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1768, 01, vol. 2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
JANVIER 1768.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cashin
SJius inv
Marpillon Searly.
A PARIS,
JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT, quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MENACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.

Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eſt à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eflampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui restent encore,
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1768.
ì
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DESCRIPTION & hiftoirefecrette du palais
de la Fortune ; par M. TR. De L.
DA
ANS les régions que le Pactole enrichit
de fon onde opulente , la Fortune a
fait bâtir fon palais . Deux rangs de colonnes
plus belles que l'ordre dorique & le corinthien
des Grecs , des fculptures plus délicates
& plus achevées que l'antique le plus
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
eftimé , forment à l'abord un portique dont
la magnificence arrête les étrangers , & les
invite à entrer. En face eft . une longue
avenue d'arbres taillés en plein ceintre,
Une verdure perpétuelle en rend l'afpect
des plus rians , & la terre eft couverte d'un
fable d'or. A l'extrêmité eft un roc élevé ,
à la furface duquel on voit briller des
pointes d'or , d'argent , de diamant & de
Toutes les espèces de minéraux & de mézaux
précieux qu'il renferme dans fon fein.
Sur la cime de ce mont s'offre un môle
de figure octogone : chaque face eſt ornée
de colonnes de porphire , de jafpe & de
nacre de perles. L'ouvrage n'en eft pas fi
achevé que celui du portique , mais elles
font enrichies de rubis , d'émeraudes &
de topafes. Huit colonnes de diamant dif
tinguent la principale entrée , enforte qu'au
lever du foleil toute cette maſſe réfléchit
des rayons de lumière dont on ne peut
foutenir l'éclat , & qui fe répandent chez
toutes les nations policées. Au fronton eft
une Renommée avec une trompette , qui
joint à une force de fon prodigieufe , une
douceur & une mélodie que n'ont aucun
des inftrumens connus des mortels . On y
accourt de toutes les parties du monde.
Le portique est toujours ouvert , & chacun
s'empreffe dans l'avenue ; mais le fable
JANVIER
1768.
7
7
d'or , affaiffé par le pied , fait fentir une
pointe de fer aiguë. Peu de gens cepen- dant fe découragent
; car , foit que la
divinité
puiffante
de ces lieux faffe dif- paroître
à fa volonté ces pointes de fer , foit qu'elle ait donné au fable une élaſticité
qui lui fait reprendre
fa première
fituation
, dès qu'il n'eft plus preffé , chaque voyageur
voit toujours
devant lui une
furface unie & brillante , & il fe flatte
que celui qui le précéde a effuyé tout le
mal qu'il y avoit à craindre , ou il fe
fuadé qu'il n'a pas
précaution
.
permarché
avec affez de
Arrivé au pied du roc , on gravit , on
s'attache à tout ce qu'on trouve . L'un
s'élance à l'aide d'une vieille racine qui
paroiffoit
inutile. Quelquefois
elle lui manque dans la main & il croule . L'autre
s'appuye fur les épaules ou fur la tête de
celui qui monte à côté de lui. Un autre
crampone
fes doigts crochus contre les
inégalités du roc , & profite fouvent de
fes débris précieux. Il y en a qui fe livrent
des combats , qui fe prennent au corps :
on lutte comme aux jeux olympiques
; le
plus vigoureux étouffe le plus foible , dont
le
corps fert auffi - tôt de marche-pied à fon
vainqueur. On en voit quelquefois
qui ,
n'ayant plus qu'un pas à faire , mettent le
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
pied dans un endroit gliffant , le fol leur
manque , ils trébuchent , ils roulent &
entraînent dans leur chûte tout ceux qui
les fuivoient. On a remarqué que ce malheur
arrivoit affez fouvent à ceux qui , fe
fant à leur force , à leur agilité & à leur
foupleffe , montoient le roc avec une rapidité
prodigieufe. Ceux qui arrivent au
haut vont fe rendre à la porte du palais
qui eft fermée .
C'est là que font affemblés fans aucune
diftinction le financier , le noble & le
plébéien , le commerçant , l'homme de
loi , le militaire , l'artiſte & l'homme de
lettres. Tous attendent , expofés aux injures
de l'air , qu'il plaife à la déeffe de faire
ouvrir , car il n'y a point d'heures marquées
, fa fantaisie eft l'unique régle , &
fouvent elle met fon plaifir à fe faire
attendre infolemment lorfque l'intempérie
eft la plus dure .
Pendant ce temps - là chacun admire les
triomphes de la richeffe qui font gravés
en or & en pierreries fur les portes de
diamant. D'un côté on voit Jupiter qui
s'introduit en pluie d'or dans la tour où
eft enfermée la fille d'Acrifius : Polynice ,
qui , par le moyen d'un fuperbe collier
obtient de l'avare Eriphyle la connoiffance
d'un fecret dont elle favoit que la vie de
JANVIER 1768. 9
:
fon époux dépendoit . D'un autre côté , c'eſt
Midas changeant en or tout ce qu'il touchoit
Jafon qui s'expofe à l'inconſtance
dangereufe de la mer pour la conquête
de la riche toifon qu'on voit fufpendue
à un arbre Hippomène qui retarde la
courſe de fa maîtreffe , en jettant devant
elle des pommes d'or. Atalante eft émue
par la beauté de ce fruit ; elle oublie qu'on
la fuit , elle ſe baiffe pour le ramaffer
Hippomène la faifit & l'obtient en mariage .
Vénus avoit confeillé ce moyen à Hippomène.
A combien d'autres ne l'a - t- elle pas
confeillé depuis !
Au milieu du ceintre de la porte eft la
Déeffe de la Richeffe , affife au bord du
Pactole , qu'elle confidère avec un air
fatisfait. Elle eft appuyée contre un arbre
chargé de pommes d'or qui répand fon
ombre fur elle , & tient dans fes bras le
Luxe qu'elle allaite. Autour d'elle voltige
la Satisfaction qui foûrit , la Bonne Opinion
de foi-même au regard fuperbe &
qui s'admire dans un miroir ; l'Abondance ,
furchargée d'embonpoint , & les Plaifirs de
toute eſpèce . Mais , dans un coin , on voit
fous un nuage l'Envie occupée à dévorer
des ferpens ; l'Avidité dont le corps eft
décharné , le vifage pâle , les yeux creux ,
les doigts longs & crochus ; le Souci , au
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
front pliffé , à l'oeil trifte. Ce bas - relief
eft peu faillant , perfonne ne le confidère ,
& la déeffe même ignore qu'il y foit.
Dès que la porte s'ouvre chacun s'empreſſe
d'entrer .La falle qui fe préfente a vingt - quatre
faces & communique par vingt- quatre
portes à autant d'appartemens tournans de
l'un dans l'autre . C'eft dans cette falle que
fe tiennent ordinairement les vieux favoris ,
pour qui la déeffe n'a plus que la confidération
d'une ancienne habitude. Les nouveaux
courtifans les abordent & tâchent
de gagner leur bienveillance pour parvenir
à celle de la déeffe . On les voit s'incliner
devant eux , baifer le bord de leur vêtement
de brocard , fe récrier fur tout ce
qu'ils difent , admirer même avant qu'ils
aient parlé , tandis que les autres promènent
péniblement leur embonpoint.
Cependant chacun a l'oreille attentive ,
& l'oeil à toutes les portes pour favoir de
quel côté la divinité paroîtra. Elle fort
enfin , non avec la démarche majestueufe.
de la Reine des dieux , ou de Pallas
mais tantôt en voltigeant autour de la falle
comme un oifean , tantôt en fautillant ,
quelquefois en marchant d'un pas incertain
; car elle a aux épaules des aîles qu'elle
remue fans ceffe & inégalement. Souvent
elle ne fait
que fe montrer ; quelquefois
JANVIER 1768 . II
elle va fe placer fur fon trône d'émeraudes.
Des fceptres , des couronnes , des marques
de dignités , tant civiles que militaires ,
& fur-tout des monceaux d'or , l'entourent.
Ceux qui recherchent les faveurs de la
déeffe montent les degrés pour baiſer fes
pieds ; mais , avant d'être admis à cette
faveur , il faut ordinairement faire valoir
un talent : l'un préfente fa fcience dans
l'art de gouverner , l'autre fes actions militaires
, l'autre fon habileté dans les arts ;
celui-ci fon adreffe à faire trouver de l'argent
à quiconque en a befoin , celui - là
fon exactitude rigoureuſe à exiger les droits
que le Prince fouvent feroit porté à remettre.
Il y en a pourtant qui fe contentent
de préfenter leur belle taille & leur jolie
figure. La déeffe donne fa main à baifer à
ceux qui lui plaifent , & repouffe les autres
du pied. Quant à ceux qui viennent chargés
de livres , ordinairement elle leur fait
figne de loin de fe retirer , ou elle les
renvoie au Génie qui eft derrière elle . Ce
Génie a les traits févères & le regard plein
d'efprit , mais il n'a à fa difpofition que
quelques couronnes de lierre ou de laurier.
Sa charge eft de donner fes avis à la Førtune
chaque fois qu'un candidat fe préfente
; mais elle eft fi précipitée , que le
baifer de la main eſt accordé ou refufé
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE .
avant qu'il ait parlé : quelquefois pourtant
elle l'écoute , & alors chacun applaudit au
choix que fait la déeffe . Il y a même certains
jours où elle le laiffe le maître de
fon trône & de fes attributs ; mais ces
jours font rares , toujours inattendus , &
toute la terre les célébre comme un jour
de fête.
Quand la déeffe veut terminer fon audience
, elle fait figne à ceux qui ont baifé
fa main de la fuivre , & elle s'envole dans
un des appartemens qui entourent la falle.
Ceft - là que fes favoris obtiennent tout ce
qu'ils demandent ; c'eft - là qu'on ne raiſonne
que d'intérêts particuliers ; c'eft - là que
les intrigues & la tracafferie rendent tout
incertain : enforte que tel fur qui la déeffe
s'appuyoit nonchalamment en entrant dans
fon palais , eft quelquefois bientôt chaffé
par une autre porte. Par- tout on y refpire
la tubéreufe & l'ambre , & dans tous les
repas on ne boit que de l'ambroisie , des liqueurs
, ou de ce vin avec lequel Uliſſe
enivra le Cyclope Polypheme.
Les portraits des anciens favoris , que
la mort a moiffonnés , ornent les petits
appartemens. On y voit d'abord celui de
cet ignorant Roi de Phrygie , qui croyoit
devenir heureux en obtenant des dieux la
vertu de changer en or tout ce qu'il touJANVIER
1768. 13'
cheroit. On voit enfuite celui de ce Roi
de Lydie , dont le nom feul réveille toujours
l'idée de la plus grande richeſſe , de
ce Créfus qui ne put fouffrir qu'un fage
lui préférât trois fimples bourgeois d'Athènes
, & fut enfin obligé de reconnoître
qu'il avoit raifon . On t'y voit auffi , Polycrate
, toi qui effayas en vain de faire un
marché avec la déeffe pour te préferver de
fon inconftance. D'unautre côté eft ce négociant
de Corinthe , qui s'éleva jufqu'au
trône de Rome & celui de Florence , qui
obtint auffi la fouveraineté de fa patrie ;
lui dont la famille fut toujours la protectrice
des arts , & donna des reines au plus
puiffant royaume de l'Europe & des chefs
à l'églife. Et toi , trop foible Bianca de
Capello , Ducheffe de Toſcane , on y voit
auffi toute ton hiſtoire , excepté la fin , car
c'eft ce que la déeffe cache toujours à fes
favoris. Les Denys , les Agathocles , tous
les tyrans de cette efpèce , les indignes
Préteurs qui , femblables à Verrès , dévoroient
leur province pour acheter l'impunité
; le voluptueux Lucullus , l'avare Craf
fus , & les affranchis des Empereurs , fouvent
miférables rebuts de l'efpèce humaine ,
qu'on ne fait dans quelle claffe mettre ,
y ont leurs portraits placés fans ordre
hiftorique.
14 MERCURE DE FRANCE.
>
Je ne vous oublierai pas , généreux Négocians
d'Augsbourg , dont la famille eſt
aujourd'hui fi puiffante en Allemagne
vous qui rendites un fi important fervice
à Charles-Quint ; vous méritiez bien ,
Fuggers , une place qui ne fût qu'à vous ,
fi la fortune favoit choifir. Toi , tyran de
l'Angleterre , fous le nom de protecteur ,
& toi Prince de l'Eglife qui te mis toimême
la tiare fur la tête , Sixte Quint ,
qui ne connoiffois que trois Princes à la
tête defquels tu te mettois , quoiqu'il y
en eût un qui fût préférable à tous , celui
dont aucun François ne prononce le nom
fans être pénétré d'amour & d'attendriffement
; vous Ximénès , Duprat , Mazarin ,
Dubois , & vous tous qui gouvernâtes les
Etats , revêtus de la pourpre que vous ne
deviez pas attendre , la déeffe conferve
encore vos portraits . A côté d'eux eft le
tien, Menzikoff, que nous avons vu fi puiffant
en Ruffie ; & le tien auffi , Muficien
célèbre , qui fans aucun titre gouvernas un
Empire. Plus loin eft celui d'un Moine :
on le voit enfuite , qui a quitté le froc ,
vêtu à la tartare , armé de pied en cape , &
proclamé Kan.
Les tableaux les plus fuperbement encadrés
font ceux de ces favorites que l'amour
place fi fouvent à côté des Reines
qu'elles éclipfent.
JANVIER 1768. IS
Au milieu de tous ces portraits on ne
voit point les vôtres , Ariftide , Phocion
Epaminondas , ni le tien , illuftre reftaurateur
de la France , digne ami de notre
Henri IV . C'eſt dans le laboratoire du vrai
mérite qu'il faut aller te chercher avec
Colbert Catinat , Faber & quelques
autres. Le génie n'a pas héfité de te les
affocier , perfuadé que quand tu revivrois ,
tu ne demanderois pas quel eft leur père .
La fortune ne conferve pas non plus
les portraits des gens de lettres , pour qui
elle a eu quelque fantaifie paffagère . Elle
fe contente de faire infcrire leurs noms
dans un registre qui a trois pages , & dont
la première n'eft pas encore remplie . On
y trouve le nom d'un feul philoſophe :
c'eft celui qui écrivoit fur une table d'or
l'éloge de la pauvreté , mais qui par la fuite
paya bien cher les momens de faveur de
la déeffe.
16 MERCURE
DE FRANCE
.
ÉLÉGIE A MON SERIN.
A Mlle A ** J ** . de Nantes.
O toi , dont les tendres accens
Portoient jufqu'au fond de mon âme
Les feux , les defirs impuiffans
De mon impétueuse flâme ;
O mon pauvre petit Serin ,
Que je prends part à ton veuvage !
Ton déplaifir & ton chagrin
Des miens font une foible image.
Tu ne l'as plus , cette moitié ,
Et fi vive & fi careffante :
Ah ! qu'elle étoit tendre & touchante !
Que ton deftin me fait pitié !
Tu ne chantes plus que ta peine ,
Tu ronges les noeuds de ta chaîne ;
Ton coeur , fait pour la liberté ,
N'aime que la gêne amoureuſe ;
Pour lui toute autre eft douloureuſe ...
Ne hais point ta captivité ,
N'en veux point à ton trifte maître ;
Il eft malheureux comme toi :
Trahi , je déteste mon être ....
Mon petit , relte auprès de moi .
JANVIER 1768. 17
A ta voix touchante & plaintive ,
Mon âme , toujours attentive ,
Répond à tes gémiffemens.
Gémis . plains-toi de tes tourmens.
Si ton malheur eft déplorable ,
Et fi tes maux te font pefans ;
Hélas ! plus que toi miférable ,
J'en fouffre de bien plus cuifans.
Ceux dont ton petit coeur murmure
Sont des effets de la nature :
C'eſt de la mort que tu te plains ;
Nous finirons auffi par elle.
Ce n'eft plus fa faux que je crains.
Ta chère compagne fidelle
T'aima jufqu'au dernier inftant .
>
Ah , dieux ! ... mon ingrate maîtreſſe ,
Qui m'en avoit promis autant ,
Aujourd'hui , fourde à ma trifteſſe ,
Se plait à faire mon malheur ;
Et , pour le prix de ma conftance ,
Me ravit jufqu'à l'espérance
De jamais regagner fon coeur.
ENVO I.
Tor , dont l'âme fenfible & tendre ,
Fait le bonheur de mon ami ;
Toi , qui me fais fi bien comprendre
Le bonheur d'un amant chéri ;
18 MERCURE
DE FRANCE.
Vois par les tourmens que j'endure ,
Combien un amant peut aimer ,
Et combien la volupté pure
A d'attraits puiffans pour charmer !
On préfére à toute couronne ,
Un tendre coeur qu'on a foumis ;
Mais fi ce coeur vous abandonne ,
On en fent bien mieux tout le prix.
REPONSE.
CESSEZ d'exagérer la douleur qui vous preffe ;
Votre Serin eft le plus malheureux.
Il perdit tout quand le fort rigoureux
Lui ravit pour toujours l'objet de fa tendreffe ;
De l'éternelle nuit il ne peut le r'avoir ,
Mais il vous refte & l'amour & l'espoir.
DISTIQUE fur le célèbre Maréchal DE
TURENNE .
DESEs plus grands des guerriers Turenne, eut
les vertus :
Il fut , felon les cas , Céfar & Fabius.
Par M. DE LANEVERE , ancien Moufquetaire
du Roi. A Dax , le premier ſeptembre 1767.
JANVIER 1768. 19
LETTRE de bonne année à M. l'Abbé
DE V...
PERMETTEZ - MOI , Monfieur , de me
joindre à toutes les perfonnes qui vous
aiment & qui vous admirent , pour vous
fouhaiter au commencement
de cette
année , une longue fuite de jours fereins
& paifibles.
>
TOUJOURS environné des Grâces & des Ris ,
Toujours amant fecret des filles de mémoire
Et le plus fortuné de tous lears favoris ,
Sans nous permettre de le croire ;
Vivez , Abbé charmant , autant que vos écrits
Vivront au temple de la Gloire ,
Et vos vertus au coeur de vos amis.
Par un Chan, de Mel. Premier janvier 1768.
A M. DE N. mon ami.
A tous les pathétiques fermons que
vous me faites depuis long - temps , pour
m'engager à négliger un peu moins les
occafions que vous croyez que j'ai de cap-
7
1
20 MERCURE DE FRANCE.
ter la bienveillance de la fortune , je
vous envoie , pour toute réponſe , une
manière de traduction fort libre que j'ai
faite d'une ode d'Horace , à l'occafion de
la fête d'un de mes amis , que vous connoiffez
, qui a fervi long- temps & avec
diftinction au temple de la déeffe ; qui a
été admis à fes plus fecrets mystères , &
qui n'a accepté de fes dons que ce qu'il
en falloit pour marquer qu'il ne les méprifoit
pas.
IMITATION de la vingt - fixième ode du
premier livre d'HORACE .
DES Mufes amant déclaré ,
Uniquement Alatté du bonheur de leur plaire ,
Et par fois d'en être infpiré ;
Je laille les defirs & la crainte , à leur gré ,
Régner fur ce vaſte hémisphère .
Dans mon cabinet confiné ,
Entre Ovide , Horace & Voltaire ,
J'ignore en quel coin de la terre
La fureur , le front couronné ,
Porte le ravage & la guerre ,
Et fur quelle plage étrangère ,
L'homme contre l'homme acharné ,
Le tient abattu , profterné ,
Sous le joug d'un fceptre arbitraire.
JANVIER 1768 ,
[
O vous , qui préférez le filence des bois ,
L'aſpect d'un riant payſage ,
Au pompeux & trifte étalage
Que préfente la cour des Rois !
Vous qui , par vos leçons , dès ma plus tendre
enfance ,
Prémuniflant mon jeune coeur
Contre l'attrait de l'opulence ,
Et tout éclat vain & trompeur ,
M'avez fait trouver l'abondance ,
Et la fource du vrai bonheur ,
Dans les bras de la tempérance ;
Mufe , apprêtez vos plus doux fons ,
La fête de M.. in arrive :
Que les échos de cette rive
Portent jufques aux cieux ma joie & vos chansons ,
Le mortel , pour qui j'intéreſſe ,
Pour qui j'invoque vos faveurs ,
N'eft point un grand nourri dans la molleffe ;
Et corrompu par des flateurs :
C'eſt votre ami ; celui de la fageffe ,
Du genre humain , & de toutes vos foeurs.
Par le même,
22 MERCURE DE FRANCE.
LE
EPITRE à un Misantrope.
E théâtre du monde eft l'école du fage.
De tout ce qui l'entoure , en filence occupé ,
Dans les réflexions il marche enveloppé ,
Et des erreurs d'autrui fait tirer avantage .
Mais ne voir des objets que le mauvais côté ,
S'ériger en cenfeur de la nature entière ,
Et fe plaire à compter les défauts de fon frère ;
C'eft orgueil ; c'eft humeur contre l'humanité .
Pourquoi chercher le crime où tu vois la foibleffe,
Et condamner le bien s'il t'offre des abus ?
Faut-il qu'un ridicule & t'irrite & te bleſſe ,
Et dois -tu dire alors qu'il n'eft point de vertus ?
Il eft , il eft encor de ces âmes fublimes ,
Que le Ciel nous donna dans un jour de faveur
Qui font de l'univers la gloire & le bonheur
Et que fuivent par- tout des tributs unanimes .
Les hommes, que tu hais , font - ils donc fi pervers?
Inconféquens & vains , livrés à leurs fyftêmes ,
Jouets de leurs penchans , fouvent dupes d'euxmêmes
;
Que de puiffans motifs d'excufer leurs travers !
Arrache de nos coeurs les vertus fanatiques ,
L'intérêt qui nous perd dans les routes obliques à
JANVIER 1768. 23
Les paffions d'autrui , les préjugés cruels ;
Et tu verras fleurir l'âge de l'innocence ,
L'âge pur qui du monde embellifloit l'enfance ;
Où la paix habitoit au milieu des mortels.
La folie en tous lieux fait régner les caprices :
C'est elle qui répand de les mains créatrices
Le ténébreux amas des fuperftitions ,
La chimère des rangs , & les opinions ,
Qui forment au hafard les vertus & les vices.
Chez un peuple idolâtre elle offre à de faux
dieux

D'une fraîche beauté les flatteufes prémices ,
Tréfors qui n'étoient nés que pour l'amant heureux.
Elle ordonne à Goa ces fanglans facrifices ,
Où des hommes armés de l'intérêt des cieux ,
Brûlent tout imprudent qui ne croit pas comme eux.
Dans des réduits obfcurs & fous d'affreux cilices ,
Elle fait foupirer l'innocente douleur ;
Elle infpire au Fakir , pour plaire à fon auteur ,
De pieux hurlemens , de rifibles fupplices .
D'un homme plat & vil elle fait faire un grand ,
Et fon bifarre choix difpenfe la nobleſſe
-
A des lâches flétris dans leur vieille jeuneffe ;
Tandis qu'avec mépris il lale au dernier rang
Un militaire ufé par trente ans de fatigues ,
Qui blanchit dans les camps , oublié , loin des
brigues ;
Mais qui , pour la patrie , a prodigué fon fang.
24 MERCURE DE FRANCE.
Elle commande au fort d'élever fur fa roue
Un parvenu , fans moeurs , & tiré de la boue ,
Qui , contre les affronts , a fû roidir fon coeur ;
Tandis que les vertus triftement délabrées ,
Au tourment d'un remords préférent le malheur ,
Et traînent du befoin les honteufes livrées .
Jufques fur les talens fon influence agit.
Ils font proftitués à des âmes fi viles ,
Elle fait réuflir tant de fripons habiles ,
Que de l'efprit qu'il a , l'honnête homme rougit.
Faut-il fuir tout commerce , ou , nouvel Ariftarque
,
Fronder avec aigreur les abus qu'on remarque ? . .
C'eſt à s'en garantir qu'on doit donner ſes ſoins :
Le plus fage eft celui qui fe trompe le moins.
Contre l'humanité , fans la rendre meilleure ,
L'homme brufque & chagrin ſe déchaîne à toute
heure ;
L'homme fenfé fe taît & cherche à fes côtés
S'il verra des objets dignes d'être imités .
Il n'ouvre point fon coeur au fiel de la fatyre ;
Mais au dépens des foux il le permet de rire :
Il fait s'en amufer en vivant avec eux ,
Et n'a point la farouche & fauvage manie
De s'éloigner du monde , & de priver les yeux
Des tableaux variés de l'humaine folie.
Hélas !
JANVIER 1768. 25
Hélas ! il fut un temps où j'abhorrois la vie ,
Où j'éprouvois ce vuide infupportable , affreux ,
Que l'amour laiffe au fein qu'ont embraté fes feux :
Le Ciel , fans être ému de ma douleur amère
Venoit de me ravir celle qui m'étoit chère.
Que d'attraits ! dix-huit ans à peine révolus
La faifoint reffembler à la rofe nouvelle....
Ah la beauté fans doute , ainfi que les vertus ,
Pour l'honneur des humains , devroit être immortelle.
Mon coeur n'eft - il plus fait pour ſe laiſſer
charmer ?
Ne reviendront- ils plus , ces jours de mon aurore
Ces jours délicieux ( que je regrette encore ! )
Où je goûtois en paix le vrai plaifir d'aimer ș
O ! fi mes tendres feux pouvoient fe rallumer !
Quelle félicité quelle douceur extrême ,
De fe voir reproduit dans un autre ſoi -même ;
De verfer , dans le fein d'une aimable moitié
Ses craintes , fes defirs , fes peines & fa joie !
Eh ! que devient un homme aux paffions en proie ,
Si d'un appui fi cher il n'eft pas étayé ? ...
Erre confolateur bienfaifante amitié !
Toi qu'à notre fecours un Dieu clément envoie !
Tu ne peux nous fuffire ; il faut un noeud plus fort ;
Il faut , pour l'âme avide , une autre jouiffance
C'eft en multipliant fa féconde exiſtence ,
Qu'elle brave l'orage & foutient ſon effort.
Vol. II
LÉONARD
B
26
f
MERCURE
DE FRANCE.
VERS pour un enfant de fept ans , à fon
père , le premier jour de l'année .
D E mes jours , à peine à l'aurore ,
Vous ne pouvez attendre encore
Qu'un chant fans art , que des foes languiffans ,
Peu faits pour plaire , ou pour flatter les fens .
Le temps formera mon langage ;
Mon efprit , par vos foins , peut croître fous vos
yeux :
Mon coeur , foyez-en fûr , n'attend plus rien de
l'âge.
Je pourrai quelque jour m'exprimer beaucoup
mieux ;
Mais pourrai-je jamais vous aimer davantage ?
SOUHAIT au premier jour de l'an 1768 ,
à Mlle ***
QU
UE , pour n'en point ufer , l'avare.ait un
tréfor
,
Et qu'il careffe la fortune ;
Que fans cefle en ce jour ton tuteur l'importune 3
Il fait bien ; fon bonheur eft d'augmenter fon or,
JANVIER 1768. 27
Mais , exempt des defirs que l'ambition donne ,
Et qu'un fuccès heureux fi rarement couronne,
Qu'ai-je befoin d'immenfes revenus ?
Je ne demande qu'une choſe ,
C'eft de pouvoir cueillir tous les jours une rofe
Dans un des jardins de Vénus.
Le M. DE SAINT-JUST.
L'AVARICE PUN IE ,
ANECDOTE MODERNE.
UN riche financier , que nous appellerons
Chrifaure , n'avoit eu qu'une fille
d'une Demoiſelle de condition qu'il avoit
époufée , & qui étoit morte. Comme il
avoit acquis la feigneurie de Vanelle ,
voulut que fa fille en portât le nom ,
qui étoit plus diftingué que le fien .
il
Elle avoit à peine neuf ans lorfque fon
père , attaqué d'une maladie qui rendoit
fa fin très - prochaine , fit avant que de
mourir un teftament par lequel il ordonna
que l'on ne la mariât point avant l'âge
de dix - huit ans , & que , fi - tôt qu'elle
auroit atteint cet âge , elle fût libre de
fe choifir elle -même un époux , pourvu
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
qu'il eût de la naiffance & de la probité,
le défaut de bien ne devant mettre aucun
obftacle au choix de fa fille , vu la fortune
confidérable qu'il lui laiffoit. Tels étoient
les termes du teftament.
La Demoiſelle Chrifaure , fille fexagé
naire & foeur du défunt , fut chargée de
la tutelle de fa niéce . Liée par les termes
du teſtament , elle éleva fa pupille juſqu'à
l'âge preferit fans penfer à lui choifir aucun
parti. Elle attendit qu'elle y fongeât d'ellemême
, & ne fe trompa point dans fon
attente .
M. de Sainfroid, fils d'un Préfident de
Cour fouveraine & lui- même déjà Confeiller
par difpenfe d'âge ( car il n'avoit
encore que vingt - deux ans ) , logeoit dans
le quartier de Mlle Chrifaure. Il avoit
tout ce qu'il falloit pour bien s'annoncer
auprès de la niéce , de l'efprit , de la figure ,
un nom , de grandes richeffes en perf
pective ; & fes père & mère , gens fort
éconômes malgré leur opulence , étoient
encore à cet égard on ne peut plus contens
de lui : c'est -à- dire , que M. le Confeiller
étoit devenu par degrés encore un
peu plus ennemi de la dépenfe qu'ils
ne l'étoient eux - mêmes. Un pareil
caractère ne pouvoit que nuire à fes prétentions
fur Mlle de Vanelle qui , élevée
une tante dont elle étoit aimée comme par
JANVIER 1768 . 2.9
.
d'une mère , ne favoit rien refufer à fes
fantaisies . Cependant Sainfroid étoit un
parti affez avantageux pour l'éblouir . Le
rang de Préfidente qu'il devoit un jour
lui donner , fuffifoit pour exciter fon ambition.
Il chercha à fe faufiler dans les
fociétés de Mlle Chryfaure & de fa pupille ,
& fes premiers hommages parurent faire
quelque impreffion fur le coeur de la jeune
Demoiselle. Encouragé par ce début , il
ne laiffoit échapper aucune occafion de fe
trouver où elle alloit , & la tante qui pënétroit
facilement fes vues , ne fut point
inexorable aux inftances qu'il lui fit pour
obtenir la permiffion d'aller rendre quelquefois
fes refpects à la niéce. Sainfroid
prit , on ne fauroit mieux , dans ces premières
vifites ; fon efprit vif & femillant
le fit goûter de façon qu'il eut feul le don
de paroître amufant aux yeux de Mile de
Vanelle. S'il manquoit un jour à venir ,
on le grondoit , & cela promettoit beaucoup
en fa faveur. Le teftament de M. Chrifaure
n'étoit pas connu de tout le monde ,
il n'avoit tranfpiré que chez quelques
parens. Une foule d'amans , qui auroient
pu afpirer à la main de fa fille , imaginant
que la tante avoit fur la Demoiſelle tous
les droits que donne la qualité de tutrice ,
fe trouvoient éconduits par l'affurance où
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
ils étoient de la prédilection que Mlle
Chryfaure avoit pour Sainfroid.
Le brillant Confeiller étoit , malheureufement
pour lui , de l'humeur la plus
contrariante. Plus épris des biens de Mlle
de Vanelle que des grâces de fa perfonne ,
il manqua pour elle de ces égards que
l'amour feul eft capable d'obferver ; dès
qu'il fe crut aimé , il crut pouvoir la
traiter en mari. La dépenfe d'efprit ne
lui coûtoit rien , mais le fond de fon caractère
le portoit à ménager toutes les
autres , & ce caractère perce toujours. L'amour
le plus défintéreffé , chez les femmes ,
eft toujours flatté de recevoir. Ce n'eft
point la valeur de nos préfens qu'elles chériffent
, ce font les marques de notre fouvenir
, de nos attentions pour elles . Mlle
de Vanelle ne pouvoit le juger par comparaifon
: elle penfoit que tous les hommes
étoient faits fur le même modèle , & ne
fe difpofoit pas moins à terminer avec
lui ; lorfque le retour du carnaval où l'on.
alloitentrer lui fit naître l'envie d'avoir une
affemblée chez elle . Elle y invita toutes fes
connoiffances , qu'elle pria d'y amener les
leurs . De peur de chagriner Sainfroid ,
la tante eut l'air d'en faire la dépenfe.
L'affemblée fut nombreufe. Le Chevalier
d'Auberville , Gentilhomme originaire
JANVIER 1768. 31
du Véxin- François , fe trouvoit à cette
fête . Il étoit né à Paris avec une grande
fortune. Quoique jeune encore , il fe trouvoit
fi bien ruiné par les femmes , que fes
biens fubftitués étoient faifis , & qu'il ne
lui reftoit que le mince revenu d'une petite
terre dont il avoit appris à fe contenter.
Capitaine de cavalerie , brave , & confidéré
dans fon corps , ainfi que du Miniftre
, il fupportoit patiemment le décroiffement
de fa fortune. Il efpéroit enfin
que quelque heureux événement , quelque
âme vertueuse pourroit un jour le retirer
de l'abîme où fes égaremens l'avoient
plongé , & s'étoit jette en attendant dans
ce qu'on appelle vulgairement la bonne
compagnie , où fa naiffance , fon état &
fes moeurs le faifoient accueillir. Il avoit
l'air intéreſſant , fa démarche étoit noble ,
il fentoit & s'exprimoit bien , faifoit valoir.
les autres , & ne parloit jamais de lui .
· Les grâces & la beauté de Mlle de Va
nelle le toucherent vivement. Le defir de.
fixer fon attention en effaçant par fa
danfe tous ceux qui prétendoient remporter
les honneurs de la fête , excita fon
émulation. Il réunit tous les fuffrages .
Mlle de Vanelle ne voulut plus danfer
qu'avec lui , & Sainfroid le trouva très-
B iv
22 MERCURE DE FRANCE
mauvais. D'Auberville , qui s'étoit apperçu
de la jalouſie de Sainfroid , étoit déſeſpéré
de quitter une maiſon qui commençoit à
lui devenir chère ; & Sainfroid , devenu
jaloux , en devint auffi plus mauffade. Il
bouda , s'emporta , ménagea peu fes
expreffions , & n'en parut que d'autant
moins aimable aux yeux de Mile de Vanelle.
Mais la tante le protégeoit , & d'Auberville
ne reparoiffoit point. Sainfroid convint
de fes torts , demanda pardon , l'obtint ,
& la paix étoit à peu près rétablie entre
les deux amans lorfqu'il pria un jour
Mlle Chrifaure , & fa nièce de fe rendre
au palais , pour delà aller voir enſemble
une maifon que fes épargnes l'avoient
mis dans le cas d'acquérir.

On y plaidoit ce jour même une caufe
qui intéreffoit fort un des amis de d'Auberville
, qui s'y étoit rendu pour l'entendre
, & Sainfroid étoit un des juges .
