoins vous exceptez la peſte )
L'arme d'un matelor , & le cri d'un cocher;
Le nom d'un chef de Janiſſaires ;
:
Celuiquibaptiſa le premier Roi chrétien ;
Je ſuis au rangdes biens &des maux néceſſaires ,
Mais trop ſouvent compté pour rien.
Ami , ſi tu cherches encore ,
Tu dois me trouver en deux vers :
>> Jeſuis l'ame de l'univers ,
> Heureux qui me connoit , plus heureux qui
) m'ignore!
ParM.GROUBERDEGROUBENTALL,
Ecuyer , Avocat au Parlement.
AIRde l'opéra de Daphnis & Alcimadure.
POU OUR adorer Alcimadure ,
Il ne faut que lavoir ;
L'Amour ſur toute la nature
-N'a pas plus de pouvoir.
Sur les pas de cette Bergere ,
On voit , comme autant de zéphirs ,
Veltiger , d'une aîle légere ,
Les ris , les jeux , & les plaiſirs.
Les vers& la musiquefont de M. Mondonville.
:
64 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES AMANS DÉSESPĖRĖS , ou la
Comteffe d'Olinval, tragédie bourgeoise
en cinq actes. AAmsterdam , &se trouve
à Paris chez DELALAIN , Libraire ,
rue S. Jacques , & à Dijon chez la veuve
COIGNARD & LOUIS FRANTIN ,
Libraires , in- 8 ° . 1768 .
LA Comteffe d'Olinval a inſpiré la
paſſion la plus violente aux deux freres
de fon mari , le baron & le chevalier ;
celui- ci eſt bouillant , impétueux ; l'autre
eſt un ſcélérat réfléchi . Tous deux n'efſuyent
que des rebuts qui les humilient
& les rempliflent de fureur ; le baron
fait cacher la fienne; il arrache au chevalier
l'aveu de ſon amour ; il feint de
partager ſes peines & les aigrit en lui
peignant les dédains de la Comtelle ;
il l'exhorte à s'en venger , à la faire périr
avant le retour de ſon mari , auprès duquel
elle ne manquera pas de le perdre.
Egaré par les conſeils de ce monftre , le
chevalier porte une coupe empoiſonnée
à ſa belle- foeur, qui évite la mort en
AOUST 1768 . 63
quittant fa maiſon , & ſe réfugiant dans
celle d'une de ſes amies. Le baron déſeſpéré
de voir manquer ſa vengeance , ſe
charge de la prendre lui-même ; il n'en
avoit chargé le chevalier que pour en
détourner l'horreur ſur ſon frere ; il va
demander un entretien ſecret à la Comteſle
d'Olinval , qui le lui accorde , mal .
gré les juſtes ſujets qu'elle a de ſe défier
de lui ; il en profite pour la poignarder ;
le monde accourt au bruit ; il aſſure que
ſa belle-foeur s'eſt donné la mort ellemême
; la Comteſſe reſpirant à peine ,
ne le dément point; il vient raconter ce
qu'il a fait au chevalier , il veut s'en faire
un mérite auprès de lui , & lui perfuader
qu'il n'a point eu d'autre but que celui
de le ſervir. Celui qui d'abord avoit
voulu commettre ce crime en a des
remords ; il veut punir le baron, il s'élance
fur lui l'épée à la main; le cointe d'Olinval
arrive dans ce moment , il ſépare ſes
freres , il écarte le chevalier , & le baron
s'empare de ſon eſprit ; il lui dit que la
comteſſe étoit infidelle , & que le chevalier
l'a aſſaſſinée. Après avoir jetté l'horreur
dans l'ame du comte , le baron frémit
de ce qu'il a fait; fon crime même
devient ſon ſupplice; le remords & la
terreur l'environnent ; le chevalier vient
65 MERCURE DE FRANCE .
le chercher au milieu de la nuit ; if
venge ſa belle-ſoeur & prend la fuite ;
le baron mourant demande pardon au
comte , & lui révèle ſes attentats; celuici
vole aux pieds de ſon épouſe , ravi de
connoître ſon innocence , & de voit
que la bleſſure n'eſt pas dangereuſe.
Tel eſt le fond de ce Drame ; l'auteur
paroît avoir pensé que des crimes atroces
fuffiſent pour faire une Tragédie ; il n'en
a motivé aucun ; il a pris par-tout l'horrible
pour le terrible ; il a voulu déchirer
le coeur , le faire frémir , & il ne lui a
offert qu'un ſpectacle barbare & dégoutant.
A la tête de ſon ouvrage , il a mis
une préface dans laquelle il parle en
faveur du tragique bourgeois; ce genre
n'avoit pas beſoin de justification; aucun
n'eſt mauvais dès qu'il intéreſſe , & qu'il
préſente de grandes leçons ; celui - ci
réunira toujours les fuffrages quand il
n'offrira pas un roman abfurde & fans
vraiſemblance , ni cette baſſe ſcélératefle
qui conduit toujours le héros à la grève,
Un coupable pour lequel on veut nous
attendrir , doit être en proie à des paſſions
violentes , entraîné malgré lui dans le
crime , ou par de grands motifs , qui ,
ſans le juſtifier , nous portent cependant
à le plaindre, Il y a une nouveauté dans
AOUST 1768 . 67
le cinquiéme acte de la Comteſſe d'Olinval
; le théâtre repréſente deux appartemens
; dans chacun, il ſe paſſe en même
tems une ſcène différente , mais l'Auteur
n'en a tiré qu'un foible parti ; il faut
beaucoup d'art & de génie pour foutenir
l'attention du ſpectateur en la diviſant
ſur deux objets.
LES VICTIMES , Poëme héroï- comique
en quatre chants , avec cette épigraphe :
Fuerunt. A Amſterdam , & se trouve
àParis , chez Delalain , rue S. Jacques
àSaint Jacques.
Deux chats & un chien ſont les victimes
chantées dans ce Poëme. Votine
vieille dévote , riche de vingt mille écus ,
a fait préſent des premiers au Jéfuise
Propice ſon directeur. La Société a confenti
à les recevoir dans le couvent, parce
qu'elle eſpére des dons plus ellentiels ;
le ſuccès des intrigues de Propice lui
donne un grand crédit parmi les ſiens.
Ajuger d'un ſujet ſur l'avis d'un couvent ,
Le talent qui rapporte eſt l'unique talent :
Un génie éclairé qui court après la gloire ,'
N'obtient ſur un cagot qu'une foible victoire ,
Et l'on n'y voit que trop un effronté quêteur
68 MERCURE DE FRANCE.
Du poids de ſa beſace écraſer un Docteur.
Tel Propice aujourd'hui dont le regne commence,
Heureux ou malheureux, attend toutde ſa chance.
Scrupule , procureur de la maiſon , a
un chien qu'il éléve en ſecret; il eſpére
pour ſon favori la tolérance qu'on a pour
ceux de Propice ; il ſe hafarde à le conduire
un jour dans la ſalle de la communauté.
Les animaux ne peuvent vivre
enſemble; pour rétablir la paix on bannit
le chien ; les bienfaits de Votine
font donner la préférence aux chats.
Scrupule les empoiſonne ; Propice les
venge en tuant le chien. Ces deux événemens
portent le trouble dans le couvent;
Propice eſt ſacrifié au procureur &
reçoit un ordre de partir , Votine qui en
eſt inſtruite , menace de ſuſpendre ſes
dons , & le départ de ſon directeur eſt
retardé pendant trois mois. La diffoluzion
de la ſociété arrive dans cet intervalle;
& la dévote recueille Propice chez
elle. Nous nous bornerons à cette eſquiſſe
du ſujetde ce poëme ; on y chercheroit
vainement de la gaieté &de la légéreté ;
les vers que nous avons cités ſuffiſent
pour donner une idée de la maniére
dont il eſt écrit.
AOUST 1768 . 69
LE NOUVEAU PERE DE FAMILLE,
hiſtoire traduite de l'Anglois ; à Londres
&fe vend à Paris chez Nyon pere ,
Quai des Augustins. 1768. 2 parties
in- 12.
Le docteur Morſon avoit acquis beaucoup
de réputation en profeſſant les hautes
ſciences dans l'Univerſité de Cambridge.
Un fils & une fille faifoient la
conſolation de ſa vieilleſſe , il jouiſſoit
des vertus qu'il leur avoit inſpirées.
Son fils venoit d'être nommé à la chaire
de profeſſeur que l'âge le forçoit de
quitter ; le jeune homme , reçu par-tout
avec distinction , goûtoit les fruits de l'eftime
générale qu'avoit méritée ſon pere ;
fon amour propre fut flatté des honneurs
qu'on lui rendoit ; il prit du goût pour le
monde , & devint moins affidu auprès
de l'auteur de ſes jours ; il eut le malheur
de voir dans une ſociété Miff Gloriole ,
actrice , retirée depuis quelque tems du
theatre , & que les bienfaits des ſçavans
avoient miſe dans une ſituation affez heureuſe
; il en devint éperduement amoureux.
Miff Gloriole qui s'en apperçut ,
employa tout ſon art pour refferrer ſes
chaînes; le chevalier Brocsham lui prêta
ſes ſecours , c'étoit un libertin très-adroit ,
70 MERCURE DE FRANCE.
qui avoit beaucoup de connoiffances&
d'eſprit ; il ſe lia étroitement avec le
jeune profeſſeur ; il eut même l'art de
s'introduire auprès du vieux Morfon : il
lui témoigna le repentir que lui caufoit
ſa vie paſſée , le deſſein où il étoit d'en
changer , le beſoin qu'il avoit de confeils
,& le conjura de lui donner les ſiens.
Le chevalier ſéduiſit le pere & le fils ;
il étoithypocrite avec le premier; il guida
ſibien le ſecond , qu'il le fit devenir comme
lui. Celui- ci égaré par l'amour , dans
un moment d'ivreſſe , où l'on ne ſçait
rien refuſer , fit une promeſſe de mariage
à Miff Gloriole ; depuis ce tems elle le
traitoit impérieuſement , le forçant de
fournir à ſes dépenſes , & le menaçant ,
s'il refuſoit , de ſe ſervir de cette promeſſe.
Le jeune Morſon craignoit d'être
la fable de Cambridge , il redoutoit furtout
l'indignation de ſon pere ; il n'étoit
pas affez riche pour fatisfaire les defirs
fans ceſſe renaiſſans de ſa maîtreſſe ; il
puiſa dans le coffre du vieillard qui s'appercevant
qu'on le voloit , ferma fon argent
avec plus de précaution ; privé de
cette reffource, il prità créditchez pluſieurs
marchands , fon pere en fut inſtrait , il le
trompa par des menſonges. Le docteur ne
tarda pas à être déſabuſé,il reçut des lumie
AOUST 1768 . 71
res certaines ſur la conduite de ſon fils , fur
ſes emprunts ruineux ; il voulut le chaſſer
de chezlui; le chevalier eut l'art d'obtenir
ſa grace ; le pere paya les dettes , & pour
en prévenir de nouvelles , il écrivit une
lettre circulaire à tous les marchands pour
les prier de ne rien fournir à ſon fils.
Le jeune Morſon en reſſentit bientôt les
effets ; au déſeſpoir de ne pouvoir plus
contenter les caprices de Gloriole , il
l'épouſe en ſecret ; l'hymen ne fait qu'accroître
ſon amour ; il voudroit obtenir
l'aveu de fon pere ; il penſe que ſa ſoeur
pourroit le ſervir ; il la cherche & lai
fait ſa confidence. Miſſ Morfon la reçoit
avec plaifir , elle en a auſſi une à faire
à fon frere ; elle rougit avant de s'y
déterminer ; enfin elle lui avoue qu'elle
aime le chevalier , qu'elle a cédé à un
inſtant de foibleſſe , & que bien- tôt elle
ſera mere ; Brocsham a promis de l'épou.
fer ; il n'a retardé ſa demande que pour
laiſſer au docteur le tems de s'aſſurer de
ſon changement; mais la circonstance ne
permet plus de différer , & fon amant
ſemble la fuir. Le vieillard eſt inſtruit
de l'état de ſa fille ; il en eſt accablé ;
c'étoitellequidevoit être ſa confolation ;
il n'en attendoit plus d'autre depuis les
dérangemens de ſon fils ; le chevalier a
72 MERCURE DE FRANCE.
l'art de s'excuſfer encore , & offre de réparer
l'honneur de Miff. Il l'épouſe en
effet ſecrétement de l'aveu du vieillard ;
il ſe compoſe ſi bien que le docteur-ofe
eſpérer que Miſſ ſera heureuſe. Pendant
qu'il s'applaudit , il apprend que ſon fils
aépousé ſecrétement la comédienne , que
l'Univerſité s'eſt aſſemblée pour l'obliger
à rendre compte de fa conduite ; les
vertus du vieillard font pardonner au
jeune profeſſeur ; attendri par les prieres
de ſon gendre & de fa fille , le
docteur va pardonner lui-même , lorfque
le magiſtrat de Cambridge lui écrivit
de venir le voir ; il y vole , il apprend
que Brocsham eſt un traître qui confpiroit
pour le Prétendant ; on l'a arrêté ,
ainſi queGloriole chez qui s'aſſembloient
les conjurés. Le magiſtrat avoit trouvé
chez elle le jeune Morſon : touché de ce
malheur , & reſpectant les vertus du
pere , il lui avoit facilité les moyens de
fuir. Le vieux Morſon , accablé de ce
nouveau trait , tombe dangereuſement
malade , & ne ſe rétablit qu'en apprenant
que ſon fils eſt à Calais. Gloriole
s'empoisonne ; Brocsham eſt puni du
dernier fupplice ; ſa femme accouche
d'un enfant mort. La clémence du Roi
épargne tous les coupables après la mort
du
AOUST 1768 . 73
!
du chef; il les rétablit dans leurs emplois ,
dans leurs biens , dans tous leurs droits
de citoyens ; le jeune Morſon revient auprès
de ſon pere ; il pleure ſes anciens
égaremens , & fa foeur & lui s'occupent
à confoler le docteur.
Dans le cours de cette hiſtoire on
trouve deux épiſodes intéreſſantes. L'une
eſt un conte détaché qui préſente des mo.
déles d'amitié ; l'autre eſt un trait de
bienfaiſance de la part du jeune Morſon ,
qui porte ſes ſecours à un vieillard qui ne
vit que du travail de ſa fille. On auroit
ſouhaité qu'oneût ramené cesperſonnages
fur la ſcène , que les égaremensde Morſon
euffent été ſuivis d'un retour à la vertu
; que la jeune fille qu'il a ſecourue eût
fait des impreſſions ſur ſon coeur , & lui
eûtmontré combien un attachement honnête
eſt préférable à la paſſion qu'inſpire
une comédienne ; le roman eût fini d'une
maniereplus fatisfaiſante pour le lecteur ;
le but moral eût été mieux rempli ; en
préſentant les châtimens du crime , il falloit
montrer auſſi les effets du remords ,
& les récompenſes qui le ſuivent quand
il eſt ſincére. On y trouve les gradations
&les nuances du vice &du déſordre ;
quelquefois il y a des longueurs. La morale
eſt en récit plutôt qu'en action ; elle
D
74 MERCURE DE FRANCE .
roule ſur le danger des liaiſons ; on ne
fçauroit trop l'offrir à la jeuneſſe ; elle
produiroit plus d'effet , ſi elle étoit plus
refferrée.
DISCOURS fur les avantages & les
déſavantages des Belles- Lettres , relativement
aux Provinces , par M. Sabatier
, profeffeur d'éloquence au collège de
Tournon ; chez les freres Périſſe , à
Lyon; in-4°. 1768 .
M. Sabatier , connu par pluſieurs
morceaux de littérature & fur-tout par fes
odes , eſt auteur de ce difcours dédié au
Maréchal Prince de Soubize qui l'avoit
nommé pour remplir la chaire de Rhétorique
du college de Tournon .
L'Epître dédicatoire eſt un modele de
préciſion , de délicateſſe & de vérité.
L'objet du diſcours eſt de prouver que
les Belles-Lettres , mieux cultivées dans
les provinces , y produiroient de grands
avantages , & que leur culture généralement
répandue , y cauſeroit de grands
préjudices .
L'auteur attribue l'affoibliſſement des
Belles- Lettres dans les provinces à ce qui
a toujours été regardé comme la cauſe de
leurs progrès , les colleges & les acadé
AOUST 1768 . 75
mies. Dans les collèges , dit M. Sabatier ,
la langue nationale eſt immolée à la Romaine;
les Belles-Lettres Latines qui devroient
marcher de pair avec les Françoiſes
, y attirent preſque toute la conſidération;
dans les académies , on ne met
pas affez de rigidité dans le choix des
membres qui les compoſent , & dans la
diſtribution des prix , qu'on appelle ici
les trophées de la médiocrité.
L'orateur n'inſiſte pas tellement ſur la
néceſſité de cultiver les Belles - Lettres
Françoiſes dans les colleges , qu'il ne
convienne en même-temps que la Littérature
ancienne doit être le fondement
de la moderne. En faiſant voir la nécefſité
de s'attacher à notre langue , il a furtout
en vue nos provinces méridionales ,
>> où elle eſt ſouvent heurtée par un idio-
» me qui la combat ; il faut , pour ainſi
>> dire , que l'art y détruiſe la nature. Les
>>premiers mots qui frappent nos oreil-
>> les , ont un génie opposé à ceux de la
>> langue nationale. En écrivant dans cel-
>> le- ci , on tranſportera les phrafes , les
>> tours de l'idiome qu'on a appris en for-
>> tant du berceau ; on parlera pour un
>> peuple , tandis qu'on doit avoir pour
>> objetla nation entiere .... Pardonnez-
>> moi , habitans des provinces méridio
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>> nales , ſi j'appuie ſur les obſtacles que
» vous avez à vaincre. La nature qui
>>vous regarde avec complaiſance , vous
>> prodigue tous ſes tréſors ; mais il vous
>> manque ſouvent l'art de les employer ;
» une imagination vive , ardente , vous
>> entraîne au temple des Muſes; mais il
>> faut faire entendre leurs oracles avec
>>>>l'énergie que vous avez , & l'harmonie
» qui leur est néceſſaire. Si vous croyez
>> que je n'indique ici que des difficultés
>>imaginaires , dites - moi pourquoi les
>> meilleures poëfies que vous avez font
>>celles qui ont été écrites dans votre
>>>idiome ? Si les autres ont moins de cha-
>> leur , n'est-ce pas parce qu'occupé à
>> chercher des phraſes qui ne lui étoient
>> pas familieres , le génie s'eſt refroidi
>> dans les fers que ces ſoins lui impo-
>>foient ? Dites moi encore pourquoi vos
>> muficiens ſont fort ſupérieurs à vos
>>poëtes qui ont écrit en François ? N'eſt-
>>ce pas parce que la langue muſicale eſt
» partout la même ? Lesbeautés ſublimes
>> ſont les élans d'un génie libre ; appre-
>> nez donc , dans vos colleges , à brifer
>> les chaînes qui l'arrêtent » .
4
Dans la ſuite de cette premiere partie
on s'éleve contre la facilité à être admis
dans les académiesde province : >>>Conr
AOUST 1768. 77
>>bien d'hommes érigés en littérateurs
>>par la vanité ou l'oiſiveté , ſe gliſſent
>>dans les ſociétés académiques , n'ayant
»jamais travaillé que pour la faveur qui
>> leur en ouvre les portes ? Cependant à
>>peine ont- ils rempli le terme de leurs
>>jours inutiles , qu'on vient jetter des
>> fleurs fur leurs tombeaux. Si l'on ne
>>peut en faire l'apothéoſe , on donne
>> du moins une forte d'existence à des
>> hommes qui n'étoient que des cada-
>>vres pendant leur vie. Parlons ſans fi-
>>gure , les éloges ne devroient jamais
>>propoſer que de bons modeles , capa-
>>bles d'en faire naître d'autres encore
>>meilleurs . Le fort des grands exemples
>> eft fouventd'en produire de plusgrands;
> ils ſont comme ces machines puiſſantes
>>qui enlevent des fardeaux plus forts
>>qu'elles- mêmes .... La mode a parlé ;
>>& preſque chaque cité a voulu avoir
>>fon lycée , & le remplir d'un nombre
>> conſidérable de ſujets. Quel renverſe-
>>> ment ! on ne choiſiſſoit que ſept à huit
>>veſtales pour entretenir le feu ſacré ,
>& l'on multiplie à l'infini les prêtres
>>pour conferver celui d'Apollon . Ett- il
>>donc plus aiſe de trouver des miniſtres
>>pour ce Dieu qui ne répand ſon ſouffle
>>> que dans le coeurde quelques favoris » ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Dans la ſeconde partie, l'orateur fait
voir que les Belles - Lettres trop répandues
, cauferoient de grands maux dans
les provinces , en affoibliſſant le goût de
l'agriculture &du commerce. Elles peuvent
décliner , s'éteindre même dans un
empire, ſansque la population y reçoive
lamoindre atteinte. Il n'en eſt pas ainfi
du commerce dont la diminution entraîne
toujours celle des citoyens .
L'orateur , à la fin de fon diſcours ,
amene ainſi l'éloge du Maréchal Prince
de Soubize , reſtaurateur du college de
Tournon. Il met cet éloge dans la bouche
d'un vieux militaire qui dit à ſes enfans :
>>> La mort va m'arracher à vostendres ca
>>> reſſes ; que la vertu que je vous ai inf-
>> pirée ne vous quitte jamais; je ne vous
>>laiſſe pour héritage que mes fervices ;
>> augmentez - les encore par votre zèle
>> pour un maître qui n'eſt jamais forti de
>>mon coeur. Peut - être quelqu'un des
>> grands qui l'entourent ſe ſouviendra
>>que votre pere s'eſt diſtingué. Il en eſt
>> un affez généreux , affez magnanime
>>pour vous prévenir , ſi votre fort lui eſt
>>connu. Combien de vaillans guerriers
>> doivent à ſes bienfaits l'honneur d'a-
>> voir combattu pour l'Etat ! Je l'ai vu,
>>dans les champs de Luzelberg, ſe ſigna-
1
AOUST 1768 . 79
>> ler par ſes exploits & ſa bienfaiſance.
>>C'eſt le privilege de ceux de ſon ſang ,
>> de former les Rois , &de les défendre .
>> Vous deviendrez ſes enfans , s'il fait .
>>que vous pouvez être utiles au ſouve-
>> rain qu'il aime , & dont il eſt aimé.
>>Vous n'eſſuyerez ni dédain , ni hau-
>>teur , parce que les ſervices qu'il rend
>>ne font à ſes yeux que des detres qu'il
> acquitte.
Il'y adans ce difcours différentes notes
relatives aux divers objets qu'on y traite ;
& l'ouvrage entier eſt écrit avec autant
d'élévation dans les idées que de chaleur
dans le ſtyle.
Dans une des notes dont on vient de
parler , l'auteur dit , en parlantdu cardinal
de Tournon : » La maniere dont il
» empêcha François Ide faire venir Mé-
>> lan thon en France , doit apprendre aux
>>courtiſans qu'il eſt un art de reprendre
>>les monarques fans bleſſer la majesté
>>du diadême . Ce cardinal liſoit , en at-
>>tendant le Roi pour le conſeil , le li-
» vre de Saint-Irénée contre les Héréti-
>>ques ; le Prince arrive , & lui demande
>>le ſujet de ſa lecture. Le cardinal fit
>>l'extrait du livre , &François I ne penſa
>>plus à Mélancthon » .
A
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
LETTRES fur les émeutes populaires que
cauſe la chertédes bleds , & les précautions
du moment ; à Paris , in-12 ,
1768. 48 pages.
Ces lettres font au nombre de deux ;
la premiere eſt d'un avocat de Rouen ; il
cherche à juſtifier les précautions qu'on a
priſes dans ce pays pour tranquillifer les
eſprits; il s'attend que fon correſpondant,
plein de ſes principes ſur la liberté du
commerce des grains , ne manquera pas
de trouver de beaux raiſonnemens appuyés
de calculs pour en démontrer les
avantages ; mais le peuple ne raiſonne
pas; il calcule peu , &ne confulte que ſa
bourſe , & le prix des grains aumarché ,
&dupain chez les boulangers; il demande
ce que l'on peut faire dans une circonftance
imprévue où le beſoin eſt urgent&
les remedes preſſans. On lui répond qu'il
n'en eſt pas d'autres que la liberté abfolue
pour le commerce , l'inſtruction pour
le public , & l'aumône en argent pour les
pauvres. On entre dans les détails de ce
qu'on a fait à Rouen , où l'on a réſolu des
prohibitions , & ordonné des ventes forcées.
Il eſt certain que tout marchand de
bled , voyant deux provinces également
AOUST 1768 . 81
affligées ou menacées de la diſette , ne ſe
rendra pas dans celle où toutes les iſſues
ſont fermées pour ſortir dès qu'on y eſt
une fois entré , où l'on n'eſt pas le maître
de vendre à tout le monde , ni dans tous
les lieux , où l'on laiſſe les pillages du peuple
impunis lorſqu'il s'ameute ; le marchand
préférera ſans doute celle où il
trouvera la liberté; celle-ci verra finir ſa
difette , & les moyens que l'autre emploie
la prolongeront.
PRINCIPES fur la liberté du commerce
des grains , avec les épigraphes :
Nemo enim ſanus debet velle impenſam ac
fumptum facere in culturam , ſi videt non poſſe
refici . Varr. Lib . 1. chap. 11. § . 8 .
J
Nec omnibus annis eodem vultu venit æſtas aut
hiems ; nec pluvium ſemper eſt ver aut humidus
autumnus. Colum. Lib. 1. §. 23 .
àAmsterdam , &se trouve à Paris chez
Desaint , Libraire , rue du Foin Saint
Jacques. in- 8 ° . 1768 .
Ces principes ſont fondés fur des faits;
ily a des récoltes abondantes ; il y en a
qui ſont ſeulement ſuffifantes , & d'autres
qui ne le font point. Le prix du bled
varie en conféquence; tantôt il monte à
un taux dont le pauvre gémit , tantôt il
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
eſt ſi modique,que les revenus des pro
priétaires diminuent. Un régime d'admi
niſtration qui tiendroit un juſte milieu
entre ces deux extrêmités , a été l'objet du
voeu général ; on a imaginé à cet effet pluſieurs
plans qu'on peut réduire à trois :
la prohibition abfolue du commerce extérieur
de cette denrée de premiere néceſſité
; la liberté de l'exporter ; & le mêlange
de liberté &de prohibition. C'eſt
en ſuivanr les effets de chacun de ces
plans qu'on peut parvenir à découvrir celui
qu'il faut ſuivre ; un coup d'oeil attentif
ſur la cauſe de la proſpérité des autres
branches du commerce , eſt encore un
moyendes'éclairer ; la liberté abſolue en
eſt la baſe; elle doit contribuer auffi aux
progrès du commerce des grains. Il faut
fuivre les raiſonnemens de l'auteur , &
les détails ſur leſquels il établit ſes principes
; ils portent avec eux l'évidence . La
facultéd'exporter eſt le voeu , la fureté, la
reſſource de tous; l'intérêt des acheteurs
appelle la denrée , & l'intérêt des vendeurs
la porte partout où lebeſoin ſe déclare
; le prix eſt toujours proportionné
à la quantitéde la denrée& aux beſoins
desconſommateurs. Si le prix qui s'é-
>> tablit eft foible , il eſt démontréque la
-denrée ſurabonde; la conſervation des
AOUST 1768. ৪২.
