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MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI. ·
FEVRIER 1768 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
ی گ ن ا ت س د
Cociva
PapilloyScale.
RO
CHATEAL
A PARIS ,
PALAIS
ROTAT
-JORRY , vis- à- vis la Comédie Francoiles
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilege du Roi
BIBA
DU
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
au
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure ; rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi..
les
>
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes .
A ij
R
LIBRA
R
NEW-YORK
A
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
teurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
virées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complertes qui restent encore.
8
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1768 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION libre du commencement du
troifième chant du Paradis perdu de
MILTON.
Ce Poëte y déplore la perte de fes yeux.
Tor , dequi la naiffance eft au monde inconnue,
Qui vis créer le temps & former l'étendue ,
Je te falue , ô Jour , être pur & divin ,
Rayon que l'Eternel détacha de fon fein !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Pourrai-je , fans frémir, dans ma préfente courfe ,
M'élever jufqu'à toi , remonter à ta fource ?
Ce monde n'étoit pas cet aftre qui nous luit
Etoit encor plongé dans l'ombre de la nuit ;
Et, des fiècles tardifs dévançant la carrière ,
Tu difpenfois déja des torrens de lumière :
Er , feul dans la nature , éclatant de tes feux ,
L'Eternel fatisfait nageoit au milieu d'eux.
Mais quand , las du repos , il dit au monde d'être ,
Aux cieux de s'arrondir , aux élémens de naître ,
Ta lumière embraffant cet immenſe tableau ,
De l'univers naiffant entoura le berceau .
Je m'arrache à la fin au ténébreux empire :
Si guidé par l'amour , foutenu par fa lyre ,
Orphée a defcendu fur la rive des morts ;
Plus hardi , dans mon vol , j'en ai franchi les
bords.
J'ai chanté de Satan la demeure fatale ;
Et l'informe cahos , dans la nuit infernale ,
S'agitant avec peine , & foulevant fes bras
Du milieu des débris entaffés fous fes pas,
Ma Mufe , laffe enfin d'errer dans ces abîmes ,
S'échappe , avec horreur , de l'empire des crimes
Et regagnant des cieux le tranquille féjour ,
Reprend un nouvel être à la clarté du jour.
Je te revois enfin , pure & fainte lumière !
Que dis - je hélas en vain j'élève ma paupière !!
FEVRIER 1768. 7
Je te cherche par- tout : j'interroge les cieux ;
Inutiles efforts : rien ne frappe mes yeux.
L'obfcurité des morts , fur mes pas répandue ,
Dans ce nouveau féjour s'offre feule à ma vue :
Tout eft mort à mes yeux ; tout m'y glace d'effroi
L'aſtre éclatant du jour n'existe pas pour moi "
Ces Muſes àmon coeur en deviennent plus chères ;
Affis à leurs côtés j'en fens moins mes mifères .
Je me tranſporte aux bords où l'onde , en murmurant
,
Vient aux pieds de Sion fe brifer mollement :
J'aime à fouler encor les fleurs de ces campagnes ,
A promener mes pas au pied de ces montagnes.
La loi commune à tous fert à me confoler :
Ces rivaux qu'en renom je brûle d'égaler ,
Homère & Thamiris , dans la Grèce célèbres ,
D'un pas appefanti marchent dans les ténèbres :
Le bras de l'Eternel s'est étendu fur eux ;
Mes pleurs font moins amers , mes maux moins
rigoureux :
Mon coeur repouffe au loin l'horreur qui le confume
,
Et mes vers plus touchans s'échappent de ma
plume :
Ainfi que cet oifeau qui , de fes fons divins ,
Dédaigne de charmer l'oreille des humains ,
Et , caché dans le fond des forêts les plus fombres ,,-
Fatigue de fes chants le filence des ombres .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Cet aftre qui difpenfe & les ans & les jours ,
D'un pas toujours égal les ramène en fon cours :
Il préfide aux faifons : de fon char de lumière
Il règle des humains la pénible carrière .
Mes yeux ne s'ouvrent plus à fes feux bienfaifans :
C'est la nuit qui mefure & compte mes inftans,
Je ne reverrai plus ces feux dont fe colore
Le foleil échappé des portes de l'aurore ;
Ni ces douces clartés dont il rougit les flots ,
Quand , fatigué de luire , il rentre au ſein des eaux.
Je ne goûterai plus cette volupté pure ,
Que le fage refpire auprès de la nature :
Je ne reverṛai plus ces fpectacles ſi doux ,
Ces troupeaux dans la plaine errans autour de
nous :
Ces vallons couronnés de fleurs à peine écloſes :
L'été n'a plus de fruits , le printemps eft fans roſes :
Telle eft de mon deftin la déplorable loi :
Ce monde anéanti difparoît devant moi !
LEPRIEUR..
FEVRIER 1768. 9
PRIÈRE DE ZELIS A L'AMOUR .
TABLEAU DE M. GREUZE .
L'ASTRI ' ASTRE brillant du jour ne paroît point encore :
A peine Philomèle a falué l'aurore ,
Que , me laiffant guider à fa douce clarté ,
J'ai fuivi les fentiers de ce bois écarté .
C'est ici , je le fens , le célefte boccage
Où le dieu de Mirtil attend mon pur hommage ,
Où Mirtil m'a prédit que le plus grand bonheur
Deviendroic à l'inftant le prix de ma ferveur.
Nos coeurs font , pour les dieux , les plus beaux
facrifices ;
Mais de nos prés fleuris j'y joindrai les prémices ,
Le myrthe , les parfums , mes oifeaux les plus
chers.
L'encens brûle , & déja s'élève dans les airs ,
Trop foible image , hélas ! du feu qui me dévore !
Ces vêtemens légers me furchargent encore ;
Lorfque devant l'Amour on fléchit les genoux ,
Tous ces vains ornemens ne font plus faits pour
1
nous .
Grand Dieu tu vois Zélis dans ton augufte
temple ;
Son oeil , avec plaisir , te cherche , té contemple
E v
10 MERCURE
DE FRANCE.
Et fon coeur , pénétré de ton aſpect charmant
S'élance jufqu'à toi dans ſon raviſſement.
Jeune , fimple , ingénue , & m'ignorant moimême
,
A peine je connois ton nom , ton rang fuprême ;
Je fais confufément que ton empire eft doux ,.
Mais qu'il faut fe garder d'exciter ton courroux ::
Rien ne peut échapper à ta toute - puiffance .
Daphné , pour fon malheur , éprouva ta vengeance,,
Je le fais ; mais comment put-elle t'offenſer ?
Moi , je ne voudrois pas feulement y penſer !
Qui peut , aimable enfant , te refufer pour maître
Hélas ! de ta bonté j'attends un nouvel être .
Pour un mal inconnu qui conſume mes jours ,
Mirtil m'a confeillé d'implorer ton fecours.
Ce mal eft dans mon âme , il l'agite fans ceffe ::
Depuis que pour Mirtil l'amitié m'intéreffe ,
Ma première gaîté s'eft changée en langueur ;
Des mouvemens plus vifs font palpiter mon coeur....
F'ignore fi Mirtil reffent le même trouble ,
Mais c'eft auprès de lui que mon accès redouble.
Je repoulle, en tremblant, fa main qui me pourfuit;:
Pour peu qu'elle me touche , un friffon me faifit ::
Le feu , comme un éclair , s'allume dans mes
veines....
Ce berger feroit - il la fource de mes peines ??
Eft -il mon ennemi ? voudroit-il me trahir ?
Dois -je l'aimer encor , ou dois - je le hair ?
Amour , daigne éclairer ma timide jeuneffe ,
Et contre le cruel protége ma foibleſſe .......
FEVRIER 1768 : II
Le cruel ! ... qu'ai-je dit ? s'il eft coupable , hélas !
Fais-lui plaindre mes maux, mais ne l'en punis pas.
Quand je le vois fouffrir, je ne fais quoi m'oppreffe;
S'il étoit malheureux , j'en mourrois de trifteffe
Je te peins mal peut - être un état douloureux ,
Mais tu n'as pas befoin de mes foibles aveux ;
Un coeur , tel que le mien , parle quand il foupire,
Et tu fais mieux que moi ce qu'il voudroit te dire.
Mais quel bruit imprévu ! ... quel mortel indifcret:
Vient troubler de ce lieu le mystère ſecret ?
On approche... je tremble ainfi que le feuillage !....
Si Mirtil eût ofé me fuivre en ce boccage ,
Amour , fouffrirois -tu que le traître aujourd'hui? ...
Non , tu me défendrois fans doute contre lui ;
Sous tes yeux , à tes pieds , puis -je le craindre
encore ?
Ton regard me raffure ; & mon coeur , qui t'adore,.
Se livre entre tes bras qui s'étendent ſur moi ,
Et femblent couronner un être tout à toi.
Je vais donc t'immoler mes tendres tourterelles :
Tu me vois , s'il le faut , prête à mourir commet
elles.
C'est ma prière enfin , c'eft le voeu de mon coeur :
Mourir à tes autels eft fans doute un bonheur !!
Par Mde ***
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE .
L'AMITIÉ.
VERS adreffés à Mlles JULIE F.... &
EMMANUELLE B....
D VIN
IVINITÉ fimple & naïve ,
Qu'on recherche & qu'on méconnoít ,
Dans quel temple , fur quelle rive
Pourrois- je , d'une voix plaintive ,
Te rendre un hommage fecret ?
Qu'elle est donc ta fombre retraite ,
Conduis-y mes foibles regards.
Mais quel fpectacle ici m'arrêté ! ...
C'eſt elle , je la vois qui couronne les arts *.
Chafte amitié , nymphe chérie
D'Emmanuelle & de Julie ,
Je te vois orner le féjour ;
Tu fais le charme de leur vie ,
Et tu ne cèdes rien aux plaifirs de l'amour,
O vous le modèle des grâces ,
Objets charmans ,
Qui , fur vos traces ,
Enchaînez mille amans ;
Ces Demoifelles réuniſſent beaucoup de talens .
FEVRIER 1768. 13
A cet aimable dieu ne foyez point rebelles .
Lorſque de les attraits vous avez la moitié ,
Ah ! fans troubler vos coeurs fidèles ,
Vous pouvez réunir l'amour & l'amitié.
Par M. MOLINE.
VERS au bas du portrait de M. B * * *.
DE S. G ***
ENFANT du Goût & du Génie ,
Il nâquit au Sacré Vallon ,
Et fut de Terpsichore émule & nourriffon .
Rival du dieu de l'harmonie ,
S'il eût à la mufique uni la poćfie ,
On l'auroit pris pour Apollon.
Par le même.
1
14 MERCURE DE FRANCE.
L'AMOUR ET LA JALOUSIE
CONTE GREC.
L'AMOUR exilé de l'olimpe , vouloit fe
choisir un compagnon pour voyager avec
lui pendant le temps qu'il comptoit refter
fur la terre; il en parloit inutilement à tous
les dieux. Tous , mécontents de lui
l'éconduifoient. Il s'adreffa à Junon . Cette
déeffe cherchoit depuis long -temps à fe
venger d'un ennemi , qui fouvent avoit
engagé le maître du tonnerre dans des
aventures qui avoient fort déplu à la bonne
dame. Elle avoit depuis peu perdu par les
trahifon de l'Amour ce fameux Argus
qu'elle avoit commis pour veiller fur la
conduite de fon volage époux. Junon , qui
vit le moment favorable pour fa vengeance,
feignit d'entrer dans les peines du petit dieu
& lui dit qu'elle vouloit lui choisir une
compagne. Elle defcendit aux enfers , &
alla chercher la Jaloufie , dont elle éprouvoit
elle -même la puiffance. Elle trouva cette
horrible déeffe dans un antre affreux ; mille
oifeaux horribles voltigeoient autour de
fa tête , en bourdonnant des fons mal arti-
>
FEVRIER 1768 IS
culés , & d'un fens inintelligible ; tout
autour d'elle étoient les foucis inquiets ;
plus loin la mélancolie, & la rage fe tenoient
de bout devant elle ; les foupçons armés
de pointes aiguës en perçoient la miférable
déeffe ; fur fes lèvres livides régnoient la
mort & la douleur ; dans fes joues creufes
habitoient la terreur & la crainte. Junonj
à ce fpectacle , ne put s'empêcher de frémir;
mais ayant befoin de la déeffe , elle lui
communiqua le projet qu'elle avoit formé..
L'olimpe affemblé , lui dit - elle , vient
d'exiler fur la terre l'Amour ; il a vainement
cherché parmi les dieux quelqu'un
qui voulût l'accompagner dans fa difgrace.
Il eft venu fe plaindre enfin à moi de leurs
refus ; j'ai feint d'entrer dans fes peines:
pour pouvoir mieux me venger. Je veux
que les mortels le déteſtent autant que je
le fais , & qu'il ne trouve parmi les hommes
que haine & mépris. Quittez votre demeure
, armez-vous de toutes vos fureurs
& faites- les entrer dans le coeur des hu
mains que ce traître percera mais pour :
que l'Amour ne vous reconnoiffe pas ,
je vais changer vos traits , & je vous préfenterai
à lui comme une compagne
aimable. La déeffe vouloit être obéie..
Auffi la jaloufie , fans repliquer , prépara
tout pour fon départ , & fuivic
16 MERCURE DE FRANCE.
Junon qui l'avoit fi parfaitement changée
que tous les dieux de l'olimpe , excepté
Jupiter , la méconnurent. Le fouverain des
dieux fourit de la vengeance de Junon ;
mais ne voulant point la fâcher , il crut
devoir la laiffer faire , ſe réſervant de réparer
un jour les torts de fon époufe . Junon,
ayant appellé l'Amour , avec un fouris
affecté voilà , dit- elle , la compagne que
je vous ai choifie ; regardez ces traits , elle
ne cède en rien à vos plus aimables déeffes
; elle adoucira fans doute l'amertume
de votre exil ; elle vous accompagnera ,
fuivant mes ordres , dans tous les voyages
que vous ferez fur la terre. L'Amour, reconnoiffant
, remercia Junon d'une façon fi
tendre que la déeffe ne put s'empêcher
d'en être émue ; elle ne fut pas même à
l'abri d'un trait de flamme qu'il lui imprima
, en colant fa bouche fur fa main
on dit même qu'il s'accrut au point que
fi Jupiter n'eût lancé fes foudres contre
le téméraire Ixion , & ne l'eût précipitédans
la nuit du tartare , la couche du plus
grand des dieux eût peut-être été mal
refpectée. L'Amour , après ce beau coup ,
obéiffant à l'arrêt irrévocable des dieux
;
quitta l'olimpe , faivi de fa compagne ,
& lui demanda de quel côté il devoit
tourner fes
pas. La Jaloufie , après avoir
FEVRIER 1768 . 17
jetté les yeux fur le globe terreftre , perfuada
à l'Amour de commencer fon voyage
par l'Italie. Cette maligne déeffe , qui
fçavoit que les habitans de ces heureux
climats étoient plus propres qu'aucuns
autres au projet de vengeance de Junon ,
lui vanta les beautés du pays , & l'Amour
fe laiffa conduire : allons , dit- il , volons
de ce côté , je veux rendre tous les Italiens
heureux ; je veux que les mortels , à
force de les combler de mes bienfaits ,
m'adorent fans ceffe , qu'ils m'élèvent
par- tout des temples , & que l'olimpe foit
jaloux de ma gloire. La maligne déeffe ,
feignant d'approuver fon projet , lui dit
que le moyen le plus für d'y réuffir étoit
d'exercer fa puiffance fur tous les mortels ,
& qu'il n'étoit point de plus grand bonheur
que celui d'aimer & d'être aimé .
L'Amour alors attaque par - tout les humains
, lance par tout fes traits , fe
foumet enfin tous les coeurs ; mais la
Jaloufie , de fon fouffle infernal , les
empoifonne. Bientôt , au lieu de la douce
intelligence qui régnoit entre les amans ,
on ne voit plus chez eux que les foupçons
, les querelles , la fureur & la rage ,
& au lieu de chanter l'Amour tous
les coeurs le maudiffent. Ce dieu furpris
des fureurs qu'il voit par- tout , ne fçait
·
18 MERCURE DE FRANCE.
plus que penfer , & va confulter fa com
pagne. Quittons promptement ce pays ,
lui dit-elle , ces peuples font indignes de
vos bienfaits , laiffons- les à leurs fureurs ,
& portons nos pas vers l'Ibérie . L'Amour
la fuivit ; la Jaloufie y exerça fes talens
encore avec plus de cruauté qu'en Italie.
Elle fe gliffa dans tous les coeurs bleffés par
l'Amour , & y prit toutes les formes horribles
dont elle eft capable . Elle conduifit
enfuire le dieu dans l'Afie ; elle défola
ces contrées ; on vit de tous côtés s'élever
des prifons magnifiques où la beauté vécut
languiffante & dans la captivité ; de tous
côtés l'Amour entendit détefter fa puiffance
; & au lieu de faire le bonheur des
mortels , i les vit tous fe plaindre de
leur malheur. Le dieu piqué , & foupçonnant
les hommes d'ingratitude , étoit
tenté de les abandonner , tandis que Junon
s'applaudiffoit de fa vengeance ; lorfque
le maître des dieux , fenfible au malheur
des humains , rappella l'Amour dans l'olimpe
, & lui dit : Junon & les autres
dieux font affez vengés ; mais les mortels.
ne peuvent être heureux , tandis que vous
ferez accompagné par la Jaloufie. C'eſt
cette infernale déeffe qui , pour plaire à
Junon, vous a fuivi, fous des traits aimables:
& dont vous n'avez pu vous méfier ; mais
FEVRIER 1768. ་ 9
je vais vous venger autant qu'il eft en
moi. A ces mots , accablée de la foudre du
maître des dieux , la Jaloufie fut précipitée
dans l'abîme . L'Amour fe mit à pleurer
de rage & de douleur , & pria Jupiter
de réparer les maux dont Junon étoit
la caufe. Mon fils , répondit - il , vous
fçavez qu'il ne m'eft pas poffible de
changer les arrêts du deftin , & que je ne
puis détruire ce que Junon a fait. Mais
fi la Jaloufie a laiffé fon fouffle infecté fur
la terre , les feuls mortels qui méprifoient
votre puiffance en reffentiront les effets.
Depuis votre départ j'ai donné naiſſance
à une déeffe qu'on nomme Senfibilité.
C'est elle qui déformais vous accompagnera
; les amantes fidèles la chercheront
dans leurs amants , & tâcheront de la
faire naître dans leur coeur : elle n'aura jamais
les fureurs de la Jaloufie ; les coquettes
lui en donneront pourtant le nem. L'Amour
remercia Jupiter , & réfolut de détruire
les maux caufés par la Jaloufie. Mais fon
poifon étoit fi violent , que les peuples qui
en avoient été infectés ne purent jamais
obtenir une parfaite guérifon. L'Amour
prit fon parti ; il fit effai de la Senfibilité,
& reconnut que fouvent elle lui rendoit
fon empire dans un coeur prêt à le quitter.
Il réfolut dès- lors de ne la plus abandonner,
20 MERCURE DE FRANCE.
& ils fe font fi bien trouvés de cette alliance ,
que lorfque l'Amour depuis ce temps à
bleffé quelques mortels , fi la Senfibilité
n'a pas été de la partie , ſi l'amante n'à
pu par une legère coquetterie la faire naîtrė
dans le coeur de fon berger , bientôt cette
délicate déeffe a pris congé de fon jeune
allié.
MADRIGAL à Mde DE ** . fous le nom
de ROSINE .
J'AVOIS juré de vous être fidelle ,
De vous aimer jufqu'au dernier foupir.
Trompeur ferment injuftice cruelle ,
Si vous voulez ! ... que je ne puis tenir.
J'ai vu Rofine , & Rofine eft jolie.
Parler , regard , tout en elle eft fi doux....
Adieu vous dis , ô ma philofophie !
Car les beaux yeux m'en ont plus dit que vous.
M. COST ARD , fils.
FEVRIER 1768. 21
STANCES fur la mort de mon Ami
Bo1ois fombre , noirs cyprès , impénétrable
ombrage ,
Où n'a jamais brillé la lumière du jour ;
Vafte nuit qui , régnant fous cet épais feuillage ,
De l'éternelle nuit me peignez le féjour.
Rochers qui , fufpendus au fein de ces retraites
Semblez de fiers géans habitans des déferts ;
Des menaces du fort lugubres interprètes ,
Oifeaux qui redoublez vos funèbres concerts.
Plaine aride où je vois expirer la nature ,
Ruiffeaux qui defcendez du front de ces côteaux
Vers des gouffres fans fond , des marais fans culture
,
Et leur portez en vain le tribut de vos eaux,
Des plus triftes objets effrayant aſſemblage ,
C'est vous qu'en ce moment implore ma douleur ;
Parlez-moi de la mort , tracez- moi fon image ,
De ſes traits à mes yeux peignez toute l'horreur,
Que la mélancolie & la trifteffe amère
Déformais dans mon âme entretiennent le deuil ;
Qu'égaré déformais dans ce lieu folitaire ,
Tout m'y femble obfcurci par la nuit du cercueil,
22 MERCURE DE FRANCE.
Mon ami ne vit plus .... Dieu puillant , je t'implore !
Change , change à mes cris tes rigoureuſes loix.
Qu'il vive , ou que du moins fon ombre puiffe
encore
Entendre mes foupirs & répondre à ma voix.
Flattenfe illufion , qui foulageois mes peines
Songe aimable fuivi du plus triſte réveil ;
Sévère éternité , tes invifibles chaînes
Le retiennent plongé dans un profond fommeil.
Du moins fi du deftin l'implacable miniſtre ,
Préparant par degrés fes poifons deftructeurs ,
Et t'annonçant , ami , fon approche finiftre ,
En terminant ta vie , eût fini tes douleurs !....
Mais , avant que la mort vînt fermer ta paupière ,
Rien n'avoit altéré le repos de tes jours ;
Des roſes du plaifir tu ſemois ta carrière ;
Le fpectacle du monde en égayoit le cours.
L'heure fonne , & foudain l'impénétrable toile
Couvre à jamais ces jeux dont ton coeur fut épris ;
A jamais , car la mort ne lève plus fon voile ,
Dès que fes froides mains ont glacé nos efprits.
Eh ! qu'importe , après tout , que fon ombre cruelle
Du monde à tes regards obſcurciffe les traits ?
Un calme inaltérable , une paix éternelle ,
Eteignant tes defirs , préviennent tes regrets,
FEVRIER 1768 . 23
Mais , que dis-je ? ah ! bientôt la même deftinée
Va peut-être fur moi faire couler des pleurs.
A la mort , en naiſſant , victime condamnée ,
J'exciterai bientôt de femblables douleurs .
Un jour aura compris toute mon exiſtence.
Déja s'eft envolé fon rapide matin :
Le midi n'eft qu'un point , & du foir , qui s'avance,
Peut-être que la nuit n'attendra pas la fin.
C'est ainsi que du temps l'éternité le joue.
C'eſt ainfi que fe meut , fous fes puiffantes mains ,
Des fiècles enchaînés l'infatigable roue ,
Par qui font emportés nos fragiles deftins.
Mer qu'on ne peut fonder ! océan fans rivages ;
Source antique de tout , & de tout le tombeau
Qui formant à la fois & brifant tes ouvrages
Aux cendres d'un foleil en allume un nouveau.
Infinité , dis-nous quelles font tes limites ?
L'avenir , le paffé , pour toi tout eft préfent.
Fille de l'Eternel , les loix qu'il t'a preſcrites
Des mondes font un point , des fiècles un moment ,
Leur fcène variée inceffamment s'efface :
D'une image détruite une autre fuit les pas :
D'un univers en poudre un autre prend la place ;
Ils paffent , tu les vois , & ne les comptes pas.
24
MERCURE DE FRANCE.
"
Ne vous plaignez donc plus de cette loi ſévère ;
Êtres que font mouvoir de fi foibles refforts ;
Subiffez , fans murmure , un arrêt néceſſaire
Contre qui vous feriez d'inutiles efforts .
Mais , hélas aux rigueurs d'un fort inévitable ,
J'oppoſe vainement cette trifte raiſon :
La douleur qui me ronge eft un mal incurable :
Mon coeur , mon propre coeur en aigrit le poiſon ,
Lorfque de l'amitié la mort brife les chaînes ,
Pour l'ami qui n'eft plus le coup eft moins affreux
Au féjour qu'il habite on ignore les peines ,
Et celui qui furvit eft le plus malheureux.
D. B. Capitaine au Régiment de L. M,
FRAGMENS
FEVRIER 1768.
FRAGMENS d'une épître à un Critique
qui déplore la perte du Goût , du Génie
& des Maurs .
SI , guidé par le feul caprice ',
Un Critique , avec injuſtice ,
Blâme , déchire un bon écrit ;
C'eft que de gens n'ont pour efprit
Que jaloufie & que malice .
Mais , pour critiquer fainement ,
Il faut avoir du jagement ,
Savoir connoître la nature ,
Un efprit jufte , un fentiment
Dont la touche foit toujours fûre ,
Et prononce conféquemment .
Vous critiquez avec outrance .
Selon vous il n'eft plus en France
Qu'un peuple de légers auteurs ,
Que des efprits dont les froideurs
Vous font craindre la décadence
Du goût , du génie & des coeurs ?
Le temps de la belle nature
Eft aujourd'hui , fera demain :
Il étoit du temps d'Epicure ,
De Cicéron & de Cotin.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Chaque fiècle a produit des hommes,
Il en eft au temps où nous fommes ;
Mais le nombre en eft fort petit :
Car de tout temps la race humaine
A produit , fans beaucoup de peine ,
Plus de fots que de gens d'efprit .
Voilà pourquoi les fatyriques
Ont toujours trouvé des fujets ,
Et que les plus mordans critiques
N'ont pu tarir tous les objets .
C'eft auffi la raison , fans doute ,
Qui fait qu'on a , dans tous les tems
Critiqué les oeuvres , les gens ,
Souvent même fans y voir goute.
Chacun veut avoir de l'efprit ,
Et prétend juger d'un ouvrage ;
Mais l'infenfé , plus que le fage ,
Se déchaîne contre un écrit .
L'un croit qu'avec une ironie ,
Il fera briller fon génie ;
Ou que , fur un propos plaifant ,
Faifant rouler la raillerie ,
On le trouve divertiffant ,
Quand il montre fon ineptie,
L'autre juge plus mûrement ;
Ce n'eft jamais par la faillie
FEVRIER 1768. 27
Qu'il établit fon jugement ;
Guidé par la philofophie ,
Jamais le venin de l'envie
Ne trouble fon difcernement ;
Et , s'il pardonne à la folie ,
Il condamne l'emportement.
De tout ceci je dois conclure
Que , malgré tout votre murmure ,
Pour le coup vous n'y voyez rien ,
Ou que vous n'y voyez pas bien.
Horace étoit dans l'opulence ,
Voltaire eft riche , & , cependant ,
Aucun d'eux n'a , dans l'indolence ,
Endormi fon heureux talent .
Ainfi qu'eux , combien , dans la France ;
Etant fort loin de l'indigence ,
Mériteroient le nom de grand !
Sur ce , croyez-moi , je vous prie ;
Une critique un peu polie
Peut mériter , à fon auteur ,
De trouver un approbateur,
Mais foit ou qu'on fronde ou qu'on crie
N'affectons jamais la manie
De trouver des défauts en tout.
Ce qu'on prend pour une faillie ,
N'eft fouvent qu'un défaut de goût.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
EXEMPLE DE JUSTICE TURQUE.
UN Marchand Mercier de Smyrne ,
avoit un fils qui , après avoir profité du
peu d'éducation que permet le pays , étoit
parvenu au pofte de Naïb , c'est - à - dire
de Lieutenant du Cadi , & dont le principal
devoir étoit de veiller fur les poids
& mefures dont les marchands ufent dans
le commerce.
Un jour que cet Officier faifoit fa
ronde ordinaire ; certains voifins du vieux.
Mercier , qui connoiffoient depuis longtemps
fon peu de bonne foi , l'avertirent
de fe précautionner contre cette vifite &
de fonger à écarter , ou à changer fes
balances.
Mais le vieux pécheur , comptant que
l'Infpecteur étant fon fils , n'oferoit l'expofer
à l'ignominie d'un affront public
bien loin de tenir compte de l'avis , fe
contenta de rire au nez de fes voiſins ,
& attendit tranquillement le Lieutenant
du Cadi à la porte de fa boutique.
Le Naïd , qui connoiffoit depuis longtemps
fon père , & qui l'avoit en vain plus
d'une fois averti de changer de conduite ,
FEVRIER 1768. 29
avoit enfin pris le parti d'en faire un
exemple.
Bon-homme , ( lui dit - il , en arrivant
à fa porte ) apportez nous & vos balances
& vos poids : il faut qu'ils foient publiquement
examinés.
Le vieux Mercier en fe mettant à
rire de nouveau , pria fon fils de paffer
outre , & de venir , à fon retour , dîner
chez lui.
Non , lui dit gravement l'Officier :
voyons d'abord fi vous êtes en règle . Que
l'on m'apporte ici , dans le moment , fes
poids & fes balances .
Le père , après avoir vu brifer ces effets
comme frauduleux , croyoit en être quitte ,
& paroifoit déja s'en confoler ; lorfque
le Naib non- feulement le condamna à
une amende de so piaftres , mais à recevoir
autant de coups de bâtons fur la plante
des pieds .
Tout fut exécuté dans le moment ; après
quoi le Naïb , en defcendant de fa monture
, & en fe précipitant aux pieds du
Marchand : mon père , lui dit- il , en pleurant
, j'ai rempli mon devoir envers mon
Dieu , envers mon Souverain , mon pays
& l'emploi que j'occupe ! Permettez maintenant
que je rende ce que je dois à mon
Bij
30 MERCURE
DE FRANCE.
père ! La Juftice eft aveugle , c'eft la main
de Dieu fur la terre , elle méconnoît les
parens. Vous l'aviez offenfée ; un' autre
vous en eût puni ; je fuis fâché que ce foit
moi mais mon devoir étoit ma loi fuprême.
Soyez plus jufte , à l'avenir ; &
loin de le blâmer , plaignez un fils que
vous avez forcé d'être fi cruel envers vous.
Cela dit , il remonta à cheval & continua
fa tournée à travers les acclamations
du peuple .
Le Sultan , qui en fut informé , l'éleva
au pofte de Cadi , d'où par degrés il parvint
à la dignité de Mufti , que perfonne
( dit - on ) n'illuſtra jamais plus que lui .
D. L. P.
FEVRIER 1768. 31
EPITRE à M. DE ......
C'EST ' EST aujourd'hui le jour de l'an ,
Jour de fólie & de dépense ;.
Où chaque homme , vrai charlatan ,
S'exprime autrement qu'il ne penſe ;
Où , d'un ufage trop conftant ,
Chez le peuple inconftant de France ,
Suivant le code extravagant ,
L'on peut mentir en confcience ,
Aller fe voir en fe fuyant ,
Et fe cherchant en apparence ,
S'embraffer en fe déteftant.
L'on fait des voeux par bienféance ;
J'en fais pour toi par fentiment ,
Et na tendrelle me difpenfe
De mentir dans un compliment.
Sache toujours à la prudence
Allier l'amabilité ,
Et pofféder l'art fi goûté ,
De folâtrer avec décence ,
De raiſonner avec gaieté ,
D'être favant fans vanité ,
Et de briller fans fuffifance .
Puife , dans l'entretien de l'immortel Piron ,
Cette fleur d'agrément , ce décent badinage ,
B iv
32 MERCURE
DE FRANCE
Qui déride le front du fage ,
Et voit foûrire la raifon.
De mes voeux préfente l'hommage
A ce Neftor de l'Hélicon .
Que fon imagination.
Change en printemps l'automne de fon âge.
Que de l'art de rimer la douce illufion ,
Séduife encor les fens de cet Anacréon ,
Qui fait à la fageffe allier la folie ,
Qui verfe à pleines mains les fleurs de l'enjoûment
,
Qui réunit l'éclair de la faillie
Et la foudre du fentiment.
Loin de ... .. & de l'envie ,
Qu'il jouiffe long- temps des douceurs de la vie ;
Que le Plaifir file ſes jours ,
Et que la Parque les oublie .
Si je finis fitôt ma litanie ,
Tu m'excuferas aifément ;
Il me faut , en cérémonie ,
Aller géométriquement
Dans mon immenfe voisinage ,
Prodiguer le pompeux hommage
D'un infipide compliment.
Je vais , puifqu'il le faut , de fouhaits fymétri
ques ,
Accabler méthodiquement
Des perfonnages léchargiques ,
Qui me paieront du même argent ;
FEVRIER 1768 .
33
Et , pour fuivre la politeſſe ,
Renonçant à la bonne foi ,
Je cours feindre pour eux une vive tendreffe ,
Que je fens , cher ami , pour Piron & pour toi
Par M. DE.......
LA ROSE ET L'ETOURNEA U.
FABLE à Mde la P... D'H.... après fa
petite-vérole .
L'ALAIMABLE fille du printemps ,
La Rofe à qui tout rend hommage ,
Vit , au nombre de fes amans
Un Etourneau du voisinage .
Sans regret il avoit quitté
>
De fes frères la troupe errante ,
Pour ranger fon âme inconftante
Sous l'empire de la beauté.
Perché fur un buiffon d'épine ,
Où la Rofe tenoit fa cour ,
Il ne ceffoit , à fa voiſine ,
De jurer un fidèle amour.
Mille aurres amans , lui dit- elle ,
Chaque jour m'en jurent autant :
Mais , fi je cellois d'être belle ,
Aucun d'eux ne feroit conftant.
By
34
MERCURE DE FRANCE.
Ah dit l'oifeau , vous verriez naître
En moi des feux toujours nouveaux ;
J'ofe en prendre à témoin le maître
Des roles & des étourneaux.
Le petit Dieu , dans fa volée ,
Entendit faire ce ferment ;
Ilint fon fouffle un moment
Et la nature fut gelée.
La rofe en perdit fes appas ;
Son éclat , fa fraîcheur pafsèrent :
Zéphirs , papillons délogèrent ,
L'Etourneau ne délogea pas.
Calmez , lui dit- il , vos alarmes ;
Si mon coeur fuffit à vos voeux ,
Il vous refte bien plus de charmes
Qu'il n'en faut pour me rendre heureux .
Sans faire une épreuve nouvelle ,
L'Amour , étonné du fuccès ,
A la fleur rendit fes attraits ,
Et l'oifeau feul fut aimé d'elle .
De la Rofe facilement
On devine la reffemblance :
C'est moi qui fuis l'oifeau conftant ,
Mais je n'ai pas fe récompenfe.
FEVRIER 1768.
35
AVIS AUX ROSE S.
ROSES , gardez vos agrémens ,
Et craignez pourtant qu'il ne gèle ;
Les étourneaux peuplent nos champs ,
Je n'en vois qu'un qui fuit fidèle .
ENVOI à M. L. P. D. C.
Doux jeux de ma veine légère ,
Vous paroîtrez dans quelques jours
A la plus aimable des Cours.
Dites au Prince qui l'éclaire :
On nous forma pour les amours ;
Au dieu du goût puiffions-nous plaire !
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS chantés par Mlle DE MONTM****.
à Mde la Comteſſe , ſa mère , le jour
de fa fête. Sur l'air : J'aime une ingrate
beauté , &c.
S₁
CHANSON.
I quelque talent flatteur
Avoit été mon partage ;
Pour vous mon fenfible coeur
En eût fait fouvent ufage.
Prompte à vous exprimer
Mon zèle & ma tendreffe ,
Vous voir & vous aimer
Eft ce qui m'intéreffe.
Chacun fait quelle eft pour vous
Ma vive reconnoiffance ;
Le jour m'eft d'autant plus doux ,
Que je vous dois la naiffance.
Vous joignez aux bontés
D'une mère chérie ,
Les rares qualités
De la meilleure amie.
Dès que je ne vous vois pas ,
Je ne fuis plus à moi- même.
FEVRIER 1768. 37
Me ferrez - vous dans vos bras ,
Je fens un plaifir extrême.
Je jouis chaque jour
D'un bien fi defirable ;
Je doute que l'amour
Ait rien de comparable.
Cet époux tendre & charmant ,
De vos yeux digne conquête ,
Viendroit de fon Régiment
Pour célébrer votre fête ;
Mais un Montm ....
A ce que dit l'hiftoire ,
Et Mars en juge ainſi ,
Quitte tout pour la gloire,
En ce jour où de Louis ,
Nous fêtons l'apothéose ,
J'ai les fens tout réjouis
En vous offrant une rofe.
La fleur , fur votre fein ,
Paffera la journée ,
Et tiendra de ma main
Sa belle deſtinée.
Ma roſe doit avoir peur
Que votre époux ne revienne ;
A la place de ma fleur ,
Il voudroit mettre la fienne,
38 MERCURE
DE FRANCE
,
Il faudroit bien céder
Au Colonel aimable .
Pourrions-nous l'en gronder ?
La faute eft pardonnable.
LE CLERC DE MONTMERC1.
EPIGRAMME.
DAMON n'a rien ; mais il poſſédera
Bientôt , dit-il , une très- groffe fomme.
Bientôt il la diffipera . . . ...
Ce qui fait que Damon fera
Toujours un très- pauvre homme .
Par M. FRÉMY.
IMPROMPTU.
IRIS RIS , pour plaire davantage ,
Confultez moins votre miroir.
Vous êtes bien ; mais fon fréquent ufage
Vous apprend trop à le favoir.
Par le même.
FEVRIER 1768. 39
TRAIT HISTORIQUE REMARQUABLE.
TRADUCTION libre de l'anglois de M.
GROSE , dans fon Voyage des Indes
Orientales .
UN habitant des bords du Gange , avoit
une très - belle femme , qu'il aimoit tendrement
& dont il étoit aimé de même.
Un matin , que fuivant fa coutume , elle
alloit puifer de l'eau au fleuve , un des
principaux Officiers du grand Mogol , que
le halard avoit conduit fur cette route
épris de fa beauté & cédant à l'impétuofité
des fentimens qu'elle lui infpiroit , defcendit
tout-à- coup de cheval , la mit en
travers fur la felle , y remonta lui - même ,
& peu fenfible aux cris que jettoit cette
infortunée , difparut bientôt avec fa proye.
Gango ( c'eſt le nom de l'époux ) trèsinquiet
de fa chère Dyrné , courut aux
bords du fleuve , la chercha vainement ;
& après avoir paffé le jour entier fans en
apprendre de nouvelles , revint le foir
chez lui , dans l'efpoir de l'y retrouver.
On peut juger de tout l'excès de fa douleur ,
lorfqu'il vit ce dernier efpoir trahi !
40 MERCURE DE FRANCE.
Après l'avoir attendue quelques jours ,
le chagrin s'empara de fon âme , au point
que peu fenfible à la perte de fa fortune
il· prit l'habit des Gioghis * , & jura de ne
rentrer dans fa maifon que lorfqu'il auroit
retrouvé fon époufe.
Tandis qu'il parcouroit ainfi les vaftes
Etats du Mogol , le raviffeur qui , dès fon
arrivée à l'une de fes maifons de campagne
avec Dyrné , en avoit d'abord
obtenu tout ce que ne craint point d'arracher
la violence , & qui depuis deux
ans , en avoit même eu deux enfans ,
crut enfinpouvoir fe relâcher de l'extrême
rigueur qu'il employoit pour prévenir fa
fuite , & la rendre inacceffible à toutes les
recherches . Son but étoit de l'accoutumer
infenfiblement à lui ; & en partant de
cette idée , fa complaifance s'étoit accrue
au point de permettre à Dyrné de fe promener
quelquefois dans fes jardins .
Un jour qu'elle y rêvoit à fes malheurs
& s'occuppoit de ceux d'un époux dont
elle étoit fûre d'être aimée ; la voix d'un
mendiant qui , aux dehors des murs , imploroit
la charité des paffans , vint toutà-
coup frapper & fon oreille & fon coeur ;
& Dyrné , malgré fon trouble & fa furprife
, après l'avoir écoutée plus attentive-
(1 ) Efpèce de Religieux errans dans le Mogol
FEVRIER 1768. 4Y
ment , ne douta plus que ce ne fût celle
de fon mari. Cédant alors à la vivacité
des tranfports qui l'agitoient , Dyrné vole
à la porte qui donnoit fur la campagne ,
& à travers le trou de la ferrure , appelle
à grands cris fon époux. Celui - ci , également
frappé des accens d'une voix qui
lui étoit toujours préfente , accourt en
tremblant de furprife & de joie à la porte
d'où partoient les cris ; & les deux époux
font bientôt convaincus de la réalité du
hafard qui vient de les faire fi heureuſement
fe rencontrer.
Elle lui raconta fon aventure, lui peignit
l'innocence de fa conduite , tout ce qu'elle
avoit eu à fouffrir , combien elle gémiffoit
des horreurs de fa condition , & finit par
le fupplier de l'aider à brifer fes fers
la mettre en état de retourner vivre
pour
avec lui.
A ce cruel récit , l'époux n'eut qu'un
objection à faire. Il lui rappella , en pleurant
, les loix auffi rigoureufes qu'inviolables
de leur religion qui , après ce que fa
femme avoit , quoique involontairement ,
éprouvé , ne leur permettoient plus de vivre
enfemble comme époux , ni même d'avoir
à l'avenir entre eux aucune eſpèce de
commerce .
Quelle fituation que celle de ces deux
42 MERCURE DE FRANCE.
infortunés , également amoureux l'un de
l'autre , également défefpérés de n'entrevoir
aucuns moyens de lever les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs défirs !
Après s'être long - temps confultés ,
après beaucoup de larmes répandues ; l'époufe
tout-à-coup fe rappella que le fameux
temple de Jaggernaut , où le Grand-
Prêtre du Mogol faifoit fa réfidence
n'étoit qu'à deux journées de - là . Vas y
( s'écrie -t - elle ) cher époux ! vas confulter
les oracles de nos dieux ; peut-être que
l'humanité pourra leur infpirer quelque
adouciffement à notre fort , quelques conditions
au moyen defquelles il nous fera
permis de refferrer de nouveau nos liens.
Quant à moi , cher Gango , duffé -je , pour
me revoir à toi , être expofée aux plus
affreux tourmens ; cours , vole , & furtout
ne crains pas de me les annoncer ,
car je fuis prête à les fubir pour te prouver
& ma tendreffe & ma fidélité .
Gango , pénétré d'admiration pour fa
femme , entreprit le voyage , revint quelques
jours après avec la réponſe des
Prêtres ; & le ton dont il parla à fa Dyrné
étoit feul capable de la préparer à tout
ce qu'elle pouvoit craindre de plus funeſte.
Il voulut en vain fe difpenfer de lui
rien apprendre ; Dyrné le preffa de façon ,
FEVRIER 1768. 43
que cédant enfin à fes inftances : tu peux
me fuivre , ( lui dit- il ) mais le Grand-
Prêtre exige que tu lui amènes les deux
enfans dont le raviffeur t'a fait mère .
Mes enfans ? ... Dieux ! qu'en prétend - il
faire ? - je l'ignore ; mais il le faut , ou
pour jamais nous fommes féparés. Mais
que crains-tu pour ces enfans ? Doivent- ils
t'être chers ? Dois- tu les regarder comme
les tiens ? Ah ! quelque odieux qu'ils
me foient , en fuis-je moins leur mère ?
& puis- je me réfoudre à les livrer moimême
au fort que fans doute leur prépare
le Grand- Prêtre ? - Il le faut cependant ,
ou je te dis un éternel adieu.
-
Gango s'éloignoit en effet , lorfque
Dyrné le rappella , & après un long &
douloureux combat entre l'amour maternei
& celui qu'elle avoit pour fon époux :
promets moi , du moins ( lui dit - elle ,
en fanglottant , ) de joindre tes inftances
aux miennes , pour obtenir qu'on faffe
grace à ces deux pauvres innocens . Si tu
m'aimes , conçois les horribles terreurs que
la nature , malgré moi , doit infpirer à la
moins coupable des mères !
L'époux promit tout ce qu'elle voulut.
Dyrné , dès le lendemain , fortit de chez
le raviffeur , avec fes deux enfans , &
partit avec eux & fon mari pour le temple
44 MERCURE DE FRANCE .
de Jaggernaut , où tous les deux , en arrivant
, furent préfentés au Grand- Prêtre.
Il n'eft qu'un feul moyen ( leur dit - il )
de vous réunir l'un & l'autre , fans fcandalifer
le public , par conféquent fans itriter
les dieux. Dyrné , votre innocence
eft atteftée uniquement par vous . La preuve
en doit être publique ; & la feule que votre
époux , que nous mêmes puiflions admettre
en pareil cas , c'eft qu'oubliant en faveur
de l'amour & de l'honneur , tout ce que
vous croyez devoir à la nature , vous immoliez
vous -même les enfans que votre
malheur a fait naître .
Dyrné , mourante aux pieds du Grand-
Prêtre , embraffoit en vain fes genoux ;
Gango joignoit tout auffi vainement fes
larmes à celles de fon époufe pour le fupplier
d'adoucir la rigueur de ce funefte
jugement.
Il faut du moins une victime aux dieux
(s'écrie- t-il ) en adreffant la parole à Dyrné:
Que ce foit l'un des deux enfans , à votre
choix , ou bien dévouez - vous au fupplice
des époufes infidèles .
Gango ! ( s'écria- t - elle , en fe relevant
avec tranfport ) aurois- tu foupçonné ma
foi ? Non ! chère Dyrné ; non ! je ne
vis jamais en toi que la plus fidèle & la
plus tendre des époufes. En ce cas je
FEVRIER 1768. 45
puis accorder la nature & l'amour. Embraffe-
moi ; prens en pitié ces malheureux
enfans ; fonge qu'ils font de ta Dyrné !
fers leur de père .... Et moi , qu'on me
mène au fupplice.
Le lendemain , malgré les pleurs & les
inftances de Gango , Dyrné, dans le trifte
& pompeux appareil d'une cérémonie auffi
religieufe que folemnelle , & accompagnée
de tout le collège des Prêtres , monta d'un
pas auffi ferme que noble fur un échaffaud ,
tendu de blanc, ( 1 ) & deftiné pour fon
facrifice .
....
Gango , retenu par des Prêtres , jettoit
des cris dont tous les coeurs étoient brifés.
Déja les yeux de fon époufe étoient
bandés ; déja Dyrné , fans chanceller ,
tendoit la tête au bourreau ; le glaîve
étoit levé , le coup fatal alloit partir
Lorfque le Grand-Prêtre s'écria : c'en eft
affez les dieux & la justice font contens ; ;
les hommes doivent l'être. Dyrné ( ajoutat-
il ) le Ciel te rend à ton époux ; la pureté
de ta vertu te rend digne de lui , & fon
amour le rend digne de toi . Allez ; le
Souverain , que j'inftruirai de tout ce que
vous mériteż , fe chargera de vous venger
& de vous rendre heureux .
(2 ) C'est la couleur de deuil du Mogol.
D. L. P.
46 MERCURE
DE FRANCE
.
LE VOYAGEUR ET LE FRUIT SAUVAGE
ου
LA CAUSE DE L'INGRATITUDE.
L'HO
Fable.
'HOMME n'eft point ingrat ; il peut le devenir;
Nous-mêmes le forçons à l'être.
Ce trait vous le fera connoître ,
Et vous en fera convenir.
Un homme , un jour , faifoit voyage,
Dans un bois qu'il ne connoît pas ,
Cet homme imprudemment s'engage :
Il va , revient , retourne fur fes pas ;
Bref , il fe perd . Mon homme eft las ;
Non , cependant , que fon bagage
Lui pelat beaucoup fur les bras :
Il n'avoit rien . Mon voyageur fe couche
Au pied d'un arbre , & le voilà qui dort ,
Comme une fouche :"
Vous euffiez dit , cet homme eft mort.
Autre befoin , autre mifère !
La faim le preffe , à fon réveil.
Sommeil eft bon ; mais le, fommeil
Tranquilife & ne remplit guère ,
FEVRIER 1768 . 47
La faim lui fit ouvrir les yeux.
Il n'avoit pas là ſon potage :
Il trouve enfin un fruit ſauvage ,
Et rend mille grâces aux dieux.
Allons , dit-il , prenons courage. .
Il voit des fruits , prend fon bâton ,
Et veut gauler l'arbre s'offenfe.
A mon voifin , ( dit-il ) avec un ton
Plein d'arrogance ,
...
Que ne t'adreffes-tu ? →→→→ Végétal infolent !
Tu fus créé par la nature
Pour devenir ma nourriture ,
( Répond alors l'être penfant ; )
Sache , ami , que mon indigence
A des droits fur ton opulence.
Simple éconôme de ton bien ,
Apprend de moi que tu n'as rien
Qui ne foit pour ma fubfiftance .
Tu dois , au moins , de la reconnoiſtance
་
A qui te donne. Ai- je tort ? Non ,
Mais , encore un coup , ami , fache
Qu'il ne faut pas appeller don ,
Un petit bien que l'on t'arrache,
DERO BECO
48 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AUX ABSEN S.
ABSENS
CONT E.
BSENS ont tort. Chez une Toulousaine
Nérac long- temps fut domicilié :
Nérac partit feulement pour quinzaine.
Un autre vint ; Nérac eft oublié.
Nérac revient. Ah ! perfide , infidèle ,
Traiter ainſi l'amant le plus conſtant !
Mon grand ami , j'ai tous les torts , dit- elle ,
Gronde- moi vîte & finiffons querelle ; :
Car , entre nous , l'autre eft là qui m'attend.
LE mot de la première énigme du
fecond volume du Mercure du mois de
janvier eft la houppe à poudrer. Celui de
la feconde eft la boucle du col. Celui du
premier logogryphe eft rien ; dans lequel
fe trouve nier. Celui du troifième eft hier ;
dans lequel on trouve heri. Et celui du
troifième eft collum , dont les pieds м
fait mille , la tête C fait cent , & les deux
LL du ventre font auffi cent.
ENIGME.
FEVRIER 1768. 49
J
ÉNIG ME.
E fuis à tout le monde un meuble néceffaire.
Le riche en fon château , le pauvre en fa chaumière
,
> La None en fon couvent Iris en fes atours ;
Tous ont également befoin de mon fecours.
Amans infortunés , que je vous porte envie ,
Me voyant careffer le beau fein de Silvie !
Et vous , amans heureux , vous n'êtes point jaloux
De goûter , avec moi , les plaifirs les plus doux.
Mais que devient men fort ? après tant de tendreffe ,
On me quitte , on me noye, & , pour toute carelle,
De cent coups fur mon dos qu'on donne avec
éclat ,
On me fait revenir en mon premier état .
Lecteur , encore un mot , tu pourras me connoître .
Quand le deftin cruel te réduit au linceuil
J'accompagne la mort dans l'horreur du cerceuil.
Mais c'eft avoir trop dit ; tu me touche peut- être,
Par M. WAR******.
A Lizieux , ce 26 janvier 1768 .
C
༨༠ MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
ERGERES qui cherchez à plaire ,
Cherchez auffi l'art de nous conferver.
Il fut permis à la feule Glycère
D'oler , fans nous tous les coeurs captiver, ›
Entre un million de frères ,
Nous n'avons qu'un même penchant.
Dans le hameau , fans l'amour , ô bergères !
Qui parmi vous en pourroit dire autant ?
L'union fait notre bonheur ;
Tous réunis votre main nous couronne.
Si l'un de nous nous abandonne ,
Comme un profcrit , il inſpire l'horreur ,
Pour vous nous favons endurer
Le feu , le fer , la prifon , la torture :
Nous perdons tous , mortels , notre droiture ,
Nous pour vous plaire , & vous pour vous parer,
Nous fuivons Iris , même au bain ;
Ami lecteur , nous fommes fans fineffe ;
Ronds chez l'Abbé , longs avec le robin ,
Blancs chez ton père, & noirs chez ta maîtreſſe .
Par Mile D,
FEVRIER 1768 .
SI
R
LOGO GRYPH E.
ESSEMBLER à la Dame eft mon individu
Je ne plais point ailleurs qu'à table ;
Avec fix pieds je rampe fur le fable :
Malheur à qui je touche , il eft perdu.
Je ſuis , fans queue , un mal épidémique ,
Commun chez l'Efpagnol plus que chez le François
;
Un monftre végétal utile en l'art chymique ;
Et le nom d'un grand Prince Anglois.
BOURDIER.
AUTRE.
JE fuis une étique carcaſſe ,
J'ai deux pieds tortillés , trois autres différens
Qu'on en ôte un des deux : Flore , dans le
printemps ,
Voit une reine qui l'efface.
Par le même.
Cij
32 2
MERCURE
DE FRANCE.
EN
AUTR E.
N vain je me relève , on m'écraſe ſouvent.
Chez les grands l'étiquette eft d'agir de la forte.
Ma tête en trois eft ce qui la fupporte ;
l'oint de milieu : je fuis votre parent .
Par le même.
J
AUTRE .
E marche fur dix pieds avec ma tête altière ;
Ma dernière moitié fe vend à la première.
Par M. LE Roux , Notaire à Versailles.
"
CHANSON.
L'AMOUR , cache dans ma muſette ,
De mes bachiques chants fait changer le refrain.
Je commence ma chanſonnerte
Par célébrer Bacchus , & chanter le bon vin .
Mais , fans pouvoir m'en défendre ,
Au milieu de ma chanſon ,
Ma mulette change de ton ,
Et je finis par un air tendre.
Les paroles font de M. L. B. D. L. B.
Et la mufique de M. DELLAIN.
T
Tendrem
3
3 3
L'amour caché dans ma
musetteDemesbachiques
3
chantsfait changer le refrain je comencema chanson.
nette Par célébrer Bacus et chanter le bon vin:
Mais sans pouvoir m'en deffendre,Au milieu de
+
ma chanson,Ma musette change de ton
F
Etje finis par un air tendre.
W
31
FEVRIER 1768. $3
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTERAIRES.
* LETTRE de Mlle *** . à M ** *. ſur
la lettre Z.
NON , Monfieur , je ne me corrigerai
point; mais je prétends vous corriger vous
même. Vous critiquez ma prononciation ,
& moi je vais vous prouver que vous devez
l'adopter & réformer la vôtre. Vous riez :
à la bonne heure . Thémiflocle difoit à Eurybiade
: frappe , mais écoute ( pardonnezmoi
ce petit trait d'érudition ) . Et moi je
vous dis riez , mais lifez. Votre perfécution
m'a obligée de chercher des raifons
pour me juftifier , & j'en ai trouvé de fi
bonnes , que je fuis toute étonnée que ma
manière de prononcer ne foit pas générale .
ment admife , & même autorisée par
l'Académie. J'entre en matière .
そ
:
D'abord vous conviendrez avec moi que
le eft la plus douce & la plus gracieuſe
de toutes les lettres de l'alphabet : il y a je
ne fais quoi d'harmonieux & de flatteur
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
qui charme l'oreille : & fans doute c'eft
pour exprimer la douceur du zéphire qu'on
a voulu que fon nom commençât par une
lettre auffi douce que fon haleine .
Tous nos bons écrivains ont été fenfibles
aux agrémens de cette lettre , & c'eft depuis
long - temps leur confonne favorite. Vous
avez pu remarquer comme moi que lorfqu'ils
font maîtres d'inventer , des noms à
leur gré , ils ne manquent point de les
faire commencer par un z , ou du moins
d'y faire entrer cette aimable lettre. Zaire ,
Alzire , Aza , Zilia , Zélindor , Zélis ,
Zelmis , Zaïs , Zaïde , Zobéide , Zéneïde ,
Zirphé , Zulime , &c. Voilà , je crois les
principaux perfonnages des romans &
des drames à la mode. Or du fuccès qu'ont
eu tous ces ouvrages , & de l'accueil favorable
qu'on fait tous les jours aux héros
& aux héroïnes en z , je puis conclure , ce
me femble , que la nation a un goût décidé
pour le ༣. On ne peut donc trop en faire
ufage : & c'eft avoir les oreilles trop délicates
, ou plutôt dépourvues de toute
délicateffe, que de s'offenfer de la fréquente
répétition de cette lettre.
Une autre preuve que le z a des charmes
particuliers pour les François, c'eft le changement
qu'ils aiment à faire de l's en cette
lettre. Par exemple , quand un amant dit à
FEVRIER 1768. 55
fa maîtreffe je vous aime , je vous adore ,
I's qui termine le mot vous prend dans fa
bouche le fon du z : & fans doute c'elt ce
changement qui rend ces mots fi agréables
à entendre. Quoi qu'il en foit , nous faififfons
toutes les occafions de fubftituer le
そà l's. Il fuffit qu'une s fe trouve placée
entre deux voyelles , pour que nous en
prenions droit de la prononcer comme un
fouvent même nous n'exigeons pas cette
circonftance ; comme dans ces phrafes ,
fleurs agréables , vents orageux , paffions
aveugles , où l's finale des mots fleurs ,
vents , paffions , fe change en z , quoiqu'elle
ne foit pas précédée , mais feulement fuivie
d'une voyelle.
Ce n'eft pas que dans tous ces cas on
ne puiffe très -bien conferver à l's le fon
qui lui eft propre : les étrangers le font ,
& l'analogie femble l'exiger , mais le penchant
pour le z nous entraîne : & nous préférons
une prononciation plus flatteufe
pour l'oreille , à une prononciation peutêtre
plus conforme à la raifon.
Ce n'eft pas feulement l's que nous fa
crifions aug : l'x éprouve le même fort en
mille occafions. En effet, fi nous écrivions ,
maux affreux , malheureux amant , exil ,
exemple , Xercès , &c. conformément à
notre prononciation , voici comment ils
Civ
56 MERCURE DE FRANCE. +
feroient ortographiés : mauz affreux , matheureuz
amant , egzit , egzemple , Gzercès.
Tout ce que je viens de vous dire fur
le mérite intrinféque de la lettre 7 , & fur
la prédilection marquée des François pour
elle , ett déja un grand préjugé en faveur
de l'ufage que j'en fais. Mais allons
plus loin , & entrons dans le fonds de la
queftion .
Vous me reprochez de dire par exemple
j'ai-z- aimé. A quoi bon , dites vous , le
qui n'appartient ni à j'ai ni à aimé ? Et
moi je vous demande à mon tour pourquoi
, lorfque vous dites par exemple
viendra-t-il ? vous mettez entre viendra
& il unt qui n'appartient à aucun de ces
deux mots. C'eft , me direz - vous , la
douceur de la prononciation qui l'exige .
Hé bien , votre réponſe eft la mienne.
C'eft auffi pour rendre la prononciation
plus douce , que j'ai recours à l'interpofition
d'un z. Ce que vous voulez éviter avec
votre t , c'eft la rencontre des deux voyelles
a & i qui formeroient un hiatus ou bâillement
défagréable. Vous avez raifon :
mais celui qui réfulteroit de la rencontre
des deux diphtongues ai , ai , ne feroit il
pas encore plus choquant ?
Ce n'eft pas feulement contre l'i que
vous évitez de faire heurter l'a : vous ufez
FEVRIER 1758. 57
1
de la même prononciation à l'égard de l'e
& de l'o : car vous dites auffi , viendrat-
elle , viendra- t - on ? C'eft la même délicatelle
qui me fait dire : il m'a -z - écrit , il
m'a-z- obligée . Mais je trouve dans votre
pratique une inconféquence que j'ai grand
foin d'éviter. Vous ne voudriez dire :
pas
va il à Paris ? Et vous dites fans fcrupule :
il va à Paris. Quoique le choc des deux
a foit beaucoup plus rude à l'oreille , que
celui de l'a & de l'i.
Vous favez que l'afage univerfel de
notre bonne province eft de dire : il va-t à
Paris. Vous vous récriez tous les jours
contre cette prononciation ; mais pourquoi
dites -vous donc vous -même va-t-il à
Paris certainement le t eft encore plus
néceffaire dans la première phrafe que
dans la feconde . Autre contradiction de
votre part. Les mêmes voyelles que vous
féparez dans certaines occafions , pour prévenir
leur choc , vous les laiffez fe heurter
dans d'autres , fans que votre oreille en
foit bleffée. Vous ne dites point : va il ,
va elle , va on ; mais , va -t - il , va- t - elle
va t-on. Et vous prononcez hardiment , il
va illuftrer , il va élever , il va occuper.
Pour être conféquent il faudroit dire : il
va-t - illuftrer , il va - t - élever , il va -t - occuper.
Au refte , ce n'eft point pour le t que je
و
C v
38 MERCURE
DE FRANCE
.
plaide. Je ne l'emploie que dans les cas
ou l'ufage univerfel l'autorife. Mais je
m'intérelle vivement pour le z , & je prétends
qu'on devroit s'en fervir dans toutes
les occafions où le concours odieux de deuxvoyelles
menace l'oreille d'une fenfation
défagréable.
Et d'abord un avantage fenfible de ce
fyftême feroit la douceur infinie qu'il répandroit
fur notre langue . Elle auroit alors
cette euphonie que l'on admire , dit- on ,
dans la langue grecque , & aucune langue
moderne , pas même l'italienne , ne pourroit
lui être comparée. Car je l'ai dit , &
il ne faut qu'avoir des oreilles pour en
convenir :il n'y a point de fon plus agréable,
plus moelleux , plus flatteur , que celui de
la lettre ; & fi pour adoucir la prononciation
de certains mots , on a bien. pu fe
fervir du t , confonne dure & fèche de fa
nature ; à plus forte raifon employera - t - on
avec fuccès pour la même fin , la plus
douce , la plus gracieuſe , la plus mélodieufe
de toutes les lettres.
Il eft certain , en général , que tous les
hiatus produits par la rencontre de deux
voyelles , font défagréables : & le voeu des
oreilles délicates , fi je puis m'exprimer
ainfi , eft qu'ils foient fupprimés autant
qu'il eft poffible. De plus , j'ofe avancer
FEVRIER 1768. 59
qu'ils font très- oppofés au génie particulier
de la langue françoife. Nous en avons
déja une preuve dans viendra t - il , viendrat-
elle , viendra-t- on. Mais une démonftration
encore plus frappante , c'eft que
pour éviter ce défaut , nous ne craignons
point de commettre une faute groflière
contre la première règle de la fintaxe. En
effet , plutôt que de bieffer l'oreille par le
choc d'un a & d'un e , en difant , ma épée ,
nous changeons le pronom féminin en
mafculin , & nous prononçons , que dis-je !
nous écrivons , mon épée : de même au
lieu de ma amitié , nous diſons , mon
amitié , &c. Ce n'eft donc que par une
fauffe délicateffe , & contre le véritable
efprit de notre langue , que l'on peut
blâmer l'ufage que je fais du z.
Quel fecours ne trouveroient pas les
poëtes dans l'addition de cette lettre , fi
elle étoit autorifée par l'ufage ! Quelle
aifance elle leur procureroit ! Aifance qui
tourneroit au profit du public , puifque
leurs vers n'en feroient que plus coulans &
plus harmonieux. Combien de vers heureux
n'eft - on pas obligé de facrifier , &
de retourner d'une façon moins élégante ,
peur de faire heurter deux voyelles ! Un
placé àpropos nous conferveroit ces vers ,
& épargner oit à l'auteur la peine de cherde
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
cher un autre tour , fouvent aux dépens
de la clarté & du naturel. Par exemple
voici deux vers qui me viennent für le
champ.
De l'hymen à jamais je veux fuir les liens ,
La liberté pour moi - z - eſt le plus grand des biens.
Vous conviendrez , je crois , qu'ils font
affez bien tournés. Mais fi je n'avois pas
rempli par un l'hiatus du fecond vers ,
le vers étoit perdu pour moi , je n'aurois
pu l'employer fans faire une faute groffière :
il eût donc fallu en chercher un autre ,
mettre mon efprit à la torture , me gratter
la tête , me mordre les doigts , me ronger
les ongles , & tout cela pour trouver enfin
un vers beaucoup moins bon que celui
qui s'étoit préfenté tout d'abord ; ou plutôt
j'euffe été obligée de renoncer à ces deux
vers , & d'exprimer autrement ma penſée ,
au rifque de l'exprimer moins bien.
Puifque je fuis en train d'innover , j'ai
encore un autre ufage du z à vous propofer.
Vous allez vous récrier , votre imagination
va fe révolter : je m'y attends ; mais écoutezmoi
jufqu'au bout . Vous favez que dans
cette province les gens du peuple difent
communément , je la- z- aime , au lieu de
dire ,je l'aime. Cette façon de parler paffe
FEVRIER 1768. 61
pour un barbarifme énorme , & je vois.
tous les jours nos dames faire la grimace ,
lorfqu'elles entendent quelqu'un de leurs
gens s'exprimer de la forte. Mais raiſonnons
. Qu'y a t-il donc de fi choquant dans
cette prononciation ? D'abord on ne fauroit
nier qu'elle ne foit plus douce que
la
prononciation ordinaire . Mais de plus je
prétends qu'elle eft plus conforme aux principes
de la langue .
En effet , nous avons deux articles différens
pour défigner le mafculin & le
féminin , favoir le & la. Ces deux articles
fe prononcent diftinctement lorfqu'ils font
fuivis d'un verbe qui commence par une
confonne , commeje le méprife , je la méprife.
Mais fi le verbe qui les fuit commence
par une voyelle , le procédé n'eft
plus le même on fupprime l'e de l'article
le, & l'a de l'article la , & l'on dit également
je l'aime pour le mafculin , je l'aime
pour le féminin . Vous fentez , Monfieur ,
combien cela eft mal imaginé , & vous ne
pouvez vous diffimuler l'équivoque qui
réfulte de cette confufion des genres.
:
On a voulu , me direz vous , obvier à
l'inconvénient de dire , je le aime , je la
aime. A la bonne heure ; mais le remède
eft pire que le mal . Il y avoit un moyen
d'éviter l'hiatus & de conferver à chaque
62 MERCURE DE FRANCE.
genre fon article diftinctif ; c'étoit de dire
je l'aime , pour le mafculin , & je la-z-aime,
pour le féminin . A la vérité on fupprime
encore l'e de l'article mafculin ; mais il
eft évident que cette fuppreffion ne peut
caufer d'équivoque , parce qu'on fait que
s'il s'agiffoit de quelque chofe du genre
féminin , on diroit , je la-z- aime , & non
pas je l'aime.
Je voudrois bien favoir ce que répondroient
à ce raifonnement nos belles dames
qui font tant les difficiles , & à qui un
je laz aime donne prefque des vapeurs.
Elles condamnent cette expreflion fans
favoir pourquoi , & elles ne foupçonnent
pas qu'elle eft en même temps & plus
agréable & plus fondée en raifon , que
celle dont elles fe fervent .
Venons maintenant au point que j'ai eu
principalement en vue en vous propofant
cette innovation. C'eft encore en faveur
de nos poëtes que je vais parler : car je
m'intérelle fincèrement pour eux . Je
fouffre de voir fans ceffe leur veine arrêtée
dans fon cours, par des règles auffi bifarres
que gênantes. Il eft fâcheux qu'ils fe tuent
pour faire de mauvais vers , tandis qu'ils
pourroient en faire de bons fans fe tuer.
Voilà ce qui m'engage à venir à lear fecours.
Ils font déja en poffeffion d'ufer de
FEVRIER 1768. 63
certaines licences qui allégent un peu le
joug. Ils peuvent ajouter ou retrancher
certaines lettres , certaines fyllabes . Ils difent
à leur gré , mêmes ou même , encor ou
encore ,je dois ou je doi , je dife on je die ,
&c. O ! quel avantage pour eux, fi l'ufage
leur permettoit de dire , felon qu'ils en
auroient befoin , je la- z-aime , ou fimplement
je l'aime. Ne fentez vous pas combien
cette variété d'expreffions rendroit
plus facile le méchaniſme des vers , combien
elle abrégeroit le travail , combien elle favoriferoit
l'imagination , qui ne feroit plus
refferrée dans des bornes fi étroites ?
Mon fils , dans la vertu ne cherchez qu'elle - même ,
Elle fait le bonheur de l'homme qui la - z - aime .
Comment trouvez vous ces deux vers ?
Pas mauvais , je penfe . Or fi je n'avois pas
pris la licence de dire , la-z aime pour
l'aime , jamais je n'aurois pu faire le fecond
, faute d'une fyllabe ; il m'auroit fallu
tout effacer , tout changer , & chercher
bien loin un autre tour , pour dire ce qui
eft dit fi naturellement dans ces deux vers .
Quelle perte de temps ! quelle peine inutile !
Convenez donc avec moi de bonne foi ,
que mon fyftême n'a rien que de raifonnable
& d'avantageux ; & ne me reprochez
plus l'ufage fréquent que je fais du z.
64 MERCURE DE FRANCE.
J'entends d'ici votre réponfe . Vous
croyez réfuter victorieufement toutes mes
raifons par ce feul mot : ce n'eft pas l'ufage.
Je fais tout ce que vous pouvez me dire
en faveur de l'ufage , je fais qu'il eft l'arbitre
fouverain des langues. Mais faifons
enfemble quelques réflexions fur la foumiffion
que l'on doit à fon autorité . D'abord
vous ne prétendez pas fans doute que ce
foit une obéiffance aveugle : vous vous
brouilleriez avec un grand nombre de philofophes
qui l'ont proferite , & qui font
voir tous les jours combien ils en font ennemis.
Il faut donc que notre obéiffance
foit éclairée , & conféquemment on peut
examiner fi l'ufage eft raifonnable ou non.
Or vous ne pouvez pas nier que l'ufage
n'autorife
quelquefois des termes & des
expreffions
dont le bon fens murmure . Je
n'en veux point d'autres exemples que
ceux que vous m'avez cités vous -même
plus d'une fois . Rappellez vous , Monfieur ,
ce que vous m'avez dit fur ces deux mots ,
antichambre
& antechrift. Selon vous , ils
renferment
chacun un contrefens des plus
choquants : & voici , autant que je me le
rappelle , comment vous le prouviez . Par
le mot antichambre
on déligne cette partie
d'un appartement
qui précéde la chambre.
Or le mot antichambre
pris dans la vraie
FEVRIER 1768. 65
fignification a un fens tout différent. Il eft
compofé du mot françois chambre & de
la prépofition grecque anti . Le caractère
de cette prépofition eft de marquer l'oppofition
, la contrariété . Aisfi l'anti - Coton
l'anti -Baillet, l'anti -Lucrece font des écrits
contre le P. Coton , contre Baillet , contre
Lucrece l'antithèfe eft un combat de
penfées & de paroles : les Antipodes font
les peuples qui ont les pieds oppofés aux
nôtres l'antidote eft du contrepoifon ,
&c. De tout cela que s'enfuit- il ? Que le
mot antichambre fignifie réellement pièce
d'appartement contraire , oppofée à la
chainbre , ou en un feui mot contre- chambre
: ce qui n'eft point du tout ce que l'on
veut dire Pour parler exactement & s'accorder
avec foi - même il faudroit dire
antéchambre au lieu d'antichambre , en
fubftituant à la prépofition grecque anti ,
la prépofition latine ante , qui fignifie en
françois avant ; ou plutôt il faudroit laiffer
là le grec & le latin , & dire tout uniment
une avant chambre , comme on dit
une avant -fiène , une avant - cour , une
avent -garde , un avant- train , & c. Mais
non l'ufage eft de dire antichambre , &
tout ridicule qu'eft ce mot moitié grec ,
moitié françois , tout contradictoire qu'il
66 MERCURE DE FRANCE.
eft au fens qu'on lui donne , on s'en fervira
• toujours.
Le mot antechrift nous offre précifément
le revers du mot antichambre. On
entend par l'antechrift cet homme qui doit
venir à la fin du monde , & qui fera op
pofé au Chrift : il faudroit donc dire l'antichrift
, en fe fervant de la prépofition
grecque anti qui fignifie contre ; car la prépofition
latine ante jointe à Chrift fignifie
avant-chrift , & non pas contre- Chriſt, qui
cft cependant ce que l'on veut & ce que ·
l'on doit dire.
Je ne fais , Monfieur , que vous répéter
vos difcours voilà ce que vous m'avez
dit plus d'une fois , pour me donner une
idée des abfurdités confacrées par l'ufage.
Ne trouvez pas mauvais que je me ſerve
aujourd'hui contre vous des armes que
vous m'avez fournies vous même , & permettez-
moi de vous demander fi après de
pareils abus, on peut raifonnablement s'en
rapporter à l'ufage ?
de
Mais envifageons la chofe fous un
autre jour. Il eft contre l'ufage , dites - vous ,
prononcer , comme je fais , j'ai -z- été–
z-à Paris. J'en conviens ; mais l'ufage n'eft
pas invariable. Combien de mots , condamnés
dans le dictionnaire néologique ,
font maintenant généralement adoptés !
FEVRIER 1768. 67
Combien d'expreffions citées dans ce même
dictionnaire comme vicieufes , ont fait
fortune , & fe font établies malgré la
critique ! Combien au contraire & de
mots & d'expreffions qui furent jadis en
faveur , font aujourd'hui dans le décri , &
n'oferoient plus paroître ni dans un livre ,
ni même dans une converfation !
Notre ortographe n'a pas plus de ſtabilité :
vous favez combien elle a éprouvé de
changements depuis quelques années , &
je ne parle point des innovations de
certains auteurs qui ont jugé à propos de
fe faire une ortographe particulière je
parle des changemens autorisés par l'ufage ,
& confignés dans le nouveau dictionnaire
de l'Académie.
La prononciation n'eft pas moins fujette
aux variations que l'ortographe : & le but
de tous les changements qu'on y a faits ,
a été de la rendre plus douce & plus agréable.
Entre mille exemples que je pourrois
vous citer , j'en choifis un qui eft plus relatif
à mon objet. Autrefois on difoit tout bonnement
, va il ? viendra elle ? ira on ? Voyez
Marot , Amyot & les autres écrivains du
vieux temps. Dans la fuite on ajouta en
parlant un t , qquuii ddee llaa prononciation a
paffé dans l'écriture même. Or ne peut -on
pas efpérer pour le z le même fuccès ?
68 MERCURE DE FRANCE.
L'efpérance eft d'autant mieux fondée ;
que le z eft infiniment plus doux & plus
moëlleux que le t. Oui , plus j'y réfléchis ,
plus je me perfuade que la mode viendra
de prononcer à ma manière il ne s'agit
que d'accélérer cet heureux moment , &
pour cela il faut gagner un certain nombre
de perfonnes dont l'exemple puiffe impofer
à la multitude. Quand on les entendra
dire conftamment, j'ai-z- été z- à la comédie,
je la-z-ai trouvée fort belle. On croira
que c'est le bon ton , & on fe hârera de
s'y conformer. Quelle gloire pour moi
/ d'être l'auteur d'une innovation fi avantageufe
à notre langue !
Vous me direz peut-être que l'oreille
n'étant point accoutumée aux ainfi placés,
en fera choquée. Foible difficulté ! La mufique
du grand Rameau offenfa d'abord
les oreilles , dans la fuite elle les charma.
De nos jours nous avons vu toutes les
oreilles françoifes revoltées contre la mufique
italienne , & maintenant elles s'en
accommodent très - bien. Il en fera de
même du z.
༣ .
Aidez -moi donc à exécuter mon deffein.
Le moment eft favorable : le goût de la
nouveauté règne par-tout : dans l'églife ,
dans le militaire , dans la robe , dans la
finance , on ne voit que changemens :
FEVRIER 1768. 69
nous pouvons bien en faire auffi quelqu'un
dans la prononciation . Je crois donc que
mon fystême trouvera fans peine des partifans
. Et d'abord je ne fuis pas embarraffée
pour perfuader les femmes. Je n'ai qu'à
leur faire obferver qu'il ne faut prefque
pas ouvrir la bouche pour prononcer le
, qu'il n'y a point de lettre dans tout
l'alphabet , plus propre à faire paroître la
bouchepetite , & que c'eft pour cette raiſon
qu'on a vu long- temps les petites maîtreffes
, les agréables , en un mot les femmes
du bon ton , métamorphofer les j & les
genz , & dire , ze vous fuis bien oblizée ,
ze ne manze point de pizeon.
Les hommes feront peut -être plus difficiles
à déterminer. Cependant je compte
fur quelques- uns , & fur vous en particulier.
Je fuis convaincue que votre exemple
en entraînera un grand nombre : ainfi
j'exige par tout l'empire que vous prétendez
que j'ai fur vos fentimens , que
vous adoptiez le mien fur l'ufage du
& que dès demain vous vous déclariez
hautement pour cette manière de parler
& d'écrire.
70 MERCURE
DE FRANCE.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
, fur l'explication d'un paffage
d'HORACE.
MONSIEUR ,
IL me femble , s'il eft permis de l'obferver
, que les traducteurs d'Horace n'ont
pas faifi le véritable fens de ce vers :
Urit enim fulgore fuo qui pragravat artes
Infrà fe pofitas. Epi. 1 , lib . 2 .
Dacier , le P. Sanadon , M. Batteux le
traduifent à peu près de cette manière :
quiconque s'élève dans une Sphère , quelle
qu'elle foit , fatigue , par fon éclat , ceux
quifont au-deffus.... Comment retrouver ,
dans cette traduction , la penfée du poëte ?
Elle ne préfente , au lieu d'une obfervation
philofophique , qu'une moralité triviale.
On y chercheroit d'ailleurs en vain
la valeur ou l'équivalent de la métaphore ,
prægravat artes .
C'eft néanmoins dans cette métaphore
que fe trouve renfermé ce qu'il y a de
neuf & de piquant dans la penfée d'Horace.
FEVRIER 1768 .. 71
Il ne fe contente pas , comme on l'a cru ,
de mettre l'écrivain ou l'artiſte , dont il
parle , au - deſſus de tous fes rivaux , il le
met au- deffus de l'art même , artes infrà
fe pofitas.
*
Cet écrivain ou cet artifte , ainfi fupérieur
à fon art , en agrandit la fphère ,
y introduit de nouvelles loix dont fes
ouvrages donnent l'idée , & en rend par- là
la pratique plus difficile ; il l'appefantit ,
il le charge en un mot , pour ainfi parler ,
de tout le poids de fon génie , pragravat
artes.
Si cette expreffion métaphorique étoit
fufceptible du fens que lui donnent les
traducteurs , Horace manqueroit en cet endroit
de ce dont il ne manque nulle part
ailleurs , je veux dire , de précifion & de
jufteffe, Il auroit employé deux figures
différentes pour dire au fond la même
chofe fa propofition , fi on y regarde de
près , auroit deux attributs & point de
fujet , du moins clairement énoncé.
On voit en effet que les traducteurs
ont identifié la métaphore pragravat artes
* Au-deffus de l'art , non tel qu'il eft en luimême
, mais tel qu'il eft connu dans le fiècle de
cet écrivain. « On ne connoît les vuides des arts
dit M. de Voltaire , que lorfqu'ils font remplis a
Préf. deMariamne,
>
72 MERCURE DE FRANCE .
avec celle qui précéde immédiatement ,
urit fulgore fuo. Ils n'ont apperçu dans
l'une , comme dans l'autre , que le malaife
de la médiocrité , fatiguée à la vue
des talens fupérieurs , d'un éclat qui l'importune
, ou d'un poids qui l'accable. Cela
eft fi vrai , qu'à en juger par leur traduction
, les deux verbes , urit & prægravat ,
font également régiffans des mots artes
infrà fe pofitas : & , comme il ne réſultoit
du texte ainfi conftruit & analyfé qu'un
fens non-feulement trivial , mais incomplet
, ils ont fuppléé de leur fonds cette
idée qui ne fe trouve point dans l'original :
quiconque s'élève dans une fphère , &c.
Ce qui les a induits en erreur , c'eft que ,
frappés d'une vérité généralement reconnue
, ils ont négligé de démêler une vérité
dont le commun des hommes ne s'avife
pas. Perfonne n'ignore la deftinée trop
ordinaire des talens diftingués il n'eft
pas jufqu'au vulgaire qui ne fache que ,
plus ils ont de droit à l'admiration , plus
auffi ils font en butte à l'envie ; mais on
ne fait pas de même, que ces talens puiffent
être , dans certains fiècles , fupérieurs aux
arts dans lesquels ils s'exercent ; encore
moins , que leurs productions , en donnant
de nouvelles vues , puiffent introduire ,
dans
FEVRIER 1768. 73
dans la pratique de ces mêmes arts , de
nouvelles difficultés.
C'eft pourtant cette dernière idée que
préfente le texte , qui pragravat artes infrà
Je pofitas. On n'a , pour s'en convaincré ,
qu'à le traduire littéralement. Cette opération
ne fe peut faire que de la manière
qui fuit. Celui qui appefantit les arts placés
au-deffous de lui. Or , le texte ainfi rendu
mot pour mot porte exactement , ou je
me trompe bien , le fens que j'ai développé
: à moins qu'on ne voulût dire que
l'auteur n'entendoit pas parler des arts en
eux- mêmes , mais feulement de ceux qui
les cultivent , ce qui ne feroit guère foutenable
, comme je crois l'avoir fait voir.
Voilà , Monfieur , les raifons fur lefquelles
je fonde ma conjecture fur le fens
de ce paffage. Si elle eft jufte , peut- être
qu'on pourroit le traduire ainfi : lorfqu'un
artifte , fupérieur à fon art , en rend la
pratique plus difficile , tous fes rivaux font
bleffés de fa gloire.
Je vous prie d'inférer ma lettre dans
le Mercure , fi vous jugez qu'elle mérite
cet honneur. Je fuis avec la plus parfaite
confidération , Monfieur ,
Votre , &c. F. BRUN , grand- Carme .
A Arles , ces novembre 1767.
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
ANNONCE
D'UN CABINET
QUI contient plufieurs papiers intéreſans
pour des familles du Berry & du Bour-
1 bonnois.
F :
EU M. le Chevalier Gougon , qui
s'eft long - temps occupé des généalogies
de la nobleffe du Berry , fa province , a
recueilli , de toutes parts , un grand nombre
de monumens qui concouroient à l'exécution
de fon projet. Ces pièces , & les
généalogies dreffées par ce laborieux Chèvalier
, ont paffé , par droit de fucceffion ,
dans les mains de deux Dlles , nommées
Miles Labbé , qui demeurent à Bourges,
Elles ont en la complaifance d'en donner
communication à D. Turpin , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint
Maur , en l'Abbaye de Saint Germaindes
-prés , à Paris , que fes recherches pour
Phiftoire du Berry & du Bourbonnois
ont conduit , l'année dernière , dans ces
deux provinces . Une vue d'utilité publique
la porté à faire le catalogue de ces papiers ,
dont plufieurs font des titres originaux ,
Ducopies d'originaux , d'autres dos tableaux
FEVRIER 1768. 75
généalogiques qui peuvent , au moins
fervir de renfeignemens pour un grand
nombre de familles. Les perfonnes qui
pourroient avoir befoin de ce petit fecours ,
font averties qu'en s'adreffant ou aux Dlles
Labbé , rue des Arênes , à Bourges , ou à
D. Turpin , à Paris , elles fauront file
catalogue contient des pièces qui les concernent.
On fe contente d'annoncer qu'il
y a quelques titres d'annobliffemens , plufieurs
actes d'achats & de ventes , beaucoup
de contrats de mariage , quelques
pièces enfin pour des titulaires eccléfiaftiques.
و
D. Turpin a trouvé auffi , dans fes portefeuilles
, dix - huit pièces pour la Maiſon
de Broffe , cinq pour celle de Chauvigny ,
trois pour celle de Naillac , & quatorze
pour différens noms , favoir , pour MM.
de Villeblanche , Trouffebois , de Sanzay ,
Dujon , Barathon , de Jaucourt , de Gratain
, Simonnet Lemor , Deloubépine
Bouer & Ragueau . Il en conferve les
notes utiles , & fe fera un plaifir de remettre
les titres aux perfonnes intéreffées.
Il profite de cette occafion pour avertir
que les recherches hiftoriques qu'il fait
fur ces deux provinces n'ont point leur
nobiliaire pour objet. Elles fe berent ,
pour le préfent , aux événemens dans l'or-
D.ij
76 MERCURE
DE
FRANCE
.
dre civil & eccléfiaftique . Quelques traits
d'hiftoire naturelle & littéraire entrent
auffi dans fon plan , pour lequel il ofe
efpérer des favans & des gens de lettres
leurs lumières , leurs découvertes , leurs
réfléxions.
Les perfonnes qui voudront confulter
le catalogue font priées d'affranchir leurs
lettres.
EXTRAIT des Réfléxions fur l'Héroïde ;
par M. SABATIER , page 297 de fon
Recueil d'Odes , imprimé chez JOrry.
UNE attention que n'ont pas ceux qui
font parler des perfonnages amoureux ,c'eft
d'envifager le climat. Il eft certain qu'il
varie les mouvemens du coeur chez tous
les peuples. S'ils ne les fentent pas de la
même manière , doivent- ils fe reffembler
dans celles de les expriiner ? La différente
façon de s'habiller indique la différente
façon d'aimer. Mais fans appliquer ce
principe à des nations qui le prouveroient
dans la rigueur , il eft fûr qu'une femme
Portugaife eft embrâfée des feux qui échaufferoient
à peine une Suédoife ; ce qui
excite des defirs violens dans une Provençale
n'eft qu'une affaire de goût pour une
FEVRIER 1768. 77
Parifienne : d'ailleurs celle- ci , diftraite par
des fpectacles & des jeux qui la mettent
dans le cas de fe montrer fouvent , doit
avoir plus de coquetterie que d'ardeur.
Ces confidérations , plus ou moins étendues
, devroient guider le pinceau d'un
auteur & le jeu d'un acteur. J'ai entendu
dire à des perfonnes d'efprit que Mlle
Durancy mettoit trop de charge dans le
rôle de Roxelane de l'acte de Turquie.
pourquoi ne pas voir qu'elle doit rendre
la fureur d'une amante abandonnée , d'une
amante qui eft d'un pays où l'amour , plus
vivement fenti , déploie plus de violence
s'il eft outragé ? La vanité , qui , fur- tout
dans les femmes , ajoute à la tendreffe ,
doit encore augmenter le défefpoir de
Roxelane , puifqu'elle perd fa grandeur
avec fon amant. Cette actrice porte au
comble la paffion que le poëte n'a fait
qu'indiquer , elle ne paffe les bornes que
pour des coeurs froids & indolens , qui
doivent regarder comme des extravagances
les tranfports d'Orofmane dans M. de Voltaire
, & ceux de Roxane dans Racine.
A Mlle DURANCY.
LORSQUE je lis cet éloge flatteur ;
Contre l'écrivain qui t'admire ,
Un fentiment jaloux s'élève dans mon coeur :
Le bien qu'il dit de toi , j'aurois voulu le dire .
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure de France.
JE ne fuis , Monfieur , qu'un pauvre
Hermite ; je quête uniquement pour vivre ;
je lis pour m'inftruire ; je parle peu , par
devoir & par néceffité. Mon nom eft ignoré,
je ne fuis connu que par celui de la petite
folitude que j'habite. Je fuis pourtant confulté
quelquefois , je ne fais pourquoi , à
moins que ce ne foit parce que je fais le
moins mal lire de mon canton . Je ne le
diffimule pas , & vous allez en convenir ,
je ne fuis pas favant.
Un honnête homme m'apporta ces jours
derniers un ancien compte de fon égliſe
dont il eft premier fabricien. Je trouvai
dans l'article des dépenfes , celui qui fuit :
2°. Profaciendo nebulas in ramis palmarum
quas choriales confueverunt projicere
ab alto ecclefia.
J'avoue que je fus arrêté dès la première
lecture. Les bonnes gens de mon
voifinage ont de la confiance en moi . J'aime
jufqu'au fcrupule que mes réponſes foient
convaincantes & perfuafives. J'oſe done
m'adreffer à vous , Monfieur , pour vous
FEVRIER 1768. 79
prier de vouloir bien m'aider à réfoudre
les difficultés que je trouve dans l'article
cité.
1°. Que fignifie le mot nebulas ?
2º . En prenant ce mot dans fa fignification
naturelle , de quoi devoient être
compofées ces nuées ou brouillards ?
3. Pour quelle fin les gens du choeur
jettoient- ils ces nebulas da haut de l'égliſe
le jour des rameaux ; car je penfe que par
in ramis palmarum on a voulu exprimer
le dimanche des rameaux ? Je fuis perfuadé
que vous ne me refuferez pas de
propofer mon embarras dans votre prochain
Mercure . Je fuis , & c.
L'Hermite de Sainte Marguerite
en Bourgogne.
Ce 30 décembre 1767 ..
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AU PUBLIC.
Ou l'on propofe les moyens de fe procurer
facilement & à peu de frais les Edits ,
Lettres- Patentes , Déclarations du Roi ,
les Arrêts de fon Confeil , & ceux du
Parlement de Paris, concernant le Clergés
les Finances, le Commerce, les Réglemens
généraux , les Etabliffemens publics , les
Emprunts Royaux , les Rentes
Rembourfemens , les Impofitions quelconques
, modifications ou fuppreflions
d'icelles.
les
L'ACCUEIL
' ACCUEIL que le public a fait à la
foufcription que le fieur Simon , Imprimeur
du Parlement de Paris , a ouverte
pour tous les objets ci deffus énoncés ,
étant pour lui un fujet d'encouragement
à remplir les defirs du public même , il a
cru devoir lui renouveller qu'il continuera
à recevoir l'abonnement pour l'année 1768 ,
fur le même pied qu'on l'a ci devant
annoncé.
Comme toutes les pièces dont il s'agit
FEVRIER 1768 . 81
font publiées , affichées & débitées dans
cette capitale , on conçoit bien que la
facilité que nous propofons n'eft que pour
les perfonnes des provinces , qui , defirant
de les avoir , en font quelquefois privées ;
les Bailliages & Sénéchauffées ne les faifant
, le plus fouvent , que publier & non
réimprimer dans leur reffort.
Il eft un grand nombre de particuliers
qui , ne pouvant être promptement inftruirs ,
par la publication , des nouvelles loix qui
ont rapport à la profeflion qu'ils exercent ,
rombent , fans le favoir , dans des contraventions
qui ont pour eux les fuites les
plus funeftes. D'autres , faute d'avoir à
temps la même connoiffance , manquent
l'occafion d'agir ou de faire des entreprifes
qui leur feroient très - avantageufes.
Les habitans de nos colonies , & les
étrangers même , ont également intérêt à
connoître les divers mouvemens qui arrivent
dans les affaires de l'Etat , ou les
différentes faces qu'elles prennent.
Les Officiers de Juftice , les Avocats ,
les Procureurs , les Notaires , ne fauroient
fe contenter de la connoiffance fuperficielle
que leur donne la publication ; convaincus
de l'obligation où ils font d'approfondir
les ordonnances , ils veulent en
avoir des recueils complets dans leurs
Dv
$2 MERCURE DE FRANCE .
cabinets , qu'ils feroient plus commodément
, s'ils les recevoient d'un format
toujours égal.
Les Seigneurs qui réfident dans , leurs
terres , ceux à qui ils confient l'exercice
de leur juftice , leurs Régiffeurs , leurs
Intendans , leurs Fermiers ne commettent
que trop fouvent des fautes qui leur font
plus ou moins préjudiciables pour n'avoir
pas connu les dernières intentions du fouverain
Légiflateur.
Les Eccléfiaftiques , les Communautés
régulières même , obligées de s'y conformer
, doivent les connoître.
Enfin les Commerçans de toute eſpèce ,
les Corps & Communautés de tous les.
arts & métiers ont des réglemens qu'ils
doivent fuivre , & dans lefquels les
diverfes circonstances déterminent le Prince
à faire des changemens . S'ils ne les portent
exactement dans leurs bureaux & dans
leurs registres , à quels inconvéniens ne
font- ils pas expofés ; & dans quelles dépenfes
ne les jettent pas les recherches
qu'ils font forcés d'en faire en certains
cas qui ne font rien moins que rares ?
Toutes ces confidérations nous ont fait
croire que ce feroit rendre un fervice,
effentiel aux corps & aux particuliers de
tous états , de toutes conditions & de tous
FEVRIER 1768. 83.
pays que de leur ouvrir une voie prompte
& facile pour fe procurer exactement &
à peu de frais tous les Edits , Lettres-
Patentes , & Déclarations du Roi , les
Arrêts de fon Confeil , & du Parlement
de Paris , fur les matières indiquées dans
le titre , à fur & à mesure qu'ils paroîtront.
Ce fervice fera d'autant plus réel
que ces pièces que l'on a à Paris pour trois
ou quatre fols , en coûtent huit ou dix
dans les provinces , & que les éditions
qui s'y en font font fouvent remplies de
fautes.
La voie que nous propofons eft donc
celle d'un abonnement général pour toutes
les pièces en queftion , qui paroîtront dans
le cours de chaque année .
Le prix de cet abonnement eſt de 24 liv.
par an ; moyennant cette fomme on recevra
fucceffivement tous les paquets , francs
de port , par la poſte,
2.
S'il fe trouve des curieux qui veuillent
avoir en outre les Arrêts concernant les
exécutions de haute- juftice du Parlement
de Paris , nous leur propofons un abonnement
à part ,, que nous fixons à 12 liv.
par an , les paquets également affranchis ,
quoique ces fortes d'Arrêts ne foient que
trop fréquens .
On prévient le public qa'on ne recevra
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
d'abonnement qu'à compter du premier
de chaque année dans laquelle on foufcrira.
Ceux qui voudront foufcrire à l'abonnement
ou aux abonnemens propofés font
priés d'affranchir leurs lettres , ainfi
port de l'argent , fans quoi elles feront
mifes au rebut.
le
que
On s'adreſſera au fieur Simon , Imprimeur
du Parlement.
Nota. Pour faciliter les recherches
qu'on eft fouvent obligé de faire dans
le nombre de tous ces Edits , Arrêts , Déclarations
, Réglemens , on donnera aux
abonnés , à la fin de chaque année , une
table chronologique & une autre par ordre
de matières , pour indiquer dans l'inſtant
les différens Arrêts , Déclarations , & c.
qui auront rapport à tel ou tel objet. Cette
table fera dans un format femblable auxdits
Arrêts , & il n'en fera tiré que pour
les abonnés .
Nous croyons devoir obferver auffi que
nous ne délivrerons cette table qu'à la fin
du mois de mars de chaque année , attendu
qu'il y a beaucoup d'Edits , Arrêts &
Réglemens , qui , ne paroiffant pas fur le
champ, ne fe trouveroient pas dans l'ordre
de leur date fi on délivroit ladite table
auffi - tôt l'année révolue . Ainfi MM. nos
FEVRIER 1768. 85
abonnés , qui ont intention d'en former
des recueils , ne peuvent ſe diſpenſer d'attendre
jufqu'au moment que cette table
leur fera fournie.
•
PRÉCIS de la méthode d'adminiftrer les
pilules toniques dans les hydropifies
A Paris , de l'imprimerie de la veuve
THIBOUST , place de Cambrai ; 1767 :
&fe vend chez CAVELIER , au lys d'or ,
rue Saint-Jacques ; broché 24 fols .
CE précis eft fait en forme d'obfervations
très-intéreffantes , & elles prouvent
que les hydropifies ne font point auffi
fouvent incurables qu'on fe l'eft imaginé
jufqu'à préfent.
Nous fommes redevables d'une découverte
fi précieufe à M. Bacher , Médecin
de la ville de Thaun en Alface.
On a ajouté à cette feconde édition
une lettre à M. F **. & Duf** . avec
quelques obfervations fur des afcites &
des anafarques . Cette lettre , de même que
les obfervations , ne font point fufceptibles
d'extrait ; nous confeillons de lire
l'ouvrage même , les faits qui y font rap86
MERCURE DE FRANCE.
portés font les preuves les plus affurées de
l'efficacité du remède & de la bonté de la
méthode de l'adminiftrer.
On trouve les pilules toniques à Paris ,
chez M. Coftel , Apothicaire , rue neuve
des Petits- Champs , au coin de la rue de
la Vrillière , par paquets de 6 liv. & de
12 liv.
A Montpellier , chez Mlle Jourdan ,
vis- à-vis les Capucins.
DICTIONNAIRE raifonné univerfel d'hif
toire naturelle , contenant l'hiftoire des
animaux , des végétaux & des minéraux,
& celle des corps céleftes , des météores ,
& des autres principaux phénomènes de
la nature , &c ; par M. VALMONT DE
BOMARE , Démonftrateur d'hiftoire
naturelle ; 1768 : in- 4°. & in- 8 °. A
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conti.
Nous ne faurions trop faire connoître
cet ouvrage , auffi agréable qu'utile & inf
tructif. Nous avons pris , dans le précédent
Journal , l'article ours marin , dų
FEVRIER 1768. 87
règne animal . Nous prendrons aujourd'hui .
le mot renoncule dans le règne des végétaux.
Renoncule , en latin ranunculus , eft une
famille de plantes très - nombreuſe . L'auteur
, après avoir parcouru les différentes
efpèces de renoncules , qu'on ne cultive
point , & en avoir indiqué les propriétés ,
qui peuvent fervir à l'art médicinal , paffe
aux renoncules des fleuristes ou des jardins
, & s'étend un peu plus fur cet article.
Les renoncules , dit- il , pr la vivacité
de leurs couleurs , leur figure majeftueuse ,
leurs grandes variétés , tiennent le même
rang que l'oeillet , la tulipe , la jacinte ,
l'oreille d'ours. Elles font au nombre de
ces belles fleurs favorites , cultivées avec
des foins particuliers par les amateurs ....
Ce n'eft que fous le règne de Mahomet
IV , ( en 1683 ) que la renoncule commença
à briller dans les jardins de Conftantinople.
Cette plante , eu égard à fa
fleur , fe divife en fimple , en double , &
en femi- double , trois efpèces qui comprennent
toutes les variétés .
Là fimple eft compofée de cinq à fix
feuilles difpofées en rofe ; la double en
porte une quantité confidérable ; & la femidouble
tient le milieu entre la fimple & la
double. Elle est aujourd'hui la plus eftimée
88 MERCURE DE FRANCE.
à caufe de la prodigieufe variété des couleurs
qu'une même planche raffemble.
D'ailleurs la graine de la même fleur produit
de nouvelles couleurs d'une année à
l'autre . Les renoncules doubles font ftériles
; & les femi - doubles font nommées
porte-graines.
Toute renoncule eft compofée de racines
, de feuilles , de femences , & de fleurs
difpofées en rofe. La racine , qu'on nomme
quelquefois griffe , & quelquefois oignon ,
eft grifâtre en dehors , blanche en dedans ,
& formée de doigts , ou pièces qui tiennent
enſemble par une extrémité commune .
Le nombre & la figure de ces doigts varient
felon la vigueur & la diverfité des
efpèces. Les feuilles varient auffi de forme
dans les diverfes eſpèces de renoncules.
Ce qui les a fait défigner fous les noms
de renoncules à feuilles d'ache & à feuilles
de coriandre , &c. Quand la faifon eft
venue , un petit bouton perce la touffe des
feuilles ; c'eft la fleur qui s'annonce ; un
léger duver la recouvre & garantit la
fleur naiffante du froid qui lui feroit mortel
, & peut- être lui facilite , par cette infinité
de petits tuyaux , le moyen de fe
nourrir de la rofée & de la pluie. Cette
fleur eft foutenue par une tige qui tranfmet
au bouton ce que fes fucs ont de plus
,
FEVRIER 1768. 89
épuré. Le petit embrion s'enfle , profite ,
& devient le riche chapiteau de la colonne
qui le foutient. Les pétales font difpofées
en rofe , & d'une multitude de nuances
différentes dans les femi - doubles ; aux
fleurs fuccédent des femences applaties en
forme de lentilles. La renoncule double
fe diftingue aifément de la femi- double ;
parce que fa tête eft garnie d'une grande
abondance de pétales qui rempliffent exactement
la place du piſtil .
Culture des Renoncules.
On élève ordinairement les renoncules
en planches ifolées , afin qu'elles puiffent
faire jouir de l'avantage & de l'effet du
tableau que produifent la variété, le feu, &
la délicateffe de leurs couleurs . Comme on
plante les renoncules en automne , qu'elles
régnent l'hiver & le printemps , & que
leur fin eft l'annonce des chaleurs de l'été ,
il leur faut une terre légère , qui foit fufceptible
de l'impreffion du foleil , qui eft
très-affoibli dans ces faifons . La meilleure
eft un mélange de terre neuve , de terreau ,
de fumier préparé , mêlé de récurures de
mares , & de feuilles d'arbres . C'eft en
feptembre qu'on doit mettre , dans cette
terre préparée , les griffes de renoncules.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quelques efpèces plantées à la fin d'août
telles que la pivoine , l'aurcue , éclofent
vers la fin d'octobre. Elles font l'honneur
des parterres pendant une partie de l'hiver ;
mais la plupart de leurs griffes périffent ablument.
Lorfqu'on n'a pu planter à la mi- octobre
, il faut remettre à l'année fuivante ;
car , fi l'on vouloit planter au printemps ,
ce feroit un travail inutile , & l'on rifque
roit de perdre tout.
>
On met des gravas au fond des pots ,
dans lefquels on plante les renoncules
pour donner de l'écoulement aux eaux ;
& , en plantant les renoncules , on les place
fur une couche de fable fin , que l'on remet
par deffus la terre , afin d'éviter qu'elles
ne fe pourriffent. Lorfque la renoncule
commence à paroître , on doit l'arrofer avec
ménagement. En hiver , lorfqu'il furvient
de la neige , on peut en mettre fur les
pots de renoncules. Cette neige fortifie la
plante , & lui fert d'abri fans trop l'humecter.
On doit placer les renoncules au
foleil levant ou au midi. Le nord leur eft
funefte. Du refte le fleurifte doit interroger
fes fleurs , étudier leurs befoins ; il
aura le plaifir de voir qu'elles fe contentent
aifément , & qu'elles rempliront tous fes
defirs.
FEVRIER 1768. 91
On doit , avec des paillaffons , garantit
les renoncules du grand froid . Si , malheureuſement
, elles avoient été gelées
dans les pots , il faudroit bien fe garder
de les expofer tout de fuite au foleil , ni
dans un lieu trop chaud ; mais il faudroit
les paffer dans un endroit moins freid que
celui où elles ont été gelées , & les ' ame-.
ner ainfi par degrés jufqu'à la chaleur de
la ferre. Lorfque tous les élémens preffent
la terre de fortir de fa létargie , à ce réveil
général de la nature , les renoncules s'agitent
dans la ferre , & femblent marquer
leur impatience : il faut les mettre à l'air ,
& on les verra profiter à vue d'oeil.
On doit retrancher tous les jets qui diffipent
inutilement la féve , & garantir du
foleil tous les boutons nés fur la tige du
premier. C'eſt le moyen d'avoir de belles
fleurs. Il faut arrofer de deux jours en
deux jours pendant la fleuraifon , faire la
guerre aux infectes qui font des attaques
mortelles à ces fleurs , fur- tout aux pucerons
verds & noirs , aux chenilles de couleur
grifâtre , aux fourmis , aux limaçons ,
aux araignées , & aux vermiffeaux blancs.
Il y a plufieurs moyens pour les détruire ,
entre autres , de jetter autour des pots une
forte de décoction d'abfinthe , de tabac ,
92 MERCURE DE FRANCE.
ou de coloquinte. Le fuc de jufquiame ,
mêlé avec du fort vinaigre , l'huile de
péthole , le galbanum brut , font les remèdes
les plus fürs pour détruire toute forte
de pucerons & d'infectes. Un fecret pour
garantir les femailles , fur- tout les petites
raves , les jeunes choux , qui font dévorés
par ces infectes deftructeurs , c'eft de couvrir
la terre enfemencée d'une pouffière
faite de parties égales de fuie & de fiante
de pigeons. Ces infectes n'aiment ni la
mobilité du fol , ni le goût & l'odeur qui
en résultent .
La taupe- grillon , qui ravage continuellement
les potagers , en coupant tout ce
qui fe rencontre fur fon paffage , attaque
auffi les renoncules. C'eft un des grands
fléaux des jardiniers . Ce qu'on peut faire
de mieux pour s'en débarraffer , c'eft de
répandre environ le quart d'une cuillerée
d'huile d'olive , & tout de fuite affez d'eau ,
pour inonder la petite mine qu'elle a creufée
fous terre. Cette eau parcourt tout le
chemin de la bête , & va lui porter.la liqueur
fatale qui doit la faire mourir. Elle
effaie en vain de l'arrêter , & quittant fa
retraite , on la tue lorfqu'elle vient ſe ſauver
dehors. C'eft avec beaucoup de peine
qu'on l'attaque dans les couches , à caufe
FEVRIER 1768. 93
de la facilité que l'huile trouve à s'échapper
; mais ce fecret eft immanquable dans
les terres fortes.
On doit ôter les renoncules de terre
quelque temps après que les tiges font
fannées . On recueille la graine dans fa
maturité ; on fépare les petites griffes de
leurs mères ; & elles donnent des fleurs
toutes femblables : on doit enlever tout
ce qu'elles ont de corrompu , les laiffer
fécher au grand air , & les ferrer dans un
lieu fec , en attendant le temps de les
replanter. Lorfqu'elles font repofées un an
ou deux , elles n'en valent que mieux pour
être replantées,
94 MERCURE DE FRANCE.
HISTORIA anatomico - medica c'eft-àdire
Hiftoire anatomico - médicinale ,
contenant un très-grand nombre d'ouvertures
de cadavres humains , par lesquels
on découvre le véritable fiége des maladies
, leurs caufes & leurs effets , &c ;
par M. LIEUTAUD , Médecin de Mgr
LE DAUPHIN & des Enfans de France ,
de l'Académie Royale des Sciences de
Paris & de Londres , &c. revue & augmentéepar
M. PORTAL , Médecin - Anatomifte
des Enfans de France , &c. A
Paris , chez VINCENT ; deux vol . in-4°.
prix relié 20 liv.
M. Lieutaud , qui a déja donné d'excellens
ouvrages fur la médecine pratique ,
ne ceffant de travailler à ce qui peut être
utile à ceux qui s'occuppent de "l'art de
guérir , a réuni un grand nombre d'obfervations
qu'il a faites lui même , tant
dans les amphithéâtres que dans les hôpitaux
, à la tête defquels il a été long - temps ,
toutes celles des plus fameux Médecins
FEVRIER 1768 . 25
qui l'ont précédé , celles de toutes les Aca
démies & fur-tout du Journal de Médecine,
Il en fait un choix d'environ quatre mille
ouvertures de cadavres. Il a fuivi l'ordre
anatomique qui femble le plus méthodique.
Les travaux de Bonet & Manget ,
dont on ne peut trop louer le zèle , manquoient
de cette faine critique , qui apprend
a démêler le vrai d'avec le faux . M. Lieutaud
, en écartant les préjugés des anciens ,
évite leurs explications faftidieufes &
diffuſes ; il expofe les faits avec précision ,
fimplicité & l'exactitude qui lui eft fi
naturelle. Nous jugeons aifément , & furtout
d'après l'affurance que nous en´ont
donnée les Médecins inftruits , qu'un pareil
ouvrage devient indifpenfable à quiconque
fe mêle de l'art de guérir ; étant le
fruit des travaux des plus habiles anatomiftes
de tous les temps , les jeunes Médecins
tireront néceffairement, un grand
avantage d'une collection où ils trouveront
raffemblé en un feul corps d'ouvrage tout
ce que l'expérience la plus affurée a découvert
à ceux qui les ont précédés ; enfin
la partie la plus curieufe & la plus intéreffante
, l'étude de la nature.
Ce grand ouvrage eft enrichi d'un grand
nombre d'obfervations de M, Portal
célèbre Anatomifte , qui en a été l'éditeur ,
96 MERCURE DE FRANCE.
& qui y a ajouté une table qui préfente
très -clairement & avec précifion les différens
fymptômes qui caractérisent chaque
genre de maladies , & les défordres qu'elles
ont coutume de produire dans les organes.
Ne pouvant extraire un ouvrage de cette
efpèce , dont chaque article devient un
point effentiel , & fournit un inftruction
néceffaire à tout Médecin , nous nous
contenterons de citer quelques obfervations
prifes au hafard , afin de mettre nos
lecteurs à portée de juger des avantages
qu'ils peuvent retirer d'une fi vafte collection.
❞
K
Un payſan âgé de 96 ans , ayant mené
» une vie très-fatiguante , & ayant fou-
» vent monté à cheval , reffentit à la
verge des douleurs extrêmement vives.
» Elles fe portoient à différens endroits ;
» tantôt au gland & tantôt au col de la
» veffie. Les douleurs ceffèrent d'ellesmêmes
; quelques jours après l'urine , qui
jufqu'ici avoit eu un libre cours ,
di-
» minuoit chaque jour en quantité. On
» adminiftroit en vain les diurétiques les
plus forts. La maladie alla en augmen-
"}
"
"
» tant. Enfin les urines furent totalement
" fupprimées ; les vomiffemens furvin-
» rent , les convulfions s'emparèrent du
« malade , & l'on croyoit n'avoir à at-
» tendre
FEVRIER 1768 . 97
و د
tendre qu'une mort prochaine. Cepen-
» dant la nature en difpofe autrement . 11
paroît une tumeur vers l'ombilic ; cette
» tumeur s'ouvre & laiffe couler une li-
» queur limpide , un peu falée , en un mot
» l'urine. Les fymptômes fâcheux difpa-
» rurent , le malade revint en fanté. II
vécut encore fix mois , urinant toujours
» par l'ombilic. A l'ouverture du cadavre ,
» on trouva la veffie rappetiffée , racornie ,
» fon col bouché & refferré comme du
parchemin brûlé ; il partoit , de la partie
» fupérieure de ce vifcère, un canal de figure
conique , qui atteignoit à l'ombilic par
» fa pointe. L'auteur de cette obfervation
» ( M. Portal ) ne douta point que ce ne
» fût une dilatation de l'ouraque » .
و د
Les deux obfervations fuivantes font
extraites du nombre même de celles de
M. Lieutaud.
35
93
ود
« Un homme de cinquante ans , qui
paffoit fa vie fur les livres , fe plaignoit
depuis deux ans , entr'autres incommodités
, de beaucoup de vents , lorfqu'il
» tomba tout-à-coup dans une véritable
»tympaniqueaccompagnéede vomiffement
» & de conftipation. Les remèdes n'opérant
aucun effet , le mal s'aggrave
» les forces s'épuifent , le pouls eft tantôt
» convulſif & tantôt infenfible ; & le mal-
33
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
» heureux malade arrive à fon dernier
» inftant , fans avoir perdu un feul mo-
» ment la connoiffance . On ouvrit le
» cadavre. A peine eut - on percé le péri-
» toine , qu'il s'échappa une grande quan-
» tité d'air qui étoit épanché hors des
vifcères. Outre cela les inteftins étoient
prodigieufement gonflés de vents ; le
» cæcum fur tout égaloit prefque la groffeur.
dé la tête d'un homme ; l'eftomac , le
foie , la rate, quoique fains, étoient flétris
» & tapétiffés.
ود
93
33
>>
و د
>
» Une femme de quarante ans qui
» n'étoit plus réglée , fe plaignoit depuis
long- temps d'une tumeur & d'une dou
leur dans l'hypocondre droit ; fa refpi
» ration étoit difficile . On effaya inutile-
» ment plufieurs remèdes : il furvint des
anxietés , des lypothimies , & d'autres
fymptômes graves qui la conduifirene
au tombeau. On trouva dans le foie ,
qui étoit d'un volume exceflif , & pefoit.
» au moins quinze livres , un très-grand
abfcès qui contenoit une quantité énorme
d'un pus fanieux & de mauvaiſe qualité ,
avec un très grand nombre d'hydatides
** de différens volumes , remplies d'une fé- ·
» rofité jaune . Les poumons refferrés par
» le diaphragme qui avoit été repouffo
» jufqu'à la troiſième vraie côte , étoient
extraordinairement diminués »,
FEVRIER 1768. 99
Ces obfervations fuffifent pour donner
une idée du mérite de cette précieuſe col ·
lection.
EUVRES de JEAN RACINE , avec des
commentaires ; par M. LUNEAU DE
BOISJERMAIN : 6 vol. in - 8 °. avec
figures. A Paris , chez PANCKOUCKE ,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; LACOMBE , Libraire , quai
de Conti : prix 37 liv. 16 fols broché ,
& 46 liv. relié.
NOUS ous avons déja eu occafion de parler
avantageufement des ouvrages différens
qu'a donnés au public M. Luneau de Boisjermain.
Les commentaires qu'il vient de
publier fur Racine , ne nous feront point
démentir l'idée avantageufe qu'on a dû
prendre de fes talens. Ce qui frappe le plus
dans celui - ci , c'eft une connoiffance profonde
& raifonnée du théâtre des anciens ,
& un efprit d'analyfe , qui n'admet rien
d'étranger à fon objet , & qui fait employer
tout ce qui peut contribuer à le faire connoître.
Il ne nous eft pas poffible de détail-
E ij
100
MERCURE
DE
FRANCE
.
ler , dans un feul extrait , les obligations
que la littérature , & en particulier l'art
du théâtre , auront toujours à M. Luneau,
L'idée que nous nous propofons de donner
de fon travail , fera la matière de plufieurs
articles dans lesquels nous le fuivrons dans
fes recherches & fes réflexions , fes critiques
& fes jugemens. Nous ne nous attacherons
aujourd'hui qu'à examiner la préface
générale , la vie de Racine , & le
difcours préliminaire qui fe trouvent à la
tête du premier volume. Ce font trois
morceaux qui ont leur mérite particulier.
Dans la préface générale M. Luneau
s'eft attaché , comme nous l'avons dit , à
faire connoître les obligations qu'il a à
quelques gens de lettres , les foins qu'il a
pris de recueillir les variantes de ce poëte ,
ou les critiques qu'on a faites de fes ouvrages
, l'ufage qu'il a cru devoir faire des
unes & des autres , les motifs qui lui ont
fait entreprendre la traduction des morceaux
des poëtes Grecs qu'il a employés ,
ou qui l'ont déterminé à rejetter celle du
Père Brumoy , ceux qui l'ont engagé à ne
fe point borner , dans la vie de Racine
aux feuls faits confacrés par l'aveu de fes
parens : tout cela eft écrit avec une précifion
qui fait plaifir ; on en peut juger par
les deux morceaux fuivans ,
FEVRIER 1768. 101
و د
33
« La jaloufie , dit M. Luneau , qui
» cherche à feconfoler du mérite qu'elle n'a
» pas , par les efforts qu'elle fait pour faire
» baiffer celui des autres , a excité quel-
' ques critiques contre Racine. Ce poëte ,
» fouvent attaqué , plus fouvent mal dé-
» fendu , a toujours triomphé de fes rivaux
» & de fes cenfeurs. Il leur eft cependant
" échappé des obfervations juftes , je les
» ai confervées. Des motifs plus nobles
» ont déterminé M. l'Abbé d'Olivet à
» faire fur ce poëte des obfervations gram-
" maticales. On lui a reproché d'avoir
quelquefois mal repris Racine ; d'avoir
» fait voir , dans quelques - unes de fes
remarques , une délicateffe trop poin-
» tilleufe. On l'a accufé de n'avoir pas
» affez cherché à conferver à la poéfie fes
priviléges. Ces défauts ont été corrigés
» en partie dans la feconde édition qu'il
publiée de fes notes : on y trouve cepen-
» dant encore quelques obfervations foibles
ou trop fubtiles ; mais on y apperçoit
des remarques utiles pour la perfec-
» tion de notre langue , & des réflexions
qui dénotent un homme d'efprit & de
goût. J'ai profité de celles qui m'ont
paru les mieux fondées. J'ai fait le même
ufage des notes critiques du Racine vengé
»
و د
و د
"3
→
"3
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» de l'Abbé Desfontaines , &c. &c . Préface
générale , page viij.
و د
39
و د
» L'objet , continue- t - il plus bas , auquel
je me fuis principalement attaché , a été
d'oppofer fans ceffe les morceaux des
» auteurs Grecs qui avoient quelque ref-
» femblance avec les endroits de Racine ,
» au deffous deſquels je les ai placés . Ce
fpectacle eft trop intéreffant pour un
» homme de lettres pour produire d'autre
» effet que le plaifir de voir deux illuftres
ود
» rivaux courir la mème carrière. Les com-
» mentaires de Fulvius Urfinus fur Vir-
» gile ne le firent point accufer d'avoir
» voulu porter atteinte à la gloire de ce
» Poëte épique. C'eft que ce ne font point
» les penfées qui appartiennent à l'auteur
» qui les emploie , mais la façon de les
» rendre & de les exprimer. Rien n'eſt
en effet plus difficile que de s'approprier
» les idées d'autrui , de manière qu'elles
paroiffent venir du fond auquel elles
» tiennent. Efchyle , Sophocle , Euripide ,
» Virgile & Homère s'immortali fèrent par
» ce talent. Racine , qui réuffit comme
» eux dans ce genre , reffemble aux grands
peintres qui ont fait ufage des ftatues
antiques pour perfectionner leur art. Ibid.
» pag. x » .
93
33
"""
FEVRIER 1768. 103
Cette manière de loger l'ufage que
Racine a fait de la lecture des poëtes anciens
, eft on ne peut pas plus adroite ;
eleft un moyen d'encourager les gens de
lettres à imiter Racine dans ce travail , que
de faire fervir à fon éloge l'art avec lequel
ila fu mettre à profit les idées d'autrui .
Nous n'avions jufqu'ici , fur la vie de
ce poëte , que des fragmens informes qui
ne préfentoient que des extraits mutilés
des faits les plus incéreffans de fon hiftoire ,
ou des détails petits ou minutieux de fes
actions les moins importantes. M. Luneau
a évité , dans la vie de Racine , de tomber
dans la féchereffe que traîne toujours après
foi un précis trop raccourci de la vie d'un
grand homme ou le dégoût qu'elle occafionne
lorfqu'elle eft furchargée de traits qui font
fans importance. Il a recueilli dans tous les
auteurs qu'il a lus , tout ce qui pouvoit contribuer
à donner une idée jufte & vraie du
caractère de ce poëte , de fon éducation , de
fes études , de fes progrès dans les lettres ,
de fes fuccès au théâtre , de la manière dont
il fut en profiter , des défagrémens qu'ils
lui occafionnèrent , & c. & c. Ce morceau
eft écrit d'une manière fi attachante , qu'on
eit fâché qu'il ne foit pas plus long , &
que la néceffité de foutenir l'intérêt du
récit l'ait forcé de ne s'arrêter qu'à ce qui
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
pouvoit piquer la curiofité de fes lecteurs .
Nous ne nous propofons point de fuivre
M. Luneau dans les détails particuliers de
cette hiftoire , nous nous bornerons feulement
à placer ici un morceau qui puiffe
faire juger du ftyle dans lequel elle eft
écrite. Ce que nous pouvons affûrer , c'eſt
que fa manière de narrer eft par-tout vive
& fententieufe , & qu'elle eft animée
des anecdotes qui femblent faites pour les
endroits où il les a placées.
و د
++
و د
""
par
« La confidération dont Racine jouif-
» foit alors , ( c'étoit après que Racine eut
» été nommé hiftoriographe du Roi ) n'avoit
pu encore lui faire oublier que
l'amitié a des douceurs que la faveur
des Rois ne peut entièrement remplacer.
» Dès qu'il eut renoncé au théâtre, il penfa
» férieufement à fe réconcilier avec Port-
Royal. M. Nicole étoit celui qui avoit
» le plus raifon de ſe plaindre , il fut auffi
» le plus aifé à ramener . M. Arnaud , qui
» n'avoit à reprocher à Racine aucun trait
qui lui fût perfonnel , ne lui pardonna
jamais bien fincérement les plaifanteries
dont Angélique Arnaud , fa four , avoit
» été l'objet. Il fe réconcilia néanmoins
» avec Racine qui alla le voir . Boileau
fut l'auteur de ce raccommodement ,
ود
39
و ر
ל כ
» mais ce n'étoit qu'une paix mál cimentée .
ว
FEVRIER 1768. IOS
» Racine eut à peine recouvré l'amitié
» de fes anciens maîtres , qu'il fe brouilla
» avec Corneille . Rien n'eft plus orageux
que le pays des lettres . Ce grand homme
ور
ور
"
voyoit toujours avec peine le concours
» qui ramenoit toute la France aux repré-
» fentations des pièces de Racine . Com-
» ment fe confoler de partager avec lui
» les honneurs de la fcène françoife dont
» il avoit joui feul fi long- temps ? La jalou-
» fie qui l'éclairoit fi bien fur les véritables
» intérêts de fa gloire , ne lui apprit pas
également à choisir le meilleur moyen
» de fe dédommager des pertes continuelles
faifoit fon amour- propre. Traits
de critique envenimés , reproches vifs &
fanglans fur le mauvais goût de la nation
, plaintes fur fon ingratitude , éloges
» démefurés des cenfeurs de Racine , approbation
des pièces, qui devoient avoir
» le moins de part à fon attention , & qu'il
» auroit voulu pouvoir faire trouver meil-
93
"
ود
ور
ود
que
leures qu'elles ne l'étoient : le dépit de
» Corneille le força fouvent à fe mépren-
» dre dans les efforts qu'il fit pour dépri-
» mer la gloire de fon rival fans toucher
» à la fienne.
» Le Germanicus de Bourfaut parut en
» 1679 ; c'étoit une pièce miférable qui
» n'avoit ni plan ni conduite , dans laquelle
"
E v
106
MERCURE
DE FRANCE
.
" on n'appercevoit ni talent , ni génie , ni
» connoiffance du théâtre. Corneille la
» trouva fi merveilleufe qu'il lui échappa
» de dire à l'Académie , qu'il ne lui man-
» quoit que le nom de Racine pour être
» achevée. Racine s'offenfa avec quelque
» raifon de ce difcours ; mais il eut bien-
» tôt autant de tort que Corneille , parce
» qu'il repouffa ce trait de fatyre détournée
» par des paroles injurieufes & piquantes
» qui n'auroient point dû lui échapper.
» Rien n'eft plus propre à confoler les pe-
» tits efprits de la médiocrité de leurs
» talens , que la manière dont les gens de
» lettres vuident leurs querelles & leurs
» débats. S'ils s'élèvent quelquefois par
» leurs connoiffances ou leur génie au def-
» fus de la fphère ordinaire des hommes
» les vivacités qui leur échappent les pla-
» cent fouvent bien au - deffous de ce qu'il
» y a de plus bas & de plus miférable ».
Nous ne nous arrêterons point ici à faire
l'éloge de cette manière d'écrire l'hiftoire ,
parce que les perfonnes qui la liront , fentiront
auffi bien que nous , pourquoi elle
doit être louée. Nous ajouterons feulement ,
qu'outre le mérite du ftyle , nous avons
remarqué dans cette hiftoire un art tout
fingulier dans les tranfitions , une manière
de voir & de faifir les faits , jufte , naturelle
& vraie , & une attention fingulière
FEVRIER 1768, 107
à n'employer que ceux qui pouvoient intéreffer
le lecteur... !
Le difcours préliminaire qui fuit la vie
de Racine nous a fait le plus grand plaifir ;
c'eft un morceau plein de chaleur & de
feu fur l'art du théâtre , & fur la part qu'ont
eu à fes progrès Efchyle , Sophocle & Euripide.
Le ftyle, dans lequel il eft écrit eſt
varié, qu'en paffant de l'un à l'autre ,
M. Luneau femble avoir voulu prendre
une manière d'écrire qui leur fût propre.
Nous ne craignons pas d'être défavoués
en avançant que nous n'avons rien fur
cette matière qui foit vu avec plus de
jufteffe , rempli d'images plus nobles &
plus frappantes , & qu'il eft peu d'ouvrages
qui foient écrits avec plus de force & d'enthoufiafme.
M. Luneau n'entre point dans la difcuf
fion des opinions qu'on a eu fur l'origine
de la tragédie ancienne , fur le temps où
elle nâquit , & fur la part qu'ont eu à fes
développemens tous les poëtes qui fuccédèrent
à Thefpis. Il s'arrête à une époque
fixe , à celle où « après avoir fignalé par fes
-30
trophées le triomphe de fa liberté , Athè-
» nes vit la tragédie prendre une forme
» nouvelle & marcher avec la dignité qui
lui convient. Efchyle , dit - il , opéra
» cette révolution ; ce grand homme fecoua
و د
C
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» fur le théâtre le flambeau de fon génie ,
» & fit éclorre prefque en même temps
toutes les parties de la fcène tragique , &c.
» Difcours préliminaire , pag. lxxxj.
ود
ود
ور
>>
ود
ور
"
du
Efchyle n'avoit point été le feul à
s'appercevoir des défauts de l'ancienne
tragédie , mais il fut le premier à les
» réformer. Nourri de la lecture d'Homère,
, il étudia la nature dans les ouvrages de
» ce poëte , & il y découvrit tout les principes
d'un art qui nous feroit peut - être
» moins connu fans lui . Choix du fujet ,
» détermination du lieu de la fcène , &
temps où l'action doit commencer ;
expofition , intrigue ou noud , dénoue
» ment amené ou retardé par des intérêts
» mêlés & contraftés ; marche de l'action
» vive & rapide , foutenue par la force du
fujet .; refforts tragiques , paffions , qui
» doivent les mettre en jeu ; effets qui
réfultent du flux & reflux de leurs mou-
» vemens , refferrés par l'unité de temps ,
» de lien & d'action ; trouble croiffant de
» fcène en fcène , d'acte en acte , propor-
» tionné au feu des paffions qui le pro-
» duit, & à la jufte durée que doit avoir
» une pièce tragique ; fcience des moeurs ,
» vérité de leur peinture , caractères , dé-
» cence convenable à tous les perfonnages ,
» manière de les faire parler & agir ; dia-
ود
و ر
FEVRIER 1768. 100
logue , interlocuteurs , langage , vers ,
diction
propre au théâtre & à la dignité
» du récit ; choeurs adaptés au fujet &
» liés étroitement à l'action ; théâtres ,
décorations , habits , mafques , déclamation
, danſes : Efchyle trouva tout.
Ibid. pag. lxxxij & fuivantes
ود
"
"
و د
».
Ce morceau eft de toute beauté ; nous
croyons même ne rien dire de trop en
avouant que nous n'avons rien qui préfente
, dans une vingtaine de lignes , une
poëtique auffi abrégée & d'autant plus frappante
, qu'elle renferme en peu de mots
tout l'art du théâtre. Ce qui furprend da
vantage , c'est moins l'adreffe avec laquelle
M. Luneau a grouppé toutes les parties
effentielles de la tragédie , que l'art avec
lequel il réuff à infpirer de la vénération
pour Efchyle , l'un des poëtes les moins
connus de l'antiquité , & qui mérite cependant
le moins de refter dans l'oubli dans
lequel il a vieilli .
捕
Nous paſſons rapidement d'un objet à
un autre , parce qu'il n'eft pas poffible de
s'arrêter également à tous les détails de ce
difcours qu'il faudroit citer tout entier.
Après avoir examiné les beautés & les défauts
d'Efchyle , M. Luneau parle ainfi de
Sophocle , qui a le plus contribué à perfectionner
la fcène grecque.
110 MERCURE DE FRANCE.
و د
""
>>
» défauts
ود
« Un génie chaud , ardent & paffionné
» pour toute eſpèce de gloire , ne pouvoit
guère aflifter au fpectacle magnifique
» qu'Eschyle avoit imaginé, fans être tenté
» de l'imiter. Jamais plus noble émulation
» ne fut payée d'un plus prompt fuccès.
Sophocle eut à peine fait quelques pas
» fur le théâtre , qu'il vit tomber entre fes
» mains le fceptre & la couronne que l'ad
» miration des Athéniens avoit déférés
» à fon maître . Ce poëte étoit né peut-
» être avec moins d'enthouſiaſme & de
» feu qu'Efchyle , mais il avoit un goût
plus fûr que le fien. Sous fa main, les
Squi tenoient encore à la tragédie
» fe changèrent en beautés aux fautes
" qu'Efchyle avoit commifes dans la dif-
» tribution de fa matière & dans fon élo-
» cution il fubftitua des plans mieux
» concertés , une marche plus fimple &
» moins laborieufe , un langage plus noble
» & plus naturel . Sa bouche répandit la
douceur du miel fur tout ce qu'il fit
» dire à fes perfonnages. Ainfi , la tragé
die qu'Efchyle s'étoit repréſentée comme
» une reine éplorée dont la trifteffe , le
deuil , la pitié , la terreur, & le défef-
» poir déchiroient fans ceffe le fein , acquit
, fous la plume de Sophocle , un
» air moins dur & moins fauvage & des
و و
99
>
1
FEVRIER 1768. 111
"
ود
"
grâces touchantes qui ne lui firent rien
perdre de fa décence & de fa gravité.
pag. lxxxv .
C'est toujours comme on voit , par des
images vives , naturelles & grandes , que
M. Luneau relève fes peintures & fes idées.
Les deux pages fuivantes font une analyſe ,
on ne peut plus complette , des progrès
que l'art du théâtre fit fous Sophocle , &
l'on peut dire que tout ce morceau eft
vrai & bien fenti. Ce qu'il doit dire d'Euripide
eft amené par une tranfition qui
mérite encore d'être remarquée , parce
qu elle fert à étendre l'idée qu'il a voulu
donner de la tragédie ancienne .
La tragédie avoit alors acquis ( fous
Sophocle ) tout ce qui tenoit au dévelop-
» pement de fes principes & de fes règles
» elle avoit une démarche fière fans morgue
» & fans hauteur , vive & rapide fans im-
» pétuofité , un maintien grave & décent
fans trifteffe & fans mélancolie , une
élocution grande & noble fans enflure &
» fans emphaſe, une manière de peindre les
paffions & de les faire agir , pleine de feu ,
» de naturel & de force , un caractère , en
» un mot , rempli d'élévation , de fublime
» & de majeſté , & qui ne dédaignoit pas
» de fe plier aux tendres naïvetés du fen-
» timent. Il lui manquoit cependant en-
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» core ces grâces vives & touchantes , qui
devoient achever fa peinture. Euripide
» parut. Dès ce moment un jour plus doux
» & plus amoureux éclaira la fcène tra-
" gique. La tragédie prit à la vérité , un
» air un peu mol , un ton trop plaintif
» & trop efféminé ; mais fes images étoient
animées d'un coloris fi flatteur & fi
» voluptueux qu'elles balancèrent fouvent
les peintures fières & mâles d'Eſchyle
» & de Sophocle ; fes acteurs parlèrent
» un langage fi fimple , fi pathétique &
» fi affectueux , qu'on ne voulut plus pen-
» fer , agir & parler que comme eux. Cette
» révolution dans la tragédie , en fit une
» dans les moeurs , qui fuivent prefque
» toujours le goût des fpectacles . Ibid.
"pag. lxxxix » .
Ici M. Luneau entre dans l'examen du
caractère d'efprit d'Euripide , de fon génie
pour le théâtre , de fes défauts & de fes
beautés. Il le compare avec Sophocle , &
l'avantage qui refte toujours à ce dernier
fait conclure qu'Euripide mérite le moins
des trois tragiques grecs , la célébrité dont
il jouit. Tout ceci eft appuyé de l'examen
de toutes les pièces fur lefquelles M. Luneau
a jetté une vue générale & rapide . Ce
détail quoiqu'étendu , a la préfion qui
lui eft propre , & ne pouvoit être plus concis ,
ni plus refferré.
FEVRIER 1768. 113
A la mort d'Euripide la tragédie s'affoiblit
chez les Grecs. Les enfans d'Efchyle
& de Sophocle ne firent que s'éloigner
des idées grandes & nobles que ces deux
poëtes s'étoient faites de cet art. Ceux
qui leur fuccéderent les imitèrent & firent
encore déchoir la fcène tragique de fa
perfection. L'indifférence pour fes chefd'oeuvres
fuivit de près fa décadence . Il
arriva chez les Athéniens , ce qui arriva
chez nous à la mort de Racine ; la tragédie
ne fe foutint qu'à force de convulfions ,
& de coups de théâtre accumulés fans
goût & fans raifons. On fubftitua au ton
fimple & noble du dialogue, des difcours
entortillés , d'une élocution baffle & rampante
, d'une verfification dure & fans
aifance ; & l'on prit pour les élans du
véritable talent , les hoquets d'une muſe
enfantine , qui pleure & crie dans fon
berceau ,
L'art du théâtre , né chez les Romains
dans cette époque , ne s'éleva pas plus haut.
M. Luneau analyfe la fcène tragique de
ce peuple. Lidée qu'il donne de Seneque,
le feul qui ait échappé aux débris de la
fcène romaine , fervira beaucoup à dégoûter
de la lecture de ce poëte. " On n'y
» trouve , dit- il , ni correction dans le
ftyle , ni décence dans les moeurs , ni "
114 MERCURE DE FRANCE.
» conduite dans l'action . On ne peut ,
felon lui , regarder tous fes drames que
» comme un affemblage ridicule de fcènes
» fans texture & fans liaifon , dans lef,
» quelles on n'apperçoit que des délibé
93
rations , des difputes de vers à vers &
» les fentences éternelles d'une philofo→
phie guindée , qui ne jette dans l'âme ni
» lumière , ni feu » . Ibid. pag. ciii &
fuiv. M. Luneau rend cependant justice.
aux beautés qui ont échappé à Seneque ;
mais elle font en fi petit nombre , qu'elles
ne peuvent fervir à faire excufer tous fes
défauts.
38
« Un théâtre , ajoute- t- il , auffi groffier
ne pouvoit guère fervir qu'à former un
fpectacle auffi monftrueux . Il fut cepen-
» dant le feul modèle que nos premiers
» poëtes tragiques fe propofèrent d'imiter.
» Tant qu'ils fe bornèrent à ne préfenter
» fur notre fcène que des traductions de Se-
" neque , notre tragédie fut toujours dans
» fon enfance. Mais dès que Corneille &
» Racine eurent montré qu'il y avoit chez
» les Grecs un art au- deffus de celui des
Latins , on ne penfa plus qu'à fuivre la
» route qu'ils avoient ouverte . On vit dès-
» lors la tragédie françoiſe , qui ne s'étoit
point élevée au - deffus des tentatives de
Jodelle , de la Perufe , de Grevin &
39
$3
FEVRIER 1768. IIS
"
39
de Garnier , prendre chez nous une
» marche plus régulière & plus théâtrale.
