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1767, 08-09, 10, vol. 1-2
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29.10 Mo
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879
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Texte
MERCURE
426081
ru!
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I.
A
OUST 1767.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine .
Cechia
Salius ime
SapienSculp
BLIO
THERE
DE
LA
LYON
*
1893
*
VILLE
A
PARIS,
CJORRY , vis- à- vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti.
Chez
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.

AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui
que l'on prie d'adreffer
,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofle pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne paye ont , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'est à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes .


A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
resteront au rebus .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux,par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui restent encore.
Cotte
MERCURE
DE FRANCE.
A OUST
DE
THEQUE
LYON
1893
1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE à moi - même.
Tox dont l'âme fenfible & fière
Ne fçait encor que defirer ;
Toi dont la débile lumière
T'aveugle au lieu de t'éclairer ;
Defcens un inftant dans toi -même ,
Reconnois la foibleffe extrême
De tous les objets de tes voeux.
Eft- ce une grandeur importune ,
Sont- ce les biens de la fortune
Qui te rendront jamais heureux ?
VILLE
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
A peine en commençant ta vie
A peine à l'âge de vingt ans
Laifferois- tu déja l'envie
Troubler & flétrir ton printemps ?
Ah ! fouviens- toi que la jeuneffe
Doit quelque chofe à la tendieffe ,
Quelque chofe encore aux plaifirs
A ces plaifirs dont la joie pure
Sourit à la fage nature
En réglant de fages defirs .
Pourquoi fonder l'incertitude
D'un avenir trop inconftant ?
Sans chagrin , fans inquiétude ,
Ne peux tu jouir du pré ent ?
Si le Ciel , quand il te fit naître „
T'eût dit tout ce que tu dois être ;
Tout , jufqu'a l'heure de la mort
Trifte jouet de fa colère ,
Cent fois maudifant la lumière ,
Tu lui reprocherois ton fort.
Quand tous tes jours feroient profpères
Au moins cette félicité
Auroit des peines paffagères ;
11 en faut à l'humanité.
Une âme toujours fatisfaite ,
Dans fa félicité parfaite ,
Trouveroit la fatiété.
Que font les plaifirs fans les peines
A OUST 1767.
L'efclave qui fort de fes chaînes ,
Jouit mieux de la liberté.
Si quelque fatale ſcience.
Te faifoit prévoir les malheufs
A cette trifte prévoyance
Combien tu devrois de douleurs !
Certain d'une funefte chance ,
Tu perdrois jufqu'à l'eſpérance ;
Où trouverois - tu le plaifir?
Et , certain d'une chance heureufe
Ton âme alors , toujours oifeufe ,
Perdroit l'éguillon du defir.
Certain de ton heure dernière ,
Tu ne ferois pas plus heureux :
Tes yeux , fermés à la lumière ,
Ne verroient que ce jour affreux.
Dans cette épouvantable attente ,
Avant qu'une fièvre brûlante ,
Eût confumé ton foible corps ;
Sans ceffe errant parmi les ombres ;
Voyageant dans les manoirs fombres ,
Tu ne vivrois qu'avec les morts.
Le préfent m'eft défavorable ,
Pourras - tu dire : eh , malheureux !
Vois un avenir agréable ?
11 eſt tout entier dans tes voeux.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Vois le préfent de même : écoute ;
Du bonheur tu cherches la route ?
S'il en eft chez l'humanité ,
C'eſt pour celui qui fur la terre
Affujettit fa tête altière
Au joug de la néceffité.
Tout homme au bonheur doit prétendre ,
Nous exiftons pour être heureux ;
Mais as- tu tâché de comprendre
Ce mot dent le fens eft douteux ?
T'es- tu jamais dit à toi- même :
Eft- ce dans la grandeur fuprême
Que gît notre félicité ?
Et ne feroit- il pas poffible
De trouver un deſtin paiſible
Avec la médiocrité ?
Vois-tu cette voûte fuperbe
Qui femble aux cieux vouloir s'unir ?
Plus humble qu'un ferpent fous l'herbe ,
Son maître n'y fait que gémir.
Il nage au fein de la richeſſe ,
Il n'y trouve que la triſteſſe ,
L'ennui , mille chagrins divers ;
Vil efclave de la fortune ,
Son abondance l'importune ,
L'or ne lui donne que des fers.
A
OUST 1767 .
Regarde cette humble chaumière ;
Ce qui l'habite eft fortuné.
Contemple ce vertueux père
De fes enfans environné.
Livrés à leurs travaux champêtres ,
Ils ne rencontrent fous leurs hêtres
Ni les chagrins , ni leurs ennuis.
A la néceffité dociles ,
Tous leurs jours font des jours tranquiles ;
Ils n'ont que de paisibles nuits.
Pourquoi , dans ces foyers ruftiques ,
Le bonheur peut-il exifter ?
Pourquoi , fous ces vaftes portiques ,
Vient- il rarement habiter ?
De cet amour pour la richeſſe ,
Et des erreurs de ta jeuneſſe ,
Hélas ! quand triompheras- tu ?
Vois cette affreufe différence :
Plains le riche un inftant , & penfe
Que le bonheur fuit la vertu.
Par M. V ***
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
MADRIGAL pour Mlle DE B **. fous le:
nom de MANON , à fon arrivée à Chaf
tenay , le 8 juillet 1767 .
LE Ciel répandant un air pur , Ε
Se pare du plus bel azur ;
Phæbus , for fon char de victoire ,
Le parcourt dans toute la gloire ;
Mais que fur nous il luife ou non ,
Peu nous importe , ayons Manon.:
On la verra dans la contrée ,
Verfer la lumière dorée 2
Eclairer nos timides pas
Dans les boccages les plus fombres ,
De la nuit en bannir les ombres ,
Ce que le foleil ne fait pas .
Par M. TANEVOT.
AUTRE fous le nom d'ELISE.
FLORE dans mes jardins prodigue fes faveurs
Certain Dieu les moillome ainfi que fait Elife.
Entendez , pour ne point faire ici de mépriſe ,
Que Vénus & l'Amour font au milieu des fleurs.
Par le même
A OUST 1767. II
LETTRE à M. DE LA PLACE , contre le
préjugé qui note d'infamie les parens des
Suppliciés.
Les préjugés ridicules , ces enfans de
l'ignorance des peuples & de la barbarie
des fiècles paffés , feront toujours , ainfi
que les autres vices nationaux , d'autant
plus difficiles à s'effacer parmi nous , que
nous les fuçons , pour ainfi dire , avec
le lait ; & que les hommes les plus fenfés ,
à qui la gloire étoit réfervée d'en faire
connoître l'injuftice & l'abfurdité , n'ont
pas eu , pour la plupart , le courage de s'en
affranchir eux - mêmes . Il n'eft donc pas
étonnant d'en voir fubfifter actuellement
un auffi grand nombre , malgré les lumières
& la philofophie de ce fiècle : mais on
aura peut- être raifon d'être furpris qu'ils
puiffent trouver encore des défenfeurs
dans ceux mêmes pour qui l'efprit & les
connoiffances devoient être des motifs
puiffans de les combattre . C'eft cependant ,
Monfieur , ce que prouve la lettre qui vous
a été adreffée en faveur du préjugé qui
note d'infamie les parens des perfonnes
fuppliciées ( 1 ) .
( 1 ) Inférée dans le premier volume du Mercure
d'avril de cette année , page 43
12
MERCURE
DE
FRANCE
.
L'auteur , dont je refpecte à tous égards
les louables intentions , voudra bien me
permettre , qu'animé , comme lui , des
vues du bien public , je combatte fon fentiment
; dans la confiance où je fuis que
la bonté de la caufe que je défends , fuppléera
à ce qu'il me manque pour la bien
traiter.
Si Mutius , coupable en quelque forte
du crime de fon fils , mérite l'infamie
dont fon peuple le couvre , pour n'avoir
point veillé d'affez près fur fa conduit
; doit- il s'en fuivre que Damon ſera
pun ffable auffi parce que fon père , fon
oncle , ou quelqu'autre de fes parens ,
auront mérité de fatisfaire à la juftice
civile ? A- t - il été en fon pouvoir de prévoir
où d'empêcher le crime dont ils fe
font rendus coupables , s'il étoit encore
dans cet âge impuiffant que caractériſe
l'innocence , ou féparé par une diſtance
confidérable des lieux qu'ils habitoient ,
ou bien dans toute autre impoffibilité ?
D'ailleurs où trouvera - t-on des loix divines
ou humaines qui chargent le fils de la
conduite du père , le neveu de celle de
l'oncle , ou un enfant affez dénaturé pour
traîner lui -même le malheureux auteur de
fes jours dans une prifon perpétuelle , fous
prétexte de lui faire éviter les fuites funeftes
des dangereufes inclinations qu'il
A OUST 1767 .
auroit pu découvrir en lui ? C'eftcependant
l'unique moyen qu'il ait d'éviter l'infamie
s'il n'y a point d'autre chef dans fa famille.
Mais de tels fils ni de telles loix ne pourront
exifter , Damon ne peut être comptable
en aucune façon du crime de fon père :
pourquoi donc faut-il qu'il foit noté d'infamie
? C'eft , répond l'auteur , pour le
bien général de la patrie. C'eft auffi la
réponſe qu'auroient pu faire autrefois nos
ancêtres lorfque , pour le même motif,
ils avoient la barbarie d'immoler des victimes
humaines à leurs fauffes divinités ;
mais en euffent- ils été moins cruels ?
Je me garderai bien de dévoiler ici les .
injuftices fans nombre qui pourroient dériver
d'une maxime fi fufceptible d'erreurs
& de fauffes applications ( le tableau en
feroit trop effrayant ) . Si , pour ceux à
qui l'honneur eft cher , la mort eft cent
fois préférable à l'infamie , quelle feroit
donc la politique qui ordonneroit que
l'innocence fût diffamée , quand même il
en devroit réfulter le plus grand bien ?
pourra- t- elle jamais être adoptée par un
bon Souverain , le père de fon peuple ?
Non , fans doute , elle feroit trop incom→
patible avec les fentimens de bonté &
d'humanité qui le caractériſent . Il ne pour
roit entendre , fans s'attendrir , les cris de
14 MERCURE DE FRANCE.
tant d'infortunés innocens réclamant fa
juftice contre un préjugé cruel qui , en
leur raviffant ce qu'ils ont de plus précieux,
l'honneur , ne leur laifferoit que la trifte
néceffité d'aller loin de leur patrie , fans
amis , fans fecours , attendre la fin d'une
vie qui leur feroit devenue à charge . Ses
entrailles paternelles feroient émues au récit
des peines qu'ils auroient fi peu méritées;
il fe laifferoit enfin toucher du fort de ces
fujets infortunés , parce qu'il en eft le
père : & , s'il n'étoit pas en fon pouvoir
de détruire un préjugé malheureufement
trop accrédité dans l'efprit des peuples ,
loin de l'autorifer , la bonté de fon coeur
le porteroit à en adoucir les rigueurs , en
tendant une main protectrice & bienfaifante
à ces innocentes victimes. Qui pourroit
méconnoître , à ces traits de bonté &
d'humanité , le Monarque Bien - Aimé qui
nous gouverne , & ne pas conclure
que ce
Prince n'ait fenti toute l'injuftice du préjugé
? Comment donc l'auteur peut-il efpérer
qu'il le favorife ?
le
Mais fuppofons , pour un moment ,
préjugé auffi jufte qu'il paroît cruel ; il
refte encore à examiner files avantages
qu'on lui attribue font auffi, réels. qu'ils
pourroient être imaginaires ; & s'il fert
effectivement de barrière à la multiplicité
A OUST 1767. 15
Au crime , comme l'auteur le prétend.
Pour moi , j'aurois fujet de craindre
qu'il ne produifît un effet tout contraire ;
& que l'efpérance , peu fondée , à la vérité,
qu'ont la plupart des enfans de famille
d'être fouftraits au châtiment de leur crime ,
ne les autorifât davantage à fe livrer à
leur mauvais penchant. Car on conviendra
qu'il n'en eft guères qui ne fe perfuadent ,
avec une forte de raifon , que l'infamie
qui réfulte de la punition exemplaire ne
foit, pour leurs parens , un motif puiffant
de tout entreprendre & de tout facrifier
pour les fauver de l'échaffaut ; & que cette
lueur d'impunité n'en ait enfin entraîné
dans le plus affreux précipice. Au lieu que
le préjugé détruit, plus d'efpérance d'impu
nité, plus de protecteurs , d'amis ni de parens
fur lefquels les coupables puiffent compter.
Le voile qui déroboit à fes yeux les horreurs
du fupplice tombe pour jamais , &
laiffe voir , dans tout fon jour , le fpectacle
effrayant & horrible d'une mort ignominieufe
, digne punition du crime , & bien
plus capable de contenir la jeuneffe que
les punitions fecrettes ( 2 ) , & que toutes
les précautions des familles , quoique très-
( 1 ) L'ufage d'envoyer aux ifles les mauvais.
fujets a pu en corriger quelques-uns , mais je doute
fort qu'il ait empêché d'autres de le devenir,
16 MERCURE DE FRANCE.
néceffaires. Je finis en deux mots par une
conféquence toute fimple.
Si l'on ne peut pas prouver que le crime
foit plus commun chez les peuples où le
préjugé dont il s'agit n'a jamais exiſté , &
particulièrement chez nos voifins , qui en
ont fecoué le joug , il faudra , de toute néceffité,
que les meilleurs raifonnemens qui
fe font élevés en fa faveur tombent &
cédent enfin à l'expérience ; car autrement
on feroit en droit de conclure que le Fran
çois feroit de tous les peuples naturellement
le plus méchant , puifqu'il auroit
befoin de plus de frein pour être contenu,
J'ai l'honneur, & c.
THIERYfils , Fabriquant de chapeaux
A OUST 1767. #7
EPITRE à Mlle DUBOIS , par quelqu'un
qu'elle avoit foupçonné d'être l'auteur
d'une pièce fatyrique contre les Comédiens
François .
JE vous connois depuis. cinq ans >
Et depuis cinq ans je vous aime ;
Et dans cinq ans , & plus long- temps ;
Mon amitié fera la même :
Voilà quels font mes fentimens.
Jugez de ma furpriſe extrême ,
En apprenant que fans raifons ,
Sans ménagemens , fans indice ,
Quelques gens avoient l'injuftice
De jetter fur moi des foupçons
Dont il faudroit que je rougiffe ! ..
Non , Dubois , je vous en répons ;
Sans être de ces vils frélons
L'imitateur ou le complice ,
Si j'avois eu le noir caprice
De médire à tort , à travers ;
J'aurois fû du moins dans mes vers
Rendre au talent plus de juftice.
Pour confondre un bruit impofteur
Dont j'ai tant de droit de me plaindre ;
Sans vous aigrir , mais fans rien feindre,
* MERCURE DE FRANCE.
Je vais vous découvrir mon coeur.
Vos traits charmans ornent la scène ;
Par vos larmes , par vos appas ,
Vous embelliffez Melpomène ,
Et la Mufe ne s'en plaint pas.
J'aime le Kain ; fes fourds accens ,
Ses yeux noirs , dont le feu m'enflame
Ses fureurs , les gémillemens
Retentillent jufqu'à mon âme.
Brizard , fous les traits de Brutus
D'un Sénateur a la noblelle ,
Son ftoicifme m'intéreſſe ;
Et quand fes efprits.combattus ,
Du pêre domptent la foibleſſe ,
Mon coeur , partage fa tendreffe
Pardonne au Romain fes vertus .
Lorfque Molé d'un petit-maître
Emprunte le ton affecté ,
Et que , décompofant fon être ,
Il fait parler la vérité ;
Loin de l'acteur , de moi peut-être ,
Je fuis , malgré moi , tranfporté.
Quand je vois Sainville * en alarmes
Frémir , efpérer tour à tour ;
Mon coeur , par d'invincibles charmes
Semble brûler de fon amour ,
Et je ris de me voir en larmes
M. Molé, dans la Gouvernante,
A OUST 1767 . 19
De Belcourt j'aime la raiſon ,
Sa gaîté vraie , & fa décence ;
Son air , fa nobleffe , fon ton ,
Tout plaît chez lui fans qu'il y penfe.
Pour refufer , fans nul égard ,
Autant de fineffe que d'art ,
A l'intelligente Préville ;
Pour lui ravir le fentiment ,
Je crois qu'il faut être imbécille ,
Et fot encor plus que méchant.
Fanier , Luzi , ( couple charmant ! }
Contre vous aurois- je des armes ?
J'eftime autant votre talent
Que j'aime à jouir de vos charmes.
Si jamais , dans ma fombre humeur ,
D'attaquer Hus j'avois l'audace ,
Ce feroit démentir mon coeur.
Un méchant , quelqu'effort qu'il faffe ,
Par fes traits doit peu l'alarmer ;
Jamais fon perfide langage
Ne nous fera perdre l'uſage
De nos yeux qu'elle a fçu charmer ;
Et c'eft rifquer beaucoup , je penfe ,
Que d'infulter fes traits vainqueurs :
Pour elle , elle aura tous les coeurs
Qu'elle a foumis à fa puiſſance .
Non , au mérite , à la beauté
Mon coeur ne fit jamais outrage i
40 MERCURE DE FRANCE.
Quand j'en auroi s la volonté
Je n'en aurois pas le courage.
Par de ridicules defirs ,
Peut- on , dans fon délire extrême ,
Vouloir décrier ce qu'on aime ,
En aviliffant fes plaifirs ?
Je fuis plus jufte & plus fincère ;
J'eftime un bon comédien ,
>
Et crois qu'on doit , en bon chrétien ,
Lui pardonner de fçavoir plaire.
Je fais grand cas d'un bon auteur
Mais de nos jours plus d'un poëte
Jouit des fuccès de l'acteur ,
Et doit tout à fon interprète.
Diffipe un funefte ſoupçon ;
Va , ton amitié m'eſt trop chère
Pour avoir voulu , fans raifon ,
Etre infenfible & téméraire.
O toi qui connois ma candeur !
Doutes-tu de mon innocence ?
Qui doit mieux juger de mon coeur ?
Et fi l'affreufe médifance
Ofoit fur moi lancer les traits 3 .
Bien loin de m'accufer jamais ,
Tu devrois prendre ma défenfe.
Par M ***
A OUST 1767.
VERS récités & préfentés à Mde DE RICHELIEU
, Abbeffe de l'Abbaye - au-
Bois , le jour de fa fête , par Mlle DE
MONTMORENCI , âgée de neuf ans.
J'ENTENDS dire de tous côtés
;
Qu'on n'a point de raiſon quand on eft à mon âge .
Cependant je connois le prix de vos bontés
J'admire vos vertus on ne peut davantage ;
Je vois de votre coeur les grandes qualités ,
Quant à votre efprit , je l'avoue ,
J'y crois , comme je crois en Dieu ;
Parce que chacun vous en loue ,
Et que vous êtes Richelieu.
LE CLERC De MontmerCI.
PENSÉE imitée d'une ftrophe de lafixième
ode de Pindare fur les jeux Néméens.
LES Es mortels & les dieux ont la même origine ;
Ils font tous animés d'une flamme divine :
Mais que leur fort eft différent !
Rien ne peut de l'Olympe ébranler la barrière ;
Et nous difparoiffons comme cette pouflière
Que chaffe & diſperſe le vent.
12 MERCURE
DE FRANCE
.
Mais ne déplorez pas , mortels , votre foibleffe ;
Aimez la vérité , cultivez la fagelle ,
Soyez juftes , religieux ,
Sincères , bie vaifans , faites la guerre au crime ,
Bravez avec fierté le fort qui vous opprime ,
Et vous ferez égaux aux Dieux .
Par M. BREVILLE.
É PIGRAM M E.
ARMEDON RMEDON parmi les ancêtres
Compte des héros & des Rois ,
Des Cardinaux & des Grands - Maîtres...
Armed on a fait un beau choix !
Par le même.
QUATRAIN à M. l'Int.... de S.....
au jour de fa fête , le 25 août 1766.
T U te nommes Louis ? à ce nom je m'enflamme
;
...
Généreux P *** il femble fait
> pour
toi !
Celui qui te donna l'illuftre nom d'un Roi ,
Devina que le Ciel t'en avoit donné l'âme .
Par M. FEUTRY,
A OUST 1767 :
23
ORIGINE des Moulins à vent *.
PARIS n'offroit point , comme aujour
d'hui , une foule de merveilles ; les grenouilles
croaffoient dans fes marais , & la
Seine baignoit fes murailles.
Le génie commençoit à fe manifefter ,
une longue paix animoit les arts , déja le
télescope, les moulins à eau étoient inventés.
On avoit conftruit à la pointe de la
Cité un moulin ; la fortune du meûnier
étoit prodigieufe. Le Savoyard Gérard
s'avifa de parcourir les régions glacées ,
il vifita tous les ports de la Mer Baltique .
Son violon le rendit cher à ces peuples
encore fauvages ; l'économie , le commerce
lui procurèrent des tréfors. Le goût des voyages
le conduifit à Paris ; la tendre Philis toucha
Gérard , & il fut heureux . Les richeffes
s'augmentèrent , & le moulin en fit partie.
La belle Chloé dut le jour à ce couple
fortuné ; les grâces , la vertu la rendirent
l'objet des voeux de mille amans qui fe
* M. Defpomiers étoit chez un grand feigneur ,
lorfqu'on le défia de compofer une hiftoriette fur
un certain nombre de mots propofés. Il fit fur le
champ celle ci , où ces mêmes mots fe trouvent
en lettres ita liques,
24 MERCURE DE FRANCE.
difputoient fa conquête . Le plus aimable
ainfi que le plus difgracié de la nature ,
en un mot , jufqu'au boffu le plus boffu ſe
mirent fur les rangs ; mais Gérard étoit
fourd à leurs inftances : non , difoit - il ,
je ne donnerai ma fille qu'à celui qui fera
tourner & moudre un moulin fur cette
montagne en montrant Montmartre ) .
Cette décifion glaça tous les efprits. Quel
hyeroglife , s'écrioit- on ! autant vaudroit
être condamné à courir le loup-garou.
Gontaut , jeune homme charmant , fut
plus affligé que les autres. Son amour s'étoit
accru par l'efpérance , mais cet inftant
la détruifit. Tout l'univers entier lui parut
edieux , le plus beau cheval de fes écuries
ceffoit même de lui plaire. Il bâtit une
hutte fur cette montagne fatale où , revêtu
d'un fimple caleçon & affublé d'un gros
bonnet de nuit , il ſe déroba à la vue des
mortels.
Un jour que l'arc en ciel fut fuivi d'une
groffe tempête , une planche détachée d'un
vieux bâtiment pirouetta tout -à - coup de
manière à fixer l'attention de cet amant
malheureux . Ciel ! que ne peut l'amour ?
Gontaut raiſonna , & un calcul fuivi lui
démontra que le vent pouvoit produire le
même effet que l'eau.
Gontaut agit en conféquence , bâtit un
moulin
A OUST 1767.
25
4
moulin à vent , devint l'objet de l'admiration
de fes compatriotes , obtint la belle
Chloé, & vécut heureux avec elle.
Par M. DES P **** , abonné au Mercure.
LE ROI DE TAR SITE,
CONTE imité de Tarfis & Zélie.
USSI- TOT que AUSSI - TOTOT que Ptolomée furnommé
Philadelphe s'étoit vu en poffeffion du trône
de l'Egypte par la mort de Lagus fon père ,
il avoit fait équiper une flotte confidérable ,
pour aller en perfonne affiéger la ville de
Pidne , où le perfide Alcime, Gouverneur
de Tempé pour le Roi de Macedoine ,
retenoit prifonniere la belle Arfinoë qu'il
adoroit , & que le cruel Céraune , fon frere
& fon rival, lui avoit enlevée . Mais fa dotte
fut fubmergée par une tempête horrible ,
& il fut contraint de fe rendre dans un efquif
à Pidne , n'ayant pu fauver avec lui
que fon Ecuyer & le fage Straton , qui
avoit été fon gouverneur. Forcé de cacher
fon nom, & informé que la Princeffe n'étoit
plus dans cette ville , mais à Gonnes ,
il prit la route de cet endroit où il ne vou-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
lut point paroître de peur d'être reconnu
par Ménélas , le complice de fon frère
qui s'étoit réfugié avec la Princeffe chez
Alcime , après que Céraune eut été tué dans
une bataille qu'il avoit livrée aux Gaulois .
Il réfolut d'y envoyer Straton , & d'attendre
dans le Royaume de Tarfite , fitué
entre les hameaux d'Hippique & de Gonnes
, que fon fidele ferviteur lui apportât
des nouvelles d'Alcinoë.
Le jour étoit déja fur fon déclin , lorfque
ce Prince fe trouva fur les frontieres de
ce petit Etat , compofé d'une feule ville &
de quelques hameaux. Un paſteur vénérable
le reçut dans fa cabane , & l'ayant
engagé à ne point refufer l'hofpitalité qu'il
lui offroit , ce fut là que Philadelphe ordonna
à Straton de venir le rejoindre ,
dès qu'il auroit pû voir la Princeffe , &
concerter avec elle les moyens de la ramener
en Egypte. Le Prince & fon Ecuyer
trouverent dans leur hôte toute la politeffe
du Grec le plus civilifé ; ils prirent l'un &
l'autre avec plaifir leur part d'un repas que
fa femme avoit apprêté , & qui fe reffentoit
de l'abondance dans laquelle ces peuples
vivoient. Les Princes d'Egypte ne faifoient
point une chère plus délicate . Deux
garçons & deux filles , encore dans un âge
tendre , faifoient toute la famille de ce
A OUST 1767 . 27
couple heureux . Rien dans leur air , dans
leur maintien , ni dans leurs difcours , n'annonçoit
qu'ils fuffent nés de fimples pafteurs
; & Philadelphe étonné des grâces
piquantes & de la vivacité d'efprit qu'il
remarquoit dans ces enfans , ne put fe
laffer d'en féliciter les père & mère , attribuant
à la bonne éducation qu'ils leur
donnoient ce prompt effor des heureufes
difpofitions de la nature. Il ne pouvoiť
mieux gagner le coeur de ces époux
que par des louanges qui flattoient également
leur amour propre & la tendreffe
qu'ils avoient pour ces précieux fruits de
leur hymen.
L'heure du fommeil étant venue , il fe
retira dans la chambre que l'on lui avoit
préparée , & la molleffe du lit fur lequel il
repofa , ne lui donna pas lieu de regretter
le luxe de fon palais. Malgré les inquiétudes
dont il étoit agité , le calme que l'on
refpiroit dans ce féjour fe répandit dans
fon ame ; il goûta pendant la nuit les
charmes d'une tranquillité qui le fuyoit
depuis long-tems. Il ne s'éveilla qu'après
le lever du foleil qu'il avoit coutume de
devancer , & étant entré dans l'appartement
de fes hôtes , il fut fort furpris de les
voir occupés , le pafteur à fe couvrir d'une
cuiraffe où l'or reluifoit avec l'acier , & la
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bergère à fe revêtir d'une robe éclatante.
Il ne leur cacha point fon étonnement . Ils
fourirent l'un & l'autre , & l'inviterent à
affifter avec cux à la folemnité du jour
que l'on alloit célébrer , & où ils étoient
obligés de paroître avec ces marques de
leur premiere origine. Philadelphe , qui
ne cherchoit pendant fon féjour à Tarfite
que les moyens de fe diftraire de fes ennuis
& d'amufer fon impatience , accepta fans
peine la propofition de fes hôtes ; & lorfqu'ils
fe mirent en chemin pour fe rendre au
lieu où la fête fe faifoit, il voulut fervir luimême
d'Ecuyer à la bergère qui l'inftruifit
de l'objet & des détails de cette cérémonie.
Les habitans de Tarfite étoient un peuple
originaire de l'Achaïe : il s'étoit formé
d'un nombre affez confidérable de braves
aventuriers. Ayant fçu rendre leurs armes
redoutables à toutes les nations voisines ,
ils remplirent toute l'Afie du bruit de leur
valeur, & ils vivoient fans avoir de demeure
fixe , vendant leurs fervices aux différens
Rois qui en avoient befoin , amis & ennemis
même des peuples qu'ils attaquoient
ou défendoient fuivant les circonftances ;
en un mot , ils étoient dans l'Afie ce que
les Saliens étoient en Europe. Philippe ,
Roi de Macédoine , père d'Alexandre le
Grand , fut le dernier Prince qu'ils ferA
OUST 1767 . 29
virent. Après l'avoir aidé dans les guerres
les plus importantes qu'il eut à foutenir
les plus figes d'entr'eux commençant à fe
laffer de la vie errante qu'ils menoient ,
obtinrent de Philippe , pour prix des victoires
fignalées qu'ils lui avoient fait remporter
, qu'il leur abandonnât dans la val
lée de Tempé le petit pays qu'ils y octuperent
depuis , aux conditions qu'il l'érigeroit
en Etat libre , dont lui & fes fucceffeurs
feroient à l'avenir les protecteurs
& les alliés.
A peine furent- ils établis dans ce féjour
fortuné , que les délices qu'ils y goûterent
leur firent préférer les charmes de la paix
à l'amour de la gloire . Ils fentirent un
plaifir particulier à voir éclorre fous leurs
mains les richeffes de la terre qui fembloit
s'empreffer à répondre par fa fertilité
aux foins qu'ils prenoient de la cultiver. Ils
acheterent des troupeaux , & de guerriers
qu'ils étoient , ils devinrent pafteurs : ils
fe bâtirent des maiſons , éléverent des
temples , & s'élirent un Roi qu'ils créerent
juge des différends qui furviendroient
entr'eux , & à qui ils confièrent le foin
de veiller aux affaires du dehors ,
maintenant leurs priviléges , & en entretenant
une union continuelle avec leurs
alliés & leurs voifins. Sept des plus fages
en
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
d'entre les pafteurs furent nommés pour
l'affifter de leurs confeils & de leurs
lumières.
Tant que le royaume de Macédoine ,
dont la fplendeur & la puiffance fervoient
de remparts à celui de Tarfite fut floriffant
, il étoit d'ufage que le plus beau des
bergers fût décoré du fceptre ; mais lorfque
les fucceffeurs du Grand Alexandre
eurent partagé fon héritage , & que les
guerres inteftines eurent commencé à déchirer
le fein de fon Empire , la jaloufie
que l'indépendance de ces bergers excitoit
& les fréquentes révolutions que le
trône de Macédoine éprouvoit , leur fufciterent
des affaires fi multipliées , quils
déciderent que déformais ils n'éleveroient
fur le trône que des hommes capables de
renoncer à toutes les foibleffes : qu'il ne
feroit plus permis au Roi de fe marier ,
ni d'avoir des maîtreffes , afin que , délivré
du joug des paffions , il pût vaquer uniquement
aux affaires de l'Etat . Pour le dédommager
des plaifirs dont on l'obligeoit
à fe priver , il n'eft point d'honneurs qui
ne lui fuffent décernés. On déclara fa
perfonne auffi facrée que celle des dieux
mêmes , & il fut convenu que l'on obéiroit
à fes volontés avec autant de foumiffion
qu'aux décrets célestes.
.AOUST 1767.. 31
Malgré toutes ces prérogatives de la
royauté , on penfe bien que dans un pays
auffi délicieux que Tempé , il n'y avoit que
des coeurs en quitoutes les paffions étoient
éteintes , qui puffent defirer un fceptre
dont le prix devenoit fi coûteux à la fenfible
humanité. C'eft pourquoi on avoit
cru néceffaire de modifier la rigueur de
cette loi , en laiffant au Roi la liberté
d'abdiquer au bout de l'année de fon couronnement.
Ainfi on procédoit tous les ans
à une nouvelle élection , ou à la prorogation
de celle déja faite , & dans l'un &
l'autre cas , la fête fe célébroit avec la même
magnificence & les mêmes cérémonies.
Pendant long- temps, on fut accoutumé à
ne plus voir fur le trône de 1 atfite que des
hommes d'un âge avancé ; mais depuis un
an , l'ancien ufage avoit repris vigueur.
Amyntas , le plus aimable des pafteurs de
cette contrée , s'étant fenti en état de remplir
les conditions de la royauté , avoit été
élu , & c'étoit lui que l'on fe préparoit à
couronner une feconde fois , lorfque Philadelphe
fe trouva dans Tarfite .
Telles étoient les particularités dont la
bergère entretenoit le Monarque étranger
qu'elle ne connoiffoit pas , & qu'elle étoit
bien éloignée de fou çonner être le Roi
d'Egypte. En traverfant la ville , ils virent
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
Amyntas qui , d'une fenêtre de fon palais ,
s'amufoit à parcourir des yeux la foule des
habitans que la pompe de ce jour entraî
noit hors de leurs murs. Philadelphe , inftruit
du facrifice qu'il falloit faire pour
obtenir le fceptre , eut peine à concevoir
qu'un berger de l'âge & de la figure
d'Amyntas fe fût fenti un coeur affez libre
pour avoir pu fe foumettre à des conditions
auffi difficiles à remplir. Les raifons
qui l'avoient rendu capable de régner
, furent le fujet du nouvel entretien
qu'eurent enfemble le Prince & la bergère ,
en continuant leur route .
Amyntas n'étant que fimple berger , s'étoit
épris des charmes de la brillante Mé-
Zanie. Elle étoit la plus jolie & la plus fpirituelle
des bergères de Tarfite ; mais fon
ambition & fa coquetterie rendoient fes
chaînes aufli dangereufes qu'elles paroiffoient
agréables. Au défaut du coeur du
Roi auquel il n'étoit point permis de prétendre
, elle vouloit foumettre à ſes loix
celui dont la conquête pouvoit le plus
flatter fon orgueil. Elle n'avoit que quinze
ans , lorfqu'elle avoit commencé à s'attacher
le jeune Timante ; il étoit beau , bien
fait , mais timide & jaloux . Elle ſembloit
déja prendre un plaifir fingulier à le chagriner
, en feignant d'écouter fes rivaux ;
A OUST 1767. 3.3
& ce qui n'étoit d'abord qu'efpiéglerie de
fa part , dégénéra par la fuite en pure
coquetterie. Ayant vu qu'Amyntas l'emportoit
fur Timante , au jugement de toutes
les belles , & que chacune s'empreffoit à
lui plaire , le defir de confondre leur vanité
lui infpira le deffein de l'attirer dans
fes fers. Pour y réuffir , elle ufa de toute
l'adreffe dont l'envie de fe faire aimer
rend capable la bergère même la plus
fimple.
La jeuneffe de Tarfite fe raffembloit
ordinairement fur le foir dans un vallon
où l'on s'amufoit à toutes fortes d'exercices.
Les joûtes , les courfes , les concerts
& la danſe étoient les plus en ufage . Mélanie
avoit toujours foin de fe rendre une
des premières au vallon où Timante ne
manquoit pas de l'accompagner. Comme
il étoit d'un naturel fombre & très - fenfible
, elle ne s'occupoit en chemin qu'à
trouver l'occafion de lui faire quelque mauvaife
querelle , foit en fe heurtant exprès
le pied contre les cailloux qu'elle rencontroit
, pour avoir un prétexte de lui reprocher
la négligence avec laquelle il la
conduifoit , foit en l'accufant d'être venu
la chercher plus tard qu'il ne lui avoit
promis , foit enfin en élevant fur des chofes
fort indifférentes de petites conteftations
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle menoit au férieux , à force de le
contredire féchement & avec humeur , ce
qui étoit caufe qu'il la laiffoit avec fes
compagnes , auffi - tôt qu'ils étoient dans le
vallon , & qu'il s'en alloit bouder dans un
coin .
Mélanie , ainſi débarraſſée de lui , nerefpiroit
plus qu'après l'arrivée d'Amyntas.
Dès qu'il avoit paru , elle ne le quittoir
plus des yeux , & , fans affecter de le chercher
, elle faifoit toujours enforte de fe
trouver à côté de lui . Alors , cent jolies minauderies
étoient mifes en oeuvre pour fixer
fon attention. Un coup d'oeil lancé à propos
, un malin foûrire , une feinte rougeur
étoient les armes dont elle fe fervoit pour
engager un coeur dont elle avoit réfolu de
s'emparer. Quelque bergère , par la légereté
de fa danfe , attiroit - elle les regards de
de toute l'aſſemblée : Mélanie , avec une
modeftie étudiée , ne ceffoit de regretter
de n'avoir pas le même talent , & c'étoit
pour encourager Amyntas à lui donner des
éloges , qu'elle paroiffoit recevoir avec un
air de confufion . Tantôt elle s'amufoit
à rajufter fur fa gorge le voile qui la couvroit
, & qu'elle dérangeoit elle -même ,
pour laiſſer entrevoir à l'amoureux berger
les beautés qu'il cachoit ; tantôt elle fe
panchoit nonchalamment & comme par
A OUST 1767- 39
diſtraction fur le bras qu'il avoit foin de
lui tendre ; & lorfqu'elle s'excufoit de fon
étourderie , ou qu'elle le remercioit de fa
complaifance , elle en recevoit toujours
quelque compliment flatteur. Elle favoit
qu'il aimoit paffionnément la danſe . Pour
éprouver fi le plaifir d'être auprès d'elle lui
fembloit préférable à celui qu'il chériffoit
tant , elle prétextoit fouvent quelque impoffibilité
de participer à cet exercice ; &
Amyntas , à fon exemple , favoit auffi trouver
des raifons pour s'en difpenfer . Glorieufe
de ce facrifice qu'elle voyoit bien
qu'il lui faifoit en fecret , elle s'étudioit à
lui procurer tous les moyens de lui déclarer
fon amour. De fon côté , il ne négligeoit
rien pour s'accréditer dans fon efprit.
S'il naiffoit quelque rivalité de talens
entre deux bergers ou deux bergères , il
réuffiffoit toujours à perfuader que le fuffrage
unanime appartenoit à celui ou à celle
en faveur de qui Mélanie avoit prononcé.
On ne tarda pas à s'appercevoir de fa
déférence pour cette bergère , & bientôt
toutes fescompagnes remarquerent avec jaloufie
qu'il ne la quittoit jamais pendant
les jeux. Cela ne fit que hâter le triomphe
de Mélanie. Un foir que Timante avoit
caufé particuliérement avec Silvie , Mélanie
feignant d'en concevoir des foupçons ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
le querella vivement , & pour le punir ,
elle ne voulut point qu'il la reconduifît
chez elle. Timante , que le tems avoit apprivoifé
, ne s'allarma point de cette défenfe
, il prit la choſe en douceur , & s'en
retourna avec Silvie . Mélanie , fe trouvant
fans écuyer , Amyntas s'offrit pour lui en
fervir , & il fut accepté d'un air très - fatisfaifant.
Il profita d'un événement fi favorable
pour hafarder l'aveu de fa tendreffe :
il fut écouté fans colère , & la bergère eut
foin de le raffurer fur le compte de Timante
qu'il regardoit comme un rival dangereux.
En fe féparant , elle lui donna rendez-
vous pour le lendemain . Les jours fuivans
Timante fut boudé de plus belle , & -
on ne voulut plus de la compagnie d'un
volage ; Amyntas venoit au- devant d'elle ;
& fous la conduite de ce nouvel amant ,
Mélanie ne trouvoit plu en chemin de cailloux
qui lui bleffaffent le pied ; & Timante,
voyant que cela devenoit férieux , fe ren
dit enfin fi infupportable par fon humeur ,
qu'il fut éconduit avec un congé abfolu.
Rien n'approche du dépit qu'il reffentit
de fon injufte difgrace , & , fans doute ,
la querelle de ces deux rivaux fe fût terminée
par les voies de fait , fi les loix du
pays n'euffent défendu , fous les peines les
plus rigoureuſes , tout combat fingulier
A OUST 1767. 37
entre les citoyens . Amyntas ne refpira plus
que le bonheur d'être ani avec Mélanie ,
qui ne cherchoit qu'à redoubler fa tendreffe
par les apparences de la plus parfaite
amitié ; mais elle avoit l'art d'éluder un
hymen qui devoit ôter toute prétention à
la multitude d'amans qui l'environnoient ,
& dont elle étoit jaloufe de conferver les
hommages. Les délais qu'elle apportoit à
en couronner un , entretenoient leur efpoir,
& fa cour étoit toujours auffi nombreuſe
& auffi brillante. Tous ces rivaux donnoient
de l'ombrage au fidèle Amyntas ,
& fa crainte ne fervoit qu'à le mieux captiver.
Il s'étoit pourtant décidé à l'obliger
de finir fon incertitude ou à renoncer à
elle , lorfque le fort , comme s'il eût été
d'intelligence avec la coquetterie de la
bergère , le contraignit de s'éloigner d'elle
pour quelque temps.
Après la mort de Lyfimaque & de
Céraune , fucceffivement ufurpateurs du
royaume de Macédoine , le jeune Antigonus
, légitime héritier de la Couronne ,
s'étoit formé un parti confidérable , à l'aide
duquel il efpéroit de remonter fur le trône
de fes pères. Les habitans de Tarfite , toujours
attachés aux defcendans de Philippe ,
leur bienfaiteur , réfolurent d'envoyer du
fecours à Antigonus . La néceffité où ils
38 MERCURE DE FRANCE .
étoient de fe rendre redoutables à leurs
voifins , pour fe maintenir dans leur indépendance
, leur avoit fait prendre la fage
précaution d'exercer de bonne heure leurs
jeunes gens au métier des armes. Il y avoit
des jours marqués dans chaque mois où
les vieux pafteurs les inftruifoient dans
cette noble profeffion , en leur faifant exécuter
, l'un contre l'autre , tout ce que cet
art a de plus difficile , & ces exercices
étoient appellés les jeux de Mars.
Sitôt que le fléau de la guerre fe faifoit
reffentir à quelque Puiffance de la Grèce ,
le Roi de Tarfite ne manquoit jamais d'y
envoyer un corps de troupes auxiliaires ,
compofé de tous les jeunes pafteurs en
état de combattre. Celui qui s'étoit le
plus diftingué dans les jeux de Mars ,
étoit nommé pour conduire cette troupe
brillante ; mais l'honneur de la ramener
appartenoit à celui qui , pendant le cours
de la guerre , avoit donné le plus de preuves
de valeur. Le premier ne prenoit que la
qualité de Stratéguémone , c'est - à - dire ,
conducteur la dignité de Polémarque ,
ou de Général , n'étoit accordée qu'à l'autre.
Cette loi ne fervoit pas peu à exciter
le courage de ces nouveaux athlètes ; cependant
le Stratéguémone étoit déclaré fans
reproche lorfqu'il avoit mérité de rapporter
A OUST 1767. 39
l'étendard , qui étoit le fecond degré d'honneur
, ou lorfqu'il revenoit au nombre des
cinq braves qui marchoient à la tête de la
troupe avec le Polémarque , & que l'on
appelloit les Ephamiles , nom qui revient
à celui d'émules , pour faire entendre qu'ils
avoient également bien combattu . Le
Cémophore , ou le porte - étendard , étoit
choifi , en partant , parmi ceux qui promettoient
le plus , & il étoit nommé par
la voix du fort ; mais , en revenant , celui
qui rapportoit ce témoignage éclatant de
fa gloire , prenoit le titre d'Epicême , qui
veut dire illuftre.
Amyntas s'étant le plus fignalé dans les divertiffemens
militaires où on l'avoit exercé
avec fes camarades , fut chargé de conduire
au Prince Antigonus le fecours que Tarfue
lui envoyoit , & Timante , qui avoit conçu
contre lui la plus vive jaloufie , fe promit
bien d'occuper fa place quand on reviendroit.
Ses efpérances ne furent point trompées.
Secondé de la fortune , elle lui fournit
tant d'occafions de s'illuftrer par des
prodiges de valeur , qu'après qu'Antigonus
eut été remis en poffeffion de l'Empire ,
Amyntas , malgré les efforts qu'il avoit
faits pour égaler fon rival , ne put empêcher
qu'il ne fût choifi d'un confentement
unanime pour ramener la troupe ; maiş il
40 MERCURE DE FRANCE.
fut convenu qu'il n'avoit manqué au courageux
Amyntas , pour effacer Timante ,
que les occafions ; & perfonne ne lui difputa
l'honneur de l'Epicêmat. La troupe ,
comblée des bienfaits d'Antigonus , qui
ne dut le trône qu'à l'intrépidité de cette
brillante élite , revint dans Tarfite chargée
de butin & de lauriers.
Lorfque la victoire avoit favorifé les
armes des bergers , le Roi , accompagné de
tous les pafteurs , alloit recevoir les vainqueurs
hors les portes de la ville ; il mettoit
lui-même une couronne de lauriers
fur la tête du Polémarque , il en préfentoit
une à l'Epicême & à chacun des
cinq Ephamiles , qui tous la portoient à la
main , le Polémarque ayant feul le droit
d'entrer couronné dans la ville , à la porte
de laquelle toutes les bergères , rangées
en haye , après avoir offert au chef de la
troupe , & à fes fix adjoints , des branches
d'olivier , en diftribuoient auffi à leurs
amans . Tous les honneurs du jour étoient
réfervés au Polémarque , que l'on promenoit
en triomphe par toutes les rues de la
ville & , après le Roi , il devenoit le perfonnage
le plus confidérable . Mélanie ne
vit pas fans chagrin que fon amant ne
tînt que le fecond rang. Elle mit en balance
l'honneur de régner fur le coeur d'un
A OUST 1767 . 41
Polémarque avec le foible avantage de
n'être aimée que d'un Epicême , & fentant
que la comparaifon l'humilioit , elle fe
repentit d'avoir congédié Timante.
Quand on jouit des faveurs de la gloire ,
on eft prefque toujours fûr de celles de
l'amour. Par ce penchant naturel que Vénus
infpire au beau fexe pour les héros , il
femble qu'elle prenne plaifir à éternifer
la mémoire de la foibleffe qu'elle eut ellemême
pour le Dieu de la guerre. Les plus
aimables bergères fe difputèrent bientôt
le coeur de Timante , & Mélanie ne chercha
plus que les moyens
de recouvrer
un
bien que la jaloufie
de tant de belles
lui
faifoit
regretter
. Ce berger
ne s'étoit rendu
célèbre
par fes actions
héroiques
, que dans
l'envie
de fe venger
publiquement
de fon
rival en lui enlevant
à fon tour le coeur
de Mélanie
. Dès qu'il la vit s'empreffer
à
lui rendre de nouveaux
piéges , il immola
le fouvenir
de fa perfidie
au plaifir de
mériter
déformais
fa tendreffe
. Brûlant
de
fe réconcilier
avec elle , il n'héfita
pas à
faire la moitié
du chemin
. Ainfi , le fidèle
Amyntas
fut condamné
à fubir la même
peine qu'il avoit fait fouffrir
à Timante
.
Alors il connut
parfaitement
le caractère
de Mélanie
. Rougiffant
de n'adorer
en
elle qu'une
coquette
auffi indigne
de fon
42 MERCURE DE FRANCE.
amour qu'incapable d'y répondre , il con
traignit fi bien fa douleur , qu'il eut l'air
de fupporter ce malheur avec la dernière
indifférence , ce qui piqua d'autant plus
vivement l'orgueil de Mélanie.
Dégoûté par cette épreuve de la légéreté
d'un fexe dominé par l'amour- propre ,
& que fa foibleffe livre naturellement au
pouvoir du caprice & des fantaifies , il
voulut s'illuftrer à l'avenir en triomphant
de lui-même. Demeuré ferme dans cette
réſolution , il fut infenfible à toutes les
careffes que l'on lui fit pour l'engager à
fe venger , par un nouveau choix , d'une
coquette qui l'avoit trahi fi indignement.
Il regardoit ces moyens de confolation
comme autant d'entraves que l'on
cherchoit à mettre à fon bonheur & à la
tranquillité de fon âme. Détaché du vain
defir de plaire , il ne fe montra plus à
aucune fête , & s'appliqua uniquement à
former fon efprit à l'étude des fciences &
du gouvernement , fe préparant à donner
à fes concitoyens l'exemple de la vertu la
plus rare & à fa patrie les témoignages de
l'amour le plus fublime.
Cynéas régnoit alors . Après avoir com
battu long- temps contre les infirmités de
la vieilleffe , il fuccomba enfin fous le
poids infurmontable de l'âge. Il fallut proA
OUST 1767. 43
pas
céder à une nouvelle élection . Il n'y avoit
encore que des vieillards au rang des prétendans
, & déja l'on alloit recueillir les
voix lorfqu'Aymntas, s'avançant au milieu
de l'affemblée , repréſenta combien il étoit
honteux , pour les jeunes gens de Tarfite ,
qu'aucun d'eux n'eût pas encore eu le courage
de facrifier l'intérêt de fes plaifirs à l'avantage
fi doux de régner fur un peuple de
héros . Quoi ! ajouta - il , verra- t-on toujours
le fceptre dans des mains languiffantes
& incapables de le foutenir ? N'eft- il
plutôt fait pour décorer la valeur que pour
fervir d'un vain foulagement à la caducité ?
A quelque prix que la rigueur de nos loix
ait mis le diadême , quelque pénible effort
qu'exige la poffeflion du trône , eft- il donc
impoffible , à notre âge , d'avoir affez de
vertus pour y monter ? Illuftres citoyens ,
que ne puis-je me flatter d'être digne de
vos fuffrages ? Que je me trouverois glorieux
de vous prouver , par mon exemple ,
qu'il eft facile de fe vaincre foi- même
l'honneur de la patrie !
pour
Ce difcours fut univerfellement applaudi
, & tous les voeux fe réunirent en
faveur d'Amyntas . Il fut proclamé Roi au
grand contentement de tous les jeunes
bergers. Les vieillards mêmes , qui jufques-
là s'étoient crus feuls en droit de
44 MERCURE DE FRANCE.
gouverner , loin de faire entendre aucun
murmure , partagèrent la joie publique
& ne regrettèrent point qu'Amyntas les
dégageât du fardeau de l'empire ; au contraire
, ils s'emprefsèrent à le combler d'éloges
: touchés de la nobleſſe de ſes fentimens
, ils ne fongèrent qu'à l'admirer , ils
regardèrent fon élection comme un gage
affuré de la protection que le Ciel accordoit
à leur Empire.
Timante , en fa qualité de Polémarque ,
fut le premier à rendre hommage au nouveau
Roi , & ce ne fut pas une légère.
fatisfaction pour Amyntas de voir dans ce
moment fon rival à fes pieds . Mais celui- ci
ne fut point jaloux de l'éclat de fa fortune ,
& il s'acquitta de la foumiffion qu'il lui
devoit avec d'autant plus de joie , que le
fuprême rang où s'élevoit Amyntas le
laiffoit tranquille poffeffeur du coeur de
Mélanie qu'il préféroit à tous les trônes du
monde.
La bergère que conduifoit Philadelphe,
avoit achevé de fatisfaire la curiofité de ce
Princefur toutes ces particularités, lorfqu'ils
arrivèrent dans l'endroit où devoit fe faire
la cérémonie du couronnement. Tous les
bergers , en habits de guerre , & les bergères
fuperbement vêtues, étoient raffemblés dans
une grande plaine , au milieu de laquelle
A OUST 1767.
45
étoient un lac fpacieux & profond , couvert
de petites barques & de petits vaiffeaux
peints de diverfes couleurs & ornés de guirlandes
de fleurs . Sur un des côtés de la
plaine, on avoit élevé un trône magnifique,
où le Roi devoit recevoir les nouveaux
fermens de fes fujets . Voici l'ordre que l'on
obfervoit au renouvellement d'une élection
.
A l'heure fixée pour la cérémonie , tous
les peuples fe rangeoient autour du trône ,
les guerriers d'un côté & les femmes de
l'autre.
Les étrangers venus pour affifter à cette
pompe , fe plaçoient fur des gradins conftruits
en demi- cercle & qui bordoient toute
cette partie de la plaine. Le Roi paroiffoit
accompagné feulement des fept paſteurs
qui compofoient fon confeil & fans aucune
marque de diftinction , armés ainſi que tous
les bergers , de pied en cap . Comme on
ignoroit s'il venoit pour abdiquer , ou dans
le deffein de conferver l'Empire , on ne
lui rendoit aucun honneur à fon arrivée . Il
marchoit ainfi depuis fon palais jufqu'aux
pieds du trône où étoient les habits royaux ,
le fceptre , une couronne de diamans &
une couronne de rofes . S'il mettoit la main
fur celle de roſes , il déclaroit par ce figne
qu'il renonçoit au fouverain pouvoir ; alors
46 MERCURE DE FRANCE .
on procédoit à une nouvelle élection . Si au
contraire il touchoit celle de diamant , il
annonçoit qu'il facrifioit encore fes plaifirs
à l'honneur de gouverner fa patrie & l'air
retentiffoit des acclamations univerfelles.
Auffitôt les pafteurs qui l'accompagnoient
lui ôtoient fon cafque , en place duquel ils
lui mettoient la couronne royale , & pardeffus
fa cuiraffe ils le couvroient des habits
convenables à fa dignité. Enfuite il
montoit fur fon trône , & les fêtes commençoient.
Lorfqu'Amyntas fe préfenta , on lifoit
dans les yeux de tous fes fujets combien
ils defiroient ardemment qu'il confervât
l'Empire. En effet, il mit la main fur la couronne
de diamans . Mais un événement
imprévu interrompit la joie que l'on en
reffentoit.
Mélanie avoit bien deviné que le dépit
de s'être vu fupplanté à fon tour par Timante.
avoit fait naître dans l'ame d'Amyntas les
fentimens héroïques qui lui avoient mérité
la couronne ; qu'elle étoit caufe qu'il étoit
devenu Roi . Elle crut que fon ambition ne
pouvoit être pleinement fatisfaite qu'en le
forçant d'abdiquer pour elle ; & de ce moment
, elle ne fongea plus qu'aux moyens de
triompher une feconde fois d'un coeur que
l'éclat du fcèptre rendoit à jamais digne de
fes voeux. Mais elle eut beau faifir les ocA
OUST 1767. 47
cafions de le rencontrer chaque fois qu'il
fortoit. En vain par la rougeur & la trifteffe
qui fe peignoient fur fon front lorfqu'elle
le voyoit , s'efforçoit elle de lui faire croire
qu'elle étoit défespérée de l'avoir trahi ;
elle n'eut que trop lieu de s'appercevoir
que le bandeau de l'amour ne couvroit
plus fes yeux & que la plus froide indifférence
avoit fuccédé à cette paffion violente
que fes premiers regards lui avoient
infpirée. Affurée qu'il ne rentreroit jamais
de lui -même dans fes fers , elle forma le
projet de le forcer malgré lui à quitter la
couronne . Elle favoit que l'ambition étant
regardée comme le fléau de l'humanité ,
pour empêcher que le trône de Tarfute ne
devînt le prix de cette paffion dangereuſe ,
il avoit été réglé qu'il ne pourroit s'acquérir
aux dépens de la vertu à qui feule
il étoit deftiné ; que la moindre perfidie
fuffiroit pour en exclure , & que le Roi
feroit dépofé dès - qu'il feroit prouvé qu'il
auroit trahi quelqu'engagement pour y
parvenir, Fondée fur ces principes , elle
ramalla tous les écrits par lefquels Amyntas.
lui avoit promis fa foi. Armée contre lui
de ces titres , qu'elle croyoit victorieux ,
elle attendit le jour du renouvellement
de fon élection pour les faire fervir à la
vengeance de fon orgueil offenfé ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sitôt qu'elle vit qu'Amyntas déclaroit
qu'il fe fentoit encore capable de régner ,
elle cria à la trahifon & le dénonça à toute
l'affemblée. En même temps elle produifit
les diverfes preuves qu'elle prétendoit avoir
de fa perfidie.
Déjà tous les paſteurs à qui le vertueux
Amyntas avoit fait chérir fa puiffance , gémiffoient
d'être forcés de le dépofer. Mais
Timante , aux yeux de qui l'adroite Mélanie
avoit fû fe déguifer affez bien pour qu'il
ne fe doutât point de fes deffeins , indigné
d'un procédé auffi injurieux à ſa tendreſſe ,
& emporté par les mouvemens de fa colère ,
fe hâta de juftifier Amyntas en produifant
auffi un écrit de la main de Mélanie qu'il
avoit confervé précieufement & qu'il portoit
toujours avec lui comme un gage de
fon bonheur. Par cette écrit , la bergère lui
avoit engagé fa foi avant qu'elle connût
Amyntas. Il repréfenta qu'il n'avoit pas
voulu faire valoir ce droit contr'elle dans
le temps qu'elle l'avoit abandonné.
rival , à qui il ne l'avoit cédée que par égard
pour un penchant qu'il croyoit véritable ;
mais que les démarches qu'elle avoit faites
en dernier lieu pour fe reconcilier avec lui
en lui facrifiant ce même rival , & qu'aujourd'hui
l'affurance avec laquelle elle reclamoit
la foid'Amynias prouvoient trop clairement
pour ce
la
A OUST 1767 49
S
it
la légèreté de fon efprit , la vanité de fes
fentimens & la fauffété de fon coeur . Une
foule de jeunes bergers qu'elle avoit trompés
de même , joignirent leurs plaintes à
celles de Timante & décelèrent les intrigues
de cette coquette.Tous demandèrent qu'elle
fût punie fuivant les rigueurs des loix , &
elle fut condamnée à deffervir le temple
de Daphné. Il n'y eut pas une bergère qui
n'applaudit en fecret à ce jugement , quoiqu'elles
fiffent toutes femblant de s'atten
drir au juſte châtiment qu'elle alloit fubir :
elle fut remiſe entre les mains de quatre
Paftourelles qui lui fervirent de gardes ,
& comme fi la préſence d'une perfide eûr
été faite pour fouiller la pompe d'un fi
beau jour , on la fit retirer avec fes furveillantes
qui la conduifirent dans la ville
où elle attendit que la fête fût terminée
pour fubir fon arrêt.