>> richeſſes nationales demande alors que
>> les vendeurs exportent , & leur intérêt
>>les engage à exporter , ſans que l'admi-
>>niſtration ait d'autre embarras que celui
» de leur en laiſſer la liberté. Si le prix
>> eſt fort., il eſt démontré que la denrée
>> manqueroit , ou qu'elle ne ſeroit qu'é-
>> troitement ſuffiſante juſqu'à la récolte
>>prochaine . La ſureté du côté des autres
>>ſubſiſtances demande alors que l'étran-
>>ger & les négocians de nos ports em-
>>portent des grains ,& leur intérêt les
» détermine à importer , ſans que l'ad-
>>miniſtration ait d'autre embarras que
>> celui de laiſſer la liberté de remporter
>> les grains que leur furabondance feroit
>> tomber au-deſſous de leur vrai prix » .
L'auteur propoſe aux adverſaires de la
liberté du commerce des grains de rendre
publiques leurs difficultés , s'ils en ont
encore quelques-unes , & s'engage à les
réſoudre. Il répond à ceux qui objectent
que la France a été floriſſante malgré ſes
anciennes prohibitions , & termine ainſi
fon ouvrage. » Quand une nation dont
la liberté eſt gênée ১১, ſur pluſieurs branches
liber
» de commerce de ſes denrées , ſe trouve
>> riche & puiſſante , il ne faut pas'en
>> conclure que ſes richeſſes& fa puif-
>> ſance foient le fruit de ſes loix prohi-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
>>bitives. La ſanté n'eſt jamais le fruit
>> d'un poiſon lent. Mais il faut en con-
» clure que ſa conſtitution eſt ſi vigou-
>> reuſe , qu'elle a pu réſiſter pendant
>> long-temps à l'impreſſion malfaiſante
>>de ces mauvaiſes loix . Si , par quelque
> cauſe que ce fût , on voyoit diminuer
>>>les richeſſes & les forces de cette même
> nation', il y auroit un moyen prompt
» de la ramener à ſa premiere vigueur
» & de l'augmenter encore. Ce moyen
>> sûr & peut- être unique ſeroit de dé-
>>>truire ſucceſſivement toutes les loix
>> prohibitives en fait de commerce. La
» liberté répand par- tout un air ſalubre
» & nouveau qui vivifie ; c'eſt l'air na-
» tal ».
Description des maux de gorge épidémiques
& gangreneux qui ont regné à Au.
male & dans le voisinage. Par Pierre-
Antoine - Marteau de Grandvilliers ,
Docteur en Médecine en l'Univerſité de
Rheims & de la Faculté de Caën ,
Aggrégé au Collège d'Amiens , ancien
Médecin de l'Hôpital , & Inspecteur des
eaux minérales d'Aumale , avec cette
épigraphe : Non ex intellectis caufis ,
fed ex obſervatione fideli effectuum
morbos cognofcere & curare , VanAOUST
1768. f 88
SWYETEN, §. 587. p. 55. t. 2.AParis ,
chez Vallat- la-Chapelle , Libraire au
Palaisfur le Perron de la Sainte Cha -
pelle , au Château de Champlatreux.
Il eſt eſſentiel de conſerver un mémorial
des épidémies & des remèdes propres
à les guérir ; ces maladies diſparoiſſent
pendant quelques années & ſe remontrent
enfuite de nouveau; un médecin
ſe félicite alors d'avoir conſervé des
obſervations qui le mettent en état de
les traiter plus fûrement; il le fait avec
plus de facilité parce qu'il les connoît
mieux. C'eſt un principe que M. de
Grandvilliers a ſuivi. Les maux de gorge
gangreneux ont attiré ſon attention ; ils
deviennent aujourd'hui plus communs
&plus fréquens dans toutes les ſaiſons.
Son ouvrage eſt le réſultat de ſes obfervations
; il eſt diviſé en trois ſections .
Dans la premiere il donne la maladie telle
qu'il l'a connue ; il en a recueilli tous
les ſymptômes , tous les phénomènes ,
& fon exactitude laiſſe deſfirer pen de
choſe à cet égard. La ſeconde contient ſa
méthode curative ; & des cas extraordinaires
rempliſſent la troiſieme. Nous ne
nous arrêterons point ſur cette production
, le zéle de l'Auteur mérite de juſtes
86 MERCURE DE FRANCE .
éloges ; en travaillant pour le progrès
des connoiſſances de la médecine , il a
en vue le bien de l'humanité.
COURS D'OSTÉOLOGIE , par M. le
Cat, avec cette épigraphe :
Divi ſenis aufpicio ,
Aſculapii templum aggredere, generoſe puer.
A Rouen , chez la Veuve Belongne ,
Imprimeur-Libraire , cour du Palais ;
& se trouve à Paris , chez Vallat la
Chapelle , Libraire au Palais , in- 8°.
1768. prix 2 liv.
Ce Cours d'Oſtéologie eſt le même
que M. le Cat dicte depuis trente-quatre
ans à fes éléves ; il y en a trente qu'ils
le preſſent de le faire imprimer ; il ſe
rend enfin à leurs voeux ; il regarde en
général ces dictées comme un tems bien
mal employé ; elles ne font guéres utiles
qu'au profefleur à qui elles donnent le
temsde ſe former , d'étendre fes connoifſances
, & de préparer un bon ouvrage.
M. le Cat entre dans quelques détails
fur la maniére dont il a étudié l'Oſtéolo .
gie; il n'a jamais eu d'autre maître , de
la ſcience des os , que les os mêmes , &
les livres qui en traitent;des cimetières
furent ſes magaſins, car il n'avoit pas

AQUST 1768. 87
alors les facilités qu'il procure à ſes écoliers
. Il fit une étude ſi aſſidue de cette
partie de l'anatomie , qu'en raſſemblant
une multitude d'os épars & appartenans
à des milliers de ſujets , il parvint à
former quelques ſquelettes complets ,
dont les piéces paroiſſoient d'un ſeul
homme. Il commence par dénombrer
les piéces du ſquelette ; il détaille enfuite
la ſtructure intérieure & extérieure
des os , leur connexion entr'eux , &c.
Il défére en général aux principes de
M. Winflow ; mais il ne le ſuit point
par-tout; il différe dans pluſieurs parties
de preſque tous les anatomiſtes ; comme
dans la face, par exemple, qu'il diviſe en
douze os , & n'endonne que deux à la
mâchoire ſupérieure,tandis que la plupart
des autres Anatomiſtes lui en donnent
onze & quelquefois treize. C'eſt aux
gens de l'art à prononcer fur ces différences
, & fur le mérite de l'ouvrage
qui nous a paru très-clair , très-précis , &
digne de la réputation de l'auteur.
ELOGE FUNEBRE de très-haut & trèspuiſſant
Seigneur , CLAUDE LOUISFRANÇOIS
DE REGNIER , Comte
deGuerchy, Marquis de Nangis , Chevalier
des ordres du roi , Lieutenant
88 MERCURE DE FRANCE.
Général defes armées , Colonel- Lieute
nant du régiment du Roi Infanterie ,
Gouverneur des ville & château de
Huningue , & ci- devant ambassadeur
deSa Majesté à la cour de Londres ,
prononcé dans l'Eglise paroiſſiale de
Nangis le 9 Novembre 1767. par M.
Oudot , prêtre curé de la Croix - en .
Brie. A Sens , de l'Imprimerie de P. H.
Tarbé , Imprimeur de la ville & du
clergé; &fe vendà Paris chez la Veuve
Pierres & fils Libraires , rue S. Jacques,
vis-à- vis S. Yves , à S. Ambroise & à
la Couronne d'épines , in- 4º . 1768 ..
L'Orateur a pris pour texte de l'éloge
funèbre de M. le Comte de Guerchy ,
ces paroles tirées dulivre des proverbes ,
chap . 4. . 33. Sapientia requiefcit in
corde prudentis. Laſageſſe repose dans le
coeur de l'homme prudent. C'eſt cette
vertu qui dirigea toutes ſes démarches ,
qui domina fur toutes les actions de ſa
vie. On ne s'arrête pas àde longs détails
ſur ſes ancêtres ; on rapporte le nom de
George de Regnier de Guerchy qui périt
dans le maſſacre de la S. Barthelemi , &
dont M. de Voltaire a conſacré la mémoire
dans ces deux vers .
AOUST 1768. 89
Et vous brave Guerchy , vous ſage Lav ardin ,
Dignes de plus de vie & d'un autre deſtin.
Henriad. chant 2 .
L'Orateur conſidére ſon héros pendant
la guerre , pendant la paix , & au lit de
la mort; ce qui lui fournit les trois divifions
de fon diſcours. Tout le monde
connoît les actions qui diſtinguérentM.
le Comte de Guerchy. Il s'acquit furtout
beaucoup de gloire à la bataille de
Fontenoy; le Maréchal de Saxe admirant
ſa conduite pendant l'action , lui cria :
Courage , Guerchi , le roi vous voit. Son
habit fut criblé de balles ; tous les officiers
de fon régiment furent tués ou bleſfés;
il échappa ſeul. Nous rappellerons les
vers où M. de Voltaire parle de lui dans
ſon poëme de Fontenoy; ils contiennent
l'éloge le plus flatteur & le mieux
mérité.
Je te pardonne , ô Mars , Dieu de ſang , Dieu
cruel ;
La race de Colbert , ce miniſtre immortel ,
Echappe à tes fureurs en ce choc ſanguinaire ;
Guerchy n'eſt point bleſſe , la vertu peut te
plaire.
C'eſt ainſi que l'Orateur commence
ſa ſeconde partie : » Les hommes qui
1
:
i
१०
MERCURE DE FRANCE.
>> ont un nom , qu'ils doivent à de belles
>> actions dans la guerre , n'ont quel-
>>quefois rien de grand que ce nom;
» & parmi ceux qui brillent dans les
» armées , combien en eſt- il qui perdent
» leur éclat , dès qu'ils paroiſſent à l'om-
>> bre d'une vie tranquille. Tout un peu-
» ple à qui la renommée vient publier
» le gain des batailles , ouvre les yeux
» pour admirer les hommes qui ont
>> remporté des victoires ; mais quand
>> on conſidére avec attention ces mêmes
>> hommes occupés à remplir les devoirs
› de la vie civile , foit dans les affaires
>>que l'Etat leur confie , foit dans la vie
>>privée qui lesrend à eux-mêmes, l'admi-
> ration diminue & s'évanouit bientôt.
>>Héros dans la guerre , à peine hom-
>> mes dans la paix; grands capitaines ,
>> mais politiques bornés ; excellentes
>> têtes , mais quelquefois & ſouvent
>>mauvais citoyens ".
La ſageſſe de M. de Guerchy ſe mon
tre dans ſa vie privée & dans l'ambafſade
d'Angleterre dont il fut chargé. Sa
fermeté , la réſignation au lit de la mort,
fourniſſent les derniers traits de cet
éloge.
AOUST 1768. 91
L'HERMITAGE , Romance imitée de
l'anglois par M. Feutry. A Soiſſons , &
Se trouve à Paris aux adreſſes ordinaires
. 1768. in- 8 ° 16 pages.
Le fond de cette Romance eſt intéreſſant
; un voyageur qui s'eſt égaré , prie
ainſi un hermite qu'il rencontre de le
remettre dans ſon chemin :
Non moins fecourable qu'auſtère ,
Hermite , qui connois ces lieux ,
Dans cette route folitaire ,
Viens , guide un être malheureux ;
Le jour tombe , & cette bruyere
Semble s'allonger ſous mes pas ;
Conduis-moi vers cette lumiere
Qui jette au loin quelques éclats.
L'hermite le preſſe de venir paſſer la
nuit dans ſa cellule ; il lui préſente un
repas ſimple & frugal ; il s'apperçoit
que ſon hôte eſt jeune & qu'il a des chagrins
; il l'invite à les lui confier : l'amour
les cauſe peut- être ; s'il fait quelquefois
le bonheur de cet âge , il en fait auffi
ſouvent le tourment. Cette réflexion fait
rougir l'étranger ; il répand quelques larmes.
Bientôt une paleur mortelle
Succéde à l'éclat de ſon teint ;
92 MERCURE DE FRANCE.
Il tremble , ſoupire , chancelle ,
Il tombe & ſon regard s'éteint.
Le pere toujours ſecourable
Va porter la main ſur ſon coeur ;
O ſurpriſe ! ... une fille aimable
Se trouve être le voyageur.
Pardonnez , lui dit- elle , ſij'ai oſé vous
ſuivre juſqu'en ce lieu ; vous avez péné.
tré la ſourcede mes peines ; elles ne viennent
que de l'amour. Je ſuis née ſur le
bord de la Lyme , mon pere eſt riche &
puiſſant ; une foule d'amans ſe ſont empreſſés
de me rendre des hommages ; le
ſeul Edwin a touché mon coeur. Sa fortune
étoit médiocre;mon pere m'ordonna
de le fuir : ſoumiſe à ſes volontés ,
j'ai rebuté l'amant que j'adorois. Edwin
affligé de mes rigueurs , déſeſpérant d'obtenir
ma main , a quitté ſa patrie ; on
m'a dit qu'il a fini ſes jours dans la forêt
prochaine ; je ſuis partie ſous ce déguiſement
, dans le deſſein d'aller mourir fur
fon tombeau. L'hermite , à ces mots , ſe
jette aux pieds de ſon hôtefle , & lui fait
reconnoître Edwin. Heureux & réunis ,
les deux amans ſe propoſent de paſſer
leurs jours dans cette folitude , occupés
de leur tendreſſe mutuelle , & du ſoin de
s'en donner fans ceſſe des preuves.
AOUST 1768 . 93
L'éditeur ajoute dans une note que
cette hiſtoire eſt arrivée en Angleterre
vers la fin du dernier fiécle . L'hermite
rentta dans le monde , épouſa ſa maîtreſſe
de l'aveu de ſon pere , & fit bâtir
un château , près de cet hermitage où il
avoit trouvé le bonheur . Cette Romance
offre de la naïveté & du ſentiment ;
il y a auffi quelques négligences & quelques
défauts eſſentiels que nous invitons
l'auteur à corriger. On ne dit point par
exemple :
Je vais cueillir dans les montagnes , ...
Et je trouve aux bords des campagnes ...
TRAITÉ DU DROIT COMMUN DES
FIEFS , contenant les principes du droit
féodal, avec lajurisprudence qui a lieu
dans les pays quifont régis par le droit
commun des fiefs , & notamment en Alface;
enſemble une notice de la matiere
domaniale de la même province , fuivie
d'un chapitre particulierfur l'état , le
commerce & la multiplication des Juifs
d'Alface & de Metz , terminé par un
dictionnaire féodal , contenant l'expli.
cation des termes en usage dans les livres
des fiefs ; parM. Goetsmann , ancien
confeiller au Conseilſupérieur d'Alface.
A Paris chez Deſventes de La24
MERCURE DE FRANCE.
1
doué , libraire , rue Saint Jacques , vis
àvis le Collègede Louisle Grand. 2 vol.
in- 12 . 1768 .
L'auteur réduit toute la matiere du
droit féodal à douze queſtions principales
qui en renferment les principes. Son
travail a pour objet d'épargner une perte
conſidérable de tems aux jeunes gens qui
ſe deſtinentà l'étude de la juriſprudence ,
& de leur faciliter les moyens de tirer
tout le fruit poſſible des leçons & des
inſtructions de leurs maîtres. Il a eu foin
d'éclaircir quelques textes obfcurs & équivoques
qui doivent être interprêtés par le
droit romain. Les queſtions qui intéreſſent
les droits du roi , comme ſeigneur
direct ſupérieur de tous les fiefs ſitués
dans celles de ces provinces qui font régies
par le droit féodal , ont fur- tout fixé
l'attention de l'auteur. Le chapitre qui
termine l'ouvrage , traite des viciffitudes
que les Juifs ont éprouvées en Alface
avant la réunion de cette province , les
conteſtations qu'ils y ont eſſuyées , les
réglemens intervenus à l'égard de ceux
de la ville & généralité de Metz. On y
compare l'utilité dont ils peuvent être ,
avec les inconvéniens auxquels leur état ,
leur commerce , leurs exemptions , leur
A
AOUST 1768 . 95
multiplication doivent donner lieu. Ils
s'emparent du commerce de la campagne
, ils prêtent aux chrétiens des ſecours
que l'uſure rend funeſtes. La haine de
ceux-ci contre ce peuple proſcrit , n'eſt
point la ſuite de l'ancien préjugé ; elle a
une autre cauſe qui ſe perpétue ſans cefſe;
on n'aime point à voir des étrangers
s'enrichir aux dépens de ceux qui les ſouffrent
parmi eux. Mr. Goetsmann trouve
leur multiplication nuiſible , parce qu'elle
angmente une race qui ne peut être aimée
; elle pourroit l'être dans la ſuite ſi
les mariages mixtes étoient permis ; mais
la religion & les loix les défendent. Selon
l'auteur , lesjuifs multiplians peuvent
être utiles dans un état uniquement commerçant
, comme la Hollande ; mais leur
trop grand nombre eſt un véritable fléau
dans des pays agricoles , tels que l'Alface
&le pays Meſſin .
AMABELLA A POEME . Amabelle, poëme.
1768. in-4º par M. Jerningham.
Le fond de ce poëme eſt très- intéreffant.
Une jeune demoiselle conçut
l'amour le plus ardent pour un officier
pendant la derniere guerre , & l'épouſa
ſecrétement le veille de ſon départ. Son
amant devenu ſon mari fut tué dans cette
96 MERCURE DE FRANCE.
campagne. Les regrets de la tendre Amabelle
forment le ſujet du poëme , qui eſt
une élégie d'une eſpéce particuliere. La
premiere partie eſt en récit. La ſeconde
eſt dialoguée. Amabelle commence par
pleurer la perte qu'elle a faite ; le ſouvenir
de ſon amant, l'image du bonheur qu'elle
ſe promettoit du noeud qui l'uniffoit à
lui , tout ferr à augmenter ſa douleur.
Son pere , que le poëte appelle Harmodius
, vient interrompre ſes plaintes ; il
apperçoit les traces de ſes larmes ; fa tendreſſle
inquiéte en veut ſçavoir le ſujer.
Anabellene peut réſiſter aux prieres d'un
pere qui a le droit d'ordonner ; elle ſe
jette à ſes pieds & lui avoue ſon amour,
fon hymen , ſon veuvage. Harmodius
furpris , pardonne à ſa fille ; elle ſe fait
trop de reproches pour qu'il imagine
avoir le droit de lui en faire lui- même ,
il pleure avec elle ; elle eſt inconfolable
&meurt entre les bras de ſon pere , heureuſe
d'obtenir ſon pardon & de rejoindre
ſon époux. Il y a beaucoup de facilité
&de ſentiment dans cet ouvrage.
HISTORIC doubts on the Life andReign
ofking Richard the Third. Doutes hiftoriques
fur la vie & le regne du Roi
Richard III; parM. Horace Walpole,
1768 , in-8°. M.
AOUST 1768 . 97
M. Horace Walpole , après avoir parlé
de l'incertitude de l'hiſtoire en général ,
&de celle d'Angleterre en particulier ,
obſerve qu'il regne une obſcurité difficile
àdiſſiper ſur la partie des annales de ſa
nation , qui regarde les diviſions des maifons
d'Yorck&de Lancaſtre ; il en eſt de
mêmede tous les pays&de tous les tems
agités par des guerres civiles , où les écrivains
ont toujours un parti , &par conſéquentdes
préjugés : c'eſt par cette raiſon
qu'il faut ſe défierde ce qu'on racontede
Richard III. Pluſieurs des crimes qu'on
lui attribue ſont ſans preuves , & la plûpart
étoient oppoſés à ſes intérêts . Les
auteurs qui l'ont peint ſous de ſi noires
couleurs , étoient attachés aux Lancaſtres;
ils ſemblent avoir eu en vue de le faire
contraſter avec Henri VII , dont ils préfentent
le portrait le plus flatteur , &
qui , cependant , avoit mérité les qualifications
les plus odieuſes. Le même efprit
qui en avoit dicté le panégyrique , a
vraiſemblablement dicté les ſatyres , qui
furent écrites contre Richard. Les principaux
crimes qu'on lui ſuppoſe ſont le
meurtre d'Edouard prince de Galles , fils
d'Henri VI ; celui d'Henri VI lui-même;
la mort de Georges ſon frere , duc de
Clarence ; le fupplice de Rivers , Gray
E
98 MERCURE DE FRANCE.
& Vaughan ; celui du lord Haſtings ; la
mort d'Edouard V; celle de ſon frere&
de la reine ſa propre épouſe. Les trois
premieres accufations ne font appuyées
d'aucunes preuves. M. Walpole démontre
clairement que Richard n'avoit aucun
intérêt à verſer le ſang de ſon frere ni
celui de Henri&de ſon fils ; il entre dans
des détails au ſujet des autres. Il n'y a que
la mort d'Edouard V ſur laquelle il ne dit
riende certain ; il conclud fans en juſtifier
Richard & fans l'en accuſer. Ce morceau
hiſtorique est très-bien fait : l'auteur
rend ſes recherches intéreſſantes ; unecritique
ſage le conduit ,&, ce qui n'eſt pas
ordinaire , fon érudition ne rebute point.
An effay on the future life of Brute crea.
tures. Effaifur la vie àvenir des Brutes;
par Richard Dean , ministre de Middleton
, in - 12. 1768 ,
C'eſt la ſingularité de cet ouvrage qui
nous engage à en faire mention. L'auteur
Anglois a lu tout ce que l'on a écrit ſur
l'ame des bêtes ; il renchérit encore fur
ſes modèles. Il commence par traiter de
la nature & de l'origine du mal ; il parcourt
les opinions principales par lefquelles
on cherche à l'expliquer , celle
AOUST 1768. ११
des Manichéens , des Scholiaftes , & de
quelques modernes qui prétendent que
le mal eſt inſéparable de la matiere ; il
les réfute , & s'arrête à la religion qui
nous enſeigne que le mal phyſique eſt un
effet du mal moral. Les animaux font
ſujets aux premiers , ils éprouvent des
maladies comme les hommes ; ils ont
péri dans le déluge; ils expirent ſous le
fer& fous le feu dans les champs de bataille
; ces malheurs font réels. Lauteur
entre dans de longs détails à ce ſujet; il
emploie à la fois les ſuppoſitions, les paradoxes
& le raiſonnement ; il veut que
les peines des animaux aient une cauſe
particuliere ; il rappelle les argumens rebattus
cent fois en faveur de l'existence
& de l'immortalité de leurs ames; il
fouille dans tous les livres pour chercher
à étayer ſon opinion ; il entaſſe les citations
les unes ſur les autres , & leur crée
un monde où elles feront plus heureuſes.
Cet ouvrage auroit pu être agréable , ſi
l'auteur n'avoit voulu que s'égaïer ; mais
il prendun ton ſérieux , difficile à foutenir
ſur un pareil ſujet ; ſon ſtyle d'ailleurs
eſt précieux , lâche , diffus , peu correct.
On y trouve quelquefois des idées
heureuſes , des réflexions fingulieres ,
originales ; mais on achete bien cher le
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
plaiſir de les rencontrer , puiſqu'il faut
lire deux volumes .
AN ESSAY ON PATRIOTISM. Effai
fur le patriotisme & fur le caractere &
la conduite de quelques perſonnages de
nos jours , qui prétendent àcette vertu.
in 8° 1768 .
L'affaire de M. Wilkes a fait , comme
on ſçait , beaucoup de bruit en Angleterre
; on a publié des éloges & des fatyres
à ſon ſujet ; parmi les ouvrages
qu'on a imprimés contre lui , il n'en eſt
point de plus ſévere ni de mieux écrit
que celui- ci. L'auteur commence par donner
ſes idées ſur le patriotiſme : cette
vertu , dans un tems de paix & de tranquillité
, a le même caractere que la vraie
religion ; elle conſiſte dans une exacte
obéifſlance aux loix; ſi elle apperçoit quelques
vices dans l'adminiſtration , elle
cherche à les rectifier ; mais la modéra.
tiondoit préſider à ſes efforts ; les petits ,
ni les grands noms ne lui en impoſent
point; ſes oppoſitions doivent être fermes&
toujours calmes. C'eſt d'après cette
théorie du patriotiſme que l'auteur juge
celui de M. Wilkes ; il ne le ménage
pas; ily a même beaucoup d'aigreur dans
ſes reproches. Après lui avoir refuſé le
4
AOUST 1768. 101
-
titre de patriote , il le conſidére comme
homme de lettres ,& le regarde comme
un hiſtorien médiocre , & un plus mauvais
orateur ; il lui applique le mot de
Saluſte ſur Catilina : eloquentiæfatis , fapientiæ
parum , en y faiſant ce changement
:fapientiaparum , eloquentiæ minùs.
On voit qu'il n'a pas oſé faire la comparaiſon
entiere , mais qu'il a envie que
le public la faſſe pour lui.
SYNTAGMA Diſſertationum quas olim
doctiffimus Thomas Hyde , S. T. P.feparatim
edidit. Acceſſferunt nonnulla
ejufdem opuscula hactenus inedita ; necnon
de ėjus vita , fcriptiſque prolegomena.
Cum appendicede linguâ Sinenfi,
aliisque linguis orientalibus , unà cum
quamplurimis tabulis aneis quibus
earum characteres exhibentur. Omnia diligenter
recognita à Gregorio Sharpe L.
L. D. Reg. Maj. à facris Templimagiftro.
SS. R. & A. S. volumina duo.
Quart. Oxonis è Typographio Claren
doniano. 1768.
,
Ce recueil des oeuvres du célébre docteur
Thomas Hyde eſt dû aux foins dur
docteur Sharpe : c'eſt un véritable ſervice
qu'il rend aux ſçavans ; il n'a épargné ni
ſoins nidépenſes pour rendre cette édition
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
digne de l'auteur; l'ouvrage ſur la religion
des anciens Perfes eſt le ſeul qui
ne s'y trouve point; il eſt entre les mains
de tout le monde , & le docteur Sharpe
a préféré de raſſembler les autres qui font
peut- être moins connus , &pluſieurs qui
n'avoient jamais été imprimés. Il deſtine
le produit de cette édition à un monument
qu'il fera ériger à la gloire du
docteur Hyde, ou à l'impreſſion de ſes
manufcrits orientaux. Ce dernier emploi
vaudroit bien tous les monumens poffibles
; on a toujours regretté la traduction
qu'il a faite du Zunda- Vesta , qu'il
ne put publier de ſon vivant , faute de
fecours. Que ne devra - t'on pas à M.
Sharpe , s'il procure au public cet ouvrage
précieux ?
THE UTILITY AND EQUITY ofàfree
trade to the East Indies. L'utilité &
la justice d'un commerce libre aux
Indes Orientales. in - 4º 1768 .
Les ſuccès de la Compagnie des Indes
Orientales ont excité la jalouſie de la nation
angloife ; elle voit avec chagrin les
richeſſes qu'on tire de ces contrées , paffer
dans les mains de quelques particuliers.
On convient qu'il étoit juſte
d'accorder des priviléges excluſifs dans
AOUST 1768. 103
les commencemens ; il falloit encourager
les premiers aventuriers à entreprendre
ces voyages longs & difficiles , lorfque
l'on n'étoit point encore aſſuré de
leurs avantages ; mais quand ils ont été
dédommagés de leurs dépenſes & de
leurs travaux , & que le commerce eſt
établi , le bien public doit être conſidéré
.On s'attache à montrer dans ces écrits
que l'intérêt de la nation exige qu'on
rende ce commerce libre ; tous ont un
droit égal aux bénefices qu'il peut procurer
, &le plus grand nombre en eſt
exclu par le privilége accordé à la Compagnie.
