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1768, 01, vol. 1
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MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AA UURO I.
JANVIER 1768.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
J
Pupila Scuty.
A
PARIS,
-JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volame eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus."
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux ,par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi ац
Bureau du Mercure . Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table ſe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
A VIS.
On trouvera le Mercure dans les Villes nommées
A
ci-après.
BBEVILLE , chez L. Voyez.
Amiens , chez François , & Godard.
Amfterdam , chez Rey.
Angers , chez Parifot & Barriere.
Arras , chez Michel Nicolas.
Arles , chez Gaudion .
Avignon , chez Delaire .
Auxerre , chez Fournier.
Bâle en Suiffe , à la pofte.
Beauvais , chez Defaint.
Blois , chez Mafon .
Bordeaux , chez les frères Labotière , place dur
Palais ; L. G. Labotière , rue Saint Pierre
vis- à- vis le puits de la Samaritaine ; Chappuis
l'aîné , à la nouvelle Bourſe , place Royale ,
& à la Pofte.
Breft , chez Malafis.
Bruxelles , chez la veuve Pierre Valle.
Caen , chez Leroy.
Châlons en Champagne , chez Bricquet .
Charleville , chez Thezin.
Chartres , chez Feftil , & Goblin & le Tellier.
Chinon , chez Breton .
Colmar , chez Fontaine .
Dijon , à la Pofte , ehez M. Coignard & Mailly.
Douay , chez Lannoy.
Dreux , chez le Tellier.
Francfort , à la Pofte.
Fribourg en Suille , chez Charles de Boffer
A iij
Grenoble , chez Girouft.
Laon , chez Melleville .
La Rochelle , chez Chaboiceau Grand- Mailon ,
& Pavie.
Liege , chez Bourguignon .
Limoges , chez Barbou.
Lyon , chez J. Deville & à la Pofte.
Marfeille , chez Sibié , Mofly & Jaynes
Meaux , chez Charles.
Montpellier , chez Rigault .
Moulins , chez la veuve Faure .
Nancy , chez Babin.
Nantes , chez la veuve Vatard .
Nifmes , chez Gaudes.
Orléans , chez Rouzeau de Montault.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné & à la Pofte .
Rennes , chez Ravaux , Julien , Charles Vatard ,
Garnier & Jacques Vatard.
Rheims , chez Godard & Cazin .
Rouen , chez Hérault & Fouques.
Saint-Germain- en - Laye , chez la veuve Chavepeyre
& Regnault.
Saint- Malo , chez Hovias.
Saint-Pierre-for-Dive , chez Dupray.
Senlis , chez Defroques.
Sens , chez Lavigne.
Soillons , chez Courtois .
Strasbourg , chez Dulfeker & Konig,
Toulouſe , chez Robert.
Tours , chez Lambert & Billaut.
Troyes , chez Bouillerot.
Valenciennes , chez Quênel .
Verfailles , chez Fournier.
Vire , chez Calmé.
Vitry-le- François , chez Seneuze .
Saint- Quentin , chez Hautoy.
love
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1768.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
SUITE ET FIN DES CHANS, ANCIENNES,
CHANSON du Comte DE PLÉLO.
M JEUX vaut lieffe '
L'accueil fans finelle ,
L'amour & fimplefle
Des bergers pasteurs ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Qu'avoir à largefle ,
Or , argent , richeffe ,
Ni la gentilleffe
De ces grands Seigneurs.
Cette feule chanfon que nous avons recueillie
entre quelques autres que le Comte de Pielo
avoit faites , nous donnera lieu du moins de rapporter
ici une lettre mêlée de vers & de profe ,
& qui n'eft pas affez généralement connue , quoique
regardée comme un chef- d'oeuvre de goût ,
de naturel & de fentiment,
LETTRE du Comte DE PLÉLO , Ambaffadeur
de France en Danemark
Chevalier DE LA VIEUVILLE , fon ami.
● le plus fidèle des nôtres li
!
Que nous chériffons fur tous autres ,
Et qui de ton côté , je crois ,
• Nous chéris comme tu le dois ;
Mille graces te foient rendues ,
Graces à toi juftement dues ,
Pour nous avoir tant amusé
Par ta lettre du mois paſſé ,
Et nous avoir informés comme
Tu fais jouir du temps en homme
Qui connoît quel en eft le prix ;
all
JANVIER 1768. 2
Changeant de féjour, de logis ,
De vin , d'étude & de maîtreffe ,
Et de plaifir de toute espèce
Selon que t'en prend le vouloir.
O que je me plais à te voir ,
Tantôt , fous la treille rufiique ,
De ton boudoir philofophique ,
'Parmi la laitue & le chou ,
Traitant tout Citadin de fou !
Tantôt las de tel domicile ,
Revenant en hâte à la ville ,
Pour y brocanter , bouquiner ,
Fronder , trotter & lanterner.
Tantôt avec troupe. choisie ,
T'enluminant de malvoifie ,
Tantôt de meer Cupidon
2.
Suivant l'aventureux guidon ,
Non de ce Cupidon mauſade ,
Aux yeux mourans , au teint malade ,
Qui de fon martyre ennuyeux
Tint toujours propos langoureux ;
Mais bien de ce fien autre frère ,
Ami des grâces & des ris,
Bref, le digne fils de Cypris ;
Tantôt chez la gente Hiftrionne ;
Soit héroïque , foit boufonne ,
Rendant juftice à chaque trait ,
Louant le beau , fifflant le laid ,
AY
10 MERCURE
DE FRANCE
.
Enfin de gaillarde manière ,
Donnant à tous tes goûts carrière.
O que j'aime à te voir ainfi !
Faifant quelquefois to fouci
Des langues qu'ont parlé Bocace ,
Lafontaine , Milton , Horace ,
Ou pinceaux , ou burins en main ,
Animant la toile & l'airain ;
Mais c'est trop allonger la phrafe ,
Laiffons fouffler notre Pégafe ,
Auffi bien , du train dont il court
Je craindrois qu'il ne reftát court.
Ménageons - le donc en reprenant de temps
en temps la profe , quand ce ne feroit que pour
te dire de plus d'une manière que le détail de tes
occupations nous a charmés ; & comment ne l'au
roit-il pas fait ? Nous te voyons par-tout ,
A rien ne difant jamais non ǹ
Joindre Epicure avec Zénon ,
La folie avec la fageffe ,
Le travail avec la pareſſe ;
Et gardant un jufte milieu ,
Prendre de tout , de tout un peu!
Or c'est ainsi qu'il en faut prendre
S'en gorger ne feroit l'entendre ;
Car du nombre de nos defirs
Dépend celui de nos plaifirs.
JANVIER 1768.
Mais , autant que je puis connoitre ,
En quoi l'on voit le mieux paroître
Ton merveilleux difcernement ,
Et fur quoi principalement
On peut trouver le moins à mordre ;
C'eft , à mon avis , le bel ordre
-
Que ton efprit judicieux
:
A mis , pour que force vin vieux ,
Ou de Rivière , ou de Montagne
1
Soit d'Auvilé , Nuits ou Champagne ;
Dans ta cave bien enfablé ,
Se trouvát toujours affemblé.
Avec provifion pareille
Le coeur gai , la face vermeille ,
Tes jours filés de foye & d'or
Egaleront ceux de Neftor.
Enfin , mon cher Chevalier , tout ton train
de vie nous a paru fi aimable que nous nous fommes
va prefque fur le point de l'envier ; nous
cependant les perfonnes les moins jaloufes du
bien d'autrui , & les plus contentes de leur fort .
Je l'avouerai du moins pour ma part , je me fuis
écrié bien des fois en y penfant :
1
Quand donc , devenu cafanier ,
Reverrai-je le Chevalier ?
Quand , abjurant toute ambaſſade ;
Irai-je manger fa falade ?
A vj
ΙΣ
MERCURE DE FRANCE.
1
>
Quand pourrons -nous , en plein reposy
Tenir tous trois de cès propos ,
De ces propos charmans que tiennent
Honnêtes gens qui fe conviennent
Lorfqu'au fond de quelque réduit
Ils font enfemble loin du bruit ,
Ou , qu'à la faveur des bougies ,
Ils font joyeufement orgies ?"
Apprends , en attendant , tout ce que lè lieu
où nous fommes nous procure de plaifirs depuis
deux mois que nous l'habitons ; mais il faut
avant tout , s'il te plaît , te bien effacer de limagination
Ces fuperbes palais de royale ſtructure ;
Où l'adreffe & l'orgueil brillent de toutes parts 3
Et ces vaftes jardins où l'on voit la nature
Obéir en cent lieux aux caprices de l'art.
Car neus n'avons rien de pareil à te préfenter
chez nous ; & tout ce qui s'y rencontre , à l'exception
d'un toît de chaume , de quatre méchantes
murailles de terre , & d'un jardin potager , eft le
plus pur ouvrage de la nature. Tu verras tout à
l'heure fi elle fait fon métier , après que j'aurai
commencé par te faire connoître tous les tenans
& abouti fans de la maifon.
JANVIER 1768.
13
113
Je voudrois bien d'abord te dire
Dans quel fiècle & fous quel empire
On en jetta les fondemens ;
Mais les titres & documens
Qui fur ce pourroient nous inftruire ;
Sont perdus depuis nombre d'ans .
Et nous nous trouvons à l'égard de notre chaumière
précisément dans le même cas où les Affy-
Fiens , les Médes & les Egyptiens fe trouvent par
rapport à la fondation de leur Empire , c'eſt- àdire
, qu'il ne nous refte plus que des conjectures
, des doutes & des contradictions d'où le
font infenfiblement formées différentes hypothè
toutes plus incertaines les unes que les autres.
Je te rapporterai fommairement les principales.
fes ,
If
Les uns jugeant fur fa ruine ,
Font remonter fon origine
1
Jufques aux jours de l'âge d'or ,
Quand les mortels fimples encor
Et contens du feul néceffaire ,
Ne fe compofoient un repaire.
Que pour dormir tranquillement
Sans craindre la pluie ou le vent:
J
D'autres ne pouvant le figurer qu'une auffi chétive
maifon ait réfifté à un filong efpace de temps ,
Bandis que les ronces cachent jufqu'aux veftiges
14
MERCURE DE FRANCE.
de Ninive & de Babilone , defcendent plus bas ,
& prétendent qu'elle fut bâtie vers le dix- huitième
fiècle de l'ère chrétienne , par des pâtres qui en
vouloient faire une étable.
Chaque opinion a ſes partiſans , & chacun d'eux
croit avoir fes raifons . Pour moi , j'ai dans la tête
qu'il ne feroit pas impoffible de les concilier , &
je vòis affez d'apparence à ce que l'édifice en queftion
ait été originairement la demeure de quelqué
patriarche , tel , par exemple , que Magog ou
Gommer , arrière - petit - fils de Noé , dont les
peuples du Nord fe difent defcendus en droite
ligne ; enfuite de quoi , & après de longues révolutions
, des bergers l'auront tourné à leur uſage ,
en y faifant feulement quelques réparations &
changemens à leur mode : quiconque vifiteroit
ces lieux ne trouveroit peut - être pas ce fentiment
dénué de vraisemblance , fur-tout fi l'on prend
garde que
Tout y refpire en même temps
Et les meurs de nos vieux parens ;
Et certain air de bergerie
Dont l'âme fe fent attendrie.
D'ailleurs , quelques traditions qui fubfiften
encore parmi les bonnes gens du pays , & quel
ques vieilles infcriptions en lettres tudefques que
Perfonne ne faurqit lire , favorifent merveilleufeJANVIER
1768.
15.
ment mon fyftême ; quoi qu'il en foit , fans n'arrêter
au paffé , voici notre Louvre tel qu'il eft
aujourd'hui.
Tu fais déja que fur ce Louvre
Eft un toit que le chaume couvre.
Un tel toît t'a dû préparer
A ne pouvoir pas t'égarer
Dans les détours & les dédales
De cent chambres , fallons ou falles :
Aufi de l'un à l'autre bout
Nous avons huit pièces en tout.
La première eft pour la marmite,
A côté fe tient notre fuite ,
Hommes , femmes , filles , garçons ,
Toujours gaillards comme pinçons ;
Car chez maître d'humeur joyeuſe
Rarement eft fuite pleureuſe.
Plus loin eft un endroit obfcur
Contre tout bruit afyle für ,
Partant cher au Dieu taciturne
Qui préfide au repos nocturne.
C'eft-là que deux de tes amis
Ont coutume toutes les nuits
D'offrir un ample facrifice
A cette déité propice.
Bien il eft vrai qu'un autre Dieu ;
Qui les va fuivant en tout lieu ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Franc lutin , ennemi du fomme ,
Souventes fois vient au bon homme
Dérober quelques grains d'encens ;
je vois que tu m'entends .
Paffons ailleurs , ce font-là chofes
Qui pour Mufes font lettres clofes.
Mais chut ! ··
De la chambre à coucher done on entre dans
un bouge qui me fert de cabinet , & de l'autre
dans une pièce que tu es le maître d'appeller
comme tu voudras , car elle eſt tout à la fois
falle à manger & chambre d'affemblée. Le furplus
de la maiſon eft occupé par quelques domeftiques
, & ne contient rien de mieux ; ainfi tu ne
me fauras pas mauvais gré de t'en épargner la
defcription .
Je ne veux pourtant oublier
De te parler de l'efcalier ,
Puifque fur fon architecture ,
Ses ornemens & fa tournure ,
Les connoiffeurs n'ont pu trouver
Rien encore à défapprouver.
La raiſon de cela , c'eft que nous n'en avons
point , tout notre domicile confiftant en rez-dechauffée
, y compris , chambres , écurie , cour &
jardin. Cette cour au refte ne diffère en rien de
toutes les cours bifcornues , crottées & raboteuſes
JANVIER 1768. 17
que tu peux avoir vues ailleurs. Ce qu'elle a de
remarquable eſt de donner entrée
Dans une petite prairie
Où , fur l'herbe verte & fleurie ,
Vingt moutons vont toujours fautans ,
Bondiffans , bélans & broutans ,
Sans penfer car chez gent moutonne
Qui vit jamais penfer perfonne ? )
Que dûment gras & féjournés ,
Leur deftin veut qu'ils foient mangés.
A l'égard du jardin , tout y eft proportionné
au gîte qui l'accompagne.
Quelques faules , quelques ormeaux
Jettés autour par aventure ,
Par l'union de leurs rameaux
En forment toute la clôture ,
Pendant que cinq ou fix carreaux ,
Plantés d'oignons & d'artichaux ,
En font la plus grande parure.
Teleft , mon cher Chevalier , l'intérieur . de
notre hermitage , paffons préfentement aux dehors
; ils pourront , à ce que j'espère , te dédommager
de tout le ruftique que tu viens de voir .
Le premier objet vers lequel je te conduirai fera
la mer , comme étant le plus proche de nous
18 MERCURE DE FRANCE.
Notre porte n'en eft qu'à quelques pas ; diftance
à la vérité trop courte fi nous avions affaire
A cet Océan de qui l'onde
Toujours mugit & toujours gronde ,
Et qui , par fes tranfports mutins ,
Fait enrager tous fes voisins.
Mais , par bonheur , notre Baltique
Eft perfonne très-pacifique ;
On ne la voit point , à grand bruit
Deux fois par jour quittant fon lit
Pour s'en aller courir le monde
D'une manière vagabonde ,
Et puis , avec même fracas ,
Revenant foudain fur fes pas ;
Ni jamais fur fa rive heureuse
Ne fouffla cette biſe affreuse ,
Qui change en d'arides déferts
Le rivage des autres mers.
Ici par- tout villes , villages ,
Maifons , châteaux , prés & bocages ,
Lieux de plaifirs & de repos ,
S'avancent jusqu'aux bords des flots
Ainfi qu'on les voit à centaine
Parer les rives de la Seine.
Malgré cependant cet air doux & débonnaire ,
je ne voudrois , je t'affure , m'y fier que de la
bonne forte ; car elle eft auffi méchante qu'une
autre quand elle s'y met. Mais comme nous nous
"
JANVIER 1768. LO
en tenons à la confidérer de deffus terre , cela ne
nous regarde pas , & fes petites humeurs ne fervent
même qu'à nous fournir un fpectacle d'autant
plus agréable qu'il eft plus diverfifié ; en un
mot nous ne fentons ici aucune des incommodités
qui ſe rencontrent preſque par-tout fur les côtes
de la mer , & nous y jouiffons d'une vue dont je
doute que le monde entier ait la pareille . Ailleurs
il faut fe contenter d'une vafte étendue d'eau où
l'oeil fe perd , de quelques rochers battus des
vagues , & de loin en loin de quelques malheu
reux navires qu'on a bien de la peine à diftinguer,
Ici du pas de notre porte , de notre falle à man~~
ger , de notre jardin , & de prefque tous les lieux
de notre habitation , il n'y a point de jour que
nous n'ayons le plaifir de voir au moins une cinquantaine
de vaiffeaux , chacun avec quelque chofe
de différent & de particulier , foit dans fa ftructure
, foit dans fa route , ou dans l'objet qui le
conduit.. Là ce font des barques de pêcheurs , ici
des navires marchands , l'un part , l'autre arrive ,
L'un porte en fes vaftes entrailles
Maints tonneaux & maintes futailles
De ces vins durs , páteux & plats
Dont le Nord purge nos climats ; -
L'autre de chez les Antipodes
Apporte encens , poivre & pagodes ;
Celui-ci regagne le bord,
MERCURE DE FRANCE.
L'heureux matelot , fur fon bord,
Poule en l'air mille cris de joie ,
Que bien au loin l'écho renvoie.
Cet autre au gré des vents légers ,
S'en va courir mille dangers ,
Autour de fa maſſe pefante
Anime l'onde menaçante.
Enfin , fans entrer dans un détail qui ne finiroit
jamais , imagine-toi que tous les bâtimens
qui vont dans le Nord ou qui en reviennent font
obligés de paffer en revue devant nous , le détroit
du Sund, fur lequel nous fommes fitués , étant la
feule porte par où ils doivent néceffairement en-
Frer &fortir , & joint à cela que le détroit n'ayant
guères que quatre lieuës dans fa plus grande largeur
, il ne fauroit preſque nous y échapper une
feule chaloupe. Mais ce n'eft pas tout ; fommesnous
raffafiés de vaiffeaux , nous pouvons choifir
entre deux Royaumes , la Suéde & le Danemarck ,
fur lequel nous voulons repofer notre vue ; le premier
nous repréfente en face les villes de Landl
croon & d'Elfimbourg ; le fecond celle d'Elfeneur
avec partie de celle de Coppenhague , le tout
femé de part & d'autre dans les intervalles , de
colines , de hameaux , & de tout ce qui pourroit ,
comme je te l'ai dit , orner les bords de nos plus
belles rivières . Afin qu'il ne manque rien à une
riche perſpective , nous découvrons encore une
JANVIER 1768. 21
petite ifle qui s'élève dans la mer , à environ deux
lieuës de nous ; on la nomme Femeren , & ç'à
été autrefois la demeure du fameux Tico- Brahé,
C'est là que ce divin génie ,
Sous les aufpices d'Uranie ,
Avoit établi fon féjour ;
Là fe remarquoit cette tour
Aux aftres par lui confacrée ,
D'où perçant la voûte azurée ,
tenta de voler aux dieus
Le fecret de l'ordre des cieux,
C'eſt-à-dire , pour m'expliquer plus clairement
, que ce fut dans ce lieu qu'il compofa le
fyftême du monde , & qu'il fit bâtir le château de
Ransbourg , avec cet obfervatoire de Zellibourg ,
dont les defcriptions nous donnent une fi belle
idée. Si l'on s'en rapporte à ce qu'elles difent ,
l'Ifle de Femeren étoit alors l'afyle ou plutôt le
temple de tous les arts ; car , outre les endroits
deftinés aux études aftronomiques , l'on y voyoit
auffi des laboratoires , des manufactures mêmes
& des atteliers en différens genres , tous fi bien
difpofés , que , fans fe gêner dans aucunes de
leurs fonctions particulières , ils concouroient
tous au but de fe perfectionner par une étroite
correfpondance. Il n'y avoit pas jufqu'aux Mules
graves & badines qui n'eulent là leur place . Mais,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
ce qui m'en auroit touché davantage , c'eſt que le
maître du lieu , continuellement entouré de difciples
que fa réputation lui attiroit de tous les
côtés , n'épargnoit rien pour leur faire rencontrer
dans fa retraite toutes les douceurs & toutes
commodités de la vie , en même temps qu'il
leur faifoit trouver dans fa converſation & dans fes
Jumières tous les fecours qui pouvoient leur applanir
le chemin des fciences les plus relevées.
Tels on nous peint dans les vieux Ages
Les Socrates & Les Platons ,
Sous de délicieux ombrages
Donnant de fublimes leçons.
Il eft vrai , qu'à la honte du pays , ou pour
mieux dire de fa nature , on ne laiffa pas longremps
ce grand homme jouir d'un plaifir fi noble
& fi bien employé. Il fe vit bientôt dépouillé de
fon Ifle , forcé peu à peu de quitter la patrie , &
'on pouffa la rage jufqu'à abattre tout ce qu'il
avoit fait conftruire , de forte
Qu'il n'en reste aucun fondement ,
Et qu'à peine aujourd'hui fous l'herbe ;
D'une demeure auffi fuperbe ,
Reconnoît -on l'emplacement.
Mais , malgré toute la furie
Qu'ont exercé contre ces lieux
JANVIER 1768 . 23
L'injustice & la barbarie ,
Ils resteront toujours fameux ;
Toujours de leur antique gloire
Ils rappelleront la mémoire ,
Et toujours à leur feul afpect
On fera faifi de refpect.
C'eft du moins ce qui nous arrive chaque
fois que nous tournons les yeux de leur côté ,
& ce qu'on éprouve bien plus fenfiblement encore
quand on les va voir de près , comme nous fîmes
ces jours pallés ; je ne fais même s'il n'y a pas
quelque chofe à gagner pour eux dans l'état où
ils font ; & fi en général un air un peu délabré ne
fied pas mieux à des endroits célèbres que s'ils
étoient dans tout leur luftre ; car alors l'imagination
, grande embelliffeufe de fon métier , travaille
feule à nous les peindre , & ne manque pas
de leur prêter des charmes que peut- être ils n'ont -
jamais eu .
Mais c'eft t'entretenir trop long-temps de Tico-
Brahé & de fon Ifle . Laiffons - les là , & , pour
n'y plus penfer , enfonçons- nous dans les bois.
Ce bois , où nous entrons de notre jardin , eſt un
quatre à cinq lieues de tour , parc de
Où , parmi mainte & mainte route
Qui fous les pas viennent s'offrir ,
A chaque inftant l'on eft en doute
De celle que l'on doit choifir.
24 MERCURE DE FRANCE.
Là c'est un valon frais & fombre ,
Séjour du filence & de l'ombre ,
Auquel on fe laiſſe charmer ;
Plus loin c'eft un lieu d'où la vue
Perçant une longue avenue ,
Dans la mer femble s'abîmer.
D'autres côtés d'autres délices
Tapis de fleurs , gazons épais ,
Buiffons toufus , réduits propices
Pour cacher d'amoureux fecrets.
En un mot , veut-on du riant , du magnifique
?
veut-on rêver à fon aife ? veut-on voir bondir
devant foi des troupeaux de dains & de chevreuils ?
il n'y a qu'à fouhaiter , tout s'y trouve. Je pourrois
, au refte , en m'écartant un peu dans le voifinage
, rencontrer des lacs , des ruiffeaux , des
prairies avec des maifons royales , dont l'une
n'eft qu'à une demi- lieuë de nous ; mais je crain .
drois que cela ne nous menât trop loin , & il me
femble en avoir allez dit pour une fois .
tu
Figure - toi donc de nous voir vivans au milieu
de toutes ces beautés , de cette façon unie dont
fais
que nous vivons par-tour , & juge fi tout
cela enſemble ne doit pas rendre notre folitude
une des principales raretés du Nord , comme
elle en eft un des plus agréables endroits . Pour
moi je me repréſente déja un nombreux concours
de voyageurs & d'étrangers qui y viennent en
pélerinage
JAV VIER 1768. 25
pélerinage de toutes parts , à peu près comme on
alloit à l'arc des loyaux amans , du temps des
Amadis , & comme l'on a été depuis à la fontaine
de Vauclufe & fur les bords du Lignon. On
commencera d'abord par les mettre en peu de
mots au fait de notre hiftoire. C'eft - là , leur
dira-t-on ,
C'est dans ces champêtres afyles
Qu'ont vécu pendant quelque temps
Deux époux heureux & tranquilles ,
Moins époux il eft vrai , qu'amans.
C'eft -là que fous un ciel barbare ,
Embelli feulement pour eux ,
Ils goûtoient le plaifir fi rare
D'être aimés autant qu'amoureux. “
Là , dans une paix fans pareille ,
Leur coeur toujours pur & ferein ,
N'avoit ni remords fur la veille ,
Ni foucis pour le lendemain.
Là , dans la joie & l'innocence ,
Au milieu des jeux & des ris ',
Leur feul regret étoit l'abſence
D'un Chevalier de leurs amis.
Là , faifant leur plus douce affaire
De bénir leurs heureux liens ,
Tout jufqu'aux bords de l'onde amère
Y rencontroit leurs entretiens .
Vol. I. B
2.5 MERCURE
DE FRANCE
.
Calmes , ils y trouvoient l'image
Des charmans & paifibles jours
Que leur donnoit fur ce rivage
Le plus fortuné des amours.
Une tempête épouvantable
Troubloit- elle foudain les eaux;
Hélas ! difoient- ils auffi-tôt ,
Ce n'est rien là de comparable
A ce qu'éprouveroient nos coeurs
S'ils fe faifoient jamais l'outrage
De concevoir le moindre ombrage
De leurs mutuelles ardeurs.
Mais épargnons- nous cette idée.
Qu'a de commun cet élément
Avec nos feux & leur durée ?
Son partage eft d'être inconftant ,
Chacun a fon deflin à ſuivre ;
Le nôtre eft de ne point changer ,
Et de plutôt ceffer de vivre
Que de ceffer de nous aimer.
C'eſt ainfi qu'on leur rappellera quelques uns
de nos difcours ordinaires en les conduifant en
même temps vers les lieux où nous avions accoutumés
de les tenir. On les menera fur- tout dans
ce bois , & on leur y fera voir plufieurs arbres
chargés de chiffres , de vers , & autres gentille fles
de notre façon. Comme d'ailleurs rien de ce qui
I
!
JANVIER 1768. 27
regarde des gens auffi finguliers que nous , ne
peut être indifférent , on leur contera auffi comment
, pour varier nos plaiſirs , nous nous amufions
tantôt à lire , tantôt à bâtir de méchantes
rimes dans le goût de celles-ci , tantôt à faire des
expériences de phyfique dont aucune ne nous
réuffiffoit , parce que nous nous y prenions toujours
de travers ; tantôt à nous aller promener
fur l'eau , tantôt à cueillir des fleurs dans les
champs , tantôt à jetter du pain à nos poulets ,
tantôt à pacifier les différends de nos chiens & de
nos chats , & le plus fouvent à ne rien faire du
tout ; enfin , continuera-t - on , en leur montrant
notre habitation en général :
Là jamais on ne fe fáchoit ,
Là jamais on ne s'ennuyoit ,
Là jamais fur quoi que ce foit
Différente humeur l'on n'avoit ,
Là toujours on rioit , chantoit¸
Danfoit , jafoit , & folâtroit.