» Les oracles , le deftin & la fatalité qui
avoient regné fur notre théâtre , avec le
plus grand empire , firent place aux paffions
qui règlent feules le cours des évé-
» nemens humains. Le flux & reflux de
» leurs mouvemens , leurs révolutions &
» leurs changemens ourdirent la chaîne
» de la tragédie , & fe chargèrent d'en
développer le noeud. On ne vit plus dèslors
fur la fcène françoife que la nature
livrée à elle-même & luttant contre
» l'infortune , que penchans combattus
» par des obftacles , que caractères mis
» en oppofition avec l'adverfité ou le
bonheur , que vertus étouffées dans leur
germe , ou couronnées aux portes de la
mort ; que crimes enfantés les paffions
, produits par des actes involon-
» taires ou punis fur leurs trophées ».
">
"
و د
» par
Malgré cela notre ſcène n'acquit point
la belle fimplicité des Grecs ; c'eft que nos
poëtes prirent fouvent plus de matière qu'il
ne leur en falloit. Ici M. Luneau jette
un coup d'oeil rapide fur les défauts de
la fcène françoife , & il termine ce difcours
en difant que fi " notre théâtre
» eft moins naturel , & moins touchant
» que celui des Grecs , il eft auffi plus ré-
>
116 MERCURE DEF RANCE.
"
gulier , plus impofant & plus vif que le
» leur , & qu'il l'emporte toujours fur eux
" par la dignité des caractères , la nobleffe
» dans les moeurs , & le développement
dans les paffions
Il réfulte de tout ce difcours que M.
Luneau pouvoit mieux que perfonne remplir
le projet d'une édition de Racine telle
qu'il nous la falloit. Un reproche qu'on
pourroit lui faire , c'eft d'avoir écrit ce
difcours dans un ftyle trop pompeux &
trop brillant, & de s'être un peu trop attaché
à détailler les défauts dans lefquels
les poëtes grecs font tombés , par un effet
de leur faute ou par un vice propre au
fujet qu'ils traitoient. Il auroit été à fouhaiter,
par exemple , qu'il eût particulièrement
indiqué les endroits fur lefquels
portent fes critiques , & qu'il fe fût un
peu plus étendu fur les parties qui conftituent
la fcène françoife . On auroit voulu
auffi qu'il fe fût arrêté à faire remarquer
l'origine de notre tragédie & fes développemens
, fes défauts & fes beautés . Nous
obferverons auffi que la vie de Racine écrite
dans un ftyle vrai , naturel & fimple, quoique
toujours élégant & foutenu , paroît
finir d'une manière un peu trop brufque.
Ces défauts n'empêchent pas cependant que
ces morceaux ne foient lus avec le plus
FEVRIER 1768. 117
grand plaifir, & que le charme du ftyle ne
contribue beaucoup à faire difparoître des
taches légères qu'une lecture réfléchie peut
feule faire remarquer. Nous croyons même
pouvoir affurer que cette édition ſeroit
précieuſe à tous les gens de lettres , par
les trois morceaux que nous venons d'analyfer
; fi d'ailleurs elle n'offroit pas de
quoi piquer leur curiofité par la variété
des recherches , par les anecdotes dont elle
eft remplie , & par les richeffes d'une érudition
fage & mefurée , & qui caractériſent
les ouvrages qui fortent de la plume de M.
Luneau .
La fuite l'ordinaire prochain.
MES FANTAISIES ; par M. Dorat ;
in- 8 °. chez JORRY ; avec cette épigraphe
: LUDIBRIA VENTIS .
SOUS
ous ce titre , fans prétention , paroît depuis
peu , la collection des pièces fugitives
de M. Dorat . Rien de plus piquant
& de plus ingénieux , que la vignette qui
fe voit à la tête. Elle repréſente l'Amour
& la Folie balottant entre eux le globe du
monde. Ce joli emblême eft expliqué par
ce quatrain.
118 MERCURE DE FRANCE.
Ce pauvre globe eft balotté
Entre l'Amour & la Folie.
Sentir l'un eft ma volupté ;
Rire avec l'autre eft mon génie .
Tel eft en effet l'efprit des productions
qui compofent ce recueil , où la morale eſt
toujours égayée & entre- mêlée par la
peinture du fentiment. On y trouve les
épîtres déja fi connues , à Sophie , à M. de
Voltaire , à Alexandrine , à l'auteur des
grâces.M. Doraty a joint beaucoup d'autres
pièces qui n'avoient point encore paru ,
& qui ne font point du tout inférieures
aux précédentes : telles que les épîtres à
M. Hume , à M. Helvetius , à M. le
Comte de Lauraguais , celle fur un déménagement
, qui eft de la gaîté la plus
foutenue. On rencontre dans les pièces
détachées , des traductions d'Ovide où le
trait de l'original eft toujours confervé.
On diftingue dans cette partie de l'ouvrage
des flances à l'amour , traduites du
grec , & adreffées à une jeune Athénienne ,
qu'on ne voyoit qu'à travers des rideaux,
Čes ftances , prétendues grecques , ont un
ait bien françois ; & on feroit tenté de
croire que ce titre n'eft qu'un voile , fous
lequel l'auteur veut fe cacher. Quoi qu'il
en foit , ces ftances nous ont paru finies
FEVRIER 1768. 119
dans leur genre. Le portrait de M. le
Maréchal de Briffac , eft d'autant plus
agréable , que l'on eft frappé de la reffemblance
. Celui d'ifmene , ou de Mde de
Caff.... a le même mérite . Voici quatre
vers qui peignent bien Mlle Doligny,
Par les talens & la , décence
Tu nous captives tour à tour ;
Et tu fouris , comme l'amour ,
Quand il avoit ſon innocence ,
Parmi les chanfons , nous citerons celle
qui eft intitulée , Vénus détrônée . Elle eſt
adreffée à Madame la Marquife de T,
l'une des plus jolies & des plus aimables
femmes de Paris .
Air : Quandje vais au boisfeulette , gavotte
de M. Rameau .
L'enfant qu'adore la terre
Le Dieu que l'on nomme Amour
Le front ardent de colère ,"
De la mère ,
Trop févère ,
Voulut s'affranchir un jour.
Le voilà battant de l'aîle ,
Et plein d'un fecret ennui ,
Cherchant la Vénus nouvelle ,
Celle qui règne aujourd'hui ,
१
120 MERCURE DE FRANCE.
La bergère la plus belle ,
Et la plus femblable à lui.
C'eft Eglé qu'on lui propofe ;
Il la voit , & dit foudain :
De mes traits qu'elle difpofe ;
C'eſt la roſe ,
Fraîche écloſe ,
Aux doux rayons du matin.
Difparois , fille de l'onde ;
Ne régente plus ma cour :
Toi , fi ton coeur me feconde ,
Belle Nymphe , dès ce jour ,
Sois Vénus aux yeux du monde ;
Mais fois Pfyché pour l'amour .
La malignité a voulu jetter des nuages
fur la façon de penfer de M. Dorat , au
fujet de M. de Voltaire. Ce recueil eft
plein des éloges de ce grand poëte ; l'admiration
pour lui y perce de toutes parts ,
& l'amour-propre le plus délicat ne pourroit
s'effaroucher des plaifanteries qui s'y
rencontrent. L'épître même de Belzébut à
l'auteur de la Pucelle, eftune louange adroite
de ce poëme & de fon auteur. Voici des
vers qui fe trouvent dans l'épître à M.
Hume.
Qu'oppoferez -vous
FEVRIER 1768. 121
Qu'oppoferez-vous aux talens
De cet univerfel Voltaire ,
Qui nous confole , nous éclaire ,
Et dont la Mufe , en cheveux blancs ,
Eſt auſſi vive , auffi légère ,
Qu'elle parut dans fon printemps ?
Le difcours en profe qui précéde , eſt
une hiftoire abrégée de la poésie françoife ,
où l'on trouve des réflexions vraies fur le
genre des pièces fugitives . Ceux qui y
ont excellé , y font appréciés avec juſteſſe
& impartialité. Nous ne nous étendrons
pas davantage fur ces productions légères ,
dont les grâces difparoîtroient fous la
féchereffe d'une analyfe. Elles fe vendent
chez Jorry , chez qui feul on trouve la
collection complette des oeuvres de M.
Dorat.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,
anecdotes , extraits remarquables des
hommes illuftres . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conti ; 1768 ;
avec approbation & privilége du Roi ; ;
vol. in- 8 °. d'environ 700 pages chacun .
Prix reliés 15 liv.
ONN avoit déja plufieurs dictionnaires
hiftoriques des hommes diftingués ; mais
on n'en avoit point dans la manière de
celui - ci , où l'auteur s'eft attaché à raffembler
les hommes les plus illuftres , à recueillir
leurs faits & dits remarquables ;
à mettre fes perfonnages en fcène , à les
repréfenter tels qu'ils font , à les faire converfet
en quelque forte avec nous ; enfin
à les faire connoître par les faillies , &
par les traits même échappés à leur génie ,
à leur caractère , à leurs moeurs , à leurs
habitudes. On fe plait , comme dit
» Montagne , à guetter les grands hommes
qux petites chofes ; & ces faits particuliers
, qu'un efprit fuperficiel affecte de
méprifer , deviennent pour l'efprit phi-
» lofophique un fujet d'étude. Il les préFEVRIER
1768. IZ
"
» fere même aux faits les plus brillants de
l'hiftoire. Ici on voit l'homme , là on
n'apperçoit que l'acteur. Alexandre fe
» dévoile mieux dans la tente de Darius ,
» que dans les champs de Guagmela ; &
» on n'admire pas moins Turenne , don-
» nant au milieu de fon domeftique , des
exemples de modeftie & de bienfaifance,
» que lorfqu'il dicte des loix aux ennemis
» de fon Prince
>>
13.
Comme ce dictionnaire des portraits
hiftoriques , &c. doit faire fuite à la dernière
édition du dictionnaire des anec
dotes , publiée chez le même Libraire en
1767 , il a été imprimé dans le même
format ; & on y a employé les mêmes
caractères.
Nous reviendrons plus d'une fois fur
cet important ouvrage , d'un genre noùveau
, dont il n'y a pas un article à négliger
, & dont la lecture doit être recommandée
aux perfonnes de tout âge , de
tout fexe , & de tous états , foit que l'on
cherche l'amufement ou l'inſtruction .
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
HENRI IV , ou la Réduction de Paris ,
poëme en trois actes ; par M. P. DE V.
A Leyde ; & fe trouve à Paris , chez
LACOMBE , Libraire , quai de Conti ;
-1768 : in- 8 ° . Prix 24 fols.
L' AUTEUR donne dans une préface
curieufe , l'efquiffe de plufieurs pièces
faites du temps de la ligue , & dont elle
eft le fujet.
Ces tragédies font , le triomphe de la
ligue , la Guifiade , la double tragédie du
Duc & du Cardinal de Guife ; Henri le
Grand , tragédie avec des choeurs , & c.
Ces anciennes pièces de la nation , dit
l'auteur , font comme des tableaux de famille
, qu'on envifage avec plaifir.
On lit dans la formule de Pepin , que
les Seigneurs François s'obligerent , fous
peine d'interdiction & d'excommunication
, de n'élire jamais perfonne d'aucune
autre race , ut numquàm de alterius lumbis
regem in avo prafumant eligere , fed ex
ipforum. ( tome s de l'Histoire de France . )
Ce texte eft le fondement de cette pièce .
Le poëte a tracé dans le premier acte
FEVRIER 1768. 125
•
les caractères des perfonnages ; il décrit
les malheurs de Paris affiégé ; il annonce
l'affaut , & l'affemblée des Etats. Le fecond
acte repréfente les Etats affemblés ,
& troublés par une révolte du peuple. Le
troisième acte eft rempli par le triomphe
de Henri IV , & par fa clémence. Cette
action eft fimple , mais grande , impofante
, & du plus vif intérêt. L'âme ambitieufe
du Duc de Mayenne , l'efprit
inquiet du Duc de Nemours , la politique
du Duc Feria , Ambaffadeur d'Eſpagne ,
la vertu mâle & patriotique de Potier de
Novion , le génie fublime &. bienfaifant
de Henri , tous ces caractères bien deffinés ,
foutenus , & agiffans , doivent faire le
plus grand effet fur le coeur fenfible des
François. La poéfie eft , en général, noble
& facile ; on en jugera par ces vers
que Henri vainqueur dit à ceux de fà
fuite :
>
Vous êtes tous François que l'humanité même
Brife par vous les fers des malheureux vaincus !
Que les bleffés fur- tout , par.vos foins fecourus ,
Semblent être tombés en des mains fraternelles !
Que les vainqueurs pour eux foient des amis fidèles!
Puiffent , par les bienfaits , les maux être effacés !
Soldats , je vous l'ordonne allez , obéillez.
Dans des murs pris d'affaut l'on permet le pillage:
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
François , ne fuivons point cet exécrable uſage :
Eh ! quels meurtres , grand Dieu ! feroient par
vous commis !
Quel fang verfer ici ! le fang de vos amis ,
Devos concitoyens , fils , parens , femmes , frères.
Nous fûmes leurs vainqueurs . . . pour nous montrer
leurs pères.
ANNONCES DE LIVRES,
L'ESPRIT des femmes célèbres du fiècle
de Louis XIV & celui de Louis XV jufqu'à
préfent. A Paris , chez Piffot , Libraire
, quai de Conti , à la deſcente du pontneuf;
1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; 2 vol . in- 12.
Nous croyons que c'eft faire injure aux
femmes Françoifes , que de réduire à vingtcinq
ou à vingt-fix feulement , le nombre
de celles qui ont acquis de la célébrité dans
les lettres , fous les deux règnes de LouisXIV
& de Louis XV. Nous ne ferions pas embarraffés
d'en nommer trois ou quatre cens ,
qui fe font exercées dans la carrière littéraire
, & plus de deux cens qui s'y font
diftinguées. Nous favons qu'une fociété de
gens de lettres , à laquelle préfide M. l'Abbé
de la Porte , travaille depuis plusieurs anFEVRIER
1768. 117
nées à une Hiftoire littéraire des Femmes
Françoifes , en cinq vol . in - 8 ° . Dans cette
efpèce de trophée érigé à la gloire du beau
fexe , & à celle de notre nation , aucune
femme , depuis la célèbre & infortunée
Héloïfe , jufqu'à celles qui écrivent actuellement
, ne fera oubliée ; & chacune y
tiendra le rang que lui ont mérité & fes
talens & fes écrits . L'ouvrage fe vendra
chez Lacombe , Libraire , quai de Conti ;
& fe diftribuera vers la quinzaine de Pâques
prochain. On y trouvera d'abord la
vie de chaque femme qui s'eft fait con
noître par quelque production littéraire ,
& les anecdotes qui peuvent rendre cette
vie agréable & piquante on préfente
enfuite tout ce qu'il y a de plus ingénieux ,
de plus intéreffant dans fes écrits . Si c'eft
un roman , on le dépouille de toutes fes
longueurs , fes fuperfluités ; & l'on ne mct
fous les yeux du lecteur , que les fituations ,
les penfées , les fentimens , les endroits
enfin les plus capables de faire impreffion
fur le coeur ou fur l'efprit : par- là le fond
d'un roman long & ennuyeux , devient fouvent
une jolie petite hiftoire galante , morale
ou philofophique , felon la nature
du fujet ; & fi les épifodes en valent la
peine , on en fait autant de petits contes
amufans , qui font toujours la matière
F iv
128 MERCURE DE FRANCE.
d'une lecture agréable . Si la femme auteur
s'eſt exercée dans un autre genre , en poéfie
, par exemple , on choifit , dans fes
ouvrages , les endroits d'élite , les morceaux
exquis , les pièces enfin qui lui ont
fait le plus de réputation ; & on laiffe de
côté tout ce que l'auteur même , pour fa
gloire & pour la fatisfaction du public ,
auroit dû fupprimer : ainfi l'on eft für de
ne lire que des chofes agréables , & de
pofféder , dans cinq volumes très - piquans ,
ce que trois ou quatre cents femmes , les'
plus célèbres de la nation , ont penſé &
produit de plus ingénieux , & qui fe trouve
difperfé , & comme perdu , dans plus det
quinze cents volumes qu'on ne liroit pas.
Tel eft , en gros , le plan de l'Hiftoire littéraire
des Femmes Françoifes , compofée
par une fociété de de lettres.
gens
Quelques perfonnes ayant fu que M.
l'Abbé de la Porte préfidoit à ce travail ,
trompées par la reffemblance du fujet , lui
ont attribué l'Esprit des Femmes célèbres ;
& il en a même reçu des remerciemenst
de quelques- unes de celles qui y font célébrées
; mais nous favons qu'il n'y a eu'
part.
aucune
Les femmes auteurs , dont on donne
l'efprit dans ces deux petits volumes , n'ont
affûrément pas lieu de fe louer des bornes
FEVRIER 1768. 129
étroites, dans lesquelles on le renferme . On
réduit à quinze pages tout l'efprit de Mde
de Gomez, qui a publié plus de quarante
volumes ; à douze pages celui de Mde-
Elie de Beaumont ; à vingt -huit celui de
Mde Riccoboni ; & à vingt- neuf tout celui
de Mde du Boccage. On voit par-là , combien
cet ouvrage fuperficiel remplir peu
l'objet qu'on devoit fe propofer , qui étoit
d'ériger au mérite des femmes Françoifes
un monument glorieux , qui honorât également
leur fexe & leur nation . Que ferace
fi , au défaut du plan , nous ajoutons
ceux de l'exécution ? On dit , par exemple
, que Mde de Caylis étoit la foeur du
Comte de Caylus , mort depuis peu ; c'eft
la mère qu'il falloit dire. D'ailleurs on place
cette Dame au rang des femmes célèbres
dans notre littérature ; & on ne rapporte
d'elle , que trois ou quatre lettres écrites à
fa parente , Mde de Maintenon. Il est vrai
que Mde de Caylus étoit une femme de
beaucoup d'efprit ; fes Souvenirs , qui ne
font encore que manufcrits , en font une
preuve ; mais devoit- elle être mife au
rang des femmes auteurs , préférablement
à Mlle de la Force , à Mlle de la Roche-
Guillyn , dont on ne parle feulement pas ?
A Mde de Fontaine , à qui nous devons
Aménophis , & la jolie Hiftoire de la Com
1
Fx
130 MERCURE DE FRANCE
>
.
teffe de Savoye , & dont on ne fait nulle
mention ? A Mde du Noyer , fi connue
par fes lettres , & que l'auteur a totalement
oubliée ? A Mde la Préfidente Dreuillet ,
à Mde Durand , à la Comteffe de Murat
à Mlle de Lubert , à Mlle Fauques , à Mde
de Puyfieux, à Mde de Ville- Neuve , à
l'auteur du Danger des liaifons , & à mille
autres , mortes ou vivantes , dont les ouvrages
font entre les mains de tout le monde ,
& qu'on a omifes entièrement ?
Mais une chofe qui doit paroître encore
plus fingulière dans l'Esprit des Femmes :
célèbres , c'eft l'erreur dans laquelle l'auteur
est tombé au fujet de Mde du Montier.
Cette Dame du Montier eft une
femme imaginaire , qui eft fuppofée écrire
des lettres à fa fille , pour donner aux jeunes
perfonnes des confeils fur la manière de
fe conduire dans le monde. Ces lettres
font de Mde le Prince de Beaumont , fi
connue par fon Magafin des Enfans . L'auteur
de l'Esprit des Femmes célèbres en
fait une femme réelle , & la compte parmi
les auteurs du règne de Louis XV , comme
fi l'on mettoit dans le rang des femmes
auteurs du fiècle de Louis XIV , Mde Cléopatre
, ou Mde Clélie , dont on a fait
comme de la prétendue Mde du Montier ,
des héroïnes de roman.
2
FEVRIER 1768. 131
D'après ce que nous venons de dire , il
n'eft pas douteux que l'Esprit des Femmes
célèbres ne foit un ouvrage très- imparfait ,
très-défectueux ; pour mieux connoître
l'hiftoire , le génie , l'efprit des femmes
qui ont écrit dans notre langue , il faut
recourir à d'autres fources.
LES Scythes , tragédie ; nouvelle édition
, corrigée & augmentée fur celles
faites à Genève , à Paris & à Lyon ; in - 8 ° .
Prix 30 fols. A Paris , chez Lacombe
Libraire , quai de Conti : 1768.
Cette tragédie eft devenue , en quelque
forte , un ouvrage nouveau par les changemens
& les augmentations que M. de
Voltaire y a faits. Il y a dans cette nouvelle
édition que nous annonçons , une
préface de l'éditeur , dans laquelle on trouvera
des remarques de goût & anecdotiques.
Nous croyons que cette tragédie eft
préfentement à fon point de perfection ,
& qu'il ne dépend plus que des acteurs
d'en faire fentir l'intérêt & les beautés .
LE Triomphe de la Probité , comédie
en deux actes , en profe , imitée de l'Avocat
de M. Goldoni , chez le Jay, Libraire ,
quai de Gêvres , au grand Corneille ; in- 8 ° .
1768.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
>
Cette pièce , dont nous donnerons l'extrait
dans le Mercure prochain , nous à
paru bien conduite : les caractères en font
vrais & foutenus , les fituations théâtrales
intéreffantes , le ftyle naturèl ; enfin nous
ne doutons point que le Triomphe de la
Probité ne foit le triomphe des talens de
Mde Benoift , qui en eft l'auteur , & qui
les a déja fait connoître avantageufement
par plufieurs ouvrages favorablement reçus
du public .
Les effets des paffions , ou Mémoires
de M. de Floricourt ; 3 parties in - 12. A
Londres , & fe trouve àParis , chez le Jay',
Libraire , quai de Gèvres , au grand Corneille
; 1768.
Nous nous contentons d'annoncer cet
ouvrage , fur lequel nous pourrons revenir
inceffamment. On n'y a point fuivi la
marche ordinaire des romans , où l'on préfente
toujours une fuite d'aventures qui
conduifent les héros de traverfes en traverfes
, & finiffent par les rendre heureux .
Dans celui - ci on offre l'hiftoire d'un homme
dont la vie a été fort agitée , & qui a
éprouvé fucceffivement deux grandes paffions
; on les peint avec les nuances qui
les diftinguent. L'une eft née dans la première
jeuneffe ; elle a tous les tranfports ,
FEVRIER 1768. 133
toute l'yvreffe de cet âge. Celle qui lui
fuccéde eft moins vive , moins emportée ,
mais auffi profonde ; elle naît & s'accroît
par degrés ; elle ne parvient pas tout de
fuite à l'excès , comme cela arrive ſouvent
dans une première paffion . Tel eft en général
le plan de cette production . A l'égard
de l'exécution , on ne peut en faire un
trop grand éloge. Le ſtyle , les détails de
moeurs , les fituations , tout doit contribuer
à en rendre la lecture agréable , intérefante
, & à donner des talens de l'auteur
dans ce genre d'écrire , l'idée la plus avantageufe
& la plus favorable.
SUPPLÉMENT au rapport fait à la Faculté
de Médecine de Paris contre l'inoculation
de la petite-vérole. A Paris , chez Quillau
Imprimeur de la Faculté de Médecine ,
rue du Fouarre , près la place Maubert ;
1767 ; brochure in- 4° .
TRADUCTION libre de Lucrece. A Amfterdam
, chez la veuve Chaftelain ; 1768 :
deux volumes in- 12 , dont on trouve des
exemplaires chez les Libraires où fe vendent
les nouveautés .
Nous n'avions point encore de traductions
de Lucrece qui puffent fe lire ; &
nous avons obligation à l'homme d'efprit
134 MERCURE DE FRANCE.
& de goût qui a bien voulu fe livrer à un
travail , pour lequel il montre tant de facilité
& de talent. Nous citerons dans les
Mercures fuivans plufieurs morceaux de
cette excellente traduction , dont le mérite
juftifiera nos éloges .
BIBLIOTHÈQUE du théâtre François , de
puis fon origine ; contenant un extrait de
tous les ouvrages compofés pour ce théâtre
, depuis les myſtères jufqu'aux pièces
de Pierre Corneille ; une lifte chronologique
de celles compofées depuis cette dernière
époque jufqu'à préfent ; avec deux
tables alphabétiques , l'une des auteurs &
l'autre des pièces . A Drefde , chez Michel
Groell , Libraire ; 1768 .
Il y a d'excellentes recherches fur l'origine
de nos théâtres , dans cet ouvrage en
trois vol . in- 12 , ornés de gravures .
Le grand Vocabulaire françois , contenant
. l'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions grammaticales
, propres , figurées , fynonymes &
relatives . 2º . Les loix de l'orthographe ;
celles de la profodie , ou prononciation ,
tant familière qu'oratoire ; les principes
généraux & particuliers de la grammaire ;
FEVRIER 1768. 135
les règles de la verfification , & généralement
tout ce qui a rapport à l'éloquence
& à la poéfie. 3 °. La géographie ancienne
& moderne ; le blafon , ou l'art héraldique;
la mythologie ; l'hiftoire naturelle des
animaux , des plantes & des minéraux ;
l'expofé des dogmes de la religion , & des
faits principaux de l'hiftoire facrée , eccléfiaftique
& profane. 4° . Des détails raifonnés
& philofophiques fur l'économie ,
le commerce , la marine , la politique , la
jurifprudence civile , canonique & bénéficiale
; l'anatomie , la médecine , la chirurgie
, la chymie , la phyfique , les mathématiques
, la mufique , la peinture , la
fculpture , la gravure , l'architecture , &c.
Par une Société de Gens de Lettres. A
Paris , chez C. Panckoucke , Libraire , rue
& à côté de la Coraédie Françoife ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi ;
tome II.
A mefure que les volumes de ce grand
ouvrage fe multiplient , le public en fent
de plus en plus l'utilité , & en reconnoît
toujours davantage le mérite. On ne peut
trop favoir gré aux auteurs de cette grande
& belle entrepriſe , du foin avec lequel ils
y travaillent, & de la promptitude avec
laquelle les volumes fe fuccédent , fans
qu'elle nuife à la perfection de l'ouvrage.
136 MERCURE DE FRANCE .
RÉFLEXIONS fur les affections vaporeufes,
ou examen du traité des vapeurs des deux
fexes; par M. P *** . A Amſterdam ; 1768 :
volume in- 12 on en trouve des exemplaires
, chez Vincent , rue Saint- Severin .
Nous avons annoncé dans le temps , &
avec éloge , le livre du célèbre M. Pomme.
Le public , & fur- tout les Médecins jugeront
fi c'eft avec raifon, qu'on entreprend
ici de le réfuter.
ESPRIT de Saint-Réal. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Severin ; 1768 :
vol. in- 12 .
Parmi d'excellentes chofes qui fe trouvent
dans les ouvrages de M. l'Abbé de
Saint-Réal , il y en a de très - communės ;
il étoit donc à propos de faire un choix ,
pour épargner au public une lecture faftidieufe.
C'est ce qu'a eu probablement en
vue , & a parfaitement exécuté l'auteur de
cet efprit , par le choix , l'ordre , la méthode
& le goût qu'il a obfervés dans ce volume.
DICTIONNAIRE portatif des faits & dits
mémorables de l'hiftoire ancienne &
moderne. A Paris , clfez Vincent , Imprimeur
-Libraire rue Saint - Severin ;
1768 avec approbation & privilege du
Roi : 2 vol. in- 8 °.
,
FEVRIER 1768. 137
L'utilité de ce dictionnaire fe fait affez
connoître par fon titre. Une très -grande
partie de ce que l'hiftoire univerfelle offre
de plus intéreffant , les exploits des héros
anciens & modernes , leurs paroles remarquables
; les fentimens des philofophes
païens & des fages de la Grèce , leurs bons
mots , leurs maximes & fentences les plus
faillantes ; telle eft la matière des deux
volumes qu'on préfente au public. Ils font
tout à la fois inftructifs & agréables . Les
jeunes gens , accoutumés dans les colléges
à lire de ces fortes de recueils , verront
avec plaifir , dans la première partie de
celui- ci , beaucoup plus de faits & d'événemens
anciens que dans tous les autres ; la
feconde partie , qui concerne l'hiftoire moderne
, mettra fous leurs yeux autant &
d'auffi beaux exemples de vertu , de fageffe
, de valeur , &c. que leur en aura
préfenté l'hiftoire grecque & romaine.
Sans fortir même de leur nation , ils pourront
comparer aux Agéfilas , aux Périclès ,
aux Décius aux Céfars , d'autres héros
non moins illuftrés. Nos militaires pourront
auffi s'inftruire ou du moins s'amufer
par la lecture des rufes , des ftratagêmes &
des actions de valeur d'un grand nombre
de guerriers. Mais , indépendamment des
faits mémorables , les bons mots , les fin-
و
138 MERCURE DE FRANCE.
gularités , les plaifanteries , dont ce dictionnaire
abonde , plairont encore au
lecteur de tout âge , de tout fexe & de
toute condition.
On a mis à la fin de chaque volume une
table , dont voici l'ufage. Veut on chercher
un trait de générofité , de patience , de
courage ,
& c. on trouvera dans cette table
aux titres générofité , patience , courage ,
& c . les noms des perfonnages généreux ,
patiens , courageux , & c. qui ont place
dans ce dictionnaire . Ainfi le lecteur aura
non -feulement un ordre alphabétique de
noms , mais encore un ordre alphabétique
de chofes , l'un & l'autre également utile
& commode.
L'ART du trait de charpenterie , par le
fieur Nicolas Fourneau , maître Charpentier
à Rouen , ci -devant conducteur de
charpente , & démonftrateur du trait à
Paris ; 1768 : avec approbation & privilege
Roi in-folio. A Paris , chez N. M. Tilliard
, Libraire , quai des Auguftins , à
Saint Benoît. Prix de 9 liv. broché , avec
vingt grandes planches en taille- douce.
Ce livre contient la manière de conftruire
un pavillon dans fon affemblage &
fur taffeau ; les courbes rallongées ; le cinq
épis quarré ; le cinq épis biais avant -corps ;
FEVRIER 1768. 139
de quelle façon on doit tracer les deux
noletsbiais fimples , l'un délardé par deffus ,
l'autre délardé par deffous ; l'affemblage
du nolet quarré ; la manière de conftruire,
un nolet biais , portant fon ceintre par
deffous , ainfi que tout fon affemblage pofé
fur un comble droit ; le nolet quarré &
biais impérial , pofé fur un comble impérial
; le nolet fur une tour ronde ; defcription
du nolet impérial , couché fur
un dôme en tour ronde elliptique ; le nolet
à-plomb qui décrit une hyperbole, de même
que la façon des trois fortes d'efcaliers les
plus en ufage ; fçavoir , à un , à deux & à
quatre noyaux ; la conftruction d'un efcalier
rampant , c'eft- à - dire , un escalier où
il y a des courbes rampantes ; l'escalier
courbe , ovale , rampant , avec fon calibre ;
l'efcalier à limon courbe , auffi appellé
limon croche , dont les joints n'y font pas
par lignes à -plomb , elles font prefque d'équerre
avec le rampant ; la lunette de pente
dans un dôme ; la lunette conique , concentrique
ou en entonnoir droit ; de même
que la lunette conique , excentrique qui
pénétre un dôme elliptique; & le nolet parabolique.
AzoïLA , hiftoire qui n'eft point morale.
A Amſterdam , chez Arkftée & Merkus.
140 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez H. C. de Hanfy , rue Saint
Jacques ; 1768 : vol . in- 12 .
Un roman qui n'eft point moral , &
qui d'ailleurs ne préfente rien d'intéref→
fant , ne peut avoir une grande vogue , ni '
produire un grand bien dans le public.
POÉSIES diverfes de deux amis , ou pièces
fugitives de MM. DD. & de M. F. D.
N. E. L. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue Saint-
Jacques ; & à Dijon , chez la veuve Coignard
& Louis Fantin , Imprimeur du
Roi ; 1768 brochure in 8°.
Les deux amis , auteurs de cette brochure
, font MM. François de Neufchâteau
en Lorraine , dont nous avons déja
eu occafion plufieurs fois d'annoncer les
talens précoces , & M. Mally , qui ne
nous étoit point encore connu .
TABLE chronologique & hiftorique des
Evêques d'Autun ; dédiée à Mgr de Marbauf,
Comte de Lyon , Evêque d'Autun,'
premier fuffragant de l'Archevêché de
Lyon , adminiftrateur du fpirituel & du
temporel , le fiége vacant , Préſident né
des Etats de Bourgogne , &c. & c. & c . &
préfentée par fon très- humble , très - obéiffant
& très-refpectueux ferviteur & dioFEVRIER
1768. 141
celain Guinet , Clerc tonfuré. A Paris ,
chez Mlle Legendre , Marchande Libraire ,
cour abbatiale de Saint Germain ; ou chez
F'auteur rue Jean- Tifon , chez M. de la
Marque; & à Autun , chez François Chérau
, Imprimeur-Libraire de Mgr l'Evêque.
Cette table peut fervir de fupplément
à l'ouvrage intitulé Gallia Chriftiana.
ITINÉRAIRE hiftorique & topographique
des grandes routes de France ; par L.
Denis , Géographe ; 1768. A Paris , chez
l'auteur , rae Saint- Jacques , vis- à- vis le
College de Louis le Grand , à côté d'un Libraire
; chez Pafquier & Ramonet , rue
Saint-Jacques , vis -à-vis le Collége de Louis
-le Grand ; volume in- 24 .
Rien n'eft plus commode ni plus agréable
pour un voyageur , que d'avoir dans fa
poche un livre qui tient très -peu de place ,
& qui, à chaque pas qu'il fait dans fa route,
lui préfente une carte de l'endroit où il
eft , lui explique tout ce que cet endroit
contient de curieux ou de remarquable ,
& lui apprend les diftances d'un lieu à un
autre , de l'endroit où il eft à celui où il
va ; lui montre les chemins , les bois , les ;
villages , les rivières , &c. &c. Tel eft le
petit livret que nous annonçons , & dont
142 MERCURE DE FRANCE .
le difcours ainfi que les cartes font trèsbien
gravés.
THESAURUS Sacerdotum & Clericorum.
Parifiis , apud Joann . Baptift. Defpilly ,
Bibliopolam , viâ San- Jacobeâ , fub figno
crucis aurea ; 1768 : cum privilegio Regis ;
in- 12.
Les prêtres & les eccléfiaftiques trouveront
, dans cet ouvrage , un abrégé de leurs
devoirs.
DISSERTATION phyfique & botanique
fur la maladie néphrétique & fur fon véritable
ſpécifique , le raifin d'ours ( uva urfi) ;
par Don Jofeph Quer , Chirurgien du Roi
& de fes Armées , Membre de l'Inftitut
de Bologne , & de l'Académie Royale de
Médecine de Madrid , & premier Profeffeur
de Botanique au jardin royal des
plantes de la même ville ; traduit de l'efpagnol
. A Strasbourg , chez Jean Godefroi
Bauer. A Paris , chez Durand , Libraire
rue Saint -Jacques , à la fageffe ; 1768 :
avec approbation & privilége ; brochure
in- 8".
De la manière d'apprendre les langues.
A Paris , chez Saillant , Libraire , rue
Saint Jean-de-Bauvais ; 1768 ; avec apFEVRIER
1768. 143
probation & privilege du Roi ; brochure
in-8°.
Il y a dans cet ouvrage quelques bonnes
réflexions grammaticales,
HISTOIRE de Louis de Bourbon , fecond
du nom , Prince de Condé , premier Prince.
du fang , furnommé le Grand ; ornée de
plans de fiéges & de batailles par M.
Deformeaux. A Paris , chez Defaint , rue
du Foin Saint- Jacques ; 1768 : avec.approbation
& privilege du Roi , tomes
& 4.
Le public a reçu ces deux derniers volumes
de l'hiftoire du grand Condé , avec
autant de joie , qu'il avoit témoigné de
defir de les voir paroître. Nous ne tarderons
à en rendre compte,
pas
LA France eccléfiaftique , ou état préfent
du clergé féculier & régulier des ordres
religieux militaires , & des univerfités :
contenant , 1. la Cour de Rome ; les Archevêques
& Evêques & les Généraux d'ordres
de l'Eglife univerfelle, 2 ° . Les Vicaires
généraux & Sécrétaires des fiéges ;
les Officiaux , Promoteurs & Greffiers ;
les Séminaires ; les Chanoines des églifes
cathédrales ; le patronage des canonicats ;
les Principaux patrons & Collateurs de
144 MERCURE DE FRANCE.
tous les diocèfes de France. 3 ° . Les Chapitres
nobles ; les Abbayes Commendataires
& régulières ; les prieurés à nomination
royale ; .les Collégiales , avec le
patronage des canonicats ; les ordres religieux
militaires , les dignités féculières
poffédées par perfonnes eccléfiaftiques ;
les Chambres fupérieures & diocéfaines ,
les Supérieurs généraux .& provinciaux du
Clergé régulier ; les Univerfités de France.
4. Les Chapitres , Paroiffes , Séminaires ,
Couvens & Univerfité de Paris , avec le
patronage des canonicats & des Cures de
cette Capitale. 5°. Le Clergé de la chapelle
& de la Maifon du Roi : 3 livres
broché , & 3 liv. 10 fols franc de port
par tout le royaume. A Paris , chez G.
Defprez, Imprimeur du Roi & du Clergé
de France , rue Saint-Jacques ; 1768 : avec
approbation & privilege du Roi.
L'ALMANACH des Mufes , annoncé dans
notre dernier Mercure , fe vend à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint- Jacques
, près la fontaine Saint Severin , &
non chez Vallat la Chapelle.
Le même Libraire ( Delalain ) vient
d'acquerir le refte des exemplaires de Zélis
au bain , des Lettres de Zéila à Valcour ,
de Barnevelt à Truman, de Julie à Ovide , & c.
du
FEVRIER 1768. 145
du Poëme de la Déclamation , avec le chant
de la Danfe , des Bagatelles anonymes ,
& de beaucoup d'autres ouvrages dans le
même genre , tous de forme in- 8 ° . grand
& beau papier , avec des eftampes , vignettes
& culs - de - lampes , dont les épreuves
étant anciennes , font très- belles. Il
ne faut confondre cette collection avec
pas
celle que nous avons annoncée dans un des
derniers Mercures, & qui fe vend chez
Jorry. Le même Libraire , Delalain , vend
auffi le recueil d'Héroïdes de M. Blin de
Saint-More , un vol . in- 8° . grand papier
avec des eftampes.
ANECDOTES françoifes , depuis l'établiſ
fement de la Monarchie jufqu'au règne
de Louis XV, feconde édition , corrigée
& augmentée. A Paris , chez Vincent
Imprimeur- Libraire , rue Saint- Severin ;
1768 : avec approbation & privilege du
Roi : vol. in- 8 °.
Le public a mis le fceau de fon approbation
aux éloges avec lefquels tous les
Journaux lui ont annoncé les Anecdotes
françoifes. En moins de huit mois , la
première édition a été enlevée . La feconde
aura , fans doute , le même fort. On n'a
rien épargné pour la rendre digne de fixer
l'attention des amateurs de notre hiſtoire ,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
foit en augmentant le nombre des anecdotes
intéreffantes , foit par de nouvelles,
recherches fur les moeurs , les ufages &
les coutumes de la nation françoiſe , ſoit
en donnant les plus grands foins à la partie
typographique,
INSTRUCTION utile aux perfonnes du
fexe , attaquées de defcentes. Par M. Delagenevriere
, Chirurgien de l'Hôtel- Dieu
de Paris , reçu au college de Chirurgie ,
rue & parvis Notre- Dame. A Paris , chez
Claude Hériffant , Imprimeur - Libraire
rue neuve Notre - Dame , à la croix d'or
& aux trois vertus ; 1768 : avec approbation
& permiffion : feuille in - 12 .
HISTOIRE philofophique & politique
des loix de Lycurgue , où l'on recherche
par quelles caufes & par quels degrés elles
fe font altérées chez les Lacédémoniens ,
jufqu'à ce qu'elles ayent été anéanties ; &
l'on montre que la république s'affoiblit ,
& fe précipita vers fa ruine , par les mêmes
caufes & les mêmes degrés . Par M. L'A.
D. G. ouvrage couronné par l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles - Lettres,
A Nancy , & fe trouve à Paris , chez Valade
, Libraire , rue de la parcheminerie ,
maifon de M. Grangé ; 1768 ; brochure
in-80 de 110 pages
>
FEVRIER 1768. 147
Cet écrit justement couronné , préfente
des recherches & des détails qui fuppofent
dans l'auteur une vafte érudition & beaucoup
de philofophie .
COURS D'HISTOIRE.
ON diftribue à Paris , chez Panckoucke ,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife, le profpectus d'un Cours d'Hiftoire
, par M. Luneau de Boisjermain , qui
vient de publier une belle édition de Racine
, en 6 vol. in- 8° . avec des commentaires
, des notes & des figures ; & l'objet
de ce nouvel ouvrage eft de faciliter , aux
perfonnes qui n'ont ni le temps de lire ni
le goût de la lecture , l'étude de l'hiſtoire
& de la géographie. Le Cours de Géographie
eft accompagné de cartes d'une trèsbelle
exécution . Il fe diftribue feuille à
feuille les lundi & jeudi de chaque femaine.
Cette diftribution commencera le mardi
premier mars prochain. Le prix de l'abonnement
eft de 25 liv. 4 fols pour Paris ,
& de 31 liv. 4 fols pour la province. On
reçoit , en s'abonnant , le premier volume
& la première carte. On trouve chez le
même Libraire les livres fuivans.
OEuvres de Jean Racine , 6 vol. in- 8 ° .
broché 37 liv. 16 fols.
୮
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Commentaires fur Racine , 3 vol. in- 12,
6 liv. 10 fols.
Elite de poéfies fugitives , 3 vol . in- 12 ,
6 liv .
Vrais principes de la lecture , de l'orthographe
& de la prononciation françoiſe,
liv. 4 fols. I
1
Fanny , ou l'heureux Repentir , 1 1. 4 f,
L'Inconnu , roman véritable , liv. 4 f,
Dictionnaire du vieux langage , in- 8 ° .
première partie , s liv.
Soupirs du cloître , in- 8 ° . grand papier ,
IĮ liv. 16 fols.
Époques élémentaires d'hiftoire univer
felle , liv.
FEVRIER 1768 . 149
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de DIJON , tenue dans la falle
de l'Univerfité , le 16 août 1767 .
M. Maret , Secrétaire a ouvert la
"
féance par la proclamation du prix . Il a
commencé par rappeller les motifs qui
avoient déterminé l'Académie à faire choix
des antifeptiques pour le fujet du prix
qu'elle alloit diftribuer. Et , après avoir
expofé, ce que la Compagnie attendoit des
auteurs qui entreprendroient la folution
du problême propofé dont il venoit de
faire fentir l'importance , il a dit :
" Avec quelle joie ne doit - elle donc
» pas annoncer que des plumes favantes
» ont fecondé fes efforts , & qu'il lui reſte
» feulement le regret de n'avoir pas trois
» couronnes à décerner !
G iij
150. MERCURE DE FRANCE.
و د
» En effet , parmi le grand nombre de
» mémoires qu'elle a reçus , il y en a trois
» dont les auteurs ont fu préfenter les antifeptiques
fous un point de vue fi avan-
" tageux que l'ufage de ces remèdes va
» déformais être foumis à une méthode
facile & fùre : auffi ces trois ouvrages
و د
"
و د
»
≫ ont- ils balancé les fuffrages ; & fi le plus
» grand nombre s'eft réuni en faveur du
mémoire qui a pour devife quantò magis
» homo putredo , fi le prix a été adjugé
» à M. de Boiffieu , Docteur agrégé au
Collége des Médecins de Lyon , qui en
eft l'auteur , tandis que l'honneur de
» l'acceffit fe partage entre M. Bordenave ,
Maître en Chirurgie de Paris , Profeffeur
Royal , Confeiller- Commiffaire pour les
correfpondances de l'Académie Royale
» de Chirurgie , & M. Godard , Docteur
» en Médecine à Verviers , près Liége ,
qui remporta , il y a trois ans , le prix
» des antifpafmodiques dont les differtations
ont pour épigraphes , celle du pre-
» mier , cette expreffion d'Horace :
ور
ود
"
»
Quid verum curo & Togo,
» Et celle du fecond cette affertion de
» Gallien :
Videtur autem ex materiâ humida omnis putredo
fieri ex caufâ verò efficiente extraneo & prater
naturam calore fimul autem augeri ab immobilitate.
FEVRIER 1768. 151
,, C'eſt que dans l'impoffibilité
de cou-
» ronner chacun de ces auteurs & dans la
» néceffité de faire un choix , il étoit juftè
de fe décider en faveur de celui qui
» avoit le mieux rentpli les vues de l'Aca-
» démie.
"
»
و د
Prévenir la putridité , en empêcher les
» progrès , rétablir les fubftances putrides
dans leur état naturel ; voilà les effets
que doivent produire les remèdes connus
fous le nom d'antifeptiques , & les dif-
» férens points de vue fous lefquels les
» auteurs devoient les préfenter dans leur
» mémoire. Or , quoique l'ouvrage de
" M. Godard foit réellement celui d'un
» homme de génie , quoiqu'il foit trèsbien
fait & tres- utile , ce Médecin , en ne
confidérant
pas les antifeptiques comme
capables de corriger la putridité au point
» de rendre aux fubftances putrides leur
» confiftance naturelle , a cédé l'avantage
» de la difpute à fes concurrens. La décou-
» verte de cette propriété des antifepti-
» ques eft , il eft vrai , très- nouvelle ; il
» eft évident que M. Godard n'avoit au-
» cune connoiffance des effais de Macbride ,
» lorfqu'il a écrit le favant & bon mémoire
qu'il a envoyé au concours , mais il en
» réfulte toujours que fon ouvrage a un
• degré d'utilité de moins que ceux de
>>
ود
و د
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
"
» fes rivaux qui ont tiré le plus grand
parti de la découverte de Macbride : fi
» même M. Bordenave , qui en a fait un
très- heureux ufage , eft feulement affocié
» à M. Godard , pour l'honneur de l'acceffit
, s'il ne partage pas le prix avec
M. de Boiffieu , c'eft qu'on auroit defiré
qu'il eût traité la partie médicinale avec
» autant de fupériorité que la chirurgicale .
» Tels font les motifs qui ont décidé l'A-
» cadémie à donner à M. de Boiffieu feul
» le prix qu'elle avoit propofé , mais en
» regrettant fincèrement de n'en avoir pas
» trois à adjuger.
ور
Une notice de l'ouvrage de M. de
Boiffieu va juftifier le parti que l'Acadé-
» mie a dû prendre. L'impreffion des trois
» mémoires dont je viens de parler fera
bientôt connoître au public & aux au-
» teurs , qui n'ont pas eu le bonheur de
répondre également aux defirs de cette
Compagnie , que l'équité feule a préfidé
» au jugement qu'elle a porté.
#
"
23
و
» Si tous les mémoires qu'elle a reçus
» n'ont pas difputé la palme avec autant
d'avantage que ceux de M M. Borde-
» nave & Godard , il en eft plufieurs parmi
» eux qui renferment des détails précieux
» & qui annoncent , dans leurs auteurs ,
» de grandes connoiffances & des vuesFEVRIER
1768. 153
"
و د
» pratiques très- étendues ; auffi , pour témoigner
, autant qu'il lui eft poffible ,
» fa fatisfaction aux auteurs de ces mé-
» moires , l'Académie a- t- elle décidé que
» l'on en feroit une mention honorable ;
» que l'on diroit du mémoire , à la tête
duquel on lit cette première phrafe du
» troifième effai de Macbride : on n'avoir
»jamais pensé que la vertu des antifepti-
» ques ffiûtt fi étendue avant que le Docteur
Pringle l'eût démontrée , qu'il eft celui
qui a le plus approché du mérite des
» differtations de MM. de Boiffieu , Go-
" dard & Bordenave.
33
و
ود
وو
Qu'elle avoit encore trouvé de bonnes
chofes , bien vues & bien préfentées
dans les differtations qui ont pour devifes
, l'une , cette fentence de Boërhave :
» attentio mater eft fcientia ; l'autre , cet
aphorifme de Celfe naturâ repugnante
» nihil medicina proficit.
و ر
ود
99
" Il eft à regretter que les auteurs de
» ces ouvrages n'aient pas affez bien faifi
l'efprit du problême , & n'aient pas connu
les Effais fur la putréfaction par le tra-
» ducteur de Shaw & par Macbride ».
Après cette annonce , M. Maret fit lecture
de l'extrait de l'ouvrage couronné ,
extrait qui eft inféré dans le Journal de
Médecine .
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
M. le Préſident de Broffe , qui travaille
à un ouvrage fur l'origine de la nation &
de la langue grecque , a lu enfuite un dif
cours qui fert d'introduction à cet ouvrage .
ور
Il fait d'abord obferver , dans ce difcours
, que « les Grecs font les habitans
» de notre Europe fauvage les plus ancien-
» nement connus , non qu'ils foient plus
anciens que les autres, mais parce qu'ayant
» été les premiers policés par les colonies
» orientales , ils ont été les premiers en état
» d'écrire & de tranfmettre leurs vieilles
» traditions à la postérité. Les nations ,
» tant qu'elles teftent dans l'état de nature
fauvage , ajoute M. de Broffe , non - feu-
» lement n'ont point d'hiftorien
» même , à vrai dire , n'ont point d'hif
» toire. Leur vie , occupée à fatisfaire les
» befoins naturels , n'offre prefque aucun
» événement dont la mémoire , reftant
parmi les hommes , puiffe ou doive paffer
de bouche en bouche aux généra-
» tions fuivantes. . Les traditions
» ne commencent chez les nations brutes
39
ود
ور
ود
·
mais
qu'avec les inventions ou avec quelque
» événement remarquable. Tout le temps
qui leur eft antérieur forme un premier
» âge totalement ignoré , parce qu'il n'y
» a rien à favoir ; le fecond âge eft encore
» trop vuide de faits pour fournir matière
FEVRIER 1768. 155
་ ་
» à l'hiftoire ». Et comme ces inventions
& ces événemens fervent d'époque , &
que l'éloignement & l'effet de perfpective
font difparoître les intervalles qui les féparent
, comme encore on marquoit chaque
époque par le temps ou par la génération
où les inventeurs ont vécu , M. de Broffe
attribue à cet ufage les fauffes idées que
l'on a des premiers fiècles des nations . « Ön
» s'eft fouvent avifé , dit - il , dans les
» fiècles fort poftérieurs , de laiffer à cha-
» que génération autant de durée qu'il en
falloit pour regagner l'époque fuivante ,
» & de fuppofer ainfi une très - longue vie
aux premiers inventeurs des arts , en faifant
courir tout l'intervalle qui fe trou-
» voit entre chacun d'eux fur le compte
» de la même génération
و د
و د
ود
و ر
"
و د
ود
33.
Ainfi en conclut M. de Broffe : « quoiqu'il
ne fubfifte aucun monument de la
» Grece avant l'arrivée des colonies étrangères
, ce n'eft pas à dire qu'elle fût
» alors inhabitée. Il n'y a pas d'exemple
qu'aucun voyageur foit arrivé quelque
» part fur un grand continent & l'ait trouvé
» défert après l'avoir bien reconnu . M. de
» Broffe examine quelle étoit la nourri-
» ture des premiers habitans de la Grèce.
و د
» L'hiftoire de Lycaon , dit - il , nous
» apprend que les peuples de l'Arcadie ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
»
"
"
» dans ces fiècles barbares , ont été foup-.
çonnés d'être antropophages , comme
» tant d'autres fauvages , mais il n'y a
gueres lieu de douter qu'ils n'aient été
dans l'ulage de vivre de glands & de
,, fruits du hetre , puifque les témoignages
» de l'antiquité les plus précis & les plus
» unanimes ſe réuniffent pour nous apprendre
que la forêt de Dodonne fourniffoit
» aux Grecs Pélafges leur plus abondante
récolte , puifque les premiers Grecs
» avoient donné au hêtre & au chêne le
» nom de Pay & efculus , en tirant leur
», dénomination des mots pay eſca , qui ,
>> en leur langue , fignifient manger , fe
» nourrir . L'examen de l'origine des noms
>>
>>
»
& des caufes qui les ont fait impofer
» aux objets , font fouvent de bons indices-
» des ufages de ceux qui les ont impofés.
» Et quand on obferve que ces mêmes
» Grecs ont enfuite nommé l'épi de bled
arifta , c'est-à- dire , ce qui vaut encore
» mieux , ce qui eft meilleur , il ne faut
qu'avoir de la logique & connoître un
» peu les règles de la critique pour fentir
» que les dénominations de ces trois objets,
» très - différens entre eux , ayant tous trois
un rapport direct à la même idée particulière
, cette correfpondance n'eft pas
un effet du hafard , & réfulte de ce
و و
»
FEVRIER 1768. 157
ม
و د
qu'on eft parti du même point de con-
» fidération pour impofer les trois noms :
» & , de plus , cette efpèce de confidéra-
» tion eft juſtement celle que le befoin ,
l'ufage & la nature infpiroient à la vue
» de ces objets. Pourquoi d'ailleurs les
» Grecs n'auroient- ils pu fe nourrir de la
» fene des hêtres & du gland des chênes ,
puifque c'eft un fait connu que les habi-
» tans du Canada s'en nourriffent quelquefois
après les avoir leffivés & préparés
».
و د
35
و ر
و د
و ر
Les Pélafques errans , pourfuit M. de
» Broffe , font les anciens naturels du pays.
» La Grèce étoit alors un compofé d'une
» multitude de petites nations ifolées
» comme l'étoit l'Amérique lorfque nous
» l'avons découverte . L'honneur de les
» civilifer étoit réfervé à l'Egypte & à la
» Phénicie.
,,
Une troupe d'Yoniens Orientaux , de
la race des Titans , qui étoient venus
» d'Afie s'établir en Theffalie , forcée par
» les inondations de quitter cette dernière
» demeure , fe jetta dans la Grèce , où
» d'autres Orientaux , les uns de la race
» d'Enac en Chanaan , tels qu'Inachus
d'Argos , & Ægialée de Scycione ; les
» autres d'Egypte , tels que Pharaon ,
» autrement Phoronée d'Argos , fe trou-
"
158 MERCURE DE FRANCE.
» voient peut- être déja tout établis avec
» leurs petites colonies ».
"
»
K
«
> .
Ces Yoniens , conduits par Deucalion ,
chafsèrent en partie les anciens nationaux
qui pafsèrent en Italie : ils prétendi-
" reat , en qualité de conquérans , faire
feuls le corps de la nation . Ils fe donnèrent
le nom d'Hellen , devenu leur
chef après la mort de Deucalion fon
père , nom d'ailleurs convenable à leur
» genre de vie , car Hallen , en phéni-
» cien , leur langue originaire , défi-
» gne aufli une vie errante. Alors on dif-
" tingue , fous le nom des Grecs , Graii ,
» les anciens , les vienx Pélafges qu'ils
» avoient chaffés ou affervis , & qui fini-
»rent par s'incorporer à eux , comme firent
dans la fuite les colonies orientales qui
» furvinrent peu après.
ود
La nation Hellene , felon l'ufage
» établi en Chanaan , fut divifée en tribus
, au nombre de trois , fous le nom
» des trois enfans d'Hellen , Eolus , Dorus
" & Yon , fils de Xutus , mort avant fes
» deux frères ; ils en prirent les noms
d'Eoliens , de Doriens & d'Yoniens
» ayant chacun leur demeure à part , ce
qui mit dans la fuite quelque légère
» différence dans leur langage , & divifa
» la langue grecque en trois dialectes. Tel
"D
"
FEVRIER 1768. 159
"
» fut le vrai fond de la nation , que les
changemens furvenus depuis n'empê-
» chèrent pas de fubfifter à peu près fur
» ce pied ".
Ces changemens furent les effets des
différentes invafions qui fe firent en ce
pays dans le feizième fiècle avant l'ère
vulgaire.
Cadmus , c'est-à- dire l'oriental forti de
Chanaan , entra en Boétie & fonda la
ville de Thèbes.
Cécrops , l'Egyptien , bâtit la citadelle
d'Athènes.
Danaus y vint auffi d'Egypte & s'établit
dans la ville d'Argos.
و ر
و
ود
« Toutes ces colonies commencèrent à
» faire mieux connoîrre en Grèce la police ,
les arts & les rites religieux de l'O-
» rient. : . . . Mais rien ne contribua
davantage à civilifer les moeurs , ne fer-
» vit plus à l'établiffement des loix & au
» maintien d'une forme de gouvernement,
» que l'art de la culture des bleds qu'une
petite troupe venue , les uns difent de
» Sicile , les autres d'Egypte , apporta dans
l'Attique , où il avoit , à ce qu'on croit ,
» été inconnu jufqu'alors : on doit encore
» attribuer ces changemens avantageux à
» l'établiſſement fait par l'Athénien Amphyction
, l'un des Hellenes , d'un confeil
»
""
ود
"
F
160 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
général de la nation inftitué pour régler
» les affaires publiques de la Grèce , tant
religieufes que civiles & criminelles ».
Quelque temps après , Théfée , l'un des
principaux autears de la police parmi les
Grecs , réunit les habitans des douze bourgades
de l'Attique dans la ville d'Athènes
dont il fut le vrai fondateur.
Mais , fait obferver M. de Broffe
de nouveaux venus penfèrent tout replonger
dans la barbarie .
« Un déluge confidérable obligea Dar-
» danus de quitter l'Arcadie ; il emporta
» avec lui l'idôle domeftique de Pallas ,
» fon beau - père. Cette idole , probablement
du genre de ces figures groffières
» qu'on a trouvées chez les peuples fau-
» vages , eft la même qui depuis eft deve-
» nue fi célèbre à Troye & à Rome fous
» le nom de Palladium , nom emprunté ,
»felon la conjecture de M. de Broffe , du
» nom de l'Arcadien Pallas , à qui elle
» avoit appartenu » .
Dardanus fe retira en Phrygie dont ,
à l'aide de Teucer , un de fes compatriotes
qui s'y étoit déja établi , il chaffa du pays
la race de Taniale , & fonda un royaume
très -floriffant dans la Troade . « Les fuc-
» ceffeurs de ces Arcadiens bâtirent la
» fameuſe ville deT roye & fa citadelle ,
و
FEVRIER 1768. 161
» nommée par les Orientaux Illium , c'eft-
» à- dire fortereffe ».
Pelops ainfi forcé de quitter la Phrygie ,
fe jetta fur la prefqu'ifle de Grèce , qu'il
conquit & qu'il appella de fon nom Peloponèfe
, ifle de Pelops . Les Doriens , parmi
lefquels les Héraclides fe diftinguoient , fe
virent contraints de rentrer en Theffalie.
Les deſcendans de Pelops fe maintinrent
dans le Peloponefe , & fous le nom des Atri
des , y acquirent une grande puiffance qui
les fit rechercher des Grecs , quoique ceux - ci
les regardant comme des ufurpateurs , euffent
pour eux une haine des plus fortes ;
d'un autre côté les Atrides , confervant
toujours l'envie de rentrer dans la Phrygie ,
eurent l'adreffe d'engager le corps Hellenique
à fervir leur vengeance & à fe liguer
avec eux pour détruire la ville de Troye.
Cette conquête cependant , loin d'être utile
aux Atrides , hâta leur ruine . « La durée
» de la guerre avoit épuifé leurs forces ,
» une trop longue abfence avoit donné de
» nouvelles forces à la haine qu'on leur
» portoit en Grèce. De retour chez eux ,
» ils n'y trouvèrent qu'infortunes domef-
» tiques & que trouble civils. Les Héra-
» clides , après plufieurs tentatives fans
» fuccès , les chafsèrent du Peloponèfe
» quatre-vingt ans après la prife de Troye ;
162 MERCURE DE FRANCE.
» mais , comme ils n'avoient pas fait dans
» leur retraite , à beaucoup près , autant de
» progrès que le refte des Grecs , leur re-
» tour penfa être fatal à la Grèce. Par bon-
» heur les arts & la police avoient déja
» acquis un certain degré de force , & la
» nation étoit la plus heureufement orga-
» nifée qu'il y ait jamais eu dans l'univers.
» On peut juger de fes difpofitions naturelles
& de la rapidité de fes progrès
» par les poëmes d'Homère , qui parurent
» peu de temps après . On y trouve tant de
» connoiffances répandues avec une fi grande
» variété , une telle harmonie dans le lan-
» gage , tant de grâces & de fublimité dans
» la poéfie , qu'il eft évident que le génie
» feul du poëte n'a pu produire fes ouvrages
» tels qu'ils font. Ils fuppofent une im-
» menfité de connoiffances antérieurement
» acquifes , une infinité de découvertes
» déja faites dans les fciences & dans les
» arts , une culture d'efprit déja fort avan-
» cée parmi les nationaux , une langue
» portée à fa perfection . Il n'y a pas lieu
» de douter qu'Homère n'ait été précédé
» de beaucoup d'autres poëtes d'un mérite
» inférieur , & qui lui ont fervi de degrés ,
» & que ce même Homère n'eft pas plus
» l'inventeur de la mythologie grecque que
» Milton des chofes contenues dans fon
}
FEVRIER 1768. 163
poëme..... La philofophie Sydonienne ,
» où Thalès puifà fes principes , s'intro-
» duifit dans la Grèce. Les arts y furent
» accueillis , cultivés & pouffés au plus
» haut degré de perfection . Le goût exquis ,
» jufte & délicat de la nation épura le
grand & prodigieux mais mauvais goût
» des Orientaux ; enfin la Grèce arriva , du
» point de barbarie où elle étoit du temps
» des Pélafges & des Lycaon , au degré de
» gloire & de célébrité où la mit le fiècle
» de Périclès. Tels furent fes progrès , qui
» ne fe font peut- être faits que par une
» fucceffion de fiècles plus nombreux qu'on
» ne le croit >.
Ce difcours eft terminé par quelques
obfervations fur le tempérament des peuples
vagabonds , & fur les difpofitions
qu'ils ont reçues de la nature pour mener
une vie qui feroit fi peu de notre goût ,
que nos habitudes , que l'état actuel de
nos organes nous fait volontiers regarder
comme étant prefque au- deffus des forces
de l'humanité .
On voit ici que l'éducation feule n'infpire
pas à ces peuples le goût pour la vie errante
, mais que la conftitution de leur tempérament
les y porte en leur donnant plus de
force & d'agilité , & que vouloir juger des
inclinations , des facultés & de l'induſtrie
164 MERCURE DE FRANCE.
d'un peuple fauvage par celles d'un peuple
policé , c'est évidemment s'expofer à
fe tromper.
M. de Broffe s'arrête , en finiffant , à
confidérer le caractère national propre aux
Grecs. Il trouve que ce peuple étoit remuant
, ardent à courir au loin pour y former
des établiffemens , mais fans y être
décidé par aucunes vues particulières , &
feulement par l'inquiétude qui le
C
portoit
à paffer d'un lieu à un autre . C'eſt
une des principales raifons pour laquelle
» aucune autre nation n'éprouva alors
» dans fa puiffance des accroiffemens ou
» décroiffemens plus rapides » .
La lecture de ce difcours a été ſuivie
de celle de l'éloge du grand Bofjuet , par
M. Picarder , Prieur de Neuilly , dont
l'auteur fe réserve d'envoyer lui - même
l'extrait. Et la féance a été terminée par
M. François, qui a lu une ode imitée du
quato zième chapitre d'Ifaïe . Ce Prophète,
dans ce chapitre , prédit aux Juifs leur retour
de Babylone & le châtiment de celui
qui les y retenoit dans l'efclavage . Enfuite
il les fait parler eux-mêmes , & les fuppofe
dans le moment où la mort de leur
tyran les frappera d'étonnement & les
pénétrera de joie. M. François donne à fa
pièce le titre de la Mort du Tyran.
FEVRIER 1768. 165
LA MORT DU TYRAN.
C'EN eft fait , de l'impie arrêtant les deffeins ,
Le Seigneur a brifé la verge de colère ,
Cette verge qui , dans fes mains ,
Châtiant la nature entière ,
Sans pitié frappoit les humains .
Il n'eſt plus , il n'eft plus , ce tyran fanguinaire ,
Qui portoit en tous lieux la mort & la terreur,
Ce monftre qu'enfanta le Ciel & fa fureur ,
Ce monftre acheve fa carrière ;
Il termine , en mourant , cette fcène d'horreur,
Tous les fiens éperdus contemplent en filence
La chûte du tyran dont l'altière infolence
Avoit affujetti l'un vers allarmé ;
Du fer de la vengeance
Aucun ne s'eft armé.
L'oppreſſeur est détruit ; vous n'êtes plus fa proie,
Omortels ! de fon joug le monde est délivré.
Que l'allégrelle enfin fur vos fronts fe déploie ;
Les cédres , les fapins s'en agitent de joie
Sur le fommet du mont facré.
Le trépas , difent- ils , anéantit ta rage ,
Tyran audacieu !
Du glaive deftructeur oublions le ravage ,
Nous pouvons déformais étendre notre ombrage
Et lever nos fronts dans les cieux ,
166 MERCURE DE FRANCE.
L'abîme de l'enfer fe trouble. à ta préſence ;
Ses gouffres font émus ;
Ses Rois , à ton afpect , du trône defcendus ,
Vont de ton coeur fuperbe infulter l'arrogance ,
Et tes vaftes projets aujourd'hui confondus.
Te voilà , difent- ils , le front dans la pouffière ,
Fils du matin , aftre brillant ,
Toi , dont le char étincelant ,
Du jour annonçoit la lumière ;
Te voilà , comme nous , le front dans la pouffière,
Toi que le monde entier adoroit en tremblant.
Tu difois , en ton coeur , à tout ce qui reſpire
J'impoferai des loix.
La victoire à mes pieds enchaînera les Rois.
Je réglerai les cieux foumis à mon empire ,
Ils entendront ma voix .
Tu parles , le trépas auffi- tôt te dévore ,
D'an inviſible trait le Seigneur t'a percé ,
Ton cadavre fanglant & palpitant encore ,
Vers cet antre profond fur l'herbe eſt renversé,
L'Hébreu long-temps eſclave à cet aſpect s'arrête ,
Il agite fa tête ,
Que le temps fugitif couvroit de cheveux blancs ,
Et penſe avec terreur aux revers éclatans
Dont l'affreufe tempête
Accable les tyrans .
FEVRIER 1768. 167
Eft - ce donc là , dit - il , eſt- ce là que fe briſe
Tant de gloire & d'orgueil ?
Quoi ! celui qui régnoit fur la terre foumile ,
A trouvé cet écueil ?
Eft- ce là ce mortel , ce Roi qui , d'un ſeul geſte ,
Enchantoit l'univers ,
Et fouloit fous fes pieds les nations aux fers ?
Un monceau de pouffière eft donctout ce qui refte
De ce vainqueur funeſte ,
Qui changea tant de fois les cités en déferts ?
Il marchoit , précédé du démon de la guerre ;
Dans le tumulte des combats ,
Son bras étoit plus craint que les coups du tonnerre:
La famine fuivoit fes pas .
Roi fuperbe , ta main féroce
Courba tous tes fujets fous le poids des douleurs ;
Tu devois les défendre , & ton orgueil atroce
Leur fit boire à longs traits la coupe des malheurs.
1
Homme infenfible & vain , que tes deſtins font
juftes !
De cent Rois près de toi regarde les tombeaux.
Ils paroillent encor refpirer dans leurs buftes.
Les lauriers toujours verds & les arcs triomphaux
Ombragent leurs cendres auguftes.
168 MERCURE DE FRANCE.
Mais toi , haï de tous , profcrit , abandonné ,
Aux horreurs de l'oubli tu feras condamné .
Ton corps fur les rochers jetté fans fépulture ,
Sera la nourriture
Du vautour acharné .
Tôt ou tard le crime s'expie.
Dieu réveille à la fin fa vengeance aſſoupie ,
Et tonne fur l'iniquité.
La honte de ton règne impie
Flétrira ton nom détesté.
Ce fera de tes fils l'éternel héritage ,
Et l'opprobre à jamais deviendra le partage
De ta postérité.
MÉDECINE.
FEVRIER 1768. 169
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
JE prends , Monfieur , la liberté de vous
adreffer cette obfervation pour être inférée
dans le Mercure de France , fi vous le
jugez à propos : on ne peut trop faire
connoître l'efficacité des nouveaux remèdes
, que l'expérience , plus d'une fois répétée
, & par d'autres que par leur auteur
, conftate fidélement & fans exagération
, c'eft ce que le public a droit d'exiger
de nous , & c'est ce que je lui préfente ; votre
Mercure pourra être l'écho du defir que
j'ai d'être utile à l'humanité , s'il vous plaît
de la publier.
PLANCHON , Méd.
De Tournai , le 4 de l'an 1768.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur les effets de l'oximel
colchique par M. PLANCHON , Médecin
à Tournay en Flandre .
Non timidè nec temeré.
Melchior. Fricii Medulmenf. tract.
med. de virtute venenorum medicâ.
Nous vivons dans un fiècle où l'art de
guérir eft porté à un degré de perfection
auquel il n'a jamais atteint ; dans un fiècle
où les poifons , que la plupart de nos
aïeux abhorroient , font trouvés propres à
guérir des maux que la fage antiquité reléguoit
fouvent aux incurables , & contre
lefquels les remèdes les mieux prefcrits
& les plus accrédités , blanchiffoient fréquemment.
Le fublimé corrofif, la belladona
, la ciguë, la pomme épineufe , lajufquiame
& l'aconit , font ces fortes de poifons
que l'art a apprivoifés , avec lefquels
on a rendu la vie à tant d'hommes , & avec
lefquels jadis on ne pouvoit le plus fouvent
leur donner la mort. Parmi nos aïeux
que
les plus célèbres dans l'art de guérir , il en
eft bien peu qui ayent regardé les poifons
végétaux d'un oeil moins timide , qui en
ayent reconnu les vertus fpécifiques , &
FEVRIER 1768 . 171
feles preferire intérieurement ; Fricius eft
un de ces anciens, qui a reconnu & publié que
les poiſons végétaux avoient des qualités
propres à combattre des maux violens ,
opiniâtres , & qui réſiſtoient aux remèdes
ordinaires : il les appelle pour cela , remèdes
extrêmes , & nous apprend qu'on
n'en doit point craindre l'ufage intérieur
fi , fans trop de témérité & fans être timide,
on les prefcrit avec prudence .Voyez
le Journal de Médecine de juillet 1763 ,
pag. 31 &fuiv.
Parmi ces Médecins illuftres qui ont
fait les premiers effais de ces fortes de
poifons , M. Storck a mérité à jufte titre
le premier rang ; & l'ufage heureux qu'il
en a fait , l'a encouragé à enrichir la médecine
de fes nouvelles découvertes. L'oignon
du colchique , dont on s'eft fervi à
peine extérieurement jufqu'aujourd'hui
(fi nous exceptons quelques Médecins anciens
, affez téméraires pour le preferire
dans les circonftances où les hermodactes
font indiqués , & où ils penfoient devoir
donner les plus violens purgatifs ) , eft devenu
entre les mains de ce favant & ingénieux
Médecin , un puiffant diurétique
, un béchique , incifif , &c. ( 1 ) .
que
( 1 ) Il résulte des obfervations de M. Storck
le colchique eft atténuant , incifif , apéritif,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Fondé fur les heureufes expériences de
ce grand praticien , & le fuccès avec lequel
il a emploié l'oximel colchique , fans
qu'il eût jamais nui à aucun de fes malades
( 2 ) , je le regardai comme un nou
yeau bienfait de la Providence , accordé
aux recherches & à la hardieffe d'un Médecin
affez ami de l'humanité pou rofer
chercher à rétablir le défordre de l'oeconomie
animale , par l'ufage prudent des
plantes vénéneufes , dont il avoit prudem
ment hafardé le premier effai fur luimême
.
Si cet habile Médecin eut la fatisfaction
de guérir des hydropifies qui avoient
réfifté aux remèdes les plus accrédités
dans ces fortes de maladies ( 3 ) , combien
diurétique à un haut degré ; qu'il favorite l'expectoration
, & qu'il eft très - utile dans les hydropifies.
L. B. D. P. Memoire fur le colchique ,
page xxxix.
(2 ) Je n'ai pas remarqué que ce remède aic
produit de mauvais effets dans aucun de mes
malades auxquels je le l'ai fait prendre. Storck,
obf, fur l'ufage interne du colchique d'automne,
Page 6.7.
3) Je conclus des obfervations précédentes ;
vid, obf. 1 , 4 , 5 , 7 , 8 ) que l'oximel colchique
eft quelquefois utile dans les maladies du
genre des hydropifies , dans lefquelles les autres
remèdes ufités en pareil cas & d'ailleurs très- actifs ,
' ont aucuns heureux effets. Id . ibid . pag. 66 , 67.
FEVRIER 1768. 173
•
^ ne devons- nous pas nous féliciter d'une
auffi heureufe découverte ? On trouve dond
dans l'oignon colchique, corrigé par l'acide
du vinaigre (4) (antidote à cet égard de
prefque tous les poifons végétaux) adouci
par le miel , prefcrit à petite dofe , un
diurétique puiffant , d'une nature analogue
à la fcille ( s ) propre conféquemment
à être prefcrit dans l'aſthme humide & dans
les hydropifies , où les diurétiques font
principalement indiqués : auffi M. Storck,
enhardi par fa propre expérience , n'a point
craint de le preferire dans ces circonstances
critiques où l'art femble devoir échouer :
fon effai fut fuivi d'un fuccès heureux ; &
le rétabliffement de la plupart de ceux qui
en usèrent , & le foulagement des autres
qui étoient déja défefpérés ( 6 ) , l'ont engagé
à le rendre public pour le bien-être de
T'humanité.
Falloit - il d'autres garans que la probité,
la candeur & le défintéreffement avec
(4 ) Id. ibid. pag. 7 , 17 , 18.
(5 ) Car , quand on remarque par la comparaifon
des effets journaliers de la fcille & de ceux
du colchique , que leurs vertus font analogues ,
on eft porté à penfer que la fcille, étant bonne
dans l'aſthme , le colchique , qui lui reffemble
par tant d'autres effets , doit auffi produire le
même effet. Mémoire fur le colchique , ibid.
(6 ) Storck, obf. 2 , 3•
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
lefquels il a publié fes heureufes expériences
, pour fe décider en faveur de ce nouveau
remède ? Auffi , dès que j'en eus connoiffance
, je ne tardai point de prier M.
Michaux , Profeffeur en botanique de l'Univerſité
de Louvain , de vouloir m'envoyer
des oignons colchiques . J'en reçus
bientôt, & j'en fis difpenfer l'oximel , fuivant
la méthode de fon auteur : j'eus bientôt
occafion de le mettre en ufage. Il fe
préfenta dans le mois de janvier de l'année
1765 , la femme du nommé Jofeph Delcampe
de Roucourt , village fitué à une demi
- lieue du bourg de Peruwelz , âgée
d'environ cinquante ans , d'un tempérament
pituiteux , hiftérique , & fujette depuis
long- temps à un afthme humide , à
qui depuis le commencement de l'hyver il
étoit furvenu une hydropifie univerfelle.
Cette infortunée , agacée des paroxyfmes
fréquemment répétés de cet afthme, tomba
enfin dans une anafarque , fuite affez com
mune de ces fortes de maladies , fpécialement
fi , par état , ces malades ne peuvent
recourir à ceux qui pourroient peut- être
les garantir de fuites auffi funeftes . Cette
enflure univerfelle augmentoit tous les,
jours le ventre étoit afcitique ; & l'on fent
affez que la refpiration , à cet égard , en
étoit plus gênée il y avoit même des fiFEVRIER
1768. 175
gnes équivoques d'une hydropifie de poitrine.
Cet épanchement univerfel de férofités
avoit bouleverfé l'economie animale,
au point que cette femme étoit réduite à
traîner des jours languiffans qui la guidoient
lentement vers les portes de la mort;
d'autant plus que l'étroite condition de fest
affaires domeftiques ( res anguftæ domi )
le dégoût , l'horreur qu'elle avoit pour
toutes fortes de drogues , l'avoient déterminée
, du commencement , à laiffer fa
trifte & fâcheufe fituation aux foibles foins
d'une nature détraquée , dont l'affaiffement
étoit prefque à fon comble ; chacun
la regardoit comme une femme qui mouroit
en détail .
J'eus compaffion de cette infortunée
victime d'un mauvais tempérament ; &
l'oxymel colchique me parut le feul remède
qui pûr l'arracher des bras d'une
mort qui la talonnoit. Je lui en prefcrivis
quatre onces , dont elle en prit deux gros
le premier jour , en deux fois ; & j'augmentois
la dofe d'un gros tous les jours . A
peine eut- elle commencé à en faire ufage ,
qu'elle urina abondamment ; elle expectora
mieux chofe qu'elle faifoit à peine
avant. (Vide Storck , obf. 4 , pag. 38 ; obf.
6 , pag. 4 ; obf. 13 , pag. 57 ; obf. 12 ,
pag. 60. ) D'abord l'enflure diminua , &
:
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
·
elle n'eut pas fini les quatre onces , qu'il y
avoit un mieux très - fenfible . Je répétai la
même chofe qui acheva de faire écouler
prefque tout le refte des eaux épanchées ;
le vifage , les bras, la poitrine & de ventre ,
reprirent infenfiblement leur état antérieur
& relâché : il n'y eut que les jambes & les
cuiffes qui demeurèrent encore enfiées.
Cette enflure des extrémités inférieuresqui
n'eft plus telle qu'elle fut jadis , reparoît
encore pendant le jour , & fe diffipe la nuit.
Cette femme , foulagée à ce point , ceffa
de prendre ce remède bienfaifant , par lequel
elle revint dans fon état valétudinaire.
Comme je ne la voyois pas réguliè
rement , je ne pus l'engager à en continuer
l'ufage ; & les fonctions naturelles , n'étant
plus troublées par l'effet de cette enflure ,
elle fe contenta de vivre toujours afthmatique
& vaporeufe , s'embarraffant fort
peu fi elle couroit rifque de faire une rechûte.
Je la vis pourtant, quatre mois après.
l'ufage de cet oxymel : je n'ai pu , m'at-
elle dit , continuer votre remède , fans lequel
il falloit que je mouruffe ; je ne puis
en faire la dépenfe ultérieure : fans cette
circonftance , il eût achevé ma guèrifon ,
puifque tandis que je le prenois , je crachois
beaucoup mieux (7).
( 7 ) J'ai été fâché de ne point avoir été
FEVRIER 1768. 177
Il est vrai que l'oxymel colchique n'a
pas eu le même fuccès chez tous les malades
, mais je n'ai point vu ni entendu qu'il
eût nui . Au contraire , une femme octogénaire
, catarrheufe , que la nature abandonnoit
, chez qui il y avoit une toux fâcheufe
, une expectoration prefque éteinte,
& enflure des extrémités , avec afcite , à
ariné davantage , & expectoré avec moins
de difficulté , après l'avoir pris : une dé
faillance l'a mife cependant au tombeau ;
mais peut-on jamais guérir la vieilleffe ?
M. Coulonvaux , Médecin à Condé , en
Haynaut , prefcrivant quatre onces d'oxymel
colchique , venant du même Apothicaire,
il le donna , comme M. Storck, à un'
malade hydropique , à la fuite d'un aſthme;
ce remède ne changea point fon état : il
obferva feulement que fes urines , qui
étoient fort aqueufes , devintent bourbeufes
, fans être plus abondantes. Il refufa de
continuer cet oxymel qui ne lui fit pourtant
aucun mauvais effet. Qu'eût- il arrivé ,
s'il l'eût continué ? Ne femble- t-il point
que le changement des urines promettoit
un bon effet? D'autres Médecins dé ma
connoiffance employèrent l'oxymel colchique
, avec une eſpèce de fuccès ; ils en
informé de cela , je le lui euffe volontiers fourni
gratis , vu l'effet merveilleur qu'il avoit produit.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
obfervèrent , comme moi , la vertu diarétique.
M. Jouret , Médecin à Leufe , petite
ville entre Ath & Tournay , l'a donné à un
nommé des Cleves, de Chapelle , àWatines,
village à trois quarts de lieue de cette ville.
Ce remède fit beaucoup uriner cet homme
dans une hydropifie afcite , & emporta une
hydrocèle des plus confidérables ; ce Médécin
obferva le même effet chez la nommée
Dorothée Enquinez , du même village
, dans une hydropifie afcite : il ne leur
arriva aucun mauvais fymptôme , pendant
l'ufage de ce remède ; mais ils moururent
long- temps après , la caufe de leur maladie
étant infurmontable . Je viens d'apprendre
de M. Dumouceau , Médecin de l'Hôpital
militaire , & penfionnaire de la ville de
Tournay , qu'il donna cet oxymel à une
femme groffe de fix mois , devenue hydropique
, à la fuite d'une fluxion de poitrine
avec douleur de côté ; elle étoit d'un tempérament
foible & délicat. Ce remède a
foulagé , pour un temps , en favorifant une
excrétion abondante d'urine ; mais enfuite
il ne produifit plus le même effet : elle ne
s'eft cependant plainte d'aucuns mauvais
fymptômes pendant l'ufage de ce remède ;
elle accoucha à fept mois ; elle eut des felles
abondantes après fon accoucheinent ,
& périt quinze jours après. Pendant le
FEVRIER 1768. 17
cours de fa maladie , elle rendit toujours
des urines épaiffes & boueufes : fes déjections
étoient toujours grifes , plâtreufes &
glaireufes comme de la colle fondue .
Une Demoifelle de la même ville, d'un
âge affez avancé , en prit plus de vingt onces
, pour un anafarque à la fuite d'un
afthme , fans aucun effet ; elle ne s'eft cependant
plainte d'aucun mauvais fymptôme
pendant l'ufage de cet oxymel : elle
a employé également tous les autres remèdes
indiqués en pareil cas , & le tout
fans fuccès : elle fuccomba enfin .Trois jours
avant fa mort, on apperçut aux jambes &
aux cuiffes des taches gangréneufes : fes
jambes coulèrent à grands flots , & versèrent
une eau fanguinolente ; preuve manifefte
de la décompofition des fluides &
de la folution de continuité des folides :
depuis long- temps la poitrine de cette Demoifelle
étoit affectée , il y avoit même
des fignes d'hydropifie de cette cavité , &
l'anafarque étoit épouvantable.
Ce Médecin donna l'oxymel colchique ,
avec plus de fuccès , à une Religieufe du
couvent des Soeurs grifes de la même ville.
Cette Soeur , âgée de quarante - quatre ou
quarante- cinq ans , cacochyme & valétudinaire,
après avoirfait ufage d'une quantité
confidérable de remèdes , fut attaquée d'a
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
nafarque ; elle prit cet oxymel qui lui fit
rendre une quantité prodigieufe d'urine :
cette Soeur eft enfin guérie.
Ces exemples confirment les obfervations
que M. Storck a faites fur ce nou-
-veau remède , & m'engagent à croire avec
lui , qu'il peut être indiqué dans les hydropifies
qu'on fait fe guérir la plupart par un
flux copieux d'urine , per urinas evacuati
hydropis cùm citentur plurima exempla ,
& hanc viam tentabimus , præeunte naturâ ,
& c. Boerh. de hydrop. aph. 1243 , in
Van-Swieten , tom. 4 , pag. 256 ( 8) .
'Non eft in medico femper relevetur ut ager ;
Interdum doctâ plus valet arte malum.
Ovid. de ponto , lib . 1 , eleg. IV.
N'obferve-t-on point fréquemment que
des vifcères fquirrheux , d'où l'on voit
naître des collections d'eaux dans différentes
cavités & des épanchemens univerfels
, que l'affaiffement extrême des folides
, d'où l'atonie & l'inertie des vaiffeaux
inhalans dépend en partie , étant
continuellement abreuvés d'une quantité
prodigieufe defér ofités croupiffantes dans
( 8 ) Ce nouveau diurétique que nous devons
à M. Storck , a pourtant quelquefois le fort de
bien d'autres remèdes très-accrédités : & il eft ,
comme eux , quelquefois fans effet. On fait trop
qu'il eft des maux qui font rebelles aux plus grands
fpécifiques.
FEVRIER 1768 . 181
ces mêmes cavités ou dans tout le celluleux
, ce qui énerve de plus en plus les folides
; que l'hydropifie enkyftée , qui cède
même rarement à la ponction , font des
caufes qui rendent prefque toujours les
plus puiffans diurétiques fans effet ? Ce
font ces fortes d'hydropiques que l'art doit,
malgré lui , abandonner à leur malheureux
fort , & qui n'ont d'autre confolation à attendre
que de voir leurs maux s'aggrandir
, qu'une mort trop tardive , après un
délabrement prefqu'univerfel de l'aconomie
animale , vient enfin terminer.
C'eft dans ces circonftances que l'oxymel
colchique n'aura d'autres fuccès que
d'augmenter peut- être l'excrétion des urines
, fans diminuer fouvent le volume des
eaux épanchées , ou , confondu dans toute
la maffe des liquides qui circulent , perd
fa vertu diurétique , fans nuire aux malades
, étant dépouillé en partie de la virulence
, par l'acide du vinaigre.
Ne peut-on point ici dire de cet oxymel ,
ce que M. le Baron Van- Svvieten dit de
la fcille , dans fon quatrième tome , chapitre
de l'hydropifie , S. 1243 , pag. 260 ?
Facilè autem patet tunc tantum poffe expec
tari auxilium ab hoc remedio , fi cavum ,
in quo haret aqua collecta , adhuc aptum
fit ut reforbeat; fecùs enim exire non poffet.
182 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAITS d'obfervations recueillies des
fuccès qu'opère le remède du fieur DE
LA RICHARDRIE , contre les fleursblanches.
L'IDÉE
'IDÉE qu'une maladie eft incurable ,
offre des réflexions d'autant plus funeftes ,
que fouvent elles la rendent telle en effet ,
dit M. Bernard , & l'on doit beaucoup fe
défier de la ſcientificité de ceux qui débitent
ces triftes fentences : en voici une
preuve , continue - t- il . Tel langage repété
à mon épouſe , par des Médecins en réputation,
avoit ajouté à la gravité de fa
fituation , au point que j'avois défefpéré
de fon exiſtence . Cet écoulement de fleurs
blanches , après lui avoir fait perdre par
degré fon embonpoint , fes couleurs , fon
appétit , &c. l'avoit réduite à une fi grande
foibleffe , que tous les matins elle tomboit
plufieurs fois fans connoiffance des chaleurs
inquiétantes , une fièvre lente s'étoient
mifes de la partie , enfin le ventre lui
groffit , & l'on avoit déjà décidé qu'elle
deviendroit hydropique ; mais qu'elle avoit
le fcorbut , & que celui- ci étoit une fuite
S
FEVRIER 1768.
183
de l'appauvriffement da fang occafionné
par les pertes blanches.
Le peu d'efpoir que me firent entrevoir
ceux qui la gouvernoient , me détermina
pour le remède dont j'ai deffein de publier
l'excellence ; il n'en eft certainement
aucun plus digne de cette juftice . Mon
époufe , depuis quatre mois qu'elle a ceffé
d'en faire ufage , jouit de tout ce qui peut
conftater un rétabliffement parfait , contre
l'attente de tous ceux & celles qui la favoient
attaquée de cette fâcheufe maladie.
Signé , BERNARD , aux Alleux en Anjou.
DES raifons évidentes & fans préjugés
forment celle que nous avons reçue de Mde
Guillon ( ce font les feules qui ayent le
droit de perfuader les perfonnes fenfées ) .
Cette dame nous fait un état de fa fituation
précédente , où fon zèle pour le
bien général eſt manifefte . Voici ſes paroles.
Mon détail doit faire connoître la bonne
foi que j'ajoutois aux raifonnements abfurdes
des perfonnes de mon fexe , qui à
un certain âge a la manie de déférer uniquement
à la prétendue expérience ; je .
fus d'abord perfuadée d'après lui que cette
incommodité étoit fans remède. Deux
184 MERCURE DE FRANCE.
ans après , preffée par de nouveaux accidens
fort férieux , tels qu'un défaut
d'appétit continuel , des douleurs de dos affreufes
, une chaleur dans la poitrine horrible
, qui fembloit me la dévorer , & qui
m'avoit rendue les dents noires & le teint
plombé ; je confultai mon Chirurgien ,
qui fervit d'autant plus à augmenter mon
inquiétude qu'il me cita fon épouſe , en
préſence de laquelle il analyfa ma fituation ,
pour avoir éprouvé fans fuccès tous les
remèdes de l'art en cas femblable. Cette
maladie la conduifit au tombeau quelques
mois après ; ce ne fut point fans effroi que
j'en appris la nouvelle ; mais dès- lors
j'ufois du remède du fieur de la Richardrie,
dont on publioit les vertus , & auquel
j'avois livré ma confiance , non à tort ; il
diffipa mes inquiétudes , en détruifant mon
incommodité & tout ce qui auroit pu m'en
rappeller le fouvenir.
Une délicateffe chymérique ne me déterminera
jamais à enfevelir dans l'oubli
un fait dont la connoiffance eft effentielle
à l'humanité , & propre à faire preuve de
l'amour que je porte à mes concitoyens.
M. Guillon , Notaire - Royal à la Motte
Sainte- Heraye en Poitou.
Le fieur de la Richardrie demeure rue
Saint - Honoré , au mont d'or , à côté du
Grand - Confeil.
FEVRIER 1768. 189
ÉTABLISSEMENT d'une Ecole Royale
gratuite de Deffein à Paris.
IL manquoit à la Capitale du Royaume
un établiſſement en ce genre. Les fuccès
de l'effai qui en fut fait dès le mois de
feptembre 1766 , ayant juftifié fon utilité ,
Sa Majeté, toujours attentive aux moyens
d'accroître le bonheur de fes fujets ,
d'exciter leur émulation , & de favoriſer le
développement de leurs talens , a jugé à
propos de donner à cet établiffement naiffant
, par fes lettres - patentes du 20 octobre
1767 , regiftrées en Parlement , le
premier décembre dernier , la forme &
la confiftance dont il étoit fufceptible pour
remplir l'objet de fon inftitution . Ces
lettres patentes , contenant 6 articles ,
portent :
Que l'Ecole gratuite de Deffein déjà
ouverte à l'ancien collège d'Autun , &
celles qui s'ouvriront fucceffivement dans
Paris , en faveur des jeunes gens qui fe
deftinent aux arts méchaniques & aux différens
métiers , feront & demeureront
réunies fous le titre d'Ecole Royale gratuite,
& feront régies & adminiftrées fous l'au
186 MERCURE DE FRANCE.
torité du fieur Lieutenant Général de Police
, par un bureau compofé de fix Adminiftrateurs
, choifis parmi les Notables
de ladite ville de Paris , que Sa
Majesté fe réserve de nommer , lefquels
auffi- tôt après , choifiront le Sécretaire &
le Caiffier. Que tous les réglements à faire
& qui pourront être propofés , foit par le
Directeur ou par aucuns des Adminiftrateurs
, feront délibérés à la pluralité des
voix. Que Sa Majefté permet aux fix corps
des Marchands & autres corps , communautés
& particuliers , tant de la ville de
Paris que de tous autres lieux du Royaume,
qui ont témoigné le defir de contribuer
a la dotation dudit établiſſement, par des
fondations à perpétuité, ou à vie, d'en paſſer
tels actes qui feront néceffaires , & c.
Par arrêt du Confeil du 19 décembre ,
Sa Majesté nomme pour Directeur de
ladite école le fieur Bachelier , Peintre
du Roi & de fon Académie Royale , &
pour Adminiftrateurs , les fieurs Boutin ,
de Montullé , Daugny , Lempereur , Poultier
& Adamoly , tous du nombre des
bienfaiteurs de ladite école : lefquels Adminiftrateurs
doivent continuer leur exercice
pendant trois années , à l'expiration
defquelles deux feront changés & remplacés
par d'autres bienfaiteurs ou NoFEVRIER
1768. 187
tables , & ainfi d'années en années , conformément
à l'article 3 defdites lettrespatentes
, & c..
En exécution de ces lettres - patentes du
Roi , & de l'arrêt de fon Confeil ſuſdits ,
la première diftribution publique des prix
au nombre de 66 , s'eft faite le 28 décembre
dernier dans la galerie de la Reine
au château des Thuilleries , où les 1500
éleves , qui compofent l'école actuellement
en exercice , fe rendirent à cet effet avec
leurs différents profeffeurs.
M. Le Comte de Saint- Florentin , Miniftre
& Sécretaire d'Etat , s'étoit proposé
d'honorer cette affemblée de fa préſence ,
mais fes occupations ne lui ont pas permis
de s'y trouver. La cérémonie de la
diftribution defdits prix à ceux des élèves
qui fe font le plus diftingués dans
les différens genres d'études , a été faite
par M. de Sartine , Confeiller d'Etat &
Lieutenant Général de Police , à la tête
du bureau d'adminiftration , en préfence
des fix corps & des autres bienfaiteurs de
l'école qui étoient invités.
L'ouverture de certe cérémonie fe fit
par la lecture des lettres patentes ; après
quoi le fieur Bachelier , Directeur , lut un
difcours dont l'objet étoit de faire connoître
aux éleves l'étendue des foins pa188
MERCURE DE FRANCE.
ternels de Sa Majefté , en faveur de leur
inftruction , par un établiſſement fi digne
des bontés & de la grandeur du meilleur
des Rois . Leur fenfibilité s'eft manifeftée
par l'acclamation unanime & réitérée de
leur vive reconnoiffance.
Il feroit difficile de bien rendre tout le
charme du fpectacle attendriffant que
produifit cette noble aménité , ce ton de
bonté & de bienfaifance , fi naturels à
M. de Sartine , & avec lefquels il fit cette
diftribution ; les éleves y furent beaucoup
plus fenfibles qu'à l'objet même des prix
& à la gloire de les avoir remportés ; les
fpectateurs attendris ne purent retenir ces
larmes délicieufes qu'un plaifir de cette
nature bien fenti , fait couler avec abondance
; celles que les bienfaiteurs ont verfées
, font une preuve honorable qu'ils
ont déja joui du prix de leurs bienfaits.
Quelques - uns de ces éleves qui avoient
mérité des prix s'étant trouvés abfents le
jour de cette cérémonie , & ayant appris à
leur retour par leurs camarades ce qui
s'étoit paffé , refufèrent avec chagrin de
recevoir les prix qui leur étoient deftinés ,
& demandèrent avec la plus vive inſtance
à être préfentés à ce digne Magiftrat
difant qu'ils préféroient cet honneur à
celui de toute autre forte de récompenfe.
FEVRIER 1768. 189
Tel eft le pouvoir de la bonté bien entendue
; elle fait non- feulement chérit
celui qui l'exerce , mais encore elle étend
& agrandit , pour ainfi dire , l'âme de celui
qui en eft l'objet , & l'attache à fes devoirs
par les liens de l'honneur , du fentiment &
de la reconnoiffance.
Un citoyen fenfible & vivement affecte
de ce fpectacle , auffi nouveau qu'intéres
fant ,fit fur le champ, ces quatre vers ;
Emule de l'Attique ,
Si Sparte dut fa gloire à l'Ecole publique ;
Ici , des arts nailfans couronnant les progrès
Sartine , c'eſt à toi qu'on devra leurs fuccès !
MATHÉMATIQUE S.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur dis
Mercure.
JE prends la liberté , Monfieur , de vous
adreſſer un problême qui m'a été propofé
par un membre de la Société royale de
Londres , & dont j'avoue n'avoir pu trouyer
une folution générale , & telle que
l'exige la nature du problême. Il y a quelques
années que mon ami & moi , nous
fommes dans l'ufage de nous envoyer mutuellement
de pareilles énigmes à déchif190
MERCURE DE FRANCE.
•
4
frer ; & quoique les devoirs de ma charge
ne me permettent guère de me livrer , autant
que je le fouhaiterois , à ces fortes
d'amuſemens mathématiques , les momens
de loifir que j'y confacre , font toujours
ceux qui s'écoulent le plus rapidement.
J'en excepte néanmoins les agréables quarts
d'heure que j'emploie à la lecture de votre
Journal. Le choix , le bon goût , l'ordre &
la diverfité qui y règnent , le rendent également
inftructif & piquant , & lui affurent
de plus en plus , avec les fuffrages du
public , l'honneur d'être le Journal de la
Nation.
Si vous croyez , Monfieur , qu'un problême
de mathématique ne dépare point
l'article qui eft deftiné pour les fciences ,
vous m'obligerez très- fenfiblement d'en
faire ufage dans un de vos Mercures , afin
d'exciter par-là quelque jeune Mathématicien
plus habile que moi , à en donner
la folution. C'eft la grâce que j'ofe vous
demander , ayant l'honneur d'être avec les
fentimens les plus diftingués ,
Monfieur , votre , & c.
LE C...... abonné au Mercure.
Toulouse, ce 7 janvier 1768.
FEVRIER 1768. 191
PROBLEM E.
DES Marchands affociés partagent entr'eux
le gain qu'ils ont fait. Le premier
( à raifon de fa mife M ) prend fur le
gain total , une fomme C , avec de ce
qui reftera , après qu'il l'aura prife. Le fecond
( dont la mife , ainfi que celle des
fuivans , à l'exception du dernier , eft inconnue
) prend , fur le refte du gain ,
C- 1 , avec de ce qui reftera . Le troifième
prend c- 2 , avec de ce qui reftera.
Le quatrième aura c- 3 , &c . & ainfi
de fuite jufqu'à celui qui doit avoir le dernier
refte , à raifon d'une mife qui eft la
centième , ou la millième , ou en général
la ( 1 ) neuvième partie de la mife du
.mier.
C-2
pre-
On demande le nombre des affociés , le
gain & la mife d'un chacun.
( 1 ) C'eft- à - dire ,
n
de la mife du premier.
192 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
LIVRE ou Régles des cinq ordres d'architecture
par; JACQUES BAROZZIO DE
VIGNOLLE : nouvellement revu , corrigé
& augmentépar M. B*** . Architecte du
Roi , avec plufieurs morceaux de Michel-
Ange , Vitruve , Manfard , & autres célè
bres Architectes , tant anciens que moder
nes : le tout enrichi de cartels, culs delampe
, paysages , figures & vignettes
très-utiles aux élèves & à ceux qui veulent
apprendre le deffein , en tout ce qui concerne
les arts , fur-tout l'architecture &
L'ornement . Le tout d'après MM, Blondel,
Cochin & Babel , Graveurs & Delfinateurs
du Roi. L'ony ajoint les plus beaux
baldaquins &portails des églifes de France
d'après les meilleurs Archit êtes ; dédié
aux amateurs des beaux- arts , en 1767 .
CE livre eft compofé de vos planches
de 13 pouces de haut , fur 8 de large.
Ce livre d'architecture offre les plus beaux
modèles de toutes les parties de l'art , avec
des explications inftructives ; on croit devoir
FEVRIER 1768 , 195
voir le recommander aux artiftes , & aux
amateurs de l'architecture , comme un recueil
très - riche & très-bien choifi en ce
genre.
On le trouve chez Petit , Marchand
de papier , rue du Petit- Pont , à l'image
Notre-Dame. Il fait envoi pour tout ce
qui concerne l'écriture & le papier reglé
pour la mufique il vend auffi quarante
fortes de cartes d'autel bien afforties , &
fait la commiffion.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
PEINTURE.
PRECIS de la vie de M. RESTOUT ,
Peintre ordinaire du Roi.
JEAN EAN RESTOUT , Peintre ordinaire
du Roi , ancien Directeur , Recteur &
Chancelier en fon Académie Royale de
peinture & fculpture , de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , Sciences &
Arts de Rouen , & de celle des Belles- Léttres
de Caen , naquit à Rouen le 26 Mars
1692 de Marie Magdelaine Jouvenet , foeur
du grand Jouvenet , fous lequel elle fe perfectionna
dans l'art de la peinture , qu'elle
exerça avec beaucoup de fuccès ; & de
Jean Reftout , excellent peintre , à qui la
brieveté de fa vie laiffa peu le tems de fe
faire connoître ; mais qui a fait des chofes
qui ont paffé pour être de M. Jouvenet ,
de l'aveu même de cet habile homme . Il étoit
fils lui- même de Marc Reftout ., très- habile
FEVRIER 1768. 195
peintre , qui avoit perfectionné fes études
en Italie , & l'un des notables de la ville
de Caen , dont il fut échevin. Celui qui
excite aujourd'hui nos regrets , refta en bas
âge , & eût perdu les talens qui lui ont acquis
tant de gloire,s'il n'eût été recueilli parle
grand Jouvenet , fon oncle , avec lequel .
il refta jufqu'à la mort de cet homme célebre
, arrivée en 1717. Il fut agréé la
même année à l'Académie Royale , fur
l'effai qu'il faifoit pour concourir au grand
prix , & faire le voyage de Rome. Ses
projets ayant été dérangés d'une maniere
auffi flateufe , il produifit le beau tableau
appellé Mai , qui eft à l'Abbaye Saint
Germain des prés , qui mit le comble à fa
réputation ; & au mois de juin 1719 , il
fut reçu à l'Académie. Il eft , avec fon illuftre
maître , un de ceux dont notre école
peut s'honorer , & prouver qu'elle peut
fe paffer des fecours de l'Italie pour preduire
des hommes de talent .
En 1729 il époula Marie Anne Trallé,
fille d'un des plus refpectables membres
de l'Académie , qui étoit alors Recteur ,
& en fut depuis Directeur , & dont le
fils , M. Trallé , a aujourd'hui autant de
titres far notre eftime par fes ouvrages que
par la candeur de fon âme.
La pureté des moeurs de M. Reftout , &
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
la bonté de fon coeur , jointes à fes talens ,
ont gravé fa mémoire d'une maniere inef
façable dans l'eftime des honnêtes gens ,
& dans celle des appréciateurs du vrai mérite.
Laborieux à l'excès , il a abrégé fes
jours par des ouvrages de la plus grande
conféquence.
A beaucoup d'efprit il joignit un caractère
de fimplicité & de défintéreffement
qui l'éloignoit de faire fa cour ; il n'a pas
laiffé néanmoins de s'établir une confidération
d'autant plus folide , qu'elle étoit
fondée fur l'eftime. Celle dont l'honora
M. le Régent , fut accompagnée des promeffes
les plus flatteufes , que la mort de
ce Prince laiffa fans exécution. Le goût de
M. Reftout pour l'étude & pour la retraite.
eft peut - être caufe qu'il a joui très - tard
des récompenfes auxquelles il avoit droit ;
il ne les a même pour ainfi dire connues ,
que depuis que M. le Marquis de Marigny,
près de qui le mérite eft la plus valable recommandation
, eft à la tête des arts . Mais
anli , c'eſt à ce même goût pour l'étude ,
que M. Reftout a dû , ainfi que fon illuftre
maître , l'avantage de s'être foutenu jufqu'à
la fin de fa carrière. Nous l'avons vu dans
un tems où on la diſoit finie , montrer le
fuperbe tableau du triomphe de Bacchus ,
fait pour S. M. le Roi de Pruffe. Il y a cu
FEVRIER 1768. 197
quatre ans à la derniere expofition , qu'il
fit voir Orphée & Euripide , tableau deftiné
pour la manufacture des Gobelins ; le re
pas d'Affuerus & autres qui font foi que
fon talent , fondé fur les principes les plus
fûrs , n'étoit point altérépar les années dans
les dernieres de fa vie , où fes forces épuifées
l'avoient obligé de renoncer à fes occupations.
On le voyoit fe ranimer à la
vue des ouvrages qu'on lui montroit ,
& fes confeils étoient auffi juftes´que favans.
Lorfque le Roi vint à Paris pour la cérémonie
de la premiere pierre à Sainte
Genevieve , S. M. fut arrêtée avec plaifir
par le charmant plafond qui eft dans la bibliothèque
de cette maifon , éloge auffi
flatteur que peu attendu , & qui doit faire
regretter qu'il n'ait pas été plus employé
dans cette partie , pour laquelle fes ouvrages
nous difent affez qu'il étoit né.
Après avoir paffé fa vie dans les fentimens
d'une religion qui n'eurent rien
de farouché ni d'affecté , regretté de tous
les honnêtés gens , chéri des fiens , admiré
des connoiffeurs , plein de vertus & de
gloire ; il finit fes jours le premier Janvier-
1768 , âgé de près de foixante -feize ans ,
laiffant un grand exemple à fon fils , dont
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
les premiers effais ont été encouragés , &
dont les voeux & les foins n'ont d'autre
objet que de marcher fur fes traces , &
d'effuyer les larmes de fa veuve refpectable.
Le tems , qui n'a généralement fait
d'impreffion fur les ouvrages de M. Reftout
que de les embellir ; foit par la
fituation du lieu , foit par des caufes que
nul ne peut prévoir , a malheureufement
influé fur celui de St. Germain - des - prés . On
ne peut s'empêcher de regretter que , malgré
la propofition qu'il a faite toute fa vie
aux religieux de cette maifon , de donner
fans nul intérêt fes foins à le réparer , il
n'ait pu obtenir de donner au public & à
lui-même cette fatisfaction .
ARTS AGRÉABLES.
LES
MUSIQ U E.
ES Plaifirs Champêtres , nº . 28 , ariette
à voix feule , & fimphonie ; dédiée à
Mgr le Duc de Noailles , & compofée
par M. Trial , Directeur de l'Académie
Royale de Mufique. Prix 1 livre 16 fols ,
& 3 livres avec les parties féparées. A
Paris , chez M. de la Chevardiere , Marchand
de Mufique du Roi , rue du Roule ,
FEVRIER 1768. 199
à la croix d'or , & aux adreffes ordinaires.
Le goût connu de M. Trial , annonce
combien cette ariette eft agréable.
Simphonia Pariodique , à piu inftrumenti
, due violini , due obfe , o flanti
traverfo , due corni da caccia , alto viola ,
& baffo continuo . Del Sigr . L. C. Mou-
Linghen , gravée par Mlle Vandôme & le ,
fieur Moria , rue dés Foffés M. le Prince .
Prix 2 livres 8 fols. A Paris , aux adreffes
de Mufique. A Lyon , chez M. Caftaud ,
proche la Comédie. A Rouen , chez M.
Magoy , rue des Carmes .
GRAVURE.
LA continence de Scipion , grande &
très -belle eftampe, gravée par M. le Vaffeur,
d'après le tableau de feu M. le Moyne , &
dédiée à M. le Marquis de Marigny , Commandeur
des Ordres du Roi , Lieutenant
Général des Provinces de Beauce & d'Orléannois
, Directeur général des bâtimens
du Roi , &c. eft un morceau digne de
l'attention des amateurs & des vrais connoiffeurs.
Pour en faire juger , nous nous
contenterons de rapporter cette anecdote :
En 1727 , le Roi chargea M. le Duc
d'Antin , alors Directeur général de fes
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
bâtimens , de former un concours où les
plus excellens artiftes fuffent admis. Le Roi
fe propofoit de faire peindre le plat- fond
dufallon d'Hercule , & fon intention étoit
d'en confier l'exécution à celui dont le
tableau paroîtroit avoir remporté le prix ,
au jugement des connoiffeurs. En conféquence
, plufieurs tableaux furent exposés
au vieux Louvre , dans la galerie d'Apollon.
Les artiftes s'étoient furpaffés . Mais
la belle couleur qui règne dans le tableau
de la continence de Scipion , la touche finé
& délicate de le Moyne , les grâces de fon
pinceau , réunirent en fa faveur tous les
fuffrages ; & le Moyne fut choifi.
Nous ajouterons feulement que l'eftampe
, à la couleur près , préfente aux
yeux tout ce que cet excellent ouvrage
offre d'intéreffant.
On la trouve chez l'auteur rue des
Mathurins , vis - à - vis celle des Maçons
où l'on pourra en même temps fe procurer
deux autres eftampes de moindre format :
favoir , le faune enchaîné , d'après Ph. Lør.
dédiée à M. de la Ponce , Commiffaire des
Guerres & de l'Artillerie de France ; &
la gaietéfans embarras , d'après M. G. M.
Krans , dédiée à M. de Fréminville , Tréforier
de l'hôtel royal des Invalides. L'un
& l'autre font également honneur au burin
de M. le Vaffeur.
FEVRIER 1768. 201
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
N a continué fur ce théâtre , avec le
même fuccès , la Paftorale héroïque de
Titon & l'Aurore. Le vendredi 29 , & le
dimanche 31 janvier , Mlle Dubois a remplacé
Mlle de Larrivée dans le rôle de
l'Aurore , & y a reçu de très-juftes applaudiffemens.
Le jeudi , 4 février , on a donné la première
repréſentation de la repriſe de Dardanus
, tragédie , poëme de M. de la
Bruere , mufique de M. Rameau. Le
mérite univerfellement reconnu de cet
ouvrage , remis pour la quatrième fois au
théâtre , & toujours avec le plus grand
fuccès , prévient fans doute tout ce que
nous pourrions en dire & que nous foinmes
forcés de remettre au Mercure prochain .
Cet opéra , qui ne pouvoit manquer de
réaffir , fera continué le dimanche , le
mardi & le vendredi ; Titon & l'Aurore',
toujours également fuivi , fera donné le
jeudi,
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
T
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON y donna le 25 janvier la première
repréſentation des Fauffes Infidélités , comédie
en un acte & en vers de M. Barthe.
En attendant que l'impreffion de cette
pièce nous mette en état d'en donner un
extrait détaillé , nous ne pouvons qu'annoncer
fon fuccès & y applaudir avec
d'autant plus de raifon , qu'il eft auffi
jufte que généralement avoué.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
UN anonyme , Monfieur , me fait dire
ce que je n'ai pas dit dans une lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adreffer , & s'érige
en vengeur de MlleDoligny, à qui je ferois
défefpéré d'avoir déplu . Ce Monfieur
( pour emprunter fa maniere d'écrire ) a lu
ma lettre avec des yeux finguli erement
difpofés. Vous favez que j'aime tous les
talens , & que j'honore en particulier Mlle
Doligny : ainfi je n'ai voulu manquer , ni
à elle ni aux autres actrices qui font en
poffeffion de plaire aux public. Je n'ai pas
FEVRIER 1768. 203
oublié les obligations que je peux avoir à
quelques - unes d'elles , & je vous prie de
vouloir bien inférer dans votre prochain
Mercure , ma réponſe à la perfonne qui a
cru devoir m'écrire .
J'ai l'honneur d'être , & c.
RÉPONSE de M. P... à M. A. L. M.
Vous me faites dire , Monfieur , « que
و د
» pour intéreffer & faire illufion , les rôles
d'ingénuité devroient être joués par des
» ames innocentes & des voix pures , &
» que cela ne peut fe trouver que dans les
» fociétés particulieres, nos actrices n'ayant
ود
»
que
de l'art ».
Non , Monfieur , quoique j'habite à
Argenteuil depuis quelques années , je n'ai
pas oublié à ce point là le langage de la
capitale. Voici comme je m'étois exprimé.
« Je ne fais fi , pour les âmes délicates ,
» les repréſentations particulières n'au-
» roient pas un attrait plus fenfible que nos
repréfentations publiques. De jeunes
» perfonnes bien élevées & pleines de can-
» deur , donnent , ce mefemble , un carac-
» tère de vérité à leurs perfonnages , que
» ne peut imiter qu'imparfaitement l'art
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
» de nos actrices ... Ce n'eſt qu'à des âmes
innocentes , à des voix pures , qu'il con-
» vient d'emprunter le langage de l'ingé-
» nuité & de la vertu , & l'on ne peut
»
guères fe diffimuler que l'imagination
» en foit fouvent bleffée à nos fpectacles ,
» par la fingulière diffonnance qui fe trouve
» pour ainfi dire , entre le perfonnage &
» l'actrice. L'illufion en fouffre , & c » .
Vous remarquerez , Monfieur , que je
ne m'exprime qu'en doutant , & que je
n'ai pas employé le ton décifif que vous
me prêtez . Vous obferverez encore que le
mot fouvent dont je me fuis fervi , ne fignifie
pas toujours , & que par conféquent
je n'ai pas dit que l'ingénuité & la décence
que vous appellez cela , ne pouvoient
fe trouver que dans des fociétés
particulières.
Oferois je à préfent vous demander à
vous - même , Monfieur , en quoi Mlle
Doligny & quelques autres actrices peu
vent être compromiſes dans la lettre que
je ne vous ai point écrite , & à laquelle
vous répondez ? S'il eft permis d'être ga--
lant , il ne faut pas être injufte , & je doute
que Mile Doligny vous fache beaucoup de
gré de la querelle que vous me faites , pour
avoir un prétexte de faire fon éloge.
Pour moi , Monfieur , je vous remerFEVRIER
1768. 205
eie cependant de l'occafion que vous m'offrez
de témoigner publiquement mes fentimens
pour elle. Quoique je ne lui aie pas
vu jouer le rôle de Nanine , & que je n'aie
pas eu le bonheur d'être redevable à fes
talens , je lui rends la même juſtice que
vous. Vous dites qu'elle joue Nanine à
merveille , & que fa conduite , fon honnêteté
& fes maoeurs font également irréprochables.
C'eft précisément ce que j'ai
dit , Monfieur , qu'une perfonne décente
& remplie de candeur répandoit plus d'intérêt
qu'une autre fur un rôle d'ingénuité .
Vous voyez que nous fommes d'accord
& que vous pouviez louer cette aimable
actrice , fans fuppofer que ma lettre à l'Auteur
du Mercure fût injurieufe pour elle.
Cet Auteur n'auroit pas imprimé une injure
, & je n'ai pas le talent de chercher
des prétextes pour en dire.
Il est vrai , Monfieur , qu'il y a quelque
tems que je n'ai vu la comédie françoife
, & ce n'eft pas par indifférence.
pour les acteurs ; vous pouvez en deviner
toute autre raifon : mais je ne vois pas
pourquoi vous ajoutez que cela paroît
d'autant plus extraordinaire que j'ai un
théâtre dans ma maison. Sans vouloir me.
comparer en rien à l'homme du monde
que j'honore le plus , vous me permettrez
de vous dire que M. de Voltaire , qui n'a
206 MERCURE DE FRANCE.
pas fréquenté nos fpectacles depuis envi
ron dix- fept ans , n'en a pas moins un
théâtre à Ferney. Je ne fuis pas tout-à fait
auffi étranger aux amuſemens de la capitale
que vous paroiffez le croire , & j'ai toujours
eu l'honneur de vivre avec des perfonnes
qui fe connoiffent aux arts , & même qui
font dignes de les protéger.
A Argenteuil , ce 29 janvier 1768 .
COMÉDIE ITALIENNE.
L'ISLE SONNANTE *.
CEUX Ceux qui dans les Arts cherchent à
ouvrir des routes nouvelles , courent fouvent
le rifque de s'égarer , ou de voir
leurs efforts infructueux . L'Auteur de l'Iſle
Sonnante a fait affez entrevoir fon deffein
pour qu'on puiffe affurer quelles étoient
fes vues . Dans le genre nouveau qui a entrepris
de lier la mufique à des fcènes de
comédie , & qui même fe fert d'elle pour
rendre les paffions , les fentimens & les affections
de fes perfonnages , il fe rencontre
bien des difficultés. L'Auteur de l'Ifle Sonnante
a fans doute fait la remarque , que
dans une intrigue filée , dont le mérite
* Opéra Comique en 3 actes. A Paris , chez
C. Heriffant , rue Notre- Dame.
FEVRIER 1768. 207
faeft
d'être fimple , & où il n'étoit pas
cile de donner à la mufique des motifs
variés , tant pour le fond que pour la forme
, tant pour la mélodie que pour le
mouvement , & qu'il n'étoit pas poffible
de paffer , fuivant le précepte de Boileau ,
du grave au doux , du plaifant au févère ,
il falloit employer un fond original &
même fingulier , qui , à la faveur de ce
que j'appellerai fon extravagance , autorifât
tous les changemens dont le muficien
a befoin ; un fujet fantaſtique , un conte
des mille & une nuit fembloit permettre
au muficien de fe fervir de toutes les reffources
de fon art.
" Le Chevalier Durbin & Célénie , que
j'aurois mieux aimé nommer , par cette
raifon , le Prince de Balfora & la Princeffe
de Cachemire , deſtinés l'un à l'autre
par les loix de leur empire , ne pouvoient
s'unir fans la crainte des plus grands malheurs
, fi la Princeffe n'avoit pour le Prince
l'amour le plus tendre , & ne le lui avouoit
publiquement. D'un autre côté , il étoit
défendu au Prince de lui parler de fa paffion.
Le Prince , par les ordres d'un génie ,
s'embarque avec la Princeffe ; il confulte
une fée fur les fuccès qu'il efpère ; elle lui
dit : mon fils , Célénie ne te dira qu'elle
t'aime que lorfqu'elle ne parlera plus , &
208 MERCURE DE FRANCE.
tu ne fauras ce qu'elle penfe que lorsqu'elle
ne penfera pas. L'écuyer amoureux de la
fuivante , confulte auffi la fée ſur ce qui
le regarde elle lui répond qu'il ne fera
jamaisfi loin de réuffir dans fes amours , que
lorfqu'il enfera plus près. Ce font ces oracles
inintelligibles pour ceux qu'ils intéreffent
, qui font la bâfe de cet opera comique.
Le Prince & la Princeffe ( ou fi
on l'aime mieux , Durbin & Célénie ) remontent
fur leur vaiffeau , la Puiffance fupérieure
qui les gouverne les fait arriver
par le chemin le plus droit à l'Ifle Sonnante
ou l'Ile de la Mufique. Dans cette ifle la
Mufique eft la première divinité. On ne
parle qu'en chantant , le Roi , la Cour
le peuple ne fe fervent jamais de la profe ;
quelquefois des vers fans chant , mais par
affectation , ou par mépris pour ceux à qui
on parle. C'eſt en cet inftant que la pièce
commence.
›
Durbin exprime fon chagrin de n'en
tendre que rimer , frédonner , chanter ; il
eft inquiet fi on rendra à la Princeffe le
vaiffeau fur lequel ils font venus. Elle
arrive , & lui apprend une nouvelle plus
affligeante , c'eft que le Sultan eft amoureux
d'elle ; il lui a fait faire la déclara
tion de fa tendreffe , d'une manière à né
laiffer aucun doute à perforine. Cette déFEVRIER
1768. 109
claration , qui eft en ariette , avec un grand
accompagnement de fanfares , lui a été
apportée , préſentée & exécutée par une
armée de muficiens. Elle lui a fait une
réponſe dans la même forme , où elle le
traite avec le plus grand mépris. Darbin
imagine un moyen pour fe faire un appui
contre le Sultan , c'eft de faire paffer entre
les mains de la Sultane favorite , de
la tendre Mélophanie , la déclaration du
Sultan , & la réponſe de Célénie . Le Sultan'
arrive , il ordonne à fes gardes de conduire
dans fon palais le Prince & la Princeffe
. Il explique enfuite à fon confident
fes intentions fecrettes : il veut , en excitant
la jaloufie de Mélophanie , ranimer
la chaleur du fentiment qui femble éteint
dans fon coeur , Il trouve que c'eft un paife
temps agréable de défefpérer des amans ,
de voir leurs petits tourinens , leur douleur
refpectable : ceci produir un duo de
l'effet le plus agréable , & finit le premier
acte.
L'écuyer du Prince fait remettre la déclaration
& la téponſe à la Sultane , qui
exprime le défefpoir le plus vif. Elle fait
au Sultan les reproches les plus amèrs ;
mais un esclave annonce qu'on vient
d'exécuter une tempête en préfence de
Célénie ; que la mufique trop ſcientifique
a frappé fes organes trop foibles & qu'elle
210 MERCURE - DE FRANCE.
en eft devenue folle .Elle arrive fur la scène
& dans les propos que lui fait tenir la folie
la plus complette , elle parcourt différens
caractères de mufiques , de force , de tendreffe
de gaieté. Son amant paroît , alors
elle accomplit l'oracle de la fée ; elle ne
dit pas qu'elle l'aime , elle le lui chante ;
elle dit ce qu'elle penfe lorfqu'elle ne
penfe pas , puifqu'elle eft folle. Ceci produit
un trio du plus grand effet , entre le
Sultan , Durbin & Célénie. Le Sultan eft
confolé de cet accident par la certitude,
où il eft que fon magicien Prefto guérira
Célénie , en lui parlant en profe toute unie.
Ceci finit le fecond acte.
La Sultane favorite a fait préparer le
vaiffeau des étrangers. Ils doivent fortir
de l'Ifle à l'infû du Sultan. Mais il a tout
appris par fon magicien Prefto. Ce magicien
s'eft donné le cruel plaifir de tourmenter
l'écuyer Zerbin & fa maîtreffe. Il
les a attachés à un faiſceau d'inftrumens .
Par le pouvoir de fa magie ils ne peuvent
fe voir ni fe donner la main . Pour les
délivrer , à la prière du Sultan , il évoque
le démón de la mufique par un morceau
chromatique. Le génie de la mufique paroît
, il les défenchante. La Sultane reçoit
les adieux de ces étrangers , lorfque le
Sultan paroît & les fait arrêter. Mélophanie
eft dans un défefpoir qui fe change bienFEVRIER
1768. 21I
tôt dans la joie la plus vive. Le Sultan
avoit ordonné le départ des étrangers ; il
les accable de préfens , & finit par ce duo
chanté par lui - même & par Mélophanie :
Que Durbin aime Célénie ,
Je n'aimerai jamais que vous ,
Que vous , belle Mélophanie , &c.
La pièce eft terminée par un choeur ,
dont les paroles font :
Ah ! déployons toute notre harmonie ,
Faifons briller les éclairs du génie , &c.
& la musique juftifie les paroles.
Si l'Auteur n'a defiré que fournir des
motifs nouveaux , agréables , variés , de
force , de tendreffe & de mufique , on
ne peut qu'applaudir à fon ouvrage ,
ainfi qu'à la gaieté , pour ne pas dire à la
folie qui y règne par- tout , & fur le but
critique , qui n'eft au fond qu'une plaifanterie
fans amertume , contre le genre des
pièces à ariettes en général . Nous ajouterons
que prefque toutes les ariettes font
bien faites , & foigneufement rimées , ce .
qui dans une pièce en mufique peut être
regardécomme une feconde mélodie . Nous
n'en donnerons que deux pour exemple ;
F'une dans le goût badin , l'autre dans le
goût des fentimens .
212
MERCURE
DE FRANCE
.
Ariette du Sultan à Célénie.
Je ne réponds aux épigrammès ,
Je ne repoule les traits
Des belles dames , des belles dames ,
Qu'en adorant leurs attraits ,
Qu'en les embrâfant de mes flâmes.
Quand lear haine s'éteint , c'eft alors , qu'en leurs
âmes ,
L'amour , pour moi , s'allume après. ,
Et voilà comme il faut qu'on le venge des femmes
Eu adorant leurs attraits ,
En les emorafant de mes fâmes.
Ariete dans le goût tendre.
Mélophanie au Sultan quifemble l'abandonner."
Des cris du défelpoir je fauri me défendre.
Je ne veux plus te faire entendre
Qu'une douleur tencre ,
Des foupirs pleins de douceur.
Ah ! fans en être ému peux-tu me voir répandre
Des larmes qui partent du coeur !
Une douleur tendré ,
Des larmes qui partent du coeur
Ne peuvent donc me rendre
Ton amour & mon bonheur ,
Et diffiper ton erreur ?
Dans les premiers jours de la repréfentation
, quelques perfonnes avoient penſé
FEVRIER 1768. 213
que l'Ifle Sonnante étoit la critique d'un
ouvrage connu , ( ainfi que nous l'avons
déja dit dans le dernier Mercure ) mais
il avoit été repréfenté long- temps auparavant
fur le théâtre pour lequel il
avoit été fait. L'accident arrivé à l'une
des premieres actrices de la Comédie Italienue
, & qui retardoit la repréſentation
d'une pièce prête à être donnée , a occa
fionné celle de l'Ifle Sonnante , qui, fans
cette circonftance , n'auroit peut- être jamais
paru en public, Mais les comédiens ,
dont le zèle & l'intelligence ne peuvent
être trop loués , l'ont apprife , répétée , &
donnée en moins de quinze jours , malgré
la rigueur de la faifon,
Le mercredi , 27 janvier , on a repré
fenté , pour la première fois , les Moiffonneurs
, pièce en trois actes & en vers
mêlée d'ariettes . Paroles de M. Favart ,
mufique de M. Duni , qui a eu la plus
grande réuffice , & dont nous rendrons
compre , avec plaifir dès que la pièce imprimée
nous fera parvenue .
CONCERT SPIRITUEL.
APRÈS une fymphonie on a exécuté
Exfurgat Deus, beau motet à grand choeur
de la Lande, M. Fiſcher , hautbois de la
214
MERCURE DE FRANCE.
chambre de S. A. E. de Saxe , a rendu avec
beaucoup de talent , & a été fort applaudi ,
un concerto agréable de fa compofition.
M. Touvois a chanté Dominus regnavit ,
motet de baffe-taille à voix feule de M.
Milandre. La beauté de fon organe , & la
précifion de fon chant ont mérité des éloges .
M. Duport le jeune , élève de M. Ton
frère , a exécuté fur le violoncelle une
fonate accompagnée par M. Duport , l'aîné.
Une exécution précife , brillante , étonnante
, des fons pleins , moelleux , flatteurs,
un jeu fûr & hardi , annoncent le plus
grand talent , & l'enſemble des deux inftrumens
dans des mains fi habiles , a été
fur-tout remarqué comme une choſe rare.
M. Godard a chanté , avec beaucoup de
goût , un motet à voix feule de M. le
Chevalier Gluk , célèbre & fçavant Muficien
de Sa Majefté Impériale. Le Concert
a fini par Diligam te , Domine , motet à
grand choeur de M. Gibert. La mufique
de ce motet , dans le genre Italien , a été
entendue avec plaisir.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de février 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , le 12 février 1768.
GUIROY.
FEVRIER 1768. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
TRADUCTION libre du commencement du
troifième chant du Paradis perdu de Milton. p. 4
PRIÈRE de Zélis à l'Amour. ୨
L'AMITIÉ. Vers à Mlle Julie F. & Emmanuel B. 12 a
VERS au bas du portrait de M. Boulogne de Saint-
George.
L'Amour & la Jaloufie. Conte Grec.
13
14
MADRIGAL à Mde de * * . fous le nom de Rofine. 20
STANCES fur la mort de mon ami .
FRAGMENS d'une épître à un Critique.
EXEMPLE de Juftice Turque.
EPÎTRE à M. de. . . . . . .
21
23
28
31
LA Rofe & l'Etourneau . Fable à Mde la P. d'H. 33
VERS chantés par Mlle de Montm **** . à Mde la
Comtelle , fa mère , le jour de fa fête .
EPIGRAMME.
TRAIT hiftorique remarquable.
36
38
IMPROMPTU .
Ibid.
39
Le Voyageur & le Fruit fauvage. 46
Avis aux abfens . Conte.
48
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
49
SI
CHANSON .
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle*** . à M*** . fur la lettre Z.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure ,
fur l'explication d'un paffage d'Horace.
ANNONCE d'un cabinet , &c .
EXTRAIT des Réfléxions fur l'Héroïde.
52
53
70
74
76
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure. 78
Avis au public.
80
85
PRÉCIS de la méthode d'adminiftrer les pilules
toniques dans les hydropities.
DICTIONNAIRE raiſonné univerfel d'hiſtoire naturelle
.
HISTORIA anatomico - medica , c'eft- à-dire , hif
toire anatomico- médicinale , & c . 94
86
117
OEUVRES de Jean Racine, avec des commentaires 99
MES Fantailies ; par M. Dorat.
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,, anecdotes
, extraits remarquables , &c.
I22
Henri IV , ou la Réduction de Paris , poëme en
trois actes .
ANNONCES de Livres.
114
126
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES,
ACADÉMIE Ș.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles- Lettres de Dijon. 149
MEDECIN E.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , concernant les
effers de l'oximel colchique.
169
OBSERVATIONS fur le remède de M. de la Richardrie
, contre les fleurs - blanches.
ECOLE Royale de dellein .
182
185
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure, 189
LIVRE ou régles des cing ordres d'architecture . 192
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
PRÉCIS de la vie de M. Reftout .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
GRAVURE,
ARTICLE V. SPECTACLES.
194
198
199
OPÉRA. Comédie Françoife . Comédie Italienne .
Concert Spirituel. 201 , 202 , 206 , 214 .
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine
MERCURE
་
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS 1768.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Gaskin
A PARIS,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
On enverra le Mercure par la Pofie ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eſt- à - dire , 24
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
liv.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avancé au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refieront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1768.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS au Baron DE WENZEL , au fujet
de la vue qu'il vient de rendre au Duc
DE BEDFORD .
O prodige étonnant ! en croirai -je mes yeux ?
Les ombres de la nuit font place à la lumière ,
Bedford jouit enfin de la clarté des cieux ,
Et l'éclat du foleil fait baiffer fa paupière.
A iij
? MERCURE DE FRANCE.
De furprie & de joie accablé tour à tour ,
Il ne peut exprimer le tranfport qui l'agite ;
Il parle , & d une voix étouffée , interdite :
Quel eft le Dieu , dit - il , qui m'a rendu le jour ?
De revoir mes amis je lui dois l'avantage ;
Qu'il vienne recevoir un hommage éternel ,
Quemes premiers regards contemplent fon image;
Il approche à l'inftant & reconnoît Wenzel.
Oui , c'est toi qu'il contemple , étonnant de Wenzel,
Toi qui viens d'opérer ce prodige admirable ,
C'eft aux foins bienfaifans de ta main fecourable
Qu'il devra déformais un honneur immortel.
EPIGRAMME contre ceux qui débitent mal
les fermons d'autrui. A l'imitation de
Martial.
QUOD
VOD recitas , COTINE , opus eft fublime
RUXI :
Sed , malè cum recitas , incipit effe tuum.
Traduction.
Cs que prêchoit jadis le fublime la Rue ,
Le fier Abbé Cotin nous le prêche aujourd'hui .
Mais il le dit fi mal qu'on perd l'auteur de vue
Au point qu'on croit d'abord que la pièce eft à lui,
R. Duc...
MARS 1768 .
MONOLOGUE d'un fils qui , dans une
bataille , tue fon père qui étoit dans le
parti ennemi , & qu'il reconnoît en lui .
ôtant fon cafque.
Q UEL objet le préfente à mes regards furpris
Que vois-je ! .. un fonge affreux trouble - t- il mes
efprits ;
Ou veillai -je ? .. D'horreur mon âme épouvantée...
En vain fe doute encore... O valeur détestée !
O désespoir ! ô rage ! & comble de forfaits !
C'eft lui même , c'eft lui... je reconnois fes traits !
Ciel , ô ciel ... j'ai défait un ennemi perfide ,
Mon triomphe fatal m'a rendu parricide ,
C'est mon père ! .. & la voix du fang qui m'a
formé ,
Ne s'eft pas fait entendre à mon coeur alarmé !
O nature n'es- tu qu'une vaine chimère ? ..
Quoi ! mon bras m'a prêté fon fecours ordinaire ?
Quoi ! pour le dérober à mes bouillans tranfports
Aucun autre ennemi ne s'eft offert alors ! ...
O trifte & cher objet de l'amour le plus tendre ,
C'eft on fang malheureux que jeviens de répandre :
Tu meurs ! .. & c'eft ton fils qui deviens ton bourreau
! ...
Ah ! ton fils avec toi va defcendre au tombeau !
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Eh ! que me fert , hélas ! que me ſer : une vie ;
Qui d'ennuis , de remors fera toujours fuivie ? ..
Qui j'embraffe du moins ton vifage fanglant
Je fuis ton meurtrier , mais je fuis ton enfant ! ..
Tu détournes les yeux ! cher auteur du mon être ,
• Ne fuis je plus ton fils , crains - tu de me connoître ?
Ne pourrai- je appaifer tes mânes malheureux ?
Je ne faurois te rendre à la clarté des cieux ;
Mais fi , pour te fléchir , pour expier mon crime ,
Ton ombre veut du fang , tiens... voilà ta victime .
( Il fe perce ).
*
EPOQUE de l'hiftoire , pourfervir de préliminaire
au difcours ci-joint.
VERS le 15 juillet 1548 * le peuple de
Guyenne s'étant mutiné , Henry II y envoya
le Connétable de Montmorency avec
une forte armée.
Pendant qu'on en faifoit la levée , le Roi
de la Baloche & Suppôts s'offrirent au
Roi. Ils étoient environ fix mille hommes ,
qui firent fi bien leur devoir , qu'à leur
retour , le Roi voulant reconnoître leur
fervice , leur demanda quelles récompenfes
* Ferriere , Dictionnaire de Pratique , au mot
Bafoche.
MARS 1768. 9
ils defiroient. Ils répondirent qu'ils n'en
vouloient aucune , & qu'ils étoient prêts
de fervir Sa Majesté où Elle voudroit les
envoyer.
Le Roi , content de cette réponſe , leur
donna , de fon propre mouvement , la
permiffion de faire couper dans fes bois
tels arbres, qu'ils voudroient choifir en
préſence du Subftitut du Procureur général
aux Eaux & Forêts , pour fervir à la
cérémonie du plant du mai ; & , pour fournir
aux frais de cette cérémonie , il leur
accorda tous les ans une fomme à prendre
fur le domaine , fur les amendes adjugées
tant au Parlement qu'en la Cour des
Aydes.
DISCOURS prononcé le 9 août 1767 , à
l'entrée de la forêt de Bondy , par l'Avocat
général de la Bafoche du Palais à
Paris , en préfence de MM. les Officiers
de la Maîtrife des Eaux & Forêts ,
au fujet de la cérémonie du mai .
MESSIEURS ,
SERVIR le Prince & la Patrie par des
faits glorieux , rendre fa mémoire à jamais
illuftre, laiffer à la postérité l'empreinte
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
de fes belles actions , tels doivent être les
defirs & le but du vrai citoyen.
Qu'il eft flatreur , Mefleurs , pour notre
Corps , d'avoir produit des citoyens utiles
au Roi & à la Patrie ! Que je me retrace
avec joie cette heureufe époque où nos
prédéceffeurs eurent l'avantage de fervir
le Prince & l'Etat ! Ils firent leur devoir ;
& le Roi , content de leurs fervices , daigna
les reconnoître .
Après avoir fatisfait le Roi & la Patrie ,
ces braves citoyens vouloient reprendre
tranquillement l'étude des loix , mais l'oeil
vigilant de Henry ( 1 ) fut bien les diftinguer
; fon coeur généreux les laiffa les
arbitres de la récompenfe , & , dignes fujets
de ce grand Prince , ils furent bien
en ufer.
tat ,
Ils étoient des citoyens précieux à l'Eils
venoient d'en donner des marques ,
leur fang avoit coulé pour leur Roi , ce
fang lui appartenoit jufqu'à la dernière.
goutte , ils brûloient de le verfer pour lui
tout entier ; le choix de la récompenfe fut
bientôt fait : nous fommes prêts de fervir
Votre Majesté par- tout où Elle voudra
nous envoyer , répondirent nos prédéceſfeurs
, c'est le feul bonheur où nous afpirons
, c'est notre récompenfe .