La Compagnie s'eſt même écartée
en pluſieurs occaſions des bornes qui
lui étoient preſcrites par ce privilége ;
il ne s'étendoit pas plus loin qu'à un
ſimple établiſſement de commerce , &
elle a formé une puiſſance dans l'Inde , en
envahiſſant pluſieurs provinces du fouverain
qui lui avoit promis de former
des comptoirs dans ſes Erats , en dépoſant
des nababs en leur nommant des fuccefleurs
, en levant des tributs , en déclarant
la guerre , en faiſant la paix ,
ſans être autoriſée en cela par le gouver
nement Britanique. Les loix dans un
Etat libre ne doivent avoir en vue que le
bien général ; dès qu'il n'en eſt plus l'ob-
د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
jet, ou que les circonstances ayantchange,
elles lesrendent nuiſibles, ondoitlesrévoquer
pour en ſubſtituer d'autres avantageuſes
L'auteur conclut qu'il eſt néceſſaire
d'abolir la Compagnie des Indes : il entredansdesdétailsſur
l'utilité qu'en retireroitle
commercegénéral; il prétend même
que l'Etat y gagneroit beaucoup , & qu'il
parviendroit en peu de tems à ſe déchar
⚫ger de la dette immenſe dont il eſt chargé
; mais les raiſonnemens de l'auteur &
ſes calculs ne portent point la convietion
avec eux ; ils font même naître une
multitude d'objections , auxquelles il lui
ſeroit ſans doute difficile de répondre .
VERS fur la mort de la Reine , par
P. D. V. avec cette épigraphe
Optimi confultores mortui.
A Paris, chezGrangé , Libraire- Impri
meur, au Cabinet Littéraire ,fur le pont
Notre-Dame , près de la pompe. in - 8°.
6 pages.
Le Poëte frappé du bruit lugubre qui
fe répand autour de lui , s'adreſſe à la
Mort qui vient de frapper une victime
précieuſe ; il ſe plaint de ce qu'on ne
peut éviter ſes arrêts.
AOUST 1768. τος
L'hommemême qui croit maîtriſer ſon deſtin ,
En portant fur ta faulx ſa téméraire main ,
Reconnoît ton empire , à l'inſtant qu'il te brave ;
L'orgueilleux fuïcide eſt ton premier eſclave .....
Mais écoute un mortel qui t'oſe interroger :
Parle , quand fous tes coups l'humanité ſuccombe,
Que devient l'homme alors entraîné dans la
tombe ?
Je voudrois révéler tes décrets aux vivans :
Je parcours avec toi ces anciens monumens ,
Je te ſuis au milieu de ces demeures ſombres,
Où de nos Rois encore on révere les ombres.
Ofons les réveiller du ſein de leurs tombeaux !
Pourrions - nous craindre ici de troubler leur
repos ?
Non : avec leurs ſujets, la mort fait les confondre;
Ala poſtérité les Rois doivent répondre ,
Et maîtres des humains , ils font jugés par eux.
Il examine d'abord le tombeau de
Pepin ; on y lit pour toute inſcription =
Pepin pere de Charlemagne. Il fut un
héros ; mais il fut un ufurpateur.
J'omets vingt zois puiſſans dont je hais les caprices;
Ils firent admirer leurs longues injuftices
L'hommage des flatteurs eſt enfin diſparu
Le reſpect au tombeau ſuit la feule vertu.
E. v
106 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir préſenté des images chères
à lanation& à la poſtérité , &d'autres qui
en font l'opprobre , il quitte le tombeau
& entend une voix qui lui dit :
>>>Mortel , qui dans ces lieux portes tes pas profanes
,
>> Toi , qui de tant de morts viens confulter les
mânes ,
>> Que toujours la vertu ſoit ton unique choix !
>> Lamort eſt la leçon des ſujets& des rois .
Cette crainte fublime anima notre Reine ,
On la vit mépriſer la grandeur ſouveraine ;
Fille & femme à la fois des modernes Titus ,
Elle ſçut ajouter aux plus grandes vertus ,
Le premier des devoirs , cette tendre indulgence ,
Cette aimable douceur qui ſuit la bienfaifance
, &c .
Il y a de la facilité , de la nobleſſe ,
&pluſieurs incorrections dans ces vers ;
l'Auteur auroit pu donner plus d'étendue
à fon tableau , & y jetter plus de variété
& d'intérêt. Il a négligé beaucoup
de détails qui ſe lioient naturellement
à ſon ſujet , & qui prêtoient à la philoſophie
& au ſentiment. Il a préfenté
l'idée d'un poëme intéreſſant; mais il ne
l'a pas remplie.
AOUST 1768.- 107
STANCES fur la mort de la Reine.
PEUPLES EUPLES , de l'Eternel adorez la juſtice ,
Son bras vient de frapper; vos regrets & vos
pleurs
Nevous rendront jamais l'objet de vos douleurs
Les bergers & les rois , il faut que tout périſſe.
Ce Dieu qui vous chérit , toujours plein de
bonté ,
Vous enléve , François , la plus tendre des meres ;
Retenez , s'il ſe peut , des larmes ſi ſinceres ,
Elle vient de voler à l'immortalité.
Dans ſes vivesdouleurs ſon ame étoit tranquille ,
Le ciel étoit l'objet de ſes tendres defirs
Le roi des rois enfin eut ſes derniers ſoupirs ,
Et Marie en ſon ſein a trouvé ſon aſyle.
Plus grande dans le ciel qu'aſſiſe ſur le trône ,
Vous poſſédez un bien justement mérité ;
Et rompant les liens de votre humanité ,
1
Vous n'avez que changé de fceptre & de couronne.
Veillez ſurun époux , ſur unprince adoré,
:
Songez,Reine, combien vouslui coutez de larmesz
Ses mortelles douleurs redoublent nos alarmes ,
Rendez à ſes ſujets un repos deſiré.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi quand le ſoleil fur tout ce qui reſpire ,
Nous paroît retirer ſes rayons bienfaiſans ,
Le laboureur gémit , le trouble eſt dans ſes
champs;
La douleur de Louis attriſte ſon Empire.
EPITAPHE fur la mort de la Reine.
ELL ALLE ſouffrit ſur le premier des Trônes ,
Et dans la mort des ſiens reçut le coup mortel ;
La vertu lui doit un autel
La France des regrets , & le Ciel des couronnes.
Par la MuseLimonadiere.
ACADÉMIES.
L'ACADEMIE Royale des Belles- Lettres
de la Rochelle tintfon aſſemblée publique
le 27Avril. M. Arcere , de l'Oratoire
, directeur , en fit l'ouverture par
desRemarques ſur un ouvrage intitulé ,
De la théorie des loix. 2 vol. in - 12.
1766.
Cet ouvrage , dont il a été parlé plus
fieurs fois dans les précédens Mercures
eſt de M. Linguet , avocat. Pour ne pas
revenir trop ſouvent ſur un même ob
AOUST 1768. 10
jet , nous ne citerons aucune des remarques
de M. Arcere ; mais nous croyons lui
devoir la justice de dire , qu'il regne dans
toutes un tond'honnêteté& de politeffe ,
trop ſouventbanni des écrits polémiques.
M. l'abbé Gervaud, profeſſeur de rhétorique
au college royal , chancelier
de l'académie, fit part à l'aſſemblée de
ſes obſervations ſur un paſſage de la
cinquiéme églogue de Virgile , qui contient
l'apothéoſe du berger Daphnis.
M. Bernon de Salins , avocat , luc
enfuite un difcours ſur le luxe, où il le
conſidére par fon influence fur le deſtin
desEtats,par farelation aveclecommerce,
&enfin par fon influence fur le bonheur
particulier. Il remonte juſqu'au premier
âge du monde , & trouve dans l'hiſtoire
la preuve que le luxe a détruit ou concouru
puiſſamment à la deftruction de
tous les empires. Il fait voir l'humble:
origine des différens peuples , la force
&le courage accompagnant la pauvreté
*& la rendant redoutable.
La ſéance fut terminée par la lecture
de la paraphrafe du pſeaume xcrv, Venite .
exultemus Domino , par M. l'abbé Roy
chanoine de l'égliſe cathédrale de Nantes
académicien aſſocié.
1
110 MERCURE DE FRANCE.
PRIX proposé par l'Académie royale des
Sciences & belles- lettres de Pruffe , pour
l'année 1770.
L'Académie royale des ſciences &
belles lettres , dans ſon aſſemblée publique
du 2 Juin 1768 , devoit adjuger le
prix de la claſſe de belles-lettres deſtiné
à l'Eloge de LEIBNITZ .
M. Bailly , garde des tableaux de
S. M. T. C. en ſurvivance , & membre
de l'académie des ſciences de Paris , a remporté
ce prix. La deviſe de ſon éloge
étoit : Omnia ad unum .
La claſſe de métaphyſique avoit renvoyé
le prix ſur la queſtion ſuivante :
Si l'on peut détruire les penchans qui
viennent de la nature , ou en faire naître
qu'elle n'ait pas produits ? Et quels font
les moyens de fortifier les penchans lorfqu'ils
font bons , ou de les affoiblir lorf.
qu'ils font mauvais , fuppofé qu'ils soient
invincibles .
La differtation allemande de M. Cochius
, prédicateur de la cour à Potsdam ,
qui avoit pour deviſe : A teneris adfuef
cere multum est, a été couronnée.
La claſſe de mathématique propoſe
AOUST 1768. THY
pour le prix de 1770, la queſtion fuivante
:
Quelles font les dimenfions des objectifs
composés de deux matieres , telles que le
verre commun &le cristal d'Angleterre ,
les plus propres à détruire entièrement , ou
au moins fenfiblement , les aberrations de
réfrangibilité & de ſphéricité, tant pour les
objets placés dans l'axe que pour ceux qui
font hors de l'axe ? Et quel est le nombre &
l'arrangement des oculaires qu'il faudroit
adapter à de tels objectifs pour avoir les
lunettes les plus parfaites qu'il est poffible
?
On invite les ſçavans de tout pays ,
excepté les membres ordinaires de l'académie
, à travailler ſur cette queſtion.
Le prix , qui conſiſte enune médaille d'or
du poids de cinquante ducats , fera donné
à celui qui , au jugement de l'académie
, aura le mieux réuſſi . Les piéces
écrites d'un caractere liſible , feront adrefſées
à M. le Profeffeur Formey , ſecrétaire
perpétuel de l'académie .
Le terme pour les recevoir eſt fixé jufqu'au
premier de Janvier 1770 , après
quoi on n'en recevra abſolument aucune ,
quelque raiſon de retardement qui puiffe
être alléguée en fa faveur .
On prie auſſi les auteurs de ne point
112 MERCURE DE FRANCE.
fe nommer , mais de mettre fimplement
une deviſe , à laquelle ils joindront un
billet cacheté , qui contiendra , avec la
deviſe , leur nom & leur demeure.
Le jugement de l'académie ſera déclaré
dans l'affemblée publique du 3.1 de
Mai 1770.
On a été averti par le programme de
l'année précédente , que le prix de la
claſſe de philoſophie expérimentale
qui ſera adjugé le 31 de Mai 1769 , concerne
la queſtion ſuivante :
Expofer les moyens déterminés de lier
entr'elle la physique & l'aconomie rurale
plus étroitementqu'elles ne l'ont étéjusqu'à
préfent , & en particulier de rapporter à des
principes fufceptibles d'application , l'influence
de la physique fur diverses parties
de l'economie fufdite.
PRIX concernant l'invention d'une machine
à piloter , propofépar le Directoire
général des finances de guerre & des
domaines de S. M.
LA Machine dont on ſe ſert ordinairement
pour enfoncer des pilotis en terre ,
eſt connuedetout le monde ; & fa confruction
eſt telle que , par rapport aux
AOUST 1768 . 113
-cas ordinaires dans ce pays , où il s'agit
de piloter pour poſer des fondemens , il
feroit difficile d'imaginer quelque moyen
de la perfectionner ;car ce qu'on voudroit
gagner par rapport à la force mouvante ,
au moyen de rouages , ou de quelqu'autre
diminution artificielle ,eſt une pure illuſion.
Il n'y a que ceux qui ne font pas
affez au fait des principes fondamentaux
de la méchanique , qui puiſſent imaginer
qu'une Machine à piloter , où un ſeul
homme feroit mouvoir le mouton , pourroit
être plus avantageufe que la Machine
ordinaire , où l'on a coutume d'employer
vingt ou trente hommes && davantage.
Néanmoins il y a effe&ivement des
cas où , au lieu de cette Machine , on
pourroit en employer quelqu'autre avec
de très-grands avantages. Ces cas font les
fuivans.
I. Quand l'ouvrage qui exige des pilotis
, eſt ſitué le long d'une eau courante',
&qu'il eſt aſſez conſidérable pour qu'il
importe de faire les arrangemens néceffaires
, afin de profiter de la force de cette
eau , ou de celle du vent...
II. Quand le fol eſt ſi compacte que
la force du pilotage ordinaire n'eſt pas
fuffiſante , & qu'il faudroit que le mouton
114 MERCURE DE FRANCE.
fût élevé à une hauteur à laquelle des
hommes ne ſçauroient le porter , ſuivant
la maniere accoutumée.
III . Quand il ne s'agit que d'un grand
nombre de petits pieux pour leſquels , au
lieu de la Machine ordinaire , on pourroit
en employer une ſemblable aux pilons
, ou au martinetdont on ſe ſertdans
les mines pour briſer le minerais.
C'eſt pour de ſemblables cas qu'il s'a-
•giroit d'inventer des Machines à piloter
parfaitement neuves , ou de perfectionner
conſidérablement celles qui exiftent
déjà .
Ces raiſons ont engagé le Directoire
général des finances , de guerre &des domaines
de S. M. à promettre un prix de
trente fréderics d'or à celui qui , au jugement
de l'académie royale des ſciences
&belles- lettres :
Pour les cas où , afin d'enfoncer les pilotis
, il s'agit de tirerparti de la force de
l'eau courante , ou de celle du vent , ou
d'employer lesecours des bêtes de Somme ,
aura inventé une Machine àpiloter propre
à produire le meilleur & le plus sûr effèt ,
relativement à l'emploi des forces mouvantesſuſmentionnées
, pourvu qu'en même
temps ellefoit également durable &fimple ,
foit d'ailleurs qu'ilfaille élever le mouton
AOUST 1768 . 4HIS
peu ou beaucoup , ou auſſi l'employer
fimplement en guise de martinet.
L'académie recevra les écrits qui feront
envoyés , ſoit qu'on les lui adreſſe , ou au
Directoire général , depuis la publication
de ce programme juſqu'au I octobre
1769. On peut auſſi , au lieu d'écrits ,
préſenter des modéles , accompagnés de
deſcriptions ſuffiſantes. Le prix ſera adjugé
dans l'aſſemblée publique du mois
de janvier 1770. L'académie attend de
ceux qui entreprendront de réfoudre ce
problême , qu'ils auront ſoin de s'inftruire
préalablement des Machines qui
exiſtent déjà , ou qui ſe trouvent décrites
dans les livres , parce que le prix n'eſt
deſtiné qu'à une invention réellement
nouvelle. On ſe reſerve auffi , dans le cas
- où une partie ſeulement de la queſtion
auroit été heureuſement expliquée par
l'un , & l'autre partie par un autre , de
partager le prix.
SPECTACLE S.
LE
Es Spectacles qui avoient été fermés
le Samedi 25 Juin , à l'occaſion du trifte
événement de la mort de la Reine , ont
eu permiffion d'ouvrir le Lundi 8 Juiller.
116 MERCURE DE FRANCE.
OPÉRA.
L'Académie royale de muſique continue
les repréſentations de Daphnis &
Alcimadure. Les ſpectateurs ſe portent
toujours en foule à ce ſpectacle , attirés
par l'agrément de la muſique , par la variété
& la compoſition ingénieuſe des
ballets , & par la réunion des talens les
plus diſtingués pour le chant & pour la
danſe. Les demoiselles Heingel & Anſelin
ont paru à cette repriſe avec le plus
grand éclat ; la premiere dans un pas de
deux avec le ſieur Gardel ; & la ſeconde
feule dans des entrées. L'une & l'autre
ont un genre de danſe impoſant, noble
& brillant , que l'émulation & les plus
heureuſes difpofitions doivent encore
leur faire perfectionner.
COMÉDIE FRANÇOISE.
La Gageure imprévue.
LES comédiens françois ordinaires du
Roi ont joué , pour la premiere fois , le
27 Mai dernier , la Gageure imprévue ,
comédie en un acte & en profe , de
M. Sedaine.
AOUST 1768. 117
La ſcène eſt dans un château à la campagne.
Le théatre repréſente un ſfallon.
ACTEURS :
La marquiſe de Clainville , Mde PRÉVILLE.
Le marquis , • • M. PRÉVILLE .
Un baron , officier , M. BELCOURT .
du marquis , . Mile DOLIGNY.
Une jeune perſonne , niéce
Sa gouvernante.
Dubois , concierge , . M. BoURETTE.
Une femmede chambre, Mde BELCOURT .
Un valet , •
*
• • M. AUGÉ .
La femme de chambre ſeule , aſſiſe
dans un fallon , occupée à broder , témoigne
fon ennui , encore augmenté par
celui de la marquiſe. La marquiſe ne
ſçait que faire pour ſe diſfiper : elle va&
vient ; veut jouer du clavecin; gronde ;
prend un livre & le rejette , en diſant
que c'eſt de la morale ; rien ne peut la
tirer de la triſteſſe de ſa ſolitude . Elle
fort. La femme de chambre ouvre le livre
, & lit : Effai fur l'homme .. Quoi !
* Les noms de Gothe & Bedon que l'auteur
avoit donnés à ſes acteurs , ont été changés
parce que le ſpectateur n'a pu s'accoutumer à la
Lingularité affectée de ces noms.
MERCURE DE FRANCE .
dit-elle en riant , c'eſt là ce qu'on nomme
de la morale ? ce qui lui paroît plaiſant.
La marquiſe s'eſt miſe à la fenêtre;
le mauvais temps ne lui laiſſe pas eſpérer
de viſites. Elle a vu ſeulement paffer
quelques cavaliers fort mouillés , ce qui
n'eſt point amuſant. (Ces ſcènes longues ,
monotones & répétées peignent très-bien
l'ennui & l'inſpirent) Enfin il vient à la
marquiſe une idée folle , dont elle s'applaudit
; c'eſt d'envoyer au-devant d'un
cavalier , qu'elle a vu ſur le chemin , &
de l'engager à venir ſe repofer de la part
de la comteſſe de Buck , dont elle emprunte
le nom. Ce cavalier ſe rend à l'in.
vitation d'autant plus facilement , qu'il
venoit dans le château. Il rencontre un
valet qui l'a autrefois ſervi; ce valet lui
apprend que c'eſt la marquiſe de Clainville
qui l'a fait inviter ſous un nom
imaginé. Le cavalier ne ſçait pourquoi
ce myſtere. La marquiſe s'avance avec
vivacité vers lui , en l'appellant M. le
chevalier , & s'excuſe de s'être laiſſée
tromper par la reſſemblance ; elle fait ſes
excuſes à l'officier de fa mépriſe, Cependant
elle l'engage à reſter. Le baron ( car
c'en estun) ſe prête à ſa feinte. Ils vont
dîner. Le valet vient trouver la femme
de chambre dans le ſallon , s'aſſied auprès
AOUST 1768 . 119
d'elle , dit des galanteries , examine la
broderie qu'on fait pour lui ; il eſt cauſe
que l'ouvriere caſſe ſon fil ; elle jette ſon
ouvrage ; le valet va le ramaſſer , il l'engage
à terminer bientôt leur mariage.
Propos de domeſtiques ſur leurs maîtres.
La femme de chambre rit de l'air niais&
gauche qu'il affecte devant Madame. Oh!
dit le valet , j'ai été renvoyé de pluſieurs
maiſons pour avoir eu trop d'eſprit; mais
j'ai pris le parti de n'en plus avoir , & je
m'en trouve bien. C'eſt , dit- il , une petite
fatisfaction que je donne à un maître
de pouvoir dire : que ces gensfont bétes!
qu'ils ont peu d'inteligence ! C'est comme
s'il diſoit , Que je suis fupérieur à cette
espèce ! quelle différence ! Je nesçais pas
même lire ni écrire , ajoute ce valet , quoique
très - inftruit , pour qu'on ne se défie
pas de moi , & pour avoir le plaifir de tout
voir & de tout connoître. La femme de
chambre lui dit qu'il n'échappera point à
la fineſſe de Madame , qui a beaucoup de
pénétration & qui gouverne ſon mari ,
ſans même qu'il s'en apperçoive. L'officier
& la marquiſe reviennent dans le
fallon , & pourſuivent leur converſation
fur les femmes. L'officier rapporte qu'étant
en garniſon avec M. le marquis de
Clainville fon colonel , on parloit beau
120 MERCURE DE FRANCE .
coup de l'eſprit ſuperficiel des femmes
qui n'approfondiſſent rien , & qui mettent
toujours la fineſſe à la place des connoiſſances.
La marquiſe eſt fort embarraffée
, & en même temps étonnée de ſe
trouver avec un homme qui connoît fon
mari . L'officier jouit de ſon embarras &
cherche à la piquer , en lui rapportant
des diſcours du marquis de Clainville
ſur ſa femme , qu'il peint & qu'il critique
d'après nature. Elle médite de s'en
venger & de faire voir à ſon mari que
les femmes ne font pas ſi foibles , qu'elles
ne dominent à leur gré les hommes
qui croient avoir un eſprit ſupérieur. La
marquiſe étant ſeule avec ſa femme de
chambre , le valet affecte ſon air timide ;
&raconte qu'il a entrevû la veille au foir,
dans la chambre du concierge , deux dames
, dont une jeune&jolie , qui ſe cachoit
derriere un rideau . Cette nouvelle
inquiéte la marquiſe qui , pourtant,
impoſe ſilence aux domeſtiques lorſqu'ils
veulent parler mal de la conduite du
marquis. Elle fait venir le concierge ; il
héſite à fatisfaire la curioſité de Madame
de Clainville. Il craint que fon indiſcrétion
ne le perde auprès du marquis ; enfin
il détaille les ordres qu'il a reçus pour
aller au-devant de ces dames , & les loger
AOUST 1768. 121
ger ſecrétement dans l'appartement de ſa
femme , où M. le marquis eſt venu les
voir , en leur marquant beaucoup d'égards.
La marquiſe fait venir ces dames.
C'eſt une jeune perſonne avec ſa gouvernante.
Cette demoiselle ignore ſon origine
; elle fort de couvent , & n'a jamais
connu que le marquis , ſon tuteur , qui
en a pris ſoin. Elle commence à s'alarmer
des deſſeins du marquis , en voyant
la ſurpriſe & les inquiétudes de la marquiſe
, dont elle n'avoit pas encore entendu
parler. Elle ſe retire , & la marquiſe
les prie de ne rien dire à ſon mari
de cette entrevue .
On avertitquele marquis deClainville
revient de la chaſſe . La marquiſe fort embarraſſée
,& n'ayant pu ſe défaire aſleztôt
de l'officier , l'engage à ſe cacher dans un
cabinetvoiſin.Lemarquisparlede la chaſſe
en termes d'art , & bientôt la marquiſe
amene l'entretien ſur les queſtions qui
l'intéreſſent. Le marquis avance qu'en
effet il ſe croit ſupérieur par les connoifſances.
Ilpourroit jouter contre un dictionnaire.
La marquiſe le flatte dans ſon
idée , en gageant toutes fois qu'il ne lui
expliqueroit pas toutes les piéces de ferrurerie
qui entrent dans la conſtruction
d'une porte. On gage vingt-cinq louis.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Le marquis appelle ſon concierge , & lui
dicte le nom des ferrures. La marquiſe
l'interrompt , & exige qu'il mette fon
engagement ſur le papier. Le marquis ne
balance point , ſe croyant für de n'avoir
rien omis. La marquiſe prend le papier
&demande un peu de temps. Elle parle
de ſon ennui,&de l'idée qu'elle a eue de
faire venir un cavalier aimable qui eſt
enfermé dans le cabinet. Le marquis
en conçoit de la jalousie , veut entrer
dans le cabinet ; la diſpute s'échauffe ,
le marquis inſiſte , demande la clef.
On la refuſe , il ſe fâche ; la marquiſe
jette cette clef ſur la table , &
lui dit d'un ton ironique qu'avec toutes
ſes connoiſſances , il a pourtant oublié
la clef, qui eſt une piéce eſſentielle des
ferrures d'une porte. Elle demande le
prix de ſa gageure. Le marquis eft confondu
de fon étourderie , & ravi de la
façon ingénieuſe dont la marquiſe lui a
fait connoître ſon erreur ; il lui fait excuſe
de ſon humeur , & fe condamne luimême
à payer cinquante louis au lieu de
vingt- cing. Il va chercher cette ſomme.
La marquiſe profite de ſon abſence pou
délivrer le cavalier enfermé dans le cabinet
, & tire avantage de la maniere dont
elle a ſçu tromper & humilier ſon mari .
Que feroit- ce , dit- elle ,fi j'avois voulu
AOUST 1768 . 123
C
employer les vapeurs , les reproches , &
toutes les armes de notresexe , qui font fi
puiſſantes ? Le Cavalier affecte toujours
de ſe prêter à fon illuſion. Il fait ſes
adieux & s'en va. Le marquis revient
peu- après apporter le prix de la gageure .
On annonce auſſi-tôt M. le baron que
le marquis a rencontré , & qu'il préſente
à ſa femme comme ſon ami. Il fort , en
diſant qu'il va chercher une nouvelle
compagnie. La marquiſe , toujours plus
étonnée , demande au baron ce que cela
fignifie ; il lui apprend qu'il s'étoit amuſé
de la circonſtance , & que la connoiffant
bien , il avoit profité de l'incognito.
C'est à dire que vous m'avez perfiflée , lui
dit la marquiſe , c'est une leçon , mais
dontje vous prie de ne pointparler. M. de
Clainville accompagné des deux dames ,
apprend à ſa femme que la jeune perſonne
eſt la fille de ſon frere qui avoit
fait un mariage ſortable , mais peu avantageux
& caché , qu'il a pris ſoin de ſa
niece , & qu'il la deſtine au baron fon
ami. La marquiſe ſatisfaite applaudit à
cemariage , elle reconnoît qu'elle a été la
dupede toutes ſes fineſſes , & qu'il faut
toujours ſe conduire avec droiture &
fimplicité.
Nous avons detaillé , autant qu'il a été
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
poſſible de le faire , de mémoire , cette
comédie dont le mérite eſt principale
ment dans les détails .
Cette piéce eſt une eſpèce d'énigme.
Quand on pourra dire pourquoi ces
deux jeunes dames font introduites
dans la maiſon avec tant de ſecret ,
lorſqu'il eſt ſi naturel de les y introduire
ouvertement; pourquoi ce myſtére
affecté qui promet une ſituation au
ſpectateur , n'en produit aucune , fi ce
n'eſt un mariage tel que ceux qui finiffent
toutes les comédies ; pourquoi la
marquife fait cacher le prétendu chevalier
dans ſon cabinet ; à quoi revient
cette gageure fur la ferrurerie , &quelle
liaiſon elle a avec tout ce qui précéde ;
fi la marquiſe en a déja conçu le projet ,
en enfermant le chevalier , & fi elle a
deviné d'avance que ſon mari oublieroit
la clef; enfin quel peut être le but de
cet ouvrage , ſi ce n'est peut- être de
prouver que les femmes trompent aiféiment
les hommes , & que les hommes
le leur rendent bien , ce qui n'eſt pas
découverte ; quand , dis-je ,
pourra ſe rendre raiſon de tout cela , on
aura peut- être une idée de cette piéce.