L'honneur d'Amyntas ayant été réparé
de cette manière , tous les inftrumens
de guerre réfonnèrent dans la plaine . La
crainte que l'on avoit eue de perdre un Roi
fi généralement aimé , rendit fon triomphe
plus éclatant dans cette journée . L'allégreffe
publique en redoubla , & l'air
retentit des plus vives acclammations .
Revêtu de fes habits royaux , il fe plaça
fur fon trône où , après avoir juré fur
2
C
50
MERCURE DE FRANCE.
*
l'écu de Pallas de remplir fidélement les
devoirs auxquels fa dignité l'engageoit ,
il reçut le ferment de fes fujets . Tous les
guerriers, tenant leurs épées nuës & étendant
leurs boucliers , promettoient de défendre
jufqu'au dernier foupir leur Prince & leur
liberté , enfuite les femmes tiroient chacune
un poignard qu'elles portoient à leur
côté , & juroient de s'immmoler ellesmêmes
plutôt que de fouffrir jamais que
le fort les rendît efclaves d'aucune autre
puiffance après avoir eu l'honneur de vivre
avec les compagnes d'un peuple libre & indépendant.
Ce ferment prononcé, les Guerriersfirenten
préfence d'Amyntas différentes
évolutions ; puis , ils attaquèrent , défendirent
& prirent un petit fort qui étoit bâti
exprès dans cet endroit. Le Roi diftribua
aux vainqueurs les quatre prix qui confiftoient
en une épée , une lance , un cafque
& un bouclier. Ce fut Timante qui gagna
l'épée, Enfuite le Roi defcendit pour fe
rendre avec tous fes peuples & les fpectateurs
, fur les bords du canal , où plufieurs
Mariniers commencèrent des joûtes pour
lefquelles il y avoit auffi des récompenſes
qu'Amyntas diftribua de même. Ces joûtes
finies , le Roi monta fur un vaiffeau richement
chargé & que foixante Soldats d'élite
devoient défendre contre quatre autres
A OUST 1767 SE
vaiffeaux de même grandeur , & fur chacun
defquels étoit un pareil nombre de
foixante combattans. La charge du vaiſſeau
appartenoit au parti victorieux.Rien n'étoit
plus agréable à voir que les efforts prodigieux
que faifoient les Soldats du Roi pour
empêcher que
leur vaiſſeau ne fût pris. Il
n'étoit pas encore arrivé que le parti adverfe
, malgré la fupériorité du nombre, eût
été victorieux , & cette fois ci la fortune
ne lui fut pas moins contraire. Philadelphe
fembloit s'applaudir lui - même en admirant
l'effet que la préfence du Roi produifoit
fur les Soldats qui défendoient fon.
vaiffeau. Ils montroient le même zèle , ils
étoient animés de la même ardeur que fic'eût
été un combat véritable. Demeurés victorieux
, ils ramenerent le Roi fur les bords
du lac ; & ayant partagé entr'eux la charge
du vaiffeau , ils envoyerent ' des préfens
aux vaincus pour les confoler de leur défaite.
La fête ainfi terminée , on fe remit en
marche. Le Roi au milieu de fes Guerriers ,
que les Bergères précédoient , reprit le
chemin de la ville , & on le remena jufques
dans fon palais au bruit de la plus
brillante fymphonie.
La nuit venue , on ne fongea plus qu'à
exéuter l'arrêt qui avoit été rendu contre
Cj
52
MERCURE DE FRANCE.
l'indifcrette Mélanie. Les peuples de Tarfite
accoutumés aux charmes de la volupté ,
regardoient l'amour de la chafteté comme
un fentiment nuifible à l'intérêt commun,
Ils n'eftimoient cette vertu que chez les
femmes. Toute fille parvenue à l'âge d'aimer
& qui n'étoit point fenfible , n'y
jouiffoit d'aucune confidération ; il y avoit
même une eſpèce de honte attachée à l'indifférence.
Mais comme l'union des coeurs
étoit feule confultée dans les mariages &
qu'il n'étoit pas permis à un amant d'abufer
de la confiance de fa maîtreffe , elles
craignoient moins de fe livrer à leur penchant
; c'eft pourquoi on voyoit plus de
coquettes à Tarfite que d'infenfibles . Cette
première qualité rendoit puniffables celles
quila faifoient fervir à tyrannifer leurs adorateurs.
fe
Cependant pour gagner la bienveillance
des différens peuples qui demeuroient
à Tempé , ceux de Tarfite s'étoient crus
obligés d'élever un Temple à Daphné qui
étoit adorée dans tous les hameaux des
environs , à caufe du fleuve Pénée dont elle
étoit fille , & qui arrofoit cette belle vallée .
Il falloit néceffairement que le temple de
cette Nimphe fût deffervi par des Vierges ,
& la crainte qu'un zèle trop ardent ou que la
féduction de l'exemple n'engageât un trop
A OUST 1767. 53
grand nombre de leurs jeunes Bergères à
ce nouveau culte , ils réglèrent qu'il n'y en
auroit que fix qui pourroient s'y dévouer
volontairement, & que, ce nombre rempli,
on n'en confacreroit plus d'autres que celles
qui auroient mérité par une conduite répréhenfible
d'être féparées du monde.
C'étoit donc une tache que d'être condamnée
au culte de Daphné par arrêt public.
Auffi l'exécution de cet arrêt fe faifoit- elle
avec tout l'appareil d'une pompe funêbre ,
& toujours à la nuit . Toutes les Bergères
non mariées alloient en habit de deuil enlever
la perfonne à qui cette peine avoit
été infligée , des mains de fes parens , &
la conduifoient au temple en portant chacune
devant elle un flambeau allumé.
Les Prêtreffes à qui on la préfentoit ,
prioient Daphné de la recevoir en grace
en l'admettant parmi elles. Auflitôt les deux
plus jeunes la dépouilloient de fes habits ,
& la décoroient des vêtemens facerdotaux ,
après quoi , les Bergères éreignoient leurs
flambeaux & fuivoient avec la foule les
Prêtreffes & leur nouvelle compagne dans
le temple qui étoit brillant de lumières.
On chantoit en l'honneur de la Déeffe des
hymnes analogues à l'action préfente , & la
confécration faite , chacun fe retiroit.
Quelque ingrate que l'on ait été envers
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
un amant généreux , on eft toujours füre
de trouver en lui un juge facile & indulgent.
Maître de punir , il ne cherche qu'à
pardonner. Amyntas ne fut pas plutôt rentré
dans fon palais qu'il fe mit à réfléchir
fur la gêne où fa maîtreffe alloit être
livrée ; il penfoit bien que perfonne n'étoit
moins faite qu'elle pour la vie retirée
qu'elle étoit condamnée d'embraffer . L'affreufe
perfpective des triftes momens qui
alloient fuccéder aux jours agréables qu'elle
avoit paffés dans le monde , excita dans fon
âme une pitié fi tendre qu'il n'y reſta plus
de place au reffentiment. Il n'imputoit
tous fes torts qu'à la légèreté d'une humeur
dont la vivacité lui donnoit trop de charmes
pour ne la pas rendre excufable. II
dépendoit de lui de révoquer l'arrêt prononcé
contre elle ; mais il craignoit qu'en
lui accordant fa grace de lui- même , on
ne lui reprochât fa foibleffe , ou que l'orgueil
de la Bergère ne refufât de l'acceprer.
Il voyoit avec chagrin que perfonne
ne venoit l'implorer pour elle , & cet abandon
général où fe trouvoit un objet qu'il
avoit adoré ne fervit qu'à l'intéreffer davantage
à fon malheur . Curieux de voir de
quel oeil elle fe foumettroit à fa deſtinée ,
& prêt à lui faire grace aux premiers fignes
de douleur qu'elle laifferoit appercevoir ,
A OUST 1767 . 53
mais appréhendant que fa préfence ne la
rendît plus fière qu'il ne fouhaitoit , il
quitta fes habits royaux , & vêtu en fimple
berger , il fortit de fon palais fans être
remarqué , & dirigea fes vers le temple , pas
où il réfolut d'attendre l'arrivée de Mélanie.
D'un autre côté Timante , revenu à luimême
, étoit défefpéré du mouvement de
colère qui l'avoit porté à devenir l'accufateur
de celle qu'il aimoit ; il ne pouvoit
fe le pardonner. Malgré l'inconftance qu'il
avoit à lui reprocher , l'idée de la perdre
pour jamais lui parut infupportable . Dans
l'intention de réparer la faute qu'une première
fureur lui avoit fait commettre , il
fe rendit auffi près du temple. Là il fe
promettoit de toucher le coeur de Mélanie
par les marques de fon repentir , d'engager
les Daphnides à différer le moment de fa
réception , & de déterminer tout le peuple
à l'accompagner jufques chez le Roi pour
demander avec lui la liberté de fa Bergère ,
qu'il ne doutoit pas d'obtenir aisément.
Une foule innombrable de fpectateurs
parmi lesquels Philadelphe le trouvoit
encore , inondoit les portiques du temple.
On vit enfin de loin le cortège funèbre qui
s'avançoit à pas lents . On avoit établi l'ufage
de conduire ainfi les coupables aux autels de
Daphné pour infpirer aux jeunes Bergères
>
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE.
plus d'horreur de cette mort civile & pour
leur faire fentir plus vivement la honte
d'être condamnées à vivre fans époux.
A la lueur des flambeaux qui approchoient
, Timante reconnut le Roi , malgré
les précautions qu'il prenoit pour fe cacher.
S'imaginant qu'il n'étoit venu fans aucune
marque de diftinction que pour jouir librement
du plaifir de fe voir vengé , il perdit
tout efpoir d'obtenir la grace de Mélanie
& il ne fe prépara plus qu'à donner à fa
Bergère les dernières preuves de l'amour
inconfolable. A mefure qu'elle avançoit ,
la confufion augmentoit fur fon vifage . La
joie fecrette dont fes rivales avoient peine
à contraindre l'émotion , & qu'elle lifoit
dans leurs regards , ajoutoit au fentiment
de fa honte . En s'arrêtant fur les marches
du temple, elle ne puts'empêcher de répandre
des larmes , & fes foupirs éclatèrent
malgré elle. Jamais elle ne parut fi belle
aux yeux de fes amans que dans cet état
de douleur & de confternation . Timante ,
hors de lui-même , fe jette à fes genoux
en s'écriant : ô ma chère Mélanie ! patdonne
à l'excès de mon amour un mouvement
de dépit qui a caufé ton malheur.
Je t'aimois trop fincérement pour me voir
trahir avec indifférence . Sois fûre , au
moins , que tu n'as jamais eu d'amant
A OUST 1767. ST
plus fidèle , & que je ne méritois
pas l'affront
que tu as fait à ma tendreſſe. Je te
perds , je ne fçaurois plus vivre. En achevant
ces mots , il tire fon épée & veut s'en
percer le fein ; mais Amyntas , qui s'étoit
avancé près de lui , l'arrête & , fe faifant
reconnoître , il adreffe à Mélanie ces paroles
pleines de douceur : imprudente Bergère !
vous voyez quel eft le fruit de vos caprices
& de votre ambition . Je ne vous parle
point de grace , ce mot pourroit bleſſer
votre orgueil ; mais un amant tel que
Timante , qui ne veut point furvivre au
malheur de vous perdre , ne vous paroît il
pas digne d'un fort plus heureux ? Votre
inconftance a fait un héros ; elle a enfuite
fait un Roi renoncez déformais au Roi
puifqu'il ne peut plus être à vous , & daignez
couronner votre ouvrage dans le
héros qui vous aime.
Mélanie refte interdite ; elle croit en
ce moment que c'eft un Dieu qui lui a
parlé , & elle fent pour Amyntas le même
refpect qu'elle auroit pour la divinité ;
elle fe profterne à fes pieds & , touchée
du procédé généreux de Timante , elle lui
tend la main en fe relevant. Il la preffe
de lui donner fa foi ; elle céde à fes inftances
, & la Déeffe , qui devoit recevoir
fes voeux , ne reçoit que le ferment qu'elle
Cy
58
MERCURE
DE
FRANCE
. fait à fon amant de lui être toujours fidèle.
La fituation de Timante , fes larmes &
fon défefpoir avoient fait une impreffion fi
vive fur tous les coeurs , que chacun oublia
les égaremens de Mélanie pour prendre
part à fa joie , & il fut reconduit chez lui
en triomphe avec fa Bergère , que l'exemple
corrigea de fa vanité , & qui devint ,
par la fuite , le modèle des femmes vertueuses.
Il ne faut qu'un heureux moment
pour fixer l'inconftance des plus coquettes.
Philadelphe s'en retourna avec fes hôres,
rempli d'admiration pour le généreux
Amyntas , & fatisfait d'avoir vu terminer
cette agréable journée par le bonheur de
Timanie & le pardon accordé à l'aimable
Mélanie. Il trouva Straton qui l'attendoit ,
& qui lui affura qu'Arfinoe étoit véritablement
à Gonnes , qu'il lui avoit parlé ,
& qu'elle étoit impatiente de le revoir.
Quoique la nuit fût avancée , il prit congé
-du Paſteur & de la Bergère , il les remercia
& leur fit préfent de quelques rubis
qu'il avoit fauvés du naufrage. Il leur promit
de garder un éternel fouvenir de la
réception qu'ils lui avoient faite , du plaifir
qu'il avoit goûté à la fête dont ils l'avoient
rendu témoin , & de vanter , dans
tous les pays où le fort le conduiroit , la
figeffe de leur gouvernement , l'équité de
Beurs loix, & l'intégrité de leurs moeurs.
A OUST 1767 .
19
TRADUCTION de l'Ode d'HORACE :
Juftum & tenacem propofiti virum , &c.
Non ,le front menaçant d'un tyran implacable ;
Ni d'un peuple effréné la fureur indomptable ,
Ni les autans impétueux ·
Qui fur les flots tumultueux
Exercent leur rage effrayante ,
Ni des Dieux la main foudroyante ;
Ne peuvent ébranler le mortel vertueux ;
Et les débris fumant de l'univers en flâme
Ecraferoient fon corps fans abattre ſon âme.
C'est ainsi que les demi- Dieux ,
Que Pollux & le grand Alcide
Ont atteint la voûte des cieux ;
Que Céfar , avec eux , dans un banquet ſplendide ;
Rougit fes lévres de nectar ,
Que le divin Bacchus triompha fur un char ,
Traîné par le tigre indocile ;
Que Romulus entra dans l'immortel aſyle
Avec les courfiers du Dieu Mars ,
Après que Junon l'implacable
Eut fait aux dieux charmés ce difcours mémorable
Du fuperbe Ilion les funeftes remparts
Détruits par un vil adultère ,
C vi
60
MERCURE DE FRANCE.
Et par une femme étrangère ,
Sont les fruits du parjure & du manque de foi,
La médon , tes perfidies
Ont foulevé Pallas , à mes juftes furies
Out livré ton peuple & fon Roi .
De l'adultère Spartiate
Mes yeux ne verront plus l'infamme raviffeur
Du vieux Priam la race ingrate
D'Hector exerçant le grand coeur ,
Ne repoullera plus les Grecs pleins de valeur.
Vous avez mis fin à la guerre
Que vos divifions fomentoient fur la terre ;
Je fais plus à l'inftant je me laifle toucher ,
Je rends à Mars ce fils fi cher ,
L'objet de ma haine invincible .
Que Romulus entre paifible
Dans le cercle éclatant des dieux ;
Qu'il y favoure l'ambroifie ;
Je le verrai fans jalousie ,
Pourvu qu'un gouffre furieux
Mugiffe entre Ilion & la Cité nouvelle .
Que ces fugitifs foient heureux ;
Que le Capitole orgueilleux
Brille d'une gloire immortelle.
Mais auffi que fur vos tombeaux ,
Pâris ! ô Priam ! bondillent les troupeaux j
Que le lion de fang avide
Y cache impunément fon lionceau timide ;
Qu'à ce prix Rome un jour , l'effroi de l'univers ,
Au Parthe altier donne des fers.
A OUST 1767. 61
C'eft peu que de fon nom fes fils portent la gloire
Sur des mers , fous des cieux nouveaux >
Jufqu'au lieux que le Nil inonde de ſes eaux :
Que fur l'île de la victoire
Ils volent aux climats brûlans
Où Phebus , de fon char rapide ,
Darde les feux étincellans ,
Et jufques vers le pole humide ,
Noir féjour de la pluie & des triftes frimats ;
Qu'ils mép ifent l'or plein d'appas ,
Mieux placé dans le fein de la terre perfide ,
Que dans les mains des vils mortels ,
Si prompts à l'envahir jufques fur les autels .
O Rome je prédis ta fortune brillante ,
Mais à condition que tes fils trop pieux ,
Trop fiers de leur gloire éclatante ,
Ne releveront point les toîts de leurs ayeux ;
Sous un fatal aufpice Ilion renaiſſante
De nouveau fentiroit ce que peur ma fureur ,
Et j'y remenerois ma troupe triomphante ,
Moi , dų maître des dieux & la femme & la foeur.
Que trois fois Ilion pérille ,
Si trois fois Ilion renaît de fes débris ;
Que trois fois l'époufe y gémiffe
Captive , & regrettant fon époux & les fils.
Mais , ô Mufe , qu'ofez - vous dire ?
Mufe , arrêtez ; ces fons hardis
Ne conviennent point à la lyre
Faite pour les jeux & les ris.
62 MERCURE DE FRANCE.
Ne redites point au vulgaire
Les fecrets entretiens des dieux ;
Quittez ce ton fublime , & ceffez , téméraire
D'avilir , par vos chants , des fujets fi pompeux.
Par M. DE BEAUMONT.
BOUQUET à Mde la Marquife DE MARNÉSIA
, fur l'air de Joconde , ou fur
l'air: Vous voulez me faire chanter , &c.
ou bien : Nous chériffons dans nos hameaux
, & c.
CHARMANS époux , chanter vos feux ,
C'eft chanter votre fête :
Peut- on vous offrir à tous deux
Un bouquet plus honnête ?
Un Claude le fait aujourd'hui ;
Heureux s'il peut vous plaire.
C'eft un bouquet fait comme lui ,
Tout fimple , mais fincère.:
Dans ces jardins toujours fleuris ,
Quel bonheur eft le vôtre !
Jamais époux mieux affortis
N'ont brûlé l'un pour l'autre.
Que de charmes dans ce retour !
Couple tendre & fidelle
A OUST 1767. 63
C'eft le chef- d'oeuvre de l'amour
Qu'une chaine fi belle.
Pour former un lien fi doux
Tout fervoit fon envie ;
Mêmes grâces & même goûts ,
Tous les dons du génie :
Toutes les reffources du coeur ;
Le rang & la naifance ,
Et , le titre le plus flatteur ,
L'aimable bienfaiſance .
. Vous , l'Artémiſe de ces bords ,
Plus fraîche que l'aurore ,
Vous que zéphir , dans les tranſports ,
Prend pour la jeune Flore ;
Que votre deftin ett charmant !
Vous régnez fans partage ,
Dans le coeur d'un époux amant ,
Et dans l'âme d'un fage .
Vous avez , pour vous faire aimer
D'une flamme conftante ,
Le fentiment qui fçait charmer
Et la grâce touchante.
Ses dons , vous les partagez tous
Et fa tendreffe extrême :
Son coeur le reconnoît en vous 2
Comme un autre lui- même.
64 MERCURE
DE FRANCE.
Le Ciel vous donna les vertus ;
Et la belle nature ,
Pour vous , emprunta de Vénus
La brillante ceinture.
Pallas , fur vos attraits naiffans
Verfa fon influence ,
Et voulut , de tous les talens ,
Enrichir votre enfance.
Vous montez fur un ton divin
Votre charmante lyre ;
Et la toile , fous votre main ,
Prend une âme & reſpire.
Que d'avantages à la fois
Vous a faits la déeffe !
Belle Claudine , avec fes doigts ,
Vous avez fa fagelle.
La tendreffe nourrit vos feux ,
Et , d'une main fidelle ,
Chaque jour referre vos noeuds
D'une étreinte nouvelle ;
Elle fait naître fous vos pas .
Les fleurs fur ce rivage ;
Et fes fruits ne tarderont pas ,
Croyez en mon préſage .
A
OUST 1767 . 65
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES,
CHANSON de M. DE MONCRIF.
IME IMEZ , vous avez quinze ans
Et les grâces de votre âge ;
Attendrez -vous plus long- temps ?
Ce feroit bien grand dommage .
Que faire à la fin du jour ?
Demandez à nos compagnes.
Elles répondront l'amour ;
C'est le charme des campagnes.
:
Mais , ma Rofine , en fecret ,
Sans que le fçachiez peut- être ,
Quelque pafteur beau , difcret ,
En vous amour a fait naître .
On s'engage innocemment ,
La pente eft fi naturelle !
Ecoutez , voici comment
Amour nous prend en tutelle.
"
De maints pafteurs , dans les jeux ,
Reçoit - on le doux hommage :
Voilà bien-tôt l'un d'entr'eux
Qu'on remarque davantage.
66 MERCURE DE FRANCE.
*
S'il vient , on le voit de loin ;
L'on y penfe , s'il s'abfente :
S'il rend le plus petit foin ,
On fe fent reconnoiffante .
Et le jour que ce berger
Eft de retour au village ,
Voilà que , fans y fonger ,
Vous vous parez davantage.
Tout ce qu'un autre vous dit
N'eft qu'objet d'indifférence ;
Mais du berger qu'on chérit
Tout vous plaît ou vous offenfe.
Qu'il chante d'amour les feux ;
Vous reftez embarraffée
Si fur vous il a les yeux ,
Ou ne vous à regardée.
Quelque bergère dira :
Sa douce voix m'a ravie.
L'éloge vous déplaira ,
Si la bergère eſt jolie.
Si l'on ne peut plus douter
Qu'il ne fonge qu'à nous plaire
On ne peut plus l'écouter ,
Mais on veut qu'il perfévère.
AOUST - 1767.
67
Vous joint-il quelques inftans ,
On eft dans un trouble extrême ;
Vous parle - t- il du beau temps ,
On croit qu'il dit , je vous aime.
Quoi , dit Rofine , c'eft - là
Comme amour vient nous furprendre?
Ah ! Thémire , me voilà ,
Depuis que j'ai vu Lifandre.
De tous les fujets employés par la poéfie , il
n'en eft point de plus féconds que les ftratagêmes
& les furprifes de l'amour. Que parmi les pièces
de théâtre , les romans & les chanfons , on fe
rappelle ceux de ces ouvrages qui plaiſent particulièrement
aux gens d'efprit , on en remarquera
un grand nombre pris dans ce fond heureux qui
préfente certaines délicateffes , certaines fimpli
cités , certaines contradictions dont le coeur humain
abonde . C'eſt , pour ainfi dire , le même
fujet ; mais les détails tous divers , quoique pris
dans la nature , forment autant de pièces diftinctes
; fi bien que quand les titres font différens , ce
fond de refemblance échappe. IMais que ces
pièces fi variées foient mifes au jour fous un
même titre , alors c'eft l'idée de la variété qui
échappe . Les gens qui ne jugent qu'en gros diront
, quoi toujours le même fujet ? Et foit une
forte de parelle dont les gens d'efprit ne font
pas toujours exempts , & qui fait adopter les
jugemens tous faits ; foit un certain penchant à
recevoir , fur les chofes mêmes qui nous plaifent
, les idées critiques qu'on nous préfente : les
68 MERCURE DE FRANCE.
bons ouvrages ne trouvent fouvent en nous que
des ingrats. Il y aura plufieurs chanfons de ce
genre dans le cours de ce recueil : elles feront
Téparées , & il arrivera que le peu de perfonnes
qui s'appercevront de ce même fond de reflemblance
ne nous le reprocheront pas.
ROMANCE DU DUC DE LA VALLIERE.
LES infortunés amours de GABRIELLE
DE VERGI & de RAOUL DE COUCY.
HELÉLAS ! qui pourra jamais croire
L'amour de Raoul de Coucy ?
Qui , fans pleurer , lira l'hiftoire
De Gabrielle de Vergy?.
Tous deux s'aimèrent dès l'enfance ;
Mais le fort injufte & jaloux
L'avoit mife fous la puiffance
D'un barbare & cruel époux.
Fayel , époux de Gabrielle ,
Tourmenté de jaloux ſoupçons ,
Avoit enfermé cette belle
Dans les plus affreufes prifons :
Tout amant étoit redoutable ,
Mais fur-tout Coucy l'alarmoit ,
Et Gabrielle fut coupable ,
Dès qu'il faut que Coucy l'aimoit.
A OUST 1767.
69
Elle employoit envain les larmes
Pour parvenir à le calmer :
Ni fa jeunelle , ni fes charmes ,
Rien ne pouvoit le défarmer.
Quel est mon crime , difoit- elle ?
L'innocence devroit toucher ;
Je fuis & je ferai fidelle .
Qu'avez-vous à me reprocher ?
Partage les maux que j'endure ,
Répondoit l'inflexible époux ;
J'ai tout appris , crois- tu , parjure ,
Eviter un jufte courroux ?
Coucy n'a que trop fçû te plaire ,
Et bientôt je m'en vengerai ;
Ce nom allume ma colère ,
Mais dans fon fang je l'éteindrai.
Cependant Coucy , le modèle
Des vrais & des parfaits amans
Ayant appris que Gabrielle
Souffroit les plus cruels tourmens ;
Par un effort que l'amour même
N'approuva pas fans en frémir ,
Des lieux qu'habite ce qu'il aime ,
Il réfolut de fe bannir.
Je vais , dit- il , par mon abfence ,
Caimer le barbare Fayel ;
70
MERCURE DE FRANCE.
Je quitte pour jamais la France ,
Ah ! que ce départ eft cruel !
N'importe , je me ſacrifie
Au cher objet de mes amours ;
Trop heureux , en perdant la vie ,
Si je conferve fes beaux jours.
Il part & va joindre l'armée
Dans les pays les plus lointains
Elle étoit alors occupée
A combattre les Sarrazins.
Il fe met d'abord à la tête
De deux cents Chevaliers choifis
Avec leur fecours il arrête ,
Tous les efforts des ennemis.
L'amour , le défeſpoir , la rage ,
Tour à tour animant fon coeur ,
Redoubloient encor fon courage ;
Enfin il revenoit vainqueur ,
Quand , d'une bleflure cruelle ,
Il fe fent déchirer le flanc .
Frappé d'une atteinte mortelle ,
Il tombe baigné dans fon fang.
Alors fentant fa fin prochaine ,
Il demande fon écuyer.
D'une main qu'il conduit à peine
Il écrit fur fon bouclier.
A OUST 1767.. 70
Monlac arrive tout en larmes :
Ne plains point , dit- il , mon deſtin ,
Mais plutôt celle dont les charmes
N'ont pu fléchir un inhumain.
Tu connois mon amour extrême ?
Pour m'obéir c'en eft affez ;
Porte mon coeur à ce que j'aime ,
Avec ces mots que j'ai tracés ;
Je remets ce foin à ton zèle .
Il expire & prononce encor
Le nom chéri de Gabrielle ,
Jufques dans les bras de la mort.
Victime de l'obéiffance ,
Monlac ayant exécuté ,
D'un maître adoré dès l'enfance ,
La trifte & tendre volonté ,
S'embarque à l'inftant pour la France;
Il arrive près du château
Du tyran qui fous la puiſſance
Renfermoit l'objet le plus beau,
Seul confident de l'entrepriſe ,
Il attend un heureux moment.
Avec grand foin il fe déguife
Pour réuffir plus fûrement ;
Quand Fayel , que l'inquiétude
Ne laiffoit jamais en repos ,
Le voit près de fa folitude ,
Le prend pour un de fes rivaux
74
MERCURE DE FRANCE.
Il l'arrête & croit le connoître.
Il le perce de mille coups ;
Craignant tout des projets du maître ,
Rien n'échappe à les yeux jaloux .
Quel plaifir enyvre fon âme !
Il voit le coeur , il en jouit :
Quel coup funefte pour fa flamme !
Il lit la lettre , il en frémit.
Dès qu'il les eut en fa puiſſance ,
N'écoutant plus que fa fureur ,
De la plus barbare vengeance
Il médite en fecret P'horreur.
La fombre & pâle jaloufie ,
Ce monftre , fuivi des regrets ,
Pour venger fa flamme trahie ,
Lui fouffle les plus noirs projets.
Il goûte déja par avance
Les douceurs qu'elle lui promet.
De cette fatteuſe eſpérance ,
Il craint de retarder l'effet :
Je veux , dit il , que l'impofture ,
Cachant l'affreufe vérité ,
Ce coeur , aimé de la parjure ,
Comme un mers lui font préſenté.
On obéit ; & l'heure arrive ,
Où l'on fert ce repas cruel.
>
Gabrielle
A OUST 1767.
73
Gabrielle , trifte & craintive ,
Approche , en tremblant , de Fayel:
Pour hâter l'inftant qu'il efpère ,
Il offre , il prele , elle fe rend.
Ce mets , dit- il , a dû te plaire ,
Car c'est le coeur de ton amant.
Elle tombe fans connoiffance.
Fayel , que la fureur conduit ,
Craignant de perdre la vengeance ,
La rappelle au jour qu'elle fuit :
Jufte Ciel quelle barbarie !
S'écria -t- elle avec effroi.
Moindre encor que ta perfidies
Vois cette lettre & juge- toi.
Ses
Alors la forçant à la fire ,
yeux l'obfervent avec foin ;
Il croit adoucir fon martyre ,
Si de fa honte il eft témoin.
Elle prend , d'une main tremblante ;
L'écrit qui doit combler les maux
Et , d'une voix foible & mourante
Prononce avec peine ces mots :
>
« Bientôt je vais ceffer de vivre ;
>> Sans celler de vous adorer ;
» Content fi ma mort vous délivre
» Des maux qu'on vous fait endurer :
D
74 MERCURE DE FRANCE .
» Elle n'a rien qui m'épouvante ;
» Sans vous la vie eft fans attraits .
» Un regret pourtant me tourmente ;
» Quoi je ne vous verrai jamais !
>> Recevez mon coeur comme un gage
» Du plus vif , du plus tendre amour ;
» De ce triste & nouvel hommage ,
» J'ofe efpérer quelque retour .
>>
n
Daignez l'honorer de vos larmes ;
Qu'il vous rappelle mes malheurs ;
Cet elpoir a pour moi des charmes.
» Je vous adore ; adieu .... je meurs » .
Elle veut répéter encore ,
Des mots fi tendres , fi touchans :
Je vous adore ,
Un froid mortel faifit fes fens .
En prononçant.
Par un excès de barbarie ,
Fayel prend des foins fuperflus
Pour la rappeller à la vie ....
Mais elle n'étoit déja plus.
Nous ajoutons ici de très -jolis vers du même
auteur , & qui conviennent très - bien à la perfonne
à qui il les adreffe.
m
A OUST 1767 . 75
A MADAME DE LA VALLIERE
le jour de la fête .
Envoi d'une boëte toute formée de glaces.
Daignez me regarder , Annette , un feal moment ,
Et vous verrez la naïve peinture
De l'objet le plus charmant ,
Qu'ait fcu former la nature ;
Mais brifez- moi l'inftant d'après ,.
Ou ne m'offrez jamais d'autre objet que vousmême.
Je n'aime que l'honneur fuprême
De bien repréfenter vos immortels attraits.
Vénus , dans fon char de victoire ,
Viendroit en vain m'offrir fes traits à raflembler,
Vénus ne pourroit rien , Annette , pour ma gloire,
A moins que de vous reflembler.
CHANSON DE M. DE MONCRIF.
COMME tout loyal amant ne fçait qu'être
complaifant au vouloir de fa mie.
Ells m
LLE m'aima , cette belle Afpafie ,
Et bien en moi trouva tendre retour.
Elle m'aima , ce fut fa fantaiſie ;
Mais celle- là ne lui dura qu'un jour .
Le jour d'après , cette belle Afpafie
Entend Mirtil chanter l'hymne d'amour.
Elle l'aima , ce fut fa fantaiſie ,
Et celle-là ne lui dara qu'un jour.
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.

Toujours aimant , cette belle Afpafie
A pris , quitté nos bergers tour à tour.
Ils font fâchés , moi je la remercie
Las elle fait paller un fi beau jour.
Pour ramener une belle Afpafie ,
C'eft grand abus de montrer du courroux,
Si réclamez fa douce fantaifie ,
Elle dira que ne l'infpirez - vous ?
:
J'ai vu depuis cette belle Afpafie.
La couronnant de roſes , je lui dis :
Quand reviendra la douce fantaiſie ?
Car ce jour- là c'eſt le feul où je vis ,
Lors j'apperçus cette belle Afpafie ;
Qu'un doux fouris coloroit fes attraits ,
Elle reprit fa douce fantaiſie ,
Et me donna même le jour d'après.
Amans quittés d'une belle Afpafie ,
Ayez près d'elle un modefte maintien,
Ne prétendez gêner fa fantaisie :
Qui plaît eft roi , qui ne plaît plus n'eft rien.
On peut dire que cette chanfon eft pleine de
morale . La mauvaiſe humeur des amans quittés ,
leur indifcrétion par efprit de vengeance , le plaifir
honteux d'outrager ce qu'ils aiment encore ;
tous ces torts y font combattus avec d'autant plus
A OUST 6767. 77
de fagefle , qu'on en fait voir l'inutilité. On ne
fçauroit trop redire cette belle maxime aux jeunes
gens deftinés à faire de l'éclat dans le monde :
Qui plaît eſt roi , qui ne plaît plus n'eſt rien .
LE mot de la première énigme du fecond
volume du Mercure de juillet eft poële.
Celui de la feconde eft l'être . Les cinq
voyelles font celui de l'énigme- logogryphe.
Et celui de fecond eft anagrame , dans
lequel on trouve Ange , rame , rage , ré ,
mare , game , âme , angar , nager , ramage ,
marge, âne , an , & c . & c.
ENIGM E.
Air des folies d'Espagne .
C'ssr à Paris qu'en honneur eſt mon être.
EST
J'ai bien auffi des partifans par- tour.
Mon frère au jour plaît moins que moi peutêtre
:
De nos beautés je pique plus le goût.
Les Financiers m'ont mis fort à la mode ;
Au vrai , chez eux je peux me dire au mieux :
Dans un endroit agréable & commode
De mes amis je fatisfais les yeux.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
A mon fujer Monfieur ou mieux Madame
Doit recevoir maints & maints complimens ;
Par moi les fens font plus flattés que
l'âme :
Je mets en train les hommes à talens .
De bien des fots je fais tout le mérite .
Qui pourroit dire à quel degré je plais ?
Charmant plaifir , avec peine on te quitte !
Le fage feul fçait braver mes attraits .
Il fait très- bien d'être envers moi rebelle ,
Ainfi qu'il eft à l'égard des amours .
En mauvais tours je furpalle une belle ;
Par moi fouvent on abrége fes jours.
Par M. B. · .. à Montdidien
J
AUTRE.
E fuis d'un élément l'effet inévitable .
Mon fort eft fingulier , mon état remarquable :
Mon père , en m'engendrant , fe donne le trépas ,
Lui feul peut tout rougir & ne me rougit pas.
Je fuis à des métiers utile & néceffaire ,
Et l'endroit le plus vil eft ma place dernière ;
Oi me connoît aux champs , à la ville , à la Cour;
L'été comme l'hiver peut me donner le jour ;
Je femble en certain temps guérir d'une folie
Qui , pour jamais celler , eft trop bien établie.
Par M. DAUMONT D.
A OUST 1767. 79
LOGO GRYPH E.
POUR OUR fervir l'homme je ' m'agite
Sans pourtant m'en faire un mérite ,
Sans , malice , fans le fçavoir ,
Même fans jamais le vouloir
( C'eſt , je penfe , une bonne excuſe ) .
J'impatiente également ,
Et qui s'ennuie & qui s'amufe.
Lorsqu'on defire ou que l'on craint
Quand on efpère ou qu'on fe plaint ,
Très-injuftement on m'accufe ,
En me taxant en même temps
De deux défauts bien différens ,
A concilier impoffibles ,
>
Oa , pour mieux dire , incompatibles.
La plus parfaite égalité
Eft , fans contredit , mon partage .
D'un très -bel art je fuis l'ouvrage.
En France la néceffité
Que fecondoit l'expérience ,
Mères fécondes des talens ,
Cher lecteur , me donna naiſſance.
Sous des dehors bien différens ,
Et l'indigence & l'opulence ,
Comme la médiocrité ,
Eprouvent mon utilité.
Div
So MERCURE DE FRANCE,
Je ferai peut- être la cauſe ,
Au moment qu'on me cherchera
Qu'un habile @dipe dira ,
Il s'agit de toute autre choſe ,
Et le bon moment manquera.
Lecteur , un peu de patience .
Je vais payer ta complaisance
Et ternriner bien promptement ,
Je ne demande qu'un moment.
Dans mes fept pieds on voit fans peine
La beauté dont le tendre amant
Brava le perfide élément
Pour aller voir fà fouveraine ;
L'endroit où , près de Célimène ,
L'efpérance de t'amufer ,
Peut être erreur flatteule ou yaine
( Puillé -je mal prophétifer ! )
Si précipitamment t'entraîne ;
Et ce qui dans ce même endroit
Mal rendu déplaît à bon droit.
AOUST 1767..
81
ENVOI d'un logogryphe à l'Auteur du
Mercure.
IL a été trouvé , Monfieur , parmi de
vieux manufcrits , un logogryphe fingulier
que mon peu de connoiffance , dans la
fcience des calculs , me fait regarder comme
un problême. J'ai l'honneur de vous l'envoyer
, en vous priant de l'inférer dans un
de vos Mercures , & d'inviter MM . les
Arithméticiens à nous en donner la folution
. Je fuis , &c.
R ***. abonné au Mercure.
LOGOGRYPHE - ARITHMÉTIQUE.
Calculateur abftrait que charme l'exercice ,
Ofez de cette énigme expliquer l'artifice .
Le travail eft léger. Subtil comme le fphinx. ,
On croit vos yeux perçans ainfi que ceux d'un linx.
Multiplier , nombrer , divifer ou fouftraire ;
Bon d'un calculateur c'eft l'ufage ordinaire :
Et lorsqu'on eft conduit par l'ordre & la raifon
L'on attrappe à fon gré toute combinaiſon.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Additions.
Je dis qu'aflurément 3 , 8 & 2 font 13 ,
Et 9 4 , 1 & 7 monteront
juſqu'à
16
;
>
Or 11 & quinze en tout ne pafferont pas 10 ,
D'où je conclus qu'enſemble 1 & 2 feront 6 .
Courage pourfuivons fans craindre une belouze :
19 , 30 , 40 , > 3 2 fois ,
14,3 fois , If , 9 , 4 , 5 ,
Par un jufte calcul , font en tour 80 .
Profond méditatif , cette fomme additive
Ne choque-t - elle point votre imaginative ?
Peut -être Suivez moi , mais fans être diftrait.
10
décade , 11 , 19 › 3 75
8
2 nombré par
>
I 2 , 3 , 4
6,7 8
, 91 ſeptante ,
*
7
Avec la moitié d'un , font quinze fois nonante.
Souftractions.
Ce genre de calcul fans doute paroît neuf;
Toutefois il eft vrai . Qui de 4 & 29
Souft: ait feulement 15 , eh bien quel est le refte ?
18 , me direz-vous ? ma foi je le conteſte ;
Car , fuvant mon principe , il ne doit refter rien.
Margle vous étonne , exminez- la bien :
Et vous fçavez alors que , fans en rien rabattre ,
Otant unités du total de 24 ,
4
Le calcul fouftractif , pour refte , donne fept .

8
44
La jeune et simple Lisette, Dormoit seule en
un bosquet . Colin , qui de loin la
guette, Voit qu'elle cache un bouquet . Du
tendre amour qui l'inspire , Colin veut a =
= voir le prix . Lise en s'éveillant sou =
-pire.... Et trouve son bouquet pris .
A OUST 1767.
F
Multiplications.
Mais , d'un compte nouveau démêlez le fecret ;
Sur 400 je prends 10 pour multiplicande :
Il me vient 1200 , qué le calcul demande.
Multipliant par 30 , 1 , 6 , 11 , 38 ;.
En ajoutant fois 1 & 9 au produit ,
10
Dont du total enfin je fouftrais 20 dixainės
40
Le réfultat précis fournit 10 qaurantaines.
Divifions.
Arithméticien , dont le calcul eft fûr ,
Avez-vous éclairci ce phénomène obfcur ?
·
Je le crois avonçons ; maintenant je diviſe
23 par 2 fois , en comptant à ma guiſe ,
Je trouve , au quotient , il ne peut revenir plus ;
Et par cette méthode ailément je conclus
Que 14 , & de plus , 3 , 17 , 15 & 13
Ayant , pour divifeur , une feu e fois 16 ,
Rendront 2 au quotient : rien de plus ni de moins.
Règle de trois.
Ici , calculateur , accélérez vos foins ;
Si 30 donne 6 , que donneront 2000 ?
Ferme que votre eſprit travaillé & ſe houſpille ;
Combien ; opérez. 9 , vous nr'entendez fort bien ;
Et votre art tranſcendant n'a plus befoin du mien .
Si 7 , 8 , 12 , 13 , 11 , 1 , I§ & so
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE .
Ne produisent enfin que fimplement 49 ,
Que produiront 300 ajoutés à 38 ?
Cette opération rend 20 de ce produit.
De ces nombres nouveaux le calcul fantaſtique
Paroît-il à vos yeux affez problématique ?
Et pourrai - je achever mon opération
En les combinant tous dans une addition ?
Oui ; ces chiffres nombrés donnent 7016.
Docte calculateur , adieu , ne vous déplaife.
י
PARODIE de la Romance , Ma bouche
n'a qu'un langage , de LA REINE DE
GOLCONDE .
LA jeune & fimple Lifette
Dormoit feule en un bosquet.
Colin , qui de loin la guette ,
Voit qu'elle cache un bouquet
Du tendre amour qui l'infpire
Colin veut avoir le prix ....
Life , en s'éveillant , foùpire
Et trouve fon bouquet pris.
و د
Ingrat ( s'écria la belle )
J'avois cru jufqu'à ce jour
Avoir un ami fidèle ;
J'en rendois grace à l'amour
A OUST 1767
Mais n'efpère pas que Life
Jamais puiffe pardonner
A qui ravit , par furprife ,
Ce qu'elle eût pû lui donner.
Pardonne pourtant , bergère ,
( Dit , en l'embraffant , Colin )
A l'amant le plus fincère ,
L'aveu d'un fi doux larcin !
Si trop d'ardeur m'a fait prendre
Un bien qu'amour fit pour moi ;
Ton Colin va te le rendre ,
Pour ne le devoir qu'à toi.
D. L. P
86 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LE VOYAGEUR FRANÇOIS , ou la Connoiffance
de l'ancien & du nouveau
Monde ; mis au jour par M. l'Abbé
DELAPORTE : tomes V & VI. A Paris,
chez VINCENT , Imprimeur- Libraire ,
rue Saint Severin ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi.
Nous avons promis , dans le dernier
Mercure , de donner quelques extraits des
deux volumes de ce livre , qui paroiffent
depuis quelques jours. Nous nous abftiendrons
de toute réflexion fur l'ouvrage
même ; nos lecteurs en connoiffent le
plan , l'objet & l'utilité ; & le public , qui
l'a reçu favorablement , nous diſpenſe d'en
porter notre jugement. Nous ne ferons
connoître ces deux volumes que par des
citations.
Le voyageur arrive à la Chine , c'eſtà-
dire ,
dans le plus vafte & le plus
AOUST 1767. 87
» ancien Empire de l'univers. Auffi étendu
» que l'Europe , foumis à un feul Prince
» & gouverné par une feule loi , il fubfifte
» avec fplendeur depuis plus de quatre
» mille ans. Ses moeurs , fes coutumes ,
» fon langage même , n'ont éprouvé au-
» cune altération ; & , contre l'ordinaire
des Royaumes Afiatiques , le Monarque
» fe confidère , à la fois , comme le pro-
» tecteur , le père & l'ami de fon peuple
n.
33
"
Après un court féjour à Macao , le voyageur
entre dans la rade de Canton. « C'eſt
une des villes les plus maritimes , les
plus peuplées & les plus opulentes de
» toute la Chine , furtout depuis qu'à
» fon commerce avec les Royaumes voi-
» fins , elle a joint celui des peuples de
l'Europe , à qui les Chinois ont interdit
» tout autre port. Elle eft la capitale d'une
province du même nom , diviſée en dix
» contrées , qui comprennent autant d'au-
» tres villes capitales. Il n'eft point de
plus charmant fpectacle que celui que
préfente le Tu-ho , rivière fuperbe qui
» conduit à cette grande ville. Tantôt ce
font des prairies émaillées de fleurs ,
» entrecoupées de bocages , terminées par
» de petits côteaux qui vont en amphi-
» théâtre , & fur lefquels on monte par
» des degrés de verdure. Tantôt ce font
'99
15
88. MERCURE DE FRANCE.
"
" des rochers couverts de mouffe , des vil
lages fitués entre de petits bois , des
» jardins cultivés avec art , des canaux qui
" formant des ifles , fe perdent dans les
» terres & laiffent voir des rivages toujours
fleuris , toujours rians. Les deux côtés
ور
و د
33
33
"9
»
: Il
de la rivière font couverts d'une infinité
» de barques rangées par files parallèles ,
qui font des efpèces de rues , & font
» les feules habitations d'un peuple innom-
» brable. Chaque barque loge toute une
" famille dans différens appartemens qui
» reffemblent à ceux d'une maifon ; & ,
dès le matin , on voit les habitans de
cette ville flottante fortir en foule & fe
difperfer , les uns à la ville , les autres
à la campagne pour fe livrer au travail » .
Il y a à Canton autant de monde qu'à
Paris. Le fauxbourg qui eft à l'oueft , eſt
le mieux peuplé , & de la plus belle apparence
. Ses rues , dont le nombre eft infini ,
font couvertes à caufe de la grande chaleur
; & comme ce quartier eft rempli de
marchands , on croit , en le parcourant , ſe
promener à Paris , fur le quai de Gefvres ,
ou dans les galeries du Palais. « Devant
chaque porte eft expofé , en forme d'enfeigne
, un écriteau de bois enluminé , &
enchalle proprement dans une bordure
dorée , fur lequel font marquées , en
»
و د
A OUST 1967. 8
gros caractères , les différentes fortes de
» marchandifes dont les boutiques font
» pourvues. On y voit le nom du mar-.
chand avec cet écriteau : il ne vous trom-
ور
» pera pas , qui ne raffure pas plus à la
» Chine , que les affiches de ces petits aubergiftes
de Paris , qui promettent de
» donner à manger proprement . Ces ta-
" bleaux , hauts de fept à huit pieds , &
pofés fur un piedeſtal , à égale diſtance ,
» devant les maifons , forment une perfpective
auffi agréable que fingulière :
» c'eſt même en cela feul, que confifte prefque
toute la beauté des villes de la
" Chine ».
و ر
ود
La beauté des grands chemins de cet
Empire eft une des chofes qui ont le plus
frappé notre voyageur. « Il y ades endroits
» où ces chemins forment comme autant
» de belles allées qui me rappelloient fans
ceffe nos grandes routes de France , mo-
» numens à jamais glorieux du règne de
" Louis XV; d'autres font renfermés entre
» deux murs , de la hauteur de huit à dix
pieds , pour empêcher les voyageurs
» d'entrer dans les campagnes. Ces murs ,
» dans les lieux de traverfes , ont des ouvertures
qui aboutiffent à différens villages.
ود
ود
» Les mandarins de chaque diftrict ont
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
» ordre de veiller à l'entretien des che-
93
mins , & la moindre négligence eft punie
» avec févérité. Un mandarin n'ayant pas
» fait affez de diligence pour réparer une
» route par où l'Empereur devoit paffer ,
» aima mieux fe donner la mort , que de
s'expofer à un châtiment honteux & iné-
» vitable , qu'en France un Intendant de
province , qui feroit dans le même cas ,
» trouveroit bien moyen d'éviter ».
ور
39
Quelques Chinois , dit notre voyageur ,
font remonter leur hiftoire au - delà du
déluge ; imais cette idée eft traitée par les
fçavans même de leur pays , comme l'eſt ,
parmi nous , l'opinion de ceux qui ont
écrit que les François defcendent des
Troyens. " En général tous les Chinois
» s'en tiennent à leur hiftoire authentique ,
qui fixe le commencement de leur Em-
» pire au règne de Fo - hi ; ils regardent
» inême comme très- obſcur , tout le temps
qui s'est écoulé depuis Fo - hi jufqu'à
» Yao. Ce dernier commença à régner près
» de deux mille quatre cents ans avant
Jésus-Chrift ; & pendant quatre - vingt
» ans qu'il fut fur le trône , il chercha â
» rendre les hommes éclairés & heureux.
» Son nom eft encore en vénération à la
» Chine , comme l'eſt parmi nous celui de
" Louis XII & de Henry IV ».
33
A OUST 1767 . 91
Un mérite particulier , & qu'on ne peut
trop louer dans le Voyageur François ,
c'eft cette attention de rappeller à chaque
inftant , quelque trait de l'hiftoire ou des
moeurs de fa nation , qu'il compare ou qu'il
oppoſe aux moeurs & à l'hiftoire des pays
qu'il parcourt. Tel eft le caractère propre de
cetouvrage : il fait connoître nos ufages aux
étrangers par l'oppofition ou la reffemblance
qu'ils ont avec nous. Ce qu'il dit au fujet
du tribunal hiftorique établi à la Chine ,
lui donne lieu de tracer en pen de mots &
fans affectation , les événemens les plus
mémorables du règne de Louis XV. II
eft peu d'éloge plus vrai , plus fimple & en
même temps plus ingénieux , & qui paroiffe
plus naturellement amené. Voici
d'abord ce qu'il dit de ce tribunal. « Ce
» font des docteurs chargés de configner ,
» dans l'hiftoire de l'Empire , les vertus
» & les vices de l'Empereur régnant . C'eſt
une efpèce de loi fondamentale , que
» l'exiftence de cet établiffement , qui n'eft
» rien moins qu'agréable au Monarque, &
» qu'il ne peut cependant point abolir
quelque abfolue que foit fon autorité.
» Une chofe plus furprenante encore , c'est
» l'extrême févérité de ce tribunal . il eſt
» inébranlable , incorruptible , fans égards,
2 MERCURE
DE FRANCE.
fans ménagement. Les menaces de l'Em-
» pereur , la crainte des fupplices , les tourmens
les plus affreux , rien ne feroit
» capable d'arrêter la plume de ceux qui
» le compofent ; ils ont juré d'écrire la
vérité , & ils l'écrivent. Ils font chargés
» d'obſerver toutes les actions du Monar
que. Chacun d'eux en particulier , &
» fans en faire part aux autres , les écrit
fur une feuille volante à mefure qu'il
» en eft inftruit , figne ce qu'il vient d'é-
» crire , & jette cette feuille dans un bu-
» reau , par une ouverture pratiquée à ce
deffein on y marque tout ce que l'Em-
» pereur a dit & a fait de bien & de mal,
» Par exemple : tel jour le Prince accorda
des diftinctions honorables aux races
s futures de ces héros plébéïens , qui ont
» confacré leurs plus belles années au fer-
" vice de l'Etat.
و د
» Tel jour il adopta leurs fils , les réu-
» nit dans le même afyle , & voulut que ,
» fous les mêmes aufpices , ils y appriffent
à la fois les loix de la religion , de la
probité , de l'honneur & de la guerre.
"
ور
Tel jour , en telle année , on lui dit
qu'en rifquant une attaque qui ne
» coûteroit que peu de fang , une ville
qu'il affiégeoit fe rendroit quatre jours
A OUST 1767 . 93
"
» plutôt ; j'aime mieux les perdre devant
une place , ces quatre jours , répondit- il ,
qu'un feul de mes fujers,
ور
"
Tel jour , en telle année , il gagna en
perfonne une bataille fameufe ; & il ne
» fut flatté du titre de vainqueur , que pour
» donner la paix à fes ennemis,
ور
Tel jour , frappé de l'affreux fpecta-
» cle des morts & des mourans étendus
fur le champ de bataillé : qu'on ait foin ,
dit- il , de mes fujets comme de mes
» enfans ; qu'on ait foin même des en-
>> nemis.
Tel jour il fe tranfporta en perfonne
dans les hôpitaux militaires , pour s'affu
» rer fi fes ordres étoient exécutés.
» Tel jour , en telle année , les fatigues.
» de la guerre l'ayant mis fur le bord du
» tombeau , tout l'Empire retentit des cris
» de douleur , de tendrelle & de défolation.
Inftruit de ces témoignages d'amour ;
qu'ai- je donc fait , s'écria le Monarque
» languiffant , pour être aimé de la forte ?
"
» Tel jour , en telle année , il reçut le
> titre glorieux de Monarque chér , parune
>> acclamation unanime de fon peuple , qui .
» eft lui - même , de tous les peuples du
>> monde , le plus chéri de fon Roi .
» Tel jour enfin , il vit mourir fon fils
unique , & montra , dans cette occaſion ,
94
MERCURE DE FRANCE.
» toute la tendreffe du meilleur des pères ,
« & la fermeté du plus grand de tous les
» Rois , &c. & c.
» On fait la même chofe par rapport
» aux mauvaiſes actions ; mais dans les
mémoires de l'ancien règne que j'ai paril
ne fe trouve que des actions
dignes de fervir de modèle à tous les
» Princes.
» courus ,
"
» Le bureau où les feuilles du tribunal
» hiftorique font déposées ne doit jamais
» s'ouvrir durant la vie de l'Empereur
99
régnant , ni même tant que fa famille
», eft fur le trône. Quand la couronne vient
» à paffer dans une autre maifon , on raf-
» femble ces différens mémoires , & l'on
» en compofe l'hiftoire de la dynaſtie
éteinte ».
Nous ne pouvons trop répéter combien
cette manière indirecte de louer le Roi , eft
heureuſement & ingénieufement imaginée.
L'Empereur Cang hi eft regardé à la
Chine comme un des plus grands Princes
qui aient gouverné cet Empire. « Il eut
" affez de bonheur & affez de fageffe pour
» fe faire obéir également des Chinois &
» des Tartares. Il fut contemporain de
» Louis XIV ; & , tandis que le Monarque
» François rempliffoit l'Europe de l'éclat
» de fa gloire , l'Empereur de la Chine
A OUST 1767.
95
» faifoit retentir l'Orient du bruit de fon
» nom. Son règne , comme celui de Louis
» le Grand , fut un des plus longs , des
» plus glorieux , des plus féconds en évé-
>> nemens. Ces deux Princes furent égale-
» ment heureux & adroits dans le choix
» de leurs Généraux & de leurs Mi-
» niftres ; également appliqués aux af-
» faires , attentifs aux befoins de leurs
» peuples , affectionnés aux fçavans , aux
» gens de lettres , aux artiftes ; grands
» dans les actions d'éclat , économes dans
» le domeſtique , doués , en un mot , de
» toutes les vertus dignes du trône , de
» toutes les qualités qui font les grands
» Rois. Louis XIV aima , protégea , refpecta
les Miniftres de l'Eglife. Cang-hi
traita favorablement les Miffionnaires.
qui venoient inftruire & admirer fa
""
وو
"
» nation ».
22
Dans le diftrict de la ville de Canton il
y a un célèbre monastère de Bonzes , dont
le fondateur a fait des chofes incroyables.
« Ce qu'on lit dans la légende de nos plus
» déterminés pénitens , n'approche pas des
auftérités qu'on lui attribue. Tant il eſt
2 vrai , a dit quelqu'un , que dans toutes
» les religions il y a des gens qui fe font
» du mal pour plaire à Dieu ; paffe encore
» s'ils n'en faifoient pas aux autres. Cet
auftère perſonnage vivoit il y a près de
96 MERCURE
DE FRANCE
.
» mille ans ; & l'on a vu jufqu'à mille
Bonzes 30 habiter ce monastère.
"
ود
30
و د
» Ces Religieux doivent leur origine à
» un Indien nommé Foë , qui vivoit longtemps
avant Pythagore. Ils furent introduits
à la Chine , où ils y prêchèrent &
répandirent par- tout la doctrine de leur
» inftituteur , qu'ils adorent comme un
Dieu. Il leur avoit enfeigné le dogme
de la métempfycofe , & toutes les abfur-
» dités qui en résultent . Il leur a laiffé ,
» de plus , cinq préceptes d'une obliga-
» tion indifpenfable , fçavoir , de ne tuer
» aucune créature vivante , de ne pas s'emparer
du bien d'autrui , d'éviter l'impureté
, de ne jamais mentir , & de s'abftenir
de l'uſage du vin . A ces devoirs
les Bonzes en ajoutent d'autres uniquement
à leur avantage . Ils tâchent de
» fuader au peuple qu'il eft très-important ,
» pour l'autre vie , de faire du bien aux
religieux ; que , par ces aumônes , on
rachette fes péchés , & l'on acquiert des
récompenfes glorieufes . Ils menacent ,
des derniers fupplices , ceux qui meu→
rent fans avoir fatisfait à ce comman-
» dement ; ainfi nos anciens moines damnèrentimpitoyablement
un Roi de France
» qui n'avoit point fondé d'abbayes , ni
enrichi de monaftères.... La plupart
» de
"
ود
ود
96
perA
OUST 1767 . 97
ور
» de ces religieux font fort ignorans ;
» mais comme il y a , parmi eux , une
» diftinction de rang , les uns font em-
» ployés à la quête , d'autres plus inftruits
» font chargés de vifiter les gens de lettres
, & de s'infinuer dans la faveur des
grands. Les plus âgés préfident aux affem-
» blées des femmes dévotes ; mais ces
» fortes d'affemblées n'ont lieu que dans
quelques villes ; & les femmes qui les
» compofent doivent être d'un âge mûr ,
» veuves , libres & toujours maîtreffes de
difpofer de quelque argent. Les Bonzes
» choififfent , pour fupérieures , celles qui
» font le plus en état de contribuer à l'entre-
"
"
99
"
"
t
tien de l'ordre. Les hommes ont auffi
» de ces congrégations où préfide un vieux.
» Bonze . Les uns & les autres chantent
» des hymnes à l'honneur de Foë ; mais
le réfultat ordinaire de ces confrairies
» eft , comme ailleurs , de tirer de l'argent
» des dupes qui s'y enrôlent. Sans s'inquiéter
de ce que deviendroient les profef-
» fions les plus néceffaires , les Bonzes
» veulent engager tout le monde dans ce
» même genre de vie inutile & oifif ; &
» leur zèle à cet égard ne peut mieux fe
» comparer qu'à celui de nos religieux
d'Europe , qui preffent les jeunes gens
» d'entrer dans un ordre qu'ils gémiffent
ود
""
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
ود
ود
و ر
» eux-mêmes d'avoir embraffé . Les couvens
de Bonzes font très- communs dans
» toute la Chine , où l'on compte plus
» d'un million de ces moines avares ,
ignorans , débauchés , hypocrites & fai-
» néans. Leur inftituteur , Foë, eſt auffi ,
dit- on , celui qui imagina le fyftême de
» la métempfycofe de- là ce principe fi
généralement établi parmi fes fectateurs ,
» d'aimer les bêtes , d'aimer les moines ».
Lorfqu'un malfaiteur eft accufé de quelque
crime capital à la Chine , fon procès
paffe par cinq ou fix tribunaux fubordonnés
les uns aux autres ; & nulle fentence
de mort n'eft exécutée , fi l'Empereur ne la
figne , après qu'elle lui a été préfentée jufqu'à
trois fois. Il n'y a point de précaution
qui paroiffe exceffive aux Chinois
» lorfqu'il s'agit de conferver la vie à un
citoyen. Vous devez juger de - là , Ma-
» dame , que les crimes , dignes de mort ,
font plus rares à la Chine qu'en Europe ,
où une procédure fi lente feroit fujette
» à de grands inconvéniens. D'un autre
côté ces délais font favorables à l'inno-
» cence , & la délivrent prefque toujours
» de l'oppreffion , quoiqu'elle fe trouve
expofée à languir long- temps dans les
» chaînes. Lorfque le crime eft d'une énor-
» mité extraordinaire, le Prince , en fignant
"
و د
99
33
و و
">
HLOVE
DE
4
VILL
A OUST 1767. 99
» la fentence , y joint les paroles fuivantes :
» auffi - tôt qu'on aura reçu cet ordre , que
» le coupable foit exécuté fans délai . S'il
» n'eft queftion que d'un crime ordinaire ,
"3
l'ordre eft adouci dans ces termes : que
» le criminel foit gardé en prifon jufqu'à
l'automne , & qu'il foit jufticié. C'eſt
» ordinairement à cette faifon qu'eft renvoyée
la punition de tous les malfai-
» tears condamnés à mort. Si l'Empereur
» n'approuve pas la première fentence d'un
» tribunal , il peut nommer d'autres juges
» pour recommencer l'examen du coupa-
" ble , jufqu'à ce que leur décifion s'ac
» corde avec la fienne. Par - là il eft toujours
le maître de fauver un criminel
» ou de perdre un innocent dont il aura
» réfolu la délivrance ou la perte.
35
» Dans les procédures ordinaires la fen-
» tence des tribunaux inférieurs eft commu-
"
niquée aux principaux officiers de toutes
" les Cours fuprêmes ; ainfi le plus vil &
» le plus méprifable fujet de l'Empire jouit
» à la Chine d'un privilége qui ne s'ac
» corde parmi nous qu'aux perfonnes de la
plus grande diftinction , d'être jugé par
» toutes les chambres affemblées.
"
» La queſtion ordinaire & extraordinaire
as eft établie à la Chine comme dans tous
E ij ·
YON
1813
100 MERCURE
DE FRANCE .
19
» les pays policés ; & l'on n'y eft pas moins
» induſtrieux qu'ailleurs à inventer de nouvelles
machines pour tourmenter ingé-
» nieufement les coupables. Ce raffinement
» de cruauté , inconnu des nations barbares
» & groffières , ne devoit pas être ignoré chez
un peuple où , depuis fi long - temps , les
» fciences & les arts font cultivés.
ور
» Lorfqu'un criminel eft condamné à
» mort , après la lecture de l'arrêt , la plupart
de ces malheureux s'emportent en
» invectives contre ceux qui les ont con-
» damnés. Les juges écoutent ces injures
» avec patience ; mais on leur met enfuite
dans la bouche un baillon qui les empêche
de parler , & avec lequel on les
mène au lieu de l'exécution » .
"
">
Les douanes à la Chine font beaucoup.
moins rigoureufes qu'en France , dit notre
voyageur. Non-feulement on n'y fouille
perfonne , comme font nos commis de
barrières , gens groffiers , incivils & mal
appris ; il est même rare qu'on ouvre les
caiffes & les paquets. Si c'eft un homme de
quelque apparence , on ne fait point la vifite
de fes coffres. «Nous voyons bien , difent les
gardes, que Monfieur n'eft point un mar-
», chand »,
30
و د
On appelle lettres à la Chine ceux qui,
après différens examens , font promus au
A OUST 1767. 101
و ر
-grade de licencié , de maître - ès - arts & de
docteurs. « Il y a dans toutes les parties
» de l'Empire , des colléges où l'on prend ,
» comme en Europe , ces divers degrés.
» C'eft parmi ceux qui les poffédent , qu'on
» choifit les magiftrats & les officiers civils :
» comme il n'y a point d'autre voie pour
s'élever aux dignités , tout le monde ,
" même les enfans du peuple , fe livrent
» à l'étude , dans l'efpérance de parvenir
» aux charges ; comme nous voyons qu'en
France , par l'efpoir d'une cure ou d'un
» bénéfice qui faffè vivre toute une famille ,
» le plus petit particulier fait étudier fes
» enfans , & prive l'Etat de foldats , de
» laboureurs & d'artifans » .
Les Chinois apportent beaucoup d'application
à fe former la main pour écrire ;
& ils préférent une belle pièce d'écriture
au tableau le plus fini . « Ils ont même ,
en général , une efpèce de vénération
» pour les caractères , foit qu'ils foient
imprimés , foit qu'on les ait tracés à la
» main. Si le hafard leur fait rencontrer
quelque feuille écrite , ils la ramaffent
» avec refpect , & fe gardent bien d'en
» faire un ufage indécent. Quel auteur
parmi nous peut fe vanter d'être fi ref-
» pecté ? ...
>>
"
Les perfonnes aifées font , comme en
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» France , dans l'ufage de confier l'édu-
» cation de leurs enfans à des précep-
» teurs particuliers ; mais , ce qui n'eft
» pas de même en France , c'eft la con-
» fidération dont ces précepteurs jouiffent.
Leur emploi eft également recom-
» mandable & lucratif : ils font honorés
» dans les familles ; on leur donne la
première place ; & leurs difciples les refpectent
éternellement » .
ود
33
22
Comme on ne connoît point à la Chine
de nobleffe héréditaire , & qu'il n'y a que
les charges qui ennobliffent , il faut néceffairement
hériter de la capacité de fes
pères , fi l'on veut arriver aux mêmes dignités
& tenir le même rang. « Que penfe-
» roit donc un Chinois à qui l'on diroit
» que , dans certains pays de l'Europe ,

les places & les emplois ne s'accordent
» point à la capacité ; que , même les
plus fçavans , ceux dont l'étude a perfectionné
le jugement , font laiffés à
» l'écart ; qu'on leur préfère prefque tou-
» jours des ignorans , des hommes fans
» lumières , fans talens , que leur richeſſe
» met en état d'acheter des charges d'où
dépendent le bon ordre de la fociété &
» la fûreté publique . Ce Chinois , qui voir
» que dans fon pays les dignités ne ſe donanent
qu'au mérite , fe perfuaderoit , fans
">
A OUST 1767. 103

