→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Fichier
Nom du fichier
1768, 05-06
Taille
15.50 Mo
Format
Nombre de pages
451
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
RO
CHATE
MAI 1768.
THEQCH
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
DEU
Cochin
Silius inve
ManSexty.
A PARIS,
CJORRY , vis- à-vis la Comédien
PRAULT , quai de Conti.
PALAIS
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine
Avec Approbation & Privilege du Roi.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
que
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eſt à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
NEW-YORK
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auſſi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle , ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
Complettes qui restent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
M A I 1768 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M. l'Abbé DE V..... à l'occafion
de fa convalefcence .
O toi le Chaulieu de nos jours ,
Qui puifas , au berceau , l'heureux talent de plaire ,
Eft- il vrai , cher Abbé , que , d'un bras fanguinaire,
Le deftin , de ta vie , alloit trancher le cours ?
En ce moment , que faifoient donc les Grâces ?
Comment ont- elles pu , veillant fur nos climats
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Un feul inftant s'écarter de tes pas ?
Mais je les vois voler au bruit de tes difgraces !
Le Dieu des morts eft attendri :
Il déride fon front févère ;
Et , défarmé par la troupe légère ,
En fouriant , lui rend fon favori .
Echappé de la nuit profonde ,
Tu regrettes peut- être un laurier éternel ? ...
Pendant quelques momens féduis encor le monde ?
Nous aurons tout le temps de te voir immortel,
LE PRIEUR.
"
VERS à ma Femme , en lui envoyant mon
portrait dans un bracelet entouré de
brillans .
C'EN eft fait ; au gré de mes voeux ,
Au gré même de votre envie ,
L'ivoire , charmante Emilie ,
S'arrondit , fe colore & s'anime à mes yeux.
Le pinceau rend mes traits & l'art me multiplie.
La vanité gémit , mais l'amour est heureux.
O moitié de mon être acceptez mon image,
Mon âme l'embellit mille fois davantage
Que tout l'éclat de ces brillans.
Puiffiez-vous la chérir long- temps !
Souvenez- vous que cet hommage
Eft le prix de vos fentimens ,
Comme des miens il eft le gage.
MAI 1768.
Ce n'eft pas un portrait banal ,
Rebut de la galanterie ,
Que j'offre à l'amour conjugal.
C'eſt un premier original ,
Qui n'aura jamais de copie.
Par un Abonné au Mercure.
JE
TRAIT de générosité.
E croirois manquer aux devoirs de la
fociété, li je n'avois pas l'honneur , Monfieur
, de vous propofer de rendre publiques
, par votre Mercure , deux actions
de générofité auxquelles le tirage de la
milice vient de donner lieu dans cette
ville.
Un bourgeois , nommé Potier , de la
paroiffe de S. Vigor- le- Petit , affujetti , par
l'ordonnance , à tirer pour la milice , venoit
de perdre fa femme en couche & l'enfant.
Son frère , exempt de la milice par fa qualité
d'écolier , n'a pas voulu fouffrir que
ledit Potier , déja pénétré de chagrin des
deux pertes qu'il venoit de faire , eût
encore celui de tirer pour la milice. I
s'eft préfenté au Commiffaire pour en courir
les rifques à fa place ; mais les autres
garçons de la paroiffe, touchés d'un fi tendre
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
& fi noble procédé , ont difpenfé les deux
frères de tirer.
Je fuis bien certain , Monfieur , de vous
faire un vrai plaifir , en vous procurant
l'occafion de célébrer la vertu .
J'ai l'honneur , & c.
A Bayeux , le 12 mars 1768.
S.V.
A une aimable perfonne qui offroit fon
amitié à l'Auteur , qui defiroit davan
tage.
JEUNE , aimable , faite pour plaire ;
Vous craignez un amant foumis ;
Vous fuyez le Dieu de Cythère ,
Et ne voulez que des amis !
D'une amitié froide & ftérile ,
Puis- je ailément me contenter ?
Croyez-vous qu'il foit bien facile
De vous voir fans rien fouhaiter ?
Je ne vois qu'un moyen , Silvie į
Pour terminer ce différend :
Traitez -moi la nuit comme amant ,
Le jour vous ferez mon amie.
f
Par un Officier du Régiment de Normandie,
MAI 1768 . 9
PORTRAIT.
LETTRE à Mde la C. DE S...
MADAME,
Vous prétendez ne me connoître pas
affez par mes lettres. Vous defirez que je
vous trace moi -même mon portrait . Je
croirois manquer à l'amitié dont vous
m'honorez , fi je vous refufois cette fatiffaction
.
Une phyfionomie heureufe , des procédés
honnêtes , beaucoup de décence dans
mes moeurs , & fur- tout une humeur gaie
& liante , voilà ce qui me fait aimer dans
le monde .
Je parle peu en compagnie ; & je tâche
de mettre plus de fens que d'efprit dans
mes difcours . Tous les gens de parti me
font odieux. Quand je les entends difputer
avec feu , je leur dis froidement vous
avez des préjugés. Le bien ou le mal qu'on
dit de quelqu'un ne précipite jamais mon
jugement. Je loue un ouvrage felon le
plaifir qu'il m'a procuré en le lifant , &
non pas felon ce qu'en penfent les autres .
Je n'ai montré encore qu'une lueur de
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
talent. Peut-être n'aurai -je point le courage
de parcourir la vafte carrière où je me
propofe d'entrer. Un long travail me rebute
aifément.
Je fuis lié avec peu de gens de lettres.
La plupart tombent dans un libertinage
d'efprit qui révolte ma raifon. Je ne me
vante pas d'avoir beaucoup de religion .
Maintenant que je fuis homme , j'en ai
moins que lorfque j'étois enfant. Je verrai
fans doute plus clairement tout ce que je
dois croire , lorfque l'âge aura fait tomber
le bandeau des paffions qui couvrent
mes yeux. Mais on ne me reprochera
jamais d'avoir parlé mal de la religion.
L'état que j'ai embraffé me force de
vivre célibataire. J'avoue que cet engagement
pefe à mon coeur. Hélas ! le
befoin d'aimer me dévore. Cependant fi
je me livre aux fentimens de l'amour , me
voilà deshonoré dans le monde . Tout ce
que je puis faire eft de le fuir , & d'éviter
jufqu'aux moindres occafions de lui donner
prife fur moi , de lui fermer enfin
route entrée dans mon coeur ; ainfi , Malgré
la révolte de mes fens , je tâche d'édifier
le monde par la décence de ma conduite
, par l'honnêteté de mes entretiens ,
& par mon exactitude à remplir mes devoirs.
MAI 1768. If
La place que j'occupe eft peut- être celle
qui me convient davantage , & celle où
je me trouve moins bien. J'éprouve un
mal- aife que ne peut guérir toute la diffipation
du monde. Mon coeur eft fans ceſſe
le jouet de mon imagination . Je me figure
toujours le bonheur dans l'état où je ne
fuis point ; & j'aime à me faire un tableau
agréable de celui où je voudrois être. Cette
illufion me confole quelquefois , mais elle
dure peu.
1
Cependant je ne me tourmente pas pour
être mieux . Je ne faurois m'humilier au
point de ramper chez les grands. Des perfonnes
qui m'aiment ont demandé pour
moi des richeffes , des honneurs . On a
beaucoup promis . Je n'ai encore rien obtenu.
Cela m'apprend à compter peu fur
les hommes.
Quand la magnificence des riches me
tente ; quand je defire d'avoir comme eux
des appartemens dorés , un équipage , des
bijoux de prix , des repas délicieux : je
regarde cette foule d'hommes placés audeffous
de moi , qui n'ont pour demeure
qu'un toît de chaûme , pour vêtemens
que des haillons , qui éprouvent les différens
maux de la vie , qui meurent de faim.
Je n'ai point de tréfors , me dis- je alors
à moi-même , mais j'ai mon néceffaire ,
A
vj
12 MERCURE DE FRANCE.
mes aifes , des momens de plaifir ; & je
me trouve riche en comparaifon du pauvre.
Les devoirs de ma place , la fociété de
mes amis , la promenade , les fpectacles
occupent la plus grande partie de ma journée.
Je donne le refte à l'étude pour éviter
T'ennui . Je pattage mon temps de manière
que je ne m'apperçois jamais de fa durée.
On me demande fouvent pourquoi je
ne travaille point à me faire une réputation
. J'aime mieux paffer ma jeuneffe dans
une douce obfcurité. Si j'avois un nom ,
on me remarqueroit , & je vivrois avec
moins d'agrémens , parce que j'aurois perdu
la liberté d'aller où je veux , & de faire
ce qui me plaît.
7
L'âge changera fans doute ma façon de
penfer. Je fentirai naître en moi l'amour
de la gloire. Alors cette paffion remplira
le vuide de mon coeur , & je tâcherai de
me faire un nom par quelques ouvrages
que je travaille avec foin depuis plufieurs
années.
Me voilà , Madame , tel que je me
connois , d'après quelques réflexions fur
moi -même. Je ne vous ai point parlé de
mon caractère , que mes amis vantent beaucoup.
Il ne me convient point de vous
répéter tout le bien qu'ils difent de moi.
J'aivoulu feulement vous découvrir le fond
་ ་ ཀས་ ལས་རན
MAI 1768. 1.3
de mon âme que perfonne ne connoît , &
vous montrer qu'avec quelques défauts j'ai
du fens , des moeurs , & un coeur droit.
J'ai l'honneur d'être , &c.
101
LA VEUVE RECONFORTÉE.
POUR
CONTE..
OUR éprouver fa quinteufe femelle ,
Avant la fin d'un ennuyeux fermon ,
Tranfi de froid , le mari de la belle ,
Vous contrefit le mort en fa maiſon .
Nitouche arrive ; à plat elle le trouve ,
Tate par-tout . Son fang glacé lui prouve
Que le pauvret eft un époux défunt ,
S'il en fut onc. Nitouche étoit à jeûn.
Faut- il pleurer , faut- il manger ou boire?
Bien mieux en fond de larmes , de regrets
Mangeons , bûvons ; nous pleurerons après ,
Partant fe met la veuve de Grégoire
Sur l'eftomach , deux tranches de jambon ,
Puis prend un pot & boit à l'uniffon.
Comme elle fort , quelqu'un frappe à la porte.
Son pot
caché commère , je fuis morte ,
De moi c'eft fair ! Las ! fans me dire adieu ,
Défunt Grégoire eft allé dévant Dieu.
14
MERCURE DE FRANCE.
A ce tocfin déja le voisinage ,
Tout de fon mieux , relève fon courage.
Elle , plus fort de criér : fans mari ,
Au défeſpoir , pauvre veuve ! que faire ? ..
Boire deux coups , fi tu m'en crois , ma chère ,
Dit le jongleur , s'éveillant à ce cri ;
Car de jambon la double tranche altère .
Par M. le Baron DE SAINT-JULIEN.
COMME JE VOUS AIME !
J
A
MINETTE.
E viens de voir , belle Minette ,
L'amour auprès de vous rêveur & défarmé ;
Trop für d'être votre conquête ,
Trop incertain s'il eft aimé.
Foible amour , ai - je dit , fuis un avis fincère ;
(Je connois à fond la bergère )
Ne reprens plus ton flambeau ni tes traits
Sois docile , difcret & tendre :
C'eſt en vain qu'on ofe prétendre
La toucher par d'autres attraits .
Mais fuffes- tu plus infidèle
Que le papillon voltigeant
Parmi les fleurs de belle en belle ,
Que pourroit ce bandeau pour te rendre conftant ?
MAI 1768.
Dans l'univers tu ne verras plus qu'elle .
Tes aîles font encor des fecours fuperflus ;
Amour , fais tes adieux à Paphos , à Cithère ;
Minette réunit tous les moyens de plaire...
Va , tu ne la quitteras plus.
A A. Par le P. C. D. S. S.
VERS à Mlle ROSALIE , de l'Académie
Royale de Mufique , jouant l'Amour
dans l'opéra de Silvie.
ROSALIE , un bruit court qu'hier , au lieu
de toi ,
L'Amour chantoit lui-même dans Silvie.'
Les connoilleurs ( comme gagne l'envie ! )
Le jugent très - digne de foi.
Défends- toi , Rofalie , on en veut à ta gloire ,
Et le public ne fait qu'en croire.
On t'a bien vu , c'étoit toi trait pour trait ;
Mais on répond que l'Amour te reffemble
Au point , que vous voyant enſemble ,
Jamais le plus fubtil ne s'y reconnoîtroit ,
Et c'est une juſte remarque.
Ç'à , Rofalie , au premier jour ,
Joue & chante moins bien , ou conviens d'une
marque ,
Qui nous rende certain que ce
n'eft pas l'Amour:
Ce 20 mars 1768 . D. L. C.

16 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTE intéreffante de lafin du règne
de Louis XIV.
Ne jugeons point felon les apparences.
DEPUIS fept ans que le Marquis &
la Marquife de la C **. étoient unis par
les liens du mariage , ils vivoient dans la
plus grande intimité. L'amour & l'eftime
les avoient unis autant que la convenance
des partis. Le Marquis avoit toutes les
qualités qui rendent un homme aimable ,
la Marquife , tout ce qui peut flatter un
mari . Un fils de fix ans refferroit des
liens fi doux. Rien ne fembloit devoir
troubler une union de cette eſpèce , lorſqu'un
événement très - imprévu montra
qu'il n'eft point en ce monde de félicité
fans trouble & de douceurs fans amertumes
.
La Marquife n'étoit point dévote , mais
elle fe faifoit gloire d'être chrétienne &
d'en remplir les devoirs : elle ne laiffoit
paffer aucune grande fêre fans s'approcher
des facremens. Une veille de la Touffaint ,
fur les quatre heures après- midi , elle fe
fit conduire à fa paroiffe. Son confeffeur
MAI 1768. 17
étoit un éccléfiaftique de mérite , qui avoit
été élévé par MM . de Port- Royal, & qui
étoit fi généralement eftimé , que c'étoit
à qui lui donneroit fa confiance. Quand
elle arriva à fa chapelle , elle la trouva fi
remplie de monde , qu'elle prit le parti
de renvoyer fon carroffe & fes domeftiques,
avec ordre de la venir reprendre fur les
fix heures du foir. Elle les chargea en
même temps de dire à fon mari qu'elle le
prioit de monter alors dans fa voiture ,
afin qu'il pût l'accompagner lorfqu'elle
reviendroit chez elle .
A fix heures , le Marquis fe rendit à la
paroiffe. Les domeftiques reftèrent à la
porte . Pour lui , il fut tout droit à la chapelle
du confeffeur. Il n'y vit plus que
fa
femme qui alors fe confeffoit. Comme ils
étoient feuls , le confeffeur & la pénitente ,
& que la chapelle étoit fermée , ils parloient
un peu haut. Le Marquis refta en dehors
à attendre. Il ne tarda pas à s'impatienter
& à trouver extraordinaire que la Marquife
en eût tant à dire , & d'autant plus
qu'elle n'étoit pas dans l'habitude de
refter fi long - temps à confeffe. Tandis
que ces réflexions l'occupoient , un facriftain
arriva & alla demander une clef au
confeffeur. Le Marquis alors entra dans
la chapelle , fans être apperçu , & fut s'af
18 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
feoir auprès du confeffional , du côté où
étoit fa femme. Le facriftain , en fortant ,
retira la porte fur lui . La Marquife & fon
confeffeur , qui fe croyoient toujours feuls ,
continuèrent à parler affez haut ; & le
Marquis entendit prononcer ces mots :
«oui , Monfieur, le jeune homme eft d'une
figure aimable ; & , pendant plus de fix
» mois il a paffé tous les jours plufieurs
heures dans mon cabinet de toilette à
épier le moment favorable à fon amour.
Le foir , pendant notre fouper, ma femme
» de chambre le faifoit fortir par, un eſca-
» lier dérobé que j'ai dans ma garde-
» robe. J'ai mis cette fille à la porte ; & ,
» par la raifon que je vous ai déja dit ,
j'ai refufé de dire à mon mari pourquoi
j'avois cru devoir la renvoyer ».
Le Marquis fe leva en frémiffant. Sûr
de l'infidélité d'une époufe qu'il adoroit ,
fa rage égale à fon amour ; il portoit déja
fa main fur la garde de fon épée , lorfque
le facriftain , qui rapportoit la clef qu'il
étoit venu chercher , rentra dans la chapelle
, & fit diverfion aux mouvemens qui
agitoient le Marquis. Il frémit de l'action
qu'il alloit faire , fe fit remener chez lui
& renvoya le carroffe à la porte de l'églife
pour qu'il ramenât fon époufe.
"
93
Mille réflexions alors le mirent dans un
MAI 1768. 19
par
"
trouble extrême. Son coeur étoit déchiré
la violence de fon amour & par le
defir de la vengeance. Jamais il n'avoit
fenti pour fa femme tant de tendreffe que
dans ce moment où il n'auroit voulu fentir
pour elle que de la haine ; & le combat intérieur
qui l'agitoit le plongeoit dans le
défeſpoir.
Il prit enfin le parti d'écrire à la Marquife
qu'il alloit à la compagne pour
quinze jours ; delà , fortit à pied , il alla
droit à la pofte , fit mettre des chevaux
à une chaife , & partit pour un château
qu'il avoit à vingt - deux lieues de Paris :
château abfolument ifolé , qui n'étoit habité
que par un Concierge , un Jardinier ,
un Fermier avec fa famille. A fon arrivée ,
il fit venir des ouvriers d'une ville voisine ,
leur ordonna de griller les fenêtres de
l'appartement le plus reculé , de faire auprès
de la de l'antichambre un tour
porte
femblable à ceux qu'on voit dans les couvens
de Religieufes ; & lorfque tout fut
prêt , il manda à fa femme qu'elle eût à
partir auffi -tôt pour le venir trouver.
a
La féchereffe du billet que la Marquife
avoit reçu au retour de confeffe , l'avoit
farprife ; la dureté de cette lettre la troubla.
Elle ne craignoit rien pour elle- même ,
mais elle aimoit fon mari , & ne conce20
MERCURE DE FRANCE.
voit rien au changement fubit de fon caractère.
En arrivant au château , elle fut furprife
encore de n'avoir pas vu le Marquis venir
au- devant d'elle. Ill'attendoit , lui dit-on ,
dans l'appartement qu'il avoit deftiné pour
elle , & la tendre Marquife y courut. A
l'air pâle & fombre de fon époux , la pitié
& la tendreffe lui tirèrent des larmes : eh !
qu'as - tu , lui dit- elle , mon ami ? ( en volant
dans fes bras ) Vous le favez , Madame
, lui dit - il , en la repouffant & jettant
fur elle un regard terrible. Hélas ! je
me fais rien , reprit - elle avec douceur. L'ingénuité
& la candeur qui éclatoient fur le
vifage de la Marquife achevèrent de le
mettre en fureur. Vous êtes un monftre ,
lui dit- il , & ces dehors trop importeurs
n'auront plus droit de me tromper. Voici
votre prifon ( en lui montrant les grilles
des fenêtres ) . C'eft ici qu'il faut terminer
une vie dont je devrois , fans doute , vous
priver. A ces mots il voulut ... Arrête ( s'écria-
t- elle ) cher époux : j'ignore en quoi
j'aurai pu t'offenfer ; mais fi tu t'obſtines
à le taire , fonge du moins à mon état ;
ménage mieux le fruit de notre tendreffe
mutuelle. La Marquife étoit groffe de
quatre mois. Mais ces mots , loin de l'appaiſer
, ajoutèrent à fa fureur : qu'il périffe,
MAI 1768 . 21
(t'écria-t- il ) ce déteftable fruit du crime ,
& l'opprobre de ma maifon. Il fort en
même temps , ferme la porte à double tour ,
& vole à l'autre extrêmité du château donner
un libre cours à fes larmes.

La Marquife étoit demeurée immobile ,
& après être revenue à elle - même , effaya
vainement de pénétrer quels pouvoient
être les motifs des procédés cruels de fon
mari. Ses larmes, après avoir d'abord coulé
pour elle-même , ne tardèrent pas à couler
pour lui . Il me croit coupable , fe difoitelle
, on l'a trompé , fans doute ; il m'aime ,
qu'il eft à plaindre ! ... Sa tendreffe maternelle
fe porta enfuite fur fon fils qu'elle
voyoit , peut-être pour toujours , privé des
foins & des careffes de fa mère. Mais en
ferappellant les derniers mots de fon époux,
au fujet de l'enfant qu'elle portoit dans
fon fein , elle frémit d'horreur en déplorant
l'erreur du Marquis , & en envifageanttous
les maux dont cette erreur pou
voit être fuivie.
Mille réflexions de ce genre la tourmentèrent
fans relâche pendant plufieurs
jours. Elle finit par offrir à Dieu fes peines
, & par remettre entre fes mains le fort
de fon mari , le fien & celui de fes enfans.
Le Marquis , après avoir donné les org
22 MERCURE DE FRANCE.
que
dres concernant la façon dont il vouloir
fon époufe fût traitée , lui fit demander
, à travers le tour , fi elle defiroit encore
quelque chofe. Rien , s'écria-t- elle ,
en fanglottant , rien que le coeur de mon
mari ! il étoit à côté du tour ; il entendit
cette réponſe , & fans en être ému , reprit
la pofte & revint à Paris.
La priſon de la Marquife étoit à un
premier étage, & compofée de trois pièces,
dont chacune avoit deux fenêtres bien
grillées , & pour toute vue , la cour deftinée
aux volailles , dont les murs étoiept
très-hauts. C'est là que la Marquife , âgée
de vingt- quatre ans au plus , fe vit condamnée
à gémir. Une femme , à elle inconnue
, étoit fa' geolière , & lui faifoit
paffer fa nourriture par le tour ; une fonnette
en dedans & une en dehors , les
avertiffoient l'une & l'autre.
Seule dans fa prifon , la Marquife étoit
obligée de fe fervir elle- même. Ce qui la
peinoit le plus , attendu fa groffeffe , étoit
de fe voir obligée de refaire fon lit. Ses
autres occupations devenues néceſſaires
faifoient du moins quelque diverfion à ſa
douleur.
Le Marquis , de retour chez lui , ét oit
en proie à tout ce que les paffions les plus
oppofées ont de plus déchirant , & ne pou
MAI 1768. 23
voit définir ce qu'il fentoit encore pour
fa femme. Quand il fe retraçoit fa douceur
, fa patience , la tranquillité avec laquelle
elle avoit reçu les opprobres dont
il l'avoit couverte , il ſe trouvoit barbare.
Lorfqu'il fe rappelloit ce qu'il lui avoit
entendu dire à fon confeffeur , il fe trouvoit
trop doux ; & ce dernier fentiment
le confirmoit toujours dans la réſolution
de lui laiffer paffer le reſte de ſa vie dans
fa prifon.
4
Régulièrement tous les mois, & quelquefois
plus fouvent , il faifoit un voyage au
château , pour voir fi fes ordres étoient remplis.
Dès qu'il étoit arrivé , il couroit fe
placer auprès du tour , & faifoit dire à fon
époufe qu'il étoit de retour. Le fon de fa
voix lui plaifoit & fembloit adoucir fa,
peine. La Marquife , qui ignoroit qu'il fût
fi près d'elle , demandoit de fes nouvelles ,
fe retiroit en pouffant un foupir.
Il y paffoit affez communément une
femaine ; & , quand il en partoit , il en
faifoit inftruire la Marquife , lui faifoit
même demander quels pouvoient être fes
befoins. Mais elle ne demanda jamais que
le plus fimple néceffaire , & fur- tout quelques
livres de piété. Son mari lui en ayant
un jour fait offrir de plus amuſant ; je n'ai ,
beſoin (répondit- elle ) que de ceux où je puis
24 MERCURE DE FRANCE.
rencontrer de quoi nourrir ma patience &
mon courage.
Au neuvième mois de fa groffeffe , elle
fit demander à fon mari la grace de la
voir ( il étoit alors au château. ) Sur fon
refus , elle le fit prier de lui faire donner
ce qu'il falloit pour lui écrire une fois feulement.
Privée auffi de cet efpoir , & fe
rappellant qu'elle favoit broder , elle traça
fur un mouchoir blanc , avec de la foie
bleue , la lettre fuivante & la lui fit tenir.
« C'eft avec le fymbole de la fidélité ,
» mon cher ami , que j'ofe te tracer mes
fentimens . J'entre dans mon neuvième
mois : peut- être que la naiffance de mon
» enfant fera le terme de ma vie. Quel-
» que démon , jaloux de notre bonheur
» mutuel , a cru devoir . l'empoifonner.
Mais tôt ou tard la vérité triomphe avec
éclat , & je gémis des maux que tu te
feras préparés lorfque tu connoîtras mon
» innocence! Je fouffre , cher époux , mais
» bien moins de la perte de ma liberté que
» de celle de ton coeur. Tes duretés ( le
» croiras- tu ! ) ont cependant pour moi des
» charmes ! Elles me prouvent ton amour ,
» & ce fentiment me confole. Tu n'es
» coupable envers moi que d'erreur. Ainfi ,
» mon cher ami , que d'importuns remords
» ne troublent jamais ton repos. Crains
» pourtant
MAI 1768. 25
en pourtant d'une autre eſpèce : fonge
que l'enfant que je vais mettre au monde
» t'appartient , & que je connois ton coeur.
» Commence donc par être père , car je
» fuis fûre que le Ciel me rendra un jour
» mon époux. Je n'ai rien à te demander
» maintenant que quelqu'un qui me rende
» des fervices que mon état ne me permet
» plus de me rendre moi-même , & des
ordres pour me procurer les fecours né-
» ceffaires pour ma prochaine délivrance,
» Adieu , je t'embraffe mille fois ».
Quand le Marquis eut développé le paquet,
cette écriture en foie le révolta. Bien
décidé à ne point lite cette lettre , il l'enferma
fous la clef, & fit cette réponſe à
la Marquife :
« J'ai reçu , mon ingénieufe femme
» votre ingénieufe lettre , mais je ne l'ai
» point lue. Pourquoi donc me montrer
» combienvous avez de reffources dans l'ef-
» prit? N'en ai -je déja pas trop eu la preuve?
» Si vous vous êtes fervi de ce ftratagême
» pour écrire à votre amant , je le faurai
probablement ; & dans ce cas , tremblez ».
La Marquife , à cette réponſe , foupira, &
plaignit fon aveugle époux. Réfolue de tout
attendre de la Providence , elle pria feulement
fa geolière d'écrire à fon mari que
le terme de fa délivrance approchoit , &
»
B
26 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle le prioit de pourvoir aux befoins
de fa fituation.
Le Marquis , en recevant la lettre de
cette femme , fe reprocha de n'avoir pas
prévu les befoins de fon époufe , & partic
dans le moment pour le château . En arrivant
fon premier foin fut de faire entrer
dans la prifon la femme de fon concierge ,
pour fervir de garde à la Marquife pendant
tout le temps de fes couches. Cette femme
étoit pleine de bon fens , digne de la confiance
du Marquis , & capable d'adoucir
les peines de la Marquife.
Quelques jours avant fa délivrance il
lui écrivit ces mots , qu'il paffa par la
tour avec tout ce qu'il falloit pour qu'elle
pût mettre fa réponſe au bas du biller,
Je vous prie , Madame , de mettre ici
» le nom du père de votre enfant , afin
qu'on le lui donne au baptême , car il
» n'eft pas jufte qu'il porte le mien » . La
Marquife écrivit le nom de fon mari , &
ajouta voici le nom du père de l'enfant
que je porte ; le nom de celui que
j'aime & que j'ai toujours aimé unique-
» ment , que j'aimerai toute ma vie , &
» que je n'ai jamais trahi » . A la vue de
cette réponſe le Marquis fe fentit ému,
Mais , en réfléchiffant fur ce mouvement ,
ille traita de foibleffe , & le furmonta,
MAI 1768 . 27
Madame , dit- il , ( en élevant la voix ) fi
vous aimez le fils que j'ai de vous , fongez
au nouveau crime que vous allez
commettre en lui donnant un frère ou
une foeur qui pourront partager des biens
qui n'appartiennent qu'à lui feul ! ... La
Marquife lui répondit , avec douceur &
fermeté , que lui feul étoit le père de fon
enfant , & que jufqu'au tombeau elle affirmeroit
cette vérité. Le Marquis , indigné ,
fe retira ; & , quelques jours après , fit
venir une fage-femme qu'on introduifit
dans la prifon de fon épouse.
Ce fut la nuit du quinze au feize d'avril
, que la Marquifè donna naiffance à
une fille. Le Marquis , qui avoit voulu être
averti du moment où fon époufe accoucheroit
, étoit auprès du tour , fe fit remettre
l'enfant , le remit à la femme de
fon fermier , fit mette les chevaux à fa
chaife , & partit avec elle pour un village
à fix lieues de Paris , dont le Curé étoit de
fes amis , & qu'il pria de lui chercher
une nourrice qui pût élever la petite fille
en vraie paysanne.
Lorqu'il fut queftion de la baptifer ,
le Marquis s'oppofa d'abord à ce qu'elle
le fût fous fon nom ; mais il fe vit contraint
de céder aux raifons du Curé qui
lui repréſenta que la chofe étoit indifpen-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fable , non-feulement pour l'honneur de
la Marquife , mais pour celui du Marquis
même. La haineque ce malheureux époux
avoit déja pour cette pauvre infortunée
n'en augmenta que d'autant plus.
Mais revenons à la Marquife. Quand
cette pauvre Dame vit qu'on alloit livrer
fa fille à fon mari , elle la demanda , la
prit dans fes bras , la baifa mille fois , l'arrofa
de fes larmes , puis la rendit fans
prononcer un mot. Malgré de fi cuifans
chagrins , elle foutint les horreurs de fa
fituation , & fa fanté n'en fut pas autant
altérée qu'elle devoit l'être. Son mari refta
au château tout le temps de fes couches.
Elle fut la première à le faire avertir au
bout de quelques temps , qu'elle étoit en
état de fe paffer de la femme qu'elle avoit
auprès d'elle , mais il eut affez d'attention
pour exiger qu'elle la gardât jufqu'à la fin
des fix femaines.
Dès que la femme du concierge eut
quitté la Marquife , fon premier foin fut
d'aller trouver le Marquis ; « Ah , Monfieur
, lui dit- elle , en l'abordant , que
» votre femine eft refpectable ! quelle patience
! quelle douceur ! Le chagrin la
» dévore , & cependant nul mot ne lui
» échappe contre vous. Lorfque , pénétrée
» do fen fort , je m'avifois quelquefois de
MAI 1768. 29
39
39
la plaindre : ne me plaignez point , me
difoit- elle , plaignez mon mari , c'est lui
» qui fouffre encore plus que moi . Elle me
cachoit fes fanglots ; mais l'innocence eft
"' dans fes yeux , elle eft peinte fur fon vifage.
Non , Monfieur, non , votre épouſe,
» & je l'affirmerois , ne peut être coupable .
» On l'a calomniée ; on vous a trompé ,
» fans doute ; vous le connoîtrez peut-
» être trop tard , & vous en mourrez de
» douleur » .
93
"
ود
Ce difcours émut le Marquis , l'attendrit
jufqu'aux larmes ; mais ce qu'il avoit
entendu dans le confeffional étoit trop
gravé dans fon coeur & l'honneur lui étoit
ficher , qu'après s'être effuyé les yeux ,
il impofa filence à cette femme , & lui dit
de fe retirer.
Trois ans s'écoulèrent ainfi . Le Comte
des J ** , frère de la Marquife , étoit parti
pour voyager dans les Cours étrangères ,
environ fix mois avant la détention de fa
foeur. C'étoit un homme de mérite , aimable
, fort eſtimé , qui aimoit également
fa foeur & fon beau- frère. Il avoit quatre
ans plus que la Marquife. De temps en
temps il lui donnoit de fes nouvelles . Le
Marquis recevoit fes lettres & y répondoit
avec amitié ; mais fans jamais parler de
fa rupture avec fa femme : il attendoit im-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
patiemment fon retour , pour répandre
dans fon fein les amertumes de fon coeur.
La honte & la difcrétion ne lui avoient
pas permis de chercher un confident hors
de la famille de fa femme dont il avoit
toujours ménagé la réputation vis- à- vis de
fes amis , en leur difant qu'elle s'étoit fixée
en province pour fa fanté ; & que
c'étoit pour avoir le plaifir de la voir qu'il
voyageoit fi fouvent.
Le Comte enfin arriva , après quatre ans
d'abfence, & defcendit à l'hôtel de fon beaufrère
où il avoit lui - même fon appartement.
Il vola dans les bras du Marquis & demanda ,
avec autant d'éffroi que d'empreffement ,
la Marquife. Le Marquis étoit fi faifi qu'il
ne put d'abord lui répondre. Elle n'eft
point morte ; lui dit - il ; elle l'eft cependant
pour moi. Votre four m'a déshonoré.
J'ai borné ma vengeance & me fuis contenté
de la reléguer dans un château loin
de Paris ; & vous voyez en moi le plus
malheureux des époux . Il lui fit alors le
détail de ce qu'il avoit entendu de la confeffion
de fa femme ; de la fureur où l'avoit
mis fa perfidie ; de la violence
qu'il s'étoit faite pour ne la point facrifier
à fon reffentiment ; de la réſolution
où il étoit de lui laiffer finir fes jours.
dans fa captivité : & réduifit le Comte à
MAI 1768.
avouer qu'un époux auffi outragé n'avoit
pu faire moins.
La compagnie du Comte , fon amitié ,
ce qu'il faifoit pour le diftraire , adouciffoit
le fort du Marquis. Il épanchoit fon
coeur dans le fein de cet ami ; ne craignoit
point de lui avouer que fa femme étoit
toujours préfente à fon efprit ; qu'il l'aimoit
, la haïffoit , l'adoroit , la méprifoit ,
que rien enfin n'égaloit fon fupplice. Le
Comte l'écoutoit , le plaignoit , en mêlant
fes pleurs avec les fiens . Tous enfin étoient,
quoique différemment , à plaindre , lorfqu'un
événement très -imprévu vint toutà-
coup changer leur fort.
Depuis deux ans le fils du Marquis étoit
dans un collége avec un gouverneur. Ce
gouverneur s'appelloit Bazile. Le feize de
juin , jour de cette fête , le Marquis l'invita
à dîner avec fon fils qui avoit alors
près de dix ans. Sur les fix heures du foir
le Marquis & le Comte menèrent le gouverneur
& fon élève au Luxembourg , pour
leur faire prendre l'air , & vers les fept
heures ils les renvoyèrent à leur collége.
Lorfqu'ils furent partis , le Marquis , qui
fuyoit toujours le monde , mena le Comte
fur cette terraffe déferte qui eft du côté
de la rue d'Enfer. Là , le Comte en regardant
un Eccléfiaftique , dit : Voilà un
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
homme qui a une belle phifionomie , mais
qui eft bien pâle. Ah ! cher Comte , s'écria
le Marquis , en portant les yeux fur
l'Abbé , c'eft le confeffeur de ma femme :
c'eſt à lui qu'elle a fait l'aveu dont je gémis.
Allons à fa rencontre ; apprenonslui
que j'ai tout entendu ; & qu'il achève
du moins de me juftifier auprès de vous.
Le Marquis , après l'avoir falué , lui demanda
le fujet de fa pâleur. L'Eccléfiaftique
lui répondit , qu'après avoir été fort
malade , il étoit venu prendre l'air au Luxembourg
pour hâter fa convalefcence. Le
Marquis , après lui avoir témoigné la part
qu'il prenoit à fa fituation , lui demanda
s'il n'étoit pas furpris de ne plus voir , depuis
long -temps , fa femme . Il répondit
que non ; qu'il penfoit feulement que Madame
la Marquife avoit probablement
trouvé quelqu'autre plus digne de fa confiance
, & qu'il n'en avoit de regret qu'autant
qu'il avoit le plus grand refpect pour
elle. Du refpect ! s'écria le Marquis ; ce
fentiment peut-il lui être dû , après les infâmes
aveux que cette femme vous a faits
de fa conduite ? L'Eccléfiaftique , frappé
de ce difcours , pria le Marquis de s'expliquer.
Je ne puis qu'approuver votre difcrétion
, reprit le Marquis ; mais j'ai tout
entendu ; j'étois , lorfqu'elle fe confeffa à
MAI 1768. 33
vous ,
vous , dans la chapelle ; & vous prétendrez
en vain me le nier. Ah , Monfieur !
Ciel ! que vous êtes dans l'erreur. Quoi !
vous attribuez à Madame la Marquife l'intrigue
dont elle m'a parlé ? Détrompez-
Monfieur ; jamais femme ne fut
plus fage & n'a plus aimé fon mari. Je
vois enfin qu'il faut vous éclaircir tout ce
myſtère. Apprenez , Monfieur le Marquis ,
que c'eſt la femme de chambre de votre
époufe qui avoit un mauvais commercę
avec le neveu de votte Intendant ; que
c'eft elle qui tous les jours introduifoit ce
jeune homme dans le cabinet de toilette
de fa maîtreffe , & qui le faifoit fortit
tous les foirs par un eſcalier dérobé . C'est
par égard pour votre Intendant que Madame
la Marquife a refufé de vous apprendre
les motifs qui l'engageoient à
mettre hors de chez elle cette fille , attendu
que cet homme étant innocent des imprudences
de fon neveu , elle avoit voulu
lui épargner les reproches qu'il auroit
pu effuyer de votre part. C'eft par
pure délicateffe enfin , qu'elle m'a confié
tout le fecret de cette intrigue , parce'
qu'elle fe reprochoit d'avoir renvoyé , fi
brufquement , une fille qu'elle eût pu ,
en la faifant veiller de plus près , ramener
peut-être à fes devoirs.
В
34 MERCURE DE FRANCE.
Ce difcours étoit plus que fuffifant pour
ouvrir les yeux du Marquis. Il fe rappella
auffi tôt que depuis quelque temps le neveu
de fon Intendant avoit épousé cette
femme de chambre de fa femme , & qu'en
les mariant il y avoit eu un enfant à légitimer.
Le défefpoir le plus affreux s'empara
de fon âme : que je fuis malheureux ,
s'écria- t- il , en donnant un libre cours à fes
larmes ! Depuis quel temps , grand Dieu ,
ma femme eft la victime de mon erreur !
Courons vîte , cher frère , lui dit- il , en
s'adreffant au Comte ; courons la délivrer
de fa prifon . Le Marquis , à ces mots ,
fans penfer davantage à l'Eccléfiaftique ,
prend fon beau-frère par le bras , l'entraîne
à fon hôtel , fait mettre les chevaux
à fa voiture , & fans fonger à le faire fouper
, veut qu'il parte avec lui à l'inftant
même.
Tandis qu'on préparoit la chaife , le
Marquis fe rappella la lettre de fa femme.
Hélas ! dit- il au Comte , je me fuis toujours
refufé à la vérité ; j'ai toujours rejetté
tout éclairciffement : je me rappelle
une lettre de la Marquife , écrite en foie ,
& que je ne voulus jamais lire . Cette lecture
ne fervit qu'à l'accabler davantage ,
& le Comte , loin de lui reprocher ce
qu'avoit dû fouffrir fa foeur , ne cherchoit
qu'à calmer fes remords.
MAI 1768. 35
Cependant la voiture vole , & va pourtant
trop lentement au gré du Marquis .
Ils arrivent enfin , entrent avec grand
bruit dans le château , & réveillent la
Marquife. La pauvre femme , étonnée de
cet événement , & frémiffant de ce qu'il
peut lui préfager , fe lève , va fe placer ,
pour mieux entendre , à la porte de fa prifon
qui , en s'ouvrant l'instant après , lui
montre à fes pieds fon époux.
Tous deux étoient évanouis lorfque le
Comte , qui n'avoit pu fuivre que de loin
fon beau -frère , arriva, les fit revenir l'un
& l'autre & jouit de tous leurs tranſports.
Enfin on s'expliqua , la Marquife patdonna
tout , s'informa en tremblant de
fes enfans ; apprit avec plaifir que fon fils
promettoit beaucoup , que fa fille étoit vivante
, & qu'elle pourroit l'embraffer , &
même la reprendre en paffant par le village
où elle étoit nourrie & l'emmener
avec elle à Paris .
On ajoutera feulement que tout fe termina
au gré des voeux de l'époufe & de
l'époux , & qu'ils goûtèrent d'autant mieux
leur bonheur , qu'il avoit été long-temps
cruellement traverfé.
Par Mlle POULAIN , de Nogent -fur- Seine.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
PORTRAIT de Mlle CLAIRON *.
ELEVE de Cypris , fouveraine maîtreſſe
Dans l'art de peindre un fentiment ;
Dieux qu'elle exprime fortement
Et la fureur & la tendreſſe
De nos fatales paffions !
On reffent les afflictions ;
On éprouve fa joie , on partage ſes craintes :
Enfin , avec mille douceurs ,
A fes difgraces , à ſes plaintes ,
Nous payons un tribut de pleurs.
Heureux quand ces tragiques feintes
N'ont pas fçu porter , en nos coeurs
De trop véritables atteintes !
>
Pourquoi faut- il , hélas ! que ces dons fi charmans,
Qui nous féduisent dans l'actrice ,
Nous faffent foupçonner l'amante d'artifice ,
Et douter de tous fes fermens ?
Qu'elle eft cette jeune bergère
Que je vois avec fon amant ?
Qu'elle exprime naïvement
L'ardeur de fa flamme fincère !
Ah pour être aimé conſtamment ,
Qu'on feroit heureux de lui plaire !
* L'auteur de c.s vers eft mort il y a quelques années.
MAI 1768 . 37
En
Mais quel est mon aveuglement ?
C'eft l'aimable Clairon , je penſe.
Hélas ! un fi prompt changement
Eft l'image de l'inconftance.
Qu'entend- je quel fon enchanteur ,
Flatte mon oreille & mon coeur ?
Clairon , eft- ce ta voix touchante ?
Ah ! fuyons , ne l'écoutons pas ,
C'eſt une Sirène qui chante ;
Je vois l'écueil en fes appas ! ...
Non , fon maintien plein de décence ,
De nobleffe , & de dignité ,
Dans nos coeurs porte l'affurance ;
Mais elle bannit la licence
Par fon air de lévérité .
Quoi donc m'abuferois -je encore ?
Grands Dieux quelle variété !
Charmante Clairon , je t'adore ,
voyant fur ton front , avec la liberté
Qu'Amour & Bacchus font éclore ,
Régner la douce volupté.
Je confens que toujours une forme nouvelle ,
Adorable Clairon , relève tes appas ,
Pourvu que tu me fois fidelle ,
Et que ton coeur ne change pas ,
38 MERCURE
DE FRANCE
.
LE PRINTEMPS.
ODE ANA CRÉONTIQUE .
A MMUSEZ l'objet que j'adore
Par des tableaux intéreflans ;
Courtifans aimables de Flore ,
Plaifirs , embelliffez mes chants.
En recommençant la carrière ,
Pour briller d'un éclat nouveau ,
Le Dieu qui répand la lumière
De l'amour a pris le flambeau.
La Nayade , long- temps captive ,
S'éveille aux rayons d'un beau jour ;
Déja fon onde fugitive ,
En murmurant , chante l'amour .
Le muguet & la violette ,
Emaillent par -tout le gaſon..
Pour l'hiver , l'abeille inquiette
Par-tout prépare ſa moiſſon.
Quand de cette épine nouvelle ,
Pour Eglé tu quittes les fleurs ,
Epargne la , mouche cruelle ,
Je partagerois fes douleurs.
MAI 1768 . 39
Viens , Eglé , cueille cette rofe ,
Elle eft à fon premier matin.
Fleur trop heureufe , à peine éclofe ,
Elle va mourir fur ton fein !
Mais écoute , fous ce feuillage ,
Le peuple aîlé de ce féjour ;
Ses doux accens font le langage ,
Et la voix même de l'amour.
Tout aime à préfent fur la terre ,
Jufqu'au fier habitant des bois ;
Il craint le Dieu qui nous éclaire :
Le plaifir lui donne des loix.
Les attraits que Cybèle étale
Sont dûs aux baifers des zéphirs ;
Les parfums que fa bouche exale ,
S'envolent avec leurs foupirs.
Qui veut fuir l'amoureuſe chaîne
Doit craindre ces douces vapeurs ;
De la volupté c'eft l'haleine ,
Qu'on refpire au milieu des fleurs.
"
Si le printemps eft la jeuneſſe
De l'an dont commence le cours ;
C'est l'âge heureux de la tendreſſe ,
Qui fait le printemps de nos jours.
40 MERCURE DE FRANCE.
Ufe des biens dont la nature
Voulut avec foin t'enrichir
Ses dons ne font que ta parure ,
Ton bonheur fera d'en jouir.
D. B.
PRIÈRE que les Juifs Portugais ont faite
à Bordeaux pour demander à Dieu le
rétabliſſement de la fanté de la REINE ,
le 10 mars 1768 , jour par eux arrêté
pour obferver , à cet effet , un jeûne
général , &faire des aumônes publiques.
Composée en hébreu & en espagnol par
leur Rabin , le fieur DAVID ATHIAS ,
& traduite en françois par le fieur PEREIRE
, Penfionnaire & Interprète du
Roi , Membre de la Société Royale de
Londres , agent des Juifs Portugais à
Paris.
MAÎTRE fouverain du monde , père des
grâces & des miféricordes ! Nous , ton peuple
Ifraël , dans l'angoiffe où nous jette la
maladie de notre augufte Reine , venons
en pleurs , contrits , défolés , pénitens , réMAI
1768. 4I
pendant des aumônes dans le fein des pauvres
, implorer ta clémence en fa faveur ;
te prier de lui accorder la fanté , & de
prolonger fes jours.
Seigneur tout - puiffant ! regarde en pitié
les vives allarmes de tes ferviteurs , fur
l'état déplorable d'une fi vertueufe Princeffe.
Si le danger qui la menace eft une
punition de nos iniquités , defcends , Seigneur
, en ce moment du tribunal rigoureux
de tes vengeances : que notre prière ,
pour fon rétabliffement , parvienne au
trône d'où tu répands tes graces. Daigne ,
grand Dieu , du centre de ta gloire , jetter
les yeux fur ton peuple , plongé dans la
douleur : vois nos vifages pâles , abattus ;
nos femmes & nos enfans baignés de larmes
prête l'oreille à nos gémiffemens ;
nos foupirs , nos cris , nos fanglots reinpliffent
nos demeures : les maux qu'endure
notre Reine font devenus les nôtres :
fais - les ceffer , Seigneur , rends lui la fanté.
ORoi , Seigneur de tous les Rois ! Nous
fentons redoubler notre déſolation à l'afpect
de celle de notre Monarque , qui , témoindes
fouffrances d'une époufe chérie ,
& fi digne de l'être , nè ceffe de les partager.
O combien la fituation de fon coeur
tendre & compatiffant nous fait frémir , &
combien celle de fes auguftes & vertueux
42 MERCURE DE FRANCE.
enfans nous remplit d'amertume ! Seigneur
, Seigneur miféricordieux ! éloigne
de notre efprit les craintes dont il eft troublé
: redonne la fanté à la plus bienfaifante
des Reines .
Seigneur , notre Dieu , Dieu de nos
pères ! Quoiqu'en réfléchiffant fur ta grandeur
infinie , nous femblions difparoître à
nos propres yeux dans l'abîme du néant ,
dont ta main . nous a tirés ; quoique la
fainte frayeur qu'infpire l'immenfité de
ta puiffance , glace nos langues , & paroiffe
nous interdire les prières les plus humbles
& les plus ferventes , comme téméraires &
indignes de ta majefté ; nous n'efpérons
pas moins de ta commifération l'accompliffement
de nos défirs ; car tu es , Seigneur,
infiniment bon, & l'univers n'existe
que par un pur effet de ta bonté : tu nous
a créés avec un coeur reconnoiffant , & tu
te plais à exaucer ceux qui t'implorent
dans leurs tribulations.
Roi fouverain de toutes les puiffances ,
juge de vérité , juſte en toutes tes voies !
En nous confervant la Reine , en tariffant
la fource de nos pleurs , fais pareillement
éclater tes prodiges en faveur du Roi ,
fon augufte époux : en faveur de ce Prince
bon , équitable , fage , bienfaiſant , à qui
ton peuple doit en fa diſperſion , l'aſyle
MAI 1768. 43.
le plus humain & le plus affuré , la protection
la plus généreuſe & la plus conftante
( 1 ) .
Père benin de ton peuple Ifraël , jufte
rémunérateur des bonnes oeuvres ! Si celui
qui fait du bien à des enfans étrangers ,
qui les gouverne & les traite en père , mérite
tout du vrai père de ces même enfans ;
quels droits , Seigneur , n'a pas acquis au
tréfor immenfe de tes miféricordes , Louis
LE BIEN-AIMÉ , qui , à l'exemple de fes prédéceffeurs
, qu'il furpaffe encore en bonté ,
étend fur Ifraël , ton fils , ton premier né.
( 2 ) , les mêmes follicitudes paternelles
qu'il a pour tous les peuples que ta providence
a confiés à fes foins !
Que tes faintes bénédictions , Seigneur ,
defcendent donc fur fa perfonne facrée ;
que ton efprit dirige toutes fes actions
que ton bras le protége , que ta main le
guide , qu'il profpère en tout , & que pendant
le cours d'une longue & glorieufe vie,
il continue de faire le bonheur de la
France , dont il eft le père , & celui de tes
ferviteurs , fes enfans adoptifs.
( 1 ) Les Juifs Portugais jouiffent en France ,
depuis 1550 , des mêmes droits que les naturels
François. Voyez le recueil de leurs lettres - patentes ,
imprimé à Paris , chez Valleyre en 1753 , & chez
Moreau en 1765.
(2 ) Exede , chap . 4 , verf. 22.
44 MERCURE
DE
FRANCE
.
Seigneur , notre Dieu , & Dieu de nos
pères ! humblement profternés devant le
tribunal fuprême de tes graces , nous te
conjurons de ne pas permettre que l'efpérance
qui commence à renaître dans nos
coeurs , foit fruftrée : rends notre Reine à
nos voeux ardens , comble le Roi notre
maître & toute la famille royale de joie ,
& de fatisfaction ; tu rétabliras le calme
dans l'efprit confterné de tous leurs fujets.
C'est alors , Seigneur , c'eft alors que
tes ferviteurs , dans des tranfports d'allegreffe
, t'adrefferont des cantiques de jubilation
& d'actions de graces : c'eft alors
qu'ils s'écrieront , pénétrés de la plus vive
reconnoiffance : Nations , louez toutes le
Seigneur peuples louez le tous ; car fa
miféricorde eft confirmée fur nous , & fa
vérité exiftera éternellement ( 3 ) . Amen .
( 3 ) Pleaume 116.
MAI 1768 . 45
LE CHEMIN DE L'IMMORTALITÉ.
POUR
A PHILIS.
OUR arriver au temple de mémoire
Il eft , dit - on , cent différens chemins.
Au champ de Mars l'un peut à pleines mains
Cueillir lauriers plantés par la Victoire ;
L'autre , tranquille au fond d'un cabinet ,
Gonflé d'étude , & fayant comme un livre ,
Par des écrits où fon nom doit revivre ,
Trouve la gloire en vuidant fon corner.
Tel du génie entrevoit la lumière ,
Qui tout à coup , lancé dans la carrière ,
Perce la foule , attire les regards ,
Et dans ce temple où la gloire l'appelle ,
Digne rival de Lyfippe ou d'Apelle *
Préfente un front couronné par les arts .
Tel , excité par les chants de Voltaire ,
Marche à grands pas dans le facré Vallon ;
Tel autre enfin , dédaignant Apollon ,
Et tous les corps du monde fublunaire ,
Suit , dans les cieux ,,Descartes & Nevvton.
"
Le premier célèbre dans la fculpture , le
fecond dans la peinture . Ils vivoient du temps
Alexandre ; & ce n'étoit qu'à eux feuls qu'il
étoit permis de représenter ce grand homme,
46 MERCURE DE FRANCE.
Avec tranfport j'admire leur audace ;
De leur talent je connois tout le prix :
Mais qu'il eft peu de ces fameux efprits !
Combien d'auteurs rampent fur le Parnaffe !
Que d'écrivains morts avec leurs écrits !
Que de héros , fous la tombe endormis ,
Dont on ignore & le nom & la race !
Pour moi , du fort qui crains même diſgrace ,
Je veux marcher par un autre fentier.
Myrthe fleuri vaut bien fanglant laurier.
Oh , fi ta main daigne en orner ma tête ,
Belle Philis ! fier de cette conquête ,
Je vais jouir de ta célébrité ;
Mon nom des temps ne craindra plus l'injure.
Se voir au rang de tes amans compté ,
C'eſt avoir pris la route la plus fûre
Pour parvenir à l'immortalité.
Par M. le B... D...
MAI 1768. 47
L'AMOUR BIENFAISANT.
A Mlle BABET R ***.
L'AMOUR , fatigué , ſe repoſoit dans
un bois tout près de ce temple charmant *
où un auteur célèbre nous a conduits par
des routes jonchées de rofes . Il avoit quitté
fon arc & laiffoit en paix les hommes ,
parce qu'il n'avoit plus de force
pour lancer
des traits ; il avoit les cheveux épars
fon bandeau étoit levé , il n'étoit plus ce
Dieu qui commande en maître à toute la
nature ; ce n'étoit plus l'Amour , c'étoit un
enfant qui n'en avoit que la beauté.
Il voulut dormir ; fon coeur , bleffé des
mêmes traits qui font fentir fon pouvoir ,
fe refufoit à cette douceur ; & l'image de
fa Pfyché, toujours préfente , lui envioit
un inftant de fommeil.
L'Amour pofféde cette délicateffe dans
les fentimens que nous ne pouvons pas
fentir ; il fe livra tout entier à Pfyché :
le fommeil difparut devant une idée qui
lui étoit fi chère .
De quel droit , difoit- il , commandé- ję
aux humains ? la feule Pfyché peut don
Le temple de Gnide.
48 MERCURE DE FRANCE .
ner des fers : me voilà au rang
de ceux
que j'ai bleffés. Pfyché devient la fouveraine
des coeurs ; qu'il m'eft doux de mettre
mon empire à fes pieds ! Je n'ai connu
toute ma puiſſance que du moment que
je l'ai vue ; je répandois le bonheur & le
plaifir fur la terre : & j'étois le feul dans
la nature à ne pas goûter d'une volupté
que je favois fi bien faire fentir. La force
que je mettrai dans mes fentimens me
vengera du temps & de mon coeur . Je ne
veux être l'Amour que pour aimer avec
toute l'ardeur que je fais infpirer.
Que les hommes font heureux d'avoir
leur part d'une volupté que je voudrois
toute renfermer dans mon coeur ! je le
mettrois aux pieds de celle que j'aime ; il
feroit confumé , il ne pourroit contenir
tant de feu.
;
Hier , mon plaifir étoit de rendre mes
chaînes pefantes ; les cris & le défeſpoir
des amans me payoient de ma tyrannie,
Je commence un nouveau règne aujourd'hui
la tendre union de deux coeurs ,
leurs fentimens réciproques , feront le prix
de ma douceur. Les hommes connoîtront
la félicité ; ils devront leur bonheur à Pſyché
, ils lui éleveront des autels , & je
ferai adoré,
L'Amour fe leva après ces mots ; il
grava
MAI 1768. 49
grava le nom de Pfyché fur un myrthe
qui me cachoit. Il m'apperçut , je tremblai
, il me raffura : je fais que tu aimes ,
me dit-il , & que tu as le bonheur d'être
aimé ; tu ne pouvois pas mieux placer ton
coeur & ta tendreffe. J'ai vu naître ton
penchant avec plaifir , je ferai attentif à
ton bonheur. Tu viens d'être le témoin
des fermens que j'ai faits en faveur des
hommes , tu feras le premier à te reffentir
de mes bienfaits. J'en jure par mon coeur
& par Pfyché , ni toi ni ton amante n'aurez
rien à craindre du temps & de l'inconſtance
; vous aurez tous les jours des
plaifirs nouveaux , des raviffemens fuccéderont
à d'autres raviffemens , & vous
pafferez votre vie dans cette volupté pure
que je n'accorde qu'à ceux qui en font
dignes.
J'offris mes fentimens à l'Amour : il
vit mon coeur ; il étoit plein de reconnoiffance
pour lui , d'amour & de tendreffe
pour vous.
Par M. F. P.
50 MERCURE
DE
FRANCE
.
Le mot de la première énigme du ſecond
volume du Mercure du mois d'avril eft
un dé à coudre . Celui de la feconde eft
marteau. Celui du premier logogryphe eft
l'alphabet. Et celui du fecond eft le paffedix.
C'est un jeu de dez.
I >
2, 3 , 4 , 5 , 6 , 7 , 8. Lettres .
paffe dix.
Addition . 3 , 7 , 8 font fix en lettres affi
x femblées.
Souftraction, Des 8 lettres , compoſant le
mot , ôtez les 5 premières ,
refté écrit dix en lettres.
Multipliez 4 , 7 ,
8 par 2 , vient douze ,
fix confidérant la valeur
du mot fix .
S Divifez 4 , 7 , 8 par trois lettres , refte
fi x zéro ' confidérant le
>
nombre des lettres .
Règle de trois. 3 , 7 , 8 ,
fix confidérés comme
trois lettres font
à 8 lettres du mot ,
Comme 6 , 7 , 8 confidérés comme trois
dix lettres font à 8 lettres du
mot.
MAI 1768.
ÉNIGM E.
NUDUS erat , per quem pretiofâ veſte ſuperbis .
A quo lata fluit copia , pauper erat.
In tumulo vixit , fuit ipfo in carcere liber.
Pro pretio , cælum nunc redivivus habet.
Ergo Deus , Deus eft , inquis ; fed turpiter erras ;
Nec magis à cæli vertice diftat humus.
Roux DU CLOS.
Traduction.
Je t'habille , lecteur , & je fuis nud moi- même.
Pour t'enrichir je fouffre un indigence extrême.
Quel amour quelle charité !
Dans le tombeau je fuis en vie ;
Dans la prifon en liberté ;
Et , quand ma carrière eft fournie ,
Je monte au ciel reffufcité.
Garde- toi cependant de penſer au Meſſie :
Car rien n'approche moins de la divinité.
Par le même.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITAPHE - ÉNIGMATIQUE.
Ecce virum , lector , furto qui furta redemit : CCE
Hac tandem arte bonus , quâ malus antefuit.
Terrenas furatus opes , dum vixerat , ipfas
Cali divitias , emoriendo , rapit.-
Par le même
Traduction.
UN vol a fait mon crime , un vol a fait ma gloirë,
Voler la terre en mon vivant ,
Et ravir le Ciel en mourant ,
C'est toute mon hiſtoire .
Par le même
MA Í 1768. 53
LOGOGRY PH E.
SERV ERVANT le défelpoir , ou paniffant le crime ;
Quelquefois je donne la mort ;
Et fouvent , pour la fuir , je feconde l'effort
D'une involomaire victime .
Je fais femelle , & fut faite en tournant :
Lecteur , à ce trait fi fappant ,
Tu ne dois plus me méconnoître.
Prononce... qui t'arrête ? .. ah ! j'entens . ... de
mon être ,
Tu voudrois voir tous les replis fecrets.
Sur cinq pieds je fuis foutenue ;
Supprime mon milieu , je préfente à ta vue
La bouffole de ceux qui fuivent le palais ;
En moi l'on trouve encore un inftrument de chaffe ;
L'écueil de la fageffe , & celui d'un vaiſſeau ;
Le genre dans lequel fe diftingua Rouffeau ,
En marchant fur les pas d'Horace.
J'aime les Cordeliers ; l'on me trouve chez eux .
Tu ris.... eh ! de mon fexe il en eft beaucoup
d'autres ,
Qui , comme moi , les trouvent bons apôtres .
Je t'ai tour dit , lecteur , devines , fi tu peux.
Par M. CLOz , d'Eftampes.
C iij
SA
MERCURE DE FRANCE.
VERS
A UTR E.
ERS dans le vieux françois , dervis dans le
nouveau ,
Souvent on me divife en deux parts gales :
L'une , des beaux-efprits long- tems ur le bureau ,
A la fin appella des fenrences fatales :
L'autre , fimple pronom , par un heureux deftin
Paffa dans le françois fous fon habit latin .
Si ce n'eft pas affez , lecteur , pour me connoître ,
Voici d'autres façons d'analyfer mon être.
Quand on m'ôte le chef , je deviens l'inftrument
Dont fe fert la prudence ainfi que la furie :
Quand on m'ôte le coeur , le chef également ,
Je conſerve toujours le principe de vie.
Le P. BRUN G. C. à Arles,
lan
uit,
Par
e Lé
a Nor
he, Mais tu n'aimes
f
pas, Bergère
Le
enflame, Mais tu n'aimes pas, Non, non,
Mais vaine Hautaine, Tu fuis qui te
44
Loix, Paroles Frivoles Tu n'aimes
que
oles Frivoles, Paroles Frivoles Tu
gère Je
crains tes
ap-pas; Ton
2, non tu n'aimes
pas.
MAI 1768.
CHANSON
Nouvellement remife en mufique par M.
ALBANESE.
ERGÈRE ,
Légère ,
Je crains tes appas.
Ton âme ,
S'enflâme ,
Mais tu n'aimes pas .
Ta mine ,
Mutine ,
Prévient , & féduit.
Mais vaine ,
Hauraine ,
Tu fais qui te fuit.
Bergère , & c.
Tu vantes
Tu chantes
>
L'amour & fa loi. ·
Paroles
Frivoles ;
Tu n'aimes que toi,
Bergère , &c.
Les paroles font de M. D. L. P.
Civ
MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
>
OPUSCULES Mathématiques , ou Mémoires
fur différens fujets de géométrie , de
Méchanique , d'Optique , d'Aftronomie
, &c ; par M. D'ALEMBERT , de
l'Académie Françoife , des Académies
Royales des Sciences de France de
Pruffe , d'Angleterre & de Ruffie , de
Académie Royale des Belles - Lettres
de Suéde , de l'Inftitut de Bologne , &
de la Société Royale des Sciences de
Turin ; tome quatrième ; chez BRIAS--
SON , Libraire , rue Saint-Jacques , à
la fcience.
Nous ne pouvons donner une idée
plus exacte de cet ouvrage qu'en tranfcrivant
ici la plus grande partie de l'avertiffement
qu'on lit à la tête ..
Ce quatrième volume d'Opufcules & le
cinquième qui doit le fuivre immédiateMAI
1768. 57
ment, & qui eft déja fous preffe , font
deftinés à remplir l'engagement que j'ai
contracté avec le public dans l'avertiffement
qui eft à la tête du troifième volume .
J'ai annoncé , dans cet avertiffement , plufieurs
mémoires fur différens fujets , qui ,
dès- lors , étoient pour la plupart en état
de paroître . Ce font ces mémoires qui
compoferont la plus grande partie de ces
deux nouveaux volumes.
Dans le fecond mémoire du tome premier
de mes Opufcules , qui qui a paru en
1761 , j'avois donné les formules néceffaires
pour déterminer les axes naturels
de rotation d'un corps de figure quelconque
, c'est- à- dire , les axes autour defquels
il peut tourner en confervant un mouvement
uniforme. Le premier mémoire de
ce volume-ci , compofé en grande partie
dès l'année 1762 , eft destiné à faire voir
en détail comment on déduit de ces formules
, par un calcul très - facile , la pofition
des axes ; d'où il eft aifé de voir
que ma folution de ce problème eft abſolument
indépendante de celles qui l'ont
précédé , puifqu'elle n'eft qu'un développement
très- fimple de formules publiées
y a plus de fix ans. On trouvera d'ailleurs
, dans ce premier mémoire , plufieurs
remarques relatives aux axes de rotation ,
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
& qui , ce me femble , n'avoient point :
encore été faites . J'ai vu depuis •
peu , par la préface de l'ouvrage de M.
Euler le père , qui a pour titre : Theoria
motús corporum , &c. imprimé à Roftoch
en 1765 , que la première folution de ce
problême eft dûe à M. le Profeffeur Segner.
Quoi qu'il en foit , on convient , dans la
préface de ce favant Traité , que dans mes
Recherches fur la préceffion des équinoxes ,
imprimées en 1749 , on trouve tous les
principes néceffaires pour déterminer en
général les loix du mouvement d'un corps
de figure quelconque ; & je crois qu'en
conféquence de cet aveu , on auroit pu
me rendre , fur ce dernier problême , la
même juftice qu'on veut bien me rendre
dans cette préface fur le problème de la
préceffion des équinoxes , dont on avoue
que je ne partage la folution avec perfonne.
Il en de même , pour le dire en paffant
, de mon principe de dynamique ,
donné à l'Académie dès 1742 ; principe
dont un grand nombre de Mathématiciens
ont depuis fait tant d'ufage , & que d'autres
ont tâché , mais en vain , de s'approprier
en le défigurant. On peut voir fur
ce fujet une lettre imprimée dans le Mercure
de Mai 1765 , & dans le Journal
MAI 1768. $9
Encyclopédique du 15 mai de la même
année , & qui eft demeurée fans réplique .
Dans le fecond mémoire de ce volume ,
mémoire qui eft de la même date que le
premier , je fais voir comment on peut
parvenir , par le moyen des formules du
tome premier des opufcules , à déterminer
les loix générales de la rotation d'un corps
animé par des forces quelconques. J'en
déduis aifément les loix que ces forces
doivent avoir , & la figure dont le corps
doit être , pour que les équations foient
intégrales ; & je donne entr'autres une
méthode facile pour trouver le mouvement
d'un corps de figure quelconque , qui n'eft
animé par aucune force accélératrice ; problême
que le célèbre M. Euler n'a réfolu
que par une analyfe très -compliquée. Ma
méthode eft fondée fur une idée très - fimple
, dont j'ai fait part , avant l'impreflion ,
à quelques habiles Mathématiciens.
Le troisième mémoire contient des extraits
de lettres fur différens fujets . On
verra dans ces lettres quelques paradoxes
géométriques dignes de l'attention des
Mathématiciens ; des doutes que je crois
allez bien fondés fur la démonftration
donnée par M. Newton , de l'impoffibilité
de la quadrature indéfinie du cercle ;
& fur-tout de nouvelles réflexions fur la
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
théorie des probabilités , tendantes à confirmer
celles que j'ai déja propofées dans
mon dixième mémoire ( tome II des Opufcules
) & dans le cinquième volume de
mes Mélanges de Philofophie. Ces réflexions
font fuivie d'un examen des calculs de
M. Daniel Bernoulli relatifs à l'inoculation
; je fais voir , dans les réfultats de
ces calculs , des contradictions dont ce
grand Géométre fera peut- être étonné luimême
; car , dans la réponſe qu'il a eſſayé
de faire à quelques- unes de mes premières
objections ( Mém. de l'Acad. de 1760 ) ,
il m'exhorte , avec une grande fupériorité ,
à me mettre aufait des matières que je traite
; peut- être mes nouvelles remarques lui
prouveront - elles que j'ai profité de fes
avis. Je ne fuis point furpris que ceux qui
ont effayé de calculer les avantages de
Finoculation , peu exercés à l'analyſe , fe
foient mépris fur le véritable point de
vûe de la queſtion ; mais je le fuis , qu'un
homme, tel que M. Daniel Bernoulli ,
foit tombé dans la même méprife , &
encore plus qu'il y perfifte .
Le quatrième mémoire eft un fupplément
au troifième volume des Opufcules ,
qui avoit pour objet la conftruction des
lunettes achromatiques. Ce mémoire eft
l'extrait de mes nouvelles recherches fur
MAI 1768.
ce fujet , imprimées dans les Mémoires
de l'Académie de 1764 & 1765. On y
trouvera les dimenfions de quelques excellentes
lentilles , & plufieurs autres remarques
curieufes pour la perfection de cette
branche importante de l'optique.
Dans le cinquième mémoire & fes fupplémens
, compofés en partie dès 1762 ,
en partie depuis , on trouvera de nouvelles
réflexions fur la théorie des cordes vibrantes
; j'ai tâché d'y prouver , contre de trèsgrands
Géométres , que la folution que
j'ai donnée de ce problême , ne s'étend
qu'aux cas que j'ai indiqués , mais qu'elle
s'étend abfolument à tous ces cas. Il me femble
que M. Euler l'a trop étendue , & que
M. Bernoulli l'a trop reftreinte. L'illuſtre
M. de la Grange , qui a traité ce problême
par une très -favante analyſe , & qui penfoit
d'abord comme M. Euler , paroît
enfuite être revenu au fentiment de M.
Bernoulli ; je defirerois fort que ce profond
Mathématicien , qui ne m'a jamais
combattu qu'avec les plus grands égards ,
& qui joint à des talens fupérieurs une
modeſtie égale à fon mérite , pût approuver
les raifons nouvelles qui m'ont déterminé
à perfifter dans mon premier avis.
Ce fixième mémoire renferme plufieurs
recherches intéreffantes de calcul intégral ;
62 MERCURE DE FRANCE.
entr'autres la manière de trouver l'intégral
de certaines fonctions par des conditions
données de leurs différentielles , la manière
de trouver , dans les cas poffibles , le facteur
qui doit multiplier une équation dif
férentielle pour la rendre intégrale , & la
démonftration qu'il exifte toujours un tel
facteur ; démonftration que perfonne , ce
me femble , n'avoit encore donnée ; enfin
la généraliſation de plufieurs problêmes
réfolus par M. Euler dans les Mémoires
de Pétersbourg ; l'intégration de quelques
équations différentielles du fecond ordre
& des ordres plus élevés , & la réduction
de quelques différentielles aux arcs de
fections coniques.
Le feptième mémoire eft encore deftiné
à de nouvelles réflexions fur le calcul
des probabilités occafionnées par les lettres
que quelques favans Mathématiciens m'ont
écrites fur ce fujet. J'ofe me flatter que les
Géométres ne trouveront pas ces nouvelles
idées indignes de leur attention . Elles
font fuivies d'un nouvel examen des calculs
de M. Bernoulli fur l'inoculation ;
examen qui contient , ce me femble , des
recherches analytiques affez intéreffantes.
Dans le huitième mémoire , qui renferme
plufieurs écrits fur différens fujets ,
on pourra remarquer principalement une
MAI 1768. 63
démonftration analytique fingulière du
principe de la force d'inertie , & un examen
de la méthode dont quelques Aftronomes
ſe font fervis pour trouver la hauteur
méridienne & le moment des folftices.
Enfin , le dernier mémoire a pour objet
des réflexions importantes fur le problême
des trois corps , principalement fur la théorie
de la lune , & fur les degrés de perfection
qui manquent à cette théorie . J'ai
tâché d'y indiquer ce qui refte encore à
faire fur ce fujet , de propofer quelques
vues pour y parvenir , & de faire appercevoir
les méprifes où il me femble que
d'habiles Géométres font tombés en réfolvant
ce problême. Ces différens objets ,
que je ne fais ici qu'effleurer , feront trairés
plus à fond dans le cinquième volume ,
qui fuivra de près celui - ci.
64 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE portatif de l'Ingénieur
& de l'Artilleur , contenant l'explication
des termes de mathématique , d'arithmétique
, d'algèbre , d'analyfe , des nouveaux
calculs , de géométrie , de méchanique
, d'hydraulique , de phyfique , de
cofmographie , de navigation , d'architec
ture navale , d'architecture civile , de
coupe de pierres , de maçonnerie , de
charpenterie , de menuiferie , de jardinage
, d'architecture hydraulique , d'architecture
militaire ou fortification , de
la guerre des fiéges , d'artillerie , des
mines , de tactique ou art militaire , &c.
On y a joint une analyfe exacte de ces
Sciences & arts , un précis hiftorique des
principales découvertes qui y ont été
faites , & une expofition abrégée des
meilleurs ouvrages qui ont paru fur chacune
de ces matières ; par CHARLESANTOINE
JOMBERT : volume in8°
grand format , de 740 pages , petit
caractère. A Paris , chez l'Auteur
Libraire du génie & de l'artillerie , rue
Dauphine , à l'image Notre - Dame ;
1768 : prix relié 9 livres.
ON
PREMIER EXTRAIT.
N peut juger de l'utilité de ce Dictionnaire
, & du grand nombre de perMAI
1768. 65
fonnes auxquelles il convient , par la multiplicité
des matières énoncées dans le
titre. Les fonctions d'un Ingénieur font fi
étendues & fi variées qu'elles exigent des
connoiffances fans nombre , & qu'un Dictionnaire
tel que celui ci , qui les renferme
toutes , peut en quelque forte prendre le
titre de Dictionnaire univerfel. Il fera facile
de s'en convaincre par la lecture de l'article
ingénieur , extrait de cet ouvrage , qu'on
va rapporter dans cette annonce . Outre
les Ingénieurs , les Officiers d'artillerie ,
& les autres militaires pour lefquels ce
Dictionnaire eftparticulièrement compofé,
il n'eſt pas moins néceffaire aux Architectes
, Maçons , Entrepreneurs de bâtimens
, Géométres , Arpenteurs , Machiniftes
, &c , en un mot , à tous ceux dont
la profeffion exige du moins une notion
générale des ſciences & des arts expliqués
dans ce livre ; connoiffances dont la plupart
doivent entrer dans l'éducation d'une
perfonne bien née , fur- tout dans un fiècle
auffi philofophe & auffi éclairé que
celui où nous vivons.
L'abondance des ouvrages de littérature
dont nous avons à rendre compte dans ce
volume nous obligeant de divifer en plufieurs
extraits l'annonce de ce Dictionnaire
de l'Ingénieur , nous donnerons dans ce66
MERCURE DE FRANCE.
lui- ci les articles INGÉNIEUR & ARCHI
TECTE , tirés de ce même Dictionnaire.
INGENIEUR . C'eft , dans l'état militaire ,
un officier chargé de la fortification , de
l'attaque & de la défenfe des places , de
la conftruction des ouvrages qui fe font
dans une ville de guerre , des différens travaux
néceffaires pour fortifier les camps &
les poftes dans la guerre de campagne , &c.
L'emploi d'Ingénieur renferme tant d'objets
& fuppofe tant de connoillances diverfes
, qu'il eft prefque impoffible qu'un
feul homme les poffède toutes dans un dégré
éminent. Il n'y a pas de profeffion qui
éxige tant d'études , tant de talens , de capacité
& de génie. M. de Clairac divife
les fciences fondamentales d'un Ingénieur
en connoiffances fpéculatives & en connoiffances
pratiques . Les fciences fpéculatives
, ou de théorie , qui conftituent
l'Ingénieur font l'arithmétique , la géométrie
élémentaire , l'algèbre , la géométrie
pratique , les méchaniques & l'hydrau
lique. C'eft fur ces connoiffances de théorie
que l'on examine les jeunes gens qui fe
préfentent pour entrer dans le corps royal
du Génie. Les connoiffances de pratique
font la fortification , la conftruction des
travaux , l'attaque des places , la défenſe
des places & la guerre de campagne. M,
MAI 1768. 61.
le Blond penfe
rec raifon qu'un Ingé
nieur doir avoir quelque pratique du
deffei , que la phyfique lui eft néceffaire
e bien des occafions , & qu'il lui feroit
très - utile d'avoir des connoiffances générales
& particulières de l'architecture civile.
M. Frézier eft du même fentiment ,
& voudroit de plus qu'il fût inftruit de la
coupe des pierres. Enfin M. Maigret defireroit
encore dans un Ingénieur la connoiffance
de l'hiftoire , de la grammaire , de la
réthorique , & principalement
celle des dif
férentes manoeuvres des troupes. Cette multiplicité
de connoiffances néceffaires pour
former un bon Ingénieur nous oblige de
les divifer en plufieurs claffes , relativement
à la variété de leurs emplois , favoir :
l'Ingénieur de place , l'Ingénieur de place
maritime , l'Ingénieur de la marine , l'Ingénieur
de campagne , l'Ingénieur géographe
, l'Ingénieur des ponts & chauffées ,
I'Ingénieur machinifte , l'Ingénieur pour
les inftrumens de mathématique , & c. dont
on peut voir le détail à la fuite de ce même
article , dans le Dictionnaire de l'Ingénieur.
ARCHITECTE. On ne devroit donner ce
nom qu'à un homme dont la capacité ,
l'expérience & la probité méritent la con
fiance des perfonnes qui veulent faire
bâtir. Un bon Architecte doit pofféder le
68 MERCURE DE FRANCE.