Nous n'en ferons point la critique.
Nous ne ſcaurions ſur quels principes
l'établir, Ce genre ( car on appelle cela
une on
AOUST 1768 125
1
un genre ) appartient abſolument à M.
Sedaine. Lui ſeul peut le juger ſans doute;
car lui ſeul ſçait ce qu'il a voulu faire. II
ſeroit peu important de prouver que cette
piéce n'a ni intrigue , ni plan , ni fituation
, ni intérêt ; il y a peut- être des
moyens de s'en paſſer , puiſque l'ouvrage
a eu quelque ſuccès. L'air de fineſſe & de
myſtère qui y règne , faifoit toujours
ſuppoſer & attendre une explication ,
undénoûment qui n'eſt point venu . On
ne fait point encore le mot de l'allégorie.
Peut- être n'y en at- il point. Cela
ſerait plus plaiſant que la Comédie même.
Nous ne devons pas oublier que le
mérite qu'on accorde le plus généralement
à cette piéce , c'eſt une imitation
vraie de quelques converfations , de
quelques ſcènes de la ſociété. Cela peut
être; mais la ſociété eſt ſouvent infipide
& ennuyeuſe ; eſt-il beſoin d'aller au
théâtre pour l'apprendre ?
Il y a une grande différence entre
cette piéce& le Philoſopheſans lefavoir ,
où M. Sedaine a mis de l'action , des
caractères , des ſituations intéreſſantes ,
du fentiment , & l'art qui lui eſt particulier
, de rendre le filence expreffif &
pathétique , &de donner beaucoup au jeu
muet de ſes perſonnages .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
AM. SEDAINE , à l'occaſion de ſa
Comédie de la GAGEURE.
SUUR la nature & le génie ,
Que peut l'ignorance ou l'envie ?
Toujours le vrai triomphera.
On dit, en voyant ta Gageure :
Pour les cenſeurs la perte eſt ſûre ,
C'eſt Sedaine qui gagnera.
Par M. GUICHARD.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES comédiens italiens ordinaires du
Roi ont donné le 18 juillet la premiere
repréſentation du Jardinier de Sidon ,
piéce en deux actes , mêlée d'ariettes ,
dont le ſujet eſt tiré de l'Abdolonime de
M. de Fontenelle. Les paroles ſont de
M. de Pleinchêne ; la muſique eſt de
M. Philidor.
Abdolonime , deſcendantde la famille
royale de Sidon , eſt obligé de cherches
ſa ſubſiſtance dans la culture de ſon jardin.
Cliton , riche citoyen & fon voiſin ,
ayant découvert l'illuftre origine d'Ab.
AOUST 1768 . 127
dolonime , lui dit qu'il faut abandonner
fon jardin , & que la fortune veut changer
fon fort. Abdolonime lui fait connoître
qu'il a trouvé le bonheur dans le
travail qui lui procure la ſanté & qui
fatisfait à ſes beſoins . Abdolonime a une
fille jeune & belle , élevée par la foeur
de Cliton. Agénor , fils d'un Roi , l'aime
& en eſt aimé ; il s'eſt déguisé ſous un
habit ſimple , pour la voir ſans contrainte.
Abdolonime ſurprend ces amans. Agénor
vante ſa naiſſance , ſes richeſſes , ſa puifſance;
maistous ces avantages ne touchent
point Abdolonime ; il ſe rendà la pureté
de ſes ſentimens , & le choiſit pour
gendre. Cependant Cliton aime la fille
d'Abdolonime , il lui déclare le defir
qu'il a d'obtenir ſa main , & c'eſt à ce
prix qu'il doit élever Abdolonime fur le
trône de ſes ancêtres , pouvant ſeul faire
valoir ſes droits. Cette amante alarmée
veut facrifier ſon amour à l'élévation de
ſon pere ; Abdolonime refuſe d'abord
de croire le récit de ſa fille; & ſe laifſant
enſuite perfuader, il refuſe le trône ,
s'il faut qu'il la rende malheureuſe. Agénor
apprenant ce noble déſintéreſſement
d'Abdolonime , veut lui-même s'éloigner
& lui rendre ſa parole ; enfin Cliton ne
réſiſte point à ces traits de générofité. II
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
renonce à ſes prétentions , il aſſure le
bonheur des amans , & fait reconnoître
Abdolonime pour l'héritier légitime de
la couronne de Sidon .
Cette piéce , le premier ouvrage dramatique
de M. de Pleinchêne , a reçu
quelques applaudiſſemens ; mais le ſtyle
a paru , en général , foible & négligé.
La vraiſemblance n'y eſt point aſſez ménagée
, & les événemens s'y précipitent
ſans être préparés. On a trop prodiguć
la morale qui fur le théâtre doit être en
action , & non en ſentences ; on defireroit
auſſi plus d'intérêt & de liaiſon dans
les ſcènes.
La muſique de M. Philidor a couvert
une partie de ces défauts. On a admiré
fon harmonie ſçavante , pleine d'effet ,
&ſes chants agréables & variés .
Le fieur Caillot a fait valoir par fon
jeu &par fon goût le rôle d'Abdolonime.
Le ſieur Clairval celui d'Agénor,
Le ſieur la Ruette celui de Cliton.
Et la demoiselle la Ruette le rôle de
la fille d'Abdolonime .
AOUST 1768 . 129
:
ASTROΝΟΜΙ Ε.
J
LETTRE à Madame la Marquise D. P.
A Li : ces Mai 1768 .
Vous m'ordonnez , Madame , de vous
expoſer avec autant de précision que de
clarté , ce que c'eſt que le paſlage de
Vénus qu'on attend pour le 3 Jain de
✓Fannée prochaine ; quelle utilité les
Aſtronomés enviſagent dans l'obfervation
de ce phénomène , & quels font les
préparatifs que l'on fait pour tirer de ce
paflage la plus grande utilité poſſible.
Cette tâche qu'il vous plaît , Madame ,
de m'impofer , n'eſt pas auſſi facile que
vous paroiſſez vous le perfuader. Je
l'entreprends néanmoins ; le defir de
vous plaire ſera mon Uranie ; infpiré
par cette muſe , je ne déſeſpére pas de
réuſſir à vous fatisfaire : j'entre en mariére.
Nous nous piquons , nous autres
Aftrophiles , de marcher en tout fur les
traces des véritables Aſtronomes. En con
féquence nous plaçons le ſoleil au centre ,
&nous ordonnons auxplanètes decirculer
autourde lui. Mercure eſtla planète la plus
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
voiſine du Soleil ; Vénus le ſuit; plus loin
du Soleil eſt la Terre; les trois autres.
planètes , Mars , Jupiter & Saturne , ſont
à des diſtances plus conſidérables que
celle de la Terre. Il ſuit de-là que Mercure
&Vénus font les ſeules planètes qui
puiſſent ſe rencontrer entre la Terre &
le Soleil . Mercure y paſſe tous les quatre
mois , & Vénus tous les dix- neuf mois
ou environ. Vous conclurez peut- être
de- là , Madame , que tous les quatre
mois nous devrions obſerver un paffage
de Mercure , & tous les dix - neuf mois
un paſſage de Vénus. Cette conclufion
feroit un peu précipitée. Figurez-vous ,
Madame , un faiſceau de tous les rayons
viſuels qui peuvent aller de la terre au
diſque du Soleil : fi Mercure & Vénus
traverſent ce faisceau , il eſt hors de doute
qu'on pourra les voir ſur le diſque du
Soleil : mais s'ils paffent un peu plus
haut ou un peu plus bas , on les cherchera
vainement vis-à-vis du Soleil ; ils
ne pourront être obſervés dans ce paffage;
& c'eſt ce qui arrive le plus ordinai.
rement. Lorfque le paſſage de Mercure
arrive vers le 6 Mai ou vers le 8
Novembre , & lorſque celui de Vénus
concourt à peu près avec les Juin ou avec
le 7 Décembre , alors ces planètes fe
AOUST 1768 . 131
rencontrent dans la direction de nos
rayons visuels au Soleil ; on les voit
réellement vis-à- vis le diſque de cet aſtre ,
elles le traverſent ſous la forme de petites
taches noires d'une rondeur ſenſiblement
parfaite. Comme Vénus eſt & plus
grofle que Mercure , & plus voiſine
de la Terre , il eſt naturel que la tache
qu'elle forme fur le Soleil foit plus groffe
&plus ſenſible : mais d'un autre côté ſes
paſſages viſibles font bien plus rares que
ceux de Mercure. Le premier qui ait
jamais été obſervé , arriva en Décembre
1639 ; depuis il n'y en eut aucun juſqu'à
celui du 6 Juin 1761 ; nous en attendons
un le 3 Juin 1769 ; il s'écoulera
enfuite cent cinq ans & demi , juſqu'à
ce que Vénus reparoiſſe ſur le Soleil en
Décembre 18740
Mais pourquoi le retour de ces paffages
eſt- il ſujet à des périodes ſi inégales ?
Pourquoi ce phénomène , inviſible durant
cent vingt-deux ans , reparoît- il deux
fois confécutives , dans un intervalle de
huit ans , pour être enſuire cent cinq
ans& plus ſans ſe remontrer ?
Pour expliquer ceci , je penſe , Madame
, qu'il eſt à propos de vous rappeller
ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous
dire , que les paſſages de Vénus , entre la
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Terre & le Soleil , reviennent au bout de
dix-neuf mois & quelques jours , mais
que Vénus paſſe un peu trop haut ou uri
peu trop bas pour être vue fur le diſque
du Soleil, àmoins que le paſſage n'arrive
vers les de Juin ou vers le 7 de Dé.
cembre. Cela poſé , en huit ans moins
deux jours & quelques heures , Vénus
paſſera cinq fois entre le Soleil & la
Terre , parce qu'en huit ans moins deux
jours & quelques heures, il y a cinq fois
dix-neuf mois & quelques jours de plus.
Diviſons donc toute la marche de Vénus
en des périodes de huit ans moins deux
jours & quelques heures , & prenons
pour premiere période celle qui a commencé
le 6 Juin 1761 au paſſage même
deVénus : en ce premier paſſage,Vénus
a été vue ſur le Soleil , le jour de
fon paſſage ayantéré très- vo findu 5 Juin.
Les quatre autres paſſages de cette premiere
période ,diſtans l'un de l'autre de
dix-neuf mois & quelques jours , font
arrivés les 11 Janvier 1763 , 14 Août
1764 , 25 Mars 1766 , & 27 Octobre
1767. Aucun de ces paſſages n'eſt arrivé
vers les Juin ou vers le 7 Décembre
; Vénus a paffé ou trop haut outrop
bas pour être vue fur le Soleil. Selon la
loi de notre période , les cinq paſſages
1
AOUST 1768. 133
:
ſuivans doivent arriver huit ans moins
deux jours & quelques heures après les
cinq premiers . Ils arriveront donc le 3
Juin 1769 au foir , le 9 Janvier 1771 ,
le 12Août 1772 , le 23 Mars 1774 , &
le 24 Octobre 1775. Le paſſage de 1769
arrive encore affez près dus Juin pour
être viſible : douze heures plutôt il ne le
feroit pas ; les quatre autres paſſages font
trop éloignés des termes preſcrits. Dans
la troifiéme période , le premier paffage
arrivera le premier Juin 1777 , il fera
trop éloigné dus Juin , & il s'en éloignera
encore davantage les périodes fuivantes.
Le ſecond paſſage au contraire
arrivera le 6 Janvier 1779 , & à chaque
période de huit ans il continuera à anticiper
de deux jours & quelques heures ,
en s'approchant d'autant du 7 Décembre ,
juſqu'àce qu'enfin,après quatorze périodes
complettes, comptées depuis le 11 Janvier
1763 , il tombera ſur le matindu وDecem
bre 1874, & ramenera Vénus vifible ſur le
diſque du Soleil. Le paſſage de la période
ſuivante arrivera la nuit du 6 au 7 Décembre
1882 , & fera encore viſible ; il
ceſſera de l'être aux périodes qui fuivront
, & il faudra attendre que le paffage
du 14 Août 1764 , anticipant tous
les huit ans de deux jours & quelques
134 MERCURE DE FRANCE.
heures , après trente périodes complettes ,
ait avancé juſqu'au 8 Juin 2004; ce pafſage
ſera viſible , parce que les termes
favorables feront alors reculés au 7 Juin
& au , de Décembre.
Je pafle , Madame , à votre ſeconde
queſtion. Lorſque vous êtes au bas de
votre balcon , les yeux tournés vers la
campagne , deux jets - d'eau ſe préſentent
à vous , ou plutôt vous n'en voyez
qu'un ſeul ; le premier vous cache le
ſecond , & tous les deux vous paroiffent
être précisément vis-à-vis du milieu de
cette belle claire voie qui vous ſépare de
la campagne voiſine. Promenez vous ou
àdroite ou à gauche le long de votre
terraſſe , bientôt les jets-d'eau commencent
à ſe ſéparer , & ils ne vous paroifſent
plus répondre au milieu de la clairevoie
: vous remarquez cependant que
celui qui eſt le plus éloigné de vous , &
qui eſt à peu de diſtance de la claire-voie ,
ne s'eſt que très peu écartéde ſa premiere
direction ; l'autre jet d'eau au contraire
répond maintenant à une partie de la
claire- voie , très-diſtante de celle à laquelle
il répondoit d'abord. Figurezvous
, Madame , que la claire- voie eſt
le Soleil , votre terraſſe la Terre , le premier
jet d'eau , celui qui eſt le plus près
AOUST 1768. 135
du Château , Vénus , & l'autre jet-d'eau ,
voiſin de la claire- voie , Mercure. On ſe
promene ſur la Terre , on ſe tranſporte
en des pays fort éloignés les uns des autres
, pour obſerver le déplacement que
cette diſtance occafionnera dans la ſituation
de Mercure &de Vénus ſur le diſque
du Soleil . Ici Vénus paroîtra répondre préciſément
au bord du Soleil ; là , dans le
même inſtant , on la verra entiérement
ſur le diſque , & fa diſtance au bord du
Soleil ſera meſurée avec des inftrumens
délicats & précis ; ailleurs au contraire ,
Vénus ne paroîtra pas encore ſur le difque.
Un obſervateur verra Vénus un peu
plus éloignée du centre du Soleil ; un
autre l'obſervera plus voiſine de ce centre
: la demeure de Vénus ſur le diſque
ſera plus longue pour celui-ci , que pour
le premier. J'en pourrois dire autanr de
Mercure , mais Mercure eſt notre fecond
jet-d'eau ; il eſt trop près de la clairevoie
; on auroit beau ſe promener , il
paroîtroit toujours répondre preſque au
même point du difque.
,
Si de votre balcon , Madame VOUS
alliez directement aux jets-d'eau , vous
ne verriez aucun changement dans leur
direction; ils répondroient toujours , l'un
136 MERCURE DE FRANCE.
&l'autre , au milieu de la claire voie. Il
ne ſuffit donc pas de voyager pour voir
Vénus répondre à différens points du dif.
que du Soleil ; il faut choiſir les lieux de
l'obſervation , de maniere que le déplačement
de Vénus ſoit le plus ſenſible ,
& les aſtronomes n'ont pas manqué de
nous inſtruire ſur ce choix. Il ſuit de
leurs ſpéculations qu'il ſera bien plus facile
de trouver , en 1769 , des lieux extrêmement
favorables pour cet effer , que
cela n'a pu l'être en 1761. Auſſi l'obfervation
de 1761 a-t- elle laiffé un doute
qui ſe diffipera apparemment après l'obſervation
de 1769 .
Vous concevez peut - être , Madame ,
ce que les aſtronomes ſe propoſent de
faire le 3 Juin 1769 ; mais vous me demanderez
, fans doute , quelle utilité
réelle ils enviſagent dans cette obſervation
. La voici : les aſtronomes commencent
tous leurs calculs par ſuppoſer qu'ils
connoiffent la diſtance d'ici au Soleil &
àtoutesles planètes , & ils ne la connoifſent
pas avec aſſez d'aſſurance . Ils ne doutent
pas cependant de la proportion précife
de toutes ces diſtances ; ils ſçavent ,
par exemple , qu'au paſſage prochain de
Vénus , la diſtance de la Terre à Vénus
AOUST 1768. 137
ſeracelle de Vénus au Soleil , à peu près
comme 4 eft à 9 , c'est- à - dire , que , fi
l'on diviſe la diſtance de la Terre à Vénus
en cinq parties égales , il y aura 9 de
ces mêmes parties de Vénus au Soleil :
ils connoîtront d'ailleurs par l'obſervation
même , qu'un déplacement de tant
de lieues ſur terre , dans une direction
connue & déterminée , aura occaſionné
un tel déplacement dans la poſition de
Vénus ſur le diſque du Soleil. De ces
deux principes , il leur ſera facile de conclure
, par des opérations mathématiques
abfolument préciſes , quelle eſt la véritable
diſtance du Soleil à la Terre , à
Vénus , & généralement même à toutes
les planètes.
Il fuit des recherches de MM. de l'Académie
des Sciences , que les lieux les
plus favorables pour obſerver le plus
grand déplacement dans la ſituation apparente
de Vénus ſur le diſque , feront
d'une part les parties les plus ſeptentrionales
de l'Europe & de l'Aſie , de l'autre
pluſieurs iſlesde la grande Mer Pacifique ,
& les parties occidentales du royaume du
Mexique. Déjà un grand nombre d'aſtronomes
ſont partis par ordre de l'impératrice
de Ruffie pour ſe rendre dans les
138 MERCURE DE FRANCE.
parties ſeptentrionales & les plus orien
tales de ce vaſte empire. Les Suédois &
lesDanois ſe tranſportent dans la Norvège.
On affure que , par ordre de l'illuftre
Marie-Théreſe , impératrice-reine ,
le fameux P. Hell ſe diſpoſe à partir
pour Wardhus avec un de ſes confreres.
La Laponie n'aura jamais vu un auſſi grand
nombre d'habiles aſtronomes , qu'elle en
renfermera , cet hiver. On peut donc attendre
de ce côté une multitude preſque
infinie d'obſervations excellentes , mais
parfaitement inutiles , ſi le ſecond terme
de la comparaiſon eſt négligé. Je ſçais
que M. l'abbé Chape , de l'académiedes
ſciences , déjà connu par l'obſervation
du paſſage de 1761 , faite à Tobolsk ,
ville capitale de la Sibérie, doit obſerver
celui de 1769 , ou dans quelqu'iſle de la
mer du Sud , ou au moins en Californie.
Mais un ſeul obſervateur ſuffit - il pour
une opération de cette importance ? Que
le Ciel ne daigne pas le favorifer ;
que les nuages ou le brouillard mettent
obſtacle à fon obſervation , l'occaſion eſt
manquée ; la queſtion reſte indéciſe , &
pour nous , & pour pluſieurs des générations
qui nous ſuivront. Dans un excellent
mémoire que M. Pingré , de l'acaAOUST
1768 . 139
démie des ſciences , a fait imprimer l'année
derniere à Paris , chez Cavelier , rue
Saint- Jacques , cet aſtronome nous apprend
que ce ne ſera qu'en 2255 , au
mois de Juin , que Vénus repaſſera ſur
le diſque du Soleil , avec des circonſtances
auſſi favorables qu'en 1769. Il n'eſt
pas ſansdoute à préſumer que les Anglois
reſtent ſpectateurs oiſifs du zèle des Sué,
dois & des Rufſſes : ils enverront apparemment
des obfervateurs dans quelques
parties de leurs vaſtes poſſeſſions enAmérique
, & peut être même , ce qui ſeroit
le plus avantageux , dans les nouvelles
ifles qu'ils ont découvertes dans la mer
du Sud : nous n'avons cependant aucune
connoiſſance de leurs projets à cet égard.
On nous avoit fait eſpérer que M. Pingré
ſeroit envoyé au Mexique , & nous ne
doutions pas que ſon zèle , mis déjà plus
d'une fois à l'épreuve , ne le portât à ac
cepter cette nouvelle occaſion d'être utile
au progrès des ſciences. Alors M. Chape ,
obſervant en Californie , M. Pingré près
de Mexico , à la diſtance de plusde cent
lieues l'un de l'autre , il y auroit lieu de
ſe flatter que le Ciel feroit favorable , au
moins à l'un des deux obſervateurs . Mais
j'ai appris depuis quelques jours que M.
Pingré étoit nommé pour une autre ex
140 MERCURE DE FRANCE.
>
pédition , qui ne paroît pas ſe concilier ,
dans ſes circonstances , avec celle de Pobſervation
de Vénus. M. Berthoud , habile
horloger de Paris , a travaillé par
ordre du roi à des montres marines
qu'il croit ſupérieures en exactitude &
en fimplicité à toutes celles dont on a
parlé juſqu'ici . Le gouvernement veut
qu'elles foient vérifiées à la mer ; il a demandé
à l'académie un aſtronome pour
préſider à cette vérification , & le choix
eſt tombé ſur M. Pingré. On doit partir
en Août ou en Septembre prochain pour
revenir en Février ou en Mars 1769
après avoir relâché à Cadix , aux Canaries
, & à la Martinique. Cet arrangement
, s'il a lieu , n'eſt pas compatible
avec une obſervation à faire en Amérique
, au commencement de Juin de la
même année 1769. Cependant ſi le zèle
de l'utilité publique pouvoit faire différer
dedeux ou trois mois le terme du départ ,
à prolonger de trois mois ſeulement la
durée de l'expédition , & à choiſir la
Véra-Cruz pour troiſiéme lieu de relâche
, au lieu de Cadix ou des Canaries ,
les montres ſeroient vérifiées , & Vénus
pourroit être avantageuſement obfervée
à Mexico , qui n'eſt éloignée que de foixante
lieues de la Véra Cruz. Mais ce n'eſt
AOUST $768 . 141
pas à moi , c'eſt aux ſçavans à faire ces
repréſentations , s'ils les jugent bien fond'es.
Je crois , Madame , avoir fatisfait
d'ailleurs à vos demandes. Si mes réponſes
vous paroiffent manquer de cette
clarté&de cette préciſion que vous ydefiriez
, n'en accuſez que le choix que
vous avez fait de moi pour vous expliquer
ces myſtères. C'étoit à nos oracles ,
à ces profonds & laborieux aſtronomes
de votre académie des ſciences que vous
deviez recourir , & non à un provincial
qui n'a d'autre mérite que le deſir de ſçavoir
, & qui ne ſçait que ce qu'il peut
ſaiſirdans le commerce que quelques académiciens
de la capitale lui permettent
d'entretenir avec eux .
Je ſuis avec reſpect , &c.
MEDECINE.
CAUSES PHYSIQUES ET MORALES,
des maladies de nerfs. *
LEs maladies de nerfs font beaucoup
plus fréquentes & plus variées qu'elles
* Voyez le livre de la ſanté desgens de lettres ,
par M. Tissor , médecin.
142 MERCURE DE FRANCE.
{
ne l'étoient il y a ſoixante ans ; c'eſtune
vérité généralement connue ; tout le monde
l'obſerve , s'en plaint & en demande
les raiſons :il y en a pluſieurs; j'indiquerai
les principales.
1º L'amour des ſciences & la culture
des lettres beaucoup plus répandus : on
pourroit dire , comme Cicéron diſoit autrefois
des Dieux , il eſt plus aiſé de rencontrer
un académicien qu'un homme.
Cette foule de preſſes qui roulent continuellement
en Europe , cette immenſité
d'ouvrages qui en ſortent tous lesjours ,
ſuppoſent néceſſairement une multitude
d'hommes qui n'ont peut-être point les
attributs des ſçavans , mais qui font plus
ou moins expoſés aux maux qu'ils éprouvent
, & l'on ſçait que les maux de nerfs
en font une partie. Tant d'auteurs font
éclore une foule de lecteurs , & une lec
ture continuée produit toutes les maladies
nerveuſes ; peut-être que de toutes
es cauſes qui ont nui àla ſanté des femmes
, la principale a été la multiplication
infinie des romans depuis cent ans.
Dès la bavette juſqu'à la vieilleſſe la plus
avancée , elles les liſent avec une ſi
grande ardeur , qu'elles craignent de ſe
diſtraire un moment , ne prennent aucun
mouvement , & ſouvent veillent
AOUST 1768 . 143
très-tard pour fatisfaire cette paſſion ; ce
qui ruine abſolument leur ſanté ; ſans
parler de celles qui ſont elles -mêmes
auteurs , & ce nombre s'accroît tous les
jours . Une fille qui , à dix ans , lit au lieu
de courir , doit être à vingt une femme
à vapeurs, &non point une bonne nourrice.
2º Un beaucoup plus grand uſage des
eaux chaudes , dont les dangers ont été
démontrés .
3º L'augmentation du luxe , qui entraîne
une vie beaucoup plus molle pour
les maîtres & pour les domeſtiques , &
qui a multiplié prodigieuſement le nombre
des arts fédentaires , dont l'établiſſement
ſi vanté a ruiné tout à la fois
l'agriculture & la ſanté. J'ai vu dans la
Suiſſe quelques villages dont tous les
habitans , occupés aux ouvrages de fûtaillerie
, paſſoient leur vie à aller couper
les arbres dans les forêts , à les mettre
en oeuvre , à conduite leurs ouvrages
fur les marchés ; & c'étoit le canton du
pays où l'on trouvoit les hommes les
plus beaux , les plus forts , les mieux
portans , les plus à leur aiſe : il y a trente
ans qu'il s'y établit quelques lapidaires ;
la quantité d'argent augmenta & féduifit ;
la lapidomanie gagna; la fûtaillerie tom
144 MERCURE DE FRANCE.
ba ; la vie ſédentaire ſuccéda à la vie
active ; des mercenaires étrangers font
venus travailler leurs terres ; la nouvelle
profeſſion a perdu de ſa vogue ; c'eſt aujourd'hui
le quartier qui a le plus de
maladies de langueur ; les hommes y ont
dégénéré , & l'aiſance s'en éloigne pour
n'y revenir peut- être jamais , parce qu'elle
fuitles contrées où les hommes font foibles
& oififs . Pluſieurs ordres de gens
qui ſe ſervoient eux- mêmes il y a trente
ans, ſe font ſervir aujourd'hui ; ceux qui
alloient à pied vont à cheval ; ceux qui
alloient à cheval vont en voiture ; ils
trouvent même le cahotement des voitures
publiques trop rude , & les artiſans
ne voyageront bientôt plus que dans dès
caroſſes à refforts bien liants. On demeure
beaucoup plus en ville qu'on ne faifoit;
le mot vague d'éducation a frappé les
oreilles , & , ſans ſçavoir quelles idées
on y attachoit , on eſt venu en ville donner
de l'éducation à ſes enfans , & ils y
ont perdu leur ſanté , & trop ſouvent
peut- être leur vertu : Qu'ont ils acquis
en échange?
4°. Plus de paffions : le luxe & la vie
de la ville les mettent néceſſairement
enjeu , ils augınentent la vanité , la cupidité
, l'ambition , la jaloufie ; paffions
nuiſibles
:
AOUST 1768. 145
nuiibles qui détruiſent la ſanté & produiſent
tous les maux de nerfs : ils
diminuent les liaiſons, l'amitié, la gayeté,
qui font tant de bien.
5º Un goût d'aſſaiſonnement dans la
cuiſine beaucoup plus échauffant ; ce
qui uſe néceſſairement les organes , jette
dans la foibleſſe , occaſionne la fiévre
lente , & tous les maux de nerfs .
6°. Une dégénération qui eſt inévitable.