» doute , que nous fommes une nation
» médiocrement policée ; que les loix doi-
» vent céder au caprice & à l'ignorance ;
» & il fe mocqueroit , peut-être avec raiſon,
» de ceux qui font affez fots parmi nous ,
» pour s'appliquer à des études auxquelles
» nous n'avons attaché aucun avantage ».
L'éducation qu'on donne à la jeuneſſe
Chinoife , eft d'une reffource infinie pour
les moeurs. Occupée fans relâche dès l'âge
de fix ans , elle n'a guère le temps de fe
corrompre par la débauche. « Auffi la gra-
» vité & la modeftie font- elles le partage
» des lettrés . Ils marchent toujours les
» yeux baiffés. Un jeune écolier même
» n'eft pas moins compofé dans fon air
» & dans fes manières qu'un Recteur
» d'Univerfité » .
Outre les dignités qui s'acquièrent par
les lettres , il en eft d'autres auxquelles on
arrive par la fcience des armes. « Il faut
» d'abord donner des preuves d'habileté
22
à tirer de l'arc , à monter à cheval , &c .
» On leur fait enfuite compofer un dif-
» cours fimple , mais bien raifonné , fur
quelque matière concernant l'art mili-
» taire. Ceux qui montrent le plus de capa-
» cité obtiennent les premiers grades ; &
» de cette école , comme de nos compagnies
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
92 de moufquetaires , l'Etat tire d'excellens
" officiers ».
و د
ود
ود
و د
On eft étonné que toutes les connoiffances
des Chinois foient en même temps
& fi anciennes & fi bornées. « Ils n'ont
puifé dans l'arithmétique , l'aftronomie ,
» la géométrie , la médecine , la géographie
, la philofophie naturelle & la phyfique
, que les notions que la pratique
des affaires femble exiger. Ils n'ont ja-
» mais été plus loin , & paroiffent même
incapables d'aller au - delà. Nous , au con-
» traire , nous avons eu des connoiffances
» très tard , & nous avons tout perfectionné
rapidement. Les fciences ont fait plus
» de progrés en Europe , dans trois fiècles ,
» que chez les Chinois dans quatre mille
» ans. Ils ont de la phyfique des idées
très- fuperficielles , n'ont aucun principe
de logique artificielle & raifonnée ; &
» à l'égard de la métaphyfique , ils n'en
» connoiffent pas même le nom. Leur
» étude principale fe tourne vers la ſcien-
» ce des moeurs ; & , au fond , c'eſt ce qu'il
» y a de plus digne de l'homme , & de
plus utile à la fociété. Auffi c'eſt la na-
» tion la plus fage , & peut- être , quoique
» payenne , la plus vertueufe de l'univers.
Prefque tous fes Empereurs ont été des
» hommes d'une vertu fublime , des Numa,
"
و ر
و ر
A OUST 1767 . 105
ود
» des Solons , des Lycurgues , des Antonins.
» Nulle nation n'a produit autant & de fr
» bons livres de morale. Leurs fages font
populaires dans leurs écrits ; ils ne font
» point briller leur imagination comme
» ceux de la Grèce & de Rome ; ils ne
» courent point après les applaudiffemens ,
» comme nos prédic reurs & nos philo-.
fophes mille ans avant Jéfus- Chrift » .
"3
"
» L'aftronomie eft une des plus anciennes
» connoiffances qu'aient eu les Chinois.
On montre encore les inftrumens dont fe
» fervoient un de leurs plus fameux aftro-
» nomes mille ans avant Jefus - Chrift » .
L'application avec laquelle les Chinois
ont toujours obfervé les mouvemens céleſtes
, leur a fait ériger un tribunal d'aftronomie
, qui eft un des plus confidérables
de l'Empire. Une de fes premières
» fonctions eft d'avertir l'Empereur des
» nouveaux phénomènes qui paroiffent
» dans le ciel. Cinq de ces aftronomes s'oc-
» cupent nuit & jour à obferver les aftres
» fur une our deftinée à cet ufage. Mais
» ce qu'il y a de ridicule , c'eft que ce
» tribunal eft obligé de prédire les chan-
» gemens de temps qui doivent fe faire
» dans l'air , felon les variations des faifons
; les maladies qui doivent arriver ,
">
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"2
» les féchereffes , la difette des vivres ,
», &c. &c. On veut que les aftronomes
» Chinois foient en même- temps & principalement
des aftrologues. Faut- il s'en
» étonner ! les ignorans confondent ces
» deux chofes en Europe comme à la
» Chine. Le peuple de Paris ne s'imagine
t-il pas que MM. de l'Obfervatoire
doivent prédire la pluie , la grêle , le
,, tonnerre , & c. Enfin toute l'aſtronomie
chinoife fe réduit à dreffer des calendriers
ornés de prédictions , à peu- près
,, comme nos almanachs de Liége.
و د
""
35
38
,, Avouez , Madame , qu'une nation
qui entretient depuis fi long temps une
eſpèce d'académie pour prédire la pluie
& le beau temps , doit avoir l'efprit bien
borné. On paffe aux Chinois de man-
,, quer de phyfique ; ne peuvent - ils
,, pas du moins confidérer que les évé-
,, nemens ne s'accordent que rarement ,
& hazard , avec les prédictions de
leurs aftrologues. Il eft vrai que le point
principal du tribunal eft de calculer les
éclipfes , d'en marquer le jour , l'heure ,
la grandeur , la durée , & c . mais les
cérémonies qui fe pratiquent alors , prou-
,, vent même qu'il y a encore un grand
fond d'ignorance & de fuperftition parmi
""
"3
39
"
""
""
par
AQUST 1767. 107
22
22
22
23
23
22
res peuples. On fait inférer dans les nouvelles
publiques & afficher dans les lieux
fréquentés , le temps de l'éclipfe.
"" Vous me demanderez , fans doute ,
Madame , en confidérant le peu de
progrès de ces peuples dans l'aftronomie
, comment cette fcience a pu être
cultivée parmi eux , pendant plus de
», quatre mille ans , fans qu'il fe foit trouvé
un feul homme qui l'ait approfondie ;
fans que le hazard , la variété de la natu-
,, re , ou les récompenfes ayent fait naître
quelqu'une de ces têtes extraordinaires ,
qui , comme Archimede , Defcartes &
,, Newton , frayent le chemin à toute une
postérité ?
23
29
29
22
""
"
""
">
و د
""
:
Plufieurs caufes peuvent y avoir
,, contribué la première , eft le peu
de diftinctions utiles , fous la plûpart
,, des Empereurs , pour ceux qui fe fignaloient
dans cette fçience : leur négli-
» gence étoient punie ; & leur application
demeuroit fans récompenfe. Toute
leur efpérance étoit de parvenir aux premiers
emplois du tribunal des mathématiques
, dont le revenu fuffit à peine
» pour un modique entretien . Comme ce
tribunal n'a rien à voir fur la terre , il
n'a prefque rien à y prétendre. Je vous
l'ai dit , Madame , pour arriver aux
"
و د
"
و ر
>>
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
""
""
richeffes , il faut étudier l'hiſtoire , les
loix , la morale ; parler & écrire en
,, termes polis fur ces matières ; ce qui
,, n'eft nullement le fait des mathéma-
,, ticiens. Les aftronomes , les géomètres
ne font ni beaux parleurs , ni écrivains
élégans : M. de Fontenelle eft peut - être
le feul mathématicien qui ait été l'un
& l'autre *. Tel eft un aigle en aſtro-
,, tromie , dit quelqu'un a dit quelqu'un , qui , par tout
ailleurs n'eft ordinairement qu'un canard
ou un boeuf
33
>>
39
33
""
Les médecins font auffi anciens à la
Chine , & à peu- près aufli habiles que les
aftronomes. Ce pays eft rempli de charlatans
qui inondent l'Empire de leurs drogues
& de leurs recettes. « Ce qu'il y a
» de fingulier , c'eft que la gravité chinoife
» n'empêche pas qu'il n'y ait ici des plai-
» fans comme en France , qui tournent les
» médecins en ridicule. On vous traite
» en Europe avec le fer , me difoit der-
» nièrement un lettré , faifant alluſion à
» la faignée ; ici on nous martyrife avec
» le feu. La mode n'en changera pas fûre-
» ment , parce qu'on eft auffi bien payé
ر د
ود
ود
و د
pour nous tourmenter que pour nous
guérir.
* Notre voyageur a quitté la France en 1736 ;
& M. d'Alembert n'avoit point encore écrit.
A OUST 1767 . 109
ور
"
"
93
"
ود
"3
» Vous êtes plus redoutable que moi &
plus puiffant, difoit un jour à fon médecin
l'Empereur Cang-hi ; vous êtes le maître
tuer quand il vous plaît ; & moi je ne
puis condamner perfonne à mort fans
témoignage & fans preuves ».
de
A la Chine quand un officier civil ou
militaire a fait quelque bonne action qui
mérite qu'on y ait égard , il en eſt auſſitôt
récompenſé par une note honorable.
" On appelle ainfi ce qu'on nomme au
collége des points de diligence , inftitués
» pour exciter l'émulation parmi les éco-
» liers. Ces notes fe donnent aux premiers
» mandarins par les Cours fouveraines ,
» & aux mandarins fubalternes par les
» Vice-Rois. Un magiftrat qui aura bien
jugé une affaire difficile , un colonel
» qui aura bien exercé fa troupe , recevront
» une note honorable , comme un écolier
qui a bien fait fon thême , gagne un point
» de diligence. Quatre de ces notes valent
» un degré , qui ne s'accorde que pour des
» actions importantes. Ces degrés font in-
» férés dans un catalogue que l'on envoie
» à la Cour ; & fi ce magiftrat , fi ce colonel
viennent enfuite à commettre quel-
» ques fautes , au lieu d'être privés de leurs
emplois ou de leurs appointemens , on
» efface du catalogue un ou plufieurs de
ן כ
"}
">
110 MERCURE DE FRANCE.
» ces degrés , ainfi que le retranchement
» de quelques points de diligence fauve à
» l'écolier une plus rude correction » .
La province de Kyang - fi eft fpécialement
célèbre par la belle porcelaine qui
fe fabrique à King - te - ching , bourg qui
s'étend à plus d'une lieuë & demie le long
d'une belle rivière , & contient un million
d'habitans. On y compte plus de cinq cens
fourneaux pour la porcelaine ; & pendant
la nuit on croiroit voir une grande ville
en feu ou une vafte fournaife percée d'une
infinité de foupiraux. Il n'y a perfonne ,
fans en excepter les boiteux & les aveugles ,
qui ne puiffe y gagner fa vie à broyer les
couleurs. « C'eft aux Chinois que l'on doit
» l'invention de cette vaiffelle précieuſe &
fragile , que les Portugais ont les premiers
» apportée en Europe . Ils l'ont appellée
» porcellana , qui , dans leur langue , veut
» dire taſſe ou écuelle.
*
" Si l'on en croit les ouvriers du pays , ils
font les feuls dans le monde qui fabri-
» quent de la porcelaine. Je voulus leur
» parler de celle du Japon , dont certains
» curieux de Paris font tant de cas . Ils
» m'affurèrent qu'elle n'avoit jamais exiſté
que dans l'imagination des perfonnes
malinftruites ; & que les Japonois , ainfi
» que tous les autres peuples , tirent de la
» Chine les feules & véritables porcelaines.
A OUST 1767. II
» Je faifis cette occafion de leur dire un
» mot des excellentes manufactures de
» Drefde & de Chantilly , * rivales de celle
"
>>
و د
de King-te- ching. Je conviens que nous
» ne l'avions peut- être pas encore tout- à-
» fait imitée par la blancheur & la fineffe
» de la matière , par la vivacité & la durée
» des couleurs ; mais je ne leur cachai pas.
" que nous la furpaffions infiniment par
» la beauté , la grâce , la régularité , la
perfection du deffein ».
* Celle de Séve n'exiftoit pas alors .
La fuite au Mercure prochain.
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de
Montreuil & de la Ville d'Abbeville , fa
capitale , avec ce vers de la Henriade
pour épigraphe :
Dis comment la Difcorde a troublé nos provinces.
A Londres ; on en trouve des exemplaires.
à Abbeville , chez DEVERITÉ ; à Paris
, chez PANCKOUCKE & LACOMBE,
quai de Conty : deux vol. in - 12 .
Von
OILAune hiftoire de province
qui doit
être diftinguée
de la plupart des autres
ouvrages
de ce genre. L'auteur
a fçu fe
borner fagement
à ce qu'il y avoit de cu
112 MERCURE DE FRANCE.
rieux , & qui méritoit d'être connu dans
le pays dont il entreprend d'écrire les événemens.
Il ne faut point y acheter la lecture
d'une anecdote , d'un trait intérellant ,
par cent pages d'ennui & d'inutilités ,
comme il n'eft que trop ordinaire dans
quelques- unes des hiftoires volumineufes
de nos villes de France . Auffi cet écrivain
fait- ilfur- tout l'éloge d'un Chroniqueur du
Ponthieu, en difant " qu'il paroît avoir ſenti
,, le danger & la fuperfluité de ces énormes
,, & monstrueux volumes qui paroîtroient
,, plus propres à faire les fondemens des
,, baſtions d'une ville, que fon hiftoire ,,. Il
jette un coup-d'oeil fur tous ceux qui ont
écrit avant lui l'hiftoire du Ponthieu ; le
P. Ignace , Carine déchauffé , de la famille
des Sanfon , fameux Géographe , natifs
d'Abbeville , eft le feul dont les écrits ont été
imprimés. Le ftyle de cette hiftoire paroît
au nouvel écrivain approcher beaucoup
celui des Ménots * Il en donne quelques
exemples. Voici comment ce P. Carme
parle des Maires d'Abbeville , dont il fait
des éloges ridicules à force d'enflure «. Il
» faut à un Mayeur un grand courage ,
dit- il , pour réfifter aux douces perfuafions
" qui viennent de la part des alliés
» & des amis , nommément des femmes ,
à qui la nature a donné des attraits fi
Anciens prédicateurs.
19
A OUST 1767 . 113
33
puiffans , qu'il eft quelquefois plus facile
» de fe défendre des défenfes des fangliers,
»que des artifices de femblables créatures ».
Une bonne hiftoire du comté de Ponthieu ,
degagée des puérilités du P. Ignace & des
autres compilateurs du pays , étoit donc un
ouvrage à defirer. L'auteur ne s'y eft pas
borné. Il a joint à fon livre une notice des
habitans dignes de mémoire . « Ne célébrer
un pays que par fes ravages , ne faire connoître
fes habitans que par les fautes qu'ils
ont faites , ou le courage qui les a enfanglantés
, étoit une tâche affez trifte à
remplir...... Les fciences & les arts , me
fuis- je dit ont le droit de confoler les
hommes & de réparer en quelque forte les
malheurs du monde en les lui faifant oublier.
Si à côté du vainqueur d'Arbelles ,
on ne pouvoit citer Démofthènes, ou Arif
tote ; fi on n'avoit que des S. Barthelemi à
décrire , & qu'on ne pût fe rappeller Henri
IV.fi ce règne enfin tout glorieux de Louis
XIV. ne pouvoit s'honorer que des journées
de Rocroy & de Steinkergue , & qu'on
ne pût citer ni les Corneille ni les Racine ,
je ne vois pas ce qu'on gagneroit à étudier
I'hiftoire & à vouloir apprécier les hommes;
on n'apprendroit guères qu'à les méprifer. »
Tout l'avant-propos de cet ouvrage eft ainfi
femé d'excellentes réflexions. Dans l'intro114
MERCURE DE FRANCE .
duction qui fuit, l'auteur entreprend d'examiner
& de rechercher quelle fut l'antique
puiffance des Comtes de Ponthieu . Leur
Comté fut connu dans la plus haute antiquité
fous le nom de Duché de la France
maritime. I comprenoit toute la Flandre
jufqu'à la Meufe. Il y a de la fagacité dans
ces recherches . C'eft fur- tout par les cités
opulentes dont cette contrée étoit couverte ,
& qui ont difparu , que fe prouve l'antique
puiffance des Souverains du Ponthieu.
Le nouvel Hiftorien fouille dans leurs ruines.
Il découvre Quentorick , Waben.
lieux fameux , confidérables fous nos premiers
Rois , & dont on connoît à peine
aujourd'hui l'ancienne pofition . Il donne
ainfi une courte defcription de l'antiquité
& de l'état des villes dont il doit
faire mention dans le cours de l'hiftoire .
Il releve à l'article Abbeville , une erreur
affez confidérable de M. l'Abbé d'Expilly
fur la population de cette ville. Loin d'être
augmentée, comme l'a dit cet écrivain , elle
eft de beaucoup diminuée. Après cette introduction
inftructive , commence l'hiftoire
à l'invafion de Jules Céfar dans les
Gaules : l'auteur n'en parle que pour venir à
fon fujet ". On eft frappé d'abord à ce feul
,, nom ( Romani ) de la diftance qu'on dé-
,, couvre d'un peuple immenfe, poli, civiliA
OUST 1767. 113
» fé, à des hordes de barbares. Il femble qu'il
, n'auroit jamais dûy avoir de liaifons d'un
,, peuple qui habitoit au milieu des délices
,, de l'Italie , avec un autre cantonné dans
و د
"" des marais fur les bords de l'océan : il
,, femble qu'une nation induſtrieuſe , mag-
,, nifique dans fes édifices , orgueilleufe de
,, fa grandeur , n'auroit pas dû envier à ces
,,fauvages , leurs tanières recouvertes de
, joncs, de rofeaux & d'épines entrelacées....
Ils n'avoient point chez eux les mines d'or
,, des Méxicains. La gloire feule de régner
,, fur des nations étendues , la forte envie
de fe frayer un chemin à la tyrannie fur
, les débris de la liberté publique , & de
1, s'immortalifer , devoient faire alors ce
» qu'a fait depuis l'avidité en nous portant
وو
ל כ
و و
aunouveau Monde» . Le Ponthieu conquis
fut très-utile aux Romains. Ils y avoient
des flores . Le flux de la mer remontoit
jufqu'à la ville de Rue où les vaiſſeaux
abordoient encore en 1210 ; cette ville eſt
aujourd'hui dans les terres éloignées de
l'océan de plus d'une lieue. Viennent
enfuite les ravages des Normands. C'eſt
fur tout par le Ponthieu qu'ils trouverent
des facilités pour pénétrer dans le coeur.
de la France. L'auteur rend compte de
tous ces ravages avec précifion : il s'étend
un peu plus fur l'établiffement , l'opulence
116 MERCURE DE FRANCE.
de quelques monaftères , & quelquefois
même les défordres des Moines . Voici une
anecdote qui , fi elle eft vraie , devra paroître
affez fingulière & même importante.
A une petite diftance de la ville de Saint-
Riquier , on voit près d'un bois une monticule
de terre qu'on nomme dans le pays la
Tombe d'Izambart. L'auteur a cherché à découvrir
quelle étoit l'origine de ce monument.
Il a appris par la tradition que , vers
l'an 882 , cet Izambart qu'on nomme de
Chatillon , étant allé combattre les Normands
, les Moines de- Saint Riquier s'étoient
emparés de fon château de la Ferté ,
pendant fon abſence ; ils n'avoient point
voulu le reconnoître à fon retour de cette
expédition ; ce Seigneur avoit été obligé d'en
faire le fiége & avoit été tué par ces Moines
dans une fortie. Cependant fon Lieutenant
étoit parvenu à rentrer dans le château .
L'auteur a fu en outre , que les Moines de
St. Riquier devoient le trouver tous les ans
fur le pont levis de ce château , une torche
à la main, & déclarer qu'ils ne troubleroient
point les centres d'Izambart. Il a vu
enfuite dans leurs cartulaires ce même
Izambart inferit comme félérat ennemi
des moines.
Toutes ces contrariétés lui ont donné
lieu d'éclaircir le fait . Il en difcute toutes
A OUST 1767. 117
les circonstances & entreprend de réhabiliter
la mémoire d'Izambart - Chatillon.
Cette anecdote finguliérement curieuſe ſe
fait lire avec le plus grand intérêt. En accufant
quelquefois les moines des premiers
Gécles , l'auteur fait les diftinguer de ceux
de nos jours dont il fait l'éloge. Tandis
que les Normands dévaftoient le pays ,
Les Comtes de Ponthieu , avoient à foutenir
une rude guerre de la part des Comtes
de Flandres. On ne voit par- tout dans ces
temps malheureux que crimes & perfidies .
Guillaume de Latras , un des Comtes de
Ponthieu , diftingué dans le pays par fes
fondations pieufes , fait crever les yeux ,
couper le nez , les oreilles à fon frère. Il
eft mutilé entièrement & renfermé dans un
couvent où on l'oblige à fe faire moine.
L'établiffement de la Commune d'Abbeville
, une des plus anciennes du royaume,
offre des détails intéreffans des anciens
ufages de notre jurifprudence. Tous les
crimes s'expioient à prix d'argent «. Il faloit
en outre que la maifon du criminel fût
abattue, S'il n'en n'avoit point , on l'obligeoit
d'en acheter une de la valeur de
cent fols , c'est -à- dire , de 125 livres , on
l'abattoit enfuite avec cérémonie. Cette
loi ridicule & barbare ne contribuoit
pas à peupler la ville ». C'étoit toujours
118 MERCURE DE FRANCE.
l'intérêt qui accordoit ces fortes d'affranchiffemens.
Au milieu des défordres que
néceffitoit dans le royaume le gouvernement
féodal , on lit avec attendriffement
l'aventure de la malheureufe Adele de
'Ponthieu. Elle fut arrêtée en voyageant
avec fon mari, par des voleurs, fur la route;
ils la dépouillèrent , affouvirent leur bru
talité & l'exposèrent nuë dans le lieu où
ils l'avoient prife. Son pere égaré dans fes
reffentimens , la mène fur le rivage de la
mer quelque temps après , entre avec elle
dans une chaloupe & s'éloigne de la côte
comme pour refpirer l'air de la mer. Alors
fe relevant tout - à - coup avec agitation :
Dame de Domart , dit - il à fa fille
d'une voix indignée , il faut maintenant
que la mort efface la vergongue que votre
malheur apporte à toute notre race. Un
grand tonneau étoit prêt , dont elle ne
foupçonnoit pas l'ufage . Il ordonne aux
matelots de l'y enfermer , & on la précipite
dans la mer. Adele défolée , ignoroit fon
crime elle ne pouvoit imaginer comment
elle avoit mérité ce fuplice : elle gémiffoit.
Un vaiffeau flamand apperçut ce
tonneau & l'attira fur fon bord . Adele fut
remiſe fur le rivage & rendue à fon mari
qui pleuroit déjà fa mort. Ce malheureux
père fe repentit de fon crime & partit pour
A OUST 1767. 119
و د
les croifades. « C'étoit comme vrais Chré-
»valiers de Jéfus- Chrift , quittant fes terres,
femmes, enfans , que les Comtes de Pon-
" thieu voyageoient à la Terrefainte,, . Ainfi
après avoir été chevaliers des Dames
on l'étoit devenu de Jéfus- Chrift ; après
s'être engagé à défendre fa mie contre
quiconque auroit douté qu'elle étoit la plus
belle des belles , on alloit en Afie fe faire
égorger pour ce qu'on appelloit l'honneur
de Jefus Chrift ; efprit de fuperftition &
de galanterie bien digne de ces temps » .
Le Ponthieu , comme toutes les autres
provinces du royaume , ne retira d'autre
avantage de ces expéditions ruineufes
que d'en rapporter la lépre & quelques
reliques. Cependant l'autorité des Communes
fe fortifia . Celle d'Abbeville devint
une efpèce de république qui avoit le
droit de faire battre la monnoie en fon
nom . Elle avoit cours comme celle des
Comtes de Ponthieu . Edouard III. le
vainqueur de Creci , négocia long-temps
avec la Commune d'Aabbeville , pour ne
pas venir lui - même d'Angleterre dans la
falle de l'échevinage , jurer chapeau bas de
conferver fes priviléges. Edouard II. avoit
fait en perfonne ce ferment.
On connoît les guerres fameufes de
l'Angleterre & de la France fous Philippe
120 MERCURE DE FRANCE.
de Valois. Le Ponthieu fut le théâtre de
la fanglante défaite de Creci. Nous paffons
tous les détails des guerres & des fiéges
dans cette contrée . Elle rentra fous la
domination françoife , du regne de Charles
V. Cette partie de la Picardie fut la
premiere qui fecoua le joug des Anglois.
Cette hiftoire offre quelques traits particuliers
des négociations du Monarque
François . Les Anglois en fe retirant emmenèrent
avec eux un bourgeois d'Abbeville
nommé Ringoir , qui , refufant de prêter le
ferment d'obéiffance au Roi d'Angleterre ,
fut précipité dans la mer d'une des fenêtres
du château de Douvre : « Exemple précieux
de fidélité & de patriotifme , moins
éclatant fans doute , mais non moins admirable
que celui du fameux Maire de
de Calais ».
A la fuite de ces guerres , l'auteur examine
le commerce & les moeurs des habitans
de Ponthieu. La nobleffe , fière de
fes armes & de fes prérogatives , voyoit
avec regret le refte des citoyens , cultiver
les arts , s'inftruire & s'enrichir. A peine
des artifans eurent ils fait tranfporter
quelquefois par le canal d'une riviere
les productions d'une province ou d'une
bourgade en une autre ; à peine la viton
fe charger de quelques bateaux que.
-
l'orgueilleufe
A OUST 1767. 121
33
l'orgueilleufe oifiveté fongea à inquiéter
la pauvreté laborieufe " . On établit
des chaînes de diftance en diftance fur les
,, routes , fur la rivière de fomme , &c „,.
L'argent étoit rare & le peuple toujours
gêné étoit toujours pauvre , les Seigneurs
s'étoient arrogé des droits infâmes & des
plus bifarres qui l'afferviffoient encore :
chaque habitant de la petite ville de Rue
» étoit obligé de payer au Comte de Ponthieu
un droit de pudore corporis fui » .
Les Mayeurs & Échevins d'Abbeville préfentèrent
requête au Parlement , en appel
comme d'abus des ftatuts fynodaux qui
défendoient de coucher avec fa femme
les trois premières nuits de fon mariage.
Il leur fut permis de coucher franchement
avec leurs époufes . L'illuftre Montefquieu ,
dit l'hiftorien , fait à cette occafion une
réflexion qui pourroit bien paroître trèsinjurieufe
au beau fexe. « C'étoit bien ces
trois premières nuits là , dit- il , qu'il falloit
choifir , car pour les autres on n'auroit pas
donné beaucoup d'argent ». Il y avoit le
même ridicule dans l'éxécution des loix de
la juftice , que dans les ufages ». Un cochon
ayant bleffé un enfant dans le vifage,
fut d'abord conftitué prifonnier dans les
prifons de la ville. Mais ce délit avoit été
fait fur un terrein où l'églife de Saint
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
Vulfran avoit des droits , & le Chapitre
en réclama la connoiffance comme de fa
juftice. Il fut donc ordonné qu'il feroit
remis entre fes mains . Mais comme il
n'avoit point de priſons , on le laiffa dans
celle où il étoit à la garde de deux hommes
liges de ce Chapitre. Le procès le plus régulièrement
inftruit , il fut condamné à
être pendu & étranglé ; ce qui fut éxécuté
avec gravité fur la place publique par la
main du Bourreau. Tout le refte du premier
volume de cette hiftoire offre des
détails curieux de nos ufages , qui fe font
lire avec beaucoup de plaifir. Les troubles
affreux du calviniſme & de la ligue
occupent le fecond volume. « Le Ponthieu
s'eft reffenti de ces convulfions terribles ,
à-peu près comme ces fleuves dont l'embouchure
eft à la mer , & qu'on voit fe
troubler quand les orages font mugir les
Aots ».
Dans les guerres du calvinifme , les
Dames de Saint- Riquier repoufsèrent les
Impériaux. Les ennemis laifsèrent cent
vingt de leurs morts dans le foffé & s'en
retournèrent avec fix charriots de bleffés à
Hefdin.
Nous ne nous arrêterons point fur quelques
autres détails de ces temps de fanafme
& d'horreur , fur les recherches que
A OUST 1767. 123
>
fait l'auteur de l'origine du droit qu'a la
ville d'Abbeville de fe garder elle - même
fur la coutume de Ponthieu , quoiqu'il ait
mis de la critique & du difcernement dans
toutes ces obfervations. Il y a fur les
troubles de la ligue plufieurs anecdotes
piquantes , puifées dans les archives de
la ville d'Abbeville . Telle eft entre autres,
une lettre du Parlement aux Officiers
municipaux de cette ville , où ce Corps
refpectable demande quelque foulagement
en l'extrême néceffité où il est réduit & prefque
dans l'impoffibilité de fubfifter. Trifte
preuve de l'état de langueur & d'épuiſement
où étoit alors le Royaume , puifqu'un
Corps fupérieur étoit obligé de s'humilier
devant les Officiers municipaux d'une petite
ville de province , pour en obtenir
les moyens de fa fubfiftance. Cette lettre
doit être précieuſe dans les archives de la
nation , ainfi que plufieurs autres qu'on
lit à la fuite , d'Henri IV , des Prevôts &
Marchands de Paris aux Maires d'Abbeville
. Henri IV, ce Monarque adoré des
François , vint à Abbeville ; il difoit luimême
qu'il avoit été engendré dans cette
ville , c'est-à- dire , pendant le paffage de
fon père qui y avoit féjourné une nuit
avec fon époufe. Le fanatifme avoit été
tellement enraciné dans cette province ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
C
que malgré les bontés du Roi , il n'eut pås
plutôt quitté Abbeville , qu'il fe trouva des
ames affez baffes pour ofer dire qu'il étoit
venu montrer fon grand nez & ſes mouſtaches
; qu'il ne valoit rien & avoit bien de
la mali e . On trouve ces dépofitions dans
les archives de la ville d'Abbeville. L'auteur
continue fon hiftoire fous Louis XIII ,
LouisXIV , & jufqu'en 1727. Dans la notice
des hommes du Ponthieu , dignes de mémoire
, on diſtingue les Cardinaux Alégrins,
le Moine , d'Ailly , Jean- de- Bailleul , Roi
d'Écoffe , le fameux Vatable , Lambin , les
Sanfon géographes , le médecin Hequet dont
on rapporte cette anecdote : lorfqu'il fortoit
de chez les grands , il alloit embraffer dans
la cuifine les valets , les chefs d'office , en
leur difant : mes amis , je vous dois beaucoup
de reconnoiffance pour tous les
fervices que vous nous rendez à nous
autres médecins fans vous , fans votre
art empoisonneur , la Faculté iroit bientôt
à l'hôpital. Abbeville a auffi produit plufieurs
graveurs célébres , les Mellan , les
Poilly , les Daulé , &c. L'hiftorien du
comté de Ponthieu a préféré de s'étendre
un peu fur les fçavans qui ont illuftré
fon pays , à l'ufage de donner de longues
liftes des Echevins , des Confuls , des
Doyens , des Supérieurs de chaque cou-
:
A OUET 1767 . 125
vent , & c. auffi fon ouvrage intéreffe- t-il
d'un bout à l'autre . Les habitans du Ponthieu
peuvent aifément y apprendre l'hiftoire
de leur pays , & les étrangers s'en
amufer en s'inftruifant. On regrette que
l'auteur ne fe foit pas attaché à corriger
un peu plus fon ftyle . Nous préfumerions
volontiers que c'eft le premier ouvrage
d'un jeune homme qui annonce de l'efprit
& des talens.
A
VIES des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
& des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiftoriques & critiques
; ouvrage traduit de l'anglois :
tomes IV & V. A Villefranche- de-
Rouergue, chez P. VEDELHÉ , Libraire-
Imprimeur. A Paris , chez BARBOU ,
rue des Mathurins ; 1766 & 1767 : in- 8 °.
deux vol.
IL nous feroit difficile d'ajouter rien aux
éloges que nous avons donnés aux trois premiers
volumes de cet ouvrage. Ce que nous
pouvons affurer , c'est que tous ceux qui
les ont lus , en ont jugé comme pous , &
que les Auteurs , en avançant dans leur car-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
rière , s'y foutiennent avec la même ardeur
& avec la même force . Ces deux nouveaux
volumes que nous annonçons , en font une
preuve fans réplique. Nous regrettons de
ne pouvoir en faire une analyfe fuivie ;
le lecteur n'auroit pas affez à y gagner ;
nous l'exhortons à lire lui - même l'ouvrage
, s'il veut y trouver de l'inſtruction
tant fur le dogme , que fur la morale
évanngélique ; il verra dans les notes , des
réflexions folides , & la critique la plus fine.
& la plus jufte , toutes les fois que l'occafion
s'en préfente , fur les faits , les écrivains
, les ouvrages , les éditions , les
erreurs hiftoriques , & c . Au lieu d'extrait ,
nous allons rapporter quelques - unes de
ces notes qui nous ont fait plaifir en par-
Courant ces deux volumes. Elles ferviront
à donner des éditeurs l'idée qu'on doit en
avoir , fi cet article eft lu par des perfonnes
qui ignorent encore l'exiſtence de ce bon
ouvrage.
,
" On lit dans Rufin , que Saint Atha-
» nafe encore enfant , baptifa quelques en-
» fants de fon âge, avec lefquels il jouoit fur
» les bords de la mer , & que le patriarche
» Saint Alexandre approuva ce baptême
» comme valide . Mais Hermant , Tille-
» mont & plufieurs autres favants critiques
regardent ce fait comme une fable. Il
» n'eft fondé que fur l'autorité de Rufin ,
"
و د
A OUST 1767% 1278
»>auteur peu exact ; & d'ailleurs il ne
» s'accorde point avec la chronologie de
l'hiftoire de Saint Athanafe. Vie de S.
» Athanafe , tome IV, page 37, note A.
و د
Lucifer , Evêque de Cagliari , métropole
de Sardaigne , fe diftingua par
»fon détachement du monde & par fon .
» zèle contre l'arianifme . Il prit avec cha-
» leur la défenſe de Saint Athanafe , au
ود
ود
concile tenu à Milan en 355 , & même
» dans le palais de l'Empereur Conf-
» tance ; ce qui le fit exiler à Germanicie
» en Syrie ....Il fut enfuite transféré à
» Eleutheropolis en Paleſtine ..... Ce fut
là qu'il écrivit fon premier livre contre
Conftance. Il eut la hardieffe de le lui envoyer
, & même de s'en avouer l'auteur
en préfence de Florentius , Grand Maître
du palais ......il le comparoit au plus
» cruel des tyrans ..... Tel eft enfuite le
jugement que les fages traducteurs portent
de cet homme violent . « Tous les
» ouvrages de Lucifer font écrits avec beau-
» coup d'aigreur ; & malgré les éloges que
» quelques peres ont donnés à fes livres
» contre Conftance , parce qu'ils ne fai-
» foient attention qu'au zèle de l'auteur
»pour la pureté de la foi , on ne peut dif-
» convenir que fes expreflions ne font ni
» affez mefurées , ni aflez refpectueufes .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و ر
» On ne doit jamais manquer à fon fouverain
, quelque abus qu'il faſſe de fon
autorité. Ibid. Page 67 , note Q.
و د
""
و د
" Ce fut en 326, que Sainte Hélene dé→
» couvrit le bois facré fur lequel s'étoit
opéré le mystère de notre redemption ,
» dans la vingt - unième année du règne de
l'Empereur Conftantin , & dans la trei-
» zième du pontificat de Saint Sylveftre. »
Sur quoi on lit en note : l'hiftoire de
»l'invention & de la découverte de la
» croix étant rapportée par Saint Cyrille
» de Jérufalem & par plufieurs autres auteurs
contemporains ,, on ne conçoit pas
comment Bafnage a ofé avancer , hiftoire
des Juifs , livre 6 , chapitre 14 , fection
21 , page 1244 , que Saint Grégoire de
» Tours eft le premier qui en ait parlé.
» Voilà un de ces traits d'ignorance ou
de mauvaiſe foi , que l'on ne peut par-
» donner à un favant » .
ور
»
On peut voir des preuves de la jufteſſe
de la critique des éditeurs dans la notice
des écrits de Saint Athanafé , de Saint
Epiphane de Saint Jean Damafcène ,
d'Alcuin , du Cardinal de Berulle , &c.
Tom . IV.
,
Aufone avoit de l'efprit , de la faci-
»lité & une tournure de génie faite pour
»la poésie. La plupart de fes ouvrages
A OUST 1767. 129
"
"
"
"
» manquent cependant de ce goût & de ces
autres qualités qui rendent eftimables les
productions de l'efprit . Ce qu'il a fait de
meilleur , font fes petits poemes & furtout
fa dixième idyle , qui eft une defcription
de la Mofelle. Cette pièce a été
publiée féparément avec de longs commentaires
, par Marquard Fréher. Si Aufone
eût mieux parlé latin , fon panégyrique
de Gratien feroit quelque chofe
" d'achevé. Son but , dans ce difcours
étoit de remercier le Prince de ce qu'il
l'avoit élevé au confulat en 378. Quel-
» ques auteurs ont prétendu qu'Aufone
» étoit idolâtre ; mais il eft prouvé qu'il
» étoit chrétien , par fon idyle fur la fête
» de pâques , ainfi que par fon éphémeris ,
qui eft un poëme où il enfeigne à fes difciples
la manière de faire faintement
toutes les actions de la journée. Les
obfcénités répandues dans quelques- uns
» de fes ouvrages montrent qu'il étoit peu
"pénétré de l'efprit de fa religion . La
meilleure édition des oeuvres d'Aufone
, eft celle qui eft connue fous le
titre de ad ufum Delphini , & qui fur
publiée en 1730 , par l'Abbé Souchay
» & par l'Abbé Fleury , Chanoine de
Chartres. Tome V , page 477 & 478 »
» note АA ».
39
"
Fy
130
MERCURE
DE FRANCE
.
ÉPIDÉMIQUES d'HIPPOCRATE , traduites
dugrec , avec des réflexions fur les conftitutions
épidémiques , fuivies des quarante-
deux hiftoires rapportées par cet
ancien Médecin , & du commentaire de
GALIEN fur ces hiftoires ; on y a joint
un mémoire fur la mortalité des moutons
en Boulonnois dans les années 1761
& 1762 , & une lettre fur la mortalité
des chiens dans l'année 1763 , dans
laquelle font développées les vues d'HIPPOCRATE
fur les conftitutions ; par
M. DESMARS , Médecin - Penfionnaire
de la Ville de Boulogne-fur- mer. A
Paris , chez la veuve DHOURY ; 1767 :
in-1 z.
Il
L y a plus de quatre ans que cet ouvrage
auroit vu le jour , fi l'auteur lui feul n'y
eût pas defiré une plus grande perfection .
Les écrits d'Hippocrate , le prince de la
médecine , font depuis long - temps les
délices de M. Defmars qui eft très- verfé
dans la langue grecque , trop négligée auA
OUST 1767. 131
jourd'hui parmi nous. Si elle eft néceffaire
à tous ceux qui veulent devenir fçavans ,
elle l'eft plus encore aux Médecins , dont
les premiers écrivains & ceux dont les
obfervations font encore de la plus grande
vérité , ont écrit en cette langue. La plûpart
des termes de leur art étant grecs ,
comment peuvent- ils en faifir la véritable
fignification , s'ils ignorent cet idiôme fçavant
? En attendant que cette étude redevienne
celle des Médecins , M. Defmars leur
offre une traduction accompagnée de notes
critiques & de réflexions folides qui donnent
de fon favoir & de fa fagacité , une idée
très-avantageufe. Pour être entendus , les
écrits de cet ancien Médecin ont befoin
d'un efprit jufte , étendu , géométrique ,
qui rapproche fous un même point de vue
ce qui s'y trouve épars , ifolé , & fouvent
feulement énoncé . Galien , un de ſes plu
habiles commentateurs , a dit de lui , qu'il
n'avoit rien écrit qui ne fût très- à- propos ,
quoiqu'il l'eût fait avec quelque obfcurité,
afin d'être plus court , & quoiqu'il femblât
dans quelques endroits , laiffer à deviner
, en difant peu de chofe. Le but de
M. Defmars a donc été de rapprocher
les idées d'Hippocrate , de lier entr'eux
les faits avec les caufes météorologiques ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
& d'indiquer fa manière d'obferver. On
ne fauroit douter que fon travail ne foit
utile aux Médecins , qu'ils ne le reçoivent
avec plaifir , & ne le lifent avec
fruit.
RÉPONSE de M. l'Abbé LACASSAGNE È
La Lettre que M. VOGEL a fait inférer
dans le premier Mercure du mois de
juillet , au fujet du Traité général des
élémens du chant.
VOUS ous trouvez , Monfieur , que mon
expofition des principes eft trop laconique,
& qu'il y a dans mon livre plufieurs articles
trop fçavans , pour des commençans.
Nous examinerons d'abord la première
obfervation. Vous m'avez compris , diresvous,
mais en réfléchiffant. Je vous demande
quelles font les fciences que l'on
puiffe apprendre , fans réfléchir fur l'enchaînement
des règles qui les conftituent ?
En me bornant à une jufte préciſion , je
prévoyois d'avance le fecours d'un maître
qui développe ordinairement les principes
à mesure qu'il voit faire des progrès à fes
élèves. Il étoit donc inutile d'augmenter
AQUST 1767. 133
- par la prolixité , un volume déjà trop
coûteux. Vous direz , fans doute , pourquoi
nous annoncer qu'avec cet ouvrage l'on
peut fe paffer de maître ? Je conviens de
l'annonce ; mais j'avertis en même temps
que cette refource ne doit avoir lieu
qu'en faifant ufage des deux moyens mécaniques
que je propoſe , & que je crois
indifpenfables pour apprendre de foimême
la pratique des élémens du chant.
Quant aux articles trop fçavans que vous
trouvez déplacés , ne fuffit-il pas qu'ils
aient une intime rapport à la matière que
je traite , pour avoir pu en enrichir un
livre qui a pour titre , Traité général , &c.
Les écoliers ne font pas toujours à l'A BC
de la Mufique ; il vient un temps où l'on
n'a pas befoin d'aide : on lit alors avec
plaifir l'abrégé des chofes que l'on ne veut
pas ignorer, & que l'on ne fauroit trouver
qu'éparfes dans des ouvrages volumineux.
D'ailleurs n'ai-je pas mis un affez long
article , où les commençans trouvent par
demandes & par réponfes , tout ce qui eft
le plus effentiel de fçavoir d'abord ? Je
me flirte que vous avez dû en être content ,
quoique vous n'en parliez pas.
Vous ajoutez , Monfieur , à votre Lette
, la furpriſe où vous êtes , de trouver
dans le même ouvrage des changemens de
134 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
""
fignes , au fujet du nouveau fyftême des
clefs , fans en expliquer les raifons. Je
réponds à cette objection par la remarque
du Journal des Sçavans du mois de Juin
dernier. « L'utilité , la néceffité même
» d'une réforme , de quelque nature qu'elle
foit , eft fi fenfible , qu'elle doit frapper
» tout efprit non préoc upé. Nous ajouterons
même , comme une fuite de cette
idée , qu'au fond la mufique peut fe
paffer abfolument de clef. Car fuppofons
,, que la première corde ou ligne porte invariablement
la nore Sol , la feconde Si,
& c. il n'y a point de voix ni d'inftru-
,, ment qui auffi- tôt ne prononce le ton
de chaque corde , ton qui fera grave ou
,, aigu , felon la nature de la voix , ou de
l'inftrument ; & cela fans le fecours
d'aucune clef au commencement de la
,, ligne. Il fuffira d'être averti que telle
eft celle de la baffe telle autre du deffus ,
&c. En ce cas , fi un trait de mufique
s'élève trop haut dans le courant d'une
pièce , on n'aura befoin que d'un figne
particulier qui faffe connoître qu'il faut
», prendre l'octave de chaque note . Tout eft
généralifé , fimplifié & facilité par cette
méthode. Déplaira t- elle par fa nouveauté
? Mais faut - il donc , qu'au pré-
» judice de l'art , & malgré le cri de la
"9
و د
ود
"
و د
"
99
و د
و د
A OUST 1767 . 135
""
taiſon , nous reftions lâchement aſſervis
à un ufage gothique , pénible & ridicule ?
,, Nous ofons prédire que le premier com-
,, pofiteur qui aura le courage de s'en
affranchir , fera bientôt généralement
imité
,
و د
"
Si quelqu'autre plus heureux que moi
parvient à produire l'inefpéré changement
que je fouhaite
pour les progrès de l'art ,
je n'aurai point la faloufie trop ordinaire
à chaque profeffion .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé LACASSAGNE.
ANNONCES DE LIVRES.
TRA
RAITÉ d'optique par M. Smith , traduit
de l'anglois. Un volume in- 4° , avec
figures.
Il y a déja long- tems qu'on fouhaite
voir cet ouvrage en françois . Le defir qu'on
en a eft d'autant plus légitime , que nous
n'avons dans notre langue que des élémens
en ce genre ; & que même , dans quelque
langue que ce foit , il n'eft point d'ouvrage
où l'optique foit ra itée avec autant
d'étendue. L'intention du traducteur
136 MERCURE DE FRANCE.
en entreprenant ce travail faftidieux &
pénible , n'étant que de fe rendre utile
( car quel autre motif eût pu l'animer ? ) il
a cru devoir joindre à l'ouvrage tout ce
qui s'eft fait en optique depuis le temps où
il fut publié. Une théorie qu'on fera fort
aife , fans doute , d'y trouver , eft celle des
lunettes achromatiques : auffi fait elle par- ,
tie des additions confidérables qui y ont
été faites. On n'a point oublié de décrire
les inftrumens de dioptrique & de catoptrique
, inventés ou perfectionnés dans
ces derniers temps. Les notes que l'auteur
avoit rejettées à la fin de fon livre , ont été
placées aux endroits auxquels elles appartiennent.
Il a paru que c'étoit leur place
naturelle ; & afin de leur faire occuper
moins d'efpace , on a fupprimé l'hiftorique
qu'elles contenoient : on le trouvera ailleurs.
Cet ouvrage paroîtra inceffamment. I
fera fini d'imprimer vers la fin d'avril ,
ou dans les premiers jours de mai de cette
année. On n'a pas cru devoir l'annoncer
plutôt , parce que rien n'eft fi ridicule que
de prévenir le public des années entieres
avant la publication d'un ouvrage , tant il
fe préfente quelquefois d'obstacles imprévus
qui en retardent confidérablement
l'impreffion , ou même l'empêchent
entiérement.
A OUST 1767. 137
On a réuni les deux volumes en un feul.
Par l'attention qu'on a eu de mettre prefque
tout ce qu'on a ajouté fous la forme
de notes ( ce qui a impofé la néceffité de
l'imprimer en petit caractère ) , ce volume
ne fera que d'une groffeur raifonnable . On
a été porté à cet arrangement par le defir
de diminuer le prix de cet ouvrage , qui
ne fe vendra que 16 livres en feuilles , &
18 livres relié: il fe vend 36 livres en Angleterre.
Quant à la partie typographique , on
ofe épondre que cet ouvrage ne laiffera,
rien à defirer.
Cet ouvrage auffi utile qu'intéreffant fe
vend actuellement à Breft , chez R. M.-
laffis , Imprimeur - Libraire , & le trouve
à Paris , chez Durand , Libraire , rue Saint
Jacques , 1766.
DICTIONNAIRE de chiffres & de lettres
ernées , à l'ufage de tous les artiſtes , contenant
les vingt - quatre lettres de l'alphabet
, combinées d'une manière à y rencontrer
tous les noms & furnoms entrelacés ;
pour faire fuite au traité des pierres précieufes
& parures de jouaillerie , par M.
Pouger. Un volume in-4° , compofé de plus
de 250 planches ; 30 livres broché. A
Paris , chez Tilliard , libraire , quai des
138 MERCURE DE FRANCE.
Auguftins , à faint Benoît , & chez l'au
teur , Md jouaillier , quai des orfevres , au
bouquet de diamans . Avec approbation &
privilége du Roi.
2
On a raffemblé dans cet ouvrage l'hiftoire
de l'alphabet , l'origine de la lettre ,
les proportions de toutes les formes d'alphabets
qui y font en ufage ; une notice
hiftorique fur les hommes célèbres
de toutes les nations de l'Europe
qui , depuis la renaiffance des fciences
& des arts , fe font diftingués dans la
configuration des caracteres qui compofent
les diverfes écritures , & qui ont
donné au public des principes & des précis
fur cet art ; l'explication des lettres initiales
& des abréviations dont on fait
ufage dans les titres , celle des caracteres
numériques dont les anciens fe fervoient ,
la manière d'écrire en chiffre le cata-
;
logue des oeuvres des Graveurs , dans lefquelles
on trouve des lettres ornées , &
celui de tous les auteurs qui ont travaillé
fur les chiffres. On a gravé à la fin de
' ouvrage les différentes formes de couronnes
, avec des recherches fur les variations
qu'elles ont éprouvées ; ainfi qu'une fuite
d'allégories fur toutes les lettres de l'alphabet
, propres pour les peintres d'équipages.
A OUST 1767. 139
LEÇONS de deffein & de lavis , confiftant
en plufieurs fuites de deffeins relatifs
aux élevations géométrales , ou en perfpectives
; aux payſages , aux plans géométraux
& topographiques fur toutes fortes
de points d'échelle , aux cartes géographiques
de toute efpece ; à la forticafition
caftramétation , artillerie , tactique & autres
parties de l'art militaire ; avec des
explications qui enfeignent à décider avec
goût , & fans le fecours des maîtres , foit
au crayon , foit à la plume , foit au pinceau
, les études que l'on publie dans ces
différens genres , & qui contiendront les
détails nécéffaires fur les couleurs propres
au lavis , & fur la manière de les mêlanger
& de les employer comme il convient :
ouvrage entrepris pour l'inftruction des
officiers , de la jeune nobleffe , de tous
ceux qui fe deftinent au métier de la guerre
ou au génie civil : par M. de Lanfelles.
A Paris , chez l'auteur , à l'hôtel de Soubife,
Delalain, libraire , rue Saint Jacques ,
près la fontaine Saint Severin , 1757.
Nous ne faurions trop applaudir au projet
de cet ouvrage utile , & rendre juftice au
goût de l'exécution de ce qui en paroît :
en effet , il eft difficile de fe figurer fans le
voir, combien font bien deffinées , lavées &
colorées les planches d'arbres qui accom140
MERCURE DE FRANCE .
pagnent la premiere partie. Pour mettre
nos lecteurs à portée cependant de juger ,
des vues de l'auteur , nous ne pouvons
nous difpenfer de donner une grande partie
de fon difcours préliminaire.
Il y a très-peu de connoiffances d'une
auffi grande utilité que le deffein. Le
peintre , le fculpteur , le graveur , l'architecte
trouvent en lui les fondemens de
leur art; & il faudroit faire l'énumération ,
de la plupart des arts méchaniques , fi on
vouloit nommer tous ceux dont il fait une
partie effentielle , fur - tout dès que l'artifan
qui les exerce , eft tant foit peu
curieux d'exceller dans fa profeſſion . On
fent aufli l'utilité que peuvent en retirer
l'homme de goût qui ne veut qu'augmenter
la délicateffe de fon efprit , le citoyen aifé,
qui veut être connoiffeur , le voyageur qui
defire de retirer tout le fruit pollible de fes
voyages. Il y a une profeffion à laquelle
l'étude du deffein eft d'une néceffité indifpenfable,
profeffion qui eft d'une toute autre
conféquence que celles qu'on vient d'indiquer
, tant par rapport aux particuliers ,
que par rapport à la fociété & à l'état . On
entend parler ici de l'art militaire ; &
l'on n'auroit pas befoin d'en dire davantage,
fi on ne parloit qu'à ceux du métier qui
ont déja fait quelques campagnes , & qui.
A OUST 1767 341
yont été chargés de quelque commiffion
tant foit peu importante. Il ne fera pas
cependant difficile de faire fentir à tous
les efprits raifonnables , l'utilité & l'importance
du deffein , relativement à cet art
pénible , & malheureuſement trop néceffaire.
En effet , fans la théorie & une pratique
- très- étendue de ce talent , qui eft - ce qui
ofera décider au coup d'oeil , comme on
eft ordinairement obligé de faire , de la
nature des différens objets qui fe rencontrent
en campagne , & des diſtances
qu'il y a , foit des uns aux autres, foit relativement
au lieu où l'on eft ? Qui eſt- ce
qui pourra apprécier avec jufteffe ces diftances
, qui font tantôt directes , tantôt
fuyantes , tantôt obliques , en un mot qui
fe préfentent à la vue , dans tous les fens
poffibles ? Tâche d'autant plus difficile ,
que les circonftances placent l'obfervateur
, tantôt à pied , tantôt à cheval ; des
fois au haut d'une tour ou d'un clocher ,
au fommet d'une montagne qui domine le
pays ; d'autres fois dans , un terrein uni
qui eft de niveau avec les objets obfervés ;
quelquefois même dans des enfoncemens.
Combien même n'eft- il pas difficile de
bien voir les objets peu éloignés , qugiqu'on
ait la vue bonne & longue ? J'en
142 MERCURE DE FRANCE.
appelle à ceux qui en ont l'expérience.
On fent que ce coup-d'oeil , prompt &
jufte , ne peut être que le fruit du travail
& de l'habitude. Le vrai , & peut-être le
feul moyen de l'acquérir , eft de s'appliquer
foigneufement à bien deffiner la perf
pective , le payfage , les plans , les cartes ,
les élévatious , ainfi que les profils ou coupes
; à bien lever fur le terreins , non -feulement
avec les inftrumens ordinaires ,
mais fans aucuns inftrumens , pas même
la toife ; à bien figurer , en plan géométral ,
toutes les espèces de terrein , villes , bourgs ,
villages , campagnes , forêts , pays de montagnes
, &c. fans autre mefure
que l'oeil;
évaluant , autant que faire fe peut , les
diſtances au pas , ou par la fimple eſtimation.
Voilà comme on peut acquérir le
rare & difficile talent d'avoir , comme
difent les militaires , le coup- d'ail jufte ,
ou de bien voir les choſes.
C'eft dans un ppaarreeiill eexxeerrcciiccee que devroient
avoir été élevés & nourris les
Maréchaux- des- Logis des armées , leurs
aides , toutes les perfonnes qui font , fous
un autre titre , les fonctions de ce pénible
emploi , qui les rend , pour ainfi dire ,
l'âme du Général ; tous ceux qui font
chargés de faire des reconnoiffances prochaines
ou éloignées ; les Officiers , comA
OUST 143 1767.
mandans des détachemens forts ou foibles;
ceux des états majors , ceux des troupes
légères ; en un mot , tous les hommes qui
font au fervice militaire .
Lorfque l'oeil eft accoutumé à bien difcerner
les objets & à évaluer paffablement
les diftances , malgré l'illufion de la perfpective
, on doit s'exercer , non -feulement
à figurer des payfages en vue perfpective
naturelle , mais même à les préfenter fous
la forme des plans topographiques , que
l'on rectifie dans le cabinet , à l'aide de
bonnes cartes du pays. On fent l'importance
d'un pareil exercice , & de quelle
utilité il peut être dans les campagnes ,
lorfqu'on eft obligé de reconnoître de loin
une étendue de pays , occupée par des troupes
ennemies , ou rendue inacceffible par
d'autres obftacles. Dans ces occafions , on
fait qu'il faut lever au pas ou à la montre ,
les endroits acceffibles , ffii oonn nn''aa pas le
temps d'opérer géométriquement fur le
terrein , & figurer le refte à la vue ; ce
qui met en état de faire des rapports auffi
exacts que les circonftances le permettent.
Les marches d'armées , ou pour mieux
dire les reconnoiffances des routes à tenir
ainfi que les pofitions à occuper par des
armées , ou par des camps détachés , fe
font auffi le plus fouvent avec prompti144
MERCURE DE FRANCE.
tude , & demandent la même habileté , la
même expérience , le même fond de connoiffances
dans l'art du deffein .
par
C'eft l'étude fuivie de cet art qui ,
comme on voit maintenant , eft une partie
effentielle de l'art de la guerre , que beaucoup
de militaires , même avec la vue
baffe ou foible , n'ont pas laiffé d'acquérir
la jufteffe du coup d'oeil , & de fe mettre
en état de faire des rapports clairs , exacts
& fatisfaifans. On croit devoir ajouter ici
que l'on a vu dans les dernières guerres ,
des Officiers de diftinction , avancés en
âge , qui fentant, par leur propre expérience
, que le deffein étoit indipenfablement
néceffaire à leur profeffion , pour réparer
autant qu'il étoit en eux le malheur qu'ils
avoient eu pendant leur jeuneffe de négliger
ce talent , ont pris avec eux , & ont
entretenu des ingénieurs , ou de bons
deffinateurs , avec qui ils travailloient fans
ceffe, le jour fur le terrein , & le foir
dans le cabinet. Belle leçon pour les jeunes
gens.
C'eft pour encourager en particulier les
militaires , & les jeunes gens qui fe deftinent
au fervice , & en général toutes les
perfonnes qui defireront acquérir ce talent
utile , ou s'y perfectionner , que nous em .
ployons depuis quelque temps nos heures
de
A OUST 1767 . 145
de loifir à former des fuites de deffeins
qui contiendront tout ce qui eft relatif au
métier de la guerre ; nous préfentons aujourd'hui
au public les premières de ces
fuites , qui forment la première partie
de cette collection . Ce font celles qui
contiennent les arbres de différentes formes
& grandeurs. Nous avons cru qu'il
étoit indifpenfable de commencer par cette
partie , & nous nous fommes attachés à la
rendre très-complette , parce que les arbres
& les bois font ce qu'il y a de plus multiplié
fur la terre. On rencontre rarement
des payfages , de vraies perfpectives , des
élévations de fortifications de châteaux ,
de maifons de campagnes , des plans
topograhiques , des morceaux de cartes
géograhiques , où il n'y ait beaucoup
d'arbres & différentes eſpèces de verdure,
avec troncs , feuillages , &c.
On verra ici , de même que dans les
autres parties , des morceaux deffinés &
lavés , dans les différens goûts ; c'est- àdire
, qu'outre les méthodes de convention ,
fuivies par les bons deffinateurs , on y trou
vera les méthodes pratiquées dans le génie ,
tant militaire que civil. On a cru cependant
ne devoir faire ufage des unes & des
autres , qu'en rapprochant , autant qu'on
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'a pû , du naturel les chofes qu'on a
voulu exprimer.
La feconde partie contiendra les détails
des plans géométraux & topographiques ,
exprimés fur différens points d'échelle .
La troifième partie aura pour objet , les
détails des cartes topographiques & géographiques
, exécutés auffi fur différens
points d'échelle , & fuivant les ufages reçus
, ou de conventions entre les meilleurs
géographes deflinateurs .

On fe propofe auffi de donner quelques
modèles pour les payfages & vues perfpectives
foit naturelles , foit cavalières
tant de terre que de mer. Enfin , les dernières
fuites contiendront des études ou
deffeins recherchés & très- finis fur les
fortifications , l'attaque & la défenfe des
places , la caftramétation , l'artillerie , les
différentes parties de la marine , & furtout
ce qui a fervi jadis , ou fert actuellement
à la tactique.
Quant à l'exécution de tous ces deffeins ,
nous avons pris le parti après différens
effais , de les faire efquiffer très légèrement
par la gravure , d'en finir enfuite le trait
à la plume , & enfin de les retoucher au
pinceau avec une ou plufieurs couleurs.
Nous nous estimerions trop heureux fi
A OUST 1767. 147
L
cet ouvrage pouvoit exciter l'émulation
des officiers & de la jeune nobleffe ; s'il
réveilloit en eux le defir de pofféder un
talent agréable , qui peut infiniment contribuer
à leur avancement , & les mettre
en état de mieux s'acquitter de leurs devoirs
, & de rendre plus de fervice au
Souverain ; enfin , files leçons ou deffeins
qui fuivront fucceffivement ce difcours
( de fix en fix mois , ou plutôt s'il eft poffible
) , pouvoient tourner à l'avantage de
ceux qui les prendront pour guides.