deffein , les mathématique la coupe des
pierres , les belles - lettres & riftoire. Il
doit joindre à ces connoiffances des difpofitions
naturelles , de l'intelligence , du
goût , du feu & de l'invention . Vitruve
exige encore dans un Architecte beaucoup
défintéreffement & de modeftie : il ajoute
que « de fon temps on fe floit davantage
» à celui dans lequel on reconnoiffoit de
» la modeftie qu'à ceux qui vouloient pa-
» roître fort capables ». Vitruve de Perrault
, livre VI , page 200. Le mot Architecte
veut dire principal ouvrier.
de
و د
Au refte , on ne doit pas confondre cet
ouvrage avec la plupart des compilations
dont on inonde le public depuis quelques
années fous le titre de Dictionnaires ; c'eft
ún ouvrage neuf , & le plus complet de
tous ceux qui ont paru
dans ce genre. Les
principaux articles de ce Dictionnaire font
travaillés avec autant de ſoin que d'intelligence
, enforte qu'on y trouve non- feulement
des définitions précifes des termes
qu'il s'agit d'expliquer , mais auffi une
analyfe raiſonnée de chacune de ces fciences
& arts , des recherches intéreffantes
fur leur origine ou fur les découvertes
qui y ont été faites , des réflexions critiques
fur leur ortographe & leur étymologie
, quand on les a jugé néceffaire , &e.
MAI 1768, 62
Tant de conoiffances différentes raffemblées
dans les bornes étroites des articles
de ce petit Dictionnaire , auroient lieu
d'étonner dans le Libraire - Artifte qui
en eft l'Auteur , s'il ne s'étoit pas d'ailleurs
rendu célèbre dans le monde littéraire par
plufieurs autres ouvrages qu'il a déja donné
au public & qui font autant de preuves de
fon affiduité au travail du cabinet , de fa
grande capacité & de l'étendue de fes lumières
dans les arts , On peut citer entr'autres
l'Architecture moderne ou l'Art de bien
bâtir pour toutes fortes de perfonnes , imprimé
en 1764 , en deux volumes in-4 :
la Bibliothèque portative d' Architecture élémentaire
, en quatre volumes in- 8° , grand
papier : la Méthode pour apprendre le def
Jein , nouvelle édition ( bien fupérieure à
l'ancienne ) in- 4° , 1756 : les Elemens de
la Peinture pratique , compofés originairement
par M. de Piles , nouvelle édition
augmentée du quadruple : les Délices de
Verfailles , in-folio : le Répertoire des Ar
tiftes , en deux volumes in-folio , &c,
7 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE de LOUIS DE BOURBON ,
Second du nom , Prince DE Condé ,
premier Prince du Sang , furnommé
LE GRAND ; ornée de plans de fiéges &
de batailles : par M. DÉSORMEAUX ;
tomes troisième & quatrième . A Paris ,
chez DESAINT , rue du Foin Saint-
Jacques : in- 12.
N fe rappelle les événemens finguliers
& intéreffans qui terminent le fecond
volume de cette hiftoire . On n'a
point fans doute oublié que Mazarin ,
en horreur à la nation , eft forcé de fe
fauver de la capitale ; qu'Anne d'Autriche
eft obligée de confentir à la liberté des
Princes renfermés au Havre - de - Grace ;
que Mazarin lui- même va leur ouvrir les
portes de la prifon ; que la fuite de ce
Miniftre dans les pays étrangers eft la
feule reffource qui lui refte ; qu'enfin
Condé rentre triomphant dans Paris au
milieu des tranſports & des acclamations
de ce même peuple , qui , peu de temps
auparavant , avoit applaudi à fa difgrace.
Condé ne pouvoit trouver une occafion
MAI 1768. 71
plus favorable pour fe venger de fes ennemis
, & fe tracer la route de la plus brillante
fortune. Appuyé de tous les Ordres
de l'Etat , il ne tenoit qu'à lui d'immoler
à fon reffentiment le vieux Guitaut , qui
l'avoit arrêté , d'arracher le Roi d'entre
les bras de la Reine , de confiner cette
Princeffe dans un couvent , de reculer les
bornes de la minorité , & d'envahir la
régence à laquelle il auroit affocié le Duc
d'Orléans. Ces révolutions auroient d'autant
moins furpris , qu'on y étoit déja
préparé.
сс
Mais foit qu'ébloui du changement
» de fa fortune , Condé en voulût goûter
» les chatmes , avant que de s'embarquer
» fut une mer célèbre par de grands nau-
"
frages , ou plutôt que fon âme , natu-
» rellement généreufe & magnanime , eût
» honte d'opprimer une femme, une Reine,
» la mère de fon Roi , il n'ofa ou dédai-
» gna tout ce qu'il pouvoit » . C'eſt donc
injuftement qu'on a peint Condé fortant
de la prifon , comme un lion furieux qui
ne refpiroit que la vengeance.
Bien loin d'être animé de pareils fentimens
, il étoit dans le plus grand étonnement
de fe trouver à la tête de la Fronde ,
qu'il avoit toujours haië , perfécutée ,
combattue , & dont les véritables chefs
72 MERCURE DE FRANCE.
étoient le Coadjuteur & le Garde des Sceaux
Châteauneuf.
*
On a vu le portrait reffemblant que
M. Déformeaux a fait de Gondi ; on ne
fera pas fâché de voir celui de fon collégue
: il n'eft pas moins bien frappé que
le premier. « Une âme forte , vigoureuſe ,
» élevée , active , artificieufe , pleine de
reffources ; une expérience confommée
» des affaires , des intérêts des Princes
» de la légiflation & de la conftitution .
du Royaume ; une ambition déméſurée
qui ne connoiffoit ni frein ni remords
un penchant incroyable pour l'intrigue
» & pour la faction ; un goût éternel pour
» les femmes , dont il fut tour à tour
l'idole , la victime & le jouet. Tels
» étoient les talens , les vertus , les défauts
& les vices de Charles de l'Aubefpine ,
Marquis de Châteauneuf , en même
temps Eccléfiaftique , Miniftre , Magif
» trat & Gouverneur de province ".
رد
Ennemi juré de Mazarin , qui l'avoit
fupplanté dans le ministère , il cherchoit
à fon tour , tous les moyens de le perdre ,
& de s'élever à fa place pour y mieux
réuffir il voulut entraîner Condé dans fes
intérêts ; il n'y eut rien alors qu'il ne lui
offrit pour obtenir fon appui. Gondi , dont
les yues étoient les mêmes que celles du
Garde
MAI 1768. 73
Garde des Sceaux ; Mazarin , qui du lieu
de fon exil , ne laiffoit pas encore de dominer
; la Reine enfin ne le recherchoir
pas avec moins d'empreffement & même
de foumiffion. Celle - ci envoya au Parlement
une déclaration d'innocence en fa
faveur , contenue dans les termes les plus
glorieux , & qui y fut reçue & enregistrée
avec beaucoup d'applaudiffement.
« Tout concourut alors à la grandeur
» du Prince ; c'étoit à qui de la Cour , du
» Parlement , de la Fronde , de la nobleffe
» & du peuple lui donneroit plus de mar-
» ques d'attachement , d'eftime & de
» vénération . Mais cet inftant de gloire
» & de profpérité s'évanouit bientôt ».
Celui dont chaque parti venoit d'implorer
le fecours , ne fut pas long- temps
fans éprouver des trahifons , & fans craindre
pour fa liberté. L'indignation des frondeurs
, dont il s'étoit moqué ; celle de la
Reine , qu'il avoit irritée en pourfuivant
Mazarin & fes créatures au Parlement ,
& qui , pour fe venger , s'abaiffoit à folliciter
le fecours de la Fronde ; l'inimitié de
Gondi , dont il avoit méprifé les confeils ,
tout enfin lui faifoit envifager des dangers.
Cependant il ne prenoit aucunes précautions
pour s'en garantir ; au milieu de
tant d'écueils, il fe conduifit avec une fière
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
و ر
affurance jufqu'à la nuit du 5 ou 6 juillet
1651 , qu'étant prêt de fe mettre au lit ,
» il voit entrer dans fa chambre un Gentil
» homme appellé Ricouffe , qui lui crie : ah!
Monfeigneur ,fauvez vous ; votre hôtel eft
invefti. En même temps entre un autre
» Gentilhomme nommé Vineuil , qui lui
apprend que deux compagnies du régi-
» ment des Gardes s'avançoient par la rue
,, des Boucheries , tandis que trois cents
» hommes du même corps fe faififfent des
» avenues de l'hôtel. Condé s'habille
,, monte à cheval à la hâte , & fort de
Paris par la porte Saint-Michel , accom-
" pagné de deux Gentilshommes ». Le
lendemain il fe tranfporte à Saint-Maur ',
où il eut bientôt une cour auffi brillante
que celle du Roi.
و د
1.
Ce fut pendant fon féjour dans cette
retraite , que la Cour donna contre Conde
la déclaration la plus fanglante, en préfence
de tous les Ordres de l'Etat. Cette pièce ,
qui précipita la guerre civile , étoit en
partie l'ouvrage de Gondi & de Molé.
Dès le lendemain Condé , qui de Saint-
Maur venoit tous les jours à Paris , demanda
au Parlement juftice & réparation
de tous les outrages qu'elle contenoit . Muni
d'une déclaration de Gafton , qui le juſtifioit
de toutes les accufations de la Cour ,
MAI 1768. 75
& d'une autre plus forte encore , que luimême
avoit dreffée , il fe rendit au Palais ,
où il parla avec toute la fermeté & la
confiance qu'infpire l'innocence ; fe difculpa
de toutes les imputations odieufes
de fes ennemis , & attaqua Gondi fans le
moindre ménagement. Celui- ci ſe défendit
de même.
Cette féance du Parlement ne tarda
pas
à être fuivie d'une autre , qui penfa être
bien funefte. Peu s'en fallut que ce temple
de la Juſtice , rempli de tous côtés de
citoyens armés , en faveur de Condé ou de
Gondi , ne devînt le théâtre du combat le
plus fanglant.
Le tableau rapide de ces différentes
fcènes donne lieu à M. Déformeaux de
s'arrêter un moment fur ce qui fe paffoit
alors à Paris. « Pour avoir , dit cet Hifto-
» rien , quelque idée de l'horreur & de
»
l'épouvante qui régnoient dans la capi-
» tale , il faut fe rappeller que les Magif-
» trats étoient armés fous leur robe , les
» uns de piſtolets , les autres de poignards ,
» & prefque tous d'une cuiraffe. Les arti-
» fans travailloient , dans leur boutique
» un moufquet à côté d'eux. Les prêtres ,
» les femmes , les enfans , les vieillards
»rempliffoient les églifes de cris & de
>
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
n
gémiffemens : la frayeur , le défefpoir
» étoient peints fur tous les vifages.
83
» La journée s'étoit écoulée à la vérité ,
» fans qu'il y eût de fang répandu ; mais
à chaque inftant on appréhendoit d'en
voir couler. L'animofité étoit extrême
తా de part & d'autre ; & la Reine attifoit
» le feu de la difcorde.
13
» Dans ces circonstances , tout ce qu'il
» y avoit de gens fages à Paris , vola au
Luxembourg pour implorer la médiation
du Duc d'Orléans . Gafton alla trouver la
» Reine , & lui fit voir l'incendie prêt à s'é-
» tendre du centre de la Cité fur tous les
quartiers de la ville , & peut- être même
» fur le Palais Royal . Anne d' Autriche fe
» moqua de la frayeur de Gafton ; elle ne
fut pas plus émue des pleurs de toutes les
Dames de la Cour , dont les pères , les
» maris , les enfans , les frères & les
amans étoient fur le point de s'égorger
» les uns pour Condé , les autres pour
» Gondi. Elles les vit à fes pieds fans être
rouchée de leur douleur » .
$3
१२
On parvint cependant à arracher d'elle
un ordre , qui faifoit défenfes aux deux
Chefs de paroître davantage au Palais
mais qui n'eut d'exécution que pour le
Coadjureur, Quelque temps après , pour
MAI 1768. 77
fé conformer à un arrêté du Parlement ,
qui fupprimoit la déclaration du Roi &
celle de Gafton , & qui enjoignoit à la
Reine de juftifier Condé des imputations
publiées contre lui ; elle donna en fa faveur
une déclaration qu'elle ne fit entegiftrer
& publier que le jour de la majorité
du Roi.
1
Le même jour Condé , qui fe méfioit
de la Régente , & craignoit qu'elle ne pro
fitât de la cérémonie de la majorité pour
le faire arrêter , quitta Paris pour ſe rendre
à Prie , chez le Duc de Longueville.
De-là il fe retira à Chantilly. Il n'y fut
pas plutôt arrivé , qu'il fe livra plus que
jamais à de triftes & pénibles combats
entre la vertu & l'ambition , le devoir &
la vengeance , l'efpérance & la crainte.
Pendant qu'il flottoit entre ces différens
fentimens , un parti puiffant l'appelloit à
Naples , & lui offroit une couronne : il
la refufa. Il aima mieux faire de nouveaux
efforts pour fe raccommoder avec la Cour;
mais ces efforts furent inutiles : il fe vit
obligé , malgré lui , de s'embarquer dans
une guerre civile.
De Chantilli Condé fe rendit à Bourges ;
de Bourges il vola vers Bordeaux fuivi du
feul Duc de la Rochefoucault. Les habitans
l'y reçurent avec toutes les marques
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
de la joie & de l'enthouſiaſme , & célè
brèrent fon arrivée par des fêtes ; mais
tout cela n'étoit pas capable de le dédom
mager des peines qu'il avoit à former & å
établir fon parti. Nous regrettons dans ce
moment d'être refferrés dans les bornes
d'un extrait. Nous ferions charmés de
mettre ici , fous les yeux du lecteur , une
infinité de détails curieux & accompagnés
de réflexions très -vraies & très - philofophiques,
fur les embarras & les inquiétudes
que Condé eut à effuyer dans fon entreprife.
En effet s'il eut le bonheur , à force
d'activité , de fe rendre maître , en quinze
jours , de la Guienne , du Périgord , de
l'Angoumois , de la Saintonge , & de tout
le cours de la Charente , excepté de Coignac,
dont un événement imprévu l'obligea
de lever le fiége ; avec quelle amertume
ne dut-il pas fe voir mal ſecondé
par les fiens , fans argent , fans artillerie ,
fans magafins , preffé par toutes les forces
de la France , abandonné de Bouillon &
de Turenne , fur lefquels il comptoit davan
tage ! quelle douleur ne dut pas lui caufer
la nouvelle du retour de Mazarin en
France , la prife de la Rochelle , qu'il
avoit toujours regardée comme le rempart
le plus affuré de fon parti , & la perte de
MAI 1768. 79
quelqu'unes des provinces qu'il venoit de
fubjuguer à quels périls enfin ne fe
trouva-t-il pas expofé lorfque , pour arrê
ter les progrès & les ravages que l'armée
royale faifoit fur les bords de la Loire ,
il ne fit aucune difficulté de quitter la
Guienne , de traverser une grande partie
de la France au milieu de fes ennemis ,
& de venir , déguifé en courier , trouver
l'armée des Princes , qui étoit campée vers
Lori , à l'entrée de la forêt d'Orléans !
Condé n'eut pas plutôt joint cette armée,
compofée de quinze mille hommes , &
non moins formidable que l'armée royale ,
qui montoit à douze ou treize mille , &
dont Turenne avoir le commandement ,
qu'il fe fignala par différens exploits. Bientôt
Montargis & Châteaurenard furent
foumis à fes armes peu s'en fallut qu'un
avantage confidérable , remporté près de
Bléneau , fur le Maréchal d'Hocquincourt ,
me le rendît tout-à-fait maître du Roi , de
la Reine , de Mazarin , enfin de toute la
Cour. Il jouiffoit d'une victoire complette,
fi Turenne ne fe fût hâté de voler au fecours
du Maréchal.
Ce fut fur ces entrefaites que , follici
té de venir à Paris , Condé prit le parti
de s'y rendre. Il y arriva le 11 avril 1652 ,
& fut reçu de la multitude avec joie. Le
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
lendemain de fon entrée , il alla prendre
féance au Parlement , où il parla avec force
contre Mazarin , & reçut beaucoup d'applaudiffemens.
Quelque généraux que furent alors les
fuffrages que Condé recueillit , ils ne le
mirent point à couvert de contradictions
& de défagrémens de toute efpèce ; mais
l'amour de la paix , qu'il defiroit d'autant
plus , qu'il n'avoit pris les armes que malgré
lui , lui firent effuyer , avec une patience
extraordinaire , les intrigues du Cardinal
de Retz , les fourberies de Mazarin , la
foi chancélante du Duc d'Orléans , & l'incertitude
du Parlement. Le trait fuivant
fert bien à caractériſer fa modération.
Depuis quelque temps on publioit contre
lui les brochures les plus fatyriques. « Un
» jour qu'il étoit profondément occupé
» d'une de ces brochures , Marigni entra
» dans fon cabinet fans qu'il s'en apperçût...
» Ce Gentilhomme prit la liberté d'inter-
» rompre le Prince : ilfaut , Monfeigneur ,
» lui dit- il, que le livre que V. A. tient
entre fes mainsfoit bien intéreffant , puifqu'il
l'attache fi fort . Oui , répondit
» Condé , il m'intéreffe vivement ; il me
fait connaître mes fautes & mes défauts
» dont mes amis n'ofent me parler
за
و د
La fuite dans le Mercure prochain.

MAI 1768.
31
LES trois Nations , contes nationaux ;
avec cette épigraphe :
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait paffer le précépte avec lui.
A Londres , & fe trouvent à Paris ,
chez la veuve DUCHESNE , Libraire ,
rue Saint- Jacques , au temple du goût ;
2 vol. in- 12.
T ROIS contes forment les deux parties
de cet ouvrage , & peignent les moeurs de
trois nations différentes , avec un exactitude
prouvée par le témoignage des voyageurs
, ainfi que l'auteur l'annonce dans
La préface .
Le premier de ces contes eft intitulé
Théménide & Paléno. Le fils d'un Sylphe
eft amoureux de la fille d'une Sylphide.
Selon la mytologie des Indiens , ils ont
tous deux une épreuve à ſubir par l'ordre
de Brama , avant d'être réunis au nombre
des efprits élémentaires. Celle de Paléno
eft de fe faire aimer d'une jeune fille fans
lui parler & fans en être vu .
L'auteur attribue aux âmes des enfans
des Sylphes, la faculté de quitter leurs corps,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
la nuit feulement , à condition qu'elles le
reprendront au jour naiffant ; ce qu'elles
ne peuvent toutes fois, fi le corps fe trouve
endommagé par quelque bleffure. « Si cela
» arrivoit , elle feroit obligée de recom-
» mencer une carrière nouvelle , juſqu'à
» ce que l'ordre de Brama foit accompli.
» Il eft infléxible fur cet article ; mais il
» n'eft point injufte : ce n'eft que quand
l'âme eft criminelle , que le corps peut
» être bleffé » .
»
Inftruit de ce privilége , Paléno quitte
fon corps , parcourt l'univers , voit Theménide,
endevient amoureux, & tente plufieurs
moyens de s'en faire aimer fans contrevenir
aux loix de fon épreuve. Il fait
que fa maîtreffe aime la mufique , il ap
porte un luth , & toujours invifible, il fe
plaît à accompagner fa voix. Il fait enfuite
un tableau qui le repréfente jouant
du luth ; il jouit du plaifir de voir adorer
fon image par fa maîtreffe. Tout cela n'eſt
que de l'amufement ; il veut de l'intérêt.
Un autre tableau qui le repréfente encore
, mais avec fa maîtreffe & dans une
fituation tout- à-fait voluptueufe , le convainc
de l'impreffion qu'il a faite fur fon
coeur.
Réfolu de s'en affurer encore plus , &
fur- tout d'en profiter , il trouve le moyen
MAI 1768. 83.
de pénétrer dans l'appartement de Théménide
, dans le deffein de s'en faire connoître
au mépris des ordres de Brama ;
mais elle a comme lui une deſtinée
remplir.
Elle eft fille d'une Sylphide & d'Alménor
, roi cruel & jaloux . Il a enfermé
fa fille dans une tour forte & gardée,
en lui cachant jufqu'au nom d'un homme.
Sa deſtinée eft de percer le coeur de fon
amant aimé.
en-
Paléno défobéiſſant à Brama , & qui
ignore cette épreuve , fe fait voir à Théménide
dans l'inftant qu'elle rentre dans fon
appartement. « Il fait un mouvement pour
voler à elle : il refte immobile , à peine
appuyé fur fon lit , le regard fixe
> chaîné par la furpriſe & la crainte ; fes
genoux chancelans touchent à peine à
» terre ; & fa main à demi pofée eft fon
feul appui. Sa bouche s'ouvre pour parler
; mais fa voix ne franchit pas fes
» lèvres , & ne forme qu'un fon étouffé
» qui fe perd. Théménide l'entend ... & à
» la clarté d'une foible lumière , elle n'ap-
» perçoit qu'un objet inconnu ,qui s'avance
»vers elle ; elle jette un cri d'effroi , veut
» fuir , ne le peut , change de deffein , tire
» fon poignard , le plonge dans le fein de
» Paléno qui veut la raffurer , fe jette à
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»fes pieds , tombe avec lui. Ses femmes
» accourent , & vont avec de grands cris
» avertir Alménor de ce qui s'eft pallé ».
L'âme de Paléno échappée de fon corps ,
voit fon amante évanouie ; elle veut paffer
dans le corps de Théménide pour la ranimer
; un foupir que pouffe la belle , chaffe
avec violence les deux âmes de ce même
corps.
L'âme de l'amant inftruit celle de fon
amante de tout ce qu'elle ignoroit : «< Non
» ainfi que les mortels qui ne peuvent fe
» communiquer que l'un après l'autre & en
» beaucoup de temps les idées qu'ils con-
» çoivent enſemble & rapidement. L'in-
» telligence des âmes entr'elles eft plus in-
»time & plus prompte. Les idées font fen-
» ties de l'une à l'autre , comme un miroir
>> qui reçoit & rend ſoudain l'objet dont
» il eſt frappé
Il s'agit pour Paléno de rejoindre fon
corps. Sa bleffure met obftacle à cette réunion.
On conçoit leurs regrets , leurs gé
miffemens . Ils fe font les adieux les plus
tendres au milieu des fanglots & des larmes.
Puis tout-à- coup le corps de Théménide
tombe fans mouvement. L'âme de
Paléno s'éloigne. Elle eft bientôt rappellée
par les cris de la Princeffe. Elle la voit prodiguer
à fon corps des careffes dont elle
MAI 1768. 85
eft jaloufe, Elle veut encore y paffer , feulement
pour fe trouver plus près de la
bouche de Théménide. Paléno eft furpris
de fentir fon corps ranimé & de fe trouver
dans les bras de fon amante.
C'est l'effet d'une herbe qui guérit les
plaies dont Théménide s'étoit rappellé la
vertu , & qu'elle étoit allée chercher fans
fe donner le temps d'en avertir fon Paléno.
Le Roi arrive & furprend les deux
amans heureux , fpectacle bien différent de
celui qu'il attendoit. Rien n'égale fa fureur.
IlI fait dreffer un bucher pour fa fille
& fon gendre ; il y met le feu lui- même ;
leurs liens fe confument & leurs corps s'épurent
fans être brulés. Théménide & Paléno
s'embraffent. Le Roi furieux veut les
féparer ; il périt dans les flammes ; & les
deux amans ayant rempli leur épreuve ,
font réunis au nombre des Salamandres.
On trouve dans ce conte autant d'intérêt
que le
peu de perfonnages & la nature
du fujet en comportent. De la fraî
cheur & des graces dans le ftyle . Des
comparaifons heureufes , comme celle - ci.
Paléno inftruit du pouvoit qu'a fon âme
de quitter fon corps , n'attend que la nuit
pour en faire l'effai. « Déja fur un fimple
defir , fon âme quitte fon corps , fans que
»fes propres forces diminuent : effrayée de
"

86 MERCURE DE FRANCE.
"
35
"
» l'étendue de fon être , elle rentre avec
précipitation dans fon enveloppe & s'y
» trouve déja plus refferrée. Telle que le
papillon qui ronge la prifon qu'il s'eft
lui - même bâtie , dès qu'il fent le beſoin
» d'en fortir. Etonné de fa force nouvelle ,
» à peine ofe- t-il voltiger près de la terre
» fur deux ailes qu'il ne connoiffoit pas ;
» d'un élan timide , il s'éleve juſqu'à la
» hauteur des fleurs qu'il careffe ; mais
» bientôt il ofe prendre un plus grand
» effor , & d'un vol léger , il parcourt au
» milieu de l'air , toute l'étendue de la
pleine. Telle l'âme de Paléno enhardie
par fa première tentative, voltige d'abord
près de fon corps ; infenfiblement elle
s'en éloigne , s'éleve avec rapidité jufqu'au
plus haut des airs , apperçoit au-
» deffous d'elle la terre où elle rampoit
» & frémit de fon éloignement
و د
23
و د
Paléno nageant ainfi dans le fluïde , reffembloit
au nuage léger que le Zéphir y
promène , qu'il dilate & reffère à fon gré ,
fans que fes parties fe féparent & c.
On voit dans cet ouvrage des defcrip
tions agréables & brillantes , fouvent ornées
des richeffes de la poéfie , de la fimplicité
dans l'action, & quelquefois de la
naïveté dans les caractères.
La fuite au Mercure prochain.
MAI 1768.
87
.
NOUVELLE traduction du poëme de Lʊ-
CRÈCE , qui fe vend chez J. C. PANCKOUCKE
, rue & à côté de la Comédie
Françoife ; deux vol. in- 12 .
Nous avons promis de mettre fous les
yeux de nos lecteurs quelques morceaux
de cette élégante traduction , faite par M.
Panckoucke Libraire. L'abondance des
matières ne nous a pas permis de fatisfaire
plutôt à cet engagement. Nous commençons
aujourd'hui par le premier volume.
"
30
>
« Aimable fille de Jupiter , digne objet
» de l'amour des hommes & des dieux ,
» ô Vénus ! c'est vous qui répandez le
» mouvement & la vie fur ce globe qu'éclairent
les aftres brillans & mobiles du
ciel ; c'eft par vous que l'univers fe
peuple d'animaux de toute efpèce. Sans
» vous la terre ne feroit qu'un trifte défert ,
» une horrible folitude. Votre préſence
» calme les vents , diffipe les orages , pro-
» dit les fleurs & la verdure . C'est vous
qui ramenez les beaux jours , & qui ,
› par la douceur de vos regards , rendez
» le calme aux fots agits de la mer. A
و د
88 MERCURE DE FRANCE.
» votre aſpect la nature fourit & annonce
au
le retour duprintemps. L'aquilon furieux
» fait place à la douce haleine du zéphir.
" Les oifeaux amoureux célèbrent ,
» milieu des feuillages , votre retour par
leurs tendres concerts ; les animaux
quittent leurs retraites & fe rendent ,
» en bondiffant , dans de rians pâturages ;
» ils paffent à la nage les fleuves rapides :
> enfin on ne voit fur la terre aucun
» animal qui ne fe livre au doux penchant
» que l'amour lui infpire. C'eft par votre
" puiffance , que le monde fe conferve , fe
» renouvelle ; & c'est parce qu'il n'eft rien
» fur la terre , dans les mers & dans le
» ciel qui ne brûle des feux de votre amour .
Mais puifque feule vous animez la nature
" entière , puifque vous gouvernez l'uni-
» vers en fouveraine , que rien ne s'embellit
fans vous : daignez , puiffante
» Déeffe , préfider à mes chants ; daignez
favorifer cet ouvrage, dans lequel j'effaie
d'expofer au célèbre Memnius les opérations
les plus cachées de la nature ,
» & fes mystères les plus profonds. Dai-
» gnez répandre fur mes écrits , vos graces
» bienfaifantes , & que le dieu Mars ,
»
captif fous vos loix , ne fe faffe plus
» entendre , ni fur la terre ni fur la mer.
>> On a vu fouvent ce dieu terrible , bleſſe
MAI 1768. 89
» des traits de l'amour , dépofer fa fierté
» dans vos bras ; c'eft dans ces momens
où fes regards avides ne peuvent affez
»
»
contempler votre beauté , où fon âme
» eft entièrement confondue dans la vôtre ;
», c'eſt dans ces momens , dis- je , que vous
» pouvez l'engager , par la douceur de vos
» careffes , à rendre aux nations la paix
» qu'elles defirent avec tant d'ardeur . Ce
n'eſt dans la folitude ou dans une que
» fociété tranquille , qu'on peut fe livrer
» avec ardeur à l'étude de la philofophie.
Et vous , mon cher Memnius , fi la patrie.
» n'a plus befoin du fecours de votre bras ,
prêtez une oreille attentive à mes dif-
» cours ; & ne refufez pas le préfent que
» je vous offre avant de le connoître. Mon
» deffein eft de vous entretenir du mou-
» vement éternel de la matière , de la
» nature des dieux , des premiers principes
de toutes les chofes , & de vous expli-
» quer l'origine , la production , le développement
& la diffolution de tous les
>> êtres.
23
و د
ود
» Je donnerai indiftinctement le nom
d'élémens , de matière première , de mo-
» lécules , aux petites parties de la matière ,
» dont la fubftance de chaque corps eft
» composée ; & , pour rendre raifon des
» phénomènes de la nature , je n'emprun
go MERCURE
DE FRANCE
.
» terai point l'entremise des dieux . Par
» leur effence ils doivent néceffairement
» vivre dans une paix éternelle & pro-
» fonde ; exempts de douleur , de foucis
» & de peines , ils font heureux de leur
» propre exiſtence : n'ayant nul befoin ,
» ils ne daignent pas s'occuper du foin de
» ce monde ; & nos vertus ,
;
ainfi que nos
» vices , ne fauroient ni les flatter , ni les
» irriter.
33
»
"
و د
Depuis long - temps la nature humaine
gémiffoit fous le joug d'une religion
» dure & févère , qui ne préfentoit les
» dieux aux mortels , que fous un afpect
» menaçant. Un homme d'Athènes ofa
» le premier s'élever contre elle & s'oppofer
à fa puiffance. La crainte des dieux
» & de leur foudre menaçante n'abattit
point fon courage ; excité par la difficulté
du projet , il n'en fut que plus
» ardent à le fuivre. Son efprit élevé em-
» braffa la nature entière ; & pénétrant
jufqu'aux limites de l'univers , il par-
» vint de cette manière à connoître l'origine
, la puiffance , l'action & la fin de
toutes les chofes ; & il acquit , en dé-
» truifant la fuperftition , une gloire im-
» mortelle .
» Ne croyez pas que les chofes dont
je traite , foient impies & criminelles ;
MAI 1768. 91
»
"
"
"
و د
99
» au contraire , on vit fouvent , dans les
temps de fuperftition , la religion com-
» mander le crime & le favorifer . N'eft- ce
» pas elle qui autrefois , au camp des
» Grecs , porta les chefs de l'armée à
répandre le fang d'une jeune princeſſe
» für l'autel de Diane ? Ne vit - on pas la
» fille du plus grand des rois , parée de
» bandelettes facrées , accompagnée de fon
père , qui craignoit de lever fes regards
» fur elle , entourée de prêtres inhumains ,
qui cachoient le couteau du facrifice ,
» & de toute l'armée qui fondoit en larimes
; ne vit on pas , dis-je , cette jeune
princeffe implorer inutilement la pitié
» de l'auteur de fes jours?? Sa jeuneffe , fa
beauté , fes larmes , le nom qu'elle por
toit , ne purent lui faire trouver grace.
» Arrachée inhumainement des mains de
fes femmes , elle fut conduite toute
» tremblante à l'autel , non pour jouir ,
après le facrifice , des douceurs de l'hy-
» menée , mais pour y être offerte en vic-
» time , & pour obtenir des dieux , au prix
» de tout fon fang , des vents favorables
» pour le départ de l'armée : tant la religion
a de puiffance fur le coeur des mortels
, même pour faire le mal » !
و ر
"
>>
3D
و ر
"
Nous donnerons dans les Mercures fuid'autres
morceaux de cette élégante
traduction.
J
92 MERCURE
DE FRANCE
.
SUITE de Tout un Peu , ou les Amuſemens
de la campagne : tome fecond ; par
l'Auteur des Mémoires du Marquis DE
SALANGES. Chez LEJAY , Libraire ,
quai de Gêvres , au grand Corneille.
LE fuccès de cet ouvrage que nous
avons annoncé dans le Mercure dernier ,
répond à l'opinion que nous en avions
conçue ; & la feconde édition du premier
volume qui vient de paroître , conftate
affez l'accueil favorable qu'il reçoit du
public.
MONDOR ou LE BONHEUR.
Poffédant une fortune immenfe , Mondor
n'étoit point heureux , parce que les
richeffes ne font rien au bonheur. « fon
» âme étoit affoupie dans une létargique
» opulence , qui tenoit fes fens engourdis ;
& fon coeur enveloppé de fes richeffes ,
n'avoit jamais fenti , ni la pointe du
» defir , ni l'élan de la joie , ni la douceur
» du fentiment ; il n'avoit jamais palpité
"
à l'approche du plaifir ; jamais la vo-
» lupté ne l'avoit abſorbé dans une yvreſſe
MAI 1768. 93
délicieufe ; jamais l'attendriffement n'a-
» voit humecté fes paupieres jamais le
fourire n'avoit erré fur fes lèvres ; jamais
les joues ne s'étoient colorées des
» rayons animés du defir. Semblable à
» ces ftatues placées fur des autels , il étoit
» environné de richeffes fans en faire ufar
" ge ; ce n'étoit pas qu'il les enfouît , il
» en auroit au moins connu la valeur en
» les entaffant ; au contraire , il les répandoit
avec profufion ; mais il dépenſoit
» fans goût , donnoit fans choix , & prodiguoit
fans plaifir
99
ود
la
Il crut trouver dans la retraite , dans la
paifible jouiffance de foi - même, le bonheur
qui l'avoit fui dans le monde ; mais il
n'éprouva que le dégoût & l'ennui . Seş
terres , qu'il cultiva , ne produifoient rien ,
parce qu'il n'employa que les moyens ridicules
que l'on trouve dans les livres , &
qu'il rejetta les confeils des laboureurs . La
lecture fut auffi ftérile pour fon efprit ;
chaffe fatigua fon corps énervé par la móleffe
; & le goût des bâtimens commença
ce que le jeu , les danfeufes , les amis &
les créanciers achevèrent ; c'est -à- dire , à
le réduire à la mendicité , fans les bontés
d'une femme eftimable & généreufe , qu'il
avoit paru dédaigner dans fon opulence ,
& qui l'accueillit dans fa mifère, Le don
94 MERCURE DE FRANCE.
de fa main & fa fortune , quoique médiocre,
firent éprouver à Mondor , épuré dans le
creufet du malheur , que la félicité fe
trouve moins dans le faſte & les richeſſes,
que dans la jouiffance d'une vie douce &
paifible , & la poffeffion d'une femme tendre
& vertueufe.
utile
JOSEPH OULA PROBITÉ.
Ce conte n'offre pas une morale moins
que le précédent ; mais il la préſente
avec plus de gaîté .
L'honnête Jofeph ne peut donner de
grandes lumières fur fa naiffance , dont il
n'a jamais fu autre chofe , finon qu'il étoit
le neveu d'un frère d'un bon Curé qui
avoit pris foin de fa jeuneffe, & plus fongé
à former fon coeur à la vertu que fon efprit
aux fciences.
<« J'ai toujours penfé , lui dit - il , que
les fciences donnent aux hommes plus
» d'orgueil que de vertus ; elles rempliffent
» la tête de fumée & vuident le coeur de
» fentimens c'est pourquoi je me fuis
» toujours plus attaché à bien vivre , qu'à
beaucoup
apprendre
; j'ai mis mon
am-
» bition
dans
mes
devoirs
, mon
honneur
» dans
ma probité
, & mon
bonheur
dans
» ma conſcience
; j'ai trouvé
que ce téMAI
1768 . ༡༨
moignage intérieur valoit bien l'opinion
» publique. Je tâcherai donc, jufqu'à la fin
de mes jours , de gliffer inconnu entre
la louange & le reproche.
ajoutoit -il
» Sur- tout , mon enfant
avec plus d'importance , fur -tour , que
» la fraude n'entre point dans ton coeur ,
» & que le menfonge ne forte jamais de
» ta bouche ; vérité & probité , c'eſt la
» devife d'un honnête homme avec ces
» deux vertus , on ne fauroit manquer ».
C'étoit communément le foir , & en
buvant le vin de la dixme , que le bon
Curé moralifoit le jeune Jofeph . Un jour
qu'ils avoient bien moralifé & bien bu ,
le bon Curé ne pouvoit aller trouver fon
lit ; car , obferve , l'ingénu Jofeph , plus il
moralifoit & plus il étoit péfant ; il étoit
donc filourd , qu'il fut contraint de le laiffer
fur le plancher d'où il ne fe releva jamais
, à fon grand chagrin & à celui de
la Dame Nicolle , qui fervoit de gouvernante
au Curé , & qui avoit toujours fervi
de mère à Jofeph. Elle lui fait une petite
pacotille & l'envoie à Paris tenter fortune .
La relation du voyage eft très-plaifante.
Le premier emploi de Jofeph fut d'être
Secrétaire des réflexions d'une femme érudite
, qui tenoit table ouverte pour les
beaux efprits , & laiffoit mourir de faim
96 MERCURE DE FRANCE.
fes parens malheureux. Jofeph , à qui le
bon Curé avoit toujours recommandé de
dire la vérité , hafarda de la préfenter à fa
maîtreffe , qui lui donna fon congé pour
prix de fes remontrances. Un bel efprit
commenfal de cette Dame , prit Jofeph à
fon fervice , & lui donna la commiffion
qu'avoit Gilblas chez l'Archevêque de
Tolede . Celui - ci l'exerça de même , &
reçut pareille récompenfe ; après avoir dit
fon fentiment fur une tragédie , dont l'au
teur donne une fcène qui mérite d'être
rapportée ; les acteurs font ;
TAMPON
BEDAINE ,
Roi des Tapoins,
Général des Armées.
BARBUE , Princeffe du fang royal,
LAMENTINE , amante de BEDAINE.
PLAT- MINE , confident .
Les perfonnages muets font cinquante
pièces de canon , deux cents gardes à pied,
cent gardes à cheval , & douze vaiffeaux
guerre, Le théâtre repréfente un défert.
La fcène eft en Afrique ; & , pour la
régularité du coftume , tous les acteurs
doivent être habillés de noir.
de
SCENE PREMIERE...
PLAT-MINE.
EN ce jour glorieux quelle douleur foudaine
Couvre l'augufte front de l'illuftre Bedaine !
Qui
MAI 1768. 97
Qui peut ternir l'éclat de vos brillans exploits ?
Les Margageats foumis fléchiffent fous vos loix ;
Et les Topinamboux , par leur propre retraite ,
Dans le fond des forêts vont cacher leur défaite ;
En vous le Gingiro reconnoît un vainqueur ;
Et le Roi des Tapons vous accorde ſa foeur
BEDAINE.
Que me dis -tu ?
PLAT - MINE.
Seigneur , la Princelle Barbue;
Elle eft borgne , boiteufe & même un peu boffue ;
Mais les brillans honneurs d'un hymen glorieux ,
Sur ces légers défauts , doivent fermer vos yeux.
BEDAINE.
Je fais que mes pareils , victimes des ufages ;
Pour de grands intérêts font de fots mariages ;
Mais quand le coeur s'eft pris de belle paffion
Heft fourd aux confeils de toute ambition.
PLAT-MINE.
Quoi ! le vôtre inſenſible eft-il devenu tendre
BEDA INE.
Ce que tu ne fais pas je m'en vais te l'apprendre
Le temps paffé n'eſt plus ; donc il faut l'oublier
98 MERCURE
DE FRANCE
,
Par des récits pompeux , pour ne pas t'ennuyer
Comme font les héros , je pafferai l'hiftoire ,
Du fiége de Grenade , où j'acquis quelque gloire ;
J'y fus efclave , ami , lorsque j'y fus vainqueur ;.
J'y gagnai des lauriers, mais j'y perdis mon coeur ;
Une beauté s'offrit à panfer mes bleffures ;
Car j'avois aux talons gagné les engelures.
Ses foins plus empreflés , plus tendres chaque jour ,
Dans mon coeur attendri firent naître l'amour ;
Je lui rendis bientôt tendreffe pour tendreffe :
Elle étoit mon efclave ; elle fut ma maîtreſſe,
Couronné par la gloire ainfi que par l'amour ,
Vers ces paisibles lieux je hâtai mon retour.
Nous mîmes à la voile ; & le vent favorable
Sembloit nous annoncer un trajet agréable ;
Mais la tempête , ami , nous attendoit au port,
Pour la première fois j'appréhendai la mort .
Eh ! qui ne l'auroit craint , en voyant fes alarmes ,
Ses craintes , fes foupirs , fon défeſpoir ,fes larmes !
Quand je tremblois pour elle , elle tremblait pour
moi ;
Et tous les deux tremblans nous tremblions
d'effroi :
Quel terrible moment! Plat-mine, que t'en ſemble?.
PLAT- MIN E.
Moi , Seigneur ? peu s'en faut qu'à mon tour je
ne tremble.
BEDAINE,
Ah , fi je te peignois ! ,,,
MAI 1768.
PLAT MINE,
Il vaut mieux achever. ,
BEDAINE
Nous arrivons enfin ; car il,
faut arriver.
On m'apprend que Tampon, ô diſgrace imprévue !
Pour prix de mes exploits , me deftine Barbue ;
Dans ce danger preſſant , ami , que devenir ?
PLAT- MINE. I
De l'une être l'époux ; l'autre , l'entretenir,
BEDA INE.
Je te rends grace , ami , ta prudence m'éclaire ;
Je vais fuivre à l'inftant ce confeil falutaire ,
On vient c'eft Lamentine. :
"T
I
SCENE II.
LAMENTINE, ་
O Ciel ! tout eft perdu ,
Le Roi veut que fa foeur, . . .
BEDAINE.