Tandis que la caufe étoit mife en délibéré ,
Mlle de Vanelle , ainfi que tout le monde ,
fe promenoit dans les galeries du palais ,
où d'Auberville , l'ayant apperçue , l'aborda
refpectueufement , lui parla de même , &
ne la quitta qu'au moment où fes amis
étant venus lui annoncer que le délibéré
étoit fini , le remenerent précipitamment
à l'audience. Après le jugement prononcé ,
JANVIER 1768 . 33
Auberville , plus empreffé de rejoindre
Mile de Vanelle que de faire fon compliment
à l'ami qui avoit gagné fon procès , ne
la retrouva que long- temps après l'avoir
cherchée. Elle étoit alors , avec Sainfroid ,
chez un Bijoutier , où elle examinoit une
boîte à mouches & un néceffaire d'un travail
miraculeux , & dont elle avoit la plus
grande envie. Mais Sainfroid , qui n'étoit
pas homme à payer chèrement ce qu'il
appelloit des bagatelles , l'arrachoit de
cette boutique en la preffant,d'aller voir
fa maifon , qu'il prétendoit être un effet
bien plus folide ; lorfque d'Auberville
qu'elle ne voyoit point , & qui , par difcrétion
, évitoit de lui parler , lut fur fon
vifage le dépit qu'elle reffentoit du procédé
de Sainfroid avec qui elle s'éloignoit
à regret.
L'occafion de faire fi avantageufement
fa cour enflamma tout-à - coup d'Auberville
, qui , heureufement , portoit alors
fur lui une année de fon revenu , & qui ,
fans fonger aux fuites de ce premier mou-
.vement de générofité , acheta les bijoux ,
courut chez Mlle de Vanelle , les remit
au portier, & l'engagea , de la façon la
plus honnête & la plus fûre , à les remertre
en mains propres à fa maîtreffe .
B v
34 MERCURE
DE FRANCE
.
Mlle de Vanelle , en vifitant la maiſon
de Sainfroid , ne parloit que de la boîte
à mouches & du néceffaire , & paroiffoit
plus affectée de n'en pas être la proprié
taire que du plaifir d'être un jour celle de
ce brillant hôtel . Mais Sainfroid ne ſe
piquoit point de fenfibilité pour de telles
misères. A fon retour chez elle , Mlle de
Vanelle , en trouvant fur fa toilette le paquet
cacheté que d'Auberville avoit chargé
le portier d'y dépofer , ne put cacher ni fa
furprifeni fa joie . Un madrigal , qui accompagnoit
le cadeau , lui parut même ſi galant,
qu'elle pria Sainfroid d'en faire tout haut
lecture.
Amour fe divertit à furprendre les belles ;
En l'art de les fervir c'eft un maître excellent :
Il ne fe permet point d'être avare pour elles ;
Etudier leurs goûts eft fon premier talent .
Si fon offrande plaît , fa gloire eft fatisfaite
Il n'en doit point douter , au moins , pour cette
fois.
Vos yeux , qu'il confulta , lui dirent votre choix :
Il pouvoit , à coup für , fe charger de l'emplette..
Sainfroid les trouva très - mauvais , &
Mlle de Vanelle , qui les trouvoit charmans
, le défia d'en faire d'auffi bons .
Il ne fut pas plutôt forti que Mlle de
2
JANVIER 1768. 35
Vanelle , en réfléchiffant fur la rencontre
qu'elle avoit faite de d'Auberville au palais ,
me tarda pas long-temps à deviner l'auteur
de cette galanterie , & de lui en favoir
beaucoup de gré. Le Confeiller , à qui
elle en parla , en fut défefpéré. Un fat
digère mal ce qui bleffe fon amour - propre
'; il jura la perte de fon rival . Pour y
parvenir , il réfolut de s'informer fecretement
de la fituation de fes affaires , & de
mettre à profit tout le mal qu'il en pourroit
apprendre.
Le Chevalier , qui avoit mis le portier
dans fes intérêts , apprit de lui , dans un
moment où ſa maîtreffe n'étoit point chez
elle , comment fon préfent avoit été reçu ,
& la difpute qui s'étoit élevée à ce fujet
entre Sainfroid & Mlle de Vanelle. Lormoi
( c'étoit le nom du portier ) lui procura la
connoiffance de Louifon , femme de chambre
favorite de cette Demoifelle , qui ,
charmée des bonnes façons du Chevalier ,
lui confeilla d'écrire à fa maîtreffe , fe
chargea de remettre elle- même fes lettres ,
de lui en faire tenir les réponſes , & de
difpofer Mlle de Vanelle à recevoir fes
vifites. Tout fut exécuté auffi heureuſement
qu'on s'en étoit flatté ; & Mlle de
Vanelle , touchée de la paffion de ďAuberville
, ainfi que de l'honnêteté avec la-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
quelle il s'expi moit , confentit enfin à lui
répondre. Elle n'ofoit pourtant encore ,
par ménagement pour fa tante , confentir
à ce qu'il vînt chez elle ; lorfque Sainfroid
, par un procédé qui indigna fa
maîtreffe , l'engagea lui - même à cette
complaifance.
Rémois , digne valet d'un maître auffi
avare , faifoit valoir tout l'argent qu'il
pouvoit amaffer , par les mains d'un vieux
Normand qui prêtoit fur gages . Il fe nommoit
Audemer , & connoiffoit le Chevalier
,, que les circonftances avoient quelquefois
obligé de recourir à fes bons offices.
Ce Gentilhomme , en dernier lieu , pour
réparer le vuide que l'aventure du palais
avoit laiffé dans fa bourfe , avoit déposé
chez Audemer une partie de fa garderobe ,
fur laquelle il avoit emprunté à gros intérêts
une fomme affez modique. Rémois
l'avoit rencontré chez l'ufurier , avoit vu
ce qui s'étoit négocié entre eux , & n'avoit
eu rien de plus preffé que d'en faire part
à fon maître , qui , triomphant du malheur
de fon concurrent , ne chercha plus que
l'occafion d'en faire part à Mlle de Vanelle.
Il la faifit un jour que , par inattention
elle avoit laiffé tomber de fa poche une
lettre de d'Auberville , par laquelle il la
fupplioit de lui permettre de venir lui
faire fa cour. Le Confeiller , après avoir
JANVIER 1768. 37
Lu cette lettre , la pria ironiquement d'accorder
cette grace au Chevalier , pourvu
qu'il ne vînt chez elle que le matin . Pourquoi
donc le matin , plutôt que l'aprèsđînée
? ( lui dit la Demoiſelle ) C'eſt ,
répliqua Sainfroid , que l'habillement du
matin lui doit être un peu plus commode ,
à ce que dit certain M. Audemer , chez
qui les beaux habillemens du noble Chevalier
font , depuis quelques temps , en
gage. En gage ! ( s'écria , en rougiffant ,
Mlle de Vanelle ) Oui , Mademoiſelle , en
gage ; & , pour yous le prouver , écoutez
T'hiftoire de ce magnifique amoureux. Le
Confeiller lui détailla alors tout ce qu'il
favoit de la conduite de d'Auberville ,
de fa fituation actuelle . Mais fon triomphe
ne fut pas de longue durée ; car Mlle de
Vanelle , touchée des malheurs du Chevalier
, & n'en admirant que d'autant plus
la générofité dont il lui avoit donné des
preuves fi récentes , appella fur le champ
Louifon , ( fa femme de chambre ) à qui
elle ordonna d'aller dire au portier de fa
tante de faire entrer M. le Chevalier
d'Auberville toutes les fois qu'il fe préfen
teroit à fa porte .
&
Cette nouvelle , qui fut bientôt rappor
tée au Chevalier par Louifon , lui fit prendre
un parti digne de fon caractère. La
petite terre , le feul bien qui lui reſtất
38 MERCURE DE FRANCE.
libre , fe trouvoit à la bienféance d'un Seigneur
très-opulent , & qui depuis longtemps
lui en offroit un prix raifonnable.
D'Auberville la lui vendit ; & avec environ
quarante mille francs qu'on lui compta ,
commença par aller payer Audemer, acheta
des chevaux brillans, une voiture de Martin ,
prit un cocher de bonne mine , des domef
tiques élégans , & arriva chez Mlle de
Vanelle , qui , à l'afpect de la fplendeur
du Chevalier , n'imputa plus les difcours
de Sainfroid qu'à la plus baffe jaloufie ,
& reffentit une vraie joie du démenti
apparent que le Chevalier lui donnoit aux
yeux de tout Paris .
Sainfroid , qui étoit préfent , & qui
ignoroit que Louifon l'eût trahi , crut
qu'Audemer s'étoit trompé ou que fon
laquais lui en avoit impofé , & n'en fut
que d'autant plus confondu . Mlle de Vanelle,
au contraire , fembloit , par fes égards
pour d'Auberville , chercher à le confoler
detout le mal qu'on avoit prétendu lui faire .
Cette entrevue acheva de difpofer fi
bien Mlle de Vanelle en faveur du Chevalier
, que fa tante & fon protégé , qui
redoutoient les fuites de ce penchant , crurent
devoir tout employer pour perdre ce
dangereux anant dans l'efprit de la Demoifelle.
On le lui peignit de nouveau comme
un homme dont la fortune étoit fi comJANVI
ER 1768.' 39
plettement dérangée , que tous les biens
qu'il comptoit tirer d'elle , au cas qu'elle
en fît choix , feroient à peine fuffifans
Pour acquitter la moitié de fes dettes . On
le noircit enfin , ou plutôt on effaya de le
noircir fi fort dans fon efprit , que , bien
plus aigrie qu'effrayée de leurs propos ,
elle ne fit que le plaindre & que l'en
aimer davantage .
Le Chevalier , de fon côté , continuoit de
lui donner de nouveaux gages de fa tendreffe
; mais les fêtes & les cadeaux qui
fe fuccédoient chaque jour , joints à la
dépenfe qu'entraînoit le train qu'il avoit
pris , abforbèrent bientôt fes finances , au
point qu'il fe vit dans la trifte . néceffité
de quitter promptement Paris , ou de
s'expofer aux affrons dont le menaçoient
d'impitoyables créanciers .
Dans cette fituation , le trop imprudent
d'Auberville fe préfente un matin à la toilette
de fa maîtreffe , en habit uniforme . Où
donc allez - vous , lui dit - elle , & pourquoi
cet accoûtrement ? Le devoir ( répondit- il ,
en foupirant ) m'appelle ; daignez recevoir
mes adieux . Elle ignoroit encore à
quel point le Chevalier lui étoit cher : cet
inftant le lui apprit. Un long évanouiffement
en fut la fuite ; & le Chevalier trembloit
pour les jours de cette aimable fille ,
lorfque Sainfroid parut avec Mlle Chry
40 MERCURE DE FRANCE.
faure. A leur afpect , le Chevalier défefpéré
les aide à la rappeller à la vie , &
s'écrie , en fortant : adieu , Mademoiselle !
adieu ! Je pars pour ne vous plus revoir
& le plus infortuné des amans .
Sainfroid , enchanté du parti qu'avoit
pris le Chevalier , s'unit alors avec la tante
pour achever d'accabler fon rival. Il part
défefpéré , dit- il ; mais ce prétendu défefpoir
naît bien moins de fon amour pour
vous que du mauvais état de fes affaires .
L'imprudent , après avoir diffipé follement
fa fortune , & forcé de quitter Paris fans
doute , a cru vous attendrir en vous difant
que c'eſt le devoir qui l'appelle à fon
régiment. Quel bonheur pour vous que
votre tante & moi foyons convaincus du
contraire ! ...Il eft perdu , vous dis- je , &
fi abfolument perdu , que dût-il ne trouver
avec une autre femme qu'une partie de
ce qu'il a fi fortement dépensé dans l'efpérance
de vous tromper , nous gagerions ,
Madame & moi , qu'il l'épouferoit dès
demain.
Mlle de Vanelle , auffi confufe qu'indignée
des fentimens que l'on prêtoit à
un homme qui avoit acquis des droits
fur fon coeur , quitta brufquement ſa tante
& le Confeiller , s'enferma dans fon cabinet
& fe mit à réfléchir profondément
fur le parti qui lui reftoit à prendre. Plus
JANVIER 1768. 41
fon avare Confeiller lui étoit devenu
odieux , plus le généreux , quoique trèsimprudent
Chevalier , lui paroiffoit digne
de fa pitié , & moins fa paffion pour elle
lui parut fufpecte. D'ailleurs la naiffance
de d'Auberville avoit de quoi flatter la
vanité de la fille d'un financier , qui n'avoit
été que cela ; ajoutons à ceci que le Chevalier
étoit auffi brave que libéral , que ces
deux qualités ne déplurent jamais au fexe ,
& l'on fera moins étonné que le réſultat
des réflexions de Mlle de Vanelle fut de
lui écrire la lettre fuivante :
"
« Je fens , Monfieur , tous mes torts
» avec vous , peut- être autant que vous
" fentez maintenant les vôtres envers vous
» même. J'ignorois la fituation de vos
» affaires ; j'apprens , avec douleur , qu'elle
» vous force à nous quitter ; & la démarche
que je crois devoir hafarder , vous prou-
» vera combien elle eft fincère. Forcée par
des engagemens dont je gémis , d'unir
» mon fort à celui de Sainfroid , daignez
» du moins ne pas ajouter à mes regrets ,
» en refufant les trop légères marques des
» fentimens que la nobleffe de vos procédés
ont fait naître. Maîtreffe jufqu'à
certain point de ma fortune , le Notaire
P*** acquittera, fur le champ , ce mandat
payable au porteur ; & fi votre délicateffe
en étoit offenſée , envoyez-moi , avec
"
42 MERCURE DE FRANCE.
cette même lettre , une reconnoiffance
» de la dette payable à la volonté de votre
» inviolable amie ».
VANELLE.
D'Auberville alloit partir , au moment
qu'il reçut cette lettre. Sa paffion pour
Mlle de Vanelle, ainfi que fes regrets de
la quitter , étoient également fincères.
Les différens fentimens dont il fut agité
penferent lui devenir funeftes , & voici fa
réponſe.
« Permettez Mademoiselle , qu'en
» fentant vivement tout ce que je dois à
» vos bontés, je vous renvoie le mandat de
" 60000 livres fur le Notaire P *** . C'eft
» à vous feule , Mademoiſelle , c'eſt à
» votre coeur que j'en voulois , & non
pas à votre fortune. Votre Notaire , qui ,
par un effet du haſard , fe trouve être le
» mien , pourra , fi vous daignez le confulter
, vous apprendre que le malheu-
» reux d'Auberville , avec une fortune au
» moins égale à celle de Sainfroid , auroit
»
29
peut-être ofé prétendre ouvertement à
» votre main , fi la mauvaiſe humeur des
, créanciers de fa maiſon , ne lui eût
point ôté l'efpérance de rentrer auffi - tôt
qu'il l'eût défiré dans les biens de fes
pères. Soyez heureufe , Mademoiselle ,
» autant que je vais être infortuné ; c'eft
» tout ce que defire le plus reconnoiffant,
و د
و د
JANVIER 1768. 43
leplus tendre & le plus fidèle de vos fer-
» viteurs » .
Le Chevalier D'AU BERVILLE .
A cette preuve d'un défintéreffement fi
rare & fi peu fufpect , Mlle de Vanelle
fûre enfin d'être aimée pour elle- même ,
n'eut rien de plus preffé que d'ordonner
au Chevalier de retarder fon départ , ainfi
que d'envoyer prier le Notaire P *** de
paffer à l'inftant chez elle .
Elle apprit du Notaire que le produit
des biens du Chevalier , faifis pour environ
cent mille écus , & valant trois fois davantage
, étoit annuellement abforbé par les
frais de juftice & la méfintelligence de
fes créanciers.
Qu'on juge des effets que produifit cette
nouvelle , fur une amante déja fi prévenue
en faveur de d'Auberville ! La crainte qu'il
ne fût déja parti , la fit voler à l'inftant
même chez fa tante , à qui le Notaire con⚫
firma tout ce qu'il avoit dit à la niéce.
Mlle Chryfaure , qui commençoit à
moins aimer Sainfroid , qui adoroit fa
niéce , qui fentoit que cette même niéce
étoit maîtreffe de fon choix , ne fe fit pas
long- temps prier pour confentir à tout ce
que defiroit cette aimable fille , & fut
la première à propofer qu'on envoyât
chercher le Chevalier.
Raffurez- vous , Monfieur , lui dit Mlle
44 MERCURE DE FRANCE.
de Vanelle , en le voyant arriver auffi pâle
qu'interdit : M. P *** m'a fait connoître
en quoi je puis vous obliger. Il eft chargé
de libérer vos biens , & nous répond que
vos diffipations vous ont affez coûté , pour
nous flatter qu'à l'avenir'on vous verra
plus éconôme. Ne me refufez pas encore
ce plaifir , fi vous ne voulez , & pour
jamais , rompre avec moi. Ah ! Mademoifelle
, s'écria d'Auberville , en fe jettant
aux pieds de fon amante , ferois - je digne
d'un bienfait plus précieux mille fois pour
mon coeur , fi j'ofois rien refufer de ce
que vous daignez m'offrir ? Oui , cher &
digne objet de tous mes voeux ! oui , tous
les maux que mes égaremens m'ont fait
fouffrir , me rendront fans doute plus chers
des biens que je ne tiendrai plus que de
vous !... Mais que feront pour moi ces
biens , fi vous me refufez celui qui peut
feul remplir tous mes voeux ? ...
Sainfroid , qui arriva dans ce moment ,
furpris de voir le Chevalier aux pieds de
celle qu'il regardoir déja comme fon
époufe , ouvroit la bouche pour parler ;
lorfque Mlle de Vanelle, en relevant d'Auberville,
& enfe retournant vers le Confeiller
: je fuis fâchée , Monfieur , lui dit- elle,
que vous foyez témoin du triomphe d'un
rival que mon coeur , quoique foible peutêtre
, ne rougit pourtant point de vous
4
JANVIER 1768.
préférer. Ma main , fans ce coeur qu'il a
gagner , vous auroit peu touché fans
doute ; & j'augure trop bien de vous pour
ne pas efpérer que vous pardonnerez à la
franchife d'un procédé que tout m'engage
à vous devoir.
Sainfroid fortit furieux . Le Chevalier ,
qui , quelques jours après époufa Mlle de
Vanelle , eft aujourd'hui le plus range
le plus aimé , & le plus heureux des maris.
Par M ***
A Mde la Ducheffe DE LA VALLIERE ,
en lui envoyant une taffe de porcelaine
Le jour de l'an.
Vas ,

As , de ma part , à la Valliere ¿
Offre , me dit le Dieu d'amour ,
Cette coupe que l'autre jour
Je pris au buffet de ma mère,
Elle lui fervoit à puiſer
L'onde immortelle de Jouvence ;
Le cours des ans n'en peut uſer
La douce & puiffante influence,
Grand merci de votre bonté ,
Dis- je lors au Dieu de Cythère.
Il ne manquoit à la Valliere
Que d'avoir l'immortalité,
Par M. le Marquis DE ****
46 MERCURE DE FRANCE.
V
RÉPONSE aux vers précédens.
OTRE eſprit , vos talens vous guident ſuf
les traces
Des grands maîtres de l'Hélicon ;
Et , pour chanter la foeur des Grâces ,
Il falloit un fils d'Apollon.
Par M. le Marquis DE T...
SUR une chûte que M. le Prince DE CONDÉ
a faite à la chaffe.
D ANS les mains de Condé quand le Dieu de
la Guerre ,
Sur les bords du Landwert eut remis fon tonnerre ;
Amour ! tu promettois de veiller fur fes jours ;
Et les foins que tu pris d'une tête fi chère ,
Furent deux baifers de ta mère
Dont elle paya tes fecours.
Mais d'un péril nouveau les atteintes cruelles ,
Dans les jeux de la paix ont déchiré mon coeur.
Viens raffurer, Amour , les François & les belles ;
Ta gloire eft de fauver un aimable vainqueur.
Par M. le M. de V…….
JANVIER 1768. 47
VERS de M. le Comte De . à M. le
Marquis DE VILLETTE , fur fon Eloge
de Charles V.
S₁
I quelquefois une Muſe maligne
A critiqué tes folâtres erreurs ,
Mon cher Marquis , n'eft- elle donc plus digne
De répéter des éloges flatteurs ?
A tes talens tu joins le vrai mérite .
Penfer , écrire & vivre en citoyen ,
Eft une dette ; & ton âme l'acquitte.
L'eftime , ami , voilà le premier bien :
C'est le tribut de tous les coeers honnêtes ;
Elle eft le prix de tes nobles efforts.
Elle eft a toi ; fière de tes conquêtes ,
Mon amitié partage tes tranfports .
Par M. le Comte DE B...
EPITRE à Mde DU BOCACE , à l'occafion
du nouvel an.
D E l'an qui fur nous féjourne
-Nous atteignons le déclin.
Dans le néant il retourne ;
D'un autre naît le matin
43 MERCURE DE FRANCE.
C'est un feuillet qui fe tourne
Dans le livre du deftin ;
Dans ce livre dont tout âge
Eft également épris ,

Dont le nom de du Bocage ;
Que j'y vois à chaque page ,
Joint à fes divins écrits ,
Marque affez quel eſt le prix...
Nom triomphant au Permeſſe
Cher au Dieu de la tendreffe ,
Qui le prononce fans ceffe ,
Sur les genoux de Cypris.
Empreint des mains de la Gloire
Il honore fes crayons ;
Couronné de ſes rayons ,
Dans le temple de mémoire ,
Il fe préfente à l'hiftoire ,
Au niveau des plus grands noms.
Pourfuis donc , nouvelle Grâce ,
Parcours la célefte trace ;
L'accès à ta noble audace
Par toi feule en fut ouvert.
Le temps & l'efpace offert
A ta brillante carrière ,
Et le lieu de la barrière
Dans l'éternité ſe perd .
Par M. le Marquis DE J ***.
ÉTRENNES
JANVIER 1768. 49
ÉTRENNES à l'Électeur PALATIN.
PRINCE, qui des vertus êtes le ferme appui ;
Qui toujours foutenez & protégez le fage ;
Avec bonté recevez aujourd'hui
Nos voeux ardens & notre hommage.
Vous méritez le pur encens
Des mules , des arts , des talens ,
Et c'est un tribut volontaire ,
Qu'avec plaifir on vous offre en tous temps
Pour vos heureux fujets tous les jours font des
fêtes :
Ils font votre félicité.
Onest beaucoup plus grand par des traits de bonté,
Que par de brillantes conquêtes.
Quand les Rois , du Dieu de Mars font gronder
le tonnerre ,
Ils portent dans les coeurs l'épouvante & l'horreur ;
Les Princes bienfaiſans font naître le bonheur ,
Et ce n'eft que par eux qu'on le voit fur la terre
Par M. DE C ***
Vol. II,
30
50 MERCURE
DE FRANCE
.
ÉTRENNES à l'Electrice PALATINE,
PRRINCESSE , je vois fur vos traces
Les Ris , les innocens Defirs ;
Minerve conduit vos plaifirs ,
Et la Sageffe fuit les Grâces.
Tout nous peint en vous la candeur :
Vous brillez moins par la naiffance ,
Par tout l'éclat de la grandeur ,
De la gloire & de l'opulence ,
Que par l'efprit & par le coeur.
> Vous eutes en naiffant , tous les dons en partage .
Le Ciel doit conferver des jours fi précieux :
On a toujours l'aveu des mortels & des dieux ,
Quand c'eſt à la Vertu que l'on rend fon hommage,
Par le même.
JANVIER 1768. SI

A mes Ennemis , car tout le monde en a,
M₂SEs chers amis , j'imagine un moyen
De vivre en paix ; j'y gagne & vous n'y perdez rien.
Je vous jure , avant tout , de n'être point fublime ;
Je n'aurai pas le front d'empiéter fur vos droits !
Je perfifflerai quelquefois ,
Dût-on encor m'en faire un crime ;
D'ailleurs le perfiflage eft bon à ma fanté ,
Et me mocquer des fots entre dans mon régime .
Je fuis homme à parler d'un ton peu circonfpect
De tous vos tyrans littéraires .
En vrai républicain je verrai fans refpect ,
Les Tarquins du Parnaffe , ainfi que fes Tiberes.
Je ferai , s'il me plaît , inconféquent , léger ,
Et tâcherai , mes chers confrères ,
7
De vivre heureux pour vous faire enrager.
Sur ce traitons , c'eſt moi qui vous en prie.
Perfécutez - moi bien , une fois pour toujours ;
N'allez point , avec barbarie , ·
Goutte à goutte épancher votre fiel ſur mes jours ;
Faites un feul faiſceau des traits de la fatyre ,
Et de mon avenir embraffant tout le cours
Avancez - moi le mal que vous avez à dire ,
Et puis rions... Profpérez ; j'y confens .
3
C iij
5.2
MERCURE DE FRANCE .
Pour moi , fi j'en reviens , j'oublîrai votre offenfe, "
Ne craignez pas que j'ufe mes momens
A méditer une vengeance ;
Je connois mieux l'emploi du temps.
Par M. D ***
QUATRAIN de M. le Marquis DE C...
L. G. D. A. D. R. édifié de la dévotion
de Mde la Comteſſe D ***,
DE la plus aimable des Grâces ;
Elle a les traits & le fouris.
Qui croiroit , qu'en fuivant les traces
On allât droit en paradis ?
LE mot de la première énigme du
premier volume du Mercure du mois de
janvier eft la lancette . Celui de l'énigmelogogryphe
eſt hallebarde ; où l'on trouve
halle & barde. Celui du premier logogryphe
eft banlieue , ( par lequel on entend
les environs d'une ville , qui font , pour
l'ordinaire , dans l'étendue d'une lieue )
on y trouve ban , confidéré fous trois
divers rapports , favoir , ban de mariage ;
JANVIER 1768.
53
ban , ou condamnation au banniffement ;
& ban , convocation , ou mandement public
qui fe faifoit anciennement pour le
fecours de l'Etat dans les armées : on y
trouve auffi bal. Celui du ſecond eft pouce ;
dans lequel on trouve pou , puce , coupe ,
coup .
Q
ÉNIGM E.
UAND une main m'exerce , une autre me
repouffe.
Je fais palir les gens fans leur caufer de peur.
La beauté la plus fière avec moi devient douce ,
Et me laiffe agir fans rigueur.
Je fers matin & foir à ceux qui veulent plaire.
Mes plus grands ennemis font la pluie & les vents.
Vieille ou neuve , on voit la pouffière
Se mêler aux foins que je rends !
Cij
54
MERCURE DE FRANCE.
ON
AUTRE
N me fait de plufieurs métaux ,
Or , argent , cuivre , étain ; je fuis toujours la
même.
Quand je travaille trop fur un viſage blême ,
Je vous le rends des plus rougeaux.
Linge blanc , linge fale , entout me font égaux ;
Je n'en remplis pas moins mon utile fyftême.
Pour me connoître , ami , fi tu vas le galop ,
Je te plains , ne ferre pas trop .
LOGO GRYPH E.
A VE
VEC quatre pieds de mefure ,
J'ai le talent de nier tout.
Pour donner l'être à ma nature ,
Pele nier , lecteur , fur- tout ;
De-là , dévoile ma figure ,
Si tu peux en venir à bout.
JANVIER 1768.
S $
J
AUTRE.
E fuis , fans faire un long programe ,
Compofé de deux fois deux pieds.
Pour peu que vous les retourniez ,
Mon latin fait mon anagrame .
Par M. DUVAUDEL.
A UTR E.
3
SUNT mihi mille pedes , centum capita , &
tot ventres :
Quàmvis fit verum , poteris tu dicere falfum ,
Cùm totum in folo corpus confiftat collo .
NOUVEAUX TRIOLETS,
NE refufez pas le plaifir ,
Lorfqu'en paffant il vous invite.
Quand vous foupçonnez un defir ,
Ne refufez pas le plaifir.
Tout dépend de le bien faifir ,
Puifqu'il s'évanouit fi vite.
Ne refufez pas le plaifir ,
Lorfqu'en paffant il vous invite.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Le matin je fuis pour l'amour.
A midi je fuis pour la table.
On m'entend dire au point du jour ;
Le matin je fuis pour l'amour.
Le reste du temps , tour à tour ,
Eft au fpectacle , au cercle aimable.
Le matin je fuis pour l'amour.
A midi je fuis pour la table.
A table , avec mes bons amis ,
La félicité m'environne.
Dans les cieux je me crois admis ,
A table , avec mes bons amis ,
Le moindre mets devient fans prix ,
Quand c'est l'Amitié qui le donne .
A table , avec mes bons amis ,
La félicité m'environne.
Vive Paris , l'heureux féjour !
Quel goût , quelle délicateffe !
Tant pour Bacchus que pour l'Amour,
Vive Paris , l'heureux féjour !
On voit s'accroître chaque jour ,
Les arts , l'efprit , la politeſſe.
Vive Paris , l'heureux féjour !
Quel goût , quelle délicatelle !
Par M. FUZILLIER , à Amiens
JANVIER 1768. 57
ARTICLE II.
NOUVELLES NOU LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE raisonné univerfel d'hif
toire naturelle , contenant l'histoire des
animaux , des végétaux , & des minéraux;
& celle des corps céleftes , des météores ,
& des autres principaux phénomènes de
la nature , avec l'hiftoire & la defcription
des droguesfimples tirées des trois règnes ;
& le détail de leurs ufages dans la médecine
, dans l'économie domeftique & champêtre,
& dans les arts & métiers ; par
M.VALMONT DE BOMARE , Démonftrateur
d'hiftoire naturelle : nouvelle édition
, augmentée d'un volume. A Paris ,
chez LACOMBE , Libraire
Conti ; 1768 fix vol. in- 8°.
N
PREMIER EXTRA I T.
quai de
ous avons des ouvrages fans fin
qui ont traité des merveilles de la nature.
Mais plus ces fortes d'hiftoires fe font
multipliées , plus , à ce qu'il femble , le
travail eft devenu pénible , & difficile
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE.
pour ceux qui veulent faire une étude un
peu plus particulière de cette partie fi brillante
des connoiffances humaines ; plus
auffi le coup d'oeil en eft devenu fatigant
pour les perfonnes qui qui ne veulent qu'admirer.
Leurs regards fe confondoient ,
leur vue fe laffoit dans la foule de ces
merveilles , qu'il falloit aller chercher
dans des volumes fans nombre , & dans
ces règnes immenfes connus fous les noms
d'animal , de végétal , & de minéral ,
où les naturaliftes les ont tenues enfevelies
jufqu'ici .
M. de B ... a trouvé le fecret de nous
en rendre le fpectacle & l'étude infiniment
plus agréables & plus faciles , en
nous les préfentant toutes reunies dans
un dictionnaire de quatre vol . in-4º , ou
de fix in- 8 ° . C'eft un tableau fimple &
aifé à parcourir , qu'il offre à nos yeux.
Les êtres principaux qui embelliffent les
trois règnes de la nature , font défignés'ici
fous des traits plus majeftueux & plus
grands ; & ils fervent comme de points
de réunion , d'où l'oeil peut partir pour fe
porter fucceffivement für toutes les parties
de ce vafte tableau . Cette manière de préfenter
les richeffes de la nature , eft fans
contredit la plus commode , & la plus fatisfaifante
pour la curiofité ; par ce moyen
JANVIER 1768. 59
le lecteur trouve fur le champ , & comme
fous fa main , la production naturelle qu'il
defire connoître. Ce n'eft pas le feul mérite
de cet ouvrage , qu'il ne faut pas confondre
avec un fimple dictionnaire , qui ne
renfermeroit que des définitions juftes des
mots , ou des defcriptions exactes des
chofes. Outre cet avantage qu'on peut dire -
qu'il réunit au plus haut degré , il en a
un autre encore , qui le diftingue de l'ordre
commun des vocabulaires & des index.
C'eft qu'à la tête , ou plutôt au mot
générique de chaque règne , dont les
merveilles font répandues dans le corps
de l'ouvrage , l'auteur a placé un difcours ,
ou traité raiſonné , qui fait connoître ce
que c'eft que ce règne , & quelles productions
il renferme ; comme on le voit
au articles animal , végétal , minéral.
On rencontre de ces fortes de difcours travaillés
& approfondis prefque à chaque
pas qu'on fait dans la carrière où l'auteur
nous promene. Ce font autant de renfeignemens
, qui fervent à nous guider , des
lumières placées de distance en diftance ,
pour éclairer ces routes obfcures , quimenent
au fanctuaire de la nature .
Mais rien ne fera mieux fentir le mérite
de l'ouvrage que nous annonçons ,
les extraits que nous allons en don- que
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
ner ; nous choifirons quelques articles dans
chaque règne. Nous prendrons aujourd'hui
l'ours marin dans le règne animal.
L'ours marin eft une efpece d'animal
amphibie , affez femblable à l'ourspour la
figure , l'inftinct , & la férocité de fon naturel
. Les ours marins changent de climats
, comme les hirondelles & d'autres
animaux. Ils cherchent les mers méridionales
, & les ifles défertes , qui font ent
grand nombre entre l'Amérique & l'Afie,
depuis le cinquantième degré de latitude ,
jufqu'au cinquante-fixième. Ils s'arrêtent
dans les parties du continent, qui paroiffent
les plus tranquilles ; les femelles y mettent
bas leur portée , nourriffent leurs petits ,
& s'en retournent avec eux au bout de
trois mois dans leurs premières demeures .
Comme on voit de ces animaux dans l'hémifphère
boréal , il y a lieu de croire
que cette même efpece d'animaux fe
trouve tant dans l'hémisphère
boréal , que
dans l'hémisphère auftral , fous le même
degré de latitude.
Les meres mettent leurs petits au jour
vivans. Il font en naiffant d'un noir trèsbrillant
; mais au bout de quatre ou cinq
jours , les poils des pieds de devant changent
un peu de couleur. Le ventrequi fe
termine en cône , & les côtés , fe bigarrent.
JANVIER 1768. στ
Les mâles , dès en naiffant , font plus
grands & plus forts que les femelles ; leur
peau devient de jour en jour plus noire
au lieu que celle des femelles eft conftamment
cendrée, avec quelques taches rouffes
fous les pieds.
Lorfque les femelles ont mis bas , elles
coupent avec leurs dents le cordon ombilical
, & à force de le lécher , elles arrêtent
le fang, & deffechent le cordon . Leurs
petits naiffent les yeux ouverts , & ils les
ont fort grands & faillans , & la bouche
armée de trente-deux dents ; mais les dents
canines , qui font les plus grandes , les plus
fortes , & dont ils font plus d'ufage dans
leurs combats , ne paroiffent que le quatrième
jour ; elles font tournées vers le
gofier .
Les femelles ont pour leurs petits une
tendreffe extrême ; elles ne les quittent
pas , & font toujours raffemblées avec eux
fur les bords de la mer , où elles paffent
une partie du temps à dormir. Les petits
folâtrent entre eux comme de jeunes
chiens , imitent leurs pères , & s'exercent
déja aux combats. Si l'un d'eux renverſe
l'autre à terre , le père furvient en murmurant
, les fépare , careffe le vainqueur , le
léche tendrement & légèrement , car fa
langue est fort rude ; il l'oblige quelque62
MERCURE DE FRANCE .
fois à fe coucher fur la terre ; & s'il réfifte
il paroît l'en aimer davantage. Le père
femble s'appaudir d'avoir un fucceffeur
digne de lui . Mais il témoigne moins
d'empreffement pour les pareffeux . Ceuxci
font toujours à la fuite de la mère ,
tandis que les courageux accompagnent le
père par-tout.
Les ours marins , quoique raffemblés
par milliers , font toujours divifés par fa-.
milles ; une famille eft fouvent compofée .
de cent vingt. Chaque mâle a plufieurs
femelles , huit , quinze , & jufqu'à cinquante
, qu'il garde avec beaucoup de foin
& d'inquiétude . Si quelque autre mâle en
approche , il entre en fureur , & le combat
le plus fanglant commence entre ces deux
rivaux. Les femelles alors fpectatrices fe
déterminent à fuivre le vainqueur , le
léchent amoureufement , & pouffent en
commun des cris de victoire.