( 1 ) Henry II, pour lors régnant.
+
11
MARS
1768.
1
Quels traits de lumière paffent jufqu'au
fond de mon âme ! Que mon coeur eft
tendrement ému au récit de vos belles
actions ! Vous fûtes grands , il eft vrai ,
mais votre maître le fut bien davantage :
content de votre réponſe , il voulut vous
rendre chers à la poftérité , il daigna prendre
foin lui- même des honneurs du triomphe
; il le fit , & vous triomphâtes .
Que cette époque foit à jamais gravée
dans nos coeurs. C'eft à ce Roi généreux
& à fes fucceffeurs que nous devons le
bonheur , chers citoyens , de célébrer , en
ce lieu champêtre , votre mémoire , qu'il
me foit permis de le dire , dans les tranfports
de l'allégreffe la plus pure ,
Ex illo celebratus honos latique minores
fervavere diem ( 2 ).
Il est bien doux pour nous , Meffieurs ,
de participer au triomphe de nos prédéceffeurs
; nous venons en ces lieux recueillir
les bienfaits de nos Rois , & dans quel
temps ! au fein de la paix la plus profonde :
elle eft votre ouvrage , ô grand Roi ! votre
amour paternel pour vos peuples a ramené ,
au milieu des orages , le calme le plus
( 2 ) Virgile , Ænéïde , liv . v111 , hift . de Cacus,
monftre tué -par Hercule.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
profond à l'Europe . Puiffant Génie de la
France , veille à jamais fur la tête facrée
du meilleur des Rois !
Et vous , ( 3 ) Meffieurs , qui êtes les
difpenfateurs des graces qui nous font
accordées par nos Rois , vous qui vous en
acquittez avec tant de dignité , portez aux
pieds de notre Monarque chéri & nos
coeurs & nos voeux ; affurez -le que nous
fommes tous pénétrés des mêmes fentimens
qui ont animé nos prédéceffeurs ; &
que la postérité apprenne à jamais qu'il eft
beau de fervir fon Roi & fa Patrie .
Conclufions.
Flattés d'une douce efpérance , au milieu
de cette affemblée , environnés de ce fexe
charmant qui fait le bonheur de la vie ,
nous requérons qu'il vous plaife , Meffieurs
, ordonner que délivrance nous fera
faite , en la manière accoutumée , de deux
arbres qui feront pris dans les bois de Sa
Majefté , pour fervir à la cérémonie du
plant du mai. A cet effet , enjoindre aux
Gardes de la forêt & à tous autres qu'il
appartiendra d'en faciliter la coupe & le
tranfport; & pour parvenir au choix d'iceux,
ordonner que la forêt nous fera ouverte .
( 3 ) MM. de la Maîtriſe des Eaux & Forêts.
MARS 1768. 13
A M ***. en réponſe à des louanges maladroites
adreffées à une Demoiſelle jeune
& jolie.
DEE Chloé j'étois l'amant ,
Je loûrois fon humeur folâtre ,
Son efprit & fon enjoûment ,
Ses caprices qu'on idolâtre ,
Et tout ce qu'elle a de charmant.
Tu vantes fa philofophie !
A fille tant -foit -pen jolie ,
Eft- ce - là faire un compliment ?
Après le plus tendre langage ,
Tu viens lui jurer du reſpect .
Ami , du reſpect à ſon âge !
Rien de plus freid qu'un tel hommage ,
Et fur-tout rien de plus fufpect.
Tu dis que pour plaire à ta belle ,
Il faudroit être Anacréon :
Ce fut fans doute un grand modèle ;
Mais tu fais qu'il étoit barbon.
Songes-tu , lorfque de fa lyre
Tu regrettes les doux accens ,
Que de nos jours Phabus infpire
Des Anacréons de trente ans ?
14
MERCURE DE FRANCE .
J'en connois un , dont il s'honore ;
Qui , dans fon aimable gaîté ,
Digne de chanter la beauté ,
Eft tout prêt à mieux faire encore .
Rien de plus frais que fes bouquets ;
Le goût fourit à ſes faillies ,
L'amour à fes jolis couplets ,
Et Vénus a les fantaifies *.
Ami , fi je voulois chanter ;
Surtout
, fi j'aſpirois à plaire ,
Voilà le maître qu'à Cythère
De ce pas j'irois confulter.
* Titre des poéfies fugitives de M. Dorat.
Par M. MUGNEROT.
MADRIGAL à Mlle S. DE P ...
DEE Vénus & d'Hébé vous avez les attraits ,
De toutes deux en nous offrant l'image ,
Aimable Eglé , c'eft avoir en partage
La jeuneffe de l'une & de l'autre les traits .
MARS 1768. IS
BALKIS.
CONTE ORIENTAL *.
UN Marchand de Bafra , nommé Mourad
, très - zélé Muſulman , avoit abandonné
fon commerce , qui ne l'avoit point enrichi
, pour fe livrer entièrement à la dévotion
, & occupoit une très-petite maiſon
dans l'une des extrêmités de la ville. Il
étoit veuf & n'avoit qu'une fille qu'il
avoit élevée dans la crainte du Tout Puif
fant & dans la pratique de toutes les vertus
de leur religion. Tous deux enfin étoient
contens & croyoient pofféder tout parce
qu'ils ne defiroient rien .
Quelques foins que prît Balkis ( c'étoit
le nom de la fille ) de fe cacher aux yeux
de fes voifins pour vivre dans une plus
parfaite abnégation des chofes de ce monde ,
elle fut pourtant recherchée jufques dans
le fond de fa folitude . Le bruit de fon
mérite y attira plufieurs amans qui vouloient
en faire leur femme , & de qui
l'empreffement eût été bien plus vif encere
fi l'on eût fu que fes attraits égaloient fes
vertus .
* Tiré de la Légende des Mufulmans .
16 MERCURE DE FRANCE.
Mourad , en réfléchiffant fur la médiocrité
de fa fortune , eût defiré de la marier
à quelque riche commerçant. Mais à l'averfion
que Balkis lui témoigna pour le mariage
, le bon homme craignit , en inſiſtant
trop fur ce point , de chagriner fa fille.
Non , mon père ! ( lui difoit- elle ) non ,
je ne puis me réfoudre à vous quitter ,
fur-tout à l'âge où je vous vois ; fouffrez
que je goûte toujours avec vous les douceurs
d'une vie qui remplit mes voeux les
plus chers !
Mais l'ange de la mort ayant , quelques
années après , frappé Mourad ; Balkis ,
qui fe trouvoit orpheline & dénuée de
tout efpèce d'appui , levant fes mains &
fes beaux yeux au ciel : ô toi , ( s'écria- telle
) unique efpoir des malheureux ! feul
protecteur des orphelins ! toi qui jamais
n'abandonnas ceux dont la foi compta
fur ton fecours ; toi que la voix de l'innocence
trouva toujours fenfible , écoute
ma prière , & daigne me défendre des
périls dont je me vois environnée !
Les parens de Balkis , après lui avoir
repréſenté combien il feroit peu décent
qu'elle demeurât plus long-temps dans fa
retraite , lui propofèrent pour époux un
jeune homme nommé Valid , marchand ,
connu tant par fes richeffes que par fes
MARS 1768 . 17
moeurs. Balkis d'abord eut peine à s'y réfoudre
, & ne fe rendit à leurs voeux qu'après
s'être bien convaincue que la voix
de tous fes parens devoit être celle du
Ciel.
Elle trouva dans fon époux non -feulement
tout ce qu'on lui avoit promis , mais
encore l'amant le plus tendre & le plus
paffionné. Valid de jour en jour lui découvroit
de nouveaux charmes , s'applaudiffoit
de fon bonheur , eût enfin préféré
Balkis à toutes les beautés de l'Orient.
Mais tremblez , mortels , qui vous croyez
au comble de vos voeux ! cet inſtant même
où la félicité fuprême eft dans vos mains
eft peut-être celui qui doit vous coûter
bien des larmes !
A peine un an s'étoit paffé depuis le
mariage de Valid , qu'il fe vit inopinément
obligé de partir pour les Indes , & de confier
fon époufe & fon commerce aux foins
d'un frère qu'il aimoit & dont il croyoit
être fûr. Les adieux , les regrets & les
craintes des deux époux, fe préfument facilement.
Qu'on fe contente de favoir que
le pauvre Valid , en s'arrachant des bras
de fa Balkis , fut obligé de s'embarquer
fur un vaiffeau qui faifoit voile pour
Surate.
Mais dès que Valid fut parti , Ashraf ,
18 MERCURE DE FRANCE.
( c'étoit le nom du frère ) à l'aſpect de
fa belle-four , qu'il n'avoit point encore
vue , en devint amoureux au point qu'à
peine put- il gagner fur lui d'être huit
jours fans laiffer éclater fes feux.
Tout ce que la timide & vertueufe
Balkis eut à ſouffrir de la paffion.de ce
traître , tout ce que fa prudence eut toujours
le bonheur d'oppofer aux artifices
d'un amant à qui fon époux avoit donné
fur elle tant de droits , feroit trop long à
détailler ; nous dirons feulement que ce
perfide , après s'être bien affuré qu'il tenteroit
toujours en vain de la corrompre ,
& réfolu de s'en venger , fit une nuit cacher
dans la chambre de cette femme un
jeune homme gagné ; qu'il arriva dans
l'inftant même avec quatre témoins , réveilla
tout le voifinage , informa le Cadi
du prétendu forfait dont il venoit de
convaincre Balkis , & la fit condamner
au fupplice des adultères , c'eft à dire , à
être , dès le lendemain , enterrée jufqu'au
col fur le grand chemin de Bafra. L'innocente
Balkis , après avoir publiquement
fouffert l'ignominie de ce fupplice affreux ,
avoit langui pendant le jour entier, dans
l'efpérance que la mort viendroit enfin l'en
délivrer ; lorfque , la nuit de ce jour même ,
un voleur Arabe qui paffoit par -là , frappé
MARS 1768. 12
des cris qu'elle ne pouvoit retenir , s'en
trouva fi touché , qu'après l'avoir tirée de
fon tombeau , & mife en croupe fur fon
cheval , il ſe hâta de la conduire dans un
bois voifin , où les tentes de fes compagnons
venoient d'être dreffées .
La femme du voleur , qui par hafard
fe trouvoit bonne femme , au récit que
lui fit Balkis , verfa des larmes & lui
donna tous les fecours dont cette infortunée
avoit befoin. Tant la beauté , tant les
vertus ont de droits fur les coeurs !
Reftez ici , lui dit - elle , & fouftrez
qu'en vous protégeant nous obtenions du
Ciel qu'une action qui doit lui plaire
efface en partie les forfaits dont fa juftice
a droit de nous punir. Ce cabinet , ajouta telle
, en quelques lieux que nous allions ,
eft déforniais à vous , nul ne pourra vous
empêcher d'y fervit Dieu dans le filence ,
& nous vous défendrons contre quiconque
oferoit entreprendre d'y troubler votre
repos.
Balkis charmée , dans fon malheur ,
d'avoir rencontré cet afyle , ne ceffoit point
d'en rendre graces au Tout Puiffant , tandis
qu'il s'élevoit contre elle un autre orage .
Un Nègre , qui fervoit l'Arabe , épris
des charmes de notre héroïne , faifit un
jour l'inftant où le voleur & fon épouſe
20 MERCURE DE FRANCE.
étoient abfens , & oubliant à la fois ce
qu'il étoit & ce qu'étoit Balkis , ofa la
fupplier de répondre aux fentimens qu'elle
lui avoit infpirés.
Monftre s'écria-t- elle , en frémiffant
de ce qu'on lui offroit , fi tu ne fors dans
le moment , & fi jamais ton indigne tendreffe
ofe encore fe manifefter à mes yeux ,
ton maître faura m'en venger & réprimer
ton infolence .
L'air & le ton de ce propos firent fentir
au Noir qu'une conquête de ce genre
n'étoit pas réfervée pour lui. Mais auffi
vicieux , auffi vindicatif que Ashraf, ilcrut
devoir punir Balkis de fes rigueurs ; & ,
pour y parvenir , voici ce qu'il imagina.
L'Arabe avoit un enfant au berceau , &
pour lequel les deux époux fentoient une
égale tendreffe. Le Nègre , la nuit même ,
après avoir poignardé cet enfant , étoit
entré furtivement dans le cabinet de Balkis
endormie , avoit caché le couteau dans
fon lit ; & , pour mieux fonder les foupçons
, avoit laiffé tomber quelques gouttes
de fang depuis le berceau de l'enfant jufqu'au
lit de l'épouſe de Valid.
Le lendemain , quel réveil pour Balkis !
Le voleur & fa femme également convaincus
, par les traces du fang , qu'elle
étoit l'auteur de ce crime , en doutèrent
MARS 1768 . 20
bien moins encore lorfque le Noir , qui
feignoit d'être furieux , en arrachant fa
victime du lit , fit tomber le couteau que
lui- même y avoit caché. Balkis , accablée
de ce fpectacle inattendu , étoit restée
muette ; & le Noir , pour venger fon
maître , alloit plonger le fatal couteau
dans le fein de cette infortunée , lorfque
l'Arabe l'arrêta . Quoique vivement pénétré
de la mort de fon fils , quoique tout
accufat Balkis , il avoit peine à la croire
coupable ; il prétendoit l'entendre , favoir
quelle raifon l'avoit portée à maffacrer
l'enfant du bienfaiteur qu'elle devoit
chérir. Balkis , qu'étouffoient fes fanglots ,
certifia comme elle put , qu'elle étoit inno
cente ; & fa douleur parut fi naturelle ,
que l'Arabe & fa femme en refentoient
déja quelque pitié , lorfque le Nègre , qui
en craignoit les fuites , fe mit encore en
devoir de la poignarder. Cet excès de fureur
, qui parut fufpect à l'Arabe , acheva
de l'intéreffer pour Balkis . Vaten , dit-il
au Noir , ton zèle t'emporte trop loin ,
Les apparences , il eft vrai , femblent être
contre elle , & cependant je ne faurois la
foupçonner du meurtre de mon fils. Mais
innocente ou criminelle , s'écria - t - il , en
parlant à Balkis , il ne convient plus maintenant
que vous reftiez ici . Votre préfence ,
22 MERCURE DE FRANCE .
à chaque inftant , feroit renaître des regrets
qui nous feroient trop douloureux . Vous
me devez déja la vie , & , loin d'attenter
à la vôtre , allez , & prenez cette bourſe ,
où vous trouverez cent fequins. Si vous
n'êtes point criminelle , je vous les dois
pour fubvenir à vos befoins , & fi vous
I'êtes en effet , je laiffe au Ciel le foin de
vous punir *.
peu
Balkis , pénétrée de reconnoiffance autant
que de douleur , prit congé de fes
hôtes , arriva vers le déclin du jour aux
portes d'une ville diftante de la mer,
& où une vieille femme qu'elle rencontra
offrit de la loger. La femme de Valid
tira fa bourſe , la pria d'aller chercher de
quoi fouper ; au retour de fon hôteffe , elle
lui raconta fon hiftoire , dont celle - ci pleura
beaucoup & toutes deux , après un repas
très - léger , s'allèrent mettre au lit.
Le jour fuivant , Balkis ayant deffein
d'aller au bain , pria la vieille de l'accompagner
; & toutes deux alloient entrer
chez le baigneur , lorfqu'un jeune homme ,
avec la corde au col , les mains liées derrière
le dos , conduit par le bourreau &
fuivi d'une populace immenfe , attira leurs
* Ce trait , de la part d'un voleur , pourra
paroître furprenant ; mais ce voleur étoit Arabe ,
& le texte nous dit qu'il s'en trouve de généreux .
MARS 1768 . 23
regards & toucha Balkis jufqu'aux larmes.
C'étoit , lui dit-on , un débiteur qui , faute
de trente fequins , alloit être pendu .
Qu'on appelle le créancier , s'écria - telle
tout à coup me voici prête à les
payer.
Ce trait d'humanité penfa lui devenir
funefte ; & la populace , empreffée d'en
admirer l'auteur , força Balis non - feule- :
ment de fe dérober à la curiofité des habitans
, mais encore à fortir dans l'inftant
même de leur ville .
Tandis qu'elle fuyoit ainfi jufqu'aux
remerciemens de celui qu'elle avoit fauvé
du trépas ; le jeune homme , qui la cherchoit
, ayant enfin appris la route qu'elle
avoir fuivie , eut peu de peine à la rejoindre
, auprès d'une fontaine où elle fe rafraîchiffoit.
Mais l'extrême beauté de Balkis lui préparoit
de nouvelles alarmes . Le jeune
homme reconnoifant fe montra bientôt
amoureux , crut même fignaler tout l'excès
de fa gratitude en devenant preffant. Sur
quoi la femme de Valid , d'autant plus
indignée qu'elle croyoit avoir plus à s'en
plaindre , après l'avoir menacé d'un poignard
qu'elle portoit à fon côté , le convainquit
fi bien des fentimens qu'il venoit
d'infpirer , qu'il fe leva fans lui répondre
& s'enfuit vers la mer,
24 MERCURE DE FRANCE.
Un vaiffeau qu'il avoit apperçu de loin
venoit de mettre à terre fa chaloupe . Ce
vaiffeau , parti de Bafra , faifoit voile
pour Serendib . Si tôt qu'il en fut informé :
Seigneur , dit-il , en s'adreffant au Capitaine
, je fuis poffeffeur d'une efclave auffi
jeune que belle & dont je ne puis être
aimé. Si vous voulez me l'acheter, je croirai
la punir. Elle eft à quatre pas d'ici.
Allez la voir , & donnez- m'en trois cens
fequins : elle vaut dix fois plus , mais peu
m'importe , elle eft à vous.
Le Capitaine , à l'aſpect de Balkis , ſe
hâta de compter l'argent , le jeune homme
de s'en faifir & de retourner dans la ville.
L'époufe de Valid , malgré fes cris ,
enlevée & conduite dans le vaiffeau ,
apprit avec horreur qu'elle étoit maintenant
efclave , & vit bientôt , en frémif-`
fant , que le Ciel feul pouvoit la préferver
de l'avenir que lui préparoit un maître
auffi ardent que defpotique . Elle invoquoit
déja la mort , & cherchoit même à ſe la
procurer ; lorfqu'une tempête foudaine ,
après avoir , pendant trois jours , menacé
le vaiffeau , le conduifit fur des écueils ,
où il fut bientôt fracaffé , & où tout l'équipage
périt , à la réferve de Balkis & de
fon redoutable maître.
Tous deux pourtant furent féparés par les
flots
MARS 1768. 25
Hots & tranfportés dans des lieux différens .
Balkis , en revenant à elle- même , fe trouva
dans une ifle extrêmement peuplée , &
gouvernée par une Reine.
Les habitans , qui l'avoient vue flotante
fur la mer , l'entouroient , regardoient cet
événement comme un prodige , & l'accabloient
de queftions.
Elle leur raconta fes aventures & les
intéreffa ; fa beauté fit le refte . La Reine
même , qui voulut la voir , qui la goûta ,
qui bientôt en fit fon amie , & qui bientôt
après mourut , la déclara fon héritière....
& voilà Balkis Reine .
Balkis , comme nous l'avons dit , étoit
pieufe , & fes fujets furent tous fes enfans.
Tout profpéroit dans fes Etats ; le Ciel
fembloit prévenir tous fes voeux. Le peuple
enfin , qui la croyoit une divinité , abandonna
le culte du Soleil , & ne crut plus
qu'à l'alcoran .
Balkis enfin fit des miracles , ( car la
vertu feule en eft un ) elle en fir , dis -je ,
d'une espèce affez frappante pour attirer
dans fes Etats tous les dévors des nations
circonvoifines ; tous les pécheurs enfin qui ,
fur le bruit de ce que le Ciel avoit daigné
faire pour elle , en efpéroient quelque
fecours , foit pour l'âme , foit pour le corps.
On lui apprit un jour que fix
B
26 MERCURE DE FRANCE .
étrangers , logés au même Caravanferail * ,
defiroient d'être admis à fon audience : que
l'an des fix étoit aveugle, l'autre hydropique ,
& le dernier paralytique. Balkis , en leur
permettant de paroître , étoit affife fur fon
trône , environnée de cinquante efclaves
de fon fexe , richement parées , & des plus
grands Seigneurs de fes Etats .
La Reine étoit voilée , ainſi que les
efclaves de fa Cour. Les étrangers fe profternèrent
, & n'oferent lever les yeux
que dans l'inftant où elle demanda quel
étoit le motif de leur voyage , & de quel
pays ils venoient.
Grande Reine ! s'écria l'un d'entre eux ,
nous fommes fix pécheurs qui venons implorer
votre fecours auprès du Tout- Puiffant.
Parlez plus clairement , lui dit la Reine ,
après les avoir fixés tous les fix : je ne puis
rien pour vous fi vous ne racontez publiquement
vos aventures , & fur- tout à vous
en cachez la plus légère circonftance .
De mon côté , dit le premier , vous
ferez obéie . Je fuis un marchand de
Bafra. J'avois eu le bonheur d'époufer
une jeune perfonne auffi vertueufe que
belle. Je l'adorois , & me flattois d'en
être aimé lorfque , forcé de m'abſenter
* Efpèce de grande hôtellerie.
MARS 1768 . 27
pour quelque temps , je la confiai à mon
frère , à cet aveugle que voici , qui
m'apprit , à mon retour , qu'après avoir
été deshonoré par l'infidèle , la juftice
m'avoit vengé en la faifant enterrer toute
vive ; & que les pleurs que lui avoit coûtés
ce malheureux événement lui avoient fait
perdre la vue. C'est l'intérêt de ce frère
ficher qui m'amène à vos pieds pour vous
prier , puiffante Reine , de daigner implorer
le Ciel en fa faveur !
Balkis , en reconnoiffant fon époux ,
avoit penfé mourir de joie autant que de
furprife. Après s'être remife de fon trouble
: eſt- il bien vrai , lui dit - elle , que ta
femme t'avoit trahi? Parle ; qu'en penſes -tu ,
dans le fond de ton coeur ? .. En me rappellant
fes vertus , s'écria - t- il , je ne le crus
jamais.
C'en eft affez , lui dit- elle , & je fai
mieux que toi fi le fupplice qu'a fouffert
ta femme étoit injufte ou légitime. C'eft
ce que tu fauras demain ; & nous verrons
fi ton frère eft dans le cas de recouvrer la
vue.
Un autre homme alors fe leva. Madame ,
dit- il à la Reine , un domeftique qui m'eft
cher , un Nègre très - intelligent , & que
j'élevai dès l'enfance , eft devenu paralytique
, & j'ai tout employé , mais vaine-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
ment , pour le faire guérir. Il est avec
moi dans ces lieux , & j'ofe , pour ce malheureux
, implorer vos bontés .
La Reine , qui d'abord avoit reconnu
le bon voleur Arabe , & qui ne doutoit
pas que le Nègre ne fût celui dont elle
avoit tant à fe plaindre cette affaire ,
dit- elle , eft plus aifée à décider que l'autre
, & demain je te répondrai .
Et toi , ( continua- t- elle , en fe retournant
vers l'hydropique ) à quoi crois- tu
devoir attribuer cette fâcheufe maladie ?
Grande Reine , dit - il , c'eſt probablement
au Ciel feul que je la dois. Sans
doute il me punit d'avoir ofé tenter la
violence envers une jeune étrangère que
j'achetai d'un inconnu , qui vraisemblablement
m'avoit trompé en me la vendant
comme efclave.
Je fais plus coupable que toi ! s'écria
un autre étranger ; les peines que j'endure
& les furies dont je fuis dévoré font le
jufte châtiment de t'avoir vendu cette
femme , à qui je devois tout , puifque je
Jui devois la vie.
Balkis qui , dans ces deux derniers
reconnoiffait le Capitaine & le pendard
qui lui avoit coûté trente fequins : je vous
promets , dit- elle , aux fix étrangers , d'implorer
pour vous le Très -Haut. Revenez
MARS 1768 . 29
tous demain matin , à la même heuré.
L'aveugle & le paralytique ont l'efpoir de
fe voir guéris , pourvu qu'ils confeffent
leurs crimes ; & , quoiqu'ils me foient
bien connus , j'exige d'eux de la franchife.
S'ils tentent de rien déguifer , loin de prier
pour eux , je faurai les punir de la façon
la plus févère. Quant aux autres , je leur
promets d'offrir pour eux , dès à préfent ,
mes voeux aux Ciel , car ils ont dit la
vérité.
De retour à leur Caravanferail , quatre
des étrangers s'applaudiffoient de leur vifite
chez la Reine. Le frère de Valid & le
Nègre étoient confondus. Tous les deux
auroient préféré de demeurer dans leur
état préfent à l'obligation de confeffer
publiquement le crime affreux dont l'un
& l'autre étoient coupables , & la nuit
qui fuivit ce jour fut horrible poux eux .
Il fallut cependant le lendemain fe rendre
chez la Reine , où la Cour étoit encore
plus nombreuſe que la veille .
Eh bien dit- elle , eft- ce aujourd'hai
que nous faurons enfin la vérité ? Malheur
à qui la cachera ! .. Le Nègre , alors ,
mourant de peur , confeffa hautement tous
les détails de la cruelle trahifon que les
fureurs d'un amour méprifé lui avoient
fait tramer contre Balkis.
B iij
30
MERCURE DE FRANCE .
Ah , traître s'écria l'Arabe en fureur :
ce fut donc toi qui poignardas mon fils ?
Grande Reine , pourfuivit- il , permettez
que dans le moment je faffe ici voler fa
tête. Non , je vous le défends , lui dit--
elle. Vous avez raifon , reprit - il , le
malheureux ne feroit pas affez puni . Qu'il
vive encore vingt ans paralytique.
Tu te trompes , lui dit la Reine , & ce
n'eft pas pour prolonger fes maux que je
voudrois que cet homme vécût. Puifqu'il
eft repentant , prions le Ciel qu'il lui
pardonne.
Balkis alors fe profterna la face contre
terre ; & le malade , après quelques inf
tans , fe trouva guéri.
Les fpectateurs , frappés d'un tel prodige
, en rendirent grace au Très- Haut ,
ainfi qu'à leur pieufe fouveraine. Elle
pria également pour l'hydropique & pour
celui que perfécutoient les furies , & tous
les deux fe retrouvèrent en fanté.
Valid, alors, ne doutant plus de la future
guérifon de fon cher frère : ô Ashraf!
s'écria- t- il , fi tu veux recouvrer la vue ,
c'eft à toi de parler . La Reine attend la
vérité de ton hiftoire , & prépare un nouveau
miracle en ta faveur.
Tu as raiſon , dit Balkis ; mais qu'il
ne penfe pas me rien cacher , car je lis
MARS 1768 . 31
dans fon âme , & je fai tout ce qu'il a
fait. S'il nous en déguifoit un mot , il eft
perdu .
Ashraf, convaincu qu'il prétendroit en
vain en impofer , prit le parti de raconter
naïvement fon amour pour fa belle- foeur
tous les forfaits que cet amour lui avoit
fait commettre , & en marqua le plus
grand repentir.
Il n'a rien déguifé , dit en foupirant la
Reine ; il faut auffi prier pour lui.
Tandis qu'elle parloit ainfi , Valid ,
après un cri dont les coeurs furent déchirés ,
étoit tombé de fa hauteur fur les degrés
du trône. Dès qu'on l'eut mis en état de
parler grande Reine ! dit- il , d'un ton
qu'étouffoient fes fanglots , permettez que
je m'en retourne à Bafra ; que j'y remène
ce perfide , & que dans l'endroit même
où ma Balkis fut enterrée , je facrifie à ma
vengeance un monftre que le Ciel ne
pourroit jamais pardonner.
Le voile de Balkis cachoit les fanglots
& les pleurs que lui caufoient fa fituation
& la douleur de fon époux.
O marchand de Bafra ! dit - elle , d'une
voix entrecoupée , daigne , à ma prière ,
écouter moins l'excès de ton reffentiment.
Ton frère , je l'avoue , ne fauroit être plus
coupable , & je conçois combien tu aurois
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
droit de te venger. Mais , après cet aveu
public , après le repentir dont nous le
voyons pénétré ; rappelle- toi , digne Valid
, que c'eft le même fang qui vous
anime l'un & l'autre. Sois enfin affez
généreux pour imiter le Ciel , s'il daigne
auffi lui pardonner !
Balkis , en prenant pour aveu la pro
fonde inclination que fit alors Valid ,
implora le Très Haut pour fon beau - frère ,
qui bientôt recouvra la vue .
Après les nouveaux applaudiffemens de
l'affemblée , la Reine , en renvoyant les
étrangers au Caravanferail , leur ordonna
de revenir le jour fuivant , & leur promit
de les rendre témoins d'événemens plus
furprenans encore que tous ceux qu'avoit
produits cette journée.
Tous s'y rendirent à l'heure ordinaire.
La Reine , dans le même état que les
jours précédens , en adreffant la parole à
Valid , lui dit de prendre place fur un
fiége magnifique qu'elle-même avoit fait
placer auprès du trône. Il s'en défendit
vainement. Valid , ajouta - t- elle , tes
malheurs me font connus , j'ai même
partagé ton infortune ; & , pour te la faire
oublier , regarde mes efclaves ; choifis
celles dont les attraits auront plus le droit
de te plaire , & déformais fois heureux
dans ma Cour.
MARS 1768 . 33
Puiffante Reine , lui dit en foupirant
Valid , difpenfez- moi du choix que vous
daignez me propofer ! Balkis jamais ne
fortira de ma pensée , Balkis toujours me
fera chère ; & je pars pour l'aller pleurer
tant que le Ciel me laiffera la vie , fur le
tombeau que lui prépara l'impofture.
La Reine , enchantée de l'entendre , &
tranfportée des fentimens de fon époux ,
ne put y tenir plus long- temps : tiens ,
dit- elle , Valid , en levant tout à coup fon
voile & en fe précipitant dans fes bras , je
te rends ta Balkis ; je te la rends toujours
la même , & ma félicité n'eſt rien fi mon
Valid ne la partage ! Rien ne pouvoit
égaler les tranfports de joie de cet heureux
époux que la furprife du voleur , de
fon efclave noir , de l'hydropique Capitaine
, & du jeune homme ci - devant en
proie aux furies , lorfqu'ils trouvèrent fur
le trône une femme que tous les quatre
avoient fi cruellement offenſée .
Balkis , dans les bras de Valid, raconta fa
propre hiftoire en préſence des courtiſans ,
qui en admirèrent la fingularité.
L'Arabe fut gratifié de dix mille pièces
d'or , d'un habillement de brocard , &
d'une fuperbe robe pour fa femme. Le
Capitaine eut , pour fa part , mille ducats ,
& le jeune homme autant .
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
De - là Balkis , en defcendant du trône ,
& en prenant le bras de fon époux , le
conduifit dans un cabinet , où tous les
deux remercièrent le Très - Haut de les
avoir ainfi rejoints .
Dès que ce devoir fut rempli mon :
cher Valid ! dit-elle , en l'embraffant de
nouveau , puifque les loix de ce pays ne
me permettent point de partager ma couronne
avec toi , tu n'en feras moins
pas
mon maître , & par conféquent fouverain.
Tout mon empire eft dans ton coeur ....
Cher époux, tu connois le mien.
Par un Abonné au Mercure.
MARS 1768 .
A M. FAVART , fur la pièce des Moiffonneurs.
QⓇUAND Paris des plus belles fleurs ,
S'empreffe à couronner les heureux Moiffonneurs ;
Dans ce tableau de la nature ,
Mes yeux humides de pleurs ,
Reconnoiffent la peinture
D'une âme fenfible & pure ,
Dont Favart en lui- même a puifé les couleurs .
Au même , fur la même pièce.
JA' AI vu l'unanime fuffrage ,
Que donne le public à ton drame enchanteur
J'ai vu l'ignorance & l'erreur
A qui tes fuccès font ombrage ,
Faire de vains efforts pour t'en ravir l'honneur .
Mais le mépris les fuit , la gloire eft ton partage.
Qui pourroit de tes vers méconnoître l'auteur ?
Ton coeur s'eft peint dans ton ouvrage.
Daignez , Monfieur , agréer ces petits
vers , non comme un hommage digne de
vous , mais comme celui d'un homme qui
B vj
駅8
MERCURE DE FRANCE.
vous admire bien fincèrement , qui vous
aime de tout fon coeur , & vous falue avec
bien du reſpect.
DAVESNE.
VERS à Mlle BABET R * *.
ONN me connoît pour le plus fage
De tous les bergers d'alentour ;
Eux-mêmes viennent tour à tour
Mettre en mes mains le plus beau gage-
Que leur accorde un Dieu volage ,
Nommé communément Amour.
De Licidas j'ai la mufette ,
Q'embellirent les mains d'Iris.
Je tiens encore la houlette
Par Damon offerte à Cloris
و
Qui la reçut deflus l'herbette.
Vous qui tremblez pour votre coeur ,
Faites comme eux , belle Ifabelle ;
Et ne craignez aucun malheur
S'il eft fous ma garde fidèle .
C **. du Saint- Esprit en Languedoc.
MARS 1768. 37
PORTRAIT.
L'AMOU ' AMOUR dormoit , je faifis fes tablettes ;
J'y vis ces vers entre mille fleurettes :
Des lys fes dents ont la blancheur ,
Et fon haleine en a l'odeur.
De la roſe ,
Fraîche écloſe ,
Sa belle bouche a la couleur.
C'est un minois de fantaifie ;
L'air chifonné , le teint frais & vermeil ,
Et , comme au tour , une gorge arrondie ;
Le nez au vent , le fel de la faillie ,
L'oeil de Vénus à fon réveil :
D'amour enfin toute l'artillerie .
Frappé du portrait , je m'écrie :
Ce font les traits de ma divinité !
Qui , dit l'enfant avec vivacité ;
J'ai voulu peindre Rofalie.
Par M
38 MERCURE
DE FRANCE
.
AH
AUTR E.
H ! quel beau teint, & quel air de douceur !
A ton aſpect , Iris , chacun s'enflâme.
Mais que dirai - je de ton âme ? ..
C'est un ferpent que nous cache une fleur .
Par le même.
EPIGRAMME fur une femme irritée contre
l'auteur.
VAIANIENMEMEENNTT VOUS Voulez me décrier , Glycère.
Tous vos efforts font vains , & l'on fe dit tout bas
Que je ne vous déplairois pas ,
Si vous pouviez me plaire.
Par M. R. P. A. C. D.
EPIGRAMME contre la même.
Ce qui fied à Cloris , ne vous fied plus , Glycère . E
Peut- être qu'autrefois vous fûtes nous charmer ;
Mais aujourd'hui que vous ne pouvez plaire ,
Permettez- nous de ne vous plus aimer.
MARS 1768 . 39
Vous êtes feule & délaiffée ,
Rien ne me furprend moins ; la vieilleſſe glacée ,
Une béquille en main , avance lourdement.
L'amour l'entend de loin & s'enfuit leftement.
Par le même.
MADRIGAL à deux foeurs , dont chacune
Je plaignoit en particulier à l'auteur de
ce qu'il aimoit plusfafoeur.
V ous vous plaignez , aimable Adème
De ce que j'aime votre foeur ,
Et votre four fe plaint de même
De vous voir partager mon coeur ?
Ces doux attraits qui vous rendent & belle ;
Dans votre foeur je les retrouve tous.
Sans elle , il eft bien vrai , je n'aimerois que vous
Mais fans vous je n'aimerois qu'elle .
Par le même.
LE mot de la première énigme du
Mercure du mois de février eft chemife.
Celui de la feconde eft les cheveux. Celui
du premier logogryphè eft gallet ; où l'on
40 MERCURE DE FRANCE.
trouve galle , maladie , galle ( noix de ) ,
Galle , ( Prince de ) . Celui du fecond eft
roffe ; ôtez une s , refte rofe . Celui du
troifième eft couffin. Et celui du quatrième
eft hallebarde.
JB
ENIGM E.
E fuis belle comme les dieux .
Ton coeur eft fait pour me connoître ;
Avec moi tu peux être heureux ,
Sans moi tu ne peux jamais l'être...
On me vante par- tout , à la ville , à la cour ;
Sous les lambris dorés , fous le toît le plus fombre ;
Ici bas cependant je n'ai plus de féjour ,
On croit me pofféder & l'on n'a que mon ombre...
Je fuis Reine & , fans vanité ,
De l'univers j'ai le plus bel empire :
Je fuis de mes fujets le lien refpecté ;
Même goût les unit , même efprit les infpire
L'envie ou l'intérêt jamais ne les déchire ,
Une parfaite égalité
Chez eux avec la paix fait régner la gaîté..
Lecteur , veux-tu fonder plus avant ma nature ?
Pour connoître la vérité ,
Je fuis la route la plus fûre :
Dans la bouche du fage on la trouve trop dure ,
Dans la mienne on l'écoute avec quelque bouté ,
Ou du moins fans qu'on en murmure.
MARS 1768. 40
Ah ! que ne puis - je , affife auprès des Rois ,
La leur montrer toujours & lui prêter ma voix !
Mais j'en dis trop tel eft mon caractère ,
J'ignore ce que c'eft que de faire un mystère .
:
Par M. DE LAMOTTE DE BEAUVAIS.
IL
AUTR E.
Left un temps , lecteur , où j'intéreffe.
Chacun de me voir eft charné ;
L'on me chérit , l'on me carele ,
D'un feu fecret alors mon coeur eft enflammé.
Aifément près de moi l'on peut fe fatisfaire ;
Je fouffre volontiers qu'on me faffe la cour :
Mais fi quelqu'un voulant me marquer trop d'amour
>
Ofe fur moi porter une main téméraire ,
Sur le champ il fubit une peine févère .
Il est un temps , & ce temps eft bien près ,
Où , regardé comme un meuble inutile ,
Et relégué dans un obfcur afyle ,
On ne fe fouvient plus , lecteur , de mes bienfaits.
Par le même.
42
MERCURE
DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
ETRE TRE moral , vertu rare & fublime ,
Mon exiſtence eft dans le coeur .
Il ne faut rien pour m'ôter toute eſtime :
Le hâle > en un inſtant , peut fécher une fleur.
D'une contrée en Amérique
Le nom , lecteur , je préfente à tes yeux ,
Nom donné par la politique.
Les flatteurs , s'ils pouvoient , abuſeroient les
dieux !
Encore un mot & je te quitte.
Il t'offre un bien , la caufe de tout bien.
C'est moi qui te foutiens , qui t'émeus , qui
t'agite ,
Sans moi tu ne fentirois rien .
Par un anonyme de Champagne.
MARS 1768 . 43
J
AUTR E.
E fuis cet ennemi fecret ,
Ce tyran de toute la terre ,
Qui brûle , agite , & fais la guerre
Aux Rois comme au plus vil fujet.
Les dieux feuls , exempts de ma rage
M'ont donné l'étrange partage
De paffer de l'être au néant .
J'exifte , & puis , dans un inftant ,
Je rentre en mon épais nuage ,
Vaincu fouvent , mais fouvent triomphant.
Curieux , de mon nom , fix pieds font l'affemblage.
Prends en deux & ma tête , on t'offre un éléments
Puis le métal deſtiné d'âge en âge
A la guerre , au labeur , au Cyclope , au méchant.
Avec trois , je ferai cette femme crédule ,
Source du crime originel ;
Même nombre , c'eft moi qui , dans la canicule ,
Corromps toute matière , & ronge tout mortel.
Je deviens un petit légume ,
Si tu m'en donnes deux fois deux ,
Pour m'obtenir fouvent on fait des voeux
En certain jour fur- tout , où , mis en gros volume,
J'échois , dit- on , au plus heureux.
44
MERCURE DE FRANCE.
Ne m'en retranche point : que fuis - je ? un vain
preftige
courfe :
Qui trouble , égaie le fommeil ;
Si tu m'en ôtes un , j'enfante le prodige ,
Mon art antique eft fans pareil ;
Laiffe-m'en trois encor pour terminer ma
Je fuis ainfi que l'ombre , & ne fuis jamais vu ,
Sous la faulx d'un cruel je tombe fans reffource .
A ce trait , cher lecteur , puis- je être méconnu ?
Par M. DE BOUSSANELLE , Meftre
de Camp de Cavalerie , Capitaine
au Commiffaire- Général.
AIR NOUVE A U.
JE croyois trouver le bonheur
Quand j'étois léger & volage .
Hélas ! j'étois bien dans l'erreur ;
Je n'en connoiffois que l'image.
Non , rien ne me fera changer ;
Je renonce aux chaînes nouvelles.
L'amour ne peut plus voltiger :
Vos beaux yeux ont brûlé fes ailes .
Par M. DE C ***,
La mufique de M. DE M**
Amoureusem
Je croyois trouver le bonheurQuandj'étois léger
et volage,
Hélas !j'étois biendans l'erreurj'étois
bien dans l'erreur je n'en connoissois Lima
que
= geje n'en connoissois que l'image:Non rien ne me
fera changer Non,non rien nemefera changerje re.
n
-nonce aux chai
nes nouvelles,Lam ne
peut plus volu.ger, Vos beaux yeux , vos beaux
yeux ont brule ses ai
$
話
MARS 1768 . 45
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT de l'hiftoire de la petite- vérole.
Nous nous hâtons de faire part au
public d'un ouvrage annoncé dans notre
fecond Mercure de janvier , qui a pour
titre hiftoire de la petite- vérole , avec les
moyens d'en préferver les enfans & d'en
arrêter la contagion en France , fuivie d'une
traduction du traité de la petite-vérole de
Rhafès fur la dernière édition de Londres ,
arabe & latine ; avec cette épigraphe :
Jam fatis terris .
par M. Paulet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier. A Paris , chez
Ganeau , Libraire , rue Saint- Severin , 1768 ,
deux volumes in - 12 ,
Il fembloit qu'il n'y avoit plus rien à
dire fur une matière qui fait depuis fi
long- temps l'objet des difcuffions & des
recherches des plus grands Médecins de
l'Europe, & qui fixe les yeux des Magiftrats,
des Souverains & de toutes les nations,
46 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur vient de mettre au jour un trad
vail tout neuf. Il commence par combattre .
avec force l'opinion vulgaire du germe
inné de la petite - vérole en démontrant ,
par des raifons phyfiques & morales , que
ce germe ne fauroit exifter dans le corps
humain de la manière qu'on l'entend : il
prouve que cette idée eft mal fondée ,
arbitaire , infoutenable , & capable de
retarder non- feulement les progrès de la
médecine , mais de donner lieu à des fyftêmes
funeftes. L'auteur cherche enfuite
à débrouiller le cahos de l'origine de la
petite - vérole dans le monde. Après avoir
parcouru , par ordre chronologique , les
Médecins de l'antiquité , & avoir donné
des preuves de leur filence fur cette maladie
, il conclut que les plus anciens monumens
& l'époque de fa première apparition
dans le monde doivent être fixés au fixième
fiècle de l'ère chrétienne ; il en trouve les
preuves anthentiques dans nos hiſtoriens
de France. La clarté , la variété des objets
qui s'offrent à chaque page , des anecdotes
curieufes , des traits d'hiftoire jettés avec
art , un ftyle aifé & fans prétention , rendent
la lecture de cet ouvrage agréable ,
& le mettent à portée de tout le monde.
Il fait naître cette maladie en Egypte des
eaux du Nil , d'où elle s'eft enfuite répandue
MARS 1768 . $47
dans le monde par contagion. Les raifons
qu'il donne de fa naiffance en Egypte ,
qui , felon lui , eft la fource & le foyer
qui la renouvelle fans ceffe , font trèsbien
étayées : il développe les principales
caufes qui l'ont déterminée à éclorre. Cette
découverte eft importante pour l'humanité
& mérite l'attention de tous les peuples
qui ont des relations avec l'Egypte. L'auteur
fuit enfuite la marche de cette maladie
dans le monde entier. Rien de plus
intéreſſant que le tableau que nous préfente
cette courfe de la petite - vérole ; en
la pourſuivant ainfi chez toutes les nations ,
on voit , comme en paffant , les maux particuliers
à chaque peuple. La première
irruption de la petite- vérole en Amérique
eft des plus frappantes : les malheureux
Américains fuccombèrent d'abord en grand
nombre à la violence d'une maladie qui
leur étoit entièrement inconnue avant la
découverte du nouveau Monde. Elle fit
tant de ravages parmi eux qu'ils en firent
une époque d'où ils datent pour compter
leurs années , comme de l'événement le
plus fatal qui leur foit jamais arrivé. En
parcourant l'Amérique , l'auteur indique
les maladies qui font particulières aux
Américains , & entre autres les maux vénériens
que nous avons reçus de ce peuple.
48 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les différens tableaux qu'on trouve
dans cette hiftoire il en eft un digne d'attention
, c'eft la première irruption de la
petite- vérole chez les Hottentots , ce peuple
, qu'on croit ftupide , fut mettre des
barrières à la contagion de cette maladie ,
& en arrêta le cours d'une manière ingénieufe
& furprenante à la première attaque.
L'expérience leur ayant appris qu'elle fe
répandoit par contagion , ils élevèrent des
paliffades où , s'étant retranchés, ils tuoient
à coups de fêches tous les malades qui
s'obſtinoient à les paffer ; de cette manière
ils furent s'en préferver : c'eft un trait bien
remarquable , & qui fert de leçon à tous
les peuples qui cherchent des moyens pour
fe délivrer de la petite-vérole. On doit
bien penfer que l'auteur , en fuivant ainfi
la marche de cette maladie dans le monde ,
ne peut pas douter qu'elle ne foit contagieufe.
Il nous fait remarquer fon
analogie avec la pefte , & prouve , par un
grand nombre d'obfervations , que ces deux
maladies ne fe communiquent que par le
moyen du tact , foit en touchant le malade
ou les corps qu'il a maniés ; que l'air n'eſt
jamais le véhicule de ces deux maladies ;
que le virus variolique eft fixe & s'attache
fur tous les corps maniables , ainfi que
celui de la pefte , & que c'eft de cette
manière
MARS 1768. 49
manière que l'une & l'autre fe répandent
dans le monde. Il indique plufieurs voies
de communication qu'on ne foupçonnoit
pas , & qui tranfmettent cette maladie
d'une ville à l'autre . Le linge fale furtout
eft le véhicule le plus ordinaire de la
petite- vérole ; & il feroit à fouhaiter que
le particulier y fît plus d'attention. L'auteur
jette un nouveau jour fur la nature
& le traitement de cette maladie ; il n'oublie
rien de ce qui peut venir à l'appui de
fa nouvelle méthode de l'entretenir . L'inoculation
eft encore l'objet de fes recherches
; on voit fon origine & toutes les
manières connues d'inoculer. Il regarde
celle des Prêtres Indiens comme la moins
vicieufe , & dit que , puifque les hommes
s'obſtinent à prendre la petite- vérole , il
faut du moins perfectionner l'art qui la
donne. Il confidère par- tout l'inoculation
comme un art étranger à la médecine , &
dont les avantages , qui fe réduifent feulement
au particulier , ne peuvent compenfer
les maux que cette pratique doit
entraîner néceffairement , puifqu'elle nourrit
, multiplie & renouvelle fans ceſſe la
petite - vérole parmi nous, Il fait voir que
cette méthode ne fera parfaite que lorfqu'on
y joindra la préparation du fujet
avec des nourritures végétales & celle de
C
50 MERCURE DE FRANCE. '
la peau dont il faut ramollir le tiffu pour
faciliter l'éruption de la petite - vérole.
Mais , confidérant cette méthode de plus
près , l'auteur en détaille les dangers & les
avantages. Il cite celle des Brames , dans
l'Indoftan , comme une des moins imparfaites
. Mais la nouvelle qu'on dit être en
ufage parmi les Circaffiens eft , felon l'auteur
, la mieux raifonnée , la moins dangereufe
, & qui remplit deux objets , celui
de conferver la vie & la beauté en même
temps. On y voit tous les fpécifiques propofés
jufqu'ici par les auteurs fur cette
maladie le camphre & le genièvre paroiffent
être les deux plus puiflans qu'on connoiffe
; il fait voir le cas qu'on doit faire
des fpécifiques propofés par Boerhaave
Lobb , &c. de tous les moyens qu'on a
propofés jufqu'ici pour fe délivrer de cette
maladie , & il conclut que le feul confifte
à couper toute communication entre les
fains & les malades , & à purifier tout ce
que ces derniers ont touché dans leur
maladie , & qu'il faut oppofer à cette
maladie des barrières femblables à celles
que lui oppofèrent les Hottentots : il établit
, pour faire valoir les moyens qu'il
propofe , plufieurs vérités importantes
entre autres , que l'air n'eft jamais le
véhicule de cette maladie , & qu'elle eft
MARS 1768. St
rigoureufement contagieufe : il démontre
la poffibilité de fe délivrer entièrement
d'une maladie étrangère & peftilentielle .
Il nous rappelle l'exemple des Hottentots :
celui des François qui arrêtèrent la contagion
de la dernière pefte de Marſeille en
formant des lignes ; & enfin la plus mémorable
& la plus frappante de toutes
ces entreprifes , qui eft l'extinction entière
de la lèpre en Europe , qui ne s'anéantit
que lorfqu'on eut employé les véritables
moyens , c'est- à-dire , que lorfqu'on eut
empêché toute communication avec les
lépreux.
On ne peut qu'applaudir à des vues fi
fages & fi bien raifonnées. Il dit : « la
» nation Françoife , accoutumée depuis
long- temps à fervir de modèle aux autres,
» feroit aufli glorieufe d'avoir mis fin à
» ce fléau qu'à celui de Marfeille en 1722 » .
93
On voit par-tout un citoyen zélé , un
médecin inftruit , qui a l'art de démontrer
tout ce qu'il avance ; il met d'accord
les inoculateurs & les anti- inoculateurs ,
en les invitant à fe réunir tous pour détruire
entièrement la petite- vérole. , Enfin
nous croyons que cet ouvrage , rempli
d'érudition , de recherches curieufes , de
chofes neuves & bien vues , mérite toute
l'attention du Magiftrat , du particulier
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.'
& des Médecins ; c'eft peut-être le projet
le plus falutaire qu'on puiffe offrir à l'humanité.
LETTRE de Mde RICCO BONI à M. DE
LA PLACE,
A ma prière voulez - vous bien , Monfieur
, faire corriger dans le Mercure
l'erreur d'un article du livre intitulé l'E
prit desfemmes célèbres . Auteur des ouvrages
que l'on a mis fous le nom de ma
belle- mère , je me plains d'une mépriſe
qui m'ôte le titre de Françoife , & me
donne à peu près le double de mon âge.
Je n'ai pas l'avantage d'être Helene Baletti.
La veuve de Louis Riccoboni , connne
en France fous le nom de Flaminia',
célèbre dans fa partie , poffédant les langues
grecque & latine , s'eft fait eſtimer
ici des gens de lettres qui ne font plus ;
fon génie pour la poéfie l'a placée en Italie
dans toutes les Académies où l'on
admet les femmes d'un mérite diftingué,
Les vers que l'on a d'elle dans fa langue
font forts, harmonieux, remplis de nobleffe
& d'imagination . L'amour du repos , une
piété folide , qui n'eft en elle ni le fruit
de l'âge , ni l'effet du défoeuvrement , l'é-
1
MARS 1768. $ 3
leigne du monde. N'ayant jamais lu de
romans que les miens , elle feroit fans
doute très mortifiée d'être accufée de s'oc
cuper d'un amuſement fi frivole , & , par
égard pour elle , je me crois obligée de
défabufer le public.
Née Françoife , fous le regne de Louis
XV, je ne tire mon origine d'aucune
nation étrangère ; & fans que la prévention
où les préjugés aient la moindre part
à mon amour pour ma patrie , je n'ambitionne
point l'honneur d'être adoptée par
une autre.
Je fens une extrême répugnance à faire
cette petite querelle à un auteur qui devroit
s'attendre à mes remerciemens . Son éloge
eft un tableau brillant par les couleurs ; je
n'ai pas la vanité d'y reconnoître mes traits ,
encore moins celle d'adopter le titre de
rivale de la Fayette. Madame de la Fayette
fut toujours ma maîtreffe & mon guide ;
l'honneur d'approcher d'elle , de la fuivre ,
même à quelques diftance , eft la louange
que je voudrois mériter , & feroit un prix
bien flatteur de mes foibles effais.
J'ai l'honneur , & c.
Marie de MEZIAC , RICCOBONI.
Ce 6 fevrier 1769.
C iij
54
MERCURE
DE FRANCE .
DICTIONNAIRE raifonné univerfel d'hif
toire naturelle , contenant l'hiftoire des
animaux , des végétaux & des minéraux
& celle des corps céleftes , des météores ,
& des principauxphénomènes de lanature;
nouvelle édition , augmentée par M.
VALMONT DE BOMARE , Démonftrateur
d'hiftoire naturelle. A Paris , chez
LACOMBE , Libraire , quai de Conti .
IL
TROISIEME EXTRAIT.
L nous revient encore quelques articles
de cet ouvrage utile & curieux. Nous les
prendrons aujourd'hui parmi les phénomènes
de la nature , qui n'ont aucune
place dans les trois règnes de l'hiftoire
naturelle. Nous nous bornerons aux inots
Aurore boreale & Vents.
L'aurore boréale , dit l'auteur , eft une
efpèce de nuée rare , tranfparente , lumineufe
, qui paroît de temps en temps la
nuit du côté du nord. Elle a la forme
d'un fegment de cercle , qui offre à la vue
des variétés infinies . On en voit fortir
d'abord des arcs lumineux , puis des jets
MARS 1768 . 55
& des rayons de lumiere. Lorfque ce
phénomène eft dans fa plus grande magnificence
, une espece de couronne lumineufe
fe forme vers le zénith . Pour expliquer
l'aurore boréale d'une maniere
phyfique , nous ne faurions mieux faire ,
continue l'auteur , que de rapporter en
peu de mots le fyftême de M. de Mairan
fur ce phénomène.
Le foleil eft environné d'une atmofphère
qui nous éclaire , & qui s'étend
quelquefois jufqu'à plus de trente millions
de lieues. Lorfque les dernieres couches.
de l'atmofphère folaire ne font pas éloignées
de plus de foixante mille lieues de
la terre , elles tombent alors vers notre
globe en vertu de la gravitation mutuelle
des corps. La matiere lumineufe de l'atmofphère
folaire fe précipitant en affez
grand quantité dans l'atmosphère terreftre ,
doit néceffairement y caufer des aurores
boréales ; l'auteur renvoie au traité de
M. de Mairan pour l'explication plus ample
& plus étendue des différens effets de
l'aurore boréale , pour favoir pourquoi elle
va fe ranger du côté des pôles , pourquoi
elle décline vers l'occident , pourquoi ,
durant l'aurore boréale , on voit des colonnes
de feu , des jets de lumière , des
C iv
16 MERCURE DE FRANCE.
éclairs & une couronne lumineufe près
du zénith.
Les aurores boréales , continue M. de
Bomare , ne font pour nous que des fpectacles
qui attirent l'attention des philofophes
; mais pour les peuples voisins des
pôles , elles font un dédommagement de
l'abſence du foleil . Lorfque cet aftre les a
quittés , la terre eft horrible alors dans ces
climats , mais le ciel préfente aux yeux le
plus charmant fpectacle. M. de Maupertuis
a vu dans ce pays des nuits qui auroient
fait oublier l'éclat du plus beau jour ; des
feux de mille couleurs & de mille formes
éclairent le ciel. Ces lumieres ont différentes
formes & ont différens mouvemens ;
le plus ordinairement elles reffemblent a
des drapeaux qu'on feroit voltiger dans
l'air ; & par les nuances des couleurs dont
elles font teintes , on lesprendroit pour de
vaſtes bandes de ces taffetas que nous appellons
flambés ; quelquefois elles tapiffent
certains endroits du ciel en écarlate , couleur
que l'on craint beaucoup dans le pays
comme le figne de quelque grand malheur.
Enfin lorfqu'on voit ces phénomènes , on
ne peut s'étonner que ceux qui les regardent
avec d'autres yeux que les philofofophes
, y voyent des chars enflammés , des
MARS 1768 . 57
armées combattantes , & mille autres prodiges.
L'aurore boréale ne commence paroître
que deux ou trois heures après le
foleil couché ; elle a été apperçue très- fréquemment
en Europe depuis 1716 , &
très-rarement avant cette époque . Elle fe
montre plus fréquemment depuis le 22
décembre jufqu'au 22 de juin , que dans
les autres mois de l'année , quoiqu'on en
ait obfervé auffi dans le mois de juillet.
Vents.
Les vents ne font autre chofe que l'air
pouffé , agité , & qui paffe d'un endroit à
l'autre d'un trait continu ; ce font eux
qui purifient l'atmosphère , qui répandent
ces pluies fi précieufes , fources de la fécondité
, & qui tranfportent les vaiffeaux
d'un hémisphère à l'autre . Mais lorsque
cet air eft comprimé & pouffé avec trop de
vîteffe , il occafionne alors des ouragans
terribles. Rien ne paroît plus irrégulier &
plus variable que la force & la direction
des vents dans nos climats ; mais il y a des
pays où cette irrégularité n'eft pas fi grande,
& d'autres où le vent fouffle conftamment
dans la même direction & prefque avec la
même force. Ainfi on peutdiftinguer quatre
fortes de vents.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
1
1º. Les vents généraux & conftans , tels
font ceux que l'on nomme proprement
vents alifés.
2º. Les vents périodiques.
3 °. Les vents de terre & de mer.
4°. Les vents variables.
Les marins comptent quatre vents cardinaux
; le fud qui vient du midi , le nord
qui vient du feptentrion , l'oueft qui vient
du couchant ou occident , & l'eft qui vient
du levant ou orient, Entre ces quatre vents ,
les navigateurs en placent encore d'autres ,
qui ont un nom compofé des deux , entre
lefquels chacun eſt ſitué .....
La principale caufe des vents eft la chaleur
du foleil ; mais en général toutes les
caufes qui produiront dans l'air une raréfaction
ou une condenfation confidérable ,
produiront des vents , dont les directions
feront toujours directes , ou oppofées au
lieu où fera la plus grande raréfaction
ou la plus grande condenfation . Le mouvement
de rotation de la terre , ou de
fa gravitation vers la lune , la pofition des
nuages , les exhalaifons de la terre , les éruptions
vaporeufes , les inflammations des
météores , la réfolution des vapeurs en
pluie , font des caufes qui produifent auffi
le défaut d'équilibre dans l'air & ces agitations
confidérables dans l'atmofphère ; &
MARS 1768. 59
chacune de ces caufes fe combinant de différentes
façons , elles produifent des effets
différens , dont on tenteroit en vain de
donner la théorie .....
On remarque fouvent dans l'air des courans
contraires ; on voit des nuages qui fe
meuvent dans une direction , & d'autres
nuages plus élevés ou plus bas que les premiers
, qui fe meuvent dans une direction
oppofée ; mais cette contrariété de mouvemens
ne dure pas long- temps , & n'eſt
ordinairement produite que par la réfiftance
de quelque nuage à l'action du vent ,
& par la répulfion du vent direct qui règne
feul dès que l'obftacle eft diffipé .
Les vents font plus violens dans les lieux
élevés que dans les plaines ; & plus on
monte fur les hautes montagnes , plus la
force du vent augmente , jufqu'à ce qu'on
foit arrivé à la hauteur ordinaire des nuages
, c'eft- à - dire à environ un quart ou un
tiers de lieue de hauteur perpendiculaire .
Au - delà de cette hauteur , le ciel eft ordinairement
ferein , au moins pendant l'été ;
& le vent diminue.
L'air fe trouve quelquefois tellement
agité & comprimé , fuivant certaines circonftances
, qu'il fe forme des ouragans
terribles ; les vents femblent alors venir de
tous les côtés ; ils ont un mouvement de
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
tourbillon & de tournoiement auquel rien
ne peut réfifter. Le calme précède ordinairement
ces horribles tempêtes ; & la mer
paroît auffi unie qu'une glace ; mais dans
un inſtant la fureur des vents élève les vagues
jufqu'aux nues ; il y a des endroits
dans la mer où l'on ne peut aborder , parce
qu'alternativement il y atoujours des calmes
& des ouragans de cette efpece ; les
plus remarquables font auprès de la Guinée,
dans un espace de plus de cent mille lieues
quarrées. Les calmes & les orages font
prefque continuels fur cette côte de Guinée
; & il y a des vaiffeaux qui y ont été
retenus trois mois entiers fans pouvoir en
fortir.
Lorfque des vents contraires arrivent à
la fois dans le même endroit , comme à
un centre , ils produifent ces tourbillons
& ces tournoiemens d'air par la contrariété
de leurs mouvemens , comme les courans
contraires produifent dans l'eau des
gouffres ou des tournoiemens ; mais lorfque
ces vents trouvent en oppofition d'autres
vents qui contrebalancent de loin leur
action , alors ils tournent autour d'un grand
efpace , dans lequel il règne un calme perpétuel
, & c'est ce qui forme les calmes
dont nous parlons , & dont il eft impoffible
de fortir.
MARS 1768. 61
Les gouffres ne paroiffent de même être
autre chofe que des tournoiemens d'eau ,
caufés par l'action de deux ou de plufieurs
courans oppofés ; l'auteur prétend que cette
feule caufe peut fuffire pour en expliquer
les effets , fans fuppofer au fond de la mer
des trous & des abîmes qui engloutiffent
continuellement les eaux.
Le plus grand gouffre qu'on connoiffe
eft celui de la mer de Norvege ; on affure
qu'il a plus de vingt lieues de circuit ; il
abforbe pendant fix heures tout ce qui eft
dans fon voifinage , l'eau , les baleines ,
les vaiffeaux , & rend enfuite , pendant
autant de temps , tout ce qu'il a abforbé .....
Dans les ouragans , la vîteffe du vent
eft prodigieufe ; & un vent qui parcourroit
feulement trente- deux pieds par feconde ,
déracineroit les arbres ....
Le Cap de Bonne - Efpérance eft fameux
par fes tempêtes & par le nuage fingulier
qui les produit. Ce nuage ne paroît d'abord
que comme une petite tache ronde dans
le ciel , ce qui fait que les matelots l'ont
appellé ail de boeuf. Les premiers navigateurs
qui ont approché du Cap , ignoroient
les effets de ce nuage funefte , qui femble
fe former lentement , tranquillement , &
fans aucun mouvement fenfible dans l'air ,
& qui tout d'un coup lance la tempête &
62 MERCURE DE FRANCE.
caufe un orage qui précipite les vaiffeaux
au fond de la mer , fur- tout lorfque les
voiles font déployées.
L'auteur rapporte plufieurs autres phénomènes
qui tiennent à l'action des vents ,
& qu'il faut voir dans l'ouvrage même ;
on a l'avantage d'y trouver la phyfique &
l'historique des principales merveilles de
la nature .
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,
anecdotes , & traits remarquables des
hommes illuftres . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conti ; 1768:
3 vol. in- 8°.
ON ne peut mieux faire connoître le
mérite de cet ouvrage, qu'en mettant quelques
extraits fous les yeux du lecteur . Il
y trouvera les portraits des perfonnages les
plus célèbres , tracés d'après nature ; &
ces tableaux paroîtront d'autant plus fideles
& d'autant plus reffemblans , que
l'auteur a pris foin de les animer par tous
les traits que lui ont pu fournir la vie
publique & privée de fes héros ; on y voit
tout enfemble l'homme & l'acteur ; car
MARS 1768. 63
tous les hommes jouent deux rôles fur le
théâtre du monde ; & l'hiftoire , pour l'ordinaire
, ne fait voir que celui qu'ils reçoivent
des mains de la fortune ou de
l'intérêt. Les portraits hiftoriques montrent
l'homme tout entier , & peint avec
les couleurs les plus vives & les plus vraies.
Cet ouvrage paroît fait pour tous ceux qui
ont envie de connoître les hommes célebres
par des particularités intéreffantes
qu'il faudroit fouvent aller puifer dans
mille annales ou mémoires différens.
Nous tombons par hafard fur l'article
de Françoife d'Aubigné , Marquife de
Maintenon. Née dans les prifons de la
Conciergerie de Niort , le 27 novembre
1635 , & morte à Saint- Cyr le 15 avril
1719 , âgée de quatre-vingt- quatre ans.
Elle étoit d'une ancienne Maifon du Poitou
, fille de Conftant d'Aubigné , &
petite -fille de Théodore Agrippa d'Aubigné
, Gentilhomme de la chambre d'Henri
IV. Elle époufa , à feize ans , le poëte
Scarron. Elle devint veuve à vingt-quatre
& parvint par degrés à la plus haute
faveur auprès de Louis XIV.
ans ,
>
Madame de Maintenon dit l'auteur
de ces Mémoires , avoit une dignité infinie
dans l'action , le fourire charmant ,
cet air noble & plein de grâces que les
64 MERCURE DE FRANCE .
années ne purent lui ôter ; fes yeux & fon
efprit étoient fi bien d'accord que tout ce
qu'elle difoit alloit droit au coeur. Affez
gaie & affez fûre d'elle -même pour avoir
dans les manieres cette liberté qui donne
des efpérances , elle avoit dans le caractère
ce froid qui les éteint ; elle ne permettoit
à fes plus anciens amis aucune de
ces familiarités qui auroit nui au reſpect
dont elle étoit jaloufe : maxime qu'elle
tenoit de fa mère , qui ne l'avoit embraffée
que deux fois en fa vie , & lui avoit
fouvent dit que c'étoit une indécence
d'embraffer , même fes parens. Elle avoit
du penchant à la mélancolie , mais à une
mélancolie qui , loin de lui donner de
l'humeur , répandoit je ne fais quelle
tendreffe dans fes difcours , & mettoit de
l'intérêt dans fes manières. Ses faillies
même étoient fen fées , & fon efprit fi
naturel , qu'on auroit dit que ce n'étoit pas
de l'efprit ; en un mot , très peu de chofe
à fouhaiter , & encore moins à reprendre.
Elle fut , dans la fuite de fa vie , allier
deux caractères qui femblent faits pour
fe détruire , l'ambition & la dévotion ;
tous fes fentimens , toutes fes penſées recevoient
leur teinte de ce mêlange. Françoife
d'Aubigné , qui devoit éprouver.
toutes les rigueurs de la fortune avant
MARS 1768 . 65
d'en goûter les faveurs , fut conduite , dès
l'âge de trois ans , en Amérique . Pendant
ce voyage , Françoiſe eut une grande maladie
, & fut à une telle extrêmité , qu'elle
ne donnoit plus figne de vie. Sa mere la
prend entre fes bras , pleure , gémit & la
réchauffe dans fon fein. Fatigué de fes
cris , le Baron d'Aubigné veut lui arracher
l'enfant , dont la mort & la préfence.
cauſent & excitent fon défefpoir. Un matelot
va la jetter dans la mer ;
te canon
eft prêt à tirer ; Madame d'Aubigné demande
qu'un dernier baifer lui foit du
moins permis , porte la main fur le coeur
de fa fille , & foutient qu'elle n'eſt pas
morte. Depuis , Madame de Maintenon
racontant ce trait à Marly , l'Evêque de
Metz , qui étoit préfent , lui dit : « Madame
, on ne revient pas de fi loin pour
» peu de chofe » . Mém. de M. de M.
»
De retour en France , elle époufa , à
l'âge de feize ans , Paul Scarron , perclus
de tous fes membres , & qui n'avoit qu'un
bien très- médiocre. Ce fut cependant une
fortune pour Mademoiſelle d'Aubigné.
Devenue la compagne & l'amie de fon
mari plutôt que fon épouſe , elle s'étoit
affujettie à ne le pas quitter . Elle fe confoloit
de la gêne de fon état , en y envifageant
la fûreté de fa vertu & les progrès
66 MERCURE DE FRANCE .
de fa réputation ; fa fageffe étoit même.
fi bien établie , qu'un courtifan diſoit :
" Je ferois plutôt une propofition imper-
»tinente à la reine qu'à cette femme - là » ;
& Mademoiſelle Scuderi , dans fon jargon
précieux : l'air qu'on refpire auprès
d'elle , femble infpirer la vertu ».
Tous les aimables voluptueux de Paris ,
étoient accoutumés depuis quelque temps .
à fe raffembler chez le poëte Scarron
attirés par fon efprit & fon enjouement ;
on y faifoit des efpeces de piqueniques ,
où chacun fourniffoit fon plat & fes bons
mots ; le tout en étoit extrêmement libre.
Madame Scarron y ramena la décence .
On vouloit lui plaire ; & c'étoit une raifon
de l'imiter. Elle ne fe refufoit pourtant
point à la douce joie de la converfation
; elle contoit ; & tout le monde
prenoit plaifir à fes contes. On a rapporté .
qu'un jour un de fes domeftiques , s'approchant
de fon oreille lorfqu'on étoit à
table , lui dit : « Madame , une hiſtoire
» à ces Meffieurs ; car le rôt nous manque
» aujourd'hui ".
"9
On l'a vu pendant le carême ne fe
nourrir que de légumes , pendant que le
refte de la table fe livroit aux plaifirs d'une
chere délicate ; mais étoit-ce par efprit de
dévotion ? « Je n'étois pas áffez heureuſe ,
MARS 1768.
67
"
a - t- elle dit depuis , d'agir alors unique-
» ment pour Dieu ; mais je voulois être
» eftimée. L'envie de me faire un nom
» étoit ma paffion ; perfonne ne l'a portée
fi loin ; cette ambition me faifoit fouf-
» frir le martyre par mille contraintes que
je m'impofois ; & c'eft peut- être pour
» m'en punir , que Dieu a permis mon
» élévation , comme s'il avoit dit dans fa
colere Tu veux des louanges & des
honneurs , hé bien ! tu en auras jufqu'à
en être accablée.
"
Après la mort de fon mari , arrivée en
1660 , elle fit long-temps folliciter auprès
du Roi une petite penfion de 1500 liv.
dont Scarron avoit jeui. La multitude des
placets qu'on préfenta à cet effet , fit dire
au Roi d'un ton chagrin entendrai je
toujours parler de la veuve Scarron ? Et
ces mots introduifirent à la cour cette
maniere de parler proverbiale : Il eſt auſſi
importun que la veuve Scarron .
Quelques années après cependant , le
Roi lui accorda une penfion de 2000
livres à la recommandation de Madame
de Montefpan. Lorfque Madame Scarron
alla pour remercier le Roi , ce Prince lui
dit : Madame , je vous ai fait attendre
long - temps ; mais comme vous avez
beaucoup d'amis , j'ai voulu avoir feul
و د
68 MERCURE DE FRANCE.
» ce mérire auprès de vous » . Louis XIV
fit le même compliment au Cardinal de
Fleury , lorfqu'il lui donna l'évêché de
Fréjus .
Le Duc du Maine , fruit des amours de
ce Prince & de Madame de Montefpan ,
venoit de naître . C'étoit un fecret . On chercha
une perfonne capable de le garder , &
qui pût répondre aux foins qu'exigeoit cette
éducation. On fe reffouvint de Madame
Scarron. Elle répondit conftamment : «Si
» les enfans font au Roi , je le veux bien ;
» car je ne me chargerois pas fans fcru-
» pule de ceux de Madame de Montef
pan ; ainfi il faut que le Roi me l'ordonne.
Voilà mon dernier mot »..
Cette réponse déplut. Cependant on la
fit venir à la cour ; & le Roi lui commanda
de fe charger de l'enfant que Madame
de Montefpan lui remettroit. On
lui confia encore , un an après , le Comte
de Véxin : Louis XIV s'étoit d'abord laiffé
prévenir contre Madame de Maintenon
qu'on lui avoit dépeint comme un bel
efprit , une prude gâtée par le commerce
d'un poëte. Mais fa douceur , fa modeſtie ,
la fageffe de fes réponſes , firent perdre
peu à peu à ce Prince l'éloignement qu'il
avoit pour elle. Une répartie du petit Duc
du Maine acheva de l'intéreffer pour la
MARS 1768 . 69
gouvernante. Louis , père fort tendre
badinant un jour avec fon fils , lui dit ,
qu'il étoit bien raifonnable . Comment_ne
le ferois-je pas ? répondit l'enfant , je fuis
élevé par la raifon même. " Allez , reprit
le Roi , allez lui dire que vous lui
donnez cent mille francs pour vos
dragées ».
«
Le Roi l'ayant chargée par la fuite de
conduire le petit Duc du Maine aux eaux
de Barrège , qui lui avoient été ordonnées
pour fa fanté , Madame de Maintenon
écrivit directement au Roi . Ses lettres
plurent beaucoup ; & ce fut là l'origine de
la grande faveur où elle parvint par la
fuite. Son mérite , & le befoin qu'avoit
le Roi d'une fociété agréable , firent le
refte. Ce Prince étoit parvenu à cet âge
où l'on recherche , dans le commerce des
femmes , l'agrément plutôt que le plaifir.
Libre de tous engagemens , il réfolut d'en
former pour toute la vie avec celle dont
la fociété lui étoit devenue néceffaire.
M. de Harlay , Archevêque de Paris ,
bénit cette union en 1685 , en préfence
du Confeffeur du Roi , & de deux autres
témoins,
Madame de Maintenon , 'qui n'avoit
d'autre chagrin que la feule contrainte de
70 MERCURE DE FRANCE.
fon état , difoit un jour au Comte d'Aubigné
fon frère : « Je n'y peux plus tenir ,
je voudrois être morte ». On fçait que
le Comte , ne comprenant pas trop bien
ce dégoût , lui répondit : « Vous avez
»donc parole d'époufer Dieu le pere » ?
Cette femme illuftre ne profita point de
fa place pour faire tomber toutes les dignités
& tous les grands emplois dans ſa
famille ; c'eft ce qu'une de fes coufines
ofa , dans un moment de colère , lui reprocher.
« Vous voulez jouir de votre
» modération , lui difoit- elle , & que votre
» famille en foit la victime ! Le Comte
d'Aubigné , ancien Lieutenant général ,
ne fut pas même Maréchal de France ; un
cordon bleu , & quelques parts fecrettes
dans les fermes générales , furent toute fa
fortune. Ce favori prenoit plaifir à jouer
gros jeu. Pontant un jour au pharaon , &
mettant fur les cartes des monceaux d'or
ر د
fans compter, le Maréchal de Vivonne qui
entra ( ce Maréchal étoit frère de Madame
de Montefpan ) , dit : « Il n'y a que
» d'Aubigné qui puiffe jouer fi gros jeu ».
C'eft , répliqua brufquement d'Aubigné ,
c'est que j'ai eu mon bâton en argent comptant.
Un Père de la Neuville , Jéfuite , ayant
MARS 1768 . 71
prié Madame de Maintenon , fans la connoître
, de lui en obtenir une audience :
« hé ! que lui voulez - vous ? lui dit- elle ».
-J'en veux , répondit le Jéfuite , un emploi
pour un de mes frères. - Vous vous
adre fez mal ; elle demande quelquefois au
Roi des aumônes , mais jamais des graces.
-Elle a tant de crédit , réplique le Père.
-Pas tant que vous croyez.- Ah ! dit le
Jéfuite , c'eft à Madame de Maintenon que
j'ai l'honneur de parler ; elle feule peut
défier de fon propre crédit.
fe
Madame de Bouju , une des éleves de
Madame de Maintenon , rapporte que ,
quand cette pieufe Dame avoit du chagrin ,
elle s'en foulageoit en allant voir de pauvres
familles , dont elle prenoit un foin
particulier. Son vifage devenoit parmi elles
d'une gaieté furprenante , qui changeoit
en rentrant à la cour. « J'allai un jour
» avec elle , dit Madame de Bouju dans
fes mémoires , chez la veuve d'un Major
» de place. Cette femme ne fachant pas
» que c'étoit Madame de Maintenon : oui ,
répondit- elle , un valet- de - chambre m'a
promis de lui donner un placet ; on dit
» que c'est une Dame très - charitable , &
» qui reçoit fort bien les pauvres ; mais
je n'ai pu l'aller voir ; j'ai l'eſtomach re-
"> tréci pour n'avoir pas mangé depuis
N
و ر
و د
72 MERCURE DE FRANCE.
"
"» deux jours . Madame-de Maintenon ne
put retenir fes larmes , lui donna une
fomme d'argent , & depuis l'affifta jufqu'à
la mort fans fe faire connoître .
Elle cherchoit elle-même des nourrices
pour les pauvres enfans , & les récompenfoit
lorfqu'elles les lui rapportoient en
bonne fanté.
Elle fe confacra toute entiere à ces pieux
devoirs après la mort du Roi , arrivée en
1715.
Pendant la vie du Roi , la feule diftinction
publique qui faifoit fentir fon élévation
fecrette, étoit qu'à la meffe elle occupoit
une de ces petites tribunes , ou lanternes
dorées , qui ne font faites que pour
le Roi ou la Reine. On a rapporté auffi
que Mignard , peignant Madame de Maintenon
en fainte Françoife , demanda au
Roi en fouriant , fi , pour orner le portrait
, il ne pourroit pas l'habiller d'un
manteau d'hermine ? Oui , dit le Roi ,
Jainte Françoife le mérite bien.
LE
MARS 1768 . 73
LE Botaniste François , contenant toutes
les plantes communes , ufuelles , difpofées
fuivant une nouvelle méthode , &
décrite en langue vulgaire ; par M. BARBEU
DUBOURG. A Paris , chez La-
COMBE , Libraire , quai de Conti ; 2
vol. in- 8°.
L'OBJE ' OBJET de l'auteur , en publiant cet
ouvrage , a été de rendre la fcience de la
botanique un peu plus commune qu'elle
ne l'eft & qu'elle ne l'a été jufqu'à préfent ,
& de l'approprier à la langue françoiſe .
Cette langue a trouvé des termes pour tous
les arts , pour toutes les fciences les plus abftraites
; pourquoi n'en auroit- elle pas pour
les plantes & les fleurs ? L'auteur lui en å
trouvé. Mais fon but principal n'a pas
été d'enrichir fimplement notre langue ;
c'eſt une connoiffance nouvelle qu'il veut
procurer à fes concitoyens : connoiffance
très neuve pour la plupart d'entre eux , &
intéreffante pour tous . Il ne pouvoit s'y
prendre d'une maniere plus belle pour leur
faire agréer un préfent qu'il cherche à leur
faire.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ور
Tâchons , dit- il dans fa préface , d'ar-
» racher les épines de la botanique , fans en
» ternir les fleurs , afin d'en rendre l'étude
» aifée & agréable à tous les âges de la
» vie , & que nos Dames même puiffent
quelquefois s'amufer une heure ou deux
» dans les beaux jours d'été , foit à faire
» le dénombrement des plantes de leur
» campagne , foit à cueillir dans les prés ,
» de ces fleurs fimples auxquelles la nature
» a attaché tant de graces & tant de charmes
, ou à rechercher fur les montagnes
des herbes encore plus précieufes par
» leurs vertus falutaires ». Il n'offre point
d'autre méthode que celle qu'il a fuivie
lui- même dans fes loisirs vraiment dignes
du fage & du philofophe , & avec laquelle
il eft parvenu à connoître des milliers de
plantes de toute efpece , dont il nous donne
ici la defcription la plus fidèle & le catalogue
le plus complet . Cette méthode la
voici,
Chacun , dit il , connoît de vue un petit
nombre de plantes ; tout le refte on le voit ,
pour ainfi dire , fans le voir ; la connoiffance
un peu plus réfléchie des unes , meneroit
infenfiblement aux autres . La botanique
n'eſt point une étude abftraite ; elle
eft fimple comme fon objet. Pour vous
faire de ces campagnes riantes une vaſte
MARS 1768 .
75
riche bibliotheque , il n'eft queftion
que de n'y pas promener vos regards à
l'aventure .
Le livre de l'auteur peut fervir de catalogue
à cette bibliotheque nouvelle ; & ,
ce catalogue à la main , rien ne fera plus
aifé aux amateurs , que d'aller choifir la
plante qu'ils voudront connoître & étudier
un peu plus attentivement ; il ne leur fera
pas poffible de prendre l'une pour l'autre ,
en fuivant leur guide fidèle. On ne peur
pouffer plus loin l'exactitude avec laquelle
chaque plante paroît décrite dans cet ouvrage
; l'auteur a donné un foin tout particulier
à cet objet ; on voit affez de quelle
conféquence il eft , fur-tout pour les Botanistes
de profeffion & pour les Pharmaciens
, de ne pas donner l'une pour l'au- il fait à ce fujet
, dans une des trois lettres
dans lesquelles
il développe
l'ufage des plantes
pour la médecine
, il fait , disje
, une obfervation
qui peut intéreffer
le gouvernement
public
; ce feroit
d'ériger
en communauté
reglée
, & bien examinée par la Faculté
de Médecine
, les Herbo- riftes
qui fourniffent
des plantes
aux Apothicaires
des villes
, fur- tout à Paris. La recherche
des plantes
ufuelles
, dit-il , bran
che la moins
lucrative
, mais non la moins effentielle
de la pharmacie
, a été de temps
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
immémorial abandonnée par les Apothicaires
de Paris à des gens fans titre & fans
aveu . Se dit Herboriste qui veut . On ne
permettroit pas au premier venu , de lever
boutique de clouterie , de fabots , d'alumettes
, ou de telles autres marchandiſes ,
fur quoi il feroit prefque impoffible de
frauder , & où la tromperie ne tireroit pas
à conféquence ; mais des herbes médicinales,
où il eft très - aifé de fe méprendre, &
d'où néanmoins dépend la mort ou la vie
de mille & mille citoyens , le commerce
en eft libre à tout le monde ; c'eft la dernière
reffource de ceux qui ne favent quoi
devenir ; il n'y a ni maîtrife , ni apprentiffage
à faire , ni épreuve à fubir ; quelques
paquets d'herbes, fouvent pris à l'aventure,
& attachés au coin d'une porte ou à l'entrée
d'une allée , font tous les titres conftitutifs
d'un Herborifte , toutes ſes lettres
de recommandation , tous les garans de fa
capacité , en un mot , tous fes droits à la
confiance publique.
L'auteur confidere dans la plante , premièrement
la fleur , qui eft ce qui nous
frappe d'abord ; fecondement lefruit , qui
eft à la fois le principe & la fin de toute
végétation ; troisièmement la tige , puis
les feuilles , & enfuite la racine.
Les fleurs font , felon lui , l'ornement
MARS 1768 . 77
des plantes & leur parfait développement.
La fleur eſt à la plante , ce que le papillon
eſt à la chenille. Le fruit eft cette produc--
tion des plantes qui contient la femence
deſtinée à multiplier l'efpece. La tige eft
cette partie des plantes , qui part immédiatement
de la racine , & qui foutient tout
le refte ; c'eſt comme le corps de la plante.
Ces définitions générales font fuivies de
l'analyſe & des noms qui conviennent aux
différentes parties donr la plante eft compofée
; après quoi viennent les diverfes
claffes des plantes : l'auteur les renferme
toutes dans fix , mais chacune de ces fix
claffes contient un certain nombre de familles
de plantes qui ont quelque reffemblance.
Cette marche eft , on ne peut plus
commode , pour foulager la mémoire & pour
éviter la confufion . Le premier volume eft
terminé par un catalogue très- ample en
latin & en françois , des plantes que l'auteur
cultive lui- même dans un jardin qu'il s'eft
fait exprès pour fa utilité & pour
celle du public , moyennant la plus légère
rétribution. Le fecond volume contient
les noms & la defcription de toutes les
plantes qui fe trouvent aux environs de
Paris.
propre
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
LE Triomphe de la Probité , comédie en
deux actes en profe , imitée de l'Avocat ,
comédie de GOLDONI ; par Mde Be-
NOIT. A Paris , chez LEJAY, Libraire,
quai de Gêvres , au grand Corneille ;
in- 8°.
LORSQUE ORSQUE nous avons annoncé cet ouvrage
, nous en avons prévu le fuccès ; on
le lit avec plaifir ; & nous penfons qu'il
n'en auroit pas moins fait éprouver à la
repréſentation. En effet , quelle fituation
plus théâtrale , qu'un homme , plein d'honneur
& de probité , obligé par fon devoir
de caufer lui-même la ruine de l'objet
qu'il adore !
Jerfan , Avocat également integre &
éclairé , fe trouve réduit à cette cruelle
extrêmité. Lucile , jeune perfonne aimable ,
vertueufe, & qu'il aime, ne poſsède d'autre
fortune , que celle qu'elle tient d'un teſtament
qui eft fur le point d'être caffé , &
les biens qui lui étoient deftinés , vont rentrer
à l'héritier légitime , dont Jerfan eft
l'avocat. Pour comble de tourmens , fon
client eft d'un caractère défiant , foupçonneux,
qu'un rien inquiète , que tout effraie,
MARS 1768 72
& qui , par plufieurs circonftances adroitement
ménagées par l'auteur , n'a que trop
fouvent raifon d'être juftement allarmé ;
ainfi l'honnête Jerfan fe trouve continuellement
preffé entre fon amour & fon devoir
, l'intérêt de celle qu'il aime , & l'injuftice
de celui qu'il défend. Cependant
affailli fans ceffe par le choc continuel de
ces fentimens oppofés , il eſt toujours inébranlable
; & ce n'eft pas des incertitudes
de fon coeur , du doute de fon choix , mais
au contraire , de la fermeté de fon âme &
de la fatalité de fa fituation, que naît l'intérêt
preffant qui captive jufqu'à la fin de
la pièce .
Lorfque Jerfan s'eft chargé de cette affaire
, il ignoroit que Lucile , qu'il ne connoiffoit
que fous le nom de Mifipe , fût få
partie adverfe ; mais ayant fuivi ce procès ,
fon honneur ne lui permet pas de l'abandonner
au moment où il doit fe juger .
Sainval fon client accourt chez lui tout
éperdu ; parce que fon Juge a un fécretaire
; que ce fécretaire a une parente , &
que cette parente eft coëffeufe de Mifipe.
Jerfan le tranquillife , & lui parle convenablement
fur l'intégrité des magiftrats.
Comme cet homme inquiet commence à
fe raffurer , il trouve fur le bureau de fon
Avocat , le portrait de Lucile , qui n'eft autre
Div
80
MERCURE
DE
FRANCE
.
que Mifipe , ce qu'il n'ignore pas , & que
Jerfan ne devoit pas plus ignorer que lui ,
parce qu'un Avocat doit être inſtruit de
tous les noms & qualités de fa partie adverfe
; mais un moyen de comédie ne doit
pas être jugé felon les loix de la jurifpru
dence. Comme les caractères extrêmes font
toujours inconféquens , Sainval fe contente
de l'affurance que Jerfan lui donne , que
cette circonftance ne fauroit nuire à fes intérêts
; il s'appaife donc. Mais une lettre
qu'on apporte réveille fes inquiétudes : il
la lit , & voit qu'elle eft d'une Comteſſe ,
dont le nom ne peut avoir rien de commun
avec fon affaire ; & il reprend fa tranquil-.
lité. Il exige cependant que fon Avocat aille
folliciter fes Juges ; ce qui ne s'eft jamais
fait ; mais il ne l'eft pas lui pour vouloir
des chofes ordinaires ; & pendant l'abſence
de Jerfan il commet une bien plus grande
inconféquence , en fe confiant à un frippon
qu'il a trouvé dans fon cabinet , & en le
chargeant de tenter la probité de fon Avocat
, facrifiant deux cents louis pour ce
projet ridicule . Comme Bribe , cet intriguant
, doit en gagner cinquante à ce marché
, il n'oublie rien pour en affurer le
fuccès. Mais c'eft inutilement qu'il emploie
toute fon éloquence pour tâcher de
déterminer Jerfan à abandonner la caufe.
MARS 1768. 81
de Sainval qui doit fe plaider le jour même;
c'eft en vain qu'il lui fait la peinture la plus
touchante de la fituation de Lucile ; il ne
l'effraie pas même par fa haine qu'il lui fait
craindre ; il ne fait que le défoler . Ce
fourbe eft plus heureux avec le laquais qui
a déja apporté la lettre dont nous avons
parlé , & qui confond mal- adroitement les
noms de Marquife & de Comteffe , ce qui
lui fait foupçonner quelque tricherie . En
effet , il apprend de ce valet imbécille , que
c'eft la Marquife de Cligny , amie & protectrice
de Lucile , qui , fous le nom &
dans l'appartement de la Comteffe d'Elleville
, fait venir Jerfan pour l'engager à
être favorable aux intérêts de cette jeune
perfonne , ou du moins à abandonner ceux
de Sainval. Cette découverte de la part de
Bribe termine le premier acte d'une manière
intéreffante , puifqu'elle laiffe le fpectateur
incertain du parti que Jerfan prendra
, & fi fa probité fortira victorieufe de
cette épreuve.
Cet honnête homme ne dément point ,
au fecond acte , la conduite qu'il a tenue
dans le premier ; & Lucile , digne de lui
refufe de fe prêter aux féductions que lui
confeille d'employer la Marquife deCligny,
dont le langage précieux & la morale facile
annoncent une femme du beau monde..
Ð v
82 MERCURE DE FRANCE.
Elle laiffe les deux amans enfemble , fous le
prétexte d'aller écrire une lettre ; & la fituation
où ils fe trouvent eft très - intéreffante.
L'arrivée de Sainval , averti par
Bribe , la rend encore plus théâtrale ; c'eſt
alors qu'il ne doit plus douter que Jerfan
ne le trahiffe ; pofition cruelle pour cet
honnête homme contre qui tout dépofe ;
mais Lucile n'hésite point à le juftifier , en
avouant , même à fa honte , que c'eft par
une rufe coupable , qu'elles l'ont attiré dans
ce lieu , où leurs prières n'ont pu prévaloir
fur fa probité ; elle affure Sainval qu'elle
eft déterminée à la perte de fon procès , &
qu'elle la croit fi infaillible , qu'elle ne paroîtra
pas même à l'audience. Ce difcours
prononcé avec véhémence , rend uunn peu
calme à Sainval , qui part avec Jerfan pour
s'y rendre. Il revient bientôt en criant que
fon procès eft perdu ; qu'il eft ruiné parce
qu'il a vu fa perte écrite fur tous les vifages
dès que fon Avocat a commencé à parler.
Il ne voit plus d'autres reffources , que d'époufer
Lucile ; & il la preffe brufquement
d'accepter fa main avant que Jerfan revienne
de l'audience. La Marquife qui
n'a pas fi bonne opinion de la caufe de fa
jeune amie , la force de faifir cette propofition
avantageufe , qu'il ne fera plus temps
d'accepter dans une heure , parce qu'elle
de
MARS 1768. 83
n'eft fondée que fur la terreur panique de
Sainval. Nouvelle perplexité pour Lucile ,
dont la moindre difgrace eft de perdre fa
fortune , qui , d'un côté , craint d'avoir
caufé le déshonneur de celui qu'elle aime ,
& de l'autre , fe voit obligée d'époufer
celui qu'elle détefte. L'arrivée de Jerfan
vient enfin la tirer de cette étrange perplexité
, & fatisfaire Sainval à qui il apprend
que fon procès eft gagné avec dépens
; mais pour dédommager Lucile du
tort qu'il a été obligé de lui faire , il la
fupplie de vouloir bien partager fa fortune
en recevant fa main ; cette offre , qu'elle
accepte avec reconnoiffance , la dédommage
amplement de tous les biens qu'elle
a perdus ; & cet heureux dénouement fatisfait
également les amans & les lecteurs.
Nous ne pouvons que répéter ou confirmer
les éloges que nous avons déja donnés
à la conduite de cette comédie , ménagée
avec art , aux caractères bien contraſtés &
bien foutenus , au ftyle naturel & facile ,
aux fcènes fi bien enchâffées & marchant
avec tant de rapidité , qu'il nous a été impoffible
d'en détacher le moindre détail.
Nous penfons cependant que le grand
nombre des fituations théâtrales qu'elle
renferme , font un peu trop refferrées dans
l'efpace de deux actes , & pouvoient four-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
à
nir un drame très- complet. Le perfonnage
de Bribe nous a paru auffi un intriguant .
fubalterne , & n'employant que des rufes
très foibles , d'où l'on peut conclure que
l'auteur de cet ouvrage eft plus propre
peindre un fentiment vertueux , qu'à conduire
une intrigue clandeftine. Mais un
reproche plus grave nous refte à faire à
Madame Benoit , c'eft la timidité qui l'a.
empêché de préfenter fa pièce aux Comédiens
qui , vraisemblablement , l'auroient
reçue avec plaifir , & jouée avec fuccès.
HISTOIRE des Philofophes modernes , avec.
leur portrait ou allégorie ; par M. SAVERIEN
: tome VI. Hiftoire des Phyficiens.
A Paris , chez FRANÇOIS , Graveur
des deffeins du Cabinet du Roi , rue Saint-
Jacques, & chezles Libraires ordinaires ;
vol. in - 12 de près de 500 pages ,
in -4° .
OICI
ی ب
Voici enfin le fixième volume de cette
hiftoire , qu'on defiroit depuis long- temps ;
mais M. Saverien a été obligé d'attendre
les mémoires qui lui étoient néceffaires
pour la compofition de ce volume. Le
MARS 1768 . * 5
public ne peut que lui favoir gré à cet
égard; car on trouve ici peut- être plus de
chofes neuves que dans les volumes précédens
. La vie de Poliniere , & celle de
Mufchenbroeck , ont été écrites d'après des
inftructions communiquées par la famille
& les amis de ces hommes célèbres , &
celles de Rohault , de Boile , d'Hartfaker ,
de Molieres & de s'Gravefande d'après les
relations les plus authentiques . Ce font - là
les phyficiens modernes , c'eſt- à- dire , les
plus habiles qui ont paru depuis la renaiffance
des lettres. L'illuftre M. Stales devoit
entrer dans cette claffe ; mais comme
l'auteur n'a point encore reçu les mémoires
fur fa vie qu'il attend , il le réferve
pour celle des naturaliſtes.
Toujours fidèle à fon plan , M. Saverien
ouvre ce volume par un difcours préliminaire
fur la phyfique , qui nous a paru
intéreffant. I remonte à l'origine de la
phyfique , & fuit les progrès de cette
fcience jufques à la renaiffance des lettres.
On a ici fucceffivement les fyftêmes & les
découvertes de Thalès , d'Anaximandre
d'Anaxagore , Pythagore , Leucipe , Epicure
, Ariftote , Platon , Sénéque , &c .
Notre hiftorien s'arrête un peu à la phyfique
d'Ariftote , qu'il apprécie comme elle le
86 MERCURE DE FRANCE.
mérite , c'est- à- dire , qu'il traite fort mal.
Il paffe enfuite aux travaux des modernes ,
dont il n'a point écrit l'hiftoire particulière ,
mais qui ont bien mérité de la phyfique.
Tels font Otton Guerike , Leuvenæk , Mariote
, Perrault , & Hauxbée .
Ce difcours eft terminé par un éloge de
la phyfique , & cet éloge par un trait de
morale remarquable . « Un des plus grands
» bonheurs pour l'humanité , dit l'auteur ,
» ce feroit que les chefs des fociétés con-
» nuffent cette utilité & ces avantages ( de
و د
و د
ود
la phyfique ) ; on verroit bientôt un chan-
» gement dans l'état des hommes. Au lieu
» de ces petites idées qui les tiennent courbés
vers la terre , de ces petits riens qui
» les amufent comme les enfans , de ce fol
orgueil qui les humilie aux yeux du
fage , ils n'auroient plus que des penſées
nobles , élevées , & conformes à la dignité
d'un être raisonnable , & ne s'oc-
» cuperoient que de la perfection de leur
» âme & de la confervation de leur corps .
" Ce ne feroit plus la force qui donne-
» roit la loi dans l'univers , mais la raiſon
qui le conduiroit. Ce ne feroit plus la
» diffimulation & le menfonge qui y régneroient
, mais la franchife & la vérité ;
» car c'eft une chofe déplorable que dans
39
"2
ود
MARS 1768..
» un Etat civilifé , la force tienne le pre-
" mier
que
rang , & la fauffeté foit un
» caractère d'efprit ».
On peut juger , par ce morceau , du
ton de cette hiftoire. Le ftyle en eft clair ,
précis & ferré , tel que doit l'être l'hiftoire
de la philofophie , comme on l'a vu dans
les volumes précédens , dont on a déja
publié plufieurs éditions. Le fuccès de
celui- ci répondra fans doute à celui des
autres. L'hiftoire de la phyfique eft trèscurieufe
; & celle de ceux qui l'ont cultivée
, attache ici agréablement le lecteur .
Après leur vie M. Saverien expofe leurs
fyftêmes & leurs découvertes ; c'eft une
chaîne de connoiffances qui préfente le
fpectacle de l'univers , & les refforts , fi
l'on peut parler ainfi , dont le Créateur
fait ufage pour le peupler & l'embellir .
Quoi de plus digne de l'attention d'un
homme qui penfe & qui réfléchit !
Les allégories qui tiennent lieu de portraits
dans ce volume , ont été deffinées
par le célèbre M. Eiſen , dont le talent eſt
fi connu & fi eftimé. Celle de Rohault eft
de M. Baltafar , Peintre ; & elle fait honneur
à fon goût.
88 MERCURE DE FRANCE.
LE grand Vocabulaire François ; tome troifieme.
A Paris , chez PANCKOUCKE ,
Libraire , à côté de la Comédie Françoiſe.
AUCUN UCUN ouvrage ne s'eft continué &
débité avec la rapidité de ce dictionnaire .
Les premiers volumes ont été réimprimés
en moins de trois mois ; & ils font actuellement
fous preffe pour la troifième fois . Ce
nouveau volume comprend depuis le mot
arc-boutant , jufqu'au mot de Bentivoglio ,
nom propre ; & il nous paroît fait avec le
même foin & la même exactitude que les
premiers. Les acceptions grammaticales de
chaque mot y font expliquées avec beaucoup
d'ordre , de clarté & de netteté . On
n'y a rien mis de trop ni de trop peu ; &
l'on n'y trouve pas , comme dans tant
d'autres dictionnaires , de fades déclamations
inutiles ou déplacées . Les détails qui
concernent la géographie , l'hiftoire , les
fciences n'y ont jamais que l'étendue qu'ils
doivent avoir dans un ouvrage de cette
nature. Il a paru différentes critiques contre
ce livre ; les unes ont relevé des fautes
effentielles ; les autres en ont indiqué de peMARS
1768 . 89.
tites & de puériles : mais quelles que foient
les erreurs qu'on puiffe reprocher aux auteurs
de cette utile & importante production
, erreurs qui font inévitables dans un
pareil travail , & dont on pourroit faire
de gros volumes de toutes celles qui fourmillent
dans les autres dictionnaires , il
n'en eſt pas moins vrai , qu'il réunit à des
parties traitées avec beaucoup d'intelligence
, comme toutes celles qui concernent
la langue , l'orthographe , &c. une infinité
de détails auffi agréables qu'inftructifs
fur l'hiftoire , la mithologie , la littérature ,
les fciences & les beaux- arts .
La foufcription n'en fera ouverte que
jufqu'au premier d'avril ; & le Libraire
tiendra exactement les conditions , comme
il l'a fait à l'égard de l'Académie des
Sciences & des Infcriptions , & c . La condition
eft fimplement de payer chaque
volume 10 liv . en le recevant , & on a
gratis le cinquième , dixième , quinzième
& dernier volume .
EN parlant , dans notre dernier Mercure
, de la traduction libre & élégante
de Lucrèce , dont nous ne tarderons pas de
mettre fous les yeux de nos lecteurs des
morceaux qui juftifieront nos éloges , nous
90 MERCURE DE FRANCE.
avons oublié de dire que cet ouvrage fe
vend à Paris , chez Panckoucke , rue & à
côté de la Comédie Françoife.
C'eft chez le même Libraire que fe
trouve auffi cette belle , grande , magnifique
& célèbre édition des fables de la
Fontaine , en quatre volumes in -folio , à
la perfection de laquelle ont contribué
tout ce que nous avons eu d'artiſtes célèbres.
C'est un chef - d'oeuvre du burin ,
comme les fables elles- mêmes en font un
du génie. Il n'y a point de curieux , d'amateur,
d'homme de goût , qui ne doive
être charmé de pofféder un ouvrage qui
renferme tant de beautés en tout genre ,
& dont l'acquifition eft d'autant plus facile
aujourd'hui , que le Libraire , le fieur
Panckoucke , qui eft poffeffeur de ce qui
refte d'exemplaires , les propofe à un rabais
de plus du tiers ; rabais qui n'aura lieu que
jufqu'au mois de juin prochain . Chaque
eftampe par là ne revient pas à quinze fols ;
& il n'y en a pas une qui n'en vaille trente
ou quarante. Il n'eft pas poffible de voir
une collection plus nombreuſe , plus riche ,
plus curieufe & plus agréable. A l'égard
de l'impreffion & du papier , on ne peut
rien ajouter aux foins qu'on a pris , pour
que tout répondît à la magnificence de
l'entrepriſe .
MARS 1768 . 91
DE controverfiis tractatus generales contracti
; per ADRIANUM & PETRUM
DE WALENBURCH , &c . A Paris ,
chez CRAPART , rue de Vaugirard ;
1768 : in- 12 .
C'EST
' EST l'abrégé & comme la quintef
fence du grand ouvrage de MM. de Walenburch
fur les points controverfés entre
les Catholiques & les Proteftans. Il étoit
devenu rare ; & les vrais théologiens defiroient
depuis long - temps qu'on le réim
primât. On ne doit point le confondre
avec les abrégés ordinaires ; MM . de Walenburch
eux-mêmes en font les auteurs.
Ce livre fera fort utile aux jeunes eccléfiaftiques
, ainfi qu'à tous les Curés &
autres Prêtres qui font obligés de vivre
au milieu des Proteftans . Ils y trouveront
des armes puiffantes pour repouffer les
traits de l'erreur.
L'abrégé des controverfes eft fuivi de
la profeffion de foi de l'égliſe catholique ,
prouvée & éclaircie par l'écriture & la
tradition . Voilà tout ce que contenoit l'édition
de 1682 .
92 MERCURE DE FRANCE .
Celle que nous annonçons eft plus ample.
On y trouve une notice raifonnée de
la vie & des ouvrages de MM. de Walenburch.
L'éditeur y a inféré auffi la regle
de foi , compofée en françois par le célèbre
Véron , & traduite en latin par les doctes
controverfiftes. Cette pièce , devenue fort
rare , a toujours été fingulièrement eftimée
par les amateurs de la bonne théologie.
Les Libraires font payer très - cher les
exemplaires du corps complet des controverfes
de MM. de Walenburch lorfqu'elle
fe trouve à la fin du fecond volume.
Ceux qui ne l'ont point dans leur exemplaire
doivent s'en confoler aujourd'hui ,
ils fe la procureront en faifant l'acquifition
du livre que nous annonçons , & l'auront
beaucoup plus correcte .
L'abrégé des controverfes de MM . de
Walemburch doit fervir , dans les bibliothèques
, de pendant à l'analyſe de la foi
par Holden , dont Barbou donna une nouvelle
édition l'année dernière. Les deux
ouvrages ont été imprimés avec les mêmes
caractères & dans le même format. Il y a
peu de livres en ce genre qu'on puiffe
comparer à ceux - ci pour l'exécution de
la partie typographique .
On doit favoir gré aux fieurs Barbou
& Crapart de nous donner de nouvelles
MARS 1768. 93
éditions d'anciens livres qu'on ne lifoit
point affez , foit parce qu'on ne les connoiffoit
pas fuffifamment , foit parce qu'on
ne les trouvoit que difficilement . Ils donnent
par-làunbel exemple à leurs confrères.
NOUVEL abrégé chronologique de l'Hif
toire de France , contenant les événemens
de notre hiftoire , depuis CLOVIS
jufqu'à la mort de Louis XIV , les
guerres , les batailles , les fiéges , &c.
nos loix , nos moeurs , & nos ufages , & c.
nouvelle édition , augmentée & ornée de
vignettes & fleurons en taille - douce ;
avec cette épigraphe :
Indocti difcant , & ament meminiſſe periti .
A Paris , de l'imprimerie de PRAULT ;
1768 in- 4 ° & in- 12 , deux volumes.
POUR
OUR juger de tout le mérite de cette
nouvelle édition , il ne faut qu'entendre
l'auteur lui -même dans fa préface. Le titre
de cet ouvrage ( dit- il ) n'annonce que des
faits & des dates ; cependant il eft vrai
que ç'a été le prétexte d'un plus grand
deffein que je bornois alors à mon uſage.
Je voulois connoître nos loix , nos moeurs ,
94 MERCURE DE FRANCE.
& tout ce qui eft l'âme de l'hiftoire même ;
mais la jufte méfiance de ne pouvoir remplir
une fi vafte entreprife , & l'impatience
d'en jouir pour moi - même , fit que je crus
devoir me réduire au fimple projet d'un
Abrégé chronologique. Je pris la liberté de
m'en ouvrir à M. le Chancelier d'Aguef
feau , qui l'approuva. Ce fut dans cette
vue , qu'en fuivant les dates des années &
le cours des fiècles , je verfai dans les intervales
tout ce que la lecture de quarante
ans , des réflexions , & fur- tout des conférences
particulières m'avoient fait re-
*
Un des plus dignes admirateurs de M. le
Préfident Hénault , en nous parlant de cette belle
& intéreffante préface : elle m'a fait ( s'écria til )
d'autant plus de plaifir , fur- tout forfqu'il parle
des Conférences , & ce qu'il en dit eft fi vrai ,
que feu M. L. D. R. dont le mérite étoit trèsreconnu
, n'avoit jamais lu peut- être entièrement
un feul livre de cette bibliothèque , auffi confidérable
que bien choisie , qu'il avoit formée à
grands frais. Mais il raffembloit fréquemment
chez lui des favans , qui lui donnoient , dans la
converfation , la fubftance de chaque ouvrage ,
en féparoient l'inutile , le groffier , le faux , de
manière qu'il n'avoit qu'à placer dans fa mémoire
pour donner à fon efprit les divers fucs dont il
youloit le nourrir. Auf M. L. D. R. étoit - il un
des hommes les plus agréables dans la converfation
lorsqu'il le vouloit . Cependant il faut bien
que ceux qui ne font pas àportée d'avoir ces Con
MARS 1768 95
cueillir ; je gardai long- temps mon fecret ;
& je me contentois de faire part de mon
ouvrage à quelques amis toutes les fois que
l'occafion fe préfentoit de les inftruire de
quelque fait , ou de leur donner quel
qu'éclairciffement fur des queſtions de
droit public.
Telle eft l'hiftoite naïve de cet ouvrage ;
on le trouva utile ; on me confeilla de le
publier ; & j'avouerai , fi l'on veut , que
l'on n'eut pas de peine à me perfuader.
Cependant , quand il en fallut venir à
l'exécution , legrand jour me fit peur ; je
n'ofai me montrer tout entier ; & je crus
devoir commencer à ellayer le goût du
public en me réduifant au néceflaire : il
m'accorda quelque faveur ; & cet encouragement
m'enhardit à me dépouiller peu
à peu d'une grande partie de tout ce que
férences , foit par le défaut d'aifance , foit faute
d'être allez connu , & par la difficulté de faire ces
connoillances précieuſes , fe réduifent au travail
pénible de puifer la fcience dans les livres . Au
refte ce que dit M. le Préfident Hénault des Conférences
eft d'une modeftie qui feule caractériſeroit
fa candeur , & que nous ne faurions trop relever.
Il s'y peint comme un fimple diſciple , tandis
qu'il y eft le philofophe , le fage dant on vient
entendre les leçons , auffi agréables que profondes ,
Hélas quand nous femmes affez heureux pour
avoir un Socrate , pourquoi donc manquons - nous
d'Alcibiades ?
96 MERCURE DE FRANCE.
j'avois acquis c'est le terme où je fuis
parvenu par les différentes éditions dont
celle-ci fera la dernière.
Ainfi cet ouvrage s'eft accru fucceffivement
de plus des deux tiers , depuis qu'il a
paru pour la première fois en 1744. Mais
on s'eppercevra que ces augmentations
n'en changent ni la forme ni le caractère ,
& qu'elles font dirigées fuivant la même
intention. Si ces augmentations font néceffaires
, le public pardonnera aifément la
multiplicité des éditions , & fentira que
dans une fi grande carrière , on a toujours à
réparer des fautes , à éclaircirdes faits , &
à fuppléer des chofes effentielles ; en un
mot , c'est l'utilité qui doit en être l'excufe ,
fur- tout en y joignant un fupplément .
Mais qu'il me foit permis de m'interrompre
, pour dire un mot en général des
conférences , à l'occafion de celles dont je
viens de parler. Que d'avantages elles procurent
! & combien j'invite les Magiftrats
à ne les point négliger ! C'eft là que s'entretien
le goût des bonnes lettres & le defir
de favoir : c'eſt là que l'efprit fe remplit &
s'élève par des richeffes mutuelles & par
les difcuffions ; & que l'on ne croie pas
qu'elles ne foient faites que pour la jeuneffe
; plus on eft inftruit , & plus elles
font utiles. Voyez les hommes illuftres du
fiècle
MARS 1768. 97
fiècle paffé , ces lumières du tribunal &
du barreau , les Talon , les de Thou , les
Séguier , les Molé , les Bignon , les Harlai ,
les Lamoignon , &c. les conférences étoient
le délaffement & la réparation de leurs travaux;
ils y venoient reprendre de nouvelles
forces , & c'étoit un profit égal pour les
moeurs & pour la fcience.
C'eft d'après de pareilles conférences ,
où préfidoient des hommes vraîment habiles
, & où fe traitoient les queſtions les
plus importantes de notre droit public ,
que j'ai recueilli les principes qui font
l'objet de cet abrégé chronologique ; auffi
y trouvera-t- on tout ce qu'il y a de plus
effentiel dans chacune de ces matières , ce
qui regarde les fiefs , les pairies , les fucceffions
, les régences , la loi falique , les
apanages , le domaine , les offices tant de
judicature , que de guerre & de finance ,
les réunions , les renonciations , la régale ,
les affranchiffemens , les communes , les
ennobliffemens , les maximes de nos libertés
, les élections , les conciles , les concordats
, le pouvoir de nos Rois dans les
matières eccléfiaftiques , les héréfies , la
ligue , les loix , les ordonnances , les reglemens
, les ufages , la police , les établiſſemens
, les fondations , &c. Tout y eft dit
bien fommairement ; auffi faut-il y appor
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ter quelques connoiffances : & tel mot qui
échappera peut-être aux lecteurs plus ou
moins verfés dans la connoiffance de notre
hiftoire , fera apperçu avec fruit par ceux
qui en ont déja fait une étude plus particulière
. J'y ai joint des réflexions lorſque je
les ai cru utiles pour éclaircir les queftions ;
j'ai tâché de faire connoître quelques
hommes célèbres ou principaux , foit Princes
, foit particuliers , pour que l'on jugeât
mieux de leurs actions & de leur influence
dans les affaires ; enfin j'ai parcouru notre
hiftoire, & j'y ai mêlé les hiſtoires étrangères
lorfqu'elles nous étoient relatives
ou qu'elles étoient dignes par elles- mêmes
de notre attention . Je n'avois garde d'omettre
les traits les plus éclatans du règne
préfent ; & comme cela n'étoit pas de
mon fujet , j'ai profité des occafions qui
pouvoient les amener le plus naturellement.
J'ai profité d'ailleurs des avis qu'on a
bien voulu me donner , & d'un entr'autres ,
des Bénédictins , à l'année 1100 , en corrigeant
les méprifes inféparables d'un auffi
long travail ; mais je me fuis bien gardé
de répondre à des critiques auxquelles le
public a déja répondu pour moi.
La table eft bien augmentée : on ne s'eft
pas contenté de mettre un chiffre à chaque
mot , on a défigné , on a ſpécifié les matières
pour faciliter les recherches , ce qui
MARS 1768. 99
eft un travail pénible , mais un travail
néceffaire , fans quoi le livre ne feroit
prefque pas d'ufage.
POUR faire mieux juger encore de ce
que doit être aujourd'hui cet ouvrage célèbre
& déja traduit dans prefque toutes les
langues de l'Europe , il nous fuffit de rapporter
ce qu'un auteur illuftre , auſſi délicat
que profond , a dit fur ce fujet * , lorfque
ce livre parut pour la première fois.
« L'auteur du livre que Raphti te remet-
» tra , de ma part , eft un de mes héros.
Tu jugeras de fon génie par fon ouvrage.
» Ilt'étonnera , & te plaira d'autant mieux ,
que tu viens de lire l'hiftoire de France
» par Daniel ou par Mézeray. L'abrégé
» chronologique , que je t'envoie , réduit
» en deux petits volumes , avec plus d'or-
» dre , plus de netteté , plus de goût , plus
» d'érudition & plus de vérité tout ce que
» ces deux hiftoriens ont écrit fur la monarchie
françoiſe.
ود
Conçois - tu le travail immenfe dont
» cet abrégé eft le fruit ? N'eft- ce pas un
» chef - d'oeuvre d'offrir , fous le même
coup - d'oeil , la fucceffion des Rois , les
"
* Voyez les lettres d'Ofman , par M. le Chevalier
D ' *** . Lettre 8 , Ofman à Zamar , à
Conftantinople .
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
و د
» événemens remarquables fous chaque
règne , les grands hommes dans tous les
" genres qui s'y font rendus fameux , les
» Princes de l'Europe contemporains de
chaque Monarque François , l'analyſe
» des intérêts qu'ils ont eu à démêler enfemble
, & des réflexions critiques &
» morales , toujours juftes , toujours fines ,
» toujours élégantes !
馆
2
On a comparé judicieuſement cet ou-
» vrage au Bouclier d'Enée . On diroit que
les fujets qu'il renferme devroient occuper
un efpace infini , Cependant ils font
" ferrés & diftincts , avec une précifion
» incroyable. Je meurs d'envie d'être connu
» de cet homme immortel , & je n'ofe
rifquer les démarches qui pourroient me
» réuffir ; il m'en impofe , il voit trop
و د
33
bien , & ne verroit en moi qu'un objet
» au deffous de fon attention ; tout le
» monde l'admire , mais tout le monde
» n'eft pas fait pour lui plaire. Que n'a-t-il
» pour moi cette heureufe prévention dont
le coeur feul fait les premiers frais , &
qui obtient grace des lumières de l'ef
prit ! Tu me féliciterois d'être affocié à
un Magiftrat , auffi eftimable par fes
» moeurs , auffi aimable dans la fociété
» qu'admirable dans fon cabinet
29
"".
L'on trouve chez le même Libraire ,
Prault , le Journal de Louis XV.
MARS 1768 .
ΙΘΙ
ANNONCES DE LIVRES.
LAA Paffion de Notre Seigneur Jéfus-
Chriſt , mife en vers & en dialogue . A
Avignon ; & fe trouve à Paris chez Lacombe
, Libraire , quai de Conti ; 1768 :
prix 12 fols.
yeux Voilà le temps de mettre fous les
du public un ouvrage fait pour édifier le
chrétien , & l'occuper fur les plus grands
myftères de fa foi. Le mérite principal de
cet ouvrage eft l'exactitude avec laquelle
l'auteur a fuivi & rendu toutes les circonftances
de l'hiſtoire de la Paffion telle qu'elle
eft rapportée dans les évangéliftes. Il y a
des vers heureux , & beaucoup qui ont
été infpirés par le fentiment & la piété. Ce
poëme eft en dialogue , & pourroit trèsbien
être mis dans les mains des jeunes
perfonnes de l'un & de l'autre fexe pour
exercer leur mémoire , & les exciter à la
dévotion par un pieux exercice , en leur
faifant réciter & déclamer ces dialogues.
LES Moiffonneurs , comédie en trois
actes & en vers , mêlée d'ariettes ; repréfentée
pour la première fois par les comé-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
diens Italiens ordinaires du Roi le 27 janvier
1768 ; par M. Favart ; la mufique eft
de M. Duni ; le prix eft de 30 fols . A Paris
, chez la veuve Duchefne , Libraire
rue Saint- Jacques , au Temple du Goût ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi , in- 8 °.
Nous renvoyons nos lecteurs à ce qui eft
dit au fujet de cette pièce dans l'article des
fpectacles.
Avis au peuple fur fon premier befoin ,
ou petits traités économiques ; par l'auteur
des Ephémérides du citoyen : premier traité
fur le commerce des bleds . A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Hochereau le
jeune , Libraire , au Palais ; Defaint , Libraire
, rue du Foin Saint-Jacques ; Lacombe
, libraire , quai de Conti ; 1768 :
brochure in- 8°.
On ne peut qu'applaudir aux vues utiles
& patriotiques répandues dans cette brochure.
HISTOIRE de la petite vérole , avec les
moyens d'en préferver les enfans & d'en
arrêter la contagion en France , fuivie
d'une traduction françoife du traité de la
petite vérole de Rhafes , fur la dernière
édition de Londres , arabe & latine ; par
MARS 1768 . 103
M. J.J. Paulet , docteur en médecine de
la faculté de Montpellier. A Paris , chez
Ganeau , rue Saint- Severin , près l'églife ,
aux armes de Dombes & à faint Louis ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi. Vol. in-12.
.DE l'origine & des progrès d'une fcience
nouvelle . A Londres , & fe trouve à Paris ,
chez Defaint , Libraire , rue du Foin ;
1768 : brochure in- 8 ° .
Cette fcience nouvelle eft très - ancienne ,
car il n'eft queſtion ici que de finance ;
d'agriculture & d'économie politique..
L'ECONOMIQUE de Xénophon , & le
Projet de finance , du même auteur , tra÷
duit en françois , avec des notes , pour
fervir de premier volume à la collection
des auteurs anciens qui ont traité de l'adminiftration
publique ou domeftique ; par
M. Dumas , Docteur agrégé à la faculté
des arts de l'univerfité de Paris , & Profeffeur
d'éloquence au collège royal de Touloufe
. A Paris , chez Hon. Clem. de Hanfy,
Libraire , rue Saint-Jacques , près les Mathurins
; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi. Vol. in- 12.
Le livre , dont nous annonçons la traduction
, eft le plus ancien traité qui nous
refte fur l'économie & fur l'agriculture .
E iv
204 MERCURE DE FRANCE.
EUVRES pofthumes de M. Dardene ;
affocié à l'Académie des Belles Lettres de
Marſeille ; recueil qui contient fes fables &
un difcours fur ce genre de poéfie . Se vend
à Marſeille , chez Jean Moffy , Libraire ,
au Parc ; 1768 : & à Paris , chez Durand ,
Libraire , rue Saint-Jacques. Quatre vol.
in- 12 , petit format.
les
Cette collection renferme prefque tous
genres de poéfie , & plufieurs ouvrages
en profe qui y répandent beaucoup de variété
, & parmi lefquels il y en a d'eftinables.
TRAITÉ de morale , ou Devoirs de
l'homme envers Dieu , envers la fociété
& envers lui - même ; par M. Lacroix. A
Paris , chez Defaint , Libraire , rue du
Foin Saint-Jacques ; à Carcaffonne , chez
Heiriffon , Imprimeur - Libraire ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi . Vol .
in- 12.
On fe propofe , dans cet ouvrage , de
perfuader aux hommes que leur bonheur
confifte à être vertueux ; l'auteur a eu
principalement en vue l'inftruction de la
jeuneffe , & de ceux qui craignent la fatigue
de l'étude ; & c'eſt dans cette intention,
qu'il renferme en peu de mots , & expofe
d'une manière claire , ce que la morale
a de plus intéreffant.
7
MARS 1768 . 105
LAÏS & PHRINE , poëme en quatre
chants. A Londres , & fe trouve à Paris ,
chez Panckoucke , Libraire , rue de la Comédie
Françoife ; Delalain , Libraire
rue de Saint-Jacques ; & à Orléans , chez
Couret de Villeneuve, Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1768.
On trouve dans ce petit poëme des images
agréables , des idées voluptueufes ,
une poéfie facile , & des morceaux de fentiment.
NOUVELLE méthode d'opérer les hernies
, par M. Le Blanc , Chirurgien litho
tomifte de l'Hôtel- Dieu d'Orléans , Profeffeur
royal d'anatomie & d'opérations
aux Ecoles de Chirurgie de la même ville ,
affocié des Académies des Sciences , Arts
& Belles-Lettres de Rouen , Dijon , & c.
à laquelle on a joint un effai fur des hernies
rares & peu connues , de M. Hoin ,
Chirurgien à Dijon , &c . avec des figures
en taille douce ; prix s liv . relié . A Paris ,
chez Guillyn , Libraire , quai des Auguftins
, au Lys d'or , du côté du pont Saint-
Michel ; 1768 avec approbation & privilége
du Roi. Vol . in - 8°.
On ne prétend pas donner dans cet ouvrage
un traité complet des hernies ; on
fuppofe les gens de l'art fuffifamment inf
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
truits de leurs eſpèces , de leurs différences
, des caufes qui les produifent , des
fignes qui les caractérifent , &c . Celles
qui font le fujet de ce livre , font formées
par l'inteftin , l'épiploon , ou par les deux
enfemble.
REFUTATION de quelques réflexions fur
l'opération de la hernie , inférées dans le
quatrième volume des mémoires de l'Académie
Royale de Chirurgie , par M. Leblanc
, Profeffeur royal d'anatomie &
d'opérations aux Ecoles de Chirurgie d'Orléans
, & c. & c. A Londres , & fe trouve
à Paris , chez Guillyn , Libraire , quai des
Auguftins , au lys d'or , du côté du pont
Saint- Michel ; 1768 : feuille in - 8 °.
C'est ici comme une fuite de l'ouvrage
précédent.
TRAITÉ des caufes phyfiques & morales
du rire , relativement à l'art de l'exciter.
A Amfterdam , chez Marc- Michel Rey ;
1768 le trouve à Paris , chez le Clerc ,
Libraire , quai des Auguftins ; brochure
in- 1 2.
Un traité fur le rire n'eft pas néceffairement
une facétie : il y a peu de reffemblance
entre un ouvrage fait pour faire
rire , & un écrit fenfé & réfléchi , fur les
MARS 1768. 107
caufes fecrettes , & le principe moral , par
lefquels nous rions. Le but de celui - ci eft
de conduite plus fûrement aux moyens
d'exciter le rire , qu'on a regardés jufqu'ici
comme une fcience impoffible à
rédiger en méthode.
:
TRAITÉ des ordres d'architecture ; première
partie de la proportion des cinq
ordres , où l'on a tenté de les rapprocher
de leur origine , en les établiffant fur un
principe commun ; par M. Potain , Acchitecte
du Roi. A Paris , rue Dauphine ,
chez Charles- Antoine Jombert , Libraire
du génie & de l'artillerie , à l'image Notre-
Dame ; 1767 vol. in - 4° .
La fcience de l'Arpenteur dans toute
fon étendue ; par M. Dupain de Monteffon ,
Ingénieur des Camps & Armées du Roi.
Nous avons déja annoncé cet ouvrage.
Le fuffrage du public a juftifié l'idée avantageufe
que nous en avions donnée . Il eſt
utile & néceffaire à ceux qui veulent mefurer
un terrein & écrit avec préciſion &
clarté. Mais le Graveur avoit coupé les
mots qui finiffent les lignes , de façon que
la lecture en étoit devenue pénible. On
prévient le public que ce défaut a été
eacte ment corrigé , & que ce livre fe
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
trouve toujours chez le fieur Jaillot
Géographe ordinaire du Roi , quai & à
côté des grands Auguftins , & chez Delalain
, Libraire , rue Saint- Jacques .
TRAITÉ de la politique privée , tiré de
Tacite & de divers auteurs. A Amſterdam ,
chez Marc - Michel Rey , & fe trouve à
Paris , chez Leclerc , Libraire , quai des
Auguftins ; 1768 : brochure in- 12.
Ce livre eft un de ces écrits politiques ,
où les devoirs de l'honnête homme fe
trouvent conciliés avec l'art du courtifan.
Il peut donc être regardé comme le contre-
poifon des maximes de Machiavel.
OBSERVATIONS fur les édifices des anciens
peuples , précédées des réflexions
préliminaires fur la critique des ruines de
la Grèce , publiée dans un ouvrage anglois ,
intitulé les antiquités d'Athènes , & fuivies
de recherches fur les mefures anciennes ;
par M. le Roy , Membre & Hiftoriographe
de l'Académie royale d'Architecture ,
de l'Inftitut de Bologne . A Amfterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Merlin , Libraire ,
rue de la Harpe , vis - à- vis la rue Poupée ;
1767 : brochure in- 8°.
LETTRES récréatives & morales fur les
MARS 1768 . 109
moeurs du temps , à M. le Comte de ***
par l'auteur de la Converfation avec foimême.
A Paris , chez Nyon , quai des
Auguftins , à l'Occafion ; avec approbation
& privilége du Roi ; 1768 : tomes 111 &
IV .
Nous avons annoncé dans leur nouveauté
les deux premiers tomes de cet
ouvrage ; ces deux derniers volumes ne
le cédent point aux précédens.
و
LETTRE de Don Carlos à Elifabeth
fuivie d'un paffage de l'Aminte du Taffe ,
traduit en vers , & du poëme de la Nuit ,
imité de Gefner. A Paris , chez C. Panckoucke,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; la veuve Duchefne , Libraire ,
rue St Jacques ; à Lille , chez Carré de la
Rue , Libraire ; 1768 : brochure in - 8 ° .
Cette lettre , décorée de tous les ornemens
de la typographie & du burin , eft deftinée
à faire fuite avec tous les Jorrys eftampés ,
dont la collection groffit chaque jour à
vue d'oeil ; les vers de Don Carlos ne dépareront
pas cette collection ; & l'auteur
ne fe trouvera point déplacé parmi ceux
qui ont commencé ces jolis recueils.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence , des
auteurs claffiques , grecs & latins , tant ſa-
•
110 MERCURE DE FRANCE .
crés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choifeul , par M.
Sabbathier , Profeffeur au collège de Châlons
fur Marne , & fécretaire perpétuel
de la Société littéraire de la même ville.
A Châlons fur Marne , chez Seneuze , Imprimeur
du Roi , dans la grande rue , & fe
trouve à Paris , chez Delalain , Libraire ,
rue Saint-Jacques , à l'image faint Jacques
; Barbou , rue des Mathurins ; Hériffani
fils , rue Saint-Jacques ; avec appro
bation & privilége du Roi ; 1767 : in- 8 ° .
tome troisième.
Les Libraires avertiffent le public
qu'ayant laiffé la foufcription de cet ouvrage
ouverte jufqu'à préfent dans le deffein
d'en faciliter l'acquifition , ils la fermeront
entièrement le dernier de mai
prochain ; ce terme paffé , perfonne ne
pourra plus être admis à foufcrire , parce
que l'on fe propofe de ne tirer des volumes
qui restent à imprimer , que la quantité
d'exemplaires qu'on aura demandée. La
foufcription n'eft point onéreufe , puifqu'on
ne paye les volumes qu'en les retirant
, & on ne fcauroit defirer une plus
grand exactitude à les faire paroître au
temps marqué On doit être raffuré fur la
continuation de l'ouvrage , la plus grande
MARS 1768 . III
partie étant déja faite . On va commencer
au plutôt à exécuter les planches & les cartes
géographiques qui doivent accompagner
ce dictionnaire : le tirage en fera également
borné à la quantité des foufcriptions.
Les Libraires voulant conferver à la poftérité
la mémoire des perfonnes qui fe feront
intéreſſées à l'exécution de cette production
, prient MM. les foufcripteurs
d'envoyer , avant le terme prefcrit , leurs
noms , qualités & demeures , qu'on inferera
à la tête du fixième volume ; il s'y
trouvera des perfonnes de la première diftinction.
Les Libraires du royaume & des
pays étrangers qui feront chargés des foufcriptions
, auront l'attention d'en donner
avis dans le courant de juin , faute de quoi
leurs foufcriptions ne pourront point être
remplies.
au ÉLOGE du jeune Prince Henri de Pruffe
mort à dix-neuf ans de la petite vérole ,
mois de mai 1767 ; par S. M. leRoi de Prufſe .
Cet éloge a été lu dans l'affemblée extraordinaire
de l'Académie royale des Sciences
de Berlin, le 30 décembre 1767. A Berlin ,
1768 , chez Chrétien- Frédéric Voff; imprimé
chez G. L. Vinter ; brochure in- 8°.
112 MERCURE DE FRANCE :
On en trouve des exemplaires à Paris ,
chez Merlin , rue de la Harpe.
Ce difcours eft un chef- d'oeuvre de raifon
, de fentiment & d'éloquence.
GÉOGRAPHIE ancienne abrégée , par
M. Danville , de l'Académie royale des
Belles- Lettres , & de celle des Sciences de
Pétersbourg , fécretaire de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans. A Paris , chez Merlin ,
Libraire , rue de la Harpe , à l'image faint
Jofeph ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi . 3 vol . in 12 .
Cet ouvrage , annoncé long- temps avant
qu'il parût , & attendu des favans avec
impatience , fe diftribue depuis quelques
jours , & répond parfaitement à la haute
idée qu'on a dû fe former depuis longtemps
, des connoiffances profondes de M.
Danville.
A Ꮴ I S
Concernant un ouvrage intitulé : de
la confervation des enfans , ou les
moyens de les fortifier , préferver & guérir
des maladies auxquels ils font fujets
depuis l'inftant de leur exiſtence juſqu'à
l'âge de puberté ; par M. Raulin , Docteur,
en Médecine , Confeiller- Médecin ordinaire
du Roi , Cenfeur royal de la Société royale.
de Londres , des Académies royales des
MARS 1768. 113
Belles-Lettres , Sciences & Arts de Bordeaux
, de Rouen , & de celle des Arcades
de Rome.
Get ouvrage fera divifé en quatre époques.
La première contiendra des éclairciffemens
fur ce qui concerne la formation
du fétus , fa confervation , la connoiffance
des maladies qui lui font propres , de celles
qui lui font communiquées par contagion
& de celles qui lui proviennent des dérangemens
de la groffeffe. On y joindra la
méthode la plus convenable pour les prévenir
& pour les guérir ; ces connoiffances
s'étendront depuis la conception juſqu'à
l'accouchement.
La feconde époque fera bornée entre
l'accouchement & le fevrage : on y fera
des recherches fur les foins qu'il faut prendre
de l'enfant dès qu'il eft né ; on y donnera
les moyens de le nourrir de la façon
la plus avantageufe ; on rappellera plufieurs
ufages abufifs , & on fera connoître les plus
utiles & les plus propres à le conferver & à
le fortifier ; on y joindra des connoiffances
fur les maladies auxquelles les enfans
font fujets avant le fevrage , fur leurs caufes
, & fur les moyens de les prévenir &
d'y remédier. On fuivra le même ordre
pour la troisième & la quatrième époques.
La troifième fera fixée entre le fevrage
& l'âge de fept ans.
114 MERCURE DE FRANCE.
La quatrième s'étendra depuis l'âge de
fept ans jufqu'à l'âge de puberté.
Comme les maladies qui affligent les
enfans pendant la durée de ces différentes
époques font extrêmement nombreuſes ,
on fera obligé , pour les éclaircir , d'en
traiter d'une manière affez étendue ; chaque
époque fournira au moins la matière
de 2 vol. in - 12 . Le premier volume de
chaque époque renfermera la théorie de ce
qui a rapport à cette époque , la connoiffance
des maladies & les moyens de les
prévenir. Le fecond volume fera confacré
à la méthode curative de ces maladies.
AUTRE avis concernant le Dictionnaire
de Chirurgie , ou le troisième tome du Dictionnaire
defanté.
LE Dictionnaire de fanté , tome III
qui traite des maladies externes , eſt annoncé
depuis fi long - temps , qu'il n'eft
pas étonnant que plufieurs perfonnes ayent
pris des Dictionnaires de Chirurgie , publiés
depuis quelque temps , pour celui
qui doit faire fuite au Dictionnaire de
Santé , & auquel on a foin de renvoyer
fouvent dans les Dictionnaires de Chirur
gie qui ont paru . C'eft pour prévenir toute
équivoque , & fatisfaire en même temps
à l'empreffement du public pour le
Dictionnaire de Chirurgie & Pharmacie ,
MARS 1768. 115
vraiment fait pour fervir de fuite au Dictionnaire
de fanté , que l'on avertit qu'il
s'imprime actuellement chez Vincent ,rue
Saint Severin , le même qui a imprimé le
Dictionnaire de fanté il y a dix ans. Un
grand nombre de Médecins & de Chirurgiens
ont travaillé à cet ouvrage , que l'on
n'a retardé jufqu'à préfent , que pour le
donner dans toute fa perfection. II
roîtra à Pâques prochain en un feul volume
in- 8°. même format que le Dictionnaire
defanté.
pa-
On avertit auffi que c'eft chez le même
Libraire , que s'imprime une nouvelle édition
du Dictionnaire grammatical. La première
, publiée à Avignon , fut reçue favorablement
, elle étoit en un feul volume in- 8° .
Elle eft tellement augmentée préfentement,
qu'il y en aura deux du même format. Ce
Dictionnaire réunit en même temps les
règles fûres de l'ortographe & celles de la
prononciation de la langue françoife. On
y a refondu en entier l'excellent ouvrage
de M. l'abbé d'Olivet fur la profodie françoiſe
; il deviendra par ce moyen également
utile à tous ceux qui fe piquent de
parler & d'écrire correctement. Il paroîtra
auffi à Pâques prochain.
LIVRES de fciences & de belles - lettres ,
r16 MERCURE DE FRANCE.
nouvellement arrivés de différens pays
étrangers , avec les prix en feuille. On
les trouve à Paris , chez Cavelier , Libraire ,
rue Saint-Jacques.
MODERN part of the univerſal hiftory,
by the authors of anticus ; 14 vol . in -fol.
London ; 1759 , 1763 & 1764 ; à so liv.
le volume..
The fame , 43 vol. in- 8 ° ; 1759 , 1763
& 1765 , à 10 liv. le volume. . . . La
même , traduite en françois , in- 4º . les
tomes 26 & 27..
GALERIES agréables du monde , où l'on
voit en un grand nombre de cartes & de
taille-douce , les principaux empires , répu
bliques , villes , forterelfes , &c . avec ce
qu'elles ont de plus remarquables ; les
ifles , ports de mer , rivières , &c. les antiquités
, églifes , académies , bibliothèques ,
palais , édifices , &c. Les habillemens , les
moeurs , la religion des différens peuples
, &c. Les animaux , arbres , &c. &
une infinité d'autres chofes dignes d'être
obfervées dans les quatre parties du monde ;
divifés en 66 vol. in fol. Leyde.