Pour donner à toutes fortes de perfonnes
la facilité d'acquerir cette collection , nous
en aurons des exemplaires plus ou moins
travaillés , tant à la plume qu'au pinceau ,
& qui feront vendus à un prix plus ou
moins fort , depuis 1 liv . jufqu'à 12 liv.
à proportion du travail & du temps qu'on
aura été obligé d'y employer.
On vendra chaque fuite féparément à
ceux qui ne voudront pas acquérir la tota
lité ; & ily aura dans toutes , des planches
au fimple trait , d'ombrées & de colorées.
L'Auteur offre d'aller enfeigner en ville
toutes les parties de deffein énoncées dans
le difcours préliminaire .
LETTRES familières de M. le Préfident
de Montefquieu ; nouvelle édition ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
augmentée de plufieurs lettres , & autres
ouvrages du même auteur , qui ne fe trouvent
point dans les éditions précédentes.
On y a joint une réponse aux obfervationsfur
l'efprit des loix , avec différens
petits ouvrages de M. de Montefquieu qui
' avoient jamais été imprimés. A Paris ,
chez Vincent , rue faint Severin , & chez
Durand , neveu , rue faint Jacques , 1767 :
un volume in- 12 de plus de quatre cents
pages
On a fait , depuis quelques mois , plufieurs
éditions des lettres familières de M.
de Montefquieu ; mais afin que le public
fache quelle eft celle qu'il doit préférer ,
nous allons entrer dans quelque détail à ce
fujet. La première édition a été faite à Florence
; elle ne contient guères plus de deux
cens pages d'un caractere for : gros , & remplies
de beaucoup de fautes. Les Libraires
de Lyon l'ont réimprimée , y ont laiffé les
` mêmes fautes , en ont ajouté d'autres , fans
y joindre de nouvelles lettres ni de nouvelles
pieces. Ils ont même retranché plufieurs
morceaux piquans , qui fe trouvent
dans l'édition de Florence. La troisième
édition eft celle que nous annonçons aujourd'hui
. Outre qu'elle eft faite avec
beaucoup plus de foin que les deux précédentes
, on l'a encore augmentée de
A O UST 1767. 149
moitié , par les nouvelles lettres que
diverfes perfonnes , qui ont été en relation
avec M. de Montefquieu , ont fournies à
l'éditeur. On a d'ailleurs recouvré plufieurs
petits ouvrages du Préſident de
Montefquieu , qui n'avoient jamais paru ,
& que le public verra avec plaifir , &
recevra avec reconnoiffance. On y trouvera
de plus , des notes & des anecdotes.
curieufes fur des perfonnes très - connues ;
lefquelles anecdotes ont été ou ignorées
ou omifes dans les éditions précédentes.
Enfin on y verra la réponſe que M. de
Montefquieu a faite ou fait faire aux Obfervations
fur l'efprit des loix de M. l'Abbé
DELAPORTE . Cette réponſe , imprimée
à Bordeaux , n'étoit point parvenue à Paris
, & étoit connue de très -peu de perfonnes.
L'édition de Paris doit donc être
préférée aux deux précédentes .
TABLEAU des révolutions de la littérature
ancienne & moderne ; par M. Charles
Jemina , Profeffeur d'éloquence & de belles
- lettres au Collège royal de Turin :
ouvrage traduit de l'italien , fur la feconde
édition faite à Glaſcow en 1763. A Paris ,
chez Defventes de Ladoué , Libraire , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collège de
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Louis le Grand , 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; vol. in - 12 .
Le but de cet ouvrage , en fuivant
l'ordre d'une hiftoire littéraire & univerfelle
, eft de marquer les principes & les
caufes qui ont influé fur les lettres , tantôt
pour leur donner la vie , tantôt pour en
affermir le génie & l'éclat , afin que l'on
puiffe en faire ufage , & les cultiver avec
plus d'avantage , foit en fe gardant de ce
qu'on reconnoîtra
capable d'en opérer la
raine , foit en choififfant pour guides &
pour modèles , les auteurs qui ont eu de la
célébrité dans les fiècles où les lettres ont
été plus floriffantes.
NOUVEAUX Contes moraux , ou hiftoriettes
galantes & morales ; par M. C *** .
A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Delalain , Libraire , rue Saint Jacques ;
& à Dijon , chez la veuve Coignard de la
Pinelle , & Louis Frantin , Libraires ;
1767 en trois parties in- 12 .
Ce recueil contient quatre hiftoires : la
première eft intitulée Demophon & Téglis ,
ou le prix de l'hofpitalité & les effets d'un beau
fonge. La feconde , Lucile , où la Fermière
en Petite-Maifon. La troiſième , la Mère
& la Fille , ou les Honneurs du Louvre..
A OUST 1767. 151
La quatrième , Amafis , ou le Rival Géné
reux. On peut s'amufer agréablement à la
lecture de ces quatre hiftoriettes .
DESCRIPTION d'une machine inventée
en Angleterre , & perfectionnée en Alle--
magne , pour blanchir le linge très - commodément
& à moins de frais qu'on ne
fait ordinairement : traduite de l'allemand
de M. Scheffer , Docteur en théologie à
Ratisbonne , Membre de plufieurs Acadé
mies , Sociétés Economiques , &c . A Strafbourg
, chez Jean Godefroi Bauer , Libraire
; & fe trouve à Paris , chez Durand
neveu , Libraire , rue Saint Jacques ; 1767 :
avec permiffion ; brochure in- 12 de foixante
pages , avec figures.
Cette machine eft très- curieufe & trèsingénieufe
; ce n'eft qu'en lifant la brochure
même qu'on peut en concevoir une
idée . Nous y renvoyons nos lecteurs.
VOYAGE en Sibérie , contenant la defcription
des moeurs & ufages des peuples
de ce pays , le cours des rivières confidérables
, la fituation des chaînes de montagnes
, des grandes forêts , des mines ,
avec tous les faits d'hiftoire naturelle qui
font particuliers à cette contrée. Fait aux
frais du Gouvernement Ruffe ; par M.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Gmelin , Profeffeur de chymie & de botanique
. Traduction libre de l'original allemand,
par M. de Keralio , premier Aide-
Major à l'Ecole Royale Militaire , &
chargé d'enfeigner la tactique aux élèves
de cette école. A Paris , chez Defaint';
Libraire , rue du Foin-Saint-Jacques ; avec
approbation & privilége du Roi : deux
vol. in- 12.
L'original allemand , dont nous annonçons
la traduction , eft rempli de détails
fi minutieux , que le traducteur François
a été obligé d'en retrancher plus de deux
tiers pour nous en faire fupporter la lecture.
On ne peut nier que cet ouvrage ne
renferme des chofes curieufes , & que l'on
eft bien aife d'apprendre ; mais , malgré
les retouchemens néceffaires du traducreur
, il refte encore trop d'inutilités dans
jes deux volumes qu'on nous préfente ,
qui font d'ailleurs affez bien écrits.
MEMOIRE fur la qualité & fur l'emploi
des engrais ; par M. de Maffac . A Paris ,
chez Ganeau , rue Saint Severin , après
l'églife , aux armes de Dombes & à Saint
Louis ; 1767 avec approbation & permiffion
; brochure in - 12 d'environ cent
foixante pages.
Cet ouvrage , uniquement entrepris pour
es payfans cultivateurs , ne peut manquer
AOUST : 1767 . 753
de leur être utile s'il parvient jufqu'à eux .
Il prouve de plus , que l'auteur s'applique
à cette partie de l'agriculture ; & les préceptes
qu'il donne fur la meilleure manière
d'engraiffer les terres nous ont paru fondés
fur de bons principes , confirmés par l'expérience.
CALENDRIER des réglemens , ou notice
des édits , déclarations , lettres - patentes ,
ordonnances , réglemens & arrêts , tant du
Confeil que des Parlemens , Cours fouveraines
& autres jurifdictions du royaume ,
qui ont paru pendant l'année 1765 ; par
M. Vallat -la - Chapelle . A Paris , chez
Vallat - la - Chapelle , Libraire au palais ,
fur le perron de la Sainte - Chapelle , au
chateau de Champlâtreux ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; vol. in - 3 2
d'environ cinq cens pages.
Un recueil de réglemens , dont on donnera
tous les ans un pareil volume , formera
dans la fuite une collection précieufe
pour toutes les perfonnes chargées de l'adminiftration
publique & particulière , &
principalement pour les gens de loix.
La Petite- Poſte dévaliſée . A Amſterdam,
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Libraire
, rue Saint Jacques ; à Dijon, chez la
veuve Coignard, & Louis Frantin , Librai
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
res ; 1767 brochure in - 12 , petit format,
d'environ 230 pages.
C'eft fous ce titre qu'on nous préfente
un certain nombre de lettres qu'on fuppofe
avoir été trouvées en paquet dans une
guinguette , où un facteur ivre de la Petite
Pofte les avoit oubliées . Ces lettres , adref-i
fées à des gens de tout état , renferment
de la critique & des plaifanteries de toute
efpèce .
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguftins , au lys d'or ;
1767 : deux vol . in- 12 .
Comme nous avons déja parlé plufieurs
fois de ce livre , que nous en avons fait
connoître le plan & l'utilité, il fuffira de dire
que les deux volumes que nous annonçons
contiennent les Régimens de NORMANDIE
, BOURBONNOIS , GUYENNE , ROYALVAISSEAU
, ORLÉANS , CONDÉ , Bour-
BON & CHARTRES .
VIRGINIE , tragédie en cinq actes : le
prix eft de trente fols . A Paris , chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguftins ; à
Rennes , chez Ravaux , Librairè , rue Dauphine
, à la fcience ; 1767 : avec approbation
& privilége ; in- 89 .
A OUST 1767. · 155
Malgré la mauvaife opinion que l'on a
communément d'une tragédie qui n'a point
été jouée , nous croyons pouvoir affurer
qu'on trouvera dans celle - ci quelques bonnes
fcènes.
L'HEUREUX Divorce , comédie en proſe
en deux actes , tirée des Contes Moraux de
M. Marmontel ; par M. de Relly repréfentée
pour la première fois au théâtre de
La Haye , le 19 décembre 1766. A La
Haye , aux dépens de l'auteur , & fe vend
chez C. Lefebvre , Libraire ; 1767 : in - 8 °.
Comme tout le monde connoît le fujet
de cette comédie , puifqu'on a lu le conte
d'où elle est tirée , nous croyons pouvoir
nous difpenfer d'entrer dans aucun
détail ; nous dirons feulement en général ,
qu'il nous paroît que l'auteur a bien fçu
tirer parti du fujet.
Le théâtre à la mode , comédie en trois
actes & en vers ; par M. Biennourri , de
Bordeaux repréfentée pour la première
fois fur le théâtre de cette ville , le famedi
1 janvier 1766 , & remife au même théâtre
au mois de mai de l'année 1767. A
Bordeaux , chez les frères Labottiere , Imprimeur-
Libraires , place du palais : avec
permiffion ; in-8°.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
que
L'auteur dit , dans fon avertiſſement ,
fa comédie a eu le plus grand fuccès
à Bordeaux peut - être en auroit - elle un
femblable à Paris. Ce qu'il y a de certain ,
c'eft qu'on y trouve quelques traits qui ne
feroient pas déplacés fur un plus grand
théâtre.
MERCURE de Vittorio Siri , contenant
l'hiftoire générale de l'Europe , depuis
1640 jufqu'en 1655 ; traduit en françois :
trois volumes in - 4° ou dix- huit volumes
in- 12 , proposé à 15 liv. en feuilles. Chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins.
Jamais le théâtre de l'univers n'offrit de
fcènes plus variées ni plus fréquentes , que
celles qu'il offre durant les années que
Vittorio Siri embraffe . On y voit des trônes
chancelans s'affermir ; des trônes affermis ,
chanceler & devenir méprifables ; des peuples
révoltés ; des Etats démembrés ; des
Maifons fouveraines réduites à chercher
l'appui de celles dont elles étoient auparavant
les arbitres ; des particuliers tranfformés
en Souverains ; des Rois conduits
à l'échaffaut par leurs propres fujets.
Cette hiftoire , femblable pour la forme
à celle de M. de Thou , ne reffemble , pour
le fond , ni à celle - là , ni à aucune autre.
C'eſt bien moins une fuite de faits & d'éA
OUST 1767. 157
vénemens qu'un tableau continuel de politique.
Les vues & les motifs des potentats
dans leurs projets & leurs entreprifes , dans
leurs guerres , leurs traités & leurs alliances ;
les refforts qu'ils ont mis en ufage pour les
faire reuffir ; les fuccès qu'ils ont eus , les
obftacles qu'ils ont rencontrés , les fecrets
les plus intimes de leurs cabinets , les anecdotes
de leur Cour les plus intéreffantes ;
le noud effentiel de toutes ces choſes ;
leurs points les plus imperceptibles , tout
y eft mis au grand jour ; tout y eft déve
loppé.
Cet auteur nous inftruit d'après les
Miniftres , les favoris , & les Princes euxmêmes.
On diroit qu'il a été préfent aux
confeils , & qu'il a fuivi les intrigues de
tous les Souverains & de tous les grands
dont il fait mention. L'Espagne , le Portúgal
, la France , l'Italie , l'Allemagne , la
Hollande , l'Angleterre , les Cours du Nord,
l'Empire Ottoman lui font également
connus. Son récit eft conftaté , dans beaucoup
d'endroits , par les pièces originales ,
telles que les édits , les arrêts , le sremon .
trances , &c. &c. Sa narration n'eft jamais
retardée par les defcriptions qu'il fait des
marches , des campemens & des batailles.
Ses portraits font l'expofition naturelle des
difcours , des actions & des fentimens de

1
58 MERCURE DE FRANCE.
ceux dont il parle . Toutes ces qualités réu
nies l'ont rendu un des livres les plus inté
reffans pour l'hiftoire.
HISTOIRE des Etats Barbarefques qui
exercent la piraterie , contenant l'origine ,
les révolutions de l'état préfent des Royaumes
d'Alger , de Tunis , de Tripoli & de
Maroc , avec leurs forces & leurs revenus ,
leur politique & leur commerce ; traduit
de l'anglois deux volumes in- 12 , propofés
à 24 fols en feuilles. A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguſtins.
Cet ouvrage a l'avantage de nous faire
connoître exactement le caractère & les
incurs des habitans de la Côte de Bar
barie , & de détruire les préjugés que l'on
a communément , de la férocité de ces peuples.
il contient une ample defcription de
l'état préfent des Royaumes d'Alger , de
Tunis , de Tripoli & de Maroc ; & des
détails curieux & intéreffans qui ne ſe rencontrent
pas dans une grande quantité de
volumes. L'auteur a été témoin d'une par
tie des événemens dont il parle , & il ne
rapporte les autres que d'après le rémoignage
des gens les plus dignes de foi . Son
deffein eft de faire voir que ces Barbarefques
ne doivent pas être comparés aux
brutes ; qu'ils ne font pas deftitués de fens ,
A OUST 1767. 159
ni de raifon ; qu'ils font capables de vertus
, & qu'ils ne maltraitent pas les Chrétiens
fi cruellement qu'on voudroit le faire
croire.
ORAISON funèbre de très - haute , trèspuiffante
& très excellente Princeffe Marie-
Jofephe de Saxe , Dauphine de France ;
prononcée dans l'églife de l'Abbaye royalė
de Saint- Cyr , le 27 juin 1767 : par M.
l'Abbé de Pommiers , Prédicateur de la
Reine , & Chanoine de Saint - Cloud. A
Paris , de l'imprimerie de Louis Cellot
rue Dauphine ; 1767 : in-4°.
"
Nous ne citerons ici , felon notre ufage ,
que les propofitions qui forment les deux
points du difcours ; fçavoir : « fidèle à fes
devoirs , Madame la Dauphine les a remplis
avec une perfévérance inaltérable.
Ferme dans les adverfités , elle les a fupportées
avec un courage invincible. Ces
perfections , qui partagent fa vie , par
» tageront fon éloge
""
"
""
LES deux Amis . A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Riviere , Libraire ,
pont au Change , à la harpe ; 1767 : brochure
in- 12 , petit format d'environ cent
pages.
Ce petit roman nous a paru contenir
160 MERCURE DE FRANCE.
quelques fituations intéreffantes . Il n'eft
d'ailleurs pas mal écrit .
NOUVEL abrégé de l'hiſtoire de France
à l'ufage des jeunes gens ; par Mlle d'Efpinally
tome troifième. A Paris , chez
Saillant , rue Saint Jean - de - Beauvais , &.
Defaint , rue du Foin ; 1767 : in- 12 ;
avec approbation & privilége du Roi.
Les volumes de ce nouvel abrégé fe fuivent
d'affez près , pour raffurer le public fur
les bruits que l'on avoit répandus affez
mal à propos , que Mlle d'Efpinay ne le
continueroit pas. Elle s'y livre , au contraire,
avec une ardeur & des foins qui font
efpérer que l'on ne tardera pas à en voir
la fin. Le volume que nous annonçons ne
préfente pas des faits moins curieux , moins
intéreffans que les précédens ; & l'auteur
les expofe avec un ordre , une clarté qui
les impriment fans peine dans la mémoire
de fes lecteurs. Ce fera un des bons abrégés
d'hiftoire que nous ayons ; & nous
ofons même affurer qu'on pourra fe paffer
de tout autre ouvrage , pour connoître fufffamment
tout ce qu'il y a de plus effentiel
à fçavoir dans notre hiftoire.
De la réformation du théâtre , par Louis
Riccoboni : nouvelle édition , augmentée
A OUST 1767 . 161
des moyens de rendre la comédie utile
aux moeurs par M. Deb *** . Prix 3 liv.›
relié . A Paris , chez Debure , père , quai
des Auguftins ; Lebreton , premier Imprimeur
ordinaire du Roi , rue de la Harpe ;
1767 : avec approbation & permiffion du
Roi ; vol . in- 12.
Ce livre eft connu & eftimé. On fçait
que l'auteur poffédoit la théorie & la pratique
de fon art. Ses vues fur la réformation
du théâtre ont reçu , dans le temps ,
des éloges juftement mérités : nous ne
pourrions que répéter ce qu'en ont dit les.
Journalistes qui l'ont annoncé dans fa
nouveauté.
DES études théologiques , ou Recherches
fur les abus qui s'oppofent aux progrés
de la théologie dans les écoles publiques ,
& far les moyens poffibles de les réformer
en France ; par un Docteur Manfeau. A
Avignon , & fe trouve à Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve ; 1767 : brochure in - 12.-
L'auteur de cette brochure fuppofe qu'il
y a de très- grands abus dans la manière
dont on enfeigne & dont on étudie la
théologie dans les écoles de nos Univerfités
; & dans cette fuppofition il fe propoſe
de les réformer. Eft -il vrai qu'il y ait de
1621 MERCURE DE FRANCE.
fi grands abus ? les régles de réformation
qu'il propofe font- elles bonnes , font- elles
pratiquables ? C'eft à MM . de la Sorbonne
principalement, que cette question doit être
propoſée ; c'eſt à eux à la décider.
L'ÉCOLE du Sage , poëme ; par M. Bef
fin , Curé de Plainville , près Bernay en
Normandie , ci- devant Profeffeur à Verfailles
, au Collège d'Orléans. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques ,
au temple du goût ; & chez Panckoucke ,
rue de la Comédie ; 1767 : feuille in 8 °..
,
L'idée de ce puëine eft de faire voir que
la véritable fageffe ne confifte point à encenfer
les hommes riches & puiffans , mais
à vivre philofophiquement dans la paix &,
la tranquillité. Cette idée n'eft pas nou-.
velle ; mais M. Beffin l'expofe en affez
bons vers.
L'HISTOIRE naturelle , éclaircie dans
une de fes parties principales , l'ornitho-,
logie , qui traite des oifeaux de terre , de
mer & de rivière , tant de nos climats que
des pays étrangers : ouvrage traduit du
latin du Synopfis avium de Ray , augmenté
d'un grand nombre de defcriptions & de
remarques hiftoriques fur le caractère des
A OUST 1767. 163
; par
oifeaux , leur induftrie & leurs rufes
M. Salerne , Docteur en Médecine à
Orléans , Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences : enrichi de trente une
figures deffinées d'après nature. A Paris ,
chez Debure père , quai des Auguftins , à
l'image Saint Paul ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; vol . in-4 ° . Prix 3 6l .
Le fond de ce livre eſt une traduction
de celui de Ray , fameux naturalifte Anglois
, qui avoit fait fa principale occupation
de l'étude des oifeaux . M. Salerne a
joint au travail de l'auteur Anglois des
obfervations curieufes de nos meilleurs
ornithologiſtes & des principaux voyageurs
PRINCIPES & Obfervations Economiques
; avec cette épigraphe :
Eft modus in rebus , &c.
A Amfterdam , chez Marc- Michel Rey ;
1767 : deux vol . in- 1 2
L'auteur de ces deux volumes s'eft fait
une grande réputation par pluſieurs ouvrages
de commerce & de finance , & eft
univerfellement reconnu pour un des hommes
les plus verfés dans ces fortes de matières
. C'eft un préjugé bien favorable pour
l'ouvrage que nous annonçons ; & autant
qu'il nous eft permis de prononcer fur des
écrits de ce genre , nous croyons que ce164
MERCURE DE FRANCE.
lui-ci remplit l'objet que l'autent fe propofe.
Il préfente des principes qui nous
paroiffent auffi lumineux que folides .
TRAITÉ hiftorique des plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois Evêchés
, contenant leur defcription , leur
figure , leur nom , l'endroit où elles croiffent
, leur culture , leur analyſe & leurs
propriétés , tant pour la médecine que
pour les arts & métiers ; par Maître P. J.
Buchoz , ancien Médecin de feu le Roi
de Pologne , docteur aggrégé & démonftrateur
en botanique au collège royal des
Médecins de Nancy , membre des Académies
de Metz , de Mayence , de Rouen , de
Châlons , d'Angers , de Dijon , de Beziers
& de Caën. A Paris , chez Durand , neveu ,'
rue Saint - Jacques , à la fageſſe. A Nancy
chez C. S. Lamort , Imprimeur , près des
R R. PP. Dominicains , avec approbation
& privilége. 1766. tom. 6.
Nous avons annoncé fucceffivement les
premiers volumes de cet ouvrage , à mefure
qu'ils ont paru . Nous n'avons rien à
ajouter aux éloges que nous avons donnés
à l'auteur , lorfque nous avons fait connoître
le plan & l'utilité de fon livre.
HIRZA , tragédie ; par M. de Sauvigny :
A OUST 1767. 165
repréfentée , pour la première fois , par les
Comédiens ordinaires du Roi , le mercredi
27 Mai 1767 ; le prix eft de
1 liv. 10 fols . A Paris , chez la veuve
Duchesne , Libraire , rue Saint - Jacques
au-deffous de la fontaine Saint -Benoît , au
temple du goût ; 1767 ; avec approbation :
in- 8 °.
Nous renvoyons nos Lecteurs , pour les
détails de cette tragédie , à ce qui en a
été dit dans nos précédens volumes ,
l'article des fpectacles.
LOISIRS d'un Soldat au régiment des
Gardes françoifes ; avec cette épigraphe :.
Que la feg ffe préfide au courage. Volt.
1767 : brochure in- 1 2. de 132 pages.
Un Soldat qui emploie fon loifir à inftruire
fes camarades des devoirs de leur
état , & à leur infpirer les fentimens propres
de leur profeffion , eft un homme précieux
dans un corps . Nous ne faurions
trop donner de louanges à celui qui vient
de mettre au jour une brochure dans laquelle
il y a des traits curieux , & capables
d'élever l'ame , non feulement des
fimples Soldats , mais des Officiers même
qui les commandent. Cet ouvrage porte
l'empreinte d'un brave & vertueux Soldat ,
d'un zélé François , d'un bon citoyen ,
165 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE des Soldats du régiment des
Gardes Françoiles aux loisirs d'un Soldat
du même régiment ; avec cette épigraphe :
Il faut que d'un Soldat le courage s'eftime ,
Qu'il afpire à la gloire & qu'il tende au fublime.
1767 ; brochure in - 12 de 48 pages .
Cette brochure eft dans le même goût ,
a le même but & préfente à- peu- près les
mêmes objets que la précédente . On en
trouve des exemplaires chez Merlin , Libraire
, rue de la Harpe.
LE Botaniste Français , comprenant
toutes les plantes communes & ufuelles ,
difpofées fuivant une nouvelle méthode ,
& décrite en langue vulgaire , par M.
Barbeu Dubourg. A Paris , chez Lacombe,
Libraire , quai de Conti ; 1767 , avec
approbation & privilége du Roi , 2 vol.
in-12.
Nous nous hâtons d'annoncer ce livre
utile dont nous ne tarderons pas de donner
une notice plus détaillée . Le fecond
volume eft intitulé : Manuel d'Herborifa
tion. L'un & l'autre peuvent contribuer
également aux progrès de l'art & à l'inftruction
& l'amufement des gens qui vivent
à la campagne..
A OUST 1767 . 167
AVERTISSEMENT au fujet du drame de
COMMINGE.
Dans le nombre des contrefactions du
drame du Comte de Comminge , il y en a
une dont on ne fçauroit trop avertir le
public de fe défier ; elle a pour titre , troifième
édition , à la Haye , chez Goffe junior ,
&c. Elle eft remplie de fautes. On l'a
groffie de la Lettre du Comte de Comminge
& de l'héroïde de Progné & de Philoméle,.
ouvrages de M. Dorat. La troifième édition
du drame du Comte de Comminge ,
avouée de l'auteur , paroîtra dans le courant
de novembre prochain , chez la veuve
Duchefne, rue Saint - Jacques , ainfi que
la fuite de la collection d'hiftoires intéreffantes
dont quelques- unes ont déja été
publiées ; le même Libraire vendra auffi
Euphémie , drame par le même auteur .
On trouve encore chez la veuve Duchefne
des exemplaires de Sidney & Silly,
168 MERCURE DE FRANCE,
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
.de France.
MONSIEUR,
Tour citoyen honnête verra toujours
avec indignation , l'impofture attaquer
l'homme vertueux ; c'eft le fentiment que
j'éprouvois depuis quelque temps à la vue
des propos , par lefquels on s'efforçoit de
noircir M. Duval de Soicourt , Lieutenant
- Particulier , Affeffeur criminel au
Préfidial de cette ville. Que de calomnies
ne s'eft - on pas permis contre ce digne
Magiftrat , dont les lumières , la probité ,
l'exactitude & l'intégrité font reconnues
de fes concitoyens & de fes fupérieurs ;
contre ce Juge enfin qui a toujours marché
d'un pas ferme & conftant dans les
fentiers de l'honneur & de la juftice , &
qui l'a bien prouvé dans l'affaire qui lui a
attiré fi injuftement ces diffamations ! Je
viens de voir avec la plus grande fatiffaction
, que la Cour lui a rendu la justice
la plus éclatante par fon arrêt du 14 juillet
1767 ,
AOUST 1767. 169
1767 , en fupprimant du difcours préliminaire
, étant en tête du livre intitulé Théorie
des Loix Civiles , ou Principes fondamentaux
de la fociété , tout ce qui s'y trouve
contre le fieur Duval de Soicourt , comme
étant un libelle diffamatoire contre fon honneur,
faréputation &faconduite INTACTS *,
& lui permet de faire imprimer & afficher
ledit arrêt , ce qui a été exécuté . Je m'empreffe
, Monfieur , de vous faire part de
cet événement , auquel tous les honnêtes
gens ont applaudi . Je ne doute pas que
vous ne vous portiez à en faire mention
dans votre Mercure. Vous avez coopéré
( fans le fçavoir ) à donner jour à la calomnie
par l'extrait de ce livre qui s'y trouve
inféré ; vous êtes fûrement trop galant
homme pour ne point faifir avec empreffement
cette occafion de réparer ce tor
involontaire.
* Ce font les propres termes de l'arrête
Je fuis , Monfieur , & c.
Abbeville , 23 juillet 1767.
L
1

au
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance
publique de la Société des Lettres, Sciences
& Arts de CLERMONT en Auvergne , le
25 août 1766.
LA Séance a été ouverte par la lecture
d'une differtation fur le lieu où le Prince
Zizim , frere de Bajazet II , Empereur
des Turcs, fut détenu prifonnier , lorfqu'il
fut envoyé en France par le Grand Maître
de Malte , Pierre d'Aubuffon , fous la
conduite & à la garde du Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de la langue
d'Auvergne.
L'hiftoire du Prince Zizim eft fuffifamment
connue ; M. Marimond décrit en peu
de mots les événemens malheureux qui déterminerent
ce Prince infortuné à fe livrer
lui- même au Grand Maître de Malte
pour l'engager à armer puiffainment contre
>
A OUST 1767. 171
Bajazet fon frère , & les raifons de politique
qui engagèrent le Grand Maître à
facrifier la liberté de Zizim à la gloire &
aux intérêts de l'ordre & de la religion .
L'Auteur expoſe enfuite les avis de différens
Auteurs fur le lieu où Zizim fur
transféré ; & il conclut enfin que ce fut
dans le château de Bourganeuf , ou Bourgneuf,
fitué ſur les confins du Poitou & de
la Marche , chef lieu du Grand Prieuré
d'Auvergne.
Qu'il y fut conduit par le Chevalier de
Blanchefort , Grand Prieur de cette langue
, & qu'il y réfida depuis l'an 1482
jufqu'en 1488 .
La féance fut continuée par la lecture
d'un mémoire pour fervir à l'hiſtoire du
Comté & des Comtes d'Auvergne , par
Dom Defchamps Religieux - Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur.
La Gaule foumife aux Romains , ne fut
plus maîtreffe d'élire fes Rois , ou de nommer
fes Ducs ; des Préteurs furent les premiers
Magiftrats qui gouvernèrent les
Provinces fous l'autorité du Sénat .
Aux Préteurs , les Romains firent fuccéder
les Préfidents ; & à ceux - ci , les Préfets
du Prétoire. ( Ce fut en cette qualité ,
qu'Apollinaire & Avitus , tous deux Auvergnats
, eurent le Gouvernement géné-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
ral des Gaules. ) Ces Préfets eurent en fous
ordre des Vicaires , dont les départemens
fe nommoient Diocèfes. ( L'Eglife mit
depuis des Siéges d'Evêchés dans la Cité
principale de chacun de ces départemens ,
ce qui affure le droit de primatie , ou capitale
de Province aux villes où fe trouvent
encore les anciens Siéges ) .
On attribue à Conftantin la divifion de
l'Empire en Prétories , & l'établiſſement
des Comtes & Ducs ; les Ducs avoient pour
lors l'intendance des Provinces , les Comtes
celle des villes feulement ; mais peu après
l'établiſſement , on appella indiftinctement
Comtes ou Ducs , tous ceux qui
étoient députés par le Prince pour rendre
la juftice à fes fujets ; c'eft pour cette raifon
qu'on trouve dans l'hiftoire des Comtes
d'Auvergne le titre de Duc , long- tems
avant l'établiffement du Duché.
Les noms des premiers Comtes d'Auvergne
ne nous ont été confervés que par
lambeaux & fans fuite. Vibius Avitus fut
Préfident fous l'Empire de Néron ; Brandulus
eft mis au rang des Comtes en 375 ;
Bazolus étoit Duc ou Comte en 510.
Ce fut fur Bazolus que Clovis conquit
l'Auvergne ;
la preuve en exiſte dans une
charte que l'Auteur a eu fous les yeux à
Mauziac , par laquelle Clovis donne à
A
OUST 1767 173
Théodéchilde fa fille , la terre & feigneurie
de Mauziac pour la fondation du monaftère
de Saint Pierre de Sens .
D'où l'Auteur tire auffi que Théodéchilde
étoit fille de Clovis & non de
Thierri , ainfi que l'avoit conjecturé Mézérai
.
Depuis Bazolus , jufqu'à la première
ligne des Comtes héréditaires , on connoît.
quinze Comtes qui ont occupé l'efpace de
300 ans ; on ne peut approuver ni contefter
leur chronologie , par le peu de monuments.
authentiques qui nous reftent de ce temps .
L'Auteur décrit enfuite les limites du
Comté d'Auvergne. Ce n'étoient plus celles
du Royaume d'Auvergne ; les Romains
les Goths & le conquérant des Gaules en
avoient fait beaucoup de démembrements ,
mais il lui reftoit encore l'ancienne enceinte
du Diocèfe d'Auvergne , une partie
de ceux d'Autun , de Lyon , de Nevers ,
du Vellay; l'Auteur dit après Guy Coquille ,
qu'il y a à peine trois cents ans que Moulins
& la ville de Saint Paulien ont ceffé
de faire partie de ce Comté.
La ville Epifcopale ou la cité d'Auvergne
, actuellement appellée Clermont ,
étoit le chef- lieu de ce Comté.
Après fix fiècles , les Comtés furent héréditaires
; la foibleffe des Rois excita
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
F'ambition des Maires , & les rendit plus
entreprenans. Les feudataires fe virent en
état de faire la guerre au Prince.
Les Comtes d'Auvergne donnerent
dans ce temps , l'exemple d'une modération
digne d'être imitée . S'ils ont foutenu des
guerres contre le Prince , c'eſt en fe défendant
contre leurs voifins qui , dans certains
cas , avoient eu recours à l'autorité du
Prince , mais jamais comme révoltés .
La chronologie des Comtes héréditaires
commence à Bernard , de l'ancienne mai--
fon des Comtes de Poitiers. Hermengarde ,
fa femme , a fondé le monaftère de Blefle.
>
A Bernard , fuccedèernt Guérin , fon
fils aîné , puis Guillaume le pieux , fon
fecond fils ; celui- ci étoit encore Marquis
de Nevers , Comte de Bourges , & fut créé
en 892 , Duc de la premiere Aquitaine
dont Bourges étoit la capitale , en quoi ce
Duché eft diftingué de celui de Guyenne :
c'eft par cette raifon que Guillaume , le
pieux , eft nommé dans plufieurs chartes
Duc d'Auvergne.
Il y avoit dans le même temps d'autres
Comtés en Auvergne , diftincts de ceux
que poffédoient les fucceffeurs du Comte
Bernard; le Comté de Brioude, dont Berenger
étoit invefti , celui d'Aurillac , celui
de Mercoeur & celui de Montboilier.
A OUST 1767 . 175
L'auteur infinue que les Comtes actuels de
Montboiffier font les defcendans des anciens
Comtes , lefquels ont fuccédé à la
famille d'Avitus qui , au rapport de Sidoine
Appollinaire , poffédoit Cunlhat ,
chef lieu de ce comté.
Le Comte Guillaume mérita le nom de
pieux , par l'éclat des vertus qu'il pratiquoit.
Sa cour étoit l'école de la fageffe ;
l'élevation des fentimens , la candeur des
moeurs , l'urbanité des manières , en étoient
le caractère. Il fignala fa piété par l'établiſfement
de Sauxillanges , de Cluny , de
Manzac & de Gourdin en Berry.
L'auteur rapporte , d'après l'hiftoire des
Comtes de Poitou de M. Bely , que le
Duc Guillaume eft le premier des Princes
chrétiens , qui ait inftitué une fociété de
Chevaliers pour la défenfe & l'exaltation
de la foi.
Guillaume mourut fans enfans , en 919 ,
& fut enterré dans l'Eglife de Saint Julien
de Brioude .
Acfred , époux d'Adelinde , foeur de
Guillaume le pieux , lui fuccéda , non , dit
l'auteur , à raiſon de fon alliance , mais
comme d'un bien qu'il obtint du Roi ,
en faveur de cette alliance .
L'auteur admet ce fyftême , & fe décide
entre Juftel & Balufe , par des exemples
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
précédents , par les raifons de convenance ,
& auffi par l'ouverture que donne cette
chronologie , pour remplir un vuide qui ,
fans cette adoption , fe trouveroit entre
les deux Guillaumes.
Alfred mourut en 922 , dans le Comté
de Carcaffone ; il eut du chef d'Adelinde
plufieurs enfans , du nombre defquels
furent Guillaume & Acfred II qui lui fuccédèrent
, & Bernard , Comte d'Auvergne ,
´auteur de la branche des Seigneurs de la
Tour d'Auvergne.
L'auteur remarque qu'en 923 , les Normands
s'étant avancés dans l'Aquitaine &
dans l'Auvergne , qù ils commettoient d'affreux
dégats , Guillaume II leur livra une
bataille dans fes propres états , dans laquelle
ils perdirent 12000 des leurs , &,
furent obligés de fe retirer & d'évacuer
l'Auvergne.
Acfred II fuccéda à Guillaume , mort
fans enfans ; à celui- ci fuccéda Bérnard ; ,
mais il cut jufqu'à fa mort une cruelle,
guerre à foutenir contre Guillaume III ,
Comte de Poitiers , furnommé tête d'étoupe
, que Louis d'Outermer avoit nommé
au Duché d'Aquitaine & Comte
d'Auvergne , après la mort d'Acfred.
Après la mort de Bernard , la nobleffe
d'Auvergne rendit par accommodemen
A OUST 1767. 177
l'hommage & le ferment au Comte Guillaume
III.
Des Comtes étrangers furent auffi poffeffeurs
de l'Auvergne pendant quarante
ans , après quoi , Guy I , Vicomte d'Auvergne
, defcendant par les mâles d'Acfred
& d'Adelinde , l'emporta fur Guil-
Laume Fier-à bras; il étoit fils d'Aftorg, qui
commença la branche des Vicomtes.
M. Raymond a lu enfuite un mémoire
fur les fractures du crâne.
L'objet de ce mémoire eft la folution
d'un problême chirurgical : favoir , s'il
eft plus avantageux d'employer d'abord
l'ufage du trépan , dans toutes les fractures
même les plus fimples , que de le retarder
jufqu'à ce que les accidens confécutifs
paroiffent l'exiger.
L'auteur fondé fur une théorie des plus
lumineufes , & appuyé par une pratique
conftamment heureuſe , fe décide pour
l'affirmative.
Voici la marche de fa démonftration ,
- Il commence par donner une définition
exacte des fractures dont il doit traiter. II
obferve expreffément qu'il s'attache uniquement
aux fractures du crâne , occafionnées
par le choc violent des coups qui
brifent & ne tranchent pas.
Il divife ces fractures en fimples , com-
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
pofées & compliquées , en complertes &
incomplettes , & ne laiffe rien à defirer fur
l'explication de ces termes.
Il dit enfuite que dans toutes fortes de
fractures , à l'exception de l'incomplette ,
on ne doit point retarder le trepan .
Cette affertion eft fondée fur la nature .
des fractures , & fur les accidens qui en
font les fuites .
La fracture est toujours relative à la violence
de la percuffion , au volume & à la
matière de l'inftrument vulnérant , à la
fituation du frappé & du frappant , à la
force de ce dernier , à l'âge du fujet , à l'épaiffeur
de la fracture : il y a dans toute
fracture commotion & épanchement.
Les accidents fe diftinguent en primitifs
& confécutifs.
La commotion eft la caufe la plus ordinaire
des accidens primitifs , tels que les
feignemens de nez , des yeux , des oreilles ,
la perte de connoiffance , l'étourdiffement ,
Falloupiffement. Lorsqu'il y a rupture de
quelque gros vaiffeau , il fe fait auffi un
épanchement fubit , qui eft encore un accident
primitif, qui perfifte jufqu'à l'éva¬
cuation du fang extravafé.
-Les accidens confécutifs font toujours
les effets de l'épanchement confidérable ,
ou de la dépravationde l'humeur épanchée.
A OUST 1767. 179
Ceux- ci font très - dangereux , & tous
plus ou moins éloignés , felon qu'il y a
plus ou moins de vaiffeaux ouverts , ou
qu'ils font plus ou moins gros .
Il faudroit voir dans la differtation même
, avec quelle clarté & quelle préciſion ,
l'auteur met à portée de tous fes auditeurs
le méchanifme du cerveau , l'effet des différentes
commotions , le produit de la plus.
ou moins grande réfiftance du crâne , les,
triftes fuites d'un épanchement négligé. Le
naturel de fes expreffions , la fenfibilité de
fes comparaifons , ont rendu intéreffante
une matière dont les détails euffent été .
fans les talens de l'auteur , infupportables
à tout autre qu'aux gens de l'art.
C'est avec la même délicateſſe de ſtyle
& la même clarté , que M. Raymond
traite de la cure des fractures , & qu'il
prouve que l'application du trépan eſt
l'unique moyen de prévenir l'épanchement
, ou de donner iffue à la matière
épanchée , & d'empêcher qu'elle ne fe
corrompe. Il détruit & prévient les objections
qu'on pourroit lui faire ; il y répond ,
tant par l'allégation des principes , que par
les expériences qu'il a faites , notamment
dans l'Hôtel- Dieu de Clermont- Ferrand ,
fous les yeux des médecins & chirurgiens
de la ville ; d'où il ar éfulté que toutes fes
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
opérations précoces ont réuffi & fauve
les fujets , & que les opérations tardives
ont été fuivies de funeftes événemens.
D'où l'auteur conclut qu'il eft à propos
de trépaner dans toutes les fractures , à
moins qu'elles ne foient fituées dans les
lieux où on ne puiffe appliquer le trépan ,
ou que les pièces fracturées foient fuffifamment
écartées donner iſſue à la matière
épanchée : l'opération n'étant par ellemême
ni mortelle , ni douloureufe .
pour
Qu'on doit fe déterminer à opérer tout
de fuite , fans autres fignes primitifs que
la fracture .
Que toutes les fois qu'on attendra les
fignes confécutifs , on expofe la vie des
fujets .
La féance a été terminée par la lecture
d'une ode imitée du pfeaume cæli enarrant
gloriam Dei , par le Préſident de Fredefons.
Quelques ftrophes détachées donneront
une idée du plan & de la verfification de
L'auteur , qui emploie avec le plus grand
zèle fon talent à combattre l'impiété.
Les cieux de l'Eternel nous annoncent la gloire ;
Les aftres à mes yeux font briller fa grandeur ;
Le paffé , le préfent , tout à notre mémoire
Retrace fes bienfaits & montre un Créateur,

A OUST 1767. 181
Quoi l'impie ofe encor nier fa providence ?
Un aveugle hafard remplace fa puillance ?
Quel déluge de maux produifent de nos jours
Les hardis corrupteurs de la philofophie !
Dieu jufte , tu vois leur folie ,
Tu peux feul en rompre le cours .
Quel fpectacle pompeux ! le foleil dans le monde
Difpenfe la lumière à cent peuples divers ,
Il fait mûrir les fruits , rend la terre féconde ,
Ses rayons bienfaifans réchauffent l'univers ;
A l'Etre Souverain le jour rend fon hommage ,
Celui qui lui fuccéde à l'adorer s'engage ;
Chaque nuit qui furvient le bénit à ſon tour
Sitôt fur l'horifon qu'elle a tendu ſes voiles ,
Paroiffez , brillantes étoiles ,
*
Et faites luire un nouveau jour.
Que la loi du Très- Haut eft fainte, qu'elle est belle !
L'envieux en fureur frémit de fes fuccès.
Le Temps , qui détruit tout , ne pourra rien contr'elle
;
Loin de l'anéantir , il étend fes progrès.
Les jugemens divins font juftes en eux - mêmes ;
Les fiècles palleront avec les faux fyftêmes.
Sceptiques orgueilleux , vous travaillez en vain ;
Vos noms, s'ils vont jamais au temple de mémoire ,
Seront l'opprobre de l'hiſtoire ,
Et la honte du genre humain,
182 MERCURE DE FRANCE.
Quelle allégrelle , 6 Ciel ! fe répand dans mon âme,
Pour un bonheur fi grand les mortels font - ils faits ?
Un feu pur & divin me penétre & m'enflâme :
J'oferai , Dieu puiſſant , publier vos bienfaits ,
Je donnerai l'ellor à ma reconnoiffance ,
Vous entendrez ma voix même avec complaifance.
Toi , qui traite le jufte avec tant de mépris ,
Infenfé philofophe , approche & confidère
Si les plaifirs que tu préfères ,
Auprès des fiens ont quelque prix .
MATHÉMATIQUES.
M. Deſarps a inventé une machine
le
par
moyen de laquelle un corps , d'un poids
quelconque , enlève un corps plus pefant
que lui , de manière que les deux corps
parcourent des efpaces égaux , dans des
temps égaux , ce que tous les favans.
excepté Bernouilli & Maupertuis , foutiennent
être impoffible, M. Defarps a
démontré à M. l'Abbé Nollet la poffibilité
de ce procédé , & ce favant qui occupe une
des premières places parmi les phyficiens ,
en eft convaincu.
Les difgraces que M. Defarps a éprouvées
, l'ayant mis hots d'état de faire exéA
OUST 1767 . 183
cuter cette machine , dont l'utilité paffe
route expreffion , il offre d'affure à celui
qui voudra en faire les frais , un bénéfice
qui , comparé à la modicité des avances
qu'on fera , fera confidérable. On communiquera
à cette perfonne la lettre de M.
l'abbé Nollet , qui prouve ce qu'il avance.
9
Il croit devoir prévenir que ce favant ,
en approuvant fa découverte , n'eft pas
d'accord avec lui fur les conféquences qu'il
en tire ; l'inventeur foutenant que le mouvement
perpétuel réſulte néceffairement
de cette découverte ; donnant le nom de
mouvement perpétuel à une machine qui
auroit la propriété de conferver , fans alté
ration , le mouvement qu'on lui auroit
communiqué , jufquà ce que quelqu'une
des parties qui la compofent foit ufée ,
caffée ou dérangée M. l'Abbé Nollet
feroit fans doute de fon avis , s'il avoit vu
les deffeins de la machine entiere , & fi les
proportions lui étoient connues . Mais la
erainte qu'ils ne fuffent perdus dans un
trajet fi long , ou qu'ils ne tombaffent en
d'autres mains , a empêché de les lui envoyer.
Dailleurs , il fuffifoit à l'auteur
qu'il approuvâr le fondement fur lequel
s'éleve la machine : il en eft tout l'effentiel ,
le refte n'eft que des acceffoires , qui , &c.
On n'ofe entrer dans un plus grand dé
184 MERCURE DE FRANCE.
tail ; on prie M. l'Abbé Nollet d'être auffi
réfervé , pour ne point s'expofer à violer
involontairement le fecret qu'il a promis
à l'auteur ; car le moyen qu'il emploie
pour faire élever le poids le plus grand par
le moins pefant eft fi fimple , que le
moindre propos tenu en préfence de perfonnes
intelligentes & capables d'en profiter
, fuffiroit pour lui faire perdre fes efpérances.
Il fait la même priere à M. d'Alembert
, qui n'ayant pu examiner fon
projet , à caufe d'une indifpofition , l'a
remis à M. l'Abbé Nollet.
Il feroit à fouhaiter qu'on pût préfenter
cette découverte fous fon véritable point
de vue , elle paroîtroit moins impoſſible.
L'auteur ne pouvant avoir cette fatisfaction
fans courir des rifques , & connoiffant
trop la force des préjugés , pour ne pas être
perfuadé que bien des perfonnes aimeront
mieux penfer que M. l'Abbé Nollet fe
trompe avec lui , que de croire à certe découverte
, il prie ces perfonnes de fe ſouvenir
que l'existence des antipodes , la
mouvement de la terre fur fon axe , &c.
ont eté traités de fables ridicules ; & quelque
chofe de plus étonnant , c'eft que des
phyficiens nioient la circulation du fang ,
en voyant couler leur fang , c'eft- à- dire ,
qu'ils nioient ce qu'ils voyoient : la pré
A OUST 1767. 185
vention les aveugloit à un tel point , qu'ils
ne voyoient pas une preuve évidente &
parlante qu'ils avoient fous les yeux , &
qui leur prouvoit que le fang ne couloit que
parce qu'il circuloit. Après des exemples
auffi frappans , on ne fauroit être affez en
garde contre la prévention , ni allez perfuadé
que la généralité d'un préjuge n'eft
pas une raifon affez fuffifante pour l'adopter
aveuglément. Un préjugé général ne permet
pas l'examen , dit M. de Voltaire.
Voici d'autres motifs qui , s'ils ne perfuadent
pas , doivent au moins laiffer dans
le doute. 1 °. Il n'eft pas croyable que M.
Defarps ignore les raiſons qui ont été alléguées
contre fa découverte ; il n'y a pas
d'homme qui ait fait les plus médiocres
études , qui ne les ait entendu répéter
nombre de fois . Il fait que Defagulier a
écrit que tout homme qui prétend avoirfait
cette decouverte , eft un impofteur qui
cherche a faire des dupes.
2 °.Il étoit fi éloigné de croire au mouvement
perpétuel , que depuis quatre ans
qu'il a fait la découverte qu'il publie , il
ne s'eft occupé qu'à tâcher de connoître la
caufe de fon erreur , étant perfuadé qu'il
fe trompoit. La prévention où il étoit
contre le mouvement perpétuel , l'a forcé
de douter de la vérité de certains principes
186 MERCURE DE FRANCE.
reconnus pour vrais par tous les favins , &
prouvés tels par des expériences répétées
nombre de fois ; plutôt que de vouloir fe
perfuader que fon projet étoit bon , & que
c'étoit la raifon pourquoi il ne voyoit rien
qui lui fût contraire .
Il n'a jamais pu lui venir dans l'efprit de
chercher le mouvement perpétuel , étant perfuadé
qu'on n'en retireroit aucune utilité ;
car il penfoit qu'en fuppofant qu'il fût poffible
de placer une machine dans un milieu
non réfiftant , & de fupprimer tout frottement
, elle ne pouvoit communiquer de
mouvement au plus petit corps , fans en
perdre . Ce n'eft donc pas le mouvement
perpétuel qu'il a cherché , mais c'eſt la découverte
qu'il publie qu'il a cherchée . Si le
mouvement perpétuel en réfulte , comme
il le prétend & comme il le foutient , il
en eft d'autant plus fatisfait , que fa découverte
acquiert par- là un très - grand mérite
de plus. En effet , que de productions auffi
agréables qu'utiles ne verrons- nous pas
fortir des mains de nos habiles mécha→
niciens , quand elle leur fera connue ? Plus.
de chevaux pour mettre en mouvement les
pompes des hôpitaux : fans le fecours de
ces animaux , les bateaux remonteront les
fleuves les plus rapides , la féchereſſe n’enlevera
plus l'efpérance du laboureur & le
1
A OUST 1767 . 187
revenu du propriétaire ; on ne verra plus
de moulins fur les rivières , la navigation
en deviendra plus facile & moins périlleufe
; Marſeille verra moudre fes grains
dans fes murs , on aura de la farine en tout
temps , & par- tout où il y aura des grains ;
on pourra conftruire des canaux qui procureront
une correfpondance facile entre
les Provinces , en même temps qu'ils fertiliferont
les campagnes ; les marais & les
terres baffes feront defféchés & entretenus
dans un degré d'humidité favorable aux
plantes qu'on leur aura confiées ; les terres
élevées ne feront plus privées de cette
liqueur bafalmique qui porte par - tout
l'abondance ; les particuliers fe
ront à peu de frais une très- grande quantité
d'eau jailliffante dans leurs jardins.
Quelle épargne pourles colonies qui n'auront
plus befoin d'une fi grande quantité
d'efclaves ! & c. Il faut tirer le rideau fur ce
beau tableau , pour revenir aux motifs qui
perfuadent qu'il y a quelque apparence
qu'il repréfente fidelement des objets réels .
3°. Le Comte de Bafchi , qui a des connoiffances
très - étendues & affez fûres pour
ne pas fe tromper dans les jugemens qu'il
porte , a ' vu le projet , & ne l'a pas défapprouvé.
procure-
4. Les RR. Peres Pefenas , Blanchart ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Panigai , dont les noms annoncent des
hommes remplis de mérite & de fcience ,
n'ont pas pu démontrer l'impoffibilité.du
fuccès de cette découverte que M. Defarps
a foumis à leur examen fous le fecret .
5 ° . Un favant qui a été profeffeur de
mathématiques de la marine , & qui demeure
à Avignon , a dit à l'auteur qu'il
étoit perfuadé que ce projet devoit réuflir.
On ne le nomme point , pour ne pas le défobliger.
Il ne doit cependant pas craindre
qu'on fache qu'il eft de l'avis de M. l'Abbé
Nollet.
Voilà donc quatre perfonnes de mérite ,
connues pour telles par des ouvrages qui
ont reçu des applaudiffemens , lefquelles
ont examiné ce projet. La première , M.
le Comte de Bafchi , ci - devant Ambaffadeur
auprès de la République de Veniſe ,
prévenu , comme tout le monde , que cette
découverte eft introuvable , l'a examinée ,
& ne l'a pas condamnée . Il eft prié très - inftamment
de vouloir bien fe fouvenir qu'il
apromis le fecret à M. Defarps , qui n'a pas
oublié la bonté qu'il aeue de l'aider de fes
confeils & de fa bourfe ; il en confervera
toute fa vie la plus grande reconnoiffance.
Les trois autres perfonnes , les RR. peres
Pefenas , blanchart , Panigai , ont examiné
le projet avec toute l'attention imaA
OUST 1767 . 189
ginable , & il ne leur a pas été poffible de
faire aucune objection aux démonftrations
de l'auteur ; il ne publiera pas leurs réponfes
fans leur confentement , il affure
feulement qu'elles accrurent fes efpérances .
6º. Enfin , il s'eft adreffé à M. l'abbé
Nollet qui , mieux inftruit fur ce projet par
l'auteur , n'a pas craint de décider , & cette
décifion eft pour lui une démonftration
évidentiffime. Il a répondu à M. Defarps
qu'il penfoit comme lui . Il eft donc convaincu
comme lui , que par le moyen de
cette machine , un corps enleve un autre
corps qui le furpaſſe en pefanteut : c'eſt là
l'incroyable , c'eft cette découverte qui a
été décidée impoffible , introuvable , &
qui eft encore regardée comme telle par
tout le monde.
Cette découverte n'eft- elle pas préférable
à ce mouvement perpétuel , qui ne pourroit
donner de mouvement au plus petit
corps , fans perdre du fien ? Ici , il y a un
produit affez confidérable , car le poids qui
éleve eft à celui qui eft élevé comme 3 eft
à 4 , à caufe des frottemens ; car s'il n'y
avoit pas de frottement , le poids qui
enleve feroit à celui qui eſt enlevé comme
eſt à 2 , c'eſt- à- dire , qu'un poids
d'un peu plus de trente fix- livres peut enlever,
par le moyen de cette machine fans
frottement , un poids de foixante & douze
1000
190 MERCURE DE FRANCE.
1
livres ; & s'il y a des frottemens , ce poids
de trente fix - livres en enlevera un de
quarante huit livres. On voit par - là qu'on
donne vingt- quatre livres aux frottemens
pour un poids de quarante- huit livres qui
eft enlevé par une machine : c'eft en agir
affez généreufement.
Il faut obferver que cette machine n'eſt
pas applicable directement à tout par
exemple, il ne faut pas croire qu'une pierre
du poids de trente-fix livres puiffe enlever
une pierre du poids de quarante- huit
livres ; & cependant cette machine peut
enlever indirectement toutes fortes de
corps , quelque pefanteur qu'ils aient ,
pourvu que la matière qui compofe les
machines puiffe réfifter : il n'y a que cet
inconvénient qui borne fon pouvoir.
Si quelqu'un veut avoir part aux profits
que cette nouvelle découverte doit proque
duire , il adreffera fa lettre , franche de
port , à M. Fleche , au deffus de la croix
Baragon , à Toulouſe . Il la fera paffer à
M. Defarps .
A OUST 1767. 191
ARTICLE IV.
LE
BEAUX- ART S.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
E célèbre Baron de Venzel , Oculifte ,
eft depuis quinze jours de retour d'Angleterre
. Nous apprenons avec plaifir qu'il a
fait des prodiges de fon art par le nombre
de perfonnes à qui il a rendu l'ufage de la
vue. Nombre de malades tant de France
que
du pays étranger qui s'étoient rendues
à Paris pour attendre fon retour , ont déja
éprouvé les fuccès qui ont coutume de
fuivre toutes fes opérations. Les premiers
connoiffeurs de l'art avouent que fa méthode
d'opérer eft merveilleufe , puifqu'il
fait avec un feul inftrument & d'un feul
coup les opérations qu'on a coutume de
faire en fept à huit repriſes avec différens
inftrumens ; auffi les réuffites lui font fi
communes, qu'on peut dire que fa méthode
d'opérer eft infaillible .
M. le Baron de Venzel demeure , rue de
Vaugirard , vis-à-vis l'ancienne Académie .
192 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQ U E.
LEs amufemens lyriques , recueil d'ariettes
& fymphonies , dédié à Madame
de Sartine; propofé par foufcription .
Les ariettes avec accompagnemens qui
compoſeront ce recueil , feront de la compofition
des Maîtres d'un mérite reconnu.
On ne fe bornera pas aux feules ariettes
françoifes , on fera auffi un choix dans les
ariettes italiennes qui n'auront pas paru
en France , & qui feront des plus grands
compofiteurs italiens ; & pour qu'elles
puiffent être chantées , on en donnera
une imitation en vers françois. On aura
foin que ces paroles foient dictées par la
décence , que l'idée en foit agréable ,
l'expreffion jufte & la diction pure.
Pour éviter toute eſpèce d'uniformité ,
les ariettes feront variées ; tantôt gracieufes
, tantôt légères , quelquefois de grand
effet , quelquefois dans le goût pathétique ;
elles feront compofées pour les différentes
nature de voix , comme Deffus , Hautecontre
, Baffe taille , &c.
On invite les amateurs qui donnent
quelques
A O UST . 1767. 123
à
quelques loifirs à ce genre de poéfie ,
ouvrir leurs porte- feuilles , & à faire par
venir leurs ouvrages au Cabinet littéraire ;
ils auront la fatisfaction de voir leurs vers
mis en chant par les plus fçavans compofiteurs
de mufique.
L'on pourra exécuter les ariettes au
clavellin avec un feul violon , les parties
d'accompagnemens fe trouvant féparées.
Il manquoit aux amateurs de la mufique
la facilité d'en acquérir à un prix.plus
modéré que celui qui a eu lieu jufqu'à
préfent. Le public jouira de cet avantage
à la faveur des nouveaux caractères de
fonte du Sieur LOISEAU ; les notes font
d'une forme plus nette , & mieux contournées
que celles qui ont paru jufqu'à ce
jour ; elles ont un oeil auffi beau que
de la gravure : auffi ont- elles mérité au fieur
LOISEAU la protection * du Parlement.
celui
Cette mufique imprimée procurera une
diminution confidérable pour le prix , foit
aux foufcripteurs , foit même à ceux qui
n'auront pas foufcrit.
On fe propofe deux objets différens que
l'on pourra prendre féparément ; fçavoir ,
des ariettes , & des fymphonies .
* Le fieur Loifeau a gagné fon procès contre le
fieur Balard , qui s'oppofoit à l'impreffion de la
nouvelle mufique.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Dans le courant de l'année on donnera
ariettes & 12 fymphonies , ce qui fera
par mois deux ariettes & une fymphonie. 24
Prix de l'Abonnement .
On paiera pour les vingt- quatre ariettes
18 livres , pour les douze fymphonies 9 liv.
En foufcrivant l'on donnerà 9 livres &
l'on recevra une ariette. A la fin du mois
d'Août , on recevra une fymphonie & une
arietre. Au premier trimestre on paiera 9
livres , au fecond trimestre 9 livres. L'on
n'aura rien à donner pour, les trois & quatrième
femeftres. Ceux qui ne voudront pas
foufcrire , pourront choifir dans ces deux
objets , en payant pour chacune des ariettes
i livre , & pour chaque fymphonie ,
1 livre 4 fols.
Les Sonfcriptions feront ouvertes le
premier Août 1767 , chez GRANGÉ , Libraire
, au Cabinet littéraire , Pont Notre-
Dame , près la Pompe.
GRAVURE.
LE 19 du mois de Juin 1767 , le Sieur
2
de Fehrt , Graveur , a eu l'honneur de
préfenter à Monfeigneur le Dauphin
à Monfeigneur le Comte de Provence &
à Monfeigneur le Comte d'Artois , une
Eftampe repréfentant une allégorie au fuA
OUST 1767. 195
jet de la mort de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine. Cet hommage
a été fi favorablement accueilli de Monfeigneur
le Dauphin , qu'il a honoré l'auteur
du titre de fon Graveur ordinaire.
Cette Eftampe , avec fon explication
imprimée féparément , fe trouve à Paris
chez Buldet , Marchand d'eftampes , rue
de Gêvres , au Grand Coeur.
SEPTIEME & huitième vues d'Italie ,
gravées par M. Lebas , d'après les tableaux
de M.Vernet , l'une repréfentant le calme,
l'autre la tempête . I outes deux d'un grand
effet & bien exécutées , fe vendent chez
l'auteur , rue de la Harpe. Prix , deux
livres chacune.
ON donne avis à tous les auteurs ou
éditeurs des ouvrages de mufique , & autres
perfonnes qui font dans le cas de faire
graver , que Mde Deluffe , graveufe , tant
de la mufique que de tout ce qui concerne
la gravure de la lettre, foit fur l'airain , foit
fur l'étain , & c. demeure préfentement
rue des Prouvaires , près celle des deux
Ecus , chez Madame Bertelot , marchande
de modes , & qu'elle entreprend toutes
fortes d'ouvrages de ce genre.
Elle inftruit auffi chezelle des élèves , de
fon talent.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
O PÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaffe. Ce ballet a été fuivi jufqu'à
préfent par le public , de manière que les,
recettes en ont paru journellement prefque
auffi fortes que dans les jours de l'hiver.
On a retiré, après trois fois , un pas de
deux , figuré entre Mlle DUPERAI & M.
SIMONIN , que l'on avoit placé au prologue.
Ce pas étoit joliment compofé ,
bien exécuté ; mais il n'a pas produit l'effet
que l'on s'en étoit promis , apparemment
parce que le tableau étoit trop foible pour
le cadre , dans un moment où tout le pourtour
de la fcène étoit occupé par le
peux fpectacle des choeurs & des corps de
ballet.
pom-
Mlle ROSALIE a chanté dans le prologue
le rôle de Licoris , à la place de
Mile BEAUMESNIL ; & dans la pièce , Mlle
DUPLAN celui de la bergère. M. DURAND
chante toujours , & avec des applaudiffemens
, les rôles que devoit chanter M.
A OUST 1767. 197
LARRIVE'E . M. MUGUET a exécuté ceux
de M. LEGROS , les jours qu'il a diſcon
tinué de repréfenter ; ce dernier les avoit
repris le 25 du mois dernier.
On fe prépare à donner après cet opéra ,
des fragmens dans lefquels Mlle ARNOULD
doit reparoître.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE lundi , 20 juillet , la quatorzième
repréfentation d'Hyrza ou les Illinois , tragédie
nouvelle , qui avoit été annoncée
pour la dernière fois à la treizième , &
qui a été demandée .
Nous avons donné un extrait de cette
pièce dans le deuxième volume de juillet .
L'auteur a fait encore depuis le moment
de l'impreffion de notre article des changemens
confidérables , entr'autres un nouveau
cinquième acte , dans lequel la cataſtrophe
eft , entiérement différente de
celle qu'on aura lue dans cet extrait ; nous
rendrons compte de ces changemens , &
nous donnerons des remarques fur la tragédie
, dont l'édition fe vend à Paris , chez
la veuve Duchefne.
Les pièces jouées fur ce théâtre depuis
le 8 juin jusqu'au 25 juillet inclufivement ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
font en tragédies , Hirza ou les Illinois ,
par M. de SAUVIGNI ; Mérope , par M. de
VOLTAIRE ; Ariane , par Th. CORNEILLE .
En comédies ; l'Homme à bonnes fortunes ,
de BARON ; le Légataire , de REGNARD ;
Je Feftin de Pierre , de Th. CORNEILLLE ;
les Bourgeoifes à la mode , de DANCOURT ;
la Gouvernante , de LA CHAUSSE'E ; l'Ecoffoife
, de M. DE VOLTAIRE ; le Joueur ,
de REGNARD ; le Diftrait , du même ;
l'Enfant prodigue , de M. DE VOLTAIRE.
Démocrite de REGNARD ; les femmes fçavantes
, de MOLIERE .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE quatorze juillet , on donna fur ce
théâtre la premiere repréſentation du
Turban enchanté , comédie nouvelle italienne
, en deux actes.
Toute l'intrigue de cette pièce eft faite
pour occafionner ce qui forme à la fin le
fpectacle auquel elle doit fon fuccès , Arlequin
, dans le deuxième acte , fugitif de la
maifon de Pentalon & de la ville de laquelle
ce dernier eft gouverneur , en errant
dans la campagne , approche d'une grotte ,
entre des rochers , d'où il voit fortir des
Aammes. Un Mage paroît , lequel , après
avoir offert à Arlequin fa protection
'A OUST 1767. 199
pour ravir Camille à l'amour de Pentalon
, qui la retient en prifon , par jaloufie
de la tendreffe & de la fidélité de
cette fille pour Arlequin. Celui - ci accepte
avec joie les offres du Mage qui , en fa
préfence , enchante avec des cérémonies
d'une magie comique , une coëffure qu'il
lui pofe enfuite fur la tête. Il l'affure que
lui ayant , par ce moyen , communiqué fon
pouvoir , il fera tout ce qu'il defirera ,
fera invifible & vifible à fa volonté , & c.
Muni de ce puiffant fecours , Arlequin revient
à la ville , & fe préfente devant la
prifon où eft enfermée Camille , dans le
temps qu'elle s'entretient avec l'amant de
la fille Pentalon. Il fe rend viſible , &
promet à cet amant de fervir fa paſſion.
Camille eft enchantée de revoir Arlequin ,
lequel lui promet de la délivrer de la tyrannie
de Pentalon . Survient Scapin , un des
domeftiques de ce Gouverneur , & par le
pouvoir d'Arlequin , ce Scapin paffe en dedans
de la prifon , & Camille en dehors.
Pentalon arrive alors avec des gens armés
qui veulent faifir Arlequin ; mais dès que
quelqu'un d'eux approche , il change , fans
fortir de la même place , au milieu du
théâtre ; il paroît fous un habit & fous
une forme différente , fi fubitement , que
l'oeil le plus attentif ne peut s'appercevoir
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
.
du moyen par lequel ces changemens
s'opérent , ni même de ce que deviennent
tous ces différens vêtemens qu'il
quitte ; jufqu'à la coëffure fe change fur
fa tête , fans qu'il y porte les mains.
Lorfqu'enfin , on le voit fous fa première
forme d'Arlequin , la fcène devient un
palais qu'occupe en partie un très - grand
char de triomphe fur lequel il fe trouve.
Pentalon lui céde Camille & donne fa fille
à l'amant que protége Arlequin par ordre
du Mage qui le lui avoit recommandé .
Le jeu des machines & le fpectacle
dont cette Comédie eft ornée , font plaifir
& ont attiré du monde ; enforte que l'on
la donne les grands jours de ce théâtre
avec des opéras comiques.
M. COLALTO , un des acteurs de ce
théâtre, a rédigé la pièce, & M. VERONESE ,
autre acteur , a dirigé les machines.
Le 15 , la première repréſentation de
Nicaife , opéra comique de feu M. Vadé ,
remis au théâtre avec des changemens &
de la mufique nouvelle. M. FRAMERI
en a retouché le poëme pour l'adapter à
la nouvelle mufique compofée par M.
BAMBINI.
Les fentimens ont été réunis pour approuver
& goûter la mufique compofée
par M. RAMBINI ; mais ils font plus
partagés fur le nouvel arrangement des
A OUST 1767. 201
paroles du drame. Il nous a paru que
beaucoup de gens regrettoient les couplets
& que l'on auroit defiré rèvoir cet opéra
comique comme il étoit autrefois . Au
refte , nous n'avons point d'opinion à cet
égard , & nous ne nous ingérerons pas de
décider la queſtion. Nous ne pouvons ni
ne devons nous difpenfer de juſtifier la mémoire
de VADÉ , un peu trop injuſtement
bleffée dans une épître dédicatoire à
l'ombre de cet auteur , imprimée à la
tête du nouveau Nicaife. Dans cette
épître , feu VADÉ eft peint comme un
homme fans génie , fans goût & fans
talent , qui puifoit dans le vin les plaifanteries
dont il nous régaloit , & qui
faifoit des bouquets & fes opéras comiques
fur le bout de la table , après boire. Nous
avançons hardiment que tous ceux qui
l'ont connu , au nombre defquels on en
peut compter plufieurs qui faifoient partie
de la meilleure compagnie de ce temps ,
dépoferont avec nous contre cette imputation.
Si malheureuſement , la facilité de
fon caractère , le feu de l'efprit & même
celui des paffions de la jeuneffe , plus que
tout encore , l'afcendant impérieux d'un
talent original pour peindre les gens de
la dernière claffe des citoyens , pour en
étudier les moeurs , les plaifirs & jufqu'à
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
l'élocution ; fi tout cela quelquefois l'a
entraîné dans un genre de vie diffipé &
peut- être à la vérité un peu licencieux
aux regards des gens fevères ; pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de
quelques écarts , au fond affez excufables ,
excufés même pendant qu'il vivoit ? d'autant
plus qu'ils ne l'ont jamais fait fortir
des bornes étroites de l'honneur & de la
plus fcrupuleufe probité. VADÉ étoit naturellement
très - gai , très- enjoué , à jeûn ,
comme en fortant de table ; c'eſt ce que
atteftent tous ceux qui l'ont connu , & ce
témoignage doit prévaloir fur l'idée que
veut donner de lui le jeune auteur de
cette épître , qui vraisemblablement ne
l'a jamais vu. Quant à la difficulté que
la même épître fuppofe aujourd'hui dans
le Public , fur le fait de l'opéra comique ,
nous croyons que cela eft encore fufceptible
de contradiction , ainfi que la groffièreté
& la baffeffe que l'on veut faire
entendre avoir fait tout le piquant des
ouvrages du Poëte , dont l'ombre eft d'autant
plus injuftement maltraitée , que malgré
la vivacité & la facilité de fon efprit , il
ne s'et jamais permis , ni en profe ni en vers,
le moindre farcafme contre aucun de fes com
frères. Pour achever de détruire les fauffes
impreffions qui pourroient réſulter de cette
A OUST 1767: 203
épître contre les talens de feu VADÉ , nous
oppoferons le témoignage public qu'a rendu
en fa faveur un Juge que perfonne affurément
ne récufera fur cette matière .
COPIE d'un Couplet de M. FAVART ,
chanté par M. LA RUETTE à l'ouverture
de l'Opéra - comique , le 3 Février 1758 ;
il y eft queſtion de VADE , mort au mois
de Juillet précédent . C'eft un avis que l'on
donne aux Auteurs qui veulent travailler
dans le genre de l'Opéra - comique.
Air : ( Menuet d'Exaudet ) .
Obfervez ,
Et fuivez
Ce modèle ;
Comme lui peignez les moeurs }
Prenez de fes couleurs
La teinte naturelle.
Que le trait
Du portrait
Soit fidèle ;
Confultez la vérité ,
L'art n'a rien mérité
Sans elle .
Ses couplets , dont l'harmonie
Au fens eft toujours unie
Sont limés
Et rimés
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
Sans contrainte ;
Ses petits vers mefurés ,
Serrés ,
Coupés ,
Frappés ,
Ont du bon goût
En tout
L'empreinte.
Unillant
Le plaisant
A l'utile ,
Il traitoit tous les fujets ,
Et , felon les objets ,
Il varioit fon ftyle.
Tout y prend
Différent
Caractère.
Il n'eft point de mauvais ton ,
Lorfque l'on a le don
De plaire.
Pour défigner l'auteur dont on fait ainfi
l'éloge , on cite dans la fcène où fe trouve
ce couplet l'auteur du Suffifant & de
Nicaife . On penfe que le fentiment
de M. FAVART prévaudra dans l'efprit
de tous nos Lecteurs fur celui du jeune
auteur de l'épître .
* Voyez la répétition interrompue ou le Petit-
Maitre malgré lui, imprimée chez DUCHESNE en
1758.
A OUST 1767 :
205
Le 23 Juillet , le nouveau Nicaife étoit
à la quatrième repréſentation ; & le 26 ,
le Turban enchanté , à la fixième .
CONCERT SPIRITUEL.
PRIX PROPOSÉ AUX MUSICIENS.
UNE perfonne qui s'intéreffe aux progrès
de la mufique , a fait remettre entre les
mains de M. DAUVERGNE , Surintendant
de la Mufique du Roi , & Directeur du
Concert Spirituel , une médaille d'or de
la valeur de trois cent livres , deſtinée à
celui qui aura compofé le meilleur motet.
Les juges feront M. DAUVERGNE , &
MM. BLANCHARD & GAUZARGUES , Maîres
de Mufique de la Chapelle du Roi .
On propofe , pour fujet du motet , le
pfeaume 136 , Super flumina Babylonis.
Il faudra que le motet contienne, au
moins deux RÉCITS , un DUO , & deux
CHOEURS , & qu'il ne dure que vingt - cinq
à trente minutes au plus.
Toutes perfonnes feront admifes à cons
courir , à l'exception des trois juges.
Les morets feront remis à M. DAU
VERGNE , francs de port , avant le premier
février de l'année prochaine 1768 , &
206 MERCURE DE FRANCE.
M. DAUVERGNE en donnera fon récépiffé
avec un numéro , qui fervira à diftinguer
le motet ; ou il enverra fon récépiffé aux
adreffes qu'on lui indiquera .
Le concours fe fera au Concert Spirituel ,
dans le courant de la quinzaine de Pâques ,
& il n'y aura que les motets choifis par les
trois juges , fur l'examen des partitions ,
qui pourront concourir.
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , ils n'y mettront
pas même de devife ; mais ils écriront
leur nom & leur adreffe , dans un papier
cacheté joint au motet , & qui ne fera
ouvert qu'au cas que le moter remporte
le prix. M. DAUVERGNE remettra la médaille
du prix à celui qui lui rapportera le
récépiffé ; & ceux qui n'auront pas remporté
le prix pourront auffi retirer leurs
motets en rapportant ou en renvoyant le
récépiffé qu'ils auront reçu .
L'adreffe de M. DAUVERGNE , auquel
il faudra faire tenir les motets , eft à Paris ,
rue Saint Honoré , à l'encoignure , du côté
du Boulevart, vis -à vis laplace de Louis XV.