Ces animaux font d'une intrépidité
étonnante. Lorsqu'ils ont une fois pris un
pofte , rien que la mort ne peut le leur faire
quitter. Ils ne permettent point aux autres
de venir s'établir trop près d'eux.
Lorfqu'il s'éleve entre eux des fujets
de combats , on les voit quelquefois fe
battre une heure entière , fe tendre des
pieges , fe coucher de laffitude , haletans ,
JANVIER 1768. 65
fans force & fans mouvement ; puis fe
relevant tout - à- coup l'un & l'autre , s'exciter
& recommencer un nouveau combat.
En fe battant , ils prennent chacun une
place , qu'ils ne quittent jamais . Ils tournent
la tête de côté , & fe frappent de bas
en haut , chacun tâchant d'éviter le coup
de fon adverfaire. Tant qu'ils font d'éga-
Les forces , ils ne peuvent frapper que des
Pieds ; mais bientôt le plus fort faifit fon
adverfaire avec les dents , & le terraffe :
Les autres ours fpectateurs du combat accourent
alors au fecours du plus foible ,
& terminent la querelle.
On les voit toujours prêts à fecourir le
foible & l'opprimé. Si deux ours en attaquent
un feul , les autres , comme indignés
de l'inégalité du combat , viennent à
fon fecours. Ceux qui font encore dans la
mer levent la tête pour contempler ce ſpectacle
fanglant ; enfuite ils s'animent , fortent
de l'eau , & viennent tout furieux fe
jetter dans la mêlée , & augmenter le carnage.
L'instinct , qui porte ces animaux à
garder leurs poftes , eft fi vif & fi violent ,
qu'on en a vu refter un mois entier dans
la même place fans la quitter un feul moment
: ce qui fait croire que ces amphibies
ne fe nourriffent alors que de leur
propre graiffe , qui eft repompée par les
vaiffeaux abforbans.
64 MERCURE DE FRANCE.
Dans l'accouplement de ces animaux,
la femelle fe couche fur le dos , & le mâle
fur elle ; & cette opération fe fait fur le
continent , dans les fables. Si on s'avifoitde
les troubler , le mâle quitteroit fa femelle
, fe jetteroit fur la perfonne , & la dévo
reroit , fi elle ne pouvoit fe fauver
fuite , ou tuer l'animal.
Claffe des Ours marins .
par la
Les Kams- chadales attaquent & bleffent
les ours marins avec une efpece de javalot
troué , dont le fer abandonne le bois ,
& refte dans le corps de l'animal . Le fer eſt
arrêté à une corde très-forte , dont les pêcheurs
tiennent l'autre extrêmité . L'animal
bleffé fuit avec la viteffe d'une flèche ,
entraîne avec lui la barque , jufqu'à ce que
fatigué par fa courfe , & épuifé par la perte
de fon fang , il s'arrête. Dans ce moment
les pêcheurs tirent à eux la corde ,
percent l'ours de leurs lances ; & s'il fait
quelques mouvemens pour renverser la
barque , on lui coupe les pieds de devant
avec une hache. Les pêcheurs s'attachent
particulièrement aux femelles , dont la
chair eft plus délicate que celle des mâles ,
qui eft dégoûtante.
La fuite à l'ordinaire prochain.
JANVIER 1768. 69
HISTOIRE de la Prédication , ou la manière
dont la parole de Dieu a été prêchée
dans tous les fiècles ; par JOSEPHROMAIN
JOLY. A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conti ;
1768 vol. in- 12.
CETET ouvrage en un volume de cinq
cent pages , manquoit également à la religion
& à la littérature. L'auteur ne pou
voit mieux employer fa plume , qu'à une
entrepriſe de cette nature , qui lui affurera
tout à la fois la reconnoiffance des perfonnes
pieufes & des favans. Il a mis à
la tête de fon livre , une lettre à l'auteur
d'une brochure qui a paru il y a quelque
temps fous ce titre : de la Prédication . Il
réfute , on ne peut plus folidement , cet
ouvrage fait , ce femble , pour décrier une
des pratiques des plus refpectables de
T'Eglife Catholique , & des plus utiles à
la faine morale . Cette lettre eft fuivie
d'une préface , dans laquelle il expofe le
plan de fon livre . Il montre le règne heureux
de la prédication fous trois époques
différentes. 1°. Sous les Patriarches
les
36 MERCURE DE FRANCE.
Prophètes , & les Apôtres. 2 ° . Sous les
quinze premiers fiécles de l'Eglife. 3 .
Sous les Orateurs fecrets que l'Egliſe a vu
naître depuis le quinzième fiècle jufqu'à
nos jours à- peu- près. Il paffe en revue
tous les hommes qui fous ces trois époques
ont pu mériter le titre de Prédicateurs
, foit par leurs inftructions domeſtiques
, foit par leurs écrits , foit par leurs
prédications publiques .
La loi de nature , la loi écrite , la loi de
grâce , qui forment la première partie de
fon livre , lui en fourniffent une infinité
en ce genre. L'auteur obferve judicieufe-.
ment que les prédicateurs de cette première
époque font les plus fublimes , les
plus grands , les plus vrais , parce qu'ils ne
parloient que d'après l'infpiration divine
; que la prédication dans ces premiers
organes avoit toute fa force , toute fa magnificence
, toute fa majesté. Il fuffit de
fire les traits qu'il en rapporte pour s'en
convaincre. L'auteur fait à cette occafion
une remarque littéraire fort jufte.
#
« Plufieurs d'entre ces prédicateurs infpirés
, étoient fortis , dit - il , de la lie
du peuple , & n'avoient d'autres occupations
, que celles du labourage , ou de
la garde des troupeaux ; & ils fe font
» néanmoins élevés au deffus de tout ce
و د
و د
JANVIER 1768 . 67
ود
و د
>>
que la Grèce & Rome même ont eu de
plus diftingué dans la poéfie & dans le
» gente oratoire. Où trouve- t - on autant
» d'élévation , de dignité , de grâces
» même , des figures fi touchantes , fi fenfibles
, une connoiffance fi parfaite du
» coeur humain , des lumières fi fûres fur
» une infinité de fujets concernant la religion
, la morale , la politique , l'hif-
→ toire naturelle ? Y a- t- il autant de force,
→ & de rhétorique dans Ciceron , des comparaifons
plus juftes , plus riantes , des
defcriptions plus magnifiques dans Ho-
» mere , que dans Ifaie ? Les intermedes de
» l'Athalie de Racine , & les plus beaux
» endroits de cette tragédie immortelle ,
» n'ont- ils pas été tirés de ces auteurs inf
pirés » ?
>
ور
ود

Les Pères & les Docteurs de l'Eglife
forment les prédicateurs de la feconde
époque. Ils font , comme le remarque l'auteur
, d'une autorité bien inférieure à ceux
de la première , qui étoient les organes
de l'Efprit Saint , les ambaffadeurs immédiats
que le Ciel envoyoit aux hommes .
Mais qu'ils font grands encore , & inftructifs
! Il prend les Pères & les Docteurs de
chacun des quinze fiècles qui ont fuivi
l'établiffement de l'Eglife , & en rapporte
quelques morceaux qu'il traduit,
68 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus propre à faire voir les pro
grès fucceffifs , les décadences , & enfuite
la renaiffance du goût dans l'éloquence de
la chaire , ou dans la prédication.
Les premiers fiècles étoient encore remplis
de force & de dignité. Voici comme
S. Eufebe d'Emefe prêchoit dans le quatrième.
Le fujet de fon fermon étoit la
folemnité du jour de Pâques.
26
Que le ciel & la terre fe réjouiffent!
» Ce faint jour a tiré plus d'état du tome
beau du fils de Dieu , que du foleil qui
» nous éclaire . Les limbes font dans
l'étonnement de voir leurs cachots entre-
» ouverts ; la joie en abanni la trifteffe. La
» lumière a pénétré jufqu'au fond des
» abîmes. Les prifonniers ont vu tomber
feurs chaînes ; les larmes ont ceffé de
» couler. Les tyrans qui gardoient l'entrée
» de cette affreufe demeure , font ftupé-
סל
"
faits. Toute la noire cohorte a tremblé ,
» quand elle a vu le vainqueur de la mort
» forcer fes prifons au centre de la terre.
» Quel eft , difoient les gardiens de ce té-
» nébreux féjour , quel est le nouvel hôte
» qui nous arrive ? Il n'apporte point en
defcendant parmi nous, la pâleur des au-
» tres morts. On ne remarque point en
» lui la frayeur qui les glace ; rien dans
route fa perfonne n'annonce la trifteffe.
JANVIER 1768. 69
Il a l'air généreux & redoutable . Ah!
» ce n'eft point un captif qu'on nous
» livre ; c'elt un conquérant que le ciel envoie.
Ce n'eft point un pécheur qui
vient ici pleurer fon crime ; c'eft un
Juge qui s'approche des coupables afin
» des les délivrer » .
"
Les prédicateurs de la troisième & de la
dernière époque , c'eft- à- dire du feiziè
me & du dix-feptième fiècles , ſe reffentent
encore de l'affreux mauvais goût , que
la barbarie des derniers fiècles qui les
avoient précédés , avoit introduit dans la
prédication , comme dans la littérature.
Voici un morceau d'un fermon de M.
Camus , évêque du Bellai , fur l'impureté.
C'eft l'endroit où il attaque ce vice dans
les vieillards .
"
« C'est ici l'extrême turpitude de la décrépitude
, turpe fenilis amor. Hélas !
» nous ne voyons que trop de ces cignes
» blancs , qui traînent le char de Venus !
» que trop de barbes chenues , a don-
» nées à la deshonnêteté ! O vieux éta-
» lons ! vous ne pouvez pas avec Socrate
» remercier les ans de ce bénifice , de vous
» avoir délivrés des fers de la fenfualité.
» Eft il vrai que vous reffemblerez au bois,
qui brûle d'autant mieux , qu'il eft plus
» fec ? Conſidérez que vous contrariez
و ر
و د
70
MERCURE
DE FRANCE
.
» non au ciel feulement , mais à la nature ;
» que vous faites bouillir les glaces , au
» lieu que la froidure de votre fang de-
» vroit geler cesfolâtres feux » !
Après avoir paffé cette nuit trop longue
de l'ignorance & du mauvais goût , où la
prédication avoit été enfevelie , l'auteur
nous la remontre dans toute fa dignité
& fa nobleffe dans la bouche des Boffuet ,
des Lingende , des la Rue , des Bourdaloue
, des Maffillon , & c .
Rien ne paroît plus utile & plus intéreffant
que cet ouvrage , rempli d'ailleurs
des réfléxions les plus juftes fur le véritable
ton qui convient à l'éloquence de la
chaire.
Avis aux Mères qui veulent nourrir leurs
enfans ; par Mde L... A Paris , chez
LACOMBE , Libraire , quai de Conti ;
1768 : brochure in- 12.
CESESTT moins Made. L... qui donne
cet avis aux mères , que l'humanité ellemême
, la nature , & la patrie. Et ce font
moins des avis encore , que renferme cette
petite brochure précieufe , que des fentimens.
On ne peut la lire , fans gémir.inJANVIER
1768. 71
zérieurement fur le trifte aveuglement des
anères , qui ne daignent pas nourrir leurs
enfans. Made. L ....fait voir qu'il ' leur
feroit fi aiſé , fi avantageux ! que leur fanté
, celle de leurs enfans y font fi interreffées
! qu'elles feroient fi dédommagées de
leurs peines , & de leurs foins par la douceur
qu'elles trouveroient à remplir un
devoir fi jufte , & fi facré ! qu'elles font un
tort fi confidérable à la population des
campagnes ! Elle leur dit toutes ces vérités
d'un ton fi fimple , fi naturel , fi touchant ,
qu'il n'eft pas poffible de mieux donner
de meilleurs avis.
Voici ce qu'elle dit en parlant de la
dépopulation que caufe l'ufage de mettre
les enfans en nourrice.
و د
و د
« Les nourrices des campagnes font
» moins d'enfans , en nourriffant des étran-
» gers , après les leurs . Lorfqu'elles font
bien âgées , elles donnent quelquefois
leurs propres enfans à une nourrice ;
»& par ces tripotages , voilà trois enfans
& trois mères déplacés. Souvent l'im-
» portant nouriffon tourne mal ; l'enfant
» de la nourrice bien payée s'accommode
» peu d'un changement de lait ; & celui
de la feconde nourrice périt pour faire
» place aux deux autres victimes .
> Bien des gens s'embarraffent fort
peu
72 MERCURE DE FRANCE .
» du tort qu'ils font aux enfans des nour-
» rices. Mais il n'en eft pas moins vrai
» de dire que c'eft une caufe confidéra-
» ble de dépopulation , & par conféquent
» un mal public. Les habitans de la cam-
» pagne font précieux ; & fans les peines
qu'ils fe donnent , les pareffeux des
» villes n'auroient pas fi bon temps.
L'ORIGINE des Dieux du paganisme &
le fens des fables , découvert par une explication
fuivie des poéfies d'HESIODE ;
par M. BERGIER , Docteur en Théologie
, principal du Collège de Befançon
Affocié à l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de la même ville ;
avec cette épigraphe :
Numquid faciet fibi homo deos ?
Et ipfi non funt dii . Jérém. 16 , 20.
A Paris , chez HUMBLOT , rue Saint-
Jacques , entre la rue du Plâtre & celle
des Noyers , près Saint Yves ; 1767 ;
quatre parties in-12.
CETTE matière a été traitée , expliquée ,
difcutée par un grand nombre de fçavants,
Les fyftêmes qu'ils ont élevés font connus.
Ils ont eu chacun leurs approbateurs , &
си
JANVIER 1768. 75
En ont encore. Le nouveau fyftême de
M. Bergier déja entrevu , comme il l'avoue
Lui-même , par quelques fçavapts , mérite
une attention toute particulière. D'après
l'idée que nous en avons prife par une
lecture réfléchie , il nous femble capable
de réunir en fa faveur bien des fuffrages ,
& de faire même changer les notions reçues
fur la mythologie. Le travail immenfe de
M. Bergier tend à démontrer que les dieux
d'Héfiode font des perfonnages purement
allégoriques ; comme cela eft évident par
la lecture attentive de la théogonie. Les
règnes de Belus , de Saturne , de Jupiter ,
défignent trois états différents de la religion
grecque , auxquels il faut ajouter
un quatrième qui eft le culte des Héros.
Nous aurions un vrai plaifir à fuivre l'au- *
teur dans le développement de fes preuves ,
fi elles n'étoient trop fçavantes pour le
commun de nos lecteurs , ne pouvant être
faifies que par ceux qui poffédent la langue
grecque , & même les langues orientales.
Nous convenons volontiers , que beaucoup
des étymologies produites pour
prouver que les fables des Grecs ne font
que des allégories , nous ont paru juftes ,
vraies , décifives. Nous devons flatter l'auteur
que fon ouvrage , qui manquoit à
Vol. II, D
74
MERCURE DE FRANCE.
notre littérature , fera accueilli. On doit
lui favoir gré encore d'avoir traduit en
porre langue les trois poëmes qui nous
Leftent d'Héfiode . Il eft furprenant que de
puis que le goût des lettres règne en
France , ces morceaux précieux d'antiquité
foient demeurés fans traducteur. C'eft un
éloge de plus que mérite M. Bergier , de
l'avoir entrepris
.
HISTOIRE impartiale des Jéfuites ; avec
cette épigraphe heureuſe :
Nimiùm vobis Romana propago
Vifa potens , Superi.
1768 : deux vol . in- 12 .
S'IL y a dans la foule des livres nouveaux
un ouvrage qui mérite d'être diftingué par
le fujet & par le ftyle , c'eft fans contredit
celui- ci. Il n'eft guère poffible de mieux
foutenir , dans une matière ſi délicate , le
caractère
d'impartialité que l'auteur annonce
, ni de traiter avec plus de force ou
d'agrément les différens objets dont il
s'occupe. Il rend juftice aux Jéfuites en
bien comme en mal. Il les condamne fans
JANVIER 1768. 75
aigreur , & les juftifie fans indifcrétion. Il
nous paroît fait pour réunir tous les fuffrages
, excepté peut - être celui des ordres
mendians , qu'en effet l'auteur ne ſemble
pas avoir voulu ménager.
Le premier livre de cette hiftoire eſt
une introduction où l'on examine l'origine
du monachifme , fes variations , les cauſes
de fon accroiffement , la fondation des
différens corps religieux , jufqu'aux Jéfuites
; & fi le fyftême de l'auteur à cet
égard excite des critiques , la rapidité &
la vigueur de fon ftyle ne trouveront que
des approbateurs
.
Il fait remonter jufqu'au paganiſme l'inf
titution des moines , ou folitaires , qui fe
dévouoient à mener une vie retirée. Loin
de la fociété , & des paffions qui l'agitent
il donne la raison pour laquelle les anachoretes
, qui vivoient dans un culte de
ténèbres , n'ont jamais troublé le monde.
C'eft , fuivant lui , parce que leur retraite
étoit douce , & le féjour qu'ils y faifoient ,
purement volontaire. Il n'en fut pas de
même dans le chriftianifme. Ceux qui y
embrafferent le même genre de vie " , en at-
» tendirent une autre récompenfe. Comme
» ils s'y portoient par des motifs différens ,
» ils n'y fuivirent pas les mêmes principes.
» Au lieu d'une vie douce & paifible , ils,
ן כ
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
و د
imaginèrent les macérations & les aufté-
» rités. Ce ne fut pas affez pour eux de
» renoncer aux ufages du fiècle , ils vou-
» iurent encore expier le malheur qu'ils
» avoient eu de s'y prêter. Ils regarderent
les befoins de la nature comme des
» crimes , & fe livrant entièrement aux
» idées de fpiritualité dont ils étoient
pleins , ils traiterent leurs corps avec
» une dureté dont le fimple récit fait
» encore fiémir ceux qui le lifent ». En
effet , on en trouve ici des exemples bien
furprenans , tirés des auteurs eccléfiaftiques
originaux , & témoins oculaires.
99
33
">
Peu à peu , continue l'auteur , la per-
» fection même qu'ambitionnoient ces
» martyrs de la pénitence , produifit le
relâchement . Toutes les chofes humaines
font capables d'un certain degré de ten-
» fion , paffé lequel elles s'affoibliffent. Ils
» fe piquoient d'être fupérieurs à toutes
» les paffions. Ils vouloient , difoient- ils ,
» mettre leurs corps en fervitude : mais c'é-
» toit vraiment leur efprit qu'ils rédui - ´
» foient au plus dur efclavage.
་ ་ས
La première de leurs règles étoit un
dépouillement entier de foi-même , une
» renonciation abfolue à toute efpèce de
" volonté. Ils fe vouoient à une obéiffance
fcrupulenfe , qui a depuis été le modèle
#
JANVIER 1768. 77
:
» de celle que l'on a exigée de tous leurs
» fucceffeurs. On dit qu'un d'eux étant à
» écrire , & ayant entendu le fignal d'un
» exercice pieux, laiffa un caractère à demi
» formé pour y courir.
ور
»
» Ce rare exemple de foumiffion , auffi
» difficile à pratiquer qu'à croire , annonçoit
» une prompte décadence . Il étoit impoffible
qu'une fi prodigieufe docilité ne
» donnât quelquefois aux fupérieurs la
tentation d'en abufer : il l'étoit encore
plus que fa pratique trop fouvent exigée
>> n'en dégoûitât à la fin les inférieurs .
» C'est ce qui arriva. L'indiffolubilité
» même de leurs voeux leur donna l'envie
de les rompre . La vue de ces cachots ,
auxquels ils s'étoient d'abord condamnés
» avec joie , leur devint infupportable . Ils
» s'irritèrent contre leurs chaines .
99
و ر
و ر
و ر
Bientôt ils parvinrent à les brifer fous
différens prétextes. Le plus honnête , &
» le plus fouvent employé , étoit celui de
prêcher la religion , de réchauffer , par
des exemples de ferveur , le zèle des
» féculiers trop prompt à fe refroidir. Au
» moyen de ce voile favorable , les moines
» franchirent leur clôture. Ils fe répandi-
» rent dans toute l'Afie : mais ce fut pour
» y chercher le monde qu'ils avoient juré
de hair.
و د
"
+33
H
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
» Ils folliciterent des legs & des tefta-
» mens. Ils attacherent de la gloire fur la
» terre , & des récompenfes dans le ciel
» aux titres de fondateurs , de bienfaiteurs.
» Ils introduifirent ce fyftême fingulier qui
» fit des particuliers pauvres , & des maifons
» riches. Chacun d'eux à part crut être en
» droit de s'enorguellir d'une indigence
» que les tréfors communs rendoient fupportable.
Devenus , par la libéralité des
» fidèles , poffeffeurs des plus beaux biens ,
ils perdirent de vue la pauvreté , la
fimplicité réelle de leurs inftituts .
30
ود
"
.-23
"
"
20
» n'avoir ม
» Leur importunité alloit au point que
» dès le quatrième fiècle on fut obligé de
» porter des loix pour leur enjoindre de
garder leurs fermens , & les repoufler
dans ces afyles , où ils s'ennuyoient de
que Dieu pour témoin de leur
» vertu. Mais ces loix mal exécutées , ou-
» bliées , ou même révoquées par leurs au-
» teurs , & contredites depuis par d'autres
» Souverains aufli foibles & moins éclairés ,
n'apporterent aucun obſtacle à la multiplication
des maiſons religieufes .
.
ور
Theodofe les avoit redoutées. Juſti-
» nien le plus grand des compilateurs , &
» par conféquent le plus petit des Princes ,
» les favorifa de tout fon pouvoir. Il exiſte
» encore des loix authentiques émanées
JANVIER 1768. 79
"3
» de lui , qui permettent à un couvent de
» s'approprier tout le bien d'un moine qui
s'y confacre. Si le repentir prend enfuite
» au malheureux , & qu'il tâche de recou-
» vrer fa liberté , le légiflateur veut que
» le bien reste au monastère , & que le dé-
»ferteurfoit puni comme un efclavefugitif.
Les novelles font pleines de loix auffi
favorables aux cloîtres , mais auffi con-
» traires à la faine politique , & à tous
» les principes d'un bon gouvernement.
"
» Si l'on joint à ces biens apportés par
» les moines qui quittoient le monde , les
>> fucceffions , les legs de toute efpèce que
» les maifons étoient habiles à recevoir, les
» aumônes abondantes , les libéralités des
" amespieufes qui prennent fur elles le foin
» de juftifier la providence en faveur de
» ceux qui s'y abandonnent fans réferve ,
» on ne fera pas étonné de trouver , dès
» les premiers fiècles , une opulence prodigieufe
concentrée dans les cloîtres.
99
לכ
"
» De plus , l'extérieur négligé de leurs
habitans , la réputation de l'austérité des
fondateurs donnant plus de poids à leurs
paroles, ils furpafferent bientôt, en crédit
» comme en richeffes , le clergé féculier ,
qui les avoit favorifés & foutenus. En
» peu de temps , celui - ci trouva des rivaux
puiffans dans les fucceffeurs de ces hom-
30
»
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
»
pour
» mes qui avoient fui au fond des déferts
éviter l'orgueil , qui ne s'étoient
réfervé qu'une hache pour abattre des
arbres , un hoiau pour défricher la terre ,
» & une difcipline pour dompter la révolte
de leurs fens ». ود
: Ce relâchement eut en Afie les fuites
les plus funeftes. L'auteur ,d'après l'hiftoire ,
fe croit autorifé à placer les moines orientaux
au nombre des caufes qui préparèrent
la ruine entière de l'empire grec .
و د
Le cénobitifie s'introduifit beaucoup
plus tard en Occident. « Saint Benoît fut
» le premier fondateur qui ouvrit en
Europe un afyle public aux hommes dégoûtés
des tracafferies de la terre , &
» décidés à gagner le ciel fous les ordres
» abfolus d'un abbé ». Sa règle étoit fage
& recommandoit le travail des mains . Cet
article eft devenu depuis la fource de l'opulence
des Bénédictins , & de toutes les
maifons religieufes fondées à leur imitation
. On établiffoit ces fervens reclus au
milieu des bois dont l'Europe étoit alors
couverte comme cette eſpèce de biens
par fon abondance même, étoit inutile aux
propriétaires , ils abandonnoient le terrein
aux nouveaux habitans à difcrétion : mais
ces moines devenus laborieux par obéiffance
pour leur règle , abattirent les arbres ,
JANVIER 1768. 81
défrichèrent les efpaces immenfes qui en
étoient remplis , & fcurent , de ce fond
Aftérile , tirer des richelles intariffables .
Cette opulence fi légitime ne tarda pas
<a introduire parmi eux , comme ailleurs ,
la corruption on les voit en effet dans
'hiftoire à la tête de toutes les révolutions
qui faifoient ou défaifoient les Rois dans
ces fiècles malheureux. «C'étoit, remarque
- l'auteur , un étrange contrafte dans les
ufages de ce temps- là , qui ne contenoient
pas moins de contradictions & d'inconféquences
que ceux du nôtre . On renfermoit
alors dans les cloîtres les Princes
» que l'on vouloit rendre incapables de
» repréfenter dans le monde ; & ceux qui
s'y étoient renfermés d'eux- mêmes , en
» fortoient pour aller jouer fur ce grand
» théâtre , un rôle auffi indécent pour eux ,
que dangereux pour les fpectateurs ».
199
:
&
Un des points fondamentaux de leurs
règles étoit une dépendance réelle de la
Cour de Rome , & une relation intime
avec elle mais cet article n'étoit pas tou
jours obfervé. Des fupérieurs riches ,
defpotiques dans leurs maifons , ne fe
croyoient pas fans ceffe obligés d'obéir aveuglément
aux Papes. Les fucceffeurs de S.
Pierre fe fentoient gênés , quand il falloit
faire la cour à ces abbés qu'ils auroient
D v
82 MERCURE DE FRANCE .
«
voulu ne traiter que comme des vaſſaux ,
& qui faifoient trop fouvent fentir qu'ils
fe croyoient indépendans. C'est ce qui
donna lieu à l'inftitution des ordres mendians,
fuivant notre auteur. On cherchoit,
» dit- il , des corps qui n'exigeaffent rien
» pour le prix de leurs fervices , qui ſe
» recrutaffent , & s'entretînflent aux dé-
» pens des pays mêmes où ils combattoient,
» & qui joigniffent un zèle déſintéreffé à
» un dévouement aveugle. Enfin vint up
» homme adroit, dont l'inftitutétoit propre
» à remplir toutes ces conditions. Il trouva
» moyen d'affigner à ceux qui fe lieroient
» à fa règle , une fubfiftance fans poffeffion
ni travail il fit d'une beface le plus
» affuré de tous les fonds . Il réalifa ce que
l'imagination orientale a feint d'un man-
» teau magique , qui fuffifoit à tous les befoins
de celui qui le portoit : cet homme
fut le fameux S. François :
"
L'auteur prétend que cette fondation
des religieux mendians , eft la véritable
époque , non- feulement de la puiffance
temporelle des Papes , mais même des
guerres de religion dans le chriftianifme. Il
faut en voit les preuves dans l'ouvrage
même. Il faut y fuivre le rapport qu'ont
eu ces guerres avec les priviléges accordés
aux Frères Mineurs , Prêcheurs , &c. &
JANVIER 1768. 83
leurs conftitutions , c'eft- à - dire , avec l'obéiffance
au Pape qu'exigeoient leurs règles
, & le droit de prêcher ainfi que de
confeffer, que leur attribuoient les bulles.
L'une leur faifoit un devoir indifpenfable
de travailler à l'extenfion du pouvoir pontifical
; l'autre leur en donnoit la facilité.
Par la prédication ils remuoient les auditeurs
par la confeffion ils s'en affuroient.
« En defcendant de ces trônes où ils com-
» mandoient impérieufement aux coeurs ,
il paffoient dans les tribunaux fécrèts
» de la pénitence , où ils achevoient de
les fubjuguer. Ils venoient de prêcher
-» la néceflité de travailler par la confeflion
» à s'ouvrir le ciel . Ils avoient prouvé que
» Dieu même leur en avoit confié les clefs
» par l'entremiſe de fon vicaire. On couroit
à eux de toutes parts pour s'en
» affurer l'entrée ; mais les clefs myſté-
» ricufes ne tournoient fouvent dans leurs.
» mains , que fuivant les ordres fupérieurs
» émanés de la Cour de Rome.
"
"
Quand, par exemple , un prince éclairé
paroiffoit réfolu à foutenir l'honneur &
» les droits de fa couronne ; quand au lieu
» de fléchir à l'approche d'une excommuni-
» cation inique , il s'armoit d'une nouvelle
fermeté , & ne répondoit aux décrets injustes
du Vatican, que par la défenfe très-
ود
"
D vj
84 MERCURE DEF RANCE.`
"
* ככ
jufte & très-fage d'y laiffer porter les tributs
que les collecteurs Italiens arra-
» choient de tous les curés dans fes étars
» pour l'affoiblir , on attaquoit la confcien-
» ce du peuple ; comme quand on veut
» renverfer un grand arbre , on commence
par en couper les racines.
On mettoit les royaumes en interdit ,
»,on délioit les fujets de leur ferment de
fidélité, c'est- à- dire , qu'on faifoit cefler
toutes les pratiques extérieures de la religion
, & qu'on prefcrivoit aux particuliers
de ne plus obéir à leur fouver in , ou
même de s'en choisir un autre. Le Pape,
comme dépofitaire du pouvoir divin , &
au nom des apôtres S. Pierre & S. Paul,
foudroyoit le prince qui lui réfiftoit . Il le
déclaroit rebelle à Dieu , & par conféi,
quent déchu fans exception de tous les
- droits que lui donnoit fa place.
. و و
» Cet arrêt paffoit bientôt les Alpes . K
4, trouvoit au- delà , des mains préparées pour
le mettre à exécution . Les habitans des
cloîtres fur- tour étoient exacts à obferver
la première défenſe , & ardens à prêcher
la néceffité , pour le falut , de fe confor-
- mer à la feconde. Il montroient un prin-
» ce héritique , retranché du fein de l'églife
-» fur la terre par un décret infailliblement
"confirmé dans le ciel. Ils le peignoient dé-
"
JANVIER 1768.
85
ود
» voué aux flammes de l'enfer , devenula
proie & bientôt le compagnon des efprits
matins qui y gémiffent Ils repréfentoient
» hautement combien il feroit honteux &
» funefte de fe foumettre aux ordres d'un
damné , à l'ignominie d'avoir pour maître
un miférable prêt à fubir les plus
infâmes fupplices. Ils joignoient la menace
effrayante de les faire partager à tous
» ceux qui oferoient ne pas l'abandonner.
» Ces images hideufes confternoient le
peuple. D'ailleurs les cérémonies lugubres
dont cette efpèce de révolution étoit
accompagnée , le pénétroient d'effroi. Il
voyoit les églifes défertes ou fermées , les
» ftatues de fes faints étoient voilées , & les
» autels dépouillés d'ornemens ; tour lui
» paroiffoit plongé dans un fombre filence.
"
Cette efpèce de deuil univerfel nourriffoit
& redoubloit fon accablement.Il reffembloit
aux Egyptiens , qui , dans une des
» plaies de leur pays, au milieu de ces ténè
bres épaiffes dont ils furent affligés par
Moyfe, s'imaginoient découvrir à travers
» l'obfcurité , des ſpectres & des fantômes
» prêts à les dévorer. Il frémiffoit de même
» à l'aſpect de cet appareil dreffé contre lui.
. و ر
Dans la langueur générale où il croyoit
» voir tomber la nature , il appercevoit les
avant-coureurs de ces tourmens éternels
16 MERCURE DE FRANCE.
» dent fes oreilles étoient fans ceffe rebat
>> tues.
» Afin même qu'il ne lui reftât cucune
» reffource pour fe défendre de la terreur
» qu'ils infpiroient, on forçoit le clergé féculier
à paroître la partager involontaire-
» ment.
و د
Les moines tonnoient dans les univerfités
qui fembloient alors faire la gloire
» & l'appui de l'églife . Ils avoient été dé-
» clarés capables d'y prendre des grades . Ils
»y dominoient par leur nombre , avant
» qu'on fe fût avifé de le réduire en le
» fixant , & on ne s'en avifa que fort tard.
» Ces corps fe voyoient donc, en gémiffant,
emportés par un mouvement qu'ils
» ne s'étoient pas donné. Les réfolutions
» les plus déshonorantes y paffoient à la
pluralité des voix ; on étoit tout furpris de
voir fortir de ces affemblées de docteurs
»fages & modérés d'ailleurs , des refcrits.
forcenés, qui les couvroient de honte ; on
» s'en fervoit cependant pour faire impref-
» fion fur le public ; des pieces défavouées
» par la plus faine partie du corps , fe don-
» noient pour le fruit d'un accord parfait ,
» & d'un concert unanime ».
"
Nous rapportons ces opinions, fans prétendre
ni les approuver, ni les combattre. Nous
nous contentons de rendre juſtice à l'éloJANVIER
1768. 87
quence , à l'énergie avec laquelle elles font
devéloppées.
Après tous ces ordres , fonr venus les
Jefuites. On examine ici pourquoi ils
ont toujours été plus haïs que leurs prédéceffeurs
, même en ne faiſant rien qui
dût , ce femble , les expofer plus que les
autres à cette haine. On réfoud ici ce
problême d'une manière fatisfaifante
ainfi que beaucoup d'autres qu'il étoi
aſſez naturel de traiter , avant que de
commencer l'hiſtoire même de l'ordre qui
y donne licu ..
La fuite au Mercure prochain..
>
ANNONCES DE LIVRES
PRECIS de la méthode d'adminiftrer les
pilules toniques dans les hydropifies ; par
M. Bacher , Docteur en Médecine : fe
conde édition. A Paris , de l'imprimerie
de la veuve Thibouft , place de Cambrai ;
1767 : & fe vend chez Cavelier , au lys
d'or , rue Saint -Jacques ; broché 24 fols ,
in- 12 , de 170 pages.
Ce précis eft fait en forme d'obſervations
très -intéreffantes , & prouve que les
hydropifies ne font point auffi fouvent
88 MERCURE DE FRANCE.
incurables qu'on fe l'eft imaginé jufqu'à
préfent. On eft redevable d'une découverte
fi précienfe à M. Bacher , Médecin de la
ville de Thann en Alface. On a ajouté à
cette feconde édition une lettre à MM . F**.
& DUF ** avec quelques obfervations
fur des afcites & des anafarques . Cette
lettre , de même que les obfervations ,
ne font point fufceptibles d'extrait : nous
confeillons de lire l'ouvrage même ; les
faits qui y font rapportés font les preuves
les plus affurées de l'efficacité du remède
& de la bonté de la méthode de l'adminiſtration
. On trouve les pilules toniques
à Paris , chez M. Coftel , Apothicaire , rue
neuve des Petits - Champs , au coin de la
rue de la Vrillière , par paquets de 6 liv.
& de 12 liv. Et à Montpellier , chez
Mlle Jourdan , vis - à - vis des Capucins.
MES Fantaifies ; avec cette épigraphe :
Ludibria ventris.