Nous avons tout prévu ;
Et tu n'y perdras rien , va , ne fois point jalouſe
Le coeur fera pour toi.
LAMENTIN E.
Oui , mais Tampon m'épouses
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
BEDAINE.
Ciel !
LAMENTINE.
O Ciel !
PLAT- MINE.
O Ciel !
BEDAINE furieux.
Que la foudre en carreaux
Que le Ciel , que l'enfer , que la terre , & les eaux,
Que le courroux des dieux , qu'une guerre funeſte,
Quela flamme & le feu, que la mort, que la pefte...
Mais tu n'y conſens point !
LAMENTINE. ,
Cher Prince , y conſentir !
Tampon ! à ce nom feul vous me voyez frémir ;
Tous mes fens font glacés ; & tout mon coeur friſfonne
;
Pourrai-je confentir à devenir Tamponne ?
Jofeph s'adreffe au Seigneur de fon village
; portrait plaifant de ce Préfident ,
qui vit plus en Moufquetaire qu'en Magiftrat
, & qui le place chez fon beau- père ,
financier , qui reffembloit à tous les portraits
qu'on a faits des traitans : petit , gros,
MAI 1768.
le ventre rond , la figure platte , le ton
haut , l'expreffion baffe , le gefte ignoble ,
& le maintien impertinent.
Jofeph eft encore chaffé par fon nouveau
maître , pour avoir voulu préfenter ,
avec fa franchiſe ordinaire , un parent
malheureux , qui réclamoit fa protection ;
il paffa par beaucoup de fituations , tour à
tour malheureuſes , plaifantes , intéreffantes,
& toujours préfentées avec la même
fimplicité : chofe rare parmi ceux qui écrivent
ces fortes de contes , où le pédantifme
de la rhétorique eft prefque toujours
joint à la morgue philofophique.
Un trait de probité , plus rare encore , fait
éprouver à Jofeph la bienveillance d'un
Miniftre d'Etat , auquel il ne parle pas
avec moins de vérité qu'au financier , à
l'homme de lettre , & à la femme philofophe
; mais il en recueille un autre fruit ;
fa franchife lui procute une grande fortune
, qui , à fon tour , manque de corrompre
fes moeurs ; mais fon bon naturel
reprend le deffus . Il retourne dans fon village
, y achete de bonnes terres , & y
trouve une bonne femme.
La fuite au Mercure prochain.
***
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
1
OEUVRES de M. DE VOLTAIRE , in- 4°,
grand papier , ornées d'eftampes deffinées
par M. GRAVELOT , & gravées par les
meilleurs Maîtres : propofées par fouf
cription.
Les fept premiers vol. font actuellement en vente
ON defiroit depuis long - temps une édition
in-4° des ouvrages du plus beau génie
qu'ait eu la France ; génie fi fécond
qu'aucun homme , chez aucune nation , ni
dans aucun fiècle , ne peut lui être comparé
, ni pour l'efprit ni pour le talent.
En effet , fi la beauté d'une édition peut
contribuer à la gloire littéraire d'un au
teur , qui en fut jamais plus digne , que ce
lui qui embraffe , dans fes nombreux écrits ,
tous les genres de fcience & de littérature 2
Mais la riche fécondité de cet écrivain
les corrections & les augmentations dont
il a embelli tous fes ouvrages , ont été
jufqu'à préfent , un obftacle à une entreprife
auffi honorable aux Lettres , qu'à la
Librairie. M. de Voltaire lui -même , par
égard pour le public , s'y eſt toujours fortement
oppofé; & il ne s'y détermine auMA
Í 1768. 103
jourd'hui , que parce qu'il a mis la dernière
main , & appofé , pour ainfi dite , le
dernier fceau à chacun de fes principaux
ouvrages. Un Libraire de Genève , trèsconnu
, s'eft chargé de cette belle entreprife
fous les yeux même de l'auteur ;
toute l'édition eft en très - beau papier , &
imprimée avec des caractères neufs du célebre
M. Fournier le jeune . On ofe fe
flatter qu'elle fera reçue d'autant plus favorablement
, que non-feulement M. de
Voltaire a communiqué toutes fes oeuvres ,
mais qu'il a encore eu le foin & pris la
peine de les revoir avec la plus grande exactitude
, & d'y faire des additions trèsconfidérables
, fur - tout dans l'Hiftoire
générale .
On trouvera de même quelques morceaux
nouveaux dans la Henriade , ouvrage
qui devient de jour en jour plus cher à
la France.
Les pièces de théâtre ont été fouvent
imprimées avec des leçons différentes ;
parce que l'auteur n'étant jamais content
de lui-même , y changeoit toujours quelque
chofe à chaque édition . On a raffemblé
toutes les différentes manières ; & on
les a mifes à la fuite de chaque pièce. "
Cette édition eft d'une noble & élégante
fimplicité. Pour ne pas trop la ren-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
chérir , & la mettre à portée d'un plus
grand nombre d'amateurs , on ne l'a point
chargée de fleurons , de culs - de-lampes , &
d'autres ornemens de ce genre. Le plus
grand prix des ouvrages d'un homme cé-
Tebre , eft dans la compofition de ces mêmes
ouvrages ; ce n'eft donc pas pour relever
ceux de M. de Voltaire , qu'on s'eft
déterminé à les enrichir aujourd'hui de
belles gravures ; c'eft pour rendre hommage
à fon mérite , & fatisfaire en même
temps les connoiffeurs qui aiment à voir
rendre par le burin , les actions principales
, les fituations intéreffantes d'une
hiftoire ou d'un poëme. Ces gravures font
de la compofition la plus riche , & de la
plus belle exécution . Le deffinateur , M.
Gravelot , & les graveurs , femblent s'être
enflammés au génie de M. de Voltaire ;
en fe difputant la gloire de leurs talens ,
ils en ont acquis la perfection ; & ils doivent
être affurés que ces gravures fubfifteront
autant que l'ouvrage même , &
feront éternelles comme lui.
Diftribution des volumes qui doivent
compofer toute l'édition.
La collection entière en contiendra dixhuit
ou vingt , dont il y aura trois livraifons.
MAI 1768. 105
La première , qui fe fait actuellement
comprend la Henriade , le poëme fur Lifbonne
, le poëme de Fontenoy , les difcours
fur l'homme , & c. qui compofent
le premier volume .
Le théâtre complet renferme trente-une
pièces , & forme les tomes II , III , IV
V , & VI de la collection des oeuvres.
L'hiftoire du Czar & de Charles XII ,
fait le feptième volume .
Ces fept volumes font précédés , accompagnés
, fuivis de préfaces , d'avantpropos
, de notes , de variantes , & .d'une
foule de morceaux hiftoriques & littéraires
, relatifs à ces divers ouvrages.
La feconde livraiſon comprendra l'hiftoire
univerfelle & le fiècle de Louis XIV ,
augmenté très-conſidérablement .
La troifième livraiſon contiendra les
mêlanges de profe & de vers , d'hiftoire ,
de philofophie , de littérature , &c. Tous
les articles feront rangés par ordre , & mis
chacun à leur place.
Chaque livraiſon formera un tout féparé
& complet , qui fera figné tom. I ,
II , III , &c. & ne fera liée à toute la collection
, que par le titre général ; ainſi le
théâtre eft figné tom . I , II , III , IV , V,
du théâtre.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Conditions de la foufcription."
Chaque volume fe vendra 11 liv . aux
foufcripteurs ; les eftampes de la Henriade,
qui fe diftribuent auffi actuellement,
fe paieront féparément quinze fols pièce.
On fera le maître d'acheter ou de ne
pas acheter les figures avec l'ouvrage. On
fe fera infcrire pour celles du théâtre &
des autres volumes ; prefque tous les deffeins
en font faits : on peut les voir chez
M. Gravelot. Chacune d'elles coûtera 19
fols à ceux qui fe feront fait infcrire. On
a cru devoir donner cette facilité aux ama→
teurs des beaux livres ; qui ne veulent pas
faire une forte dépenfe ; & on efpère que
le public approuvera cet arrangement ,
comme il l'a fait pour la dernière édition
de l'hiftoire de France de M. le Préfident
Hénault , & pour d'autres ouvrages.
On ne fera admis à foufcrire , que jufqu'au
premier novembre prochain .; paffé
ce terme , chaque volume coûtera is liv.
& chaque figure 30 fols.
Les noms de MM . les foufcripteurs ſeront
imprimés à la tête du premier volume
de l'hiftoire univerfelle ; & l'on ne
doute pas que cette lifte , honorable pour
la littérature , ne foit la plus belle & la
plus nombreuſe qu'il y ait jamais eu.
MAI 1768. 107
Il eft impoffible de fixer une époque à
la feconde livraifon , moins encore à la
troisième : on travaille fans ceffe , mais fans
précipitation . Le public peut être affuré
que cette édition ne renfermera que des
pièces complettes , achevées , & qui n'éprouveront
plus de changement.
Tous les volumes feront délivrés en
feuilles , ou brochés en carton en forme
de reliure , avec deux étiquettes imprimées
fur le dos , qui indiqueront l'ordre
& la diftribution des volumes . Il n'eft pas
poffible de les faire relier préfentement ,
par la crainte que l'impreffion & les planches
étant fraîches , ne maculent. D'ailleurs
dans un ouvrage de cette nature
on doit defirer une reliure uniforme , belle
& égale ; & l'on ne pourra guère fe la procurer
qu'à la fin de toute l'édition .
On foufcrit à Genève , chez Cramer. A
Amfterdam , ... à Paris , chez Panckoucke ,
Libraire , rue & à coté de la Comédie
françoiſe.
R
E
vj
168 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES DE LIVRE S.
LEE Nécrologe des hommes célebres de
France , par une fociété de gens de lettt es.
A Paris , de l'Imprimerie de G. Defprez,
Imprimeur du Roi ; 1768 : avec privilége
du Roi ; brochure in - 12 faifant fuite des
volumes qui ont paru les années précédentes.
Les éloges contenus dans le volume que
nous annonçons , font ceux de MM. le
Beau , Nattier , Geulette , Marfy , Gougenot
, Mlle Gauffem , MM. Maffe , Goujet
, Clément , Drouais , & de la Garde.
Nous avions promis de rappeller à cette
occafion , les principaux traits de la vie littéraire
de notre ancien collégue M. de la
Garde. Les bornes de ce Mercure ne nous
permettent pas de placer ici fon éloge ;
nous le réfervons pour le volume prochain.
En attendant , nous ne faurions trop louer
le zèle de MM. les auteurs du Nécrologe
à rechercher tout ce qui peut illuftrer
les gens de lettres , & s'illuftrer eux-mêmes
, par le mérite même de ces éloges.
RÉPONSE à la critique de l'auteur du
Journal des favans ; qui fe trouve dans la
MAI 1768. 109
feuille du mois de janvier 1767 , & roule
fur un livre qui a pour titre , Differtation
hiftorique & critique touchant l'état de
l'immunité eccléfiaftiquefous les Empereurs
Romains. A Soiffons , chez les freres Varoquier
; avec approbation & privilége du
Roi , fe vend à Paris , chez Desprez
Imprimeur du Roi & du Clergé : brochure
in- 12 de 72 pages.
TRAITÉ des arbres réfineux cornifères ,
extrait & traduit de l'anglois de Miller
avec des notes , obfervations & expériences
. Par M. le Baron de Tfchudi , Citoyen
de Glaris , Bailly de Metz , Capitaine
au régiment fuiffe de Jeuner , de
l'Académie royale des fciences & des
arts de Metz , de la fociété de phyfique
de Zurich , & des fociétés économiques
de Berne & de Soleure. A Metz , chez
Jofeph Collignon , Imprimeur ordinaire
du Roi , à la Bible d'or ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi , brochure
in- 8°. de 240 pages.
TRAITÉ hiftorique des plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois
Évêchés , contenant leur defcription , leur
figure , leur nom ,-l'endroit où elles croiffent
, leur culture , leur analyfe & leurs
110
MERCURE DE FRANCE .
propriétés , tant pour la médecine que pour
les arts & métiers ; par M. P. J. Buchoz,
Docteur aggrégé , Médecin confultant
&
Démonftrateur en Botanique au Collége
royal des Médecins de Nancy , Membre
des
Académies de Metz , de Mayence ,
de Rouen , de Châlons , d'Angers , de
Dijon , de Béziers , de Touloufe & de
Caen . A Paris , chez Durand , neveu , rue
Saint-Jacques ; Didot , le jeune , quai des
Auguftins ; Cavélier , rue Saint- Jacques ;
avec approbation & privilége : 1767.
Brochure in- 12 .
TRADUCTION du mémoire de la Cour
de Parme , touchant les lettres en forme
de bref, publiées & affichées à Rome , le
premier février 1768. A Paris , de l'Imprimerie
de la gazette de France , aux
galleries du Louvre ; brochure in - 8 ° . de
18 pages.
Cet écrit intéreffe par
l'importance de
la matière , & inftruit le lecteur fur plufieurs
objets que les
circonstances préfentes
ne permettent pas d'ignorer.
THEORIE de la vis
d'Archimède , de
laquelle on déduit celle des moulins conçus
d'une nouvelle manière. On y joint la
conftruction d'un nouveau lock on filloMAI
1768. 111
mètre , & celle d'une forte de rames trèscommodes
, &c. de plus une differtation,
fur la réfiftance des bois , mais les tables né
effaires , dreffées d'après les expériences
de MM. de l'Académie des fciences ; par
M. Paneton. A Paris , chez J. H. Butard ,
Imprimeur - Libraire , rue Saint-Jacques ,
à l'enfeigne de la vérité ; 1768 : avec
approbation & privilége du Roi , volume
in- 12.
Nous ne tarderons pas à donner l'extrait
de cet ouvrage.
ÉLÉMENS d'algèbre , ou du calcul littéral
; avec un précis de la méthode analytique
appliquée à la réfolution des équations
du premier & du fecond degré : par
M. le Blond , Maître de Mathématiques
de Monfeigneur le Dauphin & des Enfans
de France , Profeffeur, en la même ſcience ,
des Pages de la grande Ecurie du Roi ,
Cenfeur Royal , &c . A Paris , chez Ch.
Antoine Jombert , Libraire du Roi pour
l'artillerie & le génie , rue Dauphine , à
l'image Notre-Dame ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi : vol . in - 80.
Nous reviendrons inceffamment fur cet
ouvrage utile , & qui mérite d'être connu
plus particulièrement .
HISTOIRE des négociations pour la paix
112 MERCURE DE FRANCE:
conclue à Belgrade le 18 feptembre 1739
entre l'Empereur , la Ruffie & la Porte
Ottomane , par la médiation & fous la
garantie de la France ; par M. l'Abbé
Laugier. A Paris , chez la veuve Duchefne,
rue Saint - Jacques , au temple du goût ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi ; 2 vol. in-12.
MÉTHODE pour étudier la théologie ,
avec une table des principales queftions
à examiner & à difcuter dans les études
théologiques , & les principaux ouvrages
qu'il faut confulter fur chaque queſtion ;
ouvrage de feu M. Dupin : revu & confidérablement
augmenté par M. l'Abbé
Dinouart , Chanoine de l'églife collégiale
de Saint Benoît. A Paris , de l'imprimerie
de G. Defprez , Imprimeur du Roi & du
Clergé de France , rue Saint - Jacques ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi ; prix 3 liv. relié.
LES livres de Cicéron , de la vieilleffe ,
'de l'amitié , des paradoxes , le fonge de
Scipion : traduction nouvelle avec le latin
revu fur les textes les plus corrects ; par
M. Debarrett , Infpecteur des études de
l'Ecole Royale Militaire. A Paris , chez
Barbou , Imprimeur- Libraire , rue & visMAI
1768. II
-vis la grille des Mathurins ; 1768 : vol.
72-12 .
DIVOTI affetti d'un' anima verfo Dio,
con fruttaofi efanti penfieri per tutti i giorni
dell' anno , in profa , ed in verfi , ultima im-`
preffione più accurata, ad accrefciata ne' tefti
giufta la vera lezione della volgata. In
Torino è in Parigi, appreffo JOFEto Bar-
Bou , nella ftrada di Maturini ; 1768 :
in- 12.
LA nature , opprimée par la médecine
moderne , ou la néceffité de recourir à la
méthode ancienne & Hippocratique dans
le traitement des maladies ; par M. Touf
Jaint Guindant , Docteur en l'Univerfité
de Médecine de Montpellier , Médecin
de l'hôtel-dieu d'Orléans , aggrégé au Collége
des Médecins , & de la Société Royale
d'Agriculture de la même ville. A Paris ,
chez Debure , l'aîné , quai des Auguftins ,
à l'image Saint Paul ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi ; vol . in - 12 .
LETTRE fur la lithotomie , pour prou
ver la fupériorité du lithotome caché pour
l'opération de la taille , fur tous les autres
inftrumens qui ont été propofés jufqu'à
ce jour ; lefquelles contiennent plufieurs
114 MERCURE DE FRANCE.
obfervations très effentielles à la chirur
gie , & en particulier à l'opération de la
taille par M. Chaftanet , ancien Chirurgien
Aide- Major des Camps & Armées
du Roi , Correfpondant de l'Académie
Royale de Chirurgie , Lieutenant de M.
le premier Chirurgien du Roi , Chirur
gien Aide-Major des hôpitaux militaires ,
& Maître en Chirurgie à Lille en Flandre.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
d'Houry , Imprimeur- Libraire de Mgr le
Duc d'Orléans , rue Vieille- Bouclerie ;
1768 : brochure in- 8 ° de 200 pages.:
ELOGE de Jean- Baptifte Colbert , Mar
quis de Seignelai , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ; par M. d'Autrepe. A Genève , &
fe trouve à Paris , chez Valade , Libraire ,
rue de la Parcheminerie , maifon de M.
Grangé , Delalain , Libraire , rue Saint-
Jacques ; 1768 : brochure in- 8°.
Cet ouvrage ne peut que faire honneur
à M. d'Autrepe.
TRAITÉ du Contrat de Mariage ; par
l'Auteur du Traité des Obligations. A
Paris , chez Debure , l'aîné , quai des
Auguftins , à l'image Saint Paul' ; à Orléans
, chez la veuve Rouzeau Montaut ,
Imprimeur du Roi , de la Ville , & de
l'Univerſité ; 1768 : avec approbation &
privilége du Roi ; deux volumes in - 12 .
MAI 1768. 115
INSTRUCTIONS pour la première Communion
, diftribuées pour chaque jour de
la femaine , depuis le dimanche de la
feptuagefime , jufqu'au troifième dimanche
après Pâques inclufivement : à l'ufage
des enfans qui fe préparent à faire cette
fainte action ; par M. l'Abbé Regnault ,
Prêtre du Diocèfe de Paris. A Paris , chez
J. B. Defpilly , Libraire , rue Saint-Jacques
, à la croix d'or ; 1768 : avec appro
bation & privilége du Roi ; vol . in- 16.
Se vend i liv. s fols relié.
I
ABRÉGÉ hiftorique & chronologique
des figures de la bible , mis en vers françois
par M *** . A Paris , chez la veuve
Ballard , Imprimeur- Libraire , & Ballard,
Fils , Libraire , feul Imprimeur du Roi
pour la mufique & menus - plaifirs ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi ;
brochure in- 12 de 140 pages .
Cet ouvrage ne peut être que très- utile
aux jeunes perfonnes .
INSTRUCTIONS fur le Jardinage , qui
renferment en abrégé ce qui a rapport à la
culture des fleurs , des fruits & des légumes
; la manière de planter & de tailler
les arbres fruitiers , fuivant la différence
des climats & des faifons , & la conduite,
que l'on doit obferver pendant les douze,
116 MERCURE DE FRANCE.
mois de l'année pour les amener à leur
perfection ; par M. Jean George Venckeler ,
dit Equer. A Paris , chez P. G. le Mercier ,
Imprimeur- Libraire , rue Saint-Jacques
au livre d'or ; 1768 : avec approbation &
privilége du Roi ; brochure in - 8 ° de 100
pages.
HISTOIRE de Mlle de Terville ; par
Mde de Puifieux. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez la veuve Duchefne
Libraire , rue Saint-Jacques , au temple du
goût ; 1768 : fix parties in- 12 .
>
NITOPHAR, anecdote Babilonienne
pour fervir à l'hiftoire des Plaifirs ; avec
cette épigraphe :
Le bonheur eft un bien que nous vend la nature.
Voltaire.
A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Delalain , Libraire , rue Saint-Jacques ;
& à Dijon , chez la veuve Coignard , &
Louis Fantin , Libraires ; 1768.
Cette brochure eft de l'auteur de l'Hif
toire de Mde d'Erneville , écrite par ellemême
; 2 vol. in- 12 , qui fe trouve chez
le même Libraire. Le fuccès mérité qu'a
eu ce premier roman , nous fait augurer
que celui- ci , lequel nous a paru très- bien
écrit , fera auffi favorablement accueilli du
public.
1
MAI 1768. 11
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES;
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Aca
démie des Sciences , Arts & Belles - Lettres
de Dijon , tenue en lafalle de l'Univerfité
le 13 décembre 1767 .
M. Maret , Docteur en Médecine ;
Secrétaire perpétuel , a ouvert la ſéance
par l'annonce du fujet du prix que l'Académie
propofe pour l'année 1769.
Ce prix eft fondé , depuis 1766 , par
M. le Marquis du Terrail. M. Maret a
commencé par rappeller l'époque de cette
fondation . Il a dit enfuite :
"
« On doit préfumer que tous les gens
de lettres & tous les bons citoyens partagent
avec nous les fentimens que nous
» a infpiré ce bienfait. On doit donc être
» affuré que les uns & les autres faifiront
avec empreffement l'occaſion de témoi
18 MERCURE DE FRANCE :
C
%
» gner leur reconnoiffance à notre bienfaiteur.
ود
L'Académie en eft perfuadée ; & ;
» comme elle fait que M. le Marquis du
» Terrail eft iffu d'une branche de la
" Maifon du Chevalier Bayard , elle avoit
» projetté , dès le moment de la fondation
du prix , de propofer l'éloge de ce grand
» homme, La Compagnie auroit voulu
» que la première couronne que M, du
» Terrail l'avoit mife dans le cas de décerner,
ceignît le front de l'auteur qui auroit
» célébré un héros dont la gloire rejaillit
fur cet illuftre Académicien. Mais les
» engagemens qu'elle avoit pris avec le
public pour les années 1767 & 1768 fe
font oppofés jufqu'à préfent à l'exécution
de ce projet. J'eus ordre d'exprimer
les regrets de la Compagnie dans la
» féance publique du mois de juillet 1766 ,
» & j'annonçai alors que le fujet du prix
» pour l'année 1769 feroit :
39
L'éloge de Pierre du Terrail , connu fous
le nom du Chevalier Bayard.
» Je réitère cette annonce aujourd'hui,
» & j'ajouté que l'auteur qui méritera la
palme propofée , aura l'honneur de la
» recevoir des mains de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé ».
95
MAI 1768 . 119
M. Maret a fini par expofer les conditions
auxquelles l'Académie ouvre le concours,
& qu'il a inférées dans le programme
envoyé aux auteurs des différens ouvrages
périodiques ; & il eft paffé à la lecture de
l'hiftoire littéraire de l'Académie pour
l'année 1767.
y trou-
Une courte notice des ouvrages lus pendant
le cours de l'année compofe cette
hiftoire ; mais l'expofition des événemens
intéreffans arrivés à l'Académie , dans le
même espace de temps , doit auffi
ver place ; & M. Maret y a configné l'ap
probation donnée à de nouveaux réglemens
par le comité , auquel les lettrespatentes
de l'établiffement de cette fociété
accordent le pouvoir d'en former ; approbation
qui étoit depuis long-temps le voeu
de la Compagnie , dont elle eft redevable
au zèle éclairé de MM. les Directeurs en
place , & qui étoit pour elle de la plus
grande importance.
A cette occafion M, Maret a fait fentir
l'influence des réglemens fur les progrès
& la gloire des fociétés littéraires , & fe
renfermant dans l'expofition des bons
effets qu'ils doivent continuer à produire
dans celle dont il écrit l'hiftoire , il a dit ;
« Affurés déformais d'être aidés dans
leurs recherches , éclairés dans leurs
120 MERCURE DE FRANCE.
ور
» démarches , encouragés dans leurs entreprifes
, l'artifte , le médecin , le phyſicien
, le naturalifte , l'hiftorien , l'ora-
» teur & le poëte fe livreront avec con-
, fiance à l'ardeur de leur patriotiſme , au
feu de leur génie. Ils auront moins à
craindre à préfent les écarts dans lefquels
l'amour propre pourroit les faire don-
» ner ; ils n'auront plus à redouter l'arbi
30
و د
traire des réfolutions & le dégoût qui
» en eft l'ordinaire effet. L'inégalité , fi
» nuifible aux progrès des Sociétés littéraires
, difparoît fans retour. Tous les
» Académiciens peuvent eſpérer cette critique
amicale qui perfectionne ; tous
» doivent s'attendre à une eftime propor-
و د
99
tionnée à leurs efforts. L'émulation exci-
39 tée par les motifs les plus preffans va les
» porter de plus en plus à rendre leurs
veilles utiles au public en général , & en
particulier à notre patrie ; & l'hiftoire
» littéraire de cette Académie prouvera
» de plus en plus , comme le va faire celle
» de cette année , que tous ceux qui compofent
cette Compagnie s'attachent à
faire briller des vérités utiles , à affui-
» blir les ombres du préjugé , à étendre
» le champ des connoiffances de l'hiftoire ,
du naturaliſte & du philofophe , & a
répandu à propos les fleurs de l'éloquence
"
30
"
» &
MAI 1768. 121
& de la poéfie fur la route des fciences
» abftraites .
On reconnoîtroit la vérité de cette affertion
, s'il étoit poffible de donner ici un
extrait de l'hiftoire littéraire qu'a lu M.
Maret , & qui n'eft elle - même qu'un
extrait.
M. le Préſident de Ruffey a fait lecture
d'un difcours fur la néceffité du courage
d'efprit dans tous les états de la vie. II "
s'eft d'abord arrêté à confidérer l'homme
livré aux reffources que lui offre fa force
corporelle , & a fait obferver qu'il feroit
fouvent bien malheureux fans les forces
de fon efprit , fur- tout fans le courage
d'efprit.
»
il confifte , a dit M. de Ruffey , dans
» un jugement fain & folide , dans une
jufteffe de difcernement qui , nous faifant
appercevoir le danger ou les diffi-
» cultés , nous indique en même temps
les moyens d'éviter l'un , & des reffources
» pour furmonter les autres , même pour
,, les tourner à notre avantage.
ود
و د
و د
L'efprit courageux , ainfi que l'a remarqué
Horace , doit joindre à la fermeté
» & à la conftance la probité la plus exacte ,
» fon innocence lui infpire une noble intrépidité
; muni de telles armes , la chûte
» de l'univers ne pourra le faire trembler ....
F
"
MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
Quoique le courage d'efprit foit un
don de la nature , ajoute M. de Ruffey,
il peut cependant s'acquérir & fe fortifier
par l'âge , l'habitude & la réflexion ".
Après avoir ainfi défini le courage d'ef
prit , M. de Ruffey , pour faire fentir juf
qu'à quel point il eft néceffaire , dans les
différens états de la vie , les a fait paffer
fucceffivement en revue. Et , raffemblant
dans différens tableaux les circonftances où
les hommes de tous les ordres ont befoin
de courage d'efprit , il en a prouvé prefque
toujours l'importance en mettant le
fage aux prifes avec l'adverfité , ce qui
donne à fes tableaux la plus grande force.
$
" Stanislas , élevé par le choix d'une
nation libre , au plus haut rang où le
mérite & la vertu puiffent parvenir , eft
précipité du faîte des grandeurs par une
fuite de revers imprévus. Vingt années
de périls & de malheurs ne peuvent
» l'abattre. Son âme s'affermit par leur
durée. Plus grand dans l'obfcurité d'une
vie errante que fur le trône de Pologne, il
refufe conftamment de renoncer au titre
de Roi. Les promeffes les plus flatteufes ,
l'affurance du fort le plus heureux , la perte
de fes biens , l'abandon de fes amis
?? rien ne peut l'ébranler. Mais , dans le
» moment où la mort du Roi de Suede
??
??
MAI 1768. 123
39
fembloit lui ôter toute retfource & toute
efpérance , le Ciel récompenfe fa conf-
» tance & fa vertu . Le choix qu'un grand
„ Roi fait de la Princeffe ſa fille , pour la
placer fur le trône de la France , lui
donne une nouvelle coutonne & des
fujets plus fidèles qu'il fe plur à rendre
» heureux » ,
"3
39
Je me contenterai d'ajouter à cette eſpèce
de tableau celui où l'orateur a fait voir
combien le courage d'efprit eft néceffaire
aux Miniftres de la religion,
Deftinés à éclairer les efprits & à
purifier les coeurs , le bon exemple doit
» être leur première leçon. Dépofitaires
de la loi , organes de la vérité & des
volontés du Très - Haut , nulle crainte ,
» nul refpect humain ne doit les empêcher
de les annoncer , & de lancer contre
le vice les foudres de l'éloquence
facrée. Le prophète Nathan ne craignit
» pas d'humilier David en lui reprochant
fon crime. Bourdaloue , à l'afpect d'une
» Cour étonnée, ofa reprocher à Louis XIV"
» les égaremens de fon coeur. Cette fainte
hardieffe ne fit que redoubler pour lui
l'eftime & la confiance de ce grand
و د
» Prince ». 20
M. Picardet , Confeiller à la Table de
Marbre , a lu enfuite un difcours où il a
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
apprécié les avantages que l'on doit fe
promettre de l'Ecole gratuite de Deffein
nouvellement établie en cette ville.
Jufqu'à quel point peut être utile cette
Ecole , dont l'établiffement eft dûe aux
grandes vues d'adminiſtration qui guident
MM. les Elus de certe province , & qui
eft immédiatement fous la protection de
Mgr le Prince de Condé ? C'eft ce que tout
citoyen s'eft peut - être demandé à foimême,
c'eft ce que M. Picardet s'eft propofé
de montrer dans ce difcours. Les
avantages produits en France , par l'établiffement
de l'Académie royale de Peinture
, ont paru à M. Picardet faire un
préjugé bien fort en faveur de l'Ecole ,
dont il a entrepris de faire fentir l'utilité.
Mais , négligeant cette preuve analogique ,
il s'eft attaché à préfenter fucceffivement
tous les points de vue fous lefquels fe
montre l'utilité du deffein. Il eft remonté
d'abord à l'origine de cet art , & a fait
voir que l'amour du beau n'eft pas moins
naturel à l'homme que celui du bien.
"
" Lui fuffit- il , a dit cet Académicien ,
» d'entaffer des pierres pour en former
une enceinte qui le mette à l'abri des
» feux brûlans du midi ou des frimats du
» nord ? Lui fuffit-il de filer la laine ou
la foie pour en faire un tiffu propre à le
"
བསྐྱ
MAI 1768. 125
53
و د
ود
و ر
و ر
ود
revêtir ? Ses armes ne font- elles que du
fer ? Les vafes , les meubles dont il
» fe fert ne font- ils que du bois , de l'argile
ou du métal ? Non , il veut encore
ajouter à la matière , à la forme la plus
» commode , les richeffes de l'ornement.
» De-là cette paffion de l'homme pour tout
» ce qui a reçu de la valeur dans les mains
» de l'artifte. Mais qui eft- ce qui lui donne
» le pouvoir de fatisfaite ainfi fon goût ?
c'eft l'art du deffein . C'eft par lui que
» la matière acquiert un prix qui la rend
fupérieure à elle- même ». Dès - lors rien.
de plus fenfible que l'utilité de cet art
créateur , & des écoles où il eft enfeigné
aux ouvriers de tous les genres . Rien de
plus évident que la néceffité de multiplier
ces écoles , néceffité que M. Picardet a
établie par des détails qui préfentent , dans
le jour le plus favorable , l'utilité de celle
que l'on vient d'ouvrir en cette ville . '
و د
""
་ ་
mais
Il a fait obferver que « fi la plupart des
» ouvriers , qui n'ont pu s'inftruire ,
qui font excités par le defir de donner
» à leur ouvrage une perfection dont ils
» ont l'idée , s'effaient à tracer quelques
feuillages ; leurs doigts , à qui rien ne
paffe que les foibles mouvemens d'un
» inftinct aveugle , opèrent difficilement
» & avec confufion.... Auffi , continue
ود
"
Fiij.
126 MERCURE DE FRANCE.
» M. Picardet , tout ne préfente que de
» groffiers linéamens , de plattes combi-
» naifons de traits , des formes anguleufes
» & qui fe heurtent ; tout y eft pénible ,
aigre , dur , tout y a un je ne fais quoi
» de gauche contre lequel on fe fent foulever
».
"
"
"
>
Le contrafte fera frappant lorfque , fous
un maître habile « mon ouvrier aura
acquis l'habitude d'un trait pur , exact
» & arrêté , aura appris , par la ſcience de
» la pondération des corps , à bien pofer,
» à bien affeoir fes figures... fera parvenu
» à déterminer avec précifion les plans &
و د
l'étendue que chaque objet eft fenfé
» avoir dans un champ donné , & faura
» juger des distances des objets & des dégradations
des couleurs.... Aura fenti
que chaque chofe a fon caractere particulier
; qu'il ne faut rien outrer , & que,
» par une heureufe diftribution des objets
, on doit les fubordonner les uns aux
33
» autres. •
Alors , fi un ouvrier s'eft propofé de
» faire courir le long d'une moulure un
rinceau , une guirlande ; comme il fait
que la légèreté eft un attribut de la feuille,
qu'elle affecte des contours ondoyans ,
qu'elle s'élance de la tige d'une manière
hardie , ou fe déploye avec grâce ; qu'ap-
" puyant inégalement fur ce qui la fou-
"
"
و ر
MÁ Í 1768 . 127
tient , elle y laiffe des ombres inégales
& variées ; il lui confervera cette liberté
» qui la caractériſe , & fa main ſavante
sy mettra , pour ainfi dire , le fentiment
» l'efprit & la vie ».
M. Picardet s'eft objecté que « la plu
ji part des ouvriers n'attendant pas du def
» fein le fuccès ni la beauté de leurs ouvrages...
il femble que l'utilité de l'Ecole
, dont il fait l'apologie , fera bien
bornée . Mais il y a répondu pár une
énumération de tous ceux à qui la connoiffance
des règles du deffein eft néceſfaire
, tantôt pour tranfmettre nettement
leurs idées , tantôt pour faifit celles que
leur offre le deffein d'une machine qu'ils
doivent exécuter , tantôt pour feconder
avec intelligence nos goûts & donner à
nos corps & à nos vêtemens la grâce que
le defir naturel de plaire rend fi précieux.
Il réfulte des détails dans lefquels l'orateur
eft entré , qu'il eft peu d'ouvriers qui- ne
puiffent au moins s'aider de quelques parties
du deffein .
Les connoiffances en ce genre ne doivent
d'ailleurs pas être concentrées parmi
les artiſtes & les ouvriers ; elles font néceffaires
à ceux qui doivent les employer,
à ceux qui veulent entretenir , pour ainh
dire , des relations avec tous les êtres quit
Fiv
128 MERCURE
DE FRANCE .
ود
peuplent l'univers. M. Picardet l'a prouvé
victorieufement , & , prenant enfin le deffein
du côté moral , il l'a fait voir formant
le jugement , parce qu'il donne beaucoup
d'idées exactes , & éloignant l'oifiveté ,
" par un je ne fais quel charme qui attire ,
qui attache , qui rend le travail agréable ,
» & fait fouvent préférer à tout autre amufement
celui qu'il préfente fans ceffe ».
Concluons donc , a dit M. Picardet ,
que l'art du deffein eft un art claffique
» de la plus grande néceffité , qu'il eft im-
> portant d'en multiplier les écoles , &
» que celle qui vient d'être établie ici fera
» d'autant plus utile , que les talens dif-
» tingués de M. Devofges , mis par MM.
» les Elus à la tête de cette école , font
» garans des progrès que feront les élèves ».
La féance a été terminée par M. Maret ,
Secrétaire , qui a fait l'éloge de M. Péliffier
de Feligonde , Secrétaire perpétuel
de la Société Littéraire de Clermont- Ferrand
, & de celle d'Agriculture de la même
ville , un des Honoraires étrangers de cette
Académie .
« Né de parens vertueux , allié à une
» famille à laquelle la fcience étoit déja
» unie par ce lien invifible , par cette
» fympathie qui règne entre les gens verMAI
1768. 129
» tueux ( 1 ) ». M. de Feligonde fut luimême
un exemple de vertus , & pendant
toute fa vie il dirigea fa conduite d'après
les principes qui font le vrai fage & l'excellent
citoyen.
C'eft fous ces points de vue que M.
Maret a préfenté M. de Feligonde 2-
fuivant pas à pas depuis fon enfa
qu'à fa mort , il l'a montré touton sh
à fes devoirs , toujours occupé 11.1
utile . Il a fait voir que s'il defa a
affocié à la Société Littéraire de Clans
<<
s'il accepta les places de Secrétaire da
Société, & de celle d'Agriculture , clait
que , placé dans un rang où la proga
» des arts ne doit être qu'un délallcare
» il fentit que la Société , qui fe chargooit
» pour lui de tant de foins & de tant de
» peines , attendoit de lui des fervices dn
» ordre fupérieur. . . . La paflion domi-
» nante de M. de Feligonde étoit d'être
» utile ; ce fut toujours l'intérêt de Thu-
( 1 ) M. de Feligonde époufa , en fecondes
nôces , Mile Dufour de Villeneuve , flie de M.
le Lieutenant Civil au Châtelet de Paris ; ce Mgiftrat
, que le meilleur des Rois a appellé po 12
le bonheur de fon peuple à des fonctions pullques
de la plus grande importan e , & don,
Paris admire également la piété , les lumes &
Pintégrité.
013
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
manité qui dirigea fes démarches , qui
conduifit fa plume. Pour nous en con-
» vaincre , a ajouté M. Maret , ouvrons
» les faftes de l'Académie de Clermont ,
» ouvrons les nôtres même , puifqu'il nous
» a rendu la juftice de defirer d'être admis
» parmi nous , & que nous nous fommes
» fait n plaifir de l'affocier à nos travaux :
nous y verrons que tous fes difcours ,
» toutes fes differtations avoient un objet
» d'utilité fenfible ».
Une notice des différens ouvrages de
M. Feligonde a fervi de preuve à cette
affertion , & a fait voir que ce favant étoit
tout à la fois phyficien , naturalifte , métaphyficien
, antiquaire & hiftorien. Paffant
enfuite au détail des actes de bienfaisance
qui ont fignalé ce vertueux Académicien
M. Maret a cité les encouragemens , les
récompenfes , les exemples même qu'il a
donnés aux cultivateurs ; & , après avoir
tracé le portrait de l'excellent citoyen , il
n'a fait , pour ainfi dire , qu'indiquer la
plupart des traits de la vie de M. de Feligonde.
« Contentons - nous de jetter un
» coup-d'oeil fur l'événement qui précéda
» la mort de ce véritable philofophe.
» Un peuple innombrable , livré aux
» horreurs de la famine par les effets d'un
» hiver dont la rigueur n'a que peu d'eMA
I 1768. 131
xemples , abandonne fes foyers , defcend
» des montagnes & vient étaler , dans
» Clermont , le ſpectacle attendriffant de
» fa mifère. La nature , en lui refufant
» les fecours les plus néceffaires , fembloit
» déjal'avoir profcrit. Les maladies alloient
» confommer fa ruine. A cet afpect M. de
» Feligonde eft ému , fa charité s'enflamme,
» & bientôt , fecondé par la générofité de
>> fes concitoyens , fur - tout de ceux qui ,
» placés au plus haut rraanngg,, s'empreffèrens
» de donner l'exemple , il ouvre un afyle
» à ces malheureux. Les uns , dont la
» force du tempérament avoit lutré avec
» le plus d'avantage contre les horreurs de
» la faim & les rigueurs du froid , font
» employés dans les travaux publics . On
raffemble les autres dans les falles pré-
» parées à la hâte . M. de Feligonde , accompagné
d'un de fes frères , Chanoine à
» Clermont , s'enferme , pour ainfi dire ,
>> avec eux & leur prodigue tout les foins.
» qu'exigeoit l'état de ces infortunés. Sa
» bouche les excite à la patience , les con-
» fole dans leurs maux. Sa main leur rend
» les fervices en apparence les plus vils .
» Mais , malgré les précautions les plus
» fages , les malades fe multiplient , l'air
" des falles qu'ils occupent fe corrompt ,
» une maladie contagieufe fe déclare , &
F vj
132 MERCURE
DE FRANCE
.
» les événemens les plus funeftes annon
» cent le danger que l'on court en reftant
» dans l'atmoſphère infectée de cet hôpita .
» La famille & les amis de M. de Féli-
» gonde en font alarmés , ils s'uniffere
» pour détourner le malheur qu'ils pré-
» voyent & qu'ils redoutent . Les raifen-
» nemens les plus preffans , les prières , les
» larmes , tout eft mis en ufage pour l'en-
» gager à modérer fon zèle. On va même
» juſqu'à lui faire entendre que fon dévoue-
» ment eft regardé comme un effet de fa
» vanité. Le fage , lui dit un de fes amis ,
» ne brave pointle danger qu'il peut éviter.
» Qui , répond M. de Feligonde, mais il
» ne craint pas celui auquel fon devoir
» l'expofe. Je fuis adminiftrateur de cette
» maiſon , j'ai promis mes fervices aux
» pauvres on compte fur moi , je dois
donner l'exemple. Je ne fuirai point :
» je ne fermerai pas l'oreille aux cris des
» malheureux qui m'appellent ; ils me
» tendent les bras , je ne les repouſſerai
» pas. Je ne m'éloignerai point d'eux .
و د
Il ne s'en éloigna pas , il refta enve-
» loppé d'un air infect . Mais tandis qu'il
» s'occupe uniquement à repouffer les traits
prêts à accabler les infortunés qui l'environnent
, il eft frappé lui-même du
» coup mortel . Victime de fon humanité ,
وو
MAI 1768. 133
» de fa piété , de fon patriotifme , il
» tombe avec for frère , digne émule de
» fes vertus , il tombe aux pieds des mal-
» heureux auxquels il venoit de rendre la
» vie ( 2 ) . Quelle mort ! quel héroïſme !
» M. de Feligonde étoit - il un excellent
» citoyen ?
SÉANCES publiques de l'Académie Royale
des Sciences & des Arts de la Ville de
METZ , de l'année 1767.
LAA Société Royale s'affembla , pour Ia
clôture de l'année académique , le lundi
25 août dernier , jour de Saint Louis ,
dans la grande falle du château du Gouvernement
, à l'iffue de la meſſe folemnelle
qu'elle fit célébrer dans l'églife de
l'Abbaye Royale de Saint Arnould.
M. le Baron de Tfchudi , Bailli de Metz ,
ouvrit la féance par un difcours dans
lequel il effaya de prouver le danger ou
l'inutilité des voyages , quand ils font mal
faits , & leur utilité relativement au voya-
( z ) I mourut d'une fauffe pleuréfie putride
le 10 avril 1767 , & étoit né le 8 février 1729,
114 MERCURE DE FRANCE .
geur & aur public dans la fuppofition
oppofée.
Les voyages ont été confidérés par rapport
aux moeurs , aux manières , aux fciences
, aux arts utiles & agréables , & à leur
influence politique ; enfin par rapport
l'âge , à la profeffion , aux talens des voyageurs.
De ces confidérations eft fortie cette
conféquence , que la plupart des hommes
ne doivent pas voyager , & que ceux qui ,
par le concours de certaines circonftances ,"
fe trouvent être dans le cas contraire
doivent , avant que de faire des voyages ,
avoir atteint un âge mûr & acquis des
idées nettes , des principes clairs & généraux
; lumières d'un voyageur , fans lefquelles
il ne voit rien , ou voit mal : enfin ,
que nous devons choifir , pour objet de
nos voyages , les pays dont on ne peut
confidérer les moeurs & le gouvernement
fans y puifer des préceptes utilement relatifs
au gouvernement fous lequel nous
fommes appellés à vivre , au rang que nous
devons y tenir , & aux fonctions que nous
devons y remplir ; attendu que nous ne
devons nous propofer , en voyageant , que
le but d'échauffer notre amour pour la
patrie , & de nous mettre en état de la
fervir plus fructueufement.
MAI 1768. 139
Conféquemment à ce réfultat , on a
effayé d'indiquer les principaux movens
de tirer des voyages la plus grande utilité.
Ce difcours , dans lequel il étoit d'abord
queftion de la prééminence des arts utiles
à tous les hommes , fur ceux dont l'objet
n'eft que de procurer des commodités &
des agrémens au plus petit nombre , & où ,
en conféquence de cette vérité , on a cru
pouvoir préférer le fiècle préfent au précédent
, & le génie des Meffeins , pour
l'utile , aux talens pour le frivole , va fini
par le cannevas d'un projet de voyage dans
tous les lieux du pays Meffein , devant
être fait dans la vue d'en connoître parfaitement
la topographie , le climat , le
fol , les productions , les reffources pour
le commerce , l'état de fon agriculture ,
& même le caractère moral de fes habitans
; afin qu'il fortît de ces connoiffances
combinées une lumière qui pût éclairer
tous les projets d'amélioration & en affurer
la réuffite , en faifant abandonner les hypothèſes
pour ne bâtir que fur des faits :
bâfefans laquelle , dit l'auteur , les fyftêmes
d'agriculture reffemblent affez à des châteaux
de glace qui perdent leur confiftance dès
qu'on les expofe au foleil.
On a propofé , dans la dernière partie
de ce difcours , que ce voyage fut fait par
136 MERCURE DE FRANCE.
1
fix perfonnes qui s'en partageaffent les
branches , relativement à leurs talens particuliers
, & dont une fe chargeât de réſumer
le tout , en difpofant les faits fous le
jour le plus lumineux , & le plus propre
à en faire naître des conféquences utiles.
Le tout fut terminé par cette réflexion :
qu'en connoiffant , par le moyen de ce
voyage , les parties du pays Meffein , qui ,
toutes chofes égales d'ailleurs , font les
mieux cultivées , on pourroit propofer ce
modèle au reste de la province , avec d'autant
plus de fruit, qu'on ne pourroit pas nier
qu'il fût poffible de s'y conformer , tandis
que les grands fyftêmes ne peuvent , le
plus fouvent , s'exécuter ; ou parce que ,
paroiffant trop éloignés de l'état actuel de
notre agriculture , ils étonnent l'efprit
timide du cultivateur ; ou parce qu'ils
fuppofent en effet des facilités , des agens ,
des moyens qui nous manquent.
Ce premier difcours fut fuivi d'un fecond
prononcé par M. Dumont , Bibliothecaire
, dans lequel il rendit compte au
public des motifs qui avoient engagé l'Académie
à remettre de nouveau au concours
la queſtion qu'elle avoit propofée
pour le prix de l'année 1767 .
ver
M. Dumont commença par faire obferqu'à
ne confulter que les vues qui
MAI 1768. 137
ود
fembloient , comme de concert , diriger
aujourd'hui les travaux de toutes les
» Académies , tant anciennes que moder-
» nes , on ne pouvoit , fans injuftice , leur
» refufer la gloire de contribuer infini-
» ment à la propagation de cet efprit phi-
»
lofophique dont notre ,fiècle s'honore ;
» efprit qui le caractériſe fingulièrement ,
» & qui lui affure , dans la poftérité , une
» diftinction d'autant plus remarquable ,
qu'il ne la partagera avec aucun de ceux
qui l'ont précédé.
و ر
و ر
30
Mais quand je parle de l'efprit philofophique
, ( ajouta M. Dumont ) c'eft
» de celui dont le dépôt femble être confié
" aux Compagnies littéraires fur- tout ; &
» je n'ai garde de le confondre avec cet
» audacieux fantôme qui ofe en ufurper
» le nom , & qui croit le mériter
و د
و د
fa
par
coupable hardieffe à franchir les barrières
» les plus refpectables.
ود
Qu'eft- ce en effet que cette prétendue
philofophie , qui , fous prétexte de rectifier
nos idées par les feules lumières
» de la raifon , ne nous offre qu'un vain
» amas d'affertions nouvelles , dont l'au-
» torité n'eft garantie que par l'imagina-
» tion trop exaltée de celui qui les hafarde ?
Quoi donc on élevera des doutes fur
» des objets facrés ? on tentera , par de
ود
23
138 MERCURE DE FRANCE.
vains fophifmes , d'atténuer des vérités
» d'autant plus fublimes , d'autant plus
" touchantes , qu'indépendamment du
fceau de la divinité dont elles font empreintes
, elles feules font capables de
confoler & de foulager l'humanité ſouf-
» france ? Ou bien , fans refpect pour l'autorité
qui maintient dans la fociété la
fûreté & le bon ordre , & qui affure à
ceux qui la compofent le droit de liberté
& de protection , on tâchera de leur
» infpirer un efprit de révolte ou d'indifférence
, qui les plongeroit bientôt dans
» les plus grands malheurs ; & l'on appellera
cela être philofophe ?
»
» Non , Meffieurs , ( continue M. Du.
s mont ) ce n'eft point à ces traits odieux
que la faine & vraie philofophie fe fait
» connoître. Jamais peut- être elle n'a été
»
>
fi bien appréciée , ni mieux vengée
» foit de l'audace des téméraires qui la
» défigurent , foit du mépris des ignorans
» à qui le nom de philofophe femble être
» un ridicule , que par cette belle défini-
» tion qu'en donne l'auteur de l'Effai fur
» le heau : la philofophie , dit- il , n'eft
» autre chofe que la raifon confultée avec
un efprit jufte & un coeur droit ». '
M. Dumont partit de cette définition
dont on ne peut contredire la juſteſſe ,
MAI 1768.
pour établir & prouver qu'il n'eft dans
la fociété aucune claffe , aucun état , aucune
profeffion , &c. que la philofophie
morale , proprement dite , ne puiffe vivifier
, améliorer , embellir , &c. Il entra
enfuite dans le détail des avantages qu'on
commençoit à reffentir de l'établiſſement
des fociétés d'études , dont on avoit d'abord
tant critiqué la multiplication. « Et
s pour caractérifer , ( dit M. Dumont )
» par un feul & dernier trait , cet efprit
philofophique qui dirige nos fociétés
» d'études , qu'il me foit permis d'en
citer un exemple , d'autant plus frappant ,
qu'il eft fur- tout récent encore , & pris ,
pour ainfi dire , au milieu de nos pro-
» pres foyers :
»
93
"
Le droit de parcours , ce droit
» antique , fi fortement appuyé par les
» loix coutumières , étoit réputé autant
" néceffaire à l'économie rurale , qu'im-
"
poffible , ou même dangereux à fuppri-
" mer : on ne vouloit pas voir les abus
» deftructeurs qui en réfultoient ; & le
» colon , accoutumé à ne pofféder que
précairement fon héritage , ne fongeoit
» pas que , dès qu'il n'ofoit en changer
» en tout temps la furface à fon gré , il
» fe trouvoit par là privé des moyens de
» le fertilifer , & d'augmenter le nombre ,
39
140 MERCURE DE FRANCÉ .
39
la qualité , & la diverfité de fes récoltes .
» Mais le zèle philofophique , ou patriotique
, ( car ces termes , Meffieurs , de-
» vroient être fynonimes ) le zèle enfin
» des fociétés d'études , leurs écrits , leurs
repréfentations , ont diffipé les ténébres
» qui offufquoient les yeux du cultivateur ;
» il a connu fes véritables befoins , & la
» fageffe du gouvernement a accueilli fes
» voeux. Une loi fupérieure vient d'accor-
» der à nos plus proches voifins la liberté
» de clorre leurs terres , & de les deſtiner
» aux productions qu'ils jugeront leur être
» les plus convenables. Nous avons tout
» lieu d'efpérer que nous participerons
» bientôt au même avantage . Le Tribunal
fuprême qui nous régit avec autant de
» juftice que de dignité , daigne s'y inté-
» reffer fortement ; déja même , & dans
» fon reffort , il a foutenu , de fon autorité
, ceux qui ont voulu tenter des
» expériences. Puiffe - t- il , par une fuite
» de cette bienfaifance qui l'anime fans
» ceffe , jetter également un coup d'oeil
» fur ces baux à courtes années , fur ces
» héritages morcelés , féparés & diviſés à
» l'infini , caufes occafionnelles de cette
» langueur que l'étranger ne ceffe de re-
» marquer dans notre agriculture ! Puiffet-
il encore approfondir l'obfcure &
MAI 1768.1 141
fecrete origine de ce contrat fingulier
» dont la vigne eft l'objet ; contrat dont
» ( notre province exceptée ) la France ,
» ni aucun Etat policé , ne fourniffent
» point d'exemple ; contrat non moins
» ufuraire que pernicieux ; obftacle moral
» à la bonne culture du fruit quefait notre
» principale richeffe , & plus nuifible peutêtre
que les obftacles phyfiques , déja
affez difficiles à vaincre , comme vous
l'allez voir , Meffieurs , dans un inſtant !
و د
""
""
,, C'est alors que la philofophie
-prati-
» que , encouragée
par les regards & la
,, faveur des pères du peuple , jettera
parmi nous de plus profondes
racines , & forcera bientôt au filence fes deftruc-
,, teurs , c'est- à- dire , ceux qui , n'ayant
,, jamais pris la peine de remonter
des
effets aux caufes , n'apperçoivent
les
objets qu'on leur préfente
qu'à travers
e prifme de leur ignorance
, ou de leurs
préjugés
,,. La fuite du difcours
de M.
Dumont
n'étant pas fufceptible
d'extrait
, on va en donner la continuation
.
""
""
le
A notre égard , Meffieurs , nous fommes
très-convaincus qu'il ne nous eft pas encore
permis d'être comptés dans la claffe de ces
fociétés favantes , dont je faifois mention
il n'y a qu'un moment. Il eft peu ou point
de carrière dont les commencemens ne
142 MERCURE DE FRANCE .
foient épineux ; & , dès l'entrée de la
nôtre , outre notre propre infuffifance que
nous avions à défricher , notre exiſtence
toujours attaquée , toujours chancelante ,
nous aencore engagés dans des combats ( 1 ),
dans des difcuflons , d'un genre bien différent
des études auxquelles nous étions
appellés.
Nous nous faifons un devoir , Meffreurs
, de publier hautement , que par
l'entremise de notre illuftre protecteur
de ce héros citoyen , non moins grand
dans l'art de la guerre que fublime dans
la fcience du gouvernement , nós Magiftrats
municipaux , dignes coopérateurs du
bien public , viennent de nous rendre le
repos , & fur-tout la ftabilité qu'on s'effor
çoit de nous rayir.
Et dans cet endroit , une blâmable &
fauffe modeftie ne doit point m'empêcher
de pénétrer leurs louables motifs ;
manquerois je une occafion auffi heureuſe,
de faire tourner la bienfaifance au profit
de l'émulation ?
Difons donc , qu'à travers nos premiers
& foibles effais , que dans ces mémoires
( 1 ) Procès que l'Académie a eu à foutenir ?
& dont les fuites fâcheufes ont été réparées par les
avances pécuniaires auxquelles l'Hôtel de ville
s'eft prêtée,
MAI 1768 . 143
lus au commencement de chacune de nos
années académiques , que dans ces queftions
propofées pour le concours qui les
termine , nos bienfaiteurs ont cru entrevoir
le germe naiffant de quelques talens
utiles qu'il falloit encourager ; & ils ont
efperé que , fidèles aux loix de notre inf
titution , le bien général de la province ,
l'avantage particulier de nos concitoyens
feroient toujours le but unique auquel
on nous verroit afpirer.
Nous tâcherons , Meffieurs , de ne
point tromper leur attente ; nous ne né
gligerons aucun des moyens capables d'entretenir
dans cette province la culture des
fciences & des arts utiles ; toujours prêts
à nous joindre à ceux de nos concitoyens
qui voudront s'y appliquer , nous ferons
gloire d'entretenir entr'eux & nous une
correfpondance mutuelle d'expériences &
de tentatives. Puffent - ils accepter favo
rablement , & comme des prémices de
notre zèle , cette machine ( 2 ) auffi fimple
que peu difpendieufe , que nous offrons
à vos regards ; machine , que celui d'entre
nous qui l'a exécutée , à cru , ainfi que
fes confrères , propre à accélérer le progrès
ܐ
(2 ) Machine expofée dans la falle , propre
à fervir a toutes les opérations du tord de la foie
inventée par M. le Payet.
144 MERCURE DE FRANCE.
d'une branche de commerce , qu'il ne
tient qu'à nous de partager avec nos provinces
méridionales ! Quelques citoyens
recommandables s'en occupent férieufement
; & il eft bien glorieux pour eux de
s'être affranchis de l'ancien & vulgaire
préjugé qui refufoit nettement à notre fol ,
à notre climat , l'aptitude néceffaire pour
l'y faire fructifier.
Nous espérons encore , Meffieurs , que
vous ne refuferez pas vos fuffrages aux
efforts qu'un autre de nos membres ( 3 )
vient de faire pour répandre parmi nous
une connoiffance importante , que nos
cultivateurs ont trop négligée jufqu'à préfent
; c'eft celle des arbres réfineux corni
feres , dont l'efpèce peut être comptée parmi
nos premiers befoins , & que nous ne
nous procurons cependant que de très - loin ,
& à grands frais .
Miller, excellent auteur anglois , a fourni
le fonds de cet ouvrage qui va paroître
inceffamment ; mais il falloit le ramener
à nos ufages , à nos moyens , & confulter
fur- tout la température de notre ciel ,
pour y adapter les femis , & la culture de
ces utiles végétaux . C'eft ce que le traducteur
a tâché de faire dans un commentaire
en forme de notes , où il n'a rien
( 3 ) M. de Tfchudi.
prononcé
MAI 1768. 145
prononcé qu'après des expériences faites
par lui - même , & dont , par conféquent ,
il peut garantir l'exactitude & la jufteffe .
que,
Après vous avoir rendu compte , Meffieurs
, de l'état & des difpofitions actuelles
d'une fociété dont nous ofons croire que
le fort vous intéreffe , puifqu'elle eft née
dans votre fein , puifque ce n'est que
parmi vous , & dans vos propres lumières ,
qu'elle doit puifer les moyens de ſe régénérer
, & d'acquérir quelque célébrité
dans la fuite des temps ; enfin après vous
avoir obfervé voifine de fon berceau ,
fes premiers pas encore tremblans , ont
befoin de toute votre indulgence , il ne
nous refteroit plus , fuivant l'uſage , qu'à
vous donner lecture du difcours auquel
elle a coutume , en ce jour folemnel , de
déférer la palme confiée à fes mains. Plus
d'un auteur s'eft empreffé de la cueillir ;
& cependant nous nous voyons obligés
de différer jufqu'à un autre concours ce
moment fi flatteur pour nous , où la gloire
veut bien emprunter notre main pour couronner
l'application & les recherches utiles
: il eft jufte , Meffieurs , de foumettre
à votre jugement les raifons de notre
conduite .
Dans l'examen que nous nous fommes
propofé de faire fucceffivement des ob-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
peu
de
jets relatifs au commerce de cette proyince
, nous avons été frappés du
confidération que. le vin que nous recueillons
obtient dans ce même commerce ;
& nous nous fommes occupés des voies
qu'on pourroit tenter pour lui rendre un
crédit dont il jouiffoit il n'y a pas encore
un demi-fiècle.
La façon de cultiver la vigne ne nous
a point affectés ; cette matière eft épuifée
depuis long- tems. Si la multiplicité des
ceps , fi la mauvaife qualité des engrais ,
fi le choix mal entendu des terreins trompe
encore le cultivateur , il ne peut s'en prendre
qu'à fa nonchalance à s'inftruire , ou à
fon obftination dans des méthodes reconnues
& prouvées défectueufes .
Mais par quelle fatalité , Meffieurs
une vigne bien fituée , bien cultivée , &
qui a produit des fruits excellens , donnet
-elle néanmoins une liqueur , tantôt peu
flatteufe pour le goût , tantôt fujette à s'altérer
dans peu de temps , fur- tout fi l'on
en veut faire un objet d'exportation ?
Pourquoi dans un même fol , fous un
même climat , le vin de Metz ne peut- il
aujourd'hui foutenir la concurrence des
vins de Mozelle , de Bar ; & d'Alface ?
Voilà , Meffieurs , ce que nous avons
cru affez important pour mériter l'attenMAI
1768. 147
tion de nos concitoyens ; & nous en avons
fait la matière du programme publié dans
notre féance publique de l'année dernière .
Quelle eft la meilleure méthode ( avonsnous
demandé ) de faire & de gouverner
)
les vins du pays Mein ? Et afin qu'on ne
fe méprît point au genre de la queſtion ,
afin fur - tout qu'on n'oubliât pas les détails
acceffoires & locaux qui en étoient
inféparables , nous avons eu foin d'ajouter
qu'il étoit néceffaire de traiter de la
maturité du raifin , de la fermentation
vineufe , des accidens auxquels les vins
font fujets , & des moyens de les prévenir.
La chaîne indiffoluble qui , dans la
théorie comme dans la pratique , lie tous
ces articles , de façon que les uns ne peuvent
être expliqués que par les autres ;
cette chaîne , interceptée dans un feul
point , rendoit imparfaites les réponſes
qu'on devoit faire à notre question , quelque
mérite qu'elles puffent avoir par tout
autre endroit ; & c'eft néanmoins à ce
point capital qu'on eft contrevenu dans
la plupart des mémoires ou difcours qui
nous ont été adreffés . Aucun ne préfente
cet enfemble effentiel & fuivi , ( fi je
puis m'exprimer de la forte ), d'où nous
avions efpéré qu'on feroit fortir des traits.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
de lumière , capables d'éclaircir nos doutes
& de corriger nos erreurs.
> D'ailleurs Meffieurs , nous aurions
fouhaité qu'au lieu des remarques qu'on
a faites fur la nature du fol , ou fur la culture
de la vigne , ( objets qui n'avoient`
pas été propofés ) qu'au lieu de l'examen
auquel on s'eft livré , des proportions néceffaires
entre les chaleurs & les pluies
pour la bonté du raifin , ( examen qui ne
peut nous procurer un feul degré de plus ,
de chaud ou d'humidité ) qu'à la place de
quelques differtations chymiques où l'on
fait l'énumération des qualités élémentaires
du vin , des acides & des alkalis qui entrent
dans fa compofition , qu'à cet efprit
enfin purement fyftématique qui regne dans
la plupart de ces ouvrages , on eût fubſtituć
des expériences domeftiques , des obfervations
de fait ; voie ordinairement la
plus certaine pour diminuer l'épaiffeur
du voile que la nature fe plaît à mettre
entre les caufes & les effets. Les vrais fignes
de la maturité du fruit bien indiqués
; le moment de la fermentation vie
neuſe exactement reconnue ; comment on
peut prévenir les dangers de la fermentation
acéteufe ; quels font les défauts des
méthodes ufitées dans le pays ; quelles
font les meilleures qu'on pourroit y fubf,
MAI 1768. 149
tituer ? Tels font à peu près les détails
qu'on a oubliés , ou qu'on n'a fait qu'effleurer
, & que nous avions cependant
préfentés à approfondir.
Nous ne pouvions donc , Meffieurs ,
fans bleffer nos réglemens , & fans nous
expofer , peut-être , à votre jutte cenfure
nous ne pouvions nous acquitter dès à
préfent du tribut qui nous eft impofé ;
mais nous nous en confolons , parce que
nous ferons bientôt dans le cas de le payer
au zele patriotique , à qui une noble
émulation va infpiret des clartés nouvelles
& plus vives : oui , Meffieurs , nous en
avons l'efpoir , & un efpoir bien fondé.
Dans le nombre des difcours que nous
que
avons reçus , il en eft qui décélent une
jufte & profonde étendue de connoiffances
, tant dans la phyfique générale ,
que dans la phyſique expérimentale & particulière
. Ceux , fur- tout , qui ont pour
épigraphes , l'un , ces mots de Virgile
Celeftia dona exequar; l'autre ce vers d'Horace
, Generofum & leve requiro ; & le
troisième , cette fentence , mentes dominantur
prejudicia. Ceux- là , fur - tout , ne
fe font guère éloignés du bur , & l'on eft
bien près d'y atteindre avec les favantes
reffources que nous leur connoiffons .
Nous dirons donc à leur louange , que
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
·
le temps , bien plus que les forces , paroît
leur avoir manqué ; nous dirons qu'il
n'étoit pas tout- à- fait , peut-être , en leur
pouvoir de travailler , & de fe déterminer
fans recourir à des expériences & à des
obfervations qui doivent être analogues
à la diverfité des faifons , à leur retour
périodique , & à celui des états différens
auxquels font affujettis le fruit & la liqueur
qu'on en exprime , & que tout cela
exigeoit de plus longs délais .
Ajoutons donc que nous les invitons
de rentrer dans une lice que nous leur
r'ouvrirons d'autant plus volontiers , que
notre propre intérêt nous en fait une loi
bien douce.
Nous brûlons , Meffieurs , de la foif
de nous inftruire , & nous ne rougiffons
point d'avouer que leurs écrits nous en
fourniffent les moyens ; auffi ne prenonsnous
, par état , la qualité de leurs juges ,
qu'après avoir été par befoin , autant que
par inclination , leurs vrais difciples.
M. Dumont termina fon difcours par
annoncer que pour donner aux auteurs la
facilité de faire des recherches & des expériences
capables d'éclaircir d'une manière
fatisfaifante l'importante queſtion
que l'Académie avoit propofée , elle la remettoit
( & dans les mêmes termes ) au
MAI 1768. Is t
concours du 25 août de l'année 1769.
Et comme elle eft ( ajouta M. Dumont)
dans l'ufage de mêler alternativement les
vérités hiftoriques à celles qui peuvent
intéreffer le commerce ou l'agriculture ,
elle annonce pour le concours de l'année
prochaine 1768 , la queftion de favoir :
Comment la ville de Metz eft paffée fous
la puiffance des Empereurs d'Allemagne ?
En quel temps précisément obtint - elle le
titre de ville libre impériale ? & quel chans
gement ces révolutions ont opéré dans l'adminiftration
de lajuflice ?
" Les mémoires feront , à l'ordinaire
adreffés , francs de port , avant le mois de
juillet , à M. Dupré de Genefte , Secrétaire
perpétuel de l'Académie royale des fciences
& des arts de Metz , rue Nexirue . Les
auteurs font invités de ne pas oublier de
cacher foigneufement leurs noms dans un
billet cacheté , & de fe contenter de mettre
à la tête ou à la fin de leurs difcours ,
une épigraphe qui les faffe reconnoître.
L'Académie fit fa rentrée d'après les
vacances , par une affemblée publique ,
qu'elle tint le mercredi 18 novembre
dernier dans la falle ordinaire de fes
féances.
M. le Docteur Mangin , qui , en qua-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
lité de Titulaire ancien , y préfida , ayant
ouvert la féance ,
Dom Casbois lut fon mémoire fur la
manière de régler les hidromètres.
M. Dumont , Bibliothécaire , lut un
mémoire de M. le Bailli de Tschudi , fur
le temps de la transplantation des arbres.
Dom François lut un mémoire fur l'état
des études à Metz , au neuvième ſiècle .
M. Dupré de Genefte , Secrétaire perpétuel
, lut un mémoire fur l'efpèce de
monnoye Melfine , du temps de la répu
blique , appellée Tefton.
Dom Tabouillot lut un paragraphe de
fes recherches & mémoires pour fervir à
l'hiftoire ancienne & civile de Metz :
article du temps auquel la ville de Metz
paffa fous la puiffance des Romains , &
des changemens que cette révolution y opéra
dans les moeurs & dans le gouvernement
.
Dom Maugérard termina la féance par
un mémoire hiftorique fur la vie & les
écrits de M. Jacob le Duchat , citoyen de
Metz , Confeiller à la chambre de la Juf
tice fupérieure françoife , à Berlin.
MAI 1768 . 153
POMPES UTILES.
LETTRE du fieur THILLAYE , Pompier
privilégié du Roi , demeurant à Rouen
à M. DE LA PLACE , auteur du Mercure.
> L'EXTRAIT que vous avez donné
Monfieur , en différens temps au public des
jugemens de préférence que l'Académie
des Sciences a accordée à mes pompes après
l'examen qu'elle en a fait en 1746 , 1749 ,
& 1752 , & les expériences comparatives
de 1756 & 1762 , à la requifition des
Miniftres , n'a point été fans fruit. La confiance
du public en a été la récompenfe ,
& cette récompenfe a foutenu mon zèle ,
mon ardeur & mon émulation dans le travail
pour enfanter de nouvelles découvertes.
J'ai l'avantage d'avoir exécuté une
pompe d'une nouvelle cfpèce , dont le
produit réfultant des principes de l'Académie
, eft près du double d'une pompe
ordinaire. Sa conftruction réduite à la
fimplicité de l'exécution me femble mériter
l'attention de M M. de l'Académie ,
le bon accueil du public & l'eftime des
perfonnes éclairées dans cette partie.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE :
J'ai auffi procuré aux pompes ordinaires
l'avantage d'aller chercher l'eau au loin.
de forte néanmoins qu'on peut s'en fervir
auffi fuivant l'ordinaire.
Je
compte , Dieu aidant , me rendre
à
Paris vers la fin d'avril
ou au commencement
de mai prochain
, j'y ferai voir
l'effet de mes pompes
ordinaires
, & des
fufdites
pompes
, mes nouvelles
machines
pneumatiques
, marmitte
de Papin , caſſerolles
& caffetières
à bain-marie de ma
nouvelle
invention
. Ces expériences
feront
faites , fous le bon plaifir des RR. PP .
Feuillans
de la rue Saint- Honoré
, dans
leur jardin.
J'invite les curieux & mes concurrens
à s'y trouver , principalement M. Darles
de Linière qui affure , page 7 d'un de fes
avis publics , imprimé en 1766 , que
l'abondance du produit de fes pompes à incendie
eft infiniment fupérieure à tout ce
qu'on a vu jufqu'à ce jour , fans jamais
avoir à craindre que leur action foit interrompue
dans le travail ... que les pompes
dont on fe fert actuellement ne donnent
qu'un filet d'eau , plus propre à irriter qu'à
éteindre.
S'il ne s'agiffoit que de mon intérêt
particulier , je laifferois M de Linière
jouir de la fauffe gloire qu'il s'eft voulu
MAI 1768. 155
ر
procurer , mais l'intérêt public s'y oppofe.
M. Barré de S. Venant du Cap , a
été le premier à détruire fes affertions , par
des obfervations auffi juftes que bien réfléchies
, inférées dans les feuilles américaines
des 25 février & 4 mars de l'année
précédente. Il ne s'eft pas contenté de
cela , il a donné la preuve de fes obſervations
& combinaifons , par l'expérience
qu'il fit faire le 18 avril fuivant d'une
pompe de mondit fieur de Linière , que
M. Fontaine , du Port de paix , avoit fait
venir de fa manufacture ; & par le certificat
de ladite expérience , figné de MM.
le Comte de Villeneuve , Touret , Gracet ,
& Fontaine , il demeure conftant que les
produits de ladite pompe ont rendu moitié
moins que les produits énoncés :
lefdits certificats bien détaillés , circonftanciés
, fe trouvent dans la feuille américaine
du 13 mai dernier. M. Barre de
S. Venant ajoute qu'il eft malheureux
pour M. de Linière qu'on ait publié des
mémoires auffi faux , auffi remplis d'abfurdités
, & des produits fi exagérés :
Ces affertions ont été pareillement détruites
par les expériences que M M. les
Officiers municipaux de laville d'Amiens ,
ont fait faire publiquement le 19 du mois
d'août dernier , d'une pompe de M. de
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Liniere , & en fa préfence , en concurrence
d'une des miennes de pareil diamètre
environ. Ma pompe manoeuvrée
par huit hommes comme la fienne , & qui
étoient les mêmes , ayant porté l'eau de 80
à 100 pieds de haut avec un ajutage au
moins de 6 lignes , & la fienne au contraire
, n'ayant pu la porter que de 60 à
65 pieds avec un ajutage au plus de s
lignes , détermina MM . les Officiers municipaux
de conclure à l'inftant le marché
de deux de mes pompes , en conféquence
de l'effet fupérieur de la mienne eſtimé
à près d'un tiers , & de l'examen public
qui fut auffi fait de toutes les parties qui
la compofent. L'extrait ci -après en fait
preuve.
Nous , fouffignés , Commiffaires pour
les incendies , par délibération dans une
affemblée des notables de cette ville ,
nommément par celle tenue le 19 du
préfent mois , autorifés de M. Dupleix ,
Intendant de la Généralité de Picardie ,
nous avons acheté au fieur Nicolas Thil-
Laye , de Rouen , une pompe avec fes agrets
défignés dans ces affiches fous le n° 7 ,
dont l'imprimé ci joint , au prix de 2300
livres ; laquelle pompe , après expériences
faites , préfens MM. les Officiers municipaux
, a été préférée à celle de M. Darles
MAI 1768. 157
de Linière , laquelle préférence les a déterminés
à en commanderune feconde audit
fieur Thillaye du prix de 1500 livres avec
fes agrets
, dénommés fous le n ° 6 , qui
nous parviendra au plus tard dans le courant
du mois prochain & qui ne fera agréée
qu'après l'avoir vérifiée , &c.Fait double à
Amiens le 21 août 1767 , figné N. Davelui
l'aîné, Charles Miné & Thillaye.
Vû le marché ci -deffus , la délibération
y jointe du 19 août dernier , enſemble
l'arrêt du Confeil d'État du Roi du 7
février auffi dernier , & tout confidéré :
Nous , Intendant de Picardie , approu
vons ledit marché & délibération , pour
être exécutés fuivant leur forme & teneur ,
& être le prix des pompes dont il s'agit
payé en vertu des ordonnances particulières
que nous ferons expédier fur le
receveur de l'octroi de vingt fols par velte
fur les eaux de vie. Fait le 4 novembre
1761 , figné Dupleix.
M M. les Tréforiers de France de la
même ville , zélateurs du bien public ainſi
que MM. les Officiers municipaux , témoins
des fufdites expériences & examen ,
déterminèrent unanimement de faire aufli
l'acquifition d'une pompe & de choisir
auffi la mienne par préférence. Leur certificat
en fait foi.
158 MERCURE DE FRANCE.
Nous , Préfidents Tréforiers de France
Généraux des finances , Grands Voyers ,
Juges & Directeurs du domaine en la
province de Picardie , Boulonnois & pays
reconquis , Confeillers du Roi , certifions
à tous qu'il appartiendra qu'après
avoir vu plufieurs expériences , faites en
cette ville , d'une pompe à incendie de 4
pouces un quart de diamètre , de la manufacture
du fieur Darles de Linière , de
Paris , en concurrence d'une de pareil
diamètre environ , de la fabrique du fieur
Thillaye , de Rouen ; nous avons cru
devoir donner la préférence à une pompe
de la construction dudit fieur Thillaye :
ayant remarqué lors defdites expériences ,
que la manoeuvre de la pompe dudit de
Linière étoit plus dure que celle de la
pompe dudit fieur Thillaye , puifque dix
hommes robuftes ne pouvoient faire faire
aux pistons leur courfe entière & ne faifoient
monter l'eau qu'à 60 pieds environ
, & qu'au contraire , celle dudit fieur
Thillaye étoit manoeuvrée par huit hommes
feulement avec beaucoup plus d'aifance
& portoit l'eau à une élévation de
plus de 80 pieds fans l'aide d'aucuns
boyaux de cuir ; nous certifions en outre
que la pompe qui nous a été fournie en
conféquence par ledit fieur Thillaye , s'eft
MAI 1768 . 159
trouvée bien faite & bien conditionnée
& que nous avons eu lieu de nous applaudir
de notre choix dans le fuccès des épreuves
qui ont été faites en notre préfence.
Donné à Amiens au bureau des finances
& domaines , le 18 février 1768 .
,
Signé Duval , Derfampty , Boiftel
Druelle , Brunez › Dellier Dubois
Vrayet , de Morainvillier , Gofin de Froment
, Guérard , Corquerel , Dumoulin
Thouville , Procureur du Roi , Bofquillon ,
Vrayet de Franflieu , Duliége.
Je fuis fi certain , Monfieur , des preuves
que j'ai l'honneur de vous adreffer
que je ne crois pas que perfonne puiffe
la contefter ; & je ne vous l'ai adreffée
parce que je fuis perfuadé que le public
en fera fatisfait.
J'ai l'honneur , &c.
que
160 MERCURE DE FRANCE.
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE.
NOMBRE
OMBRE de chevaux , de poulains &
de bêtes à corne ayant été atteints , dans
la généralité d'Auch , d'une gale épidémique
dont les progrès devenoient de plus
en plus redoutables ; M. l'Intendant de
cette province a fait demander à l'Ecole
Royale Vétérinaire de Paris quels feroient
les moyens d'en arrêter le cours. Nous ne
croyons pas inutile de publier la confultation
qui lui a été donnée à ce fujet , &
qu'il a fait imprimer dans la ville d'Auch
pour l'inftruction des propriétaires des animaux
malades.
CONSULTATION de l'Ecole Royale Vété
rinaire de Paris ,fur une gale épidémique.
LA
A gale eft une maladie conftamment
contagieufe , mais elle n'eft pas toujours
épidémique. Ses caufes , dans l'individu
particulier , peuvent être externes ou internes.
Les premières font le plus fouvent
l'effet de la communication , une fuite de
la difficulté & même de la ceffation de
MA I 1768.
161
l'infenfible tranfpiration , à raifon de la
craffe & de la mal - propreté qui obftruant
les pores & ne permettant aucune iffue à
l'humeur perfpirable , en occafionne le
féjour à la fuperficie , & de- là l'âcreté de
cette même humeur , & les degrés de
corrrofion qu'elle acquiert & qui fe manifeftent
fur le cuir les fecondes feront
tirées de la nature des alimens , du plus
ou moins de dépravation de la maffe par
le défaut d'une gourme dont l'animal n'a
pu fe débarraffer , & enfin d'une difpofition
particulière dans fes liqueurs , difpofition
qui peut être auffi héréditaire .
Quant aux caufes que l'on peut accufer
dans une gale épidémique , comme elles
ne peuvent être que générales , elles exiftent
ou dans la qualité & la température
de l'air , ou dans le vice des alimens , ou
dans celui des eaux dont le cheval eſt
abreuvé. Des temps humides , des pluies
froides refferrent & crifpent les pores ; il
en eft de même des temps rigoureux , tels
que ceux que l'on a éprouvés cet hiver : &
l'on obferve qu'il y a eu de fréquens
changemens dans l'atmosphère , & que
fouvent un air chaud a fuccédé à un air
trop vif & nêne infupportable , & un
air très- vif à un temps chaud , on ne fera
point étonné de tout ce que ces mutations
162 MERCURE DE FRANCE.
continuelles ont dû opérer , je ne dis pas
fur le cuir , mais même dans l'intérieur
des animaux ; & la gale eft peut -être de
toutes les maladies occafionnées par l'arrêt
de l'infenfible tranfpiration , celle qui eft
la moins à redouter , pourvu qu'elle foit
combattue par un traitement méthodique.
De mauvais fourages , des foins mal
fanés , qui ont été mouillés , qui font poudreux
, qui ont été vafés & fermés fans
avoir acquis un certain degré de ficcité ;
desgrains corrompus , des eaux croupiffantes
porteront dans les liqueurs une véritable
perverfion , & donneront lieu à une infinité
de maux dont le plus à craindre ne
fera pas celui qui naîtra de l'obftacle que
pourront rencontrer les particules hétérogènes
trop épaiffes qui ne pourront enfiler
les pores cutanés , &c .
La difetre des alimens laiffant la machine
toujours en perte & privée de toutes réparations
, le fang eft dépouillé & dénué de
fes parties balfamiques , il eft furchargé
de molécules terreftres & groflières , il
s'épaiflit de plus en plus , il ne peut en
mêine temps que contracter une grande
acrimonie , & telle eft l'origine très - fréquente
des maladies les plus rebelles de la
peau.
Les fignes diagnoftiques de la gale
MAI 1768 . 163
étant les mêmes dans l'épidémie que dans
l'individu particulier , font une grande
démangeaifon , la chûte du poil & de
l'épiderme à l'endroit où l'animal fe frotte ,
la rudeffe & l'inégalité de la peau , des
puftules plus ou moins groffes & plus ou
moins multipliées . Cette maladie fe montre
indifféremment fur toutes les parties
du corps , fur la tête , le garot , fur l'épine ,
fur les jambes , fur la queue ; elle eft affez
communément dans la crinière , où elle
eft appellée roux vieux. Les parties qui y
font les moins expofées font celles qui
font les plus charnues.
En ce qui concerne le prognoftic , dans
la circonftance préfente , j'imagine que
cette maladie en général ne doit avoir
aucun caractère de malignité d'après l'idée
que j'ai conçue de fa caufe , que j'attribue
aux variations des temps qui ont régné
tout l'hyver.
Ainfi , le traitement fimple & peu difpendieux
que je vais décrire fuffira pour
triompher du fléau.
La première attention eft de féparer les
animaux fains des malades ; le feul & le
meilleur moyen d'éviter la contagion eſt
de la fuir. Les animaux doivent être au
fon & à l'eau blanche.
Ouvrez la jugulaire de chaque malade
164 MERCURE DE FRANCE.
& tirez deux livres de fang ; on ne répé
tera point cette opération , à moins que
quelques autres accidens furvenus ne l'exigent.
Faites prendre tous les jours , en
trois fois à chaque fujer , le breuvage fuivant
: prenez feuilles d'ofeilles , de laitue ,
d'alleluya , d'endive , de chacune de ces
feuilles une poignée ; faites bouillir , pendant
un quart d'heure , dans eau commune ,
quatre livres , coulez , donnez en trois dofes
à l'animal.
Outre ces breuvages , donnez trois lavemens
émolliens par jour à chaque malade.
Prenez feuilles de mauve & de guimauve ,
de chacune une poignée , fautes bouillir ,
pendant une demi heue , dans eau commune
, trois livres , coulez ajoutez à la
colature une once de miel commun , donnez
pourun lavement Ces lavemens & les breuvages
feront continués quatre jours de
fuite. Le cinquième on mettra les animaux
à l'ufage du bol fuivant : prenez
gomme de gayac , aquila alba , de chacun
deux gros , fleurs de foufre quatre gros ,
Syrop de fumeterre ou miel commun fuffi-
Jante quantité pour former un ou deux
bols que vous ferez prendre tous les matins
àjeun avec une livre de décoction de racine
de patience ; continuez ainfi quatre jours
de fuite , remettez les malades à l'ufage
MAI 1768. 165
des délayans trois jours ; ce temps expiré ,
yous les mettrez de nouveaux aux bols
ci- deffus preferits , & vous les continuerez
fix jours , ce qui terminera le traitement
interne.
Venons aux topiques ou aux médicamens
locaux , que l'on doit également
mettre en ufage , en donnant ces remèdes
intérieurs.
On bouchonnera & broffera très - exactement
tous les malades deux fois par jour.
On les lavera , dans les endroits galeux ,
avec du lait chaud , ce qui affouplira les
tégumens & les fera plus facilement prêter
à l'évacuation de l'humeur pforique ; une
partie de ce lait qui entre & pénétre dans
les vaiffeaux cutanés enveloppera les fels
& en amortira l'activité .
- Tous les malades doivent être tenus
dans un lieu chaud ; on ne les expofera
point à l'air froid qui crifperoit & refferreroit
les vaiffeaux cutanés , répercuteroit
l'humeur dans l'intérieur des fujets , ce
qui feroit périr les malades indubitablement
: c'eſt certe rentrée d'humeur que
nous appellons méiaftafe Ces lotions de
lait feront continuées les fix premiers jours,
On fera enfuite des frictions avec l'onguent
mercuriel fur tous les endroits ga166
MERCURE DE FRANCE.
leux ; mais , fuppofant qu'il y eût beaucoup
de ces endroits galeux , on doit être
très - réfervé fur l'emploi de cet onguent ,
qui produit les mêmes inconvéniens dans
Panimal que dans l'homme , & qui porte
également fes effets fur les glandes falivaires.
La dofe , pour chaque friction ,
eft de deux gros de cet onguent. Je fuppofe
qu'un de ces animaux ait de la gale partout
le corps ; vous ferez les premières
frictions fur la tête , enfuite à l'encoulure ,
fur le dos , & ainfi fucceffivement jufqu'aux
extrêmités ; mais n'oubliez point
les endroits galeux. Un des fignes non
équivoques que la gale fe guérit , eft la
foupleffe de la peau , la reproduction des
poils à la place de ceux qui font tombés :
enfin l'animal ne témoigne aucunes démangeaifons.
On continuera les frictions mercurielles
jufques à parfaite guérifon on peut en
diminuer la dofe & l'augmenter felon les
tempéramens des ſujets . Il eſt bon de dire
que fi , malgré toutes les précautions , le
mercure fe portoit fur la bouche des animaux,
il faut fufpendre fur le champ les
frictio ns, laver tous les endroits frictionnés
avec de l'eau de fon chaude , pour - en
ôter le mercure , donner trois lavemens
MAI 1768 . 167
émolliens , le lendemain un breuvage purgatif,
& injecter fouvent dans la bouche
la décoction de racine d'alihaa.
Délibéré à l'Ecole Royale Vétérinaire
de Paris , à Alfort , ce 20 mars 1768 .
Signé , CHABERT , Chef des
Hôpitaux & Démonſtrateur.
Vu bon par nous , en obfervant qu'on
ne peut fe difpenfer , ainfi qu'il a été prefcrit
, d'employer les délayans avant d'en
venir aux antipforiques , & que les derniers
de ces médicamens peuvent être fimplifiés
encore en fe contentant d'adminif
trer intérieurement l'aethiops minéral feul
à la dofe de quatre- vingt grains pour les
chevaux faits , & trente , quarante & foixante
pour les poulains , ou bien de leur
donner du crocus metallorum à la dofe de
demi once pour les premiers , & d'un quart
d'once pour les feconds , mêlée avec une
once ou une demi- once de fleur de foufre.
Quant aux lotions , fi on veut épargner le
lait , on peut y fubftituer des décoctions
émollientes , telles que celles qui font
ordonnées pour les lavemens .
Signé , BOURGELAT , Commiffaire général
des Haras , Directeur général des Ecoles
Vétérinia es de France.
168 MERCURE DE FRANCE.
MATHÉMATIQUE.
Problême proposé pour en avoir la folution.
ON demande un triangle équilatéral ,
duquel le quarré de la fuperficie foit égal
au quarré d'un de fes côtés ?
GÉOGRAPHIE,
MONSIEUR ,
Le fieur Buy de Mornas , Géographe
du Roi & des Enfans de France , auteur
de l'Atlas méthodique & élémentaired hif
toire & de géographie dédié à M. le Préfident
Hénault , ayant fait diffoudre , par
arrêts du Parlement , des 25 octobre 1766 ,
& feptembre 1767 , la fociété qu'il avoit
contractée avec le fieur Defnos , Libraire
& Géographe , continue feul cet ouvrage.
Il a fait faire quarante cartes qui finiffent
le troifième volume à la mort d'Alexandre
le Grand , & quarante autres cartes qui
commencent le quatrième volume , &
conduifent l'hiftoire ancienne jufqu'à la
deftruction
MAI 1768. 169
deftruction de Carthage . Il compofe actuellement
les quarante cartes qui doivent
finir le quatrième volume & l'hiftoire
ancienne , au moyen de quoi les deux
premières parties de fon ouvrage feront
achevées. Il travaillera enfuite à la troifième
& dernière partie qui doit contenir
l'hiftoire moderne , ainfi qu'il l'a annoncé
du public dans fon profpectus.
Le fieur Defnos n'a de cet ouvrage que
les deux premiers volumes , & les vingt
premières cartes du troifième volume , qui
ne vont que jufqu'à Cyrus ; enforte qu'il
s'en faut de plus de cinq cens ans qu'il
n'ait l'hiftoire ancienne complette.
>
L'ouvrage préfenté au public par le fieur
Defnos , fous le titre d'Atlas général ,
méthodique & élémentaire d'hiftoire moderne
, ne peut donc pas completter l'ouvrage
du fieur de Mornas , comme le fieur
Defnos l'a annoncé dans un profpectus ,
& ne peut être comparé dans aucune de
fes parties à celui du fieur de Mornas .
Auffi M. le Lieutenant Général de Police
a-t-il fait arrêter & fupprimer le profpec
tus du fieur Defnos , qui contenoit cette
affertion , & autorifé le fieur de Mornas
à publier cette annonce aux frais du fieur
Defnos.
Le fieur de Mornas fe contente d'inviter
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui ont pris chez ce Marchand Libraire
ce troifième volume comme une
fuite du fien , & comme le complettant ,
à fe procurer chez lui , rue Saint- Jacques ,
à côté de Saint Yves , l'hiftoire du fixième
âge du monde , le plus fertile en événemens
, qui manque à la collection que
préfente le fieur Defnos ; fans quoi ils
n'auroient qu'une collection informe
puifque fon troisième volume ne commence
qu'à l'hiftoire moderne , & que le
deuxième finit à Cyrus ; de forte que
depuis l'avénement de ce Prince jufqu'à
l'ère chrétienne , il y a un vuide de cinq
dens trente- deux ans.
>
MAI 1768 : 171
ARCHITECTURE.
TRAITÉ des ordres d'Architecture ; par
M. POTAIN , Architecte du Roi : première
partie , qui traite de la proportion
des cinq Ordres en général. A Paris ,
chez JOMBERT , Libraire du Roi , rue
Dauphine ; 1768 : un vol. in -4° , grand
papier , avec 59 planches très -bien gravées
. Le prix eft de 16 liv. relié, & de
14 liv . broché.
Le grand nombre des traités qui ont E
déja paru fur les cinq Ordres d'architecture
femble avoir tellement épuiſé cette
matière , qu'on feroit tenté de regarder
un nouveau livre fur cette partie de l'architecture
comme un travail inutile &
infructueux. Cependant fi l'on confidère
que les proportions des Ordres font une
fource inépuifable de beautés & le principe
qui produit les plus grandes compofitions
, on ne fera plus étonné de ce que
les architectes , qui en ont fenti les avantages
, s'en occupent toute leur vie , &
regardent les découvertes qu'ils peuvent y
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
profaire
, comme très importantes pour la perfection
de l'architecture. En effet , les
François Blondel & les Perrault , loin de
fe fentir découragés par les ouvrages des
Vignole , des Palladio , & des Scamozzi ,
fur les Ordres d'architecture , ſe font efforcés
de les imiter , en faifant part à leurs
contemporains de nouvelles vues qui leur
étoient furvenues pour en régler les
portions. M. Potain , qui depuis longtemps
a fait une étude particulière de
toutes les parties de l'architecture , ayant
retrouvé dans les reftes magnifiques de
l'architecture antique recueillis depuis
quelques années de divers endroits de
l'ancienne Grèce , le même goût de la
bonne architecture qu'il avoit déja puiſé
dans les monumens de Rome , & qu'il a
perfectionné par un travail opiniâtre &
affidu depuis fon retour d'Italie , n'a pas
cru devoir différer davantage d'offrir au
public le fruit de fes travaux . En effet ,
plus les fuperbes monumens qui s'élèvent
de nos jours , & les livres élémentaires
fur l'architecture fe multiplieront , plus
on fentira l'utilité de celui - ci , puifqu'il
eft particulièrement deſtiné à l'inſtruction
des jeunes gens qui commencent à s'y appliquer
, & qui doivent flotter dans une
ncertitude rebutante à la vue des contraMA
I 1768. 173
tiétés perpétuelles & des différences prefque
infinies qui fe trouvent non -feulement
entre les auteurs qui ont écrit fur les Ordres
d'architecture , mais même dans les plus
beaux morceaux qui nous reftent de l'antiquité.
M. Potain divife cet important ouvrage
fur les Ordres d'architecture en quatre par
ties , dont il préfente actuellement la pre
mière , dans laquelle il a tenté de rappro
cher les cinq Ordres de leur origine , en
les établiffant fur un principe commun :
les trois autres parties fuivront de près
celle- ci , autant que le temps néceffaire
pour la gravure des planches , qui font en
très- grand nombre , & d'une très - difficile
exécution , pourra le permettre.
Cette première partie a pour objet les
Ordres confidérés en eux- mêmes on y
détermine la proportion qu'il faut donner
à chacune des espèces de colonnes qui les
diftinguent , à leurs chapiteaux , à leurs
bâfes , à leurs piédeftaux , à leurs entablemens
, & même aux plus petites parties
contenues dans ces divifions principales.
Enfin , pour ne rien laiffer à defirer dans
un ouvrage de cette nature , les profils des
ordres & les détails où l'on est entré pour
leurs moulures & leurs ornemens font deffinés
avec un goût & une pureté inimita
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
bles ; & les gravures ( qui font toutes de
la main de M. Choffard ) paroiffent autant
de deffeins à la plume , faits avec un art
& une propreté qui furpaffe tout ce qu'on
a pu voir de mieux en ce genre.
Cet ouvrage ayant été foumis à l'examen
de l'Académie Royale d'Architecture
, le rapport avantageux qu'en ont fait
les Commiffaires nommés , parmi lesquels
on peut citer M. Soufflot ( Architecte de
la nouvelle églife de Sainte Genevieve ) ,
ne doit laiffer aucun doute fur fon excellence
& fon utilité.
AGRICULTURE.
Machine pour deffécher les marais.
LBE defféchement des marais , dont le
nombre eft fi confidérable en France , a
donné lieu à bien des projets & entreprifes
qui font reftés infructueux jufqu'ici.
Leterrein immenfe que ces marais occupent
dans toutes les parties du Royaume , &
qui devient en pure perte pour l'Etat &
pour le particulier , mérite certainement
la plus grande attention & les recherches
les plus ardentes pour trouver les moyens
de le deffécher & de pouvoir le mettre
en valeur.
MAI 1768. 175
Le fieur Macary , Méchanicien privi
légié du Roi & des Etats de Hollande ,
fe flatte d'être parvenu à cette découverte
importante.
Cet objet fi intéreffant eft depuis longtemps
le principal fujet de fes méditations.
Dans le féjour qu'il a fait en Hollande ,
où les établiffemens pour les defféchemens
des prairies font confidérables , il s'eft fait
une occupation effentielle d'étudier & de
combattre les moyens & les difficultés dont
ces opérations peuvent être fufceptibles ;
& ce n'eft qu'avec la certitude du fuccès
le plus complet qu'il annonce aujourd'hui
au public , aux feigneurs , communautés &
propriétaires de marais en France , & aux
compagnies qui pourroient fe former pour
de pareils defféchemens , qu'il eſt en état
de deffécher toutes fortes de marais , quelqu'inondés
qu'ils puiffent être , quand
bien même il ne s'y trouveroit point de
fuite pour la pente des eaux ; qu'il emploiera
à cet effet , dans les endroits où
il pourra en être queſtion , des machines
de fon invention , qui enleveront les eaux
jufqu'à deux ou trois pieds au- deffous de
la furface du terrein inondé , fans l'aide
du vent , ni de chevaux ; chacune def-
;
quelles machines enlevera par heure de
25 à 30 toifes cubes d'eau à fix pieds de
Hiv
$ 76 MERCURE DE FRANCE.
hauteur , lefquelles on multipliera relatiyement
à l'étendue du terrein à deffécher ,
& de façon que l'on pourra s'affurer du
defféchement total de la partie entrepriſe
dans le courant d'une campagne . L'on ne
pourra cependant point mettre ce terrein
en valeur la même année du defféchement ,
mais bien l'année fuivante pour la majeure
partie , par le moyen d'autres machines
qu'il établira pour faire aller chacune quatre
charrue à la fois dans les endroits
pù les boeufs ni les chevaux ne pourront
point travailler au labourage. Ces dernières
machines opéreront par le fecours de
douze hommes , & laboureront chacune
au moins trois arpens de terrein par jour,
Voilà , fans doute , des moyens propres
& affurés pour mettre en valeur des parties
immenfes de terrein qui fe trouvent
en France , & qui actuellement ne font
d'aucune utilité à l'état ni au particulier.
S'il eft quelque feigneur , communauté ,
particulier , ou compagnie formée ou à former
, qui veuille conférer ou traiter avec
le fieur Macary fur de femblables objets ,
on pourra lui écrire , franc de port , à ſon
adreffe , à Paris , rue de Poitou , au Marais
, à l'hôtel de Poitou. On le trouvera
tous les jours jufqu'à huit heures du matin
, ou depuis deux heures après midi
jufqu'à trois.
MA 1 1768. 177
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
P
MUSIQUE.
LUSIEURS perfonnes de diftinction
ayant un grand defir d'entendre le clavecin
de M. Devirbès , & le lui ayant fait
dire plufieurs fois , quelques- unes même
s'étant donné la peine de paffer chez lui
à ce fujet ; il croit devoir les prévenir que
cédant à un defir fi flatteur pour lui
il fe fera un plaifir de leur faire entendre
cet inftrument qu'il ofe dire unique, Mais
comme fes affaires l'occupent une grande,
partie de la journée , étant obligé par
état de donner des leçons de clavecin , &
qu'il faut d'ailleurs une heure & demie de
temps pour fairejouer tous les morceaux qui
fervent à mieux faire connoître cet inftrument
, il fouhaite feulement que les perfonnes
qui defireront lui faire l'honneur
de l'entendre , le faffent prévenir la
veille.
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
Ce clavecin qui a mérité l'éloge de
l'Académie royale des fciences , forme
exactement un concert , en imitant , d'une
manière à s'y méprendre , le fon de quinze
fortes d'inftrumens différens. Dans ce concert
, d'un genre fi nouveau , fi nouveau , les connoiffeurs
en mufique comme en méchanique
font également étonnés de voir
comment on exécute fur cet inftrument
les pianoforte , crefcendo , & généralement
toutes les gradations qu'on peut defirer
, & que le goût de la bonne exécution
exige. Tous ces effets & changemens d'inf
trumens fe font , fi l'on veut , en jouant
la même pièce de mufique fans bouger la
main du clavier. Il exécute des ariettes
avec la voix humaine à l'italienne , accompagnée
du baffon ou du haut - bois alternativement.
Toutes ces productions - fe
font fimplement avec le même nombre de
cordes des clavecins ordinaires.
L'auteur de cette nouvelle méchanique
mathématique demeure rue du Four Saint-
Honoré , la troisième porte cochère à gauche
, en face de l'Hôtel du Pavillon royal
au premier , au fond de la cour.
MÉTHODE pour apprendre à jouer de la
mandoline , fans maître ; avec fix caprices :
dédiée à M. le Comte d'Hérouville , Ma
MAI 1768 . 179
réchal des camps & armées du Roi. Par
M. Pietro Denis. A Paris , chez l'auteur ,
rue Poiffonnière , à la porte cochère en
face de la croix de fer , & aux adreffes
ordinaires de mufique . Prix 9 liv.
Six Sonates à violon feul avec la baffe ,
dédiées à M. de Saint George ; par M. J.
Avolio , oeuv. IV , prix 7 liv. 4 fols . Aux
adreffes ordinaires de Mufique. A Paris.
Cet ouvrage , gravé par Mde Deluffe
( rue du Four Saint - Honoré , aux bâtimens
neufs , nº 86 ) eft du nombre de
ceux qui fe diftinguent par les foins qu'elle
apporte ordinairement à ce qu'elle entreprend
en ce genre de gravure , tels que
font le Traité général des élémens du chant ,
par M. l'Abbé de la Caffaigne ; les Sonates
pour le clavecin , par M. Virbès , les plan
ches du Dictionnaire de Mufique , de M.
Rouffeau , & tant d'autres dont l'énumération
feroit ici fuperflue.
Quant au mérite principal de l'ouvrage
que nous annonçons ici , nous ne pouvons
porter aucun jugement , que le public
n'ait prononcé , nous préfumons cependant
qu'il ne peut que gagner à être connu
, vu qu'il eft d'un genre que les vrais
connoiffeurs ont toujours accueilli.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
La mercredi , 14 avril , on a repris le
Carnaval du Parnaffe . Mlle Beaumesnil a
très -bien chanté le rôle de Clarice dans
le prologue , & celui de Licoris dans l'opera.
M. Durand a été fort applaudi , &
méritoit de l'être dans celui de Momus.
M. Muguet a fort bien rendu celui d'Apol
lon . M. Tirot a marqué moins de timidité
en chantant le Berger du prologue , par
conféquent a fait encore plus de plaifir
que ci - devant.
Mlle Rosalie a chanté deux fois le principal
rôle dans l'opéra de Silvie , avec
beaucoup de fuccès ; & le public paroît
vraiment s'intéreffer aux progrès de cette
jeune actrice , dont les difpofitions & les talens
annoncent les plus grandes eſpérances.
On continue de répéter la Vénitienne
dont la première repréfentation avoit été
Exée au mardi 3 , mais qui a été remiſe
au vendredi 6.
Le jeudi , 14 avril , Mde Reich a débuté ,
pour fon premier rôle , par celui de Licoris
2
MAI 1768.
181
dans le Carnaval du Parnaffe , & a joint
beaucoup d'intelligence au bel organe qui
remarqué en elle dans les airs détachés
qu'elle a chantés précédemment.
a été
Le jeudi fuivant Mlle Dupuis , qui
n'avoit jamais chanté en public , a débuté
par le rôle de Thalie dans le même opéra .
Sa taille , fon maintien , le talent de la
mufique auquel elle s'eft appliquée de
bonne heure , l'ont fervie de manière que
l'on s'eft peu apperçu de la timidité qui
ordinairement fe manifefte en pareils cas.
On a lieu d'efpérer , lorfqu'elle fe fera plus
exercée dans le goût du chant propre
l'opéra , que fa voix fe développera de
plus en plus , & qu'elle pourra devenir
d'autant plus utile à ce fpectacle.
à
Le vendredi 29 Mile Affolin a débuté
dans une chaconne ajoutée à l'opéra de
Silvie. Le genre de fa danfe , qui réunit
la force & l'agilité avec la nobleffe & les
grâces dont ce talent peut être fufceptible ,
a été auffi vivement fenti que généralement
applaudi.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA
A rentrée de M. le Kain , qui a joué
le rôle de Néron dans Britannicus , & de
Guftave dans la tragédie de ce nom , a
182 MERCURE DE FRANCE,
produit tout l'effet que le retour d'un
acteur fi juftement chéri du public , avoit
droit de produire ; & fait d'autant plus
defirer que fa fanté , abfolument raffermie
, nous faffe jouir cet hiver de tous les
plaifirs que nous promettent fes talens .
Mde Teffier a débuté le jeudi , 28 avril,
par le rôle de Mde de Croupillac dans
I'Enfant Prodigué , & par celui de la mère
dans l'Impromptu de Campagne. Sa figure
eft avantageufe ; l'actrice a fait plaifir , a
été applaudie , l'on en efpère beaucoup
& elle continue fon début , dont nous
rendrons compte dans le Mercure prochain.
>
COMÉDIE ITALIENNE,
ONN n'a vu ni débuts ni pièces nouvelles
fur ce théâtre. Les 28 & 30 avril
on y a joué les Moiſſonneurs ; & l'affluence
des fpectateurs a confirmé le jugement
que le public avoit porté de cet eftimable
ouvrage pendant tout le cours des repréfentations
qui en avoient été données
avant la clôture .
MAI 1768. 183
ARTICLE
V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Verfailles , le 23 décembre 1767 .
LE Roi a accordé les entrées de fa Chambre
au Duc de Charoft , Pair de France , Brigadier
de fes Armées , & Meftre de Camp de fon Régiment
de Cavalerie , ainfi qu'au Marquis de Poli-
Confeiller gnac , & au fieur de Beaumont
' Etat & Intendant des Finances. Sa Majeſté a
accordé les honneurs du Louvre à la Comtefe
de Chabot , qui , en conféquence , a pris le tabou
ret chez la Reine le 20 de ce mois.
Du 26.
La grande députation du Parlement de Paris
s'étant rendue ici , le 22 de ce mois , en conféquence
des ordres du Roi , Sa Majeſté a dit aux
Députés :
Je vois , par l'extrait du registre que vous
» m'avez remis , que mon Parlement , fur l'ex-
» pofé qui lui a été fait au fujet d'une affaire
>> relative à une de mes Colonies , a invité le
» fieur Chardon , par deux arrêtés, à venir prendre
> fa place à l'affemblée des Chambres , à l'effet
» de s'expliquer fur aucuns faits concernans fa
>> conduite & intéreffans fa réputation.
184 MERCURE DE FRANCE.
>
» Mon Parlement ne doit point prendre connoiffance
d'un objet abfolument étranger à
>>fon reffort dont je me fuis fait rendre
» compte , & fur lequel j'ai fait connoître mes.
>> intentions en la forme ordinaire , à mon
» Confeil Supérieur de Cayenne , déja faifi de
>>l'affaire & feul compétent pour y délibérer.
» Je ne peux que défapprouver deux arrêtés ,
par lefquels on auroit effayé de mettre en
» compromis la réputation d'un Magiftrat qui
» a rendu à ma perfonne même , après un
» examen préalable d'autres Magiſtrats que j'avois
» nommés à cet effet , le compte le plus fidèle
& le plus exact , d'une affaire dont il étoit chargé
» par mes ordres.
*
ور
w Je défends donc à mon Parlement , de
>> donner aucune fuite à ces deux arrêtés , que
›› je déclare nuls , & veux être réputés comme
» non-avenus ; & j'ai refufé au fieur Chardon
, כ
malgré fes inftances , la permiffion de fe
rendre aux invitations qui lui ont été faites.
Lorfque mon Parlement croit avoir quel
» que chofe d'intéreffant à me repréſenter pour
» le bien de mon fervice , je ne refuſe pas de
»l'entendre ; mais je ne dois
fouffrir que
fous prétexte du droit de police & difcipline
fur fes membres , mes fujets foient exposés à
» voir , fur des bruits publics , fans commen-
» cement de preuves , fans accufateur , fans
» accufation , leur honneur attaqué par des voies,
pas >
nouvelles & peu réfléchies . Je dois encore,
» moins fouff ir que mon Parlement entreprenne,
par quelque voie que ce puifle être , de le faire
» rendre compte de ce qui fe paffe dans l'intérieur
de mon Confeil , & de mon adminiſtration
la plus intime ».
MAI 1768. 185
Du 30.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa Chambre
au Marquis de Brancas , Grand d'Espagne ,
Lieutenant- Général de fes Armées , & Chevalier
de fes Ordres.
Ces jours derniers le fieur Gayot , Confeiller
d'Etat , ancien Intendant des Armées du Roi , &
qui , en cette qualité , vient d'être chargé , fous
les ordres du Duc de Choifeul , des différens
détails du département de la guerre , a eu l'honneur
de faire la révérence à Sa Majeſté , à qui
il a été préfenté par ce Miniftre.
Du premier janvier 1768.
Le premier de ce mois , les Princes & les
Princelles , ainsi que les Seigneurs & les Dames
de la Cour , rendirent leurs reſpects au Roi
à l'occafion de la nouvelle année. Le Corps de
ville de Paris eut le même honneur. Les
Hautbois de la Chambre exécutèrent différens
morceaux de mufique pendant le lever de Sa
Majefté.
ap-
Le même jour , les Chevaliers Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du S. Efprit s'étant
affemblés dans le cabinet du Roi , vers les onze
heures du matin , Sa Majefté fortit de fon
partement pour aller à la Chapelle. Elle étoit
accompagnée de Monfeigneur le Dauphin , de
Monteigneur le Comte de Provence & de Monfeigneur
le Comte d'Artois , ainfi que du Duc
de Chartres , du Prince de Condé , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Comte
186 MERCURE DE FRANCE.
·
"
>
d'Eu du Duc de Penthievre & des Chevaliers
Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Sa Majefté , devant qui les deux Huiffiers de
la Chambre portoient leurs malles , étoit en
manteau , le collier de l'Ordre par deffus
ainfi que celui de la Toifon d'or. L'Archevêque
de Reims , Commandeur de l'Ordre , officia
, & , après la grand'meffe chantée par la
mufique du Roi , Sa Majefté fut reconduite à
fon appartement en la manière accoutumée.
Monfeigneur le Comte d'Artois , Madame , &
Madame Elifabeth , fa foeur , ainfi que Madame
Adélaïde & Mefdames Victoire , Sophie &
Louife , entendirent l'office dans la tribune.
La Ducheffe de Sully fit la quête. Le Roi foupa
, le même jour , à fon grand couvert. Pendant
le fouper , la mufique de Sa Majeſté exécuta
plufieurs morceaux de fymphonie , fous la
conduite du fieur de Bury , Surintendant de la
Mufique.
Le même jour , le Roi a élevé à la dignité
de Maréchal de France , le Duc de Randan ,
le Marquis d'Armentières & le Duc de Briffac.
Aujourd'hui , les Chevaliers - Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint Efprit ont
affifté au fervice anniverſaire pour les Cheva◄
liers défunts , auquel l'Evêque d'Orléans ,
Commandeur de l'Ordre , a officié .
Le Maréchal Duc de Biron a préſenté au
Roi un nouvel uniforme pour les Officiers du
régiment des Gardes Françoifes , & cet uni
forme a été agréé par Sa Majefté.
Du 16.
Le Roi a accordé le grade de Lieutenant
MAI 1768. 187
Général au fieur Ptiffer , Colonel du Régiment
Suiffe de fon nom , & Maréchal de Camp ; &
la Compagnie , vacante dans le Régiment des
Gardes Suiffes , par la retraite du fieur Techterman
, au fieur de Diesbach , Capitaine au Régiment
Suiffe d'Erlach , avec rang de Lieutenant-
Colonel.
Le même jour les Députés des Etats de Bretagne
eurent audience du Roi & de la Famille
Royale , à qui ils furent préfentés par le Duc de
Penthievre , Gouverneur général de la province ,
ainfi que par le Comte de Saint-Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le département.
de cette province , & conduits par le Marquis de
Dreux , Grand- Maître des Cérémonies , & par
le fieur de Watronville , Maître des Cérémonies.
La députation étoit compofée , pour le Clergé ,
de l'Evêque de Léon , qui porta la parole ; du
Duc de la Trémoille pour la Nobleffe ; du fieur
de Silgny , Sénéchal & Grand Bailly de Quimper
pour le Tiers - Etat , & du Comte de la Bourdon,
naye , Procureur général , Syndic des Etats.
Du 13.
Le Roi vient d'accorder un brevet d'honneur
au Prince de Poix , Chevalier né de l'Ordre de
Malthe , & Gouverneur de Verſailles . Sa Majeſté
a accordé en même temps au Duc de Liancourt
la furvivance de la charge de Grand- Maître de
la garde- robe dont le Duc d'Eftillac , fon père ,
eft pourvu.
Avant - hier le Marquis d'Armantières & le Duc
de Briffac ont prêté ferment entre les mains du
Roi , en qualité de Maréchaux de France,
188 MERCURE DE FRANCE.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent
le même jour , le contrat de mariage du Comte
de Mouſtier , Meftre de Camp de Cavalerie &
Major du Régiment d'Artois , avec Demoiſelle
de Montbel , fille du Comte de Montbel , Maréchal
de Camp & fous-Gouverneur de Monfeigneur
le Comte de Provence & de Monfeigneur le Comte
d'Artois.
Du 20.
Le Comte d'Argental , Miniftre Plénipotentiaire
de Son Altele Royale l'Infant Duc de
Parme auprès du Roi , ayant donné la démiffion
de la charge de Confeiller d'Honreur au Parlement
, Sa Majefté en a difpofé en faveur de
l'Abbé de Chauvelin , qui eur l'honneur de lui
être préfenté , le 20 de ce mois , en cette qualité.
Du 27.
Le fieur Bernard de Boulainvilliers , Prevôt ,
Maître des Cérémonies de l'Ordre Royǝl & Mili
taire de Saint Louis , a prêté ferment entre les
mains de Sa Majesté pour la Lieutenance de Roi
de l'Ifle de France .
Du 30.
Le 28 de ce mois le Duc de Liancourt prêta
ferment entre les mains du Roi pour la furvivance
de la charge de Grand Maître de la garde- robe.
Le 24 11 Ducheile de Liancourt avoit eu l'honneur
de remercier Sa Majefté , à qui elle a été préſentée
par la Ducheffe d'Eftillac , la belle - mère .
La Princelle de Ghiſtel , ci- devant attachée à
MAI 1768: 189
Madame la Dauphine, vient d'être nommée Dame
pour accompagner Mefdames . Avant hier elle a
eu l'honneur de remercier le Roi à cette occaſion.
Du 3 février.
Le 2 de ce mois , fête de la Purification de la
Sainte Vierge , Les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint Efprit , s'étant
allemblés , vers les onze heures du matin , dans
le Cabinet du Roi , le Comte de Fuentes , Ambaffadeur
Extraordinaire & Plénipotentiaire du Roi
Catholique en cette Cour , fut introduit dans le
Cabinet , où il fut reçu Chevalier de l'Ordre de
Saint Michel. Le Roi fortit enfuite de fon appar
tement pour aller a la chapelle . Sa Majefté étoir
précédée de Monfeigneur le Dauphin , de Monfeigneur
le Comte de Provence , du Duc de
Chartres , du Prince de Condé , du Prince de
Conti , du Comte de la Marche , du Comte
d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Chevaliers
Commandeurs & Officiers de l'Ordre . Le Comte
de Fuentes , en habit de novice , marchoit
entre les Chevaliers & les Officiers. Le Roi ,
devant qui les deux Huiffiers de la Chambre
portoient leurs malies , étoit en manteau' , ayant ,
par- deffus , le Collier de l'Ordre & celui de la
Toifon d'Or. Après la grand'metle , qui fut célébrée
par l'Evêque Duc de Langres , Prélat Commandeur
de ' Odre , & chantée par la Mufique
du Roi , Sa Majellé monta ſur ſøn trône & reçut
Chevalier le Comte de Fuentes . Monfeigneur le
Comte d'Artois , ainfi que Madame , Madame
A telaïde & Meſdames Victoire , Sophie & Louife ,
entendit l'office dans la tribune. Le Roi fut enfuite
190 MERCURE DE FRANCE.
reconduit à fon appartement en la manière ac➡
coutumée.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 31 du mois dernier , le contrat de mariage du
fieur Joly de Fleury , Avocat général du Parlement
Paris , avec Demoiſelle Dubois de Courval , fille
du fieur Dubois de Courval , Conſeiller du même
Parlement.
Avant-hier le fieur Hamelin , ancien Principal
du Collège de Beauvais , Recteur de l'Univerfité ,
accompagné des Doyens des quatre Facultés , eut
l'honneur de préfenter , felon l'ufage , un cierge
à Leurs Majeftés , ainfi qu'à Monfeigneur le Dauphin
, à Monfeigneur le Comte de Provence & à
Monfeigneur le Comte d'Artois.
Le même jour le Père Jean- Jacques Aubert ,
Docteur de Sorbonne & Commandeur de l'Ordre
de Notre- Dame de la Mercy , eut l'honneur de
préfenter un cierge à la Reine pour fatisfaire à
une des conditions impofées à cet Ordre , lorfque
Marie de Médicis en permit l'établiſſement
Paris.
'Le 30 du mois dernier le Prince Héréditaire
'de Naffau arriva à la Cour , & eut l'honneur
d'être préfenté , le même jour , au Roi & à la
Famille Royale.
Du 6.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa Chambre
au Comte de Rochechouart , Lieutenant-
Général de fes Armées , & Chevalier de fes
Ordres.
Le Marquis & le Baron de Fenelon , fils du
feu Marquis de Fenelon , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , & Gouverneur de la Martinique
MAI 1768. 191
eurent l'honneur d'être préſentés au Roi le
mois dernier.
du
23
La Marquife de Saint - Sauveur , fous- Gouvernante
des Enfans de France , ayant obtenu la permiffion
de fe retirer , le Roi vient d'accorder fa
place à la Marquife de Villefort : Sa Majeſté a
nommé en même temps fous- Gouvernante furnuméraire
la Comtelle de Breugnon , fille de la
Marquise de Saint- Sauveur.
Du 10.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 7 de ce mois , le contrat de mariage du Comte
de Galard , Capitaine dans le Régiment de Chartres
, Cavalerie , avec Dlle Potier de Novion ,
fille du fieur de Novion , ancien Préfident au
Parlement de Paris ; celui du Comte de Damas ,
Colonel du Régiment de Limofin , avec Dlle de
Broglie , fille du Maréchal Duc de Broglie ; celui
du Comte de Ros , Capitaine de Carabiniers ,
avec Dlle de Vaffé ; & celui du Chevalier des
Forges , Ecuyer Ordinaire du Roi , ci- devant
Chambellan du feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , avec Dlle Nivelle.
Le même jour la Comteffe de Mouſtier a eu
T'honneur d'être préfentée à Leurs Majeftés , ainfi
qu'à la Famille Royale , par la Marquise de
Bournelle.
De Strasbourg , le 26 janvier 1768.
Hier le fieur Gayot , ancien Commiſſaire Provincial
& Ordonnateur des Guerres , & Magiftrat
noble de cette ville , a été inſtallé , en la manière
192 MERCURE DE FRANCE.
accoutumée , par des Commiffaires députés da
Confeil Supérieur d'Alface , dans la place de
Préteur Royal qu'occupoit ci - devant le fieur
Gayot , fon père , Confeiller d'Etat , ancien
Intendant des Armées du Roi , & actuellement
chargé , à la Cour , des différens détails de la
guerre.
De Paris , le 21 décembre 1767.
On écrit de Coppenhague que Sa Majesté
Danoife a difpenfé le Comte de Saint Germain ,
Feld -Maréchal de fes Armées , des fonctions de
Préſident du Directoire de guerre.
Du 8 janvier 1768 .
Depuis le 21 du mois dernier la gelée n'a pas
difcontinué ici . Les de ce mois , à huit heures
du matin , le thermomètre étoit à 14 degrés .
Ce froid , le plus grand qui fe foit fait (entir à
Paris depuis 1709 , paffe celui de 1740 de quatredegrés
, & ne diffère de celui de 1709 que d'un
degré de moins.
Du II.
Les Députés des Etats de Bretagne ont été
préfentés au Roi , dans l'audience qu'ils ont
eue de Sa Majefté & de la Famille royale ,
le 3 de ce mois , par le Duc de Penthièvre ,
Gouverneur de la Province , ainfi que par le
Comte de Saint Florentin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département de cette
Province.
Le
ΜΑΙ 1768. 193
Le Grand Confeil étant rentré le 4 de ce
mois , en conféquence des Lettres - Patentes
que le Roi lui avoit adreffées , il enregiſtra
le même jour , un Édit portant réglement
pour la police & la difcipline intérieures de
la Compagnie , & ordonnant , entr'autres difpofitions
, que la juftice y fera rendue gratuitement
, comme elle l'eft au Confeil de Sa
Majefté. Le Grand Confeil envoya enfuite les
gens du Roi à Versailles pour demander à Sa
Majefté la permiffion d'aller lui marquer fa
reconnoiffance , & Sa Majefté l'ayant agréé ,
il fe rendit , le à la Cour & fut introduit
chez le Roi vers midi , avec le cérémonial
accoutumé , par le Comte de Saint - Florentin
Miniftre & Secrétaire d'Etat , & le Marquis
de Dreux Grand - Maître des cérémonies.
Le premier Préfident , portant la parole , préfenta
au Roi les hommages & les refpects de
la Compagnie ; Sa Majefté lui fit la réponſe
fuivante.
"
7 ,
,
« La conduite que vous avez tenue dans
» l'exécution de mes volontés m'allure de la
▷ vérité des fentimens que vous me témoi-
>> gnez.
9
Le nouvel ordre que j'ai établi dans
> mon Grand Confeil doit le convaincre de
>> toute la protection dont je veux l'honorer.
>> J'ai voulu , comme mes prédécefleurs ,
>>avoir près de ma perfonne , un Corps en
›› état d'exercer ma juftice dans les affaires
» que le bien de mon fervice exige de lui
» confier , & dans celles qui détourneroient
>> mon Confeil des principales fonctions dont
nil eſt chargé. C'eſt dans cette vue que je
"
*
I194.
MERCURE DE FRANCE.
> me porterai volontiers à renvoyer à men
» Grand Confeil la connoiffance de toutes les
affaires , fur le renvoi defquelles il n'appar
» tient qu'à moi de prononcer.
و د
>
Que mon Grand Confeil fe conforme aux
tégles que je lui ai prefcrites ; & que , rapproché
de plus en plus de mon Conſeil , il
fente la dignité de les fonctions . Qu'il ne
» s'occupe que de fe rendre utile à mon fer-
» vice , de montrer à tous mes ſujets l'exemple
» de la foumiffion & de l'attachement qu'ils me
>> doivent , & j'aurai la fatisfacton de n'avoir
» qu'à lui donner de nouveaux témoignages de
toute ma bienveillance.
2
» Je compte que mon Grand Confeil répa-
» rera , par l'expédition la plus prompte , le
>> préjudice qu'auroit pu caufer , à quelques-
>> uns de mes fujers , l'interruption de fes
>>féances » .
Après l'audience du Roi , le Grand Confeil
fut reconduit , avec le même cérémonial ,
dans la falle des Ambaffadeurs où il s'étoit
affemblé,
Du 15 .
Il est né dans cette Capitale , pendant le cours
de l'année dernière , 19749 enfans , & il eſt mort
19875 perfonnes. Il y a eu 4677 mariages. Le
nombre des enfans trouvés a été de 6007. En
1766 le nombre des naillances a été de 187743
celui des morts de 19694 , & celui des enfans
frouvés de $ 604.
Du 12 février.
On mande de Venife que l'Aventurier , conna
MAI 1768.
195
fous le nom de Stephano Picolo , continue de
réfider chez les Montenegrins , qui le reconnoiffent
pour leur chef & le traitent comme s'il étoit
leur Souverain légitime . On affure cependant que
trois cents d'entr'eux l'ont abandonné & fe font
rendas à Cattaro pour ſe foumettre à l'obéiffance
du gouvernement de la Dalmatie , en fe déclarant
fidèles fujets de la République de Venife.
Quoi qu'il en foit , le fieur Maganimi , Général
au fervice de la République , a ordre de marcher
à la tête d'un corps de troupes pour réduire
Stephano & les Rebelles qui lui font attachés.
Ce Général , qui a été retenu pendant quatorze
jours dans l'Iftrie par les vents contraires , étoit
arrivé à Caffaro les de ce mois,,
LOTERI[ ES.
Le quatre-vingt- quatrième tirage de la Loterie
de l'hôtel de ville s'eft fait le 24 décembre dernjer
, en la manière accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 23456 ;
celui de vingt mille livres au numéro 36787 , &
lés deux de dix mille livres aux numéros 26071
& 31582.
Le quatre vingt- cinquième tirage de la même
Loterie s'elt fait le 25 janvier . Le lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 45451 ; celui de;
vingt mille livres au numéro 41132 , & les deux
de dix mille livres aux numéros 41 412 & 50214.
Le tirage de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
s'eft fait les janvier. Les numéros fortis de
la roue de fortune font 47 , 19 , 76 , 48 , 88.
Les février on a tiré la même Loterie . Les
muméros fortis de la roue de fortune ſont 76 , 60
86 , 72 , 35.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
9 )
BAP TEM E.
Lễ 24 janvier le Prince de Condé & la Prin
ceffe de Conty tinrent fur les fonts de baptême ,
dans la chapelle de l'hôtel de Condé , le fils du
Marquis de Sade , Capitaine - Commandant
au
Régiment de Bourgogne , Cavalerie , & Lieute
nant- Général pour le Roi des provinces de Breffe
Bugey , Geix & Valromey.
MORT S.
Claude - Jofeph - Ignace de Simiane , ancien
Evêque de Saint Paul- trois- Châteaux , Abbé de
Notre-Dame d'Evron , diocèſe du Mans , & de
Saint-Pierre -fur Dive , diocèle de Séez , eft mort
dans cette dernière Abbaye dans la quatrevingt
-onzième année de fon âge.
L'Abbé Etienne- Galland , Supérieur général ,
des Chanoines Réguliers de l'Ordre de Saint Antoine
, eft mort en fon Abbaye en Dauphiné , le
24 décembre , dans la foixante- dixième année de
fon âge.
Nicolas-Jofeph Alliot , Docteur en Théologie ,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de
Hautefeuille , en Lorraine , Ordre de Citeaux ,.
diocèle de Toul, & Vicaire général de Befançon,
eft mort le 28 janvier , dans la trente - fixième
année de fon âge.
François , Marquis de Fougiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , ancien Lieutenant
des Gardes du Corps, Gouverneur de Maubeuge
Lieutenant-Général pour le Roi de la province de
ji I
1
MAI 1768. 3197
Bourbonnois , eft mort à Paris le 17 janvier , dans
la foixante-treizième année de fon âge.
Le Comte de Montazer , Lieutenant- Général
des Armées du Roi , Grand Croix de l'Ordre de
Saint Louis , Chevalier de l'Ordre de l'Aigle
Blanc , Gouverneur des Château & Ville de Saint-
-Malo , eft mort le 27 du même mois , dans fon
château de Guillac en Agénois , âgé de cinquanté-
-Lept ans.
Jean - Jofeph , Comte de la Rochefoucauld ,
Marquis de Langbeac , Maréchal des Camps &
› Armées du Roi , eft mort à Paris , le 9 du même
mois , âgé de cinquante- lept ans.
N. de Mauriac, Maréchal des Camps& Armées
du Roi , ancien Commandant à Toulon , eft mort
à Clermont le rr du même mois.
Jacques le Quien de la Neufville , Brigadier
des Armées du Roi , & ancien Lieutenant Colonel
du Régiment de Cavalerie Dauphin étranger , eft
mort à Bordeaux , le 31 du même nois , âgé de
quatre- vingt - dix ans .
Balthafar-Alexandre de Jarente , chef du nom
& des armes de fa maiſon , eft mort en fon château
d'Orgeval , le6 du même mois , dans la
foixante-dix -huitième année de ſon âge .
Jean Reſtout , Peintre ordinaire du Roi , ancien
Directeur , Recteur & Chancelier de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , connu par
un grand nombre de tableaux eſtimés , eft mort
à Paris , le premier du même mois , dans la
foixante-feizième année de fon age .
Marthe de Cafte , veuve de Louis , 'Marquis de
Roye de la Rochefoucauld , Général des Galères
de France , eft morte à Paris , le 11 janvier , âgée
de quatre- vingt- fept ans.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
L
t
Jeanne- Helene Gillain de Benouville ; veure
du Marquis de la Salle , Lieutenant-Général des
Armées du Roi , Maître de la garde-robe , &
Chevalier de fes Ordres , eft morte à Paris , au
Val- de-Grace , le 10 du même mois , dans la
foixante-feizième année de fon âge.
Françoife-Charlotte Bontems , veuve de Jean-
Etienne de Varenne , Marquis de Gournay , Maréchal
de Camp , eft morte à Paris, le 14 décembre
, âgée de foixante-douze ans.
Urbine-Guillelmine- Elifabeth de Muy , épouse
du Marquis d'Efpiftay-Saint- Luc , ci - devant Dame
d'Honneur de la feue Ducheffe de Modene , mourut,
à Metz , le 15 janvier , dans la cinquantecinquième
année de fon àge.
Renée-Edmée Maſſon , veuve de René Jourdan
de Saint-Sauveur , Lieutenant pour le Roi au
Château de Vincennes , y eft morte , le 25 du
même mois , dans la foixante-treizième année
de fon âge. 1
Helene-Louife - Henriette de la Pierre de Boufies
, veuve de Jean-Henry Louis Orry de Fulvy
Confeiller d'Etat & Intendant des Finances , eſt
morte à Paris , le 14 du même mois , âgée de
foixante ans.
SERVICES.
Le 22 décembre on célébra , dans l'églife pa
roiffiale de Saint Louis à Versailles , un fervice
folemnel pour le repos de l'âme de feu Monſeigneur
le Dauphin , auquel Monfeigneur le Dauphin
, Monfeigneur le Comte de Provence & Monfeigneur
le Comte d'Artois affiftèrent , ainſi que
Madame Adelaïde , & Mefdames Victoire , Sophie
& Louife.
ΜΑΙ 1768 .
199
Le Chapitre de l'églife métropolitaine de Sens
célébra dans ſon églife , le 19 décembre , un fervice
folemnel fondé à perpétuité par le Roi , pour
le repos de l'âme de feu Monfeigneur le Dauphin.
Le Cardinal de Luynes , Archevêque de cette
ville , officia à cette cérémonie , à laquelle affirtèrent
les Comtes de Muy , de Périgord , de
Taleyrand , de Rochechouart & de Civrac , & le
Marquis de Tavannes , Menins de Monſeigneur
le Dauphin , ainfi que les différens Corps de la
ville.