Les enfants ſe reſſententdes maux
des peres ; nos ayeux ont commencé par
s'écarter un peu du genre de vie le plus
ſalutaire; nosgrands peres font nés un peu
plus foibles , ont été élevés plus mollement
, ont eu des enfans encore plus
foibles qu'eux , & nous , quatrième génération
, nous ne connoiſſons plus la force
&la ſanté que chez les vieillards octogénaires
, ou par oui-dire. Il faudroit ,
pour nous les rendre , ou une conduite
raiſonnée qu'on ne peut point eſpérer ,
ou quelques ſiècles de barbarie qu'on
n'oſe pas même deſirer.
tes.
7°. Les influences des maladies ſecret-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
REMEDE qui vient d'être rapporté dans
quelques papiers publics , contre le
tremblement excité par l'affoibliſſement
du genre nerveux. 1
Un célèbre Miſſionnaire , épuisé de
travaux , avoit le gente nerveux tellement
attaqué , qu'il ne marchoit qu'avec
difficulté ; les jambes refuſoient dele porter
, & le tremblementde ſes membres lui
permettoit à peine de potter un verre
juſqu'à la bouche , en le tenant des deux
mains. On lui a conſeillé de faire uſage
d'un reméde , connu , dit-on , en Angleterre
, & qui eſt fort fingulier. Il confifte
à portér ſur la poitrine une pierre d'aimant
armée , en obſervant de la mettre
d'autant plus près de la peau que le
tremblement eft plus fort & le tempérament
plus robuſte. On aſſure que
depuis quelques années que cet Eccléſiaſtique
a eu recours à cet expédient , il
s'en eſt ſi bien trouvé , qu'il fait aifément
des courſes à pied , & n'a plus le même
tremblement dans les mains.
AOUST 1768 . 147
CHIRURGIE.
Un homme attaqué de la pierre , &
fouffrant des douleurs incroyables , s'eſt
préſenté à l'hôpital de la Charité. On l'a
fondé , & la pierre a paru ſi extraordinairement
groffe , que l'on a appellé les
chirurgiens les plus experts , & finguliérement
le frere Coſme , qui a une grande
pratique de cette maladie : il a été obligé
de faire une opération extraordinaire ,
&il a tiré une pierre monstrueuſe , peſant
26 onces , c'eſt-à-dire , près de quatre
fois plus forte & plus lourde que les
plus groffes ne le font ordinairement.
Cemalheureux n'avoit ſenti les douleurs
de ſon incommodité que quinze jours
avant d'être taillé.
Reméde contre la Migraine.
1
On vante beaucoup,un remede inventé
& adminiſtré par un payſan contre
la migraine. On remplit une cruche
de grès juſqu'aux deux tiers d'eau bouillante
, on y jette un grand verre de vinaigre
, & le malade expoſe ſon viſage bien
enveloppé à la vapeur de cette liqueur ;
il faut s'aſſujettir à peu près un quart
d'heure dans cette attitude , enſuite s'ef
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ſuyer , & fe coucher , ou ſe tenir chaudement
pour éviter l'impreſſion de l'air
froid. C'eſt , dit- on , un reméde sûr &
très-prompt.
GRAVURE.
I.
LA mere contente & la mere mécontente ;
ce font deux jolies eſtampes en pendant ,
d'en viron 15 pouces de haut fur 12 de
large , gravées par P. C. Ingouf, d'après
les deſſeins de M. Wille le fils. Le
ſujetde la mere contente repréſente cette
mere qui voit , avec une ſatisfaction mêlée
de tendreſſe , ſa petite fille lui préſenter
un bouquet pour le jour de ſa
fère. Dans la ſeconde estampe , une mere
irtitée gronde ſa fille de ce qu'elle s'entretient
avec un militaire. La feinte Agnès
paroît ſenſible aux reproches de ſa mere ,
&en même tems elle gliſſe un billet au
galant. Ce comique de ſituation eſt afſez
bien rendu , & le jeune deſſinateur
paroît avoir vu avec de bons yeux les
ouvrages d'un de nos plus habiles peintres
de l'académie. Son goût de deſſein
eſt élégant , & ſes draperies ſont traitées
avec beaucoup d'art. Ces deux morceaux
an noncent d'heureux talens de la part du
de ffinateur & du graveur. M. Ingouf a
AOUST 1768. 149
très-bien rendu l'étoffe dont eſt habillée
la petite fille qui tient un bouquet .On peut
la remarquer même après ce ſatin ſi ſupérieurement
traité par M. Wille pere ,
dans l'eſtampe qu'il a gravée ſous le titre
de l'Instruction paternelle. Ces deux nouvelles
eſtampes ſe vendent chez M.
Wille , graveur du Roi , quai des Auguſtins.
1 Ι.
Le ſieurBonnet, graveur dans la maniere
du crayon & du pastel , & déjà bien
connu parmi les amateurs , vient de publier
une nouvelle eſtampe , imitant le
paſtel , d'après un deſſein de M. Boucher ,
premier peintre du roi ; c'eſt l'Amour
qui prie Vénus de lui rendre ſes armes.
Če deſſein , qui eſt coloré , eſt rendu avec
toute la magie poſſible par le graveur.
On a fur-tout lieu d'être ſurpris de l'art
avec lequel le ſieur Bonnet a ſçu employer
le blanc dans ſes nouvelles gravures.
Ily avoit pluſieurs difficultés à furmonter
; il falloit un blanc qui ne s'effaçât
point par le frottement , & qui pût
ſe ſoutenir ; & nous avons , depuis pluſieurs
années , une eſtampe du ſieur Bonnet
, où le blanc eſt employé ſans qu'il
ait ſouffert la moindre altération. La
nouvelle planche , qui aura pour pendant
Giij
I150 MERCURE DE FRANCE.
le réveil de Venus , a quinze pouces de
largeur fur treize de hauteur. Elle ſe
vend fix livres chez luiarte Galande ,
la porte cochere entre un layetier & un
chandelier.
GÉOGRAPHIE.
CArte nouvelle de l'iſſe de Corſe ,
dreſſée d'après unegrande carte manufcrite
levée ſur les lieux par lesordresde Mile maréchal
de Maillebois ; par le ſieur Robert
de Vaugondy , géographe ordinaire du
roi. Cette carte eft fur une grande feuille
en hauteur , & fe trouve à Paris chez
l'auteur , quai de l'horloge du palais .
ÉCRITURE.
MOYEN méchanique de perfectionner l'art
d'écrire , d'en faciliter l'acquiſtion plus
promptement & plus facilement que par
l'imitation des lettres , & de rendre les
écritures plus lifſibles ; ou l'art d'écrire
réduit en parallélogrammes rectangles &
non rectangles , par M. Coulon ,juréexpert
vérificateur ; approuvépar l'académie
royale des ſciences de Paris,
ILLeſt rare de voir unartiſte aſſez zélé ,
& nous pouvons même dire affez au- deſſus
AOUST 1768. ISI
des petites charlataneries ſi forten uſageau.
jourd'hui , pour vouloir facrifier l'élégance
de ſon artàce qu'il peut avoir de plus utile,
& chercher à le dépouiller des difficultés
dont il eſt environné , afin de le rendre
en quelque forte plus commode , plus
facile à tout le monde. C'eſt ce que M.
Coulon vient néanmoins d'exécuter. Cet
artiſte , jaloux d'obtenir le fuffrage de
l'académie des ſciences de Paris , lui a
en conféquence exposé dans pluſieurs dif
cours , les avantages de fa nouvelle méthode
, & a été honoré de leur approbation
. Les écrits de M. Coulon , diſent
les commiſſaires de l'académie nommés
pour examiner cette nouvelle méthode ,
ont tous pour objet de perfectionner l'art
d'écrire , de faciliter les moyens de l'acquérir
plus promptement , & de rendre
les écritures plus liſibles. L'auteur , après
avoir détaillé ſuccinctement les inconvé .
niens qui réſultent des écritures manvaiſes
& non liſibles , propoſe , pout y
remédier , l'uſage de faire apprendre les
écritures bâtarde& coulée , aulli perpen .
diculairement que l'écriture ronde. L'abandon
de cette écriture ronde eft , felon
M. Coulon , la principale cauſe de ce
que les écritures belles , ou ſeulement lifibles
, ſont devenues plus rares qu'elles ne
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
1
l'étoient au commencement de ce ſiécle ;
mais comme il ne ſuffit pas de montrer
le véritable terme , & qu'il eſt de plus
néceſſaire d'y conduire ceux qui deſirent
d'y arriver , M. Coulon ſe propoſe de
graver & de diſtribuer du papier diviſé
enparallélogrammes rectangles &non rectangles
; les premiers ſerviront pour ceux
qui croiront que leur main ne peut être
plûtôt, plus facilement &plus invariablement
formée que par une écriture perpendiculaire.
Ceux qui par habitude , par prévention
ou autrement, voudront conſerver
l'uſage de l'écriture penchée , pourront ſe
pourvoir de parallélogrammes non rectangles.
Lahauteur de ces parallélogrammes
eſt égale à celle que l'on veut donner
auxcorps des lettres,& la largeurdes lettres
doit être réglée ſur celle des parallélogrammes.
Les parallélogrammes pris de
trois en trois dans le ſens de leur hauteur
, laiffent entr'eux un eſpace qui doit
ſéparer les têtes de certaines lettres d'avec
les lettres de la partie ſupérieure.
De ces trois parallélogrammes , celui du
milieu détermine le corps des lettres ;
il eſt diviſé vers le bas par une ligne
parallele à ſa baſe , & cette ligne détermine
où doit commencer la courbure de
certains jambages , tels que le ſecond
AOUST 1768 . 153
de I'n , le troiſiéme de l'm , &c. Le parallélogramme
ſupérieur détermine la
hauteur de la tête des lettres b , h , &
autres ſemblables ; pareillement la hauteur
du parallélogramme inférieur limite
celle de la queue de certaines lettres ,
telles que le g, lep , &c. les mots laifſent
entr'eux l'eſpace de deux parallélogrammes
, & les lettres l'eſpace d'un ou
de deux. Les lettres majufcules ſontdéterminées
à proprotion .
L'écriture penchée , ajoutent les commiſſaires
, a ſans doute ſes inconvéniens ;
mais l'écriture ronde ou perpendiculaire
peut auſſi avoir les ſiens ; nous avons vu
des écritures fort liſibles ; nous en avons
aufli rencontré de fort mauvaiſes de l'une
& l'autre eſpéce ; néanmoins il paro t
que par l'écriture perpendiculaire î,
les doigts contractent plus facilement ,
&confervent plus long tems l'habitud e
de ſe plier & de s'étendre. Mais pour
bien décider la queſtion , il faudroit recourir
à des expériences longues , ſouvent
répétées , & accompagnées de circonftances
qu'il n'eſt peut-être pas facile de
bien faiſir, Cependant nous croyons devoir
donner la préférence à l'écriture perpendiculaire.
Quant au papier diviſé en
parallélogrammes rectangles & non rec
Gv
5 MERCURE DE FRANCE.
tangles , que M. Couton fe propoſe de
graver , nous croyons que fon uſage fera
très utile pour former la main des éléves
à une écriture bonne , bien proportionnée
, & fur tout très liſible .
On trouvera chez Fauteur , à la Croix
rouge fauxbourg Saint Germain , fes difcours
lus à l'académie royale des ſciences
, fon art d'écrire réduit en parallélogrammes
rectangles & non rectangles ,
&du papier réglé ſuivant la nouvelle
méthode.
200
MUSIQUUE.
Premier livre de fonates pour le clavecin
avec accompagnement de violon
ad libitum, dédié à madame la princefle
de Poix , composé par Lafceux , orga-
*nifte & maître de clavecin de la maifon
des dames religieuſes de Sainte Aure ,
gravé par Niquet. Prix 7 liv. 4 fols , à
Paris chez l'auteur rue St. Honorécau
coin de la rue de l'Echelle , chez le
Notaire; chez le ſieur Bouin , rue Saint
Honoré au Gagne petit, près les écuries
de Monseigneur , & aux adreſſes ordinaires
; avec privilége du Roi.
AOUST 1768 . 155
QUESTIONS.
I.
LINSTITUTION DES CASTES
(ou tribus) établies dans quelques pays
d'Orient , eft elle politiquement bonne , &
Seroit- il avantageux dans tous les Etats de
fixer ainfi chaque citoyen à la profeffion
& à la condition de Jes peres ?
I I.
Il n'eſt point ſurprenant que dans nos
provinces les gens de lettres , ceux furtout
qui s'occupent de matieres d'érudition
, ne trouvent point les livres qui
leur feroient le plus néceſſaires. Mais on
ne peut être affez étonné que dans la capitale
du royaume , cette ville qui , elle
ſeule , renferme plus de livres que toutes
les autres , on foit tous les jours embarrallé
pour avoir tels &tels ouvrages
dont on a beſoin : l'on a vu différentes
perfonnes parcourir nos plus vaſtes bibliothéques&
les cabinets les mieux fournis
fans y déterret ce qu'elles cherchoient .
On demande s'ily auroit des moyens de
remédierà cet inconvénient,&quelsferoient
ces moyens?
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE à la queſtion du premier
Mercure de juillet dernier.
QUELS font les rapports qui se trouvent
entre la musique & la peinture ?
StI
cette queſtion , propoſée dans le premier
Mercure de juillet,pouvoit être bien
éclaircie , elle jetteroit un nouveau jour
fur ces beaux arts; elle nous feroit mieux
diftinguer leurs différents procédés , &
accroîtroit notre eſtime pour les artiſtes
qui conſacrent leurs veilles & leurs travaux
à nos plaifurs.
La muſique & la peinture ont également
pour objet l'imitation de la nature;
mais le tableau que ces beaux arts nous
offrent ne nous intéreſfera point , s'il ne
fait naître en nous un fentimentplus profond
de notre excellence , ſi le peintre ou
le muficien ne flatte point adroitement
notre orgueil , ou en exagérant le ridicule
qui nous choque , ou en ornant les
objets que nousaimons. Ce monde, nouveau
en quelque forte , que le peintre
&le muficien créent pour nous , nous
paroîtra d'autant plus parfait que nous
pourrons plus aisément en embraſfer toures
les parties. Aufli le peintre,qui veut
:
AOUST 1768. 157
obtenir plus fûrement nos ſuffiages , a
foin , fur tout lorſqu'il traite un ſujet
noble & élevé , de ne préſenter qu'une
principale action , & de fubordonner au
héros de ſa compoſition tous les autres
perſonnages mis en ſcène avec lui . Il ne
fuffit point pareillement au compoſiteur
de muſique de faire de beaux chants &
une bonne harmonie,il faut encore qu'il
lie le tout à un ſujet principal , auquel ſe
rapportent les différentes parties de l'ouvrage.
Le peintre circonfcrit par des
traits réguliers les formes que les objets
preſentent à nos yeux , & renferme le
deſſeinde ſa compofition dans une juſte
proportion que l'oeil peut faifir. Le muficien
a foin auſſi de donner à fon chant
une longueur convenable , de façon que
le milieu réponde au commencement & à
la fin , & qu'il conſerve par- tout le caractere
qui lui eſt propre. C'eſt de cette
perfection que dépend encore l'eſprit
d'unité.
2
Mais cette unité ne doit point exclure
la variété ſans laquelle le tout devient
ennuyeux. Le peintre , pour obtenir cette
variété charmante , a foin que les groupes
d'objets qu'il fait entrer dans la com.
poſitionde fon tableau,ne ſe reſſemblent
point par la forme , par les lumieres &
I158 MERCURE DE FRANCE.
4
par les couleurs . Le balancement , dans
une figure ſeule , peut lui- même produire
un contraste. On remarque la même variété
dans un tableau muſical bien fait.
Quoique le chant , le mouvement , l'harmonie
doivent ſe rapporter à une idée
générale qui les réuniſſe , le muficien
après avoir imaginé un ſujet , & l'avoir
diſtribué felon les régles d'une bonne
modulation dans les parties de ſa compoſition
où il doit être entendu , y met
une telle proportion qu'il ne s'efface
point de l'eſprit des auditeurs ; maisauiſi
il ne le repréſente jamais à leurs oreilles
qu'il n'y ajoute de nouvelles graces qui
lui donnent le piquant de la nouveauté.
Il y adopte ſouvent des traits d'un chant
plus recherché, mais analogue au premier
&qui fert à le faire valoir.
C'eſt par le moyen d'un coloris bien
ménagé que le peintre donne le relief &
la vérité aux objets qu'il imite ; il
ya un art dans cette imitation : l'artiſte
doit remarquer la façon dont ces objets
font frappés par la lumiere relativement
à leur poſition , ce qu'ils paroiſſent perdre
ou acquérir de leurs coulents locales
par l'effet que produiſent ſur eux l'action
de l'air qui les entoure & la réflexion des
corps qui les environnent ,& enfin l'éAOUST
1768. 139
loignement dans lequel ces objets font
de l'oeil . L'habile muficien meſurera également
les degrés d'intonation qu'il doit
donner à une voix ou à un inſtrument ,
ſelon la partie qu'il lui aſſigne dans un
choeur de muſique. Il aura ſoin que les
inſtrumens qu'il choiſit pour accompagner
la voix , la foutenir, la faire valoir,
ne l'étouffent point, comme on ne le voit
que trop ſouvent dans nos concerts. Il
aura égard à l'étendue de la ſalle où il fait
exécuter la muſique , parce qu'il ſçait
que , comme il y a un point de vue pour
juger de l'enſemble d'un tableau , de même
il ya une certaine diſtance oùles fons
ſe marient les uns avec les autres , &
* portent à l'ame , ſans inquiétude , l'im-
-preffion du tableau muſical.
Le peintre , par le moyen du coloris ,
ajoute à l'expreffion que le deſſein luila
donnée.Qui ne reconnoît d'abord la crainte
à la pâleur répandue fur fon front ? Le
rouge dont la pudeur couvre un beau
viſage , eſt bien différent de celui que
donne la honte ou le dépit. Chaque modulation
dans la muſique , ou plutôt chaque
fonda de même ſon énergie & fa
propriété , & un muſicien ne s'y trompe
guère. Il emploiera le rè ou lefol majeur
dans les chants éclatans &guerriers , l'ut
160 MERCURE DE FRANCE.
mineur dans ceux qui font touchans &
pathétiques , la fa mineur dans les tableaux
fombres & lugubres. Le muſicien
augmentera encore l'énergie de ces fons
par l'emploi heureux des différens inſtrumens
; mais cette reſſource eſt aujourd'hui
bien négligée. Le violon eſt devenu
le roi , diſons plutôt , le tyran des autres
inſtrumens , & a banni de nos concerts
les luths , les guittares , les mandolines ,
dont les fons pincés & fautillans font ſi
propres à peindre la légereté & l'allégreſſe.
Peu s'en faut même que la flûte
traverſiere , poursuivie par ce deſpore ,
n'abandonne le petit coin qu'elle tient
encore dans les concerts choiſis.
Le peintre feroit bien gêné dans le
magie de fon art , s'il ne pouvoit faire
uſage que de couleurs franches ; mais ,
par le moyendu mêlange , il obtient telle
nuance de couleurs qu'il veut , & peut
donner à fon tableau cette vérité , cette
harmonie pittoreſque qui nous enchante.
L'union de deux ou de pluſieurs fons enrendus
à la fois , tient lieu au muficien
des couleurs rompues du peintre ; furtout
entre les mains d'un compofiteur
qui eft bien perfuadé qu'il n'y a aucun
accord qui n'ait fon caractere propre , &
d
AOUST 1768. 161
qui , dans l'emploi , ne faſle un bon ou
un mauvais ſens.
Le clair - obſcur eſt abſolument effentiel
dans la pratique du coloris ; c'eſt par
l'intelligence que l'on a de cette partie
importante de la peinture,que l'on diſtribue
avantageuſement les lumieres & les
ombres , tant pour le repos & la fatisfaction
des yeux , que pour l'effet du tout enſemble.
En fait de muſique , une ſuite
d'accords parfaits , même bien liés , ne
fuffiroit pas pour la perfection de l'harmonie
; il faut des repos dans la muſique
comme dans un beau tableau ; &c'eſt
par le moyen des diſſonances , qui eſt le
clair-obfcur en muſique , que l'oreille diftingue
les groupes harmoniques , qu'elle
faiſit les repos , le commencement & la
fin de la phraſe muſicale , qui eſt terminée
par une cadence ou confonance parfaite.
Dans la peinture , le clair - obſcur
donne de la variété au coloris du tableau ;
dans la muſique , la diffonance eſt auſſi
néceſſaire pour introduire de la variété
dans l'harmonie , & cette variété eſt un
point que les bons harmoniſtes ne négligent
pas.
On eſt quelquefois ſurpris des effets
que la peinture produit par le moyen du
clair-obfcur. Qui ne voit avec plaifir , fur
162 MERCURE DE FRANCE.
une furface plate , des enfoncemens &
des lointains qui femblent fuir à perte de
vue ? Mais la muſique , par le moyen de
ſes piano& de ſes pianiſſimo , n'a- t'elle
pas des lointains encore plus ſéduifans ?
Après un coup d'archet unanime de trente
concertans , elle nous fait entendre leurs
échosdans un éloignement qui tromperoit
P'oreille à coup sûr , ſi les yeux ne nous
avertiſſoient que ce font les mêmes inftrumens
qui jouent.
Après avoir donnéun eſſai fur lesrapports
qui peuvent exifter entre la peinture
& la muſique , il ſeroit peut - être
utilede connoître en quoi ces beaux arts
différent. La peinture a ſans doute plufieurs
avantages ſur la muſique ; mais
celle- ci ne lui est- elle pas ſupérieure dans
les moyens qu'elle a reçus de la nature
pour nous toucher& nous émouvoir ? La
peinture ne peut offrir que le moment
d'une action , & des objets tout au plus
dans l'attitude du mouvement; mais la
muſique nous peint le mouvement même,
&un ſeul air de muſique nous rappelle
fouvent une action toute entiere . Les cou.
leurs d'ailleurs ont elles autant d'énergie
que les fons ? La toile qui reçoit les couleurs
a t'elle autantde docilité que l'air ,
qui nous tranſmet les impreſſions fono.
۱
AOUST 1768 . 163
res ?& la vue a t'elle un jage auſſi ſenſible
, auffi délicat que l'oreille ? Il eſt
conſtant , dit un illuſtre ancien , que
les ſenſations que l'ame reçoit par l'ouie
font beaucoup plus fortes que celles qui
lui viennent par la vue ? Un air , ou fort
gai ou fört tendre , fera une impreffion
que l'aſſortiment de couleurs le plus recherché,
dans quelque genre &dans quelque
deſſein que ce ſoit , ne fera jamais.
La vue eſt le plus paiſible de tous les ſens .
On a demandé dans le même volume :
Quelle infcription pourroit être comprise
en deux vers françois pourfervir au bâtiment
d'une falle de ſpectacle ?
Voici quelques diſtiques qui nous ont
ont été adreſſés :
Lesjeux , les ris , l'amour , les graces , les plaiſirs ,
Vous attendent ici pour charmer vos loiſirs .
Nos ſpectacles , nos jeux offerts à votre hommage,
Sont les fruits du talent& les plaiſirs du ſage.
Nos arts , fruits du génie &délices des coeurs ,
Flattent le ſentiment pour corriger les moeurs.
Les arts ont élevé ce temple à l'harmonie ,
Ce palais aux talens , cette école au génie.
164 MERCURE DE FRANCE.
Reponse à la question proposée dans le
dernier Mercure , fur legenre larmoyant.
L'anonyme qui nous l'a adreſſfée , y a
joint un avertiſſement conçu en ces
termes :
» CeEsS réflexions n'étoient pas deſtinées
>> à l'uſage que vous devez en faire ; car
> il y a pluſieurs années que je les garde
> dans mon porte- feuille ; mais elles ſe
>> rapportent ſi exactement à toutes les
>>parties de votre question , qu'elles
•paroiſſent faites pour leur fervir de
>>réponſe. L'auteur , mort en 1750 ,
>> n'étoit point partiſan des pièces de M.
» de la Chauffée; & c'eſt à fon éloigne-
>> ment pour les ouvrages de ce genre ,
» plutôt qu'à aucune animoſité particu-
>> liére & perſonnelle , qu'il faut attri-
>>buer quelques expreſſions dures , où
> cet auteur eſtimable n'eſt point aſſez
» ménagé " .
Réflexionsfur le genre larmoyant.
Il me ſembleque toute piéce de théâtre,
en général , doit néceſſairement réunir
deux objets : la repréſentation fidèle des
AOUST 1768. 165
actions des hommes ; & la peinture vraie
de leurs caractères .
Le genre larmoyant , tel qu'il a été
traité juſqu'à préſent , ne nous préſente ,
au contraire , qu'un arrangement de
fables , moralement & phyſiquement
impoffibles , & que des caractères purement
romaneſques.
Je dis , tel qu'il a été traité jusqu'à
préſent , attendu que , comme il ſeroit
injufte & ridicule d'exclure aucun genre ,
& de nous priver par-là du plaiſir que
des nouveautés peuvent nous donner , je
fuis bien éloigné de ne pas admettre le
genre larmoyant , lorſqu'il remplira les
objets que doit naturellement ſe propoſer
toute piéce de théâtre.
M. de Fontenelle , en parlant des capitans
& des matamores , que nos anciens
comiques françois ne ceſſoient de mettre
ſur la ſcène , s'écrie avec raiſon : Que
prétendoient- ils peindre ? A qui en vouloient-
ils?Ne ſommes nous pas en droit
de même , en voyant repréſenter , ou en
examinant à la lecture tous les plans ,
les incidents & les caractères de nos
piéces,de nous écriercomme ce judicieux
écrivain : Aqui en ont voulujusqu'à pré-
Sent les auteurs d'un genre jusqu'à préfentfifaux
&fifade!
:
166 MERCURE DE FRANCE.
Quoique le mot de nouveautés me
foit échappé plus haut , en parlant du
genre larmoyant , il n'eſt pourtant rien
moins que nouveau .
Feu M. de la Chauffée n'a point eu
le médiocre honneur d'avoir été l'inventeur
de ce genre , comme l'ont prétendu
quelques -uns de ſes partifans ,
qui ont affecté ſans doute de ne pas
ſe ſouvenir que l'Andrienne , & que
l'Hécyre de Térence font de vraies comédies
larmoyantes ( a ) .
,
Ces Meſſieurs, paſſionnés pourla gloire
de leur maître favori , du moraliſte la
Chauffée , ont eu l'adreſſe de feindre
d'ignorer encore que nos anciens dramatiques
françois avoient cu déja le malheur
de traiter ce genre triſte & étroit
avant que nous euſſions connu la véritable
comédie. 4 1
En découvrant à ce dernier égard la
(a) Je les appelle vraies comédies , parce que
ſi l'on en peut blâmer les fables , dont les incidens
tiennent plus du roman que de la vérité ,
du moins , ce défaut eſſentiel est- il racheré par
la peinture naïve des moeurs. Les caractères des
peres , des jeunes gens paſſionnés , des eſclaves
fourbes , &c. font deſſinés d'après nature , &
nous y reconnoiſſons encore les hommes d'aujourd'hui
.
AOUST 1768. 167
fupercherie de ces tendres enthouſiaſtes ,
je crois que nous pouvons les forcer de
nous avouer que la plupart des fonds de
nos piéces de théâtre du ſiécle dernier font
tirés de l'Aftrée de d'Urfé , & des autres
romans de ce temps-là ( a ); & que ces
infipides productions doivent être placées
dans le genre des comédies larmoyantes ;
j'ajouterois qu'elles ont peut être l'obligation
de leur infipidité à l'infipidité
même de ce genre , ſi je croyois qu'on
dût me paſſer cette idée.
Le burleſque & joyeux Scaron
fut preſque le premier de nos poëtes qui
nous donna des comédies qui faifoient
rire , dans le temps que le reſte de nos
mélancoliques aureurs cherchoient vainement
le ſecret de nous intéreſfer ,
& ne trouvoient que celui de nous
affadir..