A Amfterdam , & fe trouvent à Paris ,
chez Jorry , rue & vis - à- vis de la Comé
die Françoife ; 1768 : in - 8 ° . enrichi de
gravures.
Cette collection contient toutes les pièces
fugitives de M. Dorat , qui ont couru
manufcrites ; mais elles font accompagnées
de beaucoup d'autres qu'on ne connoiffoir
JANVIER 1768. 89
pas . On compte en donner une édition en
petit papier , dans le même format que
les deux premiers volumes que nous avons
annoncés dans nos précédens Mercures.
Cette édition ne fe vendra que 3 livres ,
ainfi que la petite édition du poëme de la
Déclamation , avec les mêmes eftampes.
L'UNI -CLÉFIER mufical , pour fervir de
fupplément au Traité général des Elémens
du Chant , dédié à Monfeigneur le Dauphin
; par M. l'Abbé Lacaffagne , pour
fervir de réponse à quelques objections :
brochure in- 8 ° , qui fe trouve chez les
mêmes Libraires qui vendent le Traité
général des Élémens du Chant , & chez
Auteur , rue de la Harpe , à l'ancien
Collège de Juftice.
Nous reviendrons fur cette brochure ,
qui mérite l'attention des connoiffeurs en
mufique , & qui nous paroît répondre
folidement aux objections qui ont été
faites à l'Auteur de l'excellent Traité des
Élémens du Chant.
MÉMOIRES fecrets , tirés des archives
des Souverains de l'Europe , depuis le
règne de Henry IV, ouvrage traduit de
l'italien. A Amfterdam ; 1768 : tomes XI
& XII , dont on trouve des exemplaires
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
chez Saillant , rue Saint-Jean de- Beauvais
On voit avec plaifir , avec quelle célérité
ces volumes curieux & intéreffans fe fuccédent.
Nous avons parlé avec éloge des
tomes précédens ; les deux que nous annonçons
aujourd'hui font d'autant plus
piquans , que les faits ſe rapprochent plus
de nous.
MÉMOIRES pour la vie de François
Pétrarque , tirés de fes oeuvres & des auteurs
contemporains ; avec des notes ou
differtations , & les pièces juftificatives . A
Amfterdam , chez Arsktée & Merkus ;
1767 : in-4° , tome 11г.
Nous avons annoncé dans plufieurs de
nos Mercures les premiers volumes de cet
ouvrage favant & curieux. Ce troisième
tome n'offre ni moins de recherches , ni
moins d'anecdotes.
SUITE de l'Effai fur la Raifon , avec un
nouvel examen de la queftion de l'âme
des bêtes ; par M. de Keranfleh ; avec
cette épigraphe :
Qui legit , intelligat . Marc. 12 , 14 .
A Rennes , chez Julien Vatar , père , place
du palais & rue de Bourbon ; Julien-
Charles Vatar , fils , place Royale & rue
de l'Hermine ; 1768 : avec approbation
JANVIER 1768. · 91
& privilége du Roi ; brochure in - 12 de
210 pages.
Nous ne doutons pas que ceux qui ont
lu avec plaifir le commencement de cet
ouvrage, n'éprouvent une égale ſatisfaction
à en voir la fuite.
ALMANACH des Mufes . A Berlin , &
fe trouve à Paris , chez Vallat -la - Chapelle ,
Libraire , au palais , fur le perron de la
Sainte Chapelle ; 1768 : in - 12 , petit
format.
On connoît le but de ce recueil , qui
eft de préfenter tous les ans aux amateurs
des pièces fugitives , ce que le Parnaſſe
François produit chaque année de plus
exquis en ce genre. Cette collection , qui
en eft déja à fon troifième ou quatrième
volume , ne pourra manquer d'êtie agréable.
Etat militaire de France , pour l'année
1768 : dixième édition , confidérablement
augmentée par MM. de Montandre-
Lonchamps , Chevalier de Montandre &
de Rouffel : prix 3 livres relié . A Paris ,
chez Guillyn , Libraire , quai des Auguftins
, du côté du pont Saint - Michel , au
lys d'or ; 1768 : in- 12 , petit format.
On trouve chez le même Libraire , des
livres fur toutes les fciences militaires.
92 MERCURE DE FRANCE .
MÉTHODE pour fimplifier les loix ; avec
deux traités par principes , l'un des lods
& ventes , l'autre du rachat , pour fervir
d'exemples ; par Me Valentin Jean Renoul:
feconde édition , revue & augmentée
par l'Auteur. Se vend à Paris , chez
Durand , neveu , Libraire , rue Saint- Jacques
; & à Rennes , chez Julien Vatar,
père , au coin de la place du palais & de
la rue de Bourbon ; Jul. Charl. Vatar ,
fils , au coin de la place Royale & de la
rue de l'Hermine , au Parnaffe ; 1767 :
avec approbation & permiffion ; brochure
in- 12 de 114 pages.
JOURNAL d'Education ; janvier 1768 :
préfenté au Roi le 31 décembre 1767 .
A Paris , chez Durand , neveu , Libraire ,
rue Saint-Jacques ; à Amiens , chez la
veuve Godard , Imprimeur du Roi ; &
dans les principales villes , chez les principaux
Libraires ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; & à Verfailles , chez
Fournier , galerie des Princes : in - 12 .
On fe propofe de donner tous les mois une
brochure d'environ quatre ou cinq feuilles
d'impreffion , où l'on traitera de tout ce qui
a rapport à l'éducation . L'abonnement pour
ce Journal eft de 12 liv . par an. Pour cette
fomme on recevra chaque mois un volume
JANVIER 1768. 93
franc de port. On-adreffera le prix de l'abonnement,
& tout ce qu'on voudra inférer
dans ce Journal , à Paris , chez Durand ,
rue Saint- Jacques ; & à Amiens , chez la
veuve Godard.
L'UNION des talens militaires , de la
politique & des lettres ; à M. le Comte
du Châtelet- Lomont , Chevalier des Ordres
du Roi , Maréchal de Camp de fes Armées ,
Colonel - Lieutenant de fon régiment ,
Gouverneur de Toul , Ambaffadeur à la
Cour de Sa Majefté Britannique. A Paris ,
de l'imprimerie de Michel Lambert , rue
des Cordeliers ; 1768.
Une trentaine de ftrophes compofent
cette efpèce d'ode , qui , cependant , n'en
porte pas le titre.
ÉTRENNES aux Sages , ou Voyage du
premier jour de l'an ; à Mde de B****
A Philafophie , aux dépens d'une Compagnie
de François ; 1768 : brochure in- 12
de 30 pages .
C'eft encore ici une pièce de vers fort
longue , dont l'objet eft de critiquer & de
moralifer,
TABLEAU hiftorique des gens de lettres ,
pu abrégé chronologique & critique de
}
94 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire de la littérature françoife , & c.
A Paris , chez Saillant
Libraire , rue
Saint-Jean-de - Beauvais.
Cet ouvrage a déja été annoncé dans un
de nos derniers Mercures. Ce n'est point ,
comme on pourroit le croire, un fimple abrégé
de la France Littéraire . Le Tableau Hifto
rique n'a d'autres traits de reffemblance
avec l'ouvrage des R. P. Bénédictins , que
ceux qui naiffoient indifpenfablement du
fujet. Le plan & l'objet du nouvel auteur
font d'ailleurs très-différens . Il ne fe contente
pas de tracer l'hiftoire de notre littérature
gauloife ; il l'envifage fous un
point de vue philofophique ; il remonte
aux caufes , fouvent inconnues & cachées ,
de fes révolutions , de fes progrès & de
fa décadence. On trouve fur- tout , à la
tête de chaque fiècle , des réflexions générales
qui repréfentent ce fiècle en grand ,
qui l'apprécient & le caractériſent. Un
ftyle élégant & précis , quelquefois plein
de chaleur & de force , donne un nouveau
prix à la matière. L'ouvrage enfin
nous a paru égalemeni inftructif pour ceux
qui veulent des faits agréables à lire , pour
les gens de goût , & intéreffans pour les
philofophes. On ne peut trop encourager
L'Auteur à le continuer.
JANVIER 1768. ༡5
ALMANACH des Centenaires , ou durée
de la vie humaine jufqu'à cent ans , &
au- delà , démontrée par des exemples fans
nombre , tant anciens que modernes ; contenant
1 ° . des remarques fur le calendrier.
2º. Le calendrier de l'année 1768. 3 ° . La
fuite des centenaires. 4°. La gazette centenaire
, c'eſt-à- dire 1668. 5. La table
générale des centenaires cités dans les fix
premiers volumes. A Paris , chez Aug.
Lottin , l'aîné , Libraire & Imprimeur de
Mgr le Dauphin , rue Saint- Jacques , près
de Saint Yves , au coq ; 1768 : avec approbation
& permiffion ; in- 18 .
Nous avons annoncé plufieurs années de
fuite cet almanach , dont on connoît fuffifamment
l'objet & l'utilité,
ÉTRENNES aux morts & aux vivans
ou projet utile par- tout où l'on eft mortel ;
en deux chapitres : prix 15 fols . A la vallée
de Jofaphat ; 1768 : brochure in- 12 de
70 pages.
L'objet de cet écrit eft de faire voir les
inconvéniens qu'il peut y arriver à enterrer
les morts dans l'enceinte des villes & des
églifes .
TRAITÉ de la crue des meubles audeffus
de leur prifée , dans lequel on expli96
MERCURE
DE FRANCE
.
que fon origine & celle du parifis des
meubles ; les pays où la crue a lieu ; leurs
différens ufages fur la quotité ; quels meubles
y font fujets ; quelles perfonnes en
doivent tenir compte ; & plufieurs autres
queftions qui naiffent de cette matière ;
par M. Boucher d'Argis , Avocat au Parlement
. A Paris , chez Saugrain , jeune ,
Libraire ordinaire de Monfeigneur le
Comte d'Artois , quai des Auguftins , près
le pont Saint- Michel ; 1768 : avec approbation
& privilége du Roi ; volume in - 12.
Le titre de ce livre en annonce fuffifamment
le fujet , fur- tout pour les lecteurs
qui ne veulent point avoir des connoiffances
fort étendues fur ces fortes de matières.
FRANCISCI JOSEP HI DESBILLONSfabula
Afopia , curis pofterioribus omnes
ferè emendate : acceſſeruntplus quàm Cl - xx .
nova ; tum etiam obfervationes , grammati
ca præfertim , complures , & index copiofus::
nec defunt , expreffa ex are incifo ', hominum
ac pecudum figura elegantes . Mannhemii &
Parifiis , apud J. Barbou , viâ Mathurinenfium
; 1768 : deux vol . in- 8 °.
Le Père Desbillons , Jéfuite , fi connu
dans le pays latin , par des fables écrites
dans le goût de celles de Phedre , vient
d'en
JANVIER 1768. 97
d'en publier à Manheim , où il réfide actuellement
, une nouvelle édition enrichie
de figures , auffi bien gravées qu'il eſt poſfible
de le faire dans ce pays- là.
COLLECTION des meilleurs auteurs dans
la langue italienne , foit en vers , foit en
profe , regardés comme auteurs claffiques ,
en 32 volumes in- 12 , propofés par foufcription
*.
En attendant que nous rendions un
compte plus détaillé de cette collection précieufe
, & joliment exécutée , nous nous
hâtons d'annoncer que la foufcription eft
ouverte du 1er janvier , & qu'on ne fera admis
à foufcrire que pendant les premiers
fix mois ; que le premier février de cette
année 1768 on délivrera vingt volumes ,
& le reste de la collection paroîtra le premier
de juin prochain. Nous ne tarderons
à inftruire le public de tous les détails
de cette entrepriſe , qui fait honneur au
Libraire qui l'exécute avec une élégance
digne des plus belles preffes de cette capipas
tale.
ALMANACH du Diocèfe de Saint- Malo ,
tiré des éphémérides ; contenant le calen-
* Il faut s'adreſſer à Paris , chez Marcel Prault ,
Libraire , quai de Conti.
Vol. II. E
98 MERCURE DE FRANCE.
drier des Saints felon l'ufage du Diocèfe
de Saint- Malo , le lieu , le lever & le coucher
du foleil & de la lune , déclinaifon
du foleil , &c. pour l'année 1768 ; avec
la naiffance des Rois , des Reines , Princes
& Princeffes de l'Europe ; & une lifte
générale des navires expédiés à Saint-
Malo , pour le commerce , dans l'année
1766. A Paris , chez Nicolas Delalain ,
Libraire , rue Saint-Jacques ; avec approbation
& permiffion : in- 32,
DISCOURS qui a remporté le prix à
l'Académie de Marfeille ; par M. de Chamfort.
A Paris , chez la veuve Duchefne ;
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1768 in- 8 °.
N Le fujet du prix propofé étoit : combien
le génie des grands écrivains influe fur l'ef
prit de leur fiècle , & M. de Chamfort l'a
traité en homme de génie & en homme
d'efprit.
JANVIER 1768. 99
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIE S.
SÉANCE publique de la Société Royale des
Sciences & Belles - Lettres de NANCY ,
du 20 octobre 1767.
M. le Chevalier de Solignac , Secrétaire
perpétuel , ouvrit la féance par l'éloge
hiftorique de M. Tercier , l'un des membres
de la fociété. En parlant des premières
études de cet Académicien, « elles aiderent,
», dit - il , fa raifon à fortir de l'enfance ,
» mais c'eft que fa raiſon faifoit elle - inême
» des efforts pour en fortir. Où cette dif-
"
pofition heureuſe ne fe trouve point ,
» les études nuifent plus qu'elles ne fer-
» vent ». Faut- il s'étonner , ajouta- t- il ,
fi au fortir du college , tout jeune encore ,
il poffédoit la langue grecque & la langue
latine , prefque auffi parfaitement que
fienne propre ? Retiré déformais , il voulut
habiter avec lui-même , confulter fon
la
E ij.
100 MERCURE DE FRANCE.
attrait & fes forces , fe connoître , s'ap
profondir , démêler fes connoiffances
en acquérir de nouvelles , & les mettre
comme en dépôt dans fon coeur , pour le
fortifier contre fes paffions naiffantes ; il
ne faifoit que mefurer fa carrière , qu'il
l'avoit déja parcourue , & il l'ignoroit
lui-même , lorfque le Marquis de Monti ,
nommé Ambaffadeur en Pologne , ayant
eu occafion de le connoître , s'apperçut
que
la Providence le formoit , en fecret ,
& le tenoit comme en réferve , pour en
faire un citoyen utile à l'Etat.
Tranfporté tout d'un coup dans un
pays où la nature forte & hautaine rend
les coeurs fiers & indociles , hardis dans
les projets , extrêmes dans l'exécution ;
où le gouvernement , quoique avec les
meilleurs principes , ne fe conduit qu'au
hafard; où, malgré l'inégalité des fortunes,
fubfifte une égalité de naiffance qui confond
tous les rangs ; où un feul homme
dans les affemblées d'Etat , peut étouffer
la voix d'une foule de citoyens , dont le
zèle l'offenſe , ou l'éblouit ; où la liberté
ne fe foutient que par la force des armes
qui l'a établie ; où tout eft en guerre dans
le fénat , dans chaque cité , fouvent dans
chaque famille ; où le fceptre même ne
peut ramener l'ordre & la paix ; où lạ
JANVIER 1768. 161
fineffe enfin qui avilit la politique , la
fupplée & déroute l'obfervateur le plus
exact : dans ce pays de trouble , d'intrigue,
de défiances , le Secrétaire du Marquis de
Monti fçut fe prêter aux goûts , aux préjugés
, aux moeurs , au génie de la nation ...
Toujours prêt à louer ce qu'il trouvoit
d'eftimable , il faifoit plus , il excufoit
les défauts , & ne laiffoit pas même entrevoir
qu'il les eût fentis. Quoique habile
à pénétrer les caractères & à démêler les
inclinations , il ne montroit de difcernement
qu'autant que lui en permettoient
ceux qu'il avoit intérêt de connoître. Auffi
avec une complaiſance fans fadeur & des
égards fans contrainte , il eut le bonheur
d'être eftimé de tous les ordres de l'Etat.
Leur bienveillance lui fut d'autant plus
précieufe , qu'elle lui devint extrêmement
utile , lorfque dans l'interregne qui s'ouvrit
à la mort d'Augufte 11 , il eut à gagner
les fuffrages de la nation fous la direction
du Marquis de Monti & d'après les defirs
de la France. Dès ce moment , plus occupé
qu'il ne l'avoit encore été , il s'appliqua
tout entier à la réuffite du projet confié
aux foins de l'ambaffade. Il s'y livra avec
d'autant plus de zèle , qu'il prévoyoit les
obftacles qu'un pur fentiment de jaloufie
engageroit les Puiffances voifines à y op-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
pofer. Le fignal de la guerre fut bientôt
donné .... La force prévalut enfin fur
la juftice. Stanislas , avec la portion la plus
diftinguée de fes compatriotes , fut affiégé
dans Dantzig ; & la ville étant obligée
de fe rendre , le Marquis de Monti , & fon
co-opérateur ( j'ai prefque dit fon ami
furent mis aux fers pour avoir favoriſé
l'évasion du Roi , & repouffé par les armes
celles qu'on avoit ofé lever contre ce Prince
l'idôle de fa nation .
On vit alors ce qu'on n'avoit jamais
vu dans l'Europe : un Ambaffadeur traîné
par des fatellites de ville en ville , fon
Secrétaire condamné à mort , & tous les
deux enfin
par un jugement nouveau renfermés
dans une maifon entourée nuit
& jour de plufieurs corps de garde , &
dont ils ne pouvoient en aucun temps
ouvrir les fenêtres pour refpirer un air
nouveau . Cet événement plus furprenant
qu'aucun des phénomenes de la nature ,
fut bientôt fuivi d'un autre plus étonnant
encore ; c'eſt qu'un fi affreux changement
d'état & de fortune n'en apporta point à
l'ame des deux prifonniers , & ne leur
coûta aucune vertu. Tranquilles dans
l'excès de leur malheur parce qu'il dépofoit
en faveur de leur zele à remplir leurs
devoirs , ils le fupporterent avec tant de
JANVIER 1768. 103
courage qu'on eût dit qu'ils en jouiffoient
comme on jouit des plaifirs.
Toute leur peine étoit de fe trouver
réduits à confumer le temps fans pouvoir
l'employer. Chaque inftant leur étoit un
fardeau , leur trop grand loifir une fatigue ;
mais unis par le befoin plus qu'ils ne
l'avoient encore été par l'eftime , ils fçurent
tromper leur inutilité , & ce dangereux
ennui qu'il fuffit de craindre pour l'aigrir
& l'augmenter. Ils fe tinrent lieu d'occupation
l'un à l'autre , & dans la scène toujours
variée de leurs entretiens que foutenoit
la férénite tranquille de leur innocence
, chacun deux , felon l'expreflion de
l'orateur romain , devint un théâtre intéreffant
pour le compagnon de fes peines.
Je les vois fe déceler mutuellement , fe
prêter leurs penfées , fe dérober leurs
chagrins , s'avertir de leurs reffources ,
s'aggrandir en fe rapprochant , & de leurs
fentimens réunis fe faire comme une égide
impénétrable aux preffentimens même qui
les menaçoient de plus grands malheurs .
Leur captivité dura dix -huit mois ...
M. Tercier avoir un de ces génies heureux
qui femblent également formés pour tout
ce qu'il leur plaît d'entreprendre . Nommé
par la Cour en 1748 pour accompagner
au congrès d'Aix - la- Chapelle le Comte
E iv
MERCURE DE FRANCE.
de Saint-Severin qui s'y rendoit en qualité
de Plénipotentiaire , il fut fenfible à ce
choix de confiance ; mais il n'apperçut point
ce qu'il lui promettoit du côté de la fortune
; il n'eut d'autre defir que de le juftifier
par un heureux emploi de fes talens.
Introduit dans un monde nouveau , il
vit des hommes d'un ordre fupérieur, propres
à entamer les affaires & capables d'en
foutenir le poids , mais qui , deſtinés à finir
les maux de leur patrie & de l'Europe
entière , n'étoient point libres dans leurs
amitiés , étoient même encore ennemis &
ne portoient néanmoins dans leur coeur
qu'un reffentiment fans vengeance. Prévoyans
, mais inquiets , plus affables que
confians , ces miniftres fe regardoient d'un
cil apprété , parloient peu , écoutoient
beaucoup , veilloient fur eux-mêmes , étudioient
les caractères , cachoient le leur ,
vouloient tout pénétrer & reftoient euxmêmes
impénétrables. Peu à peu croyant
fe connoître , ils fe rapprochent , & leur
franchiſe femble ennemie de toute précaution.
Chacun d'eux , pour éteindre la
guerre , fe hâte de profiter du repos incertain
qu'elle leur laiffe & qu'elle leur envie.
Ce fut alors fur-tout que M. Tercier fentit
plus que jamais ce qu'exigeoit la négo
eiation dont il devoit aider le fuccès. El
JANVIER 1768 . 105
Yapportoit , il eft vrai , un jugement folide
& profond , de l'élévation , de la
force , un efprit facile , de grandes connoiffances,
une longue habitude au travail;
mais tout cela ne fuffifoit pas encore. Elevé
avec le Plénipotentiaire au deffus d'un
horifon immenſe , il devoit comme lui
en réunir tous les points de vue fous un
feul , les rapprocher malgré leur éloignement,
les diftinguer malgré leurs rapports ,
les concilier malgré leurs différences. Il
devoit comme lui tenir un jufte milieu
entre la précipitation & la lenteur , n'oublier
rien d'utile , ne rien faire de fuperflu ,
prévoir les obftacles , ou les forcer , s'ac
commader aux temps fans en dépendre ,
avoir toujours l'efprit du moment , des
hafards , des occafions pour en profiter ;
ne marquer aucune crainte d'être trompé
pour ne pas laiffer entrevoir le moyen de
l'être. Il devoit , fuivant les circonstances,
avoir le courage de fe laiffer foupçonner
dé foibleffe ou d'inattention , s'offrir de
lui - même à la féduction pour affoupir les
défiances. Il devoit fans ceffe replier fa
capacité fur elle -même pour en tirer plus
de reſources & avoir comme un corps de
réferve toujours prêt aux befoins . Il
devoir.... & quels nnee font pas les devoirs
de ces moteurs puiffans & de leurs co-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
opérateurs , à qui il eft ordonné de renouveller
la terre plongée dans les horreurs
du brigandage & de la mort , d'arracher
les armes des mains des nations , de refondre
leurs coeurs d'airain , de les empêcher
de s'épuifer par leurs propres forces ,
de faire redevenir hommes des meurtriers
gagés pour tuer leurs femblables , de ramener
dans tous les Etats la justice & la
bonne foi , d'engager les Souverains à
modérer leur ambition , de leur faire fentir
le prix du fang qu'ils ont fait verfer pour
la fatisfaire , de leur repréfenter que le
trafic & l'abus qu'ils en ont fait a trompé
leurs defirs , de porter enfin ces maîtres
du monde , au moment fur-tout que leur
main fatiguée paroît chanceler fur le timon
de leurs Etats , à imiter ces pilotes , qui
dans la tempête jettent une partie de leurs
biens pour fauver l'autre , & regardent
comme une espèce de fortune d'avoir
encore le temps de perdre ce qu'ils ne peuvent
conferver ....
La récompenfe des travaux utiles de M.
Tercier fut un pofte conforme à fes talens.
Il fut nommé premier Commis des affaires
étrangères. C'est ici que je fuis contraint de
le perdre de vue , par l'impuiffance où je
fuis de le fuivre dans ce fombre appartementdu
palais de nos Rois , cù la politique
JANVIER 1768. 107
conduite par la raifon veille fur leurs intérêts
, épie les changemens que produit
par- tout ailleurs la mobilité des moeurs &
des fentimens , franchit les diftances , paffe
au travers des temps , affujettit les mouvemens
des nations à des calculs fixes , fe revêt
de toutes les formes , dévoile les intrigues ,
évente les projets ; & malgré les contradictions
, les feintes , les écarts , s'ouvre
l'intérieur des cours & fe referme auffitôt
fur elles , pour leur dérober en quelque
forte leurs propres fecrets ....
Un accident imprévu le priva tout d'un
coup des récompenfes qu'il méritoit &
lui fit perdre jufqu'à fon emploi , la
première de fes récompenfes. La nation
qui fe prévaloit de fes talens fut contrainte
elle -même de fe les rendre inutiles
. Je le dis d'autant plus hardiment
que j'aurois honte de profaner cet éloge
par un filence affecté. Nommé Cenfeur
Royal , M. Tercier eut l'imprudence d'approuver
un ouvrage où une raifon fière
prenoit un effor dangereux . Je ne dirai
point que les yeux du Cenfeur furent féduits
par la magie du ſtyle , par l'air impofant
que donnoient à cette production
des nuances habilement fondues , des traits
relevés par la fraîcheur du plus beau coloris.
Plus maître de fes réflexions , M. Tercier
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
eût apprécié plus fainement cet ouvrages
mais l'objet ordinaire de fon application ,
toujours préfent à fon efprit , anéantiffoit
pour lui tous les autres , & fon attention
concentrée ne s'échappoit que légerement
fur d'autres objets. Ce fut ici le fommeil
d'Homère ; fommeil peut-être moins naturel
, qu'adroitement provoqué. Les bons
efprits , en le refpectant, le craindront pour
eux-mêmes.
Privé de fes fonctions & tout fumant
encore de la foudre qui l'avoit frappé
M. Tercier quitta le féjour de Verfailles ...
Son deffein étoit de fe livrer déformais
rout entier à fon goût pour les lettres. Le
ministère le jugea plus utile au bien de
l'Etat , & lui continuant fes penfions &
fa confiance , le chargea de la rédaction
de différens mémoires concernant la politique
: nouveau genre de travail qui demandoit
les connoiffances les plus étendues,
coup d'oeil le plus jufte , la perception
la plus nette , l'art d'embraffer tout à la
fois l'enfemble & les détails , & d'en
former comme un corps de lumière , capable
d'éclairer plus parfaitement la route
où il avoit marché fi long- temps.
le
Ce fut fa principale occupation jufqu'à
fa mort , arrivée le 21 janvier de cette anmée:
mort fi prompte & fi fubite qu'il
JANVIER 1768. год
w)
n'eur pas même le temps de s'en étonners
mais dès qu'on a mis tous les momens à
bien vivre , on n'a befoin , d'ordinaire
que d'un moment pour bien mourir ....
Membre de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , & l'unde nos
affociés dès l'établiſſement de la nôtre , M..
Tercier s'étoit fait un devoir de la culturedes
lettres , qu'il aimoit par le plaifir qu'on
y trouve, & plus particulièrement par l'avantage
qu'elles ont d'étendre l'empire de la
raifon .. M. le Chevlaier de Solignac, rap
pelle enfuite les principaux ouvrages de
M. Tercier. Il fait l'éloge de fes moeurs &
finit par ces mots Facile dans le commerce
, fidelle , officieux , il eut des amis qu'il
conferva toujours avec autant de foin
que s'il avoit pu les perdre , & qui l'aimerent
toujours dans l'affurance de ne le
perdre jamais. Depuis plus de quarante
jans , ajoute-t- il , j'étois intimement uni
avec lui . La fûreté & la confiance étoient
établies ; les feuls agrémens de notre commerceavoient
encore toutes les graces de la
nouveauté. Peut- être a-t-on preffenti cette
tendre union dans cet éloge. Si cela étoit ,
ne pourrois- je pas me flatter d'y avoir réuff
? Et quel plus grand bonheur pouvoisje
efpérer que de faire prendre le langage
de la vérité, qui ne peat fe permettre auI10
MERCURE DE FRANCE.
cun excés , pour le langage même de l'amitié
, en qui tout excès eft toujours louable .
Après cet éloge on lut le difcours que
M. le Marquis de Marnefia , Capitaine au
régiment du Roi , nouvellement élu à
l'Académie , avoit envoyé pour le jour
de fa réception. Son remerciement fut
court & noble , & felon l'ufage de la fociété
qui exige moins de fentimens de reconnoiffance
, qu'un difcours utile & intereffant.
Le nouvel affocié s'étoit propofé
de montrer que c'eft en réuniffant
l'étude des livres & de la nature , que
celui qui entre dans la carrière brillante ,
mais pénible de l'éloquence & de la poéfie
, peut fe promettre d'éclatans fuccés .
Bien lire , dit- il , & beaucoup voir ; c'eft
là le premier , c'est là le plus certain de
tous les principes, celui dont tous les autres
émanent.
Les règles , ajouta til , n'infpirent ni
les idées fublimes , ni les grands traits.
Elles nous apprennent feulement à les placer
, elles nous apprennent à proportionner.
l'expreffion au fujet , à choisir les
points de vue les plus frappans , à faire refléter
une partie fur l'autre , à les lier
toutes par un noeud facile à tenir , à fermer
un enſemble noble , fimple , achevé....
mais les écrits des grands maîtres
font l'aliment du feu facré. Ils maintienJANVIER
1768. III
nent l'ame dans l'habitude de fentir , ils
l'animent de cette émulation puiffante
qui la rend à fon tour capable de créer ;
ils nous donnent cette fineffe de tact ,
cette fûreté de goût qui nous fait juger
d'avance de l'effet que produiront les
traits femés dans un ouvrage .... Par les
impreffions vives & variées que nous recevons
de la lecture , nous découvrons les
moyens de pénétrer dans les ames . Ce
font les bons modéles qui nous enfeignent
à bien employer nos propres richeffes . Elevés
par les génies fupérieurs , notre ame
s'aggrandit , nous ne voyons plus dans ce
qui eft fait les bornes du poflible . Emportés
au - deffus de notre fphère , nous
nous arrachons aux petits détails , nous
dédaignons les foibles fuccès ; l'efprit de
découverte nous faifit ... Corneille avoit
élevé la fcène , il lui avoit donné l'empreinte
de fon ame. Racine devint fon
égal en fuivant une route oppofée . Il parla
au coeur . Une élegance foutenue , une
fenfibilité douce , une harmonie enchantereffe
caractérifèrent fes chef- d'oeuvres .
D'abord imitateur , fon premier effai fut
malheureux , parce qu'il fe défia trop de
fes forces ... Crébillon jetta fes fombres
regards für la tragédie, & lui fit prononcer
les plus terribles accents. Après Corneille ,
12 MERCURE DE FRANCE .
96

après Racine & Crébillon , on croyoit qu'il
ne reftoit plus qu'à marcher fur leurs pas ;
mais un homme , quoique vivant , déja
plus célèbre qu'eux , parce qu'il ne fe borne
pas à être grand dans un feul genre ,
s'empara du cothurne & fixafur lui tous les
yeux. Il ofa être utile dans un art qu'on
n'avoit jugé propre qu'à émouvoir. L'humanité
fut lemoyen puiffant dont ilfe fervit
pour attendrir. Il amena la philofophie fut
la fcène ; elle s'y montra parée de toutes les
richeffes de la poésie , de toute l'énergie du
fentiment. A l'intérêt il joignit la variété.
Sans ceffer d'avoir une manière qui le diftingue
, aucun de fes fujets ne fe reffembla
, & chacun d'eux reçut le coloris qui
lui étoit propre. Il peignit tous les peuples.
& toutes les paffions. Il nous fit connoître
des moeurs nouvelles , les mit en oppofition
avec les nôtres , & à travers les différences
nationales , il démêla les traits
qui appartiennent à la nature , ces traits.
qui font les mêmes dans tous les climats .....
Pius on étudie les grands modéles , plus
on fent qu'on ne doit pas fe borner à les
fuivre. Les écrivains qui ont obtenu le premier
rang dans l'eftime univerfelle, ne font
pas ceux qui ont développé quelques principes
déja entrevus , qui on peint des paffions
déja maniées , qui on offert des rapJANVIER
1768. FIS
ports & des contraftes déja faifis. Le premier
rang appartient à celui qui invente....
fes imitateurs reftent dans la foule .... le
véritable talent fe fair connoître , en nous
indiquant la fource où il a puifé & dans laquelle
nous devons puifer à notre tour
il nous montre la neceffité d'obſerver fans
ceffe la nature.
En vain les Grecs , qui ne font peut -être
encore nos modéles que parce qu'ils n'en
ont point eu d'autres que les beautés naturelles
qui fe font offertes en foule à leur
imagination fenfible ; en vain les Grecs
nous ont- ils laiffé leurs chef- d'oeuvres. Si
nous ne nous accoutumons pas à ne les
plus regarder comme nos uniques maîtres ,
nous ne parviendrons jamais à les égaler.....
Lifons Virgile,admirons Homere , étudions:
Ciceron & Demofthene ; mais que l'antique
ne foir pas pour nous ce que la nature
fut pour eux . Ce n'eft pas la vue des
plus fublimes écrits qui peus feule former
des orateurs & des poëtes. Ils élèvent , ils
enflâment l'homme de génie ; mais malheur
à lui , s'il ne fait que les imiter. Qu'il
faffe comme eux , s'il prétend les égaler..
Veut- il décrire les moeurs champêtres
les charmes d'un riant payfage , la délicieufe
fraîcheur d'un bois écarté qu'ilaille
dans les campagnes raffembler fes images
qu'il les afförtife , qu'il en faffe un chois
114 MERCURE DE FRANČE.
heureux. C'eſt lorfqu'on eft caché derrière
le hêtre qui les ombrage , qu'on dérobe les
tendres fecrets des bergers. La nature fe varie
à l'infini. Chaque génie la confidère
fous une face particulière. Ainfi chaque
écrivain qui compofera en Payant fous fes
yeux , produira des beautés fingulières &
nouvelles. Ses lecteurs, entraînés par la magie
de l'illufion , fe ranfporteront fur le lieu
de la fcène. Ce ne feront plus des images ,
ce feront les chofes mêmes qui s'offriront
à leurs regards ... Ils s'arrêteront fur des objets
qu'ils n'avoient point encore apperçus.
Ils fentiront ce raviffement tranquille dont
l'auteur a joui le premier. Meffieurs , qu'il
me foit permis de le révéler , c'eft à la lecture
d'un poëme de l'un des Membres de
cette Académie , d'un poëme où la nature
parée de toutes les grâces de l'imagination ,
de tous les charmes du fentiment , fe
montre elle - même , que j'ai éprouvé cet
effet que je peins d'une manière trop foible
fans doute , mais que je fens fe renouveller
en moi chaque fois que mes regards
fe promenent fur les campagnes ou qu'ils
s'arrêtent fur les travaux champêtres. Si
l'on ne s'étoit pas trop fouvent contenté de
nous préfenter les penfées des anciens à
peine déguifées, nous ne calomnierions pas
* Poëme des Saifons , par M. de Saint-Lambert
, non encore imprimé.
JANVIER 1768. 115
la nature en l'accufant d'avoir un fond
qu'on peut épuifer. Ses richeſſes font infinies
.... c'eſt dans les cabanes qu'on découvre
quel eft le caractère primitif , quels
font les penchans inféparables de notre efpèce
, enfin ce que nous fommes quand
nous ne fommes que nous- mêmes ..L'étude
de l'homme champêtre eft pour l'homme
de lettres ce que l'étude du nud eft
pour le peintre ... La politeffe des habitans
des villes , les grâces qu'ils reçoivent de
l'éducation, les lumières , l'élegance , la facilité
des expreffions que la focieté leur
donne, les fciences & les arts, font comparables
aux parures qui voilent les défauts ,
qui ajoutent aux beautés , mais qui ne font
point partie de l'homme même. Ce n'eſt
donc qu'après l'avoir bien examiné lorfqu'il
n'en eft pas revêtu , qu'on doit eflayer
de le peinare lorsqu'il en eft orné.