FÆDERA , Conventiones & acta publica ,
inter Reges Angliæ & alios quofvis imperatores
, reges , &c. ab ineunte fæculo
duodecimo , ad noftra ufquè tempora haMARS
1768. 119
1
bita aut tractata , in lucem miffa , accurantibus
Th. Rymer , & R. Sanderfon.
Editio tertia : 20 vol . in fol. Haga-Comitum
; 1745.
MÉMOIRES pour fervir à l'hiftoire du
dix-huitième fiècle , contenant les négociations
, traités , révolutions & autres
documens authentiques concernant les affaires
d'état ; par M. de Lamberty : 14 vol.
in-4°. grand papier. La Haye ; 1724 &
1740 : 280 liv,
HISTORIA genealogica da cafa real Portuguera
, defde a fua origem , ate o prefente
, com as familias illuftres , que procedem
dos Reys & des fereniffimos Duques
de Braganca , juftificada com inftrumentos,
e efcrytores de inviolavel fé ; pov. D. Ant.
Caetano de Sonfa : 20 vol. in-4° , Lisboa ;
1735 & 1748 ; 250 liv.
CORPUS illuftrium poetarum Lufitanorum
qui latine fcripferunt ; nunc primum
in lucem editum ab aut, dos Reys ; non
nullis que poetarum vitis auctum ab Éman.
Monterro 7 vol . in- 40. Carta maximą.
Lisbona ; 1745 & 1748. 7e liv ,
FABRICII Jo. Albert. ) bibliotheca
greca : 14 vol. in- 4°. Hamburgi ; 1718 ,
& feq. 120 liv.
118 MERCURE DE FRANCE.
DIONIS CASS 11 hiftoriæ Romanæ
quæ fuperfunt , cum annotationibus Jo.
Alb. Fabricii , &c. græca fupplevit, emendavit,
latinam verfionem limavit , variantes
ac notas cum apparatu & indicibus
adjecit H. Sam. Reimarius : 2 vol . in -fol.
Hamburgi ; 1750 : 100 liv.
HISTORY of the royal fociety of London
, for improving of natural Knowledge
from its firſt riſe, afá ſupplement to the phi
lofophical tranſactions ; by Thom. Birch :
4 vol. in-4° . London ; 1756 & 1757 :
100 liv.
CALATIO ( Fr. Mar.de) concordantia
facrorum bibliorum hebraicorum , in quibus
chaldaicæ , etiam librorum Efdra &
Danielis fuo loco inferuntur , deinde poſt
thematum feu radicum omnium derivata
& ufus latius deducta , ac linguæ chaldaicæ
, fyriacæ & arabicæ , vocabulorumque
rabbinicorum cum hebraicis convenientium
, latina ad verbum verfio adjungitur,
ad quàm vulgatæ & feptuaginta editionum
differentia fideliter expenditur : 4 vol.
in -fol. Londini ; 1747 & 1749. 200 liv.
BOYLE ( Rob. ) the Works of phyfick
mathematick : 5 vol. in-fol. fig. London ;
1744 .
PETRONII fatyricon , cum fragmentis
alba græcæ recuperatis , anno 1688 ; cuMARS
1768 . 119
rante Burmanno in-4° . Trajecti ; 1709 :
20 liv... Idem in- 8 ° . Lypfiæ 1731 : 4 liv.
PLATONIS Phado , feu dialogus de
animæ immortalitate , græce & latine ;
verfionem Marfilii Ficini emendavit , dialogum
ex ipfo Platone illuftravit & commentationes
philofophicas adjecit Jo. Hen.
Winkler : in-8°. Lypfiæ ; 1744 : 4
liv.
XENOPHONTIS Xconomicus , apologia
Socratis , Sympofum , Hiero , Agefilaus
cum animadverfionibus Jo. Aug. Bachii :
in- 8 ° . Lypfiæ ; 1749 : 6 liv.
Idem , cum animadverfionibus Jo. Aug.
Ernefti in- 8°. Lypfiæ ; 1748 : 5 liv.
SUETONIUS cum notis variorum , curante
Burmanno : 2 vol . in- 4° . fig. Amft.
1736 : 40 liv.
Bos ( Lamb. ) antiquitatum græcarum
præcipue atticarum , defcriptio brevis , cui
teftimonia e fontibus & quafdam obfervationes
adjecit M. Jo . Frider. Leifnerus :
in- 8 °. Lipfiæ ; 1767 : 3 liv.
HOMMELII ( Carl. Ferd. ) fceleton juris
civilis , five jurifprudentia univerfa paucis
tabulis delineata ; adjectæ funt leges clafficæ
& memorabiles : in fol. Lypfiæ ; 1767 :
2 liv.
FRISCHER ( Joh. Frid. ) exodi particula
atque leviticus græce , e cod . M. S.
120 MERCURE DE FRANCE.
biblioth . collegii Paullini Lyprienfis : in- 80,
Lypfiæ ; 1767 : 2 liv. 10 fols.
A VIS.
LE Bibliothécaire de Saint Martindes-
champs donne avis, qu'il y a dans cette
maifon une collection confidérable de
manufcrits qui intéreſſent un grand nombre
de familles du royaume ; qui concernent
plufieurs parties du domaine des
finances , monnoies , impôts fur différentes
provinces , les archevêchés , évêchés , abbayes
& autres bénéfices dans différens
diocèfes , fur tout la partie de l'hiſtoire
par une longue fuite d'ordonnances des
Rois fur la guerre & les finances : le tout
dirigé felon l'ordre & la qualité des matières
, avec des tables de renvois & de
renfeignemens.
-
DICTIONNAIRE géographique , hiftorique
& politique des Gaules & de la France ;
par M. l'Abbé Expilly ; in fol. Amfterdam
; 1768 : & fe trouve à Paris , chez
Defaint & Saillant , rue Saint - Jean - de-
Beauvais ; Bauche , quai des Auguftins ;
Hériffant , rue Saint - Jacques Defpilly ,
idem ; & Nyon , idem.
Nous avons déja parlé plus d'une fois,
avantageufement de cet ouvrage auffi vraiment
utile que bien fait, & nous comptons
y revenir encore. ARTICLE
MARS 1768 . 121
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de CLERMONT - FERRAND
, tenue le 25 août 1767 .
LE P. Saurade , Minime , de l'Académie
de Dijon , & Secrétaire de la Société ,
ouvrit la féance par la lecture de l'éloge
de feu M. de Feligonde , également de
l'Académie de Dijon , & fon prédéceffeur
dans le fecrétariat. L'analyfe de l'ouvrage
eft exactement renfermée dans l'épitaphe
fuivante.
Donec corpus induat immortalitatem ,
HIC JACET
MICHAEL PELISSIER , Eques , Dominus
de Feligonde , Saulses, le Châtelare , &c.
utrique & fcientiarum & agricultura apud
Arvernos Academia à Secretis , in Academicos
Divionenfes cooptatus.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Fidem afferens factis , dictis vindicans ,
Vir religiofus ;
Pietatis ingenuitate , fermonis comitate ,
probitatis candore ,
Vir commendabilis ;
Scientiâ multiplici & arte ,
Vir peritus ;
Indole , moribus & habitu ,
Vir fimplex ;
Mulieris fortiffima , exquifuo affectu ,
Amans & conjux ;
Liberorum quos virtutum imbuit fucco ,
Parens optimus ;
Civium quibus adfuit officiis & fide ,
Decus & amor ;
Pauperum providens inopia , & infudans
fanitati , infecti aëris hauftu ,
Obiit ,
Flebilis omnibus ,
Charitatis victima.
An. fal. 1767 , die apr. 10 , &t. 38. R. I. P.
Scribebat focius licai &
amicus marens J. T.F.de
Vienne , Abbas Boni-
Fontis , eccl. Parif. Can.
necnon in Suprema Galliarum
Curiafenator vet.
Academia Arverna vocante
, excudi curavit Simon-
Carolus - Sebaſtianus
Bernard de Ballainvilliers
, Eques , Dom . de
Vilbouzin , Clery , Dumenil
, &c. Regi à confiliis
, ord. S. Lud. torquatus
Eques , hujus
provincia Prafectus.
L'auteur de l'épitaphe lut trois piéces
MARS 1768 .
123
en vers , des rimes redoublées fur l'amourpropre
, des vers à un ami , une épître à
un homme du monde. Ces piéces font
très-courtes , l'analyfe en feroit auffi longue
que l'ouvrage . Nous donnerons une
des trois , prife au hafard , dans fon entier.
EPITRE à un homme du monde , fur la
briéveté de la vie.
QUEL charme féducteur nous attache à la vie ?
Non , il n'eft ici bas nul bien digne d'envie....
A ces mots je te vois interdit & furpris.
Quoi donc ! fur les vrais biens te ferois -tu mépris ?
Je fais qu'époux chéri d'une femme adorée ,
De ton heureux hymen tu vis naître deux fils ,
Des plus rares vertus modèles accomplis.
De vices & d'erreurs ta belle âme épurée
Au rang de fes jaloux ne voit point d'ennemis,
Difciple de Minerve , oracle de Thémis ,
Ta fuprême équité par-tout eft honorée ;
Généreux , bienfaifant , zélé pour tes amis ,
Tu n'es pas infenfible aux cris du miſérable ;
Je fais qu'un efprit doux , un caractère aimable ,
T'offrent de toutes parts & des jeux & des ris :
Mais de ces jours heureux , de ces jours fi chéris ,
Arifle , quelle enfin doit être la durée ?
Celle de ces vapeurs que forme l'empirée ,
De ces feux qui naiflans fe font évanouis ,
Et laiffent étonnés nos regards éblouis.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Oui , la vie eft un fonge , une ombre pallagère ,
La gloire & la fortune une vaine chimère .
Plût à Dieu que ce fiècle en fût bien convaincu !
Quant à moi , cher ami , plus que fexagénaire ,
Je m'apperçois à peine , hélas ! que j'ai vécu ;
A peine ai- je de l'oeil parcouru ma carrière ,
Que de tous les humains , en fubiffant la loi ,
Je vais dans un inftant rentrer dans la pouffière.
Si l'inſtinct naturel que confacre la foi ,
Qu'approuve la raifon , ne me faifoit connoître
Que ce qui penfe en moi ne peut pas ceſſer d'être ;
Je dirois , comme ont fait tant de gens avant moi :
C'étoit bien la peine de naître !
L'homme ifolé eft un être informe ,
qui fuccombe bientôt fous le poids du
befoin. Il trouve , en vivant avec fes femblables
, des avantages fans nombre , &
tous ces avantages font dûs à l'émulation ,
Cette poble qualité de l'âme eft le feu
facré qui donne la vie & le mouvement
à la fociété. Sans elle tout tomberoit dans
l'engourdiffement , & cet intervalle qui
fépare l'homme civil de l'homme fauvage
, deviendroit bientôt nul .
L'homme , dit M. Dareau , Avocat à
» Guéret , dans le difcours qu'il prononça
» fur l'émulation , peut être ému par deux
puiffans refforts , l'intérêt & la vanité.
MARS 1768. 125
93
-23
» Cependant l'homme condamne en gé-
» néral tout ce qui porte l'empreinte de
l'orgueil & de l'avarice : il faut donc le
faire agir par un principe , qui , loin de
préfenter rien d'odieux , annonce une
qualité de l'ame qui tienne de la vertu
» même ; & c'eft l'émulation ..... Il n'eft
point de coeur qui ne puiffe être affecté
» de ce noble fentiment ».
">
و ر
M. Dareau parcourt les ordres différens
qui compofent la fociété , & démontre
que c'eft à l'émulation que l'on doit les
grands princes , les guerriers intrépides , les
habiles politiques , les fages magiftrats ,
les artiftes induftrieux , les bons cultivateurs.
La grandeur & la gloire d'un Roi
fe trouve toujours en proportion avec l'émulation.
C'eſt par elle que Rome s'eft
élevée à ce haut degré de puiffance , qui
fera l'admiration de tous les fiècles . Nourrir
l'émulation eft donc un article qui doit
trouver place dans le fyftême politique . Si
Rome ceffe de rendre hommage aux talens
, Rome ceffe d'être ; & en perdant
l'émulation , elle perd la liberté . « Qu'on
» jette un coup d'oeil fur ces vaftes : con-
» trées , où ce noble fentiment fe trouve
» détruit par l'affreux defpotifme ! Tout y
» eft plongé dans la plus profonde inertie :
chacun n'y refpire que pour foi : tout
»
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
و د
» y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
>> reux ».
و د
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
l'émulation , imprime à toutes nos ac-
» tions le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
33
و ر
Après s'être étendu far divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préfident au Préfidial ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon . Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en`difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béliers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très - pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
» у
demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
93
>> reux » .
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
» que le coeur cédant au doux empire de
»l'émulation , imprime à toutes nos actions
le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cetre
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
33
ور
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eſt à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préſident au Préfidial
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
,
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon. Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Fiufolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en` difons
pas davantage crainte d'être trop longs .
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majefté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très- pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
», y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
criminel s'y trouve toujours le plus heu-
ود
--
» reux ».
ود
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
» l'émulation , imprime à toutes nos actions
le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voit
qu'en rougiffant.
33
ور
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préſident au Préſidial ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon . Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 Septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres- patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très- pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
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"3
» y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
» reux ».
و د
93
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
l'émulation , imprime à toutes nos ac-
» tions le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
و ر
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres. C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs . La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
M. Fredefond , Préſident au Préfidiak ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon. Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 Septembre 11767.
M. Baffer , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très -pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Compagnie eft pénétrée envers le Roi , &
envers ceux qui fe font intéreffés pour
elle , M. le Comte de Saint- Florentin
MM. les Evêques de Béfiers & de Fréjus ,
& notre illuftre compatriote M. de Mairan
; après quoi il fit la lecture des lettrespatentes
, dont voici le titre :
Lettres-patentes du Roi , données à Verfailles
, au mois de juillet 1766 , portant
confirmation de l'Académie de Béfiers ,
fous le titre d'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres , &c.
Comme on avoit beaucoup de Mémoi
res ou piéces à lire , il ne fut pas poffible
de donner les extraits de trois ouvrages
qui avoient été envoyés à la Compagnie
dans le cours de cette année par deux de
nos affociés & par un anonyme. 1 ° . Effai
fur l'éloquence de la chaire par M. l'Abbé
Gros , de Befplas , Docteur de la Maiſon
& Société de Sorbonne , Vicaire général
des Diocèfes de Befançon & de Fréjus ,
lequel eft dédié à notre Académie , &
imprimé à Paris , 1767 .
2°. Difcours fur l'état de la médecine
dans les Gaules & fous les deux premières
races de nos Rois , par M. Hériffant , Maître
en la Faculté des Arts de Paris.
MARS 1768 . 129
3°. Mémoire fur le meilleure manière
de faire l'huile d'olive , & trouver la raifon
chymique pour quoi elle rancit , par
un anonyme.
Ainfi , après la lecture des lettres - patentes
, il fut queftion de fix mémoires
qui furent lus dans cette féance , & dont
voici en fubftance les fujets , avec les noms
des académiciens qui en font les auteurs.
Le premier fut un difcours de M. Roube ,
Prébendier de l'églife de Béfiers , dans
lequel il prétendit montrer la foibleffe ,
l'infuffifance , & même la mauvaiſe poéfie
des traductions des odes d'Horace ,
mifes en vers françois par divers auteurs ;
& ce difcours fut fuivi de la lecture d'une
traduction de fa façon , en vers françois ,
de la première ode de ce poëte.
Le fecond fut un mémoire contenant
quelques obfervations fur le tania ou vers .
folitaire , & particulièrement fur une efpèce
de tænia percé à jour , par M. Mazars
de Cazeles , Docteur en l'Univerfité
de Médecine de Montpellier , Médecin
à Bedarrieux .
Dans le troisième mémoire M. Millié .
Prieur de Ribauce , & Préfet du Collége
royal de Béfiers , s'attacha à prouver que
T'homme inutile dans un lieu n'eft pas feulement
toujours méprifable , mais qu'il eft
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
encore fouvent pernicieux à la fociété.
Le quatrième traitoit de la formation
de la pierre dans les reins & dans la veffie
& des moyens qu'il convient de mettre en
ufage pour s'en garantir , par M. Carabaffe ,
Docteur en l'Univerfité de médecine de
Montpellier.
Par le cinquième M. Guibal du Rivage ,
Avocat du Roi en la Cour Préfidiale de
Béfiers , fe propofa de prouver que l'homme,
dans quelqu'état qu'il fe trouve placé , eſt
foumis à la loi du travail.
Enfin le fixième mémoire contenoit des
réflexions de M. Audibert , Avocat au Parlement
, fur une ode de M. de la Mottė ,
intitulée fur le defir d'immortalifer fon
nom .
Nous joignons ici l'extrait détaché des
deux premiers mémoires , les autres font
réfervés pour le prochain Mercure.
PREMIER MÉMOIRE.
M. l'Abbé Roube a montré la foibleſſe ,
l'infuffifance & la mauvaiſe poéfie des
traductions des odes d'Horace en vers
françois. Il s'eft beaucoup étonné que
notre langue n'ait encore rien produit en
ce genre qui foit digne du poëte Romain.
La première ode fur- tout a été l'objet
de fes réflexions. Il a fait remarquer une
MARS 1768 . I'g'r
infinité de fautes dans les différentes traductions
qu'on a miſes au jour avec trop
de confiance. Celles de M. le Marquis de
la Fare , de M. de Brie , & même l'imitation
de Mlle Deshoulières , quoiqu'un
peu moins profaïque , laiffent beaucoup
à defirer. On y cherche inutilement le feu ,
l'expreffion , les images riantes & variées ,
les grâces faciles d'Horace. Tous les
traducteurs poëtes ont défiguré le fens
de l'auteur dans deux endroits effentiels.
Le vers , Merâquè fervidis evitatâ rotis
a été l'écueil où ils ont tous échoué. Ils
n'ont pas mieux rendu l'autre , necpartem
folido demere de die.
On n'a qu'à jetter les yeux fur un
ouvrage ' intitulé : traduction des oeuvres
d'Horace en vers françois ; avec des extraits
des auteurs qui ont travaillé ſur cette
matière , &c. Ce livre fut imprimé à Paris
en 1752. On verra fans peine combien
jufte eft la critique de notre Académicien .
Mais comme il eft fouvent inutile d'appercevoir
les défauts des autres fi on ne
marche le premier à la tête , pour tracer
la route qu'il faut tenir , il a cru devoir
effayer une traduction de cette même ode
en vers libres , qu'il a lue dans cette même
affemblée. Si nous n'y trouvons point toutes
les beautés de l'original , il a du moins
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
la gloire d'avoir furpaffé ceux qui l'ont
précédé. Heureux s'il pouvoit ranimer
l'émulation de nos poëtes modernes , &
réparer en quelque forte l'honneur de la
nation par des traductions plus lyriques !
Traduction de la première ode d'Horace en
vers libres.
MÉCÉNE iffu du fang des Rois ,
Qui faites mon bonheur , ma reffource & ma
gloire ;
Il en eft qui , jaloux de vivre dans l'hiſtoire ,
De la courfe olympique afpirent aux exploits :
Et , bravant leurs rivaux dans la noble carrière ,
Guident leurs courfiers orgueilleux
A travers les flots de pouffière
Qui laiffe entrevoir mille feu ,
Dont les chars embrafés éblouiffent les yeux ;
Mais , fi l'adreffe fingulière
De l'athlète victorieux
Le fauve du but périlleux ,
S'il revient le premier embraffer la barrière ;
Dans fon triomphe glorieux ,
Il fe place à côté des dieux.
Il en eft qui , dans les cabales ,
D'un peuple remuant achètent les faveurs.
Comment fe flattent- ils que des âmes vénales
Les verront conftamment au faî d es grandeurs
MARS 1768. 133
Ceux-ci , dans leurs defirs toujours , infatiables ,
Ofent même ambitionner
Le fruit des champs intariffables
Qu'en Lybie on peut moiffonner .
Ceux -là , fiers de leur appanage ,
Aiment mieux cultiver leur paifible héritage ,
Que d'affronter tous les dangers
De l'élément liquide agité par l'orage..
Du fuperbe Attalus les tréfors paffagers ,
Infpireroient-ils du courage
A celui qui craint le naufrage ?
Non , non , conftant fur le rivage ,
Il ne quittera point fes tranquilles foyers .
L'ambitieux marchand , en butte au vent d'Afrique,
Timide , tremblant , confterné ,
Regrette mille fois le deftin fortuné
Da cultivateur pacifique ;
Mais bientôt dans le port fan intrépidité
Renaît avec l'avidité :
ļ
Radoubant ſes vaiffeaux , fon ardeur importune
L'attache encor à la fortune ;
Il eſt bien moins épouvanté
De la colère de Neptune ,
Que des maux de la pauvreté.
Le bûveur , attiré par le vin de Maſſique ,
Sait fe ménager un loifir ,
Pour fe livrer au doux plaifir
De goûter chaque jour ce nectar fpécifique ,
134 MERCURE DE FRANCE.
Qui met en faite les foucis :
Tantôt , fous un feuillage où la fraîcheur entraîne ,
Tantôt , aux bords facrés d'une claire fontaine ,
Il fixe les jeux & les ris.
D'autres , indifférens au fon de nos mufettes ,
Ne fe plaifent qu'au bruit des clairons , des trompettes.
...
Le fpectacle affreux des hafards ,
Les lances & les étendards ,
Le tumulte des camps , dont les mères frémiffent,
Sont des objets qui réjouiffent
Ces courageux enfans de Mars .
Le chaffeur , oubliant fon époufe chérie ,
Malgré les noirs frimats , à travers les forêts ,
Pourfuit avec fes chiens une biche en furie ,
Qui vient de rompre les filets.
Pour moi , dans les tranfports de mon âme empreflée
,
Puiffai-je mériter le lierre précieux
T
Dont les dignes rivaux d'Alcée
Couronnent leur front radieux !
Si jamais Euterpe m'inſpire , ..
Si Polymnie approuve mes accords ....
Dans le plus fublime délire ,
Bravant les vulgaires efforts ,
Je chanterai des bois les ombres folitaires ,
Les danſes des Sylvains , & des Nymphes légères ,
MARS 1768 . 135
Qui favent borner leurs defirs
A goûter d'innocens plaifirs .
Plus heureux mille fois , fi vous daignez m'inscrire
Au rang des maîtres de la lyre !
Qui peut plaire à Mécéne eft- il audacieux
De porter fon front dans les cieux ?
SECOND MÉMOIRE.
Obfervations fur le tania ou vers folitaire ,
&plus particulièrementſur un tania percé
àjour; par M. MAZARS DE CAZELES ,
Docteur en l'Univerfité de Médecine de
Montpellier , de l'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres de Béfiers
Médecin à Bedarrieux .
S'il eft dans toutes les fciences des
découvertes qui paroiffent d'abord plus
curieufes qu'intéreffantes , mais dont le
temps pefe infenfiblement la valeur , &
détermine les rapports avec notre intérêt ,
il en eft d'autres qui , malgré leur ancienneté
& les dehors d'un mérite impofant ,
n'en ont pas plus tourné à l'accroiffement
de nos connoiffances , & laiffent un vuide
prodigieux entre l'objet de nos méditations
& les fruits que nous devrions en
retirer.
136 MERCURE DE FRANCE .
Qu'a fervi en effet aux Médecins qu'Hip
pocrate leur ait parlé du tania , que tant
d'auteurs aient travaillé à leur en tracer
des différentes espèces , à en marquer les
fymptômes , fi les fignes auxquels on peut
le reconnoître dans le malade n'en font
pas moins obfcurcis de doutes , & fi les
orages qu'il caufe n'en font pas aujourd'hui
plus aifément furmontés ?
Le premier que la pratique a fait rencontrer
fur mes pas confumoit , a la fourdine
, une femme feptuagénaire , épuiſée ,
d'un tempérament fec & bilieux.
Il avoit été accompagné , pendant trois
années , de coliques d'eftomac , de palpitations
de coeur , de pefanteurs après les
repas , de naufées qui revenoient par intervalles
, d'un amaigriffement qui augmentoit
de jour en jour , d'un pouls petit ,
irrégulier , prefque continuellement fiévreux
, & de conftipation .
Cet affemblage d'accidens , que je regardois
comme les marques d'une confomption
naiffante , produite par le vice du
fang épuifé de fon mucilage , la dépravation
des digeftions , & trop de fenfibilité
de la tunique nerveufe du ventricule
n'ayant rien moins que cédé à l'effet des
ftomachiques mariés avec les calmans , les
humectans , les adouciffans ; je me tourMARS
1768 . 137
nai & je me retournai pour voir mieux
diriger l'action de mes remèdes ; mais
toujours avec auffi peu d'avantage , jufqu'à
ce que ma malade fe plaignant de bouche
mauvaiſe , de pefanteur d'eftomac , de
naufées , de vomiffemens , je pris le parti
de remplir ces indications par le moyen
d'un minoratif aiguifé de quelques gouttes
de fyrop de Glaubert.
Ce remède eut un fuccès d'autant moins
attendu , que ne m'étant jamais douté de
la préfence du ver folitaire , il fut rejetté
par le bas après un vomiffement & quelques
déjections.
Quelle fut ma furprife ! mais celle des
parens , gens très -novices dans l'hiftoire
des maladies , fut bien d'un autre genre.
Leur malade pâle , froide , fembloit
mourir ; ils crurent qu'elle avoit rendu les
boyaux les femmes qui l'entouroient furent
du même avis. Dans l'inftant les cris
de la douleur percent dans tout le voifinage
, je n'étois pas préfent lors de l'événement
on fe hâre de m'en inftruire ;
je demande à voir le phénomène dont ils
font fi alariés , je reconnois le tania , je
l'annonce , & en même temps l'efpoir
d'une fanté plus ferme à l'avenir ; mais
l'illufion du préjugé étoit fi profonde ,
que mes affertions n'euffent pas fuffi
138 MERCURE DE FRANCE .
pour la diffiper , fi les forces , qu'une potion
cordiale ranima prefque dans l'inftant,
& fi le calme qui fuccéda peu à peu
l'expulfion de l'ennemi , n'avoient été d'une
éloquence victorieuſe pour l'indocile impéritie.
à
Ce ver , avant que je le viffe , avoit
été lacéré en plufieurs morceaux par les
curieux fcrutateurs des prétendus inteftins.
Il étoit plat , très- large , à longues articulations
, & fut eftimé avoir cinq pieds de
long je ne pus y reconnoître ni tête ni
queue , il étoit également large par- tout,
La malade fe trouva mieux de jour en
jour , & fans autre remède qu'une tifanne
faite avec la racine de fougère & l'écorce
de racine de murier , elle fe rétablit parfaitement
& mourut fix ou fept ans
après , fans qu'il lui fût arrivé depuis de
faire aucune espèce de ver.
,
Le fecond & le troisième , dont je crois
avoir triomphé , étoient logés chez une
malade âgée de foixante- neuf ans , d'une
conftitution fanguine , & dont les nerfs
font fi irritables , qu'ils s'ébranlent outre
mefure à la moindre impreffion.
Elle traînoit depuis plufieurs années une
dartre vive au vifage , & depuis environ
la même époque des coliques périodiques
irrégulières après les repas , tantôt inteſtiMARS
1768. 139
nales , & tantôt d'eftomac. Ces coliques
étoient précédées de naufées , de vomif
femens , & fuivies quelquefois de déjections
abondantes , & de beaucoup de flatuofités
; elles fe terminoient , pour l'ordinaire
, dans vingt- quatre heures , par une
grande explofion de vents par en haut ou
par en bas , & n'étoient regardées que
comme des indigeftions compliquées avec
un état vaporeux. Hors des accidens le ventre
étoit pareffeux , & ne donnoit que des
matières fèches.
En conféquence la malade paffa plufieurs
fois aux anti- ſpaſmodiques , & aux
laitages mariés avec les amers.
Elle tira toujours avantage de ces remèdes
, non que fes accidens fuffent détruits ,
mais ils revenoient moins fréquemment ,
leurs retours étoient moins violens , & la
dartre moins animée ; au point même que
ces alternatives de fanté & d'indifpofition
dont l'opiniâtre perfévérance avoit autant
découragé l'efprit de la malade qu'elle
déconcertoit le zèle du médecin , s'éclipfèrent
pendant pluſieurs mois.
Mais à peine avoit- on commencé de
s'en promettre des effets plus durables ,
qu'à la fuite d'une joie exceffive l'appécit
commença à fe rallentir , les jambes à vaciller
fous le poids du corps , & un fom140
MERCURE DE FRANCE .
meil prefque continuel & invincible a
s'emparer des fens , même au milieu des
cercles & des feftins.
A ces fymptômes fe joignit , bientôt
après, un vomiffement des plus violens ,
un dégoût prefque infurmontable pour le
bouillon à la viande , une déglutition fi
gênée , que la malade ne pouvoit avaler
que goutte à goutte ; l'épigaftre & les
hypocondres étoient gonflés : elle y fentoit
des douleurs fi vives qu'elle en pouffoit
les hauts cris ; le fommeil dont elle
étoit accablée antérieurement n'étoit plus
qu'un fommeil momentané prefque auffi
pénible que la veille , & dont elle ne goûtoit
les tardives douceurs que lorfqu'excédée
du travail du vemiffement , & épuifée
des fatigues de la douleur , elle fembloit
avoir porté l'excès de fes fouffrances
à ce période où l'on ne peut plus fouffrir.
Le pouls étoit tantôt fort tantôt foible ,
tantôt plein tantôt petit , mais toujours
inégal , & plus ou moins fréquent la
bouche étoit pâteufe & la langue fe couvroit
de limon . C'étoit le 16 du mois d'août
1766 .
Dans cet état on rifqua un purgatif le
17. II procura d'affez abondantes déjections
fans augmenter le vomiffement ,
mais il ne produifit aucun relâche dans
la véhémence des autres fymptômes.
MARS 1768 . 141
Le 18 & le 19 on fut plus timide , on
ne donna que des lavemens. La langue
étoit d'une féchereffe extrême. On eſſaya
la limonade , la malade en but d'abord
autant qu'il lui fut poffible ; mais foit
qu'elle ne pût avaler qu'avec beaucoup de
peine , foit que fon eftomach femblât répugner
à cette liqueur , foit que le vomiffement
n'en fût pas moins fréquent , elle
la prit bientôt en horreur ; le bouillon à
la viande n'étoit pas moins infupportable ,
on y fubftitua le bouillon de pain.
Le 20 les douleurs & le vomiſſement
continuant toujours avec la même fougue ,
la déglution étant très - difficile , fuivie
d'une éruption laborieufe de flatuoſités ,
la langue aride , le pouls toujours irrégulier
, & les extrêmités inférieures froides
je fus mandé. Après avoir reconnu un
état de fpafme & d'érétifme prefque général
, & des marques d'une faburre acide
ftimulante dans les premières voies , à
laquelle j'avois pourtant bien de la peine
a imputer tous les accidens dont j'étois
témoin , il me vint quelques foupçons
obfcurs de la préfence du ver folitaire ;
ma malade antérieure fe préfentoit fouvent
à moi. Cependant fans trop m'arrêter
à cette idée , que je ne pouvois affeoir
que fur des conjectures fort hazardées , jø
142 MERCURE DE FRANCE.
me décidai pour un minoratif , auquel
j'affociai l'eau de menthe & celle de fleurs
d'orange , crainte qu'il ne fût à l'inſtant
rejetté par le vomiffement.
Ce remède , qui ne peut être avalé qu'en
détail , produifit un effet d'autant plus
heureux , qu'outre les évacuations fætides
qu'il détermina par en bas , le pouls fut
plus uniforme , le vomiffement fufpendu ,
les douleurs émouffées , les gonflemens
diminués , la langue moins fèche , & la
déglutition moins gênée ; enforte que pendant
l'action du purgatif la malade fut en
état d'avaler plufieurs verres d'une tiſanne
faiteavec le poulet & les feuilles de menthe.
Ce mieux ne fut pas durable à tous
égards ; le foir même , vers les neuf heures,
le vomiffement revint avec tant d'impétuofité
, que la malade , affife fur fon lit,
en jettoit la matière à plein canal , & à
deux pieds de diftance : c'étoit une eau
verdâtre , chargée de filamens glaireux ,
acide & amère tout à la fois , & dans
laquelle on vit nager un gros ver ftrongle
; cependant les autres fymptômes
étoient beaucoup moins aigus que de coutume
; le pouls étoit meilleur & les extrê
mités inférieures avoient repris un peu
de chaleur.
L'eau de poulet à la menthe fut contiMARS
1768 . 143
nuée , je fis prendre du bouillon à la
viande , & le vomiſement ne revint qu'à
minuit & à fix heures du matin . Le reſte
de la journée 21 je fis boire fouvent & à
petits coups d'eau de poulet : je donnai
du diafcordium , mais cela n'empêcha pas
que la malade ne vomît prefque d'heure
en heure ; il eft vrai que c'étoit fans peine
& fans fatigue , & qu'elle ne vomifſoit
chaque fois qu'une ou deux bouchées
d'une eau qui n'avoit d'autre goût que
celui de la menthe , ou qui étoit infipide ,
& qu'elle recevoit dans un linge fans fe
remuer.
Le même jour elle rendit un fecond
ver ftrongle par le moyen d'un lavement.
Vers le foir la malade , impatientée de
voir que rien ne ralentitfoit le vomiffement
, & , qu'au contraire , tout ce qu'on
lui donnoit fembloit l'exciter , ne voulut
plus d'eau de poulet : le bouillon même
n'étoit pris que de loin en loin & à cuillerées
; cependant comme la féchereſſe de
la bouche & la foif étoient extrêmes , elle
promenoit fouvent de l'eau fraîche dans la
bouche avec foulagement.
Vers les neuf heures elle vomit à plein
canal , comme elle avoit fait la veille ,
avec la même abondance & la même impétuofité.
Au lieu du calme qui fuccédoit ,
144 MERCURE DE FRANCE.
1
aux grands vomiffemens , elle fut travaillée
l'inftant d'après , & pendant prefque
toute la nuit , d'un mal - être inexprimable :
elle demandoit à chaque inftant de changer
de fituation ; elle ne pouvoit refter
nulle part ; elle eut par intervalles le hocquet
& des naufées , mais elle ne vomit
point. Les forces étoient entièrement abattues
, le pouls miférable , & quoique la
foif fût des plus preffantes , non-feulement
elle refufoit de boire , mais elle ne fe
fentoit pas même le courage de fe laver la
bouche avec de l'eau fraîche comme elle
l'avoit fait antérieurement. Tout ce qu'on
put obtenir fut de prendre quelque cuilÎerée
de bouillon & un peu de diafcordiuní.
Malgré une nuit d'un auffi trifte préfage
la malade parut beaucoup moins mal
le 22 au matin ; fon pouls fut aſſez bon ,
les douleurs plus obfcures , les gonflemens
moins confidérables , enforte que je ne
vis rien de plus preffé que de profiter de
ce moment pour évacuer la matière âcre
& vermineufe , qui étoit le feul agent ,
véritablement connu , que je puffe accufer
de l'irritation des nerfs , & fur- tout
de ceux de l'eftomac , ( les invifquans , les
huileux , les amers & autres vermifuges
de ce dernier genre , que je ne pouvois
donner qu'affociés aux calmans , à caufe de
la
MARS 1768 . 145
la rigidité des fibres , me paroiffant plus
propres , en émouffant l'activité de cette
matière , à l'éternifer dans fon foyer , qu'à
remplir l'objet curatif que je me propofois.
) En conféquence la malade fut purgée
avec la décoction de feuilles de menthe
& de fleurs de pêcher , la caffe , la manne
& l'eau de fleurs d'orange .
A la première déjection la garde , étonnée
, me fit voir , dans le baffin , une
efpèce de corps graiffeux en forme de
peloton ; je le fis laver , & je me hâtai
de le dévider : c'étoit deux portions de
ver folitaire plattes , blanches , d'une contexture
fi délicate , qu'en les élevant , elles
étoient prêtes à fe déchirer par leur propre
poids ; elles avoient autour de quatre ou
cinq lignes de largeur à l'une de leurs
extrêmités , tandis que l'extrêmité oppoſée
devenoit fucceffivement plus étroite , enforte
que vers les dernières articulations
elle avoit à peine deux lignes.
L'une de ces portions étoit à petites
articulations , marquées par des lignes
tranfverfales , profondes , à de très -petites
diſtances les unes des autres , reffemblant
en quelque forte à un ruban de velours
canelé ; l'autre étoit à grandes articulations
, & repréſentoit une fuite de graines
G
146 MERCURE DE FRANCE.
de melon , mouffées à leurs extrêmités , &
unies comme par juxta-pofition.
Le corps des articulations de cette nouvelle
eſpèce de tania étoit marqué de plufieurs
lignes tranfverfales fuperficielles , en
manière de rides , & étoit percé d'un feul
trou oblong , plus ou moins grand , fuivant
la grandeur des articulations. Parmi
ces trous les uns étoient fans dentelure
intérieurement , & les autres inégalement
découpés.
Du côté marginal externe de chacune
de ces pièces , qui avoient cinq ou fix
pans de longueur , s'élevoient par intervalles
irréguliers , de petites éminences
appellées mamelons par M. Andry , & que
le célèbre M. Kanignous repréfente comme
autant de bouches , au moyen defquelles
chaque articulation de l'animal peut pourvoir
à fa fubſtance particulière.
Dès le moment que ces portions de
tania furent expulfées , le pouls fut trèsbon
, l'eftomac libre , les naufées , les douleurs
, les gonflemens difparurent , la médecine
opéra fans fatigue , & la malade
fe trouva infiniment mieux ; elle prit fans
peine du bouillon à la viande & de la
tifanne faite avec l'écorce de racine de
mûrier & celle de fougère que je prefcrivis
dans l'inftant ; en un mot notre tranMARS
1768. 147
quillité auroit été fans nuages , s'il ne fe
fût déclaré le foir une douleur fi vive à
la partie latérale droite de la poitrine &
du col , que la malade ne pouvoit fe remuer
fans pouffer les cris les plus perçans.
Un autre accident , qui ébranla notre
fûreté , fut le vomiffement périodique dès
neuf heures du foir , duquel nous nous
flattions d'être venus entièrement à bout ,
& qui revint , quoique les différentes
boiffons que j'avois fait prendre pendant
le jour euffent très - bien paffé , & qu'il ne
parût pas que l'eftomac en eût reffenti la
moindre gêne.
Ce vomiffement ne fut guère moins
violent que les autres ; cependant ni l'un
ni l'autre de ces accidens n'eut de fuites
fâcheufes la malade paffa une bonne
nuit ; la journée du lendemain 23 fut
encore meilleure & fans vomiffement
la nuit d'après elle l'employa prefque entièrement
à dormir : le furlendemain 24 elle
fut au mieux quoique je l'euffe repurgée ;
& le jour fuivant 25 elle mangea une
petite foupe avec autant de plaifir que de
fuccès.
Je partis le jour même & je me contentai
de lui preferire un régime convenable
, & , pour tout remède , la tifanne
de racine de fougère & de mûrier.
G ij
146 MERCURE DE FRANCE.
de melon , mouſſées à leurs extrêmités , &
unies comme par juxta-pofition.
Le
corps des
articulations
de cette
nouvelle
eſpèce
de tania
étoit
marqué
de plufieurs
lignes
tranfverfales
fuperficielles
, en
manière
de rides
, & étoit
percé
d'un
feul
trou
oblong
, plus
ou moins
grand
, fuivant
la grandeur
des
articulations
. Parmi
ces trous
les uns
étoient
fans
dentelure
intérieurement
, & les
autres
inégalement
découpés
.
Du côté marginal externe de chacune
de ces pièces , qui avoient cinq ou fix
pans de longueur , s'élevoient par intervalles
irréguliers , de petites éminences
appellées mamelons par M. Andry , & que
le célèbre M. Kanignous repréfente comme
autant de bouches , au moyen defquelles
chaque articulation de l'animal peut pourvoir
à fa fubftance particulière
.
Dès le moment que ces portions de
tania furent expulfées , le pouls fut trèsbon
, l'eftomac libre , les naufées , les douleurs
, les gonflemens difparurent , la médecine
opéra fans fatigue , & la malade
fe trouva infiniment mieux ; elle prit fans
peine du bouillon à la viande & de la
tifanne faite avec l'écorce de racine de
mûrier & celle de fougère que je prefcrivis
dans l'inftant ; en un mot notre tranMARS
1768 . 147
quillité auroit été fans nuages , s'il ne fe
fût déclaré le foir une douleur fi vive à
la partie latérale droite de la poitrine &
du col , que la malade ne pouvoit ſe remuer
fans pouffer les cris les plus perçans.
Un autre accident , qui ébranla notre
fûreté , fut le vomiffement périodique dès
neuf heures du foir , duquel nous nous
flattions d'être venus entièrement à bout ,
& qui revint , quoique les différentes
boiffons que j'avois fait prendre pendant
le jour euffent très - bien paffé , & qu'il ne
parût pas que l'eſtomac en eût reffenti la
moindre gêne.
Ce vomiffement ne fut guère moins
violent que les autres ; cependant ni l'un
ni l'autre de ces accidens n'eut de fuites
fâcheufes la malade paffa une bonne
nuit ; la journée du lendemain 23 fut
encore meilleure & fans vomiffement ;
la nuit d'après elle l'employa prefque entiè
rement à dormir : le furlendemain 24 elle
fut au mieux quoique je l'euffe repurgée ;
& le jour fuivant 25 elle mangea une
petite foupe avec autant de plaifir que de
fuccès.
Je partis le jour même & je me contentai
de lui preferire un régime convenable
, & , pour tout remède , la tifanne
de racine de fougère & de mûrier.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
On m'écrivit le 30 qu'elle avoit rendu
plufieurs portions de ver plat , que la garde
qui ne croyoit pas qu'il fût important d'en
avertir les avoit jettées , fans avoir examiné
fi c'étoit de portions du ver à grandes
articulations , & percé à jour , ou de
l'autre qu'au furplus , les forces & la fanté
revenoient à pas de géant.
Au bout de quelque temps , la tifanne
ne paroiffant produire d'autre effet que
celui d'enchaîner la fureur de nos hôtes
fans les chaffer ; je fus prefque tenté de
faire un effai du fameux fpécifique de M.
Andry, ou de la poudre helvétique qué
MM. Herrenfchwant , Tronchin & Hovius
ont employée avec tant de fuccès : mais
comme tout ce qui porte le nom d'arcane ,
ne peut obtenir du Médecin dogmatique
qu'une confiance douteufe , quelque vénération
qu'on ait , d'ailleurs , pour les
grands hommes qui l'ont préconifé ; je me
déterminai , après avoir promené fuccef→
fivement mes regards fur le mercure , le
cuivre , les préparations de Mars & de Jupiter
, & pour l'huile de noix & le vin
d'Alicante. Ce remède me parut des plus
fagement imaginés , & des plus appropriés
à ce qui avoit précédé , & à l'état actuel de
la malade,
En conféquence , je lui en fis ufer pen,
MARS 1768 . 149
dant quinze jours , à la dofe de trois onces
pour le vin , & de quatre onces pour
l'huile. Les trois premières prifes déterminerent
des évacuations très-copieufes par
le bas ; les fuivantes ne produifirent que
deux ou trois déjections dans la journée.
Le fecond jour , la malade rendit environ
une aulne & demie du ver à petites
articulations : mais comme il n'avoit rien
paru du ver percé à jour , je revins , après
quelques jours de repos , au même remède,
qui , malgré les abondantes évacuations
qu'il détermina de nouveau par le bas , ne
fut fuivi d'aucune expulfion de vers ce
qui joint à la bonne fanté dont jouit la
malade , me fait préfumer qu'il ne refte
plus rien de ces cruels ennemis ; que leur
tête , ou telle autre partie réproductive de
leur corps , eft tombée en fonte , & a été
évacuée fous la forme de glaires qu'on obfervoit
dans le batfin , lors de l'effet du
remède .
Quoi qu'il en foit, rien n'empêche qu'on
ne fe tienne fur fes gardes , & que , à la
moindre alerte qui pourroit faire craindre
la réfurrection de ces terribles infectes , on
ne fe hâte de les attaquer de nouveau .
Il réfulte de ces obfervations , qu'outre
les différentes espèces de ver folitaire dont
parlent les auteurs , il manquoit à l'hiſ-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
toire naturelle de ce reptile celle du tania
percé à jour , dont M. Andry dans le cours
d'une longue pratique , que la célébrité de.
fon remède avoit rendu fertile en découvertes
, n'a vu qu'une très - petite portion
ce qui faifoit préfumer que c'étoit plutôt
un jeu de la nature , ou le produit de quelque
maladie , qu'une marque diftinctive
de l'animal.
Il en résulte en ſecond lieu , que malgré
tout ce qu'on lit du fort de certains malades
, dont les uns , fans aucun médicament ,
& fans autre régime qu'une intempérance
habituelle , fe font vus délivrés de ce reptile
dangereux par des effors de la nature ,
dans des temps où ils ne foupçonnoient pas
même d'être malades , & dont les autres
fe font , pour ainfi dire , familiarifés avec
cet ennemi domeftique, ont paffé les quatrevingt
ans fans en avoir effuyé la moindre
hoftilité , quoiqu'ils en rendiffent de temps
en temps des portions affez confidérables ;
il n'eſt pas moins vrai , que fi le tania
n'eft pas toujours redoutable , il eft nombre
de cas où fes fureurs fe jouent de nos efforts,
où il trompe le génie du Médecin , & précipite
le malade dans les plus grands dangers
.
Il en résulte enfin ' , que le tania percé à
jour , tient plutôt du folitaire à grandes arMARS
1768. 151
ticulations , que de l'autre ; qu'il ne paroît
pas que l'huile de noix , fi elle ne l'a réduit
en liquéfaction , ait rien opéré fur lui , que
de l'empêcher de nuire. Que les vers cucurbitains
, qui font regardés avec fondement ,
comme une marque certaine de la préſence
du tania , font un fymptôme qui manque
quelquefois , de même que les déjections
molles , battues & fouettées , que quelques
auteurs ont rangées affez gratuitement , ce
me ſemble , dans la même claffe , puiſque
dans l'un & l'autre cas dont il eft ici queftion
, on ne rendoit , pour l'ordinaire ,
que des matières fèches , pelotonnées , en
un mot , des véritables fybala.
Les pefanteurs après les repas où l'on
n'a rien mangé à quoi on peut raiſonnablement
les imputer ; les coliques irrégulières
, les naufées , les vomiffemens fpontanés
, l'irrégularité du pouls , au défaut
des fymptômes pris de la préfence des
cucurbitains , n'en feroient - ils pas les
fignes les moins douteux , fur- tout s'ils
perfévéroient après un ufage méthodique
de remèdes rationels employés pour les
combattre ? Mais qu'ils font loin de ces
phares radieux , fur la foi deſquels on ne
craint point de s'égarer !
S'il eft vrai que chaque caufe ait dans
tous les cas des effets qui lui foient propres ,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
& qui ne puiffent pas être le produit de
toute autre caufe , le tania doit avoir néceffairement
fes marques évidentes & caractériſtiques
; quelle que foit leur divergeance
& l'obfcurité des ombres qui nous
les cachent , le poids de leur émerfion fera
toujours apperçu dans la fphère de nos
recherches , mais ce n'eft qu'au miroir
ardent d'un obfervateur induftrieux &
éclairé d'en raffembler les émanations , de
les peindre , de les produire .
Que le théoricien , entraîné par l'effort
d'une imagination vive & fertile , perce ,
plonge , vole dans la nuit qui nous dérobe
l'origine , le fexe , la propagation , la vie ,
la ſtructure du ver folitaire , & qu'affranchi
de toute entrave , il élève fyftême fur
fyftême pour débrouiller ce cahos , & la
reproduction des parties de cet autre polipe ;
la médecine - pratique applaudiffant aux
efforts de fon avide curiofité , s'enrichira
de fes découvertes lorfqu'elles feront conftatées
, & n'aura prefque jamais rien à
craindre de fes écarts. Mais lorfqu'il voudra
l'aider à marcher dans la route de fes
myſtères , s'il ne circonfcrit avec elle l'activité
de fon génie au cercle des obfervations
, fes idées , quelque fublimes , quelque
lumineufes qu'elles paroiffent , au lieu
d'éclaircir , ne ferviront qu'à éblouir , &
MARS 1768. 153
l'art féduit par le preftige , n'ira jamais
pas de l'incertitude . qu'à tâtons fur les
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
REMÉDE POUR LA GRIPPE.
LE bien de l'humanité , Monſieur , &
le défintéreffement de mon coeur m'ordonnent
d'avoir l'honneur de vous dire , que
s'il étoit vrai que M. T.... eût promis
cinquante louis à quiconque n'auroit pas
eu la grippe cet hiver , ni moi ni les
miens n'ont nulle prétention à cet acte de
générofité. Pour ne parler que de la mienne,
elle me prit le to du mois dernier. Le 14
la toux ayant confidérablement augmenté ,
j'eus recours à la diette , à la tifanne &
au fyrop de guimauve , tant pour adoucir
la toux que pour me préparer à la médecine.
Mais , malgré ces
ces précautions , la
toux augmenta au point de ne me point
permettre de fermer les yeux , car les
quintes fe fuccédoient de minute en minute.
Enfin la nuit du 19 au 20 , le friffon
me prit & augmenta les quintes au point
de m'ôter totalement la refpiration . Voyant
que je ne pouvois avoir de fecours parce
qu'il étoit une heure du matin , je dis à
mon époufe de me donner au hafard de
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus -je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inftant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures.
vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède ,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait uſage , la médecine a fait le refte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeſtions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs &
-
peut -être
trop
tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768 . 155
quatés
de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits. Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut- être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa
lité étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine.
Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre .
J'ai l'honneur , &c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture
& approuvé de celle des Sciences.
A Paris , ce 14 février 1768.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus- je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inſtant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures
Vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le refte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeſtions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM . des Facul→
MARS 1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits . Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut-être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence . Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'aſſure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine
. Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre.
J'ai l'honneur , & c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences ,
A Paris , ce 14 février 1768.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus-je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noiſette que les quintes cefsèrent . Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inftant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures.
Vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le reſte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeftions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits . Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut-être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine
. Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre .
J'ai l'honneur , &c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences ,
A Paris , ce 14 février 1768 .
154 MERCURE DE FRANCE .
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus - je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inſtant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures
vingt minutes. Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inſtant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le refte . Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeftions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits. Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut - être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine.
Mais , dans l'incertitude où je fuis
j'offre , pour , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non àd'autre.
J'ai l'honneur , & c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences.
A Paris , ce 14 février 1768 .
156 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
SCULPTURE.
DESCRIPTION pittorefque du Monument
érigé en l'honneur du Cardinal DE
FLEURY : ouvrage de M. le Moyne ,
Sculpteur de SA MAJESTÉ , & Recteur
en fon Académie Royale de Peinture &
Sculpture ( 1 ) .
O UI , mon cher Prieur , le voile qui ,
depuis près de deux luftres , cachoit le maufolée
du Cardinal de Fleury , eft levé , &
cette production de la fculpture eſt enfin
expofée au public . Vous m'en demandez
une analyfe pittorefque : j'obéis avec d'autant
plus de confiance que , vous connoif-
( 1 ) Ce monument eft dans l'églife royale &
paroiffiale de Saint Louis du Louvre , rue Saint-
Thomas. La deſcription en eft adrefiée à M.
l'Abbé *** Prieur de ** , actuellement dans fes
terres,
? ,
MARS 1768. 157
fant ami des arts , j'en parlerai hardiment
le langage.
Dans l'ouverture d'une arcade immenſe,
où divers arrière - corps dégradés en perfpective
préfentent un enfoncement confidérable
, s'élève le mauſolée du Cardinal
de Fleury. Toutes les figures y font de
ronde-boffe , & d'une proportion convenable
au local. Le Prélat y paroît étendu
fur un tombeau : prêt à rendre les derniers
foupirs entre les bras de la Religion , il
reçoit avec humilité les motifs confolans
qu'elle lui propofe , en dépofant dans fes
mains le figne du falut , & en le confirmant
dans l'efpoir de l'immortalité que
fes vertus lui ont méritée . Non loin
eft l'Espérance , elle dirige fon geſte
& fes regards vers le féjour de l'éternité
promife aux juftes. On voit fur un plan
avancé la France faifie de douleur en
confidérant la perte d'un miniftre qui lui
fut auffi chèr , qu'elle lui fut chère ellemême
; on diroit qu'elle s'éloigne du tombeau
pour fe dérober aux horreurs de la
catastrophe. Les fymboles des diftinctions
dont le Cardinal étoit décoré font au pied
du tombeau avec le cartel de fes armes.
Dans le fond s'élève une pyramide furmontée
d'une urne fépulcrale qu'accompagnent
des feſtons de ciprès ; on y lit un
158 MERCURE DE FRANCE .
paffage tiré de Job , qui a le plus grand rapport
avec les difpofitions du Prélat :
Repofita eft hæc fpes mea in finu meo ( 2 )
Job. ch . xix , verf. xxvII.
Telle est l'idée générale que le monument
préfente au premier afpect. Entrons
dans quelques détails .
A une reffemblance parfaite , le cifeau
de M. le Moyne a réuni les rares qualités de
l'âme du Prélat, & l'expreffion touchante de
fon corps défaillant . D'une part on entrevoit
fur fon front majeftueux la fageffe , la modération
, la prudence , qui , fous fon miniſtère
, ont fait le bonheur & la gloire de
l'état ; de l'autre part , la nature exténuée
préfente les foibleffes de l'agonie , à travers
une férénité que les approches de la
mort même ne fauroient troubler. Le corps
du Cardinal eft prefque fans mouvement ,
mais fon ame eft encore émue par la vivacité
de fa confiance que foutient , qu'encourage
la Religion . Cette vertu , la baſe
de toutes celles qu'il a poffédées , lui indique
le fymbole de l'Immortalité ; elle porte
fur lui des regards de fatisfaction , qui
défignent fa tranquillité fur le deftin du
(2 ) Je porte ce defir & cette efpérance dans
mon coeur.
MARS 1768 . 159
Prélat expirant ; néanmoins fon attitude
affectueufement animée rend compte de
tous fes regrets.
La véhémence du defir eft retracée fur
la phifionomie & dans le maintien de l'ESpérance.
Son attribut diftinctif, l'ancre , eft
à fes côtés. Par fes mains & fes yeux élevés
au ciel , elle peint la ferme affurance avec
laquelle le miniftre pieux attend du fouverain
Rémunérateur la récompenfe promife
à ceux qui fe confient en lui .
On voit la France caractérisée par l'écuf
fon de fes armes , par la nobleffe de fon
attitude , & par les impreffions de fa jufte
douleur , exprimer par fes larmes l'amertume
de fon état. Cette allégorie ingénieufe
fait allufion à la tendre & généreufe fenfibilité
du Roi , qui , ne bornant pas fes attentions
à vifiter plufieurs fois le Cardinal
de Fleury dans fa dernière maladie , a
non - feulement donné des pleurs fincères
à fa mort , mais encore a témoigné fon
eftime pour ce bon citoyen , en difant
qu'il vouloit lui ériger un monument éternel
defa reconnoiffance . Plongée dans la conſternation
, la France déplore la perte du
Prélat , & femble l'abandonner à la Religion
qui va le conduire au féjour de l'éternelle
félicité . Tous les honneurs dontil a
été décoré pendant fa vie difparoiffent à la
160 MERCURE DE FRANCE.
vue du bonheur qu'il attend ; ceux qui
appartiennent à l'Eccléfiaftique , au Prélat ,
grouppés du côté de la Religion , ceux qui
font analogues au Citoyen , au Miniftre ,
du côté de la France , font négligemment
jettés fur les marches du tombeau comme
diftinctions fuperflues , qui ne fervent à
l'article de la mort qu'autant que pendant
la vie on en a fait un ufage relatif au
falut.
on
Si , de l'examen des traits d'efprit & de
fentiment répandus dans ce maufolée ,
paffe aux recherches phyfiques de l'art ,
l'oeil connoiffeur eft agréablement féduit
par la richeffe du fpectacle , par l'intérêt
de la compofition , par la facilité de la
manoeuvre , & par l'heureufe affociation
des bronzes , des marbres divers.
On ne doit point regarder cet ouvrage
comme un fimple bas- relief de ronde- boffe
à plufieurs plans , il eft permis de l'envifager
comme un très-grand tableau ; la magnificence
, la régularité du fpectacle ont
exigé que les proportions des figures fuffent
en harmonie avec l'immenfité de la toile
& de la bordure. Une arcade d'environ
trente - cinq pieds de hauteur auroit été en
diffonance avec des perfonnages qui n'auroient
eu que les proportions ordinaires
de la nature. Paris , Rome , mille producMARS
1768.. 161
tions des arts de peindre & de fculpter ,
nous perfuadent que les figures , quoique
placées à la portée de l'oeil , doivent être
analogues à la grandeur de l'efpace qui les
contient , & non à celle du fpectateur qui
les regarde. Que l'on compare les arrièrecorps
, la pyramide , le tombeau & les
perfonnages entre eux , on trouvera que la
jufteffe des rapports de tous ces objets ,
avec la grandeur de l'arcade qui les contient
, eft fi parfaite , qu'on n'auroit pu en
diminuer les proportions fans nuire effentiellement
à l'harmonie du tout enfemble.
L'Annonciation , qui eft fculptée en face ,
quoique renfermée dans une arcade pareille
à celle du maufolée , préfente un tableau
bien moins confidérable ; le couronnement
qui le termine dans fa partie fupérieure
, l'autel avec le panneau qui va jufqu'à
l'endroit où commence le bas relief, le réduifent
à la hauteur tout au plus de quinze
pieds , grandeur relative aux tableaux de
l'églife , où les proportions ordinaires du
naturel font parfaitement convenables .
L'intérêt qui règne dans la compofition
de l'ouvrage eft frappant par la variété ,
par l'énergie des expreffions , & par le jeu
des acceffoires ; l'attitude pathétique &
tranquille du Cardinal , couché fur un lit
funéraire , le mouvement fimple & affec162
MERCURE DE FRANCE.
tueux de la Religion placée debout , le zèle
animé de l'Espérance agenouillée , l'agitation
douloureufe de la France , prête à
defcendre les marches du tombeau , affectent
d'une manière également vive l'efprit ,
les fens , l'âme du fpectateur. Il eft auffi
fort fenfible aux accidens pittorefques d'agencement
& de lumières qu'offrent & la
riche fymarre du Prélat mife en contrafte
avec les drapperies fimples de la Religion
& les ajuſtemens communs de l'Espérance ,
préfentés en oppofition avec les tuniques
& l'efpèce de clamide foyeufe dont la
France eft parée.
En confidérant la facilité du méchanifme
, pratiquée dans ce monument , on voit
avec fatisfaction qu'un cifeau favamment
négligé , fier , moelleux à propos , & toujours
hardi , transforme le marbre tantôt
en chairs , tantôt en étoffes , prête aux unes
l'efprit , la vie ; aux autres la foupleffe , le
mouvement ; & tantôt ramenant ce même
marbre à fon effence primitive , lui rend
fa confiftance, fa folidité , pour l'employer
à faire valoir fes diverfes métamorphofes.
Ainfi l'architecture , les décorations acceffoires
fervent de foutien , de champ , de
liaifon aux figures ; le tombeau où repofe
le Cardinal anime en quelque forte fon
inaction , les plis de fon vêtement : on diroit
que l'immobilité de la maſſe muette
MARS 1768 . 163
ajoute à l'attendriffement de la Religion &
à la fenfibilité de la France ; c'eſt au milieu
de ce farcophage qu'eft infcrite en lettres
d'or l'épitaphe du Prélat :
HIC JA CET ,
1
ANDREAS-HERCULES DE FLEURY , S. R. E.
Cardinalis ,
Antiquus Foro Julienfis Epifcopus ,
LUDOVICI XV , Praceptor , Magnus Regine
Eléemofynarius ,
Regni Adminifter ,
Sorbona Provifor , Regia Navarra Supérior ;
Unus ex LX Academia Gallica Viris ;
Natus die XXIIjunii MDCLIII, obiit die XXIX
jan. MDCCXLIII.
De patria bene merito Rex memor poni juffit.
Traduction .
ICI REPOSE
ANDRE HERCULE DE FLEURY , Cardinal de la S. E.R,
Ancien Evêque de Fréjus ,
*
Précepteur de Louis XV, Grand Aumônir de la
Reine ,
Miniftre d'Etat ,
Provifeur de Sorbonne , Supérieur de Navarre ,
L'un des Quarante de l'Académie Françoiſe ,
Né le XXII juin MDCLIII , décédé le XXIX
janv. MDCCXLIII .
Le Roi a fait élever ce monument par reconnoif
fance des fervices rendus à l'Etat.
164 MERCURE DE FRANCE.
La naïve fublimité du ftyle lapidaire
annonce d'une manière noble , fimple &
vraie le caractère du grand homme , dont
les lettres & les arts éternifent ici le nom.
Ce qui prête encore à fon maufolée un
air intéreffant & diftingué , c'eft l'affocia
tion des marbres divers & des bronzes , que
l'artiſte y a fagement ménagés . Cet affortiment
contribue au charme des yeux , &
à l'effet général par des paffages doux , par
des contraites fympathiques de tons & de
clair- obfcur qui , fans altérer les grandes
parties , enchaînent tous les objets dans
leur plan. On remarque que toutes les figures
, quoique fculptées en marbre blanc ,
ont entre elles diverfes nuances que le hafard
& le temps leur ont prêtées . Peut- être
le Sulpteur a - t- il joint à ces avantages fortuits
les reffources de l'industrie. Louons
fon ftratagême , puifqu'il l'a employé à
conduire adroitement la p.incipale lumière
, & à placer l'éclat le plus vif fur le
héros du fujet & dans le centre de l'ouvrage.
Plus on le voit , plus on le confidère , &
plus on fe perfuade que l'auteur a tout mis
en ufage pour en porter le fuccès à la perfection
poffible. Sa vénération pour la mémoire
du Cardinal de Fleury , fa reconnoiffance
, fon refpect pour la famille , l'aMARS
1767. 169
mour de fes devoirs & de fa propre gloire
lui ont fait furmonter avec courage tous
les obftacles de l'art , ceux du temps & des
circonftances ; aufli peut- on dire en faveur
de la vérité, que M. le Moyne , connu depuis
long- temps par le tombeau de Mignard,
par la figure équestre de Bordeaux , par le
monument de Rennes , par fon bas - relief
de l'Annonciation , & c . s'eft furpaffé luimême
dans le maufolée du Cardinal de
Fleury.Tel eft , mon cher Abbé , le réſultar
des impreffions qu'a produites fur moi
l'examen de cet ouvrage ; j'aurai pleinement
fatisfait à mes fentimens pour l'Artifte
, & à mon amitié pour vous , fi par
cette analyfe fuccincte , vous donnant une
jufte idée de fon génie & de fon coeur , je
lui mérite de nouveaux droits à votre
eftime , je vous rappelle au goût des arts ,
& balance quelques inftans l'ennui de votre
folitude .
DANDRÉ BARDON,
A Paris , 12 fev. 1768 .
166 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
N trouve chez le fieur Bligny , Lancier
du Roi , aux Tuilleries , cour du
manège , un nouveau portrait de M. le
Préfident Hénault , deffiné & gravé par
M. C. A. Littret , & dont l'exécution ,
foit pour la fineffe & l'élégance de la touche
, foit pour l'exacte reffemblance , ne
laiffe rien à defirer. Le format de cette
eftampe eft in-4° . Ainfi elle peut être placée
à côté du frontifpice de la nouvelle
édition que donne le célèbre auteur de
fon abrégé chronologique de l'Hiftoire de
France.
Un des admirateurs de cet excellent
ouvrage , ainfi que de l'auteur à qui nous
le devons , a écrit fous le portrait , les quatre
vers fuivans :
Ainfi que la vertu , le vrai goût n'a point d'âge ;
La Raifon même , Hénault , ſe fait gloire du tien.
Tu lus l'hiftoire en philofophe , en fage ,
Tu l'écrivis en citoyen.
M. Beauvarlet , Graveur du Roi , rue
Saint Jacques , vis- à- vis celle des Mathurins
, vient de mettre au jour une magniMARS
1768 . 167
fique eftampe , repréfentant fur un fonds
de payfage , Monfeigneur le Comte d'Artois
& Madame , affife fur une chèvre.
Pour la faire marcher le Prince lui préfente
de l'herbe. On voit avec autant de
furpriſe que de plaifir dans la nouvelle
production de cet artifte , plein d'amour
& d'ardeur pour fon art , qu'il y fait journeiiement
des nouveaux progrès. Cette eftampe
eft l'ouvrage d'un burin précieux ,
& du plus grand fini ; la touche du peintre
& celle du deffein y font on ne peut mieux
faifies : l'effet en eft piquant , l'enfemble
offre enfin une eftampe très - agréable , &
que l'on peut regarder comme un chefd'oeuvre
de l'art. Le prix eft 12 liv .
La Reine Chriftine , de Suéde , fit à
Rome , en divers temps , l'acquifition des
ftatues anciennes de huit Mufes , & n'ayant
pu fe procurer une ftatue ancienne d'Apollon
, pour placer à leur tête , elle en fit
faire une à l'imitation de l'antique , par le
célèbre Nocchieri, Le goût de cette Reine,
pour les beaux- arts , fait affez connoître
combien cette collection eft précieufe ; on
a donc cru obliger le public, en faifant graver
une fi belle fuite. Mais pour ne pas la
laiffer imparfaite , on y a joint la neuvième
Mufe , favoir , Thalie , qui a été prife au
168 MERCURE DE FRANCE.
Capitole . Cependant , comme une figure
ifolée , quelque belle qu'elle foit , furtout
lorfqu'elle eft fans prunelles , comme
font les ftatues antiques , n'a point par ellemême
tout l'agrément dont elle eft fufceptible
; on a cru rendre cette collection plus
intéreffante , en ajoutant des prunelles à
chaque figure , & en joignant des attributs
& des ciels analogues à chaque fujet. On
efpère que le public faura gré de cette licence.
Cette fuite eft compofée de dix
planches , d'un pied de haut , fur huit
pouces de large ; elles ont été gravées à
l'eau forte d'une manière très pittorefque ,
par M. Marillier , & terminées au burin
par M. Voyez laîné. On les vend chez le
fieur Bel, rue de la Vielle Bouclerie , maifon
de M. Valleyre l'aîné , Imprimeur , à
l'arbre de Jeffé. Le prix de cette fuite eft
de o livres . 9
On trouvera auffi chez lui une collection
des plus belles eftampes d'Italie .
ESTAMPES COLORIÉES.
LE fieur Bonnet , Graveur dans la manière
du crayon & du paftel , vient de
mettre au jour une eftampe d'après un tableau
de Wandyck , repréfentant Samfon
furpris chez Dalila par les Philiftins. Ce
morceau
MARS 1768. 169
ceau qui avoit été annoncé au public dans
le Mercure du mois de novembre , & retardé
par les difficultés du travail , eft rendu
avec tout l'intérêt & le piquant dont le fujet
eft fufceptible . Le malheureux Samfon,
arraché avec violence des bras de fa perfide
amante , & privé du principe de fa
force , fuccombe aux efforts de fes ennemis
qui le chargent de liens ; l'empreffement
des Philiftins peint tout à la fois
leur fureur & leur inquiétude. La cruelle
Dalila , négligement couchée fur un lit ,
peu occupée du défordre où elle fe
trouve , fourit à l'infortune du héros
Ifraélite. La richeffe de ce tableau précieux
, digne de fon illuftre auteur , & qui
appartient à un étranger , a engagé notre
artifte à le donner au public ; il l'a
gravé fur le deffein de M Ch. Eifen , dans
la manière du crayon noir , rehauffé de
blanc , fur papier bleu. Des amateurs , fatisfaits
de l'exécution de cette eftampe ,
l'ont engagé à la graver en couleur. Cette
nouvelle carrière l'a étonné ; la multiplicité
des planches qu'il lui falloit employer,
& qui devoit rendre leur accord plus dif
ficile : le choix des couleurs propres à l'impreffion
, tout concouroit à le rebuter . Mais
fes découvertes précédentes , ainfi que fon
H
170 MERCURE DE FRANCE .
émulation , l'ont fecondé , & nous ofons
dire qu'il a réuffi .
Le fieur Bonnet met donc au jour deux
eftampes du tableau de Samfon , devenu
prifonnier des Philiftins , & toutes deux
dédiées à M. de Sartine , Confeiller d'ELieutenant-
Général de Police. L'une
qui eft gravée dans le genre du paſtel , eft
du prix de 6 livres ; l'autre gravée dans la
manière du crayon noir , rehauffé de papier
blanc fur papier bleu , eft du prix de
3 livres.
Le fieur Bonnet , demeure rue Gallande ,
entre la rue du Fouarre & la rue des Rats ,
porte çochère , à côté d'un Layetier,
MM, Bafan & le Mire , entrepreneurs
de la belle fuite des Métamorphofes
d'Ovide en 140 eftampes in- 4° , vonɛ
donner au public la feconde partie de cet
ouvrage , compofée de 35 fujets. L'accueil
favorable qu'ont fait les amateurs à la première
partie , délivrée l'année dernière ,
Jos a engagés à redoubler leurs foins pour
mériter de plus en plus leurs fuffrages ,
Malgré toute la diligence qu'ils ont faite
i ne leur a pas été poffible de fournir plu
tôt cette livraiſon ; la difficulté qu'il y a
de tirer l'ouvrage des mains des artiftes
MARS 1768. 171
qui y font occupés , & la quantité des travaux
dont font à préfent chargés ces mêmes
artiſtes , empêchent MM. le Mire & Bafan
de promettre la troifième partie pour un
temps fixe de fix mois .
Le retard mis dans les livrai fons de
cet ouvrage a empêché de fermer la foufcription
; ainfi , les curieux qui voudront
fe procurer de bonnes épreuves , pourront
encore foufcrire. En recevant les foixantetreize
eftampes qui font au jour , on paiera
60 livres ; pour la troisième partie , qui
fera compofée de trente - quatre pièces , on
payera , en la recevant , 18 livres , ainfi
que pour les trente - trois dernières qui finiront
l'ouvrage , 18 livres.
LES
MUSIQUE.
LES amufemens lyriques , recueil d'ariettes
& fymphonies , dédié à Mde de
Sartine ; & l'Encyclopédie de Mufique ,
contenant un choix de cantatilles , d'airs
détachés & d'ariettes avec accompagnemens
de balle & de violons , tirés des
opéra & opéra -comiques des plus célèbres
compofiteurs François & Italiens , depuis
Lully jufqu'à nous ; par une fociété de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
gens de goût dédié à M. de Sartine ,
Confeiller d'Etat , & Lieutenant général
de Police.
Ces deux recueils périodiques , in -folio ,
fontpropofés par foufcription , moyennant
27 1. par année pour chacun d'eux , & conformément
aux conditions ftipulées dans
le profpectus , qu'on peut fe procurer chez
le fieur Grange , Libraire- Imprimeur de
la pofte de Paris , & directeur du cabinet
littéraire , pont Notre - Dame , proche la
pompe.
N. B. On employera , pour ces recueils ,
les nouveaux caractères de fonte du fieur
Loifeau , dont les notes font d'une formet
plus nette & mieux contournée que toutes
celles qui ont paru jufqu'à préfent , & dont
la beauté égale celle de la gravure.
CINQUANTE pièces de canons lyriques ,
à deux , trois & quatre voix. La plus
grande partie de ces canons eft tirée des
proverbes , tant férieux que comiques
burleſques & familiers ; avec cette épigraphe
:
Labor improbus omnia vincit. Virg.
Par M. Corrette. Livre I. Prix 4 liv. avec
le fonge de la Fée Folichonne. A Paris , à
Lyon , à Rouen , & à Dunkerque , & aux
adreffes ordinaires de mufique.
M. ARS 1768. 173
XVme livre de guitarre , contenant des
airs nouveaux , des accompagnemens d'un
nouveau goût , des préludes & des ritournelles
; compofé par M. Merchi. OEuvre
XIXme Prix 7 liv . 4 fols. A Paris , chez
l'auteur , rue Saint-Thomas du Louvre ,
en entrant du côté du château d'eau , côté de M. Godin ; & aux adreffes ordinaires
de mufique. A Lyon , chez M. Caftaud
, place de la comédie.
à
-
N. B. C'est par erreur que dans l'annonce
du dernier ouvrage de M. Merchi
on a mis livre XVme . Il falloit mettre
XIVme. Et au lieu du prix 6 liv . il falloit
mettre liv.
Ser finfonie , per due violini e baſſo ;
di Luigi Boccherini , di Luca . Opera IV.
Novamente ftampata , a fpefe di G. B.
Venier. Prix 9 liv . A Paris , chez M. Venier,
éditeur de plufieurs ouvrages de mufique ,
rue Saint-Thomas du Louvre , vis - à- vis
le château d'eau , & aux adreffes ordinaires.
A Lyon , chez M. Caftaud , place de
la comédie.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
LE
SPECTACLES.
OPÉRA.
E fuccès de Dardanus , que nous annonçâmes
dans notre dernier Mercure , femble.
s'accroître encore à chaque repréfentation.
Les vraies beautés du poëme , l'un des
mieux conduits , des mieux écrits , & des
plus intéreffans qui aient paru fur ce théâtre
depuis ceux de Quinault , rendues
plus fenfibles encore par une mufique auffi
favante qu'agréable , & toujours affortie au
fujet , ainfi que le nombreux concours des
fpectateurs qui s'empreffent d'y applaudir ,
font à la fois l'éloge de l'aimable poëte ( 1 ) ,
de l'immortel muficien ( 2 ) dont nous
avons pleuré la perte , & du goût de la
nation.
Mais fi les deux auteurs ont tant de
droit à la reconnoiffance du public , on
conviendra que les acteurs , chargés de
rendre auffi vivans que vraisemblables à
nos yeux , les différens tableaux que ces
( 1 ) M. de la Bruere.
( 2 ) M. Rameau .
MARS 1768 . 175
grands maîtres ont tracés , n'en ont pas
moins droits à nos éloges , fur- tout lorfqu'à
la fupériorité du talent on leur voit
joindre ce defir de plaire & cette noble
émulation qui leur donne tout leur effor
& leur plus vif éclat.
Fidèles échos du public , rendons - leur
donc tout ce qui leur eft dû , & n'oublions
jamais que plus nos plaifirs nous
font chers , plus leur gloire nous intéreffe .
M. le Gros s'étant trouvé hors d'état
de chanter aux deux premières repréfenta
tions ; le rôle de Dardanus a été joué
par M. Pillot , qui y a reçu des applaudif,
femens mérités.
M. le Gros a pris le rôle le mardi 9
février , ne l'a point quitté depuis , & le
rend avec toute la chaleur , l'intelligence
& l'intérêt dont le perfonnage peut
ètre
fufceptible.
Mile Arnould , dans le rôle d'Iphife , a
également remporté tous les fuffrages.
La fineffe de fon intelligence , la tendreflexibilité
de fa voix , les grâces de fa
figure , la noble aifance de fes mouvemens
, qui dérobent à nos yeux l'actrice
pour ne nous laiffer voir qu'une Princeffe
digne de nous intéreffer , dans quelques
rôles qu'elle joue , font toujours les garans
de fon fuccès .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Le rôle de Teucer eft dans les mains
de M. Larrivée , tout auffi neuf que de
l'effet le plus frappant. L'énergique vivacité
des fentimens d'un Monarque vaincu
par l'objet de toute fa haine , les terreurs
d'un père auffi tendre que fier pour une
fille qu'il adore , & le regret de furvivre
à fa gloire , excitent en lui des mouvemens
fi bien fentis , fi vraîment exprimés , qu'ils
paffent jufque dans l'âme du fpectateur ;
qu'il trouve enfin le fecret d'enchanter
lorfque , par la générofité de fon ennemi,
redevenu généreux lui - même , il tombe
dans les bras de fon vainqueur & de fa
fille. Si ce dénouement eft fublime , fi c'eft
peut- être l'un des plus nobles & des plus
attendriffant que nous connoiflions au théâ
tre ; difons , en même temps , que l'acteur
le plus confommé , applaudiroit au génie
& à la façon dont y joue M. Larrivée.
Quant au rôle d'Ifmenor , qu'il chante
auffi dans la même pièce , il paroît affez
inutile de dire qu'il l'a rendu au gré des
fpectateurs.
M. Gélin , dans celui d'Anténor , n'a
fait qu'ajouter à l'eftime que fes fuccès lui
ont depuis long - temps acquife , & dont
fes vrais talens l'ont rendu digne.
Le rôle de la Phrygienne , du troiſième
acte , a été rempli par Mlle Ritere , dont
MARS 1768 .
*
par
la voix affectueuse & légère a été applaudie.
Celui d'Arcas , que devoit chanter M.
Muguet , l'a toujours été M. Cavallier ,
de façon à faire bien augurer de fes talens.
Mlle Rofalie a chanté celui de l'Amour
avec cette voix touchante & cet ait d'ingénuité
, qui lui concilient de plus en plus
la bienveillance du public.
Mlle Beaumesnil a remplacé Mlle Arnould
dans le rôle d'Iphife aux repréfentations
du dimanche 7 & du mardi 9 , &
le public l'a accueillie avec d'autant plus
de juftice , qu'indépendamment des progrès
fenfibles & rapides de fes talens , il
lui a tenn compte des efforts heureux qu'elle
a dû faire pour ne rien laiffer à defirer dans
un rôle où Mlle Arnould avoit été fi univerfellement
applaudie.
M. Durand a également remplacé avec
fuccès M. Gélin , dans celui d'Anténor ,
aux deux repréfentations du vendredi 12
& du dimanche 14.
Mlle Rivier a chanté celui de la Phrygienne
au premier acte , & de Vénus au
cinquième , depuis la repréſentation du
vendredi 12 .
Mde Reich a chanté le vendredi 19 ,
& l'a continué depuis , à la fatisfaction du
public , le rôle de Vénus ; & nous voyons
avec plaifir que fa voix & fon talent aug-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
mentent en proportion de ce que fa timidité
diminue .
Mile Defcoins a remplacé Mlle Rofalie
dans celui de l'Amour , depuis la repréfentation
du dimanche 7 .
M. le Gros n'a chanté que le mardi 9
l'ariette du cinquième acte. Aux autres
repréſentations , où elle a pu être exécutée ,
c'eft M. Narbonne qui l'a chantée avec
une affurance , toujours louable , fur- tout
dans la jeuneffe , lorfqu'elle eft confirmée
par le fuccès.
Les ballets du premier acte & du cinquième
, font de la compofition de M.
Lani ; ceux-du fecond acte de M. Laval ;
du troifième de M. d'Auberval ; & ceux
du quatrième de M. Veftris. Tous font
bien faits dans leurs différens caractères
dignes de ceux qui les ont compofés , &
fupérieurement exécutés.
Les habits , dont le goût & la richeffe
font analogues au drame , ont été faits fur
les deffeins & fous la conduite de M. Boquet.
Les décorations font convenables , relatives
à leur objet , & le public en paroît
content.
Les changemens qui ont été faits dans
le poëme , à cette reprife , confiftent en
ceci la quatrième fcène du troifième acte
eft neuve depuis le feptième vers inclufivement
jufqu'à la fin. La voici :
MARS 1768 179
ANTENOR à ARCA 5.
Qui , moi ? l'affaffiner ! .. moi ? fouiller ma victoire !
Arcas oferoit- il le croire ?
De Dardanus je veux la mort ;
Mais mon coeur fe doit à la gloire ,
Et ne peut s'avilir par un lâche tranſport.
ARCAS .
Renoncez donc à la vengeance ,
Et même d'un rival embraffez la défenfe .
ANTENOR.
En vain à mon courroux on veut le dérober ;
Sous le glaive des loix tu le verras tomber.
Le Roi doit à mon bras fa victoire & fon trône ;
Ses fermens m'ont acquis des drois far fa couronne.
S'il trahit la juftice & l'efpoir du vainqueur ,
Il verra ce que peut un amant en fureur !
ARCAS , à part.
Ah ! fuivons , malgré lui , le zèle qui m'infpire .
( On entend le prélude d'une fête. )
ANTENOR.
Par des jeux folemnels on vient dans ce palais
Célébrer le grand jour qui fauve cet empire.
Viens ; je veux avec toi concerter mes projets .
Ce changement eft d'autant plus avanrageux
, que ce n'eft plus que fur Arcas
H vj
189 MERCURE DE FRANCE.
que tombe ce que l'affaffinat de Dardanus
préfentoit d'odieux , & que le caractère
d'Antenor , par ce moyen , fubfifte dans
toute fa nobleffe. D'ailleurs la scène et
bien faite , & c'eft à M. Joliveau , Secrétaire
perpétuel de l'Académie royale de
Mufique , que nous la devons .
A la feconde fcène du quatrième acte les
vers font les mêmes : on a fimplement mis
dans la bouche de l'Amour ce qui étoit
dit par Ifménor , en fupprimant quatre
vers , que ce changement ne permettoit
plus de laiffer fubfifter.
Enfin , on a ajouté les vers de l'ariette .
qui termine l'opéra , & qui font tels qu'on
les trouve imprimés à la fin de l'exemplaire .
Mlle Heinel , âgée de quinze ans , élève
de M. l'Epi , ci- devant premier Danfeur
de S. A. S. le Duc de Wirtemberg , a
débuté le vendredi 26 dans des airs ajoutés
à cet effet au divertiffement du cinquième
acte. Ce début , compofé de trois
différentes entrées , a été formé d'un air
dans le genre gracieux , d'une loure , terminée
par un morceau de chaconne ; enfin ,
d'une gavote vive.
La jeune débutante , grande , bienfaite ,
joint à la figure la plus féduifante la légéreté
, les grâces d'une nymphe, & l'à -plomb
le plus furprenant , eu égard à fon âge.
MARS 1768. 181
Jamais début ne fit une fenfation plus
vive ; & les applaudiffemens auffi juftes
qu'univerfels qu'elle a reçus , annoncent
un fujet du premier mérite , & de la plus
grande efpérance.
Le ballet héroïque de Titon & l'Aurore ,
qu'on ne fe laffe point de voir , & qui
toujours fait le même plaifir , a été donné
pendant les deux derniers jours gras , &
continué d'être donné le jeudi. Le jeudi 11 ,
& le lundi 15 , M. Tirot a chanté le rôle de
Titon , & a marqué des progrès fenfibles.
M. Muguet , qui l'a repris à la repréfentation
du mardi 16 , & qui l'a continué
depuis , l'a chanté & joué avec autant de
fenfibilité que d'intelligence , & le public
le lui a témoigné.
Le rôle de l'Aurore a été rempli avec
beaucoup de fuccès par Mlle Beaumefnil ,
aux repréſentations du lundi 15 , du mardi
16 , & du jeudi 18 .
Mlle Rivier l'a repris le jeudi 25 .
Mlle du Plant , qu'une incommodité
avoit obligée de quitter le rôle de Palès ,
dans lequel , par la beauté de fon organe ,
la mâle vérité & la chaleur de fon jeu ,
elle réuniffoit tous les fuffrages , a été remplacée
le 15 par Mlle Duranci ; qui l'a
continué jufqu'à préfent en actrice fait
pour joindre le naturel , la préciſion & la
182 MERCURE DE FRANCE.
vivacité des fentimens , à une voix qui les
exprime tous , que fon abfence du, théâtre
femble encore avoir fortifiée , & que le
public a fort applaudie.
M. Caffaignade continue de remplir
celui d'Eole au gré des fpectateurs.
LETTRE de MM. les Directeurs de l'Académie
Royale de Mufique à M. de
MONDONVILLE.
STI quelque chofe a pu nous flatter ,
Monfieur , depuis que nous fommes Di
recteurs de l'Académie Royale de Mufique
, c'eft de nous trouver à portée de
rendre hommage aux talens , & de les engager,
en fe dévouant plus particulièrement
au bien du fpectacle dont nous fommes
chargés, à travailler au progrés & à la gloire
d'un art qui fait le charme & le délaffement
de la fociété. Ce moment- ci est bien
précieux pour nous ; le cas particulier que
nous faifons de votre perfonne & de votre
mérite , nous preffe de vous informer que
nous venons d'obtenir du miniftre la permiffion
de vous donner , fur la caiffe de
l'Académie , une penfion de cent piftoles ,
comme en ont joui certains auteurs célèMARS
1768. 183
bres que nous regreterions davantage fi
nous n'aimions à les retrouver en vous.
Nous nous perfuadons que vous voudrez
bien , comme ils ont fait , continuer de
concourir au foutien d'un fpectacle qui
vous doit une bonne portion de fa gloire ;
la vôtre y eft intéreffée. Nous fommes
convaincus que vous en êtes auffi jaloux
que nous avons de plaifir à vous témoigner
les fentimens d'eftime & d'attachement
avec lefquels , & c.
TRIAL, BERTON.
Paris , ce 10 février 1768 .
VERS envoyés à M. DE MONDONVILLE.
Le talent encouragé.
DEPUIS PUIS que l'immortel Lully ,
Que Campra , que Rameau , du grand fleuve
d'oubly ,
Ont fucceffivement traversé l'onde noire ,
L'opéra , déchu de ſa gloire ,
Sentoit fes forces s'affoiblir ;
Et , pour bientôt les rétablir ,
Il falloit un auteur de célèbre mémoire.
Plufieurs concurrens & rivaux ,
Ont brigué du public l'heureuſe préférence ;
184 MERCURE DE FRANCE .
Mais le fuccès de leurs travaux ,
N'a pas entièrement rempli ſon eſpérance.
Que faire , dit Trial à fon ami Berton ,
Tous deux , bien aimés d'Apollon ,
Et Directeurs de fon Académie ?
Confultons le facré Vallon ,
Et recueillons les voix du goût & du génie.
Du dire au faire , il n'eft aucun retard ;
On s'affemble , on confulte , on juge , on délibère ;
Rien ne fut foumis au hafard .
« La mufique eft , dit - on , des fentimens la mère ,
» Celle qui plaît eft celle qu'on préfère ,
» Et fi quelqu'un en mérite le prix ,
» Mondonville a droit d'y prétendre :
در
Qu'il foit de tous nos favoris
» Le mieux penfionné comme il eft le plus tendre.
De cet avis chacun fut fatisfait ;
Les Jeux en fautèrent de joie ,,
Les Ris à chaque Gráce offrirent un bouquet ,
Et , chofe à voir pour qu'on le croie ,
Pégafe , en gaîté ce jour- là ,
Battit des aîles , treffailla.
La Déeſſe aux cent voix , à la Cour , à la ville ,
Sema l'espoir & le plaifir :
On vit Berton , Trial & Mondonville ,
Dans tous les coeurs n'exciter qu'un foupir.
Les vertus ,
les talens font un puiffant mobile ,
Quand on les voit le réunir.
MARS 1768 . 185
ENVOI à M. DE MONDONVILLE.
Toi , qui flattes les yeux & charmes les oreilles ,
Par le brillant fpectacle & les airs raviffans ,
Qui font fleurir tes oeuvres fans pareilles ;
Reçois , moderne Orphée , & les voeux & l'encens
Du public enchanté de tes accords lyriques.
Je fuis l'écho de fes accens ,
Et de fes arrêts authentiques .
Par M ***.
N. B. On nous apprend que MM. les
Directeurs de l'opéra ont gratifié M. Dauvergne
, Surintendant de la Mufique de la
Chambre du Roi , en furvivance , d'une
penfion femblable à celle de M. de Mondonville.
LETTRE de Mlle DUBOIS , de l'Académie
Royale de Mufique , à M. DE LA
PLACE , auteur du Mercure.
J'AI lu dans le dernier Mercure ,
ΑΙ Monfieur
, à l'article de l'Opéra , ce que vous
avez bien voulu dire de flatteur fur mon
compte , à l'occafion du rôle de l'Aurore
que j'ai joué & chanté deux fois. Je fuis
bien aife que le public ait été content de
186 MERCURE DE FRANCE.
moi , & je fouhaite que votre amitié pour
moi ne vous aie pas trop favorablement
prévenu ; quoi qu'il en foit , vous favez
que j'ai du zèle & de la bonne volonté
, & que je fais toujours mon poffible
pour mériter de plus en plus les bontés
dont le public m'a honorée dans des rôles
de conféquence & de voix.
pas
Vous avez dit , Monfieur , que j'avois
remplacé Mlle Larrivée dans le rôle de
l'Aurore ; je ne reconnois. dans cette
phrafe votre exactitude ordinaire . Le genre
de Mile Larrivée & le mien ne nous mettent
pas à portée de nous remplacer l'une
& l'autre ; fi j'ai remplacé quelqu'un c'eſt
Mlle Rivier , qui chantoit l'Aurore avant
que je le priffe; & comme je defirerois que
l'on ne crût pas dans le monde que je remplace
Mlle Larrivée , je vous prie d'en
dire un mot dans votre premier Mercure .
Il eft ben que je vous prévienne que je
n'ai chanté deux fois l'Aurore , rôle qui
n'eft point de mon genre , qu'à la prière
de M. de Mondonville , & de quelques -uns
de mes amis , qui defiroient de me le voir
jouer & de l'entendre chanter par moi , &
qui m'ont affuré que le public me fauroit
gré de cette preuve de mon envie de lui
plaire. J'ai l'honneur , & c. DU BOIS.
A Paris , ce 16 février 1768.
MARS 1768. 187
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Fauffes Infidélités , comédie en un
acte & en vers ; par M. BARTHE .
DEEPUIS bien des années on paroît
avoir abandonné le genre de la comédie
, de celle au moins qui n'eft que la
peinture des moeurs , & le tableau du ridicule.
Il fembleroit pourtant que les gens
de lettres , fe répandant plus dans ce qu'on
appelle le monde , devroient en mieux faifir
les nuances ; mais ce n'eft - là qu'une
raifon apparente que la réflexion détruit.
Plus on fe livre au tourbillon de la fociété
, moins on y porte un oeil obfervateur.
Il faut être à une certaine diftance des objets
qu'on veut peindre , finon on confond
tous les traits ; ainfi je crois au contraire, que
la difette des auteurs comiques vient de ce
qu'ils font trop rapprochés de leurs modèles.
De là ce genre romanefque fur lequel
on s'eft rejetté ; on préfère une nature
factice à celle qu'on a tous les jours
fous les yeux , parce qu'on s'eit trop familiarifé
avec cette dernière, & qu'elle ne conferve
plus le piquant qui invite & en courage
l'écrivain, Moliere voyoit le monde ,
188 MERCURE DE FRANCE.
mais c'étoit toujours dans une forte de
perſpective. Pour juger les acteurs de ce
grand théâtre , il ne fe confondoit point
avec eux. Je propofe cette idée à ceux qui
fe deſtinent à fuivre les traces de ce grand
homme , le vrai & le feul modèle peutêtre
qu'il faille imiter , quand on veut
faire des comédies.. Les pièces de La
Chauffée font très - eftimables fans doute ,
mais le public a trop accueilli les médiocres
copies d'un bon original. La manie des
drames attendriffans s'eft emparée de toutes
les têtes . La facilité du genre féduit ,
& le fuccès en multiplie les productions.
On doit favoir le meilleur gré à M. Barthe
d'avoir, ramené le rire qui fembloit nous
être interdit ; fa pièce annonce qu'il a le
goût de la vraie comédie : & l'on ne fauroit
trop l'engager à pourfuivre une carrière
où fes premiers pas ont été fi heureux .
Voici l'analyse de fa pièce ; j'ai fait peu de
citations , parce qu'il auroit fallu citer les
fcènes entières , ce qui auroit excédé les
bornes d'un extrait.
Le Marquis de Valfain & le Chevalier
Dormilli ouvrent la fcène. Les premiers
niots qu'ils difent indiquent leurs caractères.
Le Marquis blâme l'emportement
du Chevalier qui s'éleve à fon tour contre
la froideur du Marquis ; ce contraſte une
MARS 1768. 189
fois établi , ne fe dément plus pendant toute
la pièce. Le tranquille Falfain améne
adroitement Dormilli à l'aveu de fa jaloufie
, dont Mondor eſt l'objet. Ce Mondor
eft un fat furanné , un riche au ton badin
, plein de prétentions & de ridicules.
On a vu rire avec lui Dorimene , & même
Angélique , ( Dorimene , jeune veuve , aimée
de Valfain , Angélique , coufine de
Dorimene , adorée de Dormilli ) il n'en
faut pas davantage pour fervir de prétexte
aux inquiétudes de ce dernier , toujours
tempérées par le flegme de fon ami . Dormilli
eft fuppofé avoir eu une fcène bien
vive avec Angelique. Valfain lui confeille
de prendre un ton pathétique , & d'appaifer
fa maîtreffe. Mondor arrive ; Dormilli
le regarde d'un air fâché , le falue à peine ,
& s'en va, Valfain dans cette fçène s'amufe
de Mondor , lui fait entendre que le
Chevalier le craint , & que lui - même ,
lui Valfain , n'eft pas exempt d'ombrages .
Notre fat prend tout à la lettre , & fe croit
un rival très -redoutable. Valfain le quitte ,
en le fuppliant de l'épargner dans fes vaftes
deffeins. Mondor refté feul , a un moment
de commifération pour ce pauvre
Valfain, qu'il croit fon ami : mais enfin , il
ne fonge plus qu'au double triomphe qui
l'attend. Ila écrit deux billets pareils aux
deux coufines ; il veut les débarraffer l'une
190 MERCURE DE FRANCE.
& l'autre d'un amour qui ne leur convient
pas. Elles ne fe communiqueront fûrement
pas les lettres qu'elles ont reçues ; il ſe croit
aimé , & l'amour rend les femmes difcrettes,
Sur cette affurance , il s'applaudit de mener
de front deux intrigues. Angelique &
Dorimene entrent ; il n'eft pas à propos qu'il
les voie enfemble. Il fort ; elles fe montrent
leurs billets , & rient du tour de Mondore
; mais Dorimene veut en profiter pour
punir Mondor , allarmer Valſain & corri
ger Dormilli. Le moyen qu'elle imagine
eft de répondre toutes deux à l'auteur du
billets , de flatter fa paffion , en un mot ,
de le tromper, Moins ce rival eft dangereux
, plus Dormilli rougira d'en avoir été
jaloux , & Valfain croira un moment ,
qu'il peut déplaire avec tout fon mérite.
La réfolution prife , Dorimene ne perd
point de temps , & dicte le billet d'Ange
lique , qui chicane toutes les expreffions ,
veut adoucir celles qui maltraitent le Chevalier
, & lui donne une preuve d'amour
à chaque mot tendre qu'on la force d'écrire
à fon prétendu rival . Dorimene écrit
à fon tour, Les deux amants la prennent
fur le fait , elle ne fe déconcerte pas , &
convient même qu'elle écrit un billet doux.
Cela révolte Dormilli ; Valfain , toujours
calme , feint de croire qu'il en eft l'objet.
Dorimene donne la lettre à un domestique ,
1
MARS 1768. 191
& envoye , en riant , Valfain la recevoir.
Ils fortent tous deux. Angelique veut fuivre
fa coufine ; Dormilli la retient , & lui demande
une explication , & fa grâce. Mais
Angelique veut être indexible , elle lui
rappelle fes derniers emportemens , qui
avoient été précédés d'une réconciliation .
Il fe juftifie , mais avec toute la vivacité
& la fougue de fon caractère : il va même
jufqu'à l'accufer de coquetterie , & fe rend
coupable d'un nouveau crime dans le moment
qu'il implore fon pardon. Il regrette
de n'avoir pas aimé Julie . Angelique lui
confeille de fe fixer auprès d'elle . Il veut
voir auparavant ou favoir le nom de fon
rival , & finit par s'emporter en menaces
contre lui, Angelique effrayée fe retire &
l'abandonne à fes tranfports,
C'eft ici qu'un jaloux auroit bien droit de l'être,
dit alors cet amant défefpéré. Mondor paroît.
Les foupçons de Darmilli renaiffent,
Il le trouve deux fois plus fat qu'à l'ordipaire.
Mondor affecte d'abord le ton léger
& plaifant , badine Dormilli fur fon humeur
, & met dans fes plaifanteries toute la
confiance d'un fot , qui fe croit heureux ,
Le Chevalier , qui n'a rien moins qu'envie
de rire , l'interrompt , le preffe de s'expliquer.
Le fat s'en défend d'abord ; lę
Chevalier infifte & enfin le fait parler,
192 MERCURE DE FRANCE.
1
Mondor montre le billet de Dorimene , &
laiffe Dormilli dans le plus grand étonnement.
Notre jeune amant croit qu'Angelique
le trompe auffi . Mondor , pour le confoler
, lui dit qu'il le conjecture , & le
quitte en chantant ce vers :
Les amans affligés aiment la folitude .
Dépit de Dormilli . Au moins , dit- il ,
Angelique n'aura point fait un choix fi ridicule.
Mon pauvre ami Valfain fera bien étonné.
Valfain arrive . Mondor lui a communiqué
le billet d'Angelique ; il ne fait comment
apprendre à fon ami l'infidélité de fa
maîtreffe. Dormilli , de fon côté , ne fait
de quelle manière faire part à Valfain de
l'infidélité de Dorimene . Cet embarras réciproque
eft du meilleur comique . Le Marquis
laiffe enfin percer fes foupçons fur les
fentimens d'Angelique. Dormilli l'inter→
rompt & lui dit:
Fort bien , de mes amours vous êtes occupé ,
Et vous ne craignez pas de vous être trompé
Sur les vôtres .
Pourriez- vous , je ſuppoſe
Me dire qu'Angélique aime ... quelqu'un , qu'elle oſe
Ecrire à ce quelqu'un ; que cet amant diſcret
Ce modefte rival montre d'elle un billet ;
Que ce billet enfin vous venez de le lire .
VALSAIN.
MARS 1768. 193
VALSAIN.
Ma foi vous m'étonnez ; je n'ofois vous le dire ,
Vous favez tout. Mondor, qui nous croit ennemis ,
Et qui me met de plus au rang de ſes amis ,
Vient de me confier ce billet d'Angélique ,
Ecrit à lui , Mondor ; l'affaire eft moins tragique ,
Puifque vous la faviez .
Dormilli , après s'être affuré que Valfain
a lu le billet , devient furieux , & veut
renoncer aux femmes pour jamais . Valfain
lui repréfente que ce parti feroit dur ,
d'autant que la fienne lui eft fidèle . Au
mot de fidèle , le Chevalier trépigne d'impatience
, & l'inftruit à fon tour de l'amour
de Dorimene pour Mondor , du billet
qu'il a reçu d'elle , qu'il montre , &
que
lui Dormilli
vient de lire. Valfain
ne
s'en échauffe
pas davantage
, & prie feulement
Dormilli
de lui répéter
cela . Plus
l'un eft froid & paifible
, plus l'autre
eſt
brûlant
& emporté
; il veut voir de près
Mondor
& court le chercher
. Valfain
le rappelle
& le défabufe
. De l'excès
de la jaloufie
il paffe à celui de la confiance
; ce
moment
produit
le plus grand
effet , en ce
qu'il peint bien l'âme
d'un jeune
homme
fufceptible
de toutes
les impreflions
, &
dont le caractère
confifte
dans la fenfibilité
la plus vive , auffi prompte
à foupçonner
qu'à perdre fes foupçons
. Dormilli
pourtant
demande
des preuves; Valfain
lui enpromet.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
fon
Il a deffein de moleſter un peu les Dames ,
& de n'être pas en refte avec elles. Notre
jeune amant lui recommande d'épargner
Angelique. Valfain cherche à le congédier
; il revient toujours ; il craint que
ami ne féville trop contre les coupables ; il
fort enfin ou plutôt il feint de fortir , &
va fe cacher dans un cabinet. Après un
court monologue de Valfain , les deux
femmes arrivent . Il paroît accablé de douleur
; Dorimene prend le change , & croit
en être la caufe.
VALSAIN .
A tant de perfidie aurois - je dû m'attendre ?
Engager un amant , l'enflammer , l'attendrir ,
Lui promettre fon coeur , la main , & le trahir
Le moyen qu'à ce coup l'infortuné furvive ?
DORIMENE .
Je ne mérite pas une douleur fi vive ,
VALSAIN.
Votre inconftance aufli me touche infiniment ;
Mais je n'en parlois pas , Madame , en ce moment,
Je pente à mon ami qui prend tout au tragique,
Madame , je l'ai vu prêt à perdre la tête ;
Ji la perdoit fans moi.
Auffi , pour le fauver ,
Ai-je pris un moyen qu'il auroit pu trouver.
Il leur fait avec emphafe l'éloge de Julie
, exagère fes charmes , & leur raconte
comment il a mené chez elle fon malheureux
ami , & il fe repofe avec complai
་
MARS 1768.
195
fance fur le tableau de leur réunion ; puis
il adreffe à Angelique ce vers défefpérant :
Vous auriez pris plaifir fur- tout à voir Julie.
Ils feront l'un à l'autre ; & , quant à moi ,
Madame ,
J'attends: peut-être un jour trouverai - je un femme
Qui daignera m'aimer ; notre rival heureux ,
Mondor , Monfieur Mondor en a bien trouvé deux .
On voit d'ici quels doivent être la fureur
de Dorimene & le défefpoir d'Angelique.
Elle fait à Dorimene les reproches
les plus vifs fur la démarche à laquelle
elle l'a forcée. Elle regrette jufqu'à la jaloufie
du Chevalier , & voudroit qu'il fût
témoin de fa douleur ; il eft forti du cabinet
, a tout écouté , & dans ce moment
fe jette aux pieds d'Angelique , qui lui
dit :
Vous avez entendu ?
DORMILLI.
Je vous ai laiffé dire , & n'en ai rien perdu .
Valfain entre , regarde quelque temps ,
& s'apperçoit que tout eft découvert. Il
gronde le Chevalier de fon indifcrétion ,
& lui promet de ne jamais l'affocier à fes
noirceurs. Dormilli tombe aux pieds d'Angelique
. Mondor l'y furprend , & comme il
fe croit aimé , il plaint le Chevalier d'aimer
auffi exceffivement. Valfain & Dormilli
éclatent de rire ; le confiant Mondor
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
croit qu'ils rient l'un de l'autre . On parvient
enfin à lui perfuader que c'eft de lui
dont on fe moque. Dorimene accepte la
main de Valfain , Angelique celle de Durmilli
, qui dit en fortant :
C'eft ainfi que Mondor triomphe de deux belles,
La pièce finit par ces deux vers de
Mondor.
Expliquera morbleu les femmes qui pourra :
L'amour me les ravit , l'hymen me les rendra.
Tel eft le précis de cette petite pièce qui
mérite les plus grands éloges. L'intrigue
eft ingénieufe , piquante , bien conduite ,
bien dénouée. L'action n'eft jamais retardée
par des acceffoires étrangers ; point de
fcène épifodique , point d'ornemens fuperflus
: le goût a tout diftribué. Ce qui caractériſe
encore cet ouvrage , c'eſt l'abfence
des valets & des foubrettes , perfonnages
qui font devenus froids fur la
fcène, parce qu'on n'en trouve plus le modèle
dans la fociété. Les valets ne font plus
dans la confidence de leurs maîtres , & les
femmes de chambre ne fe trouvent guères
qu'à la toilette de leurs maîtreffes. Je ne
pas cependant qu'il faille tout-à-fait
les exclure ; ce feroit fupprimer une fource
de gaîté, mais il faut les placer , les ramener
à leurs fonctions , & les reculer , autant
qu'il eft poffible , dans le fond du tacrois
MARS 1768. 197
bleau : quoi qu'il en foit , on doit favoir
gré à M. Barthe de s'en être paffé. Ce mérite
n'a point échappé aux gens de goût ,
& fur-tout aux gens du monde , qui ont
trouvé fa pièce du meilleur ton , c'est- àdire
pleine de cette aifance , de ces tournures
fines & choifies , & de cette légèreté
qu'on ne rencontre que dans la bonne compagnie
. Une autre remarque que l'on peut
faire , à l'avantage de M. Barthe , c'est que
cette élégance , ce vernis des moeurs régnantes
, & ces grâces de l'efprit à la mode,
n'ont efféminé ni fon ftyle ni fes caractères.
Il eft étonnant que dans les bornes
d'un acte , il en ait développé deux avec
autant de fuite que de perfection. Le
flegme de Valfain , & la fougue de: Dor
milli , fourniffent le jeu de théâtre le plus
foutenu , & les fituations les plus comiques.
Le ftyle de la pièce eft de la plus
grande pureté ; fpirituel fans affectation ,
précis fans féchereffe , & dépouillé de ces
tirades à prétention , qui refroidiſſent
toujours l'enfemble .
Les meilleurs ouvrages font ceux qui
éprouvent le plus de critiques. Je vais
mettre, fous les yeux quelques objections
de nos févères Ariftarques. Ils ont trouvé
le reffort des deux billets de Mondor ,
& fur-tout des deux réponſes , un peu
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
forcé & invraisemblable. Eft- il poſſible ,
ont-ils dit , que Dorimene & Angélique
fourniffent cette arme à l'indifcrétion
d'un fot ? I eft vrai que ce fot ou ce
fat eft trop humilié à la fin de la pièce
pour conter l'aventure . Le rôle de Mondor
, ont- ils dit encore , ne produit point
affez d'effet , l'état des deux couſines n'eſt
point conftaté , elles ont l'air de ne tenir
à rien , & les bienféances , dans cette partie
de la pièce , ne font point tout- à-fait obfervées.
Ils ont auffi prétendu que le caractère
impétueux de Dormilli fe démentoit
dans fa fcène avec Valfain ; il eft ,
felon eux , trop circonfpect dans l'explication
qu'il doit avoir , & les ménagements
qu'il prend répugnent à fa fougue
ordinaire. On peut répondre à cette dernière
objection que le paffionné Dormilli ,
qui ne fait qu'adorer , doit regarder comme
un très- grand malheur l'infidélité d'une
maîtreffe ; par conféquent il doit être fort
embarraffé pour dire à Valfain qu'on le
trahit. D'ailleurs l'ufage du monde , les
égards d'honnêteté que fe doivent les indifférens
même , l'amitié fur-tout ne permettent
pas à Dormilli, quelque emporté
qu'il foit , de donner fans préparation &
brufquement une trifte nouvelle . Quoi
qu'il en foit , les Fauffes Infidélités n'en
font pas moins une pièce charmante , faite
MARS 1768 . 199
pour refter au théâtre , & digne de fon
Brillant fuccès .
Après avoir payé à l'auteur le tribut de
louanges qu'il mérite , il feroit injuſte de
fe taire fur le jeu des acteurs . Tous les
rôles de la pièce ont été rendus parfaitement.
Mde Préville y a déployé cette
nobleffe & cette fupériorité d'intelligence
qui la diftingue. Mlle Doligny , ces grâces
naïves qui font toujours nouvelles , parce
qu'elles font toujours prifes dans la nature.
MM . Bellecourt & Molé ont enlevé
les fuffrages , chacun dans leur genre ; &
l'inimitable Préville s'eſt tiré du rôle de
Mondor avec toute l'adreffe & tout le naturel
qu'on pouvoit attendre de lui .
Le jeudi , 11 février , on a donné fur
ce théâtre la première repréſentation des
Valets maîtres de la maifon , ou du Tour
du carnaval , comédie en un acte , en
profe , de M. Rochon de Chabannes , avantageufement
connu par la Manie des Arts ,
par Heureufement , & autres pièces repréfentées
avec fuccès fur différens théâtres .
Un maître & une maîtreffe de maifon ,
également jaloux l'un de l'autre & également
foupçonneux , confentent de fortit
chacun féparément de leur logis pour laiffer
à leurs gens la liberté de fe réjouir. Les
domeftiques fe déguiſent en maîtres , ſe
. I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
font régaler aux dépens d'un traiteur , &
perfifflent un jeunne provincial , qui croit
époufer la fille des maîtres dans une des
femmes de chambre de Madame . C'eft la
cuifinière qui paffe pour fa mère , le cocher
pour fon oncle ; & d'autres domeftiques
figurent en abbé , en marchand , en
officier , en notaire. Leur but eft de s'emparer
des bijoux & des autres préfens de
nôce que le prétendu marié doit donner ,
ainfi que de l'argenterie du traiteur .
Au milieu du feftin , la joie de tout ce
monde eft interrompue par les maîtres ,
que leurs foupçons & leur jaloufie mutuelle
ont ramenés. Tous les deux s'accufent
de cette espèce de bombance qui leur eft
fufpecte . Tout s'éclaircit enfin ; le complot
des domestiques eft découvert ; le traiteur
fauve fon argenterie , le provincial fes préfens
de nôce , & les domestiques font
chaffés.
la
Tel eft à peu près le précis de cette
pièce , dont nous parlerons plus au long
dès qu'elle paroîtra imprimée. Nous dirons
fimplement , en attendant , qu'on peut
regarder comme une efpèce de débauche
d'efprit de la part de l'auteur , qui n'y a
attaché d'autre prétention que celle de
hafarder , fur-tout en carnaval , une pièce
du genre de celles qui , dans ce temps , faifoient
rire nos pères ; & que le fuccès qu'elle
MARS 1768. 207
continue d'avoir , juftifie fon idée. Tous
ceux qui ne craignent pas de déroger , en
aimant encore quelquefois à rire , y vont
goûter ce plaifir innocent & bon pour la
fanté , que Louis XIV & fa Cour ne fe
font jamais avifés de trouver ignoble , ni
de reprocher à Moliere.
Nous devons ajouter que la pièce eft on
ne peut mieux jouée , & qu'il eft plus que
probable qu'elle reftera au théâtre.
M. Augé qui, dans les rôles de valets , eut
toujours le talent de plaire , a choiſi pour
fon début dans le tragique le rôle d'Hiafcar
dans la pièce d'Hirza , ou les Illinois ,
de M. de Sauvigny , qui a été jouée le
15 , & dans laquelle il a paru encore deux
autres fois. On a revu la pièce avec le
plus grand plaifir ; on eft même fâché de
ce que l'ufage des débuts en ait interrompu
la reprife. Quant au débutant , on lui a
tenu compte de fon zèle , & l'on defire
fort qu'ilparvienne totalement à le juſtifier.
M. Augé continue fon début dans le
rôle de Warwick , tragédie de M. de la
Harpe , dont le fuccès eft conftaté depuis
long- temps , & doit ( dit- on ) le terminer
par celui de Rhadamifte.
Les affemblées font toujours également
nombreuſes à la pièce des fauffes Infidélités.
I vj
202 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Moiffonneurs , comédie en trois actes
& en vers mêlée d'ariettes , repréſentée
pour la première fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi le 27 janvier
1768 : par M. FAVART : la mufique eft
de M. DUNY.
Laiffe tomber beaucoup d'épis ,
Pour qu'elle en glane davantage.
ACTEURS.
CANDOR , Seigneur de village , M. CAILLOT.
ROSINE ,
GENEVOTTE , belle - mère de
ROSINE ,
Mde LARUETTE.
Mde FAV ART.
DOLIVAL , neveu de CANDOR , M. CLAIRV AL.
RUSTAUT , économe de CANDOR
, M. NAINVILLE.
GUILLOT , vieux moiffonneur , M. DEHÈSSE .
MAROTTE , LATRINQUART
, Moillon-
Mlle BERARD
.
NICOLE ,
TRINQUART ,
PIERRE ,
JÉRÔME ,
M. CHANVILLE.
neufes , MileDESGLANDS
Moiffonneurs
,
M. BALETTI .
M. TRIAL .
M. DESBROSSES.
Moiflonneurs & Moillonneules.
Perfonnages
Domestiques de CANDOR .
Un Laquais de DOLIVAL.
muets.
MARS 1768 . 205
Le théâtre repréfente un payfage à droite
& une chaumière , à côté de laquelle eft
un banc de pierre ; à gauche , un petit tertre
couronné par un orme. Il fort de cet endroit
une fource d'eau vive , qui forme un
baffin derrière eft une chaîne de hautes
montagnes qui fe perd dans l'éloignement.
On voit à quelque diftance , le château feigneurial
: un vafte champ de bled occupe
le refte de la campagne .
:
L'action de la pièce commence an lever
de l'aurore , on voit encore les étoiles ; la
cabane eft ouverte , elle eft éclairée par
une lampe . Genevotte , affife fur le banc ,
file fa quenouille en chantant cette ariette ,
auffi agréable que philofophique :
Le temps palle , paſſe , paflè ,
Comme ce fil entre mes doigts ;
Il faut en remplir l'efpace :
Il eſt à nous autant qu'aux Rois .
Que j'étois digne d'envie ,
Quand je pollédois mon époux !
Mais le bonheur de la vie ,
Trop fouvent s'éloigne de nous.
Le temps palle , &c.
Notre courfe pallagère ,
Prefcrit allez l'emploi des jours.
C'est le feul bien qu'on peut faire ,
Qui les rend trop longs ou trop courts.
Le temps paffe , &c.
Rofine , dans l'intérieur de la maiſon ,
mefure un boiffeau de grain , & vient le
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
montrer à Genevotte ; c'eſt le produit des
épis qu'elle a glanés la veille dans les
champs de M. Candor. Genevoite s'attendrit
fur les peines qu'éprouve cette jeune
enfant ; mais Rofine a pris fon parti , & le
travail ne lui coûte rien dès qu'il peut
foulager fa mère , car c'eft ainfi qu'elle
appelle Genevotte dans tout le cours de la
pièce , quoiqu'elle fache bien qu'elle eſt
fille de Mélincour , coufin- germain de M..
Candor , & d'une première femme qu'il
avoit eue avant d'époufer Genevotte. La
tendreffe de Rofine pour cette belle- mère
eft juftifiée par l'éducation qu'elle en a
reçue , elle a mérité que Rofine lui dife ,
en parlant de fa propre
mère :
Mais vous la remplacez , vous êtes dans mon coeur;
Er d'une belle-mère écartant la froideur ,
C'eſt par le fentiment que vous m'avez formée.
Cette converfation eft interrompue par
le bruit des moiffonneurs qui vont à l'ouvrage
; une partie eft conduite par Ruftaut,
Candor amène les autres : tous fe difperfent
dans la plaine , & Rofine les fuit pour glaner
après eux .
Pendant ce temps , Candor célèbre le
bonheur dont il jouit par cette ariette :
Heureux qui fans foins , fans affaires ,
Peut cultiver les champs en paix !
Le plus fimple toît de fes pères.
Vaut mieux que l'éclat des palais.
MARS 1768.
205
Ma terre rend avec ufure
Tous les préfens que je lui fais ,
Et j'oblerve que la nature
N'eft qu'un échange de bienfaits .
Que les grands près de nous fe rendent ,
Qu'ils viennent prendre une leçon :
Ils perdent les biens qu'ils répandent ,
L'ingratitude eft leur moiffon.
Heureux qui fans foins , &c.
Ruftaut rencontre Rofine parmi les moiffonneurs
, & la renvoie avec dureté . Candor
, qui s'en apperçoit , lui en fait des
reproches , & ajoute :
Je ne fais rien de pis ,
Que de mortifier les gens que l'on foulage.
Laiffe tomber beaucoup d'épis ,
Pour qu'elle en glane davantage.
Ruftaut rend à Rofine les épis qu'il lui
avoit ôtés ; Candor la confidère , & trouvant
en elle autant de fageffe que de beauté
, commence à s'intéreffer en fa faveur.
Il eft furpris dans fes réflexions par fon
neveu. Ce jeune homme , épris des attraits
de Rofine , a formé , dès l'année précédente
, le deffein de la féduire ; c'eſt dans
cette idée qu'il prévient la faifon pour venir
à la campagne , fous prétexte de fatisfaire
fon ardeur pour la chaffe. Dans l'entretien
qu'il a avec fon oncle , il fait voir
toute la légereté d'un petit- maître ; &
Candor , par la folidité de fes réponſes ,
développe de plus en plus ce caractère de
206 MERCURE DE FRANCE.
bienfaifance fous lequel il a été annoncé.
Il en donne une preuve bien fenfible , lorfqu'ayant
congédié fon neveu , il apperçoit
un pauvre vieillard accablé de fatigue , &
qui , pour fe défaltérer , va remplir fa
cruche à une fource d'eau fraîche. Candor
lui ôte la cruche des mains , & lui fait
donner de fon vin ; enfuite il ordonne le
dîner des moiffonneurs , qu'il fe propoſe
de partager avec eux . Bientôt après il les
emmène avec lui pour moiffonner fur les
côteaux où le foleil ne darde pas encore
fes rayons
.
Dolival ( le neveu ) qui a trouvé moyen
de rejoindre Rofine , veut lier converfation
avec elle ; & , malgré fes refus , s'obftine
à lui faire des offres qu'elle rejette
en lui chantant :
Pendant toute la femaine ,
Je me donne de la peine ;
J'en goûte mieux le repos.
Quand arrive le dimanche ,
Une gaîté vive & franche
Me fait oublier mes maux :
Je mets mon corps , je me lace ,
Je me pare de bleuers ;
En danfant je me délaſſe ,
Et je ris le jour d'après.
Il s'explique plus ouvertement avec la
mère , & n'en reçoit que des refus plus
marqués.
Surpris que l'on puiffe penfer fi bien.
MARS 1768 . 207
dans un état fi bas , il cherche à mettre
Ruftaut dans fes intérêts , & lui donne de
l'argent pour l'engager à faire paffer dans
les mains de Genevotte & de Rofine une
bourſe qu'il lui remet , en vue , dit- il , de
foulager leur pauvreté. Ruftaut qui n'eft
pas la dupe de fes intentions , fe promet
d'en informer M. Candor , en chantant
cette ariette :
Argent , argent , maître du monde ,
Tu règnes fur tous les états .
Tous les jours , en faifant ta ronde ,
Tu fais faire bien des faux pas !
A nos devoirs tu mets un terme ;
La vertu , loin de tes attraits ,
Qui fur fes jambes fe croit ferme ,
S'y tient bien mal quand tu parais .
Dès qu'il voit M. Candor , il lui rend
compte de ce qui s'eft paffé . Candor l'inftruit
fur la manière dont il doit s'acquitter
de fa commiffion , & lui demande s'il
n'a rien appris au fujet de Genevotte & de
Rofine qu'il voudroit connoître plus particulièrement.
Ruftaut s'adreffe à quatre
moiffonneufes , dont cependant Candor
ne tire aucune lumière. Ce font quatre
babillardes qui , au lieu de l'éclaircir fur
ce qu'il demande , le laiffent plus incertain
encore qu'il ne l'étoit.
Alors arrivent tous les moiffonneurs
que Rufiaut a raffemblés pour le dîner.
Candor fait mettre la nappe fur des javelles,
208 MERCURE DE FRANCE.
& s'y place lui-même entre Genevatte &
Rofine ; Dolival , qui fuit tous les pas de
cette dernière , s'y place aufli . Tous les
moiffonneurs font affis fur des gerbes ; les
domestiques de Candor leur donnent à
chacun un potager rempli de foupe , avec
un morceau de pain & de fromage. Candor
invite tout le monde à boire à fa fanté ,
verfe lui- même du vin à Genevotte & à
Rofine , ce qu'une des commères n'oublie
pas de remarquer & de faire remarquer
aux autres . On chante une ronde , & , le
dîner fini , chacun retourne à fon ouvrage .
Dolival fait femblant de fuivre Candor ;
il revient fur les pas de Rofine & de Genevotte
, & vent les aborder lorfqu'elles
font prêtes à rentrer dans la chaumière.
Genevotte fait rentrer Rofine , la fuit , &
ferme brufquement la porte . Dolival dépité
, fort avec l'intention de fe venger
de Genevotte , & d'enlever Rofine,
Quelque temps après , Genevotte fort de
fa chaumière , portant à fon bras un grand
panier rempli d'échevaux de fil qu'elle va
porter au Tifferand. Rofine , pour la foulager,
ôte une partie de ce fil qu'elle veut porter
elle- même. Ce petit débat d'amitié entre
la mère & la fille donne le temps à
Ruftaut de pofer la bourfe de Dolival fur
le banc où eft le fil . Dolival , toujours aux
aguèts , écoute tout doucement ce qui fe
MARS 1768. 209
dit, & fe gliffe dans la chaumière qu'il trouve
ouverte , pour y attendre Rofine qui doit
rentrer avant fa mère. Rofine , ne fe doutant
de rien , ferme la porte à double tour .
Genevotte va prendre fon panier , trouve
la bourfe fur le banc , la fait voir à Rofine,
& toutes deux croyant que quelqu'un l'a
perdue , projettent de la remettre entre les
mains de M. Candor. Geneyotte donne
cette commiffion à Rofine , qui ne l'accepte
qu'avec peine. La raiſon qui la fait hếſiter
c'eft , dit- elle , que quand elle le voit
tous fes fens font faifis , un fentiment
plus fort que la reconnoiffence répand le
trouble dans fon coeur. Pendant qu'elle eft
dans cette incertitude elle rencontre le
vieux moiffonneur à qui , dans le premier
acte , Candor a fait donner de fon vin ;
elle le charge de reporter la bourſe , &
fort pour aller aux champs.
Lorfqu'elle en revient , portant fur fa
tête tous les épis qu'elle a pu ramaffer ,
fardeau agréable pour elle , fentiment
qu'elle exprime dans cette ariette :
Ma démarche eſt légère ,
Je rapporte chez nous
De quoi nourrir ma mère ,
Et ce poids eft bien doux !
Pour moi c'est une fête ;
Ma peine eft mon bonheur :
Le poids eft fur ma tête ,
Le plaifir dans mon coeur.
210 MERCURE DE FRANCE.
elle apperçoit Candor qui , fatigué du tra
vail de la journée , s'eft endormi fur le
gazon . Le penchant fecret qui maîtrife le
coeur de Rofine , fans qu'elle- même en fache
rien , prend alors de nouvelles forces ; l'intérêt
le plus tendre lui fait craindre de
troubler le repos d'un homme qui fait le
bonheur de tout le canton . "
Puiffe ( dit-elle ) un calme fi doux , toujours le
délaffant ,
Etendre fa carrière à l'extrême vieilleffe !
Le pauvre n'a d'autre richelle ,
Que les jours prolongés de l'homme bienfaifant.
Puis , remarquant que le vifage de Candor
eft expofé à toute l'ardeur du foleil , elle
coupe des branches d'arbres , les difpofe
fur le gazon de facon qu'il en puiffe recevoir
de l'ombre ; & craignant que cela ne
fuffife pas , elle détache fon mouchoir de
col & l'étend fur fes yeux . En ce moment
Candor ,à demiréveillé, prononcé fon nom .
Rofine a peur , fe fauve , & va fe cacher
contre la porte de fa chaumière. Candor fe
réveille tout à fait , reconnoît le mouchoir
de Rofine , & fe relève . Rofine , toujours
effrayée , ouvre la porte de fa chaumière
pour s'y cacher ; elle y trouve Dolival , &
s'enfuit toute épouvantée . Candor la ſuit.
Dolival , en pourfuivant Rofine , apperçoit
fon oncle , & rebrouffe chemin. Candor
aborde Rofine , & tâche de la raffurer ;
1
MARS 1768. 211
l'amour dont il a paru animé pendant tout
le cours de la pièce , éclate d'une manière
plus fenfible ; mais ignorant lui - même la
nature du fentiment qui l'agite , il forme
le projet de l'établir , en la mariant avec fon
neveu.
Avant de s'y déterminer , il veut avoir
un entretien avec Genevotte. Elle vient en
effet , & lui apprend tout ce qu'il vouloit
favoir fur la naiffance & la famille de
Refine. Cette connoiffance l'affermit dans
fon projet , dont il fait auffi-tôt part à
Dolival , en lui donnant cette leçon :
On fe rend eftimable ,
Lorfque l'on aime bien ;
Et , pour paroître aimable ,
On ne néglige rien.
Du choix qu'on a fu faire ,
Dépend le caractère .
On cherche à fe régler
Sur ce modèle même .
Pour plaire à ce qu'on aime
On veut lui reflembler.
Mais celui- ci a donné des ordres pour enlever Rofine
, & croit déja la potléder. Quand il fait qu'elle
eft de noble naillance , il approuve les vues de fon
oncle ; mais l'attentat dont il s'eft rendu coupable
lui donne de l'inquiétude ; il veut réparer la faute ,
mais il n'eft plus temps , Rofine eſt déja enlevée
par fes ordres. Genevotte vient , en pleurant , réclamer
la protection du Seigneur ; par bonheur
les moiffonneurs ont délivré Rofine , & la ramè
nent. Dolival eft reconnu pour le raviſſeur , &
offre de réparer fon crime en l'époufant . Rofine le
212 MERCURE DE FRANCE.
refuſe . Candor lui fait alors l'aveu de ſes ſentimens ;
Rofine les partage , Genevotte les approuve , & le
mariage ſe termine . Un divertiflèment où tous les
moillonneurs célèbrent cet heureux événement ,
termine la pièce.
On peut juger , par cette courte analyſe , du
puiflant intérêt qui résulte de l'enfemble & des
moindres détails d'une pièce qui fait autant d'honneur
au coeur qu'à l'efprit de M. Favart. Les
leçons de bienfaifance , de décence & d'humanité
qu'il a eu le talent de mettre en action , forment
des tableaux trop touchans pour jamais manquer
leureffet fur les âmes encore fenfibles ; & ce fuccès
eft d'autant plus flatteur pour lui , qu'on y voit
par- tout refpirer la fienne. L'amitié dont il nous
honore pourroit rendre fufpect ce témoignage , ou
tout au moins le faire croire exagéré , fi la publicité
de fon fuccès , que chaque repréſentation accroît
encore , ne dépofoit point en notre faveur ,
& en même temps ne nous difpenfoit pas d'entrer
dans de plus longs détails fur une pièce que tout
le monde ou prétend voir , ou s'empreffe de lire.
Nons ajouterons feulement que le Muficien ,
affocié à la gloire du Poëte , eft d'autant plus digne
d'y participer , que la mufique a pris ( fi l'on peut
s'exprimer ainfi ) la teinte & le coloris du poëme ,
& qu'elle est toujours analogue aux paroles.
Quant à la façon dont la pièce eft jouće , on ne
peut trop rendre juftice aux talens des principaux
acteurs. M. Caillot , indépendamment de la beauté
de fon organe , & du goût de fon chant , a tellement
faifi la vérité des fentimens dont le reſpecta.
ble Candor eft animé , qu'on croit voir Candor
même. M. Clairval , dont le rôle eſt néceſſairement
ici moins favorable que les autres , fait tellement
adoucir ce qu'il peut comporter de révol
tant , qu'on imagine ne plus voir en lui qu'un
MARS 1768 . 213
jeune homme léger , gáté par l'opulence , qu'un
petit-maître enfin emporté par le feu de l'âge &
le vent des faux airs , au point de ne fe douter &
de ne fe repentir de fon égarement que dans l'inftant
qu'il s'en voit la victime : par conféquent
aoins odieux qu'à plaindre , & fur - tout loriqu'il
eſt puni.
L'agrefte & brufque probité d'un économe de
campagne eft on ne peut mieux repréſentée par
les fons mâles & francs , ainfi que par le naturel
exempt d'aprêts qu'on aime dans M. Nainville.
Guillot , moiffonneur , vieux , honnête & intéreffant
, plaît & tire toujours des larmes , nous
rappelle le fouvenir de certain père de famille ,
dont nous avons admiré le tableau , & nous feroit
prefque penfer que fon célèbre auteur auroit
pu avoir vu fous cet habillement M. de
Heffc.
"Gennevotte , en tournant ſon fuſeau , en chantant
près de la chaumièse , n'offre , au premier
coup d'oeil , qu'une fimple payfanne , & dont le
rôle n'eft autre que celui qu'elle fit ou dut toujours
faire. Mais à l'aifance de fes mouvemens
aux grâces naturelles qui ennoblitlent fon travail ,
ainfi qu'à celle de fon chant , on entrevoit , avant
qu'elle l'ait prononcé , que cette même payfanne
n'eft point née ce qu'elle paroît être . C'eſt avec
un plaifir , d'où naît le plus tendre intérêt , que
vers le milieu de la fcène , avec la fille , on voit
que l'on ne s'étoit point trompé ; & c'eft ce même
fentiment , toujours en croiffant par degrés , qui
nous fait admirer tout ce que fait , tout ce que dit
ce perfonnage , plus refpcctable encore fous la
ferge dont il eft revêtu , que fous les habillemens
les plus riches . L'auteur , qui connoilloit toutes les
finetles & les difficultés de ce rôle , étoit fûr de la
réuffite , & ne s'eft point trompé.
214 MERCURE DE FRANCE.
Mde Laruette , avec la voix la plus légère , la
plus touchante , la phyfionomie de Rofine même ,
auroit fans doute autant furpris l'auteur que le
public , jufte appréciateur de fes talens , fi dans
ce rôle elle n'eût pas rempli tout ce qu'ils avoient
droit d'attendre d'elle.
La comédie des Moiffonneurs fe vend à Paris
, chez la veuve Duchefne , Libraire rue Saint
Jacques , au Temple du Goût ; prix 30 fols .
THEATRE de fociété , imprimé à La Haye ;
1768. L'on en trouve des exemplaires chez Gueffier
fils , Libraire-Imprimeur , rue de la Harpe ,
vis-à-vis la rue Saint- Severin ; 2 vol . in- 8 °.
L'extrait que nous avions fait de ce Théâtre ,
auffi piquant que vraiment agréable , n'ayant pu
entrer dans ce volume , nous le remettons , avec
regret , au Mercure prochain.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice- A
Chancelier , le Mercure du mois de mars 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion . A Paris , le 4 mars 1768.
GUIROY.
MARS 1768. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER,
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
VERS
ERS au Baron de Wenzel.
EPIGRAMME à l'imitation de Martial.
MONOLOGUE d'un fils à fon père.
Page s
6
7
EPOQUE du droit de la Baloche du Palais à Paris . 8
A M *** . en réponſe à une Dlle jeune & jolie . 13
MADRIGAL à Mlle S. de P...
BALKIS. Conte Oriental .
14
A M. Favart , fur la pièce des Moiffonneurs. 35
Au même , fur la même pièce .
VERS à Mile Babet R * *.
PORTRAITS.
EPIGRAMME fur une femme irritée .
EPIGRAMME contre la même.
MADRIGAL à deux foeurs.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
AIR nouveau.
Ibid.
36
37
38
Ibid.
39
40
42
44
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES .
45 EXTRAIT de l'hiftoire de la petite - vírole .
LETTRE de Mde Riccoboni a M. de la Place , auteur
du Mercure .
52
54
DICTIONNAIRE univerfel d'hiftoire naturelle .
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques , & c. 62
Le Botanifte François , & c.
73
LE Triomphe de la probité , comédie en 2 actes . 78
HISTOIRE des Philofophes modernes , avec leug
portrait ou allégorie , $ 4
216 MERCURE DE FRANCE.
La grand Vocabulaire François . 88
DE controverfiis tractatus generales contratti. 91
ANNONCES de Livres. 101
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTres.
ACADÉMIE S.
121
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de Clermont - Ferrand.
RELATION de l'affemblée de l'Académie royale
des Sciences & Belles- Lettres de Béfiers, 127
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la grippe. 151
ARTICLE IV . BEAUX - ARTS.
SCULPTURE .
DESCRIPTION du mauſolée du Cardinal de Fleury,
érigé en l'églife de SaintThomas du Louvre.156
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
MUSIQUE,
ARTICLE V. SPECTACLES .
OPÉRA.
166
171
174
182
183
LETTRE de MM. les Directeurs de l'Académie
royale de Mufique à M. de Mondonville.
VERS envoyés à M. de Mondonville.
LETTRE de Mlle Dubois , de l'Académie royale
de Mufique , à M. de la Place.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
185
Los Fauffes Infidélités , comédie en un acte &
en vers , par M. Barthe.
COMÉDIE ITALIENNE.
187
LES Moiffonneurs , comédie en trois actes & en
vers , mêlée d'ariettes. 202
N.m.
Del'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI. ·
FEVRIER 1768 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
ی گ ن ا ت س د
Cociva
PapilloyScale.
RO
CHATEAL
A PARIS ,
PALAIS
ROTAT
-JORRY , vis- à- vis la Comédie Francoiles
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilege du Roi
BIBA
DU
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
au
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure ; rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi..
les
>
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes .
A ij
R
LIBRA
R
NEW-YORK
A
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
teurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
virées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complertes qui restent encore.
8
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1768 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION libre du commencement du
troifième chant du Paradis perdu de
MILTON.
Ce Poëte y déplore la perte de fes yeux.
Tor , dequi la naiffance eft au monde inconnue,
Qui vis créer le temps & former l'étendue ,
Je te falue , ô Jour , être pur & divin ,
Rayon que l'Eternel détacha de fon fein !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Pourrai-je , fans frémir, dans ma préfente courfe ,
M'élever jufqu'à toi , remonter à ta fource ?
Ce monde n'étoit pas cet aftre qui nous luit
Etoit encor plongé dans l'ombre de la nuit ;
Et, des fiècles tardifs dévançant la carrière ,
Tu difpenfois déja des torrens de lumière :
Er , feul dans la nature , éclatant de tes feux ,
L'Eternel fatisfait nageoit au milieu d'eux.
Mais quand , las du repos , il dit au monde d'être ,
Aux cieux de s'arrondir , aux élémens de naître ,
Ta lumière embraffant cet immenſe tableau ,
De l'univers naiffant entoura le berceau .
Je m'arrache à la fin au ténébreux empire :
Si guidé par l'amour , foutenu par fa lyre ,
Orphée a defcendu fur la rive des morts ;
Plus hardi , dans mon vol , j'en ai franchi les
bords.
J'ai chanté de Satan la demeure fatale ;
Et l'informe cahos , dans la nuit infernale ,
S'agitant avec peine , & foulevant fes bras
Du milieu des débris entaffés fous fes pas,
Ma Mufe , laffe enfin d'errer dans ces abîmes ,
S'échappe , avec horreur , de l'empire des crimes
Et regagnant des cieux le tranquille féjour ,
Reprend un nouvel être à la clarté du jour.
Je te revois enfin , pure & fainte lumière !
Que dis - je hélas en vain j'élève ma paupière !!
FEVRIER 1768. 7
Je te cherche par- tout : j'interroge les cieux ;
Inutiles efforts : rien ne frappe mes yeux.