A
OUST 1767. 207
LETTRE de l'Entrepreneur des Spectacles
de la Lorraine .
J'A1 lû , Monfieur , dans votre Mercure
du précédent mois , la réponſe à la lettre
qui vous a été écrite de Rennes , au ſujet
de la Fée Urgelle : comme vous la terminez
par un avis aux Directeurs de province
vous voudrez bien me permettre d'y répliquer.
>
Vous penfez , & vous affirmez comme
quelque chofe de certain que la Fée Urgelle
feroit tombée à Paris , fi les rôles de Marton
, de la Vieille & de la Fée avoient été
repréfentés par la même actrice. Je crois ,
Monfieur , que ce n'eft pas rendre à ce joli
ouvrage toute la juftice qu'il mérite , &
l'expérience me prouve que la pièce ne
perd rien de fon agrément en commettant
ce que vous appellez une méprife .
La Vieille , dites - vous , jouée par
Marton , détruiroit entièrement l'illufion
;
eh ! Pourquoi ? Si elle eft affez parfaitement
déguisée pour ne pouvoir être reconnue
du fpectateur que par le fon de fa voix ?
Si fon jeu , fon maintien , fon action , fon
vifage même portent l'empreinte de la
décrépitude ? Vous ajoutez que cette fuf208
MERCURE DE FRANCE.
penfion , cette incertitude ôtée , la crainte
qu'on a fur le danger de Robert , ne pourroit.
point avoir lieu , & l'intérêt s'évanouiroit ;
cela ne peut être vrai que pour une première
repréſentation , devant des fpectateurs
qui ne connoîtroient ni le poëme ,
ni le charmant conte de M. DE VOLTAIRE.
Vous ajoutez de plus que cela nuiroit à
la prefteffe de l'exécution , & mettroit le
dénouement trop à découvert. L'expérience
nous prouve encore le contraire.
Nous venons de faire exécuter cette
pièce à Nancy , avec le plus brillant fuccès.
M. FARGES & Mde FLEURY , en ont eu,
principalement la gloire. Cet acteur , qui
ne ſe flate pas d'égaler M. CLAIRVAL ,
auroit cependant été vu à Paris même avec
plaifir ; l'agrément de fa voix & de fa
figure , la nobleffe & la vérité de fon jeu ,
lui ont acquis des éloges mérités.
,
Mde FLEURY , quoiqu'éloignée d'atteindre
aux talens inimitables des célébres
actrices dont vous parlez , a réuni à la
fatisfaction générale , les rôles de Marton ,
de la Vieille , & de la Fée ; & ce qui
dites - vous , auroit caufé à Paris la chûte.
de la pièce , a été ici la fource de fon
brillant fuccès. Cette actrice a parfaite-;
ment faifi les caractères des trois différens
perfonnages qu'elle repréfentoit , fimple ,,
A OUST 1767. 208
ingénue , dans la bergère , couverte d'un
habillement auffi uni que fon jeu : fingulièrement
caractériſée dans la Vieille , &
mife avec autant de vérité que Madame
FAVART , de l'aveu même des perfonnes
qui ont vu l'une & l'autre dans le même
rôle : noble & tendre dans la Fée , & parée
des vêtemens les plus éclatans. Elle a remporté
les fuffrages les plus flatteurs ; & les
trois rôles remplis par la même perfonne
n'ont point diminué l'intérêt , n'ont point
détruit l'illufion', & ont rendu le coup de
théâtre prefque incompréhenſible.
La décoration repréfente l'intérieur
d'une chaumière , la plus grande obſcurité
eft répandue fur la fcène , un mauvais
grabat eft placé au milieu du théâtre
lorfque la Vieille s'affied deffus , fans qu'au
cun rideau la cache , fans que le public
la perde un inftant de vue ; la chaumière
fe change en fuperbe palais , l'obfcurité
eft chaffée par une illumination fubite &
une infinité de luftres ; le lit fe change en
trône éclatant , & la même Vieille qu'on
vient de voir laide , ridée & décrépite , y
paroît exhauffée , coëffée en cheveux ; &
couverte des vêtemens les plus brillans .
Pardonnez- moi , Monfieur , fi je ne fuis
pas de votre fentiment ; mais des perfonnes
du premier rang , & dont le goût eft
210 MERCURE DE FRANCE.
connu , ont avoué que cette métamorphofe
qui fe fait en un clin d'oeil avoit rendu
le coup de théâtre bien plus frappant qu'à
Paris. Cette machine eft de l'invention du
Sieur DUHAULONDEL , dont le génie eft
étonnant pour ces fortes d'ouvrages . Avec
peu de dépenfe il eft parvenu à rendre ce
changement éblouiffant , & prefque inconcevable
; jugez de ce qu'on auroit pu faire
aux Italiens : croyez donc , Monfieur , que
la Province ne doit pas toujours imiter
fervilement ce que l'on fait à Paris , qu'il
eft dans ce pays des intérêts particuliers
auxquels l'intérêt général eft fouvent facrifié
, & que les Directeurs des provinces ,
fans faire une méprife , ni diminuer le
fuccès de la pièce , peuvent réunir les trois
rôles en un feul.
J'ai l'honneur , &c.
Nancy , le 10 juillet 1767 .
J CATRAT , Entrepreneur des
Spectacles de la Lorraine .
Avis fur la lettre précédente.
L'AUTEUR de la lettre que nous venons
de rapporter permettra de lui repréſenter
qu'en lifant celle à laquelle il réplique , il
fui auroit été facile de lire à la tête qu'elle
étoit adreffée à M. DELAGARDE , auteur
A OUST 1767. 211
du Mercure pour la partie des fpectacles ;
mais non pas de lui ni de M. DE LA PLACE ,
auteur du Mercure , auquel il a adreffé la
réponſe. Aucun des deux n'eft attaché en
rien à l'une ni à l'autre opinion fur la
manière de faire jouer la Fée Urgelle . La
réponſe à la lettre d'un anonyme , inférée
dans un Mercure , & qui eft l'objet de la
réplique de M. CATRAT , eft de M. GUERIN
, duquel on a vu plufieurs fois dans
les Mercures quelques vers , fort ami de
M. & de Mde FAVART , lequel nous a
affuré que c'étoit de leur aveu qu'il nous
prioit d'inférer cette réponſe ; ainfi , nous
avons lieu de préfumer que fon fentiment
à l'égard de la pluralité des actrices pour
le rôle de la Fée Urgelle eft conforme à
celui de l'ingénieux autour de cet ouvrage.
Voilà tout ce que nous pouvons répondre
fur une conteftation qui ne nous regarde
en aucune façon , & fur laquelle nous
déclarons ne plus rien inférer de ce qui
pourroit nous être adreffé , dans la crainte
de fatiguer la patience de nos lecteurs en
leur préfentant trop fouvent le même fujet ,
quoique la jolie pièce qui y a donné lieu
ait confervé toujours le droit de lui plaire
& foit accueillie par les plus vifs applaudiffemens
toutes les fois qu'elle eft repréfentée.
212 MERCURE DE FRANCE.
En terminant cet article nous recevons
de Tours la lettre fuivante ; nous la joignons
à la précédente , pour n'avoir plus
à revenir fur ce fujet.
MONSIEUR ,
L'AUTEUR d'une lettre anonyme , inférée
dans le Mercure de juin dernier , prétend
que les auteurs de la Fée Urgelle ,
dont il eft l'intime ami , me défapprouvent
d'avoir fait jouer les trois rôles de Marton ,
de la Vieille & de la Fée par la même
actrice . Je conviens avec l'anonyme que
perfonne ne peut jouer le rôle de la Vieille
aufli parfaitement que Mde FAVARD , &
ceux de Marion & de la Fée auffi ſupérieurement
que Mde LARUETTE ; mais
enfin ces trois rôles n'en font qu'un , &
j'ai cherché les moyens de gagner , par la
force de l'illufion , ce que je pourrois
perdre par la comparaifon de talens avec
l'actrice que j'ai chargée de ce rôle pénible.
Je n'ai point confulté les auteurs , j'ai
confulté le drame , & je me fuis perfuadé
que Marton foutiendroit bien mieux l'intérêt
en éprouvant Robert fous l'habit de
Vieille , & rendroit bien plus faillant toutce
qu'elle dit , en parlant d'elle- même ,
A OUST 1767. 213
comme ces vers , lorfqu'elle appelle Marton
au plaidoyer à la Cour d'amour :
Marton eft contente ,
J'ai fon défiftement >
Sa procuration ,
Et c'est moi qui la repréſente.
L'anonyme en conviendroit s'il avoit
vu une de nos repréſentations de cette
pièce ; il feroit convaincu que les changemens
fubits d'habits & de caractères dans
la même perſonne paroiffent plus naturellement
l'ouvrage d'une Fée , qu'on attend
dans une pièce de ce genre , & amènent
bien le dénouement que ces deux vers
rendent triomphant :
J'ai trop long-temps joui de ton erreur ,
La vieille étoit Marton , & Marton eft Urgelle.
A l'égard de la dernière métamorphofe
de la Vieille en Fée , que l'anonyme croit
impoffible , il eft aifé de l'en défabufer ,
en rappellant le ballet ingénieux * du
célèbre NovERRE , donné fur le théâtre
de l'opéra-comique en 1754 , dans lequel
deux vieux & deux vieilles , parfaitement
caractérisés , ſe trouvoient , dans l'eſpace
d'une feconde , transformés à la vue du
* De la Fontaine de Jouvence.
214 MERCURE DE FRANCE.
public en jeunes bergers , revêtus d'habits
galans ornés de fleurs ; & fi l'on fait attention
que j'ai ici le fecours de la toile , les
dernières paroles de la vieille fur fon lit ,
les réponfes & proteftations de Robert &
coup de tonnerre que je fais durer autant
que je veux , j'ai tout le temps qu'il me
faut pour bien rajufter la Fée & lui rendre
encore , avec le fecours du rouge , le teint
piquant de Marton , qu'elle ne doit point
avoir quand elle eft traveſtie en Vieille.
le
Je dois vous informer , avant de finir
ma lettre , Monfieur , qu'on vient de m'imiter
, dans l'exécution de la Fée Urgelle ,
à Marſeille , où elle vient d'être jouée
avec le plus grand fuccès fous les yeux
& par les foins de M. DUNY , auteur de
la mufique. Quand cette nouvelle ne feroit
pas exactement vraie , je me trouve forcé
de fuivre mon premier plan , & j'y fuis
autorifé la meilleure raifon , c'eft que
par
de tous les fpectacles que j'ai donnés en
province , aucun n'a , jufqu'à préfent , plus
fatisfait mon intérêt & mon amour-propre.
J'ai l'honneur , &c.
4
A Tours , ce 25 juillet 1767.
BERNAUT.
Avis intéreffant , voyez le Mercure de juin
dernier , page 212.
A OUST 1767. 215
Page 177 , au fujet du recueil de defleins de
jouaillerie , de M. Aug. Duflos , on a mis par
erreur le prix 15 liv. Il faut lire 18 liv.
AP PROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice- AI
Chancelier , le volume du Mercure du mois
d'août 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe.
en empêcher l'impreffion. A Paris , ce premier
*août 1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ODDE à moi- même.
MADRIGAL pour Mlle de B *** .
AUTRE fous le nom d'Elife.
LETTRE à M. de la Place , & c.
EPITRE à Mlle Dubois .
Page 5
10
Ibid.
II
17
VERS récités & préfentés à Mde de Richelieu. 21
PENSÉE imitée d'une ftrophe de la fixième ode
de Pindare fur les jeux Néméens .
EPIGRAMME.
• QUATRAIN à M. l'Int.. de S....
ORIGINE des Moulins à vent .
Ibid.
22
Ibid.
23
59
Le Roi deTarfite, Conte imité de Tarfis & Zélie.25
TRADUCTION de l'ode d'Horace , &c.
Bouguer à Mde la Marqu fe de Marnifia. 62
216 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des chanſons anciennes.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
65
77
79
PARODIE d'une romance de la Reine de Golconde.84
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
86
L Voyageur François , ou la Connoiffance d
l'ancien & du nouveau Monde.
HISTOIRE du Comté de Ponthieu , de Montreuil
& de la ville d'Abbeville , fa capitale. III
VIES des Pères , des Martyrs & des autres principaux
Saints , &c. 125
EPIDEMIQUES d'Hippocrate , traduites du grec ,
avec des réflexions fur les conftitutions épidémiques
, &c.
130
RÉPONSE de M. l'Abbé Lacaſſagne à la lettre de
M. Vogel.
ANNONCES de livres.
SUPPLÉMENT aux nouvelles littéraires .
132
135
168
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMI E S.
EXTRAIT des ouvrages lus dans la féance publique
de la Société des Lettres , Sciences & Arts de
Clermont en Auvergne.
MATHÉMATIQUES.
ARTICLE IV . BEAUX - ARTS.
170
1824
ARTS UTILE S.
CHIRURGIĘ.
191
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
192
GRAVURE.
194
ARTICLE V. SPECTACLE S.
OPÉRA. 196
COMÉDIE Françoife.
197
COMÉDIE Italienne . 198
CONCERT fpirituel.
205.
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI
SEPTEMBRE 1767.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Shiv: ine
FayitionSculp
A PARIS ,
JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoife
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques. '
CAILLEAU , rue du Foin .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi,

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M,
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement . Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi,
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercuré.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les rece
vront francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren .
dront les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'eſt à- dire , 24 liv,
d'avance, en s'abonnant pour ſeize volumes ,
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mereure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus .
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit yolumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe deux collections procurer
complettes qui reftent encore.
1
MERCURE
DE FRANCE.
THEQUE
SEPTEMBRE 1767 YON
DE
LA
VILLE
7893*
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de CHARLES I , Roi d'Angleterre
, à fonfils le PRINCE DE GALLES,
retiré en France ; par M. FRANÇOIS
de Neufchâteau en Lorraine , âgé de
quinze ans , Affocié des Académies de
Dijon , Lyon , Marſeille & Nancy.
AVERTISSEMENŤ.
N connoît l'hiftoire du Prince malheureux
& innocent que je fais parler dans
ce petit ouvrage. On fçait qu'il effuya tous
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
les caprices du fort , & qu'enfin abandonné,
trahi de tout le monde , vendu par les
Ecoffois , perfécuté par Cromwel & condamné
par une affemblée de factieux qui
s'arrogeoit le titre de Parlement , il termina
fa carrière à Withethal fur un échaffaut.
Il eft fuppofé écrire dans le palais de
Saint-James , qui lui fervoit de prifon .
Tes yeux , ô mon cher fils , reconnoîtront fans
peine
Ces traits que j'ai formés d'une main incertaine
C'eft Charles qui t'écrit , ton père infortuné
Qu'à d'éternels malheurs le Ciel a condamné
Et qui , des trahiſons innocente victime ,
Du faîte des grandeurs eft tombé dans l'abîme,
Hélas ! tout me retrace , en ces funeftes lieux ;
Du volage deftin les jeux & l'inconftance.
Dans ce même palais où régnoient mes ayeux ,
Où j'exerçai jadis la fuprême puiffance ,
Je me vois enchaîné par des féditieux .
Rien ne peut déformais réprimer leur licence
Ils renverfent les loix , ils outragent les Cieux.
Ce Sénat des Anglois , ce Parlement augufte ,
Qui long-temps refpecta les bornes du devoir ,
Se livrant aux projets d'une cabale injufte ,
De fes Rois maintenant ufurpe le pouvoir.
SEPTEMBRE 1767. 7.
Ce n'eft plus qu'un ramas d'hommes vendus au
crime ;
La fraude les conduit , la haine les anime.
Leurs fuccès , & les maux que j'ai déja ſoufferts ,
Doivent être , ô mon fils ! préſens à ta mémoire :
Mais tu n'as pas appris tous mes nouveaux revers.
Je vais t'en crayonner la déplorable hiftoire ;
Le récit de mon fort adoucit fa rigueur.
Du moins , en t'écrivant , je foulage mon coeur.
Tu fçais qu'à Naësbay la fortune ennemie ,
Propice aux conjurés , fuivit leurs étendards.
Tout tomba fous leurs coups , leur audace aguerrie
Surprit & fit plier mes efcadrons épars.
O vous , jeunes Guerriers ! foutiens de ma querelle
,
Vous, Maurice & Robert ( 1 ) , mes braves défenfeurs ,
Vous pérites alors , & la Parque cruelle ,
En terminant vos jours , augmenta mes douleurs.
A vos mânes fanglans mon amitié fidelle
Ne put offrir , hélas ! que de ftériles pleurs.
Bientôt aux murs d'Oxford les Ligueurs triomphèrent
,
De lauriers en tous lieux Cromwel fut couronné.
( 1 ) Ces deux Princes , Généraux de l'armée
royale , furent tués à la bataille de Naësbay ,
gagnée par les troupes du Parlement.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Mes lâches courtisans fans honte me laifsèrem
Au milieu des périls où j'étois entraîné....
Le ſort d'un malheureux eſt d'être abandonné.
J'étois expofé feul aux coups de la tempête :
J'ignorois les moyens d'y dérober ma tête ,
Lorfque des Ecoffois le zèle généreux
M'offrit une retraite où je me crus tranquille ,
Où depuis ... mais alors l'avenir ténébreux
Cachoit à mes regards ce changement affreux
J'aimois à me flatter , eſpoir trop inutile !
Qu'un retour favorable , un moment plus heureux
,
Pourroient rendre mon trône & mon peuple à mes
voeux.
Mais on vint m'arracher à ce dernier afyle ;
Et , par l'appas du gain , l'Ecoffois invité ,
Démentit fon devoir & fa fidélité ( 2 ) ..
Dieu ! quelle fut ma peine en ce moment funeſte !
Trahi de toutes parts , fans appui , fans fecours ,
"J'implorai , mais en vain , la vengeance céleſte...
De mes calamités rien n'arrêta le cours.
Dans les mains des Anglois on ofa me remettre.
L'âme de leur parti , l'ambitieux Cromwel ,
De fon coeur avec art me déguiſa le fiel.
(2 ) Les Ecoffois le vendirent pour 200000
guinées. Ce Prince s'écria plufieurs fois dans fa
prifon : Plagatus fum in domo eorum qui diligebant
me.
SEPTEMBRE 1767 .
Aux voeux que je formois il parut fe foumettre ;
Perfonne mieux que lui , fous l'air de la candeur ,
N'a de fes grands deffeins voilé la profondeur.
Il a reçu du Ciel des talens en partage ,
La valeur , l'éloquence , & même des vertus ;.
Mais ces préfens des Dieux , il les a corrompus ,
Il les a dégradés par un coupable uſage :
Il déguife le crime & la rebellion
Sous le mafque facré de la religion :
Il veut être tyran fans jamais le paroître ;
Ennemi fans retour , juge fans équité ,
Politique fubtil , & guerrier redouté ,
Voilà quel eft Cromwel ! voilà cet heureux traître ,
Qui profcrit des Anglois le véritable Maître ,
Qui retient la fortune enchaînée à fon char ;
Des peuples révoltés il eſt le boulevard.
Il anime , il conduit leurs troupes criminelles :
On rampe fous fes loix. Les Chefs de ces rebelles
Sont tous les partifans déclarés , ou fecrets ,
Et tous lui font unis par le noeud des forfaits
Je ne dévoilai pas d'abord fa perfidie ;
Par des dehors trompeurs il féduifit mes yeux ,
Et je connus trop tard que fon hypocrifie
Formoit contre mes jours des projets odieux.
Le peuple cependant ne voyoit qu'avec peine ,
Son Monarque opprimé fous le poids des malheurs.
Mais bientôt de Cromwel les nombreux fectateurs
Rallumèrent par- tout le flambeau de la haine.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
On avoit propofé des articles de paix....
Quelle paix , ô mon fils ! quelle horrible injuſtice !
Aurois-je pu , fans honte , y confentir jamais
Et de tous mes amis faifant le facrifice ,
Les livrer aux bourreaux pour prix de leurs bienfaits
?
?
On céda fur ce point ; tout alloit fe conclure
Quand j'appris que Cromwèl vouloit par mon
trépas ,
Se frayer jufqu'au trône une route plus fùre ;
Et mettre enfin le comble à tous les attentats .
Les momens me preffoient , & j'étois fans défenſe ;
La fuite fut alors mon unique recours ;
De mes gardes je fus tromper la vigilance.
D'Absburnham , de Barklay l'induſtrieux fecours
Me ravit au danger qui menaçoit mes jours...
Mais , hélas on ne peut changer fa deſtinée.
La fortune en tout temps contre moi déchaînée ,
Me guida dans une ifle ( 3 ) où des hommes pervers,
Commandés par Hammond, me rendirent aux fers.
Mes tyrans à regret avoient vu fuir leur proie
Et leur oil inquiet me revit avec joie.
L'injufte Tribunal , dreffé par leur fureur ,
De mes triftes deftins redoubla la rigueur.
(3 ) Charles fe fauva dans l'ifle de Wight , dont
le Colonel Robert Hammond étoit Gouverneur.
Celui- ci fit le Roi prifonnier dans le château de
Carisbroek , d'où on le transféra à Londres.
SEPTEMBRE 1767. 11
Depuis ce temps , mon fils , je fuis fans eſpérance ;
Mais les revers n'ont pas ébranlé ma conftance.
Le juſte eſt à l'abri d'une vaine terreur ;
C'eſt au crime à trembler , non pas à l'innocence.
Mais quel bruit de ces lieux arompu le filence ? ...
Ah , Ciel de mes tyrans le Chef audacieux ,
Cromwel vient m'annoncer leurs décrets odieux.
Devant leur Tribunal on me force à paroître ....
Ces heureux fcélérats ofent juger leur Maître.
N. Ici le Roi eft cenfé aller à la féance
du Parlement où il fut condamné , & à
fon retour écrire ce qui fuic.
C'en est fait , ô mon fils ! je céde aux coups du
fort ;
On a lu mon Arrêt , & je vais à la mort.
Si jamais les deftins , devenus plus profpères ,
Te faifoient remonter au trône de tes pères ;
Si tu régnois un jour fur l'Anglois plus foumis ,
Que tes feuls guides foient la paix & la clémence ;
Imite-moi , pardonne à tous mes ennemis...
Ce n'eft qu'à des coeurs bas que convient la vengeance.
Toi , dont les noirs projets par l'audace dictés
A ton ambition ont livré l'Angleterre ;
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
Toi qui femes par-tour la difcorde & la guerre ,
Cromwel ! indigne auteur de mes calamités ,
Ufurpe enfin le fceptre , acheve ton ouvrage.
J'expire fous tes traits , victime de ta rage ;
Mais je laiſſe en mourant à ton coeur criminel
De tes lâches forfaits le remords éternel.
ODE ANACREONTIQUE.
DUN
' UN préjugé ftupide écartant le nuage ,
Ma main à la parede élève des autels..
Puis-je de mon encens lui refufer l'hommage ?
Elle eft l'idôle des mortels.
L'homme de la raifon perçant la nuit obſcure ,
Confacre au doux repos fon premier mouvement..
Les plaifirs font les dieux , fon guide eft la nature ,
Et le bonheur eft fon aimant.
Où trouver ce bonheur qui me fait & m'attire ?
Sera- ce dans les bras d'un travail obſtiné ?
Non , le bonheur jamais n'admit dans fon empire ,
Un être au travail condamné.
Qu'un févère cenfeur , qu'un fage de la Grèce ,
En vantant le travail , condamne un doux loifr.
Bientôt fon propre coeur appelle la parelle
Et koupire après le plaifir.
SEPTEMBRE 1767. 13″
Les tréfors entaffés , l'éclat d'une couronne ,
Ne font que nous montrer l'écorce du bonheur.
Le travail y conduit , la pareffe le donne ,
Er la pareffe eft dans mon coeur.
Que vois-je ? Quel éclat ! tout l'Olympe s'abaiſſe;
Un trône de rubis fe montre dans les airs .
Tout mes fens font émus. Aux pieds de la Pareffe
Je vois s'incliner univers.
De la troupe des jeux la Déeffe eft fuivie ; .
On voit à les côtés les Ris & les Amours.
Puiffante déité , préfidez à ma vie ;.
Soyez l'oracle de mes jours !
Mais quoi ! j'entends déja l'adorable immortelle
L'univers retentit des accens de fa voix ,
Et la nature entière , à fes ordres fidelle
Vient recevoir les douces loix.
Mais pourquoi de ces loix ferai - je l'interprète ?
Ne les portons- nous pás écrites dans nos coeurs ?
Après des longs travaux la nature muette
Cherche à repofer für des fleurs.
ParM. D'EYDIER , d'Aiguemortes , Ecolier
de Rhétorique au Collège de Nifmes.
14 MERCURE DE FRANCE .
VERS à Mde DE B *** , à fon arrivée
au château du *** , où elle vient tous
les ans au printemps.
LESES Grâces décemment parées ,
Les Jeux & les aimables Ris ,
Vont le montrer dans nos contrées ;
De B *** va quitter Paris .
Mes vers , rendez- lui vos hommages 3
La beauté fiége fur fon front :
Allez , fes vertus font des fages ,
Ses attraits vous embelliront.
Enfans d'une muſe ingénue ,
Mépriſez les régles de l'art ;
Si vous voulez plaire à ſa vue ,
Comme les moeurs foyez fard.
Admirez , mais taifez le refte ,
Et ce filence aura fon prix ;
Car la vertu fimple & modeſte
Voit fon éloge avec mépris.
Toi , qui ramènes à ta fuite
Tant de vertus & tant d'attraits ,
Avec toi de B *** nous quitte ,
Printemps , ne nous quitte jamais !
L...... à Nevers:
SEPTEMBRE 1767 19
A
A Mde DE T ***
vous , jeune & charmante Hébé
Salut , plaiſirs , infouciance ,
De la part de certain Abbé
Que vous condamnez au filence.
1
Si vous étiez moins humble, il feroit moins difcret
Que de beautés à vos yeux à peindroit !
Quelsyeux ! quels traits ! unebouche admirable ,
De l'efprit , un bon coeur , unis à ces appas.
Ce portrait feroit véritable ;
Encor plus modefte qu'aimable ,
La feule Hébé ne s'y connoîtroit pas...
Mais non ; qu'un autre ofe le faire ,
Mon Apollon n'eſt point jaloux ;
Quand vous m'ordonnez de me taire ;
Je me tais malgré moi , j'admire malgré vousi
Par le même
1 MERCURE DE FRANCE .
A Mlle LE ROY , de l'Académie Royale
de Mufique ; fur l'air : J'avois toujours
gardé mon coeur , &c.
M.ON coeur , en chériffant Le Roy ,
Des coeurs chérit la Reine ;
Heureux de vivre fous fa loi ,
J'aime à porter fa chaîne.
Dans fes pas la légèreté
Brille avec la décence ;
Ses yeux peignent la volupté ,
Son maintien l'innocence.
· Elle réunit à la fois
Grâces, talens , fineffe ;
De l'Amour elle a le minois ,
Dé Flore la jeuneffe.
Elle fçait enchanter les coeurs
Par fa douceur extrême ;
Elle ignore fes traits vainqueurs ,
Et ne fçait pas qu'on l'aime.
ENVO I.
VOULEZ-VOUS faire le faccès
D'un hommage fincère ?
Belle , prêtez à ces couplers
Votre heureux don de plaire.
Par M. D..
SEPTEMBRE 1767. 17
LETTRE d'un Provincial à fon Ami , ou
Regrets d'un Homme de Lettres , qui
a vécu quelques années dans la Capitale ,
& qu'une révolution fameufe a jetté ,
malgré lui, dans lefond d'une province *.
On ne vit qu'à Paris , & l'on végéte ailleurs.
Greffet.
IL eft donc vrai , mon digne ami , nous
voilà féparés par des barrières invincibles !
Cinq ans entiers fe font écoulés avec la
lenteur des fiècles depuis que je vous ai
perdu , & n'ont fait qu'apporter de nouveaux
obftacles au projet de notre réunion .
Cette ville fuperbe , le théâtre de la grandeur
& de la majefté , le centre des plaifirs ,
le fanctuaire des arts & de l'humanité ,
Paris n'eft pas déformais plus acceffible à
votre ami que les pôles du monde. Sans
fortune , fans protecteurs , & prefqu'auſſi
fans talens , je ne foupçonne même rien
dans l'avenir qui puiffe combler l'intervalle
de cette efpèce de tombeau où je
fuis enfeveli , à cette reine des cités . Mais
* Cette révolution eft la fuppreffion des Jéfuites
en France ; cet homme de lettres eft un de ceux
qui tiennent leurs places.
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'il en coûte à mon coeur de renoncer à
cet efpoir délicieux ! Je m'étois fait une
fi douce habitude de refpirer l'air de fes
habitans ; j'avois tant de plaifir à penfer
que j'occupois un point dans fon immenfité.
Ah ! j'euffe préféré , dans ſon ſein ,
une exiſtence obfcure , ignorée , à la trifte
célébrité que tant d'hommes médiocres
obtiennent dans les provinces. Qu'un mifantrope
, dans fa mauvaife humeur , fe
félicite , en la quittant , de laiffer loin de
lui une ville de bruit , de boue & de fumée
: moi , j'y voyois des monumens précieux
, des chef- d'oeuvres immortels que
Rome , dans les jours même de fa fplendeur
, lui auroit enviés ; j'y voyois une
pépinière de grands hommes pour tous les
ordres de l'Etat , des fçavans confommés ,
des écrivains fublimes , tout ce qui peut
exalter le génie , & verfer dans les coeurs
le courage & l'enthoufiafme de la vertu ;
j'y voyois mon ami. Ses fêtes , fes fpectacles
, fes palais , fes jardins enchantés où
refpire le marbre , & qui me fembloient
deffinés par la main des Fées , réveilloient
tour-à-tour la fenfibilité de mon âme par
les plus vives émotions. Le preftige même
de l'illufion avoit pour moi tous les charmes
de la vérité . L'art me retraçoit partout
la nature , mais la nature dans fon
SEPTEMBRE 1767. 19
beau , dans toute fa dignité. Mes yeux
erroient de prodige en prodige ; la terre
même que je foulois offroit fouvent à mes
regards la trace du génie.
Quelle fatisfaction ou plutôt quel ravif
fement n'éprouvois-je pas à la vue de ces
doctes peintures qui décorent les palais de
nos Souverains , & qui euffent peut-être
fait autrefois le défefpoir des Xeuxis &
des Appelles. Ici , le luxe des drapperies ,
la fraîcheur , la vivacité du coloris ; là ,
une touche mâle & vigoureufe , des traits
fortement prononcés ; par- tout la vérité
la correction du deffein attachoient mes
yeux & raviffoient mon âme. J'admirois ,
en frémiffant , l'effet des paffions terribles
qui fembloient encore menacer fur la toile;
je voyois le mouvement dans une furface
immobile. Quelquefois , préférant le filence
de la folitude au tumulte des affemblées
, j'aimois à m'enfoncer dans l'ombre
du Luxembourg ; car telle eft la bonté de
nos Maîtres , que les merveilles de leur
magnificence font moins pour eux que
pour nous ! Là, couché fur un lit de mouffe
que n'avoient point flétri les feux du ſoleil ,
je me repliois fur moi-même , & je tombois
par degrés . dans une douce rêverie ,
dont je fortois enfin pour m'égayer avec
Horace ou pour penfer avec Montefquieu .
20 MERCURE DE FRANCE.
Quelquefois auffi , dans les beaux jours ,
& aux heures du cercle , j'allois jouir aux
Tuileries du fpectacle éblouiffant que la:
vanité donne aux obfervateurs. Atôme
invifible , & fpectateur d'autant plus attentif,
j'errois librement autour de ces fuperbes
baffins où fe trouvoient raffemblés fur
quelques centaines de femmes tous les
arts de l'Europe & les richeffes de l'Afie.
Le manége & l'afféterie des prudes , le
perfifflage des petites- maîtreffes , la facilité
tepouffante des douairières de la galanterie
, la févérité ridicule de plufieurs qui
ne paroiffoint point faites pour avoir des
prétentions, les regards effrontés des Phriné,
des Laïs , qui du voile même de la pudeur
fembloient fe difputer le méprifable honneur
de compofer le piége le plus adroit
& le plus féduifant ; le jeu , la fituation
vraiment théâtrale de prefque toutes étoit
pour moi le fpectacle le plus piquant , le
plus fingulier , & offroit un vafte champ
à mes réflexions.
Vous peindrais-je , mon ami , ce faififfement
de l'âme , cette volupté pénétrante
, fille de la raifon & du fentiment ,
ces tranfports délicieux que j'éprouvois au
théâtre des François , le premier de la
nation , & fans doute de l'Europe ! Là ,
confondu , autant par goût que par nécefSEPTEMBRE
1767. IF
fité , dans ce parterre redoutable au talent
même le plus décidé , mais toujours refpectable
& jufte , quand il ne fuit que
l'impulfion de fon génie je m'élevois
avec Corneille , je foupirois avec Racine ;
le fombre de Crébillon , l'humanité de
Voltaire paffoient jufqu'au fond de mon .
âme. C'étoit un nouvel ordre d'idées &
de fentimens que je fentois fe développer
en moi. Que j'aimois à le voir , cet acteur
éloquent , l'honneur du cothurne françois ,
Je fublime Brizart, exhaler de fon âme les
accens mêmes de la vertu , de la douleur
& de la pitié ! quel feu dans fes regards ,
quelle fermeté dans fa voix , quelle majeſté
fur fon front à l'afpect de la tyrannie !
·
quee de force , que de grandeur il déploie
dins les revers ! Non , l'art n'eut jamais tant
de vérité. C'eft la nature qui l'infpire. Et
toi , moderne Rafcius , inimitable Préville,
par quelle fingularité de talent , ou par
quelle magie je t'ai vu , multipliant tes
formes autant que tes rôles , toujours neuf,
toujours naturel , toujours intéreffant , dérider
le front fourcilleux du philofophe &
du magiftrat , & communiquer à tous les
fpectateurs la folie de la gaîté ! Vous ferez
ujours au- deſſus de mes éloges & de mes
expreffions , ingénieufe & féduifante Dangeville
, tendre Gauffin , actrice aimable ,
12 MERCURE DE FRANCE.
fi bien faite pour infpirer ce que vous
peignez fur la scène ; & vous , étonnante
Clairon , qui nous aviez rendu Lecouvreur,
& qu'aucune actrice ne nous rendra peutêtre
jamais ; que de regrets vous cauferez
long - temps encore aux amateurs d'un
théatre dont vous faifiez la principale
gloire ! Mais Dumefnil refte à Melpomène
, & fait toujours le charme & l'admiration
de Paris. De nouvelles actrices
fe forment fur les grand modèles , & promettent
d'arriver à la perfection de leur
prof
genre. Leurs difpofitions & leurs efforts
leur répondent à elles de leurs fuccès , &
au public de fes plaifirs . Ah ! mon ami ,
ce font- là de ces plaifirs dont on n'a pas
même l'idée dans nos provinces.
pour
Que vous dirai-je de ces temples confacrés
à la gloire des lettres & aux progrès
de la raiſon ? j'entends ces bibliothèques
immenfes , fidèles dépofitaires de l'efprit
de tous les temps & de tous les lieux
ouvertes à quiconque veut s'inftruire
lui-même ou travailler pour la postérité.
On chercheroit vainement ailleurs des
inftrumens d'érudition auffi faciles , deş
fources de lumières auffi abondantes. Il
eft doux , il est bien doux encore de pouyoir
contempler tous les jours l'image
adorée de notre augufte Maître & celle
SEPTEMBRE 1767. 23
du bon Henry ! On croit les voir refpirer
dans le bronze , & répondre à l'amour de
leurs peuples. Non, il n'eft point de François
qui ne fe fente attendri jufqu'au larmes
devant les ftatues de ces pères de la
patrie.
Mais que fais-je ? & pourquoi tourné- ję
moi-même le fer dans la plaie de mon
coeur ? Multiplier ici les objets de comparaifon
, n'eft- ce pas irriter le fentiment.
de mes privations ? Que ne puis -je plutôt
dérober à ma penfée l'image trop chérie
de la Capitale , je fentirois moins fans
doute ce qui manque au bonheur de ma
vie ; je ne remarquerois pas tant la peti
reffe & la mefquinerie de nos villes municipales
; je me ferois plus aifément aux
airs gauches d'une jeuneffe mal éduquée ,
au ton manièré de nos fociétés ; je verrois
avec moins de dépit tant de talens minu
cieux , tant d'érudits fans bon fens , tant
de fors importans , tant de mauvais criti
ques qui ne fçavent rien & qui trancheng
fur tout , tant de grammairiens vétilleux
que la régle même égare , parce qu'ils n'en
connoiffent point l'efprit. Si je n'avois
jamais vu la grandeur populaire & facile ,
je fupporterois peut- être mieux la hauteur
infultante de ces finges de la grandeur qui
confondent bêtement l'orgueil avec la
dignité,
24 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas , mon ami , que je prétende
que tout ce qu'il y a d'eſtimable ſe porte
néceffairement & s'attache à la Capitale ,
& que tout foit ridicule & petit dans les
provinces ; cette prétention feroit injufte
& abfurde. Nous avons ici , comme ailleurs
, des fujets diftingués , des hommes
peut-être à qui il ne manque , pour devenir
célèbres , que de pouvoir repréſenter
fur un plus grand théâtre. J'ai moi- même
le bonheur de vivre dans une fociété d'honnêtes
gens dont l'efprit & le coeur néceffitent
la confiance & l'eftime. Mais , en
général , & dans tous les pays , cette efpèce
d'hommes n'eft pas la plus nombreuſe.
Pour une belle âme , pour un être qui
penfe , il s'en trouve mille qui n'infpirent
que du mépris ou de la pitié ; & , parconféquent
, dans les villes médiocres , où
l'on a moins à choifir , & où pourtant la
communication eft plus aifée , plus néceffaire
même , en raifon du petit nombre
il faut , malgré qu'on en ait , contracter
des rapports & des liaifons avec des hommes
que l'on ne peut eftimer ; & malheur
à celui dont la délicateffe ou la franchife
s'offenfe de leurs travers ! Il doit s'attendrree
aux tracafferies de l'envie , aux cruauté
de la perfécution , & aux difgraces les
plus accablantes, Pour nuire il ne faut
qu'un
SEPTEMBRE 1767. 25.
pas
qu'un mauvais coeur. Le ferpent ne fçait
même s'il bleffe. C'eſt - là , mon ami ,
c'eft principalement cette difficulté de concilier
ma façon de voir & de fentir avec
les paffions , les préjugés & l'ignorance de
la multitude qui fatigue aujourd'hui mon
exiſtence. Je n'ai point affez de toute ma
raifon , ou plutôt il m'en refte encore
affez pour ne pas applaudir à des fottifes ,
pour contredire un fat qui heurte de front
les premiers principes . C'eſt à vous , mon
ancien , mon refpectable ami , de m'aider
à dévorer les dégoûts de la province , &
l'amertume de ces réflexions . Votre philofophie
, vos confeils y feront beaucoup
fans doute ; j'en ai pour garans mon expérience
& mon coeur.
ÉPIGRAMMES imitées de MARTIAL
par le même.
Liv. 1 , épig. 76.
JE fuis dans un befoin preſſant :
On me jugule , dit Dorante ;
Si tu voulois , ami , pour un mois feulement ,
Me prêter cent louis ? Non , je t'en donne trente.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE , liv. 3 , épig. 61 .
NON , il n'eft pas en mon pouvoir de faire
Ce que vous m'avez propoſe.
Mais ce n'eft rien . En ce cas donc ,
Je ne vous ai rien refuſć.
AUTRE , liv. 4, épig. 24,
PAUVRE Cléon , ta fatale amitié
Valere ,
Coûte la vie à toutes tes maîtreſſes.
Ah ! plût au Ciel que ma chère moitié
Eût mérité l'honneur de tes careffes !
AUTRE , liv. 5 , épig. 6.
POUR me tirer d'un péril incertain ,
De Thémion j'implorois l'affiftance .
J'étois fans fiévre , & , grace à l'ordonnance ,
Elle me tient foir & matin.
AUTRE , liv. 5 , épig. 53 .
DAMIS , le nom d'un bienfaîteur
Sera toujours cher à mon coeur.
Mais quand de ma reconnoiffance
Je veux faire entendre la voix ,
Et publier , comme je dois ,
Les traits de votre bienfaisance
Je ne dis rien que l'on n'ait fçu
Par tout vous n'avez prévenu .
SEPTEMBRE 1767..27
COUPLET à Mad. Air du Vaudeville
d'Epicure .
D'UN ' UN coeur foumis à votre empire
Vous craignez la légèreté .
Vous voir , vous aimer , vous le dire ,
C'eft toute ma félicité.
Perdez un foupçon qui m'offenſe ,
Thémire , & connoiffez-vous mieux ;
De mon amour , de ma conftance ,
La preuve fûre eft dans vos yeux.
Par le même.
CHANSON de MM. les Officiers du Régiment
de **** à Mde la Marquife
DE T**** , dînant en habit uniforme
chez MM. les Officiers de ce Régiment ,
dont fon mari eft Colonel ; fur l'air
dAnette & LUBIN : Monfeigneur
vous ne voyez rien,
AMIS MIS , que notre, fort eft doux ,
L'amour est notre camarade ;
Je le vois au milieu de nous ,
Qu'il eû beap fous notre cocardo !
D
28. MERCURE DE FRANCE.
Que de nobleffe dans Coo
Que de décence , que de feu !
Quel heureux deftin ,
Hébé vient nous verfer du vin !
T**** , de tes jeunes appas
" >
Ta bonté relève les charmes ;
Ton mari nous mène aux combats ,
Mais à toi nous rendons les armes ;
Tu nous a vaincus aujourd'hui ,
Demain nous vaincrons avec lui.
Dans ce couple heureux , 1
Amis , nous voyons tous nos Dieux !
>
Rappellons- nous un fi beau jour ,
Quand nous volerons à la gloire ;
Que par nous chanté tour- à-tour
Son nom foit le cri de victoire .
Failons tous voir aux champs de Mars
Que nous portons fes étendards ;
Le danger n'eft rien ,
Lui plaire eft le fouverain bien,
SEPTEMBRÈ 1767. 19
VERS de M. DE VOLTAIRE , au fieur
DESRIVIERES , Soldat du Régiment
des Gardes-Françoifes , de la Compagnie
de DE LA TOUR , à l'occafion d'un
livre intitulé : Loiſirs d'un Soldat , &c.
WOLDAT digne de Xénophon ,
Ou d'un Céfar , ou d'un Biron ,
Ton écrit dans les coeurs allume
Un feu d'une héroïque ardeurs
Ton Régiment fera vainqueur
Par ton courage & par ta plume.
VERS au même.
SOLDAT plein de vertu , d'honneur & de ſageſſe ,
Ton livre m'a furpris autant qu'il m'a touché ;
Jamais lecture enfin ne m'a plus attaché :
Juge combien il intéreſſe !
Combien il remuoit mon coeur !
Mes yeux , en te lifant , étoient baignés de larmes .
Oui , Voltaire a raiſon ; du fuccès de nos armes
Cet écrit eft garant ainfi que la valeur.
Par M. le Vicomte DE LA CRESSONNIERE ,
Officier au Régiment des Gardes-Françoiſes .
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE .
A Mde la Marquife DE S..... fur le
rétabliffement de fa fanté. Air : Il ne
faut s'étonner de rien , &c . du ROI ET
LE FERMIER.
ELDIGNON LOIGNONS d'ici les alarmes
Au plaifir livrons notre coeur ;
On en reffent mieux la douceur ,
Après qu'il a coûté des larmes.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Ii n'eſt qu'un pas du mal au bien.
Célébrons la convalefcence
De D. S..... par nos accords :
Faifons éclater les tranſports
Que nous infpire fa préfence.
Il ne faut s'étonner de rien ;
Il n'eft qu'un pas du mal au bien.
Elle reçut de la nature
Les dons charmans de la beauté :
Et rien n'égale la bonté
De fon âme naïve & pure.
Le plaifir de faire du bien
Enchante un coeur comme le fien
SEPTEMBRE 1767. 31
Son efprit brillant & folide ,
Eft orné de mille agrémens :
Et toujours à fes jugemens ,
C'est la fageffe qui préfide .
Dans le cours de fon entretien ;
La frivolité n'eft pour rien.
Le tendre penchant qui l'engage
Avec le plus aimable époux ,
Lui promet le fort le plus doux ,
Jufques dans le déclin de l'âge .
Aimer eft le fuprême bien ,
Quand la verta fait le lien.
Que de cet heureux hyménée
Rien ne puiffe troubler la paix .
Qu'amour épuife fes bienfaits ,
Pour embellir fa deſtinée.
Qu'à fes voeux il ne manque rien ,
Jamais de mal , toujours du bien !
1
D. S. D. G. F.
Biv
32
MERCURE
DE FRANCE.
VERS libres à l'imitation de la neuvième
Ode d'HORACE.
Vides ut alta ftet nive candidum
Sòracte , &c.
LEE mont voifin gémit fous les frimats ;
Cher Alcidonis , la nature
Déja reffent dans nos climats
Les atteintes de la froidure .
Voyez dans fa rapidité
Ce fleuve fuperbe arrêté.
>
Par quel charme fa vive courſe ,
Trompant fa bondiffante fource
En a-t- elle fait un métal ?
Cette eau fugitive & limpide ,
Transformée en maſſe ſolide ,
Déja ne roule plus fon mobile criſtal.
Aux lugubres objets qui s'offrent à la vue ,
Pendant que votre âme éperdue
Cherche vainement fa vigueur ,
Et croit que la nature eft au néant rendue ;
Vous oubliez , ami , que la douce chaleur
D'un pétillant nectar , docte confolateur ,
Peut rendre à vos efprits celle qu'ils ont perdue.
SEPTEMBRE 1767. 33
De Bacchus le jus enchanteur ,
Quand le ciel embrafé fait gronder fon tonnerre ,
Souvent dans notre aride coeur
Allumé un feu caniculaire ;'
Et , malgré l'ombré falutaire ,
Qui , durant tout l'été , rafraîchit le bûveur ;
Ami , le vin le moins contraire
Ne produit dans le fang qu'une funefte ardeur.
Mais , fous un abri tutélaire ,
Tandis que par toute la terre ,
Les corps ne fentent plus qu'une trifte froideur ;
Le philofophe folitaire ,
Dans le coin d'un foyer qui l'échauffe & l'éclaire ,
D'un vin nourriffant & flateur
Savoure mieux la féve & craint moins la vapeur .
Du refte , plein de confiance ,
Jettez -vous dans le fein des Dieux.
Ils répriment les vents , & leur haute ſcience.
Aux ormes rend la paix , calme l'onde , & des
cieux 鶯
Remontre l'afur à nos yeux.
Gardez que trop d'inquiétude ,
Sur un avenir incertain ,
Chez vous ne rompe l'habitude
De profiter des jours que donne le deftin ;
Et , pour toute follicitude ,
Jouiffez du préfent qui difparoît feudain ,
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Sans vous faire une vaine étude
Du fort qui vous attend demain .
Laiffez à la fombre vieilleffe ;
Les ennuis & les foins cuifans.
Cultivez , loin de la molleſſe ,
La vigueur de vos jeunes ans :
A la folie , à la fageffe ,
Offrez tour -à- tour votre encens.
Quelquefois , malgré la rudeſſe ,
.Et la fierté de ſes accens ,
La raison , fauvage maîtreffe ,
Céde aux caprices de nos lens.
Des neuf Soeurs chériffez l'empire.
Quant à l'amour & fes plaifirs ,
Ami , pourrois - je vous féduire ?
Et , comme Horace... Ah ! quel délire!
Il veut que de tendres ſoupirs....
Non , non , je lui remets fa lyre.
Avec lui je ne fçaurois dire
Qu'amour doit flatter nos defirs ,
Quand je fçais les maux qu'il attire.
N. LAVILLEM ARAIS , dans les
jardins d'HORAce.
SEPTEMBRE 1767. IS
A M. POMME , Médecin , par un de fes
malades.
POUR chanter ce fage Docteur ,
Eft-il befoin qu'Apollon nous inſpire ?
Le fentiment fuffit pour monter notre lyre ,
Et fes accens feront ceux de mon coeur.
Qu'ils peignent tout ce que je penſe ,
Ce fera remplir tous mes voeux ;
Et s'il jouit de ma reconnoiffance ,
Je jouirai du fort le plus heureux.
Par M ***.
L'AMOUR & Mlle B ***.
A U piquet avec ma Glycère
L'Amour jouoit un jour aux baifers , & perdit.
Il paie , & met fon arc , fes fléches ; ma Bergère
Le fait capot & gagne. Amour , plein de dépit ,
Rifque les effets de fa mère ,
Ses colombes , fes tourtereaux ,
Son attelage de moineaux
Et la ceinture féduifante ....
Ferd tout cela. De fa bouche charmante
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
Il joue enfuite le corail ,
L'albâtre de fon front , l'émail.
De fon teint de lys & de rofes
La fofferte de fon menton >
Et mille autres beautés nouvellement éclofes.
Le jeu s'échauffe , & le petit fripon ,
Sans reſſource & tout en furie :
Contre mes yeux , va le tout , il s'écrie !
Glycère gagne , & l'Amour conſterné
Se lève aveugle & ruiné.
Amour de l'infenfible eft- ce là donc l'ouvrage ?
Hélas ! pour moi quel funeſte préſage !
A Tours , ce 24 Juillet 1767.
L. D.
TRAIT DE PIÉTÉ FILIALE.
EXTRAIT du registre des délibérations de
P'Hôtel de la Ville de TROYES.
A l'affemblée de MM . les Maire ,
Echevins , Confeillers de Ville & Notables ,
tenue cejourd'hui vingt-un avril mil fept
cent foixante-fept , trois heures de relevée ,
pour l'élection de nouveaux Echevins &
Confeillers de Ville , à laquelle ont affifté
SEPTEMBRE 1767. 37
د
MM. de Mégrigny , Comte de Villebertain
, Maire ; Rapault , Garnier de Montreuil
, & Guérin , Echevins ; Gouault
Jacquin , Mainard , Coquard & Fauveau ,
Confeillers de Ville ; Garnier , Grofley
Truelle de Chambouzon , Guérard , Demontmeau
, Legrin , Rabiat , Bouillerot
Hérard & Dereims , Notables ; en préſence
de M. Cazin de Valerie , Lieutenant-
Général , & de M. Mahon Defcourbons ,
Procureur du Roi.
A été dit par Me Pierre- Jean Grofley
Avocat en Parlement , Académicien libre
de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres , des Sociétés Royales de
Londres & de Nancy , & l'un des Notables
du Corps Municipal de cette Ville :
-
Que toute l'affemblée a oui parler &
qu'une partie a été témoin de la manière
franche & généreufe dont Jean-Jacques
Cuny , à peine âgé de dix- huit ans , s'eft
comporté au tirage de la milice de la
ville , fait en cet hôtel commun le 31 du
mois dernier.
Il devoit avoir part à ce tirage avec
deux de quatre frères , nés comme lui du
mariage de Jean Cuny , Maître Cordonnier
à Troyes , décédé depuis deux ans ,
& de Jeanne Gauvin , fa femme .
Avant le tirage , le fecond de fes frères
t
38 MERCURE DE FRANCE.
avoit très-douloureufement répréfenté l'état
de fa mère , réduite , fi l'aîné de fes
trois fils tomboit à la milice , à fermer
boutique , à fe retirer à l'hôpital & à laiffer
fes enfans doublement orphelins. Malgré
ces repréſentations , que la déclaration
du Roi ne permettoit pas d'admettre , lestrois
frères ayant tiré , & le fort étant tombé
fur l'aîné , le fecond avoit redoublé fes
gémiffemens : ils étoient fi vifs , que , pour
foulager fa douleur , on lui fuggéra de
prendre le billet de fon frère ; mais fur
cette propofition , après avoir long temps
combattu avec lui-même , il avoit déclaré
qu'il ne vouloit point être milicien.
Jean - Jacques Cuny , témoin muet &
tranquille de ce débat , ne paroiffoit point
y prendre part ; & quelqu'un lui demandant
quel parti il prenoit , il avoit froidement
répondu : « j'attends que ce bavard
» ait fini de crier » . Les cris finis , il s'étoit
avancé au bureau , s'étoit fait infcrire
au lieu de fon aîné , avoit pris la cocarde ,
étoit retourné en courant vers fa mère ,
la raffurer fur le fort de cet aîné , &
avoit enfuite repris fa tâche à la boutique
avec autant de tranquillité que s'il ne
s'étoit rien paffé d'extraordinaire de fa
part & à fon égard .
pour
Cependant il venoit , par un dévoueSEPTEMBRE
1767. 39
ment volontaire , de remplir tout ce que
la piété filiale , tout ce que l'attachement
d'un père pour fa famille peuvent fuggérer
de plus généreux ; & il l'avoit rempli avec
cette fimplicité qui accompagne les actes
très-rares de la véritable vertu.
Que lui , Maître Grofley , frappé , ainfi
que le public , de cet acte généreux , en a
fait part à M. le Comte d'Argental , Miniftre
Plénipotentiaire de S. A. R. l'Infant
Duc de Parme , pour obtenir de fon crédit
auprès de M. le Duc de Choifeul , une
récompenfe que fembloit d'autant mieux
mériter cet acte de très - bon exemple ,
qu'il avoit été fait fans aucune vue de
récompenfe ni d'intérêt.
M. le Comte d'Argental l'ayant ainſi
jugé & fait préfenter fous ce point de vue
au fallon de Marly , où la Cour étoit alors ;
les Seigneurs & Dames ont , à l'envi ,
contribué à une collecte qui a produit
1032 liv. au profit du jeune milicien
laquelle fomme M. le Comte d'Argental
vient de faire paffer à Troyes.
>
Pour mettre le Corps Municipal en état
de contribuer , de fa part, à la récompenſe
d'un acte que toute la Cour en a jugé
digne & d'en affurer d'autant plus l'effet ,
lui , Maître Grofley , l'a requis de délibérer
préfentement s'il ' ne feroit pas con40
MERCURE DE FRANCE .
venable qu'il fe chargeât de 960 liv. préfentement
mifes fur le bureau , en réſervant
les 72 liv. reftant pour les befoins
les plus urgens du jeune milicien.
La matière miſe en délibération entre
tout le Corps Municipal , il a été unanimement
réfolu & arrêté , fous le bon plaifir
& agrément préfumé de M. l'Intendant ,
dont fera requife l'autorifation à cet effet ,
que les 960 liv. préfentées par Me Grofley
feront remifes entre les mains du Syndic-
Receveur , qui s'en chargera en recette &
en fournira fa quittance au pied de la préfente
délibération ; au moyen de quoi
l'Hôtel de Ville conftitue à Jean Jacques
Cuny une rente de so livres , payable par
chaque année , fans retenue de dixième ,
vingtième ni autres in pofitions , dont la
première année échéra au premier avril
1768 , & continuera jufqu'à ce que ledit
Cuny foit pourvu par mariage , fous l'obligation
de lui remettre alors le tout ou
moitié defdites 960 liv. à fon choix , la
rente continuant à courir à raifon de 25 liv.
dans le cas où ledit Cuny, pourvu par mariage
, jugeroit plus utile ou plus convenable
pour lui , de ne demander que le rembourfement
de 480 livres ; & en tout cas ,
arrivant le décès dudit Cuny , lefdites 960l .
feront remifes & délivrées aux héritiers
SEFTEMBRE 1767. 41
dudit Jean-Jacques Cuny fur la première
notification qu'ils en feront , & fera audit
Cuny délivré copie tant de la préfente
délibération que de la quittance du Syndic-
Receveur.
COUPLETS à Mlle G..... en réponse à
une chanfon qu'elle avoit faite pour
l'Auteur ; air : Vous qui du vulgaire
ftupide , &c.
Si j'étois encore le maître I
De ce coeur , qui n'eſt plus à moi ;
Si fon ardeur étoit à naître ,
Ou s'il vouloit changer de loi ,
Je n'aurois d'autre choix à faire
Que le choix que j'ai déja fait .
Le pouvoir fi rare de plaire ,
Eft moins que de plaire en effer .
La beauté d'abord nous enflamme ,
Elle féduit par fes attraits ;
Mais bientôt elle éteint la flamme ,
Si l'efprit n'anime fes traits .
On la voit naître avec l'aurore ,
Et mourir dans le même inftant ;
Mais l'efprit s'embellit encore
Des feux variés du conchant.
Par M. CHAUVET.
42 MERCURE DE FRANCE.
LES DEUX HOROSCOPES
OU
LES QUATRE INFORTUNÉS ,
HISTOIRE ORIENTALE.
LOONNGG --TTEEMMPPS avant que le Royaume
d'Arracan eut été réuni à celui de Pégu ,
Zénophir règnoit dans cette belle contrée
de l'Inde. C'étoit le Prince le plus fage
& le plus politique de l'Afie . Sa valeur
le rendoit d'autant plus redoutable qu'elle
étoit toujours guidée par la prudence ;
auffi , dans toutes les guerres qu'il avoit
à foutenir , la victoire ne manquoit- elle
jamais de fe déclarer pour lui . Son Royaume
étoit depuis environ deux fiècles tributaire
de celui de Bengale , qui étoit poffédé par
Enafcar. Zénophir ayant tardé à lui envoyer
le tribut accoutumé , qui confiftoit
en un éléphant blanc , nafcar le fit pref
fer par fes Ambaffadeurs avec tant de hauteur
, que le Roi d'Arracan , qui étoit
très-jaloux de fes éléphans blancs à caufe
de la rareté de l'efpèce , & qui ne cherchoit
qu'une occafion favorable pour affranchir
fon pays de cette fujétion , refufa
SEPTEMBRE 1767. 43
8
abfolument d'y fatisfaire , & le Roi de
Bengale lui déclara la guerre. Zénophir ne
jugea pas à propos de l'attendre dans les
murs de fa Capitale ; il fut au-devant de
lui & lui livra bataille fur les frontières
des deux Empires. Enafcar , Prince fier &
préfomptueux , étoit fi perfuadé que la
fortune ne pouvoit lui être contraire , il
comptoit fi fort fur la valeur de fes foldats
, bien fupérieurs en nombre aux troupes
de Zénophir , qu'il avoit eu l'imprudence
d'emmener avec lui fa femme , fon
fils & fa fille , pour les rendre témoins de
la conquête qu'il alloit faire du Royaume
d'Arracan. Mais le fort des armes ne décide
pas toujours en faveur du plus grand
nombre. L'expérience du Chef & la difcipline
qui règne parmi ceux qu'il commande
font de plus fûrs garans de la victoire.
Enafcar fut vaincu & fait prifonnier
avec fa femme , fa fille , & la plus grande
partie de fon armée. Son fils , déja en âge
de combattre , eut le bonheur d'échapper
au carnage & à la captivité. Il retourna
dans Bengale avec le refte des troupes
fugitives. Zénophir eut l'avantage , dans
cette journée , de triompher d'un ennemi
plus fort que lui & d'affranchir pour jamais
fon Royaume d'un tribut qu'il ne payoit
jamais qu'avec regret. Il ne voulut point
44 MERCURE DE FRANCE.
.
profiter de fa victoire en pourfuivant les
vaincus ; il fe contenta d'exiger d'Enafcar
une rançon confidérable pour fa liberté
& celle de fa femme & de fa fille ; il eut
la générofité de le renvoyer dans fes Etats
fur fa parole , & il garda les deux Princeffes
pouf ôtages de fa foi & pour fûreré
de la rançon dont ils étoient convenus.
Enafcar , honteux de fa défaite , en
conçut un dépit fi violent , qu'il mourut
peu de jours après fon retour à Bengale.
Sa mort jetta fon Royaume dans de nouveaux
troubles. Phanafar , fon fils , monta
fur le trône ; mais Muladzor , fur les ancêtres
duquel ceux d'Enafcar avoient ufurpé
la couronne , prétendit recouvrer un bien
qui lui appartenoit ; & , s'étant fait un parti
confidérable , il attaqua Phanafar , qui fe
défendit courageufement & vint enfin
à bout de terminer cette fanglante guerre
par l'entière déroute de l'armée de Muladzor
, qui fut fait prifonnier , & qu'il fic
mourir pour étouffer dans fon fang toute
femence de rebellion . Zénophir lui avoit
envoyé des fecours pendant ces troubles ,
& cette preuve d'amitié qu'il lui donna
fut regardée , par les peuples d'Arracan
comme une fuite de l'effet que paroiffoient
avoir produit fur fon coeur les charmes
d'Almira , foeur de Phanafar.
SEPTEMBRE 1767. 45
Ces révolutions , qui durèrent l'efpace
de deux ans , empêchèrent le jeune Roi
de fonger à racheter la liberté de Diramé ,
fa mère , & d'Almira. La mort d'Anafcar
& les égards dont Zénophir fembloit redoubler
chaque jour pour Diramé rendirent
cette Princeffe moins empreffée de
voir finir fa captivité. Mais Almira ne
fçavoit fi elle devoit faire des voeux pour
retourner dans fa patrie ou pour ne plus
quitter le féjour d'Arracan . Zénophir avoit
un fils nommé Bélifcan , Prince de la plus
belle efpérance ; il joignoit à la taille la
plus avantageufe la figure la plus intéref
fante , & au courage le plus intrépide le
caractère le plus généreux , & l'humeur
la plus affable : ces deux qualités font prefque
toujours inféparables de la véritable
valeur.
Il entroit dans fa dix - huitième année , &
Almira dans fa quinzième , lorfque la captivité
de cette belle Princeffe avoit illuſtré le
rtiomphe de Zénophir . Bélifcan , touché
des grâces naiffantes qui brilloient en elle ,
laiffa entrevoir à fon afpect les premières
étincelles d'une paffion qui s'accrut de jour
en jour avec les charmes de cette aimable
prifonnière , & qu'elle juftifia bientôt par
le retour le plus tendré. Le temps & la
46 MERCURE DE FRANCE.
contrainte qu'ils éprouvoient achevèrent
de fortifier en eux un penchant que le
Roi n'eut pas de peine à décéler , mais
dont il feignit de ne fe point appercevoir,
Il étoit veuf , & les foins affidus qu'il
rendoit à Almira faifoient craindre à fon
fils qu'il ne fût fon rival, Bélifcan prit
donc toutes les précautions poffibles pour
cacher fon amour. Il affectoit , fur - tout
en public , de ne faire aucune attention
particulière à la beauté de la Princeffe ,
& toujours fes regards fembloient s'arrêter
fur quelqu'autre objet. Il fçavoit que la
diffimulation étoit la principale fcience de
fon père, & il ne cherchoit à l'imiter que
par la défiance où il étoit de fes fentimens
pour Almira. Il craignoit moins les effets
de la jaloufie de ce père , auquel il étoit
fincèrement attaché , que le regret de l'af-"
fliger en lui difputant le coeur de fa maî
treffe ; il lui auroit fait volontiers le facrifice
de fa flâme , fi la tendreffe d'Almira
ne lui eût fait connoître qu'elle étoit incapable
de céder jamais aux tranfports de ..
Zénophir. Plus leur amour augmentoit
plus les occafions de fe voir librement
devenoient rares pour eux. Pour fe dédomnager
de la gêne où ils étoient retenus ,
ils avoient imaginé des fignes qu'eux feuls
pouvoient entendre , & par lefquels ils
SEPTEMBRE 1767. 47
s'inftruifoient mutuellement de ce qui fe
paffoit dans leurs coeurs.
Leur inquiétude redoubla lorfque le
Roi annonça à fes courtifans qu'il leur
donneroit bientôt une Reine. "Almira ,
ainfi que fon amant , ne douta plus que
ce choix ne la regardât , & le chagrin
qu'elle en reffentoit eft facile à concevoir.
Elle voyoit pourtant avec une eſpèce de
confolation que Zénophir avoit pour fa
mère des attentions auffi marquées que
celles dont il l'honoroit. Diramé étoit
encore dans l'âge de plaire , & il n'étoit
pas hors de vraifemblance de préfumer
que le Roi fongeât à contracter avec elle
un fecond mariage ; mais il ne laiffoit rien
pénétrer de fes fentimens. D'ailleurs fa
fille n'ignoroit point que la religion & les
coutumesde Bengale défendoient àla veuve
d'un Roi de fe marier ; & la Reine étoit
trop vertueuse pour trahir ainfi la foumiffion
qu'elle devoit aux Dieux & aux loix
de fon pays : l'impatience d'Almira étoit
d'autant plus vive , que fon amant commençoit
à fuccomber fous le poids des
ennemis qui l'accabloient fecrettement . Un
événement ranima dans fon âme l'efpérance
qu'elle n'ofoit plus écouter,
Il y avoit à quelque diftance du palais
du Roi une belle & vafte forêt , au milieu
48. MERCURE DE FRANCE.
de laquelle habitoit un fçavant Aftrologue ,
que fes prophéties rendoient célèbre , &
qui étoit en grande vénération chez tous
les peuples de l'Arracan. Il fe nommoit
Calofides, & étoit Grec de naiffance. Après
avoir parcouru toute la terre , il étoit venu
fe fixer dans ce Royaume, Ses oracles préfentoient
toujours un double fens , & la
difficulté que l'on trouvoit à les expliquer
les rendoit plus merveilleux.
Un jour qu'Almira fe promenoit dans
cette forêt avec une compagnie de perfonnes
attachées à la Reine fa mère , elle
apperçut la demeure du fameux Aftrologue.
Entraînée par une curiofité naturelle
à fon âge , elle demanda la permiffion de
l'aller confulter , accompagnée feulement
de fa fidèle Caména . Cette Caména étoit
une efclave que Diramé avoit amenée à fa
fuite , & pour qui la jeune Almira avoit
pris une amitié particulière . Elles étoient
toutes deux du même âge , & la Princeffe
l'avoit affociée à tous les plaifirs de fon
enfance. Sa figure & fa taille démentoient
la baffeffe de fa condition . Son efprit &
fa vertu la faifoient autant admirer que
fa beauté la faifoit aimer , & il n'y avoit
point de jeune courtifan qui ne fût envieux
de lui plaire. Mais à travers l'indifférence
dont elle voiloit fes fentimens , Almira
'étoit
SEPTEMBRE 1767. 49
s'étoit apperçue que les voeux d'Elzenor ,
l'un des Ecuyers de Bélifcan , avoient fait
d'heureux progrès dans fon âme , & comme
elles n'avoient point de fecrets l'une pour
l'autre , l'aveu de fon penchant pour Elzenor
étoit devenu le prix de la confidence
que la Princeffe lui avoit faite de fes fen
timens pour Bélifcan.
Conduite par un égal defir de fçavoir
ce que le fort réfervoit à leur amour , elles
furent enfenable trouver Calofides . Il ne
permettoit point que l'on entrât chez lui :
il paffoit toutes les journées hors de fa
maiſon , dont il ne quittoit point les environs.
I rendoit fes oracles dans un falon
formé de berceaux , autour duquel règnoir
un double banc de gafon : il avoit décrit
fur la terre un grand cercle où étoient
repréſentées diverfes figures qui fervoient
à fes opérations myſtérieufes. A fon côté
gauche pendoient une infinité de tablettes ,
& au droit il portoit , à une chaîne d'or ,
quantité d'anneaux de différentes grandeurs.
Il en mettoit un au petit doigt de
chaque main de la perfonne qui le confultoit.
A celui qu'il mettoit à droite étoit
attachée la vertu de connoître le bien , &
à l'autre le pouvoir de prédire le mal . II
gravoit féparément , fur des feuilles d'arbres
préparées , chacune des lettres du nom
C
१०
fo MERCURE DE FRANCE .
que l'on portoit , & après les avoir brouillés
avec les tablettes fur lefquelles étoient
peintes toutes les différentes conftellations ,
fuivant les figures avec lefquelles les
lettres du nom fe rencontroient , il devinoit
toutes les chofes que l'on vouloit
fçavoir. La ftructure de fon corps ne le
rendoit pas moins extraordinaire que fa
fcience. Il étoit d'une très- petite taille &
d'une groffeur énorme ; il avoit le front
haut , les yeux louches , le nez courbe , les
oreilles larges & la barbe courte & friſée.
Le fon de fa voix tenoit du fauffet. Almira
fentit à fon abord une frayeur qu'elle
n'eut pas la force de lui cacher ; il la raffura,
& l'ayant fait placer au milieu du
cercle qu'il avoit tracéfur la terre , il commença
les conjurations accoutumées . Lorfqu'elles
furent achevées , & qu'il eut mêlé
les lettres du nom d'Almira avec les tablettes
, il permit à la Princeffe de l'interroger.
Il eft à propos de dire qu'il ne fouffroit
jamais que l'on lui fit plus de quatre queftions
, il n'étoit pas poffible d'obtenir de
lui réponſe à une cinquième. Almira , qui
en étoit inftruite , borna donc fes interrogations
aux quatre fuivantes : le Roi fonget-
il à me marier ? Vous verrez éclorre
le jour fixé pour vos noces. Sera - ce
bientôt ? Trop-tôt pour ceux qui vous
-
-
SEPTEMBRE 1767. st
aiment. - L'époux qui m'eft deſtiné a-t-il
déja fçu toucher mon coeur ? L'époux:
qui vous eft deſtiné vous fera brûler du
feu qui le brûlera lui-même. Ces réponſes ,.
où la Princeffe croyoit voir la plus grande
clarté , la comblèrent
de joie , & elle étoit
fi preffée d'en faire part à fa chère efclave ,
qu
'elle alloit oublier fa quatrième queftion.
Croyant n'avoir plus rien à defirer
fur les mystères qui intéreffoient
fon amour,
elle ne s'inquiéta plus que de fçavoir fi
elle feroit long-temps le bonheur de celui
qu'elle aimoit. L'efpérance d'une longue
vie eft la plus douce perfpective de l'humanité.
Elle revint fur fes pas , & fe livrant
à la gaîté que les réponſes de Calofides lui
avoient infpirée : vous m'annoncez
, lui
dit-elle , les plus jolies chofes du monde ,
& j'étois affez étourdie pour vous payer
d'ingratitude
; cela eft affreux ! Recevez ,
de grace , cette marque de la fatisfaction
que j'ai de votre complaifance
& de vos
prédictions
; en même temps elle lui pré-,
fente un rubis du plus grand prix qu'il
reçoit fans difficulté . Mais , continue- telle
, il me reste une quatrième queſtion
à vous faire , & à laquelle vous devez
répondre ; je ne fuis point d'humeur à
vous rien céder de mes droits fur cet
article. Dites-moi donc , je vous prie ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
le Ciel me réſerve le malheur de furvivre
mon époux , & de quoi je mourrai ? Ua
même jour , répondit Cælofides , vous réunira
tous deux au tombeau , & vous mourrez
de la maladie dont la plus aimée de
vos esclaves ne mourra pas . Elle le remercia,
& , réfléchiffant fur ces dernières paroles
, elle ne voulut point chercher à les
interpréter qu'elle n'eût fçu ce que le Ciel
réfervoit à Caména. Elle la rejoignit fur
le champ & l'engagea à confulter auffi le
Devin : elles fe promirent de fe confier
réciproquement leurs horofcopes.
Caména , encouragée par la maîtreffe ,
fut trouver à fon tour Calofides , qui fatiffit
fa curiofité avec les mêmes cérémonies
qu'il avoit obfervées à l'égard d'Almira ;
mais il s'en fallut bien qu'elle fût auffi contente
de lui que la Princeffe avoit paru
l'être. Défiez -vous , lui dit- il , de votre
vertu , fi l'honneur de votre mémoire vous
eft précieux ; vous formerez un jour des
noeuds auxquels vous ne fongez pas vous
selfemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été : ce que
vous aimez le mieux fera caufe de votre
mort. Elle revient auprès d'Almira toute
confternée d'un oracle auffi inquiétant , &
encore plus piquée de n'y pouvoir rien
omprendre. La Princeffe , à qui elle en
SAPTEMBRE 1767. 95
fit part , compara ces deux réponfes qui
leur avoient été faites féparément : vous
mourrez de la maladie dont la plus aimée
de vos eſclaves ne mourra point ; & vous
reffemblerez à ces fleurs de printemps qui
féchent aux approches de l'été. Croyant
faifir habilement le fens de ces paroles ,
cette énigme , dit- elle à Caména , n'eft
plus difficile à expliquer , & je devine bien à
préfent qu'elles m'annoncent que je mourrai
de vieilleffe , maladie dont tu ne dois
pointmourir. Caména , quelqu'attachement
qu'elle eût pour fa maîtreife , ne goûta
point cette interprétation avec le même
plaifir , & elle auroit voulu n'avoir jamais
approché de Calofides. Cependant Almira
tâcha de diffiper fon chagrin en l'affurant
du peu de foi qu'elle ajoutoit aux prophéties
, & elle lui avoua que , malgré les
belles efpérances dont les oracles de Calofides
devoient flatter fa tendreffe , elle n'en
craignoit pas moins d'être bientôt la femme
de Zénophir.
Sa compagnie , voyant qu'elle s'éloignoit
de la demeure du Devin , courut
au devant d'elle avec empreffement. L'air
de contentement qui règnoit fur fon vifage
fit conjecturer que Calofides ne lui avoit
prédit que des chofes agréables , & on l'en
félicita. La trifteffe de Caména fut aifément
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
remarquée , & l'on jugea bien qu'elle n'avoit
point à fe louer du prophète comme
Almira. Mais la Princeffe ne confentit
jamais à révéler le fecret de ce qu'il leur
⚫avoit prédit à l'une & à l'autre , & elle
retourna dans le palais qu'elle occupoit
avec fa mère , en plaifantant fur la mauvaife
humeur de Caména , & en riant de
la figure , de la taille & de la ſcience de
Calofides. Elle ne fe doutoit point des
fuites qui devoient réfulter pour elle de
l'inconféquence de fa démarche . Gardonsnous
de vouloir percer le voile de l'avenir ;
c'eft offenfer le Ciel que de chercher à
pénétrer fes fecrets : il femble qu'il ſe faffe
un plaifir de punir notre indifcrette curiofité
, en rendant toujours illufoire le bien
dont on nous flatte , & en réaliſant quelquefois
le mal que l'on nous fait craindre.
Lorfque Zénophir annonça qu'il fe propofoit
de donner une Reine à l'Arracan ,
il avoit projetté d'abdiquer l'Empire en
faveur de fon fils , & de cimenter la paix
qui étoit rétablie entre fes peuples & ceux
de Bengale par le mariage de Bélifcan &
d'Almira. Il fentoit que l'âge l'avertiffoit
de remettre en de plus jeunes mains un
fceptre qu'il avoit porté fi glorieufement .
Sa victoire fur nafcar avoit mis le comble
à la haute réputation qu'il s'étoit acquife.
SEPTEMBRE 1767. 55
Son unique ambition étoit d'emporter
avec lui les regrets univerfels. Il vouloit
affurer l'honneur de fon nom en mettant
lui- même fa gloire à l'abri des écueils où
la foibleffe des ans peut faire échouer la
fageffe des plus grands Princes. Il remarquoit
dans fon fils toutes les qualités qui
pouvoient le rendre digne de lui fuccéder ,
& il penfoit que le moyen d'en faire un
grand Roi étoit de l'accoutumer de bonne
heure à gouverner ; il ne devoit fe réferver
que le droit de l'aider de fes confeils.
L'homme vertueux afpire toujours à goûter
, pendant quelques momens , cette
douce jouiffance de foi -même qui fe refuſe
à l'éclat des grandeurs , & que l'on n'éprouve
qu'au fein de la tranquillité. L'intervalle
qu'il met entre la vie brillante &
le terme de fes jours , le familiarife plus
aifément avec ces ombres de néant qui
accompagnent la mort, & l'aguerriffent contre
cette frayeur naturelle qu'infpire l'horreur
de ne plus exifter. Le Roi ne refpiroit
que le bonheur d'affurer celui de
fon fils en l'uniffant avec la Princeffe qu'il
aimoit , & de s'affranchir des embarras de
la royauté ; mais il s'amufoit à inquiéter
ces deux amans , en feignant de traverfer
leur amour. Les foins que Bélifcan prenoit
pour cacher fa flamme , & la violence qu'il
Civ
MERCURE DE FRANCE.
fe faifoit pour ne point chagriner un père
qu'il foupçonnoit d'être fon rival , paroiffoient
, aux yeux de ce père tendre , des
preuves d'une foumiffion & d'un refpect
qu'il ne pouvoit trop récompenſer .
Le temps arriva où l'on devoit célébrer
la fête de l'aftre bienfaifant , dont les
rayons rafraîchiffans dédommagent de la
chaleur du jour & diffipent l'obfcurité de
la nuit ; & c'étoit à l'iffue de cette fête que
Zénophir avoit réfolu d'expliquer fes volontés
aux peuples raffemblés . Il avoit
envoyé fecrettement à Bengale des Députés
qui avoient traité avec le jeune Roi
da mariage de fa foeur avec Bélifcan , &
d'une perpétuelle alliance entre les deux
couronnes . Par ce traité Diramé étoit
remife en pleine liberté , & fa rançon étoit
convertie en dot pour Almira.
Dès que les folemnités qu'exigeoit la
fête de la Lune furent achevées , Zénophir
préfenta au peuple Bélifcan & Almira. Il
déclara les conditions du traité que fes
Députés avoient conclu pour lui à Bengale
, & l'intention où il étoit d'abdiquer
la couronne en faveur de fon fils. il fixa
au quinzième jour fuivant la célébration
du mariage des deux amans , & il appric
à Diramé qu'elle n'étoit plus fa prifonmière
, & qu'elle étoit maîtreffe de demeurer
SEPTEMBRE 1767. 5.7
avec fa fille ou de retourner dans les Etats
de fon fils . Tout le monde garda un profond
filence. Le regret de perdre un Monarque
fi chéri empêcha que l'on applaudît
au bonheur de Bélifcan , & la crainte d'offenfer
le nouveau Roi ne permit pas que
l'on fît éclater aux yeux du père les fentimens
dont tous les coeurs étoient pénétrés.
De leur côté , les jeunes amans ne firent
aucune attention au peu de part que l'on
prenoit à leur joie , qui fut d'autant plus
vive , qu'ils ne s'attendoient point à cet
excès de faveur dont la fortune les combloit.
Ils ne ceffoient de rendre aux bontés
de Zénophir les actions de graces les plus
touchantes , & ils l'accabloient à l'envi des
témoignages les plus tendres de leur refpect
, de leur amour & de leur reconnoif
fance.
Zénophir éprouva , dans ces momens
flatteurs , combien le plaifir de faire des
heureux eft doux pour une âme ſenſible.
L'honneur d'humilier de fuperbes ennemis.
ne valut jamais pour lui le plaifir délicieux
de céder fa couronne à un fils digne de le
remplacer ; bien différent de ces pères défa
voués par la nature , qui , ne regardant
leurs enfans que comme des victimes
livrées à leurs caprices , n'emploient , pour
les gouverner , que le frein des rigueurs
י
Cy
MERCURE DE FRANCE.
Fiers de leur autorité , ivres de leur grandeur
, & dominés par la feule ambition
ils ne voient , qu'avec des yeux inquiets ,
un fils en âge de leur fuccéder. Le coeur
de Zénophir avoit toujours rejetté cette
dangereufe maxime fi fouvent répétée aux
Rois , que l'amitié ne fait que des ingrats;
il fçavoir bien qu'elle eft quelquefois mal
récompenfée , mais il fçavoit encore mieux
que la haine eſt toujours rendue avec
ufure . Le Ciel l'avoit fait naître du Prince
le plus févère de toute l'Afie , & il ne
connoiffoit point de peine plus amère pour
un fils que d'être réduit à la dure néceffité
de compter les jours de fon père . De
retour dans fon palais , il goûta les fruits
de la tendreffe paternelle dans les inftances
que Bélifcan lui fit de reprendre le fceptre
qu'il ne vouloit point accepter ; & ce
qui dut lui caufer une fatisfaction plus
parfaite , c'eft qu'il n'avoit point à douter
que la fincérité ne dictât les prières de
fon fils , qu'il obligea de foufcrire , par
obéiffance , au facrifice qu'il lui faifoit.
F
Almira étoit fi attachée à fa fidèle
Caména, qu'elle cût cru fon bonheur imparfait
fi cette chère efclave ne l'eût partagé.
Informée de fa paflion pour Elzenor , &
des fentimens que ce jeune homme avoit
pour elle , cettePrinceffe ne fongea plus
SEPTEMBRE 1767. 59
qu'à les unir des mêmes noeuds qu'elle
alloit former avec Bélifcan.
C'étoit l'ancien ufage , dans ce pays ,
lorfque l'on célébroit les noces d'une Princeffe
, d'affranchir la plus aimée de fes
efclaves , & de la marier à un des premiers
Officiers du Prince nouvel époux.
L'Officier , à qui on la donnoit avec une
riche dot , regardoit comme une infigne
faveur le choix que l'on faifoit de lui .
Almira fut trouver Diramé & la pria de
réſerver cette grace à Caména , qu'elle deſiroit
faire époufer à l'amoureux Elzenor.
Sa demande ne faifant que prévenir les
intentions de la Reine , elle n'eut pas de
peine à obtenir fon confentement fur cet
objet. Elle courut fur le champ porter
cette heureufe nouvelle à Caména qui ,
depuis l'oracle de Calofides , ne fçavoit
plus fi elle devoit fe livrer à fon penchant
pour Elzenor , ou s'efforcer , au contraire ,
d'étouffer des fentimens qui pouvoient
avoir pour elle des fuites funeftes. Le
plus fouvent elle étoit tentée de s'abandonner
aux caprices de fa deftinée , fans
s'ennuyer à chercher inutilement le vrai
fens d'une prophétie dont elle s'embarraffoit
peut- être mal- à- propos . Lorfque fa
maîtreffe l'eut inftruite de ce que la Reine
venoit de décider en fa faveur , elle oublia
C vj
60 MERCURE
DE FRANCE
.
tout le refpect qu'elle devoit à l'aftrologie,
& conclut de l'agréable nouvelle qu'elle
apprenoit , & de l'amour dont elle payoit
en fecret la tendreffe d'Elzenor , que celui
qui lui avoit prédit qu'elle formeroit des
noeuds auxquels elle ne fongeoit pas , n'avoit
exactement aucune intelligence directe
avec le Ciel.
Une fâcheufe épidémie faifoit depuis
quelque temps de cruels ravages aux environs
d'Arracan ; elle avoit déja moiffonné
une grande partie des habitans de la campagne
, & elle commençoit à gagner les
efclaves de la Capitale , dont plufieurs
étoient échappés à la mort par les foins
d'un Médecin , nommé Bénaffar , qui
avoit fait des prodiges dans fon art, &
qui étoit bientôt parvenu à traiter avec
fuccès cette maladie. Les grands de ce
Royaume étoient fi fiers qu'ils ne fouffroient
pas qu'un Médecin d'efclaves
quelqu'habile qu'il fût , ofât les approcher.
Toutes les perfonnes libres en faifoient
de même , & avoient auffi leurs Médecins
particuliers . Malheureufement la contagion
vint à fe répandre tout - à- coup & indiftinctement
fur les gens de tout état , de
tout fexe & de tout âge. Bénaffar avoir
feul réuffi à guérir fes malades , & tous
ceux d'un certain ton aimoient mieux
SEPTEMBRE 1767. bi
mourir que d'avoir recours à lui. On fent
bien
que dans un pays comme l'Arracan ,
où, à l'exemple des Siamois qu'ils copioient
en tout , les hommes idolâtres des femmes
refpectoient aveuglément leurs caprices &
leurs goûts , le feul nom d'un Médecin
qui ne foignoit que des corps robuftes &
matériels étoit capable de fuffoquer. Malgré
fa fcience , il en étoit réduit à ne
réparer que les groffes fantés des efclaves
qui ne s'en trouvoient pas plus mal. Ils
guériffoient à coup für & leurs maîtres
mouroient par miracle.
Caména fut du nombre des perfonnes
que le mal attaqua. Les fymptômes de
cette épidémie , dont les progrès étoient
rapides , fe manifeftoient par une profonde
mélancolie , à laquelle fuccédoient de vio
lentes douleurs de tête & une fiévre ardente
qui caufoit des mouvemens convul
fifs auxquels le plus grand nombre fuccomboit.
On entroit dans le troisième jour qui
avoit fuivi la fête de la Lune . Caména ,
n'étant point encore affranchie , eut la
liberté de s'abandonner aux foins de Bénaffar
, en qui elle avoit une entière confrance
, & elle fat en peu de temps hors
de danger. Le tendre Elzenor , à qui elle
étoit promife en mariage , n'hésita pas à
lui donner les preuves les plus fenfibles de
62 MERCURE DE BRANCE.