Scaron , en traduiſant ou en imitant
les poëtes Eſpagnols , nous fit connoître
leurs piéces d'intrigue ; & quoique les
fiennes nianquaſſent preſque toujours par
la vraiſemblance dans ſes plans , & par
(a) L'on peut parcourir & confulter l'hiſtoire
du Théâtre François , depuis Rotrou juſqu'à
Scaron , pour ſe convaincre des faits que l'on
avance ici.
168 MERCURE DE FRANCE.
le défaut de vérité dansſes caractères , da
moins fon inépuiſable gaieté& ſa folie
amuferent- elles. L'on fentit , ou plutôt
l'on doit fentir aujourd'hui qu'il ne paroît
nullement avoir eu la prétention de nous
donner du bon ; mais qu'il ſe contentoit
d'égayer le ſpectateur.
....
Mais le ſérieux, le grave , le ſententieux
M. de la Chauffée a eu ... ( L'on
n'en ſçauroit douter , car il l'a dit luimême
plus d'une fois ) le deffein
prémédité de ne nous donner que de l'excellent
( a ) ; il ne s'amuſoit pas à la bagatelle
comme ce fou de Scaron . Auſſi ,
quelques critiques (de mauvaiſe humeur
ſans doute ) qui n'ont pas ſenti comme
la Chauſſée lui- même , toute l'excellence
de ſaprétention , ſe ſont-ils refuſés inhumainement
au plaiſir qu'il entendoit leur
donner dans ſes pièces; ils ne s'y laiffoient
point attendrir ; ils ne pleuroient ,
(a) Un jour que l'on donnoit Georges-Dandin
après le Préjugé à la mode , M. de la Chauffée
dit en plein foyer , que ſi les comédiens avoient
un fonds d'une douzaine de piéces pareilles au
Préjugé à la mode , il ne ſeroit bientôt plus queftion
du théâtre de Moliere. Cela ſe répandit ; &
depuis , notre belle jeuneſſe a penſé comme lui
fur cette humble déciſion , & a préféré le Préjugé
à la mode à l'Ecole des maris.
difoient- ils ,
AOUST 1768. 169
diſoient-ils , que pour de bonnes raiſons.
L'unde ces barbares ( a) n'en trouvoit
point , par exemple , de ſuffiſantes , pour
être touché de son chef-d'oeuvre , de fon
incroyable Préjugé à la mode; & voici
fur quoi il s'appuyoit , pour ne pas fondre
en larmes à la repréſentationde ce
dramefuffoquant.
>>Du momentque je ne ſçauroisajou
* ter foi à des faits qui me paroiſſent
>>contre toute forte da vraiſemblance ;
>> du moment que je vois des caractères
» qui ne ſe rencontrent quedans les ro-
>> mans ( b ) , & que je n'ai jamais vus
>> ni apperçus dans le monde; dès - ce
>> moment-là , dis-je , l'illuſion théâtrale
(a) Ce coeur inſenſible étoit pourtant d'ailleurs
très-honnête. Ce critique n'a jamais voulu ,
du vivant de feu M. de la Chauſſée , écrire contre
lui , ni contre ſon prétendu genre,
(6) Dans cet endroit , l'on n'entend par 10-
mans , que les romans purement fantaſtiques ,
ceux qui ne peignent point la nature. Il faut bien
ſe garder de les confondre avec les romans de
M.M. le Sage , de Marivaux , de Crébillon &
Duclos , qui ont connu le coeur humain , qui l'ont
approfondi , & qui ne nous préſentent que des
tableaux de la plus grande vérité. Ces romans là
font bien plus vrais que l'hiſtoire , & font bien
mieux connoître les moeurs d'une nation que le
PereDaniel.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>> ceffe , & bien loin de m'attendrir , je
>> ne prends pas le plus léger intérêt à
» l'action impoffible qui ſe paſſe devant
>> moi à des contes de fées , dont l'on
>> me berce , & encore moins à des per-
»ſonnages idéaux qui ne peuvent exiſter
>> que dans le cerveau d'une tête roman-
» ciére «.
Tel eſt , dans le Préjugé à la mode ,
>> l'incident des préſens fecrets que
>> Durval fait à ſa femme.
>> Comment ce mari introuvable peur-
>> il ſe flatter de faire des préſents anony-
>> mes à ſon épouſe , d'un habit de chaſſe ,
>> d'une caléche , d'un attelage de che
>> vaux , & de diamants ? Comment cette
>> femme peut- elle dans cette occafion ,
>> avoir l'eſprit aſſez borné , pour ne pas
>>juger que ces préſensne peuvent abfo-
>> lument venir que de fon mari ? Pour-
» quoi ſi la froideur de ce dernier lui
>> fait naître quelque doute à cet égard ,
>> ne s'en explique-t'elle pas avec lui ?
>> Mais elle ne doit point avoir de dou-
>> tes ; un mari fait tous les jours des
- préſens à ſa femme , fans en être
>> amoureux. Il la veut voir parée , &
>>qu'elle ait un grand équipage , par des
>> motifs de pure vanité , de faſte , &c ,
> &c . Mais enfin ſi , contre toute raiſon
KAOUST 1768. 171
-
>>& contre toute nature , l'héroïne du
> préjugé à la mode eſt aſſez ſimple &
» a affez peu d'uſage pour ſoupçonner
- que ces préſens lui viennent de quel-
» qu'agréable ; fi dans ce cas , comme
» elle le dit elle-même , elle ſe plaint
- de ce qu'on lui manque , de ce qu'elle
» n'eſt plus reſpectée , pourquoi ( je le
>> répéte encore ) cette vertueuſe épouſe
>>ne s'éclaircit-elle pas très-vivement
>> de tout cela avec ſon mari ? Il eſt
» bien facile d'en ſentir la raiſon : c'eſt
> qu'elle doit néceſſairement refter dans
> cette erreur volontaire ; ſans quoi ,
➡ la piéce ſeroit finie , & ce n'eſt pas-
>> là le compte de l'auteur. :
>> Tel eſt d'un autre côté le caractère
» de Durval , ſur lequel roule entiére-
>> ment le fondde la pièce. Ce mari qui
" ſe reprend de goût pour ſa chere moi-
» tié , & qui eſt aſſez honteux , ou plutôt
affez fot pour n'ofer le lui décla-
>> rer , eft il davantage dans la nature ,
» que l'incident ſurnaturel dont nous
>> venons de parler ? Dans le ſiécle aiſé
>> que nous peint le naïf la Chauf-
>> ſée , ce tendre nigaud de mari ( qu'on
» me paſſe cette expreſſion ) eſt- il en
>> aucune façon dans la vérité de nos
>> moeurs ? Ce caractère de Durval n'eſt-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
» il pas plutôt du reffort de ceux de l'Af-
>> trée , de Cyrus , ou de Clélie ?
>> Mais ce n'eſt pas ſeulement dans
>> ces deux points principaux que M. de
>> la Chauſlée manque la nature dans
» le Préjugé à la mode , c'eſt par-tout
>> qu'elle y eſt bleſſée..... (a)
En nous repliant ici ſur nous mêmes ,
(a) Comme l'antagoniſte de M. de la Chauſſée
nous paroît , par ces deux obſervations affez
ſolides , avoir indiqué ſuffisamment la preuve
qu'il veut donner , que l'on ne sçauroit s'intéref-
Jer àun drame qui n'eſt fondé fur rien & dont
les caracteres n'ont aucunevérité, nous abrégeons
ou plutôt nous épargnons aux lecteurs la ſuite de
la critique du Préjugé à la mode , & nous nous
contenterons ſeulement de dire que notre Ariftarque
, après y avoir repris le ſtyle ſententieux
de ce faux dramatique , comme il l'appelle , revient
encore aux autres incidens de cette piéce,
ytrouve forcé celui du portrait; celui des lettres
ne lui ſemble pas aſſez fondé ni aſſez préparé ;
il ne voit aucune vraiſemblance dans l'incident
qui amene le dénoûment ; il ne peut ſe prêter ,
dit-il , à ce qu'un mari ne connoiſſe pas la voix
de ſa femme , quoiqu'elle ſoit maſquée ; ce
moyen lui paroît trop uſe , trop romanesque ,
trop petit , & il ne le trouve pas , ajoute-t'il ,
digne de la dignité infigne de ce grand genre
Larmoyant. Ce ſeroit s'appeſantir que de rapporter
ſes raiſons en entier dans cet ouvrage ci , qui
n'est qu'un eſſai ſeulement.
AOUST 1768. 173
&en abandonnant bruſquement cette efpèce
de digreſſion , dans laquelle nous
nous étions engagés , revenons au genre
larmoyant en général ; diſons , que s'il eſt
vrai qu'il ne faut exclure aucun genre ,
il n'eſt pas moins vrai que la comédie
larmoyante eſt , de tous les drames, le plus
aifé & en même tems le plus difficile à
compoſer , facile à traiter d'une façon
commune & romaneſque , enfin , tel
qu'il l'a été juſqu'à préſent : d'une difficulté
preſqu'inſurmontable , lorſque ſon
auteur voudra s'aſſujettir aux deux régles
fondamentales detout poëmedramatique,
quel qu'il foit , & que nous avons propoſées
au commencement de cet eſſai .
La premiere , que tous les événemens
de la fable de ce drame ſoient vrais ,
poſſibles ou vraiſemblables , enforte que
l'illuſion theatrale puiſſe ſubſiſter en ſon
entier.
J
La ſeconde , que les caractères ſoient
également vrais , pris dans la nature ; que
ce foient des hommes véritables dont
on me préſente la peinture , &que l'on
ne me donne point pour des hommes ,
des êtres métaphyſiques qui n'ont de réalité
que dans l'imagination de l'auteur ,
que des êtres qui ne peuvent point être.
Que j'aille m'amuſer à une comédie de
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Moliére , j'y trouve des caractères que
je vois tous les jours & que je rencontre
dans la ſociété. Que j'aille m'ennuyer à
une piéce larmoyante , je n'ai vu les
grands perſonnages de ces rapſodies que
dans nos mauvais romans. :
Une grande preuve que le genre larmoyant
eſt de tous les genres le plus
difficile à bien traiter , c'eſt que nous oferions
défier de nous citer une feule pièce
de cette eſpéce , où l'auteur ait ſou ( même
à-peu-près ) jetter de la vérité dans la
fable , & rendre la nature dans ſes caractères
! il n'en exiſte pas une.
Je ne connois au théâtre qu'unefeule
Scène de ce genre , qui ſoit exactement
vraie , & par le fond de l'incident , &
par les caractères. C'eſt dans Eſope à la
Cour; la ſcène de la fille qui méconnoît
ſa mere , & qui en marque enſuite le re.
pentir le plus ſincére & le plus tendre.
Cette ſcène eſt d'un bout à l'autre dans
la nature la plus vraie ; ce n'eſt point
d'ailleurs un incident fabuleux & incroyable
qui améne cette ſcène ; & quant aux
ſentimens , le retour de vertu dans cette
fille , que la vanité ſeule a égarée , eſt
naturel& fimple ; ce n'eſt point là la vertu
romaneſque , forcée & giganteſque
de nos bégueules héroïques & fauffes de
{
4
AOUST4 1768 . 175
tous nos poëmes larmoyans ; mais ce n'eſt
làqu'une ſeule ſcène.Quelle imagination ,
quelle invention ne faut- il pas , lorſqu'il
faut créer cinq actes & les remplir de
pareilles ſcènes !
Dans le genre larmoyant , les obſtacles
ſont ſans nombre; les ſujets , les fonds des
piéces en très-petit nombre. La raiſon en
eſt ſenſible , c'eſt que dans ce genre l'on ne
peut mettre fur la ſcène que des actions
de la vie commune. En partant ſeulement
de ce point , que l'on imagine les
difficultés terribles que l'on rencontrera
à inventer des événemens piquants , &
qui ſoient en même temps vrais ou vraiſemblables
, comme cette ſcène de l'Eſope
; des événemens qui ne prennent pas
la pure teinture du roman. Les caractères
feront peut - être plus aiſés à imaginer
& à peindre ; je conçois qu'on trouvera
bien plutôt le moyen de les rendre vrais ,
que celui d'inventer des faits vraiſemblables
, pour en compoſer les fables de
ces fortes de poëmes. 1
Cependant dans toute eſpéce d'ouvra
ge , & au théâtre encore davantage ,
Rien n'est beau que le vrai , le vrai feul eſt aimable...
f
۱
Levraipeut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Quelles difficultés ces loix éternelles
de poëtique ne donnent elles pas à
furmonter dans le genre larmoyant ?
Ces difficultés ſont effrayantes ; mais
elles feront toutes applanies , ſi l'auteur ,
en fuivant la route de ſes prédéceſſeurs ,
ſe rejette dans tous les lieux communs
du roman , & pour la fable de ſa pièce ,
&pour ſes caractères ; ce poëme alors eſt
de tous les poëmes le plus facile à compoſer
; c'eſt alors l'ouvrage d'un talent
médiocre.
Une autre difficulté à oppoſer à ce
genre , tel qu'il a étédéfiguré de nos jours ,
c'eſt le bizarre & monstrueux mélange du
comique& du tragique qui ſe rencontre
très-fréquemment dans ces poëmes
amphibies. Je ne ſçais ſi, àcet égard, l'impreſſion
que je reçois eſt celle qui affecte
le commun des ſpectateurs ; mais j'ai
toujours éprouvé que l'on m'ôtoit le peu
de plaifir que j'avois pris à m'attendrir ,
lorſqu'après une ſcène qui vouloit être intéreſſante
, & qui m'avoit fait un peu (a)
(a) Pleurnicher eſt un mot qui eſt à peine admis
dans la conversation , & qui à plus forte
raiſon ne peut s'écrire ; mais je ne connois pas
dans la langue un terme qui exprime mieux l'efpéce
de larmes que l'on nous ſurprend aux piéces
7.
AOUST 1768. 177
pleurnicher , l'on me fait ſubitement paffer
à une ſcène enjouée , ou comique ,
ou badine ; ou même lorſqu'au beau milieu
de cette ſcène tendre l'on me fort
de mon émotion par une plaifanterie
quelle qu'elle ſoit , fût-elle la meilleure
du monde ; elle eſt ſi fort déplacée dans
ce moment-là , qu'elle équivaut pour
moi à la plus mauvaiſe ; plus elle eſt
bonne , moins elle eſt bonne. A combien
plus forte raiſon dois-je être révolté ,
quand cette interruption de l'intérêt n'eſt
pas occaſionnée ſeulement par une plaifanterie
pafſagére , par un trait , par un
bon mot rapide , mais par des ſcènes entieres
, par des actes preſqu'entiers &
comiques ( eh ! quel comique ! ) qui
émouſſent , refroidiſſent & éteignent
toute la petite ſenſibilité , qu'en me prêtant
prodigieuſement , j'étois parvenu à
laiſſer exciter chez moi ; je ris alors du
bout des dents de ce mauvais comique .
Mais en ſuppoſant ce même comique du
meilleur goût , du meilleur ton , & que
vous m'ayez amené à rire , ſans que j'aie
larmoyantes. L'on entend communément par
pleurnicher , pleurer avec peine , avec rétention ,
verſer quelques demi-larmes fauſſes , qui ne nous
fatisfont point.
H
178 MERCURE DE FRANCE.
à me le reprocher ; quelles difficultés
dans ce cas l'auteur ne s'eſt- il pas préparées
pour me faire reprendre le filde fon
triſte ſujet , dont il m'a ſi fort éloigné ,
& pour rappeller mes larmes , fi toutes
fois l'on en peut répandre à la repréſentation
de ces poëmes !
Dans un drame , ce paſſage du rire à
l'attendriſſement , du ſérieux au plaifant ,
du comique à l'intéreſſant , ne me paroît
pas pouvoir être raiſonnablement admis ;
c'eſt un attribut diſtinctif du roman , dans
lequel on a le temps de préparer & de
fonder ſucceſſivement tout ce qui eſt
néceſſaire , pour faire éprouver au coeur ,
par des marches graduées , des mouvemens
fi oppofés , & de le ramener par
une pente douce du tragique au ſérieux ,
du ſérieux à l'enjoué , de l'enjoué au plaifant
& au comique , au bouffon même ,
ſi l'on veut. Mais le theatre refferre trop
les événemens & les ſituations pour que
ce mélange y ſoit praticable , & même
pour qu'il n'y ſoit pas déſagréable. Nous
avions tant d'exemples de ce défaut dans
les théâtres des Italiens , des Anglois &
des Eſpagnols , ils étoient fi frappans ,
queje m'étonne que les dramatiques fran.
çois y ſoient tombés .
Une autre difficulté à vaincre dans le
AOUST 1768. 179
genre larmoyant , & qui n'eſt pas la
moindre , c'est leſtyle : il doit être à la
fois ſimple& élévé , vif & plein de paffion;
que ce ſoit preſque toujours lecoeur
qui parle , jamais l'eſprit ; de tous les
ſtyles dramatiques , celui- ci me paroît le
plus difficile à bien ſaiſir.
Je conſeillerois d'écrire la comédie
larmoyante toujours en vers . La foibleſſe
du genre ſeinble l'exiger abſolument. Le
vers ſoutient un peu la penſée , quelque
commune qu'elle ſoit. M. de la Chaufſée
, quoiqu'il fit en général affez mal
les vers , n'a cependant pas négligé cette
reſſource , & il a eu raiſon ; mais il affectoit
de finir preſque toutes ſes tirades par
un trait faillant , afin d'attirer les applaudiſſemens
du parterre , & il a eu torr.
Cette affectation, ce charlataniſme ôte ſouvent
le naturel à ſon dialogue : de l'eſprit
dans le dialogue n'y tiendra jamais lieu
de la nature ; il y eſt toujours déplacé ,
ainſi que les triviales ſentencesde ce moderne
Pybrac , leſquelles ne contiennent
preſque jamais qu'une morale pédante&
commune , qui ne convient point à des
ſpectateurs de théâtre .
Le ſtyle , comme nous l'avons dir ,
doit donc être dans ces fortes de piéces
plutôt que dans toute autre , naturel , uni
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
& dégagé fur-tout de ces penſées brillam
rées , de ces antithèſes , de ces ſentimens
taillés en maximes; les maximes au contraire
doivent être miſes en ſentiment.
Enfin , dans le ſtyle propre au genre larmoyant
( ainſi que dans toute autre pièce
dramatique ) le défaut dont il doit le plus
ſegarder , c'eſt celui d'avoir unſtyle. Un
auteur comique n'en doit pas , pour ainſi
dire , avoir. Le fublime Moliére n'en a
jamais eu ; j'entends par-là , qu'il a autant
de ſtyles qu'il a de perſonnages à
faire parler dans ſes pieces ; & quand il
écrit en vers , on imagineroit preſque
qu'il ne cherche point à en faire. Il
s'éloigne au contraire de tous les tours
poëtiques , qu'il regardoit sûrement commeunvicedans
le dialogue , en ce qu'ils
en ôtent néceſſairement le naturel & la
vérité : l'on voit que ce grand homme
ſe rapprochoit toujours du ſtyle ſimple
de la converſation ; ſes vers ont une efpéce
d'affinité avec la proſe naturelle
&& excellente : fermoni propiora carmina.
En ſe renfermant d'ailleurs très- exactement
dans ce que fes perſonnages doivent
dire , Molière le leur fait bien dire ,
&convenablement , fur- tout à la firuationoù
ils ſe trouvent , & aux caractères
qu'ils ont. En un mot , ce n'eſt point lui
AOUST 1768. 181
qui écrit , ce ſont fes perſonnages qui
parlent , & qui ont chacun , comme je
l'ai déjà dit , leur ſtyle particulier.
Quel réſultat tirer de tout ce qui
vient d'être dit ſur le genre larmoyant ?
C'eſt fi je ne me trompe :
1º Qu'il ne faut proſcrire aucun genre ,
mais que celui- ci a des bornes très-circonfcrites
, & qu'il fournit peu de ſujets
àtraiter.
2ºQuedans ces ſujets , quoiqu'hériſſés
dedifficultés ſans nombre & rebutantes ,
tant pour l'arrangement de leurs fonds ,
que pour les caractères & pour le ſtyle ,
tout ſe plie cependant ſous la main de
l'homme de génie,& que par conféquent
il eſt poſſible que nous ayons quelque
jourde bons drames larmoyans ; mais que
juſqu'à préſent nous n'en avons aucun
dans ce genre qui puiſſe paſſer à la poſtérité
, & demeurer encore long - tems au
théâtre ; qu'au contraire , nous en poffédonsdans
les genres tragique , & comique ,
qui feront dans tous les tems les délices
du ſpectateur , tant que notre théâtre &
notre langue ſubſiſteront.
3º Que ces genres décidés du tragique
& du comique étant moins difficiles à
manier , & préſentant un plus grand
nombre de ſujets à traiter , & d'objets
182 MERCURE DE FRANCE.
4
plus réels à peindre , il eſt bien étonnant
que les génies de Corneille & de
Molière , nous ayant éclairés ſur le théâtre
, & profcrit tous les genres bâtards (a)
de l'art dramatique que l'on traitoit avant
eux , nous allions encore aujourd'hui
fouiller dans les ordures de nos romanciers
, & que nous ne voulions pas nous
(a) Depuis Moliere juſqu'à la Chauffée , je
ne penſe pas que nous ayons , en effet , une de
ces comédies romaneſques dont , avant Moliere ,
le théâtre étoit infecté. Montfleuri , Renard ,
Dufreſni , le Sage , Campiſtron , Dancourt , &c.
&c. nous ont donné de vraies comédies. C'eſt
une choſe aſſez finguliere qu'un homme d'un
talent auſſi borné que l'étoit feu M. de la
Chauffée ait , pour ainſi dire , donné le ton à
cet égard à notre théâtre & à notre ſiècle . Ses
ſuccès éphémeres ont fait tort au comique , en
ne mettant ſur la ſcène que des comtes & des
marquiſes ; il eſt venu à bout de perfuader au
parterre qu'il ne falloit que des caractères nobles
dans la comédie, ce qui l'a perdue. Les ridicules
des gens de la cour ne ſont pas auſſi frappans
que ceux des bourgeois , & il femble qu'en
peignant aujourd'hui ces derniers , l'auteur ſe
dégrade lui-même , & le ſpectateur avec lui. Le
parterre met ces fortes de comédies au rang des
farces & des parades , & je croirois volontiers
qu'en portant ces fortes de jugemens , le parterre
lui-même ſe juge annobli , & c'eſt la Chauffée qui
lui a ſcellé ſes lettres de nobleffe .
AOUST 1768 . 183
en tenir à ces deux genres décidés du
tragique &du comique , dans leſquels il
eſt plus aiſé de trouver de nouveaux fujets
, & de rendre la nature dans les caractères
, que de nous adonner à des poëmes
mulâtres , qui font & tragiques &
comiques , & qui ne font ni l'un ni
l'autre. 4
NB. Nouscroyons faire plaifir au public
de joindre à ces réflexions anonymes fur
le comique larmoyant , une lettre écrite en
1751 par un très - grand prince à un
très-grand poëte , au ſujet de Nanine , qui
eſt peut- être la meilleure des piéces de ce
genre.
Cette lettre eſt entièrement en l'honneur
de la bonne & de la véritable comédie
, & en fait beaucoup au goût du
monarque qui l'a écrite. La voici :
Lettre du R. de P. à Mr. D. V. 1751 .
>> Comme vous n'avez pu réuſſir à
m'attirer dans la ſociété de la Chauf-
» ſée , perſonne n'en viendra à bout ;
» j'avoue cependant que vous avez fait
ود
ود de Nanine tout ce qu'on en pouvoit
» eſpérer. Ce genre ne m'a jamais plu.
» Je conçois bien qu'il y a beaucoup
184 MERCURE DE FRANCE.
5
d'auditeurs qui aiment mieux enten
» dre des douceurs à la comédie , que
>> d'y voir jouer leurs défauts , & qui
ود font intéreſſés à préférer undialogue
>> inſipide à cette plaiſanterie fine qui atta-
» que les moeurs. Rien n'eſt plus déſolant
> que de ne pouvoir pas être impune-
» ment ridicule ; ce principe poſe , il
ود fautrenoncer à l'art charmant des Plau-
» tes , des Térences & des Molières ,
» & ne ſe ſervir du théâtre que comme
» d'un bureau général de fadeurs , où le
> public ira apprendre à dire ,je vous ai-
» me , de cent façons différentes. Mon
>> zéle pour la bonne comédie va fi loin ,
>> que j'aimerois mieux y être joué que
>> de donner mon fuffrage à ce monftre
» bâtard & flaſque que le mauvais goût
» de ce ſiècle a mis au monde.
STANCES fur le genre larmoyant ,
composées en 1746 , comme une eſpéce
de protestation contre le mauvais goût
de ce genre.
QUEL eſt ce poëme fantaſque ,
Dont le mélange mal- adroit
Tient du tragique le plus flaſque ,
Etdu comique le plus froid?
AOUST 1768. 185
C'eſt toi , batarde comédie,
Avorton de la tragédie ,
Qu'on voit triompher aujourd'hui ;
Toi , dont le larmoyant comique
N'a pris , de la muſe tragique ,
Que le ton pleureur & l'ennui .
Ni la chaleur , ni l'élégance ,
Ni les moeurs , ni les paſſions
Ne rachetent l'extravagance
De ces folles créations .
}
Un nom caché dans la naiſſance ,
Quelque froide reconnoiſſance ,
Voilà leur éternel refrein.
De cette comédie étrange ,
Les plans ſemblent faits par laGrange,
Les vers par l'abbé Pélegrin.
Des caractères romaneſques ,
Des incidens miraculeux ,
Des vertus toujours giganteſques,
Un fond d'intrigue fabuleux ;
Un intérêt foible & pénible ,
Qui fort d'un roman impoſſible :
Que peignent ces foibles paſtels ?
Moliere connoiſſoit les hommes ;
Il nous a peints tels que nous ſommes.
Ses tableaux feront immortels.
186 MERCURE DE FRANCE.
Sors des enfers , vole au Parnaffe ,
Ombre de Moliere , arme-toi !
Sors , viens exterminer la race
De ces déſerteurs de ta loi .
Tel que le ſoleil ſur nos plages ,
Devant foi fait fuir les nuages ,
Marche , avance à pas de géant.
Au ſeul éclat de ta lumiére
Ils rentreront dans la pouſſiere ,
Epouvantés de leur néant.
Révérend Pere la Chauffée ,
Prédicateur du Saint Vallon ,
Porte ta morale glacée
Loin des neuf foeurs & d'Apollon.
Ne crois pas, Cotin dramatique ,
A la muſe du vrai comique
Devoir tes paſſagers ſuccès.
Non, la véritable Thalie
S'endormit à chaque homélie
Que tu fis prêcher aux Français.
AOUST 1768. 187
Mépris de la mort.
I.
TOUTE opinion , a dit Montagne , eft
affez forte pour se faire épouser au prix
de la vie. L'athée Mahomet Effendi , au
rapport de Ricaut , témoin oculaire , condamné
à mourir s'il ne changeoit de ſentiment
, vit d'un oeil ſec ſon ſupplice.
Quoiqu'aucune récompenſe ne m'attende,
diſoit cet athée expirant , mon amour
pour mon opinion me fait ſouffrir la
mort avec joie.
e
I I.