L'obfcurité des morts , fur mes pas répandue ,
Dans ce nouveau féjour s'offre feule à ma vue :
Tout eft mort à mes yeux ; tout m'y glace d'effroi
L'aſtre éclatant du jour n'existe pas pour moi "
Ces Muſes àmon coeur en deviennent plus chères ;
Affis à leurs côtés j'en fens moins mes mifères .
Je me tranſporte aux bords où l'onde , en murmurant
,
Vient aux pieds de Sion fe brifer mollement :
J'aime à fouler encor les fleurs de ces campagnes ,
A promener mes pas au pied de ces montagnes.
La loi commune à tous fert à me confoler :
Ces rivaux qu'en renom je brûle d'égaler ,
Homère & Thamiris , dans la Grèce célèbres ,
D'un pas appefanti marchent dans les ténèbres :
Le bras de l'Eternel s'est étendu fur eux ;
Mes pleurs font moins amers , mes maux moins
rigoureux :
Mon coeur repouffe au loin l'horreur qui le confume
,
Et mes vers plus touchans s'échappent de ma
plume :
Ainfi que cet oifeau qui , de fes fons divins ,
Dédaigne de charmer l'oreille des humains ,
Et , caché dans le fond des forêts les plus fombres ,,-
Fatigue de fes chants le filence des ombres .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Cet aftre qui difpenfe & les ans & les jours ,
D'un pas toujours égal les ramène en fon cours :
Il préfide aux faifons : de fon char de lumière
Il règle des humains la pénible carrière .
Mes yeux ne s'ouvrent plus à fes feux bienfaifans :
C'est la nuit qui mefure & compte mes inftans,
Je ne reverrai plus ces feux dont fe colore
Le foleil échappé des portes de l'aurore ;
Ni ces douces clartés dont il rougit les flots ,
Quand , fatigué de luire , il rentre au ſein des eaux.
Je ne goûterai plus cette volupté pure ,
Que le fage refpire auprès de la nature :
Je ne reverṛai plus ces fpectacles ſi doux ,
Ces troupeaux dans la plaine errans autour de
nous :
Ces vallons couronnés de fleurs à peine écloſes :
L'été n'a plus de fruits , le printemps eft fans roſes :
Telle eft de mon deftin la déplorable loi :
Ce monde anéanti difparoît devant moi !
LEPRIEUR..
FEVRIER 1768. 9
PRIÈRE DE ZELIS A L'AMOUR .
TABLEAU DE M. GREUZE .
L'ASTRI ' ASTRE brillant du jour ne paroît point encore :
A peine Philomèle a falué l'aurore ,
Que , me laiffant guider à fa douce clarté ,
J'ai fuivi les fentiers de ce bois écarté .
C'est ici , je le fens , le célefte boccage
Où le dieu de Mirtil attend mon pur hommage ,
Où Mirtil m'a prédit que le plus grand bonheur
Deviendroic à l'inftant le prix de ma ferveur.
Nos coeurs font , pour les dieux , les plus beaux
facrifices ;
Mais de nos prés fleuris j'y joindrai les prémices ,
Le myrthe , les parfums , mes oifeaux les plus
chers.
L'encens brûle , & déja s'élève dans les airs ,
Trop foible image , hélas ! du feu qui me dévore !
Ces vêtemens légers me furchargent encore ;
Lorfque devant l'Amour on fléchit les genoux ,
Tous ces vains ornemens ne font plus faits pour
1
nous .
Grand Dieu tu vois Zélis dans ton augufte
temple ;
Son oeil , avec plaisir , te cherche , té contemple
E v
10 MERCURE
DE FRANCE.
Et fon coeur , pénétré de ton aſpect charmant
S'élance jufqu'à toi dans ſon raviſſement.
Jeune , fimple , ingénue , & m'ignorant moimême
,
A peine je connois ton nom , ton rang fuprême ;
Je fais confufément que ton empire eft doux ,.
Mais qu'il faut fe garder d'exciter ton courroux ::
Rien ne peut échapper à ta toute - puiffance .
Daphné , pour fon malheur , éprouva ta vengeance,,
Je le fais ; mais comment put-elle t'offenſer ?
Moi , je ne voudrois pas feulement y penſer !
Qui peut , aimable enfant , te refufer pour maître
Hélas ! de ta bonté j'attends un nouvel être .
Pour un mal inconnu qui conſume mes jours ,
Mirtil m'a confeillé d'implorer ton fecours.
Ce mal eft dans mon âme , il l'agite fans ceffe ::
Depuis que pour Mirtil l'amitié m'intéreffe ,
Ma première gaîté s'eft changée en langueur ;
Des mouvemens plus vifs font palpiter mon coeur....
F'ignore fi Mirtil reffent le même trouble ,
Mais c'eft auprès de lui que mon accès redouble.
Je repoulle, en tremblant, fa main qui me pourfuit;:
Pour peu qu'elle me touche , un friffon me faifit ::
Le feu , comme un éclair , s'allume dans mes
veines....
Ce berger feroit - il la fource de mes peines ??
Eft -il mon ennemi ? voudroit-il me trahir ?
Dois -je l'aimer encor , ou dois - je le hair ?
Amour , daigne éclairer ma timide jeuneffe ,
Et contre le cruel protége ma foibleſſe .......
FEVRIER 1768 : II
Le cruel ! ... qu'ai-je dit ? s'il eft coupable , hélas !
Fais-lui plaindre mes maux, mais ne l'en punis pas.
Quand je le vois fouffrir, je ne fais quoi m'oppreffe;
S'il étoit malheureux , j'en mourrois de trifteffe
Je te peins mal peut - être un état douloureux ,
Mais tu n'as pas befoin de mes foibles aveux ;
Un coeur , tel que le mien , parle quand il foupire,
Et tu fais mieux que moi ce qu'il voudroit te dire.
Mais quel bruit imprévu ! ... quel mortel indifcret:
Vient troubler de ce lieu le mystère ſecret ?
On approche... je tremble ainfi que le feuillage !....
Si Mirtil eût ofé me fuivre en ce boccage ,
Amour , fouffrirois -tu que le traître aujourd'hui? ...
Non , tu me défendrois fans doute contre lui ;
Sous tes yeux , à tes pieds , puis -je le craindre
encore ?
Ton regard me raffure ; & mon coeur , qui t'adore,.
Se livre entre tes bras qui s'étendent ſur moi ,
Et femblent couronner un être tout à toi.
Je vais donc t'immoler mes tendres tourterelles :
Tu me vois , s'il le faut , prête à mourir commet
elles.
C'est ma prière enfin , c'eft le voeu de mon coeur :
Mourir à tes autels eft fans doute un bonheur !!
Par Mde ***
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE .
L'AMITIÉ.
VERS adreffés à Mlles JULIE F.... &
EMMANUELLE B....
D VIN
IVINITÉ fimple & naïve ,
Qu'on recherche & qu'on méconnoít ,
Dans quel temple , fur quelle rive
Pourrois- je , d'une voix plaintive ,
Te rendre un hommage fecret ?
Qu'elle est donc ta fombre retraite ,
Conduis-y mes foibles regards.
Mais quel fpectacle ici m'arrêté ! ...
C'eſt elle , je la vois qui couronne les arts *.
Chafte amitié , nymphe chérie
D'Emmanuelle & de Julie ,
Je te vois orner le féjour ;
Tu fais le charme de leur vie ,
Et tu ne cèdes rien aux plaifirs de l'amour,
O vous le modèle des grâces ,
Objets charmans ,
Qui , fur vos traces ,
Enchaînez mille amans ;
Ces Demoifelles réuniſſent beaucoup de talens .
FEVRIER 1768. 13
A cet aimable dieu ne foyez point rebelles .
Lorſque de les attraits vous avez la moitié ,
Ah ! fans troubler vos coeurs fidèles ,
Vous pouvez réunir l'amour & l'amitié.
Par M. MOLINE.
VERS au bas du portrait de M. B * * *.
DE S. G ***
ENFANT du Goût & du Génie ,
Il nâquit au Sacré Vallon ,
Et fut de Terpsichore émule & nourriffon .
Rival du dieu de l'harmonie ,
S'il eût à la mufique uni la poćfie ,
On l'auroit pris pour Apollon.
Par le même.
1
14 MERCURE DE FRANCE.
L'AMOUR ET LA JALOUSIE
CONTE GREC.
L'AMOUR exilé de l'olimpe , vouloit fe
choisir un compagnon pour voyager avec
lui pendant le temps qu'il comptoit refter
fur la terre; il en parloit inutilement à tous
les dieux. Tous , mécontents de lui
l'éconduifoient. Il s'adreffa à Junon . Cette
déeffe cherchoit depuis long -temps à fe
venger d'un ennemi , qui fouvent avoit
engagé le maître du tonnerre dans des
aventures qui avoient fort déplu à la bonne
dame. Elle avoit depuis peu perdu par les
trahifon de l'Amour ce fameux Argus
qu'elle avoit commis pour veiller fur la
conduite de fon volage époux. Junon , qui
vit le moment favorable pour fa vengeance,
feignit d'entrer dans les peines du petit dieu
& lui dit qu'elle vouloit lui choisir une
compagne. Elle defcendit aux enfers , &
alla chercher la Jaloufie , dont elle éprouvoit
elle -même la puiffance. Elle trouva cette
horrible déeffe dans un antre affreux ; mille
oifeaux horribles voltigeoient autour de
fa tête , en bourdonnant des fons mal arti-
>
FEVRIER 1768 IS
culés , & d'un fens inintelligible ; tout
autour d'elle étoient les foucis inquiets ;
plus loin la mélancolie, & la rage fe tenoient
de bout devant elle ; les foupçons armés
de pointes aiguës en perçoient la miférable
déeffe ; fur fes lèvres livides régnoient la
mort & la douleur ; dans fes joues creufes
habitoient la terreur & la crainte. Junonj
à ce fpectacle , ne put s'empêcher de frémir;
mais ayant befoin de la déeffe , elle lui
communiqua le projet qu'elle avoit formé..
L'olimpe affemblé , lui dit - elle , vient
d'exiler fur la terre l'Amour ; il a vainement
cherché parmi les dieux quelqu'un
qui voulût l'accompagner dans fa difgrace.
Il eft venu fe plaindre enfin à moi de leurs
refus ; j'ai feint d'entrer dans fes peines:
pour pouvoir mieux me venger. Je veux
que les mortels le déteſtent autant que je
le fais , & qu'il ne trouve parmi les hommes
que haine & mépris. Quittez votre demeure
, armez-vous de toutes vos fureurs
& faites- les entrer dans le coeur des hu
mains que ce traître percera mais pour :
que l'Amour ne vous reconnoiffe pas ,
je vais changer vos traits , & je vous préfenterai
à lui comme une compagne
aimable. La déeffe vouloit être obéie..
Auffi la jaloufie , fans repliquer , prépara
tout pour fon départ , & fuivic
16 MERCURE DE FRANCE.
Junon qui l'avoit fi parfaitement changée
que tous les dieux de l'olimpe , excepté
Jupiter , la méconnurent. Le fouverain des
dieux fourit de la vengeance de Junon ;
mais ne voulant point la fâcher , il crut
devoir la laiffer faire , ſe réſervant de réparer
un jour les torts de fon époufe . Junon,
ayant appellé l'Amour , avec un fouris
affecté voilà , dit- elle , la compagne que
je vous ai choifie ; regardez ces traits , elle
ne cède en rien à vos plus aimables déeffes
; elle adoucira fans doute l'amertume
de votre exil ; elle vous accompagnera ,
fuivant mes ordres , dans tous les voyages
que vous ferez fur la terre. L'Amour, reconnoiffant
, remercia Junon d'une façon fi
tendre que la déeffe ne put s'empêcher
d'en être émue ; elle ne fut pas même à
l'abri d'un trait de flamme qu'il lui imprima
, en colant fa bouche fur fa main
on dit même qu'il s'accrut au point que
fi Jupiter n'eût lancé fes foudres contre
le téméraire Ixion , & ne l'eût précipitédans
la nuit du tartare , la couche du plus
grand des dieux eût peut-être été mal
refpectée. L'Amour , après ce beau coup ,
obéiffant à l'arrêt irrévocable des dieux
;
quitta l'olimpe , faivi de fa compagne ,
& lui demanda de quel côté il devoit
tourner fes
pas. La Jaloufie , après avoir
FEVRIER 1768 . 17
jetté les yeux fur le globe terreftre , perfuada
à l'Amour de commencer fon voyage
par l'Italie. Cette maligne déeffe , qui
fçavoit que les habitans de ces heureux
climats étoient plus propres qu'aucuns
autres au projet de vengeance de Junon ,
lui vanta les beautés du pays , & l'Amour
fe laiffa conduire : allons , dit- il , volons
de ce côté , je veux rendre tous les Italiens
heureux ; je veux que les mortels , à
force de les combler de mes bienfaits ,
m'adorent fans ceffe , qu'ils m'élèvent
par- tout des temples , & que l'olimpe foit
jaloux de ma gloire. La maligne déeffe ,
feignant d'approuver fon projet , lui dit
que le moyen le plus für d'y réuffir étoit
d'exercer fa puiffance fur tous les mortels ,
& qu'il n'étoit point de plus grand bonheur
que celui d'aimer & d'être aimé .
L'Amour alors attaque par - tout les humains
, lance par tout fes traits , fe
foumet enfin tous les coeurs ; mais la
Jaloufie , de fon fouffle infernal , les
empoifonne. Bientôt , au lieu de la douce
intelligence qui régnoit entre les amans ,
on ne voit plus chez eux que les foupçons
, les querelles , la fureur & la rage ,
& au lieu de chanter l'Amour tous
les coeurs le maudiffent. Ce dieu furpris
des fureurs qu'il voit par- tout , ne fçait
·
18 MERCURE DE FRANCE.
plus que penfer , & va confulter fa com
pagne. Quittons promptement ce pays ,
lui dit-elle , ces peuples font indignes de
vos bienfaits , laiffons- les à leurs fureurs ,
& portons nos pas vers l'Ibérie . L'Amour
la fuivit ; la Jaloufie y exerça fes talens
encore avec plus de cruauté qu'en Italie.
Elle fe gliffa dans tous les coeurs bleffés par
l'Amour , & y prit toutes les formes horribles
dont elle eft capable . Elle conduifit
enfuire le dieu dans l'Afie ; elle défola
ces contrées ; on vit de tous côtés s'élever
des prifons magnifiques où la beauté vécut
languiffante & dans la captivité ; de tous
côtés l'Amour entendit détefter fa puiffance
; & au lieu de faire le bonheur des
mortels , i les vit tous fe plaindre de
leur malheur. Le dieu piqué , & foupçonnant
les hommes d'ingratitude , étoit
tenté de les abandonner , tandis que Junon
s'applaudiffoit de fa vengeance ; lorfque
le maître des dieux , fenfible au malheur
des humains , rappella l'Amour dans l'olimpe
, & lui dit : Junon & les autres
dieux font affez vengés ; mais les mortels.
ne peuvent être heureux , tandis que vous
ferez accompagné par la Jaloufie. C'eſt
cette infernale déeffe qui , pour plaire à
Junon, vous a fuivi, fous des traits aimables:
& dont vous n'avez pu vous méfier ; mais
FEVRIER 1768. ་ 9
je vais vous venger autant qu'il eft en
moi. A ces mots , accablée de la foudre du
maître des dieux , la Jaloufie fut précipitée
dans l'abîme . L'Amour fe mit à pleurer
de rage & de douleur , & pria Jupiter
de réparer les maux dont Junon étoit
la caufe. Mon fils , répondit - il , vous
fçavez qu'il ne m'eft pas poffible de
changer les arrêts du deftin , & que je ne
puis détruire ce que Junon a fait. Mais
fi la Jaloufie a laiffé fon fouffle infecté fur
la terre , les feuls mortels qui méprifoient
votre puiffance en reffentiront les effets.
Depuis votre départ j'ai donné naiſſance
à une déeffe qu'on nomme Senfibilité.
C'est elle qui déformais vous accompagnera
; les amantes fidèles la chercheront
dans leurs amants , & tâcheront de la
faire naître dans leur coeur : elle n'aura jamais
les fureurs de la Jaloufie ; les coquettes
lui en donneront pourtant le nem. L'Amour
remercia Jupiter , & réfolut de détruire
les maux caufés par la Jaloufie. Mais fon
poifon étoit fi violent , que les peuples qui
en avoient été infectés ne purent jamais
obtenir une parfaite guérifon. L'Amour
prit fon parti ; il fit effai de la Senfibilité,
& reconnut que fouvent elle lui rendoit
fon empire dans un coeur prêt à le quitter.
Il réfolut dès- lors de ne la plus abandonner,
20 MERCURE DE FRANCE.
& ils fe font fi bien trouvés de cette alliance ,
que lorfque l'Amour depuis ce temps à
bleffé quelques mortels , fi la Senfibilité
n'a pas été de la partie , ſi l'amante n'à
pu par une legère coquetterie la faire naîtrė
dans le coeur de fon berger , bientôt cette
délicate déeffe a pris congé de fon jeune
allié.
MADRIGAL à Mde DE ** . fous le nom
de ROSINE .
J'AVOIS juré de vous être fidelle ,
De vous aimer jufqu'au dernier foupir.
Trompeur ferment injuftice cruelle ,
Si vous voulez ! ... que je ne puis tenir.
J'ai vu Rofine , & Rofine eft jolie.
Parler , regard , tout en elle eft fi doux....
Adieu vous dis , ô ma philofophie !
Car les beaux yeux m'en ont plus dit que vous.
M. COST ARD , fils.
FEVRIER 1768. 21
STANCES fur la mort de mon Ami
Bo1ois fombre , noirs cyprès , impénétrable
ombrage ,
Où n'a jamais brillé la lumière du jour ;
Vafte nuit qui , régnant fous cet épais feuillage ,
De l'éternelle nuit me peignez le féjour.
Rochers qui , fufpendus au fein de ces retraites
Semblez de fiers géans habitans des déferts ;
Des menaces du fort lugubres interprètes ,
Oifeaux qui redoublez vos funèbres concerts.
Plaine aride où je vois expirer la nature ,
Ruiffeaux qui defcendez du front de ces côteaux
Vers des gouffres fans fond , des marais fans culture
,
Et leur portez en vain le tribut de vos eaux,
Des plus triftes objets effrayant aſſemblage ,
C'est vous qu'en ce moment implore ma douleur ;
Parlez-moi de la mort , tracez- moi fon image ,
De ſes traits à mes yeux peignez toute l'horreur,
Que la mélancolie & la trifteffe amère
Déformais dans mon âme entretiennent le deuil ;
Qu'égaré déformais dans ce lieu folitaire ,
Tout m'y femble obfcurci par la nuit du cercueil,
22 MERCURE DE FRANCE.
Mon ami ne vit plus .... Dieu puillant , je t'implore !
Change , change à mes cris tes rigoureuſes loix.
Qu'il vive , ou que du moins fon ombre puiffe
encore
Entendre mes foupirs & répondre à ma voix.
Flattenfe illufion , qui foulageois mes peines
Songe aimable fuivi du plus triſte réveil ;
Sévère éternité , tes invifibles chaînes
Le retiennent plongé dans un profond fommeil.
Du moins fi du deftin l'implacable miniſtre ,
Préparant par degrés fes poifons deftructeurs ,
Et t'annonçant , ami , fon approche finiftre ,
En terminant ta vie , eût fini tes douleurs !....
Mais , avant que la mort vînt fermer ta paupière ,
Rien n'avoit altéré le repos de tes jours ;
Des roſes du plaifir tu ſemois ta carrière ;
Le fpectacle du monde en égayoit le cours.
L'heure fonne , & foudain l'impénétrable toile
Couvre à jamais ces jeux dont ton coeur fut épris ;
A jamais , car la mort ne lève plus fon voile ,
Dès que fes froides mains ont glacé nos efprits.
Eh ! qu'importe , après tout , que fon ombre cruelle
Du monde à tes regards obſcurciffe les traits ?
Un calme inaltérable , une paix éternelle ,
Eteignant tes defirs , préviennent tes regrets,
FEVRIER 1768 . 23
Mais , que dis-je ? ah ! bientôt la même deftinée
Va peut-être fur moi faire couler des pleurs.
A la mort , en naiſſant , victime condamnée ,
J'exciterai bientôt de femblables douleurs .
Un jour aura compris toute mon exiſtence.
Déja s'eft envolé fon rapide matin :
Le midi n'eft qu'un point , & du foir , qui s'avance,
Peut-être que la nuit n'attendra pas la fin.
C'est ainsi que du temps l'éternité le joue.
C'eſt ainfi que fe meut , fous fes puiffantes mains ,
Des fiècles enchaînés l'infatigable roue ,
Par qui font emportés nos fragiles deftins.
Mer qu'on ne peut fonder ! océan fans rivages ;
Source antique de tout , & de tout le tombeau
Qui formant à la fois & brifant tes ouvrages
Aux cendres d'un foleil en allume un nouveau.
Infinité , dis-nous quelles font tes limites ?
L'avenir , le paffé , pour toi tout eft préfent.
Fille de l'Eternel , les loix qu'il t'a preſcrites
Des mondes font un point , des fiècles un moment ,
Leur fcène variée inceffamment s'efface :
D'une image détruite une autre fuit les pas :
D'un univers en poudre un autre prend la place ;
Ils paffent , tu les vois , & ne les comptes pas.
24
MERCURE DE FRANCE.
"
Ne vous plaignez donc plus de cette loi ſévère ;
Êtres que font mouvoir de fi foibles refforts ;
Subiffez , fans murmure , un arrêt néceſſaire
Contre qui vous feriez d'inutiles efforts .
Mais , hélas aux rigueurs d'un fort inévitable ,
J'oppoſe vainement cette trifte raiſon :
La douleur qui me ronge eft un mal incurable :
Mon coeur , mon propre coeur en aigrit le poiſon ,
Lorfque de l'amitié la mort brife les chaînes ,
Pour l'ami qui n'eft plus le coup eft moins affreux
Au féjour qu'il habite on ignore les peines ,
Et celui qui furvit eft le plus malheureux.
D. B. Capitaine au Régiment de L. M,
FRAGMENS
FEVRIER 1768.
FRAGMENS d'une épître à un Critique
qui déplore la perte du Goût , du Génie
& des Maurs .
SI , guidé par le feul caprice ',
Un Critique , avec injuſtice ,
Blâme , déchire un bon écrit ;
C'eft que de gens n'ont pour efprit
Que jaloufie & que malice .
Mais , pour critiquer fainement ,
Il faut avoir du jagement ,
Savoir connoître la nature ,
Un efprit jufte , un fentiment
Dont la touche foit toujours fûre ,
Et prononce conféquemment .
Vous critiquez avec outrance .
Selon vous il n'eft plus en France
Qu'un peuple de légers auteurs ,
Que des efprits dont les froideurs
Vous font craindre la décadence
Du goût , du génie & des coeurs ?
Le temps de la belle nature
Eft aujourd'hui , fera demain :
Il étoit du temps d'Epicure ,
De Cicéron & de Cotin.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Chaque fiècle a produit des hommes,
Il en eft au temps où nous fommes ;
Mais le nombre en eft fort petit :
Car de tout temps la race humaine
A produit , fans beaucoup de peine ,
Plus de fots que de gens d'efprit .
Voilà pourquoi les fatyriques
Ont toujours trouvé des fujets ,
Et que les plus mordans critiques
N'ont pu tarir tous les objets .
C'eft auffi la raison , fans doute ,
Qui fait qu'on a , dans tous les tems
Critiqué les oeuvres , les gens ,
Souvent même fans y voir goute.
Chacun veut avoir de l'efprit ,
Et prétend juger d'un ouvrage ;
Mais l'infenfé , plus que le fage ,
Se déchaîne contre un écrit .
L'un croit qu'avec une ironie ,
Il fera briller fon génie ;
Ou que , fur un propos plaifant ,
Faifant rouler la raillerie ,
On le trouve divertiffant ,
Quand il montre fon ineptie,
L'autre juge plus mûrement ;
Ce n'eft jamais par la faillie
FEVRIER 1768. 27
Qu'il établit fon jugement ;
Guidé par la philofophie ,
Jamais le venin de l'envie
Ne trouble fon difcernement ;
Et , s'il pardonne à la folie ,
Il condamne l'emportement.
De tout ceci je dois conclure
Que , malgré tout votre murmure ,
Pour le coup vous n'y voyez rien ,
Ou que vous n'y voyez pas bien.
Horace étoit dans l'opulence ,
Voltaire eft riche , & , cependant ,
Aucun d'eux n'a , dans l'indolence ,
Endormi fon heureux talent .
Ainfi qu'eux , combien , dans la France ;
Etant fort loin de l'indigence ,
Mériteroient le nom de grand !
Sur ce , croyez-moi , je vous prie ;
Une critique un peu polie
Peut mériter , à fon auteur ,
De trouver un approbateur,
Mais foit ou qu'on fronde ou qu'on crie
N'affectons jamais la manie
De trouver des défauts en tout.
Ce qu'on prend pour une faillie ,
N'eft fouvent qu'un défaut de goût.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
EXEMPLE DE JUSTICE TURQUE.
UN Marchand Mercier de Smyrne ,
avoit un fils qui , après avoir profité du
peu d'éducation que permet le pays , étoit
parvenu au pofte de Naïb , c'est - à - dire
de Lieutenant du Cadi , & dont le principal
devoir étoit de veiller fur les poids
& mefures dont les marchands ufent dans
le commerce.
Un jour que cet Officier faifoit fa
ronde ordinaire ; certains voifins du vieux.
Mercier , qui connoiffoient depuis longtemps
fon peu de bonne foi , l'avertirent
de fe précautionner contre cette vifite &
de fonger à écarter , ou à changer fes
balances.
Mais le vieux pécheur , comptant que
l'Infpecteur étant fon fils , n'oferoit l'expofer
à l'ignominie d'un affront public
bien loin de tenir compte de l'avis , fe
contenta de rire au nez de fes voiſins ,
& attendit tranquillement le Lieutenant
du Cadi à la porte de fa boutique.
Le Naïd , qui connoiffoit depuis longtemps
fon père , & qui l'avoit en vain plus
d'une fois averti de changer de conduite ,
FEVRIER 1768. 29
avoit enfin pris le parti d'en faire un
exemple.
Bon-homme , ( lui dit - il , en arrivant
à fa porte ) apportez nous & vos balances
& vos poids : il faut qu'ils foient publiquement
examinés.
Le vieux Mercier en fe mettant à
rire de nouveau , pria fon fils de paffer
outre , & de venir , à fon retour , dîner
chez lui.
Non , lui dit gravement l'Officier :
voyons d'abord fi vous êtes en règle . Que
l'on m'apporte ici , dans le moment , fes
poids & fes balances .
Le père , après avoir vu brifer ces effets
comme frauduleux , croyoit en être quitte ,
& paroifoit déja s'en confoler ; lorfque
le Naib non- feulement le condamna à
une amende de so piaftres , mais à recevoir
autant de coups de bâtons fur la plante
des pieds .
Tout fut exécuté dans le moment ; après
quoi le Naïb , en defcendant de fa monture
, & en fe précipitant aux pieds du
Marchand : mon père , lui dit- il , en pleurant
, j'ai rempli mon devoir envers mon
Dieu , envers mon Souverain , mon pays
& l'emploi que j'occupe ! Permettez maintenant
que je rende ce que je dois à mon
Bij
30 MERCURE
DE FRANCE.
père ! La Juftice eft aveugle , c'eft la main
de Dieu fur la terre , elle méconnoît les
parens. Vous l'aviez offenfée ; un' autre
vous en eût puni ; je fuis fâché que ce foit
moi mais mon devoir étoit ma loi fuprême.
Soyez plus jufte , à l'avenir ; &
loin de le blâmer , plaignez un fils que
vous avez forcé d'être fi cruel envers vous.
Cela dit , il remonta à cheval & continua
fa tournée à travers les acclamations
du peuple .
Le Sultan , qui en fut informé , l'éleva
au pofte de Cadi , d'où par degrés il parvint
à la dignité de Mufti , que perfonne
( dit - on ) n'illuſtra jamais plus que lui .
D. L. P.
FEVRIER 1768. 31
EPITRE à M. DE ......
C'EST ' EST aujourd'hui le jour de l'an ,
Jour de fólie & de dépense ;.
Où chaque homme , vrai charlatan ,
S'exprime autrement qu'il ne penſe ;
Où , d'un ufage trop conftant ,
Chez le peuple inconftant de France ,
Suivant le code extravagant ,
L'on peut mentir en confcience ,
Aller fe voir en fe fuyant ,
Et fe cherchant en apparence ,
S'embraffer en fe déteftant.
L'on fait des voeux par bienféance ;
J'en fais pour toi par fentiment ,
Et na tendrelle me difpenfe
De mentir dans un compliment.
Sache toujours à la prudence
Allier l'amabilité ,
Et pofféder l'art fi goûté ,
De folâtrer avec décence ,
De raiſonner avec gaieté ,
D'être favant fans vanité ,
Et de briller fans fuffifance .
Puife , dans l'entretien de l'immortel Piron ,
Cette fleur d'agrément , ce décent badinage ,
B iv
32 MERCURE
DE FRANCE
Qui déride le front du fage ,
Et voit foûrire la raifon.
De mes voeux préfente l'hommage
A ce Neftor de l'Hélicon .
Que fon imagination.
Change en printemps l'automne de fon âge.
Que de l'art de rimer la douce illufion ,
Séduife encor les fens de cet Anacréon ,
Qui fait à la fageffe allier la folie ,
Qui verfe à pleines mains les fleurs de l'enjoûment
,
Qui réunit l'éclair de la faillie
Et la foudre du fentiment.
Loin de ... .. & de l'envie ,
Qu'il jouiffe long- temps des douceurs de la vie ;
Que le Plaifir file ſes jours ,
Et que la Parque les oublie .
Si je finis fitôt ma litanie ,
Tu m'excuferas aifément ;
Il me faut , en cérémonie ,
Aller géométriquement
Dans mon immenfe voisinage ,
Prodiguer le pompeux hommage
D'un infipide compliment.
Je vais , puifqu'il le faut , de fouhaits fymétri
ques ,
Accabler méthodiquement
Des perfonnages léchargiques ,
Qui me paieront du même argent ;
FEVRIER 1768 .
33
Et , pour fuivre la politeſſe ,
Renonçant à la bonne foi ,
Je cours feindre pour eux une vive tendreffe ,
Que je fens , cher ami , pour Piron & pour toi
Par M. DE.......
LA ROSE ET L'ETOURNEA U.
FABLE à Mde la P... D'H.... après fa
petite-vérole .
L'ALAIMABLE fille du printemps ,
La Rofe à qui tout rend hommage ,
Vit , au nombre de fes amans
Un Etourneau du voisinage .
Sans regret il avoit quitté
>
De fes frères la troupe errante ,
Pour ranger fon âme inconftante
Sous l'empire de la beauté.
Perché fur un buiffon d'épine ,
Où la Rofe tenoit fa cour ,
Il ne ceffoit , à fa voiſine ,
De jurer un fidèle amour.
Mille aurres amans , lui dit- elle ,
Chaque jour m'en jurent autant :
Mais , fi je cellois d'être belle ,
Aucun d'eux ne feroit conftant.
By
34
MERCURE DE FRANCE.
Ah dit l'oifeau , vous verriez naître
En moi des feux toujours nouveaux ;
J'ofe en prendre à témoin le maître
Des roles & des étourneaux.
Le petit Dieu , dans fa volée ,
Entendit faire ce ferment ;
Ilint fon fouffle un moment
Et la nature fut gelée.
La rofe en perdit fes appas ;
Son éclat , fa fraîcheur pafsèrent :
Zéphirs , papillons délogèrent ,
L'Etourneau ne délogea pas.
Calmez , lui dit- il , vos alarmes ;
Si mon coeur fuffit à vos voeux ,
Il vous refte bien plus de charmes
Qu'il n'en faut pour me rendre heureux .
Sans faire une épreuve nouvelle ,
L'Amour , étonné du fuccès ,
A la fleur rendit fes attraits ,
Et l'oifeau feul fut aimé d'elle .
De la Rofe facilement
On devine la reffemblance :
C'est moi qui fuis l'oifeau conftant ,
Mais je n'ai pas fe récompenfe.
FEVRIER 1768.
35
AVIS AUX ROSE S.
ROSES , gardez vos agrémens ,
Et craignez pourtant qu'il ne gèle ;
Les étourneaux peuplent nos champs ,
Je n'en vois qu'un qui fuit fidèle .
ENVOI à M. L. P. D. C.
Doux jeux de ma veine légère ,
Vous paroîtrez dans quelques jours
A la plus aimable des Cours.
Dites au Prince qui l'éclaire :
On nous forma pour les amours ;
Au dieu du goût puiffions-nous plaire !
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS chantés par Mlle DE MONTM****.
à Mde la Comteſſe , ſa mère , le jour
de fa fête. Sur l'air : J'aime une ingrate
beauté , &c.
S₁
CHANSON.
I quelque talent flatteur
Avoit été mon partage ;
Pour vous mon fenfible coeur
En eût fait fouvent ufage.
Prompte à vous exprimer
Mon zèle & ma tendreffe ,
Vous voir & vous aimer
Eft ce qui m'intéreffe.
Chacun fait quelle eft pour vous
Ma vive reconnoiffance ;
Le jour m'eft d'autant plus doux ,
Que je vous dois la naiffance.
Vous joignez aux bontés
D'une mère chérie ,
Les rares qualités
De la meilleure amie.
Dès que je ne vous vois pas ,
Je ne fuis plus à moi- même.
FEVRIER 1768. 37
Me ferrez - vous dans vos bras ,
Je fens un plaifir extrême.
Je jouis chaque jour
D'un bien fi defirable ;
Je doute que l'amour
Ait rien de comparable.
Cet époux tendre & charmant ,
De vos yeux digne conquête ,
Viendroit de fon Régiment
Pour célébrer votre fête ;
Mais un Montm ....
A ce que dit l'hiftoire ,
Et Mars en juge ainſi ,
Quitte tout pour la gloire,
En ce jour où de Louis ,
Nous fêtons l'apothéose ,
J'ai les fens tout réjouis
En vous offrant une rofe.
La fleur , fur votre fein ,
Paffera la journée ,
Et tiendra de ma main
Sa belle deſtinée.
Ma roſe doit avoir peur
Que votre époux ne revienne ;
A la place de ma fleur ,
Il voudroit mettre la fienne,
38 MERCURE
DE FRANCE
,
Il faudroit bien céder
Au Colonel aimable .
Pourrions-nous l'en gronder ?
La faute eft pardonnable.
LE CLERC DE MONTMERC1.
EPIGRAMME.
DAMON n'a rien ; mais il poſſédera
Bientôt , dit-il , une très- groffe fomme.
Bientôt il la diffipera . . . ...
Ce qui fait que Damon fera
Toujours un très- pauvre homme .
Par M. FRÉMY.
IMPROMPTU.
IRIS RIS , pour plaire davantage ,
Confultez moins votre miroir.
Vous êtes bien ; mais fon fréquent ufage
Vous apprend trop à le favoir.
Par le même.
FEVRIER 1768. 39
TRAIT HISTORIQUE REMARQUABLE.
TRADUCTION libre de l'anglois de M.
GROSE , dans fon Voyage des Indes
Orientales .
UN habitant des bords du Gange , avoit
une très - belle femme , qu'il aimoit tendrement
& dont il étoit aimé de même.
Un matin , que fuivant fa coutume , elle
alloit puifer de l'eau au fleuve , un des
principaux Officiers du grand Mogol , que
le halard avoit conduit fur cette route
épris de fa beauté & cédant à l'impétuofité
des fentimens qu'elle lui infpiroit , defcendit
tout-à- coup de cheval , la mit en
travers fur la felle , y remonta lui - même ,
& peu fenfible aux cris que jettoit cette
infortunée , difparut bientôt avec fa proye.
Gango ( c'eſt le nom de l'époux ) trèsinquiet
de fa chère Dyrné , courut aux
bords du fleuve , la chercha vainement ;
& après avoir paffé le jour entier fans en
apprendre de nouvelles , revint le foir
chez lui , dans l'efpoir de l'y retrouver.
On peut juger de tout l'excès de fa douleur ,
lorfqu'il vit ce dernier efpoir trahi !
40 MERCURE DE FRANCE.
Après l'avoir attendue quelques jours ,
le chagrin s'empara de fon âme , au point
que peu fenfible à la perte de fa fortune
il· prit l'habit des Gioghis * , & jura de ne
rentrer dans fa maifon que lorfqu'il auroit
retrouvé fon époufe.
Tandis qu'il parcouroit ainfi les vaftes
Etats du Mogol , le raviffeur qui , dès fon
arrivée à l'une de fes maifons de campagne
avec Dyrné , en avoit d'abord
obtenu tout ce que ne craint point d'arracher
la violence , & qui depuis deux
ans , en avoit même eu deux enfans ,
crut enfinpouvoir fe relâcher de l'extrême
rigueur qu'il employoit pour prévenir fa
fuite , & la rendre inacceffible à toutes les
recherches . Son but étoit de l'accoutumer
infenfiblement à lui ; & en partant de
cette idée , fa complaifance s'étoit accrue
au point de permettre à Dyrné de fe promener
quelquefois dans fes jardins .
Un jour qu'elle y rêvoit à fes malheurs
& s'occuppoit de ceux d'un époux dont
elle étoit fûre d'être aimée ; la voix d'un
mendiant qui , aux dehors des murs , imploroit
la charité des paffans , vint toutà-
coup frapper & fon oreille & fon coeur ;
& Dyrné , malgré fon trouble & fa furprife
, après l'avoir écoutée plus attentive-
(1 ) Efpèce de Religieux errans dans le Mogol
FEVRIER 1768. 4Y
ment , ne douta plus que ce ne fût celle
de fon mari. Cédant alors à la vivacité
des tranfports qui l'agitoient , Dyrné vole
à la porte qui donnoit fur la campagne ,
& à travers le trou de la ferrure , appelle
à grands cris fon époux. Celui - ci , également
frappé des accens d'une voix qui
lui étoit toujours préfente , accourt en
tremblant de furprife & de joie à la porte
d'où partoient les cris ; & les deux époux
font bientôt convaincus de la réalité du
hafard qui vient de les faire fi heureuſement
fe rencontrer.
Elle lui raconta fon aventure, lui peignit
l'innocence de fa conduite , tout ce qu'elle
avoit eu à fouffrir , combien elle gémiffoit
des horreurs de fa condition , & finit par
le fupplier de l'aider à brifer fes fers
la mettre en état de retourner vivre
pour
avec lui.
A ce cruel récit , l'époux n'eut qu'un
objection à faire. Il lui rappella , en pleurant
, les loix auffi rigoureufes qu'inviolables
de leur religion qui , après ce que fa
femme avoit , quoique involontairement ,
éprouvé , ne leur permettoient plus de vivre
enfemble comme époux , ni même d'avoir
à l'avenir entre eux aucune eſpèce de
commerce .
Quelle fituation que celle de ces deux
42 MERCURE DE FRANCE.
infortunés , également amoureux l'un de
l'autre , également défefpérés de n'entrevoir
aucuns moyens de lever les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs défirs !
Après s'être long - temps confultés ,
après beaucoup de larmes répandues ; l'époufe
tout-à-coup fe rappella que le fameux
temple de Jaggernaut , où le Grand-
Prêtre du Mogol faifoit fa réfidence
n'étoit qu'à deux journées de - là . Vas y
( s'écrie -t - elle ) cher époux ! vas confulter
les oracles de nos dieux ; peut-être que
l'humanité pourra leur infpirer quelque
adouciffement à notre fort , quelques conditions
au moyen defquelles il nous fera
permis de refferrer de nouveau nos liens.
Quant à moi , cher Gango , duffé -je , pour
me revoir à toi , être expofée aux plus
affreux tourmens ; cours , vole , & furtout
ne crains pas de me les annoncer ,
car je fuis prête à les fubir pour te prouver
& ma tendreffe & ma fidélité .
Gango , pénétré d'admiration pour fa
femme , entreprit le voyage , revint quelques
jours après avec la réponſe des
Prêtres ; & le ton dont il parla à fa Dyrné
étoit feul capable de la préparer à tout
ce qu'elle pouvoit craindre de plus funeſte.
Il voulut en vain fe difpenfer de lui
rien apprendre ; Dyrné le preffa de façon ,
FEVRIER 1768. 43
que cédant enfin à fes inftances : tu peux
me fuivre , ( lui dit- il ) mais le Grand-
Prêtre exige que tu lui amènes les deux
enfans dont le raviffeur t'a fait mère .
Mes enfans ? ... Dieux ! qu'en prétend - il
faire ? - je l'ignore ; mais il le faut , ou
pour jamais nous fommes féparés. Mais
que crains-tu pour ces enfans ? Doivent- ils
t'être chers ? Dois- tu les regarder comme
les tiens ? Ah ! quelque odieux qu'ils
me foient , en fuis-je moins leur mère ?
& puis- je me réfoudre à les livrer moimême
au fort que fans doute leur prépare
le Grand- Prêtre ? - Il le faut cependant ,
ou je te dis un éternel adieu.
-
Gango s'éloignoit en effet , lorfque
Dyrné le rappella , & après un long &
douloureux combat entre l'amour maternei
& celui qu'elle avoit pour fon époux :
promets moi , du moins ( lui dit - elle ,
en fanglottant , ) de joindre tes inftances
aux miennes , pour obtenir qu'on faffe
grace à ces deux pauvres innocens . Si tu
m'aimes , conçois les horribles terreurs que
la nature , malgré moi , doit infpirer à la
moins coupable des mères !
L'époux promit tout ce qu'elle voulut.
Dyrné , dès le lendemain , fortit de chez
le raviffeur , avec fes deux enfans , &
partit avec eux & fon mari pour le temple
44 MERCURE DE FRANCE .
de Jaggernaut , où tous les deux , en arrivant
, furent préfentés au Grand- Prêtre.
Il n'eft qu'un feul moyen ( leur dit - il )
de vous réunir l'un & l'autre , fans fcandalifer
le public , par conféquent fans itriter
les dieux. Dyrné , votre innocence
eft atteftée uniquement par vous . La preuve
en doit être publique ; & la feule que votre
époux , que nous mêmes puiflions admettre
en pareil cas , c'eft qu'oubliant en faveur
de l'amour & de l'honneur , tout ce que
vous croyez devoir à la nature , vous immoliez
vous -même les enfans que votre
malheur a fait naître .
Dyrné , mourante aux pieds du Grand-
Prêtre , embraffoit en vain fes genoux ;
Gango joignoit tout auffi vainement fes
larmes à celles de fon époufe pour le fupplier
d'adoucir la rigueur de ce funefte
jugement.
Il faut du moins une victime aux dieux
(s'écrie- t-il ) en adreffant la parole à Dyrné:
Que ce foit l'un des deux enfans , à votre
choix , ou bien dévouez - vous au fupplice
des époufes infidèles .
Gango ! ( s'écria- t - elle , en fe relevant
avec tranfport ) aurois- tu foupçonné ma
foi ? Non ! chère Dyrné ; non ! je ne
vis jamais en toi que la plus fidèle & la
plus tendre des époufes. En ce cas je
FEVRIER 1768. 45
puis accorder la nature & l'amour. Embraffe-
moi ; prens en pitié ces malheureux
enfans ; fonge qu'ils font de ta Dyrné !
fers leur de père .... Et moi , qu'on me
mène au fupplice.
Le lendemain , malgré les pleurs & les
inftances de Gango , Dyrné, dans le trifte
& pompeux appareil d'une cérémonie auffi
religieufe que folemnelle , & accompagnée
de tout le collège des Prêtres , monta d'un
pas auffi ferme que noble fur un échaffaud ,
tendu de blanc, ( 1 ) & deftiné pour fon
facrifice .
....
Gango , retenu par des Prêtres , jettoit
des cris dont tous les coeurs étoient brifés.
Déja les yeux de fon époufe étoient
bandés ; déja Dyrné , fans chanceller ,
tendoit la tête au bourreau ; le glaîve
étoit levé , le coup fatal alloit partir
Lorfque le Grand-Prêtre s'écria : c'en eft
affez les dieux & la justice font contens ; ;
les hommes doivent l'être. Dyrné ( ajoutat-
il ) le Ciel te rend à ton époux ; la pureté
de ta vertu te rend digne de lui , & fon
amour le rend digne de toi . Allez ; le
Souverain , que j'inftruirai de tout ce que
vous mériteż , fe chargera de vous venger
& de vous rendre heureux .
(2 ) C'est la couleur de deuil du Mogol.
D. L. P.
46 MERCURE
DE FRANCE
.
LE VOYAGEUR ET LE FRUIT SAUVAGE
ου
LA CAUSE DE L'INGRATITUDE.
L'HO
Fable.
'HOMME n'eft point ingrat ; il peut le devenir;
Nous-mêmes le forçons à l'être.
Ce trait vous le fera connoître ,
Et vous en fera convenir.
Un homme , un jour , faifoit voyage,
Dans un bois qu'il ne connoît pas ,
Cet homme imprudemment s'engage :
Il va , revient , retourne fur fes pas ;
Bref , il fe perd . Mon homme eft las ;
Non , cependant , que fon bagage
Lui pelat beaucoup fur les bras :
Il n'avoit rien . Mon voyageur fe couche
Au pied d'un arbre , & le voilà qui dort ,
Comme une fouche :"
Vous euffiez dit , cet homme eft mort.
Autre befoin , autre mifère !
La faim le preffe , à fon réveil.
Sommeil eft bon ; mais le, fommeil
Tranquilife & ne remplit guère ,
FEVRIER 1768 . 47
La faim lui fit ouvrir les yeux.
Il n'avoit pas là ſon potage :
Il trouve enfin un fruit ſauvage ,
Et rend mille grâces aux dieux.
Allons , dit-il , prenons courage. .
Il voit des fruits , prend fon bâton ,
Et veut gauler l'arbre s'offenfe.
A mon voifin , ( dit-il ) avec un ton
Plein d'arrogance ,
...
Que ne t'adreffes-tu ? →→→→ Végétal infolent !
Tu fus créé par la nature
Pour devenir ma nourriture ,
( Répond alors l'être penfant ; )
Sache , ami , que mon indigence
A des droits fur ton opulence.
Simple éconôme de ton bien ,
Apprend de moi que tu n'as rien
Qui ne foit pour ma fubfiftance .
Tu dois , au moins , de la reconnoiſtance
་
A qui te donne. Ai- je tort ? Non ,
Mais , encore un coup , ami , fache
Qu'il ne faut pas appeller don ,
Un petit bien que l'on t'arrache,
DERO BECO
48 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AUX ABSEN S.
ABSENS
CONT E.
BSENS ont tort. Chez une Toulousaine
Nérac long- temps fut domicilié :
Nérac partit feulement pour quinzaine.
Un autre vint ; Nérac eft oublié.
Nérac revient. Ah ! perfide , infidèle ,
Traiter ainſi l'amant le plus conſtant !
Mon grand ami , j'ai tous les torts , dit- elle ,
Gronde- moi vîte & finiffons querelle ; :
Car , entre nous , l'autre eft là qui m'attend.
LE mot de la première énigme du
fecond volume du Mercure du mois de
janvier eft la houppe à poudrer. Celui de
la feconde eft la boucle du col. Celui du
premier logogryphe eft rien ; dans lequel
fe trouve nier. Celui du troifième eft hier ;
dans lequel on trouve heri. Et celui du
troifième eft collum , dont les pieds м
fait mille , la tête C fait cent , & les deux
LL du ventre font auffi cent.
ENIGME.
FEVRIER 1768. 49
J
ÉNIG ME.
E fuis à tout le monde un meuble néceffaire.
Le riche en fon château , le pauvre en fa chaumière
,
> La None en fon couvent Iris en fes atours ;
Tous ont également befoin de mon fecours.
Amans infortunés , que je vous porte envie ,
Me voyant careffer le beau fein de Silvie !
Et vous , amans heureux , vous n'êtes point jaloux
De goûter , avec moi , les plaifirs les plus doux.
Mais que devient men fort ? après tant de tendreffe ,
On me quitte , on me noye, & , pour toute carelle,
De cent coups fur mon dos qu'on donne avec
éclat ,
On me fait revenir en mon premier état .
Lecteur , encore un mot , tu pourras me connoître .
Quand le deftin cruel te réduit au linceuil
J'accompagne la mort dans l'horreur du cerceuil.
Mais c'eft avoir trop dit ; tu me touche peut- être,
Par M. WAR******.
A Lizieux , ce 26 janvier 1768 .
C
༨༠ MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
ERGERES qui cherchez à plaire ,
Cherchez auffi l'art de nous conferver.
Il fut permis à la feule Glycère
D'oler , fans nous tous les coeurs captiver, ›
Entre un million de frères ,
Nous n'avons qu'un même penchant.
Dans le hameau , fans l'amour , ô bergères !
Qui parmi vous en pourroit dire autant ?
L'union fait notre bonheur ;
Tous réunis votre main nous couronne.
Si l'un de nous nous abandonne ,
Comme un profcrit , il inſpire l'horreur ,
Pour vous nous favons endurer
Le feu , le fer , la prifon , la torture :
Nous perdons tous , mortels , notre droiture ,
Nous pour vous plaire , & vous pour vous parer,
Nous fuivons Iris , même au bain ;
Ami lecteur , nous fommes fans fineffe ;
Ronds chez l'Abbé , longs avec le robin ,
Blancs chez ton père, & noirs chez ta maîtreſſe .
Par Mile D,
FEVRIER 1768 .
SI
R
LOGO GRYPH E.
ESSEMBLER à la Dame eft mon individu
Je ne plais point ailleurs qu'à table ;
Avec fix pieds je rampe fur le fable :
Malheur à qui je touche , il eft perdu.
Je ſuis , fans queue , un mal épidémique ,
Commun chez l'Efpagnol plus que chez le François
;
Un monftre végétal utile en l'art chymique ;
Et le nom d'un grand Prince Anglois.
BOURDIER.
AUTRE.
JE fuis une étique carcaſſe ,
J'ai deux pieds tortillés , trois autres différens
Qu'on en ôte un des deux : Flore , dans le
printemps ,
Voit une reine qui l'efface.
Par le même.
Cij
32 2
MERCURE
DE FRANCE.
EN
AUTR E.
N vain je me relève , on m'écraſe ſouvent.
Chez les grands l'étiquette eft d'agir de la forte.
Ma tête en trois eft ce qui la fupporte ;
l'oint de milieu : je fuis votre parent .
Par le même.
J
AUTRE .
E marche fur dix pieds avec ma tête altière ;
Ma dernière moitié fe vend à la première.
Par M. LE Roux , Notaire à Versailles.
"
CHANSON.
L'AMOUR , cache dans ma muſette ,
De mes bachiques chants fait changer le refrain.
Je commence ma chanſonnerte
Par célébrer Bacchus , & chanter le bon vin .
Mais , fans pouvoir m'en défendre ,
Au milieu de ma chanſon ,
Ma mulette change de ton ,
Et je finis par un air tendre.
Les paroles font de M. L. B. D. L. B.
Et la mufique de M. DELLAIN.
T
Tendrem
3
3 3
L'amour caché dans ma
musetteDemesbachiques
3
chantsfait changer le refrain je comencema chanson.
nette Par célébrer Bacus et chanter le bon vin:
Mais sans pouvoir m'en deffendre,Au milieu de
+
ma chanson,Ma musette change de ton
F
Etje finis par un air tendre.
W
31
FEVRIER 1768. $3
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTERAIRES.
* LETTRE de Mlle *** . à M ** *. ſur
la lettre Z.
NON , Monfieur , je ne me corrigerai
point; mais je prétends vous corriger vous
même. Vous critiquez ma prononciation ,
& moi je vais vous prouver que vous devez
l'adopter & réformer la vôtre. Vous riez :
à la bonne heure . Thémiflocle difoit à Eurybiade
: frappe , mais écoute ( pardonnezmoi
ce petit trait d'érudition ) . Et moi je
vous dis riez , mais lifez. Votre perfécution
m'a obligée de chercher des raifons
pour me juftifier , & j'en ai trouvé de fi
bonnes , que je fuis toute étonnée que ma
manière de prononcer ne foit pas générale .
ment admife , & même autorisée par
l'Académie. J'entre en matière .
そ
:
D'abord vous conviendrez avec moi que
le eft la plus douce & la plus gracieuſe
de toutes les lettres de l'alphabet : il y a je
ne fais quoi d'harmonieux & de flatteur
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
qui charme l'oreille : & fans doute c'eft
pour exprimer la douceur du zéphire qu'on
a voulu que fon nom commençât par une
lettre auffi douce que fon haleine .
Tous nos bons écrivains ont été fenfibles
aux agrémens de cette lettre , & c'eft depuis
long - temps leur confonne favorite. Vous
avez pu remarquer comme moi que lorfqu'ils
font maîtres d'inventer , des noms à
leur gré , ils ne manquent point de les
faire commencer par un z , ou du moins
d'y faire entrer cette aimable lettre. Zaire ,
Alzire , Aza , Zilia , Zélindor , Zélis ,
Zelmis , Zaïs , Zaïde , Zobéide , Zéneïde ,
Zirphé , Zulime , &c. Voilà , je crois les
principaux perfonnages des romans &
des drames à la mode. Or du fuccès qu'ont
eu tous ces ouvrages , & de l'accueil favorable
qu'on fait tous les jours aux héros
& aux héroïnes en z , je puis conclure , ce
me femble , que la nation a un goût décidé
pour le ༣. On ne peut donc trop en faire
ufage : & c'eft avoir les oreilles trop délicates
, ou plutôt dépourvues de toute
délicateffe, que de s'offenfer de la fréquente
répétition de cette lettre.
Une autre preuve que le z a des charmes
particuliers pour les François, c'eft le changement
qu'ils aiment à faire de l's en cette
lettre. Par exemple , quand un amant dit à
FEVRIER 1768. 55
fa maîtreffe je vous aime , je vous adore ,
I's qui termine le mot vous prend dans fa
bouche le fon du z : & fans doute c'elt ce
changement qui rend ces mots fi agréables
à entendre. Quoi qu'il en foit , nous faififfons
toutes les occafions de fubftituer le
そà l's. Il fuffit qu'une s fe trouve placée
entre deux voyelles , pour que nous en
prenions droit de la prononcer comme un
fouvent même nous n'exigeons pas cette
circonftance ; comme dans ces phrafes ,
fleurs agréables , vents orageux , paffions
aveugles , où l's finale des mots fleurs ,
vents , paffions , fe change en z , quoiqu'elle
ne foit pas précédée , mais feulement fuivie
d'une voyelle.
Ce n'eft pas que dans tous ces cas on
ne puiffe très -bien conferver à l's le fon
qui lui eft propre : les étrangers le font ,
& l'analogie femble l'exiger , mais le penchant
pour le z nous entraîne : & nous préférons
une prononciation plus flatteufe
pour l'oreille , à une prononciation peutêtre
plus conforme à la raifon.
Ce n'eft pas feulement l's que nous fa
crifions aug : l'x éprouve le même fort en
mille occafions. En effet, fi nous écrivions ,
maux affreux , malheureux amant , exil ,
exemple , Xercès , &c. conformément à
notre prononciation , voici comment ils
Civ
56 MERCURE DE FRANCE. +
feroient ortographiés : mauz affreux , matheureuz
amant , egzit , egzemple , Gzercès.
Tout ce que je viens de vous dire fur
le mérite intrinféque de la lettre 7 , & fur
la prédilection marquée des François pour
elle , ett déja un grand préjugé en faveur
de l'ufage que j'en fais. Mais allons
plus loin , & entrons dans le fonds de la
queftion .
Vous me reprochez de dire par exemple
j'ai-z- aimé. A quoi bon , dites vous , le
qui n'appartient ni à j'ai ni à aimé ? Et
moi je vous demande à mon tour pourquoi
, lorfque vous dites par exemple
viendra-t-il ? vous mettez entre viendra
& il unt qui n'appartient à aucun de ces
deux mots. C'eft , me direz - vous , la
douceur de la prononciation qui l'exige .
Hé bien , votre réponſe eft la mienne.
C'eft auffi pour rendre la prononciation
plus douce , que j'ai recours à l'interpofition
d'un z. Ce que vous voulez éviter avec
votre t , c'eft la rencontre des deux voyelles
a & i qui formeroient un hiatus ou bâillement
défagréable. Vous avez raifon :
mais celui qui réfulteroit de la rencontre
des deux diphtongues ai , ai , ne feroit il
pas encore plus choquant ?
Ce n'eft pas feulement contre l'i que
vous évitez de faire heurter l'a : vous ufez
FEVRIER 1758. 57
1
de la même prononciation à l'égard de l'e
& de l'o : car vous dites auffi , viendrat-
elle , viendra- t - on ? C'eft la même délicatelle
qui me fait dire : il m'a -z - écrit , il
m'a-z- obligée . Mais je trouve dans votre
pratique une inconféquence que j'ai grand
foin d'éviter. Vous ne voudriez dire :
pas
va il à Paris ? Et vous dites fans fcrupule :
il va à Paris. Quoique le choc des deux
a foit beaucoup plus rude à l'oreille , que
celui de l'a & de l'i.
Vous favez que l'afage univerfel de
notre bonne province eft de dire : il va-t à
Paris. Vous vous récriez tous les jours
contre cette prononciation ; mais pourquoi
dites -vous donc vous -même va-t-il à
Paris certainement le t eft encore plus
néceffaire dans la première phrafe que
dans la feconde . Autre contradiction de
votre part. Les mêmes voyelles que vous
féparez dans certaines occafions , pour prévenir
leur choc , vous les laiffez fe heurter
dans d'autres , fans que votre oreille en
foit bleffée. Vous ne dites point : va il ,
va elle , va on ; mais , va -t - il , va- t - elle
va t-on. Et vous prononcez hardiment , il
va illuftrer , il va élever , il va occuper.
Pour être conféquent il faudroit dire : il
va-t - illuftrer , il va - t - élever , il va -t - occuper.
Au refte , ce n'eft point pour le t que je
و
C v
38 MERCURE
DE FRANCE
.
plaide. Je ne l'emploie que dans les cas
ou l'ufage univerfel l'autorife. Mais je
m'intérelle vivement pour le z , & je prétends
qu'on devroit s'en fervir dans toutes
les occafions où le concours odieux de deuxvoyelles
menace l'oreille d'une fenfation
défagréable.
Et d'abord un avantage fenfible de ce
fyftême feroit la douceur infinie qu'il répandroit
fur notre langue . Elle auroit alors
cette euphonie que l'on admire , dit- on ,
dans la langue grecque , & aucune langue
moderne , pas même l'italienne , ne pourroit
lui être comparée. Car je l'ai dit , &
il ne faut qu'avoir des oreilles pour en
convenir :il n'y a point de fon plus agréable,
plus moelleux , plus flatteur , que celui de
la lettre ; & fi pour adoucir la prononciation
de certains mots , on a bien. pu fe
fervir du t , confonne dure & fèche de fa
nature ; à plus forte raifon employera - t - on
avec fuccès pour la même fin , la plus
douce , la plus gracieuſe , la plus mélodieufe
de toutes les lettres.
Il eft certain , en général , que tous les
hiatus produits par la rencontre de deux
voyelles , font défagréables : & le voeu des
oreilles délicates , fi je puis m'exprimer
ainfi , eft qu'ils foient fupprimés autant
qu'il eft poffible. De plus , j'ofe avancer
FEVRIER 1768. 59
qu'ils font très- oppofés au génie particulier
de la langue françoife. Nous en avons
déja une preuve dans viendra t - il , viendrat-
elle , viendra-t- on. Mais une démonftration
encore plus frappante , c'eft que
pour éviter ce défaut , nous ne craignons
point de commettre une faute groflière
contre la première règle de la fintaxe. En
effet , plutôt que de bieffer l'oreille par le
choc d'un a & d'un e , en difant , ma épée ,
nous changeons le pronom féminin en
mafculin , & nous prononçons , que dis-je !
nous écrivons , mon épée : de même au
lieu de ma amitié , nous diſons , mon
amitié , &c. Ce n'eft donc que par une
fauffe délicateffe , & contre le véritable
efprit de notre langue , que l'on peut
blâmer l'ufage que je fais du z.
Quel fecours ne trouveroient pas les
poëtes dans l'addition de cette lettre , fi
elle étoit autorifée par l'ufage ! Quelle
aifance elle leur procureroit ! Aifance qui
tourneroit au profit du public , puifque
leurs vers n'en feroient que plus coulans &
plus harmonieux. Combien de vers heureux
n'eft - on pas obligé de facrifier , &
de retourner d'une façon moins élégante ,
peur de faire heurter deux voyelles ! Un
placé àpropos nous conferveroit ces vers ,
& épargner oit à l'auteur la peine de cherde
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
cher un autre tour , fouvent aux dépens
de la clarté & du naturel. Par exemple
voici deux vers qui me viennent für le
champ.
De l'hymen à jamais je veux fuir les liens ,
La liberté pour moi - z - eſt le plus grand des biens.
Vous conviendrez , je crois , qu'ils font
affez bien tournés. Mais fi je n'avois pas
rempli par un l'hiatus du fecond vers ,
le vers étoit perdu pour moi , je n'aurois
pu l'employer fans faire une faute groffière :
il eût donc fallu en chercher un autre ,
mettre mon efprit à la torture , me gratter
la tête , me mordre les doigts , me ronger
les ongles , & tout cela pour trouver enfin
un vers beaucoup moins bon que celui
qui s'étoit préfenté tout d'abord ; ou plutôt
j'euffe été obligée de renoncer à ces deux
vers , & d'exprimer autrement ma penſée ,
au rifque de l'exprimer moins bien.
Puifque je fuis en train d'innover , j'ai
encore un autre ufage du z à vous propofer.
Vous allez vous récrier , votre imagination
va fe révolter : je m'y attends ; mais écoutezmoi
jufqu'au bout . Vous favez que dans
cette province les gens du peuple difent
communément , je la- z- aime , au lieu de
dire ,je l'aime. Cette façon de parler paffe
FEVRIER 1768. 61
pour un barbarifme énorme , & je vois.
tous les jours nos dames faire la grimace ,
lorfqu'elles entendent quelqu'un de leurs
gens s'exprimer de la forte. Mais raiſonnons
. Qu'y a t-il donc de fi choquant dans
cette prononciation ? D'abord on ne fauroit
nier qu'elle ne foit plus douce que
la
prononciation ordinaire . Mais de plus je
prétends qu'elle eft plus conforme aux principes
de la langue .
En effet , nous avons deux articles différens
pour défigner le mafculin & le
féminin , favoir le & la. Ces deux articles
fe prononcent diftinctement lorfqu'ils font
fuivis d'un verbe qui commence par une
confonne , commeje le méprife , je la méprife.
Mais fi le verbe qui les fuit commence
par une voyelle , le procédé n'eft
plus le même on fupprime l'e de l'article
le, & l'a de l'article la , & l'on dit également
je l'aime pour le mafculin , je l'aime
pour le féminin . Vous fentez , Monfieur ,
combien cela eft mal imaginé , & vous ne
pouvez vous diffimuler l'équivoque qui
réfulte de cette confufion des genres.
:
On a voulu , me direz vous , obvier à
l'inconvénient de dire , je le aime , je la
aime. A la bonne heure ; mais le remède
eft pire que le mal . Il y avoit un moyen
d'éviter l'hiatus & de conferver à chaque
62 MERCURE DE FRANCE.
genre fon article diftinctif ; c'étoit de dire
je l'aime , pour le mafculin , & je la-z-aime,
pour le féminin . A la vérité on fupprime
encore l'e de l'article mafculin ; mais il
eft évident que cette fuppreffion ne peut
caufer d'équivoque , parce qu'on fait que
s'il s'agiffoit de quelque chofe du genre
féminin , on diroit , je la-z- aime , & non
pas je l'aime.
Je voudrois bien favoir ce que répondroient
à ce raifonnement nos belles dames
qui font tant les difficiles , & à qui un
je laz aime donne prefque des vapeurs.
Elles condamnent cette expreflion fans
favoir pourquoi , & elles ne foupçonnent
pas qu'elle eft en même temps & plus
agréable & plus fondée en raifon , que
celle dont elles fe fervent .
Venons maintenant au point que j'ai eu
principalement en vue en vous propofant
cette innovation. C'eft encore en faveur
de nos poëtes que je vais parler : car je
m'intérelle fincèrement pour eux . Je
fouffre de voir fans ceffe leur veine arrêtée
dans fon cours, par des règles auffi bifarres
que gênantes. Il eft fâcheux qu'ils fe tuent
pour faire de mauvais vers , tandis qu'ils
pourroient en faire de bons fans fe tuer.
Voilà ce qui m'engage à venir à lear fecours.
Ils font déja en poffeffion d'ufer de
FEVRIER 1768. 63
certaines licences qui allégent un peu le
joug. Ils peuvent ajouter ou retrancher
certaines lettres , certaines fyllabes . Ils difent
à leur gré , mêmes ou même , encor ou
encore ,je dois ou je doi , je dife on je die ,
&c. O ! quel avantage pour eux, fi l'ufage
leur permettoit de dire , felon qu'ils en
auroient befoin , je la- z-aime , ou fimplement
je l'aime. Ne fentez vous pas combien
cette variété d'expreffions rendroit
plus facile le méchaniſme des vers , combien
elle abrégeroit le travail , combien elle favoriferoit
l'imagination , qui ne feroit plus
refferrée dans des bornes fi étroites ?
Mon fils , dans la vertu ne cherchez qu'elle - même ,
Elle fait le bonheur de l'homme qui la - z - aime .
Comment trouvez vous ces deux vers ?
Pas mauvais , je penfe . Or fi je n'avois pas
pris la licence de dire , la-z aime pour
l'aime , jamais je n'aurois pu faire le fecond
, faute d'une fyllabe ; il m'auroit fallu
tout effacer , tout changer , & chercher
bien loin un autre tour , pour dire ce qui
eft dit fi naturellement dans ces deux vers .
Quelle perte de temps ! quelle peine inutile !
Convenez donc avec moi de bonne foi ,
que mon fyftême n'a rien que de raifonnable
& d'avantageux ; & ne me reprochez
plus l'ufage fréquent que je fais du z.
64 MERCURE DE FRANCE.
J'entends d'ici votre réponfe . Vous
croyez réfuter victorieufement toutes mes
raifons par ce feul mot : ce n'eft pas l'ufage.
Je fais tout ce que vous pouvez me dire
en faveur de l'ufage , je fais qu'il eft l'arbitre
fouverain des langues. Mais faifons
enfemble quelques réflexions fur la foumiffion
que l'on doit à fon autorité . D'abord
vous ne prétendez pas fans doute que ce
foit une obéiffance aveugle : vous vous
brouilleriez avec un grand nombre de philofophes
qui l'ont proferite , & qui font
voir tous les jours combien ils en font ennemis.
Il faut donc que notre obéiffance
foit éclairée , & conféquemment on peut
examiner fi l'ufage eft raifonnable ou non.
Or vous ne pouvez pas nier que l'ufage
n'autorife
quelquefois des termes & des
expreffions
dont le bon fens murmure . Je
n'en veux point d'autres exemples que
ceux que vous m'avez cités vous -même
plus d'une fois . Rappellez vous , Monfieur ,
ce que vous m'avez dit fur ces deux mots ,
antichambre
& antechrift. Selon vous , ils
renferment
chacun un contrefens des plus
choquants : & voici , autant que je me le
rappelle , comment vous le prouviez . Par
le mot antichambre
on déligne cette partie
d'un appartement
qui précéde la chambre.
Or le mot antichambre
pris dans la vraie
FEVRIER 1768. 65
fignification a un fens tout différent. Il eft
compofé du mot françois chambre & de
la prépofition grecque anti . Le caractère
de cette prépofition eft de marquer l'oppofition
, la contrariété . Aisfi l'anti - Coton
l'anti -Baillet, l'anti -Lucrece font des écrits
contre le P. Coton , contre Baillet , contre
Lucrece l'antithèfe eft un combat de
penfées & de paroles : les Antipodes font
les peuples qui ont les pieds oppofés aux
nôtres l'antidote eft du contrepoifon ,
&c. De tout cela que s'enfuit- il ? Que le
mot antichambre fignifie réellement pièce
d'appartement contraire , oppofée à la
chainbre , ou en un feui mot contre- chambre
: ce qui n'eft point du tout ce que l'on
veut dire Pour parler exactement & s'accorder
avec foi - même il faudroit dire
antéchambre au lieu d'antichambre , en
fubftituant à la prépofition grecque anti ,
la prépofition latine ante , qui fignifie en
françois avant ; ou plutôt il faudroit laiffer
là le grec & le latin , & dire tout uniment
une avant chambre , comme on dit
une avant -fiène , une avant - cour , une
avent -garde , un avant- train , & c. Mais
non l'ufage eft de dire antichambre , &
tout ridicule qu'eft ce mot moitié grec ,
moitié françois , tout contradictoire qu'il
66 MERCURE DE FRANCE.
eft au fens qu'on lui donne , on s'en fervira
• toujours.
Le mot antechrift nous offre précifément
le revers du mot antichambre. On
entend par l'antechrift cet homme qui doit
venir à la fin du monde , & qui fera op
pofé au Chrift : il faudroit donc dire l'antichrift
, en fe fervant de la prépofition
grecque anti qui fignifie contre ; car la prépofition
latine ante jointe à Chrift fignifie
avant-chrift , & non pas contre- Chriſt, qui
cft cependant ce que l'on veut & ce que ·
l'on doit dire.
Je ne fais , Monfieur , que vous répéter
vos difcours voilà ce que vous m'avez
dit plus d'une fois , pour me donner une
idée des abfurdités confacrées par l'ufage.
Ne trouvez pas mauvais que je me ſerve
aujourd'hui contre vous des armes que
vous m'avez fournies vous même , & permettez-
moi de vous demander fi après de
pareils abus, on peut raifonnablement s'en
rapporter à l'ufage ?
de
Mais envifageons la chofe fous un
autre jour. Il eft contre l'ufage , dites - vous ,
prononcer , comme je fais , j'ai -z- été–
z-à Paris. J'en conviens ; mais l'ufage n'eft
pas invariable. Combien de mots , condamnés
dans le dictionnaire néologique ,
font maintenant généralement adoptés !
FEVRIER 1768. 67
Combien d'expreffions citées dans ce même
dictionnaire comme vicieufes , ont fait
fortune , & fe font établies malgré la
critique ! Combien au contraire & de
mots & d'expreffions qui furent jadis en
faveur , font aujourd'hui dans le décri , &
n'oferoient plus paroître ni dans un livre ,
ni même dans une converfation !
Notre ortographe n'a pas plus de ſtabilité :
vous favez combien elle a éprouvé de
changements depuis quelques années , &
je ne parle point des innovations de
certains auteurs qui ont jugé à propos de
fe faire une ortographe particulière je
parle des changemens autorisés par l'ufage ,
& confignés dans le nouveau dictionnaire
de l'Académie.
La prononciation n'eft pas moins fujette
aux variations que l'ortographe : & le but
de tous les changements qu'on y a faits ,
a été de la rendre plus douce & plus agréable.
Entre mille exemples que je pourrois
vous citer , j'en choifis un qui eft plus relatif
à mon objet. Autrefois on difoit tout bonnement
, va il ? viendra elle ? ira on ? Voyez
Marot , Amyot & les autres écrivains du
vieux temps. Dans la fuite on ajouta en
parlant un t , qquuii ddee llaa prononciation a
paffé dans l'écriture même. Or ne peut -on
pas efpérer pour le z le même fuccès ?
68 MERCURE DE FRANCE.
L'efpérance eft d'autant mieux fondée ;
que le z eft infiniment plus doux & plus
moëlleux que le t. Oui , plus j'y réfléchis ,
plus je me perfuade que la mode viendra
de prononcer à ma manière il ne s'agit
que d'accélérer cet heureux moment , &
pour cela il faut gagner un certain nombre
de perfonnes dont l'exemple puiffe impofer
à la multitude. Quand on les entendra
dire conftamment, j'ai-z- été z- à la comédie,
je la-z-ai trouvée fort belle. On croira
que c'est le bon ton , & on fe hârera de
s'y conformer. Quelle gloire pour moi
/ d'être l'auteur d'une innovation fi avantageufe
à notre langue !
Vous me direz peut-être que l'oreille
n'étant point accoutumée aux ainfi placés,
en fera choquée. Foible difficulté ! La mufique
du grand Rameau offenfa d'abord
les oreilles , dans la fuite elle les charma.
De nos jours nous avons vu toutes les
oreilles françoifes revoltées contre la mufique
italienne , & maintenant elles s'en
accommodent très - bien. Il en fera de
même du z.
༣ .
Aidez -moi donc à exécuter mon deffein.
Le moment eft favorable : le goût de la
nouveauté règne par-tout : dans l'églife ,
dans le militaire , dans la robe , dans la
finance , on ne voit que changemens :
FEVRIER 1768. 69
nous pouvons bien en faire auffi quelqu'un
dans la prononciation . Je crois donc que
mon fystême trouvera fans peine des partifans
. Et d'abord je ne fuis pas embarraffée
pour perfuader les femmes. Je n'ai qu'à
leur faire obferver qu'il ne faut prefque
pas ouvrir la bouche pour prononcer le
, qu'il n'y a point de lettre dans tout
l'alphabet , plus propre à faire paroître la
bouchepetite , & que c'eft pour cette raiſon
qu'on a vu long- temps les petites maîtreffes
, les agréables , en un mot les femmes
du bon ton , métamorphofer les j & les
genz , & dire , ze vous fuis bien oblizée ,
ze ne manze point de pizeon.
Les hommes feront peut -être plus difficiles
à déterminer. Cependant je compte
fur quelques- uns , & fur vous en particulier.
Je fuis convaincue que votre exemple
en entraînera un grand nombre : ainfi
j'exige par tout l'empire que vous prétendez
que j'ai fur vos fentimens , que
vous adoptiez le mien fur l'ufage du
& que dès demain vous vous déclariez
hautement pour cette manière de parler
& d'écrire.
70 MERCURE
DE FRANCE.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
, fur l'explication d'un paffage
d'HORACE.
MONSIEUR ,
IL me femble , s'il eft permis de l'obferver
, que les traducteurs d'Horace n'ont
pas faifi le véritable fens de ce vers :
Urit enim fulgore fuo qui pragravat artes
Infrà fe pofitas. Epi. 1 , lib . 2 .
Dacier , le P. Sanadon , M. Batteux le
traduifent à peu près de cette manière :
quiconque s'élève dans une Sphère , quelle
qu'elle foit , fatigue , par fon éclat , ceux
quifont au-deffus.... Comment retrouver ,
dans cette traduction , la penfée du poëte ?
Elle ne préfente , au lieu d'une obfervation
philofophique , qu'une moralité triviale.
On y chercheroit d'ailleurs en vain
la valeur ou l'équivalent de la métaphore ,
prægravat artes .
C'eft néanmoins dans cette métaphore
que fe trouve renfermé ce qu'il y a de
neuf & de piquant dans la penfée d'Horace.
FEVRIER 1768 .. 71
Il ne fe contente pas , comme on l'a cru ,
de mettre l'écrivain ou l'artiſte , dont il
parle , au - deſſus de tous fes rivaux , il le
met au- deffus de l'art même , artes infrà
fe pofitas.
*
Cet écrivain ou cet artifte , ainfi fupérieur
à fon art , en agrandit la fphère ,
y introduit de nouvelles loix dont fes
ouvrages donnent l'idée , & en rend par- là
la pratique plus difficile ; il l'appefantit ,
il le charge en un mot , pour ainfi parler ,
de tout le poids de fon génie , pragravat
artes.
Si cette expreffion métaphorique étoit
fufceptible du fens que lui donnent les
traducteurs , Horace manqueroit en cet endroit
de ce dont il ne manque nulle part
ailleurs , je veux dire , de précifion & de
jufteffe, Il auroit employé deux figures
différentes pour dire au fond la même
chofe fa propofition , fi on y regarde de
près , auroit deux attributs & point de
fujet , du moins clairement énoncé.
On voit en effet que les traducteurs
ont identifié la métaphore pragravat artes
* Au-deffus de l'art , non tel qu'il eft en luimême
, mais tel qu'il eft connu dans le fiècle de
cet écrivain. « On ne connoît les vuides des arts
dit M. de Voltaire , que lorfqu'ils font remplis a
Préf. deMariamne,
>
72 MERCURE DE FRANCE .
avec celle qui précéde immédiatement ,
urit fulgore fuo. Ils n'ont apperçu dans
l'une , comme dans l'autre , que le malaife
de la médiocrité , fatiguée à la vue
des talens fupérieurs , d'un éclat qui l'importune
, ou d'un poids qui l'accable. Cela
eft fi vrai , qu'à en juger par leur traduction
, les deux verbes , urit & prægravat ,
font également régiffans des mots artes
infrà fe pofitas : & , comme il ne réſultoit
du texte ainfi conftruit & analyfé qu'un
fens non-feulement trivial , mais incomplet
, ils ont fuppléé de leur fonds cette
idée qui ne fe trouve point dans l'original :
quiconque s'élève dans une fphère , &c.
Ce qui les a induits en erreur , c'eft que ,
frappés d'une vérité généralement reconnue
, ils ont négligé de démêler une vérité
dont le commun des hommes ne s'avife
pas. Perfonne n'ignore la deftinée trop
ordinaire des talens diftingués il n'eft
pas jufqu'au vulgaire qui ne fache que ,
plus ils ont de droit à l'admiration , plus
auffi ils font en butte à l'envie ; mais on
ne fait pas de même, que ces talens puiffent
être , dans certains fiècles , fupérieurs aux
arts dans lesquels ils s'exercent ; encore
moins , que leurs productions , en donnant
de nouvelles vues , puiffent introduire ,
dans
FEVRIER 1768. 73
dans la pratique de ces mêmes arts , de
nouvelles difficultés.
C'eft pourtant cette dernière idée que
préfente le texte , qui pragravat artes infrà
Je pofitas. On n'a , pour s'en convaincré ,
qu'à le traduire littéralement. Cette opération
ne fe peut faire que de la manière
qui fuit. Celui qui appefantit les arts placés
au-deffous de lui. Or , le texte ainfi rendu
mot pour mot porte exactement , ou je
me trompe bien , le fens que j'ai développé
: à moins qu'on ne voulût dire que
l'auteur n'entendoit pas parler des arts en
eux- mêmes , mais feulement de ceux qui
les cultivent , ce qui ne feroit guère foutenable
, comme je crois l'avoir fait voir.
Voilà , Monfieur , les raifons fur lefquelles
je fonde ma conjecture fur le fens
de ce paffage. Si elle eft jufte , peut- être
qu'on pourroit le traduire ainfi : lorfqu'un
artifte , fupérieur à fon art , en rend la
pratique plus difficile , tous fes rivaux font
bleffés de fa gloire.
Je vous prie d'inférer ma lettre dans
le Mercure , fi vous jugez qu'elle mérite
cet honneur. Je fuis avec la plus parfaite
confidération , Monfieur ,
Votre , &c. F. BRUN , grand- Carme .
A Arles , ces novembre 1767.
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
ANNONCE
D'UN CABINET
QUI contient plufieurs papiers intéreſans
pour des familles du Berry & du Bour-
1 bonnois.
F :
EU M. le Chevalier Gougon , qui
s'eft long - temps occupé des généalogies
de la nobleffe du Berry , fa province , a
recueilli , de toutes parts , un grand nombre
de monumens qui concouroient à l'exécution
de fon projet. Ces pièces , & les
généalogies dreffées par ce laborieux Chèvalier
, ont paffé , par droit de fucceffion ,
dans les mains de deux Dlles , nommées
Miles Labbé , qui demeurent à Bourges,
Elles ont en la complaifance d'en donner
communication à D. Turpin , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint
Maur , en l'Abbaye de Saint Germaindes
-prés , à Paris , que fes recherches pour
Phiftoire du Berry & du Bourbonnois
ont conduit , l'année dernière , dans ces
deux provinces . Une vue d'utilité publique
la porté à faire le catalogue de ces papiers ,
dont plufieurs font des titres originaux ,
Ducopies d'originaux , d'autres dos tableaux
FEVRIER 1768. 75
généalogiques qui peuvent , au moins
fervir de renfeignemens pour un grand
nombre de familles. Les perfonnes qui
pourroient avoir befoin de ce petit fecours ,
font averties qu'en s'adreffant ou aux Dlles
Labbé , rue des Arênes , à Bourges , ou à
D. Turpin , à Paris , elles fauront file
catalogue contient des pièces qui les concernent.
On fe contente d'annoncer qu'il
y a quelques titres d'annobliffemens , plufieurs
actes d'achats & de ventes , beaucoup
de contrats de mariage , quelques
pièces enfin pour des titulaires eccléfiaftiques.
و
D. Turpin a trouvé auffi , dans fes portefeuilles
, dix - huit pièces pour la Maiſon
de Broffe , cinq pour celle de Chauvigny ,
trois pour celle de Naillac , & quatorze
pour différens noms , favoir , pour MM.
de Villeblanche , Trouffebois , de Sanzay ,
Dujon , Barathon , de Jaucourt , de Gratain
, Simonnet Lemor , Deloubépine
Bouer & Ragueau . Il en conferve les
notes utiles , & fe fera un plaifir de remettre
les titres aux perfonnes intéreffées.
Il profite de cette occafion pour avertir
que les recherches hiftoriques qu'il fait
fur ces deux provinces n'ont point leur
nobiliaire pour objet. Elles fe berent ,
pour le préfent , aux événemens dans l'or-
D.ij
76 MERCURE
DE
FRANCE
.
dre civil & eccléfiaftique . Quelques traits
d'hiftoire naturelle & littéraire entrent
auffi dans fon plan , pour lequel il ofe
efpérer des favans & des gens de lettres
leurs lumières , leurs découvertes , leurs
réfléxions.
Les perfonnes qui voudront confulter
le catalogue font priées d'affranchir leurs
lettres.
EXTRAIT des Réfléxions fur l'Héroïde ;
par M. SABATIER , page 297 de fon
Recueil d'Odes , imprimé chez JOrry.
UNE attention que n'ont pas ceux qui
font parler des perfonnages amoureux ,c'eft
d'envifager le climat. Il eft certain qu'il
varie les mouvemens du coeur chez tous
les peuples. S'ils ne les fentent pas de la
même manière , doivent- ils fe reffembler
dans celles de les expriiner ? La différente
façon de s'habiller indique la différente
façon d'aimer. Mais fans appliquer ce
principe à des nations qui le prouveroient
dans la rigueur , il eft fûr qu'une femme
Portugaife eft embrâfée des feux qui échaufferoient
à peine une Suédoife ; ce qui
excite des defirs violens dans une Provençale
n'eft qu'une affaire de goût pour une
FEVRIER 1768. 77
Parifienne : d'ailleurs celle- ci , diftraite par
des fpectacles & des jeux qui la mettent
dans le cas de fe montrer fouvent , doit
avoir plus de coquetterie que d'ardeur.
Ces confidérations , plus ou moins étendues
, devroient guider le pinceau d'un
auteur & le jeu d'un acteur. J'ai entendu
dire à des perfonnes d'efprit que Mlle
Durancy mettoit trop de charge dans le
rôle de Roxelane de l'acte de Turquie.
pourquoi ne pas voir qu'elle doit rendre
la fureur d'une amante abandonnée , d'une
amante qui eft d'un pays où l'amour , plus
vivement fenti , déploie plus de violence
s'il eft outragé ? La vanité , qui , fur- tout
dans les femmes , ajoute à la tendreffe ,
doit encore augmenter le défefpoir de
Roxelane , puifqu'elle perd fa grandeur
avec fon amant. Cette actrice porte au
comble la paffion que le poëte n'a fait
qu'indiquer , elle ne paffe les bornes que
pour des coeurs froids & indolens , qui
doivent regarder comme des extravagances
les tranfports d'Orofmane dans M. de Voltaire
, & ceux de Roxane dans Racine.
A Mlle DURANCY.
LORSQUE je lis cet éloge flatteur ;
Contre l'écrivain qui t'admire ,
Un fentiment jaloux s'élève dans mon coeur :
Le bien qu'il dit de toi , j'aurois voulu le dire .
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure de France.
JE ne fuis , Monfieur , qu'un pauvre
Hermite ; je quête uniquement pour vivre ;
je lis pour m'inftruire ; je parle peu , par
devoir & par néceffité. Mon nom eft ignoré,
je ne fuis connu que par celui de la petite
folitude que j'habite. Je fuis pourtant confulté
quelquefois , je ne fais pourquoi , à
moins que ce ne foit parce que je fais le
moins mal lire de mon canton . Je ne le
diffimule pas , & vous allez en convenir ,
je ne fuis pas favant.
Un honnête homme m'apporta ces jours
derniers un ancien compte de fon égliſe
dont il eft premier fabricien. Je trouvai
dans l'article des dépenfes , celui qui fuit :
2°. Profaciendo nebulas in ramis palmarum
quas choriales confueverunt projicere
ab alto ecclefia.
J'avoue que je fus arrêté dès la première
lecture. Les bonnes gens de mon
voifinage ont de la confiance en moi . J'aime
jufqu'au fcrupule que mes réponſes foient
convaincantes & perfuafives. J'oſe done
m'adreffer à vous , Monfieur , pour vous
FEVRIER 1768. 79
prier de vouloir bien m'aider à réfoudre
les difficultés que je trouve dans l'article
cité.
1°. Que fignifie le mot nebulas ?
2º . En prenant ce mot dans fa fignification
naturelle , de quoi devoient être
compofées ces nuées ou brouillards ?
3. Pour quelle fin les gens du choeur
jettoient- ils ces nebulas da haut de l'égliſe
le jour des rameaux ; car je penfe que par
in ramis palmarum on a voulu exprimer
le dimanche des rameaux ? Je fuis perfuadé
que vous ne me refuferez pas de
propofer mon embarras dans votre prochain
Mercure . Je fuis , & c.
L'Hermite de Sainte Marguerite
en Bourgogne.
Ce 30 décembre 1767 ..
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AU PUBLIC.
Ou l'on propofe les moyens de fe procurer
facilement & à peu de frais les Edits ,
Lettres- Patentes , Déclarations du Roi ,
les Arrêts de fon Confeil , & ceux du
Parlement de Paris, concernant le Clergés
les Finances, le Commerce, les Réglemens
généraux , les Etabliffemens publics , les
Emprunts Royaux , les Rentes
Rembourfemens , les Impofitions quelconques
, modifications ou fuppreflions
d'icelles.
les
L'ACCUEIL
' ACCUEIL que le public a fait à la
foufcription que le fieur Simon , Imprimeur
du Parlement de Paris , a ouverte
pour tous les objets ci deffus énoncés ,
étant pour lui un fujet d'encouragement
à remplir les defirs du public même , il a
cru devoir lui renouveller qu'il continuera
à recevoir l'abonnement pour l'année 1768 ,
fur le même pied qu'on l'a ci devant
annoncé.
Comme toutes les pièces dont il s'agit
FEVRIER 1768 . 81
font publiées , affichées & débitées dans
cette capitale , on conçoit bien que la
facilité que nous propofons n'eft que pour
les perfonnes des provinces , qui , defirant
de les avoir , en font quelquefois privées ;
les Bailliages & Sénéchauffées ne les faifant
, le plus fouvent , que publier & non
réimprimer dans leur reffort.
Il eft un grand nombre de particuliers
qui , ne pouvant être promptement inftruirs ,
par la publication , des nouvelles loix qui
ont rapport à la profeflion qu'ils exercent ,
rombent , fans le favoir , dans des contraventions
qui ont pour eux les fuites les
plus funeftes. D'autres , faute d'avoir à
temps la même connoiffance , manquent
l'occafion d'agir ou de faire des entreprifes
qui leur feroient très - avantageufes.
Les habitans de nos colonies , & les
étrangers même , ont également intérêt à
connoître les divers mouvemens qui arrivent
dans les affaires de l'Etat , ou les
différentes faces qu'elles prennent.
Les Officiers de Juftice , les Avocats ,
les Procureurs , les Notaires , ne fauroient
fe contenter de la connoiffance fuperficielle
que leur donne la publication ; convaincus
de l'obligation où ils font d'approfondir
les ordonnances , ils veulent en
avoir des recueils complets dans leurs
Dv
$2 MERCURE DE FRANCE .
cabinets , qu'ils feroient plus commodément
, s'ils les recevoient d'un format
toujours égal.
Les Seigneurs qui réfident dans , leurs
terres , ceux à qui ils confient l'exercice
de leur juftice , leurs Régiffeurs , leurs
Intendans , leurs Fermiers ne commettent
que trop fouvent des fautes qui leur font
plus ou moins préjudiciables pour n'avoir
pas connu les dernières intentions du fouverain
Légiflateur.
Les Eccléfiaftiques , les Communautés
régulières même , obligées de s'y conformer
, doivent les connoître.
Enfin les Commerçans de toute eſpèce ,
les Corps & Communautés de tous les.
arts & métiers ont des réglemens qu'ils
doivent fuivre , & dans lefquels les
diverfes circonstances déterminent le Prince
à faire des changemens . S'ils ne les portent
exactement dans leurs bureaux & dans
leurs registres , à quels inconvéniens ne
font- ils pas expofés ; & dans quelles dépenfes
ne les jettent pas les recherches
qu'ils font forcés d'en faire en certains
cas qui ne font rien moins que rares ?
Toutes ces confidérations nous ont fait
croire que ce feroit rendre un fervice,
effentiel aux corps & aux particuliers de
tous états , de toutes conditions & de tous
FEVRIER 1768. 83.
pays que de leur ouvrir une voie prompte
& facile pour fe procurer exactement &
à peu de frais tous les Edits , Lettres-
Patentes , & Déclarations du Roi , les
Arrêts de fon Confeil , & du Parlement
de Paris , fur les matières indiquées dans
le titre , à fur & à mesure qu'ils paroîtront.
Ce fervice fera d'autant plus réel
que ces pièces que l'on a à Paris pour trois
ou quatre fols , en coûtent huit ou dix
dans les provinces , & que les éditions
qui s'y en font font fouvent remplies de
fautes.
La voie que nous propofons eft donc
celle d'un abonnement général pour toutes
les pièces en queftion , qui paroîtront dans
le cours de chaque année .
Le prix de cet abonnement eſt de 24 liv.
par an ; moyennant cette fomme on recevra
fucceffivement tous les paquets , francs
de port , par la poſte,
2.
S'il fe trouve des curieux qui veuillent
avoir en outre les Arrêts concernant les
exécutions de haute- juftice du Parlement
de Paris , nous leur propofons un abonnement
à part ,, que nous fixons à 12 liv.
par an , les paquets également affranchis ,
quoique ces fortes d'Arrêts ne foient que
trop fréquens .
On prévient le public qa'on ne recevra
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
d'abonnement qu'à compter du premier
de chaque année dans laquelle on foufcrira.
Ceux qui voudront foufcrire à l'abonnement
ou aux abonnemens propofés font
priés d'affranchir leurs lettres , ainfi
port de l'argent , fans quoi elles feront
mifes au rebut.
le
que
On s'adreſſera au fieur Simon , Imprimeur
du Parlement.
Nota. Pour faciliter les recherches
qu'on eft fouvent obligé de faire dans
le nombre de tous ces Edits , Arrêts , Déclarations
, Réglemens , on donnera aux
abonnés , à la fin de chaque année , une
table chronologique & une autre par ordre
de matières , pour indiquer dans l'inſtant
les différens Arrêts , Déclarations , & c.
qui auront rapport à tel ou tel objet. Cette
table fera dans un format femblable auxdits
Arrêts , & il n'en fera tiré que pour
les abonnés .
Nous croyons devoir obferver auffi que
nous ne délivrerons cette table qu'à la fin
du mois de mars de chaque année , attendu
qu'il y a beaucoup d'Edits , Arrêts &
Réglemens , qui , ne paroiffant pas fur le
champ, ne fe trouveroient pas dans l'ordre
de leur date fi on délivroit ladite table
auffi - tôt l'année révolue . Ainfi MM. nos
FEVRIER 1768. 85
abonnés , qui ont intention d'en former
des recueils , ne peuvent ſe diſpenſer d'attendre
jufqu'au moment que cette table
leur fera fournie.
•
PRÉCIS de la méthode d'adminiftrer les
pilules toniques dans les hydropifies
A Paris , de l'imprimerie de la veuve
THIBOUST , place de Cambrai ; 1767 :
&fe vend chez CAVELIER , au lys d'or ,
rue Saint-Jacques ; broché 24 fols .
CE précis eft fait en forme d'obfervations
très-intéreffantes , & elles prouvent
que les hydropifies ne font point auffi
fouvent incurables qu'on fe l'eft imaginé
jufqu'à préfent.
Nous fommes redevables d'une découverte
fi précieufe à M. Bacher , Médecin
de la ville de Thaun en Alface.
On a ajouté à cette feconde édition
une lettre à M. F **. & Duf** . avec
quelques obfervations fur des afcites &
des anafarques . Cette lettre , de même que
les obfervations , ne font point fufceptibles
d'extrait ; nous confeillons de lire
l'ouvrage même , les faits qui y font rap86
MERCURE DE FRANCE.
portés font les preuves les plus affurées de
l'efficacité du remède & de la bonté de la
méthode de l'adminiftrer.
On trouve les pilules toniques à Paris ,
chez M. Coftel , Apothicaire , rue neuve
des Petits- Champs , au coin de la rue de
la Vrillière , par paquets de 6 liv. & de
12 liv.
A Montpellier , chez Mlle Jourdan ,
vis- à-vis les Capucins.
DICTIONNAIRE raifonné univerfel d'hif
toire naturelle , contenant l'hiftoire des
animaux , des végétaux & des minéraux,
& celle des corps céleftes , des météores ,
& des autres principaux phénomènes de
la nature , &c ; par M. VALMONT DE
BOMARE , Démonftrateur d'hiftoire
naturelle ; 1768 : in- 4°. & in- 8 °. A
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conti.
Nous ne faurions trop faire connoître
cet ouvrage , auffi agréable qu'utile & inf
tructif. Nous avons pris , dans le précédent
Journal , l'article ours marin , dų
FEVRIER 1768. 87
règne animal . Nous prendrons aujourd'hui .
le mot renoncule dans le règne des végétaux.
Renoncule , en latin ranunculus , eft une
famille de plantes très - nombreuſe . L'auteur
, après avoir parcouru les différentes
efpèces de renoncules , qu'on ne cultive
point , & en avoir indiqué les propriétés ,
qui peuvent fervir à l'art médicinal , paffe
aux renoncules des fleuristes ou des jardins
, & s'étend un peu plus fur cet article.
Les renoncules , dit- il , pr la vivacité
de leurs couleurs , leur figure majeftueuse ,
leurs grandes variétés , tiennent le même
rang que l'oeillet , la tulipe , la jacinte ,
l'oreille d'ours. Elles font au nombre de
ces belles fleurs favorites , cultivées avec
des foins particuliers par les amateurs ....
Ce n'eft que fous le règne de Mahomet
IV , ( en 1683 ) que la renoncule commença
à briller dans les jardins de Conftantinople.
Cette plante , eu égard à fa
fleur , fe divife en fimple , en double , &
en femi- double , trois efpèces qui comprennent
toutes les variétés .
Là fimple eft compofée de cinq à fix
feuilles difpofées en rofe ; la double en
porte une quantité confidérable ; & la femidouble
tient le milieu entre la fimple & la
double. Elle est aujourd'hui la plus eftimée
88 MERCURE DE FRANCE.
à caufe de la prodigieufe variété des couleurs
qu'une même planche raffemble.
D'ailleurs la graine de la même fleur produit
de nouvelles couleurs d'une année à
l'autre . Les renoncules doubles font ftériles
; & les femi - doubles font nommées
porte-graines.
Toute renoncule eft compofée de racines
, de feuilles , de femences , & de fleurs
difpofées en rofe. La racine , qu'on nomme
quelquefois griffe , & quelquefois oignon ,
eft grifâtre en dehors , blanche en dedans ,
& formée de doigts , ou pièces qui tiennent
enſemble par une extrémité commune .
Le nombre & la figure de ces doigts varient
felon la vigueur & la diverfité des
efpèces. Les feuilles varient auffi de forme
dans les diverfes eſpèces de renoncules.
Ce qui les a fait défigner fous les noms
de renoncules à feuilles d'ache & à feuilles
de coriandre , &c. Quand la faifon eft
venue , un petit bouton perce la touffe des
feuilles ; c'eft la fleur qui s'annonce ; un
léger duver la recouvre & garantit la
fleur naiffante du froid qui lui feroit mortel
, & peut- être lui facilite , par cette infinité
de petits tuyaux , le moyen de fe
nourrir de la rofée & de la pluie. Cette
fleur eft foutenue par une tige qui tranfmet
au bouton ce que fes fucs ont de plus
,
FEVRIER 1768. 89
épuré. Le petit embrion s'enfle , profite ,
& devient le riche chapiteau de la colonne
qui le foutient. Les pétales font difpofées
en rofe , & d'une multitude de nuances
différentes dans les femi - doubles ; aux
fleurs fuccédent des femences applaties en
forme de lentilles. La renoncule double
fe diftingue aifément de la femi- double ;
parce que fa tête eft garnie d'une grande
abondance de pétales qui rempliffent exactement
la place du piſtil .
Culture des Renoncules.
On élève ordinairement les renoncules
en planches ifolées , afin qu'elles puiffent
faire jouir de l'avantage & de l'effet du
tableau que produifent la variété, le feu, &
la délicateffe de leurs couleurs . Comme on
plante les renoncules en automne , qu'elles
régnent l'hiver & le printemps , & que
leur fin eft l'annonce des chaleurs de l'été ,
il leur faut une terre légère , qui foit fufceptible
de l'impreffion du foleil , qui eft
très-affoibli dans ces faifons . La meilleure
eft un mélange de terre neuve , de terreau ,
de fumier préparé , mêlé de récurures de
mares , & de feuilles d'arbres . C'eft en
feptembre qu'on doit mettre , dans cette
terre préparée , les griffes de renoncules.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quelques efpèces plantées à la fin d'août
telles que la pivoine , l'aurcue , éclofent
vers la fin d'octobre. Elles font l'honneur
des parterres pendant une partie de l'hiver ;
mais la plupart de leurs griffes périffent ablument.
Lorfqu'on n'a pu planter à la mi- octobre
, il faut remettre à l'année fuivante ;
car , fi l'on vouloit planter au printemps ,
ce feroit un travail inutile , & l'on rifque
roit de perdre tout.
>
On met des gravas au fond des pots ,
dans lefquels on plante les renoncules
pour donner de l'écoulement aux eaux ;
& , en plantant les renoncules , on les place
fur une couche de fable fin , que l'on remet
par deffus la terre , afin d'éviter qu'elles
ne fe pourriffent. Lorfque la renoncule
commence à paroître , on doit l'arrofer avec
ménagement. En hiver , lorfqu'il furvient
de la neige , on peut en mettre fur les
pots de renoncules. Cette neige fortifie la
plante , & lui fert d'abri fans trop l'humecter.
On doit placer les renoncules au
foleil levant ou au midi. Le nord leur eft
funefte. Du refte le fleurifte doit interroger
fes fleurs , étudier leurs befoins ; il
aura le plaifir de voir qu'elles fe contentent
aifément , & qu'elles rempliront tous fes
defirs.
FEVRIER 1768. 91
On doit , avec des paillaffons , garantit
les renoncules du grand froid . Si , malheureuſement
, elles avoient été gelées
dans les pots , il faudroit bien fe garder
de les expofer tout de fuite au foleil , ni
dans un lieu trop chaud ; mais il faudroit
les paffer dans un endroit moins freid que
celui où elles ont été gelées , & les ' ame-.
ner ainfi par degrés jufqu'à la chaleur de
la ferre. Lorfque tous les élémens preffent
la terre de fortir de fa létargie , à ce réveil
général de la nature , les renoncules s'agitent
dans la ferre , & femblent marquer
leur impatience : il faut les mettre à l'air ,
& on les verra profiter à vue d'oeil.
On doit retrancher tous les jets qui diffipent
inutilement la féve , & garantir du
foleil tous les boutons nés fur la tige du
premier. C'eſt le moyen d'avoir de belles
fleurs. Il faut arrofer de deux jours en
deux jours pendant la fleuraifon , faire la
guerre aux infectes qui font des attaques
mortelles à ces fleurs , fur- tout aux pucerons
verds & noirs , aux chenilles de couleur
grifâtre , aux fourmis , aux limaçons ,
aux araignées , & aux vermiffeaux blancs.
Il y a plufieurs moyens pour les détruire ,
entre autres , de jetter autour des pots une
forte de décoction d'abfinthe , de tabac ,
92 MERCURE DE FRANCE.
ou de coloquinte. Le fuc de jufquiame ,
mêlé avec du fort vinaigre , l'huile de
péthole , le galbanum brut , font les remèdes
les plus fürs pour détruire toute forte
de pucerons & d'infectes. Un fecret pour
garantir les femailles , fur- tout les petites
raves , les jeunes choux , qui font dévorés
par ces infectes deftructeurs , c'eft de couvrir
la terre enfemencée d'une pouffière
faite de parties égales de fuie & de fiante
de pigeons. Ces infectes n'aiment ni la
mobilité du fol , ni le goût & l'odeur qui
en résultent .
La taupe- grillon , qui ravage continuellement
les potagers , en coupant tout ce
qui fe rencontre fur fon paffage , attaque
auffi les renoncules. C'eft un des grands
fléaux des jardiniers . Ce qu'on peut faire
de mieux pour s'en débarraffer , c'eft de
répandre environ le quart d'une cuillerée
d'huile d'olive , & tout de fuite affez d'eau ,
pour inonder la petite mine qu'elle a creufée
fous terre. Cette eau parcourt tout le
chemin de la bête , & va lui porter.la liqueur
fatale qui doit la faire mourir. Elle
effaie en vain de l'arrêter , & quittant fa
retraite , on la tue lorfqu'elle vient ſe ſauver
dehors. C'eft avec beaucoup de peine
qu'on l'attaque dans les couches , à caufe
FEVRIER 1768. 93
de la facilité que l'huile trouve à s'échapper
; mais ce fecret eft immanquable dans
les terres fortes.
On doit ôter les renoncules de terre
quelque temps après que les tiges font
fannées . On recueille la graine dans fa
maturité ; on fépare les petites griffes de
leurs mères ; & elles donnent des fleurs
toutes femblables : on doit enlever tout
ce qu'elles ont de corrompu , les laiffer
fécher au grand air , & les ferrer dans un
lieu fec , en attendant le temps de les
replanter. Lorfqu'elles font repofées un an
ou deux , elles n'en valent que mieux pour
être replantées,
94 MERCURE DE FRANCE.
HISTORIA anatomico - medica c'eft-àdire
Hiftoire anatomico - médicinale ,
contenant un très-grand nombre d'ouvertures
de cadavres humains , par lesquels
on découvre le véritable fiége des maladies
, leurs caufes & leurs effets , &c ;
par M. LIEUTAUD , Médecin de Mgr
LE DAUPHIN & des Enfans de France ,
de l'Académie Royale des Sciences de
Paris & de Londres , &c. revue & augmentéepar
M. PORTAL , Médecin - Anatomifte
des Enfans de France , &c. A
Paris , chez VINCENT ; deux vol . in-4°.
prix relié 20 liv.
M. Lieutaud , qui a déja donné d'excellens
ouvrages fur la médecine pratique ,
ne ceffant de travailler à ce qui peut être
utile à ceux qui s'occuppent de "l'art de
guérir , a réuni un grand nombre d'obfervations
qu'il a faites lui même , tant
dans les amphithéâtres que dans les hôpitaux
, à la tête defquels il a été long - temps ,
toutes celles des plus fameux Médecins
FEVRIER 1768 . 25
qui l'ont précédé , celles de toutes les Aca
démies & fur-tout du Journal de Médecine,
Il en fait un choix d'environ quatre mille
ouvertures de cadavres. Il a fuivi l'ordre
anatomique qui femble le plus méthodique.
Les travaux de Bonet & Manget ,
dont on ne peut trop louer le zèle , manquoient
de cette faine critique , qui apprend
a démêler le vrai d'avec le faux . M. Lieutaud
, en écartant les préjugés des anciens ,
évite leurs explications faftidieufes &
diffuſes ; il expofe les faits avec précision ,
fimplicité & l'exactitude qui lui eft fi
naturelle. Nous jugeons aifément , & furtout
d'après l'affurance que nous en´ont
donnée les Médecins inftruits , qu'un pareil
ouvrage devient indifpenfable à quiconque
fe mêle de l'art de guérir ; étant le
fruit des travaux des plus habiles anatomiftes
de tous les temps , les jeunes Médecins
tireront néceffairement, un grand
avantage d'une collection où ils trouveront
raffemblé en un feul corps d'ouvrage tout
ce que l'expérience la plus affurée a découvert
à ceux qui les ont précédés ; enfin
la partie la plus curieufe & la plus intéreffante
, l'étude de la nature.
Ce grand ouvrage eft enrichi d'un grand
nombre d'obfervations de M, Portal
célèbre Anatomifte , qui en a été l'éditeur ,
96 MERCURE DE FRANCE.
& qui y a ajouté une table qui préfente
très -clairement & avec précifion les différens
fymptômes qui caractérisent chaque
genre de maladies , & les défordres qu'elles
ont coutume de produire dans les organes.
Ne pouvant extraire un ouvrage de cette
efpèce , dont chaque article devient un
point effentiel , & fournit un inftruction
néceffaire à tout Médecin , nous nous
contenterons de citer quelques obfervations
prifes au hafard , afin de mettre nos
lecteurs à portée de juger des avantages
qu'ils peuvent retirer d'une fi vafte collection.
❞
K
Un payſan âgé de 96 ans , ayant mené
» une vie très-fatiguante , & ayant fou-
» vent monté à cheval , reffentit à la
verge des douleurs extrêmement vives.
» Elles fe portoient à différens endroits ;
» tantôt au gland & tantôt au col de la
» veffie. Les douleurs ceffèrent d'ellesmêmes
; quelques jours après l'urine , qui
jufqu'ici avoit eu un libre cours ,
di-
» minuoit chaque jour en quantité. On
» adminiftroit en vain les diurétiques les
plus forts. La maladie alla en augmen-
"}
"
"
» tant. Enfin les urines furent totalement
" fupprimées ; les vomiffemens furvin-
» rent , les convulfions s'emparèrent du
« malade , & l'on croyoit n'avoir à at-
» tendre
FEVRIER 1768 . 97
و د
tendre qu'une mort prochaine. Cepen-
» dant la nature en difpofe autrement . 11
paroît une tumeur vers l'ombilic ; cette
» tumeur s'ouvre & laiffe couler une li-
» queur limpide , un peu falée , en un mot
» l'urine. Les fymptômes fâcheux difpa-
» rurent , le malade revint en fanté. II
vécut encore fix mois , urinant toujours
» par l'ombilic. A l'ouverture du cadavre ,
» on trouva la veffie rappetiffée , racornie ,
» fon col bouché & refferré comme du
parchemin brûlé ; il partoit , de la partie
» fupérieure de ce vifcère, un canal de figure
conique , qui atteignoit à l'ombilic par
» fa pointe. L'auteur de cette obfervation
» ( M. Portal ) ne douta point que ce ne
» fût une dilatation de l'ouraque » .
و د
Les deux obfervations fuivantes font
extraites du nombre même de celles de
M. Lieutaud.
35
93
ود
« Un homme de cinquante ans , qui
paffoit fa vie fur les livres , fe plaignoit
depuis deux ans , entr'autres incommodités
, de beaucoup de vents , lorfqu'il
» tomba tout-à-coup dans une véritable
»tympaniqueaccompagnéede vomiffement
» & de conftipation. Les remèdes n'opérant
aucun effet , le mal s'aggrave
» les forces s'épuifent , le pouls eft tantôt
» convulſif & tantôt infenfible ; & le mal-
33
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
» heureux malade arrive à fon dernier
» inftant , fans avoir perdu un feul mo-
» ment la connoiffance . On ouvrit le
» cadavre. A peine eut - on percé le péri-
» toine , qu'il s'échappa une grande quan-
» tité d'air qui étoit épanché hors des
vifcères. Outre cela les inteftins étoient
prodigieufement gonflés de vents ; le
» cæcum fur tout égaloit prefque la groffeur.
dé la tête d'un homme ; l'eftomac , le
foie , la rate, quoique fains, étoient flétris
» & tapétiffés.
ود
93
33
>>
و د
>
» Une femme de quarante ans qui
» n'étoit plus réglée , fe plaignoit depuis
long- temps d'une tumeur & d'une dou
leur dans l'hypocondre droit ; fa refpi
» ration étoit difficile . On effaya inutile-
» ment plufieurs remèdes : il furvint des
anxietés , des lypothimies , & d'autres
fymptômes graves qui la conduifirene
au tombeau. On trouva dans le foie ,
qui étoit d'un volume exceflif , & pefoit.
» au moins quinze livres , un très-grand
abfcès qui contenoit une quantité énorme
d'un pus fanieux & de mauvaiſe qualité ,
avec un très grand nombre d'hydatides
** de différens volumes , remplies d'une fé- ·
» rofité jaune . Les poumons refferrés par
» le diaphragme qui avoit été repouffo
» jufqu'à la troiſième vraie côte , étoient
extraordinairement diminués »,
FEVRIER 1768. 99
Ces obfervations fuffifent pour donner
une idée du mérite de cette précieuſe col ·
lection.
EUVRES de JEAN RACINE , avec des
commentaires ; par M. LUNEAU DE
BOISJERMAIN : 6 vol. in - 8 °. avec
figures. A Paris , chez PANCKOUCKE ,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; LACOMBE , Libraire , quai
de Conti : prix 37 liv. 16 fols broché ,
& 46 liv. relié.
NOUS ous avons déja eu occafion de parler
avantageufement des ouvrages différens
qu'a donnés au public M. Luneau de Boisjermain.
Les commentaires qu'il vient de
publier fur Racine , ne nous feront point
démentir l'idée avantageufe qu'on a dû
prendre de fes talens. Ce qui frappe le plus
dans celui - ci , c'eft une connoiffance profonde
& raifonnée du théâtre des anciens ,
& un efprit d'analyfe , qui n'admet rien
d'étranger à fon objet , & qui fait employer
tout ce qui peut contribuer à le faire connoître.
Il ne nous eft pas poffible de détail-
E ij
100
MERCURE
DE
FRANCE
.
ler , dans un feul extrait , les obligations
que la littérature , & en particulier l'art
du théâtre , auront toujours à M. Luneau,
L'idée que nous nous propofons de donner
de fon travail , fera la matière de plufieurs
articles dans lesquels nous le fuivrons dans
fes recherches & fes réflexions , fes critiques
& fes jugemens. Nous ne nous attacherons
aujourd'hui qu'à examiner la préface
générale , la vie de Racine , & le
difcours préliminaire qui fe trouvent à la
tête du premier volume. Ce font trois
morceaux qui ont leur mérite particulier.
Dans la préface générale M. Luneau
s'eft attaché , comme nous l'avons dit , à
faire connoître les obligations qu'il a à
quelques gens de lettres , les foins qu'il a
pris de recueillir les variantes de ce poëte ,
ou les critiques qu'on a faites de fes ouvrages
, l'ufage qu'il a cru devoir faire des
unes & des autres , les motifs qui lui ont
fait entreprendre la traduction des morceaux
des poëtes Grecs qu'il a employés ,
ou qui l'ont déterminé à rejetter celle du
Père Brumoy , ceux qui l'ont engagé à ne
fe point borner , dans la vie de Racine
aux feuls faits confacrés par l'aveu de fes
parens : tout cela eft écrit avec une précifion
qui fait plaifir ; on en peut juger par
les deux morceaux fuivans ,
FEVRIER 1768. 101
و د
33
« La jaloufie , dit M. Luneau , qui
» cherche à feconfoler du mérite qu'elle n'a
» pas , par les efforts qu'elle fait pour faire
» baiffer celui des autres , a excité quel-
' ques critiques contre Racine. Ce poëte ,
» fouvent attaqué , plus fouvent mal dé-
» fendu , a toujours triomphé de fes rivaux
» & de fes cenfeurs. Il leur eft cependant
" échappé des obfervations juftes , je les
» ai confervées. Des motifs plus nobles
» ont déterminé M. l'Abbé d'Olivet à
» faire fur ce poëte des obfervations gram-
" maticales. On lui a reproché d'avoir
quelquefois mal repris Racine ; d'avoir
» fait voir , dans quelques - unes de fes
remarques , une délicateffe trop poin-
» tilleufe. On l'a accufé de n'avoir pas
» affez cherché à conferver à la poéfie fes
priviléges. Ces défauts ont été corrigés
» en partie dans la feconde édition qu'il
publiée de fes notes : on y trouve cepen-
» dant encore quelques obfervations foibles
ou trop fubtiles ; mais on y apperçoit
des remarques utiles pour la perfec-
» tion de notre langue , & des réflexions
qui dénotent un homme d'efprit & de
goût. J'ai profité de celles qui m'ont
paru les mieux fondées. J'ai fait le même
ufage des notes critiques du Racine vengé
»
و د
و د
"3
→
"3
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» de l'Abbé Desfontaines , &c. &c . Préface
générale , page viij.
و د
39
و د
» L'objet , continue- t - il plus bas , auquel
je me fuis principalement attaché , a été
d'oppofer fans ceffe les morceaux des
» auteurs Grecs qui avoient quelque ref-
» femblance avec les endroits de Racine ,
» au deffous deſquels je les ai placés . Ce
fpectacle eft trop intéreffant pour un
» homme de lettres pour produire d'autre
» effet que le plaifir de voir deux illuftres
ود
» rivaux courir la mème carrière. Les com-
» mentaires de Fulvius Urfinus fur Vir-
» gile ne le firent point accufer d'avoir
» voulu porter atteinte à la gloire de ce
» Poëte épique. C'eft que ce ne font point
» les penfées qui appartiennent à l'auteur
» qui les emploie , mais la façon de les
» rendre & de les exprimer. Rien n'eſt
en effet plus difficile que de s'approprier
» les idées d'autrui , de manière qu'elles
paroiffent venir du fond auquel elles
» tiennent. Efchyle , Sophocle , Euripide ,
» Virgile & Homère s'immortali fèrent par
» ce talent. Racine , qui réuffit comme
» eux dans ce genre , reffemble aux grands
peintres qui ont fait ufage des ftatues
antiques pour perfectionner leur art. Ibid.
» pag. x » .
93
33
"""
FEVRIER 1768. 103
Cette manière de loger l'ufage que
Racine a fait de la lecture des poëtes anciens
, eft on ne peut pas plus adroite ;
eleft un moyen d'encourager les gens de
lettres à imiter Racine dans ce travail , que
de faire fervir à fon éloge l'art avec lequel
ila fu mettre à profit les idées d'autrui .
Nous n'avions jufqu'ici , fur la vie de
ce poëte , que des fragmens informes qui
ne préfentoient que des extraits mutilés
des faits les plus incéreffans de fon hiftoire ,
ou des détails petits ou minutieux de fes
actions les moins importantes. M. Luneau
a évité , dans la vie de Racine , de tomber
dans la féchereffe que traîne toujours après
foi un précis trop raccourci de la vie d'un
grand homme ou le dégoût qu'elle occafionne
lorfqu'elle eft furchargée de traits qui font
fans importance. Il a recueilli dans tous les
auteurs qu'il a lus , tout ce qui pouvoit contribuer
à donner une idée jufte & vraie du
caractère de ce poëte , de fon éducation , de
fes études , de fes progrès dans les lettres ,
de fes fuccès au théâtre , de la manière dont
il fut en profiter , des défagrémens qu'ils
lui occafionnèrent , & c. & c. Ce morceau
eft écrit d'une manière fi attachante , qu'on
eit fâché qu'il ne foit pas plus long , &
que la néceffité de foutenir l'intérêt du
récit l'ait forcé de ne s'arrêter qu'à ce qui
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
pouvoit piquer la curiofité de fes lecteurs .
Nous ne nous propofons point de fuivre
M. Luneau dans les détails particuliers de
cette hiftoire , nous nous bornerons feulement
à placer ici un morceau qui puiffe
faire juger du ftyle dans lequel elle eft
écrite. Ce que nous pouvons affûrer , c'eſt
que fa manière de narrer eft par-tout vive
& fententieufe , & qu'elle eft animée
des anecdotes qui femblent faites pour les
endroits où il les a placées.
و د
++
و د
""
par
« La confidération dont Racine jouif-
» foit alors , ( c'étoit après que Racine eut
» été nommé hiftoriographe du Roi ) n'avoit
pu encore lui faire oublier que
l'amitié a des douceurs que la faveur
des Rois ne peut entièrement remplacer.
» Dès qu'il eut renoncé au théâtre, il penfa
» férieufement à fe réconcilier avec Port-
Royal. M. Nicole étoit celui qui avoit
» le plus raifon de ſe plaindre , il fut auffi
» le plus aifé à ramener . M. Arnaud , qui
» n'avoit à reprocher à Racine aucun trait
qui lui fût perfonnel , ne lui pardonna
jamais bien fincérement les plaifanteries
dont Angélique Arnaud , fa four , avoit
» été l'objet. Il fe réconcilia néanmoins
» avec Racine qui alla le voir . Boileau
fut l'auteur de ce raccommodement ,
ود
39
و ر
ל כ
» mais ce n'étoit qu'une paix mál cimentée .
ว
FEVRIER 1768. IOS
» Racine eut à peine recouvré l'amitié
» de fes anciens maîtres , qu'il fe brouilla
» avec Corneille . Rien n'eft plus orageux
que le pays des lettres . Ce grand homme
ور
ور
"
voyoit toujours avec peine le concours
» qui ramenoit toute la France aux repré-
» fentations des pièces de Racine . Com-
» ment fe confoler de partager avec lui
» les honneurs de la fcène françoife dont
» il avoit joui feul fi long- temps ? La jalou-
» fie qui l'éclairoit fi bien fur les véritables
» intérêts de fa gloire , ne lui apprit pas
également à choisir le meilleur moyen
» de fe dédommager des pertes continuelles
faifoit fon amour- propre. Traits
de critique envenimés , reproches vifs &
fanglans fur le mauvais goût de la nation
, plaintes fur fon ingratitude , éloges
» démefurés des cenfeurs de Racine , approbation
des pièces, qui devoient avoir
» le moins de part à fon attention , & qu'il
» auroit voulu pouvoir faire trouver meil-
93
"
ود
ور
ود
que
leures qu'elles ne l'étoient : le dépit de
» Corneille le força fouvent à fe mépren-
» dre dans les efforts qu'il fit pour dépri-
» mer la gloire de fon rival fans toucher
» à la fienne.
» Le Germanicus de Bourfaut parut en
» 1679 ; c'étoit une pièce miférable qui
» n'avoit ni plan ni conduite , dans laquelle
"
E v
106
MERCURE
DE FRANCE
.
" on n'appercevoit ni talent , ni génie , ni
» connoiffance du théâtre. Corneille la
» trouva fi merveilleufe qu'il lui échappa
» de dire à l'Académie , qu'il ne lui man-
» quoit que le nom de Racine pour être
» achevée. Racine s'offenfa avec quelque
» raifon de ce difcours ; mais il eut bien-
» tôt autant de tort que Corneille , parce
» qu'il repouffa ce trait de fatyre détournée
» par des paroles injurieufes & piquantes
» qui n'auroient point dû lui échapper.
» Rien n'eft plus propre à confoler les pe-
» tits efprits de la médiocrité de leurs
» talens , que la manière dont les gens de
» lettres vuident leurs querelles & leurs
» débats. S'ils s'élèvent quelquefois par
» leurs connoiffances ou leur génie au def-
» fus de la fphère ordinaire des hommes
» les vivacités qui leur échappent les pla-
» cent fouvent bien au - deffous de ce qu'il
» y a de plus bas & de plus miférable ».
Nous ne nous arrêterons point ici à faire
l'éloge de cette manière d'écrire l'hiftoire ,
parce que les perfonnes qui la liront , fentiront
auffi bien que nous , pourquoi elle
doit être louée. Nous ajouterons feulement ,
qu'outre le mérite du ftyle , nous avons
remarqué dans cette hiftoire un art tout
fingulier dans les tranfitions , une manière
de voir & de faifir les faits , jufte , naturelle
& vraie , & une attention fingulière
FEVRIER 1768, 107
à n'employer que ceux qui pouvoient intéreffer
le lecteur... !
Le difcours préliminaire qui fuit la vie
de Racine nous a fait le plus grand plaifir ;
c'eft un morceau plein de chaleur & de
feu fur l'art du théâtre , & fur la part qu'ont
eu à fes progrès Efchyle , Sophocle & Euripide.
Le ftyle, dans lequel il eft écrit eſt
varié, qu'en paffant de l'un à l'autre ,
M. Luneau femble avoir voulu prendre
une manière d'écrire qui leur fût propre.
Nous ne craignons pas d'être défavoués
en avançant que nous n'avons rien fur
cette matière qui foit vu avec plus de
jufteffe , rempli d'images plus nobles &
plus frappantes , & qu'il eft peu d'ouvrages
qui foient écrits avec plus de force & d'enthoufiafme.
M. Luneau n'entre point dans la difcuf
fion des opinions qu'on a eu fur l'origine
de la tragédie ancienne , fur le temps où
elle nâquit , & fur la part qu'ont eu à fes
développemens tous les poëtes qui fuccédèrent
à Thefpis. Il s'arrête à une époque
fixe , à celle où « après avoir fignalé par fes
-30
trophées le triomphe de fa liberté , Athè-
» nes vit la tragédie prendre une forme
» nouvelle & marcher avec la dignité qui
lui convient. Efchyle , dit - il , opéra
» cette révolution ; ce grand homme fecoua
و د
C
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» fur le théâtre le flambeau de fon génie ,
» & fit éclorre prefque en même temps
toutes les parties de la fcène tragique , &c.
» Difcours préliminaire , pag. lxxxj.
ود
ود
ور
>>
ود
ور
"
du
Efchyle n'avoit point été le feul à
s'appercevoir des défauts de l'ancienne
tragédie , mais il fut le premier à les
» réformer. Nourri de la lecture d'Homère,
, il étudia la nature dans les ouvrages de
» ce poëte , & il y découvrit tout les principes
d'un art qui nous feroit peut - être
» moins connu fans lui . Choix du fujet ,
» détermination du lieu de la fcène , &
temps où l'action doit commencer ;
expofition , intrigue ou noud , dénoue
» ment amené ou retardé par des intérêts
» mêlés & contraftés ; marche de l'action
» vive & rapide , foutenue par la force du
fujet .; refforts tragiques , paffions , qui
» doivent les mettre en jeu ; effets qui
réfultent du flux & reflux de leurs mou-
» vemens , refferrés par l'unité de temps ,
» de lien & d'action ; trouble croiffant de
» fcène en fcène , d'acte en acte , propor-
» tionné au feu des paffions qui le pro-
» duit, & à la jufte durée que doit avoir
» une pièce tragique ; fcience des moeurs ,
» vérité de leur peinture , caractères , dé-
» cence convenable à tous les perfonnages ,
» manière de les faire parler & agir ; dia-
ود
و ر
FEVRIER 1768. 100
logue , interlocuteurs , langage , vers ,
diction
propre au théâtre & à la dignité
» du récit ; choeurs adaptés au fujet &
» liés étroitement à l'action ; théâtres ,
décorations , habits , mafques , déclamation
, danſes : Efchyle trouva tout.
Ibid. pag. lxxxij & fuivantes
ود
"
"
و د
».
Ce morceau eft de toute beauté ; nous
croyons même ne rien dire de trop en
avouant que nous n'avons rien qui préfente
, dans une vingtaine de lignes , une
poëtique auffi abrégée & d'autant plus frappante
, qu'elle renferme en peu de mots
tout l'art du théâtre. Ce qui furprend da
vantage , c'est moins l'adreffe avec laquelle
M. Luneau a grouppé toutes les parties
effentielles de la tragédie , que l'art avec
lequel il réuff à infpirer de la vénération
pour Efchyle , l'un des poëtes les moins
connus de l'antiquité , & qui mérite cependant
le moins de refter dans l'oubli dans
lequel il a vieilli .
捕
Nous paſſons rapidement d'un objet à
un autre , parce qu'il n'eft pas poffible de
s'arrêter également à tous les détails de ce
difcours qu'il faudroit citer tout entier.
Après avoir examiné les beautés & les défauts
d'Efchyle , M. Luneau parle ainfi de
Sophocle , qui a le plus contribué à perfectionner
la fcène grecque.
110 MERCURE DE FRANCE.
و د
""
>>
» défauts
ود
« Un génie chaud , ardent & paffionné
» pour toute eſpèce de gloire , ne pouvoit
guère aflifter au fpectacle magnifique
» qu'Eschyle avoit imaginé, fans être tenté
» de l'imiter. Jamais plus noble émulation
» ne fut payée d'un plus prompt fuccès.
Sophocle eut à peine fait quelques pas
» fur le théâtre , qu'il vit tomber entre fes
» mains le fceptre & la couronne que l'ad
» miration des Athéniens avoit déférés
» à fon maître . Ce poëte étoit né peut-
» être avec moins d'enthouſiaſme & de
» feu qu'Efchyle , mais il avoit un goût
plus fûr que le fien. Sous fa main, les
Squi tenoient encore à la tragédie
» fe changèrent en beautés aux fautes
" qu'Efchyle avoit commifes dans la dif-
» tribution de fa matière & dans fon élo-
» cution il fubftitua des plans mieux
» concertés , une marche plus fimple &
» moins laborieufe , un langage plus noble
» & plus naturel . Sa bouche répandit la
douceur du miel fur tout ce qu'il fit
» dire à fes perfonnages. Ainfi , la tragé
die qu'Efchyle s'étoit repréſentée comme
» une reine éplorée dont la trifteffe , le
deuil , la pitié , la terreur, & le défef-
» poir déchiroient fans ceffe le fein , acquit
, fous la plume de Sophocle , un
» air moins dur & moins fauvage & des
و و
99
>
1
FEVRIER 1768. 111
"
ود
"
grâces touchantes qui ne lui firent rien
perdre de fa décence & de fa gravité.
pag. lxxxv .
C'est toujours comme on voit , par des
images vives , naturelles & grandes , que
M. Luneau relève fes peintures & fes idées.
Les deux pages fuivantes font une analyſe ,
on ne peut plus complette , des progrès
que l'art du théâtre fit fous Sophocle , &
l'on peut dire que tout ce morceau eft
vrai & bien fenti. Ce qu'il doit dire d'Euripide
eft amené par une tranfition qui
mérite encore d'être remarquée , parce
qu elle fert à étendre l'idée qu'il a voulu
donner de la tragédie ancienne .
La tragédie avoit alors acquis ( fous
Sophocle ) tout ce qui tenoit au dévelop-
» pement de fes principes & de fes règles
» elle avoit une démarche fière fans morgue
» & fans hauteur , vive & rapide fans im-
» pétuofité , un maintien grave & décent
fans trifteffe & fans mélancolie , une
élocution grande & noble fans enflure &
» fans emphaſe, une manière de peindre les
paffions & de les faire agir , pleine de feu ,
» de naturel & de force , un caractère , en
» un mot , rempli d'élévation , de fublime
» & de majeſté , & qui ne dédaignoit pas
» de fe plier aux tendres naïvetés du fen-
» timent. Il lui manquoit cependant en-
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» core ces grâces vives & touchantes , qui
devoient achever fa peinture. Euripide
» parut. Dès ce moment un jour plus doux
» & plus amoureux éclaira la fcène tra-
" gique. La tragédie prit à la vérité , un
» air un peu mol , un ton trop plaintif
» & trop efféminé ; mais fes images étoient
animées d'un coloris fi flatteur & fi
» voluptueux qu'elles balancèrent fouvent
les peintures fières & mâles d'Eſchyle
» & de Sophocle ; fes acteurs parlèrent
» un langage fi fimple , fi pathétique &
» fi affectueux , qu'on ne voulut plus pen-
» fer , agir & parler que comme eux. Cette
» révolution dans la tragédie , en fit une
» dans les moeurs , qui fuivent prefque
» toujours le goût des fpectacles . Ibid.
"pag. lxxxix » .
Ici M. Luneau entre dans l'examen du
caractère d'efprit d'Euripide , de fon génie
pour le théâtre , de fes défauts & de fes
beautés. Il le compare avec Sophocle , &
l'avantage qui refte toujours à ce dernier
fait conclure qu'Euripide mérite le moins
des trois tragiques grecs , la célébrité dont
il jouit. Tout ceci eft appuyé de l'examen
de toutes les pièces fur lefquelles M. Luneau
a jetté une vue générale & rapide . Ce
détail quoiqu'étendu , a la préfion qui
lui eft propre , & ne pouvoit être plus concis ,
ni plus refferré.
FEVRIER 1768. 113
A la mort d'Euripide la tragédie s'affoiblit
chez les Grecs. Les enfans d'Efchyle
& de Sophocle ne firent que s'éloigner
des idées grandes & nobles que ces deux
poëtes s'étoient faites de cet art. Ceux
qui leur fuccéderent les imitèrent & firent
encore déchoir la fcène tragique de fa
perfection. L'indifférence pour fes chefd'oeuvres
fuivit de près fa décadence . Il
arriva chez les Athéniens , ce qui arriva
chez nous à la mort de Racine ; la tragédie
ne fe foutint qu'à force de convulfions ,
& de coups de théâtre accumulés fans
goût & fans raifons. On fubftitua au ton
fimple & noble du dialogue, des difcours
entortillés , d'une élocution baffle & rampante
, d'une verfification dure & fans
aifance ; & l'on prit pour les élans du
véritable talent , les hoquets d'une muſe
enfantine , qui pleure & crie dans fon
berceau ,
L'art du théâtre , né chez les Romains
dans cette époque , ne s'éleva pas plus haut.
M. Luneau analyfe la fcène tragique de
ce peuple. Lidée qu'il donne de Seneque,
le feul qui ait échappé aux débris de la
fcène romaine , fervira beaucoup à dégoûter
de la lecture de ce poëte. " On n'y
» trouve , dit- il , ni correction dans le
ftyle , ni décence dans les moeurs , ni "
114 MERCURE DE FRANCE.
» conduite dans l'action . On ne peut ,
felon lui , regarder tous fes drames que
» comme un affemblage ridicule de fcènes
» fans texture & fans liaifon , dans lef,
» quelles on n'apperçoit que des délibé
93
rations , des difputes de vers à vers &
» les fentences éternelles d'une philofo→
phie guindée , qui ne jette dans l'âme ni
» lumière , ni feu » . Ibid. pag. ciii &
fuiv. M. Luneau rend cependant justice.
aux beautés qui ont échappé à Seneque ;
mais elle font en fi petit nombre , qu'elles
ne peuvent fervir à faire excufer tous fes
défauts.
38
« Un théâtre , ajoute- t- il , auffi groffier
ne pouvoit guère fervir qu'à former un
fpectacle auffi monftrueux . Il fut cepen-
» dant le feul modèle que nos premiers
» poëtes tragiques fe propofèrent d'imiter.
» Tant qu'ils fe bornèrent à ne préfenter
» fur notre fcène que des traductions de Se-
" neque , notre tragédie fut toujours dans
» fon enfance. Mais dès que Corneille &
» Racine eurent montré qu'il y avoit chez
» les Grecs un art au- deffus de celui des
Latins , on ne penfa plus qu'à fuivre la
» route qu'ils avoient ouverte . On vit dès-
» lors la tragédie françoiſe , qui ne s'étoit
point élevée au - deffus des tentatives de
Jodelle , de la Perufe , de Grevin &
39
$3
FEVRIER 1768. IIS
"
39
de Garnier , prendre chez nous une
» marche plus régulière & plus théâtrale.
» Les oracles , le deftin & la fatalité qui
avoient regné fur notre théâtre , avec le
plus grand empire , firent place aux paffions
qui règlent feules le cours des évé-
» nemens humains. Le flux & reflux de
» leurs mouvemens , leurs révolutions &
» leurs changemens ourdirent la chaîne
» de la tragédie , & fe chargèrent d'en
développer le noeud. On ne vit plus dèslors
fur la fcène françoife que la nature
livrée à elle-même & luttant contre
» l'infortune , que penchans combattus
» par des obftacles , que caractères mis
» en oppofition avec l'adverfité ou le
bonheur , que vertus étouffées dans leur
germe , ou couronnées aux portes de la
mort ; que crimes enfantés les paffions
, produits par des actes involon-
» taires ou punis fur leurs trophées ».
">
"
و د
» par
Malgré cela notre ſcène n'acquit point
la belle fimplicité des Grecs ; c'eft que nos
poëtes prirent fouvent plus de matière qu'il
ne leur en falloit. Ici M. Luneau jette
un coup d'oeil rapide fur les défauts de
la fcène françoife , & il termine ce difcours
en difant que fi " notre théâtre
» eft moins naturel , & moins touchant
» que celui des Grecs , il eft auffi plus ré-
>
116 MERCURE DEF RANCE.
"
gulier , plus impofant & plus vif que le
» leur , & qu'il l'emporte toujours fur eux
" par la dignité des caractères , la nobleffe
» dans les moeurs , & le développement
dans les paffions
Il réfulte de tout ce difcours que M.
Luneau pouvoit mieux que perfonne remplir
le projet d'une édition de Racine telle
qu'il nous la falloit. Un reproche qu'on
pourroit lui faire , c'eft d'avoir écrit ce
difcours dans un ftyle trop pompeux &
trop brillant, & de s'être un peu trop attaché
à détailler les défauts dans lefquels
les poëtes grecs font tombés , par un effet
de leur faute ou par un vice propre au
fujet qu'ils traitoient. Il auroit été à fouhaiter,
par exemple , qu'il eût particulièrement
indiqué les endroits fur lefquels
portent fes critiques , & qu'il fe fût un
peu plus étendu fur les parties qui conftituent
la fcène françoife . On auroit voulu
auffi qu'il fe fût arrêté à faire remarquer
l'origine de notre tragédie & fes développemens
, fes défauts & fes beautés . Nous
obferverons auffi que la vie de Racine écrite
dans un ftyle vrai , naturel & fimple, quoique
toujours élégant & foutenu , paroît
finir d'une manière un peu trop brufque.