Les Curé & Adminiſtrateurs de la Cónfrérie
du Saint Sacrement , ont fait célébrer , les février
, dans l'églife royale & paroiffiale de Notre-
Danie , à Verfailles , un fervice folemnel pour le
repos de l'âme de feu Madame la Dauphine.
Monfeigneur le Dauphin , Monſeigneur le Comte
de Provence , & Monseigneur le Comte d'Artois
´y ont affifté , ainfi que les différens Corps de la
Maifon du Koi , militaire.
Le 10 du même mois on célébra , dans la
même églife , un fervice folennel pour le repos
de l'âme de feu Madame Henriette de France ;
Madame Adelaïde & Meldames Victoire , Sophie
& Louiſe ont alliſté à cette cérémonie.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS DIVERS:
REMEDES infaillibles pour guérir toutes
fortes de maux de dents , tant faines que
, pour les conferver , fans qu'elles
faffent jamais aucune douleur , & fans
qu'ilfaille en arracher aucunes.
gâtées , pour
TOur le monde fait , tant dans Paris , que dans
les villes de Province & pays étrangers , que le
fieur David , demeurant à Paris , rue des Orties ,
butte Saint - Roch , au petit Hôtel Notre - Dame ,
au premier fur le devant , polléde un fecret & remède
immanquable , pour guérir toutes fortes de
maux de dents quelques gâtées qu'elles foient , &
pour la vie , fans qu'on foit obligé d'en faire
jamais arracher aucunes , & on commence
perdre l'ufage , & que l'on perdra bientôt tout- à
fait ce remède eft approuvé par M M. les
Doyens de la Faculté de Médecine , & autorifé
par Monfieur le Lieutenant Général de Police
.
Il confifte , comme on l'a vu dans tous les
Journaux , ppaappiieerrss publics ,, la gazette de
Hollande du 15 juillet 1767 , & dans les avis
A
MAI 1768.
201
qu'il a fait diftribuer depuis fept ans à tout le
public dans Paris , en un topique que l'on applique
le foir en fe couchant furl'artère temporale
du côté de la douleur , qui outre les maux de
dents guérit radicalement les fluxions qui en proviennent
, les maux de tête , migraine & rhume
de cerveau , fans qu'il entre rien dans la bouche ,
ni dans le corps. Auffi tôt qu'il eft appliqué ,
il procure un fommeil paisible pendant lequel il
fe fait une tranfpiration douce ; on dort, bien
toute la nuit fans fentir de douleurs ; au réveil
on eft guéri pour la vie , & au lever ce topique
tombe de lui- même , fans laiffer aucune marque,
ni dommage à la peau.
15
71
གྲྭ་
Il eſt très - certain , qu'il n'y a jamais eu
& qu'il n'y aura jamais de remède plus doux
que celui - ci , puifqu'il guérit en dormant du
mal le plus cruel ; il a guéri depuis fix ans plus
de trente mille perfonnes tant dans Paris , que
dans les Provinces d'où on en fait venir & ou
·
il en envoye , dont partie lui en ont donné leurs
certificats , comme on va le voir ci -après.
Mais comme ce remède n'opère la guérifon
que lorfque l'on eft couché , que le mal de
dents prend dans tous les momens de la jour
née , & qu'il faut vaquer à fes affaires , fans
fouffrir , en attendant le moment de fe mettre
au lit ; c'eft pour cela que ledit fieur David t
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
a de l'eau fpiritueufe d'une nouvelle compofition
très- agréable au goût & à l'odorat & incorruptible
, qui a les qualités de faire pauler dans la
minute les douleurs de dents les plus violentes ,
purifie les gencives gonflées , fait tranſpirer les
férofités , raffermit les dents qui branlent , empêche
le commencement & la continuation de la
carrie , prévient & guérit fans retour les affections
fcorbutiques , guérit radicalement de cette maladie
, & de toutes celles qui viennent dans la
bouche ; elle empêche les mauvaiſes odeurs caufées
par les dents gâtées , fait tomber le tartre ,
& maintient les dents dans leur blancheur.
Beaucoup de perſonnes en font proviſion par
précaution , ainfi que des topiques pour de longs
voyages fur terre & fur mer , & principalement
Meffieurs les marins. Les perfonnes qui fe fervent
de cette eau deux ou trois fois la femaine fans
être incommodées , ont toujours les gencives &
Jes dents faines & blanches. Il y a des bouteilles
à trois livres & à fix livres , & les topiques
vingt-quatre fols chaque. Il faut lui apporter
pour les topiques , un morceau de linge fin
blanc de leffive . Il donne un imprimé de la
manière de fe fervir du topique & de l'eau
Tpiritueule.
Si ledit fieur David expofe en vente fon remède
, fon fecret & fon fonds , c'eft que les
MAI 1768. 1203
affaires qui l'ont appellé à Paris font terminées ,
& que d'ailleurs il ne s'y plaît pas , tant pour fa
fanté qu'autrement ; & que s'il s'en alloit fans
Jaiffer fon fecret à quelqu'un , cela feroit un grand
tort au public ; c'eft pourquoi il ſe trouve obligé
pour le bien de l'humanité de le laiffer à celui qui
en voudra faire l'acquifition , avec lequel il ne
traitera pas à rigueur , & qui pourra , par la fuite
fe faire dix mille livres de rente , outre fon talent
&fa profeffion.
Ce remède étant auffi vrai & tel qu'il eſt annoncé
, on peut en fûreté y donner toute la confiance
; & les perſonnes qui auront le préſent avis ,
font priées de le garder loigneufement , car quiconque
n'en a pas beſoin aujourd'hui , pourra en
avoir affaire demain.
On trouve ledit fieur David & fon épouse tous
les jours & à toutes heures chez eux jufqu'à dix
heures du foir.
Ces remèdes ont guéri Madame la Ducheffe
de Lauraguais , Monfieur & Madame la Marquiſe
de Verac , Madame la Marquise de Polignac ,
Madame la Ducheffe de Coffe Madame la Ducheffe
de la Valliere , Madame la Duchelle de
Villars , feu Monfieur de Pontcarré & Madame
de Viarme , fa fille , ainsi qu'un grande quantité
de perfonnes de tous états , comme on le voit par
le certificar qui fuit:
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Nous , François- Jofeph- Antoine Hell , Bailly
du Comté de Montjai , en haute -- Alface , certifions
qu'ayant fait venir , il y a environ un an, des
topiques & de l'eau fpiritueufe du freur David ,
contre le mal de dents , nous avons donné defdits
deux remèdes à plus de cinquante perfonnes ,
lefquelles nous ont rapporté que s'en étant fervi ,
conformément à l'imprimé dudit fieur David ,
la douleur avoit ceffé auffi-tôt , & pendant qu'elles
avoient encore cette eau dans la bouche , & aux
autres peu de temps après ; & le plus grand nom
bre de ces perfonnes déclarent ne plus avoir fouf
fert des dents , depuis qu'elles fe font fervies du
topique & de l'eau ſpiritueuſe , quoiqu'elles y
ayent été beaucoup fujettes auparavant ; en foi
de quoi nous avons écrit & figné ces préfentes fur
papier ordinaire , le timbre & le contrôle n'étant
point en ufage dans la Province d'Alface , & ce
pour offrir audit fieur David l'hommage de notre
gratitude , & un tribut public dû à la bonté de ſes
remèdes. Fait à Hirtinger en haute Alface , le
‹treizième janvier 1766. Signé HELL , avec paraphe
, & fcellé des armes dudit fieur Hell , d'un
fceau de ciré verte. ㄌ
I
" Ledit fieur David a beaucoup d'autres certificats
, dont il ne peur donner ici copie , mais
qu'il fera voir à qui le voudra , & les laiffera
à celui qui fera l'acquifition de fon fecret , qui
MAI 1768. 205
pourra compter fur dix mille livres de rentes
toutes drogues payées , & outre cela faire fon
commerce ordinaire : ce qui pourra fort bien
convenir à un Chirurgien Dentiſte , à un Apothi
·
·
caire , ou à un Epicier Droguifte & à toutes
fortes de perfonnes.
Le fieur Valade , auteur du Béchique Souverain
, ou Syrop Pectoral , approuvé par bréver
du 24 août 1750 , pour les maladies de poitrine ,
comme rhume , toux invétérées , oppreffion ,
foibleffe de poitrine , & afthme humide , ne peut
s'empêcher de renouveller ici fes actions de graces
au public de la confiance marquée qu'il a en lui ,
´& de celle qu'il a prife en faveur du fieur Rouſſel ,
au fujet de fon béchique ; ainfi que de celle qu'il
paroît prendre pour fon Elixir anti-apoplectique ,
ftomachique , carminatif , nommé Azot : il
efpère que les heureufes épreuves qu'il en a faites
pour les maladies d'eftomac , & qu'il en fera par
la faite , le feront d'autant plus rechercher , que
fon parfum & fon goût le rendent très - agréable à
prendre.
Son Béchique , en tant que balfamique , a la
'propriété de fondre & d'atténuer les humeurs engorgées
dans le poumon , d'adoucir l'acrimonie
de la limphe ; & , comme parfait reſtaurant , it
rétablit les forces abattues , rappelle peu à peu
206 MERCURE DE FRANCE.
l'appétit & le fommeil , produit en un mot des
effers fi rapides dans les maladies énoncées , qu'une
bouteille , taxée à 6 livres , fcellée de ſon cachet ,
& toujours étiquetće de fa main , fuffit pour en
faire éprouver toute l'efficacité avec fuccès. La bouseille
de ſon Azot , fcellée & étiquetée de fa main ,
ainfi que celle de fon Béchique , eft de 3 liv.
La Dame veuve Mouton ne tient plus de Péchi
que , vu qu'étant fur le point de quitter , elle s'en
eft démiſe pour faire connoître l'Auteur , en l'indiquant
aux perfonnes qui s'adreffent journellement
chez elle pour en avoir. Il a mis fon Béchi
que , avec fen Azor , chez le fieur Rouffel ,
attendu qu'il eft d'une probité fi reconnue , que
le public y a mis fa confiance , avec d'autant plus
de fatisfaction que fa commodité s'y trouve
jointe.
L'un & l'autre ſe diſtribuent chez le fieur Rouffel,
Epicier Droguifte , dans l'Abbaye Saint- Germaindes-
Prés , à côté de la fontaine , en entrant par
la rue Sainte - Marguerite ; & chez l'Auteur , qui
continue à donner fon Azot & fes liqueurs fines
& étrangères à l'effai . Sa demeure eft au Temple ,
en entrant à gauche , la dernière allée du bâtiment
neuf , avant la boutique du Boulanger
vis-à- vis le fieur Forget , Serrurier à Paris. On
le trouve journellement , excepté les dimanches
* fêtes.
KAMAI 1768 . வகர
La fieur Lemaire s'eft moins preffé d'annoncer
fes cuirs à rafoirs au public qu'à perfectionner fa
compoſition , auffi font- ils , de Faveu de tous les
connoiffeurs & de MM. les Syndics de la Communauté
des Maures Perruquiers de Paris , les
meilleurs qu'on ait vus jufqu'ici ; ils fontde la plus
grande refource pour les rafoirs anglois , va
qu'ils les entretiennent des années entières fans
les groffir ni lés faire repaffer , pas même fur la
pierre , qu'il exclut entièrement . Il donne une
petite bouteille de fa compoſition avec chaque cuir,
qui fert à les entretenir plufieurs années bons , en
en mettant une fois tous les ans. Il avertit , pour
éviter qu'on ne confonde les fiens au premier
coup- d'oeil avec une foule d'autres , que fon non
eft en gros caractère d'un côté du manche , à la
place de l'I qu'il mettoit ci -devant . Il en fait de
plufieurs formes,une entr'autres qui n'a pas encore
paru , & qui , fans être gros , contient deux.rafoirs
, & forme une espèce d'étui rond , mais fini
dans la perfection . Le prix de fes cuirs ordinaires
eft depuis quarante fols jufqu'à trois livres ; il n'y
a que la forme & la peau qui different. Sa de
meure eft chez le Vinaigrier de la rue des Bourdonnais
, au coin de celle des mauvaiſes paroles.
L'ELIXIR de M. Garrus , Médecin , eft connu
depuis fi long- temps pour la falubrité & la fupe208
MERCURE DE FRANCE.
riorité de fes bons & merveilleux effets , que ,
fans les détailler , il fuffit d'indiquer les moyens
d'en procurer au public , fait par la veuve & fon
affocié ...
Le Roi en a acheté le fecret en 1723 , lui a
accordé une penfion de 2000 livres ; & le privilége
de le vendre ſeul pendant la vie? 4
La veuve Garrus , pendant fon veuvage , s'eft
affocié avec le fieur Benoist , Officier de la Reine ,
pour la manipulation de cet Elixir , de laquelle
dépend fa fupériorité.
Le fieur Benoist , depuis le décès de la veuve
Garrus , a continué le débit de cet Elixir à la
fatisfaction de la Cour & du public , & notammentde
la Reine , qui en fait ufage.
Au décès du fieur Benoist il s'eft trouvé , dans
fa fucceffion , une provifion affez confidérable de
cet Elixir , fait il y a environ dix ans , qui
paffé à fa nièce & fon héritière , veuve du ſieur
Hommet, laquelle a travaillé avec fon oncle à fa
compofition.