fon attachement. Il ne la quitta pas un
inftant , & l'on peut dire que l'amour lui
fervit de bouclier contre les attaques du
mal dont fa maîtreffe étoit atteinte &
dont il avoit bravé la contagion . Les remerciemens
& les préfens qu'il fit à Bénaf
far prouvèrent auffi la joie qu'il reffentit
de recouvrer un bien qu'il avoit été fi près
de perdre .
La convalefcence de Caména fit fur le
coeur d'Almira une impreffion bien différente
de celle qu'elle y auroit faite fi elle
n'eût point confulté Coelofides . Loin de
prendre la moindre part à la joie d'Elzenor
, elle tomba , au contraire , dans un
étrange abattement. Le reffouvenir de la
prédiction qui lui avoit été faite l'effraya
au point qu'elle fe crut perdue. Son efprit
fe frappa de l'idée qu'elle devoit mourir
de la maladie dont Caména venoit de
relever. Tourmentée de cet affreux preffentiment
, la brillante perfpective des
beaux jours que l'hymen lui promettoit
avec un amant dont elle étoit adorée , ne
pouvoit la diftraire de cette penſée funeſte.
Il lui fembloit à tout moment que les
ombres de la mort l'environnoient. La
nuit , ou elle ne dormoit point , épou
vantée par des fonges cruels , elle fe réveilloit
dans une agitation terrible. La comSEPTEMBRE
1767. 68
pagnie ceffa de l'amufer. Elle n'y montroit
plus qu'une gaîté forcée , & qu'elle ne
pouvoit foutenir long - temps. Toujours
inquiette , troublée , une fombre pâleur
flétrit les rofes de fon tint ; les lys , qui en
relevoient l'éclat , s'effacèrent , & les traits
dont l'amour avoit armé fes beaux yeux ,
fe fondirent peu à peu dans les larmes
qu'elle laiffoit échapper malgré elle & fans
que l'on pût en deviner la caufe.
On n'attendoit plus que la quatrième
aurore pour l'unir à Bélifcan , lorfque les
fymptômes de la maladie qu'elle couvoit
firent une irruption fi précipitée , qu'ils
la jettèrent tout- à- coup dans un danger
imminent. La frayeur changea tous les
efprits. Malgré le préjugé qui dominoit ,
le premier mouvement du Roi & des courtifans
fut d'appeller Bénaffar au fecours
de la Princeffe. Mais le Médecin Octoniel ,
que la bizarrerie du fort avoit mis en vogue
à la Cour , prétendit que des remèdes ,
qui avoient été falutaires à une efclave ,
devoient infailliblement tuer une Princeffe.
Cette décifion , flatteufe pour la
grandeur , prévalut. Quoi ! ne voyoit- on
pas que Caména étoit , en dépit de fa condition
, d'une complexion à faire honneur
à une Princeffe ? La cure que Bénaffar
avoit opérée en elle ne prouvoit- elle pas
......
64
MERCURE
DE
FRANCE
,
clairement qu'il étoit auffi propre à con
ferver un corps délicat qu'à ranimer une
malle groflière & robuſte ? Mais Octoniel
le redoutoit ; il étoit certain de fon mérite
, & c'en fut affez pour qu'il l'écartât
de la Cour. C'étoit un de ces doctes dont
l'impudente fuffifance fait le principal
talent : auffi replet d'ignorance qu'enflé de
vanité , il fembloit , à l'entendre , que
fa feule préſence devoit rendre la fanté ;
cependant il n'étoit encore renommé que
par le nombre des gens remarquables qu'il
avoit tués ; il ne reffufcitoit perfonne
& tout le monde s'obftinoit à lui donner
fa confiance. Au refte , s'il ne tiroit d'affaire
aucun malade , il obligeoit beaucoup
d'héritiers ; c'étoit toujours rendre fervice.
Secondé de plufieurs confrères auffi vains
que lui & non moins ignorans , if entreprit
de guérir la Princeffe , & on peut dire
qu'elle fut conduite au tombeau par la
main. En effet elle rendit les derniers foupirs
le foir même du jour qui devoit éclairer
fes nôces .
Je ne peindrai point le défefpoir de
Bélifcan & de Diramé. L'un & l'autre
avoientreçu les derniers adieux de la Princeffe
; elle étoit expirée dans leurs bras..
L'amour & la nature difputèrent de doufeur
& de tendreffe. Diramé tomba éva
*
SEPTEMBRE 1767. 65
nouie fur le corps de fa fille , & Bélifcan
voulut fe jetter fur fon épée pour s'en
percer ; ce ne fut qu'avec bien de la peine
que l'on parvint à les faire revenir tous
deux de l'accablement où ils reſtèrent plongés
jufqu'au lendemain . Bélifcan défarmé ,
voyant qu'il n'étoit point le maître d'abréger
une vie qui lui devenoit infupportable ,
& que fes ferviteurs & fes gardes , attentifs
à fes moindres mouvemens , veilloient à
fa confervation avec une activité qu'il ne
pouvoit tromper , feignit de modérer fa
douleur , il parut même fe résigner aux
volontés du ciel avec un courage qui furprit.
Il étoit d'ufage chez tous les peuples
voifins de ceux de Siam de rendre
aux morts les derniers devoirs fuivant la
croyance particuliere qu'ils avoient eue
aux élémens . Ceux qui avoient honoré la
terre étoient dépofés dans fon fein ; on
brûloit ceux qui avoient adoré le foleil ou
le feu ; ceux qui avoient refpecté l'air
étoient attachés au haut des arbres pour
être dévorés par les oifeaux , & l'on jettoit
à l'eau ceux qui l'avoient révérée. Almira ,
fuivant les principes de fes ayeux , adoroit
le feu. C'eft pourquoi fon corps fut deftiné
à être brûlé. La cérémonie de fes funérailles
fut fixée au milieu du cinquième
66
MERCURE
DE FRANCE
.
jour après la mort. Bélifcan , ayant été
défigné fon époux , devoit , en cette qualité
, mettre le feu au bûcher .
Ce jour- là , le Prince parat en public
avec un vifage tranquille & ferein & où
l'on ne remarquoit plus aucune altération.
Son caractère nobie & généreux avoit fi
bien concilié tous les efprits en fa faveur
que le peuple , loin de le foupçonner incapable
de fentiment , regardoit fa contenance
fière & affurée comme l'effort
d'une âme fublime , & l'admiroit. Maître
de fes mouvemens , dès que le corps fut
placé ſur le bûcher , les cris & les gémiffemens
qu'il entendoit de tous côtés ne l'ébranlèrent
point , & fa main ne trembla
point en mettant le feu aux matières combuftibles
qui alloient dévorer à fes yeux ce
qu'il avoit eu de plus chèr. Il baiffa la vue
& demeura comme immobile auprès du
feu qui s'allumoit autour du bûcher.
Quand il le vit bien allumé & que le corps
de fa maîtreffe commençoit à devenir la
proie des flammes , il adreffa tout bas ces
paroles à la terre qu'il avoit adorée : ô
terre , respectable élément , toi que j'avois
choifie pour ma divinité , pardonne fi je
trahis la foi que je t'avois confacrée ; un
véritable amant ne connoît point d'autre
Dieu que celui de fa maîtreſſe. Auffi- tôt , à
SEPTEMBRE 1767. 67
la faveur des flammes qu'un vent impétueux
repouffoient du côté de ceux qui l'environnoient
( les élémens parurent alors d'intelligence
avec lui ) , il s'élance fur le bûcher.
C'eſt en vain que l'on voudroit l'en
retirer , le feu qu'il implore a déja confondu
fon âme avec celle de l'objet qu'il a
perdu . Ainfi la mort réunit ces deux amans
qu'elle avoit féparés. Tous les fpectateurs ,
faifis d'étonnement & d'horreur , détournent
les yeux , & fuyant avec précipitation ,
ils font retentir la ville de leurs cris tumultueux.
La colère des Dieux parut fatisfaite
de ces deux victimes , & il fembla que
l'on dût à leur mort la fin de l'épidémie ,
qui ne fe fit plus fentir dans aucun lieu du
Royaume , où la perte de l'héritier de la
couronne caufa une confternation générale.
Le Roi , forcé par ce trifte événement de
garder le fceptre dont il comptoit fe dégager
, fut inconfolable. Cependant les Médecins
triomphèrent. Almira étoit morte
felon les loix de la médecine ; ils fe louèrent
réciproquement , & furent très - bien
payés de leurs peines.
Diramé , revenue de fa douleur , voulut
récompenfer celle dont Caména avoit donné
les marques les plus vives. Elle décida que
la mort de fa fille ne devoit point mettre
obftacle au bienfait qui lui avoit étépromis,
68 MERCURE DE FRANCE.
ni à fon mariage avec Elzenor. En confé
quence elle l'affranchit , & l'admit au nom
bre de fes Dames de compagnie.
Pendant les jours de deuil , occafionnés
par la mort des Princes ou des Princeffes
du fang royal , & qui duroient l'efpace de
cinq lunes , il n'étoit pas permis aux perfonnes
qui leur avoient été attachées , &
qui s'aimoient , de s'époufer ni même de
fe voir. Elzenor , forcé de fubir cette loi
rigoureufe , en apprit avec moins de chagrin
le choix que Zénophir avoit fait de
lui pour aller informer , de ſa part , le
jeune Roi de Bengale de la mort de fa
foeur. Il fe fattoit qu'éloigné des lieux
qu'habitoitfa maîtreffe , il fupporteroit plus
patiemment le délai indifpenfable que les
circonftances apportoient à leur hymen. H
partit , dans l'efpérance que le plaifir de la
retrouver fidèle le dédommageroit des
ennuis que l'abfence alloit lui faire fouffrir.
Mais le Ciel , qui fe joue de l'espoir
des foibles mortels , lui réfervoit un fort
bien différent de celui après lequel il fou
piroit.
De toutes les fectes de Prêtres qui étoient
répandues dans l'Arracan , celle des Gymnofophiftes
y étoit alors la plus accréditée ,
ainfi qre dans toutes les autres contrées
de l'Inde. Ramazès , Chef de ceux qui fe
SEPTEMBRE 1767. 69
trouvoient établis dans ce Royaume , avoit
été lié de la plus étroite amitié avec Bélifcan
& Almira. Jaloux de leur donner ,
même après leur mort , des marques de
fon zèle , il réfolut de faire revivre l'ancien
ufage de déifier les amans qui s'étoient
illuftrés par quelque action fingulière. II
publia que depuis la mort de Bélifcan &
d'Almira il n'avoit point ceffé de voir ,
toutes les nuits en fonge , le Prince & la
Princeffe qui , lai ayant apparu avec tous
les attributs célestes , l'avoient engagé , par
les paroles les plus flatteufes , d'inviter le
peuple à leur dreffer un temple femblable,
à ceux que l'on élevoit autrefois en l'honneur
des amans qui l'avoient mérité ; &
que , la dernière nuit , irrités de ce qu'il
n'avoit point encore fatisfait à leur demande
, ils l'avoient menacé des plus terribles
châtimens , & le Royaume des plus
cruels malheurs , fi l'on tardoit plus longtemps
à leur obéir. Ces menaces effrayèrent
tous ceux qui l'entendirent , & Zénophir ,
charmé de confacrer la mémoire de l'exemple
généreux que fon fils avoit donné de fon
amour pour Almira , ordonna que , fuivant
leur volonté , on leur bâtit un temple qui
feroit deffervi par un Prêtre & une Prêtreffe
dont les fonctions devoient être d'entretenir
alternativement le feu fur lequel ils
70 MERCURE
DE FRANCE .
brûleroient nuit & jour de l'encens & des
parfums en l'honneur des nouveaux Dieux.
On conftruifit le temple entre deux corpsde-
logis qui ne pouvoient avoir d'autre
communication que les deux iffues qui:
rendoient à ce temple chacune par un différent
côté. Ainfi , on fe conforma entiè
rement aux premiers ufages qui vouloient
que le Prêtre & la Prêtreffe habitaffent:
féparément , & obfervaffent rigoureuſement
les loix du célibat. L'un étoit fervi
par fix Samanéens , ou Prêtres fubalternes ,
& l'autre par autant de Bramines , ou Prêtreffes
inférieures , qui étoient fes gardiennes
, & dont une devoit être élevée.
dans l'art de la médecine pour l'affiſter en
cas de maladie ; car aucun homme , de
quelque fecte qu'il fût , ou fous quelque
prétexte que ce pût être , n'avoit le privilége
d'entrer dans l'afyle facré qu'elle occupoit.
Le Prêtre & la Prêtreffe fe rendoient
tour à tour au temple pour y veiller au
dépôt facré ; ils y alloient voilés & ne
pouvoient s'y trouver enfemble fans que
le Ciel les punît de mort fur le champ.
Pour obvier à ce danger , ils laiffoient toujours
un quart- d'heure d'intervalle entre
la fortie de l'un & la rentrée de l'autre.
Les Samanéens & les Bramines , qui logeoient
avec eux , rempliffoient leurs fonc
SEPTEMBRE 1767. 71
tions , lorfqu'une indifpofition les empêchoit
d'y vaquer , & il n'y avoit que
cette feule caufe qui pût les en difpenfer.
Telles étoient les premières règles qui s'obfervoient
& qui furent renouvellées à l'apothéofe
de Bélifcan & d'Almira. Le temple
fut achevé en peu de temps , & il ne
fut plus queftion que de choifir les deux
perfonnes qui feroient deftinées à le deffervir.
Diramé , maîtreffe de fe fixer dans
un féjour où les cendres de fa fille alloient
être révérées à jamais , fe détermina à ne
le point quitter , & elle voulut qu'après ſa
mort on lui élevât , auprès de ce temple ,
un tombeau qui fût un monument éternel
de fa tendreffe pour fa fille.
Les nouveaux Dieux font aisément de
nouveaux profélytes. Dès qu'il eut été
décidé l'on éleveroit des autels au que
Prince d'Arracan & à fon amante , Caména
crut que la nouvelle Déeffe ne lui pardonneroit
pas de céder à une autre l'honneur
de lui fervir de Prêtreffe . Elle s'étoit
donc difpofée à remplir cette fonction ,
& , dès ce moment , elle n'avoit plus daigné
répondre aux lettres qu'Elzenor lui
écrivoit. Elle étoit toujours alarmée des
prédictions de Calofides , & elle penfa que
l'état de Prêtreffe qu'elle alloit embrailer
étoit un abri contre les événemens finiftres
dont elle étoit menacée.
72 MERCURE DE FRANCE.
Le jour indiqué pour nommer le Prêtre
& la Prêtreffe étant venu , les Gymnofophiftes
& tout le peuple fe raffemblèrent
fur la place qui étoit devant le temple.
Caména eut foin de fe trouver le plus
près de l'eftrade où Ramazès devoit paroître
affis. C'étoit de lui que le choix dépendoit.
Dès qu'il fut placé elle lui repréfenta
qu'Almira l'ayant toujours honorée
d'une affection particulière feroit , fans
doute , offenfée qu'une autre lui offrît
l'encens & les parfums qui alloient brûler
nuit & jour devant fon autel , & elle le
conjura de ne point recevoir d'autres voeux
que les fiens. Ramazès n'ignoroit point
qu'elle aimoit Elzenor & qu'elle lui étoit
promife en mariage. Etonné du généreux ·
facrifice que fa reconnoiffance pour Almira
lui faifoit faire de fon amour , il ne put
trop l'admirer , & ayant comblé d'éloges
fonzèle & fa vertu , illa nomma , au grand
regret de toutes les jeunes filles qui avoient
été attachées au fervice de la Princeffe , &
qui briguoient à l'envi la grace d'être
choifies.
De tous les Officiers qui compofoient
la maifon de Bélifcan , Zamni étoit , après
Elzenor , celui pour qui ce Prince avoit
eu le plus d'amitié. Quelque regret que
Lui caufât la mort d'un bienfaîteur fi cher ,
il
SEPTEMBRE 1767. 73
il ne penfoir à rien moins qu'à devenir le
Prêtre de fon temple. L'exemple de Caména
le piqua d'honneur. Saifi tout - à - coup du
plus noble tranfport , il offrit de fe dévouer
au culte du nouveau Dieu , & il fut préféré
à tous fes concurrens.
Almira étant morte dans la nuit , &
Bélifcan au milieu du jour , Ramazès
jugea à propos de confacrer féparément
le Prêtre & la Prêtreffe. La confécration
de Caména fe fit la première , & après le
coucher du foleil ; celle de Zamni fur
remife au lendemain , à l'heure où cet
aftre auroit fait le tiers de fon tour. Caména
fut introduite dans le temple avec l'appareil
le plus pompeux , & aux acclamations
de tous les affiftans. Le grand Prêtre des
Gymnofophiftes plaça fur l'autel les urnes.
qui renfermoient les cendres de Bélifcan
& d'Almira , & la Prêtreffe commença ,
dès la même nuit , les fonctions de fon
miniſtère. Le Prêtre , qui devoit la feconder
, étoit deftiné à veiller à l'entretien du
feu facré les fix dernières heures du jour
& les fix premières de la nuit .
Elzenor revint de fon ambaffade au
moment où Caména venoit de renoncer
à lui pour jamais. Sitôt qu'il eut rendu
compte à Zénophir de fa miffion il courut
chez fa maîtreffe pour s'informer du fujet
D
74
MERCURE DE FRANCE.
de fon filence & de fon refroidiffement.
Il demeura comme frappé de la foudre en
apprenant le voeu qu'elle avoit fait. Ce ne
fut point fa religion , ce fut le feul défefpoir
qui lui fit jurer que Bélifcan n'auroit
point d'autre Prêtre que lui.
Le lendemain il fe rendit au lieu où
Zamni devoit être confacré ; & , dans
l'inftant que l'on alloit commencer la cérémonie
: arrête , Zamni ! s'écria- t- il , n'eft- ce
point an ferviteur le plus chéri de Bélifcan
qu'appartient le droit de veiller dans fon
temple , & peux- tu me difputer cet honneur
? Zamni refte interdit , & refuſe de
renoncer à un ministère dont il fe croit auffi
digne qu'Elzenor ; mais les difcours & les
larmes de ce dernier attendriffent toute
l'affemblée tous les coeurs fe déclarent
pour lui. Zamni s'obtine , & il s'élève
contre lui un murmure général . Ramazès
ne pouvant réfifter aux inftances d'Elzenor,
eblige fon compétiteur de lui céder un titre
auquel il a les plus beauxdroits. Un applaudiffement
univerfel fuccéde à la rumeur
publique. Elzenor , victorieux , eft revêtu
fur le champ du caractère pour lequel il a
montré tant de ferveur , & il jure , aux
pieds de Ramazès , de ne jamais être tenté
de parler à celle qu'il a tant aimée , ni de
la regarder, Eroit - il vraisemblable qu'un

SEPTEMBRE 1767. 75
pareil ferment dût être religieufement obfervé
On fent bien que le dépit de cet
amant infortuné l'étourdiffoit fur une paffion
dont le feu s'affoupit quelquefois ,
mais ne s'éteint jamais. Allumé par le plaifir
, il couve fous la trifteffe , & les obſtacles
ne font que l'irriter. Il étoit l'heure
où Elzenor devoit remplacer la Prêtreffe ,
& lorfqu'il entra dans le temple , de la
même manière qu'elle y avoit été conduite ,
elle venoit de fe retirer. Elle étoit bien
éloignée de penfer que c'étoit fon amant:
qu'elle fuyoit.
Le temple ayant été refermé , la foli-:
tude & le calme qui y régnoient donnèrent
à Elzenor le temps de fonger au ferment
qu'il avoit fait. L'amour reprit dans fon
âme la place du dépit. Tout dans cet azile
ne lui parla plus que de l'objet qu'il adoroit.
Son image , qu'il portoit dans fon
coeur , fembloit réfléchir à fes yeux dans
tout l'air qui l'environnoit ; par-tout il ne
voyoit plus que fa chere Caména ; ſes regards
, errans fur le parquet du fanctuaire, y
cherchoient avidemment la trace de fes pas ;
oubliant pour elle les Dieux qu'il devoit
honorer , c'étoit à elle feule qu'il offroit
l'encens & l'odeur des parfums qu'il brûloit.
Déjà il étoit tenté d'éprouver le ciel
en ofant attendre la Prêtreffe , fe faire re-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
connoître à elle & lui reprocher fon ingratitude
; mais il ne putbraver long-temps
la crainte de lui caufer la mort. Il fe retira
à l'heure prefcrite , & fut renfermer fes
ennuis dans la demeure qui lui avoiɛ été
deſtinée. Le fommeil n'y calma point le
trouble dont il étoit agité. Il eut le courage
de remplir fcrupuleufement pendant
deux lunes entières les conditions de fon
ministère. Né vertueux , il n'étoit ni fanatique
ni efprit fort ; mais l'amour fournit
fouvent contre les principes les mieux
établis des affertions plus dangereufes que
tous les argumens de l'irreligion.
Le caractère dont il étoit revêtu n'avoit
pû détruire en lui les charmes d'une paffion
qui faifoit toujours fes délices malgré la
gêne dont il éprouvoit le martyre. Hé
quoi ! fe difoit-il fans ceffe , le ciel peutil
s'offenfer de mon tendre attachement
pour l'objet le plus aimable qu'il ait formé ,
pour la plus vertueufe & la plus digne de
fes créatures , & feroit- il poflible qu'elle
ne partageât point elle-même les regrets
dont je fuis dévoré ? Oma chere Caména ,
croirai- je que ton âme foit paiſible quand
celle de ton amant ne s'occuppe qu'à gémir
? Lorfque ta piété te força d'abjurer!
ton amour , puis - je croire que ce facrifice!
ne t'ait rien couté. Le même penchant
SEPTEMBRE 1767. 77
hous unifloit : par quel funefte aveuglement
as-tu donc renoncé au bonheur de
faire le mien ? Un vain refpect pour les
morts devoit-il brifer des noeuds que l'himen
alloit ferrer ? Quoi ! les mêmes fentimens
, la même profeffion , le même
lieu nous rapproche , & le préjugé feul nous
fépare. Infortunés mortels ! faut- il que
nous foyons ainfi les victimes de notre
propre foibleffe ? C'eft par ces triftes réflexions
qu'il entretenoit jour & nuit la
douleur dont il étoit confumé. La foumillion
de Caména envers les Dieux , fon
zèle & fa religion l'empêchoient de fuccomber
à la violence d'un feu qu'elle avoit
fenti renaître malgré elle. Le fouvenir de
fon amant revenoit fouvent la troubler
dans fa folitude , & elle fe reprochoit d'y
fonger encore. Mais elle étoit moins à
plaindre que lui ; elle ne joignoit point
au regret de ne le plus voir , le tourment
de favoir qu'il habitoit fi près d'elle .

14
La nuit avoit couvert le ciel de fes voiles
les plus épais , & fon obfcurité fembloit
annoncer le malheur qu'elle préparoit. Des
phénomenes brilloient dans l'air , & le
peuple épouvanté les regardoit comme
les préfages de quelqu'événement funefte.
Leur crainte fuperftitieufe fut malheureufement
confirmée . Elzenor , livré à fa
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
mélancolie , s'étoit affis derrière l'autel en
attendant le moment de faire place à Caména.
Occupé des plus férieufes penſées ,
il avoit oublié l'heure de fe retirer , lorfqu'il
entendit la Prêtreſſe ouvrir la porte
du fanctuaire. Surpris par cet événement ,
fon coeur palpita de crainte & de joie ;
mais à l'approche de ce qu'il aimoit , il
n'y eut plus de Dieu capable de le retenir ;
il fort de l'endroit où il étoit caché ;
ſe préfentant à Caména , il veut lui parler :
mais auffi étonnée à la vue de fon amant
qu'effrayée de fa témérité , elle s'évanouir
; il penfe que les Dieux viennent de
punir fa défobéiffance par la mort de fa
maîtreffe ; il fent à fon tour fes genoux
s'affoiblir, & tombe à côté d'elle fans mouvement
& fans connoiffance.
&
Le vâfe dans lequel étoit contenu le feu
facré , ayant éte renverfé par la chûte précipitée
d'Elzenor , les charbons , qui étoit trèsardens,
mirent le feu à fes vêtemens & à ceux
de Caména , & en même temps à différentes
parties de l'édifice , à la conftruction duquel
on n'avoit employé que le bois le plus rare
& le plus combuftible des Indes. L'incendie
fe communiqua bientôt par- tout ,
& les deux amans fe trouvèrent étouffés
par la fumée avant que d'avoir pu reprendre
l'ufage de leurs fens. Les flammes
SEPTEMBRE 1767. 79
qui commençoient à fortir du faite du
temple furent apperçues de toute la ville ,
dont les habitans coururent en foule pour
remédier à l'incendie ; mais il fut impoffible
de l'arrêter. On trouva dans les décombres
les corps du Prêtre & de la Prêtreffe
à moitié confumés & l'on ne douta
plus , en les trouvant enfemble , qu'ils
n'euffent trahi leur ferment & que le malheur
, dont ils étoient cauſe , n'eût été le
châtiment de leur crime.
par
L'ignorance & la fuperftition triom .
phèrent dans cette conjoncture . Perfonne
n'avoit été témoin de ce qui avoit caufé
cet accident. La mémoire de ces deux
amans fut en horreur à tous les peuples
de l'Arracan & on défendit de prononcer
leur nom à l'avenir. Ramazès , confulté
le peuple , dit que les Dieux , s'étant
vengés eux -mêmes par la mort des deux
coupables , il n'y avoit plus rien à craindre
de leur colère , ni d'autre fatisfaction à
leur donner que de rebâtir leur temple. Le
côté de l'Orient ayant été funefte , il fut
réfolu qu'on le reconftruiroit du côté oppofé
& que l'on n'y inftalleroit plus de
Prêtre & de Prêtreffe qui fe fuffent aimés.
Telles furent la fin & la récompenſe
d'un amour qui méritoit un fort plus heu
reux. Ainfi les prédictions de Calofides le
Div
.80 MERCURE DE FRANCE.
trouverent accomplies de point en point à
l'égard de Caména comme elles l'avoient
été au fujet d'Almira . J'ajouterai feulement
, pour achever l'explication de ce qui
avoit été prédit à la Prêtreffe , que le fublime
Prophète comparoit les feux de l'hymen
à ceux de l'été . Inftruits par ces deux
exemples des dangers où nous expofe une
folle curiofité , fachons attendre les événemens
fans chercher à les prévoir . Si l'imprudente
Almira n'eût point confulté le
devin , elle ne fe fût point frappé l'eſprit
d'une crainte qui fut caufe de fa mort ; &
fi Caména n'en eût pas fait de même ,
elle n'auroit pas renoncé à l'amant le plus
fidèle pour détourner les maux dont elle
étoit menacée . Leur indifcrétion détruifit
le bonheur que la fortune leur préparoit.
Laiffons donc le ciel maître de fes fecrets ,
& , troublés par une vaine fuperftition
ne rifquons point d'aller nous- mêmes audevant
des malheurs que l'on nous prédit,
dans la fauffe efpérance de les éviter .
Par l'Auteur du Conte précédent :
SEPTEMBRE 1767. 81
LETTRE de M***ر Gouverneur
pour
le
.
Roide la Ville d'Andely , à M. LECAT ,
Secrétaire Perpétuel des Sciences & Bel-
-les- Lettres de Rouen , &c.
I
L'ILLUSTRE Académie , dont vous avez
l'honneur d'être Membre , a propofé , pour
le fujet de fon prix d'éloquence pour l'année
1767 , l'éloge du grand Corneille , né
dans votre Capitale. J'aurois entrepris.ce
travail avec un plaifir extrême , pour peu
que mon état & mes forces me l'euffent
permis ; mais , heureufement , je connois
le précepte d'Horace :
Şumite materiam vefiris , qui fcribitis , aquam
Viribus , &c.
Je fuis , &c.
D.
P. S. Meffieurs de Ville me conduifirent
voir la maifon où jadis logeoit Corneille ;
je fis alors cet impromptu :
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
C'EST donc ici , Meffieurs , la maifon de
Corneille ,
Du théâtre françois l'honneur & la merveille !
Ce grand homme brilloit avec le grand Condé.
Leurs deux noms font gravés au temple de
mémoire.
L'équitable immortalité
Enſemble les a mis dans le char de la gloire.
ÉPIGRAMME du même , à M *** , qui
Je formalifoit de ce que j'avois comparé
la gloire de CORNEILLE à celle du
Prince DE CONDÉ.
C25Es noms font parvenus à l'immortalité :
Quoi fi près d'un héros , un Poëte eft cité ? ...
Le parallèle , Orgon , ne bleſſe point l'oreille.
Les beaux arts font amis , toute gloire eft pareille ;
Mes Juges font mon fiècle , & la poſtérité.
Auxplus fçavans Auteurs , comme aux plus grands
Guerriers ,
Apollon ne promet qu'un nom & des lauriers.
Boileau , poét. ch. IV.
Le nourriffon du Pinde , ainfi que le guerrier ,
A tout l'or du Pérou , préfère un beau laurier.
Piron , Métromanie.
SEPTEMBRE 1767. 83.
LETTRE du même à M. DE VOLTAIRE ,
à fon château de Ferney près Genève ,
24 juin 1767.
MEfera-t- il permis , Monfieur , de vous
interrompre au milieu de vos fêtes & de
vos triomphes?Une lettre du Gouverneur de
la ville d'Andely va vous étourdir l'oreille
& fatiguer les yeux , mais elle vous apprendra
un trait qui vous fera cher , puifqu'il
regarde Pierre Corneille . Vous fçavez qu'il
a époufé , dans cette ville , la fille du
Lieutenant - Général du Bailliage ; mais
vous ne fçauriez croire combien fa mémoire
y eft respectée. Les moindres habitans
difent tous avec fierté : « voilà la
maifon dugrand Corneille!,,. J'ai mandé'
à M. Lecat , Secrétaire de l'Académie de
Rouen , de mettre & conferver dans les
archives de fon illuftre Corps cette anecdote
, qui fera un jour époque dans l'hiftoire
des belles- lettres . Je ne balancerai
point à faire connoître au public , fitôt l'honneur
de votre réponſe , le refpect que j'ai
moi- même pour ce grand homme ; furtout
deftinant les productions de mon
loifir au théâtre françois.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
O toi ! Corneille de notre âge
Ami de l'humanité ,
Père de la vérité ;
y
Pour dire un philofophe , un fage ,
Voltaire déformais par moi fera cité.
Voltaire ou Grand feront fynonimes d'ufage .
Admis , reçus , prouvés fans ceffe parmi nous
En dépit des pédans , ainfi que des jaloux.
Je corrige maintenant le Moralifeur ,
comédie en cinq actes & en vers. Il y a
trois ans qu'elle eft faite , & je ne fçais
encore quand je pourrai la lire aux Comédiens
, car je n'en fuis nullement content.
Peut-être fuivrai je le précepte d'Horace :
Novumque prematur in annum
Membranis intus pofitis.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ch . DU C *** , Gouverneur pour
le Roi, d'Andely.
SEPTEMBRE 1767. SS
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE , du
château de Ferney , près Genève , 24.
juillet 1767.
Li
heur ,
HONNEUR que vous m'avez fait , Monde
me choifir pour m'apprendre
qu'il y a à Andeli une maifon où a logé
quelque temps le grand - oncle de Mile
Corneille , que j'ai le bonheur d'avoir
chez moi , & qui eft très- bien mariée ,
exigeoit de moi une réponfe plus prompte.
Je vous prie d'excufer un vieillard malade ,
qui a prefque perdu la vue . Je n'en fuis
moins fenfible à votre attention , pas
J'ai l'honneur d'être , & c.
Signé , VOLTAIRE , Gentilhomme
Ordinaire de la Chambre du Roi,
86 MERCURE DE FRANCE.
А М. РОММЕ , Médecin.
LA juſtice en mon coeur deſſinant ton portrait ,
Dans un humain charmant trace un docteur
parfait.
Jufte comme Thémis , mais plus ſenſible qu'elle ,
Sitôt que je te vis plaindre mon trifte fort ,
Le fentiment , d'un trait plus vif que ceux d'Apelle
,
Te peignit , dans ce coeur , d'un coloris plus fort.
Oui , lorsqu'en toi l'ami partage ma fouffrance ,
Je t'y grave au burin de la reconnoiffance .
Par Mde la Marquife DE
**
COMPLAINTE d'une Mouche expirante
à une Dame qui la faifoit fouffrir ; fur
l'air : Que ne fuis - je la fougère , &c.
POUVEZ - VO OUVEZ - VOUs à tant de charmes
Joindre un coeur indifférent ?
Si je me fers de mes armes ,
N'en faites-vous pas autant ?
Si , pour un trait que je darde ,
Il me faut ainfi périr ,
Tout ceux que votre oeil regarde
Devroient donc vous en punir.
SEPTEMBRE 1767. 87
Après tout , de mes bleſſures
On guérit dans le moment ;
Mais des vôtres , bien plus fûres ,
On pleure éternellement.
Ah ! fi des Dieux la ſageſſe ,
Prenant un foin rigoureux ,
Punifloit tout ce qui bleffe ,
Que deviendroient vos beaux yeux ?
J'ai pris le plaifir pour guide ,
Comme l'amour qui vous fuit ;
J'imitai fon vol rapide ,
Et la beauté m'a féduit.
Si dans mon humeur volage
J'ofai piquer votre ſein ,
Le lys , dont il est l'image ,
Trompa men oeil incertain.
De mes maux , jeune Glycère ,
Profitez à votre tour ;
Autrefois je fus bergère ,
Doit- on l'être fans amour ?
Vive , mais un peu farouche ,
Je ne voulois que charmer ,
Et je fus changée en mouche
Pour avoir plû fans aimer .
Par M. SABATIER .
$8 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. BLIN DE SAINMORE , fur
le plaifir que m'a fait la lecture de fes
héroïdes.
LORSQUE ORSQUE Sapho , Biblis , Calas & Gabrielle ,
Dans tes beaux vers revivent parmi nous ,
On croit entendre encor cette lyre immortelle
Dont Racine a tiré les accords les plus doux.
Tes tours nombreux , ton gracieux langage ,
Ta fenfibilité , tes fons vifs & touchans ,
Me font , fins te connoître , adreffer un hommage
Que toujours ma fierté fut refufer aux grands.
Le tribat qu'on rend aux talens
Doit faire honneur aux yeux du ſage ;
Sans doute mon encens n'eft pas d'un fort grand
prix :
Tu peux compter de plus brillans fuffrages.
Voltaire t'a chanté . Ne crains point les outrages
Du temps , de la critique & de nos beaux efprits.
L'aimable fentiment qui brille en tes écrits ,
L'amour de la vertu , peint dans tous tes ouvrages,
De tes lecteurs te font autant d'amis .
Par M. le C. DE ** , ancien Cap. au Réz. de ***.
SEPTEMBRE 1767. $9
LE mot de la première énigme du Mercure
du mois d'Août eft le fouper. Celui
de la feconde eft la cendre. Celui du premier
logogryphe eft l'horloge ; dans lequel
on trouve héro , loge & rôle.
EXPLICATION du fecond Logogryphe du
mois d'août.
POUR OUR trouver , Monfieur , la folution
du logogryphe-arithmétique que vous avez
placé dans le Mercure de ce mois , lequel
vous a été envoyé par un anonyme , abonné
au Mercure , qui regarde ce logogryphe
comme un problême , j'ai été obligé de
renoncer aux règles de l'arithmétique.
Il ne s'agit , Monfieur, que de s'arrêter
au nombre de lettres , & non aux chiffres :
3 , 8 , & 2 font 13 .
Pour écrire trois il faut S lettres.
Pour écrire huit il en faut 4.
Pour écrire deux il en faut 4.
Total 13 lettres.
Un & deux font fix , parce qu'il faut
deux lettres pour écrire un . . . . 2 lettres.
& parce qu'il faut quatre lettres
pour
écrire deux... 4
6
90
MERCURE DE FRANCE. ༡༠
Il eft inutile que je cite d'autres exemples
pour fatisfaire mon confrère ( car je
fuis auffi abonné au Mercure ) , ne s'agiſfant
que du nombre des lettres dans les
cinq queftions que préfente le logogryphearithmétique.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Péronne , le 11 août 1767 .
W. ·
ENIGME.
Air : Réveillez-vous , belle endormie , &c .
LECTEUR ECTEUR , je fuis être femelle ,
Tenant bien mon coin à la cour ;
De moi fort, une oeuvre nouvelle ,
Très-communément chaque jour.
Sur d'autres j'ai donc l'avantage
De prouver mon utilité ,
En donnant fi fouvent un gage
De la meilleure qualité.
De quel côté qu'on m'envifage ,
De me vanter l'on n'a pas tort ;
Je fuis bonne pour le ménage
Et par ma vie & par ma mort.
SEPTEMBRE 1767 95