Il me refteroit , Meffieurs , à indiquer
dans la focieté des gens éclairés une dernière
ſource d'inftructions peut- être plus
abondante que les autres ; mais que diroisje
que vous n'ayez déja fait fentir ? Vos
ouvrages n'ont- ils pas déja prouvé combien
du choc des idées & de la réunion des
lumières il fort de grandes vérités ? Combien
les confeils d'une critique judicieufe
éclairent dans l'obfervation de la nature
116 MERCURE DE FRANCE.
1
& dirigent dans l'étude des modéles ! ' .....
Ils nous apprennent fur- tout combien
l'amitié répand de charmes fur les travau
des gens de lettres. C'eft elle qui les excite
, qui les raffure , qui les confole ;
elle verfe dans leur âme une joie pure
un fentiment délicieux qui la rend plus
capable de produire & d'intéreffer. L'écri
vain ifolé eſt toujours froid & languiffant
, ou extraordinaire & forcé. Auffi le
principal objet des inftructions littéraires ,
n'eft pas feulement de raffembler des
hommes déja célèbres par leur fuccès, c'eſt
encore de rapprocher des amis. Tel fur
Meffieurs , le double motif de l'augufte
fondateur que vous louâres avec tant de nobleffe
& de vérité pendant fa vie , & dont
vos regrets font aujourd'hui le plus bel éloge.
Ilporta fur le trône de vaftes connoiffances
& un coeur fait pour aimer ; & en
vous réuniffant , il voulut réunir les talens
& l'amitié. Il a joui de fon ouvrage & a
vu votre gloire & votre bonheur . Sans ofer
afpirer à l'une , qu'il me foit du moins permis
de partager l'autre. Sûr de trouver
des maîtres en vous , j'ai moins cherché
un honneur peu mérité , qu'un fecours
néceffaire.
M. le Marquis du Rouvrois , Directeur ,
& ancien premier Préfident de la Cour
JANVIER 1768. 117
Souveraine , répondit à ce difcours avec
fon éloquence ordinaire. Il loua dans M.
de Marnefia fon tendre amour pour les let
tres & cette imagination vive qu'on admire
dans tous fes ouvrages , & qui faififfant
fortement tout ce qu'elle voit , en
rend tous les traits avec énergie & fans effort
, & avec une fuavité de couleurs qui a
leton & le coloris de la nature même.
PROGRAMME
Au fujet du Prix propofé par l'Académie
Royale des Sciences , au mois de juillet
1766.
L'ACADÉMIE avoit propoſé , par ſon
programme publié au mois de juillet 1766 ,
un prix de 1200 livres,donné par M. Trudaine
de Montigny , à celui qui , au jugement
de l'Académie , auroit le mieux
réaffi à faire de l'efpèce de criftal connu
en Angleterre fous le nom de flint-glafs ,
tel qu'il eût au moins le même degré de
réfringence que le ftras ou le criftal d'Angleterre
, qu'il n'eût point de ftries , filandres
ou fils ; qu'il fût exempt de bulles &
de points ; qu'il ne fe ternît point , & qu'il
118 MERCURE DE FRANCE.
ne perdît point fa tranfparence à l'air , &
enfin qu'il fût d'une dureté fuffifante pour
prendre un beau poli ; elle avoit annoncé
de plus à fon affemblée publique du 12
novembre 1766 , que le Roi , informé de
l'utilité de cette recherche , avoit voulu
donner lui-même la fomme promife , &
en avoit fait remettre l'affurance à l'Académie.
Ce prix devoit , aux termes du programme
, être adjugé à l'affemblée publique
d'après Pâques 1768 , & les pièces ne
devoient être admifes au concours que
jufqu'au 31 décembre 1767 ; cependant ,
fur les repréfentations que quelques artiftes
ont faites à l'Académie , que les recherches
propofées exigeant des expériences longues
& réitérées , il feroit difficile d'y fatisfaite
dans le temps prefcrit , elle a cru devoir le
prolonger en éloignant le terme de la remie
des pièces & celui de la proclamation.
du Prix.
Elle déclare donc que le Prix en queftion
ne fera adjugé qu'à l'aſſemblée publique
d'après Pâques 1769 , & que les pièces
pourront être admifes au concours juſqu'au
30 novembre 1768 inclufivement , retenant
d'ailleurs toutes les conditions portées au
programme publié en juillet 1966 ; elle
efpère que ce délai donnera lieu à ceux
JANVIER 1768. 119
qui concourront , de redoubler leurs efforts
pour entrer dans les vues du Roi & de
l'Académie , en procurant à la dioptrique
un avantage fi eflentiel.
Les auteurs qui auroient déja envoyé
leurs pièces ou leurs effais , feront les maîtres
de les retirer ou d'y faire tels changemens
& telles additions qu'il leur plaira ;
& , quoique la remife des pièces puiffe
avoir lieu jufqu'au 30 novembre 1768 ,
l'Académie exhorte ceux dont les mémoires
& les effais pourront être prêts avant ce
temps , à les lui faire remettre , afin qu'ils
puiffent être examinés avec plus de foin &
de loifir.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences,
Arts & Belles- Lettres de DIJON , pour
l'année 1769. Eloge de PIERRE DU
TERRAIL , connu fous le nom du Chevalier
BAYARD .
Dès la féance publique du mois de
juillet 1766 , l'Académie propofa cet éloge
pour lefujet du prix qu'elle doit diftribuer
en 1769. La Compagnie fit remarquer
alors , & croit devoir encore faire obferver
120 MERCURE DE FRANCE.
aujourd'hui que M. le Marquis du Terrail,
fondateur du prix , a l'avantage d'être iffu
d'une des branches de la maifon du grand
homme dont elle deinande l'éloge.
*Ceux qui voudront être admis au concours,
ne fe feront connoître ni directement,
ni indirectement ; ils mettront une
devife, par forme d'épigraphe , à la tête de
leur ouvrage , & ils fufcriront de la même
devife un billet cacheté dans lequel ils
auront infcrit leur nom.
Les mémoires feront remis , francs de
port , avant le premier mars 1769 , à M.
Maret, Docteur en Médecine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , rue Saint-Jean.
Si la Compagnie avance ainfi d'un mois
l'ouverture du concours , c'eft que pouvant
faire efpérer aux auteurs l'honneur de
recevoir le prix des mains de S. A. S.
Monfeigneur le Prince de Condé , & le
jour de la féance où il fera diftribué étant
incertain , elle veut éviter l'inconvénient
d'un jugement précipité.
Ce prix confifte en une médaille d'or
de la valeur de 400 livres , portant , d'un
côté , l'empreinte des armes & du nom de
M. Pouffier , fondateur de l'Académie ;
& de l'autre, la devife de cette Compagnie.
GRAMMAIRE.
JANVIER 1768. 121
GRAMMAIRE.
LETTRE à M..... fur la Profodie Françoife
de M. l'Abbé D'OLIVET ; par
M. HARDUIN , Secrétaire perpétuel
de la Société Littéraire d'Arras .
Vou
A Arras , ce 19 décembre 1766 .
ous m'honorez trop , Monfieur , en
me demandant mon avis fur les deux
additions que M. l'Abbé d'Olivet vient
de faire à fon célèbre Traité de la Profodie
Françoife , au fujet de l'e muet &
des voyelles nafales , pages 33 & 55 de la
nouvelle édition ( * ) . Mais puifque vous
l'exigez , voici ce que je penfe de ces reà
l'occafion marques , defquelles j'entrerai
dans plufieurs détails relatifs aux mêmes
objets , & que le favant Doyen de l'Académie
Françoife . n'a pas jugé à propos de
difcuter.
De l'E muet ou féminin.
Tout le monde doit convenir , avec
M. l'Abbé d'Olivet , que dans aucune lan-
( * ) Pages 47 & 69 du Recueil qui paroît
depuis peu fous le titre de Remarquesfur la langue
françoife , par M. l'Abbé d'Olivet,
Vol. II.
F
1:22 MERCURE DE FRANCE.
gue , vivante ou morte , il n'eft poffible
de prononcer une confonne fans y ajouter
le fon de ce que nous appellons l'e muet,
quand elle n'eft pas fuivie d'une autre.
Mais eft- il vrai , comme l'avance M. de
Voltaire , que l'e muet final écrit n'exiſte
que dans la langue françoiſe ( 1 ) ? Quoique
M. de Voltaire pofféde l'anglois , &
que cette langue me foit peu connue , je
crois pouvoir affurer qu'elle a des mots
terminés par l'e muet écrit , puifque les
poëtes y font rimer brag avec plague , ftar
avec care , ainfi que je l'ai dit dans ma
Lettre à l'Auteur du Traité des fons de la
langue françoiſe ( 2 ).
(1 ) «Notre langue eft la feule qui ait des mots
terminés par des e muets ; & ces e , qui ne font
» pas prononcés dans la déclamation ordinaire ,
» le font dans la déclamation notée , & le font
>> d'une manière uniforme : gloi-reu , victoi-reu ,
barbari- eu, furi- eu. Voilà ce qui rend la plupart
de nos airs & notre récitatif infupportables à
quiconque n'y eft pas accoutumé ». Siècle de
Louis XIV, article des Muficiens .
& ( 2 ) Cette lettre , mife au jour en 1762 ,
qui fe trouve à Paris , chez Prault , quai de Gêvres ,
eft adreffée à l'auteur du Traité desfons de la langue
françoife & des caractères qui les repréfentent ;
ouvragetrès- eftimable , qu'on attribue à M. l'Abbé
Boulliette , Chanoine d'Auxerre.
M. de Voltaire , dans une lettre imprimée à la´
fuite du Recueil de M. l'Abbé d'Olivet , dont il eft
JANVIER 1768. 123
fe
Au refte , il faut remarquer que notre e
muet ou féminin écrit ne fe prononce pas ,
& ne peut pas prononcer toujours de la
même façon ; mais que le fon en eft plus
ou moins fort , felon les circonftances.
Dans le langage familier il eft très- fouvent
auffi foible , & paffe auffi vite que s'il n'étoit
point écrit , non - feulement lorfqu'il eſt
final , mais même dans le milieu d'un
mot ; enforte que l'on prononce communément
dmander pour demander , dmeurer
pour demeurer , foutnir pour foutenir
atler pour atteler , il fondra , il montra
pour il fondera , il montera , nonobſtant
l'équivoque qui peut en réfuiter par rapport
à ces derniers mots.
L'auteur du Traité des fons avoue que
bien des gens prononcent ainfi , mais c'eft ,
à mon avis , une mauvaiſe prononciation ,
qu'on doit éviter avec foin. J'en ai , au
contraire , entrepris la défenfe dans ma
Lettre , page 25 ; & MM. du Journal des
Savans , en analyfant tout à la fois les
deux ouvrages , ont décidé la queſtion
contre moi ( 3 ). « L'ufage de prononcer
ci - devant parlé , avoue que les Allemands & les
Anglois ont quelques e muets , mais qui ne font
jamais fenfibles dans la déclamation ni dans le
chant.
tr
( 3 ) Journal du mois de juin 1763 , fecond
volume.
Fij
MERCURE DE FRANCE
و د
و د
""
2
و د
33
124
foutnir , dmander , dmeurer , &c. eft précifément
, difent - ils , un des vices que
» nos comédiens relèvent le plus fouvent ,
foit dans le jargon grivois & poiffard
de la populace de Paris , foit dans le
patois des payfans. On y marque ce
retranchement de l'e muet par une virgule
; de forte que ce jargon eft burlefquement
hériffé de virgules , ou de fauffes
apoftrophes fubftituées à l'e muet . Nous
,, croyons donc qu il faut toujours prononcer
cet e muet au milieu des mots
fenfiblement , quoique fans affectation ".
Toute fpécieufe qu'eft cette objection
tirée de nos comédiens , elle ne me paroît
pas fans réplique. Les acteurs ordinaires
d'une pièce comique en profe font cenfés ,
il est vrai , prononcer comme nous le faifons
dans le monde ; mais avec quelque
attention l'on s'appercevra que leur prononciation
est un peu plus foutenue &
plus oratoire , ainfi que l'eft prefque toujours
celle des perfonnes qui lifent à haute
voix des chofes très- fimples & très- unies ,
telles que des lettres familières. L'ortographe
burlefque qui m'eft objectée n'a
peut-être été imaginée qu'en conféquence
des réflexions qu'on aura faites fur cette
différence entre la prononciation théâtrale
celle de la converfation , ufitée même,
parmi les honnêtes gens. Pour mieux difJANVIER
1768. 125
tinguer dans les comédies le langage des
payfans ou du bas peuple d'avec celui des
autres perfonnages , on aura cru devoir
exiger des premiers , par rapport aux e
féminins , la prononciation commune.
dont les derniers étoient en poffeffion de
s'écarter un peu fur le point dont il s'agit (4) .
Quoi qu'il en foit de cette conjecture ,
mon opinion fur la manière de prononcer
dans le difcours familier s'accorde avec
le fentiment de feu M. du Marfais , qui
ditexpreffément dans l'Encyclopédie, qu'on '
( 4 ) Dans les rôles de payfans on écrit ft homme ,
Te maifon ; & cela les diftingue en effet des rôles
ordinaires , où l'on prononce toujours , même
en profe , cet homme , cette maison. Mais il n'en
eft pas moins vrai que la première de ces prononciations
eft celle dont les perfonnes nées à
Paris , dans les états les plus relevés , & les gens
de Cour ufent communément en converfation.
C'eft un ufage que j'ai eu foin d'obſerver attenti
vement ; & M. Reftaut en fait une règle que la
Touche avoit déja enfeignée.
On veut auffi , dans nos comédies , que les
payfans & le bas peuple difent toujours ça , & les
autres cela ; mais peut- on difconvenir que ça ,
pour cela , ne foit très fréquemment dans la
bouche des gens du plus beau monde , & des perfonnes
les plus inftruites ?
-
On écrit encore fouvent , dans les rôles des
villageois , Monfieu pour Monfieur. Y a- t-il cependant
quelqu'un qui faffe jamais fentir l'r de
ce mot , fi ce n'eft en vers ?
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
C
prononce mener demander comme fi
l'on écrivoit mner , dmander ; & avec celui
de M. Beauzée , fon continuateur , fuivant
lequel nous prononçons cheveu comme
jveu , en cas de guerre comme s'il y avoit
en-ca-dguerre (5 ) . M. l'Abbé d'Olivet
m'indique encore une efpèce d'autorité ,
en obfervant que les poères du feizième
fiècle écrivoient quelquefois orflin pour
orphelin . On lit dans le dictionnaire de
l'Académie Françoife , édition de 1740 ,
charretier ou chartier ,jarretière oujartière;
& fans doute que les auteurs , en annonÇant
deux manières d'écrire ces mots , n'ont
pas voulu dire qu'on les prononçât diverfement
en converfation ( 6 ) . Enfin l'écriture
des perfonnes qui parlent bien , ſans
être verfées dans l'orthographe , peut aufli
fervir infiniment à ma caufe. Si M. l'Abbé
d'Olivet connoît une femme qui écrit
Seteraceboure pour Strasbourg , combien
n'en trouvera - t-on pas à la ville & à la
Cour qui écriront cachter , empacter , chaplet
, mafpain , au lieu de cacheter , empa
queter , chapelet , maſſepain , &c ?
( 5 ) Tome v , page 185 : tome xv , page 717.
( 6 ) Dans la nouvelle édition de ce dictionnaire ,
donnée en 1765 , il n'y a plus que charretier &
jarretière. Ceux de Richelet & de Trévoux difent
caleçon ou calçon.
JANVIER 1768. 127
Mais il n'eft pas poffible de prononcer
toujours fi foiblement l'e muet , même en
converfation. On ne peut guères fe difpenfer
, par exemple , de lui donner plus
de force au milieu des mots , quand il eft
précédé de deux ou trois confonnes qui
Le prononcent ; comme dans grenade , obzenir
, s'abftenir , &c. ( 7 ) . De même , lorfqu'on
emploie de fuite plufieurs monofyllabes
terminés par l'e muet , le méchanifme
de la parole oblige de le prononcer
fortement , tout au moins dans un de ces
petits mots. Ainfi , dans la phraſe fuivante ,
je me foucie peu de ce que vous faites , je ,
de , que font forts ; me & ce font foibles.
Si l'on ditje ne me foucie pas , me devient
fort , parce qu'il fe trouve après ne , qu'on
prononce foiblement. Ce mêlange eft néceffaire
pour rendre le langage coulant ,
& cependant foutenu autant qu'il doit
l'être.
Je n'ai envisagé jufqu'à préfent que ce
qui fe paffe en converfation . Dans une
harangue , un fermon , un plaidoyer , &
dans la lecture même de la profe , on
prononce fortement un beaucoup plus
(7 ) Je dis qui fe prononcent , car dans atteler ,
on ne fait fentir qu'un t ; & dans contenir , I'n ,
qui rend le fon de l'o naſal , ne fait point l'office
de confonne.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE:
grand nombre d'e féminins ; & il eft indifpenfable
de les prononcer tous de cette
manière en déclamant ou en récitant des
vers , à l'exception feulement 1 ° . des e
muers , dont on ne tient aucun compte
pour la meſure du vers , & qui ne fe prononcent
point du tout comme dans il
fongea , ils aimoient ( 8 ) . 2 °. De ceux qui
font élidés par une voyelle initiale . 3 ° . De
ceux que renferme la dernière fyllabe des
vers féminins. Encore voit-on des acteurs
tragiques appuyer avec affectation fur cette
voyelle finale ; en quoi ils vont évidemment
contre les régles de la verfification ,
qui veulent que cette même fyllabe foit
réputée nulle , à caufe de fa grande briéveté.
Il est bien fûr qu'un vers ainfi allongé
ne peut avoir ni grâce ni harmonie.
Examinons maintenant ce qui fe prarique
dans le chant. Nos compofiteurs fe
conforment affez fouvent , jufqu'à un certain
point , aux régles de la poésie , en
rendant brève la fyllabe qui forme une
rime féminine , & en la mettant fur le
( 8 ) Ceci me fournit l'occafion d'obſerver qu'on
évite ordinairement de faire entrer en vers les
mots , tels que nous prierons , vous louerez , it
continuera , quoique l'e y foit abfolument muet ;
& je ne fais l'on avoit plus d'indulgence pour
remerciement , nuement , dévouement , avant qu'il
fût d'ufage d'écrire fans e , remerciment , nument.
dévoument.
JANVIER 1768. 129
même ton que la fyllabe précédente
moyennant quoi elle ne fait fur l'oreille
qu'une fenfation légère , comme dans ce
morceau de l'opéra d'Atys :
Que l'on chante , que l'on danfe ;

Rions tous , lorfqu'il le faut .
Ce n'est jamais trop tôt
Que le plaifir commence :
On trouve bientôt la fin
Des jours de réjouissance :
On a beau chaffer le chagrin ;
Il revient plutôt qu'on ne pense.
Que l'on chante , que l'on danfe ;
Rions tous lorfqu'il le faut .
Dans la mufique de cet air toutes les
fyllabes finales des vers féminins font brèves
; & chacune eft fur le ton de la voyelle
nafale an ou en qui la précéde ( 1 ) .
Mais il n'eft point rare que ces fortes de
fyllabes foient rendues par des notes longues
& très-fenfibles ; & telle eft même
toujours , ou preſque toujours , la dernière
note des couplets. qui finiffent par une
( 1 ) Cela ſe voit encore dans ces airs fi connus
du même divertiſſement d'Atys , la Beauté
la plus févère , l'Hymen feul ne fauroit plaire ;
& dans une infinité d'autres morceaux anciens &
modernes.
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
rime féminine : la chofe eft trop connue
pour en rapporter des exemples. Par- là lə
vers eft augmenté d'une fyllabe bien complette
& bien marquée , contre les régles
du méchanifme poétique.
A l'égard des e féminins qui ne forment
point de rime , & ne font point élidés
, ces régles permettent , & demandent
même qu'on les exprime dans le chant ;
mais ce ne devroit être que par des notes
brèves & fimples ; & nos compofiteurs
pourroient , je crois , s'affujettir aifément
à cette pratique , dont ils ne laiffent pourtant
pas de s'éloigner quelquefois ;
moin ces trois paffages d'Armide ,
chacun defquels l'antépénultième fyllabe
eft rendue par une noire pointée & cadencée
.
Nos tranquilles rivages
N'ont rien à redouter.
Mais je fais mon plus grand bonheur
D'être maîtreffe de mon coeur.
téen
Plus Renaud m'aimera , moins je ferai tranquille;
J'ai réfolu de le haïr.
Dans cet air tendre & lent de la pièce
intitulée le Roi & le Fermier , les quatre
fyllabes imprimées ici en caractère italique,
font rendues par des blanches , qui font
ane demi-mefure chacune.
JANVIER 1768. 131
Ce que je dis eft la vérité même :
Tous les trésors de l'univers
N'ont de valeur que par l'objet qu'on aime ,
Que par la main dont ils nous font offerts .
Un bouquet qu'unit un brin d'herbe ,
Donné par toi , toucheroit plus mon coeur ;
Il feroit un don plus fuperbe ;
11 feroit plus pour mon bonheur.
Après cette difcuffion , il me reste à dire
mon fentiment fur la nature du fon de
l'é feminin fortement prononcé. Selon le
père Buffier , « les e muets fe forment de
» la manière la plus fimple & la plus aifée
qui puiffe être , puifque ce n'eft que la
prononciation de la voyelle a , mais
» avec une ouverture de la bouche moins
grande de moitié ( 2 ) » . Beaucoup
d'autres grammairiens difent que le fon
de l'e féminin eft le fon eu , plus ou moins
affoibli. Pour moi , je crois que cet e ,
avec quelque force qu'on le prononce , ne
doit jamais être qu'une extenfion un
renflement du fon prefque infenfible qui
termine les mots or , fac , nef ; & que ce
fon fortifié approche plus à la vérité du fon

( 2 ) Traité philofophique & pratique de la prononciation
des e différens de la langue françoife ,
à la fin de la grammaire du P. Buffier , n ° . 106 1.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
eu que de tout autre ; mais qu'il faut fe
garder de les confondre. Loin d'approuver
la méthode de certains maîtres de chant ,
qui enfeignent à prononcer gloire comme
s'il y avoitgloireu , je penfe qu'ils devroient
faire tout le contraire , & recommander à
leurs difciples de mettre autant de diſtinc
tion qu'il eft poffible dans ces deux ſons ,
en s'abftenant de porter les lévres en avant
pour le premier , ainfi que l'exige la formation
du fecond . En effet , fi je l'ai bien
remarqué , les gens qui paffent pour bons
parleurs , ne prononcent en aucun cas je
dis comine Jeudi , ni je reviens comme
heureux.
M. Boindin , qui ſoutient l'identité des
deux fons , me paroît fournir lui -même
de quoi combattre fon opinion , dans ce
qu'il dit au fujet du q & du gou gue ( 3 ) .
Il obferve que ces lettres fe prononcent
plus durement avec a , o , ou , qu'avec
è , é , i , u , &c. Et fur ce que l'Abbé de
Dangeau prétend que cela vient uniquement
de la diverfe qualité des voyelles ,
qui , précédées d'un q ou d'un g , obligent
de prononcer ces confonnes avec quelque
différence , il dit que la nature du fon de
la voyelle y contribue effectivement , &
que les organes feroient gênés , fi l'on
(3 ) Remarquesfur les fons de la langue , p. 29.
JANVIER 1768. 133
vouloit prononcer le g & le q durement
avant un i ou un u , & mollement avant un
a ou un o; mais que ces articulations , quoique
difficiles & rudes,ne font cependant pas
impoffibles. Pour faire voir même que la
prononciation dug & du q eft quelquefois
indépendante de la voyelle , & qu'on peut
fans difficulté les prononcer différemment
avec la même voyelle , il ajoute que ces
confonnes font tantôt foibles , & tantôt
fortes avant le fon eu ; ce qu'il croit démontrer
, en comparant gueule à guenon
& queue à que. Mais rien de plus aifé que
de rétorquer fon argument , en lui répondant
que fi l'articulation du g & du q eft
moins dure dans gueule & queue que dans
guenon & que , cette difparité eft justement
une preuve que le fon eu eft différent du
fon de l'e féminin.
Comme ce dernier fon , fur lequel on
n'appuie que par la feule néceffité phyfique
ou conventionnelle de rendre fenfible la
fyllabe où il fe trouve , eſt toujours moins
déterminé , moins plein que les autres fons
ou voix de notre langue , le fréquent retour
en eft plus défagréable encore dans le chant,
que fi c'étoit véritablement le fon eu , &
c'eft une raifon de plus pour adopter ce
que dit M. de Voltaire contre la mufique
françoife. Il eft certain d'ailleurs que des
134 MERCURE DE FRANCE.
notes longues & frappantes fur des fyllabes
finales que les règles de notre verfification
ne comptent pour rien , feroient intolérables
fans la force de l'habitude , pour ceux
qui ont la moindre teinture de ces règles.
Il eft pareillement certain que fi les notes
brèves & peu fenfibles que j'ai fait obſerver
dans les morceaux d'Atys , bleffent moins
le méchanifme de la poéfie , leur uniffon
avec la note précédente , produit je ne
fais quoi de traînant & de fade , qui peut
déplaire autant que ces autres finales pleines
& marquées dont je viens de parler. Je
ne crois pas au refte que les muficiens puiffent
parvenirà corriger ces deux vices dans
l'expreffion des fyllabes qui terminent nos
vers féminins. L'auteur anonyme d'un
petit écrit qui parut en 1758 , fous le
titre d'Examen de la poéfie lyriquefrançoiſe,
propoſe un autre moyen plus pratiquable ,
quoiqu'affez embarraffant , de remédier à
tant d'irrégularité : ce feroit de n'admettre
dans cette forte de poéfie que des vers mafculins.
Elle y perdroit peut-être à la lecture;
mais le chant ne pourroit qu'y gagner.
Des voyelles nafales & de l'hiatus.
M. l'Abbé d'Olivet reconnoît , dit -il ,
les fons des voyelles nafales pour des fons
JANVIER 1768. 135
vraiment ſimples & indivifibles ; mais il
eroit néanmoins que la nafalité , de même
que l'afpiration , ne fait que modifier les
fons ; avec cette différence que l'afpiration
les précéde , & que la nafalité les termine
; d'où il conclud que comme l'afpiration
empêche l'hiatus relativement à
la voyelle précédente , la nafalité peut
auffi l'empêcher par rapport à la voyelle qui
fuit.
Toute refpectable qu'eft l'autorité de
M. l'Abbé d'Olivet , je ne faurois diffimuler
qu'il me paroît bien difficile d'admettre
fa comparaiſon . Si le fon nafal eſt
indivifible , il differe néceffairement par - là
du fon afpiré ; car foit que l'on mette ou
non l'afpiration au nombre des articulations
, ainfi que le fait M. Beauzée ( 4 ) ,
on ne peut dire qu'elle faffe partie du fon
qu'elle modifie ; & par conféquent le fon
afpiré n'eft point indivifible.
Quant au fon naſal , j'ai avancé dans
mes remarques ( 5 ) que je doutois s'il
n'étoit pas originairement l'effet d'une
forte d'abréviation opérée infenfiblement
par l'habitude de gliffer fur la prononciation
de l'n ou de l'm ; mais quoi qu'il en
(4) Encyclopédie , tome vIII , page 2.
( s ) Remarques fur la prononciation & l'orthographe
, imprimées à Paris en 1717 , page 40.
136 MERCURE DE FRANCE.
puiffe être , je penfe , avec l'Abbé de
Dangeau ( 6 ) , que la nafalité influe fur
toute la voyelle , & que le fon eft auffi nafal
en commençant qu'en finiffant .
M. Marmontel femble ne pas être de
cet avis ; car il s'exprime ainfi dans fa
poétique françoife , tome 1 , page 206 :
" L'effet de la nafale .... eft de terminer
» le fon fondamental par un fon fugitif
" & harmonique , qui réfonne dans le
" nez ». Il convient , malgré cela , de
l'hiatus qui fe trouve entre une voyelle
nafale & la voyelle fuivante. En effet ,
quand on pourroit fuppofer que la naſalité
n'affecte que la fin du fon , l'hiatus n'en
exiſteroit pas moins , puifque cette eſpèce
de fon ne fe lie pas plus avec le fon d'une
voyelle poftérieure qu'un a avec un autre
aou avec un e. Auffi les latins élidoientils
leurs voyelles nafales am , em , im , um.
Si Malherbe , Racine & Defpréaux ,
comme le dit M. l'Abbé d'Olivet , n'ont
pas fenti l'hiatus dont il s'agit , c'eft qu'en
cette matière , l'oreille eft fouvent trompée
par les yeux , & que l'n & I'm , qui fervent
à indiquer le fon nafal , auront par leur
qualité primitive de confonnes , induit ces
grands poctes en erreur ( 7 ) . On a fait ,
( 6 ) Opufculesfur lalangue franço fe , page 19 .
( 7 ) Il faut d'ailleurs obferver , au fujet de
JANVIER 1768. 137
1
depuis qu'ils ont écrit , plufieurs découvertes
dans le méchanifme de la prononciation
; & l'Abbé de Dangeau doit être
regardé comme le premier écrivain qui.
ait traité de nos voyelles nafales ; car ce
que Jacques Dubois avoit infinué là - deffus
en 1531 , fe réduit à fort peu de choſe ( 8 ) .
Voici un autre exemple bien frappant
de l'influence fingulière de l'orthographe
fur les idées que l'on fe forme de la pro-
Ronciation. Dans joie extrême , nue épaife ,
vie agréable , il eft vifible que l'élifion de
l'e final , qu'on fuppofe empêcher l'hiatus
ne le fait pas éviter , puifque l'on prononcejoi-
extrême , nu- épaiffe , vi - agréable.
Quel est pourtant le poëte qui ait jamais
penfé à rejetter ces bâillemens ?
Pour revenir au fon nafal , je me crois
obligé de reconnoître que je me fuis mépris
, en difant , d'après feu M. l'Abbé
Girard , que dans l'émiffion de ce fon
la forme du paffage qu'on donne à la
voix , bouchant la fortie de l'air par le
nez, l'oblige à revenir de cette route dans
» celle de la bouche ( 9 )
Malherbe , qu'étant né dans la Normandie , il
prononçoit peut - être toujours en vraie confonne
I'n finale fuivie d'une voyelle.
(8 ) Jacobi Sylvii in linguam latinam Ifagoge.
( 9 ) Remarquesfur la prononciation , &c. p. 34,
138 MERCURE DE FRANCE.
M. Beauzée donne une définition toute
oppofée de ce fon , qui me paroît plus
jufte . « Les voyelles naſales , dit-il , font
celles qui repréfentent des fons dont l'émiffion
fe fait en partie par l'ouverture
» de la bouche , & en partie par celle du
nez ( 1 )
39.
Il dit ailleurs que la lettre n eft une confonne
nafale , par la raifon que quand on
la prononce , « une pofition particulière
de la langue fait refluer par le nez une
» partie de l'air fonore que l'articulation
» modifie , comme on le remarque dans
les perfonnes enchifrenées , qui pronon-
» cent d pour n , parce que le canal du nez
» étant embarraffé , l'émiffion du fon ar-
» ticulé eft entiérement orale ( 2 ) » .
>
L'Abbé de Dangeau , après avoir dit
affez vaguement que le nez a quelque part
à la prononciation des voyelles nafales
& qu'en les prononçant , il fe fait dans le
nez un petit mouverent , ajoute que I'm
& l'nfont un b & un d paffés par le nez ;
& pour le prouver , il parle d'un homme
enrhumé du cerveau , qui au lieu de je ne
faurois manger de mouton , difoit , je de
faurois banger de bouton ( 3 ).
(1 ) Encyclopédie , tome x , page 31.
(2 ) Ibidem , tome x , page 1 .
( 3 ) Opufcules , pages 17 & 15 .
JANVIER 1768. 139
t
Enfin on lit dans la plupart des grammaires
modernes , que les voyelles & les
confonnes nafales fe prononcent du nez.
Ce feroit le contraire , s'il falloir fe boucher
le nez pour les prononcer.
A l'égard de ce que dit M. l'Abbé d'Olivet
, que lorfqu'on récite à haute voix ,
Souvent de tous nos maux la raiſon eſt le
pire , jeune & vaillant héros , il n'y a pas
plus de rudeffe dans zon eft que dans ant
hé; je l'avoue très - volontiers , fans en induire
que la raifon eft ne forme point
d'hiatus; mais parce que beaucoup d'hiatus
me paroiffent moins rudes que n'eft l'afpiration
dans vaillant héros , ou ailleurs ,
toute admife qu'elle eft en poéfie .
La réflexion que j'ai faite ci - deſſus au
fujet de joie extrême , nue épaiffe , &c. le
trouvoit déja dans mes remarques ( 4 ) ,
où j'obferve de plus que les mots employés
dans les vers latins & françois contiennent
fouvent deux voyelles de fuite , qui
fe prononcent l'une & l'autre , & ne
font point diphthongue ; ce qui femble
annoncer de l'inconféquence & de la con-
(4 ) Elles fe trouvent auffi dans une Lettre à M...
Jur les règles de la verfification , datée de Bordeaux
, & inférée dans le Mercure de juin 1756 .
M. Marmontel a fait la même remarque dans la
Poétique , tome 1 , page 223 .
140 MERCURE DE FRANCE .
*
tradiction dans les règles établies touchant
l'hiatus. M. Beauzée , qui me fait
l'honneur de citer mon obfervation avec
éloge , tâche enfuite de montrer, que cette
inconféquence n'eft qu'apparente , & que
la rencontre des voyelles , fans être vicieuſe
au milieu d'un mot , l'eft & doit le paroître
généralement entre deux mots ( 5 ) .
Mais les raifons de cette diftinction , expofées
avec la plus grande fagacité par un
très-habile grammairien , ne font pas cependant
pour moi d'une clarté bien convaincante.
M. Marmontel enfeigne que les hiatus
font quelquefois doux , quelquefois durs ,
& qu'il n'y a que celui d'une voyelle avec
elle-même , qui foit toujours défagréable
à l'oreille ( 6 ). Il ne prétend pas excepter
des hiatus de cette efpèce ceux qui font
renfermés dans un feul mot ; & par conféquent
le choc de deux a lui déplaît autant
dans Baal & Balaam , que dans il penfa à
lui , il penfa à moi ( 7 ) . Mais ne pourroit-
( 5 ) Encyclopédie , tome vIII , page 198 .
( 6 ) Poétique , tome 1 page 220 .
( 7 ) « Il est égal pour l'oreille , dit- il , page
, que les voyelles fe fuccédent dans un feul
ou d'un mot à un autre .... & la fucceffion
de deux voyelles ne me femble pas moins continue
& facile dans il y a , il a été à , que dans
» Ilia , Danaé , Méléagre ».
DJ 221
» mot ,
JANVIER 1768. 141
on pas lui objecter que les roulades du
chant , qu'on eft bien loin de trouver rudes ,
offrent une fuite d'hiatus du genre qu'il
. condamne fi fort ; puifqu'elles conſiſtent
dans une répétition de la même voyelle
fur plufieurs tons différens , fans aucun
mêlange de confonnes ?
Le plus dur des hiatus eft , felon moi ,
celui qui fépare un fon nafal d'avec un
autre fonnafal, comme dansfection onzième
ton emphatique , chrétien infidèle , & par la
même raifon , je trouve infupportable de
fredonner fur une voyelle nafale . Il y a
pourtant , dira- t- on , beaucoup de pareils
fredons dans notre mufique ; mais quand
un bon chanteur rend par exemple , ce
vers d'Armide , que fon triomphe eft glorieux
! où Lulli a mis un roulement fur
la fyllabe om , ce chanteur , quoi qu'en,
dife l'Abbé de Dangeau ( 8 ) , commence,
par prononcer un o pur , & n'emploie le
fon nafal qu'à la dernière note de fon roulement..
moyen
par
le.
2.
de la
Pour ce qui eft de l'hiatus caufé
fon nafal , qui termine un mot , on l'évite
unanimement aujourd'hui dans le chant
liant les deux mots par le
confonne n, fuivant l'ufage des Normands,
C'eft ainfi qu'on prononce à l'opéra , la
( 8 ) Opufcules , page 19.
en
142 MERCURE DE FRANCE.
nuit eft loin encore , dans Roland ; & dans
Atys , a-t-on accoutumé defuir ce que l'on
aime ? Mais fi l'ouïe muficale goûte cette
prononciation , l'ouïe grammaticale fe
prête difficilement à entendre prononcer
de la même façon les deux on du paffage
d'Atys.
Je fouhaiterois que M. l'Abbé d'Olivet
eût expliqué fi, lorfque les règles de la grammaire
exigent la liaifon d'une fyllabe finale
terminée par une n avec la voyelle fuivante
, il faut fuppléer une feconden entre
les deux mots , ou s'il faut prononcer purement
la première voyelle , & en détacher
l'n pour articuler le fon de l'autre
voyelle ; c'est - à - dire , fi l'on doit prononcer
bon- n ami, certain -n ouvrage , ou bo nami ,
certai-nouvrage. Après avoir pefé le pour
& le contre , à la fin de ma lettre à l'auteur
du traité desfons de la langue françoife , j'ai
cru devoir embraffer , avec l'Abbé de Dangeau
, le fecond de ces fentimens , qui
eft auffi celui des auteurs de quelques
grammaires nouvelles . M. Marmontel dit
pareillement qu'il faut prononcer l'o naime,
e-neft-il ; & , qu'en ce dernier exemple
l'e qui précéde l'n a le fon de l'a bref ( 9 ) .
Mais le plus grand nombre des grammairiens
eft de l'avis oppofé. J'avoue d'ailleurs
(9 ) Poétique , tome 1 , page 208. ·
JANVIER 1768. 143
qu'ayant fait , depuis la publication de ma
Lettre , une attention particulière à l'uſage
de la fociété , de la chaire , du barreau &
du théâtre , fur l'article dont il s'agit , j'ai
reconnu que prefque tout le monde inféroit
une n euphonique après le fon nafal ;
& M. Beauzée entreprend même de juftifier
cet ufage par des raifons de convenance
& d'analogie ( 10 ) . Tous ceux néanmoins
qui fuivent ce même ufage , en exceptent
divin amour , qu'on prononce géné
ralement divi- n amour. Il eſt auffi , je crois,
plus ordinaire de prononcer , du moins en
déclamant & en lifant , un inftant , u-n
objet , que de prononcer un- n inftant, un n
objet.
Je fuis , & c.
( 10) Encyclopédie , tome x1 , page 1.
144 MERCURE DE FRANCE .
MÉDECINE.
MOYENS faciles de préferver les enfans
de la petite- vérole dans toutes les villes.
Par M. J. J. PAULET , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier.
Continuò compefce culpam priùs quàm
Dira per incautum ferpant contagia vulgus.
Virg. Georgiq.
MONSIEUR ,
Nos fommes quatre Médecins au
moins qui avons confpiré contre la petitevérole
, MM. Béer , de Léipfick , le Camus
, de Paris , Raft , de Lyon , & moi ;
nous ne cherchons qu'à la détruire , parce
que nous fommes pénétrés d'une vérité :
que cette maladie eft contagieufe , que
fon virus eft fixe ; qu'au bout d'une année
de précaution cette maladie ne fauroit
renaître dans les villes où elle a régné , à
moins qu'on n'y apporte une nouvelle
contagion d'un autre pays : qu'elle reffemble
à la pefte puifqu'elle eft elle - même
une maladie peftilentielle ; qu'on peut
l'arrêter , la faire ceffer , l'anéantir dans
le
JANVIER 1768. 145
le fein d'un Etat , puifque nous connoiffons
une nation qui lui a oppofé des barrières
; & qu'elle l'a arrêtée dans fa courfe.
Nous fommes encore perfuadés que perfonne
n'en porte le germe , & que c'eſt
une maladie nouvelle ainfi que le nom
qu'elle porte. Il y a plus de cent cinquante
11
ans qu'un Médecin François , Claude
Chauvel, préfervoit les enfans de la contagion
de la petite - vérole , en les éloignant
de ceux qui en étoient attaqués ;
il compofa exprès un ouvrage pour le bien
de fes compatriotes , mais on ne l'écouta
pas. Dans notre fiècle un peuple , prefque
Atupide à nos yeux , a arrêté la petite vérole
tout court : nous avons arrêté la peſte de
Marſeille ; il eft encore plus aifé de mettre
fin à la petite- vérole , jam fatis terris . Pour
déterminer le public à prendre des précautions
, il falloit prouver 1 ° . que les hommes
ne portent point le germe de la petite- vérole.
2°. Que les anciens Médecins ne connoiffoient
point cette maladie. 3 °. Qu'elle eft
nouvelle. 4°. Qu'on peut l'avoir pluſieurs
fois , puifqu'il y a des peuples qui l'ont
jufqu'à cinq fois. C'eft ce que nous avons
fait dans un ouvrage qui eft actuellement
fous preffe chez M. Ganeau , rue Saint-
Severin , à Paris , qui a pour titre : hiftoire
de la petite-vérole ; dans lequel on fait
Vol. II. G
146 MERCURE DE FRANCE.
voir comment la petite - vérole a pris naiffance
dans le monde , & quelle eft la
fource , le foyer qui la renouvelle fans
ceffe ; comment l'Europe entière pourroit
s'en préferver en coupant toute communication
avec le lieu de fon origine. L'on
s'eft attaché fur-tout à découvrir quelles
font les voies les plus ordinaires de communication
, & les caufes qui la font renaître
dans les villes ; comment & dans
quels temps cette maladie a paffé en Amérique
, au Cap de Bonne- Efpérance , aux
Indes Orientales , & dans le Groënland ,
qui eft le dernier pays où la petite - vérole
a pénétré , & où elle étoit encore inconnue
en 1733. Les circonftances qui ont
accompagné les premières irruptions de
cette maladie chez des peuples qui n'en
avoient jamais été attaqués , les moyens
qu'ils ont employés pour s'en défendre , la
manière dont ils en ont été affectés , &
les progrès que cette maladie a faits chez
eux : tout cela étoit digne de nos recherches
, & manquoit à l'hiftoire des maladies.
Il ne nous refte rien à defirer , que
de perfuader le public que l'air n'apporte
point la petite-vérole , & que fi les hom
mes n'euffent pas fait le tour du monde ,
la petite-vérole feroit reftée dans fon pays
natal , ou du moins fa courfe auroit eu
JANVIER 1768. 147
les mêmes bornes que celle des hommes.
Il eft de la dernière importance que le
public ne fe trompe pas fur le genre de
précautions qu'il faut employer pour combattre
cette cruelle maladie ; & , qu'au
lieu de la répandre par - tout , & de la
femer par le moyen de l'inoculation , il
faut l'arrêter , parce qu'il eft plus avantageux
qu'elle foit plus rare que plus fréquente.
La manière dont cette maladie s'eft répandue
dans le monde étant connue , les voies
decommunication découvertes , les moyens
de l'éloigner & de l'anéantir ſe préfentent
d'eux-mêmes. Voici les précautions qu'il
eft effentiel de prendre , en attendant un
plus grand détail .
1º. Il faut un ordre des puiffances fupérieures
qui défende à tout particulier
de prendre ou de recueillir des croûtes ou
des foies imbibées de pus variolique fous
prétexte d'expériences ou d'inoculation ;
parce qu'un inoculateur porte la petitevérole
dans fa poche , & peut faire naître
imprudemment une épidémie dangereuſe ;
ce qu'il faut éviter.
2. Un autre ordre qui enjoigne à tout
particulier , de quelque état qu'il foit , de
déclarer la petite- vérole par- tout où elle
fera apperçue qui ordonne en même
temps que les Médecins , & tous ceux
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
qui fe mêlent de faire la médecine , tels
que les Chirurgiens , Apothicaires , & c.
feront leur rapport ou déclaration toutes
les fois qu'ils appercevront cette maladie ,
à un bureau commis pour l'infpection de
la petite -vérole .
Les ordres étant donnés , & le particu
lier en garde ; lorfqu'on fera averti que
quelqu'un eft attaqué de cette maladie ,
on obligera les parens de faire la clôture
du lit du malade. Cette clôture ne con-
Life que dans un paravent qui fera le tour
du lit à deux pieds de diftance , afin que
les enfans ou toute autre perfonne ne
puiffent pas toucher le lit du malade lorfqu'ils
le vifitent. Ce paravent , qui fera
fixe , aura une forme quarrée comme le
lit , & fervira de barrière à la contagion
de la petite- vérole . Il aura deux pieds &
demi de hauteur environ . Il fera défendu
à toute autre perfonne qu'à la gardemalade
d'entrer dans l'efpace qui eft entre
le lit & la barrière. On obligera le Médeoin
, le Chirurgien ou les parens du malade
, qui feront exposés ou obligés de le
toucher , d'avoir les bras revêtus d'une
manche de toile qu'on nouera au poignet;
& , après avoir touché le malade , il eft
éllentiel de fe laver les mains avec de
Faxicrat tiéde , c'est- à- dire , un mêlange
A
JANVIER 1768. 149
d'eau & de vinaigre qu'on tiendra tout
prêt. On défendra au malade de lire ,
d'écrire des lettres , de rien manier ; &
tout ce qu'il fera obligé de toucher fera
trempé immédiatement après dans l'eau
bouillante ou dans un plat de vinaigre.
La garde malade fera revêtue d'une capote
de toile blanche qui couvrira fes jupes , &c.
avec des manches nouées au poignet. Les
trois perfonnages les plus redoutables pour
nous font : l'inoculateur , la garde- malade ,
& la blanchiffeufe , qui répandent la petitevérole
par-tout , & la fement dans les
villes. Ainfi , l'objet le plus important eft
le linge qui a fervi au malade : il doit
fixer toute l'attention du Magiftrat fi on
veut fe délivrer de la petite - vérole &
l'extirper radicalement : c'eft le véhicule le
plus ordinaire , la voie la plus fure pour
communiquer cette maladie , & c'eſt l'objet
le plus négligé.
Les Turcs ont toujours la pefte parmi
eux , parce qu'ils négligent ce foin. Il y
aura dans toutes les villes du royaume des
blanchiffeufes particulières pour laver à
part le linge des malades de la petitevérole.
On verra dans fon hiftoire comment
des chemifes données imprudemment
à laver à des peuples qui n'avoient
jamais vu la petite- vérole , leur ont com-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
muniqué cette maladie. Ainfi on ne fau
roit trop veiller à l'exécution des foins
relatifs au linge fale , & on ne fauroit
trop le répéter , parce qu'il y a bien des
gens qui ignorent que la petite- vérole fe
gagne par la contagion , tandis qu'il n'y a
aucune obfervation bien faite qui prouve
qu'elle fe communique d'une autre manière.
On entre dans la chambre d'un
malade qui eft en liberté , & qui touche
tout , jette fes croûtes fur tout , on en fort
fans le toucher , on prend la petite- vérole
& on dit alors que la petite - vérole eſt
dans l'air. Mais cette perfonne qui contracte
ainfi la maladie a-t- elle pris garde
à fes fouliers , qui peuvent avoir foulé
des croûtes de petite- vérole ? n'a- t- elle
rien touché qui ait reçu l'impreffion du
virus variolique , qui eft fixe & capable
de s'attacher aux métaux , au papier , au
bois , aux étoffes , & par conféquent à une
porte , à une clef, à une table , à une
tapifferie , au parquet , & c. &c. &c. }
Si on faifoit toutes ces attentions il y
auroit bien moins de petites- véroles , &
bien moins d'obfervations hafardées. Un
Chirurgien faigne un malade qui a la
petite - vérole , il ferme fa lancette fans
précaution , fans la laver ; il va faigner
une autre malade , il lui donne la petiteJANVIER
1768. Is.r
;
vérole comme s'il l'avoit inoculée : cela
eft arrivé à deux ou trois Chirurgiens
d'Angleterre voilà des voies qu'on ne
foupçonne pas & qui n'en font pas moins
réelles. On verra dans l'hiftoire de la
petite- vérole beaucoup d'autres moyens de
communication auxquels on ne fait nulle
attention. Puifqu'une garde- malade , une
blanchiffeufe peuvent donner la petitevérole
à toute une ville , il faut donc veiller
fur elles continuellement : il faut donc
leur preferire la conduite qu'elles doivent
tenir , fans quoi nous ferons toujours
livrés à la petite-vérole. La garde , toujours
couverte de fa toile , obfervera une
grande propreté en tout ; il y aura toujours
un plat de vinaigre pour fe laver les mains
Toutes les fois qu'elle aura touché le ma-
Jade. Elle feule entrera entre la barrière
& le lit lorfque le befoin l'exigera , & s'il
faut changer les draps ou renouveller le
linge , elle aura foin de prendre tout ce
qui eft fale , de le rouler en paquet avec
précaution dans un autre linge blanc , &
le laiffera ainfi roulé entre la barrière &
le lit jufqu'au moment où il faudra le
livrer à la blanchiffeufe. Elle lavera le
parquet qui eft entre le lit & la barrière
avec des linges imbibés de vinaigre : on
mettra ces linges à la porte de la cham-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
bre , afin que tous ceux qui en fortent
puiffent y frotter leurs fouliers. Quant aux
blanchiffeufes , on en choifira un certain
nombre qui viendront chercher le linge
dans des tombereaux bien fermés , ou l'on
jettera par la fenêtre le paquet avec un
mémoire de ce qu'il contient & le nom
de la perfonne. Ces blanchiffeufes , fur
lefquelles il faut toujours avoir les yeux
ouverts , né blanchiront que cette forte
de linge qui paffera par une leffive bien
faite ; elles fe tiendront hors de la ville ,
dans un endroit un peu ifolé , au bord
d'une eau courante , mais de façon qu'elle
ne coule du côté de la ville . Les tompas
bereaux ne feront deſtinés qu'à cet ufage ;
& , lorfqu'on les aura vuidés , on les lavera
avec de l'eau chaude : ceux ou celles qui
les conduiront dans la ville auront l'attention
de ne manier ce linge que lorfqu'elles
feront arrivées au lieu qui leur
fera deftiné , & qui fera clos , afin d'éviter
toute communication . Avant de mettre le
linge à la leflive , il feroit bon de le paffer
à l'eau bouillante . Si la chambre du malade
eft fituée de façon qu'on ne puiffe
pas jetter commodément le linge par la
fenêtre dans le tombereau , la blanchiffeufe
le prendra dans une hotte , mais
toujours avec précaution. Le lit du maJANVIER
1768. 153
lade fera fans rideau s'il fe peut , ou bien.
avec des rideaux de toile , parce qu'il faut
que tout ce qui appartient au lit foit leffivé :
ainfi les toiles des matelats , des paillaffes ,
des traverfins , les tayes d'oreiller , les couvertures
, courte - pointes , tout paffera par
la leffive ; & le bois de lit fera lavé avec
de l'eau bouillante , ou , ce qui eft encore
mieux , avec de la leffive chaude .
Le malade ne fortira de fa barrière ,
après la chûte entière des croûtes , que
pour entrer dans un bain préparé avec une
décoction de genièvre ; ou bien il fera
lavé , frotté depuis les pieds jufqu'à la
tête avec la même décoction : & nous
regardons ce lavage comme une chofe
effentielle & même indifpenfable pour lui
ôter la faculté de communiquer la maladie
à d'autres. On lui donnera du linge blanc
& des habits qui ne lui aient point fervi
dans fa maladie , puifque les étoffes peuvent
s'empreindre du virus & communiquer
, huit mois après , la petite- vérole ;
ce qui eft prouvé par plufieurs obfervations.
Voilà des précautions fimples , faciles à
faifir & à exécuter dans toutes les petites
villes du royaume , où l'on ne laiffera entrer
perfonne qui porte des marques fraîches
de la petite- vérole , à moins qu'il ne
produife un certificat qui conftate une
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
préparation telle que nous l'avons indiquée.
On me demandera peut-être comment
prévenir une épidémie de petitevérole
? comment l'empêcher d'entrer dans
les villes ? rien de plus aifé . Que le public
foit bien pénétré d'une vérité démontrée
qui eft que la petite- vérole eſt une maladie
contagieufe : qu'on ne croye plus au
germe qui n'existe pas , ni aux prétendus
miracles de l'inoculation , & la nature
dicte le refte .
Je ne demande qu'une année de précaution
pour faire difparoître la petitevérole
; mais on n'en prend aucune , on
n'en a jamais pris parmi nous. De ce côté -là,
nous reffemblons aux Turcs : ils ne pren→
nent point de précautions , ils ont toujours
la pefte ; nous n'en prenons pas plus qu'eux
pour une maladie contagieufe , nous avons
toujours la petite - vérole. L'Etat devroit
bien ouvrir les yeux fur le danger de la
petite-vérole & de l'inoculation , qui eft
un moyen infaillible de la rendre éternelle.
Nous donnons , dans l'ouvrage indiqué
, la raifon pourquoi la petite- vérole
ne doit plus paroître après une année de
précaution ;. toutes les caufes ou plutôt les
moyens connus & démontrés de la réproduction
de cette maladie dans le fein des
villes ; la manière de les prévenir tous &
JANVIER 1768.
15'5'
d'y apporter le remède ; les parfums qu'on
doit employer pour purifier les appartemens.
Les bornes de ce mémoire ne nous
permettent pas de nous étendre davantage
fur cette matière ; je dirai feulement que
le plus grand fervice qu'on puiffe rendre
à l'humanité , c'eft d'arrêter tous les moyens
qui font naître la petite - vérole , tel que
l'inoculation , parce que , quelque avantageufe
qu'elle puiffe paroître , elle ne pourra
jamais compenfer les maux qu'elle entraîne
néceffairement en renouvellant fans ceffe
la petite - vérole parmi nous. Ne croyez
plus au germe , prenez des précautions ,
étudiez les voies de communication , &
vos enfans ne feront plus expofés à la petite
- vérole , qui eft un monftre étranger
& nouveau qu'il faut étouffer , au lieu de
le nourrir de notre fang.
Nous avons joint à l'hiftoire de la petite--
vérole une traduction françoife du traité
de Rhasès , qui vient d'être publié à Londres
, en arabe & en latin , qui eft , fans
contredit , le meilleur traité que nous ayons :
fur cette maladie , & qui a été vengé des
injures du temps & de l'oubli par les foins
de M. Channing , qui a traduit en latin
un manufcrit arabe trouvé dans la bibliothèque
de Leide..
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
ÉTABLISSEMENT UTILE.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure de France.
J'AI 'AI l'honneur , Monfieur , de vous faire
part d'un établiſſement , qui intéreffe l'humanité.
Le plaifir de contribuer au bonheur
de fes femblables , & le defir de payer
à la fociété le tribut que chacun lui doit ,
ayant déterminé un particulier de la ville
de Laon , à y établir un dépôt de remèdes
gratis pour les malades de la campagne ;
quelques autres citoyens animés du même
efprit , & dignes de l'eftime du public ,
ont voulu prendre part à cette bonne oeuvre .
Celui dont les éminentes vertus fervent de
modèle , même aux plus vertueux , & qui
véritablement eft né pour le bien , contribue
à celui-ci. M. le Pelletier de Morfontaine ,
Intendant de la province , protége auffi , &
forme cet établiffement utile : puiffent ces
âmes généreufes & compâtiffantes être
imitées ! Plus il y aura de ces bienfaiteurs
de l'humanité fouffrante , & plus le dépôt
pourra diftribuer de remèdes , & fecourir de
ces malheureux cultivateurs , qui croyent
avoir plus befoin de fanté que de vie.
JANVIER 1768. 157
1
Parmi tant d'établiſſements utiles, qu'on
voit fe former aujourd'hui , celui - ci manquoit
au foulagement des cultivateurs .
Cette portion des hommes la plus utile ,
& peut- être la plus négligée , eft attaquée
de mille maux. Pauvres , quoique ce foient
eux qui nous enrichiffent , ils ne font point
en état de payer , ni les remèdes , ni les
avis des Médecins. On en voit tous les
jours périr , faute de fecours . C'eft un objet
continuel de regrets pour les Curés de la
campagne , qui ne voyent dans la plûpart
des maifons de leurs paroiffiens malades ,
que la trifte image de la mifère. Ce fpectacle
fi attendriflant pour l'humanité , &
fur-tout pour des miniftres de charité ,
nous a été fouvent retracé par eux. Ils
-regardent comme une des fonctions les
plus faintes de leur miniftère , le foin d'être
Jes confolateurs & les amis de ces infortunés.
Leur état & celui des Médecins ,
-eft un état de bienfaifance ; mais le pouvoir
de l'exercer leur manque fouvent ,
comme à nous ; nous donnons ce que nous
avons , felon notre état . L'homme riche
& humain vient de fe joindre à nous.
L'humanité même eft venue au fecours
de l'humanité ; la charité , vertu fi néceffaire,
où il y a des hommes qui fouffrent ,
168 MERCURE DE FRANCE.
a formé cet établiffement ; fans doute ,
qu'il ne fera pas le feul. Dans la plupart
des grandes villes , les manufacturiers
& les artiſtes ont des fecours. Les animaux
même ont leur école (l'Ecole Vétérinaire);
leur vie & leur fanté eft elle plus pré--
cieuſe que celle des cultivateurs ?
Il eft vrai que lorfqu'une maladie épi- *
démique fait des ravages dans les campagnes
, le ministère , toujours bienfaifant
quand il en eft inftruit , donne des fecours
à ces malheureux , qui ne peuvent s'en
procurer par eux-mêmes . M. le Pelletier de
Morfontaine veille avec le foin le plus
vigilant & le plus affidu , pour que ces
maladies ne faffent point de progrès. A
peine commencent- elles à paroître , qu'il
y envoie des Médecins. C'eft principalement
fur les gens de la campagne , que ce
Magiftrat refpectable répand fes bienfaits.
J'attefte ce que j'ai vu . J'ai été honoré de
fa confiance , pour traiter les maladies épidémiques
, & donner à ceux qui en étoient
attaqués tous les fecours néceffaires.
Depuis quelque temps la fuette , cette
pefte de la Picardie , reparoiffoit dans nos
cantons ; mais par fa vigilance elle a été
diffipée plufieurs bourgs & villages du
pays Laonnois , comme Cheri , Siffonne ,
JANVIER 1768 159
Fertieux , &c. doivent à fa bienfaiſance
Ja confervation de leurs habitans , attaqués
de la maladie épidémique.
Ce n'est donc pas dans ces terribles
fléaux , que le nouvel établiffement feroit
le plus utile ; mais c'eft dans les maladies
ordinaires des gens de la campagne , &
fur-tout dans celles de langueur. Ils s'adreffent
fouvent aux charlatans , qui leur
donnent de forts purgatifs , & des remèdes:
qui ne font que les affoiblir , laiffent croî
tre le mal , & ne guériffent que l'indigence:
de ceux qui les vendent. MM. les Curés
s'oppofent , autant qu'ils peuvent , à la
féduction de ces miniftres de mort ; mais
le defir de la guérifon , la prétendue certitude
qu'on en a , la malheureufe facilité
d'avoir les remèdes dans le moment , entraînent
les pauvres malades. Eft- il done:
un établiſſement plus intéreffant que le
dépôt des remèdes gratis pour les cultivateurs
? C'eft l'utilité qui décide , ou du
moins qui doit décider de notre eſtime..
Or , tout le monde conviendra qu'un des
objets les plus utiles à la fociété , eft de
conferver les cultivateurs .
Préposé au dépôt des remèdes gratis
pour les habitans de la campagne , je
donnerai à tous ceux qui chaque jour fe
préfenteront , & les confultations , & les
160 MERCURE DE FRANCE.
remèdes appropriés à leurs maux , en leur
indiquant la façon d'en ufer ; j'aurai enfin
le foin d'écrire l'ufage particulier de chaque
remède , & le régime à obferver. MM .
les Curés , ou les principaux habitans des
villages , voudront bien les faire exécuter.
On lear enverra des queftions imprimées ,
fur lefquelles ceux qui viendront me confulter
doivent m'inftruire , afin de connoître
la maladie , & d'affurer le fuccès des
remèdes .
1.4
Quoique les remèdes foient gratis , ils
ne font pas compofés avec moins de foins.
que s'ils étoient achetés. On promet la
plus grande fidélité dans le choix des drogues
& dans leur compofition. Il eft honreux
, fans doute , qu'on foit obligé de
faire une pareille promeffe ; mais il feroit
bien plus honteux encore de ne la pas
tenir. Pour peu qu'on foit honnête & fenfible
, eft - il donc un intérêt plus grand
que celui de l'humanité ? La plénitude de
la loi eft la charité.
J'ai l'honneur , & c.
DUFOT , Médecin penfionnaire
de la ville de Laon .
A Laon , ce premier novembre 1767 .
JANVIER 1768. 161
RELATION de la manière dont l'inoculation
de la petite-vérole fe pratique dans
les Indes Orientales , &c ; par J. Z.
HOLWELL : traduite du London Chronicle.
L'INGÉNIEUX auteur de cet utile ouvrage
commence par nous apprendre qu'ayant lu
dernièrement différens traités fur l'inoculation
de la petite- vérole , il s'eft déterminé
à raffembler quelques obfervations
qu'il avoit faites fur la manière dont cette
méthode étoit pratiquée dans les Indes
depuis un temps immémorial ; entrepriſo
à laquelle il a encore été excité plus particulièrement
par la confidération des avantages
que le genre humain en pourra retirer
; rien n'étant plus intéreffant que la
connoiffance de tous les faits qui tendent
à accréditer une découverte dont les fuccès
ont été fi frappans & fi multipliés.
Avant que d'entrer en matière , M. Holwellpréfente
un tableau de la petite-vérole
telle qu'elle exifte dans les différentes
provinces du Bengale , & il y ajoute quelques
obfervations fur l'ancienneté de cette
162 MERCURE DE FRANCE.
contagion dans l'Indoftan : enfuite il paffe
au feul & principal objet de ce traité.
L'inoculation , dit notre auteur , eft pratiquée
dans l'Indoftan par une tribu particulière
de Brames : c'eft une efpèce de
miffion qui part annuellement des colléges
de Bindoo-Bund , d'Aleabas , Banaras , &c.
& qui va jufques dans les provinces les
plus éloignées. Cette miffion , fe divifant
en petits détachemens de trois ou quatre
Brames , chacun de ces détachemens combine
fi bien fa marche , qu'il arrive toujours
à fa deftination quelques femaines
avant le temps où l'épidémie a coutume
de fe faire fentir. Ces Brames commencent
à fe faire voir dans le Bengale dès
les premiers jours de février , quoique fou
vent on diffère l'opération jufqu'au mois
de mars ; car on donne une attention particulière
à la température de l'air & à la
nature de l'épidémie.
Les habitans du Bengale prévoyant le
temps où les miffionnaires doivent revenir,
ne manquent pas d'obferver religieufement
le régime qui leur eft impofé , foit
qu'ils fe deftinent ou non à fubir l'opération.
La préparation confifte à s'abstenir
pendant un an feulement de poiffon , de
lait & de ghée ( efpèce de beurre fait avec
le lait des buffles ). La défenfe de manger
JANVIER 1768. 163
du poiffon ne regarde que les Mahometans
& les Portugais qui fe trouvent en grand
nombre dans les provinces de cet empire .
Lorfque les Brames commencent à inoculer
, ils vont de maifon en maifon & font
l'opération fur le feuil des portes , obfervant
foigneufement de refufer tous ceux
qu'après un examen fcrupuleux ils ont reconnu
avoir manqué à la préparation qui
leur a été ordonnée. Ce n'eft pas une chofe
rare que de les voir demander aux pères
& mères combien ils veulent que leurs
enfans aient de boutons , queftion qui
fent un peu la charlatanerie , mais qui eft
juftifiée par l'événement ; car il arrive
rarement qu'ils fe trompent dans leur
calcul.
Ils inoculent indifféremment dans toutes
Ies parties du corps ; mais cependant fi on
leur laiffe le choix , ils préférent , pour les
hommes , la partie externe du bras , entre
le poignet & le coude , & pour les femmes ,
la même partie , entre le coude & l'épaule.
Avant de procéder à l'opération , le Brame
a foin de faire , à l'endroit qu'on a choifi ,
une friction qui dure à peu près huit ou
dix minutes. On fe fert , pour cela , d'une
pièce d'étoffe dont les gens aifés ont coutume
de faire préfent à l'inoculateur. Cette
friction étant faite , l'opérateur prend un
164 MERCURE DE FRANCE.
petit inftrument avec lequel il fait de lé
gères incifions , & feulement de manière
a laiffer paroître quelques gouttes de fang ,
le tout n'occupant guères que l'efpace d'une
pièce de vingt- quatre fous ( à Silver Groat ; )
enfuite prenant un morceau de toile
plié en deux , qu'il conferve foigneufement
dans une pièce d'étoffe qui recouvre
fa vefte , il en tire un petit morceau de
coton imprégné de matière variolique : il
arrofe ce coton de deux ou trois gouttes
d'eau puifée dans le Gange , & il l'affu
jettit fur la plaie au moyen d'un léger
bandage. Cet appareil ne doit fubfifter que
pendant fix heures feulement , au bout
defquelles on a foin de le lever ; mais on
laiffe le petit morceau de coton jufqu'à ce
qu'il tombe de lui - même. Quelquefois ,
avant de placer le plumaceau , il en fait
tomber fur la plaie une goutte de matière
variolique ; mais , depuis qu'il a commencé
fa friction jufqu'à ce qu'il ait ferré
le dernier noeud du bandage , il ne cele
de répéter quelques paffages d'un livre
facré , intitulé : Aughtorrah bhade , c'eſtà-
dire , l'écriture des Gentils , ouvrage
auquel les Brames donnent 3 365 ans d'ancienneté
. Ces paffages font partie du culte
que ce livre prefcrit pour une déeffe ,
appellée par le peuple Groteka Agooran ,
JANVIER 1768. 165
#
c'est - à - dire , la divinité qui préfide aux
puftules , divinité qui eft invoquée pour
la petite- vérole , la rougeole & autres maladies
exanthématcufes , Pendant toute cette
cérémonie le Brame ne celle pas de conferver
le maintien le plus grave. Le coton
qu'on emploie , & qu'on a grand foin de
conferver enveloppé dans un double bazin,
eft imprégné de la matière qu'on a tirée ,
un an auparavant , des puftules de quelque
inoculé , car jamais il ne leur arrive d'inoculer
avec de la matière plus fraîche ni
avec celle d'une petite- vérole naturelle ,
quelque bénigne qu'elle puiffe être . Le
Prêtre - Médecin , ayant opéré , preferit .
enfuite la conduite qu'on doit tenir après
l'opération , conduite qui eft religieufement
obfervée .
Le poiffon , le lait & le ghée continuent
d'être interdits pendant un mois , à dater du
jour de l'opération . Dès le lendemain , de
bon matin , on doit remplir d'eau froide
un vâfe contenant quatre collons , ce qui
revient à feize pintes , & le verfer tout
entier fur la tête & fur tout le corps de
l'inoculé. Cette cérémonie fe recommence
tous les jours , jufqu'à ce que la fièvre
paroiffe , ce qui arrive ordinairement le
fixième jour après l'inoculation . Alors on
fufpend la douche pour la reprendre après
166 MERCURE DE FRANCE.
que l'éruption s'eſt manifeſtée , c'eſt-à dire,
le troifième jour de la fiévre , & pour la
continuer jufqu'à ce que la deffication foit
faite , & que les croûtes foient tombées :
on ordonne aux malades d'ouvrir les
boutons avec une épine très- pointue , du
moment où ils commencent à changer de
couleur , & tandis que la matière eft encore
dans cet état de fluidité. On leur défend
expreffément de garder la chambre , & l'on
veut qu'ils s'expofent à l'air quelque temps
qu'il faffe. La feule indulgence qu'on leur
accorde, c'eſt de leur permettre , feulement
tandis qu'ils ont la fiévre , de fe faire
porter un matelas à la porte de leur maifon..
Mais cette fiévre eft communément fi peu
de chofe,qu'il n'arrive prefquejamais qu'on
ait befoin d'avoir recours à ce foulagement.
Quant au régime à obferver , il confiſte à
prendre des nourritures rafraîchiffantes ,
relles que le climat & la faifon peuvent en
offrir comme du plantin , des cannes de
fucre , des melons d'eau , du ris ; & des
boiffons analogues , comme du gruau fait
avec des graines de pavots , ou fimplement
un léger gruau fait avec du ris.
Les inftructions étant données , on ordonne
à l'inoculé d'offrir un poojah , ou
efpèce d'offrande en forme d'ex voto à la
déeffe de la guérifon , & l'opérateur reçoit
JANVIER 1768. 167
fon falaire , qui , pour le commun da
peuple , eft à peu près de la valeur d'un
fou fterling. Lorsqu'il a fini dans une
maifon , il paffe à une autre , parcourant
ainfi des rues entières & inoculant quelquefois
jufqu'à dix perfonnes dans la même
maifon.
Les petites plaies ou fcarifications commencent
ordinairement à couler un jour
avant l'éruption , & cette dépuration continue
quelquefois jufqu'après l'entière def
fication des boutons. Les plaies font le
plus fouvent entourées de quelques puftules.
Lorfque ce dernier fymptôme fe trouve
joint à celui de l'écoulement des plaies ,
le malade eft jugé à l'abri de tout retour
de la petite vérole, quand même il n'auroit
pas eu la moindre éruption fur le refte
du corps , & il eft d'ailleurs auffi tranquille
que s'il avoit été couvert de boutons
depuis la tête jufqu'aux pieds.
Lorfquele traitement dont nous venons
de rendre compte , a été fuivi exactement ,
il n'y a pas d'exemple que fur un millier
d'inoculés un feul manque d'avoir la petite
vérole ou fuccombe à cette maladie. Dans
la grande quantité que j'en ai vu , dit
l'auteur , il eft arrivé rarement que le
nombre des boutons ait été au-deffous de
so , & excédé celui de 200. Il conclut de
168 MERCURE DE FRANCE.
cet expofé que cette méthode ayant été
pratiquée uniformément , & de temps immémorial
dans l'Orient avec un fuccès
toujours égal , on doit en conclure qu'elle
eft fondée à la fois fur une excellente
théorie & fur une expérience certaine.
50
20
«Quelque prévenu que j'ai toujours
» été , ajoute- t- il , en faveur du régime
rafraîchiffant , & de l'ufage du grand air
dans le traitement de la petite -vérole à
» mon arrivée au Bengale, je n'ai pu m'empêcher
de penfer que les Brames pouffoient
l'application de ce principe jufqu'à
l'abus & à la témérité. Mais quelques.
» années d'expérience m'ont abfolument
» convaincu de l'utilité de leur méthode :
j'en ai profité dans ma pratique , & je
m'enfuis parfaitement bien trouvé : c'eft
» ce qui fait que je ne craindrai pas d'a-
» vancer , que tous les Médecins qui n'ont
" pas adopté ces principes ( toutefois avec
» les modifications qu'exigent la différence
» du climat & des tempéramens ) ont in-
» failliblement perda un grand nombre de
» malades qu'ils auroient pu fauver ; ce
» que je pourrois prouver , dit- il ,
par beau-
» coup d'exemples , & par nombre d'occa-
» fions où j'ai été appellé trop tard » .
ود
M. Howell termine fa differtation par
un examen raifonné du traitement ufité
dans
JANVIER 1768. 169
dans l'Inde , & qui fert de règle à la
pratique des Brames. Elle eft la même
pour la petite vérole naturelle que pour
l'artificielle .
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE.
MALADIES DES CHEVAUX.
JE me hâte, Monfieur , de vous faire.
part d'un remède pour guérir les chevaux
des tranchées quelconques ; je le tiens d'un
de mes amis , arrivant de fa terre , où il
s'en eft fervi pendant près de vingt ans
avec tout le fuccès poffible.
Faire bouillir une pinte de lait , &
jetter dedans plein un grand dez de favatte
brûlée & pulvérifée. On fait avaler ledit
remède au cheval par le moyen du cornet.
Il faut enfuite le bien couvrir , lui faire
une bonne litière , & lui procurer affez
d'efpace pour s'étendre à fon aife.
Le cheval paroît auffi-tôt dans une crife
violente , fes membres fe roidiffent ( ce
qui ne doit point effrayer ) ; mais deux
heures après il devient dans fon état natu-
Vol. II. H
70 MERCURE DEF RANCE .
rel. On peut alors lui donner à manger
& le faire même travailler.
Vous ferez , Monfieur , l'ufage qu'il
vous plaira de cette lettre , charmé li la
publicité de ce remède pouvoit contribuer
au foulagement de cette efpèce d'animaux
fi néceffaire à l'homme,
J'ai l'honneur d'être , &c.
CARDONNE.
Verfailles , ce 14 janvier 1768.
JANVIER 1768. 170
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
Avis intéreffant.
APRÈS avoir annoncé dans le précédent
Mercure la nouvelle édition de l'Abrégé
Chronologique de l'Hiftoire de France , par
M. le Préfident Hénault , nous croyons
devoir prévenir le public que MM . Cochin
& Prévost , Graveurs connus , préparent
plufieurs eftampes ou frontifpices allégoriques
& hiftoriques pour l'ornement de
cette magnifique édition. On a été à portée
d'en juger par l'expofition qui a été
faite , au falon du Louvre , de feize de
ces mêmes fujets. Cette collection fera
compofée d'environ trente - fix eftampes.
Les Graveurs en diftribueront douze au
mois d'avril prochain , & le refte fuivra
le plus rapidement que le leur permettront
le temps qu'exige la gravure & les ouvrages
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
importans dont ils font chargés d'ailleurs,
Nous en prévenons le public , afin que les
perfonnes qui voudront ajouter cet embellifement
à leur livre , ne le faffent point
relier.
Au refte le livre , fans cette décoration ,
n'en eſt pas moins complet , & l'on vendra
les eftampes à part , afin que perfonne ne
fe trouve involontairement engagé à fupporter
cette augmentation de dépenfe dans
un ouvrage deja cher par lui- même. Les
Graveurs fe font auffi flattés que cette
fuite d'eftampes formant en quelque maière
un corps de ce qu'il y a de plus interellant
dans l'Hiftoire de France des derniers
fiècles , beaucoup de perfonnes pourront
en faire l'ornement de leurs cabinets.
C'est ce qui a engagé les auteurs à graver
au bas , dans la bordure de l'eftampe ,
l'année de la naiffance des Rois , leur avénement
à la couronne , leur mort , avec
une courte explication des fujets qui foranent
le tableau de leur règne. Cette fuite ,
nife fous les yeux de la jeuneffe , pourra
même lui rappeller , chacun dans leur ordre,
les principaux événemens de l'hiftoire de
potre monarchie .
TABLES Chronologiques de l'Hiftoire
Univerſelle , Sacrée & Profane , par M,
JANVIER 1768 . 17 ;
Lenglet du Frefnoy ; en quatre grandes
feuilles gravées en taille douce , & imprimées
fur papier grand aigle. Nouvelle
édition , continuée jufqu'à l'année 1767 .
A Paris , chez Debure , père , & Tilliard ,
Libraires , quai des Auguftins : prix 6 liv .
Ces cartes , très - connues , ont le mérite
de la clarté & de la précifion ; les deux
premières contiennent ce qui regarde les
temps qui ont précédé l'ère vulgaire , &
les deux autres ceux qui l'ont fuivi jufqu'à
l'année 1767. Détachées , elles peuvent ètre
inférées dans un porte- feuille. Réunies ,
elles peuvent fe placer commodément dans
un cabinet , ou dans une galerie , de manière
à être confultées avec facilité.
S
MUSIQUE.
Ix ariettes italiennes , avec accompagnement
féparé , auxquels on a ajouté des
paroles françoifes ; compofées par M. Jommelli.
OEuvre II ; gravées par Chambon :
prix liv. A Paris , chez M. Huberty , rue
des deux Ecus , au pigeon blanc , où l'on
trouve un grand magafin de mufique mo
derne. De l'imprimerie de Félix Recoquillée
, rue du Foin.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
LE mardi , 10 de ce mois , on a donné
la dernière repréſentation d'Ernelinde ,
dans laquelle M. Caffaignade a remplacé
M. Gélin dans le rôle de Ricimer ; & M.
Cavallier , M. le Gros dans celui de Sandomir.
Le jeudi précédent M. Narbonne a repris
le rôle de Colin dans le Devin du Village.
Le même jour il a chanté celui de
Vertumne dans l'acte de Pomone. Nous
avons déja dit tout ce que promet ce
jeune acteur.
Le mardi 12 on a remis au théâtre la
Paftorale héroïque de Titon & l'Aurore *
précédée d'un Prologue , dont le fujet eft
Prométhée animant des ftatues d'hommes
& de femmes avec le feu du ciel qu'il
dérobé.
*
a
Les vers du Prologue font de feu M. de la
Mothe. La Paftorale de feu M. de la Marre , &
la Mufique de M. de Mondonville.
JANVIER 1768. 179
On fait que cet opéra , repréſenté pour
la première fois en janvier 1753 , eut le
fuccès le plus éclatant & le plus long- temps
foutenu qu'on ait vu fur ce théâtre ; qu'il
en a été de même à fa dernière repriſe ,
en mars 1763 , jufqu'au moment où l'ancienne
fale de l'opéra fut brûlée , & qu'il
fut encore revu long- temps & avec le même
plaifir après l'ouverture de la fale actuelle.
L'extrait qui fe trouve dans le Mercure
de février 1753 , nous difpenfe d'entrer à
cet égard dans de plus grands détails . Nous
dirons feulement qu'après un auffi médiocre
intervalle entre fa dernière repriſe &
celle- ci , il produit fur les fpectateurs lé
même effet qu'il a toujours produir.
Mlle l'Arrivée chante le rôle de l'Au
Tore , Mlle du Plant celui de Palès , Mille
Rofalie celui de l'Amour , & Mlle du
Brieulle celui de la Nymphe dans le diver
tiffement du fecond acte. Les rôles de Titon
& d'Eole font remplis par MM. le Gros
& Gélin.
On fent , par cette diftribution des rôles ,
jufqu'à quel point cet opéra doit remplir
l'attente des fpectateurs , fur- tout pour pen
qu'on fe rappelle l'accueil auffi brillant
que mérité que reçut M. le Gros en mars
1764 , lorfqu'il parut la première fois fur
ce théâtre dans le rôle de Titon ; les juftes
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
applaudiffemens qu'a recueillis Mlle l'Arrivée
dans celui de l'Aurore , & tout le
plaifir que fit M. Gélin dans celui d'Eole.
Mlle du Plant , qui remplit aujourd'hui.
celui de Palès , que chantoit alors Mlle
Chevalier , nous la rappelle à tous égards ,
& y déploie avantageufement les vraies
beautés de fon organe.
MM. Veftris , Laval , Gardel , d'Auberval
, & Riviere ; & les Dlles Allard ,
Peflin , Guimard , Mion , & du Perrei ,
en exécutent les différentes entrées avec
toutes les grâces , la force & la préciſion
convenables aux différens caractères de
· leur danfe.
On continue de donner , le jeudi , les
nouveaux Fragmens ; & on fe prépare à
'donner inceffamment la tragédie de Dardanus
, poëme de feu M. de la Bruere ,
mufique de feu M. Rameau .
JANVIER 1768. 177
COMÉDIE FRANÇOISE.
M. Neuville a débuté le 30 décembre
par le rôle d' @ dipe dans la tragédie de ce
nom. Il a joué depuis ceux du Comte
d'Effex , de Tancréde , de Mahomet dans
celles qui portent ces titres , & le Duc de
Vandôme dans Adelaide du Guefclin .
Une indifpofition , malheureufement
trop connue cet hiver , ne nous a point permis
d'aller l'entendre. Nous favons pourtant
qu'il a été juftement applaudi dans
le rôle du Comte d'Effex. & dans celui de-
Vandôme ; & , que les connoiffeurs qui
augurent le mieux de fes talens , defireroient
que la chaleur qu'excite en lui la
vérité du fentiment , prît un plus libre
effor.
M. Chevalier , en continuant fon début ,
a joué le rôle d'Olinde dans Zénéïde , celui
de Charmant dans l'Oracle , du Menteur
dans la comédie de ce nom , du Chevalier
dans les trois Frères rivaux , & celui du.
Diftrait , & s'en eft acquitté de façon à
confiriner les efpérances que l'on avoit
conçues en fa faveur.
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
On donna , le 3 janvier , la première
repréſentation d'une tragédie intitulée
Amélife , que l'auteur a jugé à propos de
retirer.
Le 10 la Dlle du Gazon a joué les rôlesde
foubrette dans le Tartuffe , & dans le
Galant Jardinier , avec l'intelligence , la
fineffe , & la légéreté convenables à cet
emploi .
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur M.
FRANÇOIS , de Neufchâteau .
V.ous êtes étonné , Monfieur , qu'à l'âge
de feize ans , M. François dont j'ai eu
l'honneur de vous parler , ait entrepris de
faire une comédie. Je l'aurois été comme
vous , s'il eût fongé à traiter un caractère ,
ou même à compofer , fans aucun fecours
une pièce d'intrigue d'une certaine étendue.
Ce projet , à fon âge , eût été téméraire
, fans doute. Perfonne n'eft plus
pénétré que moi des difficultés de la bonne
comédie; & ce qui fuffiroit pour le prouver
, c'eſt que nous avons vu des jeunes:
gens débuter dans la tragédie d'une manière
très- éclatante ce qui n'eft jamais
arrivé dans le genre comique. En effer,
>
JANVIER 1768. 179
outre le génie particulier à ce genre , il
faut avoir vécu dans le monde en fpectateur
, avoir étudié les hommes , être
initié dans les ufages , dans les bienféances ,
dans les délicateffes de la fociété , & pofféder
non-feulement fa langue , mais en
connoître toutes les fineffes , & pour ainfi
dire tout le fel qu'il eft poffible de tirer
du choix heureux des expreffions. C'eft
affurémentce qui ne fera donné à perfonne
au fortir de l'enfance ; mais M. François
s'étoit appuyé fur une des plus plaifantes
comédies du célèbre Goldoni ( le Valet
des deux Maîtres ) ; & c'étoit déjà un
mérite que d'avoir reconnu la nécefité de
prendre un modèle , & d'avoir choiſi l'un
des meilleurs que le théâtre de Goldoni
pouvoit lui fournir. Les comédiens auroient
, je crois , dû recevoir fa pièce ,
eût- elle été mauvaiſe , parce qu'il faut encourager
les difpofitions furprenantes que
prouveroit à cet âge une comédie même
très- défectueufe. Mais j'ai lu cette pièce ,
Monfieur , & j'ofe ne pas douter qu'avec
de légers changemens , elle ne fût digne
de réuffir.
Ne mefoupçonnez d'aucun enthouſiaſme.
M. François , que je connoiffois par le
témoignage de mes compatriotes , me fit
l'honneur de m'écrire l'année dernière.,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
1
·
une lettre qu'il m'adreffa par mépriſe à
Auteuil , au lieu d'Argenteuil, & m'envoya ,
en même temps , un petit recueil de fes
ouvrages . Le tout me parvint affez difficilement
, à cauſe de la mépriſe de l'adreffe .
Voici la réponſe que je lui fis , & qui l'a
encouragé à venir me voir dans ma retraite,
à fon arrivée à Paris. Je vous affure qu'en
étudiant fa perfonne & fes ouvrages , j'ai
trouvé fon mérite fupérieur à fa réputation
& que je defirerois vivement de voir réalifer
les fouhaits que je faifois pour lui à
la fin de cette lettre :
ود
ود
« Je n'ai point , Monfieur , de maiſon
» comme Boileau à Auteuil ,
où vous
» m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'ai
» un petit hermitage à Argenteuil , où
la belle Héloïfe a fait fa première retraite
; où l'Abbé de Fleury , auteur de
l'hiftoire eccléfiaftique , avoit un bon
prieuré ; où M. de Voltaire a poffédé
» un moment une maiſon , où j'ai fait .
» la D ... mais qui eft bien plus renommé
» par la robe de J. C. que l'on y révère ,
» que par toutes ces anecdotes . Il eſt bien
fingulier , Monfieur , que je puiffe vous
que je vous connoiffois de réputa-
» tion il y a long - temps. Il eft cependant
» très vrai que j'étois informé , depuis
» quelques années , de tout l'honneur que
و د
39 dire
JANVIER 1768. 181
ود
» vous faites à la Lorraine , & que j'ai été
" très-flaté de recevoir de vous une marque
» d'amitté à laquelle je n'avois aucun
» droit. Je fuis , à la vérité , votre compatriote
, & j'ai l'honneur d'être votre
» confrère dans quelques académies ; mais
depuis que j'ai lu vos jolis ouvrages ,
» c'eft à moi de m'en féliciter. Vous me
» demandez les miens , je vous les promets ,
» Monfieur , & vous recevrez inceffam-
» ment tout ce que je me fuis permis de
و د
33
donner au public . Si j'avois été , à qua-
» torze ans , un phénomène comme vous ,
» mon préfent auroit plus de valeur. Ceux
qui me connoiffent favent que je me
garde , autant que je puis , de la vanité
littéraire ; je ne me pique que d'être
» juſte ; vous en jugerez par ces vers que je
vous prie de regarder comme un gage
» de mon amitié
ود
ود
"3 .
Nos climats , par les arts , ont brillé tour à tour.
Rouen s'énorgueillit d'avoir produit Corneille.
Racine , dont la Mufe enchante notre oreille , '
Iuftra la Ferté , qui lui donna le jour.
L'inimitable la Fontaine
Rendit Château - Thierri fameux ,
Et Voltaire annoblit les rives de la Seine :
Tout pays eut fes demi-dieux.
Enfin c'eft aujourd'hui le tour de la Lorraine
182 MERCURE DE FRANCE.
Son âge d'or commence à vous ;
Le généreux Choifeul fera votre Mécène ;
La gloire des Lorrains déformais eft certaine ,
Et c'eſt à nos voisins de fe montrer jaloux.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
V.ous avez inféré , Monfieur , dans
votre Mercure de décembre dernier une
lettre de M. P. d'Argenteuil , qui a un
fpectacle chez lui. Cette lettre n'eft rien
moins qu'obligeante pour les actrices de la
comédie françoife , & fur- tout pour celle
qui joue le rôle de Nanine. Voici une
réponse que je vous prie de mettre dans
votre premier Mercure. Ce M. ne fe
nommant pas , je ne me nomme pas de
même , & je crois cela peu néceffaire.
Je fuis bien perfuadé que vous êtes du
même avis que moi , & que vous êtes trop
jufte pour ne pas vous faire un plaifir d'inférer
cette réponſe dans votre premier
Journal.
J'ai l'honneur , & c.
A Paris, ces janvier 1768.
A. L. M.
JANVIER 1768. 185
RÉPONSE à M. P. D'ARGENTEUIL.
VOUS ous dires , Monfieur , que pour intéreffer
& faire illufion , les rôles d'ingé
nuité devroient être joués par des âmes
innocentes & des voix pures , & vous citez.
pour exemple Nanine , que l'on vient de
jouer dans votre fociété. Vous ajoutez que
cela ne fe peut trouver que dans des fociétés
particulières nos actrices n'ayant
que de l'art. Il y a fans doute long- temps.
que vous n'avez vu la comédie françoife
& vous vivez avec des gens qui ne fréquentent
point ce ſpectacle : ce qui paroît
d'autant plus extraordinaire , que vous
avez un théâtre dans votre maifon & des.
actrices dont je ne contefte point les talens..
Si cependant vous aviez vu repréſenter
Nanine depuis quelques années ,
auriez fûrement rendu juftice aux actrices
qui jouent les rôles de la Baronne & de
Nanine. On convient fur-tout que dans.
Nanine, ainfi que dans tous les autres rôles ,
Mile Doligny joue avec toute l'intelligence
, l'ingénuité & la décence qu'il eſt
poffible d'employer au théâtre , & avectoute
la fenfibilité qui a droit de parler
vous
184 MERCURE DE FRANCE.
au coeur. Vous fauriez auffi que fon honnêteté
& fa conduite font également irréprochables
; qu'elle eft chère au public par
Les talens , eftimée par fes moeurs , & plus
chère encore à ceux qui ont le bonheur de
la connoître plus particulièrement
.
J'ai l'honneur , &c.
A Paris, le s janvier 1768.
A. L. M.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON donna , le 4 janvier , fur ce théâtre
, la première repréfentation de l'Ile
Sonante , opéra -comique , en trois actes .
Paroles de M. Collé , mufique de M. de
Moncigny.
L'extrême fingularité de ce drame a
tenu quelques jours le public en fufpens.
fur le jugement qu'il en devoit porter ;
mais le concours des fpectateurs femble
aujourd'hui l'avoir fixé, & nous comptons
donner l'extrait de cette pièce dans le prochain
Mercure.
On nous apprend que des perfonnes ou
JANVIER 1768 . 185
trop foupçonneufes , ou mal intentionnées,
ont prêté à M. Collé une vue qu'il n'a
jamais eue , qu'il eft même impoffible
qu'il ait pu avoir , en voulant faire entendre
que l'Ifle Sonante étoit une critique
de l'opéra d'Ernelinde.
Il est de notoriété publique que l'Ifle
Sonante a été repréfentée dans une fociété ,
au commencement du mois d'août dernier ,
avant que l'on fût encore à Paris le nom
de l'opéra de M. Philidor.
M. Collé , d'ailleurs , ne peut être foupçonné
de la plus légère malignité. Il y a
long -temps qu'à cet égard , fa réputation
& fes preuves font faites. Jamais il ne fe
permit un vers critique contre quelque
Ouvrage que ce foit.
On fe difpofe à donner , fur ce même
théâtre , une nouveauté dont on eſpère
beaucoup.
185 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 14 octobre 1767.
Ous donnons ici le détail de ce qui s'eft
pallé de plus intéreſſant aux feconde & troifième
féances de la Diete.
Le Prince Radziwill , ayant ouvert la feconde féance
, l'Evêque de Kiovie demanda qu'on lût les
Brefs du Pape,remis par le Nonce du Saint Siége.
Sur quoi le Grand Maréchal de la Couronne ayant
déclaré qu'il les avoit reçus des mains du Primar
il les remit au Secrétaire de la Diete qui en fit la
lecture . L'un de ces Brefs eft adreffé aux Sénateurs,
& l'autre à l'Ordre Equeſtre , & Sa Sainteté y exhorte
les uns & les autres à maintenir la religion
contre toutes atteintes quelconques. L'Archevêque
de Léopol dit enfuite qu'il infiftoit fur ce
qu'il avoit expofé au dernier Confeil du Sénat ;;
que l'établiflement de la Commiffion étoit néceffaire
à la recherche des griefs des Diffidens &
Grecs défunis ; que le traité de la République
avec Pierre le Grand étant inviolable , il avoit pro.
pofé audit Confeil de noaimer des Envoyés auprès
des Puiffances Catholiques pour en réclamer
l'exécution qu'elles avoient garantie ; mais que
fon avis ayant été rejetté , on avoit jugé à propos
de convoquer la préſente Diete ; qu'il ne pouvoit
pas confentir à ce que la Commiſſion eût une
JANVIER 1768. 187
autorité décifive , & encore moins à ce que les affaires
domestiques de la République fuflent négo
ciées & conclues par un traité . L'Evêque de
Chelm adopta entièrement cet avis & infifta plus
fortement encore fur la réclamation qu'il convenoit
de faire auprès des Puiffances garantes du
traité d'Oliva , & fur la néceffité de renvoyer à la
décifion de la Diete tout ce qui feroit rédigé par
la Commiffion . Le Nonce de Podolie Coleckwski
prit enfuite la parole & fit un expofé pathétique &
touchant des attentats , des violences & des excès
commis par les Ruffes en Pologne ; il parla avec
véhémence de la détention du fieur Czaski , Grand
Echanfon de la Couronne , à qui les Ruffes ont
donné une garde chez lui , & fur - tout de la violence
faite au fieur Kokuckowski , Membre &
Confeiller de la Confédération , qui a été arraché
de fon caroffe & mis enfuite aux arrêts. Un grand
nombre d'autres Nonces déclarerent qu'ils ne ſe
départiroient jamais des fentimens qu'avoient
manifeftés les Patriotes qui venoient de parler &
ils demanderent , le fabre nud à la main , que le
projet fût communiqué pour y délibérer pendant
trois jours. Le Roi , ne voulant rien précipiter ,
laiffa aux Etats fix jours au lieu de trois pour l'examen
des projets propofés . En conféquence la troifième
féance fut renvoyée au 12. Pendant cet intervalle
, on employa inutilement tous les moyens
poffibles pour rendre favorables au projet de la
Commiffion ceux qui s'y étoient oppofés. La troifième
féance fut extrêmement tumuleufe . L'Evêque
de Cracovie , celui de Kiovie & d'autres Prélats
, ainsi que quelques Magnats féculiers , décla
rerent qu'ils ne confentiroient jamais à l'établiſſement
de la Commiffion telle qu'on l'avoit propofée
: ils parlerent même avec plus de véhémence
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils n'avoient encore fait contre les prétentions
des Diffidens . Quelques Députés leur répondirent
avec beaucoup de vivacité , & l'affemblée devint fi
tumultueuſe que le Maréchal de la Diete jugea à
propos de terminer la féance en indiquant la quatrième
au 16 de ce mois : Le 13 , les Evêques de
Cracovie , & de Kiovie , le Comte de Rzewski ,
Palatin de Cracovie , ainfi que fon fils & quelques
autres Députés furent enlevés par des détachemens
de troupes Ruffes. D'autres détachemens
des mêmes troupes fe font mis en marché pour
aller s'établir à difcrétion dans les terres de ces
Magnats.
jes
Du 17.
L'enlevement de l'Evêque de Cracovie par
troupes Ruffes a été exécuté de la manière
fuivante. Le 13 , ce Prélat étant à fouper chez
le Comte Minifzeck , le fieur Ingelstroom , Co-
Ionel Ruffe , efcorré de plufieurs Officiers de
la même Nation , ſe rendit vers minuit au Palais
de Minifzeck & arrêta le Prélat , qui , fans ·
s'émouvoir , prit congé du Comte & monta
dans fon caroffe. Mais en fortant de ce Palais ,
on le fit defcendre de fa voiture & remonter
feul & fans domestiques dans une calèche à la
Ruffienne , qui fut conduite de l'autre côté de
la Viftule fous l'efcorte de deux cents hommes.
Un autre Officier Ruffe enleva , à la même
heure & de la même manière , l'Evêque de
Kiovie ; & le Comte de Rzewski , ainfi que
fon fils aîné , Starofte de Dolina , fut enlevé
de même & au même inftant par un troisième
Officier Ruffe à la tête d'une garde Ruffe &
de quelques Cofaques. Le fecond fils de ce
Comte voulut partager leur fort , mais l'Offi
JANVIER 1768. 189
>
cier l'empêcha de monter dans la voiture . On
a auffi enlevé le fieur Goleckwski , Nonce de
Podolie. Tous les Evêques inftruits du forr
de leurs Collegues , fe font rendus chez le
Nonce du Pape , & tous les Nonces de la Diete
chez le Prince Charles Radziwill , pour réclaclamer
ces prifonniers , proteftant que s'ils ne
font pas relâchés fur le champ , ils ne s'affembleront
pas & expoferont leur vie pour la
défense de leur liberté & de leur indépendance.
Du 22 .
On parle plus que jamais de l'alliance offenfive
& défentive entre la République & l'Empire
de Ruffie , qui doit couronner les difpofitions de la
Diete actuelle & faire partie des nouvelles conf-
-titutions fondamentales , lefquelles feront rédigées
par forme de traité , de concert avec l'Ambaf
fadeur de Ruffie. On affure qu'en vertu de cette
alliance & de la garantie de la forme du gouvernement
, garantie dont la Ruffie fe charge ,
elle donnera un Corps de fes troupes qui feront
à la folde du Roi. Ces troupes doivent
féjourner en Pologne , & il fera pourvu à leur
entretien par des contributions en vivres & en
fourages.
(
L'Evêque de Kaminieck eft parti de fon Dio
cèſe , mais il n'a pas encore paru ici . On prétend
que ce Prélat le tient à portée de Warfovie
pour obferver ce qui s'y palle , & qu'il
eft chargé par le Corps des Evêques d'aller implorer
la protection des Puiffances garantes du
tratié d'Oliva , & des autres Cours amies de
la Pologne & intéreflées à la confervation de fa
liberté.
199 MERCURE
DE FRANCE.
La Déclaration du Prince Repnin ,
Etats confédérés & publiée en François , eſt conçue
dans les termes fuivans.
remife aux
ود
1
« Les troupes de Sa Majefté Imperiale ma
>> Souveraine , amies & alliées de la Républi-
›› que confédérée , ont arrêté l'Evêque de Cra-
» covie , l'Evêque de Kiovie , le Palatin de Cra-
>> covie & le Staroſte Dolinski pour avoir man-
>> qué , par leur conduite , à la dignité de Sa Majefté
Impériale , en attaquant la pureté de
>> fes intentions falutaires , défintéreſſées & amicales
pour la République. L'illuftre Confédération
générale réunie de la Couronne & de
» Lithuanie étant fous la protection de Sa Ma-
» jeſté Impériale , le fouffigné lui en fait part
» avec des affurances pofitives & folemnelles de
» la continuation de cette haute protection &
» de l'affiſtance & foutien de la Majefté Impériale
à la Confédération générale réunie pour
» la confervation des loix & des libertés Polo-
» noiles , avec le redreſſement de tous les abus
qui fe font gliffés dans le Gouvernement , con-
>> traires aux loix fondamentales du Pays. Sa Majefté
Impériale ne veut que le bien- être de la
» République & ne difcontinuera pas de lui accorder
fes fecours pour atteindre à ce but , fans
» aucun intérêt ni falaire ; n'en voulant point
d'autre que
la fûreté , le bonheur & la liberté
de la Nation Polonoife , comme cela eft déjà
clairement exprimé dans les Déclarations
» de Sa Majeſté Impériale , qui garantiſſent à la
République fes poffeffions actuelles , ainfi
» que fes loix , fa forme de Gouvernement &
» les prérogatives d'un chacun .
ود
>>
"
ככ
» Fait à Warfovie le 14 Octobre 1767 .
>>
( Signé ) NICOLAS PRINCE REPNIN →
JANVIER 1768. 191
Du 28.
On a publié ici un projet d'Acte préſenté à la
Diete par le Prince Radziwill & figné par les
Etats dans la dernière féance qui s'eft tenue le
22. Par cet Acte , la Diete donne un plein pouvoir
aux Députés qu'elle a nommés pourt traiter
des affaires préfentes de la République avec le
Prince Repnin Ambaſſadeur de Ruffie , ou avec
ceux que Sa Majefté Impériale jugera à propos de
nommer pour cet effet ; en traitant en même
temps , difcutant & fe concertant à l'amiable avec
les Députés des Confédérations de Thorn & de
Sluck ; afin de donner allez de temps pour la confommation
de cet ouvrage , la Diete a été remife
au premier février prochain.
Le 2 3 de ce mois
, les Sénateurs
& les Nonces
s'affemblerent chez le Primat & conférerent fur
les moyens d'obtenir la liberté des Magnats enlevés.
Ils envoyerent pour cet effet des Députés
au Roi qui , après leur avoir donné audience ,
chargea l'Archevêque de Lemberg , le Starofte
de Samogiti & le Palatin de Kalifch , d'aller folliciter
cette grace auprès du Prince Repnin : mais
cet Ambaffadeur leur répondit qu'il s'en tenoit
â cet égard , à la Déclaration qu'il avoit remiſe
la veille à la Confédération générale , & qu'il falloit
s'adreffer directement à la Cour.
Tous les Corps de troupes Rulles on déja pris
leurs quartiers d'hiver , la plûpart fur les terres
des Magnats qui , dans la dernière Diete , fe
font oppofés le plus ouvertement aux prétentions
des Dillidens .
Du 7 novembre 1767.
Hier , les Députés de la Diete générale tinrent
leur premiere affemblée chez le Prince Repnin .
192 MERCURE
DE FRANCE.
Du 14.
Les Députés de la Diete continuent de tenir leurs
féances chez le Prince Repnin avec les Miniftres
des quatre autres Puiflances garantes , la Prufle ,
la Suede , le Danemarck & l'Angleterre . Cet
Amballadeur a réduit les prétentions des Diffidens
aux fix articles fuivans qu'il a remis à
l'allemblée , en demandant qu'ils fervillent de canevas
ou de bafe aux explications ou difcuffions
de détail . 1 ° . Les Diffidens , fçavoir les Grecs
& les Proteftans , pourront exercer librement leur
culte. 2 ° . Il y aura une parfaite égalité entr'eux.
3 ° . Ils auront un Tribunal dont la moitié des
Membres feront Grecs & les autres Proteftans.
4. Ils ne feront point fujets à la juridiction des
Eccléfiaftiques Catholiques Romains . 5. Leur
Clergé fera fur le pied d'égalité avec le Cler-
-gé Catholique. 69. Ils pourront , ainfi que les
Catholiques , pokéder des biens fonds & des
dignités féculières. Les Députations ayant youlu
mettre que que restrictions à ces articles,,
le Prince Repnin s'y oppofa , ce qui occafionna
de vifs débats. Enfin , l'on convint que , pour
applanir toute difficulté , on nommeroit un comité
de hnit perfonnes pour traiter , en particulier
, avec cet Ambaffadeur ; après quoi on
remit au 17 de ce mois la féance des Députés.
Du 18.
Suivant plufieurs lettres de Lithuanie , les Evêques
de Cracovie & de Kiovie font à Wilna ,
où , quoique traités d'une manière convenable
à leur dignité , ils font gardés à vue par un
Officier Ruffe. Ces lettres ne difent rien des
autres prifonniers, de forte qu'on ignore ils font
auffi à Wilna ou ailleurs ,
Depuis
JANVIER 1768 . 193

Depuis l'enlevement de ces Evêques & des
Sénateurs , le Nonce du Pape n'a plus voulu
avoir fon audience publique , craignant d'expofer
à quelque infulte fa perfonne & ſon caractère.
Du 21 .
Il est arrivé ici un Courier de France qui a
remis au Colonel Jakubowski un brevet de
Brigadier au fervice de Sa Majesté Très- Chrétienne.
Extrait d'une lettre écrite de Dantzick , le 20
octobre 1767. .
و د
« Les troupes Ruffes entourent Warfovie &
>> n'en laiffent fortir que ceux à qui le Prince
Repnin veut bien le permettre : ainfi la Na-
>> tion Polonoife , repréfentée par les Députés à
» la Diete , eft en prifon dans fa Capitale. Les
>> affaires de ce Royaume préfentent , dans ce
>> moment , un ſpectacle bien intérellant & bien
étrange. Une grande Nation exactement en-
>> fermée dans fes propres foyers ; l'affemblée
» d'un Peuple libre gênée dans l'éxercice même
» de fa fouveraineté , & les Membres les plus
» refpectables arrêtés & punis par le Miniftre
» d'une Puiffance étrangère , pour avoir opiné
›› librement fur les affaires de leur Patrie. C'eſt
» ce dont l'hiftoire ancienne & moderne n'avoit
» pas encore produit d'exemple . » ¿
و د

De Naples , le 21 novembre 1767,
Il y avoit déja quelque temps qu'on s'attendoit
ici à l'expulfion de tous les Jéfuites de ce
Vol. II. I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
Royaume. Des préparatifs par mer , dont le Gouvernement
n'avoit pas déclaré l'objet , divers
mouvemens parmi les troupes & quelques propos
qui s'accréditoient de jour en jour , faifoient
régarder cet événement comme très - prochain
. Enfin hier , à l'entrée de la nuit , toute
la Garniton de cette Capitale s'étant mife fous
les armes , les fix mailons des Jésuites furent
invefties par des gens de juftice & par un piquet
de Grenadiers ; fix des premiers Magiftrats fe
répartirent dans chacune de ces maiſons , où ils
mirent le fcellé à toutes les chambres ; vers
minuit , dix Compagnies de Grenadiers & deux
cents hommes de Cavalerie fe répandirent dans
Ja ville & vinrent s'emparer des dehors des
mailons ; on fit approcher des voitures ; on y
fit monter les Jéfuites & on les conduifit , elcortés
par la Cavalerie , jufqu'à Pouzzole , où
s'étoient rendus les Bâtimens deſtinés à les tranfporter
hors du Royaume . Cette expédition s'eſt
faite avec la plus grande tranquillité . On a permis
à chaque Jéfaite d'emporter fa valife qu'on
n'a point vifitée . On a laiffé dans chaque maifon
une garde de Grenadiers qui y reſtera jufqu'à
ce que Sa Majesté ait ordonné ce qu'on
doit faire des effets qui s'y trouvent. On ne fçait
pas encore où ces Religieux feront conduits .
L'opinion la plus commune eft qu'ils feront débarqués
fur les terres de l'Etat Eccléfiaftique ,
quoique Sa Sainteté ait déclaré qu'Elle ne vouloit
pas les y recevoir. Beaucoup de perfonnes
affurent , & il y a tout lieu de le croire , que
le même jour tous les Jéfuites répandus dans
les Provinces de ce Royaume & en Sicile ont dû
être arrêtés & embarqués pour la même deftination.
Le convoi n'eſt pas encore, forti de PouzJANVIER
1768. 195
zole où il eft retenu par les vents contraires ,
& les deux Galères qui ſe trouvent armées dans
notre Port ont eu ordre de partir ce foir pour
aller l'y rejoindre . Ceux des Membres de la
Société , qui n'étoient point engagés , les Novices
& les Frères Lais qui ont voulu renoncer
à l'état qu'ils avoient embrallé , jouiront , pendant
leur vie , d'une penfion s'ils rentrent dans
Pordre commun des Sujets du Roi. Quant aux
Profès , qui ont faivi le fort de leurs Compagnons
, Sa Majefté leur a aufli affigné une penfion
alimentaire .
De Rome , le 11 novembre 1767.
Le Souverain Pontife a accordé au Prince
Clément de Saxe un Bref d'Eligibilité pour la
Coadjutorerie de Trèves.
Du 18 .
Le Cardinal Ferroni mourut le 15 de ce
mois. Cette mørt fait vaquer dans le facré College
un huitième Chapeau , en comptant celui qui
eft réſervé à la nomination du Roi de Portugal.
4 Du 25.
L'Ambaffadeur de Venife en cette Cour a ;
dit - on , reçu par le dernier courier la nouvelle
fuivante. Dans la Province de Montenero , qui
eft tributaire du Grand Seigneur , & qui confine
à la Dalmatie Vénitienne , un étranger , connu
fous le nom de Stefano & qui exerçoit depuis
quelque temps la profeffion de Médecin dans
cette Province s'eft annoncé publiquement
>
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
pour être le Czar Pierre III , prétendant qu'on
avoit , dans le temps , fait courir à delein le
bruit de fa mort , mais qu'il avoit trouvé le
moyen de s'échapper de fa prifon. A la faveus
de ce nom & fecondé par les Caloyers , Moiner
Grecs Schifinatiques , qui ont beaucoup de crédit
fur l'efprit des habitans , il eſt parvenu à
fe faire reconnoître publiquement pour le Czar ,
non feulement par le Peuple , mais encore par
l'Evêque & par tous les autres Ordres de forte
qu'il le trouve déjà à la tête de quelques
1
·
ille Soldats . On compte dans la Province de
Montenero trente mille hommes en état de porter
les armes , & fa fituation est très - avantageule
, parce qu'elle eft enfermée entre des
montagues inacceffibles . Les Peuples y font trèsattachés
au nom de la Mofcavie , tant à caufe de
la conformité de la Religion , que parce que
les Souverains de Ruffie ont toujours employé
Jes moyens néceffaires pour y conferver une
grande influence . Le prétendu Pierre III eft ,
dit-on , un homme d'efprit , d'une belle figure
& très riche il diftribue avec profufion l'argent
afes Soldats. On ajoute que la République de
Venife , craignant les fuites de cette entreprife ,
a envoyé des ordres pour faire patler fur le
champ toute l'Infanterie & les autres troupes
de la Dalmatie à Cataro , Ville de cette Province
, qui n'eft éloignée que d'un mille de Mon-
(snero,
JANVIER 1768. 197
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Verfailles , le 4 novembre 1767 .
Le Roi nommé à l'Evêché de Ménde l'Abbé
de Caftellane , Aumônier de Sa Majesté &
Vicaire Général du Diocèfe de Reims , & à
" l'Evêché d'Agen l'Abbé de Bonnac , Vicaire
Général du Diocèfè de Bourges.
Sa Majefté a donné en même temps l'Abbaye
de Saint Clément , Ordre de Saint Benoît
Diocèle de Metz , à l'Abbé de Chillau , Aumônier
de la Reine ; celle de Chezal - Benoît , même
Ordre , Diocèfe de Bourges , à l'Abbé Paris ,
Vicaire général & Official du Diocèle d'Orléans
celle de Champagne , Ordre de Cîteaux , Diocèfe
du Mans , à l'Abbé de Ravel , Vicaire général
du Diocèse d'Embrun & Confeiller Clerc du Parlement
de Grenoble ; celle de Valricher , même
Ordre , Diocèfe de Bayeux , à l'Abbé de Colbert ,
Vicaire général du Diocèle de Toulouſe ; celle de
Cercanceaux , même Ordre , Diocèle de Sens ,,
à l'Abbé de Mouchet de Ville-Dieu , Vicaire général
du Diocèle de Nevers ; celle de Saint
Aphrodife , Ordre de Saint Benoît , Diocèle de
Beziers , à l'Abbé Mauduit Dupleffi , Vicaire gé-
-néral du Diocèfe de Vannes ; celle de Saint
Willemer , même Ordre , Diocèle de Boulogne ,
à l'Abbé Dumafnadau , Chanoine de Nancy &
Vicaire général du Diocèle de Treguier ; celle de
Lanvaux , même Ordre , Diocèle de Vannes ,
à l'Abbé de Montjoie , Chanoine de l'Eglife de
I iii
198 MERCURE DE FRANCE.
Paris ; celle de Balerne , Ordre de Cîteaux , Diocèfe
de Besançon , à l'Evêque de Rhofy , en
Sylie , Suffragant du même Diocèle ; celle de
Belval , Ordre de Prémontré , Diocèfe de Reims ,
à l'Abbé du Châtel , Aumônier du Roi ; celle de
Benerent , Ordre de Saint Auguftin , Diocèle de
Limoges , à l'Abbé de Chabannes , Aumônier dù
Roi ; & l'Abbaye Régulière de Saint Léger de
Soiffons , Congrégation de France , au fieur
Mercier , Chanoine Régulier du même Ordre
Du II.
Le 8 de ce mois , la Ducheffe de Montmorency
à été préfentée à leurs Majeſtés & à la
famille Royale par la Maréchale de Luxembourg,
& a pris le Tabouret chez la Reine , en conléquence
du duché femelle de Montmorency que
le Roi lui a permis d'apporter en dot au Marquis
de Foffeule , fon mari , qui a pris le nom
de Duc de Montmonrency , immédiatement
après la célébration de fon mariage.
Sa Majefté a nommé à la charge de Lieutenant
de Roi au Gouvernement de Vincennes , vacante
par la mort du fieur de Guyonnet , le Chevalier de
Rougemont, Lieutenant de Roi au Gouvernement
de Belle Ifle en mer.
Sa Majesté ayant accordé une place d'Intendant
des finances au fieur Cochin , Confeiller au
Parlement , il eut l'honneur d'en remercier le
Roi , le 8 de ce même mois , & le lendemain la
Reine & la famille Royale .
Sa Majefté a nommé le fieur de Fleffelles ,
Maître des Requêtes & Intendant de Bretagne ,
à l'Intendance de Lyon ; le fieur Dagay , Maître
des Requêtes , à celle de Bretagne ; le fieur
JANVIER 1768. 199
Daine , Maître des Requêtes , à celle de Bayonne
qui fera compofée d'une partie de celle d'Auch ;
le fieur Journet , Maitre des Requêtes , à celle
d'Auch , & le fieur de Monthyon , auffi Maître
des Requêtes , à celle d'Auvergne.
Du 14.
Le Roi a difpofé de la place de Confeiller au Confeil
Royal , vacante par la mort du hieur de
Courteille, en faveur du fieur de Boulogne, Confeiller
d'Etat & Intendant des finances.
Hier , la Cour a pris le deuil pour douze
jours , à l'occafion de la mort de l'Archiduchelle
Marie-Jofeph- Gabrielle .
Du 18.
Le fieur Foullon , Maître des Requêtes & Intendant
de la Guerre , a prêté ferment entre
les mains du Roi pour la charge de Grand Croix
Commandeur- Secretaire - Greffier de l'Ordre de
Saint Louis , vacante par la mort du fieur Bernard
de Ballainvilliers , Intendant d'Auvergne.
Sa Majesté a donné au Comte Defpiés > Lieutenant-
Général de fes Armées , le Gouvernement
de Sainte- Menehould dont il avoit la furvivance
& qui eft devenu vacant par la mort du fieur de
Chambon .
Le Roi ayant créé une place d'Intendant du
Commerce , fpécialement attaché au Départetement
de la Marine , Sa Majefté en a accordé
la Commiffion au fieur de Villevault , Maître des
Requêtes , ci -devant Commiflaire du Roi à la
Compagnie des Indes .
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Clairmarais ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Saint- Omer , à
Dom Thirande , Religieux de cette Abbaye , &
celle de Beaume les - Dames , Ordre de Saint Benoît
, Diocèle de Befançon , à la Dame Dandelot
, Chanoineffe de la même Abbaye.
Du 21.
Le 17 de ce mois , le Baron de Gleichen , envoyé
extraordinaire de la Cour de Danemark
préfenta au Roi , de la part de Sa Majefté Danoife
, dix-huit gerfaux d'Iflande. Ce préfent fut
reçu par le Duc de la Vallière , grand Fauconnier
de France .
Du 25.
Le Marquis d'Entraigues- Latis , étant fur le
point de fe rendre à Mayence où il va réfider en
qualité de Miniftre Plénipotentaire du Roi auprès
de l'Electeur , a eu l'honneur de prendre congé
le 22 , de leurs Majeſtés & de la Famille Royale.
Il a été préfenté au Roi par le Duc de Choifeul ,
Miniftre & Sécretaire d'Etat ayant le département
des Affaires étrangères.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignerent ,
le même jour , le contrat de mariage du Marquis
de Fleury avec Demoiſelle de Laval Montmorency
; celui du Vicomte de Mailly avec Demoiſelle
de Caftries , & celui du Comte de Breugnon
avec Demoiſelle de Saint- Sauveur.
Le Roi ayant nommé à la place de premier
Préfident du Parlement de Flandres , vacante par
la mort du fieur d'Aubers , le fieur de Calonne ,
Préfident Honoraire du mêine Parlement , ce
Magiftrat a eu l'honneur d'en faire fon remerciJANVIER
1768. 201
1
ment au Roi, à qui il fut préfenté , ainfi qu'à
la Famille Royale , le 21 ; & le 22 , il prêta ferment
entre les mains de Sa Majesté.
Le fieur Thiroux de Crofne , Maître des Requêtes
, eut l'honneur le zo , de remercier le Roi
de l'adjonction que Sa Malefté a bien voulu lui
accorder à l'Intendance de Rouen .
Du 2 décembre.
Le 29 du mois dernier , la Cour a pris le
deuil pour quatre jours , à l'occafion de la
mort de la Ducheffe de Saxe - Gotha .
Le Roi a donné l'Abbaye d'Arciffes , Ordre de
Saint Benoît , Diocèfe de Chartres à la Dame
de Barneval , Religieufe de la même Abbaye ;
& celle de Bival , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Rouen , à la Dame de Sarcus , Religieufe
de l'Abbaye de Saint Paul de Beauvais .
Le Roi ayant mandé ici le premier Préfident
& deux Préfidens du Parlement de Paris ,
Sa Majefté leur a dit :
ود
,
« J'ai ordonné , par mon Edit du mois de
> décembre 1764 qu'il feroit procédé à la
» liquidation des dertes arriérées & exigibles ;
>> & les dépenfes qu'avoit occafionnées la der-
>> nière Guerre , ne me permettant pas d'efpérer
qu'elles puiffent être acquittées en argent ,
>> j'ai annoncé , par mon Edit , qu'elles le fe-
>> roient en contrats . En attendant , j'ai pensé
qu'il étoit de ma juftice de ne pas laiffer
languir ceux de mes Sujets dont les créan-
>> ces feroient plus promptement conftatées , &
› j'ai voulu qu'il leur fût donné provifoirement
» des reconnoiffances produifant intérêts , afin
> de leur procurer fur le champ les moyens de
כ כ
>>
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
כ כ
ور
د ر
>> fatisfaire à leurs engagemens perfonnels. Je
» fuis enfin parvenu à la liquidation totale de
> ces dettes ; ainfi les différentes reconnoillan-
>> ces qui ont été remifes dans les mains des
>> créanciers , doivent être actuellement conver-
» ties en contrats .
ככ
כ כ
ود
» Je me fuis fait repréſenter , pour y par-
» venir , les états & borderaux néceffaires pour
en connoître l'objet & l'emploi , & j'adrefle
>> en conféquence à mon Parlement un Edit pour
s déterminer l'exécution pleine & entière de
>> mes vues à ce fujet. J'ai eu foin de confer-
→ ver dans leur nature originaire ceux des ef-
» fets au porteur qui ont été délivrés pour de
l'argent verfé en mon Tréfor Royal dans les
>> befoins de mon Etat.
>
>> J'ai réfofu de faire connoître , en même
>> temps , mes intentions fur les fonds deftinés
>> aux rembourfemens annuels des dettes par la
» Caille d'Amortillement. Le bon ordre de mes.
» finances exige maintenant que la partie du
fonds d'amortiffement qui doit être employée
» à diminuer le nombre des effets au porteur ,
> le foit , en fuivant l'ordre de création de cette
» nature de dettes. J'ai fixé tout ce qui con-
>> cerne un objet i important par une Décla-
>> ration que j'adreffe auffi à mon Parlement .
כ י כ
>>
כ כ
» Je fuis perfuadé qu'il fentira combien il eft
> effentiel , dans une matière qui intérelle au
tant le crédit public , qu'il fe hâte de ter-
> miner , fans délai , fes délibérations , en me
2 donnant une nouvelle preuve de fon zele par
> l'enregistrement de mon Edit & de ma Dé-
> claration >>
Le Roi a nommé pour fes Aumôniers l'Abbé
de Sabran, l'Abbé de Colincourt & l'Abbé de
Luberfac.
JANVIER 1768. 203
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignerent
, le 3 de ce mois , le contrat de mariage
du fieur Seguier , premier Avocat Général du
Parlement de Paris , avec Demoiſelle Vallal.
La Vicomtelle de Mailly & la Marquife de
Flamarens ont été préfèntées , le 6 , à leurs Majeftés
& à la famille Royale ; la première , par
la Marquife de Nefle , & la feconde , par la
Comtelle de Narbonne .
Le même jour , le fieur le Couteulx , premier
Président de la Chambre des Compre & de la
Cour des Aides de Rouen , a été préfenté au Roi
en cette qualité .
Le fieur Gayot , Préteur Royal de Strasbourg
Confeiller d'Etat , ancien Intendant des Armées
du Roi ; titre que Sa Majesté lui avoit conferzé
comme une marque de la fatisfaction qu'elle
avoit de les fervices , vient d'être nommé pour
être chargé , en la même qualité & fous les ordres
du Duc de Choifeul , des détails de la guerre ,
qu'avoit le fieur Dubois , lequel , en confidération
du dérangement de fa fanté , a obtenu la
permiffion de fe retirer .
De Paris , le 2 novembre 1767.
La Dame de Nonant , Abbeffe d'Arcilles
Ordre de Saint Benoît , ayant donné fa démiifion
de cette Abbaye , a eu le Prieuré- Royal- Hofpitalier
de Saint Jean , à Château-Thierry , Ordre
de Saint Auguftin , vacant par la démiffion de la
Dame de Nonant , fa tante .
Du 26.
L'objet que le Roi a eu principalement en
vue , en faisant un Traité de paix avec le Roi
I vj.
204 MERCURE DE FRANCE.
de Maroc , a été de procurer aux Sujets & aux
Bâtimens François la liberté de la mer , & la fûreté
de la navigation & du commerce. Sa Majefté
ayant defiré que les Négocians & Navigateurs
fuflent inftruits des articles & conditions
qui ont été inférés dans ce Traité , relativement
à ces deux points , le Ministère a
jugé à propos d'en publier le Précis fuivant.
Les principaux articles portent une entière
liberté de commerce pour les Bâtimens & Sujets
de France , dans les Ports & Pays de la
domination de Maroc , leur donnent faculté
de prendre , fans oppofition , les vivres , provifions
, agrêts & autres chofes de ce genre ,
dont ils pourroient avoir befoin , en les payant
feulement aux prix courans ; leur laiffent la
liberté d'entrer & fortir defdits Ports à leur
gré & fans contrainte , & d'emporter les effets
& marchandiſes invendues fans payer les
droits de douane , qui ne feront exigés que
pour celles qui auroient été vendues , & ftipulent
qu'aucun Capitaine François ne fera tenu de
rien charger à fon bord , ni d'entreprendre aucun
voyage contre fa volonté. Il eft expliqué
que les Confuls de France feuls pourront difpofer
des effets & fucceffions des François , en
cas de mort ainfi de tout ce qui aura
que
rapport au fauvetage des Bâtimens naufragés
dont il n'y aura que les effets qui auront été
vendus , fujets à acquitter les droits de douane.
Il eft convenu en même temps que ces
droits ne feront pas fixés à un taux déterminé ,
afin de ne mettre aucune différence entre les
Nations étrangères qui ont de fe mblables Traités
; mais que les François , en fe conformant
à cet égard aux droits de douane établis dans
>
JANVIER 1768.
205
1
le Maroc pour les Sujets & pour les Etrangers ,
ne les paieront que fur le même pied & de la
même manière que la Nation la plus favorifée .
Pour la reconnoiffance des Bâtimens en mer
il eft ftipulé que les Corfaires armés fous Pavillon
de Maroc , ne pourront arrêter ni vifiter
aucun Bâtiment François , & ſe borneront
à exiger la repréfentation du palleport de l'Amirauté
, que le Capitaine fera tenu d'exhiber ,
lefdits Corfaires devant être munis d'un modéle
en blanc pour pouvoir le confronter ; que d'autre
part il fera délivré aux mêmes Corfaires
un certificat du Conful François pour le faire
reconnoître aux Capitaines François .
En cas de guerre de la France avec d'autres
Nations , la protection du territoire & la loi des
vingt-quatre heures , oblervée entre les Puiflances
de l'Europe , aura lieu à Maroc pour les François.
Ils jouiront également d'un terme de fix
mois pour fe retirer avec leurs effets , fi jamais il
arrivoit une rupture entre la France & le Maroc.
Le libre exercice de la Religion eſt accordé
aux François , & leur Conful fera feul Juge en première
inftance , des différends qui furviendront
entr'eux en cas de difcuffion , avec les Maures ,
l'Empereur de Maroc feul , ou des Officiers prépofés
par ce Prince , en connoîtront , à l'exclufion
des Cadis ou Juges locaux .
Les François font expreflément affranchis de
fournir aucune munition de guerre , poudre ,
armes & autres chofes généralement quelconques
, fervant à l'ufage de la guerre , & Sa Majefté
leur défend d'en faire aucun objet de commerce
ou de donatives.
206 MERCURE DE FRANCE.
Extrait d'une lettre écrite de Gotha ,
le 24 octobre 1767 .
Louife - Dorothée , Ducheffe de Saxe -Gotha &
Altembourg , mourut avant- hier , à cinq heures
du matin , après une longue maladie de poitrine ,
dans la cinquante- huitième année de fon âge ,
étant née le ro août 1710. Cette Princelle étoit
fille du Duc Erneft Louis de Saxe-Meinungen :
elle avoit époulé en 1729 Frédéric III , Duc régnant
de Saxe- Gotha & Altembourg. Il refte de ce mariage
le Prince Erneft - Louis , Prince héréditaire
de Saxe-Gotha & Altembourg , né en 1745 ; le
Prince Augufte , né en 1747 , & la Princeffe
Frédérique- Louife , née en 1741. Un efprit cultivé
& folide , une âme douée des qualités les
plus éminentes , une bonté active & éclairée qui
caractérifoir toutes les actions , avoient rendu cette
Princelle l'objet conftant de l'amour & de la vénération
de fon époux , de les enfans , de la Cour ,
de les fujets & de tous ceux qui l'avoient connue ;
la défolation univerſelle que caufe cet événement
dans tout le pays , eft le plus bel éloge funèbre
qu'un Souverain puiffe obtenir.
Duu 27.
Le 22 l'Archevêque de cette ville bénit ponrificalement
les deux chapelles collatérales de
l'Eglife Paroiffiale de Saint Roch , qui font fous
l'invocation de Saint Denis & de Sainte Geneviève
des Ardens , & portent les noms , l'une de Monfeigneur
le Dauphin , & l'autre de Madame la
Dauphine . L'Archevêque de Bourges , l'ancien
Evêque de Fréjus , les Evêques d'Arras , de SaintJANVIER
1768. 207
Pol de Léon , de Condom , de Troyes , d'Avranche
& de Sidon , ont affifté à cette cérémonie qui
s'eft faite dans le cours de la proceffion avant
la grand'melle. Le tableau de la prédication de
Saint Denis , compolé par le fieur Vien , & celui
du miracle des Ardens , par le fieur Doyen
lefquels ont été dernièrement expofés au fallon
du Louvre & qui étoient deſtinés pour ces deux
chapelles , y font actuellement placés & y font
un très bel effer.
Du 7 décembre.
Le Comte de Saulx - Tavannes , Chevalier Commandeur
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général
de fes Armées , Chevalier d'honneur de la Reine ,
fe rendit , le premier de ce mois , au couvent
des Cordeliers , où , revêtu du manteau & collier
des Ordres du Roi , il préfida en qualité de Commilaire
defdits Ordres dans la préfente année ,
au Chapitre des Chevaliers de Saint Michel , avec
lefquels il allifta à la grand'meffe de requiem qu'on
célèbre tous les ans pour le repos de l'âme des
Rois , Princes & Chevaliers de l'Ordre , défunts.
Les Chevaliers étoient en manteau avec leur habit
des cérémonies de deuil . Avant le ſervice divin ,
le Comte de Saulx reçut Chevalier le fieur.
Gendre , Ingénieur , Infpecteur Général des ponts
& chauffées du Royaume , & le fieur Daprès de
Mannevilette , Capitaine des vailleaux de la Compagnie
des Indes , auteur du Neptune Oriental , &
correfpondant de l'Académie des Sciences .
Du II.
Le fieur de Sartine , Confeiller d'Etat , Lieutenant
Général de Police , vient de perfectionner
208 MERCURE DE FRANCE.
encore l'établiſſement utile qu'il a formé dans
cette capitale pour procurer des fecours prompts
& efficaces dans les cas d'incendie . Il a augmenté
& porté à cent dix hommes la compagnie des
gardes- pompes , qui n'étoit ci - devant que de
foixante. Indépendamment de douze corps de
garde , placés dans les différens quartiers de cette
ville , où l'on trouvera jour & nuit les fecours les
plus prompts , il y a encore dix - huit autres dépôts
de pompes & fept dépôts de voitures d'eau pour
les incendies . Les endroits où font placés ces
corps de garde & ces dépôts , font indiqués dans
un avis imprimé qu'on trouve chez Gueffier ,
Libraire , au bas de la rue de la Harpe .
On a fait à Verſailles , le 22 du mois dernier ,
en préfence du Roi , l'effai de trois pompes à
incendie , de nouvelle conſtruction , dont deux
font deſtinées pour le port de Breft . Sa Majeſté
a paru fatisfaite de la fupériorité qu'elles ont eu
fur trois autres d'ancienne construction , tant
pour l'élévation de leur jet , que pour l'abondance
de leur produit . La manufacture royale
de ces pompes eſt établie ici , rue neuve Saint-
Gilles , au marais.
Du 14.
Le Roi voulant encourager & favorifer les
progrès de l'induftrie , dans les différens corps
d'arts & métiers , & procurer à ceux qui s'y
deftinent toutes les facilités nécellaires pour étendre
leurs connoiffances & perfectionner leurs .
talens , vient d'établir dans cette capitale une Ecole
gratuite de Deffein , par des lettres - patentes données
à Fontainebleau , le 20 octobre dernier , &
enregistrées au Parlement le premier de ce mois.
JANVIER 1768: 209
Le Roi ayant déja permis l'ouverture d'une école
dans laquelle on enfeignoit gratuitement les principes
élémentaires de la géométrie- pratique , de
l'architecture & des différentes parties du deffein ,
en faveur des jeunes gens qui fe deſtinent aux arts
méchaniques & aux différens métiers : Sa Majeſté ,
informée des bons effets qui réſultoient de cet
établiffement , a bien voulu en étendre encore
l'utilité en l'honorant particulièrement de fa prorection
& en lui donnant une forme plus folide.
En conféquence , Elle ordonne , par les préfentes
lettres , que l'Ecole gratuite de Dellein , déja
ouverte à l'ancien Collège d'Autun , & celles qui
s'établiront ici fucceffivement pour le même
objet , feront réunies fous le titre d'Ecole Royale
gratuite , & adminiftrées fous la protection du
Lieutenant -Général de Police de cette capitale.
Lefdites lettres - patentes contiennent plufieurs
difpofitions relatives à cet établiſſement.
LOTERIE S.
Le quatre - vingt-troifième tirage de la loterie
de l'Hôtel de Ville s'eft fait le 25 novembre . Le
lot de cinquante mille livres eſt échu au numéro
11272 ; celui de vingt mille livres au numéro
2993 , & les deux de dix mille livres aux numéros
7764 & 17013.
Le tirage de la loterie de l'Ecole Royale Mi'itaire
s'eft fait le s du même mois. Les numéros
fortis de la roue de fortune font , 44 , 58 , 35.
43 , 81 .
Les décembre on a tiré la même loterie. Les
numéros fortis de la roue de fortune font , 40 ,
·85 , 16 , 15 , 83.
On a commencé , le 6 novembre , dans une
210 MERCURE DE FRANCE.
des falles du château des Tuilleries , le tirage de
la loterie de la Caille d'Efcompte , établie par
I'Arrêt du Confeil , du premier janvier 1767 , en
préſence des fleurs de Boullongne , Confeiller
d'Etat & Intendant des Finances ; Joly de Fleury
& Lefcalopier , Confeillers d'Etat , & Boutin ,
Confeiller d'Etat , Intendant des Finances & des
fieurs Thiroux. de Crofne , Douet de la Boullaye ,
Meulan d'Ablois & de la Bove , Maître des Requêtes
, Commiffaires nommés par Sa Majeſté ,
& des Directeurs de la Caifle d'Efcompte.
MARIAGE.
"
La célébration du mariage du Marquis de Flamarens
avec Demoiſelle du Vigier , fille du feu
Procureur général du Parlement de Bordeaux
s'eft faite ici , le premier décembre , dans la
chapelle particulière de l'hôtel de Nivernois . L'Archevêque
de Bourges a donné la bénédiction nuptiale
aux nouveaux époux , en préſence du Curé
de Saint Sulpice.
MORT S.
Auguftin-Roch de Menou de Charnifay, Evêque
de la Rochelle , Abbé Commandataire de l'Abbaye
d'Angles , Ordre de Saint Auguftin , Diocèle
de Luçon , eft mort , dans fon palais épiſcopal ;
le 26 novembre , dans la quatre- vingt- feptième
année de fon âge.
" François - Louis le Tellier , Comte de Rébénac
Marquis de Souvré & de Louvois , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Chevalier de fes
Ordres , Lieutenant- Général & Sénéchal d'épée
des provinces de Béarn & Royaume de Navarre ,

JANVIER 1768. 21F
22
eft mort en cette ville , le 25 novembre , âgé de
foixante-trois ans .
Nicolas Gabriel Gilbert , Marquis de Villenes ,
le plus ancien de Brigadiers des Armées du Roi ,
eſt mort ici , le 8 novembre , âgé de quatre - vingtdeux
ans.
Louis -François d'Argouges , Comte de Ranes ,
Gouverneur des ville & château d'Alençon , eft
mort dans fa terre de Coulange en Normandie ,
le 29 octobre.
Dominique -Jacques de Barberie , Marquis de
Courteille , Confeiller d'Etat ordinaire & au
Confeil Royal , Intendant des Finances , & cidevant
Ambaffadeur du Roi en Suifle , eft mort
ici , le 3 novembre , dans la foixante & onzième
année de fon âge.
Anne- Charlotte de Montargis , veuve du Marquis
d'Arpajon , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Chevalier de la Toifon d'Or , Chevalier
né de l'Ordre de Malthe , & Gouverneur de Berry ,
eft morte à Verſailles , le 9 décembre , âgée d'environ
foixante & onze ans.
Louife -Marie- Charlotte de Menou , veuve du
Marquis de Menou , Maréchal de Camp , eft
morte dernièrement en fon Château de Bouffay ,
en Touraine , âgée de cinquante ans.
Françoile - Magdeleine Talon, épouſe d'Etienne-
Françoile d'Aligre , fecond Préfident du Parlement,
eft morte ici le 9 décembre, âgée de trentefept
ans.
De Pontoife , le 28 novembre 1767.
Un accident extraordinaire a répandu ici la
confternation parmi les habitans , & les fuites en
font encore alarmantes . Cette ville eft fituée de
212 MERCURE DE FRANCE.
manière que deux de fes rues font dominées par un
roc de pierre vive : fur la croupe du roc font établis
des jardins , des maiſons , & même deux
églifes ;, le bas eft occupé par des bâtimens. Dans
la nuit du 24 au 25 , à trois heures du matin ,
il s'eft détaché du roc , avec un fracas horrible ,
un banc de cinquanté pieds de longueur fur trente
de hauteur & dix- huit à vingt de largeur . Tous les
appentis qui fe trouvoient au -deffous ont été
fracaffés par la chûte de cette maſſe de rocher!
Trois maifons ont été enfoncées , & l'accident
auroit été funefte à un grand nombre de perfonfonnes
, fi l'écroulement ne fe fût fait à trois re
prifes dans l'efpace de quatre à cinq minutes . Les
particuliers qui habitoient ces mailons , avertis
par le bruit de la première chûte , ont eu le temps
de fe fauver ; un feul compagnon Taillandier s'eſt
trouvé pris fous les décombres , qui foutenoient
une pierre d'une groffeur énorme. Le lit dans lequel
il était couché a été brifé , mais on eſt parvenu
à retirer cet homme , qui n'a eu que quel
ques bleures aux jambes. Les habitans de tout ce
quartier font dans les plus vives inquiétudes , parce
que la fuite de ce banc paroît fe détacher. Sa
chûte feroit d'autant plus à craindre que Textiemité
de l'Eglife Paroiffiale de Saint Pierre porte
fur cette partie du roc que rien ne foutient. Une
autre partie du même roc , haute de quatre pieds
fur quinze pieds de profondeur , menace d'une
ruine très- prochaine. Elle entraîneroit avec cle le
mur d'appui d'une terraffe qu'elle fupporte. Le
fieur de Sauvigny , Intendant de la généralité de
Paris , informé de cet événement , a envoyé
auffitôt fur les lieux le fieur Guillaumet , Ingénieur ,
qu'il a chargé de prendre les mefures les plus
promptes pour prévenir ou du moins diminuer,
JANVIER 1768 . 213
autant qu'il fera poffible , les accidens qui réfulteroient
de la chûte de l'autre partie du roc .
AVIS IMPORTANT,
Du 8 novembre.
L'INTENDANCE de Pau & Auch étant vacante
par la mort du lieur d'Etigny , le Roi a jugé à
propos de féparer ces deux Généralités & les
pays qui y avoient été ajoutés , lesquels formoient
une étendue très confidérable , en deux Intendances
, dent Pune , qui aura fa réfidence à
Bayonne , fera composée de la Navarre , du
Béarn , Soule , pays de Labourt , Marfan , Turfan
, Gabardan , & de l'Election des Lannes ;
l'autre fera formée des cinqa utres Elections de
la Généralité d'Auch , du Nebouzan , de la Bigorre
, & des quatre Vallées . Sa Majeſté a nommé
à la première le fieur d'Aine , Maître des Requêtes
, & à celle d'Auch le fieur Journet , auth
Maîtres des Requêtes .
Le mème jour le fieur de Fleffelles , Intene
dant de Bretagne , a été nommé à l'Intendance
de Lyon ; le lieur Dagay de Mutigney , Maître
des Requêtes , à celle de Bretagne ; & le fieur
Auget de Montion , auffi Maître des Requêtes ,
à celle d'Auvergne , vacante par la mort du fieur
Bernard de Balainvilliers.
LE fieur Legay de la Fontaine donne avis au
public qu'il poliéde le fecret de mûrir le vin verd
en deux fois vingt- quatre heures , & que ce qu'il
214 MERCURE * DE FRANCE.
emploie n'eft point nuifible au corps humain ,
mais , au contraire , très utile à la fanté ; il pofféde
auffi le fecret de dégraiffer le vin quand il
feroit en huile , fous trois nuits de temps , fans
aucunement l'endommager . 11 demeure au bout
de la rue Bordet , proche les murs Sainte Genevieye
, vis- à-vis la balayeule.
N. B. La Gazette de cette année , nº . 2 , à la
fin , a fait mention de la mort de M. l'Abbé
Supérieur général des Chanoines Réguliers de
l'Ordre de Saint Antoine , arrivée en fon Abbaye ,
en Dauphiné , âgé de 70 ans. On auroit dû dire
de 79 ans.
AP PROBATIO N.
J'A1 lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le fecoud volume du Mercure du
mois de janvier 1768 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , le
22 janvier 1768.
GUIROY.
JANVIER 1768. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
DESCRIPTION & hiftoire fecrette du palais de
la Fortune.
ELÉGIE à mon Serin.
Pages
16
DISTIQUE fur le célèbre Maréchal de Turenne. 18
LETTRE de bonne année à M. l'Abbé de V.... 19
A M. de N. mon ami . Ibid.
22
Ibid.
EPÎTRE à un Milantrope.
VERS pour un enfant de fept ans , à ſon père. 26
SOUHAIT au premier jour de l'an 1768 .
L'AVARICE punie , anecdote moderne .
A Mde la Ducheffe de la Vallière , &c.
RÉPONSE aux vers précédens.
27
45
46
SUR une chûte que Mgr le Prince de Condé a faite
à la chaffe. Ibid.
VERS de M. le Comte de... à M. le Marquis de V.
EPITRE à Mde du Bocage.
ETRENNES à l'Electeur Palatin.
ETRENNES à l'Electrice Palatine.
47
Ibid.
49
50
SI
A mes Ennemis , car tout le monde en a.
QUATRAIN de M. le Mquis de C... LG. D. A. D. R. Sz
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
NOUVEAUX Triolets.
53
54
1 55
ARTICLE II . NOUVELLES LITTERAIRES.
DICTIONNAIRE raifonné univerfel d'hiftoire naturelle
, & c. 57
HISTOIRE de la Prédication , ou la manière
dont la parole de Dieu a été prêchée , &c. 65
Avis aux Mères qui veulent nourrir leurs enfans. 70
216 MERCURE
DE FRANCE
.
L'ORIGINE des Dieux du Paganifme & le fens
des fables découvert par une explication ſuivie
des poéfies d'Héfiode.
HISTOIRE impartiale des Jéfuites.
ANNONCES de Livres .
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES LETTRES .
ACADÉMIE S.
72
74
87
SÉANCE publique de la Société Royale des Sciences
& Belles Lettres de Nancy.
GRAMMAIRE.
99
LETTRE à M..... fur la Profodie françoife. 121
MEDECINE.
144
MOYENS faciles de préferver les enfans de la petitevérole
dans toutes les villes.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
de France. Etabliffement utile. 156
RELATION Concernant l'inoculation de la petitevérole
dans les Indes Orientales , & c .
ECOLE
VÉTÉRINAIRE.
161
MALADIES des Chevaux . 169
ARTICLE IV . BEAUX ARTS. -
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE. AVIS intéreſſant. 171
MUSIQUE.
173
ARTICLE V. SPECTACLES.
f
OPÉRA. 174
COMÉDIE Françoife. 177
LETTRE à M. de la Place , fur M. François , de
Neufchâteau . 178
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
182
RÉPONSE à M. P. d'Argenteuil.
183
COMÉDIE Italienne ,
184
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , &c, 186
AVIS intéreflant.
213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le