Ces défauts n'empêchent pas cependant que
ces morceaux ne foient lus avec le plus
FEVRIER 1768. 117
grand plaifir, & que le charme du ftyle ne
contribue beaucoup à faire difparoître des
taches légères qu'une lecture réfléchie peut
feule faire remarquer. Nous croyons même
pouvoir affurer que cette édition ſeroit
précieuſe à tous les gens de lettres , par
les trois morceaux que nous venons d'analyfer
; fi d'ailleurs elle n'offroit pas de
quoi piquer leur curiofité par la variété
des recherches , par les anecdotes dont elle
eft remplie , & par les richeffes d'une érudition
fage & mefurée , & qui caractériſent
les ouvrages qui fortent de la plume de M.
Luneau .
La fuite l'ordinaire prochain.
MES FANTAISIES ; par M. Dorat ;
in- 8 °. chez JORRY ; avec cette épigraphe
: LUDIBRIA VENTIS .
SOUS
ous ce titre , fans prétention , paroît depuis
peu , la collection des pièces fugitives
de M. Dorat . Rien de plus piquant
& de plus ingénieux , que la vignette qui
fe voit à la tête. Elle repréſente l'Amour
& la Folie balottant entre eux le globe du
monde. Ce joli emblême eft expliqué par
ce quatrain.
118 MERCURE DE FRANCE.
Ce pauvre globe eft balotté
Entre l'Amour & la Folie.
Sentir l'un eft ma volupté ;
Rire avec l'autre eft mon génie .
Tel eft en effet l'efprit des productions
qui compofent ce recueil , où la morale eſt
toujours égayée & entre- mêlée par la
peinture du fentiment. On y trouve les
épîtres déja fi connues , à Sophie , à M. de
Voltaire , à Alexandrine , à l'auteur des
grâces.M. Doraty a joint beaucoup d'autres
pièces qui n'avoient point encore paru ,
& qui ne font point du tout inférieures
aux précédentes : telles que les épîtres à
M. Hume , à M. Helvetius , à M. le
Comte de Lauraguais , celle fur un déménagement
, qui eft de la gaîté la plus
foutenue. On rencontre dans les pièces
détachées , des traductions d'Ovide où le
trait de l'original eft toujours confervé.
On diftingue dans cette partie de l'ouvrage
des flances à l'amour , traduites du
grec , & adreffées à une jeune Athénienne ,
qu'on ne voyoit qu'à travers des rideaux,
Čes ftances , prétendues grecques , ont un
ait bien françois ; & on feroit tenté de
croire que ce titre n'eft qu'un voile , fous
lequel l'auteur veut fe cacher. Quoi qu'il
en foit , ces ftances nous ont paru finies
FEVRIER 1768. 119
dans leur genre. Le portrait de M. le
Maréchal de Briffac , eft d'autant plus
agréable , que l'on eft frappé de la reffemblance
. Celui d'ifmene , ou de Mde de
Caff.... a le même mérite . Voici quatre
vers qui peignent bien Mlle Doligny,
Par les talens & la , décence
Tu nous captives tour à tour ;
Et tu fouris , comme l'amour ,
Quand il avoit ſon innocence ,
Parmi les chanfons , nous citerons celle
qui eft intitulée , Vénus détrônée . Elle eſt
adreffée à Madame la Marquife de T,
l'une des plus jolies & des plus aimables
femmes de Paris .
Air : Quandje vais au boisfeulette , gavotte
de M. Rameau .
L'enfant qu'adore la terre
Le Dieu que l'on nomme Amour
Le front ardent de colère ,"
De la mère ,
Trop févère ,
Voulut s'affranchir un jour.
Le voilà battant de l'aîle ,
Et plein d'un fecret ennui ,
Cherchant la Vénus nouvelle ,
Celle qui règne aujourd'hui ,
१
120 MERCURE DE FRANCE.
La bergère la plus belle ,
Et la plus femblable à lui.
C'eft Eglé qu'on lui propofe ;
Il la voit , & dit foudain :
De mes traits qu'elle difpofe ;
C'eſt la roſe ,
Fraîche écloſe ,
Aux doux rayons du matin.
Difparois , fille de l'onde ;
Ne régente plus ma cour :
Toi , fi ton coeur me feconde ,
Belle Nymphe , dès ce jour ,
Sois Vénus aux yeux du monde ;
Mais fois Pfyché pour l'amour .
La malignité a voulu jetter des nuages
fur la façon de penfer de M. Dorat , au
fujet de M. de Voltaire. Ce recueil eft
plein des éloges de ce grand poëte ; l'admiration
pour lui y perce de toutes parts ,
& l'amour-propre le plus délicat ne pourroit
s'effaroucher des plaifanteries qui s'y
rencontrent. L'épître même de Belzébut à
l'auteur de la Pucelle, eftune louange adroite
de ce poëme & de fon auteur. Voici des
vers qui fe trouvent dans l'épître à M.
Hume.
Qu'oppoferez -vous
FEVRIER 1768. 121
Qu'oppoferez-vous aux talens
De cet univerfel Voltaire ,
Qui nous confole , nous éclaire ,
Et dont la Mufe , en cheveux blancs ,
Eſt auſſi vive , auffi légère ,
Qu'elle parut dans fon printemps ?
Le difcours en profe qui précéde , eſt
une hiftoire abrégée de la poésie françoife ,
où l'on trouve des réflexions vraies fur le
genre des pièces fugitives . Ceux qui y
ont excellé , y font appréciés avec juſteſſe
& impartialité. Nous ne nous étendrons
pas davantage fur ces productions légères ,
dont les grâces difparoîtroient fous la
féchereffe d'une analyfe. Elles fe vendent
chez Jorry , chez qui feul on trouve la
collection complette des oeuvres de M.
Dorat.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,
anecdotes , extraits remarquables des
hommes illuftres . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conti ; 1768 ;
avec approbation & privilége du Roi ; ;
vol. in- 8 °. d'environ 700 pages chacun .
Prix reliés 15 liv.
ONN avoit déja plufieurs dictionnaires
hiftoriques des hommes diftingués ; mais
on n'en avoit point dans la manière de
celui - ci , où l'auteur s'eft attaché à raffembler
les hommes les plus illuftres , à recueillir
leurs faits & dits remarquables ;
à mettre fes perfonnages en fcène , à les
repréfenter tels qu'ils font , à les faire converfet
en quelque forte avec nous ; enfin
à les faire connoître par les faillies , &
par les traits même échappés à leur génie ,
à leur caractère , à leurs moeurs , à leurs
habitudes. On fe plait , comme dit
» Montagne , à guetter les grands hommes
qux petites chofes ; & ces faits particuliers
, qu'un efprit fuperficiel affecte de
méprifer , deviennent pour l'efprit phi-
» lofophique un fujet d'étude. Il les préFEVRIER
1768. IZ
"
» fere même aux faits les plus brillants de
l'hiftoire. Ici on voit l'homme , là on
n'apperçoit que l'acteur. Alexandre fe
» dévoile mieux dans la tente de Darius ,
» que dans les champs de Guagmela ; &
» on n'admire pas moins Turenne , don-
» nant au milieu de fon domeftique , des
exemples de modeftie & de bienfaifance,
» que lorfqu'il dicte des loix aux ennemis
» de fon Prince
>>
13.
Comme ce dictionnaire des portraits
hiftoriques , &c. doit faire fuite à la dernière
édition du dictionnaire des anec
dotes , publiée chez le même Libraire en
1767 , il a été imprimé dans le même
format ; & on y a employé les mêmes
caractères.
Nous reviendrons plus d'une fois fur
cet important ouvrage , d'un genre noùveau
, dont il n'y a pas un article à négliger
, & dont la lecture doit être recommandée
aux perfonnes de tout âge , de
tout fexe , & de tous états , foit que l'on
cherche l'amufement ou l'inſtruction .
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
HENRI IV , ou la Réduction de Paris ,
poëme en trois actes ; par M. P. DE V.
A Leyde ; & fe trouve à Paris , chez
LACOMBE , Libraire , quai de Conti ;
-1768 : in- 8 ° . Prix 24 fols.
L' AUTEUR donne dans une préface
curieufe , l'efquiffe de plufieurs pièces
faites du temps de la ligue , & dont elle
eft le fujet.
Ces tragédies font , le triomphe de la
ligue , la Guifiade , la double tragédie du
Duc & du Cardinal de Guife ; Henri le
Grand , tragédie avec des choeurs , & c.
Ces anciennes pièces de la nation , dit
l'auteur , font comme des tableaux de famille
, qu'on envifage avec plaifir.
On lit dans la formule de Pepin , que
les Seigneurs François s'obligerent , fous
peine d'interdiction & d'excommunication
, de n'élire jamais perfonne d'aucune
autre race , ut numquàm de alterius lumbis
regem in avo prafumant eligere , fed ex
ipforum. ( tome s de l'Histoire de France . )
Ce texte eft le fondement de cette pièce .
Le poëte a tracé dans le premier acte
FEVRIER 1768. 125
•
les caractères des perfonnages ; il décrit
les malheurs de Paris affiégé ; il annonce
l'affaut , & l'affemblée des Etats. Le fecond
acte repréfente les Etats affemblés ,
& troublés par une révolte du peuple. Le
troisième acte eft rempli par le triomphe
de Henri IV , & par fa clémence. Cette
action eft fimple , mais grande , impofante
, & du plus vif intérêt. L'âme ambitieufe
du Duc de Mayenne , l'efprit
inquiet du Duc de Nemours , la politique
du Duc Feria , Ambaffadeur d'Eſpagne ,
la vertu mâle & patriotique de Potier de
Novion , le génie fublime &. bienfaifant
de Henri , tous ces caractères bien deffinés ,
foutenus , & agiffans , doivent faire le
plus grand effet fur le coeur fenfible des
François. La poéfie eft , en général, noble
& facile ; on en jugera par ces vers
que Henri vainqueur dit à ceux de fà
fuite :
>
Vous êtes tous François que l'humanité même
Brife par vous les fers des malheureux vaincus !
Que les bleffés fur- tout , par.vos foins fecourus ,
Semblent être tombés en des mains fraternelles !
Que les vainqueurs pour eux foient des amis fidèles!
Puiffent , par les bienfaits , les maux être effacés !
Soldats , je vous l'ordonne allez , obéillez.
Dans des murs pris d'affaut l'on permet le pillage:
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
François , ne fuivons point cet exécrable uſage :
Eh ! quels meurtres , grand Dieu ! feroient par
vous commis !
Quel fang verfer ici ! le fang de vos amis ,
Devos concitoyens , fils , parens , femmes , frères.
Nous fûmes leurs vainqueurs . . . pour nous montrer
leurs pères.
ANNONCES DE LIVRES,
L'ESPRIT des femmes célèbres du fiècle
de Louis XIV & celui de Louis XV jufqu'à
préfent. A Paris , chez Piffot , Libraire
, quai de Conti , à la deſcente du pontneuf;
1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; 2 vol . in- 12.
Nous croyons que c'eft faire injure aux
femmes Françoifes , que de réduire à vingtcinq
ou à vingt-fix feulement , le nombre
de celles qui ont acquis de la célébrité dans
les lettres , fous les deux règnes de LouisXIV
& de Louis XV. Nous ne ferions pas embarraffés
d'en nommer trois ou quatre cens ,
qui fe font exercées dans la carrière littéraire
, & plus de deux cens qui s'y font
diftinguées. Nous favons qu'une fociété de
gens de lettres , à laquelle préfide M. l'Abbé
de la Porte , travaille depuis plusieurs anFEVRIER
1768. 117
nées à une Hiftoire littéraire des Femmes
Françoifes , en cinq vol . in - 8 ° . Dans cette
efpèce de trophée érigé à la gloire du beau
fexe , & à celle de notre nation , aucune
femme , depuis la célèbre & infortunée
Héloïfe , jufqu'à celles qui écrivent actuellement
, ne fera oubliée ; & chacune y
tiendra le rang que lui ont mérité & fes
talens & fes écrits . L'ouvrage fe vendra
chez Lacombe , Libraire , quai de Conti ;
& fe diftribuera vers la quinzaine de Pâques
prochain. On y trouvera d'abord la
vie de chaque femme qui s'eft fait con
noître par quelque production littéraire ,
& les anecdotes qui peuvent rendre cette
vie agréable & piquante on préfente
enfuite tout ce qu'il y a de plus ingénieux ,
de plus intéreffant dans fes écrits . Si c'eft
un roman , on le dépouille de toutes fes
longueurs , fes fuperfluités ; & l'on ne mct
fous les yeux du lecteur , que les fituations ,
les penfées , les fentimens , les endroits
enfin les plus capables de faire impreffion
fur le coeur ou fur l'efprit : par- là le fond
d'un roman long & ennuyeux , devient fouvent
une jolie petite hiftoire galante , morale
ou philofophique , felon la nature
du fujet ; & fi les épifodes en valent la
peine , on en fait autant de petits contes
amufans , qui font toujours la matière
F iv
128 MERCURE DE FRANCE.
d'une lecture agréable . Si la femme auteur
s'eſt exercée dans un autre genre , en poéfie
, par exemple , on choifit , dans fes
ouvrages , les endroits d'élite , les morceaux
exquis , les pièces enfin qui lui ont
fait le plus de réputation ; & on laiffe de
côté tout ce que l'auteur même , pour fa
gloire & pour la fatisfaction du public ,
auroit dû fupprimer : ainfi l'on eft für de
ne lire que des chofes agréables , & de
pofféder , dans cinq volumes très - piquans ,
ce que trois ou quatre cents femmes , les'
plus célèbres de la nation , ont penſé &
produit de plus ingénieux , & qui fe trouve
difperfé , & comme perdu , dans plus det
quinze cents volumes qu'on ne liroit pas.
Tel eft , en gros , le plan de l'Hiftoire littéraire
des Femmes Françoifes , compofée
par une fociété de de lettres.
gens
Quelques perfonnes ayant fu que M.
l'Abbé de la Porte préfidoit à ce travail ,
trompées par la reffemblance du fujet , lui
ont attribué l'Esprit des Femmes célèbres ;
& il en a même reçu des remerciemenst
de quelques- unes de celles qui y font célébrées
; mais nous favons qu'il n'y a eu'
part.
aucune
Les femmes auteurs , dont on donne
l'efprit dans ces deux petits volumes , n'ont
affûrément pas lieu de fe louer des bornes
FEVRIER 1768. 129
étroites, dans lesquelles on le renferme . On
réduit à quinze pages tout l'efprit de Mde
de Gomez, qui a publié plus de quarante
volumes ; à douze pages celui de Mde-
Elie de Beaumont ; à vingt -huit celui de
Mde Riccoboni ; & à vingt- neuf tout celui
de Mde du Boccage. On voit par-là , combien
cet ouvrage fuperficiel remplir peu
l'objet qu'on devoit fe propofer , qui étoit
d'ériger au mérite des femmes Françoifes
un monument glorieux , qui honorât également
leur fexe & leur nation . Que ferace
fi , au défaut du plan , nous ajoutons
ceux de l'exécution ? On dit , par exemple
, que Mde de Caylis étoit la foeur du
Comte de Caylus , mort depuis peu ; c'eft
la mère qu'il falloit dire. D'ailleurs on place
cette Dame au rang des femmes célèbres
dans notre littérature ; & on ne rapporte
d'elle , que trois ou quatre lettres écrites à
fa parente , Mde de Maintenon. Il est vrai
que Mde de Caylus étoit une femme de
beaucoup d'efprit ; fes Souvenirs , qui ne
font encore que manufcrits , en font une
preuve ; mais devoit- elle être mife au
rang des femmes auteurs , préférablement
à Mlle de la Force , à Mlle de la Roche-
Guillyn , dont on ne parle feulement pas ?
A Mde de Fontaine , à qui nous devons
Aménophis , & la jolie Hiftoire de la Com
1
Fx
130 MERCURE DE FRANCE
>
.
teffe de Savoye , & dont on ne fait nulle
mention ? A Mde du Noyer , fi connue
par fes lettres , & que l'auteur a totalement
oubliée ? A Mde la Préfidente Dreuillet ,
à Mde Durand , à la Comteffe de Murat
à Mlle de Lubert , à Mlle Fauques , à Mde
de Puyfieux, à Mde de Ville- Neuve , à
l'auteur du Danger des liaifons , & à mille
autres , mortes ou vivantes , dont les ouvrages
font entre les mains de tout le monde ,
& qu'on a omifes entièrement ?
Mais une chofe qui doit paroître encore
plus fingulière dans l'Esprit des Femmes :
célèbres , c'eft l'erreur dans laquelle l'auteur
est tombé au fujet de Mde du Montier.
Cette Dame du Montier eft une
femme imaginaire , qui eft fuppofée écrire
des lettres à fa fille , pour donner aux jeunes
perfonnes des confeils fur la manière de
fe conduire dans le monde. Ces lettres
font de Mde le Prince de Beaumont , fi
connue par fon Magafin des Enfans . L'auteur
de l'Esprit des Femmes célèbres en
fait une femme réelle , & la compte parmi
les auteurs du règne de Louis XV , comme
fi l'on mettoit dans le rang des femmes
auteurs du fiècle de Louis XIV , Mde Cléopatre
, ou Mde Clélie , dont on a fait
comme de la prétendue Mde du Montier ,
des héroïnes de roman.
2
FEVRIER 1768. 131
D'après ce que nous venons de dire , il
n'eft pas douteux que l'Esprit des Femmes
célèbres ne foit un ouvrage très- imparfait ,
très-défectueux ; pour mieux connoître
l'hiftoire , le génie , l'efprit des femmes
qui ont écrit dans notre langue , il faut
recourir à d'autres fources.
LES Scythes , tragédie ; nouvelle édition
, corrigée & augmentée fur celles
faites à Genève , à Paris & à Lyon ; in - 8 ° .
Prix 30 fols. A Paris , chez Lacombe
Libraire , quai de Conti : 1768.
Cette tragédie eft devenue , en quelque
forte , un ouvrage nouveau par les changemens
& les augmentations que M. de
Voltaire y a faits. Il y a dans cette nouvelle
édition que nous annonçons , une
préface de l'éditeur , dans laquelle on trouvera
des remarques de goût & anecdotiques.
Nous croyons que cette tragédie eft
préfentement à fon point de perfection ,
& qu'il ne dépend plus que des acteurs
d'en faire fentir l'intérêt & les beautés .
LE Triomphe de la Probité , comédie
en deux actes , en profe , imitée de l'Avocat
de M. Goldoni , chez le Jay, Libraire ,
quai de Gêvres , au grand Corneille ; in- 8 ° .
1768.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
>
Cette pièce , dont nous donnerons l'extrait
dans le Mercure prochain , nous à
paru bien conduite : les caractères en font
vrais & foutenus , les fituations théâtrales
intéreffantes , le ftyle naturèl ; enfin nous
ne doutons point que le Triomphe de la
Probité ne foit le triomphe des talens de
Mde Benoift , qui en eft l'auteur , & qui
les a déja fait connoître avantageufement
par plufieurs ouvrages favorablement reçus
du public .
Les effets des paffions , ou Mémoires
de M. de Floricourt ; 3 parties in - 12. A
Londres , & fe trouve àParis , chez le Jay',
Libraire , quai de Gèvres , au grand Corneille
; 1768.
Nous nous contentons d'annoncer cet
ouvrage , fur lequel nous pourrons revenir
inceffamment. On n'y a point fuivi la
marche ordinaire des romans , où l'on préfente
toujours une fuite d'aventures qui
conduifent les héros de traverfes en traverfes
, & finiffent par les rendre heureux .
Dans celui - ci on offre l'hiftoire d'un homme
dont la vie a été fort agitée , & qui a
éprouvé fucceffivement deux grandes paffions
; on les peint avec les nuances qui
les diftinguent. L'une eft née dans la première
jeuneffe ; elle a tous les tranfports ,
FEVRIER 1768. 133
toute l'yvreffe de cet âge. Celle qui lui
fuccéde eft moins vive , moins emportée ,
mais auffi profonde ; elle naît & s'accroît
par degrés ; elle ne parvient pas tout de
fuite à l'excès , comme cela arrive ſouvent
dans une première paffion . Tel eft en général
le plan de cette production . A l'égard
de l'exécution , on ne peut en faire un
trop grand éloge. Le ſtyle , les détails de
moeurs , les fituations , tout doit contribuer
à en rendre la lecture agréable , intérefante
, & à donner des talens de l'auteur
dans ce genre d'écrire , l'idée la plus avantageufe
& la plus favorable.
SUPPLÉMENT au rapport fait à la Faculté
de Médecine de Paris contre l'inoculation
de la petite-vérole. A Paris , chez Quillau
Imprimeur de la Faculté de Médecine ,
rue du Fouarre , près la place Maubert ;
1767 ; brochure in- 4° .
TRADUCTION libre de Lucrece. A Amfterdam
, chez la veuve Chaftelain ; 1768 :
deux volumes in- 12 , dont on trouve des
exemplaires chez les Libraires où fe vendent
les nouveautés .
Nous n'avions point encore de traductions
de Lucrece qui puffent fe lire ; &
nous avons obligation à l'homme d'efprit
134 MERCURE DE FRANCE.
& de goût qui a bien voulu fe livrer à un
travail , pour lequel il montre tant de facilité
& de talent. Nous citerons dans les
Mercures fuivans plufieurs morceaux de
cette excellente traduction , dont le mérite
juftifiera nos éloges .
BIBLIOTHÈQUE du théâtre François , de
puis fon origine ; contenant un extrait de
tous les ouvrages compofés pour ce théâtre
, depuis les myſtères jufqu'aux pièces
de Pierre Corneille ; une lifte chronologique
de celles compofées depuis cette dernière
époque jufqu'à préfent ; avec deux
tables alphabétiques , l'une des auteurs &
l'autre des pièces . A Drefde , chez Michel
Groell , Libraire ; 1768 .
Il y a d'excellentes recherches fur l'origine
de nos théâtres , dans cet ouvrage en
trois vol . in- 12 , ornés de gravures .
Le grand Vocabulaire françois , contenant
. l'explication de chaque mot confidéré
dans fes diverfes acceptions grammaticales
, propres , figurées , fynonymes &
relatives . 2º . Les loix de l'orthographe ;
celles de la profodie , ou prononciation ,
tant familière qu'oratoire ; les principes
généraux & particuliers de la grammaire ;
FEVRIER 1768. 135
les règles de la verfification , & généralement
tout ce qui a rapport à l'éloquence
& à la poéfie. 3 °. La géographie ancienne
& moderne ; le blafon , ou l'art héraldique;
la mythologie ; l'hiftoire naturelle des
animaux , des plantes & des minéraux ;
l'expofé des dogmes de la religion , & des
faits principaux de l'hiftoire facrée , eccléfiaftique
& profane. 4° . Des détails raifonnés
& philofophiques fur l'économie ,
le commerce , la marine , la politique , la
jurifprudence civile , canonique & bénéficiale
; l'anatomie , la médecine , la chirurgie
, la chymie , la phyfique , les mathématiques
, la mufique , la peinture , la
fculpture , la gravure , l'architecture , &c.
Par une Société de Gens de Lettres. A
Paris , chez C. Panckoucke , Libraire , rue
& à côté de la Coraédie Françoife ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi ;
tome II.
A mefure que les volumes de ce grand
ouvrage fe multiplient , le public en fent
de plus en plus l'utilité , & en reconnoît
toujours davantage le mérite. On ne peut
trop favoir gré aux auteurs de cette grande
& belle entrepriſe , du foin avec lequel ils
y travaillent, & de la promptitude avec
laquelle les volumes fe fuccédent , fans
qu'elle nuife à la perfection de l'ouvrage.
136 MERCURE DE FRANCE .
RÉFLEXIONS fur les affections vaporeufes,
ou examen du traité des vapeurs des deux
fexes; par M. P *** . A Amſterdam ; 1768 :
volume in- 12 on en trouve des exemplaires
, chez Vincent , rue Saint- Severin .
Nous avons annoncé dans le temps , &
avec éloge , le livre du célèbre M. Pomme.
Le public , & fur- tout les Médecins jugeront
fi c'eft avec raifon, qu'on entreprend
ici de le réfuter.
ESPRIT de Saint-Réal. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Severin ; 1768 :
vol. in- 12 .
Parmi d'excellentes chofes qui fe trouvent
dans les ouvrages de M. l'Abbé de
Saint-Réal , il y en a de très - communės ;
il étoit donc à propos de faire un choix ,
pour épargner au public une lecture faftidieufe.
C'est ce qu'a eu probablement en
vue , & a parfaitement exécuté l'auteur de
cet efprit , par le choix , l'ordre , la méthode
& le goût qu'il a obfervés dans ce volume.
DICTIONNAIRE portatif des faits & dits
mémorables de l'hiftoire ancienne &
moderne. A Paris , clfez Vincent , Imprimeur
-Libraire rue Saint - Severin ;
1768 avec approbation & privilege du
Roi : 2 vol. in- 8 °.
,
FEVRIER 1768. 137
L'utilité de ce dictionnaire fe fait affez
connoître par fon titre. Une très -grande
partie de ce que l'hiftoire univerfelle offre
de plus intéreffant , les exploits des héros
anciens & modernes , leurs paroles remarquables
; les fentimens des philofophes
païens & des fages de la Grèce , leurs bons
mots , leurs maximes & fentences les plus
faillantes ; telle eft la matière des deux
volumes qu'on préfente au public. Ils font
tout à la fois inftructifs & agréables . Les
jeunes gens , accoutumés dans les colléges
à lire de ces fortes de recueils , verront
avec plaifir , dans la première partie de
celui- ci , beaucoup plus de faits & d'événemens
anciens que dans tous les autres ; la
feconde partie , qui concerne l'hiftoire moderne
, mettra fous leurs yeux autant &
d'auffi beaux exemples de vertu , de fageffe
, de valeur , &c. que leur en aura
préfenté l'hiftoire grecque & romaine.
Sans fortir même de leur nation , ils pourront
comparer aux Agéfilas , aux Périclès ,
aux Décius aux Céfars , d'autres héros
non moins illuftrés. Nos militaires pourront
auffi s'inftruire ou du moins s'amufer
par la lecture des rufes , des ftratagêmes &
des actions de valeur d'un grand nombre
de guerriers. Mais , indépendamment des
faits mémorables , les bons mots , les fin-
و
138 MERCURE DE FRANCE.
gularités , les plaifanteries , dont ce dictionnaire
abonde , plairont encore au
lecteur de tout âge , de tout fexe & de
toute condition.
On a mis à la fin de chaque volume une
table , dont voici l'ufage. Veut on chercher
un trait de générofité , de patience , de
courage ,
& c. on trouvera dans cette table
aux titres générofité , patience , courage ,
& c . les noms des perfonnages généreux ,
patiens , courageux , & c. qui ont place
dans ce dictionnaire . Ainfi le lecteur aura
non -feulement un ordre alphabétique de
noms , mais encore un ordre alphabétique
de chofes , l'un & l'autre également utile
& commode.
L'ART du trait de charpenterie , par le
fieur Nicolas Fourneau , maître Charpentier
à Rouen , ci -devant conducteur de
charpente , & démonftrateur du trait à
Paris ; 1768 : avec approbation & privilege
Roi in-folio. A Paris , chez N. M. Tilliard
, Libraire , quai des Auguftins , à
Saint Benoît. Prix de 9 liv. broché , avec
vingt grandes planches en taille- douce.
Ce livre contient la manière de conftruire
un pavillon dans fon affemblage &
fur taffeau ; les courbes rallongées ; le cinq
épis quarré ; le cinq épis biais avant -corps ;
FEVRIER 1768. 139
de quelle façon on doit tracer les deux
noletsbiais fimples , l'un délardé par deffus ,
l'autre délardé par deffous ; l'affemblage
du nolet quarré ; la manière de conftruire,
un nolet biais , portant fon ceintre par
deffous , ainfi que tout fon affemblage pofé
fur un comble droit ; le nolet quarré &
biais impérial , pofé fur un comble impérial
; le nolet fur une tour ronde ; defcription
du nolet impérial , couché fur
un dôme en tour ronde elliptique ; le nolet
à-plomb qui décrit une hyperbole, de même
que la façon des trois fortes d'efcaliers les
plus en ufage ; fçavoir , à un , à deux & à
quatre noyaux ; la conftruction d'un efcalier
rampant , c'eft- à - dire , un escalier où
il y a des courbes rampantes ; l'escalier
courbe , ovale , rampant , avec fon calibre ;
l'efcalier à limon courbe , auffi appellé
limon croche , dont les joints n'y font pas
par lignes à -plomb , elles font prefque d'équerre
avec le rampant ; la lunette de pente
dans un dôme ; la lunette conique , concentrique
ou en entonnoir droit ; de même
que la lunette conique , excentrique qui
pénétre un dôme elliptique; & le nolet parabolique.
AzoïLA , hiftoire qui n'eft point morale.
A Amſterdam , chez Arkftée & Merkus.
140 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez H. C. de Hanfy , rue Saint
Jacques ; 1768 : vol . in- 12 .
Un roman qui n'eft point moral , &
qui d'ailleurs ne préfente rien d'intéref→
fant , ne peut avoir une grande vogue , ni '
produire un grand bien dans le public.
POÉSIES diverfes de deux amis , ou pièces
fugitives de MM. DD. & de M. F. D.
N. E. L. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue Saint-
Jacques ; & à Dijon , chez la veuve Coignard
& Louis Fantin , Imprimeur du
Roi ; 1768 brochure in 8°.
Les deux amis , auteurs de cette brochure
, font MM. François de Neufchâteau
en Lorraine , dont nous avons déja
eu occafion plufieurs fois d'annoncer les
talens précoces , & M. Mally , qui ne
nous étoit point encore connu .
TABLE chronologique & hiftorique des
Evêques d'Autun ; dédiée à Mgr de Marbauf,
Comte de Lyon , Evêque d'Autun,'
premier fuffragant de l'Archevêché de
Lyon , adminiftrateur du fpirituel & du
temporel , le fiége vacant , Préſident né
des Etats de Bourgogne , &c. & c. & c . &
préfentée par fon très- humble , très - obéiffant
& très-refpectueux ferviteur & dioFEVRIER
1768. 141
celain Guinet , Clerc tonfuré. A Paris ,
chez Mlle Legendre , Marchande Libraire ,
cour abbatiale de Saint Germain ; ou chez
F'auteur rue Jean- Tifon , chez M. de la
Marque; & à Autun , chez François Chérau
, Imprimeur-Libraire de Mgr l'Evêque.
Cette table peut fervir de fupplément
à l'ouvrage intitulé Gallia Chriftiana.
ITINÉRAIRE hiftorique & topographique
des grandes routes de France ; par L.
Denis , Géographe ; 1768. A Paris , chez
l'auteur , rae Saint- Jacques , vis- à- vis le
College de Louis le Grand , à côté d'un Libraire
; chez Pafquier & Ramonet , rue
Saint-Jacques , vis -à-vis le Collége de Louis
-le Grand ; volume in- 24 .
Rien n'eft plus commode ni plus agréable
pour un voyageur , que d'avoir dans fa
poche un livre qui tient très -peu de place ,
& qui, à chaque pas qu'il fait dans fa route,
lui préfente une carte de l'endroit où il
eft , lui explique tout ce que cet endroit
contient de curieux ou de remarquable ,
& lui apprend les diftances d'un lieu à un
autre , de l'endroit où il eft à celui où il
va ; lui montre les chemins , les bois , les ;
villages , les rivières , &c. &c. Tel eft le
petit livret que nous annonçons , & dont
142 MERCURE DE FRANCE .
le difcours ainfi que les cartes font trèsbien
gravés.
THESAURUS Sacerdotum & Clericorum.
Parifiis , apud Joann . Baptift. Defpilly ,
Bibliopolam , viâ San- Jacobeâ , fub figno
crucis aurea ; 1768 : cum privilegio Regis ;
in- 12.
Les prêtres & les eccléfiaftiques trouveront
, dans cet ouvrage , un abrégé de leurs
devoirs.
DISSERTATION phyfique & botanique
fur la maladie néphrétique & fur fon véritable
ſpécifique , le raifin d'ours ( uva urfi) ;
par Don Jofeph Quer , Chirurgien du Roi
& de fes Armées , Membre de l'Inftitut
de Bologne , & de l'Académie Royale de
Médecine de Madrid , & premier Profeffeur
de Botanique au jardin royal des
plantes de la même ville ; traduit de l'efpagnol
. A Strasbourg , chez Jean Godefroi
Bauer. A Paris , chez Durand , Libraire
rue Saint -Jacques , à la fageffe ; 1768 :
avec approbation & privilége ; brochure
in- 8".
De la manière d'apprendre les langues.
A Paris , chez Saillant , Libraire , rue
Saint Jean-de-Bauvais ; 1768 ; avec apFEVRIER
1768. 143
probation & privilege du Roi ; brochure
in-8°.
Il y a dans cet ouvrage quelques bonnes
réflexions grammaticales,
HISTOIRE de Louis de Bourbon , fecond
du nom , Prince de Condé , premier Prince.
du fang , furnommé le Grand ; ornée de
plans de fiéges & de batailles par M.
Deformeaux. A Paris , chez Defaint , rue
du Foin Saint- Jacques ; 1768 : avec.approbation
& privilege du Roi , tomes
& 4.
Le public a reçu ces deux derniers volumes
de l'hiftoire du grand Condé , avec
autant de joie , qu'il avoit témoigné de
defir de les voir paroître. Nous ne tarderons
à en rendre compte,
pas
LA France eccléfiaftique , ou état préfent
du clergé féculier & régulier des ordres
religieux militaires , & des univerfités :
contenant , 1. la Cour de Rome ; les Archevêques
& Evêques & les Généraux d'ordres
de l'Eglife univerfelle, 2 ° . Les Vicaires
généraux & Sécrétaires des fiéges ;
les Officiaux , Promoteurs & Greffiers ;
les Séminaires ; les Chanoines des églifes
cathédrales ; le patronage des canonicats ;
les Principaux patrons & Collateurs de
144 MERCURE DE FRANCE.
tous les diocèfes de France. 3 ° . Les Chapitres
nobles ; les Abbayes Commendataires
& régulières ; les prieurés à nomination
royale ; .les Collégiales , avec le
patronage des canonicats ; les ordres religieux
militaires , les dignités féculières
poffédées par perfonnes eccléfiaftiques ;
les Chambres fupérieures & diocéfaines ,
les Supérieurs généraux .& provinciaux du
Clergé régulier ; les Univerfités de France.
4. Les Chapitres , Paroiffes , Séminaires ,
Couvens & Univerfité de Paris , avec le
patronage des canonicats & des Cures de
cette Capitale. 5°. Le Clergé de la chapelle
& de la Maifon du Roi : 3 livres
broché , & 3 liv. 10 fols franc de port
par tout le royaume. A Paris , chez G.
Defprez, Imprimeur du Roi & du Clergé
de France , rue Saint-Jacques ; 1768 : avec
approbation & privilege du Roi.
L'ALMANACH des Mufes , annoncé dans
notre dernier Mercure , fe vend à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint- Jacques
, près la fontaine Saint Severin , &
non chez Vallat la Chapelle.
Le même Libraire ( Delalain ) vient
d'acquerir le refte des exemplaires de Zélis
au bain , des Lettres de Zéila à Valcour ,
de Barnevelt à Truman, de Julie à Ovide , & c.
du
FEVRIER 1768. 145
du Poëme de la Déclamation , avec le chant
de la Danfe , des Bagatelles anonymes ,
& de beaucoup d'autres ouvrages dans le
même genre , tous de forme in- 8 ° . grand
& beau papier , avec des eftampes , vignettes
& culs - de - lampes , dont les épreuves
étant anciennes , font très- belles. Il
ne faut confondre cette collection avec
pas
celle que nous avons annoncée dans un des
derniers Mercures, & qui fe vend chez
Jorry. Le même Libraire , Delalain , vend
auffi le recueil d'Héroïdes de M. Blin de
Saint-More , un vol . in- 8° . grand papier
avec des eftampes.
ANECDOTES françoifes , depuis l'établiſ
fement de la Monarchie jufqu'au règne
de Louis XV, feconde édition , corrigée
& augmentée. A Paris , chez Vincent
Imprimeur- Libraire , rue Saint- Severin ;
1768 : avec approbation & privilege du
Roi : vol. in- 8 °.
Le public a mis le fceau de fon approbation
aux éloges avec lefquels tous les
Journaux lui ont annoncé les Anecdotes
françoifes. En moins de huit mois , la
première édition a été enlevée . La feconde
aura , fans doute , le même fort. On n'a
rien épargné pour la rendre digne de fixer
l'attention des amateurs de notre hiſtoire ,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
foit en augmentant le nombre des anecdotes
intéreffantes , foit par de nouvelles,
recherches fur les moeurs , les ufages &
les coutumes de la nation françoiſe , ſoit
en donnant les plus grands foins à la partie
typographique,
INSTRUCTION utile aux perfonnes du
fexe , attaquées de defcentes. Par M. Delagenevriere
, Chirurgien de l'Hôtel- Dieu
de Paris , reçu au college de Chirurgie ,
rue & parvis Notre- Dame. A Paris , chez
Claude Hériffant , Imprimeur - Libraire
rue neuve Notre - Dame , à la croix d'or
& aux trois vertus ; 1768 : avec approbation
& permiffion : feuille in - 12 .
HISTOIRE philofophique & politique
des loix de Lycurgue , où l'on recherche
par quelles caufes & par quels degrés elles
fe font altérées chez les Lacédémoniens ,
jufqu'à ce qu'elles ayent été anéanties ; &
l'on montre que la république s'affoiblit ,
& fe précipita vers fa ruine , par les mêmes
caufes & les mêmes degrés . Par M. L'A.
D. G. ouvrage couronné par l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles - Lettres,
A Nancy , & fe trouve à Paris , chez Valade
, Libraire , rue de la parcheminerie ,
maifon de M. Grangé ; 1768 ; brochure
in-80 de 110 pages
>
FEVRIER 1768. 147
Cet écrit justement couronné , préfente
des recherches & des détails qui fuppofent
dans l'auteur une vafte érudition & beaucoup
de philofophie .
COURS D'HISTOIRE.
ON diftribue à Paris , chez Panckoucke ,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife, le profpectus d'un Cours d'Hiftoire
, par M. Luneau de Boisjermain , qui
vient de publier une belle édition de Racine
, en 6 vol. in- 8° . avec des commentaires
, des notes & des figures ; & l'objet
de ce nouvel ouvrage eft de faciliter , aux
perfonnes qui n'ont ni le temps de lire ni
le goût de la lecture , l'étude de l'hiſtoire
& de la géographie. Le Cours de Géographie
eft accompagné de cartes d'une trèsbelle
exécution . Il fe diftribue feuille à
feuille les lundi & jeudi de chaque femaine.
Cette diftribution commencera le mardi
premier mars prochain. Le prix de l'abonnement
eft de 25 liv. 4 fols pour Paris ,
& de 31 liv. 4 fols pour la province. On
reçoit , en s'abonnant , le premier volume
& la première carte. On trouve chez le
même Libraire les livres fuivans.
OEuvres de Jean Racine , 6 vol. in- 8 ° .
broché 37 liv. 16 fols.
୮
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Commentaires fur Racine , 3 vol. in- 12,
6 liv. 10 fols.
Elite de poéfies fugitives , 3 vol . in- 12 ,
6 liv .
Vrais principes de la lecture , de l'orthographe
& de la prononciation françoiſe,
liv. 4 fols. I
1
Fanny , ou l'heureux Repentir , 1 1. 4 f,
L'Inconnu , roman véritable , liv. 4 f,
Dictionnaire du vieux langage , in- 8 ° .
première partie , s liv.
Soupirs du cloître , in- 8 ° . grand papier ,
IĮ liv. 16 fols.
Époques élémentaires d'hiftoire univer
felle , liv.
FEVRIER 1768 . 149
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de DIJON , tenue dans la falle
de l'Univerfité , le 16 août 1767 .
M. Maret , Secrétaire a ouvert la
"
féance par la proclamation du prix . Il a
commencé par rappeller les motifs qui
avoient déterminé l'Académie à faire choix
des antifeptiques pour le fujet du prix
qu'elle alloit diftribuer. Et , après avoir
expofé, ce que la Compagnie attendoit des
auteurs qui entreprendroient la folution
du problême propofé dont il venoit de
faire fentir l'importance , il a dit :
" Avec quelle joie ne doit - elle donc
» pas annoncer que des plumes favantes
» ont fecondé fes efforts , & qu'il lui reſte
» feulement le regret de n'avoir pas trois
» couronnes à décerner !
G iij
150. MERCURE DE FRANCE.
و د
» En effet , parmi le grand nombre de
» mémoires qu'elle a reçus , il y en a trois
» dont les auteurs ont fu préfenter les antifeptiques
fous un point de vue fi avan-
" tageux que l'ufage de ces remèdes va
» déformais être foumis à une méthode
facile & fùre : auffi ces trois ouvrages
و د
"
و د
»
≫ ont- ils balancé les fuffrages ; & fi le plus
» grand nombre s'eft réuni en faveur du
mémoire qui a pour devife quantò magis
» homo putredo , fi le prix a été adjugé
» à M. de Boiffieu , Docteur agrégé au
Collége des Médecins de Lyon , qui en
eft l'auteur , tandis que l'honneur de
» l'acceffit fe partage entre M. Bordenave ,
Maître en Chirurgie de Paris , Profeffeur
Royal , Confeiller- Commiffaire pour les
correfpondances de l'Académie Royale
» de Chirurgie , & M. Godard , Docteur
» en Médecine à Verviers , près Liége ,
qui remporta , il y a trois ans , le prix
» des antifpafmodiques dont les differtations
ont pour épigraphes , celle du pre-
» mier , cette expreffion d'Horace :
ور
ود
"
»
Quid verum curo & Togo,
» Et celle du fecond cette affertion de
» Gallien :
Videtur autem ex materiâ humida omnis putredo
fieri ex caufâ verò efficiente extraneo & prater
naturam calore fimul autem augeri ab immobilitate.
FEVRIER 1768. 151
,, C'eſt que dans l'impoffibilité
de cou-
» ronner chacun de ces auteurs & dans la
» néceffité de faire un choix , il étoit juftè
de fe décider en faveur de celui qui
» avoit le mieux rentpli les vues de l'Aca-
» démie.
"
»
و د
Prévenir la putridité , en empêcher les
» progrès , rétablir les fubftances putrides
dans leur état naturel ; voilà les effets
que doivent produire les remèdes connus
fous le nom d'antifeptiques , & les dif-
» férens points de vue fous lefquels les
» auteurs devoient les préfenter dans leur
» mémoire. Or , quoique l'ouvrage de
" M. Godard foit réellement celui d'un
» homme de génie , quoiqu'il foit trèsbien
fait & tres- utile , ce Médecin , en ne
confidérant
pas les antifeptiques comme
capables de corriger la putridité au point
» de rendre aux fubftances putrides leur
» confiftance naturelle , a cédé l'avantage
» de la difpute à fes concurrens. La décou-
» verte de cette propriété des antifepti-
» ques eft , il eft vrai , très- nouvelle ; il
» eft évident que M. Godard n'avoit au-
» cune connoiffance des effais de Macbride ,
» lorfqu'il a écrit le favant & bon mémoire
qu'il a envoyé au concours , mais il en
» réfulte toujours que fon ouvrage a un
• degré d'utilité de moins que ceux de
>>
ود
و د
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
"
» fes rivaux qui ont tiré le plus grand
parti de la découverte de Macbride : fi
» même M. Bordenave , qui en a fait un
très- heureux ufage , eft feulement affocié
» à M. Godard , pour l'honneur de l'acceffit
, s'il ne partage pas le prix avec
M. de Boiffieu , c'eft qu'on auroit defiré
qu'il eût traité la partie médicinale avec
» autant de fupériorité que la chirurgicale .
» Tels font les motifs qui ont décidé l'A-
» cadémie à donner à M. de Boiffieu feul
» le prix qu'elle avoit propofé , mais en
» regrettant fincèrement de n'en avoir pas
» trois à adjuger.
ور
Une notice de l'ouvrage de M. de
Boiffieu va juftifier le parti que l'Acadé-
» mie a dû prendre. L'impreffion des trois
» mémoires dont je viens de parler fera
bientôt connoître au public & aux au-
» teurs , qui n'ont pas eu le bonheur de
répondre également aux defirs de cette
Compagnie , que l'équité feule a préfidé
» au jugement qu'elle a porté.
#
"
23
و
» Si tous les mémoires qu'elle a reçus
» n'ont pas difputé la palme avec autant
d'avantage que ceux de M M. Borde-
» nave & Godard , il en eft plufieurs parmi
» eux qui renferment des détails précieux
» & qui annoncent , dans leurs auteurs ,
» de grandes connoiffances & des vuesFEVRIER
1768. 153
"
و د
» pratiques très- étendues ; auffi , pour témoigner
, autant qu'il lui eft poffible ,
» fa fatisfaction aux auteurs de ces mé-
» moires , l'Académie a- t- elle décidé que
» l'on en feroit une mention honorable ;
» que l'on diroit du mémoire , à la tête
duquel on lit cette première phrafe du
» troifième effai de Macbride : on n'avoir
»jamais pensé que la vertu des antifepti-
» ques ffiûtt fi étendue avant que le Docteur
Pringle l'eût démontrée , qu'il eft celui
qui a le plus approché du mérite des
» differtations de MM. de Boiffieu , Go-
" dard & Bordenave.
33
و
ود
وو
Qu'elle avoit encore trouvé de bonnes
chofes , bien vues & bien préfentées
dans les differtations qui ont pour devifes
, l'une , cette fentence de Boërhave :
» attentio mater eft fcientia ; l'autre , cet
aphorifme de Celfe naturâ repugnante
» nihil medicina proficit.
و ر
ود
99
" Il eft à regretter que les auteurs de
» ces ouvrages n'aient pas affez bien faifi
l'efprit du problême , & n'aient pas connu
les Effais fur la putréfaction par le tra-
» ducteur de Shaw & par Macbride ».
Après cette annonce , M. Maret fit lecture
de l'extrait de l'ouvrage couronné ,
extrait qui eft inféré dans le Journal de
Médecine .
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
M. le Préſident de Broffe , qui travaille
à un ouvrage fur l'origine de la nation &
de la langue grecque , a lu enfuite un dif
cours qui fert d'introduction à cet ouvrage .
ور
Il fait d'abord obferver , dans ce difcours
, que « les Grecs font les habitans
» de notre Europe fauvage les plus ancien-
» nement connus , non qu'ils foient plus
anciens que les autres, mais parce qu'ayant
» été les premiers policés par les colonies
» orientales , ils ont été les premiers en état
» d'écrire & de tranfmettre leurs vieilles
» traditions à la postérité. Les nations ,
» tant qu'elles teftent dans l'état de nature
fauvage , ajoute M. de Broffe , non - feu-
» lement n'ont point d'hiftorien
» même , à vrai dire , n'ont point d'hif
» toire. Leur vie , occupée à fatisfaire les
» befoins naturels , n'offre prefque aucun
» événement dont la mémoire , reftant
parmi les hommes , puiffe ou doive paffer
de bouche en bouche aux généra-
» tions fuivantes. . Les traditions
» ne commencent chez les nations brutes
39
ود
ور
ود
·
mais
qu'avec les inventions ou avec quelque
» événement remarquable. Tout le temps
qui leur eft antérieur forme un premier
» âge totalement ignoré , parce qu'il n'y
» a rien à favoir ; le fecond âge eft encore
» trop vuide de faits pour fournir matière
FEVRIER 1768. 155
་ ་
» à l'hiftoire ». Et comme ces inventions
& ces événemens fervent d'époque , &
que l'éloignement & l'effet de perfpective
font difparoître les intervalles qui les féparent
, comme encore on marquoit chaque
époque par le temps ou par la génération
où les inventeurs ont vécu , M. de Broffe
attribue à cet ufage les fauffes idées que
l'on a des premiers fiècles des nations . « Ön
» s'eft fouvent avifé , dit - il , dans les
» fiècles fort poftérieurs , de laiffer à cha-
» que génération autant de durée qu'il en
falloit pour regagner l'époque fuivante ,
» & de fuppofer ainfi une très - longue vie
aux premiers inventeurs des arts , en faifant
courir tout l'intervalle qui fe trou-
» voit entre chacun d'eux fur le compte
» de la même génération
و د
و د
ود
و ر
"
و د
ود
33.
Ainfi en conclut M. de Broffe : « quoiqu'il
ne fubfifte aucun monument de la
» Grece avant l'arrivée des colonies étrangères
, ce n'eft pas à dire qu'elle fût
» alors inhabitée. Il n'y a pas d'exemple
qu'aucun voyageur foit arrivé quelque
» part fur un grand continent & l'ait trouvé
» défert après l'avoir bien reconnu . M. de
» Broffe examine quelle étoit la nourri-
» ture des premiers habitans de la Grèce.
و د
» L'hiftoire de Lycaon , dit - il , nous
» apprend que les peuples de l'Arcadie ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
»
"
"
» dans ces fiècles barbares , ont été foup-.
çonnés d'être antropophages , comme
» tant d'autres fauvages , mais il n'y a
gueres lieu de douter qu'ils n'aient été
dans l'ulage de vivre de glands & de
,, fruits du hetre , puifque les témoignages
» de l'antiquité les plus précis & les plus
» unanimes ſe réuniffent pour nous apprendre
que la forêt de Dodonne fourniffoit
» aux Grecs Pélafges leur plus abondante
récolte , puifque les premiers Grecs
» avoient donné au hêtre & au chêne le
» nom de Pay & efculus , en tirant leur
», dénomination des mots pay eſca , qui ,
>> en leur langue , fignifient manger , fe
» nourrir . L'examen de l'origine des noms
>>
>>
»
& des caufes qui les ont fait impofer
» aux objets , font fouvent de bons indices-
» des ufages de ceux qui les ont impofés.
» Et quand on obferve que ces mêmes
» Grecs ont enfuite nommé l'épi de bled
arifta , c'est-à- dire , ce qui vaut encore
» mieux , ce qui eft meilleur , il ne faut
qu'avoir de la logique & connoître un
» peu les règles de la critique pour fentir
» que les dénominations de ces trois objets,
» très - différens entre eux , ayant tous trois
un rapport direct à la même idée particulière
, cette correfpondance n'eft pas
un effet du hafard , & réfulte de ce
و و
»
FEVRIER 1768. 157
ม
و د
qu'on eft parti du même point de con-
» fidération pour impofer les trois noms :
» & , de plus , cette efpèce de confidéra-
» tion eft juſtement celle que le befoin ,
l'ufage & la nature infpiroient à la vue
» de ces objets. Pourquoi d'ailleurs les
» Grecs n'auroient- ils pu fe nourrir de la
» fene des hêtres & du gland des chênes ,
puifque c'eft un fait connu que les habi-
» tans du Canada s'en nourriffent quelquefois
après les avoir leffivés & préparés
».
و د
35
و ر
و د
و ر
Les Pélafques errans , pourfuit M. de
» Broffe , font les anciens naturels du pays.
» La Grèce étoit alors un compofé d'une
» multitude de petites nations ifolées
» comme l'étoit l'Amérique lorfque nous
» l'avons découverte . L'honneur de les
» civilifer étoit réfervé à l'Egypte & à la
» Phénicie.
,,
Une troupe d'Yoniens Orientaux , de
la race des Titans , qui étoient venus
» d'Afie s'établir en Theffalie , forcée par
» les inondations de quitter cette dernière
» demeure , fe jetta dans la Grèce , où
» d'autres Orientaux , les uns de la race
» d'Enac en Chanaan , tels qu'Inachus
d'Argos , & Ægialée de Scycione ; les
» autres d'Egypte , tels que Pharaon ,
» autrement Phoronée d'Argos , fe trou-
"
158 MERCURE DE FRANCE.
» voient peut- être déja tout établis avec
» leurs petites colonies ».
"
»
K
«
> .
Ces Yoniens , conduits par Deucalion ,
chafsèrent en partie les anciens nationaux
qui pafsèrent en Italie : ils prétendi-
" reat , en qualité de conquérans , faire
feuls le corps de la nation . Ils fe donnèrent
le nom d'Hellen , devenu leur
chef après la mort de Deucalion fon
père , nom d'ailleurs convenable à leur
» genre de vie , car Hallen , en phéni-
» cien , leur langue originaire , défi-
» gne aufli une vie errante. Alors on dif-
" tingue , fous le nom des Grecs , Graii ,
» les anciens , les vienx Pélafges qu'ils
» avoient chaffés ou affervis , & qui fini-
»rent par s'incorporer à eux , comme firent
dans la fuite les colonies orientales qui
» furvinrent peu après.
ود
La nation Hellene , felon l'ufage
» établi en Chanaan , fut divifée en tribus
, au nombre de trois , fous le nom
» des trois enfans d'Hellen , Eolus , Dorus
" & Yon , fils de Xutus , mort avant fes
» deux frères ; ils en prirent les noms
d'Eoliens , de Doriens & d'Yoniens
» ayant chacun leur demeure à part , ce
qui mit dans la fuite quelque légère
» différence dans leur langage , & divifa
» la langue grecque en trois dialectes. Tel
"D
"
FEVRIER 1768. 159
"
» fut le vrai fond de la nation , que les
changemens furvenus depuis n'empê-
» chèrent pas de fubfifter à peu près fur
» ce pied ".
Ces changemens furent les effets des
différentes invafions qui fe firent en ce
pays dans le feizième fiècle avant l'ère
vulgaire.
Cadmus , c'est-à- dire l'oriental forti de
Chanaan , entra en Boétie & fonda la
ville de Thèbes.
Cécrops , l'Egyptien , bâtit la citadelle
d'Athènes.
Danaus y vint auffi d'Egypte & s'établit
dans la ville d'Argos.
و ر
و
ود
« Toutes ces colonies commencèrent à
» faire mieux connoîrre en Grèce la police ,
les arts & les rites religieux de l'O-
» rient. : . . . Mais rien ne contribua
davantage à civilifer les moeurs , ne fer-
» vit plus à l'établiffement des loix & au
» maintien d'une forme de gouvernement,
» que l'art de la culture des bleds qu'une
petite troupe venue , les uns difent de
» Sicile , les autres d'Egypte , apporta dans
l'Attique , où il avoit , à ce qu'on croit ,
» été inconnu jufqu'alors : on doit encore
» attribuer ces changemens avantageux à
» l'établiſſement fait par l'Athénien Amphyction
, l'un des Hellenes , d'un confeil
»
""
ود
"
F
160 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
général de la nation inftitué pour régler
» les affaires publiques de la Grèce , tant
religieufes que civiles & criminelles ».
Quelque temps après , Théfée , l'un des
principaux autears de la police parmi les
Grecs , réunit les habitans des douze bourgades
de l'Attique dans la ville d'Athènes
dont il fut le vrai fondateur.
Mais , fait obferver M. de Broffe
de nouveaux venus penfèrent tout replonger
dans la barbarie .
« Un déluge confidérable obligea Dar-
» danus de quitter l'Arcadie ; il emporta
» avec lui l'idôle domeftique de Pallas ,
» fon beau - père. Cette idole , probablement
du genre de ces figures groffières
» qu'on a trouvées chez les peuples fau-
» vages , eft la même qui depuis eft deve-
» nue fi célèbre à Troye & à Rome fous
» le nom de Palladium , nom emprunté ,
»felon la conjecture de M. de Broffe , du
» nom de l'Arcadien Pallas , à qui elle
» avoit appartenu » .
Dardanus fe retira en Phrygie dont ,
à l'aide de Teucer , un de fes compatriotes
qui s'y étoit déja établi , il chaffa du pays
la race de Taniale , & fonda un royaume
très -floriffant dans la Troade . « Les fuc-
» ceffeurs de ces Arcadiens bâtirent la
» fameuſe ville deT roye & fa citadelle ,
و
FEVRIER 1768. 161
» nommée par les Orientaux Illium , c'eft-
» à- dire fortereffe ».
Pelops ainfi forcé de quitter la Phrygie ,
fe jetta fur la prefqu'ifle de Grèce , qu'il
conquit & qu'il appella de fon nom Peloponèfe
, ifle de Pelops . Les Doriens , parmi
lefquels les Héraclides fe diftinguoient , fe
virent contraints de rentrer en Theffalie.
Les deſcendans de Pelops fe maintinrent
dans le Peloponefe , & fous le nom des Atri
des , y acquirent une grande puiffance qui
les fit rechercher des Grecs , quoique ceux - ci
les regardant comme des ufurpateurs , euffent
pour eux une haine des plus fortes ;
d'un autre côté les Atrides , confervant
toujours l'envie de rentrer dans la Phrygie ,
eurent l'adreffe d'engager le corps Hellenique
à fervir leur vengeance & à fe liguer
avec eux pour détruire la ville de Troye.
Cette conquête cependant , loin d'être utile
aux Atrides , hâta leur ruine . « La durée
» de la guerre avoit épuifé leurs forces ,
» une trop longue abfence avoit donné de
» nouvelles forces à la haine qu'on leur
» portoit en Grèce. De retour chez eux ,
» ils n'y trouvèrent qu'infortunes domef-
» tiques & que trouble civils. Les Héra-
» clides , après plufieurs tentatives fans
» fuccès , les chafsèrent du Peloponèfe
» quatre-vingt ans après la prife de Troye ;
162 MERCURE DE FRANCE.
» mais , comme ils n'avoient pas fait dans
» leur retraite , à beaucoup près , autant de
» progrès que le refte des Grecs , leur re-
» tour penfa être fatal à la Grèce. Par bon-
» heur les arts & la police avoient déja
» acquis un certain degré de force , & la
» nation étoit la plus heureufement orga-
» nifée qu'il y ait jamais eu dans l'univers.
» On peut juger de fes difpofitions naturelles
& de la rapidité de fes progrès
» par les poëmes d'Homère , qui parurent
» peu de temps après . On y trouve tant de
» connoiffances répandues avec une fi grande
» variété , une telle harmonie dans le lan-
» gage , tant de grâces & de fublimité dans
» la poéfie , qu'il eft évident que le génie
» feul du poëte n'a pu produire fes ouvrages
» tels qu'ils font. Ils fuppofent une im-
» menfité de connoiffances antérieurement
» acquifes , une infinité de découvertes
» déja faites dans les fciences & dans les
» arts , une culture d'efprit déja fort avan-
» cée parmi les nationaux , une langue
» portée à fa perfection . Il n'y a pas lieu
» de douter qu'Homère n'ait été précédé
» de beaucoup d'autres poëtes d'un mérite
» inférieur , & qui lui ont fervi de degrés ,
» & que ce même Homère n'eft pas plus
» l'inventeur de la mythologie grecque que
» Milton des chofes contenues dans fon
}
FEVRIER 1768. 163
poëme..... La philofophie Sydonienne ,
» où Thalès puifà fes principes , s'intro-
» duifit dans la Grèce. Les arts y furent
» accueillis , cultivés & pouffés au plus
» haut degré de perfection . Le goût exquis ,
» jufte & délicat de la nation épura le
grand & prodigieux mais mauvais goût
» des Orientaux ; enfin la Grèce arriva , du
» point de barbarie où elle étoit du temps
» des Pélafges & des Lycaon , au degré de
» gloire & de célébrité où la mit le fiècle
» de Périclès. Tels furent fes progrès , qui
» ne fe font peut- être faits que par une
» fucceffion de fiècles plus nombreux qu'on
» ne le croit >.
Ce difcours eft terminé par quelques
obfervations fur le tempérament des peuples
vagabonds , & fur les difpofitions
qu'ils ont reçues de la nature pour mener
une vie qui feroit fi peu de notre goût ,
que nos habitudes , que l'état actuel de
nos organes nous fait volontiers regarder
comme étant prefque au- deffus des forces
de l'humanité .
On voit ici que l'éducation feule n'infpire
pas à ces peuples le goût pour la vie errante
, mais que la conftitution de leur tempérament
les y porte en leur donnant plus de
force & d'agilité , & que vouloir juger des
inclinations , des facultés & de l'induſtrie
164 MERCURE DE FRANCE.
d'un peuple fauvage par celles d'un peuple
policé , c'est évidemment s'expofer à
fe tromper.
M. de Broffe s'arrête , en finiffant , à
confidérer le caractère national propre aux
Grecs. Il trouve que ce peuple étoit remuant
, ardent à courir au loin pour y former
des établiffemens , mais fans y être
décidé par aucunes vues particulières , &
feulement par l'inquiétude qui le
C
portoit
à paffer d'un lieu à un autre . C'eſt
une des principales raifons pour laquelle
» aucune autre nation n'éprouva alors
» dans fa puiffance des accroiffemens ou
» décroiffemens plus rapides » .
La lecture de ce difcours a été ſuivie
de celle de l'éloge du grand Bofjuet , par
M. Picarder , Prieur de Neuilly , dont
l'auteur fe réserve d'envoyer lui - même
l'extrait. Et la féance a été terminée par
M. François, qui a lu une ode imitée du
quato zième chapitre d'Ifaïe . Ce Prophète,
dans ce chapitre , prédit aux Juifs leur retour
de Babylone & le châtiment de celui
qui les y retenoit dans l'efclavage . Enfuite
il les fait parler eux-mêmes , & les fuppofe
dans le moment où la mort de leur
tyran les frappera d'étonnement & les
pénétrera de joie. M. François donne à fa
pièce le titre de la Mort du Tyran.
FEVRIER 1768. 165
LA MORT DU TYRAN.
C'EN eft fait , de l'impie arrêtant les deffeins ,
Le Seigneur a brifé la verge de colère ,
Cette verge qui , dans fes mains ,
Châtiant la nature entière ,
Sans pitié frappoit les humains .
Il n'eſt plus , il n'eft plus , ce tyran fanguinaire ,
Qui portoit en tous lieux la mort & la terreur,
Ce monftre qu'enfanta le Ciel & fa fureur ,
Ce monftre acheve fa carrière ;
Il termine , en mourant , cette fcène d'horreur,
Tous les fiens éperdus contemplent en filence
La chûte du tyran dont l'altière infolence
Avoit affujetti l'un vers allarmé ;
Du fer de la vengeance
Aucun ne s'eft armé.
L'oppreſſeur est détruit ; vous n'êtes plus fa proie,
Omortels ! de fon joug le monde est délivré.
Que l'allégrelle enfin fur vos fronts fe déploie ;
Les cédres , les fapins s'en agitent de joie
Sur le fommet du mont facré.
Le trépas , difent- ils , anéantit ta rage ,
Tyran audacieu !
Du glaive deftructeur oublions le ravage ,
Nous pouvons déformais étendre notre ombrage
Et lever nos fronts dans les cieux ,
166 MERCURE DE FRANCE.
L'abîme de l'enfer fe trouble. à ta préſence ;
Ses gouffres font émus ;
Ses Rois , à ton afpect , du trône defcendus ,
Vont de ton coeur fuperbe infulter l'arrogance ,
Et tes vaftes projets aujourd'hui confondus.
Te voilà , difent- ils , le front dans la pouffière ,
Fils du matin , aftre brillant ,
Toi , dont le char étincelant ,
Du jour annonçoit la lumière ;
Te voilà , comme nous , le front dans la pouffière,
Toi que le monde entier adoroit en tremblant.
Tu difois , en ton coeur , à tout ce qui reſpire
J'impoferai des loix.
La victoire à mes pieds enchaînera les Rois.
Je réglerai les cieux foumis à mon empire ,
Ils entendront ma voix .
Tu parles , le trépas auffi- tôt te dévore ,
D'an inviſible trait le Seigneur t'a percé ,
Ton cadavre fanglant & palpitant encore ,
Vers cet antre profond fur l'herbe eſt renversé,
L'Hébreu long-temps eſclave à cet aſpect s'arrête ,
Il agite fa tête ,
Que le temps fugitif couvroit de cheveux blancs ,
Et penſe avec terreur aux revers éclatans
Dont l'affreufe tempête
Accable les tyrans .
FEVRIER 1768. 167
Eft - ce donc là , dit - il , eſt- ce là que fe briſe
Tant de gloire & d'orgueil ?
Quoi ! celui qui régnoit fur la terre foumile ,
A trouvé cet écueil ?
Eft- ce là ce mortel , ce Roi qui , d'un ſeul geſte ,
Enchantoit l'univers ,
Et fouloit fous fes pieds les nations aux fers ?
Un monceau de pouffière eft donctout ce qui refte
De ce vainqueur funeſte ,
Qui changea tant de fois les cités en déferts ?
Il marchoit , précédé du démon de la guerre ;
Dans le tumulte des combats ,
Son bras étoit plus craint que les coups du tonnerre:
La famine fuivoit fes pas .
Roi fuperbe , ta main féroce
Courba tous tes fujets fous le poids des douleurs ;
Tu devois les défendre , & ton orgueil atroce
Leur fit boire à longs traits la coupe des malheurs.
1
Homme infenfible & vain , que tes deſtins font
juftes !
De cent Rois près de toi regarde les tombeaux.
Ils paroillent encor refpirer dans leurs buftes.
Les lauriers toujours verds & les arcs triomphaux
Ombragent leurs cendres auguftes.
168 MERCURE DE FRANCE.
Mais toi , haï de tous , profcrit , abandonné ,
Aux horreurs de l'oubli tu feras condamné .
Ton corps fur les rochers jetté fans fépulture ,
Sera la nourriture
Du vautour acharné .
Tôt ou tard le crime s'expie.
Dieu réveille à la fin fa vengeance aſſoupie ,
Et tonne fur l'iniquité.
La honte de ton règne impie
Flétrira ton nom détesté.
Ce fera de tes fils l'éternel héritage ,
Et l'opprobre à jamais deviendra le partage
De ta postérité.
MÉDECINE.
FEVRIER 1768. 169
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
JE prends , Monfieur , la liberté de vous
adreffer cette obfervation pour être inférée
dans le Mercure de France , fi vous le
jugez à propos : on ne peut trop faire
connoître l'efficacité des nouveaux remèdes
, que l'expérience , plus d'une fois répétée
, & par d'autres que par leur auteur
, conftate fidélement & fans exagération
, c'eft ce que le public a droit d'exiger
de nous , & c'est ce que je lui préfente ; votre
Mercure pourra être l'écho du defir que
j'ai d'être utile à l'humanité , s'il vous plaît
de la publier.
PLANCHON , Méd.
De Tournai , le 4 de l'an 1768.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur les effets de l'oximel
colchique par M. PLANCHON , Médecin
à Tournay en Flandre .
Non timidè nec temeré.
Melchior. Fricii Medulmenf. tract.
med. de virtute venenorum medicâ.
Nous vivons dans un fiècle où l'art de
guérir eft porté à un degré de perfection
auquel il n'a jamais atteint ; dans un fiècle
où les poifons , que la plupart de nos
aïeux abhorroient , font trouvés propres à
guérir des maux que la fage antiquité reléguoit
fouvent aux incurables , & contre
lefquels les remèdes les mieux prefcrits
& les plus accrédités , blanchiffoient fréquemment.
Le fublimé corrofif, la belladona
, la ciguë, la pomme épineufe , lajufquiame
& l'aconit , font ces fortes de poifons
que l'art a apprivoifés , avec lefquels
on a rendu la vie à tant d'hommes , & avec
lefquels jadis on ne pouvoit le plus fouvent
leur donner la mort. Parmi nos aïeux
que
les plus célèbres dans l'art de guérir , il en
eft bien peu qui ayent regardé les poifons
végétaux d'un oeil moins timide , qui en
ayent reconnu les vertus fpécifiques , &
FEVRIER 1768 . 171
feles preferire intérieurement ; Fricius eft
un de ces anciens, qui a reconnu & publié que
les poiſons végétaux avoient des qualités
propres à combattre des maux violens ,
opiniâtres , & qui réſiſtoient aux remèdes
ordinaires : il les appelle pour cela , remèdes
extrêmes , & nous apprend qu'on
n'en doit point craindre l'ufage intérieur
fi , fans trop de témérité & fans être timide,
on les prefcrit avec prudence .Voyez
le Journal de Médecine de juillet 1763 ,
pag. 31 &fuiv.
Parmi ces Médecins illuftres qui ont
fait les premiers effais de ces fortes de
poifons , M. Storck a mérité à jufte titre
le premier rang ; & l'ufage heureux qu'il
en a fait , l'a encouragé à enrichir la médecine
de fes nouvelles découvertes. L'oignon
du colchique , dont on s'eft fervi à
peine extérieurement jufqu'aujourd'hui
(fi nous exceptons quelques Médecins anciens
, affez téméraires pour le preferire
dans les circonftances où les hermodactes
font indiqués , & où ils penfoient devoir
donner les plus violens purgatifs ) , eft devenu
entre les mains de ce favant & ingénieux
Médecin , un puiffant diurétique
, un béchique , incifif , &c. ( 1 ) .
que
( 1 ) Il résulte des obfervations de M. Storck
le colchique eft atténuant , incifif , apéritif,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Fondé fur les heureufes expériences de
ce grand praticien , & le fuccès avec lequel
il a emploié l'oximel colchique , fans
qu'il eût jamais nui à aucun de fes malades
( 2 ) , je le regardai comme un nou
yeau bienfait de la Providence , accordé
aux recherches & à la hardieffe d'un Médecin
affez ami de l'humanité pou rofer
chercher à rétablir le défordre de l'oeconomie
animale , par l'ufage prudent des
plantes vénéneufes , dont il avoit prudem
ment hafardé le premier effai fur luimême
.
Si cet habile Médecin eut la fatisfaction
de guérir des hydropifies qui avoient
réfifté aux remèdes les plus accrédités
dans ces fortes de maladies ( 3 ) , combien
diurétique à un haut degré ; qu'il favorite l'expectoration
, & qu'il eft très - utile dans les hydropifies.
L. B. D. P. Memoire fur le colchique ,
page xxxix.
(2 ) Je n'ai pas remarqué que ce remède aic
produit de mauvais effets dans aucun de mes
malades auxquels je le l'ai fait prendre. Storck,
obf, fur l'ufage interne du colchique d'automne,
Page 6.7.
3) Je conclus des obfervations précédentes ;
vid, obf. 1 , 4 , 5 , 7 , 8 ) que l'oximel colchique
eft quelquefois utile dans les maladies du
genre des hydropifies , dans lefquelles les autres
remèdes ufités en pareil cas & d'ailleurs très- actifs ,
' ont aucuns heureux effets. Id . ibid . pag. 66 , 67.
FEVRIER 1768. 173
•
^ ne devons- nous pas nous féliciter d'une
auffi heureufe découverte ? On trouve dond
dans l'oignon colchique, corrigé par l'acide
du vinaigre (4) (antidote à cet égard de
prefque tous les poifons végétaux) adouci
par le miel , prefcrit à petite dofe , un
diurétique puiffant , d'une nature analogue
à la fcille ( s ) propre conféquemment
à être prefcrit dans l'aſthme humide & dans
les hydropifies , où les diurétiques font
principalement indiqués : auffi M. Storck,
enhardi par fa propre expérience , n'a point
craint de le preferire dans ces circonstances
critiques où l'art femble devoir échouer :
fon effai fut fuivi d'un fuccès heureux ; &
le rétabliffement de la plupart de ceux qui
en usèrent , & le foulagement des autres
qui étoient déja défefpérés ( 6 ) , l'ont engagé
à le rendre public pour le bien-être de
T'humanité.
Falloit - il d'autres garans que la probité,
la candeur & le défintéreffement avec
(4 ) Id. ibid. pag. 7 , 17 , 18.
(5 ) Car , quand on remarque par la comparaifon
des effets journaliers de la fcille & de ceux
du colchique , que leurs vertus font analogues ,
on eft porté à penfer que la fcille, étant bonne
dans l'aſthme , le colchique , qui lui reffemble
par tant d'autres effets , doit auffi produire le
même effet. Mémoire fur le colchique , ibid.
(6 ) Storck, obf. 2 , 3•
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
lefquels il a publié fes heureufes expériences
, pour fe décider en faveur de ce nouveau
remède ? Auffi , dès que j'en eus connoiffance
, je ne tardai point de prier M.
Michaux , Profeffeur en botanique de l'Univerſité
de Louvain , de vouloir m'envoyer
des oignons colchiques . J'en reçus
bientôt, & j'en fis difpenfer l'oximel , fuivant
la méthode de fon auteur : j'eus bientôt
occafion de le mettre en ufage. Il fe
préfenta dans le mois de janvier de l'année
1765 , la femme du nommé Jofeph Delcampe
de Roucourt , village fitué à une demi
- lieue du bourg de Peruwelz , âgée
d'environ cinquante ans , d'un tempérament
pituiteux , hiftérique , & fujette depuis
long- temps à un afthme humide , à
qui depuis le commencement de l'hyver il
étoit furvenu une hydropifie univerfelle.
Cette infortunée , agacée des paroxyfmes
fréquemment répétés de cet afthme, tomba
enfin dans une anafarque , fuite affez com
mune de ces fortes de maladies , fpécialement
fi , par état , ces malades ne peuvent
recourir à ceux qui pourroient peut- être
les garantir de fuites auffi funeftes . Cette
enflure univerfelle augmentoit tous les,
jours le ventre étoit afcitique ; & l'on fent
affez que la refpiration , à cet égard , en
étoit plus gênée il y avoit même des fiFEVRIER
1768. 175
gnes équivoques d'une hydropifie de poitrine.
Cet épanchement univerfel de férofités
avoit bouleverfé l'economie animale,
au point que cette femme étoit réduite à
traîner des jours languiffans qui la guidoient
lentement vers les portes de la mort;
d'autant plus que l'étroite condition de fest
affaires domeftiques ( res anguftæ domi )
le dégoût , l'horreur qu'elle avoit pour
toutes fortes de drogues , l'avoient déterminée
, du commencement , à laiffer fa
trifte & fâcheufe fituation aux foibles foins
d'une nature détraquée , dont l'affaiffement
étoit prefque à fon comble ; chacun
la regardoit comme une femme qui mouroit
en détail .
J'eus compaffion de cette infortunée
victime d'un mauvais tempérament ; &
l'oxymel colchique me parut le feul remède
qui pûr l'arracher des bras d'une
mort qui la talonnoit. Je lui en prefcrivis
quatre onces , dont elle en prit deux gros
le premier jour , en deux fois ; & j'augmentois
la dofe d'un gros tous les jours . A
peine eut- elle commencé à en faire ufage ,
qu'elle urina abondamment ; elle expectora
mieux chofe qu'elle faifoit à peine
avant. (Vide Storck , obf. 4 , pag. 38 ; obf.
6 , pag. 4 ; obf. 13 , pag. 57 ; obf. 12 ,
pag. 60. ) D'abord l'enflure diminua , &
:
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
·
elle n'eut pas fini les quatre onces , qu'il y
avoit un mieux très - fenfible . Je répétai la
même chofe qui acheva de faire écouler
prefque tout le refte des eaux épanchées ;
le vifage , les bras, la poitrine & de ventre ,
reprirent infenfiblement leur état antérieur
& relâché : il n'y eut que les jambes & les
cuiffes qui demeurèrent encore enfiées.
Cette enflure des extrémités inférieuresqui
n'eft plus telle qu'elle fut jadis , reparoît
encore pendant le jour , & fe diffipe la nuit.
Cette femme , foulagée à ce point , ceffa
de prendre ce remède bienfaifant , par lequel
elle revint dans fon état valétudinaire.
Comme je ne la voyois pas réguliè
rement , je ne pus l'engager à en continuer
l'ufage ; & les fonctions naturelles , n'étant
plus troublées par l'effet de cette enflure ,
elle fe contenta de vivre toujours afthmatique
& vaporeufe , s'embarraffant fort
peu fi elle couroit rifque de faire une rechûte.
Je la vis pourtant, quatre mois après.
l'ufage de cet oxymel : je n'ai pu , m'at-
elle dit , continuer votre remède , fans lequel
il falloit que je mouruffe ; je ne puis
en faire la dépenfe ultérieure : fans cette
circonftance , il eût achevé ma guèrifon ,
puifque tandis que je le prenois , je crachois
beaucoup mieux (7).
( 7 ) J'ai été fâché de ne point avoir été
FEVRIER 1768. 177
Il est vrai que l'oxymel colchique n'a
pas eu le même fuccès chez tous les malades
, mais je n'ai point vu ni entendu qu'il
eût nui . Au contraire , une femme octogénaire
, catarrheufe , que la nature abandonnoit
, chez qui il y avoit une toux fâcheufe
, une expectoration prefque éteinte,
& enflure des extrémités , avec afcite , à
ariné davantage , & expectoré avec moins
de difficulté , après l'avoir pris : une dé
faillance l'a mife cependant au tombeau ;
mais peut-on jamais guérir la vieilleffe ?
M. Coulonvaux , Médecin à Condé , en
Haynaut , prefcrivant quatre onces d'oxymel
colchique , venant du même Apothicaire,
il le donna , comme M. Storck, à un'
malade hydropique , à la fuite d'un aſthme;
ce remède ne changea point fon état : il
obferva feulement que fes urines , qui
étoient fort aqueufes , devintent bourbeufes
, fans être plus abondantes. Il refufa de
continuer cet oxymel qui ne lui fit pourtant
aucun mauvais effet. Qu'eût- il arrivé ,
s'il l'eût continué ? Ne femble- t-il point
que le changement des urines promettoit
un bon effet? D'autres Médecins dé ma
connoiffance employèrent l'oxymel colchique
, avec une eſpèce de fuccès ; ils en
informé de cela , je le lui euffe volontiers fourni
gratis , vu l'effet merveilleur qu'il avoit produit.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
obfervèrent , comme moi , la vertu diarétique.
M. Jouret , Médecin à Leufe , petite
ville entre Ath & Tournay , l'a donné à un
nommé des Cleves, de Chapelle , àWatines,
village à trois quarts de lieue de cette ville.
Ce remède fit beaucoup uriner cet homme
dans une hydropifie afcite , & emporta une
hydrocèle des plus confidérables ; ce Médécin
obferva le même effet chez la nommée
Dorothée Enquinez , du même village
, dans une hydropifie afcite : il ne leur
arriva aucun mauvais fymptôme , pendant
l'ufage de ce remède ; mais ils moururent
long- temps après , la caufe de leur maladie
étant infurmontable . Je viens d'apprendre
de M. Dumouceau , Médecin de l'Hôpital
militaire , & penfionnaire de la ville de
Tournay , qu'il donna cet oxymel à une
femme groffe de fix mois , devenue hydropique
, à la fuite d'une fluxion de poitrine
avec douleur de côté ; elle étoit d'un tempérament
foible & délicat. Ce remède a
foulagé , pour un temps , en favorifant une
excrétion abondante d'urine ; mais enfuite
il ne produifit plus le même effet : elle ne
s'eft cependant plainte d'aucuns mauvais
fymptômes pendant l'ufage de ce remède ;
elle accoucha à fept mois ; elle eut des felles
abondantes après fon accoucheinent ,
& périt quinze jours après. Pendant le
FEVRIER 1768. 17
cours de fa maladie , elle rendit toujours
des urines épaiffes & boueufes : fes déjections
étoient toujours grifes , plâtreufes &
glaireufes comme de la colle fondue .
Une Demoifelle de la même ville, d'un
âge affez avancé , en prit plus de vingt onces
, pour un anafarque à la fuite d'un
afthme , fans aucun effet ; elle ne s'eft cependant
plainte d'aucun mauvais fymptôme
pendant l'ufage de cet oxymel : elle
a employé également tous les autres remèdes
indiqués en pareil cas , & le tout
fans fuccès : elle fuccomba enfin .Trois jours
avant fa mort, on apperçut aux jambes &
aux cuiffes des taches gangréneufes : fes
jambes coulèrent à grands flots , & versèrent
une eau fanguinolente ; preuve manifefte
de la décompofition des fluides &
de la folution de continuité des folides :
depuis long- temps la poitrine de cette Demoifelle
étoit affectée , il y avoit même
des fignes d'hydropifie de cette cavité , &
l'anafarque étoit épouvantable.
Ce Médecin donna l'oxymel colchique ,
avec plus de fuccès , à une Religieufe du
couvent des Soeurs grifes de la même ville.
Cette Soeur , âgée de quarante - quatre ou
quarante- cinq ans , cacochyme & valétudinaire,
après avoirfait ufage d'une quantité
confidérable de remèdes , fut attaquée d'a
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
nafarque ; elle prit cet oxymel qui lui fit
rendre une quantité prodigieufe d'urine :
cette Soeur eft enfin guérie.
Ces exemples confirment les obfervations
que M. Storck a faites fur ce nou-
-veau remède , & m'engagent à croire avec
lui , qu'il peut être indiqué dans les hydropifies
qu'on fait fe guérir la plupart par un
flux copieux d'urine , per urinas evacuati
hydropis cùm citentur plurima exempla ,
& hanc viam tentabimus , præeunte naturâ ,
& c. Boerh. de hydrop. aph. 1243 , in
Van-Swieten , tom. 4 , pag. 256 ( 8) .
'Non eft in medico femper relevetur ut ager ;
Interdum doctâ plus valet arte malum.
Ovid. de ponto , lib . 1 , eleg. IV.
N'obferve-t-on point fréquemment que
des vifcères fquirrheux , d'où l'on voit
naître des collections d'eaux dans différentes
cavités & des épanchemens univerfels
, que l'affaiffement extrême des folides
, d'où l'atonie & l'inertie des vaiffeaux
inhalans dépend en partie , étant
continuellement abreuvés d'une quantité
prodigieufe defér ofités croupiffantes dans
( 8 ) Ce nouveau diurétique que nous devons
à M. Storck , a pourtant quelquefois le fort de
bien d'autres remèdes très-accrédités : & il eft ,
comme eux , quelquefois fans effet. On fait trop
qu'il eft des maux qui font rebelles aux plus grands
fpécifiques.
FEVRIER 1768 . 181
ces mêmes cavités ou dans tout le celluleux
, ce qui énerve de plus en plus les folides
; que l'hydropifie enkyftée , qui cède
même rarement à la ponction , font des
caufes qui rendent prefque toujours les
plus puiffans diurétiques fans effet ? Ce
font ces fortes d'hydropiques que l'art doit,
malgré lui , abandonner à leur malheureux
fort , & qui n'ont d'autre confolation à attendre
que de voir leurs maux s'aggrandir
, qu'une mort trop tardive , après un
délabrement prefqu'univerfel de l'aconomie
animale , vient enfin terminer.
C'eft dans ces circonftances que l'oxymel
colchique n'aura d'autres fuccès que
d'augmenter peut- être l'excrétion des urines
, fans diminuer fouvent le volume des
eaux épanchées , ou , confondu dans toute
la maffe des liquides qui circulent , perd
fa vertu diurétique , fans nuire aux malades
, étant dépouillé en partie de la virulence
, par l'acide du vinaigre.
Ne peut-on point ici dire de cet oxymel ,
ce que M. le Baron Van- Svvieten dit de
la fcille , dans fon quatrième tome , chapitre
de l'hydropifie , S. 1243 , pag. 260 ?
Facilè autem patet tunc tantum poffe expec
tari auxilium ab hoc remedio , fi cavum ,
in quo haret aqua collecta , adhuc aptum
fit ut reforbeat; fecùs enim exire non poffet.
182 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAITS d'obfervations recueillies des
fuccès qu'opère le remède du fieur DE
LA RICHARDRIE , contre les fleursblanches.
L'IDÉE
'IDÉE qu'une maladie eft incurable ,
offre des réflexions d'autant plus funeftes ,
que fouvent elles la rendent telle en effet ,
dit M. Bernard , & l'on doit beaucoup fe
défier de la ſcientificité de ceux qui débitent
ces triftes fentences : en voici une
preuve , continue - t- il . Tel langage repété
à mon épouſe , par des Médecins en réputation,
avoit ajouté à la gravité de fa
fituation , au point que j'avois défefpéré
de fon exiſtence . Cet écoulement de fleurs
blanches , après lui avoir fait perdre par
degré fon embonpoint , fes couleurs , fon
appétit , &c. l'avoit réduite à une fi grande
foibleffe , que tous les matins elle tomboit
plufieurs fois fans connoiffance des chaleurs
inquiétantes , une fièvre lente s'étoient
mifes de la partie , enfin le ventre lui
groffit , & l'on avoit déjà décidé qu'elle
deviendroit hydropique ; mais qu'elle avoit
le fcorbut , & que celui- ci étoit une fuite
S
FEVRIER 1768.
183
de l'appauvriffement da fang occafionné
par les pertes blanches.
Le peu d'efpoir que me firent entrevoir
ceux qui la gouvernoient , me détermina
pour le remède dont j'ai deffein de publier
l'excellence ; il n'en eft certainement
aucun plus digne de cette juftice . Mon
époufe , depuis quatre mois qu'elle a ceffé
d'en faire ufage , jouit de tout ce qui peut
conftater un rétabliffement parfait , contre
l'attente de tous ceux & celles qui la favoient
attaquée de cette fâcheufe maladie.
Signé , BERNARD , aux Alleux en Anjou.
DES raifons évidentes & fans préjugés
forment celle que nous avons reçue de Mde
Guillon ( ce font les feules qui ayent le
droit de perfuader les perfonnes fenfées ) .
Cette dame nous fait un état de fa fituation
précédente , où fon zèle pour le
bien général eſt manifefte . Voici ſes paroles.
Mon détail doit faire connoître la bonne
foi que j'ajoutois aux raifonnements abfurdes
des perfonnes de mon fexe , qui à
un certain âge a la manie de déférer uniquement
à la prétendue expérience ; je .
fus d'abord perfuadée d'après lui que cette
incommodité étoit fans remède. Deux
184 MERCURE DE FRANCE.
ans après , preffée par de nouveaux accidens
fort férieux , tels qu'un défaut
d'appétit continuel , des douleurs de dos affreufes
, une chaleur dans la poitrine horrible
, qui fembloit me la dévorer , & qui
m'avoit rendue les dents noires & le teint
plombé ; je confultai mon Chirurgien ,
qui fervit d'autant plus à augmenter mon
inquiétude qu'il me cita fon épouſe , en
préſence de laquelle il analyfa ma fituation ,
pour avoir éprouvé fans fuccès tous les
remèdes de l'art en cas femblable. Cette
maladie la conduifit au tombeau quelques
mois après ; ce ne fut point fans effroi que
j'en appris la nouvelle ; mais dès- lors
j'ufois du remède du fieur de la Richardrie,
dont on publioit les vertus , & auquel
j'avois livré ma confiance , non à tort ; il
diffipa mes inquiétudes , en détruifant mon
incommodité & tout ce qui auroit pu m'en
rappeller le fouvenir.
Une délicateffe chymérique ne me déterminera
jamais à enfevelir dans l'oubli
un fait dont la connoiffance eft effentielle
à l'humanité , & propre à faire preuve de
l'amour que je porte à mes concitoyens.
M. Guillon , Notaire - Royal à la Motte
Sainte- Heraye en Poitou.
Le fieur de la Richardrie demeure rue
Saint - Honoré , au mont d'or , à côté du
Grand - Confeil.
FEVRIER 1768. 189
ÉTABLISSEMENT d'une Ecole Royale
gratuite de Deffein à Paris.
IL manquoit à la Capitale du Royaume
un établiſſement en ce genre. Les fuccès
de l'effai qui en fut fait dès le mois de
feptembre 1766 , ayant juftifié fon utilité ,
Sa Majeté, toujours attentive aux moyens
d'accroître le bonheur de fes fujets ,
d'exciter leur émulation , & de favoriſer le
développement de leurs talens , a jugé à
propos de donner à cet établiffement naiffant
, par fes lettres - patentes du 20 octobre
1767 , regiftrées en Parlement , le
premier décembre dernier , la forme &
la confiftance dont il étoit fufceptible pour
remplir l'objet de fon inftitution . Ces
lettres patentes , contenant 6 articles ,
portent :
Que l'Ecole gratuite de Deffein déjà
ouverte à l'ancien collège d'Autun , &
celles qui s'ouvriront fucceffivement dans
Paris , en faveur des jeunes gens qui fe
deftinent aux arts méchaniques & aux différens
métiers , feront & demeureront
réunies fous le titre d'Ecole Royale gratuite,
& feront régies & adminiftrées fous l'au
186 MERCURE DE FRANCE.
torité du fieur Lieutenant Général de Police
, par un bureau compofé de fix Adminiftrateurs
, choifis parmi les Notables
de ladite ville de Paris , que Sa
Majesté fe réserve de nommer , lefquels
auffi- tôt après , choifiront le Sécretaire &
le Caiffier. Que tous les réglements à faire
& qui pourront être propofés , foit par le
Directeur ou par aucuns des Adminiftrateurs
, feront délibérés à la pluralité des
voix. Que Sa Majefté permet aux fix corps
des Marchands & autres corps , communautés
& particuliers , tant de la ville de
Paris que de tous autres lieux du Royaume,
qui ont témoigné le defir de contribuer
a la dotation dudit établiſſement, par des
fondations à perpétuité, ou à vie, d'en paſſer
tels actes qui feront néceffaires , & c.
Par arrêt du Confeil du 19 décembre ,
Sa Majesté nomme pour Directeur de
ladite école le fieur Bachelier , Peintre
du Roi & de fon Académie Royale , &
pour Adminiftrateurs , les fieurs Boutin ,
de Montullé , Daugny , Lempereur , Poultier
& Adamoly , tous du nombre des
bienfaiteurs de ladite école : lefquels Adminiftrateurs
doivent continuer leur exercice
pendant trois années , à l'expiration
defquelles deux feront changés & remplacés
par d'autres bienfaiteurs ou NoFEVRIER
1768. 187
tables , & ainfi d'années en années , conformément
à l'article 3 defdites lettrespatentes
, & c..
En exécution de ces lettres - patentes du
Roi , & de l'arrêt de fon Confeil ſuſdits ,
la première diftribution publique des prix
au nombre de 66 , s'eft faite le 28 décembre
dernier dans la galerie de la Reine
au château des Thuilleries , où les 1500
éleves , qui compofent l'école actuellement
en exercice , fe rendirent à cet effet avec
leurs différents profeffeurs.
M. Le Comte de Saint- Florentin , Miniftre
& Sécretaire d'Etat , s'étoit proposé
d'honorer cette affemblée de fa préſence ,
mais fes occupations ne lui ont pas permis
de s'y trouver. La cérémonie de la
diftribution defdits prix à ceux des élèves
qui fe font le plus diftingués dans
les différens genres d'études , a été faite
par M. de Sartine , Confeiller d'Etat &
Lieutenant Général de Police , à la tête
du bureau d'adminiftration , en préfence
des fix corps & des autres bienfaiteurs de
l'école qui étoient invités.
L'ouverture de certe cérémonie fe fit
par la lecture des lettres patentes ; après
quoi le fieur Bachelier , Directeur , lut un
difcours dont l'objet étoit de faire connoître
aux éleves l'étendue des foins pa188
MERCURE DE FRANCE.
ternels de Sa Majefté , en faveur de leur
inftruction , par un établiſſement fi digne
des bontés & de la grandeur du meilleur
des Rois . Leur fenfibilité s'eft manifeftée
par l'acclamation unanime & réitérée de
leur vive reconnoiffance.
Il feroit difficile de bien rendre tout le
charme du fpectacle attendriffant que
produifit cette noble aménité , ce ton de
bonté & de bienfaifance , fi naturels à
M. de Sartine , & avec lefquels il fit cette
diftribution ; les éleves y furent beaucoup
plus fenfibles qu'à l'objet même des prix
& à la gloire de les avoir remportés ; les
fpectateurs attendris ne purent retenir ces
larmes délicieufes qu'un plaifir de cette
nature bien fenti , fait couler avec abondance
; celles que les bienfaiteurs ont verfées
, font une preuve honorable qu'ils
ont déja joui du prix de leurs bienfaits.
Quelques - uns de ces éleves qui avoient
mérité des prix s'étant trouvés abfents le
jour de cette cérémonie , & ayant appris à
leur retour par leurs camarades ce qui
s'étoit paffé , refufèrent avec chagrin de
recevoir les prix qui leur étoient deftinés ,
& demandèrent avec la plus vive inſtance
à être préfentés à ce digne Magiftrat
difant qu'ils préféroient cet honneur à
celui de toute autre forte de récompenfe.
FEVRIER 1768. 189
Tel eft le pouvoir de la bonté bien entendue
; elle fait non- feulement chérit
celui qui l'exerce , mais encore elle étend
& agrandit , pour ainfi dire , l'âme de celui
qui en eft l'objet , & l'attache à fes devoirs
par les liens de l'honneur , du fentiment &
de la reconnoiffance.
Un citoyen fenfible & vivement affecte
de ce fpectacle , auffi nouveau qu'intéres
fant ,fit fur le champ, ces quatre vers ;
Emule de l'Attique ,
Si Sparte dut fa gloire à l'Ecole publique ;
Ici , des arts nailfans couronnant les progrès
Sartine , c'eſt à toi qu'on devra leurs fuccès !
MATHÉMATIQUE S.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur dis
Mercure.
JE prends la liberté , Monfieur , de vous
adreſſer un problême qui m'a été propofé
par un membre de la Société royale de
Londres , & dont j'avoue n'avoir pu trouyer
une folution générale , & telle que
l'exige la nature du problême. Il y a quelques
années que mon ami & moi , nous
fommes dans l'ufage de nous envoyer mutuellement
de pareilles énigmes à déchif190
MERCURE DE FRANCE.
•
4
frer ; & quoique les devoirs de ma charge
ne me permettent guère de me livrer , autant
que je le fouhaiterois , à ces fortes
d'amuſemens mathématiques , les momens
de loifir que j'y confacre , font toujours
ceux qui s'écoulent le plus rapidement.
J'en excepte néanmoins les agréables quarts
d'heure que j'emploie à la lecture de votre
Journal. Le choix , le bon goût , l'ordre &
la diverfité qui y règnent , le rendent également
inftructif & piquant , & lui affurent
de plus en plus , avec les fuffrages du
public , l'honneur d'être le Journal de la
Nation.
Si vous croyez , Monfieur , qu'un problême
de mathématique ne dépare point
l'article qui eft deftiné pour les fciences ,
vous m'obligerez très- fenfiblement d'en
faire ufage dans un de vos Mercures , afin
d'exciter par-là quelque jeune Mathématicien
plus habile que moi , à en donner
la folution. C'eft la grâce que j'ofe vous
demander , ayant l'honneur d'être avec les
fentimens les plus diftingués ,
Monfieur , votre , & c.
LE C...... abonné au Mercure.
Toulouse, ce 7 janvier 1768.
FEVRIER 1768. 191
PROBLEM E.
DES Marchands affociés partagent entr'eux
le gain qu'ils ont fait. Le premier
( à raifon de fa mife M ) prend fur le
gain total , une fomme C , avec de ce
qui reftera , après qu'il l'aura prife. Le fecond
( dont la mife , ainfi que celle des
fuivans , à l'exception du dernier , eft inconnue
) prend , fur le refte du gain ,
C- 1 , avec de ce qui reftera . Le troifième
prend c- 2 , avec de ce qui reftera.
Le quatrième aura c- 3 , &c . & ainfi
de fuite jufqu'à celui qui doit avoir le dernier
refte , à raifon d'une mife qui eft la
centième , ou la millième , ou en général
la ( 1 ) neuvième partie de la mife du
.mier.
C-2
pre-
On demande le nombre des affociés , le
gain & la mife d'un chacun.
( 1 ) C'eft- à - dire ,
n
de la mife du premier.
192 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
LIVRE ou Régles des cinq ordres d'architecture
par; JACQUES BAROZZIO DE
VIGNOLLE : nouvellement revu , corrigé
& augmentépar M. B*** . Architecte du
Roi , avec plufieurs morceaux de Michel-
Ange , Vitruve , Manfard , & autres célè
bres Architectes , tant anciens que moder
nes : le tout enrichi de cartels, culs delampe
, paysages , figures & vignettes
très-utiles aux élèves & à ceux qui veulent
apprendre le deffein , en tout ce qui concerne
les arts , fur-tout l'architecture &
L'ornement . Le tout d'après MM, Blondel,
Cochin & Babel , Graveurs & Delfinateurs
du Roi. L'ony ajoint les plus beaux
baldaquins &portails des églifes de France
d'après les meilleurs Archit êtes ; dédié
aux amateurs des beaux- arts , en 1767 .
CE livre eft compofé de vos planches
de 13 pouces de haut , fur 8 de large.
Ce livre d'architecture offre les plus beaux
modèles de toutes les parties de l'art , avec
des explications inftructives ; on croit devoir
FEVRIER 1768 , 195
voir le recommander aux artiftes , & aux
amateurs de l'architecture , comme un recueil
très - riche & très-bien choifi en ce
genre.
On le trouve chez Petit , Marchand
de papier , rue du Petit- Pont , à l'image
Notre-Dame. Il fait envoi pour tout ce
qui concerne l'écriture & le papier reglé
pour la mufique il vend auffi quarante
fortes de cartes d'autel bien afforties , &
fait la commiffion.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
PEINTURE.
PRECIS de la vie de M. RESTOUT ,
Peintre ordinaire du Roi.
JEAN EAN RESTOUT , Peintre ordinaire
du Roi , ancien Directeur , Recteur &
Chancelier en fon Académie Royale de
peinture & fculpture , de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , Sciences &
Arts de Rouen , & de celle des Belles- Léttres
de Caen , naquit à Rouen le 26 Mars
1692 de Marie Magdelaine Jouvenet , foeur
du grand Jouvenet , fous lequel elle fe perfectionna
dans l'art de la peinture , qu'elle
exerça avec beaucoup de fuccès ; & de
Jean Reftout , excellent peintre , à qui la
brieveté de fa vie laiffa peu le tems de fe
faire connoître ; mais qui a fait des chofes
qui ont paffé pour être de M. Jouvenet ,
de l'aveu même de cet habile homme . Il étoit
fils lui- même de Marc Reftout ., très- habile
FEVRIER 1768. 195
peintre , qui avoit perfectionné fes études
en Italie , & l'un des notables de la ville
de Caen , dont il fut échevin. Celui qui
excite aujourd'hui nos regrets , refta en bas
âge , & eût perdu les talens qui lui ont acquis
tant de gloire,s'il n'eût été recueilli parle
grand Jouvenet , fon oncle , avec lequel .
il refta jufqu'à la mort de cet homme célebre
, arrivée en 1717. Il fut agréé la
même année à l'Académie Royale , fur
l'effai qu'il faifoit pour concourir au grand
prix , & faire le voyage de Rome. Ses
projets ayant été dérangés d'une maniere
auffi flateufe , il produifit le beau tableau
appellé Mai , qui eft à l'Abbaye Saint
Germain des prés , qui mit le comble à fa
réputation ; & au mois de juin 1719 , il
fut reçu à l'Académie. Il eft , avec fon illuftre
maître , un de ceux dont notre école
peut s'honorer , & prouver qu'elle peut
fe paffer des fecours de l'Italie pour preduire
des hommes de talent .
En 1729 il époula Marie Anne Trallé,
fille d'un des plus refpectables membres
de l'Académie , qui étoit alors Recteur ,
& en fut depuis Directeur , & dont le
fils , M. Trallé , a aujourd'hui autant de
titres far notre eftime par fes ouvrages que
par la candeur de fon âme.
La pureté des moeurs de M. Reftout , &
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
la bonté de fon coeur , jointes à fes talens ,
ont gravé fa mémoire d'une maniere inef
façable dans l'eftime des honnêtes gens ,
& dans celle des appréciateurs du vrai mérite.
Laborieux à l'excès , il a abrégé fes
jours par des ouvrages de la plus grande
conféquence.
A beaucoup d'efprit il joignit un caractère
de fimplicité & de défintéreffement
qui l'éloignoit de faire fa cour ; il n'a pas
laiffé néanmoins de s'établir une confidération
d'autant plus folide , qu'elle étoit
fondée fur l'eftime. Celle dont l'honora
M. le Régent , fut accompagnée des promeffes
les plus flatteufes , que la mort de
ce Prince laiffa fans exécution. Le goût de
M. Reftout pour l'étude & pour la retraite.
eft peut - être caufe qu'il a joui très - tard
des récompenfes auxquelles il avoit droit ;
il ne les a même pour ainfi dire connues ,
que depuis que M. le Marquis de Marigny,
près de qui le mérite eft la plus valable recommandation
, eft à la tête des arts . Mais
anli , c'eſt à ce même goût pour l'étude ,
que M. Reftout a dû , ainfi que fon illuftre
maître , l'avantage de s'être foutenu jufqu'à
la fin de fa carrière. Nous l'avons vu dans
un tems où on la diſoit finie , montrer le
fuperbe tableau du triomphe de Bacchus ,
fait pour S. M. le Roi de Pruffe. Il y a cu
FEVRIER 1768. 197
quatre ans à la derniere expofition , qu'il
fit voir Orphée & Euripide , tableau deftiné
pour la manufacture des Gobelins ; le re
pas d'Affuerus & autres qui font foi que
fon talent , fondé fur les principes les plus
fûrs , n'étoit point altérépar les années dans
les dernieres de fa vie , où fes forces épuifées
l'avoient obligé de renoncer à fes occupations.
On le voyoit fe ranimer à la
vue des ouvrages qu'on lui montroit ,
& fes confeils étoient auffi juftes´que favans.
Lorfque le Roi vint à Paris pour la cérémonie
de la premiere pierre à Sainte
Genevieve , S. M. fut arrêtée avec plaifir
par le charmant plafond qui eft dans la bibliothèque
de cette maifon , éloge auffi
flatteur que peu attendu , & qui doit faire
regretter qu'il n'ait pas été plus employé
dans cette partie , pour laquelle fes ouvrages
nous difent affez qu'il étoit né.
Après avoir paffé fa vie dans les fentimens
d'une religion qui n'eurent rien
de farouché ni d'affecté , regretté de tous
les honnêtés gens , chéri des fiens , admiré
des connoiffeurs , plein de vertus & de
gloire ; il finit fes jours le premier Janvier-
1768 , âgé de près de foixante -feize ans ,
laiffant un grand exemple à fon fils , dont
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
les premiers effais ont été encouragés , &
dont les voeux & les foins n'ont d'autre
objet que de marcher fur fes traces , &
d'effuyer les larmes de fa veuve refpectable.
Le tems , qui n'a généralement fait
d'impreffion fur les ouvrages de M. Reftout
que de les embellir ; foit par la
fituation du lieu , foit par des caufes que
nul ne peut prévoir , a malheureufement
influé fur celui de St. Germain - des - prés . On
ne peut s'empêcher de regretter que , malgré
la propofition qu'il a faite toute fa vie
aux religieux de cette maifon , de donner
fans nul intérêt fes foins à le réparer , il
n'ait pu obtenir de donner au public & à
lui-même cette fatisfaction .
ARTS AGRÉABLES.
LES
MUSIQ U E.
ES Plaifirs Champêtres , nº . 28 , ariette
à voix feule , & fimphonie ; dédiée à
Mgr le Duc de Noailles , & compofée
par M. Trial , Directeur de l'Académie
Royale de Mufique. Prix 1 livre 16 fols ,
& 3 livres avec les parties féparées. A
Paris , chez M. de la Chevardiere , Marchand
de Mufique du Roi , rue du Roule ,
FEVRIER 1768. 199
à la croix d'or , & aux adreffes ordinaires.
Le goût connu de M. Trial , annonce
combien cette ariette eft agréable.
Simphonia Pariodique , à piu inftrumenti
, due violini , due obfe , o flanti
traverfo , due corni da caccia , alto viola ,
& baffo continuo . Del Sigr . L. C. Mou-
Linghen , gravée par Mlle Vandôme & le ,
fieur Moria , rue dés Foffés M. le Prince .
Prix 2 livres 8 fols. A Paris , aux adreffes
de Mufique. A Lyon , chez M. Caftaud ,
proche la Comédie. A Rouen , chez M.
Magoy , rue des Carmes .
GRAVURE.
LA continence de Scipion , grande &
très -belle eftampe, gravée par M. le Vaffeur,
d'après le tableau de feu M. le Moyne , &
dédiée à M. le Marquis de Marigny , Commandeur
des Ordres du Roi , Lieutenant
Général des Provinces de Beauce & d'Orléannois
, Directeur général des bâtimens
du Roi , &c. eft un morceau digne de
l'attention des amateurs & des vrais connoiffeurs.
Pour en faire juger , nous nous
contenterons de rapporter cette anecdote :
En 1727 , le Roi chargea M. le Duc
d'Antin , alors Directeur général de fes
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
bâtimens , de former un concours où les
plus excellens artiftes fuffent admis. Le Roi
fe propofoit de faire peindre le plat- fond
dufallon d'Hercule , & fon intention étoit
d'en confier l'exécution à celui dont le
tableau paroîtroit avoir remporté le prix ,
au jugement des connoiffeurs. En conféquence
, plufieurs tableaux furent exposés
au vieux Louvre , dans la galerie d'Apollon.
Les artiftes s'étoient furpaffés . Mais
la belle couleur qui règne dans le tableau
de la continence de Scipion , la touche finé
& délicate de le Moyne , les grâces de fon
pinceau , réunirent en fa faveur tous les
fuffrages ; & le Moyne fut choifi.
Nous ajouterons feulement que l'eftampe
, à la couleur près , préfente aux
yeux tout ce que cet excellent ouvrage
offre d'intéreffant.
On la trouve chez l'auteur rue des
Mathurins , vis - à - vis celle des Maçons
où l'on pourra en même temps fe procurer
deux autres eftampes de moindre format :
favoir , le faune enchaîné , d'après Ph. Lør.
dédiée à M. de la Ponce , Commiffaire des
Guerres & de l'Artillerie de France ; &
la gaietéfans embarras , d'après M. G. M.
Krans , dédiée à M. de Fréminville , Tréforier
de l'hôtel royal des Invalides. L'un
& l'autre font également honneur au burin
de M. le Vaffeur.
FEVRIER 1768. 201
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
N a continué fur ce théâtre , avec le
même fuccès , la Paftorale héroïque de
Titon & l'Aurore. Le vendredi 29 , & le
dimanche 31 janvier , Mlle Dubois a remplacé
Mlle de Larrivée dans le rôle de
l'Aurore , & y a reçu de très-juftes applaudiffemens.
Le jeudi , 4 février , on a donné la première
repréſentation de la repriſe de Dardanus
, tragédie , poëme de M. de la
Bruere , mufique de M. Rameau. Le
mérite univerfellement reconnu de cet
ouvrage , remis pour la quatrième fois au
théâtre , & toujours avec le plus grand
fuccès , prévient fans doute tout ce que
nous pourrions en dire & que nous foinmes
forcés de remettre au Mercure prochain .
Cet opéra , qui ne pouvoit manquer de
réaffir , fera continué le dimanche , le
mardi & le vendredi ; Titon & l'Aurore',
toujours également fuivi , fera donné le
jeudi,
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
T
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON y donna le 25 janvier la première
repréſentation des Fauffes Infidélités , comédie
en un acte & en vers de M. Barthe.
En attendant que l'impreffion de cette
pièce nous mette en état d'en donner un
extrait détaillé , nous ne pouvons qu'annoncer
fon fuccès & y applaudir avec
d'autant plus de raifon , qu'il eft auffi
jufte que généralement avoué.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
UN anonyme , Monfieur , me fait dire
ce que je n'ai pas dit dans une lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adreffer , & s'érige
en vengeur de MlleDoligny, à qui je ferois
défefpéré d'avoir déplu . Ce Monfieur
( pour emprunter fa maniere d'écrire ) a lu
ma lettre avec des yeux finguli erement
difpofés. Vous favez que j'aime tous les
talens , & que j'honore en particulier Mlle
Doligny : ainfi je n'ai voulu manquer , ni
à elle ni aux autres actrices qui font en
poffeffion de plaire aux public. Je n'ai pas
FEVRIER 1768. 203
oublié les obligations que je peux avoir à
quelques - unes d'elles , & je vous prie de
vouloir bien inférer dans votre prochain
Mercure , ma réponſe à la perfonne qui a
cru devoir m'écrire .
J'ai l'honneur d'être , & c.
RÉPONSE de M. P... à M. A. L. M.
Vous me faites dire , Monfieur , « que
و د
» pour intéreffer & faire illufion , les rôles
d'ingénuité devroient être joués par des
» ames innocentes & des voix pures , &
» que cela ne peut fe trouver que dans les
» fociétés particulieres, nos actrices n'ayant
ود
»
que
de l'art ».
Non , Monfieur , quoique j'habite à
Argenteuil depuis quelques années , je n'ai
pas oublié à ce point là le langage de la
capitale. Voici comme je m'étois exprimé.
« Je ne fais fi , pour les âmes délicates ,
» les repréſentations particulières n'au-
» roient pas un attrait plus fenfible que nos
repréfentations publiques. De jeunes
» perfonnes bien élevées & pleines de can-
» deur , donnent , ce mefemble , un carac-
» tère de vérité à leurs perfonnages , que
» ne peut imiter qu'imparfaitement l'art
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
» de nos actrices ... Ce n'eſt qu'à des âmes
innocentes , à des voix pures , qu'il con-
» vient d'emprunter le langage de l'ingé-
» nuité & de la vertu , & l'on ne peut
»
guères fe diffimuler que l'imagination
» en foit fouvent bleffée à nos fpectacles ,
» par la fingulière diffonnance qui fe trouve
» pour ainfi dire , entre le perfonnage &
» l'actrice. L'illufion en fouffre , & c » .
Vous remarquerez , Monfieur , que je
ne m'exprime qu'en doutant , & que je
n'ai pas employé le ton décifif que vous
me prêtez . Vous obferverez encore que le
mot fouvent dont je me fuis fervi , ne fignifie
pas toujours , & que par conféquent
je n'ai pas dit que l'ingénuité & la décence
que vous appellez cela , ne pouvoient
fe trouver que dans des fociétés
particulières.
Oferois je à préfent vous demander à
vous - même , Monfieur , en quoi Mlle
Doligny & quelques autres actrices peu
vent être compromiſes dans la lettre que
je ne vous ai point écrite , & à laquelle
vous répondez ? S'il eft permis d'être ga--
lant , il ne faut pas être injufte , & je doute
que Mile Doligny vous fache beaucoup de
gré de la querelle que vous me faites , pour
avoir un prétexte de faire fon éloge.
Pour moi , Monfieur , je vous remerFEVRIER
1768. 205
eie cependant de l'occafion que vous m'offrez
de témoigner publiquement mes fentimens
pour elle. Quoique je ne lui aie pas
vu jouer le rôle de Nanine , & que je n'aie
pas eu le bonheur d'être redevable à fes
talens , je lui rends la même juſtice que
vous. Vous dites qu'elle joue Nanine à
merveille , & que fa conduite , fon honnêteté
& fes maoeurs font également irréprochables.
C'eft précisément ce que j'ai
dit , Monfieur , qu'une perfonne décente
& remplie de candeur répandoit plus d'intérêt
qu'une autre fur un rôle d'ingénuité .
Vous voyez que nous fommes d'accord
& que vous pouviez louer cette aimable
actrice , fans fuppofer que ma lettre à l'Auteur
du Mercure fût injurieufe pour elle.
Cet Auteur n'auroit pas imprimé une injure
, & je n'ai pas le talent de chercher
des prétextes pour en dire.
Il est vrai , Monfieur , qu'il y a quelque
tems que je n'ai vu la comédie françoife
, & ce n'eft pas par indifférence.
pour les acteurs ; vous pouvez en deviner
toute autre raifon : mais je ne vois pas
pourquoi vous ajoutez que cela paroît
d'autant plus extraordinaire que j'ai un
théâtre dans ma maison. Sans vouloir me.
comparer en rien à l'homme du monde
que j'honore le plus , vous me permettrez
de vous dire que M. de Voltaire , qui n'a
206 MERCURE DE FRANCE.
pas fréquenté nos fpectacles depuis envi
ron dix- fept ans , n'en a pas moins un
théâtre à Ferney. Je ne fuis pas tout-à fait
auffi étranger aux amuſemens de la capitale
que vous paroiffez le croire , & j'ai toujours
eu l'honneur de vivre avec des perfonnes
qui fe connoiffent aux arts , & même qui
font dignes de les protéger.
A Argenteuil , ce 29 janvier 1768 .
COMÉDIE ITALIENNE.
L'ISLE SONNANTE *.
CEUX Ceux qui dans les Arts cherchent à
ouvrir des routes nouvelles , courent fouvent
le rifque de s'égarer , ou de voir
leurs efforts infructueux . L'Auteur de l'Iſle
Sonnante a fait affez entrevoir fon deffein
pour qu'on puiffe affurer quelles étoient
fes vues . Dans le genre nouveau qui a entrepris
de lier la mufique à des fcènes de
comédie , & qui même fe fert d'elle pour
rendre les paffions , les fentimens & les affections
de fes perfonnages , il fe rencontre
bien des difficultés. L'Auteur de l'Ifle Sonnante
a fans doute fait la remarque , que
dans une intrigue filée , dont le mérite
* Opéra Comique en 3 actes. A Paris , chez
C. Heriffant , rue Notre- Dame.
FEVRIER 1768. 207
faeft
d'être fimple , & où il n'étoit pas
cile de donner à la mufique des motifs
variés , tant pour le fond que pour la forme
, tant pour la mélodie que pour le
mouvement , & qu'il n'étoit pas poffible
de paffer , fuivant le précepte de Boileau ,
du grave au doux , du plaifant au févère ,
il falloit employer un fond original &
même fingulier , qui , à la faveur de ce
que j'appellerai fon extravagance , autorifât
tous les changemens dont le muficien
a befoin ; un fujet fantaſtique , un conte
des mille & une nuit fembloit permettre
au muficien de fe fervir de toutes les reffources
de fon art.
" Le Chevalier Durbin & Célénie , que
j'aurois mieux aimé nommer , par cette
raifon , le Prince de Balfora & la Princeffe
de Cachemire , deſtinés l'un à l'autre
par les loix de leur empire , ne pouvoient
s'unir fans la crainte des plus grands malheurs
, fi la Princeffe n'avoit pour le Prince
l'amour le plus tendre , & ne le lui avouoit
publiquement. D'un autre côté , il étoit
défendu au Prince de lui parler de fa paffion.
Le Prince , par les ordres d'un génie ,
s'embarque avec la Princeffe ; il confulte
une fée fur les fuccès qu'il efpère ; elle lui
dit : mon fils , Célénie ne te dira qu'elle
t'aime que lorfqu'elle ne parlera plus , &
208 MERCURE DE FRANCE.
tu ne fauras ce qu'elle penfe que lorsqu'elle
ne penfera pas. L'écuyer amoureux de la
fuivante , confulte auffi la fée ſur ce qui
le regarde elle lui répond qu'il ne fera
jamaisfi loin de réuffir dans fes amours , que
lorfqu'il enfera plus près. Ce font ces oracles
inintelligibles pour ceux qu'ils intéreffent
, qui font la bâfe de cet opera comique.
Le Prince & la Princeffe ( ou fi
on l'aime mieux , Durbin & Célénie ) remontent
fur leur vaiffeau , la Puiffance fupérieure
qui les gouverne les fait arriver
par le chemin le plus droit à l'Ifle Sonnante
ou l'Ile de la Mufique. Dans cette ifle la
Mufique eft la première divinité. On ne
parle qu'en chantant , le Roi , la Cour
le peuple ne fe fervent jamais de la profe ;
quelquefois des vers fans chant , mais par
affectation , ou par mépris pour ceux à qui
on parle. C'eſt en cet inftant que la pièce
commence.
›
Durbin exprime fon chagrin de n'en
tendre que rimer , frédonner , chanter ; il
eft inquiet fi on rendra à la Princeffe le
vaiffeau fur lequel ils font venus. Elle
arrive , & lui apprend une nouvelle plus
affligeante , c'eft que le Sultan eft amoureux
d'elle ; il lui a fait faire la déclara
tion de fa tendreffe , d'une manière à né
laiffer aucun doute à perforine. Cette déFEVRIER
1768. 109
claration , qui eft en ariette , avec un grand
accompagnement de fanfares , lui a été
apportée , préſentée & exécutée par une
armée de muficiens. Elle lui a fait une
réponſe dans la même forme , où elle le
traite avec le plus grand mépris. Darbin
imagine un moyen pour fe faire un appui
contre le Sultan , c'eft de faire paffer entre
les mains de la Sultane favorite , de
la tendre Mélophanie , la déclaration du
Sultan , & la réponſe de Célénie . Le Sultan'
arrive , il ordonne à fes gardes de conduire
dans fon palais le Prince & la Princeffe
. Il explique enfuite à fon confident
fes intentions fecrettes : il veut , en excitant
la jaloufie de Mélophanie , ranimer
la chaleur du fentiment qui femble éteint
dans fon coeur , Il trouve que c'eft un paife
temps agréable de défefpérer des amans ,
de voir leurs petits tourinens , leur douleur
refpectable : ceci produir un duo de
l'effet le plus agréable , & finit le premier
acte.
L'écuyer du Prince fait remettre la déclaration
& la téponſe à la Sultane , qui
exprime le défefpoir le plus vif. Elle fait
au Sultan les reproches les plus amèrs ;
mais un esclave annonce qu'on vient
d'exécuter une tempête en préfence de
Célénie ; que la mufique trop ſcientifique
a frappé fes organes trop foibles & qu'elle
210 MERCURE - DE FRANCE.
en eft devenue folle .Elle arrive fur la scène
& dans les propos que lui fait tenir la folie
la plus complette , elle parcourt différens
caractères de mufiques , de force , de tendreffe
de gaieté. Son amant paroît , alors
elle accomplit l'oracle de la fée ; elle ne
dit pas qu'elle l'aime , elle le lui chante ;
elle dit ce qu'elle penfe lorfqu'elle ne
penfe pas , puifqu'elle eft folle. Ceci produit
un trio du plus grand effet , entre le
Sultan , Durbin & Célénie. Le Sultan eft
confolé de cet accident par la certitude,
où il eft que fon magicien Prefto guérira
Célénie , en lui parlant en profe toute unie.
Ceci finit le fecond acte.
La Sultane favorite a fait préparer le
vaiffeau des étrangers. Ils doivent fortir
de l'Ifle à l'infû du Sultan. Mais il a tout
appris par fon magicien Prefto. Ce magicien
s'eft donné le cruel plaifir de tourmenter
l'écuyer Zerbin & fa maîtreffe. Il
les a attachés à un faiſceau d'inftrumens .
Par le pouvoir de fa magie ils ne peuvent
fe voir ni fe donner la main . Pour les
délivrer , à la prière du Sultan , il évoque
le démón de la mufique par un morceau
chromatique. Le génie de la mufique paroît
, il les défenchante. La Sultane reçoit
les adieux de ces étrangers , lorfque le
Sultan paroît & les fait arrêter. Mélophanie
eft dans un défefpoir qui fe change bienFEVRIER
1768. 21I
tôt dans la joie la plus vive. Le Sultan
avoit ordonné le départ des étrangers ; il
les accable de préfens , & finit par ce duo
chanté par lui - même & par Mélophanie :
Que Durbin aime Célénie ,
Je n'aimerai jamais que vous ,
Que vous , belle Mélophanie , &c.
La pièce eft terminée par un choeur ,
dont les paroles font :
Ah ! déployons toute notre harmonie ,
Faifons briller les éclairs du génie , &c.
& la musique juftifie les paroles.
Si l'Auteur n'a defiré que fournir des
motifs nouveaux , agréables , variés , de
force , de tendreffe & de mufique , on
ne peut qu'applaudir à fon ouvrage ,
ainfi qu'à la gaieté , pour ne pas dire à la
folie qui y règne par- tout , & fur le but
critique , qui n'eft au fond qu'une plaifanterie
fans amertume , contre le genre des
pièces à ariettes en général . Nous ajouterons
que prefque toutes les ariettes font
bien faites , & foigneufement rimées , ce .
qui dans une pièce en mufique peut être
regardécomme une feconde mélodie . Nous
n'en donnerons que deux pour exemple ;
F'une dans le goût badin , l'autre dans le
goût des fentimens .
212
MERCURE
DE FRANCE
.
Ariette du Sultan à Célénie.
Je ne réponds aux épigrammès ,
Je ne repoule les traits
Des belles dames , des belles dames ,
Qu'en adorant leurs attraits ,
Qu'en les embrâfant de mes flâmes.
Quand lear haine s'éteint , c'eft alors , qu'en leurs
âmes ,
L'amour , pour moi , s'allume après. ,
Et voilà comme il faut qu'on le venge des femmes
Eu adorant leurs attraits ,
En les emorafant de mes fâmes.
Ariete dans le goût tendre.
Mélophanie au Sultan quifemble l'abandonner."
Des cris du défelpoir je fauri me défendre.
Je ne veux plus te faire entendre
Qu'une douleur tencre ,
Des foupirs pleins de douceur.
Ah ! fans en être ému peux-tu me voir répandre
Des larmes qui partent du coeur !
Une douleur tendré ,
Des larmes qui partent du coeur
Ne peuvent donc me rendre
Ton amour & mon bonheur ,
Et diffiper ton erreur ?
Dans les premiers jours de la repréfentation
, quelques perfonnes avoient penſé
FEVRIER 1768. 213
que l'Ifle Sonnante étoit la critique d'un
ouvrage connu , ( ainfi que nous l'avons
déja dit dans le dernier Mercure ) mais
il avoit été repréfenté long- temps auparavant
fur le théâtre pour lequel il
avoit été fait. L'accident arrivé à l'une
des premieres actrices de la Comédie Italienue
, & qui retardoit la repréſentation
d'une pièce prête à être donnée , a occa
fionné celle de l'Ifle Sonnante , qui, fans
cette circonftance , n'auroit peut- être jamais
paru en public, Mais les comédiens ,
dont le zèle & l'intelligence ne peuvent
être trop loués , l'ont apprife , répétée , &
donnée en moins de quinze jours , malgré
la rigueur de la faifon,
Le mercredi , 27 janvier , on a repré
fenté , pour la première fois , les Moiffonneurs
, pièce en trois actes & en vers
mêlée d'ariettes . Paroles de M. Favart ,
mufique de M. Duni , qui a eu la plus
grande réuffice , & dont nous rendrons
compre , avec plaifir dès que la pièce imprimée
nous fera parvenue .
CONCERT SPIRITUEL.
APRÈS une fymphonie on a exécuté
Exfurgat Deus, beau motet à grand choeur
de la Lande, M. Fiſcher , hautbois de la
214
MERCURE DE FRANCE.
chambre de S. A. E. de Saxe , a rendu avec
beaucoup de talent , & a été fort applaudi ,
un concerto agréable de fa compofition.
M. Touvois a chanté Dominus regnavit ,
motet de baffe-taille à voix feule de M.
Milandre. La beauté de fon organe , & la
précifion de fon chant ont mérité des éloges .
M. Duport le jeune , élève de M. Ton
frère , a exécuté fur le violoncelle une
fonate accompagnée par M. Duport , l'aîné.
Une exécution précife , brillante , étonnante
, des fons pleins , moelleux , flatteurs,
un jeu fûr & hardi , annoncent le plus
grand talent , & l'enſemble des deux inftrumens
dans des mains fi habiles , a été
fur-tout remarqué comme une choſe rare.
M. Godard a chanté , avec beaucoup de
goût , un motet à voix feule de M. le
Chevalier Gluk , célèbre & fçavant Muficien
de Sa Majefté Impériale. Le Concert
a fini par Diligam te , Domine , motet à
grand choeur de M. Gibert. La mufique
de ce motet , dans le genre Italien , a été
entendue avec plaisir.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de février 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , le 12 février 1768.
GUIROY.
FEVRIER 1768. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
TRADUCTION libre du commencement du
troifième chant du Paradis perdu de Milton. p. 4
PRIÈRE de Zélis à l'Amour. ୨
L'AMITIÉ. Vers à Mlle Julie F. & Emmanuel B. 12 a
VERS au bas du portrait de M. Boulogne de Saint-
George.
L'Amour & la Jaloufie. Conte Grec.
13
14
MADRIGAL à Mde de * * . fous le nom de Rofine. 20
STANCES fur la mort de mon ami .
FRAGMENS d'une épître à un Critique.
EXEMPLE de Juftice Turque.
EPÎTRE à M. de. . . . . . .
21
23
28
31
LA Rofe & l'Etourneau . Fable à Mde la P. d'H. 33
VERS chantés par Mlle de Montm **** . à Mde la
Comtelle , fa mère , le jour de fa fête .
EPIGRAMME.
TRAIT hiftorique remarquable.
36
38
IMPROMPTU .
Ibid.
39
Le Voyageur & le Fruit fauvage. 46
Avis aux abfens . Conte.
48
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
49
SI
CHANSON .
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle*** . à M*** . fur la lettre Z.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure ,
fur l'explication d'un paffage d'Horace.
ANNONCE d'un cabinet , &c .
EXTRAIT des Réfléxions fur l'Héroïde.
52
53
70
74
76
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure. 78
Avis au public.
80
85
PRÉCIS de la méthode d'adminiftrer les pilules
toniques dans les hydropities.
DICTIONNAIRE raiſonné univerfel d'hiſtoire naturelle
.
HISTORIA anatomico - medica , c'eft- à-dire , hif
toire anatomico- médicinale , & c . 94
86
117
OEUVRES de Jean Racine, avec des commentaires 99
MES Fantailies ; par M. Dorat.
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,, anecdotes
, extraits remarquables , &c.
I22
Henri IV , ou la Réduction de Paris , poëme en
trois actes .
ANNONCES de Livres.
114
126
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES,
ACADÉMIE Ș.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles- Lettres de Dijon. 149
MEDECIN E.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , concernant les
effers de l'oximel colchique.
169
OBSERVATIONS fur le remède de M. de la Richardrie
, contre les fleurs - blanches.
ECOLE Royale de dellein .
182
185
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure, 189
LIVRE ou régles des cing ordres d'architecture . 192
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
PRÉCIS de la vie de M. Reftout .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
GRAVURE,
ARTICLE V. SPECTACLES.
194
198
199
OPÉRA. Comédie Françoife . Comédie Italienne .
Concert Spirituel. 201 , 202 , 206 , 214 .
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine
MERCURE
་
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS 1768.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Gaskin
A PARIS,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
On enverra le Mercure par la Pofie ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eſt- à - dire , 24
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
liv.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avancé au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refieront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1768.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS au Baron DE WENZEL , au fujet
de la vue qu'il vient de rendre au Duc
DE BEDFORD .
O prodige étonnant ! en croirai -je mes yeux ?
Les ombres de la nuit font place à la lumière ,
Bedford jouit enfin de la clarté des cieux ,
Et l'éclat du foleil fait baiffer fa paupière.
A iij
? MERCURE DE FRANCE.
De furprie & de joie accablé tour à tour ,
Il ne peut exprimer le tranfport qui l'agite ;
Il parle , & d une voix étouffée , interdite :
Quel eft le Dieu , dit - il , qui m'a rendu le jour ?
De revoir mes amis je lui dois l'avantage ;
Qu'il vienne recevoir un hommage éternel ,
Quemes premiers regards contemplent fon image;
Il approche à l'inftant & reconnoît Wenzel.
Oui , c'est toi qu'il contemple , étonnant de Wenzel,
Toi qui viens d'opérer ce prodige admirable ,
C'eft aux foins bienfaifans de ta main fecourable
Qu'il devra déformais un honneur immortel.
EPIGRAMME contre ceux qui débitent mal
les fermons d'autrui. A l'imitation de
Martial.
QUOD
VOD recitas , COTINE , opus eft fublime
RUXI :
Sed , malè cum recitas , incipit effe tuum.
Traduction.
Cs que prêchoit jadis le fublime la Rue ,
Le fier Abbé Cotin nous le prêche aujourd'hui .
Mais il le dit fi mal qu'on perd l'auteur de vue
Au point qu'on croit d'abord que la pièce eft à lui,
R. Duc...
MARS 1768 .
MONOLOGUE d'un fils qui , dans une
bataille , tue fon père qui étoit dans le
parti ennemi , & qu'il reconnoît en lui .
ôtant fon cafque.
Q UEL objet le préfente à mes regards furpris
Que vois-je ! .. un fonge affreux trouble - t- il mes
efprits ;
Ou veillai -je ? .. D'horreur mon âme épouvantée...
En vain fe doute encore... O valeur détestée !
O désespoir ! ô rage ! & comble de forfaits !
C'eft lui même , c'eft lui... je reconnois fes traits !
Ciel , ô ciel ... j'ai défait un ennemi perfide ,
Mon triomphe fatal m'a rendu parricide ,
C'est mon père ! .. & la voix du fang qui m'a
formé ,
Ne s'eft pas fait entendre à mon coeur alarmé !
O nature n'es- tu qu'une vaine chimère ? ..
Quoi ! mon bras m'a prêté fon fecours ordinaire ?
Quoi ! pour le dérober à mes bouillans tranfports
Aucun autre ennemi ne s'eft offert alors ! ...
O trifte & cher objet de l'amour le plus tendre ,
C'eft on fang malheureux que jeviens de répandre :
Tu meurs ! .. & c'eft ton fils qui deviens ton bourreau
! ...
Ah ! ton fils avec toi va defcendre au tombeau !
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Eh ! que me fert , hélas ! que me ſer : une vie ;
Qui d'ennuis , de remors fera toujours fuivie ? ..
Qui j'embraffe du moins ton vifage fanglant
Je fuis ton meurtrier , mais je fuis ton enfant ! ..
Tu détournes les yeux ! cher auteur du mon être ,
• Ne fuis je plus ton fils , crains - tu de me connoître ?
Ne pourrai- je appaifer tes mânes malheureux ?
Je ne faurois te rendre à la clarté des cieux ;
Mais fi , pour te fléchir , pour expier mon crime ,
Ton ombre veut du fang , tiens... voilà ta victime .
( Il fe perce ).
*
EPOQUE de l'hiftoire , pourfervir de préliminaire
au difcours ci-joint.
VERS le 15 juillet 1548 * le peuple de
Guyenne s'étant mutiné , Henry II y envoya
le Connétable de Montmorency avec
une forte armée.
Pendant qu'on en faifoit la levée , le Roi
de la Baloche & Suppôts s'offrirent au
Roi. Ils étoient environ fix mille hommes ,
qui firent fi bien leur devoir , qu'à leur
retour , le Roi voulant reconnoître leur
fervice , leur demanda quelles récompenfes
* Ferriere , Dictionnaire de Pratique , au mot
Bafoche.
MARS 1768. 9
ils defiroient. Ils répondirent qu'ils n'en
vouloient aucune , & qu'ils étoient prêts
de fervir Sa Majesté où Elle voudroit les
envoyer.
Le Roi , content de cette réponſe , leur
donna , de fon propre mouvement , la
permiffion de faire couper dans fes bois
tels arbres, qu'ils voudroient choifir en
préſence du Subftitut du Procureur général
aux Eaux & Forêts , pour fervir à la
cérémonie du plant du mai ; & , pour fournir
aux frais de cette cérémonie , il leur
accorda tous les ans une fomme à prendre
fur le domaine , fur les amendes adjugées
tant au Parlement qu'en la Cour des
Aydes.
DISCOURS prononcé le 9 août 1767 , à
l'entrée de la forêt de Bondy , par l'Avocat
général de la Bafoche du Palais à
Paris , en préfence de MM. les Officiers
de la Maîtrife des Eaux & Forêts ,
au fujet de la cérémonie du mai .
MESSIEURS ,
SERVIR le Prince & la Patrie par des
faits glorieux , rendre fa mémoire à jamais
illuftre, laiffer à la postérité l'empreinte
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
de fes belles actions , tels doivent être les
defirs & le but du vrai citoyen.
Qu'il eft flatreur , Mefleurs , pour notre
Corps , d'avoir produit des citoyens utiles
au Roi & à la Patrie ! Que je me retrace
avec joie cette heureufe époque où nos
prédéceffeurs eurent l'avantage de fervir
le Prince & l'Etat ! Ils firent leur devoir ;
& le Roi , content de leurs fervices , daigna
les reconnoître .
Après avoir fatisfait le Roi & la Patrie ,
ces braves citoyens vouloient reprendre
tranquillement l'étude des loix , mais l'oeil
vigilant de Henry ( 1 ) fut bien les diftinguer
; fon coeur généreux les laiffa les
arbitres de la récompenfe , & , dignes fujets
de ce grand Prince , ils furent bien
en ufer.
tat ,
Ils étoient des citoyens précieux à l'Eils
venoient d'en donner des marques ,
leur fang avoit coulé pour leur Roi , ce
fang lui appartenoit jufqu'à la dernière.
goutte , ils brûloient de le verfer pour lui
tout entier ; le choix de la récompenfe fut
bientôt fait : nous fommes prêts de fervir
Votre Majesté par- tout où Elle voudra
nous envoyer , répondirent nos prédéceſfeurs
, c'est le feul bonheur où nous afpirons
, c'est notre récompenfe .
( 1 ) Henry II, pour lors régnant.
+
11
MARS
1768.
1
Quels traits de lumière paffent jufqu'au
fond de mon âme ! Que mon coeur eft
tendrement ému au récit de vos belles
actions ! Vous fûtes grands , il eft vrai ,
mais votre maître le fut bien davantage :
content de votre réponſe , il voulut vous
rendre chers à la poftérité , il daigna prendre
foin lui- même des honneurs du triomphe
; il le fit , & vous triomphâtes .
Que cette époque foit à jamais gravée
dans nos coeurs. C'eft à ce Roi généreux
& à fes fucceffeurs que nous devons le
bonheur , chers citoyens , de célébrer , en
ce lieu champêtre , votre mémoire , qu'il
me foit permis de le dire , dans les tranfports
de l'allégreffe la plus pure ,
Ex illo celebratus honos latique minores
fervavere diem ( 2 ).
Il est bien doux pour nous , Meffieurs ,
de participer au triomphe de nos prédéceffeurs
; nous venons en ces lieux recueillir
les bienfaits de nos Rois , & dans quel
temps ! au fein de la paix la plus profonde :
elle eft votre ouvrage , ô grand Roi ! votre
amour paternel pour vos peuples a ramené ,
au milieu des orages , le calme le plus
( 2 ) Virgile , Ænéïde , liv . v111 , hift . de Cacus,
monftre tué -par Hercule.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
profond à l'Europe . Puiffant Génie de la
France , veille à jamais fur la tête facrée
du meilleur des Rois !
Et vous , ( 3 ) Meffieurs , qui êtes les
difpenfateurs des graces qui nous font
accordées par nos Rois , vous qui vous en
acquittez avec tant de dignité , portez aux
pieds de notre Monarque chéri & nos
coeurs & nos voeux ; affurez -le que nous
fommes tous pénétrés des mêmes fentimens
qui ont animé nos prédéceffeurs ; &
que la postérité apprenne à jamais qu'il eft
beau de fervir fon Roi & fa Patrie .
Conclufions.