AUTR E.
6
SORS mea , chriftiadum fors eſt. Mihi , lector ,
& illis ,
Vivere pana , pati gloria , fpefque mori.
Nec morior totus ; fed funere victor ab ipfo ,
Poft tumulum , vitá profperiore fruor.
ROUX DU CLOS.
Traduction libre.
Du vrai chrétien je fuis l'image .
Après bien des revers la gloire eft mon partage.
Si je defcends dans le tombeau ,
J'y triomphe , & j'en fors plus beau.
J'entrevois , dans mon efclavage ,
Des rayons de ma liberté ;
Et la mort eſt un doux paffage
A ma félicité.
Par le même,
92 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPH E.
LECTEUR ,
ECTEUR , fans m'échauffer
la bile ,
A plus d'un je me rends utile .
Raifonnons & parlons en bref:
Si vous faites . fauter mon chef ,
L'on voit une méchante bête ·
Depuis les pieds jufqu'à la tête.
Courage , ôtez , coupez mon nom ;
On trouvera , fans fiction ,
Un des ornemens de fculpture
Qui règne dans l'architecture.
Ne fuivant perfonne des yeux ,
Mon vol s'élance au haut des cieux,
Etant fur ma tige montée ,
Du fexe entier je fuis fêtée.
Soit en hiver , foit en été ,
Je couvre mon humanité.
Un mot de moins à ma ftructure
Feroit tort à notre nature .
Je recherche l'austérité
Et détefte la volupté.
Devinez donc mon exiftence ;
Tu me tiens , du moins... je le penfe.
A Meaux , ce 8 août 1767.
D. D. L.
SEPTEMBRE 1767. 93
AUTRE.
A Mde DES C.. par M. D. C. D. S. L.
Q
JE mon début vous plaife ou ne vous plaiſe
pas
Lecteurs , ainfi que vous , je ne fuis que pouffière ;
Mais comme vous , Iris , j'ai de charimans
appas :
Vous enchaînez
les coeurs fans en être plus fière ,
Moi , je ravis les yeux , & , fourde aux compli
mens ,
Je m'embarraſſe peu que l'on me trouve belle.
Vous fçaurez qui je fuis fans beaucoup de tourmens.
Dix membres font mon corps ; mettez - les pêlemêle
,
Et vous verrez un fleuve ; une arme dont l'amour
S'eft fans doute fervi pour attaquer vos charmes ;
Le temps que le Soleil met à faire fon tour ;
Un Dieu qui fur la mer fait naître les alarmes ;
Une pièce aux échecs ; le roi des animaux ;
Un animal bien for ; un autre bien obfcène ;
Un oifeau que l'on met au rang des fins morceaux ;
Ce què fait un acteur quand il eſt ſur la ſcène ;
Ce qui n'existe point ; deux grands coups au piquet;
Une dame puiffante ; une des grandes fêtes ;
Un oifeau très - commun par fon bruyant caquet i
94 MERCURE DE FRANCE.
Le théâtre brillant de deux braves athlètes ;
Unfaint Pape ; un bon fruit ; tout le fin du trictract
Le principe du drap ; celui de la dentelle ;
Un outil néceffaire aux preneurs de tabac ;
Un métal qui fouvent radoucit la cruelle ;
Ce qu'on n'épargne pas quand on veut parvenir ;
L'ouvrage du crayon dans les mains du génie.
C'en eft affez , Iris , il eft temps de finir :
N'oublions pourtant pas le foutien de la vie.
PARODIE des airs , en rondeau , de M.
BALBASTRE, chantée au Jubilé de vingt
cinq ans du mariage de M. & de Mde
B ***
D
LA MARIÉE. Premier AIR,
IEU d'Hymen, que ta chaîne doit plaire ,
Quand l'amour
Suit & pare ta Cour !
Digne époux , je te fuis encor chère ,
Mon bonheur
Eft encor dans ton coeur ;
Quoiqu'à Cythère ,
Après vingt ans ,
On ne compte guère
D'époux amans.
Dieu d'Hymen , que ta chaîne doit plaire , &c.
Dieu d'himen, que ta chaine doit plaire,
Quand l'amour suit etpare la cour.'Digne e-
- poux je le suis encor chère,Mon bonheur est en
Fin.
= cor dans ton coeur .Quoiqu'a Ci the re
Apres vingt ans, On ne compte guere D'epoux a
= mans.Quoiqu'a Ci thereApres vingt ans, On
W
ne compte guère D'époux amans . Dieu .
Majeur
8
W
Lamour
enfant
ne voit que par saflâme,
W
L'amourforme voit et sent toujours mieux .
C'est la beauté que l'un aime en safemme,
L'autre au mérite adresse tous ses voeux.
Mais dans les yeux, Mais dans ton a me,
Mon eil heureux , les voit tous deux.
Mais dans les yeux,-Mais danston â me
Man oeil heureux , les voit tous deux .
SEPTEMBRE 1767. 95
LE MARIE. SECOND AIR.
L'AMOUR enfant ne voit que par ſa flamme,
L'amour formé voit & fent toujours mieux.
C'eft la beauté que l'un aime en fa femme ,
L'autre au mérite adreffe tous les voeux.
Mais dans tes yeux ,
Mais dans ton âme ,
Mon oeil heureux
Les voit tous deux .
N. B. On reprend le premier air,
Paroles de M. D. L. P.
96 MERCURE
DE FRANCE
.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du
Voyageur François , qui fe vendent chez
VINCENT, Libraire , rue Saint Severin.
LA fameufe tour de porcelaine de la
ville de Nan- King eft une des chofes qui
attirent le plus l'attention de ceux qui
voyagent à la Chine ; l'Auteur en donne
la defcription , & il ajoute : « c'eft affu-
» rément l'édifice le mieux entendu , le plus
» folide & le plus magnifique de tout
» l'Orient. Il fait partie d'un temple fa-
» meux , bâti hors des murs de la ville ,
"
appellé le temple de la Reconnoiffance.
» Un Empereur le fit conftruire , ainfi que
» la tour, pour un Seigneur Chinois , qui ,
après l'avoir bien fervi dans fes armées ,
» fe retira du monde , comme Joyeuse ,
» & fe fit tondre en Bonze par dévotion " .
ود
Une des grandes inconimodités de la
ville de Nan-King , eft l'odeur des excrémens
humains qui s'emportent , pendant
le
SEPTEMBRE 1767. 97
le jour , dans des tonneaux pour engraiffer
les terres , faute d'autres fumiers . « On y
fait un gros commerce de cette marchan- ">
»
و د
dife ; & les jardiniers achètent plus cher
» les inmondices des perfonnes qui fe
> nourriffent de viande , que de celles qui
» ne vivent que de poiffon. On m'a même
» très-fort affuré que , pour les diftinguer ,
» il y a des gens qui ne font nulle diffi-
» culté d'en goûter. Je n'ai point cherché
» à être témoin de ces fortes d'effais ; mais
» ce que j'ai vu dans les rues & le long
» des routes , ce font des lieux de com-
>> modités , proprement blanchis , avec des
fiéges couverts , où l'on invite les paffans
» à fe mettre à l'aife pour les befoins natu-
» rels. Il s'y trouve de grands vafes de
» terre , que l'on place foigneufement par
deffous , afin de ne rien perdre de cette
précieufe denrée ».
""
و د
En parlant des différentes religions établies
à la Chine , l'Auteur dit que rien n'a
tant contribué à maintenir celle de Confucius
dans l'Empire , que l'établiſſement
d'un tribunal fouverair dont le pouvoir
confiſte ſpécialement à condamner & à fupprimer
les fuperftitions ; « c'eft ce qu'on
appelle ici le tribunal des Rites , dont
l'objet eft le même , mais les moyens différens
que dans celui de l'Inquifition
מ
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
29
"
d'Europe . Une chofe très - remarquable ,
» & qui , dans nos principes , pourroit
„ donner lieu à une autre comparaifon
plus fingulière , c'eft que parmi les mem-
» bres qui compofent à la Chine ce tribunal
des Rites , il y en a quelquefois qui ,
» dans le particulier , exercent des pratiques
fuperftitieufes ; mais lorfqu'ils font affem-
» blés en corps pour leurs délibérations
» communes , ils n'ont plus qu'une voix
» pour les condamner „ .
"
و د
2
Voici ce qui doit fur- tout nous paroître
fort fingulier , ce qu'on pourroit
même regarder comme une invention de
notre Voyageur , fi le Père Duhalde , que
nous avons confulté , ne garantifoit le
même fait ; fi la même chofe n'étoit rapportée
dans l'hiftoire générale des voyages ,
que nous avons fous les yeux. « Depuis
près de trois fiècles on a vu éclore à la
» Chine une fecte de fçavans , qui , fous
prétexte d'expliquer les livres facrés , y
» introduifirent une doctrine pernicieufe.
» Ils compofèrent , fous le titre de philofophie
naturelle , une efpèce d'encyclopédie
eccléfiaftique en vingt volumes ,
» dont tous les principes tendent à l'irreligion.
Deux hommes célèbres leur
par
efprit , Churfe & Ching- Tfe , furent les
» chefs de cette entrepriſe. Quarante - deux
39
"
ود
و د
ود
و د
QUE DE
و د
"
ود
SEPTEMBRE 1767. 99
YON
» fçavans s'affocièrent au même projet , &
» donnèrent aux anciens livres un fens 1893
impie qui détruit toute forte de culte.
» Ces fectaires , appellés Jukiau , paffent
» à la Chine pour de vrais matéria-
» liftes , ou des efpèces d'athées fubtils ,
و ر
و د
99
qui donnent le nom de Dieu ou de Li
» à une certaine vertu unie à la matière ;
» vertu aveugle felon les uns , intelligente
» felon les autres. Cette fecte compte aujourd'hui
un affez grand nombre de par-
» tifans ; mais leur morale n'en a point
» été altérée. Ils penfent que la vertu eft
» fi néceffaire aux hommes , fi aimable par
» elle - même , qu'on n'a pas befoin de la
» connoiffance d'un Dieu pour la fuivre ".
"
ور
"
Les premiers Jéfuites qui pénétrèrent à
la Chine , vers le milieu du feiziène fiècle
, n'y trouvèrent aucune trace de chriftianifme
; « ce pourroit être une raifon
» de croire que cette nation n'avoit jamais
» été éclairée des lumières de l'évangile.
» On cite pourtant des monumens dont
non tire des conféquences toutes contrai-
» res ; mais c'eft aux Millionnaires à dif-
» cuter ces faits , qui paroiffent d'ailleurs
» affez indifférens. Ce qu'on peut dire de
plus certain , c'eft que l'Apôtre Xavier
» a été un peu plus heureux , pour ce qui
regarde le voyage de la Chine , que
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VILLE,
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100 MERCURE DE FRANCE .
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ود
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و د
;
>
Moïse par rapport au pays de Canaan.
» Tout ce que put faire le législateur du
peuple Hébreu , fut de voir , dans l'éloi-
» gnement , cette terre de promiffion ; au
lieu que Xavier eut le plaifir , après plu
» fieurs courfes , d'entrer dans la Chine
» ou du moins dans l'ifle de Sancian , qui
dépend de la province de Canton » .
Les Chinois fe privent fouvent des
chofes les plus néceffaires pendant la vie ,
pour fe procurer une bière qui leur faffe
honneur après leur mort. « On a vu des
» enfans fe vendre ou fe louer pour un
» certain temps , dans la feule vue d'amaf
» fer affez d'argent pour acheter un pareil
» meuble à leur père. Les bois les plus
>> précieux y font employés. On en trouve
de tout prêts dans les boutiques des ébé-
,, niftes . Il y en a de richement dorés , avec
» divers ornemens de fculpture , qui fe
» vendent juſqu'à mille écus . On en fait
» pour les bourgeois & pour les gens de
qualité. C'eft un auffi grand acte de
» charité , à la Chine , de la part des per-
» fonnes riches , de diftribuer un certain
" nombre de cercueils aux pauvres gens ,
» que parmi nous de doter & de marier
» un certain nombre de pauvres filles . Auffi
» eft-ce un jour de très- grande réjouiffance
dans une famille , que celui où l'on
"
و د
93
و د
SEPTEMBRE 1767. 101
ود
» eft parvenu à fe procurer une bière . On
l'expofe à la vue pendant des années
» entières ; on aime à s'y placer ; on effaie
»fi on y fera à fon aife ; on confulte fes
» amis pour fçavoir fi on y aura bonne
grâce .
50
Les Chinois font perfuadés que les
morts reçoivent dans l'autre monde les
offrandes qu'on leur fait dans celui - ci ;
que toutes les chofes repréſentées par ces
figures fe réalisent pour eux dans l'autre
vie , & leur font d'un grand ſecours. « C'eſt
» pour cela que tous les ans , dans certains
» jours folemnels , chacun fait des liba-
» tions , & porte des viandes fur le tom-
» beau de fes ancêtres , dans l'opinion que
» les âmes en font leur nourriture . Un
François qui fçait qu'à la mort de fes
» Rois on continue de les fervir pendant
plufieurs jours , aux heures du repas ,
» comme s'ils étoient encore vivans , ne
doit pas trouver cet ufage extraordinaire
» à la Chine » .
"
"
»
"
Le deuil fe porte en blanc chez les
Chinois. Ils font perfuadés que leurs
» parens ne quittent la vie que pour paffer
» dans un féjour refplendiffant de lumière ;
» & c'eft ce qui leur a fait adopter cette
couleur , comme plus analogue au lieu
» de leur deſtination . Les Grecs le por-
ور
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
toient en noir , conformément à leurs
» idées fur le Ténare , féjour trifte & fom-
» bre où ils reléguoient , après la mort ,
» les âmes des trépaffés. J'ignore fur quel
principe nous fuivons le même ufage ;
» ou , pour mieux dire , pourquoi nous
avons quitté la couleur de la Chine
» pour celle de la Grèce ; car j'ai lu quel-
» que part , que nous portions autrefois le
deuil en blanc ; & , fans remonter plus
haut que le règne d'Henry III , on
appelloit Reines blanches les Reines
» veuves de nos Rois , les Reines qui
portoient le deuil de leurs maris ».
33
"
و د
ל כ
>>
ود
On trouve dans le Voyageur François
des détails très - curieux touchant le mariage
chez les Chinois , qu'il faut lire dans le
livre même. « Le divorce y eft fort rare ,
cependant il eft permis en plufieurs cas ,
& même pour des caufes affez légères .
Être rebelle , ſtérile , adultère , jaloufe ,
» babillarde , voleufe , & fujette à certai-
» nes maladies , telles que la lépre , l'épilepfie
, &c . font des raifons légitimes ,"
» pour un mari , de quitter fa femme . Il
faut obferver que le babil qui lui donne
» droit de demander le divorce , ne doit
» pas s'entendre d'un flux de paroles inu-
» tiles , qui pourroit faire congédier toutes
» les femmes dans tous les pays , mais
و د
»
SEPTEMBRE 1767. 103
de certaines indifcrétions qui mettent la
» difcorde dans une famille ».
Nous voudrions pouvoir rapporter ici
tout ce que notre voyageur dit de curieux
fur les fêtes de la Chine , fur les productions
naturelles , telles que l'arbre de cire
& de fuif, l'arbre au vernis , la rhubarbe ,
le thé , les vers à foie , l'encre , le papier , & c.
ور
" On compte dans ce pays plus de douze
» cens arcs de triomphe élevés à l'honneur
» des Princes , des hommes & des femmes.
illuftres , & des perfonnes renommées
» pour leur fçavoir & leur vertu ; objet
» d'étonnement pour un François , qui n'a
» encore vu dans fon pays aucun monu- .
» ment public , érigé à la gloire des citoyens.
fçavans ou vertueux » .
ور
ور
La petiteffe du pied eft , comme tout
le monde fçait , l'agrément le plus ambitionné
des Dames Chinoifes ; « auffi a- t-
» on grand foin de le leur procurer. Dès
qu'une fille vient au monde on s'empreffe
de lui garotter les pieds pour les
empêcher de croître. En France c'eſt le
» contraire ; on les laiffe grandir à leur
aife & c'eft précisément lorfqu'il n'y
» a plus de remède , que les femmes s'apperçoivent
de ce défaut , & mettent
» inutilement leurs pieds à la torture pour
» le réparer. Le pied d'une Françoife de
و ر
3)
ود
E iv
104 MERCURE
DE FRANCE
.
ود
ود
» cinq ans n'entreroit pas dans le foulier
» d'une Chinoife qui pourroit être fa mère.
» Le plus petit pied de Paris paroîtroit
» monftrueux à Pékin ; c'eſt ce qui rend
» ici la demarche des femmes lente , con-
» trainte & mal affuiée. On prétend que
» les Chinois ont imaginé cet expédient
fingulier pour tenir leurs époufes dans
» la retraite & les empêcher de fortir ,
» comme fi ien éroit capable d'arrêter
» une femme qui auroit envie de courir.
» Il eft donc plus fimple de croire que ce
peuple , extrêmement voluptueux , ne
néglige rien de ce qui favorife ce pen-
» chant ; & parmi les différentes fortes
d'attraits qui peuvent plaire dans une
femme , eft - il rien de plus féduifant
qu'un petit pied ? Un joli foulier de ſatin
couvre celui d'une Chinoife , qui ſe fait
une étude de le montrer , en feignant
de le cacher modeftement. Cette coquetterie
, dont les hommes ne font pas la
dupe , eft un nouvel aiguillon pour le
plaifir ".
ود
"
"
"
20
ود
39
Parmi les différents traits qui forment
le caractère des Chinois , nous n'en choififfons
, qu'un pour ne pas trop étendre cette
analyfe. « Je ne connois point de peuple
plus vain , dit notre voyageur , plus
entêté de fa fupériorité fur les autres
ود
SEPTEMBRE 1767. 105
ود »hommes:iltraitedebarbarestoutes
» les nations de l'univers , rien n'eft bien
» que ce qui fe fait chez lui. Il pourroit
» tirer de grandes lumières de nos artiſtes ;
» mais il néglige d'en profiter , ne voulant
» rien faire à notre manière. Il fallut agir
» de force , pour obliger les architectes de
» Pékin à bâtir un temple fur un modele
» venu d'Europe ; tandis qu'en France ,
» dans nos appartemens , dans nos fêtes ,
» dans nos fpectacles , nous femblions
» n'avoir de goût , que pour ce qui portoit
l'empreinte des modes de la Chine . Des
» Mandarins furent fort étonnés d'apprendre
qu'il y avoit au- delà des mers
» des pays plus étendus que leur Empire ,
» & des hommes plus inftruits que leurs
» lettrés. On leur fit voir , fur une mappe-
» monde , l'Europe , l'Afrique , l'Amérique.
Où donc eft la Chine , deman-
» dèrent ils. Dans ce petit coin de terre ,
leur die- on. Alors fe regardant avec l'air
,, humilié , ils répondirent : elle eft bien.
petite
99
"
و د
ور
>>
و ز
"" 33°
Les Chinois ont prévenu les difgraces
du front conjugal , non-feulement par le
peu de liberté qu'ils accordent à leurs
femmes , mais encore par l'établiſſement
des lieux publics , où l'on peut aller en
toute fûreté. « Dans la crainte que ces
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
و د
""
""
33
35
le
» courtifanes ne caufent du défordre , on
,, ne leur permet pas d'avoir leur demeure
dans l'intérieur des villes , ni d'occuper
des maifons particulieres . Elles s'affocient
pour loger plufieurs enſemble fous
gouvernement d'un homme qui répond
de tout le mal qu'elles peuvent
caufer. Au refte , ces fortes de femmes
,, ne font que tolérées & paffent pour
infâmes
à la Chine comme parmi nous. Il
fe trouve même des Gouverneurs qui
,, ne les fouffrent point dans leur Jurif
diction , comme il y a en France des
Curés qui les chaffent de leurs paroiffes.
La ville d'Yang- Tcheou , dans la province
de Kyang- Nan , eft célebre par
l'agrément & la vivacité de ces courtifanes
elles ont le pied d'une petiteſſe
extrême , la jambe belle & tant d'autres
,, perfections , qu'on dit en proverbe : ce-
,, lui qui veut une maîtreffe de taille fine ,
cheveux bruns , belle jambe , beaux
pieds , &c. doit la prendre à Yang- Tcheou.
Ses habitans font paffionnés pour
,, le plaifir , & les femmes très- recher-
,, chées , très - variées dans la manière de
,, le procurer. Ce qu'on raconte des excès .
de volupté des filles d'Amathonte & de.
,, Cithere , n'eft qu'une foible image des
,, reffources & des raffinemenens amou-
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SEPTEMBRE 1767. 107
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و و
reux dont ces aimables
& galantes
Yangiannes
affaifonnent
leurs faveurs. Cette délicieufe
contrée
eft pour les
Chinois
, ce que Chypre fut pour les Grecs
. ,,
Il n'y a point de rufe dont les marchands
ne s'avifent pour attirer des acheteurs.
" La feule qu'ils n'ayent point encore
imaginée, & qu'ils pourroient apprendre
de nous , c'eft de faire refter leurs
femmes dans leurs boutiques quand elles .
font jolies , ou d'y fuppléer par de jeunes
filles bien faites , bien parées , bien co-
,, quettes , comme on en loue à Paris pour
», cet ufage .
""
>>
""
""
""
""
"" Il faut fe donner de garde de rien
,, prêter à un Chinois , fans avoir pris fes
fûretés ; il commence par emprunter une
petite fomme , & promet de reftituer le
capital avec un intérêt confidérable. Il
exécute cette promeffe ; & fur le crédit
qu'il s'établit , il paffe à de plus gros em-
,, prunts. L'artifice fe foutient pendant des
années entières , jufqu'à ce que la dette
,, foit auffi forte qu'il le defire ; & il difparoît.
Je ne rapporte ceci , Madame ,
,, que pour vous montrer que les moeurs
Chinoifes ne font pas, en tout, différentes
des nôtres .
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""
››
,,
Un fecond trait de reffemblance eft
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
و ر
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و د
"
59
,, la fureur du peuple , dans certaines
provinces , pour la procédure . Il eft fi
porté à la chicane qu'il engage fes terres ,
fes maifons & fes meubles pour le plaifir
de fuivre un procès ou de faire donner
la baftonnade à fa partie adverſe. Il arrive
fouvent , par une corruption plus
puiffante , que l'accufé fait porter les
,, coups à fon adverfaire. Mais ce qu'on
,, ne voit point à la Chine , comme dans
le
pays de France dont je parle , ce font
,, de ces hommes qui trafiquent de procès
,, & en vendent deux pour avoir de quoi
fournir aux frais du troifième .
""
>>
" ""
Après avoir parcouru les différentes provinces
de la Chine , après avoir fait obferver
fes lecteurs ce que chaque province
offre de curieux & de remarquable ,
notre Voyageur arrive à Pekin , & fait
une defcription très - animée du tumulte
qui regne dans cette capitale. " Quoique
fes maifons foient plus baffes que celles.
de la métropole de la France , elles n'en
contiennent pas moins de monde ; car
dix Chinois logent à l'aife , où trois
François fe trouveroient à l'étroit . D'ailleurs
la plupart des gens de métiers ,
les portefaix , les pauvres n'ont point
leur domicile daris Peking : ils fe
tiennent dans les barques dont le port eft
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SEPTEMBRE 1767. 109 .
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,
5, couvert & qui forme une feconde ville
prefqu'auffi peuplée que la premiere.
Ajoutez à cela cette foule innombrable
de payfans qui arrivent tous les jours
des villages voifins & rendent cette capitale
encore plus vivante. Ce qui en aug-
,, mente fur- tout le mouvement , c'eft
les Artifans , les Barbiers , les Tail- que
,, leurs , les Menuifiers , &c. au lieu de
refter dans leurs maifons , courent les
rues vont chercher de l'ouvrage en
ville & portent avec eux tous les inftru-
,, mens propres de leur profeffion. Il n'eft
,, pas jufqu'aux Forgerons qui n'aient leur
marteau , leur enclume , leur fourneau
& leur foufflet. Enfin toutes les perfonnes
riches , celles même qui font
d'une condition médiocre , fe font
fuivre par plufieurs domeftiques . Figu-
,, rez - vous , Madame , nos gens de loi ,
Juges , Avocats , Procureurs , Greffiers ;
nos Financiers , Fermiers , Sous- Fermiers
, Payeurs de rentes , Agens de
change , Banquiers ; nos Médecins ,
Chirurgiens , Apothicaires , en un mot
,, tous les bourgeois aifés de Paris précédés
, accompagnés , fuivis d'une troupe
nombreuſe de commis & de valets ; &
,, vous n'aurez encore qu'une foible idée
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99
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110 MERCURE DE FRANCE.
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""
de la cohue & des embarras de la capitale
de la Chine ,, .
cc
En qualité de grand Pontife , l'Empereur
de la Chine peut canonifer & béatifier
qui il lui plaît , mais principalement ceux
qui fe font rendus utiles par d'importans
fervices, ou recommandables par de grandes .
vertus. Il peut même en faire des Dieux ,
leur ériger des temples , & contraindre
les peuples de les adorer. Enfin fon autorité
prévaut fur l'ufage même ; car il
,, peat à fon gré changer les noms des provinces
, des villes , des familles ; défendre
de fe fervir de certaines expref
fions dans le langage , faire revivre les
anciennes ; ce que les Grecs , les Ro-
,, mains , & principalement les François
n'ont cru foumis à aucune autorité
و د
و د
ود
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ود
و د
"
33°
L'auteur compare à nos Parlemens , ce
qu'on appelle à Péking , le Tribunal des
Cenfeurs. " Non-feulement ils tiennent
dans la crainte & dans l'obſervation des
loix les Jurifdictions fubalternes , examinent
les décifions des autres Tribu-
,, naux , les caffent ou les approuvent ,
felon qu'elles leur paroiffent injuftes ou
équitables ; mais ils font encore les
,, organes dont le peuple fe fert pour porter
les plaintes au pied du trône , pour re-
""
و د
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SEPTEMBRE 1767. 111
و ر
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""
و ر
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"
""
a
, préfenter au Souverain les droits & les
,, privileges des fujets. De tout temps ,
les Cenfeurs ont dit avec une noble
fermeté aux Empereurs ce qu'ils ont cru
de plus convenable au bien de l'Etat.
Les bons Princes ont profité de leurs
avis ; les tyrans les ont méprifés ou ,
punis de mort. Mais alors toute la
nation eft entrée dans l'infortune de fes
nobles défenfeurs ; & le refpect qu'elle
fait paroître pour ces pères de la patrie ,
la douleur qu'elle a montrée du traite-
; ment qu'ils recevoient , les noms glorieux
, les marques d'honneur qu'elle leur
,, a prodigués , les ont bien dédommagés
,, de la difgrace du Souverain. Auffi voit-
,, on ces illuftres Magiftrats donner tous
,, les jours des preuves de leur courage &
de leur grandeur d'âme. Dès l'in-
,, térêt de l'empire le demande , ils ne
,, ménagent ni grands feigneurs , ni man-
,, darins , quelque protection que leur accorde
le Monarque. L'amour de la gloire
,, & du devoir l'emporte fur toute autre
,, confidération ; & dès qu'il faut remplir
leur charge , ils comptent pour rien l'interdiction
, l'exil , la mort même ; les
annales de la Chine nous en offrent
plus d'un exemple
"
""
ود
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""
""
و د
...
que
Aux environs de Peking eſt une maiſon
112 MERCURE DE FRANCE.
"
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""
>>
>>
de campagne de l'Empereur de la Chine
que notre Voyageur va vifiter . " Cette
maifon eft charmante & fingulière :
,, figurez- vous un terrein immenfe femé
de petites montagnes faites à la main
& couvertes d'arbres à fleurs , qui font
,, communs à la Chine. Les vallons que
laiffent ces collines , font arrofés de ca-
,, naux qui ferpentent , & fe joignent à
certaines diftances pour former des étangs
& des lacs. Les bords de ces canaux font
ornés de bâtimens qui n'ont , pour la
plûpart , que le- rez- de chauffée , mais
extrêmement décorés dans leur façade
& plus encore dans le détail des appartemens.
Il ne faut pas vanter aux Chinois
l'architecture grecque & romaine ,
ni leur parler de divers ordres , dont la
,, combinaiſon & les proportions nous enchantent.
Ce monde Afiatique eft comme
un monde à part, qui ne fe conduitni par
les mêmes regles. , ni par le même goût
,, que le nôtre. On compteroit bien deux
,, cens de ces bâtimens qui font de véritables
palais. Il y a autant de maiſons
les » pour eunuques & pour les domeftiques
; à quoi il faut ajouter une ville
2
bien alignée & bien percée , qu'on a
,, bâtie dans le milieu de toute cette en-
,, ceinte , pour donner à l'Empereur l'idée
"
""
"
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"
SEPTEMBRE 1767. 113
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"
""
>
,, & le fpectacle des rapports que les hommes
forment enſemble . A certains jours
de l'année , les eunuques repréfentent
tout le commerce , tous les marchés
,, tous les arts , tous les métiers , tout le
fracas , toutes les allées , les venues &
même les friponneries des grandes villes.
Parmi les eunuques , l'an fait la fonction
de marchand , l'autre d'artifan ; celui
- ci de foldat , celui -là d'officier. Les
vaiffeaux arrivent au port ; les boutiques
s'ouvrent ; on étale les marchandifes ;
,, un quartier eft pour la foie , l'autre pour
la toile ; une rue pour les porcelaines ,
une autre pour les vernis , &c. Un
Empereur de la Chine eſt inveſti de tant
de grandeur , qu'il ne fe permet pas
rien voir dans fa capitale , beaucoup
moins dans le refte de fes Etats : ainfi les
,, mouvemens de fa ville domeftique font
›, pour lui un véritable amuſement
و د
""
و د
""
"
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33°
de
Etant à Peking , notre voyageur eft invité
à dîner dans une maifon de campagne ,
à quelques lieues de cette capitale , chez un
riche Chinois , avec qui il s'étoit lié d'amitié.
" Il y avoit beaucoup de monde
à ce dîner ; car la bonté naturelle du
maître du logis lui fait recevoir toutes
fortes de gens. Je fus furpris néanmoins
» d'y trouver deux perfonnes qui ne fe-
""
114 MERCURE DE FRANCE.
roient admifes en France dans aucune
fociété. L'un étoit en eunuque , qui
,,
و ر
""
"
و د
و د
و د
23
و د
""
après avoir fervi long-temps dans le ferrail
du premier Miniftre , venoit d'obtenir
fa liberté & d'être rendu au commerce
des hommes. Je vous avoue , dit notre
Voyageur à fonami , que je ne conçois pas
,, comment on peut avoir chez foi des
êtres de cette efpece , qui , chargés du
plus vil emploi qui foit parmi les humains
, font confifter leur honneur à
garder les femmes des autres , & fe
,, rendent méprifables par leur fidélité
même . On ne les regarde pas ici des
mêmes yeux , lui répondit - on : les grands
de la Chine , à l'exemple des autres
Afiatiques , ont des eunuques qui
leur fervent de confeillers & de confi-
,, dens ; ce qui n'empêche pas , conti-
,, nua - t - on , que je ne penfe comme vous
,, de ces hommes arrachés à la nature , &
›, qui , devenus le rebut des deux fexes ,
,, rendent plus de femmes malheureufes
و د
""
">
qu'ils ne raffurent de maris. La caftra-
,, tion eft ici une efpece de commerce ; &
,, on la pratique avec tant de dextérité ,
qu'il y a peu de gens qui en meurent.
J'ai connu un homme qui , ne fachant
,, que devenir , fe vendit pour être eu-
» nuque & ſe fit faire l'opération
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SEPTEMBRE 1767 115
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L'auteur dîna dans cette même maiſon
avec un homme pour lequel on parut avoir
beaucoup de confidération. C'étoit un lettré
de la famille de Confucius , qui a plus
de deux mille ans de nobleffe. " L'Empereur
nomme toujours un docteur de
cette race pour être le Gouverneur de
Kio-Teou , l'illuftre patrie de ce philofophe.
Defirant fort d'avoir l'honneur
de converfer avec le plus ancien gentilhomme
de l'univers , je m'approchai du
nouveau venu avec les égards dus à fon
nom & à fa naiffance. Je le trouvai auffi
honnête & auffi inftruit , que devoit l'être
,, un defcendant du Légiflateur de la
Chine. Ses queftions roulerent d'abord
fur l'objet de mes voyages. Sans doute ,
me dit- il , que l'amour de la fageffe
,, vous a déterminé à quitter votre patrie ,
& à renoncer aux douceurs d'une vie
,, tranquille. J'ambitionne votre fort ; mais
,, je ferois peut - être le premier Chinois
qu'un pareil motif auroit attiré hors de
fon pays. En fuppofant même que nous
en euffions le defir , nos loix s'y oppofent
; & il eft défendu à tous fujets
de l'Empire de voyager chez les autres.
nations , pour quelque caufe que ce puiffe
être , à moins d'une permiffion ou d'un
ordre exprès du Souverain ou du Gou-
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116 MERCURE DE FRANCE.
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,, vernement. La plupart de nos compa-
,, triotes , qui fe trouvent répandus en
divers endroits des Indes pour faire leur
commerce , font de la poftérité de ceux
qui aimèrent mieux abandonner la
Chine , lorfque nos vainqueurs s'en
rendirent maîtres , que de fe laiffer
,, couper les cheveux . Un femblable motif
,, ne m'engagera jamais à quitter ma patrie
; mais j'aimerois à m'inftruire en
,, parcourant comme vous , les diverfes contrées
de l'univers. Je fuis né , à la vérité ,
,, dans un royaume floriffant ; mais je
n'ai jamais cru , comme plufieurs de mes
,, concitoyens , que les bornes de notre
,, Empire fuffent celles de nos connoiffances.
J'ai lu plufieurs de vos écrits
,, traduits en notre langue par vos miffionnaires
j'ai fur- tout fait une étude
,, particuliere de ceux que vous appellez
,, vos livres facrés : ils me donnent la
plus grande idée de vos loix , de votre
religion & de votre morale. Nous
,, avons comme vous nos faintes écri-
,, tures ; & nous regardons leurs auteurs
,, comme des gens infpirés du ciel . Nous
», en diftinguons de plufieurs claffes , fui-
., vant le degré d'autorité que nous leur
attribuons. Nous en comptons cinq du
,, premier ordre , pour lefquels nous
"
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SEPTEMBRE 1767. 117
, avons la même vénération que vous
» pour votre Bible . j'ai même cru y trou-
,, ver , pour le genre & la diftribution
,, des matières , quelque reffemblance avec
les livres de Moile & de vos autres
écrivains facrés. C'eft un mêlange de
myfteres , de préceptes religieux , d'ordonnances
légales , de poéfies allégoriques
& de faits curieux concernant
" l'hiftoire de notre nation ,,.
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99
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Dans le même dîner il y avoit un Médecin
qui parla beaucoup d'une racine finguliere
par les vertus qu'on lui attribue.
" On prétend qu'elle a quelque reſſemblance
avec les parties viriles , & que
c'eft la raifon qui l'a fait appeller ginfeng
, ou repréſentation d'homme . Les
propriétés de cette plante font admi-
,, rables ; & les Chinois y ont recours
dans toutes leurs maladies comme à la
derniere reffource. Point de diarrhée ,
de foibleffe d'eftomac , de dérangement
d'inteftins , d'engourdiffemens , de paralyfie
, de convulfions qui ne cédent au
gin - feng. Il eft merveilleux , felon eux ,
,, pour rétablir , d'une manière furprenante,
les forces affoiblies , faciliter la reſpiration
, purifier le fang , augmenter l'humide
radical , ranimer les vieillards , les
agonifans , retarder la mort , réparer ,
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118
MERCURE
DE FRANCE
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dans un inftant , la perte que procurent
les plaifirs de l'amour , & les infpirer
auffi - tôt. Notre Médecin m'a raconté ,
à ce fujet , des chofes incroyables. Cette
dernière vertu rend ce remède infini-
,, ment précieux aux Chinois & à tous
nos voluptueux d'Europe. Auffi les Hol-
,, landois , qui l'achètent au poids de l'or ,
en font- ils un commerce très- lucratif.
Un miffionnaire , épuiſé par fes fatigues
,, apoftoliques , trouve dans cette racine
,, une ardeur nouvelle qui le porte à de
plus grands travaux ,,.
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Nous finirons cet extrait par le morceau
qui termine ce qui regarde l'Empire de la
Chine. " C'eft avec regret , dit notre Voya-
,, geur , que je me vis au moment de
quitter ce beau pays . Tout ce qui peut
rendre une nation refpectable , femble
,, concourir à faire des Chinois le premier
,, peuple de l'univers. On a vu finir les
plus anciens Empires ; la Chine feule ,
femblable à ces grands fleuves qui roulent
conftammentleurs eaux avec majeſté,
n'a rien perdu de fon éclat & de fa fplendeur.
Si elle a été quelquefois troublée
,, par des guerres inteftines ; fi la fucceffion
au trône a été interrompue par une
domination étrangère , ces intervalles
de trouble ont été courts ; & cette heu-
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SEPTEMBRE 1767. 119
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,, reufe Monarchie a trouvé dans la fageffe
& l'excellence de fes loix , une prompte
reffource à fes malheurs. La dernière
révolution , arrivée en 1644 , en fou-
,, mettant la Chine aux Tartares , ne fit
,, qu'accroître la puiffance & l'étendue de
,, cet Empire , puifqu'elle ajouta à fes
anciennes poffeffions une partie confidérable
de la grande Tartarie. Ainfi ce
Royaume s'eft aggrandi , moins la
par
,, voie des conquêtes , que par la réputation
de fon gouvernement , & fes pro-
,, pres difgraces. Il eft aujourd'hui au plus
,, haut point de grandeur où il fe foit
trouvé depuis fa fondation ; & fa domi-
, nation , plus vafte que jamais , s'eſt
,affermie par les plus folides fondemens.
Il jouit au dedans d'une paix profonde ,
,qui , depuis un fiècle , n'a été troublée
par aucune guerre inteftine. Au dehors ,
,depuis fa réunion avec les Tartares , il
n'a prefque plus d'ennemis à combattre.
Joignez , à ces avantages politiques , la
fituation la plus heureufe , & la plus
nombreuſe population . Prefque toute la
, Chine eft coupée de lacs , de rivières &
de canaux qui contribuent à la fertilité
des
campagnes , favorifent le transport
, & procurent la circulation des marchandifes.
Il y a de ces lacs qui ont jufqu'à
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,
;
120 MERCURE DE FRANCE .
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,, quatre- vingt lieues de circuit , & de ces
rivières qui traverfent l'Empire dans
,, toute fon étendue . Les uns & les autres
font , à proportion , auffi peuplés que la
terre ferme ; car partout où l'on a
bâti une ville fur le bord d'un fleuve ,
d'un lac & d'un canal , on voit s'élever ,
du milieu des eaux , une autre ville
flottante , formée d'une infinité de bar-
,, ques qui contiennent un peuple innombrable
, gouverné par un même maître ,
régi par les mêmes loix . Ces loix refpectables
embrailent tout ce qui regarde
les différens états : elles règlent les décifions
des Juges , les édits du Prince , les
démarches des Courtifans , la conduite
des Gouverneurs , & la difcipline des
,, troupes. Elles rendent le Souverain père
de fes fujets , & l'empêchent d'en être
le tyran . Cependant elles ne diminuent
tien de fa gloire & de fes droits ; elles
lui donnent en abondance des domeſtiques
, des efclaves , des femmes , des
richeffes. Enfin elles lui accordent avec
profufion tout ce qui convient à la majefté
royale ; & , ce qu'il y a de plus
beau & de plus admirable , c'eft que.
tous ces biens ne font point acquis par
le malheur des peuples ».
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La fin au Mercure prochain.
L:
SEPTEMBRE 1767. 121
LE Botaniste François , comprenant toutes
les plantes communes & ufuelles , difpofées
fuivant une nouvelle méthode , &
décrites en langue vulgaire ; par M. BARBEU
DUBOURG ; avec cette épigraphe :
O Melibæe ! Deus nobis hæc otiafecit. Virg.ecl. 1.
A Paris , chez LACOMBE , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol. in- 12 ,
reliés liv.
S
LA langue françoiſe eſt devenue la
langue commune à toutes les fciences , à
la réferve de la feule botanique. Pourquoi
cette exception ? Tâchons , dit l'auteur ,
d'arrondir fon domaine , en y enclavant
cette dernière portion de territoire qui
paroît tout-à-fait à fa bienféance. Tâchons
d'arracher les épines de la botanique fans
en ternir les fleurs , afin d'en rendre l'étude
aiſée & agréable à tous les âges de la vie ,
& que nos Dames même puiffent quelquefois
s'amufer une heure ou deux dans
les beaux jours d'été , foit à faire le dénombrement
des plantes de leur campagne ,
F
122 MERCURE DE FRANCE. ?
foit à cueillir dans les prés de ces fleurs
fimples , auxquelles la nature a attaché des
grâces & un charme fecret , ou à rechercher
fur les montagnes des herbes encore plus
précieufes par leurs vertus falutaires.
M. Barbeu Dubourg a eu l'art de fimplifier
l'étude de la botanique , en propofant
une méthode nouvelle & un manuel
d'herborifation qui mettent cette ſcience
à la portée de tout le monde , fans excep
tion des herboristes , ni des gens de la
campagne , des femmes , ni des enfans.
La botanique n'eft point une étude abftraite
, elle eft fimple comme fon objet,
Confidérez ce que les plantes ont de commun
& en quoi elles différent. Voilà , en
deux mots , ce qui fait toute la fcience des
botaniftes.
Chaeun connoît particulièrement quelque
plante , à- peu - près comme on connoît
les plantes en général , c'eſt- à - dire , affez
furement , quoique d'une manière un peu
vague ; mais comment exprimer ce qui
nous les fait reconnoître ? C'eft un certain
je nefçais quoi .... Mais dans un continent
où chaque jour nous foulons aux
pieds des milliers de plantes diverfes , le
je ne fçais quoi le trouve bientôt prefque
fynonyme à je ne fçais rien.
Cependant cet enfemble de toutes les
SEPTEMBRE 1767. 123 .
parties , qu'on appelle en botanique leport
d'une plante , n'eft pas tout-à - fait à dédaigner
; mais il ne faut jamais fe repofer entiè
rement là- deffus. Si nous entrons dans le détail
des parties qui fe rencontrent affez ordinairement
dans toutes les plantes , & qui
leur font plus ou moins effentielles , nous
verrons bientôt , & nous ferons en état d'énoncer
clairement, ce qui fait leur caractère
propre.
Mes yeux , dit M. Dubourg, fe portent
d'abord fur la fleur , dont l'éclat ſemble
annoncer l'importance ; de- là je paſſerai
au fruit qui lui fuccède naturellement , &
qui eft à la fois le principe & la fin de
toute végétation : je confidérerai enfuite
la tige qui fait comme le corps de la plante ;
puis les feuilles , dont l'utilité eft beaucoup
moins bornée qu'on ne l'imagine communément
; & je finirai par la racine , qui eft
trop importante à l'économie végétale, pour
qu'il foit permis de la négliger , mais fut
quoi notre curiofité ne doit s'exercer qu'avec
bien de la difcrétion. t
Depuis le chêne , honneur de nos forêts,
jufqu'au ligneux qui , en fixant fes petits
grapins fur quelques points d'une écorce ,
n'y fait qu'une tache peu fenfible , à peine
l'Auteur de la nature a-t- il marqué une
feule ftation ; & nous avons befoin d'en
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
-
faire plufieurs pour fuivre fa marche de loin;
La diftribution par claffe , par ordre ,
par fection , eft le vrai moyen de nous
ménager ces points de repos pour foulager
notre mémoire & éviter la confufion de
tant d'objets épars dans l'univers.
Il faut voir dans l'ouvrage même , la
marche fimple & naturelle qui conduit à la
connoiffance de la botanique ; enforte que
l'on peut, avec le feul fecours de la méthode
de M. Dubourg , claffer les plantes , difringuer
leur caractère propre , les ranger
chacune dans leur famille particulière , &
fixer les traits qui les fait reffembler ou
différer entre elles.
On a joint à cette méthode 1º . un catalogue
des plantes ufuelles avec les noms
françois vulgaires , & les noms latins fous
lefquels ces plantes ont été connues de
tous temps dans les boutiques de pharmacie.
2º. Un avis ou courte inftruction fur le
temps & la manière de cueillir , de deffécher
& de conferver toutes ces plantes pour
les uſages de la médecine.
3 °. Un Botanicon Parifienfe , ou index ,
fuivant la manière ordinaire de les dénommer
, avec quelques changemens , additions
d'efpèces , & c.
4. On a expofé les vertus des plantes
dans trois lettres mifes à la fuite de cette
méthode botanique.
SEPTEMBRE 1767. 125
L'utilité & l'importance de ce bon ou
vrage fe fait fuffifamment fentir. M. Barbeu
Dubourg , déja bien connu dans la
littérature , a beaucoup fimplifié l'étude
de la botanique par fon fyftême ingénieux
& nouveau ; il a mis beaucoup de précifion
& de clarté dans fon ftyle ; & il a
embelli fon ouvrage de tous les ornemens
dont il étoit fufceptible ; ce qui en rend
la lecture à la fois inftructive & amufante.
ESSAI fur l'éloquence de la chaire , avec
le tableau defes progrès & defa décadence.
dans les différens fiècles de l'Eglife , accompagné
de réflexions ; par M. l'Abbé
GROS DE BESPLAS , Docteur de Sorbonne
, Vicaire général de Befançon & de
Fréjus , Affocié de l'Académie des Sciences
de Béfiers ; avec cette épigraphe :
Quis mihi dabit videre pulverem oris illius per
quod magnalia & ineffabilia Chriftus locutus eft
& admiranda illa oracula orbi protulit Spiritus
Sanitus ? S. Chryſ. de encomio Pauli.
AParis, chezVALLAT LA-CHAPELLE ,
au Palais , fur le perron de la Sainte
Chapelle , prix z liv. 10fols relié.
DANANS notre Mercure du mois de Mai
dernier , nous avons annoncé cet ouvrage
Fiij
1-26 MERCURE DE FRANCE.
& nous avons dit que les perfonnes
chargées par cet état d'inftruire les peuples
y trouveroient des maximes utiles , &
les perfonnes qui cherchent à s'éclairer
elles-mêmes , une inftruction folide. L'extrait
que nous en allons faire juſtifiera ce
que nous avons avancé.
L'auteur de cet ouvrage donne , dans
une préface très-modefte & très - courte ,
le plin de cet effai . Comme , depuis longtemps
, le public n'eft plus la dupe de cette
modeſtie , nous n'en dirons rien ; nous
nous contenterons de dire , avec M. l'Abbé
Gros , que la république des lettres étant
un état libre , il eft affez permis à chacun
de dire fon avis , de porter fon vu & Son
Suffrage.
"Ce volume eft comme divifé en quatre
parties. La première commence par une
courte dédicace à l'Académie de Béfiers .
après laquelle M. l'Abbé de Befplas expoſe
clairement l'origine des inftructions publiques
, les changemens qu'elles ont effuyés
dans les différens fiècles de l'Eglife ; enfin
comme elles fe font perpétuées , & comine
elles ont pris la forme où nous les voyons
aujourd'hui. De - là il paffe aux défauts
qu'il a cru remarquer dans ces dernières.
H approuve le début de nos fermons. Il
dit que rien n'eft plus édifiant que
de comSEPTEMBRE
1767. 127
mencer par un texte de l'écriture , mais il
voudroit que ce texte fût récité en françois.
Il faut voir les raifons qu'il en donne
dans fon livre même. Elles nous ont paru
fatisfaifantes. Il fe récrie fur l'abus que l'on
fait de ce texte , & c'eft encore dans l'ou
vrage même que l'on trouvera en quoi
confifte cet abus.
Les paffages de l'écriture mal appliqués
occupent une bonne partie de ce difcours.
Boffuet , Bourdaloue ne font pas toujours
exempts de ces défauts . L'orateur facré,
dit notre auteur , après avoir donné quelques
préceptes fur cette matière , veut- il
traiter de la vocation à la foi , de la néceffité
de la grace , des miféricordes infinies
de Dieu envers les hommes ? Il arrêterafa
vuefur l'épître de Saint Paul aux Romains,
Toutes les parties effentielles du difcours
frapperont fur les points qu'elle enfeigne.
Elles exprimeront le dogme & la morale
qu'elle contient. L'orateur en fera paffer
l'enfeignement dans fes preuves, &fe les rendra
propres. Il n'y aura plus à craindre de
fauffes applications ; le fujet fera le même
que celui de l'orateur facré , & confidéré
fous le même point de vue , &c.
On trouve enfuite un portrait de Saint
Paul , qui caractériſe parfaitement ce grand
Apôtre. Quel génie profond , s'écrie M
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
l'Abbé Gros , quelle nobleffe , quelle onction
dans fes paroles ! Toute la morale de
la religion , la religion toute entière eft dans
fes écrits. Heureux l'orateur qui peut s'élever
avec un génie fi fublime & s'embrafer à
un fi grand coeur !
و د
ود
Ce portrait de Saint Paul donne lieu
à une critique très-jufte & très-vraie des
fermons de nos jours, « Trouve- t - on qu'ils
,, manquent de paffage de l'écriture ? Non.
,, Souvent les difcours de mode ne man-
` , quent pas de cet ornement ; mais , ce
», qu'on y reprend avec juftice , c'eſt d'être
à peine chrétiens . On cherche en vain la
morale de la religion , fes préceptes , fes
dogmes qui en font la bafe , rien de
», pareil ne s'y trouve. L'évangile n'est tout
,, au plus qu'un acceffoire dansle difcours ....
L'humilité , l'abnégation de foi- même ,
les fouffrances , le mépris du monde ,
la docilité à la foi font des vertus qu'on
lui offre à peine dans un court tableau ,
ou bien on lui prêche les premières de
telle forte que Cicéron , que Socrate
n'euffent pas été étrangers à ces dif-
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و د
"> Cours » .
En général ce difcours eft fortement
écrit peut - être les gens du métier ne
feront-ils pas d'humeur à paffer condamnation
fur tous les défauts qui y fant rele
SEPTEMBRE 1767. 129
vés ; quant à nous , nous croyons que le
moindre bien qui pourra en réfulter , ce
fera un examen févère des fermons qui fe
prêchent aujourd'hui : examen qui procu
rera fans doute une perfection inconnue
jufqu'à préfent.
Les obfervations qui fuivent ce difcours
lui fervent de preuves. Nous ne rapporterons
de ces preuves , qui d'ailleurs nous
ont paru très - propres au fujer , que le
parallèle de Boffuet & de Fenelon.
C'est ici que M. l'Abbé de Befplas
s'écarte le plus des opinions reçues. Il faut
être bien pénétré de ce que l'on avance ,
& avoir des raifons fans réplique pour
arracher à Boffuet une préférence que fon
fiècle & le nôtre lui ont toujours donnée.
Nous ne le fuivrons pas dans le détail de
ce parallèle . En citant des morceaux pris
çà & là nous craindrions de l'affoiblir.
Nous ofons cependant affurer qu'après
avoir lu M. l'Abbé Gros , on fera étonné
de fe rrouver de fon avis , & de penfer
avec lui qu'il importe infiniment au bonheur
du monde que les beaux génies ne prévalent
pas fur les grandes âmes.
Parmi les réflexions fenfées que notre
auteur fait fur l'éloquence de la chaire , on
trouve celles-ci : vous n'êtes point fenfibles,
& yous vous croyez éloquens !
Fy
130 MERGURE DE FRANCE. 7
Quand vous prêchez , ne montrez pas que
vous n'êtes point théologiens , mais auffi
gardez-vous bien de faire voir que vous
l'êtes.
Les difcours trop étudiés ne font qu'amu“
fer les pécheurs ; ils fcandalifent les vrais
fidèles. Voulez- vous compofer un difcours
lifez un peu , penfezdavantage , fentez beau
coup.
Dans la citation de ces réflexions nous
fommes obligés de choisir les plus courtes
Il y en a bien d'autres.qui auroient mérité
une place dans cet extrait , & qui auroient
bien mieux fait connoître la jufteffe d'efprit
& la fineffe de jugement de M. l'Abbé
Gros ; mais leur longueur n'a pas permis
de les rapporter ici. Tel eft par exemple
le parallèle de Bourdaloue & de Maffillon.
Après avoir donné à Fenelon la préférence
fur Boffuet , notre auteur ne fe dément
pas. Il a trop de pénétration pour
ne pas fentir que Fenelon & Maffillon
avoient la même fenfibilité , le même
fonds de tendreffe & de douceur , la même
onction ; que Boffuet & Bourdaloue avoient
bien plus de dureté dans le caractère , plus
d'impétuofité dans le ftyle ; en un mot ,
qu'ils ne cherchoient point à s'infinuer dans
les coeurs auffi Mafillon eft- il fon héros.
Ces réflexions font fuivies d'un tableau
SEPTEMBRE 1767. 131
des progrès & de la décadence de l'éloquence
de la chaire. Les Apôtres , les Pères
de l'Eglife Grecque & Latine , tous y font
peints avec les couleurs qui leur font propres.
Nous ne pouvons nous empêcher de
rendre ici juſtice à M. l'Abbé Gros . Ce
tableau eft des plus intéreffants ; & , quoique
le Père Niceron nous ait donné , dans
fes mémoires , des extraits des fermons des
prédicateurs du feizième & du dix- ſeptième
fiècles , on n'eft pas fâché de trouver ,
après les grands modèles , un abrégé de
ceux de Raulin , de Menot , du Père Bening
& du Père Boucher.
Viennent enfuite les paffages de l'écri
eure mal appliqués. Ils font tous.tirés des
plus fameux prédicateurs , de Bourdaloue ,
de Maffillon , du Père Larue & de Cheminais.
Nous n'entreprendrons point de
juftifier M. l'Abbé Gros dans fes citations ,
encore moins de le critiquer ; c'eft aux
gens du métier feuls à le faire. Nous nous
contenterons de dire que fon ouvrage mérite
d'être applaudi ; qu'il eft écrit avec
feu ; qu'étant lui-même prédicateur , il
faut qu'il foit bien pénétré des principes
qu'il avance , pour les avoir mis au jour ,
au rifque de fa propre réputation , s'il ne
fuit pas lui-même ce qu'il prefcrit aux
autres.
F` vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons nous empêcher , en
finiffant cette analyfe , de citer & de recommander
la lecture de cinq morceaux qui
nous ont vivement affectés , & qui nous
paroiffent abfolument neufs , au moins par
la manière de les préfenter. Ce font 1 ° . le
parallèle de Boffuet & de Fenelon. 2 °. Les
rapports de la mufique & de l'éloquence.
3. L'inftruction placée au milieu de la
célébration des faints myſtères. 4° . Le portrait
du célèbre Origene. 5 ° . Enfin le paral-
Jèle de Bourdaloue & de Maffillon , tant
de fois préfenté , & qui a cependant ici
toutes les grâces de la nouveauté.
LES Vies des Hommes & des Femmes illuftres
d'Italie , depuis le rétabliſſement des
fciences & des arts ; par une ſociété de
gens de lettres. A Paris , chezVINCENT,
Imprimeur , rue Saint Severin ; 1767 :
deux vol. in- 12 , qui doivent avoir une
fuite.
CE livre ne contient encore qu'une trèspetite
partie de ce que promet fon titre : on
peut en juger , puifqu'il n'y a que deux
volumes. On y trouve néanmoins déjà
SEPTEMBRE 1767. 13:3
vinge éloges hiftoriques ; & dans ce nombre
, il en eft peu qu'on ne life avec une
forte de plaifir ; fans en excepter même
ceux dont les héros fe font fait détefter.
Tel eft , par exemple , celui de Céfar de
Borgia , fcélérat obfcur ; car on doit donner
cé nom à quiconque , avec de grands
crimes , n'a exécuté que de petites choſes.
Ce fils inceftueux d'Alexandre VI paroît
bien au- deffous de la deviſe faftueuſe
qu'il avoit choifie : aut Cefar , aut nihil.
Il avoit quelque bravoure , qualité affez
rare dans un traître. Par des ufurpations
continuelles , qu'il ne dut point à fon
épée , mais à la perfidie & aux empoifonnements
, il parvint à fe former , en Italie ,
de petits Etats qu'il perdit à la mort de fon
pere , non moins fcélérat que lui. Il y a
certainement très- loin de ce fils de Pape à
Jules Cefar. Cependant Machiavel a choifi
cet homme pour fon héros , à peu- près
comme il eft arrivé à quelques fophiftes
de choisir la pefte & la fièvre pour les fujets
de leur panégytique.
Les éloges de quelques hommes vrai
ment illuftres font ceux de Pétrarque , de
Taffoni , de Galilée , de Torquato-Taffo ,
de Gravina , de Muratori , d'Americ-Vef
pucci , &c. On venge ce voyageur célèbre
de l'idée peu avantageufe que quelques
#34 MERCURE DE FRANCE. »
perfonnes mal inftruites ont voulu donner
de fes découvertes. Il eft prouvé par les
monumens les plus authentiques , que la
gloire de cet illuftre Florentin eft indépendante
de celle du fameux Génois Chrif
tophe Colomb , & que Vespucci mérita de
donner fon nom à l'Amérique. Les allégations
de l'abbé Pluche , du père Charlevoix
& de M. de la Martiniere , contre
la réputation de ce dernier ne paroiffent
fondées que fur le motif de fe diftinguer
par des affertions hazardées & fingulieres :
motif contre lequel les écrivains & les
philofophes eux- mêmes ne fauroient être
trop en garde. }
On defireroit que quelques - unes de
ces vies fe reffentiffent moins de la déclamation
& de l'emphafe. Toutes ne participent
pas également à ce défaut , qui
d'ailleurs eft compensé par un grand
nombre d'anecdotes curieufes que l'on ne
trouve raffemblées nulle part avec tant
d'abondance.
L'hiſtoire du Taffe eft une de celles que
-nous avons lues avec le plus de plaifir . A
la fin des remarques qui terminent la vie
de ce poëte illuftre , on a inféré une traduction
françoife des premiers vers de la
Jérufalem délivrée . Ce morceau eft attriSEPTEMBRE
1767. 139
bué à M. Paliffor. Nous nous permettons
de le tranfcrire avec les obfervations qui
précedent & qui fuivent la citation que les
auteurs en ont faite. Nous ne pouvons
qu'applaudir au defir qu'ils témoignent
que M. Paliot veuille continuer la traduction
de ce beau poëme.
"
و د
و د
"
4
" Le traducteur , difent- ils , s'eft plus,
attaché à ſaiſir l'âme du Taffe, qu'à copier
fervilement fes expreffions qu'il
,, n'auroit pas manqué d'affaiblir par cette
gêne. Il fait que chaque langue , ayant
,,fon génie particulier , qui tient au caractere
de la nation qui la parle , une
expreffion ceffe d'être exactement la
,, même , & qu'elle ne peut avoir la même
valeur , quand on la tranfporte d'une
langue dans l'autre ; que fon énergie
,, augmente , ou diminue , en proportion
de la richeffe ou de la pauvreté , de
" l'harmonie ou de la rudeffe de la langue
dans laquelle on traduit , & que ,
,, par conféquent , un traducteur doit avoit
plus d'égard au génie de fon original ,
,, qu'à fon expreffion .
و و
""
"
Je chante les combats & ce guerrier pieux ,
Qui du joug infidèle affranchit les faints lieux ;
Il dut à fes travaux cette illuftre victoire :
Le tombeau de fon Dieu fut le prix de fa gloire.
136 MERCURE DE FRANCE.
En vain , pour s'opposer à fes fameux exploits ,
Et l'Afrique & l'Afie avoient armé leurs Rois
En vain à leurs efforts l'enfer unit ſa rage ;
Le Ciel contre leurs traits affermit fon courage ,
Et , combattant pour lui , fous les faints étendards ,
Ramena du héros les compagnons épars.
O vous , de l'Hélicon divinités fragiles ,
Je ne fuis plus jaloux de vos lauriers ftériles
Préfide à mes accords , Mufe fille du Ciel
Dont le front eft orné d'un éclat immortel.
De tes rayons divins enflamme mon génie ,
Prête à ma foible voix ta fublime harmonie ,
Que mon coeur foit épris de ta feule beauté ;
Toi fur-tout que j'implore , augufte vérité ,
Pardonne cependant , fi ma main téméraire ( 1 ) ,
Ajoute à tes attraits une pompe étrangères
L'homme né pour l'erreur , aveugle en fes deſirs ,
Peut être fubjugué , mais c'eft par les plaifirs
Il faut , en l'éclairant , ménager fa foiblefſe
Et d'un joug trop auftère adoucir la rudeſſe ;
3
( 1 ) Ces deux vers paroîtront peut- être imités
de la Henriade ; c'eft que M. de Voltaire , dans cet
endroit , a imité & embelli le Taffe . Il s'adrelle
à la vérité. Si la fable , dit-il , mêle fa voix à res
accens :
6
Si fa main délicate orna ta tête altière
Sifon ombre embellit les traits de ta lumière,
SEPTEMBRE 1767. 137
Tel qu'un père alarmé , dont le fils au berceau ,
Voit de fes jours naiffans éteindre le flambeau ( 2 ) ,
Corrige avec le miel la coupe trop amère ,
Qu'il préfente à l'enfant d'une main falutaire.
Trompé par cet appas , l'enfant boit la liqueur ,
Et reçoit la fanté qu'il doit à fon erreur.
Toi , dont la France attend fa dignité première ,
Toi, généreux Choifeul, qui m'ouvris la carrière ( 3 ) ,
Ta gloire intéredée au fuccès des beaux- arts ,
Te demande pour eux un feul de tes regards.
( 2 ) M. de Voltaire , dans l'effai fur la poéfie
épique , en louant cette comparaiſon , qui eſt
originairement de Lucrèce , prétend que le génie
de notre langue ne permettroit pas qu'elle fût
traduite. M. de Voltaire a raifon fi , par traduire ,
il entend qu'il faut rendre le texte mot pour mot
mais l'idée n'ayant rien qui ne foit noble par
elle-même , puitqu'elle eft puifée dans le fentiment
, il n'eft queftion que de la rendre comme
le Taffe l'eût rendue , s'il eût écrit en françois
c'eſt à dire , en choififfant les expreffions les plus
éloquentes au fond de l'idée , & en même temps
les plus nobles , comme l'a fait M. Paliſſot.
( 3 ) Si le Taffe revenoit au monde , il défavoueroit
certainement , avec indignation , leslouanges
qu'il a prodiguées au Duc de Ferrare ;
cet ingrat , qui ofoit fouffrir que le Tafe l'appel
lât fon protecteur , & qui n'étoit que fon tyran.
Qu'il eût été heureux pour lui & pour les lettres
d'avoir le Mécéne que M. Paliſſot lui donne !
138 MERCURE DE FRANCE..
Déja fur cet espoir les Nymphes du Parnaffe
Font revivre pour toi les merveilles du Taffe ;
Luj , qui de fon grand nom vit obfcurcir l'éclat ,
Malheureux dans Ferrare , à la Cour d'un ingrat ,
Revient , fier aujourd'hui de t'avoir pour Mécéne ,
Des bords de l'Eridan aux rives de la Seine , &c.
Il feroit à defirer , pour la gloire du
Taffe , & pour l'honneur de la nation.
que M. Paliffot voulût continuer la traduction
de ce poëme.
1
LETTRE de M, VINCENT , Libraire , à
l'Auteur du Mercure , au fujet du livre
intitulé : les Vies des Hommes & des
Femmes illuftres d'Italie.
MONSIEUR ,
JAI appris que M. d'Açarq s'étoit plaint
de ce qu'on n'avoit pas mis fon nom à la
tête de quelques-unes des vies des hommes
& des femmes illuftres d'Italie , dont il eſt
Pauteur conjointement avec M. de San-
Severino. La vérité & la juftice exigent
qu'on lui donne là - deffus la fatisfaction
qu'il defire , & j'ofe vous prier , Mon-
Lieur , lorfque vous voudrez bien faire
SEPTEMBRE 1767. 1.3.9
mention de cet ouvrage dans votre Mercure
, d'ajouter à votre extrait que ce
livre a été commencé par MM. San- Severino
& d'Açarq , & continué par une fociété
de gens de lettres ; & que les vies
compofées par les deux auteurs nommés ,
font celles de Petrarque & de Laure , de
Caftruccio Caftracani , d'Americ - Vefpucci
& de Bianca , ainfi que les obfervations
qui font à la fuite de chaque vie.
J'ai l'honneur , &c.
A Paris , ce 18 août 1767.
VINCENT.
ANNONCES DE LIVRES.
LÉMENS de l'Hiftoire de France , depuis
Clovis jufqu'a Louis XV.Par M. l'Abbé
Millot , ancien Grand Vicaire de Lyon
Prédicateur ordinaire du Roi , des académies
de Lyon & de Nancy ; à Paris.
chez Durand , neveu , Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Sageffe ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi , deux vol. in- 1 2 .
Prix , liv. reliés . S
Voici encore un nouvel abrégé de l'hif
140 MERCURE DE FRANCE.
toire de France : l'auteur qui n'ambitionne
ni le mérite de la nouveauté , ni la gloire
des découvertes , a borné fon travail au
choix des matériaux , à la difpofition &
au ftyle. S'il emprunte quelque penfée remarquable
d'un autre auteur , il a foin
de le citer. N'écrivant que pour les perfonnes
qui ont befoin de connoiffances
utiles , fans pouvoir en acquérir de profondes
, il fupprime quantité d'événemens
étrangers à fon fujet , pour s'attacher aux
chofes les plus curieufes & les plus inftructives.
Il évite de furcharger la mémoire
de dates , de noms propres , de détails
toujours fatiguans , lorfqu'ils ne font
pas néceffaires . Une anecdote , un trait qui
caractériſe les moeurs , lui paroît préférable
au récit d'expéditions militaires , dont
il ne réſulte aucun changement politique.
LA République Romaine , ou Plan général
de l'ancien Gouvernement de Rome ,
où l'on développe les différens refforts de
ce gouvernement , l'influence qu'y avoit la
religion , la fouveraineté du peuple & la
maniere dont il l'exerçoit ; quelle étoit
l'autorité da fénat & celle des Magiftrats ,
l'adminiſtration de la juftice , les prércgatives
du Citoyen Romain , & les diffé-.
rentes conditions des fujets de ce vaſte
SEPTEMBRE 1767. 141
Empire. Par M. de Beaufort , Membre
de la fociété royale de Londres. A Paris ,
chez Saillant , rue Saint Jean - de- Beauvais,
Defaint , rue du Foin ; 1767 : fix vol. in - 1 2 .
Le même ouvrage , imprimé in- 4 °, fe trouve
auffi chez Vincent , rue Saint Severin ; c'eſt
l'édition la plus eftimée .
M. de Beaufort convient qu'on a tant
écrit fur les Romains , qu'on croiroit que
la matière devroit être épuifée ; elle ne
l'eft cependant pas encore , felon lui ; fi
on l'en croit , ceux qui ont travaillé fur
le même fujet jufqu'à préfent n'ont pas
bien connu le gouvernement de l'ancienne
Rome ; & , avant qu'il eût écrit , il reftoit
encore une infinité de recherches curieufes
& intéreffantes à faire , pour en bien développer
tous les refforts. Après ce préambule
,, peu avantageux pour fes devanciers ,
voici comment M. de Beaufort expofe le
plan de fon livre. " Je me fuis fur- tout
attaché à bien développer le gouvernement
de l'ancienne Rome , à marquer
l'influence que la religion avoit fur le
,, gouvernement , quel étoit le département
du fénat , comment les trois pouvoirs
étoient diftribués & fe contreba-
,, lançoient , comment le peuple exerçoit
fa fouveraineté
quelle part chaque
,, Magiftrat avoit dans le gouvernement
"
و د
و د
و د
" >
142 MERCURE DE FRANCE .
22
& quelles étoient les fonctions de cha-
,, que charge , quelle étoit la manière
d'adminiftrer la juftice tant civile que
criminelle , qu'elles étoient les prérogatives
du Citoyen Romain , & enfin
quelles étoient les différentes conditions
des fujets de ce vaſte Empire
"
و د
"
GÉOGRAPHIE univerfelle , à l'ufage des
colléges , où se trouve la defcription des
royaumes , provinces , villes, ports & autres
lieux remarquables des quatre parties du
monde ; le cours des fleuves & rivières ,
les différentes mers qui baignent les deux
continents , les principaux golfes , détroits
, caps & ifles qu'elles forment ; les
montagnes & les lacs les plus confidérables
répandus fur la furface de la terre ; en outre
l'hiftorique de chaque pays , fes commencemens
, la forme de fon gouvernement ,
fa puiffance , fes révolutions , fes bornes ,
fon étendue , fon induſtrie , les moeurs &
les ufages de fes habitans , fon culte , la
température du climat , fes productions ,
Jes fingularités de l'art & de la nature qui
s'y rencontrent , les relations qu'il a avec
telle ou telle autre nation ; les fiéges que
les villes ont foutenus , les grands hommes
qu'elles ont produits , leur commerce ,
leur population ; les conciles qui s'y font
tenus ; enfemble leurs degrés de longitude
SEPTEMBRE 1767. 143
)
& de latitude fuivant les meilleures cartes ,
& la diftance de celles d'entr'elles qui
nous intéreffent davantage à la capitale
du royaume ; les lieux où fe font données
les batailles fameufes , & c. par M. Robert ,
Profeffeur de philofophie au collège de
Châlon-fur-Saône. A Paris , chez Saillant ,
rue Saint Jean-de-Beauvais ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; deux
yol. in- 12.
La longueur de ce titre nous diſpenſe
d'entrer dans aucun détail : nous dirons
feulement que cette nouvelle géographie
ne nous a pas paru meilleure que les autres
livres que nous avons fur cette matière
& que beaucoup d'autres l'emportent fur
celle-ci.
Le Paſteur inftruit de fes obligations ,
éclairé fur les fonctions de fon miniſtère ,
fixé fur tous les droits qui en dépendent ;
ou inftitutions des Curés ; ouvrage utile
à tout Prêtre qui eft dans l'exercice du
faint miniftère , à tous les eccléfiaftiques
qui y font deſtinés , & même à tous les
fidèles. A Paris , chez Saillant , Libraire ,
rue Saint Jean- de- Beauvais ; 1757 : avec
approbation & privilége du Roi ; trois
vol. in-12.
On trouve dans les ouvrages des Pères ,
144 MERCURE DE FRANCE .
dans les canons des conciles , dans les
théologiens & les canoniftes , & dans une
foule d'auteurs qui ont écrit fur les matières
eccléfiaftiques , des inftructions trèsutiles
pour les perfonnes qui font chargées
d'inftruire les peuples dans les paroiffes ;
mais peu de Curés peuvent fe procurer une
fi grande multitude de livres ; & il n'en eft
guère qui aient affez de loifir pour les
fire. C'eft leur rendre fervice que de recueillir
, en un feul corps , tout ce qui eft
répandu en tant de volumes. Par- là on les
met à portée de raſſembler à peu de frais ,
dans une feule fource , toutes les richeffes
qui font éparfes dans une infinité d'ouvrages,
C'eft auffi le but qu'on s'eft proposé
dans celui que nous annonçons . On y
apprendra tout ce qu'il importe à un Curé
de fçavoir & de faire , pour le bon gouvernement
d'une paroiffe , tant dans les chofes
fpirituelles , que dans les affaires temporelles,
L'ANNÉE Religieufe , ou Occupation
Intérieure pendant les divins offices ; par
M. Grifel , Prêtre , Vicaire perpétuel de
l'Eglife de Paris. A Paris , chez d'Houry ,
Imprimeur- Libraire de Mgr le Duc d'orléans
, ruede la Vieille Bouclerie , au Saint-
Esprit;
SEPTEMBRE 1767. 145
Efprit ; 1767 : avec approbation & privi
lége du Roi ; in- 12 .
C'eft ici le quatrième tome d'un livre
dont nous avons annoncé avec éloge les
volumes précédens . Le nom feul de fon
auteur auroit fuffi pour en donner l'idée
la plus avantageufe , à ne prendre l'ouvrage
que du côté de la piété & de la religion.
ESSAIS hiftoriques fur les régimens
d'infanterie , cavalerie & dragons ; par
M. de Rouffel. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguftins , au lys d'or ;
1767 : in- 12 .
Les régimens d'Auvergne , de Cambrefis
& de Foix compofent le volume
que nous annonçons. Nous avons déja
tant parlé de ce recueil , que nous nous
contenterons déformais d'en rapporter le
titre , avec les noms des régimens.
TRAITÉ des Senfations & des Paffions
en général , & des Sens en particulier ,
ouvrage divifé en deux parties ; par M. le
Cat, Ecuyer , Docteur en Médecine , Chirurgien
en chefde l'Hôtel Dieu de Rouen ,
Lithotomifte , Penfionnaire de la même
Ville , Profeffeur , Démonftrateur royal
en Anatomie & Chirurgie , Correfpondant
de l'Académie royale des Sciences de
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Paris , Doyen des Affociés - régnicoles , de
celle de Chirurgie , des Académies royales
de Londres , Madrid , Porto , Berlin ,
Lyon , des Académies impériales des curieux
de la nature & de Saint-Pétersbourg ,
de l'Inftitut de Bologne , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de Rouen,
A Paris , chez Vallat - la- Chapelle , Librairę
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 avec approbation & privilége
du Roi ; deux vol . in- 8 ° . avec figures.
Il fuffira d'indiquer ici les objets principaux
que M. le Cat a traités dans ces
deux volumes. Ce font les puiffances de
l'économie animale , le fuide animal , fon
origine , fa nature , fes fonctions pour les
fenfations & les paffions dans les organes
des fens extérieurs & intérieurs , dans le
cerveau , & c.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la géogra
phie , l'hiftoire , la fable , & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choifeul , par
M. Sabathier , Profeffeur au Collège de
Châlons- fur-Marne , & Secrétaire perpétuel
de la Société Littéraire de la même
ville . A Châlons- fur-Marne , chez Seneuze,
Imprimeur du Roi , dans la grande rue ;
SEPTEMBRE 1767. 147
& fe trouve à Paris , chez Delalain , Libraire
, rue Saint Jacques , à l'image Saint
Jacques ; Barbou , Imprimeur- Libraire ,
rue des Mathurins ; Hériffant , fils , Libraire
, rue Saint Jacques ; 1767 avec
approbation & privilége du Roi ; in - 8 ° .
Nous annonçîmes , l'année dernière , le
premier rome de ce dictionnaire , trèsutile
pour l'intelligence des anciens auteurs.
Si chaque lettre fournit autant que la première
, il eft probable que cet ouvrage
fera d'une grande étendue. L'A n'eft pas
encore fini ; & , à juger par ce qui refte à
faire , il y a lieu de croire que trois volumes
fuffiront à peine pour contenir tous
les mots qui commencent par cette lettre .
ART Vétérinaire , ou Médecine des animaux.
A Paris , chez Vallat-la- Chapelle ,
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 ; avec approbation & permiffion
; brochure in-4° . de trente - deux
pages.
L'Ecole Vétérinaire de la ville de Lyon ,
dont nous avons fouvent entretenu nos
lecteurs , a eu des fuccès fi heureux , que
le Roi a voulu qu'il s'en formât une pareille
à portée de la Capitale . En conféquence
on a fait des réglemens qui viennent
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
d'être rendus publics par la voie de l'im
preffion , & auxquels nous renvoyons nos
lecteurs.
LES Amours de Chérale , poëme en fix
chants , fuivi du bon Génie ; avec cette
épigraphe :
Melius eft amare quàm amari.
A Amfterdam , chez Zacharie , Imprimeur
& Libraire ; 1767 ; brochure in - 12 de
$ 8 pages.
Le poëme en profe , & le petit conte
qui le fuit font écrits avec efprit , & fe
font lire agréablement,
ELEMENS de Métaphyfique facrée &
profane , ou Théorie des êtres infenfibles ;
par M. l'Abbé Para , ex- Profeffeur de
philofophie & de mathématique ; avec
cette épigraphe ;
Indoli difcant , & ament meminiſſe periti.
A Befançon , chez Jacques- Philippe Chaboz
, Libraire , grand'rue. A Paris , chez
Defaint , Libraire , rue Saint Jean - de-
Beauvais , à Lyon , chez Pierre Bruyfet-
Ponthus , Libraire , rue Saint Dominique ;
de l'imprimerie de Cl. Jof. Daclin , Imprimeur
du Roi à Besançon ; 1767 avec
approbation & privilége du Roi ; in- 8°.
SEPTEMBRE 1767.149
Cet ouvrage eft divifé en fept traités :
le premier a pour objet les notions les plus
générales & les plus abftraites de toutes
les fciences : le fecond la certitude humaine;
le troisième la logique ; le quatrième l'exiftence
& la nature de Dieu , le cinquième
la fpiritualité de l'âme , le fixième fa morale
, & le feptième la théorie- mathématique
de la matière ; c'eft-à- dire , que M.
l'Abbé Para a mis en françois fes cahiers
de philofophie , en leur donnant un ordre
moins fcholaftique .
ÉLOGE de M. Bertrandi , Affocié étranger
de l'Académie royale de Chirurgie ,
Chirurgien de Sa Majefté le Roi de Sardaigne
, Profeffeur d'Anatomie & de Chiturgie
en l'Univerfité de Turin ; par M.
Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie
royale de Chirurgie , Profeffeur & Cenfeur
royal , Chirurgien Confultant des
Armées du Roi , de la Société royale des
Sciences de Montpellier , & c. A Paris ,
chez P. Guillaume Cavelier , Libraire , rue
Saint Jacques , au lys d'or ; 1767 : avec
approbation & permiffion ; in- 8 de foi
xante-quatre pages.
En qualité de Secrétaire perpétuel de
I'Académie royale de Chirurgie , M. Louis
avoit lu à la dernière féance publique
G iij
150. MERCURE DE FRANCE.