Voici un autre trait pareil , & que
l'on pourroit ajouter à ceux rapportés
dans le dictionnaire d'anecdotes , à l'article
Mépris de la mort. Un homme avoit
été condamné au feu pour avoir embraſfé
la religion prétendue reformée ; on le lia
àun poteau pour être brûlé ; le bourreau,
plus humainque les juges , mettoit le feu
par derriere , de peur de l'effrayer : Viens,
lui dit- il , & l'allume par- devant ; sij'avois
craint le feu , je ne ferois pas ici ; il
n'a tenu qu'à moi de l'éviter.
188 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
1.
Le maréchal de S. venoit de prendre
poſſeſſion de C. Il avoit déjà reçu à ce
ſujet les complimens de toute la nobleffe
des environs. Un corps de magiſtrats du
voiſinage vint auſſi pour le haranguer.
Celui qui devoit porter la parole avoit
préparé ſon difcours , & avoit même recueilli
d'avance les fuffrages de tous fes
confreres. On arrive à C. au jour
&à l'heure indiqués. Le maréchal étoit
vêtu à la polonoiſe , & avoit avec lui
deux femmes , ſans doute jolies : on ſçait
qu'il en fréquentoit peu d'autres. L'orareur
ſe trouva intimidé : Monseigneur ,
dit- il en begaïant , & il s'arrêta à ce mot.
Il le répéta juſqu'à trois fois , fans pouvoir
entamer ſa harangue. A la troifiéme
répétition du mot Monseigneur , les deux
femmes éclaterent de rire. Le maréchal les
regarda , en leur diſant : Dequoi riez- vous ,
Mesdames ? Monfieur n'a encore rien dit.
I I.
On donna , en 1753 , aux Italiens , la
parodie de l'acte de Pigmalion , ſous le
titre de Brioche ; &elle n'eut point de
AOUST 1768 . 189
fuccès. On demanda à l'auteur pourquoi
il avoit riſqué cette piéce ? C'eft , répondit-
il , pour me venger en gros de l'ennui
que tout Paris me donne depuis fi
long-temps en détail.
III.
Un acteur qui s'étoit fait un fonds cond
ſidérable , ſe retira du théâtre de l'Opéra ,
apportant pour raiſon , qu'étant gentilhomme
, il ne lui convenoit pasde faire
plus long-tems le métier d'acteur. Ayant
enſuite placé ſes fonds dans une entrepriſe
, l'affaire ne réuſſit point ,& le gentilhomme
perditune partie de ſon argent .
Il fut obligé de reprendre ſa premiere
profeſſion ; mais le public ne lui ayant
plus trouvé la même voix , on fit ces
quatre vers :
Ce n'eſt plus cette voix charmante ,
Ce ne font plus ces grands éclars,
C'eſt un gentilhomme qui chante
Etqui ne ſe fatigue pas.
I V.
Ala premiere repréſentation du Devin
duvillageàParis, deux hommes, dont l'un
étoit pour la muſiquefrançoiſe,l'autre pour
la muſique italienne , ſoutenoient leurs
divers ſentimens avec tant d'opiniâtreté ,
qu'ils troubloient l'attention des ſpecta-
:
i
190 MERCURE DE FRANCE .
:
teurs. La fentinelle s'approcha pour leur
faire baiſſer la voix; mais le Lulliſte dit
au grenadier : Monfieur est donc boufoniste
? Ce qui déconcerta tellement le
pauvre ſoldat , qu'il retourna tout confus
reprendre ſon poſte.
V.
Fréderic , roi de Naples , demandoit à
ſes médecins ce qui pouvoit rendre la vue
meilleure ; chacun dit ſon ſentiment&
donna ſa recette. Le poëte Sannazar , préſent
à cet entretien , dit qu'il ſçavoit un
moyen plus für : & quel eſt- il ? C'est l'envie;
car elle fait voir les chofes plus grandes
qu'elles ne font.
VI.
Les galériens ſont enchaînés deux à
deux. Un de ces hommes , fort& vigoureux
, reçut un coup de canne d'un officier
pour quelque choſe qu'il avoit fait
de mal. Je ne furvivraipas à ces affront ,
ne pouvant m'en venger , dit le galérien
furieux : auſſitôt il entraîne ſon camarade
& ſe noie avec lui dans la mer.
VII.
Guſtave , roi de Danemarck , avoit
un favori qui luidemanda une place pour
un homme incapable de la remplir. Ce
AOUST وأ . 1768
-1
monarque ſe fit informer du préſent que
l'on vouloit faire au courtiſan; il le fir
venir & lui dit : Prends cet argent qui ne
peut me rendre pauvre , mais ne me demandepas
une grace qui me rendroit injufte.
VIII.
un
Il y avoit à la ménagerie de Verſailles
dromadaire , animal des pays
chauds , & qui languiſſoit loin de fon
climat. On ordonna pour le rechauffer
quatre bouteilles de bon vin qu'on lui
donnoit tous les jours avec du pain. Le
ſoin de ce dromadaire , qu'on avoit à
coeur de conſerver , fut confié à un ſuiſſe
de la ménagerie , qui étoit exact à lui
faire boire les quatre bouteilles de vin
qu'il auroit avalé avec plus de plaifir.
Comme le dromadaire dépériſſoit , le
bon ſuiſſe vint un jour ſolliciter , d'un
airde ſuppliant , une grace : & quelle eſt
cette grace ? lafurvivance , dit- il , du dromadaire.
I X.
F
0
Dans unde ces bals magnifiques donnés
à Versailles , où les rafraîchiſſemens
de toute eſpéce ne manquoient point ,
on vit un maſque en domino de taffetas
jaune qui vintà un buffet , où il demanda
une langue fourrée & une bouteille de vin
192 MERCURE DE FRANCE.
de Champagne qu'il expédia avec beau
coup de diligence & de propreté. Un
quart d'heure après arrive le même domino
, & la langue & la bouteille qui
avoient été trouvées bonnes diſparoiſſent
avec une égale promptitude. Quelque
temps enſuite le même domino montre
encore le même appétit. Cette cérémonie
ſe répéta juſqu'à neuf fois , & il parut fi
étrange qu'un ſeul homme pût avoir cette
foif& cette faim dévorantes , qu'on le
remarqua & qu'on le ſuivit. L'énigme
fut bientôt expliquée. On dé
couvrit que ce domino étoit une compagnie
de cent-fuiſſes qui ſe relevoient
l'un après l'autre , à la faveur du domino
qu'ils avoient en commun pour aller au
buffet. On s'amuſa beaucoup du domino
jaune&de fonbon appétit.
'Lettres-Patentes,Arrêts, Ordonnances,&c,
1.
LETTRES-PATENTES du Roi , données à
Fontainebleau le 1 Octobre 1767, regiſtrées
à la Chambre des Comptes le 18
Novembre ſuivant , pour le payement
des officiers de feu Madamela Dauphine,
IL
AOUST 1768. 193
e
II.
Arrêt de la Cour des Monnoies , du
7 Mai 1768 , qui ordonne au fermier
de la marque & contrôle ſur les ouvrages
d'or & d'argent , de dépoſer augreffe
de la Cour ceux qui ſetont faifis à fa
requête.
1
; IIL
Ordonnance de Police , du 1 Juin
1768 , qui fait défenſes à tous particuliers
, de quelque état qu'ils foient
d'étaler & de vendre aucunes marchandiſesdans
les rues , fur les quais , fur les
ponts , & fur les places publiques de la
ville & fauxbourgs de Paris , à peine de
faiſie , de confifcation des marchandiſes ,
&de trois cents livres d'amende pour
chaque contravention; & qui défend
pareillement, & ſous les mêmes peines ,
à tous propriétaires , principaux- locataites
, marchands & autres , ayant des
maiſons & boutiques en cette ville &
fauxbourgs,depermettre ni ſouffrirqu'aucunes
perſonnes n'étalent & vendent
aucunes marchandises au-devant deſdites
maiſons & boutiques , ſoit avec des
comptoirs , échoppes ou autrement.
IV.
1.Lettres-Patentes du Roi, en forme
I
194 MERCURE DE FRANCE.
de Déclaration , au fujet de l'Edit du
mois de Janvier 1768 , portant réglement
ſur la police & difcipline du Grand-
Confeil. Données à Verſailles le 19 Juin
1768 ; regiſtrées au Grand-Conſeil le 22
du même mois.
V.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du
20 Juin 1768 , qui lordonne que , ſans
s'arrêter à l'Arrêt du Parlement de
Rouen du 15 Avril 1768 , la Déclaration
du Roi du 25 Mai 1763 & l'Edit
du mois de Juillet 1764 , feront exécutés
felon leur forme & teneur , dans la province
de Normandie ; notamment pour
la liberté que ces loix établiſſent dans la
vente , l'achat & la circulation desgrains
dans l'intérieur.:
VI.
Lettres-Patentes du Roi , du 28 Juin
dernier , entegiſtrées au Parlement le
14 du mois ſuivant , par leſquelles Sa
Majesté ne voulant pas différer plus longtemps
à donner la forme la plus ſtable à
l'établiſſement de la Compagnie des Indes
, ſi important pour fon royaume , &
auquel la fortune d'un grand nombre
de ſes ſujets eſt intéreſſée , a arrêté un
réglement général pour l'adminiſtration
AOUST 1768. 195
de cette Compagnie. Suivant ce réglement
, qui contient quarante-cinq articles
, la Compagnie ſera adminiſtrée , à
compter du premier Janvier prochain ,
par fix fyndics& fix directeurs ſeulement;
le ſyndicat ſera de fix années ,, & les
directeurs feront à vie . Toutes les affaires
de la direction ſeront reparties entre deux
départemens généraux & trois départemens
particuliers. L'un des deux premiers
comprendra tous les armemens & tout
le commercede la Compagnie;& l'autre,
les caiſſes , les livres , les traités & remiſes
, ainſi que les achats; le premier
département particulier comprendra les
ventes ; le ſecond , l'adminiſtration du
port & des magaſins de l'Orient , & le
troiſiéme , la tenue des différens regiſtres
des délibérations , les archives , les affaires
contentieuſes & le détail de l'Hôtel
de Paris. Il y aura trois directeurs attachés
à chacun des départemens généraux,
&deux à chacun des départemens particuliers.
Les aſſemblées d'adminiſtration
ſeront préſidées par un Syndic dont la
préſidence durera ſix mois. Le Contrôleur
Général des Finances , & avec lui ou en
fon abfence , l'Intendant des Finances ,
ayant la Compagnie des Indes dans ſon
département , aſſiſteront au moins une
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fois la ſemaine à ces afſſemblées . Les
directeurs recevront pour honoraires
quinze mille livres ; & lorſque l'action
portera un dividende , leur honoraire
fera augmenté de la valeur de cent de ces
dividendes. Le montant des penſions
qu'il fera permisaux ſyndics & directeurs
d'accorder ſur la Compagnie , à ceux qui
l'auront utilement ſervie , à leurs veuvės
&enfans ſeulement , ne pourra excéder
la ſomme de 60000 liv. Les délibérations
qui auront rapport à l'adminiſtration
générale , tant en France qu'aux Indes ,
ainſi que les inſtructions & ordres principaux
pour les différens comptoirs de la
Compagnie dans l'Inde , feront communiqués
au Secrétaire d'Etat de la Marine
&au Contrôleur Général des Finances ,
pour ce qui concerne leur département ,
& par eux viſés avant d'être envoyés
dans l'Inde ou exécutés en France. Les
gouverneurs de Pondichéry , directeurs
de Bengale , officiers d'adminiſtration de
la Marine & des troupes de la Compagnie
, ainſi que tous les commis & employés
, tant à Paris qu'à l'Orient & aux
Indes , feront choiſis , à la pluralité des
voix , dans l'aſſemblée d'adminiſtration,
Les directeurs de Pondichery & directeurs
en chef feront François ou natura
1
AOUST 1768. 197
lifés . Le Roi accordera des commiſſions
aux gouverneurs , & aux officiers d'adminiſtration
& des troupes. Les ſyndics
&directeurs pourront deſtituer , caffer ,
révoquer , à la pluralité des voix , tous
les officiers généralement & autres perſonnes
employés au ſervice de la Compagnie
qui tous feront tenus de ſe conformer
aux ſtatuts , réglemens , ordres
& inſtructions que leur donneront les
ſyndics & directeurs. Il ſera tenu , chaque
année , deux aſſemblées générales
d'actionnaires , une dans le courant de
Janvier , & l'autre au mois de Juiller.
Tout propriétaire de vingt- cinq actions
aura entrée & voix délibérative dans ces
affemblées. L'état de la caife générale
ſera fait à la fin de chaque mois, reconnu,
vérifié & paraphé , le 4 du mois ſuivant ,
par un ſyndic & un directeur ; le compte
général de cette caiſſe ſera arrêté& ligné
par les adminiſtrateurs à l'époque du 30
Juin de chaque année. Les ſyndics &
directeurs & toutes perſonnes , généralement
, employées au ſervice civil &
militaire de la Compagnie ou dans fon
commerce, ne pourronts'intéreſſer directement
ni indirectement dans les armemens
, marchés , entrepriſes & toutes.
affaires quelconques qui concerneront la
I ij
198 MERCURE DE FRANCE.
Compagnie. Les mêmes Lettres-Patentes
contiennent pluſieurs autres diſpoſitions
relatives au choix des ſyndics , directeurs
& employés , & aux prérogatives des
actionnaires.
VII.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du
30 Juin 1768 , par lequel ſa Majesté
ordonne que le délai fixé au 15 Juillet
prochain par l'Arrêt du 31 Décembre
dernier pour le payement de la premiére
moitié de la finance que doivent payer
ceux qui exercent des arts & métiers non
en jurande , &qui ſont compris aux états
annexés aux Arrêts des 13 Septembre &
30 Octobre 1767 , ſera prorogé juſqu'au
15 Janvier 1769 , & que le délai fixé
audit jour pour le payement de la ſeconde
moitié de ladite finance ſera prorogé
juſqu'au 15 Juillet 1769 .
VIIL
Lettres-Patentes du Roi , du 8 Juillet ,
enregiſtrées au Parlement le 19 , par lefquelles
Sa Majesté ordonne l'exécution
de l'Edit du mois de Décembre 1764 ,
des Arrêts & Lettres-Patentes du 21 du
même mois , & les Déclarations des 21
Juin 1765 & 11 Mars 1766 ; en conféquence,
les propriétaires des contrats &
AOUST 1768 . 192
effets fufceptibles d'être liquidés à un
denier au-deſſus du denier vingt , qui
n'ont point fatisfait à ce qui a été prefcrit
par la Déclaration du 11 Mars 1766 ,
ne pourront être admis , ſous quelque
prétexte que ce ſoit , à demander leur liquidation&
rembourſement ſur un pied
plus fort que le denier vingt.
f
FÊTE SÉCULAIRE.
Lettreausujetdela Fêteféculaire de la réparation
dufacrilége commis dans l'Eglise de Saint
Martin , Cloître Saint Marcel.
:
MONSIEUR ,
7
Je puis vous informer de l'occaſion de
laproceſſion qui s'eſt faite le 17 de Juillet dernier
auſſi exactement qu'il eſt poſſible , ayant
entre les mains l'acte inféré dans nos archives ,
avec la Relation imprimée d'un Eccléſiaſtique
témoin oculaire. C'eſt pour détromper le public
&le mettre au fait , que j'ai l'honneur de vous
écrire cette Lettre.
Le 10 ou le 11 Juillet 1668 des voleurs ſe
glifferentdans l'Egliſe de S. Martin , d'où ils emporterent
les vaſes ſacrés. Le ciboire étoit rempli
de petites hofties qu'ils répandirent ſur l'herbe
du cimetière ; & ne pouvant ouvrir le Soleil
pour en tirer celle qu'il contenoit & la jetter
avec les autres , ils continuerent leur route.
Etant arrivés ſur un chemin qui conduit du Faux
bourg S. Marcel à celui de S. Jacques , entre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
P'Abbaye du Val- de-Grace & le Couvent desCapucins,
ils cafferent les criſtaux du Soleil , d'on
ayant tiré l'hoſtie , l'un d'eux l'enveloppa dans
un lambeau de fon mouchoir , & l'enterra à côté
du chemin ſous environ deux doigts de terre.
Huit jours après , ces brigands furent arrêtés ,
comme ils voloient dans l'Eglife de fainte Marguerite
, au Fauxbourg S. Antoine. Sur l'interrogatoire
de M. le Lieutenant Criminel , lecoupable
avoua le fait ; & à l'inſtant même la Juſtice
le conduifit ſur les lieux pour reconnoître l'endroit
où il avoit caché la ſainte Hoſtie. Mais il
ne put le découvrir , attendu que la nuit où il
avoit fait le coup , avoit été fort obſcure , & que
fon eſprit étoit pour lors dans un grand trouble.
Meffieurs de laJuftice étant arrriivvééss àà la porte
du Couvent des Capucins , fit avertir le P. Gar-.
diende venir avec quelques-uns de ſes Religieux
pourlesaffifter en cette recherche , & pour lever
la ſainte Hoftie , quand on l'auroit trouvée.
Pères accoururent&trouverent un grand nombre
de perſonnes de toutes les conditions.Moimême
, dit l'Auteur de la Relation ,jem'y trouvai
, &je m'affligeois fort de voir qus la recherche
étoit inutile; puiſque le prisonniern'y reconnoiffoit
rien : il y avoit onze jours qu'il avoit
commis lefacrilége , & tant demonde avoitpassé
dans le chemin , que tout y fembloit égal. Après
qu'on cut cherché de tous côtés , & fur-toutdans
les lieux où la terre paroiſſoit avoir été remuée ,
les Capucins ſe mirent en prieres. Enſuite le
priſonnier qui avoit été conduit & ramené plu-
Geurs fois le long de cette grande place , défigna
uncertain eſpace au bord du chemin où il croyoie
qu'on pourroit trouver l'hoſtie.UnCapucin ayant
Ces

AOUST 1768. 201
remué la terre avec le doigt , en fit fortir le coin
d'un linge que le criminel reconnut. Alors le Supérieur
ſe revêtit d'un ſurplis &d'une étole ; &
s'étant mis à genoux , il tira entièrement le lingedont
l'extrémité avoit paru ; il le déploya fur
un corporal. On reconnut la forme d'une gran
de hoftie , telle qu'on l'expoſe dans un ſoleil :
mais tout étoit corrompu , les eſpéces paroiffoient
d'une couleur jaunâtre , comme de da
colle de farine qui commence à ſe moiſir. J'étois
affez proche pour voir , dit l'Auteur. Quand
le père l'eut enfermée dans le corporal , il chercha
encore avec la main dans la terre déjà remuée
, où ne trouvant plus rien, il fit cerner &&
couper tout autour du lieu d'où il avoit retiré
les eſpéces, & mit dans un mouchoir blanctoute
la terre & lespetits gravois qui avoient pu toucher
au Saint Sacrement : ce qu'il fit emportes
par un Religieux dans la Sacriſtie du Monaftère.
Ce Père , pour céder aux inſtances du monde
qui l'entouroit , entonna lePange lingua. On
finiſſoit à peine cette Hymne , que M. le Curéde
S Jacques du Haut - Pas ſe préfenta en ſimple
foutane & fans manteau ,s'informant de ce que
l'on avoit fait& de ce que l'on vouloit faire . Ik
furprit tous ces Meſſieurs qui ne l'avoient point
mandé , & qui apprirent de l'un des affiftans ,
que ce lieu n'étoit point de fa Paroiſſe , mais de
la Jurisdiction du Curé de S. Hypolite. La furpriſe
augmenta , lorſqu'ayant mis un furplis &
une étole , il dit que l'hoſtie lui appartenoit &&
qu'il la porteroit en ſon Eglife. A quoi M. le
Lieutenant Criminel répondit :que les Capucins
Layant aſſiſté dans la recherche de l'hoftie , &
L Iv
102 MERCURE DE FRANCE.
l'ayanť levée de terre , elle reſteroit entre leurs
mains , juſqu'à ce que M. l'Archevêque en eûr
ordonné autrement.
Cette recherche avoit commencé à ſept heures
du foir. M. l'Archevêque étoit abſent ; Mrs
lesGrands Vicaires étant inſtruits par des députés
, furent d'avis qu'ily eût un ſigne de piété
à l'endroit d'où l'hoſtie avoit été tirée. Ce fut
en conféquence que les Capucins prirent une
Croix de bois qu'ils avoient dans un Oratoire
de leur jardin , & la planterent à dix heures &
demie du même foir. Elle y reſtajuſqu'à ce qu'on
eût conſtruit celle qui ſe voit encore aujourd'hui.
En réparation du facrilege , il y eut une Miffion
dans l'Egliſe de S. Marcel , qui dura un mois.
On imagine bien qu'on ne manqua point
de débiter pluſieurs miracles qu'on diſoit arrivés
au lieu d'où l'on avoit tiré l'hoſtie :
entre autres celui d'une Juive convertie ,
Italienne d'origine , qui fit voir une hoftie
qu'elle diſoit avoir apperçue voltigeant en l'air ,
&qui étoit defcendue au bord du chemin. Les
Capucins en furent avertis ; mais ils en renvoyerent
la connoiffance à M. le Curé de S.
Hypolite. Ce dernier fut prévenu par un de fes
Confreres que la Lettre ne nomme pas , &qui
emporta l'hoſtie&la fit adorer dans ſon Eglife.
Cettehoftie avoit une forme irrégulière , comme
ayant été rognée avec des ciſeaux ; on y
voyoit deux tachesde fang. Le Paſteur fut taxé
d'iinprudence , & par ordre de M. l'Archevêque,
Phoftie fut ôtée du tabernacle , avec défenſede
L'expofer à Favenir à l'adoration des Fidéles.
Jefuis , &c.P
25 centori Fr. Joſeph Romain Jory ,Capucin
du Couvent de S. Jacques.
AOUST 1768 . 203
Proceffion Séculaire.
C'eſt à cauſe de la profanation ci-deſſus rapportée
, qu'après le ſiécle révolu , M. l'Archevêque
de Paris a fait folemnellement le 17 Juillet
1768 amende honorable à la Croix , devant
la petite porte des Capucins, rue du Fauxbourg
S. Jacques.
Les Révérends Pères Capucins ont ouvert la
marche , enfaite le Clergé de la Paroiſſe de ſaint
Martin , les Officiers de M. l'Archevêque , M.
l'Archevêque ſous le dais derriere le Saint Sacrement',
le Chapitre de S. Marcel , les Marguilliers
& le Peuples) ?
Il y avoit dans la place du Champ des Capu
cins un repoſoir tendu avec des tapitſeries de la
Couronne. ;
T
AV IS.
i
LE St. E Sr. Maget , ancien Chirurgien Major de la
Marine , toujours occupé de la guérifon radicale
des hernies ou defcentes , croit devoir avertir
qu'il eft parvenu , au moyen des obfervations
qu'il a faites fur ſes malades , à donner à fon
reméde un degré d'efficacité confidérable &
prompte , avec une certitude d'une guérifon
parfaite. L'Auteur a pour principaux témoins des
cures qu'il a opérées , MM. Richard premierMédecin
des Camps & Armées du Roi , & Gauthier
Médecin de la Faculté de Paris . M. Briffon
Descantiére fils , Commiſſaire des guerres
àDunkerque , a permis auſſi de le nommer ;
pluſieurs autres perſonnes rendront pareillement
I vj
204 MERCURE DE FRANC E.
témoignage des bons effets de fa méthode
M. Maget demeure chez M. Lauzeret Maître
de penfion , rue d'Orléans , près du Jardin du
Roi, à Paris.
1
La veuve Delaiſtre à Paris , rue du bout du
monde , ayant obtenu du Roi un Privilége pour
l'établiſſement d'une Manufacture de toutes fortes
d'uftenfiles de batterie de cuiſine en ferbattu ,
étamé en dehors & en dedans , donne avis
qu'elle en tient magaſin , & fait fabriquer généralement
toutes les piéces qu'on lui commande
même des alembics & autres piéces concernant
la Pharmacie , & elle les rétame, le tout à juſte
prix.
Perſonne n'ignare que le fer battu & bien
étamé eſt d'un excellent uſage ; il exige peu do
foin & d'entretien , & préferve du verd de gris ,
poiſon violent , dont on ne connoît que trop
les funeftes effets ..
Elle continue auſſi à débiter d'excellens vins
deMadere qu'elle tire de cette Iſle en droiture ,
&tientmagaſinde graiſſes de la mine d'asphalte ,
propres pour graiffer toutes fortes de voitures &
machines à frottement , ſupérieures au vieux
oing & àbeaucoup meilleur marché.
4
Le fieur Rouffel annonce un reméde efficace
pour les Cors des pieds , & qu'il eſt aiſé d'employer.
Un morceau de toile noire , ou de foie ,
enduit du médicament dont il s'agit , a la vertu
d'ôter très-promptement la douleur des Cors, de
Tes amollir , & de les faire mourir par fuccef
hon de tems. Au bout de huit jours on pour
: AOUSF 1768. 205
lever ce premier appareil , & remettre un autre
emplâtre pour autant de tems. Ce reméde eft
auſſi efficace pour les Verrues ou Poireaux.
Le prix des boëtes à douze Mouches eſt de 3 1.
Celui des boëres à fix Mouches eſt de 11. tof.
La demeure du fieur Rouffel est chez le fieur
Marin , Grainetier , rue Jean-de- l'Epine , près
laGrève, où on le trouvera toujours , ou une
perfonne qui le représentera.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Varfovie te s Juin 1768.
UNE nouvelle confédération s'est faite àProfnowick
, petite Ville ſiruée à trois milles de Gracovie;
la Nobleſſe s'étoit aſſemblée pour tenir la
diétine ; après le Service Divin tous les Nobles
tirerent leurs fabres en diſant qu'ils vouloient ſe
confédérer. Un des Membres de la Régence vou-
Jut leur faire enviſager les fuites de ce projet ,&
leur demanda s'ils prétendoient ſe révolter contre
le Roi ; ils répondirent , que fi le Roi vouloit
fe joindre à eux , ils ſe joindroient à lui
&montrant l'acte de confédération , ils le firent
figner par tousceux qui étoient préſens.
Du18 Juin.
LeRoi a fait remettre à chacun des Sénateurs
les Univerſaux particuliers pour la prochaine
Diéte. La Commiſſion du Tréſor publia le 10
decemois un Univerſal touchant la Confédéra
tion de la Grande Pologne ; il y eſt dit que le
fſeur Rydzinski qui en eſt le Chef s'est rendu
coupable du crime de rébellion & qu'il mérite la
2
L
205 MERCURE DE FRANCE.
mort; on lui fera grace, ainſi qu'à tous ſes Parti
fans, fi dans trois ſemaines , à compter de la date
de cet Univerſal , ils ſe rendent au Camp du
fieur Krycky Régimentaire de la Grande Pologne,
entreTowicz & Sochaczew ,& demandent
pardon de leur faute.
2
Du 27 Juin.or
Suivant les Lettres de Podolie , la Confédération
de Bar , groſſie par la jonction du Palatinat
de Braclaw , occupe déja un terrein de plus de
trente milles. LesConfédérés ont enlevéles bagages
du Général Keschetnikow , après avoir défait
le détachement qui les eſcortoit. Le Prince
Repnin a appris par un exprès qu'une Confédération
formée dans le Palatinat de Cracovie avoit
inveſti la Capitale , où les Ruffes n'étoient pas
en affez grand nombre pour ſe foutenir.
3
?
De Stokolm , le 17 Juin 1768 .
Avant hier au matin , le Prince Eréderic faiſoit
manoeuvrer ſa Compagnie ; une bayonnette
s'eft détachée d'un ffuuffiill,, lui eſt tombée ſur le
pied & y eſt entrée affez avant. Heureuſement
la bleſſure n'eſt pas dangereuſe ; elle empêchera
ſeulement ce Prince d'exercer ſa Compagnie de
quelque tems.blo
1
la
Du 5 Juillet.