point on ne fe Séparoit ,
Ou quand féparés on étoit
De fe rejoindre on defiroit.
Là nouveau plaifir on goûtoit
Chaque fois qu'on fe rejoignoit.
Là fans ceffe on ſe répétoit
Que l'un & l'autre l'on s'aimoit
Plus qu'amans n'avoient jamais fai ;
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
Et puis toujours il Je trouvoit
Que l'un & l'autre on s'adoroit
Quatre fois plus qu'on ne croyoit
Et cent fois plus qu'on ne difoit.
Enfuite le gardien du lieu , qui fera fans doute
un perfonnage confommé dans fa profeſſion ,
ajoutera , d'un ton grave :
Jeunes coeurs , évitez ces lieux ,
Et de cet air qu'on y refpire
Craignez l'afcendant
dangereux.
L'on s'y trouble , l'on y defire ,
On y languit , on y foupire ,
On y brûle de mille feux.
Mais pour cette égale tendreſſe ,
Entre l'amant & la maitreſſe ,
Qui peut feule combler vos voeux ;
Pour cette conftance à l'épreuve
De la jouiffance & du temps ;
Pour cette flamme toujours neuve ,
Ces tranfports fans ceffe croiſſans
Et cette paix aimable & pure ,
Dont je vous ai fait la peinture ,
"
Nos bonnes gens » en vérité ,
Avec eux ont tout emporté,
2
Voilà , mon cher Chevalier , comment on
parlera de nous & de notre gîte dans les temps à
venit . Actuellement tu me permettras de prendre
JANVIER 1768. 29
Congé de toi. Un autre te demanderoit peutêtre
pardon de la longueur énorme de cette
lettre , mais pour moi je m'en garderai bien ;
fi elle t'a ennuyé , quelques mots d'excuſe à la
fin n'obtiendront point ma grace ; & fi elle t'a
diverti , comme je le fouhaite , ce feroit un
verbiage inutile.
Adieu donc , ô loyal ami ,
Que nous n'aimons pas à demi ,
Et que nous comptons en revanche
Qui no us aime d'amitié franche ,
Ainfi que pour gens comme nous
De s'entr'aimer il eft fi doux.
-
>
Porte-toi bien ; tiens tei toujours en joie ,
bois à notre fanté & donne nous- fouvent de tes
nouvelles. Bon foir . Ne va pas au moins montrer
ce ravaudage à perfonne. Je veux que tu fois le
feul à favoir : 1 ° . que je fais des vers : 2 °. que j'en
fais de mauvais. Tu devineras ailément mes raifons.
A Scholzbourg , ce 19 août 1732.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
LA BELLE - MÈRE
O U
L'INJUSTICE PUNIE,
NOUVELLE ESPAGNOLE.
DONON Alphonfe de Penardas , Gentilhomme
de la province d'Andaloufie , avoit
été marié en premières nôces avec Dona
Ifabelle de Serano , d'une des plus anciennes
Maifons de la même province , mais
qui ne lui avoit apporté pour dot qu'un
nom illuftre qu'elle décoroit d'autant de
vertus que de beauté . Adorée de fon
époux , elle étoit morte en donnant le
jour à une fille , qu'Alphonfe avoit nommée
Ifabelle , du nom chéri de fa mère.
Inconfolable de fa perte , il avoit parcouru
les principales villes de l'Europe & , s'étant
arrêté à Paris , les charmes de la belle
Adelaide , fille du Baron de Poligny ,
étoient parvenus à effacer de fon âme le
fouvenir d'Ifabelle . Quelques amis communs
s'étant entremis dans cette affaire ,
ils réuffirent à faire paffer Alphonfe à de
fecondes nôces.
JANVIER 1768. 3г
:
Adelaïde fuivit fon mari à Penardas.
La petite Ifabelle entroit alors dans fa
troifième année. Alphonfe ne put s'empêcher
de répandre des larmes en voyant ce
tendre gage de fes premières amours. Ce
mouvement d'une fenfibilité fi naturelle
commença à donner , contre cette enfant ,
de la jaloufie à fa belle- mère. Cependant
Adelaide , par complaifance pour fon
époux , diffimula fon reffentiment , & convrant
fa naiffante antipathie du voile de
Pamitié , elle traita Ifabelle avec autant
de douceur que fi c'eût été fa propre fille.
Des ménagemens aufli bien entendus lai
gagnèrent de plus en plus le coeur de fon
mari , fur qui elle acheva en peu de temps
de prendre un empire abfolu . Elle devint
mère à fon tour & combla de joie le Seigneur
de Penardas en lui donnant un fils ,
qui fut appellé Don Pedre.
સે
Depuis ce temps l'amitié qu'Adelaide
avoit affectée pour Ifabelle fe décéla peu
peu, & les égards qu'elle s'étoit efforcée
de témoigner pour cet innocent objet de
fa haine fecrette , diminuèrent infenfiblement.
A mefure que Don Pedre grandit ,
elle montra plus d'humeur contre fa foeur.
Cette averfion , qu'elle ne fut bientôt plus
maîtreffe de cacher , n'étonna point Alphonfe
: il favoit que les enfans d'un pre-
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE.
1
mier lit trouvent rarement grace aux yeux
d'une belle- mère , & tâchoir , par fes foins
paternels , de dédommager fa fille des
mauvais traitemens qu'elle effuyoit de la
part d'Adelaide. Dès qu'elle eut fept ans
accomplis , fa belle - mère , fous prétexte
que le couvent étoit le feul endroit où
elle pût recevoir une éducation convenable
à fa naiffance , détermina le père
à l'y envoyer elle fe flattoit que l'éloi-"
gnement affoibliroit en lui le fentiment
de la nature , & fon but étoit de la forcer
à fe faire religieufe pour que fon fils héritât
un jour de tous les biens de la Maiſon ,
qui étoient confidérables . Alphonse ne la
contredit point , conduifit lui - même ſa
fille à Séville , où il la mit dans un couvent
, & fe promit bien de traverſer tous
les fecrets deffeins d'Adelaïde.
Jacinte , qui , de nourrice d'Iſabelle
étoit devenue fa gouvernante , avoit gémi
pour
elle des duretés d'Adelaide , & n'en
étoit que d'autant plus attachée à fon élève .
Don Pedre , élevé en enfant gâté , fut
abandonné à toutes fes fantaifies. Il eſt
rare que l'homme fe porte au bien de
lui-même , fur-tout quand il eft né dans
l'opulence. Les faveurs de la fortune ne
fervent qu'à donner un plus prompt effor
au penchant qui le conduit au vice . Les
1
I
JANVIER 1768. 33
mauvaifes inclinations que Don Pedre
avoit prifes dès l'enfance ne furent point
corrigées par le fecours de l'éducation .
Grace aux complaifances de fa mère dont
il étoit l'idole , toutes fes méchancetés
pafsèrent pour des gentilleffes de l'adolefcence
, & cette indépendance où elle
l'avoit accoutumé le rendit indocile aux
fages leçons que fon père prétendit en
vain lui donner.
Le Seigneur de Penardas avoit fervi
dans fa jeuneffe avec diftinction. Un léger
fujet de mécontentement l'avoit fait retourner
dans fes terres. Il s'étoit repenti
depuis d'un premier mouvement qui l'avoit
affranchi d'un devoir auquel fa naiffance
l'engageoit autant que fa . propre
inclination. Il avoit eu le temps de fe
convaincre que la véritable grandeur d'âme
confifte à s'oublier foi-même pourfa patrie ;
que l'intérêt particulier doit être inféparable
de l'intérêt commun , & lui céder en
tout ; que la faveur des Cours eft un
puits d'injuftices où le mérite réel furnage
tôt ou tard ; que qui fait fe rendre utile
trouve toujours une occafion favorable
pour triompher des brigues & de l'envie ;
que la première récompenfe du brave
homme eft de fentir qu'il n'a rien à fe
reprocher , & que fon indifférence fur de
B v
34
MERCURE DE FRANCE.
vains affronts le venge mieux que tous les
cris de l'orgueil offenfé ; que les Rois
pères de leurs peuples , font maîtres de
leurs bienfaits ; & que trop prompts ou
trop lents à récompenfer , la loi qui nous
foumet à eux ne nous permet jamais d'en
murmurer. Alphonfe enfin penfoit affez
bien pour ne point douter que la nobleffe
acquife par les armes ne fe foutient dignement
que par elles , & qu'an Gentilhomme
Coifif femble avoir oublié fa qualité . II
croyoit fermement que lorfque nous n'ajoutons
rien par nous - mêmes à l'éclat
d'une haute naiffance , l'histoire de nos
ancêtres devient un miroir de confufion
qui ne réfléchit fur nous que les traits
de la honte , & que la philofophie n'a
que de faux argumens contre les devoirs
de notre état.
Pénétré de ces vérités , il vouloit que
les fervices de fon fils l'acquittaffent un
jour de ceux qu'il avoit difcontinué malà-
propos de rendre à fa patrie. En conféquence
il le deftina aux armes ; mais il
fut d'abord croifé dans ce projet par fa
femme , qui n'imaginoit pas qu'à moins
d'avoir un coeur dénaturé , on pût deftiner
un fils unique à une profeffion où la vie
fe trouve fans ceffe expofée à de nouveaux
dangers. Ces fentimens étoient le fruit
JANVIER 1768. 3༨
des raifonnemens fpécienx que lui faifoient
journellement quelques beaux efprits parafites
qui fe trouvoient très - bien dans le
château de Penardas. Rien n'eft plus dangereux
pour la fociété que ces êtres fyftématiques
, dont la morale , uniquement
propre à énerver le courage & l'amour de
la patrie , eft un poifon fubtil dont les
mccurs font bientôt infectées . Le vrai philofophe
eft l'honnête homme , c'eft-à dire ,
celui qui fait fe conformer aux loix da
pays où il eft né , aime fes concitoyens &
n'enfeigne la vertu qu'en la pratiquant ;
celui qui , pefant la néceffité d'une croyance
commune , en révère les principes facrés ,
ne cherche point à corriger de prétendues
erreurs par de plus réelles encore '; qui
détefte les paradoxes hardis du prétendu
cofmopolite , dont les fophifmes révoltans
ne tendent qu'à brifer le lien fraternel qui
unit les peuples , & à renverfer l'ordre
établi chez les nations civilifées ; celui
enfin dont la faine littérature n'infpire que
fidélité envers fon Roi , refpect pour le
gouvernement , && zzèèllee pour le bien public.
L'inutilité au ſein de laquelle Alphonfe
s'étoit vu anéanti depuis qu'un léger dépit
l'avoit éloigné du fervice , avoit humilié
fon amour- propre d'une manière bien fenfible
. Adelaide n'eût pu fupporter patiem-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ment de végéter avec lui au milieu d'une
province fans jouir d'aucune efpèce de
confidération dans le monde , fi l'envie
de fe faire des créatures & la manie de
protéger ne l'euffent point déterminée à ſe
rendre la partifane déclarée des nouvelles
opinions. Bientôt accréditée parmi les favans
à la mode , elle avoit fait de fa maifon
ce qu'on appelle un bureau d'efprit .
Tous les brillans génies de la province
abondoient chez elle ; ils conduifoient
fon coeur & dirigeoient toutes fes volontés.
Avec des notions très- fuperficielles
elle décidoit en fouveraine & prononçoit
fur tout. On ne doit même pas oublier
que , fuivant les principes de la nature,
elle avoit alaité fon fils elle - même ( 1 ) ;
( 1 ) Depuis quelque temps c'est une manie ,
parmi la foule des écrivains , de confeiller aux
mères d'alaiter leurs enfans elles-mêmes & de
reprocher à celles qui ne s'acquittent point de
ce devoir une indifférence dénaturée . Tous ces
vains cenfeurs du monde ignorent- ils donc qu'il
eft fur la terre des riches & des pauvres ; que le
commerce que les femmes de la campagne font
de leur lait eft fouvent leur plus grande reffource ,
& qu'un nourriffon fuffit pour faire fubfifter une
famille de payfans ? Tout ce qui fait vivre les
malheureux eft- il fait pour être cenfuré ? Si le
lait que nous recevons en nailſant devoit influer
en quelque chofe far les fentimens de notre âme ,
il s'en faivroit donc que nous aimerions beaucoup
JANVIER 1768. 37
1
me
e,
02
& cet effort fublime de fa philofophie
n'avoit pas peu contribué à l'illuftrer parmi
ceux & celles dont la folie publique préconifoit
les ridicules .
Lorfqu'Alphonfe lui propofa d'initier
fon fils dans le militaire , elle penfa mourir
d'effroi à la feule idée d'un métier où
l'on tue & où l'on fe fait tuer . Elle n'eut
point de vapeur parce que ces fyncopes de
femmelettes ne féyent point à des génies.
Remife de fa frayeur , elle déclara féchement
à fon mari que fes intentions ne
feroient point fuivies. Il infifta , mais inutilement.
Elle plaida fa cauſe devant Meſfieurs
les beaux efprits , qui , d'un commun
nos mères qui nous auroient nourris & point du
tout nos pères qui n'auroient pu nous rendre le
même fervice. Cependant combien de mères , qui
ont pris ce foin généreux , ont été payées d'ingratitude
de la part de leurs enfans ! Or , puifqu'il
eft vrai que cette première nourriture de
notre corps n'opère rien fur les mouvemens de
notre coeur , pourquoi s'obftiner à crier à l'abus
-contre un ufage qut , outre les embarras & les
incommodités qu'il fauve aux perſonnes ailées ,
procure un bien réel aux gens de la campagne ?
La plupart de ceux qui critiquent les actions bumaines
ne voient les chofes que d'un point de la
fphère. S'ils fe plaçoient au centre commun avant
que d'écrire , ils ne feroient pas fi prompts à blâmer
ce qui les choque , faute de mieux voir l'effet
général qui en réſulte .
38 MERCURE DE FRANCE.
accord , jugèrent que les fentimens d'Alphonfe
bleffoient également la raifon &
T'humanité. A quoi bon , dirent- ils , facrifier
fes biens , fon repos & fa vie pour des
querelles qui nous font étrangères ? Lorfque
nous pouvons être heureux , quelle
erreur de nous expofer à cent périls dont
un laurier imaginaire eft le très - chimérique
fruit ! Si les Rois ont des différends ,
qu'ils les vuident eux - mêmes . Vos facultés
mettent votre fils dans le cas de fe pouvoir
paffer des faveurs de la Cour ; qu'il fuie
ce féjour de corruption ; qu'il apprenne
que la gloire ne confifte point à s'abreuver
du fang de nos voisins qui ; en qualité
d'homines , font nos frères ; qu'il foit vertueux
; qu'il vive fans ambition ; qu'il
faffe le bien qu'il protége les lettres.
Alphonfe penfoit , au contraire , que , s'il
eft des vices dans les Cours , il n'en eft
que plus beau d'y faire briller la droiture ,
la franchife & la bienfaifance ; que la
vertu d'un homme de qualité eft de favoir
prodiguer fon fang pour la défenſe de
'Etat ; que faire fon devoir c'eft faire
le bien ; que , s'il eft beau de protéger les
lettres , plus on a de crédit plus on eft à
portée d'obliger ceux dont les écrits & les
mours les diftinguent de leurs confrères.
Mais , malgré ces réflexions , il falloit
JANVIER 1768. 39
ES.
it
pourtant qu'il cédât pour le moment aux
clameurs de fa femme & du cercle qui
l'entouroit .
Un jour que , par extraordinaire , Madame
de Panardas , fortie de fes jardins ,
fe promenoit dans une vafte plaine , elle
vit un régiment que l'on exerçoit devant
fon Colonel qui venoit d'être reçu , &
qui étoit à- peu- près du même âge que
fon fils. Les refpects que les Officiers rendoient
à leur chef ainfi que les foldats ,
excitèrent l'ambition d'Adelaïde . Elle s'avança
pour complimenter le nouveau Colonel
, qui fe nommoit Don Fernez , &
l'invita , avec tous fes Officiers , à venir
dîner chez elle ( Elle étoit pour lors
accompagnée de fon mari & de plufieurs
perfonnes de fon rang ) . Cette offre obligeante
fut acceptée. La compagnie des
enfans de Mars lui parut mille fois plus
agréable que celle de ceux d'Uranie , & ,
s'étant mife à comparer l'air libre , enjoué ,
vif & honnête des uns , avec le ton capable ,
étudié , froid & dédaigneux des autres ,
elle trouva que les nouveaux docteurs perdoient
furieuſement à la comparaifon ; &
goûtant infiniment mieux les galans propos
du militaire que les ennuyeux fyllogifmes
de la philofophie , l'efprit du monde
ruina tout-à-coup dans fa tête les principes
40 MERCURE DE FRANCE.
moraux dont elle étoit furchargée. Tous
ces brouillards de la raifon humaine fe
diffipèrent à fes yeux ; elle ne refpira plus
que l'honneur de voir fon fils à la tête
d'un régiment , & preffa Alphonfe , qui
avoit de puiffans amis à la Cour , de faire
folliciter l'agrément du premier qui viendroit
à vaquer , en faveur de Don Pedre.
Alphonfe ne laiffa point échapper une
fi belle occafion de remplir les vues qu'il
s'étoit propofées ; il fe hâta d'écrire à fes
amis , & obtint la grace qu'il avoit demandée.
Il annonça cette heureuſe nouvelle
à fa femme , que toutes les remontrances
des fophiftes n'avoient pu détourner
de fes idées , & fon coeur eut peine à
fuffire à fa joie. Ainfi la vanité lui fit faire
ce que le zèle patriotique eût dû lui confeiller.
Don Pedre , féduit par les priviléges
que cet état donne à la jeuneſſe ,
annonçoit les meilleures difpofitions pour
en ufer. Il ne fe préparoit à rien moins
qu'à faire la loi à fes père & mère. Imbu
des pernicieufes idées où la fauffe philofophie
, qui en admettant le hafard pour
principe de tout , fuppofe qu'il n'exiſte
aucune différence réelle parmi les hommes ;
que , la matière agiffant aveuglément dans
la génération de l'efpèce , le père n'a d'autre
avantage fur le fils que d'être antéJANVIER
1768. 41
rieurement né , & que les devoirs du dernier
à l'égard du premier ne font que de
convention , il comptoit bien n'agir que
conformément à ces prétendus principes.
Quoique fa mère l'eût nourri , il n'avoit
pas plus d'amitié. pour elle que
que de reſpect
pour fon père.
Don Pedre fut trouvé divin dans fon
habit de Colonel ; & les docteurs , quoique
mortifiés , ne trouvèrent pas moins
les moyens de concilier leurs opinions
avec la fantaiſie de la Dame ; & la fublime
Adelaide , à l'exemple de tant de brillantes
protectrices , continua de foutenir la vérité
d'une morale , dont fa conduite s'écartoit
à chaque inftant. Il fut réfolu d'envoyer
promptement Don Pedre à Madrid remercier
le Roi de la grace qu'il lui avoit
accordée ; on décida qu'il demeureroit
quelque temps à fon régiment pour y prendre
l'efprit du corps & y recevoir les premiers
élémens de l'art de la guerre. Il
quitta fans regret la maifon paternelle . Le
plaifir de voir la Cour l'enchantoit au
point qu'il ne foupiroit qu'après le moment
d'y arriver. Don Fernez , dont le
régiment étoit en quartier à Séville , &
qui , par fes manières honnêtes & féduifantes
, avoit pris auprès d'Adelaide au
point qu'elle ne pouvoit plus s'en paſſer ,
4.2 MERCURE DE FRANCE.
fut prié de demeurer à Penardas pour la
dédommager de l'abfence de fon fils . Revenons
préfentement à ce qui s'étoit paffé
depuis qu'Ifabelle avoit été mife au couvent.
Alphonfe , quelqu'empire que fa femme
eût ufurpé fur lui , n'avoit point perdu
pour fa fille les fentimens de père ; au
contraire , il fembloit que la dureté des
procédés dont Adelaide ufoit à l'égard de
cette enfant , redoublaffent dans fon coeur
paternel fa tendreffe & fa pitié . Adelaide
ne lui avoit plus caché la volonté où elle
étoit qu'Ifabelle fe fît religieufe . Il crut
devoir paroître confentir à tout , faufà fe
ménager l'intervention des beaux efprits
dont il efpéroit faire agir le crédit auprès
d'elle. I alloit fouvent voir fa chère fabelle
, & , de peur d'aigrir fon époufe par
fes fréquens voyages à Séville , il prenoit
pour prétexte l'envie qu'il avoit de déterminer
lui -même fa fille à prendre le parti
du cloître. A chaque vifite qu'il lui faifoit
il lui portoit de nouveaux gages de
fon amitié. Loin de l'affliger en la difpofant
à fe confacrer au célibat , il ne ceffoit
de lui promettre de la bien marier ,
& c'étoit auffi fon deffein.
>
Dès que l'âge l'eut mife en état de
remplir tous les devoirs que la religion
JANVIER 1768. 43
prefcrit , Alphonfe fe vit preffer plus que
jamais de la vouer folemnellement à Dieu.
Il eut alors recours aux moraliftes qui
paroiffoient gouverner fa femme ; mais
ces Meffieurs , très- convaincus que tout
fe faifoit par Madame , & qu'elle ne démordroit
point de ce qu'elle avoit réfolu ,
crurent ne devoir pas s'expofer à fe faire
congédier pour une caufe qui les intéreffoit
fi peu. Au lieu de déclamer , ainfi que
ci-devant , contre la tyrannie des pères &
mères qui forcent leurs enfans à s'enfevelir
tout vivans dans ces prifons , vrais
tombeaux de l'humanité , ils prouvèrent
alors que les jeunes filles qui ont le courage
de renoncer aux vanités du monde
pour embraffer les douceurs d'une vie
innocente & tranquille , reffembloient à
ces hommes défintéreffés qui , dédaignant
les caprices du fort ou rejettant les faveurs
de la fortune , vont chercher dans les
déferts la paix que l'on ne trouve point
dans le tourbillon des fociétés. Alphonfe ,
voyant que fes efpérances étoient trahies
de ce côté , n'imagina plus d'autre moyen
de conjurer l'orage qu'en trompant fa
femme. Il n'infifta plus auprès des fages
& feignit de goûter leurs avis. Quelque
temps après il fut à Séville où il s'arrêta
plufieurs jours. A fon retour il annonça
+44 MERCURE
DE FRANCE.
que fa fille , dérerminée à vivre uniquement
pour Dieu , avoit pris l'habit de
novice , & que cette cérémonie , à laquelle
il avoit été bien aife d'affifter , avoit occafionné
fon retard . Il ajouta que le jour de
fa profeffion étoit fixé immédiatement après
l'année révolue. Adelaïde le crut , le félicita
fur le fuccès de fes foins , le remercia
de cette preuve d'attachement qu'il lui
avoit donnée , & ne le tourmenta plus.
Alphonfe alors fit bâtir , hors de fon
parc , dans un endroit voifin d'un joli
village , une petite maiſon auffi commode
qu'agréable , qu'il deftina pour loger Iſabelle
, à qui l'air du couvent commençoit
à déplaire , & où elle mouroit d'ennui.
Il ufa , dans cette circonstance , de toutes
les précautions néceffaires pour que fa
femme ne pût ni s'en douter ni en être inftruite.
Perfonne dans fes terres ni dans fa
maifon ne fut que c'étoit lui qui faifoit
conftruire cette habitation . Afin de mieux
cacher fon jeu , il eut l'air de ne plus pen
fer à fa fille. Il ceffa fes voyages à Séville ,
& lui faifoit donner & recevoit de fes
nouvelles par de fidèles émiffaires . Les
chofes en étoient là , lorfque Don Pedre
partit pour fon régiment. Il n'avoit pas
revu fa foeur depuis qu'elle avoit été reléguée
au couvent l'indifférence qu'on lui
JANVIER 1768. 45
avoit infpirée pour elle dès l'enfance avoit
fait taire dans fon âme la voix du fang ,
& fon père n'avoit jamais pu obtenir de
lui qu'il l'accompagnât lorfqu'il alloit la
voir à Séville. Alphonfe , qui avoit fes
raifons pour ne le point preffer d'aller faire
fes adieux à cette four , ne lui en parla
point ; & Don Pedre , en s'éloignant de
Penardas , ne témoigna pas qu'il eût confervé
aucun fouvenir de fa foeur.
Le jour approchoit , où , fuivant les
difcours d'Alphonfe , Ifabelle devoit faire
profeffion. Guidée par fon père , elle écrivit
à Adelaide une lettre pleine de fou--
miffion , dont l'objet étoit de l'inviter à
fe trouver à cette cérémonie & à bénir ,
en qualité de fa feconde mère , les voeux ,
qu'elle fe préparoit à faire. Cette lettre
eut les deux effets que l'on en attendoit
Elle acheva de tromper Adelaïde , que fes
graves occupations exemptoient de toute
défiance ; & le plaifir de mortifier fa bellefille
, en refufant de fatisfaire à ſon invitation
, détourna cette marâtre de l'envie
d'être préfente à cette trifte fête . Elle fe
contenta d'envoyer à la future profeffe fa
bénédiction par écrit , & pria fon mari
de vouloir bien fe charger lui- même de
porter fa réponſe.
Alphonse, ravi de l'erreur où il la daif46
MERCURE DE FRANCE.
foit , courut auffi - tôt brifer la priſon de
fa fille. Ils arrivèrent à l'entrée de la nuit
à la petite maifon qu'il lui avait fait bâtir.
Il lui donna pour compagne fa fidèle Jacinte
, & pour ferviteur un ancien foldat ,
dont la bravoure & la difcrétion lui étoient
connues , & fous la garde du quel fa fille
devoit être à l'abri de toute infulte. Son
nom étoit Gufman . L'habitude qu'Alphonfe
avoit priſe d'aller tous les jours à la chaffe
& de ne rentrer que le foir au château ,
lui procura le moyen de voir Ifabelle auffi
fouvent qu'elle le fouhaitoit & fans que
rien le gênât. Tandis que fa femme s'amufoit
à philofopher , il alloit paffer les journées
les plus fatisfaifantes avec fa fille , à
qui il procaroit toutes fortes d'amuſemens .
Le defir qu'il avoit de la bien marier ,
lui fit jetter les yeux fur Don Fernez. Ce
jeune homme joignoit aux qualités militaires
qui brilloient en lui , outre les agrémens
de la figure & les grâces du corps ,
des moeurs douces , un efprit vif , une âme
généreufe & une exacte probité Il étoit
auffi d'une naiffance proportionnée à celle
d'Ifabelle. Alphonfe n'étoit pourtant pas
homme à vouloir forcer les inclinations de
fa fille , & quelqu'avantage qu'il trouvât
pour elle dans cette alliance , il étoit tout
prêt ày renoncer pour peu qu'elle y fentît de
JANVIER 1768.47%
répugnance. Il voulut confulter fon goût
avant que de lui faire part de fon choix.
Dans cette vue il própofa un foir à Don
Fernez , qui, par complaifance , ne quittoit
prefque point Mde de Penardas , une partie
de chaffe pour le lendemain. La Dame lui
en ayant accordé la permiffion , le Colonel
fut charmé de reprendre un exercice qu'il
aimoit paffionnément
.
Le foleil n'étoit pas encore levé que
Don Fernez étoit déja fur pieds. Il attendit
avec impatience le réveil d'Alphonfe , qui
ne le fit pas beaucoup languir. Ils s'éloignèrent
enſemble du château , & , dès qu'ils
furent entrés dans le parc , Don Fernez
empreffé de faire admirer ,à Alphonfe la
légéreté de fon cheval , lui lâcha la bride
& le laiffoit courir le long de l'avenue
qui étoit fort longue , lorfqu'ayant jetté
les
yeux fur un fentier qui fe trouvoit à
fa gauche , & dont les arbres élevés en
berceaux invitoient à fe promener fous
leur ombre , il apperçoit de loin une
jeune beauté en amazône & montée fur
un courfier qui paroiffoit venir à ſa rencontre.
La curiofité le fit voler au devant
d'elle. A mefure qu'elle approchoit il étoit
plus ébloui de fon éclat. Il s'arrêta pour
la remarquer plus à fon aife , & , quand
elle paffa , il la falua refpe ctueufement .
)
1
48 MERCURE DE FRANCE.
8
*
Elle le fixa avec attention & répondit à
cette politeffe de l'air le plus gracieux. Un
valet bien armé & deux piqueurs marchoient
derrière elle. L'impreffion que
cette belle avoit faite fur lui l'avoit rendu
timide ; mais l'arrivée d'Alphonfe termina
fon embarras. Cette Amazône , étoit Ifabelle.
Auffi-tôt qu'elle vit entrer ſon père
dans l'allée , elle mit pied à terre & il en
fit de même . Don Fernez fut ravi de voir
que fon conducteur la connoiffoit. Il defcendit
auffi de fon cheval & les rejoignit,
Alphonfe le préſenta à l'Amazône , à
qui il venoit de recommander expreffément
de ne fe point trahir , & il la pria
permettre qu'ils fuffent tous deux dans
cette journée fes compagnons de chaffe.
Elle y confentit , mais d'un ton fi réservé ,
que le Colonel imagina que la propofition
la fâchoit, & il tacha d'enchérir encore
fur le refpect avec lequel le Seigneur de
Penardas affectoit de lui parler. Ils fe pro--
menèrent quelque temps dans la forêt ,
enfuite ils remontèrent à cheval dans l'intention
de chaffer ; mais ils étoient trop
férieufement occupés tous trois pour que
cette challe pût être bien fanglante . En
vain les chiens les avertiffoient du paffage
des fangliers ou des loups ; Don Fernez
ne fongeoit qu'à la belle Amazône
de
qu'iĺ
$
JANVIER 1768 . 49
qu'il ne ceffoit d'admirer , & dont il fembloit
déja devoir être inféparable. Iſabelle ,
de foncôté , l'examinoit très attentivement.
Chaque fois que leur proie leur étoit
échappée par leur diftraction , ils en rioient
enfemble , & réciproquement ils fe pardonnoient
au fond du coeur la caufe de
leur inattention , tandis qu'Alphonse ne
s'attachoit qu'à obferver leurs mouvemens
& leurs regards. Ils parcoururent ainfi les
bois toute la matinée. L'Amazône , alors
fe trouvant près de fon habitation , propofa
à fes deux compagnons de venir fe
rafraîchir chez elle . Cette propofition
acheva d'enclianter Don Fernez. Et Don
Alphonfe , pour éviter qu'on ne le perfifflât
au château fur le mauvais fuccès de
fa chaffe , chargea les gardes de la forêt
de réparer la faute des maîtres.
On dîna chez l'Amazône , & le repas ,
moins fomptueux que délicat , fut délicieux
pour les convives. On ne fit rien
l'après-dînée , & pourtant on ne s'ennuya
point. L'heure de fe féparer étant venue ,
on prit congé de l'aimable chaffereffe
Alphonse avec un vifage où régnoit le
contentement , & Don Fernez d'un air
qui marquoit à la fois & fa reconnoiffance
& fes regrets. En entrant dans le parc , les
deux chaffeurs trouvèrent les gardes & les
Vol. I.
C
50 MERCURE
DE FRANCE.
piqueurs qui leur préfentèrent les dépouilles
des groffes bêtes & du gibier qu'ils avoient
tués , que l'on porta en pompe au château.
Le long du chemin , Don Fernez demanda
à Alphonfe qui étoit cette belle
perfonne qui leur avoit fait un accueil fi
honorable ? C'eft , lui répondit - il , la
veuve de Don Fernand d'Argilla , Gentilhomme
de la vieille Caftille , que la
mort a féparée de fon époux au bout de
fix mois de mariage , & qui , attendu fon
extrême jeuneffe , voulant fe mettre à
l'abri de la critique & de l'autorité de
fes parens , a quitté la ville de Burgos
pour le réfugier dans ce pays , où elle fuit
toutes les fociétés pour s'adonner au plaifir
de la chaffe , fon unique paffion . Oh !
dans ce cas , répartit Don Fernez , j'irai
fouvent lui tenir compagnie. Gardez - vousen
bien ! reprit Alphonſe , qui , en tâchant
d'irriter fon amour , cherchoit aufli à l'éprouver
; elle m'a chargé en particulier
de vous dire qu'elle vous prioit fort , ayant
des ménagemens à garder , de ne vous
plus trouver fur fon paffage fi vous ne
voulez rifquer de l'indifpofer contre vous,
Don Fernez , interdit , perdit la parole ,
foupira & revint jufqu'au château fans
rompre le filence. On le complimenta fur
fa challe ; il ne l'entendit point , fut rêveur
JANVIER 1768.
SI
S
2
fix
& diftrait pendant tout le fouper de façon
à furprendre la compagnie, quitta Madame
de Penardas fans lui rien dire d'obligeant ,
& ne fongea toute la nuit qu'à la défenſe
que la veuve fuppofée lui avoit fait faire .
Doutant pourtant enfin de la bonne foi
d'Alphonfe , & penfant que la jaloufie
avoit pu le faire parler , il fe détermina
à retourner le jour fuivant à l'endroit où
il avoit rencontré l'Amazône ; mais fa
courfe fut vaine , elle ne parut point.
Alphonfe , qui ſe doutoit de fa marche ,
avoit pris des chemins détournés pour fe
rendre chez fa fille , qu'il trouva prévenue
autant qu'il le defiroit en faveur de Don
Fernez; il l'empêcha de fortir , & fe renferma
avec elle. Don Fernez , après avoir
guetté inutilement Ifabelle pendant plufieurs
jours , prit le parti de fe préſenter à
fa porte. Elle lui fut refufée , & il en
devint furieux. Le chagrin qu'il en eut
fat remarqué dans le château , au point
qu'Alphonfe étoit décidé à lui confier fon
fecret & le choix qu'il avoit fait de lui
pour être fon gendre , lorfque des lettres
que Don Fernez reçut le rappellèrent à
Toléde chez fon père. Il prit congé avec
regret du Seigneur & de la Dame de Penardas
, & fupplia Alphonfe de lui donner
fouvent des nouvelles de fa charmante
Cij
52
MERCURE
DE FRANCE
.
veuve , qu'il n'oublieroit (difoit- il ) jamais,
malgré fes rigueurs . Alphonfe le confola en
lui promettant de faire en forte qu'à fon
retour il la trouvât moins févère. Don Fernez
le remercia tendrement , l'embraffa &
prit la route de Toléde , en emportant dans
fon âme l'image d'Isabelle , que que l'abfence
ne fit qu'y graver plus fortement encore ,
Les longueurs d'une maladie cruelle
que fon père éprouvoit , & qui finit par
le mettre au tombeau , les fuites de ce
trifte événement , ce qu'il devoit à une
mère vivement affligée , le temps qu'il
employa à mettre ordre aux affaires de
l'immenfe fucceffion qu'il eut à partager
avec plufieurs frères dont il étoit l'aîné:
tout cela le retint pendant deux ans loin
de l'objet qui , du premier coup - d'oeil ,
avoit fû captiver fon coeur. Alphonse étoit
très- attentif à lui en donner des nouvelles.
Au bout de quelques mois il lui avoit
mandé qu'il avoit fi bien agi en fa faveur
auprès d'elle , qu'il ne lui feroit peut- être
pas difficile de la déterminer à paffer à de
fecondes nôces. Depuis , il lui avoit toujours
écrit dans le même efprit. C'étoit
un für moyen d'entretenir fon amour , &
ces amorces redoubloient l'impatience où
il étoit de revoir le féjour de Penardas.
Ce moment n'arriva qu'après bien des
JANVIER 1768. 53
peines & des ennuis . Alphonfe , perfuadé
de fon attachement pour Ifabelle , ne lui
fit point acheter davantage le plaifir de
la revoir ; il lui confia le fecret de fa
naiffance , & tout fut bientôt arrangé pour
que les nôces de ces deux amans fe célébraffent
à l'infçu d'Adelaïde. Libres de ſe
parler tous les jours & de fe communiquer
fans ceffe leurs fentimens , ce couple amou
reux paffoit , avec un père qu'ils adoroient
, des journées d'autant plus agréables
, que leur tendreffe , autorifée par la
nature , étoit fondée fur l'eftime & la
vertu . Une circonftance imprévue retarda
encore le bonheur de Don Fernez ; quifut
mandé à la Cour pour y prendre poffeffion
d'une charge importante dont le Roi l'honoroit
en confidération des fervices que
Les ancêtres , & particulièrement fon père ,
avoient rendus à l'Etat. Comme il fe difpofoit
à fe rendre auprès de fon Souverain ,
tout le monde fut furpris de voir arriver
Don Pedre que l'on n'attendoit pas .
Son caractère infolent , fruit de la mauvaiſe
éducation qu'il avoit reçue , ſa négligence
à remplir fes devoirs , fon peu
de refpect pour fes Officiers fupérieurs ,
fa conduite indécente & fon libertinage ,
lui avoient attiré à Madrid une foule
d'ennemis ; ajoutons à cela qu'il manquoit
2
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE.
1
de courage , & qu'en diverfes occafions if
en avoit donné des preuves . La bravoure'
eft ordinairement
la compagne de la vertu ;
elle habite rarement où les moeurs ne font
pas . Don Pedre , dans fa dix - huitième
année , avoit déja tous les vices des hommes
vieillis dans la débauche . Il venoit
en dernier lieu de deshonorer la fille d'un
riche bourgeois de Madrid , & celui - ci le
pourfuivant à toute rigueur , Don Pedre
avoit été forcé de difparoître. 11 fe hâta
de conter cette malheureuſe aventure à fa
mère , qui , juſtement effrayée du danger
où il étoit expofé , preſſa ſon mari d'employer
les moyens les plus prompts & les
plus efficaces pour tâcher d'affoupir une
affaire fi délicate. Alphonfe , révolté de
la conduite de fon fils , vouloit l'abandonner
entièrement . Don Fernez , touché des
larmes d'Adelaide , & fur - tout de la faveur
que lui faifoit Alphonse en l'acceptant pour
gendre , offrit de faire toutes les démarches
convenables à la Cour & auprès du père
offenfé pour terminer cette affaire. Il partit
, accompagné de quatre Officiers de
fon régiment , qui avoient coutume de ne
le jamais quitter ; & Don Pedre fe tint
caché dans le château jufqu'au temps où
il apprit que Don Fernez avoit agi fi
chaudement pour lui que l'affaire étoit

JANVIER 1768. 53
aſſoupie , moyennant une fomme d'argent
que fa mère envoya fur le champ.
lui
arrivés
Don Pedre alors fe remontra ; mais ,
pour fatisfaire aux plaintes que l'on avoit
de toutes parts portées contre luí , le Roi
envoya ordre de ne plus reparoître à
fon régiment. Nouveau fujet de mortification
pour le père ! Ces deux accidens ,
coup fur coup , affligèrent fenfiblement
Adelaide. Que de reproches n'eutelle
point à fe faire d'avoir élevé fon fils
dans cette indépendance fi pernicieufe à
la jeuneffe , & de l'avoir accoutumé , en
naiifant , à regarder tous les principes de
la vie civile & du patriotifme comme
des préjugés ! La confufion qui accabloit
intérieurement cette mère imprudente fut
la première punition que le Ciel réſervoit
à fa coupable négligence fur l'éducation
de fon fils , & à la haine injufte qu'elle
portoit à l'innocente Ifabelle.
Don Pedre , devenu oifif, s'abandonna
plus librement à tous les vices auxquels il
étoit enclin . Il loua , à quelques lienës de
Penardas , fur le chemin qui conduifoit
à Madrid , une petite maifon où il alloit
paffer des femaines entières avec des gens
de l'un & l'autre fexe auffi pervertis 'qu'il
l'étoit lui- même.
Alphonfe , pénétré de la vie licencieuſe
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
que menoit fon indigne fils , alloit fe confoler
avec fa fille , dont la foumiffion ,
l'attachement & la modeftie faifoient les
délices de fon coeur. Le malheur de Don
Pedre voulut que , revenant de fa petite
maifon & paffant de grand matin par
l'endroit où Ifabelle avoit pour habitude
d'attendre fon père , il l'y rencontra. Elle
étoit affife fur un banc de gafon & dans
un négligé qui lui donnoit un air fait pour
féduire. Etonné de fa beauté & faifi d'un
fentiment
que , fans doute , la voix du
fang excitoit en lui , il fe précipite à bas
de fon cheval , court brufquement à elle ,
lui fait mille complimens fur la vivacité
de fes yeux , lui demande ce qui l'arrêtoit
dans cet endroit , & fi elle vouloit lui
permettre de lui tenir compagnie. Elle ne
répondit à fes propos qu'en rougiffant ;
& , comme il commençoit à s'oublier ,
Gufman , qui la gardoit , lui fignifia de
ne point importuner davantage fa maftreffe
, & de fe retirer. Don Pedre , qui
croyoit n'avoir affaire qu'à un valet , le
menaça. Mais Gufman fit bonne contenance
; & lui parla de façon que l'ex-
Colonel crut prudemment devoit fe retirer.
Lorfqu'il crut ne pouvoir plus être
apperçu , il fe mit à examiner ce que deviendroit
l'inconnue , & quel étoit celui qu'elle
JANVIER 1768. 57
1
attendoit. Mais quel fut fon étonnement ,
lorfqu'il vit que c'étoit fon père ! Don
Pedre roda près de la maifon jufqu'à l'entrée
de la nuit , en vit fortir fon père
qu'il eut foin d'éviter , & demanda à des
payfans du voisinage le nom de la Dame
qui logeoit dans cette maifon retirée . II
apprit que c'étoit la veuve d'un Gentilhomme
; qu'elle s'amufoit très -fouvent à
chaffer avec le Seigneur de Penardas , le
feul homme à qui elle permît de venir
chez elle. Don Pedre en conclut que c'étoit
une inclination fecrette qu'Alphonse entretenoit.
Pour fe venger de la froideur qu'il lui
avoit toujours témoignée , il forma le projet
de lui enlever cette inaîtreffe . Il`retourna
fur le champ à fa petite maiſon ,
où il avoit laiffé quelques amis , leur fit
part avec enthoufiafme de la découverte
qu'il avoit faite , les engagea à le ſervir
dans fon entreprife , & difpofa tout pour
l'enlèvement de la prétendue jeune veuve .
Ifabelle , après avoir foupé , fe promenoit
tranquillement, comme ellefaifoit fouvent,
au clair de la lune , avec Jacinte & Gufman .
DonPedre & fatroupe , qui s'étoient mis en
embufcade derrière fa maifon , fondirent
fur Gufman , qu'ils laifsèrent fur la place
percé de coups, & fe faifitent d'Ifabelle , que,
malgré fes cris , ils firent monter dans une
C v .
58
MERCURE DE FRANCE.
chaife de pofte. Les clameurs de la défolée
Gouvernante fe firent entendre au village
voiſin . On vint à elle ; mais on ne put lui
donner d'autre fecours que de la reporter
à fa maifon , ainfi que l'infortuné Gufman
, que l'on craignit long- temps de ne
pouvoir rappeller à la vie.
Les raviffeurs avoient déja fait du chemin
, lorfqu'ils furent rencontrés dans un
bois par Don Fernez , qui revenoit de
Madrid avec les Officiers qui l'y avoient
fuivi. Les cris d'Ifabelle le frappèrent ;
il reconnut la voix de celle qu'il adoroit.
Eft- ce vous , lui dit- il , divine Ifabelle ?
Don Fernez fera- t-il affez heureux pour
vous fauver des fureurs de ces monftres ?
A ce nom les coupables veulent s'enfuir ,
mais les Officiers les arrêtent : ils font forcés
de fe défendre . Le combat devient vif
& meurtrier. Le parti de Don Pedre fuccombe
, lui- même eft bleffé à mort , &
fe nomme enfin pour engager les vainqueurs
à l'épargner. Don Fernez frémit ,
s'avance & diftingue en effet les traits de
Don Pedre. Tout le mystère de cette hor
rible aventure fe développe. Le moment
de la mort et toujours effrayant pour
les coeurs les plus endurcis au crime.
Le remords qui le déchire , lui arrache un
JANVIER 1768. 59
I
torrent de larmes. Du ton le plus atten- ,
driffant , il fupplie fa foeur de lui pardonner
l'erreur qui l'a féduit & les peines qu'il
lui a caufées. Ifabelle alors n'écoute que
la générofité de fes fentimens , & gémit
avec lui. Don Fernez , hors de lui -même ,
accuſe la rigueur du Ciel qui le rend innocemment
le meurtrier de fon beau- frère ; &.
Don Pedre, avant que d'expirer , le prie
de le faire conduire chez fon père.
Aucun de fes cinq compagnons n'avoit
pu
réfifter à la valeur de ceux de Don Fernez
; tous étoient demeurés fur la place.
On porte le mourant dans la chaife où
fabelle , en le ferrant dans fes bras , tâche
d'arrêter le fang qui coule de fa bleffure.
On arrive au château. Adelaide étoit endormie
, mais Alphonfe n'étoit point encore
au lit. Malgré tous les fujets de mécontentement
qu'il avoit à reprocher à fon
fils , il ne put foutenir ce fpectacle. Le
récit de l'événement qui avoit amené cette,
funefte cataſtrophe acheva de l'accabler.
Il accorda cependant au repentir de Don.
Pedre le pardon de fon crime . Mais comment
annoncer à la mère ce coup de foudre
? Cependant l'inftant preffe ; la voix
de Don Pedre s'affoiblit , & l'on craint
qu'il n'expire. On éveille Adelaïde , on
lui préfente fon fils mourant , on lui ra-
C vj
60 MERCURE
DE FRANCE.
conte , en deux mots , fon hiftoire . Adelaide
étoit fière & fenfible. La honte dont fon
fils s'étoit couvert , l'avoit infenfiblement .
refroidie pour lui. On la vit avec étonnement
commander à fa douleur , retenir
fes larmes , l'exhorter même à effacer par
fa foumiffion aux décrets céleftes , les horreurs
de fa vie paffée.
Demeurée feule , après le trépas de fon
fils , cette mère affligée laiffa un champ
libre aux foibleffes de la nature ; elle ne
reprocha qu'à elle feule le malheur de Don
Pedre. Elle ne l'imputa qu'au peu de foin
qu'elle avoit pris de lui enfeigner les vrais
principes de la vertu . Convaincue en un
mot de tous fes torts , elle abjura tous les
brillans & faux fyftêmes qui l'avoient
ci -devant féduite , & pardonna à fon époux
de l'avoir trompée . A l'égard d'Iſabelle ,
qu'elle reçut en grace , elle approuva fon
mariage avec Don Fernez, les aima tous les
trois , fe montra plus mère enfin pour cette
fille qu'elle avoit tant haie , qu'elle n'avoit
cru l'être pour le fils qu'elle avoit tant
aimé.
Par un abonné au Mercure.
You
JANVIER 1768. 61
A M. R.... en réponse à des vers où il
Je dit trop âgé pour chanter l'amour.
Vous qui , fans être adoleſcent ;
N'êtes pas non plus un Anchife ,
Croyez que , fenfible & galant ,
En dépit d'une barbe grife
On peut , ayant votre talent ,
Prendre encor l'amour pour devife.
Ignorez-vous qu'Anacréon ,
Toujours badin dans fa vieilleffe ,
A cet âge où de la fageffe
On va débitant le jargon ,
D'une folie enchantereffe ,
Donnoit conftamment la leçon ?
Les ris brilloient fur fon menton
Et , des ans bravant la trifteffe
A l'aide encor de fon bâton
Il couroit après la jeuneffe.
Enfin , dans un moment d'yvreſſe ,
La Parque le furprit , dit - on ,
Chantant Bacchus & Cupidon ,
Entre les bras de fa maîtreffe.
L'exemple de ce bon vieillard ,
Si fêté , fi cher à Cythère ,
Pourroit , à quelque trait gaillard ;
Enhardir même un centenaire ;
..
>
G2 MERCURE DE FRANCE.
Et vous , ftoïque trop févère ,
Ayant à peine de vos jours.
Parcouru la demi- carrière ,
Vous n'oferiez à ma prière
Célébrer le Dieu des amours !
Ah ! fi de votre voix légère
Ce Dieu jamais étend les fons ,
Ou donnez- lui de vos chanſons ,
Ou gardez -vous de fa colère .
Par M. MUGNEROT.
BOUQUET.
Air : Que ne fuis-je la fougère , &c .
Q
U ne puis-je , mon Amynte ,
T'offrir , avec cette fleur ,
Des couplets où tu fois peinte
Comme tu l'es dans mon coeur ?
On y verroit la folie
S'unir à la majeſté ,
L'efprit à la modeſtie ,
La fageffe à la beauté .
De ta charmante figure
Je peindrois l'heureux contour ;
Je dirois que la nature
L'a modelé fur l'amour.
JANVIER 1768 . 63
Je dirois qu'elle a fu rendre
Les traits du fils de Cypris ,
Au point qu'on voit s'y méprendre
Les Plaifirs , les Jeux , les Ris.
Par M. F. D. B....
CHANSON fur l'air ; Jufques dans la
moindre chofe , & c .
Juse USQUES à la moindre chofe
L'amour prête des attraits .
L'aimable métamorphofe
Signale tous les bienfaits.
De la jeune Eléonore
Veut-il orner le beau fein ?
Le plus fimple don de Flore
Devient role fous fa main.
D'une fenfible bergère
Veut- il combler les defirs ?
Il fait fur l'humble fougère
Dreffer un trône aux plaifirs.
D'un triſte, défert d'Afrique ,
Il fait un riant féjour ;
Un palais d'un toît ruftique ,
D'une nuit le plus beau jour !
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Souvent , plus habile encore ,
De l'âge il fond les glaçons :
O¤ a vu plus d'une aurore
Rajeunir de vieux Titons.
Dans les cieux & fur la terre ,
Rien ne méconnoît fa voix.
Sa puiflance eft arbitraire ;
Ses volontés font fes loix .
Par le même.
A Mile M **. Actrice de l'Opéra , fur
un fecours confidérable qu'elle avoit
envoyé à une de fes compagnes qu'elle
favoit dans l'indigence , en lui cachant
la main qui la fecouroit .
V.ous avez des talens qu'embelliſſent les
Grâces ;
Vous avez un eſprit que le goût fait jouer ;
Sur les pas de l'amour le plaiſir ſuit vos traces :
Ce n'eft point tout cela qu'en vous je veux louer,
A de plus nobles traits , votre âme peu commune
Exige , en s'élevant , un encens plus flatteur ;
J'apprends que vous ſavez ſoulager l'infortune :
Tout mon hommage alors s'adreſſe à votre coeur.
JANVIER 1768. GS
Mais cet hommage pur s'accroît, redouble encore,
Quand je vois que la main , qui verfe le bienfait,
Evite les regards , defire qu'on l'ignore ,
Et ne veut de témoin que le Ciel qui le fait .
A la porte d'un temple une riche béate ,
Difpenfe avec éclat fes avares fecours ;
Tandis que fous les loix d'une fortune ingrate ,
A l'indigent , fans bruit , vous offrez un recours.
Ainfi vous nous peignez cette pitié modeſte ,
Qui produit pour lui-même un acte généreux ;
Et plus nous l'admirons , plus notre coeur déteſte
Celle qui fait rougir le front du malheureux .
L'A. Du R.
EPITRE à Colinette , petite chienne de
Mde DE R *** . la mère.
TOUT
OUT frais fortant d'un mauvais pot de chambre
,
Qui m'a traîné de la Cour à Paris ,
Tout yvre encor des propos étourdis
Dont trois gafcons chargés de mufc & d'ambre ,
M'ont régalé dans ce triſte pays ;
Libre , en un mot , & feul dans ma retraite ,
Je voudrois bien , charmante Colinette ,
En t'écrivant , délaffer mes efprits.
66 MERCURE DE FRANCE.
Loin d'une ville où règnent les foucis ,
Où le paffé quelquefois fe regrette ,
Où l'avenir , qui toujours inquiette ,
N'offre fouvent que de nouveaux ennuis ,
Tu vis en paix , en trottant fur l'herbette ;
Mangeant le fucre & rongeant la gimblette ,
Tu ne connoîs que les jeux & les Ris .
Mais réponds- moi , le rayon de lumière ,
Qui n'eft efprit , moins encore raiſon ,
Et qui pourtant te conduit & t'éclaire ;
L'inftinct enfin qui brille dans tes yeux ,
T'a- t- il appris quelle eft ta fouveraine ?
Conçois -tu bien que vivre fous fa chaîne ,
C'est ici bas jouir du fort des dieux ?
Auffi , ma chère , as- tu mille envieux ,
Qui , loin de fuir comme toi dans la plaine ,
Lorique , preile par fès doigts délicats ,
Le fifflet d'or au logis te rappelle ,
De leur plein gré voleroient auprès d'elle ,
Et de par-tout reviendroient fur fes pas .
Toi qui ne fuis que l'ardeur qui te preſſe ,
Tu vas toujours , & tu ne fonges pas
Que chaque inftant t'enlève une careffe ,
Et que tu perds , en quittant ta maîtreffe ,
Mille baifers , dont un feul vaut au moins
Dix ans entiers de conflance & de foins.
A tout moment tu fais mille folies ,
Et ta gaieté , ton air vif & plaifant ,
JANVIER 1768. 67
Ton regard fin , ton minois féduifant
Servent d'excufe à tes étourderies.
Livre- toi donc à ta légéreté ;
Le long du jour fais mille efpiégleries ,
N'écoute rien que ta vivacité ;
Et fur le foir , quand tes jambes trop laffes ,
Ne pourront plus arpenter ce jardin ,
Que le goût même embellit de fa main ;
Tu reviendras fur les genoux des Grâces ,
Dormir en paix & cueillir les pavots
Que répandra fur ta jeune paupière
Le Dieu charmant qui préfide au repos .
Si , comme toi , quelque élu de Cithère ,
Quelque mortel , connoiffeur en appas ,
Pouvoit remplir une place fi chère ,
Je te réponds qu'il n'y dormiroit pas.
MADRIGAL mis au bas du portrait de
M. le C... DE S. S...
PASASTTEEUURR zélé , fi la naiſſance ,
Le coeur , les vertus , les bienfaits ,
Donnent la grandeur , l'Eminence ;
Déja vous comblez nos fouhaits.
C. P. R.
68 MERCURE DE FRANCE.
TRAIT de tendreſſe fraternelle.
J'AI ' AI lu , Monfieur , avec grand plaifir
dans le Mercure , un trait de piété filiale
qui fait honneur
à l'humanité
, & qui a
obtenu une jufte récompenfe.
Le trait ne pouvoit m'affecter qu'agréablement
puifqu'il s'eft paffé en Champagne
, & qu'un Champenois , mon compatriote
, eft le héros de la fcène ; mais il
n'eft pas jufte de priver les autres provinces
qui engendrent des courages mâles , de
l'honneur qui leur eft dû.
Voici un fait que je puis vous garantir ,
quoique je n'en fois pas témoin oculaire
puifqu'il y a quarante ans environ qu'il
eft paffé , & que je n'en ai pas trente ;
mais ceux que je cite font vivans , & pourront
certifier la chofe.
Faites -en l'ufage que vous jugerez à
propos ; & , s'il peut contribuer à élever
un de mes femblables à penfer en Romain ,
je ferai trop payé .
Placeat ut profit.
M. de V..... né Gentilhomme & peu
fortuné , fe voyant , ainfi que deux de fes
foeurs , dans la dernière néceffité , prit un
JANVIER 1768 69
habit de payfan & fut s'offrir pour milicien
à une communauté riche & dont les
garçons avoient fait entre eux 600 liv.
pour celui fur qui tomberoit le fort. Il
fut toifé , accepté , infcrit fur le rôle , &
reçut l'argent , qu'il porta de fuite à fes
foeurs pour les aider à vivre. A la revue
de l'Intendant ( alors M. Dodart , actuellement
retiré dans fa terre , près Bourges , )
il fut reconnu , tiré des rangs , fait Lieutenant
de milice , & partit avec le bataillon.
Il s'y conduifit fagement , & ce même
bataillon devant fournir des hommes au
régiment de Condé , infanterie , il fut
choifi pour les conduire à l'incorporation.
Le régiment , qui avoit beaucoup fouffert
, reçut les hommes & retint l'Officier
conducteur , qui continua fon ſervice avec
zèle & diftinction.
Il fut chargé de la partie des recrues ,
où il fit paroître fon intelligence & fa
fagacité. Le moment de paffer à la compagnie
arriva ; fes camarades s'emprefsèrent
de lui fournir les fonds néceffaires
pour l'acquérir , & fon économie le mit
bientôt en état de leur reftituer leurs avances
généreuses .
Après un long fervice il- mérita la croix
de Saint Louis , & s'eft fixé dans fon pays
natal , où il a époufé une veuve opulente ,
dont il fait le bonheur.
70 MERCURE DE FRANCE .
Comment un Rémois , direz- vous , Monfieur
, peut-il être inftruit d'une telle anecdote
? Le voici. Un féjour de deux ans que
j'ai fait à Bourges , comme Officier Major
du régiment de cette province , en 1764 &
65 , m'a fait connoître les témoins oculaires
de cette aventure . L'Officier ſe nomme de
V *** . & ſi j'avois l'honneur d'être lui ,
je ne tarderois pas à vous prier de fupprimer
les trois étoiles .
J'ai l'honneur d'être , & c.
HEDOIN DE PONSLUDON ,
Officier Major.
A Reims , ce 23 septembre 1767.
COUPLET de Mlle DE J *. à M. le Mar
quis DE H *. fur ce qu'il avoit de l'humeur.
Sur l'air : du haut en bas.
POURQU OURQUOI bouder ,
Quand on a l'humeur agréable ?
Pourquoi bouder ,
Seriez-vous homme à badauder ?
Je vous croirois impardonnable .
Quand on est fait pour être aimable ,
Pourquoi bouder ?
JANVIER 1768. 71
RÉPONSE.
Je ne vois rien de fi charmant
Qu'un peu d'humeur pour un moment.
Eft-il mortel qui ne s'endorme
Auprès d'un vilage uniforme ?
Une trop longue belle humeur ,
Bientôt dégénère en fadeur.
La diverfité feule amufe ;
Du vrai plaifir c'eſt le reffort :
Et ce reffort jamais ne s'ufe ;
Qui peut le méconnoître , a tort.
C'eſt donc , chere Eglé , pourvous plaire ,
Que je veux bouder en ce jour ;
Et demain , pour vous fatisfaire ,
Ma belle humeur aura fon tour.
JACQUELIN.
LE mot de la première énigme du Mercure
eft le balai . Celui de la feconde eft
la toife. Celui du premier logogtyphe
eft mari ; dans lequel on trouve air , aï,
may , arbre qu'on porte en triomphe
dans les campagnes après la récolte des
bleds ; le mois de Mai ; enfin le mot ami ,
& point celui de maître, Celui du fecond
72 MERCURE DE FRANCE.
logogryphe eft écolier ; dans lequel on
trouve école , Eole , Eolie , ire , cire , ciel ,
col , l'or , Elie , Lio , lice , Loirs , clé ,
cri, éco , oeil , lire , liere , Clio.
ÉNIGME LOGOGRYPHIQUE.
FI ... c'est bien mal ,
Mademoiſelle ,
De piquer jufqu'au vif la peau du genre humain ;
Gardez-vous , petite cruelle ,
De tomber jamais fous ma main.
Votre énigme eft trop claire ; on feroit plus que
louche ,
Pour ne pas voir qu'il s'agit d'une mouche,
Le lecteur le moins pénétrant
Dira cela j'en dirois bien autant .
A deviner je ne fuis pas habile ,
Quand l'énigme eft fi difficile, ...
L'être dont il eſt queſtion ,
Fait très-fouvent , je vous l'affure ,
Beaucoup de bien par fa bleffure ,
Il fert dans la perfection ;
Souvent auffi fa pointe fine ,
En fe plongeant , vous affaffine.
Une mouche auroit-elle un dard
Auffi meurtrier qu'un poignard ?
COURTAT , de Troyes , Gouverneur des
enfans de Mgr le Marquis DE LUNAS.
ÉNIGMEJANVIER
1768. 73
É NIG ME - LOGO GRYP HE.
DEE haut en bas examinez ma taille ,
Je n'en connois point qui la vaille.
Regardez - la de bas en haut ,
Vous n'y verrez aucun défaur.
Sans rien devoir à la fculpture ,
Je fuis droite d'après nature.
Ceci vous paroîtra nouveau ,
J'ai bien la cocarde au chapeau.
Et pourquoi pas ? Je fuis guerrière ,
J'en ai mis plus d'un dans la bière.
Mais admirez le changement
Qui peut le faire en un moment.
Des dix membres dont je ſuis faite
Séparez la moitié ; vous allez voir les veaux ;
Les grains , les graines , les agneaux
Chez moi venir afin qu'on les achette.
Regardez-moi par un autre côté ,
La perdrix , le pigeon , la grive , la bécaſſe ,
Souvent contre le feu n'ont que moi pour cuiraſſe.
J'en ai trop dit , voilà mon mafque ôté.
Par le même.
Vol. I. D
74 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH E.
A M. L ***. Air ; Ne vous laiffezjamais
charmer, &c.
VERS des lieux fombres , écartés ,
En vain vous tourneriez la vue ;
Ailleurs qu'auprès de nos cités ,
Je ne faurois être apperçue..
Quoique mes droits foient limités
Et les plaifirs que je procure ,
Ils ne font guères conteſtés ,
Mon nom renferme leur mefure,
Parmi les précieux préfens
Que je répands avec ufure ,
De bien des tableaux différens
J'offre la riante peinture,
2
Des huit pieds qui forment mon corps ,
Trois pour l'hymen font en uſage
Et de fes plus tendres accords
Ils font un folemnel hommage.
Tantôt , par leur diverfité
Ils font un genre d'infamie ,
JANVIER 1768. 75
Tantôt un ordre inufité
Pour le fecours de la patrie.
Si l'on me confidère mieux ,
En moi bientôt où trouve encore
Ce plaifir vif , impétueux ,
Qu'aime l'agile Terpsichore.
Par M. FERET , Notaire à Amiens .
15
AUTRE.
Air Tous les bergers de Chartres.
MONON être comme un autre
Figure au corps humain ,
Lecteur , puiffe le vôtre
Aller fon petit train,
En trois pieds , de mon nom on voit ce qui
s'appelle
,
Un animal dont on a peur ,
Comme en quatre on trouve ſa foeur ,
Très-agile femelle.
En cinq les grands , pour boire ,
Jadis m'avoient en or ;
Dans quelque riche armoire
Je fuis peut-être encor.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
En quatre je deviens ce qu'il faut qu'on évite
Je caufe chagrin & douleur ;
Mais qui s'expofe à tel malheur ,
N'a que ce qu'il mérite.
Par M. B... à Mondidier
CHANSON PASTORALE ,
LE bruyant féjour des villes
Satisfait peu mes defirs ,
Dans nos champêtres afyles
On goûte les vrais plaiſirs .
Point de fard , point d'impoſture ,
C'eſt de la fimple nature
Que l'on y reçoit des loix ;
L'on n'y connoît qué la voix.
Voyez Lubin près d'Annette :
Pour lui peindre fon ardeur ,
L'art n'eft pas fon interprète ,
Lubin fait parler fon coeur.
Il lui dit , Lubin t'adore.
Annette eft novice encore
Ce mot feul la fait rougir ;
Sa réponſe eſt un ſoupir.
Gai.
Le bruyant séjour des villes Sa - turfaitpeu
mes désirs;Dans nos champe
= tres a_viles On goute les vrais plai
n
-sirs Point de fard, point d'impos =
= hi_re; C'est de la simple na :
ДЖ
4
= lu_re, Que l'on y reçoit des loix L'onn'y
connoit que sa voix, L'on n'y connoit
que
sa voix .

JANVIER 1768. 77
Cette réponſe eft obfcure
Pour tout autre que Lubin ;
Mais , inftruit par la nature ,
Il la devine foudain.
Dans le tranſport qui l'agite ,
Le coeur d'Annette palpite.
Du plaifir que l'on reffent ,
Eft- il un plus fûr garant ?
Le foir même à fa bergère
Lubin dérobe un baifer.
Lubin devient téméraire ,
L'amour lui fait tout ofer.
Plus Annette lui réfifte ,
Plus l'ardent Lubin perfifte.
On partage enfin ſes feux ,
Et Lubin fe trouve heureux.
Paroles & mufique de M. Ctoz *** , d'Eſiampes.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA Danfe , quatrième chant du poëme de
M. DORAT , fur la Déclamation théâtrale
; brochure in- 8 °. avec de très- belles
gravures. Chez JORRY , rue & vis -à - vis
de la Comédie Françoife ; BAUCHE ,
quai des Auguftins ; & DELALAIN , rue
Saint- Jacques. Avec approbation & privilége
du Roi.
CET ouvrage , faifant partie d'un poëme
didactique déja connu , & auffi agréable
par fon exécution que par fa nonveauté ,
avoit , par ces feuls acceffoires , un fuccès
affuré d'avance. Nous ne rendrions pas au
chant de la Danfe en particulier toute la
juſtice qui lui eft dûe , fi nous n'ajoutions
pas qu'il n'avoit befoin que de fes propres
grâces pour captiver les fuffrages. Dans
Ja pénible fonction de dire la vérité , l'occafion
de dire du bien eſt ſi rare , que nous
n'en profiterons qu'avec plus d'empreffement
de celle que M. Dorat vient de nous
fournir. Nous commençons par la préface.-
JANVIER 1768. 79
1
S
es
ns
20.
DUS
Ous
ace.
Le peuple Juif, le premier , dit l'auteur ,
donne des notions diftinctes de l'art de
la danfe , & c . M. Dorat paffe au ballet
folemnel que Moïse fit exécuter après le
paffage de la mer rouge , & rend au ridicule
de la danfe aftronomique des Egyptiens
le tribut qu'elle méritoit.
לכ
On reconnoît bien , dit-il , à cette
ingénieufe abfurdité , le caractère des
» habitans du Nil , qui , dans le même
» temps , élevoient des pyramides , créoient
» des loix fages , & adoroient des crocodiles
" "".
Nous tranfcrirons l'article des Grecs ;
le faire lire c'eft le faire valoir.
"Les Grecs les imitèrent ( les Egyp-
» tiens ) & ne furent pas long-temps à les
furpaffer. C'eſt de tous les peuples qui
» ont paru fur la terre , celui qui mit dans
» fes plaifirs , dans fa religion même , le
plus d'attrait , de pompe & de gaieté.
» Toutes les fêtes refpiroient à la fois le
goût & la magnificence . C'étoit en danfant
, qu'on célébroit les myftères d'Ifis
» & de Cérès. On danfoit dans les temples
, dans les bois , dans les campagnes.
Chaque hommage rendu à la divinité
» étoit une expreffion touchante du bonheur
des homines. Quelle adreſſe dans
» la légiflation de lier ainfi les amuſe-
و د
و د
و د
33
Div
So MERCURE DE FRANCE.
"» mens d'un pe ple au main: ien du culte
» & aux objets les plus graves de la poli-
» tique ! Tout jufqu'à la frivolité devient
» un reffort utile quand il est bien conduit.
On remarque que , dans l'Attique ,
» les Prêtres firent moins de mal que par-
» tout ailleurs , c'eft qu'ils intriguoient
> moins & danſoient davantage 2
On reconnoît particulièrement dans ce
paragraphe la philofophie enjouée qui
caractériſe un fiècle inftruit & la plaifanterie
fine & penfée d'un homme qui joint
au talent d'écrire l'ufage de la bonne compagnie.
M. Dorat dit , en parlant des danfes
nuptiales des Romains , qu'elles formoient
un tableau complet de tous ces groupes
Lafcifs , que la première nuit de l'hymen
préfente à l'imagination.
Nous avons été un peu furpris de trouver
le mot de lafcif à côté de l'hymen. La
première nuit des nôces ne préfente à
l'imagination , que l'image d'une jeune
vierge ,, que les careffes mêmes defirées
embarraffent & que le plaifir effraie encore .
Ailleurs qu'à Rome , nous verrions de plus
en elle une victime éplorée , abandonnée
aux embraffemens de l'indifférence , &
immolée à la foif de l'or ou à l'orgueil des
rangs . Le mot de lafcif emporte avec lui
une chaleur , un emportement au moins
JANVIER 1768.
phyfique , qui ne permet guères davantage
de l'adapter à la tiédeur ordinaire des nuits
d'un hymen moins récent. Lafeif n'eſt
donc fait dans aucun cas pour fervir d'épithéte
à l'hymen. Ce Dieu en a déja tant
de défavantageufes fur fon compte , que
l'on peut bien le tenir quitte de celle- ci .
L'auteur parle enfuite des abfurdes fonctions
des archimimes ; & il paffe de - là à
l'ufage que les chrétiens faifoient de la
danfe .
Mahomet , cet impofteur plein de génie
, voyant que l'on danfoit dans les
églifes , fit danfer dans les moſquées.
Mais , d'après tous ceux qui ont écrit
fur ce fujet , la véritable époque du
» rétabliſſement de la danfe eft la fête
» qu'un Gentilhomme de Lombardie pré-
» para dans Cortone pour Galéas , Duc
» de Milan , & pour Ifabelle d'Arragon
"
و د
fon époufe. Un fimple particulier donna
» le mouvement aux efprits : l'émulation
» vint échauffer ce premier germe ; &
» l'on vit éclorre les caroufels , les grands
» ballets , & tous les fpectacles à machines.
» La danfe , & c'eft- là fans doute un
» de fes plus beaux titres , étoit le délaffement
favori d'Henry IV. Ce bon
» Prince , dont l'âme vraiment royale joignoit
des affections douces , ne dédai--
و د
"
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
29
gnoit point un exercice où il dévelop-
» poit cette gaieté franche , & cette galan-
» terie cavalière qui l'accompagna , même
» dans fes difgraces.
"
Richelieu , dit M. Dorat , qui fit du
» mal en grand homme , c'eft- à-dire , qui
employa , pour le bien , des refforts trop
» violens , Richelieu protégeoit les arts ».
33
Nous arrivons enfin à ce fiècle où les
arts fe perfectionnent. « Rameau parut.
» Ce grand homme , qui joignoit la fen-
» fibilité à la force du génie , débrouilla
" par degrés le cahos de la fcène où il
» venoit de régner. Il arma l'envie
» échauffa les têtes , & créa des artiſtes .
Après avoir accoutumé l'oreille à entendre
fa mufique , il accoutuma les pieds
» à l'exécuter. Le caractère de prefque tous
» fes airs de danfe eft une harmonie fi
impérieufe , fi déterminante , que les
» difficultés ne tinrent pas contre le defir
"
ود
93
» de les vaincre ».
ود
Il feroit bien à fouhaiter que l'on eût
un précis auffi rapide de tous les arts ; on
trouve bien doux de paffer en revue , dans
quelques pages d'un ftyle élégant & pur ,
la naiffance , les progrès & la perfection
d'un talent charmant , dont les commentateurs
ont enfeveli les époques dans des
volumes que l'on n'auroit jamais lus.
JANVIER 1768. 83
5
Nous allons paffer au chant quatrième du
poëme.
Le jeune amant de Flore a déployé fes ailes ;
De fes nouveaux baifers naiffent les fleurs nouvelles.
Les fatyres légers , aux accens du hautbois ,
Soulèvent , en riant , les nymphes de nos bois.
Voyez- vous ces Tritons , dont les defirs aviles
Font bouillonner les flots au tour des Néréïdes ?
Ils nagent en cadence , & , joignant leurs bras
nuds ,
Agitent doucement la conque de Vénus.
Volez , jeunes beautés , le front ceint de feuillages
,
Traverfez , en danfant , les vallons , les bocages ;
Reffufcitons ces jeux * , ces folâtres loiſirs ,
Par le Tibre adoptés au retour des zéphirs :
Pour orner votre fein , ces roſes vous demandent ;
Pour vous peindre leurs feux , vos bergers vous
attendent.
Tout vous fert ; cet ombrage interceptant le jour ,
Enhardit à la fois la pudeur & l'amour.
Le poëte invoque enfuite Terpficore.
Déeffe , la nature eft foumise à tes loix ;
Et ton filence actif le difpute à la voix.
* La danſe du mois de mai , en ufage chez les
Romains .
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
M. Dorat décrit enfuite les différens
tableaux que la danfe peut offrir.
J'y vois du défefpoir le fombre accablement ,
La colère d'un Dien , les tranfports d'un amant ;
Mars courant au combat, & Vulcain qu'il détefte,
Traînant avec lenteur la jambe qui lui reſte
Les courfes de Diane & les feux de Cypris
Abandonnant fon fein aux baiſers de fon fils.
Je n'oferois prononcer fr ce vers plaifant
( ajouté à ceux que Vulcain & fes
femblables ont déja fait faire ) ne contrafte
pas un peu trop fort avec ceux qui
l'accompagnent. Il n'y a fans doute qu'un
homme d'efprit qui ait pu le faire ; ik
peint , j'en conviens , mais peut-être un
peu trop , parce qu'il peint une chofe
défagréable. Un des premiers éloges que
Fon doit à M. Dorat eft certainement
d'avoir mêlé l'enjouement aux préceptes ,
& d'avoir par- là fait d'un poëme où les
acteurs fembloient prefque feuls avoir à
profiter , un ouvrage amufant & intéreſfant
pour tout le monde ; mais les nuances
trop tranchantes déparent les meilleurs
tableaux. Au refte , ceci n'eft point un
jugement , & ne porte que fur des taches
légères dont on ne s'appercevroit peut- être
point du tout , fans la pureté du fond où
elles fe trouvent.
JANVIER 1768. 88
Le poëte donne enfuite , pour premier
principe , de confulter la nature & d'adapter
fon genre à fa figure. Defpréaux
eût difficilement fait auffi bien les vers
techniques qui fuivent , & certainement
ne les eût pas faits mieux.
Que votre corps liant n'offre rien de pénible ;
Et fe ploie aifément fur le genou flexible .
Que l'épaule s'efface & que chaque partie ,
En paroillant ſe fuir , foit pourtant aſſortie.
Quelque vice fecret avec vous est- il né ?
Qu'avant le pli du temps il foit déraciné.
Profitez..... de ces jours de foupleffe
Qù chaque fibre encor treffaille avec molleffe .
L'auteur compare enfuite un danfeur
qui manque d'oreille , à un fol qui dérai
fonne ; il dit de l'oreille :
Ce tac fi délicat
Que la nature même , à nos plaifirs fidelle
Pour épier les fons , a mis en fentinelle.
Le differtateur eût dit foiblement que ,
pour danfer , il falloit des grâces. Un poëte
parle , c'eſt là ftatue de Pigmalion qui s'anime
, & que les trois foeurs de l'amour
inftruiſent.
86 MERCURE DE FRANCE.
Voilà votre modèle , enfans de Terpficore.
La nature vous fert , il faut l'aider encore.
Imaginez des temps & des groupes nouveaux :
Entallez pas fur pas , & travaux fur travaux ;
Sautez fur le gaſon fans y laiffer vos traces :
Vous ne poffédez rien fi vous n'avez les grâces.
Elles vous donneront le poli des refforts ,
D'un bufte harmonieux les tranquilles accords ,
Le moelleux contour d'une tête flexible ,
Des paffages divers la nuance infenfible ; *
Ces pas demi-formés , ces bras que le defir ,
Dans un doux abandon , femble tendre au plaifir ,
Tous ces ébranlemens , ces fecouffes légères ,
Que la volupté compte au rang de ſes myſtères ,
Et ces geftes de feu , ces repos languiffans
Qui, jufqu'en leur foyer , vont réchauffer nos fens
aux
Pour laiffer à la pantomime toutes les
armes qu'elle peut employer , M. Dorat
confeille , avec bien jufte raifon
danfeurs de quitter les mafques ridicules
dont ils couvrent leurs vifages. En effet ,
vouloir être pantomime fans le fecours de
la phyfionomie , c'eft vouloir déclamer les
vers de Racine avec une pratique de Polichinelle
dans la bouche.
Fleuves , Ondains , Tritons , Dieux foumis au
trident ,
Quittez vos teints verd- pré , vos vifages d'argent :
JANVIER 1768. 87
Vents , ayez plus d'adreffe & moins de bouffiffure;
Monftres de nos ballets reſpectez la nature.
Sans les épifodes que feroit la poéfie
épique ? Dans un poëme didactique elles
font , je crois au moins auffi néceffaires ,
& plus difficiles à y inférer. C'eſt peut - être
cette difficulté qui a engagé ceux qui ne
fe fentoient pas la force de la vaincre , à les
condamner. On va juger fi les épiſodes
déplaifent quand elles font bien amenées.
L'auteur parle de la pantomime :
Indifférente & libre , une Nymphe des bois ,
Pour feule arme aux amours oppoſoit fon carquois
,
Et fouvent renverfoit de fes fléches rapides
Le faon aux pieds légers , & les biches timides.
Errante , l'arc en main , de réduit en réduit ,
Un Faune l'apperçoit , s'enflamme & la pourſuit.
Voyez les mouvemens dont leur âme eſt atteinte ,
Et l'aîle du defir , & le vol de la crainte .
Ils s'éludent tous deux par d'agiles détours :
Le Faune joint la Nymphe ; elle échappe toujours .
Elle fe fauve enfin tremblante , fans compagne ;
Et gagne , en haletant , le haut d'une montagne.
Là , fe laiffant aller près d'un arbre voifin ,
Son col abandonné touche aux lys de fon fein.
Le Faune reparoît , il treffaille de joie ,
Et retrouve la force en retrouvant la proie.
88 MERCURE DE FRANCE.
Ses yeux font des flambeaux , fes pas font des
éclairs :
Une fléche eft moins prompte à traverser les airs ;
La colombe fe laffe & fent foiblir fon aîle :
Au front de fon amant l'efpérance étincelle ;
Il va toucher , il touche au terme de fes voeux :
Son fouffle de la Nymphe agite les cheveux ;
I la tient dans fes bras , il demande fa grace :
Le Faune s'embellit , la Nymphe s'embarraſſe ,
Se livre par degré à ce trouble enchanteur ,
Tombe , fe laiffe vaincre & pardonne au vainqueur.
M. Dorat n'a fait que mettre en vers
harmonieux & doux ( ce qui a fon prix ) le
tableau que Mlle Allard & M. Dauberval
nous ont offert dans Silvie. Il feroit à fouhaiter
que l'on fe reffouvînt des applaudiffemens
mérités que ce charmant danfeur
a obtenus dans ce ballet , & qu'on ne
les confondît pas avec ceux que le mauvais
goût prodigue aux convulfions grotefques
qu'on voudroit introduire à l'opéra :
elles aviliffent à la fois le danfeur & le
fpectacle .
Fayez loin de ces lieux , pagodes verniffées ,
Dans vos groupes fans goût triftement compaſſées,
Qui croyez nous charmer en roidiffant vos bras ;
Vous froids exécutans qui n'exécutez pas ,
Automates fauteurs , figurans fans figure :
Le public fatigué trop long-temps vous endure.
JANVIER 1768. 89
Nous oferons reprocher à M. Dorat ,
dans ce morceau & dans ceux qui fuivent ,
jufqu'à la defcription de la danſe allemande ,
quelques répétitions & quelques reffemblances
dans le fond des idées. La grâce
de l'expreffion y donne un air de nouveauté
dont nous ne voulons pas être
dupes.
4 Par un anacronifme très- permis ( j'en
conviens ) dans un poëme , l'auteur paffe
de la danfe allemande , connue depuis peu
en France , à ces danſes lacédémoniennes
qu'il admire déja dans fes notions préliminaires.
Nous ferons la même remarque
fur les vers que fur la profe. La beauté
nue ne nous féduit point. Il eft heureux
que notre poëte nous fourniffe lui-même
des armes en difant plus bas :
Laiſſez toujours tomber quelques gazes légères ,
Et ne montrant jamais qu'un feul coin du tableau ,
Laiffez-nous foulever le refte du rideau.
On ne peut pas faire un poëme fur la
danfe , fans parler de Mlle Lani , & la
nommer c'eſt en faire l'éloge.
Rien ne marque l'effort ; & s'ils quittent la terre ;
Ses pieds font des oifeaux effleurant un parterre.
Elle enchante l'oreille & ne l'égare pas.
La valeur de la note eft toujours dans les pas.
90
MERCURE DE FRANCE.
Le poëte perfonnifie enfuite la gaieté
que le Ciel femble avoir donnée au pauvre
en compenfation des riches , & qui
feroit croire que c'eft aux riches à accufer
le Ciel d'injustice.
Je ne fais fi M. Dorat n'auroit pas
mieux fait de ne placer ce morceau charmant,
qu'après celui de la Provence , afin
qu'il précédât immédiatement celui que
nous allons citer , & qui couronne l'ouvrage
.
Fous ténébreux & vains , qui n'aimant que vousmêmes
,
Des rêves de vos nuits compofez vos ſyſtèmes ;
Catons prématurés , qui , froids calculateurs ,
Cherchez des vérités dans l'âge des erreurs ;
Vous qui dans vos boudoirs , fur l'ouatte & la
foie ,
Savourez les langueurs où votre âme ſe noie ,
Et changez chaque jour , pour feuls amuſemens ,
De chiens , de perroquets, de magots & d'amans ;
Compilateurs pefans ; toi , cruel moraliſte ,
Qui crois confoler l'homme en le rendant plus
trifte ;
Peuple immenfe de fots , de moleſſe hébêté ,
Poëtes fans efprit , & catins fans beauté ,
Honoraires bouffons ; toi , frelon inutile ,
Qui dévores le miel que l'abeille diftille ;
JANVIER 1768. 91
S
"
Vous tous qui , variant vos lugubres travers ,
Chacun pour votre compte ennuyez l'univers ,
Danlez.
Ma carrière eft remplie : 6 Mufe que j'encenſe !
Souris à mes travaux ; voilà ma récompenſe .
J'ai célébré les jeux qui plaifent à mon coeur;
Qui m'ont féduit peut-être en peignant le bonheur
.
Puiffent , puiffent mes chants rajeunir notre fcène ,
De funèbres attraits embellir Melpomène ;
A fes aimables foeurs prêter des ornemens
Et leur former par-tout de fidèles amans !
Amour , fi dans mes vers je t'ai marqué mon zèle ,
A la postérité porte- les fur ton aîle.
Dieu charmant , tous les arts te doivent leur
beauté , J
Et fous leurs traits divers c'eſt toi que j'ai chanté,
Il a de tout temps été réfervé à l'amour
de faire faire les plus grandes actions &
les plus jolis vers ; & ce Dieu feul peut
dignement payer fon nouveau panégyrifte .
M. Dorat doit en effet plus s'attendre à
la juſtice des belles qu'à celle de fes rivaux.
Tout ce que l'on pourroit defirer dans fon
ouvrage confifteroit , à mon avis , dans
quelques tranfpofitions & le retranchement
de quelques idées un peu trop voifines.
Un poëme didactique ne peut produire
92 MERCURE DE FRANCE.
un intérêt vif , mais il eſt bien rare d'y
trouver une galerie de tableaux charmans ,
dont il ne manque à quelques- uns que
d'être placés dans un autre jour. Peu de
gens favent d'ailleurs combien il eft difficile
d'écrire en vers , & cent fois plus
difficile encore d'écrire en vers didactiques.
Dans le chant de la danſe la difficulté
eft fouvent vaincue avec tant de
grâce , que M. Dorat en perdroit peut - être
le prix fi on ne le faifoit pas remarquer.
JANVIER 1767. 93
EXTRAIT du mémoire de M. R. L. V.
fur les trottoirs ou banquettes des ponts
& des quais.
D
artifte écrivain , parlant des ponts des
anciens & des modernes , dont les arches
font ou en plein ceintre , ou en tierspoint
, ou furbaiffées , dit qu'il y en a
peu qui aient été conftruits par des architectes
verfés dans les mathématiques &
les fciences phyfico- mathématiques
; que
l'ignorance les a affujettis à fe copier les
uns les autres , & à ne faire , par cette
raiſon , que des arches d'un médiocre diamètre
& peu furbaiffées ( 1 ) ; que Barthelemy
Ammannati , architecte du grand
Duc de Florence Cofme I , paroît être le
premier qui ait fait conftruire des arches
Turbaillées de foixante-dix braffes de diamètre
, c'est-à-dire , de plus de cent vingt
pieds de roi , comme le prouve le pont
de la Trinité qu'il a bâti en marbre fur
l'Arno , dans la ville de Florence , vers
ANS l'exorde de ce mémoire cet
(1 ) Il n'en excepte pas le pont royal , bâti
au commencement de ce fiècle.
94 MERCURE DE FRANCE.
1580 ; que ce n'eft que plus de cent cinquante
ans après qu'on a reconnu que ces
arches ont autant de folidité , occafionnent
moins de dépenfe dans la fondation
des ponts & gênent moins la navigation ;
& qu'enfin un Suiffe ( 2 ) le premier a
inventé la manière de fonder les piles de
pont fans batardeaux & fans épuifemens ,
en les conftruifant fur la rive , & les lançant
enfuite à l'eau comme on lançoit un
vaiffeau avant l'invention des formes.
Paffant enfuite au fujet de fon mémoire ,
il dit qu'il ne peut y avoir que l'ignorance
qui ait enfanté les trottoirs des ponts &
des quais , à l'imitation des banquettes des
ramparts ; qu'on n'en a pas pratiqué partout;
que quelques architectes ont voulu
les faire regarder comme un ornement ;
que d'autres ont prétendu que c'est un
chemin commode pour les gens de pied .
L'auteur ne trouvant dans les raifonnemens
des uns & des autres que du préjugé
& de l'habitude , les combat par les
raifons fuivantes .
(2 ) M. l'Abelye , qui a fondé de cette manière.
le pont de Weftminſter , a donné au public les
détails de fa conftruction en anglois . L'auteur
de ce mémoire a traduit cet ouvrage en françois
pour
fon utilité ; il feroit avantageux , pour celle
du public , qu'il le déterminât à le mettre au
jour.
JANVIER 1768.
95
1º. Les trottoirs des ponts & des quais
ne font point un ornement ; car une affife
de pierre ou de grais , plus ou moins haure ,
pofée de niveau ou fuivant une pente
déterminée , néceffite d'élever le parapet
au deffus du cordon de la même quantité ,
& lui donne une hauteur qui ne préfente
pas aux yeux une balustrade d'appui , mais
un parapet de rempart qui mafque d'autant
plus l'afpect des environs , qu'il a plus de
hauteur & rend le
couronnement du pont
plus pefant à l'oeil , que les piles qui le portent.
Enfin , ne voulant pas s'appelantir
fur un ufage auffi mal fondé , il demande
pourquoi on n'en a pas pratiqué à tant
de ponts conftruits pour les routes , & à
Paris le long des quais de l'ifle Saint Louis ,
des Théatins , de la Mégiferie , des galeries
du Louvre , des Tuileries , & c .
2°. Les trottoirs des ponts & des quais
ne font pas un chemin commode pour
les gens de pied . L'auteur dit , au contraire
, qu'ils font nuifibles , dangereux ,
& par conféquent inutiles ; car les affifes
de pierre ou de grais qui en forment le
bord du côté de la voie chartière ſe creufent
en caniveau , & le pied n'y peut plus
porter à plat. La furface du pavé, entre,
ces affifes & le parapet , eft toujours auffi
boueuse que la voie chartière. Les marches
96
MERCURE DE FRANCE.
qui en forment les defcentes s'ufent en
peu de temps , & de parallélipipèdes qu'elles
étoient, deviennent primes triangulaires
& ne forment plus enfemble qu'un plan
incliné continu , qui eft d'autant plus long ,
qu'il y a plus de marches ; dans ce cas ,
on ne peut plus y monter ni defcendre en
fûreté , principalement lorfque le fond de
leur giron eft plein de boue graffe ou de
glace : dans ces circonftances il ne fe paffe
pas un jour que quelqu'un ne s'y luxe las
reins , & plufieurs y ont perdu la vie fur
le champ. Dans les nuits obfcures on n'apperçoit
point ces marches , on ne fait pas
leur nombre ; s'il y en a fix , on en defcend
trois avec précaution , & on ſe précipite
parce qu'on n'apperçoit pas les trois
autres , & fouvent on n'en voit aucune .
Les gens de pied qui paffent fur la voie
chartière ne favent comment ni où fe
retirer lorfqu'il furvient quelqu'embarras ,
tant à caufe de la hauteur des trottoirs
qu'ils ne peuvent franchir , que parce que
leur bord , en ligne droite , n'offre aucune
retraite ; ils y font par conféquent plus
expofés au péril que dans les rues.
Enfin , il parle des efcaliers qui fervent
de defcente à la rivière , lefquels , au
lieu d'être au dehors du mur de revêtement,
font , au contraire , en dedans ; enforte
JANVIER 1768. 97
forte
il
que fi quelqu'un , dans l'obfcurité,
s'avife de fuivre le parapet de ce mur ,
va fe précipiter dans l'efcalier. De tous
ces dangers , pour la confervation des
citoyens , l'auteur conclud qu'on devroit
fupprimer les trottoirs des ponts & des
quais ; qu'il faut feulement y pofer des
bornes de fer coulé ( 3 ) à quelque diftance
du parapet ; cette dépenfe une fois
faite , il n'y a plus d'autre entretien que
celui du pavé.
Que les parapets devroient être des
balcons en barreaux de fer , pofés fur le
cordon des murs de revêtement ou des
ponts : ils occuperoient moins de place ,
donneroient plus de liberté à la vue , &
feroient moins difpendieux , tant pour la
conftruction , que pour l'entretien.
( 3 ) L'auteur a conçu l'idée de ces bornes
lorfqu'il bâtiffoit le théâtre de Metz en 1752 , &
l'a communiquée à quelques perfonnes en voyant
pofer celles de la nouvelle halle aux grains.
Vol. 1. E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
avec
LES SENS , poëme en fix chants ,
eftampes & vignettes ; par M. DE ROSOY
: chez CUISSART , Libraire , quai
de Gefyres , à l'efpérance.
LA
DERNIER EXTRAIT.
A multiplicité des matières nous ayant
empêché de donner au public ce dernier
extrait , nous nous acquittons de cette
dette d'autant plus volontiers , que cet
ouvrage intéreffant n'a fait qu'acquérir
de nouveaux droits à l'eftime des amateurs
, par les foins que l'auteur s'eſt donnés
dans cette feconde édition .
On a vu les effets des fens de l'ouïe &
de la vue fur l'âme de cette Glicère , héroïne
du poëme. Le troisième chant eft
celui du tact. Il commence ainfi :
L'amour , en calculant les progrès de ſa flamme ,
Guide bientôt nos doigts dans tous leurs mouvemens
;
Les regards font le tact de l'âme;
Le tact eft le regard des fens .
L'auteur paſſe enſuite à tous les effets
JANVIER 1768. 99
du tact , à tous fes avantages , à tous fes
rapports avec les arts , & bientôt à ceux
qu'il a avec les plaifirs. Le bofquet , lieu
de la fcène , eft confacré par mille détails
ingénieux qu'on ne peut extraire , parce
qu'ils tiennent les uns aux autres . Rien
fur- tout de plus galant , que la defcription
de tous les fentimens qu'éprouvent les
amours , en faivant Glycère dans le bain
Quelle beauté , dans une onde femblable ,
Se baignerqit impunément ?
Dans le bain on entre innocent ;
Un flot vous y careffe ; & l'on en fort coupable.
Glycère s'étonne de tout ; touche &
s'inftruit par degrés. Elle fe vole ellemême
; & vole fon amant.
Ainfi font les jeunes bergères :
Il eit de ces riens enfantins ,
Que , fans les croire des larcins ,
Se permettent les plus févères .
Alors qu'on deftine une fleur ,
On ne permet jamais que quelqu'autre la cueille ;
Mais , fans le vouloir , on l'effeuille :
Dans fa probité même amour est un voleur.
L'épisode de Pfiché jouiffant avec l'amour
, qu'elle ne peut voir , par le feul
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pl . ifir lu tact , donne lieu à la defcription
la plus heureuſement fentie . Un événement
fingulier retarde le bonheur de Lycas
l'amant de Glycère ; cet événement eftdû à
la force du tact. Avant que de finir l'extrait
de ce chant , on ne peut fe refufer encore
à cette citation : l'auteur , après avoir dit
qu'il ne demande point les éloges d'un
cenfeur ſévère , ajoute :
C'eſt à toi que j'offre mes voeux ,
Puiſſant amour ! ô mon guide ! à mon maître !
Fais qu'en lifant ces vers , quelqu'objet curieux ,
Defire en fecret me connoître ;
Qu'il fe dife tout bas : l'auteur voluptueux ,
Qui dépeignit les tranfports de notre être ,
Sans doute , hélas ! brûle des mêmes feux.
Quels tableaux ! mais fans doute il aime
Plus tendrement encore qu'il n'écrit.
Amour alors , par quelque ftratagême ,
Qu'il vole dans mes bras ; que mon bonheur
fuprême
Naiffe des jeux de mon efprit !
Et que l'aimable objet , dans fon ardeur extrême ,
Pour me payer des vers dictés par toi ,
En devienne le prix lui - même !
Tu feras de moitié , tendre amour , avec moi .
L'auteur paffe enfuite au chant du goût.
JANVIER 1768. ΙΟΙ
Même ſtyle , même manière. Goût métaphyfique
; diftinction détaillée par l'auteur
avec beaucoup de force & d'intelligence.
La prudente nature a , pour premier mystère ,
De ne tout varier qu'en fimplifiant tout.
Chaque fens eft un tact ; chaque fens a fon goût.
Le phyfique des fens eft un tact plein de flamme ;
Et leur métaphyfique eft le goût des penchans .
Goût du beau , des arts & des fciences ;
épiſode de Circé & des compagnons d'Uliffe.
Mars en auroit fait des héros ;
Et le goût en a fait des ſages.
Repas champêtre de Lycas & de Glycère.
Comparaifon du bonheur des Créfus
avec celui des Amans. Lycas refpecte
l'obftacle qui diffère fes plaifirs. Leçon
pour les amans. L'âme fe captive quelquefois
elle-même ,
Se prive alors qu'elle jouir ,
Jouit alors qu'elle ſe prive ..
Détails fur le goût pour qui rien n'eſt
indifférent. Ils conduifent naturellement
au cinquième chant fur l'odorat. L'auteur
le dépeint ainfi :
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'étoit point affez , pour l'augufte puiffance ;
Qui ne nous fait jouir qu'afin de l'imiter ,
De donner une intelligence
Au fens qui , pour jouir , nous apprend à goûter,
Comme dans tous les biens par qui notre ſubſtance ,
En les décompofant , répare fa vigueur ;
Des fucs la volatile effence
De parfums délicats répand la douce odeur :
Il nous fit un fens propre à cette jouiffance .

Comme il eft des cailloux dont les veines fidèles
Récélent des feux inconnus ;
En les heurtant mille éclats imprévus
Cherchent où réunir leurs foibles étincelles :
Ces corps ignés naiffent en pétillant ;
Sans échauffer comme la flamme ,
Comme elle , dans les airs , ils volent en brillant,
La font naître & lui donnent l'âme.
1
Ainfi , dans ces chocs violens
Qui naiffent dans un coeur timide , mais ſenſible ,
Du combat de l'âme & des fens ;
Sous les coups attractifs d'un pouvoir invifible ,
Des efprits animaux la brûlante vapeur
Se répand , fe fublime ; & fon tact infaillible
Cherche , fans fe tromper , l'objet de fon ardeur.
Defcription des plaifirs , de l'odorat ,
& des effets que la différence de l'art
produit fur les fens ; épiſode pour prouver
JANVIER 1768. 103
le pouvoir de ce fens , dont tous les détails
font de l'intérêt le plus touchant. Deux
bergers avoient été le modèle des amans .
Après leur mort , l'amour voulut les en
récompenfer encore. Leur chien , fidèle à
fes maîtres , s'étoit fixé fur leur tombeau ,
& delà un prodige. Les bergères & leurs
amans fe raffembloient fouvent auprès de
ce tombeau. Toutes paroient leur fein
d'une fleur qui , fans doute , y acquéroit
une vertu
Que le plus délicat amant
N'eût peut-être jamais faifie.
Mais ce chien qu'un Dieu protecteur
Donnoit aux bergers pour exemple ,
Fut bientôt l'oracle du temple ,
Et le garant de la pudeur.
La veille de fon hymenée
Chaque belle , au pied du tombeau ,
Alloit , par ce juge nouveau
Être honorée ou condamnée.

Le bouquet dont fon fein , pendant unejournée ,
Avoit touché toutes les fleurs ,
Affuroit de fa deſtinée
L'ignominie , ou les honneurs.
D'une main allurée & fière
Chaque bouquet étoit jetté :
Jamais , jamais une bergère ,
Que le goût de la volupté ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Sans l'aveu de l'hymen , fans celui de fa mère ,
Avoit livrée aux tranfports du myſtère ,
Ne vit fon bouquet rapporté.
Mais la bergère irréprochable ,
Qui de l'hymen , de l'amour , & des loir
N'avoit point défuni les droits ,
En recevoit le prix ineftimable.
Ce juge au crime redoutable ,
Saifitant le bouquet , & , fier de fon fardeau,
Lui-même alloit placer fur le tombeau
Ce gage cher & refpectable.
Long - temps on chérit ce témoignage ;
mais les moeurs changèrent , & le chien
fut empoifonné. L'auteur démontre enfuite
que l'odorat eft le plus tardif de nos
fens . Mais enfin avec l'âge
L'homme en fon coeur fent éclore le germe
De ce plaifir , lien de la fociété ;
pour terme.
Il reconnoît alors avec fierté
Que tout dans l'univers a fon bonheur
La nature pour lui devient , avec bonté ,
Comme une fleur dont le fein agité
Répand les tréförs qu'il renferme.

Un jeune objet paroît ; & déja fa beauté
Par un charme fecret l'attire ;
Il la pourſuit avec rapidité.
Pour le fuir elle cherche un bofquet écarté.
JANVIER 1768. 105
Dans ce bofquet Flore tient fon empire.
Ce qui n'étoit qu'un trouble eſt bientôt un délire.
Sur ces tapis rians on tombe en fûreté ;
Mille naiffantes fleurs fur leur tige orgueilleufe
Soutiennent , en tombant , la bergère amoureuſe,
Que fa fuite n'a pu fauver.
Cette chûte , peu dangereuſe ,
Ne feroit- elle douloureufe
Qu'à l'inſtant de ſe relever ?
L'amour est enfuite fuppofé exiger de
Flore , pour prix d'un trait dont il l'arme
contre Zéphire , qu'elle ornera de toutes
les fleurs de fon empire , le bofquet où
Lycas & Glycère goûtent les plaifirs de
l'odorat. Flore y confent ; & fe bleſſe ellemême.
L'amour s'en applaudit. Il prodigue
pour Glycère toutes les fleurs qu'il a reçues
de Flore ,
Mais ne prêtant fans uſure ,
Pour les fleurs , comme le trait ,
Il va , dans ce fombre bofquet ,
Se payer par une bleſſure.
Chant fixième ; triomphe de Lycas.
Nous laiffons à nos lecteurs le plaifir de
lire tous les détails de ce chant dans l'ouv
age même. Tout y eft brûlant . L'aueur
prouve , & dans fa préface , & dans
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
la defcription de ce nouveau fens , qu'on
auroit tort de douter qu'il en fût un en
effet. M. le Cat , dans l'excellent traité
des fens , qu'il a donné tout récemment ,
eft du même avis. Nous ne pouvons qu'ap
plaudir , avec le public , à ce poëme
intéreffant. Il manquoit à notre langue ;
& nous ne craignons point d'être défavoués
en affurant que, quelqu'heureux que
foit le choix du fujet , il ne l'eft pas
cependant davantage que l'art avec lequel
M. de Rozoi a fu joindre , à un poëme
didactique , l'intérêt d'une fable charmante
par fon plan & par fes détails.
PHILOSOPHIE-pratique & fociale ; brochure
in- 8°. 1767.
CET ouvrage , propofé par ſouſcription ,
paroît rendre à nous ouvrir une voie toute
nouvelle à la découverte de la vérité philofophique
, & à jetter les fondemens les
plus folides de la réforme des moeurs .
Nul des philofophes anciens & 'modernes
ne s'eft encore avifé de remonter
au principe que l'auteur de la nouvelle
philofophie appelle détermination métaphyfique
de l'idée de la création. Ce principe ,
s'il eft trouvé folidement établi , ne pourra
JANVIER 1763. 107
·
que répandre un très -grand jour fur l'étendue
& fur les bornes de l'état actuel des
facultés de l'efprit humain . Il en naîtroit ,
non les brillantes illufions d'un nouveau
fyftême , non une nouvelle guerre philofophique
, mais le déchirement du voile
de la nature , proportionnément au beſoin
réel & progreffif que l'homme a de faiſir
la vérité; mais la manifeftation ſenſible
de ce que toute doctrine philofophique
recéloit de vérités particulières dans le fein
même des erreurs , dont elle n'avoit point
fçu le garantir.
Après les fervices effentiels que Defcartes ,
que Newton , que les meilleurs diſciples
de ces grands hommes ont rendus à la
fociété , comment le philofophe qui s'annonce
aujourd'hui , pouvoit- il mieux mériter
d'elle , qu'en ramenant Defcartes ,
Newton & les lumières de leurs écoles
au point qui achevera de les rendre , entre
tous les mortels , les plus grands bienfaiteurs
de l'humanité ?
Nous ne ferons point ici l'analyſe d'un
profpectus raifonné , qui n'eft lui - même
qu'une analyfe. Nous nous contenterons
de dire, que l'auteur fait profeffion d'éviter
toute perfonnalité ; que fa méthode eft
de marcher droit à la vérité , par l'expofition
pure & fimple du fait de la nature ;
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
raiſonnant peu établiffant beaucoup de
principes diftinguant avec foin CE
QU'EST RÉELLEMENT · LA NATURE
d'avec ce que toute philofophie de preftige
s'efforce de nous donner pour tel : revenant
fur toutes les doctrines philofophiques
qui ont précédé : ajoutant ce qui manque
aux richeffes des unes : ramenant les écarts
des autres à la fin légitime qu'elles fe propofoient
, ce femble , malgré leurs erreurs :
fin précieufe , qui eft de mettre l'homme
fur la voie du bonheur , en le mettant fur
celle de la découverte de la vérité en
genre de moeurs , comme en matière d'arts ,
de fciences & de goût.
Nous ajouterons que l'Auteur ne touche
point à la religion ; qu'il la fuppofe & l'envifage
fous tout ce que les points de vue des
diverfes écoles théologiques - orthodoxes
ont de plus fain ; qu'il propofe fouvent ,
il est vrai , mais ne décide rien à des
égards fi refpectables ; qu'enfin , comme
fon travail a trois parties très- diftinctes ,
( favoir fon corps de doctrine , fon Photius
moderne , ou fa Bibliothèque raifonnée des
¿dées mères , &c. & fes difcuffions , ) on
aura acquis , dans la feconde partie de ce
travail , la bibliothèque raifonnée de la
doctrine la plus fûre & du choix le plus
complet en genre philofophique , que
les honnêtes gens , qui ne fe piquent point
JANVIER 1768. 109 .
d'une profonde étude , puiffent fe former.
Nous ne doutons nullement que la curiofité
philofophique ne faffe profpérer la
foufcription , dont on peut voir les conditions
dans une brochure in- 8 ° , qui fe
vend chez Panckoucke , Libraire , à côté
de la Comédie Françoife , & que nous
avions déja annoncée dans notre précédent
Mercure.
EDITION complette des ouvrages de Cicé- ,
ron, donnée par M. LALLEMAND , petit
in- 12 , en 14 volumes ; 1768. A Paris ,
chez SAILLANT , rue Saint-Jean-de-
Beauvais ; DESAINT , rue du Foin ;
& BARBOU , rue des Mathurins .
L'ÉDITION la plus magnifique & la plus
élégante , quant au papier & à la partie
typographique , fi elle manque de correction
& d'exactitude , eft fans prix &,
fans mérite aux yeux des favans , c'eſt- àdire
, des vrais connoiffeurs en ce genre.
>
Pour donner à celle-ci toute l'exactitude
& toute la correction dont nous
fommes capables , difent les éditeurs
nous ne nous en fommes pas tenus
fimplement aux meilleures éditions qui
ont été données par les favans depuis la
renaiffance des lettres , & dont on trouΓΙΟ
MERCURE DE FRANCE.
vera une notice hiftorique dans la préface
du premier volume ; nous avons auffi conféré
les manufcrits. Deux favans , qui
s'intéreffent véritablement aux progrès des
lettres , MM. Capperonnier & Béjot nous
ont ouvert le tréfor de la Bibliothèque du
Roi ils nous ont communiqué trois mamufcrits
fur les traités de rhétorique , fix
fur les harangues , quatre fur les ouvrages
philofophiques , & deux fur les lettres.
Ces manufcrits viennent de la bibliothèque
Colbertine ; & peut- être en a- t- on fait
peu d'ufage jufqu'ici . On verra , dans les
notes qui font à la fin de chaque volume ,
quels fecours nous en avons tirés.
Ces notes roulent principalement fur la
correction du texte , & lèvent par-là bien
des difficultés ; elles ; renferment auffi l'explication
des paffages & des mots grecs
employés par Cicéron. Comme il y a encore
d'autres difficultés qui naiffent ou
des expreffions rares , ou des termes qui
ont différens fens , fuivant leur différente
conftruction , nous avons effayé de les
applanir par un extrait affez ample de
l'ouvrage du favant Ernefti fur ces deux
objets. On trouvera cet extrait à la fin
du dernier volume.
Ce travail tout grand , tout pénible
qu'il eft , ne fuffifoit pas pour contenter
le public éclairé , pour mériter fon approJANVIER
1768. 111
bation , il falloit encofe apporter l'attention
la plus férieufe à la lecture des
épreuves ; & c'est ce que nous avons fait.
Chaque épreuve a été relue au moins
quatre fois . Un homme de lettres , connu
par fon exactitude , nous a aidés en cette
partie ; & quand , malgré tous fes foins ,
il nous eft échappé quelques fautes , nous
les avons marquées dans les notes .
Les auteurs qui citent quelques paffages
de Cicéron , les indiquent , les uns fuivant
la divifion de Grutere , les autres
fuivant celle de Nizolius. Pour la plus
grande commodité du lecteur , nous avons
mis dans cette édition l'une & l'autre
divifion ; celle de Grutere eſt marquée par
des chiffres romains ; celle de Nizolius
par des chiffres arabes.
Difons maintenant ce que renferme
chaque volume .
Les deux premiers contiennent les ouvrages
de rhétorique. Les quatre livres
de rhétorique à Hérennius précédent tous
les autres , parce qu'étant dans une forme
plus didactique , ils peuvent fervir comme
d'introduction aux différens traités de
Cicéron fut cette importante matière . On
a placé , à la fin du fecond volume , le
petit traité que Q Cicéron adreffe à fon
112 MERCURE DE FRANCE.
frère fur la conduite qu'il devoit tenir
dans la pourfuite du confulat.
Les harangues occupent les tomes 3 ,
4, 5 , 6 & 7. A la tête du troisième eft
une table alphabétique des différentes loix
dont parle l'orateur Romain ; & le 7º eft
terminé par les fragmens de plufieurs
harangues qui font perdues.
Les ouvrages philofophiques fe trouvent
renfermés dans les tomes 8 , 9 & 10.
Ce dernier comprend auffi les fragmens des
autres traités philofophiques que Cicéron
avoit compofés , & qui , malheureufement,
ne font point parvenus jufqu'à nous.
Deux volumes ( le & le 12 ° ) ont
fuffi pour les feize livres de lettres ad
Familiares. Le 12° volume renferme outre
cela les trois livres de lettres de Cicéron
à fon frère Quintus , les lettres à Brutus
& les fragmens d'un grand nombre
d'autres qui n'exiftent plus. Comme les
lettres ad Familiares recueillis par Tyron
affranchi de Cicéron , ou par quelque autre
, ont été arrangées fans aucun égard à
l'ordre du temps où elles ont été écrites ;
nous avons tâché , continuent toujours les
éditeurs , de remédier à cet inconvénient ,
par une table chronologique , qui marque
l'ordre dans lequel elles ont été écrites.
JANVIER 1768. 113
Les deux derniers volumes comprennent
les feize livres de lettres à Atticus. Il y a
quelque confufion dans l'ordre qu'on leur
donne communément ; & d'ailleurs cer
ordre n'eft pas uniforme dans les manufcrits
: c'eft pour cela que nous avons cru
devoir adopter celui dans lequel elles ont
été rétablies par Manuce. Mais , parce que
ces lettres font fouvent citées fuivant leur
ordre le plus connu , pour obvier à toutes
méprifes , nous avons dreffé une table de
comparaifon de l'ancien & du nouvel
arrangement. Après ces lettres viennent
les fragmens des poéfies de Cicéron ; ces
fragmens font fuivis , comme nous l'avons
déja dit , d'une lifte alphabétique de mots
difficiles qui fe rencontrent dans les différens
ouvrages de Cicéron c'eft par l'ex- :
plication de ces mots , qu'eft terminé le
quatorzième volume. Enfin nous avons eu
foin de placer à la tête de chaque ouvrage
& même de chaque lettre , des fommaires
qui en indiquent le fujet & la matière .
Indépendamment d'un goût diftingué
pour la partie typographiqne , une entreprife
de cette importance exigeoit des
Imprimeur & Libraires affociés , des
fonds confidérables ; cette difficulté ne
les a point arrêtés ; & nous pouvons affurer
que , depuis fix ans que cette édition
114 MERCURE DE FRANCE.
eft commencée , ils n'ont épargné ni foins
ni dépenfes , pour lui donner toute la perfection
dont elle étoit fufceptible , & pour
mériter les fuffrages des favans & les applaudiffemens
de la nation.
L'ouvrage eft imprimé avec le même
caractère , dans le même format , & fur la
même qualité de papier que l'avis qui fe
diftribue chez les Libraires .
Prix des quatorze volumes en feuilles ,
66 liv. Reliés en veu doré fur tranche
avec filets d'or , 88 liv .
Ce livre fait fuite à la collection des
auteurs latins , dont il y a aujourd'hui
47 vol. in- 12 , imprimés chez Barbou ,
& qui font du prix de 275 liv. reliés en
veau , & dorés fur tranche. Il en a été
imprimé quelques exemplaires fur papier
fuperfin d'Annonay en Vivarais , de la
fabrique de Mathieu Johannot.
JANVIER 1768.
ANNONCES DE LIVRES,
L'ABO
A y I S.
'ABONDANCE des livres nouveaux qui
ont paru le mois paffé , a occupé tant
de place dans notre Mercure précédent ,
que nous avons été obligés de l'augmenter
d'environ cinquante pages de plus qu'il
ne contient ordinairement. La multitude
des nouveautés de ce mois- ci l'emporte
encore fur celle du mois dernier ; &,
pour ne pas trop différer de les faire connoître
à nos lecteurs, ni donner à ce volume
une groffeur qu'il ne doit point avoir
nous nous contenterons de rapporter feulement
aujourd'hui les titres de la plupart
de ces ouvrages , nous réfervant de revenir
fur ceux qui , par l'importance de la matière
, ou le mérite de l'exécution , nous
paroîtront les plus dignes d'une notice
détaillée , d'une analyſe ou d'un extrait.´
ETRENNES Françoifes fous le règne de
LOUIS LE BIEN AIMÉ , comprenant les
monumens mémorables & récents érigés
dans la capitale , dédiées à la Ville de Paris,
& augmentées d'un nouveau plan de cette
116 MERCURE DE FRANCE.
ville. A Paris , chez le fieur Defnos , Libraire,
ingénieur- géographe pour les globes
& fphères , rue Saint-Jacques , à l'enfeigne
du globe & de la fphère.
Nous en rapporterons ici l'avertiffement.
Ces étrennes diftinguées , & aux
quelles toutes autres doivent céder ,
n'ont été préfentées qu'à Sa Majesté &
aux chefs de la capitale , pour l'année jubilaire
de notre augufte Monarque . On a
laiffé fubfifter le même calendrier en mémoire
de cette illuftre époque , & l'on en a
gravé un nouveau pour la préfente année
1768. Si quelques uns des premiers exemplaires
ont paſſé en d'autres mains , celles
qui les ont reçus l'ont regardé comme
une faveur finguliere. Aujourd'hui nous
défirons que tous les citoyens deviennent
propriétaires de ces étrennes , & nous les
leur annonçons avec cette joie que le pa
triotifme & l'ardent défir de mettre en
commun ce qu'il y a de plus rare & de
plus utile , peuvent faire naître dans les
coeurs les plus fenfibles & les plus tendres
pour la fociété. Prix , broché 3 livres . Ceux
qui ont acquis cette étrenne fans le nouveau
plan de Paris , en rapportant leur
exemplaire chez le fieur Defnos , on le
placera pour le prix de 1 livres 4 fols : vol.
petit in-4 . d'environ 72 pages.
JANVIER 1768. 117
TABLES Nofologiques & météorologiques
très étendues , dreffées à l'Hôtel - Dieu
Nîmes depuis le premier juin 1757 %
jufques au premier janvier 1762 ; Par M.
Razoux , Docteur en Médecine de l'Univerfité
de Montpellier, médecin de l'Hôtel-
Dieu de Nîmes , de l'Académie Royale
de la même ville , de la Société medicophyf.
de Bâle , correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , &
de la Société Royale de Montpellier. Bafle ,
chez Jean Rodolphe Im hof & fils , 1767 ,
petit in-4° . prix 16 livres broché. Il fe
trouve à Paris , chez Vallat-la- Chapelle
Libraire au Palais , fur le perron de la
Sainte Chapelle.
>
LA Décence en elle -même , dans les
nations , dans les perfonnes , & dans les
dignités , prouvée par les faits ; par M.
Charpentier. A Paris , chez Defventes de
Ladoué , Libraire , rue Saint -Jacques , visà-
vis le College de Louis- le Grand; 1767 ,
avec approbation & privilege du Roi ,
vol. in- 12.
OEUVRES Mêlées , en vers & en profe ,
de M. Dorat , ci -devant Mofquetaire
recueillies par lui -même. A Paris , chez
Sebaftien Jorry, rue & vis- à- vis de la Co118
MERCURE DE FRANCE .
médie Françoife , au grand monarque &
aux cigognes ; 1767 , avec approbation &
privilege du Roi , 2 vol . in - 8 ° . prix 12 liv.
Ce recueil que nous avons annoncé
dans notre précédent Mercure , paroît actuellement
, du moins en partie , & fait
défirer la fuite avec impatience . Nous
aurons encore occafion d'y revenir.
OEUVRES Diverfes de Pope , traduites
de l'Anglois , nouvelle édition , revue &
augmentée d'un grand nombre de pieces
qui n'avoient point encore été traduites ,
avec de très belles figures en taille douce.
A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Vincent , rue Saint - Severin ; 1767 , 8 vol .
in- 1 2.
Nous ferons voir en quoi cette derniere
édition differe des précédentes , combien
elle leur eft fupérieure , & ce qui en fait
le principal mérite .
OEUVRES de Jean Racine , avec des
commentaires ; par M. Luneau de Boifjermain.
A Paris , chez Panckoucke , Libraire
, rue & à côté de la Comédie Françoiſe
; 1768 : fix vol . in- 8 ° .
L'édition de Racine , fi long-tems attendue
, paroît enfin ; c'eſt la collection la
plus complette que nous ayons des oeuvres
JANVIER 1768. 1.19
de cet illuftre tragique. Elle renferme fes
tragédies , fes odes , fon idylle à la paix ,
fes épigrammes , fes hymnes , fes cantiques
, fes penfées pieufes , fa traduction
du banquet de Platon , fes lettres à l'auteur
des imaginaires , fon abrégé de l'hiftoire
de Port - Royal , fes difcours académiques
, fes fragmens littéraires & hiftori
ques , les oeuvres diverfes en vers & en
profe qu'on lui attribue , quelques pieces
fugitives qui n'ont paru dans aucune
édition des oeuvres de ce poëte ; telle que
la chanfon de Racine contre Fontenelle :
L'épître dédicatoire des oeuvres de M. le
Duc du Maine , & une notice des ouvrages
auxquels ont prétend qu'il a eu part.
Les tragédies font précédées d'une préface
hiftorique , dans laquelle on rend
compte des événemens qui les ont fait
naître , ou auxquels ces pieces ont donné
lieu. Elles font fuivies d'un examen qui
préfente fous un feul point de vue , les
obfervations dont chaque piece a été
L'objet, Le théâtre de Racine eft terminé
par une analyfe raifonnée des progrès du
génie de ce poëte.
Les oeuvres diverfes ont auffi leurs préfaces
hiftoriques & leurs notes critiques.
L'ouvrage entier eft précédé d'une préface
générale, dans laquelle M. Luneau fait
120 MERCURE DE FRANCE.

l'aveu des obligations qu'il a eues à quelques
gens de lettres , qu'il avoit intéreffés
à cette entrepriſe , ou qui n'y ont travaillé
quepour l'obliger : il y fait connoître auffi
en quoi il a contribué feul à avancer cette
édition. Cette préface eft fuivie d'une vie
de Racine , qui eft de lui . A la fuite de
cette vie , M. Luneau a mis un difcours
préliminaire fur l'origine & les développemens
de la fcene grecque & latine . Če
difcours ne pouvoit être mieux placé qu'à
la tête des oeuvres de Racine qui étoit fi
rempli d'Efchile , de Sophocle & d'Euripide
, que leurs idées fublimes fe fondoient
avec les fiennes. Les notes inftructives
dont ce difcours eft accompagné ,
font pleines de recherches curieufes.
Cet ouvrage eft embelli du portrait de
Racine qui eft très- bien gravé , & de douze
planches en taille - douce , deffinées par M.
Gravelot, & gravées par les meilleurs artistes.
Le prix de chaque exemplaire eft de
trente -fix livres en feuille , y compris le
portrait de Cornelle qui manque à l'édition
de ce grand homme , publiée par M.
de Voltaire, & que M. Luneau s'étoit engagé
de faire graver.
THEATRE & OEuvres mêlées , par M.
Bailly , Garde général des tableau du
Roi
JANVIER 1768. 121
Roi. A Paris , chez Nyon , Libraire , quai
des Auguftins , à l'occafion ; 1768 , avec
approbation & privilege du Roi , 2 vol.
in- 8°.
IPHIS & Aglaé , roman épiftolaire ,
en plufieurs parties in- 12 . A Paris , chez
Merlin , Libraire , rue de la Harpe , à
Saint Jofeph ; 1768 .
HISTOIRE de l'origine & des progrès
de la poéfie dans fes différens genres ; par
le Docteur Broun : traduite de l'anglois
par M. E. & augmentée de notes hiftoriques
& critiques . A Paris , chez H. C.
Dehanfy le jeune , Libraire , rue Saint-
Jacques , à Sainte Thérèfe ; 1768 : avec
approbation & privilége du Roi ; vol .
in-8°.
COURS de mathématiques , à l'ufage
des gardes du pavillon & de la marine ;
par M. Bézout , de l'Académie Royale
des Sciences , examinateur des gardes du
pavillon & de la marine , & Cenfeur
Royal. Quatrième partie , contenant les
principes généraux de la méchanique
précédés des principes de calcul qui fervent
d'introduction aux fciences phyfico- .
mathématiques. A Paris , chez J. B. G.
Vol. I.
F
>
122 MERCURE
DE FRANCE
.
Mufier , fils , Libraire , quai des Auguftins
, à Saint Etienne ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; in- 8 °.
MÉMOIRE fur l'adminiſtration des finances
de l'Angleterre , depuis la paix : ouvrage
attribué à M. Greuville , Miniftre d'Etat ,
chargé de ce département dans les années
1763 , 1764 & 1765 ; traduit de l'anglois ,
& augmenté de notes , de fommaires &
d'une table des fommaires , ainfi que d'une
introduction , qui contient une idée du
revenu & des dettes de l'Angleterre , &
une analyfe du mémoire , & qui eft fuivie
de l'état de la dette nationale au 5 janvier
1767. A Mayence , de l'imprimerie des .
affociés Jean Fauft & Jean Guttenberg ;
1768 : vol. in- 4° . de 210 pages. On en
trouve des exemplaires à Paris , chez
Lacombe , Libraire , quai de Conty.
ESSAI analytique fur la richeffe & fur
l'impôt , où l'on réfute la nouvelle doctrine
économique , qui a fourni à la Société
Royale d'Agriculture de Limoges les principes
d'un programme qu'elle a publié fur
l'effet des impôts indirects. A Londres ;
1768 ; vol. in - 8 °. Prix , broché , 3 liv. 5
fols ; relié , 4 liv . On en trouve des exemplaires
à Paris , chez Guillyn , Libraire ,
JANVIER 1768. 123
quai des Auguftins ; & à Nantes , chez.
la veuve Vatar & fils , Libraires - Imprimeurs
du Roi.
DETAILS Militaires , dont la connoiffance
eft néceffaire à tous les Officiers ,
& principalement aux Commiffaires des
Guerres ; par M. de Chennevieres , Commilaire
ordonnateur , & premier Commis
de la guerre ; par fupplément aux quatre
premiers imprimés en 1750. A Paris ,
chez Charles - Antoine Jombert , Libraire
du Roi pour l'artillerie & le génie , rue
Dauphine , à l'image Notre - Dame ; & à
Verfailles , chez Jean - Henry Fournier ,
Libraire , rue Sataury , près les quatre
bornes ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; tomes v & vi.
OBSERVATIONS fur un ouvrage traduit
de l'italien , qui a pour titre : Traité des
délits & des peines . A Amfterdam , chez
Marc- Michel Rey ; 1767 : & fe trouve à
Paris , chez le Clerc , Libraire , quai des
Auguftins : brochure in - 12 de 64 pages.
LES Défordres de l'amour , ou les étourderies
du Chevalier des Brieres ; mémoires
fecrets , contenant des anecdotes hiftoriques
fur les glorieufes campagnes de
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Louis XIV & de Louis XV ; par l'auteur
des Mémoires de Cécile. A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Cailleau
Libraire , au palais , galerie des prifonniers
, & en fon magafin , rue du Foin-
Saint-Jacques , à Saint André ; 1768 ;
deux parties in- 12.
>
PROJET d'anéantir la petite -vérole ; par
M. Antoine le Camus , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine de l'Univerfité
de Paris , ancien Profeffeur des Ecoles
Profeffeur actuel de Chirurgie Françoiſe ,
Membre des Académies Royales d'Amiens
& de la Rochelle , de la Société Littéraire
de Châlons-fur - Marne , & c. A Paris , chez
Louis- Etienne Ganeau, Libraire , rue Saint-
Severin , à Saint Louis & aux armes de
Dombes ; 1767 : avec approbation ; in- 4° .
& in- 12 ; l'un de 20 & l'autre de 40
pages.

MÉMOIRES de l'Académie Royale de
Chirurgie . A Paris, chez P. Alex. le Prieur,
Imprimeur du Roi , de l'Académie Royale
& du Collège de Chirurgie , rue Saint-
Jacques , à l'olivier ; 1768 : avec privilége
du Roi : tome quatrième ; in- 4°.
HISTORIA anatomico - medica , fiftens
numerofiffima cadaverum humanorum extifJANVIER
1768. 125
picia , quibus in apricum venit genuina
morborum fedes ; horumque referantur
caufa , vel patent effectus . Opus quadripartitum
, cujus liber primus recenfit lafiones
internas abdominis . Secundus exhibet
variam ftragem pectoris . Tertius prodit
diverfam labem cerebri. Quartus . verò vitia
externa colligit. Auctore Jofepho Lieutaud
, Academia Regia Scientiarum Parifienfis
, & Societatis Regia Londinenfis , cubicularis
Sereniffimi Delphini , necnonftirpis
Regia medico. Recenfuit & fuas obfer.
vationes numero plures adjecit , uberrimumque
indicem nofologico ordine concinnavit
Antonius Portal , Doct. Med. & Societatis
Regia Scientiarum Monfpelienfis , necnon
Sereniffimi , Delphini Profeffor anatomes.
Parifiis , apud Vincent , Sereniffimi ComitieGallo-
Provincia typographum, viâ Sancti
Severini ; 1768 : cum approbatione & privilegio
Regis. Deux vol. in- 4°.
Nous donnerons l'extrait de cet ouvrage
important & utile.
QUESTION chirurgico- légale , relative à
l'affaire de Dlle Famin , femme du fieur
Lancret , accufée de fuppreffion de part ;
dans laquelle l'on affigne les fymptômes
communs & particuliers aux vraies groffeffes
& aux fauffes , & où l'on établit des prin-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
cipes pour diftinguer fûrement fi une
femme eft accouchée ou fi elle a eu une
hydropifie de matrice ; par M. Valentin ,
Maître en Chirurgie de Paris. A Berlin ,
& fe vend à Paris , chez Lottin le jeune ,
Libraire , rue Saint - Jacques , vis - à - vis
celle de la Parcheminerie ; 1768 : brochure
in- 12 de 92 pages.
TRAITÉ phyfiologique & chymique fur
la nutrition ; ouvrage qui a remporté le
prix de phyfique de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Berlin
en 1766 ; par M. Durade , de Genève. A
Paris , aux dépens de Lottin le jeune
Libraire , rue Saint-Jacques , vis- à-vis de
la rue de la parcheminerie ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; brochure
in- 12 de 260 pages.
"
NOUVEAU traité du pouls ; par M.
Menuret , Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier , & Médecin du
Roi à Montelimar. A Amfterdam , & ſe
trouve à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire , rue Saint- Severin ; 1768 : in- 12 .
LETTRES d'um Religieux à fon Supérieur
général , fur la réforme des communautés
religieufes ; 1767 : brochure
JANVIER 1768. 127
in- 12 de 108 pages . On en trouve des
exemplaires chez Defaint , Libraire , rue
du Foin.
SERMONS pour l'avent , le carême , &
les principales fêtes de l'année ; par le
P. Jard , Doctrinaire , auteur de la Religion
méditée ; contenant l'avent : cinq
volumes reliés , 15 livres. A Paris , chez
Saillamt rue Saint - Jean - de - Beauvais ;
Prault père , quai de Gêvres ; 1768 : avec
approbation & privilége du Roi ; s vol.
in -12.
>
TABLEAU de l'hiftoire univerfelle &
du globe de la terre ; où l'on a rafſſemblé
ce que l'hiftoire facrée , profane & naturelle
ont de plus intéreffant ; par M.
Serane , maître d'hiftoire & de géographie,
de l'inftitution de la jeune nobleffe , &c.
Prix 24 fols. A Paris , chez Claude Hérif
fant , rue neuve Notre- Dame , à la croix
d'or ; 1767 : avec approbation ; in - 12 ,
petit format , d'environ 100 pages.
NOUVEAU Mémoire fur l'agriculture ,
fur les diftinctions qu'on peut accorder
aux riches laboureurs ; avec des moyens
d'augmenter l'aifance & la population dans
les campagnes pièce qui a obtenu un
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
acceffit aux prix de l'Académie de Caen
en 1766 ; par M. V ***. A Paris , chez
Defventes de la Doué , Libraire , rue Saint-
Jacques , vis- à- vis le collège de Louis le
Grand. A Dijon , chez Lagarde , Libraire ,
rue de Condé ; 1767 : brochure in - 12
de
72 pages.
LES Femmes & le Secret , comédie en
un acte mêlée d'ariettes , repréfentée , pour
la première fois , par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le ୨ novembre
1767 ; par M. Quétant le prix eft de
24 fols avec la mufique. A Paris , chez
Cailleau , Libraire juré de l'Univerfité ,
rue du Foin Saint Jacques ; 1768 : avec
approbation & permiſſion ; in- 8°.
LA mort de Caton , tragédie en trois
actes. A Paris , chez Panckoucke , Libraire ,
rue & à côté de la Comédie Françoife ;
1768. in- 8°.
MEMOIRES d'un homme de bien ; par
Mde de Puifieux . A Paris , chez Delalain ,
Libraire , rue Saint Jacques ; à Dijon ,
chez la veuve Coignard de la Pinelle ,
Libraire ; Louis Frantin , Imprimeur du
Roi : 1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; trois parties in- 12 .
JANVIER 1768. 129
fervir
LETTRES de Milord Rodex , pour
à l'hiftoire des moeurs du dix - huitième
fiècle . A Amfterdam , chez Arkftée &
Merkus ; à Paris , chez H. C. Dehanfy
rue Saint Jacques ; 1768 : deux parties
in- 12.
>
DISSERTATION fur la caufe de la pefanteur
, & de l'uniformité des phénomènes
qu'elle nous préfente ; par M. David ,
Maître ès Arts & en Chirurgie de Paris ,
Docteur en Médecine , & c. A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Vallat , fur le
perron de la fainte chapelle ; Lacombe ,
quai de Conty ; & à Rouen , chez la veuve
Befongne , cour du palais ; 1767 : brochure
in- 8° de 160 pages.
DISCOURS fur les femmes , adreffé à
Eugénie , & fuivi d'un dialogue philofophique
& moral fur le bonheur. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au - deffous
de la fontaine Saint Benoît , au temple du
goût ; 1768 brochure in- 12 de 180
pages.
L'ORIGINE des dieux du paganiſme ;
& le fens des fables découvert par une
explication fuivie des poéfies d'Héfiode ;
F v
130 MERCURE
DE FRANCE
.
par M. Bergier , Docteur en théologie ,
Principal du collège de Befançon , Affocié
à l'Académie des Sciences , Belles Lettres
& Arts de la même ville. A Paris , chez
Humblot , Librairę , rue Saint- Jacques ,
entre la rue du Plâtre & celle des Noyers ,
près Saint Yves ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in- 12 ,
contenant quatre parties.
Cet ouvrage mérite une attention particulière
; nous ne tarderons pas d'en donner
un extrait , quand on nous aura procuré
la facilité de le lire.
REFUTATION de Bélifaire & de fes
oracles , MM. J. J. Rouffeau , de Voltaire
, &c. A Bafle , & fe trouve à Paris ,
chez Antoine Boudet , rue Saint-Jacques ;
1768 : vol. in- 12.
Vos Loifirs ; par M. Charpentier ,
auteur des nouveaux Contes moraux . A
Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
N. A. Delalain , Libraire , rue Saint-
Jacques ; 1768 : trois parties in- 12 .
C'est ici un recueil de petits contes &
hiftoriettes amufantes.
ADRIENE , ou les aventures de la Marquife
de N. N. Traduites de l'italien par
JANVIER 1768. 131
M. D. L. G. A Milan , chez Reycends
& Colombs ; & fe trouve à Paris , chez la
veuvé David , jeune , quai des Auguftins ,
près le pont Saint-Michel , au Saint- Esprit ;
1768 : deux vol. in- 12 .
LETTRES de Mde la Ducheffe de la
Valliere , morte Religieufe Carmelite ,
avec un abrégé de fa vie pénitente. A
Liége , & fe trouve à Paris , chez Antoine
Boudet , rue Saint- Jacques ; 1767 : vol .
in- 1 2.
ELOGE de Charles V, Roi de France :
difcours qui a remporté le prix de l'Académie
Françoiſe en 1767 : par M. de la
Harpe. A Paris , chez la veuve Regnard ,
Imprimeur de l'Académie Françoife , grandfalle
du palais ; & rue baffe des Urfins ;
1767 : in- 8°.
. Les juftes éloges que le public a donnés
à ce dernier écrit de M. de la Harpe , le
jugement de l'Académie Françoiſe , qui
l'a couronné , le mérite reconnu de fon
auteur en profe & en vers , & plus que
tout cela , les beautés répandues dans
l'ouvrage , demandent que nous en donnions
inceffamment un extrait.
EXERCICE en forme de plaidoyers furt
F vj
132 MERCURE de france .
cette queftion de ces quatre biens : les
talens , les richeffes , la fanté , un ami ,
quel eft le plus defitable ? Par M. le
Boucq , Prêtre , Profeffeur de Rhétorique
au collège royal de Chartres . A Chartres ,
chez Etienne Cormier , Imprimeur- Libraire ,
rue du Grand Cerf avec permiffion
1767 : & fe trouve à Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve. Prix liv. 4 fols ; brochure
in-8° de 40 pages.
"
;
RÉFLEXIONS fur l'horlogerie en général ,
& fur les Horlogers du Roi en particulier ;
par M. Béliard , Valet de Chambre Horloger
du Roi en furvivance : prix douze
fols . A la Haye , & fe trouve à Paris , chez
Mérigot père , quai des Auguftins , près
la rue Gît- le - coeur ; 1767 : feuille in - 8 ° ,
22 pages.
DICTIONNAIRE oeconomique , contenant
l'art de faire valoir les terres , & de
mettre à profit les endroits les plus ftériles ;
l'établiffement , l'entretien & le produit
des prés , tant naturels qu'artificiels ; le
jardinage ; la culture des vignes , de
arbres foreftiers & fruitiers ) & de
arbuftes ; le foin qu'exigent les bêtes
cornes & celles à laine , les chevaux , le
JANVIER 1768. 133
chiens , &c ; la façon d'élever & gouverner
les abeilles , les vers à foie , les oifeaux .
On y trouve un ample détail des profits
& agrémens que procurent les biens de
campagne : objet qui comprend la chaffe ;
la pêche ; la fabrication des filets , piéges
, &c ; l'apprêt des alimens ; la compofition
des liqueurs , confitures & autres
chefes d'office : une exacte defcription des
végétaux les plus propres à nous fervir
d'alimens , à favorifer l'exploitation des
biens de campagne , à décorer les jardins :
des inftructions pour prévenir les maladies ,
& pour les guérir la connoiffance des
plantes utiles à la médecine , à la teinture ,
& à d'autres arts ; le détail de leurs diverfes
propriétés , leur culture , & les moyens de
les employer avec une idée fommaire de
ce qui concerne les droits feigneuriaux ,
& ceux des communautés & des eccléfiaftiques
, par rapport aux biens de la campagne
, &c. & c. & c. Ouvrage compofé
originairement par M. Noël Chomel , Curé
de Saint Vincent à Lyon ; nouvelle édition
, entièrement corrigée , & très- confidérablement
augmentée ; par M. de la
Marre trois vol . in folio. Prix 78 liv.
reliés . A Paris , chez Ganeau , rue Saint-
Severin , aux armes de Dombes & à
Saint Louis ; Bauche , quai des Auguſtins ,
134 MERCURE DE FRANCE .
à Sainte Genevieve ; les frères Etienne ,
rue Saint Jacques , à la Vertu ; d'Houry ,
rue de la Vieille - Bouclerie , au Saint-
Efprit & au foleil d'or ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi .
TRAITÉ des plantes & animaux , tant
des pays étrangers que de nos climats , qui
font d'ufage en médecine , repréfentés en
fept cents trente planches gravées en tailledouce
, fur les deffeins d'après nature de
M. de Garfault ; par MM. de Fehrt , Prevoft
, du Clos , Martinet , &c. avec leurs
defcriptions , vertus , & ufages , fuivant
l'ordre du livre intitulé : Matière médicale
de M. Geoffroy , Médecin : ouvrage
utile à toutes matières médicales , aux
amateurs d'hiſtoire naturelle , aux artiſtes ,
aux perfonnes charitables , & à tous ceux
qui préparent eux -mêmes leurs médicamens
; fix vol. in- 8 ° , grand papier : prix
30 liv . brochés. A Paris , chez P. Fr.
Didot , le jeune , Libraire , quai des Auà
guftins , près du pont Saint - Michel ,
Saint Auguftin ; 1767.
MONUMENS érigés en France à la gloire
de Louis XV , précédés d'un tableau du
progrès des arts & des fciences fous ce
règne , ainfi que d'une defcription des
JANVIER 1768. 135
honneurs & des monumens de gloire
accordés aux grands hommes , tant chez
les anciens que chez les modernes ; &
fuivis d'un choix des principaux projets
qui ont été propofés pour placer la ftatue
du Roi dans les différens quartiers de
Paris ; par M. Patte , Architecte de S. A.
S. Mgr. le Prince Palatin , Duc régnant
des Deux- Ponts : ouvrage en un volume
in-fol. enrichi de cinquante- fept figures
gravées en taille-douce , repréfentant les
places du Roi & autres fujets. A Paris ,.
chez Rozet , Libraire , rue Saint - Severin ,
au coin de la rue Zacharie ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi.
ICHNOGRAPHIE , ou difcours fur les
quatre arts d'architecture , peinture , fculpture
& gravure , avec des notes hiftoriques ,
chronologiques , généalogiques , & monogrames
, chiffres , lettres initiales , logogryphes
, & c. matières intéreffantes pour
l'inftruction des élèves de l'Ecole Royale
gratuite de Deffein ; & pour la jeuneffe
de l'un & de l'autre fexe : dédié à M.
de Sartine , Maître des Requêtes , Lieutenant
général de Police de la ville de
Paris ; par M. Hebert , amateur. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
Saint- Jacques , au temple du goût ; C. L.
Heriffant , Imprimeur Libraire , rue neuve
136 MERCURE DE FRANCE :
Notre- Dame , à la croix d'or ; Defaint
junior , Libraire , quai des Auguftins ;
1767 avec approbation & permiſſion ;
ouvrage propofé par foufcription , & dont
on peut voir le profpectus chez les Libraires
fufdits.
Avis important concernant les nouvelles
précautions que vient de prendre M. le
Lieutenant général de Police , pour procurer
le plus prompt fecours , en cas d'incendie
; feuille in - 8 ° , qui fe trouve chez
Gueffier , Libraire , au bas de la rue de la
Harpe ; 1767.
AVERTISSEMENT fur une nouvelle édition
de la méthode pour étudier la géographie
; où l'on donne une defcription
exacte de l'univers , formée fur les obfervations
de l'Académie Royale des Sciences ,
& fur les auteurs originaux ; avec un
difcours préliminaire fur l'étude de cette
fcience , & un catalogue des cartes , relations
, voyages & defcriptions néceffaires
pour la géographie ; par M. l'Abbé Lenglet
du Frefnoy : quatrième édition , revue ,
corrigée & augmentée ; en dix volumes
in- 12 , du prix de 30 liv. reliés . A Paris ,
chez N. M. Tilliard , Libraire , quai des
Auguftins , entre la rue Gît- le- coeur & la
rue Pavée , à Saint Benoît ; 1767.
JANVIER 1768. 137
RECUEIL des actes , titres & mémoires
concernant les affaires du Clergé de France,
augmenté d'un grand nombre de pièces
& d'obfervations fur la difcipline préfente
de l'Eglife ; par feu M. le Merre , Avocats
du Clergé : feconde édition , en quatorze
volumes in-4° , propofés par foufcription.
On foufcrira à Paris , chez Guil ·
laume Defprez, imprimeur ordinaire du
Roi & du Clergé de France , rue Saint-
Jacques ; à Avignon , chez Jacques Garrigan
, Imprimeur - Libraire , place Saint-
Didier ; & chez tous les principaux Libraires
du royaume & des pays étrangers ;
1767 avec permiffion & privilége du
Roi.
RELATION du voyage en Sibérie , fait par
ordre du Roi en 1761 , pour l'obfervation
du paffage de Vénus fur le foleil ;
par M. l'Abbé Chappe d'Auteroche , de
l'Académie Royale des Sciences : ouvrage
propofé par foufcription , & dont on peut
voir le profpectus chez Debure père , quai
des Auguftins.
PROSPECTUS d'un journal d'éducation ,
ouvrage également utile aux parens , aux
maîtres , aux éleves , & à l'ufage des colleges
, des penfions & de toutes les mai138
MERCURE DE FRANCE.
fons deftinées à l'inftruction de la jeuneffe.
A Paris , chez Durand , neveu , Libraire ,
rue Saint -Jacques. A Amiens , chez la
veuve Godard , Imprimeur du Roi ; 1767 :
avec approbation & privilege du Roi ;
feuille in- 12.
PROSPECTUS d'une nouvelle Carte de
l'Europe en quinze feuilles , papier grandaigle
, qui , collées enfemble , forment un
tableau d'environ douze pieds de long fur
neuf de haut , dédiée à ſon Alteffe Séréniffime
Monfeigneur le Prince de Condé.
Par Mlle de Laiftre ; ouvrage proposé par
foufcription : on foufcrit à Paris chez l'auteur
, rue de Sorbonne , la deuxieme porte
cochere à gauche , en entrant par la rue
des Mathurins ; & chez Jombert , Libraire,
rue Dauphine ; 1767.
HISTOIRE d'Amande , écrite par une
jeune femme. A Londres , & fe trouve à
Paris , chez Vente , Libraire , montagne
Sainte -Geneviève ; 1768 : 2 parties in- 1 2 .
ALMANACH Hiftorique de Touraine ,
pour l'année biffextile 1768 , imprimé
pour cette province. A Tours , chez
François Lambert , Imprimeur du Roi ,
grande rue , près le college ; 1768 : avec
JANVIER 1768. 139
approbation & privilege du Roi. A Paris ,
chez Defpilly ; in- 24.
LES amuſemens du bel âge , ou les récréations
à la mode ; almanach chantant
pour la préfente année . Sur des airs connus
& choifis , par M. D *** . A la Chine , &
fe trouve à Paris , chez Langlois , fils ,
Libraire , rue du petit-pont , entre celles
de Saint-Severin & de la huchette , au
Saint-Efprit couronné.
LE Porte- Feuille de l'amour , ou les
étrennes de Cythere ; almanach chantant
pour la préfente année. Sur des airs connus.
& choifis , par M. D *** . A Cythere , &
fe trouve à Paris , chez le même Libraire ;
in- 32.
BACCHUS & l'Amour , ou les étrennes
des amans ; almanach chantant pour la
préfente année. Sur des airs connus &
choifis , par M. D *** . Aux Iſles fortunées,
& fe trouve à Paris , chez Langlois , fils ,
Libraire , rue du petit-pont , entre celles
de Saint- Severin & de la Huchette , au
Saint-Efprit couronné ; in - 32 .
L'AMI des Belles , almanach chantant ,
pour la préfente année. A Cythere , & fe
140 MERCURE DE FRANCE .
trouve à Paris , chez le même Libraire ;
in-32.
FAUFIOLET ou les Brinborions agréables
, étrennes Chinoifes pour la préſente
année . Sur des airs connus & choifis , par
M. D ***. A Pekin , & fe trouve à Paris ,
chez le même ; in- 32.
BAGATELLES Chantantes , dédiées aux
Belles , pour la préfente année . Sur des
airs connus & choifis. A Cythere , & fe
trouve à Paris , chez le même ; in- 32 .
LES Gaudrioles , ou les Horoſcopes
amufants , Almanach menteur fi jamais
il en fut , pour la préfente année , fur des
airs connus & choifis , par M. D*** . A
Quimpercorentin , & fe trouve à Paris ,
chez Langlois ; in - 32 .
ALMANACH Anthologique , pour
l'année bifextile 1768. Le prix eft de
24 fols , fe vend à Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguftins ; avec approbation
& privilege du Roi ; in 16.
NOUVEAU Calendrier hiftorique & trèsintéreffant
, de Jean Auguftin Diophante ,
inventeur de l'algebre , pour l'année bifJANVIER
1768. 141
fextile 1768 ; contenant les naiffances des
Rois , Reines , Princes & Princeffes de
l'Europe , les levers & couchers du foleil
les phafes de la lune : & un abrégé des
regles de l'algebre , avec une méthode
facile de gagner infailliblement à la loterie
de l'EcoleRoyale Militaire. A Bruxelles ,
& fe trouve à Paris , chez Langlois , fils ,
Libraire, rue du petit pont , au Saint- Efprit
couronné ; 1768 : in- 24.
NOUVELLES Etrennes emblematiques &
chantantes , pour la préfente année. A
Paris , chez Breffon de Maillard , rue
Saint -Jacques , près celle des Mathurins ,
aux armes de Bourgogne ; avec approbation
; 1768 n - 32 .
On trouve chez le fieur Breffon de Maillard
, rue Saint-Jacques près les Mathurins,
nombre de jolis fujets pour les étrennes ,
en complimens , fouhaits , devifes & emblêmes
, ornés de cartouches peints , étrennes
à la jeuneffe & autres. Nous donnerons
ici un précis de tous ces petits ouvrages.
1º. Divers ouvrages en cuivre à jour,
tant en lettres de caractères que deffeins ,
d'après lefquels on peut exécuter nombre
d'objets utiles & relatifs au commerce &
aux arts , & fe procurer la facilité de faire
fur le champ plufieurs deffeins coloriés , & c.
142 MERCURE DE FRANCE.
2°. Un affortiment de fentences , d'em
blêmes d'Allemagne , nombre de devifes
bouquets ou compliments de bonne fête ,
& pour les étrennes , étrennes gravées ;
petite brochure garnie de calendriers.
3°. Un alfortiment d'autres eftampes
communes pour les écoles , & à l'ufage
des enfants , & pour les catéchifmes.
4°. Canons d'autel , livres d'exemples
d'écriture des meilleurs maîtres .
5°. Une fuite de fleurs d'ornemens en
cartouches & autres , &c.
L'époufe du fieur Maillard deffine &
colore les fleurs d'après nature , autres ouvrages
& armoiries.
6. Un affortiment de grands paniers
de fleurs non gravées pour des deffus de
porres.
On fe charge de faire compofer tels
fujets que l'on fouhaite relatifs à des compliments
, & c.
7°. Découpures d'Allemagne , de Lyon
& autres , & c.
8. Papiers peints en vignettes & enveloppes.
9. Divers autres fujets d'enjolivements,
propres aux Marchands confifeurs , &
fait nombres d'ouvrages pour les nouvelles,
inventions qui leur font particulieres
& c,
JANVIER 1768. 143
10. Un affortiment de nouveaux deffeins
au biftre , imitant le lavis , gravés &
nouvellement inventés par le fieur Charpentier.
Quoique la façon de s'expliquer par des.
emblêmes foit des plus anciennes , elle devient
aujourd'hui plus que jamais au goût
de notre fiecle , & le fera vraisemblablement
des ſuivants , par la facilité qu'elle
procure de faire entendre aux uns fes
idées , aux autres de cenfurer certains défauts
, & enfin le plus effentiel de tout ,
d'infpirer des fentiments de vertu & d'humanité.
Le fieur Breffon de Maillard recevra
avec reconnoiffance , en fourniffant certains
nombres d'épreuves , & fera ufage
des petites pieces de poéfie en quatrain ,
ou de la quantité au plus de 30 vers ,
relatifs à ces trois objets ; comme des
épigrammes, fonnets,hiftoriettes , enigmes ,
fables & bouquets , & c. pourvu que les
fujets foient décens & méritent d'être
gravés ; qu'on ait la bonté de les lui faire
parvenir fans fiais , ne recevant aucunes :
lettres à ce fujet & fur toutes les demandes
de ces ouvrages , qu'elles ne foient affran
chies .
Ledit fieur Maillard grave des adreffes
pour les marchands , artiſtes , & particu
liers , & c,
144 MERCURE DE FRANCE .
EPHEMERIDES Troyennes , pour l'année
biffextile 1768. A Troyes , chez Michel
Gobelet , Imprimeur , grande rue. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
Saint -Jacques , au temple du Goût ; avec
approbation & privilege du Roi , in 18 .
LES Spectacles de Paris , ou Calendrier
hiftorique & chronologique des théâtres ,
avec des anecdotes & un catalogue de
toutes les pièces jouées dans les différens
fpectacles ; le nom de tous les auteurs
vivans qui ont travaillé dans le genre
dramatique , & la lifte.de leurs ouvrages.
On y a joint les demeures des principaux
acteurs , danfeurs , muficiens , & autres
perfonnes employées aux fpectacles ; dixfeptieme
partie pour l'année 1768. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
Saint-Jacques , au temple du goût ; avec
approbation & privilege , in 18 .
On trouve à la tête un avertiffement qui
fait connoître aux amateurs du théâtre
avec quel foin l'auteur s'eft appliqué
rendre cet ouvrage auffi complet & auffi
fatisfaifant qu'on pouvoit le defirer.
Nous rapportons ici cet avertiffement.
Il s'étoit gliffé , dit l'auteur , dans quelques
unes des précédentes parties de cet almanach,
pluſieurs fautes qui ne fe trouvent
plus
JANVIER 1767. 145
plus dans celle- ci : nous avons profité des
remarques qui nous ont été communiquées
par quelques amateurs du théâtre ; & nous.
les prions de continuer à nous en faire
part pour la perfection de l'ouvrage. Nous
n'avons rien dit touchant l'état actuel des
perfonnes qui compofent nos différens
fpectacles , fans l'avoir fait voir auparavanɛ
plufieurs de ces mêmes perfonnes qui
ont rectifié tout ce qu'il pouvoit y avoir
de défectueux dans ces articles. C'eft ainfi
que nous en avons toujours ufé depuis le
commencement de ce calendrier ' hiftorique
; & fi l'on y a trouvé des inexactitudes
, c'eft que , pendant l'impreffion ,
il est arrivé des changemens qu'on ne devoit
, ni qu'on ne pouvoit prévoir.
Quelques auteurs fe font plaint de ce
que leurs pièces n'étoient point placées
parmi les ouvrages reftés au théâtre ; pouz
prévenir déformais de pareils reproches ,
nous avons pris le parti de donner le
catalogue, non des pièces reftées au théâtre,
mais de celles qui ont été jouées ou qui
fe jouent. Par- là nous augmentons confidérablement
ce catalogue ; & c'est un
des principaux changemens de cet ouvrage
, dont nous donnons aujourd'hui la
dix-feptième partie. S'il s'y eft gliffé quelques
fautes nouvelles , ou fi l'on n'a pas en-
Vol. I. G
146 MERCURE DE FRANCE.
core corrigé toutes les anciennes , on prie:
lés gens de lettres , & principalement cenx
qui fréquentent le plus affidument le
théâtre , de vouloir bien envoyer à la
veuve Duchefne , Libraire , rue Saint-
Jacques , leurs obfervations & leurs remarques
; & l'on ne manquera pas d'y
avoir égard.
CALENDRIER des Princes & de la nobleffe
de France ; contenant auffi , dans
une feconde partie , l'état actuel des Maifons
fouveraines , Princes & Seigneurs de l'Europe
; par l'auteur du dictionnaire généalogique
, héraldique , hiftorique & chronologique
, pour l'année 1768. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint-Jacques,
au deffous de la fontaine Saint-Benoît
au temple du goût ; 1768 : avec approbation
& privilege du Roi , in- 12 , petit
format.
HISTOIRE impartiale des Jéfuites , depuis
leur établiſſement jufqu'à leur première
expulfion ; avec cette épigraphe :
Nimiùm vobis Romanapropago
Vifa potens , fuperi.
1768 ; deux vol. in- 12 . brochés .
On en trouve chez tous les Libraires
qui vendent les nouveautés .
PHYSIOCRATIE , ou conftitution natuJANVIER
1768. 147
relle du gouvernement le plus avantageux
au genre humain ; recueil publié par M.
Dupont , des Sociétés Royales d'Agriculture
de Soiffons & d'Orléans , & Correfpondant
de la Société d'Emulation de
Londres. A Leyde , & fe trouve à Paris ,
chez Merlin , Libraire , rue de la Harpe ;
1768 : vol . in- 8°.
. RÉFLEXIONS fur les affections vaporeufes
, ou examen du traité des vapeurs des
deux fexes troifième édition , publiée en
1767 ; par M. P ***. A Amſterdam .
:
&
L'auteur de cette nouvelle production
ſe préſente un peu tard . Les objections
qu'il fournit aux antagoniſtes du fyftême
de M. Pomme , n'ajoutent rien à celles qui
ont déja paru dans un autre anonyme ,
dans les Journaux des Savans , de l'Encyclopédie
, & de Trévoux , auxquelles objections
M. Pomme a répondu dans la feconde
édition de fon traité des vapeurs. On ne
trouve donc rien de neuf dans cette brochure
, fi on en excepte les perfonnalités.
On confeille en conféquence à l'anonyme ,
de reprendre la plume & de fournir , s'il
le peut , pour l'inftruction du procès que
cette matière a fait naître , des faits contraires
à ceux que M. Pomme a publiés , &
dont il nous rend aujourd'hui les témoins.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
Avis concernant les Fables de LA FONTAINE
, en quatre vol. in fol. grand
papier , ornés defleurons , culs- de-lampes
& accompagnés de 277 planches , propofées
à un rabais fort confidérable.
Le goût des arts & l'amour des lettres
ont produit cette magnifique édition , la
plus belle , la plus curieufe & la plus fomp
tueufe , qui ait encore paru ; elle a couté
plus de cent mille écus de dépenfe , &
vingt ans de foins & de travaux . M. de
Montenault fit cette belle entrepriſe par
amour pour la Fontaine , & par goût pour
les beaux arts. Jamais plus beau monument
n'a été élevé avec autant de défintéreffement
à la gloire d'aucun auteur. M. de
Montenault a compofé la vie de la Fontaine
, qui fe trouve à la tête de l'ouvrage ,
vie qui renferme beaucoup de détails qu'on
n'en trouve point ailleurs.
Le célèbre Oudry compofa tous les
deffeins de ce magnifique ouvrage d'après
l'étude de la nature ; il y employa fes
inftans les plus précieux , & ces momens
de loifir , où les artiftes , dans le repos &
le filence , travaillent à leurs productions
les plus rares & les plus parfaites ,
JANVIER 1768. 149
Le génie de la Fontaine animoit le lien
& le fécondoit ; par-tout le peintre a faifi
avec habileté l'efprit de l'auteur , & il l'a
fi bien imité , qu'on peut dire qu'il s'eft
rendu original dans l'art de peindre les
animaux , comme la Fontaine dans celui
de les faire parler.
Chacune de ces eftampes , confidérée
même indépendamment du texte , forment
une fuite de tableaux des plus intéreſſans
dans plufieurs genres ; la plus grande partie
repréfente une multitude d'animaux de
toutes efpèces , foit de France , foit étrangers
, deffinés d'après, nature , & groupés
enfemble avec un goût exquis : plufieurs
repréfentent des payfages charmans d'un
effet le plus pittorefque ; d'autres font autant
de tableaux intéreffans d'une compo
fition riche & harmonieufe ; enfin fichacune
de ces eftampes rappelle le génie immortel
qui en a fait naître l'idée, il n'en eftaucune
qui ne foit un monument de goût & de
la patience courageufe des artiftes & de
l'éditeur qui ont préfidé à cette belle entrepriſe.
M. Cochin , dont les talens fupérieurs
pour le deffin & la gravure font fi connus
de tous les amateurs , a dirigé les deffeins
de tout l'ouvrage ; il a choifi lui - même
les artiſtes les plus diftingués , leur a dif-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
tribué les fujets fuivant leurs talens , a
conduit leurs travaux , retouché toutes les
épreuves ; & fon zèle , fecondé par celui des
artiftes les plus fameux , eft enfin venu à
bout d'exécuter un ouvrage que les difficultés
ſembloient devoir rendre impoffible,
Mais fi l'on n'a rien épargné pour les foins
& la correction de la gravure , rien auffi
n'a été négligé pour porter la partie typographique
à fa dernière perfection ; on a
fait des fontes de caractères neufs ; les pa.
piers ont été fabriqués exprès ; on a orné
chaque fable de fleurons & de culs -delampes
d'un goût nouveau ; ces gravures
en bois font autant de chef-d'oeuvres de
la compofition de M. Bachelier , trèshabile
peintre d'animaux & de fleurs. Ils
ont été gravés par MM. Papillon & le
Sueur , qui font fans contredit les premiers
de leur art ; & ces gravures en
bois , que quelques perfonnes ont imaginé
avoir été faites par ceconomie , ont cependant
coûté dix à douze fois plus qu'elles
n'auroient coûté , gravées en taille -douce,
.
Le Libraire C. Panckoucke , qui vient
d'acquérir tout le fonds & le privilége de
cette belle édition , defirant en faciliter
l'acquifition aux artiftes , aux gens de
lettres , & aux amateurs , les donnera au
prix de rabais fuivant , jufqu'au mois de
Juin de l'année 1768.
JANVIER 1768. Ist
Savoir , le grand papier à 210 livres au
lieu de 348 livres , le très - grand papier à
300 livres au lieu de 400 livres . Il ne
refte que quelques exemplaires de ce dernier
papier , & on les a payés dans les ventes
jufqu'à 5 & 6 cens livres .
Le même Libraire ayant fait en même
temps l'acquifition du portrait de M.
Oudry , le deffinateur de l'ouvrage , portrait
que fa famille avoit fait commencer
de fon vivant , & qui n'a pu paroître
qu'après la mort , s'eft déterminé à le joindre
à chaque exemplaire des fables ; on
pourra fe le procurer féparément moyennant
la fomme de 6 livres.
-Les épreuves de chaque exemplaire font
de la plus grande beauté , tout le tirage
ayant été fait fous les yeux de l'éditeur ,
avec tant de foin & d'intelligence , que
les imprimeurs en taille-douce , les fieurs
du Tertre & Thevenard ont été cités dans
l'ouvrage,
S
On peut juger de l'avantage de ce rabais
confidérable , puifque chacune de ces
eftampes ne revient pas às fols , & qu'il
n'en eft aucune qui, vendue féparément, ne
-coutât plus de 3 livres. On a par deffus le
marché l'impreffion du texte & des vignettes.
Dansle commencement que cet ouvrage
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
parut , on propofa trois fortes de papiers :
mais nous croyons devoir faire remarquer
que le petit & le grand papier n'ont jamais
différé que par le papier des planches ;
que celui du texte a toujours été le même ,
que l'éditeur confidérant que la beauté
du papier ajoutoit au prix de ces fortes
d'ouvrages , s'eft déterminé , pour rendre
les exemplaires plus parfaits , à faire tout
tirer fur le plus beau papier.
&
AVIS concernant l'Hiftoire Naturelle , par
MM. DE BUFFON & D'AUBENTON.
Le même Libraire mettra en vente au
commencement du mois de janvier prochain
, les tomes 28 , 29 , 30 , 31 de
l'Hiftoire Naturelle , in- 12 , par MM . de
Buffon & d'Aubenton . Ces quatre volumes
complettent l'édition in- 12 , & la mettent
de pair avec l'in- 4". Les autres volumes
qui fuivront formeront un ouvrage à
part , & commenceront tome I 2 " 3 , & c .
On a cru dans une entreprise d'une auffi
vaſte étendue, devoir faire de chaque partie
de l'Hiftoire Naturelle , autant d'ouvrages
particuliers , qu'on aura la liberté d'acquérir
féparément .
Toutes les perfonnes qui ont négligé de
completter leurs exemplaires , en retirant
JANVIER 1768 1503
"
les volumes , tant de l'in-4 ° . que de l'in - 12 ,
à mesure qu'ils paroiffoient, font prévenues
qu'elles ne pourront le faire que dans tout
le courant de l'année 1768 : paffé ce temps ,
elles ne pourront fe completter pour aucun
prix , le Libraire fe propofant de tout
mettre en corps complets.
Le prix de l'ouvrage complet en Is
volumes in 4° . reliés , eſt de 255 livres ; le
prix des 31 volumes in- 12 reliés en 32 ,
à caufe que le tome 7 fait 2 , eft de 106
livres 16 fols .
Le deuxième volume du Grand Vocabulaire
françois eft en vente , les tomes 3 ,
4559 font fous preffe.
L'année 1764 de l'Académie des Sciences
eft auffi en vente , ainfi que le douzième
cahier des planches enluminées.
Les Mélanges de philofophie & de mathématiques
de la Société Royale de Turin ,
3 vol . in-4°.
Le Traité général des monnoyes , in- 4° .
La Contemplation de la nature , 2 vol.
in-8°.
Tous ces ouvrages fe trouvent chez le
même Libraire , Charles Panckoucke , rue
& à côté de la Comédie Françoiſe.
GY
154 MERCURE DE FRANCE .
Avis concernant le Catalogue Hebdomadaire
, ou lifte des livres nouveaux qui
font mis en vente chaque femaine , tant
en France que chez l'Etranger.
Depuis 1763 , on a commencé à débiter
tous les huit jours une feuille périodique ,
qui a pour a titre : Catalogue des livres nouveaux.
Cette feuille eft de quatre pages
en deux colones , & contient la lifte des
livres qui font & feront mis en vente dans
le courant de la femaine : elle eft divifée
en deux parties ; la première contient les
titres des livres nationaux , ou ceux impri-
-més en France ; & la feconde , les titres
des livres étrangers , ou ceux imprimés
dans les différens Etats de l'Europe . On
y trouve auffi le nombre des volumes , les
noms des auteurs , & l'adreffe des Libraires
qui les vendent. Les titres des arrêts , édits ,
déclarations , & c , l'annonce des morceaux
divers de mufique , des eftampes , cartes ,
& c. A chaque article du livre , de l'eftampe
ou de la carte , le prix y eft porté , ainfi
l'indication du caractère , de l'impreffion
& la qualité du papier dont font les
ouvrages. On y voit aui s'ils font reliés
ou brochés , ou en feuilles. Chaque mois
que
JANVIER 1768. 155
#
de janvier on diftribue une table qui rappelle
, par ordre alphabétique , tous les
ouvrages annoncés pendant l'année , avec
l'indication de la feuille où fe trouve
chaque article.
Ces recueils fe relient ou fe brochent.
On paye pendant l'année , pour recevoir
chaque femaine ces feuilles compris
la table , par la pofte , & franc de
port , la fomme de 6 liv. 12 f.
Il faut affranchir les ports de lettres &
de l'envoi de l'argent . On s'adreſſe à
Defpilly , Libraire , rue Saint - Jacques à
la Croix d'or.
"
Nota. On trouve chez ledit Libraire
des recueils complets de ce catalogue pour
1764 , 1765 & 1766. Chaque recueil fo
vend, favoir , les recueils reliés , 7 .l 12 f.
Les brochés & envoyés par la pofte , 7 liv.
12 fols. Les tables féparées 12 fols .
On prie les Abonnés , & ceux qui voudront
s'abonner , de fe faire infcrire incef
famment.
AVIS concernant le troisième tome du
Dictionnaire de Santé , qui fe vend à
Paris , chez VINCENT , Libraire , rue
Saint-Severin.
LE Dictionnaire de Santé , tome troi-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fième , qui renferme l'expofition des maladies
chirurgicales , & leur traitement le
plus facile & le plus efficace , eft annoncé
depuis fi long-temps , qu'il ne feroit pas
étonnant que quelques perfonnes euffent
pris un des Dictionnaires de Chirurgie ,
publiés depuis cette annonce , pour celui
qu'on a promis , comme devant faire partie
du Dictionnaire de Santé , & compléter
cet ouvrage , qui eft à fa troisième
édition. Quoique l'on voie affez aifément
que ces Dictionnaires de Chirurgie ,
déja publiés , ne font point faits fur le
même plan que le Dictionnaire de Santé ;
que leurs articles ne correfpondent point ,
& qu'il fe trouve , dans ces Dictionnaires
de Chirurgie , des mots déja inférés dans
les deux premiers volumes du Dictionnaire
de Santé ; comme bien des gens ,
qui n'ont pas la commodité de faire
cette comparaifon , reftent dans l'incertitude
ou achètent un livre qui n'eft pas,
celui qu'ils defirent ; le Libraire qui a
publié les premiers volumes du Dictionnaire
de Santé , croit devoir avertir qu'il
mettra en vente , vers Pâques , la fuite de
ce Dictionnaire , tome troifième , en un
vol . in - 8 , dont l'impreffion n'a été différée
auffi long-temps , que pour rendre
l'ouvrage plus utile & plus complet. Ge
JANVIER 1768. 157
tome comprend 1º . la connoiffance & le
traitement des maladies chirurgicales expofés
fur le même plan que l'on a fuivi
dans les premiers volumes. 2 °. Une pharmacie
médicinale & chirurgicale , telle
qu'elle eft néceffaire à ceux qui font ufage
du Dictionnaire de Santé.
AVIS.
LE Gazetin de Bruxelles ayant avancé
que les Officiers municipaux de Calais fe
repentoient d'avoir prodigué des honneurs
à M. de Belloy, & qu'ils alloient faire
ôter fon portrait de l'Hôtel - de - Ville ; ces
Officiers fe font hâtés de démentir cette
impofture par la lettre fuivante qu'ils ont
écrite à l'auteur du Gazetin , & qu'ils croient
devoir rendre publique .
A Calais , le 22 novembre 1767.
Les Officiers municipaux de Calais
viennent de voir , Monfieur , avec autant
de furprife que d'indignation , la lettre
anonyme inférée dans le Gazetin de Bruxelles
du 7 novembre. Leurs fentimens
pour la pièce & la perfonne de M. de
Belloy , font toujours les mêmes & n'ont
jamais varié. Il n'eft aucun de nous qui
ne févît avec empreffement contre le calomniateur
qui a eu l'impudence d'afficher
758 MERCURE DE FRANCE.
dans votre feuille un faux de cette nature.
Nous vous prions , Monfieur , de nous le
faire connoître , & fa confufion fera pro ,
portionnée à la noirceur de fon ame . Obli
gez - nous d'inférer dans votre Gazetin
cet aveu public de notre vénération pour
M. de Belloy , & le défaveu le plus formel
d'une affertion fi contraire à ce que
nous devons à cet auteur qui nous eſt ſi
cher , & qui a tant de droit à notre reconnoiffance.
Nous avons l'honneur d'être , &c.
LETTRE de M. POINSINET.
PERMETTEZ - moi , Monfieur , de me
fervir de la voie de votre journal , pour
défavouer deux lettres imprimées dans un
libelle connu fous le nom de Gazetin de
Bruxelles , l'une à Mlle le C. l'autre à
Mlle A. Elles font précédées de lettres
qu'on fuppofe m'avoir été adreffées par
elles. J'attefte que jamais ces deux perfonnes
ne m'ont écrit d'un pareil ſtyle
& que jamais je ne leur ai répondu de
pareilles impertinences . J'ignore quel eft.
le calomniateur qui s'amufe , dans fon
JANVIER 1768. 159
obfcurité , à tourmenter les citoyens de
notre capitale ; mais , s'il a l'avantage de
faire rire les fots , il s'attire le mépris &
l'indignation de tous les honnêtes gens .
Je fuis fi éloigné d'avoir produit de pareilles
fottifes , que j'ai pris la liberté d'en
porter moi- même des plaintes au Magif
trat.
J'ai l'honneur d'être , &c.
POINSINET.
SUPPLÉMENT à l'article des pièces
fugitives.
ON nous apprend que quelques fociétés
qui aiment les chansons anciennes , dont
nous avons donné le recueil dans différens
Mercures , & qui , fans doute , ignorent
tous nos fentimens pour M. de Moncrif,
nous reprochent quelques obfervations critiques
mifes au bas des romances de ce
très- eftimable auteur. Sur quoi nous les
prions de vouloir bien fe rappeller que ,
dans la première partie de ce recueil , il
eft dit que toutes les notes qui s'y trouvent ,
foit critiques , foit autres , font de M. de
Moncrif même. DE LA PLACE. :
160 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SUITE de laféance publique de l'Académie
de ROUEN , inférée dans le Mercure du
mois d'août 1767.
M. du Boullay lut enfuite l'éloge de
M. le Préfident Paviot , Académicien titulaire
: nous ne citerons de ces divers éloges
que les portraits qui les terminent.
33
و د
« Nos vertus tiennent à notre caractère ,
» dit M. du Boullay , & celui - ci à notre
tempérament. La perfection dont nous
fommes capables , ne confifte pas à nous
» donner des qualités que la nature nous
» a refufées , & qui ne fe peuvent point
» acquérir , mais à tirer de celles qu'elle
» nous a départies , tout l'avantage poffible.
» Perfonne n'y réuffit mieux que M. Paviot.
Né froid & tranquille, ces deux
» qualités fe peignoient dans tout fon exté-
» rieur. Cependant la tendance au repos ,
JANVIER 1768 . 161
و د
» qui étoit le fond de fon caractère , ne
dégénéra point chez lui en ftérile inac-
» tion , parce qu'elle fut aiguillonnée par
» un puiffant amour de l'ordre & de la
» juftice. Mais cette difpofition primitive
» fervit à lui faire éviter le tumulte des
paffions , & cette diffipation bruyante ,
»par laquelle on fe fuit & s'étourdit foi-
» même. Ennemi de tout éclat , de tout
fafte , de toute oftentation , il étoit fimple
, de cette fimplicité noble , qui ne
» trahit le mérite qu'aux yeux de ceux qui
» en ont eux- mêmes affez pour ne s'y pas
» tromper. La douceur , la modeftie , l'hu-
: 59
?
manité étoient des fuites naturelles de
» cette conftitution. Sa tendreffe pour
» fa famille & pour un petit nombre d'a-
» mis choifis , dérivoit encore de la même
fource. Il aimoit à fe concentrer , &
n'éprouvoit jamais cette pleine liberté ,
» qui eft le plus doux charme de la vie ,
» que lorfqu'il avoit pour feuls témoins
» ceux qui lui étoient unis par les liens
» de la plus étroite familiarité. L'air cir
confpect & réfervé , qui l'abandonnoit
» rarement ailleurs , faifoit place alors .
-» cette gaieté douce , qui épanouit l'âme
» & la délaffe de la contention des devoirs
» & des bienséances . Sa vie s'eft écoulée
» comme une eau pure & tranquille ; fa
162 MERCURE DE FRANCE.
mort même , fi effrayante & fi amère
"pour tous ceux qui lui étoient attachés ,
n'a été vraisemblablement pour lui qu'un
fommeil prolongé. Il a fù être heureux
& communiquer fon bonheur. Puiffe
» fon exemple inculquer de plus en plus
» cette vérité importante , qu'il n'en faut
point chercher d'autre dans la pratique
de la vertu » !
-"9 que
M. Bréant , Affocié titulaire , lut enfuite
l'ode anacréontique , qu'il avoit envoyée
pour remerciement de fa réception en cette
qualité . Le poëte y fait vou de confacrer
a l'Académie le fruit de fes loifirs.
Cette lecture fut fuivie de celle de la
traduction de Léandre & Héro , par M.
le Président de Saint-Victor.
" Les amours de Léandre & de Héro,
dit- il , m'ont paru un des plus beaux
monumens de poéfie que l'antiquité
nous ait confervé. J'en appellerai à route
» âme fenfible & délicate , qui n'en mé-
> connoîtra pas les beautés , même dans
" ma foible traduction . Par - tout on y
» verra cette noble & élégante fimplicité,
cette naïveté de fentimens , cette vérité
,, de penfées , en un mot , ce goût de l'antique
, dont il ne reste plus que des ruines .
Le bel efprit & le goût moderne ont
tout détruit , nous ne travaillons plus
JANVIER 1768. 161
» que
fur les débris de la nature : on met
» le ftyle à la place des idées : on facrifie
» la correction du deffein au preftige du
» coloris , la pureté du trait à la richeffe
>> des draperies : on découpe le marbre au
» lieu de l'animer.
» Je ne connois , dans ma langue, qu'un
» feul ouvrage en ce genre , digne d'être
» comparé au poëme de Mufée ; le temple
» de Gnide ; encore trouverai -je ce der-
» nier inférieur en fentimens , quoique
plus magnifique en tableaux . Il ne s'agit
» pas du ftyle de l'auteur François , dont
» les grâces font inimitables ; je ne parle
» que du vrai goût de l'antique ».
23
Nous ne pouvons faire connoître cette
traduction que par quelques citations , qui
nous ont paru fuffire pour en donner une
idée à ceux qui n'en ont pas entendu la
lecture. Voici l expoſition .
" O Mufe , chante- moi ce flambeau
» célèbre , dont les feux éclairèrent des
» fecrets amours , ce mortel intrépide nageant
dans les ténébres & dans les flots
;
» chante- moi Seftos & Abydos , la jeune
Héro, & fes plaifirs voilés des ombres de
» la nuit.
>> J'entends déja Léandre frapper & divi-
» fer les flots , j'entends pétiller la flamme
» du phâre précurfeur de Vénus ; cette
164 MERCURE DE FRANCE .
ور
flamme , le figne des amours , qui pré-
» fide feule aux myſtères amoureux d'Héro ,
& lui annonce l'arrivée de fon époux .
» Le maître des Dieux auroit bien dû pla-
» cer au firmament , parmi les conftella-
» tions diverſes , ce flambeau fidèle , & le
» nommer l'aftre des amours. Il mérite
» bien ce fort brillant , puifqu'il fut l'inf-
» trument & le témoin d'un amour tendre
30
quoique malheureux. Seul il guida conf-
» tamment , dans l'horreur de la nuit , un
» fecret hymenée , tant qu'un vent contraire
fufpendit un fouffle funefte.
» Viens , ô Mufe , feconde mes triftes
» accords , & chante avec moi l'inſtant fatal
qui vit ce flambeau s'éteindre avec les
» jours de l'infortuné Léandre.
"
و د
Portrait d'Héro .
Cependant la jeune Héro s'avançoit
» dans le temple de la Déeffe. Sa beauté
brilloit d'un éclat tempéré par la dou-
» ceur des grâces . Semblable à l'aftre de la
nuit , lorfque les vapeurs de l'horifon
colorent de pourpre , à fon lever , fes
rayons brillans , une teinte d'incarnat fe
fondoit fur fes jouës , dont la blancheur
effaçoit la neige. On l'eût prife pour la
reine des fleurs , lorfqu'entr'ouvant fon
JANVIER 1768. 165
و د
» fein nuancé , elle laiffe échapper un
» bouton naiffant. En voyant Héro , vous
» eulliez dit qu'elle étoit toute couverte
» de guirlandes de rofes , tant le coloris
» de fa peau étoit vif & animé. Sa robe
» flottante éblouiffoit par fon éclat & laiffoit
voir des rofes jufques fous fes pieds
» délicats . L'amour des grâces avoit prodigué
fur toute fa perfonne les charmes
» & les agrémens. Les premiers mortels
" ne comproient que trois Déeffes ; l'oeil
» feul d'Héro en faifoit éclorre plus de
» mille ; un foûrire de fa bouche les mul-
» tiplioit à l'infini ,
39
"
"
و د
"" Quelle Prêtreffe Vénus eût - elle pu
» choifir parmi les mortelles plus digne de
» cet honneur que celle - là qui feule lui
» reffembloit , & qu'on eût prife pour
»Vénus même ?
» Malheureux Léandre ! tes yeux virent
» Héro ; le poifon coula dans tes veines ,
& ton amour brûla de fe trahir . Surpris
» & terraffé par des flèches enflammées
» tu ne voulus plus vivre fans être aimé
» de cette jeune beauté : le feu de fes
"
>
regards accrut encore celui de tes defirs ,
» il triompha de ta réfiftance & embrâfa
" ton coeur.
?
» Tel eft en effet, fur les mortels , le pou
voir fuprême de la beauré pure , & fans
165 MERCURE DE FRANCE.
tache. Un trait aîlé eft moins rapide &
» moins fûr que l'effet de fes charmes ;
c'eft par l'oeil que leurs coups pénétrent ,
» atteignent & bleffent les cours . Celui de
Léandre eft auffi - tôt faifi & déchiré par
» des paffions contraires : l'étonnement ,
l'audace , la honte , l'effroi ; fon coeur
palpite. Immobile à la vue de tant de
» beautés , il demeure d'abord enchaîné
» dans une admiration ftupide & muette :
» bientôt l'amour victorieux de la crainte
» la diffipe , & rend le jeune homme témé-
» raire & entreprenant.
"
A
"
Difcours de HERO à fon amant.
» Jeune étranger , quelle eft ton impru-
» dence ? Malheureux ! c'eſt une vierge ,
c'est moi que tu ofes entraîner ; laiffe
» ma robe & porte ailleurs tes pas . Vas ,
» fuis la fureur de mes parens riches &
puiffans ; il ne t'eft pas permis de porter
» la main fur une Prêtreffe de Vénus. Il
» eft infenfé d'ofer afpirer au lit d'une
» vierge.
33
Réponse de LEANDRE .
» Cher objet , dit - il , plus beau que
» Vénus , plus majeftueux que Minerves
JANVIER 1768.
167
20
"
>
( car tu ne reſſembles à aucune de nos
morrelles , & je ne puis te comparer
» qu'aux Déeffes ) . Heureux celui que tu
» nommas ton père ! Heureux le ſein qui
» t'a porté ! Qui que tu fois écoute ,
» exauce nos voeux. Prens pitié d'un iné-
" vitable amour. Prêtreffe de Vénus , livre-
» toi aux plaifirs dont elle eſt la Déeffe ,
hâte- toi d'honorer fon culte en t'initiant
» aux mystères facrés de l'hymen qu'elle
protége. Ce n'eft point à des vierges
qu'il appartient d'offrir des voeux à
» Vénus : elle les rejette & s'offenfe de
» leur hommage ; fi tu veux connoître
fon empire , fi tu daignes de te foumettre
» à fes aimables loix , il eft un hyménée
» il eft des noeuds qu'il forme. Si Vénus
» eft l'objet de ton amour & de ton culte ,
» céde à fon fils qui te charmera par une
douce yvreffe ; reçois mes tendres fup-
» plications ; prens pour époux un mal-
» heureux que l'amour enchaîne à tes
pieds , percé de fes coups.
"9
LÉANDRE traverfe les flots.
Cependant il entendoit gronder les
» flots , il entendoit retentir le rivage du
» choc des vagues furieufes qui s'y bri-
» foient avec fracas : d'abord il frémit
168 MERCURE DE FRANCE.
» courage ,
d'épouvante ; bientôt , réveillant for
il s'animoit au danger , en
» s'excitant lui- même par ces mots : cruel
» amour ! impitoyable mer ! ... Mais tu
» n'es , ô mer , qu'un vain amas d'eaux
» raſſemblées , & tu es , amour , un feu
qui me pénétre & me dévore. O mon
» coeur , embrâfe - toi & dédaigne ce liquide
» élément . Songe à tes amours; que t'impor-
» tent fa fureur & fes menaces? Ignores tu
"
que Vénus fortit du fein des mers ? Elle
» règne également fur leur furface im-
» menfe & fur le fort des mortels .
>>

» Léandre parloit ainfi , & fes mains
sempreffées de le dépouiller , laiffoient
déja voir un corps charmant & des membres
formés par l'amour. Elles nouent &
» attachent fa robe fur fes épaules . Il s'élance
du rivage & fe précipite au milieu
» des flots , qui le baignent & l'enveloppent
» de leur écume falée . Guidé par une
lumière brillante , il fe hâtoit de les
» traverfer , lui feul , fon vaiffeau , fon
pilote & fes rames » .
93
وو
Héro le revoit fur le rivage & le conduit
au pied de fa tour. Elle l'introduit
en filence dans fa retraite , & lui adreffe
ces paroles enchantereffes.
Cher époux , tu as beaucoup fouffert.
Quel mortel ofa tant jufques à toi ;
» cher
JANVIER 1768. 169
» cher époux , tu as beaucoup fouffert : la
» profonde mer n'a que trop répanda fur
» toi fon écume amère & dégoûtante....
Le filence forma ces noeuds ; la nuit para
la jeune épouſe ; les filles de la nuit apprêtèrent
le lit nuptial.
Naufrage de Léandre .
" Cependant la mers'enfloit, & fes vagues
» s'amoncelant de plus en plus , rou-
» loient & fe précipitoient avec fracas
» les unes fur les autres ; en ſe brifant
elles s'élançoient jufqu'aux nues & fem-
» bloient s'y confondre. La terre émue
» trembloit fous le choc des vents. L'Eurus
» & le Zéphirus , ennemis , croifoient leur
fouffle furieux : Borée , indigné , menaçoit
le Notus : la mer , foulevée les
combats de ces fiers enfans du nord ,
» grondoit fous leurs efforts & leur répondoit
par un mugiffement horrible.
و د
"
.
par
Dans ce défaftre affreux , que faifoit
» l'infortuné Léandre ? Du fond des abî-
» mes plufieurs fois il adreffa des voeux
» preſſans à la divinité qui nâquit au ſein
» des eaux ; plufieurs fois il invoqua le
» Dieu puiſſant qui règne fur l'imnienfité
» des mers , il conjura même l'ingrat
Borée au nom de fes propres amours &
Vol. 1. H
170 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» de la nymphe Attis ; mais toutes ces
,, divinités furent fourdes à fa voix . Amour
ne put fléchir l'impitoyable deftin. Emporté
par les vagues impétueufes qui fe
fuccédoient fans ceffe , l'époux d'Héro
épuifoit fes efforts par une vaine réfif-
» tance. Déja fes pieds languiffans refu-
» foient de lui obéir ; fes bras , laffés par
» un long & pénible travail , tomboient
immobiles & fans force : fa mourante
» bouche , ne pouvant plus repouffer l'eau
» falée , s'ouvroient aux flots qui fe pré-
» cipitoient pour la remplir. Enfin un
» tourbillon barbare éteignit du même
» fouffle l'infidèle flambeau , les jours de
» Léandre & fes déplorables amours.
و ر
و د
و د
و د
و ر

> » Sa tendre épouſe déſolée , tremblante
flottoit entre mille alarmes. Elle s'efforçoit
encore de diriger fa route en
fixant conftamment les flots. Enfin l'au-
» rore parut , & la jeune Héro ne vit point
fon époux ; elle promenoit fes regards
», errans fur la vafte étendue des mers , &
» fes yeux y cherchoient Léandre. Le
» flambeau éteint étoit tombé au pied de
» la tour ; bientôt elle reconnoît fon amant
brifé contre les rochers par l'effort des
» vagues.... Elle déchire les fuperbes
» vêtemens qui paroient fon fein , & fe
précipite du haut de la tour. Héro tomba
»
39
JANVIER 1768. 171
expirante fur le corps de fon tendre
époux ; & ces deux amans infortunés
jouirent encore , après leur mort , de
» ce trifte & dernier embraffement ».
و د
>>
M. du Boullay lut enfuite l'éloge de
M. de Premagny , Avocat & ' ancien Subftitut
de M. le Procureur général de la
Cour des Comptes , Aydes & Finances ,
ancien Echevin , & Directeur de l'Octroi ,
ci-devant Secrétaire de l'Académie pour
les Belles- Lettres.
Nous citerons pareillement le portrait
qui le termine.
و د
ور
« Le fond du caractère de M. de Premagny
étoit la franchife , la gaieté , la
» vivacité. Ces qualités , tempérées par la
» bonne éducation & par l'ufage du monde,
» donnoient à fon commerce un fel & un
agrément qui le faifoit rechercher dans
» les meilleures compagnies. Peu de fa-
» vans , principalement dans le genre de
» l'érudition , ont auffi bien connu l'art
» de rendre leur favoir agréable . Sa con-
» verfation étoit légère fans frivolité ,
folide fans pédanterie. Critique févère ,
» non- feulement fur les faits , mais auffi
» fur les productions de goût, il approu-
" voit difficilement , mais il ne cenfuroit
» qu'avec réfervé : il ne prenoit jamais le
» ton tranchant d'un homme qui fe croit
و د
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
»
fait pour donner des leçons , & fur- rout,
» ce qui eft fi rare , il n'étoit pas plus
indulgent pour fes productions que pour
» celles d'autrui. "
و د
Perfonne n'avoit plus de goût pour la
difpute & plus d'averfion pour les querelles.
C'étoit en lui un talent très -fin-
➡gulier , & qui fouvent donnoit lieu aux
féances les plus agréables pour les fpec-
» tateurs : il commençoit par nier , fans
» la moindre chaleur , la propofition fondamentale
de fon adverfaire ; autant
de preuves que celui - ci entaffoir
» pour la défendre , autant de propofitions
» contradictoires que celui- là s'offroit à
démontrer rigoureufement ; & quand
» il s'appercevoit que fon antagoniſte.com-
,, mençoit à s'échauffer contre fes objections
, ou à fe fcandalifer des paradoxes
qu'il avançoit à deffein , il faifoit pren-
,, dre à la conteftation une tournure
plaifante & fi favante en même temps ,
» qu'elle déconcertoit la gravité desplus férieux
perfonnages. Aufli ne fe fit- il jamais
» d'ennemis , parce qu'il badinoit avec
l'amour-propre des hommes , au lieu de
l'attaquer de front : méthode excellente
& qu'on ne peut trop recommander pour
» la paix & l'agrément de toute fociété.

» Mais cette louange , quelque rarement
» qu'elle foit méritée par les hommes d'une
JANVIER 1768. 173
"
و د
"
» certaine réputation , ne fait pas encore,
» affez d'honneur à la mémoire de notre
» confrère ; ajoutons- y qu'il avoit beau-
» coup d'amis , & qu'il les fut conferver.
jufqu'à la fin. Les liens de cette amitié
étoient la douceur & la fûreté de fon
» commerce , la fenfibilité de fon âme ,
» l'égalité de fon humeur , en un mot ,
» non-feulement les vertus qui rendent
l'homme eſtimable , mais encore les agré-
» mens qui le font chérir & rechercher.
» C'eſt par ces derniers traits que nous
» terminerons un portrait vraiment intéreffant
, & dont il feroit à fouhaiter que
» les modèles devinffent moins rares ».
و د
33
Cette lecture fut fuivie de celle d'une
ode anacréontique par M. Bréant , intitu
tulée la folitude.
Le poëte peint d'abord un défert affreux.
Ce défert , à la voix de fa bergère , fe
change en un féjour charmant , & finit
par une réflexion fur le pouvoir de l'amour
, qui eft comme le réſultat des deux
tableaux oppofés .
M. Monet , affocié adjoint , lut un mémoire
fur les mines de fer de Normandie.
Il commença par examiner quelle peut
être l'origine du fer & la nature des mines
les plus ordinaires de ce métal : en faiſant
attention , dit- il , à la nature des mines
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
minéraux de fer & à leur peu d'arrangement
fymétrique , on feroit tenté de faire
cette queftion : ce que nous appellons
mine de fer ne feroit- il pas plutôt un
dépôt , un affemblage de parties de fer
amenées en ces lieux par des alluvions ,
qu'une véritable mine ? bien entendu cependant
qu'il faudroit fuppofer qu'il y a
eu de véritables mines de fer primitives ,
& que de leur deftruction fe font formées
ces mines dont nous parlons. L'auteur de
Particle forge , dans le dictionnaire encyclopédique
, paroît avoir eu à peu près la
même idée. Mais , quelque fatisfaifante
qu'elle foit , M. Monet , qui eft toujours
en garde contre les fyftêmes hafardés , ne
diffimule pas les difficultés dont elle eft
fufceptible.
Quelle caufe aura amaffé ces parties de
fer en un lieu plutôt qu'en un autre ? fi
c'eft l'eau , pourquoi plufieurs des mines
de fer , principalement en Normandie
font-elles fur des lieux élevés ? Pourquoi
enfin ne font- elles pas mêlangées d'autres
parties minérales ? Cependant , quand on
fait attention à l'effet des caufes qui varient
la furface de notre globe pendant la
durée des fiècles , on voit que les plus
hautes montagnes fe détruifent , & que
les eaux en entraînent les débris qui comblent
les vallées , conféquemment que ces
JANVIER 1768. 175
vallées peuvent devenir un jour au niveau
des montagnes , & même s'élever à leur
tour & dominer les terreins qui auparavant
étoient élevés au- deffus d'elles .
Il y a des chymiftes qui penfent que les
mines de fer fe font formées de la décompofition
des pyrites , parce que la terre
ferrugineufe , provenant de la décompofition
du vitriol , a été entraînée & dépofée
dans les endroits où font ces mines.
Cette opinion , dit M. Monet , auroit quelque
probabilité fi , aux environs des mines
de fer , il fe trouvoit toujours des mines de
felenite ; mais on ne voit point de mines
de felenite en Normandie , à moins qu'on
ne dife qu'elles ont été détruites à la fuperficie
de la terre. Ce qu'on pourroit appuyer
par l'obfervation des eaux qui viennent de
puits un peu profonds , & qui en contiennent
toutes plus ou moins.
Les mines de fer de Normandie , comme
prefque toutes celles de ce métal , qui nous
font connues , ne font point minéralifées ,
c'eft-à- dire , qu'elles ne font combinées ni
avec le foufre ni avec l'arfenic. Il eft affez
difficile de défigner la dénomination fous
laquelle il les faut placer : cependant M.
Monet croit que le nom de mines en roches
leur conviendroit mieux que tout autre ,
fauf à fubdivifer ce nom générique.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Il faut convenir , dit M. Monet , qu'il
n'y a point de province en France , ni même
en Europe , qui contienne autant de mines
de fer que la Normandie.
Il y en a de deux efpèces , la caffante &
la ployante. M. Monet les décrit & les
caractériſe. Il les faut mêlanger pour avoir
du bon fer : & voilà pourquoi une bonne
forge doit être à portée de l'une & de
l'autre de ces mines ; fans quoi fes fers
perdroient leur réputation. Ce mêlange
doit être fait dans une proportion qui
varie fuivant les diverſes qualités de chacune
de ces mines. Il s'eft trouvé cependant
que quelques-unes poffédant par ellesmêmes
ces deux qualités , donnent d'affez
bon fer fans addition.
Beaucoup de ces mines occupent un
terrein aſſez confidérable ; mais elles font
en général placées à la profondeur de fix
à fept pieds au deffous du fol. Elles n'obfervent
aucune direction ni aucun aſpect :
à l'extérieur elles paroiffent toutes mamelonnées
, le tout eft rangé fans ordre &
eft plutôt un amas confus de fer qu'une
mine régulière. M. Monet décrit l'exploi
tation de ces mines , qui eft très - fimple :
elles ont cela de bon qu'elles ne contiennent
point de matière qui les rende abſolament
difficiles à la fufion : le mêlange
JANVIER 1768. 177
d'un fixième de cuftine fuffit pour les faire
couler. Le déchet d'une bonne mine eft
depuis quarante jufqu'a trente livres par
quintal. M. Monet examine les caufes de
ce déchet , & la raifon pour laquelle le
mêlange de la cuftine eft néceffaire.
Il termine enfuite fon mémoire par la
defcription d'une mine particulière , qui
fe trouve près l'Abbaye de Fontenay , à
deux lieues de Caen. Elle paroît à l'extérieur
comme les autres ; mais étant triturée
, on voit que fa couleur eft d'un rouge
brun extrêmement foncé , en un mot , femblable
à une chaîne de fer faite par calcination
: auffi eft- elle inattaquable par les
acides.
Un artifte de Caen en a fait bouillir
inutilement avec de l'eau forte , & il ne
s'y en eft pas diffous le moindre atôme.
Il eft certain , dit M. Monet , que le
fer ne prend jamais ces propriétés de luimême
, & qu'elles font toujours le réfultat
de l'action violente du feu. D'où ilfuit
que cette efpece de mine de fer ne peut
être que le produit d'un embrâfement ou
général , comme l'avance l'un de nos plus
grands phyficiens naturaliſtes , ou local
& produit par des volcans.
M. du Boullay lut enfuite l'éloge de
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
M. de Pontcarré , ancien Premier Préfident
du Parlement de Rouen.
» M. de Pontcarré , dernier mort , rem-
» plit cette place pendant 30 années , &
l'on ne doit point attendre ici de nous ,
» dit M. du Boullay , un détail circonf-
» tancié de tout ce qu'il y fit pour le bien
» du fervice du Roi , l'intérêt des peuples ,
» l'adminiſtration de la juftice , & l'hon-
» neur de fa compagnie . Les témoignages
» de cette compagnie elle - même , & le
» fouvenir qu'elle conferve de fon attache-
» ment , le louent mieux que ne pourroient
» faire nos foibles éloges .
و د
ود
"
ود
» Il eft d'ailleurs des pofitions fi déli-
» cates , & dans lesquelles il eft fi difficile:
, de fe concilier tous les fuffrages , que ,
» pour apprécier fans témérité ceux qui s'y
» trouvent placés , il faudroit n'ignorer
» aucunes circonftances les plus fecrettes
» qui influent fur leurs déterminations.
99
Mais en nous renfermant dans l'expreffion
des fentimens publics , nous
» croyons qu'il n'eft aucun habitant - de
» cette ville & de cette province , qui ne
» rende cette juftice à la mémoire de
» M. de Pontcarré , que la bonté du coeur
dirigeoit & tempéroit en lui l'exercice
» de l'autorité. Acceffible , affable au der-
ود
JANVIER 1768. 179
"
» nier des citoyens , nul ne reclamoit en
» vain fa juſtice. Il ne fe contentoit pas
» de terminer leurs différends en Juge ,
» il les concilioit en père. Souvent il fou-
» lageoit leurs peines , & réuniffoit ainfi
» les titres de bienfaiteur & de pacificateur,
» fi dignes de s'honorer mutuellement.
» L'Académie de Rouen , inftituée d'a-
» bord fur le modèle de l'Académie des
» Sciences de Paris , ne tarda pas à s'apper-
>> cevoir que cette forme , qui a fes incon-
» véniens , même dans la capitale , en a
» encore de plus décififs dans les Pro-
» vinces .
» L'Académie crut qu'il n'y avoit pas
» d'autre remede que de fupplier le Roi
» de vouloir bien changer quelque chofe
» à fa conftitution . Cette propofition déplut
d'abord à M. de Poncarré, & il dé-
» clara formellement s'oppofer à toute dé-
» libération fur ce fujet.
و د
» Cet événement & la propofition de
» ces changemens éloignerent des féances
» de l'Académie plufieurs de fes mem-
» bres défertion fâcheufe , qui fembloit
» annoncer la ruine prochaine d'un établiſ
» fement à peine formé. Mais la premiere
» vivacité calmée fit place dans le coeur de
» M. de Pontcarré , à fa bonté naturelle .
» II n'hésita point à faire des démarę
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
» ches pour engager les membres qui s'é-
» toient abfentés à revenir aux féances ; il
promit d'être le premier à figner la re-
>> quête au Roi pour la réformation des
" ftatuts.
"
و د
*
» Il appuya même de fon crédit la de-
» mande de l'Académie & l'enregiſtre-
≫ment des nouvelles lettres - patentes , qui
» auroit pu fouffrir des difficultés. Nous ne
favons fi notre reconnoiffance nous grof-
» fit les objets ; mais nous croyons voir
» dans toute cette conduite , le procédé le
plus noble , le trait le plus capable de
caractérifer M. de Pontcarré, & de faire
» honneur à fa mémoire . Tout homme
» en place , que la crainte de détruire un
établiffement utile eft capable d'arrêter
» ou de faire revenir fur fes
pas , n'a point
» reçu de la nature une âme commune ....
» La tranquillité dont il avoit joui pen-
» dant les premières années de fa magif-
» trature , avoit été troublée , dans les dernières
, par des orages. Il faifit un mo-
» ment de calme pour entrer au port , &
il n'eut pas lieu de s'en repentir. Da
» fein de fa retraite il fut fpectateur de
nouvelles tempêtes , & fon coeur , qui
» ne ceffa jamais de s'intéreffer au vaiffeau
qu'il avoit gouverné , ne put cepen-
» dant que s'applaudir de n'en plus par-
» tager les périls.
לכ
»
33
JANVIER 1768. 1-81
Une phyfionomie impofante , un efprit
droit , un coeur humain , des inten
≫tions pures , de la promptitude dans l'hu->
» meur , mais fans fiel , de la bonté &
» même un jeu de familiarité dans les
» manières , de la franchiſe , de la gaieté
» & de la liberté dans le commerce de la
» vie , font les traits principaux auxquels
» tous ceux qui ont eu l'honneur de vivre
» avec lui , le reconnoîtront. Le temps &
» la vertu , qui forcent enfin les hommes
» à être juftes , ne flétriront aucune des
» fleurs dont notre reconnoiffance a eſſayé
» de parer fon tombeau » .
و ر
M. Bréant lut enfuite une petite fable
intitulée la Bergère & le Mouton.
:
FABLE .
Mignon , le plus joli mouton
De la bergère la plus belle
De fon canton ,
Fut fi tendrement aimé d'elle ,
Qu'il l'occupoit uniquement.
( Elle étoit encor fans amant ,
Et même fans defir d'en faire ) .
Mignon avoit tour feul le coeur de la bergère ,
Il étoit nourri de fa main ,
Vivoit moins d'herbe que de pain.
182 MERCURE DE FRANCE,
Dans la fontaine la plus claire
On lavoit tous les jours fon épaiffe toiſon :
Celle que fut chercher le vaillant fils d'Efon
Quoique de plus riche matière ,
Ne brilloit peut- être pas tant.
Si l'une étoit d'or pur , l'autre fembloit d'argent.
A fa vive blancheur on joignoit la parure ,
On l'ornoit de rubans on l'émailloit de fleurs ,
Fleurs & rubans de toutes les couleurs .
La bergère en privoit fon fein & fa coëffure
En faveur de fon bien-aimé ,
Il en étoit toujours couvert & parfumé ,
Ainfi qu'une victime aux autels confacrée :
Mais avant qu'aux autels on eût abandonné
Certe tête fi bien parée ,
Les prêtres & les dieux auroient long-temps jeûné,
Tout ce vain attirail gênoit la pauvre bête :
Si qu'un jour elle ofa s'en plaindre doucement .
D'un léger coup de patte appuyant fa requête,
> Ma Reine , dit - il humblement
» Permettez que je vous demande
>> Aquoi bon ce collier , cès fleurs , cette guirlande,
›› Ce ruban qui m'attache ainſi que votre chien ?
L'un , autour de mon cou , le ferre bel & bien :
>> Toutes ces tiges enlacées
» Dans les boucles de ma toifon
» Me gênent d'une autre façon ,
>> Et mes jambes fouvent le font embarraſſées
JANVIER 1768. 183
> » Dans ce cercle de fleurs dont je fuis relié
» J'en boire encore & crains d'en être eftropié.
De grace , ma bonne maîtreſſe ,
Un peu moins de parure & plus de liberté;
» Pour être beau , faut- il fans ceffe
Etre mal à fon aife , enchaîné , garotté
<< Fi d'un ornement qui bleſſe ;
» Paffe pour la propreté ,
» Elle entretient la fanté ,
» Elle plaît à la fageffe
» Et fuffit à la beauté » .
O belles ! c'eſt à vous que ce diſcours s'adreſſe.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
extrait du mémoire de M. David , adjoint,
fur la théorie de la pefanteur.
Dans l'impoffibilité d'analyfer un mémoire
, qui n'eft lui -même qu'un extrait
d'un grand ouvrage , dont l'auteur s'eft
occupé pendant cette année académique ,
& qu'il a lu en partie aux féances particulières
, nous nous bornerons à indiquer
fuccinctement le but qu'il s'y eft propofé.
Selon M. David , tous les phyficiens
qui fe font occupés de la caufe de la pefanteur
, n'ont pas eu affez d'attention à donner
pour bâfe à leurs fyftêmes une connoiffance
réfléchie des faits tels qu'ils fe paffent
réellement fur notre globe , & tels qu'ils
feroient vus par un obfervateur ſtable , qui ,
A
184 MERCURE DE FRANCE.
placé hors de notre fphère , auroit cependant
la vue affez perçante pour y ſuivre.
les phénomènes qu'offrent les graves dans
leur impulfion & dans leur chûte.
On a bien calculé la combinaifon des
petits mouvemens qui nous paroiffent in-
Auer fur la direction des corps placés à la
fuperficie de notre globe , mais a - t - on
férieufement penfé aux grands mouvemens
de ce même globe ? mouvemens que doivent
néceffairement partager & les corps
qu'on abandonne à la pefanteur , & ceux
auxquels on communique quelqu'impulfion.
Nous fommes fur la terre , dit M. David,
ce qu'un homme eft fur un vaiffeau :
le même mouvement nous eft commun
& tout mouvement que nous imprimons .
participe à celui qui nous eft propre.
Le
mouvement de la terre , dans fon orbite ,
eft d'environ quatorze mille toifes par
feconde , & tous les mouvemens particuliers
, dont nous avons l'idée , ne font rien
en comparaifon de cette énorme vîteffe ,
commune à la terre & à tout ce qui l'environne
; mais cette vîteffe , que nous partageons
nous- mêmes , nous eft infenfible ,
au lieu que les plus légers changemens de
fituation frappent toujours nos fens ; fource
continuelle d'erreurs que le raifonnement
feul peut détruire & rectifier.
JANVIER 1768. 185
La direction de la gravité , ( qui peuc
toujours être repréfentée par le prolonge
ment d'un des rayons de la circonférence
de notre globe ) ou bien agit en fens contraire
du mouvement de progreffion de la
terre , ou concourt avec ce même mouvement
, ou enfin forme avec l'orbite de la
terre un angle quelconque.
Dans le premier cas , un corps abandonné
à lui-même quinze pieds au deffus
de la furface de la terre , bien loin de
venir à elle de cette quantité , parcourt au
contraire , dans le même fens , une ligne
de 13997 toifes , à l'extrêmité de laquelle
la terre atteint ce corps & le frappe avec
l'excès de vîteffe qu'elle a fur lui. Le mou
vement , qui étoit commun au corps & à
la terre , fe trouve , dans ce premier cas ,
retardé de quinze pieds dans une feconde .
Il peut donc être imprimé par 14000 toifes
15 pieds.
Dans le fecond cas , la terre fuit devant
le corps il l'a ratrappée cependant au
bout d'une feconde ; fon mouvement a
donc été accéléré & doit être exprimé par
14000 toifes 15 pieds. D'où fuit cette conféquence
, qui paroîtra d'abord un paradoxe
, que l'un & l'autre de ces corps fuit
la même direction , l'un avec un mouvement
retardé , l'autre avec un mouvement
186 MERCURE DE FRANCE.
accéléré ; ce qui paroît leur donner deux
directions contraires .
Dans le troifième cas enfin , le corps
abandonné à lui - même participoit , lors de
cet abandon , au mouvement de la terre ;
il continueroit donc de fe mouvoir parallélement
à la terre & décriroit 14000 toifes
dans la première feconde , fi la force de
la pefanteur ne tendoit pas à le rapprocher
de la terre. Mais cette force étant capable
de lui faire décrire quinze pieds dans une
feconde , fon mouvement doit être compofé
, & il doit décrire la diagonale d'un
parallelogramme , dont les deux petits
côtés ont 15 pieds , & les deux grands
24000 toifes.
Ces trois réfultats font les feuls qu'il
faille confidérer , & ils s'appliquent également
aux corps abandonnés à eux - mêmes
& à ceux auxquels on imprime la force
projectile la plus violente dont l'homme
foit capable. Enforte que deux corps lancés
du fommet d'une tour , fçavoir , l'un
de bas en haut , l'autre de haut en bas , &
cela même par la poudre à canon , continuent
à fe mouvoir dans la même direction
avec une vîteffe incroyable.
Voilà , felon M. David , les faits , non
tels
que nos fens les voyent , mais tels qu'ils
fe doivent néceffairement paffer , en adJANVIER
1768 . 187
mettant le mouvement de la terre autour
du foleil , que perfonne ne contefte plus
actuellement. C'eft de ces faits qu'il faut
partir pour affigner à la pefanteur fes véritables
caufes ; or c'eft ce qu'on n'a point
fait jufqu'à préfent. Le chaînon des faits
n'ayant point conduit les phyficiens , eft- il
étonnant , dit M. David , que l'un des
plus habiles de ce fiècle , M. l'Abbé Nollet
, n'ait point craint de dire qu'il n'y avoit
encore fur cette grande queftion rien de
fatisfaifant ni d'intelligible ? Au contraire ,
les faits , une fois bien établis & bien conçus
, cette caufe doit être infiniment plus
facile à découvrir , & c'eft à quoi tendent
les efforts de M. David dans l'ouvrage
qu'il fe propofe de donner inceffamment
au public , dans lequel il ne compte affigner
à la pefanteur d'autres caufes que
celles qui dérivent , de la manière la plus
fimple , des deux mouvemens de la terre ,
celui de rotation fur fon axe , & celui
de circulation autour du foleil .
M. du Boullay lut enfuite une ode fur
les avantages & les abus de la fociété civile.
La longueur de cet extrait ne nous permet
d'en citer que quelques ftrophes.
L'auteur y exprime ainfi les trois divers
gouvernemens démocratique , ariftocratique
, monarchique.
188
MERCURE
DE
FRANCE
.
Ici c'est le peuple lui- même ,
Qui , maître & ſujet à la fois ,
Et jaloux du pouvoir fuprême ,
Reçoit & diſpenſe des loix.
La multitude & la jeuneffe ,
Ailleurs de la fage vieilleffe
Reconnoiffent l'autorité ;
Et là d'un père la puiſſance ,
Régit une famille immenfe
Par la juftice & la bonté.
L'Origine des Arts.
Ainfi le doux nom de patrie
Raffembla les mortels épars :
Du befoin & de l'induftrie
Nâquit la famille des arts ;
Alluré du fruit de fes peines ,
Le laboureur dora les plaines
Des riches préfens de Cérès :
On vit des campagnes fertiles ,
Des hameaux , des palais , des villes
Succéder aux fombres forêts.
Arts Méchaniques.
Plus précieux pour la fageſſe
Que de brillans & vains tréſors ,
Le fer dirigé par l'adreſſe ,
Soumet à l'homme tous les corps.
JANVIER 1768.
189
Mortel , le rayon qui t'éclaire
T'afervit la nature entière ,
Tu règnes fur les élémens ,
Et bientôt , par ta main tracée ,
Ta voix , ta rapide penſée
Parcourt & les lieux & les temps,
Arts Libéraux.
Ici la noble architecture
Elève des temples aux dieux :
C
? Plus loin , rival de la nature
Le pinceau fafcine les yeux ,
Le marbre vit , l'airain refpire ,
Les favans accords de la lyre
Aux paffions donnent des loix .
Et toi , divine poćfie ,
Par la peinture & l'harmonie ,
Tu joins tous les arts à la fois.
Les horreurs de la guerre,
O mort repais- toi de carnage ,
Enivre-toi de fang humain :
L'homme , miniftre de ta rage ,
S'empreffe d'affouvir ta faim ;
Il réduit le meurtre en lyftême ,
Il décore du rang fuprême
L'art de détruire & d'opprimer,
Que dis-je il égorge fon frère
Au nom du Dieu , du tendre père
Qui nous créa pour nous aimer, ..
190 MERCURE DE FRANCE.
Les effets du luxe & l'abus des loix.
Ainfi de l'infame avarice
Le fouffle infecte tous les coeurs ;
Plus de vertu , plus de juftice ,
Eh que peuvent les loix fans moeurs ?
Jadis , fur la foible innocence ,
L'empire de la violence
Etoit public & détesté.
Depuis que la force eft bannie ,
L'adreffe fur la tyrannie
Etend un voile reſpecté .
M. Bréant a terminé la féance par la
lecture d'une fable intitulée : la Bergère ,
le Mouton & le Chien , dans laquelle il
peint la différence d'un favori & d'un ami
fidèle.
DISTRIBUTION du prix proposé par l'Académie
des Sciences , Belles-Lettres &
Arts de LYON , pour l'année 1767 .
Sujets duprix pour les années 1768 & 1769 .
L'ACADÉMIE des Sciences, Belles - Lettres
& Arts de Lyon , avoit propofé pour le
prix de phyfique de l'année 1764 , le fujet
fuivant : quelle eft la qualité nuifible que
JANVIER 1768. 191
l'air contracte dans les hôpitaux & dans les
prifons ? Quels font les meilleurs moyens
d'y remédier ? Elle reçut à cette époque ,
plufieurs mémoires dignes de fon attention
; mais l'efpérance d'acquérir de nouvelles
lumières , & le defir de voir cette
importante matière plus approfondie ,
l'engagerent à fufpendre fon jugement , &
à propofer le même fujet pour l'année
1767 , en annonçant le prix double , &
fe réfervant d'admettre au concours les
anciens mémoires. On lui en a adreffé
vingt-un , qui la plupart contiennent des
vues utiles . Elle a cru , pour ne rien négliger
dans l'examen foumis à fes lumières ,
devoir différer de quelques mois la diftribution
du prix , qui fe publie ordinairement
après la fête de Saint Louis ; elle a
fait annoncer dans les papiers publics ,
qu'il feroit proclamé dans la féance publique
de fa rentrée.
Ĉette féance s'eft tenue le premier décembre
1767. Le prix a été décerné au
mémoire latin , nº. 11 , qui a pour devife :
pauperum æquè ac divitum fanitatem tueri
omnis boni officium eft. Il eft de la compofition
de M. Alexandre-Pierre Nahuïs ,
Docteur en philofophie & en médecine ,
à Hoorn en Nord - Hollande. Ce fçavant
eft connu par des ouvrages de chymie
eftimés.
191 MERCURE DE FRANCE.
L'acceffit a été donné à deux mémoires
l'un ( coté n°. 16 ) portant pour deviſe ;
famesfi abortafuerit in terrâ, autpeftilentia,
aut corruptus aer ... omnis plaga univerſa
infirmitas , lib. 9 , ch. 8 , . 37. Il eft de
M. Barbh. Cam. de Boiffieu , Docteur en
médecine de l'Univerfité d Montpellier
aggrégé au college de Médecine de la
ville de Lyon , le même qui vient d'être
couronné par l'Académie de Dijon . L'autre
( coté n°. 19 ) ayant pour épigraphe ce
paffage d'Horace : poft ignem aetheriâ domo
fubductum macies , & nova febrium terris
incubuit cohors. Od. 3. L'auteur eſt M.
J. A. Jullien , maître-ès-arts , éleve en
chirurgie de l'Hôtel - Dieu de la ville de
Lyon.
L'Académie avoit porté fon jugement,
elle étoit à la veille de la diftribution du
prix , lorfqu'elle a reçu un vingt -deuxième
mémoire, avec ces mots pour devife ,
aux grands maux les grands remèdes. Ce
mémoire n'a être admis au concours ,
pu
& l'on n'a point ouvert le biller de l'auteur.
Comme l'Académie fe propofe de
publier un recueil des obfervations les
plus intéreffantes , contenues dans les différens
ouvrages qui ont concouru, fi l'aureur
défire qu'on faffe ufage des fiennes ,
il
JANVIER 1768 . 193
ileft invité à faire connoître fes intentions.
Dans la même féance l'Académie a
rappellé les fujets du prix qu'elle a propoſé
pour les années fuivantes , nous nous contenterons
d'en rapporter ici l'énoncé.
Pour le prix des arts de l'année 1768 :
trouver les moyens de durcir le cuir , & de
lui donner une forte d'apprêt qui le rende
impénétrable aux balles de moufquet , & aux
atteintes du fer le plus tranchant. Le prix
eſt double , & confifte en deux médailles ,
de la valeur de 300 livres chacune.
Pour le prix de mathématique de l'année
1769 : déterminer les moyens les plus convenables
de moudre les bleds néceffaires à
la fubfiftance de la ville de Lyon. Le prix
fera également double , par la générosité
de MM. les Prévôts des Marchands &
Echevins , qui en confidération du fujet ,
ont joint une fomme de 300 livres à la
médaille de l'Académie .
Les auteurs ne doivent point fe faire
connoître. Ils écriront leurs mémoires en
françois ou en latin , y mettront une devife ,
& y joindront un billet cacheté , contenant
la même devife , leur nom , leurs qualités ,
leur demeure . On n'ouvrira que les billets
des pièces couronnées . Aucun ouvrage ne
fera reçu après le premier avril de l'année
de la diftribution . Le prix fera publié dans
Vol. I.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
la féance publique qui fuivra la fête de S.
Louis.
Les mémoires feront adreffés , francs
pour
de
port , non-feulement jufqu'à la frontière
du Royaume , mais jufqu'à Lyon , à
M. de la Tourrette , Confeiller à la Cour
des Monnoies de Lyon , Secrétaire perpétuel
la claffe des ſciences , rue Boiffac.
Ou à M. Bollioud Mermet , Sécrétaire perpétuel
pour la claffe des Belles Lettres , rue
du Plat. Ou chez Aimé de la Roche
Libraire- Imprimeur de l'Académie , aux
Halles de la Grenette.
>
ÉCOLE Royale Vétérinaire de LYON.
MERCREDI 21 octobre 1767 , les
éleves de cette école mériterent de nouveaux
éloges dans un concours qui eut
pour objet , les médicamens en général &
en particulier , leurs différences , l'action
des uns & des autres fur les animaux malades
, les indications de l'emploi & de la
jufte affociation qu'on peut en faire , les
contre-indications où les différens cas dans
lefquels telles fubftances font à rejetter &
feroient nuifibles , & c. & c. Toutes les diverfes
explications qu'ils donnerent prou,
JANVIER 1767. 195
vent combien l'excellente matière médicale
que M. Bourgelat a compofée pour
eux leur a été utile. L'impreffion de cet
ouvrage qui paroît depuis deux ans , fait
defirer la publicité de tous ceux qu'il a
mis dans leurs mains ; non feulement alors
la lumière fe répandroit par- tout, mais on
ne feroit plus expofé aux furpriſes qui
réfultent des cahiers défigurés & tronqués,
que plufieurs perfonnes cherchent à fe
procurer à tous prix , pour donner enſuite
ce qu'ils contiennent comme le fruit de
leurs recherches & de leurs travaux .
Les éleves qui ont concouru font , les
fieurs Arnaud , entretenu à l'école par
5. M. le Roi de Sardaigne , Ferre , Rojat
& Borelli , de la province du Dauphiné ,
Chatelain de celle de Franche - Comté ,
Fournier du pays de Gex , Boudier de la
Généralité d'Auvergne , Canteleux de la
Picardie , Morin de la province de Bordeaux
, Guillotin du Poitou , Memain de
la même Généralité , Campion de celle de
Rouen , le Bouchet & Augis de la province
du Maine , Thevenet & Belleron de
Lyon.
De ces feize éleves , les dix premiers
ont été jugés dignes d'obtenir le prix : le
fort l'a donné au fieur Guillotin , & le
fieur Campion a mérité l'acceffit.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
MÉDECINE.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur
du Mercure de France.
MONSIEUR,
Une des qualités du Mercure de France
qui le fait le plus eftimer des lecteurs ,
fur-tout depuis qu'il eft fous votre direction
, c'eft d'être le plus impartial des
Journaux. Vous n'y admettez ni critique
ni quelque controverfe que ce foit que
vous n'accordiez en même temps une
place aux réponfes qu'on y peut faire , &
vous laiffez juger le public. C'eft- là , ce
me femble , la conduite que devroient
tenir tous les Journaliſtes.
Malgré les fuccès éclatans & multipliés
des dragées antivénériennes , dont votre
Journal en particulier contient tant de
témoignages authentiques , vous favez que
le fieur Keyfer n'a que trop d'envieux &
de jaloux. Un des plus déclarés eft le fieur
Dibon , Chirurgien-Major des Cent - Suiffes
, qui a tant écrit pour détruire ce
remède du fieur Keyfer , & faire préférer
JANVIER 1768. 197
le fien , qu'il prétend fupérieur à tous ,
fans exception.
Par un effet de votre zèle pour le bien
public , & de votre impartialité , vous daignâtes
inférer dans le Mercure de France ,
du mois de mai , une lettre contenant le
détail d'une cure opérée à Verfailles par
le remède du fieur Dibon , & atteſtée par
deux Officiers de la bouche du Roi . Tout
partifan que je fuis du fieur Keyfer , c'eſtà-
dire de fon remède , que je connois plus
que fa perfonne , & que je recommande
en toute occafion , je me garderai bien
de fuivre ici l'exemple du fieur Dibon .
Je ne chercherai point à répandre des
doutes ou des foupçons fur cette cure :
je la fuppofe fans examen ( quoiqu'elle
en foit peut- être fufceptible ) auffi véritable
qu'on a voulu nous le faire entendre :
mais je vais oppoſer fait à fait.
Puifque le fieur Dibon même , en reprochant
à fon rival d'étourdir le public
de fes cures , a tant de foin de publier les
fiennes , l'intérêt du public exige qu'on
l'avertiffe de temps en temps des petites
infidélités que fon remède lui peut faire.
Il me paroît donc affez jufte de lui faire
part d'un fait récent dont tout Verſailles
eft témoin. Il s'agit d'un fujet manqué par
le remède du fieur Dibon.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt
Ce fujet eft un Page de la petite écurie
du Roi , dont voici quel étoit fimplement
l'état . Il avoit aux aînes deux de ces tumeurs
dont le nom eft fi familier , & un phimofis,
Le malade fut traité à Paris , au mois de
décembre de l'année dernière , par le fieur
Dibon , & ces accidens difparurent après
un mois de traitement. Le terine eft court ,
& , s'il eſt vrai , comme le prétend le fieur
Dibon , qu'il fuffit pour guérir radicalement
toutes les maladies vénériennes ,
un avantage évident qu'il auroit fur celui
du Sr Keyfer. Mais, malheureuſement, cette
prompte cure n'a été que palliative , elle
n'a fergi , par conféquent , qu'à mettre ce
fujet dans un état de calme & de fécurité
d'autant plus fâcheux , que fa confiance
a pu la rendre funefte à bien d'autres qu'à
lui. Huit mois après, les mêmes fymptômes
ont reparu , & ont été vérifiés par M.
Gaultier , Chirurgien des Chevaux Légers
& des Pages de la petite écurie.
Je vous laiffe à juger maintenant , Monfieur
, de la foi que mérite le fieur Dibon ,
lorfqu'il foutient , dans fes écrits , que
depuis cinquante ans fon remède n'a pas
manqué un feul malade , & de la témérité
du défi qu'il a fait & réitéré tant de fois
au fieur Keyfer. Il aura vraisemblablement
toujours trouvé d'honnêtes bourgeois un
JANVIER 1768. 199
peu plus difcrets que des Pages : c'eft la
façon la plus naturelle d'expliquer l'infaillibilité
prétendue de fon remède , & je
n'ajoute plus rien .
J'ai
l'honneur , &c.
REGNIER , Docteur- Médecin de Reims.
Paris , ce 11 novembre 1767.
CHYMIE.
M. Cadet, ancien Apoticaire Major
des Invalides , des Armées du Roi , &
de l'Académie Impériale des Curieux de
la nature , a lu dans la féance publique de
l'Académie Royale des Sciences , un mémoire
fur le borax. Voici ce qui réſulte
d'une partie de fes expériences.
1º . Le cuivre eft un des principes effentiels
du borax , la preuve la plus évidente
qu'il puiffe en donner eft le régule de
cuivre qu'il a retiré de ce fel minéral , &
qu'il a déposé à l'Académie.
pas
2º. Il prouve que le fel fédatif n'eſt
tout formé dans le borax , comme la plupart
des chymiftes le penfoient depuis
quelques années.
I iv
200 MERCURE
DE FRANCE .
3 °. Il fait voir que l'acide vitriolique
qu'on employe dans la diffolution du borax
pour en faire le fel fédatif , ne fert pas ,
comme on le croyoit , à dégagerce fel de
la bâfe alkaline du fel marin qui conftitue
le borax ; que cet acide , au contraire,
fert à fa formation , puifque fur fix livres
de fel fédatif il prouve qu'il y entre plus de
deux livres neuf onces d'huile de vitriol.
4°, Il donne une feconde preuve de
cet acide vitriolique dans le fel fédatif ,
par le turbith minéral qu'il a obtenu avec
ce fel , & le mercure précipité per fe.
5o. Il fait voir que la bâſe alkaline du
fel marin entre pour beaucoup dans la
texture du fel fédatif , & que c'eft à cette
même bâfe alkaline qu'eft due la propriété
de rendre foluble la crême de tartre ; d'où
réfulte le nouveau fel neutre de M. de la
Sône , que M. Cadet regarde comme un
compofé de cinq principes , différents .
60. Il affure que l'acide marin eft le
véritable acide du borax , & non point
l'acide vitriolique , quoique Beker , M.
Poft , & la plupart des chymiftres euffent
cru que c'étoit ce dernier. Il eft parvenu
à démontrer la préſence de l'acide marin
que M. Bourdelin a le premier apperçu
dans le fel fédatif, en procurant à ce fel
un excès d'acide vitriolique , & en le
JANVIER 1768. 201
combinant enfuite avec le mercure précipité
per fe , dont il a retiré du fublimé
corrofif , preuve la plus complette qu'on
puiffe donner que l'acide marin eft celui
du borax .
M. Cadet termine fon mémoire par dire
que l'acide marin combiné avec le verre
métallique qu'il a retiré du borax , forme
un fel particulier qui ne reffemble point
au fel fédatif , & que c'eſt avec ce fel
métallique & avec la bâfe alkaline du fel
marin qu'on régénére véritablement le
borax.
MALADIES DE POITRINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
IL y a quelques mois , Monfieur , que
fous les yeux de toute notre ville de Sens ,
il s'eft opéré une guérifon merveilleufe
dans une de nos étables à vaches .
Je fuis furpris qu'aucun de nos docteurs
n'ait pas rendu public un trait auffi frappant
, & qui intéreffe fi fort l'humanité .
Mde Valtin, femme du Brigadier de la
Maréchauffée , âgée de trente ans environ ,
étoit regardée comme pulmonique depuis
bien des années. Une maladie qu'elle
I v
202 MERCURE
DE FRANCE.
effuia acheva de fixer l'idée qu'on en avoit.
Il lui refta une toux confidérable qui la
faifoit cracher jour & nuit , & qui avec
le fommeil , lui ôtoit encore l'appétit. Elle
avoit des douleurs de reins & de poitrine.
Ses poumons defféchés n'ayant plus leur
élafticité ordinaire , elle fe pâmoit &
étoit prête à fuccomber faute de refpiration.
Enfin , elle devint fi maigre & fi exténuée
quelle fe foutenoit à peine , & ne pouvoit
pas même avaler du bouillon . Condamnée
par les Médecins & défefpérant elle -même
de fa vie , elle écouta les avis d'un ami ,
& engagea fon mari à aller demander aux
Bénédictins de l'Abbaye de Saint- Pierre
le Vif, une place dans une écurie voisine ,
parce que fa femme avoit été confeillée
pour fa fanté de vivre & coucher avec les
vaches.
Elle y entra dans le courant de décembre
dernier au moment qu'il faifoit le plus
grand froid . Elle ne vit point le feu &
n'eut d'autre chaleur que celle des vaches ,
& d'une lampe qui l'éclairoit jour & nuit
fur fon grabat.
A peine fut-elle dans le lieu , où J. C. a
bien voulu prendre naiffance ( ce font fes.
termes ) qu'elle fe trouva un peu foulagée .
Ses poumons reprirent petit à petit leur
jeu interrompu ; la roux , les crachements
JANVIER 1768. 203
1
diminuerent le fommeil , l'appétit lui
revinrent. Elle but , mangea à fon ordinaire
, & n'obferva d'autre régime que de
s'abstenir des acides.
Suivant ce qu'elle nous a dit , elle auroit
pu en fortir bien portante au bout de
quinze jours ; mais les follicitations de
fes amis & du public qui alloit la voir en
foule , l'engagerent à y paffer fept ſemaines
, au bout defquelles elle a quitté
les vaches , après avoir pris l'air par degré
pendant huit jours.
Il faut obferver que le temps le plus
propre pour cette guérifon eft le printems
& l'automne .
Le journal de Médecine n'étant pas
entre les mains de tout le monde , trouvež
bon , Monfieur , que je me ferve du Mercure
pour faire paffer au public ce nouveau
genre de guérifon dans une maladie fi
commune & qui enleve une grande
partie de la jeuneffe . La confervation de
nos femblables vous y engage , ainfi que
moi qui ai l'honneur d'être , &c.

BROTIER , Relig. Bénéd.
Sens , 22 Septembre 1767.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES.
NOUVELLE édition du nouvel abrégé
chronologique de l'Hiftoire de France ;
par M. le Préfident HENAULT. A Paris
; 1768 : in-4°. 2 vol. & in- 12. 2 vol.
L'ILLUSTRE auteur de cet ouvrage demande
grace pour tant d'éditions dont il
a expliqué la progreffion dans la préface ,
& qui étoient indifpenfables
dans un champ
auffi vafte que celui de l'hiftoire. Celle que
nous annonçons aujourd'hui contient des
augmentations
auffi néceffaires qu'agréables.
Elle eft de deux formats , l'un in- 4° ,
l'autre in- 12 . L'in -4 ° . eft orné de quantité
gravures faites par d'habiles artiſtes fous
yeux de M. Coshin.
de
les
JANVIER 1768. 205
ARTICLE I V.
BEAU X - ART S.
ARTS UTILE S.
GÉOGRAPHIE - GRAVURE.
EsSSAI
fur la meilleure
manière
d'enfeigner
la géographie
, & d'une
carte
de
France
découpée
, propre
à cet effet
; par
le fieur de la Valette
, demeurant
rue Saint-
Denis
, près la rue des Prêcheurs
, chez
M.
Fangé
, négociant
, à la ville de Bordeaux
,
à Paris
.
Cette carte eft compofée de dix extraits ,
chacun contenant deux ou trois provinces ;
chaque province fes principales villes , mais
fans aucune écriture qui marque les villes
& les rivières. Ces extraits font fi artiftement
découpés dans leurs finuofités , que ,
rapprochés les uns des autres , ils repréfentent
très-bien une carte de France. Ce
qui , au moyen de la manière de fe fervir
de ces efpèces de cartes , expliquée par
l'auteur , peut , en très-peu de temps ,
même en les amufant , apprendre aux
enfans la géographie.
&
206 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
IDEALIS umbra fapientiæ generalis , derelido
Deo , Chrifto Jefu crucifixo , Pontifici
, ac Regi , dicat , vovet , & confecrat
R. P. F. SPIRITUS SABBAT HARIUS
Iyoico- Bituricencis , Concionator , Capucinus.
Prodit autem in lucem pofthumam ,
fatagente ac promovente opus , R. P. F.
FRANCISCO MARIA , Parifino , Capucino
concionatore , autoris obfervantiffimo. Anno
Domini 1768. F. CHAUVEAU delineavit.
CAUMARTIN fculpfit.
A Paris , chez Moudhare , rue Saint-
Jacques , près Saint-Severin. Prix 6 liv.
Le fieur Cathelin , Graveur , a achevé
la gravure des quatre tableaux de M. Vernet,
repréfentant les quatreparties du jour.
Il avoit promis de livrer ces quatre eftampes
aux amateurs dans deux ans , à compter
depuis l'ouverture de la foufcription faite
au mois d'octobre 1765. Il donne avis
aux foufcripteurs qu'il a commencé à les
diftribuer le 20 décembre. Ces quatre
eftampes , qui font pendant , ont 22 pouces
JANVIER 1768. 207
de largeur fur 17 de hauteur , & nous ne
pouvons qu'applaudir à l'exécution d'une
entreprife qui , à beaucoup d'égards , affocie
le graveur à la gloire du peintre .
Le fieur Cathelin demeure quai de l'Ecole
, dans l'allée entre les deux caffés.
Elles fe vendent 6 liv . pièce .
Alphabet pour les enfans .
Cet ingénieux alphabet , fur quaranté
cartes à jouer , eft extrait des méthodes pour
apprendre à lire aifément & en peu de
temps , même par manière de jeu . Il ſe
vend à Paris , chez Lottin l'aîné , Imprimeur
- Libraire de Monfeigneur le Dauphin
, rue Saint-Jacques , au coq.
MUSIQUE.
M. de Virbès , Maître de Clavecin &
Organiſte de Saint Germain-l'Auxerrois ,
a conftruit un clavecin qui réunit , par une
méchanique ingénieuſe , l'effet ou l'imitation
de plufieurs fortes d'inftrumens , &
même de la voix ; ce clavecin formant
lui feul un concert ou un orcheſtre ne laiffe
aucunes bornes à un génie fécond pour
208 MERCURE DE FRANCE.
varier , pour moduler , pour faire contratter
toutes fortes de chants , d'airs & de
morceaux de mufique. Cet ouvrage a mérité
les éloges des connoiffeurs , ainfi que
ceux des Commiffaires de l'Académie des
Sciences ; & nous croyons devoir ajouter
que l'Auteur a encore travaillé , depuis ce
temps , fon inftrument , & qu'il femble
actuellement l'avoir porté au dernier point
de perfection .
Il vient de mettre auffi au jour fix fonates
de clavecin , dont quelques -unes font avec
accompagnement de violon , dans un goût
nouveau , & d'un chant auffi agréable que
faillant. Prix , en blanc , 9 liv.
,
On en trouve chez l'auteur rue du
Four-Saint-Honoré , en face de l'hôtel du
pavillon royal , au fond de la cour , & aux
adreffes ordinaires de mufique.
Six fonates pour le violon , avec accompagnement
d'un alto , d'une baffe , ou d'un
clavecin. Dédiées à M. Gaviniés , compofées
par M. le Duc , l'aîné. OEuvre Ire.
Prix 9 liv. Chez l'Auteur , rue du Hazard ,
butte Saint- Roch , & aux adreffes ordinaires
de mufique.
VI Sinfonie concertanti , o fia quintelli
per due violini , due viole , e baffo , comJANVIER
1768. 209
pofte da Giuſeppe Mifliwecek detto il
boemo ; opera feconda , novamenteftampata
a fpefe di G. B. Venier. Prix 9 liv. " Les
parties des altos pourront s'exécuter avec
des violons , baſſons ou violoncelles.
SINFONIE à più ftromenti , compoſte da
vari autori. N° 38. Del Signor DITERS :
Mis au jour par M. Venier , feul éditeur
defdits ouvrages. Prix 2 liv. 8 fols . Ces
fymphonies fe vendent féparément ou enfemble
, felon la volonté des amateurs.
Les parties de cors de chaffe , hautbois ,
flûtes & baffons y feront compriſes , mais
le plus fouvent elles feront ad libitum . On
donnera pour liv. 16 fols celles qui ne
feront qu'à quatre parties.
Cette entreprife ne pourra qu'être agréa
ble aux amateurs de mufique , attendu que
cette efpèce de Journal formera une collection
fuivie de toutes les fymphonies
nouvelles qui paroiffent en France & dans
les pays étrangers. Lefdites fymphonies
feront de la compofition de MM . Stamitz,
Filtz , Wagenfail , Beck , Haffe , Holzbauer
, Toefchi , Cannabich , Boccherini ,
Richer , Ruge , Bah , Abel , Frantzel ,
Jomelli , Galuppi , Latilla , Bodé , il Conte
Giulini , Martini , Vanmaldere , Pfeiffer ,
210 MERCURE DE FRANCE .
Heyden, Hchetky, Ricci , Roefer, Schwindi,
Ordonez , Diters , Mifliwecek.
On n'abufera point des noms de ces
habiles maîtres . Les baffes feront réguliè
rement chiffrées , les corrections exactement
faites , & la gravure fera belle &
lifible. Gravées par Mde Leclair. A Paris ,
chez le fieur Venier , éditeur de plufieurs
ouvrages de mufique inftrumentale , à l'entrée
de la rue Saint-Thomas du Louvre ,
vis-à-vis le château d'eau .
JANVIER 1768. 211
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
S ERNELIND RNELINDE Princefle de Norvége ,
tragédie lyrique en trois actes , poëme de
M. Poinfinet , mufique de M. A. D.
Philidor.
EXTRA 1 T.
Cette tragédie , ainfi que nous l'avons
annoncé dans le précédent Mercure , à été
donnée fur le théâtre de l'AcadémieRoyale
de Mufique , le 24 novembre dernier.
»
"
Jai ( dit l'auteur des paroles ) imité de
l'italien ce poëme , compofé par Mathieu
» Noris , Venitien , & repréſenté à Veniſe
» en 1684 ; & quoique l'auteur , dont
» nous avons 40 opéra , ait joui même
après fa mort d'une grande réputation ,
» celui- ci eft le feul qui fe foit confervé
fur les théâtres d'Italie . Je l'ai vu repré-
» fenter à Parme , mis en mufique par le
» fieur Ferandini , Profeffeur à Naples.
» Le grand intérêt qui me parut réfulter
و د
"
212 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
>>
» du drame , me détermina d'abord à
le traduire , & de retour en France
» cherchant à tenter un nouveau genre fur
» le théâtre de notre Académie Royale ,
» j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de
» l'imiter. Le fameux Abbé Metaftafio
» m'avoit prévenu ; il en a copié des
» fcenès entières , & notamment la fep-
» tième du fecond acte, dans fon Adrien :
il ne m'en falloit pas davantage pour
» me convaincre du mérite réel de ce
poëme. Mais quels changement n'ai -je
pas été contraint d'y faire ? Un opéra
» dure cinq heures en Italie , il n'en doit
» pas durer trois en France , encore eft-il
❞ néceffaire d'y inférer au moins un ballet
" par acte , chofe abfolument inconnue
» dans l'opéra italien . A Paris tout fe
chante ; à Rome , à Londres , à Vienne
" les fcènes fe débitent. A ces corrections ,
97
»
و د
que la durée horaire & le goût national
» m'ont rendu indifpenfables , j'en ai joint
» que mon goût particulier m'a dictées . Le
troisième acte n'a aucune reffemblance
» avec l'original. Dans l'italien , la Prin-
» ceffe devient folle , prend le tyran pour
» le dieu Neptune & débite mille extra-
" vagances , à peu près comme dans
'Hamlet de Shakespeare , où la tête
» tourne au Prince, qui prend le miniſtre
JANVIER 1768. 213
ود
du tyran pour un rat qui fuit derrière
» une tapifferie. Il ma fallu retrancher la
» double intrigue , & par conféquent deux
perfonnages , reftreindre infiniment les
» mutations de fcènes , changer même le
» titre enfin , dans le poëme que je fou-
" mets aujourd'hui au public , il ne reſte
plus de conformité que dans les deux
premiers actes , avec celui qui m'a
» d'abord fervi de guide
39
ه د
:
"" .
Argument de la tragédie , traduit de l'italien.
Si -tôt que les Sarmates , les Scythes & les
autres peuples qui habitoient les rivages du
Glamen & du Niéper eurent renoncé à la démocratie
, ils perdirent avec la forme de leur gouvernement
, leur gloire & leurs vertus. Tour à
tour opprimés par des tyrans heureux , ou
perfécuteurs eux-mêmes des Rois qu'ils avoient
couronnés , le nord ne devint plus qu'un théâtre -
de carnage . Grimoald , Roi de Norvége , chalé
de les états par les propres ſujets , ſe retira avec
fa fille Edvige auprès de Ricimer , Roi de Suéde.
Rodoald fut élevé par les rebelles fur le trône
de Norvége ; mais l'infortune de fon rival ne
tarda pas à foulever contre lui tous les fouverains
du Nord , qui unirent leurs forces à celles de
Ricimer, pour rétablir la couronne fur le front
214 MERCURE DE FRANCE,
de Grimoald. Rodoal , pendant une fuite d'années
, fut réfiſter à ce torrent , & tenir en
balance la fortune de l'empire , fucceffivement
vainqueur & vaincu . Dans l'un des combats
qui fuivirent cette grande querelle , il frappa
mortellement Alaric , frère de Ricimer. Dèslors
, rien ne réuffit à calmer l'indignation.
En vain la mort naturelle de Grimoald donnoitelle
des ouvertures à la paix ; Ricimer ne refpiroit
que vengeance. Rodoald fut vaincu &
jetté dans les fers ; mais l'infidele Roi des
Goths , épris tout à- coup de la beauté de la
fille du Roi de Norvége , promiſe elle - même à
l'héritier préfomptif du royaume de Danemark ,
oublia les fermens qu'il avoit faits à Grimoald
mourant , de remettre le feptre entre les mains
de la Princeffe Edvige , & ne rougit point de
Je vouloir retenir . Cette perfidie indigna fes
alliés , & fur -to ut le jeune Prince de Danemark,
qui avoit en outre l'intérêt de fon coeur à défendre.
On réfolut de brifer les fers de Rodoald ,
avec cette condition qu'il céderoit l'empire au
Prince de Danemark , qui épouferoit fa fille
Edvige renonça volontairement au trône , & fe
retira en Bohême , & Ricimer vaincu à fon
retour , n'obtint la vie & la permiffion de
retourner dans fes états , qu'en choififfant pour
fon héritier le même Prince de Danemark , qui
qui ›
par ce moyen , forma la première réunion des
JANVIER 1768. 215

J
trois couronnes du nord , & fut proclamé Roi
du Danemark , de la Suéde , & de la Norvége.
PERSONNAGES .
ERNELINDE , Princeffe de
Norvége ,
RODO ALD , père d'ERNEACTEURS.
Mlle L'ARRIVÉE .
LINDE , Roi de Norvége , M. GÉLIN.
SANDOMIR , Prince Royal
de Danemarck , ·
EDELBERT , ami de SANDOMIR,
• •


RICIMER , Roi de Gothie
& d'Ingrie ,
Une Norvégienne ,
Un Norvégien ,
Un Danois ,
Un Matelot Danois ,
·

• ·
M. LE GROS.
M. CASSAIGNADE .
M. L'ARRIVÉE.
Mlle DU BRIEULLE.
M. DE LA SUZE .
. M. MUGUET.
M. DE LA SUZE.
Un Lieutenant de RICIMIER, M. CUVILIER.
Le Grand Prêtre de MARS , M. DESNOYERS.
Sacrificateurs.
La Grande Prêtreffe de VENUS
,
Mlle DU PLANT.
Prêtres , peuples de la Norvége , Soldats Norvégiens
, Danois , Goths & Ingrois , Gardes ,
Matelots , Femmes Norvégiennes , Vieillards ,
Peuples Iftandois , Tartares , Cofaques , Lapons.
La fcène eft dans la ville de Nidrofie , aujour
d'hui Drontheim , capitale de la Norvége,
216 MERCURE DE FRANCE.
Au premier acte , le théâtre repréfente
une partie de la citadelle de Nidrofie. On
voir d'un côté fur le devant , un autel
confacré au dieu Oden , ou Mars , & de
l'autre , vers le fond , différens ouvrages de .
fortifications. Rodoald & Ernelinde paroiffent
& ouvrent la fcène par ce duo , auffi
faillant que conforme à leur fituation.
ERNELINDE.
Quoi , vous m'abandonnez , mon père ?
Vous fuyez de mes foibles bras ?
RODOAL D.
Laiffez-moi courir aux combats.
ERNELIN DE.
Pourquoi m'abandonner mon père ?
RODOALD.
Entends-tu les cris des foldats ?
Je les trahis , fi je diffère :
C'eſt à moi de guider leurs pas .
ERNELIN D E.
Votre valeur me défeſpère ;
Laiſſez triompher d'autres bras .
RODOALD.
Laiffe-moi courir aux combats.
ERNELINDE
JANVIER 1768. 217

ERNELINDE.
Vous m'abandonnez , ô mon père !
Vous fuyez de mes foibles bras ?
Eh ,, que pourra votre courage ?
Des Souverains du Nord les efforts font unis:
C'eft Sandomir ( dit Rodoald ) qui , dans
leur fein , a fait paffer fa rage. Ce jeune
ambitieux avoit ofé ci- devant afpirer à
la main d'Ernelinde , mais depuis trois ans
ces noeuds ont été brifés par des raifons
d'état , & Ricimer vient d'époufer fa haine
avec d'autant plus de raifon que fon frère
eft tombé fous le fer de Rodoald. Ernelinde
redouble envain fes efforts pour arrêter
Rodoald , qui dit , en prenant fes armes :
Donnez , donnez ce fer ; & , s'il faut fuccomber ,
Dieu des combats , fi ton bras m'abandonne ,
Je foutiendrai du moins l'honneur de ma couf
ronne ;
Et c'est le glaive en main qu'on me verra tomber.
Ernelinde , reftée feule , implore le
fecours des dieux , tandis que des choeurs
de combattans qu'on ne voit pas , annon
cent que la fortereffe eft fur le point d'être
emportée d'affaut . On voit en effet fortir
des flammes des ouvrages attaqués , ainſi
que les efforts des affiégeans & des
Vol. I. K
218 MERCURE DE FRANCE.
affiégés qu'accompagne une mufique
atlortie au fujet. Ernelinde , à travers fes
craintes pour fon père , laiffe pourtant
entrevoir fon penchant pour Sandomir
en s'écriant :
Sandomir , c'eſt ta main fanglante
>
Qui renverfe ces mars que ta devrois chérir ;
Tu pourfuis à la fois mon père & ton amante ,
Et mon indigne coeur ne fauroit te hair !
La flamme augmente , les murs s'écroulent
; Ernelinde tombe évanouie fur les
degrés de l'autel. Sandomir , en entrant au
milieu des flammes & des débris , avec fes
foldats Danois :'
Que vois- je ? .. je frémis ! .. Ernelinde expirante !,
( Aux Soldats ).
Arrêtez , chers amis ,.. quel moment douloureux !..
Il fe jette aux pieds de la Princeffe ,
qui en ouvrant les yeux , ne le regarde
qu'avec horreur. Il fe juftifie en rejettant
tous leurs malheurs fur le manquement
deparole du père d'Ernelinde. La Princeffe
attendrie , l'interrompt & lui demande ce
qu'eſt devenu fon père ?.
SANDOMIBe
Il refpire,
JANVIER 1768. 279
ERNELL NDE.
Il vit ! ... fois magnanime ;
Pour mériter fa fille , ofe t'armer pour lui.
Rougis de le combattre , & deviens fon appui.
Sandomir › après avoir balancé , fe
retourne vers fes foldats.
Amis , qui triomphez à l'ombre de mes armes ,
Venez , voyez la beauté dans les larmes ,
Et partagez mes fentimens .
SANDOMIR & le choeur.
{Jurez fur {vos
Jurons nos glaives fanglans.
De nous{armer pour elle & pour fon père.
De vous
Et toi que le Scythe révère ,
O Mars ! reçois nos fermens.
Après ce choeur,dont la mufique eft vraiment
fublime , on entend une fymphonie
guerrière , au bruit de laquelle Ricimer ,
arrive porté fur un pavois , environné de
foldats Goths , Suédois & Ingrois , & fuivi
d'Edelbert. Les vainqueurs entrent par la
brêche , à la faveur de laquelle on voit le
camp des affiégeans , & les différentes
machines de guerre qui alors étoient en
ufage. Après les chants de triomphe de
fon armée , Ricimer s'adreffe à Sandomir:
Kij
220 MERCURE DE FRANCÉ.
Jeune & brave guerrier , ce n'eſt qu'à vos vertus
Que je dois ce grand avantage.
( Il partage une couronne de lauriers
dont il lui donne la moitié).
Recevez ces lauriers , & prenez en partage
La dépouille de nos vaincus,
Je ne demande ici , pour prix de mon courage ,
Que d'y marquer mes jours par mes bienfaits.
Ernelinde & fon père , faivis de Norvégiens
& de Norvégiennes chargés de
fers , font amenés devant Ricimer.
RODOALD & RICIMER.
Tu l'emportes , tyran , achève ton ouvrage ,
Voilà mon fein ; la mort eft un befoin pour moi :
Je l'attends de ta main ; frappe ! ...
RICIMER,
Je te la doi .
Pour mieux venger mon frère , & prolonger tes
.
peines ,
A mon char triomphant je te devrois traîner.
i Mon devoir fut de t'accabler de chaînes.
Je t'ai vaincu ; ma gloire eft de te pardonner,
Il s'adreffe enfuite à Ernelinde , dont
il ne defire que de fécher les pleurs
fait brifer les fers des prifonniers , &
dit aux vainqueurs & aux vaincus :
JANVIER 1763 . 2/201
De vos accords que les cieux retentiffent :
Je vous donne la paix , goûtez- en les douceurs ;
Que fes liens à jamais réuniffent
Et les vaincus & les vainqueurs.
Cependant Rodoald , qui ne peut pardonner
à Ricimer , fe retire avec fa fille
en chantant enſemble ,
Allons cacher notre opprobre & nos pleurs.
Après une fête où les Norvégiens &
feurs vainqueurs célèbrent les douceurs
& les avantages de la paix , Ricimer qui
les congédie , eft arrêté par Sandomir ,
qui lui demande ce qui peut le troubler
au fein de la victoire ?
RICIMER.
Tu le veux ! ...
De la haine éntre nous n'allumons point les feux ;
Je le défire , & je t'en prie.
Avant de m'élever au trône de l'Ingrie ,
J'ai long-temps parcouru ces fauvages climats ;
Rodoald m'ouvrit fes états .
Sa fille , jeune encor , mais déja belle & fière ,
Offrit à mes yeux fes appas
Et dans ce coeur , nourri par la haine & la guerre ,
Fit naître des defirs qu'il ne connoiſſoit pas.
SANDOMIR.
Qu'entends-je ! ignorez- vous ? ...
K iij
212 MERCURE DE FRANCE.
RICIMER.
Non mon âme eſt ſincère .
On te promit fa main ; je l'ai fu : mais j'apprens
Que Rodoald s'eft immolé mon frère ,
Qu'il te trahit toi-même , & fes premiers fermens ;
Tout mon eſpoir renaît , & ma flamme & ma
gloire
M'ordonnent. .....
SANDOMIR.
Arrêtez quels feroient vos deffeins ?
RICIMER.
Tes droits anéantis , je fais parler les miens..
SANDOMI R.
Les vôtres ! .. quels font -ils ?
*
RICIMER.
L'amour & la victoire.
Ceci fait naître entre le deux Princes
une querelle des plus vive , & très- vivement
exprimée dans un duo d'un goût peu
connu jufqu'ici fur le théâtre de l'opéra
mais du plus grand effet .
>
Sandomir refté feul avec Edelbert , lui
ordonne de raffembler fes guerriers."
Qu'ils arment en fecret leurs bras victorieux.
Pour aujourd'hui , fois leur chef en ma place
L'intérêt de mon coeur me fixe dans ces lieux.
JANVIER 1768. 223
le
Au fecond acte , le théâtre repréſente
port de Nidrofie dans le grand Océan .
On voit fur le devant , des chaloupes ,
que l'on charge des ballots qu'elles doivent
tranfporter aux vaiffeaux , que l'on apperçoit
dans le lointain , & qui font appareillés
pour lé départ.
Ricimer , dans un monologue , exprime
tous les mouvemens de jalousie , d'amour
& de vengeance qui l'agitent , & fe determine
à écarter de fa vue un rival' dont
il fe croit outragé .
Ses vaiffeaux , par mes foins , raſſemblés dans ce port
Vont , avec fes Danois , l'enlever du rivage.
Qu'il part , je le veux ; s'il balance , il eft mort.
.I
>
Ernelinde, fuivie de femmes Novégiennes
, vient fupplier Ricimer de permettre
qu'elle aille avec fon père déplorer au loin
leurs malheurs. Il l'exhofte à former des
voeux plus doux , & lui offre fa main
J'ofe plus vous offrir encore ;
Trône , empire , fujets , vous n'avez rien perdu
Ecoutez les foupirs d'un Roi qui vous adore.
Né dans un camp , parmi les armes ,
Je connois peu l'art des amans ¿
Et mon coeur qu'enflamment yos charmes ,
N'a de l'amour encor fenti que les tourmens
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
1
La conquête d'un coeur fauvage
Eft pour vos yeux un triomphe de plus :
Mais apprenez que mon hommage
De vos appas eft moins l'ouvrage ,
Qu'il n'eft celui de vos vertus.

ne
Ces vers , quoique bien faits & trèslyriques
, loin d'attendrir Ernelinde
font que l'irriter d'autant plus contre Ricimer
, qui cherche à la faire trembler en
menaçant à la fois , & le père & l'amant
de cette Princeffe. Il a ( dit-il déja donné
des ordres pour faire partir le dernier.
ERNELIN D E.
Crois-tu qu'il t'obéiffe ?
RICIMER.
Il y va de fa tête.
Ernelinde feule , déplore fon fort dans
un monologue , en forme de romance , &
dont le chant peint les fentimens qu'elle
exprime.
Cher objet d'une tendre flame ,
Que devoient protéger les dieux ;
Toi le premier qui dans mon âme
De l'amour allumas les feux ;
Dans ton fein porte mon image ;
La tienne vivra dans mon coeur.
Arrête encor fur le rivage ;
Attens , ménage ma douleur.
JANVIER 1768. 2.25
On t'enlève à mon eſpérance ,
On brife les noeuds les plus chers .
Non , mon âme vers toi s'élance ;
Elle te fuivra fur les mers .
Dès qu'Ernelinde eft fortie , Ricimer
arrive fuivi de fes foldats , des Danois &
des Matelots. Il preffe les Danois de profiter
du calme , & de s'embarquer avec le
butin qu'ils ont conquis fur les Norvégiens..
Ce qui produit naturellement une fête
marine , qui eft enfin troublée par l'apparition
de Sandomir. Ce Prince , loin de
confentir à l'embarquement de fes fujets ,
brave fon rival , donne ordre à Edelbert
d'aller raffembler fes guerriers , & fort en
difant à Ricimer :
Et toi , dans le lieu même où ton aſpect m'offenſe,
Frémis , tyran ‚ · de me revoir encor.
Alors Rodoald , défarmé , ,
accompagné
de deux gardes qui portent un cafque ,
un bouclier & une épée , eſt amené devant
Ricimer. Le Roi captif demande au vainqueur
ce qui lui fait défirer la préfence ?
RICIMER.
Nos communs intérêts , l'amitié , mon devoir ..
Tes peuples & les miens, courbés fous leurs mifères,.
Ont trop long - temps gémi de nos triſtes exploits ;;
Ileft temps d'oublier que nous fommes leurs Rois ,,
Pour mieuxfonger que nous fommes leur pères..
K v
226 MERCURE
DE FRANCE.
Remonte fur le trône , & commande en ces lieux.
RODOALD .
Tu n'as pû m'accabler ; tu voudrois me féduire :
Soyons plus fincères tous deux.
Aquel indigne prix me rends- tu mon empire ?
RICIMER . 1
Si
Accorde moi la main de ta fille, ..
RODO AL D.
3.(( dà)part ) Je renais ! .. ( haut ) tu me connoî-
3
tras mieux .
apart ) O Ciel pour un moment , la vie encore
m'eft chère.
Il apperçoit Ernelinde , vole à fa rencontre
, & lui dit': 1:
Jette- toi dans mes bras , viens confoler ton père ;
Viens , ma fille : je touche au moment du bonheur!
ERNELIN DE.
A vos auguftes loix j'obéirai fans doute ;
J'en jure par vous & mon coeur !
Parlez qu'ordonnez- vous ?
RODOAL D.
Ecoute.
Vois nos fertiles champs transformés en déſerts ;
Tes palais livrés au pillage ;
Ton père , au déclin de fon âge ,
Eſt , à tes yeux , chargé de fers :
De ce tyran voilà l'ouvrage.
JANVIER 1768 . 227
Il demande ta main pour prix de les bienfaits .
C'eft en toi feule que j'espère ...
Détefte ce barbare , autant que je le hais :
}
.
Qu'au fond de fon coeur fanguinaire ,
"Son fol amour
Soit un vautour
>
Zi
£Y{ _
Qui le ronge & venge ton père.
Qu'il menace ou le défefpère ;
Qu'à tes genoux il gémiſſe à fon tour
** Certe scène ſembloit devoir être ( comme Il'a
dit l'auteur ) extrêmement intéreffante ; mais elle
s'eft trouvée fi refferrée , parce qu'il a fallu obéir,
ou plutôt ployer fous le joug du muficien , qu'elle
n'a produit aucun effet à Paris. On ne fera peutêtre
point fâché de la voir traitée , d'après Noris ,
par Métaftafio dans le troisième acte de fon
Adrien. 3 3.
SCENE V.
#
ADRIEN. EMIRENE. OSROES.
Belle Emirene....
2
ADRIEN.
OSROES à ADRIEN.
Il convient mieux que ce foit moi qui lui explique .
Il est vrai .
ADR 1 EN . [
}
EMIREME à part.
Qui peut caufer la joie que je vois fur leurs
vifages ? 2
OSROES.
Ma fille , au mileu de nos infortunes , nous
avons de quoi nous confoler. Le croiriez - vous ?
Kvj t
228 MERCURE DE FRANCE.
RICIMER.
Rends grace à mon amour ; ce n'eft qu'à la puif
fance
Que tu dois l'inftant de clémence ,
Dont je m'étonne encor.
RODO ALD.
Que peux-tu contre moi ?
Fier,conquérant , je te plains & te brave,
A tes honteux defirs obéis en efclave :
Maître ici de mon coeur , j'y parle feul en Roi.
RICIMER.
Qu'on le charge de fers ...... A. moi , foldats.
Votre beauté peut réparer tous mes malheurs .
EMIRENE.
Que dites- vous , Seigneur ? ....
O´S ROES.
1
Le Ciel 'a donné tant de pouvoir à vos yeux
qu'ils vous ont foumis votre vainqueur. Il foupire
pour vous. Il s'abaiffe à la prière. Sans vous il ne
peur vivre., Vous êtes une divinité qu'il adore....
AD.R I EN à E MIRENE..
Quit . vous pouvez . ...
SRO ES
Je n'ai pas dit encore.
ADRIEN , à parti
Que cette lenteur me fait fouffrir !:
Je veux...
OSROES..
éco ntez ma fille , & gravez
"
JANVIER 1768. 229
Sandomir arrive , s'oppofe aux foldats ,
& brave fon rival.
Rodoald enchanté de tant de générosité,
& pour marquer d'autant mieux fa haine
contre ſon ennemi , lui dit , en lui préfentant
Ernelinde.
Sois , en ce jour affreux ,
Son époux & mon fils : embraffe ma querelle ::
Aux regards du tytan je vous unis tous deux.
› Ricimer furieux ordonne qu'on les
défarme , & qu'ils fervent d'exemple aux
dans votre âme ce dernier ordre d'un père ) je
yeux , en mourant , qu'il me refte par vous une
vengeance à espérer.... Je hais le tyran. Haï
fez-le de même. Que ma haine pour lui ſoit votre
héritage.
ADRLEN.
Ofroes , que dites- vous ?
OSROES, à La fille.
Que , ni la crainte , ni l'eſpérance ne vous, le
faffent accepter pour époux. Voyez - le à chaque
inftant furieux , défefpéré , frémir de colère , &
tourmenté de toutes les füreurs de l'amour.
ADRIAN..
Juftes dieux !
OS ROE &
Parle , Cefar, Ofrøes n'a plus rien à dire,
230 MERCURE
DE FRANCE .
ingrats. Ici les différentes paffions de tous
ces perfonnages font énergiquement exprimées
dans un quatuor du plus grand
genre , après lequel les foldats entraînent
Rodoald & Sandomir, Ernelinde implore
la pitié de Ricimer , qui finit par lui dire :

Eh bien , je pardonne à l'un d'eux...
Lequel veux-tu fauver ? prononce ...
Ernelinde après différens combats , ne
peut fe réfoudre à choisir.
Ricimer fort , en difant :
L'amour & la fureur me rendent tout permis.
La Princeffe , qui craint pour tous les
deux , pour peu qu'elle différe , s'adreſſe
à un officier qu'elle apperçoit :
ADRIEN.
Imprudent ne vois tu pas que tu allumes la
foudre qui va t'accabler ?
OSROES.
Tu te trompes , fuperbe... ta fureur fait mon
triomphe.
ADRIEN.
Quelle rage quels regards ! quels difcours !
tu dégrades l'humanité . L'excès de ma furpriſe
affoiblit ma colère... Barbare ! je ne puis comprendre
fi c'eft en toi férocité, ou folie . Si tu pouvois
te voir toi- même , tu te ferois horreur . Les
animaux les plus féroces le font moins que toi.
JANVIER 231
-
1768.
Volez (dit-elle ) fur les pas ; qu'on délivre mon père.
Le monologue fuivant que chante Ernelinde
& qui termine cet acte , eft un
chef- d'oeuvre de mufique auffi pittorefque
qu'intéreſſante & dont l'effet , toujours le
même , eſt toujours également admiré.
ERNELIN DE.
Qu'ai je dit? .. cher époux ! .. quoi , j'ai profcrit
tes jours ?
Ce coeur que tu m'ouvris , c'eft moi qui le déchire ?
Non , cruels ! arrêtez ... je fuccombe... j'expire ...
O mort ! j'implore ton fecours.
( Elle tombe évanouie ) .
Où fuis- je ? .. quel épais nuage
Me dérobe l'éclat des cieux ?"
D'où vient que l'on m'entraîne au ténébreux
rivage ? ..
Les voiles de la mort enveloppent mes yeux...
Avançons... je frémis... dieux quelle ombre
effrayante
Devant moi ſe préfente ! ..
J'entens de longs gémiffemens...
Son flanc eft entr'ouvert .... le fang en coule
encore ;
Ma vue irrite fes tourmens..
C'eſt lui , c'eſt mon époux... chère ombre que
j'adore ,
Arrête... quoi ! tu veux me fuir ?
232 MERCURE DE FRANCE.
Mon âme n'eft point criminelle :
J'ai dû fauver mon père... ah ! laiffe- toi fléchir ...
Tu parles.... je t'entends... dans la nuit éternelle ,
C'eft ta voix qui m'appelle ;
Je t'y fuis , je vais t'obéir.
Oui , je céde au coup qui m'accable ;
Renais pour calmer ma douleur ,
Cher époux ! .. tyran déteftable ,
Frémis , redoute un Ciel' vengeur.
Mais je fuis encor plus coupable ;.
De tous deux j'ai fait le malheur.
Ak je fens déchirer mon coeur
Par la tendreffe & par l'horreur !
Oui , je céde au coup qui m'accable ;
Renais pour calmer ma douleur ,
Cher époux ! .. tyran déteſtable ,
Frémis , redoute un Ciel vengeur !'
Au troisième acte , le théâtre repréſente
une prifon . Vers le fond , on apperçoit
différens fouterreins ; fur les côtés plufieurs
cachots fermés par des grilles de fer.
J Sandomir en arrivant fur la fcene
s'écrie :
Quoi , Rodoald eft libre , & Sandomir eſcláve !
Je fuis le feul qu'on accable & qu'on brave.
Un choeur de prifonniers ſe fait entendre
JANVIER 1768 . 233
mort viens terminer les maux que nous
fouffrons.
O mort ! nous t'implorons.
Sandomir , quoique fenfible à leurs gémiffemens
répétés , ne peut foutenir l'idée
de fe croire trahi par Ernelinde & par fon
père. Il peint les différens fentimens qui
l'agitent dans un air de mouvement qui
a toujours été remarqué.
Ricimer , précédé de flambeaux , vient
lui propofer la vie pourvu qu'il renonce à
Ernelinde. Sandomir , en apprenant que
la Princeffe lui eft fidelle , ne répond que
par ce vers heureux :
Je ne fuis point trahi... fais - moi donner la mor
Et s'enfonce dans les fouterreins.
Indigné de tant d'audace , Ricimer ſe
détermine à le faire périr.
Oui , je remplirai ton attente ,
Je t'apprête un fupplice affreux :
Cette main , de ton fang fuinante ,
Au pied de nos autels , en préſence des dieux ,
Ira faifir la main de ton amante , &c.
Interrompu par Rodoald , & furpris de
Je voir arriver dans la prifon , il lui demande
ce qu'il y cherche ?
234 MERCURE DE FRANCE.
RODOALD.
Des chaînes.
Pourquoi me laiffer libre ? .. ai- je encor des-enfans
?
Ne les dérobe plus à mes embraffemens. "
Rends -moi ma fille.
RICIMER , appercevant ERNELINDE , & enfortant :
Tiens , c'eft elle : apprends ton fort .
Ernelinde apprend à fon père que pour
le fauver elle a confenti à la mort de fon
amant. Sandomir , à la voix de fon amante ,
accourt. Combat de fentimens généreux
entre Sandomir & Rodoald , qui ne peut
confentir que le premier meure pour lui.
SANDO MIR.
Vous le devez . Songez à faire un noble ufage
De cette liberté que vous laiffe fon choix .
Edelbert , en fecret , raffemble les Danois ;
Servez de guide à leur ouvrages :
Que vos fujets vaincus s'arment à votre voixs
Que Ricimer , furpris par, ce nouvel orage
Voie encor la Norvége obéir à vos loix.
Rodoald céde , & dit , avec la vérité du
fentiment :
JANVIER 1768. 235
" Si j'ai fu , dès més jeunes ans
A mon char enchaîner la gloire s
Les dieux me doivent la victoire ,
Quand je combats pour mes enfans.
Ernelinde , reftée fenle avec Sandomir ,
n'ofe rien efpérer de l'entreprife de fon
père. Sais- tu ( dit - elle à Sandomir ) quel
fort t'attend ?
L'autel eft préparé ;
On t'immole à ma vue , & je dois , à la tienne ,
M'unir à Ricimer par un ferment facré.
SANDOM I R.
O mon épouſe ! .. ah dieux ! que d'abîmes ouverts !
ERNELIN DE.
L'amour atout prévu . Les momens nous font chers.
(
Elle tire deux poignards de deffous fon vêtement ).
Tu vois ces deux poignards... pardonne fi je
tremble :
"Prends l'un... chéris en moi l'amante d'un héros...
Approche... arme ten bras ; & , nous frappant
enſemble ,
De notre fang réuniffons les flots.
SANDOMIR.
Donne. De ton amour voilà le premier gage ;
Il eſt affreux , il eft cher à mon coeur;
236 MERCURE DE FRANCE.
Il me rend l'eſpoir & l'honneur :
Donne... Tyran , nous braverons ta rage .
Scène de tendreffe entre les deux amans,
interrompue , par l'arrivée d'un Officier de
Ricimer , qui leur ordonne de le fuivre.
Le théâtre change & repréfente un
temple magnifique , où tout eft préparé
pour le couronnement de Ricimer. Aux
deux côtés font deux autels , fur l'un defquels
eft une épée : c'eft fous ce fymbole
que les Scandinaves adoroient Othen , ou
Oden , ou Mars. L'autre autel eft confacré
à la Déeffe Friga , ou Vénus. On
voit , dans le fond du temple , la ftatue
du Dieu éternel , ou Jupiter , élevée fur
un piédeſtal pofé fur un gradin de plufieurs
marches. Les chefs du peuple , des
viellards , le grand- Prêtre , des Sacrificateurs
armés de haches , la grande - Prêtreffe
& fa fuite rempliffent le théâtre. Les Sacrificateurs
entourent l'autel confacré à
Mars , les Prêtreffes , l'autel confacré à
Vénus.
CHOEUR.
Grands dieux ! auguftes dieux ,
Recevez nos hommages :
Répondez à mes voeux.
Le Grand Prêtre & la Grande Prêtreffe.
Elevés fur un trône au deffus des orages ,
Vous qui foulez aux pieds les cieux :
JANVIER 1768. 237
(Ils fe profternent tous ).
Grands dieux , auguſtes dieux ,
Recevez nos hommages !
Ricimer annonce aux peuples du Nord
qu'il leur donne la paix , qu'il prend Ernelinde
pour époufe , & dit aux Prêtres :
Elevez jufqu'aux cieux vos voix & mes defirs;
Prêtres , chantez le dieu de la vengeance ;
( Et aux Prêtrees ).
Chantez , jeunes beautés , la mère des plaifirs.
Ces choeurs contraftés , & fur- tout celui
des Prêtres , font de main de maître , &
dignes des applaudiffemens qu'ils ont reçus.
Sandomir & Ernelinde , entrent vers la
fin du choeur , & fe placent entre les deux
autels , au milieu des foldats,
RICIMER ( en montrant ȘANDO MIR ) .
Prêtres , féparez-les : qu'aux autels on l'enchaîne ;
Voilà votre victime... Et vous , héros du Nord ,
( En montrant Ernelinde ) ,
Voilà ma femme & votre fouveraine.
Célébrez mon hymen ...
Au moment où les Prêtres s'approchent ,
& que Sandomir & Ernelinde tirent leurs
poignards pour fe frapper , Rodoald à la
23 & MERCURE DE FRANCE.

tête d'un gros de Norvégiens , & Edelbert
d'une troupe de Danois , paroiffent , féparent
les amans & jettent l'épouvante
parmi les Prêtres , les Prêtreffes & les
vieillards , qui courent fe profterner aux
pieds de Jupiter. Tandis que Rodoald
combat Ricimer en tête , Sandomir qui a
reçu une épée de la main d'Edelbert, prend
Ricimer en flanc , le défarme & termine
le combat. Rodoald ordonne qu'on l'entraîne
Sandomir s'y oppoſe .
}
SANDOMIR à RICIMER.
Ton coeur fut magnanime ';
Je t'aimai , je l'ai dû : tu m'as voulu haïr ;
Mais ton amour a fait ton crime ,
Et ce n'eft pas à moi de t'en punir.
RODOALD * à SANDO MIR.
O mon fils ! ta vertu m'éclaire.
RICIMER.
Qu'entends- je ? .. ah , Sandomir ! tu m'as ouvert
les yeux...
2
Dans ce coeur qui t'aima , tu portes la lumière...
L'amour nous égara tous deux.
* Nous avons obfervé dans ce dénouement ,
ainfi que dans d'autres endroits , les changemens
& corrections qui ont été faites pendant le cours
des repréfentations.
JANVIER 1768. 239
SANDOMIR & RODO AL D.
D
Refpectable vieillard , remonte fur ton trône.
RODOALD.
Il m'eft plus doux d'y couronner mon fils.
SANDO MIR.
Moi , Seigneur?
RODO AL D.
Oui , je te l'ordonne .
RICIMER.
Pour jamais foyons réunis .
SANDO MIR à RICIMER .
Reprends , avec ce fer , ta puiflance fuprême.
RICIMER.
Ta générofité détermine mon choix ;
Je veux , qn'après ma mort , mon riche diadême
S'uniffe fur fon front à celui des Danois.
RODO ODOAL D.
De mon fils déformais refpectez la puiffance ,
Peuples , raffemblez - vous en ces auguftes lieux.
( à RICIMBR ).
Daigne honorer nos jeux par ta préfence ,
4
( à ERNELINDE & à SANDOMIR),
Vous , mes enfans , fayez heureux,
40 MERCURE DE FRANCE .
ERNELINDE , RICIMER , SANDOMIR , RODOALD ,
enfemble.
Au noeud facré qui nous raſſemble ,
Rendons hommage tour à tour ;
Rois & fujets , chantons enſemble
L'amitié , la gloire , & l'amour.
Après ce beau quatuor , tous les peuples
du Nord apportent différents préfens aux
pieds de Sandomir & d'Ernelinde ; des
Cofaques , des Iflandois , des Lapons ,
forment différens quadrilles , & un ballet
général termine la pièce.
N. B. Les détails dans lefquels nous
avons cru devoir entrer , avec tout le défintéreffement
dont nous croyons ne devoir
jamais nous départit , n'ont eu pour
but que de fixer à peu près les idées de
ceux qui n'ont point été à portée de voir
le nouvel opéra . Les fentimens des autres
font encore tellement partagés , fur tout
quant à la mufique en général & au genre
de nouveauté qu'elle renferme , que
nous croirions manquer à l'impartialité
qui nous convient , fi nous donnions feulement
lieu de faire préfumer que nous
priffions quelque parti dans une querelle
de goût , que le temps feul peut décider.
C'eſt en partant de ce même principe ,
que nous n'avons pa refufer à l'épître fuivante,
JANVIER 1768.1 245
vante , une place dans un journal que
les différens partis ont également droit de
trouver toujours ouvert , pourvu que la
décence & les égards que fe doivent les
citoyens foient obfervés dans leurs écrits.
EPÎTRE , au fujet de l'opéra d'Ernelinde.
I L faut donc , Arcis , pour vous plaire ,
Que ma Mufe fexagénaire
Vous conte , en ſtyle familier ,
L'effet , l'intérêt fingulier ,
Que produit dans Paris l'opéra d'Ernelinde ?
D'après les bruits épars dans le facré Vallon ,
Voici ce qu'en diſoit un ami d'Apollon ,
Ces jours paffés , au bas du Pinde.
L'ouvrage offre des nouveautés ,
Sur notre fcène peu connues ,
Dont les partifans affectés ,
En exagérant les beautés ,
Par-tout les portent juſqu'aux nues ;
Tandis qu'étonnés du ſuccès ,
D'autres admirant les effets
De la mufique inftrumentale ,
Nous affurent que la vocale ,
Par des chants féconds en moyens ,
Tantôt françois , tantôt italiens
Vol. I. L
242 MERCURE DE FRANCE.
Peint énergiquement le vrai fens des paroles
Et que tous les acteurs excellent dans leurs roles ;
Mais que les fons mélodieux ,
Ce langage délicieux ,
Dont l'âme a peine à ſe défendre ,
Trop rarement s'y font entendre.
D'autres , que dans les beaux endroits ,
Les déguilemens , quoiqu'adroits ,
Mafquent en vain les reffemblances
Des traits originaux de Glouc , de Galouppi ;
De Pergoleze , & de Geomelli ;
Qu'on y faifit maintes réminiscences ;
Et qu'enfin le cri des frayeurs ,
Du dépit & de la vengeance ,
Trop ſouvent répété par la voix des fureurs ,
Toujours avec mêmes clameurs ,
De l'ennui jette la femence ,
Au point que volontiers on diroit à l'auteur
Favori d'Apollon , de ce Dieu protecteur
Suivez les leçons & les traces !
Aux travaux recherchés afſociez les grâces ,
Comme fit de Lulli le favant fucceffeur.
A fon exemple ofez , par un art enchanteur ;
Rapprocher de notre théâtre ,
Ce genre de chant ſéducteur ,
Dont l'Italie eft idolâtre ;
1
Ces tours de gofier gracieux ,
Ces gafouillemens , ces ramages ,
Qui , fans forcer la voix , par de fouples paſſages ;
En portent l'éclat jufqu'aux cieux.
JANVIER 1763. 243
Vous favez pratiquer les phrafes élégantes ,
Les tournures intéreſſantes
Du récitatif obligé ,
Qui , par l'art impoſant des modes chromatiques ,
Exprime , au vif , d'un coeur tendrement affligé ,
Les frémiffemens pathétiques ;
Mais , dans le récit libre , imitez les François.
D'un pénible travail n'épargnez pas les frais
Pour retracer comme eux & rendre avec juſtelle
La dignité , le feu , les tranfports , la nobleffe ,
La voix enfin du fentiment.
En parcourant la brillante carrière ,
Dont vos foins avec gloire ont franchi la barrière ,
Voyez au loin cet antique tombeau ,
Où giffent réunis Lulli , Campra , Rameau.
Empreffé d'honorer la cendre
Des maîtres que vous reſpectez ,
Offrez-leur les tribus , juſtement mérités ,
Que tout bon François doit leur rendre.
Sachez d'eux le ſecret qui joint à l'art vainqueur
De peindre la penſée & de parler au coeur ,
Le talent d'éviter l'expreffion trop dure ,
Et de donner au chant le ton de la nature.
De ces confeils que penfez- vous , Arcis ?
En les croyant fenfés , nous nous fommes mépris.
De fougueux partiſans ( pourrez-vous le compren
dre ? )
Non-feulement nous paroiffent furpris ,
Mais font outrés de les entendre.
Lij
244 MERCURE DE FRANCE.
Jamais plus beaux trio , plus beaux choeurs , plus
beaux airs ,
Plus raviflante fymphonie ,
Récitatif plus vrai , ni plus riche harmonie ,
De l'opéra n'ont orné les concerts.
Ce ftyle nerveux & fublime ,
a mettre déſormais , par un droit légitime ,
La mufique françoile aux fers ;
Sa force , fous qui tout fuccombe ,
Enchaînera dans le fond de leur tombe ,
Armide , Tancrede , Caftor ,
Et Roland , Hézione & les Indes Galantes ,
Dardanus même iront , les mains tremblantes ,
Implorer la pitié de la Reine du Nord.
Ce brûlant fanatifine , au centre de Paris
Par fes geftes & par fes cris ,
Proclame à grand bruit Ernelinde ,
Voudroit porter juſques aux bords de l'Inde
L'éclat des belles paffions
Que cette Princeſſe a fait naître ,
Et le récit des fermentations ,
Que vingt repréſentations
Auront peine à calmer peut - être.
Mais qui fait , dans le fond du coeur ,
Si la fagelfe de l'auteur
Ne fouffre point de ce comble d'éloges ?
Il-apprend , par la voix du parterre & des loges ,
Le plaifir qu'il fait aujourd'hui ;
Mais il n'ignore pas , enivré de fa gloire ,
Lorfque fur les rivaux il obtient la victoire ,
JANVIER 1768. 245
Que certains devanciers , plus célèbres que lui ,
Tiennent encor leur place au temple de mémoire.
Par un abonné au Mercure. ›
Les rôles d'Ernelinde , de Rodoald , de
Sandomir , & de Ricimer , c'eſt- à- dire , les
quatre principaux de la tragédie , ont été
fupérieurement chantés &joués , par Mlle
l'Arrivée , & par MM. Gélin , le Gros ,
& l'Arrivée. M. Muguet , pendant une
indifpofition de M. le Gros , a chanté
deux fois celui de Sandomir , M. Durant
une fois celui de Ricimer. Mlle Rivier
a remplacé Mlle du Plant dans le rôle de
la Prêtreffe , que cette dernière a repris ,
& qu'elle continue de jouer avec fuccès.
Les ballers du premier acte font de M.
de Laval ; ceux du fecond , de M. d'Auberval
; ceux du troifième , de M. Lani.
Tous ont été trouvés brillans , bien deffinés
, & dans le coftume des différens
pleuples ou perfonnages qui compofent
les fêtes de cet opéra . On préfume également
que leur exécution ne laiffe rien à
defirer de la part de MM. Lani , Veftris ,
Gardel & d'Auberval , ainfi que celle de
Miles Allard , Guimard , Peflin & Pitrot.
Les décorations ont été faites fur les def
feins de M. Bocquet ; ce qui eft d'architecture
a été peint par M. Spourny ; le
Liij
246 MERCURE DE FRANCE.
1
payſage par M. Baudon ; les vaiffeaux &
les chaloupes du fecond acte , par M.
Tardif: & les talens fupérieurs de chacun
d'eux font trop connus , pour en renouveller
ici l'éloge .
Mais on nous reprocheroit, fans doute ,
avec raiſon , de ne pas rendre aux nouveaux
Directeurs la juftice qui leur eft
due , fi nous finiffions cet article fans faire
mention du zèle , des foins qu'ils ont apportés
, ainfi que de la dépenfe qu'ils ont
faite pour toutes les différentes parties ,
qui dans cet opéra pouvoient concourir au
But qu'ils fe font propofé , de bien mériter
& du public & des auteurs.
Les fragmens , compofés de l'acte de
Théonis , de celui de Vertumne & Pomone,
& du Devin du village , fe donnent toujours
& avec le même fuccès le jeudi. On
continue de voir Mlle Dervieux dans le
rôle de Collette , avec d'autant plus de
plaifir que fa voix & fon jeu femblent
chaque jour acquérir encore plus de droit
aux applaudiffemens du public .
Le 26 novembre Mde Reich a débuté
par l'air , Enchantez mes regards , &c. du
ballet des Sens , qu'on avoit ajouté pour
ce début , dans l'acte de Vertumne &
Pomone, & que depuis elle a encore chanté
deux autres fois. Sa voix forte , nette &
JANVIER 1768. 147
flexible , jointe aux grâces de fa figure ,
fait beaucoup efpérer de fes talens , dont
fa timidité femble nous avoir dérobé quelques
parties.
Le même jour , la Dlle Ritere a auli
débuté par le rôle de l'Amour , dans l'acte
de Théonis , qu'elle a continué depuis.
Nous dirons d'elle feulement , qu'à fa voix
légère & fonore , aux agrémens de fa figure
& de fon âge , à la façon intéreffante dont
elle rend ce rôle , elle nous fait prefque
oublier que c'en foit un.
'
la
Le fieur Tourois , qui a paru pour
première fois dans le rôle de Pan , de
l'acte de Vertumne & Pomone , a reçu de
juftes applaudiffemens
.
Les Diles du Brieulle , Defcoins & Ro-
Salie ont rempli alternativement le rôle
de Théonis , & s'en font acquitté de façon
à fe faire tenir compte de leurs efforts
plaire au public.
pour
Le famedi 26 décembre Mlle Arnould
a joué le rôle de Colin , dans le Devin du
village, avec toutes les grâces qu'une figure
telle que la fienne peut répandre fur le
rôle d'un jeune payfan , & avec toute l'adreffe
dont une voix féduifante & légère
fait ufer pour remplir tout ce qu'exige le
rôle d'une haute- contre.
Le même jour , Mlle Beaumefnil a
Liv
248 MERCURE DE FRANCE.
reparu fur ce théâtre , dans le rôle de
Pomone , & y a été applaudie.
NANINE , foeur de lait de la REINE DE
GOLCONDE , parodie par imitation , fur
les plus jolis airs connus ; en trois actes :
in- 8°. chez la veuve Duchefne , Libraire,
rue Saint- Jacques.
CECECTI ne peut être regardé que comme
une de ces débauches d'efprit que fe permet
quelquefois , en faveur de la fociété ,
un homme occupé de plus grandes affaires ,
& que le goût régnant des fpectacles bourgeois
obtient feul de fa complaifance . Nous
croyons même y reconnoître l'auteur d'une
pièce à peu près de ce genre , & dont nous
avons parlé en avril 1760 ; intitulée : les
Couronnes , ou le Prix de la Beauté. L'intérêt
qui règne dans ce petit ouvrage ,
le
choix des airs parodiés , l'aifance & quelquefois
même la négligence du ftyle nous
portent à croire que les deux pièces font
du même auteur. Quoi qu'il en foit , voici
le précis de Nanine.
Un particulier , dont la fortune étoit
médiocre, a pris le parti de s'embarquer
pour l'Amérique . Il n'avoit qu'une fille ,
qu'il avoit laiffée en nourrice dans un
village. Plufieurs années fe font paffées
JANVIER 1768. 249
fans qu'on ait entendu parler de lui , &
Nanine ( c'eft le nom de la jeune perfonne )
a été élevée jufqu'à l'âge de 14 ans , par
fa nourrice & par le mari de cette femme ,
qui la regardoient comme leur propre enfant.
Un Cornette de Dragons , nommé
Saint-Phal, après en avoir été amoureux
& aimé , a été obligé de s'en féparer , & a
confervé pour elle , ainfi qu'elle pour lui ,
les fentimens les plus tendres. Le père de
Nanine , après dix- huit ans d'abfence , eſt
revenu avec des biens confidérables ; il a
retrouvé fa fille ; il a acheté des terres &
des châteaux , mais il eft mort très- peu de
temps après. Nanine , quoique très - opulente
, toujours occupée de Saint - Phal ,
a refufé les plus grands partis , & vit feule
dans fon château. Saint- Phal, devenu Colonel
, eft arrivé avec fon régiment dans le
voifinage , & vient avec fes Officiers rendre
vifite à la Dame du lieu . Nanine reconnoît
fon amant , & après l'avoir éprouvé ,
lui offre fa main & fa fortune .
Pour mettre à portée de juger du talent
de l'auteur , nous nous contentérons de
rapporter , au hafard , quelques couplers
de ce joli ouvrage..
Air : Un berger, quand on l'écoute , &c.
Nos plus beaux jours , ma bergère ,
Sont ceux qui pafferont les premiers...
Lv
250 MERCURE DE FRANCE.
Ma chère ,
Sans penfer aux derniers ,
Que le myrthe qu'amour donne ,
Cueilli par toi fur toutes les fleurs ,
Couronne
Nos tendres coeurs.
Il n'eft point fans amour ,
D'heureux féjour ,
Ni de beau jour.
La fauvette ,
Que guette
L'habitant
De ce boccage ,
Entend
L'amoureux ramage ,
S'engage ,
Chante... & fe prend.
Oui , nos beaux jours , ma bergère , &si
( En rondeau. )
MINEUR.
Tout ici n'eft que que menfonge;
La vie eſt un ſonge...
Eft un fonge
Qui nous plonge ,
Et toujours d'erreur
En erreur.
Le defir
D'avoir une roſe ,
Dérobe l'épine au plaifir
JANVIER 1768. 255
Pour la cueillir ,
A peine éclofe ,
Long-temps on l'arroſe .
Si l'on diffère , fi l'on n'ofe ,
Le lendemain
L'on n'a plus rien .
Oui , nos beaux jours , ma bergère , &a
SAINT - PHAL & MARTHON.
Air : Goûtens bien les plaifirs , bergère.
Pour n'être , hélas , qu'une bergère ,
Nanine doit-elle être moins
Celle que je préfère ,
L'objet de tous mes foins ,
Dont l'amitié fincère
Eut les dieux pour témoins ?
La beauté qui naît à la ville
N'a fur celle qui plaît aux champs
Qu'un plus fuperbe aſyle ,
De plus beaux ornemens
. Mais l'autre , plus tranquile ;
Porte un coeur plus conftant.
Ces lits faftueux , où Glycère
Sous un baldaquin panaché ,
Boude , rêve & s'enterre
Dans un duvet ambré ,
Valent-ils la fougère
Où repole Chloé?
L vj
252 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA tragédie d'Artaxerce , de M. le Miere,
qu'on revoyoit avec beaucoup de plaifir
a été interrompue après la feconde repréfentation
, par l'indifpofition d'un acteur.
>
Le premier décembre Mlle Durant ,
comédienne de province , & qui y jouoit
les Soubrettes , a débuté dans les rôles do
caractère , par celui de Mde de Croupillac,
dans l'Enfant produigue , & de la Mère
coquette , dans l'Esprit de contradiction.
Une cabale mal-adroite , qui cherchoit
à lui nuire , & même avant qu'elle eût
parlé , redoubla d'efforts pour achever de
l'interdire dès les premiers mots de fon
rôle . Sur quoi le public indigné , prit vivement
parti pour l'actrice & la foutint
au moins dix fois contre les cabaleurs
qui enfin eurent le chagrin de voir leur
victime applaudie . Elle a depuis continué
fon début par le rôle de la Baronne , dans
le Chevalier à la mode , de la Meunière ,
dans le Mari retrouvé , d'Araminte , dans
les Ménechmes , de la mère , dans les trois
Frères rivaux, & de Mde Pernelle , dans
le Tartuffe...
JANVIER 1768. 253

du
Elle annonce de l'intelligence
naturel , & quelquefois de la gaieté ce
qui vu tout ce qu'elle a paru avoir à
craindre ) femble annoncer qu'un jour
elle en montrera davantage .
Le 15 Mlle Baron , arrière - petite- fille
du fameux comédien de ce nom , a débuté
dans les rôles de Soubrettes ; de Dorine ,
dans le Tartuffe , de la Soubrette dans
le Galant Jedinier , de Lifette dans la Métromanie
, de Lifette dans le Rendez-vous ,
de Cléanthis dans Démocrite , de Lifette
dans les Folies Amoureufes , & de la Soubrette
dans Heureufement , & c. Le public
a paru l'accueillir.
Ĉ Le 23 du même mois, le fieur Chevalier,
comédien de province , a débuté dans
Mérope , par le rôle d'Egifte ; de- là , par
celui d'Hypolite dans Phèdre , de Rodri
gue dans le Cid , de d'Arviane dans
Mélanide , & du Marquis de Floribel
dans le Galant Coureur. Il eft jeune , applaudi
, & a le defir de bien faire. Nous
efpérons , dans le prochain Mercure, rendre
compte de fes progrès.
N. B. Nous ne rougiffons point de
remercier publiquement les perfonnes qui
nous ont fait appercevoir que nous avons
très involontairement oublié , dans le
dernier Mercure , de rendre à Mile de
154 MERCURE DE FRANCE.
Sainval toute la juftice qui lui eft due ;
fur l'intelligence , la force & la vérité
avec lesquelles elle a rempli les rôles
d'Ariane dans la tragédie de ce nom ,
& de Thémifthée dans celles d'Ino &
Mélicerte , ainfi que fur les juftes applaudiffemens
que le public & nous mêmes ,
avons cru devoir aux progrès fenfibles de
fes talens.
COMÉDIE ITALIENNE.
MLLE de Fleurigni a débuté dans les
rôles de caractère , le 9 décembre 1767.
Ses rôles de début ont été , la Duègne
dans le Maître en droit & dans On ne
s'avife jamais de tout , la Mère bobi dans
Rofe & Colas , Claudine dans le Maréchal,
Blaifine dans Blaife le Savetier , la Savetière
dans le Diable à quatre , & la Mère
dans le Sorcier.
Le fieur Marignan a continué fes débuts,
en jouant les rôles d'Arlequin , dans l'Embarras
des richeffes , la Silphide , l'Ile des
efclaves , la Surpriſe de l'Amour , & les
Fauffes inconftances. Tous les deux ont
des partifans. C'eſt au public à décider,
JANVIER 1768. 255
CONCERT SPIRITUEL
L'OUVE
OUVERTURE
du concert fpirituel du
jeudi 24 décembre
s'eft faite par une fymphonie
, à la fuite de laquelle on a donné
Fugit nox , motet à grand choeur mêlé
de noëls , de Boifmortier.
M. l'Abbé Robineau a exécuté fur le
violon , avec applaudiffement , un concerto
de fa
compofition
.
M. Narbonne , jeune & bon Muficien ;
a chanté Benedictus Dominus , motet à
voix feule de M. Mouret.
M. Balbâtre a exécuté fur l'orgue avec
beaucoup de préciſion & de goût un concerto
mêlé de noëls.
par
Mlle Lafonda fait le plus grand plaifir
la manière dont elle a chanté , en s'accompagnant
de la harpe , Bonum eft , &c.
nouveau motet à voix feule de M.
l'Abbé du Gué , Maître de Mufique de
l'Eglife S. Germain l'Auxerrois.
Onfçait quelle âme, quels agrémens M.
Jannfon peut mettre dans l'exécution d'une
* Elle eft élève de M. de Lévi , qui a donné
au public un ouvrage de fa compofition , pour la
harpe.
256 MERCURE DE FRANCE.
fonate de violoncelle. Ce beau concert a
été très-bien terminé par Salve Regina ,
& c . motet à grand choeur , dans le genre
italien de M. Kohaut , de la Mufique de
S. A. S. Mgr le Prince de Conti.
Le lendemain , jour de noël , on a répété,
au concert fpirituel , le motet Fugit nox .
Mlle Lafond , M. Jannfon , M. Balbâtre
ont eu de nouveaux fuccès . On a beaucoup
applaudi M. Pierre -Fond , nouvelle hautecontre
, qui a rendu avec goût & avec précifion
, Afferte Domino , &c. petit motet
d'un chant agréable , de M. Lefèvre.
M. Capron a exécuté un concerto de violon
& a excité autant de plaifir que d'admiration
, par fon jeu brillant , énergique &
facile. Le concert a fini par Te Deum
laudamus , motet à grand choeur de M.
d'Auvergne.
JANVIER 1768. 257
MORT S.,
LOUIS FRANÇOIS , Comte de Luberfac - Livron ,
Seigneur de Livron , Lavau & autres lieux ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , ancien
premier fous- Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux- Légers de la Garde , Gouverneur des
villes de Limoges & de Brive , d'une très - ancienne
Maiſon du Limofin , entra au fervice du Roi en
qualité de Page en 1731 , âgé d'environ feize
ans le goût & les difpofitions fingulières qu'il
montra pour l'art de l'équitation lui firent donner ,
en fortant de Page , l'agrément d'une charge
d'Ecuyer à la grande Ecurie du Roi ; mais un
attrait prédominant le portant au métier des
armes , il fit une étude profonde & réfléchie des
principes de l'art de l'équitation , dans la vue de
les appliquer au bien du fervice . Tout le monde
'connoît fa fupériorité & fa grande réputation à
cet égard. Capitaine de Cavalerie en 1742 , il
fervit en Veftphalie & en Bohême fous M. le
Maréchal de Maillebois . Il fut chargé de la
remonte générale de la cavalerie dans le Virtemberg
& la Souabe ; de- là il palla à l'armée
de M. le Maréchal de Noailles , qui le fit un de
es Aides de Camp. Rentré par un ordre particu258
MERCURE DE FRANCE:
lier du Roi dans fa première place , à la grande
écurie en 1744 › il obtint en 1747 une Cornette
dans la Compagnie des Chevaux -Légers , avec
laquelle il marcha en Flandres & fit la campagne
en qualité d'Aide Maréchal général des Logis de
la Cavalerie ; enfuite il obtint la feconde fous-
Lieutenance des Chevaux-Légers . La paix s'étant
faite cette année , il commença à réaliſer le
projet qu'il avoit communiqué à M. le Duc de
Chaulnes de former , dans fa Compagnie , une
école pour la nobleffe qui fe deſtine au métier
des armes. Promoteur d'un établitlement qui lui
dut la gloire & fes fuccès , à peine l'eut- il formé ,
que la nobleffe de la Cour & des provinces s'empreffa
de venir profiter d'une éducation dont il
n'y avoit point eu encore d'exemple. Ayant formé
précédemment des écuyers pour les manéges du
Roi , il en forma alors pour Monfeigneur le
Dauphin , pour les Gardes du Corps & pour l'Ecole
Royale Militaire , & beaucoup de corps de
la cavalerie ont actuellement des élèves de la plus
grande diftinétion fortis de cette célèbre école .
A peine cet établiſſement prenoit - il quelque confiftance
, que le Roi de Pologne ( Staniſlas ) vint
Je voir , & en marqua la plus grande fatisfaction.
Le Roi , qui en connoiffoit toute l'utilité pour
l'éducation de fa - nobleffe , & qui fe faifoit rendre
compte tous les mois des progrès des élèves ,
voulut bien l'honorer de fa préfence en juin 1756,
JANVIER 1768. 259
tion
accompagné de feu Monſeigneur le Dauphin , des
Princes de fon fang , & de tout ce que la Cour &
le Militaire avoient de plus diftingué. La fatisfacque
Sa Majefté marqua , les éloges à la vue
d'un fpectacle auffi intéreffane que varié par fes
différens exercices faits avec la plus grande précifion
, firent de ce jour le jour le plus glorieux pour
le Comte de Luberfac. Feu Monfeigneur le Duc
de Bourgogne lui fit le même honneur deux ans
après.
La réputation de cette nouvelle école s'étendit
au point qu'il accourut d'Italie , de Hollande &
de Rufie même des ſujets de la plus grande naiffance,
pour y puifer les vrais principes des exercices
militaires , & fur - tour ceux de l'honneur.
Les haras , que le Comte de Luberfac regardoit
avec raiſon comme un objet majeur pour l'état ,
en furent un des principaux de fon attention & de
fes recherches. Autfi Sa Majefté , convaincue dé
fon habileté & de fes lumières dans cette partie ,
le chargea en 1759 d'aller vérifier ceux de la province
de Franche - Comté ; commiffion dont le
Comte de Luberfac s'acquitta au gré du Roi , du
Miniftre , & de la province.
Né citoyen , tendrement attaché à ſon auguſte
Maître , dont il avoit reçu tant de bienfaits ,
avec l'amour du travail , un génie porté à la
réflexion , une âme forte & élevée , un coeur
droit & généreux , & un goût décidé pour touc
260 MERCURE DE FRANCE.
-
ce qui pouvoit être relatif au bien de la patrie
le Comte de Luberfac n'a point ceffé de s'en
occuper , cherchant toujours à approfondir & à
éclairer la théorie de l'art de la guerre.
Maréchal des Camps & Armées du Roi en
1762 , de plus grands honneurs lui étoient
réfervés , lorsqu'une mort inopinée l'a furpris le
Premier octobre 1767 , à l'âge de 52 ans , dans
oute la vigueur de fon efprit , mais le corps
épuisé par l'ardeur avec laquelle il s'eſt livré au
t
travail .
Nous espérons que ceux de fon nom ne priveront
point le public des ouvrages qu'il a laiffés
fur l'équitation en général , & fur l'éducation
propre au guerrier , non plus que fes mémoires
fur les haras. Tous ces objets intéreffent trop le
fervice , le commerce & l'agriculture , pour qu'on
ne defire pas avec empreffement d'en voir la
publication.
LE
AVIS DIVER S.
E fieur Compiegne , fabriquant de tabatières ,
privilégié du Roi , donne avis qu'il a inventé de
nouvelles boîtes d'écaille tranfparente , imitant
les effets des minéraux & des pétrifications , ainsi
des boîtes à fecret très - curieuſes ; on trouve
auffi chez lui toutes fortes de tabatières tant en
que
JANVIER 1768. 261
K
écaille qu'en carton , ornées de defleins , exécutées
au tour en écaille & en or ; différents ſujets de
miniatures , des bas - reliefs en écaille & autres
fujets propres à orner des cabinets . Le fieur
Compiegne le flatte que le public fera fatisfait de
la folidité & du goût de les mêmes ouvrages ,
qu'il débite à un prix très- modéré.
Sa demeure eft rue Greneta , au Roi David ,
du côté de celle de Saint- Martin vis-à-vis
Saint- Nicolas des Champs .
L'on portera fes ouvrages chez les perfonnes
qui lui feront l'honneur de les lui demander.
Emplâtre Ecoffoife pour les Cors.
IL femble qu'une forte d'inftinct foit donnée à
chaque être felon fes befoins ; l'homme qui
ajoute à cet inſtinct l'intelligence , non- feulement
trouve , mais adapte les propriétés des chofes
qui lui font néceſſaires convenablement . Les Montagnards
d'Ecoffe étant obligés à une vie dure
& pénible , quoique d'ailleurs un peuple infatigable
, n'ont pu éviter les infirmités naturelles ;
leurs courfes continuelles les expofant donc à
avoir des cors aux pieds ils ont trouvé pour
les guérir , le reméde le plus efhcace qui ait encore
été . On le préfente au public , étant per
fuadé que tous ceux qui en ferent ulage , éprouveront
les effets infaillibles . Cette emplâtre ,
dont l'odeur eft très - agréable , guérit & déracinę
les cors de toutes espèces,
,

262 MERCURE DE FRANCE.
Manière de s'en fervir.
On coupera une de ces emplâtres en quatre
pièces , dont on appliquera un morceau le foir
ou le matin , c'est -à - dire , toutes les vingt - quatre
heures , à chaque cor . Si on trouve que par la
chaleur cette emplâtre s'attache au bas , il eſt
néceffaire de la couvrir d'une peau fine , que
l'on trouvera enveloppée avec les emplâtres . A
mefure que cette emplâtre tire la racine , il eſt
néceffaire de couper légèrement la furface du
cor, prenant foin de ne point le faire faigner.
S'il arrivoit que ladite emplâtre tirât trop fort ,
on n'a qu'à l'étendre plus mince ; & on la difcontinue
tout-à- fait quand on ne fent plus de
douleur.
Nota. En pofant cette emplâtre en hyver , i
faut la chauffer tant foit peu.
Elle fe vend en commiffion , à Paris , chez
je fieur Lebrun , Marchand Epicier- Droguiſte ,
rue Dauphine , à trente-fix fols la boîte , où
il y a douze emplâtres , qui guériffent plus de
cors qu'on n'en a ordinairement.
AP PROBATION.
J'Alu ,
'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois de janvier 1768 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , le
7 janvier 1768. GUIROY.
JANVIER 1768.
263
TABLE DES
ARTICLES.
ARTICLE
PREMIER.
PIECES
FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
SUITE UITE des anciens poëtes.
La Belle Mère ou
l'injuſtice punie ,
Efpagnole.
Page
nouvelle
30
A M. R.... en réponſe à des vers où il fe dic
trop âgé pour chanter l'amour.
BOUQUET.
CHANSON.
A Mile M ** . Actrice de l'Opéra.
ErÎTRE à Colinette , petite chienne .
MADRIGAL mis au bas du portrait de
C... de S. S...
TRAIT de tendrelle fraternelle.
61
62
63
64
65
M. le
67
68
*.70
72
74
76
COUPLET de Mlle de J*. à M. le Marquis de H*.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON paftorale.
78
ARTICLE II.
NOUVELLES
LIttéraires.
LA Danfe , quatrième chant du poëme de M.
Dorat , fur la
Déclamation théâtrale.
EXTRAIT du mémoire de M. R. L. V. fur les
trottoirs ou
banquettes des ponts & des quais . 93
LES Sens , poëme en fix chants , avec eftampes
& vignettes .
PHILOSOPHIE-pratique & fociale.
ANNONCES de Livres,
LETTRE de M. Poinfinet,
98
106
113
264 MERCURE DE FRANCE.
SUPPPLÉMENT à l'article des pièces fugitives . 159
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
SUITE de la féance publique de l'Académie de
Rouen. 160
DISTRIBUTION du prix propofé par l'Académie
des Sciences, Belles - Lettres & Arts de Lyon . 190 .
ÉCOLE Royale Vétérinaire de Lyon . 194
MEDECIN E.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
de France.
CHYMIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
SUPPLEMENT aux nouvelles littéraires.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILE S.
196-
199 "
201
204
GÉOGRAPHIE, Gravure. 205
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
207,
MUSIQUE. 208
ARTICLE V. S. CTACLES.
OPÉRA. 214
NANINE , opéra- comique. 248
COMÉDIE Françoiſe . 252
COMÉDIE Italienne. 2541
CONCERT Spirituel.
255
MORT.
257
Avis divers.
260
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue Dauphine
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le