Flattés d'une douce efpérance , au milieu
de cette affemblée , environnés de ce fexe
charmant qui fait le bonheur de la vie ,
nous requérons qu'il vous plaife , Meffieurs
, ordonner que délivrance nous fera
faite , en la manière accoutumée , de deux
arbres qui feront pris dans les bois de Sa
Majefté , pour fervir à la cérémonie du
plant du mai. A cet effet , enjoindre aux
Gardes de la forêt & à tous autres qu'il
appartiendra d'en faciliter la coupe & le
tranfport; & pour parvenir au choix d'iceux,
ordonner que la forêt nous fera ouverte .
( 3 ) MM. de la Maîtriſe des Eaux & Forêts.
MARS 1768. 13
A M ***. en réponſe à des louanges maladroites
adreffées à une Demoiſelle jeune
& jolie.
DEE Chloé j'étois l'amant ,
Je loûrois fon humeur folâtre ,
Son efprit & fon enjoûment ,
Ses caprices qu'on idolâtre ,
Et tout ce qu'elle a de charmant.
Tu vantes fa philofophie !
A fille tant -foit -pen jolie ,
Eft- ce - là faire un compliment ?
Après le plus tendre langage ,
Tu viens lui jurer du reſpect .
Ami , du reſpect à ſon âge !
Rien de plus freid qu'un tel hommage ,
Et fur-tout rien de plus fufpect.
Tu dis que pour plaire à ta belle ,
Il faudroit être Anacréon :
Ce fut fans doute un grand modèle ;
Mais tu fais qu'il étoit barbon.
Songes-tu , lorfque de fa lyre
Tu regrettes les doux accens ,
Que de nos jours Phabus infpire
Des Anacréons de trente ans ?
14
MERCURE DE FRANCE .
J'en connois un , dont il s'honore ;
Qui , dans fon aimable gaîté ,
Digne de chanter la beauté ,
Eft tout prêt à mieux faire encore .
Rien de plus frais que fes bouquets ;
Le goût fourit à ſes faillies ,
L'amour à fes jolis couplets ,
Et Vénus a les fantaifies *.
Ami , fi je voulois chanter ;
Surtout
, fi j'aſpirois à plaire ,
Voilà le maître qu'à Cythère
De ce pas j'irois confulter.
* Titre des poéfies fugitives de M. Dorat.
Par M. MUGNEROT.
MADRIGAL à Mlle S. DE P ...
DEE Vénus & d'Hébé vous avez les attraits ,
De toutes deux en nous offrant l'image ,
Aimable Eglé , c'eft avoir en partage
La jeuneffe de l'une & de l'autre les traits .
MARS 1768. IS
BALKIS.
CONTE ORIENTAL *.
UN Marchand de Bafra , nommé Mourad
, très - zélé Muſulman , avoit abandonné
fon commerce , qui ne l'avoit point enrichi
, pour fe livrer entièrement à la dévotion
, & occupoit une très-petite maiſon
dans l'une des extrêmités de la ville. Il
étoit veuf & n'avoit qu'une fille qu'il
avoit élevée dans la crainte du Tout Puif
fant & dans la pratique de toutes les vertus
de leur religion. Tous deux enfin étoient
contens & croyoient pofféder tout parce
qu'ils ne defiroient rien .
Quelques foins que prît Balkis ( c'étoit
le nom de la fille ) de fe cacher aux yeux
de fes voifins pour vivre dans une plus
parfaite abnégation des chofes de ce monde ,
elle fut pourtant recherchée jufques dans
le fond de fa folitude . Le bruit de fon
mérite y attira plufieurs amans qui vouloient
en faire leur femme , & de qui
l'empreffement eût été bien plus vif encere
fi l'on eût fu que fes attraits égaloient fes
vertus .
* Tiré de la Légende des Mufulmans .
16 MERCURE DE FRANCE.
Mourad , en réfléchiffant fur la médiocrité
de fa fortune , eût defiré de la marier
à quelque riche commerçant. Mais à l'averfion
que Balkis lui témoigna pour le mariage
, le bon homme craignit , en inſiſtant
trop fur ce point , de chagriner fa fille.
Non , mon père ! ( lui difoit- elle ) non ,
je ne puis me réfoudre à vous quitter ,
fur-tout à l'âge où je vous vois ; fouffrez
que je goûte toujours avec vous les douceurs
d'une vie qui remplit mes voeux les
plus chers !
Mais l'ange de la mort ayant , quelques
années après , frappé Mourad ; Balkis ,
qui fe trouvoit orpheline & dénuée de
tout efpèce d'appui , levant fes mains &
fes beaux yeux au ciel : ô toi , ( s'écria- telle
) unique efpoir des malheureux ! feul
protecteur des orphelins ! toi qui jamais
n'abandonnas ceux dont la foi compta
fur ton fecours ; toi que la voix de l'innocence
trouva toujours fenfible , écoute
ma prière , & daigne me défendre des
périls dont je me vois environnée !
Les parens de Balkis , après lui avoir
repréſenté combien il feroit peu décent
qu'elle demeurât plus long-temps dans fa
retraite , lui propofèrent pour époux un
jeune homme nommé Valid , marchand ,
connu tant par fes richeffes que par fes
MARS 1768 . 17
moeurs. Balkis d'abord eut peine à s'y réfoudre
, & ne fe rendit à leurs voeux qu'après
s'être bien convaincue que la voix
de tous fes parens devoit être celle du
Ciel.
Elle trouva dans fon époux non -feulement
tout ce qu'on lui avoit promis , mais
encore l'amant le plus tendre & le plus
paffionné. Valid de jour en jour lui découvroit
de nouveaux charmes , s'applaudiffoit
de fon bonheur , eût enfin préféré
Balkis à toutes les beautés de l'Orient.
Mais tremblez , mortels , qui vous croyez
au comble de vos voeux ! cet inſtant même
où la félicité fuprême eft dans vos mains
eft peut-être celui qui doit vous coûter
bien des larmes !
A peine un an s'étoit paffé depuis le
mariage de Valid , qu'il fe vit inopinément
obligé de partir pour les Indes , & de confier
fon époufe & fon commerce aux foins
d'un frère qu'il aimoit & dont il croyoit
être fûr. Les adieux , les regrets & les
craintes des deux époux, fe préfument facilement.
Qu'on fe contente de favoir que
le pauvre Valid , en s'arrachant des bras
de fa Balkis , fut obligé de s'embarquer
fur un vaiffeau qui faifoit voile pour
Surate.
Mais dès que Valid fut parti , Ashraf ,
18 MERCURE DE FRANCE.
( c'étoit le nom du frère ) à l'aſpect de
fa belle-four , qu'il n'avoit point encore
vue , en devint amoureux au point qu'à
peine put- il gagner fur lui d'être huit
jours fans laiffer éclater fes feux.
Tout ce que la timide & vertueufe
Balkis eut à ſouffrir de la paffion.de ce
traître , tout ce que fa prudence eut toujours
le bonheur d'oppofer aux artifices
d'un amant à qui fon époux avoit donné
fur elle tant de droits , feroit trop long à
détailler ; nous dirons feulement que ce
perfide , après s'être bien affuré qu'il tenteroit
toujours en vain de la corrompre ,
& réfolu de s'en venger , fit une nuit cacher
dans la chambre de cette femme un
jeune homme gagné ; qu'il arriva dans
l'inftant même avec quatre témoins , réveilla
tout le voifinage , informa le Cadi
du prétendu forfait dont il venoit de
convaincre Balkis , & la fit condamner
au fupplice des adultères , c'eft à dire , à
être , dès le lendemain , enterrée jufqu'au
col fur le grand chemin de Bafra. L'innocente
Balkis , après avoir publiquement
fouffert l'ignominie de ce fupplice affreux ,
avoit langui pendant le jour entier, dans
l'efpérance que la mort viendroit enfin l'en
délivrer ; lorfque , la nuit de ce jour même ,
un voleur Arabe qui paffoit par -là , frappé
MARS 1768. 12
des cris qu'elle ne pouvoit retenir , s'en
trouva fi touché , qu'après l'avoir tirée de
fon tombeau , & mife en croupe fur fon
cheval , il ſe hâta de la conduire dans un
bois voifin , où les tentes de fes compagnons
venoient d'être dreffées .
La femme du voleur , qui par hafard
fe trouvoit bonne femme , au récit que
lui fit Balkis , verfa des larmes & lui
donna tous les fecours dont cette infortunée
avoit befoin. Tant la beauté , tant les
vertus ont de droits fur les coeurs !
Reftez ici , lui dit - elle , & fouftrez
qu'en vous protégeant nous obtenions du
Ciel qu'une action qui doit lui plaire
efface en partie les forfaits dont fa juftice
a droit de nous punir. Ce cabinet , ajouta telle
, en quelques lieux que nous allions ,
eft déforniais à vous , nul ne pourra vous
empêcher d'y fervit Dieu dans le filence ,
& nous vous défendrons contre quiconque
oferoit entreprendre d'y troubler votre
repos.
Balkis charmée , dans fon malheur ,
d'avoir rencontré cet afyle , ne ceffoit point
d'en rendre graces au Tout Puiffant , tandis
qu'il s'élevoit contre elle un autre orage .
Un Nègre , qui fervoit l'Arabe , épris
des charmes de notre héroïne , faifit un
jour l'inftant où le voleur & fon épouſe
20 MERCURE DE FRANCE.
étoient abfens , & oubliant à la fois ce
qu'il étoit & ce qu'étoit Balkis , ofa la
fupplier de répondre aux fentimens qu'elle
lui avoit infpirés.
Monftre s'écria-t- elle , en frémiffant
de ce qu'on lui offroit , fi tu ne fors dans
le moment , & fi jamais ton indigne tendreffe
ofe encore fe manifefter à mes yeux ,
ton maître faura m'en venger & réprimer
ton infolence .
L'air & le ton de ce propos firent fentir
au Noir qu'une conquête de ce genre
n'étoit pas réfervée pour lui. Mais auffi
vicieux , auffi vindicatif que Ashraf, ilcrut
devoir punir Balkis de fes rigueurs ; & ,
pour y parvenir , voici ce qu'il imagina.
L'Arabe avoit un enfant au berceau , &
pour lequel les deux époux fentoient une
égale tendreffe. Le Nègre , la nuit même ,
après avoir poignardé cet enfant , étoit
entré furtivement dans le cabinet de Balkis
endormie , avoit caché le couteau dans
fon lit ; & , pour mieux fonder les foupçons
, avoit laiffé tomber quelques gouttes
de fang depuis le berceau de l'enfant jufqu'au
lit de l'épouſe de Valid.
Le lendemain , quel réveil pour Balkis !
Le voleur & fa femme également convaincus
, par les traces du fang , qu'elle
étoit l'auteur de ce crime , en doutèrent
MARS 1768 . 20
bien moins encore lorfque le Noir , qui
feignoit d'être furieux , en arrachant fa
victime du lit , fit tomber le couteau que
lui- même y avoit caché. Balkis , accablée
de ce fpectacle inattendu , étoit restée
muette ; & le Noir , pour venger fon
maître , alloit plonger le fatal couteau
dans le fein de cette infortunée , lorfque
l'Arabe l'arrêta . Quoique vivement pénétré
de la mort de fon fils , quoique tout
accufat Balkis , il avoit peine à la croire
coupable ; il prétendoit l'entendre , favoir
quelle raifon l'avoit portée à maffacrer
l'enfant du bienfaiteur qu'elle devoit
chérir. Balkis , qu'étouffoient fes fanglots ,
certifia comme elle put , qu'elle étoit inno
cente ; & fa douleur parut fi naturelle ,
que l'Arabe & fa femme en refentoient
déja quelque pitié , lorfque le Nègre , qui
en craignoit les fuites , fe mit encore en
devoir de la poignarder. Cet excès de fureur
, qui parut fufpect à l'Arabe , acheva
de l'intéreffer pour Balkis . Vaten , dit-il
au Noir , ton zèle t'emporte trop loin ,
Les apparences , il eft vrai , femblent être
contre elle , & cependant je ne faurois la
foupçonner du meurtre de mon fils. Mais
innocente ou criminelle , s'écria - t - il , en
parlant à Balkis , il ne convient plus maintenant
que vous reftiez ici . Votre préfence ,
22 MERCURE DE FRANCE .
à chaque inftant , feroit renaître des regrets
qui nous feroient trop douloureux . Vous
me devez déja la vie , & , loin d'attenter
à la vôtre , allez , & prenez cette bourſe ,
où vous trouverez cent fequins. Si vous
n'êtes point criminelle , je vous les dois
pour fubvenir à vos befoins , & fi vous
I'êtes en effet , je laiffe au Ciel le foin de
vous punir *.
peu
Balkis , pénétrée de reconnoiffance autant
que de douleur , prit congé de fes
hôtes , arriva vers le déclin du jour aux
portes d'une ville diftante de la mer,
& où une vieille femme qu'elle rencontra
offrit de la loger. La femme de Valid
tira fa bourſe , la pria d'aller chercher de
quoi fouper ; au retour de fon hôteffe , elle
lui raconta fon hiftoire , dont celle - ci pleura
beaucoup & toutes deux , après un repas
très - léger , s'allèrent mettre au lit.
Le jour fuivant , Balkis ayant deffein
d'aller au bain , pria la vieille de l'accompagner
; & toutes deux alloient entrer
chez le baigneur , lorfqu'un jeune homme ,
avec la corde au col , les mains liées derrière
le dos , conduit par le bourreau &
fuivi d'une populace immenfe , attira leurs
* Ce trait , de la part d'un voleur , pourra
paroître furprenant ; mais ce voleur étoit Arabe ,
& le texte nous dit qu'il s'en trouve de généreux .
MARS 1768 . 23
regards & toucha Balkis jufqu'aux larmes.
C'étoit , lui dit-on , un débiteur qui , faute
de trente fequins , alloit être pendu .
Qu'on appelle le créancier , s'écria - telle
tout à coup me voici prête à les
payer.
Ce trait d'humanité penfa lui devenir
funefte ; & la populace , empreffée d'en
admirer l'auteur , força Balis non - feule- :
ment de fe dérober à la curiofité des habitans
, mais encore à fortir dans l'inftant
même de leur ville .
Tandis qu'elle fuyoit ainfi jufqu'aux
remerciemens de celui qu'elle avoit fauvé
du trépas ; le jeune homme , qui la cherchoit
, ayant enfin appris la route qu'elle
avoir fuivie , eut peu de peine à la rejoindre
, auprès d'une fontaine où elle fe rafraîchiffoit.
Mais l'extrême beauté de Balkis lui préparoit
de nouvelles alarmes . Le jeune
homme reconnoifant fe montra bientôt
amoureux , crut même fignaler tout l'excès
de fa gratitude en devenant preffant. Sur
quoi la femme de Valid , d'autant plus
indignée qu'elle croyoit avoir plus à s'en
plaindre , après l'avoir menacé d'un poignard
qu'elle portoit à fon côté , le convainquit
fi bien des fentimens qu'il venoit
d'infpirer , qu'il fe leva fans lui répondre
& s'enfuit vers la mer,
24 MERCURE DE FRANCE.
Un vaiffeau qu'il avoit apperçu de loin
venoit de mettre à terre fa chaloupe . Ce
vaiffeau , parti de Bafra , faifoit voile
pour Serendib . Si tôt qu'il en fut informé :
Seigneur , dit-il , en s'adreffant au Capitaine
, je fuis poffeffeur d'une efclave auffi
jeune que belle & dont je ne puis être
aimé. Si vous voulez me l'acheter, je croirai
la punir. Elle eft à quatre pas d'ici.
Allez la voir , & donnez- m'en trois cens
fequins : elle vaut dix fois plus , mais peu
m'importe , elle eft à vous.
Le Capitaine , à l'aſpect de Balkis , ſe
hâta de compter l'argent , le jeune homme
de s'en faifir & de retourner dans la ville.
L'époufe de Valid , malgré fes cris ,
enlevée & conduite dans le vaiffeau ,
apprit avec horreur qu'elle étoit maintenant
efclave , & vit bientôt , en frémif-`
fant , que le Ciel feul pouvoit la préferver
de l'avenir que lui préparoit un maître
auffi ardent que defpotique . Elle invoquoit
déja la mort , & cherchoit même à ſe la
procurer ; lorfqu'une tempête foudaine ,
après avoir , pendant trois jours , menacé
le vaiffeau , le conduifit fur des écueils ,
où il fut bientôt fracaffé , & où tout l'équipage
périt , à la réferve de Balkis & de
fon redoutable maître.
Tous deux pourtant furent féparés par les
flots
MARS 1768. 25
Hots & tranfportés dans des lieux différens .
Balkis , en revenant à elle- même , fe trouva
dans une ifle extrêmement peuplée , &
gouvernée par une Reine.
Les habitans , qui l'avoient vue flotante
fur la mer , l'entouroient , regardoient cet
événement comme un prodige , & l'accabloient
de queftions.
Elle leur raconta fes aventures & les
intéreffa ; fa beauté fit le refte . La Reine
même , qui voulut la voir , qui la goûta ,
qui bientôt en fit fon amie , & qui bientôt
après mourut , la déclara fon héritière....
& voilà Balkis Reine .
Balkis , comme nous l'avons dit , étoit
pieufe , & fes fujets furent tous fes enfans.
Tout profpéroit dans fes Etats ; le Ciel
fembloit prévenir tous fes voeux. Le peuple
enfin , qui la croyoit une divinité , abandonna
le culte du Soleil , & ne crut plus
qu'à l'alcoran .
Balkis enfin fit des miracles , ( car la
vertu feule en eft un ) elle en fir , dis -je ,
d'une espèce affez frappante pour attirer
dans fes Etats tous les dévors des nations
circonvoifines ; tous les pécheurs enfin qui ,
fur le bruit de ce que le Ciel avoit daigné
faire pour elle , en efpéroient quelque
fecours , foit pour l'âme , foit pour le corps.
On lui apprit un jour que fix
B
26 MERCURE DE FRANCE .
étrangers , logés au même Caravanferail * ,
defiroient d'être admis à fon audience : que
l'an des fix étoit aveugle, l'autre hydropique ,
& le dernier paralytique. Balkis , en leur
permettant de paroître , étoit affife fur fon
trône , environnée de cinquante efclaves
de fon fexe , richement parées , & des plus
grands Seigneurs de fes Etats .
La Reine étoit voilée , ainſi que les
efclaves de fa Cour. Les étrangers fe profternèrent
, & n'oferent lever les yeux
que dans l'inftant où elle demanda quel
étoit le motif de leur voyage , & de quel
pays ils venoient.
Grande Reine ! s'écria l'un d'entre eux ,
nous fommes fix pécheurs qui venons implorer
votre fecours auprès du Tout- Puiffant.
Parlez plus clairement , lui dit la Reine ,
après les avoir fixés tous les fix : je ne puis
rien pour vous fi vous ne racontez publiquement
vos aventures , & fur- tout à vous
en cachez la plus légère circonftance .
De mon côté , dit le premier , vous
ferez obéie . Je fuis un marchand de
Bafra. J'avois eu le bonheur d'époufer
une jeune perfonne auffi vertueufe que
belle. Je l'adorois , & me flattois d'en
être aimé lorfque , forcé de m'abſenter
* Efpèce de grande hôtellerie.
MARS 1768 . 27
pour quelque temps , je la confiai à mon
frère , à cet aveugle que voici , qui
m'apprit , à mon retour , qu'après avoir
été deshonoré par l'infidèle , la juftice
m'avoit vengé en la faifant enterrer toute
vive ; & que les pleurs que lui avoit coûtés
ce malheureux événement lui avoient fait
perdre la vue. C'est l'intérêt de ce frère
ficher qui m'amène à vos pieds pour vous
prier , puiffante Reine , de daigner implorer
le Ciel en fa faveur !
Balkis , en reconnoiffant fon époux ,
avoit penfé mourir de joie autant que de
furprife. Après s'être remife de fon trouble
: eſt- il bien vrai , lui dit - elle , que ta
femme t'avoit trahi? Parle ; qu'en penſes -tu ,
dans le fond de ton coeur ? .. En me rappellant
fes vertus , s'écria - t- il , je ne le crus
jamais.
C'en eft affez , lui dit- elle , & je fai
mieux que toi fi le fupplice qu'a fouffert
ta femme étoit injufte ou légitime. C'eft
ce que tu fauras demain ; & nous verrons
fi ton frère eft dans le cas de recouvrer la
vue.
Un autre homme alors fe leva. Madame ,
dit- il à la Reine , un domeftique qui m'eft
cher , un Nègre très - intelligent , & que
j'élevai dès l'enfance , eft devenu paralytique
, & j'ai tout employé , mais vaine-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
ment , pour le faire guérir. Il est avec
moi dans ces lieux , & j'ofe , pour ce malheureux
, implorer vos bontés .
La Reine , qui d'abord avoit reconnu
le bon voleur Arabe , & qui ne doutoit
pas que le Nègre ne fût celui dont elle
avoit tant à fe plaindre cette affaire ,
dit- elle , eft plus aifée à décider que l'autre
, & demain je te répondrai .
Et toi , ( continua- t- elle , en fe retournant
vers l'hydropique ) à quoi crois- tu
devoir attribuer cette fâcheufe maladie ?
Grande Reine , dit - il , c'eſt probablement
au Ciel feul que je la dois. Sans
doute il me punit d'avoir ofé tenter la
violence envers une jeune étrangère que
j'achetai d'un inconnu , qui vraisemblablement
m'avoit trompé en me la vendant
comme efclave.
Je fais plus coupable que toi ! s'écria
un autre étranger ; les peines que j'endure
& les furies dont je fuis dévoré font le
jufte châtiment de t'avoir vendu cette
femme , à qui je devois tout , puifque je
Jui devois la vie.
Balkis qui , dans ces deux derniers
reconnoiffait le Capitaine & le pendard
qui lui avoit coûté trente fequins : je vous
promets , dit- elle , aux fix étrangers , d'implorer
pour vous le Très -Haut. Revenez
MARS 1768 . 29
tous demain matin , à la même heuré.
L'aveugle & le paralytique ont l'efpoir de
fe voir guéris , pourvu qu'ils confeffent
leurs crimes ; & , quoiqu'ils me foient
bien connus , j'exige d'eux de la franchife.
S'ils tentent de rien déguifer , loin de prier
pour eux , je faurai les punir de la façon
la plus févère. Quant aux autres , je leur
promets d'offrir pour eux , dès à préfent ,
mes voeux aux Ciel , car ils ont dit la
vérité.
De retour à leur Caravanferail , quatre
des étrangers s'applaudiffoient de leur vifite
chez la Reine. Le frère de Valid & le
Nègre étoient confondus. Tous les deux
auroient préféré de demeurer dans leur
état préfent à l'obligation de confeffer
publiquement le crime affreux dont l'un
& l'autre étoient coupables , & la nuit
qui fuivit ce jour fut horrible poux eux .
Il fallut cependant le lendemain fe rendre
chez la Reine , où la Cour étoit encore
plus nombreuſe que la veille .
Eh bien dit- elle , eft- ce aujourd'hai
que nous faurons enfin la vérité ? Malheur
à qui la cachera ! .. Le Nègre , alors ,
mourant de peur , confeffa hautement tous
les détails de la cruelle trahifon que les
fureurs d'un amour méprifé lui avoient
fait tramer contre Balkis.
B iij
30
MERCURE DE FRANCE .
Ah , traître s'écria l'Arabe en fureur :
ce fut donc toi qui poignardas mon fils ?
Grande Reine , pourfuivit- il , permettez
que dans le moment je faffe ici voler fa
tête. Non , je vous le défends , lui dit--
elle. Vous avez raifon , reprit - il , le
malheureux ne feroit pas affez puni . Qu'il
vive encore vingt ans paralytique.
Tu te trompes , lui dit la Reine , & ce
n'eft pas pour prolonger fes maux que je
voudrois que cet homme vécût. Puifqu'il
eft repentant , prions le Ciel qu'il lui
pardonne.
Balkis alors fe profterna la face contre
terre ; & le malade , après quelques inf
tans , fe trouva guéri.
Les fpectateurs , frappés d'un tel prodige
, en rendirent grace au Très- Haut ,
ainfi qu'à leur pieufe fouveraine. Elle
pria également pour l'hydropique & pour
celui que perfécutoient les furies , & tous
les deux fe retrouvèrent en fanté.
Valid, alors, ne doutant plus de la future
guérifon de fon cher frère : ô Ashraf!
s'écria- t- il , fi tu veux recouvrer la vue ,
c'eft à toi de parler . La Reine attend la
vérité de ton hiftoire , & prépare un nouveau
miracle en ta faveur.
Tu as raiſon , dit Balkis ; mais qu'il
ne penfe pas me rien cacher , car je lis
MARS 1768 . 31
dans fon âme , & je fai tout ce qu'il a
fait. S'il nous en déguifoit un mot , il eft
perdu .
Ashraf, convaincu qu'il prétendroit en
vain en impofer , prit le parti de raconter
naïvement fon amour pour fa belle- foeur
tous les forfaits que cet amour lui avoit
fait commettre , & en marqua le plus
grand repentir.
Il n'a rien déguifé , dit en foupirant la
Reine ; il faut auffi prier pour lui.
Tandis qu'elle parloit ainfi , Valid ,
après un cri dont les coeurs furent déchirés ,
étoit tombé de fa hauteur fur les degrés
du trône. Dès qu'on l'eut mis en état de
parler grande Reine ! dit- il , d'un ton
qu'étouffoient fes fanglots , permettez que
je m'en retourne à Bafra ; que j'y remène
ce perfide , & que dans l'endroit même
où ma Balkis fut enterrée , je facrifie à ma
vengeance un monftre que le Ciel ne
pourroit jamais pardonner.
Le voile de Balkis cachoit les fanglots
& les pleurs que lui caufoient fa fituation
& la douleur de fon époux.
O marchand de Bafra ! dit - elle , d'une
voix entrecoupée , daigne , à ma prière ,
écouter moins l'excès de ton reffentiment.
Ton frère , je l'avoue , ne fauroit être plus
coupable , & je conçois combien tu aurois
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
droit de te venger. Mais , après cet aveu
public , après le repentir dont nous le
voyons pénétré ; rappelle- toi , digne Valid
, que c'eft le même fang qui vous
anime l'un & l'autre. Sois enfin affez
généreux pour imiter le Ciel , s'il daigne
auffi lui pardonner !
Balkis , en prenant pour aveu la pro
fonde inclination que fit alors Valid ,
implora le Très Haut pour fon beau - frère ,
qui bientôt recouvra la vue .
Après les nouveaux applaudiffemens de
l'affemblée , la Reine , en renvoyant les
étrangers au Caravanferail , leur ordonna
de revenir le jour fuivant , & leur promit
de les rendre témoins d'événemens plus
furprenans encore que tous ceux qu'avoit
produits cette journée.
Tous s'y rendirent à l'heure ordinaire.
La Reine , dans le même état que les
jours précédens , en adreffant la parole à
Valid , lui dit de prendre place fur un
fiége magnifique qu'elle-même avoit fait
placer auprès du trône. Il s'en défendit
vainement. Valid , ajouta - t- elle , tes
malheurs me font connus , j'ai même
partagé ton infortune ; & , pour te la faire
oublier , regarde mes efclaves ; choifis
celles dont les attraits auront plus le droit
de te plaire , & déformais fois heureux
dans ma Cour.
MARS 1768 . 33
Puiffante Reine , lui dit en foupirant
Valid , difpenfez- moi du choix que vous
daignez me propofer ! Balkis jamais ne
fortira de ma pensée , Balkis toujours me
fera chère ; & je pars pour l'aller pleurer
tant que le Ciel me laiffera la vie , fur le
tombeau que lui prépara l'impofture.
La Reine , enchantée de l'entendre , &
tranfportée des fentimens de fon époux ,
ne put y tenir plus long- temps : tiens ,
dit- elle , Valid , en levant tout à coup fon
voile & en fe précipitant dans fes bras , je
te rends ta Balkis ; je te la rends toujours
la même , & ma félicité n'eſt rien fi mon
Valid ne la partage ! Rien ne pouvoit
égaler les tranfports de joie de cet heureux
époux que la furprife du voleur , de
fon efclave noir , de l'hydropique Capitaine
, & du jeune homme ci - devant en
proie aux furies , lorfqu'ils trouvèrent fur
le trône une femme que tous les quatre
avoient fi cruellement offenſée .
Balkis , dans les bras de Valid, raconta fa
propre hiftoire en préſence des courtiſans ,
qui en admirèrent la fingularité.
L'Arabe fut gratifié de dix mille pièces
d'or , d'un habillement de brocard , &
d'une fuperbe robe pour fa femme. Le
Capitaine eut , pour fa part , mille ducats ,
& le jeune homme autant .
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
De - là Balkis , en defcendant du trône ,
& en prenant le bras de fon époux , le
conduifit dans un cabinet , où tous les
deux remercièrent le Très - Haut de les
avoir ainfi rejoints .
Dès que ce devoir fut rempli mon :
cher Valid ! dit-elle , en l'embraffant de
nouveau , puifque les loix de ce pays ne
me permettent point de partager ma couronne
avec toi , tu n'en feras moins
pas
mon maître , & par conféquent fouverain.
Tout mon empire eft dans ton coeur ....
Cher époux, tu connois le mien.
Par un Abonné au Mercure.
MARS 1768 .
A M. FAVART , fur la pièce des Moiffonneurs.
QⓇUAND Paris des plus belles fleurs ,
S'empreffe à couronner les heureux Moiffonneurs ;
Dans ce tableau de la nature ,
Mes yeux humides de pleurs ,
Reconnoiffent la peinture
D'une âme fenfible & pure ,
Dont Favart en lui- même a puifé les couleurs .
Au même , fur la même pièce.
JA' AI vu l'unanime fuffrage ,
Que donne le public à ton drame enchanteur
J'ai vu l'ignorance & l'erreur
A qui tes fuccès font ombrage ,
Faire de vains efforts pour t'en ravir l'honneur .
Mais le mépris les fuit , la gloire eft ton partage.
Qui pourroit de tes vers méconnoître l'auteur ?
Ton coeur s'eft peint dans ton ouvrage.
Daignez , Monfieur , agréer ces petits
vers , non comme un hommage digne de
vous , mais comme celui d'un homme qui
B vj
駅8
MERCURE DE FRANCE.
vous admire bien fincèrement , qui vous
aime de tout fon coeur , & vous falue avec
bien du reſpect.
DAVESNE.
VERS à Mlle BABET R * *.
ONN me connoît pour le plus fage
De tous les bergers d'alentour ;
Eux-mêmes viennent tour à tour
Mettre en mes mains le plus beau gage-
Que leur accorde un Dieu volage ,
Nommé communément Amour.
De Licidas j'ai la mufette ,
Q'embellirent les mains d'Iris.
Je tiens encore la houlette
Par Damon offerte à Cloris
و
Qui la reçut deflus l'herbette.
Vous qui tremblez pour votre coeur ,
Faites comme eux , belle Ifabelle ;
Et ne craignez aucun malheur
S'il eft fous ma garde fidèle .
C **. du Saint- Esprit en Languedoc.
MARS 1768. 37
PORTRAIT.
L'AMOU ' AMOUR dormoit , je faifis fes tablettes ;
J'y vis ces vers entre mille fleurettes :
Des lys fes dents ont la blancheur ,
Et fon haleine en a l'odeur.
De la roſe ,
Fraîche écloſe ,
Sa belle bouche a la couleur.
C'est un minois de fantaifie ;
L'air chifonné , le teint frais & vermeil ,
Et , comme au tour , une gorge arrondie ;
Le nez au vent , le fel de la faillie ,
L'oeil de Vénus à fon réveil :
D'amour enfin toute l'artillerie .
Frappé du portrait , je m'écrie :
Ce font les traits de ma divinité !
Qui , dit l'enfant avec vivacité ;
J'ai voulu peindre Rofalie.
Par M
38 MERCURE
DE FRANCE
.
AH
AUTR E.
H ! quel beau teint, & quel air de douceur !
A ton aſpect , Iris , chacun s'enflâme.
Mais que dirai - je de ton âme ? ..
C'est un ferpent que nous cache une fleur .
Par le même.
EPIGRAMME fur une femme irritée contre
l'auteur.
VAIANIENMEMEENNTT VOUS Voulez me décrier , Glycère.
Tous vos efforts font vains , & l'on fe dit tout bas
Que je ne vous déplairois pas ,
Si vous pouviez me plaire.
Par M. R. P. A. C. D.
EPIGRAMME contre la même.
Ce qui fied à Cloris , ne vous fied plus , Glycère . E
Peut- être qu'autrefois vous fûtes nous charmer ;
Mais aujourd'hui que vous ne pouvez plaire ,
Permettez- nous de ne vous plus aimer.
MARS 1768 . 39
Vous êtes feule & délaiffée ,
Rien ne me furprend moins ; la vieilleſſe glacée ,
Une béquille en main , avance lourdement.
L'amour l'entend de loin & s'enfuit leftement.
Par le même.
MADRIGAL à deux foeurs , dont chacune
Je plaignoit en particulier à l'auteur de
ce qu'il aimoit plusfafoeur.
V ous vous plaignez , aimable Adème
De ce que j'aime votre foeur ,
Et votre four fe plaint de même
De vous voir partager mon coeur ?
Ces doux attraits qui vous rendent & belle ;
Dans votre foeur je les retrouve tous.
Sans elle , il eft bien vrai , je n'aimerois que vous
Mais fans vous je n'aimerois qu'elle .
Par le même.
LE mot de la première énigme du
Mercure du mois de février eft chemife.
Celui de la feconde eft les cheveux. Celui
du premier logogryphè eft gallet ; où l'on
40 MERCURE DE FRANCE.
trouve galle , maladie , galle ( noix de ) ,
Galle , ( Prince de ) . Celui du fecond eft
roffe ; ôtez une s , refte rofe . Celui du
troifième eft couffin. Et celui du quatrième
eft hallebarde.
JB
ENIGM E.
E fuis belle comme les dieux .
Ton coeur eft fait pour me connoître ;
Avec moi tu peux être heureux ,
Sans moi tu ne peux jamais l'être...
On me vante par- tout , à la ville , à la cour ;
Sous les lambris dorés , fous le toît le plus fombre ;
Ici bas cependant je n'ai plus de féjour ,
On croit me pofféder & l'on n'a que mon ombre...
Je fuis Reine & , fans vanité ,
De l'univers j'ai le plus bel empire :
Je fuis de mes fujets le lien refpecté ;
Même goût les unit , même efprit les infpire
L'envie ou l'intérêt jamais ne les déchire ,
Une parfaite égalité
Chez eux avec la paix fait régner la gaîté..
Lecteur , veux-tu fonder plus avant ma nature ?
Pour connoître la vérité ,
Je fuis la route la plus fûre :
Dans la bouche du fage on la trouve trop dure ,
Dans la mienne on l'écoute avec quelque bouté ,
Ou du moins fans qu'on en murmure.
MARS 1768. 40
Ah ! que ne puis - je , affife auprès des Rois ,
La leur montrer toujours & lui prêter ma voix !
Mais j'en dis trop tel eft mon caractère ,
J'ignore ce que c'eft que de faire un mystère .
:
Par M. DE LAMOTTE DE BEAUVAIS.
IL
AUTR E.
Left un temps , lecteur , où j'intéreffe.
Chacun de me voir eft charné ;
L'on me chérit , l'on me carele ,
D'un feu fecret alors mon coeur eft enflammé.
Aifément près de moi l'on peut fe fatisfaire ;
Je fouffre volontiers qu'on me faffe la cour :
Mais fi quelqu'un voulant me marquer trop d'amour
>
Ofe fur moi porter une main téméraire ,
Sur le champ il fubit une peine févère .
Il est un temps , & ce temps eft bien près ,
Où , regardé comme un meuble inutile ,
Et relégué dans un obfcur afyle ,
On ne fe fouvient plus , lecteur , de mes bienfaits.
Par le même.
42
MERCURE
DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
ETRE TRE moral , vertu rare & fublime ,
Mon exiſtence eft dans le coeur .
Il ne faut rien pour m'ôter toute eſtime :
Le hâle > en un inſtant , peut fécher une fleur.
D'une contrée en Amérique
Le nom , lecteur , je préfente à tes yeux ,
Nom donné par la politique.
Les flatteurs , s'ils pouvoient , abuſeroient les
dieux !
Encore un mot & je te quitte.
Il t'offre un bien , la caufe de tout bien.
C'est moi qui te foutiens , qui t'émeus , qui
t'agite ,
Sans moi tu ne fentirois rien .
Par un anonyme de Champagne.
MARS 1768 . 43
J
AUTR E.
E fuis cet ennemi fecret ,
Ce tyran de toute la terre ,
Qui brûle , agite , & fais la guerre
Aux Rois comme au plus vil fujet.
Les dieux feuls , exempts de ma rage
M'ont donné l'étrange partage
De paffer de l'être au néant .
J'exifte , & puis , dans un inftant ,
Je rentre en mon épais nuage ,
Vaincu fouvent , mais fouvent triomphant.
Curieux , de mon nom , fix pieds font l'affemblage.
Prends en deux & ma tête , on t'offre un éléments
Puis le métal deſtiné d'âge en âge
A la guerre , au labeur , au Cyclope , au méchant.
Avec trois , je ferai cette femme crédule ,
Source du crime originel ;
Même nombre , c'eft moi qui , dans la canicule ,
Corromps toute matière , & ronge tout mortel.
Je deviens un petit légume ,
Si tu m'en donnes deux fois deux ,
Pour m'obtenir fouvent on fait des voeux
En certain jour fur- tout , où , mis en gros volume,
J'échois , dit- on , au plus heureux.
44
MERCURE DE FRANCE.
Ne m'en retranche point : que fuis - je ? un vain
preftige
courfe :
Qui trouble , égaie le fommeil ;
Si tu m'en ôtes un , j'enfante le prodige ,
Mon art antique eft fans pareil ;
Laiffe-m'en trois encor pour terminer ma
Je fuis ainfi que l'ombre , & ne fuis jamais vu ,
Sous la faulx d'un cruel je tombe fans reffource .
A ce trait , cher lecteur , puis- je être méconnu ?
Par M. DE BOUSSANELLE , Meftre
de Camp de Cavalerie , Capitaine
au Commiffaire- Général.
AIR NOUVE A U.
JE croyois trouver le bonheur
Quand j'étois léger & volage .
Hélas ! j'étois bien dans l'erreur ;
Je n'en connoiffois que l'image.
Non , rien ne me fera changer ;
Je renonce aux chaînes nouvelles.
L'amour ne peut plus voltiger :
Vos beaux yeux ont brûlé fes ailes .
Par M. DE C ***,
La mufique de M. DE M**
Amoureusem
Je croyois trouver le bonheurQuandj'étois léger
et volage,
Hélas !j'étois biendans l'erreurj'étois
bien dans l'erreur je n'en connoissois Lima
que
= geje n'en connoissois que l'image:Non rien ne me
fera changer Non,non rien nemefera changerje re.
n
-nonce aux chai
nes nouvelles,Lam ne
peut plus volu.ger, Vos beaux yeux , vos beaux
yeux ont brule ses ai
$
話
MARS 1768 . 45
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT de l'hiftoire de la petite- vérole.
Nous nous hâtons de faire part au
public d'un ouvrage annoncé dans notre
fecond Mercure de janvier , qui a pour
titre hiftoire de la petite- vérole , avec les
moyens d'en préferver les enfans & d'en
arrêter la contagion en France , fuivie d'une
traduction du traité de la petite-vérole de
Rhafès fur la dernière édition de Londres ,
arabe & latine ; avec cette épigraphe :
Jam fatis terris .
par M. Paulet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier. A Paris , chez
Ganeau , Libraire , rue Saint- Severin , 1768 ,
deux volumes in - 12 ,
Il fembloit qu'il n'y avoit plus rien à
dire fur une matière qui fait depuis fi
long- temps l'objet des difcuffions & des
recherches des plus grands Médecins de
l'Europe, & qui fixe les yeux des Magiftrats,
des Souverains & de toutes les nations,
46 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur vient de mettre au jour un trad
vail tout neuf. Il commence par combattre .
avec force l'opinion vulgaire du germe
inné de la petite - vérole en démontrant ,
par des raifons phyfiques & morales , que
ce germe ne fauroit exifter dans le corps
humain de la manière qu'on l'entend : il
prouve que cette idée eft mal fondée ,
arbitaire , infoutenable , & capable de
retarder non- feulement les progrès de la
médecine , mais de donner lieu à des fyftêmes
funeftes. L'auteur cherche enfuite
à débrouiller le cahos de l'origine de la
petite - vérole dans le monde. Après avoir
parcouru , par ordre chronologique , les
Médecins de l'antiquité , & avoir donné
des preuves de leur filence fur cette maladie
, il conclut que les plus anciens monumens
& l'époque de fa première apparition
dans le monde doivent être fixés au fixième
fiècle de l'ère chrétienne ; il en trouve les
preuves anthentiques dans nos hiſtoriens
de France. La clarté , la variété des objets
qui s'offrent à chaque page , des anecdotes
curieufes , des traits d'hiftoire jettés avec
art , un ftyle aifé & fans prétention , rendent
la lecture de cet ouvrage agréable ,
& le mettent à portée de tout le monde.
Il fait naître cette maladie en Egypte des
eaux du Nil , d'où elle s'eft enfuite répandue
MARS 1768 . $47
dans le monde par contagion. Les raifons
qu'il donne de fa naiffance en Egypte ,
qui , felon lui , eft la fource & le foyer
qui la renouvelle fans ceffe , font trèsbien
étayées : il développe les principales
caufes qui l'ont déterminée à éclorre. Cette
découverte eft importante pour l'humanité
& mérite l'attention de tous les peuples
qui ont des relations avec l'Egypte. L'auteur
fuit enfuite la marche de cette maladie
dans le monde entier. Rien de plus
intéreſſant que le tableau que nous préfente
cette courfe de la petite - vérole ; en
la pourſuivant ainfi chez toutes les nations ,
on voit , comme en paffant , les maux particuliers
à chaque peuple. La première
irruption de la petite- vérole en Amérique
eft des plus frappantes : les malheureux
Américains fuccombèrent d'abord en grand
nombre à la violence d'une maladie qui
leur étoit entièrement inconnue avant la
découverte du nouveau Monde. Elle fit
tant de ravages parmi eux qu'ils en firent
une époque d'où ils datent pour compter
leurs années , comme de l'événement le
plus fatal qui leur foit jamais arrivé. En
parcourant l'Amérique , l'auteur indique
les maladies qui font particulières aux
Américains , & entre autres les maux vénériens
que nous avons reçus de ce peuple.
48 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les différens tableaux qu'on trouve
dans cette hiftoire il en eft un digne d'attention
, c'eft la première irruption de la
petite- vérole chez les Hottentots , ce peuple
, qu'on croit ftupide , fut mettre des
barrières à la contagion de cette maladie ,
& en arrêta le cours d'une manière ingénieufe
& furprenante à la première attaque.
L'expérience leur ayant appris qu'elle fe
répandoit par contagion , ils élevèrent des
paliffades où , s'étant retranchés, ils tuoient
à coups de fêches tous les malades qui
s'obſtinoient à les paffer ; de cette manière
ils furent s'en préferver : c'eft un trait bien
remarquable , & qui fert de leçon à tous
les peuples qui cherchent des moyens pour
fe délivrer de la petite-vérole. On doit
bien penfer que l'auteur , en fuivant ainfi
la marche de cette maladie dans le monde ,
ne peut pas douter qu'elle ne foit contagieufe.
Il nous fait remarquer fon
analogie avec la pefte , & prouve , par un
grand nombre d'obfervations , que ces deux
maladies ne fe communiquent que par le
moyen du tact , foit en touchant le malade
ou les corps qu'il a maniés ; que l'air n'eſt
jamais le véhicule de ces deux maladies ;
que le virus variolique eft fixe & s'attache
fur tous les corps maniables , ainfi que
celui de la pefte , & que c'eft de cette
manière
MARS 1768. 49
manière que l'une & l'autre fe répandent
dans le monde. Il indique plufieurs voies
de communication qu'on ne foupçonnoit
pas , & qui tranfmettent cette maladie
d'une ville à l'autre . Le linge fale furtout
eft le véhicule le plus ordinaire de la
petite- vérole ; & il feroit à fouhaiter que
le particulier y fît plus d'attention. L'auteur
jette un nouveau jour fur la nature
& le traitement de cette maladie ; il n'oublie
rien de ce qui peut venir à l'appui de
fa nouvelle méthode de l'entretenir . L'inoculation
eft encore l'objet de fes recherches
; on voit fon origine & toutes les
manières connues d'inoculer. Il regarde
celle des Prêtres Indiens comme la moins
vicieufe , & dit que , puifque les hommes
s'obſtinent à prendre la petite- vérole , il
faut du moins perfectionner l'art qui la
donne. Il confidère par- tout l'inoculation
comme un art étranger à la médecine , &
dont les avantages , qui fe réduifent feulement
au particulier , ne peuvent compenfer
les maux que cette pratique doit
entraîner néceffairement , puifqu'elle nourrit
, multiplie & renouvelle fans ceſſe la
petite - vérole parmi nous, Il fait voir que
cette méthode ne fera parfaite que lorfqu'on
y joindra la préparation du fujet
avec des nourritures végétales & celle de
C
50 MERCURE DE FRANCE. '
la peau dont il faut ramollir le tiffu pour
faciliter l'éruption de la petite - vérole.
Mais , confidérant cette méthode de plus
près , l'auteur en détaille les dangers & les
avantages. Il cite celle des Brames , dans
l'Indoftan , comme une des moins imparfaites
. Mais la nouvelle qu'on dit être en
ufage parmi les Circaffiens eft , felon l'auteur
, la mieux raifonnée , la moins dangereufe
, & qui remplit deux objets , celui
de conferver la vie & la beauté en même
temps. On y voit tous les fpécifiques propofés
jufqu'ici par les auteurs fur cette
maladie le camphre & le genièvre paroiffent
être les deux plus puiflans qu'on connoiffe
; il fait voir le cas qu'on doit faire
des fpécifiques propofés par Boerhaave
Lobb , &c. de tous les moyens qu'on a
propofés jufqu'ici pour fe délivrer de cette
maladie , & il conclut que le feul confifte
à couper toute communication entre les
fains & les malades , & à purifier tout ce
que ces derniers ont touché dans leur
maladie , & qu'il faut oppofer à cette
maladie des barrières femblables à celles
que lui oppofèrent les Hottentots : il établit
, pour faire valoir les moyens qu'il
propofe , plufieurs vérités importantes
entre autres , que l'air n'eft jamais le
véhicule de cette maladie , & qu'elle eft
MARS 1768. St
rigoureufement contagieufe : il démontre
la poffibilité de fe délivrer entièrement
d'une maladie étrangère & peftilentielle .
Il nous rappelle l'exemple des Hottentots :
celui des François qui arrêtèrent la contagion
de la dernière pefte de Marſeille en
formant des lignes ; & enfin la plus mémorable
& la plus frappante de toutes
ces entreprifes , qui eft l'extinction entière
de la lèpre en Europe , qui ne s'anéantit
que lorfqu'on eut employé les véritables
moyens , c'est- à-dire , que lorfqu'on eut
empêché toute communication avec les
lépreux.
On ne peut qu'applaudir à des vues fi
fages & fi bien raifonnées. Il dit : « la
» nation Françoife , accoutumée depuis
long- temps à fervir de modèle aux autres,
» feroit aufli glorieufe d'avoir mis fin à
» ce fléau qu'à celui de Marfeille en 1722 » .
93
On voit par-tout un citoyen zélé , un
médecin inftruit , qui a l'art de démontrer
tout ce qu'il avance ; il met d'accord
les inoculateurs & les anti- inoculateurs ,
en les invitant à fe réunir tous pour détruire
entièrement la petite- vérole. , Enfin
nous croyons que cet ouvrage , rempli
d'érudition , de recherches curieufes , de
chofes neuves & bien vues , mérite toute
l'attention du Magiftrat , du particulier
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.'
& des Médecins ; c'eft peut-être le projet
le plus falutaire qu'on puiffe offrir à l'humanité.
LETTRE de Mde RICCO BONI à M. DE
LA PLACE,
A ma prière voulez - vous bien , Monfieur
, faire corriger dans le Mercure
l'erreur d'un article du livre intitulé l'E
prit desfemmes célèbres . Auteur des ouvrages
que l'on a mis fous le nom de ma
belle- mère , je me plains d'une mépriſe
qui m'ôte le titre de Françoife , & me
donne à peu près le double de mon âge.
Je n'ai pas l'avantage d'être Helene Baletti.
La veuve de Louis Riccoboni , connne
en France fous le nom de Flaminia',
célèbre dans fa partie , poffédant les langues
grecque & latine , s'eft fait eſtimer
ici des gens de lettres qui ne font plus ;
fon génie pour la poéfie l'a placée en Italie
dans toutes les Académies où l'on
admet les femmes d'un mérite diftingué,
Les vers que l'on a d'elle dans fa langue
font forts, harmonieux, remplis de nobleffe
& d'imagination . L'amour du repos , une
piété folide , qui n'eft en elle ni le fruit
de l'âge , ni l'effet du défoeuvrement , l'é-
1
MARS 1768. $ 3
leigne du monde. N'ayant jamais lu de
romans que les miens , elle feroit fans
doute très mortifiée d'être accufée de s'oc
cuper d'un amuſement fi frivole , & , par
égard pour elle , je me crois obligée de
défabufer le public.
Née Françoife , fous le regne de Louis
XV, je ne tire mon origine d'aucune
nation étrangère ; & fans que la prévention
où les préjugés aient la moindre part
à mon amour pour ma patrie , je n'ambitionne
point l'honneur d'être adoptée par
une autre.
Je fens une extrême répugnance à faire
cette petite querelle à un auteur qui devroit
s'attendre à mes remerciemens . Son éloge
eft un tableau brillant par les couleurs ; je
n'ai pas la vanité d'y reconnoître mes traits ,
encore moins celle d'adopter le titre de
rivale de la Fayette. Madame de la Fayette
fut toujours ma maîtreffe & mon guide ;
l'honneur d'approcher d'elle , de la fuivre ,
même à quelques diftance , eft la louange
que je voudrois mériter , & feroit un prix
bien flatteur de mes foibles effais.
J'ai l'honneur , & c.
Marie de MEZIAC , RICCOBONI.
Ce 6 fevrier 1769.
C iij
54
MERCURE
DE FRANCE .
DICTIONNAIRE raifonné univerfel d'hif
toire naturelle , contenant l'hiftoire des
animaux , des végétaux & des minéraux
& celle des corps céleftes , des météores ,
& des principauxphénomènes de lanature;
nouvelle édition , augmentée par M.
VALMONT DE BOMARE , Démonftrateur
d'hiftoire naturelle. A Paris , chez
LACOMBE , Libraire , quai de Conti .
IL
TROISIEME EXTRAIT.
L nous revient encore quelques articles
de cet ouvrage utile & curieux. Nous les
prendrons aujourd'hui parmi les phénomènes
de la nature , qui n'ont aucune
place dans les trois règnes de l'hiftoire
naturelle. Nous nous bornerons aux inots
Aurore boreale & Vents.
L'aurore boréale , dit l'auteur , eft une
efpèce de nuée rare , tranfparente , lumineufe
, qui paroît de temps en temps la
nuit du côté du nord. Elle a la forme
d'un fegment de cercle , qui offre à la vue
des variétés infinies . On en voit fortir
d'abord des arcs lumineux , puis des jets
MARS 1768 . 55
& des rayons de lumiere. Lorfque ce
phénomène eft dans fa plus grande magnificence
, une espece de couronne lumineufe
fe forme vers le zénith . Pour expliquer
l'aurore boréale d'une maniere
phyfique , nous ne faurions mieux faire ,
continue l'auteur , que de rapporter en
peu de mots le fyftême de M. de Mairan
fur ce phénomène.
Le foleil eft environné d'une atmofphère
qui nous éclaire , & qui s'étend
quelquefois jufqu'à plus de trente millions
de lieues. Lorfque les dernieres couches.
de l'atmofphère folaire ne font pas éloignées
de plus de foixante mille lieues de
la terre , elles tombent alors vers notre
globe en vertu de la gravitation mutuelle
des corps. La matiere lumineufe de l'atmofphère
folaire fe précipitant en affez
grand quantité dans l'atmosphère terreftre ,
doit néceffairement y caufer des aurores
boréales ; l'auteur renvoie au traité de
M. de Mairan pour l'explication plus ample
& plus étendue des différens effets de
l'aurore boréale , pour favoir pourquoi elle
va fe ranger du côté des pôles , pourquoi
elle décline vers l'occident , pourquoi ,
durant l'aurore boréale , on voit des colonnes
de feu , des jets de lumière , des
C iv
16 MERCURE DE FRANCE.
éclairs & une couronne lumineufe près
du zénith.
Les aurores boréales , continue M. de
Bomare , ne font pour nous que des fpectacles
qui attirent l'attention des philofophes
; mais pour les peuples voisins des
pôles , elles font un dédommagement de
l'abſence du foleil . Lorfque cet aftre les a
quittés , la terre eft horrible alors dans ces
climats , mais le ciel préfente aux yeux le
plus charmant fpectacle. M. de Maupertuis
a vu dans ce pays des nuits qui auroient
fait oublier l'éclat du plus beau jour ; des
feux de mille couleurs & de mille formes
éclairent le ciel. Ces lumieres ont différentes
formes & ont différens mouvemens ;
le plus ordinairement elles reffemblent a
des drapeaux qu'on feroit voltiger dans
l'air ; & par les nuances des couleurs dont
elles font teintes , on lesprendroit pour de
vaſtes bandes de ces taffetas que nous appellons
flambés ; quelquefois elles tapiffent
certains endroits du ciel en écarlate , couleur
que l'on craint beaucoup dans le pays
comme le figne de quelque grand malheur.
Enfin lorfqu'on voit ces phénomènes , on
ne peut s'étonner que ceux qui les regardent
avec d'autres yeux que les philofofophes
, y voyent des chars enflammés , des
MARS 1768 . 57
armées combattantes , & mille autres prodiges.
L'aurore boréale ne commence paroître
que deux ou trois heures après le
foleil couché ; elle a été apperçue très- fréquemment
en Europe depuis 1716 , &
très-rarement avant cette époque . Elle fe
montre plus fréquemment depuis le 22
décembre jufqu'au 22 de juin , que dans
les autres mois de l'année , quoiqu'on en
ait obfervé auffi dans le mois de juillet.
Vents.
Les vents ne font autre chofe que l'air
pouffé , agité , & qui paffe d'un endroit à
l'autre d'un trait continu ; ce font eux
qui purifient l'atmosphère , qui répandent
ces pluies fi précieufes , fources de la fécondité
, & qui tranfportent les vaiffeaux
d'un hémisphère à l'autre . Mais lorsque
cet air eft comprimé & pouffé avec trop de
vîteffe , il occafionne alors des ouragans
terribles. Rien ne paroît plus irrégulier &
plus variable que la force & la direction
des vents dans nos climats ; mais il y a des
pays où cette irrégularité n'eft pas fi grande,
& d'autres où le vent fouffle conftamment
dans la même direction & prefque avec la
même force. Ainfi on peutdiftinguer quatre
fortes de vents.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
1
1º. Les vents généraux & conftans , tels
font ceux que l'on nomme proprement
vents alifés.
2º. Les vents périodiques.
3 °. Les vents de terre & de mer.
4°. Les vents variables.
Les marins comptent quatre vents cardinaux
; le fud qui vient du midi , le nord
qui vient du feptentrion , l'oueft qui vient
du couchant ou occident , & l'eft qui vient
du levant ou orient, Entre ces quatre vents ,
les navigateurs en placent encore d'autres ,
qui ont un nom compofé des deux , entre
lefquels chacun eſt ſitué .....
La principale caufe des vents eft la chaleur
du foleil ; mais en général toutes les
caufes qui produiront dans l'air une raréfaction
ou une condenfation confidérable ,
produiront des vents , dont les directions
feront toujours directes , ou oppofées au
lieu où fera la plus grande raréfaction
ou la plus grande condenfation . Le mouvement
de rotation de la terre , ou de
fa gravitation vers la lune , la pofition des
nuages , les exhalaifons de la terre , les éruptions
vaporeufes , les inflammations des
météores , la réfolution des vapeurs en
pluie , font des caufes qui produifent auffi
le défaut d'équilibre dans l'air & ces agitations
confidérables dans l'atmofphère ; &
MARS 1768. 59
chacune de ces caufes fe combinant de différentes
façons , elles produifent des effets
différens , dont on tenteroit en vain de
donner la théorie .....
On remarque fouvent dans l'air des courans
contraires ; on voit des nuages qui fe
meuvent dans une direction , & d'autres
nuages plus élevés ou plus bas que les premiers
, qui fe meuvent dans une direction
oppofée ; mais cette contrariété de mouvemens
ne dure pas long- temps , & n'eſt
ordinairement produite que par la réfiftance
de quelque nuage à l'action du vent ,
& par la répulfion du vent direct qui règne
feul dès que l'obftacle eft diffipé .
Les vents font plus violens dans les lieux
élevés que dans les plaines ; & plus on
monte fur les hautes montagnes , plus la
force du vent augmente , jufqu'à ce qu'on
foit arrivé à la hauteur ordinaire des nuages
, c'eft- à - dire à environ un quart ou un
tiers de lieue de hauteur perpendiculaire .
Au - delà de cette hauteur , le ciel eft ordinairement
ferein , au moins pendant l'été ;
& le vent diminue.
L'air fe trouve quelquefois tellement
agité & comprimé , fuivant certaines circonftances
, qu'il fe forme des ouragans
terribles ; les vents femblent alors venir de
tous les côtés ; ils ont un mouvement de
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
tourbillon & de tournoiement auquel rien
ne peut réfifter. Le calme précède ordinairement
ces horribles tempêtes ; & la mer
paroît auffi unie qu'une glace ; mais dans
un inſtant la fureur des vents élève les vagues
jufqu'aux nues ; il y a des endroits
dans la mer où l'on ne peut aborder , parce
qu'alternativement il y atoujours des calmes
& des ouragans de cette efpece ; les
plus remarquables font auprès de la Guinée,
dans un espace de plus de cent mille lieues
quarrées. Les calmes & les orages font
prefque continuels fur cette côte de Guinée
; & il y a des vaiffeaux qui y ont été
retenus trois mois entiers fans pouvoir en
fortir.
Lorfque des vents contraires arrivent à
la fois dans le même endroit , comme à
un centre , ils produifent ces tourbillons
& ces tournoiemens d'air par la contrariété
de leurs mouvemens , comme les courans
contraires produifent dans l'eau des
gouffres ou des tournoiemens ; mais lorfque
ces vents trouvent en oppofition d'autres
vents qui contrebalancent de loin leur
action , alors ils tournent autour d'un grand
efpace , dans lequel il règne un calme perpétuel
, & c'est ce qui forme les calmes
dont nous parlons , & dont il eft impoffible
de fortir.
MARS 1768. 61
Les gouffres ne paroiffent de même être
autre chofe que des tournoiemens d'eau ,
caufés par l'action de deux ou de plufieurs
courans oppofés ; l'auteur prétend que cette
feule caufe peut fuffire pour en expliquer
les effets , fans fuppofer au fond de la mer
des trous & des abîmes qui engloutiffent
continuellement les eaux.
Le plus grand gouffre qu'on connoiffe
eft celui de la mer de Norvege ; on affure
qu'il a plus de vingt lieues de circuit ; il
abforbe pendant fix heures tout ce qui eft
dans fon voifinage , l'eau , les baleines ,
les vaiffeaux , & rend enfuite , pendant
autant de temps , tout ce qu'il a abforbé .....
Dans les ouragans , la vîteffe du vent
eft prodigieufe ; & un vent qui parcourroit
feulement trente- deux pieds par feconde ,
déracineroit les arbres ....
Le Cap de Bonne - Efpérance eft fameux
par fes tempêtes & par le nuage fingulier
qui les produit. Ce nuage ne paroît d'abord
que comme une petite tache ronde dans
le ciel , ce qui fait que les matelots l'ont
appellé ail de boeuf. Les premiers navigateurs
qui ont approché du Cap , ignoroient
les effets de ce nuage funefte , qui femble
fe former lentement , tranquillement , &
fans aucun mouvement fenfible dans l'air ,
& qui tout d'un coup lance la tempête &
62 MERCURE DE FRANCE.
caufe un orage qui précipite les vaiffeaux
au fond de la mer , fur- tout lorfque les
voiles font déployées.
L'auteur rapporte plufieurs autres phénomènes
qui tiennent à l'action des vents ,
& qu'il faut voir dans l'ouvrage même ;
on a l'avantage d'y trouver la phyfique &
l'historique des principales merveilles de
la nature .
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques ,
anecdotes , & traits remarquables des
hommes illuftres . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conti ; 1768:
3 vol. in- 8°.
ON ne peut mieux faire connoître le
mérite de cet ouvrage, qu'en mettant quelques
extraits fous les yeux du lecteur . Il
y trouvera les portraits des perfonnages les
plus célèbres , tracés d'après nature ; &
ces tableaux paroîtront d'autant plus fideles
& d'autant plus reffemblans , que
l'auteur a pris foin de les animer par tous
les traits que lui ont pu fournir la vie
publique & privée de fes héros ; on y voit
tout enfemble l'homme & l'acteur ; car
MARS 1768. 63
tous les hommes jouent deux rôles fur le
théâtre du monde ; & l'hiftoire , pour l'ordinaire
, ne fait voir que celui qu'ils reçoivent
des mains de la fortune ou de
l'intérêt. Les portraits hiftoriques montrent
l'homme tout entier , & peint avec
les couleurs les plus vives & les plus vraies.
Cet ouvrage paroît fait pour tous ceux qui
ont envie de connoître les hommes célebres
par des particularités intéreffantes
qu'il faudroit fouvent aller puifer dans
mille annales ou mémoires différens.
Nous tombons par hafard fur l'article
de Françoife d'Aubigné , Marquife de
Maintenon. Née dans les prifons de la
Conciergerie de Niort , le 27 novembre
1635 , & morte à Saint- Cyr le 15 avril
1719 , âgée de quatre-vingt- quatre ans.
Elle étoit d'une ancienne Maifon du Poitou
, fille de Conftant d'Aubigné , &
petite -fille de Théodore Agrippa d'Aubigné
, Gentilhomme de la chambre d'Henri
IV. Elle époufa , à feize ans , le poëte
Scarron. Elle devint veuve à vingt-quatre
& parvint par degrés à la plus haute
faveur auprès de Louis XIV.
ans ,
>
Madame de Maintenon dit l'auteur
de ces Mémoires , avoit une dignité infinie
dans l'action , le fourire charmant ,
cet air noble & plein de grâces que les
64 MERCURE DE FRANCE .
années ne purent lui ôter ; fes yeux & fon
efprit étoient fi bien d'accord que tout ce
qu'elle difoit alloit droit au coeur. Affez
gaie & affez fûre d'elle -même pour avoir
dans les manieres cette liberté qui donne
des efpérances , elle avoit dans le caractère
ce froid qui les éteint ; elle ne permettoit
à fes plus anciens amis aucune de
ces familiarités qui auroit nui au reſpect
dont elle étoit jaloufe : maxime qu'elle
tenoit de fa mère , qui ne l'avoit embraffée
que deux fois en fa vie , & lui avoit
fouvent dit que c'étoit une indécence
d'embraffer , même fes parens. Elle avoit
du penchant à la mélancolie , mais à une
mélancolie qui , loin de lui donner de
l'humeur , répandoit je ne fais quelle
tendreffe dans fes difcours , & mettoit de
l'intérêt dans fes manières. Ses faillies
même étoient fen fées , & fon efprit fi
naturel , qu'on auroit dit que ce n'étoit pas
de l'efprit ; en un mot , très peu de chofe
à fouhaiter , & encore moins à reprendre.
Elle fut , dans la fuite de fa vie , allier
deux caractères qui femblent faits pour
fe détruire , l'ambition & la dévotion ;
tous fes fentimens , toutes fes penſées recevoient
leur teinte de ce mêlange. Françoife
d'Aubigné , qui devoit éprouver.
toutes les rigueurs de la fortune avant
MARS 1768 . 65
d'en goûter les faveurs , fut conduite , dès
l'âge de trois ans , en Amérique . Pendant
ce voyage , Françoiſe eut une grande maladie
, & fut à une telle extrêmité , qu'elle
ne donnoit plus figne de vie. Sa mere la
prend entre fes bras , pleure , gémit & la
réchauffe dans fon fein. Fatigué de fes
cris , le Baron d'Aubigné veut lui arracher
l'enfant , dont la mort & la préfence.
cauſent & excitent fon défefpoir. Un matelot
va la jetter dans la mer ;
te canon
eft prêt à tirer ; Madame d'Aubigné demande
qu'un dernier baifer lui foit du
moins permis , porte la main fur le coeur
de fa fille , & foutient qu'elle n'eſt pas
morte. Depuis , Madame de Maintenon
racontant ce trait à Marly , l'Evêque de
Metz , qui étoit préfent , lui dit : « Madame
, on ne revient pas de fi loin pour
» peu de chofe » . Mém. de M. de M.
»
De retour en France , elle époufa , à
l'âge de feize ans , Paul Scarron , perclus
de tous fes membres , & qui n'avoit qu'un
bien très- médiocre. Ce fut cependant une
fortune pour Mademoiſelle d'Aubigné.
Devenue la compagne & l'amie de fon
mari plutôt que fon épouſe , elle s'étoit
affujettie à ne le pas quitter . Elle fe confoloit
de la gêne de fon état , en y envifageant
la fûreté de fa vertu & les progrès
66 MERCURE DE FRANCE .
de fa réputation ; fa fageffe étoit même.
fi bien établie , qu'un courtifan diſoit :
" Je ferois plutôt une propofition imper-
»tinente à la reine qu'à cette femme - là » ;
& Mademoiſelle Scuderi , dans fon jargon
précieux : l'air qu'on refpire auprès
d'elle , femble infpirer la vertu ».
Tous les aimables voluptueux de Paris ,
étoient accoutumés depuis quelque temps .
à fe raffembler chez le poëte Scarron
attirés par fon efprit & fon enjouement ;
on y faifoit des efpeces de piqueniques ,
où chacun fourniffoit fon plat & fes bons
mots ; le tout en étoit extrêmement libre.
Madame Scarron y ramena la décence .
On vouloit lui plaire ; & c'étoit une raifon
de l'imiter. Elle ne fe refufoit pourtant
point à la douce joie de la converfation
; elle contoit ; & tout le monde
prenoit plaifir à fes contes. On a rapporté .
qu'un jour un de fes domeftiques , s'approchant
de fon oreille lorfqu'on étoit à
table , lui dit : « Madame , une hiſtoire
» à ces Meffieurs ; car le rôt nous manque
» aujourd'hui ".
"9
On l'a vu pendant le carême ne fe
nourrir que de légumes , pendant que le
refte de la table fe livroit aux plaifirs d'une
chere délicate ; mais étoit-ce par efprit de
dévotion ? « Je n'étois pas áffez heureuſe ,
MARS 1768.
67
"
a - t- elle dit depuis , d'agir alors unique-
» ment pour Dieu ; mais je voulois être
» eftimée. L'envie de me faire un nom
» étoit ma paffion ; perfonne ne l'a portée
fi loin ; cette ambition me faifoit fouf-
» frir le martyre par mille contraintes que
je m'impofois ; & c'eft peut- être pour
» m'en punir , que Dieu a permis mon
» élévation , comme s'il avoit dit dans fa
colere Tu veux des louanges & des
honneurs , hé bien ! tu en auras jufqu'à
en être accablée.
"
Après la mort de fon mari , arrivée en
1660 , elle fit long-temps folliciter auprès
du Roi une petite penfion de 1500 liv.
dont Scarron avoit jeui. La multitude des
placets qu'on préfenta à cet effet , fit dire
au Roi d'un ton chagrin entendrai je
toujours parler de la veuve Scarron ? Et
ces mots introduifirent à la cour cette
maniere de parler proverbiale : Il eſt auſſi
importun que la veuve Scarron .
Quelques années après cependant , le
Roi lui accorda une penfion de 2000
livres à la recommandation de Madame
de Montefpan. Lorfque Madame Scarron
alla pour remercier le Roi , ce Prince lui
dit : Madame , je vous ai fait attendre
long - temps ; mais comme vous avez
beaucoup d'amis , j'ai voulu avoir feul
و د
68 MERCURE DE FRANCE.
» ce mérire auprès de vous » . Louis XIV
fit le même compliment au Cardinal de
Fleury , lorfqu'il lui donna l'évêché de
Fréjus .
Le Duc du Maine , fruit des amours de
ce Prince & de Madame de Montefpan ,
venoit de naître . C'étoit un fecret . On chercha
une perfonne capable de le garder , &
qui pût répondre aux foins qu'exigeoit cette
éducation. On fe reffouvint de Madame
Scarron. Elle répondit conftamment : «Si
» les enfans font au Roi , je le veux bien ;
» car je ne me chargerois pas fans fcru-
» pule de ceux de Madame de Montef
pan ; ainfi il faut que le Roi me l'ordonne.
Voilà mon dernier mot »..
Cette réponse déplut. Cependant on la
fit venir à la cour ; & le Roi lui commanda
de fe charger de l'enfant que Madame
de Montefpan lui remettroit. On
lui confia encore , un an après , le Comte
de Véxin : Louis XIV s'étoit d'abord laiffé
prévenir contre Madame de Maintenon
qu'on lui avoit dépeint comme un bel
efprit , une prude gâtée par le commerce
d'un poëte. Mais fa douceur , fa modeſtie ,
la fageffe de fes réponſes , firent perdre
peu à peu à ce Prince l'éloignement qu'il
avoit pour elle. Une répartie du petit Duc
du Maine acheva de l'intéreffer pour la
MARS 1768 . 69
gouvernante. Louis , père fort tendre
badinant un jour avec fon fils , lui dit ,
qu'il étoit bien raifonnable . Comment_ne
le ferois-je pas ? répondit l'enfant , je fuis
élevé par la raifon même. " Allez , reprit
le Roi , allez lui dire que vous lui
donnez cent mille francs pour vos
dragées ».
«
Le Roi l'ayant chargée par la fuite de
conduire le petit Duc du Maine aux eaux
de Barrège , qui lui avoient été ordonnées
pour fa fanté , Madame de Maintenon
écrivit directement au Roi . Ses lettres
plurent beaucoup ; & ce fut là l'origine de
la grande faveur où elle parvint par la
fuite. Son mérite , & le befoin qu'avoit
le Roi d'une fociété agréable , firent le
refte. Ce Prince étoit parvenu à cet âge
où l'on recherche , dans le commerce des
femmes , l'agrément plutôt que le plaifir.
Libre de tous engagemens , il réfolut d'en
former pour toute la vie avec celle dont
la fociété lui étoit devenue néceffaire.
M. de Harlay , Archevêque de Paris ,
bénit cette union en 1685 , en préfence
du Confeffeur du Roi , & de deux autres
témoins,
Madame de Maintenon , 'qui n'avoit
d'autre chagrin que la feule contrainte de
70 MERCURE DE FRANCE.
fon état , difoit un jour au Comte d'Aubigné
fon frère : « Je n'y peux plus tenir ,
je voudrois être morte ». On fçait que
le Comte , ne comprenant pas trop bien
ce dégoût , lui répondit : « Vous avez
»donc parole d'époufer Dieu le pere » ?
Cette femme illuftre ne profita point de
fa place pour faire tomber toutes les dignités
& tous les grands emplois dans ſa
famille ; c'eft ce qu'une de fes coufines
ofa , dans un moment de colère , lui reprocher.
« Vous voulez jouir de votre
» modération , lui difoit- elle , & que votre
» famille en foit la victime ! Le Comte
d'Aubigné , ancien Lieutenant général ,
ne fut pas même Maréchal de France ; un
cordon bleu , & quelques parts fecrettes
dans les fermes générales , furent toute fa
fortune. Ce favori prenoit plaifir à jouer
gros jeu. Pontant un jour au pharaon , &
mettant fur les cartes des monceaux d'or
ر د
fans compter, le Maréchal de Vivonne qui
entra ( ce Maréchal étoit frère de Madame
de Montefpan ) , dit : « Il n'y a que
» d'Aubigné qui puiffe jouer fi gros jeu ».
C'eft , répliqua brufquement d'Aubigné ,
c'est que j'ai eu mon bâton en argent comptant.
Un Père de la Neuville , Jéfuite , ayant
MARS 1768 . 71
prié Madame de Maintenon , fans la connoître
, de lui en obtenir une audience :
« hé ! que lui voulez - vous ? lui dit- elle ».
-J'en veux , répondit le Jéfuite , un emploi
pour un de mes frères. - Vous vous
adre fez mal ; elle demande quelquefois au
Roi des aumônes , mais jamais des graces.
-Elle a tant de crédit , réplique le Père.
-Pas tant que vous croyez.- Ah ! dit le
Jéfuite , c'eft à Madame de Maintenon que
j'ai l'honneur de parler ; elle feule peut
défier de fon propre crédit.
fe
Madame de Bouju , une des éleves de
Madame de Maintenon , rapporte que ,
quand cette pieufe Dame avoit du chagrin ,
elle s'en foulageoit en allant voir de pauvres
familles , dont elle prenoit un foin
particulier. Son vifage devenoit parmi elles
d'une gaieté furprenante , qui changeoit
en rentrant à la cour. « J'allai un jour
» avec elle , dit Madame de Bouju dans
fes mémoires , chez la veuve d'un Major
» de place. Cette femme ne fachant pas
» que c'étoit Madame de Maintenon : oui ,
répondit- elle , un valet- de - chambre m'a
promis de lui donner un placet ; on dit
» que c'est une Dame très - charitable , &
» qui reçoit fort bien les pauvres ; mais
je n'ai pu l'aller voir ; j'ai l'eſtomach re-
"> tréci pour n'avoir pas mangé depuis
N
و ر
و د
72 MERCURE DE FRANCE.
"
"» deux jours . Madame-de Maintenon ne
put retenir fes larmes , lui donna une
fomme d'argent , & depuis l'affifta jufqu'à
la mort fans fe faire connoître .
Elle cherchoit elle-même des nourrices
pour les pauvres enfans , & les récompenfoit
lorfqu'elles les lui rapportoient en
bonne fanté.
Elle fe confacra toute entiere à ces pieux
devoirs après la mort du Roi , arrivée en
1715.
Pendant la vie du Roi , la feule diftinction
publique qui faifoit fentir fon élévation
fecrette, étoit qu'à la meffe elle occupoit
une de ces petites tribunes , ou lanternes
dorées , qui ne font faites que pour
le Roi ou la Reine. On a rapporté auffi
que Mignard , peignant Madame de Maintenon
en fainte Françoife , demanda au
Roi en fouriant , fi , pour orner le portrait
, il ne pourroit pas l'habiller d'un
manteau d'hermine ? Oui , dit le Roi ,
Jainte Françoife le mérite bien.
LE
MARS 1768 . 73
LE Botaniste François , contenant toutes
les plantes communes , ufuelles , difpofées
fuivant une nouvelle méthode , &
décrite en langue vulgaire ; par M. BARBEU
DUBOURG. A Paris , chez La-
COMBE , Libraire , quai de Conti ; 2
vol. in- 8°.
L'OBJE ' OBJET de l'auteur , en publiant cet
ouvrage , a été de rendre la fcience de la
botanique un peu plus commune qu'elle
ne l'eft & qu'elle ne l'a été jufqu'à préfent ,
& de l'approprier à la langue françoiſe .
Cette langue a trouvé des termes pour tous
les arts , pour toutes les fciences les plus abftraites
; pourquoi n'en auroit- elle pas pour
les plantes & les fleurs ? L'auteur lui en å
trouvé. Mais fon but principal n'a pas
été d'enrichir fimplement notre langue ;
c'eſt une connoiffance nouvelle qu'il veut
procurer à fes concitoyens : connoiffance
très neuve pour la plupart d'entre eux , &
intéreffante pour tous . Il ne pouvoit s'y
prendre d'une maniere plus belle pour leur
faire agréer un préfent qu'il cherche à leur
faire.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ور
Tâchons , dit- il dans fa préface , d'ar-
» racher les épines de la botanique , fans en
» ternir les fleurs , afin d'en rendre l'étude
» aifée & agréable à tous les âges de la
» vie , & que nos Dames même puiffent
quelquefois s'amufer une heure ou deux
» dans les beaux jours d'été , foit à faire
» le dénombrement des plantes de leur
» campagne , foit à cueillir dans les prés ,
» de ces fleurs fimples auxquelles la nature
» a attaché tant de graces & tant de charmes
, ou à rechercher fur les montagnes
des herbes encore plus précieufes par
» leurs vertus falutaires ». Il n'offre point
d'autre méthode que celle qu'il a fuivie
lui- même dans fes loisirs vraiment dignes
du fage & du philofophe , & avec laquelle
il eft parvenu à connoître des milliers de
plantes de toute efpece , dont il nous donne
ici la defcription la plus fidèle & le catalogue
le plus complet . Cette méthode la
voici,
Chacun , dit il , connoît de vue un petit
nombre de plantes ; tout le refte on le voit ,
pour ainfi dire , fans le voir ; la connoiffance
un peu plus réfléchie des unes , meneroit
infenfiblement aux autres . La botanique
n'eſt point une étude abftraite ; elle
eft fimple comme fon objet. Pour vous
faire de ces campagnes riantes une vaſte
MARS 1768 .
75
riche bibliotheque , il n'eft queftion
que de n'y pas promener vos regards à
l'aventure .
Le livre de l'auteur peut fervir de catalogue
à cette bibliotheque nouvelle ; & ,
ce catalogue à la main , rien ne fera plus
aifé aux amateurs , que d'aller choifir la
plante qu'ils voudront connoître & étudier
un peu plus attentivement ; il ne leur fera
pas poffible de prendre l'une pour l'autre ,
en fuivant leur guide fidèle. On ne peur
pouffer plus loin l'exactitude avec laquelle
chaque plante paroît décrite dans cet ouvrage
; l'auteur a donné un foin tout particulier
à cet objet ; on voit affez de quelle
conféquence il eft , fur-tout pour les Botanistes
de profeffion & pour les Pharmaciens
, de ne pas donner l'une pour l'au- il fait à ce fujet
, dans une des trois lettres
dans lesquelles
il développe
l'ufage des plantes
pour la médecine
, il fait , disje
, une obfervation
qui peut intéreffer
le gouvernement
public
; ce feroit
d'ériger
en communauté
reglée
, & bien examinée par la Faculté
de Médecine
, les Herbo- riftes
qui fourniffent
des plantes
aux Apothicaires
des villes
, fur- tout à Paris. La recherche
des plantes
ufuelles
, dit-il , bran
che la moins
lucrative
, mais non la moins effentielle
de la pharmacie
, a été de temps
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
immémorial abandonnée par les Apothicaires
de Paris à des gens fans titre & fans
aveu . Se dit Herboriste qui veut . On ne
permettroit pas au premier venu , de lever
boutique de clouterie , de fabots , d'alumettes
, ou de telles autres marchandiſes ,
fur quoi il feroit prefque impoffible de
frauder , & où la tromperie ne tireroit pas
à conféquence ; mais des herbes médicinales,
où il eft très - aifé de fe méprendre, &
d'où néanmoins dépend la mort ou la vie
de mille & mille citoyens , le commerce
en eft libre à tout le monde ; c'eft la dernière
reffource de ceux qui ne favent quoi
devenir ; il n'y a ni maîtrife , ni apprentiffage
à faire , ni épreuve à fubir ; quelques
paquets d'herbes, fouvent pris à l'aventure,
& attachés au coin d'une porte ou à l'entrée
d'une allée , font tous les titres conftitutifs
d'un Herborifte , toutes ſes lettres
de recommandation , tous les garans de fa
capacité , en un mot , tous fes droits à la
confiance publique.
L'auteur confidere dans la plante , premièrement
la fleur , qui eft ce qui nous
frappe d'abord ; fecondement lefruit , qui
eft à la fois le principe & la fin de toute
végétation ; troisièmement la tige , puis
les feuilles , & enfuite la racine.
Les fleurs font , felon lui , l'ornement
MARS 1768 . 77
des plantes & leur parfait développement.
La fleur eſt à la plante , ce que le papillon
eſt à la chenille. Le fruit eft cette produc--
tion des plantes qui contient la femence
deſtinée à multiplier l'efpece. La tige eft
cette partie des plantes , qui part immédiatement
de la racine , & qui foutient tout
le refte ; c'eſt comme le corps de la plante.
Ces définitions générales font fuivies de
l'analyſe & des noms qui conviennent aux
différentes parties donr la plante eft compofée
; après quoi viennent les diverfes
claffes des plantes : l'auteur les renferme
toutes dans fix , mais chacune de ces fix
claffes contient un certain nombre de familles
de plantes qui ont quelque reffemblance.
Cette marche eft , on ne peut plus
commode , pour foulager la mémoire & pour
éviter la confufion . Le premier volume eft
terminé par un catalogue très- ample en
latin & en françois , des plantes que l'auteur
cultive lui- même dans un jardin qu'il s'eft
fait exprès pour fa utilité & pour
celle du public , moyennant la plus légère
rétribution. Le fecond volume contient
les noms & la defcription de toutes les
plantes qui fe trouvent aux environs de
Paris.
propre
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
LE Triomphe de la Probité , comédie en
deux actes en profe , imitée de l'Avocat ,
comédie de GOLDONI ; par Mde Be-
NOIT. A Paris , chez LEJAY, Libraire,
quai de Gêvres , au grand Corneille ;
in- 8°.
LORSQUE ORSQUE nous avons annoncé cet ouvrage
, nous en avons prévu le fuccès ; on
le lit avec plaifir ; & nous penfons qu'il
n'en auroit pas moins fait éprouver à la
repréſentation. En effet , quelle fituation
plus théâtrale , qu'un homme , plein d'honneur
& de probité , obligé par fon devoir
de caufer lui-même la ruine de l'objet
qu'il adore !
Jerfan , Avocat également integre &
éclairé , fe trouve réduit à cette cruelle
extrêmité. Lucile , jeune perfonne aimable ,
vertueufe, & qu'il aime, ne poſsède d'autre
fortune , que celle qu'elle tient d'un teſtament
qui eft fur le point d'être caffé , &
les biens qui lui étoient deftinés , vont rentrer
à l'héritier légitime , dont Jerfan eft
l'avocat. Pour comble de tourmens , fon
client eft d'un caractère défiant , foupçonneux,
qu'un rien inquiète , que tout effraie,
MARS 1768 72
& qui , par plufieurs circonftances adroitement
ménagées par l'auteur , n'a que trop
fouvent raifon d'être juftement allarmé ;
ainfi l'honnête Jerfan fe trouve continuellement
preffé entre fon amour & fon devoir
, l'intérêt de celle qu'il aime , & l'injuftice
de celui qu'il défend. Cependant
affailli fans ceffe par le choc continuel de
ces fentimens oppofés , il eſt toujours inébranlable
; & ce n'eft pas des incertitudes
de fon coeur , du doute de fon choix , mais
au contraire , de la fermeté de fon âme &
de la fatalité de fa fituation, que naît l'intérêt
preffant qui captive jufqu'à la fin de
la pièce .
Lorfque Jerfan s'eft chargé de cette affaire
, il ignoroit que Lucile , qu'il ne connoiffoit
que fous le nom de Mifipe , fût få
partie adverfe ; mais ayant fuivi ce procès ,
fon honneur ne lui permet pas de l'abandonner
au moment où il doit fe juger .
Sainval fon client accourt chez lui tout
éperdu ; parce que fon Juge a un fécretaire
; que ce fécretaire a une parente , &
que cette parente eft coëffeufe de Mifipe.
Jerfan le tranquillife , & lui parle convenablement
fur l'intégrité des magiftrats.
Comme cet homme inquiet commence à
fe raffurer , il trouve fur le bureau de fon
Avocat , le portrait de Lucile , qui n'eft autre
Div
80
MERCURE
DE
FRANCE
.
que Mifipe , ce qu'il n'ignore pas , & que
Jerfan ne devoit pas plus ignorer que lui ,
parce qu'un Avocat doit être inſtruit de
tous les noms & qualités de fa partie adverfe
; mais un moyen de comédie ne doit
pas être jugé felon les loix de la jurifpru
dence. Comme les caractères extrêmes font
toujours inconféquens , Sainval fe contente
de l'affurance que Jerfan lui donne , que
cette circonftance ne fauroit nuire à fes intérêts
; il s'appaife donc. Mais une lettre
qu'on apporte réveille fes inquiétudes : il
la lit , & voit qu'elle eft d'une Comteſſe ,
dont le nom ne peut avoir rien de commun
avec fon affaire ; & il reprend fa tranquil-.
lité. Il exige cependant que fon Avocat aille
folliciter fes Juges ; ce qui ne s'eft jamais
fait ; mais il ne l'eft pas lui pour vouloir
des chofes ordinaires ; & pendant l'abſence
de Jerfan il commet une bien plus grande
inconféquence , en fe confiant à un frippon
qu'il a trouvé dans fon cabinet , & en le
chargeant de tenter la probité de fon Avocat
, facrifiant deux cents louis pour ce
projet ridicule . Comme Bribe , cet intriguant
, doit en gagner cinquante à ce marché
, il n'oublie rien pour en affurer le
fuccès. Mais c'eft inutilement qu'il emploie
toute fon éloquence pour tâcher de
déterminer Jerfan à abandonner la caufe.
MARS 1768. 81
de Sainval qui doit fe plaider le jour même;
c'eft en vain qu'il lui fait la peinture la plus
touchante de la fituation de Lucile ; il ne
l'effraie pas même par fa haine qu'il lui fait
craindre ; il ne fait que le défoler . Ce
fourbe eft plus heureux avec le laquais qui
a déja apporté la lettre dont nous avons
parlé , & qui confond mal- adroitement les
noms de Marquife & de Comteffe , ce qui
lui fait foupçonner quelque tricherie . En
effet , il apprend de ce valet imbécille , que
c'eft la Marquife de Cligny , amie & protectrice
de Lucile , qui , fous le nom &
dans l'appartement de la Comteffe d'Elleville
, fait venir Jerfan pour l'engager à
être favorable aux intérêts de cette jeune
perfonne , ou du moins à abandonner ceux
de Sainval. Cette découverte de la part de
Bribe termine le premier acte d'une manière
intéreffante , puifqu'elle laiffe le fpectateur
incertain du parti que Jerfan prendra
, & fi fa probité fortira victorieufe de
cette épreuve.
Cet honnête homme ne dément point ,
au fecond acte , la conduite qu'il a tenue
dans le premier ; & Lucile , digne de lui
refufe de fe prêter aux féductions que lui
confeille d'employer la Marquife deCligny,
dont le langage précieux & la morale facile
annoncent une femme du beau monde..
Ð v
82 MERCURE DE FRANCE.
Elle laiffe les deux amans enfemble , fous le
prétexte d'aller écrire une lettre ; & la fituation
où ils fe trouvent eft très - intéreffante.
L'arrivée de Sainval , averti par
Bribe , la rend encore plus théâtrale ; c'eſt
alors qu'il ne doit plus douter que Jerfan
ne le trahiffe ; pofition cruelle pour cet
honnête homme contre qui tout dépofe ;
mais Lucile n'hésite point à le juftifier , en
avouant , même à fa honte , que c'eft par
une rufe coupable , qu'elles l'ont attiré dans
ce lieu , où leurs prières n'ont pu prévaloir
fur fa probité ; elle affure Sainval qu'elle
eft déterminée à la perte de fon procès , &
qu'elle la croit fi infaillible , qu'elle ne paroîtra
pas même à l'audience. Ce difcours
prononcé avec véhémence , rend uunn peu
calme à Sainval , qui part avec Jerfan pour
s'y rendre. Il revient bientôt en criant que
fon procès eft perdu ; qu'il eft ruiné parce
qu'il a vu fa perte écrite fur tous les vifages
dès que fon Avocat a commencé à parler.
Il ne voit plus d'autres reffources , que d'époufer
Lucile ; & il la preffe brufquement
d'accepter fa main avant que Jerfan revienne
de l'audience. La Marquife qui
n'a pas fi bonne opinion de la caufe de fa
jeune amie , la force de faifir cette propofition
avantageufe , qu'il ne fera plus temps
d'accepter dans une heure , parce qu'elle
de
MARS 1768. 83
n'eft fondée que fur la terreur panique de
Sainval. Nouvelle perplexité pour Lucile ,
dont la moindre difgrace eft de perdre fa
fortune , qui , d'un côté , craint d'avoir
caufé le déshonneur de celui qu'elle aime ,
& de l'autre , fe voit obligée d'époufer
celui qu'elle détefte. L'arrivée de Jerfan
vient enfin la tirer de cette étrange perplexité
, & fatisfaire Sainval à qui il apprend
que fon procès eft gagné avec dépens
; mais pour dédommager Lucile du
tort qu'il a été obligé de lui faire , il la
fupplie de vouloir bien partager fa fortune
en recevant fa main ; cette offre , qu'elle
accepte avec reconnoiffance , la dédommage
amplement de tous les biens qu'elle
a perdus ; & cet heureux dénouement fatisfait
également les amans & les lecteurs.
Nous ne pouvons que répéter ou confirmer
les éloges que nous avons déja donnés
à la conduite de cette comédie , ménagée
avec art , aux caractères bien contraſtés &
bien foutenus , au ftyle naturel & facile ,
aux fcènes fi bien enchâffées & marchant
avec tant de rapidité , qu'il nous a été impoffible
d'en détacher le moindre détail.
Nous penfons cependant que le grand
nombre des fituations théâtrales qu'elle
renferme , font un peu trop refferrées dans
l'efpace de deux actes , & pouvoient four-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
à
nir un drame très- complet. Le perfonnage
de Bribe nous a paru auffi un intriguant .
fubalterne , & n'employant que des rufes
très foibles , d'où l'on peut conclure que
l'auteur de cet ouvrage eft plus propre
peindre un fentiment vertueux , qu'à conduire
une intrigue clandeftine. Mais un
reproche plus grave nous refte à faire à
Madame Benoit , c'eft la timidité qui l'a.
empêché de préfenter fa pièce aux Comédiens
qui , vraisemblablement , l'auroient
reçue avec plaifir , & jouée avec fuccès.
HISTOIRE des Philofophes modernes , avec.
leur portrait ou allégorie ; par M. SAVERIEN
: tome VI. Hiftoire des Phyficiens.
A Paris , chez FRANÇOIS , Graveur
des deffeins du Cabinet du Roi , rue Saint-
Jacques, & chezles Libraires ordinaires ;
vol. in - 12 de près de 500 pages ,
in -4° .
OICI
ی ب
Voici enfin le fixième volume de cette
hiftoire , qu'on defiroit depuis long- temps ;
mais M. Saverien a été obligé d'attendre
les mémoires qui lui étoient néceffaires
pour la compofition de ce volume. Le
MARS 1768 . * 5
public ne peut que lui favoir gré à cet
égard; car on trouve ici peut- être plus de
chofes neuves que dans les volumes précédens
. La vie de Poliniere , & celle de
Mufchenbroeck , ont été écrites d'après des
inftructions communiquées par la famille
& les amis de ces hommes célèbres , &
celles de Rohault , de Boile , d'Hartfaker ,
de Molieres & de s'Gravefande d'après les
relations les plus authentiques . Ce font - là
les phyficiens modernes , c'eſt- à- dire , les
plus habiles qui ont paru depuis la renaiffance
des lettres. L'illuftre M. Stales devoit
entrer dans cette claffe ; mais comme
l'auteur n'a point encore reçu les mémoires
fur fa vie qu'il attend , il le réferve
pour celle des naturaliſtes.
Toujours fidèle à fon plan , M. Saverien
ouvre ce volume par un difcours préliminaire
fur la phyfique , qui nous a paru
intéreffant. I remonte à l'origine de la
phyfique , & fuit les progrès de cette
fcience jufques à la renaiffance des lettres.
On a ici fucceffivement les fyftêmes & les
découvertes de Thalès , d'Anaximandre
d'Anaxagore , Pythagore , Leucipe , Epicure
, Ariftote , Platon , Sénéque , &c .
Notre hiftorien s'arrête un peu à la phyfique
d'Ariftote , qu'il apprécie comme elle le
86 MERCURE DE FRANCE.
mérite , c'est- à- dire , qu'il traite fort mal.
Il paffe enfuite aux travaux des modernes ,
dont il n'a point écrit l'hiftoire particulière ,
mais qui ont bien mérité de la phyfique.
Tels font Otton Guerike , Leuvenæk , Mariote
, Perrault , & Hauxbée .
Ce difcours eft terminé par un éloge de
la phyfique , & cet éloge par un trait de
morale remarquable . « Un des plus grands
» bonheurs pour l'humanité , dit l'auteur ,
» ce feroit que les chefs des fociétés con-
» nuffent cette utilité & ces avantages ( de
و د
و د
ود
la phyfique ) ; on verroit bientôt un chan-
» gement dans l'état des hommes. Au lieu
» de ces petites idées qui les tiennent courbés
vers la terre , de ces petits riens qui
» les amufent comme les enfans , de ce fol
orgueil qui les humilie aux yeux du
fage , ils n'auroient plus que des penſées
nobles , élevées , & conformes à la dignité
d'un être raisonnable , & ne s'oc-
» cuperoient que de la perfection de leur
» âme & de la confervation de leur corps .
" Ce ne feroit plus la force qui donne-
» roit la loi dans l'univers , mais la raiſon
qui le conduiroit. Ce ne feroit plus la
» diffimulation & le menfonge qui y régneroient
, mais la franchife & la vérité ;
» car c'eft une chofe déplorable que dans
39
"2
ود
MARS 1768..
» un Etat civilifé , la force tienne le pre-
" mier
que
rang , & la fauffeté foit un
» caractère d'efprit ».
On peut juger , par ce morceau , du
ton de cette hiftoire. Le ftyle en eft clair ,
précis & ferré , tel que doit l'être l'hiftoire
de la philofophie , comme on l'a vu dans
les volumes précédens , dont on a déja
publié plufieurs éditions. Le fuccès de
celui- ci répondra fans doute à celui des
autres. L'hiftoire de la phyfique eft trèscurieufe
; & celle de ceux qui l'ont cultivée
, attache ici agréablement le lecteur .
Après leur vie M. Saverien expofe leurs
fyftêmes & leurs découvertes ; c'eft une
chaîne de connoiffances qui préfente le
fpectacle de l'univers , & les refforts , fi
l'on peut parler ainfi , dont le Créateur
fait ufage pour le peupler & l'embellir .
Quoi de plus digne de l'attention d'un
homme qui penfe & qui réfléchit !
Les allégories qui tiennent lieu de portraits
dans ce volume , ont été deffinées
par le célèbre M. Eiſen , dont le talent eſt
fi connu & fi eftimé. Celle de Rohault eft
de M. Baltafar , Peintre ; & elle fait honneur
à fon goût.
88 MERCURE DE FRANCE.
LE grand Vocabulaire François ; tome troifieme.
A Paris , chez PANCKOUCKE ,
Libraire , à côté de la Comédie Françoiſe.
AUCUN UCUN ouvrage ne s'eft continué &
débité avec la rapidité de ce dictionnaire .
Les premiers volumes ont été réimprimés
en moins de trois mois ; & ils font actuellement
fous preffe pour la troifième fois . Ce
nouveau volume comprend depuis le mot
arc-boutant , jufqu'au mot de Bentivoglio ,
nom propre ; & il nous paroît fait avec le
même foin & la même exactitude que les
premiers. Les acceptions grammaticales de
chaque mot y font expliquées avec beaucoup
d'ordre , de clarté & de netteté . On
n'y a rien mis de trop ni de trop peu ; &
l'on n'y trouve pas , comme dans tant
d'autres dictionnaires , de fades déclamations
inutiles ou déplacées . Les détails qui
concernent la géographie , l'hiftoire , les
fciences n'y ont jamais que l'étendue qu'ils
doivent avoir dans un ouvrage de cette
nature. Il a paru différentes critiques contre
ce livre ; les unes ont relevé des fautes
effentielles ; les autres en ont indiqué de peMARS
1768 . 89.
tites & de puériles : mais quelles que foient
les erreurs qu'on puiffe reprocher aux auteurs
de cette utile & importante production
, erreurs qui font inévitables dans un
pareil travail , & dont on pourroit faire
de gros volumes de toutes celles qui fourmillent
dans les autres dictionnaires , il
n'en eſt pas moins vrai , qu'il réunit à des
parties traitées avec beaucoup d'intelligence
, comme toutes celles qui concernent
la langue , l'orthographe , &c. une infinité
de détails auffi agréables qu'inftructifs
fur l'hiftoire , la mithologie , la littérature ,
les fciences & les beaux- arts .
La foufcription n'en fera ouverte que
jufqu'au premier d'avril ; & le Libraire
tiendra exactement les conditions , comme
il l'a fait à l'égard de l'Académie des
Sciences & des Infcriptions , & c . La condition
eft fimplement de payer chaque
volume 10 liv . en le recevant , & on a
gratis le cinquième , dixième , quinzième
& dernier volume .
EN parlant , dans notre dernier Mercure
, de la traduction libre & élégante
de Lucrèce , dont nous ne tarderons pas de
mettre fous les yeux de nos lecteurs des
morceaux qui juftifieront nos éloges , nous
90 MERCURE DE FRANCE.
avons oublié de dire que cet ouvrage fe
vend à Paris , chez Panckoucke , rue & à
côté de la Comédie Françoife.
C'eft chez le même Libraire que fe
trouve auffi cette belle , grande , magnifique
& célèbre édition des fables de la
Fontaine , en quatre volumes in -folio , à
la perfection de laquelle ont contribué
tout ce que nous avons eu d'artiſtes célèbres.
C'est un chef - d'oeuvre du burin ,
comme les fables elles- mêmes en font un
du génie. Il n'y a point de curieux , d'amateur,
d'homme de goût , qui ne doive
être charmé de pofféder un ouvrage qui
renferme tant de beautés en tout genre ,
& dont l'acquifition eft d'autant plus facile
aujourd'hui , que le Libraire , le fieur
Panckoucke , qui eft poffeffeur de ce qui
refte d'exemplaires , les propofe à un rabais
de plus du tiers ; rabais qui n'aura lieu que
jufqu'au mois de juin prochain . Chaque
eftampe par là ne revient pas à quinze fols ;
& il n'y en a pas une qui n'en vaille trente
ou quarante. Il n'eft pas poffible de voir
une collection plus nombreuſe , plus riche ,
plus curieufe & plus agréable. A l'égard
de l'impreffion & du papier , on ne peut
rien ajouter aux foins qu'on a pris , pour
que tout répondît à la magnificence de
l'entrepriſe .
MARS 1768 . 91
DE controverfiis tractatus generales contracti
; per ADRIANUM & PETRUM
DE WALENBURCH , &c . A Paris ,
chez CRAPART , rue de Vaugirard ;
1768 : in- 12 .
C'EST
' EST l'abrégé & comme la quintef
fence du grand ouvrage de MM. de Walenburch
fur les points controverfés entre
les Catholiques & les Proteftans. Il étoit
devenu rare ; & les vrais théologiens defiroient
depuis long - temps qu'on le réim
primât. On ne doit point le confondre
avec les abrégés ordinaires ; MM . de Walenburch
eux-mêmes en font les auteurs.
Ce livre fera fort utile aux jeunes eccléfiaftiques
, ainfi qu'à tous les Curés &
autres Prêtres qui font obligés de vivre
au milieu des Proteftans . Ils y trouveront
des armes puiffantes pour repouffer les
traits de l'erreur.
L'abrégé des controverfes eft fuivi de
la profeffion de foi de l'égliſe catholique ,
prouvée & éclaircie par l'écriture & la
tradition . Voilà tout ce que contenoit l'édition
de 1682 .
92 MERCURE DE FRANCE .
Celle que nous annonçons eft plus ample.
On y trouve une notice raifonnée de
la vie & des ouvrages de MM. de Walenburch.
L'éditeur y a inféré auffi la regle
de foi , compofée en françois par le célèbre
Véron , & traduite en latin par les doctes
controverfiftes. Cette pièce , devenue fort
rare , a toujours été fingulièrement eftimée
par les amateurs de la bonne théologie.
Les Libraires font payer très - cher les
exemplaires du corps complet des controverfes
de MM. de Walenburch lorfqu'elle
fe trouve à la fin du fecond volume.
Ceux qui ne l'ont point dans leur exemplaire
doivent s'en confoler aujourd'hui ,
ils fe la procureront en faifant l'acquifition
du livre que nous annonçons , & l'auront
beaucoup plus correcte .
L'abrégé des controverfes de MM . de
Walemburch doit fervir , dans les bibliothèques
, de pendant à l'analyſe de la foi
par Holden , dont Barbou donna une nouvelle
édition l'année dernière. Les deux
ouvrages ont été imprimés avec les mêmes
caractères & dans le même format. Il y a
peu de livres en ce genre qu'on puiffe
comparer à ceux - ci pour l'exécution de
la partie typographique .
On doit favoir gré aux fieurs Barbou
& Crapart de nous donner de nouvelles
MARS 1768. 93
éditions d'anciens livres qu'on ne lifoit
point affez , foit parce qu'on ne les connoiffoit
pas fuffifamment , foit parce qu'on
ne les trouvoit que difficilement . Ils donnent
par-làunbel exemple à leurs confrères.
NOUVEL abrégé chronologique de l'Hif
toire de France , contenant les événemens
de notre hiftoire , depuis CLOVIS
jufqu'à la mort de Louis XIV , les
guerres , les batailles , les fiéges , &c.
nos loix , nos moeurs , & nos ufages , & c.
nouvelle édition , augmentée & ornée de
vignettes & fleurons en taille - douce ;
avec cette épigraphe :
Indocti difcant , & ament meminiſſe periti .
A Paris , de l'imprimerie de PRAULT ;
1768 in- 4 ° & in- 12 , deux volumes.
POUR
OUR juger de tout le mérite de cette
nouvelle édition , il ne faut qu'entendre
l'auteur lui -même dans fa préface. Le titre
de cet ouvrage ( dit- il ) n'annonce que des
faits & des dates ; cependant il eft vrai
que ç'a été le prétexte d'un plus grand
deffein que je bornois alors à mon uſage.
Je voulois connoître nos loix , nos moeurs ,
94 MERCURE DE FRANCE.
& tout ce qui eft l'âme de l'hiftoire même ;
mais la jufte méfiance de ne pouvoir remplir
une fi vafte entreprife , & l'impatience
d'en jouir pour moi - même , fit que je crus
devoir me réduire au fimple projet d'un
Abrégé chronologique. Je pris la liberté de
m'en ouvrir à M. le Chancelier d'Aguef
feau , qui l'approuva. Ce fut dans cette
vue , qu'en fuivant les dates des années &
le cours des fiècles , je verfai dans les intervales
tout ce que la lecture de quarante
ans , des réflexions , & fur- tout des conférences
particulières m'avoient fait re-
*
Un des plus dignes admirateurs de M. le
Préfident Hénault , en nous parlant de cette belle
& intéreffante préface : elle m'a fait ( s'écria til )
d'autant plus de plaifir , fur- tout forfqu'il parle
des Conférences , & ce qu'il en dit eft fi vrai ,
que feu M. L. D. R. dont le mérite étoit trèsreconnu
, n'avoit jamais lu peut- être entièrement
un feul livre de cette bibliothèque , auffi confidérable
que bien choisie , qu'il avoit formée à
grands frais. Mais il raffembloit fréquemment
chez lui des favans , qui lui donnoient , dans la
converfation , la fubftance de chaque ouvrage ,
en féparoient l'inutile , le groffier , le faux , de
manière qu'il n'avoit qu'à placer dans fa mémoire
pour donner à fon efprit les divers fucs dont il
youloit le nourrir. Auf M. L. D. R. étoit - il un
des hommes les plus agréables dans la converfation
lorsqu'il le vouloit . Cependant il faut bien
que ceux qui ne font pas àportée d'avoir ces Con
MARS 1768 95
cueillir ; je gardai long- temps mon fecret ;
& je me contentois de faire part de mon
ouvrage à quelques amis toutes les fois que
l'occafion fe préfentoit de les inftruire de
quelque fait , ou de leur donner quel
qu'éclairciffement fur des queſtions de
droit public.
Telle eft l'hiftoite naïve de cet ouvrage ;
on le trouva utile ; on me confeilla de le
publier ; & j'avouerai , fi l'on veut , que
l'on n'eut pas de peine à me perfuader.
Cependant , quand il en fallut venir à
l'exécution , legrand jour me fit peur ; je
n'ofai me montrer tout entier ; & je crus
devoir commencer à ellayer le goût du
public en me réduifant au néceflaire : il
m'accorda quelque faveur ; & cet encouragement
m'enhardit à me dépouiller peu
à peu d'une grande partie de tout ce que
férences , foit par le défaut d'aifance , foit faute
d'être allez connu , & par la difficulté de faire ces
connoillances précieuſes , fe réduifent au travail
pénible de puifer la fcience dans les livres . Au
refte ce que dit M. le Préfident Hénault des Conférences
eft d'une modeftie qui feule caractériſeroit
fa candeur , & que nous ne faurions trop relever.
Il s'y peint comme un fimple diſciple , tandis
qu'il y eft le philofophe , le fage dant on vient
entendre les leçons , auffi agréables que profondes ,
Hélas quand nous femmes affez heureux pour
avoir un Socrate , pourquoi donc manquons - nous
d'Alcibiades ?
96 MERCURE DE FRANCE.
j'avois acquis c'est le terme où je fuis
parvenu par les différentes éditions dont
celle-ci fera la dernière.
Ainfi cet ouvrage s'eft accru fucceffivement
de plus des deux tiers , depuis qu'il a
paru pour la première fois en 1744. Mais
on s'eppercevra que ces augmentations
n'en changent ni la forme ni le caractère ,
& qu'elles font dirigées fuivant la même
intention. Si ces augmentations font néceffaires
, le public pardonnera aifément la
multiplicité des éditions , & fentira que
dans une fi grande carrière , on a toujours à
réparer des fautes , à éclaircirdes faits , &
à fuppléer des chofes effentielles ; en un
mot , c'est l'utilité qui doit en être l'excufe ,
fur- tout en y joignant un fupplément .
Mais qu'il me foit permis de m'interrompre
, pour dire un mot en général des
conférences , à l'occafion de celles dont je
viens de parler. Que d'avantages elles procurent
! & combien j'invite les Magiftrats
à ne les point négliger ! C'eft là que s'entretien
le goût des bonnes lettres & le defir
de favoir : c'eſt là que l'efprit fe remplit &
s'élève par des richeffes mutuelles & par
les difcuffions ; & que l'on ne croie pas
qu'elles ne foient faites que pour la jeuneffe
; plus on eft inftruit , & plus elles
font utiles. Voyez les hommes illuftres du
fiècle
MARS 1768. 97
fiècle paffé , ces lumières du tribunal &
du barreau , les Talon , les de Thou , les
Séguier , les Molé , les Bignon , les Harlai ,
les Lamoignon , &c. les conférences étoient
le délaffement & la réparation de leurs travaux;
ils y venoient reprendre de nouvelles
forces , & c'étoit un profit égal pour les
moeurs & pour la fcience.
C'eft d'après de pareilles conférences ,
où préfidoient des hommes vraîment habiles
, & où fe traitoient les queſtions les
plus importantes de notre droit public ,
que j'ai recueilli les principes qui font
l'objet de cet abrégé chronologique ; auffi
y trouvera-t- on tout ce qu'il y a de plus
effentiel dans chacune de ces matières , ce
qui regarde les fiefs , les pairies , les fucceffions
, les régences , la loi falique , les
apanages , le domaine , les offices tant de
judicature , que de guerre & de finance ,
les réunions , les renonciations , la régale ,
les affranchiffemens , les communes , les
ennobliffemens , les maximes de nos libertés
, les élections , les conciles , les concordats
, le pouvoir de nos Rois dans les
matières eccléfiaftiques , les héréfies , la
ligue , les loix , les ordonnances , les reglemens
, les ufages , la police , les établiſſemens
, les fondations , &c. Tout y eft dit
bien fommairement ; auffi faut-il y appor
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ter quelques connoiffances : & tel mot qui
échappera peut-être aux lecteurs plus ou
moins verfés dans la connoiffance de notre
hiftoire , fera apperçu avec fruit par ceux
qui en ont déja fait une étude plus particulière
. J'y ai joint des réflexions lorſque je
les ai cru utiles pour éclaircir les queftions ;
j'ai tâché de faire connoître quelques
hommes célèbres ou principaux , foit Princes
, foit particuliers , pour que l'on jugeât
mieux de leurs actions & de leur influence
dans les affaires ; enfin j'ai parcouru notre
hiftoire, & j'y ai mêlé les hiſtoires étrangères
lorfqu'elles nous étoient relatives
ou qu'elles étoient dignes par elles- mêmes
de notre attention . Je n'avois garde d'omettre
les traits les plus éclatans du règne
préfent ; & comme cela n'étoit pas de
mon fujet , j'ai profité des occafions qui
pouvoient les amener le plus naturellement.
J'ai profité d'ailleurs des avis qu'on a
bien voulu me donner , & d'un entr'autres ,
des Bénédictins , à l'année 1100 , en corrigeant
les méprifes inféparables d'un auffi
long travail ; mais je me fuis bien gardé
de répondre à des critiques auxquelles le
public a déja répondu pour moi.
La table eft bien augmentée : on ne s'eft
pas contenté de mettre un chiffre à chaque
mot , on a défigné , on a ſpécifié les matières
pour faciliter les recherches , ce qui
MARS 1768. 99
eft un travail pénible , mais un travail
néceffaire , fans quoi le livre ne feroit
prefque pas d'ufage.
POUR faire mieux juger encore de ce
que doit être aujourd'hui cet ouvrage célèbre
& déja traduit dans prefque toutes les
langues de l'Europe , il nous fuffit de rapporter
ce qu'un auteur illuftre , auſſi délicat
que profond , a dit fur ce fujet * , lorfque
ce livre parut pour la première fois.
« L'auteur du livre que Raphti te remet-
» tra , de ma part , eft un de mes héros.
Tu jugeras de fon génie par fon ouvrage.
» Ilt'étonnera , & te plaira d'autant mieux ,
que tu viens de lire l'hiftoire de France
» par Daniel ou par Mézeray. L'abrégé
» chronologique , que je t'envoie , réduit
» en deux petits volumes , avec plus d'or-
» dre , plus de netteté , plus de goût , plus
» d'érudition & plus de vérité tout ce que
» ces deux hiftoriens ont écrit fur la monarchie
françoiſe.
ود
Conçois - tu le travail immenfe dont
» cet abrégé eft le fruit ? N'eft- ce pas un
» chef - d'oeuvre d'offrir , fous le même
coup - d'oeil , la fucceffion des Rois , les
"
* Voyez les lettres d'Ofman , par M. le Chevalier
D ' *** . Lettre 8 , Ofman à Zamar , à
Conftantinople .
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
و د
» événemens remarquables fous chaque
règne , les grands hommes dans tous les
" genres qui s'y font rendus fameux , les
» Princes de l'Europe contemporains de
chaque Monarque François , l'analyſe
» des intérêts qu'ils ont eu à démêler enfemble
, & des réflexions critiques &
» morales , toujours juftes , toujours fines ,
» toujours élégantes !
馆
2
On a comparé judicieuſement cet ou-
» vrage au Bouclier d'Enée . On diroit que
les fujets qu'il renferme devroient occuper
un efpace infini , Cependant ils font
" ferrés & diftincts , avec une précifion
» incroyable. Je meurs d'envie d'être connu
» de cet homme immortel , & je n'ofe
rifquer les démarches qui pourroient me
» réuffir ; il m'en impofe , il voit trop
و د
33
bien , & ne verroit en moi qu'un objet
» au deffous de fon attention ; tout le
» monde l'admire , mais tout le monde
» n'eft pas fait pour lui plaire. Que n'a-t-il
» pour moi cette heureufe prévention dont
le coeur feul fait les premiers frais , &
qui obtient grace des lumières de l'ef
prit ! Tu me féliciterois d'être affocié à
un Magiftrat , auffi eftimable par fes
» moeurs , auffi aimable dans la fociété
» qu'admirable dans fon cabinet
29
"".
L'on trouve chez le même Libraire ,
Prault , le Journal de Louis XV.
MARS 1768 .
ΙΘΙ
ANNONCES DE LIVRES.
LAA Paffion de Notre Seigneur Jéfus-
Chriſt , mife en vers & en dialogue . A
Avignon ; & fe trouve à Paris chez Lacombe
, Libraire , quai de Conti ; 1768 :
prix 12 fols.
yeux Voilà le temps de mettre fous les
du public un ouvrage fait pour édifier le
chrétien , & l'occuper fur les plus grands
myftères de fa foi. Le mérite principal de
cet ouvrage eft l'exactitude avec laquelle
l'auteur a fuivi & rendu toutes les circonftances
de l'hiſtoire de la Paffion telle qu'elle
eft rapportée dans les évangéliftes. Il y a
des vers heureux , & beaucoup qui ont
été infpirés par le fentiment & la piété. Ce
poëme eft en dialogue , & pourroit trèsbien
être mis dans les mains des jeunes
perfonnes de l'un & de l'autre fexe pour
exercer leur mémoire , & les exciter à la
dévotion par un pieux exercice , en leur
faifant réciter & déclamer ces dialogues.
LES Moiffonneurs , comédie en trois
actes & en vers , mêlée d'ariettes ; repréfentée
pour la première fois par les comé-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
diens Italiens ordinaires du Roi le 27 janvier
1768 ; par M. Favart ; la mufique eft
de M. Duni ; le prix eft de 30 fols . A Paris
, chez la veuve Duchefne , Libraire
rue Saint- Jacques , au Temple du Goût ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi , in- 8 °.
Nous renvoyons nos lecteurs à ce qui eft
dit au fujet de cette pièce dans l'article des
fpectacles.
Avis au peuple fur fon premier befoin ,
ou petits traités économiques ; par l'auteur
des Ephémérides du citoyen : premier traité
fur le commerce des bleds . A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Hochereau le
jeune , Libraire , au Palais ; Defaint , Libraire
, rue du Foin Saint-Jacques ; Lacombe
, libraire , quai de Conti ; 1768 :
brochure in- 8°.
On ne peut qu'applaudir aux vues utiles
& patriotiques répandues dans cette brochure.
HISTOIRE de la petite vérole , avec les
moyens d'en préferver les enfans & d'en
arrêter la contagion en France , fuivie
d'une traduction françoife du traité de la
petite vérole de Rhafes , fur la dernière
édition de Londres , arabe & latine ; par
MARS 1768 . 103
M. J.J. Paulet , docteur en médecine de
la faculté de Montpellier. A Paris , chez
Ganeau , rue Saint- Severin , près l'églife ,
aux armes de Dombes & à faint Louis ;
1768 avec approbation & privilége du
Roi. Vol. in-12.
.DE l'origine & des progrès d'une fcience
nouvelle . A Londres , & fe trouve à Paris ,
chez Defaint , Libraire , rue du Foin ;
1768 : brochure in- 8 ° .
Cette fcience nouvelle eft très - ancienne ,
car il n'eft queſtion ici que de finance ;
d'agriculture & d'économie politique..
L'ECONOMIQUE de Xénophon , & le
Projet de finance , du même auteur , tra÷
duit en françois , avec des notes , pour
fervir de premier volume à la collection
des auteurs anciens qui ont traité de l'adminiftration
publique ou domeftique ; par
M. Dumas , Docteur agrégé à la faculté
des arts de l'univerfité de Paris , & Profeffeur
d'éloquence au collège royal de Touloufe
. A Paris , chez Hon. Clem. de Hanfy,
Libraire , rue Saint-Jacques , près les Mathurins
; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi. Vol. in- 12.
Le livre , dont nous annonçons la traduction
, eft le plus ancien traité qui nous
refte fur l'économie & fur l'agriculture .
E iv
204 MERCURE DE FRANCE.
EUVRES pofthumes de M. Dardene ;
affocié à l'Académie des Belles Lettres de
Marſeille ; recueil qui contient fes fables &
un difcours fur ce genre de poéfie . Se vend
à Marſeille , chez Jean Moffy , Libraire ,
au Parc ; 1768 : & à Paris , chez Durand ,
Libraire , rue Saint-Jacques. Quatre vol.
in- 12 , petit format.
les
Cette collection renferme prefque tous
genres de poéfie , & plufieurs ouvrages
en profe qui y répandent beaucoup de variété
, & parmi lefquels il y en a d'eftinables.
TRAITÉ de morale , ou Devoirs de
l'homme envers Dieu , envers la fociété
& envers lui - même ; par M. Lacroix. A
Paris , chez Defaint , Libraire , rue du
Foin Saint-Jacques ; à Carcaffonne , chez
Heiriffon , Imprimeur - Libraire ; 1768 :
avec approbation & privilége du Roi . Vol .
in- 12.
On fe propofe , dans cet ouvrage , de
perfuader aux hommes que leur bonheur
confifte à être vertueux ; l'auteur a eu
principalement en vue l'inftruction de la
jeuneffe , & de ceux qui craignent la fatigue
de l'étude ; & c'eſt dans cette intention,
qu'il renferme en peu de mots , & expofe
d'une manière claire , ce que la morale
a de plus intéreffant.
7
MARS 1768 . 105
LAÏS & PHRINE , poëme en quatre
chants. A Londres , & fe trouve à Paris ,
chez Panckoucke , Libraire , rue de la Comédie
Françoife ; Delalain , Libraire
rue de Saint-Jacques ; & à Orléans , chez
Couret de Villeneuve, Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1768.
On trouve dans ce petit poëme des images
agréables , des idées voluptueufes ,
une poéfie facile , & des morceaux de fentiment.
NOUVELLE méthode d'opérer les hernies
, par M. Le Blanc , Chirurgien litho
tomifte de l'Hôtel- Dieu d'Orléans , Profeffeur
royal d'anatomie & d'opérations
aux Ecoles de Chirurgie de la même ville ,
affocié des Académies des Sciences , Arts
& Belles-Lettres de Rouen , Dijon , & c.
à laquelle on a joint un effai fur des hernies
rares & peu connues , de M. Hoin ,
Chirurgien à Dijon , &c . avec des figures
en taille douce ; prix s liv . relié . A Paris ,
chez Guillyn , Libraire , quai des Auguftins
, au Lys d'or , du côté du pont Saint-
Michel ; 1768 avec approbation & privilége
du Roi. Vol . in - 8°.
On ne prétend pas donner dans cet ouvrage
un traité complet des hernies ; on
fuppofe les gens de l'art fuffifamment inf
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
truits de leurs eſpèces , de leurs différences
, des caufes qui les produifent , des
fignes qui les caractérifent , &c . Celles
qui font le fujet de ce livre , font formées
par l'inteftin , l'épiploon , ou par les deux
enfemble.
REFUTATION de quelques réflexions fur
l'opération de la hernie , inférées dans le
quatrième volume des mémoires de l'Académie
Royale de Chirurgie , par M. Leblanc
, Profeffeur royal d'anatomie &
d'opérations aux Ecoles de Chirurgie d'Orléans
, & c. & c. A Londres , & fe trouve
à Paris , chez Guillyn , Libraire , quai des
Auguftins , au lys d'or , du côté du pont
Saint- Michel ; 1768 : feuille in - 8 °.
C'est ici comme une fuite de l'ouvrage
précédent.
TRAITÉ des caufes phyfiques & morales
du rire , relativement à l'art de l'exciter.
A Amfterdam , chez Marc- Michel Rey ;
1768 le trouve à Paris , chez le Clerc ,
Libraire , quai des Auguftins ; brochure
in- 1 2.
Un traité fur le rire n'eft pas néceffairement
une facétie : il y a peu de reffemblance
entre un ouvrage fait pour faire
rire , & un écrit fenfé & réfléchi , fur les
MARS 1768. 107
caufes fecrettes , & le principe moral , par
lefquels nous rions. Le but de celui - ci eft
de conduite plus fûrement aux moyens
d'exciter le rire , qu'on a regardés jufqu'ici
comme une fcience impoffible à
rédiger en méthode.
:
TRAITÉ des ordres d'architecture ; première
partie de la proportion des cinq
ordres , où l'on a tenté de les rapprocher
de leur origine , en les établiffant fur un
principe commun ; par M. Potain , Acchitecte
du Roi. A Paris , rue Dauphine ,
chez Charles- Antoine Jombert , Libraire
du génie & de l'artillerie , à l'image Notre-
Dame ; 1767 vol. in - 4° .
La fcience de l'Arpenteur dans toute
fon étendue ; par M. Dupain de Monteffon ,
Ingénieur des Camps & Armées du Roi.
Nous avons déja annoncé cet ouvrage.
Le fuffrage du public a juftifié l'idée avantageufe
que nous en avions donnée . Il eſt
utile & néceffaire à ceux qui veulent mefurer
un terrein & écrit avec préciſion &
clarté. Mais le Graveur avoit coupé les
mots qui finiffent les lignes , de façon que
la lecture en étoit devenue pénible. On
prévient le public que ce défaut a été
eacte ment corrigé , & que ce livre fe
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
trouve toujours chez le fieur Jaillot
Géographe ordinaire du Roi , quai & à
côté des grands Auguftins , & chez Delalain
, Libraire , rue Saint- Jacques .
TRAITÉ de la politique privée , tiré de
Tacite & de divers auteurs. A Amſterdam ,
chez Marc - Michel Rey , & fe trouve à
Paris , chez Leclerc , Libraire , quai des
Auguftins ; 1768 : brochure in- 12.
Ce livre eft un de ces écrits politiques ,
où les devoirs de l'honnête homme fe
trouvent conciliés avec l'art du courtifan.
Il peut donc être regardé comme le contre-
poifon des maximes de Machiavel.
OBSERVATIONS fur les édifices des anciens
peuples , précédées des réflexions
préliminaires fur la critique des ruines de
la Grèce , publiée dans un ouvrage anglois ,
intitulé les antiquités d'Athènes , & fuivies
de recherches fur les mefures anciennes ;
par M. le Roy , Membre & Hiftoriographe
de l'Académie royale d'Architecture ,
de l'Inftitut de Bologne . A Amfterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Merlin , Libraire ,
rue de la Harpe , vis - à- vis la rue Poupée ;
1767 : brochure in- 8°.
LETTRES récréatives & morales fur les
MARS 1768 . 109
moeurs du temps , à M. le Comte de ***
par l'auteur de la Converfation avec foimême.
A Paris , chez Nyon , quai des
Auguftins , à l'Occafion ; avec approbation
& privilége du Roi ; 1768 : tomes 111 &
IV .
Nous avons annoncé dans leur nouveauté
les deux premiers tomes de cet
ouvrage ; ces deux derniers volumes ne
le cédent point aux précédens.
و
LETTRE de Don Carlos à Elifabeth
fuivie d'un paffage de l'Aminte du Taffe ,
traduit en vers , & du poëme de la Nuit ,
imité de Gefner. A Paris , chez C. Panckoucke,
Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; la veuve Duchefne , Libraire ,
rue St Jacques ; à Lille , chez Carré de la
Rue , Libraire ; 1768 : brochure in - 8 ° .
Cette lettre , décorée de tous les ornemens
de la typographie & du burin , eft deftinée
à faire fuite avec tous les Jorrys eftampés ,
dont la collection groffit chaque jour à
vue d'oeil ; les vers de Don Carlos ne dépareront
pas cette collection ; & l'auteur
ne fe trouvera point déplacé parmi ceux
qui ont commencé ces jolis recueils.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence , des
auteurs claffiques , grecs & latins , tant ſa-
•
110 MERCURE DE FRANCE .
crés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choifeul , par M.
Sabbathier , Profeffeur au collège de Châlons
fur Marne , & fécretaire perpétuel
de la Société littéraire de la même ville.
A Châlons fur Marne , chez Seneuze , Imprimeur
du Roi , dans la grande rue , & fe
trouve à Paris , chez Delalain , Libraire ,
rue Saint-Jacques , à l'image faint Jacques
; Barbou , rue des Mathurins ; Hériffani
fils , rue Saint-Jacques ; avec appro
bation & privilége du Roi ; 1767 : in- 8 ° .
tome troisième.
Les Libraires avertiffent le public
qu'ayant laiffé la foufcription de cet ouvrage
ouverte jufqu'à préfent dans le deffein
d'en faciliter l'acquifition , ils la fermeront
entièrement le dernier de mai
prochain ; ce terme paffé , perfonne ne
pourra plus être admis à foufcrire , parce
que l'on fe propofe de ne tirer des volumes
qui restent à imprimer , que la quantité
d'exemplaires qu'on aura demandée. La
foufcription n'eft point onéreufe , puifqu'on
ne paye les volumes qu'en les retirant
, & on ne fcauroit defirer une plus
grand exactitude à les faire paroître au
temps marqué On doit être raffuré fur la
continuation de l'ouvrage , la plus grande
MARS 1768 . III
partie étant déja faite . On va commencer
au plutôt à exécuter les planches & les cartes
géographiques qui doivent accompagner
ce dictionnaire : le tirage en fera également
borné à la quantité des foufcriptions.
Les Libraires voulant conferver à la poftérité
la mémoire des perfonnes qui fe feront
intéreſſées à l'exécution de cette production
, prient MM. les foufcripteurs
d'envoyer , avant le terme prefcrit , leurs
noms , qualités & demeures , qu'on inferera
à la tête du fixième volume ; il s'y
trouvera des perfonnes de la première diftinction.
Les Libraires du royaume & des
pays étrangers qui feront chargés des foufcriptions
, auront l'attention d'en donner
avis dans le courant de juin , faute de quoi
leurs foufcriptions ne pourront point être
remplies.
au ÉLOGE du jeune Prince Henri de Pruffe
mort à dix-neuf ans de la petite vérole ,
mois de mai 1767 ; par S. M. leRoi de Prufſe .
Cet éloge a été lu dans l'affemblée extraordinaire
de l'Académie royale des Sciences
de Berlin, le 30 décembre 1767. A Berlin ,
1768 , chez Chrétien- Frédéric Voff; imprimé
chez G. L. Vinter ; brochure in- 8°.
112 MERCURE DE FRANCE :
On en trouve des exemplaires à Paris ,
chez Merlin , rue de la Harpe.
Ce difcours eft un chef- d'oeuvre de raifon
, de fentiment & d'éloquence.
GÉOGRAPHIE ancienne abrégée , par
M. Danville , de l'Académie royale des
Belles- Lettres , & de celle des Sciences de
Pétersbourg , fécretaire de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans. A Paris , chez Merlin ,
Libraire , rue de la Harpe , à l'image faint
Jofeph ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi . 3 vol . in 12 .
Cet ouvrage , annoncé long- temps avant
qu'il parût , & attendu des favans avec
impatience , fe diftribue depuis quelques
jours , & répond parfaitement à la haute
idée qu'on a dû fe former depuis longtemps
, des connoiffances profondes de M.
Danville.
A Ꮴ I S
Concernant un ouvrage intitulé : de
la confervation des enfans , ou les
moyens de les fortifier , préferver & guérir
des maladies auxquels ils font fujets
depuis l'inftant de leur exiſtence juſqu'à
l'âge de puberté ; par M. Raulin , Docteur,
en Médecine , Confeiller- Médecin ordinaire
du Roi , Cenfeur royal de la Société royale.
de Londres , des Académies royales des
MARS 1768. 113
Belles-Lettres , Sciences & Arts de Bordeaux
, de Rouen , & de celle des Arcades
de Rome.
Get ouvrage fera divifé en quatre époques.
La première contiendra des éclairciffemens
fur ce qui concerne la formation
du fétus , fa confervation , la connoiffance
des maladies qui lui font propres , de celles
qui lui font communiquées par contagion
& de celles qui lui proviennent des dérangemens
de la groffeffe. On y joindra la
méthode la plus convenable pour les prévenir
& pour les guérir ; ces connoiffances
s'étendront depuis la conception juſqu'à
l'accouchement.
La feconde époque fera bornée entre
l'accouchement & le fevrage : on y fera
des recherches fur les foins qu'il faut prendre
de l'enfant dès qu'il eft né ; on y donnera
les moyens de le nourrir de la façon
la plus avantageufe ; on rappellera plufieurs
ufages abufifs , & on fera connoître les plus
utiles & les plus propres à le conferver & à
le fortifier ; on y joindra des connoiffances
fur les maladies auxquelles les enfans
font fujets avant le fevrage , fur leurs caufes
, & fur les moyens de les prévenir &
d'y remédier. On fuivra le même ordre
pour la troisième & la quatrième époques.
La troifième fera fixée entre le fevrage
& l'âge de fept ans.
114 MERCURE DE FRANCE.
La quatrième s'étendra depuis l'âge de
fept ans jufqu'à l'âge de puberté.
Comme les maladies qui affligent les
enfans pendant la durée de ces différentes
époques font extrêmement nombreuſes ,
on fera obligé , pour les éclaircir , d'en
traiter d'une manière affez étendue ; chaque
époque fournira au moins la matière
de 2 vol. in - 12 . Le premier volume de
chaque époque renfermera la théorie de ce
qui a rapport à cette époque , la connoiffance
des maladies & les moyens de les
prévenir. Le fecond volume fera confacré
à la méthode curative de ces maladies.
AUTRE avis concernant le Dictionnaire
de Chirurgie , ou le troisième tome du Dictionnaire
defanté.
LE Dictionnaire de fanté , tome III
qui traite des maladies externes , eſt annoncé
depuis fi long - temps , qu'il n'eft
pas étonnant que plufieurs perfonnes ayent
pris des Dictionnaires de Chirurgie , publiés
depuis quelque temps , pour celui
qui doit faire fuite au Dictionnaire de
Santé , & auquel on a foin de renvoyer
fouvent dans les Dictionnaires de Chirur
gie qui ont paru . C'eft pour prévenir toute
équivoque , & fatisfaire en même temps
à l'empreffement du public pour le
Dictionnaire de Chirurgie & Pharmacie ,
MARS 1768. 115
vraiment fait pour fervir de fuite au Dictionnaire
de fanté , que l'on avertit qu'il
s'imprime actuellement chez Vincent ,rue
Saint Severin , le même qui a imprimé le
Dictionnaire de fanté il y a dix ans. Un
grand nombre de Médecins & de Chirurgiens
ont travaillé à cet ouvrage , que l'on
n'a retardé jufqu'à préfent , que pour le
donner dans toute fa perfection. II
roîtra à Pâques prochain en un feul volume
in- 8°. même format que le Dictionnaire
defanté.
pa-
On avertit auffi que c'eft chez le même
Libraire , que s'imprime une nouvelle édition
du Dictionnaire grammatical. La première
, publiée à Avignon , fut reçue favorablement
, elle étoit en un feul volume in- 8° .
Elle eft tellement augmentée préfentement,
qu'il y en aura deux du même format. Ce
Dictionnaire réunit en même temps les
règles fûres de l'ortographe & celles de la
prononciation de la langue françoife. On
y a refondu en entier l'excellent ouvrage
de M. l'abbé d'Olivet fur la profodie françoiſe
; il deviendra par ce moyen également
utile à tous ceux qui fe piquent de
parler & d'écrire correctement. Il paroîtra
auffi à Pâques prochain.
LIVRES de fciences & de belles - lettres ,
r16 MERCURE DE FRANCE.
nouvellement arrivés de différens pays
étrangers , avec les prix en feuille. On
les trouve à Paris , chez Cavelier , Libraire ,
rue Saint-Jacques.
MODERN part of the univerſal hiftory,
by the authors of anticus ; 14 vol . in -fol.
London ; 1759 , 1763 & 1764 ; à so liv.
le volume..
The fame , 43 vol. in- 8 ° ; 1759 , 1763
& 1765 , à 10 liv. le volume. . . . La
même , traduite en françois , in- 4º . les
tomes 26 & 27..
GALERIES agréables du monde , où l'on
voit en un grand nombre de cartes & de
taille-douce , les principaux empires , répu
bliques , villes , forterelfes , &c . avec ce
qu'elles ont de plus remarquables ; les
ifles , ports de mer , rivières , &c. les antiquités
, églifes , académies , bibliothèques ,
palais , édifices , &c. Les habillemens , les
moeurs , la religion des différens peuples
, &c. Les animaux , arbres , &c. &
une infinité d'autres chofes dignes d'être
obfervées dans les quatre parties du monde ;
divifés en 66 vol. in fol. Leyde.
FÆDERA , Conventiones & acta publica ,
inter Reges Angliæ & alios quofvis imperatores
, reges , &c. ab ineunte fæculo
duodecimo , ad noftra ufquè tempora haMARS
1768. 119
1
bita aut tractata , in lucem miffa , accurantibus
Th. Rymer , & R. Sanderfon.
Editio tertia : 20 vol . in fol. Haga-Comitum
; 1745.
MÉMOIRES pour fervir à l'hiftoire du
dix-huitième fiècle , contenant les négociations
, traités , révolutions & autres
documens authentiques concernant les affaires
d'état ; par M. de Lamberty : 14 vol.
in-4°. grand papier. La Haye ; 1724 &
1740 : 280 liv,
HISTORIA genealogica da cafa real Portuguera
, defde a fua origem , ate o prefente
, com as familias illuftres , que procedem
dos Reys & des fereniffimos Duques
de Braganca , juftificada com inftrumentos,
e efcrytores de inviolavel fé ; pov. D. Ant.
Caetano de Sonfa : 20 vol. in-4° , Lisboa ;
1735 & 1748 ; 250 liv.
CORPUS illuftrium poetarum Lufitanorum
qui latine fcripferunt ; nunc primum
in lucem editum ab aut, dos Reys ; non
nullis que poetarum vitis auctum ab Éman.
Monterro 7 vol . in- 40. Carta maximą.
Lisbona ; 1745 & 1748. 7e liv ,
FABRICII Jo. Albert. ) bibliotheca
greca : 14 vol. in- 4°. Hamburgi ; 1718 ,
& feq. 120 liv.
118 MERCURE DE FRANCE.
DIONIS CASS 11 hiftoriæ Romanæ
quæ fuperfunt , cum annotationibus Jo.
Alb. Fabricii , &c. græca fupplevit, emendavit,
latinam verfionem limavit , variantes
ac notas cum apparatu & indicibus
adjecit H. Sam. Reimarius : 2 vol . in -fol.
Hamburgi ; 1750 : 100 liv.
HISTORY of the royal fociety of London
, for improving of natural Knowledge
from its firſt riſe, afá ſupplement to the phi
lofophical tranſactions ; by Thom. Birch :
4 vol. in-4° . London ; 1756 & 1757 :
100 liv.