La veuve du fieur Hommet demeure près la
Croix - Rouge , fauxbourg Saint - Germain , au
milieu de la rue du Sépulchre , entre un Séllier
& une Marchande de Modes , au premier , audeffus
de l'entrefol . Elle donne la manière d'en
faire ufage. Elle le vend 6 livres la bouteille de
demi-feptier , & 3 livres la demi- bouteille , fur
efquelles eft l'empreinte du cachet de M. Garrus
MAI
209
* 1768.
Avis intereffant aux Dentiftes.
Las accidens qui arrivent journellement dans
l'extraction des dents ont donné occafion au fieur
Grandnom de compofer un inftrument , qu'il a
perfectionné au point d'obvier à ces inconvéniens ,
d'autant plus dangereux , qu'on voit fouvent emporter
une partie de la mâchoire avec la dent , &
même féparer la fymphyfe du menton en fe fer-
<vant des inftrumens ordinaires .
Celui qu'il propofe arrache fûrement la feule.
dent qu'on veut arracher , feroit- elle adhérente.
Il l'a préſenté à l'Académie Royale des Sciences ;
& fes Commilaires , MM. Morand & Tenon
T'ont approuvé le 28 novembre 1767. Il offre
d'en fournir deux cents par ſouſcription , à raiſon
de 6 louis chaque , avec une eftampe en démontrant
l'ufage , le 15 feptembre 1768. On ſouſcrira
chez MM. Grand & Labarre , Banquiers à Paris ,
rue Montmartre , vis - à- vis Saint Joſeph , jufqu'au
15 juin prochain ; alors , fi la ſouſcription n'eſt
pas remplie , on rendra les fix louis aux fouſcrip
teurs. On les prie d'affranchir leurs lettres.
.. LA véritable Eau de Jouvence , unique pour
blanchir & adoucir le tein , en ôre les taches ,
comme rougeurs , boutons , rouffeurs & rides,
On la diftribue à la Providence , rue traversière ,
110 MERCURE DE FRANCE.
près la fontaine Richelieu. Il y a des bouteilles
de 6 liv. & de 3 liv. On donnera par écrit la
* manière de s'en fèrvir.
* BAUME Oriental de Mlle Blondel , un des
plus excellens de tous les cordiaux , apéritif &
fudorifique , qui purifie le fang , conferve la
fanté à tel âge qu'on foit , fortifie les convalefcens.
C'eft un fpécifique pour les foibleſſes d'eſtomac
, admirable pour les indigeftions , coliques ,
migraines , maladie des vers , & appliqué extérieurement
pour les plaies , ulcères , abſcès , brálares
, foulures & douleurs rhumatiques.
Ce remède a produit tant de bons effets , qu'il
n'a été approuvé qu'après que l'Auteur a eu fourni
un très-grand nombre de certifieats .
La bouteille de poiffon , pour boire , eft de 3 1.
& celle pour les plaies eft de 1 1. 4 f.
Il ne fe corrompt jamais ; plus il eſt vieux meilleur
il eft if peut être tranfporté dans les pays
chauds ou froids , même fur la mer : il n'a aucun
dégoût en le prenant.
On le vend à Paris , chez Mlle Blondel , feule
propriétaire dudit Baume , rue Aux -Fers , à la
Renommée , près les Saints Innocens . En donnant
la bouteille , on donnera un imprimé fur la
manière de s'en fervir.
MAI 1768.
211
EAU ou Esprit balfamique, céphalique, ftomachale,
- &contre les contufions . Par permiffion & privilége
du Roi , accordée par brévet de la Commiffion
Royale de Médecine , affemblée le 7 juillet , &
donnés à Compiegne , le Roi y étant , le 24 dudit
mois 1767 ; fignée par M. le premier Médecin
de Sa Majefté , par lequel il eft permis au fieur
D'ARRAGON , Penfionnaire du Roi , de compofer
, vendre & débiter dans Paris & l'étendue
du Royaumé la feule & véritable Eau
fous la dénomination d'Eſprit Ballamique.
>
Le fieur d'Arragon , auteur de cette Eau , après
avoir travaillé pendant plufieurs années à la rectifier,
& à l'employer avec le plus grand fuccès ,
entraîné par le defir de fe rendre utile au public ,
n'a rien négligé pour la porter à ſa perfection , &
il en a donné les preuves à MM. les Médecins par
les certificats qui conftatoient les différentes cures
qu'il a opérées dans Paris , defquelles il fe propofe
de donner dans la fuite le détail,
Cet Efprit balfamique a des propriétés merveilleufes
pour différentes fortes de maladies &
incommodités , comme débilité d'eftomac , vapeurs
momentanées & convulfives , indigeſtions ,
migraines , évanouiffemens , paralyfies , apoplexies
, mal de mère , coliques de quelque nature
qu'elles foient , rhumes , &c.
212 MERCURE DE FRANCE.

Cet Elprit a encore des propriétés furprenantes ,
tant pour les efforts internes , que pour toutes
fortes de bleffures : fon fuccès eft certain pour
aider à l'accouchement , pour les fuppreffions en
général , ainfi que pour prévenir le progrès de la
pierre & du fcorbut ſur mer.
Cet Efprit n'échauffe pas ; il tient le corps
libre , & purifie la maſſe du ſang.
Le fieur d'Arragon délivre , avec les bouteilles ,
les vertus , les propriétés de cet Eau , & la manière
de s'en fervir : elle n'eft pas fufceptible de
corruption.
Il feroit très-utile d'avoir toujours fur foi de cette
Eau , pour prévenir les inconvéniens qui n'arrivent
que trop .
A l'étiquette de chaque bouteille eft le prix &
l'empreinte du cachet du fieur d'Arragon , femblable
à celui qui fe trouve à l'imprimé des vertus
& propriétés , afin de prévenir toutes furpriſes .
Les bouteilles font de différentes grandeurs , &
les prix font de 1 liv . 10 fols , 3 liv . 6`liv. 12 liv,
& 24 liv. la pinte.
Il fait des envois en province .
Ceux qui lui écriront font priés d'affranchir
leurs lettres.
La demeure du feur d'Arragon eft rue de
Lefdiguières , place de la Baftille , à Paris. Son
tableau eft fur la porte & la grille.
AM AT 1768. 213
La Geur Derbanne , Marchand de Tabac , rue
Sainte- Anne , Butte Saint Roch , du côté de la
rue Saint Honoré , vis- à-vis l'Ebéniſte du Roi ,
poffède le fecret d'une 'Eau merveilleuſe pour la
guériſon des yeux attaqués de taies , & même
celles qui fe forment par la petite - vérole , rougeurs
& inflammations , compères - loriots , &
boutons qui fe forment autour des paupières. Elle
a auffi la vertu d'affermir la vue des perfonnes qui
l'ont foible . Le fieur Derbanne s'attire la confiance
du public par les guériſons qu'il a faites , & qu'il
fait continuellement , fuivant les certificats des
perfonnes qu'il a entièrement guéries , qui font
dépofés & paffés devant Me Fortier , Notaire.
Guérifons faites à Paris.
La Dame Delaval , Maîtreffe Serrurière , rae
Guifarde , qui avoit prefqu'entièrement perdu la
vue ; M. Bertin , Intendant de Madame la Duchelle
d'Elbeuf, rue Saint - Nicaife. M. de la Reyne,
Chirurgien de Mde la Ducheſſe d'Elbeuf , a guéri
différentes perſonnes avec cette Eau ; la fille de
la Dame Saulmier, Marchande Epicière à Puteaux,
d'un reste de petite -vérole qui s'étoit jetté ſur les
yeux ; le fieur de la Chapt ; la domeſtique du
Geur Maubeuge ; & le Valet de Chambre de Madame
la Ducheffe d'Elbeuf ; le fils des Sieurs &
Dame Grignon , Maître Bonlanger à Paris ; la
214 MERCURE DE FRANCE.
fille des Sieurs & Dame Trouffel , d'un refte
d'humeur tous demeurans à Paris,
Guérifons faites à Elbeuf.
La Dame Lefebvre , la Dame de Flavigny, la
Dame Bourdon , la Dame le Noble , la Dame
Violet , le fieur Lavent , le fieur Renard , la Danie
Luce , la Dame Morel , le fieur Tellé , le fieur
Cantel , la Dame Gabot , la Dame Bardeffe , le
fieur Cobaffe , la Dame Poteau , les fieurs Duhamel
frères , la Dile Sylveftre , le fieur Duhamel,
le fieur Albert , & la Dame Frévile , demeurans
tous audit Elbeuf. La Dame le Roi , demeurant
à Saint- Martin -la- Corneille.
Madame la Ducheffe d'Elbeuf a emporté dans
Les terres de cette Eau pour en donner aux habi→
sans.
Manière de fe fervir de ladite Eau.
Il faut prendre une petite éponge groffe comme
uge noifette , la mettre fur le bord du gouleau de
la bouteille , qu'il faut bien remuer , & preffer
l'éponge fur les yeux malades.
Le prix de chaque bouteille eft de
24 fols
pour
les petites , & les grandes de 3 livres ; & il y a fur
les bouteilles un étiquette ; Eau pour les yeux , du
fieur Derbanne,
M&A I 1768. 2152
APPROBATION.
*
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de mai 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'imprellion . A Paris , le 5 mai 1768. GUIROY
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
VERS à M. l'Abbé de V. ...
VERS à ma Femme.
TRAIT de générofité.
A une aimable perfonne.
PORTRAIT.
LA Veuve réconfortée. Conte.
COMME je vous aime ! a Minette.
VERS à Mile Rofalie.
ANECDOTE intéreflante.
PORTRAIT de Mlle Clairon.
Le Printemps. Ode anacréontique.
Pages
PRIERE des Juifs Portugais de Bordeaux. A
Le Chemin de l'Immortalité. A Iphis.
I4
16
367
38
41
45
L'AMOUR Bienfaifant. A Mlle Baret R***. 47
ENIGMES.
LOGOGRYPHES,
CHANSON .
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES.
Opuscules de Mathématiques , &c,
St
53
SA
216 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE portatif de l'Ingénieur & de
l'Artilleur &c. > 64
HISTOIRE de Louis de Bourbon , fecond du nom
Prince de Condé.
LES trois Nations , contes nationaux .
>
70
81
NOUVELLE traduction du poëme de Lucrèce. 87
SUITE de Tout un Peu , ou les Amuſemens de la
campagne.
CUVRES de M. de Voltaire.
ANNONCES de Livres .
92
1.02
108
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences, Arts & Belles Lettres de Dijon.1 17
SÉANCES publiques de l'Académie Royale des
Sciences & Arts de la ville de Metz .
POMPES utiles du fieur Thillaye.
ECOLE Vétérinaire.
MATHÉMATIQUES.
GÉOGRAPHIE .
ARCHITECTURE .
AGRICULTURE .
133
153
160
168
Ibid.
171
174
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE. 177
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA. 180
COMÉDIE Françoife . 181
COMÉDIE Italienne . 182
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Verfailles , &c.
Avis divers.
183
200
Del'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN 1768.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochin
Stiusion.
SupitionScalp.
A PARIS,
-JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine
Avec Approbation & Privilege du Roi
216 MERCURE DE FRANCE .
DICTIONNAIRE portatif de l'Ingénieur & de
l'Artilleur , & c .
HISTOIRE de Louis de Bourbon , fecond du nom
Prince de Condé.
LES trois Nations , contes nationaux .
64
>
70
81
NOUVELLE traduction du poëme de Lucrèce. 87
SUITE de Tout un Peu , ou les Amuſemens de la
campagne.
CUVRES de M. de Voltaire.
ANNONCES de Livres .
92
102
108
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
4
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
‹ des Sciences, Arts & Belles Lettres de Dijon. 1 177
SÉANCES publiques de l'Académie Royale des
Sciences & Arts de la ville de Metz .
POMPES utiles du fieur Thillaye.
ECOLE Vétérinaire.
MATHÉMATIQUES.
GÉOGRAPHIE . ი
ARCHITECTURE.
AGRICULTURE.
133
153
160
168
Ibid.
171
174
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPERA..
COMÉDIE Françoife.
COMÉDIE Italienne.
177
180
181
182
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Verſailles , & c.
Avis divers.
183
200
Del'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN 1768.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine .
Cachin
Sitiusion.
Papilion Scalp.
A PARIS,
-JORRY , vis-à-vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine
Avec Approbation & Privilege du Roi
1
AVERTISSEMENT.
M.. DE LA PLACE , dont le nom & les
ouvrages
font fi avantageufement connus , ayant defiré de
quitter les occupations affujettiffantes du Mercure ,
à caufe de fa fanté qui exige du repos , elles
viennent d'être tranfportées par Brevet au fieur
LACOMBE , Libraire à Paris , quai de Conti.
Le Bureau du Mercure fera donc , à commencer
du premier juillet 1768 , chez le fieur LACOMBES
& c'eft à lui feul que l'on prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres , ainfi que les
livres , les eftampes , les piéces de vers ou de
profe , les annonces , avis , obfervations , anecdotes,
événemens finguliers , remarques fur les fciences ,
& arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qui peut inftruire ou amufer le lecteur.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
en général des amateurs des lettres & de ceux qui
les cultivent , fans être l'ouvrage d'aucun en particulier
, ils font tous invités à y concourir : on recevra
avec reconnoiffance ce qu'ils enverront au Libraire
; on les nommera quand ils voudront bien
le permettre : & leurs travaux , utiles au fuccès &
à la réputation du Journal , deviendront même un
titre de préférence pour obtenir des récompenfes
fur les produits du Mercure , réfervés à cet effet ,
comme le porte expreffément le brevet accordé
au fieur LACOMBE..
Le prix de chaque volume eft de 36 fols , mais
Ton ne paiera d'avance , én s'abonnant , que 24 liv.
pour feize volumes , à raison de 30 fols pièce.
Lesperfonnes de province auxquelles on enverra
le Mercure , par la pofte , paieront , pour feize
volumes , 31 livres d'avance en s'abonnant , &
elles les recevront franes de port.
Celles qui auront d'autres voies que la pofte
pour le faire venir , & qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne paieront , comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume , c'està-
dire , de 24 livres d'avance , en s'abonnantpour
feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays étran
gers , qui voudront faire venir le Mercure , écriront
à l'adreffe indiquée.
Onfupplie les perfonnes des provinces d'envoyer
par lapofte , en acquittant le droit , le prix de leur
abonnement , & d'ordonner que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis refteront
au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des livres ,
eftampes & mufique à annoncer , d'en marquer le
prix.
Les volumes du nouveau choix des piéces
tirées des Mercures & autres Journaux , fe trouvent
auffi au Bureau du Mercrre.
Late
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN 1768 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION libre de la quinzième ode
d'HORACE , livre premier.
E.
Paftor quum traheret , &c.
PRIS d'un fol amour , Paris , fur fes vaiffeaux;
Conduifoit à Pergame une perfide amante ,
Lorfqu'un Dieu fufpendit le murmure des eaux ,
Et fit trembler les mers de fa voix menaçante.
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
La colère des Dieux fuivra dans ton palais
Hélène qui nâquit pour le malheur du monde :
C'en eft fait pour punir le plus noir des forfaits ,
La Grèce vient d'armer le ciel , la terre & fonde.
Déja fes bataillons , fecondant fa fureur ,
Renverfent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d'horreur ,
Va tomber écrafé fous les voûtes brûlantes .
Hélas ! quelle fueur inonde les guerriers !
Que de combats fanglans ! quel horrible carnage !
Tremble déja Pallas fait voler les courfiers ,
Et va , fur les Troyens , faire éclater fa rage .
Enfans de Dardanus , que je plains votre fort !
Jupiter vous menace , il apprête fa foudre.
A combien de héros vois -je donner la mort ,
Et combien de palais vois- je réduire en poudre ?
La faveur de Vénus a troublé ta raifon :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie ,
Et la lyre à la main , tu nourris le poiſon
qui va trancher le cours d'une infidèle vie.
Mais l'efpoir qui te refte expire dans ton coeur :
Les Troyens ont péri par le fer & la flamme.
Le fils de Telamon , fes coups & fa fureur ,
Bientôt iront porter le trouble dans ton âme,
JUIN 1768.
Quel fpectacle funeſte a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s'apprête :
Pyrrhus , dans la pouffière , au pied de tes rem
parts ,
Vient fouiller tes cheveux & ta coupable tête .
Déja le vieux Neftor a juré ton trépas :
Il s'avance appuyé fur le fils de Laërte :
La terreur le devance , & la mort fuit fes pas :
De corps enfanglantés la campagne eft couverte.
Pour te joindre Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui , Sténélus invincible ,
Soit qu'il faffe voler des chevaux écumans ,
Soit qu'il arme fon bras d'une lance terrible.
Tu frémiras d'horreur en voyant Mérion ,
Et le fils de Tydée , auffi vaillant qu'Alcide ,
Poursuivre les Troyens dans les murs d'Ilion
Et les faire tomber fous un glaive homicide.
Tu trembles , foible amant ; d'un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne fonges plus , par la crainte emporté ,
Aux fermens que jadis tu fis à ton amante.
Ainfi l'on voit , paffant à l'ombre des ormeaux ,
Un cerf faifi d'effroi , fuir à perte d'haleine ,
Et quitter à l'inftant fes tendres arbriffeaux ,
S'il apperçoit un loup s'élancer dans la plaine.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
La colère d'Achille a prolongé tes jours :
Tranquille fur fa flotte , au milieu des alarmes ,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il fufpend pour un temps la fureur de ſes armes.
Mais enfin les Troyens , accablés de revers ,
Et , contre tous les Grecs n'ofant plus fe défendre ,
Verront , n'en doutez pas , après quelques hivers ,
Leur ville renverfée & leurs palais en cendre.
Par M. IZOARD DE LIV ANI , Profeffeur d'hu- .
manité au Collège de Châlons-fur-Saône.
J
ALLÉGORIE à Mlle ***
E rencontrai l'Amour dans le bois de Cythère ,
Sans bandeau , fans carquois , éloigné de ſa mère :
Accompagné des Ris , environné des Jeux ,
Il folâtroit fur l'herbe , & danſoit avec eux.
Il apperçoit Iris , il vole fur fes traces ,
11 la prend aifément pour une des trois Grâces..
Sa taille , fon maintien , tout nourrit fon erreur.
Il approche , il la voit , hélas ! pour fon malheur.
Il tombe à fes genoux , elle fuit , il s'enflamme .
Il veut la retenir pour lui peindre fa flamme .
Iris fe débattoit , rien ne put m'arrêter :
L'Amour étoit un Dieu , j'ofai la diſputer .
JUIN 1768. 9
Je favois qu'un amant qui défend ce qu'il aime ,
L'emporteroit encor fur Jupiter lui- mê nie.
Je terraffai l'Amour : il appella les Ris ,
Ils m'enchaînoient déja quand ils virent Iris.
Ils tombent à fes pieds. Enflammé de colère ”
L'Amour à cet afpect vole auprès de fa mère :
Accourez , lui dit - il , & venez me venger ;
J'aime , je fuis l'Amour , on ofe m'outrager.
Il embraffe Cypris , & demande vengeance.
Il veut qu'un prompt trépas répare mon offenfe.
Il demandoit Iris... Mon fils , lui dit Vénus
Iris eft pour celui qui l'aimera le plus.
L'Amour peint auffi- tôt fa flamme & fon tourment.
Iris me regarda , je demeurai tremblant 5
Un foupir , de mes feux , fut le feul témoignage ,
Et Vénus décida que j'aimois davantage.
Iris m'appartient donc , au jugement des dieux :
Qu'elle fe donne à moi , je ferai plus heureux..
Suite de l'allégorie.
L'Amour , plein de fureur , défefpéré , confus
Vous regrettoit , Iris , & maudiffoit Vénus :
J'ai fouffert , difoit- il , qu'un amant téméraire :
Arrachât de mes bras une aimable bergère ;
Ne fuis-je plus l'Amour ? Méconnoît - on mes loix ?..
A ces mots il faifit fes flèches , fon carquois ;;
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Son arc étoit bandé quand je vins à paroître.
Le trait part , il me frappe : apprends à me connoître
:
Tu m'as bravé , dit- il , reffens tout mon pouvoir.
Il fe tait ; auffi tôt je fens fur moi pleuvoir
Une grêle de traits. Charmant Dieu de Cythère ,
Arrête m'écriai - je , on brave ta colère .
Tous tes traits raffemblés font bien moins dangéreux
,
Quand on connoît Iris , qu'un regard de les yeux.
AUTRE pièce fur le même fujet .
СKROOIIRRIIEEZZ--VOUS que l'Amour , devenu plus
traitable ,
Me preffe de vous rendre à fes voeux favorable ?
Honteux de fa défaite , il vous fait demander ,
De daigner une fois au moins le regarder.
Pourquoi lui refufer cette faveur légère ?
On peut le contenter fans courir à Cythère.
Vous régnez dans fon coeur , il vous fuit en tous
lieux.
Iris , pour voir l'Amour , regardez dans vos yeux.
JUIN 1768 .
ENVO I.
Ne vous étonnez point fi , fous le nom d'Iris ,
J'ai chanté les attraits dont mon coeur est épris.
C'eſt le nom fortuné que porte la déeffe
Qui brille dans les airs quand la tempête ceffe.
Ce nom fut de tout temps fymbole de l'eſpoir ;
C'eft le feul fentiment qui foit en mon pouvoir.
Mon coeur ne s'eft encore ouvert qu'à l'efpérance :
Ah , quand s'ouvrira - t- il à la reconnoiffance !
Par M. T. D. M **
L.
LE PRINTEMPS.
STANCES.
Le bruit des aquilons ne fe fait plus entendre.
L'air eft doux & ferein : tout renaît en ces lieux ;
Et & Flore en devient plus tendre ,
Zéphire en eft plus amoureux .
De l'aimable printemps nous goûtons tous les
charmes :
Nos coeurs & nos efprits reffentent fa douceur ;
Et l'Aurore verfe des larmes
Dont Céphale n'eft plus l'auteur.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Cette Nymphe déja , de larmes précieuſes ,
Enrichit nos vergers , nos parterres de fleurs :
Là , mille odeurs délicieuses ,
Donnent le prix à ſes faveurs.
Le papillon léger , comme l'amant volage ,
De belle en belle va raconter fon tourment.
La conftance eft un esclavage
"
Qui déplaît à plus d'un amant.
La nature aux mortels rend un fenfible hommage:
Phébus répand fes feux fur ce vaſte univers :
Tout nous retrace le bel âge ,
Et fur la terre & dans les airs.
Les arbres ont repris leur verdoyant feuillage 3.
Sous leur voûte l'on fent voler mille zépkirs :
Les amans vont fous leur ombrage
Former les plus tendres defirs ..
Les oifeaux amoureux , par le plus doux ramage,
De la belle faifon nous chantent les douceurs :
Et Philomèle , en fon langage ,
Fait le récit de fes malheurs.
Mais par des chants fi beaux nous fait - elle l'hiſtoire,
Du plus cruel amant , du plus barbare amour ?
Non elle chante la victoire
Que fa vengeance eut à fon tour.
JUIN 1768. 1.3.
La bergère déja vers la tendre prairie ,
Conduifant fon troupeau , précipite fes pas
Et la campagne refleurie ,
Ne fait qu'augmenter fes appas..
Sonberger qui la fuit , dans ſon tranſport extrême,
Lui prouve fon amour par fon trouble charmant
Et fans lui dire : je vous aime.
Elle le devine ailément.
Son coeur paroît fenfible au berger qu'elle enchante
;
Et fans amour encor il feint de s'enflammer'
C'eft toujours par-là qu'une amante
Voit fi fon berger fait aimer..
C'est dans le calme heureux de fon indifférence,
Qu'elle difpofe alors fon coeur pour fon berger..
L'amour éprouvé , la conftance ,
Font fuir la crainte & le danger..
Un coeur ne peut tenir contre un coeur qui l'adore.:
Après l'épreuve , il vient un précieux moment :
On l'aime , il aime plus encore
Pour payer fon retardement.
Heureux donc un berger tendre , prudent & fage. ,
Qui fait peindre le feu d'un véritable amour. !:
Sa bergère en reçoit l'hommage ,
Et lui peint le fien à fon tour,.
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
Quand un amant eft fûr d'une pleine victoire ,
Són âme oublie alors fes foucis , fa langueur :
Il ne rappelle à la mémoire
Que le charme d'être vainqueur.
Par Mlle POULAIN , de Nogent -fur-Seine ,
auteur de l'Anecdote intéreffante de la fir
du règne de Louis XIV.
LETTRE fur la ftatue de l'Irmen - Sul
ancienne divinité des Germains.
Iz m'eft impoffible , Monſieur , de répondre
à toutes vos queftions touchant
la montagne fur laquelle l'Irmen- Sul à
reçu , pendant fi long-temps , les hommages
des Saxons . Voici les éclairciffemens
que j'ai pris par mes propres yeux ,
& ceux qu'un Bénédictin de Marsberg
même à bien voulu me communiquer...
Dans le Duché de Weftphalie , & près de
la petite ville de Statberg , eft une montagne
ifolée fur laquelle on trouve un bourg
qui n'a rien de remarquable , non plus
que le couvent des Bénédictins mitigés
qui en occupe la partie feptentrionale . Au
nord de l'églife conventuelle eſt une
pierre brute , ou peu s'en faut , qui , dit- on ,
JUIN 1768.
fervoit jadis de piédeftal à l'idole des
Saxons. Sa forme eft des plus triviales ,
& reffemble à une meule de moulin . Charlemagne
, qui fit dans ce pays de fréquentes
miffions , plaça fur cette bâfe informe la
ftatue de la Vierge tenant entre fes bras
l'Enfant Jéfus , auquel elle femble indiquer,
avec le doigt , le caveau où les Germains
facrifioient des victimes humaines.
Ce caveau qui me paroît , ainfi que la
ftatue de la Vierge , un ouvrage trèsmoderne
, quoi qu'en difent MM. les Religieux
) ne préfente ni hyérogliphe , ni
infcription , & n'eft par conféquent d'aucune
reffource pour un differtateur. Au
moyen de quoi tout fe réduit à dire que
la fameufe ftatue d'Herman , d'Irmen , ott
d'Irmen- Sul , n'eft plus dans l'endroit où
elle a reçu les adorations des Saxons ; que
Charlemagne , après de fanglantes guerres ,
eft venu à bout de la renverfer , mais non
pas de la détruire , puifqu'on la voit encore
à Hildesheim , & qu'elle repréfente , fuivant
la tradition , un guerrier qu'on fuppofe
être Arminius , vainqueur des Romains,
ou le dieu Mars adoré des Germains !
Cette dernière opinion tire fa vraisemblance
du nom de la montagne où étoit le temple
de cette divinité , qu'on appelle encore
Marsberg; c'est-à- dire , la montagne de
16 MERCURE DE FRANCE.
Mars. Quant au caveau , on doit convenir ,
quelque envie qu'on ait de differter , qu'il
n'y a aucun veftige de paganifme , & qu'au
contraire , tout nous y retrace la loi nouvelle
, puifque l'oeil y remarque avec plaifir
plufieurs tonneaux de vin , &c .
و
On trouve encore , fur le cimetière des
Moines , la ftatue de Roland que les
Bénédictins confervent avec foin , parce
qu'ils affurent qu'elle fuffit pour prouver
que leur couvent eft un fief immédiat de
l'Empire ; auffi prétendent - ils être fouverains
dans leur clôture , & ne reconnoître
d'autre jurifdiction que celle du Prince de
Corwei , leur Abbé.
Une infcription latine que l'on voit fur
une petite porte , dans la baffe- cour du
monastère , m'a frappé par fa fingularité.
La voici mot pour mot. In honorem beati
Donati , Epifcopi & Martiris , hoc equile
conftruxit R. R. D. de Wens , Prapofitus
Marsbergenfis , anno , & c. Bâtir une écurie
à l'honneur d'un faint me paroît une dévo
tion des plus fingulières.
Voilà , Monfieur , tout ce que j'ai lu ,
vu & entendu à Marsberg. Je fuis fâché
de n'avoir pas le talent de l'amplification
pour vous en faire accroire un peu , &
pour m'entretenir plus long- temps avec
vous. J'ai l'honneur d'être , & c. >.
JUIN 1768. 1.7
STANCES à Mlle A *** , qui demandoit
à l'Auteur la lifte de fes defirs.
DAANS les amis fincérité ,
Quelques grains de philofophie ,
Quelquefois de l'étourderie
Pour mieux varier la gaîté.
Agréable fociété ,
Dont l'indulgence fans baffeffe
Me pardonne quelque foibleffe ,
Vu celles de l'humanité.
Compagne en qui l'efprit s'allie
'Aux charmes de la volupté :
Un peu de bien , force fanté ,
Par fois une tendre folie.
Tu pardonneras , ma Sophie
A l'excès de certains defirs ,
En faveur de tous les plaifirs
Dont je veux amufer la vie.
COSTARDA
18 MERCURE DE FRANCE:
PIRRHA, A BABE T.
Fable , de feu M. DE SENANT * .
LORSQUE le déluge écoulé
Laiffa de l'un à l'autre pôle
Ce trifte univers déſolé ;
Pirrha , par- deffus fon épaule ,
Pour réparer le genre humain ,
Jettoit , d'une treinblante main ,
Tous les cailloux qui d'aventure
Se réncontroient dans fon chemin
Et femmes de naître foudain.
Mais , en conſervant la nature
De ces pierres dont s'engendra
Leur coeur , leur tête , & catera ,
L'une étoit blanche , l'autre obfcure ,
L'une tendre , l'autre plus dure ,
A chaque femme il eft refté
Quelque chofe de la figure , /
De la couleur & qualité
De ce qu'elle a jadis été.
L'une a la blancheur de l'albâtre ,
L'autre eft brune , noire , ou mulâtre.
* Mort il y a environ vingt ans , auteur de l'Ode anacréontique
à Mlle Gauffin , & d'autres jolies pièces de vers
inférées dans le Mercure de décembre 1757 , ainsi que du
portrait de Mlle Clairon dans notre précédent volume.
JUIN 1768 . 19
Si l'une eft facile à toucher ,
Une autre a le coeur de rocher.
Dis-moi donc quel caillou fit naître
Les ayeux dont tu reçus l'être ,
Objet farouche , mais charmant ?
Ah ! fans doute ce ne put être
Que le plus parfait diamant.
Il étoit de l'eau la plus belle :
Babet , ton extrême beauté ,
En a l'éclat pourquoi , cruelle ,
Faut-il que ton âme rebelle
En ait auffi la dureté ?
LE LION RECONNOISSANT.
QUOI
A la même.
UOI ! vous aimez les vers , & je n'en faurois
faire ?
Que ne ferois- je pas dans l'eſpoir de vous plaire ?
L'amour eft un enfant , mais , charmante Babet ,
Croyez qu'il n'en est pas encore à l'alphabet
Et que vous ne fauriez connoître ,
En profe comme en vers , un plus habile maître,
Prenez de fes leçons . Ciel ! avec quelle ardeur
Cet admirable précepteur
Enfeigneroit telle écolière !
Yous lui feriez allûrément
De fes élèves la plus chère.
MERCURE DE FRANCE.
Pour moi qui ne puis , en aimant ,
Trouver le moyen de vous plaire ,
Plaife au Ciel que je fois plus heureux en rimant!
Mais , ce que n'a pas fait l'amant
Le poëte le peut - il faire ?
Je n'en crois rien ; je fais aimer
Beaucoup mieux , hélas ! que rimer.
Sur un tendre gaſon , au bord d'une onde claire ,
Sous l'ombrage épais d'un ormeau ,
J'avois deffein d'abord , enfant le chalumeau ,
D'introduire en mes vers , aux pieds de ſa bergère,
Un berger qui , d'un air timide & languillant ,
Eût hafardé l'aveu de fa flamme fincère :
La belle eût écouté d'un air compatiſſant ,
Puis de quelque faveur légère ,
De quelque mot flatteur , foulagé le tourment
De fon tendre & fidèle amant .
J'euffe été ce berger timide & téméraire.
Que mon perſonnage eût été ,
De ma part , bien exécuté !
'Auriez - vous avoué le rôle de bergère ?
La pitié dans votre âme eût-elle enfin paſſe
Oui, de cette pitié dédaigneufe & févère ,
Plus cruelle que la colère ,
J'aurois de mon travail été récompenfé.
Cherchons donc quelqu'autre matière
Plus conforme à votre humeur fière.
Ecoutez un barbare , un lion , dépouillant
Le féroce tempérament
JUIN 1768. 21
Qu'ils ont reçu de leur naiffance ,
Vous donner de tendres leçons
De pitié , de reconnoiffance ,
Leçons dont vous avez grand befoin. Commençons.
Dans les déferts de la Lybie ,
Un arc entre les mains , fur l'épaule un carquois
Un Maure , en s'expofant à la mort mille fois
Tâchoit d'entretenir ſa miſérable vie .
Aux plus féroces animaux
Il faifoit fans ceffe la guerre .
En ce pays brûlant , dont jamais les ruiffeau
N'ont abreuvé la foif, ni décoré la terre
De gafons verdoyans , où les arbres jamais
Ne donnèrent ombre ni frais ;
En ce pays on ne voit guère
Ni le timide cerf , ni la biche légère ;
Les tigres , les lions , la rage & la fureur
Habitent feuls ces lieux où domine l'horreur.
Un jour qu'il exerçoit fon métier déplorable ;
Il apperçoit , en frémiſſant ,
Un lion , mais le plus puiſſant
Qu'eût vu naître Barca dans les plaines de fable
Sa peur ne dura qu'un moment.
Aucun regard affreux , aucun rugiſſement
Du fuperbe animal n'annonçoit la colère ;
Il ne le voyoit point hériffer fa crinière
22 MERCURE DE FRANCE.
Ni des coups de fa queue animer ſa fureur :
Un feu fombre brilloit fous fa trifte paupière ;
Ses longs gémiffemens , garans de fa douleur ,
Excitoient la pitié plutôt que la terreur ;
L'air morne , fuppliant , & la tête baiffée ,
Il traînoit avec peine une patte bleſſée .
Le Maure en eut pitié ; non fans quelque frayeur
Il approche , & du pied lui tire avec adreſſe
L'épine qui caufoit cette vive douleur.
Le lion cependant lèche fon bienfaiteur :
Avec fa queue il le careſſe ,
Il le fuit , & par- tour accompagnant fes pas ,
Il le fuivit jufqu'au trépas.
Des animaux le plus farouche ,
C'eſt fans doute celui qu'aucun bienfait ne touche.
Tout le monde en convient ; mais cependant ,
hélas !
Voit -on pour cela moins d'ingrats ?
Babet , dont on connoît l'ingratitude extrême ;
Qui n'a jamais payé , que par un ris mocqueur ,
L'amour , l'ardent amour qui dévore mon coeur ,
Babet en conyient elle-même,
JUIN 1768, 23
LE LYS ET LA VIOLETTE,
FABLE fur une grande Blonde , qui mépri
foit une petite Brune.
#
D ANS un parterre où mille fleurs
Brilloient des plus vives couleurs ,
Elevant ſa tête arrogante ,
Fier de fa blancheur éclatante ,
Et de fon port majestueux ,
Un lys , d'un air présomptueux ,
Infultoit à la violette ,
Couchée humblement fur l'herbette ,
A l'ombre d'un mirthe amoureux,
Tu fais bien , petite Brunette ,
De te cacher dans ce féjour
Où Flore même tient fa cour :
Pour être digne de paroître
Devant elle dans ce jardin ,
Apprends comment il faudroit être ,
En voyant ma taille & mon tein,
Je fais bien que je fuis brunette
Répond la fimple violette ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Cependant on ne laiffe pas
De me trouver quelques appas.
La preuve que je fuis jolie ,
C'eft que je fuis fouvent cueillie :
Tandis que vous , fuperbe fleur ,
Malgré cette extrême blancheur ,
Dont vous me paroiffez fi vaine ,
On vous laiffe monter en graine.
Ne méprifez point ma couleur ,
Vous êtes blonde , je fuis brune ;
Sans faire de comparaifons ,
Je me conferve trois faifons ,
A peine vous en durez une.
On prife fort peu votre odeur ;
J'exhale un parfum agréable.
En quoi m'êtes -vous préférable ?
Vous me furpaſſez en grandeur ,
Mais je vous porte peu d'envie :
Eft - ce à la taille , je vous prie ,
Qu'on doit eftimer une fleur ?
LETTRE
JUIN 1768. 25
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur l'abus
du not coeur.
JE fuis choqué tous les jours , Monfieur ,
de l'abus que j'entends faire du mot coeur.
Je ne lis aucune pièce galante fans l'y
trouver répété fouvent jufqu'au dégoût.
Outre que cette expreffion eft devenue
d'une fadeur infupportable , je fuis perfuadé
que fi les femmes favoient que le
coeur eft une partie mufculeufe de l'animal
fituée au milieu du thorax , qui a deux
grandes vilaines cavités qui fe nomment
ventricules , par où le fang paffe & repaſſe
continuellement , il n'en eft aucune qui
daignât accepter un pareil préfent. Je
préfume que les gens amoureux qui les
premiers ont fenti leur coeur palpiter.
plus vivement à la préfence de l'objet
aimé , n'auront pas manqué d'imaginer.
qu'il étoit le fiége de l'amour , qu'ils
auront cru ne pouvoir rien offrir de plus.
précieux ni de plus agréable que leur coeur ,
fans fonger qu'il y a de la folie à faire une
offre qui les mettroit dans un bel embarras
fi , comme cette belle Hollandoife dont
on fait l'hiftoire , leurs maîtreffes les pre-
B
26
MERCURE
DE FRANCE
.
noient au mot fur le champ. Mais je fuis
furpris qu'ils n'aient pas également fongé
à mettre les poumons en jeu . En effet , le
poumon n'a pas dû préfenter une image
plus défagréable que le coeur , & lorfque
nous éprouvons quelque grande fenfation
de peine ou de plaifir , le poumon fe refferre
ou fe dilate , la refpiration eſt plus
ou moins fufpendue , plus ou moins précipitée
tous ces fymptômes , dis - je , l'amour
nous les fait éprouver avec plus de
violence que toutes les autres paflions ; &
cependant, ingrats que nous fommes , nous
avons fignalé notre reconnoiffance
pour le
coeur, en leplaçant dans nos emblèmes, dans
nos écrits , dans nos difcours , & nous n'avons
rien fait pour ces pauvres poumons ! II
me femble pourtant que fi nous avions depuis
quelque temps fubftitué le
au coeur dans nos déclarations , nos petits
vers , nos jolis romans , &c . cette idée ne
paroîtroit
aufli folle aujourd'hui que
bien des perfonnes pourront la trouver :
deux coeurs ou deux poumons percés d'une
flêche , ou unis par des liens de fleurs ,
ne me paroillent ni plus extraordinaires
ni moins fignificatifs l'un que l'autre on
peut enchaîner deux poumons ; on peut
oucher , attendrir un poumon comme un
coeur , avoir les poumons tendres & fenfi
pas
poumon
JUIN 1768 .
27
bles , ou durs & barbares , ainſi que le
coeur des poumons nobles , vils , délicats ,
qui cédent fans effort , qui refufent de fe
rendre , & c. n'ont rien de
particulier que
leur nouveauté , & c'eft cette même nouveauté
qui doit faire leur fortune. S'ils
font accueillis
favorablement , j'aurai enrichi
notre langue d'une infinité d'expreffions
neuves qui tiennent à celle- là , &
j'en aurai fupprimé une qui eft devenue
faftidienfe à force d'être répétée .
J'ai l'honneur , &c.
BAR.
Avocat au
Parlemène.
RÉPONSE à la lettre inférée dans le Mercure
du mois d'avril 1768 , page 16,
« Savoir fi les
malheurs d'autrui font
» un motif de
confolation pour les
»
malheureux » ?
Il y a long - temps que l'on a fait la
réponſe ci-jointe à la préfente queſtion
que l'on demande , & qui a paffé en proverbe
: « la
confolation des
malheureux eft
Bij
MERCURE DE FRANCE.
» d'avoir des femblables ». Il femble que
les malheurs d'autrui adouciffent les nôtres
lorfqu'on les enviſage avec les fentimens
de la religion chrétienne , & que l'on peut
apporter quelque fecours aux malheureux ,
foit par fes confeils , ou par fes largeffes.
La fituation des malheureux nous touche ,
& nous fommes heureux dans nos malheurs
en penfant que nous pouvons les
adoucir , ce qui eft pour nous une grande
confolation. Les malheureux peuvent fe
confoler enſemble par les rapports que
leurs âmes ont entre elles. L'on croit qu'il
eft inutile d'en dire davantage à ce fujet ,
parce que l'on ne feroit que répéter ce
qui a déja été dit.
D. D. N. abonné au Mercure.
JUIN 1768. 19
AUTRE réponse à la même lettre.
J'IGNORE , Monfieur , ce que l'efprit
décidera fur la question propofée , page
17 du Mercure de ce mois : files malheurs
d'autrui font un motif de confolation pour
les malheureux ? mais je puis vous affurer
que cette queſtion n'en eft pas une pour
mon coeur.
Quelques faits vrais & fimples , & ma
façon de penfer rapprochée de ces faite
déterminent mon jugement fur la thèfe
dont il s'agit.
J'ai été , Monfieur , pendant fix ans
un des plus heureux de tous les hommes.
Je vivois au milieu d'une famille qui
m'étoit bien chère , & dont j'étois tendrement
aimé.
Mon père , vieillard aimable , & qui
fembloit ne defirer la vie que pour faire
notre bonheur , eft mort entre mes bras
au moment où j'efpérois fa convalefcence.
Ses dernières paroles furent des expreffions
de fa tendreffe pour moi.
Il y avoit alors cinq ans que j'avois
époufé une jeune perfonne que j'aimois
depuis long - temps ; elle étoit ma pre-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
mière & mon unique inclination : mon
amour pour elle , loin de s'affoiblir par
la jouiffance , fembloit s'accroître de jour
en jour. Mon père étoit pour cette jeune
& aimable femme , l'objet du plus vif
attachement ; fa douleur fut extrême , &
je n'étois pas en fituation de la calmer.
Elle prit fur elle ; & m'abandonnant
pour ainfi dire à la force de mon fexe
de mon âge & de mon tempérament , elle
ellaya de me conferver ma mère , qui étoie
inconfolable , & qui exigeoit les foins les
plus tendres & les plus affidus.
J'ai été affez malheureux pour perdre
ma femme avant que le deuil de mon
père fût fini . Mes regrets ne font point
l'objet de cette lettre , je l'aimois , Monfieur
, ce mot dit tout. Il y a fix ans que
je la regrette , & que l'idée de tout autre
engagement m'eft odieufe & fa réalité
impoffible.
Ma mère me reftoit ; elle n'a pu
furvivre à cette feconde perte : les foins
de fes enfans , leur tendreffe , rien n'a
pu foulager fa douleur ; & nous avons
eu celle de ne pouvoir nous diffimuler à
nous - mêmes , quoiqu'elle nous le cachât
foigneufement , que le chagrin étoit le
poifon qui terminoit les jours de la meil
leure & de la plus aimée des mères .
41
JUIN 1768 . jt
En moins de trois ans j'ai effuyé tous
ces malheurs. Je les regarde comme les
plus réels , & parce qu'ils touchent directement
le coeur , & parce qu'ils font fans
remèdes.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai éprouvé.
Voici ce que j'ai ſenti.
Lorfque depuis ces événemens j'ai vu
de mes amis perdre des parens dont ils
étoient chéris , des époufes dignes de leur
tendreffe , loin d'éprouver de la confolation
, j'ai frémi , mes plaies ont faigné ,
mon coeur a été déchiré .
Lorfqu'au contraire je vois un père
inftruire avec tendreſſe fon enfant ; lorfque
fa mère vient le preffer contre fon
fein ; lorfque je vois des époux heureux
fe regarder avec une tendreffe naïve ;
quand je vois dans leurs yeux humides
cette douce langueur qui annonce l'amourhonnête
& fatisfait , je me rappelle les
momens de mon bonheur... Ah , Mon
fieur ! ce fouvenir et une jouiffance précieufe
aux malheureux .
Voilà ce que mon coeur me dicte. Jé
finis pour aller féliciter un jeune parent
qui eft fur le point de fe marier avec uné
Demoiſelle aimable . Je ne lui fouhaiterai
autre chofe que d'être auffi heureux que
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
je l'ai été moi - même , & de l'être plus
long- temps.
Če fouhait , Monfieur , vous annonce
ma façon de penfer fur la queftion propofée
Je ne fuis point auteur , je n'ai
pas les talens néceffaires pour tenter avec
fuccès de le devenir.
Les faits dont je viens d'avoir l'honneur
de vous rendre compte font fi exactement
vrais que , quoique je garde l'anonyme
, fi vous trouvez ma lettre digne
d'être inférée dans le Mercure , je ferai
vraisemblablement reconnu par toutes les
perfonnes de ma connoiffance qui le liront.
Au refte , Monfieur , je vous prie de
ne la rendre publique qu'autant que vous
la croirez capable de faire revenir du préjugé
peu honorable pour l'humanité , que
c'est une confolation pour les malheureux
d'avoir des femblables. Je crois ce proverbe
aufli peu fondé en françois qu'en
latin ; & je ne pense pas que fon ancienneté
foit un titre affez refpectable pour
le mettre à l'abri de la cenfure des âmes
honnêtes & des coeurs fenfibles.
J'ai l'honneur d'être avec les fentimens
les plus diftingués , Monfieur , votre , &c.
Paris , 27 avril 1768.
D.
JUIN 1768. 33
AUTRE réponse à la queftion propofée dans
lepremier Mercure d'avril : Les malheurs
d'autrui font-ils un motif de confolation
pour les malheureux ?
I.L ne falloit pas moins d'efprit que vous
en montrez , Monfieur , pour avancer , &
paroître prouver la négative , que vous
avez embraffée fur la queftion préfente.
Ce qui ne m'étonne pas moins que votre
paradoxe , c'eft qu'avec tant d'humanité
de fenfibilité , de tendreffe , de bonté
d'âme , de charité , vous enleviez cruellement
à ceux qui en ont le plus befoin ,
l'unique confolation , l'unique foutien qui
leur refte dans leur état déplorable , &
que vous les taxiez encore de dureté , de
cruauté , de barbarie d'en faire ufage.
Si quelque chofe peut mitiger & rendre
aux malheureux leurs maux plus fupportables
, ce n'eft affurément pas la contemplation
du bonheur des autres. Ce n'eft
pas à la vue d'un homme riche & opulent
que le pauvre fupportera plus facilement.
fa mifère. Ce n'eft pas à la vue d'un homme
fain , robufte , & en pleine fanté qu'un
Bw
14 MERCURE DE FRANCE.
infirme ou un malade fouffrira plus tranquillement
fes douleurs. Ce n'eft pas à fa
vue de la jouiffance des voluptés & des
plaifirs qu'un miférable endurera plus patiemment
le befoin & l'indigence. Ce
n'eft pas à la vue d'une fortune rapide, &
brillante qu'un malheureux montrera plus
de réfignation dans la perte de fes biens ,
de fes charges , de fon honneur ; ce n'eft
pas enfin la vue de ceux qui font dans un
port affuré , qui adoucit l'image affreufe du
naufrage. Au contraire , cette vue difcordante
avec notre fituation , ne feroit
qu'aigrir l'amertume de notre calamité.
Pourquor dirions - nous avecmurmure dans
ces funeftes états , pourquoi tout nous
vient-il à mal tandis que tout réuffit aux
autres ? Pourquoi pleurons neus tandis
qu'ils rient ? Pourquoi gémiffons - nous
tandis qu'ils fe réjouiffent ? Ne fommesnous
pas tous enfans du même père ?
Notre Auteur peut- il leur prodiguer fes
careffes , fes faveurs , fes bienfaits , & ne
réferver pour nous que les peines , les
afflictions , les tourmens ?
Ce contraſte eft en effet accablant ; &
ce n'eft qu'en en détournant la vue qu'on
peut adoucir l'idée de fes malheurs. If ne
refte donc aux malheureux que la vue de
reux des autres, qui puiffe alléger les leurs ;
JUIN 1768. 35
ce n'eft qu'en portant fes regards fur les
maux attachés à l'humanité , qu'on peut
trouver quelque adouciffement.
Je n'en regarderois pas moins indigne
du nom , je ne dis pas d'être penfant s
mais même d'être fentant , celui qui tire
roit quelque confolation , à la vue des
maux des autres , par la fatisfaction ou lè
plaifir qu'il prendroit à les voir foufftir.
Je ravalerois ce cruel mifantrope au- deffous
de la brute, la plus féroce , ou plu
tôt je le regarderois comme un monftre ;
mais ne nous allarmons point , la chofe
eft impoffible. Vous l'avez très bien prouvé.
Les malheureux doivent être les plus fenfibles
, parce qu'étant montés , fi j'ofe
m'exprimer ainfi , à l'uniffon de ceux qui
fouffrent , les impreffions font chez eux
plus faciles , plus promptes , plus vives ,
plus profondes. La vue du même mal
du même accident , du même malheur
que nous fouffrons , loin de nous foulager
par elle -même , ne peut que nous être
défagréable & fâcheufe. Ce n'est donc pas
la fimple confidération des malheurs des
autres qui peut nous confoler , mais les
réflexions naturelles auxquelles ellé nous
porte. La néceffité des maux , leur éren
due , l'exemple de ceux qui les fouffrent z
voilà les motifs légitimes qu'il eft au pou
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
voir des infortunés de fe procurer à la vue
des maux d'autrui.
Il n'eft pas néceffaire d'être réduit à la
mifère de Job pour connoître que cette
vie ne peut commencer , s'écouler , finic
fans fouffrance. Les cris de la douleur , de
la foibleffe , du beſoin , de la néceffité fe
font entendre dans les berceaux des Rois
à leur naiffance comme dans ceux des
bergers. La nature , fans égard pour leurs
´majeftés , les laiffe , comme lesautres , dans
un état d'impuiffance & de dépendance.
En vain voudroit - on prévenir leurs defirs ,
on ne peut que les deviner ; & peut- être
une attention exceffive leur eft- elle plus
importune qu'un peu de négligence ne
leur feroit nuifible. Il faut chez eux,
comme chez les enfans du commun , que
les fignes de la douleur annoncent leurs
befoins réels . Les plaintes , les gémiffemens ,
les larmes , font le langage commun de l'enfance.
Ils n'ont pas plus de force pour fe
foutenir que n'en ont les autres , fouvent
moins & toujours plus tard , parce qu'élevés
plus délicatement & plus mollement ,
leurs membres ont plus de peine à fe fortifier.
Il faut donc qu'ils fouffrent la gêne
d'être couchés , affis , ou portés , jufqu'à
ce que leurs pieds puiffent les étayer. Il
faut qu'ils fallent le pénible apprentillage.
JUIN 1768. 37
de marcher. Leurs dents ne leur viennent
point fans maux. La colique , la rougeole ,
le millet , la petite- vérole , ne leur font
point de grace. Plus grands on les voit ,
paffer par les épreuves communes ; les
infirmités , les maladies les plus cruelles
femblent être leur apanage. La goutte ,
la gravelle ont jetté depuis long- temps un
dévolu fur eux. Enfin la mort , environnée
de toutes les horreurs , termine leur
carrière. Rien ne peut en retarder l'inſtant
fatal. Trop fouvent ( fort déplorable des
Rois , & des meilleurs Rois ! ) la perfidie ,
le poifon , le fanatifme le préviennent.
Quand donc un malheureux voit ces
dieux de la terre paffer par les mêmes
infirmités , les mêmes peines , les mêmes
maux que lui ; quand , dans la félicité la
plus complette en apparence , il les voit
expofés aux accidens , aux dangers , aux
malheurs communs de l'humanité , peut- il
regarder comme propres ceux qu'il fouffre
? Peut- il murmurer d'un tribut payé
par ceux qui en impofent aux autres ?
Peut- il trouver dur un joug fi univerſel ?
Ne doit-il pas alors fe dire à lui - même :
fi je fouffrois feul en ce monde , peutêtre
aurois-je à me reprocher d'avoir , par
ma faure , encouru mes peines comme:
des châtimens , mais quand je vois que
38 MERCURE DE FRANCE.
tout fouffre & pâtit dans la nature ; que
le mal eft inévitable , même aux plus puiffans
; n'est-ce pas pour moi une espèce de
confolation de les voir à mon rang ou
de me voir au leur ? Je déplore la fatalité
qui nous affujettit tous au mat; mais je
le dis , quoique mon coeur voulût foulager
tous les morrels du poids accablant
de leurs douleurs ; dans la pofition préfente
la néceflité des fouffrances , où les a
foumis la nature , confole mon amourpropre.
En effet , fi je fouffrois feul , je me re→
garderois comme la honte , l'opprobre , lė
rebut , le néant des êtres de mon efpèce :
je m'inculperois mes maux , qui pourroient
n'en être pas moins néceffaires ; je ne
pourrois me croire innocent ; & cette feule
penfée me confondroit , m'anéantiroit . Au
contraire , je fens mon poids allégé quand
il tient à celui des autres , & qu'il en eft
comme foutenu .
Que fera - ce fr je fais attention que
Fun eft fouvent plus pefant que l'autre ?
Qui pourroit , je vous le demande , connoître
l'étendue des maux de l'humanité
& penfer encore aux fiens ? Quel plaufible
fajer de fe plaindre lorfque d'une fi grande
coupe de fiel on n'en prend que quelques
gouttes ! Regardons au-deffous de nous,
JUIN 1768. 39
dit un antique adage , & nous nous tronverons
toujours heureux , on du moins
beaucoup moins malheureux. La même
penfée qui nous rend fupportable , la baffeffe
de l'état où nous pouvons être , nous
fait aufli fupporter plus patiemment nos
maux , parce que nous en voyons de plus
grands.
Entrons dans ces fombres prifons , dans
ces cachots infects où gémit quelquefois
l'innocence auffi bien que le crime. Entrons
dans ces maifons de douleur , où les
maladies , les peftes les plus incurables ,
ne nous offrent que des fpèctres , des
fquelettes hideux , dont la vde feule nous
fait fouvent plus de peine que nos plus
grandes douleurs , & nous nous confolerons
aifément ; nous ne ferons
pas tentés
de faire échange .
Solon conduifit un jour un de fes amis ,
qui étoit dans l'affliction , fur la citadelle
d'Athènes , & lui fit porter la vue fur toutes
les maifons qui étoient au- deffous . Imaginez
, lui dit alors ce philofophe , les latmes
qu'on y a répandues , qu'on y répand ,
& qu'on y répandra , & ceffez de pleurer
comme propre ce qui eft commun à tous
les hommes. Etendons à l'univers ce que
ce fage difoit d'Athènes élevons - nous
affez haut pour voir le tableau entier des
40 MERCURE DE FRANCE.
maux de l'humanité , & nous verrons les
nôtres n'y former qu'une ombre légère.
Je crois , comme le dit le même philofophe
, que fi l'on ramaffoit dans un même
lieu les maux de tout le monde , il n'eft
perfonne qui n'aimât mieux s'en tenir aux
fiens que de prendre fa part de cette maffe
commune. Če fpectacle feroit donc pour
nous une espece de confolation , puifqu'il
nous feroit voir que nous ne fommes pas
les plus malheureux .
N'éprouvons - nous pas encore tous les
jours que des maux plus grands nous en
rendent fupportables de moindres , qui ,
avant que d'éprouver ceux-là , nous paroiffoient
prefque intolérables , & que nous
regarderions comme un bien - être & un
bonheur de n'avoir plus que ceux- ci à
fouffrir ? Or , ce foulagement eft précifément
celui que nous recevons quand nous
voyons les autres en proie à des maux
plus cuifans. Nous les pefons pour ainfi
dire avec les nôtres , & trouvant leur poids
plus lourd , nous en retirons une certaine
fatisfaction , non pas de voir qu'ils
font plus intolérables que les nôtres , ( rien
ne feroit plus horrible ) mais de voir les
nôtres plus légers & plus fupportables.
Mais , direz- vous , ne peut-il pas arriver
qu'un homme foit dans une fituation fi
JUIN 1768. 41
malheureufe qu'il ne puiffe fe cacher à luimême
qu'il eft le plus miférable des mortels
, & par conféquent qu'il ne lui refte
aucun motif fi léger qu'il foit de confolation
? Phyfiquement la chofe peut être ,
mais je la crois moralement impoffible.
Quelque réels que foient nos maux en euxmêmes
, ainfi que ceux des autres , l'imagination
les diminue on les exagère felon
que nous penfons diverfement , & par- là
ils font relatifs aux perfonnes. Il y a tel
mal fi fenfible , qu'on peut croire qu'il
n'y en a point de plus grand ; il y en a
tel autre fi rebutant , fi odieux , fi infamant
, quoique moins douloureux , que
felon les différens caractères que ces maux
affecteront , les uns & les autres fe trouveront
moins affligés des leurs. Ainfi , il
n'y a perfonne qui ne puiffe trouver un
plus malheureux que foi , & par conféquent
fe féliciter de l'être moins.
Enfin l'exemple de ceux que nous voyons
fouffrir des malheurs femblables aux nôtres
nous foutient , nous confole , nous anime
& nous encourage à les fupporter plus fermement
; cette vue nous raffure contre
notre propre foibleffe en nous la reprochant.
Nous nous accufons alors de délicateffe
, de pufillanimité , de lâcheté , &
cette réflexion allége , adoucit nos maux
42 MERCURE DE FRANCE.
en nous les repréfentant fupportables ,
puifque nous les voyons en effet fupporter.
A combien plus forte raifon fommesnous
difpofés à en affoiblir & en diminuer
l'idée lorfque nous fommes témoins de la
fermeté , de la conftance , de l'héroïſme
de ceux qui en fouffrent avec férénité de
beaucoup plus grands auxquels ils pourroient
fe fouftraire . Qui eft - ce que ne
raffermiroit pas l'exemple d'un Régulus ,
d'un Scévola , d'un Poffidonius , d'un Arcéfilas
& d'une infinité d'autres perfonnages
auffi inébranlables dans les revers , dans
les afflictions & dans les fouffrances ?
Nous avons tous les jours fous nos yeux
des exemples de cette force , de cette virilité
d'âme qui ne le céde pas aux anciens,
Or, fi la bravoure & l'intrépidité des
guerriers courageux donne de la hardieſſe ,
du coeur & de l'audace même aux plus
lâches , comment la force & la vertu fublime
de ceux qui fouffrent volontairement
, pour une bonne fin , des maux
plus intolérables que les nôtres , ne ſoutiendroit-
elle pas notre foibleffe , & ne
nous apprendroit- elle pas à les fupporter
plus patiemment , plus courageufement ?
moyen infaillible , fi nous en voulions
profiter , de rendre leur poids beaucoup
plus léger.
JUIN 1768. 43
Tel eft , Monfieur , mon fentiment fur
la queftion que vous avez propofée. 11
na rien de neuf , je le fais ; il eft même
fondé fur une opinion commune & populaire
; mais je ne crois pas ( quoique je
fois bien éloigné de penfer en tout avec
le peuple ) qu'il faille toujours , en fait
d'opinion , lui tourner le dos : c'eft-à dire ,
comme l'a avancé , avec plus de fel que
de vérité , l'ingénieux Fontenelle dans un
de fes dialogues , penfer tout à rebours
pour voir en face la vérité. Il y a de vrais
comme de faux préjugés : c'eſt à la raifon
& à la philofophie d'en faire le difcernement.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c."
L'Abbé GUCHET , P. du Collège
d'Epernay. Ce 6 mai 1768.
44 MERCURE DE FRANCE.
JZUNE
VERS à Mlle St...
EUNE & charmante Eglé , vous à qui la
nature
Prodigua fes faveurs ,
Accorda fans meſure ,
Ses dons les plus flatteurs ;
Daignez écouter , fans colère ,
Les peines d'un amant qu'un deſtin trop févère
Accabla toujours de rigueurs.
J'adorois la belle Glycère ,
Elle étoit digne de mon choix :
Attraits , fageffe , efprit , elle avoit tout pour
plaire ;
Cent fois je lui jurai de mourir fous fes loix.
Cent fois .... ô comble d'impoſture !
Je vous vis une feule fois ;
Hélas ! c'en fut affez pour me rendre´parjure.
***. Par M. R **
תע
JUIN 1768. 45
MADRIGAL à deux nouveaux Mariés.
N ** , que tu vas être heureux !
Le Dieu d'Hymen comble tes voeux.
N'abuſe pas de ta fortune ,
Ménage ta charmante brune.
Si tu veux garder les defirs ,
Economiſe les plaifirs.
Vous , Life , écoutez ma leçon :
D'amours laiffez faire moiffon.
Mais , fans être jamais hautaine ,
Soyez quelquefois inhumaine :
En réſerve , pour le bonheur ,
Gardez toujours une faveur.
46 MERCURE DE FRANCE.
***
SECONDE lettre ( 1 ) de M. V *** , à
Milady concernant les funérailles
de CROMWEL.
J
,
L'A'r l'honneur d'envoyer à Mylady les
". réflexions de notre bon ami R *** fur
les pièces énoncées dans ma lettre du 6
mars dernier , concernant les funérailles
de Cromvvel , en attendant celles qu'it me
promet encore fur un point de notre hiftoire
auffi extraordinaire qu'intéreffant.
Sur la pièce étiquetée nº 1 .
Peu de temps après la reſtauration ( 2 ) ,
le Sergent de la Chambre des Communes
reçut en effet l'ordre de fe tranſporter
avec fes Officiers à Weftminſter pour
demander que le corps du tyran , qui y
étoit enterré , lui fût remis , afin que la
Chambre pût en difpofer aina qu'elle trouveroit
convenable.
Sur quoi ledit Sergent , après avoir fait
( 1 ) La première eft dans le fecond volume du
Mercure d'avril dernier .
( 2 ) Le rétablillement de la Mailon de Stuart
fur le trône d'Angleterre,
JUIN 1768. 47
lever les carreaux de la chapelle de Henry
VII , à l'endroit défigné , trouva la
voûte où repofoit le corps , fur le cercueil
duquel étoit une plaque de cuivre trèsbien
dorée & renfermée dans une boîte de
plomb où , d'un côté , étoient gravées les
armes d'Angleterre avec celles du tyran ,
& fur le revers la légende fuivante :
OLIVERUS , Protector Reipublica Anglia ,
Scotia , & Hiberniæ , natus 2 5 april. 1 599,
inauguratus 16 dec. 1653 , mortuus 3
Sept. anno 1658 , hic fitus eft.
N. B. Ledit Sergent , croyant que la
plaque étoit d'or , s'en empara pour lui
tenir leu d'honoraires ; & M. Giffard, de
Colchefter, qui a époufé la fille du Sergent
, eft maintenant poffeffeur de cette
plaque , que fon beau- père lui a dit avoir
acquife, ainfi que nous l'avons rapporté,
No 2,
Ici et une déclaration reconnue & attef
tée au point ( fi l'occaſion l'exige ) d'être
juridiquement dépofée de la part de M, . ,
Barkfiead , lequel fréquente journellemeng
le caffé de Richard à Temple- bar , fils du
fameux Barktead , le Régicide, qui , après
48 MERCURE DE FRANCE.
Ja reftauration , fut exécuté comme tel ;
lequel fils , à la mort de l'archi- traître ,
étoit âgé d'environ quinze ans.
Cette déclaration porte en fubftance ,
que ledit régicide Barkstead , étant alors
Lieutenant de la Tour de Londres , & l'un
des plus intimes confidens de l'ufurpateur ,
defira , ainfi que quelques autres complices
de Cromvvel , connoître les intentions de
fon maître , malade, fur le choix de ſa ſépulture.
A quoi le tyran répondit que l'endroit
où il avoit remporté la victoire la
plus complette , par conféquent acquis le
plus de gloire , c'eft- à- dire , la plaine de
Nafeby , dans le Comté de Northampton ,
étoit le lieu qui lui plaifoit le plus. En
conféquence , vers minuit ( l'inftant après
fa mort ) le corps de Cromvvel , embaumé
& dans un cercueil de plomb , fut conduit
par Barkſtead & par fon fils dans la plaine
fufdite , au milieu de laquelle ils trouvèrent
une foffe déja faite d'environ neuf
pieds de profondeur , avec le gâfon fraîchement
coupé d'un côté & la terre de
l'autre ; dans laquelle , après avoir deſcendu
le cercueil , on rejetta la terre , & fur
laquelle on eut foin de rajufter afſez foigneufement
le gâfon pour dérober aux
paffans jufqu'aux foupçons que cette terre
eût été nouvellement remuée. On poufla
même ,
JUIN 1768.
même , peu de jours après , la précaution
au point de faire labourer entièrement la
plaine & de la faire enfemencer de froment
pendant trois ou quatre ans de fuite.
M.Barkstead rapporte encore beaucoup
d'autres circonstances trop longues à déduire
, & fur-tout la converfation intéreffante
qu'il eut depuis la reftauration
fur ce fujet avec le célèbre Duc de Buckingham
, &c,
N° 3.
En converfant fur cette déclaration de
Barkstead , avec le révérend M. Sen ... de
Q... & dont le père a réfidé long- temps
à Florence , en qualité de négociant , &
depuis en celle de Miniftre du Roi Char-
Les II; il m'a dit lui avoir ouï dire
que
ceux du parti de Cromvvel , qui s'étoient
fauvés dans ce pays - là après la reftauration
, lui avoient fouvent tenu des propos
relatifs à cette étonnante aventure.
Ces forcénés ( difoit - il ) s'étoient fouvent
vantés , en fa préfence , d'avoir concerté
& affuré leur vengeance contre
Charles premier auffi loin que la prévoyance
humaine pouvoit atteindre , en
le faifant décapiter , tandis qu'il vivoit
encore , & en rendant fes meilleurs amis

MERCURE DE FRANCE.
les exécuteurs du comble de l'ignominie
fur ce malheureux Prince après fa mort.
Après leur avoir demandé ( ajoutoit- il )
ce que fignifioit un tel propos , l'un d'eux
lui dit que Cromvvel & fes affidés , appréhendant
qu'au rétabliffement des Stuarts
fur le trône d'Angleterre , on n'infultât nonfeulement
à fa mémoire , mais même à fon
cadâvre , lui - même , ( Cromwel ) ainfi que
l'a déclaré Barkstead , avoit imaginé de fe
faire enterrer fecrettement dans la plaine
de Nafeby , tandis qu'un cercueil vuide
recevroit à Londres tous les honneurs funèbres
dus au Protecteur de la nation angloiſe,
& de placer quelque temps après dans ce
même cercueil , le corps du Roi décapité
( 3 ) , afin que fi quelque fentence infamante
étoit dans la fuite portée contre le
corps du Protecteur , toute l'ignominie ent
pût tomber fur celui du Roi même,
Qu'au rétabliffement de Charles II, par
ordre de la Chambre des Communes , la
tombe de Cromvvel fut brifée , le corps
(3 ) Mylord Clarendon même avoue qu'il n'egifte
aucune preuve que le corps de l'infortuné
Monarque ait été enterré , & qu'après la reftauration
, lorfque , par ordre du Roi Charles II , les
Lords Southampton & Lindſey furent chargés d'en
faire la recherche pour l'inhumer avec folemnité ,
on ne put jamais le trouver dans l'égliſe où l'an
difoit qu'il avoit été mis en terre.
JUIN 1768 .
tiré du cercueil , avec l'infcription mentionnée
dans le procès - verbal du Sergent ,
de-là porté à Tyburne , & ( à la grande
fatisfaction des conjurés ) pendu publiquement
à la vue d'une multitude immenſe
de fpectateurs , prefque infectés de la mauvaife
odeur qu'il exhaloit. Que le fecret
du changement des corps n'étant connu
que d'un petit nombre d'ennemis du feu
Roi , & les autres ne doutant pas que ce
ne fût en effet celui de Cromi vel que l'on
voyoit pendu , tout réuffiffoit au gré des
premiers ; lorfque la curiofité ayant conduit
quelques - uns des fpectateurs un peu
plus près du gibet , ils entrevirent , avec
horreur , des traits de reffemblance avec
quelqu'un qu'ils n'avoient pas crus devoir
rencontrer là ; & , qu'en ferrant la corde ,
on diftinguoit une forte couture autour
du col , au moyen de laquelle on fuppofoit
qu'immédiatement après le fupplice du
Roi , on avoit rejoint la tête au corps.
Qu'au moment où ce bruit fe répandit
tout bas , la foule des curieux vint à s'augmenter
, & qua'yant fait part à l'Officier
qui préfidoit à l'exécution des foupçons
qu'on avoit conçus , il fe hâta de dépêcher
un meffager pour informer la Cour de
la néceffité de prévenir un pius mût exa
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
men d'un fait dont les conféquences l'épouvantoient
lui - même. Sur quoi l'ordre
arriva bientôt après de dépendre le corps ,
& , fous prétexte de prévenir les fuires de
l'infection , de l'enterrer de nouveau,
Qu'il eft fur-tout à remarquer que ce
même corps , qui devoit être brûlé , ne lẹ
fur point, & qu'il eft peu probable que
cette dernière partie de la fentence n'eût
pas été exécutée fi l'on eût été tant foit
- peu peu convaincu que ce corps fût en effet
celui de Cromvvel.
Tel eft le rapport du révérend M. Sen ...
Refte à favoir fi l'on peut y compter. Ce
qu'il y a de fûr , c'eft que tous les enthoufiaftes
qui ont furvécu à Cromvvel fe font
fait gloire d'en atteſter la vérité jufqu'au
dernier inftant de leur vie.
J'ai l'honneur , & c ,
Londres , le 29 mars 1768 ,
JUIN 1768. $$

SUR le tombeau du Cardinal DE FLEURY,
fait par M. LEMOÍNE .
Q
U AND Praxitèle aux yeux d'Athène ,
Offroit un chef d'oeuvre nouveau ,
La voix des arts , l'amour du beau
Rempliffoient l'air d'une chaleur foudaine ;
Et vous dormez , poëtes indolents !
Et votre oeil , dans un temple augufte ,
Par le génie & les talens ,
Voit redonner la vie à l'homme fage & jufte
Qui nous protégea fi long- temps ,
*
A ce miniftre humain , doux & fidèle ,
Que la patrie & Louis ont perdu !
Vous vous taifez quand Lemoine a paru ,
Quand , aux efforts de fa main immortelle,
L'effort de votre verve eft dû !
Eh quoi toujours la danfeufe ou l'actrice ,
Occuperont vos pinceaux libertins?
Toujours des foupirs de couliffe ,
Des Sultanes de publicains ,
Toujours l'amour gâté par l'artifice ,
Ou préfenté par l'avarice ,
Aux foupers de nos Arétins ?
1
Toujours chanter , toujours peindre le vice ?
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Je ne reconnois plus les enfans des neuf Soeurs 3
Du plus fameux des lâches raviffeurs
Ils ont choifi la lyre foible & molle ,
Et leurs petits vers corrupteurs ,
Bleffant la décence & les moeurs ,
Ont quelque Hélene pour idôle.
La gloire pour eux fans appas.
Eft fans doute un être frivole ;
La gloire n'eft jamais où la vertu n'eft pas.
Par M. BRet.
EPIGRAMME contre une Dame affezjolie ,
mais fans efprit , qui appuyoit ſa main
fur la tête de M. l'Abbé DE LAT.....
connu par fes poéfies charmantes.
PAR
AR fon efprit , comme par la figure ;
La jeune Eglé brille à la fois ;
Car à préfent , je vous le jare ,
Elle en a jufqu'au bout des doigts :
JOREL DE SAINT-BRICE , Garde di
Roi , Compagnie de Beauvau.
JUIN 1768 . 53
LE RETOUR DU PRINTEMPS *.
IDYLLE.
Un jour plus beau , plus pur , lạit fur notre
hémisphère.
Le foleil a paru , les aquilons fougueux
Sont rentrés dans le fond de leurs cachots affreux ;
Et les neiges ont fui dans le fein de la terre
Pour le dérober à fes feux.
Déja commence à naître une faiſon plus douce ;
Le triſte hiver n'eſt plus : voyez croître la mouſſe
Où tant d'amans feront heureux .
Tout le tair ; zéphir ſeul murmure ;
La craintive Dryade a mis fin à fes pleurs :
Les champs , fe couvrent de verdure ,
Et les arbres déja font couronnés de fleurs .
C'est le réveil de la nature.
Sur le bord d'un ruiffeau , dont l'onde claire &
pure
Réfléchit à la fois mille objets enchanteurs ,
Flore , avec un fouris , détache fa ceinture ,
Et fon volage époux vient ravir les faveurs.
Sur le gâfon naiffant les Grâces demi- nues ,
L'Amour , les Plaifirs féducteurs ,
Vénus , les Jeux , les Ris, des Nymphes ingénues ;
Imité de l'ode d'Horace diffugere nives , &c
C iv
16 MERCURE DE FRANCE.
D'un pied léger danfent en choeurs .
Quel ſpectacle riant ! qu'il a pour moi de charmes !
Quels momens ! qu'ils ont de douceurs !
pleurs du fentiment ! .. délicieufes larmes !
Vous effacez tous mes malheurs.
Coulez , coulez , la fource en eſt chérie.
Charmes heureux , charmes puiflans ,
Fortifiez mon âme abattue & Alétrie ;
Régnez à jamais fur mes fens.
S'il eft peu de plaifirs folides ,
Pour une âme fenfible , il eft d'heureux inftans s
Il eft des plaifirs purs , délicats , mais rapides :
C'eſt le zéphir , c'eft Flore & les charmes nailfans.
Tout n'eft ici qu'illufion , menſonge ;
Tour n'eft qu'erreur , & la vie eft un fonge.
Heureux encor le mortel qu'il féduit ! ..
Voyez les faifons les plus belles....
Devant l'été le printemps fuit ,
L'automne vient , l'hiver le fuit.
Jouiffons ; le temps a des ailes .
Mais l'aftre de la nuit , par fon rapide cours
Ramène des faifons nouvelles :
Et nous , foibles humains , nous mourons pour
toujours !
Ufons des derniers traits d'une foible lumière ;
Pourfuivons le bonheur fur l'aile des plaifirs
Si nous tombons dans la carrière ,
Si nos efforts font vains ; que les rendres defirs ,
Que l'espérance encor ferme notre paupière.
Par M. DROBECQ.
JUIN 1768. $7
A TOI
QUATRAIN.
VOIR à les côtés une époufe fidèle ,
De toutes les vertus le plus parfait modèle ;
C'eſt un bien précieux , & plus rare que l'or.
Tout le trouve à Paris ; cherchiez - y ce tréfor .
Par M. DESV AUX DUMOUSTIERS , Garde
du Corps , Compagnie de Noailles .
ELGARROTE * masbiendado , y Alcalde
de Zalamea. Le Tourniquet bien appli
qué , & le Juge de Zalamea , comédie
de CALDERON.
CETTE ETTE fingulière comédie a un fondement
hiftorique , & le fait qui y a donné
lieu eft très - réel . Elle peint , avec une
vérité frappante , les moeurs & les préjugés
des perfonnages qui y font introduits. On
y voit au naturel le caractère d'un brave
* Garrote fignifie carcan. C'eſt un genre de fupplice
particulier qui n'eft pas très- cruel , parce
qu'il est très- court. On fait affeoir le patient far
une chaife , on lui met au cou'un carcan , au devant
duquel il y a intérieurement un bouton qui avance
fur le noeud de la gorge. Avec un tourniquet on
ferre le carcan , & le patient eft étranglé fans
douleur & fur le champ.
€ v
18 MERCURE DE FRANCE.
1
& franc guerrier qui commande un corps
de troupe , la licence que fe promet fouvent
un Officier fubalterne avec les gens
du peuple , les mifères du Soldat , les abus
qui les augmentent , la gaieté qui le confole
, l'efprit de libertinage & les tours de
fubtilité qui lui font trouver des charmes
dans ce pénible efclavage. Mais , ce qui
intéreffe le plus dans ce tableau , ce font
les fentimens élevés & la conduite ferme
& hardie d'un fimple laboureur qui venge
avec une intrépidité héroïque fon honneur
offenfé , fans être retenu par aucun égard
ni aucune crainte .
La fcène s'ouvre par une marche de
foldats. Il y en a un qui fe diftingue particulièrement
par fes murmures , auxquels
toute la troupe applaudit. Patience , lui
dit un camarade , toutes nos fatigues vont
s'oublier dès que nous ferons au gîte. De
quoi cela me foulagera - t il , reprend le
raiſonneur , fi je créve avant d'y arriver ?
& quand j'y arriverois en vie , Dieu fair
encore fi on nous y logera. N'avons nous
pas nos conducteurs auxquels les Mayeurs
& Syndics vont propofer de nous faire
paffer outre en offrant quelque rafraîchif
fement ? On leur répondra d'abord que
cela eft impoffible , & que la troupe eft
rendue ; mais files manans ont de l'argent,
d'un feul mot, marche , on nous fera obéir
JUIN 1768. ༨༡
à l'inftant. Pour moi , fi cela arrive , je
jure qu'on partira fans moi . Je fais déja
comme on déferte. Mais je fais auffi
reprend le camarade , que cette petite fantaifie
coûte la vie à un malheureux foldat
, fur- tout fous les ordres du général
qui nous commande ; car fi Don Lope de
Figueroa paffe pour vaillant & grand capitaine
, il a auffi la réputation d'être le plus
emporté , le plus impitoyable , & le plus
étrange blafphémateur de toute l'armée ;
& , pour la difcipline , il fera périr fon
meilleur ami fans nulle forme de procès.
C'est moins moi que je plains , répart le
mutin , que cette pauvre femme qui me
fuit. La bonne créature prend la parole ,
& dit qu'elle fouffre volontiers ; elle conte
tous les facrifices qu'elle a faits pour vivre
avec fon cher foldat. Cela lui attire beaucoup
d'éloges ; on crie viva La Chifpa , &
infenfiblement on oublie le mal dont on
fe plaignoit , on chante , on fait chorus
& on arrive

Le Capitaine de la compagnie vint annoncer
à fes foldats qu'il y a apparence
qu'on paffera plufieurs jours à Zalamea
& tout le monde s'en réjouir. Il demande
à fon Sergent , qui vient du logement ,
où eft fon billet. Vous êtes , dit le Sergent
, chez l'habitant le plus riche du lieu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
& qui , outre cela , a la plus belle fille du
pays. Bon , dit le Capitaine , ne fera - ce
pas toujours une payfanne glorieufe avec
des mains & des pieds effroyables . Pour
moi , à moins que je ne voie de la parure
& de l'élégance , je ne crois pas être avec
une femme. On lui dit auffi que le père
eft le plus vain & le plus préfomptueux
des hommes. La vanité , dit le Capitaine ,
eft toujours l'apanage d'un manant riche .
Leur converfation eft interrompue par
l'arrivée d'une figure de Don - Quichote.
C'est un perfonnage très - peu intéreffant ;
un gentilhomme ridicule , amoureux de
la fille du laboureur , ouplutôt de les écus ,
car il meurt de faim à la lettre . Il ne
parle que de la belle généalogie en or &
azur que lui a laiffée fon père. Il auroit
dû , dit fon valet , vous laiffer plus d'or
& moins de parchemin,
Au refte , reprend le perfonnage , je
n'ai pas grande obligation à ce père de
m'avoir fait gentilhomme , car s'il n'eût
pas été noble il n'eût pas
été mon père,
& je me ferois bien gardé de me laiffer
engendrer par un roturier. La converfation
continue fur ce ton jufqu'à ce que
fon Ifabelle paroiffe à fa fenêtre. Elle le
traite fort mal & fe moque de lui. Il fe
retire en voyant arriver Pedro Crespo ,
père de fa Dame. Ce vieillard murmure ,
"
JUIN 1768 .
en entrant , de trouver toujours cette figure
de tapillerie à fa porte . Juan , fon fils ,
arrive d'un autre côté & fe fâche de même
contre ce revenant perpétuel . Ce jeune
homme eft un petit mutin qui promet fort
de reffembler un jour à fon père. L'un &
l'autre fe diffimulent ce qui vient de les
choquer , & ils ne fe parlent que de leurs
Occupations. Crespo conte qu'il vient des
champs , & qu'il eft très-content de fes
troupeaux & de fes moiffons. Et toi ,
Juan , dit-il à fon fils , d'où viens-tu ?
Juan. Je vous facherai peut être en vous
le difant. J'ai joué à la paume , & perdu
deux parties.
Crefpo. Il n'y a pas grand mal fi tu as payć.
Juan. Je n'ai pas payé , faute d'argent ,
& je venois même vous en demander.
Crefpo. Avant tout , écoute ce que j'ai
à te dire. Ne t'engage de ta vie qu'à ce
que tu es fûr de pouvoir faire , & ne joue
jamais plus d'argent que tu n'en as , de
peur de rifquer ta renommée fi tu ne pouvois
pas remplir tes obligations .
Juan. Le confeil eft comme venant de
vous ; & , pour vous marquer combien
j'en fais cas , je le paierai par un autre.
Ne donnez jamais d'avis à un homme qui
vous demande de l'argent .
Crefpo. Tu m'as rendu le change.
Ils font interrompus par le Sergent qui
61 MERCURE DE FRANCE.
leur annonce que Don Alvaro de Atayde,
fon Capitaine , doit loger chez eux. Crefpo
offre tout ce qui eft dans fa maiſon . Juan
lui fait reproche de ce qu'étant riche , ik
n'achete pas un privilége pour s'exempter
de ces charges.
Crefpo. Dis-moi de bonne foi , Juan ,
quelqu'un ignore- t- il que je ne fuis qu'un
payfan ? Quand j'acheterai de la nobleſſe
ferai-je noble pour cela ? Il m'en coûtera
cinq ou fix mille, réaux , c'eſt de bon argent,
& je n'aurai pas acquis de l'honneur ,
car il ne fe vend point. Qu'un homme
qu'on a vu chauve route fa vie , mette une
perruque , on dira qu'il eft bien coeffé.
Mais qu'y gagnera - t - il ? Quoiqu'on ne
voie pas fa tête pelée , chacun ne fait- il
pas qu'il n'a pas un cheveu à lui ?
Juan. Il y gagnera de mettre fa tête à
couvert du foleil , du vent & de la pluie.
Crefpo. Je ne veux point d'un honneur
précaire. Je veux demeurer ce que je fuis
& ce qu'ont été avant moi mes pères.
Il fait defcendre fa fille & lui annonce
que des troupes vont loger dans le village,
& qu'il aura chez lui un Capitaine. Il lui
ordonne de fe retirer dans un grenier pen
dant leur féjour . Je venois , dit - elle , mon
père , vous demander la permiffion de m'y
renfermer avec Inès , ma couline.
Apeine eft- elle rentrée que le Capitaine
JUIN 1768.
furvient ; le père & le fils lui font de grands
complimens qu'il reçoit avec civilité , mais
avec hauteur . Ils le laiffent avec fon Sergent.
Hé bien , dit l'Officier , as-tu vu la
payſanne ?
Le Sergent. J'ai parcouru toutes les
chambres & la cuifine , fans la trouver.
Une fervante m'a dit qu'elle eft cachée
dans les greniers , d'où elle ne deſcendra
pas , parce que le vieillard eft fort jaloux.
Don Alvar. Si je l'avois rencontrée tout
fimplement , je n'y aurois fait nulle attention
; mais précisément parce qu'on me la
cache , vive Dieu ! je veux pénétrer où elle
eft. Il faudroit , dit le Sergent , trouver un
prétexte pour y entrer fans donner de
foupçon.
Sur ces entrefaites le Soldat harangueur,
avec fa Chifpa , fe préfentent. Ils viennent
demander à Don Alvar le privilége
du jeu . Le Capitaine trouve cette occafion
merveilleufe. Il dit à Rebolledo ( c'eſt le
Soldat ) qu'il veut entrer , fur quelque mo
tif plausible , dans une chambre haute de
la maifon ; qu'il faut qu'il feigne de lui
manquer de reſpect , qu'il le menacera de
fon côté , qu'il fuira au grenier où il le
fuivra. La fcène fe joue fur le champ , le
Soldat fait l'infolent , le Capitaine tire
l'épée & le pourſuit.
64 MERCURE DE FRANCE .
On voit entrer le Soldat hors d'haleine
dans la retraite où font les femmes. Le
Capitaine & le Sergent furviennent , elles
prient pour le prétendu coupable , & obtiennent
fa grace. Pedro Crefpe & Juan
patoiffent l'épée à la main. Ils ont entendu
le bruit de la querelle & fu que le Capitaine
court après un Soldat.
Crefpo . Qu'eft ceci , Seigneur Cavalier ?
quand je vous crois occupé à tuer un
homme , je vous trouve à courtifer une
femme ! Alvar répond qu'il fait ce qu'il
doit au fexe , & qu'il a facrifié fon reffentiment
à cette Dame.
Crefpo. Ce n'est point une Dame : c'eſt
ma fille.
Juan. Tout ceci n'eft , vive Dieu ! qu'une
rufe pour vous introduire ici. Je fuis piqué
de ce que vous croyez me tromper . Il n'en
eft pardieu rien , & vous pourriez , Seigneur
Capitaine , payer autrement les
offres de fervice de mon père , & lui épargner
cette offenfe.
Crefpo. De quoi vous mêlez - vous , petit
garçon Si ce Soldat l'a mis en colère
pourquoi ne l'auroit- il pas pourfuivi ? Sei
gneur , ma fille vous eft obligée de votre
attention pour elle.
Don Alvar à Juan. Je n'ai fans de te
eu aucune autre raifon. Songez mieux à
ce que vous dites.
JULN 1768. 69
Juan. J'y fonge très - bien .
Alvar. Si votre père n'étoit
pas là , petit
garçon , je vous traiterois comme vous
méritez.
Crefpo . Doucement, Seigneur Capitaine.
Je puis parler à mon fils comme il me
plaît , mais non pas vous.
Juan. Je puis tout fouffrir de mon père ,
mais rien d'un autre.
Alvar. Et que feriez - vous ?
Juan. Je perdrois la vie plutôt que de
fouffrir un affront.
Alvar. Un payfan fe piquer d'honneur !
Juan. Autant que vous ; il n'y auroit
pas de Capitaines s'il n'y avoit
laboureurs.
da
pas de
Il met
Alvar. Ah , c'en eft trop.
l'épée à la main , Juan en fait de même ,
& Crespo tire la fienne pour les féparer ;
on crie à la garde , & le Général furvient.
Qu'est ceci ? dit - il. La première chofe
que je rencontre ici c'est une bataille ?
Parlez , qu'eft- il arrivé ? Répondez donc ,
vive Dieu hommes , femines , je vais
tour jenter par les fenêtres . N'ai - je pas
affez de la douleur que me fait fouffrir,
ma diable de jambe , fans que vous m'impatientiez
encore par votre filence.
On eft obligé de lui dire le fujet de la
querelle. Où eft le Soldat ? dit - il . Qu'on
66 MERCURE DE FRANCE.
lui donne fur le champ l'eftrapade. Alvar
prie tout bas le Soldat de fe taire , & lui
promet de le fauver. Je n'en ferai tien
s'écrie le malheureux . Je ne veux pas être
eftropié pour vous. Il conte alors la choſe
comme elle eft. Vous voyez , dit Crefpo
fi nous avions raifon. Il n'y en a point de
bonne , répond Don Lope , pour expofer
tout un village à fa ruine.
Il fait fur l'heure battre un ban , &
publier ordre à tous les Soldats de fe rendre
au corps de- garde , & défenfe d'en
fortir de tout le jour , fous peine de la vie ,
puis il ordonne au Capitaine d'aller à
l'inftant fe pourvoir d'un autre logement ,
& prend lui-même le fien chez Crefpo.
Chacun obéit , & Crespo , après avoir fait
rentrer les femmes , refte avec le Général.
Crefpo. Je vous rends graces , Seigneur ,
de m'avoir fauvé l'occafion de me perdre.
Lope. A quel propos dites - vous que
vous vous feriez perdu ?
Crefpo. En ôtant la vie à quiconque
m'eût outragé.
Don Lope. Comment , vive Dieu ! favez-
vous que vous aviez affaire à un Capitaine
?
Crefpo. Fût- ce un Général même , vive
Dieu je le tuerois s'il attaquoit mon
honneur.
JUIN 1768. 67
Lope. Je jure le ciel que je ferai pendre
le premier qui ofera toucher un Soldat.
Crefpo. Je jure le ciel d'étrangler moimême
qui ofera me faire le moindre outrage.
Lope. Mais favez- vous
que n'étant que
ce que vous êtes , vous êtes obligé de -fouffrir
des gens de guerre ?
Crefpo. Oui , dans mes facultés , mais
non dans mon honneur. On doit au Roi
fa vie & fes biens ; mais l'honneur eft le
patrimoine de l'âme , & l'âme n'eft fujette
qu'à Dieu.
Lope. Je crois , vive Dieu ! que vous
avez raiſon !
Crefpo. Oui , vive Dieu ! & je l'ai toujours
eu .
Lope. J'arrive ici bien fatigué , & le
diable m'a donné une maudite jambe qui
a befoin de repos.
Crefpo. Qui vous dit le contraire ? le
diable m'a donné un lit , vous n'avez qu'à
Vous y mettre .
Lope. Et vous l'a-t- il donné tout fait , ce lit?
Crefpo. Oui , par Dieu !
Lope. Hé bien je vais , par Dieu ! le dé
faire , car je fuis , vive Dieu , bien las.
Crefpo. Hé , vive Dieu ! délaffez - vous.
68 MERCURE DE FRANCE.
Lope s'en allant. Le manant eft têtu !
il jure par Dieu ! comme moi .
Crefpo. Le Don Lope eft revêche ! nous
aurons maille à partir enfemble.
Le fantôme extravagant & amoureux
ouvre le fecond acte avec fon valet ;
mais nous laifferons ce perfonnage affez
inutile. Le Capitaine & fon Sergent repa
roiffent, & s'entretiennent de la difficulté
de voir Ifabelle. Alvar veut lui donner.
une férénade , & ils vont tout difpofer.
Rebolledo & la Chifpa doivent en être les
principaux acteurs.
Crespo fait fervir à fouper dans un cabinet
qui donne fur un jardin , qui fait
dit- il , l'amuſement de fa fille. Lope l'invite
à s'affeoir près de lui , il obéit après
s'en être défendu.
Lope. Savez - vous que la colère vous
met quelquefois hors de vous - même ?
Crefpo. Elle ne me fait jamais perdre le
jugement.
Lope. Comment donc hier , vous êtesvous
affis fans que je vous le dife ? & encore
à la premiere place !
Crefpo. C'est parce que vous ne me le
difiez pas , & aujourd'hui que vous me le
dites , je m'en abftiendrois volontiers. Je
fais rendre l'honneur qu'on me fait.
JUIN 1768, 69
Lope. Mais hier , vous ne faifiez que
jurer & vous emporter , & aujourd'hui
je vous trouve doux & pailible.
Crefpo. Seigneur , je prends toujours le
ton des gens avec qui je traite. Hier vous
ne parliez que par imprécations , & je vous
répondois de même. J'ai pour principe de
jurer avec celui qui jure , & de prier avec
celui qui prie. Je pouffe cela fi loin , que
parce qu'hier vous vous plaigniez d'une
jambe , j'en ai fenti une douleur qui m'a
empêché de dormir toute la nuit ; & parce
que je n'ai pas fu laquelle vous faifoir
mal , j'en avois à toutes les deux . Ditesmoi
, par charité , quelle eft la mauvaiſe ,
afin que je ne fouffre que d'un côté.
Lope . Ai-je tort de me plaindre ? Il y
a plus de trente ans que ce mal me prit
en Flandre , caufé par l'outrage des faifons
, les veilles & les fatigues , fans que
j'aie eu depuis ce tems une heure de repos.
Crefpo. Dieu vous donne patience!
Lope. Eft-ce que je la demande ?
Crefpo, Hé bien , qu'il ne vous la donne
pas.
Lope. Que cent mille diables emportent
la patience , & moi avec !
Crefpo, Amen. S'ils ne le font pas , c'eſt
de peur de bien faire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Lope. Hai , hai ! Jéfus , mille fois !
Crefpo. Qu'il foit avec vous & moi.
Lope. Vive Dieu ! la douleur m'extermine.
Crefpo. Vive Dieu ! J'en fuis faché.
Il fait defcendre fa fille pour fouper
avec le Général . Si tous les Officiers étoient
comme vous, lui dit- il , je voudrois qu'elle
fût la premiere à les fervir.
Le Général admire fa rufe & fa prudence.
Tandis qu'ils font à table , on entend
la férénade . Lope diffimule fon mécontentement
de ce manque de refpect. il
faut , dit- il tout haut , paffer ces gaîtés au
foldat , elles lui font fupporter les dégoûts
de fon état. Juan trouve que c'eft un métier
fort agréable. En êtes - vous tenté ?
dit Løpe. De grand coeur , répondit Juan ,
fi vous m'accordiez votre protection .
Cependant on jette une pierre contre
la fenêtre , & le nom d'Ifabelle eft prononcé
par la mufique . Lope eft indigné ,
& le cache à caufe de Crespo , qui , de
fon côté , cache fon dépit à caufe de Don
Lope. Juan fe lève & va fourdement fe
faifir d'une rondache qu'il a vu fufpendue
dans la chambre du Général.
Les chants recommencent , & répétent
le nom d'Isabelle . Elle déplore fon fort
d'être expoſée à ces entreprifes, Lope ne
JUIN 1768. 71
peut y tenir , il fe lève en fureur & renverfe
la table. Crespo fe lève de même &
renverſe fa chaife.
Lope. La douleur que me fait cette
jambe diabolique m'a caufé cette impatience.
Crefpo. La même raifon m'a fait lever
fi brufquement,
Lope. J'ai cru que vous en aviez quelqu'autre
, quand je vous ai vu jetter cette
chaife .
je Crefpo . Vous aviez jetté la table ,
n'ai pas trouvé autre chofe fous ma main,
Lope. Je ne puis fouper , je vais me
retirer, mon hôte.
Crefpo. A la bonne heure.
Lope , bas. N'ai - je pas une rondache
dans ma chambre ?
Crefpo , bas. N'ai - je pas une fortie par
la baffe- cour ?
Lope. Bon foir,
Crefpo . Bonne nuit. ( J'enfermerai mes
enfans par dehors. )
Il envoie coucher fon fils , & tandis
que les donneurs de férénade font dans
la rue à galantifer , Lope fort d'un côté ,
& Crefpo d'un autre. Ils mettent la mufique
en déroute & reftent feuls , & fe croyant
réciproquement les auteurs de la fête , ils
s'attaquent & fe battent avec une adreſſe
72 MERCURE DE FRANCE.
& une vigueur égale , & s'étonnent l'un
de l'autre, Juan fort auffi l'épée à la main ,
ils parlent & fe reconnoiffent. Le Capitaine
, piqué de l'affront , revient avec un
renfort de foldats , & eft fort étonné de
trouver là le Général. Il s'excufe , & feint
d'être venu au bruit pour appaifer le
tumulte . Lope lui cache fes foupçons , mais
lui ordonne de fe mettre en marche fur le
champ avec fa compagnie , & de fortir de
Zalamea. Il rentre avec fes hôtes .
Le Capitaine , piqué au jeu , veut abſolument
revoir Ifabelle. Rebolledo lui apprend
qu'il a un efpion de moins , & que
Juan a obtenu de fon père la permiflion
de fuivre Don Lope à l'armée.
Le Général fe difpofe à partir. Il prend
congé de fon hôte , & lui promet d'avoir
foin de fon fils. Il fait préfent d'un diamant
à Ifabelle. Juan vient l'avertir que
fa litière eft prête,
Lope. Adieu , mon cher hôte ,
Crefpo. Qu'il vous conduife.
Lope. Ha ! bon Pedro Crefpo !
Crefpo. Ha vaillant Don Lope !
Lope. Qui eût dit , à notre première
entrevue , que nous deviendrions amis
pour la vie !
Crefpo. Moi , Seigneur , je l'euffe prédit
fi je vous eulle connu pour un....
Lope ,
JUIN 1768. 73.
Lope , s'en allant. Achevez , allez , ne
Yous gênez pas.
Crefpo. Pour un fou d'une auffi bonne
pâte.
Il donne à fon fils des confeils fort
fages & fort prolixes , & enfuite fa bénédiction
, & le laiffe fuivre le Général.
Il reste avec fa fille à prendre le frais
hors de fa maifon fur une banquette. Don
Alvar , le Sergent , Rebolledo, La Chifpa,
& d'autres Soldats s'approchent à la faveur
de l'obfcurité , faififfent Ifabelle , & l'emmènent
malgré fes cris. Crefpo demande
une épée , & Inès lui en apporte une. Le
Sergent lui dit que la réfiftance eft vaine
contre tant de monde. Rien ne l'arrête ,
il veut les attaquer , & tombe. Tuez- le ,
s'écrie Rebolledo. Non , dir le Sergent , il
y
auroit de la barbarie à lui ôter l'honneur
& la vie. Emmenons-le & attachons-le
quelque part dans la montagne. On l'y
entraîne malgré les cris .
Ifabelle , en pleurs , commence le troifième
acte. On peut imaginer le fujet de
fes longues plaintes. Elle entend les gémiffemens
d'un homme ; c'eft fon père
lié qui demande du fecours. Elle n'oſe le
mettre en liberté avant d'avoir conté fes
malheurs elle veut bien mourir de fa
main, mais après qu'il aura entendu fa

4744 MERCURE DE FRANCE.
juftification. Ils s'attendriffent , & pleurent
enfemble. Elle brife fes liens , & lui
conte que l'indigne Alvara triomphé d'elle
par la force , & qu'au point du jour ſes
eris ont attiré un paffant qu'elle a reconnu
pour fon frère ; qu'ayant appris fon malheur
, il a attaque & bleffé dans l'inftant
le Capitaine , & s'eft fauvé en voyant des
Soldats qui venoient à fon fecours ; qu'on
a relevé le raviffeur & qu'on l'a ramené
à Zalamea pour le faire panfer. Crefpo la
confole ; ils retournent enfemble à leur
maifon. Le plus court pour Alvar , dit
Crespo , eft de mourir de ſa bleſſure , car
s'il en réchappe , je n'aurai jamais de
repos que je ne lui aie donnné la mort.
L
En approchant du village il eft rencon
tré par le Greffier de la communauté , qui
le cherche pour lui annoncer qu'il vient
d'être élu Alcade , & dans une occafion
bien glorieufe & bien heureufet
pour deux
objets bien intéreffans. L'un eft l'arrivée du
Roi qui doit venir le jour même à Zalamea
, & l'autre eft , qu'on vient d'amener
dans le bourg un Capitaine bleffé fans
qu'on fache par qui , & que c'eſt la
matière d'une information , & d'une caufe
de grande importance. Crespo remercie le
Ciel de l'occafion qu'il lui offre de venger
fon honneur. Sa fille rentre dans fa
JUIN 1768. 75
maifon , & il va avec le Greffier à la falle
du confeil , où il doit recevoir la baguette
& l'autorité de Juge.
On voit le Capitaine bleffé ; il fe plaint
de ce qu'on l'a ramené à Zalamea. Son
Sergent s'excufe fur le befoin qu'il avoit
d'être fecouru. Cependant Alvar , qui fe
trouve mieux , fonge à partir , lorfque la
Juftice arrive. Il s'en met peu en peine
mais fa furpriſe eft grande de voir Crespo ,
avec les marques de fon autorité , qui fait
occuper toutes les avenues. Soit que vous
foyez Juge depuis hier , lui dit- il , ou plus
anciennement , fachez que je n'ai rien à
démêler avec vous. Ne vous échauffez
pas , Seigneur , lui dit Crefpo. Je viens ,
avec votre permiffion , faire quelques diligences
fur une matière importante ; & je
vous prie de m'écouter fans témoins. Le
Capitaine fait fortir fon monde , & Crefpo
en ufe de même .
Crefpo. Je me fuis fervi de mon autorité
pour vous obliger à m'entendre , à
préfent je la mets à part pour vous parler
en fimple particulier ( Ilquittefa baguette ) .
A préfent , dit-il , parlons à coeur ouvert.
14 lui étale au long fes fentimens , fes richeffes
, l'honnêteté de fa fille , & emploie
toute fon éloquence pour lui perfuader de
réparer fon honneur. Vos enfans , ajoute-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
t-il , profiteront de mes biens , & ce qu'ils
perdront de nobleffe de mon côté fera
bien réparé par celle qu'ils tiendront de
vous. Une action fi équitable ne peut faire
tort à votre gloire. Enfin , dit- il en fe prof
ternant à fes genoux , ayez pitié de mes
cheveux blancs. Qu'est- ce que je vous
demande ? Mon honneur que vous m'avez
ravi. De la manière humble dont je vous
fupplie , n'imagineroit-on pas que je defire
de vous une chofe qui vous appartienne ?
Songez que je pourrois ici le réparer de
ma propre main & de ma feule volonté ,
& que je préfère de le tenir de vous.
Alvar lui répond durement , & avec
l'orgueil le plus méprifant. Il le traite de
vieux fou & de téméraire , & ajoute que
s'il ne le tue pas , c'eſt en confidération de
La fille.
Crefpo. Enfin , ma plainte ne peut vous
toucher ?
Alvar. On ne doit faire nul cas des
larmes des enfans , des femmes & des
vieillards imbécilles,
Crefpo. Vous ne donnerez nulle confolation
à mon âme affligée ?
Alvar, Contente- toi que je te laiffe la
vie.
Crefpo. Songez que c'eft mon honneur
que je vous demandé à genoux,
JUIN 1768. 77
Alvar. Ceffe de m'importuner.
Crefpo. Réfléchiffez que je fuis ici
Alcade .
Alvar. Que m'importe ? vous n'avez
fur moi nulle jurifdiction . Vous me remettrez
au confeil de guerre qui me fera
réclamer.
Crefpo. C'eft- là votre réfolution ?
Alvar. Oui , vieux infenfé.
Crefpo. C'en eft donc fait ?
Alvar. Oui , pour la dernière fois.
Crefpo. Hé bien , je jure Dieu que vous
me le paierez ( Il fe lève & reprend fa
baguette ) . Hola !
Un Garde. Que vous plaît -il , Seigneur ?
Alvar. Qu'oferont entreprendre ces ruftres
?
Greſpo. Saififfez le Seigneur Capitaine .
Alvar. Vous êtes bien ofé de mettre
la main fur un Cavalier qui fert le Roi.
Vous n'avez pas ce pouvoir.
Crefpo. Nous verrons fi vous fortirez
d'ici autrement que mort ou prifonnier.
Alvar. Je vous fignifie que je fuis
Capitaine .
Crefpo. Vous n'en irez pas moins en
prifon.
Alvar. Je fuis forcé de céder à la violence
, mais je me plaindrai au Roi de
cette injuftice.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Crefpo. Et moi d'une autre. Rendez
votre épée .

Alvar. Il n'eft pas d'ufage.
Crefpo. C'eſt la loi quand on eft prifonnier.
Alvar. Traitez - moi avec respect.
Crefpo. Oh , cela eft très- raifonnable.
Menez ce Cavalier à la tour avec reſpect ,
mettez-lui civilement les fers aux pieds ,
& attachez-le poliment d'une bonne chaîne .
Qu'on traite auffi bien honnêtement ces
Seigneurs Soldats , qu'on les mette au cachot
, & qu'on prenne leurs dépofitions.
Ha , certes , pour peu que j'aie de preuves
légales , Seigneur Cavalier , je jure Dieu
que je vous ferai étrangler avec tout le
refpect qui vous eft dû.
Alvar. Ah canaille ! que la force à la
main vous rend infolens!
Cependant Juan ayant bleffé le Capitaine
, eft revenu à Zalamea , & trouvant
fa foeur à la maifon , veut la tuer malgré
fes cris & fes juſtifications. Crespo furvient ,
& s'emporte contre lui . Ne fuffit- il pas
dit- il , que tu aies ofé bleffer un Officier ?
Comment es-tu affez téméraire pour te
montter ici ? Il l'envoie en prifon , malgré
fes proteftations de ne s'être armé
contre Alvar que pour fatisfaire fon hon
neur offenfé. Il ne fuffit pas que votre père
JUIN 1768. 79
le fache , répond Crefpo : il faut que j'en
fois convaincu comme Juge , & je vous
rendrai juftice.
Au bruit de ces événemens Don Lope
revient furieux. Il defcend chez fon ami
Crefpo , & s'emporte fort contre la témérité
d'un petit Juge de village qui a eu
l'audace d'emprisonner un Capitaine. Il
veut le faire mourir fous le bâton.
II
Crefpo, Si vous venez pour cela , vous
avez fait un voyage inutile , car je penfe
que l'Alcade ne confentira pas à ce traitement.
Lope. Je le lui ferai bien fans fon confentement.
Crefpo. J'en doute , & ne crois pas que
perfonne vous le confeille. Savez - vous
pourquoi il a fait arrêter cet Officier ?
Lope. Non. Mais pour quelque caufe
que ce foit , ce n'eft pas à lui , c'eft à moi
à en faire juftice , & je ferai couper le
tou au coupable s'il l'a mérité .
Crespo. Il faut que vous ne connoiffiez
pas , Seigneur , quelle eft l'autorité d'un
Alcade.
Lope . Un Alcade eft-il autre chofe qu'un
payfan ? 5
Crefpo: Hé bien , fi ce payfan s'eft mis
dans la tête de faire étrangler le prifonnier ,
il en paffera , par Dieu , la fantaisie.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
?
Lope. Il n'en fera , par Dieu , rien ; &
vous allez le voir. Dites- moi fa demeure.
Crefpo. Elle n'eft pas loin d'ici.
Lope. Nommez - moi donc cer Alcade.
Crefpo. C'est moi.
Lope. Vive Dieu ! je l'ai ſoupçonné.
Crefpo. Vive Dieu ! rien n'eſt plus vrai.
Lope. Hé bien , Crespo , ce qui eft dit
eft dit.
Crefpo. Hé bien , Seigneur , ce qui eft
fait eft fait.
Lope. Je fuis venu réclamer ce prifonnier
pour en faire juſtice.
Crefpo. Moi , je te garde ici pour le
crime qu'il a commis .
Lope. Vous favez qu'il eft Officier , &
que je fuis fon Juge ?
Crefpo. Vous favez qu'il a fait violence
à ma fille ?
Lope. Vous favez de combien mon
autorité prévaut für la vôtre ?
Crefpo. Vous favez que je l'ai prié à
genoux de me rendre l'honneur ?
Lope. Vous n'avez qu'à le pourfuivre à
mon tribunal.
Crefpo. Mon avis eft qu'il ne forte pas
du mien.
Lope . Je m'oblige à vous rendre juſtice.
Crefpo. Je ne demande à perfonne ce
que je puis me procurer moi - même.
JUIN 1768 .
81.
Lope. Il y va de mon honneur de reprendre
ce prifonnier.
Crefpo. Son procès eft déja ici tout fait,
& terminé.
Lope. Qu'est- ce qu'un procès ?
Crefpo. Une fuite de papiers qui contiennent
la vérification du fait & du jugement.
Lope. Je vais de ce pas à la prifon.
Crefpo. Je ne vous en empêche pas ,
mais je vous avertis feulement que les
Gardes ont ordre de faire feu fur le premier
qui fe préfentera.
Lope . Vos balles ne me font pas peur ,
je fuis familier avec elles ; mais il ne me
convient pas de m'aventurer ici. Soldat ,
courez au camp : que toutes les compagnies
marchent ici à l'inftant avec leurs
armes prêtes.
Le Soldat. Il n'eſt pas besoin de les
aller chercher , Seigneur , elles font déja
accourues dans ce village fur le bruit de
cette entreprife.
Lope. Nous allons donc voir fi on me
rendra le prifonnier ou non.
Crefpo. Avant que cela arrive , vive
Dieu ! je vais y mettre bon ordre.
On entend les tambours ; les Soldats
attaquent les Villageois qui fe défendent ,
& lorfque la mêlée eft la plus chaude , le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Roi arrive. Sa préfence arrête les combattans
, & il demande la raifon de ce défordre.
Lope. Il provient , Sire , de la témérité
la plus inouïe dont, air jamais été capable
un vil payfan ; & , fans votre arrivée , ce
village feroit déja en flammes .
Le Roi. Qu'eft- il arrivé ?
Lope. L'Alcade de ce lieu a fait emprifonner
un Capitaine , & m'a refufé de le
remettre entre mes mains .
Le Roi. Qui eft cet Alcade ?
Crefpo. C'est moi , Sire.
!
Le Roi. Quelle excufe avez- vous à m'alléguer
?
Crefpo . Ce procès , Sire , qui contient
les preuves contre le coupable , & fa fentence
de mort , pour avoir enlevé & defhonoré
une fille , & avoir refufé à fon
père de réparer fon honneur en l'époufant.
Lope . Lui-même , Sire , eft le Juge &
le père.
Crefpo. Hé qu'importe ! fi un étranger
me portoit une plainte , ne lui devrois- je
pas juftice ? Ne la dois- je donc pas à ma
fille autant qu'à un étranger ? Je viens de
faire einprifonner mon propre fils , & je
dois être équitable pour tout le monde
fans aucun égard . Il n'eft question que de
voir fi le procès eft fait en régle , & s'il
JUIN 1768. 83
s'y trouve la moindre prévarication , je me
foumets à la mort.
Le Roi. Le procès me femble en régle ;
mais il ne vous appartient pas de faire exécuter
un coupable jufticiable d'un autres
tribunal . Rendez le prifonnier.
Crefpo. La chofe , Sire , n'eft pas facile.
Comme cette jurifdiction eft fans appel ,
quelle que foit une fentence , elle s'exécute
toujours fur le champ .
Le Roi. Que dites - vous ?
Crefpo. Si vous ne me croyez pas , Sire ,
tournez les yeux de ce côté * : voici le criminel
.
Le Roi. Mais , comment avez- vous eu
la hardieffe ? {
Crefpo. Vous voyez , Sire , qué le procès
eft fait dans toutes les formes...
Le Roi. Le confeil de guerre n'auroit- il
pas également fait juftice ?
Crefpo. Toute la juftice de vos Etats ,
Sire , n'eft qu'un feul corps dont vous êtes
le chef quoique vous ayez plufieurs mains ;
qu'importe que ce foit votre droite ou
votre gauche qui ait puni le crime ? L'effentiel
étoir de punir , & le refte eft de
peu de conféquence.
* On ouvre une porte au fond de la scène
& on voit Don Alvar affis fur une cha ife le carcan
encore au col , & étranglé.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi. Mais puifqu'il étoit Capitaine
& Cavalier , il falloit lui faire du moins
couper la tête , & non l'étrangler ignominieufement.
Crefpo. Sire , il y a ici très - peu de nobleffe
, ce qui fait qu'on n'y eft pas dans
l'exercice de couper des têtes ; mais c'eſt
au mort à fe plaindre de cette rigueur ,
& elle ne regarde que lui feul.
Le Roi. Don Lope , ce qui eft fait eſt
fans remède. La punition étoit méritée ,
c'eft le principal. Faites partir fur le champ
d'ici toutes les troupes , & qu'elles me
fuivent en Portugal . ( à Crefpo ) Vous , je
vous fais Juge perpétuel de Zalamea.
Crefpo remercie le Roi , Lope lui dit
de fe féliciter de l'arrivée de Sa Majefté ,
& demande qu'on lui remette les autres
Soldats prifonniers. Ils lui font rendus fur
le champ. Il fe réconcilie avec Crespo ,
& emmène avec lui fon fils qu'il fait fortir
de prifon. Ifabelle entre dans un couvent
, où elle fe renferme pour toute fa
vie , & ainfi finit cette comédie.
JUIN 1768 .. s >
I.
EPIGRAMMES de Mde G ***.
ENN parlant d'arracher les yeux ,
Quelquefois je penfe aux cruelles ;
Mais je ne crois plus à ces belles ,
Car tous mes amis en ont deux.
DAMON
II.
AMON tire fur vous , me difent mes amis
Et vous devriez le confondre. •
Hélas que peut- on lui répondre ? 1
On n'a qu'à lire fes écrits.
I I I.
A un joli Poëte .
HIER je grimpois au Parnaſſe
Pour entendre les doctes Soeurs ;
Mais je vis ces belles en pleurs ,
Qui mettoient Ger, ... à ta place .
86 MERCURE
DE
FRANCE
.
I V.
A un Praticien.
Tzs vers & tes bons mots ne font pas chauds ;
je penfe .
Tes plaidoyers font chauds & pleins d'efprit.
Je fais bien la raison de cette différence :
C'eft que tes vers font faits à l'audience
Et les plaidoyers dans ton lit.
r
POUR
V.
A un Muficien.
mettre fur ces vers la note convenable ,
Vous avez bien raiſon , il faut chanter en diable ,
Et ce n'eft pas votre métier.
O mon ami ! vous n'êtes pas forcier.
T.
V I.
u fouris au nom d'épigramme .
De ton ami je te vois le penchant ;
Je te vois fon coeur & fon âme ;
Mais il faudroit bien du talent ,
Pour être fon garçon méchant.
JUIN 1768.
87
I
VII.
1 faut répondre aux épigrammes
Que nous fait le Seigneur Sotet.
Eh ! qu'en est- il befoin ? Jamais ce qu'il a fait
Ne fera condamné qu'aux flammes ;
Il n'aura pas les honneurs du fiflet .
Air : L'amour m'a fait la peinture.
EUX amis font chofe rare ;
On les vit dans le vieux temps..
La ṇature en eſt avare ;
Bientôt l'intérêt ſépare
Les amis & les parens .
Chez le fexe , hélas ! que dire ??
L'amitié vient promptement ;
Mais un rien fait la détruire.
Il -fuffit , pour qu'elle expire ,
D'un poupon ou d'un galant.
L'amitié feroit parfaite ,
Pour deux fexes différens ;
Mais , d'un coup de fa baguette ,
Le fripon d'Amour qui guette ,
Confond le coeur & les feas.
Par Mde GUIBERT
88 MERCURE DE FRANCE .
A M. FLIPART , fur une marine gravée
d'après M. VERNET.
AⓇ
u magique effet de ton art ,
Je lens toute l'horreur que chaque perfonnage
Eprouve au moment du naufrage .
Balechou revit dans Flipart.
Par la même.
RÉCEPTION d'une nouvelle Mufe.
Jusqu'a quand verrons-nous , par neuf filles
ridées ,
Le double fommet habité ?
Avec de tels objets , où prendre des idées
D'agrément & de nouveauté ?
Mufes , qui dans mes vers faites couler la glace ,
Malgré mon étude & mes foins ;
Lorfque d'un feu fi beau vous échauffiez Horace , 2
Vous aviez deux mille ans de moins.
A votre âge il fied bien de parler de l'hiftoire
De l'Affyrie & de les Rois ;
Mais laiffez - là l'amour : pour célébrer ſa gloire ,
11 cherche de plus jeunes voix.
JUIN 1768 .
Nous répéteriez-vous des fleurettes vantées
Du temps d'Hélene & de Pâris ?
Croyez-moi , ces douceurs , des favans refpectées ,
Le feroient peu de nos Iris.
Si tu veux , dans nos vers , reffufciter les Grâces ,
Confulte l'enfant de Paphos ;
De tes antiques Soeurs , Phébus , remplis les places
Par autant de jeunes Saphos :
Le choix eft important ; qu'amour t'aide à le faire,
Prenez tous deux des tendres coeurs ;
Des attraits qu'on pourroit adorer à Cythère ,
Charmans , mais généreux vainqueurs .
Qui choiſis - tu d'abord ? Ifmène . Ah ! tu m'enchantes
,
Par l'hommage que tu lui rends ;
Je ne fuis inquiet que des huit prétendantes ,
Qui doivent entrer fur les rangs.
Par M. DE *** , Capitaine , à Valenciennes.
A M. SAURIN, de l'Académie Françoiſe ,
fur fa tragédie bourgeoife.
RENARD fit le Joueur , & ne corrigea guère :
Ce n'eft pas en riant qu'on trace un tel portrait.
Mais du crayon anglois tu peins ce caractère ,
Si dangereux , & qui fouvent a fait
La ruine & les maux d'une famille entière :
Renard a fait un drame , & toi feul le fujer.
Par la Mufe Limonadière.
go MERCURE DE FRANCE.
FABLE S.
LE LION ET LE SERPENT.
Un jour le Roi des animaux , N
Le terrible Lion , preffé par l'indigence ,
Alloit , dit-on , chez fes vaffaux
Pour y trouver fa fubfiftance .
Mais ces Meffieurs , avec mépris ,
Reçurent tous leur ancien maître ,
Feignirent tous de ne le point connoître...
Vils ingrats ! voilà donc le prix .
De mes bienfaits ? redoutez ma colère.
Vous êtes Roi , montrez-vous père.
Se venger c'eft foibleffe , & pardonner eft grand :
Seigneur , mépriſez cette injure ,
Dit un effroyable Serpent ,
Qui paffoit par-là d'aventure.
Venez chez - moi : la même nourriture ,
Tous deux ici près nous attend ;
Même lit , même appartement ,
Et ce qu'enverra la fortune ,
Sire , pour nous fera chofe commune.
Venez , c'eſt de bon coeur : j'en attefte les dieux ;
Vous ferez mon ami ; moi , je ferai le vôtre ;;
Et chacun de nous de fon mieux ,
Tour à tour , obligerá l'autre.
JUIN 1768. ་
Vivre avec un Serpent ne le flattoit pas
Mais , d'un autre côté , que faire ?
Jeûner , c'eût été rude effort ,
fort :
Car les Lions ne jeûnent guère .
Mourir de faim ; affreux & trifte fort !
Il aima mieux vivre . Il eut tort-;
Car l'infame reptile , ajoute encor l'hiftoire ,
Pour repaître fa vanité ,
Fit perdre au Lion la mémoire
De fa première liberté ,
Rompit fon mâle caractère ,
Et profita de fon adverfité.
Voilà les fruits de la mifère !
Par M. DROBECQ:
LEE mot de la première énigme du Mer
cure de mai eft le ver devenu papillon .
Ceux de l'épitaphe - énigmatique font :
Latro pænitens , ou le bon Larron. Celui
du premier logogryphe eft corde ; dans
lequel on trouve , en fupprimant la lettre
r, code : l'on y trouve de plus cor , or,
roc , ode. Et celui du fecond eft Carme :
on y trouve la particule car , le pronom
me , arme , âme.
92 MERCURE
DE FRANCE
:
N
ÉNIGM E.
ous fommes trois ; un trait mince & ténu,
A bientôt deffiné notre figure érique.
L'un de nous marche avec le dos rompú ;
Tandis que , s'appuyant ſur un pied fort pointu ,
Deux fe plaifent à prendre une figure oblique.
Certain muet , fi - tôt que nous le couronnons ,
Parle ; & fa voix eft tantôt étendue ,
Tantôt baffe , tantôt aigue ,
Enfin à vos propos fouvent nous nous mêlons.
De nos honneurs , jadis , deux lettres revêtues
Venoient de deux de nous exercer les emplois ;
Mais par-tout , dans ce fiècle , elles font mal
venues ,
Si ce n'eft chez les vieux bourgeois.
Par M. DE PRACIT , de Dijon.
J₁
AUTR E.
ne fuis qu'un & je fais trois ,
Et tout , & rien. Je fuis , par fois ,
Par oui , par non , d'un très-grand poids.
En un mot chez toi , chez le Roi ,
1
JUIN 1768. 93
Je fais le chaud , je fais le froid.
Me tiens-tu ? Non. Lis donc , prends- moi ,
Dans ton oeil , au bout de tes doigts .
Mais quoi dans ces vers tu me vois ,
Vingt-fix, vingt- neuf & dix-ſept fois,
Par le même.
AUTR E.
LICTE ECTEUR , mères d'enfans jumeaux ,
Nous fommes nous- mêmes jumellės,
Rarement on nous trouve belles ;
Mais l'on doit tout à nos travaux.
Sans nous des Zeuxis , des Apelles ,
Connoîtroit- on l'art enchanteur :
Et le talent , non moins flatteur ,
Des Phidias , des Praxiteles ?
Nous avons même utilité ,
Lorfqu'une fotte préférence
N'a pas détruit dans notre enfance
Notre parfaite égalité.
Tes yeux nous devinent peut-être ,
Après ce fidèle portrait ;
Mais tu ne pourrois nous connoître ,
Si l'une de nous ne l'eût fait .
Par une Société de Gens de Lettres,
94 MERCURE
DE FRANCE.
LOGO GRY PH E.
CHER HER lecteur , foumis à la loi
De la trop févère fortune ,
J'ai deux exiftences en moi ,
Et je n'en faurois donner une.
Dans mes douze pieds tu verras ;
Ce que tu crains ; un coquillage ;
Ce qu'en jouant fon met à bas ;
L'inftrument qui défend la vie ;
Ce qui naît à chaque minuit ;
Ce dont bien des corps font l'étai ;
Ce dont le foir on meurt d'envie ;
Ce qui couronne les palais ;
Un lien ; l'élément perfide ;
Ce qu'on regrette ; ce qui guide ;
Ce qu'on ne doit faire jamais ;
Ce que l'on va voir au théâtre }
Ce qui fait fouetter l'écolier ;
Ce qui fait monter l'escalier ;
Ce dont Paris eft idolâtre ;
Un facrement ; le mois d'amour ;
Un des fept jours de la femaine ;
Des villes autrefois la reine ;
Ce qui m'oblige à mettre jour
JUIN 1768. 95
Un titre cher & refpectable ;
Un mot commun aux teftamens ;
Ce qu'on ne peut faire fans dents ;
Ce qu'une femme coëffe en diable ;
Tout ce qui fert à nous vêtir ;
Ce qui feul mérite l'eftime ;
Un des mots qui n'ont point de rime ;
Ce qu'on n'aime point à fentir ;
Ce qui fait avancer la barque ;
Ce qu'on eft quand on eft tout droits
Ce qu'on ferme quand il fait froid ;
Des Galiléens un Tétrarque ;
Le bain favori d'un canard ;
Le métal le plus magnifique ;`
Encor deux notes de mufique
Et puis adieu , car il eft tard .
Par la même Société.
96 MERCURE
DE FRANCE
.
J
CHANSON GALANTE.
E reprochois à ma tendre bergère.
Qu'elle fembloit ne plus m'aimer.
Je vis les yeux , les beaux yeux fans colère ,
Et de nouveau l'amour fçut m'enflammer.
Philis , pardonne à ma tendrelle ,
Un mouvement que méconnoît mon coeur !
Près de toi je fuis dans l'ivreſſe :
Peut-on alors être loin de l'erreur ?
Paroles de M. MESLIN , mufique de M. RICHER,
ci-devant Page de la Mufique du Roi.
ARTICLE
3
Je reprochois à ma tendre
1+
bloit ne
plus m'aimer je
beauxyeux sans colère Etdeno
mer Et de nouveau l'am? scu
donne à ma tendresse Un mo
1+
coeur Pres de toi je suis de coeur:
lors étre loin de lerreur Peut
x
JUIN 1768. 97
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES:
1 LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , fur un paffage d'Horace .
QUELQ UELQUE mépris , Monfieur , que
notre fiècle témoigne pour les commentateurs
, j'ofe me flatter qu'il permet d'étu
dier Horace , ce poëte philofophe , dont
la précifion & la fineffe font plutôt fenties
par l'homme de goût , que devinées par
l'homme de lettres , qui n'eft qu'érudit.
Vous ne craindrez donc pas de fatiguer
vos lecteurs par une feconde lettre fur un
paffage latin ; fi tous n'applaudiffent pas
à la jufteffe de ma conjecture , quelqu'un
me faura peut- être bon gré d'avoir ofé
produire une idée éloignée de celles de la
plupart des commentateurs & traducteurs
d'Horace.
On a lu avec plaifir , dans la Gazette
Littéraire , de nouvelles vues fur les odes
& l'art poétique ; quoiqu'elles différaffent
en tout des explications reçues , j'efpère la
E
98 MERCURE DE FRANCE.
m me faveur pour celle que je vais vous
propofer.
La lettre du P. Brun , inférée dans votre
Mercure du mois paffé , me paroît contenir
une critique affez jufte de la façon
dont on a entendu & traduit jufqu'ici
ce paffage des épîtres :
Urit enim fulgore fuo qui pragravat artes
Infrà fe pofitas. Liv. 2 , ép . 1 .
Mais je n'adopte pas entièrement le
fens qu'il y donne , & qu'il eft à propos
de rapporter ici , puifque je vais le combattre.
Lorfqu'un artifte , fupérieur à fon art ,
en rend la pratique plus difficile , tous fes
rivaux font bleffés de fa gloire . ( Merc. de
Fr. 1768.
Je conviendrai avec le P. Brun que
pragravare doit fignifier , dans cette occafion
, appefantir , rendre plus difficile , & ,
qu'à confidérer le paffage ifolé & indépendant
de ce qui précéde , fa traduction
eft celle qui rend le mieux la force du
texte .
Mais ne faudroit -il pas lier ces vers à
ceux d'auparavant , & devons- nous négli
ger la connexion qui nous eft indiquée
par la conjonction enim ? Le poëte , dans
fon début , dont tout le monde connoît
la beauté , gémir fur le fort des héros de
JUIN 1768 .
99
l'antiquité : quelques fervices qu'ils euffent
rendus au genre humain , la mort ſeule
dompta l'envie qui empoifonna leurs jours.
Il n'eft question ni des arts ni des artiftes ;
c'eft d'Augufte dont on va parler , lui qui ,
comparable à ces grands hommes , mais
plus fortuné qu'eux , jouit de fa gloire
dès fon vivant. Quelle apparence qu'Horace
ait interrompu fa comparaison pour
débiter une maxime fur le fort des maîtres
de l'art ! Quelque belle , quelque juſte
qu'elle pût être , on feroit en droit de ſe
fervir , contre l'auteur , de fes propres
armes , & de lui dire : non erat his locus.
Art. poét.
Mais Horace réſervant la fuite de fon
épître pour parler des écrivains , avoit en
vue , dans fes vers , les travaux glorieux
de fes héros artes eft donc ici l'équivalent
de virtutes .
pour
Aurefte les traducteurs d'Horace avoient
fenti , comme moi , que ce paffage , tel
que l'entendoient les
commentateurs , manquoit
de fuite & de liaifon , & c'eft
lui en donner qu'ils avoient ajouté : quiconque
s'élève dans une fphère quelle qu'elle
foit. Mais cette circonlocution rend elle
qui pregravat artes ? Ne cherchons pas
hors du texte , il nous fournit feul & la
liaiſon & la juſteffe néceffaires , pourvu
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
que nous entendions par artes les vertus
ou la vertu.
C'eft ainfi qu'Horace l'entendoit luimême
dans l'ode troifième du troisième
livre. Après avoir fait le beau portrait de
la fermeté inébranlable de l'homme ver
tueux , il ajoute :
Hac arte Pollux , & vagus Hercules
Innixus , arces attigit igneas ,
Quos inter Auguftus recumbens
Purpureo bibit ore nectar,
Quel préjugé pour croire que dans cette
épître , où il fait paroître encore Pollux
& Hercule fes héros favoris , qu'il a toujours
foin d'affocier à Augufte , c'eſt à cux
que doit fe rapporter le mot artes ? auquel
cas il eft abfurde de le prendre pour les
arts , encore plus pour les artiftes.
A l'aide de mon explication j'offre
encore un paffage du même Horace , où ,
voulant exprimer la même idée , il dit ;
Virtutem incolumem odimus
Sublatam ex oculis quarimus invidi.
Od. 23 , l. 3 .
Voici donc comme je rendrois le paffage
en queftion :
Urit enim fulgore fuo qui prægravat artés
Infrà fe pofitas.
JUIN 1768.
101
Et , en effet , celui qui , fupérieur aux
efforts ordinaires de la vertu , en rend la
pratique plus difficile , nous bleffe par l'éclat
de fa gloire.
Telles font , Monfieur , mes conjectures
, elles m'ont été infpirées par une
fecture réfléchie d'Horace. Quoique je ne
fois pas en tout de l'avis du P. Brun
j'adopte , je le répéte , fon interprétation
de pragravat , & il mérite l'éloge d'avoir
fait fentir le premier combien peu on
avoit rendu cette expreffion pleine de
force.
Si vous jugez mon interprétation digne
d'être préfentée aux yeux de vos lecteurs ,
ce fera déja beaucoup pour moi , perfonne
n'étant avec plus d'eftime que je fuis , & c.
Le Chevalier DE SERTYES,
A Avignon , le 9 mars 1768,
E ii
102 MERCURE DE FRANCE.
L'ISLE MERVEILLEUSE , poëme en trois
thants , traduit du grec , fuivi d'ALPHONSE
, ou de l'ALCIDE Efpagnol ,
conte très-moral. A Paris , chez Dela-
LAIN rue Saint - Jacques ; brochure
in - 8°.
"
CETET Ouvrage nous eft annoncé comme
une traduction de Callimaque . Tant mieux
pour Callimaque s'il eft vraiment le premier
auteur de cette production charmante.
En Grèce comme en France , il y a
vingt fiècles comme aujourd'hui , on méritoit
des éloges quand on favoit égayer
la raifon , couronner la philofophie des
fleurs de l'imagination la plus brillante ,
offrir à l'homme, dans un cadre agréable ,
le tableau mouvant de fes excès , de fes
foibleffes , de fes plaifirs , le corriger en
riant , & le critiquer en le faifant rire.
J'ai peine , comme bon François , à
laiffer à un Grec l'honneur que je crois
appartenir à un de mes compatriotes ; &
l'enthoufiafme patriotique ne m'aveugle
pas affez , pour croire que dans les genres.
de littérature voluptueux , comme dans
JUIN 1768. 103
les autres , la France foit affez riche pour
enrichir la Grèce à fes dépens.
J'aime , au contraite , à reconnoître fous
fon voile la mufe modefte qui veut fe
cacher. Le petit fafte d'érudition attique
qu'elle étalé dans l'avis du traducteur qui
précède ce poëme , ne peut m'en impofer
davantage. Elle reffemble alors , felon moi ,
à une jolie femme qui , pour mieux fe
déguifer , veut parler politique au bal de
l'opéra , mais dont la voix douce trahit
des argumens fi étrangers à fes grâces. Ne
dénouons pas ici les cordons de fon mafque,
puifqu'elle veut être inconnue , ( il faut
refpecter les myftères des belles comme
leurs caprices ) & contentons- nous de jouir
des charmes que fon déguifement nous
laiffe entrevoir.
Callimaque commence fon poëme par
ces vers , où il nous apprend que les amans
& les poëtes étoient arjures pà Cythère
comme à Paris.
Aux peupliers qui bordent mon ſéjour ,
J'avois juré de fufpendre ma lyre ,
De refpirer , d'être heureux fans délire ,
D'ofer fur-tout être heureux fans l'amour :
J'avois juré ; mais je l'ai vu foûrire ,
Et fur fon aîle il emporte aujourd'hui
Tous les fermens que j'ai faits contre luis
Ce dieu ramène un transfuge volages
104 MERCURE DE FRANCE .
Il me promet de nouvelles erreurs ,
Des fens nouveaux , les defirs du bel âge ;
Me dit fans ceffe , en m'offrant les faveurs ,
» Vois-tu le temps qui moiffonne les fleurs ?
Il t'avertit d'en femer fon paffage.
Quand l'amour veut , qui pourroit échapper !
Je vais chanter , je vais chanter & j'aime :
Il m'a foumis & je plains en moi- même
Les malheureux qu'il ceffe de tromper.
Ce bel enfant , d'une mère plus belle ,
De fon pouvoir s'applaudiffoit un jour ,
Défioit Mars , fe mocquoit de Cybèle ,
Et provoquoit tous les dieux à leur tour :
De Jupin même il bravoit la colère ,
Lui foutenoit qu'infpirer un defir ,
C'étoit bien plus que lancer le tonnerre ;
Et que le droit d'épouvanter la terre,
N'égale pas le droit de l'embellir.
Le fouverain de la voûte éthérée
Fronce un fourcil & fait trembler les cieux :
Vulcain pâlit , Vénus fuit éplorée ;
L'amour s'échappe & vole à d'autres jeux.
Dans fon courroux le monarque fuprême
Promet au Styx , qui frémit du ferment ,
D'humilier l'audacieux enfant ,
Et veut qu'enfin il convienne lui- même
Qu'un autre eft maître , & l'Amour dépendant
JUIN 1768 . 105.
¡
- Sous le beau ciel , où l'or des Hefpérides.
Pend en feftons aux arbres jauniffans ,
Du fein des flots , d'écume blanchiffans
Divifant l'onde en deux remparts liquides ;
Une ifle fort , s'élève dans les airs ,
Monde flottant , inconnu fur les mers.
La peinture de cette ifle délicieufe fuit
& invite autant le navigateur à cingler
vers ces rives , que la défenſe d'y aborder
pouvoit exciter l'Amour à y defcendre. La
beauté & la privation font par-tout les
deux , les plus grands aiguillons du defir.
Les habitans de la belle colonie avoient
tout ce que l'on peut avoir fans l'amour ; .
& c'eſt bien peu de choſe .
Ils avoient tout , ( un Dieu m'en eſt garant ) '
Hors le plaifir , qui vaut feul tout le refte
· •
Les yeux fereins & jamais attendris ,
De leur côté nos belles infulaires ,
Ne favent rien des amoureux myſtères.
Froides Vénus de ces froids Adonis ,
Que fur leur fein un doux baifer repofe
Leur fein n'éprouve aucun frémiſſement ; -
Si de leur bouche on va preffer la roſe ›
Même froideur , jamais un fentiment .
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Rien fur leurs fronts ne ternit la jeuneffe :
Leurs coeurs glacés ne craignent rien du temps.
Comment vieillir quand on vit fans ivrelſe ! .
Les malheureux ! ...ils n'ont pas nos tourmens.
Rien de plus doux que ce dernier vers.
Que j'aime à voir le poëte juftifier la nature
que nous avons toujours tort d'accufer !
L'amitié , dit notre Callimaque , reftoit
à nos infulaires . Je les plains moins. Mais
quel trifte ami que celui qui ne peut être
amant ! J'aimerois mieux celui même qui
devroit me trahir pour fa maîtreffe. Cela
n'empêche pas le poëte de finit fon premier
chant par des vers bien fûrs de leurs
fuccès. Les vers à la louange des belles ,
comme ceux qui en difent du mal , fons
toujours fûrs de nos éloges.
SECOND CHANT.
Jeunes amans , fortons de notre ivtelle ;
Je le vois bien , c'eft trop fe tourmenter
C'est trop fervir une ingrate maîtreffe :
Tout dans l'amour invite à déferter.
Je vous ai peint de tranquilles rivages ,
Des jours fereins , l'abfence des defirs ,
Mille beautés dans le fond des boccages ,
A ne rien faire occupant leurs loisirs ;
Des charmes nuds carellés des zéphirs..
Embarquons- nous , ouvrons-nous les pallages.
JUIN 1768. 107
Ou m'égarai -je ? irons - nous fans appui ,
De cent rochers franchir la vafte enceinte ?
Le feu du ciel y laiffa fon empreinte :
Craignons fa foudre... & plus encor l'ennui.
Puifqu'il le faut , gardons nos infidelles ;
Soyons heureux pour nous bien venger d'elles.
A leur exemple ayons un coeur léger ,
Laiffons leurs feux & mourir & renaître.
Eh ! que fait-on nous les verrons peut-être
Nous revenir à force de changer.
L'amour déja s'excite à la vengeance :
Dans fon empire il fent qu'il eft borné.
Quand un lieu feul ignore fa puiffance ,
Maîtré dů monde , il s'y croit enchaîné..
BOUDERIE de l'Amour , & défolation de 1.
la nature.
Plus clairvoyant il interprête enfin
L'oracle obfcur rendu par le deftin.
·
Dans un hameau de certe ifle võifin ,
Le beau Marfis , au printemps de fon âge ,
Et non Aétri par le précoce uſage
De ce feu fourd qu'il cachoit dans fon fein
Eft le héros choisi pour fa conquête.
E vj
108
MERCURE DE FRANCE:
Le long d'un pré que coupent des ruiffeaux ?
Les yeux baillés , recueillis fans étude ,
Il promenoit fa vague inquiétude
Şous des palmiers qui joignoient leurs rameaux.
Rien ne lui plut , ni danſe ni parure :
Il touche au terme où , las de fermenter ,
Le doux volcan qu'anime la nature ,
Dans chaque veine eft tout prêt d'éclater.
L'Amour paroît , l'arrête & l'envisage..
Suis- moi , dit- il , ce n'eft point une erreur :
Je fuis le dieu qui préfide à ton âge ;
Je fuis le dieu qui va guérir ton coeur.
Tes feux fecrets , Marfis , font mon ouvrage.
Tu vois cette ifle , il faudra m'y fervir ;
Les chants de l'air devant toi vont s'ouvrir :
Tu t'abattras fur cet épais feuillage ;
Vas , creis l'Amour , & connois le plaifir .
• Ici l'Amour prête fes aîles à Marfis pour
traverfer les airs & voler le fervir dans
l'ifle merveilleufe
Que deviendra , dépouillé de fes aîles ,
L'enfant malin Dieux s'il étoit furpris !
S'il furvenoit quelques Nymphes cruelles !
Ne pouvant fuir , il feroit bientôt pris.
Il faut le voir , redoutant l'esclavage ,
S'effaroucher au feul bruit du feuillage ;
JUIN 1768. 100
Mais auffi- tôt Zéphir officieux ,
L'enveloppant de l'azur d'un nuage ,
Dans un jardin l'enlève à tous les yeux.
Flore foûrit en le voyant fi fage ,
De noeuds de fleurs charge le dieu volage
Et dans les bras lui fait trouver les cieux,
Hôte nouveau de la plaine éthérée ,
Marfis s'abat fur la forêt facrée.
Qu'apperçoit- il dans fes détours fecrets ?
La fraîche Irza , cette heureuſe infulaire
Que le deftin avoit conduite exprès
Dans l'épaiffeur de ce bois folitaire ,
Pour y remplir les éternels décrets .
En longs replis fa noire chevelure
Forme autour d'elle un beau voile mouvant .
Voile jaloux , importune parure ,
Que fait aller , que dérange le vent ,
Tant de beautés font tour à tour écloſes ,
"Que l'on héfite à fixer fon larcin .
Les deux boutons qui colorent ce ſein
Reffemblent bien à deux boutons de roles :
Qui charment l'oeil en invitant là main .
Que la moiffon pour Marfis fera belle !
O Jupiter ! l'Amour , du bout de l'aîle ,
N'a point encore effleuré fes attraits ;
Baifer d'amant ne les teignit jamais 3:
Hercule enfin , trouve une Hébé nouvelle.
10 MERCURE DE FRANCE.
De même effor l'un vers l'autre s'élance,
Sans autre loi qu'an inftinet enchanteur ,
Et nos amans , malgré leur ignorance ,
Savent trouver la route du bonheur.
Trifte pudeur qu'on prend pour l'innocence ,
Ton vain preftige & ton art féducteur
Valent- ils donc la pure jouiffance ,
L'égarement , le défordre flatteur
D'une beauté qui tombe fans défenſe ,
Et peut , fans crainte , adorer ſon vainqueur ?
Jouis , Irza , d'une volupté pure ,
Saifis l'inftant , il va s'évanouir ;
Le Ciel , hélas ! fait payer le plaifir ,
Et la douleur te rend à la nature ;
Pour toi l'amour vient de naître aujourd'huis
Tous les befoins vont renaître avec lui.
Voilà fans contredit la plus jolie fiction
de l'ouvrage , & la morale la plus vraie
de toute cette fable agréable. Il est bien
de remontrer à l'homme la correfpondance
de fes peines & de fes plaifirs , & de l'engager
à fe confoler des maux par le fouvenir
de leur caufe.
Mais dans fon trouble ( Marfis ) il va compter
enfin
Le nombre heureux marqué par le deſtin
JUIN 1768.
La foudre gronde & le charme commence
Dans ces rochers l'onde murmure & fuit :
' De nouveaux dons la terre s'embellit ;
Et de fes flancs veit germer l'abondance.
Chaque buiffon fe transforme en verger :
L'anana croît , la grenade vermeille
Mêle fa pourpre à l'ombre de la treille ;
Des pommes d'or parfument l'oranger.
Je connois peu de peinture plus riche
& plus brillante.
CHANT TROISIEME.
Les defirs naiffent & le trouble avec
eux. La beauté devient un prix pour lequel
on combat. L'écho folitaire de cette ifle ,
jadis tranquille , & réveillé par les cris
furieux des rivaux , & fon fol fleuri eft
arrofé du fang des combattans , devenu
jaloux & devenant amoureux.
Il Marfis ) voit de loin la troupe frémiffante ,
Et , faififfant un branchage noueux ,
Forme à la hâre , au tour de fon amante ,
De troncs brifés un rempart épineux.
Vers fes rivaux Marfis vole & s'élance
Il fend les airs : les aîles de l'Amour ,
Les yeux d'Irza le fervent tour à tour.
12 MERCURE DE FRANCE.
Tel un lion , quand le chaſſeur Numide
Ole attaquer les jeunes lionceaux ,
Les crins dreffés , le regard intrépide ,
Vient s'opposer aux mortels javelots.
On tremble au loin : fes ardentes prunelles ;
Teintes du fang , dardant des étincelles ,
Et fon courroux fait rugir les échos.
Tout eft calmé : des lyres amoureuſes ,
L'accord brillant réfonne dans les airs ,.
Et les oiſeaux , à ces tendres concerts
Ont marié leurs voix mélodieuſes .
Sur les débris des rameaux difperfés ,
Du haut des cieux on voit pleuvoir des roſes;
Et , déſarmés par ces métamorphofes ,
Nos combattans font tous entrelacés .
Moins animé , leur regard eft plus tendre ,
Ils vont jouir , & l'amour va deſcendre.
Comme il triomphe en parcourant cette iflè
A fon pouvoir fi long-temps indocile !
Mais , pour fonder quels font les voeux ſecrets ,
Marquant fa joie , en conquérant habile ,
Il dit ces mots à fes nouveaux fujets :
< Peuple charmant , tu connois ma puiſſance ;
Mais fi tu hais l'amour & fes combats ,
» Je puis te rendre à ton indifférence ;
>> Parle & choifis ... le Dieu n'achève pas.
Vive l'Amour eſt le cri qui s'élève ,
» Cri de l'inftinét , le fentiment t'achève »»»
JUIN 1768. 113
Enumération brillante des atours appor
tés aux infulaires l'ordre de leur nouveau
maître.
par
Le Dieu foûrit , il ordonne , & foudain
Sur tous les fronts doit naître la décence :
Chaque beauté , fuyant fon ceil malin ,
Eft plus timide avec moins d'innocence.
Tous à la fois courent aux vêtemens ,
Qu'Amour façonne & change en ornemens.
Alors le Dieu , plein de rufes nouvelles ,
Fait aux amours figne de s'éloigner ;
Et , refté feul , entouré de leurs belles ,
Céde au plaifir de les endoctriner.
"Nymphes , dit- il , en foûriant encore ,
Orez à l'oeil le temps de s'affoupir :
» Ce qu'il devine il le fait embellir :
» Voilez un charme & mille vont éclore ;
La nudité fatigue le defir.
» Pour l'éveiller la pudeur m'eft utile ,
C'est mon fecret ; c'eft un jeu ſéduiſant ;
» Qui du bonheur rend l'accès moins facile
Mais il le faur employer fobrement.
» Prêtez de graće une oreille attentive.
» Les cieux fur vous ont femé les attraits ;
>> Eh ! que
font- ils fans mes autres bienfaits ?
» Naiffantes fleurs , c'est moi qui vous cultive,
» Tout dans l'amour n'eſt qu'un rafinement.
»A vos traits feuls défendez l'impoſtures
114 MERCURE DE FRANCE.
Et , croyez- moi , réſervez prudemment
L'art pour vos coeurs, pour vos traits la nature.
» Près de trahir un trop crédule amant ,
Jurez-lui bien de n'être point parjure :
Je ferai - là pour rire du ferment.
» D'un air naïf verfez des pleurs perfides
>> Sachez vous rendre & fur- tout réfilter.
>> Intimidez les defirs trop avides ,
»N'effrayez pas ceux qu'il faut exciter.
»Feintes langueurs , infidieux foûrire ,
Tranſports charmans , quoiqu'ils foient cón
» certés ,
>>
$
›› Rare abandon des fecrettes beautés ,
» Employez tout pour fonder mon empire.
On s'apperçoit bien que les archives de
Fille n'ont pas été perdues ; & plus d'une
de nos jolies femmes pourroient être foupçonnées
d'avoir feuilleté ce vieux manuf
crit.
Par l'orateur trop long - temps exilés ,
Tous nos amans font enfin rappellés.
L'Amour alors fait élever un trône :
En grande pompe on y place Marfis ,
Qu'il a nommé Roi du peuple conquis.
I tient le fceptre , Irza tient la couronne.
Le beau pasteur , dans ce riant féjour ,
Voit à fes pieds fes fujettes nouvelles.
1
JUIN 1768. 115
On prévoit bien ce qu'il fit de fes ailes :
Aimer Irza c'eſt les rendre à l'Amour.
Ainfi finit le poëme de l'ifle merveilleufe.
On auroit peut- être pu defirer que
Callimaque y eût plus fouvent fubſtitué
des détails philofophiques aux defcriptions
voluptueufes qui y font prodiguées d'une
main fi libérale. Le champ abondoit en
fruits & en fleurs , & le poëte a plus cueilli
que moiſſonné ; mais on doit pardonner
à Callimaque , qui , je crois , étoit jeune ,
de préférer Flore à Pomone. Le mérite de
l'exécution de ce petit ouvrage eft beaucoup
; celui de l'invention eft peut- être
fupérieur. Il me femble en effet difficile
d'écrire l'hiftoire d'un peuple qui , probablement
, a laiffé peu de matériaux à confulter.
Nous ne nous fommes permis aucunes
citations ni aucunes réflexions fur
le Conte d'Alphonfe. Le lecteur jugera
lui - même de la rapidité du ftyle , de la
fraîcheur des images , de la variété des
tons , des plaifanteries & des tranfitions
toujours heureuſes & inattendues qui permettent
de donner ce petit ouvrage pour
modèle à nos conteurs modernes . Ils font
rares , & j'en fuis étonné . Seroit - ce que
le genre eft affez difficile pour effrayer
leur modeftie , & parce qu'en effet très116
MERCURE DE FRANCE.
peu
de gens doivent fe flatter de réunir
les grâces de la diction à la fimplicité ,
une imagination riche à une imagination
rianse , l'uſage de ce qu'on appelle la
bonne compagnie à la connoiffance de
cette portion plus nombreufe de la fociété ,
& que nous femblons prefque méprifer ,
parce qu'elle eft apparemment moins ridicule
, & chez laquelle le bon La Fontaine
a pourtant fu puifer les tréfors qui nous
enchantent ? S'il eſt ainfi , réjouiſſons - nous
d'avoir trouvé un genre où nos jeunes
littérateurs foient modeftes. Les découvertes
font toujours plaifir.
JUIN 1768. 117
MÉDECINE rurale & pratique , tirée uniquement
desplantes ufuelles de la France,
appliquées aux différentes maladies qui
règnent dans les campagnes , ouvrage également
utile aux Seigneurs de campagne ,
aux Curés , & aux Cultivateurs ; par
M. PIERRE-JOSEPH BUCHOZ , Docteur
aggrégé au Collège Royal des Médecins
de Nancy , & à la Faculté de Médecine
de Pont- à- Mouffon , Membre de
plufieurs Académies : un vol. in - 12 . A
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conti.
LEE feul motif du bien de l'humanité a
infpiré cet ouvrage à l'auteur ; le même
motif doit le faire accueillir favorablement
du public , & fur-tout des perſonnes
à qui il paroît être plus fpécialement confacré
, je veux dire , des Seigneurs de campagne
, de MM. les Curés , & des Cultivateurs.
Les premiers font déja dans le
goût , pour la plupart , d'entretenir , dans
leurs châteaux , de petites pharmacies au
fervice & pour le befoin de leurs vaffaux ,
སྙ་
118 MERCURE DE FRANCE.
dont ils ne font plus feulement les Seigneurs
, mais dont ils deviennent encore
les pères par ce zèle louable & précieux.
La médecine rurale ne peut que leur fournir
de nouveaux moyens de l'exercer avec
moins de frais , puifque les remèdes fimples
, qu'elle indique , n'exigent pas même,
les apprêts toujours difpendicux d'une
pharmacie.
Les feconds , par les feuls devoirs attachés
à leur ministère , & par les mouvemens
de leur propre coeur , ne feroient
que trop portés fans doute à procurer à
leurs paroiffiens fouffrans & malades les
fecours que ces pauvres gens vont fouvent
leur demander en vain. La modicité de
leur bénéfice ne leur permet pas toujours
d'avoir dans leur presbytère des pharmacies
bien fournies & bien montées. Ils
font quelquefois eux-mêmes dans le cas ,
à caufe de leur éloignement des villes , de
manquer des fecours de la médecine . L'ouvrage
que nous annonçons remédie à ce
double inconvénient , en les mettant à
portée de devenir en quelque forte leurs
propres médecins , & de l'être encore de
leurs pauvres paroiffiens. Ce fecond titre ,
ajouté à celui de pafteur , ne pourroit que
leur attirer plus de confiance , de refpect
& d'amour de la part de leurs ouailles.
JUIN 1768. 119
La petite peine qu'ils auroient d'ailleurs
à aller herborifer quelquefois autour de
leurs villages , & à fe procurer par euxmêmes
les plantes dont l'ufage & la vertu
leur font indiqués dans ce livre , cette
peine , dis-je , ne feroit bientôt plus qu'une
diftraction agréable à leurs autres fonctions,
& occupation fatisfaifante pour leur zèle
& leur charité. Le Botaniste François ,
qui fe vend en deux petits volumes chez
le même Libraire , pourroit fervir à leur
donner une connoiffance plus parfaite .
encore des plantes médicales , afin de ne
pas fe
tromper
dans le choix , ni dans le
temps de les cueillir , ou la manière de
les fécher , & c. & c.
A l'égard des Cultivateurs , cet ouvrage
peut du moins être acheté par les plus
aifés d'entre eux qui , dès qu'ils auront
reconnu la facilité & l'efficacité des remèdes
, qu'il fuggère , ne manqueront pas
d'en faire part à leurs voifins dans le befoin.
Il y a de l'humanité dans les campagnes.
Ainfi le fervice que l'Auteur cherche à
rendre aux villageois s'étendroit peu à peu
& deviendroit général. Tout bon citoyen
ne peut que feconder des vues auffi falutaires
à l'Etat que précieufes pour l'huinanité.
L'Auteur a divifé fon livre en trois parties
, la première comprend toutes les for120
MERCURE DE FRANCE.
mules dont on peut fe fervir dans les différentes
maladies qui régnent dans les campagnes
, & que l'Auteur a employées avec
fuccès dans une infinité d'occafions : ces
recettes font toutes tirées , comme il l'a
dit lui-même , du régne végétal , & appliquées
aux maladies les plus fréquentes.
Nous avons fait , ajoute-t-il , rarement
ufage des médicamens des autres régnes ,
& fi nous avons été obligés d'en employer
quelques- uns , ce n'eft que comme véhicules
, tels que l'eau , le beurre , la cire ,
les chairs de poulet , de veau , & d'autres
chofes de pareille nature qu'on a toujours
fous la main à la campagne.
La feconde partie eft une lifte alphabé
tique des différentes plantes qui entrent
dans les formules ou recettes de la première
partie. On a ajouté à chaque plante
une note fommaire de ſes vertus . La troifième
eft deftinée aux définitions des différentes
maladies communes à la campagne
on en rapporte les fymptômes & les
caractères diftinctifs , & toujours en termes
les plus clairs , & les plus à portée de toutes
fortes de perfonnes. On renvoie aux différentes
formules fuivant l'exigeance des
cas. L'ouvrage eft terminé par des obfervations
fur des cures intéreffantes opérées
par des végétaux.
LETTRE
JUIN 1768 . 121
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
136 MERCURE DE FRANCE .
LES Plaifirs de PEfprit , ode qui a remporté
le Prix de l'Académie de PAU
en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE
MALESPINE. A Paris , chez L'Es-
CLAPART , Libraire , au quai de Gèvres.
LEE fujet du Prix que l'Académie de
Pau avoit propofé a dû plaire aux gens de
lettres . On les invitoit à célébrer les plaifirs
qu'ils goûtent ; ils devoient par conféquent
mettre beaucoup de vérité dans
leurs ouvrages. Nous favons que le concours
a été très- nombreux ; l'ode de M.
l'Abbé Malefpine a réuni tous les fuffrages ,
& nous croyons que le public approuvera
ce jugement. On trouve , au commencement
de cette brochure , dont la forme
typographique plaira aux amateurs , une
préface lumineufe & bien écrite. L'auteur
y parle du genre de l'ode comme un homme
qui le connoît bien , & qui eft fait pour y
avoir les plus grands fuccès ; les bornes
d'un extrait ne nous permettent pas d'analyfer
cette préface , dont nous ne faurions
trop louer le ſtyle pur , noble , & véhément.
M. l'Abbé de Maleffine entre dans
fon fujet par ce début :
JUIN 1768, ས 3 ་
Fuis , volupté , mère du crime :
Que peuvent fur moi tes appas ?
Je m'élance & franchis l'abîme
Que tes fleurs couvrent fous mes pas.
A mes fens j'inapofe filence :
Leur paffagère jouiſſance
Eteint l'ivrefle des defirs.
Mon efprit s'échauffe , s'enflamme ;
La pensée élève mon âme ,
Elle éternife mes plaifirs .
L'Auteur prend fon effor & va , comme
Prométhée , s'enflammer du feu céleſte :
il contemple enfuite la divinité :
Au feul afpect de les ouvrages
Quels fecrets me font découverts !
Mon efprit devance les âges ,
Je vois éclorre l'univers.
Le télescope d'Uranie
Me montre l'ordre , l'harmonie
Des mondes flottans dans les cieux.
Ces foleils , ces globes immenfes,
Rapprochés malgré leurs diftances ,
Semblent defcendre fous mes yeux.
Cette image nous paroît fublime. L'Au.
teur revient enfuite dans fon cabinet , il y
trouve la Vérité & la Liberté ; tout ceci
eft mis en action ; on a fouvent obfervé
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ces petits drames dans Pindare & dans le
grand Rouffeau. Il faut du goût pour en
faire ufage , & M. l'Abbé de Malefpine
y a parfaitement réuffi ; il rend enfuite ,
en très-beaux vers , les fenfations agréables
qu'il éprouve à la lecture de fes maîtres.
Du fruit de vos veilles favantes
Je m'enrichis , illuftres morts !
Fils de Calliope , tu chantes ,
Mon âme éprouve tes tranfports.
Sophocle excite mes alarmes ,
Son rival m'arrache des larmes :
Je ris avec Anacréon.
Quand j'entends tonner Démosthène ,
Mon coeur eft citoyen d'Athène ,
Je vole aux champs de Marathon.
L'étude de l'hiftoire & de la mytholo
gie préfentent deux tableaux bien variés ,
bien contraftés , pleins de délicateffe &
de goût. Nous tranfcrirons , avec plaifir ,.
une ftrophe fur la compofition , elle nous
paroît mériter les plus grands éloges : l'enthoufiafme
de l'Auteur y eft à fon comble ,
& cet endroit , qui eft le plus beau de
fon ouvrage , peut être comparé à tout ce
que nous avons de plus admirable dans.
le genre lyrique,
Un feu dévorant me conſume !
Quel fouffle anime mes efprits ! -

1.3,
JUIN 1768.
Mon âme coule fous ma plume ,
Elle paffe dans mes écrits .
>
Ainfi la matière écumante
S'élève , gronde , impatiente
D'échapper au gouffre enflammé ;
Et , par un dédale rapide ,
Court au gré de l'art qui la guide ,
Reproduire un Roi bien - aimé.

Nous n'étendrons pas plus loin cet extrait
; il faut lire toute cette ode pour en
connoître toutes les beautés . M. l'Abbé de
Malefpine a ajouté une autre ode à celle
dont nous avons rendu compte : le fujet
de ce fecond ouvrage eft la fête de la rofe ,
qu'on célèbre à Salency , en Picardie ,
la fille la plus vertueufe eft couronnée de
rofes le 8 juin ; nous en prendrons au
hafard deux ftrophes qui feront connoître
à nos lecteurs le mérite de cet ouvrage..
Que la molleffe ailleurs l'encenſe ,
Fuis , dangereufe volupté ;
L'air que refpire l'innocence
De tes feux feroit infecté.
Ainfi la vapeur infernale
Que du volcan la bouche exhale ,
Ternit l'émail des tendres fleurs
Quand , échappés, des bords du gouffre ,
Des flots de bitume & de fouffre ,
Couvrent les champs de leur fureur.
134 MERCURE DE FRANCE.
Arbitres du bonheur du monde ,
Sur les moeurs portez vos regards ;
Parlez à votre voix féconde :
Élles naîtront de toutes parts.
La vertu modefte & timide
De vils tréfors n'eft point avide
Sa récompenfe eft une fleur.
Tel un fimple rameau d'Athène
Etoit pour une âme romaine
Le falaire de la valeur.
+
Le ftyle de M. l'Abbé de Malefpine est
pur , noble , harmonieux & pittorefque.
Cet Auteur eft fait pour accréditer le genre
de l'ode , qui eft trop négligé en France.
Nous avons peu d'écrivains dont la manière
foit plus intéreffante & le goût plus délicat.
Les juftes fuccès qu'il a eus à Pau lui en
promettent de nouveaux fur un plus grand
théâtre. Les philofophes & les poëtes feront
également fatisfaits de ces deux ouvrages.
JUIN 1768. 135
ANNONCES DE LIVRE S.
ICTIONNAIRE typographique , hiftorique
& critique des livres rares , finguliers ,
eftimés & recherchés en tous genres ; contenant
, par ordre alphabétique , les noms &
furnoms de leurs auteurs , le lieu de leur
naiffance , le tems où ils ont vécu & celui
de leur mort : avec des remarques néceffaires
pour en diftinguer les bonnes éditions
, & quelques anecdotes hiftoriques ,
critiques & intéreffantes , tirées des meil
leures fources. On y a joint le prix qu'ils
fe vendent la plupart dans les ventes publiques.
Par J. B. L. Ofmont , Libraire , à
Paris. Pour epigraphe : Ex uno nofce omnes.
A Paris , chez Lacombe , Libraire , quai de
Conti ; 1768 : deux volumes , grand in- 8º .
d'environ 500 pages chacun . Prix 9 liv.
reliés.
Ce livre eft eftimé de nos plus habiles
Bibliographes , plufieurs même d'entr'eux
fe font fait un plaifir de contribuer à fa
perfection par leurs confeils & par leurs
travaux. M. Mercier , Abbé de faint Leger
de Soiffons , & Bibliothécaire de fainte
Génevieve , dont les lumières fupérieutes
136 MERCURE DE FRANCE.

dans ce genre de littérature , font fi connues
du public , a bien voulu prendre la
peine de le lire en entier , pour y faire fes
obfervations. M. Floncel , Cenfeur royal,
plus célèbre encore par l'étendue de fes
connoiffances , que par le riche cabinet de
livres italiens , rares & recherchés , dont il
a formé lui - même la collection , a eu la
générosité de faire part à l'auteur des lumières
qu'il a acquifes depuis plus de
quarante ans dans la littérature italienne ;
il lui a fourni les notices de plufieurs
livres rares & finguliers , qui fe trouvent
chez lui ; il a corrigé celles qui font défectueufes
dans les Bibliographes italiens
.
Pour completter tout ce qui peut intéreffer
la curiofité des amateurs , l'auteura
placé à la fin de fon Dictionnaire : 1º . Plu-
Heurs catalogues des livres qu'on cherche
ordinairement à fe procurer , pour peu
que l'on aime les belles éditions ; telles
que les auteurs claffiques cum notis variorum
, ceux qui ont été imprimés ad uſum
Delphini ; les Elvezirs , les Barbou , &c.
2º. La chronologie des pères de l'églife
grecs & latins ; celle des poetes grecs anciens
; & celle des poëtes latins , pour en
faciliter l'arrangement dans un catalogue
ou une bibliothèque.
1
JUIN 1768.) 137
3 °. La lifte des livres qui compofent
la collana graca & la collana latina.
4°. Le catalogue exact de ce qu'il faut ,
pour former une collection complette des
mémoires du Clergé , procès - verbaux
rapports , & autres pièces.
Il y a lieu de penfer qu'une bibliographie
fi bien entendue , & où les recherches
font fi faciles au moyen de l'ordre alphabétique
, fera fort accueillie , dans un
temps où l'amour des livres & le goût de
la littérature fe répand parmi les perfonnes
de tout état.
DICTIONNAIRE grammatical de la langue
françoife , contenant toutes les régles
d'ortographe , de la prononciation , de la
profodie , du régime , de la conftruction ,
& c.; avec les remarques & obfervations
des plus habiles grammairiens : nouvelle
édition , revue , corrigée & confidérablement
augmentée . A Paris , chez Vincent ,
Imprimeur - Libraire , rue Saint Severin ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi ; 2 volumes in 8°.
:
TRAITÉ pratique de l'inoculation , dans
lequel on expofe les régles de conduite
relatives au choix de la faifon propre à
cette opération ; de l'âge & de la confti-
તે
138 MERCURE DE FRANCE.
tution du fujet à inoculer ; de la préparation
qui lui convient ; de l'efpèce de
méthode qui doit être préférée ; & du
traitement de la maladie communiquéé
par l'infertion : par M. Gandoger de Foigny
, Docteur en inédecine , Médecin confultant
du feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , Aggrégé au college
des Médecins de Nancy , membre de l'Académie
royale des fciences & belles lettres
de la même ville , Profeffeur Démonftrateur
d'anatomie & de chirurgie. A Nancy ,
chez J. B. Hyacinthe Leclerc , Imprinreurs
Libraire , & à Paris , chez G. Merlin , Libraire
, rue de la Harpe ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi ; 2 volumes
in- 8°.
LE Courrier de la mode , ou le Journal
du goût , ouvrage périodique contenant le
détail de toutes les nouveautés de mode ,
avec cette épigraphe : Tout eft Joumis au
règne de la mode. Avril 1768 .
On donnera exactement chaque mois
une demi- feuille in- 8 ° , contenant le détail
de toutes les nouveautés relatives à la
parure & à la décoration 5 on indiquera
les différens goûts régnants pour toutes les
chofes d'agrément , & les Artiftes chez lefquels
elles fe trouvent , on y joindra le
JUIN 1768 . 139
titre des livres de pur amufement & l'arriette
courante.
La foufcription , à commencer au mois
d'avril , fera de 3 livres , franc de port pour
Paris , elle fe fera chez Jorry, Imprimeur ,
vis-à-vis la Comédie Françoife , le Menu,
Marchand de mufique , rue du Roule , à
la Clef d'or , & chez l'auteur , rue Saint-
Honoré , vis- à - vis la grande écurie du Roit
s'adreffer au ſieur Macret , Ebéniſte .
Des caufes du bonheur public , ouvrage
dédié à Monfeigneur le Dauphin ; par M.
l'Abbé Gros de Befplas , de la maiſon &
fociété de Sorbonne , Prédicateur du Roi , \
& c. A Paris , de l'Imprimerie de Sébastien
Jorry, rue & vis- à- vis la Comédie Françoife
, au Grand Monarque & aux Cigognes
; 1768 avec approbation & privi
lége du Roi , in - 8°.
COURS d'hiftoire univerfelle par M.
Luneau de Boifgermain. A Paris , chez
l'Auteur , à l'hôtel de la Fautrière ; Panckoucke
, Libraire , même maifon , rue & à
côté de la Comédie Françoife ; 2 volumes
in- 8°. 9 livres brochés en carton , II liv . re
liés .
Nous nous propofons de donner un
extrait de ces deux premiers volumes dans
140 MERCURE DE FRANCE.
le Mercure prochain & de reprendre le
compte que nous avons déja rendu de
l'édition de Racine que nous a donné l'auteur
du Cours d'hiftoire . Un préjugé bien
favorable à ce dernier ouvrage , c'eft qu'on
le réimprime actuellement chez Cellot.
JOURNAL d'éducation , avril 1768 , préfenté
au Roi par M. Leroux , Maître ès
arts en l'univerfité de Paris , Maître de penfion
à Amiens. A Amiens , de l'Imprimerie
de la veuve Caron , Imprimeur & Libraire
, vis -à - vis faint Martin ; fe trouve à
Paris , chez Durand , neveu , Libraire , rue
Saint -Jacques ; à Verfailles , chez Fournier
, Libraire , galerie des Princes ; & dans
les principales villes , chez les principaux
Libraires ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; in- 12 .
HISTOIRE de l'opéra bouffon , contenant
les jugemens de toutes les pièces qui
ont paru depuis fa naiffance jufqu'à ce jour,
pour fervir à l'hiftoire du théâtre de Paris .
A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Grangé , Libraire , pont Notre - Dame , au
cabinet littéraire , près la pompe ; 1768 :
deux parties in- 12.
ARMORIAL des États de Languedoc ,
JUIN 1768 . 141
par M. Gaftelier de la Tour , Ecuyer. A
Paris , de l'Imprimerie de Vincent 1767 :
volume in 4° préfenté aux États de
1768.
On a raffemblé fous ce titre les armoiries
des Commiffaires , préfidans pour le
Roi aux Etats de Languedoc , & celles
de leurs Officiers ; les armoiries du clergé ,
fuivant le rang des Prélats qui ont droit
aux affemblées ; celles de la nobleſſe ; enfin
, les armoiries des villes qui envoient.
leurs députés aux Etats , & celles des Officiers
de la province. On y a joint des
notes hiftoriques fur les Baronies annuelles.
& de tour , & fur les métropoles & cathédrales.
Cet ouvrage eft très - bien exécuté ,
tant pour la partie typographique , que
pour la gravure.
*

PANÉGYRIQUE de Saint Louis , Roi de
France prononcé dans la chapelle du
Louvre , en préfence de Meffieurs de l'Académie
Françoife , le 25 août 1767 ; par
M. l'Abbé de Baffinet . A Paris , chez la
veuve Regnard , Imprimeur de l'Académie
françoife , grand'falle du Palais , à la Providence
, & rue baffe des Urfins ; 1768 :
in-8°.
LA bataille de Fontenoy, ou l'Apothéoſe
142 MERCURE DE FRANCE .
moderne opéra- tragédie , en trois actes ,
traduite du grec par un Ciclopédifte . A
Chambord ; 1768 : & fe trouve à Paris ,
chez Defpilly , Libraire , rue Saint- Jacques
, à la Croix d'or. Le prix , 1 liv. 4
fols , in- 8°.
NOUVEAU Commentaire fur la coutume
de la Rochelle & du pays d'Aunis , où l'on
a réuni tout ce qui a paru néceffaire pour
l'intelligence de la coutume , en recueillant
exactement les divers .points d'ufage
de la province ; & où l'on a difcuté , outre
les difficultés dépendantes de l'interprétation
de chaque article , plufieurs queſtions
importantes relatives au droit coutumier ,
fuivant les maximes reçues au palais , &
le dernier état de la jurifprudence. Par Me
René- Jofué Valin , ancien avocat au Préfidial
de la Rochelle ; nouvelle édition ,
augmentée des queftions les plus intéreffantes
qui ont été décidées au Parlement
de Paris depuis la première édition ; par
M. *** avocat au Parlement. A Paris ,
chez Vincent , rue Saint - Severin.
,
L'ouvrage dont nous annonçons ici une
nouvelle édition , eft d'un Jurifconfulte
habile qui a joui pendant fa vie de la plus
grande
réputation.Son livre lui même a parfaitement
répondu à ce qu'on attendoit de
JUIN 1768 . 143
fes talens & de fes lumières . L'accueil favorable
que le public lui a fait lorſqu'il
a
paru pour la premiere
fois , eft un préjugé
de celui qu'il fera à cette nouvelle
édition
.
Au refte , il ne faut pas croire qu'on fe
foit borné dans cet ouvrage à développer
le droit particulier
à la coutume
de la Rochelle
; le titre lui - même annonce
un plus
vafte delfein. Il déclare
qu'outre
cela on y
a traité plufieurs
queftions
importantes
relatives
au droit coutumier
. Mais ce titre ,
parfaitement
conforme
au goût de fon auteur
, eft trop modefte
. Nous ne craignons
.
pas d'affurer
qu'on y trouvera
une difcuf
fion complette
de tout le droit coutumier
,
& une fcience
profonde
de la jurifprudence
qui a lieu à cet égard. Cet ouvrage
fera fur-tout très-utile à ceux qui s'attachent
à l'étude de la coutume
de Paris , parce
que cette coutume
étant le droit général
de toutes les autres dans les points où elles
font muettes
, M. Valin s'eft appliqué
d'une manière
particulière
à en faifir l'ef
prit , & qu'il l'a prife pour fondement
de
la plupart de fes décifions. Les augmen
tations
qu'on a faites à cette nouvelle
édi
tion , en complettant
l'ouvrage
ne pour
ront que piquer
la curiofité
du public
par
l'intérêt
même des questions
qui en font
l'objet.
144 MERCURE DE FRANCE .
LÉGENDE dorée , ou hiftoires morales.
A Genève , & fe trouve à Paris , chez Dufour
, Libraire , quai de Gêvres , au bon
Pafteur. in- 12 ; 1768 : prix 1 liv . 10 f.
L'EXISTENCE de Dieu , démontrée par
les merveilles de la nature : ouvrage , où
après avoir mis dans le plus grand jour les
preuves de l'existence & des perfections de
Dieu , que l'univers préfente , on répond
à quelques philofophes de nos jours qui
ont tâché de les affoiblir : par M. Bullet ,
Profeffeur royal de théologie , & doyen de
l'univerfité de Befançon , des académies de
Befançon , de Lyon , de Dijon , affocié de
l'académie royale des infcriptions & belleslettres.
A Paris , chez Delalain , Libraire ,
rue Saint - Jacques , & chez Valade , Libraire
, rue de la Parcheminerie , maiſon
de M. Grange ; 1768 avec approbation
& privilége du Roi ; in- 12 .
ICONES rerum naturalium , ou figures
enluminées d'hiftoire naturelle . Premier
cayer , contenant dix planches , avec leur
explication : favoir Ire planche , la carpe de
mer. VI pl . l'orphie . II pl. l'anguille de
mer. VII pl . la vive , ou dragon de mer .
III pl . le maquereau. VIII le corbeau
blanc de Feroë. IV pl . le dorfeh . IX. pl.
le
JUIN 1768 . 145
le vanneau gris de fer . V pl. le Vydtling ,
efpece de dorfeh. X pl. la tulipe de mer.
A Copenhague , aux dépens & de l'imprimerie
de Claude Philibert ; & fe trouve
à Genève , chez le même , & à Paris
chez Saillant , rue Saint-Jean - de - Beauvais
; 1767 : in -folio en forme de livre de
mufique. Prix 12 liv.
:
SUPPLÉMENT , de l'art de la coëffure des
Dames Françoifes , par le fieur Legros ,
Coëffeur des Dames , enclos des Quinze-
Vingts uftenfiles de l'art de la coëffure
des Dames Françoifes : forme du cachet
que l'on donne aux élèves qui coëffent
conformément aux eftampes du fupplément
de l'art de la coëffure des Dames
Françoifes. A Paris , chez Antoine Boudet ,
Imprimeur du Roi , rue Saint-Jacques , à
la Bible d'or ; 1768 : avec approbation &
privilége du Roi. Brochure in- 4º , ´d'environ
so pages , avec des figures enluminées.
NOUVELLE méthode allemande , felon
le traité de la manière d'apprendre les langues
; par M. Gerau de Palmfeld , Profeffeur
de la langue allemande de MM , les
Chevaux- Légers , des Pages du Roi & de
la Reine. A Paris , chez la veuve Regnard,
146 MERCURE DE FRANCE.
grand'falle du palais ; la veuve Duchefne,
rue Saint-Jacques ; Defaint , rue du Foin ;
Saillant , rue Saint Jean- de- Beauvais ; &
à Verfailles , chez Fournier , rue Satory ,
& au Château ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi. Brochure in- 8 °, de
120 pages.
LE Coenobitophyle , ou lettres d'un
Religieux François , à un laic , fon ami ,
fur les préjugés publics contre l'état monaftique
. Au mont Caffin , & fe trouve
à Paris , chez Valleyre l'aîné , rue de la
vieille Bouclerie , à l'arbre de Jeffé ; 1768 :
brochure in- 12 de 160 pages,
LE Marchand de Venife , comédie traduite
de l'anglois de Sharkespeare . Prix
30 fols , A Londres , & fe trouve à Paris ,
chez Grange , Imprimeur - Libraire , au
Cabinet littéraire , pont Notre - Dame , près
la pompe; Delalain , Libraire , rue Saint-
Jacques ; Valade , Libraire , rue de la
Parcheminerie 1768 , in- 8°,
AGATHE & Ifidore ; par Mde Benoît ;
deux parties. A Amfterdam , & fe trouve
à Paris , chez Durand , rue Saint-Jacques ,
la Sageffe ; 1768 ; vol, in- 12 .
Nous donnerons l'extrait de ce roman
dans un des prochains Mercures,
JUIN 1768 . 147
ORLANDO innamorato , poema in ottava
rima , di Matteo - Maria Bojardo ,
`rifatto da Francefco Berni ; 4 vol. in - 12 .
Parigi , appreffo Molini , Librajo ; 1768 :
avec le portrait de Berni , gravé , prix 10
liv. broché.
Il y en a un très - petit nombre d'exemplaires
, tirés fur du papier de Hollande.
L'INNOCENCE du premier âge en France;
chez Delalain , à Paris , rue Saint-Jacques ;
1768. prix 3 livres broché.
Ce nouveau volume de M. de Sauvigny,
eft du même format que fon Hiftoire
amoureufe de Pierre le Long , que vend le
même Libraire , & au moins auffi intéreffant
, bien écrit & digne de l'accueil
diftingué du public. En attendant que nous
en rendions un compte détaillé nous
croyons devoir au moins annoncer qu'il
contient la Rofe , ou la fête de Salency , &
' Ifle d'Oueffani ; qu'il eft orné d'un titre
gravé , d'une très - belle eftampe compofée
par M. Greuze , d'une jolie vignette ; le
tout bien gravé , par M. Moreau le jeune ,
& qu'il fe trouve accompagné de mufiqué
faite par M. Moncini , & digne de lui.
On vend auffi chez Delalain les Mémoires
d'un homme de bien , 3 yol in- 12 ,
par l'auteur de l'Hiftoire de Mile. de Ter
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
ville , que nous avons annoncée dans notre
dernier Mercure.
Il vient d'acquérir ce qu'il reftoir d'exemplaires
de l'Esprit de Bourdaloue , un vol,
in- 1 2; excellent ouvrage, que tous les Jour
naux ont bien annoncé dans le temps qu'il
a paru.
,

ÉDITS du mois d'août 1764 & mai
1765 concernant l'adminiftration des
villes du royaume , & la déclaration donnée
le 25 juin 1766 , en interprétation ;
le tout rangé par ordre de matières. On
y a ajouté les arrêts rendus depuis les édits
& en interprétation d'iceux. ATroyes , chez
la veuve Lefebvre , & fe trouve à Paris ; -
chez Brocas , Libraire , rue Saint- Jacques ;
un vol . in- 12 .
L'ESPRIT des Romains , confidéré dans
les plus belles fentences , maximes & ré-
Alexions des auteurs célèbres de l'ancienne
Rome. On y a joint les portraits de plufieurs
hommes illuftres de l'antiquité , le
tout en françois & en latin , collection
propre aux jeunes gens de qualité ; un
yol, in- 12. A Paris , chez Brocas , & Delalain
, Libraires , rue Saint- Jacques , &
Saugrain , rue du Hurepoix : 1768.
JUIN 1768 . 149
SUPPLÉMENT au catalogue des livres du
magaſin littéraire. A Paris , chez Jacques-
François Quillau , Libraire , rue Chriftine ,
attenant la rue Dauphine , fauxbourg Saint
Germain ; 1768 : in- 12 de 40 pages.
2
Parmi les divers établiffemens de la na
ture du magasin littéraire , celui - ci , auquel
préfide le fieur Quillau , a toujours
tenu le premier rang ; il eft même le feul
qui rende , pour ainfi dire , compte au public
, des nouvelles acquifitions qu'il fair
en livres en lui donnant de temps en
temps des fupplémens imprimés des nouveaux
tréfors littéraires qui s'accroiffent cha
que année dans ce magasin , le mieux fourni
, fans contredit , le plus riche , le plus
varié de tous les cabinets de la librairie .
On eft donc affuré d'y trouver tout ce que
peuvent defirer les perfonnes qui y viennent
lire , ou celles à qui on loue des livres 5
mais comme le fervice dépend de la
prompte circulation de ces mêmes livres ,
le fieur Quillau prie fes abonnés de ne pas
les garder fi long - temps , comme le font
plufieurs , qui ne les rendent qu'au bout
de fix mois & même un an . Delà les
plaintes des autres abonnés qui en font
privés nécellairement , malgré les foins &
les attentions du fieur Quillau à les bien
fervir.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATIONS & expériences fur diverfes
parties de l'agriculture , par M. Formanoir
de Palteau , de la Société royale
d'agriculture de la généralité de Paris.
chez la veuve D'houry , Imprimeur - Libraire
de la Société royale d'agriculture
de la généralité de Paris , rue Saint - Severin
, près la rue Saint - Jacques ; 1768 ;
brochure in- 8°. de 80 pages.
TRAITÉ des vertus & des récompenfes
pour fervir de fuite au Traité des délits &
des peines ; traduit de l'italien , par M.
Pingeron , Capitaine d'artillerie au fervice
du Roi & de la république de Pologne.
A Paris , chez Panckoucke , Libraire , rue
& à côté de la comédie Françoife ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi , vol.
in- 12 .
Le fuccès qu'a eu dans toute l'Europe
le traité italien des délits & des peines ,
fi bien traduit dans notre langue , demandoit
à être fuivi de l'ouvrage que nous
annonçons ; & ces deux écrits font faits
pour être réunis dans un même recueil
& placés dans les mêmes cabinets . Dans
ce nouveau Traité des vertus & des récompenfes
, on a mis le texte italien à côté de
la traduction françoiſe.
Les métamorphofes de la religieufe : letJUIN
1768. Isr
tres d'une Dame à fon amie. A Amfterdam
, chez Schreuder ; 1768 : & fe trouve
à Paris , chez Laurent Prault , au coin de
la rue Gît- le- coeur , à la fource des Sciences
; deux parties in- 12 .
Ce roman eft véritablement forti de la
main d'une femme , & mérite qu'on en
faffe l'extrait dans un des prochains Mercares.
HISTOIRES morales , fuivies d'une correfpondance
épiftolaire entre deux Dames ;
par Mademoifelle *** avec cette épigraphe
:

De toute fiction l'adroite faufleté
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
Boileau , épit. 3 .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Lejay , Libraire , quai de Gêvres , au
grand Corneille ; 1768 : in- 12 .
Nous donnerons une notice de ce petit
ouvrage , qui eft réellement auffi d'une
Demoifelle .
PRINCIPES élémentaires de la tactique ,
ou nouvelles obfervations fur l'art militaire
; par M. B ** , Chevalier de l'ordre
royal & militaire de faint Louis. A
Paris , chez Laurent Prault . Libraire , quai
des Auguftins , à la fource des Sciences ;
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
1
1768 : avec approbation & privilége du
Roi , in- 8°.
Le même Libraire mettra en vente inceffamment
le premier volume d'un ouvrage
intitulé , Mémoires fur differentes
parties des fciences & des arts ; par M.
Guétard , de l'Académie royale des fciences
. Le fecond volume , qui eft fous preffe ,
paroîtra dans peu , & nous donnerons une
notice de l'un & de l'autre.
A VI S.
C. Panckoucke , Libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoiſe , a mis en vente
les ouvrages fuivans .
Les tomes 31 , 32 des Mémoires de
l'Académie royale des infcriptions &
belles-lettres , in- 4° ; 12 liv. le volume.
L'année 1764 des Mémoires de l'Académie
royale des fciences, 12 livres le volume.
Les tomes 28 , 29 , 30 , 31 de l'hiftoire
naturelle , in 12 , par MM. Buffon & Daubenton
, en quatres volumes , complettent
l'hiftoire naturelle des animaux quadrupèdes
, & mettent l'édition in 12 au pair
de l'in-4 . Chaque volume in - 12 pris féparément
coûte livres , & 3 liv. is fre 3
JUIN 1768 .
lié. Les volumes in - 12 , qu'on relie en 32
tomes coûtent 106 liv. reliés.
Chaque volume in-4° . coûte 15 liv. &
17 liv. relié. Les 15 volumes in- 4°. 255
liv.
L'hiftoire naturelle des oifeaux formera.
un ouvrage à તે part & commencera tome i
2,3 , & c.
Le Libraire avertit que tous ceux qui
auront négligé de retirer leurs volumes
féparés dans tout le cours de cette année ,
nepourront completter l'ouvrage pour aueun
prix , paffé ce tems , parce que tout
fera mis en corps complets.
"
Les fept premiers volumes in - 4° . desi
oeuvres M. de Voltaire , ornés d'eftampes :
gravées par les meilleurs maîtres , & deffinées
par M. Gravelot , font actuellement
en vente. Toute l'édition eft en grand pa
pier , & imprimée avec les caractères de
M. Fournier le jeune; chaque volume in- 4°.
coûte 11 livres ; chaque planche 15 fols.
On eft le maître d'acheter les volumes fans:
les planches.
L'édition comprendra 19 à 20 vol. &
coûtera 200 ou 211 liv.
Le total des eftampes , favoir les 11 de:
la Henriade , & les 31 des pièces de théatre
, coûtera 31 liv. 10 f. Ainfi chaque:
volume in-4 . grand papier , ne reviendra
Gw
154 MERCURE DE FRANCE.
aux foufcripteurs qu'à 12 liv. 10 à 12 £.
avec les eftampes.
Le même Libraire continue de donner
par foufcription , & au prix de 210 liv. ,
au lieu de 348 liv. , les belles fables de la
Fontaine , 4 volumes in- fol. grandpapier
ornés de 300 planches du célèbre Oudry.
Le très- grand papier vaut 300 liv. au lieu
de 400 liv.
Le tome 9 de la collection académique
in-4° . Le dixieme paroîtra inceffamment.
Traité des vertus & des récompenfes ,
in- 12 , en italien & en françois ; c'eſt une
fuite du traité des peines & des délits.
La connoiffance des tems. 1769 , 8 liv.
Réflexions détachées fur l'efprit ; in- 12 .,
Mémoire fur la deftruction des loups.
Hiftoire du Préfident Hainault , in-4° ·
& in- 12.
Nous donnerons , dans un des Mercures
faivans , la fuite de l'extrait de l'élégante
traduction ou imitation de Lucrèce , par
M. Panckoucke , Libraire , qui débite tous
les livres ci - deffus annoncés .
JUIN 1768. 155
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
1
ACADÉMIE des Belles - Lettres , Sciences
& Arts de MARSEILLE.
L'ACADEMIE des Belles - Lettres
Sciences & Arts de Marfeille a tenu fa
première affemblée publique d'après Pâques
le 13 de ce mois.
M. le Chancelier , en l'abfence du
Directeur , a ouvert la féance par un
difcours relatif à l'objet de cette affemblée.
M. Guis a la un mémoire fur les
manufactures placées dans les villes maritimes
& commerçantes. M. de Saint--
Jacques a lu un mémoire fur la manière
de trouver les longitudes far mer.
M. Fortic a lu une differtation fur les
volcans & fur quelques phénomènes par
ticuliers du Véfuve. M. Mourrailles a lu
un mémoire fur la méthode des fluxions
& fur les infiniment petits.
G vj
156 1
MERCURE DE FRANCE.
La féance a été terminée par la lec
ture de l'éloge hiftorique de feu M. le
Marquis de Beauffet, fait par M. Audibert.
L'Académie n'ayant point adjugé le
prix , en aura deux à donner l'année
prochaine.
Elle a propofé , pour ces deux prix ,
les fujets fuivans :
Quelles font les caufes de la diminution
de la pêche fur les côtes de Provence , &
quels feroient les moyens de la rendre
plus abondante.
Quelle eft la meilleure manière de faire
&gouverner le vin de Provence , foit pour
l'ufage , foit pour le tranſport.
Les ouvrages ne feront reçus que
jufqu'au premier janvier 1769. Ils deivent
être adreffés à MM. de l'Académie
des Belles - Lettres , Sciences & Arts de
Marſeille , & remis , francs de port , fans
quoi ils ne feront pas retirés..
JUIN 1768. 157
DISCOURS prononcé par M. DE CLUGNY
Maître des Requêtes , Confeiller hono
raire au Parlement de Bourgogne , Inten
dant de la Marine en Bretagne, lors de
fa réception en l'Académie des Sciences
Arts & Belles - Lettres de DIJON , en:
qualité d'Académicien honoraire , le 7
août 1767 .
MESSIEURS
Je ne dois qu'à vos feules bontés l'hon
neur d'être admis dans une Compagnie ,.
auffi diftinguée par les productions dont
elle a enrichi la littérature , que par les
nombre d'hommes célèbres qui la compofent.
Mais fi , en comblant mes deſirs ,
fi en furpaffant mes efpérances , fi en
m'ouvrant l'entrée de ce fanctuaire des
arts , vous m'infpirez , Meffieurs , une
reconnoiffance fans bornes , vous me faiteséprouver
en même temps combien il eft
peu
vrai que le fentiment , dont on eſt
fortement pénétré , s'exprime toujours de
même. Je vois , au contraire , que plus le
coeur eft vivement touché , moins il laiffe
158 MERCURE DE FRANCE.
de liberté & de reffources à l'efprit . N'attendez
donc pas de moi , Meffieurs , des
expreffions dignes de la grace que vous
me faites ; mais daignez être perfuadés
que j'en connois tout le prix . Si je ne
puis vous peindre mon extrême fenfibilité
avec le coloris de l'éloquence , que ne
puis - je du moins vous la témoigner , en
m'efforçant de partager vos travaux ! De
quels avantages ma deſtination actuelle ne
me prive- t- elle pas ! Témoin affidu de vos
fuccès , j'effaierois de me former fur vos
exemples ; admirateur zélé des connoiffances
& des lumières qui brillent dans
cette Société , mon ardeur à vous imiter
me tiendroit lieu de talens , & quelques
rayons de votre gloire réfléchiroient fur
moi.
Que n'êtes- vous pas , Meffieurs , en étať
d'entreprendre & d'exécuter fous les aufpices
d'un Prince ( 1 ) qui , marchant rapidement
dans la carrière des héros de fon
augufte nom , réunit les vertus civiles &
militaires , qui tant de fois ont fait le
bonheur & la fplendeur de la France ! Par
une heureufe reffemblance avec celui de
fes ayeux , dont la mémoire & les actions
feront immortelles , Général avant l'âge ,
(1 ) S. A. S. Mgr le Prince de Condé , protec
teur de l'Académie.
JUIN 1768. 159
guerrier intrépide , adminiftrateur éclaire ;
il a fenti combien les lettres pouvoient
influer fur le gouvernement ; il les cultive ,
les honore & les encourage.
Leur rapport avec l'adminiſtration de
la juftice n'avoit point échappé à la pénétration
de ce Magiftrat ( 2 ) qui, entierement
occupé des intérêts de fon pays & de la
gloire de fa compagnie , nous a laillé en
même tems un monument de fon amour
pour les fciences & une preuve bien tou
chante de fon attachement pour l'état
qu'il avoit embraffé : fentiment d'autant
plus remarquable , qu'il eft devenu moins
commun.
Par une utile & rare combinaiſon , tout
ce qui peut contribuer à la confervation
des hommes , à former leur moeurs , à dévoiler
les loix & les refforts de la nature ,
eft foumis aux recherches de l'Académie
qu'il a fondée. Tout en annonce le fuccès ;
tout y concourt. L'éloquence brillante du
Prélat (3 ) que vous avez choisi pour Chancelier
, les foins affidus du Magiſtrat (4)
(2 ) M. Pouffier , Doyen du Parlement de
Dijon , fondateur de l'Académie .
( 3 ) M. Poncet de la Riviere , Evêque de
Troyes , Chancelier de l'Académie.
(4 ) M. le Préfident de Ruffey , Vice- Chance
lier de l'Académie..
160 MERCURE DE FRANCE.
qui le remplace , fes talens , fes connoiffances
dans tous les genres , fon zèle actif
pour les progrès & la gloire de l'Académie
; vos lumières , Meffieurs , vos travaux
infatigables , vos favantes études vous préparent
de nouveaux lauriers dans la carrière
glorieufe , mais pénible , que vous
avez entrepriſe.
REPONSE de M. le Préfident DE RUFFEY,
Vice Chancelier de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles - Lettres de Dijon ,
au difcours de M. DE CLUGNY , reçu:
Académicien honoraire de la même Aca
démie , le 7 août 1767.
MONSTE
ONSIEUR
CETTE Académie , devenue par fes tra
vaux capable d'apprécier le mérite & les
talens en tout genre & en tous états , s'eſt
attachée particulierement depuis fa ré
forme , à s'affocier ceux de nos concitoyens
qui fefont rendus recommandables par ces
deux qualités. C'eft à ce titre que vous
venez prendreplace parmi nous . Les talens
que vous avez fait paroître dans l'exercice
des fonctions de la magiftrature , vous ont
mérité l'eftime & les regrets de votre patrie.
JUIN 1768. 161
Appellé dans un autre hémifphere par
les ordres d'un grand Roi , votre zèle pour
fon fervice vous a fait braver les hafards
d'une navigation périlleufe , où votre vie
& votre liberté ont été également exposées.
A quoi ne fe réfout pas une âme courageufe
excitée par les grands motifs du de :
voir & de l'honneur !
Vous avez , Monfieur , pleinement répondu
à la confiance du Souverain. Chargé
de rétablir l'ordre & la fubordination dans
un pays où l'éloignement favorife l'impunité
& autorife l'indépendance , votre
fermeté & votre exemple y ont rappellé la
bonne foi & la probité ; vertus que l'intérêt
& la cupidité fembloient en avoir
bannies.
Malgré les horreurs de la guerre, vorre
vigilance & votre activité ont fu maintenir
l'abondance dans une colonie qui , ne
produifant que du fuperflu , manque fouvent
du néceffaire , par l'interruption du
commerce . Si l'altération de votre fanté
ne vous a pas permis de confommer votre
ouvrage , vous avez du moins fourni à
vos fucceffeurs un plan de conduite & de
vues , dont il leur eft aifé de profiter pour
le bien de l'état.
Pour récompenfe de vos fervices , le Roi
vous a donné de nouvelles marques de fes
1
162 MERCURE DE FRANCE.
bontés , en vous appellant à fes Confeils ,
& vous confiant une des premières places
de fa marine. Quelqu'importantes qu'en
foient les fonctions , elles vous permettent
du moins de revoir votre patrie & des
amis auxquels une longue abfence vous a
rendu plus cher & plus précieux.
que
L'Académie , Monfieur , fe trouve ſenfiblement
flattée des marques d'eftime
vous venez de lui donner , en defirant d'y
occuper une place ; elle s'eft empreflée de
répondre à vos vues patriotiques ; fe propofe
d'entretenir d'utiles correfpondances
avec vous , & de profiter des connoiffances
que vous avez acquifes dans vos voyages
maritimes. Elle eft inftruite de votre goût
pour les fciences relatives au bien public ,
& du projet que vous avez conçu pour
le
rétabliffement de l'Académie de marine
en Bretagne. La guerre a fufpendu fes féances
& fes travaux : compofée d'Officiers
habiles & expérimentés , elle a donné d'excellens
mémoires fur la théorie & la perfection
de la navigation.
Il vous fera glorieux , Monfieur , de
concourir au rétabliffement d'une Compagnie
qui doit faire une des plus honorables
portions de votre département , &
dont la deftination intéreffe également la
gloire & la fûreté del'État.
JUIN 1768. 164
Les obſtacles ne doivent point vous arrêter
la conftance à vouloir fortement de
bonnes chofes , en affure néceffairement le
fuccès. Le bandeau de l'opiniâtreté , tout
épais qu'il eft , fe déchire ou s'ufe à la
longue . La mémoire de l'homme d'État
qui ne voulut que le bien public , eft en
vénération auffi long - tems que fubfiftent
les avantages inattendus qu'il a procurés.
Ce n'en eft pas un médiocre , Monfieur ,
que celui de vous compter parmi nous.
Vous avez témoigné le plus vif intérêt à
l'honneur & à la gloire de ce te Compagnie.
Puiffe ce motif , joint à l'amour de
votre patrie , vous rappeller fouvent ici
& nous procurer le plaifir de jouir de votre
préfence à nos affemblées!
)
AGRICULTURE.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , fur la façon de conferver le
bled.