L'Académie Royale des Sciences de cette Ville
a propoſé pour ſujet du Prix de l'année 1769
queſtion ſuivante : De quelle maniere un Pays
qui a ppeeude Cultivateurs peut-il tirerdeplusgrand
avantagedepetit nombre deſes habitans ? &pour
ſujet du Prix de 1770 d'indiquer quels font les
moyens qu'on doit employer pour l'encouragement
de l'Agriculture , relativement à la ſituationpre-
Intede la Suéde.
AOUST 1768.. 207
:
De Vienne , le 8 Juin 1768 .
Des Lettres de Trieste nous ont appris que
l'Abbé Winkelmann y a péri d'une maniere tragique
; il avoit paſſé quelque rems à Vienne où
l'Impératrice Reine lui avoit fait préſent de trois
Médailles d'or , dont l'une repréſentoit la tête de
cette Princeffe , & les deux autres , le feu Empereur
& l'Empereur regnant ; elle y avoit joins
une bourſe de cent ducats. Ce ſavant Abbé , connu
par pluſieurs Ouvrages excellens ſur les antiquités
Grecques & Romaines , & particulièrement
fur la Peinture& la Sculpture anciennes ,
retournoit à Rome , où depuis quelque tems il
avoit fixé ſon ſéjour ; obligé de s'arrêter à Trieſte,
parce qu'il ne trouvoit point de vaiſſeau pour
s'embarquer , un étranger qui logeoit dans la
même auberge , s'étant attiré ſa confiance , le
priade lui montrer ſes Médailles , & faiſiſſart
le moment où l'Abbé Winkelmann ouvroit le
coffredans lequel elles étoient renfermées , il
lui jetta par deſſus la tête une corde à noeud coulant
qui fut arrêtée par le menton. Voyant fon
coup manqué , l'étranger l'affaffina à coups de
couteau. On a ſçu depuis que le meurtrier a été
arrêté ſur les frontières dela Carniole , qu'il s'appelle
FrançoisArchangeli , &qu'il est né à Piftoye
enTofcane.
De Lisbonne le 14Juin 1768.
Le 9 dece mois à 2 heures 24 minutes on reffentit
un tremblement de terre accompagné d'un
grand bruit fouterrein , il dura environ trente
fecondes. Il y a eu un inſtant d'interruption entre
les premieres fecouſſes dont la direction étoit du
Nord - Eft au Sud-Est. Les autres ſecouſſes ont eu
la même direction, & à-peu-près la même vio
208 MERCURE DE FRANCE.
lence. Elles ont ceſſé , non pas en s'affoibliſſant
peu-à-peu , mais ſubitement comme elles avoient
commencé. Elles ſe ſont fait fentir à pluſieurs
lieues de cette Ville , ſur le Tage , & au-delà de
ce fleuve; mais fans cauſer aucun dommage confidérable.
Du21 Juin.
Le Tribunal des Cenſeurs Royaux a fait brû-
Ier le 14de ce mois par la maindu bourreau deux
Ouvrages compofés en Langue Portugaiſe , intitulés
Lettre Apologétique du Jéfuite Antoine
Vieiro , Ecrivain du ſiécle dernier , arrêté & puni
-dans le tems par le S. Office ; c'eſt une ſatyre
violente contre l'Inquifition , dont on avoit eu
l'adreſſe de ſurprendre l'Approbation. L'autre
Viedu Saint CordonnierSimon Gomès , auſſi par
un Jésuite; on brûla en même tenis deux autres
Livres Latins , Balatus ovium & vox turturis Portugalliagemens.
DeRome le 22 Juin 1768 .
On apprend que le Prélat Lante Gouverneur
de Bénévent en eſt parti pour Terracine après
avoir proteſté contre l'invaſion des troupes Napolitaines.
Les habitans de la Ville ont témoigné
beaucoup de joye en cette circonftance , &
paroiſſent très - fatisfaits du Prince de Saint-Sévère
leur Gouverneur au nom du Roi de Naples.
Les Jéſuites qui réſidoient à Bénévent ont
été expulfés & efcortés juſqu'aux frontières de
f'Etat Eccléſiaſtique. On affure que les troupes
Napolitaines feront auſſi une deſcente dans l'E-
*tat de Castro & de Ronſiglione, & qu'elles s'en
empareront au nom de Sa Majeſté Sicilienne.
De Parme le 2 Juillet 1768.
L'Académie Royale des Beaux-Arts fondée içi
AOUST 1768 . 209
par le feu Infant Don Philippe , tint le 26 du
mois dernier une aſſemblée publique à laquelle
P'Infant aſſiſta incognito. M. le Baron de laHouze
, Miniſtre Plénipotentiaire de France auprès
de ſon Alteſſe Royale , ayant été nommé unanimementAcadémicien-
Conſeiller ayant voix , y
prit place. On diſtribua enſuite les Prix de Peinture
& d'Architecture , qui conſiſtoient chacun
en une Médaille d'or du poids de cinq onces ; les
deſſins ne parurent pas dignes du prix propoſé
pour ce genre. La Séance fut terminée par un
éloge du feu Comte de Caylus ,Membre de cette
Académie. On annonça en même-tems les Su
jets du Prix qui ſeront diſtribués en 1769. Pour
la Peinture : Un tableau repréfentant la Campа
gne qu'arrose le Scamandre : cefleuve doit être
peint avecses attributs ſous lafigure d'un homme
irrité , s'efforçant d'arrêterparses menaces lafureur
d'Achille , qui pour venger la mort de Patrocle,
après avoirportéle ravageparmi les Troyens,
veut encore immoler dix des plusjeunesfur letombeaude
fon ami. Pour le deſſin & bas- relief: La
tente d'Achille dans leCamp des Grecs : Achille
fera repréſenté, tranſportant avec deux defes amis,
Surun char àquatre roues ,le corps d'Hector couvert
d'un voile. Pour déſigner que l'actionſepaſſa
pendant la nuit , on pourrajoindre aux trois figures
qui doivent entrer dans le deſſin , celle d'un
eſclave tenant à la main unflambeau allumé. Pour
l'Architecture : Le plan , la façade & l'élevation
d'un magnifique Repofoir pour lejour de la Fête-
Dieu. Cette décoration d'ordre Corinthien , doit
être exécutéeen bois avec tous les reliefs , &fe démonter
& remonter aisément , pourfervir chaque
année dans le même endroit & pour la même o
cafion. 1
210 MERCURE DE FRANCE.
i
De Londres le 1 Juillet 1768 .
On a découvert dernierement en Irlande , aux
environs de la petite Ville de Clontarf, une riche
mine d'argent.Ce métal dont on adéja tiré plus de
cent tonneaux , s'eſt trouvé à l'affinaged'une qualitéparfaite.
LaCompagniedes Indes a décidé d'employer
àfon ſervice pendant le cours de l'année prochaine
vingt-neuf vaiſſeaux.

Du & Juillet.
La Feuille du nouveau North-Briton publice
le 2de ce mois ne dit rien du ſieur Wilkes , mais
rapporte le détail de la procédure faite contre
l'un des publicateurs d'un No. de cette Feuille
où l'on s'eſt ſervi d'expreffions offenſantes contre
le Miniſtére en général , & le LordMansfield
enparticulier.
La Compagnie des Indes a tenu aujourd'hui
une afſemblée générale ; il y a eu de grands débats
au ſujet de la ſomme de trente mille laques
de roupies que le Nabab Mehr Jaffier Alikan s'étoit
engagé de payer à certaines perſonnes , en
dédommagemens des pertes que leur avoient
occaſionnées les guerres du Pays. La Compagnie
eſt actuellement en poffefſion de cette ſommedépoſée
au Bengale ; mais elle veut en éluder le
payement , ſous prétexte que ces perſonnes faifoient
dans ce Pays-là un Commerce illicite.
3
Les dernieres Lettres de l'Amérique ſeptentrionale
portent que malgré les exhortations des
Gouverneurs de Sa Majesté , les Colonies perfiftentdans
le refus du payementdes taxes qui ont
été dernierement impoſées , & dans la réſolution
de fupprimer l'importation des Marchandiſes
de la Grande - Bretagne. On affure qu'aux
AOUST 1768. 211
prochaines Séances du Parlement, pluſieursMem
bres propoſeront des changemens conſidérables
dans la maniere de percevoir les droits d'Accife.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DeVerfailles , le 8 Juillet.
Le Roi eſt revenu de Marly le 6 avec Meſdames.
LeMarquisde Noailles , nommé par SaMajeſté
Envoyé& Miniſtre Plénipotentiaire en Baſſe
Allemagne , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi
encettequalité le 3 de ce mois par le Duc de
Choiſeul Miniſtre & Secrétaire d'Etat ayant le
département de la guerre & des affaires Etrangéres.
: Du 16 Juillet.
Le Roi accompagné de Monſeigneur le Dauphin
, de Monſeigneur le Comte de Provence&
deMonſeigneur le Comte d'Artois , a fait le 13
de ce mois la revue des Mouſquetaires de ſa
garde. Le même jour l'Evêque de Mirepoix a
prêté ferment entre les mains de Sa Majesté.
:
DeParis, le 11 Juillet 1768.
Onmande de Lyon que le 22 du mois dernier
il y eut un concours à l'Ecole Royale Vétérinaire
de cette Ville . Les Elèves au nombre de quinze
développerent avec méthode quelle doit être la
ſtructure du pied du cheval conſidéré extérieurement
, ce qui en conſtitue la beauté , &c. Ils entrerent
enfuite dans le détail des moyens d'entretenir
& de conſerver cette partie , d'en corriger
les défectuoſités , &c.
212 MERCURE DE FRANCE.
Du 22 Juillet.
L'Abbé de Cambon , nommé dernierement à
l'Evêché de Mirepoix , fut ſacré le 10 de ce mois
dans l'Egliſe des Capucins, par l'Archevêque de
Toulouſe , aſſiſté de l'Evêque du Puy & de l'Evêque
de Montpellier. L'Abbé de Crufſol nommé
à l'Evêché de la Rochelle , a été ſacré le 17-
dans la Chapelle de l'Archevêque , par l'Archevêque
de Paris , aſſiſté de l'Evêque d'Angers &
de l'Evêque de Xaintes.
Depuis le premier de ce mois on a fait fucceſſivement
dans les Egliſes de Paris , des ſervices
folemnels pour le repos de Fame de la Reine.
Le Curé & les Marguilliers de la Paroiſſe de
faint Roch en firent un le 6de ce mois ; l'Egliſe
&le portail étoient tendus de drap noir , parſemé
d'écuſſons aux armes de la Reine ; il y avoit
un magnifique Catafalque , placé ſous une couronne
attachée à la voute du Choeur ; la pompe
&l'objet de la cérémonie y attirerent un concours
prodigieux de perſonnes de tout rang &
detout état. Le 11 il en fut célébré un pareil
dans l'Egliſe Royale & Paroiſſiale de S. Germain
l'Auxerrois ; la repréſentation étoit au milieu du
Choeur ſous un lit de parade que l'Eglife tient de
la libéralité d'Anne d'Autriche. La muſique de
la Meſſe qui fut chantée étoit de la compofition
de l'AbbéDugué. Huit priſonniers rachetés par
la Paroiſſe , y aſſiſterent avec un cierge à la main.
Dans toutes les Villes du Royaume on a fait de
ſemblables Services . Les Luthériens de Colmar
ont ſignalé leur zéle dans cette occaſion ; ils firent
prononcer une Oraiſon Funébre de la Reine
dans leurTemple qui étoit tendu de noir , & au
1
AOUST 1768 . 215
milieu duquel ils avoient élevé un Catafalque
avec cette Inſcription :
:
Plangite, Cives ?
MARIA LECZINSCA
Franciæ Navarræque
Regina ,
Dilectiffimi Regum conjux ,
Sapientiſſimi unica progenies ,
Alterum Patriæ præfidium ,
Chriſtianiſſimi nominis decus ,
Fidei , charitatis , patientiæ imago ,
D. VIII . Cal. Julio A. R. S. M. DCC. LXVIII,
Viam calcavit lethi
xa per luſtra :
Lumen columenque terrarum præftitit orbi.
Plangite , cives , iterùm plangite !
Optima vobis eſt abrepta mater ;
Exultate Coelites ,
Sancta vobis advolat Soror.
LOTERIES.
Le quatre-vingt dixiéme tirage de la Loterie
de l'Hôtel de Ville s'eſt fait le 25 de Juin. Le lot
de cinquante mille livres eſt échu au numéro
51394. Celui de vingt mille livres au numéro
51676. & les deux de dix mille aux numéros
47240 & 57443 .
-Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
s'est fait le 5 de Juillet. Les numéros
fortis de la roue de fortune font, 49 ,44, 69
27,3
2
214 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Félicité - Louiſe le Tellier de Montmirail ,
épouſe de Louis-Alexandre - Céleste d'Aumont
Duc de Villequier Dame d'honneur de Mefdames
, eſt morte à Paris le 14 Juin dans la
trente-deuxième année de ſon âge.
Claude-François de Maillart , Marquis de
Landreville , Lieutenant-Général des armées du
Roi , ancien Chef de Brigade , Lieutenant des
Gardes du Corps , & premier Gentilhomme de la
Chambre du feu Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , eſt mort le 11 Juin dans le Château
de Landreville âgé de 75 ans.
Hélene Princeſſe de Courtenay , Veuve de
Louis Bénigne de Beauffremont , Chevalier de
la Toiſon d'Or , mere des Princes de Beauffremont
& de Liſtenois , eſt morte à Paris le 29 du
mois de Juin âgée de 79 ans. Elle est la derniere
du nom & de la branche de l'illuſtre Maiſon
de Courtenay.
Louis-Marie -Alexandre Comte de Polignac ,
de la Branche établie en Saintonge en 1200 , &
Capitaine de Cavalerie dans le Régiment de
Clermont-Prince , eſt moorrtt à Paris le 14 Juillet
dans la vingt-fixiéme année de fon âge ; il avoit
épousé en 1766 Demoiselle Conſtance-Gabrielle-
Bonne-le-Vicomte de Rumain , & a laiſſé de ce
Mariage une fille âgée de 3 mois.
JAL
APPROBATION.
Alu, par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure d'Août 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreſſion. A Paris , le 30 Juillet 1768.
GUIROY
AOUST 1768. 215
P
,
TABLE.
IECES FUGITIVES envers& en proſe.
Au PrinceHéréditaire ..
S
Ibid.
A M. Ch. 6
AM. le Chevalier de la Tremblaye. Ibid.
A Madame de S. J.
7
AMadame D ... par M. de VOLTAIRE. Ibid.
Ode ſur les Volcans. 8
Entretien entre Madétès & Platon,
Fables Orientales. Le Roi Pêcheur.
17
LeVifirdéposé 18
Vers à Madame ſur l'étude de la Langue Italienne.
19
Penſées Nocturnes. 20
Les Larmes de Milton. 24
L'Héroïſme du remords. Nouvelle Eſpagnole. 27
Vers à Madame la Marquiſe de Lemps. 49
Epigrammes. 50
Souper Philoſophique chez M. André. SI
ExplicationdesEnigmesرو .
Enigmes.
Logogryphe.
60
62
AIR de l'Opéra de Daphnis & Alcimadure. 64
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Amans déſeſpérés.
r 66
Ibid.
Les Victimes , Poëme. 67
Le nouveau Père de Famille. 69
Diſcours ſur les Belles- Lettres ,&c..... 74
Lettres ſur les émeutes populaires , &c. 80
Principes ſur la liberté du Commerce. - 831
Deſcription des maux de gorge.
Coursd'Oſtéologie .
Eloge du Comte de Guerchy.cn I autis
L'Hermitage; Romance.
Traité duDroit commun des Ficfs.
884
286
871
91
206 MERCURE DE FRANCE .
Amabelle , Poëme.... 193
Doutes ſur la vie &le regne de Richard III . 96
Eſſai ſur la vie à venir des Brutes.
Eſſai fur le Patriotiſme.
Syntagma Differtationum.
L'utilité d'un Commerce libre aux Indes.
Vers ſur la mort de la Reine.
58
100
IOI
102
104
ACADÉMIES. 108
Prix. ILO
SPECTACLE. IFS
Opera.
116
Comédie Françoiſe.
Ibid
Vers à M. Sédaine. 126
Gomédie Italienne . Ibid.
ASTRONOMIE. Lettre , &c. 129
MÉDECINE. Cauſes des maladies de nerfs. 141
Reméde contre le tremblement de nerfs. 146
CHIRURGIE . 147
Reméde contre la migraine.
bid.
GRAVURE. 148
GÉOGRAPHIE. 150
ECRITURE. Ibid.
MUSIQUE. 154
QUESTIONS. 155
Réponſe à la queſtion : Quels font les rapports
entre laMusique& la Peinture? 156
Diſtiques pour une ſalle de Spectacle. 163
Réflexions ſur le genre larmoyant. 164
Lettre du Roi de P. à M. de V. 183.
Stances fur le genre larmoyant. 184
Mépris de la most. 187
ANECDOTES
LETTRES - PATENTES ,Arrêts ,&c.
FETE SÉCULAIRE...
Avis.
NOUVELLES POLITIQUES.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
1 188
2. 192
199
( 203
01205

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Livres , Estampes , Muſiques , &c . aux particuliers
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faisant remettre d'avance les fonds néceffaires
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Ladvocat , 2 vol . in- 8°, nouv . édit. 4 liv. 10 f.
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Dict. allemand & françois , & françois & allemand
, in- 8 ° . relié . 61.
ال
- Idem in- 4° . relié . 121.
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pain.
2 liv . 12 f.
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Anecdotes de médecine , in- 12 relié. 3 liv.
Antropologie , 2 vol. in- 12 , broché. 4liv.
-Idem. in- 4º broché. 6liv.
Anatomie du corps humain , par M. J. Proſtevaf ,
in- 4° relié. 12 liv.
Almahide , 8 vol . in- 8 ° , reliés . 32 liva
a
4
1
LeBotaniste François , 2 vol. reliés. 's liv.
Le bon Fermier , ou l'Ami des Laboureurs , in 12
broché. 2 liv.
La bonne Fermiere , broché. I liv. 16 (.
Bocace Italien, édit, de Londres, in - 4°, br. 24 liv .
Bibliotheque des jeunes négocians , par Jean Larue
, 2 vol in 4º relié.
18 liv.
La fainte Bible par le Cêne, 2 vol in- fol. rel. 40 1.
Catéch de Montpell. en lat. 6 vol. in - 4 ° , br. 48 1.
Celiane , ou les Amans féduits par leur vertu ,
in 12 , broché. 1 liv. 106.
Le Citoyen déſintéreſſé, 2 vol . in-8 ° , br. 4 1. 10f.
CCoommmmeennttaaiirree des aphorismes de médecine d'Herman
Boerhave par Wans-Wieten en fran-
çois , 2 vol. in- 12 , brochés. 4liv.
Conférence de Borner , 2 vol . in- 4º , reliés. 24 1.
Controverfefur la religion chrétienne & celle des
Mahometans , in - 12 , 1767 , broché. 1 1. 16 f.
Le Docteur Panjophe , ou lettre de M. de Voltaire
a M. Home , in 12 , broché. 12 .
Les DELASSEMENS CHAMPSTRES , 2 vol . in - 12
brochés . 4 liv.
Difputationes ad morborum hiftoriam & curationem
, &c . Albertus Hallerus , 6 vol . in 4º ,
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Difputationes chirurgicæ ſelectæ , Albertus Hallerus
, vol . in-4° , reliés . so liv.
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brochés. 24 liv.
1
Differtation ſur la littérature , 4 vol . in 80. 6 liv.
Elemens de pharmacie , théorique & pratique , par
M. Beaumé , Maître Apothicaire de Paris ,
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Examen des faits qui fervent de fondement à la
religion chrétienne , 3 vol . in- 12 , par M. l'abbé
François , reliés . 7 liv . 10 f.
Effai fur les erreurs & fuperftitions anciennes&
's
modernes , nouvelle édition , augmentée ,
1767 , grand in- 8 ° , relié . sliv.
'Elémens de philofophie rurale , broché 2 liv.
Effcisfur l'art de la guerre , avec cartes & planches
, par M. le comte de Turpin , 2 vol. in- 4° ,
brochés. 24 liv.
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Expofé fuccinct de la contestation de M. Rouffeau
avec M. Hume , in - 12 , brochć.
Effai ſur l'hiſt . des belles - lettres , 4 vol . rel. 12 liv.
Entretien d'une ame pénitente, in 12 broché. 2 liv.
Les élémens de la médecine pratique , par M.
Bouillet , in 4º , relié. 7 liv.
Elém. de métaph. ſacrée & profane, in-8 °br. 3 liv.
Histoire naturelle de l'homme dans l'état de maladie
, in - 8 ° , 2 vol . relié. 9 liv.
Hift. des progiès de l'esprit humain dans lesſciences
exactes , & dans les arts qui en dépendent ,
&c. par M. Saverien , grand in- 8º relié. s liv.
Hift. de Christine , Reine de Suede , in- 12 , relié.
2 liv. 10
Hift. de la prédication, I vol. in- 12, rel.2 liv. 10 f.
Hift. des Empereurs , 12 vol. reliés in- 12. 361 .
Hift. ecclef. de Racine , 15 vol . in - 12 , relié . 48 liv.
Hiſt. du bas Empire , 10 vol. reliés . 30liv.
In-4° , 13 vol. 130 liv.
Hift. de France de Vely , 18 vol. reliés , in- 12.
54 liv.
Hift. moderne , 12 vol. reliés , in- 12 . 36 liv.
Hift.de Lucie Weller , 2 vol . in- 12 , broché. 4 liv .
Hist. des révolutions de Florence ſous les Medicis
3 vol. in- 12 reliés. 7 liv. 10 f.
Hist. de l'Afrique ( nouvelle ) françoise , 2 vol.
in- 12 , reliés . 6 liv.
Hift. de l'empire ottoman , in-4º, relié. 9 liv .
Hift. des navigations aux terres Auſtrales , 2 vol.
in-4° , reliés . 24 liv,
:
Hiſt. navale d'Angleterre, 3 vol. in-4°.rel. 27 liv.
Mélanges intéreſſans & curieux , contenant l'hiftoire
naturelle , morale , civile & politique
de l'Aſſe , de l'Afrique & des terres Polaires ,
par M. Rouſſelot de Surgy , 1766 , 10 vol. in-
12 , reliés . 25 liv.
Mém. de Mlle de Valcourt , 2 vol. broc. 2 liv. 8 f.
Médecine rurale & pratique , rel . in- 12 . 2 1. 10 f.
Henry IV, ou la réduction de Paris , poëme en
1 liv. 4f.
Manuel de chymie , par M. Beaumé , nouvelle
édition augmentée , in- 12 , relié . 2 liv. 10 f.
Manuel lexique , par M. l'abbé Prevôt , 2 vol .
in 8 ° , reliés .
trois actes.
و
liv.
Manuel harmonique, &c. par M. Dubreuil , maître
de clavecin , in- 80 ; .1767 , broché. 1 liv. 16 f.
Mémoires militaires , & voyages du Pere de Singlande
, 2 vol. in-12 , 1766 , broc . 2 1.10 f.
Mémoire fur l'administration des finances d'Angleterre
, in- 4 ° , broché. 6 liv .
Maladies des gens de mer , par M. Poiſſfonnier ,
in- 8° , relić . s liv.
Monades de Leibnitz , in- 4° , broché. 9 liv.
Mémoire ſur le ſafran , in- 80 , broché. 1 liv . 4 l.
Notesfur la lettre de M. de Voltaire , br . 9 fols .
Oeuvres dramatiques , avec des obſervations , par
M. Marin , in 8° , broché . 2 liv .
Octave ou le jeune Pompée , ou le Triumvirat
avec des notes & des morceaux hiſtoriques ,
1 vol. in - 8 ° , broché . 1 liv. 16f.
s vol . reliés.
reliés.
Les OEuvres de Rouſſeau , in- 12 , petit format ,
Les OEuvres de M. d'Héricourt , 4 vol. in-4 ° ,
40 liv.
Obfervations fur la mouture des bleds , & fur leur
produit.
La poétique de M. de Voltaire , 2 part.
10f.
en un
το liv.
7
grand in- 8° , relić. 's liv.
augmentée , broché. I liv . 10 f.
Pensées & réflexions morales , nouv. edit. revue &
Polypes d'eau douce , ou lettre de M. Romé de
l'Iſle à M. Bertrand , &c. broché. 12 f.
La paſſion de notre Seigneur Jesus- Christ , miſe
en vers& en dialogues , in- 8 ° , broché. 12 f.
Richardet , poëme héroï- comique , en 12 chants ,
dans le goût de l'Arioſte , 1 vol. grand in- 8 ° ,
relié . s liv.
Les Scythes , tragédie de M. de Voltaire , nouv.
édition , in- 8 ° , broché. 11.106.
Syphilis , ou le mal vénérien , poëme latin de
Jerôme Fracaſtor , avec la traduction en françois
& des notes , I vol . in- 8 ° broché. 1 1. 10 f.
La Sechia Rapita , 2 vol. in- 8º reliés. 36 liv.
Table des monnoies courantes dans les quatre
parties du monde , brochés. 1 1.4f.
Traité de toutes les coliques , in- 12 , 1767 ,
broché. 1 liv. 10f.
Traité des principaux objets de médecine , 2 vol.
in- 12 , reliés . s liv.
Théorie du plaisir , I vol. broché. I liv. 16 f.
Traité des jacinthes , broché. 1 liv . 4 f.
Traité des tulipes , broché. I liv. 10 f.
Traité des renoncules , broché. 2liv.
Recueil de divers traités ſur l'hiſtoire naturelle de
la terre &des foſſiles , in-4° , broché. و liv.
Virgile d'Annibal Carro , 2 vol. in-8 ° , reliés . 36 1.
OUVRAGES ſous preſſe & qui doivent paroître
inceſſamment.
Supplément pour la premiere édition du dica
tionnaire d'hiſtoire naturelle , volume in- 8 °.
Hiſtoire du Patriotisme François , ou nouvelle
hiſtoire de France , dans laquelle on s'eſt
principalement attaché à décrire les traits de
patriotiſme qui ont illustré nos Rois , la Nobleife
& le Peuple François , depuis l'origine
dela monarchie , juſqu'a nos jours , 6 vol.
in- 12.
Variétés littéraires , ou choix de morceaux inté
reifans & curieux , concernant les ſciences ,
les arts & la littérature , 4 vol . in- 12 .
Dictionnaire de l'élocution f ançoise , contenant
les regies & les exemples de la grammaire ,
de l'éloquence & de la poétie , 2 vol . in 80.
Hiſtoire littéraire des Femmes Françoises , conte
nant une analyte raiſonnée de leurs ouvrages ,
&c. s vol . grand in- 8°.
Hiſtoire des théâtres de la Comédie Italienne
& de l'Opéra- comique , depuis leur établitlement
en France juſqu'à nos jours , avec l'analyſe
raifonnée , & l'hiſtoire anecdotique de
ces théâtres , 6 vol . in 12 .
Les Nuits parisiennes , ou recueil de traits finguliers
, d'anecdotes , de peníées , &c. 2 vol.
in-8° .
Les deux âges du goût & du génie , ou les efforts
& les progrès du goût & du génie dans
les ſciences , les arts & la littérature , fous
les regnes de Louis XIV & de Louis XV ,
vol. grand in- 8°.
Nouvelles recherches ſur les êtres microscopiques
, & fur la génération des corps orga
nités , vol . grand in- 80 , avec figures .
Dictionnaire de la géographie ancienne , vol, in-89 ,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le