CALATIO ( Fr. Mar.de) concordantia
facrorum bibliorum hebraicorum , in quibus
chaldaicæ , etiam librorum Efdra &
Danielis fuo loco inferuntur , deinde poſt
thematum feu radicum omnium derivata
& ufus latius deducta , ac linguæ chaldaicæ
, fyriacæ & arabicæ , vocabulorumque
rabbinicorum cum hebraicis convenientium
, latina ad verbum verfio adjungitur,
ad quàm vulgatæ & feptuaginta editionum
differentia fideliter expenditur : 4 vol.
in -fol. Londini ; 1747 & 1749. 200 liv.
BOYLE ( Rob. ) the Works of phyfick
mathematick : 5 vol. in-fol. fig. London ;
1744 .
PETRONII fatyricon , cum fragmentis
alba græcæ recuperatis , anno 1688 ; cuMARS
1768 . 119
rante Burmanno in-4° . Trajecti ; 1709 :
20 liv... Idem in- 8 ° . Lypfiæ 1731 : 4 liv.
PLATONIS Phado , feu dialogus de
animæ immortalitate , græce & latine ;
verfionem Marfilii Ficini emendavit , dialogum
ex ipfo Platone illuftravit & commentationes
philofophicas adjecit Jo. Hen.
Winkler : in-8°. Lypfiæ ; 1744 : 4
liv.
XENOPHONTIS Xconomicus , apologia
Socratis , Sympofum , Hiero , Agefilaus
cum animadverfionibus Jo. Aug. Bachii :
in- 8 ° . Lypfiæ ; 1749 : 6 liv.
Idem , cum animadverfionibus Jo. Aug.
Ernefti in- 8°. Lypfiæ ; 1748 : 5 liv.
SUETONIUS cum notis variorum , curante
Burmanno : 2 vol . in- 4° . fig. Amft.
1736 : 40 liv.
Bos ( Lamb. ) antiquitatum græcarum
præcipue atticarum , defcriptio brevis , cui
teftimonia e fontibus & quafdam obfervationes
adjecit M. Jo . Frider. Leifnerus :
in- 8 °. Lipfiæ ; 1767 : 3 liv.
HOMMELII ( Carl. Ferd. ) fceleton juris
civilis , five jurifprudentia univerfa paucis
tabulis delineata ; adjectæ funt leges clafficæ
& memorabiles : in fol. Lypfiæ ; 1767 :
2 liv.
FRISCHER ( Joh. Frid. ) exodi particula
atque leviticus græce , e cod . M. S.
120 MERCURE DE FRANCE.
biblioth . collegii Paullini Lyprienfis : in- 80,
Lypfiæ ; 1767 : 2 liv. 10 fols.
A VIS.
LE Bibliothécaire de Saint Martindes-
champs donne avis, qu'il y a dans cette
maifon une collection confidérable de
manufcrits qui intéreſſent un grand nombre
de familles du royaume ; qui concernent
plufieurs parties du domaine des
finances , monnoies , impôts fur différentes
provinces , les archevêchés , évêchés , abbayes
& autres bénéfices dans différens
diocèfes , fur tout la partie de l'hiſtoire
par une longue fuite d'ordonnances des
Rois fur la guerre & les finances : le tout
dirigé felon l'ordre & la qualité des matières
, avec des tables de renvois & de
renfeignemens.
-
DICTIONNAIRE géographique , hiftorique
& politique des Gaules & de la France ;
par M. l'Abbé Expilly ; in fol. Amfterdam
; 1768 : & fe trouve à Paris , chez
Defaint & Saillant , rue Saint - Jean - de-
Beauvais ; Bauche , quai des Auguftins ;
Hériffant , rue Saint - Jacques Defpilly ,
idem ; & Nyon , idem.
Nous avons déja parlé plus d'une fois,
avantageufement de cet ouvrage auffi vraiment
utile que bien fait, & nous comptons
y revenir encore. ARTICLE
MARS 1768 . 121
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de CLERMONT - FERRAND
, tenue le 25 août 1767 .
LE P. Saurade , Minime , de l'Académie
de Dijon , & Secrétaire de la Société ,
ouvrit la féance par la lecture de l'éloge
de feu M. de Feligonde , également de
l'Académie de Dijon , & fon prédéceffeur
dans le fecrétariat. L'analyfe de l'ouvrage
eft exactement renfermée dans l'épitaphe
fuivante.
Donec corpus induat immortalitatem ,
HIC JACET
MICHAEL PELISSIER , Eques , Dominus
de Feligonde , Saulses, le Châtelare , &c.
utrique & fcientiarum & agricultura apud
Arvernos Academia à Secretis , in Academicos
Divionenfes cooptatus.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Fidem afferens factis , dictis vindicans ,
Vir religiofus ;
Pietatis ingenuitate , fermonis comitate ,
probitatis candore ,
Vir commendabilis ;
Scientiâ multiplici & arte ,
Vir peritus ;
Indole , moribus & habitu ,
Vir fimplex ;
Mulieris fortiffima , exquifuo affectu ,
Amans & conjux ;
Liberorum quos virtutum imbuit fucco ,
Parens optimus ;
Civium quibus adfuit officiis & fide ,
Decus & amor ;
Pauperum providens inopia , & infudans
fanitati , infecti aëris hauftu ,
Obiit ,
Flebilis omnibus ,
Charitatis victima.
An. fal. 1767 , die apr. 10 , &t. 38. R. I. P.
Scribebat focius licai &
amicus marens J. T.F.de
Vienne , Abbas Boni-
Fontis , eccl. Parif. Can.
necnon in Suprema Galliarum
Curiafenator vet.
Academia Arverna vocante
, excudi curavit Simon-
Carolus - Sebaſtianus
Bernard de Ballainvilliers
, Eques , Dom . de
Vilbouzin , Clery , Dumenil
, &c. Regi à confiliis
, ord. S. Lud. torquatus
Eques , hujus
provincia Prafectus.
L'auteur de l'épitaphe lut trois piéces
MARS 1768 .
123
en vers , des rimes redoublées fur l'amourpropre
, des vers à un ami , une épître à
un homme du monde. Ces piéces font
très-courtes , l'analyfe en feroit auffi longue
que l'ouvrage . Nous donnerons une
des trois , prife au hafard , dans fon entier.
EPITRE à un homme du monde , fur la
briéveté de la vie.
QUEL charme féducteur nous attache à la vie ?
Non , il n'eft ici bas nul bien digne d'envie....
A ces mots je te vois interdit & furpris.
Quoi donc ! fur les vrais biens te ferois -tu mépris ?
Je fais qu'époux chéri d'une femme adorée ,
De ton heureux hymen tu vis naître deux fils ,
Des plus rares vertus modèles accomplis.
De vices & d'erreurs ta belle âme épurée
Au rang de fes jaloux ne voit point d'ennemis,
Difciple de Minerve , oracle de Thémis ,
Ta fuprême équité par-tout eft honorée ;
Généreux , bienfaifant , zélé pour tes amis ,
Tu n'es pas infenfible aux cris du miſérable ;
Je fais qu'un efprit doux , un caractère aimable ,
T'offrent de toutes parts & des jeux & des ris :
Mais de ces jours heureux , de ces jours fi chéris ,
Arifle , quelle enfin doit être la durée ?
Celle de ces vapeurs que forme l'empirée ,
De ces feux qui naiflans fe font évanouis ,
Et laiffent étonnés nos regards éblouis.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Oui , la vie eft un fonge , une ombre pallagère ,
La gloire & la fortune une vaine chimère .
Plût à Dieu que ce fiècle en fût bien convaincu !
Quant à moi , cher ami , plus que fexagénaire ,
Je m'apperçois à peine , hélas ! que j'ai vécu ;
A peine ai- je de l'oeil parcouru ma carrière ,
Que de tous les humains , en fubiffant la loi ,
Je vais dans un inftant rentrer dans la pouffière.
Si l'inſtinct naturel que confacre la foi ,
Qu'approuve la raifon , ne me faifoit connoître
Que ce qui penfe en moi ne peut pas ceſſer d'être ;
Je dirois , comme ont fait tant de gens avant moi :
C'étoit bien la peine de naître !
L'homme ifolé eft un être informe ,
qui fuccombe bientôt fous le poids du
befoin. Il trouve , en vivant avec fes femblables
, des avantages fans nombre , &
tous ces avantages font dûs à l'émulation ,
Cette poble qualité de l'âme eft le feu
facré qui donne la vie & le mouvement
à la fociété. Sans elle tout tomberoit dans
l'engourdiffement , & cet intervalle qui
fépare l'homme civil de l'homme fauvage
, deviendroit bientôt nul .
L'homme , dit M. Dareau , Avocat à
» Guéret , dans le difcours qu'il prononça
» fur l'émulation , peut être ému par deux
puiffans refforts , l'intérêt & la vanité.
MARS 1768. 125
93
-23
» Cependant l'homme condamne en gé-
» néral tout ce qui porte l'empreinte de
l'orgueil & de l'avarice : il faut donc le
faire agir par un principe , qui , loin de
préfenter rien d'odieux , annonce une
qualité de l'ame qui tienne de la vertu
» même ; & c'eft l'émulation ..... Il n'eft
point de coeur qui ne puiffe être affecté
» de ce noble fentiment ».
">
و ر
M. Dareau parcourt les ordres différens
qui compofent la fociété , & démontre
que c'eft à l'émulation que l'on doit les
grands princes , les guerriers intrépides , les
habiles politiques , les fages magiftrats ,
les artiftes induftrieux , les bons cultivateurs.
La grandeur & la gloire d'un Roi
fe trouve toujours en proportion avec l'émulation.
C'eſt par elle que Rome s'eft
élevée à ce haut degré de puiffance , qui
fera l'admiration de tous les fiècles . Nourrir
l'émulation eft donc un article qui doit
trouver place dans le fyftême politique . Si
Rome ceffe de rendre hommage aux talens
, Rome ceffe d'être ; & en perdant
l'émulation , elle perd la liberté . « Qu'on
» jette un coup d'oeil fur ces vaftes : con-
» trées , où ce noble fentiment fe trouve
» détruit par l'affreux defpotifme ! Tout y
» eft plongé dans la plus profonde inertie :
chacun n'y refpire que pour foi : tout
»
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
و د
» y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
>> reux ».
و د
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
l'émulation , imprime à toutes nos ac-
» tions le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
33
و ر
Après s'être étendu far divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préfident au Préfidial ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon . Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en`difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béliers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très - pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
» у
demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
93
>> reux » .
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
» que le coeur cédant au doux empire de
»l'émulation , imprime à toutes nos actions
le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cetre
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
33
ور
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eſt à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préſident au Préfidial
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
,
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon. Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Fiufolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en` difons
pas davantage crainte d'être trop longs .
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majefté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très- pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
», y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
criminel s'y trouve toujours le plus heu-
ود
--
» reux ».
ود
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
» l'émulation , imprime à toutes nos actions
le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voit
qu'en rougiffant.
33
ور
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres . C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs. La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
:
M. Fredefond , Préſident au Préſidial ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon . Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 Septembre 1767.
M. Baffet , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres- patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très- pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
126 MERCURE DE FRANCE.
ود
"3
» y demeure enféveli dans les ténèbres de
l'ignorance : les moeurs y font étouffées
» par les défordres & les vices ; & l'homme
» criminel s'y trouve toujours le plus heu-
» reux ».
و د
93
Quand nous parlons d'émulation , nous
fommes bien éloignés de confondre cette
belle qualité de l'ame avec les écarts des
paffions qui tyrannifent l'homme. « Il faut
que le coeur cédant au doux empire de
l'émulation , imprime à toutes nos ac-
» tions le fceau de la vertu ». Couronnons
les talens , enfans & compagnons des
moeurs , & dévouons à l'ignominie cette
réputation furtive , que la probité ne voir
qu'en rougiffant.
و ر
Après s'être étendu fur divers genres
d'émulation , M. Dareau s'arrête avec
complaifance fur l'amour de l'étude des
belles lettres. C'eft à leur école que tous
les hommes doivent chercher à devenir
meilleurs . La vertu rend les fciences aimables
les fciences relèvent l'éclat de la
vertu .
M. Fredefond , Préſident au Préfidiak ,
termina la féance par la lecture d'un petit
poëme fur les paffions.
Les paffions font le genre de toutes les
vertus & de tous les vices. Il n'eft pas poffible
de les détruire , & le fage des StoïMARS
1768. 127
ciens eft un automate. Nous devons feulement
travailler à les mettre à profit , &
en faire un ufage raisonnable.
Le Poëte décrit les excès auxquels ont
entraîné les paffions , qui n'ont pas eu pour
guide la raifon. Il peint les mouvemens
perpétuels de l'ambition , Finfolence ef
frenée de l'orgueil , l'irréfonnable turpitude
de l'avarice , la manie ruineufe du
jeu , les fureurs implacables de la vengeance
, les fougues terribles de la haine ,
les écarts infidieux de l'amour , les éternelles
inquiétudes de la jaloufie. Ces portraits
font pleins de feu . Nous n'en difons
pas davantage crainte d'être trop longs.
RELATION de l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Béfiers , du 3 Septembre 11767.
M. Baffer , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours où il releva les avantages
qui pouvoient revenir à la ville de Béfiers
par l'établiffement de notre Société , que
Sa Majesté a eu la bonté de confirmer par
des lettres - patentes , & à la fin duquel il
exprima , d'une manière très -pathétique ,
les fentimens de reconnoiffance dont notre
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Compagnie eft pénétrée envers le Roi , &
envers ceux qui fe font intéreffés pour
elle , M. le Comte de Saint- Florentin
MM. les Evêques de Béfiers & de Fréjus ,
& notre illuftre compatriote M. de Mairan
; après quoi il fit la lecture des lettrespatentes
, dont voici le titre :
Lettres-patentes du Roi , données à Verfailles
, au mois de juillet 1766 , portant
confirmation de l'Académie de Béfiers ,
fous le titre d'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres , &c.
Comme on avoit beaucoup de Mémoi
res ou piéces à lire , il ne fut pas poffible
de donner les extraits de trois ouvrages
qui avoient été envoyés à la Compagnie
dans le cours de cette année par deux de
nos affociés & par un anonyme. 1 ° . Effai
fur l'éloquence de la chaire par M. l'Abbé
Gros , de Befplas , Docteur de la Maiſon
& Société de Sorbonne , Vicaire général
des Diocèfes de Befançon & de Fréjus ,
lequel eft dédié à notre Académie , &
imprimé à Paris , 1767 .
2°. Difcours fur l'état de la médecine
dans les Gaules & fous les deux premières
races de nos Rois , par M. Hériffant , Maître
en la Faculté des Arts de Paris.
MARS 1768 . 129
3°. Mémoire fur le meilleure manière
de faire l'huile d'olive , & trouver la raifon
chymique pour quoi elle rancit , par
un anonyme.
Ainfi , après la lecture des lettres - patentes
, il fut queftion de fix mémoires
qui furent lus dans cette féance , & dont
voici en fubftance les fujets , avec les noms
des académiciens qui en font les auteurs.
Le premier fut un difcours de M. Roube ,
Prébendier de l'églife de Béfiers , dans
lequel il prétendit montrer la foibleffe ,
l'infuffifance , & même la mauvaiſe poéfie
des traductions des odes d'Horace ,
mifes en vers françois par divers auteurs ;
& ce difcours fut fuivi de la lecture d'une
traduction de fa façon , en vers françois ,
de la première ode de ce poëte.
Le fecond fut un mémoire contenant
quelques obfervations fur le tania ou vers .
folitaire , & particulièrement fur une efpèce
de tænia percé à jour , par M. Mazars
de Cazeles , Docteur en l'Univerfité
de Médecine de Montpellier , Médecin
à Bedarrieux .
Dans le troisième mémoire M. Millié .
Prieur de Ribauce , & Préfet du Collége
royal de Béfiers , s'attacha à prouver que
T'homme inutile dans un lieu n'eft pas feulement
toujours méprifable , mais qu'il eft
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
encore fouvent pernicieux à la fociété.
Le quatrième traitoit de la formation
de la pierre dans les reins & dans la veffie
& des moyens qu'il convient de mettre en
ufage pour s'en garantir , par M. Carabaffe ,
Docteur en l'Univerfité de médecine de
Montpellier.
Par le cinquième M. Guibal du Rivage ,
Avocat du Roi en la Cour Préfidiale de
Béfiers , fe propofa de prouver que l'homme,
dans quelqu'état qu'il fe trouve placé , eſt
foumis à la loi du travail.
Enfin le fixième mémoire contenoit des
réflexions de M. Audibert , Avocat au Parlement
, fur une ode de M. de la Mottė ,
intitulée fur le defir d'immortalifer fon
nom .
Nous joignons ici l'extrait détaché des
deux premiers mémoires , les autres font
réfervés pour le prochain Mercure.
PREMIER MÉMOIRE.
M. l'Abbé Roube a montré la foibleſſe ,
l'infuffifance & la mauvaiſe poéfie des
traductions des odes d'Horace en vers
françois. Il s'eft beaucoup étonné que
notre langue n'ait encore rien produit en
ce genre qui foit digne du poëte Romain.
La première ode fur- tout a été l'objet
de fes réflexions. Il a fait remarquer une
MARS 1768 . I'g'r
infinité de fautes dans les différentes traductions
qu'on a miſes au jour avec trop
de confiance. Celles de M. le Marquis de
la Fare , de M. de Brie , & même l'imitation
de Mlle Deshoulières , quoiqu'un
peu moins profaïque , laiffent beaucoup
à defirer. On y cherche inutilement le feu ,
l'expreffion , les images riantes & variées ,
les grâces faciles d'Horace. Tous les
traducteurs poëtes ont défiguré le fens
de l'auteur dans deux endroits effentiels.
Le vers , Merâquè fervidis evitatâ rotis
a été l'écueil où ils ont tous échoué. Ils
n'ont pas mieux rendu l'autre , necpartem
folido demere de die.
On n'a qu'à jetter les yeux fur un
ouvrage ' intitulé : traduction des oeuvres
d'Horace en vers françois ; avec des extraits
des auteurs qui ont travaillé ſur cette
matière , &c. Ce livre fut imprimé à Paris
en 1752. On verra fans peine combien
jufte eft la critique de notre Académicien .
Mais comme il eft fouvent inutile d'appercevoir
les défauts des autres fi on ne
marche le premier à la tête , pour tracer
la route qu'il faut tenir , il a cru devoir
effayer une traduction de cette même ode
en vers libres , qu'il a lue dans cette même
affemblée. Si nous n'y trouvons point toutes
les beautés de l'original , il a du moins
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
la gloire d'avoir furpaffé ceux qui l'ont
précédé. Heureux s'il pouvoit ranimer
l'émulation de nos poëtes modernes , &
réparer en quelque forte l'honneur de la
nation par des traductions plus lyriques !
Traduction de la première ode d'Horace en
vers libres.
MÉCÉNE iffu du fang des Rois ,
Qui faites mon bonheur , ma reffource & ma
gloire ;
Il en eft qui , jaloux de vivre dans l'hiſtoire ,
De la courfe olympique afpirent aux exploits :
Et , bravant leurs rivaux dans la noble carrière ,
Guident leurs courfiers orgueilleux
A travers les flots de pouffière
Qui laiffe entrevoir mille feu ,
Dont les chars embrafés éblouiffent les yeux ;
Mais , fi l'adreffe fingulière
De l'athlète victorieux
Le fauve du but périlleux ,
S'il revient le premier embraffer la barrière ;
Dans fon triomphe glorieux ,
Il fe place à côté des dieux.
Il en eft qui , dans les cabales ,
D'un peuple remuant achètent les faveurs.
Comment fe flattent- ils que des âmes vénales
Les verront conftamment au faî d es grandeurs
MARS 1768. 133
Ceux-ci , dans leurs defirs toujours , infatiables ,
Ofent même ambitionner
Le fruit des champs intariffables
Qu'en Lybie on peut moiffonner .
Ceux -là , fiers de leur appanage ,
Aiment mieux cultiver leur paifible héritage ,
Que d'affronter tous les dangers
De l'élément liquide agité par l'orage..
Du fuperbe Attalus les tréfors paffagers ,
Infpireroient-ils du courage
A celui qui craint le naufrage ?
Non , non , conftant fur le rivage ,
Il ne quittera point fes tranquilles foyers .
L'ambitieux marchand , en butte au vent d'Afrique,
Timide , tremblant , confterné ,
Regrette mille fois le deftin fortuné
Da cultivateur pacifique ;
Mais bientôt dans le port fan intrépidité
Renaît avec l'avidité :
ļ
Radoubant ſes vaiffeaux , fon ardeur importune
L'attache encor à la fortune ;
Il eſt bien moins épouvanté
De la colère de Neptune ,
Que des maux de la pauvreté.
Le bûveur , attiré par le vin de Maſſique ,
Sait fe ménager un loifir ,
Pour fe livrer au doux plaifir
De goûter chaque jour ce nectar fpécifique ,
134 MERCURE DE FRANCE.
Qui met en faite les foucis :
Tantôt , fous un feuillage où la fraîcheur entraîne ,
Tantôt , aux bords facrés d'une claire fontaine ,
Il fixe les jeux & les ris.
D'autres , indifférens au fon de nos mufettes ,
Ne fe plaifent qu'au bruit des clairons , des trompettes.
...
Le fpectacle affreux des hafards ,
Les lances & les étendards ,
Le tumulte des camps , dont les mères frémiffent,
Sont des objets qui réjouiffent
Ces courageux enfans de Mars .
Le chaffeur , oubliant fon époufe chérie ,
Malgré les noirs frimats , à travers les forêts ,
Pourfuit avec fes chiens une biche en furie ,
Qui vient de rompre les filets.
Pour moi , dans les tranfports de mon âme empreflée
,
Puiffai-je mériter le lierre précieux
T
Dont les dignes rivaux d'Alcée
Couronnent leur front radieux !
Si jamais Euterpe m'inſpire , ..
Si Polymnie approuve mes accords ....
Dans le plus fublime délire ,
Bravant les vulgaires efforts ,
Je chanterai des bois les ombres folitaires ,
Les danſes des Sylvains , & des Nymphes légères ,
MARS 1768 . 135
Qui favent borner leurs defirs
A goûter d'innocens plaifirs .
Plus heureux mille fois , fi vous daignez m'inscrire
Au rang des maîtres de la lyre !
Qui peut plaire à Mécéne eft- il audacieux
De porter fon front dans les cieux ?
SECOND MÉMOIRE.
Obfervations fur le tania ou vers folitaire ,
&plus particulièrementſur un tania percé
àjour; par M. MAZARS DE CAZELES ,
Docteur en l'Univerfité de Médecine de
Montpellier , de l'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres de Béfiers
Médecin à Bedarrieux .
S'il eft dans toutes les fciences des
découvertes qui paroiffent d'abord plus
curieufes qu'intéreffantes , mais dont le
temps pefe infenfiblement la valeur , &
détermine les rapports avec notre intérêt ,
il en eft d'autres qui , malgré leur ancienneté
& les dehors d'un mérite impofant ,
n'en ont pas plus tourné à l'accroiffement
de nos connoiffances , & laiffent un vuide
prodigieux entre l'objet de nos méditations
& les fruits que nous devrions en
retirer.
136 MERCURE DE FRANCE .
Qu'a fervi en effet aux Médecins qu'Hip
pocrate leur ait parlé du tania , que tant
d'auteurs aient travaillé à leur en tracer
des différentes espèces , à en marquer les
fymptômes , fi les fignes auxquels on peut
le reconnoître dans le malade n'en font
pas moins obfcurcis de doutes , & fi les
orages qu'il caufe n'en font pas aujourd'hui
plus aifément furmontés ?
Le premier que la pratique a fait rencontrer
fur mes pas confumoit , a la fourdine
, une femme feptuagénaire , épuiſée ,
d'un tempérament fec & bilieux.
Il avoit été accompagné , pendant trois
années , de coliques d'eftomac , de palpitations
de coeur , de pefanteurs après les
repas , de naufées qui revenoient par intervalles
, d'un amaigriffement qui augmentoit
de jour en jour , d'un pouls petit ,
irrégulier , prefque continuellement fiévreux
, & de conftipation .
Cet affemblage d'accidens , que je regardois
comme les marques d'une confomption
naiffante , produite par le vice du
fang épuifé de fon mucilage , la dépravation
des digeftions , & trop de fenfibilité
de la tunique nerveufe du ventricule
n'ayant rien moins que cédé à l'effet des
ftomachiques mariés avec les calmans , les
humectans , les adouciffans ; je me tourMARS
1768 . 137
nai & je me retournai pour voir mieux
diriger l'action de mes remèdes ; mais
toujours avec auffi peu d'avantage , jufqu'à
ce que ma malade fe plaignant de bouche
mauvaiſe , de pefanteur d'eftomac , de
naufées , de vomiffemens , je pris le parti
de remplir ces indications par le moyen
d'un minoratif aiguifé de quelques gouttes
de fyrop de Glaubert.
Ce remède eut un fuccès d'autant moins
attendu , que ne m'étant jamais douté de
la préfence du ver folitaire , il fut rejetté
par le bas après un vomiffement & quelques
déjections.
Quelle fut ma furprife ! mais celle des
parens , gens très -novices dans l'hiftoire
des maladies , fut bien d'un autre genre.
Leur malade pâle , froide , fembloit
mourir ; ils crurent qu'elle avoit rendu les
boyaux les femmes qui l'entouroient furent
du même avis. Dans l'inftant les cris
de la douleur percent dans tout le voifinage
, je n'étois pas préfent lors de l'événement
on fe hâre de m'en inftruire ;
je demande à voir le phénomène dont ils
font fi alariés , je reconnois le tania , je
l'annonce , & en même temps l'efpoir
d'une fanté plus ferme à l'avenir ; mais
l'illufion du préjugé étoit fi profonde ,
que mes affertions n'euffent pas fuffi
138 MERCURE DE FRANCE .
pour la diffiper , fi les forces , qu'une potion
cordiale ranima prefque dans l'inftant,
& fi le calme qui fuccéda peu à peu
l'expulfion de l'ennemi , n'avoient été d'une
éloquence victorieuſe pour l'indocile impéritie.
à
Ce ver , avant que je le viffe , avoit
été lacéré en plufieurs morceaux par les
curieux fcrutateurs des prétendus inteftins.
Il étoit plat , très- large , à longues articulations
, & fut eftimé avoir cinq pieds de
long je ne pus y reconnoître ni tête ni
queue , il étoit également large par- tout,
La malade fe trouva mieux de jour en
jour , & fans autre remède qu'une tifanne
faite avec la racine de fougère & l'écorce
de racine de murier , elle fe rétablit parfaitement
& mourut fix ou fept ans
après , fans qu'il lui fût arrivé depuis de
faire aucune espèce de ver.
,
Le fecond & le troisième , dont je crois
avoir triomphé , étoient logés chez une
malade âgée de foixante- neuf ans , d'une
conftitution fanguine , & dont les nerfs
font fi irritables , qu'ils s'ébranlent outre
mefure à la moindre impreffion.
Elle traînoit depuis plufieurs années une
dartre vive au vifage , & depuis environ
la même époque des coliques périodiques
irrégulières après les repas , tantôt inteſtiMARS
1768. 139
nales , & tantôt d'eftomac. Ces coliques
étoient précédées de naufées , de vomif
femens , & fuivies quelquefois de déjections
abondantes , & de beaucoup de flatuofités
; elles fe terminoient , pour l'ordinaire
, dans vingt- quatre heures , par une
grande explofion de vents par en haut ou
par en bas , & n'étoient regardées que
comme des indigeftions compliquées avec
un état vaporeux. Hors des accidens le ventre
étoit pareffeux , & ne donnoit que des
matières fèches.
En conféquence la malade paffa plufieurs
fois aux anti- ſpaſmodiques , & aux
laitages mariés avec les amers.
Elle tira toujours avantage de ces remèdes
, non que fes accidens fuffent détruits ,
mais ils revenoient moins fréquemment ,
leurs retours étoient moins violens , & la
dartre moins animée ; au point même que
ces alternatives de fanté & d'indifpofition
dont l'opiniâtre perfévérance avoit autant
découragé l'efprit de la malade qu'elle
déconcertoit le zèle du médecin , s'éclipfèrent
pendant pluſieurs mois.
Mais à peine avoit- on commencé de
s'en promettre des effets plus durables ,
qu'à la fuite d'une joie exceffive l'appécit
commença à fe rallentir , les jambes à vaciller
fous le poids du corps , & un fom140
MERCURE DE FRANCE .
meil prefque continuel & invincible a
s'emparer des fens , même au milieu des
cercles & des feftins.
A ces fymptômes fe joignit , bientôt
après, un vomiffement des plus violens ,
un dégoût prefque infurmontable pour le
bouillon à la viande , une déglutition fi
gênée , que la malade ne pouvoit avaler
que goutte à goutte ; l'épigaftre & les
hypocondres étoient gonflés : elle y fentoit
des douleurs fi vives qu'elle en pouffoit
les hauts cris ; le fommeil dont elle
étoit accablée antérieurement n'étoit plus
qu'un fommeil momentané prefque auffi
pénible que la veille , & dont elle ne goûtoit
les tardives douceurs que lorfqu'excédée
du travail du vemiffement , & épuifée
des fatigues de la douleur , elle fembloit
avoir porté l'excès de fes fouffrances
à ce période où l'on ne peut plus fouffrir.
Le pouls étoit tantôt fort tantôt foible ,
tantôt plein tantôt petit , mais toujours
inégal , & plus ou moins fréquent la
bouche étoit pâteufe & la langue fe couvroit
de limon . C'étoit le 16 du mois d'août
1766 .
Dans cet état on rifqua un purgatif le
17. II procura d'affez abondantes déjections
fans augmenter le vomiffement ,
mais il ne produifit aucun relâche dans
la véhémence des autres fymptômes.
MARS 1768 . 141
Le 18 & le 19 on fut plus timide , on
ne donna que des lavemens. La langue
étoit d'une féchereffe extrême. On eſſaya
la limonade , la malade en but d'abord
autant qu'il lui fut poffible ; mais foit
qu'elle ne pût avaler qu'avec beaucoup de
peine , foit que fon eftomach femblât répugner
à cette liqueur , foit que le vomiffement
n'en fût pas moins fréquent , elle
la prit bientôt en horreur ; le bouillon à
la viande n'étoit pas moins infupportable ,
on y fubftitua le bouillon de pain.
Le 20 les douleurs & le vomiſſement
continuant toujours avec la même fougue ,
la déglution étant très - difficile , fuivie
d'une éruption laborieufe de flatuoſités ,
la langue aride , le pouls toujours irrégulier
, & les extrêmités inférieures froides
je fus mandé. Après avoir reconnu un
état de fpafme & d'érétifme prefque général
, & des marques d'une faburre acide
ftimulante dans les premières voies , à
laquelle j'avois pourtant bien de la peine
a imputer tous les accidens dont j'étois
témoin , il me vint quelques foupçons
obfcurs de la préfence du ver folitaire ;
ma malade antérieure fe préfentoit fouvent
à moi. Cependant fans trop m'arrêter
à cette idée , que je ne pouvois affeoir
que fur des conjectures fort hazardées , jø
142 MERCURE DE FRANCE.
me décidai pour un minoratif , auquel
j'affociai l'eau de menthe & celle de fleurs
d'orange , crainte qu'il ne fût à l'inſtant
rejetté par le vomiffement.
Ce remède , qui ne peut être avalé qu'en
détail , produifit un effet d'autant plus
heureux , qu'outre les évacuations fætides
qu'il détermina par en bas , le pouls fut
plus uniforme , le vomiffement fufpendu ,
les douleurs émouffées , les gonflemens
diminués , la langue moins fèche , & la
déglutition moins gênée ; enforte que pendant
l'action du purgatif la malade fut en
état d'avaler plufieurs verres d'une tiſanne
faiteavec le poulet & les feuilles de menthe.
Ce mieux ne fut pas durable à tous
égards ; le foir même , vers les neuf heures,
le vomiffement revint avec tant d'impétuofité
, que la malade , affife fur fon lit,
en jettoit la matière à plein canal , & à
deux pieds de diftance : c'étoit une eau
verdâtre , chargée de filamens glaireux ,
acide & amère tout à la fois , & dans
laquelle on vit nager un gros ver ftrongle
; cependant les autres fymptômes
étoient beaucoup moins aigus que de coutume
; le pouls étoit meilleur & les extrê
mités inférieures avoient repris un peu
de chaleur.
L'eau de poulet à la menthe fut contiMARS
1768 . 143
nuée , je fis prendre du bouillon à la
viande , & le vomiſement ne revint qu'à
minuit & à fix heures du matin . Le reſte
de la journée 21 je fis boire fouvent & à
petits coups d'eau de poulet : je donnai
du diafcordium , mais cela n'empêcha pas
que la malade ne vomît prefque d'heure
en heure ; il eft vrai que c'étoit fans peine
& fans fatigue , & qu'elle ne vomifſoit
chaque fois qu'une ou deux bouchées
d'une eau qui n'avoit d'autre goût que
celui de la menthe , ou qui étoit infipide ,
& qu'elle recevoit dans un linge fans fe
remuer.
Le même jour elle rendit un fecond
ver ftrongle par le moyen d'un lavement.
Vers le foir la malade , impatientée de
voir que rien ne ralentitfoit le vomiffement
, & , qu'au contraire , tout ce qu'on
lui donnoit fembloit l'exciter , ne voulut
plus d'eau de poulet : le bouillon même
n'étoit pris que de loin en loin & à cuillerées
; cependant comme la féchereſſe de
la bouche & la foif étoient extrêmes , elle
promenoit fouvent de l'eau fraîche dans la
bouche avec foulagement.
Vers les neuf heures elle vomit à plein
canal , comme elle avoit fait la veille ,
avec la même abondance & la même impétuofité.
Au lieu du calme qui fuccédoit ,
144 MERCURE DE FRANCE.
1
aux grands vomiffemens , elle fut travaillée
l'inftant d'après , & pendant prefque
toute la nuit , d'un mal - être inexprimable :
elle demandoit à chaque inftant de changer
de fituation ; elle ne pouvoit refter
nulle part ; elle eut par intervalles le hocquet
& des naufées , mais elle ne vomit
point. Les forces étoient entièrement abattues
, le pouls miférable , & quoique la
foif fût des plus preffantes , non-feulement
elle refufoit de boire , mais elle ne fe
fentoit pas même le courage de fe laver la
bouche avec de l'eau fraîche comme elle
l'avoit fait antérieurement. Tout ce qu'on
put obtenir fut de prendre quelque cuilÎerée
de bouillon & un peu de diafcordiuní.
Malgré une nuit d'un auffi trifte préfage
la malade parut beaucoup moins mal
le 22 au matin ; fon pouls fut aſſez bon ,
les douleurs plus obfcures , les gonflemens
moins confidérables , enforte que je ne
vis rien de plus preffé que de profiter de
ce moment pour évacuer la matière âcre
& vermineufe , qui étoit le feul agent ,
véritablement connu , que je puffe accufer
de l'irritation des nerfs , & fur- tout
de ceux de l'eftomac , ( les invifquans , les
huileux , les amers & autres vermifuges
de ce dernier genre , que je ne pouvois
donner qu'affociés aux calmans , à caufe de
la
MARS 1768 . 145
la rigidité des fibres , me paroiffant plus
propres , en émouffant l'activité de cette
matière , à l'éternifer dans fon foyer , qu'à
remplir l'objet curatif que je me propofois.
) En conféquence la malade fut purgée
avec la décoction de feuilles de menthe
& de fleurs de pêcher , la caffe , la manne
& l'eau de fleurs d'orange .
A la première déjection la garde , étonnée
, me fit voir , dans le baffin , une
efpèce de corps graiffeux en forme de
peloton ; je le fis laver , & je me hâtai
de le dévider : c'étoit deux portions de
ver folitaire plattes , blanches , d'une contexture
fi délicate , qu'en les élevant , elles
étoient prêtes à fe déchirer par leur propre
poids ; elles avoient autour de quatre ou
cinq lignes de largeur à l'une de leurs
extrêmités , tandis que l'extrêmité oppoſée
devenoit fucceffivement plus étroite , enforte
que vers les dernières articulations
elle avoit à peine deux lignes.
L'une de ces portions étoit à petites
articulations , marquées par des lignes
tranfverfales , profondes , à de très -petites
diſtances les unes des autres , reffemblant
en quelque forte à un ruban de velours
canelé ; l'autre étoit à grandes articulations
, & repréſentoit une fuite de graines
G
146 MERCURE DE FRANCE.
de melon , mouffées à leurs extrêmités , &
unies comme par juxta-pofition.
Le corps des articulations de cette nouvelle
eſpèce de tania étoit marqué de plufieurs
lignes tranfverfales fuperficielles , en
manière de rides , & étoit percé d'un feul
trou oblong , plus ou moins grand , fuivant
la grandeur des articulations. Parmi
ces trous les uns étoient fans dentelure
intérieurement , & les autres inégalement
découpés.
Du côté marginal externe de chacune
de ces pièces , qui avoient cinq ou fix
pans de longueur , s'élevoient par intervalles
irréguliers , de petites éminences
appellées mamelons par M. Andry , & que
le célèbre M. Kanignous repréfente comme
autant de bouches , au moyen defquelles
chaque articulation de l'animal peut pourvoir
à fa fubſtance particulière.
Dès le moment que ces portions de
tania furent expulfées , le pouls fut trèsbon
, l'eftomac libre , les naufées , les douleurs
, les gonflemens difparurent , la médecine
opéra fans fatigue , & la malade
fe trouva infiniment mieux ; elle prit fans
peine du bouillon à la viande & de la
tifanne faite avec l'écorce de racine de
mûrier & celle de fougère que je prefcrivis
dans l'inftant ; en un mot notre tranMARS
1768. 147
quillité auroit été fans nuages , s'il ne fe
fût déclaré le foir une douleur fi vive à
la partie latérale droite de la poitrine &
du col , que la malade ne pouvoit fe remuer
fans pouffer les cris les plus perçans.
Un autre accident , qui ébranla notre
fûreté , fut le vomiffement périodique dès
neuf heures du foir , duquel nous nous
flattions d'être venus entièrement à bout ,
& qui revint , quoique les différentes
boiffons que j'avois fait prendre pendant
le jour euffent très - bien paffé , & qu'il ne
parût pas que l'eftomac en eût reffenti la
moindre gêne.
Ce vomiffement ne fut guère moins
violent que les autres ; cependant ni l'un
ni l'autre de ces accidens n'eut de fuites
fâcheufes la malade paffa une bonne
nuit ; la journée du lendemain 23 fut
encore meilleure & fans vomiffement
la nuit d'après elle l'employa prefque entièrement
à dormir : le furlendemain 24 elle
fut au mieux quoique je l'euffe repurgée ;
& le jour fuivant 25 elle mangea une
petite foupe avec autant de plaifir que de
fuccès.
Je partis le jour même & je me contentai
de lui preferire un régime convenable
, & , pour tout remède , la tifanne
de racine de fougère & de mûrier.
G ij
146 MERCURE DE FRANCE.
de melon , mouſſées à leurs extrêmités , &
unies comme par juxta-pofition.
Le
corps des
articulations
de cette
nouvelle
eſpèce
de tania
étoit
marqué
de plufieurs
lignes
tranfverfales
fuperficielles
, en
manière
de rides
, & étoit
percé
d'un
feul
trou
oblong
, plus
ou moins
grand
, fuivant
la grandeur
des
articulations
. Parmi
ces trous
les uns
étoient
fans
dentelure
intérieurement
, & les
autres
inégalement
découpés
.
Du côté marginal externe de chacune
de ces pièces , qui avoient cinq ou fix
pans de longueur , s'élevoient par intervalles
irréguliers , de petites éminences
appellées mamelons par M. Andry , & que
le célèbre M. Kanignous repréfente comme
autant de bouches , au moyen defquelles
chaque articulation de l'animal peut pourvoir
à fa fubftance particulière
.
Dès le moment que ces portions de
tania furent expulfées , le pouls fut trèsbon
, l'eftomac libre , les naufées , les douleurs
, les gonflemens difparurent , la médecine
opéra fans fatigue , & la malade
fe trouva infiniment mieux ; elle prit fans
peine du bouillon à la viande & de la
tifanne faite avec l'écorce de racine de
mûrier & celle de fougère que je prefcrivis
dans l'inftant ; en un mot notre tranMARS
1768 . 147
quillité auroit été fans nuages , s'il ne fe
fût déclaré le foir une douleur fi vive à
la partie latérale droite de la poitrine &
du col , que la malade ne pouvoit ſe remuer
fans pouffer les cris les plus perçans.
Un autre accident , qui ébranla notre
fûreté , fut le vomiffement périodique dès
neuf heures du foir , duquel nous nous
flattions d'être venus entièrement à bout ,
& qui revint , quoique les différentes
boiffons que j'avois fait prendre pendant
le jour euffent très - bien paffé , & qu'il ne
parût pas que l'eſtomac en eût reffenti la
moindre gêne.
Ce vomiffement ne fut guère moins
violent que les autres ; cependant ni l'un
ni l'autre de ces accidens n'eut de fuites
fâcheufes la malade paffa une bonne
nuit ; la journée du lendemain 23 fut
encore meilleure & fans vomiffement ;
la nuit d'après elle l'employa prefque entiè
rement à dormir : le furlendemain 24 elle
fut au mieux quoique je l'euffe repurgée ;
& le jour fuivant 25 elle mangea une
petite foupe avec autant de plaifir que de
fuccès.
Je partis le jour même & je me contentai
de lui preferire un régime convenable
, & , pour tout remède , la tifanne
de racine de fougère & de mûrier.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
On m'écrivit le 30 qu'elle avoit rendu
plufieurs portions de ver plat , que la garde
qui ne croyoit pas qu'il fût important d'en
avertir les avoit jettées , fans avoir examiné
fi c'étoit de portions du ver à grandes
articulations , & percé à jour , ou de
l'autre qu'au furplus , les forces & la fanté
revenoient à pas de géant.
Au bout de quelque temps , la tifanne
ne paroiffant produire d'autre effet que
celui d'enchaîner la fureur de nos hôtes
fans les chaffer ; je fus prefque tenté de
faire un effai du fameux fpécifique de M.
Andry, ou de la poudre helvétique qué
MM. Herrenfchwant , Tronchin & Hovius
ont employée avec tant de fuccès : mais
comme tout ce qui porte le nom d'arcane ,
ne peut obtenir du Médecin dogmatique
qu'une confiance douteufe , quelque vénération
qu'on ait , d'ailleurs , pour les
grands hommes qui l'ont préconifé ; je me
déterminai , après avoir promené fuccef→
fivement mes regards fur le mercure , le
cuivre , les préparations de Mars & de Jupiter
, & pour l'huile de noix & le vin
d'Alicante. Ce remède me parut des plus
fagement imaginés , & des plus appropriés
à ce qui avoit précédé , & à l'état actuel de
la malade,
En conféquence , je lui en fis ufer pen,
MARS 1768 . 149
dant quinze jours , à la dofe de trois onces
pour le vin , & de quatre onces pour
l'huile. Les trois premières prifes déterminerent
des évacuations très-copieufes par
le bas ; les fuivantes ne produifirent que
deux ou trois déjections dans la journée.
Le fecond jour , la malade rendit environ
une aulne & demie du ver à petites
articulations : mais comme il n'avoit rien
paru du ver percé à jour , je revins , après
quelques jours de repos , au même remède,
qui , malgré les abondantes évacuations
qu'il détermina de nouveau par le bas , ne
fut fuivi d'aucune expulfion de vers ce
qui joint à la bonne fanté dont jouit la
malade , me fait préfumer qu'il ne refte
plus rien de ces cruels ennemis ; que leur
tête , ou telle autre partie réproductive de
leur corps , eft tombée en fonte , & a été
évacuée fous la forme de glaires qu'on obfervoit
dans le batfin , lors de l'effet du
remède .
Quoi qu'il en foit, rien n'empêche qu'on
ne fe tienne fur fes gardes , & que , à la
moindre alerte qui pourroit faire craindre
la réfurrection de ces terribles infectes , on
ne fe hâte de les attaquer de nouveau .
Il réfulte de ces obfervations , qu'outre
les différentes espèces de ver folitaire dont
parlent les auteurs , il manquoit à l'hiſ-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
toire naturelle de ce reptile celle du tania
percé à jour , dont M. Andry dans le cours
d'une longue pratique , que la célébrité de.
fon remède avoit rendu fertile en découvertes
, n'a vu qu'une très - petite portion
ce qui faifoit préfumer que c'étoit plutôt
un jeu de la nature , ou le produit de quelque
maladie , qu'une marque diftinctive
de l'animal.
Il en résulte en ſecond lieu , que malgré
tout ce qu'on lit du fort de certains malades
, dont les uns , fans aucun médicament ,
& fans autre régime qu'une intempérance
habituelle , fe font vus délivrés de ce reptile
dangereux par des effors de la nature ,
dans des temps où ils ne foupçonnoient pas
même d'être malades , & dont les autres
fe font , pour ainfi dire , familiarifés avec
cet ennemi domeftique, ont paffé les quatrevingt
ans fans en avoir effuyé la moindre
hoftilité , quoiqu'ils en rendiffent de temps
en temps des portions affez confidérables ;
il n'eſt pas moins vrai , que fi le tania
n'eft pas toujours redoutable , il eft nombre
de cas où fes fureurs fe jouent de nos efforts,
où il trompe le génie du Médecin , & précipite
le malade dans les plus grands dangers
.
Il en résulte enfin ' , que le tania percé à
jour , tient plutôt du folitaire à grandes arMARS
1768. 151
ticulations , que de l'autre ; qu'il ne paroît
pas que l'huile de noix , fi elle ne l'a réduit
en liquéfaction , ait rien opéré fur lui , que
de l'empêcher de nuire. Que les vers cucurbitains
, qui font regardés avec fondement ,
comme une marque certaine de la préſence
du tania , font un fymptôme qui manque
quelquefois , de même que les déjections
molles , battues & fouettées , que quelques
auteurs ont rangées affez gratuitement , ce
me ſemble , dans la même claffe , puiſque
dans l'un & l'autre cas dont il eft ici queftion
, on ne rendoit , pour l'ordinaire ,
que des matières fèches , pelotonnées , en
un mot , des véritables fybala.
Les pefanteurs après les repas où l'on
n'a rien mangé à quoi on peut raiſonnablement
les imputer ; les coliques irrégulières
, les naufées , les vomiffemens fpontanés
, l'irrégularité du pouls , au défaut
des fymptômes pris de la préfence des
cucurbitains , n'en feroient - ils pas les
fignes les moins douteux , fur- tout s'ils
perfévéroient après un ufage méthodique
de remèdes rationels employés pour les
combattre ? Mais qu'ils font loin de ces
phares radieux , fur la foi deſquels on ne
craint point de s'égarer !
S'il eft vrai que chaque caufe ait dans
tous les cas des effets qui lui foient propres ,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
& qui ne puiffent pas être le produit de
toute autre caufe , le tania doit avoir néceffairement
fes marques évidentes & caractériſtiques
; quelle que foit leur divergeance
& l'obfcurité des ombres qui nous
les cachent , le poids de leur émerfion fera
toujours apperçu dans la fphère de nos
recherches , mais ce n'eft qu'au miroir
ardent d'un obfervateur induftrieux &
éclairé d'en raffembler les émanations , de
les peindre , de les produire .
Que le théoricien , entraîné par l'effort
d'une imagination vive & fertile , perce ,
plonge , vole dans la nuit qui nous dérobe
l'origine , le fexe , la propagation , la vie ,
la ſtructure du ver folitaire , & qu'affranchi
de toute entrave , il élève fyftême fur
fyftême pour débrouiller ce cahos , & la
reproduction des parties de cet autre polipe ;
la médecine - pratique applaudiffant aux
efforts de fon avide curiofité , s'enrichira
de fes découvertes lorfqu'elles feront conftatées
, & n'aura prefque jamais rien à
craindre de fes écarts. Mais lorfqu'il voudra
l'aider à marcher dans la route de fes
myſtères , s'il ne circonfcrit avec elle l'activité
de fon génie au cercle des obfervations
, fes idées , quelque fublimes , quelque
lumineufes qu'elles paroiffent , au lieu
d'éclaircir , ne ferviront qu'à éblouir , &
MARS 1768. 153
l'art féduit par le preftige , n'ira jamais
pas de l'incertitude . qu'à tâtons fur les
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
REMÉDE POUR LA GRIPPE.
LE bien de l'humanité , Monſieur , &
le défintéreffement de mon coeur m'ordonnent
d'avoir l'honneur de vous dire , que
s'il étoit vrai que M. T.... eût promis
cinquante louis à quiconque n'auroit pas
eu la grippe cet hiver , ni moi ni les
miens n'ont nulle prétention à cet acte de
générofité. Pour ne parler que de la mienne,
elle me prit le to du mois dernier. Le 14
la toux ayant confidérablement augmenté ,
j'eus recours à la diette , à la tifanne &
au fyrop de guimauve , tant pour adoucir
la toux que pour me préparer à la médecine.
Mais , malgré ces
ces précautions , la
toux augmenta au point de ne me point
permettre de fermer les yeux , car les
quintes fe fuccédoient de minute en minute.
Enfin la nuit du 19 au 20 , le friffon
me prit & augmenta les quintes au point
de m'ôter totalement la refpiration . Voyant
que je ne pouvois avoir de fecours parce
qu'il étoit une heure du matin , je dis à
mon époufe de me donner au hafard de
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus -je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inftant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures.
vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède ,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait uſage , la médecine a fait le refte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeſtions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs &
-
peut -être
trop
tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768 . 155
quatés
de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits. Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut- être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa
lité étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine.
Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre .
J'ai l'honneur , &c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture
& approuvé de celle des Sciences.
A Paris , ce 14 février 1768.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus- je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inſtant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures
Vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le refte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeſtions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM . des Facul→
MARS 1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits . Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut-être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence . Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'aſſure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine
. Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre.
J'ai l'honneur , & c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences ,
A Paris , ce 14 février 1768.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus-je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noiſette que les quintes cefsèrent . Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inftant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures.
Vingt minutes . Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inftant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le reſte. Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeftions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits . Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut-être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine
. Mais , dans l'incertitude où je fuis ,
j'offre , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non à d'autre .
J'ai l'honneur , &c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences ,
A Paris , ce 14 février 1768 .
154 MERCURE DE FRANCE .
l'extrait de geniévre ; à & peine en eus - je
mis dans ma bouche de la groffeur d'une
noifette que les quintes cefsèrent. Comme
mon fils touffoit dans ce moment de toutes
fes forces , je lui en envoyai & il lui fit le
même effet , car il s'endormit un inſtant
après , & ne s'éveilla qu'à huit heures
vingt minutes. Il me donna auffi le même
foulagement , car je dormis depuis une
heure trois quarts jufqu'à cinq que les
quintes recommencèrent , mais avec moins
de violence : j'eus recours au même remède,
qui me procura encore trois heures de
repos. Depuis cet inſtant je n'en ai point
fait ufage , la médecine a fait le refte . Je
dois vous dire , Monfieur , qu'en demandant
cet extrait de geniévre , je n'avois
nulle certitude du foulagement qu'il m'a
donné , puifque je n'avois jamais ouï dire
qu'il fût bon pour les rhumes , mais feulement
pour les maux d'eftomac & indigeftions
, maladies que je ne connois pas
encore , par conféquent je n'en avois jamais
fait ufage.
En parlant de fes effets , je n'ai pas voulu
en dire le nom , crainte que la cupidité ne
multipliât le nombre des charlatans , déja
trop communs & peut - être trop tolérés
dans beaucoup de profeffions : j'ai cru
devoir le rendre public par la voie de
votre Mercure , afin que MM. des FaculMARS
1768. 155
tés de Médecine , auxquels il appartient
feuls de connoître au vrai les remédes
qui conviennent pour guérir les maladies ,
jugent des caufes de celui dont je parle ,
par le foulagement qu'il a procuré à mon
fils & à moi , & pour que les habitans des
campagnes , comme plus éloignés des fecours
, en foient également inftruits. Cet
extrait de geniévre m'a été donné ou plutôt
m'a été vendu par un homme qui prévoyoit
peut - être ne pouvoir me payer 42 liv.
lequel s'eft dit être de Florence. Si fa qualité
étoit fupérieure à d'autres , je crois
qu'elle ne peut provenir que de fon fruit
ou de fa compofition ; dans ce cas , il ne
me l'auroit pas vendu cher , quoiqu'il ne
m'en aie donné que quatre onces , en
confidérant qu'on peut multiplier à l'infini
le peu qui m'en refte , fi toute fois il
eft fupérieur à d'autre , ce que je n'affure
pas , puifque je fuis très- ignorant en médecine.
Mais , dans l'incertitude où je fuis
j'offre , pour , pour le bien de l'humanité , de
donner la moitié de cet extrait de geniévre
à tel docteur de la faculté de médecine
à qui elle pourra faire plaifir pour en
connoître la compofition , & non àd'autre.
J'ai l'honneur , & c.
COULON , de l'Académie d'Ecriture ,
& approuvé de celle des Sciences.
A Paris , ce 14 février 1768 .
156 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
SCULPTURE.
DESCRIPTION pittorefque du Monument
érigé en l'honneur du Cardinal DE
FLEURY : ouvrage de M. le Moyne ,
Sculpteur de SA MAJESTÉ , & Recteur
en fon Académie Royale de Peinture &
Sculpture ( 1 ) .
O UI , mon cher Prieur , le voile qui ,
depuis près de deux luftres , cachoit le maufolée
du Cardinal de Fleury , eft levé , &
cette production de la fculpture eſt enfin
expofée au public . Vous m'en demandez
une analyfe pittorefque : j'obéis avec d'autant
plus de confiance que , vous connoif-
( 1 ) Ce monument eft dans l'églife royale &
paroiffiale de Saint Louis du Louvre , rue Saint-
Thomas. La deſcription en eft adrefiée à M.
l'Abbé *** Prieur de ** , actuellement dans fes
terres,
? ,
MARS 1768. 157
fant ami des arts , j'en parlerai hardiment
le langage.
Dans l'ouverture d'une arcade immenſe,
où divers arrière - corps dégradés en perfpective
préfentent un enfoncement confidérable
, s'élève le mauſolée du Cardinal
de Fleury. Toutes les figures y font de
ronde-boffe , & d'une proportion convenable
au local. Le Prélat y paroît étendu
fur un tombeau : prêt à rendre les derniers
foupirs entre les bras de la Religion , il
reçoit avec humilité les motifs confolans
qu'elle lui propofe , en dépofant dans fes
mains le figne du falut , & en le confirmant
dans l'efpoir de l'immortalité que
fes vertus lui ont méritée . Non loin
eft l'Espérance , elle dirige fon geſte
& fes regards vers le féjour de l'éternité
promife aux juftes. On voit fur un plan
avancé la France faifie de douleur en
confidérant la perte d'un miniftre qui lui
fut auffi chèr , qu'elle lui fut chère ellemême
; on diroit qu'elle s'éloigne du tombeau
pour fe dérober aux horreurs de la
catastrophe. Les fymboles des diftinctions
dont le Cardinal étoit décoré font au pied
du tombeau avec le cartel de fes armes.
Dans le fond s'élève une pyramide furmontée
d'une urne fépulcrale qu'accompagnent
des feſtons de ciprès ; on y lit un
158 MERCURE DE FRANCE .
paffage tiré de Job , qui a le plus grand rapport
avec les difpofitions du Prélat :
Repofita eft hæc fpes mea in finu meo ( 2 )
Job. ch . xix , verf. xxvII.
Telle est l'idée générale que le monument
préfente au premier afpect. Entrons
dans quelques détails .
A une reffemblance parfaite , le cifeau
de M. le Moyne a réuni les rares qualités de
l'âme du Prélat, & l'expreffion touchante de
fon corps défaillant . D'une part on entrevoit
fur fon front majeftueux la fageffe , la modération
, la prudence , qui , fous fon miniſtère
, ont fait le bonheur & la gloire de
l'état ; de l'autre part , la nature exténuée
préfente les foibleffes de l'agonie , à travers
une férénité que les approches de la
mort même ne fauroient troubler. Le corps
du Cardinal eft prefque fans mouvement ,
mais fon ame eft encore émue par la vivacité
de fa confiance que foutient , qu'encourage
la Religion . Cette vertu , la baſe
de toutes celles qu'il a poffédées , lui indique
le fymbole de l'Immortalité ; elle porte
fur lui des regards de fatisfaction , qui
défignent fa tranquillité fur le deftin du
(2 ) Je porte ce defir & cette efpérance dans
mon coeur.
MARS 1768 . 159
Prélat expirant ; néanmoins fon attitude
affectueufement animée rend compte de
tous fes regrets.
La véhémence du defir eft retracée fur
la phifionomie & dans le maintien de l'ESpérance.
Son attribut diftinctif, l'ancre , eft
à fes côtés. Par fes mains & fes yeux élevés
au ciel , elle peint la ferme affurance avec
laquelle le miniftre pieux attend du fouverain
Rémunérateur la récompenfe promife
à ceux qui fe confient en lui .
On voit la France caractérisée par l'écuf
fon de fes armes , par la nobleffe de fon
attitude , & par les impreffions de fa jufte
douleur , exprimer par fes larmes l'amertume
de fon état. Cette allégorie ingénieufe
fait allufion à la tendre & généreufe fenfibilité
du Roi , qui , ne bornant pas fes attentions
à vifiter plufieurs fois le Cardinal
de Fleury dans fa dernière maladie , a
non - feulement donné des pleurs fincères
à fa mort , mais encore a témoigné fon
eftime pour ce bon citoyen , en difant
qu'il vouloit lui ériger un monument éternel
defa reconnoiffance . Plongée dans la conſternation
, la France déplore la perte du
Prélat , & femble l'abandonner à la Religion
qui va le conduire au féjour de l'éternelle
félicité . Tous les honneurs dontil a
été décoré pendant fa vie difparoiffent à la
160 MERCURE DE FRANCE.
vue du bonheur qu'il attend ; ceux qui
appartiennent à l'Eccléfiaftique , au Prélat ,
grouppés du côté de la Religion , ceux qui
font analogues au Citoyen , au Miniftre ,
du côté de la France , font négligemment
jettés fur les marches du tombeau comme
diftinctions fuperflues , qui ne fervent à
l'article de la mort qu'autant que pendant
la vie on en a fait un ufage relatif au
falut.
on
Si , de l'examen des traits d'efprit & de
fentiment répandus dans ce maufolée ,
paffe aux recherches phyfiques de l'art ,
l'oeil connoiffeur eft agréablement féduit
par la richeffe du fpectacle , par l'intérêt
de la compofition , par la facilité de la
manoeuvre , & par l'heureufe affociation
des bronzes , des marbres divers.
On ne doit point regarder cet ouvrage
comme un fimple bas- relief de ronde- boffe
à plufieurs plans , il eft permis de l'envifager
comme un très-grand tableau ; la magnificence
, la régularité du fpectacle ont
exigé que les proportions des figures fuffent
en harmonie avec l'immenfité de la toile
& de la bordure. Une arcade d'environ
trente - cinq pieds de hauteur auroit été en
diffonance avec des perfonnages qui n'auroient
eu que les proportions ordinaires
de la nature. Paris , Rome , mille producMARS
1768.. 161
tions des arts de peindre & de fculpter ,
nous perfuadent que les figures , quoique
placées à la portée de l'oeil , doivent être
analogues à la grandeur de l'efpace qui les
contient , & non à celle du fpectateur qui
les regarde. Que l'on compare les arrièrecorps
, la pyramide , le tombeau & les
perfonnages entre eux , on trouvera que la
jufteffe des rapports de tous ces objets ,
avec la grandeur de l'arcade qui les contient
, eft fi parfaite , qu'on n'auroit pu en
diminuer les proportions fans nuire effentiellement
à l'harmonie du tout enfemble.
L'Annonciation , qui eft fculptée en face ,
quoique renfermée dans une arcade pareille
à celle du maufolée , préfente un tableau
bien moins confidérable ; le couronnement
qui le termine dans fa partie fupérieure
, l'autel avec le panneau qui va jufqu'à
l'endroit où commence le bas relief, le réduifent
à la hauteur tout au plus de quinze
pieds , grandeur relative aux tableaux de
l'églife , où les proportions ordinaires du
naturel font parfaitement convenables .
L'intérêt qui règne dans la compofition
de l'ouvrage eft frappant par la variété ,
par l'énergie des expreffions , & par le jeu
des acceffoires ; l'attitude pathétique &
tranquille du Cardinal , couché fur un lit
funéraire , le mouvement fimple & affec162
MERCURE DE FRANCE.
tueux de la Religion placée debout , le zèle
animé de l'Espérance agenouillée , l'agitation
douloureufe de la France , prête à
defcendre les marches du tombeau , affectent
d'une manière également vive l'efprit ,
les fens , l'âme du fpectateur. Il eft auffi
fort fenfible aux accidens pittorefques d'agencement
& de lumières qu'offrent & la
riche fymarre du Prélat mife en contrafte
avec les drapperies fimples de la Religion
& les ajuſtemens communs de l'Espérance ,
préfentés en oppofition avec les tuniques
& l'efpèce de clamide foyeufe dont la
France eft parée.
En confidérant la facilité du méchanifme
, pratiquée dans ce monument , on voit
avec fatisfaction qu'un cifeau favamment
négligé , fier , moelleux à propos , & toujours
hardi , transforme le marbre tantôt
en chairs , tantôt en étoffes , prête aux unes
l'efprit , la vie ; aux autres la foupleffe , le
mouvement ; & tantôt ramenant ce même
marbre à fon effence primitive , lui rend
fa confiftance, fa folidité , pour l'employer
à faire valoir fes diverfes métamorphofes.
Ainfi l'architecture , les décorations acceffoires
fervent de foutien , de champ , de
liaifon aux figures ; le tombeau où repofe
le Cardinal anime en quelque forte fon
inaction , les plis de fon vêtement : on diroit
que l'immobilité de la maſſe muette
MARS 1768 . 163
ajoute à l'attendriffement de la Religion &
à la fenfibilité de la France ; c'eſt au milieu
de ce farcophage qu'eft infcrite en lettres
d'or l'épitaphe du Prélat :
HIC JA CET ,
1
ANDREAS-HERCULES DE FLEURY , S. R. E.
Cardinalis ,
Antiquus Foro Julienfis Epifcopus ,
LUDOVICI XV , Praceptor , Magnus Regine
Eléemofynarius ,
Regni Adminifter ,
Sorbona Provifor , Regia Navarra Supérior ;
Unus ex LX Academia Gallica Viris ;
Natus die XXIIjunii MDCLIII, obiit die XXIX
jan. MDCCXLIII.
De patria bene merito Rex memor poni juffit.
Traduction .
ICI REPOSE
ANDRE HERCULE DE FLEURY , Cardinal de la S. E.R,
Ancien Evêque de Fréjus ,
*
Précepteur de Louis XV, Grand Aumônir de la
Reine ,
Miniftre d'Etat ,
Provifeur de Sorbonne , Supérieur de Navarre ,
L'un des Quarante de l'Académie Françoiſe ,
Né le XXII juin MDCLIII , décédé le XXIX
janv. MDCCXLIII .
Le Roi a fait élever ce monument par reconnoif
fance des fervices rendus à l'Etat.
164 MERCURE DE FRANCE.
La naïve fublimité du ftyle lapidaire
annonce d'une manière noble , fimple &
vraie le caractère du grand homme , dont
les lettres & les arts éternifent ici le nom.
Ce qui prête encore à fon maufolée un
air intéreffant & diftingué , c'eft l'affocia
tion des marbres divers & des bronzes , que
l'artiſte y a fagement ménagés . Cet affortiment
contribue au charme des yeux , &
à l'effet général par des paffages doux , par
des contraites fympathiques de tons & de
clair- obfcur qui , fans altérer les grandes
parties , enchaînent tous les objets dans
leur plan. On remarque que toutes les figures
, quoique fculptées en marbre blanc ,
ont entre elles diverfes nuances que le hafard
& le temps leur ont prêtées . Peut- être
le Sulpteur a - t- il joint à ces avantages fortuits
les reffources de l'industrie. Louons
fon ftratagême , puifqu'il l'a employé à
conduire adroitement la p.incipale lumière
, & à placer l'éclat le plus vif fur le
héros du fujet & dans le centre de l'ouvrage.
Plus on le voit , plus on le confidère , &
plus on fe perfuade que l'auteur a tout mis
en ufage pour en porter le fuccès à la perfection
poffible. Sa vénération pour la mémoire
du Cardinal de Fleury , fa reconnoiffance
, fon refpect pour la famille , l'aMARS
1767. 169
mour de fes devoirs & de fa propre gloire
lui ont fait furmonter avec courage tous
les obftacles de l'art , ceux du temps & des
circonftances ; aufli peut- on dire en faveur
de la vérité, que M. le Moyne , connu depuis
long- temps par le tombeau de Mignard,
par la figure équestre de Bordeaux , par le
monument de Rennes , par fon bas - relief
de l'Annonciation , & c . s'eft furpaffé luimême
dans le maufolée du Cardinal de
Fleury.Tel eft , mon cher Abbé , le réſultar
des impreffions qu'a produites fur moi
l'examen de cet ouvrage ; j'aurai pleinement
fatisfait à mes fentimens pour l'Artifte
, & à mon amitié pour vous , fi par
cette analyfe fuccincte , vous donnant une
jufte idée de fon génie & de fon coeur , je
lui mérite de nouveaux droits à votre
eftime , je vous rappelle au goût des arts ,
& balance quelques inftans l'ennui de votre
folitude .
DANDRÉ BARDON,
A Paris , 12 fev. 1768 .
166 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
N trouve chez le fieur Bligny , Lancier
du Roi , aux Tuilleries , cour du
manège , un nouveau portrait de M. le
Préfident Hénault , deffiné & gravé par
M. C. A. Littret , & dont l'exécution ,
foit pour la fineffe & l'élégance de la touche
, foit pour l'exacte reffemblance , ne
laiffe rien à defirer. Le format de cette
eftampe eft in-4° . Ainfi elle peut être placée
à côté du frontifpice de la nouvelle
édition que donne le célèbre auteur de
fon abrégé chronologique de l'Hiftoire de
France.
Un des admirateurs de cet excellent
ouvrage , ainfi que de l'auteur à qui nous
le devons , a écrit fous le portrait , les quatre
vers fuivans :
Ainfi que la vertu , le vrai goût n'a point d'âge ;
La Raifon même , Hénault , ſe fait gloire du tien.
Tu lus l'hiftoire en philofophe , en fage ,
Tu l'écrivis en citoyen.
M. Beauvarlet , Graveur du Roi , rue
Saint Jacques , vis- à- vis celle des Mathurins
, vient de mettre au jour une magniMARS
1768 . 167
fique eftampe , repréfentant fur un fonds
de payfage , Monfeigneur le Comte d'Artois
& Madame , affife fur une chèvre.
Pour la faire marcher le Prince lui préfente
de l'herbe. On voit avec autant de
furpriſe que de plaifir dans la nouvelle
production de cet artifte , plein d'amour
& d'ardeur pour fon art , qu'il y fait journeiiement
des nouveaux progrès. Cette eftampe
eft l'ouvrage d'un burin précieux ,
& du plus grand fini ; la touche du peintre
& celle du deffein y font on ne peut mieux
faifies : l'effet en eft piquant , l'enfemble
offre enfin une eftampe très - agréable , &
que l'on peut regarder comme un chefd'oeuvre
de l'art. Le prix eft 12 liv .
La Reine Chriftine , de Suéde , fit à
Rome , en divers temps , l'acquifition des
ftatues anciennes de huit Mufes , & n'ayant
pu fe procurer une ftatue ancienne d'Apollon
, pour placer à leur tête , elle en fit
faire une à l'imitation de l'antique , par le
célèbre Nocchieri, Le goût de cette Reine,
pour les beaux- arts , fait affez connoître
combien cette collection eft précieufe ; on
a donc cru obliger le public, en faifant graver
une fi belle fuite. Mais pour ne pas la
laiffer imparfaite , on y a joint la neuvième
Mufe , favoir , Thalie , qui a été prife au
168 MERCURE DE FRANCE.
Capitole . Cependant , comme une figure
ifolée , quelque belle qu'elle foit , furtout
lorfqu'elle eft fans prunelles , comme
font les ftatues antiques , n'a point par ellemême
tout l'agrément dont elle eft fufceptible
; on a cru rendre cette collection plus
intéreffante , en ajoutant des prunelles à
chaque figure , & en joignant des attributs
& des ciels analogues à chaque fujet. On
efpère que le public faura gré de cette licence.
Cette fuite eft compofée de dix
planches , d'un pied de haut , fur huit
pouces de large ; elles ont été gravées à
l'eau forte d'une manière très pittorefque ,
par M. Marillier , & terminées au burin
par M. Voyez laîné. On les vend chez le
fieur Bel, rue de la Vielle Bouclerie , maifon
de M. Valleyre l'aîné , Imprimeur , à
l'arbre de Jeffé. Le prix de cette fuite eft
de o livres . 9
On trouvera auffi chez lui une collection
des plus belles eftampes d'Italie .
ESTAMPES COLORIÉES.
LE fieur Bonnet , Graveur dans la manière
du crayon & du paftel , vient de
mettre au jour une eftampe d'après un tableau
de Wandyck , repréfentant Samfon
furpris chez Dalila par les Philiftins. Ce
morceau
MARS 1768. 169
ceau qui avoit été annoncé au public dans
le Mercure du mois de novembre , & retardé
par les difficultés du travail , eft rendu
avec tout l'intérêt & le piquant dont le fujet
eft fufceptible . Le malheureux Samfon,
arraché avec violence des bras de fa perfide
amante , & privé du principe de fa
force , fuccombe aux efforts de fes ennemis
qui le chargent de liens ; l'empreffement
des Philiftins peint tout à la fois
leur fureur & leur inquiétude. La cruelle
Dalila , négligement couchée fur un lit ,
peu occupée du défordre où elle fe
trouve , fourit à l'infortune du héros
Ifraélite. La richeffe de ce tableau précieux
, digne de fon illuftre auteur , & qui
appartient à un étranger , a engagé notre
artifte à le donner au public ; il l'a
gravé fur le deffein de M Ch. Eifen , dans
la manière du crayon noir , rehauffé de
blanc , fur papier bleu. Des amateurs , fatisfaits
de l'exécution de cette eftampe ,
l'ont engagé à la graver en couleur. Cette
nouvelle carrière l'a étonné ; la multiplicité
des planches qu'il lui falloit employer,
& qui devoit rendre leur accord plus dif
ficile : le choix des couleurs propres à l'impreffion
, tout concouroit à le rebuter . Mais
fes découvertes précédentes , ainfi que fon
H
170 MERCURE DE FRANCE .
émulation , l'ont fecondé , & nous ofons
dire qu'il a réuffi .
Le fieur Bonnet met donc au jour deux
eftampes du tableau de Samfon , devenu
prifonnier des Philiftins , & toutes deux
dédiées à M. de Sartine , Confeiller d'ELieutenant-
Général de Police. L'une
qui eft gravée dans le genre du paſtel , eft
du prix de 6 livres ; l'autre gravée dans la
manière du crayon noir , rehauffé de papier
blanc fur papier bleu , eft du prix de
3 livres.
Le fieur Bonnet , demeure rue Gallande ,
entre la rue du Fouarre & la rue des Rats ,
porte çochère , à côté d'un Layetier,
MM, Bafan & le Mire , entrepreneurs
de la belle fuite des Métamorphofes
d'Ovide en 140 eftampes in- 4° , vonɛ
donner au public la feconde partie de cet
ouvrage , compofée de 35 fujets. L'accueil
favorable qu'ont fait les amateurs à la première
partie , délivrée l'année dernière ,
Jos a engagés à redoubler leurs foins pour
mériter de plus en plus leurs fuffrages ,
Malgré toute la diligence qu'ils ont faite
i ne leur a pas été poffible de fournir plu
tôt cette livraiſon ; la difficulté qu'il y a
de tirer l'ouvrage des mains des artiftes
MARS 1768. 171
qui y font occupés , & la quantité des travaux
dont font à préfent chargés ces mêmes
artiſtes , empêchent MM. le Mire & Bafan
de promettre la troifième partie pour un
temps fixe de fix mois .
Le retard mis dans les livrai fons de
cet ouvrage a empêché de fermer la foufcription
; ainfi , les curieux qui voudront
fe procurer de bonnes épreuves , pourront
encore foufcrire. En recevant les foixantetreize
eftampes qui font au jour , on paiera
60 livres ; pour la troisième partie , qui
fera compofée de trente - quatre pièces , on
payera , en la recevant , 18 livres , ainfi
que pour les trente - trois dernières qui finiront
l'ouvrage , 18 livres.
LES
MUSIQUE.
LES amufemens lyriques , recueil d'ariettes
& fymphonies , dédié à Mde de
Sartine ; & l'Encyclopédie de Mufique ,
contenant un choix de cantatilles , d'airs
détachés & d'ariettes avec accompagnemens
de balle & de violons , tirés des
opéra & opéra -comiques des plus célèbres
compofiteurs François & Italiens , depuis
Lully jufqu'à nous ; par une fociété de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
gens de goût dédié à M. de Sartine ,
Confeiller d'Etat , & Lieutenant général
de Police.
Ces deux recueils périodiques , in -folio ,
fontpropofés par foufcription , moyennant
27 1. par année pour chacun d'eux , & conformément
aux conditions ftipulées dans
le profpectus , qu'on peut fe procurer chez
le fieur Grange , Libraire- Imprimeur de
la pofte de Paris , & directeur du cabinet
littéraire , pont Notre - Dame , proche la
pompe.
N. B. On employera , pour ces recueils ,
les nouveaux caractères de fonte du fieur
Loifeau , dont les notes font d'une formet
plus nette & mieux contournée que toutes
celles qui ont paru jufqu'à préfent , & dont
la beauté égale celle de la gravure.
CINQUANTE pièces de canons lyriques ,
à deux , trois & quatre voix. La plus
grande partie de ces canons eft tirée des
proverbes , tant férieux que comiques
burleſques & familiers ; avec cette épigraphe
:
Labor improbus omnia vincit. Virg.
Par M. Corrette. Livre I. Prix 4 liv. avec
le fonge de la Fée Folichonne. A Paris , à
Lyon , à Rouen , & à Dunkerque , & aux
adreffes ordinaires de mufique.
M. ARS 1768. 173
XVme livre de guitarre , contenant des
airs nouveaux , des accompagnemens d'un
nouveau goût , des préludes & des ritournelles
; compofé par M. Merchi. OEuvre
XIXme Prix 7 liv . 4 fols. A Paris , chez
l'auteur , rue Saint-Thomas du Louvre ,
en entrant du côté du château d'eau , côté de M. Godin ; & aux adreffes ordinaires
de mufique. A Lyon , chez M. Caftaud
, place de la comédie.
à
-
N. B. C'est par erreur que dans l'annonce
du dernier ouvrage de M. Merchi
on a mis livre XVme . Il falloit mettre
XIVme. Et au lieu du prix 6 liv . il falloit
mettre liv.
Ser finfonie , per due violini e baſſo ;
di Luigi Boccherini , di Luca . Opera IV.
Novamente ftampata , a fpefe di G. B.
Venier. Prix 9 liv . A Paris , chez M. Venier,
éditeur de plufieurs ouvrages de mufique ,
rue Saint-Thomas du Louvre , vis - à- vis
le château d'eau , & aux adreffes ordinaires.
A Lyon , chez M. Caftaud , place de
la comédie.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
LE
SPECTACLES.
OPÉRA.
E fuccès de Dardanus , que nous annonçâmes
dans notre dernier Mercure , femble.
s'accroître encore à chaque repréfentation.
Les vraies beautés du poëme , l'un des
mieux conduits , des mieux écrits , & des
plus intéreffans qui aient paru fur ce théâtre
depuis ceux de Quinault , rendues
plus fenfibles encore par une mufique auffi
favante qu'agréable , & toujours affortie au
fujet , ainfi que le nombreux concours des
fpectateurs qui s'empreffent d'y applaudir ,
font à la fois l'éloge de l'aimable poëte ( 1 ) ,
de l'immortel muficien ( 2 ) dont nous
avons pleuré la perte , & du goût de la
nation.
Mais fi les deux auteurs ont tant de
droit à la reconnoiffance du public , on
conviendra que les acteurs , chargés de
rendre auffi vivans que vraisemblables à
nos yeux , les différens tableaux que ces
( 1 ) M. de la Bruere.
( 2 ) M. Rameau .
MARS 1768 . 175
grands maîtres ont tracés , n'en ont pas
moins droits à nos éloges , fur- tout lorfqu'à
la fupériorité du talent on leur voit
joindre ce defir de plaire & cette noble
émulation qui leur donne tout leur effor
& leur plus vif éclat.
Fidèles échos du public , rendons - leur
donc tout ce qui leur eft dû , & n'oublions
jamais que plus nos plaifirs nous
font chers , plus leur gloire nous intéreffe .
M. le Gros s'étant trouvé hors d'état
de chanter aux deux premières repréfenta
tions ; le rôle de Dardanus a été joué
par M. Pillot , qui y a reçu des applaudif,
femens mérités.
M. le Gros a pris le rôle le mardi 9
février , ne l'a point quitté depuis , & le
rend avec toute la chaleur , l'intelligence
& l'intérêt dont le perfonnage peut
ètre
fufceptible.
Mile Arnould , dans le rôle d'Iphife , a
également remporté tous les fuffrages.
La fineffe de fon intelligence , la tendreflexibilité
de fa voix , les grâces de fa
figure , la noble aifance de fes mouvemens
, qui dérobent à nos yeux l'actrice
pour ne nous laiffer voir qu'une Princeffe
digne de nous intéreffer , dans quelques
rôles qu'elle joue , font toujours les garans
de fon fuccès .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Le rôle de Teucer eft dans les mains
de M. Larrivée , tout auffi neuf que de
l'effet le plus frappant. L'énergique vivacité
des fentimens d'un Monarque vaincu
par l'objet de toute fa haine , les terreurs
d'un père auffi tendre que fier pour une
fille qu'il adore , & le regret de furvivre
à fa gloire , excitent en lui des mouvemens
fi bien fentis , fi vraîment exprimés , qu'ils
paffent jufque dans l'âme du fpectateur ;
qu'il trouve enfin le fecret d'enchanter
lorfque , par la générofité de fon ennemi,
redevenu généreux lui - même , il tombe
dans les bras de fon vainqueur & de fa
fille. Si ce dénouement eft fublime , fi c'eft
peut- être l'un des plus nobles & des plus
attendriffant que nous connoiflions au théâ
tre ; difons , en même temps , que l'acteur
le plus confommé , applaudiroit au génie
& à la façon dont y joue M. Larrivée.
Quant au rôle d'Ifmenor , qu'il chante
auffi dans la même pièce , il paroît affez
inutile de dire qu'il l'a rendu au gré des
fpectateurs.
M. Gélin , dans celui d'Anténor , n'a
fait qu'ajouter à l'eftime que fes fuccès lui
ont depuis long - temps acquife , & dont
fes vrais talens l'ont rendu digne.
Le rôle de la Phrygienne , du troiſième
acte , a été rempli par Mlle Ritere , dont
MARS 1768 .
*
par
la voix affectueuse & légère a été applaudie.
Celui d'Arcas , que devoit chanter M.
Muguet , l'a toujours été M. Cavallier ,
de façon à faire bien augurer de fes talens.
Mlle Rofalie a chanté celui de l'Amour
avec cette voix touchante & cet ait d'ingénuité
, qui lui concilient de plus en plus
la bienveillance du public.
Mlle Beaumesnil a remplacé Mlle Arnould
dans le rôle d'Iphife aux repréfentations
du dimanche 7 & du mardi 9 , &
le public l'a accueillie avec d'autant plus
de juftice , qu'indépendamment des progrès
fenfibles & rapides de fes talens , il
lui a tenn compte des efforts heureux qu'elle
a dû faire pour ne rien laiffer à defirer dans
un rôle où Mlle Arnould avoit été fi univerfellement
applaudie.
M. Durand a également remplacé avec
fuccès M. Gélin , dans celui d'Anténor ,
aux deux repréfentations du vendredi 12
& du dimanche 14.
Mlle Rivier a chanté celui de la Phrygienne
au premier acte , & de Vénus au
cinquième , depuis la repréſentation du
vendredi 12 .
Mde Reich a chanté le vendredi 19 ,
& l'a continué depuis , à la fatisfaction du
public , le rôle de Vénus ; & nous voyons
avec plaifir que fa voix & fon talent aug-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
mentent en proportion de ce que fa timidité
diminue .
Mile Defcoins a remplacé Mlle Rofalie
dans celui de l'Amour , depuis la repréfentation
du dimanche 7 .
M. le Gros n'a chanté que le mardi 9
l'ariette du cinquième acte. Aux autres
repréſentations , où elle a pu être exécutée ,
c'eft M. Narbonne qui l'a chantée avec
une affurance , toujours louable , fur- tout
dans la jeuneffe , lorfqu'elle eft confirmée
par le fuccès.
Les ballets du premier acte & du cinquième
, font de la compofition de M.
Lani ; ceux-du fecond acte de M. Laval ;
du troifième de M. d'Auberval ; & ceux
du quatrième de M. Veftris. Tous font
bien faits dans leurs différens caractères
dignes de ceux qui les ont compofés , &
fupérieurement exécutés.
Les habits , dont le goût & la richeffe
font analogues au drame , ont été faits fur
les deffeins & fous la conduite de M. Boquet.
Les décorations font convenables , relatives
à leur objet , & le public en paroît
content.
Les changemens qui ont été faits dans
le poëme , à cette reprife , confiftent en
ceci la quatrième fcène du troifième acte
eft neuve depuis le feptième vers inclufivement
jufqu'à la fin. La voici :
MARS 1768 179
ANTENOR à ARCA 5.
Qui , moi ? l'affaffiner ! .. moi ? fouiller ma victoire !
Arcas oferoit- il le croire ?
De Dardanus je veux la mort ;
Mais mon coeur fe doit à la gloire ,
Et ne peut s'avilir par un lâche tranſport.
ARCAS .
Renoncez donc à la vengeance ,
Et même d'un rival embraffez la défenfe .
ANTENOR.
En vain à mon courroux on veut le dérober ;
Sous le glaive des loix tu le verras tomber.
Le Roi doit à mon bras fa victoire & fon trône ;
Ses fermens m'ont acquis des drois far fa couronne.
S'il trahit la juftice & l'efpoir du vainqueur ,
Il verra ce que peut un amant en fureur !
ARCAS , à part.
Ah ! fuivons , malgré lui , le zèle qui m'infpire .
( On entend le prélude d'une fête. )
ANTENOR.
Par des jeux folemnels on vient dans ce palais
Célébrer le grand jour qui fauve cet empire.
Viens ; je veux avec toi concerter mes projets .
Ce changement eft d'autant plus avanrageux
, que ce n'eft plus que fur Arcas
H vj
189 MERCURE DE FRANCE.
que tombe ce que l'affaffinat de Dardanus
préfentoit d'odieux , & que le caractère
d'Antenor , par ce moyen , fubfifte dans
toute fa nobleffe. D'ailleurs la scène et
bien faite , & c'eft à M. Joliveau , Secrétaire
perpétuel de l'Académie royale de
Mufique , que nous la devons .
A la feconde fcène du quatrième acte les
vers font les mêmes : on a fimplement mis
dans la bouche de l'Amour ce qui étoit
dit par Ifménor , en fupprimant quatre
vers , que ce changement ne permettoit
plus de laiffer fubfifter.
Enfin , on a ajouté les vers de l'ariette .
qui termine l'opéra , & qui font tels qu'on
les trouve imprimés à la fin de l'exemplaire .
Mlle Heinel , âgée de quinze ans , élève
de M. l'Epi , ci- devant premier Danfeur
de S. A. S. le Duc de Wirtemberg , a
débuté le vendredi 26 dans des airs ajoutés
à cet effet au divertiffement du cinquième
acte. Ce début , compofé de trois
différentes entrées , a été formé d'un air
dans le genre gracieux , d'une loure , terminée
par un morceau de chaconne ; enfin ,
d'une gavote vive.
La jeune débutante , grande , bienfaite ,
joint à la figure la plus féduifante la légéreté
, les grâces d'une nymphe, & l'à -plomb
le plus furprenant , eu égard à fon âge.
MARS 1768. 181
Jamais début ne fit une fenfation plus
vive ; & les applaudiffemens auffi juftes
qu'univerfels qu'elle a reçus , annoncent
un fujet du premier mérite , & de la plus
grande efpérance.
Le ballet héroïque de Titon & l'Aurore ,
qu'on ne fe laffe point de voir , & qui
toujours fait le même plaifir , a été donné
pendant les deux derniers jours gras , &
continué d'être donné le jeudi. Le jeudi 11 ,
& le lundi 15 , M. Tirot a chanté le rôle de
Titon , & a marqué des progrès fenfibles.
M. Muguet , qui l'a repris à la repréfentation
du mardi 16 , & qui l'a continué
depuis , l'a chanté & joué avec autant de
fenfibilité que d'intelligence , & le public
le lui a témoigné.
Le rôle de l'Aurore a été rempli avec
beaucoup de fuccès par Mlle Beaumefnil ,
aux repréſentations du lundi 15 , du mardi
16 , & du jeudi 18 .
Mlle Rivier l'a repris le jeudi 25 .
Mlle du Plant , qu'une incommodité
avoit obligée de quitter le rôle de Palès ,
dans lequel , par la beauté de fon organe ,
la mâle vérité & la chaleur de fon jeu ,
elle réuniffoit tous les fuffrages , a été remplacée
le 15 par Mlle Duranci ; qui l'a
continué jufqu'à préfent en actrice fait
pour joindre le naturel , la préciſion & la
182 MERCURE DE FRANCE.
vivacité des fentimens , à une voix qui les
exprime tous , que fon abfence du, théâtre
femble encore avoir fortifiée , & que le
public a fort applaudie.
M. Caffaignade continue de remplir
celui d'Eole au gré des fpectateurs.
LETTRE de MM. les Directeurs de l'Académie
Royale de Mufique à M. de
MONDONVILLE.
STI quelque chofe a pu nous flatter ,
Monfieur , depuis que nous fommes Di
recteurs de l'Académie Royale de Mufique
, c'eft de nous trouver à portée de
rendre hommage aux talens , & de les engager,
en fe dévouant plus particulièrement
au bien du fpectacle dont nous fommes
chargés, à travailler au progrés & à la gloire
d'un art qui fait le charme & le délaffement
de la fociété. Ce moment- ci est bien
précieux pour nous ; le cas particulier que
nous faifons de votre perfonne & de votre
mérite , nous preffe de vous informer que
nous venons d'obtenir du miniftre la permiffion
de vous donner , fur la caiffe de
l'Académie , une penfion de cent piftoles ,
comme en ont joui certains auteurs célèMARS
1768. 183
bres que nous regreterions davantage fi
nous n'aimions à les retrouver en vous.
Nous nous perfuadons que vous voudrez
bien , comme ils ont fait , continuer de
concourir au foutien d'un fpectacle qui
vous doit une bonne portion de fa gloire ;
la vôtre y eft intéreffée. Nous fommes
convaincus que vous en êtes auffi jaloux
que nous avons de plaifir à vous témoigner
les fentimens d'eftime & d'attachement
avec lefquels , & c.
TRIAL, BERTON.
Paris , ce 10 février 1768 .
VERS envoyés à M. DE MONDONVILLE.
Le talent encouragé.
DEPUIS PUIS que l'immortel Lully ,
Que Campra , que Rameau , du grand fleuve
d'oubly ,
Ont fucceffivement traversé l'onde noire ,
L'opéra , déchu de ſa gloire ,
Sentoit fes forces s'affoiblir ;
Et , pour bientôt les rétablir ,
Il falloit un auteur de célèbre mémoire.
Plufieurs concurrens & rivaux ,
Ont brigué du public l'heureuſe préférence ;
184 MERCURE DE FRANCE .
Mais le fuccès de leurs travaux ,
N'a pas entièrement rempli ſon eſpérance.
Que faire , dit Trial à fon ami Berton ,
Tous deux , bien aimés d'Apollon ,
Et Directeurs de fon Académie ?
Confultons le facré Vallon ,
Et recueillons les voix du goût & du génie.
Du dire au faire , il n'eft aucun retard ;
On s'affemble , on confulte , on juge , on délibère ;
Rien ne fut foumis au hafard .
« La mufique eft , dit - on , des fentimens la mère ,
» Celle qui plaît eft celle qu'on préfère ,
» Et fi quelqu'un en mérite le prix ,
» Mondonville a droit d'y prétendre :
در
Qu'il foit de tous nos favoris
» Le mieux penfionné comme il eft le plus tendre.
De cet avis chacun fut fatisfait ;
Les Jeux en fautèrent de joie ,,
Les Ris à chaque Gráce offrirent un bouquet ,
Et , chofe à voir pour qu'on le croie ,
Pégafe , en gaîté ce jour- là ,
Battit des aîles , treffailla.
La Déeſſe aux cent voix , à la Cour , à la ville ,
Sema l'espoir & le plaifir :
On vit Berton , Trial & Mondonville ,
Dans tous les coeurs n'exciter qu'un foupir.
Les vertus ,
les talens font un puiffant mobile ,
Quand on les voit le réunir.
MARS 1768 . 185
ENVOI à M. DE MONDONVILLE.
Toi , qui flattes les yeux & charmes les oreilles ,
Par le brillant fpectacle & les airs raviffans ,
Qui font fleurir tes oeuvres fans pareilles ;
Reçois , moderne Orphée , & les voeux & l'encens
Du public enchanté de tes accords lyriques.
Je fuis l'écho de fes accens ,
Et de fes arrêts authentiques .
Par M ***.
N. B. On nous apprend que MM. les
Directeurs de l'opéra ont gratifié M. Dauvergne
, Surintendant de la Mufique de la
Chambre du Roi , en furvivance , d'une
penfion femblable à celle de M. de Mondonville.
LETTRE de Mlle DUBOIS , de l'Académie
Royale de Mufique , à M. DE LA
PLACE , auteur du Mercure.
J'AI lu dans le dernier Mercure ,
ΑΙ Monfieur
, à l'article de l'Opéra , ce que vous
avez bien voulu dire de flatteur fur mon
compte , à l'occafion du rôle de l'Aurore
que j'ai joué & chanté deux fois. Je fuis
bien aife que le public ait été content de
186 MERCURE DE FRANCE.
moi , & je fouhaite que votre amitié pour
moi ne vous aie pas trop favorablement
prévenu ; quoi qu'il en foit , vous favez
que j'ai du zèle & de la bonne volonté
, & que je fais toujours mon poffible
pour mériter de plus en plus les bontés
dont le public m'a honorée dans des rôles
de conféquence & de voix.
pas
Vous avez dit , Monfieur , que j'avois
remplacé Mlle Larrivée dans le rôle de
l'Aurore ; je ne reconnois. dans cette
phrafe votre exactitude ordinaire . Le genre
de Mile Larrivée & le mien ne nous mettent
pas à portée de nous remplacer l'une
& l'autre ; fi j'ai remplacé quelqu'un c'eſt
Mlle Rivier , qui chantoit l'Aurore avant
que je le priffe; & comme je defirerois que
l'on ne crût pas dans le monde que je remplace
Mlle Larrivée , je vous prie d'en
dire un mot dans votre premier Mercure .
Il eft ben que je vous prévienne que je
n'ai chanté deux fois l'Aurore , rôle qui
n'eft point de mon genre , qu'à la prière
de M. de Mondonville , & de quelques -uns
de mes amis , qui defiroient de me le voir
jouer & de l'entendre chanter par moi , &
qui m'ont affuré que le public me fauroit
gré de cette preuve de mon envie de lui
plaire. J'ai l'honneur , & c. DU BOIS.
A Paris , ce 16 février 1768.
MARS 1768. 187
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Fauffes Infidélités , comédie en un
acte & en vers ; par M. BARTHE .
DEEPUIS bien des années on paroît
avoir abandonné le genre de la comédie
, de celle au moins qui n'eft que la
peinture des moeurs , & le tableau du ridicule.
Il fembleroit pourtant que les gens
de lettres , fe répandant plus dans ce qu'on
appelle le monde , devroient en mieux faifir
les nuances ; mais ce n'eft - là qu'une
raifon apparente que la réflexion détruit.
Plus on fe livre au tourbillon de la fociété
, moins on y porte un oeil obfervateur.
Il faut être à une certaine diftance des objets
qu'on veut peindre , finon on confond
tous les traits ; ainfi je crois au contraire, que
la difette des auteurs comiques vient de ce
qu'ils font trop rapprochés de leurs modèles.
De là ce genre romanefque fur lequel
on s'eft rejetté ; on préfère une nature
factice à celle qu'on a tous les jours
fous les yeux , parce qu'on s'eit trop familiarifé
avec cette dernière, & qu'elle ne conferve
plus le piquant qui invite & en courage
l'écrivain, Moliere voyoit le monde ,
188 MERCURE DE FRANCE.
mais c'étoit toujours dans une forte de
perſpective. Pour juger les acteurs de ce
grand théâtre , il ne fe confondoit point
avec eux. Je propofe cette idée à ceux qui
fe deſtinent à fuivre les traces de ce grand
homme , le vrai & le feul modèle peutêtre
qu'il faille imiter , quand on veut
faire des comédies.. Les pièces de La
Chauffée font très - eftimables fans doute ,
mais le public a trop accueilli les médiocres
copies d'un bon original. La manie des
drames attendriffans s'eft emparée de toutes
les têtes . La facilité du genre féduit ,
& le fuccès en multiplie les productions.
On doit favoir le meilleur gré à M. Barthe
d'avoir, ramené le rire qui fembloit nous
être interdit ; fa pièce annonce qu'il a le
goût de la vraie comédie : & l'on ne fauroit
trop l'engager à pourfuivre une carrière
où fes premiers pas ont été fi heureux .
Voici l'analyse de fa pièce ; j'ai fait peu de
citations , parce qu'il auroit fallu citer les
fcènes entières , ce qui auroit excédé les
bornes d'un extrait.
Le Marquis de Valfain & le Chevalier
Dormilli ouvrent la fcène. Les premiers
niots qu'ils difent indiquent leurs caractères.
Le Marquis blâme l'emportement
du Chevalier qui s'éleve à fon tour contre
la froideur du Marquis ; ce contraſte une
MARS 1768. 189
fois établi , ne fe dément plus pendant toute
la pièce. Le tranquille Falfain améne
adroitement Dormilli à l'aveu de fa jaloufie
, dont Mondor eſt l'objet. Ce Mondor
eft un fat furanné , un riche au ton badin
, plein de prétentions & de ridicules.
On a vu rire avec lui Dorimene , & même
Angélique , ( Dorimene , jeune veuve , aimée
de Valfain , Angélique , coufine de
Dorimene , adorée de Dormilli ) il n'en
faut pas davantage pour fervir de prétexte
aux inquiétudes de ce dernier , toujours
tempérées par le flegme de fon ami . Dormilli
eft fuppofé avoir eu une fcène bien
vive avec Angelique. Valfain lui confeille
de prendre un ton pathétique , & d'appaifer
fa maîtreffe. Mondor arrive ; Dormilli
le regarde d'un air fâché , le falue à peine ,
& s'en va, Valfain dans cette fçène s'amufe
de Mondor , lui fait entendre que le
Chevalier le craint , & que lui - même ,
lui Valfain , n'eft pas exempt d'ombrages .
Notre fat prend tout à la lettre , & fe croit
un rival très -redoutable. Valfain le quitte ,
en le fuppliant de l'épargner dans fes vaftes
deffeins. Mondor refté feul , a un moment
de commifération pour ce pauvre
Valfain, qu'il croit fon ami : mais enfin , il
ne fonge plus qu'au double triomphe qui
l'attend. Ila écrit deux billets pareils aux
deux coufines ; il veut les débarraffer l'une
190 MERCURE DE FRANCE.
& l'autre d'un amour qui ne leur convient
pas. Elles ne fe communiqueront fûrement
pas les lettres qu'elles ont reçues ; il ſe croit
aimé , & l'amour rend les femmes difcrettes,
Sur cette affurance , il s'applaudit de mener
de front deux intrigues. Angelique &
Dorimene entrent ; il n'eft pas à propos qu'il
les voie enfemble. Il fort ; elles fe montrent
leurs billets , & rient du tour de Mondore
; mais Dorimene veut en profiter pour
punir Mondor , allarmer Valſain & corri
ger Dormilli. Le moyen qu'elle imagine
eft de répondre toutes deux à l'auteur du
billets , de flatter fa paffion , en un mot ,
de le tromper, Moins ce rival eft dangereux
, plus Dormilli rougira d'en avoir été
jaloux , & Valfain croira un moment ,
qu'il peut déplaire avec tout fon mérite.
La réfolution prife , Dorimene ne perd
point de temps , & dicte le billet d'Ange
lique , qui chicane toutes les expreffions ,
veut adoucir celles qui maltraitent le Chevalier
, & lui donne une preuve d'amour
à chaque mot tendre qu'on la force d'écrire
à fon prétendu rival . Dorimene écrit
à fon tour, Les deux amants la prennent
fur le fait , elle ne fe déconcerte pas , &
convient même qu'elle écrit un billet doux.
Cela révolte Dormilli ; Valfain , toujours
calme , feint de croire qu'il en eft l'objet.
Dorimene donne la lettre à un domestique ,
1
MARS 1768. 191
& envoye , en riant , Valfain la recevoir.
Ils fortent tous deux. Angelique veut fuivre
fa coufine ; Dormilli la retient , & lui demande
une explication , & fa grâce. Mais
Angelique veut être indexible , elle lui
rappelle fes derniers emportemens , qui
avoient été précédés d'une réconciliation .
Il fe juftifie , mais avec toute la vivacité
& la fougue de fon caractère : il va même
jufqu'à l'accufer de coquetterie , & fe rend
coupable d'un nouveau crime dans le moment
qu'il implore fon pardon. Il regrette
de n'avoir pas aimé Julie . Angelique lui
confeille de fe fixer auprès d'elle . Il veut
voir auparavant ou favoir le nom de fon
rival , & finit par s'emporter en menaces
contre lui, Angelique effrayée fe retire &
l'abandonne à fes tranfports,
C'eft ici qu'un jaloux auroit bien droit de l'être,
dit alors cet amant défefpéré. Mondor paroît.
Les foupçons de Darmilli renaiffent,
Il le trouve deux fois plus fat qu'à l'ordipaire.
Mondor affecte d'abord le ton léger
& plaifant , badine Dormilli fur fon humeur
, & met dans fes plaifanteries toute la
confiance d'un fot , qui fe croit heureux ,
Le Chevalier , qui n'a rien moins qu'envie
de rire , l'interrompt , le preffe de s'expliquer.
Le fat s'en défend d'abord ; lę
Chevalier infifte & enfin le fait parler,
192 MERCURE DE FRANCE.
1
Mondor montre le billet de Dorimene , &
laiffe Dormilli dans le plus grand étonnement.
Notre jeune amant croit qu'Angelique
le trompe auffi . Mondor , pour le confoler
, lui dit qu'il le conjecture , & le
quitte en chantant ce vers :
Les amans affligés aiment la folitude .
Dépit de Dormilli . Au moins , dit- il ,
Angelique n'aura point fait un choix fi ridicule.
Mon pauvre ami Valfain fera bien étonné.
Valfain arrive . Mondor lui a communiqué
le billet d'Angelique ; il ne fait comment
apprendre à fon ami l'infidélité de fa
maîtreffe. Dormilli , de fon côté , ne fait
de quelle manière faire part à Valfain de
l'infidélité de Dorimene . Cet embarras réciproque
eft du meilleur comique . Le Marquis
laiffe enfin percer fes foupçons fur les
fentimens d'Angelique. Dormilli l'inter→
rompt & lui dit:
Fort bien , de mes amours vous êtes occupé ,
Et vous ne craignez pas de vous être trompé
Sur les vôtres .
Pourriez- vous , je ſuppoſe
Me dire qu'Angélique aime ... quelqu'un , qu'elle oſe
Ecrire à ce quelqu'un ; que cet amant diſcret
Ce modefte rival montre d'elle un billet ;
Que ce billet enfin vous venez de le lire .
VALSAIN.
MARS 1768. 193
VALSAIN.
Ma foi vous m'étonnez ; je n'ofois vous le dire ,
Vous favez tout. Mondor, qui nous croit ennemis ,
Et qui me met de plus au rang de ſes amis ,
Vient de me confier ce billet d'Angélique ,
Ecrit à lui , Mondor ; l'affaire eft moins tragique ,
Puifque vous la faviez .
Dormilli , après s'être affuré que Valfain
a lu le billet , devient furieux , & veut
renoncer aux femmes pour jamais . Valfain
lui repréfente que ce parti feroit dur ,
d'autant que la fienne lui eft fidèle . Au
mot de fidèle , le Chevalier trépigne d'impatience
, & l'inftruit à fon tour de l'amour
de Dorimene pour Mondor , du billet
qu'il a reçu d'elle , qu'il montre , &
que
lui Dormilli
vient de lire. Valfain
ne
s'en échauffe
pas davantage
, & prie feulement
Dormilli
de lui répéter
cela . Plus
l'un eft froid & paifible
, plus l'autre
eſt
brûlant
& emporté
; il veut voir de près
Mondor
& court le chercher
. Valfain
le rappelle
& le défabufe
. De l'excès
de la jaloufie
il paffe à celui de la confiance
; ce
moment
produit
le plus grand
effet , en ce
qu'il peint bien l'âme
d'un jeune
homme
fufceptible
de toutes
les impreflions
, &
dont le caractère
confifte
dans la fenfibilité
la plus vive , auffi prompte
à foupçonner
qu'à perdre fes foupçons
. Dormilli
pourtant
demande
des preuves; Valfain
lui enpromet.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
fon
Il a deffein de moleſter un peu les Dames ,
& de n'être pas en refte avec elles. Notre
jeune amant lui recommande d'épargner
Angelique. Valfain cherche à le congédier
; il revient toujours ; il craint que
ami ne féville trop contre les coupables ; il
fort enfin ou plutôt il feint de fortir , &
va fe cacher dans un cabinet. Après un
court monologue de Valfain , les deux
femmes arrivent . Il paroît accablé de douleur
; Dorimene prend le change , & croit
en être la caufe.
VALSAIN .
A tant de perfidie aurois - je dû m'attendre ?
Engager un amant , l'enflammer , l'attendrir ,
Lui promettre fon coeur , la main , & le trahir
Le moyen qu'à ce coup l'infortuné furvive ?
DORIMENE .
Je ne mérite pas une douleur fi vive ,
VALSAIN.
Votre inconftance aufli me touche infiniment ;
Mais je n'en parlois pas , Madame , en ce moment,
Je pente à mon ami qui prend tout au tragique,
Madame , je l'ai vu prêt à perdre la tête ;
Ji la perdoit fans moi.
Auffi , pour le fauver ,
Ai-je pris un moyen qu'il auroit pu trouver.
Il leur fait avec emphafe l'éloge de Julie
, exagère fes charmes , & leur raconte
comment il a mené chez elle fon malheureux
ami , & il fe repofe avec complai
་
MARS 1768.
195
fance fur le tableau de leur réunion ; puis
il adreffe à Angelique ce vers défefpérant :
Vous auriez pris plaifir fur- tout à voir Julie.
Ils feront l'un à l'autre ; & , quant à moi ,
Madame ,
J'attends: peut-être un jour trouverai - je un femme
Qui daignera m'aimer ; notre rival heureux ,
Mondor , Monfieur Mondor en a bien trouvé deux .
On voit d'ici quels doivent être la fureur
de Dorimene & le défefpoir d'Angelique.
Elle fait à Dorimene les reproches
les plus vifs fur la démarche à laquelle
elle l'a forcée. Elle regrette jufqu'à la jaloufie
du Chevalier , & voudroit qu'il fût
témoin de fa douleur ; il eft forti du cabinet
, a tout écouté , & dans ce moment
fe jette aux pieds d'Angelique , qui lui
dit :
Vous avez entendu ?
DORMILLI.
Je vous ai laiffé dire , & n'en ai rien perdu .
Valfain entre , regarde quelque temps ,
& s'apperçoit que tout eft découvert. Il
gronde le Chevalier de fon indifcrétion ,
& lui promet de ne jamais l'affocier à fes
noirceurs. Dormilli tombe aux pieds d'Angelique
. Mondor l'y furprend , & comme il
fe croit aimé , il plaint le Chevalier d'aimer
auffi exceffivement. Valfain & Dormilli
éclatent de rire ; le confiant Mondor
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
croit qu'ils rient l'un de l'autre . On parvient
enfin à lui perfuader que c'eft de lui
dont on fe moque. Dorimene accepte la
main de Valfain , Angelique celle de Durmilli
, qui dit en fortant :
C'eft ainfi que Mondor triomphe de deux belles,
La pièce finit par ces deux vers de
Mondor.
Expliquera morbleu les femmes qui pourra :
L'amour me les ravit , l'hymen me les rendra.
Tel eft le précis de cette petite pièce qui
mérite les plus grands éloges. L'intrigue
eft ingénieufe , piquante , bien conduite ,
bien dénouée. L'action n'eft jamais retardée
par des acceffoires étrangers ; point de
fcène épifodique , point d'ornemens fuperflus
: le goût a tout diftribué. Ce qui caractériſe
encore cet ouvrage , c'eſt l'abfence
des valets & des foubrettes , perfonnages
qui font devenus froids fur la
fcène, parce qu'on n'en trouve plus le modèle
dans la fociété. Les valets ne font plus
dans la confidence de leurs maîtres , & les
femmes de chambre ne fe trouvent guères
qu'à la toilette de leurs maîtreffes. Je ne
pas cependant qu'il faille tout-à-fait
les exclure ; ce feroit fupprimer une fource
de gaîté, mais il faut les placer , les ramener
à leurs fonctions , & les reculer , autant
qu'il eft poffible , dans le fond du tacrois
MARS 1768. 197
bleau : quoi qu'il en foit , on doit favoir
gré à M. Barthe de s'en être paffé. Ce mérite
n'a point échappé aux gens de goût ,
& fur-tout aux gens du monde , qui ont
trouvé fa pièce du meilleur ton , c'est- àdire
pleine de cette aifance , de ces tournures
fines & choifies , & de cette légèreté
qu'on ne rencontre que dans la bonne compagnie
. Une autre remarque que l'on peut
faire , à l'avantage de M. Barthe , c'est que
cette élégance , ce vernis des moeurs régnantes
, & ces grâces de l'efprit à la mode,
n'ont efféminé ni fon ftyle ni fes caractères.
Il eft étonnant que dans les bornes
d'un acte , il en ait développé deux avec
autant de fuite que de perfection. Le
flegme de Valfain , & la fougue de: Dor
milli , fourniffent le jeu de théâtre le plus
foutenu , & les fituations les plus comiques.
Le ftyle de la pièce eft de la plus
grande pureté ; fpirituel fans affectation ,
précis fans féchereffe , & dépouillé de ces
tirades à prétention , qui refroidiſſent
toujours l'enfemble .
Les meilleurs ouvrages font ceux qui
éprouvent le plus de critiques. Je vais
mettre, fous les yeux quelques objections
de nos févères Ariftarques. Ils ont trouvé
le reffort des deux billets de Mondor ,
& fur-tout des deux réponſes , un peu
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
forcé & invraisemblable. Eft- il poſſible ,
ont-ils dit , que Dorimene & Angélique
fourniffent cette arme à l'indifcrétion
d'un fot ? I eft vrai que ce fot ou ce
fat eft trop humilié à la fin de la pièce
pour conter l'aventure . Le rôle de Mondor
, ont- ils dit encore , ne produit point
affez d'effet , l'état des deux couſines n'eſt
point conftaté , elles ont l'air de ne tenir
à rien , & les bienféances , dans cette partie
de la pièce , ne font point tout- à-fait obfervées.
Ils ont auffi prétendu que le caractère
impétueux de Dormilli fe démentoit
dans fa fcène avec Valfain ; il eft ,
felon eux , trop circonfpect dans l'explication
qu'il doit avoir , & les ménagements
qu'il prend répugnent à fa fougue
ordinaire. On peut répondre à cette dernière
objection que le paffionné Dormilli ,
qui ne fait qu'adorer , doit regarder comme
un très- grand malheur l'infidélité d'une
maîtreffe ; par conféquent il doit être fort
embarraffé pour dire à Valfain qu'on le
trahit. D'ailleurs l'ufage du monde , les
égards d'honnêteté que fe doivent les indifférens
même , l'amitié fur-tout ne permettent
pas à Dormilli, quelque emporté
qu'il foit , de donner fans préparation &
brufquement une trifte nouvelle . Quoi
qu'il en foit , les Fauffes Infidélités n'en
font pas moins une pièce charmante , faite
MARS 1768 . 199
pour refter au théâtre , & digne de fon
Brillant fuccès .
Après avoir payé à l'auteur le tribut de
louanges qu'il mérite , il feroit injuſte de
fe taire fur le jeu des acteurs . Tous les
rôles de la pièce ont été rendus parfaitement.
Mde Préville y a déployé cette
nobleffe & cette fupériorité d'intelligence
qui la diftingue. Mlle Doligny , ces grâces
naïves qui font toujours nouvelles , parce
qu'elles font toujours prifes dans la nature.
MM . Bellecourt & Molé ont enlevé
les fuffrages , chacun dans leur genre ; &
l'inimitable Préville s'eſt tiré du rôle de
Mondor avec toute l'adreffe & tout le naturel
qu'on pouvoit attendre de lui .
Le jeudi , 11 février , on a donné fur
ce théâtre la première repréſentation des
Valets maîtres de la maifon , ou du Tour
du carnaval , comédie en un acte , en
profe , de M. Rochon de Chabannes , avantageufement
connu par la Manie des Arts ,
par Heureufement , & autres pièces repréfentées
avec fuccès fur différens théâtres .
Un maître & une maîtreffe de maifon ,
également jaloux l'un de l'autre & également
foupçonneux , confentent de fortit
chacun féparément de leur logis pour laiffer
à leurs gens la liberté de fe réjouir. Les
domeftiques fe déguiſent en maîtres , ſe
. I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
font régaler aux dépens d'un traiteur , &
perfifflent un jeunne provincial , qui croit
époufer la fille des maîtres dans une des
femmes de chambre de Madame . C'eft la
cuifinière qui paffe pour fa mère , le cocher
pour fon oncle ; & d'autres domeftiques
figurent en abbé , en marchand , en
officier , en notaire. Leur but eft de s'emparer
des bijoux & des autres préfens de
nôce que le prétendu marié doit donner ,
ainfi que de l'argenterie du traiteur .
Au milieu du feftin , la joie de tout ce
monde eft interrompue par les maîtres ,
que leurs foupçons & leur jaloufie mutuelle
ont ramenés. Tous les deux s'accufent
de cette espèce de bombance qui leur eft
fufpecte . Tout s'éclaircit enfin ; le complot
des domestiques eft découvert ; le traiteur
fauve fon argenterie , le provincial fes préfens
de nôce , & les domestiques font
chaffés.
la
Tel eft à peu près le précis de cette
pièce , dont nous parlerons plus au long
dès qu'elle paroîtra imprimée. Nous dirons
fimplement , en attendant , qu'on peut
regarder comme une efpèce de débauche
d'efprit de la part de l'auteur , qui n'y a
attaché d'autre prétention que celle de
hafarder , fur-tout en carnaval , une pièce
du genre de celles qui , dans ce temps , faifoient
rire nos pères ; & que le fuccès qu'elle
MARS 1768. 207
continue d'avoir , juftifie fon idée. Tous
ceux qui ne craignent pas de déroger , en
aimant encore quelquefois à rire , y vont
goûter ce plaifir innocent & bon pour la
fanté , que Louis XIV & fa Cour ne fe
font jamais avifés de trouver ignoble , ni
de reprocher à Moliere.
Nous devons ajouter que la pièce eft on
ne peut mieux jouée , & qu'il eft plus que
probable qu'elle reftera au théâtre.
M. Augé qui, dans les rôles de valets , eut
toujours le talent de plaire , a choiſi pour
fon début dans le tragique le rôle d'Hiafcar
dans la pièce d'Hirza , ou les Illinois ,
de M. de Sauvigny , qui a été jouée le
15 , & dans laquelle il a paru encore deux
autres fois. On a revu la pièce avec le
plus grand plaifir ; on eft même fâché de
ce que l'ufage des débuts en ait interrompu
la reprife. Quant au débutant , on lui a
tenu compte de fon zèle , & l'on defire
fort qu'ilparvienne totalement à le juſtifier.
M. Augé continue fon début dans le
rôle de Warwick , tragédie de M. de la
Harpe , dont le fuccès eft conftaté depuis
long- temps , & doit ( dit- on ) le terminer
par celui de Rhadamifte.
Les affemblées font toujours également
nombreuſes à la pièce des fauffes Infidélités.
I vj
202 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Moiffonneurs , comédie en trois actes
& en vers mêlée d'ariettes , repréſentée
pour la première fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi le 27 janvier
1768 : par M. FAVART : la mufique eft
de M. DUNY.
Laiffe tomber beaucoup d'épis ,
Pour qu'elle en glane davantage.
ACTEURS.
CANDOR , Seigneur de village , M. CAILLOT.
ROSINE ,
GENEVOTTE , belle - mère de
ROSINE ,
Mde LARUETTE.
Mde FAV ART.
DOLIVAL , neveu de CANDOR , M. CLAIRV AL.
RUSTAUT , économe de CANDOR
, M. NAINVILLE.
GUILLOT , vieux moiffonneur , M. DEHÈSSE .
MAROTTE , LATRINQUART
, Moillon-
Mlle BERARD
.
NICOLE ,
TRINQUART ,
PIERRE ,
JÉRÔME ,
M. CHANVILLE.
neufes , MileDESGLANDS
Moiffonneurs
,
M. BALETTI .
M. TRIAL .
M. DESBROSSES.
Moiflonneurs & Moillonneules.
Perfonnages
Domestiques de CANDOR .
Un Laquais de DOLIVAL.
muets.
MARS 1768 . 205
Le théâtre repréfente un payfage à droite
& une chaumière , à côté de laquelle eft
un banc de pierre ; à gauche , un petit tertre
couronné par un orme. Il fort de cet endroit
une fource d'eau vive , qui forme un
baffin derrière eft une chaîne de hautes
montagnes qui fe perd dans l'éloignement.
On voit à quelque diftance , le château feigneurial
: un vafte champ de bled occupe
le refte de la campagne .
:
L'action de la pièce commence an lever
de l'aurore , on voit encore les étoiles ; la
cabane eft ouverte , elle eft éclairée par
une lampe . Genevotte , affife fur le banc ,
file fa quenouille en chantant cette ariette ,
auffi agréable que philofophique :
Le temps palle , paſſe , paflè ,
Comme ce fil entre mes doigts ;
Il faut en remplir l'efpace :
Il eſt à nous autant qu'aux Rois .
Que j'étois digne d'envie ,
Quand je pollédois mon époux !
Mais le bonheur de la vie ,
Trop fouvent s'éloigne de nous.
Le temps palle , &c.
Notre courfe pallagère ,
Prefcrit allez l'emploi des jours.
C'est le feul bien qu'on peut faire ,
Qui les rend trop longs ou trop courts.
Le temps paffe , &c.
Rofine , dans l'intérieur de la maiſon ,
mefure un boiffeau de grain , & vient le
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
montrer à Genevotte ; c'eſt le produit des
épis qu'elle a glanés la veille dans les
champs de M. Candor. Genevoite s'attendrit
fur les peines qu'éprouve cette jeune
enfant ; mais Rofine a pris fon parti , & le
travail ne lui coûte rien dès qu'il peut
foulager fa mère , car c'eft ainfi qu'elle
appelle Genevotte dans tout le cours de la
pièce , quoiqu'elle fache bien qu'elle eſt
fille de Mélincour , coufin- germain de M..
Candor , & d'une première femme qu'il
avoit eue avant d'époufer Genevotte. La
tendreffe de Rofine pour cette belle- mère
eft juftifiée par l'éducation qu'elle en a
reçue , elle a mérité que Rofine lui dife ,
en parlant de fa propre
mère :
Mais vous la remplacez , vous êtes dans mon coeur;
Er d'une belle-mère écartant la froideur ,
C'eſt par le fentiment que vous m'avez formée.
Cette converfation eft interrompue par
le bruit des moiffonneurs qui vont à l'ouvrage
; une partie eft conduite par Ruftaut,
Candor amène les autres : tous fe difperfent
dans la plaine , & Rofine les fuit pour glaner
après eux .
Pendant ce temps , Candor célèbre le
bonheur dont il jouit par cette ariette :
Heureux qui fans foins , fans affaires ,
Peut cultiver les champs en paix !
Le plus fimple toît de fes pères.
Vaut mieux que l'éclat des palais.
MARS 1768.
205
Ma terre rend avec ufure
Tous les préfens que je lui fais ,
Et j'oblerve que la nature
N'eft qu'un échange de bienfaits .
Que les grands près de nous fe rendent ,
Qu'ils viennent prendre une leçon :
Ils perdent les biens qu'ils répandent ,
L'ingratitude eft leur moiffon.
Heureux qui fans foins , &c.
Ruftaut rencontre Rofine parmi les moiffonneurs
, & la renvoie avec dureté . Candor
, qui s'en apperçoit , lui en fait des
reproches , & ajoute :
Je ne fais rien de pis ,
Que de mortifier les gens que l'on foulage.
Laiffe tomber beaucoup d'épis ,
Pour qu'elle en glane davantage.
Ruftaut rend à Rofine les épis qu'il lui
avoit ôtés ; Candor la confidère , & trouvant
en elle autant de fageffe que de beauté
, commence à s'intéreffer en fa faveur.
Il eft furpris dans fes réflexions par fon
neveu. Ce jeune homme , épris des attraits
de Rofine , a formé , dès l'année précédente
, le deffein de la féduire ; c'eſt dans
cette idée qu'il prévient la faifon pour venir
à la campagne , fous prétexte de fatisfaire
fon ardeur pour la chaffe. Dans l'entretien
qu'il a avec fon oncle , il fait voir
toute la légereté d'un petit- maître ; &
Candor , par la folidité de fes réponſes ,
développe de plus en plus ce caractère de
206 MERCURE DE FRANCE.
bienfaifance fous lequel il a été annoncé.
Il en donne une preuve bien fenfible , lorfqu'ayant
congédié fon neveu , il apperçoit
un pauvre vieillard accablé de fatigue , &
qui , pour fe défaltérer , va remplir fa
cruche à une fource d'eau fraîche. Candor
lui ôte la cruche des mains , & lui fait
donner de fon vin ; enfuite il ordonne le
dîner des moiffonneurs , qu'il fe propoſe
de partager avec eux . Bientôt après il les
emmène avec lui pour moiffonner fur les
côteaux où le foleil ne darde pas encore
fes rayons
.
Dolival ( le neveu ) qui a trouvé moyen
de rejoindre Rofine , veut lier converfation
avec elle ; & , malgré fes refus , s'obftine
à lui faire des offres qu'elle rejette
en lui chantant :
Pendant toute la femaine ,
Je me donne de la peine ;
J'en goûte mieux le repos.
Quand arrive le dimanche ,
Une gaîté vive & franche
Me fait oublier mes maux :
Je mets mon corps , je me lace ,
Je me pare de bleuers ;
En danfant je me délaſſe ,
Et je ris le jour d'après.
Il s'explique plus ouvertement avec la
mère , & n'en reçoit que des refus plus
marqués.
Surpris que l'on puiffe penfer fi bien.
MARS 1768 . 207
dans un état fi bas , il cherche à mettre
Ruftaut dans fes intérêts , & lui donne de
l'argent pour l'engager à faire paffer dans
les mains de Genevotte & de Rofine une
bourſe qu'il lui remet , en vue , dit- il , de
foulager leur pauvreté. Ruftaut qui n'eft
pas la dupe de fes intentions , fe promet
d'en informer M. Candor , en chantant
cette ariette :
Argent , argent , maître du monde ,
Tu règnes fur tous les états .
Tous les jours , en faifant ta ronde ,
Tu fais faire bien des faux pas !
A nos devoirs tu mets un terme ;
La vertu , loin de tes attraits ,
Qui fur fes jambes fe croit ferme ,
S'y tient bien mal quand tu parais .
Dès qu'il voit M. Candor , il lui rend
compte de ce qui s'eft paffé . Candor l'inftruit
fur la manière dont il doit s'acquitter
de fa commiffion , & lui demande s'il
n'a rien appris au fujet de Genevotte & de
Rofine qu'il voudroit connoître plus particulièrement.
Ruftaut s'adreffe à quatre
moiffonneufes , dont cependant Candor
ne tire aucune lumière. Ce font quatre
babillardes qui , au lieu de l'éclaircir fur
ce qu'il demande , le laiffent plus incertain
encore qu'il ne l'étoit.
Alors arrivent tous les moiffonneurs
que Rufiaut a raffemblés pour le dîner.
Candor fait mettre la nappe fur des javelles,
208 MERCURE DE FRANCE.
& s'y place lui-même entre Genevatte &
Rofine ; Dolival , qui fuit tous les pas de
cette dernière , s'y place aufli . Tous les
moiffonneurs font affis fur des gerbes ; les
domestiques de Candor leur donnent à
chacun un potager rempli de foupe , avec
un morceau de pain & de fromage. Candor
invite tout le monde à boire à fa fanté ,
verfe lui- même du vin à Genevotte & à
Rofine , ce qu'une des commères n'oublie
pas de remarquer & de faire remarquer
aux autres . On chante une ronde , & , le
dîner fini , chacun retourne à fon ouvrage .
Dolival fait femblant de fuivre Candor ;
il revient fur les pas de Rofine & de Genevotte
, & vent les aborder lorfqu'elles
font prêtes à rentrer dans la chaumière.
Genevotte fait rentrer Rofine , la fuit , &
ferme brufquement la porte . Dolival dépité
, fort avec l'intention de fe venger
de Genevotte , & d'enlever Rofine,
Quelque temps après , Genevotte fort de
fa chaumière , portant à fon bras un grand
panier rempli d'échevaux de fil qu'elle va
porter au Tifferand. Rofine , pour la foulager,
ôte une partie de ce fil qu'elle veut porter
elle- même. Ce petit débat d'amitié entre
la mère & la fille donne le temps à
Ruftaut de pofer la bourfe de Dolival fur
le banc où eft le fil . Dolival , toujours aux
aguèts , écoute tout doucement ce qui fe
MARS 1768. 209
dit, & fe gliffe dans la chaumière qu'il trouve
ouverte , pour y attendre Rofine qui doit
rentrer avant fa mère. Rofine , ne fe doutant
de rien , ferme la porte à double tour .
Genevotte va prendre fon panier , trouve
la bourfe fur le banc , la fait voir à Rofine,
& toutes deux croyant que quelqu'un l'a
perdue , projettent de la remettre entre les
mains de M. Candor. Geneyotte donne
cette commiffion à Rofine , qui ne l'accepte
qu'avec peine. La raiſon qui la fait hếſiter
c'eft , dit- elle , que quand elle le voit
tous fes fens font faifis , un fentiment
plus fort que la reconnoiffence répand le
trouble dans fon coeur. Pendant qu'elle eft
dans cette incertitude elle rencontre le
vieux moiffonneur à qui , dans le premier
acte , Candor a fait donner de fon vin ;
elle le charge de reporter la bourſe , &
fort pour aller aux champs.
Lorfqu'elle en revient , portant fur fa
tête tous les épis qu'elle a pu ramaffer ,
fardeau agréable pour elle , fentiment
qu'elle exprime dans cette ariette :
Ma démarche eſt légère ,
Je rapporte chez nous
De quoi nourrir ma mère ,
Et ce poids eft bien doux !
Pour moi c'est une fête ;
Ma peine eft mon bonheur :
Le poids eft fur ma tête ,
Le plaifir dans mon coeur.
210 MERCURE DE FRANCE.
elle apperçoit Candor qui , fatigué du tra
vail de la journée , s'eft endormi fur le
gazon . Le penchant fecret qui maîtrife le
coeur de Rofine , fans qu'elle- même en fache
rien , prend alors de nouvelles forces ; l'intérêt
le plus tendre lui fait craindre de
troubler le repos d'un homme qui fait le
bonheur de tout le canton . "
Puiffe ( dit-elle ) un calme fi doux , toujours le
délaffant ,
Etendre fa carrière à l'extrême vieilleffe !
Le pauvre n'a d'autre richelle ,
Que les jours prolongés de l'homme bienfaifant.
Puis , remarquant que le vifage de Candor
eft expofé à toute l'ardeur du foleil , elle
coupe des branches d'arbres , les difpofe
fur le gazon de facon qu'il en puiffe recevoir
de l'ombre ; & craignant que cela ne
fuffife pas , elle détache fon mouchoir de
col & l'étend fur fes yeux . En ce moment
Candor ,à demiréveillé, prononcé fon nom .
Rofine a peur , fe fauve , & va fe cacher
contre la porte de fa chaumière. Candor fe
réveille tout à fait , reconnoît le mouchoir
de Rofine , & fe relève . Rofine , toujours
effrayée , ouvre la porte de fa chaumière
pour s'y cacher ; elle y trouve Dolival , &
s'enfuit toute épouvantée . Candor la ſuit.
Dolival , en pourfuivant Rofine , apperçoit
fon oncle , & rebrouffe chemin. Candor
aborde Rofine , & tâche de la raffurer ;
1
MARS 1768. 211
l'amour dont il a paru animé pendant tout
le cours de la pièce , éclate d'une manière
plus fenfible ; mais ignorant lui - même la
nature du fentiment qui l'agite , il forme
le projet de l'établir , en la mariant avec fon
neveu.
Avant de s'y déterminer , il veut avoir
un entretien avec Genevotte. Elle vient en
effet , & lui apprend tout ce qu'il vouloit
favoir fur la naiffance & la famille de
Refine. Cette connoiffance l'affermit dans
fon projet , dont il fait auffi-tôt part à
Dolival , en lui donnant cette leçon :
On fe rend eftimable ,
Lorfque l'on aime bien ;
Et , pour paroître aimable ,
On ne néglige rien.
Du choix qu'on a fu faire ,
Dépend le caractère .
On cherche à fe régler
Sur ce modèle même .
Pour plaire à ce qu'on aime
On veut lui reflembler.
Mais celui- ci a donné des ordres pour enlever Rofine
, & croit déja la potléder. Quand il fait qu'elle
eft de noble naillance , il approuve les vues de fon
oncle ; mais l'attentat dont il s'eft rendu coupable
lui donne de l'inquiétude ; il veut réparer la faute ,
mais il n'eft plus temps , Rofine eſt déja enlevée
par fes ordres. Genevotte vient , en pleurant , réclamer
la protection du Seigneur ; par bonheur
les moiffonneurs ont délivré Rofine , & la ramè
nent. Dolival eft reconnu pour le raviſſeur , &
offre de réparer fon crime en l'époufant . Rofine le
212 MERCURE DE FRANCE.
refuſe . Candor lui fait alors l'aveu de ſes ſentimens ;
Rofine les partage , Genevotte les approuve , & le
mariage ſe termine . Un divertiflèment où tous les
moillonneurs célèbrent cet heureux événement ,
termine la pièce.
On peut juger , par cette courte analyſe , du
puiflant intérêt qui résulte de l'enfemble & des
moindres détails d'une pièce qui fait autant d'honneur
au coeur qu'à l'efprit de M. Favart. Les
leçons de bienfaifance , de décence & d'humanité
qu'il a eu le talent de mettre en action , forment
des tableaux trop touchans pour jamais manquer
leureffet fur les âmes encore fenfibles ; & ce fuccès
eft d'autant plus flatteur pour lui , qu'on y voit
par- tout refpirer la fienne. L'amitié dont il nous
honore pourroit rendre fufpect ce témoignage , ou
tout au moins le faire croire exagéré , fi la publicité
de fon fuccès , que chaque repréſentation accroît
encore , ne dépofoit point en notre faveur ,
& en même temps ne nous difpenfoit pas d'entrer
dans de plus longs détails fur une pièce que tout
le monde ou prétend voir , ou s'empreffe de lire.
Nons ajouterons feulement que le Muficien ,
affocié à la gloire du Poëte , eft d'autant plus digne
d'y participer , que la mufique a pris ( fi l'on peut
s'exprimer ainfi ) la teinte & le coloris du poëme ,
& qu'elle est toujours analogue aux paroles.
Quant à la façon dont la pièce eft jouće , on ne
peut trop rendre juftice aux talens des principaux
acteurs. M. Caillot , indépendamment de la beauté
de fon organe , & du goût de fon chant , a tellement
faifi la vérité des fentimens dont le reſpecta.
ble Candor eft animé , qu'on croit voir Candor
même. M. Clairval , dont le rôle eſt néceſſairement
ici moins favorable que les autres , fait tellement
adoucir ce qu'il peut comporter de révol
tant , qu'on imagine ne plus voir en lui qu'un
MARS 1768 . 213
jeune homme léger , gáté par l'opulence , qu'un
petit-maître enfin emporté par le feu de l'âge &
le vent des faux airs , au point de ne fe douter &
de ne fe repentir de fon égarement que dans l'inftant
qu'il s'en voit la victime : par conféquent
aoins odieux qu'à plaindre , & fur - tout loriqu'il
eſt puni.
L'agrefte & brufque probité d'un économe de
campagne eft on ne peut mieux repréſentée par
les fons mâles & francs , ainfi que par le naturel
exempt d'aprêts qu'on aime dans M. Nainville.
Guillot , moiffonneur , vieux , honnête & intéreffant
, plaît & tire toujours des larmes , nous
rappelle le fouvenir de certain père de famille ,
dont nous avons admiré le tableau , & nous feroit
prefque penfer que fon célèbre auteur auroit
pu avoir vu fous cet habillement M. de
Heffc.
"Gennevotte , en tournant ſon fuſeau , en chantant
près de la chaumièse , n'offre , au premier
coup d'oeil , qu'une fimple payfanne , & dont le
rôle n'eft autre que celui qu'elle fit ou dut toujours
faire. Mais à l'aifance de fes mouvemens
aux grâces naturelles qui ennoblitlent fon travail ,
ainfi qu'à celle de fon chant , on entrevoit , avant
qu'elle l'ait prononcé , que cette même payfanne
n'eft point née ce qu'elle paroît être . C'eſt avec
un plaifir , d'où naît le plus tendre intérêt , que
vers le milieu de la fcène , avec la fille , on voit
que l'on ne s'étoit point trompé ; & c'eft ce même
fentiment , toujours en croiffant par degrés , qui
nous fait admirer tout ce que fait , tout ce que dit
ce perfonnage , plus refpcctable encore fous la
ferge dont il eft revêtu , que fous les habillemens
les plus riches . L'auteur , qui connoilloit toutes les
finetles & les difficultés de ce rôle , étoit fûr de la
réuffite , & ne s'eft point trompé.
214 MERCURE DE FRANCE.
Mde Laruette , avec la voix la plus légère , la
plus touchante , la phyfionomie de Rofine même ,
auroit fans doute autant furpris l'auteur que le
public , jufte appréciateur de fes talens , fi dans
ce rôle elle n'eût pas rempli tout ce qu'ils avoient
droit d'attendre d'elle.
La comédie des Moiffonneurs fe vend à Paris
, chez la veuve Duchefne , Libraire rue Saint
Jacques , au Temple du Goût ; prix 30 fols .
THEATRE de fociété , imprimé à La Haye ;
1768. L'on en trouve des exemplaires chez Gueffier
fils , Libraire-Imprimeur , rue de la Harpe ,
vis-à-vis la rue Saint- Severin ; 2 vol . in- 8 °.
L'extrait que nous avions fait de ce Théâtre ,
auffi piquant que vraiment agréable , n'ayant pu
entrer dans ce volume , nous le remettons , avec
regret , au Mercure prochain.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice- A
Chancelier , le Mercure du mois de mars 1768 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion . A Paris , le 4 mars 1768.
GUIROY.
MARS 1768. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER,
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
VERS
ERS au Baron de Wenzel.
EPIGRAMME à l'imitation de Martial.
MONOLOGUE d'un fils à fon père.
Page s
6
7
EPOQUE du droit de la Baloche du Palais à Paris . 8
A M *** . en réponſe à une Dlle jeune & jolie . 13
MADRIGAL à Mlle S. de P...
BALKIS. Conte Oriental .
14
A M. Favart , fur la pièce des Moiffonneurs. 35
Au même , fur la même pièce .
VERS à Mile Babet R * *.
PORTRAITS.
EPIGRAMME fur une femme irritée .
EPIGRAMME contre la même.
MADRIGAL à deux foeurs.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
AIR nouveau.
Ibid.
36
37
38
Ibid.
39
40
42
44
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES .
45 EXTRAIT de l'hiftoire de la petite - vírole .
LETTRE de Mde Riccoboni a M. de la Place , auteur
du Mercure .
52
54
DICTIONNAIRE univerfel d'hiftoire naturelle .
DICTIONNAIRE des portraits hiftoriques , & c. 62
Le Botanifte François , & c.
73
LE Triomphe de la probité , comédie en 2 actes . 78
HISTOIRE des Philofophes modernes , avec leug
portrait ou allégorie , $ 4
216 MERCURE DE FRANCE.
La grand Vocabulaire François . 88
DE controverfiis tractatus generales contratti. 91
ANNONCES de Livres. 101
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTres.
ACADÉMIE S.
121
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de Clermont - Ferrand.
RELATION de l'affemblée de l'Académie royale
des Sciences & Belles- Lettres de Béfiers, 127
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la grippe. 151
ARTICLE IV . BEAUX - ARTS.
SCULPTURE .
DESCRIPTION du mauſolée du Cardinal de Fleury,
érigé en l'églife de SaintThomas du Louvre.156
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
MUSIQUE,
ARTICLE V. SPECTACLES .
OPÉRA.
166
171
174
182
183
LETTRE de MM. les Directeurs de l'Académie
royale de Mufique à M. de Mondonville.
VERS envoyés à M. de Mondonville.
LETTRE de Mlle Dubois , de l'Académie royale
de Mufique , à M. de la Place.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
185
Los Fauffes Infidélités , comédie en un acte &
en vers , par M. Barthe.
COMÉDIE ITALIENNE.
187
LES Moiffonneurs , comédie en trois actes & en
vers , mêlée d'ariettes. 202
N.m.
Del'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères