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1767, 08-09
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
A OUST 1767.
Or
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
DU
CHATRAY
Cochin
Silius ir
Papilio Scalp.
pour
A
PARIS ,
JORRY , vis-à-vis la Comédie
PRAULT , quai de Conti.
PALAIS
ROYAL
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Fein.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
ASTO
RARY
NEW
-YORK
*
1 ?
TT A
TO .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
•
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci- deſſus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux ,par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes . On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
Confe
MERCURE
DE FRANCE.
A OUS T 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE à moi - même.
Tot dont l'âme fenfible & fière
Ne fçait encor que defirer ;
Toi dont la débile lumière
T'aveugle au lieu de t'éclairers
Defcens un inftant dans toi- même ,
Reconnois la foibleffe extrême
De tous les objets de tes voeux.
Eft -ce une grandeur importune ,
Sont- ce les biens de la fortune
Qui te rendront jamais heureux ?
A iij
MERCURE DE FRANCE.
A peine en commençant ta vie ,
A peine à l'âge de vingt ans ,
Lailerois - tu déja l'envie ,
Troubler & flétrir ton printemps
Ah ! fouviens- toi que la jeuneffe
Doit quelque chofe à la tendreffe ,
Quelque chofe encore aux plaifirs z
A ces plaifirs dont la joie pure
Sourit à la fage nature ,
En réglant de fages defirs .
. Pourquoi fonder l'incertitude
D'un avenir trop inconſtant ?
Sans chagrin , fans inquiétude ,
Ne peux-tu jouir du préfent ?
Si le Ciel , quand il te fit naître ,
T'eût dit tout ce que tu dois être
Tour , jufqu'à l'heure de la mort ;
Trifte jouer de fa colère ,
Cent fois maudiffant la lumière ,
Tu lui reprocherois ton fort .
Quand tous tes jours feroient profpères ¿
'Au moins cette félicité
Auroit des peines paflagères ;
Il en faut à l'humanité.
Une âme toujours fatisfaite ,
Dans fa félicité parfaite ,
Trouveroit la fatiété .
Que font les plaifirs fans les peines à
A OUST 1767%
L'esclave qui fort de fes chaînes ,
Jouit mieux de la liberté .
Si quelque fatale ſcience
Te faifoit prévoir les malheurs
A cette trifte prévoyance
Combien tu devrois de douleurs
Certain d'une funefte chance ,
Tu perdrois jufqu'à l'eſpérance ;
Où trouverois- tu le plaifir ?
Et , certain d'une chance heureufe
Ton âme alors , toujours oifeufe ,
Perdroit l'éguillon du defir .
"
Certain de ton heure dernière ;
Tu ne ferois , pas plus heureux :
Tes yeux , fermés à la lumière ,
Ne verroient que ce jour affreux.
Dans cette épouvantable attente ,
Avant qu'une fièvre brûlante ,
Eût confumé ton foible corps ;
Sans ceffe errant parmi les ombres ;
Voyageant dans les manoirs fombres
Tu ne vivrais qu'avec les morts.
Le préfent m'eft défavorable ,
Pourras- tu dire : eh , malheureux !
Vois un avenir agréable ?
Il est tout entier dans tes voeux.
A iv
MERCURE DE FRANCE .
Vois le préfent de même : écoute ;
Du bonheur tu cherches la route ?
S'il en eft chez l'humanité ,
C'est pour celui qui fur la terre
Affujettit fa tête altière
Au joug de la néceffité.
Tout homme au bonheur doit prétendre ,
Nous exiftons pour être heureux ;
Mais as -tu tâché de comprendre
Ce mot dont le fens eft douteux ?
T'es -tu jamais dit à toi- même :
Eft- ce dans la grandeur fuprême
Que git notre félicité ?
Et ne feroit - il pas poffible
De trouver un deſtin paiſible
Avec la médiocrité ?
Vois-tu cette voûte fuperbe
Qui femble aux cieux vouloir s'unir ?
Plus humble qu'un ferpent fous l'herbe ,
Son maître n'y fait que gémir.
Il nage au fein de la richeſſe ,
11 n'y trouve que la trifteffe ,
L'ennui , mille chagrins divers ;
Vil efclave de la fortune ,
Son abondance l'importune ,
L'or ne lui donne que des fers.
A OUST 1767.
و
Regarde cette humble chaumière ;
Ce qui l'habite eſt fortuné.
Contemple ce vertueux père
De fes enfans environné.
Livrés à leurs travaux champêtres ,
Ils ne rencontrent fous leurs hêtres
Ni les chagrins , ni leurs ennuis.
A la néceffité dociles ,
Tous leurs jours font des jours tranquiles į
Ils n'ont que de paiſibles nuits.
Pourquoi , dans ces foyers ruftiques ,
Le bonheur peut- il exifter ?
Pourquoi , fous ces vaftes portiques ,
Vient- il rarement habiter ?
De cet amour pour la richeſſe ,
Et des erreurs de ta jeuneffe ,
Hélas ! quand triompheras-tu ?
Vois cette affreufe différence :
-Plains le riche un inftant , & penfe
Que le bonheur ſuit la vertu .
Par M. V***.
A v
1,0 MERCURE DE FRANCE.
'MADRIGAL pour Mile DE B ** . fous le
nom de MANON , à fon arrivée à Chaf
tenay , le 8 juillet 1767 .
LE Ciel répandant un air pur ,
Se pare du plus bel azur ;
Phabus , fur fon char de victoire ,
Le parcourt dans toute fa gloire ;
Mais que fur nous il luife ou non ,
Peu nous importe , ayons Manon ::
On la verra dans la contrée ,
Verfer la lumière dorée ,
Eclairer nos timides pas
Dans les boccages les plus fombres ,
De la nuit en bannir les ombres ,
Ce que le foleil ne fait pas.
Par M. TANEVOT.
FL
AUTRE fous le nom d'ELISE.
LORE dans mes jardins prodigue les faveurs ,
Certain Dieu les moiffonne ainfi que fait Elife.
Entendez , pour ne point faire ici de méprife ,
Que Vénus & l'Amour font au milieu des fleurs
Par le même
AQUST 1767.
II
LETTRE à M. DE LA PLACE , contre le
préjugé qui note d'infamie les parens des
fuppliciés.
Les préjugés ridicules , ces enfans de
l'ignorance des peuples & de la barbarie
des fiècles paffés , feront toujours , ainfi
que les autres vices nationaux , d'autant
plus difficiles à s'effacer parmi nous , que
nous les fuçons , pour ainfi dire , avec
le lait ; & que les hommes les plus fenfés ,
à qui la gloire étoit réfervée d'en faire
connoître l'injuftice & l'abfurdité , n'ont
pas eu, pour la plupart , le courage de s'en
affranchir eux - mêmes. Il n'eft donc pas
étonnant d'en voir fubfifter actuellement
un auffi grand nombre , malgré les lumières
& la philofophie de ce fiècle : mais on
aura peut- être raifon d'être furpris qu'ils
puiffent trouver encore des défenfeurs
dans ceux mêmes pour qui l'efprit & les
connoiffances devcient être des motifs
puiffans de les combattre . C'eft cependant ,
Monfieur , ce que prouve lettre qui vous
a été adreffée en faveur du préjugé qui
note d'infamie les parens des perfonnes
fuppliciées ( 1 ) .
•
( 1 ) Inférée dans le premier volume du Mercure
d'avril de cette année , page 43 ,
12 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur , dont je refpecte à tous égards
les louables intentions , voudra bien me
permettre , qu'animé , comme lui , des
vues du bien public , je combatte fon fentiment
; dans la confiance où je fuis que
la bonté de la caufe que je défends , fup- .
p'éera à ce qu'il me manque pour la bien
traiter.
Si Mutius , coupable en quelque forte
du crime de fon fils , mérite l'infamie
dont fon peuple le couvre , pour n'avoir
point veillé d'affez près fur fa conduite
; doit-il s'en fuivre que Damon fera
pun ffable auffi parce que fon père , fon
oncle , ou quelqu'autre de fes parens ,
au ont mérité de fatisfaire à la justice
civile ? A- t - il été en fon pouvoir de prévoir
ou d'empêcher le crime dont ils fe
font rendus coupables , s'il étoit encore
dans cet âge impuiffant que caractériſe
l'innocence , ou féparé par une diftance
confidérable des lieux qu'ils habitoient
ou bien dans toute autre impoffibilité ?
D'ailleurs où trouvera t-on des loix divines
ou humaines qui chargent le fils de la
conduite du père , le neveu de celle de
l'oncle , ou un enfant affez dénaturé pour
traîner lui-même le malheureux auteur de
fes jours dans une prifon perpétuelle , fous
prétexte de lui faire éviter les fuites funeftes
des dangereufes inclinations qu'il
A OUST 1767.
auroit pu découvrir en lui ? C'eft cependant
l'unique moyen qu'il ait d'éviter l'infamie
s'il n'y a point d'autre chef dans fa famille.
Mais de tels fils ni de telles loix ne pourront
exifter , Damon ne peut être comptable
en aucune façon du crime de fon père :
pourquoi donc faut- il qu'il foit noté d'infamie
? C'eft , répond l'auteur , pour le
bien général de la patrie. C'eft auffi la
réponſe qu'auroient pu faire autrefois nos
ancêtres lorfque , pour le même motif ,
ils avoient la barbarie d'immoler des vic→
times humaines à leurs fauffes divinités 3
mais en euffent- ils été moins cruels ?
Je me garderai bien de dévoiler ici les
injuftices fans nombre qui pourroient dériver
d'une maxime fi fufceptible d'erreurs
& de fauffes applications ( le tableau en
feroit trop effrayant ) . Si , pour ceux à
qui l'honneur eft cher , la mort eft cent
fois préférable à l'infamie , quelle feroit
donc la politique qui ordonneroit que
l'innocence fût diffamée , quand même il
en devroit réfulter le plus grand bien ?
pourra- t- elle jamais être adoptée par un
bon Souverain , le père de fon peuple ?
Non , fans doute , elle feroit trop incom
patible avec les fentimens de bonté &
d'humanité qui le caractérifent. Il ne pour
roit entendre , fans s'attendrir , les cris de
14 MERCURE DE FRANCE.
tant d'infortunés innocens réclamant fa
juftice contre un préjugé cruel qui ,
leur raviffant ce qu'ils ont de plus précieux,
l'honneur , ne leur laifferoit que la trifte
néceffité d'aller loin de leur patrie , fans
amis , fans fecours , attendre la fin d'une
vie qui leur feroit devenue à charge. Ses
entrailles paternelles feroient émues au récit
des peines qu'ils auroient fipeu méritées ;
il fe laifferoit enfin toucher du fort de ces
fujets infortunés , parce qu'il en eft le
père : & , s'il n'étoit pas en fon pouvoir
de détruire un préjugé malheureuſement
trop accrédité dans l'efprit des peuples ,
loin de l'autorifer , la bonté de fon coeur
le porteroit à en adoucir les rigueurs , en
tendant une main protectrice & bienfaifante
à ces innocentes victimes. Qui pourroit
méconnoître , à ces traits de bonté &
d'humanité , le Monarque Bien Aimé qui
nous gouverne , & ne pas conclure que ce
Prince n'ait fenti toute l'injuftice du préjugé
? Comment donc l'auteur peut- il efpérer
qu'il le favorife ?
I Mais fuppofons , pour un moment , le
préjugé auffi jufte qu'il paroît cruel , il
refte encore à examiner fi les avantages
qu'on lui attribue font auffi réels qu'ils
pourroient être imaginaires ; & s'il fert
effectivement de barrière à la multiplicité
A OUST 1767. 15
,
du crime comme l'auteur le prétend.
Pour moi , j'aurois fujet de craindre
qu'il ne produifît un effet tout contraire ;
& que l'efpérance , peu fondée , à la vérité,
qu'ont la plupart des enfans de famille.
d'être fouftraits au châtiment de leur crime ,
ne les autorifât davantage à fe livrer à
leur mauvais penchant. Car on conviendra
qu'il n'en eft guères qui ne fe perfuadent ,
avec une forte de raifon , que l'infamie
qui réfulte de la punition exemplaire ne
foit, pour leurs parens , un motif puiffant
de tout entreprendre & de tout facrifier.
pour les fauver de l'échaffaut ; & que cette
lueur d'impunité n'en ait enfin entraîné
dans le plus affreux précipice. Au lieu que
le préjugé détruit , plus d'efpérance d'impunité,
plus deprotecteurs, d'amis ni de parens
fur lefquels les coupables puiffent compter.
Le voile qui déroboit à fes yeux les horreurs
du fupplice tombe pour jamais , &
laiffe voir , dans tout fon jour , le fpectacle
effrayant & horrible d'une mort ignominieufe
, digne punition du crime , & bien
plus capable de contenir la jeuneſſe
les punitions fecrettes ( 2 ) , & que toutes
les précautions des familles , quoique trèsque
( 1 ) L'ufage d'envoyer aux ifles les mauvais
fujets a pu en corriger quelques-uns , mais je doute
fort qu'il ait empêché d'autres de le devenir.
TG MERCURE DE FRANCE .
néceffaires. Je finis en deux mots par une
conféquence toute fimple.
Si l'on ne peut pas prouver que le crime
foit plus commun chez les peuples où le
préjugé dont il s'agit n'a jamais exifté , &
particulièrement chez nos voifins , qui en
ont fecoué le joug , il faudra , de toute néceflité,
que les meilleurs raifonnemens qui
fe font élevés en fa faveur tombent &
cédent enfin à l'expérience ; car autrement
on feroit en droit de conclure que le François
feroit de tous les peuples naturellement
le plus méchant , puifqu'il auroit
befoin de plus de frein pour être contenu.
J'ai l'honneur , & c.
THIERY fils , Fabriquant de chapeaux,
}
AOUST 1767. 17
EPITRE à Mlle . DUBOIS , par quelqu'un
qu'elle avoit foupçonné d'être l'auteur
d'une pièce fatyrique contre les Comédiens
François.
JE
ans ,
E vous connois depuis cinq ans
Et depuis cinq ans je vous aime ;
Et dans cinq ans , & plus long- temps ,
Mon amitié fera la même :
Voilà quels font mes fentimens.
Jugez de ma furpriſe extrême ,
En apprenant que fans raifons ,
Sans ménagemens , fans indice ,
Quelques gens avoient d'injuftice
De jetter for moi des foupçons
Dont il faudroit que je rougiffe ! .
Non , Dubois , je vous en répons
Sans être de ces vils frélons
L'imitateur ou le complice ,
Si j'avois eu le noir caprice
De médire à tort , à travers ;
J'aurois fû du moins dans mes vers
Rendre au talent plus de juftice .
Pour confondre un bruit impofteur
Dont j'ai tant de droit de me plaindre ,
Sans vous aigrir , majs fans rien feindre
* MERCURE DE FRANCE,
Je vais vous découvrir mon coeur.
Vos traits charmans ornent la scènes
Par vos larmes , pár vos appas ,
Vous embelliffez Melpomène ,
Et la Mufe ne s'en plaint pas.
J'aime le Kain ; fes fourds accens ,
Ses yeux noirs , dont le feu m'enflame
Ses fureurs , les gémiflemens
Retentillent jufqu'à mon âme..
Brizard , fous les traits de Brutus
D'un Sénateur a la nobleffe ,
Son ftoicifme m'intérelle ;
Et quand les efprits combattus ,
Du père domptent la foibleffe ,
Mon coeur , partage fa téndreſſe ,
Pardonne au Romain fes vertus.
Lorfque Molé d'un petit - maître
Emprunte le ton affecté ,
Et que , décompofant fon être ,
Il fait parler la vérité ;
t-être ,
Loin de l'acteur , de moi peur-
Je fuis , malgré moi , tranſporté.
Quand je vois Sainville * en alarmes
Frémir , efpérer tour à tour ;
Mon coeur , par d'invincibles charmes ,
Semble brûler de fon amour ,
Et je ris de me voir en larmes.
♦ M. Molé , dans la Gouvernante ,
A OUST 1767. 19
.
De Belcourt j'aime la raiſon ,"
Sa gaîté vraie , & la décence ;
Son air , fa nobleffe , fon ton ,
Tout plaît chez lui fans qu'il y penfe.
Pour refufer , fans nul égard ,
Autant de fineffe que d'art ,
A l'intelligente Préville ;
Pour lui ravir le fentiment ,
Je crois qu'il faut être imbécille ,
Et for encor plus que méchant .
Fanier , Luzi , ( couple charmant ! }
Contre vous aurois - je des armes ?
J'eftime autant votre talent
Que j'aime à jouir de vos charmes.
Si jamais , dans ma fombre humeur ,
D'attaquer Hus j'avois l'audace ,
Ce feroit démentir mon coeur.
Un méchant , quelqu'effort qu'il faffe ,
Par fes traits doit peu l'alarmer ;
Jamais fon perfide langage
Ne nous fera perdre l'uſage
De nos yeux qu'elle a fçu charmer
Et c'eft rifquer beaucoup , je penſe ,
Que d'infulter les traits vainqueurs :
Pour elle , elle aura tous les coeurs
Qu'elle a foumis à ſa puiſſance.
Non , au mérite , à la beauté
Mon coeur ne fit jamais outrage ;
10 MERCURE DE FRANCE.
Quand j'en auroi s la volonté
Je n'en aurois pas le courage.
Par de ridicules defirs ,
Peut -on , dans fon délire extrême ,
Vouloir décrier ce qu'on aime ,
En aviliffant fes plaifirs ?
Je ſuis plus jufte & plus fincère ;
J'eftime un bon comédien ,
Et crois qu'on doit , en bon chrétien ,
Lui pardonner de fçavoir plaire.
Je fais grand cas d'un bon auteur ,
Mais de nos jours plus d'un poète
Jouit des fuccès de l'acteur ,
Et doit tout à fon interprète.
Diffipe un funefte foupçon ;
Va , ton amitié m'eft trop chère
Pour avoir voulu , fans raiſon ,
Etre infenfible & téméraire.
O toi qui connois ma candeur !
Doutes-tu de mon innocence ?
Qui doit mieux juger de mon coeur ?
Et fi l'affreuse médifance
Ofoit fur moi lancer les traits ;
Bien loin de m'accufer jamais ,
Tu devrois prendre ma défenſe .
Par M ***.
A OUST 1767. 2.1
VERS récités & préfentés à Mde DE RICHELIEU
, Abbeffe de l'Abbaye - au-
Bois , le jour de fa fête , par Mlle DE
MONTMORENCI , âgée de neuf ans.
J ENTENDS dire de tous côtés
Qu'on n'a point de raiſon quand on eft à mon âge.
Cependant je connois le prix de vos bontés ;
J'admire vos vertus on ne peut davantage ;
Je vois de votre coeur les grandes qualités .
Quant à votre eſprit , je l'avoue ,
J'y crois , comme je crois en Dieu ;
Parce que chacun vous en loue ,
Et que vous êtes Richelieu .
LE CLERC De MontmERCI.
.PENSÉE imitée d'une ftrophe de lafixième
ode de Pindare fur les jeux Néméens.
LESM Es mortels & les dieux ont la même origine ;
Ils font tous animés d'une flamme divine :
Mais que leur fort eft différent !
Rien ne peut de l'Olympe ébranler la barrière ;
Et nous difparoiffons comme cette pouffière
Que chaffe & diſperſe le vent.
22 MERCURE
DE FRANCE
.
Mais ne déplorez pas , mortels , votre foibleffe i
Aimez la vérité , cultivez la fageſſe ,
Soyez juftes , religieux ,
Sincères , bienfaifans , faites la guerre au crime ,
Bravez avec ferté le fort qui vous opprime ,
Et vous ferez égaux aux Dieux .
Par M. BREVILLÉ.
É PIGRA M M E.
ARMEDON RMEDON parmi fes ancêtres
Compte des héros & des Rois ,
Des Cardinaux & des Grands-Maîtres ...
Armédon a fait un beau choix !
Par le même.
QUATRAIN à M. PInt.... de S.....
au jour de fa fête , le 25 août 1766 .
Tu te nommes Louis ? …..à ce nom je m'enflamme
;
Généreux P *** il femble fait pour toi !
>
Celui qui te donna l'illuftre nom d'un Roi ,
Devina que le Ciel t'en avoir donné l'âme .
Par M. FEUTRY.
A OUST 1767:
ORIGINE des Moulins à vent *,
PARIS ARIS n'offroit point , comme aujour
d'hui , une foule de merveilles ; les grenouilles
croaffoient dans fes marais , & la
Seine baignoit fes murailles,
Le génie commençoit à fe manifefter ,
une longue paix animoit les arts , déja le
télescope, les moulins à eau étoient inventés.
On avoit conftruit à la pointe de la
Cité un moulin ; la fortune du meûnier
étoit prodigieufe. Le Savoyard Gérard
s'avifa de parcourir les régions glacées ,
il vifita tous les ports de la Mer Baltique.
Son violon le rendit cher à ces peuples
encore fauvages ; l'économie , le commerce
lui procurèrent des tréfors. Le goût des voya
ges le conduifità Paris ; la rendre Philis tou
cha Gérard , & il fut heureux, Les richeſſes
s'augmentèrent , & le moulin en fit partię.
La belle Chloe dut le jour à ce couple
fortuné ; les grâces , la vertu la rendirent
l'objet des voeux de mille amans qui ſe
* M. Defpomiers étoit chez un grand feigneur ,
lorfqu'on le défia de compofer une hiftoriette fur
un certain nombre de mots prop fés . Il fit fur le
champ celle ci , où ces mêmes mois le trouvent
en lettres italiques .
24 MERCURE
DE FRANCE.
difputoient fa conquête. Le plus aimable
ainfi que le plus difgracié de la nature ,
en un mot , jufqu'au boffu le plus boffu le
mirent fur les rangs ; mais Gérard étoit
fourd à leurs inftances : non , difoit - il ,
je ne donnerai ma fille qu'à celui qui fera
tourner & moudre un moulin fur cette
montagne en montrant Montmartre ).
Cette décifion glaça tous les efprits. Quel
hyeroglife , s'écrioit- on ! autant vaudroit
être condamné à courir le loup-garou .
Gontaut , jeune homme charmant , fut
plus affligé que les autres. Son amour s'étoit
accru par l'efpérance , mais cet inftant
la détruifit. Tout l'univers entier lui parut
odieux , le plus beau cheval de fes écuries
ceffoit même de lui plaire. Il bâtit une
hutte fur cette montagne fatale où , revêtu
d'un fimple caleçon & affublé d'un gros
bonnet de nuit , il fe déroba à la vue des
mortels.
Un jour que l'arc en ciel fut fuivi d'une
groffe tempête , une planche détachée d'un
vieux bâtiment pirouetta tout-à- coup de
manière à fixer l'attention de cet amant
malheureux. Ciel ! que ne peut l'amour ?
Gontaut raifonna , & un càlcul fuiyi lui
démontra que le vent pouvoit produire le
même effet l'eau.
que
£ 15503 $
Gontaut agit en conféquence , bâtit un
moulin
A OUST 1767. 25
moulin à vent , devint l'objet de l'admiration
de fes compatriotes , obtint la belle
Chloé, & vécut heureux avec elle .
Par M. DES P **** , abonné au Mercure.
LE ROI DE TAR SITE,
CONTE imité de Tarfis & Zélie.
AUSSSSII-TOT que Ptolomée furnommé
Philadelphe s'étoit vu en poffeffion du trône
de l'Egypte par la mort de Lagus fon père ,
il avoit fait équiper une flotte confidérable ,
pour aller en perfonne affiéger la ville de
Pidne , où le perfide Alcime, Gouverneur
de Tempé pour le Roi de Macedoine ,
retenoit prifonniere la belle Arfinoë qu'il
adoroit , & que le cruel Céraune , fon frere
& fon rival, lui avoit enlevée . Mais fa flotte
fut fubmergée par une tempête horrible ,
il fut contraint de ſe rendre dans un efquif
à Pidne , n'ayant pu fauver avec lui
que fon Ecuyer & le fage Straton , qui
avoit été fon gouverneur , Forcé de cacher
fon nom , & informé que la Princeffe n'étoit
plus dans cette ville , mais à Gonnes ,
il prit la route de cet endroit où il ne vou
B
26 MERCURE DE FRANCE.
lut point paroître de peur d'être reconnu
par Ménélas , le complice de fon frère ,
qui s'étoit réfugié avec la Princeffe chez
Alcime , après que Céraune eut été tué dans
une bataille qu'il avoit livrée aux Gaulois.
il réfolut d'y envoyer Straton , & d'attendre
dans le Royaume de Tarfite , fitué
entre les hameaux d'Hippique & de Gonnes
, que fon fidele ferviteur lui apportâť
des nouvelles d'Alcinoë.
Le jour étoit déja fur fon déclin , lorſque
ce Prince fe trouva fur les frontieres de
ce petit Etat , compofé d'une feule ville &
de quelques hameaux. Un pafteur vénérable
le reçut dans fa cabane , & l'ayant
engagé à ne point refufer l'hofpitalité qu'il
lui offroit , ce fut là que Philadelphe or
donna à Straton de venir le rejoindre ,
dès qu'il auroit pû voir la Princeffe , &
concerter avec elle les moyens de la ramener
en Egypte. Le Prince & fon Ecuyer
trouverent dans leur hôte toute la politeffe
du Grec le plus civilifé ; ils prirent l'un &
l'autre avec plaifir leur part d'un repas que
fa femme avoit apprêté , & qui fe reffentoit
de l'abondance dans laquelle ces peuples
vivoient. Les Princes d'Egypte ne faifoient
point une chère plus délicate . Deux
garçons & deux filles , encore dans un âge
tendre , faifoient toute la famille de ce
A OUST 1767. 27
couple heureux . Rien dans leur air , dans
leur maintien, ni dans leurs difcours, n'an-.
nonçoit qu'ils fuffent nés de fimples pafteurs
; & Philadelphe étonné des grâces
piquantes & de la vivacité d'efprit qu'il
remarquoit dans ces enfans , ne put fe
laffer d'en féliciter les père & mère , attribuant
à la bonne éducation qu'ils leur
donnoient ce prompt effor des heureufes
difpofitions de la nature. Il ne pouvoir
mieux gagner le coeur de ces époux
que par des louanges qui flattoient également
leur amour propre & la tendreffe
qu'ils avoient pour ces précieux fruits de
leur hymen.
L'heure du fommeil étant venue , il fe
retira dans la chambre que l'on lui avoit
préparée , & la molleffe du lit fur lequel il
repofa , ne lui donna pas lieu de regretter
le luxe de fon palais . Malgré les inquiétudes
dont il étoit agité , le calme que l'on
refpiroit dans ce féjour fe répandit dans
fon ame ; il goûta pendant la nuit les
charmes d'une tranquillité qui le fuyoit
depuis long- tems. Il ne s'éveilla qu'après
le lever du foleil qu'il avoit coutume de
devancer , & étant entré dans l'appartement
de fes hôtes , il fut fort furpris de les
voir occupés , le pafteur à fe couvrir d'une
cuiraffe où l'or reluifoit avec l'acier , & la
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
bergère à fe revêtir d'une robe éclatante.
Il ne leur cacha point fon étonnement . Ils
foûtirent l'un & l'autre , & l'inviterent à
affifter avec cux à la folemnité du jour
que l'on alloit célébrer , & où ils étoient
obligés de paroître avec ces marques de
leur premiere origine. Philadelphe , qui
ne cherchoit pendant fon féjour à Tarfite
que les moyens de fe diftraire de fes ennuis
& d'amufer fon impatience , accepta fans
peine la propofition de fes hôtes ; & lorfqu'ils
fe mirent en chemin pour fe rendre au
lieu où la fête fe faifoit, il voulut fervir luimême
d'Ecuyer à la bergère qui l'inftruiſit
de l'objet & des détails de cette cérémonie ,
Les habitans de Tarfite étoient un peuple
originaire de l'Achaïe : il s'étoit formé
d'un nombre affez confidérable de braves
aventuriers. Ayant fçu rendre leurs armes
redoutables à toutes les nations voisines ,
ils remplirent toute l'Afie du bruit de leur
valeur,& ils vivoient fans avoir de demeure
fixe , vendant leurs fervices aux différens
Rois qui en avoient befoin , amis & ennemis
même des peuples qu'ils attaquoient
ou défendoient fuivant les circonftances ;
en un mot , ils étoient dans l'Afie ce que
les Saliens étoient en Europe. Philippe ,
Roi de Macédoine , père d'Alexandre le
Grand , fut le dernier Prince qu'ils ferA
OUST 1767. 29
virent. Après l'avoir aidé dans les guerres
les plus importantes qu'il eut à foutenir ,
les plus figes d'entr'eux commençant à fe
laffer de la vie errante qu'ils menoient
obtinrent de Philippe , pour prix des victoires
fignalées qu'ils lui avoient fait remporter
, qu'il leur abandonnât dans la val .
lée de Tempé le petit pays qu'ils y occuperent
depuis , aux conditions qu'il l'érigeroit
en Etat libre , dont lui & fes fucceffeurs
feroient à l'avenir les protecteurs
& les alliés.
A peine furent - ils établis dans ce féjour
fortuné , que les délices qu'ils y goûterent
leur firent préférer les charmes de la paix
à l'amour de la gloire. Ils fentirent un
plaifir particulier à voir éclorre fous leurs
mains les richeffes de la terre qui fembloit
s'empreffer à répondre par fa fertilité
aux foins qu'ils prenoient de la cultiver. Ils
acheterent des troupeaux , & de guerriers
qu'ils étoient , ils devinrent pageurs : ils
fe bâtirent des maifons , éléverent des
temples , & s'élirent un Roi qu'ils créerent
juge des différends qui furviendroient
entr'eux , & à qui ils confièrent le foin
de veiller aux affaires du dehors en
maintenant leurs priviléges , & en entretenant
une union continuelle avec leurs
alliés & leurs voifins. Sept des plus fages
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
d'entre les pafteurs furent nommés pour
l'affifter de leurs confeils & de leurs
lumières.
Tant que le royaume de Macédoine ,
dont la fplendeur & la puiffance fervoient
de remparts à celui de Tarfite fut floriffant
, il étoit d'ufage que le plus beau des
bergers fût décoré du fceptre ; mais lorfque
les fucceffeurs du Grand Alexandre
eurent partagé fon héritage , & que les
guerres inteftines eurent commencé à déchirer
le fein de fon Empire , la jaloufie
que l'indépendance de ces bergers excitoit
& les fréquentes révolutions que le
trône de Macédoine éprouvoit , leur fufciterent
des affaires fi multipliées , quils
déciderent que déformais ils n'éleveroient
fur le trône que des hommes capables de
renoncer à toutes les foibleffes : qu'il ne
feroit plus permis au Roi de fe marier ,
ni d'avoir des maîtreſſes , afin que , délivré
du joug des paffions , il pût vaquer uniquement
aux affaires de l'Etat . Pour le dédommager
des plaifirs dont on l'obligeoit
à fe priver , it n'eft point d'honneurs qui
ne lui fuffent décernés . On déclara fa
perfonne aufli facrée que celle des dieux
mêmes , & il fut convenu que l'on obéiroit
à fes volontés avec autant de foumiffion
qu'aux décrets céleftes .
A OUST 1767. 31
Malgré toutes ces prérogatives de la
royauté , on penfe bien que dans un pays
auffi délicieux que Tempé , il n'y avoit que
des coeurs en qui toutes les paflions étoient
éteintes , qui puffent defirer un fceptre
dont le prix devenoit fi coûteux à la fenfible
humanité . C'eſt pourquoi on avoit
cru néceffaire de modifier la rigueur de
cette loi , en laiffant au Roi la liberté
d'abdiquer au bout de l'année de fon couronnement.
Ainfi on procédoit tous les ans
à une nouvelle élection , ou à la prorogation
de celle déja faite ; & dans l'un &
l'autre cas , la fête fe célébroit avec la même
magnificence & les mêmes cérémonies .
Pendant long- temps, on fut accoutumé à
ne plus voir fur le trône de 1 arfite que des
hommes d'un âge avancé ; mais depuis un
an , l'ancien ufage avoit repris vigueur.
Amyntas , le plus aimable des pafteurs de
cette contrée , s'étant fenti en état de remplir
les conditions de la royauté , avoit été
élu , & c'étoit lui que l'on fe préparoit à
couronner une feconde fois , lorfque Philadelphe
fe trouva dans Tarfite .
Telles étoient les particularités dont la
bergère entretenoit le Monarque étranger
qu'elle ne connoiffoit pas , & qu'elle étoit
bien éloignée de foupçonner être le Roi
d'Egypte. En traverfant la ville , ils virent
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Amyntas qui , d'une fenêtre de fon palais ,
s'amufoit à parcourir des yeux la foule des
habitans que la pompe de ce jour entraînoit
hors de leurs murs . Philadelphe , inftruit
du facrifice qu'il falloit faire pour
obtenir le fceptre , eut peine à concevoir
qu'un berger de l'âge & de la figure
d'Amyntas fe fût fenti un coeur affez libre
pour avoir pu fe foumettre à des conditions
auffi difficiles à remplir. Les raifons
qui l'avoient rendu capable de régner
, furent le fujet du nouvel entretien
qu'eurent enfemble le Prince & la bergère ,
en continuant leur route.
Amyntas n'étant que fimple berger , s'étoit
épris des charmes de la brillante Mé-
Zanie. Elle étoit la plus jolie & la plus ſpirituelle
des bergères de Tarfite ; mais fon
ambition & fa coquetterie rendoient fes
chaînes auffi dangereufes qu'elles paroiffoient
agréables. Au défaut du coeur du
Roi auquel il n'étoit point permis de prétendre
, elle vouloit foumettre à fes loix
celui dont la conquête pouvoit le plus
flatter fon orgueil . Elle n'avoit que quinze
ans , lorfqu'elle avoit commencé à s'attacher
le jeune Timante , il étoit beau , bien
fait , mais timide & jaloux . Elle fembloit
déja prendre un ppllaaiiffiirr fingulier à le chagriner
, en feignant d'écouter fes rivaux ;
A OUST 1767. 33
& ce qui n'étoit d'abord qu'efpiéglerie de
fa part , dégénéra par la fuite en pure
coquetterie. Ayant vu qu'Amyntas l'emportoit
fur Timante , au jugement de toutes
les belles , & que chacune s'empreffoit à
lui plaire , le defir de confondre leur vanité
lui infpira le deffein de l'attirer dans
fes fers. Pour y réuffir , elle ufa de toute
l'adreffe dont l'envie de fe faire aimer
rend capable la bergère même la plus
fimple.
La jeuneffe de Tarfite fe raffembloit
ordinairement fur le foir dans un vallon
où l'on s'amufoit à toutes fortes d'exercices.
Les joûtes , les courfes , les concerts
& la danfe étoient les plus en ufage. Mélanie
avoit toujours foin de fe rendre une
des premières au vallon où Timante ne
manquoit pas de l'accompagner. Comme
il étoit d'un naturel fombre & très- fenfible
, elle ne s'occupoit en chemin qu'à
trouver l'occafion de lui faire quelque mauvaife
querelle , foit en fe heurtant exprès
le pied contre les cailloux qu'elle rencontroit
, pour avoir un prétexte de lui reprocher
la négligence avec laquelle il la
conduifoit , foit en l'accufant d'être venu
la chercher plus tard qu'il ne lui avoit
promis , foit enfin en élevant fur des chofes
fort indifférentes de petites conteftations
Bv
34 MERCURE
DE FRANCE.
qu'elle menoit au férieux , à force de le
contredire féchement & avec humeur , ce
qui étoit caufe qu'il la Taifoit avec fes
compagnes , auffi - tôt qu'ils étoient dans le
vallon , & qu'il s'en alloit bouder dans un
coin.
Mélanie , ainfi débarraffée de lui , ne ref
piroit plus qu'après l'arrivée d'Amyntas.
Dès qu'il avoit paru , elle ne le quittoit
plus des yeux , & , fans affecter de le chercher
, elle faifoit toujours enforte de fe
trouver à côté de lui. Alors , cent jolies minauderies
étoient mifes en oeuvre pour fixer
fon attention. Un coup d'oeil lancé à propus
, un malin foûrire , une feinte rougeur
étoient les armes dont elle fe fervoit pour
engager un coeur dont elle avoit réfolu de
s'emparer. Quelque bergère , par la légereté
de fa danfe , attiroit- elle les regards de
de toute l'affemblée : Mélanie , avec une
modeftie étudiée , ne ceffoit de regretter
de n'avoir pas le même talent , & c'étoit
pour encourager Amyntas à lui donner des
éloges , qu'elle paroiffoit recevoir avec un
air de confufion . Tantôt elle s'amufoit
à rajufter fur fa gorge le voile qui la couvroit
, & qu'elle dérangeoit elle- même
pour laiffer entrevoir à l'amoureux berger
les beautés qu'il cachoit ; tantôt elle fe
panchoit nonchalamment & comme par
·
A OUST 1767. 35:
diſtraction fur le bras qu'il avoit foin de
lui tendre ; & lorfqu'elle s'excufoit de fon
étourderie , ou qu'elle le remercioit de fa
complaifance , elle en recevoit toujours
quelque compliment flatteur. Elle favoit
qu'il aimoit paffionnément la danfe . Pour
éprouver fi le plaifir d'être auprès d'elle lui
fembloit préférable à celui qu'il chériffoit
tant , elle prétextoit fouvent quelque impoffibilité
de participer à cet exercice ; &
Amyntas , à fon exemple , favoit auffi trouver
des raifons pour s'en difpenfer . Glorieufe
de ce facrifice qu'elle voyoit bien
qu'il lui faifoit en fecret , elle s'étudioit à
lui procurer tous les moyens de lui déclarer
fon amour. De fon côté , il ne négligeoit
rien pour s'accréditer dans fon efprit.
S'il naiffoit quelque rivalité de talens
entre deux bergers ou deux bergères , il
réuffiffoit toujours à perfuader que le fuffrage
unanime appartenoit à celui ou à celle
en faveur de qui Mélanie avoit prononcé.
On ne tarda pas à s'appercevoir de fa
déférence pour cette bergère , & bientôt
toutes fes compagnes remarquerent avec jaloufie
qu'il ne la quittoit jamais pendant
les jeux. Cela ne fit que hâter le triomphe
de Mélanie . Un foir que Timante avoit
caufé particuliérement avec Sitvie , Mélanie
feignant d'en concevoir des foupçons ,
В vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
le querella vivement , & pour le punir ,
elle ne voulut point qu'il la reconduifît
chez elle. Timante , que le tems avoit apprivoifé
, ne s'allarma point de cette défenfe
, il prit la chofe en douceur , & s'en
retourna avec Silvie . Mélanie , fe trouvant
fans écuyer , Amyntas s'offrit pour lui en
fervir , & il fut accepté d'un air très - fatisfaifant.
Il profita d'un événement fi favorable
pour hafarder l'aveu de fa tendreffe :
il fut écouté fans colère , & la bergère eut
foin de le raffurer fur le compte de Timante
qu'il regardoit comme un rival dangereux.
En fe féparant , elle lui donna rendez-
vous pour le lendemain . Les jours fuivans
Timante fut boudé de plus belle , &
on ne voulut plus de la compagnie d'un
volage ; Amyntas venoit au- devant d'elle ;
& fous la conduite de ce nouvel amant ,
Mélanie ne trouvoit plu en chemin de cailloux
qui lui bleffaffent le pied ; & Timante,
voyant que cela devenoit férieux , fe rendit
enfin fi infupportable par fon humeur ,
qu'il fut éconduit avec un congé abfolu .
Rien n'approche du dépit qu'il reffentit
de fon injufte difgrace , & , fans doute ,
la querelle de ces deux rivaux fe fût terminée
par les voies de fait , fi les loix du
pays n'euffent défendu , fous les peines les
plus rigoureufes , tout combat fingulier
A OUST 1767. 37
entre les citoyens. Amyntas ne refpira plus
que le bonheur d'être ani avec Mélanie
qui ne cherchoit qu'à redoubler fſa tendreffe
par les apparences de la plus parfaite
amitié ; mais elle avoit l'art d'éluder un
hymen qui devoit ôter toute prétention à
la multitude d'amans qui l'environnoient ,
& dont elle étoit jaloufe de conferver les
hommages. Les délais qu'elle apportoit à
en couronner un , entretenoient leur eſpoir,
& fa cour étoit toujours auffi nombreufe
& auffi brillante. Tous ces rivaux donnoient
de l'ombrage au fidèle Amyntas ,
& fa crainte ne fervoit qu'à le mieux captiver.
Il s'étoit pourtant décidé à l'obliger
de finir fon incertitude ou à renoncer à
elle , lorfque le fort , comme s'il eût été
d'intelligence avec la coquetterie de la
bergère , le contraignit de s'éloigner d'elle
pour quelque temps.
Après la mort de Lyfimaque & de
Céraune , fucceffivement ufurpateurs du
royaume de Macédoine , le jeune Antigonus
, légitime héritier de la Couronne ,
s'étoit formé un parti confidérable , à l'aide
duquel il efpéroit de remonter fur le trône
de fes pères. Les habitans de Tarfite , toujours
attachés aux deſcendans de Philippe ,
leur bienfaiteur , réfolurent d'envoyer du
fecours à Antigonus. La néceffité où ils
38 MERCURE DE FRANCE.
étoient de fe rendre redoutables à leurs
voifins , pour fe maintenir dans leur indépendance
, leur avoit fait prendre la fage
précaution d'exercer de bonne heure leurs
jeunes gens au métier des armes. Ily avoit
des jours marqués dans chaque mois où
les vieux pafteurs les inftruifoient dans
cette noble profeffion , en leur faifant exé
cuter , l'un contre l'autre , tout ce que cet
art a de plus difficile , & ces exercices
étoient appellés les jeux de Mars.
Sitôt que le fléau de la guerre fe faifoit
reffentir à quelque Puiffance de la Grèce ,
le Roi de Tarfite ne manquoit jamais d'y
envoyer un corps de troupes auxiliaires ,
compofé de tous les jeunes pafteurs en
état de combattre . Celui qui s'étoit le
plus diftingué dans les jeux de Mars ,
étoit nommé pour conduire cette troupe
brillante ; mais l'honneur de la ramener
appartenoit à celui qui , pendant le cours
de la guerre , avoit donné le plus de preuves
de valeur. Le premier ne prenoit que la
qualité de Stratéguémone , c'est - à- dire ,
conducteur : la dignité de Polémarque ,
ou de Général , n'étoit accordée qu'à l'autre.
Cette loi ne fervoit pas peu à exciter
le courage de ces nouveaux athlètes ; cependant
le Stratéguémone étoit déclaré fans
reproche lorfqu'il avoit mérité de rapporter
A OUST 1767. 39
l'étendard , qui étoit le fecond degré d'honneur
, ou lorsqu'il revenoit au nombre des
cinq braves qui marchoient à la tête de la
troupe avec le Polémarque , & que l'on
appelloit les Ephamiles , nom qui revient
à celui d'émules , pour faire entendre qu'ils
avoient également bien combattu. Le
Cémophore , ou le porte-étendard , étoit
choifi , en partant , parmi ceux qui promettoient
le plus , & il étoit nonimé par
la voix du fort ; mais , en revenant , celui
qui rapportoit ce témoignage éclatant de
fa gloire , prenoit le titre d'Epicême , qui
veut dire illuftre .
Amyntas s'étantle plus fignalé dans les divertiffemens
militaires où on l'avoit exercé
avec fes camarades , fut chargé de conduire
au Prince Antigonus le fecours que Tarfute
lui envoyoit , & Timante , qui avoit conçu
contre lui la plus vive jaloufie , fe promit
bien d'occuper fa place quand on reviendroit.
Ses efpérances ne furent point trompées.
Secondé de la fortune , elle lui fournit
tant d'occafions de s'illuftrer par des
prodiges de valeur , qu'après qu'Antigonus
eut été remis en poffeffion de l'Empire ,
Amyntas , malgré les efforts qu'il avoit
faits pour égaler fon rival , ne put empêcher
qu'il ne fût choifi d'un confentement
unanime pour ramener la troupe ; mais il
40 MERCURE DE FRANCE.
fut convenu qu'il n'avoit manqué au courageux
Amyntas , pour effacer Timante
que les occafions ; & perfonne ne lui difputa
l'honneur de l'Epicêmat. La troupe ,
comblée des bienfaits d'Antigonus , qui
ne dut le trône qu'à l'intrépidité de cette
brillante élite , revint dans Tarfite chargée
de butin & de lauriers.
Lorfque la victoire avoit favorifé les
armes des bergers , le Roi , accompagné de
tous les pafteurs , alloit recevoir les vainqueurs
hors les portes de la ville ; il mettoit
lui -même une couronne de lauriers
fur la tête du Polémarque , il en préfentoit
une à l'Epicême & à chacun des
cing Ephamiles , qui tous la portoient à la
main , le Polémarque ayant feul le droit
d'entrer couronné dans la ville , à la porte
de laquelle toutes les bergères , rangées
en haye , après avoir offert au chef de la
troupe , & à fes fix adjoints , des branches
d'olivier , en diftribuoient auffi à leurs
amans. Tous les honneurs du jour étoient
réfervés au Polémarque , que l'on promenoit
en triomphe par toutes les rues de la
ville & , après le Roi , il devenoit le perfonnage
le plus confidérable. Mélanie ne
pas fans chagrin que fon amant ne
tînt que
le fecond rang. Elle mit en balance
l'honneur de régner fur le coeur d'un
vit
A OUST 1767 . 41
Polémarque avec le foible avantage de
n'être aimée que d'un Epicême , & fentant
que la comparaifon l'humilioit , elle fe
repentit d'avoir congédié Timante.
Quand on jouit des faveurs de la gloire ,
on eft prefque toujours fûr de celles de
l'amour. Par ce penchant naturel que Vénus
inſpire au beau fexe pour les héros , il
femble qu'elle prenne plaifir à éternifer
la mémoire de la foibleffe qu'elle eut ellemême
pour le Dieu de la guerre . Les plus
aimables bergères fe difputèrent bientôt
le coeur de Timante , & Mélanie ne chercha
plus que les moyens
de recouvrer
un
bien que la jaloufie
de tant de belles
lui
faifoit
regretter
. Ce berger
ne s'étoit rendu
célèbre
par fes actions
héroiques
, que dans
l'envie
de fe venger
publiquement
de fon
rival en lui enlevant
à fon tour le coeur
de Mélanie
. Dès qu'il la vit s'empreffer
à
lui tendre
de nouveaux
piéges
, il immola
le fouvenir
de fa perfidie
au plaifir de
mériter
déformais
fa tendreffe
. Brûlant
de
fe réconcilier
avec elle , il n'hésita
pas
à
faire la moitié
du chemin
. Ainfi , le fidèle
Amyntas
fut condamné
à fubir la même
peine
qu'il avoit fait fouffrir
à Timante
:
Alors
il connut
parfaitement
le caractère
de Mélanie
. Rougiffant
de n'adorer
en
elle qu'une coquette auffi indigne de fon
42 MERCURE DE FRANCE.
amour qu'incapable d'y répondre , il contraignit
fi bien fa douleur , qu'il eut l'air
de fupporter ce malheur avec la dernière
indifférence , ce qui piqua d'autant plus
vivement l'orgueil de Mélanie.
Dégoûté par cette épreuve de la légéreté
d'un fexe dominé par l'amour- propre ,
& que fa foibl ffe livre naturellement au
pouvoir du caprice & des fantaifies , il
voulut s'illuftrer à l'avenir en triomphant
de lui -même . Demeuré ferme dans cette
réfolution , il fut infenfible à toutes les
careffes que l'on lui fit pour l'engager à
fe venger , par un nouveau choix , d'une
coquette qui l'avoit trahi fi indignement.
Il regardoit ces moyens de confolation
comme autant d'entraves que l'on
cherchoit à mettre à fon bonheur & à la
tranquillité de fon âine. Détaché du vain
defir de plaire , il ne fe montra plus à
aucune fête , & s'appliqua uniquement à
former fon efprit à l'étude des fciences &
du gouvernement , fe préparant à donner
à fes concitoyens l'exemple de la vertu la
plus rare & à fa patrie les témoignages de
l'amour le plus fublime.
Cynéas régnoit alors. Après avoir combattu
long- temps contre les infirmités de
la vieilleffe , il fuccomba enfin fous le
poids infurmontable de l'âge . Il fallut proA
OUST 1767. 43
pas
céder à une nouvelle élection . Il n'y avoit
encore que des vieillards au rang des prétendans
, & déja l'on alloit recueillir les
voix lorfqu ' Aymntas , s'avançant au milieu
de l'affemblée , repréfenta combien il étoit
honteux , pour les jeunes gens de Tarfite ,
qu'aucun d'eux n'eût pas encore eu le courage
de facrifier l'intérêt de fes plaifirs à l'avantage
fi doux de régner für un peuple de
héros . Quoi ! ajouta- il , verra- t- on_toujours
le fceptre dans des mains languiffantes
& incapables de le foutenir ? N'eft- il
plutôt fait pour décorer la valeur que pour
fervir d'un vain foulagement à la caducité ?
A quelque prix que la rigueur de nos loix
ait mis le diadême , quelque pénible effort
qu'exige la poffeffion du tiône , eft - il donc
impoffible , à notre âge , d'avoir affeź de
vertus pour y monter ? Illuftres citoyens ,
que ne puis-je me flatter d'être digne de
Vos fuffrages ? Que je me trouverois glorieux
de vous prouver , par mon exemple ,
qu'il eft facile de fe vaincre foi- même
l'honneur de la patrie !
pour
Ce difcours fut univerfellement applaudi
, & tous les voeux fe réunirent en
faveur d'Amy atas. Il fut proclamé Roi au
grand contentement de tous les jeunes
bergers . Les vieillards mêmes , qui jufques-
là s'étoient crus feuls en droit de
44 MERCURE DE FRANCE.
gouverner , loin de faire entendre aucun
murmure , partagèrent la joie publique
& ne regrettèrent point qu'Amyntas les
dégageât du fardeau de l'empire ; au contraire
, ils s'emprefsèrent à le combler d'éloges
touchés de la nobleffe de fes fentimens
, ils ne fongèrent qu'à l'admirer , ils
regardèrent fon élection comme un gage
affuré de la protection que le Ciel accordoit
à leur Empire .
Timante , en fa qualité de Polémarque ,
fut le premier à rendre hommage au nouvenu
Roi , & ce ne fut pas une légère
fatisfaction pour Amyntas de voir dans ce
moment fon rival à fes pieds . Mais celui- ci
ne fut point jaloux de l'éclat de fa fortune,
& il s'acquitta de la foumiffion qu'il lui
devoit avec d'autant plus de joie , que le
fuprême rang où s'élevoit Amyntas le
laiffoit tranquille poffeffeur du coeur de
Mélanie qu'il préféroit à tous les trônes du
monde .
La bergère que conduifoit Philadelphe,
avoit achevé de fatisfaire la curiofité de ce
Princefur toutes ces particularités, lorfqu'ils
arrivèrent dans l'endroit où devoit fe faire
la cérémonie du couronnement . Tous les
bergers , en habits de guerre, & les bergères
fuperbement vêtues, étoient raffemblés dans
une grande plaine , au milieu de laquelle
A OUST 1767 . 45
étoient un lac fpacieux & profond , couvert
de petites barques & de petits vaiffeaux
peints de diverfes couleurs & ornés de guirlandes
de fleurs. Sur un des côtés de la
plaine, on avoit élevé un trône magnifique,
où le Roi devoit recevoir les nouveaux
fermens de fes fujets . Voici l'ordre que l'on
obfervoit au renouvellement d'une élection.
A l'heure fixée pour la cérémonie , tous
les peuples fe rangeoient autour du trône,
les guerriers d'un côté & les femmes de
l'autre.
Les étrangers venus pour affifter à cette
pompe , fe plaçoient fur des gradins conftruits
en demi- cercle & qui bordoient toute
cette partie de la plaine . Le Roi paroiffoit
accompagné feulement des fept pafteurs
qui compofoient fon confeil & fans aucune
marque de diftinction , armés ainsi que tous
les bergers , de pied en cap. Comme on
ignoroit s'il venoit pour abdiquer , ou dans
le deffein de conferver l'Empire , on ne
lui rendoit aucun honneur à fon arrivée. Il
marchoit ainfi depuis fon palais jufqu'aux
pieds du trône où étoient les habits royaux ,
le fceptre , une couronne de diamans &
une couronne de rofes . S'il mettoit la main
fur celle de roſes , il déclaroit par ce figne
qu'il renonçoit au fouverain pouvoir ; alors
46 MERCURE DE FRANCE.
on procédoit à une nouvelle élection . Si au
contraire il touchoit celle de diamant , il
annonçoit qu'il facrifioit encore fes plaifirs
à l'honneur de gouverner fa patrie & l'air
retentiffoit des acclamations univerfelles.
Auffitôt les pafteurs qui l'accompagnoient
Jui ôtoient fon cafque , en place duquel ils
lui mettoient la couronne royale , & pardeffus
fa cuiraffe ils le couvroient des ha
bits convenables à fa dignité. Enfuite il
montoit fur fon trône , & les fêtes commençoient.
Lorfqu'Amyntas fe préfenta , on lifoit
dans les yeux de tous fes fujets combien
ils defiroient ardemment qu'il confervât
l'Empire . En effet , il mit la main fur la couronne
de diamans. Mais un événement
imprévu interrompit la joie que l'on en
reffentoit.
Mélanie avoit bien deviné que le dépit
de s'être vu fupplanté à fon tour par Timante
avoit fait naître dans l'ame d'Amyntas les
fentimens héroïques qui lui avoient mérité
la couronne ; qu'elle étoit caufe qu'il étoit
devenu Roi. Elle crut que fon ambition ne
pouvoit être pleinement fatisfaite qu'en le
forçant d'abdiquer pour elle ; & de ce moment,
elle ne fongea plus qu'aux moyens de
triompher une feconde fois d'un coeur que
l'éclat du fcèptre rendoit à jamais digne de
fes voeux. Mais elle eut beau faifir les ocA
OUST 1767. 47
cafions de le rencontrer chaque fois qu'il
fortoit. En vain par la rougeur & la trifteffe
qui fe peignoient fur fon front lorfqu'elle
le voyoit , s'efforçoit elle de lui faire croire
qu'elle étoit défespérée de l'avoir trahi ;
elle n'eut que trop lieu de s'appercevoir
que le bandeau de l'amour ne couvroit
plus fes yeux & que la plus froide indif
férence avoit fuccédé à cette paffion violente
que fes premiers regards lui avoient.
infpirée. Affurée qu'il ne rentreroit jamais
de lui-même dans fes fers , elle forma le
projet de le forcer malgré lui à quitter la
couronne. Elle favoit que l'ambition étant
regardée comme le fléau de l'humanité ,
pour empêcher que le trône de Tarfue ne
devînt le prix de cette paffion dangereuſe ,
il avoit été réglé qu'il ne pourroit s'acquérir
aux dépens de la vertu à qui feule
il étoit deftiné ; que la moindre perfidie
fuffiroit pour en exclure , & que le Roi
feroit dépofé dès - qu'il feroit prouvé qu'il
auroit trahi quelqu'engagement pour y
parvenir. Fondée fur ces principes , elle
ramafla tous les écrits par lefquels Amyntas
lui avoit promis fa foi . Armée contre lui
de ces titres , qu'elle croyoit victorieux ,
elle attendit le jour du renouvellement
de fon élection pour les faire fervir à la
yengeance de fon orgueil offenfé,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sitôt qu'elle vit qu'Amyntas déclaroit
qu'il fe fentoit encore capable de régner ,
elle cria à la trahifon & le dénonça à toute
l'affemblée. En même temps elle produifit
les diverfes preuves qu'elle prétendoit avoir
de fa perfidie .
Déjà tous les pafteurs à qui le vertueux
Amyntas avoit fait chérir fa puiffance, gémiffoient
d'être forcés de le dépofer. Mais
Timante , aux yeux de qui l'adroite Mélanie
avoit fû fe déguifer affez bien pour qu'il
ne fe doutât point de fes deffeins , indigné
d'un procédé auffi injurieux à ſa tendreffe ,
& emporté par les mouvemens de fa colère ,
fe hâta de juftifier Amyntas en produifant
auffi un écrit de la main de Mélanie qu'il
avoit confervé précieufement & qu'il portoit
toujours avec lui comme un gage de
fon bonheur. Par cette écrit , la bergère lui
avoit engagé fa foi avant qu'elle connût
Amyntas. Il repréfenta qu'il n'avoit pas
voulu faire valoir ce droit contr'elle dans
le temps qu'elle l'avoit abandonné pour ce
rival, à qui il ne l'avoit cédée que par égard
pour un penchant qu'il croyoit véritable ;
mais que lleess ddéémmaarrcchheess qu'elle avoit faites
en dernier lieu pour fe reconcilier avec lui
en lui facrifiant ce même rival, & qu'aujourd'hui
l'affurance avec laquelle elle reclamoit
la foid'Amyntas prouvoient trop clairement
la
A
OUST 1767 :
49
la légèreté de fon efprit , la vanité de fes
fentimens & la fauffeté de fon coeur . Une
foule de jeunes bergers qu'elle avoit trompés
de même , joignirent leurs plaintes à
celles de Timante & décelèrent les intrigues
de cette coquette .Tous demandèrentqu'elle
fût punie fuivant les rigueurs des loix , &
elle fut condamnée à deffervir le temple
de Daphné. Il n'y eut pas une bergère qui
n'applaudit en fecret à ce jugement , quoiqu'e
'elles fiffent toutes femblant de s'attendrir
au jufte châtiment qu'elle alloit fubir :
elle fut remife entre les mains de quatre
Paftourelles qui lui fervirent de gardes ,
& comme fi la préfence d'une perfide eût
été faite pour fouiller la pompe d'un fi
beau jour , on la fit retirer avec fes furveillantes
qui la conduifirent dans la ville
où elle attendit que la fête fût terminée
pour fubir fon arrêt.
L'honneur
d'Amyntas ayant été réparé
de cette manière , tous les inftrumens
de guerre réfonnèrent
dans la plaine. La
crainte que l'on avoit eue de perdre un Roi
fi généralement aimé , rendit fon triomphe
plus éclatant dans cette journée. L'allégreffe
publique en redoubla , & l'air
retentit des plus vives
acclammations.
Revêtu de fes habits royaux , il fe plaça
fur ſon trône où , après avoir juré fur
C
50 MERCURE DE FRANCE.
l'écu de Pallas de remplir fidélement les
devoirs auxquels fa dignité l'engageoit ,
il reçut le ferment de fes fujets . Tous les
guerriers, tenant leurs épées nuës & étendant
leurs boucliers , promettoient de défendre
jufqu'au dernier foupir leur Prince & leur
liberté , enfuite les femmes tiroient chacune
un poignard qu'elles portoient à leur
côté , & juroient de s'immmoler ellesmêmes
plutôt que de fouffrir jamais que
le fort les rendît efclaves d'aucune autre
puiffance après avoir eu l'honneur de vivre
avec les compagnes d'un peuple libre & indépendant.
Ce ferment prononcé, les Guer
riers firenten préſence d'Amyntas différentes
évolutions ; puis , ils attaquèrent , défendi
rent & prirent un petit fort qui étoit bâti
exprès dans cet endroit. Le Roi diſtribua
aux vainqueurs les quatre prix qui confiftoient
en une épée , une lance , un cafque
& un bouclier. Ce fut Timante qui gagna
l'épée. Enfuite le Roi defcendit pour
rendre avec tous fes peuples & les fpectateurs
, fur les bords du canal , où plufieurs
Mariniers commencèrent des joûtes pour
lefquelles il y avoit auffi des récompenfes
qu'Amyntas diftribua de même. Ces joûtes
finies , le Roi monta fur un vaiffeau richement
chargé & que foixante Soldats d'élite
devoient défendre contre quatre autres
fe
A OUST 1767
Sr
vaiffeaux de même grandeur , & fur chacun
defquels étoit un pareil nombre de
foixante combattans . La charge du vaiffeau
appartenoit au parti victorieux.Rien n'étoit
plus agréable à voir que les efforts prodigieux
que faifoient les Soldats du Roi pour
empêcher que leur vaiffeau ne fût pris. Il
n'étoit pas encore arrivé que le parti adverſe
, malgré la fupériorité du nombre, eûr
été victorieux , & cette fois ci la fortune
ne lui fut pas moins contraire . Philadelphe
fembloit s'applaudir lui - même en admifant
l'effet que la préſence du Roi produifoit
fur les Soldats qui défendoient fon
Vaiffeau. Ils montroient le même zèle , ils
étoient animés de la même ardeur que fic'eûr
été un combar véritable . Demeurés victo
rieux , ils ramenerent le Roi fur les bords
du lac ; & ayant partagé entr'eux la charge
du vaiffeau , ils envoyerent des préfens
aux vaincus pour les confoler de leur défaite.
La fête ainfi terminée , on ſe remit en
marche. Le Roi au milieu de fes Guerriers,
que les Bergères précédoient , reprit le
chemin de la ville , & on le remena jufques
dans fon palais au bruit de la plus
brillante fymphonie.
La nuit venue , on ne fongea plus qu'à
exéuter l'arrêt qui avoit été rendu contre
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
l'indifcrette Mélanie. Les peuples de Tare
fite accoutumés aux charmes de la volupté ,
regardoient l'amour de la chafteré comme
un fentiment nuifible à l'intérêt commun .
Ils n'eftimoient cette vertu que chez les
femmes. Toute fille parvenue à l'âge d'aimer
& qui n'étoit point fenfible , n'y
jouiffoit d'aucune confidération ; il y avoit
même une eſpèce de honte attachée à l'indifférence
. Mais comme l'union des coeurs
étoit feule confultée dans les mariages &
qu'il n'étoit pas permis à un amant d'abufer
de la confiance de fa maîtreffe , elles
craignoient moins de fe livrer à leur penchant
; c'eft pourquoi on voyoit plus de
coquettes à Tarfite que d'infenfibles . Cette
première qualité rendoit puniffables celles
qui la faifoient fervir à tyrannifer leurs adorateurs.
Cependant pour fe gagner la bienveillance
des différens peuples qui demeuroient
à Tempé , ceux de Tarfite s'étoient crus
obligés d'élever un Temple à Daphné qui
étoit adorée dans tous les hameaux des
environs , à caufe du fleuve Pénée dont elle.
étoit fille , & qui arroſoit cette belle vallée .
Il falloit néceffairement que le temple de
cette Nimphe fût deffervi par des Vierges ,
& la crainte qu'un zèle trop ardent ou que la
féduction de l'exemple n'engageât un trop
A OUST 1767.
grand nombre de leurs jeunes Bergères
ce nouveau culte , ils réglèrent qu'il n'y en
auroit que fix qui pourroient s'y dévouer
volontairement, & que, ce nombre rempli,
on n'en confacreroit plus d'autres que celles
qui auroient mérité par une conduite répréhenfible
d'être féparées du monde.
C'étoit donc une tache que d'être condam .
née au culte de Daphné par arrêt public.
Auffi l'exécution de cet arrêt fe faifoit - elle
avec tout l'appareil d'une pompe funebre ,
& toujours à la nuit. Toutes les Bergères
non mariées alloient en habit de deuil enlever
la perfonne à qui cette peine avoit
été infligée , des mains de fes parens , &
la conduifoient au temple en portant chacune
devant elle un flambeau allumé.
Les Prêtreffes à qui on la préfentoit ,
prioient Daphné de la recevoir en grace.
en l'admettant parmi elles . Auffitôt les deux
plus jeunes la dépouilloient de fes habits ,
& la décoroient des vêtemens facerdotaux ,
après quoi , les Bergères éteignoient leurs
flambeaux & fuivoient avec la foule les
Prêtreffes & leur nouvelle compagne dans
le temple qui étoit brillant de lumières.
On chantoit en l'honneur de la Déeffe des
hymnes analogues à l'action préſente , & la
confécration faite , chacun fe retiroit .
Quelque ingrate que l'on ait été envers
C iij
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
un amant généreux , on eft toujours fure
de trouver en lui un juge facile & indulgent.
Maître de punir , il ne cherche qu'à
pardonner. Amyntas ne fut pas plutôt rentré
dans fon palais qu'il fe mit à réfléchir
fur la gêne où fa naîtreffe alloit être
livrée ; il penfoit bien que perfonne n'étoit
moins faite qu'elle pour la vie retirée
qu'elle étoit condamnée d'embraffer. L'affreufe
perfpective des triftes momens qui
alloient fuccéder aux jours agréables qu'elle
avoit paffés dans le monde , excita dans fon
âme une pitié fi tendre qu'il n'y refta plus
de place au reffentiment. Il n'imputoit
tous fes torts qu'à la légéreté d'une humeur
dont la vivacité lui donnoit trop de charmes
pour ne la pas rendre excufable. I
dépendoit de lui de révoquer l'arrêt prononcé
contre elle ; mais il craignoit qu'en
lui accordant fa grace de lui-même , on
ne lui reprochât fa foibleffe , ou que l'orgueil
de la Bergère ne refufât de l'accepter.
Il voyoit avec chagrin que perfonne
ne venoit l'implorer pour elle , & cet abandon
général où fe trouvoit un objet qu'il
avoit adoré ne fervit qu'à l'intéreffer davantage
à fon malheur. Curieux de voir de
quel il elle fe foumettroit à fa deftinée ,
& prêt à lui faire grace aux premiers fignes
de douleur qu'elle laifferoit appercevoir ,
A OUST 1767.
SS
mais appréhendant que fa préfence ne la
rendît plus fière qu'il ne fouhaitoit , il
quitta fes habits royaux , & vêtu en fimple
berger , il fortit de fon palais fans être
remarqué , & dirigea fes pas versle temple ,
où il réfolut d'attendre l'arrivée de Mélanie.
D'un autre côté Timante , revenu à luimême
, étoit défefpéré du mouvement de
colère qui l'avoit porté à devenir l'accufateur
de celle qu'il aimoit ; il ne pouvoit
fe le pardonner. Malgré l'inconftance qu'il
avoit à lui reprocher , l'idée de la perdre
pour jamais lui parut infupportable. Dans
l'intention de réparer la faute qu'une première
fureur lui avoit fait commettre , il
fe rendit auffi près du temple. Là il fe
promettoit de toucher le coeur de Mélanie par les marques
de fon repentir
, d'engager Jes Daphnides
à différer
le moment
de fa
à
moment réception
, & de déterminer
tout
le peuple
à l'accompagner
jufques
chez
le Roi
pour
demander
avec
lui la liberté
de fa Bergère
,
qu'il
ne doutoit
pas
d'obtenir
aifément
.
Une
foule
innombrable
de fpectateurs
,
parmi
lesquels
Philadelphe
le trouvoit
encore
, inondoit
les portiques
du temple
.
On vit enfin
de loin
le cortège
funèbre
qui
s'avançoit
à pas lents
. On avoit
établi
l'ufage
de conduire
ainfi
les coupables
aux autels
de
Daphné
pour
infpirer
aux jeunes
Bergères
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
plus d'horreur de cette mort civile & pout
leur faire fentir plus vivement la honte
d'être condamnées à vivre fans époux.
A la lueur des flambeaux qui approchoient
, Timante reconnut le Roi , malgré
les précautions qu'il prenoit pour fe cacher.
S'imaginant qu'il n'étoit venu fans aucune
marque de diftinction que pour jouir librement
du plaifir de fe voir vengé , il perdit
tout efpoir d'obtenir la grace de Mélanie ,
& il ne fe prépara plus qu'à donner à fa
Bergère les dernières preuves de l'amour
inconfolable. A mefure qu'elle avançoit ,
la confufion augmentoit fur fon vifage . La
joie fecrette dont fes rivales avoient peine
à contraindre l'émotion , & qu'elle lifoit
dans leurs regards , ajoutoit au fentiment
de fa honte. En s'arrêtant fur les marches
du temple, elle ne puts'empêcher de répandre
des larmes , & fes foupirs éclatèrent
malgré elle. Jamais elle ne parut fi belle
aux yeux de fes amans que dans cet état
de douleur & de confternation . Timante ,
hors de lui-même , fe jette à fes genoux
en s'écriant : ô ma chère Mélanie ! pardonne
à l'excès de mon amour un mouvement
de dépit qui a caufé ton malheur.
Je t'aimois trop fincérement pour me voir
trahir avec indifférence . Sois fûre , au
moins , que tu n'as jamais eu d'amant
A OUST 1767. 57
.
plus fidèle , & que je ne méritois pas l'affront
que tu as fait à ma tendreffe. Je te
perds , je ne ſçaurois plus vivre . En achevant
ces mots , il tire fon épée & veut s'en
percer le fein ; mais Amyntas , qui s'étoit
avancé près de lui , l'arrête & , fe faiſant
reconnoître , il adreſſe à Mélanie ces paroles
pleines de douceur : imprudente Bergère !
vous voyez quel eft le fruit de vos caprices.
& de votre ambition. Je ne vous parle
point de grace , ce mot pourroit bleſſer
votre orgueil ; mais un amant tel que
Timante , qui ne veut point furvivre au
malheur de vous perdre , ne vous paroît il
pas digne d'un fort plus heureux ? Votre
inconftance a fait un héros ; elle a enfuite
fait un Roi : renoncez déformais au Roi
puifqu'il ne peut plus être à vous , & daignez
couronner votre ouvrage dans le
héros qui vous aime.
Mélanie refte interdite ; elle croit en
ce moment que c'eſt un Dieu qui lui a
parlé , & elle fent pour Amyntas le même
refpect qu'elle auroit pour la divinité ;
elle fe profterne à fes pieds & , touchée
du procédé généreux de Timante , elle lui
tend la main en fe relevant. Il la preffe
de lui donner fa foi ; elle cède à fes inftances
, & la Déeffe , qui devoit recevoir
voeux , ne reçoit que le ferment qu'elle fes
C v
36 MERCURE DE FRANCE.
plus d'horreur de cette mort civile & pout
leur faire fentir plus vivement la honte
d'être condamnées à vivre fans époux .
A la lueur des flambeaux qui approchoient
, Timante reconnut le Roi , malgré
les précautions qu'il prenoit pour fe cacher.
S'imaginant qu'il n'étoit venu fans aucune
marque de diftinction que pour jouir librement
du plaifir de fe voir vengé , il perdit
tout efpoir d'obtenir la grace de Mélanie ,
& il ne fe prépara plus qu'à donner à fa
Bergère les dernières preuves de l'amour
inconfolable. A mefure qu'elle avançoit ,
la confufion augmentoit fur fon vifage . La
joie fecrette dont fes rivales avoient peine
à contraindre l'émotion , & qu'elle lifoit
dans leurs regards , ajoutoit au fentiment
de fa honte. En s'arrêtant fur les marches
du temple , elle ne puts'empêcher de répandre
des larmes , & fes foupirs éclatèrent
malgré elle. Jamais elle ne parut fi belle
aux yeux
de fes amans que dans cet état
de douleur & de confternation . Timante
hors de lui-même , fe jette à fes genoux
en s'écriant : ô ma chère Mélanie ! pardonne
à l'excès de mon amour un mouvement
de dépit qui a caufé ton malheur.
Je t'aimois trop fincérement pour me voir
trahir avec indifférence . Sois fûre , au
moins , que tu n'as jamais eu d'amant
A OUST 1767. 37
.
plus fidèle , & que je ne méritois pas l'affront
que tu as fait à ma tendreffe . Je te
perds , je ne fçaurois plus vivre . En achevant
ces mots , il tire fon épée & veut s'en
percer le fein ; mais Amyntas , qui s'étoit
avancé près de lui , l'arrête & , fe faiſant
reconnoître , il adreſſe à Mélanie ces paroles
pleines de douceur : imprudente Bergère !
vous voyez quel eft le fruit de vos caprices.
& de votre ambition. Je ne vous parle
point de grace , ce mot pourroit bleffer
votre orgueil ; mais un amant tel que
Timante , qui ne veut point furvivre au
malheur de vous perdre , ne vous paroît- il
pas digne d'un fort plus heureux ? Votre
inconftance a fait un héros ; elle a enfuite
fait un Roi : renoncez déformais au Roi
puifqu'il ne peut plus être à vous , & daignez
couronner votre ouvrage dans le
héros qui vous aime.
Mélanie refte interdite ; elle croit en
ce moment que c'eft un Dieu qui lui a
parlé , & elle fent pour Amyntas le même
refpect qu'elle auroit pour la divinité ;
elle fe profterne à fes pieds & , touchée
du procédé généreux de Timante , elle lui
tend la main en fe relevant. Il la preffe
de lui donner fa foi ; elle céde à fes inftances
, & la Déeffe , qui devoit recevoir
fes voeux , ne reçoit que le ferment qu'elle
C v
< 8 MERCURE DE FRANCE.
fait à fon amant de lui être toujours fidèle.
La fituation de Timante , fes larmes &
fon défefpoir avoient fait une impreflion fi
vive fur tous les coeurs , que chacun oublia
les égaremens de Mélanie pour prendre
part à fa joie , & il fut reconduit chez lui
en triomphe avec fa Bergère , que l'exemple
corrigea de fa vanité , & qui devint ,
par la fuite , le modèle des femmes vertueufes.
Il ne faut qu'un heureux moment
pour fixer l'inconftance des plus coquettes.
Philadelphe s'en retourna avec fes hôtes,
rempli d'admiration pour le généreux
Amyntas , & fatisfait d'avoir vu terminer
cette agréable journée par le bonheur de
Timante & le pardon accordé à l'aimable
Mélanie. Il trouva Straton qui l'attendoit ,
& qui lui affura qu'Arfinoe étoit véritablement
à Gonnes , qu'il lui avoit parlé ,
& qu'elle étoit impatiente de le revoir.
Quoique la nuit fût avancée , il prit congé
du Pafteur & de la Bergère , il les remercia
& leur fit préfent de quelques rubis
qu'il avoit fauvés du naufrage. Il leur promit
de garder un éternel fouvenir de la
réception qu'ils lui avoient faite, du plaifir
qu'il avoit goûté à la fête dont ils l'avoient
rendu témoin , & de vanter , dans
tous les pays où le fort le conduiroit , la
fageffe de leur gouvernement , l'équité de
leurs loix, & l'intégrité de leurs moeurs.
A OUST 1767. $9
TRADUCTION de l'Ode d'HORACE :
Juftum & tenacem propofiti virum , &c.
Non , le front menaçant d'un tyran implacable, ON
Ni d'un peuple effréné la fureur indomptable ,
Ni les autans impétueux
Qui fur les flots tumultueux
Exercent leur rage effrayante ,
Ni des Dieux la main foudroyante ,
Ne peuvent ébranler le mortel vertueux ;
Et les débris fumant de l'univers en flâme
Ecraferoient fon corps fans abattre fon âme.
C'est ainsi que les demi - Dieux ,
Que Pollux & le grand Alcide
Ont atteint la voûte des cieux ;
Que Cefar , avec eux , dans un banquet fplendide ;
Rougit fes lévres de nectar ;
Que le divin Bacchus triompha fur un char
Traîné par le tigre indocile ;
Que Romulus entra dans l'immortel afyle
Avec les courfiers du Dieu Mars ,
Après que Junon l'implacable
Eut fait aux dieux charmés ce difcours mémorable
Du fuperbe Ilion les funeftes remparts
Détruits par un vil adultère .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et par une femme étrangère ,
Sont les fruits du parjure & du manque de foi.
La médon , tes perfidies
Ont foulevé Pallas , à mes juſtes furies
Ont livré ton peuple & fon Roi.
De l'adultère Spartiate
Mes yeux ne verront plus l'infame raviſſeur
Du vieux Priam la race ingrate
D'Hector exerçant le grand coeur ,
Ne repoullera plus les Grecs pleins de valeur .
Vous avez mis fin à la guerre
Que vos divifions fomentoient fur la terre ;
Je fais plus à l'inſtant je me laiſſe toucher , ::
Je rends à Mars ce fils fi cher ,
L'objet de ma haine invincible.
Que Romulus entre paifible
Dans le cercle éclatant des dieux ;
Qu'il y favoure l'ambroisie ;
Je le verrai fans jaloufie ,
Pourvu qu'un gouffre furieux
Mugille entre Ilion & la Cité nouvelle.
Que ces fugitifs foient heureux ;
Que le Capitole orgueilleux
Brill d'une gloire immortelle.
Mais aufli que fur vos tombeaux ,
Pâris ! ô Priam !
bondillent les troupeaux ;
Que le lion de fang avide
Y cache impunément fon lionceau timide ;
Qu'à ce prix Rome un jour , l'effroi de l'univers ,
Au Parthe altier donne des fers.
A OUST 1767.
61
C'eft peu que de fon nom fes fils portent la gloire :
Sur des mers , fous des cieux nouveaux >
Jufqu'au lieux que le Nil inonde de les eaux :
Que fur l'aile de la victoire
Ils volent aux climats brûlans
Où Phebus , de fon char rapide ,
Darde les feux étincellans ,
Et jufques vers le pole humide ,
Noir féjour de la pluie & des triſtes frimats ;
Qu'ils méptifent l'or plein d'appas ,
Mieux placé dans le fein de la terre perfide ,
Que dans les mains des vils mortels ,
Si prompts à l'envahir jufques fur les autels.
O Rome ! je prédis ta fortune brillante ,
Mais à condition que tes fils trop pieux ,
Trop fiers de leur gloire éclatante ,
Ne releveront point les toits de leurs ayeux ;
Sous un fatal aufpice Ilion renaiſſante
De nouveau fentiroit ce que peut ma fureur ,
Et j'y remenerois ma troupe triomphante ,
Moi , du maître des dieux & la femme & la four.
Que trois fois Ilion périle ,
Si trois fois Ilion renaît de fes débris ;
Que trois fois l'époufe y gémiffe
Captive , & regrettant fon époux & fes fils,
Mais , ô Muſe , qu'oſez-vous dire ?
Muſe , arrêtez ; ces fons hardis
Ne conviennent point à la lyre
Faite pour les jeux & les ris .
62 MERCURE DE FRANCE.
Ne redites point au vulgaire
Les fecrets entretiens des dieux ;
Quittez ce ton fublime , & cellez , téméraire ;
D'avilir , par vos chants , des fujets fi pompeux.
Par M. DE BEAUMONT.
BOUQUET à Mde la Marquife De Mar-
NÉSIA , fur l'air de Joconde , ou fur
l'air: Vous voulez me faire chanter , &c.
ou bien : Nous chériffons dans nos hameaux
, & c.
CHARMAN'S HARMANS époux , chanter vos feux ,
C'eft chanter votre fête :
Peut-on vous offrir à tous deux
་ Un bouquet plus honnête ?
Un Claude le fait aujourd'hui ;
Heureux s'il peut vous plaire:
C'est un bouquet fait comme lui ,
Tout fimple , mais fincère.
Dans ces jardins toujours fleuris ,
Quel bonheur eft le vôtre !
Jamais époux mieux aſſortis
N'ont brûlé l'un pour l'autre.
Que de charmes dans ce retour
Couple tendre & fidelle ,
A OUST 1767. 63
C'eft le chef- d'oeuvre de l'amour
Qu'une chaine fi belle.
Pour former un lien fi doux
Tout fervoit fon envie ;
Mêmes grâces & même goûts ,
Tous les dons du génie :
Toutes les reffources du coeur ;
Le rang & la naifince ,
Et le titre le plus flatteur ,
L'aimable bienfaiſance .
Vous , l'Artémife de ces bords ,
Plus fraîche que l'aurore ,
Vous que zéphir , dans fes tranſports ,
Prend pour la jeune Flore ;
Que votre deftin elt charmant !
Vous régnez fans partage ,
Dans le coeur d'un époux amant
Et dans l'âme d'un fage.
Vous avez , pour vous faire aimer
D'une flamme conftante ,
Le fentiment qui fçait charmer ,
Et la grâce touchante.
Ses dons , vous les partagez tous
Et fa tendreſſe extrême :
Son coeur fe reconnoît en vous
Comme un autre lui - même.
64 MERCURE DE FRANCE .
Le Ciel vous donna les vertus ;
Et la belle nature ,
Pour vous , emprunta de Vénus
La brillante ceinture.
Pallas , fur vos attraits naiffans
Verfa fon influence ,
Et voulut , de tous fes talens ,
Enrichir votre enfance.
Vous montez fur un ton divin
Votre charmante lyre ;
Et la toile , fous votre main ,
Prend une âme & refpire .
Que d'avantages à la fois
>
Vous a faits la déeffe !
Belle Claudine , avec fes doigts ,
Vous avez fa fagelle.
9 La tendreffe nourrit vos feux ,
Et , d'une main fidelle ,
Chaque jour refferre vos noeuds
D'une étreinte nouvelle ;
Elle fait naître fous vos pas
Les fleurs fur ce rivage ;
"
Et les fruits ne tarderont pas ,
Croyez en mon préfage.
A OUST 1767 . 65
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES.
CHANSON de M. DE, MON CRIF .
AMEIMEZ , vous avez quinze ans ,
Et les grâces de votre âge ;
Attendrez - vous plus long- temps ?
Ce feroit bien grand dommage.
Que faire à la fin du jour ?
Demandez à nos compagnes.
Elles répondront : l'amour ;
C'est le charine des campagnes.
Mais , ma Rofine , en fecret ,
Sans que le fçachiez peut- être ,
Quelque pafteur beau , difcret ,
En vous amour a fait naître.
On s'engage innocemment ,
La pente eft fi naturelle !
Ecoutez , voici comment
Amour nous prend en tutelle .
De maints pafteurs , dans les jeux ;
Reçoit- on le doux hommage :
Voilà bien- tôt l'un d'entr'eux
Qu'on remarque davantage.
66 MERCURE DE FRANCE.
S'il vient , on le voit de loin ;
L'on y penfe , s'il s'abfente :
S'il rend le plus petit foin ,
On fe fent reconnoiffante.
Et le jour que ce berger
Eft de retour au village ,
Voilà que , fans y fonger ,
Vous vous parez davantage.
Tout ce qu'un autre vous dit
N'eft qu'objet d'indifférence ;
Mais du berger qu'on chérit
Tout vous plaît ou vous offenfe.
Qu'il chante d'amour les feux ;
Vous reftez embarraffée ,
Si fur vous il a les yeux ,
Ou ne vous a regardée.
Quelque bergère dira :
Sa douce voix m'a ravie .
L'éloge vous déplaira ,
Si la bergère eft jolie .
Si l'on ne peut plus douter
Qu'il ne fonge qu'à nous plaire ,
On ne peut plus l'écouter ,
Mais on veut qu'il perfévère.
A OUST 1767. 67
Vous joint- il quelques inftans ,
On eft dans un trouble extrême ;
Vous parle- t- il du beau temps ,
On croit qu'il dit , je vous aime .
Quoi , dit Rofine , c'eſt-là
Comme amour vient nous furprendre ?
Ah Thémire , me voilà ,
Depuis que j'ai vu Lifandre.
De tous les fuiets employés par la poétie , il
n'en et point de plus féconds que les ftratagêmes
& les furprifes de l'amour. Que parmi les pièces
de théâtre , les romans & les chanfons , on fe
rappelle ceux de ces ouvrages qui plaiſent particulièrement
aux gens d'efprit , on en remarquera
un grand nombre pris dans ce fond heureux qui
prefente certaines délicateffes , certaines fimplicités
, certaines contradictions dont le coeur humain
abonde . C'eft , pour infi dire , le même
fujet ; mais les détails tous divers , quoique pris
dans la nature , forment autant de pièces diftinctes
; fi bien que quand les titres font différens , ce
fond de reflemblance échappe. Mais que ces
pièces fi variées foient mifes au jour fous un
même titre , alors c'est l'idée de la variété qui
échappe. Les gens qui ne jugent qu'en gros
ront , quai toujours le même fujet ? Et foit une
forte de parelle dont les gens d'efprit ne font
pas toujours exempts , & qui fait adopter les
jugemens tous faits ; foit un certain penchant à
recevoir , fur les chofes mêmes qui nous plaifent
, les idées critiques qu'on nous préfente : les
€8 MERCURE DE FRANCE.
bons ouvrages ne trouvent fouvent en nous que
des ingrats. Il y aura plufieurs chanfons de ce
genre dans le cours de ce recueil : elles feront
léparées , & il arrivera que le peu de perfonnes
qui s'appercevront de ce même fond de reflemblance
ne nous le reprocheront pas .
romance du DUC DE LA VALLIERE.
LES infortunés amours de GABRIELLE
DE VERGI & de RAOUL DE COUCY.
Hi
ÉLAS ! qui pourra jamais croire
L'amour de Raoul de Coucy ?
Qui , fans pleurer , lira l'hiftoire
De Gabrielle de Vergy?
Tous deux s'aimèrent dès l'enfance 3
Mais le fort injufte & jaloux
L'avoit mife fous la puiffance
D'un barbare & cruel époux.
Fayel , époux de Gabrielle ,
Tourmenté de jaloux ſoupçons
Avoit enfermé cette belle
Dans les plus affreufes prifons :
Tout amant étoit redoutable ,
Mais fur- tout Coucy F'alarmoit ,
Et Gabrielle fut coupable ,
Dès qu'il faut que Coucy l'aimoit.
A OUST 1767.
Elle employoit envain les larmes
Pour parvenir à le calmer :
Ni fa jeuneffe , ni fes charmes ,
Rien ne pouvoit le défarmer.
Quel est mon crime , difoit-elle ?
L'innocence devroit toucher ;
Je fuis & je ferai fidelle .
Qu'avez-vous à me reprocher ?
Partage les maux que j'endure ,
Répondoit l'inflexible époux ;
J'ai tout appris , crois-tu , parjure ,
Eviter un jufte courroux ?
Coucy n'a que trop fçû te plaire ,
Et bientôt je m'en vengerai ;
Ce nom allume ma colère ,
Mais dans fon fang je l'éteindrai .
Cependant Coucy , le modèle
Des vrais & des parfaits amans ,
Ayant appris que Gabrielle
Souffroit les plus cruels tourmens ;
Par un effort que l'amour même
N'approuva pas fans en frémir ,
Des lieux qu'habite ce qu'il aime ;
Il réfolat de ſe bannir,
Je vais , dit-il , par mon abfence ,
Calmer le barbare Fayel ;
70 MERCURE
DE FRANCE.
Je quitte pour jamais la France ,
Ah ! que ce départ eft cruel !
N'importe , je me facrifie
Au cher objet de mes amours ;
Trop heureux , en perdant la vie ,
Si je conferve fes beaux jours .
Il part & va joindre l'armée
Dans les pays les plus lointains
Elle étoit alors occupée
A combattre les Sarrazins.
Il fe met d'abord à la tête
De deux cents Chevaliers choifis
Avec leur fecours il arrête ,
Tous les efforts des ennemis.
L'amour , le défefpoir , la rage ;
Tour à tour animant fon coeur
Redoubloient encor fon courage ;
Enfin il revenoit vainqueur ,
Quand , d'une bleffure cruelle ,
Il fe fent déchirer le flanc,.
Frappé d'une atteinte mortelle ,
Il tombe baigné dans fon fang .
Alors fentant fa fin prochaine ,
Il demande fon écuyer.
D'une main qu'il conduit à peine
Il écrit fur fon bouclier.
A OUST 1767.
70
Monlac arrive tout en larmes :
Ne plains point , dit - il , mon deſtin ,
Mais plutôt celle dont les charmes
N'ont pu fléchir un inhumain.
Tu connois mon amour extrême ?
Pour m'obéir c'en eft affez ;
Porte mon coeur à ce que j'aime ,
Avec ces mots que j'ai tracés ;
Je remets ce foin à ton zèle.
Il expire & prononce encor
Le nom chéri de Gabrielle ,
Jufques dans les bras de la mort.
Victime de l'obéiffance ,
Monlac ayant exécuté ,
D'un maître adoré dès l'enfance ,
La triſte & tendre volonté ,
S'embarque à l'inftant pour la France.
Il arrive près du château
Du tyran qui fous fa puiffance
Renfermoit l'objet le plus beau.
€
Seul confident de l'entrepriſe ,
Il attend un heureux moment.
Avec grand foin il le déguiſe
Pour réuffir plus fûrement ;
Quand Fayel , que l'inquiétude
Ne laiffoit jamais en repos ,
Le voit près de fa folitude ,
Le prend pour un de fes rivaux,
72 MERCURE DE FRANCE.
Il l'arrête & croit le connoître.
Il le perce de mille coups ;
Craignant tout des projets du maître ,
Rien n'échappe à ſes yeux jaloux.
Quel plaifir enyvre fon âme !
Il voit le coeur , il en jouit :
Quel coup funefte pour fa flamme !
11 lit la lettre , il en frémit.
Dès qu'il les eut en fa puiffance ,
N'écoutant plus que fa futeur ,
De la plus barbare vengeance
Il médite en fecret l'horreur.
La fombre & pâle jaloufie ,
Ce monftre , fuivi des regrets ,
fa flamme trahie ,
Pour
venger
Lui fouffle les plus noirs projets.
Il goûte déja par avance
Les douceurs qu'elle lui promet.
De cette flatteuſe eſpérance ,
Il craint de retarder l'effet :
Je veux , dit- il , que l'impofture ,
Cachant l'affreuſe vérité ,
Ce coeur , aimé de la parjure ,
Comme un mets lui foit préfenté.
On obéit ; & l'heure arrive ,
Où l'on fert ce repas cruel ,
Gabrielle
A OUST 1767. 73
Gabrielle , trifte & craintive ,
Approche , en tremblant , de Fayel :
Pour hâter l'inftant qu'il efpère ,
Il offre , il prele , elle fe rend.
Ce mets , dit- il , a dû te plaire ,
Car c'eft le coeur de ton amant,
Elle tombe fans connoiffance.
Fayel , que la fureur conduit ,
Craignant de perdre fa vengeance
La rappelle au jour qu'elle fuit ;
Jufte Ciel quelle barbarie !
S'écria- t -elle avec effroi.
Moindre encor que ta perfidies
Vois cette lettre & juge- toi.
T
Alors la forçant à la lire ,
Ses yeux l'obfervent avec ſoin ,
Il croit adoucir fon martyre ,
Si de fa honte il est témoin.
Elle prend , d'une main tremblante
L'écrit qui doit combler fes maux ,
Et , d'une voix foible & mourante 2
Prononce avec peine ces mots :
.
« Bientôt je vais ceffer de vivre
>> Sans ceffer de vous adorer ;
» Content fi ma mort vous délivre
Des maux qu'on vous fait endurer :
D
74
MERCURE DE FRANCE,
» Elle n'a rien qui m'épouvante ;
>> Sans vous la vie eft fans attraits .
» Un regret pourtant me tourmente ;
» Quoi je ne vous verrai jamais !
>> Recevez mon coeur comme un gage
» Du plus vif , du plus tendre amour ;
» De ce trifte & nouvel hommage ,
>> J'ole efpérer quelque retour.
ود
מ
Daignez l'honorer de vos larmes ;
Qu'il vous rappelle mes malheurs ;
» Cet elpoir a pour moi des charmes .
» Je vous adore ; adieu .... je meurs » ,
Elle veut répéter encore ,
Des mots fi tendres , fi touchans :
En prononçant. Je vous adore
Un froid mortel faifit fes fens.
...
Par un excès de barbarie ,
Fayel prend des foins fuperflus
Pour la rappeller à la vie....
Mais elle n'étoit déja plus.
Nous ajoutons ici de très-jolis vers du même
auteur, & qui conviennent très- bien à la perfonne
à qui il les adreffe.
A OUST 1767. 75
A MADAME DE LA VALLIÈRE
le jour de la fête .
Envoi d'une boëte toute formée de glaces.
Daignez me regarder , Annette , un feul moment ,
Et vous verrez la naïve peinture
De l'objet le plus charmant ,
Qu'ait fçu former la nature ;
Mais brifez -moi l'inftant d'après ,
On ne m'offrez jamais d'autre objet que vousmême.
Je n'aime que l'honneur fuprême
De bien repréfenter vos immortels attraits.
Vénus , dans fon char de victoire
Viendroit en vain m'offrir les traits à rafflembler.
Vénus ne pourroit rien , Annette , pour ma gloire,
A moins que de vous reflembler.
CHANSON DE M. DE MONCRIF.
COMME tout loyal amant ne fçait qu'être
complaifant au vouloir de fa mie.
ELLE
LLA m'aima , cette belle Afpafie,
Et bien en moi trouva tendre retour .
Elle m'ainra , ce fut fa fantaiſie ;
Mais celle- là ne lui dura qu'un jour.
Le jour d'après , cette belle Afpafie
Entend Mirtil chanter l'hymne d'amour.
Elle l'aima , ce fut fa fantaisie ,
Et celle-là ne lui dura qu'un jour.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Toujours aimant , cette belle Afpafie
A pris , quitté nos bergers tour à tour,
Ils , font fâchés , moi je la remercie ;
Las elle fait paffer un fi beau jour.
Pour ramener une belle Afpafie,
C'eft grand abus de montrer du courrour,
Si réclamez fa douce fantaisie ,
Elle dira que ne l'infpirez -vous ?
J'ai vu depuis cette belle Afpafie,
La couronnant de roſes , je lui dis
Quand reviendra la douce fantaiſie ?
Car ce jour- là c'eft le feul où je vis.
Lors j'apperçus cette belle Afpafie ,
Qu'un doux fouris coloroit fes attraits,
Elle reprit fa douce fantaiſie ,
Et me donna même le jour d'après.
Amans quittés d'une belle Afpafie ,
Ayez près d'elle un modefte maintien.
Ne prétendez gêner fa fantaifie ;
Qui plaît eft roi , qui ne plaît plus n'eft rien.
On peut dire que cette chanfon eft pleine de
morale. La mauvaiſe humeur des amans quittés ,
leur indifcrétion par efprit de vengeance , le plaifir
honteux d'outrager ce qu'ils aiment encore ;
tous ces torts y font combattus avec d'autant plus
A OUST 6767. 77
de fageffe , qu'on en fait voir l'inutilité . On ne
fçauroit trop redire cette belle maxime aux jeunes
gens deftinés à faire de l'éclat dans le monde :
Qui plait eft roi , qui ne plaît plus n'eft rien.
LE mot de la première énigme du ſecond
volume du Mercure de juillet eſt poële.
Celui de la feconde eft l'être. Les cinq
voyelles font celui de l'énigme- logogryphe .
Et celui du fecond eft anagrame , dans
lequel on trouve Ange , rame , rage , ré ,
mare , game , âme , angar , nager , ramage ,
marge , âne an , &c. & c.
ر
ENIGM E.
Air des folies d'Espagne.
Cast à Paris qu'en honneur eſt mon être,
J'ai bien auſſi des partiſans par-tout.
Mon frère au jour plaît moins que moi peutêtre
: 1
De nos beautés je pique plus le goût.
Les Financiers m'ont mis fort à la mode ;
Au vrai , chez eux je peux me dire au mieux
Dans un endroit agréable & commode
De mes amis je fatisfais les yeux .
1 *
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
A mon fujet Monfieur ou mieux Madame
Doit recevoir maints & maints complimens ;
Par moi les fens font plus flattés que l'âme :
Je mets en train les hommes à talens.
De bien des fots je fais tout le mérite.
! Qui pourroit dire à quel degré je plais ?
Charmant plaifir , avec peine on te quitte !
Le fage feul fçait braver mes attraits.
Il fait très -bien d'être envers moi rebelle ,
Ainfi qu'il eft à l'égard des amours .
En mauvais tours je furpalle une belle ;
Par moi fouvent on abrége fes jours.
Par M. B. • · à Montdidier
JE
AUTR E.
E fuis d'un élément l'effet inévitable.
Mon fort eft fingulier , mon état remarquable :
Mon père , en m'engendrant , fe donne le trépas ,
Lai feul peut tout rougir & ne me rougit pas.
Je fuis à des métiers utile & nécellaire ,
Et l'endroit le plus vil eft ma place dernière ;
On me connoît aux champs , à la ville , à la Cour ;
L'été comme l'hiver peut me donner le jour ;
Je femble en certain temps guérir d'une folie
Qui , pour jamais celler , eft trop bien établie.
Par M. DAUMONT D.
A OUST 1767. 79
•
LOGO GRYPH E.
POUR OUR fervir l'homme je m'agite
Sans pourtant m'en faire un mérite ,
Sans malice , fans le fçavoir ,
Même fans jamais le vouloir
( C'eft , je penfe , une bonne excuſe ) .
J'impatiente également ,
Et qui s'ennuie & qui s'amufe.
Lorsqu'on defire ou que l'on craint ,
Quand on eſpère ou qu'on fe plaint ,
Très-injuftement on m'accufe ,
En me taxant en même temps
De deux défauts bien différens ,
A concilier impoffibles
Ou , pour mieux dire , incompatibles.
La plus parfaite égalité
Eft , fans contredit , mon partage.
D'un très -bel art je fuis l'ouvrage.
En France la néceffité
Que fecondoit l'expérience ,
Mères fécondes des talens ,
Cher lecteur , me donna naiſſance.
Sous des dehors bien différens ,
Et l'indigence & l'opulence ,
Comme la médiocrité ,
Eprouvent mon utilité.
Div
MERCURE DE FRANCE .
爨
Je ferai peut- être la caufe ,
Au moment qu'on me cherchera ,
Qu'un habile Edipe dira ,
Il s'agit de toute autre chofe ,
Et le bon moment manquera.
Lecteur , un peu de patience .
Je vais payer ta complaifance
Et terminer bien promptement ,
Je ne demande qu'un moment.
Dans mes fept pieds on . voit fans peine
La beauté dont le tendre amant
Brava le perfide élément
Pour aller voir fa fouveraine ;
L'endroit où , près de Célimène ,
L'efpérance de t'amufer ,
Peut être erreur flatteuſe our vaine
( Puiflé -je mal prophétifer ! )
Si précipitamment f'entraîne 3
Et ce qui dans ce même endroit
Mal rendu déplaît à bon droit.
"
A OUST 1767. 81
ENVOI d'un logogryphe à l'Auteur du
Mercure.
IL a été trouvé , Monfieur , parmi de
vieux manufcrits , un logogryphe fingulier
que mon peu de connoiffance , dans la
fcience des calculs , me fait regarder comme
un problême. J'ai l'honneur de vous l'envoyer
, en vous priant de l'inférer dans un
de vos Mercures , & d'inviter MM . les
Arithméticiens à nous en donner la folution.
Je fuis , & c.
R ***. abonné au Mercure.
LOGOGRYPHE - ARITHMÉTIQUE.
Calculateur abftrait que charme l'exercice ,
Ofez de cette énigme expliquer l'artifice.
Le travail eft léger. Subtil comme le ſphinx. ,
On croit vos yeux perçans ainfi que ceux d'un ling,
Multiplier , nombrer , divifer ou fouftraire ;
Bon d'un calculateur c'eft l'ufage ordinaire :
Et lorfqu'on eft conduit par l'ordre & la raifon
L'on attrappe
à fon gré toute combinaiſon
D v
82 MERCURE* DE FRANCE.
Additions.
Je dis qu'affurément 3 , 8 & 2 font 13 ,
Et 9 4 , 1 & 7 monteront juſqu'a 16 ;
>
Or 11 & quinze en tout ne pafferont pas ro ,
D'où je conclus qu'enſemble 1 & 2 feront 6,
Courage poursuivons fans craindre une belouze :
& fois ,
!
19 , 30 , 40 , >
14 , 3 fois 2 , IS
3 2
, 9 , 4 • S
Par un jufte calcul , font en tout So,
Profond méditatif, cette fomme additive
Ne choque-t- elle point votre imaginative ?
Peut-être Suivez - moi , mais fans être diftrait.
TO
2 nombré par décade ,
11, 19 , 3
7
1
8
I2>> 6 3,4, S , 7 > 191 ſeptante ,
7
Avec la moitié d'un , font quinze fois nonante.
Souftractions.
Ce genre de calcul fans doute paroît neuf;
Toutefois il eft vrai. Qui de 4 & 29
Souftrait feulement 15 , eh bien quel eft le refte?
18 , me direz-vous ? ma foi je le contefte ;
Car , fuivant mon principe , il ne doit refter rien.
Ma règle vous étonne , examinez-la bien :
Et vous avez alors que , fans en rien rabattre ,
Orant 4 unités du total de 24 ,
Le calcul puftractif , pour refte , donne fept.
A OUST 1767. $3
Multiplications.
Mais , d'un compte nouveau démêlez le fecret ;
Sur 400 je prends 10 pour multiplicande :
Il me vient 1209 , que le calcul demande.
Multipliant par 30 , 1 , 6 , 11 , 38 ;
En ajoutant 5 fois 1 & 9 au produit ,
10
Dont du total enfin je fouftrais 20 dixaines ,
40
Le réſultat précis fournit to qaurantaines.
Divifions.
• Arithméticien , dont le calcul eft für
Avez-vous éclairci ce phénomène obfcur ?
Je le crois avonçons ; maintenant je diviſe
23 par 2 fois , en comptant à ma guiſe ,
Je trouve , au quotient , il ne peut revenir plus ;
Et par cette méthode aifément je conclus
A
Que 14 , & de plus , 3 , 17 , 15 & 13
Ayant , pour divifeur , une feue fois 16
Rendront 2 au quotient : rien de plus ni de moins,
Règle de trois.
Ici , calculateur , accélérez vos foins ;
Si 30 donne 6 , que donneront 2000 ?
bien ;
Ferme que votre esprit travaille & ſe houſpille ;
Combien ; opérez, 9 , vous m'entendez for
Et votre art tranſcendant n'a plus beſoin du mien .
Si 7 , 8 , 17, 23 , 44 , 3 , 25 & so. >
D vj
$
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
Ne produifent enfin que fimplement 4º ,
Que produiront 300 ajoutés à 38 ?.
Cette opération rend 20 de ce produit.
De ces nombres nouveaux le calcul fantaſtique
Paroît- il à vos yeux aſſez problématique ?
Et pourrai- je achever mon opération
En les combinant tous dans une addition ?
Oui ; ces chiffres nombrés donnent 7016 .
Docte calculateur , adieu , ne vous déplaiſe .
PARODIE de la Romance , Ma bouche
n'a qu'un langage , de LA REINE de
GOLCONDE."
LA
A jeune & fimple Lifette
Dormoit feule en un bosquet.
Colin , qui de loin la guerre ,
Voit qu'elle cache un bouquet.
Du tendre amour qui l'infpire
Colin veut avoir le prix....
Life , en s'éveillant , founire
Et trouve fon bouquet pris.
Ingrat ! ( s'écria la belle 】
J'avois cru jufqu'à ce jour
Avoir un ami fidèle ;
J'en rendois grace à l'anouri
P
8
La jeune et simple Lisette , Dormoit seule en
un bosquet . Colin, qui de loin la
guette ,Voit qu'elle cache un
bouquet. Du
tendre amour qui l'inspire , Colin veut a =
- voir le prix . Lise en s'éveillant sou-
W
=pire.... Et trouve son bouquet pris.
A O UST 1767 . 85
Mais n'efpère pas que Life
Jamais puiffe pardonner
A qui ravit , par furpriſe ,
Ce qu'elle eût pû lui donner.
Pardonne pourtant , bergère ,
( Dit , en l'embraſſant , Colin ).
A l'amant le plus fincère ,
L'aveu d'un fi doux larcin !
Si trop d'ardeur m'a fait prendre
Un bien qu'amour fit pour moi ;
Ton Colin va te le rendre ,
Pour ne le devoir qu'à toi .
D. L. P
86 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur FRANÇOIS , ou la Connoiffance
de l'ancien & du nouveau
Monde ; mis au jour par M. l'Abbé
DELAPORTE : tomes V & V1 . A Paris,
chez VINCENT , Imprimeur- Libraire
rue Saint Severin ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi.
Nous avons promis , dans le dernier
Mercure , de donner quelques extraits des
deux volumes de ce livre , qui paroiffent
depuis quelques jours . Nous nous abftiendrons
de toute réflexion fur l'ouvrage
même ; nos lecteurs en connoiffent le
plan , l'objet & l'utilité ; & le public , qui
l'a reçu favorablement , nous difpenfe d'en
porter notre jugement . Nous ne ferons
connoître ces deux volumes que par des
citations.
Le voyageur arrive à la Chine , c'eſtà-
dire , dans le plus vafte & le plus
AOUST . 1767. 82
ท
» ancien Empire de l'univers. Auffi étendu
» que l'Europe , foumis à un feul Prince
» & gouverné par une feule loi , il fubfifte
» avec fplendeur depuis plus de quatre
» mille ans . Ses moeurs , fes coutumes ,
»fon langage même , n'ont éprouvé au-
» cune altération ; & , contre l'ordinaire
» des Royaumes Afiatiques , le Monarque
» ſe conſidère , à la fois , comme le pro-
» tecteur , le père & l'ami de fon peuple ».
พ
9
Après un court féjour à Macao , le voya
geur entre dans la rade de Canton. « C'eft
une des villes les plus maritimes , les
plus peuplées & les plus opulentes de
» toute la Chine , fur - tout depuis qu'à
» fon commerce avec les Royaumes yoi-
» fins , elle a joint celui des peuples de
l'Europe , à qui les Chinois ont interdit
tout autre port. Elle eft la capitale d'une
province du même nom , diviſée en dix
contrées , qui comprennent autant d'au
» tres villes capitales. Il n'eft point de
plus charmant fpectacle que celui que
préfente le Tu-ho , rivière fuperbe qui
» conduit à cette grande ville, Tantôt ce
font des prairies émaillées de fleurs ,
entrecoupées de bocages , terminées par
de petits côteaux qui vont en amphi-
» théâtre , & fur lefquels on monte par
"
- des degrés de verdure. Tantôt ce ſons
88 MERCURE DE FRANCE.
7
des rochers couverts de mouffe , des vil
lages fitués entre de petits bois , des
jardins cultivés avec art , des canaux qui
» formant des ifles , fe perdent dans les
» terres & laiffent voir des rivages toujours
fleuris , toujours rians. Les deux côtés
و د
"
"
"
"
» de la rivière font couverts d'une infinité
» de barques rangées par files parallèles ,
qui font des efpèces de rues , &; font
les feules habitations d'un peuple innombrable.
Chaque barque loge toute une
famille dans différens appartemens qui
reffemblent à ceux d'une maison ; & ,
» dès le matin , on voit les habitans de
cette ville flottante fortir en foule & fe
difperfer , les ans à la ville , les autres
à la campagne pour fe livrer au travail ».
Il y a à Canton autant de monde qu'à
Paris. Le fauxbourg qui eft à l'ouest , eft
le mieux peuplé , & de la plus belle apparence.
Ses rues , dont le nombre eft infini ,
font couvertes à caufe de la grande chaleur
; & comme cé quartier eft rempli de
marchands , on croit , en le parcourant , fe
promener à Paris , fur le quai de Gefvres ,
ou dans les galeries du Palais. « Devant
chaque porte eft expofé , en forme d'enſeigne
, un écriteau de bois enluminé , &
* ,, enchalfé proprement dans une bordure
dorée , fur lequel font marquées , en
»
ود
A OUST 1767 89
gros caractères , les différentes fortes de
» marchandifes dont les boutiques font
» pourvues. On y voit le nom du mar-
» chand avec cet écriteau : il ne vous trom-
ود
» pera pas , qui ne raffure pas plus à la
» Chine , que les affiches de ces petits aubergiſtes
de Paris , qui promettent de
» donner à manger proprement . Ces ta-
" bleaux , hauts de fept à huit pieds , &
pofés fur un piedeſtal , à égale diſtance ,
» devant les maifons , forment une perfpective
aufli agréable que fingulière
» c'est même en cela feul, que confifte pref-
» que toute la beauté des villes de la
» Chine ».
و ر
و د
La beauté des grands chemins de cet
Empire eft une des chofes qui ont le plus
frappé notre voyageur. « Ily ades endroits
» où ces chemins forment comme autant
» de belles allées qui me rappelloient fans
» ceffe nos grandes routes de France , mo-
» numens à jamais glorieux du règne de
» Louis XV; d'autres font renfermés entre
» deux murs , de la hauteur de huit à dix
» pieds , pour empêcher les voyageurs
» d'entrer dans les campagnes. Ces murs,
» dans les lieux de traverfes , ont des ouvertures
qui aboutiffent à différens vil-
» lages.
» Les mandarins de chaque diſtrict on
90 MERCURE DE FRANCE.
ordre de veiller à l'entretien des che-
» mins , & la moindre négligence eft punie
» avec févérité. Un mandarin n'ayant pas
» fait affez de diligence pour réparer une
>> route par où l'Empereur devoit paffer ,
» aima mieux fe donner la mort , que de
» s'expofer à un châtiment honteux & iné-
» vitable , qu'en France un Intendant de
province , qui feroit dans le même cas ,
» trouveroit bien moyen d'éviter ».
"
Quelques Chinois , dit notre voyageur ,
font remonter leur hiftoire au - delà du
déluge ; mais cette idée eft traitée par les
fçavans même de leur pays , comme l'eft ;
parmi nous , l'opinion de ceux qui ont
écrit que les François defcendent des
Troyens. En général tous les Chinois
» s'en tiennent à leur hiftoire authentique ,
» qui fixe le commencement de leur Em
» pire au règne de Fo-hi ; ils regardent
» même comme très-obfcur , tout le temps
» qui s'eft écoulé depuis Fo - hi juſqu'à
» Yao. Ce dernier commença à régner près
» de deux mille quatre cents ans avant
» Jésus- Chrift ; & pendant quatre - vingt
» ans qu'il fut fur le trône , il chercha à
» rendre les hommes éclairés & heureux.
» Son nom eft encore en vénération à la
» Chine , comme l'eft parmi nous celui de
* Louis XII & de Henry 17 .
A OUST 1767. 91
Un mérite particulier , & qu'on ne peut
trop louer dans le Voyageur François ,
c'eſt cette attention de rappeller à chaque
inftant , quelque trait de l'hiftoire ou des
moeurs de fa nation , qu'il compare ou qu'il
oppofe aux moeurs & à l'hiftoire des pays
qu'il parcourt. Tel eft le caractère propre de
cet ouvrage : il fait connoître nos ufagés aux
étrangers parl'oppofition ou la reffemblance
qu'ils ont avec nous . Ce qu'il dit au fujet
du tribunal hiſtorique établi à la Chine ,
lui donne lieu de tracer en peu de mots &
fans affectation , les événemens les plus
mémorables du règne de Louis XV. Il
eft peu d'éloge plus vrai , plus fimple & en
même temps plus ingénieux , & qui paroiffe
plus naturellement amené. Voici
d'abord ce qu'il dit de ce tribunal . « Ce
font des docteurs chargés de configner ,
» dans l'hiftoire de l'Empire , les vertus
» & les vices de l'Empereur régnant. C'eſt
» une eſpèce de loi fondamentale , que
» l'exiſtence de cet établiſſement , qui n'eft
» rien moins qu'agréable au Monarque , &
qu'il ne peut cependant point abolir
» quelque abfolue que foit fon autorité.
Une chofe plus furprenante encore , c'eft
l'extrême févérité de ce tribunal . il eſt
"
"
❤inébranlable , incorruptible , fans égards,
MERCURE DE FRANCE.
fans ménagement. Les menaces de l'Em-
53 pereur , la crainte des fupplices , les tour
mens les plus affreux , rien ne feroit
capable d'arrêter la plume de ceux qui
le compofent ; ils ont juré d'écrire la
» vérité , & ils l'écrivent. Ils font chargés
» d'obferver toutes les actions du Monar-
» que. Chacun d'eux en particulier , &
» fans en faire part aux autres , les écrit
fur une feuille volante à mesure qu'il
» en eft inftruit , figne ce qu'il vient d'é-
» crire , & jette cette feuille dans un bu-
» reau , par une ouverture pratiquée à ce
» deffein on y marque tout ce que l'Em-
» pereur a dit & a fait de bien & de mal,
»Par exemple : tel jour le Prince accorda
des diftinctions honorables aux races
» futures de ces héros plébéiens , qui ont
confacré leurs plus belles années au fervice
de l'Etat.
و د
» Tel jout il adopta leurs fils , les réu-
» nit dans le même afyle , & voulut que ,
» fous les mêmes aufpices , ils y appriffent
à la fois les loix de la religion , de la
» probité , de l'honneur & de la guerre.
» Tel jour , en telle année , on lui dit
qu'en rifquant une attaque qui ne
coûteroit que peu de fang , une ville
qu'il affiégeoit fe rendroit quatre jours
A OUST 1767 . 93
plutôt j'aime mieux les perdre devant
» une place , ces quatre jours , répondit- il ,
» qu'un feul de mes fujets,
و ر
Tel jour , en telle année , il gagna en
» perfonne une bataille fameufe ; & il ne
» fut flatté du titre de vainqueur , que pour
» donner la paix à fes ennemis,
» Tel jour , frappé de l'affreux ſpecta-
» cle des morts & des mourans étendus
» fur le champ de bataille : qu'on ait foin ,
» dit- il , de mes fujets comme de mes
» enfans ; qu'on ait foin même des en-
» nemis.
९
» Tel jour il fe tranfporta en perfonne
» dans les hôpitaux militaires , pour s'affurer
fi fes ordres étoient exécutés.
و ر » Tel jour , en telle année , les fatigues
» de la guerre l'ayant mis fur le bord du
» tombeau , tout l'Empire retentit des cris
» de douleur , de tendreffe & de défola-
» tion. Inftruit de ces témoignages d'amour;
» qu'ai- je donc fait , s'écria le Monarque
» languiſſant , pour être aimé de la forte ?
» Tel jour , en telle année , il reçut le
titre glorieux de Monarque chér , par une
» acclamation unanime de fon peuple , qui
>> eft lui - même , de tous les peuples du
» monde , le plus chéri de fon Roi.
» Tel jour enfin , il vit mourir fon fils
» unique , & montra , dans cette occafion ,
94
MERCURE DE FRANCE.
toute la tendreffe du meilleur des pères ,
* & la fermeté du plus grand de tous les
Rois , &c. & c.
» On fait la même chofe par rapport
» aux mauvaiſes actions ; mais dans les
mémoires de l'ancien règne que j'ai par-
» courus , il ne fe trouve que des actions
dignes de fervir de modèle à tous les
» Princes.
» Le bureau où les feuilles du tribunal
» hiftorique font dépofées ne doit jamais
» s'ouvrir durant la vie de l'Empereur
» régnant , ni même tant que fa famille
» eft fur le trône. Quand la couronne vient
» à paffer dans une autre maifon , on raf-
» femble ces différens mémoires , & l'on
en compofe l'hiftoire de la dynaſtie
éteinte 23 ».
Nous ne pouvons trop répéter combien
cette manière indirecte de louer le Roi , eft
heureuſement & ingénieufement imaginée.
L'Empereur Cang hi eft regardé à la
Chine comme un des plus grands Princes
qui aient gouverné cet Empire. « Il eut
» affez de bonheur & affez de fageffe pour
» fe faire obéir également des Chinois &
» des Tartares. Il fut contemporain de
» Louis XIV; & , tandis que le Monarque
François rempliffoir l'Europe de l'éclat
» de fa gloire , l'Empereur de la Chine
A OUST 1767. 95
faifoit retentir l'Orient du bruit de fon
» nom. Son règne , comme celui de Louis
» le Grand , fut un des plus longs , des
» plus glorieux , des plus féconds en évé
nemens. Ces deux Princes furent égale-
» ment heureux & adroits dans le choix
» de leurs Généraux & de leurs Mi-
» niftres ; également appliqués aux affaires
, attentifs aux befoins de leurs
» peuples , affectionnés aux fçavans , aux
» gens de lettres , aux artistes ; grands
» dans les actions d'éclat , économes dans
» le domeſtique , doués , en un mot , de
>> toutes les vertus dignes du trône , de
» toutes les qualités qui font les grands
» Rois. Louis XIV aima , protégea , refpecta
les Miniftres de l'Eglife. Cang- hi
traita favorablement les Miffionnaires
qui venoient inftruire & admirer fa
❞ nation ».
Dans le diftrict de la ville de Canton il
y a un célèbre monaftère de Bonzes , dont
le fondateur a fait des chofes incroyables.
« Ce qu'on lit dans la légende de nos plus
» déterminés pénitens , n'approche pas des
» austérités qu'on lui attribue. Tant il eſt
vrai , a dit quelqu'un , que dans toutes
» les religions il y a des gens qui fe font
» du mal pour plaire à Dieu ; paffe encore
» s'ils n'en faifoient pas aux autres. Cer
"
» auftère perfonnage vivoit il y a près de
96
MERCURE
DE
FRANCE
.
39
39
» mille ans ; & l'on a vu jufqu'à mille
" Bonzes habiter ce monaftère.
» Ces Religieux doivent leur origine à
» un Indien nommé Foë , qui vivoit longtemps
avant Pythagore. Ils furent intro-
» duits à la Chine , où ils y prêchèrent &
répandirent par-tout la doctrine de leur
inftituteur , qu'ils adorent comme un
Dieu. Il leur avoit enfeigné le dogme.
de la métempfycofe , & toutes les abfurdités
qui en réſultent. Il leur a laiffé ,
» de plus , cinq préceptes d'une obliga-
≫tion indiſpenſable , fçavoir , de ne tuer
» aucune créature vivante , de ne pas s'em-
» parer du bien d'autrui , d'éviter l'impu-
» reté , de ne jamais mentir , & de s'abf-
» tenir de l'ufage du vin. A ces devoirs
» les Bonzes en ajoutent d'autres unique-
» ment à leur avantage. Ils tâchent de per-
» fuader au peuple qu'il eft très- important ,
»pour l'autre vie , de faire du bien aux
religieux ; que , par ces aumônes , on
» rachette fes péchés , & l'on acquiert des
récompenfes glorieufes. Ils menacent ,
» des derniers fupplices , ceux qui meu
» rent fans avoir fatisfait à ce comman-
» dement ; ainfi nos anciens moines damnèrentimpitoyablement
un Roi de France
qui n'avoit point fondé d'abbayes , ni
» enrichi de monaftères... , La plupart
" de
"
39
23
: ..
A OUST 1767. 97
de ces religieux font fort ignorans ;
» mais comme il y a , parmi eux , une
» diſtinction de rang , les uns font em-
20
ployés à la quête , d'autres plus inftruits
» font chargés de vifiter les gens de let-
» tres , & de s'infinuer dans la faveur des
» grands . Les plus âgés préfident aux aſſemblées
des femmes dévotes ; mais ces
» fortes d'affemblées n'ont lieu que dans
» quelques villes ; & les femmes qui les
compofent doivent être d'un âge mûr ,
» veuves , libres & toujours maîtreffes de
difpofer de quelque argent. Les Bonzes
» choififfent , pour fupérieures , celles qui
font le plus en état de contribuer à l'entre-
, tien de l'ordre . Les hommes ont auffi
» de ces congrégations où préfide un vieux
» Bonze. Les uns & les autres chantent
و د
ور
»
و د
و د
des hymnes à l'honneur de Foë ; mais
» le réfultat ordinaire de ces confrairies
» eft , comme ailleurs , de tirer de l'argent
des dupes qui s'y enrôlent. Sans s'inquié-
» ter de ce que deviendroient les profeffions
les plus néceffaires , les Bonzes
» veulent engager tout le monde dans ce
» même genre de vie inutile & oifif ; &
» leur zèle à cet égard ne peut mieux ſe
comparer qu'à celui de nos religieux
d'Europe , qui preffent les jeunes gens
» d'entrer dans un ordre qu'ils gémiffent
>>
و د
ود
Е
98 MERCURE
DE FRANCE
.
99
» eux- mêmes d'avoir embraffé. Les cou-
» vens de Bonzes font très- communs dans
» toute la Chine , où l'on compte plus
» d'un million de ces moines avares ,
ignorans , débauchés , hypocrites & fai-
» néans. Leur inſtituteur , Foë , eſt auſſi ,
» dit - on , celui qui imagina le ſyſtême de
la métempſycofe de- là ce principe fi
généralement établi parmi fes fectateurs ,
» d'aimer les bêtes , d'aimer les moines ».
و د
Lorfqu'un malfaiteur eft accufé de quelque
crime capital à la Chine , fon procès
paffe par cinq ou fix tribunaux fubordonnés
les uns aux autres ; & nulle fentence
de mort n'eft exécutée , fi l'Empereur ne la
figne , après qu'elle lui a été préfentée jufqu'à
trois fois. Il n'y a point de précau-
» tion qui paroiffe exceffive aux Chinois
» lorfqu'il s'agit de conferver la vie à un
"
"
N
citoyen. Vous devez juger de- là , Ma-
" dame , que les crimes , dignes de mort ,
» font plus rares à la Chine qu'en Europe ,
» où une procédure fi lente feroit fujette
» à de grands inconvéniens. D'un autre
» côté ces délais font favorables à l'inno-
» cence , & la délivrent prefque toujours
» de l'oppreffion , quoiqu'elle fe trouve
expofée à languir long - temps dans les
» chaînes. Lorfque le crime eft d'une énor-
» mité extraordinaire, le Prince , en fignant
39
A OUST 1767. 99
23
33
33
» la fentence , y joint les paroles fuivantes :
auffi - tôt qu'on aura reçu cet ordre , que
» le coupable foit exécuté fans délai . S'il
» n'eft question que
d'un crime ordinaire ,
, l'ordre eft adouci dans ces termes : que
le criminel foit gardé en prifon jufqu'à
l'automne , & qu'il foit jufticié. C'eſt
ordinairement à cette faifon qu'eft renvoyée
la punition de tous les malfai-
» teurs condamnés à mort. Si l'Empereur
n'approuve pas la première fentence d'un
» tribunal , il peut nommer d'autres juges
» pour recommencer l'examen du coupa-
» ble , jufqu'à ce que leur décifion s'ac-
"
و ر
39
corde avec la fienne, Par- là il eft tou-
» jours le maître de fauver un criminel
» ou de perdre un innocent dont il aura
» réfolu la délivrance ou la perte.
"
» Dans les procédures ordinaires la fen-
» tencedes tribunaux inférieurs eft communiquée
aux principaux officiers de toutes
» les Cours fuprêmes ; ainfi le plus vil &
le plus méprifable fujet de l'Empire jouit
» à la Chine d'un privilége qui ne s'ac-
» corde parmi nous qu'aux perfonnes de la
» plus grande diftinction , d'être jugé par
toutes les chambres affemblées.
.
ود
» La queftion ordinaire & extraordinaire
» eſt établie à la Chine comme dans tous
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
les pay's policés ; & l'on n'y eft pas moins
induftrieux qu'ailleurs à inventer de nou
velles machines pour tourmenter ingé
>>-nieufement les coupables . Ce raffinement
» de cruauté , inconnu des nations barbares
» & groffières, ne devoit pas être ignoré chez
» un peuple où , depuis fi long- temps , les
fciences & les arts font cultivés.
و د
33
Lorfqu'un criminel eft condamné à
» mort , après la lecture de l'arrêt , la plude
ces malheureux s'emportent en part
» invectives contre ceux qui les ont condamnés.
Les juges écoutent ces injures
» avec patience ; mais on leur met enfuite
» dans la bouche un baillon qui les empêche
de parler , & avec lequel on les
mène au lieu de l'exécution » .
>>
"
Les douanes à la Chine font beaucoup
moins rigoureufes qu'en France , dit notre
voyageur. Non -feulement on n'y fouille
perfonne , comme font nos commis de
barrières , gens groffiers , incivils & mal
appris ; il eft même rare qu'on ouvre les
caiffes & les paquets. Si c'eft un homme de
quelque apparence , on ne fait point la vifite
de fes coffres. « Nous voyons bien , difent les
gardes , que Monfieur n'eft point un marchand
».
35
"
•
On appelle lettrés à la Chine ceux qui” ,
après différens examens , font promus au
A OUST 1767 . 101
و ر
grade de licencié , de maître- ès- arts & de
docteurs. Il y a dans toutes les parties-
» de l'Empire , des colléges où l'on prend ,
» comme en Europe , ces divers degrés.
» C'eft parmi ceux qui les poffédent , qu'on
» choifit les magiftrats & les officiers civils :
» comme il n'y a point d'autre voie pour
» s'élever aux dignités , tout le monde ,
» même les enfans du peuple , fe livrent
» à l'étude , dans l'efpérance de parvenir
» aux charges ; comme nous voyons qu'en
France , par l'efpoir d'une cure ou d'un
» bénéfice qui faffe vivre toute une famille ,
» le plus petit particulier fait étudier fest
» enfans , & prive l'Etat de foldats , de
» laboureurs & d'artifans ».
و د
""
ود
Les Chinois apportent beaucoup d'application
à fe former la main pour écrire ;
& ils préférent une belle pièce d'écriture
au tableau le plus fini. « Ils ont même
» en général , une eſpèce de vénération
» pour les caractères , foit qu'ils foient
imprimés , foit qu'on les ait tracés à la
» main. Si le hafard leur fait rencontrer
quelque feuille écrite , ils la ramaſſent
» avec refpect , & fe gardent bien d'en
» faire un ufage indécent. Quel auteur
parmi nous peut fe vanter d'être fi ref-
» pecté ? ...
و د
ود
و ر
Les perfonnes aifées font , comme en
E sij
102 MERCURE DE FRANCE.
» France , dans l'ufage de confier l'éducation
de leurs enfans à des précep-
» teurs particuliers ; mais , ce qui n'eft
» pas de même en France , c'eſt la con-
» fidération dont ces précepteurs jouiffent.
Leur emploi eft également recom-
» mandable & lucratif : ils font honorés
» dans les familles ; on leur donne la
première place ; & leurs difciples les refpectent
éternellement » .
ور
و ر
و د
לכ
Comme on ne connoît point à la Chine
de nobleffe héréditaire , & qu'il n'y a que
les charges qui ennobliffent , il faut néceffairement
hériter de la capacité de fes
pères , fi l'on veut arriver aux mêmes dignités
& tenir le même rang. « Que penferoit
donc un Chinois à qui l'on diroit
que , dans certains pays de l'Europe
les places & les emplois ne s'accordent
point à la capacité ; que , même les
plus fçavans , ceux dont l'étude a per-
» fectionné le jugement , font laiffés à
l'écart ; qu'on leur préfère prefque tou-
» jours des ignorans , des hommes fans
» lumières , fans talens , que leur richeſſe
» met en état d'acheter des charges d'où
dépendent' le bon ordre de la fociété &
» la fûreté publique. Ce Chinois , qui voit
» que dans fon pays les dignités ne fe don-
» nent qu'au mérite , fe perfuaderoit , fans
و ر
A OUST 1767. 103
» doute , que nous fommes une nation
» médiocrement policée ; que les loix doi-
» vent céder au caprice & à l'ignorance ;
» & ilfe mocqueroit , peut-être avec raiſon ,
» de ceux qui font affez fots parmi nous ,
» pour s'appliquer à des études auxquelles
» nous n'avons attaché aucun avantage ».
L'éducation qu'on donne à la jeuneffe
Chinoife , eft d'une reffource infinie pour
les moeurs. Occupée fans relâche dès l'âge
de fix ans , elle n'a guère le temps de fe
corrompre par la débauche. « Auffi la gra-
» vité & la modeftie font- elles le partage
» des lettrés. Ils marchent toujours les
» yeux baiffés. Un jeune écolier même
» n'eft pas moins compofé dans fon air
» & dans fes manières qu'un Recteur
» d'Univerfité ».
»
"
Outre les dignités qui s'acquièrent par
les lettres , il en eft d'autres auxquelles on
arrive par la fcience des armes . « Il faut
d'abord donner des preuves d'habileté
» à tirer de l'arc , à monter à cheval , & c .
» On leur fait enfuite compofer un difcours
fimple , mais bien raifonné , fur
quelque matière concernant l'art mili- ·
taire. Ceux qui montrent le plus de capa-
» cité obtiennent les premiers grades ; &
» de cette école , comme de nos compagnies
'"
"
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
» de moufquetaires , l'Etat tire d'excellens
» officiers ». "
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
ور
On eft étonné que toutes les connoiffances
des Chinois foient en même temps
& fi anciennes & fi bornées. « Ils n'ont
puifé dans l'arithmétique , l'aftronomie ,
» la géométrie , la médecine , la géographie
, la philofophie naturelle & la phy-
» fique , que les notions que la pratique
des affaires femble exiger. Ils n'ont ja-
» mais été plus loin , & paroiffent même
incapables d'aller au- delà . Nous , au con-
» traire , nous avons eu des connoiffances
» très tard , & nous avons tout perfectionné
rapidément. Les fciences ont fait plus
» de progrés en Europe , dans trois fiècles ,
» que chez les Chinois dans quatre mille
» ans. Ils ont de la phyfique des idées
très-fuperficielles , n'ont aucun principe
de logique artificielle & raifonnée ; &
» à l'égard de la métaphyfique , ils n'en
» connoiffent pas même le nom. Leur
étude principale fe tourne vers la fcien-
»ce des moeurs ; & , au fond, c'eſt ce qu'il
ya de plus digne de l'homme , & de
plus utile à la fociété. Auffi c'eft la na-
» tion la plus fage , & peut- être , quoique
" payenne , la plus vertueufe de l'univers.
Prefque tous fes Empereurs ont été des
» hommes d'une vertu fublime, des Numa,
و د
23
ود
A OUST 1767. 105
des Solons , des Lycurgues , des Antonins.
" Nulle nation n'a produit autant & de fi
" bons livres de morale. Leurs fages font
populaires dans leurs écrits ; ils ne font
point briller leur imagination comme
» ceux de la Grèce & de Rome ; ils ne
» courent point après les applaudiffemens ,
comme nos prédicateurs & nos philofophes
mille ans avant Jéfus - Chriſt ».
» L'aftronomie eft une des plus anciennes
» connoiffances qu'aient eu les Chinois.
On montre encore les inftrutnens dont fe
» fervoient un de leurs plus fameux aftro-
» nomes mille ans avant Jefus - Chrift » .
"
L'application avec laquelle les Chinois
ont toujours obfervé les mouvemens céleftes
, leur a fait ériger un tribunal d'aftronomie
, qui eft un des plus confidérables
de l'Empire. « Une de fes premières
» fonctions eft d'avertir l'Empereur des
» nouveaux phénomènes qui paroiffent
» dans le ciel . Cinq de ces aftronomes s'oc-
2 cupent nuit & jour à obferver les aftres
» fur une our deſtinée à cet ufage. Mais
» ce qu'il y a de ridicule , c'eft que ce
» tribunal eft obligé de prédire les chan-
» gemens de temps qui doivent fe faire
» dans l'air , felon les variations des faifons
; les maladies qui doivent arriver ,
(
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» les féchereffes , la difette des vivres ,
» &c. &c. On veut que les aftronomes
» Chinois foient en même-temps & principalement
des aftrologues. Faut- il s'ent
» étonner ! les ignorans confondent ces
» deux chofes en Europe, comme à la
Chine . Le peuple de Paris ne s'ima
gine t- il pas que MM . de l'Obfervatoire
doivent prédire la pluie , la grêle , le
tonnerre , &c Enfin toute l'aſtronomie
chinoife fe réduit à dreffer des calen
driers ornés de prédictions , à peu près
,, comme nos almanachs de Liége .
و د
39:
و ز
و د
و و
<
,, Avouez , Madame , qu'une nation
,, qui entretient depuis fi long temps une
efpèce d'académie pour prédire la pluie
,, & le beau temps , doit avoir l'efprit bien
borné. On palle aux Chinois de man-
,, quer de phyfique ; ne peuvent - ils
,, pas du moins confidérer que les évé-
,, nemens ne s'accordent que rarement ,
& par hazard , avec les prédictions de
leurs aftrologues . Il eft vrai que le point
,, principal du tribunal eft de calculer les
éclipfes , d'en marquer le jour , l'heure ,
la grandeur , la durée , & c. mais les
cérémonies qui fe pratiquent alors , prouvent
même qu'il y a encore un grand
fond d'ignorance & de fuperftition parmi
و و
"
"
""
"
A OUST 1767. 107
""
و د
""
, ces peuples. On fait inférer dans les nouvelles
publiques & afficher dans les lieuxfréquentés
, le temps de l'éclipfe .
97 Vous me demanderez , fans doute ,
Madame , en confidérant le peu, de
,, progrès de ces peuples dans l'aftrono-
,, mie , comment cette fcience a pu être
cultivée parmi eux , pendant plus de
", quatre mille ans , fans qu'il fe foit trouvé
un feul homme qui l'ait approfondie ;
fans que le hazard , la variété de la natu-
,, re , ou les récompenfes ayent fait naître
quelqu'une de ces têtes extraordinaires ,
» qui , comme Archimede , Defcartes &
,, Newton , frayent le chemin à toute une .
» poſtérité ?
39
39
و د
$
و د
د ر
Plufieurs caufes peuvent y avoir
,, contribué la première , eft le peu
de diftinctions utiles , fous la plupart
des Empereurs , pour ceux qui fe figna-
,, loient dans cette fçience : leur négli-
,, gence étoient punie ; & leur application
demeuroit fans récompenfe. Toute
leur efpérance étoit de parvenir aux premiers
emplois du tribunal des mathé-
,, matiques , dont le revenu fuffit à peine
, pour un modique entretien . Comme ce
tribunal n'a rien à voir fur la terre , il
n'a prefque rien à y prétendre . Je vous
l'ai dit , Madame , pour arriver aux
"
""
و د
"
1
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
""
""
""
richeffes , il faut étudier l'hiftoire , les
loix , la morale ; parler & écrire en
termes polis fur ces matières ; ce qui
n'eft nullement le fait des mathéma-*
,, ticiens . Les aftronomes , les géomêtres
,, ne font ni beaux parleurs , ni écrivains
,, élégans : M. de Fontenelle eft peut-être
, le feul mathématicien qui ait été l'un
; , & l'autre *. Tel eft un aigle en aſtro-*
nomie , a dit quelqu'un , qui , par- tout
ailleurs n'eft ordinairement qu'un canard
ou un boeuf
""
و و
و و
">
33°
Les médecins font auffi anciens à la
Chine , & à peu- près aufli habiles que les
aftronomes. Ce pays eft rempli de charlatans
qui inondent l'Empire de leurs drogues
& de leurs recettes. « Ce qu'il y a
de fingulier , c'eft que la gravité chinoife
» n'empêche pas qu'il n'y ait ici des plai-
» fans comme en France , qui tournent les
» médecins en ridicule. On vous traite
» en Europe avec le fer , me difoit der-
» nièrement un lettré , faifant allusion à
» la faignée ; ici on nous martyriſe avec
» le feu. La mode n'en changera pas fûre-
» ment , parce qu'on eft auffi bien payé
» pour nous tourmenter que pour nous
guérir.
و د
99
* Notre voyageur a quitté la France en 17363
& M. d'Alembert n'avoit point encore écrit,
A O UST 1767. 109
و ر
>>
"
و د
و و
» Vous êtes plus redoutable que moi &
plus puiffant, difoit un jour à fón médecin
l'Empereur Cang-hi ; vous êtes le maître
de tuer quand il vous plaît ; & moi je ne
puis condamner perfonne à mort fans
témoignage & fans preuves ».
A la Chine quand un officier civil ou
militaire a fait quelque bonne action qui
mérite qu'on y ait égard , il en eft auffitôt
récompenfé par une note honorable.
" On appelle ainfi ce qu'on nomme au
» collége des points de diligence , inftitués
» pour exciter l'émulation parmi les éco-
» liers. Ces notes fe donnent aux premiers
» mandarins par les Cours fouveraines ,
» & aux mandarins fubalternes par les
» Vice-Rois. Un magiftrat qui aura bien
jugé une affaire difficile , un colonel
qui aura bien exercé fa troupe , recevront
» une note honorable , comme un écolier
qui a bien fait ſon thême , gagne un point
» de diligence. Quatre de ces notes valent
» un degré , qui ne s'accorde que pour des
»
"
actions importantes. Ces degrés font in-
» férés dans un catalogue que l'on envoie
» à la Cour ; & fi ce magiftrat , fi ce colo-
„ nel viennent enfuite à commettre quel-
» ques fautes , au lieu d'être privés de leurs
emplois ou de leurs appointemens , on
و د
* efface du catalogue un ou plufieurs de
110 MERCURE DE FRANCE.
» ces degrés , ainfi que le retranchement
de quelques points de diligence fauve à
l'écolier une plus rude correction ».
La province de Kyang - fi eft fpécialement
célèbre par la belle porcelaine qui
fe fabrique à King- te- ching , bourg qui
s'étend à plus d'une lieuë & demie le long
d'une belle rivière , & contient un million
d'habitans . On y compte plus de cinq cens
fourneaux
pour la porcelaine ; & pendant
la nuit on croiroit voir une grande ville
en feu ou une vafte fournaiſe percée d'une
infinité de foupiraux. Il n'y a perfonne ,
fans en excepter les boiteux & les aveugles ,
qui ne puiffe y gagner fa vie à broyer les
couleurs. « C'eft aux Chinois que l'on doit
» l'invention de cette vaiffelle précieuſe &
fragile , que les Portugais ont les premiers
apportée en Europe. Ils l'ont appellée
»porcellana , qui , dans leur langue , veut
dire taffe ou écuelle.
33
"
J » Si l'on en croit les ouvriers du pays, ils
» font les feuls dans le monde qui fabri-
» quent de la porcelaine .. Je voulus leur
39
parler de celle du Japon , dont certains
» curieux de Paris font tant de cas. Ils
» m'affurèrent qu'elle n'avoit jamais exiſté
que dans l'imagination des perfonnes
» mal inftruites ; & que les Japonois , ainfi
» que tous les autres peuples , tirear de la
» Chine les feules & véritables porcelaines.
A
OUST 1767. FIF
Je faifis cette occafion de leur dire un
mot des excellentes manufactures de
si Drefde & de Chantilly, * rivales de celle
» de King-te- ching. Je conviens que nous
" ne l'avions peut-être pas encore tout- àfait
imitée par la blancheur & la fineffe
de la matière , par la vivacité & la durée
» des couleurs ; mais je ne leur cachai pas
que nous la furpaffions infiniment par
» la beauté , la grâce , la régularité , la
perfection du deffein ",
"
* Celle de Séve n'exiſtoit pas alors.
La fuite au Mercure prochain.
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de
Montreuil & de la Ville d'Abbeville , fa
capitale , avec ce vers de la Henriade
pour épigraphe :
Dis comment la Difcorde a troublé nos provinces .
A Londres ; on en trouve des exemplaires
- à Abbeville , chez DEVERITÉ ; à Paris
, chez PANCKOUCKE & LACOMBE ,
quai de Conty : deux vol. in- 12.
VOILA une hiftoire de province qui doit
être diftinguée de la plupart des autres
ouvrages de ce genre. L'auteur a fçu ſe
Borner fagement à ce qu'il y avoit de cu112
MERCURE DE FRANCE.
و د
rieux, & qui méritoit d'être connu dans
le pays dont il entreprend d'écrire les événemens.
Il ne faut point y acheter la lecture.
d'une anecdote , d'un trait intéreffant ,
par cent pages d'ennui & d'inutilités ,
comme il n'eft que trop ordinaire dans
quelques- unes des hiftoires volumineufes
de nos villes de France . Auffi cet écrivain
fait- il fur- tout l'éloge d'un Chroniqueur du
Ponthieu , en difant « qu'il paroît avoir fenti
,, le danger & la fuperfluité de ces énormes.
,,& monftrueux volumes qui paroîtroient
,, plus propres à faire les fondemens des
,, baftions d'une ville, que fon hiftoire ,,. Il
jette un coup-d'oeil fur tous ceux qui ont
écrit avant lui l'hiftoire du Ponthicu ; le
P. Ignace , Carme déchauffé , de la famille
des Sanfon , fameux Géographe , natifs
d'Abbeville, eft le feul dont les écrits ont été
imprimés. Le ftyle de cette hiftoire paroît
au nouvel écrivain approcher beaticoup
celui des Ménots * Il en donne quelques
exemples. Voici comment ce P. Carme
parle des Maires d'Abbeville , dont il fait
des éloges ridicules à force d'enflure «< . Il
» faut à un Mayeur un grand courage ,
» dit- il , pour réfifter aux douces perfua-
» fions qui viennent de la part des alliés
» & des amis , nommément des femmes ,
à qui la nature a donné des attraits fi
Anciens prédicateurs.
A OUST 1767. 113
و د
20
puiffans , qu'il eft quelquefois plus facile
» de fe défendre des défenfes des fangliers,
que des artifices de femblables créatures » .
Une bonne hiftoire du comté de Ponthieu,
degagée des puérilités du P. Ignace & des
autres compilateurs du pays , étoit donc un
ouvrage à defirer. L'auteur ne s'y eſt pas
borné. Il a joint à fon livre une notice des
habitans dignes de mémoire . « Ne célébrer
un pays que par fes ravages , ne faire connoître
fes habitans que par les fautes qu'ils
ont faites , ou le courage qui les a enfanglantés
, étoit une tâche affez trifte à
remplir...... Les fciences & les arts , me
fuis-je dit ont le droit de confoler les
hommes & de réparer en quelque forte les
malheurs du monde en les lui faifant oublier.
Si à côté du vainqueur d'Arbelles ,
on ne pouvoit citer Démosthènes, ou Ariftote
; fi on n'avoit que des S. Barthelemi à
décrire , & qu'on ne pût fe rappeller Henri
IV. fice règne enfin tout glorieux de Louis
XIV. ne pouvoit s'honorer que des journées
de Rocroy & de Steinkergue , & qu'on
ne pût citer ni les Corneille ni les Racine
je ne vois pas ce qu'on gagneroit à étudier
I'hiftoire & à vouloir apprécier les hommes;
on n'apprendroit guères qu'à les méprifer. »
Tout l'avant-propos de cet ouvrage eft ainfi
femé d'excellentes réflexions . Dans l'intro114
MERCURE DE FRANCE .
,
duction qui fuit, l'auteur entreprend d'examiner
& de rechercher quelle fut l'antique
puiffance des Comtes de Ponthieu . Leur
Comté fut connu dans la plus haute antiquité
fous le nom de Duché de la France
maritime, Il comprenoit toute la Flandre
jufqu'à la Meufe. Il y a de la fagacité dans
ces recherches. C'eft fur- tout par les cités
opulentes dont cette contrée étoit couverte,
& qui ont difparu , que fe prouve l'antique
puiffance des Souverains du Ponthieu.
Le nouvel Hiftorien fouille dans leurs ruines.
Il découvre Quentorick , Waben
lieux fameux , confidérables fous nos premiers
Rois , & dont on connoît à peine
aujourd'hui l'ancienne pofition . Il donne
ainfi une courte defcription de l'antiquité
& de l'état des villes dont il doit
faire mention dans le cours de l'hiftoire.
Il releve à l'article Abbeville , une erreur
affez confidérable de M. l'Abbé d'Expilly.
fur la population de cette ville. Loin d'être
augmentée , comme l'a dit cet écrivain , elle
eft de beaucoup diminuée. Après cette introduction
inftructive , commence l'hiftoire
à l'invafion de Jules Céfar dans les
Gaules : l'auteur n'en parle que pour venir à
ſon ſujet “. On eft frappé d'abord à ce ſeul
nom ( Romani ) de la diſtance qu'on découvre
d'un peuple immenfe, poli, civili-
"
༣ .
A OUST 1767. IIS
fé, à des hordes de barbares . Il femble qu'il
,, n'auroitjamais dû y avoirde liaifons d'un
, peuple qui habitoit au milieu des délices
,, de l'Italie , avec un autre cantonné dans
, des marais fur les bords de l'océan : il
,, femble qu'une nation induſtrieuſe , mag-
», nifique dans fes édifices , orgueilleufe de
,,fa grandeur , n'auroit pas dû envier à ces
, fauvages , leurs tanières recouvertes de
, joncs, de rofeaux & d'épines entrelacées ...
5 , Ils n'avoient point chez eux les mines d'or
,, des Méxicains . La gloire feule de régner
5, fur des nations étendues , la forte envie
», de fe frayer un chemin à la tyrannie fur
, les débris de la liberté publique , & de
,, s'immortalifer , devoient faire alors ce
, qu'a fait depuis l'avidité en nous portant
aunouveau Monde» .Le Ponthieu conquis
fur très-utile aux Romains. Ils y avoient
des flores . Le flux de la mer remontoit
jufqu'à la ville de Rue où les vaiffeaux
abordoient encore en 1210 ; cette ville eft
aujourd'hui dans les terres éloignées de
P'océan de plus d'une lieue. Viennent
enfuite les ravages des Normands. C'eft
fur tout par le Ponthieu qu'ils trouverent
des facilités pour pénétrer dans le coeur
de la France. L'auteur rend compte de
tous ces ravages avec précifion : il s'étend
ún peu plus fur l'établiffement , l'opulence
116 MERCURE DE FRANCE.
de quelques monaftères , & quelquefois
même les défordres des Moines . Voici une
anecdote qui , fi elle eſt vraie , devra paroître
affez fingulière & même importante.
A une petite distance de la ville de Saint-
Riquier , on voit près d'un bois une monticule
de terre qu'on nomme dans le pays la
Tombe d'Izambart. L'auteur a cherché à découvrir
quelle étoit l'origine de ce monument.
Il a appris par la tradition que , vers
l'an 882 , cet Izambart qu'on nomme de
Chatillon , étant allé combattre les Normands
, les Moines de- Saint Riquier s'étoient
emparés de fon château de la Ferté ,
pendant fon abfence ; ils n'avoient point
voulu le reconnoître à fon retour de cette
expédition; ce Seigneur avoit été obligé d'en
faire le fiége & avoit été tué par ces Moines
dans une fortie . Cependant fon Lieutenant
étoit parvenu à rentrer dans le château .
L'auteur a fu en outre , que les Moines de
St. Riquier devoient fe trouver tous les ans
fur le pont levis de ce château , une torche
à la main , & déclarer qu'ils ne troubleroient
point les cendres d'Izambart . Il a vu
enfuite dans leurs cartulaires ce même
Izambart inferit comme félérat ennemi
des moines.
Toutes ces contrariétés lui ont donné
lieu d'éclaircir le fait. Il en difcute toutes
A OUST 1767 . 117
les circonftances & entreprend de réhabiliter
la mémoire d'Izambart - Chatillon.
Cette anecdote fingulièrement curieuſe ſe
fait lire avec le plus grand intérêt. En accufant
quelquefois les moines des premiers
fiécles , l'auteur fait les diftinguer de ceux
de nos jours dont il fait l'éloge. Tandis
que les Normands dévaſtoient le pays
les Comtes de Ponthieu , avoient à foutenir
une rude guerre de la part des Comtes
de Flandres . On ne voit par-tout dans ces
temps malheureux que crimes & perfidies.
Guillaume de Latras , un des Comtes de
Ponthieu , diftingué dans le pays par fes
fondations pieufes , fait crever les yeux ,
couper le nez , les oreilles à fon frère. Il
eft mutilé entièrement & renfermé dans un
couvent où on l'oblige à fe faire moine.
L'établiffement de la Commune d'Abbeville,
une des plus anciennes du royaume,
offre des détails intéreffans des anciens
ufages de notre jurifprudence. Tous les
crimes s'expioient à prix d'argent « . Il faloit
en outre que la maifon du criminel fût
abattue. S'il n'en n'avoit point , on l'obligeoit
d'en acheter une de la valeur de
cent fols , c'est-à- dire , de 125 livres , on
l'abattoit enfuite avec cérémonie. Cette
loi ridicule & barbare ne contribuoit
pas à peupler la ville ». C'étoit toujours
118 MERCURE
DE FRANCE
.
l'intérêt qui accordoit ces fortes d'affran
chiffemens. Au milieu des défordres que
néceffitoit dans le royaume le gouvernement
féodal , on lit avec attendriffement
l'aventure de la malheureuſe Adele de
Ponthieu. Elle fut arrêtée en voyageant
avec fon mari, par des voleurs, fur la route;
ils la dépouillèrent , affouvirent leur brutalité
& l'exposèrent nue dans le lieu où
ils l'avoient prife. Son pere égaré dans fes
reffentimens , la mène fur le rivage de la
mier quelque temps après , entre avec elle
dans une chaloupe & s'éloigne de la côte
comme pour refpirer l'air de la mer. Alors
fe relevant tout - à - coup avec agitation :
Dame de Domart , dit - il à fa fille
d'une voix indignée , il faut maintenant
que la mort efface la vergongue que votre
malheur apporte à toute notre race. Un
grand tonneau étoit prêt , dont elle ne
foupçonnoit pas l'ufage. Il ordonne aux
matelots de l'y enfermer , & on la précipite
dans la mer. Adele défolée , ignoroit fon
crime elle ne pouvoit imaginer comment
elle avoit mérité ce fuplice : elle gémiſſoit.
Un vaiffeau flamand apperçut ce
tonneau & l'attira fur fon bord. Adele fut
remife fur le rivage & rendue à fon mari
qui pleuroit déjà fa mort. Ce malheureux
père fe repentit de fon crime & partit pour
:
•
A OUST 1767 . 119
""
ور
les croisades. « C'étoit comme vrais Chrévaliers
de Jésus- Chrift, quittant fes terres,
femmes , enfans , que les Comtes de Ponthieu
voyageoient à la Terrefainte ,, . Ainfi
après avoir été chevaliers des Dames
on l'étoit devenu de Jéfus- Chrift ; après
s'être engagé à défendre fa mie contre
quiconque auroit douté qu'elle étoit la plus
belle des belles , on alloit en Afie fe faire
égorger pour ce qu'on appelloit l'honneur
de Jésus-Chrift ; efprit de ſuperſtition &
de galanterie bien digne de ces temps » .
Le Ponthieu , comme toutes les autres
provinces du royaume , ne retira d'autre
avantage de ces expéditions ruineufes ,
que d'en rapporter la lépre & quelques
reliques. Cependant l'autorité des Communes
fe fortifia . Celle d'Abbeville devint
une eſpèce de république qui avoit le
droit de faire battre la monnoie en fon
nom. Elle avoit cours comme celle des
Comtes de Ponthieu . Edouard III. le
vainqueur de Creci , négocia long-temps
avec la Commune d'Aabbeville , pour ne
pas venir lui - même d'Angleterre dans la
falle de l'échevinage , jurer chapeau bas de
conferver fes priviléges. Edouard II. avoit
fait en perfonne ce ferment.
On connoît les guerres fameufes de
l'Angleterre & de la France fous Philippe
120 MERCURE DE FRANCE.
de Valois. Le Ponthieu fut le théâtre de
la fanglante défaite de Creci. Nous paffons .
tous les détails des guerres & des fiéges
dans cette contrée. Elle rentra fous la
domination françoife , du regne de Charles
V. Cette partie de la Picardie fut la
premiere qui fecoua le joug des Anglois.
Cette hiftoire offre quelques traits parti- j
culiers des négociations du Monarque
François. Les Anglois en fe retirant emmenèrent
avec eux un bourgeois d'Abbeville
nommé Ringoir , qui , refufant de prêter le
ferment d'obéiffance au Roi d'Angleterre ,
fut précipité dans la mer d'une des fenêtres
du château de Douvre : « Exemple précieux
de fidélité & de patriotifime , moins
éclatant fans doute , mais non moins admirable
que celui du fameux Maire de
de Calais ».
A la fuite de ces guerres , l'auteur examine
le commerce & les moeurs des habitans
de Ponthieu. La nobleſſe , fière de
fes armes & de fes prérogatives , voyoit
avec regret le refte des citoyens cultiver
les arts , s'inftruire & s'enrichir. A peine
des artifans eurent - ils fait transporter
quelquefois par le canal d'une riviere
les productions d'une province ou d'une
bourgade en une autre ; à peine la viton
fe charger de quelques bateaux que
l'orgueilleufe
A OUST 1767. 121
370
l'orgueilleufe oifiveté fongea à inquiéter
la pauvreté laborieufe " . On établit
des chaînes de diftance en diftance fur les
,, routes , fur la rivière de fomme , & c ,,.
L'argent étoit rare & le peuple toujours
gêné étoit toujours pauvre , les Seigneurs
s'étoient arrogé des droits infâmes & des
plus bifarres qui l'afferviffoient encore :
chaque habitant de la petite ville de Rue
» étoit obligé de payer au Comte de Ponthieu
un droit de pudore corporis fui
Les Mayeurs & Échevins d'Abbeville préfentèrent
requête au Parlement , en appel
comme d'abus des ftatuts fynodaux qui
défendoient de coucher avec fa femme
les trois premières nuits de fon mariage.
Il leur fut permis de coucher franchement
avec leurs époufes. L'illuftre Montefquieu ,
dit l'hiftorien , fait à cette occafion une
réflexion qui pourroit bien paroître trèsinjurieufe
au beau fexe. « C'étoit bien ces
trois premières nuits là, dit- il , qu'il falloit
choifir , car pour les autres on n'auroit pas
donné beaucoup d'argent ». Il y avoit le
même ridicule dans l'éxécution des loix de
la juftice , que dans les ufages ». Un cochon
ayant bleffé un enfant dans le vifage,
fut d'abord conftitué prifonnier dans les
prifons de la ville, Mais ce délit avoit été
fait fur un terrein où l'églife de Saint
F
I 22 MERCURE DE FRANCE.
Vulfran avoit des droits , & le Chapitre
en réclama la connoiffance comme de fa
juftice. Il fut donc ordonné qu'il feroit
remis entre fes mains, Mais comme il
n'avoit point de prifons , on le laiffa dans
celle où il étoit à la garde de deux hommes
liges de ce Chapitre. Le procès le plus régulièrement
inftruit , il fut condamné à
etre pendu & étranglé ; ce qui fut éxécuté
avec gravité fur la place publique par
la
main du Bourreau. Tout le reste du premier
volume de cette hiftoire offre des
détails curieux de nos ufages , qui ſe font
lire avec beaucoup de plaifir. Les troubles
affreux du calvinifie & de la ligue
occupent le fecond volume. « Le Ponthieu
s'eft reffenti de ces convulfions terribles ,
à- peu près comme ces fleuves dont l'embouchure
eft à la mer , & qu'on voit fe
troubler quand les orages font mugir les
Alots ».
Dans les guerres du calvinifme , les
Dames de Saint-Riquier repoufsèrent les
Impériaux. Les ennemis laifsèrent cent
yingt de leurs morts dans le foffé & s'en
retournèrent avec fix charriots de bleffés à
Hefdin.
Nous ne nous arrêterons point fur quelques
autres détails de ces temps de fanatifme
& d'horreur , fur les recherches que
A OUST 1767. 123
fait l'auteur de l'origine du droit qu'a la
ville d'Abbeville de fe garder elle- même ,
fur la coutume de Ponthieu , quoiqu'il ait
mis de la critique & du difcernement dans
toutes ces obfervations. Il y a fur les
troubles de la ligue plufieurs anecdotes
piquantes , puifées dans les archives de
la ville d'Abbeville. Telle eft entre autres
une lettre du Parlement aux Officiers
municipaux de cette ville , où ce Corps
refpectable demande quelque foulagement
en l'extrême néceffité où il est réduit & prefque
dans l'impoffibilité de fubfifter. Trifte
preuve de l'état de langueur & d'épuifement
où étoit alors le Royaume , puifqu'un
Corps fupérieur étoit obligé de s'humilier
devant les Officiers municipaux d'une petite
ville de province , pour en obtenir
les moyens de fa fubfiftance . Cette lettre
doit être précieufe dans les archives de la
nation , ainſi que plufieurs autres qu'on
lit à la fuite , d'Henri IV , des Prevôts &
Marchands de Paris aux Maires d'Abbeville.
Henri IV, ce Monarque adoré des
François , vint à Abbeville ; il difoit luimême
qu'il avoit été engendré dans cette
ville , c'eſt -à- dire , pendant le paffage de
fon père qui y avoit féjourné une nuit
avec fon époufe . Le fanatifme avoit été
tellement enraciné dans cette province
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
que malgré les bontés du Roi , il n'eut pas
plutôt quitté Abbeville , qu'il fe trouva des
ames affez baffes pour ofer dire qu'il étoit
venu montrer fon grand nez & fes mouftaches
; qu'il ne valoit rien & avoit bien de
la malike . On trouve ces dépofitions dans
les archives de la ville d'Abbeville . L'auteur
continue fon hiftoire fous Louis XIII
Louis XIV, & jufqu'en 1727. Dans la notice
des hommes du Ponthieu , dignes de mémoire,
on diſtingue les Cardinaux Alégrins,
le Moine , d'Ailly , Jean- de- Bailleul , Roi
d'Écoffe , le fameux Vatable , Lambin , les
Sanfon géographes , le médecin Hequet dont
on rapporte cette anecdote : lorfqu'il fortoit
de chez les grands , il alloit embraffer dans
la cuifine les valets , les chefs d'office , en
leur difant : mes amis , je vous dois beaucoup
de reconnoiffance pour tous les
fervices que vous nous rendez à nous
autres médecins : fans vous , fans votre
art empoisonneur , la Faculté iroit bientôt
à l'hôpital. Abbeville a auffi produit plufieurs
graveurs célébres , les Mellan , les
Poilly , les Daulé , &c. L'hiftorien du
comté de Ponthieu a préféré de s'étendre
un peu fur les fçavans qui ont illuftré
fon pays , à l'ufage de donner de longues
liftes des Echevins , des Confuls , des
Doyens , des Supérieurs de chaque couA
OUET 1767 . 125
vent , & c. auffi fon ouvrage intéreffe- t- il
d'un bout à l'autre . Les habitans du Ponthieu
peuvent aisément y apprendre l'hiftoire
de leur pays , & les étrangers s'en
amufer en s'inftruifant. On regrette que
l'auteur ne fe foit attaché
à
corriger
un peu plus fon ftyle. Nous préfumerions
volontiers que c'eft le premier ouvrage
d'un jeune homme qui annonce de l'efprit
& des talens.
pas
VIES des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
& des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiftoriques & critiques
; ouvrage traduit de l'anglois :
tomes IV & V. A Villefranche- de-
Rouergue, chez P. VEDELHÉ, Libraire-
Imprimeur. A Paris , chez BARBOU ,
rue des Mathurins ; 1766 & 1767 : in- 8 ° .
deux vol.
IL nous feroit difficile d'ajouter rien aux
éloges que nous avons donnés aux trois premiers
volumes de cet ouvrage . Ce que nous
pouvons affurer , c'eft que tous ceux qui
les ont lus , en ont jugé comme nous , &
que les Auteurs , en avançant dans leur car-
Fiij
26 MERCURE DE FRANCE.
rière , s'y foutiennent avec la même ardeur
& avec la même force . Ces deux nouveaux
volumes que nous annonçons , en font une
preuve fans réplique . Nous regrettons de
ne pouvoir en faire une analyfe fuivie ;
le lecteur n'auroit pas affez à y gagner ;
nous l'exhortons à lire lui - même l'ouvrage
, s'il veut y trouver de l'inſtruction
tant fur le dogme , que fur la morale
évanngélique ; il verra dans les notes , des
réflexions folides , & la critique la plus fine
& la plus jufte , toutes les fois que l'occafion
s'en préfente , fur les faits , les écrivains
, les ouvrages , les éditions , les
erreurs hiftoriques , &c . Au lieu d'extrait ,
nous allons rapporter quelques - unes de
ces notes qui nous ont fait plaifir en partourant
ces deux volumes. Elles ferviront
à donner des éditeurs l'idée qu'on doit en
avoir , fi cet article eft lu par des perfonnes
qui ignorent encore l'exiftence de ce bon
ouvrage .
On lit dans Rufin , que Saint Atha-
»nafe encore enfant , baptifa quelques enfants
de fon âge, avec lefquels il jouoitfur
» les bords de la mer , & que le patriarche
» Saint Alexandre approuva ce baptême
» comme valide . Mais Hermant , Tille-
» mont & plufieurs autres favants critiques
regardent ce fait comme une fable. Il
» n'eft fondé que fur l'autorité de Rufin ,
A OUST 1767. 1271
auteur peu exact ; & d'ailleurs il ne
» s'accorde point avec la chronologie de
» l'hiftoire de Saint Athanafe. Vie de S.
Athanafe , tome IV , page 37 , note A.
و ر
2
و د
« Lucifer , Evêque de Cagliari , métropole
de Sardaigne , fe diftingua par
» fon détachement du monde & par fon
» zèle contre l'arianifme. Il prit avec cha-
» leur la défenſe de Saint Athanafe , au
23
"3
concile tenu à Milan en 355 , & même
» dans le palais de l'Empereur Conf-
» tance ; ce qui le fit exiler à Germanicie
» en Syrie .... Il fut enfuite transféré à
Eleutheropolis en Paleſtine ..... Ce fut
là qu'il écrivit fon premier livre contre
Conftance. Il eut la hardieffe de le lui en-
» voyer , & même de s'en avouer l'auteur
en préſence de Florentius , Grand Maî-
» tre du palais .....il le comparoit au plus
»cruel des tyrans ..... Tel eft enfuite le
jugement que les fages traducteurs portent
de cet homme violent. " Tous les
» ouvrages de Lucifer font écrits avec beau
»coup d'aigreur ; & malgré les éloges que
quelques peres ont donnés à fes livres
contre Conftance , parce qu'ils ne fai-
» foient attention qu'au zèle de l'auteur
»pour la pureté de la foi , on ne peut dif-
» convenir que fes expreffions ne font ni
affez nefurées , ni aflez refpectueufes.
ود
22
Fiv
.128 MERCURE DE FRANCE.
» On ne doit jamais manquer à fon fou-
»verain , quelque abus qu'il faffe de fon
» autorité. Ibid . Page 67 , note Q.
"
99
" Ce fut en 32 , que Sainte Hélene dé-
» couvrit le bois tacré fur lequel s'étoit
opéré le mystère de notre redemption ,
» dans la vingt - unième année du règne de
»l'Empereur Conftantin , & dans la trei-
» zième du pontificat de Saint Sylveftre. »
Sur quoi on lit en note : l'hiftoire de
»l'invention & de la découverte de la
croix étant rapportée par Saint Cyrille
» de Jérufalem & par plufieurs autres au-
» teurs contemporains , on ne conçoit pas
» comment Bafnage a ofé avancer , hiftoire
» des Juifs , livre 6 , chapitre 14 , fection
» 10 , page 1244 , que Saint Grégoire de
» Tours eft le premier qui en ait parlé.
»Voilà un de ces traits d'ignorance ou
» de mauvaiſe foi , que l'on ne peut par-
» donner à un favant .
2
On peut voir des preuves de la jufteffe
de la critique des éditeurs dans la notice
des écrits de Saint Athanafe , de Saint
Epiphane , de Saint Jean Damafcène ,
d'Alcuin , du Cardinal de Berulle , &c.
Tom . IV .
« Aufone avoit de l'efprit , de la faci-
»lité & une tournure de génie faite pour
» la poéfie. La plupart de fes ouvrages
A OUST 1767. 129
">
"
99
» manquent cependant de ce goût & de ces
» autres qualités qui rendent eftimables les
productions de l'efprit. Ce qu'il a fait de
» meilleur , font fes petits poëmes & fur-
» tout fa dixième idyle , qui eft une def-
» cription de la Mofelle. Cette pièce a été
» publiée féparément avec de longs com-
»mentaires , par Marquard Fréher. Si Aufone
eût mieux parlé latin , fon panégyrique
de Gratien feroit quelque chofe
» d'achevé. Son but , dans ce difcours ,
» étoit de remercier le Prince de ce qu'il
» l'avoit élevé au confulat en 378. Quel-
" ques auteurs ont prétendu qu'Aufone
» étoit idolâtre ; mais il eft prouvé qu'il
» étoit chrétien , par fon idyle fur la fête
» de pâques , ainfi que par fon éphémeris ,
qui eft un poëme où il enfeigne à fes difciples
la manière de faire faintement
toutes les actions de la journée. Les
» obfcénités répandues dans quelques- uns
» de fes ouvrages montrent qu'il étoit peu
pénétré de l'efprit de fa religion . La
» meilleure édition des oeuvres d'Aufone
, eft celle qui eft connue fous le
» titre de ad ufum Delphini , & qui fur
publiée en 1730 , par l'Abbé Souchay
& par l'Abbé Fleury , Chanoine de
Chartres . Tome V , page 477 & 478
» note A ».
و ر
ور
و د
"
ور
ور
"
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
ÉPIDEMIQUES d'HIPPOCRATE , traduites
du grec , avec des réflexions fur les conftitutions
épidémiques , fuivies des quarante
- deux hiftoires rapportées par cet
ancien Médecin , & du commentaire de
GALIEN fur ces hiftoires ; on y a joint
un mémoire fur la mortalité des moutons
en Boulonnois dans les années 1761
& 1762 , & une lettre fur la mortalité
des chiens dans l'année 1763 , dans
laquelle font développées les vues d'HIPPOCRATE
fur les conftitutions ; par
M. DESMARS , Médecin - Penfionnaire
de la Ville de Boulogne-fur- mer. A
Paris , chez la veuve DHOURY ; 1767 :
in- 1 2.
#
1
Il y a plus de quatre ans que cet ouvrage L
auroit vu le jour , fi l'auteur lui feul n'y
eût pas defiré une plus grande perfection.
Les écrits d'Hippocrate , le prince de la
médecine , font depuis long- temps les
délices de M. Defmars qui eft très- verſé
dans la langue grecque , trop négligée auA
OUST 1767. 131
jourd'hui parmi nous . Si elle eft néceſſaire
à tous ceux qui veulent devenir fçavans ,
elle l'eft plus encore aux Médecins , dont
les premiers écrivains & ceux dont les
obfervations font encore de la plus grande
vérité , ont écrit en cette langue. La plûpart
des termes de leur art étant grecs ,
comment peuvent- ils en faifir la véritable
fignification , s'ils ignorent cet idiôme ſçavant
? En attendant que cette étude redevienne
celle des Médecins ,M. Defmars leur
offre une traduction accompagnée de notes
critiques & de réflexions folides qui donnent
de fon favoir & de fa fagacité , une idée
très -avantageufe . Pour être entendus , les
écrits de cet ancien Médecin ont befoin
d'un efprit jufte , étendu , géométrique
qui rapproche fous un même point de vue
ce qui s'y trouve épars , ifolé , & fouvent
feulement énoncé. Galien , un de ſes plus
habiles commentateurs , a dit de lui , qu'il
n'avoit rien écrit qui ne fût très - à- propos ,
quoiqu'il l'eût fait avec quelque obfcurité ,
afin d'être plus court , & quoiqu'il femblât
dans quelques endroits , laiffer à deviner
, en difant peu de chofe. Le but de
M. Defmars a donc été de rapprocher
les idées d'Hippocrate , de lier entr'eux
les faits avec les caufes météorologiques ,
ช
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
& d'indiquer fa manière d'obferver. On
ne fauroit douter que fon travail ne foit
utile aux Médecins , qu'ils ne le reçoivent
avec plaifir , & ne le lifent avec
fruit.
RÉPONSE de M. l'Abbé LACASSAGNE à
la Lettre que M. VOGEL a fait inférer
dans le premier Mercure du mois de
juillet , au fujet du Traité général des
élémens du chant.
VOUS
ous trouvez , Monfieur , que mon
expofition des principes eft trop laconique,
& qu'il y a dans mon livre plufieurs articles
trop fçavans , pour des commençans.
Nous examinerons d'abord la première
obfervation . Vous m'avez compris , ditesvous
, mais en réfléchiffant. Je vous demande
quelles font les fciences que l'on
puiffe apprendre , fans réfléchir fur l'enchaînement
des règles qui les conftituent ?
En me bornant à une jufte précifion , je
prévoyois d'avance le fecours d'un maître
qui développe ordinairement les principes
à mesure qu'il voit faire des progrès à fes
élèves. Il étoit donc inutile d'augmenter ,
A OUST 1767. 133
par la prolixité , un volume déjà trop
coûteux . Vous direz , fans doute , pourquoi
nous annoncer qu'avec cet ouvrage l'on
peut fe paffer de maître ? Je conviens de
'annonce ; mais j'avertis en même temps
que cette reffource ne doit avoir lieu
qu'en faifant ufage des deux moyens mécaniques
que je propofe , & que je crois
indifpenfables pour apprendre de foimême
la pratique des élémens du chant.
Quant aux articles trop fçavans que vous
trouvez déplacés , ne fuffit- il pas qu'ils
aient une intime rapport à la matière que
je traite , pour avoir pu en enrichir un
livre qui a pour titre , Traité général , &c.
Les écoliers ne font pas toujours à l'ABC
de la Mufique ; il vient un temps où l'on
n'a pas befoin d'aide : on lit alors avec
plaifir l'abrégé des chofes que l'on ne veut
pas ignorer, & que l'on ne fauroit trouver
qu'éparfes dans des ouvrages volumineux.
D'ailleurs n'ai - je pas mis un affez long
article , où les commençans trouvent par
demandes & par réponfes , tout ce qui eft
le plus effentiel de fçavoir d'abord ? Je
me flatte que vous avez dû en être content ,
quoique vous n'en parliez pas.
Vous ajoutez , Monfieur , à votre Lettre
, la furpriſe où vous êtes , de trouver
dans le même ouvrage des changemens de
134 MERCURE DE FRANCE.
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сс
fignes , au fujet du nouveau fyftême des
clefs , fans en expliquer les raifons . Je
réponds à cette objection par la remarque
du Journal des Sçavans du mois de Juin
dernier. « L'utilité , la néceffité même
d'une réforme, de quelque nature qu'elle
» foit , eft fi fenfible , qu'elle doit frapper
» tout efprit non préoccupé . Nous ajou-
,, terons même , comme une fuite de cette
idée , qu'au fond la mufique peut fe
paffer abfolument de clef. Car fuppofons
,, que la première corde ou ligne porte invariablement
la note Sol , la feconde Si,
,, & c . il n'y a point de voix ni d'inftra
,, ment qui auffi -tôt ne prononce le ton
de chaque corde , ton qui fera grave ou
aigu , felon la nature de la voix , ou de
l'inftrument ; & cela fans le fecours
d'aucune clef au commencement de la
ligne . Il fuffira d'être averti que telle
eft celle de la baffe telle autre du deffus ,
&c. En ce cas , fi un trait de mufique
s'élève trop haut dans le courant d'une
,, pièce , on n'aura befoin que d'un figne
particulier qui faffe connoître qu'il faut
,, prendre l'octave de chaque note. Tout eft
généralifé , fimplifié & facilité par cette
méthode. Déplaira t-elle par fa nouveauté?
Mais faut- il donc , qu'au préjudice
de l'art , & malgré le cri de la
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A OUST 1767. 135
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raifon , nous reftions lâchement afſervis
à un ufage gothique , pénible & ridicule ?
Nous ofons prédire que le premier compofiteur
qui aura le courage de s'en
affranchir , fera bientôt généralement
imité ,,.
Si quelqu'autre plus heureux que moi
parvient à produire l'inefpéré changement
que je fouhaite pour les progrès de l'art ,
je n'aurai point la jaloufie trop ordinaire
à chaque profeffion.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé LACASSAGNE .
ANNONCES DE LIVRES.
TRAITÉ d'optique par M. Smith , traduit
de l'anglois. Un volume in- 4° , avec
figures.
II y a déja long-tems qu'on fouhaite
voir cet ouvrage en françois. Le defir qu'on
en a eft d'autant plus légitime , que nous
n'avons dans notre langue que des élémens
en ce genre ; & que même , dans quelque
langue que ce foit , il n'eft point d'ouvrage
où l'optique foit raitée avec ausant
d'étendue. L'intention du traducteur ,
1.3.6 MERCURE DE FRANCE.
en entreprenant ce travail faftidieux &
pénible , n'étant que de fe rendre utile
( car quel autre motif eût pu l'animer ? ) il
a cru devoir joindre à l'ouvrage tout ce
qui s'eft fait en optique depuis le temps où
il fut publié. Une théorie qu'on fera fort
aife , fans doute , d'y trouver , eft celle des
lunettes achromatiques : auffi fait- elle partie
des additions confidérables qui y ont
été faites. On n'a point oublié de décrire
les inftrumens de dioptrique & de catoptrique
, inventés ou perfectionnés dans
ces derniers temps. Les notes que l'auteur
avoit rejettées à la fin de fon livre , ont été
placées aux endroits auxquels elles appartiennent.
Il a paru que c'étoit leur place
naturelle ; & afin de leur faire occuper
moins d'efpace , on a fupprimé l'hiftorique
qu'elles contenoient : on le trouvera ailleurs.
Cet ouvrage paroîtra inceffamment . Il
fera fini d'imprimer vers la fin d'avril ,
ou dans les premiers jours de mai de cette
année. On n'a pas cru devoir l'annoncer
plutôt , parce que rien n'eft fi ridicule que
de prévenir le public des années entieres
avant la publication d'un ouvrage , tant il
fe préfente quelquefois d'obftacles imprévus
, qui en retardent confidérablement
l'impreffion , ou même l'empêchent
éntiérement.
A OUST 1767. 137
On a réuni les deux volumes en un feul.
Par l'attention qu'on a eu de mettre prefque
tout ce qu'on a ajouté fous la forme
de notes ( ce qui a impofé la néceffité de
l'imprimer en petit caractère ) , ce volume
ne fera que d'une groffeur raifonnable. On
a été porté à cet arrangement par le defir
de diminuer le prix de cet ouvrage , qui
ne fe vendra que 16 livres en feuilles , &
18 livres relié il fe vend 36 livres en Angleterre
.
Quant à la partie typographique , on
ofe répondre que cet ouvrage ne laiffera
rien à defirer.
Cet ouvrage auffi utile qu'intéreffant fe
vend actuellement à Breft , chez R. Milaffis
, Imprimeur - Libraire , & le trouve
à Paris , chez Durand , Libraire , rue Saint
Jacques , 1766.
DICTIONNAIRE de chiffres & de lettres
ornées , à l'ufage de tous les artiſtes , contenant
les vingt - quatre lettres de l'alphabet
, combinées d'une manière à y rencontrer
tous les noms & furnoms entrelacés;
pour faire fuite au traité des pierres précieufes
& parures de jouaillerie , par M.
Pouget . Un volume in-4° , compofé de plus
de 250 planches ; 30 livres broché. A
Paris , chez Tilliard , libraire , quai des
138 MERCURE DE FRANCE.
Auguftins , à faint Benoît , & chez l'au
teur , Md jouaillier , quai des orfevres , au
bouquet de diamans. Avec approbation &
privilége du Roi.
,
On a raffemblé dans cet ouvrage l'hiftoire
de l'alphabet , l'origine de la lettre ,
les proportions de toutes les formes d'al
phabets qui y font en ufage ; une notice
hiftorique fur les hommes célèbres
de toutes les nations de l'Europe
qui , depuis la renaiffance des fciences
& des arts , fe font diftingués dans la
configuration des caracteres qui compofent
les diverfes écritures , & qui ont
donné au public des principes & des précis
fur cet art ; l'explication des lettres initiales
& dés abréviations dont on fait
ufage dans les titres , celle des caracteres
numériques dont les anciens fe fervoient ,
la manière d'écrire en chiffre ; le catalogue
des oeuvres des Graveurs , dans lefquelles
on trouve des lettres ornées , &
celui de tous les auteurs qui ont travaillé
fur les chiffres. On a gravé à la fin de
l'ouvrage les différentes formes de couronnes
, avec des recherches fur les variations
qu'elles ont éprouvées ; ainfi qu'une fuite
d'allégories fur toutes les lettres de l'alphabet
, propres pour les peintres d'équipages.
A OUST 1767. 139
LEÇONS de deffein & de lavis , confiftant
en plufieurs fuites de deffeins relatifs
aux élevations géométrales , ou en perfpectives
; aux payfages , aux plans géométraux
& topographiques fur toutes fortes
de points d'échelle , aux cartes géographiques
de toute efpece ; à la forticafition ,
caftramétation , artillerie , tactique & autres
parties de l'art militaire ; avec des
explications qui enfeignent à décider avec
goût , & fans le fecours des maîtres , foir
au crayon , foit à la plume , foit au pinceau
, les études que l'on publie dans ces
différens genres , & qui contiendront les
détails nécéffaires fur les couleurs propres
au lavis , & fur la manière de les mêlanger
& de les employer comme il convient :
ouvrage entrepris pour l'inftruction des
officiers , de la jeune nobleffe , de tous
ceux qui fe deftinent au métier de la guerre
ou au génie civil : par M. de Lanfelles .
A Paris , chez l'auteur , à l'hôtel de Soubife,
Delalain, libraire , rue Saint Jacques ,
près la fontaine Saint Severin , 1757.
. Nous ne faurions trop applaudir au projet
de cet ouvrage utile , & rendre juſtice au
goût de l'exécution de ce qui en paroît :
en effet , il eft difficile de fe figurer fans le
voir, combien font bien deffinées , lavées &
colorées les planches d'arbres qui accom
140 MERCURE DE FRANCE.
pagnent la premiere partie. Pour mettre
nos lecteurs à portée cependant de juger
des vues de l'auteur , nous ne pouvons
nous difpenfer de donner une grande partie
de fon difcours préliminaire .
Il y a très - peu de connoiffances d'une
auffi grande utilité que le deffein . Le
peintre , le fculpteur , le graveur , l'architecte
trouvent en lui les fondemens de
leur art ; & il faudroit faire l'énumération
de la plupart des arts méchaniques , fi on
vouloit nommer tous ceux dont il fait une
partie effentielle , fur-tout dès que l'artifan
qui les exerce , eft tant foit peu
curieux d'exceller dans fa profeffion. On
fent auffi l'utilité que peuvent en retirer
l'homme de goût qui ne veut qu'augmenter
la délicateffe de fon efprit , le citoyen aifé
qui
qui veut être connoiffeur , le voyageur qui
defire de retirer tout le fruit poflible de fes
voyages . Il y a une profeffion à laquelle
l'étude du deffein eft d'une néceffité indifpenfable,
profeffion qui eft d'une toute autre
conféquence que celles qu'on vient d'indiquer
, tant par rapport aux particuliers ,
que par rapport à la fociété & à l'état. On
entend parler ici de l'art militaire ; &
l'on n'auroit pas befoin d'en dire davantage,
fi on ne parloit qu'à ceux du métier qui
ont déja fait quelques campagnes , & qui
A OUST 1767: 141
y ont été chargés de quelque commiffion
tant foit
peu importante. Il ne fera pas
cependant difficile de faire fentir à tous
les efprits raifonnables , l'utilité & l'importance
du deffein , relativement à cet art
pénible , & malheureufement trop néceffaire.
En effet , fans la théorie & une pratique
très - étendue de ce talent , qui eft- ce qui
ofera décider au coup d'oeil , comme on
eft ordinairement obligé de faire , de la
nature des différens objets qui fe rencontrent
en campagne , & des diſtances
qu'il y a , foit des uns aux autres , foit relativement
au lieu où l'on eft ? Qui eft- ce
qui pourra apprécier avec jufteffe ces diftances
, qui font tantôt directes , tantôt
fuyantes , tantôt obliques , en un mot qui
fe préfentent à la vue , dans tous les fens
poffibles ? Tâche d'autant plus difficile ,
que les circonftances placent l'obfervateur
, tantôt à pied , tantôt à cheval ; des
fois au haut d'une tour ou d'un clocher ,
au fommer d'une montagne qui domine le
pays ; d'autres fois dans un terrein uni
qui eft de niveau avec les objets obfervés ;
quelquefois même dans des enfoncemens.
Combien même n'est-il pas difficile de
bien voir les objets peu éloignés , quoiqu'on
ait la vue bonne & longue ? J'en
142 MERCURE DE FRANCE.
appelle à ceux qui en ont l'expérience.
On fent que ce coup-d'oeil , prompt &
jufte , ne peut être que le fruit du travail
& de l'habitude. Le vrai , & peut-être le
feul moyen de l'acquérir , eft de s'appliquer
foigneufement à bien deffiner la perfpective
, le payfage , les plans , les cartes,
les élévatious , ainfi que les profils ou coupes
; à bien lever fur le terreins , non -feu.
lement avec les inftrumens ordinaires ,
mais fans aucuns inftrumens , pas même
la toife ; à bien figurer , en plan géométral ,
toutes les espèces de terrein , villes , bourgs ,
villages , campagnes , forêts , pays de montagnes
, &c. fans autre mefure que l'oeil ;
évaluant , autant que faire fe peut , les
diſtances au pas , ou par la fimple eſtimation.
Voilà comme on peut acquérir le
rare & difficile talent d'avoir ,
difent les militaires , le coup- d'oeil jufte ,
ou de bien voir les chofes.
comme
C'est dans un pareil exercice que devroient
avoir été élevés & nourris les
Maréchaux - des- Logis des armées , leurs
aides , toutes les perfonnes qui font , fous
un autre titre , les fonctions de ce pénible
emploi , qui les rend , pour ainſi dire ,
l'âme du Général ; tous ceux qui font
chargé de faire des reconnoiffances prochaines
ou éloignées ; les Officiers , comA
OUST 1767. 143
mandans des détachemens forts ou foibles;
ceux des états majors , ceux des troupes
légères ; en un mot , tous les hommes qui
font au fervice militaire .
Lorfque l'oeil eft accoutumé à bien difcerner
les objets & à évaluer paffablement
les diftances , malgré l'illufion de la perfpective
, on doit s'exercer , non- feulement
à figurer des paysages en vue perfpective
naturelle , mais même à les préfenter fous
la forme des plans topographiques , que
l'on rectifie dans le cabinet , à l'aide de
bonnes cartes du pays . On fent l'impor
tance d'un pareil exercice , & de quelle
utilité il peut être dans les
être dans les campagnes
,
lorfqu'on eft obligé de reconnoître de loin
une étendue de pays , occupée par des troupes
ennemies , où rendue inacceffible par
d'autres obftacles . Dans ces occafions , on
fait qu'il faut lever au pas ou à la montre ,
les endroits acceffibles , fi on n'a pas le
temps d'opérer géométriquement fur le
terrein , & figurer le tefte à la vue ; ce
qui met en état de faire des rapports auffi
exacts que les circonftances le permettent.
Les marches d'armées , ou pour mieux
dire les reconnoiffances des routes à tenir ,
ainfi que les pofitions à occuper par des
armées , ou par des camps détachés , fe
font auffi le plus fouvent avec prompti
144 MERCURE DE FRANCE .
tude , & demandent la même habileté , la
même expérience , le même fond de connoiffances
dans l'art du defſein .
C'est par l'étude fuivie de cet art qui ,
comme on voit maintenant , eft une partie
effentielle de l'art de la guerre , que beaucoup
de militaires , même avec la vue
baffe ou foible , n'ont pas laiffé d'acquérir
la jufteffe du coup d'oeil , & de fe mettre
en état de faire des rapports clairs , exacts
& fatisfaifans . On croit devoir ajouter ici
que l'on a vu dans les dernières guerres ,
des Officiers de diftinction , avancés en
âge, qui fentant , par leur propre expérience
, que le deffein étoit indipenfablement
néceffaire à leur profeffion , pour réparer
autant qu'il étoit en eux le malheur qu'ils
avoient eu pendant leur jeuneffe de négliger
ce talent , ont pris avec eux , & ont
entretenu des ingénieurs , ou de bons
deffinateurs , avec qui ils travailloient fans
ceffe , le jour fur le terrein , & le foir
dans le cabinet. Belle leçon pour les jeunes
gens.
C'eft pour encourager en particulier les
militaires , & les jeunes gens qui fe deftinent
au ſervice , & en général toutes les
perfonnes qui defireront acquérir ce talent
utile , ou s'y perfectionner , que nous em ..
ployons depuis quelque temps nos heures
de
A OUST 1767. 145
de loifir à former des fuites de deffeins
qui contiendront tout ce qui eft relatif au
métier de la guerre ; nous préfentons aujourd'hui
au public les premières de ces
fuites , qui forment la première partie
de cette collection . Ce font celles qui
contiennent les arbres de différentes formes
& grandeurs. Nous avons cru qu'il
étoit indifpenfable de commencer par cetre
partie , & nous nous fommes attachés à la
rendre très- complette , parce que les arbres
& les bois font ce qu'il y a de plus multiplié
fur la terre. On rencontre rarement
des payfages , de vraies perfpectives , des
élévations de fortifications de châteaux
de maifons de campagnes , des plans
topograhiques
, des morceaux de cartes
géograhiques
, où il n'y ait beaucoup.
d'arbres & différentes eſpèces de verdure ,
avec troncs , feuillages , & c.
On verra ici , de même que dans les
autres parties , des morceaux deffinés &
lavés , dans les différens goûts ; c'eſt- àdire
, qu'outre les méthodes de convention ,
fuivies par les bons deffinateurs , on y trouvera
les méthodes pratiquées dans le génie ,
tant militaire que civil . On a cru cependant
ne devoir faire ufage des unes & des
autres , qu'en rapprochant , autant qu'on
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'a pû , du naturel les chofes qu'on a
voulu exprimer.
La feconde partie contiendra les détails
des plans géométraux & topographiques ,
exprimés fur différens points d'échelle.
La troisième partie aura pour objet , les
détails des cartes topographiques & géographiques
, exécutés auffi fur différens
points d'échelle , & fuivant les ufages reçus
, ou de conventions entre les meilleurs
géographes deffinateurs .
On fe propofe auffi de donner quelques
modèles pour les payfages & vues perfpectives
foit naturelles , foit cavalières ,
tant de terre que de mer. Enfin , les dernières
fuites contiendront des études out
deffeins recherchés & très - finis fur les
fortifications , l'attaque & la défenſe des
places , la caftramétation , l'artillerie , les
différentes parties de la marine , & furtout
ce qui a fervi jadis , ou fert actuellement
à la tactique.
Quant à l'exécution de tous ces deffeins ,
nous avons pris le parti après différens
effais , de les faire efquiffer très légèrement
par la gravure , d'en finir enfuite, le trait
à la plume , & enfin de les retoucher au
pinceau avec une ou plufieurs couleurs.
Nous nous eftimerions trop heureux fi
A OUST 1767. 147
cet ouvrage pouvoit exciter l'émulation
des officiers & de la jeune nobleſſe ; s'il
réveilloit en eux le defir de pofféder un
talent agréable , qui peut infiniment con-
`tribuer à leur avancement , & les mettre
en état de mieux s'acquitter de leurs devoirs
, & de rendre plus de fervice au
Souverain ; enfin , fi les leçons ou deſſeins
qui fuivront fucceffivement ce difcours
de fix en fix mois , ou plutôt s'il eft poffible
) , pouvoient tourner à l'avantage de
ceux qui les prendront pour guides.
Pour donner à toutes fortes de perſonnes
la facilité d'acquerir cette collection , nous
en aurons des exemplaires plus ou moins
travaillés , tant à la plume qu'au pinceau ,
& qui feront vendus à un prix plus ou
moins fort , depuis 1 liv . jufqu'à 1 2 liv.
રે proportion du travail & du temps qu'on
aura été obligé d'y employer.
On vendra chaque fuite féparément à
ceux qui ne voudront pas acquérir la totalité
; & il y aura dans toutes , des planches
au fimple trait , d'ombrées & de colorées.
L'Auteur offre d'aller enfeigner en ville
toutes les parties de deffein énoncées dans
le difcours préliminaire.
LETTRES familières de M. le Préfident
de Montesquieu ; nouvelle édition ,
Gij
1418 MERCURE DE FRANCE.
augmentée de plufieurs lettres , & auties
ouvrages du même auteur , qui ne ſe trouvent
point dans les éditions précédentes.
On y a joint une réponse aux obfervations
fur l'efprit des loix , avec différens
petits ouvrages de M. de Montefquieu qui
' avoient jamais été imprimés. A Paris ,
chez Vincent , rue faint Severin , & chez
Durand , neveu , rue faint Jacques , 1767 :
un volume in- 12 de plus de quatre cents
pages
On a fait , depuis quelques mois , plur
fieurs éditions des lettres familières de M.
de Montefquieu ; mais afin que le public
fache quelle eft celle qu'il doit préférer ,
nous allons entrer dans quelque détail à ce
fujet. La première édition a été faite à Florence
: elle ne contient guères plus de deux
cens pages d'un caractere for gros , & remplies
de beaucoup de fautes. Les Libraires
de Lyon l'ont réimprimée , y ont laiffé les
mêmes fautes , en ont ajouté d'autres , fans
y joindre de nouvelles lettres ni de nouvelles
pieces. Ils ont même retranché plur
fieurs morceaux piquans , qui fe trouveit
dans l'édition de Florence. La troisième
édition eft celle que nous annonçons aujourd'hui.
Outre qu'elle eft faite avec
beaucoup plus de foin que les deux précédentes
, on l'a encore augmentée de
A OUST 1767 149
moitié , par les nouvelles lettres que
diverfes perfonnes , qui ont été en relation
avec M. de Montefquieu , ont fournies à
l'éditeur. On a d'ailleurs recouvré plufeurs
petits ouvrages du Préfident de
Montefquieu , qui n'avoient jamais paru ,
& que le public verra avec plaifir , &
recevra avec reconnoiffance. On y trou
vera de plus , des notes & des anecdotes
curieufes fur des perfonnes très - connues ;
lefquelles anecdotes ont été ou ignorées
ou omifes dans les éditions précédentes.
Enfin on y verra la réponse que M. de
Montefquieu a faite ou fait faire aux Obfervations
fur l'efprit des loix de M. l'Abbé
DELAPORTE. Cette réponſe , imprimée
à Bordeaux , n'étoit point parvenue à Paris
, & étoit connue de très-peu de perfonnes.
L'édition de Paris doit donc être
préférée aux deux précédentes.
TABLEAU des révolutions de la littéra
rure ancienne & moderne ; par M. Charl's
Jemina , Profeffeur d'éloquence & de belles
- lettres au Collège royal de Turin :
ouvrage traduit de l'italien , fur la feconde.
édition faite à Glafcow en 1763. A Paris ,
chez Defventes de Ladoué , Libraire , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collége, de
G iij
isi , MERCURE DE FRANCE.
Gmelin , Profeffeur de chymie & de botanique.
Traduction libre de l'original allemand,
par M. de Keralio , premier Aide-
Major à l'Ecole Royale Militaire , &
chargé d'enfeigner la tactique aux élèves
de cette école. A Paris , chez Defaint ,
I ibraire , rue du Foin Saint-Jacques ; avec
approbation & privilége du Roi : deux
vol. in-12.
L'original allemand , dont nous annonçons
la traduction , eft rempli de détails
fi minutieux , que le traducteur François
a été obligé d'en retrancher plus de deux
tiers pour nous en faire fapporter la lecture.
On ne peut nier que cet ouvrage ne
renferme des chofes curieufes , & que l'on
eft bien aife d'apprendre ; mais , malgré
les retouchemens néceffaires du traducteur
, il reste encore trop d'inutilités dans
les deux volumes qu'on nous préfente ,
qui font d'ailleurs affez bien écrits.
MEMOIRE fur la qualité & fur l'emploi
des engrais ; par M. de Maffac . A Paris ,
chez Ganeau , rue Saint Severin , après
l'églife , aux armes de Dombes & à Saint
Louis ; 1767 avec approbation & permiffion
; brochure in - 12 d'environ cent
foixante pages.
Cet ouvrage , uniquement entrepris pour
es payfans cultivateurs , ne peut manquer
AQUST 1767. · 753
de leur être utile s'il parvient jufqu'à eux.
Il prouve de plus , que l'auteur s'applique
à cette partie de l'agriculture ; & les préceptes
qu'il donne fur la meilleure manière
d'engraiffer les terres nous ont paru fondés
fur de bons principes , confirmés par l'expérience
.
CALENDRIER des réglemens , ou notice
des édits , déclarations , lettres- patentes ,
ordonnances , réglemens & arrêts , tant du
Confeil que des Parlemens , Cours fouveraines
& autres jurifdictions du royaume ,
qui ont paru pendant l'année 1765 ; par
M. Vallat - la - Chapelle. A Paris , chez
Vallat-la - Chapelle , Libraire . au palais ,
fur le perron de la Sainte- Chapelle , au
chateau de Champlâtreux ; 1767 : avec ap- .
probation & privilége du Roi ; vol . in- 3 2
d'environ cinq cens pages.
Un recueil de réglemens , dont on donnera
tous les ans un pareil volume , formera
dans la fuite une collection précieuſe
pour toutes les perfonnes chargées de l'adminiftration
publique & particulière , &
principalement pour les gens de loix.
LA Petite Pofte dévalifée . A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Li-
Braire , rue Saint Jacques ; à Dijon , chez la
veuve Coignard, & Louis Frantin , Librai
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
res ; 1767 : brochure in- 12 , petit format
d'environ 230 pages.
C'eft fous ce titre qu'on nous préfente
un certain nombre de lettres qu'on fuppofe
avoir été trouvées en paquet dans une
guinguette , où un facteur ivre de la Petite
Pofte les avoit oubliées. Ces lettres , adreffées
à des gens de tout état , renferment
de la critique & des plaifanteries de toute
efpèce .
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn
Libraire , quai des Auguſtins , au lys d'or ;
1767 : deux vol . in- 12 .
Comme nous avons déja parlé plufieurs
fois de ce livre , que nous en avons fait
connoître le plan & l'utilité , il fuffira de dire
que les deux volumes que nous annonçons
contiennent les Régimens de NORMANDIE
, BOURBONNOIS , GUYENNE , ROYALVAISSEAU
, ORLÉANS , CONDÉ , BOURBON
& CHARTRES .
VIRGINIE , tragédie en cinq actes : le
prix eft de trente fols . A Paris , chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguftins ; à
Rennes , chez Ravaux , Libraire , rue Dauphine
, à la fcience ; 1767 : avec approbation
& privilége ; in- 8º.
A OUST 1767 155
Malgré la mauvaife opinion que l'on a
communément d'une tragédie qui n'a point
été jouée , nous croyons pouvoir affurer
qu'on trouvera dans celle - ci quelques bonnes
fcènes.
L'HEUREUX Diyorce , comédie en profe
en deux actes , tirée des Contes Moraux de
M. Marmontel ; par M. de Relly repréfentée
pour la première fois au théâtre de
La Haye , le 19 décembre 1766. A La
Haye , aux dépens de l'auteur , & fe vend
chez C. Lefebvre , Libraire ; 1767 : in - 8°.
Comme tout le monde connoît le fujet
de cette comédie , puifqu'on a lu le conte
d'où elle est tirée , nous croyons pouvoir
nous difpenfer d'entrer dans aucun
détail ; nous dirons feulement en général ,
qu'il nous paroît que l'auteur a bien fçu
tirer parti du fujet.
Le théâtre à la mode , comédie en trois
actes & en vers ; par M. Biennourri , de
Bordeaux repréfentée pour la première
fois fur le théâtre de cette ville , le famedi
1 janvier 1766 , & remife au même théâtre
au mois de mai de l'année 1767. A
Bordeaux , chez les frères Labottiere , Imprimeur-
Libraires , place du palais : avec
permiffion ; in- 8 °,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur dit , dans fon avertiffement ,
que fa comédie a eu le plus grand fuccès
à Bordeaux peut - être en auroit - elle un
femblable à Paris . Ce qu'il y a de certain ,
c'eſt qu'on y trouve quelques traits qui ne
feroient pas déplacés fur un plus grand
théâtre.
MERCURE de Vittorio Siri , contenant
T'hiftoire générale de l'Europe , depuis
1640 jufqu'en 1655 ; traduit en françois :
trois volumes in - 49 ou dix - huit volumes
in- 12 , propofé à 15 liv . en feuilles . Chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins.
Jamais le théâtre de l'univers n'offrit de
fcènes plus variées ni plus fréquentes , que
celles qu'il offre durant les années que
Vittorio Siri embraffe. On y voit des trônes
chancelans s'affermir ; des trônes affermis ,
chanceler & devenir méprifables ; des peu
ples révoltés ; des Etats démembrés ; des
Maifons fouveraines réduites à chercher
l'appui de celles dont elles étoient auparavant
les arbitres ; des particuliers tranfformés
en Souverains ; des Rois conduits
à l'échaffaut par leurs propres fujets.
Cette hiftoire , femblable pour la forme
à celle de M. de Thou , ne reffemble , pour
de fond , ni à celle- là , ni à aucune autre.
C'est bien moins une fuite de faits & d'éA
OUST 1767. 1.97
vénemens qu'un tableau continuel de polirique.
Les vues & les motifs des potentats
dans leurs projets & leurs entreprifes , dans
leurs guerres , leurs traités & leurs alliances ;
les refforts qu'ils ont mis en ufage pour les
faire reuffir ; les fuccès qu'ils ont eus , les
obftacles qu'ils ont rencontrés , les fecrets
les plus intimes de leurs cabinets , les anecdotes
de leur Cour les plus intéreffantes ;
le noeud effentiel de toutes ces chofes ;
leurs points les plus imperceptibles , tour
y eft mis au grand jour tout y eft développé.
Cet auteur nous inftruit d'après les
Miniftres , les favoris , & les Princes euxmêmes.
On diroit qu'il a été préfent aux
confeils , & qu'il a fuivi les intrigues de
tous les Souverains & de tous les grands
dont il fait mention . L'Espagne , le Portugal
, la France , l'Italie , l'Allemagne , la
Hollande , l'Angleterre , les Cours du Nord ,
l'Empire Ottoman , lui font également
connus. Son récit eft conftaté , dans beaucoup
d'endroits , par les pièces originales ,
telles que les édits , les arrêts , les remontrances
, &c. &c. Sa narration n'eft jamais
retardée par les defcriptions qu'il fait des
marches , des campemens & des batailles .
Ses portraits font l'expofition naturelle des
difcours , des actions & des fentimens de
158 MERCURE DE FRANCE .
ceux dont il parle. Toutes ces qualités réunies
l'ont rendu un des livres les plus inté
reffans pour l'hiftoire.
HISTOIRE des Etats Barbarefques qui
exercent la piraterie , contenant l'origine ,
les révolutions de l'état préfent des Royaumes
d'Alger , de Tunis , de Tripoli & de
Maroc , avec leurs forces & leurs revenus ,
leur politique & leur commerce ; traduit
de l'anglois : deux volumes in- 12 , propofés
à 24 fols en feuilles. A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins.
Cet ouvrage a l'avantage de nous faire
connoître exactement le caractère & les
moeurs des habitans de la Côte de Bar+
barie , & de détruire les préjugés que l'on
a communément , de la férocité de ces peuples.
il contient une ample defcription de
l'état préfent des Royaumes d'Alger , de
Tunis , de Tripoli & de Maroc ; & des
détails curieux & intéreffans qui ne ſe rencontrent
pas dans une grande quantité de
volumes . L'auteur a été témoin d'une partie
des événemens dont il parle , & il ne
rapporte les autres que d'après le témoignage
des gens les plus dignes de foi . Son
deffein eft de faire voir que ees Barbarefques
ne doivent pas être comparés aux
brutes ; qu'ils ne font pas deftitués de fens ,
A OUST 1767. 159
ni de raifon ; qu'ils font capables de vertus
, & qu'ils ne maltraitent pas les Chrétiens
fi cruellement qu'on voudroit le faire
croire.
ORAISON funèbre de très - haute , trèspuiffante
& très- excellente Princeffe Marie-
Jofephe de Saxe , Dauphine de Frances
prononcée dans l'égliſe de l'Abbaye royale
de Saint- Cyr , le 27 juin 1767 par M.
l'Abbé de Pommiers , Prédicateur de la
Reine , & Chanoine de Saint - Cloud. A.
Paris , de l'imprimerie de Louis Cellot ,
rue Dauphine ; 1767 : in-4°.
>>
Nous ne citerons ici , felon notre uſage ,
que les propofitions qui forment les deux
points du difcours ; fçavoir : « fidèle à fes
devoirs , Madame la Dauphine les a remplis
avec une perfévérance inaltérable.
» Ferme dans les adverfités , elle les a fupportées
avec un courage invincible. Ces
perfections , qui partagent fa vie , par-
» tageront fon éloge
و د
و ر
""
"".
Les deux Amis. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Riviere , Libraire ,
pont au Change , à la harpe ; 1767 : brochure
in- 12 , petit format d'environ cent
pages.
Ce petit roman nous a paru contenir
160 MERCURE DE FRANCE.
*
quelques fituations intéreffantes. Il n'eft
d'ailleurs pas mal écrit..
1
NOUVEL abrégé de l'hiſtoire de France ,
à l'ufage des jeunes gens ; par Mlle d'Efpinally
tomé troiſième. A Paris , chez
Saillant , rue Saint Jean - de - Beauvais , &
Defaint , rue du Foin ; 1767 : in- 12 ;
avec approbation & privilége du Roi.
Les volumes de ce nouvel abrégé fe fuivent
d'affez près , pour raffurer le public fur
les bruits que l'on avoit répandus affez
mal à propos , que Mlle d'Efrinafly ne le
continueroit pas. Elle s'y livre , au contraire,
avec une ardeur & des foins qui font
efpérer que l'on ne tardera pas à en voir
la fin. Le volume que nous annonçons ne
préfente pas des faits moins curieux , moins
intéreffans que les précédens ; & l'auteur
les expofe avec un ordre , une clarté qui
les impriment fans peine dans la mémoire
de fes lecteurs, Ce fera un des bons abrégés
d'hiftoire que nous ayons ; & nous
ofons même affurer qu'on pourra fe paffer
de tout autre ouvrage , pour connoître fuffifamment
tout ce qu'il y a de plus effentiel
à fçavoir dans notre hiftoire.
De la réformation du théâtre , par Louis
Riccoboni : nouvelle édition , augmentée
A OUST 1767 . IGF
des moyens de rendre la comédie utile
aux moeurs par M. Deb * * * . Prix 3 liv.
relié. A Paris , chez Debure , père , quai
des Auguftins ; Lebreton , premier Imprimeur
ordinaire du Roi , rue de la Harpe ;
1767 : avec approbation & permiffion du
Roi ; vol . in - 12.
Ce livre eft connu & eftimé. On fçaie
que l'auteur poffédoit la théorie & la pratique
de fon art. Ses vues fur la réformation
du théâtre ont reçu , dans le temps ,
des éloges juftement mérités : nous ne
pourrions que répéter ce qu'en ont dit les
Journalistes qui l'ont annoncé dans fa
nouveauté.
Des études théologiques , ou Recher
ches fur les abus qui s'oppofent aux progrés
de la théologie dans les écoles publiques ,
& fur les moyens poffibles de les réformer
en France ; par un Docteur Manfeau . A
Avignon , & fe trouve à Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve ; 1767 brochure in- 12..
L'auteur de cette brochure fuppofe qu'il
ya de très -grands abus dans la manière
dont on enfeigne & dont on étudie la
théologie dans les écoles de nos Univerfités
; & dans cette fuppofition il fe propoſe
de les réformer. Eft - il vrai qu'il y ait de
г62 MERCURE DE FRANCE.
fi grands abus ? les régles de réformation »
qu'il propofe font- elles bonnes , font elles.
pratiquables ? C'eft à MM. de la Sorbonne
principalement , que cette question doit être
propofée ; c'eft à eux à la décider.
M. Bef
L'ÉCOLE du Sage , poëme ; par
fin , Curé de Plainville , près Bernay en
Normandie , ci - devant Profeffeur à Verfailles
, au Collège d'Orléans . A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au temple du goût ; & chez Panckoucke ,
rue de la Comédie ; 1767 : feuille in 8° .
L'idée de ce poëme eft de faire voir que
la véritable fageffe ne confifte point à encenfer
les hommes riches & puiffans , mais
à vivre philofophiquement dans la paix &
la tranquillité. Cette idée n'eft pas nouvelle
; mais M. Beffin l'expofe en affez
bons vers.
L'HISTOIRE naturelle , éclaircie dans
une de fes parties principales , l'ornithologie
, qui traite des oifeaux de terre , de
mer & de rivière , tant de nos climats que
des pays étrangers : ouvrage traduit du
latin du Synopfis avium de Ray , augmenté
d'un grand nombre de defcriptions & de
remarques hiftoriques fur le caractère des
A OUST 1767. 163
oifeaux , leur induftrie & leurs rufes ; par
M. Salerne , Docteur en Médecine à
Orléans , Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences : enrichi de trente une
figures deffinées d'après nature . A Paris ,
chez Dehure père , quai des Auguftins , à
l'image Saint Paul ;. 1767 avec approbation
& privilége du Roi; vol . in - 4° . Prix 361.
Le fond de ce livre eft une traduction
de celui de Ray , fameux naturalifte Anglois
, qui avoit fait fa principale occupa
tion de l'étude des oifeaux . M. Salerne a
joint au travail de l'auteur Anglois des
obfervations curieufes de nos meilleurs
ornithologiſtes & des principaux voyageurs.
PRINCIPES & Obfervations Économi
ques ; avec cette épigraphe.:
Eft modus in rebus , &c.
A Amfterdam , chez Marc- Michel Rey ;
1767 deux vol . in- 1 2
L'auteur de ces deux volumes s'eft fait
une grande réputation par plufieurs ouvrages
de commerce & de finance , & eft
univerfellement reconnu pour un des hom→
mes les plus verfés dans ces fortes de matières
. C'eft un préjugé bien favorable pour
l'ouvrage que nous annonçons ; & autant
qu'il nous eft permis de prononcer fur des
écrits de ce genre , nous croyons que ce164
MERCURE DE FRANCE.
lui- ci remplit l'objet que l'auteur fe pro
pofe. Il préfente des principes qui nous
paroiffent auffi lumineux que folides.
TRAITÉ hiftorique des plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois Evê
chés , contenant leur defcription , leur
figure , leur nom , l'endroit où elles croif
fent , leur culture , leur analyfe & leurs
propriétés , tant pour la médecine que
pour les arts & métiers ; par Maître P. J.
Buchoz , ancien Médecin de feu le Roi
de Pologne , docteur aggrégé & dénonfrateur
en botanique au collége royal des
Médecins de Nancy , membre des Académies
de Metz , de Mayence , de Rouen , de
Châlons , d'Angers , de Dijon , de Beziers
& de Caën . A Paris , chez Durand , neveu ,
rue Saint- Jacques , à la fageffe. A Nancy
chez C. S. Lamort , Imprimeur , près des
RR. PP . Dominicains , avec approbation
& privilége. 1766. tom. 6.
Nous avons annoncé fucceffivement les
premiers volumes de cet ouvrage ,
à me-
Lure qu'ils ont paru . Nous n'avons rien à
ajouter aux éloges que nous avons donnés
à l'auteur , lorfque nous avons fait connoître
le plan & l'utilité de fon livre.
HIRZA , tragédie ; par M. de Sauvigny
A OUST 1767. 165
repréſentée , pour la première fois , par les
Comédiens ordinaires du Roi , le mercredi
27 Mai 1767 : le prix eft de
I liv. 10 fols. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire, rue Saint - Jacques
au-deffous de la fontaine Saint -Benoît , au
temple du goût ; 1767 : avec approbation :
in- 8°.
Nous renvoyons nos Lecteurs , pour les
détails de cette tragédie , à ce qui en a
été dit dans nos précédens volumes , à
l'article des fpectacles.
LOISIRS d'un Soldat au régiment des
Gardes françoifes ; avec cette épigraphe :
Que la fag se préfide au courage. Volt.
1767 : brochure in- 12. de 132 pages.
Un Soldat qui emploie fon loifir à inftruire
fes camarades des devoirs de leur
état , & à leur infpirer les fentimens propres
de leur profeffion , eft un homme précieux
dans un corps. Nous ne faurions
trop donner de louanges à celui qui vient
de mettre au jour une brochure dans laquelle
il y a des traits curieux , & capables
d'élever l'ame , non feulement des
fimples Soldats , mais des Officiers même
qui les commandent. Cet ouvrage porte
l'empreinte d'un brave & vertueux Soldat ,
-
d'un zélé François , d'un bon citoyen ,
165 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE des Soldats du régiment des
Gardes Françoifes aux loiſirs d'un Soldat
du même régiment ; avec cette épigraphe :
Il faut que d'un Soldat le courage s'eflime ,
Qu'il afpire à la gloire & qu'il tende au fublime. "
1767 ; brochure in - 12 de 48 pages .
Cette brochure eft dans le même goût ,
a le même but & préfente à -peu - près les
mêmes objets que la précédente. On en
trouve des exemplaires chez Merlin , Libraire
, rue de la Harpe .
LE Botaniste François , comprenant
toutes les plantes communes & ufuelles ,
difpofées fuivant une nouvelle méthode ,
& décrite en langue vulgaire , par M.
Barbeu Dubourg. A Paris , chez Lacombe,
Libraire , quai de Conti ; 1767 , avec
approbation & privilége du Roi , 2 vol.
in- 1 2 .
Nous nous hâtons d'annoncer ce livre
utile dont nous ne tarderons pas de donner
une notice plus détaillée. Le fecond
volume eft intitulé : Manuel d'Herborifation.
L'un & l'autre peuvent contribuer
également aux progrès de l'art & à l'inftruction
& l'amufement des gens qui vivent
à la
campagne
.
t
A OUST 1767 . 167
AVERTISSEMENT au fujet du drame de
COMMINGE .
Dans le nombre des contrefactions du
drame du Comte de Comminge , il y en a
une dont on ne fçauroit trop avertir le
public de fe défier ; elle a pour titre , troifième
édition , à la Haye , chez Goffe junior,
&c. Elle eft remplie de fautes. On l'a
groffie de la Lettre du Comte de Comminge
& de l'héroïde de Progné & de Philomele,
ouvrages de M. Dorat. La troiſième édition
du drame du Comte de Comminge ,
avouée de l'auteur , paroîtra dans le courant
de novembre prochain , chez la veuve
Duchefne , rue Saint- Jacques , ainſi que
la fuite de la collection d'hiftoires intéreffantes
dont quelques unes ont déja été
publiées ; le même Libraire vendra auffi
Euphémie , drame par le même auteur.
On trouve encore chez la veuve Duchefne
des exemplaires de Sidney & Silly.
MERCURE DE FRANCE.
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
de France.
MONSIE ONSIEUR
Tour citoyen honnête verra toujours
avec indignation , l'impofture attaquer
l'homme vertueux ; c'eft le fentiment que
j'éprouvois depuis quelque temps à la vue
des propos , par lefquels on s'efforçoit de
noircir M. Duval de Soicourt , Lieutenant-
Particulier , Affeffeur criminel au
Préfidial de cette ville . Que de calomnies
ne s'eft - on pas permis contre ce digne
Magiftrat , dont les lumières , la probité ,
l'exactitude & l'intégrité font reconnues
de fes concitoyens & de fes fupérieurs ;
contre ce Juge enfin qui a toujours marché
d'un pas ferme & conftant dans les
fentiers de l'honneur & de la juftice , &
qui l'a bien prouvé dans l'affaire qui lui a
attiré fi injuftement ces diffamations ! Je
viens de voir avec la plus grande fatiffaction
, que la Cour lui a rendu la juftice
la plus éclatante par fon arrêt du 14 juillet
1767 ,
A OUST 1767. 16
1767 , en fupprimant du difcours préliminaire
, étant en tête du livre intitulé Théorie
des Loix Civiles, ou Principes fondamentaux
de la fociété , tout ce qui s'y trouve
contre le fieur Duval de Soicourt , comme
étant un libelle diffamatoire contre fon honneur,
faréputation &fa conduite INTACTS * ,
& lui permet de faire imprimer & afficher
ledit arrêt , ce qui a été exécuté . Je m'empreffe
, Monfieur , de vous faire part de
cet événement , auquel tous les honnêtes
gens ont applaudi. Je ne doute pas que
vous ne vous portiez à en faire mention
dans votre Mercure. Vous avez coopéré
( fans le fçavoir ) à donner jour à la calomnie
par l'extrait de ce livre qui s'y trouve
inféré ; vous êtes fûrement trop galant
homme pour ne point faifir avec empreffement
cette occafion de réparer ce torr
involontaire.
* Ce font les propres termes de l'arrêt.
Je fuis , Monfieur , &c.
L
Abbeville , 23 juillet 1767.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance
publique de la Société des Lettres , Sciences
& Arts de CLERMONT en Auvergne , le
25 août 1766.
LA Séance a été ouverte par la lecture
d'une differtation fur le lieu où le Prince
Zizim , frere de Bajazet II , Empereur
des Turcs , fut détenu prifonnier , lorfqu'il
fut envoyé en France par le Grand Maître
de Malte , Pierre d'Aubuffon , fous la
conduite & à la garde du Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de la langue
d'Auvergne.
L'hiftoire du Prince Zizim eft fuffifam .
ment connue ; M. Marimond décrit en peu
de mots les événemens malheureux qui déterminerent
ce Prince infortuné à ſe livrer
lui-même au Grand Maître de Malte ,
pour l'engager à armer puiffamment contre
A OUST 1767. 171
Bajazet fon frère , & les raifons de politique
qui engagèrent le Grand Maître à
facrifier la liberté de Zizim à la gloire &
aux intérêts de l'ordre & de la religion .
L'Auteur expofe enfuite les avis de différens
Auteurs fur le lieu où Zizim fut
transféré ; & il conclut enfin que ce fut
dans le château de Bourganeuf, ou Bourgneuf,
fitué fur les confins du Poitou & de
la Marche , chef lieu du Grand Prieuré
d'Auvergne.
"
Qu'il y fut conduit par le Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de cette langue,
& qu'il y réfida depuis l'an 1482
jufqu'en 1488 .
La féance fut continuée par la lecture
d'un mémoire pour fervir à l'hiftoire du
Comté & des Comtes d'Auvergne , par
Dom Defchamps Religieux - Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur.
" La Gaule foumife aux Romains , ne fut
plus maîtreffe d'élire fes Rois , ou de nommer
fes Ducs ; des Préteurs furent les premiers
Magiftrats qui gouvernèrent les
Provinces fous l'autorité du Sénat .
Aux Préteurs , les Romains firent fuccéder
les Préſidents ; & à ceux - ci , les Préfets
du Prétoire . ( Ce fut en cette qualité ,
qu'Apollinaire & Avitus , tous deux Auvergnats
, eurent le Gouvernement géné-
H ij
172 MERCURE DE FRANCE.
ral des Gaules. Ces Préfets eurent en fous
ordre des Vicaires , dont les départemens
fe nommoient Diocèfes . ( L'Eglife mit
depuis des Siéges d'Evêchés dans la Cité
principale de chacun de ces départemens ,
ce qui affure le droit de primatie , ou capitale
de Province aux villes où fe trouvent
encore les anciens Siéges ) .
On attribue à Conftantin la divifion de
l'Empire en Prétories , & l'établiſſement
des Comtes & Ducs ; les Ducs avoient pour
lors l'intendance des Provinces , les Comtes
celle des villes feulement ; mais peu après
l'établiffement , on appella indiſtinctement
Comtes ou Ducs , tous ceux qui
étoient députés par le Prince pour rendre
la juftice à fes fujets ; c'eft pour cette raifon
qu'on trouve dans l'hiftoire des Comtes
d'Auvergne le titre de Duc , long - tems
avant l'établiſſement du Duché.
Les noms des premiers Comtes d'Auvergne
ne nous ont été confervés que par
lambeaux & fans fuite. Vibius Avitus fut
Préfident fous l'Empire de Néron ; Bran
dulus eft mis au rang des Comtes en 3753
Bazolus étoit Duc ou Comte en 510.
Ce fut fur Bazolus que Clovis conquir
l'Auvergne ; la preuve en exifte dans une
charte que l'Auteur a eu fous les yeux à
Mauziac , par laquelle Clovis donne à
A OUST 1767. 173
Théodéchilde fa fille , la terre & feigneurie
de Mauziac pour la fondation du monaftère
de Saint Pierre de Sens.
D'où l'Auteur tire auffi que Théodéchilde
étoit fille de Clovis & non de
Thierri , ainfi que l'avoit conjecturé Mézérai.
Depuis Bazolus , jufqu'à la première
ligne des Comtes héréditaires , on connoît
quinze Comtes qui ont occupé l'espace de
300ans ; on ne peut approuver ni contefter
leur chronologie , par le peu de monuments
authentiques qui nous reftent de ce temps.
L'Auteur décrit enfuite les limites du
Comté d'Auvergne . Ce n'étoient plus celles
du Royaume d'Auvergne ; les Romains ,
les Goths & le conquérant des Gaules en
avoient fait beaucoup de démembrements ,
mais il lui reftoit encore l'ancienne enceinte
du Diocèfe d'Auvergne , une partie
de ceux d'Autun , de Lyon , de Nevers ,
du Vellay; l'Auteur dit après Guy Coquille ,
qu'il y a à peine trois cents ans que Moulins
& la ville de Saint Paulien ont ceffé
de faire partie de ce Comté.
La ville Epifcopale ou la cité d'Auvergne
, actuellement appellée Clermont ,
étoit le chef-lieu de ce Comté.
Après fix fiècles , les Comtés furent héréditaires
; la foibleffe des Rois excita
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
l'ambition des Maires , & les rendit plus
entreprenans . Les feudataires fe virent en
état de faire la guerre au Prince.
› Les Comtes d'Auvergne donnerent
dans ce temps , l'exemple d'une modération
digne d'être imitée. S'ils ont foutenu des
guerres contre le Prince , c'eft en ſe défendant
contre leurs voisins qui , dans certains
cas , avoient eu recours à l'autorité du
Prince , mais jamais comme révoltés.
La chronologie des Comtes héréditaires
commence à Bernard , de l'ancienne maifon
des Comtes de Poitiers. Hermengarde ,
fa femme , a fondé le monaftère de Blefle .
A Bernard , fuccedèernt Guérin , fon
fils aîné , puis Guillaume le pieux , fon
fecond fils ; celui- ci étoit encore Marquis
de Nevers , Comte de Bourges , & fut créé
en 892 , Duc de la premiere Aquitaine ,
dont Bourges étoit la capitale , en quoi ce
Duché eft diftingué de celui de Guyenne :
c'eft par cette raifon que Guillaume , le
pieux , eft nommé dans plufieurs chartes
Duc d'Auvergne.
Il y avoit dans le même temps d'autres
Comtés en Auvergne , diftincts de ceux
que poffédoient les fucceffeurs du Comte
Bernard; le Comté de Brioude , dont Berenger
étoit inveſti , celui d'Aurillac , celui
de Mercoeur & celui de Montboiffier.
AOUST . 1767. 175
L'auteur infinue que les Comtes actuels de
Montboiffier font les defcendans des anciens
Comtes , lefquels ont fuccédé à la
famille d'Avitus qui , au rapport de Sidoine
Appollinaire , poffédoit Cunlhat ,
chef lieu de ce comté,
Le Comte Guillaume mérita le nom de
pieux , par l'éclat des vertus qu'il pratiquoit.
Sa cour étoit l'école de la fageffe ;
l'élevation des fentimens , la candeur des
moeurs , l'urbanité des manières , en étoient
le caractère. Il fignala fa piété par l'établiffement
de Sauxillanges , de Cluny , de
Manzac & de Gourdin en Berry.
L'auteur rapporte , d'après l'hiftoire des
Comtes de Poitou de M. Bely , que le
Duc Guillaume eft le premier des Princes
chrétiens , qui ait inftitué une fociété de
Chevaliers pour la défenfe & l'exaltation
de la foi.
Guillaume mourut fans enfans , en 919 ,
& fut enterré dans l'Eglife de Saint Julien
de Brioude.
Acfred , époux d'Adelinde , foeur de
Guillaume le pieux , lui fuccéda , non , dit
l'auteur , à raiſon de fon alliance , mais
comme d'un bien qu'il obtint du Roi ,
en faveur de cette alliance.
1
L'auteur admet ce fyftême , & fe décide
entre Juffel & Balufe , par des exemples
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
précédents , par les raifons de convenance ,
& auffi par l'ouverture que donne cette
chronologie , pour remplir un vuide qui ,
fans cette adoption , ſe trouveroit entre
les deux Guillaumes.
Acfred mourut en 922 , dans le Comté
de Carcaffone ; il eut du chef d'Adelinde
plufieurs enfans , du nombre defquels
furent Guillaume & Acfred II qui lai fuccédèrent
, & Bernard , Comte d'Auvergne ,
auteur de la branche des Seigneurs de la
Tour d'Auvergne
.
L'auteur remarque qu'en 923 , les Norinands
s'étant avancés dans l'Aquitaine &
dans l'Auvergne , où ils commettoient d'affreux
dégats , Guillaume II leur livra une
bataille dans fes propres états , dans laquelle
ils perdirent 12000 des leurs , &
furent obligés de fe retirer & d'évacuer
l'Auvergne.
Acfred II fuccéda à Guillaume , mort
fans enfans ; à celui - ci fuccéda Bérnard ;
mais il eut jufqu'à fa mort une cruelle
guerre à foutenir contre Guillaume III ,
Comte de Poitiers , furnommé tête d'étoupe
, que Louis d'Outermer avoit nommé
au Duché d'Aquitaine & Comte
d'Auvergne , après la mort d'Acfred.
Après la mort de Bernard , la nobleſſe
d'Auvergne rendit par accommodement
A OUST 1767. 177
l'hommage & le ferment au Comte Guillaume
111.
Des Comtes étrangers furent auffi poffeffeurs
de l'Auvergne pendant quarante
ans , après quoi , Guy I , Vicomte d'Auvergne
, defcendant par les mâles d'Acfred
& d'Adelinde , l'emporta fur Guillaume
Fier-à bras ; il étoit fils d'Aftorg, qui
commença la branche des Vicomtes.
M. Raymond a lu enfuite un mémoire
fur les fractures du crâne.
L'objet de ce mémoire eft la folution
d'un problême chirurgical favoir , s'il
eft plus avantageux d'employer d'abord
l'ufage du trépan , dans toutes les fractures
même les plus fimples , que de le retarder
jufqu'à ce que les accidens confécutifs
paroiffent l'exiger.
L'auteur fondé fur une théorie des plus
lumineufes , & appuyé par une pratique
conftamment heureufe , fe décide pour
l'affirmative.
Voici la marche de fa démonſtration.
Il commence par donner une définition
exacte des fractures dont il doit traiter. II
obſerve expreffément qu'il s'attache uniquement
aux fractures du crâne, occafionnées
par le choc violent des coups qui
brifent & ne tranchent pas.
Il divife ces fractures en fimples , com
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
pofées & compliquées , en complettes &
incomplettes , & ne laiffe rien à defirer fur
l'explication de ces termes .
Il dit enfuite que dans toutes fortes de
fractures , à l'exception de l'incomplette ,
on ne doit point retarder le trepan .
Cette affertion eft fondée fur la nature
des fractures , & fur les accidens qui en
font les faites .
La fracture est toujours relative à la violence
de la percuflion , au volume & à là
matière de l'inftrument vulnérant , à la
fituation du frappé & du frappant , à la
force de ce dernier , à l'âge du fujet , à l'épaiffeur
de la fracture : il y a dans toute
fracture commotion & épanchement.
Les accidents fe diftinguent en primitifs
& confécutifs.
La commotion eft la caufe la plus ordinaire
des accidens primitifs , tels que les
feignemens de nez , des yeux , des oreilles ,
la perte de connoiffance , l'étourdiffement ,
l'affoupiffement. Lorsqu'il y a rupture de
quelque gros vaiffeau , il fe fait aufli un
épanchement fubit , qui eft encoré un accident
primitif, qui perfifte jufqu'à l'évacuation
du fang extravafé.
Les accidens confécutifs font toujours
les effets de l'épanchement confidérable j
ou de la dépravationde l'humeur épanchée.
A OUST 1767. 179
Ceux- ci font très - dangereux , & tous
plus ou moins éloignés , felon qu'il y a
plus ou moins de vaiffeaux ouverts , ou
qu'ils font plus ou moins gros.
Il faudroit voir dans la differtation même
, avec quelle clarté & quelle préciſion
l'auteur met à portée de tous fes auditeurs
le méchanifme du cerveau , l'effet des dif
férentes commotions ; le produit de la plus.
ou moins grande réfiftance du crâne , les.
triftes fuites d'un épanchement négligé . Le
naturel de fes expreffions , la fenfibilité de
fes comparaifons , or rendu intéreſſante
une matière dont les détails euffent été ,
fans les talens de l'auteur , infupportables
à tout autre qu'aux gens de l'art .
C'eft avec la même délicateffe de ftyle
& la même clarté , que M. Raymond
traite de la cure des fractures , & qu'il ,
prouve que l'application du trépan eft
l'unique moyen de prévenir l'épanchement
, ou de donner iffae à la matière
épanchée , & d'empêcher qu'elle ne fe,
corrompe. Il détruit & prévient les objec-.
tions qu'on pourroit lui faire ; il y répond ,
tant par l'allégation des principes , que par
les expériences qu'il a faites , notamment
dans l'Hôtel- Dieu de Clermont- Ferrand
fous les yeux des médecins & chirurgiens
de la ville ; d'où il ar éfulté que toutes
fes
A
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
opérations précoces ont réuffi & fauvé
les fujets , & que les opérations tardives
ont été fuivies de funeftes événemens .
D'où l'auteur conclut qu'il eft à propos
de trépaner dans toutes les fractures , à
moins qu'elles ne foient fituées dans les
lieux où on ne puiffe appliquer le trépan ,
ou que les pièces fracturées foient fuffifamment
écartées pour donner iſſue à la matière
épanchée : l'opération n'étant par ellemême
ni mortelle , ni douloureufe .
Qu'on doit fe déterminer à opérer tout
de fuite , fans autres fignes primitifs que
la fracture.
Que toutes les fois qu'on attendra les
fignes confécutifs , on expofe la vie des
fujets.
1
La féance a été terminée par la lecture
d'une ode imitée du pfeaume cæli enarrant
gloriam Dei , par le Préſident de Fredefons.
Quelques ftrophes détachées donneront
une idée du plan & de la verfification de
l'auteur , qui emploie avec le plus grand
zèle fon talent à combattre l'impiété.
LEŞ cieux de l'Eternel nous annoncent la gloire ,
Les altres à mes yeux font briller fa grandeur ;
Le paffé , le préſent , tout à notre mémoire
Retrace fes bienfaits & montre un Créateur,
A OUST 1767,
181
Quoi l'impie ofe encor nier fa providence ?
Un aveugle hafard remplace fa puiffance ?
Quel déluge de maux produifent de nos jours
Les hardis corrupteurs de la philoſophie !
Dieu juste , tu vois leur folie ,
Tu peux feul en rompre le cours.
Quel fpectacle pompeux ! le foleil dans le monde
Difpenfe la lumière à cent peuples divers ,
Il fait mûrir les fruits , rend la terre féconde ,
Ses rayons bienfaiſans réchauffent l'anivers ;
A l'Etre Souverain le jour rend fon hommage ,
Celui qui lui fuccéde à l'adorer s'engage ;
Chaque nuit qui furvient le bénit à son tour
Sitôt fur l'horifon qu'elle a tendu ſes voiles
Paroiffez , brillantes étoiles ,
Et faites luire un nouveau jour.
Que la loi du Très- Hauteſt ſainte, qu'elle eſt belle !
L'envieux en fureur frémit de fes fuccès.
Le Temps , qui détruit tout , ne pourra rien con
tr'elle ;
Loin de l'anéantir , il étend fes progrès.
Les jugemens divins font juftes en eux - mêmes ,
Les fiècles pafferont avec les faux ſyſtêmes.
Sceptiques orgueilleux , vous travaillez en vain ;
Vos noms, s'ils vont jamais au temple de mémoire,
Seront l'opprobre de l'hiftoire ,
Er la honte du genre humain,
182 MERCURE DE FRANCE.
Quelle allégrelle , ô Ciel ! fe répand dans mon âme,
Pour unbonheur fi grand les mortels font - ils faits ?
Un feu pur & divin me penétre & m'enflâme :
J'oferai , Dieu puiffant , publier vos bienfaits ,
Je donnerai l'effor à ma reconnoillance ,
Vous entendrez ma voix même avec complaifance.
Toi , qui traite le jufte avec tant de mépris ,
Infenfé philofophe , approche & confidère ·
Si les plaifirs que tu préfères ,
Auprès des fiens ont quelque prix .
MATHÉMATIQUE S.
M. Deſarps a inventé une machine par
le moyen de laquelle un corps , d'un poids
quelconque , enlève un corps plus pefant
que lui , de manière que les deux corps
parcourent des efpaces égaux , dans des
temps égaux , ce que tous les favans ,
excepté Bernouilli & Maupertuis , foutiennent
être impoffible , M. Defarps a
démontré à M. l'Abbé Nollet la poffibilité,
de ce procédé , & ce favant qui occupe une
des premières places parmi les phyficiens ,;
en eft convaincu..
Les difgraces que M. Defarps a éprouvées
,l'ayant mis hors d'état de faire exé
A OUST 1767. 18 ;
cuter cette machine , dont l'utilité paffe
toute expreffion , il offre d'affurer à celui
qui voudra en faire les frais , un bénéfice
qui , comparé à la modicité des avances
qu'on fera , fera confidérable . On communiquera
à cette perfonne la lettre de M.
l'abbé Nollet , qui prouve ce qu'il avance.
Il croit devoir prévenir que ce favant ,
en approuvant fa découverte , n'eft pas
d'accord avec lui fur les conféquences qu'il
en tire ; l'inventeur foutenant que le mouvement
perpétuel réfulte néceffairement
de cette découverte ; donnant le nom de
mouvement perpétuel à une machine qui
auroit la propriété de conferver , fans altération
, le mouvement. qu'on lui auroit
communiqué , jufquà ce que quelqu'une
des parties qui la compofent foit ufée ,
caffée ou dérangée . M. l'Abbé Nollet
feroit fans doute de fon avis , s'il avoit vu
les deffeins de la machine entiere , & fi les
proportions lui étoient connues. Mais la
erainte qu'ils ne fuffent perdus dans un
trajet fi long , ou qu'ils ne tombaffent en
d'autres mains , a empêché de les lui envoyer.
Dailleurs , il fuffifoit à l'auteur
qu'il approuvât le fondement fur lequel
s'éleve la machine : il en eft tout l'effentiel ,
le refte n'eft que des acceffoires , qui , &c.
On n'ofe entrer dans un plus grand dé
184 MERCURE DE FRANCE.
tail ; on prie M. l'Abbé Nollet d'être auffi
réfervé, pour ne point s'expofer à violer
involontairement le fecret qu'il a promis
à l'auteur ; car le moyen qu'il emploie
pour faire élever le poids le plus grand par
le moins pefant eft fi fimple , que le
moindre propos tenu en préfence de perfonnes
intelligentes & capables d'en profiter
,fuffiroit pour lui faire perdre fes efpérances.
Il fait la même priere à M. d'Alembert
, qui n'ayant pù examiner fon
projet , à caufe d'une indifpofition ,
remis à M. l'Abbé Nollet.
l'a
Il feroit à fouhaiter qu'on pût préfenter
cette découverte fous fon véritable point
de vue , elle paroîtroit moins impoſſible .
L'auteur ne pouvant avoir cette fatisfaction
fans courir des rifques , & connoiffant
trop la force des préjugés , pour ne pas être
perfuadé que bien des perfonnes aimeront
mieux penfer que M. l'Abbé Nollet fe.
trompe avec lui , que de croire à cette découverte
; il prie ces perfonnes de fe fouvenir
que l'existence des antipodes , le
mouvement de la terre fur fon axe , & c.
ont eté traités de fables ridicules ; & quelque
chofe de plus étonnant , c'eft que des
phyficiens nioient la circulation du fang ,
en voyant couler leur fang , c'eft - à- dire ,
qu'ils nioient ce qu'ils voyoient : la pré
A OUST 1767. 185
&
vention les aveugloit à un tel point , qu'ils
ne voyoient pas une preuve évidente &
parlante qu'ils avoient fous les yeux ,
qui leur prouvoit que le fang ne couloit que
parce qu'il circuloit. Après des exemples
auffi frappans , on ne fauroit être affez en
garde contre la prévention , ni affez perfuadé
que la généralité d'un préjuge n'eft
pas une raifon affez fuffifante pour l'adopter
aveuglément. Un préjugé général ne permet
pas l'examen , dit M. de Voltaire.
Voici d'autres motifs qui , s'ils ne perfuadent
pas , doivent au moins laiffer dans
le doute. 1 °. Il n'eft pas croyable que M.
Defarps ignore les raifons qui ont été alléguées
contre fa découverte ; il n'y a pas
d'homme qui ait fait les plus médiocres
études , qui ne les ait entendu répéter
nombre de fois. Il fait que Defagulier a
écrit que tout homme qui prétend avoir
fait cette decouverte , eft un impofteur qui
cherche a faire des dupes.
2º. Il étoit fi éloigné de croire au mou.
vement perpétuel , que depuis quatre ans
qu'il a fait la découverte qu'il publie , il
ne s'eft occupé qu'à tâcher de connoître la
caufe de fon erreur , étant perfuadé qu'il
fe trompoit. La prévention où il étoit
contre le mouvement perpétuel , l'a forcé
de douter de la vérité de certains principes
186 MERCURE DE FRANCE.
reconnus pour vrais par tous les favans , &
prouvés tels par des expériences répétées
nombre de fois ; plutôt que de vouloir fe
perfuader que fon projet étoit bon , & que
c'étoit la raifon pourquoi il ne voyoit rien
qui lui fût contraire .
Il n'a jamais pu lui venir dans l'efprit de
chercher le mouvement perpétuel , étant perfuadé
qu'on n'en retireroit aucune utilité ;
car il penfoit qu'en fuppofant qu'il fût poffible
de placer une machine dans un milieu .
non réfiftant , & de fupprimer tout frottement
, elle ne pouvoit communiquer de
mouvement au pplluuss petit corps fans en
perdre. Ce n'est donc pas le mouvement
perpétuel qu'il a cherché , mais c'eft la découverte
qu'il publie qu'il a cherchée . Si le
mouvement perpétuel en réfulte , comme
il le prétend & comme il le foutient , il
en eft d'autant plus fatisfait , que fa découverte
acquiert par- là un très - grand mérite
de plus. En effet , que de productions auffi
agréables qu'utiles ne verrons- nous pas
fortir des mains de nos habiles méchaniciens
, quand elle leur fera connue ? Plus
de chevaux pour mettre en mouvement les
pompes des hôpitaux : fans le fecours de
ces animaux , les bateaux remonteront les
fleuves les plus rapides , la féchereffe n'en
levera plus l'efpérance du laboureur & le
A OUST 1767. 187
revenu du propriétaire ; on ne verra plus
de moulins fur les rivières , la navigation.
en deviendra plus facile & moins périlleufe
; Marſeille verra moudre fes grains
dans fes murs , on aura de la farine en tout
temps , & par tout où il y aura des grains ;
on pourra conftruire des canaux qui procureront
une correfpondance facile entre
les Provinces , en même temps qu'ils fertiliferont
les campagnes ; les marais & les
terres baffes feront defféchés & entretenus
dans un degré d'humidité favorable aux
plantes qu'on leur aura confiées ; les terres
élevées ne feront plus privées de cette
liqueur bafalnique qui porte pat - tout
l'abondance ; les particuliers fe procureront
à peu de frais une très- grande quantité
d'eau jailliffante dans leurs jardins.
Quelle épargne pourles colonies qui n'auront
plus befoin d'une fi grande quantité .
d'efclaves ! & c. Il faut tirer le rideau fur ce
beau tableau , pour revenir aux motifs qui
perfuadent qu'il y a quelque apparence
qu'il repréfente fidelement des objets réels.
3°. Le Comte de Bafchi , qui a des connoiffances
très- étendues & affez fûres pour
ne pas fe tromper dans les jugemens qu'il'
porte , a vu le projet , & ne l'a pas défapprouvé.
4. Les RR . Peres Pefenas , Blanchart ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Panigai , dont les noms annoncent des
hommes remplis de mérite & de fcience ,
n'ont pas pu démontrer l'impoffibilité du
fuccès de cette découverte que M. Defarps
a foumis à leur examen fous le fecret.
5. Un favant qui a été profeſſeur de
mathématiques de la marine , & qui demeure
à Avignon , a dit à l'auteur qu'il
étoit perfuadé que ce projet devoit réuffir.
On ne le nomme point , pour ne pas le défobliger.
Il ne doit cependant pas craindre
qu'on fache qu'il eft de l'avis de M. l'Abbé
Nollet.
Voilà donc quatre perfonnes de mérite ,
connues pour telles par des ouvrages qui
ont reçu des applaudiſſemens , lefquelles
ont examiné ce projet. La première , M.
le Comte de Bafchi , ci -devant Ambaffadeur
auprès de la République de Veniſe ,
prévenu , comme tout le monde , que cette
découverte eft introuvable , l'a examinée
& ne l'a pas condamnée. Il eft prié très - inftamment
de vouloir bien fe fouvenir qu'il
apromis le fecret à M. Defarps, qui n'a pas
Qublié la bonté qu'il aeue de l'aider de fes
confeils & de fa bourfe ; il en confervera
toute fa vie la plus grande reconnoiffance.
Les trois autres perfonnes , les RR. peres
Pefenas , blanchart , Panigai , ont examiné
le projet avec toute l'attention imaA
OUST 1767. 189
ginable , & il ne leur a pas été poffible de
faire aucune objection aux démonftrations
de l'auteur ; il ne publiera pas leurs réponfes
fans leur confentement , il affure
feulement qu'elles accrurent fes efpérances .
6°. Enfin , il s'eft adreffé à M. l'abbé
Nollet qui , mieux inftruit fur ce projet par
l'auteur , n'a pas craint de décider , & cette
décifion eft pour lui une démonftration
évidentiffimes Il a répondu à M. Defarps
qu'il penfoit comme lui. Il eſt donc convaincu
comme lui , que par le moyen de
cette machine , un corps enleve un autre
corps qui le ſurpaſſe en pefanteut : c'eſt là
l'incroyable , c'eft cette découverte qui a
été décidée impoffible , introuvable , &
qui eft encore regardée comme telle par
tout le monde.
Cette découverte n'eft-elle pas préférable
à ce mouvement perpétuel , qui ne pour
roit donner de mouvement au plus petit
corps , fans perdre du fien ? Ici , il y a un
produit affez confidérable, car le poids qui
éleve eft à celui qui eft élevé comme 3 eft
à 4 , à caufe des frottemens ; car s'il n'y
avoit pas de frottement , le poids qui
enleve feroit à celui qui eft enlevé comme
eſt à 2 , c'est - à - dire , qu'un poids
d'un peu plus de trente fix- livres peut enlever,
par le moyen de cette machine fans
frottement , un poids de foixante & douze
MERCURE DE FRANCE.
livres ; & s'il y a des frottemens , ce poids
de trente fix - livres en enlevera un de
quarante -huit livres. On voit par- là qu'on
donne vingt- quatre livres aux frottemens
pour un poids de quarante- huit livres qui
eft enlevé par une machine : c'eft en agir
affez généreufement.
Il faut obferver que cette machine n'eft
pas applicable directement à tout par
exemple , il ne faut pas croire qu'une pierre
du poids de trente-fix livres puiffe enlever
une pierre du poids de quarante- huit
livres ; & cependant cette machine peut
enlever indirectement toutes fortes de
corps , quelque pefanteur qu'ils aient ,
pourvu que la matière qui compofe les
machines puiffe réſiſter : il n'y a que cet
inconvénient qui borne fon pouvoir.
Si quelqu'un veut avoir part aux profits
que cette nouvelle découverte doit produire
, il adreffera fa lettre , franche de
port , à M. Fleche , au deffus de la croix
Baragon , à Toulouſe . Il la fera paffer à
M. Defarps .
A OUST 1767. 191
ARTICLE IV.
BEAU X- ART S.
ARTS UTILE S.-
CHIRURGIE.
LE célèbre Baron de Venzel , Oculiſte ,
eft depuis quinze jours de retour d'Angleterre.
Nous apprenons avec plaifir qu'il a
fait des prodiges de fon art par le nombre
de perfonnes à qui il a rendu l'ufage de la
vue . Nombre de malades tant de France
que du pays étranger qui s'étoient rendues
à Paris pour attendre fon retour , ont déja
éprouvé les fuccès qui ont coutume de
fuivre toutes fes opérations. Les premiers
connoiffeurs de l'art avouent que fa méthode
d'opérer eft merveilleufe , puifqu'il
fait avec un feul inftrument & d'un feul
coup les opérations qu'on a coutume de
faire en fept à huit repriſes avec différens
inftrumens ; auffi les réuffites lui font fi
communes , qu'on peut dire que fa méthode
d'opérer eft infaillible.
M. le Baron de Venzel demeure , rue de
Vaugirard, vis-à- vis l'ancienne Académie.
192 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
LEs amufemens lyriques , recueil d'ariettes
& fymphonies , dédié à Madame
de Sartine ; propofé par foufcription.
Les ariettes avec accompagnemens qui
compoſeront ce recueil , feront de la compofition
des Maîtres d'un mérite reconnu.
On ne fe bornera pas aux feules ariettes
françoiſes , on fera auffi un choix dans les
ariettes italiennes qui n'auront pas paru
en France , & qui feront des plus grands
compofiteurs italiens ; & pour qu'elles
puiffent être chantées , on en donnera
une imitation en vers françois. On aura
foin que ces paroles foient dictées par la
décence , que l'idée en foit agréable ,
l'expreffion jufte & la diction pure.
Pour éviter toute eſpèce d'uniformité ,
les ariettes feront variées ; tantôt gracieufes
, tantôt légères , quelquefois de grand
effet, quelquefois dans le goût pathétique ;
elles feront compofées pour les différentes
nature de voix , comme Deffus , Hautecontre
, Baffe- taille , &c.
On invite les amateurs qui donnent
quelques
A OUST 1767.. 193
quelques loisirs à ce gente de poéfie , à
ouvrir leurs porte- feuilles , & à faire parvenir
leurs ouvrages au Cabinet littéraire ;
' ils auront la fatisfaction de voir leurs vers
mis en chant par les plus fçavans compofiteurs
de mufique.
L'on pourra exécuter les ariettes au
claveffin avec un feul violon , les partiés
d'accompagnemens fe trouvant féparées.
Il manquoit aux amateurs de la mufique
la facilité d'en acquérir à un prix plus
modéré que celui qui a eu lieu jufqu'à
préfent. Le public jouira de cet avantage
à la faveur des nouveaux caractères de
fonte du Sieur LOISEAU ; les notes font
d'une forme plus nette , & mieux contournées
que
que celles qui ont paru jufqu'à ce
jour ; elles ont un oeil auffi beau que célui
de la gravure : auffi ont- elles mérité au ſieur
LOISEAU la protection * du Parlement. "
Cette mufique imprimée procurera une
diminution confidérable
pour le prix , foit
aux foufcripteurs , foit même à ceux qui
n'auront pas foufcrit.
On fe propoſe deux objets différens que
l'on pourra prendre féparément ; fçavoir ,
des ariettes , & des fymphonies.
* Le fieur Loiſeau a gagné fon procès contre le
feur Balard , qui s'oppofoit à l'impreffion de la
nouvelle mufique.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Dans le courant de l'année on donnera
24 ariettes & 12 fymphonies , ce qui fera
par mois deux ariettes & une fymphonie.
Prix de l'Abonnement .
On paiera pour les vingt- quatre ariettes
18 livres , pour les douze fymphonies 9 liv.
En foufcrivant l'on donnera 9 livres &
l'on recevra une ariètte . A la fin du mois
d'Août , on recevra une fymphonie & une
ariette . Au premier trimestre on paiera 9
livres , au fecond trimestre 9 livres. L'on
n'aura rien à donner pour les trois & quatrième
femeftres . Ceux qui ne voudront pas
foufcrire , pourront choifir dans ces deux
objets , en payant pour chacune des ariettes
i livre , & pour chaque fymphonie ,
livre 4 fols.
Les Soufcriptions feront ouvertes le
premier Août 1767 , chez GRANGE , Libraire
, au Cabinet littéraire , Pont Notre-
Dame , près la Pompe.
GRAVURE.
>
LE 19 du mois de Juin 1767 , le Sieur
de Fehrt , Graveur , a eu l'honneur de
préfenter à Monfeigneur le Dauphin
à Monfeigneur le Comte de Provence &
à Monseigneur le Comte d'Artois , une
Estampe repréfentant une allégorie au ſuA
OUST 1767. 193
jet de la mort de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine . Cet hommage
a été fi favorablement accueilli de Monfeigneur
le Dauphin , qu'il a honoré l'auteur
du titre de fon Graveur ordinaire.
Cette Eftampe , avec fon explication
imprimée féparément , fe trouve à Paris
chez Bulder , Marchand d'eftampes , rue
de Gêvres , au Grand Coeur.
SEPTIEME & huitième vues d'Italic ,
gravées par M. Lebas , d'après les tableaux
de M.Vernet , l'une repréfentant le calme,
l'autre la tempête. Toutes deux d'un grand
effet & bien exécutées , fe vendent chez
l'auteur , rue de la Harpe. Prix , deux
livres chacune.
ON donne avis à tous les auteurs ou
éditeurs des ouvrages de mufique , & autres
perfonnes qui font dans le cas de faire
graver , que Mde Deluffe , graveufe , tant
de la mufique que de tout ce qui concerne
la gravure de la lettre , ſoit fur l'airain , foir
fur l'étain , &c. demeure préfentement
rue des Prouvaires , près celle des deux
Ecus , chez Madame Bertelot , marchande
de modes , & qu'elle entreprend toutes
fortes d'ouvrages de ce genre.
Elle inftruit auffi chez elle des élèves , de
fon talent.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaffe. Ce ballet a été fuivi jufqu'à
préfent par le public , de manière que les
recettes en ont paru journellement prefque
auffi fortes que dans les jours de l'hiver.
On a retiré, après trois fois , un pas de
deux , figuré entre Mlle DUPERAI & M.
SIMONIN , que l'on avoit placé au prologue.
Ce pas étoit joliment compofé ,
bien exécuté ; mais il n'a pas produit l'effet
que l'on s'en étoit promis , apparemment
parce que le tableau étoit trop foible
le cadre , dans un moment où tout le pourtour
de la fcène étoit occupé par le pompeux
fpectacle des choeurs & des corps
ballet.
pour
de
Mlle ROSALIE a chanté dans le prologue
le rôle de Licoris , à la place de
Mile BEAUMESNIL ; & dans la pièce , Mlle
DUPLAN celui de la bergère. M. Durand
chante toujours , & avec des applaudiffemens
, les rôles que devoit chanter M.
?
A OUST 1767. 197
LARRIVE'E . M. MUGUET a exécuté ceux
de M. LEGROS , les jours qu'il a difcontinué
de repréſenter ; ce dernier les avoit
repris le 25 du mois dernier.
On fe prépare à donner après cet opéra ,
des fragmens dans lefquels Mlle ARNOULD
doit reparoître.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE lundi , 20 juillet , la quatorzième
repréſentation d'Hyrza ou les Illinois , tragédie
nouvelle , qui avoit été annoncée
pour la dernière fois à la treizième , &
qui a été demandée .
Nous avons donné un extrait de cette
pièce dans le deuxième volume de juillet.
L'auteur a fait encore depuis le moment
de l'impreffion de notre article des changemens
confidérables , entr'autres un nouveau
cinquième acte , dans lequel la cataſtrophe
eft entiérement différente de
celle qu'on aura lue dans cet extrait ; nous
rendrons compte de ces changemens , &
nous donnerons des remarques fur la tragédie
, dont l'édition ſe vend à Paris , chez
La veuve Duchefne.
Les pièces jouées fur ce théâtre depuis
le 8 juin jufqu'au 25 juillet inclufivement ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
font en tragédies , Hirza ou les Illinois ,
par M. de SAUVIGNI ; Mérope , par M. de
VOLTAIRE ; Ariane , par Th. CORNEILLE.
En comédies ; l'Homme à bonnes fortunes ,
de BARON ; le Légataire , de REGNARD ;
le Feftin de Pierre , de Th. CORNEILLLE ;'
les Bourgeoifes à la mode , de DANCOURT ;
la Gouvernante , de LA CHAUSSE'E ; l'Ecoffoife
, de M. DE VOLTAIRE ; le Joueur
de REGNARD ; le Diftrait , du même ;
l'Enfant prodigue , de M. DE VOLTAIRE.
Démocrite de REGNARD ; les femmesfçavantes
, de MOLIERE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE quatorze juillet , oni donna fur ce
théâtre la premiere repréfentation du
Turban enchanté , comédie nouvelle italienne
, en deux actes.
Toute l'intrigue de cette pièce eft faite
pour occafionner ce qui forme à la fin le
fpectacle auquel elle doit fon fuccès. Arlequin
, dans le deuxième acte , fugitif de la
maifon de Pentalon & de la ville de laquelle
ce dernier eft gouverneur , en errant
dans la campagne , approche d'une grotte ,
entre des rochers , d'où il voit fortir dest
flammes. Un Mage paroît , lequel , après
avoir offert à Arlequin fa protection
'A OUST 1767 . 199
que
pour ravir Camille à l'amour de Pentalon
, qui la retient en prifon , par jaloufie
de la tendreffe & de la fidélité de
cette fille pour Arlequin . Celui - ci accepte
avec joie les offres du Mage qui , en fa
préfence , enchante avec des cérémonies
d'une magie comique , une coëffure qu'il
lui pofe enfuite fur la tête . Il l'affure,
lui ayant , par ce moyen , communiqué fon
pouvoir , il fera tout ce qu'il defirera ,
fera invifible & vifible à fa volonté , &c.
Muni de ce puiffant fecours , Arlequin revient
à la ville , & fe préfente devant la
prifon où eft enfermée Camille , dans le
temps qu'elle s'entretient avec l'amant de
la fille Pentalon. Il fe rend vifible , &
promet à cet amant de fervir fa pallion .
Camille eft enchantée de revoir Arlequin ,
lequel lui promet de la délivrer de la tyrannie
de Pentalon. Survient Scapin , un des
domeftiques de ce Gouverneur , & par le
pouvoir d'Arlequin , ce Scapin paffe en dedans
de la prifon , & Camille en dehors.
Pentalon arrive alors avec des gens armés
qui veulent faifir Arlequin; mais dès
quelqu'un d'eux approche , il change , fans
fortir de la même place , au milieu du
théâtre , il paroît fous un habit & fous
une forme différente , fi fubitement , que
l'oeil le plus attentif ne peut s'appercevoir
I iv
que
L
200 MERCURE DE FRANCE.
du moyen par lequel ces changemens
s'opérent , ni même de ce que deviennent
tous ces différens vêtemens qu'il
quitte ; jufqu'à la coëffure fe change fur
fa tête , fans qu'il y porte les mains.
Lorfqu'enfin , on le voit fous fa première
forme d'Arlequin , la ſcène devient un
palais qu'occupe en partie un très - grand
char de triomphe fur lequel il fe trouve.
Pentalon lui céde Camille & donne fa fille
à l'amant que protége Arlequin par
du Mage qui le lui avoit recommandé.
ordre
Le jeu des machines & le fpectacle
dont cette Comédie eft ornée , font plaifir
& ont attiré du monde ; enforte que l'on
la donne les grands jours de ce théâtre
avec des opéras comiques .
"
M. COLALTO , un des acteurs de ce
théâtre , a rédigé la pièce,& M. VERONESE,
autre acteur , a dirigé les machines.
Le 15 , la première repréſentation de
Nicaife , opéra comique de feu M. Vadé ,
remis au théâtre avec des changemens &.
de la mufique nouvelle. M. FRAMERI
en a retouché le poëme pour l'adapter à
la nouvelle mufique compofée par M.
BAMBINI ,
Les fentimens ont été réunis pour approuver
& goûter la mufique compofée
par . M. RAMBINI ; mais ils font plus
partagés fur le nouvel arrangement des
A OUST 1767. 201
&
paroles du drame. Il nous a paru que
beaucoup de gens regrettoient les couplets
que l'on auroit defiré revoir cet opéra
comique comme il étoit autrefois. Au
reſte , nous n'avons point d'opinion à cer
égard , & nous ne nous ingérerons pas de
décider la queftion. Nous ne pouvons ni
ne devons nous difpenfer de juftifier la mémoire
de VADÉ , un peu trop injuftement
bleffée dans une épître dédicatoire à
l'ombre de cet auteur , imprimée à la
tête du nouveau Nicaife. Dans cette
épître , feu VADÉ eft peint comme un
homme fans génie , fans goût & fans
talent , qui puifoit dans le vin les plaifanteries
dont il nous régaloit , & qui
faifoit des bouquets & fes opéras comiques
fur le bout de la table , après boire. Nous
avançons hardiment que tous ceux qui
F'ont connu , au nombre defquels on en
peut compter plufieurs qui faifoient partie
de la meilleure compagnie de ce temps ,
dépoferont avec nous contre cette imputation.
Si malheureuſement , la facilité de
fón caractère , le feu de l'efprit & même
celui des paffions de la jeuneffe , plus que
tout encore , l'afcendant impérieux d'un
talent original pour peindre les gens de
la dernière claffe des citoyens , pour en
étudier les moeurs , les plaifirs & jufqu'à
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
l'élocution ; fis tout cela quelquefois l'a
entraîné dans un genre de vie diffipé &
peut- être à la vérité un peu licencieux
aux regards des gens fevères ; pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de
quelques écarts , au fond affez excufables ,
excufés même pendant qu'il vivoit ? d'autant
plus qu'ils ne l'ont jamais fait fortir
des bornes étroites de l'honneur & de la
plus fcrupuleufe probité. VADÉ étoit naturellement
très - gai , très enjoué , à jeûn ,
comme en fortant de table ; c'eſt ce que
atteftent tous ceux qui l'ont connu , & ce
témoignage doit prévaloir fur l'idée que
veut donner de lui le jeune auteur de
cette épîrre , qui vraisemblablement ne
l'a jamais vu . Quant à la difficulté que
la même épître fuppofe aujourd'hui dans
le Public , fur le fait de l'opéra comique ,
nous croyons que cela eft encore fufceptible
de contradiction , ainfi que la groffièreté
& la baffeffe que l'on veut faire
entendre avoir fait tout le piquant des
ouvrages du Poëte , dont l'ombre eft d'autant
plus injuftement maltraitée , que inalgré
la vivacité & la facilité de fon efprit , il
ne s'eft jamais permis , ni en profe ni en vers,
le moindre farcafme contre aucun de fes confrères.
Pour achever de détruire les fauffes
impreffions qui pourroient réfulter de cette
A OUST 1767. 203
épître contre les talens de feu VADE , nous
oppoferons le témoignage public qu'a rendu
en fa faveur un Juge que perfonne affurément
ne récufera fur cette matière.
COPIE d'un Couplet de M. FAVART ,
chanté par M. LA RUETTE à l'ouverture
de l'Opéra- comique , le 3 Février 1758 ;
il y eft queſtion de VADÉ , mort au mois
de Juillet précédent. C'eft un avis que l'on
donne aux Auteurs qui veulent travailler
dans le genre de l'Opéra- comique.
•
Air ( Menuet d'Exaudet ).
Obfervez. ,
Et fuivez
Ce modèle ;
:
Comme lui peignez les moeurs
Prenez de fes couleurs
La teinte naturelle.
Que le trait
Du portrait ,
Soit fidèle ;
Confultez la vérité ,
L'art n'a rien mérité
Sans elle.
Ses couplets , dont l'harmonie
Au fens eft toujours unie
Sont limés
Et rimés
1 vi
204 MERCURE DE FRANCE.
Sans contrainte ;
Ses petits vers mefurés ,
Serrés >
Coupés ,
Frappés ,
Ont du bon goût
En tout
L'empreinte.
Uniffant
Le plaifant
A l'utile ,
Il traitoit tous les fujets ,
Et , felon les objets ,
Il varioit fon ftylę.sr
Tout y prend
Différent
Caractère.
Il n'eft point de mauvais ton ,
Lorſque l'on a le don
De plaire,
Pour défigner l'auteur dont on fait ainfi
l'éloge , on cite dans la fcène où fe trouve
ce couplet l'auteur du Suffifant & de
Nicaife . On penfe que le fentiment
de M. FAVART prévaudra dans l'efprit
de tous nas Lecteurs für celui du jeune
auteur de l'épître. ' n LA
* Voyez la répétition interrompue ou le Petit-
Maitre malgré lui , imprimée chez DUCHESNE en
1758.
A OUST 1767. 205
Le 23 Juillet , le nouveau Nicaife étoit
à la quatrième repréfentation ; & le 26 ,
le Turban enchanté , à la fixième .
CONCERT SPIRITUEL.
PRIX PROPOSÉ AUX MUSICIENS.
UNE perfonne qui s'intéreffe aux progrès
de la mufique , a fait remettre entre les
mains de M. DAUVERGNE , Surintendant
de la Mufique du Roi , & Directeur du
Concert Spirituel , une médaille d'or de
la valeur de trois cent livres , deſtinée à
celui qui aura compofé le meilleur motet.
le
Les juges feront M. DAUVERGNE , &
MM. BLANCHARD & GAUZARGUES , Maî
tres de Mufique de la Chapelle du Roi.
On propofe , pour fujet du motet ,
pfeaume 136 , Super flumina Babylonis.
Il faudra que le motet contienne au
moins deux RÉCITS , un Duo , & deux
CHOEURS , & qu'il ne dure que vingt- cinq
à trente minutes au plus,
Toutes perfonnes feront admifes à concourir
, à l'exception des trois juges.
Les motets feront remis à M. DAUVERGNE
, francs de port , avant le premier
février de l'année prochaine 1768 , &
206 MERCURE DE FRANCE.
M. DAUVERGNE en donnera fon récépiffe
avec un numéro , qui fervira à diftinguer
le motet ; ou il enverra fon récépiffé aux
adreffes qu'on lui indiquera..
les
Le concours fe fera au Concert Spirituel ,
dans le courant de la quinzaine de Pâques ,
& il n'y aura que les motets choifis
trois juges , fur l'examen des partitions ,
qui pourront concourir.
par
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , ils n'y mettront
pas même de devife ; mais ils écriront
leur nom & leur adreffe , dans un papier
cacheté joint au motet , & qui ne fera
ouvert qu'au cas que le motet remporte
le prix. M. DAUVERGNE remettra la médaille
du prix à celui qui lui rapportera le
récépiffé ; & ceux qui n'auront pas remporté
le prix pourront auffi retirer leurs
motets en rapportant ou en renvoyant le
récépiffé qu'ils auront reçu..
L'adreffe de M. DAUVERGNE , auquel
il faudra faire tenir les motets , eft à Paris ,
rue Saint Honoré , à l'encoignure , du côté
du Boulevart, vis- à- vis laplace de Louis XV.
A OUST 1767. 207
LETTRE de l'Entrepreneur des Spectacles
de la Lorraine .
J'AI lù , Monfieur , dans votre Mercure
du précédent mois , la téponſe à la lettre
qui vous a été écrite de Rennes , au ſujet
de la Fée Urgelle : comme vous la terminez
par un avis aux Directeurs de province
vous voudrez bien me permettre d'y répliquer.
>
Vous pensez , & vous affirmez comme
quelque chofe de certain que la FéeUrgelle
feroit tombée à Paris , fi les rôles de Marton
, de la Vieille & de la Fée avoient été
repréſentés par la même actrice. Je crois ,
Monfieur , que ce n'eft pas rendre à ce joli
ouvrage toute la justice qu'il mérite , &
l'expérience me prouve que la pièce ne
perd rien de fon agrément en commettant
ce que vous appellez une méprife.
·
La Vieille , dites vous , jouée par
Marton , détruiroit entièrement l'illufion ;
eh ! Pourquoi ? Si elle eft affez parfaitement
déguifée pour ne pouvoir être reconnue
du fpectateur que par le fon de fa voix ?
Si fon jeu , fon maintien , fon action , fon
vifage même portent l'empreinte de la
décrépitude ? Vous ajoutez que cette fuf
208 MERCURE DE FRANCE.
penfion , cette incertitude ôtée , la crainte
qu'on a fur le danger de Robert , ne pourroit
point avoir lieu , & l'intérêt s'évanouiroit ;
cela ne peut être vrai que pour une première
repréſentation , devant des fpectateurs
qui ne connoîtroient ni le poëme ,
ni le charmant conte de M. DE VOLTAIRE. ›
Vous ajoutez de plus que cela nuiroit à
la prefteffe de l'exécution , & mettroit le
dénouement trop à découvert. L'expérience
nous prouve encore le contraire.
Nous venons de faire exécuter cette
pièce à Nancy , avec le plus brillant fuccès.
M. FARGES & Mde FLEURY , en ont eu
principalement la gloire. Cet acteur , qui
ne fe flate pas d'égaler M. CLAIRVAL ,
auroit cependant été vu à Paris même avecplaifir
; l'agrément de fa voix & de fa
figure , la nobleffe & la vérité de fon jeu ,
lui ont acquis des éloges mérités.
Mde FLEURY , quoiqu'éloignée d'atteindre
aux talens inimitables des célébres
actrices dont vous parlez , a réuni à' la
fatisfaction générale , les rôles de Marton ,
de la Vieille , & de la Fée ; & ce qui ,
dites - vous , auroit caufé à Paris la chûte
de la pièce , a été ici la fource de fon
brillant fuccès. Cette actrice a parfaitemént
faifi les caractères des trois différens
perfonnages qu'elle repréfentoit , fimple ,
>
)
3
A OUST 1767. 209
ingénue , dans la bergère , couverte d'un
habillement auffi uni que fon jeu : fingu
lièrement caractériſée dans la Vieille ,,&
mife avec autant de vérité que Madame
FAVART , de l'aveu même des perfonnes
qui ont vu l'une & l'autre dans le même
rôle : noble & tendre dans la Fée , & parée
des vêtemens les plus éclatans. Elle a remporté
les fuffrages les plus flatteurs ; & les
trois rôles remplis par la même perfonne ,
n'ont point diminué l'intérêt , n'ont point
détruit l'illufion , & ont rendu le coup de
théâtre prefque incompréhenfible.
La décoration repréfente l'intérieur
d'une chaumière , la plus grande obfcurité
eft répandue fur la fcène , un mauvais
grabat eft placé au milieu du théâtre
lorfque la Vieille s'affied deffus , fans qu'aucun
rideau la cache , fans que le public
la perde un inftant de vue ; la chaumière
fe change en fuperbe palais , l'obfcurité
eft chaffée par une illumination fubite &
une infinité de luftres ; le lit fe change en
trône éclatant , & la même Vieille qu'on
vient de voir laide , ridée & décrépite , y
paroît exhauffée , coëffée en cheveux ,
couverte des vêtemens les plus brillans.
&
Pardonnez - moi , Monfieur , fi je ne fuis
pas de votre fentiment ; mais des perfonnes
du premier rang , & dont le goût eft
210 MERCURE DE FRANCE.
connu , ont avoué que cette métamorphofe
qui fe fait en un clin d'oeil avoit rendu,
le coup de théâtre bien plus frappant qu'à
Paris. Cette machine eft de l'invention du
Sieur DUHAULONDEL , dont le génie eft
étonnant pour ces fortes d'ouvrages. Avec
peu de dépenfe il eft parvenu à rendre ce
changement éblouiffant , & prefque inconcevable
; jugez de ce qu'on auroit pu faire
aux Italiens : croyez donc , Monfieur , que
la Province ne doit pas toujours imiter
fervilement ce que l'on fait à Paris , qu'il
eft dans ce pays des intérêts particuliers
auxquels l'intérêt général eft fouvent facrifié
, & que les Directeurs des provinces
fans faire une méprife , ni diminuer le
fuccès de la pièce , peuvent réunir les trois
rôles en un feul.
J'ai l'honneur , & c.
Nancy , le 10 juillet 1767 .
J CATRAT , Entrepreneur des
Spectacles de la Lorraine.
Avis fur la lettre précédente.
L'AUTEUR de la lettre que nous venons
de rapporter permettra de lui repréfenter
qu'en lifant celle à laquelle il réplique , il
lui auroit été facile de lire à la tête qu'elle
étoit adreffée à M. DELAGARDE , auteur
A OUST 1767. 211
du Mercure pour la partie des fpectacles ;
mais non pas de lui ni de M. DE LA PLACE ,
auteur du Mercure , auquel il a adreffé la
réponſe . Aucun des deux n'eft attaché en
rien à l'une ni à l'autre opinion fur la
manière de faire jouer la Fée Urgelle . La
réponse à la lettre d'un anonyme , inférée
dans un Mercure , & qui eft l'objet de la
réplique de M. CATRAT , eft de M. GUERIN
, duquel on a vu plufieurs fois dans
les Mercures quelques vers , fort ami de
M. & de Mde FAVART , lequel nous a
affuré que c'étoit de leur aveu qu'il nous
prioit d'inférer cette réponſe ; ainsi , nous
avons lieu de préfumer que fon fentiment
à l'égard de la pluralité des actrices pour
le rôle de la Fée Urgelle eft conforme à
celui de l'ingénieux auteur de cet ouvrage.
Voilà tout ce que nous pouvons répondre
fur une conteftation qui ne nous regarde
en aucune façon , & fur laquelle nous
déclarons ne plus rien inférer de ce qui
pourroit nous être adreffé , dans la crainte
de fatiguer la patience de nos lecteurs en
leur préfentant trop fouvent le même fujet ,
quoique la jolie pièce qui y a donné lieu
ait confervé toujours le droit de lui plaire-
& foit accueillie par les plus vifs applau
diffemens toutes les fois qu'elle eft repré
fentée .
212 MERCURE DE FRANCE.
En terminant cet article nous recevons
de Tours la lettre fuivante ; nous la joignons
à la précédente , pour n'avoir plus
å revenir fur ce fujer.
MONSIEUR,
infé- L'AUTEUR d'une lettre anonyme ,
rée dans le Mercure de juin dernier , prétend
que les auteurs de la Fée Urgelle ,
dont il eſt l'intime ami , me défapprouvent
d'avoir fait jouer les trois rôles de Marton ,
de la Vieille & de la Fée par la même
actrice. Je conviens avec l'anonyme que
perfonne ne peut jouer le rôle de la Vieille
auffi parfaitement que Mde FAVARD , &
ceux de Marton & de la Fée auffi fupérieurement
que Mde LARUETTE ; mais
enfin ces trois rôles n'en font qu'un , &
j'ai cherché les moyens de gagner , par la
force de l'illufion , ce que je pourrois
perdre par la comparaifon de talens avec
l'actrice que j'ai chargée de ce rôle pénible.
Je n'ai point confulté les auteurs , j'ai
confulté le drame , & je me fuis perfuadé
que Marton foutiendroit bien mieux l'intérêt
en éprouvant Robert fous l'habit de
Vieille , & rendroit bien plus faillant tout
ce qu'elle dit , en parlant d'elle - même ,
A OUST 1767. 213
comme ces vers , lorfqu'elle appelle Marton
au plaidoyer à la Cour d'amour :
Marton eft contente >
J'ai fon défiftement ,
Sa procuration ,
Et c'est moi qui la repréſente.
L'anonyme en conviendroit s'il avoit
vu une de nos repréfentations de cette
pièce ; il feroit convaincu que les changemens
fubits d'habits & de caractères dans
la même perfonne paroiffent plus naturellement
l'ouvrage d'une Fée , qu'on attend
dans une pièce de ce genre , & amènent
bien le dénouement que ces deux vers
rendent triomphant :
J'ai trop long-temps joui de ton erreur ,
La vieille étoit Marton , & Marton eft Urgelle .
A l'égard de la dernière métamorphofe
de la Vieille en Fée , que l'anonyme croit
impoffible , il eſt aifé de l'en défabuſer ,
en rappellant le ballet ingénieux du
célèbre NovERRE , donné fur le théâtre
*
de l'opéra- comique en 1754 , dans lequel
deux vieux & deux vieilles , parfaitement
caractérisés , fe trouvoient , dans l'efpace
d'une feconde , transformés à la vue du
* De la Fontaine de Jouvence.
214 MERCURE DE FRANCE .
public en jeunes bergers , revêtus d'habits
galans ornés de fleurs ; & fi l'on fait attention
que j'ai ici le fecours de la toile , les
dernières paroles de la vieille fur fon lit ,
les réponfes & proteftations de Robert &
le coup de tonnerre que je fais durer autant
que je veux , j'ai tout le temps qu'il me
faut pour bien rajufter la Fée & lui rendre
encore , avec le fecours du rouge , le teint
piquant de Marton , qu'elle ne doit point
avoir quand elle eſt travestie en Vieille.
Je dois vous informer , avant de finir
ma lettre , Monfieur , qu'on vient de m'imiter
, dans l'exécution de la Fée Urgelle ,
à Marſeille , où elle vient d'être jouée
avec le plus grand fuccès fous les yeux
& par les foins de M. DUNY , auteur de
la mufique. Quand cette nouvelle ne feroit
pas exactement vraie , je me trouve forcé
de fuivre mon premier plan , & j'y fuis
autorisé par la meilleure raifon , c'eft que
de tous les fpectacles que j'ai donnés en
province , aucun n'a , jufqu'à préfent , plus
fatisfait mon intérêt & mon amour- propre.
J'ai l'honneur , &c.
A Tours , ce is juillet 1767.
BERNAU T.
AVIS intéreffant , voyez le Mercure de juin
dernier , page 212.
A OUST 1767: 21.5
N
Page 177 , au fujet du recueil de deuleins de
jouaillerie , de M Aug. Duflos , on a mis par
erreur le prix 15 liv . Il faut lire 18 liv .
JA
APPROBATIO N.
A lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois
d'août 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impreflion. A Paris , ce premier
août 1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ODDE à moi- même.
MADRIGAL pour Mlle de B *** .
AUTRE fous le nom d'Elife.
LETTRE à M. de la Place , &c.
EPITRE à Mlle Dubois.
Page 5
10
Ibid.
II
17
VERS récités & préfentés à Mde de Richelieu . 21
PENSÉE imitée d'une ftrophe de la fixième ode
de Pindare fur les jeux Néméens.
EPIGRAMME.
QUATRAIN à M. l'Int .... de S.....
ORIGINE des Moulins à vent.
Ibid.
22
Ibid.
23
59
Le Roi deTarfite , Conte imité de Tarfis & Zélie.25
TRADUCTION de l'ode d'Horace , &c.
Bouguer à Mde la Marqu.fe de Marnifia. 62
216 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des chanlons anciennes .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
7
PARODIE d'une romance de la Reine de Golconde.84
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur François , ou la Connoillance d'
l'ancien & du nouveau Monde. 86
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de Montreuil
& de la ville d'Abbeville , fa capitale. III
VIES des Pères , des Martyrs & des autres principaux
Saints , &c. 125
EPIDEMIQUES d'Hippocrate , traduites du grec
avec des réflexions fur les conftitutions épidémiques
, &c.
130
RÉPONSE de M. l'Abbé Lacaffagne à la lettre de
M. Vogel.
ANNONCES de livres.
SUPPLÉMENT aux nouvelles littéraires.
132
135
168
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance publique
de la Société des Lettres , Sciences & Arts de
Clermont en Auvergne.
MATHÉMATIQUES.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
170
182
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE . 191
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
192
GRAVUR E. 194
ARTICLE V. SPECTACLE S.
OPÉRA.
196
COMÉDIE Françoiſe . 197
COMÉDIE Italienne .
198
-CONCERT fpirituel.
205
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
SEPTEMBRE 1767.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochin
S'tus in
A
PARIS,
CJORRY , vis- à- vis la Comédie Françoi
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi,
C'est à lui
francs de
que l'on prie d'adreffer
port les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est - à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
- Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient deș
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux, par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé , les Journaux ne
fourniſſant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de CHARLES I , Roi d'Angleterres
à fonfils le PRINCE DE GALLES,
retiré en France; par M. FRANÇOIS ,
de Neufchâteau en Lorraine , âgé de
quinze ans , Affocié des Académies de
Dijon , Lyon , Marfeille & Nancy..
AVERTISSEMENT.
ON connoît l'hiſtoire du Prince malheureux
& innocent que je fais parler dans
ce petit ouvrage. On fçait qu'il effuya tous
A iij
C MERCURE DE FRANCE.
les caprices du fort , & qu'enfin abandonné,
trahi de tout le monde , vendu par les
Ecoffois , perfécuté par Cromwel & condamné
par une affemblée de factieux qui
s'arrogeoit le titre de Parlement , il termina
fa carrière à Withethal fur un échaf
faut.
Il eft fuppofé écrire dans le palais de
Saint-James , qui lui fervoit de prifon .
TES yeux , ô mon cher fils , reconnoîtront fans
peine
Ces traits que j'ai formés d'une main incertaine
C'eft Charles qui t'écrit , ton père infortuné
Qu'à d'éternels malheurs le Ciel a condamné
Et qui , des trahifons innocente victime ,
Du faîte des grandeurs eft tombé dans l'abîme ,
>
Hélas ! tout me retrace , en ces funeftes lieux ,
Du volage deftin les jeux & l'inconftance.
Dans ce même palais où régnoient mes ayeux ,
Où j'exerçai jadis la fuprême puiſſance ,
Je me vois enchaîné par des féditieux .
Rien ne peut déformais réprimer leur licence ;
Ils renverfent les loix , ils outragent les Cieux.
Ce Sénat des Anglois , ce Parlement auguſte ,
Qui long-temps refpecta les bornes du devoir ,
Se livrant aux projets d'une cabale injuſte ,
De fes Rois maintenant ufurpe le pouvoir.
SEPTEMBRE 1767 7
Ce n'est plus qu'un ramas d'hommes vendus . au
crime ;
La fraude les conduit , la haine les anime.
Leurs fuccès , & les maux que j'ai déja ſoufferts ,
Doivent être , & mon fils ! préſens à ta mémoire :
Mais tu n'as pas appris tous mes nouveaux revers,
Je vais t'en crayonner. la déplorable hiſtoire ;
Le récit de mon fort adoucit fa rigueur.
Du moins , en t'écrivant , je foulage mon coeur.
Tu fçais qu'à Naësbay la fortune ennemie ,
Propice aux conjurés , fuivit leurs étendards.
Tout tomba fous leurs coups , leur audace aguerrie
Surprit & fit plier mes efcadrons épars.
O vous , jeunes Guerriers ! foutiens de ma querelle
,
Vous, Maurice & Robert ( 1 ) , mes braves défenſeurs,
Vous pérites alors , & la Parque cruelle' ,
En terminant vos jours , augmenta mes douleurs .
A vos mânes fanglans mon amitié fidelle
Ne put offrir , hélas ! que de ftériles pleurs.
Bientôt aux murs d'Oxford les Ligueurs triomphèrent
,
De lauriers en tous lieux Cromwel fut couronné.
( 1 ) Ces deux Princes , Généraux de l'armée
royale , furent tués à la bataille de Naësbay ,
gagnée par les troupes du Parlement.
"
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Mes lâches courtisans fans honte me laissèrent
Au milieu des périls où j'étois entraîné ....
Le fort d'un malheureux eft d'être abandonné.
J'étois expofé feul aux coups de la tempête :
J'ignorois les moyens d'y dérober ma tête ,
Lorfque des Ecoffois le zèle généreux
M'offrit une retraite où je me crus tranquille ,
Où depuis.... mais alors l'avenir ténébreux
Cachoit à mes regards ce changement affreux.
J'aimois à me flatter , efpoir trop inutile !
Qu'un retour favorable , un moment plus heureux
,
Pourroient rendre mon trône & mon peuple à mes
voeux.
Mais on vint m'arracher à ce dernier aſyle ;
Et, par l'appas du gain , l'Ecoffois invité ,
Démentit fon devoir & fa fidélité ( 2 ) .
Dieu ! quelle fut ma peine en ce moment funeſte !
Trahi de toutes parts , fans appui , fans fecours
J'implorai , mais en vain , la vengeance céleste...
De mes calamités rien n'arrêta le cours .
Dans les mains des Anglois on ofa me remettre.
L'âme de leur parti , l'ambitieux Cromwel ,
De fon coeur avec art me déguiſa le fiel.
( 2 ) Les Ecolfois le vendirent pour 200000
guinées. Ce Prince s'écria plufieurs fois dans la
prifon : Plegatus fum in domo eorum qui diligebant
me.
SEPTEMBRE 1767.
1
Aux voeux que je formois il parut le foumettre ;
Perfonne mieux que lui , fous l'air de la candeur ,
N'a de fes grands deffeins voilé la profondeur.
Il a reçu du Ciel des talens en partage ,
La valeur , l'éloquence , & même des vertus ;
Mais ces préfens des Dieux , il les a corrompus ,
Il les a dégradés par un coupable uſage :
Il déguife le crime & la rebellion
Sous le mafque facré de la religion :.
Il veut être tyran fans jamais le paroître ;
Ennemi fans retour , juge fans équité ,
Politique fubtil , & guerrier redouté ,
Voilà quel eft Cromwel ! voilà cet heureux traître ,
Qui profcrit des Anglois le véritable Maître ,
Qui retient la fortune enchaînée à ſon char
Des peuples révoltés il eft le boulevard.
Il anime , il conduit leurs troupes criminelles :
On rampe fous fes loix . Les Chefs de ces rebelles
Sont tous les partiſans déclarés , ou fecrets ,
Et tous lui font unis par le noeud des forfaits
Je ne dévoilai pas d'abord fa perfidie ;
Par des dehors trompeurs il féduifit mes yeux ,
Et je connus trop tard que fon hypocrifie
Formoit contre mes jours des projets odieux.
Le peuple cependant ne voyoit qu'avec peine ,
Son Monarque opprimé fours le poids des malheurs.
Mais bientôt de Cromwel les nombreux fe&tateurs
Rallumèrent par- tout le flambeau de la haine,
A v
ΤΟ MERCURE DE FRANCE.
On avoit propofé des articles de paix....
Quelle paix , ô mon fils ! quelle horrible injuftice !"
Aurois-je pu , fans honte , y confentir jamais ?
Et de tous mes amis faifant le facrifice ,
Les livrer aux bourreaux pour prix de leurs bienfaits
?
On céda fur ce point ; tout alloit fe conclure ,
Quand j'appris que Cromwel vouloit par mon
trépas ,
Se frayer jufqu'au trône une route plus füre ;
Et mettre enfin le comble à tous les attentats.
Les momens me preffoient , & j'étois fans défenſe ;
La fuite fut alors mon unique recours ;
De mes gardes je fus tromper la vigilance .'
D'Absburnham , de Barklay l'induſtrieux fecours
Me ravit au danger qui menaçoit mes jours...
Mais , hélas ! on ne peut changer fa deftinée .
La fortune en tout temps contre moi déchaînée ,
Me guida dans une ifle ( 3 ) où des hommes pervers ,
Commandés par Hammond, me rendirent aux fers .
Mes tyrans à regret avoient vu fuir leur proie ,
Et leur ceil inquiet me revit avec joie.
L'injufte Tribunal , dreffé par leur fureur ,
De mes triftes deſtins redoubla la rigueur.
(3 ) Charles le fauva dans l'ifle de Wight , dont
le Colonel Robert Hammond étoit Gouverneur.
Celui- ci fit le Roi prifonnier dans le château de.
Carisbroek , d'où on le transféra à Londres.
SEPTEMBRE 1767. IT
Depuis ce temps , mon fils , je fuis fans efpérance ;
Mais les revers n'ont pas ébranlé ma conftance.
Le juſte eſt à l'abri d'une vaine terreur ;
C'eſt au crime à trembler , non pas à l'innocence.
Mais quel bruit de ces lieux a rompu le filence ? ...
Ah , Ciel de mes tyrans le Chef audacieux ,
Cromwel vient m'annoncer leurs décrets odieux.
Devant leur Tribunal on me force à paroître...
Ces heureux fcélérats ofent juger leur Maître .
N. Ici le Roi eft cenfé aller à la féance
du Parlement où il fut condamné , & à
fon retour écrire ce qui fuit.
C'en eft fait , ô mon fils ! je céde aux coups du
fort ;
On a lu mon Arrêt , & je vais à la mort .
Si jamais les deftins , deveņus plus profpères ,
Te faifoient remonter au trône de tes pères ;
Si tu régnois un jour fur l'Anglois plus foumis ,
Que tes feuls guides foient la paix & la clémence ;
Imite-moi , pardonne tous mes ennemis...
Ce n'eft qu'à des coeurs bas que convient la vengeance.
Toi , dont les noirs projets par l'audace dictés ,
A ton ambition ont livré l'Angleterre ;
A vj
-12 MERCURE DE FRANCE,
Toi qui femes par-tout la difcorde & la guerre ,
Cromwel ! indigne auteur de mes calamités ,
Uforpe enfin le fceptre , acheve ton ouvrage.
J'expire fous tes traits , victime de ta rage ;
Mais je laiffe en mourant à ton coeur criminel
De tes lâches forfaits le remords éternel.
ODE ANACREONTIQUE.
DU' UN préjugé ftupide écartant le nuage ,
Ma main à la parelle élève des autels.
Puis-je de mon encens lui refufer l'hommage ?
Elle eft l'idôle des mortels.
L'homme de la raifon perçant la nuit obfcure ,
Confacre au doux repos fon premier mouvement.
Les plaifirs font les dieux , fon guide eſt la nature ,
Et le bonheur eſt ſon aimant.
Où trouver ce bonheur qui me fuit & m'attire ?
Sera- ce dans les bras d'un travail obſtiné ?
Non , le bonheur jamais n'admit dans fon empire ,
Un être au travail condamné.
Qu'un févère cenfeur , qu'un fage de la Grèce ,
En vantant le travail , condamne un doux loifir,
Bientôt fon propre coeur appelle la parelle
Er foupire après le plaifir.
SEPTEMBRE 1767. 13
Les tréfors entaffés , l'éclat d'une couronne ,
Ne font que nous montrer l'écorce du bonheur.
Le travail y conduit , la pareffe le donne ,
Et la pareffe eft dans mon coeur .
Que vois- je ? Quel éclat ! tout l'Olympe s'abaiſſe ;
Un trône de rubis fe montre dans les airs .
Tout mes fens font émus. Aux pieds de la Pareſſe
Je vois s'incliner l'univers .
De la troupe des jeux la Déeffe eft fuivie ;
On voit à fes côtés les Ris & les Amours,
Puiſſante déité , préfidez à ma vie ;
Soyez l'oracle de mes jours !
Mais quoi j'entends déja l'adorable immortelle
L'univers retentit des accens de la voix ,
Et la nature entière , à fes ordres fidelle ,
Vient recevoir fes douces loix.
Mais pourquoi de ces loix ferai- je l'interprète ?
Ne les portons- nous pas écrites dans nos coeurs ?
Après des longs travaux la nature muette
Cherche à repofer fur des fleurs .
Par M. D'EYDIER , d'Aiguemortes , Ecolier
de Rhétorique au Collège de Nifmes.
14
MERCURE DE FRANCE .
VERS à Mde DE B *** , à fon arrivée
au château du *** où elle vient tous
les ans au printemps.
LES Les Grâces décemment paréés ;
Les Jeux & les aimables Ris ,
Vont le montrer dans nos contrées ;
De B **** va quitter Paris.
Mes vers , rendez -lui vos hommages ;
La beauté fége fur fon front :
Allez , fes vertus font des fages ,-
Ses attraits vous embelliront.
Enfans d'une muſe ingénué ,
Méprifez les régles . de l'art ;
Si vous voulez plaire à fa vue ,
Comme fes moeurs foyez fard.
Admirez , mais taifez le refte ,
Et ce filence aura fon prix ;
Car la vertu fimple & modefte
Voit fon éloge avec mépris.
Toi , qui ramènes à ta fuite
Tant de vertus & tant d'attraits ,
Avec toi de B **** nous quitte ,
Printemps , ne nous quitte jamais !
L...... à Nevers:
SEPTEMBRE 1767. 19
A
A Mde DE T ***.
vous , jeune & charmante Hébé
Salut , plaifirs , infouciance ,
De la part de certain Abbé
Que vous condamnez au filence.
Si vous étiez moins humble, il feroit moins difcret ;
Que de beautés à vos yeux il peindroit !
Quelsyeux ! quels traits ! une bouche admirable,
De l'efprit , un bon coeur , unis à ces appas.
Ce portrait feroit véritable ;
Encor plus modefte qu'aimable ,
La feule Hébé ne s'y connoîtroit pas...
Mais non ; qu'un autre ofe le faire ,
Mon Apollon n'eſt point jaloux ;
Quand vous m'ordonnez de me taire ,
Je me tais malgré moi , j'admire malgré vous
Par le même
16 MERCURE DE FRANCE.
A Mile LE ROY , de l'Académie Royale
de Mufique ; fur l'air : J'avois toujours
gardé mon coeur , & G.
MON
ON coeur , en chériffant Le Roy ,
Des coeurs chérit la Reine ;
Heureux de vivre fous fa loi ,
J'aime à porter la chaîne.
Dans fes pas la légèreté
Brille avec la décence ;
Ses yeux peignent la volupté ,
Son maintien l'innocence.
Elle réunit à la fois
Grâces , talens , finelſe ;
De l'Amour elle a le minois ,
De Flore la jeuneffe.
Elle fçait enchanter les coeurs
Par la douceur extrême ;
Elle ignore es traits vainqueurs ,
Et ne fçait pas qu'on l'aime.
ENVO I.
VOULEZ- VOUS faire le fuccès
D'un hommage fincère ?
Belle , prêtez à ces couplets
Votre heureux don de plaire.
Par M. D..
SEPTEMBRE 1767. 17
LETTRE d'un Provincial à fon Ami , ou
Regrets d'un Homme de Lettrès , qui
a vécu quelques années dans la Capitale ,
& qu'une révolution fameufe a jetté ;
malgré lui , dans lefond d'une province *.
On ne vit qu'à Paris , & l'on végéte ailleurs .
Greffet.
IL eft donc vrai , mon digne ami , nous
voilà féparés par des barrières invincibles !
Cinq ans entiers fe font écoulés avec la
lenteur des fiècles depuis que je vous ai
perdu , & n'ont fait qu'apporter de nouveaux
obftacles au projet de notre réunion.
Cette ville fuperbe , le théâtre de la grandeur
& de la majefté , le centre des plaifirs ,
le fanctuaire des arts & de l'humanité
Paris n'eſt pas déſormais plus acceffible à
votre ami que les pôles du monde . Sans
fortune , fans protecteurs , & prefqu'auffi
fans talens , je ne foupçonne même rien
dans l'avenir qui puiffe combler l'intervalle
de cette efpèce de tombeau où je
fuis enfeveli , à cette reine des cités . Mais
* Cette révolution eft la ſuppreſſion des Jéfuites
en France ; cet homme de lettres eft un de ceux
qui tiennent leurs places.
18 MERCURE DE FRANCÉ.
qu'il en coûte à mon coeur de renoncer à
cet efpoir délicieux ! Je m'étois fait une
fi douce habitude de refpirer l'air de fes
habitans j'avois tant de plaifir à penſer
que j'occupois un point dans fon immenfité.
Ah ! j'euffe préféré , dans fon fein ,
une exiſtence obfcure , ignorée , à la trifte
célébrité que tant d'hommes médiocres
obtiennent dans les provinces. Qu'un mifantrope
, dans fa mauvaiſe humeur , fe
félicite , en la quittant , de laiffer loin de
fui une ville de bruit , de boue & de fumée
: moi , j'y voyois des monumens précieux
, des chef- d'oeuvres immortels que
Rome , dans les jours même de fa fplendeur
, lui auroir enviés ; j'y voyois une
pépinière de grands hommes pour tous les
ordres de l'État , des fçavans confommés ,
des écrivains fublimes , tout ce qui peut
exalter le génie , & verfer dans les coeurs
le courage & l'enthoufiafme de la vertu ;
j'y voyois mon ami . Ses fêtes , fes fpectacles
, fes palais , fes jardins enchantés où
refpire le marbre , & qui me fembloient
deffinés par la main des Fées , réveilloient
tour-à- tour la fenfibilité de mon âme par
les plus vives émotions. Le preftige même
de l'illufion avoit pour moi tous les charmes
de la vérité. L'art me retraçoit partout
la nature , mais la nature dans fon
SEPTEMBRE 1767. 19
beau , dans toute fa dignité. Mes yeux
erroient de prodige en prodige ; la terre
même que je foulois offroit fouvent à mes
regards la trace du génie.
Quelle fatisfaction ou plutôt quel raviſ
fement n'éprouvois- je pas à la vue de ces
doctes peintures qui décorent les palais de
nos Souverains , & qui euffent peut-être
fait autrefois le défefpoir des Yeuxis &
des Appelles. Ici , le luxe des drapperies ,
la fraîcheur , la vivacité du coloris ; là ,
une touche mâle & vigoureufe , des traits
fortement prononcés ; par- tout la vérité ,
la correction du deffein attachoient mes
yeux & raviffoient mon âme. J'admirois ,
en frémiffant , l'effet des paffions terribles
qui fembloient encore menacer fur la toile;
je voyois le mouvement dans une furface
immobile. Quelquefois , préférant le filence
de la folitude au tumulte des affemblées
, j'aimois à m'enfoncer dans l'ombre
du Luxembourg ; car telle eft la bonté de
nos Maîtres , que les merveilles de leur
magnificence font moins pour eux que
pour nous ! Là, couché fur un lit de mouffe
que n'avoient point flétri les feux du foleil ,
je me repliois fur moi-même , & je tombois
par degrés dans une douce rêverie ,
dont je fortois enfin pour m'égayer avec
Horace ou pour penfer avec Montesquieu.
20 MERCURE DE FRANCE:
Quelquefois auffi , dans les beaux jours ,
& aux heures du cercle , j'allois jouir aux
Tuileries du fpectacle éblouiffant que la
vanité donne aux obfervateurs . Atôme
invifible , & fpectateur d'autant plus attentif,
j'errois librement autour de ces fuperbes
baffins où fe trouvoient raffemblés fur
quelques centaines de femmes tous les
arts de l'Europe & les richeffes de l'Afie.
Le manége & l'afféterie des prudes , le
perfifflage des petites- maîtreffes , la facilité
repouffante des douairières de la galanterie
, la févérité ridicule de plufieurs qui
ne paroiffoint point faites pour avoir des
prétentions , les regards effrontés des Phriné,
des Laïs , qui du voile même de la pudeur
fembloient fe difputer le méprifable honneur
de compofer le piége le plus adroit
& le plus féduifant ; le jeu , la fituation
vraiment théâtrale de prefque toutes étoit
pour moi le fpectacle le plus piquant , le
plus fingulier , & offroit un vafte champ
à mes réflexions .
Vous peindrais- je , mon ami , ce faififfement
de l'âme , cette volupté pénétrante
, fille de la raifon & du fentiment ,
ces tranfpotts délicieux que j'éprouvois au
théâtre des François , le premier de la
mation , & fans doute de l'Europe ! Là ,
confondu , autant par goût que par nécefSEPTEMBRE
1767. 21
fité , dans ce parterre redoutable au talent
même le plus décidé , mais toujours refpectable
& jufte , quand il ne fuit que
l'impulfion de fon génie ; je m'élevois
avec Corneille , je foupirois avec Racine ;
le fombre de Crébillon , l'humanité de
Voltaire paffoient jufqu'au fond de mon
âme. C'étoit un nouvel ordre d'idées &
de fentimens que je fentois fe développer
en moi. Que j'aimois à le voir , cet acteur
éloquent , l'honneur du cothurne françois ,
le fublime Brizart, exhaler de fon âme les
accens mêmes de la vertu , de la douleur
& de la pitié ! quel feu dans fes regards ,
quelle fermeté dans fa voix , quelle majefté
fur fon front à l'afpect de la tyrannie !
quiee de force , que de grandeur il déploie
dins les revers ! Non , l'art n'eut jamais tant
de vérité. C'est la nature qui l'infpire . Et
toi , moderne Rofcius , inimitable Préville,
par quelle fingularité de talent , ou pat
quelle magie je t'ai vu , multipliant tes
formes autant que res rôles , toujours neuf,
toujours naturel , toujours intéreſſant , dérider
le front fourcilleux du philofophe &
du magiftrat , & communiquer à tous les
fpectateurs la folie de la gaîté ! Vous ferez
ujours au-deffus de mes éloges & de mes
expreffions , ingénieufe & féduifante Dangeville
, tendre Gauffin , actrice aimable ,
12 MERCURE DE FRANCE.
fi bien faite pour infpirer ce que vous
peignez fur la scène ; & vous , étonnante
Clairon , qui nous aviez rendu Lecouvreur,
& qu'aucune actrice ne nous rendra peutêtre
jamais ; que de regrets vous cauferez
long - temps encore aux amateurs d'un
théâtre dont vous faifiez la principale
gloire ! Mais Dumefnil reste à Melpomène
, & fait toujours le charme & l'admiration
de Paris. De nouvelles actrices
fe forment fur les grand modèles , & promettent
d'arriver à la perfection de leur
genre. Leurs difpofitions & leurs efforts
leur répondent à elles de leurs fuccès , &
au public de fes plaifirs. Ah ! mon ami,
ce font-là de ces plaifirs dont on n'a pas
même l'idée dans nos provinces.
•
Que vous dirai-je de ces temples confacrés
à la gloire des lettres & aux progrès
de la raiſon ? j'entends ces bibliothèques
immenfes , fidèles dépofitaires de l'efprit
de tous les temps & de tous les lieux ,
ouvertes à quiconque veut s'inftruire pour
lui-même ou travailler pour la postérité.
On chercheroit vainement ailleurs des
inftrumens d'érudition auffi faciles , des
fources de lumières auffi abondantes. Il
eft doux , il eft bien doux encore de pouvoir
contempler tous les jours l'image
adorée de notre augufte Maître & celle
SEPTEMBRE 1767. 23
du bon Henry ! On croit les voir refpirer
dans le bronze , & répondre à l'amour de
leurs peuples. Non , il n'eft point de François
qui ne fe fente attendri jufqu'au larmes
devant les ftatues de ces pères de la
patrie.
Mais que fais-je ? & pourquoi tourné- je
moi- même le fer dans la plaie de mon
coeur ? Multiplier ici les objets de.comparaifon
, n'est- ce pas irriter le fentiment
de mes privations ? Que ne puis-je plutôt
dérober à ma pensée l'image trop chérie
de la Capitale , je fentirois moins fans
doute ce qui manque au bonheur de ma
vie ; je ne remarquerois pas tant la petiteffe
& la mefquinerie de nos villes municipales
; je me ferois plus aifément aux
airs gauches d'une jeuneffe mal éduquée ,
au ton manièré de nos fociétés ; je verrois
avec moins de dépit tant de talens minucieux
, tant d'érudits fans bon fens , tant
de fots importans , tant de mauvais critiques
qui ne fçavent rien & qui tranchent
fur tout , tant de grammairiens vétilleux
que la régle même égare , parce qu'ils n'en
connoiffent point l'efprit. Si je n'avois
jamais vu la grandeur populaire & facile ,
je fupporterois peut-être mieux la hauteur
infultante de ces finges de la grandeur qui
confondent bêtement l'orgueil avec la
dignité,
24 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas , mon ami , que je prétende
que tout ce qu'il y a d'eſtimable ſe porte
néceffairement & s'attache à la Capitale
& que tout foit ridicule & petit dans les
provinces ; cette prétention feroit injufte
& abfurde. Nous avons ici , comme ailleurs
, des fujets diftingués , des hommes
peut-être à qui il ne manque , pour devenir
célèbres , que de pouvoir repréſenter
fur un plus grand théâtre, J'ai moi - même
le bonheur de vivre dans une fociété d'honnêtes
gens dont l'efprit & le coeur néceffitent
la confiance & l'eftime. Mais , en
général , & dans tous les pays , cette efpèce
d'hommes n'eft pas la plus nombreuſe,
Pour une belle âme , pour un être qui
penfe , il s'en trouve mille qui n'infpirent
que du mépris ou de la pitié ; & , par
conféquent , dans les villes médiocres , où
l'on a moins à choifir , & où pourtant la
communication eft plus aifée , plus néceffaire
même , en raifon du petit nombre
il faut , malgré qu'on en ait , contracter
des rapports & des liaifons avec des hommes
que l'on ne peut eftimer ; & malheur
à celui dont la délicateffe ou la franchiſe
s'offenfe de leurs travers ! Il doit s'attende
aux tracafferies de l'envie , aux cruau
de la perfécution , & aux difgraces les
plus accablantes. Pour nuire il ne faut
qu'un
SEPTEMBRE 1767. 25
pas
qu'un mauvais coeur. Le ferpent ne fçait
même s'il bleffe. C'eſt- là , mon ami ,
c'eft principalement cette difficulté de concilier
ma façon de voir & de fentir avec
les paffions , les préjugés & l'ignorance de
la multitude qui fatigue aujourd'hui mon
exiſtence. Je n'ai point affez de toute ma
raiſon , ou plutôt il m'en refte encore
affez pour ne pas applaudir à des fottifes
pour contredire un fat qui heurte de front
les premiers principes . C'eſt à vous , mon
ancien , mon refpectable ami , de m'aider
à dévorer les dégoûts de la province , &
l'amertume de ces réflexions. Votre philofophie
, vos confeils y feront beaucoup
fans doute ; j'en ai pour garans mon expérience
& mon coeur.
ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL ,
par le même.
J
Liv. 1 , épig. 76.
E fuis dans un befoin preffant ;
On me jugule , dit Dorante ;
Si tu voulois , ami , pour un mois feulement ,
Me prêter cent louis Non , je t'en donne trente .
B
26 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE , liv. 3 , epig. 61.
NON , il n'eft pas en mon pouvoir de faire
Ce que vous m'avez propofé.
-
Mais ce n'eft rien. -
En ce cas donc , Valere ,
Je ne vous ai rien refuſé.
AUTRE , liv. 4 , épig. 24.
PAUVRE Cléon , ta fatale amitié ·
Coûte la vie à toutes tes maîtreffes.
Ah plût au Ciel que ma chère moitié
Eût mérité l'honneur de tes careſſes !
AUTRE , liv. S épig. 6.
POUR me tirer d'un peril incertain
De Thémion j'implorois l'affiftance .
J'étois fans fiévre , & , grace à l'ordonnance ,
Elle me tient foir & matin.
AUTRE , liv. 5 , épig. $ 3.
DAMIS , le nom d'un bienfaiteur
Sera toujours cher à mon coeur.
Mais quand de ma reconnoiſſance
Je veux faire entendre la voix ,
Et publier , comme je dois ,
Les traits de votre bienfaifance
Je ne dis rien que l'on n'ait fçu :
Par- tout vous m'ayez prévenu.
SEPTEMBRE 1767. 27
COUPLET à Mad. Air du Vaudeville
d'Epicure.
D'UN
'UN coeur foumis à votre empire
Vous craignez la légèreté.
Vous voir , vous aimer , vous le dire ,
Cleft toute ma félicité .
Perdez un foupçon qui m'offenſe ,
Thémire , & connoiffez - vous mieux ;
De mon amour , de ma conftance ,
La preuve fûre eft dans vos yeux .
Par le même.
CHANSON de MM. les Officiers du Régiment
de **** à Mde la Marquife
,
DE T**** , dînant en habit uniforme
chez MM. les Officiers de ce Régiment ,
dont fon mari eft Colonel ; fur l'air
d'ANETTE & LUBIN ; Monfeigneur
vous ne voyez rien.
AMIS , que notre fort eft doux ,
L'amour est notre camarade ;
Je le vois au milieu de nous ,
Qu'il eft beau fous notre cocarde !
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Que de noblelle dans fes yeux ,
Que de décence, que de feu !
Quel heureux deſtin ,
Hébé vient nous verfer du vin !
T **** , de tes jeunes appas
Ta bonté relève les charmes ;
Ton mari nous mène aux combats
Mais à toi nous rendons les armes :
Tu nous a vaincus aujourd'hui ,
Demain nous vaincrons avec lui.
Dans ce couple heureux ,
Amis , nous voyons tous nos Dieux !
Rappellons- nous un fi beau jour ,
Quand nous volerons à la gloire ;
Que pa nous chanté tour- à -tour ,
Son nom foit le cri de victoire .
Faifons tous voir aux champs de Mars
Que nous portons fes étendards :
Le danger n'eft rien ,
Lui plaire eft le fouverain bien,
SEPTEMBRE 1767. 29
VERS de M. DE VOLTAIRE , au fieur
DESRIVIERES , Soldat du Régiment
des Gardes- Françoifes , de la Compagnie
de DE LA TOUR , à l'occafion d'un
livre intitulé : Loiſirs d'un Soldat , &c.
SOOLLDDAALT digne de Xénophon ,
Ou d'un Cefar , ou d'un Biron ,
Ton écrit dans les coeurs allume
Un feu d'une héroïque ardeur ;
Ton Régiment fera vainqueur ,
Par ton courage & par ta plume .
SOLDAT
VERS au même.
OLDAT plein de vertu , d'honneur & de lagelle ,
Ton livre m'a furpris autant qu'il m'a touché ;
Jamais lecture enfin ne m'a plus attaché :
Juge combien il intéreffe !
Combien il remuoit mon coeur !
Mes yeux , en te lifant , étoient baignés de larmes .
Oui , Voltaire a raifon ; du fuccès de nos armes
Cet écrit eft garant ainfi que la valeur.
Par M. le Vicomte DE LA CRESSONNIERE ,
Officier au Régiment des Gardes- Françoifes.
B. iij
30
MERCURE DE FRANCE.
A Mde la Marquife DE S ..... fur le
rétabliffement de fa fanté. Air : Il, ne
faut s'étonner de rien , &c. du R01 EF
LE FERMIER.
ELOIGNONS LOIGNONS d'ici les alarmes :
Au plaifir livrons notre coeur ;
On en reffent mieux la douceur ,
Après qu'il a coûté des larmes.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Ii n'eft qu'un pas du mal au bien.
Célébrons la convalescence
De D. S. .... par nos accords :
Failons éclater les tranſports
Que nous infpire fa préfence.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Il n'eft qu'un pas du mal au bien.
Elle reçut de la nature
Les dons charmans de la beauté :
Et rien n'égale la bonté
De fon âme naïve & pure.
Le plaifir de faire du bien
Enchante un coeur comme le fien.
SEPTEMBRE 1767. 31
Son efprit brillant & folide ,
Eft orné de mille agrémens :
Et toujours à fes jugemens ,
C'est la fagelle qui préfide .
Dans le cours de fon entretien ,
La frivolité n'eft pour rien.
Le tendre penchant qui l'engage
Avec le plus aimable époux
Lui promet le fort le, plus doux ,
Juíques dans le déclin de l'âge. , 1
Aimer eft le fuprême bien ,
Quand la vertu fait le lien .
. Į
Que de cet heureux hyménée
Rien ne puiffe troubler la paix .
Qu'amour épuife fes bienfaits ,
Pour embellir fa deftinée .
Qu'à fes voeux il ne manque rien ,
Jamais de mal , toujours du bien !
D. S. D. G. F.
B iv
32
MERCURE DE FRANCE.
VERS libres à l'imitation de la neuvième
Ode d'HORACE.
Vides ut altâ flet nive candidum
Sorate , &c.
E mont voifin gémit fous les frimats ;
Cher Altidonis , la nature
Déja reffent dans nos climats
Les atteintes de la froidure.
Voyez dans fa rapidité
Ce fleuve fuperbe arrêté.
Par quel charme fa vive courfe ;
Trompant fa bondiffante fource
En a-t-elle fait un métal ?
Cette eau fugitive & limpide ,
Transformée en maffe folide ,
Déja ne roule plus fon mobile cristal.
Aux lugubres objets qui s'offrent à la vue ,
Pendant que votre âme éperdue
Cherche vainement fa vigueur ,
Et croit que la nature eft au néant rendues
Vous oubliez , ami , que la douce chaleur
D'un pétillant nectar , docte confolateur ,
Peut rendre à vos efprits celle qu'ils ont perdue,
SEPTEMBRE 1767 33
De Bacchus le jus enchanteur ,
Quand le ciel embrafé fait gronder fon tonnerre ,
Souvent dans notre aride coeur
Allume un feu caniculaire ;
Et , malgré l'ombre falutaire ,
Qui , durant tout l'été , rafraîchit le bûveur
Ami , le vin le moins contraire
;
Ne produit dans le fang qu'une funefte ardeur.
Mais , fous un abri tutélaire ,
Tandis que par toute la terre ,
Les corps ne fentent plus qu'une trifte froideur ;
Le philofophe . folitaire ,
Dans le coin d'un foyer qui l'échauffe & l'éclaire ,
D'un vin nourrillant & Aateur
Savoure mieux la féve & craint moins la vapeur.
Du refte , plein de confiance ,
Jettez-vous dans le fein des Dieux.
Ils répriment les vents , & leur haute- fcience
Aux ormes rend la paix , calme l'onde , & des
cieux
Remontre l'afur à nos yeux.
Gardez que trop d'inquiétude ,
Sar an avenir incertain ,
Chez vous ne rompe l'habitude
De profiter des jours que donne le deftin
Et , pour toute follicitude ,
Jouiffez du préfent qui difparoît foudain ,
B v
34 MERCURE
DE FRANCE.
Sans vous faire une vaine étude
Du fort qui vous attend demain.
Laiffez à la fombre vieilleſſe ,
Les ennuis & les foins cuifans.
Cultivez , loin de la molleffe ,
La vigueur de vos jeunes ans :
A la folie , à la fageffe ,
Offrez tour -à - tour votre encens .
Quelquefois , malgré fa rudeffe ,
Et la fierté de fes accens ,
La raison , fauvage maîtreſſe ,
Céde aux caprices de nos lens.
Des neuf Soeurs chériffez l'empire.
Quant à l'amour & fes plaifirs ,
Ami , pourrois -je vous féduire ?
Et , comme Horace... Ah ! quel délire !
Il veut que de tendres foupirs... ?
Non , non , je lui remets fa lyre.
Avec lui je ne ſçaurois dire
Qu'amour doit flatter nos defirs ,
Quand je fçais les maux qu'il attire.
N. LAVILLEMAR AIS , dans les
jardins d'HORACE.
SEPTEMBRE 1767. 35
A M. POMME , Médecin , par un de fes
malades.
POUR
OUR chanter ce fage Docteur ,
Eft-il befoin qu'Apollon nous inſpire ?
Le fentiment fuffit pour monter notre lyre ,
Et fes accens feront ceux de mon coeur .
Qu'ils peignent tout ce que je penfe ,
Ce fera remplir tous mes voeux ;
Et s'il jouit de ma reconnoiffance ,
Je jouirai du fort le plus heureux .
Par M ***.
L'AMOUR & Mlle B ***.
ΑυU piquet avec ma Glycère
L'Amour jouòit un jour aux baiſers , & perdit.
Il paie , & met fon arc , fes fiéches ; ma Bergère
Le fait capot & gagne. Amour , plein de dépit ,
Rifque les effets de ſa mère
Ses colombes , les tourtereaux ,
Son attelage de moineaux .
Et fa ceinture féduifante....
Ferd tout cela . De la bouche charminte
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
Il joue enfuite le corail ,
L'albâtre de fon front , l'émail
De fon teint de lys & de rofes
La foffette de fon menton ,
.
Et mille autres beautés nouvellement éclofes.
Le jeu s'échauffe , & le petit fripon ,
Sans reffource & tout en furie :
Contre mes yeux , va le tout , il s'écrie !
Glycère gagne , & l'Amour confterné
Se lève aveugle & ruiné.
Amour de l'infenfible eft-ce là donc l'ouvrage ?
Hélas ! pour moi quel funefte préſage !
A Tours , ce 24 Juillet 1767.
L. D.
TRAIT DE PIÉTÉ FILIALE.
EXTRAIT du registre des délibérations de
l'Hôtel de la Ville de TROYES.
A l'affemblée de MM . les Maire ,
Echevins , Confeillers de Ville & Notables,
tenue cejourd'hui vingt- un avril mil fept
cent foixante-fept , trois heures de relevée ,
pour l'élection de nouveaux Echevins &
Confeillers de Ville , à laquelle ont affifté
SEPTEMBRE 1767. 37
MM. de Mégrigny , Comte de Villebertain
, Maire ; Rapault , Garnier de Montreuil
, & Guérin , Echevins ; Gouault
Jacquin , Mainard , Coquard & Fauveau
Confeillers de Ville ; Garnier , Grofley
Truelle de Chambouzon , Guérard , Demontmeau
, Legrin , Rabiat , Bouillerot
Hérard & Dereims , Notables ; en préfence
de M. Cazin de Valerie , Lieutenant-
Général , & de M. Mahon Defcourbons
Procureur du Roi.
A été dit par Me Pierre- Jean Grofley ,
Avocat en Parlement , Académicien libre
de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres , des Sociétés Royales de
Londres & de Nancy , & l'un des Notables
du Corps Municipal de cette Ville :
Que toute l'affemblée a oui parler &
qu'une partie a été témoin de la manière
franche & généreufe dont Jean-Jacques
Cuny, à peine âgé de dix- huit ans , s'eft
comporté au tirage de la milice de la
ville , fait en cet hôtel commun le 31 du
mois dernier.
Il devoit avoir part à ce tirage avec
deux de quatre frères , nés comnie lui du
mariage de Jean Cuny , Maître Cordonnier
à Troyes , décédé depuis deux ans ,
& de Jeanne Gauvin , fa femme.
Avant le tirage , le fecond de fes frères
38 MERCURE
DE FRANCE.
"
avoit très- douloureufement répréfenté l'état
de fa mère , réduite , fi l'aîné de fes
trois fils tomboit à la milice , à fermer
boutique, à fe retirer à l'hôpital & à laiffer
fes enfans doublement orphelins. Malgré
ces repréfentations , que la déclaration
du Roi ne permettoit pas d'admettre , les
trois frères ayant tiré , & le fort étanttombé
fur l'aîné , le fecond avoit redoublé fes
gémiffemens : ils étoient fi vifs , que , pour
foulager fa douleur , on lui fuggéra de
prendre le billet de fon frère ; mais fur
cette propofition , après avoir long temps
combattu avec lui- même , il avoit déclaré
qu'il ne vouloit point être milicien.
Jean - Jacques Cuny , témoin muet &
tranquille de ce débat , ne paroiffoit point
y prendre part ; & quelqu'un lui demandant
quel parti il prenoit , il avoit froidement
répondu : « j'attends que ce bavard
» ait fini de crier ». Les cris finis , il s'étoit
avancé au bureau , s'étoit fait infcrite
au lieu de fon aîné , avoit pris la cocarde ,
étoit retourné en courant vers la mère ,
la raffurer fur le fort de cet aîné , &
avoit enfuite repris fa tâche à la boutique
avec autant de tranquillité que s'il ne
s'étoit rien paffé d'extraordinaire de fa
part & à fon égard.
pour
Cependant il venoit , par un dévoueSEPTEMBRE
1767. 39
ment volontaire , de remplir tout ce que
la piété filiale , tout ce que l'attachement
d'un père pour fa famille peuvent fuggérer
de plus généreux ; & il l'avoit rempli avec
cette fimplicité qui accompagne les actes
très-rares de la véritable vertu.
Que lui , Maître Grofley, frappé , ainh
que le public , de cet acte généreux , en a
fait part à M. le Comte d'Argental , Miniftre
Plénipotentiaire de S. A. R. l'Infant
Duc de Parme , pour obtenir de fon crédit
auprès de M. le Duc de Choifeul , une
récompenfe que fembloit d'autant mieux
mériter cet acte de très - bon exemple ,
qu'il avoit été fait fans aucune vue de
récompenfe ni d'intérêt.
M. le Comte d'Argental l'ayant ainfi
jugé & fait préfenter fous ce point de vue
au fallon de Marly , où la Cour étoit alors ;
les Seigneur's & Dames ont , à l'envi ,
contribué à une collecte qui a produit
1032 liv. au profit du jeune milicien ,
laquelle fomme M. le Comte d'Argental
vient de faire paffer à Troyes..
Pour mettre le Corps Municipal en état
de contribuer , de fa part , à la récompenfe
d'un acte que toute la Cour en a jugé
digne & d'en aTurer d'autant plus l'effet ,
lui , Maître Grofley , l'a requis de délibérer
préfentement s'il ne feroit pas con40
MERCURE DE FRAŃCE.
venable qu'il fe chargeât de 960 liv. préfentement
mifes fur le bureau , en réſervant
les 72 liv. reftant pour les befoins
les plus urgens du jeune milicien.
La matière mife en délibération entre
tout le Corps Municipal , il a été unanimement
réfolu & arrêté , fous le bon plaifir
& agrément préfumé de M. l'Intendant ,
dont fera requife l'autorisation à cet effet ,
que les 960 liv. préfentées par Me Grofley
feront remifes entre les mains du Syndic-
Receveur , qui s'en chargera en recette &
en fournira fa quittance au pied de la préfente
délibération ; au moyen de quoi
l'Hôtel de Ville conftitue à Jean Jacques
Cuny une rente de so livres , payable par
chaque année , fans retenue de dixième ,
vingtième ni autres impofitions , dont la
première année échéra au premier avril
1768 , & continuera jufqu'à ce que ledit
Cunyfoit pourvu par mariage , fous l'obliliv.
gation de lui remettre alors le tout ou
moitié defdites 960 liv. à fon choix , la
rente continuant à courir à raifon de 25
dans le cas où ledit Cuny, pourvu par mariage
, jugeroit plus utile ou plus convenable
pour lui , de ne demander que le rembourſement
de 480 livres ; & en tout cas ,
arrivant le décès dudit Cuny , lefdites 960 l .
⚫feront remifes & délivrées aux héritiers
"
SEPTEMBRE 1767. 41
dudit Jean-Jacques Cuny fur la première
notification qu'ils en feront , & fera audit
Cuny délivré copie tant de la préſente
délibération que de la quittance du Syndic-
Receveur.
COUPLETS à Mlle G..... en réponse à
une chanfon qu'elle avoit faite pour
l'Auteur ; air : Vous qui du vulgaire
ftupide , &c.
SII j'étois encore le maître
De ce coeur , qui n'eſt plus à moi ,
Si fon ardeur étoit à naître ,
Ou s'il vouloit changer de loi ,
Je n'aurois d'autre choix à faire
Que le choix que j'ai déja fait .
Le pouvoir fi rare de plaire ,
Eft moins que de plaire en effet .
La beauté d'abord nous enflamme ,
Elle féduit par les attraits ;
Mais bientôt elle éteint la flamme ,
Si l'efprit n'anime ſes traits.
On la voit naître avec l'aurore ,
Et mourir dans le même inſtant ;
Mais l'efprit s'embellit encore
Des feux variés du conchant.
Par M. CHAUVET.
42 MERCURE DE FRANCE.
LES DEUX HOROSCOPES
O Ü
LES QUATRE INFORTUNÉS ,
HISTOIRE ORIENTALE.
LONG - TEMPS avant que le Royaume
d'Arracan eut été réuni à celui de Pégu ,
Zénophir règnoit dans cette belle contrée
de l'Inde. C'étoit le Prince le plus fage
& le plus politique de l'Afie. Sa valeur
le rendoit d'autant plus redoutable qu'elle
étoit toujours guidée par la prudence ;
auffi , dans toutes les guerres qu'il avoit
à foutenir , la victoire ne manquoit - elle
jamais de fe déclarer pour lui . Son Royaume
étoit depuis environ deux fiècles tributaire
de celui de Bengale , qui étoit poffédé par
Enafcar. Zénophir ayant tardé à lui envoyer
le tribut accoutumé , qui conſiſtoit
en un éléphant blanc , nafcar le fit preffer
par fes Ambaffadeurs avec tant de hauteur
, que le Roi d'Arracan , qui étoit
très-jaloux de fes éléphans blanes à caufe
de la rareté de l'efpèce , & qui ne cherchoit
qu'une occafion favorable pour affranchir
fon pays de cette fujétion , refuſa
SEPTEMBRE 1767. 43
abfolument d'y fatisfaire , & le Roi de
Bengale lui déclara la guerre. Zénophir ne
jugea pas à propos de l'attendre dans les
murs de fa Capitale ; il fut au- devant de
lui & lui livra bataille fur les frontières
des deux Empires . nafcar , Prince fier &
préfomptueux , étoit fi perfuadé que la
fortune ne pouvoit lui être contraire , il
comptoit fi fort fur la valeur de fes foldats
, bien fupérieurs en nombre aux troupes
de Zénophir , qu'il avoit eu l'imprudence
d'emmener avec lui fa femme , fon
fils & fa fille , pour les rendre témoins de
la conquête qu'il alloit faire du Royaume
d'Arracan . Mais le fort des armes ne décide
pas toujours en faveur du plus grand
nombre. L'expérience du Chef & la difcipline
qui règne parmi ceux qu'il commande
font de plus fürs garans de la victoire.
Enafcar fut vaincu & fait prifonnier
avec fa femme , ſa fille , & la plus grande
partie de fon armée . Son fils , déja en âge
de combattre , eut le bonheur d'échapper
au carnage & à la captivité. Il retourna
dans Bengale avec le refte des troupes
fugitives. Zénophir eut l'avantage , dans
cette journée , de triompher d'un ennemi
plus fort que lui & d'affranchir pour jamais
fon Royaume d'un tribut qu'il ne payoit
jamais qu'avec regret . Il ne voulut point
44 MERCURE DE FRANCE.
profiter de fa victoire en pourfuivant les
vaincus ; il fe contenta d'exiger d'Enafcar
une rançon confidérable pour fa liberté
& celle de fa femme & de fa fille ; il eut
la générofité de le renvoyer dans fes Etats
fur fa parole , & il garda les deux Princeffes
pour ôtages de fa foi & pour fûreré
de la rançon dont ils étoient convenus.
Enafcar , honteux de fa défaite , en
conçut un dépit fi violent , qu'il mourut
peu de jours après fon retour à Bengale.
Sa mort jetta fon Royaume dans de nouveaux
troubles. Phanafar , fon fils , monta
fur le trone ; mais Muladzor , fur les ancêtres
duquel ceux d'Enafcar avoient ufurpé
la couronne , prétendit recouvrer un bien
quilui appartenoit ; & , s'étant fait un parti
confidérable , il attaqua Phanafar , qui fe
défendit courageufement & vint enfin
à bout de terminer cette fanglante guerre
l'entière déroute de l'armée de Mulad
par
zor , qui fut fait prifonnier , & qu'il fit
mourir pour étouffer dans fon fang toute
femence de rebellion. Zénophir lui avoit
envoyé des fecours pendant ces troubles ,
& cette preuve d'amitié qu'il lui donna
fut regardée , par les peuples d'Arracan ,
comme une fuite de l'effet que paroiffoient
avoir produit fur fon coeur les charmes
d'Almira , foeur de Phanafar.
SEPTEMBRE 1767. 45
Ces révolutions , qui durèrent l'efpace
de deux ans , empêchèrent le jeune Roi
de fonger à racheter la liberté de Diramé ,
fa mère , & d'Almira. La mort d'Enafcar
& les égards dont Zénophir ſembloit redoubler
chaque jour pour Diramé, rendirept
cette Princeffe moins empreffée de
voir finir fa captivité. Mais Almira nẹ
fçavoit fi elle devoit faire des voeux pour
retourner dans fa patrie ou pour ne plus
quitter le féjour d'Arracan . Zénophir avoit
un fils nommé Bélifcan , Prince de la plus
belle efpérance ; il joignoit à la taille la
plus avantageufe la figure la plus intéref-
Lante , & au courage le plus intrépide le
caractère le plus généreux , & l'humeur
la plus affable ; ces deux qualités font pref
que toujours inféparables de la véritable
valeur.
Il entroit dans fa dix - huitième année , &
Almira dans fa quinzième , lorfque la captivité
de cette belle Princeffe avoit illuftré le
triomphe de Zénophir. Bélifcan , touché
des grâces naiffantes qui brilloient en elle ,
laiffa entrevoir à fon afpect les premières
étincelles d'une paffion qui s'accrut de jour
en jour avec les charmes de cette aimable
prifonnière , & qu'elle juftifia bientôt par
le retour le plus tendre. Le temps & la
46 MERCURE DE FRANCE.
contrainte qu'ils éprouvoient achevèrent
de fortifier en eux un penchant que le
Roi n'eut pas de peine à décéler , mais
dont il feignit de ne fe point appercevoir.
Il étoit veuf , & les foins affidus qu'il
rendoit à Almira faifoient craindre à fon
fils qu'il ne fût fon rival. Bélifcan prit
donc toutes les précautions poffibles pour
cacher fon amour. Il affectoit , fur - tout
en public , de ne faire aucune attention
particulière à la beauté de la Princeffe ,
& toujours fes regards fembloient s'arrêter
fur quelqu'autre objet. Il fçavoit que la
diffimulation étoit la principale fcience de
fon père , & il ne cherchoit à l'imiter que
par la défiance où il étoit de fes fentimens
pour Almira . Il craignoit moins les effets
de la jaloufie de ce père , auquel il étoit
fincèrement attaché , que le regret de l'affliger
en lui difputant le coeur de fa maîtreffe
; il lui auroit fait volontiers le facrifice
de fa flâme , fi la tendreffe d'Almira
nę lui eût fait connoître qu'elle étoit incapable
de céder jamais aux tranfports de
Zénophir. Plus leur amour augmentoit ,
plus les occafions de fe voir librement
devenoient rares pour eux . Pour fe dédommager
de la gêne où ils étoient retenus ,
ils avoient imaginé des fignes qu'eux feuls
pouvoient entendre , & par lefquels ils
SEPTEMBRE 1767. 47
s'inftruifoient mutuellement de ce qui fe
paffoit dans leurs coeurs.
Leur inquiétude redoubla lorfque le
Roi annonça à fes courtifans qu'il leur
donneroit bientôt une Reine. Almira ,
ainfi que fon amant , ne douta plus que
ce choix ne la regardât , & le chagrin
qu'elle en reffentoit éft facile à concevoir.
Elle voyoit pourtant avec une efpèce de
confolation que Zénophir avoit pour fa
mère des attentions auffi marquées que
cellés dont il l'honoroit, Diramé étoit
encore dans l'âge de plaire , & il n'étoit
pas hors de vraisemblance de préfumer
que le Roi fongeât à contracter avec elle
un fecond mariage ; mais il ne laiffoit rien
pénétrer de fes fentimens . D'ailleurs fa
fille n'ignoroit point que la religion & les
coutumes de Bengale défendoient à la veuve
d'un Roi de fe marier ; & la Reine étoit
trop vertuenfe pour trahir ainfi la foumiffion
qu'elle devoit aux Dieux & aux loix
de fon pays : l'impatience d'Almira étoit
d'autant plus vive , que fon amant commençoit
à fuccomber fous le poids des
ennemis qui l'accabloient fecrettement. Un
événement ranima dans fon âme l'efpérance
qu'elle n'ofoit plus écouter.
Il y avoir à quelque diftance du palais
du Roi une belle & vafte forêt , au milieu
48 MERCURE DE FRANCE.
de laquelle habitoit un fçavant Aftrologue ,
que fes prophéties rendoient célèbre , &
qui étoit en grande vénération chez tous
les peuples de l'Arracan. Il fe nommoit
Calofides , & étoit Grec de naiffance. Après
avoir parcouru toute la terre , il étoit venu
fe fixer dans ce Royaume. Ses oracles préfentoient
toujours un double fens , & la
difficulté que l'on trouvoit à les expliquer
les rendoit plus merveilleux.
Un jour qu'Almira fe promenoit dans
cette forêt avec une compagnie de perfonnes
attachées à la Reine fa mère , elle
apperçut la demeure du fameux Aftroloque.
Entraînée par une curiofité naturelle
a fon âge , elle demanda la permiffion de
l'aller confulter , accompagnée feulement
de fa fidèle Caména. Cette Caména étoit
une efclave que Diramé avoit amenée à fa
fuite , & pour qui la jeune Almira ayoit
pris une amitié particulière. Elles étoient
toutes deux du même âge , & la Princeffe
l'avoit affociée à tous les plaifirs de fon
enfance. Sa figure & fa taille démentoient
la baffeffe de fa condition. Son efprit &
fa vertu la faifoient autant admirer que
fa beauté la faifoit aimer , & il n'y avoit
point de jeune courtifan qui ne fût envieux
de lui plaire. Mais à travers l'indifférence
dont elle voiloir fes fentimens , Almira
'étoit
SEPTEMBRE 1767. 49
s'étoit apperçue que les voeux d'Elzenor ,
l'un des Ecuyers de Bélifcan , avoient fait
d'heureux progrès dans fon âme, & comme
elles n'avoient point de fecrets l'une pour
l'autre , l'aveu de fon penchant pour Elzenor
étoit devenu le prix de la confidence
que la Princeffe lui avoit faite de fes fentimens
pour Bélifcan .
Conduite par un égal defir de fçavoir
ce que le fort réfervoit à leur amour , elles
furent enfemble trouver Calofides. Il ne
permettoit point que l'on entrât chez lui :
il paffoit toutes les journées hors de fa
maiſon , dont il ne quittoit point les environs.
Il rendoit fes oracles dans un falon
formé de berceaux , autour duquel règnoit
un double banc de gafon : il avoit décrit
' fur la terre un grand cercle où étoient
repréfentées diverfes figures qui fervoient
à fes opérations myftérieuſes . A fon côté
gauche pendoient une infinité de tablettes ,
& au droit il portoit , à une chaîne d'or ,
quantité d'anneaux de différentes grandeurs.
Il en mettoit un au petit doigt de
chaque main de la perfonne qui le confultoit.
A celui qu'il mettoit à droite étoit
attachée la vertu de connoître le bien , &
à l'autre le pouvoir de prédire le mal. Il
gravoit féparément , fur des feuilles d'arbres
préparées , chacune des lettres du nom
C
48 MERCURE DE FRANCE.
de laquelle habitoit un fçavant Aftrologue ,
que les prophéties rendoient célèbre , &
qui étoit en grande vénération chez tous
les peuples de l'Arracan. Il fe nommoit
Calofides , & étoit Grec de naiffance. Après
avoir parcouru toute la terre , il étoit venu
fe fixer dans ce Royaume. Ses oracles préfentoient
toujours un double fens , & la
difficulté que l'on trouvoit à les expliquer
les rendoit plus merveilleux .
Un jour qu'Almira fe promenoit dans
cette forêt avec une compagnie de perfonnes
attachées à la Reine fa mère , elle
apperçut la demeure du fameux Aftrologue.
Entraînée par une curiofité naturelle
a fon âge , elle demanda la permiffion de
l'aller confulter , accompagnée feulement
de fa fidèle Caména. Cette Caména étoit
une efclave que Diramé avoit amenée à fa
fuite , & pour qui la jeune Almira ayoit
pris une amitié particulière. Elles étoient
toutes deux du même âge , & la Princeffe
l'avoit affociée à tous les plaifirs de fon
enfance. Sa figure & fa taille démentoient
la baffeffe de fa condition . Son efprit &
fa vertu la faifoient autant admirer que
fa beauté la faifoit aimer , & il n'y avoit
point dejeune courtifan qui ne fût envieux
de lui plaire. Mais à travers l'indifférence
dont elle voiloit fes fentimens , Almira
'étoit
SEPTEMBRE 1767. 49
s'étoit apperçue que les voeux d'Elzenor ,
l'un des Ecuyers de Bélifcan , avoient fait
d'heureux progrès dans fon âme; & comme
elles n'avoient point de fecrets l'une pour
l'autre , l'aveu de fon penchant pour Elzenor
étoit devenu le prix de la confidence.
la Princeffe lui avoit faite de fes fentimens
pour Bélifcan .
que
Conduite par un égal defir de fçavoir.
ce que le fort réfervoit à leur amour , elles
furent enfemble trouver Calofides. Il ne
permettoit point que l'on entrât chez lui :
il paffoit toutes les journées hors de fa
maiſon , dont il ne quittoit point les environs.
Il rendoit fes oracles dans un falon
formé de berceaux , autour duquel règnoit
un double banc de gafon : il avoit décrit
'fur la terre un grand cercle où étoient
repréſentées diverfes figures qui fervoient
à fes opérations myftérieufes. A fon côté
gauche pendoient une infinité de tablettes ,
& au droit il portoit , à une chaîne d'or
quantité d'anneaux de différentes grandeurs.
Il en mettoit un au petit doigt de
chaque main de la perfonne qui le confultoit.
A celui qu'il mettoit à droite étoit
attachée la vertu de connoître le bien , &
à l'autre le pouvoir de prédire le mal . II
gravoit féparément , fur des feuilles d'arbres
préparées , chacune des lettres du nom
C
50 MERCURE DE FRANCE,
1.
que l'on portoir, & après les avoir brouil
lés avec fes tablettes fur lefquelles étoient
peintes toutes les différentes conftellations ,
fuivant les figures avec lefquelles les
lettres du nom fe rencontroient , il devinoit
toutes les chofes que l'on vouloit
fçavoir. La ftructure de fon corps ne le
rendoit pas moins extraordinaire que fa
fcience. Il étoit d'une très- petite taille &
d'une groffeur énorme ; il avoit le front
haut , les yeux louches , le nez courbe , les
oreilles larges & la barbe courte & frifée.
Le fon de fa voix tenoit du fauffet. Almira
fentit à fon abord une frayeur qu'elle
n'eut pas la force de lui cacher ; il la raffura
, & l'ayant fait placer au milieu du
cercle qu'il avoit tracé fur la terre , il commença
fes conjurations accoutumées . Lorfqu'elles
furent achevées , & qu'il eut mêlé
les lettres du nom d'Almira avec fes tablettes
, il permit à la Princeffe de l'interroger.
Il eft à propos de dire qu'il ne fouffroit
jamais que l'on lui fit plus de quatre quef
tions , il n'étoit pas poffible d'obtenir de
lui réponſe à une cinquième. Almira , qui›
en étoit inftruite , borna donc fes interrogations
aux quatre fuivantes : le Roi fonge :
t-il à me marier ? Vous verrez éclorre
le jour fixé pour vos noces. Sera -ce
bientôt ? - Trop-tôt pour ceux qui vous
C
SEPTEMBRE 1767. SI
-
aiment. - L'époux qui m'eft destiné a- t- il
déja fçu toucher mon coeur ? L'époux
qui vous eft deftiné vous fera brûler du
feu qui le brûlera lui -même. Ces réponſes ,
où la Princeffe croyoit voir la plus grande
clarté , la comblèrent de joie , & elle étoit
fi- preffée d'en faire part à ſa chère eſclave ,
qu'elle alloit oublier fa quatrième queftion.
Croyant n'avoir plus rien à defirer
fur les myſtères qui intéreffoient fon amour,
elle ne s'inquiéta plus que de fçavoir fi
elle feroit long-temps le bonheur de celui
qu'elle aimoit. L'efpérance d'une longue
vie eft la plus douce perfpective de l'humanité.
Elle revint fur fes pas , & fe livrant ,
à la gaîté que les réponfes de Calofides lui
avoient infpirée : vous m'annoncez , lui
dit- elle , les plus jolies chofes du monde ,
& j'étois affez étourdie pour vous payer
d'ingratitude ; cela eft affreux ! Recevez ,
de grace , cette marque de la fatisfaction
que j'ai de votre complaifance & de vos
prédictions ; en même temps elle lui préfente
un rubis du plus grand prix qu'il.
reçoit fans difficulté. Mais , continue - telle
, il me reste une quatrième queſtion.
à vous faire , & à laquelle vous devez
répondre ; je ne fuis point d'humeur à
vous rien céder de mes droits fur cet
article. Dites-moi donc , je vous prie , fi
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
le Ciel me réſerve le malheur de furvivre
mon époux , & de quoi je mourrai ? Un
même jour , répondit Calofides , vous réunira
tous deux au tombeau , & vous mourrez
de la maladie dont la plus aimée de
vos esclaves ne mourra pas . Elle le remetcia
, & , réfléchiffant fur ces dernières paroles
, elle ne voulut point chercher à les
interpréter qu'elle n'eût fçu ce que le Ciel
réfervoit à Caména . Elle la rejoignit fur
le champ & l'engagea à confulter auffi le
Devin elles fe promirent de fe confier
réciproquement leurs horofcopes.
Caména , encouragée par la maîtreſſe
fut trouver à fon tour Calofides , qui fatiffit
fa curiofité avec les mêmes cérémonies
qu'il avoit obfervées à l'égard d'Almira ; ·
mais il s'en fallut bien qu'elle fût auffi contente
de lui que la Princeffe avoit paru
l'être. Défiez -vous , lui dit- il , de votre
vertu , fi l'honneur de votre mémoire vous
eft précieux ; vous formerez un jour des
noeuds auxquels vous ne fongez pas vous
reffemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été : ce que .
vous aimez le mieux fera caufe de votre
mort. Elle revient auprès d'Almira toute
confte: née d'un oracle auffi inquiétant , &
encore plus piquée de n'y pouvoir rien
comprendre. La Princeffe , à qui elle en
"
SAPTEMBRE 1767. 53
fit
part , compara ces deux réponfes qui
leur avoient été faites féparément : vous
mourrez de la maladie dont la plus aimée
de vos efclaves ne mourra point ; & vous
reffemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été . Croyant
faifir habilement le fens de ces paroles ,
cette énigme , dit - elle à Caména , n'eſt
plus difficile à expliquer , & je devine bien à
préfent qu'elles m'annoncent que je mourrai
de vieilleffe , maladie dont tu ne dois
point mourir. Caména, quelqu'attachement
: qu'elle eût pour fa maîtreffe , ne goûta
point cette interprétation avec le même
plaifir , & elle auroit voulu n'avoir jamais
approché de Calofides . Cependant Almira
tâcha de diffiper fon chagrin en l'affurant
` .du peu de foi qu'elle ajoutoit aux prophéties
, & elle lui avoua que , malgré les
belles efpérances dont les oracles de Calofides
devoient flatter fa tendreffe , elle n'en
craignoit pas moins d'être bientôt la femme
de Zénophir.
ļ
Sa compagnie , voyant qu'elle s'éloignoit
de la demeure du Devin , courut
au devant d'elle avec empreffement. L'air
de contentement qui règnoit fur fon vifage
fit conjecturer que Calofides ne lui avoit
prédit que des chofes agréables , & on l'en
félicita. La trifteffe de Caména fut aifément
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
remarquée , & l'on jugea bien qu'elle n'avoit
point à fe louer du prophète comme
Almira. Mais la Princeffe ne confentit
jamais à révéler le fecret de ce qu'il leur
avoit prédit à l'une & à l'autre , & elle
retourna dans le palais qu'elle occupoit
avec fa mère , en plaifantant fur la mauvaife
humeur de Caména , & en riant de
la figure , de la taille & de la fcience de
Calofides. Elle ne fe doutoit point des
fuites qui devoient réfulter pour elle de
l'inconféquence de fa démarche . Gardonsnous
de vouloir percer le voile de l'avenir ;
c'eft offenfer le Ciel que de chercher à
pénétrer fes fecrets : il femble qu'il fe faffe
un plaifir de punir notre indifcrette curiofité
, en rendant toujours illufoire le bien
dont on nous flatte , & en réalifant quelquefois
le mal que l'on nous fait craindre.
Lorfque Zénophir annonça qu'il fe propofoit
de donner une Reine à l'Arracan ,
il avoit projetté d'abdiquer l'Empire en
faveur de fon fils , & de cimenter la paix
qui étoit rétablie entre fes peuples & ceux
de Bengale par le mariage de Bélifcan &
d'Almira. Il fentoit que l'âge l'avertiffoit
de remettre en de plus jeunes mains un
fceptre qu'il avoit porté fi glorieufement.
Sa victoire fur nafcar avoit mis le comble
à la hauteréputation qu'il s'étoit acquiſe,
SEPTEMBRE 1767. 55
Son unique ambition étoit d'emporter
avec lui les regrets univerfels. Il vouloit
affurer l'honneur de fon nom en mettant
lui- même fa gloire à l'abri des écueils où
la foibleffe des ans peut faire échouer la
fageffe des plus grands Princes . Il remarquoit
dans fon fils toutes les qualités qui
pouvoient le rendre digne de lui fuccéder ,
& il penfoit que le moyen d'en faire un
grand Roi étoit de l'accoutumer de bonne
heure à gouverner ; il ne devoit fe réferver
que le droit de l'aider de fes confeils.
L'homme vertueux afpire toujours à goûter
, pendant quelques momens , cette
douce jouiffance de foi -même qui fe refufe
à l'éclat des grandeurs , & que l'on n'éprouve
qu'au fein de la tranquillité . L'intervalle
qu'il met entre la vie brillante &
le terme de fes jours , le familiarife plus
aifément avec ces ombres de néant qui
accompagnent la mort, & l'aguerriffent contre
cette frayeur naturelle qu'infpire l'horreur
de ne plus exifter. Le Roi ne refpiroit
que le bonheur d'affurer celui de
fon fils en l'uniffant avec la Princeffe qu'il
aimoit , & de s'affranchir des embarras de
la royauté ; mais il s'amufoit à inquiéter
ces deux amans , en feignant de traverfer
leur amour. Les foins que Bélifcan prenoit
pour cacher fa flamme , & la violence qu'il
Civ
48 MERCURE DE FRANCE.
Fiers de leur autorité , ivres de leur grandeur
, & dominés par la feule ambition
ils ne voient , qu'avec des yeux inquiets
un fils en âge de leur fuccéder. Le coeur
de Zénophir avoit toujours rejetté cette
dangereufe maxime fi fouvent répétée aux
Rois , que l'amitié ne fait que des ingrats ;
il fçavoit bien qu'elle eft quelquefois mal
récompenfée , mais il fçavoit encore mieux
que la haine eft toujours rendue avec ·
ufure . Le Ciel l'avoit fait naître du Princele
plus févère de toute l'Afie , & il ne
connoiffoit point de peine plus amère pour
un fils que d'être réduit à la dure néceffité
de compter les jours de fon père. De
retour dans fon palais , il goûta les fruits
de la tendreffe paternelle dans les inftances
que Bélifean lui fit de reprendre le fceptre
qu'il ne vouloit point accepter ; & ce
qui dut lui caufer une fatisfaction plus
parfaite , c'eft qu'il n'avoit point à douter
que la fincérité ne dictât les prières de
fon fils , qu'il obligea de foufcrire , par
obéiffance , au facrifice qu'il lui faifoit.
Almira étoit fi attachée à fa fidèle
Caména , qu'elle cût cru fon bonheur imparfait
fi cette chère efclave ne l'eût partagé.
Informée de fa paffion pour Elzenor , &
des fentimens que ce jeune homme avoit
pour elle , cettePrinceffe ne fongea plus
SEPTEMBRE 1767. 59
qu'à les unir des mêmes noeuds qu'elle
alloit former avec Bélifcan.
C'étoit l'ancien ufage , dans ce pays ,
lorfque l'on célébroit les noces d'une Princeffe
, d'affranchir la plus aimée de fes
efclaves , & de la marier à un des premiers
Officiers du Prince nouvel époux .
L'Officier , à qui on la donnoit avec une
riche dot , regardoit comme une infignefaveur
le choix que l'on faifoit de lui.
Almira fut trouver Diramé & la pria de
réfervér cette grace à Caména , qu'elle defiroit
faire époufer à l'amoureux Elzenor.
Sa demande ne faifant que prévenir les
intentions de la Reine , elle n'eut pas de
peine à obtenir fon confentement fur cet
objet. Elle courut fur le champ portet
cette heureuſe nouvelle à Caména qui ,
depuis Foracle de Calofides , ne fçavoit
plus fi elle devoit fe livrer à fon penchant
pour Elzenor , ou s'efforcer , au contraire ,
d'étouffer des fentimens qui pouvoient
avoir pour elle des fuites funeftes. Le
plus fouvent elle étoit tentée de s'abandonner
aux caprices de fa deſtinée , fans
s'ennuyer à chercher inutilement le vrai
fens d'une prophétie dont elle s'embarraf
foit peut-être mal- à-propos. Lorfque fa
maîtreffe l'eut inftruite de ce que la Reine
venoit de décider en fa faveur , elle oublia
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
tour le refpect qu'elle devoit à l'aftrologie ,
& conclut de l'agréable nouvelle qu'elle ,
apprenoit , & de l'amour dont elle payoit
en fecret la tendreffe d'Elzenor , que celui
qui lui avoit prédit qu'elle formeroit des
noeuds auxquels elle ne fongeoit pas , n'avoit
exactement aucune intelligence directe
avec le Ciel.
Une fâcheufe épidémie faifoit depuis
quelque temps de cruels ravages aux environs
d'Arracan ; elle avoit déja moiffonné
une grande partie des habitans de la campagne
, & elle commençoit à gagner les
efclaves de la Capitale , dont plufieurs
étoient échappés à la mort par les foins
d'un Médecin , nommé Bénaffar , qui
avoit fait des prodiges dans fon art , &
qui étoit bientôt parvenu à traiter avec
fuccès cette maladie. Les grands de ce
Royaume étoient fi fiers qu'ils ne fouffroient
pas qu'un Médecin d'efclaves
quelqu'habile qu'il fût , ofât les approcher .
Toutes les perfonnes libres en faifoient
de même , & avoient aufli leurs Médecins
particuliers. Malheureuſement la contagion
vint à fe répandre tout- à- coup & indiftinctement
fur les gens de tout état , de
tout fexe & de tout âge. Bénaffar avoit
feul réuffi à guérir fes malades , & tous
ceux d'un certain ton aimoient mieux
SEPTEMBRE 1767. 65
mourir que d'avoir recours à lui. On fent
bien
que dans un pays comme l'Arracan ,
où, à l'exemple des Siamois qu'ils copioient
en tout , les hommes idolâtres des femmes ,
refpectoient aveuglément leurs caprices &
feurs goûts , le feul nom d'un Médecin
qui ne foignoit que des corps robuftes &
matériels étoit capable de fuffoquer. Malgré
fa fcience , il en étoit réduit à ne
Léparer que les groffes fantés des efclaves
qui ne s'en trouvoient pas plus mal. Ils
guériffoient à coup für & leurs maîtres
mouroient par miracle.
Caména fut du nombre des perfonnes
que le mal attaqua . Les fymptômes de
cette épidémie , dont les progrès étoient
rapides , fe manifeftoient par une profonde
mélancolie , à laquelle fuccédoient de violentes
douleurs de tête & une fiévre ardente
qui caufoit des mouvemens convul
fifs auxquels le plus grand nombre fuccomboit.
On entroit dans le troifième jour qui
avoit fuivi la fête de la Lune . Caména ,
n'étant point encore affranchie , eut la
liberté de s'abandonner aux foins de Bénaffar
, en qui elle avoit une entière confiance
, & elle fut en peu de temps hors
de danger. Le tendre Elzenor , à qui elle
étoit promiſe en mariage , n'héfita pas à
lui donner les preuves les plus fenfibles de
62 MERCURE
DE FRANCE
.
fon attachement . I ne la quitta pas n
inftant , & l'on peut dire que l'amour lui
fervit de bouclier contre les attaques du
mal dont fa maîtreffe étoit atteinte , &
dont il avoit bravé la contagion. Les remerciemens
& les préfens qu'il fit à Bénaffar
prouvèrent aufli la joie qu'il reffentit
de recouvrer un bien qu'il avoit été fi près
de perdre.
La convalefcence de Caména fit fur le
coeur d'Almira une impreffion bien diffé
rente de celle qu'elle y auroit faite fi elle
n'eût point confulté Calofides. Loin de
prendre la moindre part à la joie d'Elzenor
, elle tomba , au contraire , dans un
étrange abattement. Le reffouvenir de la
prédiction qui lui avoit été faite l'effraya
au point qu'elle fe crat perdue. Son efprit
fe frappa de l'idée qu'elle devoit mourir
de la maladie dont Caména venoit de
relever. Tourmentée de cet affreux preffentiment
, la brillante perfpective des
beaux jours que l'hymen lui promettoit
avec un amant dont elle étoit adorée , ne
pouvoit la diftraire de cette penfée funefte.
Il lui fembloit à tout moment que les
ombres de la mort l'environnoient. La
suit , où elle ne dormoit point , épou
vantée par des fonges cruels , elle fe réveil
foit dans une agitation terrible. La comSEPTEMBRE
•
1767. Gz
pagnie ceffa de l'amufer. Elle n'y montroir
plus qu'une gaîté forcée , & qu'elle ne
pouvoit foutenir long - temps . Toujours
inquiette , troublée , une fombre pâleur
fétrit les rofes de fon tint ; les lys , qui en
relevoient l'éclat , s'effacèrent , & les traits
dont l'amour avoit armé fes beaux yeux ,
fe fondirent peu peu dans les larmes
qu'elle laiffoit échapper malgré elle & fans
que l'on pût en deviner la cauſe.
On n'attendoit plus que la quatrième
aurore pour l'unir à Bélifcan , lorfque les
fymptômes de la maladie qu'elle convoit
firent une irruption fi précipitée , qu'ils
la jettèrent tout- à- coup dans un danger
imminent. La frayeur changea tous les
efprits. Malgré le préjugé qui dominoit ,
le premier mouvement du Roi & des courrifans
fut d'appeller Bénaflar au fecours
de la Princeffe . Mais le Médecin Octoniel,
que la bizarrerie du fort avoit mis en vogue
à la Cour , prétendit que des remèdes ,
qui avoient été falutaires à une eſclave ,
devoient infailliblement tuer une Princeffe.
Cette décifion , flatteufe pour la
grandeur , prévalut. Quoi ! ne voyoit- on
pas que Caména étoit , en dépit de fa condition
, d'une complexion à faire honneur
à une Princeffe ? La cure que Bénaffar
avoit opérée en elle ne prouvoit- elle pas
64 MERCURE DE FRANCE .
"
:
clairement qu'il étoit auffi propre à com
ferver un corps délicat qu'à ranimer une
maffe groffière & robufte ? Mais Octoniel
le redoutoit ; il étoit certain de fon mérite
, & c'en fut affez pour qu'il l'écartât
de la Cour. C'étoit an de ces doctes dont
l'impudente fuffifance fait le principal
talent auffi replet d'ignorance qu'enflé de
vanité , il fembloit , à l'entendre , que
fa feule préſence devoit rendre la fanté ;
cependant il n'étoit encore renommé que
par le nombre des gens remarquables qu'il
avoit tués ; il ne reffufcitoit perfonne
& tout le monde s'obftinoit à lui donner
fa confiance. Au refte , s'il ne tiroit d'affaire
aucun malade , il obligeoit beaucoup
d'héritiers ; c'étoit toujours rendre fervice .
Secondé de plufieurs confrères auffi vains
que lui & non moins ignorans , il entreprit
de guérir la Princeffe , & on peut dire
qu'elle fut conduite au tombeau par la
main . En effet elle rendit les derniers foupirs
le foir même du jour qui devoit éclai
rer fes nôces .
2
Je ne peindrai point le défefpoir de
Bélifcan & de Diramé. L'un & l'autre
avoient reçu les derniers adieux de la Princeffe
; elle étoit expirée dans leurs bras .
L'amour & la nature difputèrent de douleur
& de tendreffe . Diramé tomba éva
SEPTEMBRE 1767. 65
་
nouie fur le corps de fa fille , & Bélifcan
voulut fe jetter fur fon épée pour s'en
percer ; ce ne fut qu'avec bien de la peine
que l'on parvint à les faire revenir tous
deux de l'accablement où ils reſtèrent plongés
jufqu'au lendemain . Bélifcan défarmé ,
voyant qu'il n'étoit point le maître d'abréger
une vie qui lui devenoit infupportable ,
& que fes ferviteurs & fes gardes , attentifs
à fes moindres mouvemens , veilloient à
fa confervation avec une activité qu'il ne
pouvoit tromper , feignit de modérer fa
douleur , il parut même fe réfigner aux
volontés du ciel avec un courage qui furprit.
Il étoit d'ufage chez tous les peuples
voifins de ceux de Siam de rendre
aux morts les derniers devoirs fuivant la
croyance particuliere qu'ils avoient eue
aux élémens . Ceux qui avoient honoré la
terre étoient dépofés dans fon fein ; on
brûloit ceux qui avoient adoré le foleil ou
le feu ; ceux qui avoient refpecté l'air
étoient attachés au haut des arbres pour
être dévorés par les oifeaux , & l'on jettoit
à l'eau ceux qui l'avoient révérée. Almira ,
fuivant les principes de fes ayeux , adoroit
le feu. C'eft pourquoi fon corps fut deſtiné
à être brûlé. La cérémonie de fes funérailles
fut fixée au milieu du cinquième
66 MERCURE DE FRANCE.
jour après fa mort. Bélifcan , ayant été
défigné fon époux , devoit , en cette qualité
, mettre le feu au bûcher.
Ce jour- là , le Prince parut en public
avec un vifage tranquille & ferein & où
l'on ne remarquoit plus aucune altération .
Son caractère noble & généreux avoit fi
bien concilié tous les efprits en fa faveur
que le peuple , loin de le foupçonner incapable
de fentiment , regardoit fa contenance
fière & affurée comme l'effort
d'une âme fublime , & l'admiroit. Maître
de fes mouvemens , dès que le corps fut
placé fur le bûcher , les cris & les gémiſſemens
qu'il entendoit de tous côtés ne l'ébranlèrent
point , & fa main ne trembla
point en mettant le feu aux matières combuftibles
qui alloient dévorer à fes yeux ce
qu'il avoit eu de plus chèr . Il baiffa la vue
& demeura comme immobile auprès de
feu qui s'allumoit autour du bûcher.
Quand il le vit bien allumé & que le corps
de fa maîtreffe commençoit à devenir la
proie des flammes , il adreffa tout bas ces
paroles à la terre qu'il avoit adorée : a
terre , refpectable élément , toi que j'avois
choifie pour ma divinité , pardonne fi je
trahis la foi que je t'avois confacrée ; un
véritable amant ne connoît point d'autre
Dieu que celui de fa maîtreffe. Aulli - tôt , à
SEPTEMBRE 1767. 67
la faveur des flammes qu'unvent impêtueux
repouffoient du côté de ceux qui l'environnoient
( les élémens parurent alors d'intelligence
avec lui ) , il s'élance fur le bûcher.
C'eft en vain que l'on voudroit l'en
retirer , le feu qu'il implore a déja confondufon
âme avec celle de l'objet qu'il a
perdu. Ainfi la mort réunit ces deux amans
qu'elle avoit féparés. Tous les fpectateurs ,
faifis d'étonnement & d'horreur , détournent
les yeux , & fuyant avec précipitation ,
ils font retentir la ville de leurs cris tumultueux
. La colère des Dieux parut fatisfaite
de ces deux victimes , & il fembla que·
l'on dût à leur mort la fin de l'épidémie ,
qui ne fe fit plus fentir dans aucun lieu du
Royaume , où la perte de l'héritier de la
couronne caufa une confternation générale.
Le Roi , forcé par ce trifte événement de
garder le fceptre dont il comptoit fe dégager
, fut inconfolable. Cependant les Médecins
triomphèrent,. Almira étoit morte
felon les loix de la médecine ; ils fe louérent
réciproquement , & furent très - bien
payés de leurs peines.
Diramé , revenue de fa douleur , voulut
récompenfer celle dont Caména avoit donné
les marques les plus vives . Elle décida que
la mort de fa fille ne devoit point mettre
obftacle au bienfait qui lui avoit étépromis,
68 MERCURE DE FRANCE.
ni à fon mariage avec Elzenor. En conféquence
elle l'affranchit , & l'admit au nombre
de fes Dames de compagnie.
Pendant les jours de deuil , occafionnés
par la mort des Princes ou des Princeffes
du fang royal , & qui duroient l'espace de
cinq lunes , il n'étoit pas permis aux perfonnes
qui leur avoient été attachées , &
qui s'aimoient , de s'époufer ni même de
fe voir. Elzenor , forcé de fubir cette loi
rigoureufe , en apprit avec moins de chagrin
le choix que Zénophir avoit fait de
lui pour aller informer , de fa part , le
jeune Roi de Bengale de la mort de fa
foeur. Il fe flattoit qu'éloigné des lieux
qu'habitoitfa maîtreffe , il fupporteroit plus
patiemment le délai indifpenfable que les
circonftances apportoient à leur hymen . Il
partit , dans l'efpérance que le plaifir de la
retrouver fidèle le dédommageroit des
ennuis que l'abfence alloit lui faire fouffrir.
Mais le Ciel , qui fe joue de l'eſpoir
des foibles mortels , lui réfervoit un fort
bien différent de celui après lequel il foupiroit.
De toutes les fectes de Prêtres qui étoient
répandues dans l'Arracan , celle des Gymnofophiftes
y étoit alors la plus accréditée ,
ainfi que dans toutes les autres contrées
de l'Inde. Ramazès , Chef de ceux qui fe
SEPTEMBRE 1767. 69
trouvoient établis dans ce Royaume , avoit
été lié de la plus étroite amitié avec Bélif
can & Almira. Jaloux de leur donner ,
même après leur mort , des marques de
fon zèle , il réfolut de faire revivre l'ancien
ufage de déifier les amans qui s'étoient
illuftrés par quelque action fingulière. Il
publia que depuis la mort de Bélifcan &
d'Almira il n'avoit point ceffé de voir ,
toutes les nuits en fonge , le Prince & la
Princeffe qui , lui ayant apparu avec tous
les attributs céleftes , l'avoient engagé , par
les paroles les plus flatteufes , d'inviter le
peuple à leur dreffer un temple femblable
à ceux que l'on élevoit autrefois en l'honneur
des amans qui l'avoient mérité ; &
que , la dernière nuit , irrités de ce qu'il
n'avoit point encore fatisfait à leur demande
, ils l'avoient menacé des plus terribles
châtimens , & le Royaume des plus
cruels malheurs , fi l'on tardoit plus longtemps
à leur obéir. Ces menaces effrayèrent
tous ceux qui l'entendirent , & Zénophir
charmé de confacrer la mémoire de l'exemple
généreux que fon fils avoit donné de fon
amour pour Almira , ordonna que , fuivant
leur volonté , on leur bâtit un temple qui
feroit deffervi par un Prêtre & une Prêtreffe
dont les fonctions devoient être d'entretenir
alternativement le feu fur lequel ils
70 MERCURE
DE FRANCE.
brûleroient nuit & jour de l'encens & des
parfums en l'honneur des nouveaux Dieux.
On conftruifit le temple entre deux corpsde-
logis qui ne pouvoient avoir d'autre
communication que les deux iffues qui
rendoient à ce temple chacune par un différent
côté. Ainfi , on fe conforma entièrement
aux premiers ufages qui vouloient
que le Prêtre & la Prêtreffe habitaffent
féparément , & obfervaffent rigoureufement
les loix du célibat. L'un étoit fervi
par fix Samanéens , ou Prêtres fubalternes ,
& l'autre par autant de Bramines , ou Prêtreffes
inférieures , qui étoient fes gardiennes
, & dont une devoit être élevée
dans l'art de la médecine pour l'affifter en
cas de maladie ; car aucun homme , de
quelque fecte qu'il fût , ou fous quelque
prétexte que ce pût être , n'avoit le privilége
d'entrer dans l'afyle facré qu'elle occupoit.
Le Prêtre & la Prêtreffe fe rendoient
tour à tour au temple pour y veiller au
dépôt facré ; ils y alloient voilés & ne
pouvoient s'y trouver enfemble fans que
le Ciel les punît de mort fur le champ .
Pourobvier à ce danger , ils laiffoient toujours
un quart-d'heure d'intervalle entre
la fortie de l'un & la rentrée de l'autre.
Les Samanéens & les Bramines , qui logeoient
avec eux , rempliffoient leurs fonc
}
SEPTEMBRE 1767. 78
tions , lorfqu'une indifpofition les empêchoit
d'y vaquer , & il n'y avoit que
cette feule caufe qui pût les en difpenfer,
Telles étoient les premières règles qui s'obfervoient
& qui furent renouvellées à l'apothéofe
de Bélifcan & d'Almira. Le temple
fut achevé en peu de temps , & il ne
fut plas queftion que de choifir les deux
perfonnes qui feroient deftinées à le deffervir.
Diramé , maîtreffe de fe fixer dans
un féjour où les cendres de fa fille alloient
être révérées à jamais , fe détermina à ne
le point quitter, & elle voulut qu'après fa
mort on lui élevât , auprès de ce temple ,
un tombeau qui fût un monument éternel
de fa tendreffe pour fa fille.
Les nouveaux Dieux font aifément de
nouveaux profélytes. Dès qu'il eut été
décidé que l'on éleveroit des autels au
Prince d'Arracan & à fon amante , Caména
crut que la nouvelle Déeffe ne lui pardonneroit
pas de céder à une autre l'honneur
de lui fervir de Prêtreffe . Elle s'étoit
donc difpofée à remplir cette fonction ,
& , dès ce moment , elle n'avoit plus daigné
répondre aux lettres qu'Elenor lui
écrivoit. Elle étoit toujours alarmée des
prédictions de Calofides , & elle penfa que
l'état de Prêtreffe qu'elle alloit embraffer
étoir un abri contre les événemens finiftres
dont elle étoit menacée ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Le jour indiqué pour nommer le Prêtre
& la Prêtreffe étant venu , les Gymnofophiftes
& tout le peuple fe raffemblèrent
fur la place qui étoit devant le temple.
Caména eut foin de fe trouver le plus
près de l'eftrade où Ramazès devoit paroître
affis. C'étoit de lui que le choix dépendoit.
Dès qu'il fut placé elle lui repréfenta
qu'Almira l'ayant toujours honorée
d'une affection particulière feroit , fans
doute , offenfée qu'une autre lui offrît
l'encens & les parfums qui alloient brûler
nuit & jour devant fon autel , & elle le
conjura de ne point recevoir d'autres voeux
que les fiens. Ramazès n'ignoroit point
qu'elle aimoit Elzenor & qu'elle lui étoit
promife en mariage . Etonné du généreux
facrifice que fa reconnoiffance pour Almira
lui faifoit faire de fon amour , il ne put
trop l'admirer , & ayant comblé d'éloges
fonzèle & fa vertu , il la nomma , au grand
regret de toutes les jeunes filles qui avoient
été attachées au fervice de la Princeffe , &:
qui, briguoient à l'envi la grace d'être
choifies.
De tous les Officiers qui compofoient .
la maifon de Bélifcan , Zamni étoit , après
Elzenor , celui pour qui ce Prince avoit
eu le plus d'amitié. Quelque regret que
lui caufât la mort d'un bienfaiteur fi cher ,
il
SEPTEMBRE 1767. 73
il ne penfoit à rien moins qu'à devenir le
Prêtre de fon temple. L'exemple de Caména
le piqua d'honneur . Saifi tout - à - coup du
plus noble tranfport , il offrit de fe dévouer
au culte du nouveau Dieu , & il fut préféré
à tous fes concurrens.
Almira étant morte dans la nuit , &
Bélifcan au milieu du jour , Ramazès
jugea à propos de confacrer féparément
le Prêtre & la Prêtreffe. La confécration
de Caména fe fit la première , & après le
coucher du foleil ; celle de Zamni fuc
remife au lendemain , à l'heure où cet
aftre auroit fait le tiers de fon tour. Caména
fut introduite dans le, temple avec l'appareil
le plus pompeux , & aux acclamations
de tous les affiftans. Le grand Prêtre des
Gymnofophiftes plaça fur l'autel les urnes
qui renfermoient les cendres de Bélifcan
& d'Almira , & la Prêtreffe commença ,
dès la même nuit , les fonctions de fon
ministère. Le Prêtre , qui devoit la feconder
, étoit deftiné à veiller à l'entretien du
feu facré les fix dernières heures du jour
& les fix premières de la nuit.
Elzenor revint de fon ambaffade au
moment où Caména venoit de renoncer
à lui pour jamais . Sitôt qu'il eut rendu
compte à Zénophir de fa miffion il- courut
chez fa maîtreffe pour s'informer du fujet
D
74 MERCURE DE FRANCE.
de fon filence & de fon refroidiffement.
Hl demeura comme frappé de la foudre en
apprenant le voeu qu'elle avoit fait. Ce ne
fut point fa religion , ce fut le feul défefpoir
qui lui fit jurer que Bélifcan n'auroit
point d'autre Prêtre que lui.
Le lendemain il fe rendit au lieu où
Zamni devoit être confacré ; & , dans
l'inftant que l'on alloit commencer la cérémonie
: arrête , Zamni ! s'écria- t- il , n'eſt- ce
point au ferviteur le plus chéri de Bélifcan
qu'appartient le droit de veiller dans fon
temple , & peux-tu me difputer cet honneur
? Zamni refte interdit , & refuſe de
renoncer à un miniſtère dont il fe croit auffi
digne qu'Elzenor ; mais les difcours & les
larmes de ce dernier attendriffent toute
l'affemblée tous les coeurs fe déclarent
pour lui. Zamni s'obtine , & il s'élève
contre lui un murmure général. Ramazès
ne pouvant réfifter aux inftances d'Elzenor,
oblige fon compétiteur de lui céder un titre
auquel il a les plus beaux droits. Un applau→
diffement univerfel fuccéde à la rumeur
publique. Elzenor , victorieux , eft revêtu
fur le champ du caractère pour lequel il a
montré tant de ferveur , & il jure , aux
pieds de Ramazès , de ne jamais être tenté
de parler à celle qu'il a tant aimée , ni de
la regarder, Eroit- il vraisemblable qu'un
SEPTEMBRE 1767. 75
pareil ferment dût être religieufement ob.
fervé On fent bien que le dépit de cet
amant infortuné l'étourdiffoit fur une paffion
dont le feu s'affoupit quelquefois ,
mais ne s'éteint jamais. Allumé par le plaifir
, il couve fous la trifteffe , & les obftacles
ne font que l'irriter. Il étoit l'heure
où Elzenor devoit remplacer la Prêtreffe ,
& lorfqu'il entra dans le temple , de la
même manière qu'elle y avoit été conduite ,
elle venoit de fe retirer. Elle étoit bien
éloignée de penfer que c'étoit fon amant
qu'elle fuyoit.
Le temple ayant été refermé , la folitude
& le calme qui y régnoient donnèrent
à Elzenor le temps de fonger au ferment
qu'il avoit fait. L'amour reprit dans fon
âme la place du dépit. Tout dans cet azile
ne lui parla plus que de l'objet qu'il adoroit.
Son image , qu'il portoit dans fon
coeur , fembloit réfléchir à fes yeux dans
tout l'air qui l'environnoit ; par-tout il ne
voyoit plus que fa chere Caména ; fes regards
, errans fur le parquet du fanctuaire, y
cherchoient avidemment la trace de fes
pas ;
oubliant pour elle les Dieux qu'il devoit
honorer , c'étoit à elle feule qu'il offroit
l'encens & l'odeur des parfums qu'il brûloit.
Déjà il étoit tenté d'éprouver le ciel
en ofant attendre la Prêtreffe , fe faire re-
Dij
76 MERCURE DE FRANCÈ.
connoître à elle & lui reprocher fon ingratitude
; mais il ne putbraver long-temps
la crainte de lui caufer la mort. Il fe retira
à l'heure prefcrite , & fut renfermer fes
ennuis dans la demeure qui lui avoit été
deftinée. Le fommeil n'y calma point le
trouble dont il étoit agité. Il eut le courage
de remplir fcrupuleufement pendant
deux lunes entières les conditions de fon
ministère. Né vertueux , il n'étoit ni fanatique
ni efprit fort ; mais l'amour fournit
fouvent contre les principes les mieux
établis des affertions plus dangereufes que
tous les argumens de l'irreligion .
Le caractère dont il étoit revêtu n'avoit
pû détruire en lui les charmes d'une paffion
qui faifoit toujours fes délices malgré la
gêne dont il éprouvoit le martyre. Hé
quoi ! fe difoit- il fans ceffe , le ciel peutil
s'offenfer de mon tendre attachement
pour l'objet le plus aimable qu'il ait formé ,
pour la plus vertueufe & la plus digne de
fes créatures , & feroit- il poffible qu'elle
ne partageât point elle-même les regrets
dont je fuis dévoré ? O ma chere Caména
croirai -je que ton âme foit paifible quand
celle de ton amant ne s'occuppe qu'à gémir
? Lorfque ta piété te força d'abjurer
ton amour , puis-je croire que ce facrifice
ne t'ait rien couté. ? Le même penchant
>
SEPTEMBRE 1767. 77
nous unifoit par quel funefte aveuglement
as-tu donc renoncé au bonheur de
faire le mien ? Un vain refpect pour les
morts devoit- il brifer des noeuds que l'himen
alloit ferrer ? Quoi ! les mêmes fentimens
, la même profeffion , le même
lieu nous rapproche , & le préjugé feul nous
fépare. Infortunés mortels ! faut- il que
nous foyons ainfi les victimes de notre
propre foibleffe ? C'eft par ces triftes réflexions
qu'il entretenoit jour & nuit la
douleur dont il étoit confumé . La foumiffion
de Caména envers les Dieux , fon
zèle & fa religion l'empêchoient de fuccomber
à la violence d'un feu qu'elle avoit
fenti renaître malgré elle. Le fouvenir de
fon amant revenoit fouvent la troubler
dans fa folitude , & elle fe reprochoit d'y
fonger encore. Mais elle étoit moins à
plaindre que lui,; elle ne joignoit point
au regret de ne le plus voir , le tourment
de favoir qu'il habitoit fi près d'elle.
La nuit avoit couvert le ciel de fes voiles
les plus épais , & fon obfcurité fembloit
annoncer le malheur qu'elle préparoit. Des
phénomenes brilloient dans l'air , & le
peuple épouvanté les regardoit comme
les préfages de quelqu'événement funeſte.
Leur crainte fuperftitieufe fut malheureufement
confirmée . Elzenor , livré à fa
D iij .
78 MERCURE DE FRANCE .
mélancolie , s'étoit affis derrière l'autel en
attendant le moment de faire place à Caména.
Occupé des plus férieufes pensées ,
il avoit oublié l'heure de fe retirer , lorf
qu'il entendit la Prêtreſſe ouvrir la porte
du fanctuaire. Surpris par cet événement ,
fon coeur palpita de crainte & de joie ;
mais à l'approche de ce qu'il aimoit , il
n'y eut plus de Dieu capable de le retenir ;
il fort de l'endroit où il étoit caché ; &
ſe préfentant à Caména , il veut lui parler :
mais auffi étonnée à la vue de fon amant
qu'effrayée de fa témérité , elle s'évanouit
; ilpenfe que les Dieux viennent de
punir fa défobéiffance par la mort de fa
maîtreffe ; il fent à fon tour fes genoux
s'affoiblir , & tombe à côté d'elle fans mouvement
& fans connoiffance.
Le vâfe dans lequel étoit contenu le feu
facré , ayant éte renverfé par la chûte précipitée
d'Elzenor , les charbons , qui étoit trèsardens,
mirent le feu à fes vêtemens & à ceux
de Caména , & en même temps à différentes
parties de l'édifice , à la conftruction duquel
on n'avoit employé que le bois le plus rare
& le plus combuftible des Indes. L'incendie
fe communiqua bientôt par- tout ,
& les deux amans fe trouvèrent étouffés
par la fumée avant que d'avoir
pu reprendre
l'ufage de leurs fens . Les flammes
SEPTEMBRE 1767. 79
qui commençoient à fortir du faîte du
temple furent apperçues de toute la ville ,
dont les habitans coururent en foule pour
remédier à l'incendie ; mais il fut impof
fible de l'arrêter. On trouva dans les décombres
les corps du Prêtre & de la Prêtreffe
à moitié confumés & l'on ne douta
plus , en les trouvant enfemble , qu'ils
n'euffent trahi leur ferment & que le malheur
, dont ils étoient caufe , n'eût été le
châtiment de leur crime.
L'ignorance & la fuperftition triom .
phèrent dans cette conjoncture. Perfonne
n'avoit été témoin de ce qui avoit caufé
cet accident. La mémoire de ces deux
amans fut en horreur à tous les peuples
de l'Arracan & on défendit de prononcer
leur nom à l'avenir. Ramazès , confulté
par le peuple , dit que les Dieux , s'étant
vengés eux - mêmes par la mort des deux
coupables , il n'y avoit plus rien à craindre
de leur colère , ni d'autre fatisfaction à
leur donner que de rebâtir leur temple. Le
côté de l'Orient ayant été funefte , il fut
réfolu qu'on le reconſtruiroit du côté oppofé
& que l'on n'y inftalleroit plus de
Prêtre & de Prêtreffe qui fe fuffent aimés.
Telles furent la fin & la récompenfe
d'un amour qui méritoit un fort plus heureux.
Ainſi les prédictions de Calofides le
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
trouverent accomplies de point en point à
l'égard de Caména comme elles l'avoient
été au fujet d'Almira. J'ajouterai feulement
, pour achever l'explication de ce qui
avoit été prédit à la Prêtreffe , que le fublime
Prophète comparoit les feux de l'hymen
à ceux de l'éré . Inftruits par ces deux
exemples des dangers où nous expofe une
folle curiofité , fachons attendre les événemens
fans chercher à les prévoir. Si l'imprudente
Almira n'eût point confulté le
devin , elle ne fe fût point frappé l'efprit
d'une crainte qui fut caufe de fa mort ; &
fi Caména n'en eût pas fait de même ,
elle n'auroit pas renoncé à l'amant le plus
fidèle pour détourner les maux dont elle
étoit menacée . Leur indifcrétion détruifit
le bonheur que la fortune leur préparoir.
Laiffons donc le ciel maître de fes fecrets ,
& , troublés par une vaine fuperftition
ne rifquons point d'aller nous - mêmes audevant
des malheurs que l'on nous prédit ,
dans la fauffe efpérance de les éviter.
Par l'Auteur du Conte précédent.
>
SEPTEMBRE 1767. SI
LETTRE deM***و
Gouverneur pour le
Roi de la Ville d'Andely , à M. LECAT ,
Secrétaire Perpétuel des Sciences & Belles
- Lettres de Rouen , &c.
L'ILLUSTRE Académie , dont vous avez
l'honneur d'être Membre , a propofé , pour
le fujet de fon prix d'éloquence pour l'année
1767 , l'éloge du grand Corneille , né
dans votre Capitale. J'aurois entrepris ce
travail avec un plaifir extrême , pour peu
que mon état & mes forces me l'euffent
permis ; mais , heureuſement , je connois
le précepte d'Horace :
Sumite materiam veftris , qui fcribitis , aquam
Viribus , &c.
Je fuis , &c.
D...
P. S. Meffieurs de Ville me conduifirent
voir la maison où jadis logeoit Corneille ;
je fis alors cet impromptu :
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
C'EST donc ici , Meffieurs , la maifon de
Corneille ,
Du théâtre françois l'honneur & la merveille!
Ce grand homme brilloit avec le grand Condé.
Leurs deux noms font gravés au temple de
mémoire.
L'équitable immortalité .
Enſemble les a mis dans le char de la gloire.
ÉPIGRAMME du même , à M *** , qui'
fe formalifoit de ce que j'avois comparé
la gloire de CORNEILLE à celle du
Prince DE CONDÉ.
Czs noms font parvenus à l'immortalité :
Quoi fi près d'un héros , un Poëte eft cité ? ...
Le parallèle , Orgon , ne bleffe point l'oreille.
Les beaux arts font amis , toute gloire eft pareille ;
Mes Juges font mon fiècle , & la poſtérité .
Auxplus fçavans Auteurs , comme auxplusgrands
Guerriers ,
Apollon ne promet qu'un nom & des lauriers.
Boileau , poét . ch. IV.
Le nourriffon du Pinde , ainfi que le guerrier ,
A tout l'or du Pérou , préfère un beau laurier.
Piron , Métromanie.
SEPTEMBRE 1767. 83
LETTRE du même à M. DE Voltaire ,
à fon château de Ferney près Genève ,
24 juin 1767.
ME fera-t-il permis , Monfieur , devous
interrompre au milieu de vos fêtes, & de
vos triomphes? Une lettre du Gouverneur de
la ville d'Andely va vous étourdir l'oreille
& fatiguer les yeux , mais elle vous apprendra
un trait qui vous fera cher , puifqu'il
regarde Pierre Corneille. Vous fçavez qu'il
a époufé , dans cette ville , la fille du
Lieutenant - Général du Bailliage ; mais
vous ne fçauriez croire combien fa mémoire
y eft refpectée. Les moindres habitans
difent tous avec fierté : « voilà la
"" maifon dugrand Corneille! ,, . J'ai mandé
à M. Lecat , Secrétaire de l'Académie de
Rouen , de mettre & conferver dans les
archives de fon illuftre Corps cette anecdote
, qui fera un jour époque dans l'hiftoire
des belles- lettres. Je ne balancerai
point à faire connoître au public, fitôt l'honneur
de votre réponſe , le refpect que j'ai
moi-même pour ce grand homme ; furtout
deftinant les productions de mon
loifir au théâtre françois.
D vi
$4 MERCURE DE FRANCE.
O toi ! Corneille de notre âge ,
Ami de l'humanité ,
Père de la vérités
Pour dire un philofophe , un fage ,
Voltaire déformais par moi fera cité .
Voltaire ou Grand feront fynonimes d'ufage ,
Admis , reçus , prouvés fans celle parmi nous,
En dépit des pédans , ainfi que des jaloux.
Je corrige maintenant le Moralifeur
comédie en cinq actes & en vers. Il y a
trois ans qu'elle eft faire , & je ne fçais
encorequand je pourrai la lire aux Comédiens
, car je n'en fuis nullement content.
Peut-être fuivrai je le précepte d'Horace =
Novumque prematur in annum
Membranis intus pofitis.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ch . DU C *** , Gouverneur pour
le Roi , d'Andely.
SEPTEMBRE 1767. $ 5
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE , da
château de Ferney , près Genève , 24
juillet 1767.
L'HONNEUR que vous m'avez fait , Monfieur
, de me choifir pour m'apprendre
qu'il y a à Andeli une maifon où a logé
quelque temps le grand - oncle de Mile
Corneille que j'ai le bonheur d'avoir
chez moi , & qui eft très - bien mariée ,
exigeoit de moi une réponse plus prompte.
Je vous prie d'excufer un vieillard malade ,
qui a prefque perdu la vue. Je n'en fuis
pas moins fenfible à votre attention .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , VOLTAIRE , Gentilhomme
Ordinaire de la Chambre du Roi .
86 MERCURE DE FRANCE.
A M. POMME , Médecin.
LA juftice en mon coeur deſſinant ton portrait ,
Dans un humain charmant trace un docteur
parfait.
Jufte comme Thémis , mais plus fenfible qu'elle ,
Sitôt que je te vis plaindre mon triſte ſort ,
Le fentiment , d'un trait plus vif que ceux d'Apelle
,
Te peignit , dans ce coeur , d'un coloris plus fort.
Oui , lorſqu'en toi l'ami partage ma ſouffrance ,
Je t'y grave au burin de la reconnoiſſance .
Par Mde la Marquife DE ***.
COMPLAINTE d'une Mouche expirante ,
à une Dame qui la faifoitfouffrir ; fur
L'air : Que ne fuis - je la fougère , &c.
POUTIZ - YO OUVEZ - VOUs à tant de charmes
Joindre un coeur indifférent ?
Si je me fers de mes armes ,
N'en faites-vous pas autant ?
Si , pour un trait que je darde ,
Il me faut ainfi périr ,
Tout ceux que votre ceil regarde
Deyroient donc vous en punir,
29
SEPTEMBRE 1767. 87
Après tout , de mes bleffures
On guérit dans le moment ;
Mais des vôtres , bien plus fûres ,
On pleure éternellement.
Ah ! fi des Dieux la fageſſe ,
Prenant un foin rigoureux ,
Punifloit tout ce qui bleffe ,
Que deviendroient vos beaux yeux ?
J'ai pris le plaifir pour guide ,
Comme l'amour qui vous fuit ;
J'imitai fon vol rapide ,
Et la beauté m'a féduit.
Si dans mon humeur volage
J'ofai piquer votre fein ,
Le lys , dont il eſt l'image ,
Trompa mon oeil incertain.
De mes maux , jeune Glycère ,
Profitez à votre tour ;
Autrefois je fus bergère ,
Doit-on l'être fans amour ?
Vive , mais un peu farouche ,
Je ne voulois que charmer ,
Et je fus changée en mouche
Pour avoir plû fans aimer.
Par M. SABÁTIER.
88 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. BLIN DE SAIN MORE , fur
le plaifir que m'a fait la lecture de fes
héroïdes. 6.
L ORSQUE Sapho , Biblis , Calas & Gabrielle .
?
Dans tes beaux vers revivent parmi nous
On croit entendre encor cette lyre immortelle
Dont Racine a tiré les accords les plus doux.
Tes tours nombreux , ton gracieux langage ,
Ta fenfibilité , teś fons vifs & touchans ,
Me font , fans te connoître , adreffer un hommage
Que toujours ma fierté ſçut refufer aux grands.
Le tribut qu'on rend aux talens
Doit faire honneur aux yeux du fage ;
Sans doute mon encens n'eſt
prix :
pas d'un fort grand
Tu peux compter de plus brillans fuffrages.
Voltaire t'a chanté. Ne crains point les outrages
Du temps , de la critique & de nos beaux efprits.
L'aimable ſentiment qui brille en tes écrits ,
L'amour de la vertu , peint dans tous tes ouvrages,
De tes lecteurs te font autant d'amis.
***, Par M. le C. DE ** ; ancien Cap . au Réz. de **
SEPTEMBRE 1767. 89
LE mot de la première énigme du Mercure
du mois d'Août eft le fouper. Celui
de la feconde eft la cendre. Celui du premier
logogryphe eft l'horloge' ; dans lequel
on trouve héro , loge & rôle.
EXPLICATION du fecond Logogryphe du
mois d'août .
POUR OUR trouver , Monfieur , la folution
du logogryphe - arithmétique que vous avez
placé dans le Mercure de ce mois , lequel
vous a été envoyé par un anonyme , abonné
au Mercure , qui regarde ce logogryphe
comme un problême , j'ai été obligé de
renoncer aux règles de l'arithmétique.
Il ne s'agit , Monfieur , que de s'arrêter
au nombre de lettres , & non aux chiffres :
3, 8, & 2 font 13.
Pour écrire trois il faut S
Pour écrire huit il en faut 4.
Pour écrire deux il en faut 4.
lettres .
Total 13 lettres.
Un & deux font fix , parce qu'il faut
deux lettres pour écrire un.
& parce qu'il faut quatre lettres
2 lettres.
pour
écrire
•
deux
.
༡༠
MERCURE DE FRANCE.
Il eft inutile que je cite d'autres exemples
pour fatisfaire mon confrère ( car je
fuis auffi abonné au Mercure ) , ne s'agiffant
que du nombre des lettres dans les
cinq queſtions que préfente le logogryphearithmétique.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Péronne , le 11 août 1767 .
W.
ENIGM E.
Air : Réveillez-vous , belle endormie , &c.
LECTEUR , ECTEUR , je fuis être femelle ,
Tenant bien mon coin à la cour ;
De moi fort une oeuvre nouvelle ,
Très-communément chaque jour .
Sur d'autres j'ai donc l'avantage
De prouver mon utilité ,
En donnant fi fouyent un gage
De la meilleure qualité.
De quel côté qu'on m'enviſage ,
De me vanter l'on n'a pas tort ;
Je fuis bonne pour le ménage
Et par ma vie & par ma mort.
SEPTEMBRE 1767 91
AUTRE.
SORS mea, chriftiadum fors eft. Mihi , lector
& illis
Vivere pana , pati gloria , Spefque mori.
Nec morior totus ; fed funere victor ab ipfo ,
Poft tumulum , vitâ proſperiore fruor.
Roux DU CLOS .
Traduction libre.
Du vrai chrétien je fuis l'image.
Après bien des revers la gloire eſt mon partage.
Si je defcends dans le tombeau ,
J'y triomphe , & j'en fors plus beau.
J'entrevois , dans mon efclavage ,
Des rayons de ma liberté ;
1
Et la mort eſt un doux paffage
A ma félicité.
Par le même.
92 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHE.
LECTEUR , fans
m'échauffer la bile ;
A plus d'un je me rends utile.
Raifonnons & parlons en bref:
Si vous faites fauter mon chef ,
L'on voit une méchante bête
Depuis les pieds jufqu'à la tête.
Courage , ôtez , coupez mon nom ,
On trouvera , fans fiction ,
Un des ornemens de fculpture
Qui règne dans l'architecture.
Ne fuivant perfonne des yeux ,
Mon , vol s'élance au haut des cieux
Etant fur ma tige montée ,
Du fexe entier je fuis fêtée .
Soit en hiver , foit en été ,
Je couvre mon humanité.
Un mot de moins à ma ftructure
Feroit tort à notre nature.
Je recherche l'austérité
Et détefte la volupté.
Devinez donc mon existence ;
Tu me tiens , du moins... je le penfe.
A Meaux , ce 8 août 1767.
D. D. L.
SEPTEMBRE 1767. 95
AUTRE. :
A Mde DES C... par M. D. C. D. S. L.
Q
J E mon début vous plaiſe ou ne vous plaiſe
pas ,
Lecteurs , ainfi que vous , je ne fuis que pouffière ;
Mais comme vous , Iris , j'ai de charmans appas :
Vous enchaînez les coeurs fans en être plus fière ,
Moi , je ravis les yeux , & , fourde aux compli
mens ,
Je m'embarralle peu que l'on me trouve belle.
Vous aurez qui je fuis fans beaucoup de tourmens,
Dix membres font mon corps ; mettez-les pêlemêle
,
Et vous verrez un fleuve ; une arme dont l'amour
S'eft fans doute fervi pour attaquer vos charmes ;
Le temps que le Soleil met à faire fon tour ;
Un Dieu qui fur la mer fait naître les alarmes ;
Une pièce aux échecs ; le roi des animaux ;
Un animal bien fot ; un autre bien obfcène ;
Un oifeau que l'on met au rang des fins morceaux ;
Ce que fait un acteur quand il eft fur la scène ;
Ce qui n'existe points deux grands coups au piquet ;
Une dame puiffante ; une des grandes fêtes ;
Un oifeau très- commun par fon bruyant caquet ;
94 MERCURE DE FRANCE.
Le théâtre brillant de deux braves athlètes ;
Unfaint Pape ; un bon fruit ; tout le fin du tri&tract;
Le principe du drap ; celui de la dentelle ;
Un outil néceffaire aux preneurs de tabac ;
Un métal qui fouvent radoucit la cruelle ;
Ce qu'on n'épargne pas quand on veut parvenir ;
L'ouvrage du crayon dans les mains du génie.
C'en eft affez , Iris , il eft temps de finir :
N'oublions pourtant pas le foutien de la vie.
PARODIE des airs , en rondeau , de M.
BALBASTRE , chantée au Jubilé de vingtcinq
ans du mariage de M. & de Mde
B ***
D
·
LA MARIÉE. PREMIER AIR,
IEU d'Hymen , que ta chaîne doit plaire ,
Quand l'amour
Suit & pare ta Cour !
Digne époux , je te fuis encor chère ,
Mon bonheur
Eft encor dans ton coeur ;
Quoiqu'à Cythère ,
Après vingt ans ,
On ne compte guère
D'époux amans .
Dieu d'Hymen , que ta chaîne doit plaire , &c.
S
Dieu d'himen, que la chaine doit plaire,
Quand l'amour suit etpare la cour Digne eepoux
je le suis encor chere,Mon bonheur est en
Fin
cer dans ton coeur .Quoiqu'a Ci the re
Apres vingt ans, On ne comple guere D'epoux a
+
mans .Quoiqu'à Ci there Apres vingt ans , On
W
ne compte quere D'epoux amans Dieu
Majeur
Lamour enfant ne voit que par sa
ne voit que par sa flame
W
W
8
5
W
L'amourforme voit et sent toujours mieux.
C'est la beauté que l'un aime en sa femme,
L'autre au mérite adresse tous ses voeux .
Mais dans les yeux,Mais dans ton a - me,
Mon ceil heureux , les voit tous deux.
Mais dans les yeux, Mais dans ton á me,
Mon oeil heureux , les voit tous deux.
W
SEPTEMBRE 1767. 95
LE MARIE. SECOND AIR.
L'AMOUR enfant ne voit que par fa flamme,
L'amour formé voit & fent toujours mieux.
C'eft la beauté que l'un aime en fa femme ,
L'autre au mérite adreffe tous les voeux..
Mais dans tes yeux ,
Mais dans ton âme ,
Mon oeil heureux
Les voit tous deux.
N. B. On reprend le premier air.
Paroles de M. D. L. P.
12
96 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELL S LITTÉRAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du
Voyageur François , par M. l'Abbé DE
LA PORTE ; chez VINCENT, Libraire ,
rue Saint Severin.
LA
ور
A famenfe tour de porcelaine de la
ville de Nan- King eft une des chofes qui
attirent le plus l'attention de ceux qui
voyagent à la Chine ; l'Auteur en donne
la defcription , & il ajoute : « c'eſt aſſu-
» rément l'édifice le mieux entendu , le plus
» folide & le plus magnifique de tout
» l'Orient. Il fait partie d'un temple fa-
» meux , bâti hors des murs de la ville ,
» appellé le temple de la Reconnoiſſance .
» Un Empereur le fit conftruire , ainfi que
» la tour , pour un Seigneur Chinois , qui ,
و د
ور
après l'avoir bien fervi dans fes armées ,
» fe retira du monde , comme Joyeuse
» & fe fit tondre en Bonze par dévotion ».
Une des grandes incommodités de la
ville de Nan- King , eft l'odeur des excrémens
humains qui s'emportent , pendant
le
SEPTEMBRE 1767. 57
و د
» il
"
le jour , dans des tonneaux pour engraiffer
les terres , faute d'autres fumiers . « On y
fait un gros commerce de cette marchan-
» dife ; & les jardiniers achètent plus cher
» les
immondices des perfonnes qui fe
» nourriffent de viande , que de celles qui
» ne vivent que de poiffon . On m'a même
» très-fort affuré que , pour les diftinguer ,
il y a des gens qui ne font nulle diffi-
» culté d'en goûter. Je n'ai point cherché
» à être témoin de ces fortes d'effais ; mais
» ce que j'ai vu dans les rues & le long
» des routes , ce font des lieux de com-
» modités , proprement blanchis , avec des
fiéges couverts , où l'on invite les paffans
» à fe mettre à l'aife pour les befoins natu-
» rels. Il s'y trouve de grands vafes de
» terre , que l'on place
foigneufement par
» deffous , afin de ne rien perdre de cette
précieuſe denrée »,
و ر
و د
En parlant des différentes religions établies
à la Chine , l'Auteur dit que rien n'a
tant contribué à maintenir celle de Confucius
dans l'Empire , que l'établiſſement
d'un tribunal fouverain , dont le pouvoir
confifte ſpécialement à condamner & à fupprimer
les fuperftitions ; « c'eft ce qu'on
appelle ici le tribunal des Rites , dont
l'objet eft le même , mais les moyens dif-
» férens que dans celui de l'Inquifition
و د
E
98 MERCURE DE FRANCE.
»
d'Europe. Une chofe très - remarquable ,
» & qui , dans nos principes , pourroit
» donner lieu à une autre comparaiſon
» plus fingulière , c'eft que parmi les mem-
» bres qui compofent à la Chine ce tribunal
des Rites , il y en a quelquefois qui ور
1
و د
,
dans le particulier , exercent des pratiques
fuperftitieufes ; mais lorfqu'ils font affem-
» blés en corps pour leurs délibérations
» communes , ils n'ont plus qu'une voix
»pour les condamner ».
ود
و ر
cr
Voici ce qui doit fur- tout nous paroître
fort fingulier , ce qu'on pourroit
même regarder comme une invention de
notre Voyageur , fi le Père Duhalde , que
nous avons confulté , ne garantiffoit le
même fait ; fi la même chofe n'étoit rapportée
dans l'hiftoire générale des voyages,
que nous avons fous les yeux . Depuis
près de trois fiècles on a vu éclore à la
Chine une fecte de fçavans , qui , fous
prétexte d'expliquer les livres facrés , y
introduifirent une doctrine pernicieuſe.
» Ils compofèrent , fous le titre de philofophie
naturelle , une eſpèce d'encyclopédie
eccléfiaftique en vingt volumes ,
» dont tous les principes tendent à l'irreligion.
Deux hommes célèbres par leur
efprit , Churfe & Ching- Tfe , furent les
» chefs de cette entreprife . Quarante - deux
32
ود
""
39
و د
و و
>>
SEPTEMBRE 1767. 99
» fçavans s'affocièrent au même projet , &
» donnèrent aux anciens livres un fens
ود
59
ود
ور
impie qui détruit toute forte de culte .
» Ces fectaires , appellés Jukiau , paffent
» à la Chine pour de vrais matérialiftes
, ou des espèces d'athées fubtils ,
qui donnent le nom de Dieu ou de Li
» à une certaine vertu unie à la matière ;
» vertu aveugle felon les uns , intelligente
» felon les autres. Cette fecte compte aujourd'hui
un affez grand nombre de partifans
; mais leur morale n'en a point
» été altérée. Ils penfent que la vertu eſt
» fi néceffaire aux hommes , fi aimable par
» elle- même , qu'on n'a pas befoin de la
» connoiffance d'un Dieu pour la fuivre » .
ود
19
>>
و ر
Les premiers Jéfuites qui pénétrèrent à
la Chine , vers le milieu du feizième fiècle
, n'y trouvèrent aucune trace de chriftianifme
; « ce pourroit être une raiſon
» de croire que cette nation n'avoit jamais-
» été éclairée des lumières de l'évangile .
» On cite pourtant des monumens dont
» on tire des conféquences toutes contrai-
» res ; mais c'eft aux Miffionnaires à dif-
» cuter ces faits , qui paroiffent d'ailleurs
» affez indifférens. Ce qu'on peut dire de
plus certain , c'eft que l'Apôtre Xavier
» a été un peu plus heureux , pour ce qui
regarde le voyage de la Chine , que
ود
ود
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE
.
ود
و ر
Moife par rapport au pays de Canaan.
» Tout ce que put faire le légiflateur du
peuple Hébreu , fut de voir , dans l'éloi-
» gnement , cette terre de promiffion ; au
» lieu que Xavier eut le plaifir , après plu
» fieurs courfes , d'entrer dans la Chine
,, ou du moins dans l'ifle de Sancian , qui
dépend de la province de Canton ».
وو
و د
Les Chinois fe privent fouvent des
chofes les plus néceffaires pendant la vie ,
pour fe procurer une bière qui leur faffe
honneur après leur mort. « On a vu des
enfans fe vendre ou fe louer pour un
» certain temps , dans la feule vue d'amaffer
affez d'argent pour acheter un pareil
meuble à leur père. Les bois les plus
précieux y font employés . On en trouve
» de tout prêts dans les boutiques des ébé-
» niftes . Il y en a de richement dorés , avec
divers ornemens de fculpture , qui fe
» vendent jufqu'à mille écus. On en fait
» pour les bourgeois & pour les gens de
qualité. C'eft un aufli grand acte de
» charité , à la Chine , de la part des perfonnes
riches , de diftribuer un certain
nombre de cercueils aux pauvres gens ,
» que parmi nous de doter & de marier
» un certain nombre de pauvres filles . Auſſi
eft-ce un jour de très- grande réjouiffance
dans une famille , que celui où l'on
""
39
و د
""
SEPTEMBRE 1767. 101
"
ود
» eft parvenu à fe procurer une bière . On
l'expofe à la vue pendant des années
» entières ; on aime à s'y placer ; on effaie
»fi on y fera à fon aife ; on confulte fes
» amis pour fçavoir fi on y aura bonne
grâce
و ر
ور
ง .
Les Chinois font perfuadés que les
morts reçoivent dans l'autre monde les
offrandes qu'on leur fait dans celui- ci ;
que toutes les chofes repréfentées par ces
figures fe réalifent pour eux dans l'autre
vie , & leur font d'un grand fecours . « C'eſt
» pour cela que tous les ans , dans certains
jours folemnels , chacun fait des libations
, & porte des viandes fur le tom-
» beau de fes ancêtres , dans l'opinion que
» les âmes en font leur nourriture . Un
François qui fçait qu'à la mort de fes
» Rois on continue de les fervir pendant
plufieurs jours , aux heures du repas ,
» comme s'ils étoient encore vivans , ne
» doit pas trouver cet ufage extraordinaire
» à la Chine » .
"
""
ود
Le deuil fe porte en blanc chez les
Chinois. « Ils font perfuadés que leurs
» parens ne quittent la vie que pour paffer
» dans un féjour refplendiffant de lumière ;
» & c'eſt ce qui leur a fait adopter cette
» couleur , comme plus analogue au lieu
» de leur deftination . Les Grecs le
por-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ور
و ر
›
» toient en noir , conformément à leurs
» idées fur le Ténare , féjour trifte & fom-
» bre où ils reléguoient , après la mort
» les âmes des trépaffés. J'ignore fur quel
principe nous fuivons le même ufage ;
» ou , pour mieux dire , pourquoi nous
avons quitté la couleur de la Chine
» pour celle de la Grèce ; car j'ai lu quel-
» que part , que nous portions autrefois le
» deuil en blanc ; & , fans remonter plus
haut que le règne d'Henry III , on
appelloit Reines blanches les Reines
» veuves de nos Rois , les Reines qui
portoient le deuil de leurs maris ».
و د
و ر
ور
On trouve dans le Voyageur François
des détails très - curieux touchant le mariage
chez les Chinois , qu'il faut lire dans le
livre même. « Le divorce y eft fort rare ,
cependant il eft permis en plufieurs cas ,
» & même pour des caufes affez légères .
» Être rebelle , ftérile , adultère , jalouſe ,
babillarde , voleuſe , & fujette à certai-
» nes maladies , telles que la lépre , l'épilepfie
, & c. font des raifons légitimes ,
» pour un mari , de quitter fa femme . Il
» faut obferver que le babil qui lui donne
» droit de demander le divorce , ne doit
» pas s'entendre d'un flux de paroles inu-
» tiles , qui pourroit faire congédier toutes
» les femmes dans tous les pays , mais
>
SEPTEMBRE 1767. 103
de certaines indifcrétions qui mettent la
» difcorde dans une famille ».
ود
Nous voudrions pouvoir rapporter ici
tout ce que notre voyageur dit de curieux
fur les fêtes de la Chine , fur les productions
naturelles , telles que l'arbre de cire
& de fuif , l'arbre au vernis , la rhubarbe ,
le thé , les vers à foie , l'encre , le papier, &c.
"
" On compte dans ce pays plus de douze
» cens arcs de triomphe élevés à l'honneur
» des Princes , des hommes. & des femmes
illuftres , & des perfonnes renommées
» pour leur fçavoir & leur vertu ; objet
» d'étonnement pour un François , qui n'a
» encore vu dans fon pays aucun monu-
» ment public , érigé à la gloire des citoyens
fçavans ou vertueux » .
ور
"2
"
و د
ور
La petiteffe du pied eft , comme tout
le monde fçait , l'agrément le plus ambitionné
des Dames Chinoifes ; « auffi a- t-
>> on grand foin de le leur procurer. Dès
qu'une fille vient au monde on s'empreffe
de lui garotter les pieds pour les
empêcher de croître. En France c'eſt le
» contraire ; on les laiffe grandir à leur
» aife : & c'eft précisément lorfqu'il n'y
» a plus de remède , que les femmes s'apperçoivent
de ce défaut , & mettent
» inutilement leurs pieds à la torture pour
» le réparer. Le pied d'une Françoife de
و د
و د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
"
50
ود
ود
"
» cinq ans n'entreroit pas dans le foulier
» d'une Chinoife qui pourroit être fa mère.
Le plus petit pied de Paris paroîtroit
» monftrueux à Pékin ; c'eſt ce qui rend
» ici la démarche des femmes lente , con-
» trainte & mal affurée. On prétend que
les Chinois ont imaginé cet expédient
fingulier pour tenir leurs époufes dans
» la retraite & les empêcher de fortir ,
comme fi rien étoit capable d'arrêter
» une femme qui auroit envie de courir.
» Il eſt donc plus fimple de croire que ce
peuple , extrêmement voluptueux , ne
néglige rien de ce qui favorife ce pen-
» chant ; & parmi les différentes fortes
d'attraits qui peuvent plaire dans une
femme , eft - il rien de plus féduifant
qu'un petit pied ? Un joli foulier de fatin
couvre celui d'une Chinoiſe , qui fe fait
» une étude de le montrer , en feignant
de le cacher modeftement. Cette coquetterie
, dont les hommes ne font la
pas
dupe , eft un nouvel aiguillon pour le
plaifir
39
ور
>>
39
و ر
ود
33.
Parmi les différents traits qui forment
le caractère des Chinois , nous n'en choififfons
, qu'un pour ne pas trop étendre cette
analyfe. « Je ne connois point de peuple
plus vain , dit notre voyageur , plus
» entêté de fa fupériorité fur les autres
ور
SEPTEMBRE 1767. 105
و د
» hommes : il traite de barbares toutes
» les nations de l'univers , rien n'eſt bien
» que ce qui fe fait chez lui . Il pourroit
» tirer de grandes lumières de nos artiſtes ;
» mais il néglige d'en profiter , ne voulant
»rien faire à notre manière. Il fallut agir
» de force , pour obliger les architectes de
» Pékin à bâtir un temple fur un modele
» venu d'Europe ; tandis qu'en France ,
» dans nos appartemens , dans nos fêtes ,
» dans nos fpectacles , nous femblions,
» n'avoir de goût , que pour ce qui portoit
l'empreinte des modes de la Chine . Des
» Mandarins furent fort étonnés d'apprendre
qu'il y avoit au- delà des mers
» des pays plus étendus que leur Empire ,
» & des hommes plus inftruits que leurs
» lettrés. On leur fit voir , fur une mappemonde
, l'Europe , l'Afrique , l'Amérique.
Où donc eft la Chine , demandèrent-
ils . Dans ce petit coin de terre ,
leur dit- on . Alors fe regardant avec l'air
humilié , ils répondirent : elle eft bien
petite
93
ور
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ود
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33°
Les Chinois ont prévenu les difgraces
du front conjugal , non - feulement par le
peu de liberté qu'ils accordent à leurs
femmes , mais encore par l'établiſſement
des lieux publics , où l'on peut aller en
toute fûreté. « Dans la crainte que ces
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
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» courtisanes ne caufent du défordre , on
ne leur permet pas d'avoir leur demeure
dans l'intérieur des villes , ni d'occuper
des maifons particulieres. Elles s'affocient
pour loger plufieurs enfemble fous
», le gouvernement d'un homme qui répond
de tout le mal qu'elles peuvent
caufer. Au refte , ces fortes de femmes
ne font que tolérées & paffent pour infâmes
à la Chine comme parmi nous. Il
fe trouve même des Gouverneurs qui
,, ne, les fouffrent point dans leur Jurifdiction
, comme il y a en France des
Curés qui les chaffent de leurs paroiffes.
La ville d'Yang- Tcheou , dans la province
de Kyang- Nan , eft célebre par
l'agrément & la vivacité de ces courtifanes
elles ont le pied d'une petiteffe
extrême , la jambe belle & tant d'autres
perfections , qu'on dit en proverbe : celui
qui veut une maîtreffe de taille fine
cheveux bruns , belle jambe , beaux
pieds , &c. doit la prendre à Yang- Tc-
,, heou. Ses habitans font paffionnés pour
le plaifir , & les femmes très- recher-
,, chées , très-variées dans la manière de
procurer. Ce qu'on raconte des excès
de volupté des filles d'Amathonte & de
Cithere , n'eft qu'une foible image des
reffources & des raffinemenens amou-
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le
SEPTEMBRE 1767. 107
› ,, reux dont ces aimables & galantes
Yangiannes affaifonnent leurs faveurs.
Cette délicieufe contrée eft pour les
Chinois , ce que Chypre fut pour les
››
ود
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Grecs. ,,
Il n'y a point de rufe dont les marchands
ne s'avifent pour attirer des acheteurs.
" La feule qu'ils n'ayent point encore .
imaginée , & qu'ils pourroient apprendre
de nous , c'eft de faire refter leurs
femmes dans leurs boutiques quand elles
font jolies , ou d'y fuppléer par de jeunes
filles bien faites , bien parées , bien co-
,, quettes , comme on en loue à Paris pour
,, cet ufage.
,,
""
""
""
""
""
""
"" Il faut fe donner de garde de rien
,, prêter à un Chinois , fans avoir pris fes
fûretés ; il commence par emprunter une
petite fomme , & promet de reftituer le
capital avec un intérêt confidérable. Il
,, exécute cette promeffe ; & fur le crédit
qu'il s'établit , il paffe à de plus gros em-
,, prunts. L'artifice fe foutient pendant des
,, années entières , jufqu'à ce que la dette
foit auffi forte qu'il le defire ; & il difparoît.
Je ne rapporte ceci , Madame ,
», que pour vous montrer que les moeurs
Chinoifes ne fontpas, en tout, différentes
des nôtres.
""
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"> Un fecond trait de reffemblance eſt
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108 MERCURE DE FRANCE.
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>
la fureur du peuple , dans certaines
provinces , pour la procédure. Il eft fi
porté à la chicane qu'il engage fes terres ,
fes maifons & fes meubles pour le plaifir
de fuivre un procès ou de faire donner
,, la baftonnade à fa partie adverfe . Il arrive
fouvent , par une corruption plus
puiffante , que l'accufé fait porter les
,, coups à fon adverfaire. Mais ce qu'on
,, ne voit point à la Chine , comme dans
le pays de France dont je parle , ce font
de ces hommes qui trafiquent de procès
,, & en vendent deux pour avoir de quoi
fournir aux frais du troifième .
Après avoir parcouru les différentes provinces
de la Chine , après avoir fait obferver
à fes lecteurs ce que chaque province
offre de curieux & de remarquable ,
notre Voyageur arrive à Pekin , & fait
une defcription très-animée du tumulte
qui regne dans cette capitale . " Quoique
fes maifons foient plus baffes que celles
de la métropole de la France , elles n'en
contiennent pas moins de monde ; car
dix Chinois logent à l'aife , où trois
François fe trouveroient à l'étroit. D'ailleurs
la plupart des gens de métiers ,
les portefaix , les pauvres n'ont point
leur domicile dans Peking : ils fe
tiennent dans les barques dont le port eft
>>
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SEPTEMBRE 1767. 109
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>
, couvert & qui forme une feconde ville
prefqu'auffi peuplée que la premiere.
Ajoutez à cela cette foule innombrable
de payfans qui arrivent tous les jours
des villages voifins & rendent cette capitale
encore plus vivante. Ce qui en aug-
,, mente fur- tout le mouvement c'eft
,, que les Artiſans , les Barbiers , les Tailleurs
, les Menuifiers , &c . au lieu de
refter dans leurs maifons , courent les
,, rues , vont chercher de l'ouvrage en
ville & portent avec eux tous les inftrumens
propres de leur profeffion . Il n'eſt
,, pas jufqu'aux Forgerons qui n'aient leur
, marteau , leur enclume , leur fourneau
& leur foufflet. Enfin toutes les perfonnes
riches , celles même qui font
d'une condition médiocre , fe font
fuivre par plufieurs domeftiques. Figu-
,, rez- vous , Madame , nos gens de loi ,
Juges , Avocats , Procureurs , Greffiers ;
,, nos Financiers , Fermiers , Sous - Fermiers
, Payeurs de rentes , Agens de
» change , Banquiers ; nos Médecins ,
Chirurgiens , Apothicaires , en un mot
>>
و ر
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"
"
""
و ر
les bourgeois aifés de Paris précédés
, accompagnés , fuivis d'une troupe
nombreuſe de commis & de valets ; &
""
,, vous n'aurez encore qu'une foible idée :
110 MERCURE DE FRANCE.
و و
و ر
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>>
de la cohue & des embarras de la capitale
de la Chine ,,.
En qualité de grand Pontife , l'Empereur
de la Chine peut canonifer & béatifier
qui il lui plaît , mais principalement ceux
qui fe font rendus utiles par d'importans
fervices, ou recommandables par de grandes
vertus. " Il peut même en faire des Dieux ,
leur ériger des temples , & contraindre
les peuples de les adorer. Enfin fon au-
,, torité prévaut fur l'ufage même ; car il
», peut à fon gré changer les noms des provinces
, des villes , des familles ; dé
fendre de fe fervir de certaines expreffions
dans le langage , faire revivre les
anciennes ; ce que les Grecs , les Romains
, & principalement les François
n'ont cru foumis à aucune autorité .,,.
و د
99
""
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و ر
ود
,,
L'auteur compare à nos Parlemens , ce
qu'on appelle à Péking , le Tribunal des
Cenfeurs. " Non-feulement ils tiennent
dans la crainte & dans l'obfervation des
loix les Jurifdictions fubalternes , examinent
les décifions des autres Tribu-
,, naux , les caffent ou les approuvent ,
felon qu'elles leur paroiffent injuftes ou
équitables ; mais ils font encore les
,, organes dont le peuple fe fert pour porter
les plaintes au pied du trône , pour re-
""
""
ود
""
SEPTEMBRE 1767. 111
""
""
>>
""
,, préfenter au Souverain les droits & les
privileges des fujets. De tout temps ,
les Cenfeurs ont dit avec une noble
fermeté aux Empereurs ce qu'ils ont cru
de plus convenable au bien de l'Etat .
Les bons Princes ont profité de leurs
avis ; les tyrans les ont méprifés ou
punis de mort. Mais alors toute la
nation eſt entrée dans l'infortune de fes
nobles défenfeurs ; & le refpect qu'elle
a fait paroître pour ces pères de la patrie ,
la douleur qu'elle a montrée du traite-
; ment qu'ils recevoient , les noms glo-
,, rieux , les marques d'honneur qu'elle leur
""
"
ود
ور
""
ود
""
"
prodigués , les ont bien dédommagés
,, de la difgrace du Souverain . Auffi voit-
,, on ces illuftres Magiftrats donner tous
,, les jours des preuves de leur courage &
de leur grandeur d'âme. Dès que l'intérêt
de l'empire le demande , ils ne
,, ménagent ni grands feigneurs , ni mandarins
, quelque protection que leur ac-
" corde le Monarque. L'amour de la gloire
& du devoir l'emporte fur toute autre
confidération ; & dès qu'il faut remplir
leur charge , ils comptent pour rien l'interdiction
, l'exil , la mort même ; les
annales de la Chine nous en offrent
,, plus d'un exemple
,,
و د
33
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330
Aux environs de Peking eſt une maiſon
ri2 MERCURE DE FRANCE.
99
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""
""
de campagne de l'Empereur de la Chine
que notre Voyageur va vifiter. " Cette
maifon eft charmante & fingulière :
figurez- vous un terrein immenfe femé
de petites montagnes faites à la main
,, & couvertes d'arbres à fleurs , qui font
communs à la Chine . Les vallons que
laiffent ces collines , font arrofés de ca-
,, naux qui ferpentent , & fe joignent à
certaines diſtances pour former des étangs
& des lacs. Les bords de ces canaux font
ornés de bâtimens qui n'ont , pour la
,, plûpart , que le- rez- de chauffée , mais
extrêmement décorés dans leur façade
& plus encore dans le détail des appartemens.
Il ne faut pas vanter aux Chinois
l'architecture grecque & romaine ,
ni leur parler de divers ordres , dont la
combinaiſon & les proportions nous enchantent.
Ce monde Afiatique eft comme
un monde à
part , qui ne fe conduitni par
les mêmes regles , ni par le même goût
,, que le nôtre. On compteroit bien deux
,, cens de ces bâtimens qui font de véritables
palais. Il y a autant de maiſons
pour les eunuques &
pour les domef-
,, tiques ; à quoi il faut ajouter une ville
bien alignée & bien percée , qu'on a
bâtie dans le milieu de toute cette enceinte
, pour donner à l'Empereur l'idée
""
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SEPTEMBRE 1767. 113
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""
;, & le fpectacle des rapports que les hommes
forment enfemble. A certains jours
de l'année , les eunuques repréfentent
tout le commerce , tous les marchés ,
,, tous les afts , tous les métiers , tout le
fracas , toutes les allées , les venues &
même les friponneries des grandes villes.
Parmi les eunuques , l'un fait la fonction
de marchand , l'autre d'artifan ; celui-
ci de foldat , celui- là d'officier. Les
vaiffeaux arrivent au port ; les boutiques
,, s'ouvrent ; on étale les marchandifes ;
un quartier eft pour la foie , l'autre pour
la toile ; une rue pour les porcelaines ,
une autre pour les vernis , & c. Un
Empereur de la Chine eft inveſti de tant
de grandeur , qu'il ne fe permet pas de
rien voir dans fa capitale , beaucoup
""
""
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>"
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-
moins dans le refte de fes Etats : ainfi les
,, mouvemens de fa ville domeftique font
,, pour lui un véritable amufement
Etant à Peking , notre voyageur eft invité
à dîner dans une maifon de campagne ,
à quelques lieues de cette capitale , chez un
riche Chinois , avec qui il s'étoit lié d'amitié.
" Il y avoit beaucoup de monde
à ce dîner ; car la bonté naturelle du
maître du logis lui fait recevoir toutes
fortes de gens. Je fus furpris néanmoins
""
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,, d'y trouver deux perfonnes qui ne ſe114
MERCURE DE FRANCE.
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"
›
roient admifes en France dans aucune
fociété. L'un étoit en eunuque , qui ,
après avoir fervi long-temps dans le ferrail
du premier Miniftre , venoit d'obtenir
fa liberté & d'être rendu au commerce
des hommes. Je vous avoue , dit notre
Voyageur à fonami , que je ne conçois pas
,, comment on peut avoir chez foi des
êtres de cette efpece , qui , chargés du
plus vil emploi qui foit parmi les humains
, font confifter leur honneur à
garder les femmes des autres , & fe
rendent méprifables par leur fidélité
,, même. On ne les regarde pas ici des
mêmes yeux ,
lui répondit- on : les grands
de la Chine , à l'exemple des autres
,, Afiatiques , ont des eunuques * qui
,, leur fervent de confeillers & de confi-
,, dens ; ce qui n'empêche pas , conti-
,, nua-t- on , que je ne penſe comme vous
,, de ces hommes arrachés à la nature , &
», qui , devenus le rebut des deux fexes ,
" rendent plus de femmes malheureuſes
», qu'ils ne raffurent de maris . La caftra-
,, tion eft ici une efpece de commerce ; &
,, on la pratique avec tant de dextérité ,
qu'il y a peu de gens qui en meurent.
J'ai connu un homme qui , ne fachant
,, que devenir , fe vendit pour être eu-
» nuque & fe fit faire l'opération ,,.
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SEPTEMBRE 1767 115
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L'auteur dîna dans cette même maiſon
avec un homme pour lequel on parut avoir
beaucoup de confidération . C'étoit un lettré
de la famille de Confucius , qui a plus
de deux mille ans de nobleffe. " L'Empe-
,, reur nomme toujours un docteur de
,, cette race pour être le Gouverneur de
Kio-Teoù , l'illuftre patrie de ce philofophe.
Defirant fort d'avoir l'honneur
de converfer avec le plus ancien gentil
homme de l'univers , je m'approchai du
nouveau venu avec les égards dus à fon
nom & à fa naiffance. Je le trouvai auffi
honnête & auffi inftruit , que devoit l'être
,, un defcendant du Législateur de la
Chine. Ses queſtions roulerent d'abord
fur l'objet de mes voyages. Sans doute ,
,, me dit- il , que l'amour de la fageffe
vous a déterminé à quitter votre patrie ,
& à renoncer aux douceurs d'une vie
,, tranquille. J'ambitionne votre fort ; mais
je ferois peut- être le premier Chinois
qu'un pareil motif auroit attiré hors de
,, fon pays. En fuppofant même que nous
,, en euffions le defir , nos loix s'y oppofent
; & il est défendu à tous ſujets
de l'Empire de voyager chez les autres
nations , pour quelque caufe que ce puiſſe
être , à moins d'une permiffion ou d'un
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" ordre
exprès
du Souverain
ou du Gou114
MERCURE DE FRANCE.
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roient admifes en France dans aucune
fociété. L'un étoit en eunuque , qui ,
après avoir fervi long-temps dans le ferrail
du premier Miniftre , venoit d'obtenir
fa liberté & d'être rendu au commerce
des hommes. Je vous avoue , dit notre
Voyageur à fonami, que je ne conçois pas
,, comment on peut avoir chez foi des
,, êtres de cette efpece , qui , chargés du
plus vil emploi qui foit parmi les hu-
,, mains , font confifter leur honneur à
garder les femmes des autres , & fe
rendent méprifables par leur fidélité
même. On ne les regarde pas ici des
mêmes yeux ,
yeux , lui répondit- on : les grands
de la Chine , à l'exemple des autres
,, Afiatiques , ont des
eunuques qui
leur fervent de confeillers & de confi-
,, dens ; ce qui n'empêche pas , conti-
,, nua- t- on , que je ne penfe comme vous
de ces hommes arrachés à la nature , &
», qui , devenus le rebut des deux fexes ,
,, rendent plus de femmes malheureuſes
», qu'ils ne raffurent de maris . La caſtra-
,, tion eft ici une efpece de commerce ; &
,, on la pratique avec tant de dextérité ,
qu'il y a peu de gens qui en meurent.
J'ai connu un homme qui , ne fachant
,, que devenir , fe vendit pour être eu-
» nuque & fe fit faire l'opération ,,.
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SEPTEMBRE 1767 115
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L'auteur dîna dans cette même maifon
avec un homme pour lequel on parut avoir
beaucoup de confidération . C'étoit un lettré
de la famille de Confucius , qui a plus
de deux mille ans de nobleffe. " L'Empe-
,, reur nomme toujours un docteur de
,, cette race pour être le Gouverneur de
Kio-Teoù , l'illuftre patrie de ce philofophe.
Defirant fort d'avoir l'honneur
de converfer avec le plus ancien gentil-.
homme de l'univers , je m'approchai du
,, nouveau venu avec les égards dus à fon
,, nom & à fa naiffance. Je le trouvai auffi
honnête & auffi inftruit , que devoit l'être
un defcendant du Législateur de la
Chine. Ses queſtions roulerent d'abord
fur l'objet de mes voyages. Sans doute ,
me dit- il , que l'amour de la fageffe
,, vous a déterminé à quitter votre patrie ,
& à renoncer aux douceurs d'une vie
tranquille. J'ambitionne votre fort ; mais
je ferois peut- être le premier Chinois
,, qu'un pareil motif auroit attiré hors de
fon pays. En fuppofant même que nous
,, en euffions le defir , nos loix s'y op-
,, pofent ; & il eft défendu à tous fujets
de l'Empire de voyager chez les autres
nations , pour quelque caufe que ce puiffe
être , à moins d'une permiffion ou d'un
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ordre exprès du Souverain ou du Gou116
MERCURE DE FRANCE.
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,, vernement. La plupart de nos compatriotes
, qui fe trouvent répandus en
divers endroits des Indes pour faire leur
commerce , font de la poftérité de ceux
qui aimèrent mieux abandonner la
Chine , lorfque nos vainqueurs s'en
rendirent maîtres , que de fe laiffer
couper les cheveux . Un femblable motif
,, ne m'engagera jamais à quitter ma pa-
,, trie ; mais j'aimerois à m'inftruire en
,, parcourant comme vous, les diverfes contrées
de l'univers . Je fuis né , à la vérité ,
dans un royaume floriffant ; mais je
n'ai jamais cru , comme plufieurs de mes
,, concitoyens , que les bornes de notre
Empire fuffent celles de nos connoif-
,, fances. J'ai lu plufieurs de vos écrits
traduits en notre langue par vos miffionnaires
j'ai fur - tout fait une étude
,, particuliere de ceux que vous appellez
,, vos livres facrés : ils me donnent la
plus grande idée de vos loix , de votre
religion & de votre morale. Nous
,, avons comme vous nos faintes écri-
,, tures ; & nous regardons leurs auteurs
comme des gens infpirés du ciel . Nous
,, en diftinguons de plufieurs claffes , ſui-
,, vant le degré d'autorité que nous leur
attribuons. Nous en comptons cinq du
», premier ordre , pour lefquels nous
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»,
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SEPTEMBRE 1767. 117
, avons la même vénération que vous
», pour votre Bible. j'ai même cru y trou-
», ver , pour le genre & la diftribution
,, des matières , quelque reffemblance avec
les livres de Moïfe & de vos autres
écrivains facrés. C'eft un mêlange de
,, myfteres , de préceptes religieux , d'ordonnances
légales , de poéfies allégoriques
& de faits curieux concernant
l'hiftoire de notre nation ,,.
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Dans le même dîner il y avoit un Médecin
qui parla beaucoup d'une racine finguliere
par les vertus qu'on lui attribue.
On prétend qu'elle a quelque reffemblance
avec les parties viriles , & que
c'eft la raifon qui l'a fait appeller ginfeng
, ou repréfentation d'homme. Les
propriétés de cette plante font admirables
; & les Chinois y ont recours
dans toutes leurs maladies comme à la
derniere refource. Point de diarrhée ,
de foibleffe d'eftomac , de dérangement
d'inteftins , d'engourdiffemens , de pa-
,, ralyfie , de convulfions qui ne cédent au
,, gin- feng. Il eft merveilleux , felon eux ,
,, pour rétablir , d'une manière furprenante,
les forces affoiblies , faciliter la refpiration
, purifier le fang , augmenter l'humide
radical , ranimer les vieillards , les
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,, agonifans , retarder la mort , réparer ,
118 MERCURE DE FRANCE.
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dans un inftant , la perte que procurent
les plaifirs de l'amour , & les infpirer
auffi-tôt. Notre Médecin m'a raconté ,
à ce fujet , des chofes incroyables . Cette
dernière vertu rend ce remède infini-
,, ment précieux aux Chinois & à tous
,, nos voluptueux d'Europe . Auffi les Hollandois
, qui l'achètent au poids de l'or ,
en font-ils un commerce très- lucratif.
Un miffionnaire , épuifé par fes fatigues
apoftoliques , trouve dans cette racine
,, une ardeur nouvelle qui le porte à de
plus grands travaux ,,.
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Nous finirons cet extrait par le morceau
qui termine ce qui regarde l'Empire de la
Chine. " C'est avec regret , dit notre Voya-
», geur , que je me vis au moment de
quitter ce beau pays. Tout ce qui peut
rendre une nation refpectable , femble
concourir à faire des Chinois le premier
peuple de l'univers. On a vu finir les
plus anciens Empires ; la Chine ſeule ,
femblable à ces grands fleuves qui roulent
conftamment leurs eaux avec majeſté ,
n'a rien perdu de fon éclat & de fa fplendeur
. Si elle a été quelquefois troublée
,, par des guerres inteftines ; fi la fucceffion
au trône a été interrompue par une
domination étrangère , ces intervalles
de trouble ont été courts ; & cette heu
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SEPTEMBRE 1767. 119
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par
la
,, reuſe Monarchie a trouvé dans la fageffe
,, & l'excellence de fes loix , une prompte
,, reffource à fes malheurs. La dernière
révolution , arrivée en 1644 , en fou-
,, mettant la Chine aux Tartares , ne fit
qu'accroître la puiffance & l'étendue de
», cet Empire , puifqu'elle ajouta à fes
anciennes poffeffions une partie confidérable
de la grande Tartarie. Ainfi ce
Royaume s'eft aggrandi , moins
,, voie des conquêtes , que par la réputation
de fon gouvernement , & fes pro-
» pres difgraces. Il eft aujourd'hui au plus
haut point de grandeur où il fe foit
,, trouvé depuis fa fondation ; & fa domination
, plus vafte que jamais , s'eſt
affermie par les plus folides fondemens.
Il jouit au dedans d'une paix profonde ,
qui , depuis un fiècle , n'a été troublée
», par aucune guerre inteftine . Au dehors
depuis fa réunion avec les Tartares , il
n'a prefque plus d'ennemis à combattre.
Joignez , à ces avantages politiques , la
fituation la plus heureufe , & la plus
,, nombreuſe population . Prefque toute la
Chine eft coupée de lacs , de rivières &
de canaux qui contribuent à la fertilité
des campagnes , favorisent le tranfport
& procurent la circulation des marchan-
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difes. Il y a de ces lacs qui ont jufqu'à
120 MERCURE DE FRANCE.
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quatre- vingt lieues de circuit , & de ces
rivières qui traverſent l'Empire dans
toute fon étendue. Les uns & les autres
font , à proportion , auffi peuplés que la
terre ferme ; car par - tout où l'on a
bâti une ville fur le bord d'un fleuve ,
d'un lac & d'un canal , on voit s'élever ,
du milieu des eaux , une autre ville
flottante , formée d'une infinité de bar-
,, ques qui contiennent un peuple innombrable
, gouverné par un même maître ,
régi par les mêmes loix. Ces loix refpectables
embraffent tout ce qui regarde
les différens états : elles règlent les décifions
des Juges , les édits du Prince , les
démarches des Courtifans , la conduite
des Gouverneurs , & la difcipline des
,, troupes. Elles rendent le Souverain père
de fes fujets , & l'empêchent d'en être
le tyran. Cependant elles ne diminuent
rien de fa gloire & de fes droits ; elles
lui donnent en abondance des domefti-
,, ques , des efclaves , des femmes , des
,, richeffes . Enfin elles lui accordent avec
profufion tout ce qui convient à la ma-
,, jefté royale ; & , ce qu'il y a de plus
beau & de plus admirable , c'eft que
,, tous ces biens ne font point acquis par
le malheur des peuples ».
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La fin au Mercure prochain.
LE
SEPTEMBRE 1767. 121
LE Botanifte François , comprenant toutes
les plantes communes & ufuelles , difpofées
fuivant une nouvelle méthode , &
décrites en langue vulgaire ; par M. BARBEU
DUBOURG ; avec cette épigraphe :
O Melibae ! Deus nobis hæc otiafecit . Virg.ecl . 1 .
A Paris , chez LACOMBE , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol. in- 12 ,
reliés liv.
S
LA langue françoiſe eſt devenue la
langue commune à toutes les fciences , à
la réſerve de la feule botanique . Pourquoi
cette exception ? Tâchons , dit l'auteur ,
d'arrondir fon domaine , en y enclavant
cette dernière portion de territoire qui
paroît tout-à-fait à fa bienféance. Tâchons
d'arracher les épines de la botanique fans
en ternir les fleurs , afin d'en rendre l'étude
aifée & agréable à tous les âges de la vie ,
& que nos Dames même puiffent quelquefois
s'amufer une heure ou deux dans
les beaux jours d'été , foit à faire le dénombrement
des plantes de leur campagne ,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
foit à cueillir dans les prés de ces fleurs
fimples , auxquelles la nature a attaché des
grâces & un charme fecret , ou à rechercher
fur les montagnes des herbes encore plus
précieufes par leurs vertus falutaires.
M. Barbeu Dubourg a eu l'art de fimplifier
l'étude de la botanique , en propofant
une méthode nouvelle & un manuel
d'herborifation qui mettent cette fcience
à la portée de tout le monde , fans exception
des herboristes , ni des gens de la
campagne , des femmes , ni des enfans.
La botanique n'eft point une étude abf
traite , elle eft fimple comme fon objet,
Confidérez ce que les plantes ont de commun
& en quoi elles différent. Voilà , en
deux mots , ce qui fait toute la fcience des
botaniftes .
Chacun connoît particulièrement quelque
plante , à-peu-près comme on connoît
les plantes en général , c'eſt-à - dire , aſſez
fûrement , quoique d'une manière un peu
vague ; mais comment exprimer ce qui
nous les fait reconnoître ? C'eſt un certain
je nefçais quoi. Mais dans un continent
où chaque jour nous foulons aux
pieds des milliers de plantes diverfes , le
je ne fçais quoi le trouve bientôt prefque
fynonyme à je ne fçais rien,
·
Cependant cet enfemble de toutes les
SEPTEMBRE 1767. 123
parties , qu'on appelle en botanique le port
d'une plante , n'eft pas tout- à fait à dédaigner
; mais il ne faut jamais fe repofer entièrement
là- deffus. Si nous entrons dans le détail
des parties qui fe rencontrent affez ordinairement
dans toutes les plantes , & qui
leur font plus ou moins effentielles , nous
verrons bientôt , & nous ferons en état d'énoncer
clairement, ce qui fait leur caractère
propre.
Mes
yeux , dit M.
Dubourg
, fe portent
d'abord
fur la fleur , dont
l'éclat
ſemble
annoncer
l'importance
; de- là je pafferai
au fruit
qui lui fuccède
naturellement
, &
qui eft à la fois le principe
& la fin de
toute
végétation
: je confidérerai
enſuite
la tige qui fait comme
le corps
de la plante
;
puis les feuilles
, dont l'utilité
eft beaucoup
moins
bornée
qu'on
ne l'imagine
communément
; & je finirai
par la racine
, qui eft
trop importante
à l'économie
végétale
, pour
qu'il
foit permis
de la négliger
, mais fur
quoi
notre
curiofité
ne doit s'exercer
qu'avec
bien de la difcrétion
.
Depuis le chêne , honneur de nos forêts ,
jufqu'au ligneux qui , en fixant fes petits
grapins fur quelques points d'une écorce ,
n'y fait qu'une tache peu fenfible , à peine
l'Auteur de la nature a- t-il marqué une
feule ftation : & nous avons befoin d'en
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
faire plufieurs pour fuivre fa marche de loin.
La diftribution par claffe , par ordre ,
par fection , eft le vrai moyen de nous
ménager ces points de repos pour foulager
notre mémoire & éviter la confufion de
tant d'objets épars dans l'univers.
Il faut voir dans l'ouvrage même , la
marche fimple & naturelle qui conduit à la
connoiffance de la botanique ; enforte que
l'on peut, avec le feul fecours de la méthode
de M. Dubourg, claffer les plantes , diftinguer
leur caractère propre , les ranger
chacune dans leur famille particulière , &
fixer les traits qui les fait reffembler ou
différer entre elles.
On a joint à cette méthode 1º . un catalogue
des plantes ufuelles avec les noms
françois vulgaires , & les noms latins fous
lefquels ces plantes ont été connues de
tous temps dans les boutiques de pharmacie .
2º. Un avis ou courte inftruction fur ie
temps & la manière de cueillir , de deffécher
& de conferver toutes ces plantes pour
les ufages de la médecine .
3 Un Botanicon Parifienfe , ou index
fuivant la manière ordinaire de les dénommer,
avec quelques changemens , additions
d'efpèces , &c.
4°. On a expofé les vertus des plantes
dans trois lettres mifes à la fuite de cette
méthodę botanique.
SEPTEMBRE 1767. 124
L'utilité & l'importance de ce bon ou
vrage fe fait fuffifamment fentir . M. Barbeu
Dubourg , déja bien connu dans la
littérature , a beaucoup fimplifié l'étude
de la botanique par fon fyftême ingénieux
& nouveau ; il a mis beaucoup de précifion
& de clarté dans fon ftyle ; & il a
embelli fon ouvrage de tous les ornemens
dont il étoit fufceptible ; ce qui en rend
la lecture à la fois inftructive & amufante.
ESSA1 fur l'éloquence de la chaire , avec
le tableau defesprogrès & defa décadence
dans les différens fiècles de l'Eglife , accompagné
de réflexions ; par M. l'Abbé
GROS DE BES PLAS , Docteur de Sorbonne
, Vicaire général de Befançon & de
Fréjus , Affocié de l'Académie des Sciences
de Béfiers ; avec cette épigraphe
Quis mihi dabit videre pulverem oris illius per
quod magnalia & ineffabilia Chriftus locutus eft
& admiranda illa oracula orbi protulit Spiritus
Sanctus ? S. Chryf. de encomio Pauli.
AParis , chezVALLAT LA-CHAPELLE,
au Palais , fur le perron de la Sainte
Chapelle , prix z liv . 10 fols relié.
DANS ANS notre Mercure du mois de Mai
dernier , nous avons annoncé cet ouvrage
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
& nous avons dit que les perfonnes
chargées par cet état d'inftruire les peuples
y trouveroient des maximes utiles , &
les perfonnes qui cherchent à s'éclairer
elles mêmes , une inftruction folide. L'extrait
que nous en allons faire juftifiera ce
que nous avons avancé.
L'auteur de cet ouvrage donne , dans
une préface très - modefte & très - courte ,
le plan de cet effai . Comme , depuis longtemps
, le public n'eft plus la dupe de cette
modeftie , nous n'en dirons rien ; nous
nous contenterons de dire , avec M. l'Abbé
Gros , que la république des lettres étant
un état libre , il eft affez permis à chacun
de dire fon avis , de porter fon vu & ſon
Suffrage.
Ce volume eft comme divifé en quatre
parties. La première commence par une
courte dédicace à l'Académie de Béfiers ,
après laquelle M. l'Abbé de Befplas expoſe
clairement l'origine des inftructions publiques
, les changemens qu'elles ont effuyés
dans les différens fiècles de l'Eglife ; enfin
comme elles fe font perpétuées , & comme
elles ont pris la forme où nous les voyons
aujourd'hui. De - là il paffe aux défauts
qu'il a cru remarquer dans ces dernières.
approuve le début de nos fermons. Il
que rien n'eft plus édifiant que
Il
dit
de
comSEPTEMBRE
1767. 127
mencer par un texte de l'écriture , mais il
voudroit que ce texte fût récité en françois.
Il faut voir les raifons qu'il en donne
dans fon livre même. Elles nous ont paru
fatisfaifantes . Il fe récrie fur l'abus que l'on
fait de ce texte , & c'eft encore dans l'ouvrage
même que l'on trouvera en quoi
confifte cet abus.
Les paffages de l'écriture mal appliqués
occupent une bonne partie de ce difcours.
Boffuet , Bourdaloue ne font pas toujours
exempts de ces défauts. L'orateur facré ,
dit notre auteur , après avoir donné quelques
préceptes fur cette matière , veut- il
traiter de la vocation à la foi , de la néceffité
de la grace , des miféricordes infinies
de Dieu envers les hommes ? Il arrêtera fa
vuefur l'épître de Saint Paul aux Romains.
Toutes les parties effentielles du difcours
frapperont fur les points qu'elle enfeigne.
Elles exprimeront le dogme & la morale
qu'elle contient. L'orateur en fera paffer
l'enfeignement dans fes preuves, & feles rendra
propres. Il n'y aura plus à craindre de
fauffes applications ; le fujet fera le même
que celui de l'orateur facré , & confidéré
Jous le même point de vue , &c.
On trouve enfuite un portrait de Saint
Paul , qui caractériſe parfaitement ce grand
Apôtre. Quel génie profond , s'écrie M.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
l'Abbé Gros , quelle nobleſſe , quelle onction
dans fes paroles ! Toute la morale de
la religion , la religion toute entière eft dans
fes écrits. Heureux l'orateur qui peut s'élever
avec un génie fi fublime & s'embraſer à
un fi grand coeur!
و د
>>
و د
Ce portrait de Saint Paul donne lieu
à une critique très- jufte & très- vraie des
fermons de nos jours . « Trouve- t- on qu'ils
,, manquent de paffage de l'écriture ? Non.
Souvent les difcours de mode ne man-
,, quent pas de cet ornement ; mais , ce
qu'on y reprend avec juſtice , c'eſt d'être
,, à peine chrétiens. On cherche en vain la
morale de la religion , fes préceptes , fes
,, dogmes qui en font la bafe , rien de
pareil ne s'y trouve. L'évangile n'eft tout
au plus qu'un acceffoire dans le diſcours ....
L'humilité , l'abnégation de foi - même ,
,, les fouffrances , le mépris du monde ,
la docilité à la foi font des vertus qu'on
lui offre à peine dans un court tableau ,
,, ou bien on lui prêche les premières de
telle forte que Cicéron , que Socrate
n'euffent
été étrangers à ces dif-
""
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و و
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cours ".
pas
En général ce difcours eft fortement
écrit peut - être les gens du métier ne
feront- ils pas d'humeur à paffer condamnation
fur tous les défauts qui y font rele
SEPTEMBRE 1767. 129
vés ; quant à nous , nous croyons que le
moindre bien qui pourra en réfulter , ce
fera un examen févère des fermons qui fe
prêchent aujourd'hui : examen qui procu
rera fans doute une perfection inconnue
jufqu'à préfent.
Les obfervations qui fuivent ce difcours
lui fervent de preuves. Nous ne rapporte→
rons de ces preuves , qui d'ailleurs nous
ont paru très - propres au fujet , que le
parallèle de Boffuet & de Fenelon.
C'est ici que M. l'Abbé de Befplas
s'écarte le plus des opinions reçues. Il faut
être bien pénétré de ce que l'on avance ,
& avoir des raifons fans réplique pour
arracher à Boffuet une préférence que fon
fiècle & le nôtre lui ont toujours donnée.
Nous ne le fuivrons pas dans le détail de
ce parallèle. En citant des morceaux pris
çà & là nous craindrions de l'affoiblir.
Nous ofons cependant affurer qu'après
avoir lu M. l'Abbé Gros , on fera étonné
de fe rrouver de fon avis , & de penſer
avec lui qu'il importe infiniment au bonheur
du monde que lleess bbeeaauuxx ggéénniieess ne prévalent
pas fur les grandes âmes.
Parmi les réflexions fenfées que notre
auteur fait fur l'éloquence de la chaire , on
trouve celles-ci : vous n'êtes point fenfibles
vous vous croyez éloquens !
130 MERCURE DE FRANCE.
Quand vous prêchez, ne montrez pas que
vous n'êtes point théologiens , mais auſſi
gardez-vous bien de faire voir que vous
Pêtes .
Les difcours trop étudiés ne font qu'amufer
les pécheurs ; ils fcandalifent les vrais
fideles. Voulez-vous compofer un difcours ,
lifezunpeu , penfez davantage , fentez beaucoup.
Dans la citation de ces réflexions nous
fommes obligés de choifir les plus courtes .
Il y en a bien d'autres qui auroient mérité
une place dans cet extrait , & qui auroient
bien mieux fait connoître la jufteffe d'efprit
& la fineffe de jugement de M. l'Abbé
Gros ; mais leur longueur n'a pas permis
de les rapporter ici . Tel eft par exemple
le parallèle de Bourdaloue & de Maffillon.
Après avoir donné à Fenelon la préférence
fur Boffuet , notre auteur ne fe dément
pas. Il a trop de pénétration pour
ne pas fentir que Fenelon & Maffillon
avoient la même fenfibilité , le même
fonds de tendreffe & de douceur , la même
onction ; que Boffuet & Bourdaloue avoient
bien plus de dureté dans le caractère , plus
d'impétuofité dans le ftyle ; en un mot ,
qu'ils ne cherchoient point à s'infinuer dans
les cours auffi Maffillon eft - il fon héros .
Ces réflexions font fuivies d'un tableau
SEPTEMBRE 1767. 131
des progrès & de la décadence de l'éloquence
de la chaire . Les Apôtres , les Pères
de l'Eglife Grecque & Latine , tous y font
peints avec les couleurs qui leur font propres.
Nous ne pouvons nous empêcher de
rendre ici juſtice à M. l'Abbé Gros. Ce
tableau eft des plus intéreffants ; & , quoique
le Père Niceron nous ait donné , dans
fes mémoires , des extraits des fermons des
prédicateurs du feizième & du dix - feptième
fiècles , on n'eft pas fâché de trouver,
après les grands modèles , un abrégé de
ceux de Raulin , de Menot , du Père Bening
& du Père Boucher.
Viennent enfuite les paffages de l'écriture
mal appliqués. Ils font tous tirés des
plus fameux prédicateurs , de Bourdaloue ,
de Maffillon , du Père Larue & de Cheminais.
Nous n'entreprendrons point de
juſtifier M. l'Abbé Gros dans fes citations ,
encore moins de le critiquer ; c'eft aux
gens du métier feuls à le faire. Nous nouscontenterons
de dire que fon ouvrage mérite
d'être applaudi ; qu'il eft écrit avec
feu ; qu'étant lui -même prédicateur , il
faut qu'il foit bien pénétré des principes
qu'il avance , pour les avoir mis au jour ,
au rifque de fa propre réputation , s'il ne
fuit pas lui-même ce qu'il prefcrit aux
Lautres.
>
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons nous empêcher , en
finiffant cette analyfe , de citer & de recommander
la lecture de cinq morceaux qui
nous ont vivement affectés , & qui nous
paroiffent abfolument neufs , au moins par
la manière de les préfenter. Ce font 1 ° .le
parallèle de Boffuet & de Fenelon . 2° . Les
rapports de la mufique & de l'éloquence.
30. L'inftruction placée au milieu de la
célébration des faints myftères . 4°. Le portrait
du célèbre Origene . 5. Enfin le parallèle
de Bourdaloue & de Maffillon , tant
de fois préfenté , & qui a cependant ici
toutes les grâces de la nouveauté.
LES Vies des Hommes & des Femmes illuf
tres d'Italie , depuis le rétabliſſement des
fciences & des arts ; par une fociété de
gens de lettres. A Paris , chez VINcent,
Imprimeur , rue Saint Severin ; 1767:
deux vol. in- 12 , qui doivent avoir une
fuite.
CElivre ne contient encore qu'une trèspetite
partie de ce que promet fon titre : on
peut en juger , puifqu'il n'y a que deux
volumes. On y trouve néanmoins déjà
SEPTEMBRE 1767. 133
vingt éloges hiftoriques ; & dans ce nom
bre , il en eft peu qu'on ne life avec une
forte de plaifir ; fans en excepter même
ceux dont les héros fe font fait détester.
Tel eft , par exemple , celui de Céfar de
Borgia , fcélérat obfcur ; car on doit donner
ce nom à quiconque , avec de grands
crimes , n'a exécuté que de petites chofes.
Ce fils inceftueux d'Alexandre VI paroît
bien au - deffous de la devife faſtueufe
qu'il avoit choifie : aut Cefar , aut nihil.
Il avoit quelque bravoure , qualité affez
rare dans un traître. Par des ufurpations
continuelles , qu'il ne dut point à ſon
épée , mais à la perfidie & aux empoifonnements
, il parvint à fe former , en Italie ,
de petits Etats qu'il perdit à la mort de fon
pere , non moins fcélérat que lui. Il y a
certainement très - loin de ce fils de Pape à
Jules Céfar. Cependant Machiavel a choifi
cet homme pour fon héros , à peu- près
comme il est arrivé à quelques fophiftes
de choisir la pefte & la fièvre pour les fujets
de leur panégyrique .
Les éloges de quelques hommes vrai
ment illuftres font ceux de Pétrarque , de
Faffoni , de Galilée , de Torquato - Taffo ,
de Gravina , de Muratori , d'Americ- Vefpucci
, &c. On venge ce voyageur célèbre
de l'idée peu avantageufe que quelques
134 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes mal inftruites ont voulu donner
de fes découvertes. Il eft prouvé par les
monumens les plus authentiques , que la
gloire de cet illuftre Florentin eſt indépendante
de celle du fameux Génois Chrif
tophe Colomb , & que Vefpucci mérita de
donner fon nom à l'Amérique. Les allégations
de l'abbé Pluche , du père Charlevoix
& de M. de la Martiniere , contre
la réputation de ce dernier , ne paroiffent
fondées que fur le motif de fe diftinguer
par des affertions hazardées & fingulieres :
motif contre lequel les écrivains & les
philofophes eux-mêmes ne fauroient être
trop en garde .
On defireroit que quelques - unes de
ces vies fe reffentiffent moins de la déclamation
& de l'emphafe . Toutes ne participent
pas également à ce défaut , qui ,
d'ailleurs , eft compenfé par un grand
nombre d'anecdotes curieufes que l'on ne
trouve raffemblées nulle part avec tant
"d'abondance.
L'hiftoire du Taffe eft une de celles que
nous avons lues avec le plus de plaifir. A
la fin des remarques qui terminent la vie
de ce poëte illuftre , on a inféré une traduction
françoife des premiers vers de la
Jérufalem délivrée . Ce morceau eft attriSEPTEMBRE
1767. 135
bué à M. Paliſſot. Nous nous permettons
de le tranfcrire avec les obfervations qui
précedent & qui fuivent la citation que les
auteurs en ont faite. Nous ne pouvons
qu'applaudir au defir qu'ils témoignent
que M. Paliffot veuille continuer la traduction
de ce beau poëme.
"
""
و د
"
" Le traducteur , difent-ils , s'eft plus
attaché à faifir l'âme du Taffe , qu'à copier
fervilement fes expreffions qu'il
n'auroit pas manqué d'affoiblir par cette
gêne. Il fait que chaque langue , ayant
fon génie particulier , qui tient au caractere
de la nation qui la parle , une
,, expreffion ceffe d'être exactement la
même , & qu'elle ne peut avoir la même
valeur , quand on la tranfporte d'une
langue dans l'autre ; que fon énergie
,, augmente , ou diminue , en proportion
de la richeffe ou de la pauvreté , de
l'harmonie ou de la rudeffe de la lan-
,, gue dans laquelle on traduit , & que,
,, par conféquent , un traducteur doit avoir
plus d'égard au génie de fon original ,
qu'à fon expreffion .
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و د
>>
""
32
"
Je chante les combats & ce guerrier pieux ,
Qui du joug infidèle affranchit les faints lieux;
Il dut à fes travaux cette illuftre victoire :
•
Le' tombeau de fon Dieu fut le prix de fa gloire.
136 MERCURE DE FRANCE.
En vain , pour s'opposer à fes fameux exploits ,
Et l'Afrique & l'Afie avoient armé leurs Rois ;
En vain à leurs efforts l'enfer unit fa rage ;
Le Ciel contre leurs traits affermit fon courage ,
Et , combattant pour lui , fous les faints étendards ,
Ramena du héros les compagnons épars .
O vous , de l'Hélicon divinités fragiles ,
Je ne fuis plus jaloux de vos lauriers ftériles
Préfide à mes accords , Mufe fille du Ciel ,
Dont le front eft orné d'un éclat immortel.
De tes rayons divins enflamme mon génie ,
Prête à ma foible voix ta fublime harmonie ,
Que mon coeur foit épris de ta feule beauté :
Toi fur- tout que j'implore , augufte vérité ,
Pardonne cependant , fi ma main téméraire ( 1 )
Ajoute à tes attraits une pompe étrangère.
L'homme né pour l'erreur , aveugle en fes defirs
Peut être fubjugué , mais c'eſt par les plaifirs.
Il faut , en l'éclairant , ménager fa foibleffe ,
Et d'un joug trop auftère adoucir la rudeſſe ;
( 1 ) Ces deux vers paroîtront peut- être imités
de la Henriade ; c'eft que M. de Voltaire , dans cer
endroit , a imité & embelli le Taſſe. Il s'adreſſe
à la vérité. Si la fable , dit-il , mêle fa voix à tes
accens :
3:
Si fa main délicate orna ta tête altière
Sifon ombre embellit Les traits de ta lumière,
SEPTEMBRE 1767. 137
Tel qu'un père alarmé , dont le fils au berceau ,
Voit de fes jours naiſſans éteindre le flambeau ( 2 ) ,
Corrige avec le miel la coupe trop amère ,
Qu'il préfente à l'enfant d'une main falutaire .
Trompé par cet appas , l'enfant boit la liqueur ;
Et reçoit la fanté qu'il doit à fon erreur .
Toi , dont la France attend fa dignité première ,
Toi, généreux Choifeul , qui m'ouvris la carrière ( 3 ),
Ta gloire intéreffée au fuccès des beaux- arts
Te demande pour eux un feul de tes regards.
4
( 2 ) M. de Voltaire , dans l'effai ſur la poéfie
épique , en louant cette comparaiſon , qui eſt
originairement de Lucrèce , prétend que le génie
de notre langue ne permettroit pas qu'elle fût
traduite. M. de Voltaire a raifon fi , par traduire ,
il entend qu'il faut rendre le texte mot pour mot
mais l'idée n'ayant rien qui ne feit noble par
elle - même , puiſqu'elle eft puifée dans le fentiment
, il n'eft queftion que de la rendre comme
le Tafe l'eût rendue , s'il eût écrit en françois
c'eft - à - dire , en choififfant les expreffions les plus
éloquentes au fond de l'idée , & en même temps
les plus nobles , comme l'a fait M. Paliot.
>
( 3 ) Si le Taffe revenoit au monde , il défavoueroit
certainement , avec indignation , les
louanges qu'il a prodiguées au Duc de Ferrare
cet ingrat , qui ofoit fouffrir que le Taffe l'appellât
fon protecteur , & qui n'étoit que fon tyran.
Qu'il eût été heureux pour lui & pour les lettres
d'avoir le Mécéne que M. Paliſſot lui donne ! -
138 MERCURE DE FRANCE .
Déja fur cet espoir les Nymphes du Parnaffe
Font revivre pour toi les merveilles du Taffe
Lui , qui de fon grand nom vit obfcurcir l'éclat ,
Malheureux dans Ferrare , à la Cour d'un ingrat ,
Revient , fier aujourd'hui de t'avoir pour Mécéne ,
Des bords de l'Eridan aux rives de la Seine , &c.
Il feroit à defirer , pour la gloire du
Taffe , & pour l'honneur de la nation ,
que M. Paliffot voulût continuer la traduction
de ce poëme.
LETTRE de M. VINCENT , Libraire , à
l'Auteur du Mercure , au fujet du livre
intitulé : les Vies des Hommes & des
Femmes illuftres d'Italie.
MONSIEUR ,
JAI appris que M. d' Açarq s'étoit plaint
de ce qu'on n'avoit pas mis fon nom à la
tête de quelques- unes des vies des hommes
& des femmes illuftres d'Italie , dont il eſt
l'auteur conjointement avec M. de San-
Severino. La vérité & la juftice exigent
qu'on lui donne là - deffus la fatisfaction
qu'il defire , & j'ofe vous prier , Monfieur
, lorfque vous voudrez bien faire
SEPTEMBRE 1767. 139
›
mention de cet ouvrage dans votre Mer-.
cure d'ajouter à votre extrait que ce
livre a été commencé par MM . San - Severino
& d' Açarq , & continué par une fociété
de gens de lettres ; & que les vies
compofées par les deux auteurs nommés ,
font celles de Petrarque & de Laure , de
Caftruccio Caftracani , d'Americ - Vef
pucci & de Bianca , ainfi que les obfervations
qui font à la fuite de chaque vie.
J'ai l'honneur , & c.
A Paris , ce 18 août 1767 .
VINCENT.
ANNONCES DE LIVRES.
ELELÉMENS de l'Hiftoire de France , depuis
Clovis jufqu'a Louis XV. Par M. l'Abbé.
Millot , ancien Grand Vicaire de Lyon
Prédicateur ordinaire du Roi , des académies
de Lyon & de Nancy ; à Paris ,
chez Durand, neveu , Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Sageffe ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi , deux vol. in- 12.
Prix , liv. reliés .
S
Voici encore un nouvel abrégé de l'hif
140 MERCURE DE FRANCE.
toire de France : l'auteur qui n'ambitionne
ni le mérite de la nouveauté , ni la gloire
des découvertes , a borné fon travail au
choix des matériaux , à la difpofition &
au ftyle. S'il emprante quelque penfée remarquable
d'un autre auteur , il a foin
de le citer. N'écrivant que pour les perfonnes
qui ont befoin de connoiffances
utiles , fans pouvoir en acquérir de profondes
, il fupprime quantité d'événemens
étrangers à fon fujet , pour s'attacher aux
chofes les plus curieufes & les plus inf
tructives. Il évite de furcharger la mémoire
de dates , de noms propres , de détails
toujours fatiguans , lorfqu'ils ne font
pas néceffaires . Une anecdote , un trait qui
caractériſe les moeurs , lui paroît préférable
au récit d'expéditions militaires , dont
il ne réfulte aucun changement politique.
LA République Romaine , ou Plan gé
néral de l'ancien Gouvernement de Rome ,
• où l'on développe les différens refforts de
ce gouvernement , l'influence qu'y avoit la
religion , la fouveraineté du peuple & la
maniere dont il l'exerçoit , quelle étoit
l'autorité du fénat & celle des Magistrats ,
l'adminiſtration de la juftice , les prérogatives
du Citoyen Romain , & les différentes
conditions des fujets de ce vaſte
SEPTEMBRE 1767. 141
Empire. Par M. de Beaufort , Membre
de la fociété royale de Londres . A Paris ,
chez Saillant , rue Saint Jean - de - Beauvais ,
Defaint , rue du Foin ; 1767 : fix vol . in- 1 2.
Le même ouvrage , imprimé in- 4°, fe trouve
auffi chez Vincent , rue Saint Severin ; c'eſt
l'édition la plus eftimée,
M. de Beaufort convient qu'on a tant
écrit fur les Romains, qu'on croiroit que
la matière devroit être épuifée ; elle ne
l'eft cependant pas encore , felon lui ; fi
on l'en croit , ceux qui ont travaillé fur
le même fujet jufqu'à préfent n'ont pas
bien connu le gouvernement de l'ancienne
Rome; & , avant qu'il eût écrit , il reftoit
encore une infinité de recherches curieufes
& intéreſſantes à faire , pour en bien développer
tous les refforts. Après ce préambule
, peu avantageux pour fes devanciers ,
voici comment M. de Beaufort expofe le
plan de fon livre. " Je me fuis fur-tour
attaché à bien développer le
gouvernement
de l'ancienne Rome , à marquer
l'influence que la religion avoit fur le
,, gouvernement , quel étoit le département
du fénat , comment les trois pouvoirs
étoient diftribués & fe contreba-
,, lançoient , comment le peuple exerçoit
fa fouveraineté quelle part chaque
و د
و د
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و و
30 ›
Magiftrat avoit dans le gouvernement
142 MERCURE DE FRANCE .
.
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"
& quelles étoient les fonctions de cha-
,, que charge , quelle étoit la manière
d'adminiftrer la juftice tant civile que
criminelle , qu'elles étoient les prérogatives
du Citoyen Romain , & enfin
quelles étoient les différentes conditions
des fujets de ce vaſte Empire
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>>
GÉOGRAPHIE univerfelle , à l'ufage des
colléges , où fe trouve la defcription des
royaumes , provinces , villes , ports & autres
lieux remarquables des quatre parties du
monde ; le cours des fleuves & rivières ,
les différentes mers qui baignent les deux
continents , les principaux golfes , détroits
, caps & ifles qu'elles forment ; les
montagnes & les lacs les plus confidérables
répandus fur la ſurface de la terre ; en outre
l'hiftorique de chaque pays , fes commencemens
, la forme de fon gouvernement ,
fa puiffance , fes révolutions , fes bornes
fon étendue , fon induftrie , les moeurs &
les ufages de fes habitans , fon culte , la
température du climat , fes productions ,
les fingularités de l'art & de la nature qui
s'y rencontrent , les relations qu'il a avec
telle ou telle autre nation ; les fiéges que
les villes ont foutenus , les grands hommes
qu'elles ont produits , leur commerce ,
leur population ; les conciles qui s'y font
tenus ; enfemble leurs degrés de longitude
SEPTEMBRE 1767. 143
& de latitude fuivant les meilleures cartes ,
& la diſtance de celles d'entr'elles qui
nous intéreffent davantage à la capitale
du royaume ; les lieux où fe font données
les batailles fameufes , &c. par M. Robert ,
Profeffeur de philofophie au collège de
Châlon -fur- Saône . A Paris , chez Saillant ,
rue Saint Jean-de- Beauvais ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; deux
vol. in-12.
La longueur de ce titre nous diſpenſe
d'entrer dans aucun détail ; nous dirons
feulement que cette nouvelle géographie
ne nous a pas paru meilleure que les autres
livres que nous avons fur cette matière
& que beaucoup d'autres l'emportent fur
celle- ci.
Le Paſteur inftruit de fes obligations ,
éclairé fur les fonctions de fon ministère ,
fixé fur tous les droits qui en dépendent ;
ou inſtitutions des Curés : ouvrage utile
à tout Prêtre qui eft dans l'exercice du
faint ministère , à tous les eccléfiaftiques
qui y font deſtinés , & même à tous les
fidèles. A Paris , chez Saillant , Libraire ,
rue Saint Jean-de -Beauvais ; 1757 : avec
approbation & privilége du Roi ; trois
vol. in- 12.
On trouve dans les ouvrages des Pères ,
144 MERCURE DE FRANCE.
dans les canons des conciles , dans les
théologiens & les canoniftes , & dans une
foule d'auteurs qui ont écrit fur les matières
eccléfiaftiques , des inftructions trèsutiles
pour
les perfonnes qui font chargées
d'inftruire les peuples dans les paroiffes ;
mais. peu de Curés peuvent fe procurer une
fi grande multitude de livres ; & il n'en eft
guère qui aient affez de loifir pour les
lire . C'eft leur rendre fervice que de recueillir
, en un feul corps , tout ce qui eft
répandu en tant de volumes . Par- là on les
met à portée de raffembler à peu de frais ,
dans une feule fource , toutes les richeffes
qui font éparfes dans une infinité d'ouvrages.
C'eft auffi le but qu'on s'eft proposé
dans celui que nous annonçons. On y
apprendra tout ce qu'il importe à un Curé
de fçavoir & de faire , pour le bon gouvernement
d'une paroiffe , tant dans les chofes
fpirituelles , que dans les affaires temporelles,
L'ANNÉE Religieufe , ou Occupation
intérieure pendant les divins offices ; par
M. Grifel, Prêtre , Vicaire perpétuel de
l'Eglife de Paris. A Paris , chez d'Houry.
Imprimeur-Libraire de Mgr le Duc d'Örléans
, rue de la Vieille - Bouclerie , au Saint-
Efprit ;
SEPTEMBRE 1767. 145
Efprit ; 1767 : avec approbation & privi
lége du Roi ; in - 12 .
Ceft ici le quatrième tome d'un livre
dont nous avons annoncé avec éloge les
volumes précédens . Le nom feul de fon
auteur auroit fuffi pour en donner l'idée
la plus avantageufe , à ne prendre l'ouvrage
que du côté de la piété & de la religion.
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguſtins , au lys d'or ;
1767 : in- 12 .
Les régimens d'Auvergne , de Cambrefis
& de Foix compofent le volume
que nous annonçons . Nous avons déja
tant parlé de ce recueil , que nous nous
contenterons déformais d'en . rapporter
titre , avec les noms des régimens.
le
TRAITÉ des Senfations & des Paffions
en général , & des Sens en particulier ,
ouvrage divifé en deux parties ; par M: le
Cat , Ecuyer , Docteur en Médecine , Chirurgien
en chefde l'Hôtel -Dieu de Rouen ,
Lithotomiste , Penfionnaire de la même
Ville , Profeffeur , Démonftrateur royal
en Anatomie & Chirurgie , Correfpondant
de l'Académie royale des Sciences de
G
146 MERCURE DE FRANCE. ^
2
Paris , Doyen des Affociés - régnicoles , de
celle de Chirurgie , des Académies royales
de Londres , Madrid , Porto , Berlin
Lyon , des Académies impériales des curieux
de la nature & de Saint- Pétersbourg,
de l'Inftitut de Bologne , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de Rouen ,
AParis , chez Vallat - la- Chapelle , Libraire
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 : avec approbation & privilége
du Roi ; deux vol. in - 8 ° , avec figures.
Il fuffira d'indiquer ici les objets prin
cipaux que M. le Cat a traités dans ces
deux volumes. Ce font les puiffances de
l'économie animale , le fuide animal , ſon
origine , fa nature , fes fonctions pour les
fenfations & les paffions dans les organes
des fens extérieurs & intérieurs , dans le
cerveau , & c.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable , & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choifeul , par
M. Sabathier , Profeffeur au Collège de
Châlons-fur-Marne , & Secrétaire perpétuel
de la Société Littéraire de la même
ville. A Châlons -fur-Marne , chez Seneuze
Imprimeur du Roi, dans la grande rue ;
SEPTEMBRE 1767. 147
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Libraire
, rue Saint Jacques , à l'image Saint
Jacques ; Barbou , Imprimeur- Libraire
rue des Mathurins ; Heriffant , fils , Libraire
, rue Saint Jacques ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; in- 8 ° .
Nous annonçâmes , l'année dernière , le
premier tome de ce dictionnaire , trèsutile
pour l'intelligence des anciens auteurs.
Si chaque lettre fournit autant que la première
, il eft probable que cet ouvrage
fera d'une grande étendue. L'A n'eft pas
encore fini ; & , à juger par ce qui reste à
faire , il y a lieu de croire que trois volumes
fuffiront à peine pour contenir tous
les mots qui commencent par cette lettre .
ART Vétérinaire , ou Médecine des animaux.
A Paris , chez Vallat- la - Chapelle ,
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 ; avec approbation & permiffion
; brochure in-4°. de trente- deux
pages,
L'Ecole Vétérinaire de la ville de Lyon ,
dont nous avons fouvent entretenu nos
lecteurs , a eu des fuccès fi heureux , que
le Roi a voulu qu'il s'en formât une pareille
à portée de la Capitale . En conféquence
on a fait des réglemens qui viennent
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
d'être rendus publics par la voie de l'im
preffion , & auxquels nous renvoyons nos
lecteurs,
LES Amours de Chérale , počine en fix
chants , fuivi du bon Génie ; avec cette
épigraphe :
Melius eft amare quàm amari.
A Amfterdam , chez Zacharie , Imprimeur
& Libraire ; 1767 brochure in - 12 de
$ 8 pages.
Le poëme en profe , & le petit conte
qui le fuit font écrits avec efprit , & fe
font lire agréablement,
ÉLÉMENS de Métaphyfique facrée &
profane , ou Théorie des êtres infenfibles ;
par M. l'Abbé Para , ex - Profeffeur de
philofophie & de mathématique ; avec
cette épigraphe ;
Indofii difcant , & ament meminiſſe periti,
A Befançon , chez Jacques- Philippe Chaboz
, Libraire , grand'rue. A Paris , chez
Defaint , Libraire , rue
eint
Jean
- de-
Beauvais à Lyon ; , chez Pierre Bruyfet-
Ponthus , Libraire , rue Saint Dominique ;
de l'imprimerie de Cl. Jof. Daclin , Imprimeur
du Roi à Befançon ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; in-8°,
SEPTEMBRE 1767. 149
Cet ouvrage eft divifé en fept traités :
le premier a pour objet les notions les plus
générales & les plus abftraites de toutes
les fciences : le fecond la certitude humaine,
le troisième la logique ; le quatrième l'exiftence
& la nature de Dieu ; le cinquième
la fpiritualité de l'âme , le fixième la morale,
& le feptième la théorie- mathéma→
tique de la matière ; c'est- à - dire , que M.
F'Abbé Para a mis en françois fes cahiers
de philofophie , en leur donnant un ordre
moins fcholaftique.
ÉLOGE de M. Bertrandi , Affocié étrati
ger de l'Académie royale de Chirurgie ,
Chirurgien de Sa Majefté le Roi de Sardaigne
, Profeffeur d'Anatomie & de Chifurgie
en l'Univerfité de Turin ; par M.
Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie
royale de Chirurgie , Profeffeur & Cenfeur
royal , Chirurgien Confultant des
Armées du Roi , de la Société royale des
Sciences de Montpellier , &c. A Paris ,
chez P. Guillaume Cavelier , Libraire , rue
Saint Jacques , au lys d'or ; 1767 : avec
approbation & permiffion ; in- 8 ° de foi
xante-quatre pages.
En qualité de Secrétaire perpétuel de
l'Académie royale de Chirurgie , M. Louis
avoit lu à la dernière féance publique
Giij
152 MERCURE DE FRANCE.
pagnie , la feule actuellement fondée en
privilége & autorifée du Ministère , eſt
compofée de manière à infpirer la plus
grande confiance. Outre un dépôt qu'elle
a fait de cinq cents mille livres pour caution
de fa geftion , la fortune & l'intelligence
de la plupart de fes Membres paroiffent
devoir faire prendre les idées les plus.
avantageufes de la fuite de fes opérations.
Cette Compagnie a commencé en s'annonçant
par un trait de juftice & de défintéreffement.
Lors de la fuppreffion des bureaux
de pareille nature qui fubfiftoient
avant celui - ci , il s'eft trouvé un grand
nombre d'affaires & commiffions commencées
, dont les honoraires ou droits avoient
été payés aux régiffeurs de ces établiffemens.
Elle a déclaré que , pour donner au
public une marque de fon zèle , elle fe
chargeroit gratuitement . de la fuite de
toutes ces affaires , quoiqu'elle n'eût rien
de commun avec les bureaux fupprimés.
De pareils procédés prouvent qu'elle eſt
vraiment digne du titre Royal dont on a
voulu décorer & diftinguer ce nouvel établiſſement.
AVIS.
"
LA propriétaire des annonces des deuils
de Cour , & de l'ouvrage intitulé le
SEPTEMBRE 1767. 153
Nécrologe des hommes illuftres , invite les
perfonnes qui s'intéreffent à la mémoire
des hommes célèbres , qui font morts dans
le cours de cette année , à vouloir bien
faire parvenir des mémoires fidèles , d'ici
au 21 octobre prochain , à MM. du Bureau
royal de Correfpondance générale , place.
des Victoires. Ils feront inférés , par ordre
de réception , à la fuite de ceux qui font
déja deſtinés à former le Nécrologe qui
paroîtra dans le commencement de l'année
prochainę.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
MONSIEU
A Paris , le 29 juillet 1767.
ONSIEUR ,
Je vous prie de vouloir bien inférer
dans le Mercure le profpectus d'un ouvrage
que j'ai entrepris , & qui m'occupe
depuis plufieurs années . Il intéreffe la religion
, l'humanité , l'honneur & la gloire
de la nation. Toutes les provinces & villes
du royaume peuvent contribuer à la perfection
de cet ouvrage intitulé : Anecdotes
du règne de Louis XV. Il renferme les
éloges des hommes célèbres , fur - tour de
ceux qui , par leurs vertus éclatantes , par
G v
194 MERCURE DE FRANCE.
leurs belles actions , par leurs projets utiles
à l'humanité , par les découvertes précieufes
, dignes fruits de leurs veilles &
de leurs travaux , méritent d'occuper un
rang diftingué dans nos faftes : généreufe
compaffion pour les pauvres , zèle pour
religion , amour de la patrie , piété filiale ,
rendreffe paternelle , établiſſemens , fondations
, &c.
la
Cet ouvrage peut être confidéré comme
un traité de l'excellence de l'homme
comme un grand tableau qui repréfentera
les plus fublimes traits de la nature humaine
. Ce recueil fera comme le regiſtre
public des grandes & belles actions. Quel
eft l'homme , quel eft le Citoyen , le vrai
François , qui fe réfoudroit à mourir fans
y avoir fourni tout au moins une ligne
fans avoir produit un feul acte de bienfaifance
& d'humanité ?
Notre but , dans cet ouvrage , eft de
propofer des traits de la vie privée & de
la vie publique. Dans la vie privée nous
décrirons les vertus domeftiques. Il eft plus
avantageux qu'on ne penfe de puifer des
exemples dans la claffe des Citoyens renfermés
dans le fein de leurs familles . Leur
fimplicité noblement exprimée a quelque
chofe de plus touchant que la dignité des
mours héroïques. Qu'un héros faffe de
SEPTEMBRE 1767. 155
prograndes
chofes , dit M. Marmontel , on
s'y attendoit , on n'en eft pas furpris ; mais
que des âmes ordinaires naiffent des fentimens
fublimes , la nature , qui les
duit feule , s'en applaudit davantage , &
l'humanité fe complaît dans ces exemples
qui l'honorent. Les vertus domeftiques
font un puiffant aiguillon pour enflammer
les hommes de l'amour de leur devoir.
L'éloge eft un encouragement à la vertu ;
c'eft une forte d'engagement public qu'on
fait contracter à l'homme vertueux ; c'eft
un des plus forts appuis qu'on puiffe prêter
à la foibleffe humaine. Ainfi nous croyons
ne pouvoir nous difpenfer de célébrer les
fçavans , les hommes de lettres , les Citoyens
vertueux qui ont confacré leurs veilles ,
leurs actions à la gloire de la religion , au
bien de l'Etat , au bonheur de l'humanité ;
ces artiſtes fameux qui , dans le cours de
leur vie , ont fourni de ces traits utiles &
bienfaiſans qui , tournant à leur propre
gloire , contribuent également à celle de
leur fiècle . Ces noms illuftres ne doivent
jamais périr dans la mémoire des vrais
Citoyens. Le moyen de multiplier les
grands hommes , d'exciter le génie , d'encourager
les talens , c'eft d'honorer le mérite
& de préconifer les verrus.
Voilà en deux mots le but de cet ou
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
vrage , que je commence à l'année 1715 ,
époque mémorable du règne de notre
Augufte Monarque. Les mémoires qui
m'ont été confiés , & que j'ai confultés ,
les différens ouvrages qui m'ont été communiqués
, me mettent en état de faire
paroître inceffamment les premiers volu→
mes de ces anecdotes ; le defir de rendre
cet ouvrage plus exact & plus compler ,
m'engage à réclamer aujourd'hui les inftructions
& les mémoires fidèles que des
Citoyens refpectables de tout état & de
toute condition me feront la grace de m'envoyer
, en affranchiffant le port des lettres
& des paquets. Je ne crains point d'avancer
que le plan de cet ouvrage a été approuvé
de plufieurs hommes célèbres &
recommandables , entre autres , l'illuftre
Abbé Goujet , que la mort vient de ravir
à ma tendre amitié , & que je ne cefferai
de regretter toute ma vie.
Heureux & mille fois heureux , fi , avant
que de mourir , je puis avoir la confolation
d'élever ce monument éternel de mon zèle
& de mon amour pour la patrie , à la
gloire de ma nation , de mon Roi , & de
tous les gens de bien ! Je fuis , & c.
DAGUES DE ClairfontaiNE , de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers , au Collège des Cholets,
rue Saint Etienne- des- Grecs.
SEPTEMBRE 1767. 156
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES:
ACADÉMIES.
M. ROUXELIN , Secrétaire de l'Académie,
& Affocié de celle de Rouen , en annon→
çant la décision de l Académie fur le prix
de l'année , devoit lire les réflexions fuivantes
fur l'amour du travail & fes effets.
La longueur de la féance fit remettre cette
lecture au 8 de janvier fuivant.
Nouvelles Réflexions fur l'amour du travail &
fes effets.
M. Rouxelin , en communiquant quelques
idées fur les moyens de faire naître
l'amour du travail dans le coeur des peuples
( 1 ) , promit d'établir que le travail
étoit le devoir de tous les hommes , & que
l'amour de ce devoir étoit la fource productive
de leurs biens , de leurs richeffes ,
( 1 ) Le décembre 1764
158 MERCURE DE FRANCE.
de leur bonheur & de leurs vertus. Tel
eft l'objet de ce difcours.
Pour fixer l'idée de la néceflité du
travail , il fuffit de confidérer l'homine ,
fes befoins & fes defirs. Son inftruction &
fa fûreté le portent à s'attacher à fes pareils.
On n'y pense pas quand on attribue l'établiffement
des empires au befoin de conferver
fes propriétés. Les hommes fugitifs ,
fauvages , & n'ayans aucunes notions de
la propriété , ne voulurent , en s'uniſſant ,
que pourvoir à leur fûreté. Elle conduit à
deux fins on veut être protégé contre les
injuftices , & ne jamais manquer , s'il fe
peut , des objets propres à fatisfaire les
befoins. Or on n'arrive à ces fins que par
le travail. Veiller & agir pour le maintien
de la fûreté , c'eft travailler. Cultiver &
récolter pour fe fournir les denrées de fubfiftance
, ourdir & fabriquer pour s'affurer
les commodités de la vie , exporter &
échanger pour obtenir ce que refufent le
climat ou l'induftrie , c'eft travailler. Le
travail , en un mot , eft l'auteur de tous
les objets de nos defirs. Il eft donc le
devoir de quiconque vit en fociété . .
Quelle force déterminera l'être né libre &
intelligent à fe foumettre à la fatigue du
travail ? Ce fera la crainte ou l'amour.
La première peut fuffire ; mais plaignons
...
SEPTEMBRE 1767. 159.
:
les hommes foumis au gouvernement qui
l'emploie elle ne fait d'eux que des efclaves.
L'amour eft le plus parfait des refforts
, & le feul qui convienne à l'homme.
Quand il a le bonheur d'aimer fon travail ,.
ce fentiment eft fon plaifir ... Il eft encore
le producteur de fa fûreté , de fes biens
& de fes richeffes..
Le premier de nos befoins eft celui de
la fûreté. La fonction de veiller & d'agir
pour réprimer les forfaits , eft donc l'occupation
qui intéreffe le plus. Elle eft
celle de la nobleffe , à laquelle toutes les
préféances font dûes. Mais ce genre de
travail n'eft que confervateur ; & le travail
producteur eft l'objet de ces réflexions.
Nos appétits font nos befoins journa→
liers. La fain & la foif fe font fentir
chaque jour , & nous fommes contraints
de les raffafier. Les fruits de la rerre font
donc nos biens les plus néceffaires. Ils
naiffent & renaiffent ainfi que nos appétits
c'eſt même à leur réproduction que nous
devons nos véritables richeffes ; ce font
nos revenus. L'agriculture , que je nommerois
l'induftrie de la nature , eft pas
conféquent le premier des travaux producteurs.
Nous fommes autant portés à nous garantir
des intempéries de l'air qu'à ralla
160 MERCURE DE FRANCE.
frer nos appétits. Ce befoin eût
pu
feut
établir la néceffité des vêtemens. L'induftrie
de l'art fe chargea de nous les fournir.
Elle imagina les logemens , les toiles ,
les étoffes , & tous ces objets de commo
dité qui , devenus nos befoins , font un
bien pour nous. Comme ils ne font ni
un revenu , ni une richeffe réelle , je ne
donnerois que le fecond
le fecond rang à leurs
productions
. L'induftrie de l'art eft leur occupation
, & l'art ne peut jamais précéder la
nature.
L'homme ne peut pas toujours faire
naître ce qu'il deſire. Un peuple inſtruit
de l'utilité du vin , par exemple , effaie
de planter la vigne , & elle fe refufe a
fon terrein. Par quel moyen fe procurerat-
il cette liqueur ? Il en a deux , l'ufurpation
& l'échange . Le premier eft l'état
de guerre , qui détruit tout. L'homme
fage fe détermine à offrir une portion
de ce qu'il pofféde pour s'affurer ce
qu'il defire. Voilà l'échange ; & , pour
P'être foumis à la néceffité de defirer ,
l'échange eft prefqu'autant le mouvement
de la nature que celui de la réflexion .
C'est lui qui fit le commerce , ce travail
bienfaifant qui réunit les hommes de tous
les climats , qui les porte à fe fecourir ,
qui , en facilitant la confommation des
SEPTEMBRE 1767. 161
fruits de leurs travaux , leur en procure
la valeur , & qui feroit naître l'amour du
travail dans les coeurs les plus abrutis. Pour
opérer ces effets , le commerçant imagina
les richeffes numéraires qui repréfentent
tous les biens ; je ne dirai point en quels
temps nidans quels lieux , mais je fuis bien
fûr que l'invention n'en eft pas dûe aux
conquérans ils n'euffent fait de l'or &.
de l'argent que ce qu'ils firent de l'acier.
& de l'airain , des armes propres à favorifer
leur art deftructeur. Avec ces métaux
le commerçant affura la circulation vivifiante
du corps politique , qui feroit prefqu'impoffible
avec les biens en nature .
Un gouvernement n'obtient cette circulation
qu'autant qu'il poffède une quantité
de numéraire. J'ignore quelle doit
être cette quantité , mais je demande à
qui il appartient de la compléter . Le méchanifme
de la nature nous le dit. L'eftomac
prépare , broie & divife les alimens , qui
font la matière de la fubftance qui circule,
dans le corps humain . Le duodénum &
le canal thorachique convertiffent ces alimens
en chyle & en fang. Voilà le tableau
des opérations du corps politique.
Le cultivateur prépare & perpétue les
fruits de la terre qui font le germe des
richeffes. Le commerçant les change en
162 MERCURE DE FRANCE.
fubftance numéraire plus propre à la cir
culation. Avec une portion de chanvres
ou de laines , que le cultivateur lui vend
cent livres , il occupe pendant deux cents
jours un artifan , auquel il paie deux cents
livres ; il peut de même occuper dix mille
bras pendant trois cents jours. S'il deſtine
leurs ouvrages à l'étranger , en une année , il
introduira dans fa patrie un numéraire de
quatre millions cinq cents mille livres qui
n'y étoient pas , fans compter fes bénéfices.
Il convertit en grains d'or les fruits
du cultivateur , les entreprifes du manufacturier
, & les fueurs de l'artifan. Avec
cet or les échanges fe multiplient au gré
des befoins , la circulation s'établit , l'Etat
fubvient aux frais de l'adminiftration ,
l'amour du travail s'infinue dans les coeurs ,
la population augmente , & , ce qui eft le
plus grand des avantages , elle ne fait que
des heureux .
Concluons de ce tableau que l'amour
du travail eft l'arbre créateur de nos biens
& de nos richeffes . Les biens qu'il nous
prodigue font fes feuilles , fes fleurs & fes
fruits. Comme l'arbre , il a fon germe ,
fon écorce & fa racine. Avec un germe
de tel fruit le cultivateur en fait naître
mille autres : c'eft ce miracle de la multiplication
que l'art ne fçauroit imiter. Sans
SEPTEMBRE 1767. 163
ce germe la nature elle-même ne l'opéreroit
pas. Sans les fruits de la terre l'artiſte ,
le manufacturier & leurs agens n'auroient
rien à fabriquer , le commerçant rien à
échanger le cultivateur même feroit fans
occupation. L'art & la nature ne peuvent
rien fans matière ; mais c'eft au cultivateur
que nous devons le germe & la matière
de tous les travaux.
L'écorce fert à diriger & conduire la
féve qui produit les feuilles , les fleurs &
les fruits . De même l'épargne accumule
les biens , qui ne font des richeffes qu'autant
que leur quantité donne la plus grande
certitude, poffible de ne jamais manquer.
On oppofe à l'épargne qu'elle intercepte
la circulation. Qui doute qu'une confommation
néceſſaire ne foit le principal agent
d'une libre circulation ? Celle du fage , qui
ne s'alimente que pour fatisfaire au befoin ,
varie peu , & il jouit de la fanté la plus
robufte. Mais une confommation dirigée
par le luxe eft le vice du corps politique
elle reffemble à celle du gourmand , qui
ne confultant que fes appétits déréglés ,
s'expofe aux accidens d'une circulation
intermittente & funefte.
Si l'écorce eft utile à la tige , des racines
lui font encore plus précieuſes. Saines &
en vigueur , elles réparent les altérations
164 MERCURE DE FRANCE.
de l'écorce. Lorsqu'un ver rongeur les
attaque , le mal eft dangereux ; & , fi on
ne s'empreffe d'y remédier , la tige & fon
écorce périront. On fent que la liberté eſt
la racine de l'amour du travail , & Dieu
fçait à combien de vers rongeurs elle eft
expofée. L'artifan en jouit-il quand on
taxe fes bras & fon induftrie ? Le commerçant
eft- il libre lorfque fes envois font
foumis à des droits de marque , de vifite ,
de péage , & de tant d'autres eſpèces ? Le
cultivateur , celui de tous les hommes de
travail dont on devroit le plus ménager
la liberté , eft celui qu'on contraint le plus
par des corvées , des taxes imprévues , fou
vent arbitaires , ou par des exclufions qui
nuifent à la vente de fes grains. Un impôt
fur l'induftrie de l'art eft un vice politique
fans doute ; mais du moins il ne fait de
tort qu'aux falaires de la main d'oeuvre.
Arrachez cent fols au cultivateur , vous
ferez effrayé des pertes qu'occafionne cette
furcharge elle fait en neuf ans une extinction
de production de cinq mille çent
livres ( 2 ). Il y a long- temps que nous
regardons le fermier comme devant être
l'objet direct des impôts & des corvées :
Il n'eft cependant pas difficile de fentir
que cet ufage eft une fuite de la fervitude
( 2 ) Philof. Rurale , p. 260 , de l'édit. in- 4°.
SEPTEMBRE 1767. 165
que la conquête & l'invafion établiffent
dans tous les lieux où elles fondent des
Empires... Je prouverois fans peine que
l'homme qui n'a point de propriétés n'eſt
ni citoyen , ni tributaire. Je ne dis pas
qu'il n'eft point patriote : la vertu , qui
n'eft que l'amour de la patrie , donne ce
dernier titre. La propriété feule élève à
celui de citoyen : en voici la raiſon . Les
biens fonds font directement dans la main
& fous la protection de l'Etat, auquel on
ne peut les enlever . Les tréfors du commerçant
font dans la main de fes corref
pondans , & fous la protection de la
liberté & de la bonne foi : à chaque inſtant
il eft le maître de les tranſporter au
bout de l'univers fans qu'on puiffe l'en
empêcher.... S'il a des propriétés il eſt
citoyen , & comme tel , il devient tributaire.
Car qu'est- ce que le tribut ? c'eſt le
revenu de l'Etat. Or les biens - fonds font
les feuls qui produifent les revenus . On
ne devroit donc affeoir les revenus publics
que fur les propriétaires des revenus particuliers
, par deux raifons décifives ils
font l'objet direct du tribut ; & quoiqu'on
faffe pour taxer le travail , l'impôt retombe
toujours fur le propriétaire , avec ces défavantages
, qu'il paie moitié plus , & que
:
l'Etat reçoit moitié moins que fi on payoit
166 MERCURE DE FRANCE.
directement. Si le préjugé nous porte à
taxer le fermier , du moins affurons fon
impôt , de manière qu'il puiffe fçavoir ,
lorfqu'il fait fes conditions , ce qu'il devra
pendant fa jouiffance.
Les priviléges exclufifs ne font pas moins
pernicieux à l'amour du travail . Ils portent
le découragement dans les coeurs : & quand
ils attaquent le cultivateur , ils anéantiffent
les revenus de l'Etat , & par conféquent
fes richeffes . On oppofe que la marine a
befoin d'encouragemens. Que ne lui en
accorde-t-on aux dépens de l'induſtrie de
l'art , qui ne procure aucun accroiſſement
de richeffes ? Mais à quoi bon des priviléges
exclufifs ? La liberté eft le plus beau
des priviléges . Elle eft l'âme du commerce ,
& la racine de l'amour du travail qui pro
dait & crée tous nos biens.
рец-
Ce fentiment ne reffembleroit- il point
à l'arbre producteur du bien & du mal ?
Celui qui travaille avec zèle peut fubvenir
aux befoins de dix hommes. Un
ple de travailleurs fe procurera donc , en
un an , ce qu'il ne confommeroit qu'en
dix. S'il convertit fans ceffe ce fuperflu
ennuméraire , quelles feroit les fuites de
fon opulence ? On a dit beaucoup de mal
des richeffes. Je me propofe de vous en
entretenir , Meffieurs , au premier jour ,
SEPTEMBRE 1767. 167
moins pour les rendre méprifables que
pour prouver qu'on ne doit imputer ce
mal qu'aux richeffes acquifes par l'injuf
tice & les forfaits. Celies que produit
l'amour du travail ont une fource trop
pure pour être fujettes à la corruption ,
Les Suiffes & les Hollandois feront mes
témoins ; & j'inférerai du bonheur & des
vertus de ces peuples , que « quiconque
» aime le travail propre à l'état qu'il occupe
dans le gouvernement , eft heureux &
» vertueux : il aime encore fa religion
» fon Prince , fa patrie , fes loix , fes
» moeurs , & tout ce que doit aimer le
fage » . Il a , j'en fuis fùr , les qualités
diftinctives qui , dans un Etat monarchique ,
caractérisent le bon fujet , relativement à
l'ordre public ( 3 ) .
ود
39
L'Académie avoit demandé , pour le
fujet du prix de cette année , quelles font
ces qualités ? Elle s'étoit flattée qu'en les
défignant , chaque auteur entreroit dans les
détails qui fortent de la queftion. Excepté
un feul , qui cite quelques exemples de la
corruption des moeurs , fans en indiquer
les remèdes , les autres n'ont préfenté que
des lieux communs fur l'origine des Monarchies
, queſtion étrangère ; fur l'amour
( 3 ) Sujet que l'Académie avoit proposé pour
le prix de 1766 , & qu'elle propofe de nouveau
pour celui de 1767 .
468 MERCURE DE FRANCE.
des fujets pour le Monarque , fentiment
gravé dans tous les coeurs ; fur la vertu ,
l'honneur , la concorde , l'obéiffance aux
loix , & c . principes que perfonne ne contefte
, & que l'Académie ne demandoit
pas. Elle s'eft donc déterminée à propofer
le même fujet pour le prix qui fera diftribué
le 3 décembre 1767. Elle reverra
avec plaifir les ouvrages qui lui ont été
préfentés , fi les auteurs, en les retouchant ,
veulent bien entrer dans les vues utiles
qu'elle leur propoſe , & qui font de faire
fentir l'effet de ces principes refpectables ,
dans toutes les circonftances relatives à
l'ordre public de la Monarchie , ſuivant
les différentes conditions des fujers . Il
n'eft pas queftion de portraits qui puiffent
prêter à la malignité une application
odieufe : il faut que le tableau des devoirs
de chaque claffe de citoyens foit un miroir
fidèle dans lequel chacun puiffe fe juger à
la rigneur.
Le prix est une médaille de trois cents
livres que donne M. de Fontette , Viceprotecteur.
Les difcours , d'une demiheure
de lecture au plus , feront remis ,
francs de port , avant le premier de novembre
1767 , à M. Rouxelin , Secrétaire de
l'Académie. Les auteurs auront l'attention
de ne pas fe faire connoître .
ARCHITECTURE.
SEPTEMBRE 1767. 169
ARCHITECTURE.
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail
de Saint Sulpice ; par M. PAtte ,
Architecte de S. A. S. Mgr le Duc
regnant DE DEux-Ponts.
IL eft queſtion , dans cet ouvrage , d'examiner
comment il feroit poffible de terminer
cet important édifice de la manière
la plus avantageufe & la plus capable de
faire honneur au goût de notre fiècle.
L'auteur fait voir que fon fuccès dépend
effentiellement de trois chofes ; l'une ,
d'élever un fronton fur le fecond ordre
ionique , comme le feul moyen de lier
enfemble ces tours qui , fans cet accompagnement,
paroîtront à jamais deux grands
corps hors d'oeuvre , & fans unité avec la
maffe totale de l'édifice ; la feconde , de
fupprimer le troisième ordre élevé en retraite
fur le mur pignon de la nef, comme
parfaitement inutile , & défigurant abfolument
ce portail , foit en empêchant l'ifolement
des tours , qui fait d'ordinaire
toute la grâce de ces morceaux d'architecture
, foit en rendant cet édifice gigan-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tefque ;
la troifième enfin , de couronner
les tours par une calotte furmontée , attendu
que tout autre amortiffement
ne fçauroit
avoir de rapport avec le caractère de ce
monument. M. Patte entre dans tous les
détails néceffaires de conftruction , pour
convaincre de la poffibilité de l'exécution
de ces différens objets , que l'on avoit
regardés jufqu'ici comme impraticables
,
ce qui fait d'autant plus d'honneur aux
lumières de cet architecte. On trouve des
exemplaires
de ce Mémoire utile chez
Gueffier , Libraire , rue de la Harpe.
AVIS AUX AMATEURS,
Les connoiffeurs ont vu , avec plaifir ,
les fêtes de la Saint Louis dernière , deux
modèles , en pierre de Tonnerre , d'une
grandeur intéreffante ; l'un repréſente l'arc
de triomphe de Louis XIV , élevé anciennement
au fauxbourg Saint- Antoine , fur
les deffeins de l'immortel Pérault ; l'autre
repréfente l'églife paroiffiale de Saint
Roch : ces deux modèles , exécutés par le
fieur ROUYR , font bien faits & d'autant
plus furprenans , que l'auteur n'eft point
artifte.
SEPTEMBRE 1767. 17t
Ces deux modèles fe voient toute la
journée , chez le fieur Charriere , Arquebufier
du Roi , place du vieux Louvre
près le fallon . Nous invitons les perfonnes
de goût , en allant vifiter les chef- d'oeuvres
qui y font expofés cette année , d'aller
donner un coup- d'oeil à ces modèles , qui
certainement font connoître ce que peut
l'induftrie quand elle eft excitée par le
zèle & les vertus patriotiques d'un bon
citoyen.
# ij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
OBSERVATIONS fur les tableaux , Sculp
ture & gravure , expofés au fallon du .
Louvre le 25 août 1767,
Nous nous trouvons , avec plaifir ,
rappellés à configner dans nos faftes cette
fête des arts , dont un ufage , que l'on ne
peut trop louer , offre tous les deux ans
l'éclatant fpectacle.
Si l'exercice de l'emploi que nous nous
fommes impofé , a des peines & des difficultés
; fi quelquefois l'impoffibilité dẹ
rendre , à certains artiſtes , la juftice qu'ils
méritent dans toute fon étendue , à caufe
de la brièveté à laquelle il faut nous
réduire ; fi la trifte néceffité de ſouftraire
à d'autres tous les éloges qu'ils croient
leur être dûs nous expofent à d'injuftes
reproches & à des imputations mal
2
SEPTEMBRE 1767. 173
fondées : nous fommes agréablement dédommagés
par la fatisfaction d'avoir à
annoncer , à chaque nouvelle expofition ,
de nouveaux progrès , de nouveaux degrés
de force dans la peinture & , conféquemment
, de nouveaux fujets de gloire pour
l'école françoife , fans contredit la première
de l'Europe aujourd'hui.
La nation doit être d'autant plus flattée
de cet avantage , qu'il eft le fruit de la
protection bienfaifante de fon Souverain ,
fecondée par le goût & par les foins éclai
rés de celui auquel eft confié le miniſtère
des arts ( 1 ) .
Nous n'entreprenons point de donner
ici une defcription détaillée de tout ce
qui eft expofé au fallon du Louvre . Les
bornes dans lesquelles il convient de nous
renfermer ne nous le permettroient pas ,
& nos lecteurs n'ayant befoin que d'une
idée générale de cette riche collection ,
nous nous attacherons feulement à rendre
compte des morceaux les plus remarquables
, par le mérite de l'ouvrage , par la
célébrité des auteurs , par leur fujet , par
leur deſtination , ou par quelque circonftance
particulière. La rapidité avec laquelle
nous parcourrons les autres , ne doit pas
"
( 1 ) M. le Marquis de Marigny , Directeur
général des Bâtimens , Arts & Manufactures , &c.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
toujours en faire inférer des jugemens
défavantageux , ni indiquer une indifférence
injurieufe fur ces objets de la part
des connoiffeurs .
On ne fuivra point l'ordre du catalogue
imprimé , mais celui des places les plus
apparentes & dans lefquelles les regards fe
portent le plus naturellement. Nous commençons
par la grande façade vis-à- vis les
fenêtres.
Le milieu eft occupé par un tableau de
M. HALLÉ , Profeffeur , au fujet de la
dernière paix , lequel doit être placé dans
la grand'falle de l'hôtel de ville de Paris ( 2 ) .
Le fite de ce tableau eft un grand fallon
d'architecture d'une fort belle ordonnance ,
dans lequel M. DE VIARMES , ancien Prevôt
des Marchands , & les autres Officiers
Municipaux de ce temps , en robes de
cérémonie , font affemblés , tous debout
autour d'un bureau , & regardant avec
joie & admiration la figure allégorique
de la paix , qui femble defcendre du ciel
en ce lieu , conduite par Minerve , qui
plane au- deffus d'elle . La Paix tient une
corne d'abondance d'où fortent des fleurs
qui fe répandent für les génies des arts ,
figurés par des enfans qui occupent , dans
cette partie , le bas du tableau .
( 2 ) Tableau de quatorze pieds de haut fur dix
de large.
SEPTEMBRE 1767. 175
On ne doit ni regarder ni juger ces
fortes de repréfentations avec des yeux poétiques
& pittorefques , parce que l'on en
connoît l'ingratitude & le fervile affujettiffement.
Celle - ci a le mérite d'offrir un riche
enfemble. Les figures qui le compofent
font bien deffinées : un accord convenable
dans des habillemens de même forme &
de même couleur ; & l'on apperçoit dans
tout le tableau , l'artifte accoutumé à peindre
dans le grand genre , avec le mérite
des reffemblances dans les portraits de
routes les perfonnes qui formoient l'aſſemblée
que l'on a voulu repréfenter , condition
principalement requife pour ces fortes
de monumens hiftoriques . Si toutes les
têtes , fi tous les regards des principaux
perfonnages ont la même direction , il faut
confidérer que cela eft en quelque forte
indifpenfable par la convenance qu'il y a
de les faire occuper tous , en ce moment ,
de la Paix & de Minerve , objets effentiels
de l'événement exprimé par cette allégorie.
Au deffous de ce tableau on en voit un
beaucoup plus petit ( 3 ) , dont le fujet
intéreffe douloureuſement les fpectateurs.
C'eft feu Monfeigneur LE DAUPHIN MOUrant
au milieu de fa famille . On voit
Monfeigneur le Duc DE BOURGOGNE ,
(3) Quatre pieds de haut fur trois de large.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
porté fur un nuage lumineux , qui lui préfente
la couronne de l'immortalité.
La compofition de ce tableau eft dans
le cofturne antique & pittorefque. On ne
s'eft point attaché à la reffemblance exacte
des perfonnes , mais à l'expreffion , qui eſt
vraie , touchante & naturelle. Comme
ce morceau , commandé par M. le Duc
DE LA VAUGUYON , étoit fini avant la
mort de Mde LA DAUPHINE , on voit
cette Princeffe , fur le vifage de laquelle
on lit déja la perte que la France alloit
faire de cette augufte victime de l'amour
conjugal .
Cet ouvrage , qui mérite tous nos éloges,
eft fait pour obtenir à M. DE LA GRENÉE ,
fon auteur , ceux de tout le public , &
confirmer ou même augmenter encore la
réputation que les grands talens de cet
artifte lui ont déja acquife. Indépendamment
des parties de la peinture que les
connoiffeurs admirent dans la compofition
de ce tableau , il s'y trouve , pour tous les
yeux , un pathétique tendre , une énergie
douce & fenfible , qui porte dans l'âme le
fentiment que doit infpirer ce moment
funefte à tous les coeurs françois. On connoît
le mérite de la couleur de ce peintre ,
la force & en même temps l'aménité de
fon pinceau. Jamais ces qualités n'ont paru
SEPTEMBRE 1767. 177
plus éminemment que dans les productions
qu'il vient d'expofer , lefquelles font en
grand nombre, & rappellent aux connoiffeurs
la manière du GUIDE. Nous aurons
occafion d'en parler dans la fuite. Nous
nous preffons de paffer aux deux grands
morceaux qui , par leur éclat & leur étendue
, frappent les yeux en entrant au fallon
, & les fixe long-temps par les beautés
dont ils font remplis.
L'un repréſente Saint DENIS prêchant
la foi en France. Ce fujet , par lui-même
froid & ftérile , avoit befoin d'être enrichi
des parties de l'art que poffède M. VIEN ,
& defquelles il n'avoit pas eu encore l'occafion
d'offrir au public un auffi vafte
développement. La noble fimplicité , la
correction du deffein , la diftinction nette
des plans , un bel accord des lumières , la
largeur & la fûreté des touches , diftinguent
particulièrement ce bel ouvrage. Le
Saint Apôtre de la France , une croffe de
bois à la main , paroît être fur les degrés
d'un temple dans la partie la plus éminente
du tableau ; quoiqu'il foit environné
d'une foule de perfonnages, il eft clairement
diftingué dans le plan . On a placé
dans la partie inférieure des groupes d'auditeurs
, dans lefquels les artiſtes & les conmoiffeurs
admirent la variété des caractères
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
de tête , la fermeté du deffein de chaque
figure , la belle difpofition des parties &
l'effet de l'enfemble. Une fçavante intelligence
des plans , du mêlange & des paffages
du clair & de l'ombre fatisfait &
flatte les yeux , qui peuvent parcourir agréa
blement toutes les parties du tableau. Enfin
nous avons entendu comparer la grande
manière de M. VIEN , dans cet ouvrage ,
au célèbre DOMINICAIN. Nous croyons que
cet éloge renferme toute la juftice que nous
cherchons à rendre à ce tableau , & détermine
le jugement du public , duquel il æ
déja obtenu les fuffrages.
Le miracle des ardens eft le fujet de
l'autre tableau , traité par M. DOYEN. En
1129 , fous le règne de Louis VI , une
maladie épidémique , qui confiftoit dans
une ardeur dévorante , affligea fubitement:
la ville de Paris , dont tous les habitans :
mouroient , ayant les entrailles brûlées
Ce fléau ceffa tout-à-coup par l'interceffion
de Sainte Genevieve .
La tranquillité qui règne dans le tableau
précédent , ne pouvoit convenir à ce sujet,,
auffi M. DOYEN s'eft-il livré à tout le feu
de la poéfie pour le traiter & pour Porner
des richeffes de fon art. La partie poétique
& la difpofition optique de cette grande
machine font dans une perfection qui
SEPTEMBRE 1767. 179
frappe tous les yeux , & qu'admirent particulièrement
les connoiffeurs. Quatre grandes
parties , dans cette compofition , font
artiftement enchaînées , qu'elles ne font
qu'un fujer unique & fans interruption .
1. Dans le bas du tableau , des groupes
de cadavres & des mourans mêlés avec
d'autres figures. L'ouverture d'un caveau ,
par lequel paffent les jambes d'un de ces
cadavres , ce qui dénote qu'il eft déja
comblé de morts annonce l'horreur
du mal & la rapidité de fes ravages.
2º . Sur un plan plus élevé , au dehors
d'un grand édifice , qui doit être un
hôpital de malades , une belle femme
d'une condition élevée , à- demi renversée
& tombant fur fes genoux , paroît invoquer
la clémence du Ciel , les bras ouverts ;
fa main gauche eft foutenue par une autre
femme ; de la droite elle ferre le bras d'un
enfant qui eft porté par un homme debout.
Le caractère de tête , l'action de cette
femme , fa douleur touchante , & toute la
difpofition de ce beau groupe intéreffent ,
émeuvent, & procurent ce fentiment délicieufement
affligeant , que l'on éprouve
aux belles fituations d'une tragédie vivement
repréſentée: 3°. Derrière cette belle
femme , & plus haur , le Peintre a placé
la fcène la plus énergique du tableau , &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
celle en même temps qui exprime le plus
fortement les effets du mal que l'interceffion
de la Sainte va faire ceffer. Un mourant
, livide & décharné , les yeux fixés
vers le ciel , & dans lefquels font exprimés
les fignes d'un brûlant délire , fait des
efforts pour s'élancer par une fenêtre ; un
;
homme de force en dehors , en fait d'autres
pour l'arrêter & pour le repouffer en
dedans. M. DOYEN a rappellé ainfi adroitement
le ton & le caractère des objets
de la partie inférieure qui fe trouvent ,
par un mêlange ingénieux avec des objets
plus agréables aux yeux , conduire la vue
jufqu'à la gloire , dans laquelle Sainte
Genevieve , portée par des Anges , femble
compatir aux douleurs des malheureux qui
invoquent fon interceffion , & folliciter la
clémence divine en leur faveur ; ce qui
fait la quatrième partie de cette grande
compofition , qu'au plus jufte titre on peut
appeller un grand poëme.
Nous le répétons : ces parties que le
jugement feul diftingue & que l'oeil réunit
, font fi ingénieufement mariées que ,
malgré les objets hideux qui s'y rencontrent
, on voit non -feulement fans répugnance
, mais avec tout le plaifir que produit
la peinture dans les mains des grands
maîtres , l'enſemble de cette compofition
SEPTEMBRE 1767 181
qui produit la terreur & la pitié , les deux
grands effets que doivent faire ces fortes
de repréſentations , mérite que l'on y ren-:
contre rarement , la plupart des plus belles.
de ce genre n'infpirant que l'horreur &
quelquefois le dégoût.
Dans toutes les figures de ce tableau la
vérité , la fermeté & la précifion du déffein
, la beauté des touches fe font également
admirer. La femme qui invoque le
Ciel eft du plus beau caractère. La Sainte
eft vraiment célefte & aërienne. Les autres
figures ont chacune leur caractère propre ,
celui qui leur convient particulièrement ,
& qui convient au bel effet de l'enſemble .
Un coloris riche & vrai , brillant dans
un bel accord , une chaîne de lumières ,
le plus fçavamment & le plus ingénieufement
traitée. Toutes ces parties réunies
rendent ce grand ouvrage une des plus
belles productions de M. DOYEN , celle
qui lui fait jufqu'à préfent le plus d'honneur
, ainfi qu'à l'Académie , dans les premers
rangs de laquelle ce tableau le place
décidément , & femble , au jugement de
beaucoup de connoiffeurs , renouveller un
grand nombre des beautés qu'on admire
dans RUBENS . Avant de finir , nous devons
obferver que la multitude des figures n'occafionne
aucune confufion ; tout eft plein
182 MERCURE DE FRANCE.
dans cette admirable compofition , mais
tout eft net & diftinct , tour y joue librement
, par la diftribution des plans & par
la magie de la peinture.
Ce tableau de M. DOYEN, ainfi que
Je précédent par M. VIEN , de vingt - deux
pieds de haut fur douze de large , font
pour les deux nouvelles chapelles latérales
de l'églife de Saint Roch à Paris. Il feroit
à defirer que tous nos principaux temples
fuffent ornés de morceaux auffi précieux ,
& l'on ne peut trop donner d'éloges à ceux
dont la noble piété contribue à ces enrichiffemens
.
La fuite au prochain Mercure.
GRAVURE
DES vues perspectives des Ports de France,
d'après les tableaux appartenans au Roi
peints par M. VERNET , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture.
QUATRIEME SOUSCRIPTION.
L'ACCUEIL favorable que le Public a fair
aux eftampes de cette collection , qui ont
été mifes au jour , donne lieu de croire
SEPTEMBRE 1767. 18
ལ་
que la continuation lui en fera agréable.
C'est pourquoi MM. Cochin & le Bas
en livrant les quatre eftampes des Ports de
Bordeaux & de Bayonne , propofent une
quatrième foufcription.
Ils ne la propofent cependant cette foisci
que pour deux eftampes , n'y ayant
actuellement que deux tableaux d'achevés
par M. Vernet , au- delà de ceux qui font
déja gravés . Il eût fans doute été poffible
encore de propofer la foufcription pour
quatre , M. Vernet en ayant un troifième:
commencé , & devant inceffamment s'oecuper
du quatrième ; mais ils ont cru qu'il
étoit plus convenable de ne s'engager avec
le public que fur des objets certains , &
dont l'exécution pût être regardée comme
entièrement remiſe à leurs foins..
Quelques perfonnes pourront penfer que
deux planches femblent un objet trop peu
confidérable pour qu'il foit befoin de les
propofer par foufcription ; mais les Gra
veurs regardent comme un devoir de
reconnoiffance envers les perfonnes qui
leur ont prêté les fecours néceffaires pour
commencer cet ouvrage , de continuer à
leur donner les mêmes facilités pour acquérir
toutes les eftampes qui pourrons
compofer cette collection , au prix auquel
484 MERCURE DE FRANCE.
elles ont été offertes dans les premières
ſouſcriptions.
La foufcription dont il s'agit ici eft
donc pour deux eftampes feulement : les
perfonnes qui voudront continuer de
foufcrire donneront fix livres à compte ,
& les fix livres reftantes en recevant les
deux eftampes : & fi pendant le cours de
ce travail les tableaux commencés fe trouvent
achevés , ils en occafionneront une
nouvelle aux mêmes conditions .
Les Graveurs inftruits , par l'expérience,
des difficultés qui fe rencontrent dans ces
ouvrages , & des retards auxquels différentes
caufes les expofent , ne peuvent
prendre d'autre engagement que celui de
promettre de livrer des eftampes dans le
cours de l'année 1768 , on ne doit pas
douter néanmoins qu'ils ne faffent leur
poffible pour les livrer avant l'expiration
de ce terme ; ils fe croient bien fondés à
l'efpérer.
Les eftampes pour lefquelles on propofe
de foufcrire , font :
>
La vue du Port de Rochefort , prife du
magafin des Colonies , où l'on voit partie
de ce magafin & la corderie. Le devant
eft orné d'approvifionnemens pour les
Colonies , au moment ( que l'on fuppoſe }
part d'une efcadre . du dé
SEPTEMBRE 1767. 185
La vue du port de la Rochelle , prife
de la petite rive. On voit dans le fond les
deux tours qui font à l'entrée de ce port.
Le devant eft orné de figures variées , de
Rochelloifes , de Poitevines , de Saintongeoifes
& d'Olonnoifes.
Afin que le nombre des foufcripteurs
ne s'augmente pas au point de les expofer
à avoir de moins belles épreuves , on
continuera à n'en recevoir de nouveaux
que deux mois après l'ouverture de cette
livraiſon actuelle , & feulement pour remplacer
ceux qui pourroient s'être retirés.
GÉOGRAPHIE .
IL paroît , chez le fieur Defnos , Ingénieur
- géographe pour les globles &
fphères , rue faint Jacques , au globe , à
Paris , un nouveau plan de Paris , divifé
en fes vingt quartiers , fauxbourgs &
environs , rectifié prefque entiérement
d'après différens deffeins , levés géométriquement
fur les lieux , & d'après un
grand nombre d'obfervations faites par
l'auteur , lefquelles ont fervi à réformer
plufieurs omiffions qu'on avoit laifſé ſubfifter
dans les précédens. On a joint dans
186 MERCURE DE FRANCE.
celui -ci des tables qui indiquent les meffageries
, coches , caroffes , rouliers des différens
endroits de la France , & le jour de
leur départ ; les boëtes aux lettres de la
grande pofte , & jufqu'aux principaux paffages
qui traverfent d'une rue à une autre s
ouvrage utile à toutes perfonnes , principalement
à celles de cabinet. Volume
grand in-4°. en so feuilles , compris les
tables alphabétiques , pour trouver aifément
les rues , culs - de - facs , paffages ,
places publiques , carrefours , quais , ponts ,
ports , marchés , paroiffes , chapelles , couvents
& communautés d'hommes & de
filles , féminaires , colléges , hôpitaux
maifons royales , hôtels , boëtes aux lettres ,
& autres lieux remarquables ; avec une
carte générale , pour fervir à orienter &
affembier le plan. L'étendue de ce nouveau
plan eft fi grande , qu'il n'eft pas
poffible d'en tenir de collés fur toile &
montés fur gorge , à moins qu'on ne les
commande exprès & d'avoir un lieu convenable
pour les placer . Ce volume , petit
in -fol. relié en carton avec un dos de veau
15 livres. La carte générale collée fur
toile , pour être dans la poche , fix livres I
montée fous verre , bordure dorée , douze
livres. Idem , plan de Paris en quatre feuilles
, divifé en fes vingt quartiers , fes faux
SEPTEMBRE 1767. 187
fur
bourgs & fes environs , où l'on en voit la
grandeur , les accroiffemens & tous les embelliffemens
exécutés avec la plus grande
propreté & toute la précifion poffible. Il
eft orné d'une bordure agréable qui repréfente
les vues de Verfailles avec fes
bofquets , celles de Meudon , Fontainebleau
, Marly , & autres maifons royales.
Sa grandeur eft de quatre pieds de haut,
quatre de large. Ce plan , ainſi que les
ornemens , lavé , coloré , collé fur toile &
monté fur gorge en or & azur , eft de
trente- fix livres ; enluminé à l'ordinaire
gorge noire , douze livres ; en feuilles collé
quatre livres ; celui d'une feuille ordinaire
, grandeur d'atlas enluminé , trois
livres ; en blanc une livre quatre fols ; collé
fur toile pour être dans la poche , avec des
tables pour le renvoi des rues , fix livres.
Il paroît auffi un nouveau plan de Lyon ,
grandeur d'attas in-folio , enluminé dans
le goût de celui de Paris , trois livres ; en
blanc une livre quatre fols ; celui de
Dijon , de Rouen , de Toulouſe , de
Nancy & de Verfailles une livre quatre
fols en blanc , & trois livres coloré com
me ceux de Paris.
On trouve auffi chez le fieur Defnos
une collection de plufieurs autres fortes de
plans de villes , tant françoiſes qu'étan
188 MERCURE DE FRANCE.
gères , qui , quoiqu'anciens , font fort
rares , tels que les huit plans de Paris de
différens âges , depuis fon origine jufqu'à
nos jours ; les invalides , Verfailles , la
ménagerie, le labyrinthe , Trianon , Saint-
Cloud , Marly & la machine , Fontainebleau
, Meudon.
Le lieur Defnos diftribue gratuitement
fon catalogue.
LE Corps de Ville de Reims , defirant
de plus en plus témoigner au Roi la vive
reconnoiffance qu'elle conferve de fes bienfaits
, en rendant à jamais mémorables des
fères que Sa Majefté lui a permis de célébrer
à l'occafion de l'inauguration de fa
ftatue heureuſement élevée dans les murs ,
délibéra , avec l'agrément de M. Rouillé
d'Orfeuil , Intendant de la province &
frontière de Champagne , qu'il auroit l'honneur
de dédier & préfenter les gravures
au Roi.
En conféquence les fieurs Varin frères ,
chargés de ces gravures , qu'ils devoient ,
fuivant les conditions de leur profpectus ,
délivrer aux foufcripteurs , par divifion ,
en 1767 , 1768 & 1769 , fe font trouvés
obligés d'en changer la diftribution ; pour
quoi ils ont l'honneur d'avertir les foufcripteurs
que le recueil total , tant des
SEPTEMBRE 1767. 189
Fêtes & defcription d'icelles , que des nouvelles
portes & fontaines de la ville , leur
fera délivré vers la fin de l'année 1768.
Ils ofent fe flatter que cet arrangement ,
déterminé par le Corps de ladite ville , qui
n'a d'autres vues que celle de perpétuer à
jamais fon amour pour le meilleur des
Rois , & d'illuftrer la ville de fon facre ,
fera d'autant plus agréable aux foufcripteurs
, qu'ils jouiront de ce recueil en entier
, un an avant le terme qu'ils avoient
preferit ; néanmoins pour leur laiffer la li
berté de fuivre leur goût , fi ces dernieres
conditions ne leur plaifoient pas , les fieurs
Varin offrent de remettre à ceux qui le
defireront , les fonds qu'ils ont avancés ,
& ils pourront les toucher chez les perfon
nes qui ont été chargées de les recevoir.
L'ambition que les fieurs Varin ont de
mériter les fuffrages du public , dans un
ouvrage auffi digne de la poftérité , leur
fait efpérer de pouvoir rendre à ces fêtes
tout le luftre dont leur magnificence les
avoit enrichies.
Pour y réuffir , rien ne leur coûte , & ils
ont fçu gagner l'avantage précieux d'être
fecourus par des artiftes dont le feul nom
peur affurer leurs prétentions en flattant le
goût des amateurs ; MM. Moreau & Bla
remberck , dont les talens font depuis long
190 MERCURE DE FRANCE .
tems connus , & M. le Prince , Peintre ordinaire
du Roi , illuftre dans la carriere
des arts par fon pinceau fi varié & fi féducteur
, ont bien voulu leur promettre de
les favorifer des traits précieux de leurs
crayons & de leur génie créateur.
L'ENFANT rue Poiffonnière , maifon
de M. Robert , Peintre en carroffes , eſt
propriétaire des planches deffinées & gravées
par P. J. Loutherbourg , celèbre Peintre
du Roi , dont les fujets font pendans
champêtres , & fuites de figures ifolées ,
pittorefques & dans le goût de Salvator
Roofe . Il pofféde encore d'autres planches ,
dont les fujets font intéreffans ; & il va
mettre au jour deux fuites de différens
fujets militaires gravés d'après les deſſeins
originaux de MM. Wateau & le Paon .
Še vendent chez le propriétaire , chez
Matenet , rue des Noyers , & Mégret ,
Maître Vitrier , rue Saint Jacques , visà-
vis la rue du Plâtre.
TABLEAU hiftorique & géographique
de l'Europe , ouvrage diftribué par colonnes,
& proprement gravé fur une feuille
d'atlas , qui met nettement fous les yeux
les Etats , les provinces , les capitales de
chaque lieu , & les rivières qui les arroSEPTEMBRE
1767. 191
fent , &c. avec une defcription très - utile
pour l'étude de la géographie. Ce tableau
eft de même grandeur que celui publié
depuis peu fur la France , que le public a
fi fort accueilli : prix 1 liv. 4 fols. A Paris ,
chez le fieur Lattré , Graveur ordinaire de
Monfeigneur le Dauphin , rue Saint Jacques
, près la fontaine Saint Severin , à la
ville de Bordeaux ; avec privilége du Roi,
MUSIQUE
ARIETTE RIETTE nouvelle à deux violons &
baffe chiffrée , un baffon ad libitum ;
dédiée à Mde la Comteffe de Polignac ,
par M. Léemans. A Paris , au Cabinet
littéraire , Pont Notre Dame , près la
Pompe , prix , 1 livre 4 fols.
192 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique donna ,
le mardi 18 août , les Fragmens Lyriques ,
ballet compofé de l'acte d'Apollon & Coronis
, des Amours des Dieux , & des actes
du Feu & de la Terre des élémens.
M.
Le poëme de la première entrée eft de
FUZELIER, la mufique de MOURET.
Dans l'acte d'Apollon & Coronis ,
PILLOT chante le rôle d'Apollon en Berger,
& le joue avec les applaudiffemens & les
fuffrages de tous les vrais amateurs. Les
talens de cet acteur pour l'action , & le rôle
qu'il exécute , font affez connus pour n'avoir
rien à ajouter à l'idée que l'on doit
s'en former . Mlle LARRIVÉE & M. LARRIVEE
, fon époux , chantent avec beaucoup
d'applaudiffemens les rôles de Coronis &
d'Iphis. M. MUGUET celui de Mercure ;
Mile DESCOINS , à la place de Mlle Du-
BRIEULLE , celui d'Ifmène , bergère amie
de Coronis,
On
SEPTEMBRE 1767. 193
ر
On a fubftitué des airs nouveaux dans
les divertiffemens de cet acte , ainfi que
dans les deux fuivans , la plupart de MM.
TRIAL & LE BERTON Directeurs , qui
produifent le plus agréable effet. A la place
de l'air : De deux amans heureux & c.
on chante une ariette de M. TRIAL ,
qui fait grand plaifir & eft fort applaudie .
Dans le ballet de cet acte les principales
entrées font remplies par les jeunes fujets
du ballet , lefquels font toujours fort applaudis
par les fpectateurs. Ces fujets font
MM. SIMONIN , LE BRUN , BEAULIEU ;
Miles DUPERREI , DERVIEUX & AUDINOT
, à la tête defquels font M. Mal-
THER & Mlle PITROT.
Le poëme de l'acte..du Feu , ainfi que
celui du troiſième acte , eft de Ror , & la
mufique de DESTOUCHES .
Dans l'acte du feu , feconde entrée de
ce ballet , Emilie eft chantée par Mlle
DUBOIS . Tout le monde connoît les grands
morceaux de chant de ce rôle & combien
ils conviennent à la belle voix de cette
actrice. M. LARRIVÉE chante , on ne peut
pas plus agréablement , avec plus d'intelligence
, & avec les vraies grâces du chant
françois , le rôle de Vatere. Le petit rôle
de l'amour eft rempli par Mlle RoSALIE.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Mile GUIMARD , toujours aimable dans
fa danfe , & toujours aimée du public ,:
embellit la première partie du ballet de cet
acte. Elle eft accompagnée de Mlles GAUDOT
& GRANDI . M. GARDEL y exécute
une belle chaconne , dont il a compofé la
mufique. La. compofition & l'exécution
font applaudies.
Dans la troifième & dernière entrée ,
(l'acte de la Terre ) le public a revu , avec
un plaifir infini , reparoître Mlle ARNOULD .
Il a retrouvé & applaudi avec tranfport
la même qualité , le même fenfible de la
voix , les mêmes grâces dans la figure &
dans le chant , le même art touchant . &
naturel de l'expreffion , qui avoient tant
élevé la réputation de cette actrice dès les
premiers momens qu'elle étoit montée .
fur le théâtre , & qui la rendent encore .
fi chère & fi précieufe à tous ceux qui
s'intéreffent à l'opéra.
M. LE GROS n'eft pas moins applaudi
dans le rôle charmant de Vertumne que
Mlle ARNOULD dans celui de Pomone. II.
y a peu de rôles qui aient fait plus d'honneur
à la belle voix & au talent de M. LE
GROS que celui- ci. M. DURAND a chanté
le rôle de Pan que M. GÉLIN n'a pu con-.
tinuer , étant tombé malade immédiateSEPTEMBRE
1767. 195
bas , pour
ment après la première repréfentation.
M. DURAND recueille , dans ce rôle , le
fruit des foins & des efforts qu'on avoit
applaudis dans le précédent opéra , où il
avoit chanté à la place de M. LArrivée .
On a fubftitué un nouveau duo à l'ancien
, dans la fin de la dernière fcène ,
entre Vertumne & Pomone. Un accompagnement
arrangé de violons à l'octave en
l'air fi connu : De l'amour tout
fubit les loix , &c. le renouvelle & lui
donne de nouveaux charmes auxquels
ajoute encore la voix & la manière de le
chanter de M. LE GROS . On a remis à
la fin du dernier divertiffement l'ariette
des cors-de- chaffe , qui n'avoit pas été
affez entendue , dans l'avant dernier opéra ,
pour le plaifir des auditeurs & pour la
gloire de M. RODOLPHE , duquel nous
avons parlé dans le temps , & duquel nous
aurions encore à parler fi nous ne craignions
de nous répéter fur les éloges les plus juftes
& les plus autorifés par la vivacité & la
multitude des applaudiffemens . C'eſt encore
M. LE GROS qui chante cette ariette.
Les ballets de cet acte font très - brillans ,
très-vifs & des plus agréables que l'on voie
fur ce théâtre , fur- tout ceux du fecond ,
divertiffement. Dans le premier M. LIONNOIS
danfe à la tête des Faunes. Il eft
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
temps
fecondé par MM. ROGIER & LÉGER .
Dans les Bergers du fecond divertiffement
on revoit encore , avec la plus grande
fatisfaction , M. GARDEL & Mlle Gui-
MARD , M. SLINGSBI & Mlle MION. Le
premier eft ce jeune Danfeur Anglois ,
duquel nous avons parlé cet hiver , dans
le de fon début , en annonçant la
juſtice que le public rendoit à ſes brillantes
difpofitions. Nous avons à annoncer aujourd'hui
les applaudiffemens que l'on donne
à fes progrès. On concevra facilement le
plaifir que font les danfes des Pâtres &
Paftourelles , en nommant M. DAUBERVAL
, duquel un accident avoit privé longtemps
ce théâtre ; Mlle ALLARD , la caufe
de l'objet des tranfports du public ; &
Mlle PESLIN , qu'une indiſpoſition avoit
empêché de danfer pendant quelque temps.
Les ballets de l'acte de Coronis font
de Mlle LAVAL ; ceux de l'acte du Feu ,
de M. LANY ; le ballet des Faunes , dans
l'acte de la Terre , eft auffi de M. LANY ;
les derniers divertiffemens des Pâtres &
des Bergers font de M. DAUBERVAL.
Cet opéra a eu , dès la première fois ,
le plus brillant fuccès , auquel ont beau-
Coup contribué les foins des Directeurs.
SEPTEMBRE 1767. 197
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE mercredi , 26 août , on donna la
1
première repréſentation de Cofroës , tragédie
nouvelle par M. LE FEBVRE , trèsjeune
auteur , auquel on ne donne que
vingt- deux ans.
On n'a confervé de la vérité hiſtorique ,
dans la fable de ce poëme dramatique ,
que le nom de Cofroës ; tout le tiffu de
l'intrigue & l'action font de l'invention
du poëte. Les premiers actes , fur- tout le
fecond & le troisième , ont été applaudis
avec tous les tranfports que méritent la
quantité de grands traits de génie & de
fentiment dont ils font remplis . Une ver
fification facile , noble & forte en beaucoup
d'endroits , une imagination féconde ,,
peut-être aujourd'hui trop compliquée encore
par cette même fécondité , doivent
faire attendre de ce jeune débutant , dans
une fi grande carrière , des fuccès plus
décidés. La manière dont cette pièce a
été reçue par le public ne peut qu'encou
Jager l'auteur.
I iij
#98 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons jufqu'à préfent rendre
un compte plus détaillé de cette pièce , la
feconde repréfentation ayant été fufpendue
pendant toute la fin du mois d'août
par l'indifpofition d'un acteur.
Les ouvrages donnés fur ce théâtre , en
première pièce , depuis le dernier Mercure,
confiftent, 1 °. en tragédies , dans les poëmes
fuivans :
Mitridate , de RACINE ; Athalie , du
même ; le Comte d'Effex , de THOMAS
CORNEILLE Inès de Caftro , de La
MOTTE ; Brutus , de M. DE VOLTAIRE ;
dipe , du même ; Ariane , par THOMAS
CORNEILLE , dans la repréfentation de
laquelle Mlle DUBOIS a été autant applau
die qu'elle l'avoit été, & que fes progrès
avoient déja mérité de l'être quelques
jours auparavant ; Cofroës , tragédie nouvelle
de M. LE FEBVRE.
En comédies , le Jaloux défabuſe , de
CAMPISTRON ; Mélanide , de LACHAUSSÉ
; le Chevalier à la mode , de Dan-
COURT le Légataire , de REGNARD ; la
Surprife de l'Amour , de MARIVAUX ;
Mélanide , de LACHAUSSÉE ; le Philofophe
marié, de DESTOUCHES ; le Mifantrope
, de MOLIERE ; la Métromanie, de M.
PIRON ; le Baron d'Albicrac , de THOMAS
CORNELLLE; le Méchant , de M. GRESSET ;
SEPTEMBRE 1767. 199
de
le Feftin de Pierre , de TH. CORNEILLEZ
l'Avare , de MOLIERE ; le Joueur ,
REGNARD ; les Ménechmes , de REGNARD ;
la Gouvernante , de LACHAUSSÉE.
COMÉDIE ITALIENNE.
୨ LE 9 août 1767 on a remis au théâtre ,
pour la première fois , le Trompeur trompé ,
opéra comique en vaudevilles de feu VADÉ.
Cette pièce , qui avoit ea beaucoup de
fuccès dans fa nouveauté , a été revue avec
plaifir. Les acteurs qui en rempliffent les
rôles font :
M. LEJEUNE , LE COMTE.
M. TRIAL , LICIDAS , Bergèr.
M. CHAMPVILLE , LE COUREUR.
Mlle MANDEVILLE , COLETTE , Bergère
aimée de LICIDAS .
Mlle BEAUPRÉ ,
CIDALISE.
M. BLAISE , Compofiteur de Mufique ,
penfionnaire de la Comédie , a fait les
accompagnemens des airs qui en ont paru
fufceptibles.
Le 19 août M. TRIAL a joué pour
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. CLERVAL , qui étoit indifpofé , le
rôle de Dorlis dans Ifabelle & Gertrude
& le lendemain le rôle de Colas dans
Rofe & Colas. Il a reçu tous les applaudiffemens
que méritent fon zèle & fon
application à marcher fur les traces de
l'acteur qu'il remplaçoit.
On attendoit un débutant ( le fieur
VENDEUIL ) , qui devoit paroître pour la
première fois le lundi , 31 août , dans le
Cadi dupé & le Bûcheron , où il devoit jouer
les rôles d'amoureux . On rendra compte
de ce début dans le prochain Mercure.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 15 août , jour de l'Affomption .
LE Concert Spirituel du 15 août , fète de
Affomption , a commencé par Omnes gentes , &c.
motet à grand choeur de M. DAUVERGNE , bien
rendu , & dont l'effet eft toujours fatisfaifant.
Enfuite M. GARDEL , de l'Académie Royale de
Mufique , a exécuté , fur la harpe , une fonate de
fa compofition & deux airs connus , qui ont fait
beaucoup de plaifir , & lui ont mérité des applaudiffemens
très- flateurs , ainfi qu'à M. CAPRON ,
qui l'accompagnoit feul & de la manière qu'en
peut aifément imaginer.
SEPTEMBRE 1767. 201
Mile Rozar a fort bien chanté Exultate , &c.
moret à poix feule de M. DAUVERGne .
M. JANNSON , de la mufique de S. A. S. Mgr
le Prince DE CONTI , a exécuté une fonate de violoncelle
, mêlée d'airs connus . Cet Artifte , qu
avoit déja donné tant de preuves de fes talens , a
montré ce jour-là une fupériorité vraiment décidée
; il a joué fingulièrement l'adagio dans un
degré de perfection dont il faut avoir joui pour le
bien concevoir. Gens de l'art , amateurs , tout le
monde a été enchanté ; tout le monde avoue
qu'on ne peut réunir plus heureufement la beauté ,
la pureté du fon , la fûreté du toucher , & le
charme de l'expreffion la plus fenfible.
Mlle FEL a chanté , comme elle chante tou
jours , un motet à voix feule , & fort agréable en
foi.
Le Concert a été terminé par un motet à grand
choeur de LA LANDE , Cantate Domino , &c. dans
lequel Mlle DURANCI , de la Comédie Françoife ,
a chanté le très - beau récit Viderunt , &c . Quoique
Mlle D'URANCI ne fût pas encore entièrement
rétablie d'une indifpofition confidérable , elle a
rendu ce morceau avec affez de diftinction pour
que le public en ait été content & le lui ait mar
qué affez vivement..
I V
202 MERCURE DE FRANCE.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES
N. B. Malgré le peu de juftice que me
rend M. FRAMERY , le motif de la lettre
fuivante , qui tend à juftifier fes intentions
fur la mémoire de feu VADE , nous paroît
fi honnête & fi louable , que nous n'hésitans
point à inférer cette lettre dans tout for
entier. Nous n'employerons , pour nous
juftifier contre les imputations de M.
FRAMERY , que lépître imprimée à la
tête du nouveau Nicaife , à laquelle il renvoie
le lecteur , pour juger fi c'est avec
raifon que l'on a pris le charge fur l'inten
tion apparente de cette même épître.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie des fpectacles.
W
MONSIEUR ,
Je n'avois point lu le Mercure , & j'entendois
autour de moi des murmures confus fur l'épître
du nouveau Nicaife , & fur votre article du Mercure
qui la regarde. J'avois contre moi ceux qui
n'avoient lu que cet article , vous aviez contre
SEPTEMBRE 1767. 203
•
Vous ceux qui avoient lu votre article & mon épî.
tre. Croyant d'abord que le talent feul étoit
attaqué en moi , je ne me preffois pas de voir
une critique que je regardois comme jufte. Les
murmures augmentèrent , & ma curiofité l'emporta
fur mon indifférence. J'y vis avec ſurpriſe
& avec douleur que vous me prêtiez des intentions
que je n'ai jamais eues , qui font très - éloignées
de l'épître même , & qui le font encore plus de
mon coeur. Je livre à là critique la plus amère , &
fans m'en plaindre, les foibles productions de mon
efprit ; mais ne trouvez pas mauvais , Monfieur ,
que je me juftifie aux yeux de la province , & de
tous ceux qui jugent des ouvrages fur la foi des
Journaux , les fentimens d'un coeur qui fe Aatte
d'être honnête , & de l'être toujours . Puis -je ne
pas me défendre quand vous m'attaquez d'une
façon fi dangereufe pour un auteur à qui vous
donnez vous- même fi fouvent l'épithète de jeune?
D'abord , Monfieur , j'ai eru qu'il étoit honnête
de ne nommer quelqu'un , pour l'auteur
d'un ouvrage , que quand il s'étoit nommé luimême
, mais paffons. Puiſque vous avez interprété
cette épître , j'ofe dire fi légèrement , permettezmoi
de vous la montrer à mon tour , non pas
fous un fens caché , mais fous celui qu'elle doir
naturellement préfenter , & c'eft le véritable
« Epître à l'ombre de Vadé,
Mademoiſelle
I vj
202
MERCH
SUPP. A
L'AIN
N.B.
AL
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M.
FR .
faisante , y
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la m
fi
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point
à
entier.
jfiger
FRAME
têre du
voie le
raifin
H
SEPTEMBRE 1767. 204 .
peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
joute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
pagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une exprefon
injurieufe. Il me femble , Monfieur , qu'ant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
' elle vouloit dire . Interrogez les artiſtes , ils
s diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
ne fleur , dreffé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
eut dire fort vite , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignifie , penſez-vous , dans l'ivreſſe , dans
La débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feu- .
lement après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dir quelque part de lui - même
ns fait telle ehofe après boire. M. de Volend
fûrement pas ivres de vin. Un'
e pourroit- il faire des couplers , même
Quand le fage d'Orneval , Fuſelier
anard , le Grand s'affembloient au
eu qui n'étoit point malhonnête alors ,
s avoir dîné ils exécutoient une idée
qui leur étoit venue pendant le repas ,
voit-il pas s'appeller après boire ? On
ils ne s'en cachoient point ; le leur
roché ? Leurs ouvrages en étoient - ils
ais Les euffent-ils fait moins bons à
204 MERCURE DE FRANCE RANCE ..
Ce début annonce que cette lettre eft une foliee
Si elle n'eft pas plaifante , qu'on m'accule de manquer
de goût , & je me tairai. Mais que cela foit
plaifant ou non , on auroit bien dû , ce me femble
, ne pas juger , d'une façon fi triſte , une choſe
qui prétend à la gaîté . La gaîté eſt douce , &
n'a jamais offenfé perfonne . Je ne dois pas avoir
beaucoup de peine à prouver qu'une plaifanterie
n'eft chofe férieufe.
pas une
ports
« Dans le temps que vous étiez Monfieur
VADÉ , que vous couriez les halles , les
» & les guinguettes pour y ramaller de quoi diver-
» tir la bonne compagnie , vous faifiez des bou-
» quets & des opéra- comiques fur le bout de la
table , après boire 息.
Qui ne fçait que le plus fûr moyen de bien peina
dre la nature eft de la voir de près ? Qui a jamais
pris cela pour un reproche ? M. FAVART , dont
le témoignage , de votre propre aveu , n'eſt pas
récufable , vous dira qu'il fuivoit fouvent le même
peuple juſques dans fes plaifirs ; qu'il y épioit ces
momens de la franchiſe de l'âme , qui laiſſent
échapper les traits de caractère , & il nous en
offroit enfuite le tableau fidèle & naïf. Une fcène
de cabaret lui a donné l'idée de la charmante
fcène du philofophe dans la Soirée des Boulevards.
Ce que faifoit M. FAVART , j'ai dit que feu VADE.
le faifoit , & pas plus . Le parallèle n'eft pas humibant
pour le dernier. Je n'ai pas même dit que le
SEPTEMBRE 1767. 201
bas peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
j'ajoute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
compagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une expreffion
injurieufe . Il me femble , Monfieur , qu'avant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
qu'elle vouloit dire. Interrogez les artiſtes , ils
voas diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
une fleur , dreffé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
veut dire fort vîte , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignific , penfez-vous , dans l'ivreffe , dans
la débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feu .
lement après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dit quelque part de lui - même s
nous avons fait telle chofe après boire . M. de Voltaire
n'entend fûrement pas ivres de vin. Un'
homme ivre pourroit -il faire des couplets , même
mauvais ? Quand le fage d'Orneval , Fufelier ,
Fagan , Panard , le Grand s'affembloient au
cabaret , lieu qui n'étoit point malhonnête alors ,
& qu'après avoir dîné ils exécutoient une idée
heureufe, qui leur étoit venue pendant le repas ,
cela ne pouvoit-il pas s'appeller après boire ? On
le fçavoit , ils ne s'en cachoient point.; le leur
a-t-on reproché ? Leurs ouvrages en étoient - ils.
plus mauvais ? Les euffent-ils fait moins bons à
196 MERCURE DE FRANCE.
fecondé par MM. ROGIER & LÉGER .
Dans les Bergers du fecond divertiffement
on revoit encore , avec la plus grande
fatisfaction , M. GARDEL & Mlle Gui-
MARD , M. SLINGSBI & Mlle MION. Le
premier eft ce jeune Danfeur Anglois ,
duquel nous avons parlé cet hiver , dans
le temps de fon début , en annonçant la
juftice que le public rendoit à fes brillantes
difpofitions. Nous avons à annoncer aujourd'hui
les applaudiffemens que l'on donne
à fes progrès. On concevra facilement le
plaifir que font les danfes des Pâtres &
Paftourelles , en nommant M. DAUBERVAL
, duquel un accident avoit privé longtemps
ce théâtre ; Mlle ALLARD , la caufe
de l'objet des tranfports du public ; &
Mlle PESLIN , qu'une indifpofition avoit
empêché de danfer pendant quelque temps.
Les ballets de l'acte de Coronis font
de Mlle LAVAL ; ceux de l'acte du Feu ,
de M. LANY ; le ballet des Faunes , dans
l'acte de la Terre , eft auffi de M. LANY ;
les derniers divertiffemens des Pâtres &
des Bergers font de M. DAUBERVAL.
Cet opéra a eu , dès la première fois ,
le plus brillant fuccès , auquel ont beaucoup
contribué les foins des Directeurs.
SEPTEMBRE 1767. 197
COMÉDIE FRANÇOISE.
h
LE mercredi , 26 août , on donna la
première repréſentation de Cofroës , tragédie
nouvelle par M. LE FEBVRE , trèsjeune
auteur , auquel on ne donne que
vingt -deux ans.
On n'a confervé de la vérité hiftorique ,
dans la fable de ce poëme dramatique ,
que le nom de Cofroës ; tout le tiffu de
l'intrigue & l'action font de l'invention
du poëte. Les premiers actes , fur- tout le
fecond & le troifième , ont été applaudis
avec tous les tranfports que méritent lat
quantité de grands traits de génie & de
fentiment dont ils font remplis. Une ver
fification facile , noble & forte en beaucoup
d'endroits , une imagination féconde ,
peut- être aujourd'hui trop compliquée encore
par cette même fécondité , doivent
faire attendre de ce jeune débutant , dans
une fi grande carrière , des fuccès plus
décidés. La manière dont cette pièce a
été reçue par le public ne peut qu'encou
Jager l'auteur.
I iij
98 MERCURE DE FRANCE . NCE.
Nous ne pouvons jufqu'à préfent rendre
un compte plus détaillé de cette pièce , la
feconde repréfentation ayant été fufpendue
pendant toute la fin du mois d'août
par l'indifpofition d'un acteur.
Les ouvrages donnés fur ce théâtre , en
première pièce , depuis le dernier Mercure,
confiftent, 1 °. en tragédies , dans les poëmes
fuivans :
Mitridate , de RACINE ; Athalie , du
même ; le Comte d'Effex , de THOMAS
CORNEILLE Inès de Caftro , de La
MOTTE ; Brutus , de M. DE VOLTAIRE ;
dipe , du même ; Ariane , par THOMAS
CORNEILLE , dans la repréſentation de
laquelle Mile DUBOIS a été autant applaudie
qu'elle l'avoit été, & que fes progrès
avoient déja mérité de l'être quelques
jours auparavant , Cofroës , tragédiè nouvelle
de M. LE FEBVRE.
de
En comédies , le Jaloux défabuſe ,
CAMPISTRON ; Mélanide , de LACHAUSSir;
le Chevalier à la mode , de DANCOURT
le Légataire , de REGNARD ; la
Surprife de l'Amour , de MARIVAUX ;
Mélanide , de LACHAUSSÉE ; le Philofophe
marié , de DESTOUCHES , le Mifantrope
, de MOLIERE ; la Métromanie, de M.
PIRON ; le Baron d'Albicrac , de THOMAS
CORNEILLE ; le Méchant , de M. GRESSET ;
SEPTEMBRE 1767. 199
le Feftin de Pierre , de TH. CORNEILLE
l'Avare , de MOLIERE ; le Joueur , de
REGNARD ; les Ménechmes , de REGNARD ;
la Gouvernante , de LACHAUSSÉE.
COMÉDIE ITALIENNE.
୨ LE 9 août 1767 on a remis au théâtre ,
pour la première fois , le Trompeur trompé ,
opéra comique en vaudevilles de feu VADÉ.
Cette pièce , qui avoit eu beaucoup de
fuccès dans fa nouveauté , a été revue avec
plaifir. Les acteurs qui en rempliffent les
rôles font :
M. LEJEUNE , LE COMTE .
M. TRIAL , LICIDAS , Bergèr.
M. CHAMPVILLE , LE COUReur.
Mlle MANDEVILLE , COLETTE , Bergère
aimée de LICIDAS .
Mlle BEAUPRÉ , CIDALISE.
M. BLAISE , Compofiteur de Mufique ,
penfionnaire de la Comédie , a fait les
accompagnemens des airs qui en ont paru
fufceptibles.
Le 19 août M. TRIAL a joué pour
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. CLERVAL , qui étoit indiſpoſé , le
rôle de Dorlis dans fabelle & Gertrude ,
& le lendemain le rôle de Colas dans
Rofe & Colas. Il a reçu tous les applaudiffemens
que méritent fon zèle & fon
application à marcher fur les traces de
l'acteur qu'il remplaçoit.
On attendoit un débutant ( le fieur
VENDEUIL ) , qui devoit paroître pour la
première fois le lundi , 31 août , dans le
Cadi dupé & le Bûcheron , où il devoit jouer
les rôles d'amoureux . On rendra compte
de ce début dans le prochain Mercure .
CONCERT SPIRITUEL.
Du 15 août , jour de l'Affomption.
LEE Concert Spirituel du 15 août , fête de
l'Affomption , a commencé par Omnes gentes , &c .
moret à grand choeur de M. DAUVERGNE , bien
rendu , & dont l'effet eft toujours fatisfaifant.
"
Enfuite M. GARDEL , de l'Académie Royale de
Mufique , a exécuté , fur la harpe , une fonate de
fa compofition & deux airs connus qui ont fait
beaucoup de plaifir , & lui ont mérité des applaudiffemens
très -flateurs , ainſi qu'à M. CAPRON ,
qui l'accompagnoit feul & de la manière qu'on
peut aifément imaginer.
SEPTEMBRE 1767. 201
Mile Rozor a fort bien chanté Exultate , &c.
moret àpoix feule de M. DAUVERGNE .
M. JANNSON , de la mufique de S. A. S. Mgr
le Prince DE CONTI , a exécuté une fonate de violoncelle
, mêlée d'airs connus. Cet Artiſte , qu
avoit déja donné tant de preuves de fes talens , a
montré ce jour- là une fupériorité vraiment décidée
; il a joué fingulièrement l'adagio dans un
degré de perfection dont il faut avoir joui pour le
bien concevoir. Gens de l'art , amateurs , tout le
monde a été enchanté ; tout le monde avouequ'on
ne peut réunir plus heureufement la beauté ,
la pureté du fon , la fûreté du toucher , & le
charme de l'expreffion la plus fenfible .
Mlle FEL a chanté , comme elle chante tou
jours , un moter à voix feule , & fort agréable en
foi.
Le Concert a été terminé par un motet à grand
choeur de LA LANDE , Cantate Domino , &c. dans
lequel Mlle DURANCI , de la Comédie Françoiſe ,
a chanté le très - beau récit Viderunt , &c. Quoique
Mlle DURANCI ne fût pas encore entièrement
rétablie d'une indifpofition confidérable , elle a
rendu ce morceau avec affez de diſtinction pour
que le public en ait été content & le lui ait marqué
affez vivement.
I V
202 MERCURE DE FRANCE.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES
N. B. Malgré le peu de juftice que me
rend M. FRAMERY , le motif de la lettre
fuivante , qui tend à juftifier fes intentions
fur la mémoire de feu VADÉ , nous paroît
fi honnête & fi louable , que nous n'héfitons
point à inférer cette lettre dans tout for
entier. Nous n'employerons , pour nous
juftifier contre les imputations de M.
FRAMERY , que lépître imprimée à la
tête du nouveau Nicaife , à laquelle il renvoie
le lecteur , pour juger fi c'eft avec
raifon que l'on a pris le charge fur l'inten
tion apparente de cette même épître.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie des fpectacles.
MONSI
ONSIEUR ,
JE n'avois point lu le Mercure , & j'entendois
autour de moi des murmures confus far l'épître
du nouveau Nicaife , & fur votre article du Mercure
qui la regarde. J'avois contre moi ceux qui
n'avoient la que cet article , vous aviez contre
SEPTEMBRE 1767. 203
Vous ceux qui avoient lu votre article & mon épî.
tre. Croyant d'abord que le talent feul étoit
attaqué en moi , je ne me preffois pas de voir
une critique que je regardois comme jufte. Les
murmures augmentèrent , & ma curiofité l'emporta
fur mon indifférence. J'y vis avec ſurpriſe
& avec douleur que vous me prêtiez des intentions
que je n'ai jamais eues , qui font très - éloignées
de l'épître même , & qui le font encore plus de
mon coeur. Je livre à la critique la plus amère , &
fans m'en plaindre, les foibles productions de mon
efprit ; mais ne trouvez pas mauvais , Monfieur ,
que je me juftifie aux yeux de la province , & de
tous ceux qui jugent des ouvrages fur la foi des
Journaux , les fentimens d'un coeur qui fe Aatte
d'être honnête , & de l'être toujours . Puis - je ne
pas me défendre quand vous m'attaquez d'une
façon fi dangereuse pour un auteur à qui vous
donnez vous- même fi fouvent l'épithète de jeune?
D'abord , Monfieur , j'ai eru qu'il étoit honnête
de ne nommer quelqu'un , pour l'auteur
d'un ouvrage , que quand il s'étoit nommé duimême
, mais paffons. Puiſque vous avez interprété
cette épître , j'ofe dire fi légèrement , permettezmoi
de vous la montrer à mon tour , non pas
fous un fens caché , mais fous celui qu'elle doir
naturellement préſenter , & c'eſt le véritable
cs Epître à l'ombre de Vadé,
» Mademoiſelle
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Ce début annonce que cette lettre eft une folie.
Si elle n'eft pas plaifante , qu'on m'accuſe de manquer
de goût , & je me tairai . Mais que cela foit
plaifant ou non , on auroit bien dû , ce me femble
, ne pas juger , d'une façon fi trifte , une chofe
qui prétend à la gaîté . La gaîté eſt douce , &
n'a jamais offenfe perfonne . Je ne dois pas avoir
beaucoup de peine à prouver qu'une plaifanterie
n'eft pas une chofe férieuſe .
« Dans le temps que vous étiez Monfieur
» VADÉ , que vous couriez les halles , les
ports
» & les guinguettes pour y ramaffer de quoi divertir
la bonne compagnie , vous faifiez des bou-
» quets & des opéra- comiques fur le bout de la
table , après boire ».
Qui ne fçait que le plus fûr moyen de bien peina
dre la nature eft de la voir de près ? Qui a jamais
pris cela pour un reproche M. Favart , dont
le témoignage , de votre propre aveu , n'eſt pas
récufable , vous dira qu'il fuivoit fouvent le même
peuple juſques dans fes plaifirs ; qu'il y épioit ces
momens de la franchiſe de l'âme , qui laiſſent
échapper les traits de caractère , & il nous en
offroit enfuite le tableau fidèle & naïf. Une fcène
de cabaret lui a donné l'idée de la charmante
fcène du philofophe dans la Soirée des Boulevards.
Ce que faifoit M. FAVART , j'ai dit que feu VADÉ
le faifoit , & pas plus . Le parallèle n'eft pas humitant
pour le dernier. Je n'ai pas même dit que le
SEPTEMBRE 1767. 201
bas peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
j'ajoute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
compagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une expreffion
injurieuſe . Il me femble , Monfieur , qu'avant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
qu'elle vouloit dire . Interrogez les artiſtes , ils
vous diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
une fleur , dreſſé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
veut dire fort vîte , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignifie , penfez- vous , dans l'ivreffe , dans
la débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feulement
après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dir quelque part de lui - même s
nous avonsfait telle chofe après boire . M. de Voltaire
n'entend fûrement pas ivres de vin. Un'
homme ivre pourroit- il faire des couplers , même
mauvais ? Quand le fage d'Orneval , Fufelier ,
Fagan , Panard , le Grand s'affembloient au
cabaret , lieu qui n'étoit point malhonnête alors ,
& qu'après avoir dîné ils exécutoient une idée
heureufe , qui leur étoit venue pendant le repas ,
cela ne pouvoit -il pas s'appeller après boire ? On
le fçavoit , ils ne s'en cachoient point .; le leur
a-t-on reproché ? Leurs ouvrages en étoient- ils
plus mauvais Les euffent-ils fait moins bons à
106 MERCURE DE FRANCE.
jeûn ? Ils n'avoient peut être de plus que cette
gaîté d'imagination que le communiquent des
gens d'efprit raffemblés à table par le plaifir. Feu
VADÉ rougiroit - il d'être comparé aux auteurs
que je viens de nommer ?
L'épitre continue : « Cela étoit fort excellent
dans ce temps , fort applaudi ... & l'on ajoute
que vous étiez un homme charmant dans la
fociété » . Sont- ce-là les injures que j'ai dites à
VADÉ ? Un homme fujet à l'ivreffe n'est point
Un homme charinant dans la fociété. Après boire
ne peut donc fignifier que VADÉ puifoit dans le
vin toutes les plaifanteries dont il nous régaloit ,
& c'est ce que vous dites . Je ne fçais pourquoi
j'ai cité M. de Voltaire . Il fe trouve déja , je ne
fçais comment , dans l'épître , un petit éloge
de cet illuftre auteur , qui a plus fâché que le
refte bien des gens qui ne l'ont pas dit.
« Le public eft devenu d'une fi grande difficulté
, fur le fait de l'opéra- comique , qu'il eſt
> extrêmement à redouter pour la nation que le
» genre ne s'en éteigne bientôt ».
Vous me reprochez cette plaifanterie ; vous
dites que cela eft fufceptible de contradiction au
plaifant comme au férieux ; c'eft un éloge du
fcèneblic à des opéra- comiques qui réufliffent . Ai-je
Ce que faifon le faire ? C'est parce que nous avons
le faifoit , & patbin , le Bûcheron , & Rofe & Colas
Hant pour le dernelt devenu difficile , & c'eſt parce
qu'ils ont réuffi ,
SEPTEMBRE 1767. 207
Déja le comique au gros fel , la bonne gaîté ,
» mère des grands éclats de rire .... n'ofent plus
paroître.... & .cela est en vérité grand dom-
» mage , car les Racolleurs & Jérôme & Fanchonnette
font bien plaifans »
Eft-ce cette phrafe , Monfieur , qui , felon vous,
veut faire entendre que la groffièreté & la baffeffe
avoientfait tout le mérite des ouvrages de ce poëte?
Il est vrai , Monfieur , que le comique au gros
fel & la bonne gaîté font le grand mérite de ces
deux pièces , & de beaucoup d'autres qu'on ne
fçauroit lire fans plaifir & fans regret ; mais il n'eft
pas vrai que cela foit fynonyme de la groffièreté
& de la baffelle .
cc
Quelle feroit votre douleur de voir une partie
» de vos ouvrages dans l'oubli ... . une autre
» jouée par Nicolet » ?
11 eft vrai , Monfieur , qu'on ne fe fouvient
plus de la Fileufe , de la Canadienne , de la Nouvelle
Baftienne , d'll étoit temps , des Troyennes
de CHAMPAGNE, du Confident heureux , de Folette,
ni du mauvais Plaifant . Il eſt vrai auffi qu'on ſe
fouvient avec plaifir de les autres pièces , & qu'elles
font jouées chez Nicolet ; mais elles y font à côté
de la Servante Justifiée de M. FAVART , & de
la Rofe de M. PIRON . Que M. VADÉ fe confole ,
il n'eft point là en mauvaife compagnie . La tolé
rance des grands fpectacles n'avilit point les autear's
208 MERCURE DE FRANCE...
« J'ai donc tâché de garantir votre Nipaife
d'un fort pareil. Je l'ai regardé comme l'ouvrage
le plus analogue à l'efprit de ce fiècle , &
» le plus approchant de notre manière . J'y ai
>> trouvé des scènes vraiment plaifantes , une mar◄
» che fingulièrement bien combinée »»
و د
Voilà comme je parle de cet homme & de cer
ouvrage , que j'ai , felon vous , fi fort l'air de
méprifer.
« A cela près.... du dénouement que j'ai crus
» long & que j'ai réduit de vingt pages à huit ».
Cela eft de fait , & il eft encore un peu long.
« Que j'ai cru gauche & que j'ai eſſayé de re-
» dreffer ; que j'ai cru de mauvais goût , & que
» j'ai tâché de rapprocher du nôtre ».
Il y a deux ou trois forties de Nicole , qui ne
fervent qu'à amener des longueurs. Je ne l'ai
point dit à deſſein de critiquer VADÉ , mais pour
donner la raison de mes changemens. Dans cette
phraſe , de mauvais goût , eft-compris ce qui fuit .
1
« J'ai ôté le langage payfan de l'amoureux ,
5 qui le mettoit prefqu'auffi bas que Nicaife ;
>> j'en ai donné cet exemple : que votre frère ne
» fe frotte pas plus à moi qu'à des orties , car
» j'ly frais v'nir fur la face des ampoules qui ne
>>s'en iroient pas de fitôt , j'vous en avertis » .
J'aurois pu ajouter ceux- ci :
Il s'élève furfes argots comme un coq d'inde. . ;
On vous en ratiffe... Le v'la donc , ce frère ; queul
SEPTEMBRE 1767. 209
avaleux de pois gris . Ce même Julien dit , dans
la fcène fuivante :
Non je n'aimerai jamais que vous ,
Qu'un pareil aveu pour mon coeur ferait doux !
Voyez le reste du duo . Ces difparates fe fouffroient
alors ; on ne les fupporteroit pas à préfent.
Je n'ai pas dit autre choſe. Quant au vernis
de décence dont j'ai dit que la pièce manquoit
un peu , cela eft fi vrai , qu'après les retranchemens
faits , la Police en a encore rayé deux
'endroits.-
«Vous aviez une pauvre Nicole qui faifoit , à
» la vérité , des avances affez malhonnêtes , mais
>> qui étoit aufli trop indignement maltraitée » .
Voyez les dernières fcènes de l'ancien Nicaife.
Ces raisons ont empêché plufieurs bons muficiens
de faire ce que j'ai haſardé . Tout le monde convenoit
de ces défauts , jufqu'à ce que moi , jeune
auteur , ait ofé rappeiler au public fes propres
fentimens.
« Vous n'en aurez pas moins un très-grand
›› mérite à avoir fait cette pièce , & moi très- peu
>> à l'avoir retouchée » .
Cet aveu fincère , que j'ai du plaifir à répéter ,
fruit cet épître , qui , felon vous , Monfieur , n'eft
faité que pour bleffer injuftement la mémoire de
VADÉ , & qui le peint comme un homme fans
génie , fans goût & fans talent,
210 MERCURE DE FRANCE .
A mon tour , Monfieur , permettez - moi d'a
nalyfer une de vos phraſes.
Si malheureufement la facilité de fon caractère;
le feu de fon efprit , & même celui des paffions de
la jeuneſe , plus que toút , l'afcendant impérieux
d'un talent original pour peindre les gens de la
dernière claffe des citoyens , pour en étudier les
maurs , les plaifirs , & jufqu'à l'élocution : fi
tout cela quelquefois l'a entraîné dans un genre
-de vie diffipé , & peut-être , à la vérité , un peu |
licencieux , aux regards des gens févères , pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de quelques
écarts , au fond afſex excufables , excuſés même
pendant qu'il vivoit , d'autant plus qu'ils ne l'ont
jamais fait fortir des bornes de la plus fcrupuleufe
.probité?
Monfieur , je cherchois à donner un jour
odieux à vos paroles , fi je les interprétois ,
comme vous avez interprété mon épître , ne
pourrois-je pas ici vous appliquer ces vers de
Boileau :
Voilà jouer d'adreffe & médire avec art ,
Et c'eft avec refpect enfoncer le poignard .
Ne dirois-je pas que quand j'aurois prétendu
peindre VADÉ comme un homme fans talent ,
ç'auroit été peu , & je ne l'euffe point perfuadé ?
au lieu que vous lui attribuez un genre de vie
licencieux , & que vous pouvez le perfuader ; que
1
SEPTEMBRE 1767. 211
je n'ai point cherché à perpétuer la mémoire de
Les écarts , puifque je n'en ai point parlé , mais
que c'est vous qui les éternifez en nous les découvrant.
Le Mercure eft un livre de fond de bibliothèque
, & mon épître fera dans les mains de bien
peu de monde ; mais je penfe de vous ce que
vous auriez dû penfer de moi . Je ne vous ſuppoſe
point cette intention , parce qu'elle eft injurieuſe .
Vous citez un couplet de M. FAVART en l'honneur
de VADÉ. Le témoignage de cet illuftre
auteur , dites - vous , n'eft pas récufable . Monfieur
, je me flatte de le fçavoir auffi bien que
vous. Perſonne n'a plus que moi, pour cet homme
célèbre , d'eftime , de confiance & d'admiration ;
mais le couplet ne prouve rien , il fe trouve dans
-un compliment d'ouverture où l'on fait l'éloge
des poetes de l'opéra- comique . Quand il y eût
eu du mal à dire de VADE , & que M. FAVĀRT
eût été capable de le dire , il n'eût certainement
pas choifi cette occafion . Mais que prouveroit le
couplet , d'ailleurs ? Que VADÉ avoit beaucoup
de talent , & je ne le lui ai jamais contefté.
Voilà , Monfieur , ce que je me fuis cru obligé
de vous dire pour ma juftification . Vous ne pouviez
ni ne deviez , dites - vous , vous difpenfer de
juſtifier la mémoire de VADÉ ; mais comme cette
épître n'attaque ni la droiture du coeur ni la
douceur du caractère de Varé , vous ne pouviez
ni ne deviez donner de moi une idée que je n'ai
212 MERCURE DE FRANCE.
jamais méritée , & que je me flatte de ne mériter
jamais . Je ne puis à mon tour ni ne dois me difpenfer
de protester contre des accufations qui
pouvoient m'être fi nuifibles , & de faire le fincère
aveu des fentimens que j'ai pour VADE , &
de ceux avec lesquels j'ai l'honneur d'être , &c.
FRAMERY..
SPECTACLES DE PROVINCE,
PARAR des lettres de Marfeille , du 17
août dernier , fignées HITIER , on nous
attefte que M. BIGOTINY , connu à la Comédie
Italienne , où il a été pendant un an ,
pour la méchanique , eft le premier inventeur
des machines employées dans la métamorphofe
de la Fée Urgelle à Genève , &
que ce n'eft pas M. DU HAULONDEL , qui
a employé les mêmes machines au fpectacle
de NANCY. Nous ne prenons pas fur
nous la difcuffion de ce fait.
SEPTEMBRE 1767. 213
MORT .
Jofeph-Jean - Baptifte de la Boiffiere , Comte
de Chambors , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , eſt décédé au château
de Saint- Germain- en-Laye le 15 août dernier ,
dans fa foixante-dix-feptième année.
Voyez fa généalogie dans l'hiftoire des grands
Officiers , tome 8 , page 856 , à l'article des
la Fontaine- Solare , & dans la dernière édition de
Moréry , tome 3 , à l'article Chambors , page 442 .
Il ne laiffe que Louis-Jofeph-Jean Baptifte de la
Boiffiere , Comte de Chambors , fon petit-fils ,
renu fur les fonds de baptême par feu Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine , & une fille
veuve de Pierre - François - Thomas de Borel
Comte de Manerbe , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , Commandeur de l'Ordre Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de Pontarlier &
Fort-de-Jour.
AVIS.
L'AUTEUR du Béchique Souverain , approuvé
pour les maladies de poitrine , rend graces au
public de la confiance marquée qu'il a en lui au
fujer de fon Béchique , il efpère qu'il en aura
autant pour fon Azot , quand il en aura fait d'auffi
heureufes épreuves pour les maladies d'eftomac
qu'il en a fait de fon Béchique pour celles de la
poitrine. L'un & l'autre fe débite chez le fieur
Rouffel , Epicier-Droguifte dans l'Abbaye Saint
Germain -des- Prés , à côté de la fontaine ; & chez
l'Auteur , qui continue de donner fon Azot & fes
liqueurs fines & étrangères à l'effai , en fon laba
212 MERCURE DE FRANCE.
ratoire au Temple , en entrant à gauche , la der
nière allée du grand bâtiment neuf , à côté du
Boulanger, L'on voit fur fa croifée ( laboratoire
du fieur Valade , &c . ) . On le trouve tous les
jours , excepté le mardi , le jeudi , dimanche ,
& fêtes .
ERRAT A.
Faute à corriger dans l'article Académie de la
Rochelle , du Mercure du premier volume de
juillet.
Page 165 , ligne , application , lifez explication,
Page 171 , lig. 12 , praticiens , lifez phyficiens
.
Errata pour le Mercure d'août , lettre à M. de la
Place , page 11 & fuivantes.
Page 12 , dont fon peuple le couvre , lifez dont
fon fupplice le couvre. Page 13 , de telles loix ne
pourront exifter , lifez ne peuvent exiſter. Page. 15 ,
que cette lueur d'efpérance n'en ait , lifez n'ait.
Page idem , fur lefquels les coupables puiſſent
lifez le coupable puiffe .
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois
de ſeptembre 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 6
Leptembre 1767.
GUIROY. ›
SEPTEMBRE 1767. 215-
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE ETTRE de Charles 1 , Roi d'Angleterre , à
fon fils le Prince de Galles.
ODE anacréontique.
VERS à Mde B ***
Page s
12
14
de * * *
A Mde de T *** .
A Mlle Leroy , de l'Académie Royale de Mufique.
LETTRE d'un Provincial à ſon Ami.
ÉPIGRAMMES imitées de Martial.
COUPLET à Mde....
CHANSON de MM. les Officiers du régiment
16
17
25
27
Ibid.
VERS de M. de Voltaire. 29
VERS au même. Ibid.
A Mde la Marquife de S.....
30
VERS libres à l'imitation d'Horace.
32
A M. Pomme , Médecin .
35
L'AMOUR & Mlle B *** . Ibid.
TRAIT de piété filiale.
36
COUPLETS à Mlle G.....
4I
Les deux Horofcopes ou les quatre Infortunés ,
hiftoire orientale.
42
LETTRE de M *** . à M. Lecat..
81
EPIGRAMME du même. 82
LETTRE à M. de Voltaire. 83
REPONSE de M. de Voltaire. 85
A M. Pomme , Médecin . 86
COMPLAINTE d'une mouche expirante, ibid.
VERS à M. Blain de Sainmore.
88
216 MERCURE DE FRANCE.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
90
92
94 PARODIE , en rondeau , de M. Balbastre.
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du Voyageur
François.
LE Botanifte François , & c.
ESSAI fur l'éloquence de la chaire , &c .
86
121
125
LES Vies des Hommes & des Femmes illuftres
d'Italie.
ANNONCES de Livres.
LETTRE à M. de la Place.
132
139
153
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
De l'amour du travail & les effets .
ARCHITECTURE.
157
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail de
Saint Sulpice .
Avis aux Amateurs.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
169
170
PEINTURE. Obfervations fur les tableaux da
fallon , &c. 172
GRAVURE. 182
GEOGRAPHIE ,
185
MUSIQUE. 191
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA. 192
COMÉDIE Françoiſe. 197
COMÉDIE Italienne . 199
CONCERT fpirituel. 200
LETTRE à M. Delagarde.
202
SPECTACLES de province.
MORT & avis.
Del'Imprimerie de Louis CELLOT, rue Dauphine
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
A OUST 1767.
Or
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
DU
CHATRAY
Cochin
Silius ir
Papilio Scalp.
pour
A
PARIS ,
JORRY , vis-à-vis la Comédie
PRAULT , quai de Conti.
PALAIS
ROYAL
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Fein.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
ASTO
RARY
NEW
-YORK
*
1 ?
TT A
TO .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
•
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci- deſſus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux ,par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes . On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
Confe
MERCURE
DE FRANCE.
A OUS T 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE à moi - même.
Tot dont l'âme fenfible & fière
Ne fçait encor que defirer ;
Toi dont la débile lumière
T'aveugle au lieu de t'éclairers
Defcens un inftant dans toi- même ,
Reconnois la foibleffe extrême
De tous les objets de tes voeux.
Eft -ce une grandeur importune ,
Sont- ce les biens de la fortune
Qui te rendront jamais heureux ?
A iij
MERCURE DE FRANCE.
A peine en commençant ta vie ,
A peine à l'âge de vingt ans ,
Lailerois - tu déja l'envie ,
Troubler & flétrir ton printemps
Ah ! fouviens- toi que la jeuneffe
Doit quelque chofe à la tendreffe ,
Quelque chofe encore aux plaifirs z
A ces plaifirs dont la joie pure
Sourit à la fage nature ,
En réglant de fages defirs .
. Pourquoi fonder l'incertitude
D'un avenir trop inconſtant ?
Sans chagrin , fans inquiétude ,
Ne peux-tu jouir du préfent ?
Si le Ciel , quand il te fit naître ,
T'eût dit tout ce que tu dois être
Tour , jufqu'à l'heure de la mort ;
Trifte jouer de fa colère ,
Cent fois maudiffant la lumière ,
Tu lui reprocherois ton fort .
Quand tous tes jours feroient profpères ¿
'Au moins cette félicité
Auroit des peines paflagères ;
Il en faut à l'humanité.
Une âme toujours fatisfaite ,
Dans fa félicité parfaite ,
Trouveroit la fatiété .
Que font les plaifirs fans les peines à
A OUST 1767%
L'esclave qui fort de fes chaînes ,
Jouit mieux de la liberté .
Si quelque fatale ſcience
Te faifoit prévoir les malheurs
A cette trifte prévoyance
Combien tu devrois de douleurs
Certain d'une funefte chance ,
Tu perdrois jufqu'à l'eſpérance ;
Où trouverois- tu le plaifir ?
Et , certain d'une chance heureufe
Ton âme alors , toujours oifeufe ,
Perdroit l'éguillon du defir .
"
Certain de ton heure dernière ;
Tu ne ferois , pas plus heureux :
Tes yeux , fermés à la lumière ,
Ne verroient que ce jour affreux.
Dans cette épouvantable attente ,
Avant qu'une fièvre brûlante ,
Eût confumé ton foible corps ;
Sans ceffe errant parmi les ombres ;
Voyageant dans les manoirs fombres
Tu ne vivrais qu'avec les morts.
Le préfent m'eft défavorable ,
Pourras- tu dire : eh , malheureux !
Vois un avenir agréable ?
Il est tout entier dans tes voeux.
A iv
MERCURE DE FRANCE .
Vois le préfent de même : écoute ;
Du bonheur tu cherches la route ?
S'il en eft chez l'humanité ,
C'est pour celui qui fur la terre
Affujettit fa tête altière
Au joug de la néceffité.
Tout homme au bonheur doit prétendre ,
Nous exiftons pour être heureux ;
Mais as -tu tâché de comprendre
Ce mot dont le fens eft douteux ?
T'es -tu jamais dit à toi- même :
Eft- ce dans la grandeur fuprême
Que git notre félicité ?
Et ne feroit - il pas poffible
De trouver un deſtin paiſible
Avec la médiocrité ?
Vois-tu cette voûte fuperbe
Qui femble aux cieux vouloir s'unir ?
Plus humble qu'un ferpent fous l'herbe ,
Son maître n'y fait que gémir.
Il nage au fein de la richeſſe ,
11 n'y trouve que la trifteffe ,
L'ennui , mille chagrins divers ;
Vil efclave de la fortune ,
Son abondance l'importune ,
L'or ne lui donne que des fers.
A OUST 1767.
و
Regarde cette humble chaumière ;
Ce qui l'habite eſt fortuné.
Contemple ce vertueux père
De fes enfans environné.
Livrés à leurs travaux champêtres ,
Ils ne rencontrent fous leurs hêtres
Ni les chagrins , ni leurs ennuis.
A la néceffité dociles ,
Tous leurs jours font des jours tranquiles į
Ils n'ont que de paiſibles nuits.
Pourquoi , dans ces foyers ruftiques ,
Le bonheur peut- il exifter ?
Pourquoi , fous ces vaftes portiques ,
Vient- il rarement habiter ?
De cet amour pour la richeſſe ,
Et des erreurs de ta jeuneffe ,
Hélas ! quand triompheras-tu ?
Vois cette affreufe différence :
-Plains le riche un inftant , & penfe
Que le bonheur ſuit la vertu .
Par M. V***.
A v
1,0 MERCURE DE FRANCE.
'MADRIGAL pour Mile DE B ** . fous le
nom de MANON , à fon arrivée à Chaf
tenay , le 8 juillet 1767 .
LE Ciel répandant un air pur ,
Se pare du plus bel azur ;
Phabus , fur fon char de victoire ,
Le parcourt dans toute fa gloire ;
Mais que fur nous il luife ou non ,
Peu nous importe , ayons Manon ::
On la verra dans la contrée ,
Verfer la lumière dorée ,
Eclairer nos timides pas
Dans les boccages les plus fombres ,
De la nuit en bannir les ombres ,
Ce que le foleil ne fait pas.
Par M. TANEVOT.
FL
AUTRE fous le nom d'ELISE.
LORE dans mes jardins prodigue les faveurs ,
Certain Dieu les moiffonne ainfi que fait Elife.
Entendez , pour ne point faire ici de méprife ,
Que Vénus & l'Amour font au milieu des fleurs
Par le même
AQUST 1767.
II
LETTRE à M. DE LA PLACE , contre le
préjugé qui note d'infamie les parens des
fuppliciés.
Les préjugés ridicules , ces enfans de
l'ignorance des peuples & de la barbarie
des fiècles paffés , feront toujours , ainfi
que les autres vices nationaux , d'autant
plus difficiles à s'effacer parmi nous , que
nous les fuçons , pour ainfi dire , avec
le lait ; & que les hommes les plus fenfés ,
à qui la gloire étoit réfervée d'en faire
connoître l'injuftice & l'abfurdité , n'ont
pas eu, pour la plupart , le courage de s'en
affranchir eux - mêmes. Il n'eft donc pas
étonnant d'en voir fubfifter actuellement
un auffi grand nombre , malgré les lumières
& la philofophie de ce fiècle : mais on
aura peut- être raifon d'être furpris qu'ils
puiffent trouver encore des défenfeurs
dans ceux mêmes pour qui l'efprit & les
connoiffances devcient être des motifs
puiffans de les combattre . C'eft cependant ,
Monfieur , ce que prouve lettre qui vous
a été adreffée en faveur du préjugé qui
note d'infamie les parens des perfonnes
fuppliciées ( 1 ) .
•
( 1 ) Inférée dans le premier volume du Mercure
d'avril de cette année , page 43 ,
12 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur , dont je refpecte à tous égards
les louables intentions , voudra bien me
permettre , qu'animé , comme lui , des
vues du bien public , je combatte fon fentiment
; dans la confiance où je fuis que
la bonté de la caufe que je défends , fup- .
p'éera à ce qu'il me manque pour la bien
traiter.
Si Mutius , coupable en quelque forte
du crime de fon fils , mérite l'infamie
dont fon peuple le couvre , pour n'avoir
point veillé d'affez près fur fa conduite
; doit-il s'en fuivre que Damon fera
pun ffable auffi parce que fon père , fon
oncle , ou quelqu'autre de fes parens ,
au ont mérité de fatisfaire à la justice
civile ? A- t - il été en fon pouvoir de prévoir
ou d'empêcher le crime dont ils fe
font rendus coupables , s'il étoit encore
dans cet âge impuiffant que caractériſe
l'innocence , ou féparé par une diftance
confidérable des lieux qu'ils habitoient
ou bien dans toute autre impoffibilité ?
D'ailleurs où trouvera t-on des loix divines
ou humaines qui chargent le fils de la
conduite du père , le neveu de celle de
l'oncle , ou un enfant affez dénaturé pour
traîner lui-même le malheureux auteur de
fes jours dans une prifon perpétuelle , fous
prétexte de lui faire éviter les fuites funeftes
des dangereufes inclinations qu'il
A OUST 1767.
auroit pu découvrir en lui ? C'eft cependant
l'unique moyen qu'il ait d'éviter l'infamie
s'il n'y a point d'autre chef dans fa famille.
Mais de tels fils ni de telles loix ne pourront
exifter , Damon ne peut être comptable
en aucune façon du crime de fon père :
pourquoi donc faut- il qu'il foit noté d'infamie
? C'eft , répond l'auteur , pour le
bien général de la patrie. C'eft auffi la
réponſe qu'auroient pu faire autrefois nos
ancêtres lorfque , pour le même motif ,
ils avoient la barbarie d'immoler des vic→
times humaines à leurs fauffes divinités 3
mais en euffent- ils été moins cruels ?
Je me garderai bien de dévoiler ici les
injuftices fans nombre qui pourroient dériver
d'une maxime fi fufceptible d'erreurs
& de fauffes applications ( le tableau en
feroit trop effrayant ) . Si , pour ceux à
qui l'honneur eft cher , la mort eft cent
fois préférable à l'infamie , quelle feroit
donc la politique qui ordonneroit que
l'innocence fût diffamée , quand même il
en devroit réfulter le plus grand bien ?
pourra- t- elle jamais être adoptée par un
bon Souverain , le père de fon peuple ?
Non , fans doute , elle feroit trop incom
patible avec les fentimens de bonté &
d'humanité qui le caractérifent. Il ne pour
roit entendre , fans s'attendrir , les cris de
14 MERCURE DE FRANCE.
tant d'infortunés innocens réclamant fa
juftice contre un préjugé cruel qui ,
leur raviffant ce qu'ils ont de plus précieux,
l'honneur , ne leur laifferoit que la trifte
néceffité d'aller loin de leur patrie , fans
amis , fans fecours , attendre la fin d'une
vie qui leur feroit devenue à charge. Ses
entrailles paternelles feroient émues au récit
des peines qu'ils auroient fipeu méritées ;
il fe laifferoit enfin toucher du fort de ces
fujets infortunés , parce qu'il en eft le
père : & , s'il n'étoit pas en fon pouvoir
de détruire un préjugé malheureuſement
trop accrédité dans l'efprit des peuples ,
loin de l'autorifer , la bonté de fon coeur
le porteroit à en adoucir les rigueurs , en
tendant une main protectrice & bienfaifante
à ces innocentes victimes. Qui pourroit
méconnoître , à ces traits de bonté &
d'humanité , le Monarque Bien Aimé qui
nous gouverne , & ne pas conclure que ce
Prince n'ait fenti toute l'injuftice du préjugé
? Comment donc l'auteur peut- il efpérer
qu'il le favorife ?
I Mais fuppofons , pour un moment , le
préjugé auffi jufte qu'il paroît cruel , il
refte encore à examiner fi les avantages
qu'on lui attribue font auffi réels qu'ils
pourroient être imaginaires ; & s'il fert
effectivement de barrière à la multiplicité
A OUST 1767. 15
,
du crime comme l'auteur le prétend.
Pour moi , j'aurois fujet de craindre
qu'il ne produifît un effet tout contraire ;
& que l'efpérance , peu fondée , à la vérité,
qu'ont la plupart des enfans de famille.
d'être fouftraits au châtiment de leur crime ,
ne les autorifât davantage à fe livrer à
leur mauvais penchant. Car on conviendra
qu'il n'en eft guères qui ne fe perfuadent ,
avec une forte de raifon , que l'infamie
qui réfulte de la punition exemplaire ne
foit, pour leurs parens , un motif puiffant
de tout entreprendre & de tout facrifier.
pour les fauver de l'échaffaut ; & que cette
lueur d'impunité n'en ait enfin entraîné
dans le plus affreux précipice. Au lieu que
le préjugé détruit , plus d'efpérance d'impunité,
plus deprotecteurs, d'amis ni de parens
fur lefquels les coupables puiffent compter.
Le voile qui déroboit à fes yeux les horreurs
du fupplice tombe pour jamais , &
laiffe voir , dans tout fon jour , le fpectacle
effrayant & horrible d'une mort ignominieufe
, digne punition du crime , & bien
plus capable de contenir la jeuneſſe
les punitions fecrettes ( 2 ) , & que toutes
les précautions des familles , quoique trèsque
( 1 ) L'ufage d'envoyer aux ifles les mauvais
fujets a pu en corriger quelques-uns , mais je doute
fort qu'il ait empêché d'autres de le devenir.
TG MERCURE DE FRANCE .
néceffaires. Je finis en deux mots par une
conféquence toute fimple.
Si l'on ne peut pas prouver que le crime
foit plus commun chez les peuples où le
préjugé dont il s'agit n'a jamais exifté , &
particulièrement chez nos voifins , qui en
ont fecoué le joug , il faudra , de toute néceflité,
que les meilleurs raifonnemens qui
fe font élevés en fa faveur tombent &
cédent enfin à l'expérience ; car autrement
on feroit en droit de conclure que le François
feroit de tous les peuples naturellement
le plus méchant , puifqu'il auroit
befoin de plus de frein pour être contenu.
J'ai l'honneur , & c.
THIERY fils , Fabriquant de chapeaux,
}
AOUST 1767. 17
EPITRE à Mlle . DUBOIS , par quelqu'un
qu'elle avoit foupçonné d'être l'auteur
d'une pièce fatyrique contre les Comédiens
François.
JE
ans ,
E vous connois depuis cinq ans
Et depuis cinq ans je vous aime ;
Et dans cinq ans , & plus long- temps ,
Mon amitié fera la même :
Voilà quels font mes fentimens.
Jugez de ma furpriſe extrême ,
En apprenant que fans raifons ,
Sans ménagemens , fans indice ,
Quelques gens avoient d'injuftice
De jetter for moi des foupçons
Dont il faudroit que je rougiffe ! .
Non , Dubois , je vous en répons
Sans être de ces vils frélons
L'imitateur ou le complice ,
Si j'avois eu le noir caprice
De médire à tort , à travers ;
J'aurois fû du moins dans mes vers
Rendre au talent plus de juftice .
Pour confondre un bruit impofteur
Dont j'ai tant de droit de me plaindre ,
Sans vous aigrir , majs fans rien feindre
* MERCURE DE FRANCE,
Je vais vous découvrir mon coeur.
Vos traits charmans ornent la scènes
Par vos larmes , pár vos appas ,
Vous embelliffez Melpomène ,
Et la Mufe ne s'en plaint pas.
J'aime le Kain ; fes fourds accens ,
Ses yeux noirs , dont le feu m'enflame
Ses fureurs , les gémiflemens
Retentillent jufqu'à mon âme..
Brizard , fous les traits de Brutus
D'un Sénateur a la nobleffe ,
Son ftoicifme m'intérelle ;
Et quand les efprits combattus ,
Du père domptent la foibleffe ,
Mon coeur , partage fa téndreſſe ,
Pardonne au Romain fes vertus.
Lorfque Molé d'un petit - maître
Emprunte le ton affecté ,
Et que , décompofant fon être ,
Il fait parler la vérité ;
t-être ,
Loin de l'acteur , de moi peur-
Je fuis , malgré moi , tranſporté.
Quand je vois Sainville * en alarmes
Frémir , efpérer tour à tour ;
Mon coeur , par d'invincibles charmes ,
Semble brûler de fon amour ,
Et je ris de me voir en larmes.
♦ M. Molé , dans la Gouvernante ,
A OUST 1767. 19
.
De Belcourt j'aime la raiſon ,"
Sa gaîté vraie , & la décence ;
Son air , fa nobleffe , fon ton ,
Tout plaît chez lui fans qu'il y penfe.
Pour refufer , fans nul égard ,
Autant de fineffe que d'art ,
A l'intelligente Préville ;
Pour lui ravir le fentiment ,
Je crois qu'il faut être imbécille ,
Et for encor plus que méchant .
Fanier , Luzi , ( couple charmant ! }
Contre vous aurois - je des armes ?
J'eftime autant votre talent
Que j'aime à jouir de vos charmes.
Si jamais , dans ma fombre humeur ,
D'attaquer Hus j'avois l'audace ,
Ce feroit démentir mon coeur.
Un méchant , quelqu'effort qu'il faffe ,
Par fes traits doit peu l'alarmer ;
Jamais fon perfide langage
Ne nous fera perdre l'uſage
De nos yeux qu'elle a fçu charmer
Et c'eft rifquer beaucoup , je penſe ,
Que d'infulter les traits vainqueurs :
Pour elle , elle aura tous les coeurs
Qu'elle a foumis à ſa puiſſance.
Non , au mérite , à la beauté
Mon coeur ne fit jamais outrage ;
10 MERCURE DE FRANCE.
Quand j'en auroi s la volonté
Je n'en aurois pas le courage.
Par de ridicules defirs ,
Peut -on , dans fon délire extrême ,
Vouloir décrier ce qu'on aime ,
En aviliffant fes plaifirs ?
Je ſuis plus jufte & plus fincère ;
J'eftime un bon comédien ,
Et crois qu'on doit , en bon chrétien ,
Lui pardonner de fçavoir plaire.
Je fais grand cas d'un bon auteur ,
Mais de nos jours plus d'un poète
Jouit des fuccès de l'acteur ,
Et doit tout à fon interprète.
Diffipe un funefte foupçon ;
Va , ton amitié m'eft trop chère
Pour avoir voulu , fans raiſon ,
Etre infenfible & téméraire.
O toi qui connois ma candeur !
Doutes-tu de mon innocence ?
Qui doit mieux juger de mon coeur ?
Et fi l'affreuse médifance
Ofoit fur moi lancer les traits ;
Bien loin de m'accufer jamais ,
Tu devrois prendre ma défenſe .
Par M ***.
A OUST 1767. 2.1
VERS récités & préfentés à Mde DE RICHELIEU
, Abbeffe de l'Abbaye - au-
Bois , le jour de fa fête , par Mlle DE
MONTMORENCI , âgée de neuf ans.
J ENTENDS dire de tous côtés
Qu'on n'a point de raiſon quand on eft à mon âge.
Cependant je connois le prix de vos bontés ;
J'admire vos vertus on ne peut davantage ;
Je vois de votre coeur les grandes qualités .
Quant à votre eſprit , je l'avoue ,
J'y crois , comme je crois en Dieu ;
Parce que chacun vous en loue ,
Et que vous êtes Richelieu .
LE CLERC De MontmERCI.
.PENSÉE imitée d'une ftrophe de lafixième
ode de Pindare fur les jeux Néméens.
LESM Es mortels & les dieux ont la même origine ;
Ils font tous animés d'une flamme divine :
Mais que leur fort eft différent !
Rien ne peut de l'Olympe ébranler la barrière ;
Et nous difparoiffons comme cette pouffière
Que chaffe & diſperſe le vent.
22 MERCURE
DE FRANCE
.
Mais ne déplorez pas , mortels , votre foibleffe i
Aimez la vérité , cultivez la fageſſe ,
Soyez juftes , religieux ,
Sincères , bienfaifans , faites la guerre au crime ,
Bravez avec ferté le fort qui vous opprime ,
Et vous ferez égaux aux Dieux .
Par M. BREVILLÉ.
É PIGRA M M E.
ARMEDON RMEDON parmi fes ancêtres
Compte des héros & des Rois ,
Des Cardinaux & des Grands-Maîtres ...
Armédon a fait un beau choix !
Par le même.
QUATRAIN à M. PInt.... de S.....
au jour de fa fête , le 25 août 1766 .
Tu te nommes Louis ? …..à ce nom je m'enflamme
;
Généreux P *** il femble fait pour toi !
>
Celui qui te donna l'illuftre nom d'un Roi ,
Devina que le Ciel t'en avoir donné l'âme .
Par M. FEUTRY.
A OUST 1767:
ORIGINE des Moulins à vent *,
PARIS ARIS n'offroit point , comme aujour
d'hui , une foule de merveilles ; les grenouilles
croaffoient dans fes marais , & la
Seine baignoit fes murailles,
Le génie commençoit à fe manifefter ,
une longue paix animoit les arts , déja le
télescope, les moulins à eau étoient inventés.
On avoit conftruit à la pointe de la
Cité un moulin ; la fortune du meûnier
étoit prodigieufe. Le Savoyard Gérard
s'avifa de parcourir les régions glacées ,
il vifita tous les ports de la Mer Baltique.
Son violon le rendit cher à ces peuples
encore fauvages ; l'économie , le commerce
lui procurèrent des tréfors. Le goût des voya
ges le conduifità Paris ; la rendre Philis tou
cha Gérard , & il fut heureux, Les richeſſes
s'augmentèrent , & le moulin en fit partię.
La belle Chloe dut le jour à ce couple
fortuné ; les grâces , la vertu la rendirent
l'objet des voeux de mille amans qui ſe
* M. Defpomiers étoit chez un grand feigneur ,
lorfqu'on le défia de compofer une hiftoriette fur
un certain nombre de mots prop fés . Il fit fur le
champ celle ci , où ces mêmes mois le trouvent
en lettres italiques .
24 MERCURE
DE FRANCE.
difputoient fa conquête. Le plus aimable
ainfi que le plus difgracié de la nature ,
en un mot , jufqu'au boffu le plus boffu le
mirent fur les rangs ; mais Gérard étoit
fourd à leurs inftances : non , difoit - il ,
je ne donnerai ma fille qu'à celui qui fera
tourner & moudre un moulin fur cette
montagne en montrant Montmartre ).
Cette décifion glaça tous les efprits. Quel
hyeroglife , s'écrioit- on ! autant vaudroit
être condamné à courir le loup-garou .
Gontaut , jeune homme charmant , fut
plus affligé que les autres. Son amour s'étoit
accru par l'efpérance , mais cet inftant
la détruifit. Tout l'univers entier lui parut
odieux , le plus beau cheval de fes écuries
ceffoit même de lui plaire. Il bâtit une
hutte fur cette montagne fatale où , revêtu
d'un fimple caleçon & affublé d'un gros
bonnet de nuit , il fe déroba à la vue des
mortels.
Un jour que l'arc en ciel fut fuivi d'une
groffe tempête , une planche détachée d'un
vieux bâtiment pirouetta tout-à- coup de
manière à fixer l'attention de cet amant
malheureux. Ciel ! que ne peut l'amour ?
Gontaut raifonna , & un càlcul fuiyi lui
démontra que le vent pouvoit produire le
même effet l'eau.
que
£ 15503 $
Gontaut agit en conféquence , bâtit un
moulin
A OUST 1767. 25
moulin à vent , devint l'objet de l'admiration
de fes compatriotes , obtint la belle
Chloé, & vécut heureux avec elle .
Par M. DES P **** , abonné au Mercure.
LE ROI DE TAR SITE,
CONTE imité de Tarfis & Zélie.
AUSSSSII-TOT que Ptolomée furnommé
Philadelphe s'étoit vu en poffeffion du trône
de l'Egypte par la mort de Lagus fon père ,
il avoit fait équiper une flotte confidérable ,
pour aller en perfonne affiéger la ville de
Pidne , où le perfide Alcime, Gouverneur
de Tempé pour le Roi de Macedoine ,
retenoit prifonniere la belle Arfinoë qu'il
adoroit , & que le cruel Céraune , fon frere
& fon rival, lui avoit enlevée . Mais fa flotte
fut fubmergée par une tempête horrible ,
il fut contraint de ſe rendre dans un efquif
à Pidne , n'ayant pu fauver avec lui
que fon Ecuyer & le fage Straton , qui
avoit été fon gouverneur , Forcé de cacher
fon nom , & informé que la Princeffe n'étoit
plus dans cette ville , mais à Gonnes ,
il prit la route de cet endroit où il ne vou
B
26 MERCURE DE FRANCE.
lut point paroître de peur d'être reconnu
par Ménélas , le complice de fon frère ,
qui s'étoit réfugié avec la Princeffe chez
Alcime , après que Céraune eut été tué dans
une bataille qu'il avoit livrée aux Gaulois.
il réfolut d'y envoyer Straton , & d'attendre
dans le Royaume de Tarfite , fitué
entre les hameaux d'Hippique & de Gonnes
, que fon fidele ferviteur lui apportâť
des nouvelles d'Alcinoë.
Le jour étoit déja fur fon déclin , lorſque
ce Prince fe trouva fur les frontieres de
ce petit Etat , compofé d'une feule ville &
de quelques hameaux. Un pafteur vénérable
le reçut dans fa cabane , & l'ayant
engagé à ne point refufer l'hofpitalité qu'il
lui offroit , ce fut là que Philadelphe or
donna à Straton de venir le rejoindre ,
dès qu'il auroit pû voir la Princeffe , &
concerter avec elle les moyens de la ramener
en Egypte. Le Prince & fon Ecuyer
trouverent dans leur hôte toute la politeffe
du Grec le plus civilifé ; ils prirent l'un &
l'autre avec plaifir leur part d'un repas que
fa femme avoit apprêté , & qui fe reffentoit
de l'abondance dans laquelle ces peuples
vivoient. Les Princes d'Egypte ne faifoient
point une chère plus délicate . Deux
garçons & deux filles , encore dans un âge
tendre , faifoient toute la famille de ce
A OUST 1767. 27
couple heureux . Rien dans leur air , dans
leur maintien, ni dans leurs difcours, n'an-.
nonçoit qu'ils fuffent nés de fimples pafteurs
; & Philadelphe étonné des grâces
piquantes & de la vivacité d'efprit qu'il
remarquoit dans ces enfans , ne put fe
laffer d'en féliciter les père & mère , attribuant
à la bonne éducation qu'ils leur
donnoient ce prompt effor des heureufes
difpofitions de la nature. Il ne pouvoir
mieux gagner le coeur de ces époux
que par des louanges qui flattoient également
leur amour propre & la tendreffe
qu'ils avoient pour ces précieux fruits de
leur hymen.
L'heure du fommeil étant venue , il fe
retira dans la chambre que l'on lui avoit
préparée , & la molleffe du lit fur lequel il
repofa , ne lui donna pas lieu de regretter
le luxe de fon palais . Malgré les inquiétudes
dont il étoit agité , le calme que l'on
refpiroit dans ce féjour fe répandit dans
fon ame ; il goûta pendant la nuit les
charmes d'une tranquillité qui le fuyoit
depuis long- tems. Il ne s'éveilla qu'après
le lever du foleil qu'il avoit coutume de
devancer , & étant entré dans l'appartement
de fes hôtes , il fut fort furpris de les
voir occupés , le pafteur à fe couvrir d'une
cuiraffe où l'or reluifoit avec l'acier , & la
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
bergère à fe revêtir d'une robe éclatante.
Il ne leur cacha point fon étonnement . Ils
foûtirent l'un & l'autre , & l'inviterent à
affifter avec cux à la folemnité du jour
que l'on alloit célébrer , & où ils étoient
obligés de paroître avec ces marques de
leur premiere origine. Philadelphe , qui
ne cherchoit pendant fon féjour à Tarfite
que les moyens de fe diftraire de fes ennuis
& d'amufer fon impatience , accepta fans
peine la propofition de fes hôtes ; & lorfqu'ils
fe mirent en chemin pour fe rendre au
lieu où la fête fe faifoit, il voulut fervir luimême
d'Ecuyer à la bergère qui l'inftruiſit
de l'objet & des détails de cette cérémonie ,
Les habitans de Tarfite étoient un peuple
originaire de l'Achaïe : il s'étoit formé
d'un nombre affez confidérable de braves
aventuriers. Ayant fçu rendre leurs armes
redoutables à toutes les nations voisines ,
ils remplirent toute l'Afie du bruit de leur
valeur,& ils vivoient fans avoir de demeure
fixe , vendant leurs fervices aux différens
Rois qui en avoient befoin , amis & ennemis
même des peuples qu'ils attaquoient
ou défendoient fuivant les circonftances ;
en un mot , ils étoient dans l'Afie ce que
les Saliens étoient en Europe. Philippe ,
Roi de Macédoine , père d'Alexandre le
Grand , fut le dernier Prince qu'ils ferA
OUST 1767. 29
virent. Après l'avoir aidé dans les guerres
les plus importantes qu'il eut à foutenir ,
les plus figes d'entr'eux commençant à fe
laffer de la vie errante qu'ils menoient
obtinrent de Philippe , pour prix des victoires
fignalées qu'ils lui avoient fait remporter
, qu'il leur abandonnât dans la val .
lée de Tempé le petit pays qu'ils y occuperent
depuis , aux conditions qu'il l'érigeroit
en Etat libre , dont lui & fes fucceffeurs
feroient à l'avenir les protecteurs
& les alliés.
A peine furent - ils établis dans ce féjour
fortuné , que les délices qu'ils y goûterent
leur firent préférer les charmes de la paix
à l'amour de la gloire. Ils fentirent un
plaifir particulier à voir éclorre fous leurs
mains les richeffes de la terre qui fembloit
s'empreffer à répondre par fa fertilité
aux foins qu'ils prenoient de la cultiver. Ils
acheterent des troupeaux , & de guerriers
qu'ils étoient , ils devinrent pageurs : ils
fe bâtirent des maifons , éléverent des
temples , & s'élirent un Roi qu'ils créerent
juge des différends qui furviendroient
entr'eux , & à qui ils confièrent le foin
de veiller aux affaires du dehors en
maintenant leurs priviléges , & en entretenant
une union continuelle avec leurs
alliés & leurs voifins. Sept des plus fages
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
d'entre les pafteurs furent nommés pour
l'affifter de leurs confeils & de leurs
lumières.
Tant que le royaume de Macédoine ,
dont la fplendeur & la puiffance fervoient
de remparts à celui de Tarfite fut floriffant
, il étoit d'ufage que le plus beau des
bergers fût décoré du fceptre ; mais lorfque
les fucceffeurs du Grand Alexandre
eurent partagé fon héritage , & que les
guerres inteftines eurent commencé à déchirer
le fein de fon Empire , la jaloufie
que l'indépendance de ces bergers excitoit
& les fréquentes révolutions que le
trône de Macédoine éprouvoit , leur fufciterent
des affaires fi multipliées , quils
déciderent que déformais ils n'éleveroient
fur le trône que des hommes capables de
renoncer à toutes les foibleffes : qu'il ne
feroit plus permis au Roi de fe marier ,
ni d'avoir des maîtreſſes , afin que , délivré
du joug des paffions , il pût vaquer uniquement
aux affaires de l'Etat . Pour le dédommager
des plaifirs dont on l'obligeoit
à fe priver , it n'eft point d'honneurs qui
ne lui fuffent décernés . On déclara fa
perfonne aufli facrée que celle des dieux
mêmes , & il fut convenu que l'on obéiroit
à fes volontés avec autant de foumiffion
qu'aux décrets céleftes .
A OUST 1767. 31
Malgré toutes ces prérogatives de la
royauté , on penfe bien que dans un pays
auffi délicieux que Tempé , il n'y avoit que
des coeurs en qui toutes les paflions étoient
éteintes , qui puffent defirer un fceptre
dont le prix devenoit fi coûteux à la fenfible
humanité . C'eſt pourquoi on avoit
cru néceffaire de modifier la rigueur de
cette loi , en laiffant au Roi la liberté
d'abdiquer au bout de l'année de fon couronnement.
Ainfi on procédoit tous les ans
à une nouvelle élection , ou à la prorogation
de celle déja faite ; & dans l'un &
l'autre cas , la fête fe célébroit avec la même
magnificence & les mêmes cérémonies .
Pendant long- temps, on fut accoutumé à
ne plus voir fur le trône de 1 arfite que des
hommes d'un âge avancé ; mais depuis un
an , l'ancien ufage avoit repris vigueur.
Amyntas , le plus aimable des pafteurs de
cette contrée , s'étant fenti en état de remplir
les conditions de la royauté , avoit été
élu , & c'étoit lui que l'on fe préparoit à
couronner une feconde fois , lorfque Philadelphe
fe trouva dans Tarfite .
Telles étoient les particularités dont la
bergère entretenoit le Monarque étranger
qu'elle ne connoiffoit pas , & qu'elle étoit
bien éloignée de foupçonner être le Roi
d'Egypte. En traverfant la ville , ils virent
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Amyntas qui , d'une fenêtre de fon palais ,
s'amufoit à parcourir des yeux la foule des
habitans que la pompe de ce jour entraînoit
hors de leurs murs . Philadelphe , inftruit
du facrifice qu'il falloit faire pour
obtenir le fceptre , eut peine à concevoir
qu'un berger de l'âge & de la figure
d'Amyntas fe fût fenti un coeur affez libre
pour avoir pu fe foumettre à des conditions
auffi difficiles à remplir. Les raifons
qui l'avoient rendu capable de régner
, furent le fujet du nouvel entretien
qu'eurent enfemble le Prince & la bergère ,
en continuant leur route.
Amyntas n'étant que fimple berger , s'étoit
épris des charmes de la brillante Mé-
Zanie. Elle étoit la plus jolie & la plus ſpirituelle
des bergères de Tarfite ; mais fon
ambition & fa coquetterie rendoient fes
chaînes auffi dangereufes qu'elles paroiffoient
agréables. Au défaut du coeur du
Roi auquel il n'étoit point permis de prétendre
, elle vouloit foumettre à fes loix
celui dont la conquête pouvoit le plus
flatter fon orgueil . Elle n'avoit que quinze
ans , lorfqu'elle avoit commencé à s'attacher
le jeune Timante , il étoit beau , bien
fait , mais timide & jaloux . Elle fembloit
déja prendre un ppllaaiiffiirr fingulier à le chagriner
, en feignant d'écouter fes rivaux ;
A OUST 1767. 33
& ce qui n'étoit d'abord qu'efpiéglerie de
fa part , dégénéra par la fuite en pure
coquetterie. Ayant vu qu'Amyntas l'emportoit
fur Timante , au jugement de toutes
les belles , & que chacune s'empreffoit à
lui plaire , le defir de confondre leur vanité
lui infpira le deffein de l'attirer dans
fes fers. Pour y réuffir , elle ufa de toute
l'adreffe dont l'envie de fe faire aimer
rend capable la bergère même la plus
fimple.
La jeuneffe de Tarfite fe raffembloit
ordinairement fur le foir dans un vallon
où l'on s'amufoit à toutes fortes d'exercices.
Les joûtes , les courfes , les concerts
& la danfe étoient les plus en ufage. Mélanie
avoit toujours foin de fe rendre une
des premières au vallon où Timante ne
manquoit pas de l'accompagner. Comme
il étoit d'un naturel fombre & très- fenfible
, elle ne s'occupoit en chemin qu'à
trouver l'occafion de lui faire quelque mauvaife
querelle , foit en fe heurtant exprès
le pied contre les cailloux qu'elle rencontroit
, pour avoir un prétexte de lui reprocher
la négligence avec laquelle il la
conduifoit , foit en l'accufant d'être venu
la chercher plus tard qu'il ne lui avoit
promis , foit enfin en élevant fur des chofes
fort indifférentes de petites conteftations
Bv
34 MERCURE
DE FRANCE.
qu'elle menoit au férieux , à force de le
contredire féchement & avec humeur , ce
qui étoit caufe qu'il la Taifoit avec fes
compagnes , auffi - tôt qu'ils étoient dans le
vallon , & qu'il s'en alloit bouder dans un
coin.
Mélanie , ainfi débarraffée de lui , ne ref
piroit plus qu'après l'arrivée d'Amyntas.
Dès qu'il avoit paru , elle ne le quittoit
plus des yeux , & , fans affecter de le chercher
, elle faifoit toujours enforte de fe
trouver à côté de lui. Alors , cent jolies minauderies
étoient mifes en oeuvre pour fixer
fon attention. Un coup d'oeil lancé à propus
, un malin foûrire , une feinte rougeur
étoient les armes dont elle fe fervoit pour
engager un coeur dont elle avoit réfolu de
s'emparer. Quelque bergère , par la légereté
de fa danfe , attiroit- elle les regards de
de toute l'affemblée : Mélanie , avec une
modeftie étudiée , ne ceffoit de regretter
de n'avoir pas le même talent , & c'étoit
pour encourager Amyntas à lui donner des
éloges , qu'elle paroiffoit recevoir avec un
air de confufion . Tantôt elle s'amufoit
à rajufter fur fa gorge le voile qui la couvroit
, & qu'elle dérangeoit elle- même
pour laiffer entrevoir à l'amoureux berger
les beautés qu'il cachoit ; tantôt elle fe
panchoit nonchalamment & comme par
·
A OUST 1767. 35:
diſtraction fur le bras qu'il avoit foin de
lui tendre ; & lorfqu'elle s'excufoit de fon
étourderie , ou qu'elle le remercioit de fa
complaifance , elle en recevoit toujours
quelque compliment flatteur. Elle favoit
qu'il aimoit paffionnément la danfe . Pour
éprouver fi le plaifir d'être auprès d'elle lui
fembloit préférable à celui qu'il chériffoit
tant , elle prétextoit fouvent quelque impoffibilité
de participer à cet exercice ; &
Amyntas , à fon exemple , favoit auffi trouver
des raifons pour s'en difpenfer . Glorieufe
de ce facrifice qu'elle voyoit bien
qu'il lui faifoit en fecret , elle s'étudioit à
lui procurer tous les moyens de lui déclarer
fon amour. De fon côté , il ne négligeoit
rien pour s'accréditer dans fon efprit.
S'il naiffoit quelque rivalité de talens
entre deux bergers ou deux bergères , il
réuffiffoit toujours à perfuader que le fuffrage
unanime appartenoit à celui ou à celle
en faveur de qui Mélanie avoit prononcé.
On ne tarda pas à s'appercevoir de fa
déférence pour cette bergère , & bientôt
toutes fes compagnes remarquerent avec jaloufie
qu'il ne la quittoit jamais pendant
les jeux. Cela ne fit que hâter le triomphe
de Mélanie . Un foir que Timante avoit
caufé particuliérement avec Sitvie , Mélanie
feignant d'en concevoir des foupçons ,
В vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
le querella vivement , & pour le punir ,
elle ne voulut point qu'il la reconduifît
chez elle. Timante , que le tems avoit apprivoifé
, ne s'allarma point de cette défenfe
, il prit la chofe en douceur , & s'en
retourna avec Silvie . Mélanie , fe trouvant
fans écuyer , Amyntas s'offrit pour lui en
fervir , & il fut accepté d'un air très - fatisfaifant.
Il profita d'un événement fi favorable
pour hafarder l'aveu de fa tendreffe :
il fut écouté fans colère , & la bergère eut
foin de le raffurer fur le compte de Timante
qu'il regardoit comme un rival dangereux.
En fe féparant , elle lui donna rendez-
vous pour le lendemain . Les jours fuivans
Timante fut boudé de plus belle , &
on ne voulut plus de la compagnie d'un
volage ; Amyntas venoit au- devant d'elle ;
& fous la conduite de ce nouvel amant ,
Mélanie ne trouvoit plu en chemin de cailloux
qui lui bleffaffent le pied ; & Timante,
voyant que cela devenoit férieux , fe rendit
enfin fi infupportable par fon humeur ,
qu'il fut éconduit avec un congé abfolu .
Rien n'approche du dépit qu'il reffentit
de fon injufte difgrace , & , fans doute ,
la querelle de ces deux rivaux fe fût terminée
par les voies de fait , fi les loix du
pays n'euffent défendu , fous les peines les
plus rigoureufes , tout combat fingulier
A OUST 1767. 37
entre les citoyens. Amyntas ne refpira plus
que le bonheur d'être ani avec Mélanie
qui ne cherchoit qu'à redoubler fſa tendreffe
par les apparences de la plus parfaite
amitié ; mais elle avoit l'art d'éluder un
hymen qui devoit ôter toute prétention à
la multitude d'amans qui l'environnoient ,
& dont elle étoit jaloufe de conferver les
hommages. Les délais qu'elle apportoit à
en couronner un , entretenoient leur eſpoir,
& fa cour étoit toujours auffi nombreufe
& auffi brillante. Tous ces rivaux donnoient
de l'ombrage au fidèle Amyntas ,
& fa crainte ne fervoit qu'à le mieux captiver.
Il s'étoit pourtant décidé à l'obliger
de finir fon incertitude ou à renoncer à
elle , lorfque le fort , comme s'il eût été
d'intelligence avec la coquetterie de la
bergère , le contraignit de s'éloigner d'elle
pour quelque temps.
Après la mort de Lyfimaque & de
Céraune , fucceffivement ufurpateurs du
royaume de Macédoine , le jeune Antigonus
, légitime héritier de la Couronne ,
s'étoit formé un parti confidérable , à l'aide
duquel il efpéroit de remonter fur le trône
de fes pères. Les habitans de Tarfite , toujours
attachés aux deſcendans de Philippe ,
leur bienfaiteur , réfolurent d'envoyer du
fecours à Antigonus. La néceffité où ils
38 MERCURE DE FRANCE.
étoient de fe rendre redoutables à leurs
voifins , pour fe maintenir dans leur indépendance
, leur avoit fait prendre la fage
précaution d'exercer de bonne heure leurs
jeunes gens au métier des armes. Ily avoit
des jours marqués dans chaque mois où
les vieux pafteurs les inftruifoient dans
cette noble profeffion , en leur faifant exé
cuter , l'un contre l'autre , tout ce que cet
art a de plus difficile , & ces exercices
étoient appellés les jeux de Mars.
Sitôt que le fléau de la guerre fe faifoit
reffentir à quelque Puiffance de la Grèce ,
le Roi de Tarfite ne manquoit jamais d'y
envoyer un corps de troupes auxiliaires ,
compofé de tous les jeunes pafteurs en
état de combattre . Celui qui s'étoit le
plus diftingué dans les jeux de Mars ,
étoit nommé pour conduire cette troupe
brillante ; mais l'honneur de la ramener
appartenoit à celui qui , pendant le cours
de la guerre , avoit donné le plus de preuves
de valeur. Le premier ne prenoit que la
qualité de Stratéguémone , c'est - à- dire ,
conducteur : la dignité de Polémarque ,
ou de Général , n'étoit accordée qu'à l'autre.
Cette loi ne fervoit pas peu à exciter
le courage de ces nouveaux athlètes ; cependant
le Stratéguémone étoit déclaré fans
reproche lorfqu'il avoit mérité de rapporter
A OUST 1767. 39
l'étendard , qui étoit le fecond degré d'honneur
, ou lorsqu'il revenoit au nombre des
cinq braves qui marchoient à la tête de la
troupe avec le Polémarque , & que l'on
appelloit les Ephamiles , nom qui revient
à celui d'émules , pour faire entendre qu'ils
avoient également bien combattu. Le
Cémophore , ou le porte-étendard , étoit
choifi , en partant , parmi ceux qui promettoient
le plus , & il étoit nonimé par
la voix du fort ; mais , en revenant , celui
qui rapportoit ce témoignage éclatant de
fa gloire , prenoit le titre d'Epicême , qui
veut dire illuftre .
Amyntas s'étantle plus fignalé dans les divertiffemens
militaires où on l'avoit exercé
avec fes camarades , fut chargé de conduire
au Prince Antigonus le fecours que Tarfute
lui envoyoit , & Timante , qui avoit conçu
contre lui la plus vive jaloufie , fe promit
bien d'occuper fa place quand on reviendroit.
Ses efpérances ne furent point trompées.
Secondé de la fortune , elle lui fournit
tant d'occafions de s'illuftrer par des
prodiges de valeur , qu'après qu'Antigonus
eut été remis en poffeffion de l'Empire ,
Amyntas , malgré les efforts qu'il avoit
faits pour égaler fon rival , ne put empêcher
qu'il ne fût choifi d'un confentement
unanime pour ramener la troupe ; mais il
40 MERCURE DE FRANCE.
fut convenu qu'il n'avoit manqué au courageux
Amyntas , pour effacer Timante
que les occafions ; & perfonne ne lui difputa
l'honneur de l'Epicêmat. La troupe ,
comblée des bienfaits d'Antigonus , qui
ne dut le trône qu'à l'intrépidité de cette
brillante élite , revint dans Tarfite chargée
de butin & de lauriers.
Lorfque la victoire avoit favorifé les
armes des bergers , le Roi , accompagné de
tous les pafteurs , alloit recevoir les vainqueurs
hors les portes de la ville ; il mettoit
lui -même une couronne de lauriers
fur la tête du Polémarque , il en préfentoit
une à l'Epicême & à chacun des
cing Ephamiles , qui tous la portoient à la
main , le Polémarque ayant feul le droit
d'entrer couronné dans la ville , à la porte
de laquelle toutes les bergères , rangées
en haye , après avoir offert au chef de la
troupe , & à fes fix adjoints , des branches
d'olivier , en diftribuoient auffi à leurs
amans. Tous les honneurs du jour étoient
réfervés au Polémarque , que l'on promenoit
en triomphe par toutes les rues de la
ville & , après le Roi , il devenoit le perfonnage
le plus confidérable. Mélanie ne
pas fans chagrin que fon amant ne
tînt que
le fecond rang. Elle mit en balance
l'honneur de régner fur le coeur d'un
vit
A OUST 1767 . 41
Polémarque avec le foible avantage de
n'être aimée que d'un Epicême , & fentant
que la comparaifon l'humilioit , elle fe
repentit d'avoir congédié Timante.
Quand on jouit des faveurs de la gloire ,
on eft prefque toujours fûr de celles de
l'amour. Par ce penchant naturel que Vénus
inſpire au beau fexe pour les héros , il
femble qu'elle prenne plaifir à éternifer
la mémoire de la foibleffe qu'elle eut ellemême
pour le Dieu de la guerre . Les plus
aimables bergères fe difputèrent bientôt
le coeur de Timante , & Mélanie ne chercha
plus que les moyens
de recouvrer
un
bien que la jaloufie
de tant de belles
lui
faifoit
regretter
. Ce berger
ne s'étoit rendu
célèbre
par fes actions
héroiques
, que dans
l'envie
de fe venger
publiquement
de fon
rival en lui enlevant
à fon tour le coeur
de Mélanie
. Dès qu'il la vit s'empreffer
à
lui tendre
de nouveaux
piéges
, il immola
le fouvenir
de fa perfidie
au plaifir de
mériter
déformais
fa tendreffe
. Brûlant
de
fe réconcilier
avec elle , il n'hésita
pas
à
faire la moitié
du chemin
. Ainfi , le fidèle
Amyntas
fut condamné
à fubir la même
peine
qu'il avoit fait fouffrir
à Timante
:
Alors
il connut
parfaitement
le caractère
de Mélanie
. Rougiffant
de n'adorer
en
elle qu'une coquette auffi indigne de fon
42 MERCURE DE FRANCE.
amour qu'incapable d'y répondre , il contraignit
fi bien fa douleur , qu'il eut l'air
de fupporter ce malheur avec la dernière
indifférence , ce qui piqua d'autant plus
vivement l'orgueil de Mélanie.
Dégoûté par cette épreuve de la légéreté
d'un fexe dominé par l'amour- propre ,
& que fa foibl ffe livre naturellement au
pouvoir du caprice & des fantaifies , il
voulut s'illuftrer à l'avenir en triomphant
de lui -même . Demeuré ferme dans cette
réfolution , il fut infenfible à toutes les
careffes que l'on lui fit pour l'engager à
fe venger , par un nouveau choix , d'une
coquette qui l'avoit trahi fi indignement.
Il regardoit ces moyens de confolation
comme autant d'entraves que l'on
cherchoit à mettre à fon bonheur & à la
tranquillité de fon âine. Détaché du vain
defir de plaire , il ne fe montra plus à
aucune fête , & s'appliqua uniquement à
former fon efprit à l'étude des fciences &
du gouvernement , fe préparant à donner
à fes concitoyens l'exemple de la vertu la
plus rare & à fa patrie les témoignages de
l'amour le plus fublime.
Cynéas régnoit alors. Après avoir combattu
long- temps contre les infirmités de
la vieilleffe , il fuccomba enfin fous le
poids infurmontable de l'âge . Il fallut proA
OUST 1767. 43
pas
céder à une nouvelle élection . Il n'y avoit
encore que des vieillards au rang des prétendans
, & déja l'on alloit recueillir les
voix lorfqu ' Aymntas , s'avançant au milieu
de l'affemblée , repréfenta combien il étoit
honteux , pour les jeunes gens de Tarfite ,
qu'aucun d'eux n'eût pas encore eu le courage
de facrifier l'intérêt de fes plaifirs à l'avantage
fi doux de régner für un peuple de
héros . Quoi ! ajouta- il , verra- t- on_toujours
le fceptre dans des mains languiffantes
& incapables de le foutenir ? N'eft- il
plutôt fait pour décorer la valeur que pour
fervir d'un vain foulagement à la caducité ?
A quelque prix que la rigueur de nos loix
ait mis le diadême , quelque pénible effort
qu'exige la poffeffion du tiône , eft - il donc
impoffible , à notre âge , d'avoir affeź de
vertus pour y monter ? Illuftres citoyens ,
que ne puis-je me flatter d'être digne de
Vos fuffrages ? Que je me trouverois glorieux
de vous prouver , par mon exemple ,
qu'il eft facile de fe vaincre foi- même
l'honneur de la patrie !
pour
Ce difcours fut univerfellement applaudi
, & tous les voeux fe réunirent en
faveur d'Amy atas. Il fut proclamé Roi au
grand contentement de tous les jeunes
bergers . Les vieillards mêmes , qui jufques-
là s'étoient crus feuls en droit de
44 MERCURE DE FRANCE.
gouverner , loin de faire entendre aucun
murmure , partagèrent la joie publique
& ne regrettèrent point qu'Amyntas les
dégageât du fardeau de l'empire ; au contraire
, ils s'emprefsèrent à le combler d'éloges
touchés de la nobleffe de fes fentimens
, ils ne fongèrent qu'à l'admirer , ils
regardèrent fon élection comme un gage
affuré de la protection que le Ciel accordoit
à leur Empire .
Timante , en fa qualité de Polémarque ,
fut le premier à rendre hommage au nouvenu
Roi , & ce ne fut pas une légère
fatisfaction pour Amyntas de voir dans ce
moment fon rival à fes pieds . Mais celui- ci
ne fut point jaloux de l'éclat de fa fortune,
& il s'acquitta de la foumiffion qu'il lui
devoit avec d'autant plus de joie , que le
fuprême rang où s'élevoit Amyntas le
laiffoit tranquille poffeffeur du coeur de
Mélanie qu'il préféroit à tous les trônes du
monde .
La bergère que conduifoit Philadelphe,
avoit achevé de fatisfaire la curiofité de ce
Princefur toutes ces particularités, lorfqu'ils
arrivèrent dans l'endroit où devoit fe faire
la cérémonie du couronnement . Tous les
bergers , en habits de guerre, & les bergères
fuperbement vêtues, étoient raffemblés dans
une grande plaine , au milieu de laquelle
A OUST 1767 . 45
étoient un lac fpacieux & profond , couvert
de petites barques & de petits vaiffeaux
peints de diverfes couleurs & ornés de guirlandes
de fleurs. Sur un des côtés de la
plaine, on avoit élevé un trône magnifique,
où le Roi devoit recevoir les nouveaux
fermens de fes fujets . Voici l'ordre que l'on
obfervoit au renouvellement d'une élection.
A l'heure fixée pour la cérémonie , tous
les peuples fe rangeoient autour du trône,
les guerriers d'un côté & les femmes de
l'autre.
Les étrangers venus pour affifter à cette
pompe , fe plaçoient fur des gradins conftruits
en demi- cercle & qui bordoient toute
cette partie de la plaine . Le Roi paroiffoit
accompagné feulement des fept pafteurs
qui compofoient fon confeil & fans aucune
marque de diftinction , armés ainsi que tous
les bergers , de pied en cap. Comme on
ignoroit s'il venoit pour abdiquer , ou dans
le deffein de conferver l'Empire , on ne
lui rendoit aucun honneur à fon arrivée. Il
marchoit ainfi depuis fon palais jufqu'aux
pieds du trône où étoient les habits royaux ,
le fceptre , une couronne de diamans &
une couronne de rofes . S'il mettoit la main
fur celle de roſes , il déclaroit par ce figne
qu'il renonçoit au fouverain pouvoir ; alors
46 MERCURE DE FRANCE.
on procédoit à une nouvelle élection . Si au
contraire il touchoit celle de diamant , il
annonçoit qu'il facrifioit encore fes plaifirs
à l'honneur de gouverner fa patrie & l'air
retentiffoit des acclamations univerfelles.
Auffitôt les pafteurs qui l'accompagnoient
Jui ôtoient fon cafque , en place duquel ils
lui mettoient la couronne royale , & pardeffus
fa cuiraffe ils le couvroient des ha
bits convenables à fa dignité. Enfuite il
montoit fur fon trône , & les fêtes commençoient.
Lorfqu'Amyntas fe préfenta , on lifoit
dans les yeux de tous fes fujets combien
ils defiroient ardemment qu'il confervât
l'Empire . En effet , il mit la main fur la couronne
de diamans. Mais un événement
imprévu interrompit la joie que l'on en
reffentoit.
Mélanie avoit bien deviné que le dépit
de s'être vu fupplanté à fon tour par Timante
avoit fait naître dans l'ame d'Amyntas les
fentimens héroïques qui lui avoient mérité
la couronne ; qu'elle étoit caufe qu'il étoit
devenu Roi. Elle crut que fon ambition ne
pouvoit être pleinement fatisfaite qu'en le
forçant d'abdiquer pour elle ; & de ce moment,
elle ne fongea plus qu'aux moyens de
triompher une feconde fois d'un coeur que
l'éclat du fcèptre rendoit à jamais digne de
fes voeux. Mais elle eut beau faifir les ocA
OUST 1767. 47
cafions de le rencontrer chaque fois qu'il
fortoit. En vain par la rougeur & la trifteffe
qui fe peignoient fur fon front lorfqu'elle
le voyoit , s'efforçoit elle de lui faire croire
qu'elle étoit défespérée de l'avoir trahi ;
elle n'eut que trop lieu de s'appercevoir
que le bandeau de l'amour ne couvroit
plus fes yeux & que la plus froide indif
férence avoit fuccédé à cette paffion violente
que fes premiers regards lui avoient.
infpirée. Affurée qu'il ne rentreroit jamais
de lui-même dans fes fers , elle forma le
projet de le forcer malgré lui à quitter la
couronne. Elle favoit que l'ambition étant
regardée comme le fléau de l'humanité ,
pour empêcher que le trône de Tarfue ne
devînt le prix de cette paffion dangereuſe ,
il avoit été réglé qu'il ne pourroit s'acquérir
aux dépens de la vertu à qui feule
il étoit deftiné ; que la moindre perfidie
fuffiroit pour en exclure , & que le Roi
feroit dépofé dès - qu'il feroit prouvé qu'il
auroit trahi quelqu'engagement pour y
parvenir. Fondée fur ces principes , elle
ramafla tous les écrits par lefquels Amyntas
lui avoit promis fa foi . Armée contre lui
de ces titres , qu'elle croyoit victorieux ,
elle attendit le jour du renouvellement
de fon élection pour les faire fervir à la
yengeance de fon orgueil offenfé,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sitôt qu'elle vit qu'Amyntas déclaroit
qu'il fe fentoit encore capable de régner ,
elle cria à la trahifon & le dénonça à toute
l'affemblée. En même temps elle produifit
les diverfes preuves qu'elle prétendoit avoir
de fa perfidie .
Déjà tous les pafteurs à qui le vertueux
Amyntas avoit fait chérir fa puiffance, gémiffoient
d'être forcés de le dépofer. Mais
Timante , aux yeux de qui l'adroite Mélanie
avoit fû fe déguifer affez bien pour qu'il
ne fe doutât point de fes deffeins , indigné
d'un procédé auffi injurieux à ſa tendreffe ,
& emporté par les mouvemens de fa colère ,
fe hâta de juftifier Amyntas en produifant
auffi un écrit de la main de Mélanie qu'il
avoit confervé précieufement & qu'il portoit
toujours avec lui comme un gage de
fon bonheur. Par cette écrit , la bergère lui
avoit engagé fa foi avant qu'elle connût
Amyntas. Il repréfenta qu'il n'avoit pas
voulu faire valoir ce droit contr'elle dans
le temps qu'elle l'avoit abandonné pour ce
rival, à qui il ne l'avoit cédée que par égard
pour un penchant qu'il croyoit véritable ;
mais que lleess ddéémmaarrcchheess qu'elle avoit faites
en dernier lieu pour fe reconcilier avec lui
en lui facrifiant ce même rival, & qu'aujourd'hui
l'affurance avec laquelle elle reclamoit
la foid'Amyntas prouvoient trop clairement
la
A
OUST 1767 :
49
la légèreté de fon efprit , la vanité de fes
fentimens & la fauffeté de fon coeur . Une
foule de jeunes bergers qu'elle avoit trompés
de même , joignirent leurs plaintes à
celles de Timante & décelèrent les intrigues
de cette coquette .Tous demandèrentqu'elle
fût punie fuivant les rigueurs des loix , &
elle fut condamnée à deffervir le temple
de Daphné. Il n'y eut pas une bergère qui
n'applaudit en fecret à ce jugement , quoiqu'e
'elles fiffent toutes femblant de s'attendrir
au jufte châtiment qu'elle alloit fubir :
elle fut remife entre les mains de quatre
Paftourelles qui lui fervirent de gardes ,
& comme fi la préfence d'une perfide eût
été faite pour fouiller la pompe d'un fi
beau jour , on la fit retirer avec fes furveillantes
qui la conduifirent dans la ville
où elle attendit que la fête fût terminée
pour fubir fon arrêt.
L'honneur
d'Amyntas ayant été réparé
de cette manière , tous les inftrumens
de guerre réfonnèrent
dans la plaine. La
crainte que l'on avoit eue de perdre un Roi
fi généralement aimé , rendit fon triomphe
plus éclatant dans cette journée. L'allégreffe
publique en redoubla , & l'air
retentit des plus vives
acclammations.
Revêtu de fes habits royaux , il fe plaça
fur ſon trône où , après avoir juré fur
C
50 MERCURE DE FRANCE.
l'écu de Pallas de remplir fidélement les
devoirs auxquels fa dignité l'engageoit ,
il reçut le ferment de fes fujets . Tous les
guerriers, tenant leurs épées nuës & étendant
leurs boucliers , promettoient de défendre
jufqu'au dernier foupir leur Prince & leur
liberté , enfuite les femmes tiroient chacune
un poignard qu'elles portoient à leur
côté , & juroient de s'immmoler ellesmêmes
plutôt que de fouffrir jamais que
le fort les rendît efclaves d'aucune autre
puiffance après avoir eu l'honneur de vivre
avec les compagnes d'un peuple libre & indépendant.
Ce ferment prononcé, les Guer
riers firenten préſence d'Amyntas différentes
évolutions ; puis , ils attaquèrent , défendi
rent & prirent un petit fort qui étoit bâti
exprès dans cet endroit. Le Roi diſtribua
aux vainqueurs les quatre prix qui confiftoient
en une épée , une lance , un cafque
& un bouclier. Ce fut Timante qui gagna
l'épée. Enfuite le Roi defcendit pour
rendre avec tous fes peuples & les fpectateurs
, fur les bords du canal , où plufieurs
Mariniers commencèrent des joûtes pour
lefquelles il y avoit auffi des récompenfes
qu'Amyntas diftribua de même. Ces joûtes
finies , le Roi monta fur un vaiffeau richement
chargé & que foixante Soldats d'élite
devoient défendre contre quatre autres
fe
A OUST 1767
Sr
vaiffeaux de même grandeur , & fur chacun
defquels étoit un pareil nombre de
foixante combattans . La charge du vaiffeau
appartenoit au parti victorieux.Rien n'étoit
plus agréable à voir que les efforts prodigieux
que faifoient les Soldats du Roi pour
empêcher que leur vaiffeau ne fût pris. Il
n'étoit pas encore arrivé que le parti adverſe
, malgré la fupériorité du nombre, eûr
été victorieux , & cette fois ci la fortune
ne lui fut pas moins contraire . Philadelphe
fembloit s'applaudir lui - même en admifant
l'effet que la préſence du Roi produifoit
fur les Soldats qui défendoient fon
Vaiffeau. Ils montroient le même zèle , ils
étoient animés de la même ardeur que fic'eûr
été un combar véritable . Demeurés victo
rieux , ils ramenerent le Roi fur les bords
du lac ; & ayant partagé entr'eux la charge
du vaiffeau , ils envoyerent des préfens
aux vaincus pour les confoler de leur défaite.
La fête ainfi terminée , on ſe remit en
marche. Le Roi au milieu de fes Guerriers,
que les Bergères précédoient , reprit le
chemin de la ville , & on le remena jufques
dans fon palais au bruit de la plus
brillante fymphonie.
La nuit venue , on ne fongea plus qu'à
exéuter l'arrêt qui avoit été rendu contre
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
l'indifcrette Mélanie. Les peuples de Tare
fite accoutumés aux charmes de la volupté ,
regardoient l'amour de la chafteré comme
un fentiment nuifible à l'intérêt commun .
Ils n'eftimoient cette vertu que chez les
femmes. Toute fille parvenue à l'âge d'aimer
& qui n'étoit point fenfible , n'y
jouiffoit d'aucune confidération ; il y avoit
même une eſpèce de honte attachée à l'indifférence
. Mais comme l'union des coeurs
étoit feule confultée dans les mariages &
qu'il n'étoit pas permis à un amant d'abufer
de la confiance de fa maîtreffe , elles
craignoient moins de fe livrer à leur penchant
; c'eft pourquoi on voyoit plus de
coquettes à Tarfite que d'infenfibles . Cette
première qualité rendoit puniffables celles
qui la faifoient fervir à tyrannifer leurs adorateurs.
Cependant pour fe gagner la bienveillance
des différens peuples qui demeuroient
à Tempé , ceux de Tarfite s'étoient crus
obligés d'élever un Temple à Daphné qui
étoit adorée dans tous les hameaux des
environs , à caufe du fleuve Pénée dont elle.
étoit fille , & qui arroſoit cette belle vallée .
Il falloit néceffairement que le temple de
cette Nimphe fût deffervi par des Vierges ,
& la crainte qu'un zèle trop ardent ou que la
féduction de l'exemple n'engageât un trop
A OUST 1767.
grand nombre de leurs jeunes Bergères
ce nouveau culte , ils réglèrent qu'il n'y en
auroit que fix qui pourroient s'y dévouer
volontairement, & que, ce nombre rempli,
on n'en confacreroit plus d'autres que celles
qui auroient mérité par une conduite répréhenfible
d'être féparées du monde.
C'étoit donc une tache que d'être condam .
née au culte de Daphné par arrêt public.
Auffi l'exécution de cet arrêt fe faifoit - elle
avec tout l'appareil d'une pompe funebre ,
& toujours à la nuit. Toutes les Bergères
non mariées alloient en habit de deuil enlever
la perfonne à qui cette peine avoit
été infligée , des mains de fes parens , &
la conduifoient au temple en portant chacune
devant elle un flambeau allumé.
Les Prêtreffes à qui on la préfentoit ,
prioient Daphné de la recevoir en grace.
en l'admettant parmi elles . Auffitôt les deux
plus jeunes la dépouilloient de fes habits ,
& la décoroient des vêtemens facerdotaux ,
après quoi , les Bergères éteignoient leurs
flambeaux & fuivoient avec la foule les
Prêtreffes & leur nouvelle compagne dans
le temple qui étoit brillant de lumières.
On chantoit en l'honneur de la Déeffe des
hymnes analogues à l'action préſente , & la
confécration faite , chacun fe retiroit .
Quelque ingrate que l'on ait été envers
C iij
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
un amant généreux , on eft toujours fure
de trouver en lui un juge facile & indulgent.
Maître de punir , il ne cherche qu'à
pardonner. Amyntas ne fut pas plutôt rentré
dans fon palais qu'il fe mit à réfléchir
fur la gêne où fa naîtreffe alloit être
livrée ; il penfoit bien que perfonne n'étoit
moins faite qu'elle pour la vie retirée
qu'elle étoit condamnée d'embraffer. L'affreufe
perfpective des triftes momens qui
alloient fuccéder aux jours agréables qu'elle
avoit paffés dans le monde , excita dans fon
âme une pitié fi tendre qu'il n'y refta plus
de place au reffentiment. Il n'imputoit
tous fes torts qu'à la légéreté d'une humeur
dont la vivacité lui donnoit trop de charmes
pour ne la pas rendre excufable. I
dépendoit de lui de révoquer l'arrêt prononcé
contre elle ; mais il craignoit qu'en
lui accordant fa grace de lui-même , on
ne lui reprochât fa foibleffe , ou que l'orgueil
de la Bergère ne refufât de l'accepter.
Il voyoit avec chagrin que perfonne
ne venoit l'implorer pour elle , & cet abandon
général où fe trouvoit un objet qu'il
avoit adoré ne fervit qu'à l'intéreffer davantage
à fon malheur. Curieux de voir de
quel il elle fe foumettroit à fa deftinée ,
& prêt à lui faire grace aux premiers fignes
de douleur qu'elle laifferoit appercevoir ,
A OUST 1767.
SS
mais appréhendant que fa préfence ne la
rendît plus fière qu'il ne fouhaitoit , il
quitta fes habits royaux , & vêtu en fimple
berger , il fortit de fon palais fans être
remarqué , & dirigea fes pas versle temple ,
où il réfolut d'attendre l'arrivée de Mélanie.
D'un autre côté Timante , revenu à luimême
, étoit défefpéré du mouvement de
colère qui l'avoit porté à devenir l'accufateur
de celle qu'il aimoit ; il ne pouvoit
fe le pardonner. Malgré l'inconftance qu'il
avoit à lui reprocher , l'idée de la perdre
pour jamais lui parut infupportable. Dans
l'intention de réparer la faute qu'une première
fureur lui avoit fait commettre , il
fe rendit auffi près du temple. Là il fe
promettoit de toucher le coeur de Mélanie par les marques
de fon repentir
, d'engager Jes Daphnides
à différer
le moment
de fa
à
moment réception
, & de déterminer
tout
le peuple
à l'accompagner
jufques
chez
le Roi
pour
demander
avec
lui la liberté
de fa Bergère
,
qu'il
ne doutoit
pas
d'obtenir
aifément
.
Une
foule
innombrable
de fpectateurs
,
parmi
lesquels
Philadelphe
le trouvoit
encore
, inondoit
les portiques
du temple
.
On vit enfin
de loin
le cortège
funèbre
qui
s'avançoit
à pas lents
. On avoit
établi
l'ufage
de conduire
ainfi
les coupables
aux autels
de
Daphné
pour
infpirer
aux jeunes
Bergères
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
plus d'horreur de cette mort civile & pout
leur faire fentir plus vivement la honte
d'être condamnées à vivre fans époux.
A la lueur des flambeaux qui approchoient
, Timante reconnut le Roi , malgré
les précautions qu'il prenoit pour fe cacher.
S'imaginant qu'il n'étoit venu fans aucune
marque de diftinction que pour jouir librement
du plaifir de fe voir vengé , il perdit
tout efpoir d'obtenir la grace de Mélanie ,
& il ne fe prépara plus qu'à donner à fa
Bergère les dernières preuves de l'amour
inconfolable. A mefure qu'elle avançoit ,
la confufion augmentoit fur fon vifage . La
joie fecrette dont fes rivales avoient peine
à contraindre l'émotion , & qu'elle lifoit
dans leurs regards , ajoutoit au fentiment
de fa honte. En s'arrêtant fur les marches
du temple, elle ne puts'empêcher de répandre
des larmes , & fes foupirs éclatèrent
malgré elle. Jamais elle ne parut fi belle
aux yeux de fes amans que dans cet état
de douleur & de confternation . Timante ,
hors de lui-même , fe jette à fes genoux
en s'écriant : ô ma chère Mélanie ! pardonne
à l'excès de mon amour un mouvement
de dépit qui a caufé ton malheur.
Je t'aimois trop fincérement pour me voir
trahir avec indifférence . Sois fûre , au
moins , que tu n'as jamais eu d'amant
A OUST 1767. 57
.
plus fidèle , & que je ne méritois pas l'affront
que tu as fait à ma tendreffe. Je te
perds , je ne ſçaurois plus vivre . En achevant
ces mots , il tire fon épée & veut s'en
percer le fein ; mais Amyntas , qui s'étoit
avancé près de lui , l'arrête & , fe faiſant
reconnoître , il adreſſe à Mélanie ces paroles
pleines de douceur : imprudente Bergère !
vous voyez quel eft le fruit de vos caprices.
& de votre ambition. Je ne vous parle
point de grace , ce mot pourroit bleſſer
votre orgueil ; mais un amant tel que
Timante , qui ne veut point furvivre au
malheur de vous perdre , ne vous paroît il
pas digne d'un fort plus heureux ? Votre
inconftance a fait un héros ; elle a enfuite
fait un Roi : renoncez déformais au Roi
puifqu'il ne peut plus être à vous , & daignez
couronner votre ouvrage dans le
héros qui vous aime.
Mélanie refte interdite ; elle croit en
ce moment que c'eſt un Dieu qui lui a
parlé , & elle fent pour Amyntas le même
refpect qu'elle auroit pour la divinité ;
elle fe profterne à fes pieds & , touchée
du procédé généreux de Timante , elle lui
tend la main en fe relevant. Il la preffe
de lui donner fa foi ; elle cède à fes inftances
, & la Déeffe , qui devoit recevoir
voeux , ne reçoit que le ferment qu'elle fes
C v
36 MERCURE DE FRANCE.
plus d'horreur de cette mort civile & pout
leur faire fentir plus vivement la honte
d'être condamnées à vivre fans époux .
A la lueur des flambeaux qui approchoient
, Timante reconnut le Roi , malgré
les précautions qu'il prenoit pour fe cacher.
S'imaginant qu'il n'étoit venu fans aucune
marque de diftinction que pour jouir librement
du plaifir de fe voir vengé , il perdit
tout efpoir d'obtenir la grace de Mélanie ,
& il ne fe prépara plus qu'à donner à fa
Bergère les dernières preuves de l'amour
inconfolable. A mefure qu'elle avançoit ,
la confufion augmentoit fur fon vifage . La
joie fecrette dont fes rivales avoient peine
à contraindre l'émotion , & qu'elle lifoit
dans leurs regards , ajoutoit au fentiment
de fa honte. En s'arrêtant fur les marches
du temple , elle ne puts'empêcher de répandre
des larmes , & fes foupirs éclatèrent
malgré elle. Jamais elle ne parut fi belle
aux yeux
de fes amans que dans cet état
de douleur & de confternation . Timante
hors de lui-même , fe jette à fes genoux
en s'écriant : ô ma chère Mélanie ! pardonne
à l'excès de mon amour un mouvement
de dépit qui a caufé ton malheur.
Je t'aimois trop fincérement pour me voir
trahir avec indifférence . Sois fûre , au
moins , que tu n'as jamais eu d'amant
A OUST 1767. 37
.
plus fidèle , & que je ne méritois pas l'affront
que tu as fait à ma tendreffe . Je te
perds , je ne fçaurois plus vivre . En achevant
ces mots , il tire fon épée & veut s'en
percer le fein ; mais Amyntas , qui s'étoit
avancé près de lui , l'arrête & , fe faiſant
reconnoître , il adreſſe à Mélanie ces paroles
pleines de douceur : imprudente Bergère !
vous voyez quel eft le fruit de vos caprices.
& de votre ambition. Je ne vous parle
point de grace , ce mot pourroit bleffer
votre orgueil ; mais un amant tel que
Timante , qui ne veut point furvivre au
malheur de vous perdre , ne vous paroît- il
pas digne d'un fort plus heureux ? Votre
inconftance a fait un héros ; elle a enfuite
fait un Roi : renoncez déformais au Roi
puifqu'il ne peut plus être à vous , & daignez
couronner votre ouvrage dans le
héros qui vous aime.
Mélanie refte interdite ; elle croit en
ce moment que c'eft un Dieu qui lui a
parlé , & elle fent pour Amyntas le même
refpect qu'elle auroit pour la divinité ;
elle fe profterne à fes pieds & , touchée
du procédé généreux de Timante , elle lui
tend la main en fe relevant. Il la preffe
de lui donner fa foi ; elle céde à fes inftances
, & la Déeffe , qui devoit recevoir
fes voeux , ne reçoit que le ferment qu'elle
C v
< 8 MERCURE DE FRANCE.
fait à fon amant de lui être toujours fidèle.
La fituation de Timante , fes larmes &
fon défefpoir avoient fait une impreflion fi
vive fur tous les coeurs , que chacun oublia
les égaremens de Mélanie pour prendre
part à fa joie , & il fut reconduit chez lui
en triomphe avec fa Bergère , que l'exemple
corrigea de fa vanité , & qui devint ,
par la fuite , le modèle des femmes vertueufes.
Il ne faut qu'un heureux moment
pour fixer l'inconftance des plus coquettes.
Philadelphe s'en retourna avec fes hôtes,
rempli d'admiration pour le généreux
Amyntas , & fatisfait d'avoir vu terminer
cette agréable journée par le bonheur de
Timante & le pardon accordé à l'aimable
Mélanie. Il trouva Straton qui l'attendoit ,
& qui lui affura qu'Arfinoe étoit véritablement
à Gonnes , qu'il lui avoit parlé ,
& qu'elle étoit impatiente de le revoir.
Quoique la nuit fût avancée , il prit congé
du Pafteur & de la Bergère , il les remercia
& leur fit préfent de quelques rubis
qu'il avoit fauvés du naufrage. Il leur promit
de garder un éternel fouvenir de la
réception qu'ils lui avoient faite, du plaifir
qu'il avoit goûté à la fête dont ils l'avoient
rendu témoin , & de vanter , dans
tous les pays où le fort le conduiroit , la
fageffe de leur gouvernement , l'équité de
leurs loix, & l'intégrité de leurs moeurs.
A OUST 1767. $9
TRADUCTION de l'Ode d'HORACE :
Juftum & tenacem propofiti virum , &c.
Non , le front menaçant d'un tyran implacable, ON
Ni d'un peuple effréné la fureur indomptable ,
Ni les autans impétueux
Qui fur les flots tumultueux
Exercent leur rage effrayante ,
Ni des Dieux la main foudroyante ,
Ne peuvent ébranler le mortel vertueux ;
Et les débris fumant de l'univers en flâme
Ecraferoient fon corps fans abattre fon âme.
C'est ainsi que les demi - Dieux ,
Que Pollux & le grand Alcide
Ont atteint la voûte des cieux ;
Que Cefar , avec eux , dans un banquet fplendide ;
Rougit fes lévres de nectar ;
Que le divin Bacchus triompha fur un char
Traîné par le tigre indocile ;
Que Romulus entra dans l'immortel afyle
Avec les courfiers du Dieu Mars ,
Après que Junon l'implacable
Eut fait aux dieux charmés ce difcours mémorable
Du fuperbe Ilion les funeftes remparts
Détruits par un vil adultère .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et par une femme étrangère ,
Sont les fruits du parjure & du manque de foi.
La médon , tes perfidies
Ont foulevé Pallas , à mes juſtes furies
Ont livré ton peuple & fon Roi.
De l'adultère Spartiate
Mes yeux ne verront plus l'infame raviſſeur
Du vieux Priam la race ingrate
D'Hector exerçant le grand coeur ,
Ne repoullera plus les Grecs pleins de valeur .
Vous avez mis fin à la guerre
Que vos divifions fomentoient fur la terre ;
Je fais plus à l'inſtant je me laiſſe toucher , ::
Je rends à Mars ce fils fi cher ,
L'objet de ma haine invincible.
Que Romulus entre paifible
Dans le cercle éclatant des dieux ;
Qu'il y favoure l'ambroisie ;
Je le verrai fans jaloufie ,
Pourvu qu'un gouffre furieux
Mugille entre Ilion & la Cité nouvelle.
Que ces fugitifs foient heureux ;
Que le Capitole orgueilleux
Brill d'une gloire immortelle.
Mais aufli que fur vos tombeaux ,
Pâris ! ô Priam !
bondillent les troupeaux ;
Que le lion de fang avide
Y cache impunément fon lionceau timide ;
Qu'à ce prix Rome un jour , l'effroi de l'univers ,
Au Parthe altier donne des fers.
A OUST 1767.
61
C'eft peu que de fon nom fes fils portent la gloire :
Sur des mers , fous des cieux nouveaux >
Jufqu'au lieux que le Nil inonde de les eaux :
Que fur l'aile de la victoire
Ils volent aux climats brûlans
Où Phebus , de fon char rapide ,
Darde les feux étincellans ,
Et jufques vers le pole humide ,
Noir féjour de la pluie & des triſtes frimats ;
Qu'ils méptifent l'or plein d'appas ,
Mieux placé dans le fein de la terre perfide ,
Que dans les mains des vils mortels ,
Si prompts à l'envahir jufques fur les autels.
O Rome ! je prédis ta fortune brillante ,
Mais à condition que tes fils trop pieux ,
Trop fiers de leur gloire éclatante ,
Ne releveront point les toits de leurs ayeux ;
Sous un fatal aufpice Ilion renaiſſante
De nouveau fentiroit ce que peut ma fureur ,
Et j'y remenerois ma troupe triomphante ,
Moi , du maître des dieux & la femme & la four.
Que trois fois Ilion périle ,
Si trois fois Ilion renaît de fes débris ;
Que trois fois l'époufe y gémiffe
Captive , & regrettant fon époux & fes fils,
Mais , ô Muſe , qu'oſez-vous dire ?
Muſe , arrêtez ; ces fons hardis
Ne conviennent point à la lyre
Faite pour les jeux & les ris .
62 MERCURE DE FRANCE.
Ne redites point au vulgaire
Les fecrets entretiens des dieux ;
Quittez ce ton fublime , & cellez , téméraire ;
D'avilir , par vos chants , des fujets fi pompeux.
Par M. DE BEAUMONT.
BOUQUET à Mde la Marquife De Mar-
NÉSIA , fur l'air de Joconde , ou fur
l'air: Vous voulez me faire chanter , &c.
ou bien : Nous chériffons dans nos hameaux
, & c.
CHARMAN'S HARMANS époux , chanter vos feux ,
C'eft chanter votre fête :
Peut-on vous offrir à tous deux
་ Un bouquet plus honnête ?
Un Claude le fait aujourd'hui ;
Heureux s'il peut vous plaire:
C'est un bouquet fait comme lui ,
Tout fimple , mais fincère.
Dans ces jardins toujours fleuris ,
Quel bonheur eft le vôtre !
Jamais époux mieux aſſortis
N'ont brûlé l'un pour l'autre.
Que de charmes dans ce retour
Couple tendre & fidelle ,
A OUST 1767. 63
C'eft le chef- d'oeuvre de l'amour
Qu'une chaine fi belle.
Pour former un lien fi doux
Tout fervoit fon envie ;
Mêmes grâces & même goûts ,
Tous les dons du génie :
Toutes les reffources du coeur ;
Le rang & la naifince ,
Et le titre le plus flatteur ,
L'aimable bienfaiſance .
Vous , l'Artémife de ces bords ,
Plus fraîche que l'aurore ,
Vous que zéphir , dans fes tranſports ,
Prend pour la jeune Flore ;
Que votre deftin elt charmant !
Vous régnez fans partage ,
Dans le coeur d'un époux amant
Et dans l'âme d'un fage.
Vous avez , pour vous faire aimer
D'une flamme conftante ,
Le fentiment qui fçait charmer ,
Et la grâce touchante.
Ses dons , vous les partagez tous
Et fa tendreſſe extrême :
Son coeur fe reconnoît en vous
Comme un autre lui - même.
64 MERCURE DE FRANCE .
Le Ciel vous donna les vertus ;
Et la belle nature ,
Pour vous , emprunta de Vénus
La brillante ceinture.
Pallas , fur vos attraits naiffans
Verfa fon influence ,
Et voulut , de tous fes talens ,
Enrichir votre enfance.
Vous montez fur un ton divin
Votre charmante lyre ;
Et la toile , fous votre main ,
Prend une âme & refpire .
Que d'avantages à la fois
>
Vous a faits la déeffe !
Belle Claudine , avec fes doigts ,
Vous avez fa fagelle.
9 La tendreffe nourrit vos feux ,
Et , d'une main fidelle ,
Chaque jour refferre vos noeuds
D'une étreinte nouvelle ;
Elle fait naître fous vos pas
Les fleurs fur ce rivage ;
"
Et les fruits ne tarderont pas ,
Croyez en mon préfage.
A OUST 1767 . 65
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES.
CHANSON de M. DE, MON CRIF .
AMEIMEZ , vous avez quinze ans ,
Et les grâces de votre âge ;
Attendrez - vous plus long- temps ?
Ce feroit bien grand dommage.
Que faire à la fin du jour ?
Demandez à nos compagnes.
Elles répondront : l'amour ;
C'est le charine des campagnes.
Mais , ma Rofine , en fecret ,
Sans que le fçachiez peut- être ,
Quelque pafteur beau , difcret ,
En vous amour a fait naître.
On s'engage innocemment ,
La pente eft fi naturelle !
Ecoutez , voici comment
Amour nous prend en tutelle .
De maints pafteurs , dans les jeux ;
Reçoit- on le doux hommage :
Voilà bien- tôt l'un d'entr'eux
Qu'on remarque davantage.
66 MERCURE DE FRANCE.
S'il vient , on le voit de loin ;
L'on y penfe , s'il s'abfente :
S'il rend le plus petit foin ,
On fe fent reconnoiffante.
Et le jour que ce berger
Eft de retour au village ,
Voilà que , fans y fonger ,
Vous vous parez davantage.
Tout ce qu'un autre vous dit
N'eft qu'objet d'indifférence ;
Mais du berger qu'on chérit
Tout vous plaît ou vous offenfe.
Qu'il chante d'amour les feux ;
Vous reftez embarraffée ,
Si fur vous il a les yeux ,
Ou ne vous a regardée.
Quelque bergère dira :
Sa douce voix m'a ravie .
L'éloge vous déplaira ,
Si la bergère eft jolie .
Si l'on ne peut plus douter
Qu'il ne fonge qu'à nous plaire ,
On ne peut plus l'écouter ,
Mais on veut qu'il perfévère.
A OUST 1767. 67
Vous joint- il quelques inftans ,
On eft dans un trouble extrême ;
Vous parle- t- il du beau temps ,
On croit qu'il dit , je vous aime .
Quoi , dit Rofine , c'eſt-là
Comme amour vient nous furprendre ?
Ah Thémire , me voilà ,
Depuis que j'ai vu Lifandre.
De tous les fuiets employés par la poétie , il
n'en et point de plus féconds que les ftratagêmes
& les furprifes de l'amour. Que parmi les pièces
de théâtre , les romans & les chanfons , on fe
rappelle ceux de ces ouvrages qui plaiſent particulièrement
aux gens d'efprit , on en remarquera
un grand nombre pris dans ce fond heureux qui
prefente certaines délicateffes , certaines fimplicités
, certaines contradictions dont le coeur humain
abonde . C'eft , pour infi dire , le même
fujet ; mais les détails tous divers , quoique pris
dans la nature , forment autant de pièces diftinctes
; fi bien que quand les titres font différens , ce
fond de reflemblance échappe. Mais que ces
pièces fi variées foient mifes au jour fous un
même titre , alors c'est l'idée de la variété qui
échappe. Les gens qui ne jugent qu'en gros
ront , quai toujours le même fujet ? Et foit une
forte de parelle dont les gens d'efprit ne font
pas toujours exempts , & qui fait adopter les
jugemens tous faits ; foit un certain penchant à
recevoir , fur les chofes mêmes qui nous plaifent
, les idées critiques qu'on nous préfente : les
€8 MERCURE DE FRANCE.
bons ouvrages ne trouvent fouvent en nous que
des ingrats. Il y aura plufieurs chanfons de ce
genre dans le cours de ce recueil : elles feront
léparées , & il arrivera que le peu de perfonnes
qui s'appercevront de ce même fond de reflemblance
ne nous le reprocheront pas .
romance du DUC DE LA VALLIERE.
LES infortunés amours de GABRIELLE
DE VERGI & de RAOUL DE COUCY.
Hi
ÉLAS ! qui pourra jamais croire
L'amour de Raoul de Coucy ?
Qui , fans pleurer , lira l'hiftoire
De Gabrielle de Vergy?
Tous deux s'aimèrent dès l'enfance 3
Mais le fort injufte & jaloux
L'avoit mife fous la puiffance
D'un barbare & cruel époux.
Fayel , époux de Gabrielle ,
Tourmenté de jaloux ſoupçons
Avoit enfermé cette belle
Dans les plus affreufes prifons :
Tout amant étoit redoutable ,
Mais fur- tout Coucy F'alarmoit ,
Et Gabrielle fut coupable ,
Dès qu'il faut que Coucy l'aimoit.
A OUST 1767.
Elle employoit envain les larmes
Pour parvenir à le calmer :
Ni fa jeuneffe , ni fes charmes ,
Rien ne pouvoit le défarmer.
Quel est mon crime , difoit-elle ?
L'innocence devroit toucher ;
Je fuis & je ferai fidelle .
Qu'avez-vous à me reprocher ?
Partage les maux que j'endure ,
Répondoit l'inflexible époux ;
J'ai tout appris , crois-tu , parjure ,
Eviter un jufte courroux ?
Coucy n'a que trop fçû te plaire ,
Et bientôt je m'en vengerai ;
Ce nom allume ma colère ,
Mais dans fon fang je l'éteindrai .
Cependant Coucy , le modèle
Des vrais & des parfaits amans ,
Ayant appris que Gabrielle
Souffroit les plus cruels tourmens ;
Par un effort que l'amour même
N'approuva pas fans en frémir ,
Des lieux qu'habite ce qu'il aime ;
Il réfolat de ſe bannir,
Je vais , dit-il , par mon abfence ,
Calmer le barbare Fayel ;
70 MERCURE
DE FRANCE.
Je quitte pour jamais la France ,
Ah ! que ce départ eft cruel !
N'importe , je me facrifie
Au cher objet de mes amours ;
Trop heureux , en perdant la vie ,
Si je conferve fes beaux jours .
Il part & va joindre l'armée
Dans les pays les plus lointains
Elle étoit alors occupée
A combattre les Sarrazins.
Il fe met d'abord à la tête
De deux cents Chevaliers choifis
Avec leur fecours il arrête ,
Tous les efforts des ennemis.
L'amour , le défefpoir , la rage ;
Tour à tour animant fon coeur
Redoubloient encor fon courage ;
Enfin il revenoit vainqueur ,
Quand , d'une bleffure cruelle ,
Il fe fent déchirer le flanc,.
Frappé d'une atteinte mortelle ,
Il tombe baigné dans fon fang .
Alors fentant fa fin prochaine ,
Il demande fon écuyer.
D'une main qu'il conduit à peine
Il écrit fur fon bouclier.
A OUST 1767.
70
Monlac arrive tout en larmes :
Ne plains point , dit - il , mon deſtin ,
Mais plutôt celle dont les charmes
N'ont pu fléchir un inhumain.
Tu connois mon amour extrême ?
Pour m'obéir c'en eft affez ;
Porte mon coeur à ce que j'aime ,
Avec ces mots que j'ai tracés ;
Je remets ce foin à ton zèle.
Il expire & prononce encor
Le nom chéri de Gabrielle ,
Jufques dans les bras de la mort.
Victime de l'obéiffance ,
Monlac ayant exécuté ,
D'un maître adoré dès l'enfance ,
La triſte & tendre volonté ,
S'embarque à l'inftant pour la France.
Il arrive près du château
Du tyran qui fous fa puiffance
Renfermoit l'objet le plus beau.
€
Seul confident de l'entrepriſe ,
Il attend un heureux moment.
Avec grand foin il le déguiſe
Pour réuffir plus fûrement ;
Quand Fayel , que l'inquiétude
Ne laiffoit jamais en repos ,
Le voit près de fa folitude ,
Le prend pour un de fes rivaux,
72 MERCURE DE FRANCE.
Il l'arrête & croit le connoître.
Il le perce de mille coups ;
Craignant tout des projets du maître ,
Rien n'échappe à ſes yeux jaloux.
Quel plaifir enyvre fon âme !
Il voit le coeur , il en jouit :
Quel coup funefte pour fa flamme !
11 lit la lettre , il en frémit.
Dès qu'il les eut en fa puiffance ,
N'écoutant plus que fa futeur ,
De la plus barbare vengeance
Il médite en fecret l'horreur.
La fombre & pâle jaloufie ,
Ce monftre , fuivi des regrets ,
fa flamme trahie ,
Pour
venger
Lui fouffle les plus noirs projets.
Il goûte déja par avance
Les douceurs qu'elle lui promet.
De cette flatteuſe eſpérance ,
Il craint de retarder l'effet :
Je veux , dit- il , que l'impofture ,
Cachant l'affreuſe vérité ,
Ce coeur , aimé de la parjure ,
Comme un mets lui foit préfenté.
On obéit ; & l'heure arrive ,
Où l'on fert ce repas cruel ,
Gabrielle
A OUST 1767. 73
Gabrielle , trifte & craintive ,
Approche , en tremblant , de Fayel :
Pour hâter l'inftant qu'il efpère ,
Il offre , il prele , elle fe rend.
Ce mets , dit- il , a dû te plaire ,
Car c'eft le coeur de ton amant,
Elle tombe fans connoiffance.
Fayel , que la fureur conduit ,
Craignant de perdre fa vengeance
La rappelle au jour qu'elle fuit ;
Jufte Ciel quelle barbarie !
S'écria- t -elle avec effroi.
Moindre encor que ta perfidies
Vois cette lettre & juge- toi.
T
Alors la forçant à la lire ,
Ses yeux l'obfervent avec ſoin ,
Il croit adoucir fon martyre ,
Si de fa honte il est témoin.
Elle prend , d'une main tremblante
L'écrit qui doit combler fes maux ,
Et , d'une voix foible & mourante 2
Prononce avec peine ces mots :
.
« Bientôt je vais ceffer de vivre
>> Sans ceffer de vous adorer ;
» Content fi ma mort vous délivre
Des maux qu'on vous fait endurer :
D
74
MERCURE DE FRANCE,
» Elle n'a rien qui m'épouvante ;
>> Sans vous la vie eft fans attraits .
» Un regret pourtant me tourmente ;
» Quoi je ne vous verrai jamais !
>> Recevez mon coeur comme un gage
» Du plus vif , du plus tendre amour ;
» De ce trifte & nouvel hommage ,
>> J'ole efpérer quelque retour.
ود
מ
Daignez l'honorer de vos larmes ;
Qu'il vous rappelle mes malheurs ;
» Cet elpoir a pour moi des charmes .
» Je vous adore ; adieu .... je meurs » ,
Elle veut répéter encore ,
Des mots fi tendres , fi touchans :
En prononçant. Je vous adore
Un froid mortel faifit fes fens.
...
Par un excès de barbarie ,
Fayel prend des foins fuperflus
Pour la rappeller à la vie....
Mais elle n'étoit déja plus.
Nous ajoutons ici de très-jolis vers du même
auteur, & qui conviennent très- bien à la perfonne
à qui il les adreffe.
A OUST 1767. 75
A MADAME DE LA VALLIÈRE
le jour de la fête .
Envoi d'une boëte toute formée de glaces.
Daignez me regarder , Annette , un feul moment ,
Et vous verrez la naïve peinture
De l'objet le plus charmant ,
Qu'ait fçu former la nature ;
Mais brifez -moi l'inftant d'après ,
On ne m'offrez jamais d'autre objet que vousmême.
Je n'aime que l'honneur fuprême
De bien repréfenter vos immortels attraits.
Vénus , dans fon char de victoire
Viendroit en vain m'offrir les traits à rafflembler.
Vénus ne pourroit rien , Annette , pour ma gloire,
A moins que de vous reflembler.
CHANSON DE M. DE MONCRIF.
COMME tout loyal amant ne fçait qu'être
complaifant au vouloir de fa mie.
ELLE
LLA m'aima , cette belle Afpafie,
Et bien en moi trouva tendre retour .
Elle m'ainra , ce fut fa fantaiſie ;
Mais celle- là ne lui dura qu'un jour.
Le jour d'après , cette belle Afpafie
Entend Mirtil chanter l'hymne d'amour.
Elle l'aima , ce fut fa fantaisie ,
Et celle-là ne lui dura qu'un jour.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Toujours aimant , cette belle Afpafie
A pris , quitté nos bergers tour à tour,
Ils , font fâchés , moi je la remercie ;
Las elle fait paffer un fi beau jour.
Pour ramener une belle Afpafie,
C'eft grand abus de montrer du courrour,
Si réclamez fa douce fantaisie ,
Elle dira que ne l'infpirez -vous ?
J'ai vu depuis cette belle Afpafie,
La couronnant de roſes , je lui dis
Quand reviendra la douce fantaiſie ?
Car ce jour- là c'eft le feul où je vis.
Lors j'apperçus cette belle Afpafie ,
Qu'un doux fouris coloroit fes attraits,
Elle reprit fa douce fantaiſie ,
Et me donna même le jour d'après.
Amans quittés d'une belle Afpafie ,
Ayez près d'elle un modefte maintien.
Ne prétendez gêner fa fantaifie ;
Qui plaît eft roi , qui ne plaît plus n'eft rien.
On peut dire que cette chanfon eft pleine de
morale. La mauvaiſe humeur des amans quittés ,
leur indifcrétion par efprit de vengeance , le plaifir
honteux d'outrager ce qu'ils aiment encore ;
tous ces torts y font combattus avec d'autant plus
A OUST 6767. 77
de fageffe , qu'on en fait voir l'inutilité . On ne
fçauroit trop redire cette belle maxime aux jeunes
gens deftinés à faire de l'éclat dans le monde :
Qui plait eft roi , qui ne plaît plus n'eft rien.
LE mot de la première énigme du ſecond
volume du Mercure de juillet eſt poële.
Celui de la feconde eft l'être. Les cinq
voyelles font celui de l'énigme- logogryphe .
Et celui du fecond eft anagrame , dans
lequel on trouve Ange , rame , rage , ré ,
mare , game , âme , angar , nager , ramage ,
marge , âne an , &c. & c.
ر
ENIGM E.
Air des folies d'Espagne.
Cast à Paris qu'en honneur eſt mon être,
J'ai bien auſſi des partiſans par-tout.
Mon frère au jour plaît moins que moi peutêtre
: 1
De nos beautés je pique plus le goût.
Les Financiers m'ont mis fort à la mode ;
Au vrai , chez eux je peux me dire au mieux
Dans un endroit agréable & commode
De mes amis je fatisfais les yeux .
1 *
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
A mon fujet Monfieur ou mieux Madame
Doit recevoir maints & maints complimens ;
Par moi les fens font plus flattés que l'âme :
Je mets en train les hommes à talens.
De bien des fots je fais tout le mérite.
! Qui pourroit dire à quel degré je plais ?
Charmant plaifir , avec peine on te quitte !
Le fage feul fçait braver mes attraits.
Il fait très -bien d'être envers moi rebelle ,
Ainfi qu'il eft à l'égard des amours .
En mauvais tours je furpalle une belle ;
Par moi fouvent on abrége fes jours.
Par M. B. • · à Montdidier
JE
AUTR E.
E fuis d'un élément l'effet inévitable.
Mon fort eft fingulier , mon état remarquable :
Mon père , en m'engendrant , fe donne le trépas ,
Lai feul peut tout rougir & ne me rougit pas.
Je fuis à des métiers utile & nécellaire ,
Et l'endroit le plus vil eft ma place dernière ;
On me connoît aux champs , à la ville , à la Cour ;
L'été comme l'hiver peut me donner le jour ;
Je femble en certain temps guérir d'une folie
Qui , pour jamais celler , eft trop bien établie.
Par M. DAUMONT D.
A OUST 1767. 79
•
LOGO GRYPH E.
POUR OUR fervir l'homme je m'agite
Sans pourtant m'en faire un mérite ,
Sans malice , fans le fçavoir ,
Même fans jamais le vouloir
( C'eft , je penfe , une bonne excuſe ) .
J'impatiente également ,
Et qui s'ennuie & qui s'amufe.
Lorsqu'on defire ou que l'on craint ,
Quand on eſpère ou qu'on fe plaint ,
Très-injuftement on m'accufe ,
En me taxant en même temps
De deux défauts bien différens ,
A concilier impoffibles
Ou , pour mieux dire , incompatibles.
La plus parfaite égalité
Eft , fans contredit , mon partage.
D'un très -bel art je fuis l'ouvrage.
En France la néceffité
Que fecondoit l'expérience ,
Mères fécondes des talens ,
Cher lecteur , me donna naiſſance.
Sous des dehors bien différens ,
Et l'indigence & l'opulence ,
Comme la médiocrité ,
Eprouvent mon utilité.
Div
MERCURE DE FRANCE .
爨
Je ferai peut- être la caufe ,
Au moment qu'on me cherchera ,
Qu'un habile Edipe dira ,
Il s'agit de toute autre chofe ,
Et le bon moment manquera.
Lecteur , un peu de patience .
Je vais payer ta complaifance
Et terminer bien promptement ,
Je ne demande qu'un moment.
Dans mes fept pieds on . voit fans peine
La beauté dont le tendre amant
Brava le perfide élément
Pour aller voir fa fouveraine ;
L'endroit où , près de Célimène ,
L'efpérance de t'amufer ,
Peut être erreur flatteuſe our vaine
( Puiflé -je mal prophétifer ! )
Si précipitamment f'entraîne 3
Et ce qui dans ce même endroit
Mal rendu déplaît à bon droit.
"
A OUST 1767. 81
ENVOI d'un logogryphe à l'Auteur du
Mercure.
IL a été trouvé , Monfieur , parmi de
vieux manufcrits , un logogryphe fingulier
que mon peu de connoiffance , dans la
fcience des calculs , me fait regarder comme
un problême. J'ai l'honneur de vous l'envoyer
, en vous priant de l'inférer dans un
de vos Mercures , & d'inviter MM . les
Arithméticiens à nous en donner la folution.
Je fuis , & c.
R ***. abonné au Mercure.
LOGOGRYPHE - ARITHMÉTIQUE.
Calculateur abftrait que charme l'exercice ,
Ofez de cette énigme expliquer l'artifice.
Le travail eft léger. Subtil comme le ſphinx. ,
On croit vos yeux perçans ainfi que ceux d'un ling,
Multiplier , nombrer , divifer ou fouftraire ;
Bon d'un calculateur c'eft l'ufage ordinaire :
Et lorfqu'on eft conduit par l'ordre & la raifon
L'on attrappe
à fon gré toute combinaiſon
D v
82 MERCURE* DE FRANCE.
Additions.
Je dis qu'affurément 3 , 8 & 2 font 13 ,
Et 9 4 , 1 & 7 monteront juſqu'a 16 ;
>
Or 11 & quinze en tout ne pafferont pas ro ,
D'où je conclus qu'enſemble 1 & 2 feront 6,
Courage poursuivons fans craindre une belouze :
& fois ,
!
19 , 30 , 40 , >
14 , 3 fois 2 , IS
3 2
, 9 , 4 • S
Par un jufte calcul , font en tout So,
Profond méditatif, cette fomme additive
Ne choque-t- elle point votre imaginative ?
Peut-être Suivez - moi , mais fans être diftrait.
TO
2 nombré par décade ,
11, 19 , 3
7
1
8
I2>> 6 3,4, S , 7 > 191 ſeptante ,
7
Avec la moitié d'un , font quinze fois nonante.
Souftractions.
Ce genre de calcul fans doute paroît neuf;
Toutefois il eft vrai. Qui de 4 & 29
Souftrait feulement 15 , eh bien quel eft le refte?
18 , me direz-vous ? ma foi je le contefte ;
Car , fuivant mon principe , il ne doit refter rien.
Ma règle vous étonne , examinez-la bien :
Et vous avez alors que , fans en rien rabattre ,
Orant 4 unités du total de 24 ,
Le calcul puftractif , pour refte , donne fept.
A OUST 1767. $3
Multiplications.
Mais , d'un compte nouveau démêlez le fecret ;
Sur 400 je prends 10 pour multiplicande :
Il me vient 1209 , que le calcul demande.
Multipliant par 30 , 1 , 6 , 11 , 38 ;
En ajoutant 5 fois 1 & 9 au produit ,
10
Dont du total enfin je fouftrais 20 dixaines ,
40
Le réſultat précis fournit to qaurantaines.
Divifions.
• Arithméticien , dont le calcul eft für
Avez-vous éclairci ce phénomène obfcur ?
Je le crois avonçons ; maintenant je diviſe
23 par 2 fois , en comptant à ma guiſe ,
Je trouve , au quotient , il ne peut revenir plus ;
Et par cette méthode aifément je conclus
A
Que 14 , & de plus , 3 , 17 , 15 & 13
Ayant , pour divifeur , une feue fois 16
Rendront 2 au quotient : rien de plus ni de moins,
Règle de trois.
Ici , calculateur , accélérez vos foins ;
Si 30 donne 6 , que donneront 2000 ?
bien ;
Ferme que votre esprit travaille & ſe houſpille ;
Combien ; opérez, 9 , vous m'entendez for
Et votre art tranſcendant n'a plus beſoin du mien .
Si 7 , 8 , 17, 23 , 44 , 3 , 25 & so. >
D vj
$
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
Ne produifent enfin que fimplement 4º ,
Que produiront 300 ajoutés à 38 ?.
Cette opération rend 20 de ce produit.
De ces nombres nouveaux le calcul fantaſtique
Paroît- il à vos yeux aſſez problématique ?
Et pourrai- je achever mon opération
En les combinant tous dans une addition ?
Oui ; ces chiffres nombrés donnent 7016 .
Docte calculateur , adieu , ne vous déplaiſe .
PARODIE de la Romance , Ma bouche
n'a qu'un langage , de LA REINE de
GOLCONDE."
LA
A jeune & fimple Lifette
Dormoit feule en un bosquet.
Colin , qui de loin la guerre ,
Voit qu'elle cache un bouquet.
Du tendre amour qui l'infpire
Colin veut avoir le prix....
Life , en s'éveillant , founire
Et trouve fon bouquet pris.
Ingrat ! ( s'écria la belle 】
J'avois cru jufqu'à ce jour
Avoir un ami fidèle ;
J'en rendois grace à l'anouri
P
8
La jeune et simple Lisette , Dormoit seule en
un bosquet . Colin, qui de loin la
guette ,Voit qu'elle cache un
bouquet. Du
tendre amour qui l'inspire , Colin veut a =
- voir le prix . Lise en s'éveillant sou-
W
=pire.... Et trouve son bouquet pris.
A O UST 1767 . 85
Mais n'efpère pas que Life
Jamais puiffe pardonner
A qui ravit , par furpriſe ,
Ce qu'elle eût pû lui donner.
Pardonne pourtant , bergère ,
( Dit , en l'embraſſant , Colin ).
A l'amant le plus fincère ,
L'aveu d'un fi doux larcin !
Si trop d'ardeur m'a fait prendre
Un bien qu'amour fit pour moi ;
Ton Colin va te le rendre ,
Pour ne le devoir qu'à toi .
D. L. P
86 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur FRANÇOIS , ou la Connoiffance
de l'ancien & du nouveau
Monde ; mis au jour par M. l'Abbé
DELAPORTE : tomes V & V1 . A Paris,
chez VINCENT , Imprimeur- Libraire
rue Saint Severin ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi.
Nous avons promis , dans le dernier
Mercure , de donner quelques extraits des
deux volumes de ce livre , qui paroiffent
depuis quelques jours . Nous nous abftiendrons
de toute réflexion fur l'ouvrage
même ; nos lecteurs en connoiffent le
plan , l'objet & l'utilité ; & le public , qui
l'a reçu favorablement , nous difpenfe d'en
porter notre jugement . Nous ne ferons
connoître ces deux volumes que par des
citations.
Le voyageur arrive à la Chine , c'eſtà-
dire , dans le plus vafte & le plus
AOUST . 1767. 82
ท
» ancien Empire de l'univers. Auffi étendu
» que l'Europe , foumis à un feul Prince
» & gouverné par une feule loi , il fubfifte
» avec fplendeur depuis plus de quatre
» mille ans . Ses moeurs , fes coutumes ,
»fon langage même , n'ont éprouvé au-
» cune altération ; & , contre l'ordinaire
» des Royaumes Afiatiques , le Monarque
» ſe conſidère , à la fois , comme le pro-
» tecteur , le père & l'ami de fon peuple ».
พ
9
Après un court féjour à Macao , le voya
geur entre dans la rade de Canton. « C'eft
une des villes les plus maritimes , les
plus peuplées & les plus opulentes de
» toute la Chine , fur - tout depuis qu'à
» fon commerce avec les Royaumes yoi-
» fins , elle a joint celui des peuples de
l'Europe , à qui les Chinois ont interdit
tout autre port. Elle eft la capitale d'une
province du même nom , diviſée en dix
contrées , qui comprennent autant d'au
» tres villes capitales. Il n'eft point de
plus charmant fpectacle que celui que
préfente le Tu-ho , rivière fuperbe qui
» conduit à cette grande ville, Tantôt ce
font des prairies émaillées de fleurs ,
entrecoupées de bocages , terminées par
de petits côteaux qui vont en amphi-
» théâtre , & fur lefquels on monte par
"
- des degrés de verdure. Tantôt ce ſons
88 MERCURE DE FRANCE.
7
des rochers couverts de mouffe , des vil
lages fitués entre de petits bois , des
jardins cultivés avec art , des canaux qui
» formant des ifles , fe perdent dans les
» terres & laiffent voir des rivages toujours
fleuris , toujours rians. Les deux côtés
و د
"
"
"
"
» de la rivière font couverts d'une infinité
» de barques rangées par files parallèles ,
qui font des efpèces de rues , &; font
les feules habitations d'un peuple innombrable.
Chaque barque loge toute une
famille dans différens appartemens qui
reffemblent à ceux d'une maison ; & ,
» dès le matin , on voit les habitans de
cette ville flottante fortir en foule & fe
difperfer , les ans à la ville , les autres
à la campagne pour fe livrer au travail ».
Il y a à Canton autant de monde qu'à
Paris. Le fauxbourg qui eft à l'ouest , eft
le mieux peuplé , & de la plus belle apparence.
Ses rues , dont le nombre eft infini ,
font couvertes à caufe de la grande chaleur
; & comme cé quartier eft rempli de
marchands , on croit , en le parcourant , fe
promener à Paris , fur le quai de Gefvres ,
ou dans les galeries du Palais. « Devant
chaque porte eft expofé , en forme d'enſeigne
, un écriteau de bois enluminé , &
* ,, enchalfé proprement dans une bordure
dorée , fur lequel font marquées , en
»
ود
A OUST 1767 89
gros caractères , les différentes fortes de
» marchandifes dont les boutiques font
» pourvues. On y voit le nom du mar-
» chand avec cet écriteau : il ne vous trom-
ود
» pera pas , qui ne raffure pas plus à la
» Chine , que les affiches de ces petits aubergiſtes
de Paris , qui promettent de
» donner à manger proprement . Ces ta-
" bleaux , hauts de fept à huit pieds , &
pofés fur un piedeſtal , à égale diſtance ,
» devant les maifons , forment une perfpective
aufli agréable que fingulière
» c'est même en cela feul, que confifte pref-
» que toute la beauté des villes de la
» Chine ».
و ر
و د
La beauté des grands chemins de cet
Empire eft une des chofes qui ont le plus
frappé notre voyageur. « Ily ades endroits
» où ces chemins forment comme autant
» de belles allées qui me rappelloient fans
» ceffe nos grandes routes de France , mo-
» numens à jamais glorieux du règne de
» Louis XV; d'autres font renfermés entre
» deux murs , de la hauteur de huit à dix
» pieds , pour empêcher les voyageurs
» d'entrer dans les campagnes. Ces murs,
» dans les lieux de traverfes , ont des ouvertures
qui aboutiffent à différens vil-
» lages.
» Les mandarins de chaque diſtrict on
90 MERCURE DE FRANCE.
ordre de veiller à l'entretien des che-
» mins , & la moindre négligence eft punie
» avec févérité. Un mandarin n'ayant pas
» fait affez de diligence pour réparer une
>> route par où l'Empereur devoit paffer ,
» aima mieux fe donner la mort , que de
» s'expofer à un châtiment honteux & iné-
» vitable , qu'en France un Intendant de
province , qui feroit dans le même cas ,
» trouveroit bien moyen d'éviter ».
"
Quelques Chinois , dit notre voyageur ,
font remonter leur hiftoire au - delà du
déluge ; mais cette idée eft traitée par les
fçavans même de leur pays , comme l'eft ;
parmi nous , l'opinion de ceux qui ont
écrit que les François defcendent des
Troyens. En général tous les Chinois
» s'en tiennent à leur hiftoire authentique ,
» qui fixe le commencement de leur Em
» pire au règne de Fo-hi ; ils regardent
» même comme très-obfcur , tout le temps
» qui s'eft écoulé depuis Fo - hi juſqu'à
» Yao. Ce dernier commença à régner près
» de deux mille quatre cents ans avant
» Jésus- Chrift ; & pendant quatre - vingt
» ans qu'il fut fur le trône , il chercha à
» rendre les hommes éclairés & heureux.
» Son nom eft encore en vénération à la
» Chine , comme l'eft parmi nous celui de
* Louis XII & de Henry 17 .
A OUST 1767. 91
Un mérite particulier , & qu'on ne peut
trop louer dans le Voyageur François ,
c'eſt cette attention de rappeller à chaque
inftant , quelque trait de l'hiftoire ou des
moeurs de fa nation , qu'il compare ou qu'il
oppofe aux moeurs & à l'hiftoire des pays
qu'il parcourt. Tel eft le caractère propre de
cet ouvrage : il fait connoître nos ufagés aux
étrangers parl'oppofition ou la reffemblance
qu'ils ont avec nous . Ce qu'il dit au fujet
du tribunal hiſtorique établi à la Chine ,
lui donne lieu de tracer en peu de mots &
fans affectation , les événemens les plus
mémorables du règne de Louis XV. Il
eft peu d'éloge plus vrai , plus fimple & en
même temps plus ingénieux , & qui paroiffe
plus naturellement amené. Voici
d'abord ce qu'il dit de ce tribunal . « Ce
font des docteurs chargés de configner ,
» dans l'hiftoire de l'Empire , les vertus
» & les vices de l'Empereur régnant. C'eſt
» une eſpèce de loi fondamentale , que
» l'exiſtence de cet établiſſement , qui n'eft
» rien moins qu'agréable au Monarque , &
qu'il ne peut cependant point abolir
» quelque abfolue que foit fon autorité.
Une chofe plus furprenante encore , c'eft
l'extrême févérité de ce tribunal . il eſt
"
"
❤inébranlable , incorruptible , fans égards,
MERCURE DE FRANCE.
fans ménagement. Les menaces de l'Em-
53 pereur , la crainte des fupplices , les tour
mens les plus affreux , rien ne feroit
capable d'arrêter la plume de ceux qui
le compofent ; ils ont juré d'écrire la
» vérité , & ils l'écrivent. Ils font chargés
» d'obferver toutes les actions du Monar-
» que. Chacun d'eux en particulier , &
» fans en faire part aux autres , les écrit
fur une feuille volante à mesure qu'il
» en eft inftruit , figne ce qu'il vient d'é-
» crire , & jette cette feuille dans un bu-
» reau , par une ouverture pratiquée à ce
» deffein on y marque tout ce que l'Em-
» pereur a dit & a fait de bien & de mal,
»Par exemple : tel jour le Prince accorda
des diftinctions honorables aux races
» futures de ces héros plébéiens , qui ont
confacré leurs plus belles années au fervice
de l'Etat.
و د
» Tel jout il adopta leurs fils , les réu-
» nit dans le même afyle , & voulut que ,
» fous les mêmes aufpices , ils y appriffent
à la fois les loix de la religion , de la
» probité , de l'honneur & de la guerre.
» Tel jour , en telle année , on lui dit
qu'en rifquant une attaque qui ne
coûteroit que peu de fang , une ville
qu'il affiégeoit fe rendroit quatre jours
A OUST 1767 . 93
plutôt j'aime mieux les perdre devant
» une place , ces quatre jours , répondit- il ,
» qu'un feul de mes fujets,
و ر
Tel jour , en telle année , il gagna en
» perfonne une bataille fameufe ; & il ne
» fut flatté du titre de vainqueur , que pour
» donner la paix à fes ennemis,
» Tel jour , frappé de l'affreux ſpecta-
» cle des morts & des mourans étendus
» fur le champ de bataille : qu'on ait foin ,
» dit- il , de mes fujets comme de mes
» enfans ; qu'on ait foin même des en-
» nemis.
९
» Tel jour il fe tranfporta en perfonne
» dans les hôpitaux militaires , pour s'affurer
fi fes ordres étoient exécutés.
و ر » Tel jour , en telle année , les fatigues
» de la guerre l'ayant mis fur le bord du
» tombeau , tout l'Empire retentit des cris
» de douleur , de tendreffe & de défola-
» tion. Inftruit de ces témoignages d'amour;
» qu'ai- je donc fait , s'écria le Monarque
» languiſſant , pour être aimé de la forte ?
» Tel jour , en telle année , il reçut le
titre glorieux de Monarque chér , par une
» acclamation unanime de fon peuple , qui
>> eft lui - même , de tous les peuples du
» monde , le plus chéri de fon Roi.
» Tel jour enfin , il vit mourir fon fils
» unique , & montra , dans cette occafion ,
94
MERCURE DE FRANCE.
toute la tendreffe du meilleur des pères ,
* & la fermeté du plus grand de tous les
Rois , &c. & c.
» On fait la même chofe par rapport
» aux mauvaiſes actions ; mais dans les
mémoires de l'ancien règne que j'ai par-
» courus , il ne fe trouve que des actions
dignes de fervir de modèle à tous les
» Princes.
» Le bureau où les feuilles du tribunal
» hiftorique font dépofées ne doit jamais
» s'ouvrir durant la vie de l'Empereur
» régnant , ni même tant que fa famille
» eft fur le trône. Quand la couronne vient
» à paffer dans une autre maifon , on raf-
» femble ces différens mémoires , & l'on
en compofe l'hiftoire de la dynaſtie
éteinte 23 ».
Nous ne pouvons trop répéter combien
cette manière indirecte de louer le Roi , eft
heureuſement & ingénieufement imaginée.
L'Empereur Cang hi eft regardé à la
Chine comme un des plus grands Princes
qui aient gouverné cet Empire. « Il eut
» affez de bonheur & affez de fageffe pour
» fe faire obéir également des Chinois &
» des Tartares. Il fut contemporain de
» Louis XIV; & , tandis que le Monarque
François rempliffoir l'Europe de l'éclat
» de fa gloire , l'Empereur de la Chine
A OUST 1767. 95
faifoit retentir l'Orient du bruit de fon
» nom. Son règne , comme celui de Louis
» le Grand , fut un des plus longs , des
» plus glorieux , des plus féconds en évé
nemens. Ces deux Princes furent égale-
» ment heureux & adroits dans le choix
» de leurs Généraux & de leurs Mi-
» niftres ; également appliqués aux affaires
, attentifs aux befoins de leurs
» peuples , affectionnés aux fçavans , aux
» gens de lettres , aux artistes ; grands
» dans les actions d'éclat , économes dans
» le domeſtique , doués , en un mot , de
>> toutes les vertus dignes du trône , de
» toutes les qualités qui font les grands
» Rois. Louis XIV aima , protégea , refpecta
les Miniftres de l'Eglife. Cang- hi
traita favorablement les Miffionnaires
qui venoient inftruire & admirer fa
❞ nation ».
Dans le diftrict de la ville de Canton il
y a un célèbre monaftère de Bonzes , dont
le fondateur a fait des chofes incroyables.
« Ce qu'on lit dans la légende de nos plus
» déterminés pénitens , n'approche pas des
» austérités qu'on lui attribue. Tant il eſt
vrai , a dit quelqu'un , que dans toutes
» les religions il y a des gens qui fe font
» du mal pour plaire à Dieu ; paffe encore
» s'ils n'en faifoient pas aux autres. Cer
"
» auftère perfonnage vivoit il y a près de
96
MERCURE
DE
FRANCE
.
39
39
» mille ans ; & l'on a vu jufqu'à mille
" Bonzes habiter ce monaftère.
» Ces Religieux doivent leur origine à
» un Indien nommé Foë , qui vivoit longtemps
avant Pythagore. Ils furent intro-
» duits à la Chine , où ils y prêchèrent &
répandirent par-tout la doctrine de leur
inftituteur , qu'ils adorent comme un
Dieu. Il leur avoit enfeigné le dogme.
de la métempfycofe , & toutes les abfurdités
qui en réſultent. Il leur a laiffé ,
» de plus , cinq préceptes d'une obliga-
≫tion indiſpenſable , fçavoir , de ne tuer
» aucune créature vivante , de ne pas s'em-
» parer du bien d'autrui , d'éviter l'impu-
» reté , de ne jamais mentir , & de s'abf-
» tenir de l'ufage du vin. A ces devoirs
» les Bonzes en ajoutent d'autres unique-
» ment à leur avantage. Ils tâchent de per-
» fuader au peuple qu'il eft très- important ,
»pour l'autre vie , de faire du bien aux
religieux ; que , par ces aumônes , on
» rachette fes péchés , & l'on acquiert des
récompenfes glorieufes. Ils menacent ,
» des derniers fupplices , ceux qui meu
» rent fans avoir fatisfait à ce comman-
» dement ; ainfi nos anciens moines damnèrentimpitoyablement
un Roi de France
qui n'avoit point fondé d'abbayes , ni
» enrichi de monaftères... , La plupart
" de
"
39
23
: ..
A OUST 1767. 97
de ces religieux font fort ignorans ;
» mais comme il y a , parmi eux , une
» diſtinction de rang , les uns font em-
20
ployés à la quête , d'autres plus inftruits
» font chargés de vifiter les gens de let-
» tres , & de s'infinuer dans la faveur des
» grands . Les plus âgés préfident aux aſſemblées
des femmes dévotes ; mais ces
» fortes d'affemblées n'ont lieu que dans
» quelques villes ; & les femmes qui les
compofent doivent être d'un âge mûr ,
» veuves , libres & toujours maîtreffes de
difpofer de quelque argent. Les Bonzes
» choififfent , pour fupérieures , celles qui
font le plus en état de contribuer à l'entre-
, tien de l'ordre . Les hommes ont auffi
» de ces congrégations où préfide un vieux
» Bonze. Les uns & les autres chantent
و د
ور
»
و د
و د
des hymnes à l'honneur de Foë ; mais
» le réfultat ordinaire de ces confrairies
» eft , comme ailleurs , de tirer de l'argent
des dupes qui s'y enrôlent. Sans s'inquié-
» ter de ce que deviendroient les profeffions
les plus néceffaires , les Bonzes
» veulent engager tout le monde dans ce
» même genre de vie inutile & oifif ; &
» leur zèle à cet égard ne peut mieux ſe
comparer qu'à celui de nos religieux
d'Europe , qui preffent les jeunes gens
» d'entrer dans un ordre qu'ils gémiffent
>>
و د
ود
Е
98 MERCURE
DE FRANCE
.
99
» eux- mêmes d'avoir embraffé. Les cou-
» vens de Bonzes font très- communs dans
» toute la Chine , où l'on compte plus
» d'un million de ces moines avares ,
ignorans , débauchés , hypocrites & fai-
» néans. Leur inſtituteur , Foë , eſt auſſi ,
» dit - on , celui qui imagina le ſyſtême de
la métempſycofe de- là ce principe fi
généralement établi parmi fes fectateurs ,
» d'aimer les bêtes , d'aimer les moines ».
و د
Lorfqu'un malfaiteur eft accufé de quelque
crime capital à la Chine , fon procès
paffe par cinq ou fix tribunaux fubordonnés
les uns aux autres ; & nulle fentence
de mort n'eft exécutée , fi l'Empereur ne la
figne , après qu'elle lui a été préfentée jufqu'à
trois fois. Il n'y a point de précau-
» tion qui paroiffe exceffive aux Chinois
» lorfqu'il s'agit de conferver la vie à un
"
"
N
citoyen. Vous devez juger de- là , Ma-
" dame , que les crimes , dignes de mort ,
» font plus rares à la Chine qu'en Europe ,
» où une procédure fi lente feroit fujette
» à de grands inconvéniens. D'un autre
» côté ces délais font favorables à l'inno-
» cence , & la délivrent prefque toujours
» de l'oppreffion , quoiqu'elle fe trouve
expofée à languir long - temps dans les
» chaînes. Lorfque le crime eft d'une énor-
» mité extraordinaire, le Prince , en fignant
39
A OUST 1767. 99
23
33
33
» la fentence , y joint les paroles fuivantes :
auffi - tôt qu'on aura reçu cet ordre , que
» le coupable foit exécuté fans délai . S'il
» n'eft question que
d'un crime ordinaire ,
, l'ordre eft adouci dans ces termes : que
le criminel foit gardé en prifon jufqu'à
l'automne , & qu'il foit jufticié. C'eſt
ordinairement à cette faifon qu'eft renvoyée
la punition de tous les malfai-
» teurs condamnés à mort. Si l'Empereur
n'approuve pas la première fentence d'un
» tribunal , il peut nommer d'autres juges
» pour recommencer l'examen du coupa-
» ble , jufqu'à ce que leur décifion s'ac-
"
و ر
39
corde avec la fienne, Par- là il eft tou-
» jours le maître de fauver un criminel
» ou de perdre un innocent dont il aura
» réfolu la délivrance ou la perte.
"
» Dans les procédures ordinaires la fen-
» tencedes tribunaux inférieurs eft communiquée
aux principaux officiers de toutes
» les Cours fuprêmes ; ainfi le plus vil &
le plus méprifable fujet de l'Empire jouit
» à la Chine d'un privilége qui ne s'ac-
» corde parmi nous qu'aux perfonnes de la
» plus grande diftinction , d'être jugé par
toutes les chambres affemblées.
.
ود
» La queftion ordinaire & extraordinaire
» eſt établie à la Chine comme dans tous
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
les pay's policés ; & l'on n'y eft pas moins
induftrieux qu'ailleurs à inventer de nou
velles machines pour tourmenter ingé
>>-nieufement les coupables . Ce raffinement
» de cruauté , inconnu des nations barbares
» & groffières, ne devoit pas être ignoré chez
» un peuple où , depuis fi long- temps , les
fciences & les arts font cultivés.
و د
33
Lorfqu'un criminel eft condamné à
» mort , après la lecture de l'arrêt , la plude
ces malheureux s'emportent en part
» invectives contre ceux qui les ont condamnés.
Les juges écoutent ces injures
» avec patience ; mais on leur met enfuite
» dans la bouche un baillon qui les empêche
de parler , & avec lequel on les
mène au lieu de l'exécution » .
>>
"
Les douanes à la Chine font beaucoup
moins rigoureufes qu'en France , dit notre
voyageur. Non -feulement on n'y fouille
perfonne , comme font nos commis de
barrières , gens groffiers , incivils & mal
appris ; il eft même rare qu'on ouvre les
caiffes & les paquets. Si c'eft un homme de
quelque apparence , on ne fait point la vifite
de fes coffres. « Nous voyons bien , difent les
gardes , que Monfieur n'eft point un marchand
».
35
"
•
On appelle lettrés à la Chine ceux qui” ,
après différens examens , font promus au
A OUST 1767 . 101
و ر
grade de licencié , de maître- ès- arts & de
docteurs. Il y a dans toutes les parties-
» de l'Empire , des colléges où l'on prend ,
» comme en Europe , ces divers degrés.
» C'eft parmi ceux qui les poffédent , qu'on
» choifit les magiftrats & les officiers civils :
» comme il n'y a point d'autre voie pour
» s'élever aux dignités , tout le monde ,
» même les enfans du peuple , fe livrent
» à l'étude , dans l'efpérance de parvenir
» aux charges ; comme nous voyons qu'en
France , par l'efpoir d'une cure ou d'un
» bénéfice qui faffe vivre toute une famille ,
» le plus petit particulier fait étudier fest
» enfans , & prive l'Etat de foldats , de
» laboureurs & d'artifans ».
و د
""
ود
Les Chinois apportent beaucoup d'application
à fe former la main pour écrire ;
& ils préférent une belle pièce d'écriture
au tableau le plus fini. « Ils ont même
» en général , une eſpèce de vénération
» pour les caractères , foit qu'ils foient
imprimés , foit qu'on les ait tracés à la
» main. Si le hafard leur fait rencontrer
quelque feuille écrite , ils la ramaſſent
» avec refpect , & fe gardent bien d'en
» faire un ufage indécent. Quel auteur
parmi nous peut fe vanter d'être fi ref-
» pecté ? ...
و د
ود
و ر
Les perfonnes aifées font , comme en
E sij
102 MERCURE DE FRANCE.
» France , dans l'ufage de confier l'éducation
de leurs enfans à des précep-
» teurs particuliers ; mais , ce qui n'eft
» pas de même en France , c'eſt la con-
» fidération dont ces précepteurs jouiffent.
Leur emploi eft également recom-
» mandable & lucratif : ils font honorés
» dans les familles ; on leur donne la
première place ; & leurs difciples les refpectent
éternellement » .
ور
و ر
و د
לכ
Comme on ne connoît point à la Chine
de nobleffe héréditaire , & qu'il n'y a que
les charges qui ennobliffent , il faut néceffairement
hériter de la capacité de fes
pères , fi l'on veut arriver aux mêmes dignités
& tenir le même rang. « Que penferoit
donc un Chinois à qui l'on diroit
que , dans certains pays de l'Europe
les places & les emplois ne s'accordent
point à la capacité ; que , même les
plus fçavans , ceux dont l'étude a per-
» fectionné le jugement , font laiffés à
l'écart ; qu'on leur préfère prefque tou-
» jours des ignorans , des hommes fans
» lumières , fans talens , que leur richeſſe
» met en état d'acheter des charges d'où
dépendent' le bon ordre de la fociété &
» la fûreté publique. Ce Chinois , qui voit
» que dans fon pays les dignités ne fe don-
» nent qu'au mérite , fe perfuaderoit , fans
و ر
A OUST 1767. 103
» doute , que nous fommes une nation
» médiocrement policée ; que les loix doi-
» vent céder au caprice & à l'ignorance ;
» & ilfe mocqueroit , peut-être avec raiſon ,
» de ceux qui font affez fots parmi nous ,
» pour s'appliquer à des études auxquelles
» nous n'avons attaché aucun avantage ».
L'éducation qu'on donne à la jeuneffe
Chinoife , eft d'une reffource infinie pour
les moeurs. Occupée fans relâche dès l'âge
de fix ans , elle n'a guère le temps de fe
corrompre par la débauche. « Auffi la gra-
» vité & la modeftie font- elles le partage
» des lettrés. Ils marchent toujours les
» yeux baiffés. Un jeune écolier même
» n'eft pas moins compofé dans fon air
» & dans fes manières qu'un Recteur
» d'Univerfité ».
»
"
Outre les dignités qui s'acquièrent par
les lettres , il en eft d'autres auxquelles on
arrive par la fcience des armes . « Il faut
d'abord donner des preuves d'habileté
» à tirer de l'arc , à monter à cheval , & c .
» On leur fait enfuite compofer un difcours
fimple , mais bien raifonné , fur
quelque matière concernant l'art mili- ·
taire. Ceux qui montrent le plus de capa-
» cité obtiennent les premiers grades ; &
» de cette école , comme de nos compagnies
'"
"
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
» de moufquetaires , l'Etat tire d'excellens
» officiers ». "
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
ور
On eft étonné que toutes les connoiffances
des Chinois foient en même temps
& fi anciennes & fi bornées. « Ils n'ont
puifé dans l'arithmétique , l'aftronomie ,
» la géométrie , la médecine , la géographie
, la philofophie naturelle & la phy-
» fique , que les notions que la pratique
des affaires femble exiger. Ils n'ont ja-
» mais été plus loin , & paroiffent même
incapables d'aller au- delà . Nous , au con-
» traire , nous avons eu des connoiffances
» très tard , & nous avons tout perfectionné
rapidément. Les fciences ont fait plus
» de progrés en Europe , dans trois fiècles ,
» que chez les Chinois dans quatre mille
» ans. Ils ont de la phyfique des idées
très-fuperficielles , n'ont aucun principe
de logique artificielle & raifonnée ; &
» à l'égard de la métaphyfique , ils n'en
» connoiffent pas même le nom. Leur
étude principale fe tourne vers la fcien-
»ce des moeurs ; & , au fond, c'eſt ce qu'il
ya de plus digne de l'homme , & de
plus utile à la fociété. Auffi c'eft la na-
» tion la plus fage , & peut- être , quoique
" payenne , la plus vertueufe de l'univers.
Prefque tous fes Empereurs ont été des
» hommes d'une vertu fublime, des Numa,
و د
23
ود
A OUST 1767. 105
des Solons , des Lycurgues , des Antonins.
" Nulle nation n'a produit autant & de fi
" bons livres de morale. Leurs fages font
populaires dans leurs écrits ; ils ne font
point briller leur imagination comme
» ceux de la Grèce & de Rome ; ils ne
» courent point après les applaudiffemens ,
comme nos prédicateurs & nos philofophes
mille ans avant Jéfus - Chriſt ».
» L'aftronomie eft une des plus anciennes
» connoiffances qu'aient eu les Chinois.
On montre encore les inftrutnens dont fe
» fervoient un de leurs plus fameux aftro-
» nomes mille ans avant Jefus - Chrift » .
"
L'application avec laquelle les Chinois
ont toujours obfervé les mouvemens céleftes
, leur a fait ériger un tribunal d'aftronomie
, qui eft un des plus confidérables
de l'Empire. « Une de fes premières
» fonctions eft d'avertir l'Empereur des
» nouveaux phénomènes qui paroiffent
» dans le ciel . Cinq de ces aftronomes s'oc-
2 cupent nuit & jour à obferver les aftres
» fur une our deſtinée à cet ufage. Mais
» ce qu'il y a de ridicule , c'eft que ce
» tribunal eft obligé de prédire les chan-
» gemens de temps qui doivent fe faire
» dans l'air , felon les variations des faifons
; les maladies qui doivent arriver ,
(
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» les féchereffes , la difette des vivres ,
» &c. &c. On veut que les aftronomes
» Chinois foient en même-temps & principalement
des aftrologues. Faut- il s'ent
» étonner ! les ignorans confondent ces
» deux chofes en Europe, comme à la
Chine . Le peuple de Paris ne s'ima
gine t- il pas que MM . de l'Obfervatoire
doivent prédire la pluie , la grêle , le
tonnerre , &c Enfin toute l'aſtronomie
chinoife fe réduit à dreffer des calen
driers ornés de prédictions , à peu près
,, comme nos almanachs de Liége .
و د
39:
و ز
و د
و و
<
,, Avouez , Madame , qu'une nation
,, qui entretient depuis fi long temps une
efpèce d'académie pour prédire la pluie
,, & le beau temps , doit avoir l'efprit bien
borné. On palle aux Chinois de man-
,, quer de phyfique ; ne peuvent - ils
,, pas du moins confidérer que les évé-
,, nemens ne s'accordent que rarement ,
& par hazard , avec les prédictions de
leurs aftrologues . Il eft vrai que le point
,, principal du tribunal eft de calculer les
éclipfes , d'en marquer le jour , l'heure ,
la grandeur , la durée , & c. mais les
cérémonies qui fe pratiquent alors , prouvent
même qu'il y a encore un grand
fond d'ignorance & de fuperftition parmi
و و
"
"
""
"
A OUST 1767. 107
""
و د
""
, ces peuples. On fait inférer dans les nouvelles
publiques & afficher dans les lieuxfréquentés
, le temps de l'éclipfe .
97 Vous me demanderez , fans doute ,
Madame , en confidérant le peu, de
,, progrès de ces peuples dans l'aftrono-
,, mie , comment cette fcience a pu être
cultivée parmi eux , pendant plus de
", quatre mille ans , fans qu'il fe foit trouvé
un feul homme qui l'ait approfondie ;
fans que le hazard , la variété de la natu-
,, re , ou les récompenfes ayent fait naître
quelqu'une de ces têtes extraordinaires ,
» qui , comme Archimede , Defcartes &
,, Newton , frayent le chemin à toute une .
» poſtérité ?
39
39
و د
$
و د
د ر
Plufieurs caufes peuvent y avoir
,, contribué la première , eft le peu
de diftinctions utiles , fous la plupart
des Empereurs , pour ceux qui fe figna-
,, loient dans cette fçience : leur négli-
,, gence étoient punie ; & leur application
demeuroit fans récompenfe. Toute
leur efpérance étoit de parvenir aux premiers
emplois du tribunal des mathé-
,, matiques , dont le revenu fuffit à peine
, pour un modique entretien . Comme ce
tribunal n'a rien à voir fur la terre , il
n'a prefque rien à y prétendre . Je vous
l'ai dit , Madame , pour arriver aux
"
""
و د
"
1
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
""
""
""
richeffes , il faut étudier l'hiftoire , les
loix , la morale ; parler & écrire en
termes polis fur ces matières ; ce qui
n'eft nullement le fait des mathéma-*
,, ticiens . Les aftronomes , les géomêtres
,, ne font ni beaux parleurs , ni écrivains
,, élégans : M. de Fontenelle eft peut-être
, le feul mathématicien qui ait été l'un
; , & l'autre *. Tel eft un aigle en aſtro-*
nomie , a dit quelqu'un , qui , par- tout
ailleurs n'eft ordinairement qu'un canard
ou un boeuf
""
و و
و و
">
33°
Les médecins font auffi anciens à la
Chine , & à peu- près aufli habiles que les
aftronomes. Ce pays eft rempli de charlatans
qui inondent l'Empire de leurs drogues
& de leurs recettes. « Ce qu'il y a
de fingulier , c'eft que la gravité chinoife
» n'empêche pas qu'il n'y ait ici des plai-
» fans comme en France , qui tournent les
» médecins en ridicule. On vous traite
» en Europe avec le fer , me difoit der-
» nièrement un lettré , faifant allusion à
» la faignée ; ici on nous martyriſe avec
» le feu. La mode n'en changera pas fûre-
» ment , parce qu'on eft auffi bien payé
» pour nous tourmenter que pour nous
guérir.
و د
99
* Notre voyageur a quitté la France en 17363
& M. d'Alembert n'avoit point encore écrit,
A O UST 1767. 109
و ر
>>
"
و د
و و
» Vous êtes plus redoutable que moi &
plus puiffant, difoit un jour à fón médecin
l'Empereur Cang-hi ; vous êtes le maître
de tuer quand il vous plaît ; & moi je ne
puis condamner perfonne à mort fans
témoignage & fans preuves ».
A la Chine quand un officier civil ou
militaire a fait quelque bonne action qui
mérite qu'on y ait égard , il en eft auffitôt
récompenfé par une note honorable.
" On appelle ainfi ce qu'on nomme au
» collége des points de diligence , inftitués
» pour exciter l'émulation parmi les éco-
» liers. Ces notes fe donnent aux premiers
» mandarins par les Cours fouveraines ,
» & aux mandarins fubalternes par les
» Vice-Rois. Un magiftrat qui aura bien
jugé une affaire difficile , un colonel
qui aura bien exercé fa troupe , recevront
» une note honorable , comme un écolier
qui a bien fait ſon thême , gagne un point
» de diligence. Quatre de ces notes valent
» un degré , qui ne s'accorde que pour des
»
"
actions importantes. Ces degrés font in-
» férés dans un catalogue que l'on envoie
» à la Cour ; & fi ce magiftrat , fi ce colo-
„ nel viennent enfuite à commettre quel-
» ques fautes , au lieu d'être privés de leurs
emplois ou de leurs appointemens , on
و د
* efface du catalogue un ou plufieurs de
110 MERCURE DE FRANCE.
» ces degrés , ainfi que le retranchement
de quelques points de diligence fauve à
l'écolier une plus rude correction ».
La province de Kyang - fi eft fpécialement
célèbre par la belle porcelaine qui
fe fabrique à King- te- ching , bourg qui
s'étend à plus d'une lieuë & demie le long
d'une belle rivière , & contient un million
d'habitans . On y compte plus de cinq cens
fourneaux
pour la porcelaine ; & pendant
la nuit on croiroit voir une grande ville
en feu ou une vafte fournaiſe percée d'une
infinité de foupiraux. Il n'y a perfonne ,
fans en excepter les boiteux & les aveugles ,
qui ne puiffe y gagner fa vie à broyer les
couleurs. « C'eft aux Chinois que l'on doit
» l'invention de cette vaiffelle précieuſe &
fragile , que les Portugais ont les premiers
apportée en Europe. Ils l'ont appellée
»porcellana , qui , dans leur langue , veut
dire taffe ou écuelle.
33
"
J » Si l'on en croit les ouvriers du pays, ils
» font les feuls dans le monde qui fabri-
» quent de la porcelaine .. Je voulus leur
39
parler de celle du Japon , dont certains
» curieux de Paris font tant de cas. Ils
» m'affurèrent qu'elle n'avoit jamais exiſté
que dans l'imagination des perfonnes
» mal inftruites ; & que les Japonois , ainfi
» que tous les autres peuples , tirear de la
» Chine les feules & véritables porcelaines.
A
OUST 1767. FIF
Je faifis cette occafion de leur dire un
mot des excellentes manufactures de
si Drefde & de Chantilly, * rivales de celle
» de King-te- ching. Je conviens que nous
" ne l'avions peut-être pas encore tout- àfait
imitée par la blancheur & la fineffe
de la matière , par la vivacité & la durée
» des couleurs ; mais je ne leur cachai pas
que nous la furpaffions infiniment par
» la beauté , la grâce , la régularité , la
perfection du deffein ",
"
* Celle de Séve n'exiſtoit pas alors.
La fuite au Mercure prochain.
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de
Montreuil & de la Ville d'Abbeville , fa
capitale , avec ce vers de la Henriade
pour épigraphe :
Dis comment la Difcorde a troublé nos provinces .
A Londres ; on en trouve des exemplaires
- à Abbeville , chez DEVERITÉ ; à Paris
, chez PANCKOUCKE & LACOMBE ,
quai de Conty : deux vol. in- 12.
VOILA une hiftoire de province qui doit
être diftinguée de la plupart des autres
ouvrages de ce genre. L'auteur a fçu ſe
Borner fagement à ce qu'il y avoit de cu112
MERCURE DE FRANCE.
و د
rieux, & qui méritoit d'être connu dans
le pays dont il entreprend d'écrire les événemens.
Il ne faut point y acheter la lecture.
d'une anecdote , d'un trait intéreffant ,
par cent pages d'ennui & d'inutilités ,
comme il n'eft que trop ordinaire dans
quelques- unes des hiftoires volumineufes
de nos villes de France . Auffi cet écrivain
fait- il fur- tout l'éloge d'un Chroniqueur du
Ponthieu , en difant « qu'il paroît avoir fenti
,, le danger & la fuperfluité de ces énormes.
,,& monftrueux volumes qui paroîtroient
,, plus propres à faire les fondemens des
,, baftions d'une ville, que fon hiftoire ,,. Il
jette un coup-d'oeil fur tous ceux qui ont
écrit avant lui l'hiftoire du Ponthicu ; le
P. Ignace , Carme déchauffé , de la famille
des Sanfon , fameux Géographe , natifs
d'Abbeville, eft le feul dont les écrits ont été
imprimés. Le ftyle de cette hiftoire paroît
au nouvel écrivain approcher beaticoup
celui des Ménots * Il en donne quelques
exemples. Voici comment ce P. Carme
parle des Maires d'Abbeville , dont il fait
des éloges ridicules à force d'enflure «< . Il
» faut à un Mayeur un grand courage ,
» dit- il , pour réfifter aux douces perfua-
» fions qui viennent de la part des alliés
» & des amis , nommément des femmes ,
à qui la nature a donné des attraits fi
Anciens prédicateurs.
A OUST 1767. 113
و د
20
puiffans , qu'il eft quelquefois plus facile
» de fe défendre des défenfes des fangliers,
que des artifices de femblables créatures » .
Une bonne hiftoire du comté de Ponthieu,
degagée des puérilités du P. Ignace & des
autres compilateurs du pays , étoit donc un
ouvrage à defirer. L'auteur ne s'y eſt pas
borné. Il a joint à fon livre une notice des
habitans dignes de mémoire . « Ne célébrer
un pays que par fes ravages , ne faire connoître
fes habitans que par les fautes qu'ils
ont faites , ou le courage qui les a enfanglantés
, étoit une tâche affez trifte à
remplir...... Les fciences & les arts , me
fuis-je dit ont le droit de confoler les
hommes & de réparer en quelque forte les
malheurs du monde en les lui faifant oublier.
Si à côté du vainqueur d'Arbelles ,
on ne pouvoit citer Démosthènes, ou Ariftote
; fi on n'avoit que des S. Barthelemi à
décrire , & qu'on ne pût fe rappeller Henri
IV. fice règne enfin tout glorieux de Louis
XIV. ne pouvoit s'honorer que des journées
de Rocroy & de Steinkergue , & qu'on
ne pût citer ni les Corneille ni les Racine
je ne vois pas ce qu'on gagneroit à étudier
I'hiftoire & à vouloir apprécier les hommes;
on n'apprendroit guères qu'à les méprifer. »
Tout l'avant-propos de cet ouvrage eft ainfi
femé d'excellentes réflexions . Dans l'intro114
MERCURE DE FRANCE .
,
duction qui fuit, l'auteur entreprend d'examiner
& de rechercher quelle fut l'antique
puiffance des Comtes de Ponthieu . Leur
Comté fut connu dans la plus haute antiquité
fous le nom de Duché de la France
maritime, Il comprenoit toute la Flandre
jufqu'à la Meufe. Il y a de la fagacité dans
ces recherches. C'eft fur- tout par les cités
opulentes dont cette contrée étoit couverte,
& qui ont difparu , que fe prouve l'antique
puiffance des Souverains du Ponthieu.
Le nouvel Hiftorien fouille dans leurs ruines.
Il découvre Quentorick , Waben
lieux fameux , confidérables fous nos premiers
Rois , & dont on connoît à peine
aujourd'hui l'ancienne pofition . Il donne
ainfi une courte defcription de l'antiquité
& de l'état des villes dont il doit
faire mention dans le cours de l'hiftoire.
Il releve à l'article Abbeville , une erreur
affez confidérable de M. l'Abbé d'Expilly.
fur la population de cette ville. Loin d'être
augmentée , comme l'a dit cet écrivain , elle
eft de beaucoup diminuée. Après cette introduction
inftructive , commence l'hiftoire
à l'invafion de Jules Céfar dans les
Gaules : l'auteur n'en parle que pour venir à
ſon ſujet “. On eft frappé d'abord à ce ſeul
nom ( Romani ) de la diſtance qu'on découvre
d'un peuple immenfe, poli, civili-
"
༣ .
A OUST 1767. IIS
fé, à des hordes de barbares . Il femble qu'il
,, n'auroitjamais dû y avoirde liaifons d'un
, peuple qui habitoit au milieu des délices
,, de l'Italie , avec un autre cantonné dans
, des marais fur les bords de l'océan : il
,, femble qu'une nation induſtrieuſe , mag-
», nifique dans fes édifices , orgueilleufe de
,,fa grandeur , n'auroit pas dû envier à ces
, fauvages , leurs tanières recouvertes de
, joncs, de rofeaux & d'épines entrelacées ...
5 , Ils n'avoient point chez eux les mines d'or
,, des Méxicains . La gloire feule de régner
5, fur des nations étendues , la forte envie
», de fe frayer un chemin à la tyrannie fur
, les débris de la liberté publique , & de
,, s'immortalifer , devoient faire alors ce
, qu'a fait depuis l'avidité en nous portant
aunouveau Monde» .Le Ponthieu conquis
fur très-utile aux Romains. Ils y avoient
des flores . Le flux de la mer remontoit
jufqu'à la ville de Rue où les vaiffeaux
abordoient encore en 1210 ; cette ville eft
aujourd'hui dans les terres éloignées de
P'océan de plus d'une lieue. Viennent
enfuite les ravages des Normands. C'eft
fur tout par le Ponthieu qu'ils trouverent
des facilités pour pénétrer dans le coeur
de la France. L'auteur rend compte de
tous ces ravages avec précifion : il s'étend
ún peu plus fur l'établiffement , l'opulence
116 MERCURE DE FRANCE.
de quelques monaftères , & quelquefois
même les défordres des Moines . Voici une
anecdote qui , fi elle eſt vraie , devra paroître
affez fingulière & même importante.
A une petite distance de la ville de Saint-
Riquier , on voit près d'un bois une monticule
de terre qu'on nomme dans le pays la
Tombe d'Izambart. L'auteur a cherché à découvrir
quelle étoit l'origine de ce monument.
Il a appris par la tradition que , vers
l'an 882 , cet Izambart qu'on nomme de
Chatillon , étant allé combattre les Normands
, les Moines de- Saint Riquier s'étoient
emparés de fon château de la Ferté ,
pendant fon abfence ; ils n'avoient point
voulu le reconnoître à fon retour de cette
expédition; ce Seigneur avoit été obligé d'en
faire le fiége & avoit été tué par ces Moines
dans une fortie . Cependant fon Lieutenant
étoit parvenu à rentrer dans le château .
L'auteur a fu en outre , que les Moines de
St. Riquier devoient fe trouver tous les ans
fur le pont levis de ce château , une torche
à la main , & déclarer qu'ils ne troubleroient
point les cendres d'Izambart . Il a vu
enfuite dans leurs cartulaires ce même
Izambart inferit comme félérat ennemi
des moines.
Toutes ces contrariétés lui ont donné
lieu d'éclaircir le fait. Il en difcute toutes
A OUST 1767 . 117
les circonftances & entreprend de réhabiliter
la mémoire d'Izambart - Chatillon.
Cette anecdote fingulièrement curieuſe ſe
fait lire avec le plus grand intérêt. En accufant
quelquefois les moines des premiers
fiécles , l'auteur fait les diftinguer de ceux
de nos jours dont il fait l'éloge. Tandis
que les Normands dévaſtoient le pays
les Comtes de Ponthieu , avoient à foutenir
une rude guerre de la part des Comtes
de Flandres . On ne voit par-tout dans ces
temps malheureux que crimes & perfidies.
Guillaume de Latras , un des Comtes de
Ponthieu , diftingué dans le pays par fes
fondations pieufes , fait crever les yeux ,
couper le nez , les oreilles à fon frère. Il
eft mutilé entièrement & renfermé dans un
couvent où on l'oblige à fe faire moine.
L'établiffement de la Commune d'Abbeville,
une des plus anciennes du royaume,
offre des détails intéreffans des anciens
ufages de notre jurifprudence. Tous les
crimes s'expioient à prix d'argent « . Il faloit
en outre que la maifon du criminel fût
abattue. S'il n'en n'avoit point , on l'obligeoit
d'en acheter une de la valeur de
cent fols , c'est-à- dire , de 125 livres , on
l'abattoit enfuite avec cérémonie. Cette
loi ridicule & barbare ne contribuoit
pas à peupler la ville ». C'étoit toujours
118 MERCURE
DE FRANCE
.
l'intérêt qui accordoit ces fortes d'affran
chiffemens. Au milieu des défordres que
néceffitoit dans le royaume le gouvernement
féodal , on lit avec attendriffement
l'aventure de la malheureuſe Adele de
Ponthieu. Elle fut arrêtée en voyageant
avec fon mari, par des voleurs, fur la route;
ils la dépouillèrent , affouvirent leur brutalité
& l'exposèrent nue dans le lieu où
ils l'avoient prife. Son pere égaré dans fes
reffentimens , la mène fur le rivage de la
mier quelque temps après , entre avec elle
dans une chaloupe & s'éloigne de la côte
comme pour refpirer l'air de la mer. Alors
fe relevant tout - à - coup avec agitation :
Dame de Domart , dit - il à fa fille
d'une voix indignée , il faut maintenant
que la mort efface la vergongue que votre
malheur apporte à toute notre race. Un
grand tonneau étoit prêt , dont elle ne
foupçonnoit pas l'ufage. Il ordonne aux
matelots de l'y enfermer , & on la précipite
dans la mer. Adele défolée , ignoroit fon
crime elle ne pouvoit imaginer comment
elle avoit mérité ce fuplice : elle gémiſſoit.
Un vaiffeau flamand apperçut ce
tonneau & l'attira fur fon bord. Adele fut
remife fur le rivage & rendue à fon mari
qui pleuroit déjà fa mort. Ce malheureux
père fe repentit de fon crime & partit pour
:
•
A OUST 1767 . 119
""
ور
les croisades. « C'étoit comme vrais Chrévaliers
de Jésus- Chrift, quittant fes terres,
femmes , enfans , que les Comtes de Ponthieu
voyageoient à la Terrefainte ,, . Ainfi
après avoir été chevaliers des Dames
on l'étoit devenu de Jéfus- Chrift ; après
s'être engagé à défendre fa mie contre
quiconque auroit douté qu'elle étoit la plus
belle des belles , on alloit en Afie fe faire
égorger pour ce qu'on appelloit l'honneur
de Jésus-Chrift ; efprit de ſuperſtition &
de galanterie bien digne de ces temps » .
Le Ponthieu , comme toutes les autres
provinces du royaume , ne retira d'autre
avantage de ces expéditions ruineufes ,
que d'en rapporter la lépre & quelques
reliques. Cependant l'autorité des Communes
fe fortifia . Celle d'Abbeville devint
une eſpèce de république qui avoit le
droit de faire battre la monnoie en fon
nom. Elle avoit cours comme celle des
Comtes de Ponthieu . Edouard III. le
vainqueur de Creci , négocia long-temps
avec la Commune d'Aabbeville , pour ne
pas venir lui - même d'Angleterre dans la
falle de l'échevinage , jurer chapeau bas de
conferver fes priviléges. Edouard II. avoit
fait en perfonne ce ferment.
On connoît les guerres fameufes de
l'Angleterre & de la France fous Philippe
120 MERCURE DE FRANCE.
de Valois. Le Ponthieu fut le théâtre de
la fanglante défaite de Creci. Nous paffons .
tous les détails des guerres & des fiéges
dans cette contrée. Elle rentra fous la
domination françoife , du regne de Charles
V. Cette partie de la Picardie fut la
premiere qui fecoua le joug des Anglois.
Cette hiftoire offre quelques traits parti- j
culiers des négociations du Monarque
François. Les Anglois en fe retirant emmenèrent
avec eux un bourgeois d'Abbeville
nommé Ringoir , qui , refufant de prêter le
ferment d'obéiffance au Roi d'Angleterre ,
fut précipité dans la mer d'une des fenêtres
du château de Douvre : « Exemple précieux
de fidélité & de patriotifime , moins
éclatant fans doute , mais non moins admirable
que celui du fameux Maire de
de Calais ».
A la fuite de ces guerres , l'auteur examine
le commerce & les moeurs des habitans
de Ponthieu. La nobleſſe , fière de
fes armes & de fes prérogatives , voyoit
avec regret le refte des citoyens cultiver
les arts , s'inftruire & s'enrichir. A peine
des artifans eurent - ils fait transporter
quelquefois par le canal d'une riviere
les productions d'une province ou d'une
bourgade en une autre ; à peine la viton
fe charger de quelques bateaux que
l'orgueilleufe
A OUST 1767. 121
370
l'orgueilleufe oifiveté fongea à inquiéter
la pauvreté laborieufe " . On établit
des chaînes de diftance en diftance fur les
,, routes , fur la rivière de fomme , & c ,,.
L'argent étoit rare & le peuple toujours
gêné étoit toujours pauvre , les Seigneurs
s'étoient arrogé des droits infâmes & des
plus bifarres qui l'afferviffoient encore :
chaque habitant de la petite ville de Rue
» étoit obligé de payer au Comte de Ponthieu
un droit de pudore corporis fui
Les Mayeurs & Échevins d'Abbeville préfentèrent
requête au Parlement , en appel
comme d'abus des ftatuts fynodaux qui
défendoient de coucher avec fa femme
les trois premières nuits de fon mariage.
Il leur fut permis de coucher franchement
avec leurs époufes. L'illuftre Montefquieu ,
dit l'hiftorien , fait à cette occafion une
réflexion qui pourroit bien paroître trèsinjurieufe
au beau fexe. « C'étoit bien ces
trois premières nuits là, dit- il , qu'il falloit
choifir , car pour les autres on n'auroit pas
donné beaucoup d'argent ». Il y avoit le
même ridicule dans l'éxécution des loix de
la juftice , que dans les ufages ». Un cochon
ayant bleffé un enfant dans le vifage,
fut d'abord conftitué prifonnier dans les
prifons de la ville, Mais ce délit avoit été
fait fur un terrein où l'églife de Saint
F
I 22 MERCURE DE FRANCE.
Vulfran avoit des droits , & le Chapitre
en réclama la connoiffance comme de fa
juftice. Il fut donc ordonné qu'il feroit
remis entre fes mains, Mais comme il
n'avoit point de prifons , on le laiffa dans
celle où il étoit à la garde de deux hommes
liges de ce Chapitre. Le procès le plus régulièrement
inftruit , il fut condamné à
etre pendu & étranglé ; ce qui fut éxécuté
avec gravité fur la place publique par
la
main du Bourreau. Tout le reste du premier
volume de cette hiftoire offre des
détails curieux de nos ufages , qui ſe font
lire avec beaucoup de plaifir. Les troubles
affreux du calvinifie & de la ligue
occupent le fecond volume. « Le Ponthieu
s'eft reffenti de ces convulfions terribles ,
à- peu près comme ces fleuves dont l'embouchure
eft à la mer , & qu'on voit fe
troubler quand les orages font mugir les
Alots ».
Dans les guerres du calvinifme , les
Dames de Saint-Riquier repoufsèrent les
Impériaux. Les ennemis laifsèrent cent
yingt de leurs morts dans le foffé & s'en
retournèrent avec fix charriots de bleffés à
Hefdin.
Nous ne nous arrêterons point fur quelques
autres détails de ces temps de fanatifme
& d'horreur , fur les recherches que
A OUST 1767. 123
fait l'auteur de l'origine du droit qu'a la
ville d'Abbeville de fe garder elle- même ,
fur la coutume de Ponthieu , quoiqu'il ait
mis de la critique & du difcernement dans
toutes ces obfervations. Il y a fur les
troubles de la ligue plufieurs anecdotes
piquantes , puifées dans les archives de
la ville d'Abbeville. Telle eft entre autres
une lettre du Parlement aux Officiers
municipaux de cette ville , où ce Corps
refpectable demande quelque foulagement
en l'extrême néceffité où il est réduit & prefque
dans l'impoffibilité de fubfifter. Trifte
preuve de l'état de langueur & d'épuifement
où étoit alors le Royaume , puifqu'un
Corps fupérieur étoit obligé de s'humilier
devant les Officiers municipaux d'une petite
ville de province , pour en obtenir
les moyens de fa fubfiftance . Cette lettre
doit être précieufe dans les archives de la
nation , ainſi que plufieurs autres qu'on
lit à la fuite , d'Henri IV , des Prevôts &
Marchands de Paris aux Maires d'Abbeville.
Henri IV, ce Monarque adoré des
François , vint à Abbeville ; il difoit luimême
qu'il avoit été engendré dans cette
ville , c'eſt -à- dire , pendant le paffage de
fon père qui y avoit féjourné une nuit
avec fon époufe . Le fanatifme avoit été
tellement enraciné dans cette province
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
que malgré les bontés du Roi , il n'eut pas
plutôt quitté Abbeville , qu'il fe trouva des
ames affez baffes pour ofer dire qu'il étoit
venu montrer fon grand nez & fes mouftaches
; qu'il ne valoit rien & avoit bien de
la malike . On trouve ces dépofitions dans
les archives de la ville d'Abbeville . L'auteur
continue fon hiftoire fous Louis XIII
Louis XIV, & jufqu'en 1727. Dans la notice
des hommes du Ponthieu , dignes de mémoire,
on diſtingue les Cardinaux Alégrins,
le Moine , d'Ailly , Jean- de- Bailleul , Roi
d'Écoffe , le fameux Vatable , Lambin , les
Sanfon géographes , le médecin Hequet dont
on rapporte cette anecdote : lorfqu'il fortoit
de chez les grands , il alloit embraffer dans
la cuifine les valets , les chefs d'office , en
leur difant : mes amis , je vous dois beaucoup
de reconnoiffance pour tous les
fervices que vous nous rendez à nous
autres médecins : fans vous , fans votre
art empoisonneur , la Faculté iroit bientôt
à l'hôpital. Abbeville a auffi produit plufieurs
graveurs célébres , les Mellan , les
Poilly , les Daulé , &c. L'hiftorien du
comté de Ponthieu a préféré de s'étendre
un peu fur les fçavans qui ont illuftré
fon pays , à l'ufage de donner de longues
liftes des Echevins , des Confuls , des
Doyens , des Supérieurs de chaque couA
OUET 1767 . 125
vent , & c. auffi fon ouvrage intéreffe- t- il
d'un bout à l'autre . Les habitans du Ponthieu
peuvent aisément y apprendre l'hiftoire
de leur pays , & les étrangers s'en
amufer en s'inftruifant. On regrette que
l'auteur ne fe foit attaché
à
corriger
un peu plus fon ftyle. Nous préfumerions
volontiers que c'eft le premier ouvrage
d'un jeune homme qui annonce de l'efprit
& des talens.
pas
VIES des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
& des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiftoriques & critiques
; ouvrage traduit de l'anglois :
tomes IV & V. A Villefranche- de-
Rouergue, chez P. VEDELHÉ, Libraire-
Imprimeur. A Paris , chez BARBOU ,
rue des Mathurins ; 1766 & 1767 : in- 8 ° .
deux vol.
IL nous feroit difficile d'ajouter rien aux
éloges que nous avons donnés aux trois premiers
volumes de cet ouvrage . Ce que nous
pouvons affurer , c'eft que tous ceux qui
les ont lus , en ont jugé comme nous , &
que les Auteurs , en avançant dans leur car-
Fiij
26 MERCURE DE FRANCE.
rière , s'y foutiennent avec la même ardeur
& avec la même force . Ces deux nouveaux
volumes que nous annonçons , en font une
preuve fans réplique . Nous regrettons de
ne pouvoir en faire une analyfe fuivie ;
le lecteur n'auroit pas affez à y gagner ;
nous l'exhortons à lire lui - même l'ouvrage
, s'il veut y trouver de l'inſtruction
tant fur le dogme , que fur la morale
évanngélique ; il verra dans les notes , des
réflexions folides , & la critique la plus fine
& la plus jufte , toutes les fois que l'occafion
s'en préfente , fur les faits , les écrivains
, les ouvrages , les éditions , les
erreurs hiftoriques , &c . Au lieu d'extrait ,
nous allons rapporter quelques - unes de
ces notes qui nous ont fait plaifir en partourant
ces deux volumes. Elles ferviront
à donner des éditeurs l'idée qu'on doit en
avoir , fi cet article eft lu par des perfonnes
qui ignorent encore l'exiftence de ce bon
ouvrage .
On lit dans Rufin , que Saint Atha-
»nafe encore enfant , baptifa quelques enfants
de fon âge, avec lefquels il jouoitfur
» les bords de la mer , & que le patriarche
» Saint Alexandre approuva ce baptême
» comme valide . Mais Hermant , Tille-
» mont & plufieurs autres favants critiques
regardent ce fait comme une fable. Il
» n'eft fondé que fur l'autorité de Rufin ,
A OUST 1767. 1271
auteur peu exact ; & d'ailleurs il ne
» s'accorde point avec la chronologie de
» l'hiftoire de Saint Athanafe. Vie de S.
Athanafe , tome IV , page 37 , note A.
و ر
2
و د
« Lucifer , Evêque de Cagliari , métropole
de Sardaigne , fe diftingua par
» fon détachement du monde & par fon
» zèle contre l'arianifme. Il prit avec cha-
» leur la défenſe de Saint Athanafe , au
23
"3
concile tenu à Milan en 355 , & même
» dans le palais de l'Empereur Conf-
» tance ; ce qui le fit exiler à Germanicie
» en Syrie .... Il fut enfuite transféré à
Eleutheropolis en Paleſtine ..... Ce fut
là qu'il écrivit fon premier livre contre
Conftance. Il eut la hardieffe de le lui en-
» voyer , & même de s'en avouer l'auteur
en préſence de Florentius , Grand Maî-
» tre du palais .....il le comparoit au plus
»cruel des tyrans ..... Tel eft enfuite le
jugement que les fages traducteurs portent
de cet homme violent. " Tous les
» ouvrages de Lucifer font écrits avec beau
»coup d'aigreur ; & malgré les éloges que
quelques peres ont donnés à fes livres
contre Conftance , parce qu'ils ne fai-
» foient attention qu'au zèle de l'auteur
»pour la pureté de la foi , on ne peut dif-
» convenir que fes expreffions ne font ni
affez nefurées , ni aflez refpectueufes.
ود
22
Fiv
.128 MERCURE DE FRANCE.
» On ne doit jamais manquer à fon fou-
»verain , quelque abus qu'il faffe de fon
» autorité. Ibid . Page 67 , note Q.
"
99
" Ce fut en 32 , que Sainte Hélene dé-
» couvrit le bois tacré fur lequel s'étoit
opéré le mystère de notre redemption ,
» dans la vingt - unième année du règne de
»l'Empereur Conftantin , & dans la trei-
» zième du pontificat de Saint Sylveftre. »
Sur quoi on lit en note : l'hiftoire de
»l'invention & de la découverte de la
croix étant rapportée par Saint Cyrille
» de Jérufalem & par plufieurs autres au-
» teurs contemporains , on ne conçoit pas
» comment Bafnage a ofé avancer , hiftoire
» des Juifs , livre 6 , chapitre 14 , fection
» 10 , page 1244 , que Saint Grégoire de
» Tours eft le premier qui en ait parlé.
»Voilà un de ces traits d'ignorance ou
» de mauvaiſe foi , que l'on ne peut par-
» donner à un favant .
2
On peut voir des preuves de la jufteffe
de la critique des éditeurs dans la notice
des écrits de Saint Athanafe , de Saint
Epiphane , de Saint Jean Damafcène ,
d'Alcuin , du Cardinal de Berulle , &c.
Tom . IV .
« Aufone avoit de l'efprit , de la faci-
»lité & une tournure de génie faite pour
» la poéfie. La plupart de fes ouvrages
A OUST 1767. 129
">
"
99
» manquent cependant de ce goût & de ces
» autres qualités qui rendent eftimables les
productions de l'efprit. Ce qu'il a fait de
» meilleur , font fes petits poëmes & fur-
» tout fa dixième idyle , qui eft une def-
» cription de la Mofelle. Cette pièce a été
» publiée féparément avec de longs com-
»mentaires , par Marquard Fréher. Si Aufone
eût mieux parlé latin , fon panégyrique
de Gratien feroit quelque chofe
» d'achevé. Son but , dans ce difcours ,
» étoit de remercier le Prince de ce qu'il
» l'avoit élevé au confulat en 378. Quel-
" ques auteurs ont prétendu qu'Aufone
» étoit idolâtre ; mais il eft prouvé qu'il
» étoit chrétien , par fon idyle fur la fête
» de pâques , ainfi que par fon éphémeris ,
qui eft un poëme où il enfeigne à fes difciples
la manière de faire faintement
toutes les actions de la journée. Les
» obfcénités répandues dans quelques- uns
» de fes ouvrages montrent qu'il étoit peu
pénétré de l'efprit de fa religion . La
» meilleure édition des oeuvres d'Aufone
, eft celle qui eft connue fous le
» titre de ad ufum Delphini , & qui fur
publiée en 1730 , par l'Abbé Souchay
& par l'Abbé Fleury , Chanoine de
Chartres . Tome V , page 477 & 478
» note A ».
و ر
ور
و د
"
ور
ور
"
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
ÉPIDEMIQUES d'HIPPOCRATE , traduites
du grec , avec des réflexions fur les conftitutions
épidémiques , fuivies des quarante
- deux hiftoires rapportées par cet
ancien Médecin , & du commentaire de
GALIEN fur ces hiftoires ; on y a joint
un mémoire fur la mortalité des moutons
en Boulonnois dans les années 1761
& 1762 , & une lettre fur la mortalité
des chiens dans l'année 1763 , dans
laquelle font développées les vues d'HIPPOCRATE
fur les conftitutions ; par
M. DESMARS , Médecin - Penfionnaire
de la Ville de Boulogne-fur- mer. A
Paris , chez la veuve DHOURY ; 1767 :
in- 1 2.
#
1
Il y a plus de quatre ans que cet ouvrage L
auroit vu le jour , fi l'auteur lui feul n'y
eût pas defiré une plus grande perfection.
Les écrits d'Hippocrate , le prince de la
médecine , font depuis long- temps les
délices de M. Defmars qui eft très- verſé
dans la langue grecque , trop négligée auA
OUST 1767. 131
jourd'hui parmi nous . Si elle eft néceſſaire
à tous ceux qui veulent devenir fçavans ,
elle l'eft plus encore aux Médecins , dont
les premiers écrivains & ceux dont les
obfervations font encore de la plus grande
vérité , ont écrit en cette langue. La plûpart
des termes de leur art étant grecs ,
comment peuvent- ils en faifir la véritable
fignification , s'ils ignorent cet idiôme ſçavant
? En attendant que cette étude redevienne
celle des Médecins ,M. Defmars leur
offre une traduction accompagnée de notes
critiques & de réflexions folides qui donnent
de fon favoir & de fa fagacité , une idée
très -avantageufe . Pour être entendus , les
écrits de cet ancien Médecin ont befoin
d'un efprit jufte , étendu , géométrique
qui rapproche fous un même point de vue
ce qui s'y trouve épars , ifolé , & fouvent
feulement énoncé. Galien , un de ſes plus
habiles commentateurs , a dit de lui , qu'il
n'avoit rien écrit qui ne fût très - à- propos ,
quoiqu'il l'eût fait avec quelque obfcurité ,
afin d'être plus court , & quoiqu'il femblât
dans quelques endroits , laiffer à deviner
, en difant peu de chofe. Le but de
M. Defmars a donc été de rapprocher
les idées d'Hippocrate , de lier entr'eux
les faits avec les caufes météorologiques ,
ช
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
& d'indiquer fa manière d'obferver. On
ne fauroit douter que fon travail ne foit
utile aux Médecins , qu'ils ne le reçoivent
avec plaifir , & ne le lifent avec
fruit.
RÉPONSE de M. l'Abbé LACASSAGNE à
la Lettre que M. VOGEL a fait inférer
dans le premier Mercure du mois de
juillet , au fujet du Traité général des
élémens du chant.
VOUS
ous trouvez , Monfieur , que mon
expofition des principes eft trop laconique,
& qu'il y a dans mon livre plufieurs articles
trop fçavans , pour des commençans.
Nous examinerons d'abord la première
obfervation . Vous m'avez compris , ditesvous
, mais en réfléchiffant. Je vous demande
quelles font les fciences que l'on
puiffe apprendre , fans réfléchir fur l'enchaînement
des règles qui les conftituent ?
En me bornant à une jufte précifion , je
prévoyois d'avance le fecours d'un maître
qui développe ordinairement les principes
à mesure qu'il voit faire des progrès à fes
élèves. Il étoit donc inutile d'augmenter ,
A OUST 1767. 133
par la prolixité , un volume déjà trop
coûteux . Vous direz , fans doute , pourquoi
nous annoncer qu'avec cet ouvrage l'on
peut fe paffer de maître ? Je conviens de
'annonce ; mais j'avertis en même temps
que cette reffource ne doit avoir lieu
qu'en faifant ufage des deux moyens mécaniques
que je propofe , & que je crois
indifpenfables pour apprendre de foimême
la pratique des élémens du chant.
Quant aux articles trop fçavans que vous
trouvez déplacés , ne fuffit- il pas qu'ils
aient une intime rapport à la matière que
je traite , pour avoir pu en enrichir un
livre qui a pour titre , Traité général , &c.
Les écoliers ne font pas toujours à l'ABC
de la Mufique ; il vient un temps où l'on
n'a pas befoin d'aide : on lit alors avec
plaifir l'abrégé des chofes que l'on ne veut
pas ignorer, & que l'on ne fauroit trouver
qu'éparfes dans des ouvrages volumineux.
D'ailleurs n'ai - je pas mis un affez long
article , où les commençans trouvent par
demandes & par réponfes , tout ce qui eft
le plus effentiel de fçavoir d'abord ? Je
me flatte que vous avez dû en être content ,
quoique vous n'en parliez pas.
Vous ajoutez , Monfieur , à votre Lettre
, la furpriſe où vous êtes , de trouver
dans le même ouvrage des changemens de
134 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
сс
fignes , au fujet du nouveau fyftême des
clefs , fans en expliquer les raifons . Je
réponds à cette objection par la remarque
du Journal des Sçavans du mois de Juin
dernier. « L'utilité , la néceffité même
d'une réforme, de quelque nature qu'elle
» foit , eft fi fenfible , qu'elle doit frapper
» tout efprit non préoccupé . Nous ajou-
,, terons même , comme une fuite de cette
idée , qu'au fond la mufique peut fe
paffer abfolument de clef. Car fuppofons
,, que la première corde ou ligne porte invariablement
la note Sol , la feconde Si,
,, & c . il n'y a point de voix ni d'inftra
,, ment qui auffi -tôt ne prononce le ton
de chaque corde , ton qui fera grave ou
aigu , felon la nature de la voix , ou de
l'inftrument ; & cela fans le fecours
d'aucune clef au commencement de la
ligne . Il fuffira d'être averti que telle
eft celle de la baffe telle autre du deffus ,
&c. En ce cas , fi un trait de mufique
s'élève trop haut dans le courant d'une
,, pièce , on n'aura befoin que d'un figne
particulier qui faffe connoître qu'il faut
,, prendre l'octave de chaque note. Tout eft
généralifé , fimplifié & facilité par cette
méthode. Déplaira t-elle par fa nouveauté?
Mais faut- il donc , qu'au préjudice
de l'art , & malgré le cri de la
و و
""
>>
95
95
"
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و د
"
و د
"
A OUST 1767. 135
و د
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>>
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raifon , nous reftions lâchement afſervis
à un ufage gothique , pénible & ridicule ?
Nous ofons prédire que le premier compofiteur
qui aura le courage de s'en
affranchir , fera bientôt généralement
imité ,,.
Si quelqu'autre plus heureux que moi
parvient à produire l'inefpéré changement
que je fouhaite pour les progrès de l'art ,
je n'aurai point la jaloufie trop ordinaire
à chaque profeffion.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé LACASSAGNE .
ANNONCES DE LIVRES.
TRAITÉ d'optique par M. Smith , traduit
de l'anglois. Un volume in- 4° , avec
figures.
II y a déja long-tems qu'on fouhaite
voir cet ouvrage en françois. Le defir qu'on
en a eft d'autant plus légitime , que nous
n'avons dans notre langue que des élémens
en ce genre ; & que même , dans quelque
langue que ce foit , il n'eft point d'ouvrage
où l'optique foit raitée avec ausant
d'étendue. L'intention du traducteur ,
1.3.6 MERCURE DE FRANCE.
en entreprenant ce travail faftidieux &
pénible , n'étant que de fe rendre utile
( car quel autre motif eût pu l'animer ? ) il
a cru devoir joindre à l'ouvrage tout ce
qui s'eft fait en optique depuis le temps où
il fut publié. Une théorie qu'on fera fort
aife , fans doute , d'y trouver , eft celle des
lunettes achromatiques : auffi fait- elle partie
des additions confidérables qui y ont
été faites. On n'a point oublié de décrire
les inftrumens de dioptrique & de catoptrique
, inventés ou perfectionnés dans
ces derniers temps. Les notes que l'auteur
avoit rejettées à la fin de fon livre , ont été
placées aux endroits auxquels elles appartiennent.
Il a paru que c'étoit leur place
naturelle ; & afin de leur faire occuper
moins d'efpace , on a fupprimé l'hiftorique
qu'elles contenoient : on le trouvera ailleurs.
Cet ouvrage paroîtra inceffamment . Il
fera fini d'imprimer vers la fin d'avril ,
ou dans les premiers jours de mai de cette
année. On n'a pas cru devoir l'annoncer
plutôt , parce que rien n'eft fi ridicule que
de prévenir le public des années entieres
avant la publication d'un ouvrage , tant il
fe préfente quelquefois d'obftacles imprévus
, qui en retardent confidérablement
l'impreffion , ou même l'empêchent
éntiérement.
A OUST 1767. 137
On a réuni les deux volumes en un feul.
Par l'attention qu'on a eu de mettre prefque
tout ce qu'on a ajouté fous la forme
de notes ( ce qui a impofé la néceffité de
l'imprimer en petit caractère ) , ce volume
ne fera que d'une groffeur raifonnable. On
a été porté à cet arrangement par le defir
de diminuer le prix de cet ouvrage , qui
ne fe vendra que 16 livres en feuilles , &
18 livres relié il fe vend 36 livres en Angleterre
.
Quant à la partie typographique , on
ofe répondre que cet ouvrage ne laiffera
rien à defirer.
Cet ouvrage auffi utile qu'intéreffant fe
vend actuellement à Breft , chez R. Milaffis
, Imprimeur - Libraire , & le trouve
à Paris , chez Durand , Libraire , rue Saint
Jacques , 1766.
DICTIONNAIRE de chiffres & de lettres
ornées , à l'ufage de tous les artiſtes , contenant
les vingt - quatre lettres de l'alphabet
, combinées d'une manière à y rencontrer
tous les noms & furnoms entrelacés;
pour faire fuite au traité des pierres précieufes
& parures de jouaillerie , par M.
Pouget . Un volume in-4° , compofé de plus
de 250 planches ; 30 livres broché. A
Paris , chez Tilliard , libraire , quai des
138 MERCURE DE FRANCE.
Auguftins , à faint Benoît , & chez l'au
teur , Md jouaillier , quai des orfevres , au
bouquet de diamans. Avec approbation &
privilége du Roi.
,
On a raffemblé dans cet ouvrage l'hiftoire
de l'alphabet , l'origine de la lettre ,
les proportions de toutes les formes d'al
phabets qui y font en ufage ; une notice
hiftorique fur les hommes célèbres
de toutes les nations de l'Europe
qui , depuis la renaiffance des fciences
& des arts , fe font diftingués dans la
configuration des caracteres qui compofent
les diverfes écritures , & qui ont
donné au public des principes & des précis
fur cet art ; l'explication des lettres initiales
& dés abréviations dont on fait
ufage dans les titres , celle des caracteres
numériques dont les anciens fe fervoient ,
la manière d'écrire en chiffre ; le catalogue
des oeuvres des Graveurs , dans lefquelles
on trouve des lettres ornées , &
celui de tous les auteurs qui ont travaillé
fur les chiffres. On a gravé à la fin de
l'ouvrage les différentes formes de couronnes
, avec des recherches fur les variations
qu'elles ont éprouvées ; ainfi qu'une fuite
d'allégories fur toutes les lettres de l'alphabet
, propres pour les peintres d'équipages.
A OUST 1767. 139
LEÇONS de deffein & de lavis , confiftant
en plufieurs fuites de deffeins relatifs
aux élevations géométrales , ou en perfpectives
; aux payfages , aux plans géométraux
& topographiques fur toutes fortes
de points d'échelle , aux cartes géographiques
de toute efpece ; à la forticafition ,
caftramétation , artillerie , tactique & autres
parties de l'art militaire ; avec des
explications qui enfeignent à décider avec
goût , & fans le fecours des maîtres , foir
au crayon , foit à la plume , foit au pinceau
, les études que l'on publie dans ces
différens genres , & qui contiendront les
détails nécéffaires fur les couleurs propres
au lavis , & fur la manière de les mêlanger
& de les employer comme il convient :
ouvrage entrepris pour l'inftruction des
officiers , de la jeune nobleffe , de tous
ceux qui fe deftinent au métier de la guerre
ou au génie civil : par M. de Lanfelles .
A Paris , chez l'auteur , à l'hôtel de Soubife,
Delalain, libraire , rue Saint Jacques ,
près la fontaine Saint Severin , 1757.
. Nous ne faurions trop applaudir au projet
de cet ouvrage utile , & rendre juſtice au
goût de l'exécution de ce qui en paroît :
en effet , il eft difficile de fe figurer fans le
voir, combien font bien deffinées , lavées &
colorées les planches d'arbres qui accom
140 MERCURE DE FRANCE.
pagnent la premiere partie. Pour mettre
nos lecteurs à portée cependant de juger
des vues de l'auteur , nous ne pouvons
nous difpenfer de donner une grande partie
de fon difcours préliminaire .
Il y a très - peu de connoiffances d'une
auffi grande utilité que le deffein . Le
peintre , le fculpteur , le graveur , l'architecte
trouvent en lui les fondemens de
leur art ; & il faudroit faire l'énumération
de la plupart des arts méchaniques , fi on
vouloit nommer tous ceux dont il fait une
partie effentielle , fur-tout dès que l'artifan
qui les exerce , eft tant foit peu
curieux d'exceller dans fa profeffion. On
fent auffi l'utilité que peuvent en retirer
l'homme de goût qui ne veut qu'augmenter
la délicateffe de fon efprit , le citoyen aifé
qui
qui veut être connoiffeur , le voyageur qui
defire de retirer tout le fruit poflible de fes
voyages . Il y a une profeffion à laquelle
l'étude du deffein eft d'une néceffité indifpenfable,
profeffion qui eft d'une toute autre
conféquence que celles qu'on vient d'indiquer
, tant par rapport aux particuliers ,
que par rapport à la fociété & à l'état. On
entend parler ici de l'art militaire ; &
l'on n'auroit pas befoin d'en dire davantage,
fi on ne parloit qu'à ceux du métier qui
ont déja fait quelques campagnes , & qui
A OUST 1767: 141
y ont été chargés de quelque commiffion
tant foit
peu importante. Il ne fera pas
cependant difficile de faire fentir à tous
les efprits raifonnables , l'utilité & l'importance
du deffein , relativement à cet art
pénible , & malheureufement trop néceffaire.
En effet , fans la théorie & une pratique
très - étendue de ce talent , qui eft- ce qui
ofera décider au coup d'oeil , comme on
eft ordinairement obligé de faire , de la
nature des différens objets qui fe rencontrent
en campagne , & des diſtances
qu'il y a , foit des uns aux autres , foit relativement
au lieu où l'on eft ? Qui eft- ce
qui pourra apprécier avec jufteffe ces diftances
, qui font tantôt directes , tantôt
fuyantes , tantôt obliques , en un mot qui
fe préfentent à la vue , dans tous les fens
poffibles ? Tâche d'autant plus difficile ,
que les circonftances placent l'obfervateur
, tantôt à pied , tantôt à cheval ; des
fois au haut d'une tour ou d'un clocher ,
au fommer d'une montagne qui domine le
pays ; d'autres fois dans un terrein uni
qui eft de niveau avec les objets obfervés ;
quelquefois même dans des enfoncemens.
Combien même n'est-il pas difficile de
bien voir les objets peu éloignés , quoiqu'on
ait la vue bonne & longue ? J'en
142 MERCURE DE FRANCE.
appelle à ceux qui en ont l'expérience.
On fent que ce coup-d'oeil , prompt &
jufte , ne peut être que le fruit du travail
& de l'habitude. Le vrai , & peut-être le
feul moyen de l'acquérir , eft de s'appliquer
foigneufement à bien deffiner la perfpective
, le payfage , les plans , les cartes,
les élévatious , ainfi que les profils ou coupes
; à bien lever fur le terreins , non -feu.
lement avec les inftrumens ordinaires ,
mais fans aucuns inftrumens , pas même
la toife ; à bien figurer , en plan géométral ,
toutes les espèces de terrein , villes , bourgs ,
villages , campagnes , forêts , pays de montagnes
, &c. fans autre mefure que l'oeil ;
évaluant , autant que faire fe peut , les
diſtances au pas , ou par la fimple eſtimation.
Voilà comme on peut acquérir le
rare & difficile talent d'avoir ,
difent les militaires , le coup- d'oeil jufte ,
ou de bien voir les chofes.
comme
C'est dans un pareil exercice que devroient
avoir été élevés & nourris les
Maréchaux - des- Logis des armées , leurs
aides , toutes les perfonnes qui font , fous
un autre titre , les fonctions de ce pénible
emploi , qui les rend , pour ainſi dire ,
l'âme du Général ; tous ceux qui font
chargé de faire des reconnoiffances prochaines
ou éloignées ; les Officiers , comA
OUST 1767. 143
mandans des détachemens forts ou foibles;
ceux des états majors , ceux des troupes
légères ; en un mot , tous les hommes qui
font au fervice militaire .
Lorfque l'oeil eft accoutumé à bien difcerner
les objets & à évaluer paffablement
les diftances , malgré l'illufion de la perfpective
, on doit s'exercer , non- feulement
à figurer des paysages en vue perfpective
naturelle , mais même à les préfenter fous
la forme des plans topographiques , que
l'on rectifie dans le cabinet , à l'aide de
bonnes cartes du pays . On fent l'impor
tance d'un pareil exercice , & de quelle
utilité il peut être dans les
être dans les campagnes
,
lorfqu'on eft obligé de reconnoître de loin
une étendue de pays , occupée par des troupes
ennemies , où rendue inacceffible par
d'autres obftacles . Dans ces occafions , on
fait qu'il faut lever au pas ou à la montre ,
les endroits acceffibles , fi on n'a pas le
temps d'opérer géométriquement fur le
terrein , & figurer le tefte à la vue ; ce
qui met en état de faire des rapports auffi
exacts que les circonftances le permettent.
Les marches d'armées , ou pour mieux
dire les reconnoiffances des routes à tenir ,
ainfi que les pofitions à occuper par des
armées , ou par des camps détachés , fe
font auffi le plus fouvent avec prompti
144 MERCURE DE FRANCE .
tude , & demandent la même habileté , la
même expérience , le même fond de connoiffances
dans l'art du defſein .
C'est par l'étude fuivie de cet art qui ,
comme on voit maintenant , eft une partie
effentielle de l'art de la guerre , que beaucoup
de militaires , même avec la vue
baffe ou foible , n'ont pas laiffé d'acquérir
la jufteffe du coup d'oeil , & de fe mettre
en état de faire des rapports clairs , exacts
& fatisfaifans . On croit devoir ajouter ici
que l'on a vu dans les dernières guerres ,
des Officiers de diftinction , avancés en
âge, qui fentant , par leur propre expérience
, que le deffein étoit indipenfablement
néceffaire à leur profeffion , pour réparer
autant qu'il étoit en eux le malheur qu'ils
avoient eu pendant leur jeuneffe de négliger
ce talent , ont pris avec eux , & ont
entretenu des ingénieurs , ou de bons
deffinateurs , avec qui ils travailloient fans
ceffe , le jour fur le terrein , & le foir
dans le cabinet. Belle leçon pour les jeunes
gens.
C'eft pour encourager en particulier les
militaires , & les jeunes gens qui fe deftinent
au ſervice , & en général toutes les
perfonnes qui defireront acquérir ce talent
utile , ou s'y perfectionner , que nous em ..
ployons depuis quelque temps nos heures
de
A OUST 1767. 145
de loifir à former des fuites de deffeins
qui contiendront tout ce qui eft relatif au
métier de la guerre ; nous préfentons aujourd'hui
au public les premières de ces
fuites , qui forment la première partie
de cette collection . Ce font celles qui
contiennent les arbres de différentes formes
& grandeurs. Nous avons cru qu'il
étoit indifpenfable de commencer par cetre
partie , & nous nous fommes attachés à la
rendre très- complette , parce que les arbres
& les bois font ce qu'il y a de plus multiplié
fur la terre. On rencontre rarement
des payfages , de vraies perfpectives , des
élévations de fortifications de châteaux
de maifons de campagnes , des plans
topograhiques
, des morceaux de cartes
géograhiques
, où il n'y ait beaucoup.
d'arbres & différentes eſpèces de verdure ,
avec troncs , feuillages , & c.
On verra ici , de même que dans les
autres parties , des morceaux deffinés &
lavés , dans les différens goûts ; c'eſt- àdire
, qu'outre les méthodes de convention ,
fuivies par les bons deffinateurs , on y trouvera
les méthodes pratiquées dans le génie ,
tant militaire que civil . On a cru cependant
ne devoir faire ufage des unes & des
autres , qu'en rapprochant , autant qu'on
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'a pû , du naturel les chofes qu'on a
voulu exprimer.
La feconde partie contiendra les détails
des plans géométraux & topographiques ,
exprimés fur différens points d'échelle.
La troisième partie aura pour objet , les
détails des cartes topographiques & géographiques
, exécutés auffi fur différens
points d'échelle , & fuivant les ufages reçus
, ou de conventions entre les meilleurs
géographes deffinateurs .
On fe propofe auffi de donner quelques
modèles pour les payfages & vues perfpectives
foit naturelles , foit cavalières ,
tant de terre que de mer. Enfin , les dernières
fuites contiendront des études out
deffeins recherchés & très - finis fur les
fortifications , l'attaque & la défenſe des
places , la caftramétation , l'artillerie , les
différentes parties de la marine , & furtout
ce qui a fervi jadis , ou fert actuellement
à la tactique.
Quant à l'exécution de tous ces deffeins ,
nous avons pris le parti après différens
effais , de les faire efquiffer très légèrement
par la gravure , d'en finir enfuite, le trait
à la plume , & enfin de les retoucher au
pinceau avec une ou plufieurs couleurs.
Nous nous eftimerions trop heureux fi
A OUST 1767. 147
cet ouvrage pouvoit exciter l'émulation
des officiers & de la jeune nobleſſe ; s'il
réveilloit en eux le defir de pofféder un
talent agréable , qui peut infiniment con-
`tribuer à leur avancement , & les mettre
en état de mieux s'acquitter de leurs devoirs
, & de rendre plus de fervice au
Souverain ; enfin , fi les leçons ou deſſeins
qui fuivront fucceffivement ce difcours
de fix en fix mois , ou plutôt s'il eft poffible
) , pouvoient tourner à l'avantage de
ceux qui les prendront pour guides.
Pour donner à toutes fortes de perſonnes
la facilité d'acquerir cette collection , nous
en aurons des exemplaires plus ou moins
travaillés , tant à la plume qu'au pinceau ,
& qui feront vendus à un prix plus ou
moins fort , depuis 1 liv . jufqu'à 1 2 liv.
રે proportion du travail & du temps qu'on
aura été obligé d'y employer.
On vendra chaque fuite féparément à
ceux qui ne voudront pas acquérir la totalité
; & il y aura dans toutes , des planches
au fimple trait , d'ombrées & de colorées.
L'Auteur offre d'aller enfeigner en ville
toutes les parties de deffein énoncées dans
le difcours préliminaire.
LETTRES familières de M. le Préfident
de Montesquieu ; nouvelle édition ,
Gij
1418 MERCURE DE FRANCE.
augmentée de plufieurs lettres , & auties
ouvrages du même auteur , qui ne ſe trouvent
point dans les éditions précédentes.
On y a joint une réponse aux obfervations
fur l'efprit des loix , avec différens
petits ouvrages de M. de Montefquieu qui
' avoient jamais été imprimés. A Paris ,
chez Vincent , rue faint Severin , & chez
Durand , neveu , rue faint Jacques , 1767 :
un volume in- 12 de plus de quatre cents
pages
On a fait , depuis quelques mois , plur
fieurs éditions des lettres familières de M.
de Montefquieu ; mais afin que le public
fache quelle eft celle qu'il doit préférer ,
nous allons entrer dans quelque détail à ce
fujet. La première édition a été faite à Florence
: elle ne contient guères plus de deux
cens pages d'un caractere for gros , & remplies
de beaucoup de fautes. Les Libraires
de Lyon l'ont réimprimée , y ont laiffé les
mêmes fautes , en ont ajouté d'autres , fans
y joindre de nouvelles lettres ni de nouvelles
pieces. Ils ont même retranché plur
fieurs morceaux piquans , qui fe trouveit
dans l'édition de Florence. La troisième
édition eft celle que nous annonçons aujourd'hui.
Outre qu'elle eft faite avec
beaucoup plus de foin que les deux précédentes
, on l'a encore augmentée de
A OUST 1767 149
moitié , par les nouvelles lettres que
diverfes perfonnes , qui ont été en relation
avec M. de Montefquieu , ont fournies à
l'éditeur. On a d'ailleurs recouvré plufeurs
petits ouvrages du Préfident de
Montefquieu , qui n'avoient jamais paru ,
& que le public verra avec plaifir , &
recevra avec reconnoiffance. On y trou
vera de plus , des notes & des anecdotes
curieufes fur des perfonnes très - connues ;
lefquelles anecdotes ont été ou ignorées
ou omifes dans les éditions précédentes.
Enfin on y verra la réponse que M. de
Montefquieu a faite ou fait faire aux Obfervations
fur l'efprit des loix de M. l'Abbé
DELAPORTE. Cette réponſe , imprimée
à Bordeaux , n'étoit point parvenue à Paris
, & étoit connue de très-peu de perfonnes.
L'édition de Paris doit donc être
préférée aux deux précédentes.
TABLEAU des révolutions de la littéra
rure ancienne & moderne ; par M. Charl's
Jemina , Profeffeur d'éloquence & de belles
- lettres au Collège royal de Turin :
ouvrage traduit de l'italien , fur la feconde.
édition faite à Glafcow en 1763. A Paris ,
chez Defventes de Ladoué , Libraire , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collége, de
G iij
isi , MERCURE DE FRANCE.
Gmelin , Profeffeur de chymie & de botanique.
Traduction libre de l'original allemand,
par M. de Keralio , premier Aide-
Major à l'Ecole Royale Militaire , &
chargé d'enfeigner la tactique aux élèves
de cette école. A Paris , chez Defaint ,
I ibraire , rue du Foin Saint-Jacques ; avec
approbation & privilége du Roi : deux
vol. in-12.
L'original allemand , dont nous annonçons
la traduction , eft rempli de détails
fi minutieux , que le traducteur François
a été obligé d'en retrancher plus de deux
tiers pour nous en faire fapporter la lecture.
On ne peut nier que cet ouvrage ne
renferme des chofes curieufes , & que l'on
eft bien aife d'apprendre ; mais , malgré
les retouchemens néceffaires du traducteur
, il reste encore trop d'inutilités dans
les deux volumes qu'on nous préfente ,
qui font d'ailleurs affez bien écrits.
MEMOIRE fur la qualité & fur l'emploi
des engrais ; par M. de Maffac . A Paris ,
chez Ganeau , rue Saint Severin , après
l'églife , aux armes de Dombes & à Saint
Louis ; 1767 avec approbation & permiffion
; brochure in - 12 d'environ cent
foixante pages.
Cet ouvrage , uniquement entrepris pour
es payfans cultivateurs , ne peut manquer
AQUST 1767. · 753
de leur être utile s'il parvient jufqu'à eux.
Il prouve de plus , que l'auteur s'applique
à cette partie de l'agriculture ; & les préceptes
qu'il donne fur la meilleure manière
d'engraiffer les terres nous ont paru fondés
fur de bons principes , confirmés par l'expérience
.
CALENDRIER des réglemens , ou notice
des édits , déclarations , lettres- patentes ,
ordonnances , réglemens & arrêts , tant du
Confeil que des Parlemens , Cours fouveraines
& autres jurifdictions du royaume ,
qui ont paru pendant l'année 1765 ; par
M. Vallat - la - Chapelle. A Paris , chez
Vallat-la - Chapelle , Libraire . au palais ,
fur le perron de la Sainte- Chapelle , au
chateau de Champlâtreux ; 1767 : avec ap- .
probation & privilége du Roi ; vol . in- 3 2
d'environ cinq cens pages.
Un recueil de réglemens , dont on donnera
tous les ans un pareil volume , formera
dans la fuite une collection précieuſe
pour toutes les perfonnes chargées de l'adminiftration
publique & particulière , &
principalement pour les gens de loix.
LA Petite Pofte dévalifée . A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Li-
Braire , rue Saint Jacques ; à Dijon , chez la
veuve Coignard, & Louis Frantin , Librai
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
res ; 1767 : brochure in- 12 , petit format
d'environ 230 pages.
C'eft fous ce titre qu'on nous préfente
un certain nombre de lettres qu'on fuppofe
avoir été trouvées en paquet dans une
guinguette , où un facteur ivre de la Petite
Pofte les avoit oubliées. Ces lettres , adreffées
à des gens de tout état , renferment
de la critique & des plaifanteries de toute
efpèce .
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn
Libraire , quai des Auguſtins , au lys d'or ;
1767 : deux vol . in- 12 .
Comme nous avons déja parlé plufieurs
fois de ce livre , que nous en avons fait
connoître le plan & l'utilité , il fuffira de dire
que les deux volumes que nous annonçons
contiennent les Régimens de NORMANDIE
, BOURBONNOIS , GUYENNE , ROYALVAISSEAU
, ORLÉANS , CONDÉ , BOURBON
& CHARTRES .
VIRGINIE , tragédie en cinq actes : le
prix eft de trente fols . A Paris , chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguftins ; à
Rennes , chez Ravaux , Libraire , rue Dauphine
, à la fcience ; 1767 : avec approbation
& privilége ; in- 8º.
A OUST 1767 155
Malgré la mauvaife opinion que l'on a
communément d'une tragédie qui n'a point
été jouée , nous croyons pouvoir affurer
qu'on trouvera dans celle - ci quelques bonnes
fcènes.
L'HEUREUX Diyorce , comédie en profe
en deux actes , tirée des Contes Moraux de
M. Marmontel ; par M. de Relly repréfentée
pour la première fois au théâtre de
La Haye , le 19 décembre 1766. A La
Haye , aux dépens de l'auteur , & fe vend
chez C. Lefebvre , Libraire ; 1767 : in - 8°.
Comme tout le monde connoît le fujet
de cette comédie , puifqu'on a lu le conte
d'où elle est tirée , nous croyons pouvoir
nous difpenfer d'entrer dans aucun
détail ; nous dirons feulement en général ,
qu'il nous paroît que l'auteur a bien fçu
tirer parti du fujet.
Le théâtre à la mode , comédie en trois
actes & en vers ; par M. Biennourri , de
Bordeaux repréfentée pour la première
fois fur le théâtre de cette ville , le famedi
1 janvier 1766 , & remife au même théâtre
au mois de mai de l'année 1767. A
Bordeaux , chez les frères Labottiere , Imprimeur-
Libraires , place du palais : avec
permiffion ; in- 8 °,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur dit , dans fon avertiffement ,
que fa comédie a eu le plus grand fuccès
à Bordeaux peut - être en auroit - elle un
femblable à Paris . Ce qu'il y a de certain ,
c'eſt qu'on y trouve quelques traits qui ne
feroient pas déplacés fur un plus grand
théâtre.
MERCURE de Vittorio Siri , contenant
T'hiftoire générale de l'Europe , depuis
1640 jufqu'en 1655 ; traduit en françois :
trois volumes in - 49 ou dix - huit volumes
in- 12 , propofé à 15 liv . en feuilles . Chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins.
Jamais le théâtre de l'univers n'offrit de
fcènes plus variées ni plus fréquentes , que
celles qu'il offre durant les années que
Vittorio Siri embraffe. On y voit des trônes
chancelans s'affermir ; des trônes affermis ,
chanceler & devenir méprifables ; des peu
ples révoltés ; des Etats démembrés ; des
Maifons fouveraines réduites à chercher
l'appui de celles dont elles étoient auparavant
les arbitres ; des particuliers tranfformés
en Souverains ; des Rois conduits
à l'échaffaut par leurs propres fujets.
Cette hiftoire , femblable pour la forme
à celle de M. de Thou , ne reffemble , pour
de fond , ni à celle- là , ni à aucune autre.
C'est bien moins une fuite de faits & d'éA
OUST 1767. 1.97
vénemens qu'un tableau continuel de polirique.
Les vues & les motifs des potentats
dans leurs projets & leurs entreprifes , dans
leurs guerres , leurs traités & leurs alliances ;
les refforts qu'ils ont mis en ufage pour les
faire reuffir ; les fuccès qu'ils ont eus , les
obftacles qu'ils ont rencontrés , les fecrets
les plus intimes de leurs cabinets , les anecdotes
de leur Cour les plus intéreffantes ;
le noeud effentiel de toutes ces chofes ;
leurs points les plus imperceptibles , tour
y eft mis au grand jour tout y eft développé.
Cet auteur nous inftruit d'après les
Miniftres , les favoris , & les Princes euxmêmes.
On diroit qu'il a été préfent aux
confeils , & qu'il a fuivi les intrigues de
tous les Souverains & de tous les grands
dont il fait mention . L'Espagne , le Portugal
, la France , l'Italie , l'Allemagne , la
Hollande , l'Angleterre , les Cours du Nord ,
l'Empire Ottoman , lui font également
connus. Son récit eft conftaté , dans beaucoup
d'endroits , par les pièces originales ,
telles que les édits , les arrêts , les remontrances
, &c. &c. Sa narration n'eft jamais
retardée par les defcriptions qu'il fait des
marches , des campemens & des batailles .
Ses portraits font l'expofition naturelle des
difcours , des actions & des fentimens de
158 MERCURE DE FRANCE .
ceux dont il parle. Toutes ces qualités réunies
l'ont rendu un des livres les plus inté
reffans pour l'hiftoire.
HISTOIRE des Etats Barbarefques qui
exercent la piraterie , contenant l'origine ,
les révolutions de l'état préfent des Royaumes
d'Alger , de Tunis , de Tripoli & de
Maroc , avec leurs forces & leurs revenus ,
leur politique & leur commerce ; traduit
de l'anglois : deux volumes in- 12 , propofés
à 24 fols en feuilles. A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins.
Cet ouvrage a l'avantage de nous faire
connoître exactement le caractère & les
moeurs des habitans de la Côte de Bar+
barie , & de détruire les préjugés que l'on
a communément , de la férocité de ces peuples.
il contient une ample defcription de
l'état préfent des Royaumes d'Alger , de
Tunis , de Tripoli & de Maroc ; & des
détails curieux & intéreffans qui ne ſe rencontrent
pas dans une grande quantité de
volumes . L'auteur a été témoin d'une partie
des événemens dont il parle , & il ne
rapporte les autres que d'après le témoignage
des gens les plus dignes de foi . Son
deffein eft de faire voir que ees Barbarefques
ne doivent pas être comparés aux
brutes ; qu'ils ne font pas deftitués de fens ,
A OUST 1767. 159
ni de raifon ; qu'ils font capables de vertus
, & qu'ils ne maltraitent pas les Chrétiens
fi cruellement qu'on voudroit le faire
croire.
ORAISON funèbre de très - haute , trèspuiffante
& très- excellente Princeffe Marie-
Jofephe de Saxe , Dauphine de Frances
prononcée dans l'égliſe de l'Abbaye royale
de Saint- Cyr , le 27 juin 1767 par M.
l'Abbé de Pommiers , Prédicateur de la
Reine , & Chanoine de Saint - Cloud. A.
Paris , de l'imprimerie de Louis Cellot ,
rue Dauphine ; 1767 : in-4°.
>>
Nous ne citerons ici , felon notre uſage ,
que les propofitions qui forment les deux
points du difcours ; fçavoir : « fidèle à fes
devoirs , Madame la Dauphine les a remplis
avec une perfévérance inaltérable.
» Ferme dans les adverfités , elle les a fupportées
avec un courage invincible. Ces
perfections , qui partagent fa vie , par-
» tageront fon éloge
و د
و ر
""
"".
Les deux Amis. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Riviere , Libraire ,
pont au Change , à la harpe ; 1767 : brochure
in- 12 , petit format d'environ cent
pages.
Ce petit roman nous a paru contenir
160 MERCURE DE FRANCE.
*
quelques fituations intéreffantes. Il n'eft
d'ailleurs pas mal écrit..
1
NOUVEL abrégé de l'hiſtoire de France ,
à l'ufage des jeunes gens ; par Mlle d'Efpinally
tomé troiſième. A Paris , chez
Saillant , rue Saint Jean - de - Beauvais , &
Defaint , rue du Foin ; 1767 : in- 12 ;
avec approbation & privilége du Roi.
Les volumes de ce nouvel abrégé fe fuivent
d'affez près , pour raffurer le public fur
les bruits que l'on avoit répandus affez
mal à propos , que Mlle d'Efrinafly ne le
continueroit pas. Elle s'y livre , au contraire,
avec une ardeur & des foins qui font
efpérer que l'on ne tardera pas à en voir
la fin. Le volume que nous annonçons ne
préfente pas des faits moins curieux , moins
intéreffans que les précédens ; & l'auteur
les expofe avec un ordre , une clarté qui
les impriment fans peine dans la mémoire
de fes lecteurs, Ce fera un des bons abrégés
d'hiftoire que nous ayons ; & nous
ofons même affurer qu'on pourra fe paffer
de tout autre ouvrage , pour connoître fuffifamment
tout ce qu'il y a de plus effentiel
à fçavoir dans notre hiftoire.
De la réformation du théâtre , par Louis
Riccoboni : nouvelle édition , augmentée
A OUST 1767 . IGF
des moyens de rendre la comédie utile
aux moeurs par M. Deb * * * . Prix 3 liv.
relié. A Paris , chez Debure , père , quai
des Auguftins ; Lebreton , premier Imprimeur
ordinaire du Roi , rue de la Harpe ;
1767 : avec approbation & permiffion du
Roi ; vol . in - 12.
Ce livre eft connu & eftimé. On fçaie
que l'auteur poffédoit la théorie & la pratique
de fon art. Ses vues fur la réformation
du théâtre ont reçu , dans le temps ,
des éloges juftement mérités : nous ne
pourrions que répéter ce qu'en ont dit les
Journalistes qui l'ont annoncé dans fa
nouveauté.
Des études théologiques , ou Recher
ches fur les abus qui s'oppofent aux progrés
de la théologie dans les écoles publiques ,
& fur les moyens poffibles de les réformer
en France ; par un Docteur Manfeau . A
Avignon , & fe trouve à Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve ; 1767 brochure in- 12..
L'auteur de cette brochure fuppofe qu'il
ya de très -grands abus dans la manière
dont on enfeigne & dont on étudie la
théologie dans les écoles de nos Univerfités
; & dans cette fuppofition il fe propoſe
de les réformer. Eft - il vrai qu'il y ait de
г62 MERCURE DE FRANCE.
fi grands abus ? les régles de réformation »
qu'il propofe font- elles bonnes , font elles.
pratiquables ? C'eft à MM. de la Sorbonne
principalement , que cette question doit être
propofée ; c'eft à eux à la décider.
M. Bef
L'ÉCOLE du Sage , poëme ; par
fin , Curé de Plainville , près Bernay en
Normandie , ci - devant Profeffeur à Verfailles
, au Collège d'Orléans . A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au temple du goût ; & chez Panckoucke ,
rue de la Comédie ; 1767 : feuille in 8° .
L'idée de ce poëme eft de faire voir que
la véritable fageffe ne confifte point à encenfer
les hommes riches & puiffans , mais
à vivre philofophiquement dans la paix &
la tranquillité. Cette idée n'eft pas nouvelle
; mais M. Beffin l'expofe en affez
bons vers.
L'HISTOIRE naturelle , éclaircie dans
une de fes parties principales , l'ornithologie
, qui traite des oifeaux de terre , de
mer & de rivière , tant de nos climats que
des pays étrangers : ouvrage traduit du
latin du Synopfis avium de Ray , augmenté
d'un grand nombre de defcriptions & de
remarques hiftoriques fur le caractère des
A OUST 1767. 163
oifeaux , leur induftrie & leurs rufes ; par
M. Salerne , Docteur en Médecine à
Orléans , Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences : enrichi de trente une
figures deffinées d'après nature . A Paris ,
chez Dehure père , quai des Auguftins , à
l'image Saint Paul ;. 1767 avec approbation
& privilége du Roi; vol . in - 4° . Prix 361.
Le fond de ce livre eft une traduction
de celui de Ray , fameux naturalifte Anglois
, qui avoit fait fa principale occupa
tion de l'étude des oifeaux . M. Salerne a
joint au travail de l'auteur Anglois des
obfervations curieufes de nos meilleurs
ornithologiſtes & des principaux voyageurs.
PRINCIPES & Obfervations Économi
ques ; avec cette épigraphe.:
Eft modus in rebus , &c.
A Amfterdam , chez Marc- Michel Rey ;
1767 deux vol . in- 1 2
L'auteur de ces deux volumes s'eft fait
une grande réputation par plufieurs ouvrages
de commerce & de finance , & eft
univerfellement reconnu pour un des hom→
mes les plus verfés dans ces fortes de matières
. C'eft un préjugé bien favorable pour
l'ouvrage que nous annonçons ; & autant
qu'il nous eft permis de prononcer fur des
écrits de ce genre , nous croyons que ce164
MERCURE DE FRANCE.
lui- ci remplit l'objet que l'auteur fe pro
pofe. Il préfente des principes qui nous
paroiffent auffi lumineux que folides.
TRAITÉ hiftorique des plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois Evê
chés , contenant leur defcription , leur
figure , leur nom , l'endroit où elles croif
fent , leur culture , leur analyfe & leurs
propriétés , tant pour la médecine que
pour les arts & métiers ; par Maître P. J.
Buchoz , ancien Médecin de feu le Roi
de Pologne , docteur aggrégé & dénonfrateur
en botanique au collége royal des
Médecins de Nancy , membre des Académies
de Metz , de Mayence , de Rouen , de
Châlons , d'Angers , de Dijon , de Beziers
& de Caën . A Paris , chez Durand , neveu ,
rue Saint- Jacques , à la fageffe. A Nancy
chez C. S. Lamort , Imprimeur , près des
RR. PP . Dominicains , avec approbation
& privilége. 1766. tom. 6.
Nous avons annoncé fucceffivement les
premiers volumes de cet ouvrage ,
à me-
Lure qu'ils ont paru . Nous n'avons rien à
ajouter aux éloges que nous avons donnés
à l'auteur , lorfque nous avons fait connoître
le plan & l'utilité de fon livre.
HIRZA , tragédie ; par M. de Sauvigny
A OUST 1767. 165
repréſentée , pour la première fois , par les
Comédiens ordinaires du Roi , le mercredi
27 Mai 1767 : le prix eft de
I liv. 10 fols. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire, rue Saint - Jacques
au-deffous de la fontaine Saint -Benoît , au
temple du goût ; 1767 : avec approbation :
in- 8°.
Nous renvoyons nos Lecteurs , pour les
détails de cette tragédie , à ce qui en a
été dit dans nos précédens volumes , à
l'article des fpectacles.
LOISIRS d'un Soldat au régiment des
Gardes françoifes ; avec cette épigraphe :
Que la fag se préfide au courage. Volt.
1767 : brochure in- 12. de 132 pages.
Un Soldat qui emploie fon loifir à inftruire
fes camarades des devoirs de leur
état , & à leur infpirer les fentimens propres
de leur profeffion , eft un homme précieux
dans un corps. Nous ne faurions
trop donner de louanges à celui qui vient
de mettre au jour une brochure dans laquelle
il y a des traits curieux , & capables
d'élever l'ame , non feulement des
fimples Soldats , mais des Officiers même
qui les commandent. Cet ouvrage porte
l'empreinte d'un brave & vertueux Soldat ,
-
d'un zélé François , d'un bon citoyen ,
165 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE des Soldats du régiment des
Gardes Françoifes aux loiſirs d'un Soldat
du même régiment ; avec cette épigraphe :
Il faut que d'un Soldat le courage s'eflime ,
Qu'il afpire à la gloire & qu'il tende au fublime. "
1767 ; brochure in - 12 de 48 pages .
Cette brochure eft dans le même goût ,
a le même but & préfente à -peu - près les
mêmes objets que la précédente. On en
trouve des exemplaires chez Merlin , Libraire
, rue de la Harpe .
LE Botaniste François , comprenant
toutes les plantes communes & ufuelles ,
difpofées fuivant une nouvelle méthode ,
& décrite en langue vulgaire , par M.
Barbeu Dubourg. A Paris , chez Lacombe,
Libraire , quai de Conti ; 1767 , avec
approbation & privilége du Roi , 2 vol.
in- 1 2 .
Nous nous hâtons d'annoncer ce livre
utile dont nous ne tarderons pas de donner
une notice plus détaillée. Le fecond
volume eft intitulé : Manuel d'Herborifation.
L'un & l'autre peuvent contribuer
également aux progrès de l'art & à l'inftruction
& l'amufement des gens qui vivent
à la
campagne
.
t
A OUST 1767 . 167
AVERTISSEMENT au fujet du drame de
COMMINGE .
Dans le nombre des contrefactions du
drame du Comte de Comminge , il y en a
une dont on ne fçauroit trop avertir le
public de fe défier ; elle a pour titre , troifième
édition , à la Haye , chez Goffe junior,
&c. Elle eft remplie de fautes. On l'a
groffie de la Lettre du Comte de Comminge
& de l'héroïde de Progné & de Philomele,
ouvrages de M. Dorat. La troiſième édition
du drame du Comte de Comminge ,
avouée de l'auteur , paroîtra dans le courant
de novembre prochain , chez la veuve
Duchefne , rue Saint- Jacques , ainſi que
la fuite de la collection d'hiftoires intéreffantes
dont quelques unes ont déja été
publiées ; le même Libraire vendra auffi
Euphémie , drame par le même auteur.
On trouve encore chez la veuve Duchefne
des exemplaires de Sidney & Silly.
MERCURE DE FRANCE.
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
de France.
MONSIE ONSIEUR
Tour citoyen honnête verra toujours
avec indignation , l'impofture attaquer
l'homme vertueux ; c'eft le fentiment que
j'éprouvois depuis quelque temps à la vue
des propos , par lefquels on s'efforçoit de
noircir M. Duval de Soicourt , Lieutenant-
Particulier , Affeffeur criminel au
Préfidial de cette ville . Que de calomnies
ne s'eft - on pas permis contre ce digne
Magiftrat , dont les lumières , la probité ,
l'exactitude & l'intégrité font reconnues
de fes concitoyens & de fes fupérieurs ;
contre ce Juge enfin qui a toujours marché
d'un pas ferme & conftant dans les
fentiers de l'honneur & de la juftice , &
qui l'a bien prouvé dans l'affaire qui lui a
attiré fi injuftement ces diffamations ! Je
viens de voir avec la plus grande fatiffaction
, que la Cour lui a rendu la juftice
la plus éclatante par fon arrêt du 14 juillet
1767 ,
A OUST 1767. 16
1767 , en fupprimant du difcours préliminaire
, étant en tête du livre intitulé Théorie
des Loix Civiles, ou Principes fondamentaux
de la fociété , tout ce qui s'y trouve
contre le fieur Duval de Soicourt , comme
étant un libelle diffamatoire contre fon honneur,
faréputation &fa conduite INTACTS * ,
& lui permet de faire imprimer & afficher
ledit arrêt , ce qui a été exécuté . Je m'empreffe
, Monfieur , de vous faire part de
cet événement , auquel tous les honnêtes
gens ont applaudi. Je ne doute pas que
vous ne vous portiez à en faire mention
dans votre Mercure. Vous avez coopéré
( fans le fçavoir ) à donner jour à la calomnie
par l'extrait de ce livre qui s'y trouve
inféré ; vous êtes fûrement trop galant
homme pour ne point faifir avec empreffement
cette occafion de réparer ce torr
involontaire.
* Ce font les propres termes de l'arrêt.
Je fuis , Monfieur , &c.
L
Abbeville , 23 juillet 1767.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance
publique de la Société des Lettres , Sciences
& Arts de CLERMONT en Auvergne , le
25 août 1766.
LA Séance a été ouverte par la lecture
d'une differtation fur le lieu où le Prince
Zizim , frere de Bajazet II , Empereur
des Turcs , fut détenu prifonnier , lorfqu'il
fut envoyé en France par le Grand Maître
de Malte , Pierre d'Aubuffon , fous la
conduite & à la garde du Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de la langue
d'Auvergne.
L'hiftoire du Prince Zizim eft fuffifam .
ment connue ; M. Marimond décrit en peu
de mots les événemens malheureux qui déterminerent
ce Prince infortuné à ſe livrer
lui-même au Grand Maître de Malte ,
pour l'engager à armer puiffamment contre
A OUST 1767. 171
Bajazet fon frère , & les raifons de politique
qui engagèrent le Grand Maître à
facrifier la liberté de Zizim à la gloire &
aux intérêts de l'ordre & de la religion .
L'Auteur expofe enfuite les avis de différens
Auteurs fur le lieu où Zizim fut
transféré ; & il conclut enfin que ce fut
dans le château de Bourganeuf, ou Bourgneuf,
fitué fur les confins du Poitou & de
la Marche , chef lieu du Grand Prieuré
d'Auvergne.
"
Qu'il y fut conduit par le Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de cette langue,
& qu'il y réfida depuis l'an 1482
jufqu'en 1488 .
La féance fut continuée par la lecture
d'un mémoire pour fervir à l'hiftoire du
Comté & des Comtes d'Auvergne , par
Dom Defchamps Religieux - Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur.
" La Gaule foumife aux Romains , ne fut
plus maîtreffe d'élire fes Rois , ou de nommer
fes Ducs ; des Préteurs furent les premiers
Magiftrats qui gouvernèrent les
Provinces fous l'autorité du Sénat .
Aux Préteurs , les Romains firent fuccéder
les Préſidents ; & à ceux - ci , les Préfets
du Prétoire . ( Ce fut en cette qualité ,
qu'Apollinaire & Avitus , tous deux Auvergnats
, eurent le Gouvernement géné-
H ij
172 MERCURE DE FRANCE.
ral des Gaules. Ces Préfets eurent en fous
ordre des Vicaires , dont les départemens
fe nommoient Diocèfes . ( L'Eglife mit
depuis des Siéges d'Evêchés dans la Cité
principale de chacun de ces départemens ,
ce qui affure le droit de primatie , ou capitale
de Province aux villes où fe trouvent
encore les anciens Siéges ) .
On attribue à Conftantin la divifion de
l'Empire en Prétories , & l'établiſſement
des Comtes & Ducs ; les Ducs avoient pour
lors l'intendance des Provinces , les Comtes
celle des villes feulement ; mais peu après
l'établiffement , on appella indiſtinctement
Comtes ou Ducs , tous ceux qui
étoient députés par le Prince pour rendre
la juftice à fes fujets ; c'eft pour cette raifon
qu'on trouve dans l'hiftoire des Comtes
d'Auvergne le titre de Duc , long - tems
avant l'établiſſement du Duché.
Les noms des premiers Comtes d'Auvergne
ne nous ont été confervés que par
lambeaux & fans fuite. Vibius Avitus fut
Préfident fous l'Empire de Néron ; Bran
dulus eft mis au rang des Comtes en 3753
Bazolus étoit Duc ou Comte en 510.
Ce fut fur Bazolus que Clovis conquir
l'Auvergne ; la preuve en exifte dans une
charte que l'Auteur a eu fous les yeux à
Mauziac , par laquelle Clovis donne à
A OUST 1767. 173
Théodéchilde fa fille , la terre & feigneurie
de Mauziac pour la fondation du monaftère
de Saint Pierre de Sens.
D'où l'Auteur tire auffi que Théodéchilde
étoit fille de Clovis & non de
Thierri , ainfi que l'avoit conjecturé Mézérai.
Depuis Bazolus , jufqu'à la première
ligne des Comtes héréditaires , on connoît
quinze Comtes qui ont occupé l'espace de
300ans ; on ne peut approuver ni contefter
leur chronologie , par le peu de monuments
authentiques qui nous reftent de ce temps.
L'Auteur décrit enfuite les limites du
Comté d'Auvergne . Ce n'étoient plus celles
du Royaume d'Auvergne ; les Romains ,
les Goths & le conquérant des Gaules en
avoient fait beaucoup de démembrements ,
mais il lui reftoit encore l'ancienne enceinte
du Diocèfe d'Auvergne , une partie
de ceux d'Autun , de Lyon , de Nevers ,
du Vellay; l'Auteur dit après Guy Coquille ,
qu'il y a à peine trois cents ans que Moulins
& la ville de Saint Paulien ont ceffé
de faire partie de ce Comté.
La ville Epifcopale ou la cité d'Auvergne
, actuellement appellée Clermont ,
étoit le chef-lieu de ce Comté.
Après fix fiècles , les Comtés furent héréditaires
; la foibleffe des Rois excita
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
l'ambition des Maires , & les rendit plus
entreprenans . Les feudataires fe virent en
état de faire la guerre au Prince.
› Les Comtes d'Auvergne donnerent
dans ce temps , l'exemple d'une modération
digne d'être imitée. S'ils ont foutenu des
guerres contre le Prince , c'eft en ſe défendant
contre leurs voisins qui , dans certains
cas , avoient eu recours à l'autorité du
Prince , mais jamais comme révoltés.
La chronologie des Comtes héréditaires
commence à Bernard , de l'ancienne maifon
des Comtes de Poitiers. Hermengarde ,
fa femme , a fondé le monaftère de Blefle .
A Bernard , fuccedèernt Guérin , fon
fils aîné , puis Guillaume le pieux , fon
fecond fils ; celui- ci étoit encore Marquis
de Nevers , Comte de Bourges , & fut créé
en 892 , Duc de la premiere Aquitaine ,
dont Bourges étoit la capitale , en quoi ce
Duché eft diftingué de celui de Guyenne :
c'eft par cette raifon que Guillaume , le
pieux , eft nommé dans plufieurs chartes
Duc d'Auvergne.
Il y avoit dans le même temps d'autres
Comtés en Auvergne , diftincts de ceux
que poffédoient les fucceffeurs du Comte
Bernard; le Comté de Brioude , dont Berenger
étoit inveſti , celui d'Aurillac , celui
de Mercoeur & celui de Montboiffier.
AOUST . 1767. 175
L'auteur infinue que les Comtes actuels de
Montboiffier font les defcendans des anciens
Comtes , lefquels ont fuccédé à la
famille d'Avitus qui , au rapport de Sidoine
Appollinaire , poffédoit Cunlhat ,
chef lieu de ce comté,
Le Comte Guillaume mérita le nom de
pieux , par l'éclat des vertus qu'il pratiquoit.
Sa cour étoit l'école de la fageffe ;
l'élevation des fentimens , la candeur des
moeurs , l'urbanité des manières , en étoient
le caractère. Il fignala fa piété par l'établiffement
de Sauxillanges , de Cluny , de
Manzac & de Gourdin en Berry.
L'auteur rapporte , d'après l'hiftoire des
Comtes de Poitou de M. Bely , que le
Duc Guillaume eft le premier des Princes
chrétiens , qui ait inftitué une fociété de
Chevaliers pour la défenfe & l'exaltation
de la foi.
Guillaume mourut fans enfans , en 919 ,
& fut enterré dans l'Eglife de Saint Julien
de Brioude.
Acfred , époux d'Adelinde , foeur de
Guillaume le pieux , lui fuccéda , non , dit
l'auteur , à raiſon de fon alliance , mais
comme d'un bien qu'il obtint du Roi ,
en faveur de cette alliance.
1
L'auteur admet ce fyftême , & fe décide
entre Juffel & Balufe , par des exemples
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
précédents , par les raifons de convenance ,
& auffi par l'ouverture que donne cette
chronologie , pour remplir un vuide qui ,
fans cette adoption , ſe trouveroit entre
les deux Guillaumes.
Acfred mourut en 922 , dans le Comté
de Carcaffone ; il eut du chef d'Adelinde
plufieurs enfans , du nombre defquels
furent Guillaume & Acfred II qui lai fuccédèrent
, & Bernard , Comte d'Auvergne ,
auteur de la branche des Seigneurs de la
Tour d'Auvergne
.
L'auteur remarque qu'en 923 , les Norinands
s'étant avancés dans l'Aquitaine &
dans l'Auvergne , où ils commettoient d'affreux
dégats , Guillaume II leur livra une
bataille dans fes propres états , dans laquelle
ils perdirent 12000 des leurs , &
furent obligés de fe retirer & d'évacuer
l'Auvergne.
Acfred II fuccéda à Guillaume , mort
fans enfans ; à celui - ci fuccéda Bérnard ;
mais il eut jufqu'à fa mort une cruelle
guerre à foutenir contre Guillaume III ,
Comte de Poitiers , furnommé tête d'étoupe
, que Louis d'Outermer avoit nommé
au Duché d'Aquitaine & Comte
d'Auvergne , après la mort d'Acfred.
Après la mort de Bernard , la nobleſſe
d'Auvergne rendit par accommodement
A OUST 1767. 177
l'hommage & le ferment au Comte Guillaume
111.
Des Comtes étrangers furent auffi poffeffeurs
de l'Auvergne pendant quarante
ans , après quoi , Guy I , Vicomte d'Auvergne
, defcendant par les mâles d'Acfred
& d'Adelinde , l'emporta fur Guillaume
Fier-à bras ; il étoit fils d'Aftorg, qui
commença la branche des Vicomtes.
M. Raymond a lu enfuite un mémoire
fur les fractures du crâne.
L'objet de ce mémoire eft la folution
d'un problême chirurgical favoir , s'il
eft plus avantageux d'employer d'abord
l'ufage du trépan , dans toutes les fractures
même les plus fimples , que de le retarder
jufqu'à ce que les accidens confécutifs
paroiffent l'exiger.
L'auteur fondé fur une théorie des plus
lumineufes , & appuyé par une pratique
conftamment heureufe , fe décide pour
l'affirmative.
Voici la marche de fa démonſtration.
Il commence par donner une définition
exacte des fractures dont il doit traiter. II
obſerve expreffément qu'il s'attache uniquement
aux fractures du crâne, occafionnées
par le choc violent des coups qui
brifent & ne tranchent pas.
Il divife ces fractures en fimples , com
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
pofées & compliquées , en complettes &
incomplettes , & ne laiffe rien à defirer fur
l'explication de ces termes .
Il dit enfuite que dans toutes fortes de
fractures , à l'exception de l'incomplette ,
on ne doit point retarder le trepan .
Cette affertion eft fondée fur la nature
des fractures , & fur les accidens qui en
font les faites .
La fracture est toujours relative à la violence
de la percuflion , au volume & à là
matière de l'inftrument vulnérant , à la
fituation du frappé & du frappant , à la
force de ce dernier , à l'âge du fujet , à l'épaiffeur
de la fracture : il y a dans toute
fracture commotion & épanchement.
Les accidents fe diftinguent en primitifs
& confécutifs.
La commotion eft la caufe la plus ordinaire
des accidens primitifs , tels que les
feignemens de nez , des yeux , des oreilles ,
la perte de connoiffance , l'étourdiffement ,
l'affoupiffement. Lorsqu'il y a rupture de
quelque gros vaiffeau , il fe fait aufli un
épanchement fubit , qui eft encoré un accident
primitif, qui perfifte jufqu'à l'évacuation
du fang extravafé.
Les accidens confécutifs font toujours
les effets de l'épanchement confidérable j
ou de la dépravationde l'humeur épanchée.
A OUST 1767. 179
Ceux- ci font très - dangereux , & tous
plus ou moins éloignés , felon qu'il y a
plus ou moins de vaiffeaux ouverts , ou
qu'ils font plus ou moins gros.
Il faudroit voir dans la differtation même
, avec quelle clarté & quelle préciſion
l'auteur met à portée de tous fes auditeurs
le méchanifme du cerveau , l'effet des dif
férentes commotions ; le produit de la plus.
ou moins grande réfiftance du crâne , les.
triftes fuites d'un épanchement négligé . Le
naturel de fes expreffions , la fenfibilité de
fes comparaifons , or rendu intéreſſante
une matière dont les détails euffent été ,
fans les talens de l'auteur , infupportables
à tout autre qu'aux gens de l'art .
C'eft avec la même délicateffe de ftyle
& la même clarté , que M. Raymond
traite de la cure des fractures , & qu'il ,
prouve que l'application du trépan eft
l'unique moyen de prévenir l'épanchement
, ou de donner iffae à la matière
épanchée , & d'empêcher qu'elle ne fe,
corrompe. Il détruit & prévient les objec-.
tions qu'on pourroit lui faire ; il y répond ,
tant par l'allégation des principes , que par
les expériences qu'il a faites , notamment
dans l'Hôtel- Dieu de Clermont- Ferrand
fous les yeux des médecins & chirurgiens
de la ville ; d'où il ar éfulté que toutes
fes
A
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
opérations précoces ont réuffi & fauvé
les fujets , & que les opérations tardives
ont été fuivies de funeftes événemens .
D'où l'auteur conclut qu'il eft à propos
de trépaner dans toutes les fractures , à
moins qu'elles ne foient fituées dans les
lieux où on ne puiffe appliquer le trépan ,
ou que les pièces fracturées foient fuffifamment
écartées pour donner iſſue à la matière
épanchée : l'opération n'étant par ellemême
ni mortelle , ni douloureufe .
Qu'on doit fe déterminer à opérer tout
de fuite , fans autres fignes primitifs que
la fracture.
Que toutes les fois qu'on attendra les
fignes confécutifs , on expofe la vie des
fujets.
1
La féance a été terminée par la lecture
d'une ode imitée du pfeaume cæli enarrant
gloriam Dei , par le Préſident de Fredefons.
Quelques ftrophes détachées donneront
une idée du plan & de la verfification de
l'auteur , qui emploie avec le plus grand
zèle fon talent à combattre l'impiété.
LEŞ cieux de l'Eternel nous annoncent la gloire ,
Les altres à mes yeux font briller fa grandeur ;
Le paffé , le préſent , tout à notre mémoire
Retrace fes bienfaits & montre un Créateur,
A OUST 1767,
181
Quoi l'impie ofe encor nier fa providence ?
Un aveugle hafard remplace fa puiffance ?
Quel déluge de maux produifent de nos jours
Les hardis corrupteurs de la philoſophie !
Dieu juste , tu vois leur folie ,
Tu peux feul en rompre le cours.
Quel fpectacle pompeux ! le foleil dans le monde
Difpenfe la lumière à cent peuples divers ,
Il fait mûrir les fruits , rend la terre féconde ,
Ses rayons bienfaiſans réchauffent l'anivers ;
A l'Etre Souverain le jour rend fon hommage ,
Celui qui lui fuccéde à l'adorer s'engage ;
Chaque nuit qui furvient le bénit à son tour
Sitôt fur l'horifon qu'elle a tendu ſes voiles
Paroiffez , brillantes étoiles ,
Et faites luire un nouveau jour.
Que la loi du Très- Hauteſt ſainte, qu'elle eſt belle !
L'envieux en fureur frémit de fes fuccès.
Le Temps , qui détruit tout , ne pourra rien con
tr'elle ;
Loin de l'anéantir , il étend fes progrès.
Les jugemens divins font juftes en eux - mêmes ,
Les fiècles pafferont avec les faux ſyſtêmes.
Sceptiques orgueilleux , vous travaillez en vain ;
Vos noms, s'ils vont jamais au temple de mémoire,
Seront l'opprobre de l'hiftoire ,
Er la honte du genre humain,
182 MERCURE DE FRANCE.
Quelle allégrelle , ô Ciel ! fe répand dans mon âme,
Pour unbonheur fi grand les mortels font - ils faits ?
Un feu pur & divin me penétre & m'enflâme :
J'oferai , Dieu puiffant , publier vos bienfaits ,
Je donnerai l'effor à ma reconnoillance ,
Vous entendrez ma voix même avec complaifance.
Toi , qui traite le jufte avec tant de mépris ,
Infenfé philofophe , approche & confidère ·
Si les plaifirs que tu préfères ,
Auprès des fiens ont quelque prix .
MATHÉMATIQUE S.
M. Deſarps a inventé une machine par
le moyen de laquelle un corps , d'un poids
quelconque , enlève un corps plus pefant
que lui , de manière que les deux corps
parcourent des efpaces égaux , dans des
temps égaux , ce que tous les favans ,
excepté Bernouilli & Maupertuis , foutiennent
être impoffible , M. Defarps a
démontré à M. l'Abbé Nollet la poffibilité,
de ce procédé , & ce favant qui occupe une
des premières places parmi les phyficiens ,;
en eft convaincu..
Les difgraces que M. Defarps a éprouvées
,l'ayant mis hors d'état de faire exé
A OUST 1767. 18 ;
cuter cette machine , dont l'utilité paffe
toute expreffion , il offre d'affurer à celui
qui voudra en faire les frais , un bénéfice
qui , comparé à la modicité des avances
qu'on fera , fera confidérable . On communiquera
à cette perfonne la lettre de M.
l'abbé Nollet , qui prouve ce qu'il avance.
Il croit devoir prévenir que ce favant ,
en approuvant fa découverte , n'eft pas
d'accord avec lui fur les conféquences qu'il
en tire ; l'inventeur foutenant que le mouvement
perpétuel réfulte néceffairement
de cette découverte ; donnant le nom de
mouvement perpétuel à une machine qui
auroit la propriété de conferver , fans altération
, le mouvement. qu'on lui auroit
communiqué , jufquà ce que quelqu'une
des parties qui la compofent foit ufée ,
caffée ou dérangée . M. l'Abbé Nollet
feroit fans doute de fon avis , s'il avoit vu
les deffeins de la machine entiere , & fi les
proportions lui étoient connues. Mais la
erainte qu'ils ne fuffent perdus dans un
trajet fi long , ou qu'ils ne tombaffent en
d'autres mains , a empêché de les lui envoyer.
Dailleurs , il fuffifoit à l'auteur
qu'il approuvât le fondement fur lequel
s'éleve la machine : il en eft tout l'effentiel ,
le refte n'eft que des acceffoires , qui , &c.
On n'ofe entrer dans un plus grand dé
184 MERCURE DE FRANCE.
tail ; on prie M. l'Abbé Nollet d'être auffi
réfervé, pour ne point s'expofer à violer
involontairement le fecret qu'il a promis
à l'auteur ; car le moyen qu'il emploie
pour faire élever le poids le plus grand par
le moins pefant eft fi fimple , que le
moindre propos tenu en préfence de perfonnes
intelligentes & capables d'en profiter
,fuffiroit pour lui faire perdre fes efpérances.
Il fait la même priere à M. d'Alembert
, qui n'ayant pù examiner fon
projet , à caufe d'une indifpofition ,
remis à M. l'Abbé Nollet.
l'a
Il feroit à fouhaiter qu'on pût préfenter
cette découverte fous fon véritable point
de vue , elle paroîtroit moins impoſſible .
L'auteur ne pouvant avoir cette fatisfaction
fans courir des rifques , & connoiffant
trop la force des préjugés , pour ne pas être
perfuadé que bien des perfonnes aimeront
mieux penfer que M. l'Abbé Nollet fe.
trompe avec lui , que de croire à cette découverte
; il prie ces perfonnes de fe fouvenir
que l'existence des antipodes , le
mouvement de la terre fur fon axe , & c.
ont eté traités de fables ridicules ; & quelque
chofe de plus étonnant , c'eft que des
phyficiens nioient la circulation du fang ,
en voyant couler leur fang , c'eft - à- dire ,
qu'ils nioient ce qu'ils voyoient : la pré
A OUST 1767. 185
&
vention les aveugloit à un tel point , qu'ils
ne voyoient pas une preuve évidente &
parlante qu'ils avoient fous les yeux ,
qui leur prouvoit que le fang ne couloit que
parce qu'il circuloit. Après des exemples
auffi frappans , on ne fauroit être affez en
garde contre la prévention , ni affez perfuadé
que la généralité d'un préjuge n'eft
pas une raifon affez fuffifante pour l'adopter
aveuglément. Un préjugé général ne permet
pas l'examen , dit M. de Voltaire.
Voici d'autres motifs qui , s'ils ne perfuadent
pas , doivent au moins laiffer dans
le doute. 1 °. Il n'eft pas croyable que M.
Defarps ignore les raifons qui ont été alléguées
contre fa découverte ; il n'y a pas
d'homme qui ait fait les plus médiocres
études , qui ne les ait entendu répéter
nombre de fois. Il fait que Defagulier a
écrit que tout homme qui prétend avoir
fait cette decouverte , eft un impofteur qui
cherche a faire des dupes.
2º. Il étoit fi éloigné de croire au mou.
vement perpétuel , que depuis quatre ans
qu'il a fait la découverte qu'il publie , il
ne s'eft occupé qu'à tâcher de connoître la
caufe de fon erreur , étant perfuadé qu'il
fe trompoit. La prévention où il étoit
contre le mouvement perpétuel , l'a forcé
de douter de la vérité de certains principes
186 MERCURE DE FRANCE.
reconnus pour vrais par tous les favans , &
prouvés tels par des expériences répétées
nombre de fois ; plutôt que de vouloir fe
perfuader que fon projet étoit bon , & que
c'étoit la raifon pourquoi il ne voyoit rien
qui lui fût contraire .
Il n'a jamais pu lui venir dans l'efprit de
chercher le mouvement perpétuel , étant perfuadé
qu'on n'en retireroit aucune utilité ;
car il penfoit qu'en fuppofant qu'il fût poffible
de placer une machine dans un milieu .
non réfiftant , & de fupprimer tout frottement
, elle ne pouvoit communiquer de
mouvement au pplluuss petit corps fans en
perdre. Ce n'est donc pas le mouvement
perpétuel qu'il a cherché , mais c'eft la découverte
qu'il publie qu'il a cherchée . Si le
mouvement perpétuel en réfulte , comme
il le prétend & comme il le foutient , il
en eft d'autant plus fatisfait , que fa découverte
acquiert par- là un très - grand mérite
de plus. En effet , que de productions auffi
agréables qu'utiles ne verrons- nous pas
fortir des mains de nos habiles méchaniciens
, quand elle leur fera connue ? Plus
de chevaux pour mettre en mouvement les
pompes des hôpitaux : fans le fecours de
ces animaux , les bateaux remonteront les
fleuves les plus rapides , la féchereffe n'en
levera plus l'efpérance du laboureur & le
A OUST 1767. 187
revenu du propriétaire ; on ne verra plus
de moulins fur les rivières , la navigation.
en deviendra plus facile & moins périlleufe
; Marſeille verra moudre fes grains
dans fes murs , on aura de la farine en tout
temps , & par tout où il y aura des grains ;
on pourra conftruire des canaux qui procureront
une correfpondance facile entre
les Provinces , en même temps qu'ils fertiliferont
les campagnes ; les marais & les
terres baffes feront defféchés & entretenus
dans un degré d'humidité favorable aux
plantes qu'on leur aura confiées ; les terres
élevées ne feront plus privées de cette
liqueur bafalnique qui porte pat - tout
l'abondance ; les particuliers fe procureront
à peu de frais une très- grande quantité
d'eau jailliffante dans leurs jardins.
Quelle épargne pourles colonies qui n'auront
plus befoin d'une fi grande quantité .
d'efclaves ! & c. Il faut tirer le rideau fur ce
beau tableau , pour revenir aux motifs qui
perfuadent qu'il y a quelque apparence
qu'il repréfente fidelement des objets réels.
3°. Le Comte de Bafchi , qui a des connoiffances
très- étendues & affez fûres pour
ne pas fe tromper dans les jugemens qu'il'
porte , a vu le projet , & ne l'a pas défapprouvé.
4. Les RR . Peres Pefenas , Blanchart ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Panigai , dont les noms annoncent des
hommes remplis de mérite & de fcience ,
n'ont pas pu démontrer l'impoffibilité du
fuccès de cette découverte que M. Defarps
a foumis à leur examen fous le fecret.
5. Un favant qui a été profeſſeur de
mathématiques de la marine , & qui demeure
à Avignon , a dit à l'auteur qu'il
étoit perfuadé que ce projet devoit réuffir.
On ne le nomme point , pour ne pas le défobliger.
Il ne doit cependant pas craindre
qu'on fache qu'il eft de l'avis de M. l'Abbé
Nollet.
Voilà donc quatre perfonnes de mérite ,
connues pour telles par des ouvrages qui
ont reçu des applaudiſſemens , lefquelles
ont examiné ce projet. La première , M.
le Comte de Bafchi , ci -devant Ambaffadeur
auprès de la République de Veniſe ,
prévenu , comme tout le monde , que cette
découverte eft introuvable , l'a examinée
& ne l'a pas condamnée. Il eft prié très - inftamment
de vouloir bien fe fouvenir qu'il
apromis le fecret à M. Defarps, qui n'a pas
Qublié la bonté qu'il aeue de l'aider de fes
confeils & de fa bourfe ; il en confervera
toute fa vie la plus grande reconnoiffance.
Les trois autres perfonnes , les RR. peres
Pefenas , blanchart , Panigai , ont examiné
le projet avec toute l'attention imaA
OUST 1767. 189
ginable , & il ne leur a pas été poffible de
faire aucune objection aux démonftrations
de l'auteur ; il ne publiera pas leurs réponfes
fans leur confentement , il affure
feulement qu'elles accrurent fes efpérances .
6°. Enfin , il s'eft adreffé à M. l'abbé
Nollet qui , mieux inftruit fur ce projet par
l'auteur , n'a pas craint de décider , & cette
décifion eft pour lui une démonftration
évidentiffimes Il a répondu à M. Defarps
qu'il penfoit comme lui. Il eſt donc convaincu
comme lui , que par le moyen de
cette machine , un corps enleve un autre
corps qui le ſurpaſſe en pefanteut : c'eſt là
l'incroyable , c'eft cette découverte qui a
été décidée impoffible , introuvable , &
qui eft encore regardée comme telle par
tout le monde.
Cette découverte n'eft-elle pas préférable
à ce mouvement perpétuel , qui ne pour
roit donner de mouvement au plus petit
corps , fans perdre du fien ? Ici , il y a un
produit affez confidérable, car le poids qui
éleve eft à celui qui eft élevé comme 3 eft
à 4 , à caufe des frottemens ; car s'il n'y
avoit pas de frottement , le poids qui
enleve feroit à celui qui eft enlevé comme
eſt à 2 , c'est - à - dire , qu'un poids
d'un peu plus de trente fix- livres peut enlever,
par le moyen de cette machine fans
frottement , un poids de foixante & douze
MERCURE DE FRANCE.
livres ; & s'il y a des frottemens , ce poids
de trente fix - livres en enlevera un de
quarante -huit livres. On voit par- là qu'on
donne vingt- quatre livres aux frottemens
pour un poids de quarante- huit livres qui
eft enlevé par une machine : c'eft en agir
affez généreufement.
Il faut obferver que cette machine n'eft
pas applicable directement à tout par
exemple , il ne faut pas croire qu'une pierre
du poids de trente-fix livres puiffe enlever
une pierre du poids de quarante- huit
livres ; & cependant cette machine peut
enlever indirectement toutes fortes de
corps , quelque pefanteur qu'ils aient ,
pourvu que la matière qui compofe les
machines puiffe réſiſter : il n'y a que cet
inconvénient qui borne fon pouvoir.
Si quelqu'un veut avoir part aux profits
que cette nouvelle découverte doit produire
, il adreffera fa lettre , franche de
port , à M. Fleche , au deffus de la croix
Baragon , à Toulouſe . Il la fera paffer à
M. Defarps .
A OUST 1767. 191
ARTICLE IV.
BEAU X- ART S.
ARTS UTILE S.-
CHIRURGIE.
LE célèbre Baron de Venzel , Oculiſte ,
eft depuis quinze jours de retour d'Angleterre.
Nous apprenons avec plaifir qu'il a
fait des prodiges de fon art par le nombre
de perfonnes à qui il a rendu l'ufage de la
vue . Nombre de malades tant de France
que du pays étranger qui s'étoient rendues
à Paris pour attendre fon retour , ont déja
éprouvé les fuccès qui ont coutume de
fuivre toutes fes opérations. Les premiers
connoiffeurs de l'art avouent que fa méthode
d'opérer eft merveilleufe , puifqu'il
fait avec un feul inftrument & d'un feul
coup les opérations qu'on a coutume de
faire en fept à huit repriſes avec différens
inftrumens ; auffi les réuffites lui font fi
communes , qu'on peut dire que fa méthode
d'opérer eft infaillible.
M. le Baron de Venzel demeure , rue de
Vaugirard, vis-à- vis l'ancienne Académie.
192 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
LEs amufemens lyriques , recueil d'ariettes
& fymphonies , dédié à Madame
de Sartine ; propofé par foufcription.
Les ariettes avec accompagnemens qui
compoſeront ce recueil , feront de la compofition
des Maîtres d'un mérite reconnu.
On ne fe bornera pas aux feules ariettes
françoiſes , on fera auffi un choix dans les
ariettes italiennes qui n'auront pas paru
en France , & qui feront des plus grands
compofiteurs italiens ; & pour qu'elles
puiffent être chantées , on en donnera
une imitation en vers françois. On aura
foin que ces paroles foient dictées par la
décence , que l'idée en foit agréable ,
l'expreffion jufte & la diction pure.
Pour éviter toute eſpèce d'uniformité ,
les ariettes feront variées ; tantôt gracieufes
, tantôt légères , quelquefois de grand
effet, quelquefois dans le goût pathétique ;
elles feront compofées pour les différentes
nature de voix , comme Deffus , Hautecontre
, Baffe- taille , &c.
On invite les amateurs qui donnent
quelques
A OUST 1767.. 193
quelques loisirs à ce gente de poéfie , à
ouvrir leurs porte- feuilles , & à faire parvenir
leurs ouvrages au Cabinet littéraire ;
' ils auront la fatisfaction de voir leurs vers
mis en chant par les plus fçavans compofiteurs
de mufique.
L'on pourra exécuter les ariettes au
claveffin avec un feul violon , les partiés
d'accompagnemens fe trouvant féparées.
Il manquoit aux amateurs de la mufique
la facilité d'en acquérir à un prix plus
modéré que celui qui a eu lieu jufqu'à
préfent. Le public jouira de cet avantage
à la faveur des nouveaux caractères de
fonte du Sieur LOISEAU ; les notes font
d'une forme plus nette , & mieux contournées
que
que celles qui ont paru jufqu'à ce
jour ; elles ont un oeil auffi beau que célui
de la gravure : auffi ont- elles mérité au ſieur
LOISEAU la protection * du Parlement. "
Cette mufique imprimée procurera une
diminution confidérable
pour le prix , foit
aux foufcripteurs , foit même à ceux qui
n'auront pas foufcrit.
On fe propoſe deux objets différens que
l'on pourra prendre féparément ; fçavoir ,
des ariettes , & des fymphonies.
* Le fieur Loiſeau a gagné fon procès contre le
feur Balard , qui s'oppofoit à l'impreffion de la
nouvelle mufique.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Dans le courant de l'année on donnera
24 ariettes & 12 fymphonies , ce qui fera
par mois deux ariettes & une fymphonie.
Prix de l'Abonnement .
On paiera pour les vingt- quatre ariettes
18 livres , pour les douze fymphonies 9 liv.
En foufcrivant l'on donnera 9 livres &
l'on recevra une ariètte . A la fin du mois
d'Août , on recevra une fymphonie & une
ariette . Au premier trimestre on paiera 9
livres , au fecond trimestre 9 livres. L'on
n'aura rien à donner pour les trois & quatrième
femeftres . Ceux qui ne voudront pas
foufcrire , pourront choifir dans ces deux
objets , en payant pour chacune des ariettes
i livre , & pour chaque fymphonie ,
livre 4 fols.
Les Soufcriptions feront ouvertes le
premier Août 1767 , chez GRANGE , Libraire
, au Cabinet littéraire , Pont Notre-
Dame , près la Pompe.
GRAVURE.
>
LE 19 du mois de Juin 1767 , le Sieur
de Fehrt , Graveur , a eu l'honneur de
préfenter à Monfeigneur le Dauphin
à Monfeigneur le Comte de Provence &
à Monseigneur le Comte d'Artois , une
Estampe repréfentant une allégorie au ſuA
OUST 1767. 193
jet de la mort de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine . Cet hommage
a été fi favorablement accueilli de Monfeigneur
le Dauphin , qu'il a honoré l'auteur
du titre de fon Graveur ordinaire.
Cette Eftampe , avec fon explication
imprimée féparément , fe trouve à Paris
chez Bulder , Marchand d'eftampes , rue
de Gêvres , au Grand Coeur.
SEPTIEME & huitième vues d'Italic ,
gravées par M. Lebas , d'après les tableaux
de M.Vernet , l'une repréfentant le calme,
l'autre la tempête. Toutes deux d'un grand
effet & bien exécutées , fe vendent chez
l'auteur , rue de la Harpe. Prix , deux
livres chacune.
ON donne avis à tous les auteurs ou
éditeurs des ouvrages de mufique , & autres
perfonnes qui font dans le cas de faire
graver , que Mde Deluffe , graveufe , tant
de la mufique que de tout ce qui concerne
la gravure de la lettre , ſoit fur l'airain , foir
fur l'étain , &c. demeure préfentement
rue des Prouvaires , près celle des deux
Ecus , chez Madame Bertelot , marchande
de modes , & qu'elle entreprend toutes
fortes d'ouvrages de ce genre.
Elle inftruit auffi chez elle des élèves , de
fon talent.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaffe. Ce ballet a été fuivi jufqu'à
préfent par le public , de manière que les
recettes en ont paru journellement prefque
auffi fortes que dans les jours de l'hiver.
On a retiré, après trois fois , un pas de
deux , figuré entre Mlle DUPERAI & M.
SIMONIN , que l'on avoit placé au prologue.
Ce pas étoit joliment compofé ,
bien exécuté ; mais il n'a pas produit l'effet
que l'on s'en étoit promis , apparemment
parce que le tableau étoit trop foible
le cadre , dans un moment où tout le pourtour
de la fcène étoit occupé par le pompeux
fpectacle des choeurs & des corps
ballet.
pour
de
Mlle ROSALIE a chanté dans le prologue
le rôle de Licoris , à la place de
Mile BEAUMESNIL ; & dans la pièce , Mlle
DUPLAN celui de la bergère. M. Durand
chante toujours , & avec des applaudiffemens
, les rôles que devoit chanter M.
?
A OUST 1767. 197
LARRIVE'E . M. MUGUET a exécuté ceux
de M. LEGROS , les jours qu'il a difcontinué
de repréſenter ; ce dernier les avoit
repris le 25 du mois dernier.
On fe prépare à donner après cet opéra ,
des fragmens dans lefquels Mlle ARNOULD
doit reparoître.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE lundi , 20 juillet , la quatorzième
repréſentation d'Hyrza ou les Illinois , tragédie
nouvelle , qui avoit été annoncée
pour la dernière fois à la treizième , &
qui a été demandée .
Nous avons donné un extrait de cette
pièce dans le deuxième volume de juillet.
L'auteur a fait encore depuis le moment
de l'impreffion de notre article des changemens
confidérables , entr'autres un nouveau
cinquième acte , dans lequel la cataſtrophe
eft entiérement différente de
celle qu'on aura lue dans cet extrait ; nous
rendrons compte de ces changemens , &
nous donnerons des remarques fur la tragédie
, dont l'édition ſe vend à Paris , chez
La veuve Duchefne.
Les pièces jouées fur ce théâtre depuis
le 8 juin jufqu'au 25 juillet inclufivement ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
font en tragédies , Hirza ou les Illinois ,
par M. de SAUVIGNI ; Mérope , par M. de
VOLTAIRE ; Ariane , par Th. CORNEILLE.
En comédies ; l'Homme à bonnes fortunes ,
de BARON ; le Légataire , de REGNARD ;
le Feftin de Pierre , de Th. CORNEILLLE ;'
les Bourgeoifes à la mode , de DANCOURT ;
la Gouvernante , de LA CHAUSSE'E ; l'Ecoffoife
, de M. DE VOLTAIRE ; le Joueur
de REGNARD ; le Diftrait , du même ;
l'Enfant prodigue , de M. DE VOLTAIRE.
Démocrite de REGNARD ; les femmesfçavantes
, de MOLIERE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE quatorze juillet , oni donna fur ce
théâtre la premiere repréfentation du
Turban enchanté , comédie nouvelle italienne
, en deux actes.
Toute l'intrigue de cette pièce eft faite
pour occafionner ce qui forme à la fin le
fpectacle auquel elle doit fon fuccès. Arlequin
, dans le deuxième acte , fugitif de la
maifon de Pentalon & de la ville de laquelle
ce dernier eft gouverneur , en errant
dans la campagne , approche d'une grotte ,
entre des rochers , d'où il voit fortir dest
flammes. Un Mage paroît , lequel , après
avoir offert à Arlequin fa protection
'A OUST 1767 . 199
que
pour ravir Camille à l'amour de Pentalon
, qui la retient en prifon , par jaloufie
de la tendreffe & de la fidélité de
cette fille pour Arlequin . Celui - ci accepte
avec joie les offres du Mage qui , en fa
préfence , enchante avec des cérémonies
d'une magie comique , une coëffure qu'il
lui pofe enfuite fur la tête . Il l'affure,
lui ayant , par ce moyen , communiqué fon
pouvoir , il fera tout ce qu'il defirera ,
fera invifible & vifible à fa volonté , &c.
Muni de ce puiffant fecours , Arlequin revient
à la ville , & fe préfente devant la
prifon où eft enfermée Camille , dans le
temps qu'elle s'entretient avec l'amant de
la fille Pentalon. Il fe rend vifible , &
promet à cet amant de fervir fa pallion .
Camille eft enchantée de revoir Arlequin ,
lequel lui promet de la délivrer de la tyrannie
de Pentalon. Survient Scapin , un des
domeftiques de ce Gouverneur , & par le
pouvoir d'Arlequin , ce Scapin paffe en dedans
de la prifon , & Camille en dehors.
Pentalon arrive alors avec des gens armés
qui veulent faifir Arlequin; mais dès
quelqu'un d'eux approche , il change , fans
fortir de la même place , au milieu du
théâtre , il paroît fous un habit & fous
une forme différente , fi fubitement , que
l'oeil le plus attentif ne peut s'appercevoir
I iv
que
L
200 MERCURE DE FRANCE.
du moyen par lequel ces changemens
s'opérent , ni même de ce que deviennent
tous ces différens vêtemens qu'il
quitte ; jufqu'à la coëffure fe change fur
fa tête , fans qu'il y porte les mains.
Lorfqu'enfin , on le voit fous fa première
forme d'Arlequin , la ſcène devient un
palais qu'occupe en partie un très - grand
char de triomphe fur lequel il fe trouve.
Pentalon lui céde Camille & donne fa fille
à l'amant que protége Arlequin par
du Mage qui le lui avoit recommandé.
ordre
Le jeu des machines & le fpectacle
dont cette Comédie eft ornée , font plaifir
& ont attiré du monde ; enforte que l'on
la donne les grands jours de ce théâtre
avec des opéras comiques .
"
M. COLALTO , un des acteurs de ce
théâtre , a rédigé la pièce,& M. VERONESE,
autre acteur , a dirigé les machines.
Le 15 , la première repréſentation de
Nicaife , opéra comique de feu M. Vadé ,
remis au théâtre avec des changemens &.
de la mufique nouvelle. M. FRAMERI
en a retouché le poëme pour l'adapter à
la nouvelle mufique compofée par M.
BAMBINI ,
Les fentimens ont été réunis pour approuver
& goûter la mufique compofée
par . M. RAMBINI ; mais ils font plus
partagés fur le nouvel arrangement des
A OUST 1767. 201
&
paroles du drame. Il nous a paru que
beaucoup de gens regrettoient les couplets
que l'on auroit defiré revoir cet opéra
comique comme il étoit autrefois. Au
reſte , nous n'avons point d'opinion à cer
égard , & nous ne nous ingérerons pas de
décider la queftion. Nous ne pouvons ni
ne devons nous difpenfer de juftifier la mémoire
de VADÉ , un peu trop injuftement
bleffée dans une épître dédicatoire à
l'ombre de cet auteur , imprimée à la
tête du nouveau Nicaife. Dans cette
épître , feu VADÉ eft peint comme un
homme fans génie , fans goût & fans
talent , qui puifoit dans le vin les plaifanteries
dont il nous régaloit , & qui
faifoit des bouquets & fes opéras comiques
fur le bout de la table , après boire. Nous
avançons hardiment que tous ceux qui
F'ont connu , au nombre defquels on en
peut compter plufieurs qui faifoient partie
de la meilleure compagnie de ce temps ,
dépoferont avec nous contre cette imputation.
Si malheureuſement , la facilité de
fón caractère , le feu de l'efprit & même
celui des paffions de la jeuneffe , plus que
tout encore , l'afcendant impérieux d'un
talent original pour peindre les gens de
la dernière claffe des citoyens , pour en
étudier les moeurs , les plaifirs & jufqu'à
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
l'élocution ; fis tout cela quelquefois l'a
entraîné dans un genre de vie diffipé &
peut- être à la vérité un peu licencieux
aux regards des gens fevères ; pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de
quelques écarts , au fond affez excufables ,
excufés même pendant qu'il vivoit ? d'autant
plus qu'ils ne l'ont jamais fait fortir
des bornes étroites de l'honneur & de la
plus fcrupuleufe probité. VADÉ étoit naturellement
très - gai , très enjoué , à jeûn ,
comme en fortant de table ; c'eſt ce que
atteftent tous ceux qui l'ont connu , & ce
témoignage doit prévaloir fur l'idée que
veut donner de lui le jeune auteur de
cette épîrre , qui vraisemblablement ne
l'a jamais vu . Quant à la difficulté que
la même épître fuppofe aujourd'hui dans
le Public , fur le fait de l'opéra comique ,
nous croyons que cela eft encore fufceptible
de contradiction , ainfi que la groffièreté
& la baffeffe que l'on veut faire
entendre avoir fait tout le piquant des
ouvrages du Poëte , dont l'ombre eft d'autant
plus injuftement maltraitée , que inalgré
la vivacité & la facilité de fon efprit , il
ne s'eft jamais permis , ni en profe ni en vers,
le moindre farcafme contre aucun de fes confrères.
Pour achever de détruire les fauffes
impreffions qui pourroient réfulter de cette
A OUST 1767. 203
épître contre les talens de feu VADE , nous
oppoferons le témoignage public qu'a rendu
en fa faveur un Juge que perfonne affurément
ne récufera fur cette matière.
COPIE d'un Couplet de M. FAVART ,
chanté par M. LA RUETTE à l'ouverture
de l'Opéra- comique , le 3 Février 1758 ;
il y eft queſtion de VADÉ , mort au mois
de Juillet précédent. C'eft un avis que l'on
donne aux Auteurs qui veulent travailler
dans le genre de l'Opéra- comique.
•
Air ( Menuet d'Exaudet ).
Obfervez. ,
Et fuivez
Ce modèle ;
:
Comme lui peignez les moeurs
Prenez de fes couleurs
La teinte naturelle.
Que le trait
Du portrait ,
Soit fidèle ;
Confultez la vérité ,
L'art n'a rien mérité
Sans elle.
Ses couplets , dont l'harmonie
Au fens eft toujours unie
Sont limés
Et rimés
1 vi
204 MERCURE DE FRANCE.
Sans contrainte ;
Ses petits vers mefurés ,
Serrés >
Coupés ,
Frappés ,
Ont du bon goût
En tout
L'empreinte.
Uniffant
Le plaifant
A l'utile ,
Il traitoit tous les fujets ,
Et , felon les objets ,
Il varioit fon ftylę.sr
Tout y prend
Différent
Caractère.
Il n'eft point de mauvais ton ,
Lorſque l'on a le don
De plaire,
Pour défigner l'auteur dont on fait ainfi
l'éloge , on cite dans la fcène où fe trouve
ce couplet l'auteur du Suffifant & de
Nicaife . On penfe que le fentiment
de M. FAVART prévaudra dans l'efprit
de tous nas Lecteurs für celui du jeune
auteur de l'épître. ' n LA
* Voyez la répétition interrompue ou le Petit-
Maitre malgré lui , imprimée chez DUCHESNE en
1758.
A OUST 1767. 205
Le 23 Juillet , le nouveau Nicaife étoit
à la quatrième repréfentation ; & le 26 ,
le Turban enchanté , à la fixième .
CONCERT SPIRITUEL.
PRIX PROPOSÉ AUX MUSICIENS.
UNE perfonne qui s'intéreffe aux progrès
de la mufique , a fait remettre entre les
mains de M. DAUVERGNE , Surintendant
de la Mufique du Roi , & Directeur du
Concert Spirituel , une médaille d'or de
la valeur de trois cent livres , deſtinée à
celui qui aura compofé le meilleur motet.
le
Les juges feront M. DAUVERGNE , &
MM. BLANCHARD & GAUZARGUES , Maî
tres de Mufique de la Chapelle du Roi.
On propofe , pour fujet du motet ,
pfeaume 136 , Super flumina Babylonis.
Il faudra que le motet contienne au
moins deux RÉCITS , un Duo , & deux
CHOEURS , & qu'il ne dure que vingt- cinq
à trente minutes au plus,
Toutes perfonnes feront admifes à concourir
, à l'exception des trois juges.
Les motets feront remis à M. DAUVERGNE
, francs de port , avant le premier
février de l'année prochaine 1768 , &
206 MERCURE DE FRANCE.
M. DAUVERGNE en donnera fon récépiffe
avec un numéro , qui fervira à diftinguer
le motet ; ou il enverra fon récépiffé aux
adreffes qu'on lui indiquera..
les
Le concours fe fera au Concert Spirituel ,
dans le courant de la quinzaine de Pâques ,
& il n'y aura que les motets choifis
trois juges , fur l'examen des partitions ,
qui pourront concourir.
par
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , ils n'y mettront
pas même de devife ; mais ils écriront
leur nom & leur adreffe , dans un papier
cacheté joint au motet , & qui ne fera
ouvert qu'au cas que le motet remporte
le prix. M. DAUVERGNE remettra la médaille
du prix à celui qui lui rapportera le
récépiffé ; & ceux qui n'auront pas remporté
le prix pourront auffi retirer leurs
motets en rapportant ou en renvoyant le
récépiffé qu'ils auront reçu..
L'adreffe de M. DAUVERGNE , auquel
il faudra faire tenir les motets , eft à Paris ,
rue Saint Honoré , à l'encoignure , du côté
du Boulevart, vis- à- vis laplace de Louis XV.
A OUST 1767. 207
LETTRE de l'Entrepreneur des Spectacles
de la Lorraine .
J'AI lù , Monfieur , dans votre Mercure
du précédent mois , la téponſe à la lettre
qui vous a été écrite de Rennes , au ſujet
de la Fée Urgelle : comme vous la terminez
par un avis aux Directeurs de province
vous voudrez bien me permettre d'y répliquer.
>
Vous pensez , & vous affirmez comme
quelque chofe de certain que la FéeUrgelle
feroit tombée à Paris , fi les rôles de Marton
, de la Vieille & de la Fée avoient été
repréſentés par la même actrice. Je crois ,
Monfieur , que ce n'eft pas rendre à ce joli
ouvrage toute la justice qu'il mérite , &
l'expérience me prouve que la pièce ne
perd rien de fon agrément en commettant
ce que vous appellez une méprife.
·
La Vieille , dites vous , jouée par
Marton , détruiroit entièrement l'illufion ;
eh ! Pourquoi ? Si elle eft affez parfaitement
déguifée pour ne pouvoir être reconnue
du fpectateur que par le fon de fa voix ?
Si fon jeu , fon maintien , fon action , fon
vifage même portent l'empreinte de la
décrépitude ? Vous ajoutez que cette fuf
208 MERCURE DE FRANCE.
penfion , cette incertitude ôtée , la crainte
qu'on a fur le danger de Robert , ne pourroit
point avoir lieu , & l'intérêt s'évanouiroit ;
cela ne peut être vrai que pour une première
repréſentation , devant des fpectateurs
qui ne connoîtroient ni le poëme ,
ni le charmant conte de M. DE VOLTAIRE. ›
Vous ajoutez de plus que cela nuiroit à
la prefteffe de l'exécution , & mettroit le
dénouement trop à découvert. L'expérience
nous prouve encore le contraire.
Nous venons de faire exécuter cette
pièce à Nancy , avec le plus brillant fuccès.
M. FARGES & Mde FLEURY , en ont eu
principalement la gloire. Cet acteur , qui
ne fe flate pas d'égaler M. CLAIRVAL ,
auroit cependant été vu à Paris même avecplaifir
; l'agrément de fa voix & de fa
figure , la nobleffe & la vérité de fon jeu ,
lui ont acquis des éloges mérités.
Mde FLEURY , quoiqu'éloignée d'atteindre
aux talens inimitables des célébres
actrices dont vous parlez , a réuni à' la
fatisfaction générale , les rôles de Marton ,
de la Vieille , & de la Fée ; & ce qui ,
dites - vous , auroit caufé à Paris la chûte
de la pièce , a été ici la fource de fon
brillant fuccès. Cette actrice a parfaitemént
faifi les caractères des trois différens
perfonnages qu'elle repréfentoit , fimple ,
>
)
3
A OUST 1767. 209
ingénue , dans la bergère , couverte d'un
habillement auffi uni que fon jeu : fingu
lièrement caractériſée dans la Vieille ,,&
mife avec autant de vérité que Madame
FAVART , de l'aveu même des perfonnes
qui ont vu l'une & l'autre dans le même
rôle : noble & tendre dans la Fée , & parée
des vêtemens les plus éclatans. Elle a remporté
les fuffrages les plus flatteurs ; & les
trois rôles remplis par la même perfonne ,
n'ont point diminué l'intérêt , n'ont point
détruit l'illufion , & ont rendu le coup de
théâtre prefque incompréhenfible.
La décoration repréfente l'intérieur
d'une chaumière , la plus grande obfcurité
eft répandue fur la fcène , un mauvais
grabat eft placé au milieu du théâtre
lorfque la Vieille s'affied deffus , fans qu'aucun
rideau la cache , fans que le public
la perde un inftant de vue ; la chaumière
fe change en fuperbe palais , l'obfcurité
eft chaffée par une illumination fubite &
une infinité de luftres ; le lit fe change en
trône éclatant , & la même Vieille qu'on
vient de voir laide , ridée & décrépite , y
paroît exhauffée , coëffée en cheveux ,
couverte des vêtemens les plus brillans.
&
Pardonnez - moi , Monfieur , fi je ne fuis
pas de votre fentiment ; mais des perfonnes
du premier rang , & dont le goût eft
210 MERCURE DE FRANCE.
connu , ont avoué que cette métamorphofe
qui fe fait en un clin d'oeil avoit rendu,
le coup de théâtre bien plus frappant qu'à
Paris. Cette machine eft de l'invention du
Sieur DUHAULONDEL , dont le génie eft
étonnant pour ces fortes d'ouvrages. Avec
peu de dépenfe il eft parvenu à rendre ce
changement éblouiffant , & prefque inconcevable
; jugez de ce qu'on auroit pu faire
aux Italiens : croyez donc , Monfieur , que
la Province ne doit pas toujours imiter
fervilement ce que l'on fait à Paris , qu'il
eft dans ce pays des intérêts particuliers
auxquels l'intérêt général eft fouvent facrifié
, & que les Directeurs des provinces
fans faire une méprife , ni diminuer le
fuccès de la pièce , peuvent réunir les trois
rôles en un feul.
J'ai l'honneur , & c.
Nancy , le 10 juillet 1767 .
J CATRAT , Entrepreneur des
Spectacles de la Lorraine.
Avis fur la lettre précédente.
L'AUTEUR de la lettre que nous venons
de rapporter permettra de lui repréfenter
qu'en lifant celle à laquelle il réplique , il
lui auroit été facile de lire à la tête qu'elle
étoit adreffée à M. DELAGARDE , auteur
A OUST 1767. 211
du Mercure pour la partie des fpectacles ;
mais non pas de lui ni de M. DE LA PLACE ,
auteur du Mercure , auquel il a adreffé la
réponſe . Aucun des deux n'eft attaché en
rien à l'une ni à l'autre opinion fur la
manière de faire jouer la Fée Urgelle . La
réponse à la lettre d'un anonyme , inférée
dans un Mercure , & qui eft l'objet de la
réplique de M. CATRAT , eft de M. GUERIN
, duquel on a vu plufieurs fois dans
les Mercures quelques vers , fort ami de
M. & de Mde FAVART , lequel nous a
affuré que c'étoit de leur aveu qu'il nous
prioit d'inférer cette réponſe ; ainsi , nous
avons lieu de préfumer que fon fentiment
à l'égard de la pluralité des actrices pour
le rôle de la Fée Urgelle eft conforme à
celui de l'ingénieux auteur de cet ouvrage.
Voilà tout ce que nous pouvons répondre
fur une conteftation qui ne nous regarde
en aucune façon , & fur laquelle nous
déclarons ne plus rien inférer de ce qui
pourroit nous être adreffé , dans la crainte
de fatiguer la patience de nos lecteurs en
leur préfentant trop fouvent le même fujet ,
quoique la jolie pièce qui y a donné lieu
ait confervé toujours le droit de lui plaire-
& foit accueillie par les plus vifs applau
diffemens toutes les fois qu'elle eft repré
fentée .
212 MERCURE DE FRANCE.
En terminant cet article nous recevons
de Tours la lettre fuivante ; nous la joignons
à la précédente , pour n'avoir plus
å revenir fur ce fujer.
MONSIEUR,
infé- L'AUTEUR d'une lettre anonyme ,
rée dans le Mercure de juin dernier , prétend
que les auteurs de la Fée Urgelle ,
dont il eſt l'intime ami , me défapprouvent
d'avoir fait jouer les trois rôles de Marton ,
de la Vieille & de la Fée par la même
actrice. Je conviens avec l'anonyme que
perfonne ne peut jouer le rôle de la Vieille
auffi parfaitement que Mde FAVARD , &
ceux de Marton & de la Fée auffi fupérieurement
que Mde LARUETTE ; mais
enfin ces trois rôles n'en font qu'un , &
j'ai cherché les moyens de gagner , par la
force de l'illufion , ce que je pourrois
perdre par la comparaifon de talens avec
l'actrice que j'ai chargée de ce rôle pénible.
Je n'ai point confulté les auteurs , j'ai
confulté le drame , & je me fuis perfuadé
que Marton foutiendroit bien mieux l'intérêt
en éprouvant Robert fous l'habit de
Vieille , & rendroit bien plus faillant tout
ce qu'elle dit , en parlant d'elle - même ,
A OUST 1767. 213
comme ces vers , lorfqu'elle appelle Marton
au plaidoyer à la Cour d'amour :
Marton eft contente >
J'ai fon défiftement ,
Sa procuration ,
Et c'est moi qui la repréſente.
L'anonyme en conviendroit s'il avoit
vu une de nos repréfentations de cette
pièce ; il feroit convaincu que les changemens
fubits d'habits & de caractères dans
la même perfonne paroiffent plus naturellement
l'ouvrage d'une Fée , qu'on attend
dans une pièce de ce genre , & amènent
bien le dénouement que ces deux vers
rendent triomphant :
J'ai trop long-temps joui de ton erreur ,
La vieille étoit Marton , & Marton eft Urgelle .
A l'égard de la dernière métamorphofe
de la Vieille en Fée , que l'anonyme croit
impoffible , il eſt aifé de l'en défabuſer ,
en rappellant le ballet ingénieux du
célèbre NovERRE , donné fur le théâtre
*
de l'opéra- comique en 1754 , dans lequel
deux vieux & deux vieilles , parfaitement
caractérisés , fe trouvoient , dans l'efpace
d'une feconde , transformés à la vue du
* De la Fontaine de Jouvence.
214 MERCURE DE FRANCE .
public en jeunes bergers , revêtus d'habits
galans ornés de fleurs ; & fi l'on fait attention
que j'ai ici le fecours de la toile , les
dernières paroles de la vieille fur fon lit ,
les réponfes & proteftations de Robert &
le coup de tonnerre que je fais durer autant
que je veux , j'ai tout le temps qu'il me
faut pour bien rajufter la Fée & lui rendre
encore , avec le fecours du rouge , le teint
piquant de Marton , qu'elle ne doit point
avoir quand elle eſt travestie en Vieille.
Je dois vous informer , avant de finir
ma lettre , Monfieur , qu'on vient de m'imiter
, dans l'exécution de la Fée Urgelle ,
à Marſeille , où elle vient d'être jouée
avec le plus grand fuccès fous les yeux
& par les foins de M. DUNY , auteur de
la mufique. Quand cette nouvelle ne feroit
pas exactement vraie , je me trouve forcé
de fuivre mon premier plan , & j'y fuis
autorisé par la meilleure raifon , c'eft que
de tous les fpectacles que j'ai donnés en
province , aucun n'a , jufqu'à préfent , plus
fatisfait mon intérêt & mon amour- propre.
J'ai l'honneur , &c.
A Tours , ce is juillet 1767.
BERNAU T.
AVIS intéreffant , voyez le Mercure de juin
dernier , page 212.
A OUST 1767: 21.5
N
Page 177 , au fujet du recueil de deuleins de
jouaillerie , de M Aug. Duflos , on a mis par
erreur le prix 15 liv . Il faut lire 18 liv .
JA
APPROBATIO N.
A lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois
d'août 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impreflion. A Paris , ce premier
août 1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ODDE à moi- même.
MADRIGAL pour Mlle de B *** .
AUTRE fous le nom d'Elife.
LETTRE à M. de la Place , &c.
EPITRE à Mlle Dubois.
Page 5
10
Ibid.
II
17
VERS récités & préfentés à Mde de Richelieu . 21
PENSÉE imitée d'une ftrophe de la fixième ode
de Pindare fur les jeux Néméens.
EPIGRAMME.
QUATRAIN à M. l'Int .... de S.....
ORIGINE des Moulins à vent.
Ibid.
22
Ibid.
23
59
Le Roi deTarfite , Conte imité de Tarfis & Zélie.25
TRADUCTION de l'ode d'Horace , &c.
Bouguer à Mde la Marqu.fe de Marnifia. 62
216 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des chanlons anciennes .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
7
PARODIE d'une romance de la Reine de Golconde.84
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur François , ou la Connoillance d'
l'ancien & du nouveau Monde. 86
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de Montreuil
& de la ville d'Abbeville , fa capitale. III
VIES des Pères , des Martyrs & des autres principaux
Saints , &c. 125
EPIDEMIQUES d'Hippocrate , traduites du grec
avec des réflexions fur les conftitutions épidémiques
, &c.
130
RÉPONSE de M. l'Abbé Lacaffagne à la lettre de
M. Vogel.
ANNONCES de livres.
SUPPLÉMENT aux nouvelles littéraires.
132
135
168
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance publique
de la Société des Lettres , Sciences & Arts de
Clermont en Auvergne.
MATHÉMATIQUES.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
170
182
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE . 191
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
192
GRAVUR E. 194
ARTICLE V. SPECTACLE S.
OPÉRA.
196
COMÉDIE Françoiſe . 197
COMÉDIE Italienne .
198
-CONCERT fpirituel.
205
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
SEPTEMBRE 1767.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochin
S'tus in
A
PARIS,
CJORRY , vis- à- vis la Comédie Françoi
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi,
C'est à lui
francs de
que l'on prie d'adreffer
port les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est - à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
- Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient deș
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux, par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé , les Journaux ne
fourniſſant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de CHARLES I , Roi d'Angleterres
à fonfils le PRINCE DE GALLES,
retiré en France; par M. FRANÇOIS ,
de Neufchâteau en Lorraine , âgé de
quinze ans , Affocié des Académies de
Dijon , Lyon , Marfeille & Nancy..
AVERTISSEMENT.
ON connoît l'hiſtoire du Prince malheureux
& innocent que je fais parler dans
ce petit ouvrage. On fçait qu'il effuya tous
A iij
C MERCURE DE FRANCE.
les caprices du fort , & qu'enfin abandonné,
trahi de tout le monde , vendu par les
Ecoffois , perfécuté par Cromwel & condamné
par une affemblée de factieux qui
s'arrogeoit le titre de Parlement , il termina
fa carrière à Withethal fur un échaf
faut.
Il eft fuppofé écrire dans le palais de
Saint-James , qui lui fervoit de prifon .
TES yeux , ô mon cher fils , reconnoîtront fans
peine
Ces traits que j'ai formés d'une main incertaine
C'eft Charles qui t'écrit , ton père infortuné
Qu'à d'éternels malheurs le Ciel a condamné
Et qui , des trahifons innocente victime ,
Du faîte des grandeurs eft tombé dans l'abîme ,
>
Hélas ! tout me retrace , en ces funeftes lieux ,
Du volage deftin les jeux & l'inconftance.
Dans ce même palais où régnoient mes ayeux ,
Où j'exerçai jadis la fuprême puiſſance ,
Je me vois enchaîné par des féditieux .
Rien ne peut déformais réprimer leur licence ;
Ils renverfent les loix , ils outragent les Cieux.
Ce Sénat des Anglois , ce Parlement auguſte ,
Qui long-temps refpecta les bornes du devoir ,
Se livrant aux projets d'une cabale injuſte ,
De fes Rois maintenant ufurpe le pouvoir.
SEPTEMBRE 1767 7
Ce n'est plus qu'un ramas d'hommes vendus . au
crime ;
La fraude les conduit , la haine les anime.
Leurs fuccès , & les maux que j'ai déja ſoufferts ,
Doivent être , & mon fils ! préſens à ta mémoire :
Mais tu n'as pas appris tous mes nouveaux revers,
Je vais t'en crayonner. la déplorable hiſtoire ;
Le récit de mon fort adoucit fa rigueur.
Du moins , en t'écrivant , je foulage mon coeur.
Tu fçais qu'à Naësbay la fortune ennemie ,
Propice aux conjurés , fuivit leurs étendards.
Tout tomba fous leurs coups , leur audace aguerrie
Surprit & fit plier mes efcadrons épars.
O vous , jeunes Guerriers ! foutiens de ma querelle
,
Vous, Maurice & Robert ( 1 ) , mes braves défenſeurs,
Vous pérites alors , & la Parque cruelle' ,
En terminant vos jours , augmenta mes douleurs .
A vos mânes fanglans mon amitié fidelle
Ne put offrir , hélas ! que de ftériles pleurs.
Bientôt aux murs d'Oxford les Ligueurs triomphèrent
,
De lauriers en tous lieux Cromwel fut couronné.
( 1 ) Ces deux Princes , Généraux de l'armée
royale , furent tués à la bataille de Naësbay ,
gagnée par les troupes du Parlement.
"
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Mes lâches courtisans fans honte me laissèrent
Au milieu des périls où j'étois entraîné ....
Le fort d'un malheureux eft d'être abandonné.
J'étois expofé feul aux coups de la tempête :
J'ignorois les moyens d'y dérober ma tête ,
Lorfque des Ecoffois le zèle généreux
M'offrit une retraite où je me crus tranquille ,
Où depuis.... mais alors l'avenir ténébreux
Cachoit à mes regards ce changement affreux.
J'aimois à me flatter , efpoir trop inutile !
Qu'un retour favorable , un moment plus heureux
,
Pourroient rendre mon trône & mon peuple à mes
voeux.
Mais on vint m'arracher à ce dernier aſyle ;
Et, par l'appas du gain , l'Ecoffois invité ,
Démentit fon devoir & fa fidélité ( 2 ) .
Dieu ! quelle fut ma peine en ce moment funeſte !
Trahi de toutes parts , fans appui , fans fecours
J'implorai , mais en vain , la vengeance céleste...
De mes calamités rien n'arrêta le cours .
Dans les mains des Anglois on ofa me remettre.
L'âme de leur parti , l'ambitieux Cromwel ,
De fon coeur avec art me déguiſa le fiel.
( 2 ) Les Ecolfois le vendirent pour 200000
guinées. Ce Prince s'écria plufieurs fois dans la
prifon : Plegatus fum in domo eorum qui diligebant
me.
SEPTEMBRE 1767.
1
Aux voeux que je formois il parut le foumettre ;
Perfonne mieux que lui , fous l'air de la candeur ,
N'a de fes grands deffeins voilé la profondeur.
Il a reçu du Ciel des talens en partage ,
La valeur , l'éloquence , & même des vertus ;
Mais ces préfens des Dieux , il les a corrompus ,
Il les a dégradés par un coupable uſage :
Il déguife le crime & la rebellion
Sous le mafque facré de la religion :.
Il veut être tyran fans jamais le paroître ;
Ennemi fans retour , juge fans équité ,
Politique fubtil , & guerrier redouté ,
Voilà quel eft Cromwel ! voilà cet heureux traître ,
Qui profcrit des Anglois le véritable Maître ,
Qui retient la fortune enchaînée à ſon char
Des peuples révoltés il eft le boulevard.
Il anime , il conduit leurs troupes criminelles :
On rampe fous fes loix . Les Chefs de ces rebelles
Sont tous les partiſans déclarés , ou fecrets ,
Et tous lui font unis par le noeud des forfaits
Je ne dévoilai pas d'abord fa perfidie ;
Par des dehors trompeurs il féduifit mes yeux ,
Et je connus trop tard que fon hypocrifie
Formoit contre mes jours des projets odieux.
Le peuple cependant ne voyoit qu'avec peine ,
Son Monarque opprimé fours le poids des malheurs.
Mais bientôt de Cromwel les nombreux fe&tateurs
Rallumèrent par- tout le flambeau de la haine,
A v
ΤΟ MERCURE DE FRANCE.
On avoit propofé des articles de paix....
Quelle paix , ô mon fils ! quelle horrible injuftice !"
Aurois-je pu , fans honte , y confentir jamais ?
Et de tous mes amis faifant le facrifice ,
Les livrer aux bourreaux pour prix de leurs bienfaits
?
On céda fur ce point ; tout alloit fe conclure ,
Quand j'appris que Cromwel vouloit par mon
trépas ,
Se frayer jufqu'au trône une route plus füre ;
Et mettre enfin le comble à tous les attentats.
Les momens me preffoient , & j'étois fans défenſe ;
La fuite fut alors mon unique recours ;
De mes gardes je fus tromper la vigilance .'
D'Absburnham , de Barklay l'induſtrieux fecours
Me ravit au danger qui menaçoit mes jours...
Mais , hélas ! on ne peut changer fa deftinée .
La fortune en tout temps contre moi déchaînée ,
Me guida dans une ifle ( 3 ) où des hommes pervers ,
Commandés par Hammond, me rendirent aux fers .
Mes tyrans à regret avoient vu fuir leur proie ,
Et leur ceil inquiet me revit avec joie.
L'injufte Tribunal , dreffé par leur fureur ,
De mes triftes deſtins redoubla la rigueur.
(3 ) Charles le fauva dans l'ifle de Wight , dont
le Colonel Robert Hammond étoit Gouverneur.
Celui- ci fit le Roi prifonnier dans le château de.
Carisbroek , d'où on le transféra à Londres.
SEPTEMBRE 1767. IT
Depuis ce temps , mon fils , je fuis fans efpérance ;
Mais les revers n'ont pas ébranlé ma conftance.
Le juſte eſt à l'abri d'une vaine terreur ;
C'eſt au crime à trembler , non pas à l'innocence.
Mais quel bruit de ces lieux a rompu le filence ? ...
Ah , Ciel de mes tyrans le Chef audacieux ,
Cromwel vient m'annoncer leurs décrets odieux.
Devant leur Tribunal on me force à paroître...
Ces heureux fcélérats ofent juger leur Maître .
N. Ici le Roi eft cenfé aller à la féance
du Parlement où il fut condamné , & à
fon retour écrire ce qui fuit.
C'en eft fait , ô mon fils ! je céde aux coups du
fort ;
On a lu mon Arrêt , & je vais à la mort .
Si jamais les deftins , deveņus plus profpères ,
Te faifoient remonter au trône de tes pères ;
Si tu régnois un jour fur l'Anglois plus foumis ,
Que tes feuls guides foient la paix & la clémence ;
Imite-moi , pardonne tous mes ennemis...
Ce n'eft qu'à des coeurs bas que convient la vengeance.
Toi , dont les noirs projets par l'audace dictés ,
A ton ambition ont livré l'Angleterre ;
A vj
-12 MERCURE DE FRANCE,
Toi qui femes par-tout la difcorde & la guerre ,
Cromwel ! indigne auteur de mes calamités ,
Uforpe enfin le fceptre , acheve ton ouvrage.
J'expire fous tes traits , victime de ta rage ;
Mais je laiffe en mourant à ton coeur criminel
De tes lâches forfaits le remords éternel.
ODE ANACREONTIQUE.
DU' UN préjugé ftupide écartant le nuage ,
Ma main à la parelle élève des autels.
Puis-je de mon encens lui refufer l'hommage ?
Elle eft l'idôle des mortels.
L'homme de la raifon perçant la nuit obfcure ,
Confacre au doux repos fon premier mouvement.
Les plaifirs font les dieux , fon guide eſt la nature ,
Et le bonheur eſt ſon aimant.
Où trouver ce bonheur qui me fuit & m'attire ?
Sera- ce dans les bras d'un travail obſtiné ?
Non , le bonheur jamais n'admit dans fon empire ,
Un être au travail condamné.
Qu'un févère cenfeur , qu'un fage de la Grèce ,
En vantant le travail , condamne un doux loifir,
Bientôt fon propre coeur appelle la parelle
Er foupire après le plaifir.
SEPTEMBRE 1767. 13
Les tréfors entaffés , l'éclat d'une couronne ,
Ne font que nous montrer l'écorce du bonheur.
Le travail y conduit , la pareffe le donne ,
Et la pareffe eft dans mon coeur .
Que vois- je ? Quel éclat ! tout l'Olympe s'abaiſſe ;
Un trône de rubis fe montre dans les airs .
Tout mes fens font émus. Aux pieds de la Pareſſe
Je vois s'incliner l'univers .
De la troupe des jeux la Déeffe eft fuivie ;
On voit à fes côtés les Ris & les Amours,
Puiſſante déité , préfidez à ma vie ;
Soyez l'oracle de mes jours !
Mais quoi j'entends déja l'adorable immortelle
L'univers retentit des accens de la voix ,
Et la nature entière , à fes ordres fidelle ,
Vient recevoir fes douces loix.
Mais pourquoi de ces loix ferai- je l'interprète ?
Ne les portons- nous pas écrites dans nos coeurs ?
Après des longs travaux la nature muette
Cherche à repofer fur des fleurs .
Par M. D'EYDIER , d'Aiguemortes , Ecolier
de Rhétorique au Collège de Nifmes.
14
MERCURE DE FRANCE .
VERS à Mde DE B *** , à fon arrivée
au château du *** où elle vient tous
les ans au printemps.
LES Les Grâces décemment paréés ;
Les Jeux & les aimables Ris ,
Vont le montrer dans nos contrées ;
De B **** va quitter Paris.
Mes vers , rendez -lui vos hommages ;
La beauté fége fur fon front :
Allez , fes vertus font des fages ,-
Ses attraits vous embelliront.
Enfans d'une muſe ingénué ,
Méprifez les régles . de l'art ;
Si vous voulez plaire à fa vue ,
Comme fes moeurs foyez fard.
Admirez , mais taifez le refte ,
Et ce filence aura fon prix ;
Car la vertu fimple & modefte
Voit fon éloge avec mépris.
Toi , qui ramènes à ta fuite
Tant de vertus & tant d'attraits ,
Avec toi de B **** nous quitte ,
Printemps , ne nous quitte jamais !
L...... à Nevers:
SEPTEMBRE 1767. 19
A
A Mde DE T ***.
vous , jeune & charmante Hébé
Salut , plaifirs , infouciance ,
De la part de certain Abbé
Que vous condamnez au filence.
Si vous étiez moins humble, il feroit moins difcret ;
Que de beautés à vos yeux il peindroit !
Quelsyeux ! quels traits ! une bouche admirable,
De l'efprit , un bon coeur , unis à ces appas.
Ce portrait feroit véritable ;
Encor plus modefte qu'aimable ,
La feule Hébé ne s'y connoîtroit pas...
Mais non ; qu'un autre ofe le faire ,
Mon Apollon n'eſt point jaloux ;
Quand vous m'ordonnez de me taire ,
Je me tais malgré moi , j'admire malgré vous
Par le même
16 MERCURE DE FRANCE.
A Mile LE ROY , de l'Académie Royale
de Mufique ; fur l'air : J'avois toujours
gardé mon coeur , & G.
MON
ON coeur , en chériffant Le Roy ,
Des coeurs chérit la Reine ;
Heureux de vivre fous fa loi ,
J'aime à porter la chaîne.
Dans fes pas la légèreté
Brille avec la décence ;
Ses yeux peignent la volupté ,
Son maintien l'innocence.
Elle réunit à la fois
Grâces , talens , finelſe ;
De l'Amour elle a le minois ,
De Flore la jeuneffe.
Elle fçait enchanter les coeurs
Par la douceur extrême ;
Elle ignore es traits vainqueurs ,
Et ne fçait pas qu'on l'aime.
ENVO I.
VOULEZ- VOUS faire le fuccès
D'un hommage fincère ?
Belle , prêtez à ces couplets
Votre heureux don de plaire.
Par M. D..
SEPTEMBRE 1767. 17
LETTRE d'un Provincial à fon Ami , ou
Regrets d'un Homme de Lettrès , qui
a vécu quelques années dans la Capitale ,
& qu'une révolution fameufe a jetté ;
malgré lui , dans lefond d'une province *.
On ne vit qu'à Paris , & l'on végéte ailleurs .
Greffet.
IL eft donc vrai , mon digne ami , nous
voilà féparés par des barrières invincibles !
Cinq ans entiers fe font écoulés avec la
lenteur des fiècles depuis que je vous ai
perdu , & n'ont fait qu'apporter de nouveaux
obftacles au projet de notre réunion.
Cette ville fuperbe , le théâtre de la grandeur
& de la majefté , le centre des plaifirs ,
le fanctuaire des arts & de l'humanité
Paris n'eſt pas déſormais plus acceffible à
votre ami que les pôles du monde . Sans
fortune , fans protecteurs , & prefqu'auffi
fans talens , je ne foupçonne même rien
dans l'avenir qui puiffe combler l'intervalle
de cette efpèce de tombeau où je
fuis enfeveli , à cette reine des cités . Mais
* Cette révolution eft la ſuppreſſion des Jéfuites
en France ; cet homme de lettres eft un de ceux
qui tiennent leurs places.
18 MERCURE DE FRANCÉ.
qu'il en coûte à mon coeur de renoncer à
cet efpoir délicieux ! Je m'étois fait une
fi douce habitude de refpirer l'air de fes
habitans j'avois tant de plaifir à penſer
que j'occupois un point dans fon immenfité.
Ah ! j'euffe préféré , dans fon fein ,
une exiſtence obfcure , ignorée , à la trifte
célébrité que tant d'hommes médiocres
obtiennent dans les provinces. Qu'un mifantrope
, dans fa mauvaiſe humeur , fe
félicite , en la quittant , de laiffer loin de
fui une ville de bruit , de boue & de fumée
: moi , j'y voyois des monumens précieux
, des chef- d'oeuvres immortels que
Rome , dans les jours même de fa fplendeur
, lui auroir enviés ; j'y voyois une
pépinière de grands hommes pour tous les
ordres de l'État , des fçavans confommés ,
des écrivains fublimes , tout ce qui peut
exalter le génie , & verfer dans les coeurs
le courage & l'enthoufiafme de la vertu ;
j'y voyois mon ami . Ses fêtes , fes fpectacles
, fes palais , fes jardins enchantés où
refpire le marbre , & qui me fembloient
deffinés par la main des Fées , réveilloient
tour-à- tour la fenfibilité de mon âme par
les plus vives émotions. Le preftige même
de l'illufion avoit pour moi tous les charmes
de la vérité. L'art me retraçoit partout
la nature , mais la nature dans fon
SEPTEMBRE 1767. 19
beau , dans toute fa dignité. Mes yeux
erroient de prodige en prodige ; la terre
même que je foulois offroit fouvent à mes
regards la trace du génie.
Quelle fatisfaction ou plutôt quel raviſ
fement n'éprouvois- je pas à la vue de ces
doctes peintures qui décorent les palais de
nos Souverains , & qui euffent peut-être
fait autrefois le défefpoir des Yeuxis &
des Appelles. Ici , le luxe des drapperies ,
la fraîcheur , la vivacité du coloris ; là ,
une touche mâle & vigoureufe , des traits
fortement prononcés ; par- tout la vérité ,
la correction du deffein attachoient mes
yeux & raviffoient mon âme. J'admirois ,
en frémiffant , l'effet des paffions terribles
qui fembloient encore menacer fur la toile;
je voyois le mouvement dans une furface
immobile. Quelquefois , préférant le filence
de la folitude au tumulte des affemblées
, j'aimois à m'enfoncer dans l'ombre
du Luxembourg ; car telle eft la bonté de
nos Maîtres , que les merveilles de leur
magnificence font moins pour eux que
pour nous ! Là, couché fur un lit de mouffe
que n'avoient point flétri les feux du foleil ,
je me repliois fur moi-même , & je tombois
par degrés dans une douce rêverie ,
dont je fortois enfin pour m'égayer avec
Horace ou pour penfer avec Montesquieu.
20 MERCURE DE FRANCE:
Quelquefois auffi , dans les beaux jours ,
& aux heures du cercle , j'allois jouir aux
Tuileries du fpectacle éblouiffant que la
vanité donne aux obfervateurs . Atôme
invifible , & fpectateur d'autant plus attentif,
j'errois librement autour de ces fuperbes
baffins où fe trouvoient raffemblés fur
quelques centaines de femmes tous les
arts de l'Europe & les richeffes de l'Afie.
Le manége & l'afféterie des prudes , le
perfifflage des petites- maîtreffes , la facilité
repouffante des douairières de la galanterie
, la févérité ridicule de plufieurs qui
ne paroiffoint point faites pour avoir des
prétentions , les regards effrontés des Phriné,
des Laïs , qui du voile même de la pudeur
fembloient fe difputer le méprifable honneur
de compofer le piége le plus adroit
& le plus féduifant ; le jeu , la fituation
vraiment théâtrale de prefque toutes étoit
pour moi le fpectacle le plus piquant , le
plus fingulier , & offroit un vafte champ
à mes réflexions .
Vous peindrais- je , mon ami , ce faififfement
de l'âme , cette volupté pénétrante
, fille de la raifon & du fentiment ,
ces tranfpotts délicieux que j'éprouvois au
théâtre des François , le premier de la
mation , & fans doute de l'Europe ! Là ,
confondu , autant par goût que par nécefSEPTEMBRE
1767. 21
fité , dans ce parterre redoutable au talent
même le plus décidé , mais toujours refpectable
& jufte , quand il ne fuit que
l'impulfion de fon génie ; je m'élevois
avec Corneille , je foupirois avec Racine ;
le fombre de Crébillon , l'humanité de
Voltaire paffoient jufqu'au fond de mon
âme. C'étoit un nouvel ordre d'idées &
de fentimens que je fentois fe développer
en moi. Que j'aimois à le voir , cet acteur
éloquent , l'honneur du cothurne françois ,
le fublime Brizart, exhaler de fon âme les
accens mêmes de la vertu , de la douleur
& de la pitié ! quel feu dans fes regards ,
quelle fermeté dans fa voix , quelle majefté
fur fon front à l'afpect de la tyrannie !
quiee de force , que de grandeur il déploie
dins les revers ! Non , l'art n'eut jamais tant
de vérité. C'est la nature qui l'infpire . Et
toi , moderne Rofcius , inimitable Préville,
par quelle fingularité de talent , ou pat
quelle magie je t'ai vu , multipliant tes
formes autant que res rôles , toujours neuf,
toujours naturel , toujours intéreſſant , dérider
le front fourcilleux du philofophe &
du magiftrat , & communiquer à tous les
fpectateurs la folie de la gaîté ! Vous ferez
ujours au-deffus de mes éloges & de mes
expreffions , ingénieufe & féduifante Dangeville
, tendre Gauffin , actrice aimable ,
12 MERCURE DE FRANCE.
fi bien faite pour infpirer ce que vous
peignez fur la scène ; & vous , étonnante
Clairon , qui nous aviez rendu Lecouvreur,
& qu'aucune actrice ne nous rendra peutêtre
jamais ; que de regrets vous cauferez
long - temps encore aux amateurs d'un
théâtre dont vous faifiez la principale
gloire ! Mais Dumefnil reste à Melpomène
, & fait toujours le charme & l'admiration
de Paris. De nouvelles actrices
fe forment fur les grand modèles , & promettent
d'arriver à la perfection de leur
genre. Leurs difpofitions & leurs efforts
leur répondent à elles de leurs fuccès , &
au public de fes plaifirs. Ah ! mon ami,
ce font-là de ces plaifirs dont on n'a pas
même l'idée dans nos provinces.
•
Que vous dirai-je de ces temples confacrés
à la gloire des lettres & aux progrès
de la raiſon ? j'entends ces bibliothèques
immenfes , fidèles dépofitaires de l'efprit
de tous les temps & de tous les lieux ,
ouvertes à quiconque veut s'inftruire pour
lui-même ou travailler pour la postérité.
On chercheroit vainement ailleurs des
inftrumens d'érudition auffi faciles , des
fources de lumières auffi abondantes. Il
eft doux , il eft bien doux encore de pouvoir
contempler tous les jours l'image
adorée de notre augufte Maître & celle
SEPTEMBRE 1767. 23
du bon Henry ! On croit les voir refpirer
dans le bronze , & répondre à l'amour de
leurs peuples. Non , il n'eft point de François
qui ne fe fente attendri jufqu'au larmes
devant les ftatues de ces pères de la
patrie.
Mais que fais-je ? & pourquoi tourné- je
moi- même le fer dans la plaie de mon
coeur ? Multiplier ici les objets de.comparaifon
, n'est- ce pas irriter le fentiment
de mes privations ? Que ne puis-je plutôt
dérober à ma pensée l'image trop chérie
de la Capitale , je fentirois moins fans
doute ce qui manque au bonheur de ma
vie ; je ne remarquerois pas tant la petiteffe
& la mefquinerie de nos villes municipales
; je me ferois plus aifément aux
airs gauches d'une jeuneffe mal éduquée ,
au ton manièré de nos fociétés ; je verrois
avec moins de dépit tant de talens minucieux
, tant d'érudits fans bon fens , tant
de fots importans , tant de mauvais critiques
qui ne fçavent rien & qui tranchent
fur tout , tant de grammairiens vétilleux
que la régle même égare , parce qu'ils n'en
connoiffent point l'efprit. Si je n'avois
jamais vu la grandeur populaire & facile ,
je fupporterois peut-être mieux la hauteur
infultante de ces finges de la grandeur qui
confondent bêtement l'orgueil avec la
dignité,
24 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas , mon ami , que je prétende
que tout ce qu'il y a d'eſtimable ſe porte
néceffairement & s'attache à la Capitale
& que tout foit ridicule & petit dans les
provinces ; cette prétention feroit injufte
& abfurde. Nous avons ici , comme ailleurs
, des fujets diftingués , des hommes
peut-être à qui il ne manque , pour devenir
célèbres , que de pouvoir repréſenter
fur un plus grand théâtre, J'ai moi - même
le bonheur de vivre dans une fociété d'honnêtes
gens dont l'efprit & le coeur néceffitent
la confiance & l'eftime. Mais , en
général , & dans tous les pays , cette efpèce
d'hommes n'eft pas la plus nombreuſe,
Pour une belle âme , pour un être qui
penfe , il s'en trouve mille qui n'infpirent
que du mépris ou de la pitié ; & , par
conféquent , dans les villes médiocres , où
l'on a moins à choifir , & où pourtant la
communication eft plus aifée , plus néceffaire
même , en raifon du petit nombre
il faut , malgré qu'on en ait , contracter
des rapports & des liaifons avec des hommes
que l'on ne peut eftimer ; & malheur
à celui dont la délicateffe ou la franchiſe
s'offenfe de leurs travers ! Il doit s'attende
aux tracafferies de l'envie , aux cruau
de la perfécution , & aux difgraces les
plus accablantes. Pour nuire il ne faut
qu'un
SEPTEMBRE 1767. 25
pas
qu'un mauvais coeur. Le ferpent ne fçait
même s'il bleffe. C'eſt- là , mon ami ,
c'eft principalement cette difficulté de concilier
ma façon de voir & de fentir avec
les paffions , les préjugés & l'ignorance de
la multitude qui fatigue aujourd'hui mon
exiſtence. Je n'ai point affez de toute ma
raiſon , ou plutôt il m'en refte encore
affez pour ne pas applaudir à des fottifes
pour contredire un fat qui heurte de front
les premiers principes . C'eſt à vous , mon
ancien , mon refpectable ami , de m'aider
à dévorer les dégoûts de la province , &
l'amertume de ces réflexions. Votre philofophie
, vos confeils y feront beaucoup
fans doute ; j'en ai pour garans mon expérience
& mon coeur.
ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL ,
par le même.
J
Liv. 1 , épig. 76.
E fuis dans un befoin preffant ;
On me jugule , dit Dorante ;
Si tu voulois , ami , pour un mois feulement ,
Me prêter cent louis Non , je t'en donne trente .
B
26 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE , liv. 3 , epig. 61.
NON , il n'eft pas en mon pouvoir de faire
Ce que vous m'avez propofé.
-
Mais ce n'eft rien. -
En ce cas donc , Valere ,
Je ne vous ai rien refuſé.
AUTRE , liv. 4 , épig. 24.
PAUVRE Cléon , ta fatale amitié ·
Coûte la vie à toutes tes maîtreffes.
Ah plût au Ciel que ma chère moitié
Eût mérité l'honneur de tes careſſes !
AUTRE , liv. S épig. 6.
POUR me tirer d'un peril incertain
De Thémion j'implorois l'affiftance .
J'étois fans fiévre , & , grace à l'ordonnance ,
Elle me tient foir & matin.
AUTRE , liv. 5 , épig. $ 3.
DAMIS , le nom d'un bienfaiteur
Sera toujours cher à mon coeur.
Mais quand de ma reconnoiſſance
Je veux faire entendre la voix ,
Et publier , comme je dois ,
Les traits de votre bienfaifance
Je ne dis rien que l'on n'ait fçu :
Par- tout vous m'ayez prévenu.
SEPTEMBRE 1767. 27
COUPLET à Mad. Air du Vaudeville
d'Epicure.
D'UN
'UN coeur foumis à votre empire
Vous craignez la légèreté.
Vous voir , vous aimer , vous le dire ,
Cleft toute ma félicité .
Perdez un foupçon qui m'offenſe ,
Thémire , & connoiffez - vous mieux ;
De mon amour , de ma conftance ,
La preuve fûre eft dans vos yeux .
Par le même.
CHANSON de MM. les Officiers du Régiment
de **** à Mde la Marquife
,
DE T**** , dînant en habit uniforme
chez MM. les Officiers de ce Régiment ,
dont fon mari eft Colonel ; fur l'air
d'ANETTE & LUBIN ; Monfeigneur
vous ne voyez rien.
AMIS , que notre fort eft doux ,
L'amour est notre camarade ;
Je le vois au milieu de nous ,
Qu'il eft beau fous notre cocarde !
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Que de noblelle dans fes yeux ,
Que de décence, que de feu !
Quel heureux deſtin ,
Hébé vient nous verfer du vin !
T **** , de tes jeunes appas
Ta bonté relève les charmes ;
Ton mari nous mène aux combats
Mais à toi nous rendons les armes :
Tu nous a vaincus aujourd'hui ,
Demain nous vaincrons avec lui.
Dans ce couple heureux ,
Amis , nous voyons tous nos Dieux !
Rappellons- nous un fi beau jour ,
Quand nous volerons à la gloire ;
Que pa nous chanté tour- à -tour ,
Son nom foit le cri de victoire .
Faifons tous voir aux champs de Mars
Que nous portons fes étendards :
Le danger n'eft rien ,
Lui plaire eft le fouverain bien,
SEPTEMBRE 1767. 29
VERS de M. DE VOLTAIRE , au fieur
DESRIVIERES , Soldat du Régiment
des Gardes- Françoifes , de la Compagnie
de DE LA TOUR , à l'occafion d'un
livre intitulé : Loiſirs d'un Soldat , &c.
SOOLLDDAALT digne de Xénophon ,
Ou d'un Cefar , ou d'un Biron ,
Ton écrit dans les coeurs allume
Un feu d'une héroïque ardeur ;
Ton Régiment fera vainqueur ,
Par ton courage & par ta plume .
SOLDAT
VERS au même.
OLDAT plein de vertu , d'honneur & de lagelle ,
Ton livre m'a furpris autant qu'il m'a touché ;
Jamais lecture enfin ne m'a plus attaché :
Juge combien il intéreffe !
Combien il remuoit mon coeur !
Mes yeux , en te lifant , étoient baignés de larmes .
Oui , Voltaire a raifon ; du fuccès de nos armes
Cet écrit eft garant ainfi que la valeur.
Par M. le Vicomte DE LA CRESSONNIERE ,
Officier au Régiment des Gardes- Françoifes.
B. iij
30
MERCURE DE FRANCE.
A Mde la Marquife DE S ..... fur le
rétabliffement de fa fanté. Air : Il, ne
faut s'étonner de rien , &c. du R01 EF
LE FERMIER.
ELOIGNONS LOIGNONS d'ici les alarmes :
Au plaifir livrons notre coeur ;
On en reffent mieux la douceur ,
Après qu'il a coûté des larmes.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Ii n'eft qu'un pas du mal au bien.
Célébrons la convalescence
De D. S. .... par nos accords :
Failons éclater les tranſports
Que nous infpire fa préfence.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Il n'eft qu'un pas du mal au bien.
Elle reçut de la nature
Les dons charmans de la beauté :
Et rien n'égale la bonté
De fon âme naïve & pure.
Le plaifir de faire du bien
Enchante un coeur comme le fien.
SEPTEMBRE 1767. 31
Son efprit brillant & folide ,
Eft orné de mille agrémens :
Et toujours à fes jugemens ,
C'est la fagelle qui préfide .
Dans le cours de fon entretien ,
La frivolité n'eft pour rien.
Le tendre penchant qui l'engage
Avec le plus aimable époux
Lui promet le fort le, plus doux ,
Juíques dans le déclin de l'âge. , 1
Aimer eft le fuprême bien ,
Quand la vertu fait le lien .
. Į
Que de cet heureux hyménée
Rien ne puiffe troubler la paix .
Qu'amour épuife fes bienfaits ,
Pour embellir fa deftinée .
Qu'à fes voeux il ne manque rien ,
Jamais de mal , toujours du bien !
D. S. D. G. F.
B iv
32
MERCURE DE FRANCE.
VERS libres à l'imitation de la neuvième
Ode d'HORACE.
Vides ut altâ flet nive candidum
Sorate , &c.
E mont voifin gémit fous les frimats ;
Cher Altidonis , la nature
Déja reffent dans nos climats
Les atteintes de la froidure.
Voyez dans fa rapidité
Ce fleuve fuperbe arrêté.
Par quel charme fa vive courfe ;
Trompant fa bondiffante fource
En a-t-elle fait un métal ?
Cette eau fugitive & limpide ,
Transformée en maffe folide ,
Déja ne roule plus fon mobile cristal.
Aux lugubres objets qui s'offrent à la vue ,
Pendant que votre âme éperdue
Cherche vainement fa vigueur ,
Et croit que la nature eft au néant rendues
Vous oubliez , ami , que la douce chaleur
D'un pétillant nectar , docte confolateur ,
Peut rendre à vos efprits celle qu'ils ont perdue,
SEPTEMBRE 1767 33
De Bacchus le jus enchanteur ,
Quand le ciel embrafé fait gronder fon tonnerre ,
Souvent dans notre aride coeur
Allume un feu caniculaire ;
Et , malgré l'ombre falutaire ,
Qui , durant tout l'été , rafraîchit le bûveur
Ami , le vin le moins contraire
;
Ne produit dans le fang qu'une funefte ardeur.
Mais , fous un abri tutélaire ,
Tandis que par toute la terre ,
Les corps ne fentent plus qu'une trifte froideur ;
Le philofophe . folitaire ,
Dans le coin d'un foyer qui l'échauffe & l'éclaire ,
D'un vin nourrillant & Aateur
Savoure mieux la féve & craint moins la vapeur.
Du refte , plein de confiance ,
Jettez-vous dans le fein des Dieux.
Ils répriment les vents , & leur haute- fcience
Aux ormes rend la paix , calme l'onde , & des
cieux
Remontre l'afur à nos yeux.
Gardez que trop d'inquiétude ,
Sar an avenir incertain ,
Chez vous ne rompe l'habitude
De profiter des jours que donne le deftin
Et , pour toute follicitude ,
Jouiffez du préfent qui difparoît foudain ,
B v
34 MERCURE
DE FRANCE.
Sans vous faire une vaine étude
Du fort qui vous attend demain.
Laiffez à la fombre vieilleſſe ,
Les ennuis & les foins cuifans.
Cultivez , loin de la molleffe ,
La vigueur de vos jeunes ans :
A la folie , à la fageffe ,
Offrez tour -à - tour votre encens .
Quelquefois , malgré fa rudeffe ,
Et la fierté de fes accens ,
La raison , fauvage maîtreſſe ,
Céde aux caprices de nos lens.
Des neuf Soeurs chériffez l'empire.
Quant à l'amour & fes plaifirs ,
Ami , pourrois -je vous féduire ?
Et , comme Horace... Ah ! quel délire !
Il veut que de tendres foupirs... ?
Non , non , je lui remets fa lyre.
Avec lui je ne ſçaurois dire
Qu'amour doit flatter nos defirs ,
Quand je fçais les maux qu'il attire.
N. LAVILLEMAR AIS , dans les
jardins d'HORACE.
SEPTEMBRE 1767. 35
A M. POMME , Médecin , par un de fes
malades.
POUR
OUR chanter ce fage Docteur ,
Eft-il befoin qu'Apollon nous inſpire ?
Le fentiment fuffit pour monter notre lyre ,
Et fes accens feront ceux de mon coeur .
Qu'ils peignent tout ce que je penfe ,
Ce fera remplir tous mes voeux ;
Et s'il jouit de ma reconnoiffance ,
Je jouirai du fort le plus heureux .
Par M ***.
L'AMOUR & Mlle B ***.
ΑυU piquet avec ma Glycère
L'Amour jouòit un jour aux baiſers , & perdit.
Il paie , & met fon arc , fes fiéches ; ma Bergère
Le fait capot & gagne. Amour , plein de dépit ,
Rifque les effets de ſa mère
Ses colombes , les tourtereaux ,
Son attelage de moineaux .
Et fa ceinture féduifante....
Ferd tout cela . De la bouche charminte
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
Il joue enfuite le corail ,
L'albâtre de fon front , l'émail
De fon teint de lys & de rofes
La foffette de fon menton ,
.
Et mille autres beautés nouvellement éclofes.
Le jeu s'échauffe , & le petit fripon ,
Sans reffource & tout en furie :
Contre mes yeux , va le tout , il s'écrie !
Glycère gagne , & l'Amour confterné
Se lève aveugle & ruiné.
Amour de l'infenfible eft-ce là donc l'ouvrage ?
Hélas ! pour moi quel funefte préſage !
A Tours , ce 24 Juillet 1767.
L. D.
TRAIT DE PIÉTÉ FILIALE.
EXTRAIT du registre des délibérations de
l'Hôtel de la Ville de TROYES.
A l'affemblée de MM . les Maire ,
Echevins , Confeillers de Ville & Notables,
tenue cejourd'hui vingt- un avril mil fept
cent foixante-fept , trois heures de relevée ,
pour l'élection de nouveaux Echevins &
Confeillers de Ville , à laquelle ont affifté
SEPTEMBRE 1767. 37
MM. de Mégrigny , Comte de Villebertain
, Maire ; Rapault , Garnier de Montreuil
, & Guérin , Echevins ; Gouault
Jacquin , Mainard , Coquard & Fauveau
Confeillers de Ville ; Garnier , Grofley
Truelle de Chambouzon , Guérard , Demontmeau
, Legrin , Rabiat , Bouillerot
Hérard & Dereims , Notables ; en préfence
de M. Cazin de Valerie , Lieutenant-
Général , & de M. Mahon Defcourbons
Procureur du Roi.
A été dit par Me Pierre- Jean Grofley ,
Avocat en Parlement , Académicien libre
de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres , des Sociétés Royales de
Londres & de Nancy , & l'un des Notables
du Corps Municipal de cette Ville :
Que toute l'affemblée a oui parler &
qu'une partie a été témoin de la manière
franche & généreufe dont Jean-Jacques
Cuny, à peine âgé de dix- huit ans , s'eft
comporté au tirage de la milice de la
ville , fait en cet hôtel commun le 31 du
mois dernier.
Il devoit avoir part à ce tirage avec
deux de quatre frères , nés comnie lui du
mariage de Jean Cuny , Maître Cordonnier
à Troyes , décédé depuis deux ans ,
& de Jeanne Gauvin , fa femme.
Avant le tirage , le fecond de fes frères
38 MERCURE
DE FRANCE.
"
avoit très- douloureufement répréfenté l'état
de fa mère , réduite , fi l'aîné de fes
trois fils tomboit à la milice , à fermer
boutique, à fe retirer à l'hôpital & à laiffer
fes enfans doublement orphelins. Malgré
ces repréfentations , que la déclaration
du Roi ne permettoit pas d'admettre , les
trois frères ayant tiré , & le fort étanttombé
fur l'aîné , le fecond avoit redoublé fes
gémiffemens : ils étoient fi vifs , que , pour
foulager fa douleur , on lui fuggéra de
prendre le billet de fon frère ; mais fur
cette propofition , après avoir long temps
combattu avec lui- même , il avoit déclaré
qu'il ne vouloit point être milicien.
Jean - Jacques Cuny , témoin muet &
tranquille de ce débat , ne paroiffoit point
y prendre part ; & quelqu'un lui demandant
quel parti il prenoit , il avoit froidement
répondu : « j'attends que ce bavard
» ait fini de crier ». Les cris finis , il s'étoit
avancé au bureau , s'étoit fait infcrite
au lieu de fon aîné , avoit pris la cocarde ,
étoit retourné en courant vers la mère ,
la raffurer fur le fort de cet aîné , &
avoit enfuite repris fa tâche à la boutique
avec autant de tranquillité que s'il ne
s'étoit rien paffé d'extraordinaire de fa
part & à fon égard.
pour
Cependant il venoit , par un dévoueSEPTEMBRE
1767. 39
ment volontaire , de remplir tout ce que
la piété filiale , tout ce que l'attachement
d'un père pour fa famille peuvent fuggérer
de plus généreux ; & il l'avoit rempli avec
cette fimplicité qui accompagne les actes
très-rares de la véritable vertu.
Que lui , Maître Grofley, frappé , ainh
que le public , de cet acte généreux , en a
fait part à M. le Comte d'Argental , Miniftre
Plénipotentiaire de S. A. R. l'Infant
Duc de Parme , pour obtenir de fon crédit
auprès de M. le Duc de Choifeul , une
récompenfe que fembloit d'autant mieux
mériter cet acte de très - bon exemple ,
qu'il avoit été fait fans aucune vue de
récompenfe ni d'intérêt.
M. le Comte d'Argental l'ayant ainfi
jugé & fait préfenter fous ce point de vue
au fallon de Marly , où la Cour étoit alors ;
les Seigneur's & Dames ont , à l'envi ,
contribué à une collecte qui a produit
1032 liv. au profit du jeune milicien ,
laquelle fomme M. le Comte d'Argental
vient de faire paffer à Troyes..
Pour mettre le Corps Municipal en état
de contribuer , de fa part , à la récompenfe
d'un acte que toute la Cour en a jugé
digne & d'en aTurer d'autant plus l'effet ,
lui , Maître Grofley , l'a requis de délibérer
préfentement s'il ne feroit pas con40
MERCURE DE FRAŃCE.
venable qu'il fe chargeât de 960 liv. préfentement
mifes fur le bureau , en réſervant
les 72 liv. reftant pour les befoins
les plus urgens du jeune milicien.
La matière mife en délibération entre
tout le Corps Municipal , il a été unanimement
réfolu & arrêté , fous le bon plaifir
& agrément préfumé de M. l'Intendant ,
dont fera requife l'autorisation à cet effet ,
que les 960 liv. préfentées par Me Grofley
feront remifes entre les mains du Syndic-
Receveur , qui s'en chargera en recette &
en fournira fa quittance au pied de la préfente
délibération ; au moyen de quoi
l'Hôtel de Ville conftitue à Jean Jacques
Cuny une rente de so livres , payable par
chaque année , fans retenue de dixième ,
vingtième ni autres impofitions , dont la
première année échéra au premier avril
1768 , & continuera jufqu'à ce que ledit
Cunyfoit pourvu par mariage , fous l'obliliv.
gation de lui remettre alors le tout ou
moitié defdites 960 liv. à fon choix , la
rente continuant à courir à raifon de 25
dans le cas où ledit Cuny, pourvu par mariage
, jugeroit plus utile ou plus convenable
pour lui , de ne demander que le rembourſement
de 480 livres ; & en tout cas ,
arrivant le décès dudit Cuny , lefdites 960 l .
⚫feront remifes & délivrées aux héritiers
"
SEPTEMBRE 1767. 41
dudit Jean-Jacques Cuny fur la première
notification qu'ils en feront , & fera audit
Cuny délivré copie tant de la préſente
délibération que de la quittance du Syndic-
Receveur.
COUPLETS à Mlle G..... en réponse à
une chanfon qu'elle avoit faite pour
l'Auteur ; air : Vous qui du vulgaire
ftupide , &c.
SII j'étois encore le maître
De ce coeur , qui n'eſt plus à moi ,
Si fon ardeur étoit à naître ,
Ou s'il vouloit changer de loi ,
Je n'aurois d'autre choix à faire
Que le choix que j'ai déja fait .
Le pouvoir fi rare de plaire ,
Eft moins que de plaire en effet .
La beauté d'abord nous enflamme ,
Elle féduit par les attraits ;
Mais bientôt elle éteint la flamme ,
Si l'efprit n'anime ſes traits.
On la voit naître avec l'aurore ,
Et mourir dans le même inſtant ;
Mais l'efprit s'embellit encore
Des feux variés du conchant.
Par M. CHAUVET.
42 MERCURE DE FRANCE.
LES DEUX HOROSCOPES
O Ü
LES QUATRE INFORTUNÉS ,
HISTOIRE ORIENTALE.
LONG - TEMPS avant que le Royaume
d'Arracan eut été réuni à celui de Pégu ,
Zénophir règnoit dans cette belle contrée
de l'Inde. C'étoit le Prince le plus fage
& le plus politique de l'Afie. Sa valeur
le rendoit d'autant plus redoutable qu'elle
étoit toujours guidée par la prudence ;
auffi , dans toutes les guerres qu'il avoit
à foutenir , la victoire ne manquoit - elle
jamais de fe déclarer pour lui . Son Royaume
étoit depuis environ deux fiècles tributaire
de celui de Bengale , qui étoit poffédé par
Enafcar. Zénophir ayant tardé à lui envoyer
le tribut accoutumé , qui conſiſtoit
en un éléphant blanc , nafcar le fit preffer
par fes Ambaffadeurs avec tant de hauteur
, que le Roi d'Arracan , qui étoit
très-jaloux de fes éléphans blanes à caufe
de la rareté de l'efpèce , & qui ne cherchoit
qu'une occafion favorable pour affranchir
fon pays de cette fujétion , refuſa
SEPTEMBRE 1767. 43
abfolument d'y fatisfaire , & le Roi de
Bengale lui déclara la guerre. Zénophir ne
jugea pas à propos de l'attendre dans les
murs de fa Capitale ; il fut au- devant de
lui & lui livra bataille fur les frontières
des deux Empires . nafcar , Prince fier &
préfomptueux , étoit fi perfuadé que la
fortune ne pouvoit lui être contraire , il
comptoit fi fort fur la valeur de fes foldats
, bien fupérieurs en nombre aux troupes
de Zénophir , qu'il avoit eu l'imprudence
d'emmener avec lui fa femme , fon
fils & fa fille , pour les rendre témoins de
la conquête qu'il alloit faire du Royaume
d'Arracan . Mais le fort des armes ne décide
pas toujours en faveur du plus grand
nombre. L'expérience du Chef & la difcipline
qui règne parmi ceux qu'il commande
font de plus fürs garans de la victoire.
Enafcar fut vaincu & fait prifonnier
avec fa femme , ſa fille , & la plus grande
partie de fon armée . Son fils , déja en âge
de combattre , eut le bonheur d'échapper
au carnage & à la captivité. Il retourna
dans Bengale avec le refte des troupes
fugitives. Zénophir eut l'avantage , dans
cette journée , de triompher d'un ennemi
plus fort que lui & d'affranchir pour jamais
fon Royaume d'un tribut qu'il ne payoit
jamais qu'avec regret . Il ne voulut point
44 MERCURE DE FRANCE.
profiter de fa victoire en pourfuivant les
vaincus ; il fe contenta d'exiger d'Enafcar
une rançon confidérable pour fa liberté
& celle de fa femme & de fa fille ; il eut
la générofité de le renvoyer dans fes Etats
fur fa parole , & il garda les deux Princeffes
pour ôtages de fa foi & pour fûreré
de la rançon dont ils étoient convenus.
Enafcar , honteux de fa défaite , en
conçut un dépit fi violent , qu'il mourut
peu de jours après fon retour à Bengale.
Sa mort jetta fon Royaume dans de nouveaux
troubles. Phanafar , fon fils , monta
fur le trone ; mais Muladzor , fur les ancêtres
duquel ceux d'Enafcar avoient ufurpé
la couronne , prétendit recouvrer un bien
quilui appartenoit ; & , s'étant fait un parti
confidérable , il attaqua Phanafar , qui fe
défendit courageufement & vint enfin
à bout de terminer cette fanglante guerre
l'entière déroute de l'armée de Mulad
par
zor , qui fut fait prifonnier , & qu'il fit
mourir pour étouffer dans fon fang toute
femence de rebellion. Zénophir lui avoit
envoyé des fecours pendant ces troubles ,
& cette preuve d'amitié qu'il lui donna
fut regardée , par les peuples d'Arracan ,
comme une fuite de l'effet que paroiffoient
avoir produit fur fon coeur les charmes
d'Almira , foeur de Phanafar.
SEPTEMBRE 1767. 45
Ces révolutions , qui durèrent l'efpace
de deux ans , empêchèrent le jeune Roi
de fonger à racheter la liberté de Diramé ,
fa mère , & d'Almira. La mort d'Enafcar
& les égards dont Zénophir ſembloit redoubler
chaque jour pour Diramé, rendirept
cette Princeffe moins empreffée de
voir finir fa captivité. Mais Almira nẹ
fçavoit fi elle devoit faire des voeux pour
retourner dans fa patrie ou pour ne plus
quitter le féjour d'Arracan . Zénophir avoit
un fils nommé Bélifcan , Prince de la plus
belle efpérance ; il joignoit à la taille la
plus avantageufe la figure la plus intéref-
Lante , & au courage le plus intrépide le
caractère le plus généreux , & l'humeur
la plus affable ; ces deux qualités font pref
que toujours inféparables de la véritable
valeur.
Il entroit dans fa dix - huitième année , &
Almira dans fa quinzième , lorfque la captivité
de cette belle Princeffe avoit illuftré le
triomphe de Zénophir. Bélifcan , touché
des grâces naiffantes qui brilloient en elle ,
laiffa entrevoir à fon afpect les premières
étincelles d'une paffion qui s'accrut de jour
en jour avec les charmes de cette aimable
prifonnière , & qu'elle juftifia bientôt par
le retour le plus tendre. Le temps & la
46 MERCURE DE FRANCE.
contrainte qu'ils éprouvoient achevèrent
de fortifier en eux un penchant que le
Roi n'eut pas de peine à décéler , mais
dont il feignit de ne fe point appercevoir.
Il étoit veuf , & les foins affidus qu'il
rendoit à Almira faifoient craindre à fon
fils qu'il ne fût fon rival. Bélifcan prit
donc toutes les précautions poffibles pour
cacher fon amour. Il affectoit , fur - tout
en public , de ne faire aucune attention
particulière à la beauté de la Princeffe ,
& toujours fes regards fembloient s'arrêter
fur quelqu'autre objet. Il fçavoit que la
diffimulation étoit la principale fcience de
fon père , & il ne cherchoit à l'imiter que
par la défiance où il étoit de fes fentimens
pour Almira . Il craignoit moins les effets
de la jaloufie de ce père , auquel il étoit
fincèrement attaché , que le regret de l'affliger
en lui difputant le coeur de fa maîtreffe
; il lui auroit fait volontiers le facrifice
de fa flâme , fi la tendreffe d'Almira
nę lui eût fait connoître qu'elle étoit incapable
de céder jamais aux tranfports de
Zénophir. Plus leur amour augmentoit ,
plus les occafions de fe voir librement
devenoient rares pour eux . Pour fe dédommager
de la gêne où ils étoient retenus ,
ils avoient imaginé des fignes qu'eux feuls
pouvoient entendre , & par lefquels ils
SEPTEMBRE 1767. 47
s'inftruifoient mutuellement de ce qui fe
paffoit dans leurs coeurs.
Leur inquiétude redoubla lorfque le
Roi annonça à fes courtifans qu'il leur
donneroit bientôt une Reine. Almira ,
ainfi que fon amant , ne douta plus que
ce choix ne la regardât , & le chagrin
qu'elle en reffentoit éft facile à concevoir.
Elle voyoit pourtant avec une efpèce de
confolation que Zénophir avoit pour fa
mère des attentions auffi marquées que
cellés dont il l'honoroit, Diramé étoit
encore dans l'âge de plaire , & il n'étoit
pas hors de vraisemblance de préfumer
que le Roi fongeât à contracter avec elle
un fecond mariage ; mais il ne laiffoit rien
pénétrer de fes fentimens . D'ailleurs fa
fille n'ignoroit point que la religion & les
coutumes de Bengale défendoient à la veuve
d'un Roi de fe marier ; & la Reine étoit
trop vertuenfe pour trahir ainfi la foumiffion
qu'elle devoit aux Dieux & aux loix
de fon pays : l'impatience d'Almira étoit
d'autant plus vive , que fon amant commençoit
à fuccomber fous le poids des
ennemis qui l'accabloient fecrettement. Un
événement ranima dans fon âme l'efpérance
qu'elle n'ofoit plus écouter.
Il y avoir à quelque diftance du palais
du Roi une belle & vafte forêt , au milieu
48 MERCURE DE FRANCE.
de laquelle habitoit un fçavant Aftrologue ,
que fes prophéties rendoient célèbre , &
qui étoit en grande vénération chez tous
les peuples de l'Arracan. Il fe nommoit
Calofides , & étoit Grec de naiffance. Après
avoir parcouru toute la terre , il étoit venu
fe fixer dans ce Royaume. Ses oracles préfentoient
toujours un double fens , & la
difficulté que l'on trouvoit à les expliquer
les rendoit plus merveilleux.
Un jour qu'Almira fe promenoit dans
cette forêt avec une compagnie de perfonnes
attachées à la Reine fa mère , elle
apperçut la demeure du fameux Aftroloque.
Entraînée par une curiofité naturelle
a fon âge , elle demanda la permiffion de
l'aller confulter , accompagnée feulement
de fa fidèle Caména. Cette Caména étoit
une efclave que Diramé avoit amenée à fa
fuite , & pour qui la jeune Almira ayoit
pris une amitié particulière. Elles étoient
toutes deux du même âge , & la Princeffe
l'avoit affociée à tous les plaifirs de fon
enfance. Sa figure & fa taille démentoient
la baffeffe de fa condition. Son efprit &
fa vertu la faifoient autant admirer que
fa beauté la faifoit aimer , & il n'y avoit
point de jeune courtifan qui ne fût envieux
de lui plaire. Mais à travers l'indifférence
dont elle voiloir fes fentimens , Almira
'étoit
SEPTEMBRE 1767. 49
s'étoit apperçue que les voeux d'Elzenor ,
l'un des Ecuyers de Bélifcan , avoient fait
d'heureux progrès dans fon âme, & comme
elles n'avoient point de fecrets l'une pour
l'autre , l'aveu de fon penchant pour Elzenor
étoit devenu le prix de la confidence
que la Princeffe lui avoit faite de fes fentimens
pour Bélifcan .
Conduite par un égal defir de fçavoir
ce que le fort réfervoit à leur amour , elles
furent enfemble trouver Calofides. Il ne
permettoit point que l'on entrât chez lui :
il paffoit toutes les journées hors de fa
maiſon , dont il ne quittoit point les environs.
Il rendoit fes oracles dans un falon
formé de berceaux , autour duquel règnoit
un double banc de gafon : il avoit décrit
' fur la terre un grand cercle où étoient
repréfentées diverfes figures qui fervoient
à fes opérations myftérieuſes . A fon côté
gauche pendoient une infinité de tablettes ,
& au droit il portoit , à une chaîne d'or ,
quantité d'anneaux de différentes grandeurs.
Il en mettoit un au petit doigt de
chaque main de la perfonne qui le confultoit.
A celui qu'il mettoit à droite étoit
attachée la vertu de connoître le bien , &
à l'autre le pouvoir de prédire le mal. Il
gravoit féparément , fur des feuilles d'arbres
préparées , chacune des lettres du nom
C
48 MERCURE DE FRANCE.
de laquelle habitoit un fçavant Aftrologue ,
que les prophéties rendoient célèbre , &
qui étoit en grande vénération chez tous
les peuples de l'Arracan. Il fe nommoit
Calofides , & étoit Grec de naiffance. Après
avoir parcouru toute la terre , il étoit venu
fe fixer dans ce Royaume. Ses oracles préfentoient
toujours un double fens , & la
difficulté que l'on trouvoit à les expliquer
les rendoit plus merveilleux .
Un jour qu'Almira fe promenoit dans
cette forêt avec une compagnie de perfonnes
attachées à la Reine fa mère , elle
apperçut la demeure du fameux Aftrologue.
Entraînée par une curiofité naturelle
a fon âge , elle demanda la permiffion de
l'aller confulter , accompagnée feulement
de fa fidèle Caména. Cette Caména étoit
une efclave que Diramé avoit amenée à fa
fuite , & pour qui la jeune Almira ayoit
pris une amitié particulière. Elles étoient
toutes deux du même âge , & la Princeffe
l'avoit affociée à tous les plaifirs de fon
enfance. Sa figure & fa taille démentoient
la baffeffe de fa condition . Son efprit &
fa vertu la faifoient autant admirer que
fa beauté la faifoit aimer , & il n'y avoit
point dejeune courtifan qui ne fût envieux
de lui plaire. Mais à travers l'indifférence
dont elle voiloit fes fentimens , Almira
'étoit
SEPTEMBRE 1767. 49
s'étoit apperçue que les voeux d'Elzenor ,
l'un des Ecuyers de Bélifcan , avoient fait
d'heureux progrès dans fon âme; & comme
elles n'avoient point de fecrets l'une pour
l'autre , l'aveu de fon penchant pour Elzenor
étoit devenu le prix de la confidence.
la Princeffe lui avoit faite de fes fentimens
pour Bélifcan .
que
Conduite par un égal defir de fçavoir.
ce que le fort réfervoit à leur amour , elles
furent enfemble trouver Calofides. Il ne
permettoit point que l'on entrât chez lui :
il paffoit toutes les journées hors de fa
maiſon , dont il ne quittoit point les environs.
Il rendoit fes oracles dans un falon
formé de berceaux , autour duquel règnoit
un double banc de gafon : il avoit décrit
'fur la terre un grand cercle où étoient
repréſentées diverfes figures qui fervoient
à fes opérations myftérieufes. A fon côté
gauche pendoient une infinité de tablettes ,
& au droit il portoit , à une chaîne d'or
quantité d'anneaux de différentes grandeurs.
Il en mettoit un au petit doigt de
chaque main de la perfonne qui le confultoit.
A celui qu'il mettoit à droite étoit
attachée la vertu de connoître le bien , &
à l'autre le pouvoir de prédire le mal . II
gravoit féparément , fur des feuilles d'arbres
préparées , chacune des lettres du nom
C
50 MERCURE DE FRANCE,
1.
que l'on portoir, & après les avoir brouil
lés avec fes tablettes fur lefquelles étoient
peintes toutes les différentes conftellations ,
fuivant les figures avec lefquelles les
lettres du nom fe rencontroient , il devinoit
toutes les chofes que l'on vouloit
fçavoir. La ftructure de fon corps ne le
rendoit pas moins extraordinaire que fa
fcience. Il étoit d'une très- petite taille &
d'une groffeur énorme ; il avoit le front
haut , les yeux louches , le nez courbe , les
oreilles larges & la barbe courte & frifée.
Le fon de fa voix tenoit du fauffet. Almira
fentit à fon abord une frayeur qu'elle
n'eut pas la force de lui cacher ; il la raffura
, & l'ayant fait placer au milieu du
cercle qu'il avoit tracé fur la terre , il commença
fes conjurations accoutumées . Lorfqu'elles
furent achevées , & qu'il eut mêlé
les lettres du nom d'Almira avec fes tablettes
, il permit à la Princeffe de l'interroger.
Il eft à propos de dire qu'il ne fouffroit
jamais que l'on lui fit plus de quatre quef
tions , il n'étoit pas poffible d'obtenir de
lui réponſe à une cinquième. Almira , qui›
en étoit inftruite , borna donc fes interrogations
aux quatre fuivantes : le Roi fonge :
t-il à me marier ? Vous verrez éclorre
le jour fixé pour vos noces. Sera -ce
bientôt ? - Trop-tôt pour ceux qui vous
C
SEPTEMBRE 1767. SI
-
aiment. - L'époux qui m'eft destiné a- t- il
déja fçu toucher mon coeur ? L'époux
qui vous eft deftiné vous fera brûler du
feu qui le brûlera lui -même. Ces réponſes ,
où la Princeffe croyoit voir la plus grande
clarté , la comblèrent de joie , & elle étoit
fi- preffée d'en faire part à ſa chère eſclave ,
qu'elle alloit oublier fa quatrième queftion.
Croyant n'avoir plus rien à defirer
fur les myſtères qui intéreffoient fon amour,
elle ne s'inquiéta plus que de fçavoir fi
elle feroit long-temps le bonheur de celui
qu'elle aimoit. L'efpérance d'une longue
vie eft la plus douce perfpective de l'humanité.
Elle revint fur fes pas , & fe livrant ,
à la gaîté que les réponfes de Calofides lui
avoient infpirée : vous m'annoncez , lui
dit- elle , les plus jolies chofes du monde ,
& j'étois affez étourdie pour vous payer
d'ingratitude ; cela eft affreux ! Recevez ,
de grace , cette marque de la fatisfaction
que j'ai de votre complaifance & de vos
prédictions ; en même temps elle lui préfente
un rubis du plus grand prix qu'il.
reçoit fans difficulté. Mais , continue - telle
, il me reste une quatrième queſtion.
à vous faire , & à laquelle vous devez
répondre ; je ne fuis point d'humeur à
vous rien céder de mes droits fur cet
article. Dites-moi donc , je vous prie , fi
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
le Ciel me réſerve le malheur de furvivre
mon époux , & de quoi je mourrai ? Un
même jour , répondit Calofides , vous réunira
tous deux au tombeau , & vous mourrez
de la maladie dont la plus aimée de
vos esclaves ne mourra pas . Elle le remetcia
, & , réfléchiffant fur ces dernières paroles
, elle ne voulut point chercher à les
interpréter qu'elle n'eût fçu ce que le Ciel
réfervoit à Caména . Elle la rejoignit fur
le champ & l'engagea à confulter auffi le
Devin elles fe promirent de fe confier
réciproquement leurs horofcopes.
Caména , encouragée par la maîtreſſe
fut trouver à fon tour Calofides , qui fatiffit
fa curiofité avec les mêmes cérémonies
qu'il avoit obfervées à l'égard d'Almira ; ·
mais il s'en fallut bien qu'elle fût auffi contente
de lui que la Princeffe avoit paru
l'être. Défiez -vous , lui dit- il , de votre
vertu , fi l'honneur de votre mémoire vous
eft précieux ; vous formerez un jour des
noeuds auxquels vous ne fongez pas vous
reffemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été : ce que .
vous aimez le mieux fera caufe de votre
mort. Elle revient auprès d'Almira toute
confte: née d'un oracle auffi inquiétant , &
encore plus piquée de n'y pouvoir rien
comprendre. La Princeffe , à qui elle en
"
SAPTEMBRE 1767. 53
fit
part , compara ces deux réponfes qui
leur avoient été faites féparément : vous
mourrez de la maladie dont la plus aimée
de vos efclaves ne mourra point ; & vous
reffemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été . Croyant
faifir habilement le fens de ces paroles ,
cette énigme , dit - elle à Caména , n'eſt
plus difficile à expliquer , & je devine bien à
préfent qu'elles m'annoncent que je mourrai
de vieilleffe , maladie dont tu ne dois
point mourir. Caména, quelqu'attachement
: qu'elle eût pour fa maîtreffe , ne goûta
point cette interprétation avec le même
plaifir , & elle auroit voulu n'avoir jamais
approché de Calofides . Cependant Almira
tâcha de diffiper fon chagrin en l'affurant
` .du peu de foi qu'elle ajoutoit aux prophéties
, & elle lui avoua que , malgré les
belles efpérances dont les oracles de Calofides
devoient flatter fa tendreffe , elle n'en
craignoit pas moins d'être bientôt la femme
de Zénophir.
ļ
Sa compagnie , voyant qu'elle s'éloignoit
de la demeure du Devin , courut
au devant d'elle avec empreffement. L'air
de contentement qui règnoit fur fon vifage
fit conjecturer que Calofides ne lui avoit
prédit que des chofes agréables , & on l'en
félicita. La trifteffe de Caména fut aifément
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
remarquée , & l'on jugea bien qu'elle n'avoit
point à fe louer du prophète comme
Almira. Mais la Princeffe ne confentit
jamais à révéler le fecret de ce qu'il leur
avoit prédit à l'une & à l'autre , & elle
retourna dans le palais qu'elle occupoit
avec fa mère , en plaifantant fur la mauvaife
humeur de Caména , & en riant de
la figure , de la taille & de la fcience de
Calofides. Elle ne fe doutoit point des
fuites qui devoient réfulter pour elle de
l'inconféquence de fa démarche . Gardonsnous
de vouloir percer le voile de l'avenir ;
c'eft offenfer le Ciel que de chercher à
pénétrer fes fecrets : il femble qu'il fe faffe
un plaifir de punir notre indifcrette curiofité
, en rendant toujours illufoire le bien
dont on nous flatte , & en réalifant quelquefois
le mal que l'on nous fait craindre.
Lorfque Zénophir annonça qu'il fe propofoit
de donner une Reine à l'Arracan ,
il avoit projetté d'abdiquer l'Empire en
faveur de fon fils , & de cimenter la paix
qui étoit rétablie entre fes peuples & ceux
de Bengale par le mariage de Bélifcan &
d'Almira. Il fentoit que l'âge l'avertiffoit
de remettre en de plus jeunes mains un
fceptre qu'il avoit porté fi glorieufement.
Sa victoire fur nafcar avoit mis le comble
à la hauteréputation qu'il s'étoit acquiſe,
SEPTEMBRE 1767. 55
Son unique ambition étoit d'emporter
avec lui les regrets univerfels. Il vouloit
affurer l'honneur de fon nom en mettant
lui- même fa gloire à l'abri des écueils où
la foibleffe des ans peut faire échouer la
fageffe des plus grands Princes . Il remarquoit
dans fon fils toutes les qualités qui
pouvoient le rendre digne de lui fuccéder ,
& il penfoit que le moyen d'en faire un
grand Roi étoit de l'accoutumer de bonne
heure à gouverner ; il ne devoit fe réferver
que le droit de l'aider de fes confeils.
L'homme vertueux afpire toujours à goûter
, pendant quelques momens , cette
douce jouiffance de foi -même qui fe refufe
à l'éclat des grandeurs , & que l'on n'éprouve
qu'au fein de la tranquillité . L'intervalle
qu'il met entre la vie brillante &
le terme de fes jours , le familiarife plus
aifément avec ces ombres de néant qui
accompagnent la mort, & l'aguerriffent contre
cette frayeur naturelle qu'infpire l'horreur
de ne plus exifter. Le Roi ne refpiroit
que le bonheur d'affurer celui de
fon fils en l'uniffant avec la Princeffe qu'il
aimoit , & de s'affranchir des embarras de
la royauté ; mais il s'amufoit à inquiéter
ces deux amans , en feignant de traverfer
leur amour. Les foins que Bélifcan prenoit
pour cacher fa flamme , & la violence qu'il
Civ
48 MERCURE DE FRANCE.
Fiers de leur autorité , ivres de leur grandeur
, & dominés par la feule ambition
ils ne voient , qu'avec des yeux inquiets
un fils en âge de leur fuccéder. Le coeur
de Zénophir avoit toujours rejetté cette
dangereufe maxime fi fouvent répétée aux
Rois , que l'amitié ne fait que des ingrats ;
il fçavoit bien qu'elle eft quelquefois mal
récompenfée , mais il fçavoit encore mieux
que la haine eft toujours rendue avec ·
ufure . Le Ciel l'avoit fait naître du Princele
plus févère de toute l'Afie , & il ne
connoiffoit point de peine plus amère pour
un fils que d'être réduit à la dure néceffité
de compter les jours de fon père. De
retour dans fon palais , il goûta les fruits
de la tendreffe paternelle dans les inftances
que Bélifean lui fit de reprendre le fceptre
qu'il ne vouloit point accepter ; & ce
qui dut lui caufer une fatisfaction plus
parfaite , c'eft qu'il n'avoit point à douter
que la fincérité ne dictât les prières de
fon fils , qu'il obligea de foufcrire , par
obéiffance , au facrifice qu'il lui faifoit.
Almira étoit fi attachée à fa fidèle
Caména , qu'elle cût cru fon bonheur imparfait
fi cette chère efclave ne l'eût partagé.
Informée de fa paffion pour Elzenor , &
des fentimens que ce jeune homme avoit
pour elle , cettePrinceffe ne fongea plus
SEPTEMBRE 1767. 59
qu'à les unir des mêmes noeuds qu'elle
alloit former avec Bélifcan.
C'étoit l'ancien ufage , dans ce pays ,
lorfque l'on célébroit les noces d'une Princeffe
, d'affranchir la plus aimée de fes
efclaves , & de la marier à un des premiers
Officiers du Prince nouvel époux .
L'Officier , à qui on la donnoit avec une
riche dot , regardoit comme une infignefaveur
le choix que l'on faifoit de lui.
Almira fut trouver Diramé & la pria de
réfervér cette grace à Caména , qu'elle defiroit
faire époufer à l'amoureux Elzenor.
Sa demande ne faifant que prévenir les
intentions de la Reine , elle n'eut pas de
peine à obtenir fon confentement fur cet
objet. Elle courut fur le champ portet
cette heureuſe nouvelle à Caména qui ,
depuis Foracle de Calofides , ne fçavoit
plus fi elle devoit fe livrer à fon penchant
pour Elzenor , ou s'efforcer , au contraire ,
d'étouffer des fentimens qui pouvoient
avoir pour elle des fuites funeftes. Le
plus fouvent elle étoit tentée de s'abandonner
aux caprices de fa deſtinée , fans
s'ennuyer à chercher inutilement le vrai
fens d'une prophétie dont elle s'embarraf
foit peut-être mal- à-propos. Lorfque fa
maîtreffe l'eut inftruite de ce que la Reine
venoit de décider en fa faveur , elle oublia
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
tour le refpect qu'elle devoit à l'aftrologie ,
& conclut de l'agréable nouvelle qu'elle ,
apprenoit , & de l'amour dont elle payoit
en fecret la tendreffe d'Elzenor , que celui
qui lui avoit prédit qu'elle formeroit des
noeuds auxquels elle ne fongeoit pas , n'avoit
exactement aucune intelligence directe
avec le Ciel.
Une fâcheufe épidémie faifoit depuis
quelque temps de cruels ravages aux environs
d'Arracan ; elle avoit déja moiffonné
une grande partie des habitans de la campagne
, & elle commençoit à gagner les
efclaves de la Capitale , dont plufieurs
étoient échappés à la mort par les foins
d'un Médecin , nommé Bénaffar , qui
avoit fait des prodiges dans fon art , &
qui étoit bientôt parvenu à traiter avec
fuccès cette maladie. Les grands de ce
Royaume étoient fi fiers qu'ils ne fouffroient
pas qu'un Médecin d'efclaves
quelqu'habile qu'il fût , ofât les approcher .
Toutes les perfonnes libres en faifoient
de même , & avoient aufli leurs Médecins
particuliers. Malheureuſement la contagion
vint à fe répandre tout- à- coup & indiftinctement
fur les gens de tout état , de
tout fexe & de tout âge. Bénaffar avoit
feul réuffi à guérir fes malades , & tous
ceux d'un certain ton aimoient mieux
SEPTEMBRE 1767. 65
mourir que d'avoir recours à lui. On fent
bien
que dans un pays comme l'Arracan ,
où, à l'exemple des Siamois qu'ils copioient
en tout , les hommes idolâtres des femmes ,
refpectoient aveuglément leurs caprices &
feurs goûts , le feul nom d'un Médecin
qui ne foignoit que des corps robuftes &
matériels étoit capable de fuffoquer. Malgré
fa fcience , il en étoit réduit à ne
Léparer que les groffes fantés des efclaves
qui ne s'en trouvoient pas plus mal. Ils
guériffoient à coup für & leurs maîtres
mouroient par miracle.
Caména fut du nombre des perfonnes
que le mal attaqua . Les fymptômes de
cette épidémie , dont les progrès étoient
rapides , fe manifeftoient par une profonde
mélancolie , à laquelle fuccédoient de violentes
douleurs de tête & une fiévre ardente
qui caufoit des mouvemens convul
fifs auxquels le plus grand nombre fuccomboit.
On entroit dans le troifième jour qui
avoit fuivi la fête de la Lune . Caména ,
n'étant point encore affranchie , eut la
liberté de s'abandonner aux foins de Bénaffar
, en qui elle avoit une entière confiance
, & elle fut en peu de temps hors
de danger. Le tendre Elzenor , à qui elle
étoit promiſe en mariage , n'héfita pas à
lui donner les preuves les plus fenfibles de
62 MERCURE
DE FRANCE
.
fon attachement . I ne la quitta pas n
inftant , & l'on peut dire que l'amour lui
fervit de bouclier contre les attaques du
mal dont fa maîtreffe étoit atteinte , &
dont il avoit bravé la contagion. Les remerciemens
& les préfens qu'il fit à Bénaffar
prouvèrent aufli la joie qu'il reffentit
de recouvrer un bien qu'il avoit été fi près
de perdre.
La convalefcence de Caména fit fur le
coeur d'Almira une impreffion bien diffé
rente de celle qu'elle y auroit faite fi elle
n'eût point confulté Calofides. Loin de
prendre la moindre part à la joie d'Elzenor
, elle tomba , au contraire , dans un
étrange abattement. Le reffouvenir de la
prédiction qui lui avoit été faite l'effraya
au point qu'elle fe crat perdue. Son efprit
fe frappa de l'idée qu'elle devoit mourir
de la maladie dont Caména venoit de
relever. Tourmentée de cet affreux preffentiment
, la brillante perfpective des
beaux jours que l'hymen lui promettoit
avec un amant dont elle étoit adorée , ne
pouvoit la diftraire de cette penfée funefte.
Il lui fembloit à tout moment que les
ombres de la mort l'environnoient. La
suit , où elle ne dormoit point , épou
vantée par des fonges cruels , elle fe réveil
foit dans une agitation terrible. La comSEPTEMBRE
•
1767. Gz
pagnie ceffa de l'amufer. Elle n'y montroir
plus qu'une gaîté forcée , & qu'elle ne
pouvoit foutenir long - temps . Toujours
inquiette , troublée , une fombre pâleur
fétrit les rofes de fon tint ; les lys , qui en
relevoient l'éclat , s'effacèrent , & les traits
dont l'amour avoit armé fes beaux yeux ,
fe fondirent peu peu dans les larmes
qu'elle laiffoit échapper malgré elle & fans
que l'on pût en deviner la cauſe.
On n'attendoit plus que la quatrième
aurore pour l'unir à Bélifcan , lorfque les
fymptômes de la maladie qu'elle convoit
firent une irruption fi précipitée , qu'ils
la jettèrent tout- à- coup dans un danger
imminent. La frayeur changea tous les
efprits. Malgré le préjugé qui dominoit ,
le premier mouvement du Roi & des courrifans
fut d'appeller Bénaflar au fecours
de la Princeffe . Mais le Médecin Octoniel,
que la bizarrerie du fort avoit mis en vogue
à la Cour , prétendit que des remèdes ,
qui avoient été falutaires à une eſclave ,
devoient infailliblement tuer une Princeffe.
Cette décifion , flatteufe pour la
grandeur , prévalut. Quoi ! ne voyoit- on
pas que Caména étoit , en dépit de fa condition
, d'une complexion à faire honneur
à une Princeffe ? La cure que Bénaffar
avoit opérée en elle ne prouvoit- elle pas
64 MERCURE DE FRANCE .
"
:
clairement qu'il étoit auffi propre à com
ferver un corps délicat qu'à ranimer une
maffe groffière & robufte ? Mais Octoniel
le redoutoit ; il étoit certain de fon mérite
, & c'en fut affez pour qu'il l'écartât
de la Cour. C'étoit an de ces doctes dont
l'impudente fuffifance fait le principal
talent auffi replet d'ignorance qu'enflé de
vanité , il fembloit , à l'entendre , que
fa feule préſence devoit rendre la fanté ;
cependant il n'étoit encore renommé que
par le nombre des gens remarquables qu'il
avoit tués ; il ne reffufcitoit perfonne
& tout le monde s'obftinoit à lui donner
fa confiance. Au refte , s'il ne tiroit d'affaire
aucun malade , il obligeoit beaucoup
d'héritiers ; c'étoit toujours rendre fervice .
Secondé de plufieurs confrères auffi vains
que lui & non moins ignorans , il entreprit
de guérir la Princeffe , & on peut dire
qu'elle fut conduite au tombeau par la
main . En effet elle rendit les derniers foupirs
le foir même du jour qui devoit éclai
rer fes nôces .
2
Je ne peindrai point le défefpoir de
Bélifcan & de Diramé. L'un & l'autre
avoient reçu les derniers adieux de la Princeffe
; elle étoit expirée dans leurs bras .
L'amour & la nature difputèrent de douleur
& de tendreffe . Diramé tomba éva
SEPTEMBRE 1767. 65
་
nouie fur le corps de fa fille , & Bélifcan
voulut fe jetter fur fon épée pour s'en
percer ; ce ne fut qu'avec bien de la peine
que l'on parvint à les faire revenir tous
deux de l'accablement où ils reſtèrent plongés
jufqu'au lendemain . Bélifcan défarmé ,
voyant qu'il n'étoit point le maître d'abréger
une vie qui lui devenoit infupportable ,
& que fes ferviteurs & fes gardes , attentifs
à fes moindres mouvemens , veilloient à
fa confervation avec une activité qu'il ne
pouvoit tromper , feignit de modérer fa
douleur , il parut même fe réfigner aux
volontés du ciel avec un courage qui furprit.
Il étoit d'ufage chez tous les peuples
voifins de ceux de Siam de rendre
aux morts les derniers devoirs fuivant la
croyance particuliere qu'ils avoient eue
aux élémens . Ceux qui avoient honoré la
terre étoient dépofés dans fon fein ; on
brûloit ceux qui avoient adoré le foleil ou
le feu ; ceux qui avoient refpecté l'air
étoient attachés au haut des arbres pour
être dévorés par les oifeaux , & l'on jettoit
à l'eau ceux qui l'avoient révérée. Almira ,
fuivant les principes de fes ayeux , adoroit
le feu. C'eft pourquoi fon corps fut deſtiné
à être brûlé. La cérémonie de fes funérailles
fut fixée au milieu du cinquième
66 MERCURE DE FRANCE.
jour après fa mort. Bélifcan , ayant été
défigné fon époux , devoit , en cette qualité
, mettre le feu au bûcher.
Ce jour- là , le Prince parut en public
avec un vifage tranquille & ferein & où
l'on ne remarquoit plus aucune altération .
Son caractère noble & généreux avoit fi
bien concilié tous les efprits en fa faveur
que le peuple , loin de le foupçonner incapable
de fentiment , regardoit fa contenance
fière & affurée comme l'effort
d'une âme fublime , & l'admiroit. Maître
de fes mouvemens , dès que le corps fut
placé fur le bûcher , les cris & les gémiſſemens
qu'il entendoit de tous côtés ne l'ébranlèrent
point , & fa main ne trembla
point en mettant le feu aux matières combuftibles
qui alloient dévorer à fes yeux ce
qu'il avoit eu de plus chèr . Il baiffa la vue
& demeura comme immobile auprès de
feu qui s'allumoit autour du bûcher.
Quand il le vit bien allumé & que le corps
de fa maîtreffe commençoit à devenir la
proie des flammes , il adreffa tout bas ces
paroles à la terre qu'il avoit adorée : a
terre , refpectable élément , toi que j'avois
choifie pour ma divinité , pardonne fi je
trahis la foi que je t'avois confacrée ; un
véritable amant ne connoît point d'autre
Dieu que celui de fa maîtreffe. Aulli - tôt , à
SEPTEMBRE 1767. 67
la faveur des flammes qu'unvent impêtueux
repouffoient du côté de ceux qui l'environnoient
( les élémens parurent alors d'intelligence
avec lui ) , il s'élance fur le bûcher.
C'eft en vain que l'on voudroit l'en
retirer , le feu qu'il implore a déja confondufon
âme avec celle de l'objet qu'il a
perdu. Ainfi la mort réunit ces deux amans
qu'elle avoit féparés. Tous les fpectateurs ,
faifis d'étonnement & d'horreur , détournent
les yeux , & fuyant avec précipitation ,
ils font retentir la ville de leurs cris tumultueux
. La colère des Dieux parut fatisfaite
de ces deux victimes , & il fembla que·
l'on dût à leur mort la fin de l'épidémie ,
qui ne fe fit plus fentir dans aucun lieu du
Royaume , où la perte de l'héritier de la
couronne caufa une confternation générale.
Le Roi , forcé par ce trifte événement de
garder le fceptre dont il comptoit fe dégager
, fut inconfolable. Cependant les Médecins
triomphèrent,. Almira étoit morte
felon les loix de la médecine ; ils fe louérent
réciproquement , & furent très - bien
payés de leurs peines.
Diramé , revenue de fa douleur , voulut
récompenfer celle dont Caména avoit donné
les marques les plus vives . Elle décida que
la mort de fa fille ne devoit point mettre
obftacle au bienfait qui lui avoit étépromis,
68 MERCURE DE FRANCE.
ni à fon mariage avec Elzenor. En conféquence
elle l'affranchit , & l'admit au nombre
de fes Dames de compagnie.
Pendant les jours de deuil , occafionnés
par la mort des Princes ou des Princeffes
du fang royal , & qui duroient l'espace de
cinq lunes , il n'étoit pas permis aux perfonnes
qui leur avoient été attachées , &
qui s'aimoient , de s'époufer ni même de
fe voir. Elzenor , forcé de fubir cette loi
rigoureufe , en apprit avec moins de chagrin
le choix que Zénophir avoit fait de
lui pour aller informer , de fa part , le
jeune Roi de Bengale de la mort de fa
foeur. Il fe flattoit qu'éloigné des lieux
qu'habitoitfa maîtreffe , il fupporteroit plus
patiemment le délai indifpenfable que les
circonftances apportoient à leur hymen . Il
partit , dans l'efpérance que le plaifir de la
retrouver fidèle le dédommageroit des
ennuis que l'abfence alloit lui faire fouffrir.
Mais le Ciel , qui fe joue de l'eſpoir
des foibles mortels , lui réfervoit un fort
bien différent de celui après lequel il foupiroit.
De toutes les fectes de Prêtres qui étoient
répandues dans l'Arracan , celle des Gymnofophiftes
y étoit alors la plus accréditée ,
ainfi que dans toutes les autres contrées
de l'Inde. Ramazès , Chef de ceux qui fe
SEPTEMBRE 1767. 69
trouvoient établis dans ce Royaume , avoit
été lié de la plus étroite amitié avec Bélif
can & Almira. Jaloux de leur donner ,
même après leur mort , des marques de
fon zèle , il réfolut de faire revivre l'ancien
ufage de déifier les amans qui s'étoient
illuftrés par quelque action fingulière. Il
publia que depuis la mort de Bélifcan &
d'Almira il n'avoit point ceffé de voir ,
toutes les nuits en fonge , le Prince & la
Princeffe qui , lui ayant apparu avec tous
les attributs céleftes , l'avoient engagé , par
les paroles les plus flatteufes , d'inviter le
peuple à leur dreffer un temple femblable
à ceux que l'on élevoit autrefois en l'honneur
des amans qui l'avoient mérité ; &
que , la dernière nuit , irrités de ce qu'il
n'avoit point encore fatisfait à leur demande
, ils l'avoient menacé des plus terribles
châtimens , & le Royaume des plus
cruels malheurs , fi l'on tardoit plus longtemps
à leur obéir. Ces menaces effrayèrent
tous ceux qui l'entendirent , & Zénophir
charmé de confacrer la mémoire de l'exemple
généreux que fon fils avoit donné de fon
amour pour Almira , ordonna que , fuivant
leur volonté , on leur bâtit un temple qui
feroit deffervi par un Prêtre & une Prêtreffe
dont les fonctions devoient être d'entretenir
alternativement le feu fur lequel ils
70 MERCURE
DE FRANCE.
brûleroient nuit & jour de l'encens & des
parfums en l'honneur des nouveaux Dieux.
On conftruifit le temple entre deux corpsde-
logis qui ne pouvoient avoir d'autre
communication que les deux iffues qui
rendoient à ce temple chacune par un différent
côté. Ainfi , on fe conforma entièrement
aux premiers ufages qui vouloient
que le Prêtre & la Prêtreffe habitaffent
féparément , & obfervaffent rigoureufement
les loix du célibat. L'un étoit fervi
par fix Samanéens , ou Prêtres fubalternes ,
& l'autre par autant de Bramines , ou Prêtreffes
inférieures , qui étoient fes gardiennes
, & dont une devoit être élevée
dans l'art de la médecine pour l'affifter en
cas de maladie ; car aucun homme , de
quelque fecte qu'il fût , ou fous quelque
prétexte que ce pût être , n'avoit le privilége
d'entrer dans l'afyle facré qu'elle occupoit.
Le Prêtre & la Prêtreffe fe rendoient
tour à tour au temple pour y veiller au
dépôt facré ; ils y alloient voilés & ne
pouvoient s'y trouver enfemble fans que
le Ciel les punît de mort fur le champ .
Pourobvier à ce danger , ils laiffoient toujours
un quart-d'heure d'intervalle entre
la fortie de l'un & la rentrée de l'autre.
Les Samanéens & les Bramines , qui logeoient
avec eux , rempliffoient leurs fonc
}
SEPTEMBRE 1767. 78
tions , lorfqu'une indifpofition les empêchoit
d'y vaquer , & il n'y avoit que
cette feule caufe qui pût les en difpenfer,
Telles étoient les premières règles qui s'obfervoient
& qui furent renouvellées à l'apothéofe
de Bélifcan & d'Almira. Le temple
fut achevé en peu de temps , & il ne
fut plas queftion que de choifir les deux
perfonnes qui feroient deftinées à le deffervir.
Diramé , maîtreffe de fe fixer dans
un féjour où les cendres de fa fille alloient
être révérées à jamais , fe détermina à ne
le point quitter, & elle voulut qu'après fa
mort on lui élevât , auprès de ce temple ,
un tombeau qui fût un monument éternel
de fa tendreffe pour fa fille.
Les nouveaux Dieux font aifément de
nouveaux profélytes. Dès qu'il eut été
décidé que l'on éleveroit des autels au
Prince d'Arracan & à fon amante , Caména
crut que la nouvelle Déeffe ne lui pardonneroit
pas de céder à une autre l'honneur
de lui fervir de Prêtreffe . Elle s'étoit
donc difpofée à remplir cette fonction ,
& , dès ce moment , elle n'avoit plus daigné
répondre aux lettres qu'Elenor lui
écrivoit. Elle étoit toujours alarmée des
prédictions de Calofides , & elle penfa que
l'état de Prêtreffe qu'elle alloit embraffer
étoir un abri contre les événemens finiftres
dont elle étoit menacée ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Le jour indiqué pour nommer le Prêtre
& la Prêtreffe étant venu , les Gymnofophiftes
& tout le peuple fe raffemblèrent
fur la place qui étoit devant le temple.
Caména eut foin de fe trouver le plus
près de l'eftrade où Ramazès devoit paroître
affis. C'étoit de lui que le choix dépendoit.
Dès qu'il fut placé elle lui repréfenta
qu'Almira l'ayant toujours honorée
d'une affection particulière feroit , fans
doute , offenfée qu'une autre lui offrît
l'encens & les parfums qui alloient brûler
nuit & jour devant fon autel , & elle le
conjura de ne point recevoir d'autres voeux
que les fiens. Ramazès n'ignoroit point
qu'elle aimoit Elzenor & qu'elle lui étoit
promife en mariage . Etonné du généreux
facrifice que fa reconnoiffance pour Almira
lui faifoit faire de fon amour , il ne put
trop l'admirer , & ayant comblé d'éloges
fonzèle & fa vertu , il la nomma , au grand
regret de toutes les jeunes filles qui avoient
été attachées au fervice de la Princeffe , &:
qui, briguoient à l'envi la grace d'être
choifies.
De tous les Officiers qui compofoient .
la maifon de Bélifcan , Zamni étoit , après
Elzenor , celui pour qui ce Prince avoit
eu le plus d'amitié. Quelque regret que
lui caufât la mort d'un bienfaiteur fi cher ,
il
SEPTEMBRE 1767. 73
il ne penfoit à rien moins qu'à devenir le
Prêtre de fon temple. L'exemple de Caména
le piqua d'honneur . Saifi tout - à - coup du
plus noble tranfport , il offrit de fe dévouer
au culte du nouveau Dieu , & il fut préféré
à tous fes concurrens.
Almira étant morte dans la nuit , &
Bélifcan au milieu du jour , Ramazès
jugea à propos de confacrer féparément
le Prêtre & la Prêtreffe. La confécration
de Caména fe fit la première , & après le
coucher du foleil ; celle de Zamni fuc
remife au lendemain , à l'heure où cet
aftre auroit fait le tiers de fon tour. Caména
fut introduite dans le, temple avec l'appareil
le plus pompeux , & aux acclamations
de tous les affiftans. Le grand Prêtre des
Gymnofophiftes plaça fur l'autel les urnes
qui renfermoient les cendres de Bélifcan
& d'Almira , & la Prêtreffe commença ,
dès la même nuit , les fonctions de fon
ministère. Le Prêtre , qui devoit la feconder
, étoit deftiné à veiller à l'entretien du
feu facré les fix dernières heures du jour
& les fix premières de la nuit.
Elzenor revint de fon ambaffade au
moment où Caména venoit de renoncer
à lui pour jamais . Sitôt qu'il eut rendu
compte à Zénophir de fa miffion il- courut
chez fa maîtreffe pour s'informer du fujet
D
74 MERCURE DE FRANCE.
de fon filence & de fon refroidiffement.
Hl demeura comme frappé de la foudre en
apprenant le voeu qu'elle avoit fait. Ce ne
fut point fa religion , ce fut le feul défefpoir
qui lui fit jurer que Bélifcan n'auroit
point d'autre Prêtre que lui.
Le lendemain il fe rendit au lieu où
Zamni devoit être confacré ; & , dans
l'inftant que l'on alloit commencer la cérémonie
: arrête , Zamni ! s'écria- t- il , n'eſt- ce
point au ferviteur le plus chéri de Bélifcan
qu'appartient le droit de veiller dans fon
temple , & peux-tu me difputer cet honneur
? Zamni refte interdit , & refuſe de
renoncer à un miniſtère dont il fe croit auffi
digne qu'Elzenor ; mais les difcours & les
larmes de ce dernier attendriffent toute
l'affemblée tous les coeurs fe déclarent
pour lui. Zamni s'obtine , & il s'élève
contre lui un murmure général. Ramazès
ne pouvant réfifter aux inftances d'Elzenor,
oblige fon compétiteur de lui céder un titre
auquel il a les plus beaux droits. Un applau→
diffement univerfel fuccéde à la rumeur
publique. Elzenor , victorieux , eft revêtu
fur le champ du caractère pour lequel il a
montré tant de ferveur , & il jure , aux
pieds de Ramazès , de ne jamais être tenté
de parler à celle qu'il a tant aimée , ni de
la regarder, Eroit- il vraisemblable qu'un
SEPTEMBRE 1767. 75
pareil ferment dût être religieufement ob.
fervé On fent bien que le dépit de cet
amant infortuné l'étourdiffoit fur une paffion
dont le feu s'affoupit quelquefois ,
mais ne s'éteint jamais. Allumé par le plaifir
, il couve fous la trifteffe , & les obftacles
ne font que l'irriter. Il étoit l'heure
où Elzenor devoit remplacer la Prêtreffe ,
& lorfqu'il entra dans le temple , de la
même manière qu'elle y avoit été conduite ,
elle venoit de fe retirer. Elle étoit bien
éloignée de penfer que c'étoit fon amant
qu'elle fuyoit.
Le temple ayant été refermé , la folitude
& le calme qui y régnoient donnèrent
à Elzenor le temps de fonger au ferment
qu'il avoit fait. L'amour reprit dans fon
âme la place du dépit. Tout dans cet azile
ne lui parla plus que de l'objet qu'il adoroit.
Son image , qu'il portoit dans fon
coeur , fembloit réfléchir à fes yeux dans
tout l'air qui l'environnoit ; par-tout il ne
voyoit plus que fa chere Caména ; fes regards
, errans fur le parquet du fanctuaire, y
cherchoient avidemment la trace de fes
pas ;
oubliant pour elle les Dieux qu'il devoit
honorer , c'étoit à elle feule qu'il offroit
l'encens & l'odeur des parfums qu'il brûloit.
Déjà il étoit tenté d'éprouver le ciel
en ofant attendre la Prêtreffe , fe faire re-
Dij
76 MERCURE DE FRANCÈ.
connoître à elle & lui reprocher fon ingratitude
; mais il ne putbraver long-temps
la crainte de lui caufer la mort. Il fe retira
à l'heure prefcrite , & fut renfermer fes
ennuis dans la demeure qui lui avoit été
deftinée. Le fommeil n'y calma point le
trouble dont il étoit agité. Il eut le courage
de remplir fcrupuleufement pendant
deux lunes entières les conditions de fon
ministère. Né vertueux , il n'étoit ni fanatique
ni efprit fort ; mais l'amour fournit
fouvent contre les principes les mieux
établis des affertions plus dangereufes que
tous les argumens de l'irreligion .
Le caractère dont il étoit revêtu n'avoit
pû détruire en lui les charmes d'une paffion
qui faifoit toujours fes délices malgré la
gêne dont il éprouvoit le martyre. Hé
quoi ! fe difoit- il fans ceffe , le ciel peutil
s'offenfer de mon tendre attachement
pour l'objet le plus aimable qu'il ait formé ,
pour la plus vertueufe & la plus digne de
fes créatures , & feroit- il poffible qu'elle
ne partageât point elle-même les regrets
dont je fuis dévoré ? O ma chere Caména
croirai -je que ton âme foit paifible quand
celle de ton amant ne s'occuppe qu'à gémir
? Lorfque ta piété te força d'abjurer
ton amour , puis-je croire que ce facrifice
ne t'ait rien couté. ? Le même penchant
>
SEPTEMBRE 1767. 77
nous unifoit par quel funefte aveuglement
as-tu donc renoncé au bonheur de
faire le mien ? Un vain refpect pour les
morts devoit- il brifer des noeuds que l'himen
alloit ferrer ? Quoi ! les mêmes fentimens
, la même profeffion , le même
lieu nous rapproche , & le préjugé feul nous
fépare. Infortunés mortels ! faut- il que
nous foyons ainfi les victimes de notre
propre foibleffe ? C'eft par ces triftes réflexions
qu'il entretenoit jour & nuit la
douleur dont il étoit confumé . La foumiffion
de Caména envers les Dieux , fon
zèle & fa religion l'empêchoient de fuccomber
à la violence d'un feu qu'elle avoit
fenti renaître malgré elle. Le fouvenir de
fon amant revenoit fouvent la troubler
dans fa folitude , & elle fe reprochoit d'y
fonger encore. Mais elle étoit moins à
plaindre que lui,; elle ne joignoit point
au regret de ne le plus voir , le tourment
de favoir qu'il habitoit fi près d'elle.
La nuit avoit couvert le ciel de fes voiles
les plus épais , & fon obfcurité fembloit
annoncer le malheur qu'elle préparoit. Des
phénomenes brilloient dans l'air , & le
peuple épouvanté les regardoit comme
les préfages de quelqu'événement funeſte.
Leur crainte fuperftitieufe fut malheureufement
confirmée . Elzenor , livré à fa
D iij .
78 MERCURE DE FRANCE .
mélancolie , s'étoit affis derrière l'autel en
attendant le moment de faire place à Caména.
Occupé des plus férieufes pensées ,
il avoit oublié l'heure de fe retirer , lorf
qu'il entendit la Prêtreſſe ouvrir la porte
du fanctuaire. Surpris par cet événement ,
fon coeur palpita de crainte & de joie ;
mais à l'approche de ce qu'il aimoit , il
n'y eut plus de Dieu capable de le retenir ;
il fort de l'endroit où il étoit caché ; &
ſe préfentant à Caména , il veut lui parler :
mais auffi étonnée à la vue de fon amant
qu'effrayée de fa témérité , elle s'évanouit
; ilpenfe que les Dieux viennent de
punir fa défobéiffance par la mort de fa
maîtreffe ; il fent à fon tour fes genoux
s'affoiblir , & tombe à côté d'elle fans mouvement
& fans connoiffance.
Le vâfe dans lequel étoit contenu le feu
facré , ayant éte renverfé par la chûte précipitée
d'Elzenor , les charbons , qui étoit trèsardens,
mirent le feu à fes vêtemens & à ceux
de Caména , & en même temps à différentes
parties de l'édifice , à la conftruction duquel
on n'avoit employé que le bois le plus rare
& le plus combuftible des Indes. L'incendie
fe communiqua bientôt par- tout ,
& les deux amans fe trouvèrent étouffés
par la fumée avant que d'avoir
pu reprendre
l'ufage de leurs fens . Les flammes
SEPTEMBRE 1767. 79
qui commençoient à fortir du faîte du
temple furent apperçues de toute la ville ,
dont les habitans coururent en foule pour
remédier à l'incendie ; mais il fut impof
fible de l'arrêter. On trouva dans les décombres
les corps du Prêtre & de la Prêtreffe
à moitié confumés & l'on ne douta
plus , en les trouvant enfemble , qu'ils
n'euffent trahi leur ferment & que le malheur
, dont ils étoient caufe , n'eût été le
châtiment de leur crime.
L'ignorance & la fuperftition triom .
phèrent dans cette conjoncture. Perfonne
n'avoit été témoin de ce qui avoit caufé
cet accident. La mémoire de ces deux
amans fut en horreur à tous les peuples
de l'Arracan & on défendit de prononcer
leur nom à l'avenir. Ramazès , confulté
par le peuple , dit que les Dieux , s'étant
vengés eux - mêmes par la mort des deux
coupables , il n'y avoit plus rien à craindre
de leur colère , ni d'autre fatisfaction à
leur donner que de rebâtir leur temple. Le
côté de l'Orient ayant été funefte , il fut
réfolu qu'on le reconſtruiroit du côté oppofé
& que l'on n'y inftalleroit plus de
Prêtre & de Prêtreffe qui fe fuffent aimés.
Telles furent la fin & la récompenfe
d'un amour qui méritoit un fort plus heureux.
Ainſi les prédictions de Calofides le
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
trouverent accomplies de point en point à
l'égard de Caména comme elles l'avoient
été au fujet d'Almira. J'ajouterai feulement
, pour achever l'explication de ce qui
avoit été prédit à la Prêtreffe , que le fublime
Prophète comparoit les feux de l'hymen
à ceux de l'éré . Inftruits par ces deux
exemples des dangers où nous expofe une
folle curiofité , fachons attendre les événemens
fans chercher à les prévoir. Si l'imprudente
Almira n'eût point confulté le
devin , elle ne fe fût point frappé l'efprit
d'une crainte qui fut caufe de fa mort ; &
fi Caména n'en eût pas fait de même ,
elle n'auroit pas renoncé à l'amant le plus
fidèle pour détourner les maux dont elle
étoit menacée . Leur indifcrétion détruifit
le bonheur que la fortune leur préparoir.
Laiffons donc le ciel maître de fes fecrets ,
& , troublés par une vaine fuperftition
ne rifquons point d'aller nous - mêmes audevant
des malheurs que l'on nous prédit ,
dans la fauffe efpérance de les éviter.
Par l'Auteur du Conte précédent.
>
SEPTEMBRE 1767. SI
LETTRE deM***و
Gouverneur pour le
Roi de la Ville d'Andely , à M. LECAT ,
Secrétaire Perpétuel des Sciences & Belles
- Lettres de Rouen , &c.
L'ILLUSTRE Académie , dont vous avez
l'honneur d'être Membre , a propofé , pour
le fujet de fon prix d'éloquence pour l'année
1767 , l'éloge du grand Corneille , né
dans votre Capitale. J'aurois entrepris ce
travail avec un plaifir extrême , pour peu
que mon état & mes forces me l'euffent
permis ; mais , heureuſement , je connois
le précepte d'Horace :
Sumite materiam veftris , qui fcribitis , aquam
Viribus , &c.
Je fuis , &c.
D...
P. S. Meffieurs de Ville me conduifirent
voir la maison où jadis logeoit Corneille ;
je fis alors cet impromptu :
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
C'EST donc ici , Meffieurs , la maifon de
Corneille ,
Du théâtre françois l'honneur & la merveille!
Ce grand homme brilloit avec le grand Condé.
Leurs deux noms font gravés au temple de
mémoire.
L'équitable immortalité .
Enſemble les a mis dans le char de la gloire.
ÉPIGRAMME du même , à M *** , qui'
fe formalifoit de ce que j'avois comparé
la gloire de CORNEILLE à celle du
Prince DE CONDÉ.
Czs noms font parvenus à l'immortalité :
Quoi fi près d'un héros , un Poëte eft cité ? ...
Le parallèle , Orgon , ne bleffe point l'oreille.
Les beaux arts font amis , toute gloire eft pareille ;
Mes Juges font mon fiècle , & la poſtérité .
Auxplus fçavans Auteurs , comme auxplusgrands
Guerriers ,
Apollon ne promet qu'un nom & des lauriers.
Boileau , poét . ch. IV.
Le nourriffon du Pinde , ainfi que le guerrier ,
A tout l'or du Pérou , préfère un beau laurier.
Piron , Métromanie.
SEPTEMBRE 1767. 83
LETTRE du même à M. DE Voltaire ,
à fon château de Ferney près Genève ,
24 juin 1767.
ME fera-t-il permis , Monfieur , devous
interrompre au milieu de vos fêtes, & de
vos triomphes? Une lettre du Gouverneur de
la ville d'Andely va vous étourdir l'oreille
& fatiguer les yeux , mais elle vous apprendra
un trait qui vous fera cher , puifqu'il
regarde Pierre Corneille. Vous fçavez qu'il
a époufé , dans cette ville , la fille du
Lieutenant - Général du Bailliage ; mais
vous ne fçauriez croire combien fa mémoire
y eft refpectée. Les moindres habitans
difent tous avec fierté : « voilà la
"" maifon dugrand Corneille! ,, . J'ai mandé
à M. Lecat , Secrétaire de l'Académie de
Rouen , de mettre & conferver dans les
archives de fon illuftre Corps cette anecdote
, qui fera un jour époque dans l'hiftoire
des belles- lettres. Je ne balancerai
point à faire connoître au public, fitôt l'honneur
de votre réponſe , le refpect que j'ai
moi-même pour ce grand homme ; furtout
deftinant les productions de mon
loifir au théâtre françois.
D vi
$4 MERCURE DE FRANCE.
O toi ! Corneille de notre âge ,
Ami de l'humanité ,
Père de la vérités
Pour dire un philofophe , un fage ,
Voltaire déformais par moi fera cité .
Voltaire ou Grand feront fynonimes d'ufage ,
Admis , reçus , prouvés fans celle parmi nous,
En dépit des pédans , ainfi que des jaloux.
Je corrige maintenant le Moralifeur
comédie en cinq actes & en vers. Il y a
trois ans qu'elle eft faire , & je ne fçais
encorequand je pourrai la lire aux Comédiens
, car je n'en fuis nullement content.
Peut-être fuivrai je le précepte d'Horace =
Novumque prematur in annum
Membranis intus pofitis.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ch . DU C *** , Gouverneur pour
le Roi , d'Andely.
SEPTEMBRE 1767. $ 5
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE , da
château de Ferney , près Genève , 24
juillet 1767.
L'HONNEUR que vous m'avez fait , Monfieur
, de me choifir pour m'apprendre
qu'il y a à Andeli une maifon où a logé
quelque temps le grand - oncle de Mile
Corneille que j'ai le bonheur d'avoir
chez moi , & qui eft très - bien mariée ,
exigeoit de moi une réponse plus prompte.
Je vous prie d'excufer un vieillard malade ,
qui a prefque perdu la vue. Je n'en fuis
pas moins fenfible à votre attention .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , VOLTAIRE , Gentilhomme
Ordinaire de la Chambre du Roi .
86 MERCURE DE FRANCE.
A M. POMME , Médecin.
LA juftice en mon coeur deſſinant ton portrait ,
Dans un humain charmant trace un docteur
parfait.
Jufte comme Thémis , mais plus fenfible qu'elle ,
Sitôt que je te vis plaindre mon triſte ſort ,
Le fentiment , d'un trait plus vif que ceux d'Apelle
,
Te peignit , dans ce coeur , d'un coloris plus fort.
Oui , lorſqu'en toi l'ami partage ma ſouffrance ,
Je t'y grave au burin de la reconnoiſſance .
Par Mde la Marquife DE ***.
COMPLAINTE d'une Mouche expirante ,
à une Dame qui la faifoitfouffrir ; fur
L'air : Que ne fuis - je la fougère , &c.
POUTIZ - YO OUVEZ - VOUs à tant de charmes
Joindre un coeur indifférent ?
Si je me fers de mes armes ,
N'en faites-vous pas autant ?
Si , pour un trait que je darde ,
Il me faut ainfi périr ,
Tout ceux que votre ceil regarde
Deyroient donc vous en punir,
29
SEPTEMBRE 1767. 87
Après tout , de mes bleffures
On guérit dans le moment ;
Mais des vôtres , bien plus fûres ,
On pleure éternellement.
Ah ! fi des Dieux la fageſſe ,
Prenant un foin rigoureux ,
Punifloit tout ce qui bleffe ,
Que deviendroient vos beaux yeux ?
J'ai pris le plaifir pour guide ,
Comme l'amour qui vous fuit ;
J'imitai fon vol rapide ,
Et la beauté m'a féduit.
Si dans mon humeur volage
J'ofai piquer votre fein ,
Le lys , dont il eſt l'image ,
Trompa mon oeil incertain.
De mes maux , jeune Glycère ,
Profitez à votre tour ;
Autrefois je fus bergère ,
Doit-on l'être fans amour ?
Vive , mais un peu farouche ,
Je ne voulois que charmer ,
Et je fus changée en mouche
Pour avoir plû fans aimer.
Par M. SABÁTIER.
88 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. BLIN DE SAIN MORE , fur
le plaifir que m'a fait la lecture de fes
héroïdes. 6.
L ORSQUE Sapho , Biblis , Calas & Gabrielle .
?
Dans tes beaux vers revivent parmi nous
On croit entendre encor cette lyre immortelle
Dont Racine a tiré les accords les plus doux.
Tes tours nombreux , ton gracieux langage ,
Ta fenfibilité , teś fons vifs & touchans ,
Me font , fans te connoître , adreffer un hommage
Que toujours ma fierté ſçut refufer aux grands.
Le tribut qu'on rend aux talens
Doit faire honneur aux yeux du fage ;
Sans doute mon encens n'eſt
prix :
pas d'un fort grand
Tu peux compter de plus brillans fuffrages.
Voltaire t'a chanté. Ne crains point les outrages
Du temps , de la critique & de nos beaux efprits.
L'aimable ſentiment qui brille en tes écrits ,
L'amour de la vertu , peint dans tous tes ouvrages,
De tes lecteurs te font autant d'amis.
***, Par M. le C. DE ** ; ancien Cap . au Réz. de **
SEPTEMBRE 1767. 89
LE mot de la première énigme du Mercure
du mois d'Août eft le fouper. Celui
de la feconde eft la cendre. Celui du premier
logogryphe eft l'horloge' ; dans lequel
on trouve héro , loge & rôle.
EXPLICATION du fecond Logogryphe du
mois d'août .
POUR OUR trouver , Monfieur , la folution
du logogryphe - arithmétique que vous avez
placé dans le Mercure de ce mois , lequel
vous a été envoyé par un anonyme , abonné
au Mercure , qui regarde ce logogryphe
comme un problême , j'ai été obligé de
renoncer aux règles de l'arithmétique.
Il ne s'agit , Monfieur , que de s'arrêter
au nombre de lettres , & non aux chiffres :
3, 8, & 2 font 13.
Pour écrire trois il faut S
Pour écrire huit il en faut 4.
Pour écrire deux il en faut 4.
lettres .
Total 13 lettres.
Un & deux font fix , parce qu'il faut
deux lettres pour écrire un.
& parce qu'il faut quatre lettres
2 lettres.
pour
écrire
•
deux
.
༡༠
MERCURE DE FRANCE.
Il eft inutile que je cite d'autres exemples
pour fatisfaire mon confrère ( car je
fuis auffi abonné au Mercure ) , ne s'agiffant
que du nombre des lettres dans les
cinq queſtions que préfente le logogryphearithmétique.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Péronne , le 11 août 1767 .
W.
ENIGM E.
Air : Réveillez-vous , belle endormie , &c.
LECTEUR , ECTEUR , je fuis être femelle ,
Tenant bien mon coin à la cour ;
De moi fort une oeuvre nouvelle ,
Très-communément chaque jour .
Sur d'autres j'ai donc l'avantage
De prouver mon utilité ,
En donnant fi fouyent un gage
De la meilleure qualité.
De quel côté qu'on m'enviſage ,
De me vanter l'on n'a pas tort ;
Je fuis bonne pour le ménage
Et par ma vie & par ma mort.
SEPTEMBRE 1767 91
AUTRE.
SORS mea, chriftiadum fors eft. Mihi , lector
& illis
Vivere pana , pati gloria , Spefque mori.
Nec morior totus ; fed funere victor ab ipfo ,
Poft tumulum , vitâ proſperiore fruor.
Roux DU CLOS .
Traduction libre.
Du vrai chrétien je fuis l'image.
Après bien des revers la gloire eſt mon partage.
Si je defcends dans le tombeau ,
J'y triomphe , & j'en fors plus beau.
J'entrevois , dans mon efclavage ,
Des rayons de ma liberté ;
1
Et la mort eſt un doux paffage
A ma félicité.
Par le même.
92 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHE.
LECTEUR , fans
m'échauffer la bile ;
A plus d'un je me rends utile.
Raifonnons & parlons en bref:
Si vous faites fauter mon chef ,
L'on voit une méchante bête
Depuis les pieds jufqu'à la tête.
Courage , ôtez , coupez mon nom ,
On trouvera , fans fiction ,
Un des ornemens de fculpture
Qui règne dans l'architecture.
Ne fuivant perfonne des yeux ,
Mon , vol s'élance au haut des cieux
Etant fur ma tige montée ,
Du fexe entier je fuis fêtée .
Soit en hiver , foit en été ,
Je couvre mon humanité.
Un mot de moins à ma ftructure
Feroit tort à notre nature.
Je recherche l'austérité
Et détefte la volupté.
Devinez donc mon existence ;
Tu me tiens , du moins... je le penfe.
A Meaux , ce 8 août 1767.
D. D. L.
SEPTEMBRE 1767. 95
AUTRE. :
A Mde DES C... par M. D. C. D. S. L.
Q
J E mon début vous plaiſe ou ne vous plaiſe
pas ,
Lecteurs , ainfi que vous , je ne fuis que pouffière ;
Mais comme vous , Iris , j'ai de charmans appas :
Vous enchaînez les coeurs fans en être plus fière ,
Moi , je ravis les yeux , & , fourde aux compli
mens ,
Je m'embarralle peu que l'on me trouve belle.
Vous aurez qui je fuis fans beaucoup de tourmens,
Dix membres font mon corps ; mettez-les pêlemêle
,
Et vous verrez un fleuve ; une arme dont l'amour
S'eft fans doute fervi pour attaquer vos charmes ;
Le temps que le Soleil met à faire fon tour ;
Un Dieu qui fur la mer fait naître les alarmes ;
Une pièce aux échecs ; le roi des animaux ;
Un animal bien fot ; un autre bien obfcène ;
Un oifeau que l'on met au rang des fins morceaux ;
Ce que fait un acteur quand il eft fur la scène ;
Ce qui n'existe points deux grands coups au piquet ;
Une dame puiffante ; une des grandes fêtes ;
Un oifeau très- commun par fon bruyant caquet ;
94 MERCURE DE FRANCE.
Le théâtre brillant de deux braves athlètes ;
Unfaint Pape ; un bon fruit ; tout le fin du tri&tract;
Le principe du drap ; celui de la dentelle ;
Un outil néceffaire aux preneurs de tabac ;
Un métal qui fouvent radoucit la cruelle ;
Ce qu'on n'épargne pas quand on veut parvenir ;
L'ouvrage du crayon dans les mains du génie.
C'en eft affez , Iris , il eft temps de finir :
N'oublions pourtant pas le foutien de la vie.
PARODIE des airs , en rondeau , de M.
BALBASTRE , chantée au Jubilé de vingtcinq
ans du mariage de M. & de Mde
B ***
D
·
LA MARIÉE. PREMIER AIR,
IEU d'Hymen , que ta chaîne doit plaire ,
Quand l'amour
Suit & pare ta Cour !
Digne époux , je te fuis encor chère ,
Mon bonheur
Eft encor dans ton coeur ;
Quoiqu'à Cythère ,
Après vingt ans ,
On ne compte guère
D'époux amans .
Dieu d'Hymen , que ta chaîne doit plaire , &c.
S
Dieu d'himen, que la chaine doit plaire,
Quand l'amour suit etpare la cour Digne eepoux
je le suis encor chere,Mon bonheur est en
Fin
cer dans ton coeur .Quoiqu'a Ci the re
Apres vingt ans, On ne comple guere D'epoux a
+
mans .Quoiqu'à Ci there Apres vingt ans , On
W
ne compte quere D'epoux amans Dieu
Majeur
Lamour enfant ne voit que par sa
ne voit que par sa flame
W
W
8
5
W
L'amourforme voit et sent toujours mieux.
C'est la beauté que l'un aime en sa femme,
L'autre au mérite adresse tous ses voeux .
Mais dans les yeux,Mais dans ton a - me,
Mon ceil heureux , les voit tous deux.
Mais dans les yeux, Mais dans ton á me,
Mon oeil heureux , les voit tous deux.
W
SEPTEMBRE 1767. 95
LE MARIE. SECOND AIR.
L'AMOUR enfant ne voit que par fa flamme,
L'amour formé voit & fent toujours mieux.
C'eft la beauté que l'un aime en fa femme ,
L'autre au mérite adreffe tous les voeux..
Mais dans tes yeux ,
Mais dans ton âme ,
Mon oeil heureux
Les voit tous deux.
N. B. On reprend le premier air.
Paroles de M. D. L. P.
12
96 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELL S LITTÉRAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du
Voyageur François , par M. l'Abbé DE
LA PORTE ; chez VINCENT, Libraire ,
rue Saint Severin.
LA
ور
A famenfe tour de porcelaine de la
ville de Nan- King eft une des chofes qui
attirent le plus l'attention de ceux qui
voyagent à la Chine ; l'Auteur en donne
la defcription , & il ajoute : « c'eſt aſſu-
» rément l'édifice le mieux entendu , le plus
» folide & le plus magnifique de tout
» l'Orient. Il fait partie d'un temple fa-
» meux , bâti hors des murs de la ville ,
» appellé le temple de la Reconnoiſſance .
» Un Empereur le fit conftruire , ainfi que
» la tour , pour un Seigneur Chinois , qui ,
و د
ور
après l'avoir bien fervi dans fes armées ,
» fe retira du monde , comme Joyeuse
» & fe fit tondre en Bonze par dévotion ».
Une des grandes incommodités de la
ville de Nan- King , eft l'odeur des excrémens
humains qui s'emportent , pendant
le
SEPTEMBRE 1767. 57
و د
» il
"
le jour , dans des tonneaux pour engraiffer
les terres , faute d'autres fumiers . « On y
fait un gros commerce de cette marchan-
» dife ; & les jardiniers achètent plus cher
» les
immondices des perfonnes qui fe
» nourriffent de viande , que de celles qui
» ne vivent que de poiffon . On m'a même
» très-fort affuré que , pour les diftinguer ,
il y a des gens qui ne font nulle diffi-
» culté d'en goûter. Je n'ai point cherché
» à être témoin de ces fortes d'effais ; mais
» ce que j'ai vu dans les rues & le long
» des routes , ce font des lieux de com-
» modités , proprement blanchis , avec des
fiéges couverts , où l'on invite les paffans
» à fe mettre à l'aife pour les befoins natu-
» rels. Il s'y trouve de grands vafes de
» terre , que l'on place
foigneufement par
» deffous , afin de ne rien perdre de cette
précieuſe denrée »,
و ر
و د
En parlant des différentes religions établies
à la Chine , l'Auteur dit que rien n'a
tant contribué à maintenir celle de Confucius
dans l'Empire , que l'établiſſement
d'un tribunal fouverain , dont le pouvoir
confifte ſpécialement à condamner & à fupprimer
les fuperftitions ; « c'eft ce qu'on
appelle ici le tribunal des Rites , dont
l'objet eft le même , mais les moyens dif-
» férens que dans celui de l'Inquifition
و د
E
98 MERCURE DE FRANCE.
»
d'Europe. Une chofe très - remarquable ,
» & qui , dans nos principes , pourroit
» donner lieu à une autre comparaiſon
» plus fingulière , c'eft que parmi les mem-
» bres qui compofent à la Chine ce tribunal
des Rites , il y en a quelquefois qui ور
1
و د
,
dans le particulier , exercent des pratiques
fuperftitieufes ; mais lorfqu'ils font affem-
» blés en corps pour leurs délibérations
» communes , ils n'ont plus qu'une voix
»pour les condamner ».
ود
و ر
cr
Voici ce qui doit fur- tout nous paroître
fort fingulier , ce qu'on pourroit
même regarder comme une invention de
notre Voyageur , fi le Père Duhalde , que
nous avons confulté , ne garantiffoit le
même fait ; fi la même chofe n'étoit rapportée
dans l'hiftoire générale des voyages,
que nous avons fous les yeux . Depuis
près de trois fiècles on a vu éclore à la
Chine une fecte de fçavans , qui , fous
prétexte d'expliquer les livres facrés , y
introduifirent une doctrine pernicieuſe.
» Ils compofèrent , fous le titre de philofophie
naturelle , une eſpèce d'encyclopédie
eccléfiaftique en vingt volumes ,
» dont tous les principes tendent à l'irreligion.
Deux hommes célèbres par leur
efprit , Churfe & Ching- Tfe , furent les
» chefs de cette entreprife . Quarante - deux
32
ود
""
39
و د
و و
>>
SEPTEMBRE 1767. 99
» fçavans s'affocièrent au même projet , &
» donnèrent aux anciens livres un fens
ود
59
ود
ور
impie qui détruit toute forte de culte .
» Ces fectaires , appellés Jukiau , paffent
» à la Chine pour de vrais matérialiftes
, ou des espèces d'athées fubtils ,
qui donnent le nom de Dieu ou de Li
» à une certaine vertu unie à la matière ;
» vertu aveugle felon les uns , intelligente
» felon les autres. Cette fecte compte aujourd'hui
un affez grand nombre de partifans
; mais leur morale n'en a point
» été altérée. Ils penfent que la vertu eſt
» fi néceffaire aux hommes , fi aimable par
» elle- même , qu'on n'a pas befoin de la
» connoiffance d'un Dieu pour la fuivre » .
ود
19
>>
و ر
Les premiers Jéfuites qui pénétrèrent à
la Chine , vers le milieu du feizième fiècle
, n'y trouvèrent aucune trace de chriftianifme
; « ce pourroit être une raiſon
» de croire que cette nation n'avoit jamais-
» été éclairée des lumières de l'évangile .
» On cite pourtant des monumens dont
» on tire des conféquences toutes contrai-
» res ; mais c'eft aux Miffionnaires à dif-
» cuter ces faits , qui paroiffent d'ailleurs
» affez indifférens. Ce qu'on peut dire de
plus certain , c'eft que l'Apôtre Xavier
» a été un peu plus heureux , pour ce qui
regarde le voyage de la Chine , que
ود
ود
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE
.
ود
و ر
Moife par rapport au pays de Canaan.
» Tout ce que put faire le légiflateur du
peuple Hébreu , fut de voir , dans l'éloi-
» gnement , cette terre de promiffion ; au
» lieu que Xavier eut le plaifir , après plu
» fieurs courfes , d'entrer dans la Chine
,, ou du moins dans l'ifle de Sancian , qui
dépend de la province de Canton ».
وو
و د
Les Chinois fe privent fouvent des
chofes les plus néceffaires pendant la vie ,
pour fe procurer une bière qui leur faffe
honneur après leur mort. « On a vu des
enfans fe vendre ou fe louer pour un
» certain temps , dans la feule vue d'amaffer
affez d'argent pour acheter un pareil
meuble à leur père. Les bois les plus
précieux y font employés . On en trouve
» de tout prêts dans les boutiques des ébé-
» niftes . Il y en a de richement dorés , avec
divers ornemens de fculpture , qui fe
» vendent jufqu'à mille écus. On en fait
» pour les bourgeois & pour les gens de
qualité. C'eft un aufli grand acte de
» charité , à la Chine , de la part des perfonnes
riches , de diftribuer un certain
nombre de cercueils aux pauvres gens ,
» que parmi nous de doter & de marier
» un certain nombre de pauvres filles . Auſſi
eft-ce un jour de très- grande réjouiffance
dans une famille , que celui où l'on
""
39
و د
""
SEPTEMBRE 1767. 101
"
ود
» eft parvenu à fe procurer une bière . On
l'expofe à la vue pendant des années
» entières ; on aime à s'y placer ; on effaie
»fi on y fera à fon aife ; on confulte fes
» amis pour fçavoir fi on y aura bonne
grâce
و ر
ور
ง .
Les Chinois font perfuadés que les
morts reçoivent dans l'autre monde les
offrandes qu'on leur fait dans celui- ci ;
que toutes les chofes repréfentées par ces
figures fe réalifent pour eux dans l'autre
vie , & leur font d'un grand fecours . « C'eſt
» pour cela que tous les ans , dans certains
jours folemnels , chacun fait des libations
, & porte des viandes fur le tom-
» beau de fes ancêtres , dans l'opinion que
» les âmes en font leur nourriture . Un
François qui fçait qu'à la mort de fes
» Rois on continue de les fervir pendant
plufieurs jours , aux heures du repas ,
» comme s'ils étoient encore vivans , ne
» doit pas trouver cet ufage extraordinaire
» à la Chine » .
"
""
ود
Le deuil fe porte en blanc chez les
Chinois. « Ils font perfuadés que leurs
» parens ne quittent la vie que pour paffer
» dans un féjour refplendiffant de lumière ;
» & c'eſt ce qui leur a fait adopter cette
» couleur , comme plus analogue au lieu
» de leur deftination . Les Grecs le
por-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ور
و ر
›
» toient en noir , conformément à leurs
» idées fur le Ténare , féjour trifte & fom-
» bre où ils reléguoient , après la mort
» les âmes des trépaffés. J'ignore fur quel
principe nous fuivons le même ufage ;
» ou , pour mieux dire , pourquoi nous
avons quitté la couleur de la Chine
» pour celle de la Grèce ; car j'ai lu quel-
» que part , que nous portions autrefois le
» deuil en blanc ; & , fans remonter plus
haut que le règne d'Henry III , on
appelloit Reines blanches les Reines
» veuves de nos Rois , les Reines qui
portoient le deuil de leurs maris ».
و د
و ر
ور
On trouve dans le Voyageur François
des détails très - curieux touchant le mariage
chez les Chinois , qu'il faut lire dans le
livre même. « Le divorce y eft fort rare ,
cependant il eft permis en plufieurs cas ,
» & même pour des caufes affez légères .
» Être rebelle , ftérile , adultère , jalouſe ,
babillarde , voleuſe , & fujette à certai-
» nes maladies , telles que la lépre , l'épilepfie
, & c. font des raifons légitimes ,
» pour un mari , de quitter fa femme . Il
» faut obferver que le babil qui lui donne
» droit de demander le divorce , ne doit
» pas s'entendre d'un flux de paroles inu-
» tiles , qui pourroit faire congédier toutes
» les femmes dans tous les pays , mais
>
SEPTEMBRE 1767. 103
de certaines indifcrétions qui mettent la
» difcorde dans une famille ».
ود
Nous voudrions pouvoir rapporter ici
tout ce que notre voyageur dit de curieux
fur les fêtes de la Chine , fur les productions
naturelles , telles que l'arbre de cire
& de fuif , l'arbre au vernis , la rhubarbe ,
le thé , les vers à foie , l'encre , le papier, &c.
"
" On compte dans ce pays plus de douze
» cens arcs de triomphe élevés à l'honneur
» des Princes , des hommes. & des femmes
illuftres , & des perfonnes renommées
» pour leur fçavoir & leur vertu ; objet
» d'étonnement pour un François , qui n'a
» encore vu dans fon pays aucun monu-
» ment public , érigé à la gloire des citoyens
fçavans ou vertueux » .
ور
"2
"
و د
ور
La petiteffe du pied eft , comme tout
le monde fçait , l'agrément le plus ambitionné
des Dames Chinoifes ; « auffi a- t-
>> on grand foin de le leur procurer. Dès
qu'une fille vient au monde on s'empreffe
de lui garotter les pieds pour les
empêcher de croître. En France c'eſt le
» contraire ; on les laiffe grandir à leur
» aife : & c'eft précisément lorfqu'il n'y
» a plus de remède , que les femmes s'apperçoivent
de ce défaut , & mettent
» inutilement leurs pieds à la torture pour
» le réparer. Le pied d'une Françoife de
و د
و د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
"
50
ود
ود
"
» cinq ans n'entreroit pas dans le foulier
» d'une Chinoife qui pourroit être fa mère.
Le plus petit pied de Paris paroîtroit
» monftrueux à Pékin ; c'eſt ce qui rend
» ici la démarche des femmes lente , con-
» trainte & mal affurée. On prétend que
les Chinois ont imaginé cet expédient
fingulier pour tenir leurs époufes dans
» la retraite & les empêcher de fortir ,
comme fi rien étoit capable d'arrêter
» une femme qui auroit envie de courir.
» Il eſt donc plus fimple de croire que ce
peuple , extrêmement voluptueux , ne
néglige rien de ce qui favorife ce pen-
» chant ; & parmi les différentes fortes
d'attraits qui peuvent plaire dans une
femme , eft - il rien de plus féduifant
qu'un petit pied ? Un joli foulier de fatin
couvre celui d'une Chinoiſe , qui fe fait
» une étude de le montrer , en feignant
de le cacher modeftement. Cette coquetterie
, dont les hommes ne font la
pas
dupe , eft un nouvel aiguillon pour le
plaifir
39
ور
>>
39
و ر
ود
33.
Parmi les différents traits qui forment
le caractère des Chinois , nous n'en choififfons
, qu'un pour ne pas trop étendre cette
analyfe. « Je ne connois point de peuple
plus vain , dit notre voyageur , plus
» entêté de fa fupériorité fur les autres
ور
SEPTEMBRE 1767. 105
و د
» hommes : il traite de barbares toutes
» les nations de l'univers , rien n'eſt bien
» que ce qui fe fait chez lui . Il pourroit
» tirer de grandes lumières de nos artiſtes ;
» mais il néglige d'en profiter , ne voulant
»rien faire à notre manière. Il fallut agir
» de force , pour obliger les architectes de
» Pékin à bâtir un temple fur un modele
» venu d'Europe ; tandis qu'en France ,
» dans nos appartemens , dans nos fêtes ,
» dans nos fpectacles , nous femblions,
» n'avoir de goût , que pour ce qui portoit
l'empreinte des modes de la Chine . Des
» Mandarins furent fort étonnés d'apprendre
qu'il y avoit au- delà des mers
» des pays plus étendus que leur Empire ,
» & des hommes plus inftruits que leurs
» lettrés. On leur fit voir , fur une mappemonde
, l'Europe , l'Afrique , l'Amérique.
Où donc eft la Chine , demandèrent-
ils . Dans ce petit coin de terre ,
leur dit- on . Alors fe regardant avec l'air
humilié , ils répondirent : elle eft bien
petite
93
ور
و د
ور
ود
و و
""
و د
و د
33°
Les Chinois ont prévenu les difgraces
du front conjugal , non - feulement par le
peu de liberté qu'ils accordent à leurs
femmes , mais encore par l'établiſſement
des lieux publics , où l'on peut aller en
toute fûreté. « Dans la crainte que ces
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>
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""
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""
""
"
""
و د
""
""
» courtisanes ne caufent du défordre , on
ne leur permet pas d'avoir leur demeure
dans l'intérieur des villes , ni d'occuper
des maifons particulieres. Elles s'affocient
pour loger plufieurs enfemble fous
», le gouvernement d'un homme qui répond
de tout le mal qu'elles peuvent
caufer. Au refte , ces fortes de femmes
ne font que tolérées & paffent pour infâmes
à la Chine comme parmi nous. Il
fe trouve même des Gouverneurs qui
,, ne, les fouffrent point dans leur Jurifdiction
, comme il y a en France des
Curés qui les chaffent de leurs paroiffes.
La ville d'Yang- Tcheou , dans la province
de Kyang- Nan , eft célebre par
l'agrément & la vivacité de ces courtifanes
elles ont le pied d'une petiteffe
extrême , la jambe belle & tant d'autres
perfections , qu'on dit en proverbe : celui
qui veut une maîtreffe de taille fine
cheveux bruns , belle jambe , beaux
pieds , &c. doit la prendre à Yang- Tc-
,, heou. Ses habitans font paffionnés pour
le plaifir , & les femmes très- recher-
,, chées , très-variées dans la manière de
procurer. Ce qu'on raconte des excès
de volupté des filles d'Amathonte & de
Cithere , n'eft qu'une foible image des
reffources & des raffinemenens amou-
و د
و د
و د
"
و ر
و ر
>>
""
""
و د
و د
""
le
SEPTEMBRE 1767. 107
› ,, reux dont ces aimables & galantes
Yangiannes affaifonnent leurs faveurs.
Cette délicieufe contrée eft pour les
Chinois , ce que Chypre fut pour les
››
ود
>>
ور
Grecs. ,,
Il n'y a point de rufe dont les marchands
ne s'avifent pour attirer des acheteurs.
" La feule qu'ils n'ayent point encore .
imaginée , & qu'ils pourroient apprendre
de nous , c'eft de faire refter leurs
femmes dans leurs boutiques quand elles
font jolies , ou d'y fuppléer par de jeunes
filles bien faites , bien parées , bien co-
,, quettes , comme on en loue à Paris pour
,, cet ufage.
,,
""
""
""
""
""
""
"" Il faut fe donner de garde de rien
,, prêter à un Chinois , fans avoir pris fes
fûretés ; il commence par emprunter une
petite fomme , & promet de reftituer le
capital avec un intérêt confidérable. Il
,, exécute cette promeffe ; & fur le crédit
qu'il s'établit , il paffe à de plus gros em-
,, prunts. L'artifice fe foutient pendant des
,, années entières , jufqu'à ce que la dette
foit auffi forte qu'il le defire ; & il difparoît.
Je ne rapporte ceci , Madame ,
», que pour vous montrer que les moeurs
Chinoifes ne fontpas, en tout, différentes
des nôtres.
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"> Un fecond trait de reffemblance eſt
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108 MERCURE DE FRANCE.
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la fureur du peuple , dans certaines
provinces , pour la procédure. Il eft fi
porté à la chicane qu'il engage fes terres ,
fes maifons & fes meubles pour le plaifir
de fuivre un procès ou de faire donner
,, la baftonnade à fa partie adverfe . Il arrive
fouvent , par une corruption plus
puiffante , que l'accufé fait porter les
,, coups à fon adverfaire. Mais ce qu'on
,, ne voit point à la Chine , comme dans
le pays de France dont je parle , ce font
de ces hommes qui trafiquent de procès
,, & en vendent deux pour avoir de quoi
fournir aux frais du troifième .
Après avoir parcouru les différentes provinces
de la Chine , après avoir fait obferver
à fes lecteurs ce que chaque province
offre de curieux & de remarquable ,
notre Voyageur arrive à Pekin , & fait
une defcription très-animée du tumulte
qui regne dans cette capitale . " Quoique
fes maifons foient plus baffes que celles
de la métropole de la France , elles n'en
contiennent pas moins de monde ; car
dix Chinois logent à l'aife , où trois
François fe trouveroient à l'étroit. D'ailleurs
la plupart des gens de métiers ,
les portefaix , les pauvres n'ont point
leur domicile dans Peking : ils fe
tiennent dans les barques dont le port eft
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SEPTEMBRE 1767. 109
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, couvert & qui forme une feconde ville
prefqu'auffi peuplée que la premiere.
Ajoutez à cela cette foule innombrable
de payfans qui arrivent tous les jours
des villages voifins & rendent cette capitale
encore plus vivante. Ce qui en aug-
,, mente fur- tout le mouvement c'eft
,, que les Artiſans , les Barbiers , les Tailleurs
, les Menuifiers , &c . au lieu de
refter dans leurs maifons , courent les
,, rues , vont chercher de l'ouvrage en
ville & portent avec eux tous les inftrumens
propres de leur profeffion . Il n'eſt
,, pas jufqu'aux Forgerons qui n'aient leur
, marteau , leur enclume , leur fourneau
& leur foufflet. Enfin toutes les perfonnes
riches , celles même qui font
d'une condition médiocre , fe font
fuivre par plufieurs domeftiques. Figu-
,, rez- vous , Madame , nos gens de loi ,
Juges , Avocats , Procureurs , Greffiers ;
,, nos Financiers , Fermiers , Sous - Fermiers
, Payeurs de rentes , Agens de
» change , Banquiers ; nos Médecins ,
Chirurgiens , Apothicaires , en un mot
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les bourgeois aifés de Paris précédés
, accompagnés , fuivis d'une troupe
nombreuſe de commis & de valets ; &
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,, vous n'aurez encore qu'une foible idée :
110 MERCURE DE FRANCE.
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de la cohue & des embarras de la capitale
de la Chine ,,.
En qualité de grand Pontife , l'Empereur
de la Chine peut canonifer & béatifier
qui il lui plaît , mais principalement ceux
qui fe font rendus utiles par d'importans
fervices, ou recommandables par de grandes
vertus. " Il peut même en faire des Dieux ,
leur ériger des temples , & contraindre
les peuples de les adorer. Enfin fon au-
,, torité prévaut fur l'ufage même ; car il
», peut à fon gré changer les noms des provinces
, des villes , des familles ; dé
fendre de fe fervir de certaines expreffions
dans le langage , faire revivre les
anciennes ; ce que les Grecs , les Romains
, & principalement les François
n'ont cru foumis à aucune autorité .,,.
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,,
L'auteur compare à nos Parlemens , ce
qu'on appelle à Péking , le Tribunal des
Cenfeurs. " Non-feulement ils tiennent
dans la crainte & dans l'obfervation des
loix les Jurifdictions fubalternes , examinent
les décifions des autres Tribu-
,, naux , les caffent ou les approuvent ,
felon qu'elles leur paroiffent injuftes ou
équitables ; mais ils font encore les
,, organes dont le peuple fe fert pour porter
les plaintes au pied du trône , pour re-
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SEPTEMBRE 1767. 111
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,, préfenter au Souverain les droits & les
privileges des fujets. De tout temps ,
les Cenfeurs ont dit avec une noble
fermeté aux Empereurs ce qu'ils ont cru
de plus convenable au bien de l'Etat .
Les bons Princes ont profité de leurs
avis ; les tyrans les ont méprifés ou
punis de mort. Mais alors toute la
nation eſt entrée dans l'infortune de fes
nobles défenfeurs ; & le refpect qu'elle
a fait paroître pour ces pères de la patrie ,
la douleur qu'elle a montrée du traite-
; ment qu'ils recevoient , les noms glo-
,, rieux , les marques d'honneur qu'elle leur
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prodigués , les ont bien dédommagés
,, de la difgrace du Souverain . Auffi voit-
,, on ces illuftres Magiftrats donner tous
,, les jours des preuves de leur courage &
de leur grandeur d'âme. Dès que l'intérêt
de l'empire le demande , ils ne
,, ménagent ni grands feigneurs , ni mandarins
, quelque protection que leur ac-
" corde le Monarque. L'amour de la gloire
& du devoir l'emporte fur toute autre
confidération ; & dès qu'il faut remplir
leur charge , ils comptent pour rien l'interdiction
, l'exil , la mort même ; les
annales de la Chine nous en offrent
,, plus d'un exemple
,,
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330
Aux environs de Peking eſt une maiſon
ri2 MERCURE DE FRANCE.
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de campagne de l'Empereur de la Chine
que notre Voyageur va vifiter. " Cette
maifon eft charmante & fingulière :
figurez- vous un terrein immenfe femé
de petites montagnes faites à la main
,, & couvertes d'arbres à fleurs , qui font
communs à la Chine . Les vallons que
laiffent ces collines , font arrofés de ca-
,, naux qui ferpentent , & fe joignent à
certaines diſtances pour former des étangs
& des lacs. Les bords de ces canaux font
ornés de bâtimens qui n'ont , pour la
,, plûpart , que le- rez- de chauffée , mais
extrêmement décorés dans leur façade
& plus encore dans le détail des appartemens.
Il ne faut pas vanter aux Chinois
l'architecture grecque & romaine ,
ni leur parler de divers ordres , dont la
combinaiſon & les proportions nous enchantent.
Ce monde Afiatique eft comme
un monde à
part , qui ne fe conduitni par
les mêmes regles , ni par le même goût
,, que le nôtre. On compteroit bien deux
,, cens de ces bâtimens qui font de véritables
palais. Il y a autant de maiſons
pour les eunuques &
pour les domef-
,, tiques ; à quoi il faut ajouter une ville
bien alignée & bien percée , qu'on a
bâtie dans le milieu de toute cette enceinte
, pour donner à l'Empereur l'idée
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;, & le fpectacle des rapports que les hommes
forment enfemble. A certains jours
de l'année , les eunuques repréfentent
tout le commerce , tous les marchés ,
,, tous les afts , tous les métiers , tout le
fracas , toutes les allées , les venues &
même les friponneries des grandes villes.
Parmi les eunuques , l'un fait la fonction
de marchand , l'autre d'artifan ; celui-
ci de foldat , celui- là d'officier. Les
vaiffeaux arrivent au port ; les boutiques
,, s'ouvrent ; on étale les marchandifes ;
un quartier eft pour la foie , l'autre pour
la toile ; une rue pour les porcelaines ,
une autre pour les vernis , & c. Un
Empereur de la Chine eft inveſti de tant
de grandeur , qu'il ne fe permet pas de
rien voir dans fa capitale , beaucoup
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moins dans le refte de fes Etats : ainfi les
,, mouvemens de fa ville domeftique font
,, pour lui un véritable amufement
Etant à Peking , notre voyageur eft invité
à dîner dans une maifon de campagne ,
à quelques lieues de cette capitale , chez un
riche Chinois , avec qui il s'étoit lié d'amitié.
" Il y avoit beaucoup de monde
à ce dîner ; car la bonté naturelle du
maître du logis lui fait recevoir toutes
fortes de gens. Je fus furpris néanmoins
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,, d'y trouver deux perfonnes qui ne ſe114
MERCURE DE FRANCE.
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roient admifes en France dans aucune
fociété. L'un étoit en eunuque , qui ,
après avoir fervi long-temps dans le ferrail
du premier Miniftre , venoit d'obtenir
fa liberté & d'être rendu au commerce
des hommes. Je vous avoue , dit notre
Voyageur à fonami , que je ne conçois pas
,, comment on peut avoir chez foi des
êtres de cette efpece , qui , chargés du
plus vil emploi qui foit parmi les humains
, font confifter leur honneur à
garder les femmes des autres , & fe
rendent méprifables par leur fidélité
,, même. On ne les regarde pas ici des
mêmes yeux ,
lui répondit- on : les grands
de la Chine , à l'exemple des autres
,, Afiatiques , ont des eunuques * qui
,, leur fervent de confeillers & de confi-
,, dens ; ce qui n'empêche pas , conti-
,, nua-t- on , que je ne penſe comme vous
,, de ces hommes arrachés à la nature , &
», qui , devenus le rebut des deux fexes ,
" rendent plus de femmes malheureuſes
», qu'ils ne raffurent de maris . La caftra-
,, tion eft ici une efpece de commerce ; &
,, on la pratique avec tant de dextérité ,
qu'il y a peu de gens qui en meurent.
J'ai connu un homme qui , ne fachant
,, que devenir , fe vendit pour être eu-
» nuque & fe fit faire l'opération ,,.
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L'auteur dîna dans cette même maiſon
avec un homme pour lequel on parut avoir
beaucoup de confidération . C'étoit un lettré
de la famille de Confucius , qui a plus
de deux mille ans de nobleffe. " L'Empe-
,, reur nomme toujours un docteur de
,, cette race pour être le Gouverneur de
Kio-Teoù , l'illuftre patrie de ce philofophe.
Defirant fort d'avoir l'honneur
de converfer avec le plus ancien gentil
homme de l'univers , je m'approchai du
nouveau venu avec les égards dus à fon
nom & à fa naiffance. Je le trouvai auffi
honnête & auffi inftruit , que devoit l'être
,, un defcendant du Législateur de la
Chine. Ses queſtions roulerent d'abord
fur l'objet de mes voyages. Sans doute ,
,, me dit- il , que l'amour de la fageffe
vous a déterminé à quitter votre patrie ,
& à renoncer aux douceurs d'une vie
,, tranquille. J'ambitionne votre fort ; mais
je ferois peut- être le premier Chinois
qu'un pareil motif auroit attiré hors de
,, fon pays. En fuppofant même que nous
,, en euffions le defir , nos loix s'y oppofent
; & il est défendu à tous ſujets
de l'Empire de voyager chez les autres
nations , pour quelque caufe que ce puiſſe
être , à moins d'une permiffion ou d'un
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" ordre
exprès
du Souverain
ou du Gou114
MERCURE DE FRANCE.
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roient admifes en France dans aucune
fociété. L'un étoit en eunuque , qui ,
après avoir fervi long-temps dans le ferrail
du premier Miniftre , venoit d'obtenir
fa liberté & d'être rendu au commerce
des hommes. Je vous avoue , dit notre
Voyageur à fonami, que je ne conçois pas
,, comment on peut avoir chez foi des
,, êtres de cette efpece , qui , chargés du
plus vil emploi qui foit parmi les hu-
,, mains , font confifter leur honneur à
garder les femmes des autres , & fe
rendent méprifables par leur fidélité
même. On ne les regarde pas ici des
mêmes yeux ,
yeux , lui répondit- on : les grands
de la Chine , à l'exemple des autres
,, Afiatiques , ont des
eunuques qui
leur fervent de confeillers & de confi-
,, dens ; ce qui n'empêche pas , conti-
,, nua- t- on , que je ne penfe comme vous
de ces hommes arrachés à la nature , &
», qui , devenus le rebut des deux fexes ,
,, rendent plus de femmes malheureuſes
», qu'ils ne raffurent de maris . La caſtra-
,, tion eft ici une efpece de commerce ; &
,, on la pratique avec tant de dextérité ,
qu'il y a peu de gens qui en meurent.
J'ai connu un homme qui , ne fachant
,, que devenir , fe vendit pour être eu-
» nuque & fe fit faire l'opération ,,.
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L'auteur dîna dans cette même maifon
avec un homme pour lequel on parut avoir
beaucoup de confidération . C'étoit un lettré
de la famille de Confucius , qui a plus
de deux mille ans de nobleffe. " L'Empe-
,, reur nomme toujours un docteur de
,, cette race pour être le Gouverneur de
Kio-Teoù , l'illuftre patrie de ce philofophe.
Defirant fort d'avoir l'honneur
de converfer avec le plus ancien gentil-.
homme de l'univers , je m'approchai du
,, nouveau venu avec les égards dus à fon
,, nom & à fa naiffance. Je le trouvai auffi
honnête & auffi inftruit , que devoit l'être
un defcendant du Législateur de la
Chine. Ses queſtions roulerent d'abord
fur l'objet de mes voyages. Sans doute ,
me dit- il , que l'amour de la fageffe
,, vous a déterminé à quitter votre patrie ,
& à renoncer aux douceurs d'une vie
tranquille. J'ambitionne votre fort ; mais
je ferois peut- être le premier Chinois
,, qu'un pareil motif auroit attiré hors de
fon pays. En fuppofant même que nous
,, en euffions le defir , nos loix s'y op-
,, pofent ; & il eft défendu à tous fujets
de l'Empire de voyager chez les autres
nations , pour quelque caufe que ce puiffe
être , à moins d'une permiffion ou d'un
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ordre exprès du Souverain ou du Gou116
MERCURE DE FRANCE.
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,, vernement. La plupart de nos compatriotes
, qui fe trouvent répandus en
divers endroits des Indes pour faire leur
commerce , font de la poftérité de ceux
qui aimèrent mieux abandonner la
Chine , lorfque nos vainqueurs s'en
rendirent maîtres , que de fe laiffer
couper les cheveux . Un femblable motif
,, ne m'engagera jamais à quitter ma pa-
,, trie ; mais j'aimerois à m'inftruire en
,, parcourant comme vous, les diverfes contrées
de l'univers . Je fuis né , à la vérité ,
dans un royaume floriffant ; mais je
n'ai jamais cru , comme plufieurs de mes
,, concitoyens , que les bornes de notre
Empire fuffent celles de nos connoif-
,, fances. J'ai lu plufieurs de vos écrits
traduits en notre langue par vos miffionnaires
j'ai fur - tout fait une étude
,, particuliere de ceux que vous appellez
,, vos livres facrés : ils me donnent la
plus grande idée de vos loix , de votre
religion & de votre morale. Nous
,, avons comme vous nos faintes écri-
,, tures ; & nous regardons leurs auteurs
comme des gens infpirés du ciel . Nous
,, en diftinguons de plufieurs claffes , ſui-
,, vant le degré d'autorité que nous leur
attribuons. Nous en comptons cinq du
», premier ordre , pour lefquels nous
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»,
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SEPTEMBRE 1767. 117
, avons la même vénération que vous
», pour votre Bible. j'ai même cru y trou-
», ver , pour le genre & la diftribution
,, des matières , quelque reffemblance avec
les livres de Moïfe & de vos autres
écrivains facrés. C'eft un mêlange de
,, myfteres , de préceptes religieux , d'ordonnances
légales , de poéfies allégoriques
& de faits curieux concernant
l'hiftoire de notre nation ,,.
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Dans le même dîner il y avoit un Médecin
qui parla beaucoup d'une racine finguliere
par les vertus qu'on lui attribue.
On prétend qu'elle a quelque reffemblance
avec les parties viriles , & que
c'eft la raifon qui l'a fait appeller ginfeng
, ou repréfentation d'homme. Les
propriétés de cette plante font admirables
; & les Chinois y ont recours
dans toutes leurs maladies comme à la
derniere refource. Point de diarrhée ,
de foibleffe d'eftomac , de dérangement
d'inteftins , d'engourdiffemens , de pa-
,, ralyfie , de convulfions qui ne cédent au
,, gin- feng. Il eft merveilleux , felon eux ,
,, pour rétablir , d'une manière furprenante,
les forces affoiblies , faciliter la refpiration
, purifier le fang , augmenter l'humide
radical , ranimer les vieillards , les
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,, agonifans , retarder la mort , réparer ,
118 MERCURE DE FRANCE.
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dans un inftant , la perte que procurent
les plaifirs de l'amour , & les infpirer
auffi-tôt. Notre Médecin m'a raconté ,
à ce fujet , des chofes incroyables . Cette
dernière vertu rend ce remède infini-
,, ment précieux aux Chinois & à tous
,, nos voluptueux d'Europe . Auffi les Hollandois
, qui l'achètent au poids de l'or ,
en font-ils un commerce très- lucratif.
Un miffionnaire , épuifé par fes fatigues
apoftoliques , trouve dans cette racine
,, une ardeur nouvelle qui le porte à de
plus grands travaux ,,.
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Nous finirons cet extrait par le morceau
qui termine ce qui regarde l'Empire de la
Chine. " C'est avec regret , dit notre Voya-
», geur , que je me vis au moment de
quitter ce beau pays. Tout ce qui peut
rendre une nation refpectable , femble
concourir à faire des Chinois le premier
peuple de l'univers. On a vu finir les
plus anciens Empires ; la Chine ſeule ,
femblable à ces grands fleuves qui roulent
conftamment leurs eaux avec majeſté ,
n'a rien perdu de fon éclat & de fa fplendeur
. Si elle a été quelquefois troublée
,, par des guerres inteftines ; fi la fucceffion
au trône a été interrompue par une
domination étrangère , ces intervalles
de trouble ont été courts ; & cette heu
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SEPTEMBRE 1767. 119
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par
la
,, reuſe Monarchie a trouvé dans la fageffe
,, & l'excellence de fes loix , une prompte
,, reffource à fes malheurs. La dernière
révolution , arrivée en 1644 , en fou-
,, mettant la Chine aux Tartares , ne fit
qu'accroître la puiffance & l'étendue de
», cet Empire , puifqu'elle ajouta à fes
anciennes poffeffions une partie confidérable
de la grande Tartarie. Ainfi ce
Royaume s'eft aggrandi , moins
,, voie des conquêtes , que par la réputation
de fon gouvernement , & fes pro-
» pres difgraces. Il eft aujourd'hui au plus
haut point de grandeur où il fe foit
,, trouvé depuis fa fondation ; & fa domination
, plus vafte que jamais , s'eſt
affermie par les plus folides fondemens.
Il jouit au dedans d'une paix profonde ,
qui , depuis un fiècle , n'a été troublée
», par aucune guerre inteftine . Au dehors
depuis fa réunion avec les Tartares , il
n'a prefque plus d'ennemis à combattre.
Joignez , à ces avantages politiques , la
fituation la plus heureufe , & la plus
,, nombreuſe population . Prefque toute la
Chine eft coupée de lacs , de rivières &
de canaux qui contribuent à la fertilité
des campagnes , favorisent le tranfport
& procurent la circulation des marchan-
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difes. Il y a de ces lacs qui ont jufqu'à
120 MERCURE DE FRANCE.
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quatre- vingt lieues de circuit , & de ces
rivières qui traverſent l'Empire dans
toute fon étendue. Les uns & les autres
font , à proportion , auffi peuplés que la
terre ferme ; car par - tout où l'on a
bâti une ville fur le bord d'un fleuve ,
d'un lac & d'un canal , on voit s'élever ,
du milieu des eaux , une autre ville
flottante , formée d'une infinité de bar-
,, ques qui contiennent un peuple innombrable
, gouverné par un même maître ,
régi par les mêmes loix. Ces loix refpectables
embraffent tout ce qui regarde
les différens états : elles règlent les décifions
des Juges , les édits du Prince , les
démarches des Courtifans , la conduite
des Gouverneurs , & la difcipline des
,, troupes. Elles rendent le Souverain père
de fes fujets , & l'empêchent d'en être
le tyran. Cependant elles ne diminuent
rien de fa gloire & de fes droits ; elles
lui donnent en abondance des domefti-
,, ques , des efclaves , des femmes , des
,, richeffes . Enfin elles lui accordent avec
profufion tout ce qui convient à la ma-
,, jefté royale ; & , ce qu'il y a de plus
beau & de plus admirable , c'eft que
,, tous ces biens ne font point acquis par
le malheur des peuples ».
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La fin au Mercure prochain.
LE
SEPTEMBRE 1767. 121
LE Botanifte François , comprenant toutes
les plantes communes & ufuelles , difpofées
fuivant une nouvelle méthode , &
décrites en langue vulgaire ; par M. BARBEU
DUBOURG ; avec cette épigraphe :
O Melibae ! Deus nobis hæc otiafecit . Virg.ecl . 1 .
A Paris , chez LACOMBE , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol. in- 12 ,
reliés liv.
S
LA langue françoiſe eſt devenue la
langue commune à toutes les fciences , à
la réſerve de la feule botanique . Pourquoi
cette exception ? Tâchons , dit l'auteur ,
d'arrondir fon domaine , en y enclavant
cette dernière portion de territoire qui
paroît tout-à-fait à fa bienféance. Tâchons
d'arracher les épines de la botanique fans
en ternir les fleurs , afin d'en rendre l'étude
aifée & agréable à tous les âges de la vie ,
& que nos Dames même puiffent quelquefois
s'amufer une heure ou deux dans
les beaux jours d'été , foit à faire le dénombrement
des plantes de leur campagne ,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
foit à cueillir dans les prés de ces fleurs
fimples , auxquelles la nature a attaché des
grâces & un charme fecret , ou à rechercher
fur les montagnes des herbes encore plus
précieufes par leurs vertus falutaires.
M. Barbeu Dubourg a eu l'art de fimplifier
l'étude de la botanique , en propofant
une méthode nouvelle & un manuel
d'herborifation qui mettent cette fcience
à la portée de tout le monde , fans exception
des herboristes , ni des gens de la
campagne , des femmes , ni des enfans.
La botanique n'eft point une étude abf
traite , elle eft fimple comme fon objet,
Confidérez ce que les plantes ont de commun
& en quoi elles différent. Voilà , en
deux mots , ce qui fait toute la fcience des
botaniftes .
Chacun connoît particulièrement quelque
plante , à-peu-près comme on connoît
les plantes en général , c'eſt-à - dire , aſſez
fûrement , quoique d'une manière un peu
vague ; mais comment exprimer ce qui
nous les fait reconnoître ? C'eſt un certain
je nefçais quoi. Mais dans un continent
où chaque jour nous foulons aux
pieds des milliers de plantes diverfes , le
je ne fçais quoi le trouve bientôt prefque
fynonyme à je ne fçais rien,
·
Cependant cet enfemble de toutes les
SEPTEMBRE 1767. 123
parties , qu'on appelle en botanique le port
d'une plante , n'eft pas tout- à fait à dédaigner
; mais il ne faut jamais fe repofer entièrement
là- deffus. Si nous entrons dans le détail
des parties qui fe rencontrent affez ordinairement
dans toutes les plantes , & qui
leur font plus ou moins effentielles , nous
verrons bientôt , & nous ferons en état d'énoncer
clairement, ce qui fait leur caractère
propre.
Mes
yeux , dit M.
Dubourg
, fe portent
d'abord
fur la fleur , dont
l'éclat
ſemble
annoncer
l'importance
; de- là je pafferai
au fruit
qui lui fuccède
naturellement
, &
qui eft à la fois le principe
& la fin de
toute
végétation
: je confidérerai
enſuite
la tige qui fait comme
le corps
de la plante
;
puis les feuilles
, dont l'utilité
eft beaucoup
moins
bornée
qu'on
ne l'imagine
communément
; & je finirai
par la racine
, qui eft
trop importante
à l'économie
végétale
, pour
qu'il
foit permis
de la négliger
, mais fur
quoi
notre
curiofité
ne doit s'exercer
qu'avec
bien de la difcrétion
.
Depuis le chêne , honneur de nos forêts ,
jufqu'au ligneux qui , en fixant fes petits
grapins fur quelques points d'une écorce ,
n'y fait qu'une tache peu fenfible , à peine
l'Auteur de la nature a- t-il marqué une
feule ftation : & nous avons befoin d'en
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
faire plufieurs pour fuivre fa marche de loin.
La diftribution par claffe , par ordre ,
par fection , eft le vrai moyen de nous
ménager ces points de repos pour foulager
notre mémoire & éviter la confufion de
tant d'objets épars dans l'univers.
Il faut voir dans l'ouvrage même , la
marche fimple & naturelle qui conduit à la
connoiffance de la botanique ; enforte que
l'on peut, avec le feul fecours de la méthode
de M. Dubourg, claffer les plantes , diftinguer
leur caractère propre , les ranger
chacune dans leur famille particulière , &
fixer les traits qui les fait reffembler ou
différer entre elles.
On a joint à cette méthode 1º . un catalogue
des plantes ufuelles avec les noms
françois vulgaires , & les noms latins fous
lefquels ces plantes ont été connues de
tous temps dans les boutiques de pharmacie .
2º. Un avis ou courte inftruction fur ie
temps & la manière de cueillir , de deffécher
& de conferver toutes ces plantes pour
les ufages de la médecine .
3 Un Botanicon Parifienfe , ou index
fuivant la manière ordinaire de les dénommer,
avec quelques changemens , additions
d'efpèces , &c.
4°. On a expofé les vertus des plantes
dans trois lettres mifes à la fuite de cette
méthodę botanique.
SEPTEMBRE 1767. 124
L'utilité & l'importance de ce bon ou
vrage fe fait fuffifamment fentir . M. Barbeu
Dubourg , déja bien connu dans la
littérature , a beaucoup fimplifié l'étude
de la botanique par fon fyftême ingénieux
& nouveau ; il a mis beaucoup de précifion
& de clarté dans fon ftyle ; & il a
embelli fon ouvrage de tous les ornemens
dont il étoit fufceptible ; ce qui en rend
la lecture à la fois inftructive & amufante.
ESSA1 fur l'éloquence de la chaire , avec
le tableau defesprogrès & defa décadence
dans les différens fiècles de l'Eglife , accompagné
de réflexions ; par M. l'Abbé
GROS DE BES PLAS , Docteur de Sorbonne
, Vicaire général de Befançon & de
Fréjus , Affocié de l'Académie des Sciences
de Béfiers ; avec cette épigraphe
Quis mihi dabit videre pulverem oris illius per
quod magnalia & ineffabilia Chriftus locutus eft
& admiranda illa oracula orbi protulit Spiritus
Sanctus ? S. Chryf. de encomio Pauli.
AParis , chezVALLAT LA-CHAPELLE,
au Palais , fur le perron de la Sainte
Chapelle , prix z liv . 10 fols relié.
DANS ANS notre Mercure du mois de Mai
dernier , nous avons annoncé cet ouvrage
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
& nous avons dit que les perfonnes
chargées par cet état d'inftruire les peuples
y trouveroient des maximes utiles , &
les perfonnes qui cherchent à s'éclairer
elles mêmes , une inftruction folide. L'extrait
que nous en allons faire juftifiera ce
que nous avons avancé.
L'auteur de cet ouvrage donne , dans
une préface très - modefte & très - courte ,
le plan de cet effai . Comme , depuis longtemps
, le public n'eft plus la dupe de cette
modeftie , nous n'en dirons rien ; nous
nous contenterons de dire , avec M. l'Abbé
Gros , que la république des lettres étant
un état libre , il eft affez permis à chacun
de dire fon avis , de porter fon vu & ſon
Suffrage.
Ce volume eft comme divifé en quatre
parties. La première commence par une
courte dédicace à l'Académie de Béfiers ,
après laquelle M. l'Abbé de Befplas expoſe
clairement l'origine des inftructions publiques
, les changemens qu'elles ont effuyés
dans les différens fiècles de l'Eglife ; enfin
comme elles fe font perpétuées , & comme
elles ont pris la forme où nous les voyons
aujourd'hui. De - là il paffe aux défauts
qu'il a cru remarquer dans ces dernières.
approuve le début de nos fermons. Il
que rien n'eft plus édifiant que
Il
dit
de
comSEPTEMBRE
1767. 127
mencer par un texte de l'écriture , mais il
voudroit que ce texte fût récité en françois.
Il faut voir les raifons qu'il en donne
dans fon livre même. Elles nous ont paru
fatisfaifantes . Il fe récrie fur l'abus que l'on
fait de ce texte , & c'eft encore dans l'ouvrage
même que l'on trouvera en quoi
confifte cet abus.
Les paffages de l'écriture mal appliqués
occupent une bonne partie de ce difcours.
Boffuet , Bourdaloue ne font pas toujours
exempts de ces défauts. L'orateur facré ,
dit notre auteur , après avoir donné quelques
préceptes fur cette matière , veut- il
traiter de la vocation à la foi , de la néceffité
de la grace , des miféricordes infinies
de Dieu envers les hommes ? Il arrêtera fa
vuefur l'épître de Saint Paul aux Romains.
Toutes les parties effentielles du difcours
frapperont fur les points qu'elle enfeigne.
Elles exprimeront le dogme & la morale
qu'elle contient. L'orateur en fera paffer
l'enfeignement dans fes preuves, & feles rendra
propres. Il n'y aura plus à craindre de
fauffes applications ; le fujet fera le même
que celui de l'orateur facré , & confidéré
Jous le même point de vue , &c.
On trouve enfuite un portrait de Saint
Paul , qui caractériſe parfaitement ce grand
Apôtre. Quel génie profond , s'écrie M.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
l'Abbé Gros , quelle nobleſſe , quelle onction
dans fes paroles ! Toute la morale de
la religion , la religion toute entière eft dans
fes écrits. Heureux l'orateur qui peut s'élever
avec un génie fi fublime & s'embraſer à
un fi grand coeur!
و د
>>
و د
Ce portrait de Saint Paul donne lieu
à une critique très- jufte & très- vraie des
fermons de nos jours . « Trouve- t- on qu'ils
,, manquent de paffage de l'écriture ? Non.
Souvent les difcours de mode ne man-
,, quent pas de cet ornement ; mais , ce
qu'on y reprend avec juſtice , c'eſt d'être
,, à peine chrétiens. On cherche en vain la
morale de la religion , fes préceptes , fes
,, dogmes qui en font la bafe , rien de
pareil ne s'y trouve. L'évangile n'eft tout
au plus qu'un acceffoire dans le diſcours ....
L'humilité , l'abnégation de foi - même ,
,, les fouffrances , le mépris du monde ,
la docilité à la foi font des vertus qu'on
lui offre à peine dans un court tableau ,
,, ou bien on lui prêche les premières de
telle forte que Cicéron , que Socrate
n'euffent
été étrangers à ces dif-
""
و د
,,
>>
و و
و د
cours ".
pas
En général ce difcours eft fortement
écrit peut - être les gens du métier ne
feront- ils pas d'humeur à paffer condamnation
fur tous les défauts qui y font rele
SEPTEMBRE 1767. 129
vés ; quant à nous , nous croyons que le
moindre bien qui pourra en réfulter , ce
fera un examen févère des fermons qui fe
prêchent aujourd'hui : examen qui procu
rera fans doute une perfection inconnue
jufqu'à préfent.
Les obfervations qui fuivent ce difcours
lui fervent de preuves. Nous ne rapporte→
rons de ces preuves , qui d'ailleurs nous
ont paru très - propres au fujet , que le
parallèle de Boffuet & de Fenelon.
C'est ici que M. l'Abbé de Befplas
s'écarte le plus des opinions reçues. Il faut
être bien pénétré de ce que l'on avance ,
& avoir des raifons fans réplique pour
arracher à Boffuet une préférence que fon
fiècle & le nôtre lui ont toujours donnée.
Nous ne le fuivrons pas dans le détail de
ce parallèle. En citant des morceaux pris
çà & là nous craindrions de l'affoiblir.
Nous ofons cependant affurer qu'après
avoir lu M. l'Abbé Gros , on fera étonné
de fe rrouver de fon avis , & de penſer
avec lui qu'il importe infiniment au bonheur
du monde que lleess bbeeaauuxx ggéénniieess ne prévalent
pas fur les grandes âmes.
Parmi les réflexions fenfées que notre
auteur fait fur l'éloquence de la chaire , on
trouve celles-ci : vous n'êtes point fenfibles
vous vous croyez éloquens !
130 MERCURE DE FRANCE.
Quand vous prêchez, ne montrez pas que
vous n'êtes point théologiens , mais auſſi
gardez-vous bien de faire voir que vous
Pêtes .
Les difcours trop étudiés ne font qu'amufer
les pécheurs ; ils fcandalifent les vrais
fideles. Voulez-vous compofer un difcours ,
lifezunpeu , penfez davantage , fentez beaucoup.
Dans la citation de ces réflexions nous
fommes obligés de choifir les plus courtes .
Il y en a bien d'autres qui auroient mérité
une place dans cet extrait , & qui auroient
bien mieux fait connoître la jufteffe d'efprit
& la fineffe de jugement de M. l'Abbé
Gros ; mais leur longueur n'a pas permis
de les rapporter ici . Tel eft par exemple
le parallèle de Bourdaloue & de Maffillon.
Après avoir donné à Fenelon la préférence
fur Boffuet , notre auteur ne fe dément
pas. Il a trop de pénétration pour
ne pas fentir que Fenelon & Maffillon
avoient la même fenfibilité , le même
fonds de tendreffe & de douceur , la même
onction ; que Boffuet & Bourdaloue avoient
bien plus de dureté dans le caractère , plus
d'impétuofité dans le ftyle ; en un mot ,
qu'ils ne cherchoient point à s'infinuer dans
les cours auffi Maffillon eft - il fon héros .
Ces réflexions font fuivies d'un tableau
SEPTEMBRE 1767. 131
des progrès & de la décadence de l'éloquence
de la chaire . Les Apôtres , les Pères
de l'Eglife Grecque & Latine , tous y font
peints avec les couleurs qui leur font propres.
Nous ne pouvons nous empêcher de
rendre ici juſtice à M. l'Abbé Gros. Ce
tableau eft des plus intéreffants ; & , quoique
le Père Niceron nous ait donné , dans
fes mémoires , des extraits des fermons des
prédicateurs du feizième & du dix - feptième
fiècles , on n'eft pas fâché de trouver,
après les grands modèles , un abrégé de
ceux de Raulin , de Menot , du Père Bening
& du Père Boucher.
Viennent enfuite les paffages de l'écriture
mal appliqués. Ils font tous tirés des
plus fameux prédicateurs , de Bourdaloue ,
de Maffillon , du Père Larue & de Cheminais.
Nous n'entreprendrons point de
juſtifier M. l'Abbé Gros dans fes citations ,
encore moins de le critiquer ; c'eft aux
gens du métier feuls à le faire. Nous nouscontenterons
de dire que fon ouvrage mérite
d'être applaudi ; qu'il eft écrit avec
feu ; qu'étant lui -même prédicateur , il
faut qu'il foit bien pénétré des principes
qu'il avance , pour les avoir mis au jour ,
au rifque de fa propre réputation , s'il ne
fuit pas lui-même ce qu'il prefcrit aux
Lautres.
>
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons nous empêcher , en
finiffant cette analyfe , de citer & de recommander
la lecture de cinq morceaux qui
nous ont vivement affectés , & qui nous
paroiffent abfolument neufs , au moins par
la manière de les préfenter. Ce font 1 ° .le
parallèle de Boffuet & de Fenelon . 2° . Les
rapports de la mufique & de l'éloquence.
30. L'inftruction placée au milieu de la
célébration des faints myftères . 4°. Le portrait
du célèbre Origene . 5. Enfin le parallèle
de Bourdaloue & de Maffillon , tant
de fois préfenté , & qui a cependant ici
toutes les grâces de la nouveauté.
LES Vies des Hommes & des Femmes illuf
tres d'Italie , depuis le rétabliſſement des
fciences & des arts ; par une fociété de
gens de lettres. A Paris , chez VINcent,
Imprimeur , rue Saint Severin ; 1767:
deux vol. in- 12 , qui doivent avoir une
fuite.
CElivre ne contient encore qu'une trèspetite
partie de ce que promet fon titre : on
peut en juger , puifqu'il n'y a que deux
volumes. On y trouve néanmoins déjà
SEPTEMBRE 1767. 133
vingt éloges hiftoriques ; & dans ce nom
bre , il en eft peu qu'on ne life avec une
forte de plaifir ; fans en excepter même
ceux dont les héros fe font fait détester.
Tel eft , par exemple , celui de Céfar de
Borgia , fcélérat obfcur ; car on doit donner
ce nom à quiconque , avec de grands
crimes , n'a exécuté que de petites chofes.
Ce fils inceftueux d'Alexandre VI paroît
bien au - deffous de la devife faſtueufe
qu'il avoit choifie : aut Cefar , aut nihil.
Il avoit quelque bravoure , qualité affez
rare dans un traître. Par des ufurpations
continuelles , qu'il ne dut point à ſon
épée , mais à la perfidie & aux empoifonnements
, il parvint à fe former , en Italie ,
de petits Etats qu'il perdit à la mort de fon
pere , non moins fcélérat que lui. Il y a
certainement très - loin de ce fils de Pape à
Jules Céfar. Cependant Machiavel a choifi
cet homme pour fon héros , à peu- près
comme il est arrivé à quelques fophiftes
de choisir la pefte & la fièvre pour les fujets
de leur panégyrique .
Les éloges de quelques hommes vrai
ment illuftres font ceux de Pétrarque , de
Faffoni , de Galilée , de Torquato - Taffo ,
de Gravina , de Muratori , d'Americ- Vefpucci
, &c. On venge ce voyageur célèbre
de l'idée peu avantageufe que quelques
134 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes mal inftruites ont voulu donner
de fes découvertes. Il eft prouvé par les
monumens les plus authentiques , que la
gloire de cet illuftre Florentin eſt indépendante
de celle du fameux Génois Chrif
tophe Colomb , & que Vefpucci mérita de
donner fon nom à l'Amérique. Les allégations
de l'abbé Pluche , du père Charlevoix
& de M. de la Martiniere , contre
la réputation de ce dernier , ne paroiffent
fondées que fur le motif de fe diftinguer
par des affertions hazardées & fingulieres :
motif contre lequel les écrivains & les
philofophes eux-mêmes ne fauroient être
trop en garde .
On defireroit que quelques - unes de
ces vies fe reffentiffent moins de la déclamation
& de l'emphafe . Toutes ne participent
pas également à ce défaut , qui ,
d'ailleurs , eft compenfé par un grand
nombre d'anecdotes curieufes que l'on ne
trouve raffemblées nulle part avec tant
"d'abondance.
L'hiftoire du Taffe eft une de celles que
nous avons lues avec le plus de plaifir. A
la fin des remarques qui terminent la vie
de ce poëte illuftre , on a inféré une traduction
françoife des premiers vers de la
Jérufalem délivrée . Ce morceau eft attriSEPTEMBRE
1767. 135
bué à M. Paliſſot. Nous nous permettons
de le tranfcrire avec les obfervations qui
précedent & qui fuivent la citation que les
auteurs en ont faite. Nous ne pouvons
qu'applaudir au defir qu'ils témoignent
que M. Paliffot veuille continuer la traduction
de ce beau poëme.
"
""
و د
"
" Le traducteur , difent-ils , s'eft plus
attaché à faifir l'âme du Taffe , qu'à copier
fervilement fes expreffions qu'il
n'auroit pas manqué d'affoiblir par cette
gêne. Il fait que chaque langue , ayant
fon génie particulier , qui tient au caractere
de la nation qui la parle , une
,, expreffion ceffe d'être exactement la
même , & qu'elle ne peut avoir la même
valeur , quand on la tranfporte d'une
langue dans l'autre ; que fon énergie
,, augmente , ou diminue , en proportion
de la richeffe ou de la pauvreté , de
l'harmonie ou de la rudeffe de la lan-
,, gue dans laquelle on traduit , & que,
,, par conféquent , un traducteur doit avoir
plus d'égard au génie de fon original ,
qu'à fon expreffion .
و ر
و د
>>
""
32
"
Je chante les combats & ce guerrier pieux ,
Qui du joug infidèle affranchit les faints lieux;
Il dut à fes travaux cette illuftre victoire :
•
Le' tombeau de fon Dieu fut le prix de fa gloire.
136 MERCURE DE FRANCE.
En vain , pour s'opposer à fes fameux exploits ,
Et l'Afrique & l'Afie avoient armé leurs Rois ;
En vain à leurs efforts l'enfer unit fa rage ;
Le Ciel contre leurs traits affermit fon courage ,
Et , combattant pour lui , fous les faints étendards ,
Ramena du héros les compagnons épars .
O vous , de l'Hélicon divinités fragiles ,
Je ne fuis plus jaloux de vos lauriers ftériles
Préfide à mes accords , Mufe fille du Ciel ,
Dont le front eft orné d'un éclat immortel.
De tes rayons divins enflamme mon génie ,
Prête à ma foible voix ta fublime harmonie ,
Que mon coeur foit épris de ta feule beauté :
Toi fur- tout que j'implore , augufte vérité ,
Pardonne cependant , fi ma main téméraire ( 1 )
Ajoute à tes attraits une pompe étrangère.
L'homme né pour l'erreur , aveugle en fes defirs
Peut être fubjugué , mais c'eſt par les plaifirs.
Il faut , en l'éclairant , ménager fa foibleffe ,
Et d'un joug trop auftère adoucir la rudeſſe ;
( 1 ) Ces deux vers paroîtront peut- être imités
de la Henriade ; c'eft que M. de Voltaire , dans cer
endroit , a imité & embelli le Taſſe. Il s'adreſſe
à la vérité. Si la fable , dit-il , mêle fa voix à tes
accens :
3:
Si fa main délicate orna ta tête altière
Sifon ombre embellit Les traits de ta lumière,
SEPTEMBRE 1767. 137
Tel qu'un père alarmé , dont le fils au berceau ,
Voit de fes jours naiſſans éteindre le flambeau ( 2 ) ,
Corrige avec le miel la coupe trop amère ,
Qu'il préfente à l'enfant d'une main falutaire .
Trompé par cet appas , l'enfant boit la liqueur ;
Et reçoit la fanté qu'il doit à fon erreur .
Toi , dont la France attend fa dignité première ,
Toi, généreux Choifeul , qui m'ouvris la carrière ( 3 ),
Ta gloire intéreffée au fuccès des beaux- arts
Te demande pour eux un feul de tes regards.
4
( 2 ) M. de Voltaire , dans l'effai ſur la poéfie
épique , en louant cette comparaiſon , qui eſt
originairement de Lucrèce , prétend que le génie
de notre langue ne permettroit pas qu'elle fût
traduite. M. de Voltaire a raifon fi , par traduire ,
il entend qu'il faut rendre le texte mot pour mot
mais l'idée n'ayant rien qui ne feit noble par
elle - même , puiſqu'elle eft puifée dans le fentiment
, il n'eft queftion que de la rendre comme
le Tafe l'eût rendue , s'il eût écrit en françois
c'eft - à - dire , en choififfant les expreffions les plus
éloquentes au fond de l'idée , & en même temps
les plus nobles , comme l'a fait M. Paliot.
>
( 3 ) Si le Taffe revenoit au monde , il défavoueroit
certainement , avec indignation , les
louanges qu'il a prodiguées au Duc de Ferrare
cet ingrat , qui ofoit fouffrir que le Taffe l'appellât
fon protecteur , & qui n'étoit que fon tyran.
Qu'il eût été heureux pour lui & pour les lettres
d'avoir le Mécéne que M. Paliſſot lui donne ! -
138 MERCURE DE FRANCE .
Déja fur cet espoir les Nymphes du Parnaffe
Font revivre pour toi les merveilles du Taffe
Lui , qui de fon grand nom vit obfcurcir l'éclat ,
Malheureux dans Ferrare , à la Cour d'un ingrat ,
Revient , fier aujourd'hui de t'avoir pour Mécéne ,
Des bords de l'Eridan aux rives de la Seine , &c.
Il feroit à defirer , pour la gloire du
Taffe , & pour l'honneur de la nation ,
que M. Paliffot voulût continuer la traduction
de ce poëme.
LETTRE de M. VINCENT , Libraire , à
l'Auteur du Mercure , au fujet du livre
intitulé : les Vies des Hommes & des
Femmes illuftres d'Italie.
MONSIEUR ,
JAI appris que M. d' Açarq s'étoit plaint
de ce qu'on n'avoit pas mis fon nom à la
tête de quelques- unes des vies des hommes
& des femmes illuftres d'Italie , dont il eſt
l'auteur conjointement avec M. de San-
Severino. La vérité & la juftice exigent
qu'on lui donne là - deffus la fatisfaction
qu'il defire , & j'ofe vous prier , Monfieur
, lorfque vous voudrez bien faire
SEPTEMBRE 1767. 139
›
mention de cet ouvrage dans votre Mer-.
cure d'ajouter à votre extrait que ce
livre a été commencé par MM . San - Severino
& d' Açarq , & continué par une fociété
de gens de lettres ; & que les vies
compofées par les deux auteurs nommés ,
font celles de Petrarque & de Laure , de
Caftruccio Caftracani , d'Americ - Vef
pucci & de Bianca , ainfi que les obfervations
qui font à la fuite de chaque vie.
J'ai l'honneur , & c.
A Paris , ce 18 août 1767 .
VINCENT.
ANNONCES DE LIVRES.
ELELÉMENS de l'Hiftoire de France , depuis
Clovis jufqu'a Louis XV. Par M. l'Abbé.
Millot , ancien Grand Vicaire de Lyon
Prédicateur ordinaire du Roi , des académies
de Lyon & de Nancy ; à Paris ,
chez Durand, neveu , Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Sageffe ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi , deux vol. in- 12.
Prix , liv. reliés .
S
Voici encore un nouvel abrégé de l'hif
140 MERCURE DE FRANCE.
toire de France : l'auteur qui n'ambitionne
ni le mérite de la nouveauté , ni la gloire
des découvertes , a borné fon travail au
choix des matériaux , à la difpofition &
au ftyle. S'il emprante quelque penfée remarquable
d'un autre auteur , il a foin
de le citer. N'écrivant que pour les perfonnes
qui ont befoin de connoiffances
utiles , fans pouvoir en acquérir de profondes
, il fupprime quantité d'événemens
étrangers à fon fujet , pour s'attacher aux
chofes les plus curieufes & les plus inf
tructives. Il évite de furcharger la mémoire
de dates , de noms propres , de détails
toujours fatiguans , lorfqu'ils ne font
pas néceffaires . Une anecdote , un trait qui
caractériſe les moeurs , lui paroît préférable
au récit d'expéditions militaires , dont
il ne réfulte aucun changement politique.
LA République Romaine , ou Plan gé
néral de l'ancien Gouvernement de Rome ,
• où l'on développe les différens refforts de
ce gouvernement , l'influence qu'y avoit la
religion , la fouveraineté du peuple & la
maniere dont il l'exerçoit , quelle étoit
l'autorité du fénat & celle des Magistrats ,
l'adminiſtration de la juftice , les prérogatives
du Citoyen Romain , & les différentes
conditions des fujets de ce vaſte
SEPTEMBRE 1767. 141
Empire. Par M. de Beaufort , Membre
de la fociété royale de Londres . A Paris ,
chez Saillant , rue Saint Jean - de - Beauvais ,
Defaint , rue du Foin ; 1767 : fix vol . in- 1 2.
Le même ouvrage , imprimé in- 4°, fe trouve
auffi chez Vincent , rue Saint Severin ; c'eſt
l'édition la plus eftimée,
M. de Beaufort convient qu'on a tant
écrit fur les Romains, qu'on croiroit que
la matière devroit être épuifée ; elle ne
l'eft cependant pas encore , felon lui ; fi
on l'en croit , ceux qui ont travaillé fur
le même fujet jufqu'à préfent n'ont pas
bien connu le gouvernement de l'ancienne
Rome; & , avant qu'il eût écrit , il reftoit
encore une infinité de recherches curieufes
& intéreſſantes à faire , pour en bien développer
tous les refforts. Après ce préambule
, peu avantageux pour fes devanciers ,
voici comment M. de Beaufort expofe le
plan de fon livre. " Je me fuis fur-tour
attaché à bien développer le
gouvernement
de l'ancienne Rome , à marquer
l'influence que la religion avoit fur le
,, gouvernement , quel étoit le département
du fénat , comment les trois pouvoirs
étoient diftribués & fe contreba-
,, lançoient , comment le peuple exerçoit
fa fouveraineté quelle part chaque
و د
و د
""
و و
30 ›
Magiftrat avoit dans le gouvernement
142 MERCURE DE FRANCE .
.
و د
"
& quelles étoient les fonctions de cha-
,, que charge , quelle étoit la manière
d'adminiftrer la juftice tant civile que
criminelle , qu'elles étoient les prérogatives
du Citoyen Romain , & enfin
quelles étoient les différentes conditions
des fujets de ce vaſte Empire
">
""
>>
GÉOGRAPHIE univerfelle , à l'ufage des
colléges , où fe trouve la defcription des
royaumes , provinces , villes , ports & autres
lieux remarquables des quatre parties du
monde ; le cours des fleuves & rivières ,
les différentes mers qui baignent les deux
continents , les principaux golfes , détroits
, caps & ifles qu'elles forment ; les
montagnes & les lacs les plus confidérables
répandus fur la ſurface de la terre ; en outre
l'hiftorique de chaque pays , fes commencemens
, la forme de fon gouvernement ,
fa puiffance , fes révolutions , fes bornes
fon étendue , fon induftrie , les moeurs &
les ufages de fes habitans , fon culte , la
température du climat , fes productions ,
les fingularités de l'art & de la nature qui
s'y rencontrent , les relations qu'il a avec
telle ou telle autre nation ; les fiéges que
les villes ont foutenus , les grands hommes
qu'elles ont produits , leur commerce ,
leur population ; les conciles qui s'y font
tenus ; enfemble leurs degrés de longitude
SEPTEMBRE 1767. 143
& de latitude fuivant les meilleures cartes ,
& la diſtance de celles d'entr'elles qui
nous intéreffent davantage à la capitale
du royaume ; les lieux où fe font données
les batailles fameufes , &c. par M. Robert ,
Profeffeur de philofophie au collège de
Châlon -fur- Saône . A Paris , chez Saillant ,
rue Saint Jean-de- Beauvais ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; deux
vol. in-12.
La longueur de ce titre nous diſpenſe
d'entrer dans aucun détail ; nous dirons
feulement que cette nouvelle géographie
ne nous a pas paru meilleure que les autres
livres que nous avons fur cette matière
& que beaucoup d'autres l'emportent fur
celle- ci.
Le Paſteur inftruit de fes obligations ,
éclairé fur les fonctions de fon ministère ,
fixé fur tous les droits qui en dépendent ;
ou inſtitutions des Curés : ouvrage utile
à tout Prêtre qui eft dans l'exercice du
faint ministère , à tous les eccléfiaftiques
qui y font deſtinés , & même à tous les
fidèles. A Paris , chez Saillant , Libraire ,
rue Saint Jean-de -Beauvais ; 1757 : avec
approbation & privilége du Roi ; trois
vol. in- 12.
On trouve dans les ouvrages des Pères ,
144 MERCURE DE FRANCE.
dans les canons des conciles , dans les
théologiens & les canoniftes , & dans une
foule d'auteurs qui ont écrit fur les matières
eccléfiaftiques , des inftructions trèsutiles
pour
les perfonnes qui font chargées
d'inftruire les peuples dans les paroiffes ;
mais. peu de Curés peuvent fe procurer une
fi grande multitude de livres ; & il n'en eft
guère qui aient affez de loifir pour les
lire . C'eft leur rendre fervice que de recueillir
, en un feul corps , tout ce qui eft
répandu en tant de volumes . Par- là on les
met à portée de raffembler à peu de frais ,
dans une feule fource , toutes les richeffes
qui font éparfes dans une infinité d'ouvrages.
C'eft auffi le but qu'on s'eft proposé
dans celui que nous annonçons. On y
apprendra tout ce qu'il importe à un Curé
de fçavoir & de faire , pour le bon gouvernement
d'une paroiffe , tant dans les chofes
fpirituelles , que dans les affaires temporelles,
L'ANNÉE Religieufe , ou Occupation
intérieure pendant les divins offices ; par
M. Grifel, Prêtre , Vicaire perpétuel de
l'Eglife de Paris. A Paris , chez d'Houry.
Imprimeur-Libraire de Mgr le Duc d'Örléans
, rue de la Vieille - Bouclerie , au Saint-
Efprit ;
SEPTEMBRE 1767. 145
Efprit ; 1767 : avec approbation & privi
lége du Roi ; in - 12 .
Ceft ici le quatrième tome d'un livre
dont nous avons annoncé avec éloge les
volumes précédens . Le nom feul de fon
auteur auroit fuffi pour en donner l'idée
la plus avantageufe , à ne prendre l'ouvrage
que du côté de la piété & de la religion.
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguſtins , au lys d'or ;
1767 : in- 12 .
Les régimens d'Auvergne , de Cambrefis
& de Foix compofent le volume
que nous annonçons . Nous avons déja
tant parlé de ce recueil , que nous nous
contenterons déformais d'en . rapporter
titre , avec les noms des régimens.
le
TRAITÉ des Senfations & des Paffions
en général , & des Sens en particulier ,
ouvrage divifé en deux parties ; par M: le
Cat , Ecuyer , Docteur en Médecine , Chirurgien
en chefde l'Hôtel -Dieu de Rouen ,
Lithotomiste , Penfionnaire de la même
Ville , Profeffeur , Démonftrateur royal
en Anatomie & Chirurgie , Correfpondant
de l'Académie royale des Sciences de
G
146 MERCURE DE FRANCE. ^
2
Paris , Doyen des Affociés - régnicoles , de
celle de Chirurgie , des Académies royales
de Londres , Madrid , Porto , Berlin
Lyon , des Académies impériales des curieux
de la nature & de Saint- Pétersbourg,
de l'Inftitut de Bologne , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de Rouen ,
AParis , chez Vallat - la- Chapelle , Libraire
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 : avec approbation & privilége
du Roi ; deux vol. in - 8 ° , avec figures.
Il fuffira d'indiquer ici les objets prin
cipaux que M. le Cat a traités dans ces
deux volumes. Ce font les puiffances de
l'économie animale , le fuide animal , ſon
origine , fa nature , fes fonctions pour les
fenfations & les paffions dans les organes
des fens extérieurs & intérieurs , dans le
cerveau , & c.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable , & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choifeul , par
M. Sabathier , Profeffeur au Collège de
Châlons-fur-Marne , & Secrétaire perpétuel
de la Société Littéraire de la même
ville. A Châlons -fur-Marne , chez Seneuze
Imprimeur du Roi, dans la grande rue ;
SEPTEMBRE 1767. 147
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Libraire
, rue Saint Jacques , à l'image Saint
Jacques ; Barbou , Imprimeur- Libraire
rue des Mathurins ; Heriffant , fils , Libraire
, rue Saint Jacques ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; in- 8 ° .
Nous annonçâmes , l'année dernière , le
premier tome de ce dictionnaire , trèsutile
pour l'intelligence des anciens auteurs.
Si chaque lettre fournit autant que la première
, il eft probable que cet ouvrage
fera d'une grande étendue. L'A n'eft pas
encore fini ; & , à juger par ce qui reste à
faire , il y a lieu de croire que trois volumes
fuffiront à peine pour contenir tous
les mots qui commencent par cette lettre .
ART Vétérinaire , ou Médecine des animaux.
A Paris , chez Vallat- la - Chapelle ,
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 ; avec approbation & permiffion
; brochure in-4°. de trente- deux
pages,
L'Ecole Vétérinaire de la ville de Lyon ,
dont nous avons fouvent entretenu nos
lecteurs , a eu des fuccès fi heureux , que
le Roi a voulu qu'il s'en formât une pareille
à portée de la Capitale . En conféquence
on a fait des réglemens qui viennent
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
d'être rendus publics par la voie de l'im
preffion , & auxquels nous renvoyons nos
lecteurs,
LES Amours de Chérale , počine en fix
chants , fuivi du bon Génie ; avec cette
épigraphe :
Melius eft amare quàm amari.
A Amfterdam , chez Zacharie , Imprimeur
& Libraire ; 1767 brochure in - 12 de
$ 8 pages.
Le poëme en profe , & le petit conte
qui le fuit font écrits avec efprit , & fe
font lire agréablement,
ÉLÉMENS de Métaphyfique facrée &
profane , ou Théorie des êtres infenfibles ;
par M. l'Abbé Para , ex - Profeffeur de
philofophie & de mathématique ; avec
cette épigraphe ;
Indofii difcant , & ament meminiſſe periti,
A Befançon , chez Jacques- Philippe Chaboz
, Libraire , grand'rue. A Paris , chez
Defaint , Libraire , rue
eint
Jean
- de-
Beauvais à Lyon ; , chez Pierre Bruyfet-
Ponthus , Libraire , rue Saint Dominique ;
de l'imprimerie de Cl. Jof. Daclin , Imprimeur
du Roi à Befançon ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; in-8°,
SEPTEMBRE 1767. 149
Cet ouvrage eft divifé en fept traités :
le premier a pour objet les notions les plus
générales & les plus abftraites de toutes
les fciences : le fecond la certitude humaine,
le troisième la logique ; le quatrième l'exiftence
& la nature de Dieu ; le cinquième
la fpiritualité de l'âme , le fixième la morale,
& le feptième la théorie- mathéma→
tique de la matière ; c'est- à - dire , que M.
F'Abbé Para a mis en françois fes cahiers
de philofophie , en leur donnant un ordre
moins fcholaftique.
ÉLOGE de M. Bertrandi , Affocié étrati
ger de l'Académie royale de Chirurgie ,
Chirurgien de Sa Majefté le Roi de Sardaigne
, Profeffeur d'Anatomie & de Chifurgie
en l'Univerfité de Turin ; par M.
Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie
royale de Chirurgie , Profeffeur & Cenfeur
royal , Chirurgien Confultant des
Armées du Roi , de la Société royale des
Sciences de Montpellier , &c. A Paris ,
chez P. Guillaume Cavelier , Libraire , rue
Saint Jacques , au lys d'or ; 1767 : avec
approbation & permiffion ; in- 8 ° de foi
xante-quatre pages.
En qualité de Secrétaire perpétuel de
l'Académie royale de Chirurgie , M. Louis
avoit lu à la dernière féance publique
Giij
152 MERCURE DE FRANCE.
pagnie , la feule actuellement fondée en
privilége & autorifée du Ministère , eſt
compofée de manière à infpirer la plus
grande confiance. Outre un dépôt qu'elle
a fait de cinq cents mille livres pour caution
de fa geftion , la fortune & l'intelligence
de la plupart de fes Membres paroiffent
devoir faire prendre les idées les plus.
avantageufes de la fuite de fes opérations.
Cette Compagnie a commencé en s'annonçant
par un trait de juftice & de défintéreffement.
Lors de la fuppreffion des bureaux
de pareille nature qui fubfiftoient
avant celui - ci , il s'eft trouvé un grand
nombre d'affaires & commiffions commencées
, dont les honoraires ou droits avoient
été payés aux régiffeurs de ces établiffemens.
Elle a déclaré que , pour donner au
public une marque de fon zèle , elle fe
chargeroit gratuitement . de la fuite de
toutes ces affaires , quoiqu'elle n'eût rien
de commun avec les bureaux fupprimés.
De pareils procédés prouvent qu'elle eſt
vraiment digne du titre Royal dont on a
voulu décorer & diftinguer ce nouvel établiſſement.
AVIS.
"
LA propriétaire des annonces des deuils
de Cour , & de l'ouvrage intitulé le
SEPTEMBRE 1767. 153
Nécrologe des hommes illuftres , invite les
perfonnes qui s'intéreffent à la mémoire
des hommes célèbres , qui font morts dans
le cours de cette année , à vouloir bien
faire parvenir des mémoires fidèles , d'ici
au 21 octobre prochain , à MM. du Bureau
royal de Correfpondance générale , place.
des Victoires. Ils feront inférés , par ordre
de réception , à la fuite de ceux qui font
déja deſtinés à former le Nécrologe qui
paroîtra dans le commencement de l'année
prochainę.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
MONSIEU
A Paris , le 29 juillet 1767.
ONSIEUR ,
Je vous prie de vouloir bien inférer
dans le Mercure le profpectus d'un ouvrage
que j'ai entrepris , & qui m'occupe
depuis plufieurs années . Il intéreffe la religion
, l'humanité , l'honneur & la gloire
de la nation. Toutes les provinces & villes
du royaume peuvent contribuer à la perfection
de cet ouvrage intitulé : Anecdotes
du règne de Louis XV. Il renferme les
éloges des hommes célèbres , fur - tour de
ceux qui , par leurs vertus éclatantes , par
G v
194 MERCURE DE FRANCE.
leurs belles actions , par leurs projets utiles
à l'humanité , par les découvertes précieufes
, dignes fruits de leurs veilles &
de leurs travaux , méritent d'occuper un
rang diftingué dans nos faftes : généreufe
compaffion pour les pauvres , zèle pour
religion , amour de la patrie , piété filiale ,
rendreffe paternelle , établiſſemens , fondations
, &c.
la
Cet ouvrage peut être confidéré comme
un traité de l'excellence de l'homme
comme un grand tableau qui repréfentera
les plus fublimes traits de la nature humaine
. Ce recueil fera comme le regiſtre
public des grandes & belles actions. Quel
eft l'homme , quel eft le Citoyen , le vrai
François , qui fe réfoudroit à mourir fans
y avoir fourni tout au moins une ligne
fans avoir produit un feul acte de bienfaifance
& d'humanité ?
Notre but , dans cet ouvrage , eft de
propofer des traits de la vie privée & de
la vie publique. Dans la vie privée nous
décrirons les vertus domeftiques. Il eft plus
avantageux qu'on ne penfe de puifer des
exemples dans la claffe des Citoyens renfermés
dans le fein de leurs familles . Leur
fimplicité noblement exprimée a quelque
chofe de plus touchant que la dignité des
mours héroïques. Qu'un héros faffe de
SEPTEMBRE 1767. 155
prograndes
chofes , dit M. Marmontel , on
s'y attendoit , on n'en eft pas furpris ; mais
que des âmes ordinaires naiffent des fentimens
fublimes , la nature , qui les
duit feule , s'en applaudit davantage , &
l'humanité fe complaît dans ces exemples
qui l'honorent. Les vertus domeftiques
font un puiffant aiguillon pour enflammer
les hommes de l'amour de leur devoir.
L'éloge eft un encouragement à la vertu ;
c'eft une forte d'engagement public qu'on
fait contracter à l'homme vertueux ; c'eft
un des plus forts appuis qu'on puiffe prêter
à la foibleffe humaine. Ainfi nous croyons
ne pouvoir nous difpenfer de célébrer les
fçavans , les hommes de lettres , les Citoyens
vertueux qui ont confacré leurs veilles ,
leurs actions à la gloire de la religion , au
bien de l'Etat , au bonheur de l'humanité ;
ces artiſtes fameux qui , dans le cours de
leur vie , ont fourni de ces traits utiles &
bienfaiſans qui , tournant à leur propre
gloire , contribuent également à celle de
leur fiècle . Ces noms illuftres ne doivent
jamais périr dans la mémoire des vrais
Citoyens. Le moyen de multiplier les
grands hommes , d'exciter le génie , d'encourager
les talens , c'eft d'honorer le mérite
& de préconifer les verrus.
Voilà en deux mots le but de cet ou
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
vrage , que je commence à l'année 1715 ,
époque mémorable du règne de notre
Augufte Monarque. Les mémoires qui
m'ont été confiés , & que j'ai confultés ,
les différens ouvrages qui m'ont été communiqués
, me mettent en état de faire
paroître inceffamment les premiers volu→
mes de ces anecdotes ; le defir de rendre
cet ouvrage plus exact & plus compler ,
m'engage à réclamer aujourd'hui les inftructions
& les mémoires fidèles que des
Citoyens refpectables de tout état & de
toute condition me feront la grace de m'envoyer
, en affranchiffant le port des lettres
& des paquets. Je ne crains point d'avancer
que le plan de cet ouvrage a été approuvé
de plufieurs hommes célèbres &
recommandables , entre autres , l'illuftre
Abbé Goujet , que la mort vient de ravir
à ma tendre amitié , & que je ne cefferai
de regretter toute ma vie.
Heureux & mille fois heureux , fi , avant
que de mourir , je puis avoir la confolation
d'élever ce monument éternel de mon zèle
& de mon amour pour la patrie , à la
gloire de ma nation , de mon Roi , & de
tous les gens de bien ! Je fuis , & c.
DAGUES DE ClairfontaiNE , de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers , au Collège des Cholets,
rue Saint Etienne- des- Grecs.
SEPTEMBRE 1767. 156
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES:
ACADÉMIES.
M. ROUXELIN , Secrétaire de l'Académie,
& Affocié de celle de Rouen , en annon→
çant la décision de l Académie fur le prix
de l'année , devoit lire les réflexions fuivantes
fur l'amour du travail & fes effets.
La longueur de la féance fit remettre cette
lecture au 8 de janvier fuivant.
Nouvelles Réflexions fur l'amour du travail &
fes effets.
M. Rouxelin , en communiquant quelques
idées fur les moyens de faire naître
l'amour du travail dans le coeur des peuples
( 1 ) , promit d'établir que le travail
étoit le devoir de tous les hommes , & que
l'amour de ce devoir étoit la fource productive
de leurs biens , de leurs richeffes ,
( 1 ) Le décembre 1764
158 MERCURE DE FRANCE.
de leur bonheur & de leurs vertus. Tel
eft l'objet de ce difcours.
Pour fixer l'idée de la néceflité du
travail , il fuffit de confidérer l'homine ,
fes befoins & fes defirs. Son inftruction &
fa fûreté le portent à s'attacher à fes pareils.
On n'y pense pas quand on attribue l'établiffement
des empires au befoin de conferver
fes propriétés. Les hommes fugitifs ,
fauvages , & n'ayans aucunes notions de
la propriété , ne voulurent , en s'uniſſant ,
que pourvoir à leur fûreté. Elle conduit à
deux fins on veut être protégé contre les
injuftices , & ne jamais manquer , s'il fe
peut , des objets propres à fatisfaire les
befoins. Or on n'arrive à ces fins que par
le travail. Veiller & agir pour le maintien
de la fûreté , c'eft travailler. Cultiver &
récolter pour fe fournir les denrées de fubfiftance
, ourdir & fabriquer pour s'affurer
les commodités de la vie , exporter &
échanger pour obtenir ce que refufent le
climat ou l'induftrie , c'eft travailler. Le
travail , en un mot , eft l'auteur de tous
les objets de nos defirs. Il eft donc le
devoir de quiconque vit en fociété . .
Quelle force déterminera l'être né libre &
intelligent à fe foumettre à la fatigue du
travail ? Ce fera la crainte ou l'amour.
La première peut fuffire ; mais plaignons
...
SEPTEMBRE 1767. 159.
:
les hommes foumis au gouvernement qui
l'emploie elle ne fait d'eux que des efclaves.
L'amour eft le plus parfait des refforts
, & le feul qui convienne à l'homme.
Quand il a le bonheur d'aimer fon travail ,.
ce fentiment eft fon plaifir ... Il eft encore
le producteur de fa fûreté , de fes biens
& de fes richeffes..
Le premier de nos befoins eft celui de
la fûreté. La fonction de veiller & d'agir
pour réprimer les forfaits , eft donc l'occupation
qui intéreffe le plus. Elle eft
celle de la nobleffe , à laquelle toutes les
préféances font dûes. Mais ce genre de
travail n'eft que confervateur ; & le travail
producteur eft l'objet de ces réflexions.
Nos appétits font nos befoins journa→
liers. La fain & la foif fe font fentir
chaque jour , & nous fommes contraints
de les raffafier. Les fruits de la rerre font
donc nos biens les plus néceffaires. Ils
naiffent & renaiffent ainfi que nos appétits
c'eſt même à leur réproduction que nous
devons nos véritables richeffes ; ce font
nos revenus. L'agriculture , que je nommerois
l'induftrie de la nature , eft pas
conféquent le premier des travaux producteurs.
Nous fommes autant portés à nous garantir
des intempéries de l'air qu'à ralla
160 MERCURE DE FRANCE.
frer nos appétits. Ce befoin eût
pu
feut
établir la néceffité des vêtemens. L'induftrie
de l'art fe chargea de nous les fournir.
Elle imagina les logemens , les toiles ,
les étoffes , & tous ces objets de commo
dité qui , devenus nos befoins , font un
bien pour nous. Comme ils ne font ni
un revenu , ni une richeffe réelle , je ne
donnerois que le fecond
le fecond rang à leurs
productions
. L'induftrie de l'art eft leur occupation
, & l'art ne peut jamais précéder la
nature.
L'homme ne peut pas toujours faire
naître ce qu'il deſire. Un peuple inſtruit
de l'utilité du vin , par exemple , effaie
de planter la vigne , & elle fe refufe a
fon terrein. Par quel moyen fe procurerat-
il cette liqueur ? Il en a deux , l'ufurpation
& l'échange . Le premier eft l'état
de guerre , qui détruit tout. L'homme
fage fe détermine à offrir une portion
de ce qu'il pofféde pour s'affurer ce
qu'il defire. Voilà l'échange ; & , pour
P'être foumis à la néceffité de defirer ,
l'échange eft prefqu'autant le mouvement
de la nature que celui de la réflexion .
C'est lui qui fit le commerce , ce travail
bienfaifant qui réunit les hommes de tous
les climats , qui les porte à fe fecourir ,
qui , en facilitant la confommation des
SEPTEMBRE 1767. 161
fruits de leurs travaux , leur en procure
la valeur , & qui feroit naître l'amour du
travail dans les coeurs les plus abrutis. Pour
opérer ces effets , le commerçant imagina
les richeffes numéraires qui repréfentent
tous les biens ; je ne dirai point en quels
temps nidans quels lieux , mais je fuis bien
fûr que l'invention n'en eft pas dûe aux
conquérans ils n'euffent fait de l'or &.
de l'argent que ce qu'ils firent de l'acier.
& de l'airain , des armes propres à favorifer
leur art deftructeur. Avec ces métaux
le commerçant affura la circulation vivifiante
du corps politique , qui feroit prefqu'impoffible
avec les biens en nature .
Un gouvernement n'obtient cette circulation
qu'autant qu'il poffède une quantité
de numéraire. J'ignore quelle doit
être cette quantité , mais je demande à
qui il appartient de la compléter . Le méchanifme
de la nature nous le dit. L'eftomac
prépare , broie & divife les alimens , qui
font la matière de la fubftance qui circule,
dans le corps humain . Le duodénum &
le canal thorachique convertiffent ces alimens
en chyle & en fang. Voilà le tableau
des opérations du corps politique.
Le cultivateur prépare & perpétue les
fruits de la terre qui font le germe des
richeffes. Le commerçant les change en
162 MERCURE DE FRANCE.
fubftance numéraire plus propre à la cir
culation. Avec une portion de chanvres
ou de laines , que le cultivateur lui vend
cent livres , il occupe pendant deux cents
jours un artifan , auquel il paie deux cents
livres ; il peut de même occuper dix mille
bras pendant trois cents jours. S'il deſtine
leurs ouvrages à l'étranger , en une année , il
introduira dans fa patrie un numéraire de
quatre millions cinq cents mille livres qui
n'y étoient pas , fans compter fes bénéfices.
Il convertit en grains d'or les fruits
du cultivateur , les entreprifes du manufacturier
, & les fueurs de l'artifan. Avec
cet or les échanges fe multiplient au gré
des befoins , la circulation s'établit , l'Etat
fubvient aux frais de l'adminiftration ,
l'amour du travail s'infinue dans les coeurs ,
la population augmente , & , ce qui eft le
plus grand des avantages , elle ne fait que
des heureux .
Concluons de ce tableau que l'amour
du travail eft l'arbre créateur de nos biens
& de nos richeffes . Les biens qu'il nous
prodigue font fes feuilles , fes fleurs & fes
fruits. Comme l'arbre , il a fon germe ,
fon écorce & fa racine. Avec un germe
de tel fruit le cultivateur en fait naître
mille autres : c'eft ce miracle de la multiplication
que l'art ne fçauroit imiter. Sans
SEPTEMBRE 1767. 163
ce germe la nature elle-même ne l'opéreroit
pas. Sans les fruits de la terre l'artiſte ,
le manufacturier & leurs agens n'auroient
rien à fabriquer , le commerçant rien à
échanger le cultivateur même feroit fans
occupation. L'art & la nature ne peuvent
rien fans matière ; mais c'eft au cultivateur
que nous devons le germe & la matière
de tous les travaux.
L'écorce fert à diriger & conduire la
féve qui produit les feuilles , les fleurs &
les fruits . De même l'épargne accumule
les biens , qui ne font des richeffes qu'autant
que leur quantité donne la plus grande
certitude, poffible de ne jamais manquer.
On oppofe à l'épargne qu'elle intercepte
la circulation. Qui doute qu'une confommation
néceſſaire ne foit le principal agent
d'une libre circulation ? Celle du fage , qui
ne s'alimente que pour fatisfaire au befoin ,
varie peu , & il jouit de la fanté la plus
robufte. Mais une confommation dirigée
par le luxe eft le vice du corps politique
elle reffemble à celle du gourmand , qui
ne confultant que fes appétits déréglés ,
s'expofe aux accidens d'une circulation
intermittente & funefte.
Si l'écorce eft utile à la tige , des racines
lui font encore plus précieuſes. Saines &
en vigueur , elles réparent les altérations
164 MERCURE DE FRANCE.
de l'écorce. Lorsqu'un ver rongeur les
attaque , le mal eft dangereux ; & , fi on
ne s'empreffe d'y remédier , la tige & fon
écorce périront. On fent que la liberté eſt
la racine de l'amour du travail , & Dieu
fçait à combien de vers rongeurs elle eft
expofée. L'artifan en jouit-il quand on
taxe fes bras & fon induftrie ? Le commerçant
eft- il libre lorfque fes envois font
foumis à des droits de marque , de vifite ,
de péage , & de tant d'autres eſpèces ? Le
cultivateur , celui de tous les hommes de
travail dont on devroit le plus ménager
la liberté , eft celui qu'on contraint le plus
par des corvées , des taxes imprévues , fou
vent arbitaires , ou par des exclufions qui
nuifent à la vente de fes grains. Un impôt
fur l'induftrie de l'art eft un vice politique
fans doute ; mais du moins il ne fait de
tort qu'aux falaires de la main d'oeuvre.
Arrachez cent fols au cultivateur , vous
ferez effrayé des pertes qu'occafionne cette
furcharge elle fait en neuf ans une extinction
de production de cinq mille çent
livres ( 2 ). Il y a long- temps que nous
regardons le fermier comme devant être
l'objet direct des impôts & des corvées :
Il n'eft cependant pas difficile de fentir
que cet ufage eft une fuite de la fervitude
( 2 ) Philof. Rurale , p. 260 , de l'édit. in- 4°.
SEPTEMBRE 1767. 165
que la conquête & l'invafion établiffent
dans tous les lieux où elles fondent des
Empires... Je prouverois fans peine que
l'homme qui n'a point de propriétés n'eſt
ni citoyen , ni tributaire. Je ne dis pas
qu'il n'eft point patriote : la vertu , qui
n'eft que l'amour de la patrie , donne ce
dernier titre. La propriété feule élève à
celui de citoyen : en voici la raiſon . Les
biens fonds font directement dans la main
& fous la protection de l'Etat, auquel on
ne peut les enlever . Les tréfors du commerçant
font dans la main de fes corref
pondans , & fous la protection de la
liberté & de la bonne foi : à chaque inſtant
il eft le maître de les tranſporter au
bout de l'univers fans qu'on puiffe l'en
empêcher.... S'il a des propriétés il eſt
citoyen , & comme tel , il devient tributaire.
Car qu'est- ce que le tribut ? c'eſt le
revenu de l'Etat. Or les biens - fonds font
les feuls qui produifent les revenus . On
ne devroit donc affeoir les revenus publics
que fur les propriétaires des revenus particuliers
, par deux raifons décifives ils
font l'objet direct du tribut ; & quoiqu'on
faffe pour taxer le travail , l'impôt retombe
toujours fur le propriétaire , avec ces défavantages
, qu'il paie moitié plus , & que
:
l'Etat reçoit moitié moins que fi on payoit
166 MERCURE DE FRANCE.
directement. Si le préjugé nous porte à
taxer le fermier , du moins affurons fon
impôt , de manière qu'il puiffe fçavoir ,
lorfqu'il fait fes conditions , ce qu'il devra
pendant fa jouiffance.
Les priviléges exclufifs ne font pas moins
pernicieux à l'amour du travail . Ils portent
le découragement dans les coeurs : & quand
ils attaquent le cultivateur , ils anéantiffent
les revenus de l'Etat , & par conféquent
fes richeffes . On oppofe que la marine a
befoin d'encouragemens. Que ne lui en
accorde-t-on aux dépens de l'induſtrie de
l'art , qui ne procure aucun accroiſſement
de richeffes ? Mais à quoi bon des priviléges
exclufifs ? La liberté eft le plus beau
des priviléges . Elle eft l'âme du commerce ,
& la racine de l'amour du travail qui pro
dait & crée tous nos biens.
рец-
Ce fentiment ne reffembleroit- il point
à l'arbre producteur du bien & du mal ?
Celui qui travaille avec zèle peut fubvenir
aux befoins de dix hommes. Un
ple de travailleurs fe procurera donc , en
un an , ce qu'il ne confommeroit qu'en
dix. S'il convertit fans ceffe ce fuperflu
ennuméraire , quelles feroit les fuites de
fon opulence ? On a dit beaucoup de mal
des richeffes. Je me propofe de vous en
entretenir , Meffieurs , au premier jour ,
SEPTEMBRE 1767. 167
moins pour les rendre méprifables que
pour prouver qu'on ne doit imputer ce
mal qu'aux richeffes acquifes par l'injuf
tice & les forfaits. Celies que produit
l'amour du travail ont une fource trop
pure pour être fujettes à la corruption ,
Les Suiffes & les Hollandois feront mes
témoins ; & j'inférerai du bonheur & des
vertus de ces peuples , que « quiconque
» aime le travail propre à l'état qu'il occupe
dans le gouvernement , eft heureux &
» vertueux : il aime encore fa religion
» fon Prince , fa patrie , fes loix , fes
» moeurs , & tout ce que doit aimer le
fage » . Il a , j'en fuis fùr , les qualités
diftinctives qui , dans un Etat monarchique ,
caractérisent le bon fujet , relativement à
l'ordre public ( 3 ) .
ود
39
L'Académie avoit demandé , pour le
fujet du prix de cette année , quelles font
ces qualités ? Elle s'étoit flattée qu'en les
défignant , chaque auteur entreroit dans les
détails qui fortent de la queftion. Excepté
un feul , qui cite quelques exemples de la
corruption des moeurs , fans en indiquer
les remèdes , les autres n'ont préfenté que
des lieux communs fur l'origine des Monarchies
, queſtion étrangère ; fur l'amour
( 3 ) Sujet que l'Académie avoit proposé pour
le prix de 1766 , & qu'elle propofe de nouveau
pour celui de 1767 .
468 MERCURE DE FRANCE.
des fujets pour le Monarque , fentiment
gravé dans tous les coeurs ; fur la vertu ,
l'honneur , la concorde , l'obéiffance aux
loix , & c . principes que perfonne ne contefte
, & que l'Académie ne demandoit
pas. Elle s'eft donc déterminée à propofer
le même fujet pour le prix qui fera diftribué
le 3 décembre 1767. Elle reverra
avec plaifir les ouvrages qui lui ont été
préfentés , fi les auteurs, en les retouchant ,
veulent bien entrer dans les vues utiles
qu'elle leur propoſe , & qui font de faire
fentir l'effet de ces principes refpectables ,
dans toutes les circonftances relatives à
l'ordre public de la Monarchie , ſuivant
les différentes conditions des fujers . Il
n'eft pas queftion de portraits qui puiffent
prêter à la malignité une application
odieufe : il faut que le tableau des devoirs
de chaque claffe de citoyens foit un miroir
fidèle dans lequel chacun puiffe fe juger à
la rigneur.
Le prix est une médaille de trois cents
livres que donne M. de Fontette , Viceprotecteur.
Les difcours , d'une demiheure
de lecture au plus , feront remis ,
francs de port , avant le premier de novembre
1767 , à M. Rouxelin , Secrétaire de
l'Académie. Les auteurs auront l'attention
de ne pas fe faire connoître .
ARCHITECTURE.
SEPTEMBRE 1767. 169
ARCHITECTURE.
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail
de Saint Sulpice ; par M. PAtte ,
Architecte de S. A. S. Mgr le Duc
regnant DE DEux-Ponts.
IL eft queſtion , dans cet ouvrage , d'examiner
comment il feroit poffible de terminer
cet important édifice de la manière
la plus avantageufe & la plus capable de
faire honneur au goût de notre fiècle.
L'auteur fait voir que fon fuccès dépend
effentiellement de trois chofes ; l'une ,
d'élever un fronton fur le fecond ordre
ionique , comme le feul moyen de lier
enfemble ces tours qui , fans cet accompagnement,
paroîtront à jamais deux grands
corps hors d'oeuvre , & fans unité avec la
maffe totale de l'édifice ; la feconde , de
fupprimer le troisième ordre élevé en retraite
fur le mur pignon de la nef, comme
parfaitement inutile , & défigurant abfolument
ce portail , foit en empêchant l'ifolement
des tours , qui fait d'ordinaire
toute la grâce de ces morceaux d'architecture
, foit en rendant cet édifice gigan-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tefque ;
la troifième enfin , de couronner
les tours par une calotte furmontée , attendu
que tout autre amortiffement
ne fçauroit
avoir de rapport avec le caractère de ce
monument. M. Patte entre dans tous les
détails néceffaires de conftruction , pour
convaincre de la poffibilité de l'exécution
de ces différens objets , que l'on avoit
regardés jufqu'ici comme impraticables
,
ce qui fait d'autant plus d'honneur aux
lumières de cet architecte. On trouve des
exemplaires
de ce Mémoire utile chez
Gueffier , Libraire , rue de la Harpe.
AVIS AUX AMATEURS,
Les connoiffeurs ont vu , avec plaifir ,
les fêtes de la Saint Louis dernière , deux
modèles , en pierre de Tonnerre , d'une
grandeur intéreffante ; l'un repréſente l'arc
de triomphe de Louis XIV , élevé anciennement
au fauxbourg Saint- Antoine , fur
les deffeins de l'immortel Pérault ; l'autre
repréfente l'églife paroiffiale de Saint
Roch : ces deux modèles , exécutés par le
fieur ROUYR , font bien faits & d'autant
plus furprenans , que l'auteur n'eft point
artifte.
SEPTEMBRE 1767. 17t
Ces deux modèles fe voient toute la
journée , chez le fieur Charriere , Arquebufier
du Roi , place du vieux Louvre
près le fallon . Nous invitons les perfonnes
de goût , en allant vifiter les chef- d'oeuvres
qui y font expofés cette année , d'aller
donner un coup- d'oeil à ces modèles , qui
certainement font connoître ce que peut
l'induftrie quand elle eft excitée par le
zèle & les vertus patriotiques d'un bon
citoyen.
# ij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
OBSERVATIONS fur les tableaux , Sculp
ture & gravure , expofés au fallon du .
Louvre le 25 août 1767,
Nous nous trouvons , avec plaifir ,
rappellés à configner dans nos faftes cette
fête des arts , dont un ufage , que l'on ne
peut trop louer , offre tous les deux ans
l'éclatant fpectacle.
Si l'exercice de l'emploi que nous nous
fommes impofé , a des peines & des difficultés
; fi quelquefois l'impoffibilité dẹ
rendre , à certains artiſtes , la juftice qu'ils
méritent dans toute fon étendue , à caufe
de la brièveté à laquelle il faut nous
réduire ; fi la trifte néceffité de ſouftraire
à d'autres tous les éloges qu'ils croient
leur être dûs nous expofent à d'injuftes
reproches & à des imputations mal
2
SEPTEMBRE 1767. 173
fondées : nous fommes agréablement dédommagés
par la fatisfaction d'avoir à
annoncer , à chaque nouvelle expofition ,
de nouveaux progrès , de nouveaux degrés
de force dans la peinture & , conféquemment
, de nouveaux fujets de gloire pour
l'école françoife , fans contredit la première
de l'Europe aujourd'hui.
La nation doit être d'autant plus flattée
de cet avantage , qu'il eft le fruit de la
protection bienfaifante de fon Souverain ,
fecondée par le goût & par les foins éclai
rés de celui auquel eft confié le miniſtère
des arts ( 1 ) .
Nous n'entreprenons point de donner
ici une defcription détaillée de tout ce
qui eft expofé au fallon du Louvre . Les
bornes dans lesquelles il convient de nous
renfermer ne nous le permettroient pas ,
& nos lecteurs n'ayant befoin que d'une
idée générale de cette riche collection ,
nous nous attacherons feulement à rendre
compte des morceaux les plus remarquables
, par le mérite de l'ouvrage , par la
célébrité des auteurs , par leur fujet , par
leur deſtination , ou par quelque circonftance
particulière. La rapidité avec laquelle
nous parcourrons les autres , ne doit pas
"
( 1 ) M. le Marquis de Marigny , Directeur
général des Bâtimens , Arts & Manufactures , &c.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
toujours en faire inférer des jugemens
défavantageux , ni indiquer une indifférence
injurieufe fur ces objets de la part
des connoiffeurs .
On ne fuivra point l'ordre du catalogue
imprimé , mais celui des places les plus
apparentes & dans lefquelles les regards fe
portent le plus naturellement. Nous commençons
par la grande façade vis-à- vis les
fenêtres.
Le milieu eft occupé par un tableau de
M. HALLÉ , Profeffeur , au fujet de la
dernière paix , lequel doit être placé dans
la grand'falle de l'hôtel de ville de Paris ( 2 ) .
Le fite de ce tableau eft un grand fallon
d'architecture d'une fort belle ordonnance ,
dans lequel M. DE VIARMES , ancien Prevôt
des Marchands , & les autres Officiers
Municipaux de ce temps , en robes de
cérémonie , font affemblés , tous debout
autour d'un bureau , & regardant avec
joie & admiration la figure allégorique
de la paix , qui femble defcendre du ciel
en ce lieu , conduite par Minerve , qui
plane au- deffus d'elle . La Paix tient une
corne d'abondance d'où fortent des fleurs
qui fe répandent für les génies des arts ,
figurés par des enfans qui occupent , dans
cette partie , le bas du tableau .
( 2 ) Tableau de quatorze pieds de haut fur dix
de large.
SEPTEMBRE 1767. 175
On ne doit ni regarder ni juger ces
fortes de repréfentations avec des yeux poétiques
& pittorefques , parce que l'on en
connoît l'ingratitude & le fervile affujettiffement.
Celle - ci a le mérite d'offrir un riche
enfemble. Les figures qui le compofent
font bien deffinées : un accord convenable
dans des habillemens de même forme &
de même couleur ; & l'on apperçoit dans
tout le tableau , l'artifte accoutumé à peindre
dans le grand genre , avec le mérite
des reffemblances dans les portraits de
routes les perfonnes qui formoient l'aſſemblée
que l'on a voulu repréfenter , condition
principalement requife pour ces fortes
de monumens hiftoriques . Si toutes les
têtes , fi tous les regards des principaux
perfonnages ont la même direction , il faut
confidérer que cela eft en quelque forte
indifpenfable par la convenance qu'il y a
de les faire occuper tous , en ce moment ,
de la Paix & de Minerve , objets effentiels
de l'événement exprimé par cette allégorie.
Au deffous de ce tableau on en voit un
beaucoup plus petit ( 3 ) , dont le fujet
intéreffe douloureuſement les fpectateurs.
C'eft feu Monfeigneur LE DAUPHIN MOUrant
au milieu de fa famille . On voit
Monfeigneur le Duc DE BOURGOGNE ,
(3) Quatre pieds de haut fur trois de large.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
porté fur un nuage lumineux , qui lui préfente
la couronne de l'immortalité.
La compofition de ce tableau eft dans
le cofturne antique & pittorefque. On ne
s'eft point attaché à la reffemblance exacte
des perfonnes , mais à l'expreffion , qui eſt
vraie , touchante & naturelle. Comme
ce morceau , commandé par M. le Duc
DE LA VAUGUYON , étoit fini avant la
mort de Mde LA DAUPHINE , on voit
cette Princeffe , fur le vifage de laquelle
on lit déja la perte que la France alloit
faire de cette augufte victime de l'amour
conjugal .
Cet ouvrage , qui mérite tous nos éloges,
eft fait pour obtenir à M. DE LA GRENÉE ,
fon auteur , ceux de tout le public , &
confirmer ou même augmenter encore la
réputation que les grands talens de cet
artifte lui ont déja acquife. Indépendamment
des parties de la peinture que les
connoiffeurs admirent dans la compofition
de ce tableau , il s'y trouve , pour tous les
yeux , un pathétique tendre , une énergie
douce & fenfible , qui porte dans l'âme le
fentiment que doit infpirer ce moment
funefte à tous les coeurs françois. On connoît
le mérite de la couleur de ce peintre ,
la force & en même temps l'aménité de
fon pinceau. Jamais ces qualités n'ont paru
SEPTEMBRE 1767. 177
plus éminemment que dans les productions
qu'il vient d'expofer , lefquelles font en
grand nombre, & rappellent aux connoiffeurs
la manière du GUIDE. Nous aurons
occafion d'en parler dans la fuite. Nous
nous preffons de paffer aux deux grands
morceaux qui , par leur éclat & leur étendue
, frappent les yeux en entrant au fallon
, & les fixe long-temps par les beautés
dont ils font remplis.
L'un repréſente Saint DENIS prêchant
la foi en France. Ce fujet , par lui-même
froid & ftérile , avoit befoin d'être enrichi
des parties de l'art que poffède M. VIEN ,
& defquelles il n'avoit pas eu encore l'occafion
d'offrir au public un auffi vafte
développement. La noble fimplicité , la
correction du deffein , la diftinction nette
des plans , un bel accord des lumières , la
largeur & la fûreté des touches , diftinguent
particulièrement ce bel ouvrage. Le
Saint Apôtre de la France , une croffe de
bois à la main , paroît être fur les degrés
d'un temple dans la partie la plus éminente
du tableau ; quoiqu'il foit environné
d'une foule de perfonnages, il eft clairement
diftingué dans le plan . On a placé
dans la partie inférieure des groupes d'auditeurs
, dans lefquels les artiſtes & les conmoiffeurs
admirent la variété des caractères
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
de tête , la fermeté du deffein de chaque
figure , la belle difpofition des parties &
l'effet de l'enfemble. Une fçavante intelligence
des plans , du mêlange & des paffages
du clair & de l'ombre fatisfait &
flatte les yeux , qui peuvent parcourir agréa
blement toutes les parties du tableau. Enfin
nous avons entendu comparer la grande
manière de M. VIEN , dans cet ouvrage ,
au célèbre DOMINICAIN. Nous croyons que
cet éloge renferme toute la juftice que nous
cherchons à rendre à ce tableau , & détermine
le jugement du public , duquel il æ
déja obtenu les fuffrages.
Le miracle des ardens eft le fujet de
l'autre tableau , traité par M. DOYEN. En
1129 , fous le règne de Louis VI , une
maladie épidémique , qui confiftoit dans
une ardeur dévorante , affligea fubitement:
la ville de Paris , dont tous les habitans :
mouroient , ayant les entrailles brûlées
Ce fléau ceffa tout-à-coup par l'interceffion
de Sainte Genevieve .
La tranquillité qui règne dans le tableau
précédent , ne pouvoit convenir à ce sujet,,
auffi M. DOYEN s'eft-il livré à tout le feu
de la poéfie pour le traiter & pour Porner
des richeffes de fon art. La partie poétique
& la difpofition optique de cette grande
machine font dans une perfection qui
SEPTEMBRE 1767. 179
frappe tous les yeux , & qu'admirent particulièrement
les connoiffeurs. Quatre grandes
parties , dans cette compofition , font
artiftement enchaînées , qu'elles ne font
qu'un fujer unique & fans interruption .
1. Dans le bas du tableau , des groupes
de cadavres & des mourans mêlés avec
d'autres figures. L'ouverture d'un caveau ,
par lequel paffent les jambes d'un de ces
cadavres , ce qui dénote qu'il eft déja
comblé de morts annonce l'horreur
du mal & la rapidité de fes ravages.
2º . Sur un plan plus élevé , au dehors
d'un grand édifice , qui doit être un
hôpital de malades , une belle femme
d'une condition élevée , à- demi renversée
& tombant fur fes genoux , paroît invoquer
la clémence du Ciel , les bras ouverts ;
fa main gauche eft foutenue par une autre
femme ; de la droite elle ferre le bras d'un
enfant qui eft porté par un homme debout.
Le caractère de tête , l'action de cette
femme , fa douleur touchante , & toute la
difpofition de ce beau groupe intéreffent ,
émeuvent, & procurent ce fentiment délicieufement
affligeant , que l'on éprouve
aux belles fituations d'une tragédie vivement
repréſentée: 3°. Derrière cette belle
femme , & plus haur , le Peintre a placé
la fcène la plus énergique du tableau , &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
celle en même temps qui exprime le plus
fortement les effets du mal que l'interceffion
de la Sainte va faire ceffer. Un mourant
, livide & décharné , les yeux fixés
vers le ciel , & dans lefquels font exprimés
les fignes d'un brûlant délire , fait des
efforts pour s'élancer par une fenêtre ; un
;
homme de force en dehors , en fait d'autres
pour l'arrêter & pour le repouffer en
dedans. M. DOYEN a rappellé ainfi adroitement
le ton & le caractère des objets
de la partie inférieure qui fe trouvent ,
par un mêlange ingénieux avec des objets
plus agréables aux yeux , conduire la vue
jufqu'à la gloire , dans laquelle Sainte
Genevieve , portée par des Anges , femble
compatir aux douleurs des malheureux qui
invoquent fon interceffion , & folliciter la
clémence divine en leur faveur ; ce qui
fait la quatrième partie de cette grande
compofition , qu'au plus jufte titre on peut
appeller un grand poëme.
Nous le répétons : ces parties que le
jugement feul diftingue & que l'oeil réunit
, font fi ingénieufement mariées que ,
malgré les objets hideux qui s'y rencontrent
, on voit non -feulement fans répugnance
, mais avec tout le plaifir que produit
la peinture dans les mains des grands
maîtres , l'enſemble de cette compofition
SEPTEMBRE 1767 181
qui produit la terreur & la pitié , les deux
grands effets que doivent faire ces fortes
de repréſentations , mérite que l'on y ren-:
contre rarement , la plupart des plus belles.
de ce genre n'infpirant que l'horreur &
quelquefois le dégoût.
Dans toutes les figures de ce tableau la
vérité , la fermeté & la précifion du déffein
, la beauté des touches fe font également
admirer. La femme qui invoque le
Ciel eft du plus beau caractère. La Sainte
eft vraiment célefte & aërienne. Les autres
figures ont chacune leur caractère propre ,
celui qui leur convient particulièrement ,
& qui convient au bel effet de l'enſemble .
Un coloris riche & vrai , brillant dans
un bel accord , une chaîne de lumières ,
le plus fçavamment & le plus ingénieufement
traitée. Toutes ces parties réunies
rendent ce grand ouvrage une des plus
belles productions de M. DOYEN , celle
qui lui fait jufqu'à préfent le plus d'honneur
, ainfi qu'à l'Académie , dans les premers
rangs de laquelle ce tableau le place
décidément , & femble , au jugement de
beaucoup de connoiffeurs , renouveller un
grand nombre des beautés qu'on admire
dans RUBENS . Avant de finir , nous devons
obferver que la multitude des figures n'occafionne
aucune confufion ; tout eft plein
182 MERCURE DE FRANCE.
dans cette admirable compofition , mais
tout eft net & diftinct , tour y joue librement
, par la diftribution des plans & par
la magie de la peinture.
Ce tableau de M. DOYEN, ainfi que
Je précédent par M. VIEN , de vingt - deux
pieds de haut fur douze de large , font
pour les deux nouvelles chapelles latérales
de l'églife de Saint Roch à Paris. Il feroit
à defirer que tous nos principaux temples
fuffent ornés de morceaux auffi précieux ,
& l'on ne peut trop donner d'éloges à ceux
dont la noble piété contribue à ces enrichiffemens
.
La fuite au prochain Mercure.
GRAVURE
DES vues perspectives des Ports de France,
d'après les tableaux appartenans au Roi
peints par M. VERNET , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture.
QUATRIEME SOUSCRIPTION.
L'ACCUEIL favorable que le Public a fair
aux eftampes de cette collection , qui ont
été mifes au jour , donne lieu de croire
SEPTEMBRE 1767. 18
ལ་
que la continuation lui en fera agréable.
C'est pourquoi MM. Cochin & le Bas
en livrant les quatre eftampes des Ports de
Bordeaux & de Bayonne , propofent une
quatrième foufcription.
Ils ne la propofent cependant cette foisci
que pour deux eftampes , n'y ayant
actuellement que deux tableaux d'achevés
par M. Vernet , au- delà de ceux qui font
déja gravés . Il eût fans doute été poffible
encore de propofer la foufcription pour
quatre , M. Vernet en ayant un troifième:
commencé , & devant inceffamment s'oecuper
du quatrième ; mais ils ont cru qu'il
étoit plus convenable de ne s'engager avec
le public que fur des objets certains , &
dont l'exécution pût être regardée comme
entièrement remiſe à leurs foins..
Quelques perfonnes pourront penfer que
deux planches femblent un objet trop peu
confidérable pour qu'il foit befoin de les
propofer par foufcription ; mais les Gra
veurs regardent comme un devoir de
reconnoiffance envers les perfonnes qui
leur ont prêté les fecours néceffaires pour
commencer cet ouvrage , de continuer à
leur donner les mêmes facilités pour acquérir
toutes les eftampes qui pourrons
compofer cette collection , au prix auquel
484 MERCURE DE FRANCE.
elles ont été offertes dans les premières
ſouſcriptions.
La foufcription dont il s'agit ici eft
donc pour deux eftampes feulement : les
perfonnes qui voudront continuer de
foufcrire donneront fix livres à compte ,
& les fix livres reftantes en recevant les
deux eftampes : & fi pendant le cours de
ce travail les tableaux commencés fe trouvent
achevés , ils en occafionneront une
nouvelle aux mêmes conditions .
Les Graveurs inftruits , par l'expérience,
des difficultés qui fe rencontrent dans ces
ouvrages , & des retards auxquels différentes
caufes les expofent , ne peuvent
prendre d'autre engagement que celui de
promettre de livrer des eftampes dans le
cours de l'année 1768 , on ne doit pas
douter néanmoins qu'ils ne faffent leur
poffible pour les livrer avant l'expiration
de ce terme ; ils fe croient bien fondés à
l'efpérer.
Les eftampes pour lefquelles on propofe
de foufcrire , font :
>
La vue du Port de Rochefort , prife du
magafin des Colonies , où l'on voit partie
de ce magafin & la corderie. Le devant
eft orné d'approvifionnemens pour les
Colonies , au moment ( que l'on fuppoſe }
part d'une efcadre . du dé
SEPTEMBRE 1767. 185
La vue du port de la Rochelle , prife
de la petite rive. On voit dans le fond les
deux tours qui font à l'entrée de ce port.
Le devant eft orné de figures variées , de
Rochelloifes , de Poitevines , de Saintongeoifes
& d'Olonnoifes.
Afin que le nombre des foufcripteurs
ne s'augmente pas au point de les expofer
à avoir de moins belles épreuves , on
continuera à n'en recevoir de nouveaux
que deux mois après l'ouverture de cette
livraiſon actuelle , & feulement pour remplacer
ceux qui pourroient s'être retirés.
GÉOGRAPHIE .
IL paroît , chez le fieur Defnos , Ingénieur
- géographe pour les globles &
fphères , rue faint Jacques , au globe , à
Paris , un nouveau plan de Paris , divifé
en fes vingt quartiers , fauxbourgs &
environs , rectifié prefque entiérement
d'après différens deffeins , levés géométriquement
fur les lieux , & d'après un
grand nombre d'obfervations faites par
l'auteur , lefquelles ont fervi à réformer
plufieurs omiffions qu'on avoit laifſé ſubfifter
dans les précédens. On a joint dans
186 MERCURE DE FRANCE.
celui -ci des tables qui indiquent les meffageries
, coches , caroffes , rouliers des différens
endroits de la France , & le jour de
leur départ ; les boëtes aux lettres de la
grande pofte , & jufqu'aux principaux paffages
qui traverfent d'une rue à une autre s
ouvrage utile à toutes perfonnes , principalement
à celles de cabinet. Volume
grand in-4°. en so feuilles , compris les
tables alphabétiques , pour trouver aifément
les rues , culs - de - facs , paffages ,
places publiques , carrefours , quais , ponts ,
ports , marchés , paroiffes , chapelles , couvents
& communautés d'hommes & de
filles , féminaires , colléges , hôpitaux
maifons royales , hôtels , boëtes aux lettres ,
& autres lieux remarquables ; avec une
carte générale , pour fervir à orienter &
affembier le plan. L'étendue de ce nouveau
plan eft fi grande , qu'il n'eft pas
poffible d'en tenir de collés fur toile &
montés fur gorge , à moins qu'on ne les
commande exprès & d'avoir un lieu convenable
pour les placer . Ce volume , petit
in -fol. relié en carton avec un dos de veau
15 livres. La carte générale collée fur
toile , pour être dans la poche , fix livres I
montée fous verre , bordure dorée , douze
livres. Idem , plan de Paris en quatre feuilles
, divifé en fes vingt quartiers , fes faux
SEPTEMBRE 1767. 187
fur
bourgs & fes environs , où l'on en voit la
grandeur , les accroiffemens & tous les embelliffemens
exécutés avec la plus grande
propreté & toute la précifion poffible. Il
eft orné d'une bordure agréable qui repréfente
les vues de Verfailles avec fes
bofquets , celles de Meudon , Fontainebleau
, Marly , & autres maifons royales.
Sa grandeur eft de quatre pieds de haut,
quatre de large. Ce plan , ainſi que les
ornemens , lavé , coloré , collé fur toile &
monté fur gorge en or & azur , eft de
trente- fix livres ; enluminé à l'ordinaire
gorge noire , douze livres ; en feuilles collé
quatre livres ; celui d'une feuille ordinaire
, grandeur d'atlas enluminé , trois
livres ; en blanc une livre quatre fols ; collé
fur toile pour être dans la poche , avec des
tables pour le renvoi des rues , fix livres.
Il paroît auffi un nouveau plan de Lyon ,
grandeur d'attas in-folio , enluminé dans
le goût de celui de Paris , trois livres ; en
blanc une livre quatre fols ; celui de
Dijon , de Rouen , de Toulouſe , de
Nancy & de Verfailles une livre quatre
fols en blanc , & trois livres coloré com
me ceux de Paris.
On trouve auffi chez le fieur Defnos
une collection de plufieurs autres fortes de
plans de villes , tant françoiſes qu'étan
188 MERCURE DE FRANCE.
gères , qui , quoiqu'anciens , font fort
rares , tels que les huit plans de Paris de
différens âges , depuis fon origine jufqu'à
nos jours ; les invalides , Verfailles , la
ménagerie, le labyrinthe , Trianon , Saint-
Cloud , Marly & la machine , Fontainebleau
, Meudon.
Le lieur Defnos diftribue gratuitement
fon catalogue.
LE Corps de Ville de Reims , defirant
de plus en plus témoigner au Roi la vive
reconnoiffance qu'elle conferve de fes bienfaits
, en rendant à jamais mémorables des
fères que Sa Majefté lui a permis de célébrer
à l'occafion de l'inauguration de fa
ftatue heureuſement élevée dans les murs ,
délibéra , avec l'agrément de M. Rouillé
d'Orfeuil , Intendant de la province &
frontière de Champagne , qu'il auroit l'honneur
de dédier & préfenter les gravures
au Roi.
En conféquence les fieurs Varin frères ,
chargés de ces gravures , qu'ils devoient ,
fuivant les conditions de leur profpectus ,
délivrer aux foufcripteurs , par divifion ,
en 1767 , 1768 & 1769 , fe font trouvés
obligés d'en changer la diftribution ; pour
quoi ils ont l'honneur d'avertir les foufcripteurs
que le recueil total , tant des
SEPTEMBRE 1767. 189
Fêtes & defcription d'icelles , que des nouvelles
portes & fontaines de la ville , leur
fera délivré vers la fin de l'année 1768.
Ils ofent fe flatter que cet arrangement ,
déterminé par le Corps de ladite ville , qui
n'a d'autres vues que celle de perpétuer à
jamais fon amour pour le meilleur des
Rois , & d'illuftrer la ville de fon facre ,
fera d'autant plus agréable aux foufcripteurs
, qu'ils jouiront de ce recueil en entier
, un an avant le terme qu'ils avoient
preferit ; néanmoins pour leur laiffer la li
berté de fuivre leur goût , fi ces dernieres
conditions ne leur plaifoient pas , les fieurs
Varin offrent de remettre à ceux qui le
defireront , les fonds qu'ils ont avancés ,
& ils pourront les toucher chez les perfon
nes qui ont été chargées de les recevoir.
L'ambition que les fieurs Varin ont de
mériter les fuffrages du public , dans un
ouvrage auffi digne de la poftérité , leur
fait efpérer de pouvoir rendre à ces fêtes
tout le luftre dont leur magnificence les
avoit enrichies.
Pour y réuffir , rien ne leur coûte , & ils
ont fçu gagner l'avantage précieux d'être
fecourus par des artiftes dont le feul nom
peur affurer leurs prétentions en flattant le
goût des amateurs ; MM. Moreau & Bla
remberck , dont les talens font depuis long
190 MERCURE DE FRANCE .
tems connus , & M. le Prince , Peintre ordinaire
du Roi , illuftre dans la carriere
des arts par fon pinceau fi varié & fi féducteur
, ont bien voulu leur promettre de
les favorifer des traits précieux de leurs
crayons & de leur génie créateur.
L'ENFANT rue Poiffonnière , maifon
de M. Robert , Peintre en carroffes , eſt
propriétaire des planches deffinées & gravées
par P. J. Loutherbourg , celèbre Peintre
du Roi , dont les fujets font pendans
champêtres , & fuites de figures ifolées ,
pittorefques & dans le goût de Salvator
Roofe . Il pofféde encore d'autres planches ,
dont les fujets font intéreffans ; & il va
mettre au jour deux fuites de différens
fujets militaires gravés d'après les deſſeins
originaux de MM. Wateau & le Paon .
Še vendent chez le propriétaire , chez
Matenet , rue des Noyers , & Mégret ,
Maître Vitrier , rue Saint Jacques , visà-
vis la rue du Plâtre.
TABLEAU hiftorique & géographique
de l'Europe , ouvrage diftribué par colonnes,
& proprement gravé fur une feuille
d'atlas , qui met nettement fous les yeux
les Etats , les provinces , les capitales de
chaque lieu , & les rivières qui les arroSEPTEMBRE
1767. 191
fent , &c. avec une defcription très - utile
pour l'étude de la géographie. Ce tableau
eft de même grandeur que celui publié
depuis peu fur la France , que le public a
fi fort accueilli : prix 1 liv. 4 fols. A Paris ,
chez le fieur Lattré , Graveur ordinaire de
Monfeigneur le Dauphin , rue Saint Jacques
, près la fontaine Saint Severin , à la
ville de Bordeaux ; avec privilége du Roi,
MUSIQUE
ARIETTE RIETTE nouvelle à deux violons &
baffe chiffrée , un baffon ad libitum ;
dédiée à Mde la Comteffe de Polignac ,
par M. Léemans. A Paris , au Cabinet
littéraire , Pont Notre Dame , près la
Pompe , prix , 1 livre 4 fols.
192 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique donna ,
le mardi 18 août , les Fragmens Lyriques ,
ballet compofé de l'acte d'Apollon & Coronis
, des Amours des Dieux , & des actes
du Feu & de la Terre des élémens.
M.
Le poëme de la première entrée eft de
FUZELIER, la mufique de MOURET.
Dans l'acte d'Apollon & Coronis ,
PILLOT chante le rôle d'Apollon en Berger,
& le joue avec les applaudiffemens & les
fuffrages de tous les vrais amateurs. Les
talens de cet acteur pour l'action , & le rôle
qu'il exécute , font affez connus pour n'avoir
rien à ajouter à l'idée que l'on doit
s'en former . Mlle LARRIVÉE & M. LARRIVEE
, fon époux , chantent avec beaucoup
d'applaudiffemens les rôles de Coronis &
d'Iphis. M. MUGUET celui de Mercure ;
Mile DESCOINS , à la place de Mlle Du-
BRIEULLE , celui d'Ifmène , bergère amie
de Coronis,
On
SEPTEMBRE 1767. 193
ر
On a fubftitué des airs nouveaux dans
les divertiffemens de cet acte , ainfi que
dans les deux fuivans , la plupart de MM.
TRIAL & LE BERTON Directeurs , qui
produifent le plus agréable effet. A la place
de l'air : De deux amans heureux & c.
on chante une ariette de M. TRIAL ,
qui fait grand plaifir & eft fort applaudie .
Dans le ballet de cet acte les principales
entrées font remplies par les jeunes fujets
du ballet , lefquels font toujours fort applaudis
par les fpectateurs. Ces fujets font
MM. SIMONIN , LE BRUN , BEAULIEU ;
Miles DUPERREI , DERVIEUX & AUDINOT
, à la tête defquels font M. Mal-
THER & Mlle PITROT.
Le poëme de l'acte..du Feu , ainfi que
celui du troiſième acte , eft de Ror , & la
mufique de DESTOUCHES .
Dans l'acte du feu , feconde entrée de
ce ballet , Emilie eft chantée par Mlle
DUBOIS . Tout le monde connoît les grands
morceaux de chant de ce rôle & combien
ils conviennent à la belle voix de cette
actrice. M. LARRIVÉE chante , on ne peut
pas plus agréablement , avec plus d'intelligence
, & avec les vraies grâces du chant
françois , le rôle de Vatere. Le petit rôle
de l'amour eft rempli par Mlle RoSALIE.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Mile GUIMARD , toujours aimable dans
fa danfe , & toujours aimée du public ,:
embellit la première partie du ballet de cet
acte. Elle eft accompagnée de Mlles GAUDOT
& GRANDI . M. GARDEL y exécute
une belle chaconne , dont il a compofé la
mufique. La. compofition & l'exécution
font applaudies.
Dans la troifième & dernière entrée ,
(l'acte de la Terre ) le public a revu , avec
un plaifir infini , reparoître Mlle ARNOULD .
Il a retrouvé & applaudi avec tranfport
la même qualité , le même fenfible de la
voix , les mêmes grâces dans la figure &
dans le chant , le même art touchant . &
naturel de l'expreffion , qui avoient tant
élevé la réputation de cette actrice dès les
premiers momens qu'elle étoit montée .
fur le théâtre , & qui la rendent encore .
fi chère & fi précieufe à tous ceux qui
s'intéreffent à l'opéra.
M. LE GROS n'eft pas moins applaudi
dans le rôle charmant de Vertumne que
Mlle ARNOULD dans celui de Pomone. II.
y a peu de rôles qui aient fait plus d'honneur
à la belle voix & au talent de M. LE
GROS que celui- ci. M. DURAND a chanté
le rôle de Pan que M. GÉLIN n'a pu con-.
tinuer , étant tombé malade immédiateSEPTEMBRE
1767. 195
bas , pour
ment après la première repréfentation.
M. DURAND recueille , dans ce rôle , le
fruit des foins & des efforts qu'on avoit
applaudis dans le précédent opéra , où il
avoit chanté à la place de M. LArrivée .
On a fubftitué un nouveau duo à l'ancien
, dans la fin de la dernière fcène ,
entre Vertumne & Pomone. Un accompagnement
arrangé de violons à l'octave en
l'air fi connu : De l'amour tout
fubit les loix , &c. le renouvelle & lui
donne de nouveaux charmes auxquels
ajoute encore la voix & la manière de le
chanter de M. LE GROS . On a remis à
la fin du dernier divertiffement l'ariette
des cors-de- chaffe , qui n'avoit pas été
affez entendue , dans l'avant dernier opéra ,
pour le plaifir des auditeurs & pour la
gloire de M. RODOLPHE , duquel nous
avons parlé dans le temps , & duquel nous
aurions encore à parler fi nous ne craignions
de nous répéter fur les éloges les plus juftes
& les plus autorifés par la vivacité & la
multitude des applaudiffemens . C'eſt encore
M. LE GROS qui chante cette ariette.
Les ballets de cet acte font très - brillans ,
très-vifs & des plus agréables que l'on voie
fur ce théâtre , fur- tout ceux du fecond ,
divertiffement. Dans le premier M. LIONNOIS
danfe à la tête des Faunes. Il eft
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
temps
fecondé par MM. ROGIER & LÉGER .
Dans les Bergers du fecond divertiffement
on revoit encore , avec la plus grande
fatisfaction , M. GARDEL & Mlle Gui-
MARD , M. SLINGSBI & Mlle MION. Le
premier eft ce jeune Danfeur Anglois ,
duquel nous avons parlé cet hiver , dans
le de fon début , en annonçant la
juſtice que le public rendoit à ſes brillantes
difpofitions. Nous avons à annoncer aujourd'hui
les applaudiffemens que l'on donne
à fes progrès. On concevra facilement le
plaifir que font les danfes des Pâtres &
Paftourelles , en nommant M. DAUBERVAL
, duquel un accident avoit privé longtemps
ce théâtre ; Mlle ALLARD , la caufe
de l'objet des tranfports du public ; &
Mlle PESLIN , qu'une indiſpoſition avoit
empêché de danfer pendant quelque temps.
Les ballets de l'acte de Coronis font
de Mlle LAVAL ; ceux de l'acte du Feu ,
de M. LANY ; le ballet des Faunes , dans
l'acte de la Terre , eft auffi de M. LANY ;
les derniers divertiffemens des Pâtres &
des Bergers font de M. DAUBERVAL.
Cet opéra a eu , dès la première fois ,
le plus brillant fuccès , auquel ont beau-
Coup contribué les foins des Directeurs.
SEPTEMBRE 1767. 197
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE mercredi , 26 août , on donna la
1
première repréſentation de Cofroës , tragédie
nouvelle par M. LE FEBVRE , trèsjeune
auteur , auquel on ne donne que
vingt- deux ans.
On n'a confervé de la vérité hiſtorique ,
dans la fable de ce poëme dramatique ,
que le nom de Cofroës ; tout le tiffu de
l'intrigue & l'action font de l'invention
du poëte. Les premiers actes , fur- tout le
fecond & le troisième , ont été applaudis
avec tous les tranfports que méritent la
quantité de grands traits de génie & de
fentiment dont ils font remplis . Une ver
fification facile , noble & forte en beaucoup
d'endroits , une imagination féconde ,,
peut-être aujourd'hui trop compliquée encore
par cette même fécondité , doivent
faire attendre de ce jeune débutant , dans
une fi grande carrière , des fuccès plus
décidés. La manière dont cette pièce a
été reçue par le public ne peut qu'encou
Jager l'auteur.
I iij
#98 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons jufqu'à préfent rendre
un compte plus détaillé de cette pièce , la
feconde repréfentation ayant été fufpendue
pendant toute la fin du mois d'août
par l'indifpofition d'un acteur.
Les ouvrages donnés fur ce théâtre , en
première pièce , depuis le dernier Mercure,
confiftent, 1 °. en tragédies , dans les poëmes
fuivans :
Mitridate , de RACINE ; Athalie , du
même ; le Comte d'Effex , de THOMAS
CORNEILLE Inès de Caftro , de La
MOTTE ; Brutus , de M. DE VOLTAIRE ;
dipe , du même ; Ariane , par THOMAS
CORNEILLE , dans la repréfentation de
laquelle Mlle DUBOIS a été autant applau
die qu'elle l'avoit été, & que fes progrès
avoient déja mérité de l'être quelques
jours auparavant ; Cofroës , tragédie nouvelle
de M. LE FEBVRE.
En comédies , le Jaloux défabuſe , de
CAMPISTRON ; Mélanide , de LACHAUSSÉ
; le Chevalier à la mode , de Dan-
COURT le Légataire , de REGNARD ; la
Surprife de l'Amour , de MARIVAUX ;
Mélanide , de LACHAUSSÉE ; le Philofophe
marié, de DESTOUCHES ; le Mifantrope
, de MOLIERE ; la Métromanie, de M.
PIRON ; le Baron d'Albicrac , de THOMAS
CORNELLLE; le Méchant , de M. GRESSET ;
SEPTEMBRE 1767. 199
de
le Feftin de Pierre , de TH. CORNEILLEZ
l'Avare , de MOLIERE ; le Joueur ,
REGNARD ; les Ménechmes , de REGNARD ;
la Gouvernante , de LACHAUSSÉE.
COMÉDIE ITALIENNE.
୨ LE 9 août 1767 on a remis au théâtre ,
pour la première fois , le Trompeur trompé ,
opéra comique en vaudevilles de feu VADÉ.
Cette pièce , qui avoit ea beaucoup de
fuccès dans fa nouveauté , a été revue avec
plaifir. Les acteurs qui en rempliffent les
rôles font :
M. LEJEUNE , LE COMTE.
M. TRIAL , LICIDAS , Bergèr.
M. CHAMPVILLE , LE COUREUR.
Mlle MANDEVILLE , COLETTE , Bergère
aimée de LICIDAS .
Mlle BEAUPRÉ ,
CIDALISE.
M. BLAISE , Compofiteur de Mufique ,
penfionnaire de la Comédie , a fait les
accompagnemens des airs qui en ont paru
fufceptibles.
Le 19 août M. TRIAL a joué pour
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. CLERVAL , qui étoit indifpofé , le
rôle de Dorlis dans Ifabelle & Gertrude
& le lendemain le rôle de Colas dans
Rofe & Colas. Il a reçu tous les applaudiffemens
que méritent fon zèle & fon
application à marcher fur les traces de
l'acteur qu'il remplaçoit.
On attendoit un débutant ( le fieur
VENDEUIL ) , qui devoit paroître pour la
première fois le lundi , 31 août , dans le
Cadi dupé & le Bûcheron , où il devoit jouer
les rôles d'amoureux . On rendra compte
de ce début dans le prochain Mercure.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 15 août , jour de l'Affomption .
LE Concert Spirituel du 15 août , fète de
Affomption , a commencé par Omnes gentes , &c.
motet à grand choeur de M. DAUVERGNE , bien
rendu , & dont l'effet eft toujours fatisfaifant.
Enfuite M. GARDEL , de l'Académie Royale de
Mufique , a exécuté , fur la harpe , une fonate de
fa compofition & deux airs connus , qui ont fait
beaucoup de plaifir , & lui ont mérité des applaudiffemens
très- flateurs , ainfi qu'à M. CAPRON ,
qui l'accompagnoit feul & de la manière qu'en
peut aifément imaginer.
SEPTEMBRE 1767. 201
Mile Rozar a fort bien chanté Exultate , &c.
moret à poix feule de M. DAUVERGne .
M. JANNSON , de la mufique de S. A. S. Mgr
le Prince DE CONTI , a exécuté une fonate de violoncelle
, mêlée d'airs connus . Cet Artifte , qu
avoit déja donné tant de preuves de fes talens , a
montré ce jour-là une fupériorité vraiment décidée
; il a joué fingulièrement l'adagio dans un
degré de perfection dont il faut avoir joui pour le
bien concevoir. Gens de l'art , amateurs , tout le
monde a été enchanté ; tout le monde avoue
qu'on ne peut réunir plus heureufement la beauté ,
la pureté du fon , la fûreté du toucher , & le
charme de l'expreffion la plus fenfible.
Mlle FEL a chanté , comme elle chante tou
jours , un motet à voix feule , & fort agréable en
foi.
Le Concert a été terminé par un motet à grand
choeur de LA LANDE , Cantate Domino , &c. dans
lequel Mlle DURANCI , de la Comédie Françoife ,
a chanté le très - beau récit Viderunt , &c . Quoique
Mlle D'URANCI ne fût pas encore entièrement
rétablie d'une indifpofition confidérable , elle a
rendu ce morceau avec affez de diftinction pour
que le public en ait été content & le lui ait mar
qué affez vivement..
I V
202 MERCURE DE FRANCE.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES
N. B. Malgré le peu de juftice que me
rend M. FRAMERY , le motif de la lettre
fuivante , qui tend à juftifier fes intentions
fur la mémoire de feu VADE , nous paroît
fi honnête & fi louable , que nous n'hésitans
point à inférer cette lettre dans tout for
entier. Nous n'employerons , pour nous
juftifier contre les imputations de M.
FRAMERY , que lépître imprimée à la
tête du nouveau Nicaife , à laquelle il renvoie
le lecteur , pour juger fi c'est avec
raifon que l'on a pris le charge fur l'inten
tion apparente de cette même épître.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie des fpectacles.
W
MONSIEUR ,
Je n'avois point lu le Mercure , & j'entendois
autour de moi des murmures confus fur l'épître
du nouveau Nicaife , & fur votre article du Mercure
qui la regarde. J'avois contre moi ceux qui
n'avoient lu que cet article , vous aviez contre
SEPTEMBRE 1767. 203
•
Vous ceux qui avoient lu votre article & mon épî.
tre. Croyant d'abord que le talent feul étoit
attaqué en moi , je ne me preffois pas de voir
une critique que je regardois comme jufte. Les
murmures augmentèrent , & ma curiofité l'emporta
fur mon indifférence. J'y vis avec ſurpriſe
& avec douleur que vous me prêtiez des intentions
que je n'ai jamais eues , qui font très - éloignées
de l'épître même , & qui le font encore plus de
mon coeur. Je livre à là critique la plus amère , &
fans m'en plaindre, les foibles productions de mon
efprit ; mais ne trouvez pas mauvais , Monfieur ,
que je me juftifie aux yeux de la province , & de
tous ceux qui jugent des ouvrages fur la foi des
Journaux , les fentimens d'un coeur qui fe Aatte
d'être honnête , & de l'être toujours . Puis -je ne
pas me défendre quand vous m'attaquez d'une
façon fi dangereufe pour un auteur à qui vous
donnez vous- même fi fouvent l'épithète de jeune?
D'abord , Monfieur , j'ai eru qu'il étoit honnête
de ne nommer quelqu'un , pour l'auteur
d'un ouvrage , que quand il s'étoit nommé luimême
, mais paffons. Puiſque vous avez interprété
cette épître , j'ofe dire fi légèrement , permettezmoi
de vous la montrer à mon tour , non pas
fous un fens caché , mais fous celui qu'elle doir
naturellement préfenter , & c'eft le véritable
« Epître à l'ombre de Vadé,
Mademoiſelle
I vj
202
MERCH
SUPP. A
L'AIN
N.B.
AL
Tena
M.
FR .
faisante , y
fir
la m
fi
hennes
point
à
entier.
jfiger
FRAME
têre du
voie le
raifin
H
SEPTEMBRE 1767. 204 .
peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
joute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
pagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une exprefon
injurieufe. Il me femble , Monfieur , qu'ant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
' elle vouloit dire . Interrogez les artiſtes , ils
s diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
ne fleur , dreffé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
eut dire fort vite , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignifie , penſez-vous , dans l'ivreſſe , dans
La débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feu- .
lement après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dir quelque part de lui - même
ns fait telle ehofe après boire. M. de Volend
fûrement pas ivres de vin. Un'
e pourroit- il faire des couplers , même
Quand le fage d'Orneval , Fuſelier
anard , le Grand s'affembloient au
eu qui n'étoit point malhonnête alors ,
s avoir dîné ils exécutoient une idée
qui leur étoit venue pendant le repas ,
voit-il pas s'appeller après boire ? On
ils ne s'en cachoient point ; le leur
roché ? Leurs ouvrages en étoient - ils
ais Les euffent-ils fait moins bons à
204 MERCURE DE FRANCE RANCE ..
Ce début annonce que cette lettre eft une foliee
Si elle n'eft pas plaifante , qu'on m'accule de manquer
de goût , & je me tairai. Mais que cela foit
plaifant ou non , on auroit bien dû , ce me femble
, ne pas juger , d'une façon fi triſte , une choſe
qui prétend à la gaîté . La gaîté eſt douce , &
n'a jamais offenfé perfonne . Je ne dois pas avoir
beaucoup de peine à prouver qu'une plaifanterie
n'eft chofe férieufe.
pas une
ports
« Dans le temps que vous étiez Monfieur
VADÉ , que vous couriez les halles , les
» & les guinguettes pour y ramaller de quoi diver-
» tir la bonne compagnie , vous faifiez des bou-
» quets & des opéra- comiques fur le bout de la
table , après boire 息.
Qui ne fçait que le plus fûr moyen de bien peina
dre la nature eft de la voir de près ? Qui a jamais
pris cela pour un reproche ? M. FAVART , dont
le témoignage , de votre propre aveu , n'eſt pas
récufable , vous dira qu'il fuivoit fouvent le même
peuple juſques dans fes plaifirs ; qu'il y épioit ces
momens de la franchiſe de l'âme , qui laiſſent
échapper les traits de caractère , & il nous en
offroit enfuite le tableau fidèle & naïf. Une fcène
de cabaret lui a donné l'idée de la charmante
fcène du philofophe dans la Soirée des Boulevards.
Ce que faifoit M. FAVART , j'ai dit que feu VADE.
le faifoit , & pas plus . Le parallèle n'eft pas humibant
pour le dernier. Je n'ai pas même dit que le
SEPTEMBRE 1767. 201
bas peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
j'ajoute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
compagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une expreffion
injurieufe . Il me femble , Monfieur , qu'avant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
qu'elle vouloit dire. Interrogez les artiſtes , ils
voas diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
une fleur , dreffé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
veut dire fort vîte , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignific , penfez-vous , dans l'ivreffe , dans
la débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feu .
lement après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dit quelque part de lui - même s
nous avons fait telle chofe après boire . M. de Voltaire
n'entend fûrement pas ivres de vin. Un'
homme ivre pourroit -il faire des couplets , même
mauvais ? Quand le fage d'Orneval , Fufelier ,
Fagan , Panard , le Grand s'affembloient au
cabaret , lieu qui n'étoit point malhonnête alors ,
& qu'après avoir dîné ils exécutoient une idée
heureufe, qui leur étoit venue pendant le repas ,
cela ne pouvoit-il pas s'appeller après boire ? On
le fçavoit , ils ne s'en cachoient point.; le leur
a-t-on reproché ? Leurs ouvrages en étoient - ils.
plus mauvais ? Les euffent-ils fait moins bons à
196 MERCURE DE FRANCE.
fecondé par MM. ROGIER & LÉGER .
Dans les Bergers du fecond divertiffement
on revoit encore , avec la plus grande
fatisfaction , M. GARDEL & Mlle Gui-
MARD , M. SLINGSBI & Mlle MION. Le
premier eft ce jeune Danfeur Anglois ,
duquel nous avons parlé cet hiver , dans
le temps de fon début , en annonçant la
juftice que le public rendoit à fes brillantes
difpofitions. Nous avons à annoncer aujourd'hui
les applaudiffemens que l'on donne
à fes progrès. On concevra facilement le
plaifir que font les danfes des Pâtres &
Paftourelles , en nommant M. DAUBERVAL
, duquel un accident avoit privé longtemps
ce théâtre ; Mlle ALLARD , la caufe
de l'objet des tranfports du public ; &
Mlle PESLIN , qu'une indifpofition avoit
empêché de danfer pendant quelque temps.
Les ballets de l'acte de Coronis font
de Mlle LAVAL ; ceux de l'acte du Feu ,
de M. LANY ; le ballet des Faunes , dans
l'acte de la Terre , eft auffi de M. LANY ;
les derniers divertiffemens des Pâtres &
des Bergers font de M. DAUBERVAL.
Cet opéra a eu , dès la première fois ,
le plus brillant fuccès , auquel ont beaucoup
contribué les foins des Directeurs.
SEPTEMBRE 1767. 197
COMÉDIE FRANÇOISE.
h
LE mercredi , 26 août , on donna la
première repréſentation de Cofroës , tragédie
nouvelle par M. LE FEBVRE , trèsjeune
auteur , auquel on ne donne que
vingt -deux ans.
On n'a confervé de la vérité hiftorique ,
dans la fable de ce poëme dramatique ,
que le nom de Cofroës ; tout le tiffu de
l'intrigue & l'action font de l'invention
du poëte. Les premiers actes , fur- tout le
fecond & le troifième , ont été applaudis
avec tous les tranfports que méritent lat
quantité de grands traits de génie & de
fentiment dont ils font remplis. Une ver
fification facile , noble & forte en beaucoup
d'endroits , une imagination féconde ,
peut- être aujourd'hui trop compliquée encore
par cette même fécondité , doivent
faire attendre de ce jeune débutant , dans
une fi grande carrière , des fuccès plus
décidés. La manière dont cette pièce a
été reçue par le public ne peut qu'encou
Jager l'auteur.
I iij
98 MERCURE DE FRANCE . NCE.
Nous ne pouvons jufqu'à préfent rendre
un compte plus détaillé de cette pièce , la
feconde repréfentation ayant été fufpendue
pendant toute la fin du mois d'août
par l'indifpofition d'un acteur.
Les ouvrages donnés fur ce théâtre , en
première pièce , depuis le dernier Mercure,
confiftent, 1 °. en tragédies , dans les poëmes
fuivans :
Mitridate , de RACINE ; Athalie , du
même ; le Comte d'Effex , de THOMAS
CORNEILLE Inès de Caftro , de La
MOTTE ; Brutus , de M. DE VOLTAIRE ;
dipe , du même ; Ariane , par THOMAS
CORNEILLE , dans la repréſentation de
laquelle Mile DUBOIS a été autant applaudie
qu'elle l'avoit été, & que fes progrès
avoient déja mérité de l'être quelques
jours auparavant , Cofroës , tragédiè nouvelle
de M. LE FEBVRE.
de
En comédies , le Jaloux défabuſe ,
CAMPISTRON ; Mélanide , de LACHAUSSir;
le Chevalier à la mode , de DANCOURT
le Légataire , de REGNARD ; la
Surprife de l'Amour , de MARIVAUX ;
Mélanide , de LACHAUSSÉE ; le Philofophe
marié , de DESTOUCHES , le Mifantrope
, de MOLIERE ; la Métromanie, de M.
PIRON ; le Baron d'Albicrac , de THOMAS
CORNEILLE ; le Méchant , de M. GRESSET ;
SEPTEMBRE 1767. 199
le Feftin de Pierre , de TH. CORNEILLE
l'Avare , de MOLIERE ; le Joueur , de
REGNARD ; les Ménechmes , de REGNARD ;
la Gouvernante , de LACHAUSSÉE.
COMÉDIE ITALIENNE.
୨ LE 9 août 1767 on a remis au théâtre ,
pour la première fois , le Trompeur trompé ,
opéra comique en vaudevilles de feu VADÉ.
Cette pièce , qui avoit eu beaucoup de
fuccès dans fa nouveauté , a été revue avec
plaifir. Les acteurs qui en rempliffent les
rôles font :
M. LEJEUNE , LE COMTE .
M. TRIAL , LICIDAS , Bergèr.
M. CHAMPVILLE , LE COUReur.
Mlle MANDEVILLE , COLETTE , Bergère
aimée de LICIDAS .
Mlle BEAUPRÉ , CIDALISE.
M. BLAISE , Compofiteur de Mufique ,
penfionnaire de la Comédie , a fait les
accompagnemens des airs qui en ont paru
fufceptibles.
Le 19 août M. TRIAL a joué pour
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. CLERVAL , qui étoit indiſpoſé , le
rôle de Dorlis dans fabelle & Gertrude ,
& le lendemain le rôle de Colas dans
Rofe & Colas. Il a reçu tous les applaudiffemens
que méritent fon zèle & fon
application à marcher fur les traces de
l'acteur qu'il remplaçoit.
On attendoit un débutant ( le fieur
VENDEUIL ) , qui devoit paroître pour la
première fois le lundi , 31 août , dans le
Cadi dupé & le Bûcheron , où il devoit jouer
les rôles d'amoureux . On rendra compte
de ce début dans le prochain Mercure .
CONCERT SPIRITUEL.
Du 15 août , jour de l'Affomption.
LEE Concert Spirituel du 15 août , fête de
l'Affomption , a commencé par Omnes gentes , &c .
moret à grand choeur de M. DAUVERGNE , bien
rendu , & dont l'effet eft toujours fatisfaifant.
"
Enfuite M. GARDEL , de l'Académie Royale de
Mufique , a exécuté , fur la harpe , une fonate de
fa compofition & deux airs connus qui ont fait
beaucoup de plaifir , & lui ont mérité des applaudiffemens
très -flateurs , ainſi qu'à M. CAPRON ,
qui l'accompagnoit feul & de la manière qu'on
peut aifément imaginer.
SEPTEMBRE 1767. 201
Mile Rozor a fort bien chanté Exultate , &c.
moret àpoix feule de M. DAUVERGNE .
M. JANNSON , de la mufique de S. A. S. Mgr
le Prince DE CONTI , a exécuté une fonate de violoncelle
, mêlée d'airs connus. Cet Artiſte , qu
avoit déja donné tant de preuves de fes talens , a
montré ce jour- là une fupériorité vraiment décidée
; il a joué fingulièrement l'adagio dans un
degré de perfection dont il faut avoir joui pour le
bien concevoir. Gens de l'art , amateurs , tout le
monde a été enchanté ; tout le monde avouequ'on
ne peut réunir plus heureufement la beauté ,
la pureté du fon , la fûreté du toucher , & le
charme de l'expreffion la plus fenfible .
Mlle FEL a chanté , comme elle chante tou
jours , un moter à voix feule , & fort agréable en
foi.
Le Concert a été terminé par un motet à grand
choeur de LA LANDE , Cantate Domino , &c. dans
lequel Mlle DURANCI , de la Comédie Françoiſe ,
a chanté le très - beau récit Viderunt , &c. Quoique
Mlle DURANCI ne fût pas encore entièrement
rétablie d'une indifpofition confidérable , elle a
rendu ce morceau avec affez de diſtinction pour
que le public en ait été content & le lui ait marqué
affez vivement.
I V
202 MERCURE DE FRANCE.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES
N. B. Malgré le peu de juftice que me
rend M. FRAMERY , le motif de la lettre
fuivante , qui tend à juftifier fes intentions
fur la mémoire de feu VADÉ , nous paroît
fi honnête & fi louable , que nous n'héfitons
point à inférer cette lettre dans tout for
entier. Nous n'employerons , pour nous
juftifier contre les imputations de M.
FRAMERY , que lépître imprimée à la
tête du nouveau Nicaife , à laquelle il renvoie
le lecteur , pour juger fi c'eft avec
raifon que l'on a pris le charge fur l'inten
tion apparente de cette même épître.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie des fpectacles.
MONSI
ONSIEUR ,
JE n'avois point lu le Mercure , & j'entendois
autour de moi des murmures confus far l'épître
du nouveau Nicaife , & fur votre article du Mercure
qui la regarde. J'avois contre moi ceux qui
n'avoient la que cet article , vous aviez contre
SEPTEMBRE 1767. 203
Vous ceux qui avoient lu votre article & mon épî.
tre. Croyant d'abord que le talent feul étoit
attaqué en moi , je ne me preffois pas de voir
une critique que je regardois comme jufte. Les
murmures augmentèrent , & ma curiofité l'emporta
fur mon indifférence. J'y vis avec ſurpriſe
& avec douleur que vous me prêtiez des intentions
que je n'ai jamais eues , qui font très - éloignées
de l'épître même , & qui le font encore plus de
mon coeur. Je livre à la critique la plus amère , &
fans m'en plaindre, les foibles productions de mon
efprit ; mais ne trouvez pas mauvais , Monfieur ,
que je me juftifie aux yeux de la province , & de
tous ceux qui jugent des ouvrages fur la foi des
Journaux , les fentimens d'un coeur qui fe Aatte
d'être honnête , & de l'être toujours . Puis - je ne
pas me défendre quand vous m'attaquez d'une
façon fi dangereuse pour un auteur à qui vous
donnez vous- même fi fouvent l'épithète de jeune?
D'abord , Monfieur , j'ai eru qu'il étoit honnête
de ne nommer quelqu'un , pour l'auteur
d'un ouvrage , que quand il s'étoit nommé duimême
, mais paffons. Puiſque vous avez interprété
cette épître , j'ofe dire fi légèrement , permettezmoi
de vous la montrer à mon tour , non pas
fous un fens caché , mais fous celui qu'elle doir
naturellement préſenter , & c'eſt le véritable
cs Epître à l'ombre de Vadé,
» Mademoiſelle
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Ce début annonce que cette lettre eft une folie.
Si elle n'eft pas plaifante , qu'on m'accuſe de manquer
de goût , & je me tairai . Mais que cela foit
plaifant ou non , on auroit bien dû , ce me femble
, ne pas juger , d'une façon fi trifte , une chofe
qui prétend à la gaîté . La gaîté eſt douce , &
n'a jamais offenfe perfonne . Je ne dois pas avoir
beaucoup de peine à prouver qu'une plaifanterie
n'eft pas une chofe férieuſe .
« Dans le temps que vous étiez Monfieur
» VADÉ , que vous couriez les halles , les
ports
» & les guinguettes pour y ramaffer de quoi divertir
la bonne compagnie , vous faifiez des bou-
» quets & des opéra- comiques fur le bout de la
table , après boire ».
Qui ne fçait que le plus fûr moyen de bien peina
dre la nature eft de la voir de près ? Qui a jamais
pris cela pour un reproche M. Favart , dont
le témoignage , de votre propre aveu , n'eſt pas
récufable , vous dira qu'il fuivoit fouvent le même
peuple juſques dans fes plaifirs ; qu'il y épioit ces
momens de la franchiſe de l'âme , qui laiſſent
échapper les traits de caractère , & il nous en
offroit enfuite le tableau fidèle & naïf. Une fcène
de cabaret lui a donné l'idée de la charmante
fcène du philofophe dans la Soirée des Boulevards.
Ce que faifoit M. FAVART , j'ai dit que feu VADÉ
le faifoit , & pas plus . Le parallèle n'eft pas humitant
pour le dernier. Je n'ai pas même dit que le
SEPTEMBRE 1767. 201
bas peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
j'ajoute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
compagnie.
Sur le bout de la table vous a paru une expreffion
injurieuſe . Il me femble , Monfieur , qu'avant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
qu'elle vouloit dire . Interrogez les artiſtes , ils
vous diront qu'ils ont efquiflé une tête , modelé
une fleur , dreſſé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
veut dire fort vîte , fans peine , fans grande appli
cation.
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignifie , penfez- vous , dans l'ivreffe , dans
la débauche . Non , Monfieur , cela fignifie feulement
après dîner , dans la gaîté du repas..
M. de Voltaire dir quelque part de lui - même s
nous avonsfait telle chofe après boire . M. de Voltaire
n'entend fûrement pas ivres de vin. Un'
homme ivre pourroit- il faire des couplers , même
mauvais ? Quand le fage d'Orneval , Fufelier ,
Fagan , Panard , le Grand s'affembloient au
cabaret , lieu qui n'étoit point malhonnête alors ,
& qu'après avoir dîné ils exécutoient une idée
heureufe , qui leur étoit venue pendant le repas ,
cela ne pouvoit -il pas s'appeller après boire ? On
le fçavoit , ils ne s'en cachoient point .; le leur
a-t-on reproché ? Leurs ouvrages en étoient- ils
plus mauvais Les euffent-ils fait moins bons à
106 MERCURE DE FRANCE.
jeûn ? Ils n'avoient peut être de plus que cette
gaîté d'imagination que le communiquent des
gens d'efprit raffemblés à table par le plaifir. Feu
VADÉ rougiroit - il d'être comparé aux auteurs
que je viens de nommer ?
L'épitre continue : « Cela étoit fort excellent
dans ce temps , fort applaudi ... & l'on ajoute
que vous étiez un homme charmant dans la
fociété » . Sont- ce-là les injures que j'ai dites à
VADÉ ? Un homme fujet à l'ivreffe n'est point
Un homme charinant dans la fociété. Après boire
ne peut donc fignifier que VADÉ puifoit dans le
vin toutes les plaifanteries dont il nous régaloit ,
& c'est ce que vous dites . Je ne fçais pourquoi
j'ai cité M. de Voltaire . Il fe trouve déja , je ne
fçais comment , dans l'épître , un petit éloge
de cet illuftre auteur , qui a plus fâché que le
refte bien des gens qui ne l'ont pas dit.
« Le public eft devenu d'une fi grande difficulté
, fur le fait de l'opéra- comique , qu'il eſt
> extrêmement à redouter pour la nation que le
» genre ne s'en éteigne bientôt ».
Vous me reprochez cette plaifanterie ; vous
dites que cela eft fufceptible de contradiction au
plaifant comme au férieux ; c'eft un éloge du
fcèneblic à des opéra- comiques qui réufliffent . Ai-je
Ce que faifon le faire ? C'est parce que nous avons
le faifoit , & patbin , le Bûcheron , & Rofe & Colas
Hant pour le dernelt devenu difficile , & c'eſt parce
qu'ils ont réuffi ,
SEPTEMBRE 1767. 207
Déja le comique au gros fel , la bonne gaîté ,
» mère des grands éclats de rire .... n'ofent plus
paroître.... & .cela est en vérité grand dom-
» mage , car les Racolleurs & Jérôme & Fanchonnette
font bien plaifans »
Eft-ce cette phrafe , Monfieur , qui , felon vous,
veut faire entendre que la groffièreté & la baffeffe
avoientfait tout le mérite des ouvrages de ce poëte?
Il est vrai , Monfieur , que le comique au gros
fel & la bonne gaîté font le grand mérite de ces
deux pièces , & de beaucoup d'autres qu'on ne
fçauroit lire fans plaifir & fans regret ; mais il n'eft
pas vrai que cela foit fynonyme de la groffièreté
& de la baffelle .
cc
Quelle feroit votre douleur de voir une partie
» de vos ouvrages dans l'oubli ... . une autre
» jouée par Nicolet » ?
11 eft vrai , Monfieur , qu'on ne fe fouvient
plus de la Fileufe , de la Canadienne , de la Nouvelle
Baftienne , d'll étoit temps , des Troyennes
de CHAMPAGNE, du Confident heureux , de Folette,
ni du mauvais Plaifant . Il eſt vrai auffi qu'on ſe
fouvient avec plaifir de les autres pièces , & qu'elles
font jouées chez Nicolet ; mais elles y font à côté
de la Servante Justifiée de M. FAVART , & de
la Rofe de M. PIRON . Que M. VADÉ fe confole ,
il n'eft point là en mauvaife compagnie . La tolé
rance des grands fpectacles n'avilit point les autear's
208 MERCURE DE FRANCE...
« J'ai donc tâché de garantir votre Nipaife
d'un fort pareil. Je l'ai regardé comme l'ouvrage
le plus analogue à l'efprit de ce fiècle , &
» le plus approchant de notre manière . J'y ai
>> trouvé des scènes vraiment plaifantes , une mar◄
» che fingulièrement bien combinée »»
و د
Voilà comme je parle de cet homme & de cer
ouvrage , que j'ai , felon vous , fi fort l'air de
méprifer.
« A cela près.... du dénouement que j'ai crus
» long & que j'ai réduit de vingt pages à huit ».
Cela eft de fait , & il eft encore un peu long.
« Que j'ai cru gauche & que j'ai eſſayé de re-
» dreffer ; que j'ai cru de mauvais goût , & que
» j'ai tâché de rapprocher du nôtre ».
Il y a deux ou trois forties de Nicole , qui ne
fervent qu'à amener des longueurs. Je ne l'ai
point dit à deſſein de critiquer VADÉ , mais pour
donner la raison de mes changemens. Dans cette
phraſe , de mauvais goût , eft-compris ce qui fuit .
1
« J'ai ôté le langage payfan de l'amoureux ,
5 qui le mettoit prefqu'auffi bas que Nicaife ;
>> j'en ai donné cet exemple : que votre frère ne
» fe frotte pas plus à moi qu'à des orties , car
» j'ly frais v'nir fur la face des ampoules qui ne
>>s'en iroient pas de fitôt , j'vous en avertis » .
J'aurois pu ajouter ceux- ci :
Il s'élève furfes argots comme un coq d'inde. . ;
On vous en ratiffe... Le v'la donc , ce frère ; queul
SEPTEMBRE 1767. 209
avaleux de pois gris . Ce même Julien dit , dans
la fcène fuivante :
Non je n'aimerai jamais que vous ,
Qu'un pareil aveu pour mon coeur ferait doux !
Voyez le reste du duo . Ces difparates fe fouffroient
alors ; on ne les fupporteroit pas à préfent.
Je n'ai pas dit autre choſe. Quant au vernis
de décence dont j'ai dit que la pièce manquoit
un peu , cela eft fi vrai , qu'après les retranchemens
faits , la Police en a encore rayé deux
'endroits.-
«Vous aviez une pauvre Nicole qui faifoit , à
» la vérité , des avances affez malhonnêtes , mais
>> qui étoit aufli trop indignement maltraitée » .
Voyez les dernières fcènes de l'ancien Nicaife.
Ces raisons ont empêché plufieurs bons muficiens
de faire ce que j'ai haſardé . Tout le monde convenoit
de ces défauts , jufqu'à ce que moi , jeune
auteur , ait ofé rappeiler au public fes propres
fentimens.
« Vous n'en aurez pas moins un très-grand
›› mérite à avoir fait cette pièce , & moi très- peu
>> à l'avoir retouchée » .
Cet aveu fincère , que j'ai du plaifir à répéter ,
fruit cet épître , qui , felon vous , Monfieur , n'eft
faité que pour bleffer injuftement la mémoire de
VADÉ , & qui le peint comme un homme fans
génie , fans goût & fans talent,
210 MERCURE DE FRANCE .
A mon tour , Monfieur , permettez - moi d'a
nalyfer une de vos phraſes.
Si malheureufement la facilité de fon caractère;
le feu de fon efprit , & même celui des paffions de
la jeuneſe , plus que toút , l'afcendant impérieux
d'un talent original pour peindre les gens de la
dernière claffe des citoyens , pour en étudier les
maurs , les plaifirs , & jufqu'à l'élocution : fi
tout cela quelquefois l'a entraîné dans un genre
-de vie diffipé , & peut-être , à la vérité , un peu |
licencieux , aux regards des gens févères , pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de quelques
écarts , au fond afſex excufables , excuſés même
pendant qu'il vivoit , d'autant plus qu'ils ne l'ont
jamais fait fortir des bornes de la plus fcrupuleufe
.probité?
Monfieur , je cherchois à donner un jour
odieux à vos paroles , fi je les interprétois ,
comme vous avez interprété mon épître , ne
pourrois-je pas ici vous appliquer ces vers de
Boileau :
Voilà jouer d'adreffe & médire avec art ,
Et c'eft avec refpect enfoncer le poignard .
Ne dirois-je pas que quand j'aurois prétendu
peindre VADÉ comme un homme fans talent ,
ç'auroit été peu , & je ne l'euffe point perfuadé ?
au lieu que vous lui attribuez un genre de vie
licencieux , & que vous pouvez le perfuader ; que
1
SEPTEMBRE 1767. 211
je n'ai point cherché à perpétuer la mémoire de
Les écarts , puifque je n'en ai point parlé , mais
que c'est vous qui les éternifez en nous les découvrant.
Le Mercure eft un livre de fond de bibliothèque
, & mon épître fera dans les mains de bien
peu de monde ; mais je penfe de vous ce que
vous auriez dû penfer de moi . Je ne vous ſuppoſe
point cette intention , parce qu'elle eft injurieuſe .
Vous citez un couplet de M. FAVART en l'honneur
de VADÉ. Le témoignage de cet illuftre
auteur , dites - vous , n'eft pas récufable . Monfieur
, je me flatte de le fçavoir auffi bien que
vous. Perſonne n'a plus que moi, pour cet homme
célèbre , d'eftime , de confiance & d'admiration ;
mais le couplet ne prouve rien , il fe trouve dans
-un compliment d'ouverture où l'on fait l'éloge
des poetes de l'opéra- comique . Quand il y eût
eu du mal à dire de VADE , & que M. FAVĀRT
eût été capable de le dire , il n'eût certainement
pas choifi cette occafion . Mais que prouveroit le
couplet , d'ailleurs ? Que VADÉ avoit beaucoup
de talent , & je ne le lui ai jamais contefté.
Voilà , Monfieur , ce que je me fuis cru obligé
de vous dire pour ma juftification . Vous ne pouviez
ni ne deviez , dites - vous , vous difpenfer de
juſtifier la mémoire de VADÉ ; mais comme cette
épître n'attaque ni la droiture du coeur ni la
douceur du caractère de Varé , vous ne pouviez
ni ne deviez donner de moi une idée que je n'ai
212 MERCURE DE FRANCE.
jamais méritée , & que je me flatte de ne mériter
jamais . Je ne puis à mon tour ni ne dois me difpenfer
de protester contre des accufations qui
pouvoient m'être fi nuifibles , & de faire le fincère
aveu des fentimens que j'ai pour VADE , &
de ceux avec lesquels j'ai l'honneur d'être , &c.
FRAMERY..
SPECTACLES DE PROVINCE,
PARAR des lettres de Marfeille , du 17
août dernier , fignées HITIER , on nous
attefte que M. BIGOTINY , connu à la Comédie
Italienne , où il a été pendant un an ,
pour la méchanique , eft le premier inventeur
des machines employées dans la métamorphofe
de la Fée Urgelle à Genève , &
que ce n'eft pas M. DU HAULONDEL , qui
a employé les mêmes machines au fpectacle
de NANCY. Nous ne prenons pas fur
nous la difcuffion de ce fait.
SEPTEMBRE 1767. 213
MORT .
Jofeph-Jean - Baptifte de la Boiffiere , Comte
de Chambors , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , eſt décédé au château
de Saint- Germain- en-Laye le 15 août dernier ,
dans fa foixante-dix-feptième année.
Voyez fa généalogie dans l'hiftoire des grands
Officiers , tome 8 , page 856 , à l'article des
la Fontaine- Solare , & dans la dernière édition de
Moréry , tome 3 , à l'article Chambors , page 442 .
Il ne laiffe que Louis-Jofeph-Jean Baptifte de la
Boiffiere , Comte de Chambors , fon petit-fils ,
renu fur les fonds de baptême par feu Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine , & une fille
veuve de Pierre - François - Thomas de Borel
Comte de Manerbe , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , Commandeur de l'Ordre Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de Pontarlier &
Fort-de-Jour.
AVIS.
L'AUTEUR du Béchique Souverain , approuvé
pour les maladies de poitrine , rend graces au
public de la confiance marquée qu'il a en lui au
fujer de fon Béchique , il efpère qu'il en aura
autant pour fon Azot , quand il en aura fait d'auffi
heureufes épreuves pour les maladies d'eftomac
qu'il en a fait de fon Béchique pour celles de la
poitrine. L'un & l'autre fe débite chez le fieur
Rouffel , Epicier-Droguifte dans l'Abbaye Saint
Germain -des- Prés , à côté de la fontaine ; & chez
l'Auteur , qui continue de donner fon Azot & fes
liqueurs fines & étrangères à l'effai , en fon laba
212 MERCURE DE FRANCE.
ratoire au Temple , en entrant à gauche , la der
nière allée du grand bâtiment neuf , à côté du
Boulanger, L'on voit fur fa croifée ( laboratoire
du fieur Valade , &c . ) . On le trouve tous les
jours , excepté le mardi , le jeudi , dimanche ,
& fêtes .
ERRAT A.
Faute à corriger dans l'article Académie de la
Rochelle , du Mercure du premier volume de
juillet.
Page 165 , ligne , application , lifez explication,
Page 171 , lig. 12 , praticiens , lifez phyficiens
.
Errata pour le Mercure d'août , lettre à M. de la
Place , page 11 & fuivantes.
Page 12 , dont fon peuple le couvre , lifez dont
fon fupplice le couvre. Page 13 , de telles loix ne
pourront exifter , lifez ne peuvent exiſter. Page. 15 ,
que cette lueur d'efpérance n'en ait , lifez n'ait.
Page idem , fur lefquels les coupables puiſſent
lifez le coupable puiffe .
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois
de ſeptembre 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 6
Leptembre 1767.
GUIROY. ›
SEPTEMBRE 1767. 215-
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE ETTRE de Charles 1 , Roi d'Angleterre , à
fon fils le Prince de Galles.
ODE anacréontique.
VERS à Mde B ***
Page s
12
14
de * * *
A Mde de T *** .
A Mlle Leroy , de l'Académie Royale de Mufique.
LETTRE d'un Provincial à ſon Ami.
ÉPIGRAMMES imitées de Martial.
COUPLET à Mde....
CHANSON de MM. les Officiers du régiment
16
17
25
27
Ibid.
VERS de M. de Voltaire. 29
VERS au même. Ibid.
A Mde la Marquife de S.....
30
VERS libres à l'imitation d'Horace.
32
A M. Pomme , Médecin .
35
L'AMOUR & Mlle B *** . Ibid.
TRAIT de piété filiale.
36
COUPLETS à Mlle G.....
4I
Les deux Horofcopes ou les quatre Infortunés ,
hiftoire orientale.
42
LETTRE de M *** . à M. Lecat..
81
EPIGRAMME du même. 82
LETTRE à M. de Voltaire. 83
REPONSE de M. de Voltaire. 85
A M. Pomme , Médecin . 86
COMPLAINTE d'une mouche expirante, ibid.
VERS à M. Blain de Sainmore.
88
216 MERCURE DE FRANCE.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
90
92
94 PARODIE , en rondeau , de M. Balbastre.
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du Voyageur
François.
LE Botanifte François , & c.
ESSAI fur l'éloquence de la chaire , &c .
86
121
125
LES Vies des Hommes & des Femmes illuftres
d'Italie.
ANNONCES de Livres.
LETTRE à M. de la Place.
132
139
153
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
De l'amour du travail & les effets .
ARCHITECTURE.
157
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail de
Saint Sulpice .
Avis aux Amateurs.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
169
170
PEINTURE. Obfervations fur les tableaux da
fallon , &c. 172
GRAVURE. 182
GEOGRAPHIE ,
185
MUSIQUE. 191
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA. 192
COMÉDIE Françoiſe. 197
COMÉDIE Italienne . 199
CONCERT fpirituel. 200
LETTRE à M. Delagarde.
202
SPECTACLES de province.
MORT & avis.
Del'Imprimerie de Louis CELLOT, rue Dauphine
Qualité de la reconnaissance optique de caractères