Vous favez , Monfieur & cher compatriote
, qu'être fidèle à fon Roi , utile à
fa patrie , font des fentimens trop profondément
gravés dans les coeurs Calaifiens
164 MERCURE DE FRANCE.
pour avoir pu dégénérer ; eux feuls ont
pû m'infpirer des idées dont je vous prie ,
après en avoir apprécié la valeur , de vouloir
bien faire part au public.
Vous favez également que dans les
temps où l'art de la guerre n'étoit point
porté au degré de perfection où il eft au
jourd'hui , les fiéges étoient fouvent de
très - longue durée , & que la plupart des
villes ne fe prenoient enfin que par famine ;
que pour faire fubfifter plus long- temps
les affiégés , on avoit , dans les places fortes
, des puits dans lefquels on confervoit
le bled ; que ces puits , que l'on nommoit
poires , parce qu'ils en avoient exactement
la forme , étoient hermétiquement fermés;
que le bled s'y confervoit très- long- temps ,
étoit introduit par le haut; & qu' l'extrêmité
ou queue de cette poire , il y avoit une
eſpèce de robinet.
у
Mais on n'a ordinairement des em
pas
placemens propres pour établir ces fortes
de puits ; leur conftruction eft difpendieufe
; ils font fujets à des inconvéniens ;
l'humidité peut y pénétrer , & par conféquent
il feroient maintenant de peu d'ufage .
Je crois pourtant qu'en partant de cette
idée , il feroit poffible de conferver le bled
dans des vâfes de terre à-peu-près des même
forme que celle de ces poires , & d'une
JUIN 1768. 165
grandeur pareille aux jarres dont on fe
fert dans nos vaiffeaux pour y mettre de
l'eau. En rempliffant de bled ces vâfes ,
en fcellant exactement les couvercles en
plâtre, c'est-à-dire , en empêchant l'air d'y
pénétrer , le bled pourroit s'y conferver
long- temps , ne contracteroit point d'humidité
, ne feroit point expofé à être infecté
de pouffière ou d'ordure , feroit à
l'abri des calandres , des rats , des fouris ,
difpenferoit même du foin de le remuer
retourner & cribler de temps en temps :
opérations aufli néceffaires que difpendieufes
, qui diminuent la quantité , par
conféquent augmentent le prix de cette
précieufe denrée , & dès - là frappent plus
particulièrement fur le pauvre.
Tout me perfuade , Monfieur , que l'on
pourroit employer utilement ces vâfes de
terre. J'en ai vu qui pouvoient contenir
au moins douze feptiers , mefure de Paris ,
& la dépenſe de ces vâſes feroit un objet
de peu d'importance dans les villes de
province où l'on boulange le pain chacun
chez foi. On pourroit en avoir pour contenir
la provifion d'une année ; nos greniers
, nos magaſins contiendroient alors
plus de bled ; ce feroit une économie de
plus. J'ai l'honneur , &c. MARECHAL
Echevin de la Ville de Calais,
Paris , ce 17 mars 1768 ,
166 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
OBSERVATION d'un enfant nouveau né ;
par M. COSME D'ANGERVILLE , premier
gagnant- maîtrise de l'Hôtel- Dieu
de Paris.
Le 15 avril 1766 , on me manda à la falle
des accouchées , pour examiner un enfant
vivant qui venoit de naître avec une tumeur
à l'ombilic. Cette tumeur étoit d'un volume
confidérable , recouverte en partie par
la peau & par les membranes qui entourent
le cordon ombilical ; mais ce qui a
caufé à mon étonnement , ce fut d'appercevoir
à la partie fupérieure de la tumeur ,
un battement femblable à celui du coeur.
Ayant eu la curiofité de toucher cet en-.
droit , je m'apperçus qu'en ralentiſſant le
mouvement, l'enfant tomboit en fyncope ;
JUIN 1768. 167
je ne doutai pas que ce ne fût le coeur qui
produifoit ce mouvement, & je n'eus garde
de répéter mon expérience. Cet enfant ne
vécut qu'environ une heure & demie ; &
la tumeur me parut fi fingulière que j'ai
crus en devoir faire l'ouverture , qui fut
faite en préfence de Meffieurs Moreau &
Cabany,accompagnés de MM. Dubertrand
& Pean , Maîtres en chirurgie.
J'ai trouvé , par l'examen de cette tumeur
, l'anneau ombilical dilaté au point
d'avoir permis aux inteftins de fe gliffer
entre les membranes du cordon ombilical
qu'ils avoient dilaté de façon à pouvoir
contenir auffi le foye ; ce dernier vifcère
occupoit la même direction qu'il a ordinairement.
A la partie fupérieure du foie ,
il y avoit une dépreffion confidérable dans
laquelle le coeur étoit logé ; il y a toute apparence
que cet enfoncement provenoit en
partie de la compreffion que le coeur y
faifoit forcément , tant par le fardeau exrérieur,
que par fon mouvement de diaf
role. Je trouvai encore une fingularité ,
c'eft que fa pointe , qui naturellement eft
à gauche , fe portoit du côté droit.
D'après ce détail , je crois que l'on peut
caractérifer cette tumeur de hernie ombilicale
; mais je fuis embarraffé d'en affi
gner la caufe, Au premier afpect , il feme
4 914
168 MERCURE DE FRANCE.
bleroit qu'on devroit la regarder comme
un vice de mauvaiſe conformation ; dans
ce cas , c'eſt de ces vices qu'on ne fait
ni prévenir ni prévoir : néanmoins quelques
circonftances qui ont accompagné la
groffeffe m'ont donné fujet de faire quelques
réflexions que je vais expofer.
Cette malheureufe femme vint malade
à l'Hôtel-Dieu , & étant guérie y refta trois
mois comme convalefcente , terme qu'elle
avoit à parcourir avant d'accoucher. On
fait que ces fortes de femmes font obligées
de rendre quelque fervice aux malades de
la falle ; & ce fervice confifte à tranſporter
dix fois le jour des malades d'un lieu dans
un autre. Ce tranfport ne peut fe faire
qu'en appuyant fur le ventre; il doit faire
fur la poitrine de l'enfant , dont on fait
la fituation dans la matrice , une compreffion
qui , étant répetée plufieurs fois comme
je viens de le dire , eft capable de produire
petit à petitle défordre qui s'eft trouvé
dans l'enfant que j'ai fait voir à l'Académie
de chirurgie. Si cela eft ainfi , ce
tranfport des parties n'eft pas un vice de
conformation , mais une maladie contractée
dans le ventre de la mère.
L'obfervation fuivante va , ce me femble,
appuier cette opinion . En 1744, MM.
Moreau & Pean m'ont dit qu'il accoucha à
l'Hôtel-Dieu
JUIN 1768. 769
l'Hôtel -Dieu une fille dont l'enfant , qui
étoit auffi une fille , avoit apporté en naiffant
unetumeur très-confidérable à l'ombilic.Les
parties étoient contenues dans les propres
membranes du cordon ombilical qui s'étoit
dilaté au point qu'elles étoient fi minces
que l'on voyoit le mouvement périftaltique
des inteftins & celui du coeur , &
que l'on diftinguoit parfaitement ces deux
vifcères au travers .
Le coeur avoit fait un enfoncement au
foie , où il étoit logé comme il l'étoit à
l'autre enfant.
La cauſe de ces défordres dans l'enfant
qui fait le fujet de l'obſervation de Meffieurs
Moreau & Pean , n'eft pas la même
que celle qui fait celui de la mienne ;
mais je la crois bien auffi capable de produire
le même effet. La fille qui étoit groffe
de cet enfant , voulant cacher fa groffeffe ,
portoit jour & nuit un corps très - dur
qu'elle garniffoit de bufques de fer.
T
196 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURES.
M. de Mornas , Géographe du Roi &
des Enfans de France , a eu l'honneur , le
22 mai dernier , de préſenter à Sa Majeſté
& à la Famille Royale la huitième livraifon
de fon Atlas , confiftante en vingt
cartes qui forment une fuite du quatrième
volume. Ces cartes ont encore rapport à
la feconde époque du fixième âge du
monde , c'eſt - à- dire , depuis la mort d'Alexandre
le Grand jufqu'à la deftruction de
Carthage. On y traite de la fuite des évé
nemens de l'hiftoire de Pergame , de Bithi
nie , d'Héraciée , de Sparte , d'Athènes ,
d'Achaïe , d'Etolie , de Syracufe , & de
Rome.
L'Auteur fe plaint , avec raiſon , de la
négligence des foufcripteurs à venir retirer
les livraiſons à mesure qu'elles paroiffent ,
& ce n'eft que fur leur exactitude qu'il
compte de pouvoir remplir fes engagemens
pris avec le public. Il ne lui feroit
pas poffible , fans cela , de continuer une
ntreprise qui l'oblige à faire des avances
JUIN 1768. 171
confidérables qu'il ne peut retirer que fucceffivement
& à mesure que les foufcripteurs
viennent fe completter.Il prévient qu'à
compter du premier août prochain , & conformément
à fon dernier avis , il fera
payer ſes cartes un tiers au - deffus du prix
fixé par la première foufcription à tous
ceux qui , avant cette époque , n'auront
pas retiré les fix , fept & huitième livraifons
de fon Atlas , que l'on ne trouve que
chez lui , rue Saint - Jacques , à côté de
Saint Yves.
MUSIQUE.
DEUX concerto de violon , avec des
cors & hautbois obligés ; de la compofition
de M. Frantzl, Ördinaire de la Mufique
de S. A. S. Mgr l'Electeur Palatin ;
fe vendent à Paris , aux adreffes ordinaires.
LES Larmes de l'Amour : quatre ariettes
avec la baffe ; par M. Bouvin : fe trouvent
chez l'Auteur , rue Montmartre , vis à- vis
Saint Eustache , chez le Teinturier , & aux
adreffes ordinaires de mufique : prix 12 f.
L'Oracle des Amans , cantatille nouvelle
, à voix feule , avec fymphonie ;
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
dédiée à Mgr le Comte de Noailles , Grand
d'Efpagne , & c. par M. Dellain , Ecrivain
de la Marine & des Claffes : prix 1 liv.
16 fols. Se vend à Paris , chez Mlle Caftagnery
, rue des Prouvaires , & aux adreffes
ordinaires à Nantes , chez M. Tanqueray,
grande rue ; & à Rouen , chez M. PAigle ,
rue des Carmes.
AIRS , ariettes & duo de la Vénitienne
comédie-ballet , repréfentée par l'Académie
Royale de Mufique , le vendredi 6
mai 1768 : la mufique par M. d'Auvergne ,
Surintendant de la Mufique du Roi. Prix
4'liv. 16 fols. Cet agréable recueil ſe vend
à Paris , chez l'Auteur , rue Saint - Honoré ,
au coin du Boulevard , à la falle de l'opéra
, & aux adreffes ordinaires.
Six fonates pour le violon feul , avec
accompagnement de baffe ; par M. de
Zimermann , Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint Louis , premier Lieutenant
au Régiment des Gardes Suiffes du
Roi ; dédiées à M. de Bachman , Major
dudit Régiment. Se vendent à Paris , chez
M. Huberty, rue des Deux - Ecus , au pigeon
blanc prix 7 livi 4 fols.
t
MÉTHODE raiſonnée pour paffer du violon
à la mandoline , & de l'archer à la
plume , ou le moyen für de jouer . fans
JUIN 1768. 173
maître , en peu de temps , par des fignes de
convention affortis à des exemples de
mufique facile ; contenant vingt - quatre
airs danfans à deux mandolines ; fix menuets
, avec accompagnement ;
deux duo ;
une fonate , avec la baffe , & plufieurs airs
connus variés. Par M. Léone , de Naples ,
Maître de mandoline de S. A. S. Mgr le
Duc de Chartres , Prince du Sang. Se vend
rue Saint- Honoré , vis-à- vis Saint- Honoré.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
La vendredi , 6 mai , on a donné là
première repréſentation de la Vénitienne ,
comédie ballet en trois actes , poëme de
feu M. la Motte * , remis en mutique
par M. d'Auvergne , Surintendant de la
Mulique du Roi . Le fuccès de cet opéra
parut d'abord très - équivoque ; mais dans
parut
le cours des repréſentations fubféquentes ,
le public a femblé prendre plaifir à rendre
de plus en plus juftice aux talens reconnus
du célèbre Compofiteur qui n'a pas
craint de redonner l'être à ce drame , fufceptible
en effet des plus grandes beautés
muficales , quoique d'un genre à effuyer
bien des contradictions. L'impartialité que
nous nous faifons un devoir d'obferver
dans nos jugemens , nous oblige de conve
* Cet opéra , dont l'ancienne muſique eſt de
la Barre , fut joué , pour la première fois , le 26
mai 1705. On ne l'avoit point repris depuis .
JUIN 1768 . 175
nir que le fond de cer opéra , quelque,
faillantes qu'en foient les paroles , a feul
contribué à balancer les fuffrages. Nous
ne prétendons point attaquer le préjugé
établi en faveur des anciens poëmes ; mais
nous ne pouvons diffimuler que le goût ,
à force de mers délicats , eft devenu difficile
, & que , blâfé fur la magie de l'efprit
, il ne fe laiffe plus piquer que par
l'intérêt. Trop de refpect pour les anciennes
productions eft auffi nuifible au progrès
des lettres qu'une exceffive indulgence
pour les nouvelles. L'analyfe que nous
allons faire de la Vénitienne pourra peut- être
juftifier le peu d'accueil que le public lui
a fait le premier jour qu'elle a reparu.
ACTEURS.
ISABELLE ,
LEONORE ,
OCTAVE ,
Mde L'ARRIVÉE.
Mlle BEAU MESNIL.
M. LE GROS.
ISMÉNIDE, Dévinereffe , Mlle DUBOIS.
ZERBIN , valet d'O CTAVE
, M. L'ARRIVÉE.
SPINETTE , fuivante
d'ISABELLE , Mlle ROSALIE.
ACTE PREMIER.
La théâtre repréſente des jardins , &
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
dans l'éloignement la place de Saint-Marc
Léonore ouvre la fcène par ce monologue.
Tendres plaifirs , charmans amours ,
Ah ! que n'ai - je plutôt fenti votre puiffance !
Deviez -vous , dans l'indifférence ,
Laiffer couler mes plus beaux jours ?
Du moins gardons -nous bien d'éteindre
Les feux que dans mon coeur l'amour daigne
allumer :
Au lieu de m'en laiffer charmer ,
Falloit-il perdre , hélas ! tant de temps à les
craindre ?
Tendres plaifirs , &c.
La mufique de ce monologue , d'un
genre très- agréable , a été vivement fentie
& généralement applaudie. Isabelle furvient
avec Spinette , fa fuivante. Elle
accufe Léonore , qui eft fon amie , d'ingratitude
& de trahifon. Quoi ! lui ditelle
,
L'amant qui m'aimoit vous adore ,
Et votre coeur reçoit les infidèles voeux ?
Léonore la défabuſe , en s'expliquant
ainfi :
C'est dans les premiers jeux que me fit voir Octavež
Que la paix fortit de mon coeur.
Un inconnu fut mon vainqueur.
JUIN 1768. 177
D'un feul de fes regards mon coeur fut enchanté ;
Le mafque me cacha le refte de fes charmes.
· •
Il me parle à ces jeux que vous me reprochez.
Elle eſpère de voir enfin fes traits dans
le bal qui fe prépare . Cet aveu tranquilife
Ifabelle. Léonore la quitte en lui difant ,
au fujet d'Octave :
Je vais encor , par de nouveaux refus
Servir votre amour & ma flâme.
Ffabelle , dans la fcène qui fuit , apprend
à Spinette quel eft cet inconnu dont Léo
More s'eft éprife.
Lorfque de mon amant
Je vis l'inconftance fatale ,
Je le fuivis par-tout fous un déguisement
Qui m'a livré le coeur de ma rivale...
Elle charge Spinette d'obferver les pas
d'Octave & de l'inftruire de toutes fes
démarches. Spinette , feule , chante cette
ariette , que nous citons comme une des
plus agréables de cet opéra
De mille amans en vain nous recevons les voeux
On les perd fans retour en terminant leur peine
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Les perfides brifent leurs noeuds
Dès qu'ils ont formé notre chaîne.
On ne foupire long- temps ,
Que pour des beautés cruelles :
Les peines font les coeurs conftans ,
Les plaifirs font les infidèles.
Spinette entend venir Octave ; elle fe
cache pour l'obferver. Léonore rentre fur
la fcène avec lui : ils chantent un duo
contraſté dont la mufique eft d'un très - bel
effet . Léonore renvoye Octave à Ifabelle ,
& ne lui promet que des mépris. Il ne
paroît alarmé ni de fon courroux ni de
fon indifférence . Leur difpute eft interrompue
par l'arrivée d'une troupe de barquerolles
qui forment un divertiffement ,
dans lequel on applaudit , avec un plaifir
toujours nouveau , MM. Lani & Dauberval
, & Miles Allard & Peflin * . MM.
Malter & Le Grand , Mlle Mion & Dervieux
s'y diftinguent auffi & recueillent en
même temps des fuffrages unanimes. Les
* Nous obferverons ici , avec plaifir , que
Mlle Peflin , toujours applaudie avec juſtice , l'a
fur- tout été univerfellement dans le beau pas de
deux qu'elle danfe avec M. Dauberval ; & que les
foins & les avis de cet excellent Danfeur l'ont
mife au point de partager très -fouvent les éloges
que l'on doit toujours à Mlle Allard.
JUIN 1768. 179
19
airs de ce divertiffement , entr'autrès , ce- :
lui des barquerolles , compofé de huit
couplets , font honneur au goût & au
génie de M. d'Auvergne . Zerbin conduit
la fête , après laquelle Octave preffe encore
Léonore de fe rendre , & n'eft pas mieux
écouté qu'auparavant. Fatigué de fes méptis
, il fe difpofe à aller confulter Ifménide
, réfolu d'apprendre de cette Magicienne
quel fera le fuccès de fon amour.
Spinette, qui s'eft toujours tenue cachée
pour l'épier , reparoît dès qu'elle le voit
parti , & annonce qu'elle va révéler à fa
maîtreffe le deffein du perfide.
ACTE I I.
Le théâtre repréfente un antre éclairé
par une lampe. , Octave , déguifé en valet ,
& Zerbin en noble Vénitien , arrivent
près de l'antre d'Ifménide. Zerbin tremble
& chancéle à l'aspect de cette demeure
infernale. Il dit à fon maître , qui s'en apperçoit
:
Pour braver les périls où votre amour m'engage ,
J'ai voulu de Bacchus emprunter le fecours ;
Dans fa liqueur j'ai cherché du courage ,
Mais je fens bien que j'en manque toujours.
e.
L'objet du déguisement qu'Octave a
H vj
180 , MERCURE DE FRANCE.
pris & a fair prendre à Zerbin eft d'éprou
ver la fcience des deyins ; il veut voir s'il
s'y laifferont tromper . Il va les avertir &
oblige fon valet de refter feul devant la
caverne. Le jus de Bacchus dont Zerbin
a cru devoir s'enivrer , par une fage précaution,,
ne l'enhardit point ; au contraire ,
fa cervelle n'en eft que plus troublée. Il
croit voir des fpectres & des monftres
horribles , il croit entendre des cris & des
hurlemens affreux ; il s'imagine qu'un
géant furieux eft prêt à le frapper. Il fe
recommande à Bacchus ; il fe plaint que
ce Dieu ne lui ait prêté que d'impuiffantes
armes ; enfin il s'endort après avoir fait
fur les charmes du fommeil cette réflexion
que l'on pourroit trouver trop philofophique
pour un homme de fa forte & pour la
fituation où il fe trouve , mais qui n'en
préfente pas moins une vérité des plus
frappantes.
'
Que le fort des mortels eft' pen digne d'envie !
Les plus doux plaifirs de la vie ,
Sont de n'en point fentir les maux.
Tout ce monologue , qui commence par
un récitatif obligé , eft rendu par le muficien
d'une manière fublime . Ce morceau
& digne de la réputation de fon auteur ,
3JUIN • 180
1768.
eft un des plus beaux que l'on ait entendus
jufqu'ici fur ce théâtre. Ifabelle , voyant
Zerbin couvert des habits de fon maître
& le trouvant endormi , le prend pour
Octave. Son monologue , qui commence
auffi par un récitatif obligé , eft fuivi d'un
air de mouvement qui peint très - bien la
fureur qui l'agite. Elle va pour ôter le
poignard de Zerbin & s'en frapper ; il fe
réveille , elle le reconnoît ; il lui apprend
qu'Octave eft actuellement occupé à confulter
Ifménide fur fa nouvelle ardeur..
Ifabelle , appercevant fon amant qui fort
de l'antre avec la Devinereffe , dit en à
parte :
Je veux les écouter..
Leur difcours m'apprendra ce que je dois tenter.
Ifménide , accompagnée d'Octave , s'avance
avec une troupe de Devins & de
Devinereffes. Ifabelle les obferve fans être
vue. Octave , pour embarraffer Ifménide ,
lui parle ainfi :
Vous , pour qui l'avenir n'a rien d'impénétrable ,,
Qui des plus . fombres coeurs percez tous les détours
Vous favez qui de nous cherche votre fecours ,
M
IS MENIDE à part.
?
Malgré leur myſtère ,,
En les intimidant tâchons à juger d'eux..
&C
182 MERCURE DE FRANCE.
Elle obferve leurs mouvemens & continue
de la forte :
Les démons à ma voix vont paroître en ces lieux.
Pourrez- vous foutenir leur terrible préſence ?
OCTAVE.
Parlez , je ne crains rien .
ZERBIN.
Moi , je crains tout , ô dieux !
La fermeté du maître & la frayeur du
valet les décéle l'un & l'autre aux yeux de
la Devinereffe , qui dit à Octave , en montrant
Zerbin :
Vous me cherchez vous ſeul &vous êtes fon maître.
OCTAVE.
Vous favez quel deffein en ce lieu me conduit ?
ISMENIDE embarraffée.
Souvent. l'amour...
ZERBIN,
T
Ciel ! quel démon l'inftruit ?
IS MÉNID E.
L'amour vous fait fentir les plus rudes atteintes,
འ །
ZERBIN.
Chaque mot redouble mes craintes !
IS Li
JUIN 1768. 183
Ainfi la peur indifcrette de Zerbin ſeconde
l'adrefle d'Iſménide & l'aide à deviner
ce qui fe paffe dans le coeur d'Octave.
Il la prie de l'éclaircir fur le fort que le
Ciel réſerve à fon amour. Elle ordonne à
fes Miniftres de célébrer leurs affreux myftères.
Les Devins font leurs cérémonies
magiques. Les danfes font entremêlées de
chants. On remarque , dans ce divertiffement
, deux choeurs infernaux qui ne cédent
en rien à ceux même qui ont le plus
illuftré l'incomparable Rameau. Ifménide ,
après les cérémonies , fait éteindre les
Bambeaux & la lampe qui éclaire l'antre .
Elle prévient Octave qu'il va être inftruit
de fon fort. A la faveur de l'obfcurité
Ifabelle fort de l'endroit où elle étoit cachée
, & prononce elle -même cet oracle :
Octave , romps tes nouveaux fers ,
Je tiens le fer levé fur ton coeur infidèle ;
Cette nuit , avec moi , je t'entraîne aux enfers ,
Si ce jour ne te voit fous les loix d'Iſabelle.
Ifménide & les Devins , furpris de ce
qu'ils entendent , font eux - mêmes faifis
de frayeur & fortent précipitamment avec
Octave & Zerbin .
ISABELLE feule,
Toi , qui m'as infpirée , achève ton ouvrage ,
Amour ! c'eft à toi feul de me rendre un volage.
184 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus ingénieux certainement
que l'idée de cette fcène & de la précédente
; mais on a trouvé que la magie
en étoit trop noire pour un drame qui
porte le titre de comédie- ballet. Il est vrai
qu'elle ne diffère point de celle de nos plus
fombres tragédies lyriques. La Devinereffe
s'y préfente avec tout l'appareil effrayant
des Circe & des Médée. Cependant , en
réfléchiffant fur l'intrigue de ce poëme ,
il eft facile de fentir que , fi l'Auteur eût
voulu répandre fur fa magie des nuances
plus gaies , il eût manqué tout l'effet de
fes deux fcènes. La teinte qu'il a prife
étoit abfolument néceffaire au fil de fon
action qu'il a développée avec un art infini.
La richeffe d'invention qui brille dans cet
acte eft demeurée en pure perte pour lui
faute d'avoir mieux concilié l'intérêt des
fpectateurs avec celui de fes perfonnages.
Le fujet de la confultation d'Octave eft trop
peu grave pour une fi grande profufion
de couleurs fombres. D'ailleurs , le mêlange
de férieux , de comique & de tragique
déplaît toujours partout où il fe
Trouve. Les plaifanteries de Zerbin devant
une Magicienne de l'afpect le plus redou
table n'ont point été goûtées. On ne s'eft.
point prêté à la néceffité de ces difparates
pour le jeu de l'action. Ce qui prouve que
JUIN 1768 . 185
1
ce n'eft pas toujours par les effets du génie
que l'on réuffit à plaire.
Le ballet de cet acte , qui eft de la compofition
de M. Laval , & dans lequel il
danfe lui-même avec une force & une
vivacité qui le laiffent fans rivaux dans ce
genre , eft très-bien exécuté.
ACTE I I I.
Le théâtre repréfente un fallon préparé
pour un bal. Léonore feule commence
l'acte par cet air , dont les paroles charmantes
ne font pas exprimées par la mufique
avec des grâces moins piquantes.
Quand je revois l'objet de mes amours ,
Le temps s'enfuit d'une viteffe extrême ;
Mais , hélas il fufpend fon cours ,
Quand je ne vois plus ce que j'aime,
O temps fervez mieux nos defirs ;
Réparez de l'amour les rigueurs inhumaines
Arrêtez-vous pour fixer les plaifirs ,
Volez pour abréger les peines.
Octave revient encore lui parler d'a
mour.
L'amour feul ( lui dit- il ) peut nous fatisfaire
Le plus doux plaifir eft d'aimer ,
Et le plus fenfible eft de plaire.
186 MERCURE DE FRANCE.
-
Ifabelle , mafquée & déguifée en Vénitien
, paroît avec une troupe de mafques.
Léonore , qui reconnoît en elle l'objet dont
elle eft préoccupée , ne cherche plus qu'à
éloigner Octave . Elle le charge d'aller
avertir Ifabelle que les jeux font prêts.
OCTAVE.
Eh ! pourquoi voulez - vous qu'elle foit de ces jeux?
LÉONORE.
Allez , vous dis - je , je le veux ;
Et ne revenez pas fans elle .
OCTAVE , à part.
Quels foupçons viennent m'agiter !
Demeurons , & fachons s'il s'y faut arrêter.
Ifabelle , en s'amufant de la méprife de
Léonore , continue de lui faire la cour.
Son déguiſement donne lieu aux équivoques
les plus ingénieufes. Léonore l'engage
a fe démafquer , & les refus d'Ifabelle ont
l'air de partir d'une modeftie outrée. Léonore
en prend occafion de l'accufer de ne
vouloir que fe divertir à fes dépens , ce
qu'elle lui fait entendre par ce vers :
Vos refus ne font voir qu'une ardeur bien légère.
JUIN 1768. 187
ISABELLE.
Mon coeur brûle de mille feux ,
La conftance & l'amour y triomphent enſemble.
Non , dans tout l'empire amoureux ,
Vous ne trouverez point d'amant qui me reffemble.
Elle ajoute qu'elle craint qu'Octave ne
la féchiffe , ce qui foutient toujours le
ton d'équivoque dont Léonore eft la dupe .
Elle répond à Iſabelle :
N'êtes-vous pas le feul de qui l'ardeur m'enchante
?
Je voudrois être encor mille fois plus charmante;
Mais je voudrois ne l'être qu'a vos yeux.
Cette scène est terminée par un trèsjoli
duo où elles fe jurent une ardeur
éternelle. Octave , furieux . fe montre dans
le moment & fait à Léonore tous les reproches
que la colère peut dicter.
ISABELL B.
Calmez le tranſport qui vous guide.
Peut-être qu'Isabelle eſt cachée en ces lieux :
Ne rougirez - vous point de montrer à les yeux
Ce défefpoir perfide ?
Octave , outré de fe voir plaifanter par
188 MERCURE DE FRANCE.
un rival , menace de le tuer. Léonore ;
effrayée , veut l'appaifer. Sa colère n'en
devient que plus forte , ce qui oblige Ifabelle
de fe faire reconnoître. En ôtant fon
mafque d'une main , & de l'autre tirant
fon poignard , elle lui dit :
Connois- moi donc , perfide , & frappè , fi tu
l'ofes.
LÉONORE & OCTAVE,
Que vois-je ?
LÉONORE.
Amour ! à quels maux tu m'expoſes !
Elle fort. Ifabelle , reftée feule avec
Octave , ne met plus de bornes à fon dépit.
L'habit qu'elle porte lui infpire un courage
héroïque. De l'air le plus impétueux
& le plus décidé , ollo adreffe ce difcours
à Octave :
Qui te retient , ingrat ? fui ton reffentiment.
Sois mon vainqueur ou ma victime ;
Que l'un de nous périffe en ce moment .
Perfide ! vien combler ton crime ,
Ou recevoir ton châtiment.
Octave ne fait que répondre à ce défi .
Elle prend enfuite un ton plus doux &
JUIN 1768. 189
l'invite à reprendre fes premiers noeuds.
Touché de tant d'amour , il ne peut réfifter
à la flamme qu'il fent renaître pour
elle dans fon coeur. Ils fe réconcilient , &
le bal commence . Ifabelle , Octave & Zerbin
chantent chacun une ariette pendant la
fête , dans laquelle danfent M. Gardel ,
Miles Guimard , & Affelin , avec tous
les applaudiffemens qu'ils font dans
l'habitude de recueillir. MM. Lani &
Dauberval , & Miles Allard & Peflin y
exécutent auffi , en pas de quatre , une
pantomime de Tirrolois . La célébrité des
talens de ces quatre fujets nous difpenfe
d'en faire l'éloge . Le divertiffement eft
terminé par une contredanfe à laquelle fe
joint le pas de quatre ci -deffus.
On peut juger par cet extrait que le
dénouement de ce poëme n'étoit point
affez heureux pour exciter de grands applaudiffemens.
Léonore eft une jeune perfonne
aimable , douce & tendre , dont le
coeur ne fent rien pour Octave , mais s'eſt
laiffé prévenir en faveur d'un objet qui ,
quoique fous le mafque , n'en a pas moins
eu le fecret de lui plaire . N'étant ni fourbe ,
ni coquette , ni fière , ni envieuſe , elle ne
mérite point d'être la victime de la ſupercherie
d'Ifabelle. On ne fauroit non plus
pardonner à celle- ci le tour qu'elle joue à
190 MERCURE DE FRANCE.
"
fon amie. Cette méchanceté détruit tout
l'intérêt que l'on pourroit prendre à l'injure
que lui fait fon amant , & empêche
que l'on ne partage fon bonheur lorfqu'elle
l'a ramené dans fes fers. Octave , de fon
côté , revient à elle dans une circonſtance
très- défavorable. On ne peut lui favoir
gré de l'oubli fubit qu'il fait de Léonore
il femble qu'il ait encore peur du poignard
dont Habelle l'a menacé.
La prompte fuite de Léonore` , en reconnoiffant
Ifabelle , toute naturelle qu'elle
étoit , excitoit toujours des rumeurs. On
a cru devoir remédier à ce défaut en changeant
ainfi le dénouement. On fait refter
Léonore après qu'elle a dit :
Amour à quels maux tu m'expoſes !
Et c'est devant elle qu'Ifabelle dit à
Odave :
Qui te retient , ingrat , &c.
A recevoir ton châtiment,
LÉONORE à ISABELLE.
Qu'un fentiment plus doux déformais vous anime.
Sous ce déguisement vous furprîtes mon coeur;
Pour m'en venger je veux votre bonheur.
( Montrant Octave. )
Rendez-lui votre amour , & mon âme eſt contente.
1
JUIN 1768. 191
OCTAVE À ISABELLE.
Ah ! fuis-je digne encor de vous offrir des voeux ?
ISABELLE.
Je devrois te punir d'avoir trahi més feux ;
Mais je fens malgré moi ma colère mourante,
Rens le calme à mon coeur , reprens tes premiers
noeuds.
Ne vois en moi qu'une fidèle amante ;
N'y vois plus de rival heureux.
OCTAVE.
Tant d'amour pénétre mon âme.
Plus charmé que jamais je tombe à vos genoux ;
Accordez le pardon d'une infidèle flâme ,
A celle dont mon coeur brûle à jamais pour vous.
ISABELLE.
Ah ! je fuis trop heureuſe !
Остаув .
Adorable Ifabelle !
LÉONORE.
Vous m'enchantez par des tranfports fi doux !
Les Interlocuteurs reprennent en trio le
joli duo qu'Isabelle & Léonore ont chanté
192 MERCURE DE FRANCE.
dans la fcène III de cet acte , & que nous
tranfcritons ici.
LÉONORE.
Suivez l'amour qui vous appelle .
ISABELLE à OCTAVE.
Il enchaîne nos coeurs de fes noeuds les plus beaux;
LEONORE.
Que votre ardeur foit éternelle.
ISABELLE & OCTAV E.
Que notre ardeur foit éternelle ,
Et nos plaifirs toujours nouveaux .
Il n'eft pas étonnant que les détails charmans
dont cet ouvrage eft rempli aient féduit
M. Dauvergne à la lecture , & il eſt
très -excufable de s'être aveuglé fur fes défauts
; mais il y a tout lieu d'efpérer que
les beautés de la mufique , plus admirée
de jour en jour , répareront fuffisamment
les torts du Poëte."
Depuis qu'on joue cet opéra , Mile Rofalie
a quitté le rôle de Spinette qu'elle a
chanté avec autant d'agrément & de lége
reté , qu'elle a mis de fineffe & de vérité
dans celui de Léonore , où elle a remplacé
Mlle Beauménil qui a été forcée de quitter
par
JUIN 1768 . 123

par une indifpofition qui l'empêche encore
de reparoître.
Mile Ritter a remplacé Mlle Rofaliedans
le rôle de Spinette , & n'a point démenti
le fuccès qu'elle a eu lors de fon
début .
Mlle Dubois , à la feconde repréfentation
, a été remplacée par Mlle Duplan
dans le rôle d'Ifménide ; & M. Larrivée
par MM . Durand & Caffagnade dans celuž
de Zerbin.
Mlle Duranci chante maintenant , avec
beaucoup de fuccès , le rôle d'Iſabelle que
Mde l'Arrivée a quitté pour s'occuper de
celui d'Alcimadure , dont on répéte l'opéra ,
traduit en françois par M. de Mondonville ,
auteur de la mufique , & que
l'on compte
donner mardi7 de ce mois , pour la première
fois.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le famedi 7 mai , on donna la première
repréſentation de Beverlei , tragédie bourgeoife
, imitée de l'Anglois , en cinq actes
& en vers libres ; par M. Saurin , de l'Académie
Françoife.
Nous nous difpofions à donner une idée
I
194 MERCURE DE FRANCE.
de cette pièce affez étendue pour mettre en
évidence une partie des beautés qu'on y
admire & qui juftifient tout l'éclat de fon
fuccès ; lorfque nous avons appris que cet
ouvrage étoit fous preffe , & paroîtroit au
premier jour. Nous dirons donc feulement,
en attendant un extrait détaillé , que peu
d'ouvrages dramatiques ont produit autant
d'effet que celui- ci fur l'âme des fpectateurs
; que la pièce eft extrêmement bien
rendue ; & que M. Molle, qui y joue le principal
rôle , y donne des preuves d'intelligence
& de force , qui furpaffent les idées
que les connoiffeurs mêmes avoient pu concevoir
du degré de perfection dont l'art
uni au plus beau naturel , peut être fufceptible
.
Le vendredi 27 , on joua pour la première
fois , la Gageure imprévue , Comédie
en un acte & en profe , de M. Sédaine ,
qui a été fort applaudie , dont le fuccès
augmente encore à mesure que les beautés
en font mieux fenties , & dont on fe propofe
de parler plus amplement dans le
prochain Mercure.
*
JUIN 1768. 195
LETTRE à MM. D. D.
V ous
avez
raiſon
, Monfieur
, de vous
plaindre
de l'inadvertance
qui m'eft
échappée
, lorfque
j'ai parlé
de la pièce
du Valet
des deux
Maîtres
, imitée
de Goldoni
.
Je favois
que M. François
l'avoit
faite
en
fociété
avec
vous
, je fais même
à préſent
quels
font
les détails
qui vous appartiennent
& ceux qu'il
a droit
de réclamer
.Vous
n'avez
pas à vous
plaindre
de votre
part, Monfieur
;
& depuis
que
vous
m'avez
confié
votre
manufcrit
, je crois
plus fermement
encore
que je ne l'avois
penfé
, que le fuccès
de
cette
pièce
ne dépend
que de quelques
légères
corrections
. Le refus
des Comédiens
ne doit
pas vous décourager
; ils font
loin
de prétendre
à l'infaillibilité
, & je
les ai vus fouvent
reprendre
avec
le plus
grand
intérêt
des pièces
qu'ils
avoient
jugées
d'abord
avec
trop
de précipitation
,
J'ai vu le public
lui- même
fe conduire
à
peu près ainfi
, & applaudir
dans
un rems
ce qu'il
avoit
négligé
dans
un autre
. Habent
fua fata
libelli
.

Vous avez trop de talens , Monfieur
, pour ne pas voir toute les reffources
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
du fujet que vous avez traité , & pour facrifier
la gloire que vous pouvez en attendre.
Je voudrois avoir débuté comme
vous. "
J'ai lu le petit volume de poéfie que
vous avez fait auffi en fociété avec M.
François. J'ignore ce qui eft de lui , & ce
qui eft de vous ; mais j'ai été très - content
de l'épître aux Rois conquérans , de celle
qui eft adreffée à M. Piron , de celle d'un
père à fonfils fur les voyages , & enfin de
l'héroide de Servilie à Brutus. L'élégiefur
la mort de Monfeigneur le Dauphin , eſt
remplie de nobleffe & de fentiment. Voilà ,
Monfieur , ce qui me paroît , dans ce recueil
, annoncer les plus heureuſes difpofitions.
Si je fuis tombé , par hafard , fur
quelques pièces dont vous foyez l'auteur ,
je vous en fais mon compliment , & j'en
fais un à votre province * qui conferve
toujours le double avantage de fournir à
la France plus d'excellens efprits qu'aucune
autre , & d'avoir des héros pour
Gouverneurs ,
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Argenteuil , ce 8 mai 1768.
* La Bourgogne.
JUIN 1768. 197
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
2 mai , on a donné une repréfentation
de l'École de la jeuneffe , ou le Bar
nevelt François , Comédie en trois actes
& en vers , mêlée d'ariettes , qui a reçu
beaucoup d'applaudiffemens , ainfi que la
fcène qui y a été ajoutée par M. Anfeaume,
dont les talens font conftatés par différens
ouvrages eftimés. Nous croyons
obliger nos lecteurs en leur en faiſant
part.
SCÈNE ajoutée à l'Ecole de la Jeuneffe .
ACTE II. SCENE CINQUIEME..
CLÉON , MONDOR , HORTENCE , SOUCRÉON , JULIE
, UN CHEVALIER GASCON , UN BARON ,
JOUEUR , FINETTE.
Hortence entre avec les deux Joueurs
& Julie.
Meffieurs , vous vous faites attendre..
Pour toi , Julie , ho ! je t'en veux.
JULIE.
Pourquoi cela
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
HORTENCE.
Pourquoi ! Je ne fais où te prendre.
Depuis deux mois je te cherche en tous lieux ;
Tu deviens d'un rare ! · ·
JULTE.
Ma chère ,
Il faut me pardonner.
HORTINGS.
Non , je fuis en colère ;
C'eft manquer au devoir de l'amitié .
JULI mystérieusement.
Dis donc.
Tes affaires ont pris aſſez bonne tournure ,
Je croyois en entrant me tromper de maiſon ;
Te voilà fur un ton.
Il eft ici.
HORTENCE ( bas. )
Tais- toi , je t'en conjure ! ...
JULIE.
Monfieur Cléon ?
LE BARON à CLÉON.
Sais- tu quelques nouvelles ?
(
CLÉON,
Non.
JUIN 1768. 199
HOKTENCE À JULIE .
Dis-moi donc par quelle aventure ? .
JULIE.
Voici ce que c'eft en deux mots :
Ce vieux Baron qui m'excédoit fans ceffe ,
Croyant enfin trouver un remède à fes maux ,
(Carpour lui mes rigueurs égaloient fa tendreffe )
S'en vint un jour me propofer ,
Tout uniment de m'époufer. ,
HORTANCE.
Tout de bon ?
JULIE.
En honneur !
HORTENCE.
Ab la bonne folie !
MONDOR.
De quoi riez - vous done ?
HORTENCE.
Ce n'est rien. C'eſt Julie ;
Que l'hymen fous fes loix menace d'enchaîner .
JULIE.
J'en fuis quitte pour la menace ,
Et c'est encore une diſgrace. •
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
HORTENCE.
Tu plaifantes fans doute ?
JULIE.
Et non , fans badiner.
( à Cléon qui la regarde. )
La perfonne. · ·
( à Hortence. )
Monfieur , je fuis votre fervante.
La perfonne , il eft vrai , n'étoit pas attrayante ;
Mais un titre , des biens , un nom . . .
HORTENC E.
Oui , je conçois
JULIE.
Font paffer les défauts qu'on trouve à la perfonne,
HORTENCI
Eh bien ?
JULIE.
Huit jours plus tard enfin , j'étois Baronne
HORTENCE.
Ton Baron t'a manqué de foi ? . ;
JULIE.
Heft mort.
JUIN 1768 ) 201
HORTENCE.
Ah le traître !
JULIE .
Au moment de conclure
MONDOR.
Qui donc qui donc ?
HORTENCE.
Son vieil amant.
JULIE.
Le jour pris pour la fignature ,
Il eft parti fubitement.
HORTENCE.
Eh , que deviens - tu maintenant ?
JULIE.
Ma foi je m'en confele.
HORTENCE.
Et tu fais fagement
J'en ferois autant à ta place.
JULIE..
Quand je fonge pourtant que la beauté fe paffe
Qu'avec le temps la vieilleffe viendra , ...
I v
201 MERCURE DE FRANCE.
HORTEN CE.
Fi donc quelle idée eft-ce là ?
JULIE.
Au fond , pourquoi s'en faire accroire
De tout le monde c'est l'hiftoire.
Je veux faire une fin ... &... j'entre à l'opéra,
MONDO R.
A l'opéra ! .. je vous en félicite.
LE CHEVALIER.
Eh bien mon cher Cléon ,
?
Veux-tu qu'avec toi je m'acquitte ?
Tu nous gagnois hier.
CLÉON.
Moi , non. C'eſt le Baron.
MONDOR à JULIE.
Je veux contribuer à votre réuffite :
J'ai des amis dans ce pays ,
Zélés partiſans du mérite ,
Qui vous y ferviront ; c'eft moi qui vous le dis,
HORTINCI
Tu vas donc débuter ?
JULIE
La femaine prochaine.
JUIN 1768. 205
MONDOR,
J'y ferai , foyez-en certaine .
HORTENCE.
Dans un rôle ?
JULIE.
Non pas , j'aurois trop de frayeur.
Il me prendroit d'abord un battement de coeur,
Je ne finirois pas la fcène.
LE CHEVALIER au BARON.
Nous donne-tu notre revanche ?
LE BARON.
Oui da , très - volontiers.
CLÉON à FINETTE.
Fais apporter la table.
Mois
HORTENCE à JULIE LO
Il faut favoir prendre fur foi.
MONDO R..
Le public aux attraits eſt toujours favorable.
JULIE.
17
On m'a donné deux airs de divertiffement,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
MO-N DOR.
Sont- ils jolis ?
+
JULIE, les tirant de fon fac à ouvrage.
Voyez... eh bien , que vous en femble ?
MONDOR.
C'eft de la mufique du temps.
Chantons cela nous deux. Voulez-vous
JULIE.
Ah ! je tremble.
MONDOR.
Bon ! nous fommes ici tous amis. Venez ça
Ilfe place au clavecin.
HORTENCE À CLÉON & aux autres.
Meffieurs , il ne faut pas manquer ce début-là,
LE CHEVALIER,
Dui , Madame....
LE BARON.
Voyons , Meffieurs , à qui fera,
MONDOR..
Courage allons , Mademoiſelle ,
La peur ne vaut rien pour le chant ,
Elle fait tort à la voix la plus belle
JUIN 1768. 20501
HORTENCE.
Allons , ne fais donc pas l'enfant,
JULIE.
ARIETTE.
Sur vos mufettes ,
Chantez , bergers , chantez l'amour,
Dans ces retraites ,
Il tient fa cour.
Exempt d'alarmes ,
De tous fes charmes ,
Venez jouir ;
Sous fon empire ,
Si l'on foupire ,
C'eſt de plaifir.
Sur vos mufettes ?
Chantez , bergers , &c.
HORTENCE.
Comme un ange !
MONDO K.
Fort bien fort bien !
HORTENCE.
Elle m'enchante
MONDOR.
Voyons l'ariette fuivante.
206 MERCURE DE FRANCE.
JULIE.
ARIETTE.
Laiffons gronder la fagefle ,
Elle aura fon tour un jour , & c.
Comme dans la pièce imprimée.
N. B. La maladie de M. Lejeune a cmpêché
qu'on en continuât les repréfentations.
Le 18 , on a repris avec fuccès Sancho
Pança dans fon ile , opéra-bouffon , en
deux actes , de MM . Poinfinet & Philidor.
CONCERT SPIRITUEL.
Dujeudi , 12 mai, fête de l'Afcenfion.
I
I commença par une fimphonie de la
compofition de M. Moulinghem. On exécuta
enfuiteDominus regnavit , &c. motet à
grand choeur de Lalande , dans lequel Mde
PArrivée , que l'on fut charmé de revoir
à ce fpectacle , chanta avec beaucoup d'ap
plaudiffemens le beau récit adorate , &c.
Mlle le Chantre , dont les talens font connus
, exécuta un concerto d'orgues . M. Durand
, de l'Académie royale de mufique ,
JUIN 1768. 207
chanta , avec beaucoup de goût & de fuc,
cès , inclina Domine, & c.motet à voix feule
de M. Martin. M. Frantzl, de la muſique
de S. A. S. Monfeigneur l'Electeur Palatin
, exécuta , à la grande fatisfaction de
l'auditoire , un nouveau concerto de violon ,
de fa compofition. Mile Fel chanta ( &
c'est tout dire , quand on la nomme ) un
motet à voix feule. Le Concert fut terminé
par Noli amulari , &c . motet à grand
choeur , déja connu & applaudi , de M.
l'Abbé Buée , Maître de mufique de l'Eglife
de Coutances.
208 MERCURE DE FRANCE.
LA Compagnie des Indes , au cours du
procès qu'elle a eu avec M. le Marquis
DE BUSSY , ci - devant commandant les
troupes de cette même Compagnie dans
le Dekan , eft parvenue à fe procurer les
pièces concernant la gestion de cet Offcier
Général , ce qui a fait foupçonner
la fidélité des Secrétaires auxquels il
avoit accordé fa confiance. Le fieur BACHELIER
, l'un d'eux , croit devoir fe
juftifier de ces foupçons en rendant publique
la réponse que MM. les Syndics &
Directeurs de la Compagnie des Indes
ont faite à la lettre qu'il leur avoit écrite
le 29 août 1767 ; ainfi quela lettre qu'il a
adreffée en conféquence à M. le Marquis
DE BUSSY, & la réponse qu'il en a reçue.
Lettre de la Compagnie des Indes au fieur B▲-
CHELIER , en date du 27 décembre 1767.
La Compagnie , Monfieur , a reçu la lettre
que vous lui avez écrite le 29 août dernier , pour
lui faire part de l'inquiétude où vous êtes que
votre qualité d'ancien Secrétaire de M.de Buffy
JUIN 1768. 209
ne donne lieu aux foupçons du public relativement
aux papiers de la correfpondance qui ont été
remis à la Compagnie ; & vous nous apprenez
qu'on dit auffi que vous avez été appellé auprès
d'elle pour lui donner des inftructions fur la
geftion de M. de Buffy dans le Dékan . Chacun
de nous , Monfieur , fera toujours prêt à attefter
qu'en aucun temps il n'a reçu , ni directement ,
ni indirectement , de votre part , aucune des
pièces qui font parvenues à la Compagnie que ,
de plus , l'adminiſtration ne vous a jamais fait
appeller pour lui donner des éclairciffemens , ni
fur la gestion de M. de Buffy , ni fur aucune
autre affaire en un mot , qu'elle n'a jamais eu
d'autres rapports avec vous que ceux que lui ont
donnés quelques liquidations qu'elle a faites pour
vous.
Nous fommes très - parfaitement , Monfieur ;
vos très -humbles & très - obéiflans ferviteurs.
Les Syndics & Directeurs de la Compagnie des
Indes . Signés , le Duc de Duras , Caftries ,
Saucé , de Clouard , de Bruny , de Leffart , du
Vaudier , Terray , Briffon , Behie , le Moine ,
de Méri-Darcy. A l'Orient , le premier janvier
-1768. Signés , Marion , Rifteau , Dérabec.
210 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE écrite par le fieur BACHELIER ,
à M. le Marquis DE BUSSY , en date
du 19 janvier 1768.
MONSIEUR ,
j'ai l'honneur de vous adreffer la copie de la
réponse que MM. de l'adminiſtration de la Compagnie
des Indes ont faite à la lettre que je leur
ai écrite , par laquelle vous verrez qu'ils me juf
tifient pleinement de toutes imputations relativement
aux papiers de votre correfpondance qui
ont été remis à cette Compagnie.
Quelque fenfible que j'aie été à l'opinion que
ces imputations ont pu donner contre moi , j'ai
été beaucoup plus peiné des humiliations, que vous
m'avez fait effuyer à ce fujet . Je n'aurois jamais,
cru que vous euffiez pu douter de ma probité &
de mon attachement , d'après les preuves que je
vous en avois données. Il eſt accablant pour l'innocence
d'avoir à fe juftifier , & quand elle y par
vient , on ne peut trop réparer le préjudice qu'on
lui a caufé. Vous n'avez qu'un moyen , Monfieur
, de le faire , c'eft de me rendre votre eſtime
avec autant de publicité que mon humiliation en
a eue , & les fentimens qui vous font connus me
font efpérer cette juſtice de vous.
Je fouhaite , Monfieur , que ceux qui , comme
moi , ont eu part à votre confiance , & qui par

JUIN 1768. 211
conféquent fe trouvent dans le cas d'être foupçonnés
, foient aſſez jaloux de leur réputationpour
m'imiter dans mes démarches ; vous découvrirez
aifément le aralheureux qui vous a manqué de
fidélité .
Je ſuis , &c. Signé , Bachelier.
RÉPONSE de M. le Marquis DE BUSSY ,
datée du 15 mars fuivant.
Comme vous étiez mon Secrétaire , Monfieur ,
quand on m'a volé ma correſpondance générale ,
il étoit tout naturel que les foupçons tombaſſent
fur vous , de même que fur les autres perſonnes
que j'employois dans mon fecrétariat. Mais votre
extrême ſenſibilité à ce fujet a commencé votre
juftification dans mon efprit , & vous l'avez achevée
par les démarches que vous avez faites auprès
des Adminiſtrateurs de la Compagnie des Indes
pour les déterminer à vous donner un témoignage
non équivoque que vous n'aviez aucune part
cette odieufe manoeuvre : d'ailleurs , je fais depuis
long-temps à quoi m'en tenir fur ce mystère d'ini
quité. Soyez donc bien perfuadé , Monfieur , qu'à
cet égard il ne me refte pas le moindre nuage , &
que dans toutes les occafions qui pourront ſe pré →
fenter je ferai charmé de vous obliger & de vous
convaincre que mes fentimens pour vous font
toujours les mêmes.
Je fuis , &c. Signé , DE BUSSY.
212 MERCURE DE FRANCE.
MORT ET PPOOMMPPEE FUNEBRE.
LOUIS-ALEXANDR
JIS- ALEXANDRE JOSEPH-STANISLAS DE BOURBON
, Prince DE LAMBALLE , Grand Veneur de
France , Chevalier des Ordres du Roi , eft mort
´au château de Lucienne , auprès de Verfailles ,
le 6 mai , à huit heures & demie du matin , âgé
de vingt ans & huit mois , étant né le 6 feptembre
1747. Les facremens de l'égliſe lui avoient
été adminiftrés le 20 avril , à quatre heures aprèsmidi.
Il étoit fils de Louis-Jean- Marie de Bourbon
, Duc de Penthievre , de Châteauvillain &
de Rambouillet , Pair & Amiral de France , Chevalier
des Ordres du Roi & de la Teiſon d'Or ,
Lieutenant- Général des Armées de Sa Majefté ,
Gouverneur de la Province de Bretagne , Grand
Veneur de France , &c ; & de Marie - Félicité de
Modene , Ducheſſe de Penthievre , morte le 30
mai 1754 , & petit- fils de Louis-Alexandre de
Bourbon , Comte de Toulouſe , Prince légitimé
de France , auffi Duc de Penthievre , de Châteauvillain
& de Rambouillet , Pair , Amiral &
Grand Veneur de France , Chevalier des Ordres
du Roi , & de la Toifon d'Or , Lieutenant - Général
des Armées de Sa Majefté , & Gouverneur de
la Province de Bretagne , mort le premier décem
JUIN 1768 . 213
bre 1737. Le Prince de Lamballe avoit été marié
le 17 janvier 1767 , avec Marie-Thérèſe - Louiſe ,
fille du Prince de Carignan . On ne peut trop louer
les fentimens de piété & de réfignation , & le
courage que ce Prince a montrés dans fes longues
fouffrances , jufqu'aux derniers momens de fa vie.
Le 8 le convoi de ce Prince ayant été ordonné
fans cérémonie , eft parti de Lucienne vers les
onze heures & demie du foir . Le cortége étoit
compofé 1 ° . de trois carroffes , dans l'un defquels
étoit le corps du Prince défunt : dans le fecond le
Curé & le Vicaire de la paroiffe de Lucienne avec
un Aumônier , & dans le troisième le Marquis de
Beuffeville & le Vicomte de Caftellane , premiers
Ecuyers , portant la couronne ; 2 °. de deux Gentilshommes
à cheval ; 3° . de quatre Pages & d'un
Piqueur ; 4. d'un grand nombre de Valets de
Pied portant des flambeaux , & enfin de cent Pauvres
. Le convoi eſt arrivé à fix heures du matin à
Rambouillet , où le corps a été reçu par le Curé ;
le Vicaire & un grand nombre d'Eccléfiaftiques.
APPROBATION.
J'AI lu , pár ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de juin 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'imprellion. A Paris , le 8 juin 1768. GUIROY.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
TRA RADUCTION libre de la quinzième ode
ADUCT
d'Horace.
ALLEGORIE à Mlle *** .
AUTRE pièce fur le même fujet,
LE Printemps. Stances.
Pages
8
10
II
LETTRE fur la ftatue de l'Irmen- Sul , ancienne
divinité des Germains .
STANCES à Mile A ***.
14
17
"PIRRHA , à Babet . Fables de feu M. de Senant. 18
LE Lion reconnoiffant. A la même.
LE Lys & la Violette .
19
2.9
LETTRE à M. de la Place , fur l'abus du mot
coeur. 25
RÉPONSE à la lettre inférée dans le Mercure du
mois d'avril 1768 , page 16. « Savoir fi les
» malheurs d'autrui font un motifde confolation
» pour les malheureux ? »
AUTRE réponſe à la même lettre.
27
-79
AUTRE réponse à la queftion propofée dans le
premier Mercure d'avril ; « Les malheurs d'au,
trui font- ils un motifde confolation pour les
››› malheureux ??s
VERS à Mile Si. •
MADRIGAL à deux nouveaux Marićs.
SECONDE lettre de M. V *** , à Milady
Concernant les funérailles de Crommel.
33
44
45
***
46
JUIN 1768. 215
SUR le tombeau du Cardinal de Fleury , fait par
M. Lemoine.
EPIGRAMME Contre une Dame affez jolie.
LF Retour du Printemps . Idylle.
QUATRAIN.
53
SA
55
57
.57
ELGARROTE masbiendado , y Alcalde de Zala
mea. Le Tourniquet bien appliqué , & le Juge
de Zalamea , comédie de Calderon.
EPIGRAMMES fur différens fujets . 85 , 86 , 87
Air L'amour m'a fait la peinture , &c. lbid,
A-M. Flipart , fur une marine gravée d'après
M. Vernet.
:
RECEPTION d'une nouvelle Mufe.
88
Ibid.
A M. Saurin , de l'Académie Françoiſe , fur fa
tragédie bourgeoife .
LE Lion & le Serpent. Fable,
ENIGMES.
LOGOGRYPHE.
CHANSON galante,
89
20
92
94
96
97
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure ,
fur un pallage d'Horace.
L'ISLE Merveilleufe , poëme en trois chants
traduit du grec , fuivi d'Alphonfe , ou de
Alcide Espagnol , conte très-moral .
MEDECINE rurale & pratique , tirée uniquement
des plantes ufuelles de la France , appliquées
aux différentes maladies qui règnent dans les
campagnes , & c.
102
117
LETTRE de M. d'Arnaud , Confeiller d'Ambaffade
de la Cour de Saxe , & c. 121
Les Plaitirs de l'Esprit , ode qui a remporté le
prix de l'Académie de Pau en l'année 1768 , 139
ANNONCES de Livres , 738
216 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
ACADÉMIE des Belles - Lettres , Sciences & Arts
de Marſeille . ISS
DISCOURS prononcé par M. de Clugny , Maître
des Requêtes , Confeiller honoraire au Parlement
de Bourgogne , &c. lors de fa réception
en l'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon , en qualité d'Académicien
honoraire.
AGRICULTURE.
157
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure ,
fur la façon de conſerver le bled.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES . CHIRURGIE.
OBSERVATION fur un enfant nouveau né.
ARTS AGRÉABLES.
163
166
GRAVURE . 170
MUSIQUE. 171
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA. 174
COMÉDIE Françoiſe.
193
LETTRE à MM. D. D. 195
COMÉDIE Italienne . 197
CONCERT Spirituel . 206
MORT & pompe funèbre.
212
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le