l'éloge de M. Bertrandi , Alfocié étranger
de cette Académie , qui fut alors fort
applaudi. Ce genre de travail lui étoit
familier ; & , avant que d'occuper la place
qu'il remplit avec tant d'éclat , il avoit
déja célébré plufieurs de fes confrères
morts. Ses difcours , tous imprimés , &
dignes de l'être , formeront un jour un
recueil honorable à l'Académie , à la mémoire
de ces mêmes confrères , & aux
talens de l'écrivain.
SECOND Mémoire fur le projet d'amener
à Paris la rivière d'Yvette , lu à l'affemblée
publique de l'Académie royale des Sciences,
le mercredi 12 novembre 1766 ; par M.
Deparcieux , de la même Académie. A
Paris , de l'Imprimerie royale ; 1767 :
in-4° de 50 pages.
L'accueil que le public a fait au premier
Mémoire de M. Deparcieux , fur la polibilité
d'amener à Paris les eaux de la
rivière d'Yvette , l'engage à faire connoître
de plus en plus les avantages de ce
projet. L'objet du fecond Mémoire eft de
montrer que cette eau est très-falubre &
de la meilleure qualité , fuivant les expériences
les plus exactes & les plus déci
fives , faites par les Commiffaires de la
Faculté de Médecine.
SEPTEMBRE 1767. 151
DÉLIBÉRATIONS & Mémoires de la
Société royale d'Agriculture de la Généralité
de Rouen . A Rouen , de l'Imprimerie
de Richard Lallemant , Imprimeur
du Roi. A Paris , chez Panckoucke , Libraire
, près la Comédie Françoife ; Humblot
, Libraire , rue Saint Jacques ; 1767 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in- 8°.
C'est le fecond tome d'un ouvrage
dont le premier volume a été reçu favorablement
du public. On trouve ici tout
ce qui a été fait dans l'efpace de deux
ans à l'avantage de l'Agriculture ; & une
collection de pareils Mémoires ne peut
manquer d'être très- profitable aux cultivateurs.
INSTRUCTION de MM . les Correfpondans
du Bureau royal de Correfpondance
générale , étabii à Paris , place des Victoires
; in-4° de pages.
Cet écrit , qui eft autant un avis au
public , qu'une inftruction pour les corref
pondans de ce Bureau , renferme les titres
qui fervent de bafe à cet utile établiffement,
les motifs qui l'ont déterminé , les
tarifs de ce que ce Bureau perçoit à raiſon
des diverfes recettes , commiflions ou demandes
dont on le charge. Cette Com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
pagnie , la feule actuellement fondée en
privilége & autorifée du Ministère , eſt
compofée de manière à infpirer la plus
grande confiance. Outre un dépôt qu'elle
a fait de cinq cents mille livres pour caution
de fa geſtion , la fortune & l'intelligence
de la plupart de fes Membres paroiffent
devoir faire prendre les idées les plus
avantageufes de la fuite de fes opérations.
Cette Compagnie a commencé en s'annonçant
par un trait de juftice & de défintéreffement.
Lors de la fuppreffion des bureaux
de pareille nature qui fubfiftoient
avant celui - ci , il s'eft trouvé un grand
nombre d'affaires & commiffions commencées
, dont les honoraires ou droits avoient
été payés aux régiffeurs de ces établiſſemens
. Elle a déclaré que , pour donner au
public une marque de fon zèle , elle fe
chargeroit gratuitement de da fuite de
toutes ces affaires , quoiqu'elle n'eût rien
de commun avec les bureaux fupprimés.
De pareils procédés prouvent qu'elle eſt
vraiment digne du titre Royal dont on a
voulu décorer & diftinguer ce nouvel établiſſement.
AVIS.
LA propriétaire des annonces des deuils
de Cour , & de l'ouvrage intitulé : le
SEPTEMBRE 1767. 153
Nécrologe des hommes illuftres , invite les
perfonnes qui s'intéreffent à la mémoire
des hommes célèbres , qui font morts dans
le cours de cette année , à vouloir bien
faire parvenir des mémoires fidèles , d'ici
au 21 octobre prochain , à MM. du Bureau
royal de Correfpondance générale , place
des Victoires. Ils feront inférés , par ordre
de réception , à la fuite de ceux qui font
déja deftinés à former le Nécrologe qui
paroîtra dans le commencement de l'année
prochaine.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
MONS
A Paris , le 29 juillet 17677.
ONSIEUR ,
Je vous prie de vouloir bien inférer
dans le Mercure le profpectus d'un ouvrage
que j'ai entrepris , & qui m'occupe
depuis plufieurs années. Il intéreffe la religion
, l'humanité , l'honneur & la gloire
de la nation . Toutes les provinces & villes
du royaume peuvent contribuer à la perfection
de cet ouvrage intitulé : Anecdotes.
du règne de Louis XV. Il renferme les
éloges des hommes célèbres , fur- tout de
ceux qui , par leurs vertus éclatantes , par
Gv
14 MERCURE DE FRANCE.
leurs belles actions , par leurs projets utiles
à l'humanité , par les découvertes précieufes
, dignes fruits de leurs veilles &
de leurs travaux , méritent d'occuper un
rang diftingué dans nos faites : généreufe
compaflion pour les pauvres , zèle pour
religion , amour de la patrie , piété filiale ,
tendrelle paternelle , établiffemens , fondations
, & c.
la
Cet ouvrage peut être confidéré comme
un traité de l'excellence de l'homme ,
comme un grand tableau qui repréfentera
les plus fublimes traits de la nature humaine.
Ce reçueil fera comme le regiſtre
public des grandes & belles actions . Quel
eft l'homme , quel eft le Citoyen , le vrai
François , qui fe réfoudroit à mourir fans
y avoir fourni tout au moins une ligne ,
fans avoir produit un feul acte de bienfaifance
& d'humanité ?
Notre but , dans cet ouvrage , eft de
propofer des traits de la vie privée & de
la vie publique. Dans la vie privée nous
décrirons les vertus domeftiques. Il eſt plus
avantageux qu'on ne penfe de puifer des
exemples dans la claffe des Citoyens renfermés
dans le fein de leurs familles . Leur
fimplicité noblement exprimée a quelque
chofe de plus touchant que la dignité des
mours héroïques . Qu'un héros faffe de
SEPTEMBRE 1767. 195
grandes chofes , dit M. Marmontel , on
s'y attendoit , on n'en eft pas furpris ; mais
que des âmes ordinaires naiffent des fentimens
fublimes , la nature , qui les produit
feule , s'en applaudit davantage , &
l'humanité fe complaît dans ces exemples
qui l'honorent. Les vertus domestiques
font un puiffant aiguillon pour enflaminer
les hommes de l'amour de leur devoir.
L'éloge eft un encouragement à la vertus
c'eft une forte d'engagement public qu'on
fait contracter à l'homme vertueux ; c'est
un des plus forts appuis qu'on puiffe prêter
à la foibleffe humaine. Ainfi nous croyons
ne pouvoir nous difpenfer de célébrer les
fçavans , les hommes de lettres , les Citoyens
vertueux qui ont confacré leurs veilles ,
leurs actions à la gloire de la religion , au
bien de l'Etat , au bonheur de l'humanité ;
ces artistes fameux qui , dans le cours de
leur vie , ont fourni de ces traits utiles &
bienfaiſans qui , tournant à leur propre
gloire , contribuent également à celle de
leur fiècle. Ces noms illuftres ne doivent
jamais périr dans la mémoire des vrais
Citoyens. Le moyen de multiplier les
grands hommes , d'excitet le génie , d'encourager
les talens , c'eft d'honorer le mérite
& de préconifer les vertus.
Voilà en deux mots le but de cet ou-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
vrage , que je commence à l'année 1715 ;
époque mémorable du règne de notre
Augufte Monarque. Les mémoires qui
m'ont été confiés , & que j'ai confultés ,
les différens ouvrages qui m'ont été communiqués
, me mettent en état de faire
paroître inceffamment les premiers volumes
de ces anecdotes ; le defir de rendre
cet ouvrage plus exact & plus compler ,
m'engage à réclamer aujourd'hui les inftructions
& les mémoires fidèles que des
Citoyens refpectables de tout état & de
toute condition me feront la grace de m'envoyer
, en affranchiffant le port des lettres
& des paquets. Je ne crains point d'avancer
que le plan de cet ouvrage a été approuvé
de plufieurs hommes célèbres &
recommandables , entre autres , Filluftre
Abbé Goujet , que la mort vient de ravir
à ma tendre amitié , & que je ne cefferai
de regretter toute ma vie.
Heureux & mille fois heureux , fi , avant
que de mourir , je puis avoir la confolation
d'élever ce monument éternel de mon zèle
& de mon amour pour la patrie , à la
gloire de ma nation , de mon Roi , & de
tous les gens de bien ! Je fuis , &c.
DAGUES DE CLAIRFONTAINE , de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers , au Collège des Cholets,
Tue Saint Etienne - des- Grecs.
#
SEPTEMBRE 1767. 152
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
M. ROUXELIN , Secrétaire de l'Académies
& Affocié de celle de Rouen , en annonçant
la décision de l'Académie fur le prix
de l'année , devoit lire les réflexionsfuivantes
fur l'amour du travail & fes effets.
La longueur de laféance fit remettre cette
lecture au 8 de janvier fuivant.
Nouvelles Réflexions fur l'amour du travail &
Jes effets.
M. Rouxelin , en communiquant quefques
idées für les moyens de faire naître
l'amour du travail dans le coeur des peuples
( 1 ) , promit d'établir que le travail
étoit le devoir de tous les hommes , & que
l'amour de ce devoir étoit la fource productive
de leurs biens , de leurs richelles
( 1 ) Le 6 décembre 1764
58 MERCURE DE FRANCE.
de leur bonheur & de leurs vertus. Tel
eft l'objet de ce difcours .
Pour fixer l'idée de la néceffité du
travail , il fuffit de confidérer l'homme ,
fes befoins & fes defirs. Son inftruction &
fa fureté le portent à s'attacher à fes pareils.
On n'y pense pas quand on attribue l'établiffement
des empires au befoin de conferver
fes propriétés. Les hommes fugitifs ,
fauvages , & n'ayans aucunes notions de
la propriété , ne voulurent , en s'uniſſant ,
que pourvoir à leur fûreté . Elle conduit à
deux fins on veut être protégé contre les
injuftices , & ne jamais manquer , s'il fe
peut , des objets propres à fatisfaire les
befoins. Or on n'arrive à ces fins que par
le travail. Veiller & agir pour le maintien
de la fûreté , c'eft travailler. Cultiver &
récolter pour fe fournir les denrées de fubfiftance
, ourdir & fabriquer pour s'affarer
les commodités de la vie , exporter &
échanger pour obtenir ce que tefufent le
climat ou l'induſtrie , c'eſt travailler . Le
travail , en un mot , eft l'auteur de tous
les objets de nos defirs. Il eft donc le
devoir de quiconque vit en fociété .
..
Quelle force déterminera l'être né libre &
intelligent à fe foumettre à la fatigue du
travail ? Ce fera la crainte ou l'amour.
La première peut fuffire ; mais plaignons
SEPTEMBRE 1767. 159
les hommes foumis au gouvernement qui
F'emploie elle ne fait d'eux que des efclaves
. L'amour eft le plus parfait des ref
forts , & le feul qui convienne à l'homme .
Quand il a le bonheur d'aimer fon travail,
ce fentiment eft fon plaifir ... Il eft encore
le producteur de fa fûreté , de fes biens ,
& de fes richeffes.
Le premier de nos befoins eft celui de
la fûreté. La fonction de veiller & d'agir
pour réprimer les forfaits , eft donc l'occupation
qui intéreffe le plus. Eile eft
celle de la nobleffe , à laquelle toutes les
préféances font dûes. Mais ce genre de
travail n'eft que confervateur ; & le travail
producteur eft l'objet de ces réflexions.
Nos appétits font nos befoins journa
liers. La fain & la foif fe font fentir
chaque jour , & nous fommes contraints
de les raffafier. Les fruits de la terre font
donc nos biens les plus néceffaires. Ils
naiffent & renaiffent ainfi que nos appétits :
c'est même à leur réproduction que nous
devons nos véritables richeffes ; ce font
nos revenus. L'agriculture , que je nom
merois l'induftrie de la nature , eſt par
conféquent le premier des travaux producteurs.
Nous fommes autant portés à nous garantir
des intempéries de l'air qu'à rafla160
MERCURE DE FRANCE.
fier nos appétits. Ce befoin eût pu feul
établir la néceffité des vêtemens. L'induftrie
de l'art fe chargea de nous les fournir.
Elle imagina les logemens , les toiles ,
les étoffes , & tous ces objets de commodité
qui , devenus nos befoins , font un
bien pour nous. Comme ils ne font ni
un revenu , ni une richeffe réelle , je ne
donnerois que le fecond rang à leurs
productions.
L'induftrie de l'art eft leur occupation
, & l'art ne peut jamais précéder la
nature.
L'homme ne peut pas toujours faire
naître ce qu'il defire. Un peuple inftruit
de l'utilité du vin , par exemple , effaie
de planter la vigne , & elle fe refufe a
fon terrein. Par quel moyen fe procurerat-
il cette liqueur ? Il en a deux , l'ufurpation
& l'échange. Le premier eft l'étar
de guerre , qui détruit tout. L'homnie
fage fe détermine à offrir une portion
de ce qu'il poffède pour s'affurer ce
qu'il defire. Voilà l'échange ; & , pour
Pêtre foumis à la néceffité de defirer ,
l'échange eft prefqu'autant le mouvement
de la nature que celui de la réflexion .
C'eft lui qui fit le commerce , ce travail
bienfaifant qui réunit les hommes de tous
les climats , qui les porte à fe fecourir ,
qui , en facilitant la confommation des
SEPTEMBRE 1767. 161
fruits de leurs travaux , leur en procure
la valeur , & qui feroit naître l'amour du
travail dans les coeurs les plusabrutis. Pour
opérer ces effets , le commerçant imagina
les richeffes numéraires qui repréfentent
tous les biens ; je ne dirai point en quels
temps ni dans quels lieux , mais je fuis bien
fûr que l'invention n'en eft pas dûe aux
conquérans ils n'euffent fait de l'or &
de l'argent que ce qu'ils firent de l'acier
& de l'airain , des armes propres à favorifer
leur art deftructeur. Avec ces métaux
le commerçant affura la circulation vivifiante
du corps politique , qui feroit prefqu'impoffible
avec les biens en nature.
T. Un gouvernement n'obtient cette cir
culation qu'autant qu'il poffède une quantité
de numéraire. J'ignore quelle doit
être cette quantité , mais je demande à
qui il appartient de la compléter . Le méchanifme
de la nature nous le dit. L'eftomac
prépare , broie & divife les alimens , qui
font la matière de la ſubſtance qui circule
dans le corps humain . Le duodénum &
le canal thorachique convertiffent ces alimens
en chyle & en fang. Voilà le tableau
des opérations du corps politique.
Le cultivateur prépare & perpétue les
fruirs de la terre qui font le germe des
richeſſes. Le commerçant les change en
162 MERCURE DE FRANCE.
fubftance numéraire plus propre à la circulation.
Avec une portion de chanvres
ou de laines , que le cultivateur lui vend.
cent livres , il occupe pendant deux cents
jours un artiſan , auquel il paie deux cents
livres ; il peut de même occuper dix mille
bras pendant trois cents jours. S'il deſtine
leurs ouvrages à l'étranger , en une année , il
introduira dans fa patrie un numéraire de
quatre millions cinq cents mille livres qui
n'y étoient pas , fans compter fes bénéfices
. Il convertit en grains d'or les fruits
du cultivateur , les entreprifes du manufacturier
, & les fueurs de l'artifan. Avec
cet or les échanges fe multiplient au gré
des befoins , la circulation s'établit , l'Etat
fubvient aux frais de l'adminiftration ,
l'amour du travail s'infinue dans les coeurs ,
la population augmente , & , ce qui eft le
plus grand des avantages , elle ne fait que
des heureux.
Concluons de ce tableau que l'amour
du travail eft l'arbre créateur de nos biens
& de nos richeffes. Les biens qu'il nous
prodigue font fes feuilles , fes fleurs & fes
fruits. Comme l'arbre , il a fon germe ,
fon écorce & fa racine. Avec un germe
de tel fruit le cultivateur en fait naître
mille autres : c'eft ce miracle de la multiplication
que l'art ne fçauroit imiter . Sans
SEPTEMBRE 1767. 163
ce germe la nature elle- même ne l'opéreroit
pas. Sans les fruits de la terre l'artifte ,
le manufacturier & leurs agens n'auroient
rien à fabriquer , le commerçant rien à
échanger le cultivateur même feroit fans
Occupation. L'art & la nature ne peuvent
rien fans matière ; mais c'eft au cultivateur
que nous devons le germe & la matière
de tous les travaux.
L'écorce fert à diriger & conduire la
féve qui produit les feuilles , les fleurs &
les fruits . De même l'épargne accumule
les biens , qui ne font des richeffès qu'autant
que leur quantité donne la plus grande
certitude poffible de ne jamais manquer.
On oppofe à l'épargne qu'elle intercepte
la circulation. Qui doute qu'une confommation
néceffaire ne foit le principal agent
d'une libre circulation ? Eelle du fage , qui
ne s'alimente que pour fatisfaire au befoin ,
varie peu , & il jouit de la fanté la plus
robufte. Mais une confommation dirigée
par le luxe eft le vice du corps politique ;
elle reffemble à celle du gourmand , qui
ne confultant que fes appétits déréglés ,
s'expofe aux accidens d'une circulation
intermittente & funefte.
Si l'écorce eft utile à la tige , des racines
lui font encore plus précieuſes. Saines &
en vigueur , elles réparent les altérations
164 MERCURE DE FRANCE.
de l'écorce. Lorfqu'un ver rongeur les
attaque , le mal eft dangereux ; & , fi on
ne s'empreffe d'y remédier , la tige & fon
écorce périront. On fent que la liberté eſt
la racine de l'amour du travail , & Dieu
fçait à combien de vers rongeurs elle eft
expofée. L'artifan en jouit- il quand on
taxe fes bras & fon induftrie ? Le commerçant
eft- il libre lorfque fes envois font
foumis à des droits de marque , de vifite ,
de péage , & de tant d'autres efpèces ? Lé
cultivateur , celui de tous les hommes de
travail dont on devroit le plus ménager
la liberté , eft celui qu'on contraint le plus
par des corvées , des taxes imprévues , four
vent atbitaires , ou par des exclufions qui
nuifent à la vente de fes grains . Un impôt
fur l'induftrie de l'art eft un vice politique
fans doute ; mais du moins il ne fait de
tort qu'aux falaires de la main d'oeuvre.
Arrachez cent fols au cultivateur , vous
ferez effrayé des pertes qu'occafionne cette
furcharge elle fait en neuf ans une extinction
de production de cinq mille cent
livres ( 2 ) . Il y a long- temps que nous
regardons le fermier comme devant être
l'objet direct des impôts & des corvées :
Il n'eft cependant pas difficile de fentir
que cet ufage eft une fuite de la fervitude
(2 ) Philof. Rurale , p. 260 , de l'édit , in- 4°.
SEPTEMBRE 1767. 165
que
la conquête & l'invafion établiffent
dans tous les lieux où elles fondent des
Empires.... Je prouverois fans peine que.
l'homme qui n'a point de propriétés n'eſt
ni citoyen , ni tributaire. Je ne dis pas
qu'il n'eft point patriote : la vertu , qui
n'eft que l'amour de la patrie , donne ce
dernier titre, La propriété feule élève à
celui de citoyen : en voici la raiſon . Les
biens fonds font directement dans la main
& fous la protection de l'Etat , auquel on
ne peut les enlever. Les tréfors du commerçant
font dans la main de fes corref
pondans & fous la protection de la
liberté & de la bonne foi : à chaque inftant
il eft le maître de les tranfporter au
bout de l'univers fans qu'on puiffe l'en
empêcher.... S'il a des propriétés il eſt
citoyen , & comme tel , il devient tributaire.
Car qu'est- ce que le tribut ? c'eft le
revenu de l'Etar. Or les biens - fonds font
les feuls qui produifent les revenus. On
ne devroit donc affeoir les revenus publics
que fur les propriétaires des revenus particuliers
, par deux raifons décifives ils
font l'objet direct du tribut ; & quoiqu'on
faffe pour taxer le travail , l'impôt retombe
toujours fur le propriétaire , avec ces déſavantages
, qu'il paie moitié plus , & que
l'Etat reçoit moitié moins que fi on payoit
166 MERCURE DE FRANCE.
directement. Si le préjugé nous porte à
taxer le fermier , du moins affurons fon
impôt , de manière qu'il puiffe fçavoir ,
lorfqu'il fait les conditions , ce qu'il devra
pendant fa jouiffance .
Les priviléges exclufifs ne font pas moins
pernicieux à l'amour du travail . Ils portent
le découragement dans les coeurs : & quand
ils attaquent le cultivateur , ils anéantiſſent
les revenus de l'Etat , & par conféquent
fes richeffes . On oppofe que la marine a
befoin d'encouragemens. Que ne lui en
accorde- t- on aux dépens de l'induftrie de
l'art , qui ne procure aucun accroiffement
de richeffes ? Mais à quoi bon des priviléges
exclufifs ? La liberté eft le plus beau
des priviléges. Elle eft l'âme du commerce ,
& la racine de l'amour du travail qui produit
& crée tous nos biens.
Ce fentiment ne reffembleroit- il point
à l'arbre producteur du bien & du mal ?
Celui qui travaille avec zèle peut fubvenir
aux befoins de dix hommes. Un peuple
de travailleurs fe procurera donc , en
un an , ce qu'il ne confommeroit qu'en
dix. S'il convertit fans ceffe ce fuperflu
ennuméraire , quelles feroit les fuites de
fon opulence ? On a dit beaucoup de mal
des richeffes. Je me propofe de vous en
entretenir , Meffieurs , au premier jour ,
SEPTEMBRE 1767. 167,
moins pour les rendre méprifables que
pour prouver qu'on ne doit imputer ce
mal qu'aux richelles acquifes par l'injuftice
& les forfaits. Celies que produit
l'amour du travail ont une fource trop
pure pour être fujettes à la corruption .
Les Suiffes & les Hollandois feront mes
témoins ; & j'inférerai du bonheur & des
vertus de ces peuples , que « quiconque
» aime le travail propre à l'état qu'il occupe
dans le gouvernement , eft heureux &
» vertueux : il aime encore fa religion ,
fon Prince , fa patrie , fes loix , fes
» moeurs , & tout ce que doit aimer le
fage » . Il a , j'en fuis fur , les qualités
diftinctives qui , dans un Etat monarchique ,
caractérisent le bon fujet , relativement à
l'ordre public ( 3 ) .
ور
39
و د
L'Académie avoit demandé , pour le
fujet du prix de cette année , quelles font
ces qualités ? Elle s'étoit flattée qu'en les
défignant , chaque auteur entreroit dans les
détails qui fortent de la queftion . Excepté
un feul , qui cite quelques exemples de la
corruption des moeurs , fans en indiquer
les remèdes , les autres n'ont préfenté que
des lieux communs fur l'origine des Monarchies
, queftion étrangère ; fur l'amour
( 3 ) Sujet que l'Académie avoit propofé pour
le prix de 1766 , & qu'elle propofe de nouveau
pour celui de 1767 .
168 MERCURE DE FRANCE.
des fujets pour le Monarque , fentiment
gravé dans tous les cours ; fur la vertu ,
l'honneur , la concorde , l'obéiffance aux
loix , &c. principes que perfonne ne contefte
, & que l'Académie ne demandoit
pas. Elle s'eft donc déterminée à propofer
le même fujet pour le prix qui fera diftribué
le 3 décembre 1767. Elle , reverra
avec plaifir les ouvrages qui lui ont été
préfentés , fi les auteurs , en les retouchant ,
veulent bien entrer dans les vues utiles
qu'elle leur propofe , & qui font de faire
fentir l'effet de ces principes refpectables ,
dans toutes les circonstances relatives à
l'ordre public de la Monarchie , fuivant
les différentes conditions des fujets. Il
n'eft pas queſtion de portraits qui puiffent
prêter à la malignité une application
odieufe : il faut que le tableau des devoirs
de chaque claffe de citoyens foit un miroir
fidèle dans lequel chacun puiffe fe juger à
la rigneur.
Le prix eft une médaille de trois cents
livres que donne M. de Fontette , Viceprotecteur.
Les difcours , d'une demiheure
de lecture au plus , feront remis ,
francs de
port , avant le premier de novembre
1767 , à M. Rouxelin , Secrétaire de
l'Académie. Les auteurs auront l'attention
de ne pas fe faire connoître.
ARCHITECTURE.
SEPTEMBRE 1767. 169
ARCHITECTURE.
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail
de Saint Sulpice ; par M. PATTE ,
Architecte de S. A. S. Mgr le Duc
regnant DE DEUX- PONTS.
IL eſt queſtion , dans cet ouvrage , d'examiner
comment il feroit poffible de terminer
cet important édifice de la manière
la plus avantageufe & la plus capable de
faire honneur au goût de notre fiècle,
L'auteur fait voir que fon fuccès dépend
effentiellement de trois chofes ; l'une ,
d'élever un fronton fur le fecond ordre
ionique , comme le feul moyen de lier
enfemble ces tours qui , fans cet accompagnement,
paroîtront à jamais deux grands
corps hors d'oeuvre , & fans unité avec la
maffe totale de l'édifice ; la feconde , de
fupprimer le troifième ordre élevé en retraite
fur le mur pignon de la nef, comme
parfaitement inutile , & défigurant abfolument
ce portail , foit en empêchant l'ifolement
des tours , qui fait d'ordinaire
toute la grâce de ces morceaux d'architecture
, foit en rendant cet édifice gigan-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
refque ; la troisième enfin , de couronner
les tours par une calotte furmontée , attendu
que tout autre amortiffement ne fçauroit
avoir de rapport avec le caractère de ce
monument . M. Patte entre dans tous les
détails néceffaires de conftruction , pour
convaincre de la poffibilité de l'exécution
de ces différens objets , que l'on avoit
regardés jufqu'ici comme impraticables ,
ce qui fait d'autant plus d'honneur aux
łumières de cet architecte. On trouve des
exemplaires de ce Mémoire utile chez
Gueffier , Libraire , rue de la Harpe.
AVIS AUX AMATEURS,
LES connoiffeurs ont vu , avec plaifir ,
les fêtes de la Saint Louis dernière , deux
modèles , en pierre de Tonnerre , d'une
grandeur intéreffante ; l'un repréfente l'arc
de triomphe de Louis XIV , élevé anciennement
au fauxbourg Saint- Antoine , fur
les deffeins de l'immortel Pérault ; l'autre
repréſente l'églife paroiffiale de Saint
Roch : ces deux modèles , exécutés par le
fieur ROUYR , font bien faits & d'autant
plus furprenans , que l'auteur n'eft point
artifte.
SEPTEMBRE 1767. 171
Ces deux modèles fe voient toute la
journée , chez le fieur Charriere , Arquebufier
du Roi , place du vieux Louvre
près le fallon. Nous invitons les perfonnes
de goût , en allant vifiter les chef-d'oeuvres
qui y font expofés cette année , d'aller
donner un coup-d'oeil à ces modèles , qui
certainement font connoître ce que peur
l'induftrie quand elle eft excitée par le
zèle & les vertus patriotiques d'un bon
citoyen.
Hij
# 72 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S
PEINTURE.
OBSERVATIONS fur les tableaux , fculpture
& gravure , expofés au fallon dy
Louvre le 25 août 1767.
NOUS
ous nous trouvons , avec plaisir ,
rappellés à configner dans nos faftes cette
fête des arts , dont un ufage , que l'on ne
peut trop louer , offre tous les deux ans
l'éclatant fpectacle.
Si l'exercice de l'emploi que nous nous
fommes impofé , a des peines & des difficultés
; fi quelquefois l'impoffibilité de
rendre , à certains artiftes , la juftice qu'ils
méritent dans toute fon étendue , à cauſe
de la briéveté à laquelle il faut nous
réduire ; fi la trifte néceffité de fouftraire
à d'autres tous les éloges qu'ils croient
Leur être dûs , nous expofent à d'injuftes
reproches & à des imputations mal
SEPTEMBRE 1767. 171
fondées : nous fommes agréablement dédommagés
par la fatisfaction d'avoir à
annoncer , à chaque nouvelle expofition ,
de nouveaux progrès , de nouveaux degrés
de force dans la peinture & , conféquemment
, de nouveaux fujets de gloire pour
l'école françoife , fans contredit la première
de l'Europe aujourd'hui.
La nation doit être d'autant plus flattée
de cet avantage , qu'il eft le fruit de la
protection bienfaifante de fon Souverain ,
fecondée par le goût & par les foins éclai
rés de celui auquel eft confié le ministère
des arts ( 1 ) .
Nous n'entreprenons point de donner
ici une defcription détaillée de tout ce
qui eft expofé au fallon du Louvre. Les
bornes dans lefquelles il convient de nous
renfermer ne nous le permettroient pas ,
& nos lecteurs n'ayant befoin que d'une
idée générale de cette riche collection
nous nous attacherons feulement à rendre
compte des morceaux les plus remarqua→
bles , par le mérite de l'ouvrage , par la
célébrité des auteurs , par leur fujet , par
leur-deſtination , ou par quelque circonftance
particulière . La rapidité avec laquelle
nous parcourrons les autres , ne doit pas
( 1 ) M. le Marquis de Marigny , Directeur
général des Bâtimens , Arts & Manufactures , &c.
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
soujours en faire inférer des jugemens
défavantageux , ni indiquer une indifférence
injurieufe fur ces objets de la part
des connoiffeurs.
On ne fuivra point l'ordre du catalogue
imprimé , mais celui des places les plus
apparentes & dans lefquelles les regards fe
portent le plus naturellement. Nous commençons
par la grande façade vis- à- vis les
fenêtres.
Le milieu eft occupé par un tableau de
M. HALLÉ , Profeffeur , au fujet de la
dernière paix , lequel doit être placé dans
la grand'falle de l'hôtel de ville de Paris ( 2 ) .
Le fite de ce tableau eft un grand fallon
d'architecture d'une fort belle ordonnance ,
dans lequel M. DE VIARMES , ancien Prevôt
des Marchands , & les autres Officiers
Municipaux de ce temps , en robes de
cérémonie , font affemblés , tous debout ,
autour d'un bureau , & regardant avec
joie & admiration la figure allégorique
de la paix , qui femble defcendre du ciel
en ce lieu , conduite par Minerve , qui
plane au-deffus d'elle. La Paix tient une
corne d'abondance d'où fortent des fleurs
qui fe répandent fur les génies des arts ,
figurés par des enfans qui occupent , dans
cette partie , le bas du tableau.
( 2 ) Tableau de quatorze pieds de haut ſur dix
de large
SEPTEMBRE 1767. 173
On ne doit ni regarder ni juger ces
fortes de repréfentations avec des yeux poétiques
& pittorefques , parce que l'on en
connoît l'ingratitude & le fervile affujettiffe
ment. Celle- ci a le mérite d'offrir un riche
enfemble. Les figures qui le compofent
font bien deffinées : un accord convenable
dans des habillemens de même forme &
de même couleur ; & l'on apperçoit dans
tout le tableau , l'artifte accoutumé à peindre
dans le grand genre , avec le mérite
des reffemblances dans les portraits de
toutes les perfonnes qui formoient l'affemblée
que l'on a voulu repréfenter , condition
principalement requife pour ces fortes
de monumens hiftoriques. Si toutes les
têtes , fi tous les regards des principaux
perfonnages ont la même direction , il faut
confidérer que cela eft en quelque forte
indifpenfable par la convenance qu'il y a
de les faire occuper tous , en ce moment ,
de la Paix & de Minerve , objets effentiels
de l'événement exprimé par cette allégorie.
Au deffous de ce tableau on en voit un
beaucoup plus petit ( 3 ) , dont le fujer
intéreffe douloureufement les fpectateurs.
C'eft feu Monfeigneur LE DAUPHIN mourant
au milieu de fa famille . On voit
Monfeigneur le Duc DE BOURGOGNE ,
(3 ) Quatre pieds de haut fur trois de large.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
porté fur un nuage lumineux , qui lui prễ
fente la couronne de l'immortalité.
La compofition de ce tableau eft dans
le cofturne antique & pittorefque. On ne
s'eft point attaché à la reffemblance exacte
des perfonnes , mais à l'expreffion , qui eft
vraie , touchante & naturelle. Comme
ce morceau , commandé par M. le Duc
DE LA VAUGUYON , étoit fini avant la
mort de Mde LA DAUPHINE , on voit
cette Princeffe , fur le vifage de laquelle
on lit déja la perte que la France alloit
faire de cette augufte victime de l'amour
conjugal.
Cet ouvrage , qui mérite tous nos éloges,
eft fait pour obtenir à M. DE LA GRENÉE ,
fon auteur , ceux de tout le public , &
confirmer ou même augmenter encore la
réputation que les grands talens de cet
artifte lui ont déja acquife. Indépendamment
des parties de la peinture que les
connoiffeurs admirent dans la compofition
de ce tableau , il s'y trouve , pour tous les
yeux , un pathétique tendre , une énergie
douce & fenfible , qui porte dans l'âme le
fentiment que doit infpirer ce moment
funefte à tous les coeurs françois . On connoît
le mérite de la couleur de ce peintre ,
la force & en même temps l'aménité de
fon pinceau. Jamais ces qualités n'ont par
SEPTEMBRE 1767. 177
plus éminemment que dans les productions
qu'il vient d'expofer , lefquelles font en
grand nombre , & rappellent aux connoiffeurs
la manière du GUIDE. Nous aurons
occafion d'en parler dans la fuite. Nous
nous preffons de paffer aux deux grands
morceaux qui , par leur éclat & leur étendue
, frappent les yeux en entrant au fallon
, & les fixe long-temps par les beautés
dont ils font remplis.
L'un repréfente Saint DENIS prêchant
la foi en France. Ce fujet , par lui- même
froid & ftérile , avoit befoin d'être enrichi
des parties de l'art que pofféde M. VIEN ,
& defquelles il n'avoit pas eu encore l'occafion
d'offrir au public un aufli vafte
développement. La noble fimplicité , la
correction du deffein , la diftinction nette
des plans , un bel accord des lumières , la
largeur & la fûreté des touches , diftinguent
particulièrement ce bel ouvrage. Le
Saint Apôtre de la France , une croffe de
bois à la main , paroît être fur les degrés
d'un temple dans la partie la plus éminente
du tableau ; quoiqu'il foit environné
d'une foule de perfonnages , il eft clairement
diftingué dans le plan . On a placé
dans la partie inférieure des groupes d'auditeurs
, dans lefquels les artiftes & les con-
Boiffeurs admirent la variété des caractères.
H v
1
178 MERCURE DE FRANCE.
de tête , la fermeté du deffein de chaque
figure , la belle difpofition des parties &
l'effet de l'enfemble. Une fçavante intelligence
des plans , du mêlange & des paffages
du clair & de l'ombre fatisfait &
flatte les yeux , qui peuvent parcourir agréablement
toutes les parties du tableau . Enfin
nous avons entendu comparer la grande
manière de M. VIEN , dans cet ouvrage ,
au célèbre DOMINICAIN. Nous croyons que
cet éloge renferme toute la juftice que nous
cherchons à rendre à ce tableau , & détermine
le jugement du public , duquel il a
déja obtenu les fuffrages.
Le miracle des ardens eft le fujet de
l'autre tableau , traité par M. DOYEN. En
1129 , fous le règne de Lours VI , une
maladie épidémique , qui confiftoit dans
une ardeur dévorante , affligea fubitement
la ville de Paris , dont tous les habitans
mouroient , ayant les entrailles brûlées.
Ce fléau ceffa tout- à- coup par l'interceffion
de Sainte Genevieve .
La tranquillité qui règne dans le tableau
précédent , ne pouvoit convenir à ce fujet ,
auffi M. DOYEN s'eft- il livré à tout le feu
de la poéfie pour le traiter & pour l'orner
des richeffes de fon art. La partie poétique
& la difpofition optique de cette grande
machine font dans une perfection qui
SEPTEMBRE 1767. 179
, י
frappe tous les yeux , & qu'admirent particulièrement
les connoiffeurs. Quatre grandes
parties , dans cette compofition , font
fi artiftement enchaînées , qu'elles ne font
qu'un fujet unique & fans interruption.
1º. Dans le bas du tableau , des groupes
de cadavres & des mourans mêlés avec
d'autres figures. L'ouverture d'un caveau ,
par lequel paffent les jambes d'un de ces
cadavres , ce qui dénote qu'il eft déja
comblé de morts annonce l'horreur
du mal & la rapidité de fes ravages.
20. Sur un plan plus élevé , au dehors
d'un grand édifice , qui doit être un
hôpital de malades , une belle femme.
d'une condition élevée , à - demi renversée
& tombant fur fes genoux , paroît invoquer
la clémence du Ciel , les bras ouverts ;
fa main gauche eft foutenue par une autre
femme ; de la droite elle ferre le bras d'un
enfant qui eft porté par un homme debout.
Le caractère de tête , l'action de cette
femme , fa douleur touchante , & toute la
difpofition de ce beau groupe intéreffent ,
émeuvent, & procurent ce fentiment délicieufement
affligeant , que l'on éprouve
aux belles fituations d'une tragédie vivement
repréſentée. 3°. Derrière cette belle
femme , & plus haut , le Peintre a placé
la fcène la plus énergique du tableau , &
D
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
celle en même temps qui exprime le plus
fortement les effets du mal que l'interceffion
de la Sainte va faire ceffer. Un mourant
, livide & décharné , les yeux fixés
vers le ciel , & dans lefquels font exprimés
les fignes d'un brûlant délire , fait des
efforts pour s'élancer par une fenêtre ; un
homme de force , en dehors , en fait d'autres
pour l'arrêter & pour le repouffer en
dedans. M. DOYEN a rappellé ainfi adroitement
le ton & le caractère des objets
de la partie inférieure qui fe trouvent ,
par un mêlange ingénieux avec des objets
plus agréables aux yeux , conduire la vue
jufqu'à la gloire , dans laquelle Sainte
Genevieve , portée par des Anges , femble
compatir aux douleurs des malheureux qui
invoquent fon interceffion , & folliciter la
clémence divine en leur faveur ; ce qui
fait la quatrième partie de cette grande
compofition , qu'au plus jufte titre on peut
appeller un grand poëme.
Nous le répétons ces parties que le
jugement feul diftingue & que l'oeil réunit
, font fi ingénieufement mariées que ,
malgré les objets hideux qui s'y rencontrent
, on voit non - feulement fans répugnance
, mais avec tout le plaifir que produit
la peinture dans les mains des grands
maîtres , l'enſemble de cette compofition
SEPTEMBRE 1767 181
qui produit la terreur & la pitié , les deux
grands effets que doivent faire ces fortes
de repréſentations , mérite que l'on y rencontre
rarement , la plupart des plus belles
de ce genre n'infpirant que l'horreur &
quelquefois le dégoût.
Dans toutes les figures de ce tableau la
vérité , la fermeté & la préciſion du deffein
, la beauté des touches fe font également
admirer. La femme qui invoque le
Ciel eft du plus beau caractère . La Sainte
eft vraiment célefte & aërienne. Les autres
figures ont chacune leur caractère propre ,
celui qui leur convient particulièrement ,
& qui convient au bel effet de l'enſemble.
Un coloris riche & vrai , brillant dans
un bel accord , une chaîne de lumières ,
le plus fçavamment & le plus ingénieufement
traitée. Toutes ces parties réunies
rendent ce grand ouvrage une des plus
belles productions de M. DOYEN , celle
qui lui fait jufqu'à préfent le plus d'honneur
, ainſi qu'à l'Académie , dans les premers
rangs de laquelle ce tableau le place
décidément , & femble , au jugement de
beaucoup de connoiffeurs , renouveller un
grand nombre des beautés qu'on admire
dans RUBENS. Avant de finir , nous devons
obferver que la multitude des figures n'oc-.
cafionne aucune confufion ; tout eft plein
182 MERCURE DE FRANCE.
dans cette admirable compofition , mais
tout eft net & diftinct , tout y joue librement
, par la diftribution des plans & par
la magie de la peinture.
Ce tableau de M. DOYEN, ainſi que
Je précédent par M. VIEN, de vingt - deux
pieds de haut fur douze de large , font
pour les deux nouvelles chapelles latérales
de l'églife de Saint Roch à Paris. Il feroit
à defirer que tous nos principaux temples
fuffent ornés de morceaux auffi précieux ,
& l'on ne peut trop donner d'éloges à ceux
dont la noble piété contribue à ces enrichiffemens.
La fuite au prochain Mercure.
GRAVURE
DES vues perspectives des Ports de France ,
d'après les tableaux appartenans au Roi ,
peints par M. VERNET , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture.
QUATRIEME
SOUSCRIPTION.
L'ACCUEIL favorable que le Public a fait
aux eftampes de cette collection , qui ont
été mifes au jour , donne lieu de croire
*
SEPTEMBRE 1767. 18%
que la continuation lui en fera agréable.
C'est pourquoi MM. Cochin & le Bas
en livrant les quatre eftampes des Ports de
Bordeaux & de Bayonne , propofent une
quatrième foufcription .
י
Ils ne la propofent cependant cette foisci
que pour deux eftampes , n'y ayant
actuellement que deux tableaux d'achevés
par M. Vernet , au- delà de ceux qui font
déja gravés. Il eût fans doute été poffible
encore de propofer la foufcription pour
quatre , M. Vernet en ayant un troiſième
commencé , & devant inceffamment s'occuper
du quatrième ; mais ils ont cru qu'il
étoit plus convenable de ne s'engager avec
le public que fur des objets certains , &
dont l'exécution pût être regardée comme
entièrement remife à leurs foins..
Quelques perfonnes pourront penfer que
deux planches femblent un objet trop peu
confidérable pour qu'il foit befoin de les
propofer par foufcription ; mais les Graveurs
regardent comme un devoir de
reconnoiffance envers les perfonnes qui
leur ont prêté les fecours néceffaires pour
commencer cet ouvrage , de continuer à
leur donner les mêmes facilités pour acquérir
toutes les eftampes qui pourront
compofer cette collection , au prix auquel
184 MERCURE DE FRANCE.
elles ont été offertes dans les premières
foufcriptions.
La foufcription dont il s'agit ici eft
donc pour deux eftampes feulement les
perfonnes qui voudront continuer de
foufcrire donneront fix livres à compte ,
& les fix livres reftantes en recevant les
deux eftampes : & fi pendant le cours de
ce travail les tableaux commencés fe trouvent
achevés , ils en occafionneront une
nouvelle aux mêmes conditions
Les Graveurs inftruits , par l'expérience ,
des difficultés qui fe rencontrent dans ces
ouvrages , & des retards auxquels différentes
caufes les expofent , ne peuvent
prendre d'autre engagement que celui de
promettre de livrer des eftampes dans le
cours de l'année 1768 , on ne doit pas
douter néanmoins qu'ils ne faffent leur
poffible pour les livrer avant l'expiration
de ce terme ; ils fe croient bien fondés à
l'efpérer.
Les eftampes pour lesquelles on propofe
de foufcrire , font :
La vue du Port de Rochefort , prife du
magafin des Colonies , où l'on voit partie
de ce magafin & la corderie. Le devant
eft orné d'approvifionnemens pour les
Colonies , au moment ( que l'on fuppofe )
du dé part d'une efcadre.
SEPTEMBRE 1767. 185
La vue du port de la Rochelle , prife
de la petite rive . On voit dans le fond les
deux tours qui font à l'entrée de ce port.
Le devant eft orné de figures variées , de
Rochelloifes , de Poitevines , de Saintongeoifes
& d'Olonnoiſes.
Afin que le nombre des foufcripteurs
ne s'augmente pas au point de les expofer
à avoir de moins belles épreuves , on
continuera à n'en recevoir de nouveaux
que deux mois après l'ouverture de cette
livraiſon actuelle , & feulement pour remplacer
ceux qui pourroient s'être retirés.
GÉOGRAPHIE.
IL paroît , chez le fieur Defnos , Ingénieur
- géographe pour les globles &
Iphères , rue faint Jacques , au globe , à
Paris , un nouveau plan de Paris , diviſé
en fes vingt quartiers , fauxbourgs &
environs , rectifié prefque entiérement
d'après différens deffeins levés géométriquement
fur les lieux , & d'après un
grand nombre d'obfervations faites par
l'auteur , lefquelles ont fervi à réformer
plufieurs omiffions qu'on avoit laiffé ſubfifter
dans les précédens . On a joint dans
186 MERCURE DE FRANCE.
celui- ci des tables qui indiquent les meffageries
, coches , caroffes , rouliers des différens
endroits de la France , & le jour de
leur départ ; les boëtes aux lettres de la
grande pofte , & jufqu'aux principaux paffages
qui traverfent d'une rue à une autre :
ouvrage utile à toutes perfonnes , principalement
à celles de cabinet. Volume
grand in- 4°. en so feuilles , compris les
tables alphabétiques , pour trouver aifément
les rues , culs - de - facs , paffages ,
places publiques , carrefours , quais , ponts ,
ports , marchés , paroiffes , chapelles , couvents
& communautés d'hommes & de
filles , féminaires , colléges , hôpitaux ,
maifons royales , hôtels , boëtes aux lettres ,
& autres lieux remarquables ; avec une
carte générale , pour fervir à orienter &
affembler le plan. L'étendue de ce nouveau
plan eft fi grande , qu'il n'eft pas
poffible d'en tenir de collés fur toile &
montés fur gorge , à moins qu'on ne les
commande exprès & d'avoir un lieu convenable
pour les placer. Ce volume , petit
in -fol. relié en carton avec un dos de veau ,
15 livres. La carte générale collée fur
toile ,,
pour être dans la poche , fix livres ;
montée fous verre , bordure dorée , douze
livres . Idem , plan de Paris en quatre feuilles
, divifé en fes vingt quartiers , fes fauxSEPTEMBRE
1767. 187
bourgs & fes environs , où l'on en voit la
grandeur , les accroiffemens & tous les embelliffemens
exécutés avec la plus grande
propreté & toute la précifion poffible. II
eft orné d'une bordure agréable qui repréfente
les vues de Verfailles avec fes
bofquets , celles de Meudon , Fontainebleau
, Marly , & autres maifons royales.
Sa grandeur eft de quatre pieds de haut ,
fur quatre de large. Ce plan , ainfi que les
ornemens , lavé , coloré , collé fur toile &
monté fur gorge en or & azur , eft de
trente-fix livres ; enluminé à l'ordinaire ,
gorge noire , douze livres ; en feuilles collé
quatre livres ; celui d'une feuille ordinaire
, grandeur d'atlas enluminé , trois
livres ; en blanc une livre quatre fols ; collé
fur toile pour être dans la poche , avec des
tables pour le renvoi des rues , fix livres.
Il paroît auffi un nouveau plan de Lyon ,
grandeur d'atlas in-folio , enluminé dans
le goût de celui de Paris , trois livres ; en
blanc une livre quatre fols ; celui de
Dijon , de Rouen , de Toulouſe , de
Nancy & de Verfailles une livre quatre
fols en blanc , & trois livres coloré comme
ceux de Paris.
On trouve auffi chez le fieur Defnos
une collection de plufieurs autres fortes de
plans de villes , tant françoifes qu'étran
188 MERCURE DE FRANCE.
gères , qui , quoiqu'anciens , font fort
tares , tels que les huit plans de Paris de
différens âges , depuis fon origine jufqu'à
nos jours ; les invalides , Verfailles , la
ménagerie , le labyrinthe , Trianon , Saint-
Cloud , Marly & la machine , Fontainebleau
, Meudon .
Le fieur Defnos diftribue gratuitement
fon catalogue.
LE Corps de Ville de Reims , defirant
de plus en plus témoigner au Roi la vive
reconnoiffance qu'elle conferve de ſes bienfaits
, en rendant à jamais mémorables des
fêtes que Sa Majefté lui a permis de célé
brer à l'occafion de l'inauguration de fa
ftatue heureufement élevée dans fes murs ,
délibéra , avec l'agrément de M. Rouillé
d'Orfeuil , Intendant de la province &
frontière de Champagne , qu'il auroit l'hon--
neur de dédier & préfenter les gravures
au Roi.
En conféquence les fieurs Varin frères ,
chargés de ces gravures , qu'ils devoient ,
fuivant les conditions de leur profpectus ,
délivrer aux foufcripteurs , par divifion ,
en 1767 , 1768 & 1769 , fe font trouvés
obligés d'en changer la diftribution ; pour
quoi ils ont l'honneur d'avertir les foufripteurs
que le recueil total , tant des
SEPTEMBRE 1767. 189
fêtes & defcription d'icelles , que des nouvelles
portes & fontaines de la ville , leur
fera délivré vers la fin de l'année 1768.
Ils ofent fe flatter que cet arrangement ,
déterminé par le Corps de ladite ville , qui
n'a d'autres vues que celle de perpétuer à
jamais fon amour pour le meilleur des
Rois , & d'illuftrer la ville de fon facre ,
fera d'autant plus agréable aux foufcrip
teurs , qu'ils jouiront de ce recueil en entier
, un an avant le terme qu'ils avoient
preferit ; néanmoins pour leur laiffer la li
berté de fuivre leur goût, fi ces dernieres
conditions ne leur plaifoient pas , les fieurs
Varin offrent de remettre à ceux qui le
defireront , les fonds qu'ils ont avancés ,
& ils pourront les toucher chez les perfonnes
qui ont été chargées de les recevoir.
L'ambition que les fieurs Varin ont de
mériter les fuffrages du public , dans un
ouvrage aufli digne de la poftérité , leur
fait elpérer de pouvoir rendre à ces fêtes
tout le luftre dont leur magnificence les
avoit enrichies.
$
Pour y réuffir , rien ne leur coûte , & ils
ont fçu gagner l'avantage précieux d'être
fecourus par des artiftes dont le feul nom
peut affurer leurs prétentions en flattant le
goût des amateurs ; MM. Moreau & ´Bláremberck
, dont les talens font depuis long
190 MERCURE DE FRANCE .
tems connus , & M. le Prince , Peintre or
dinaire du Roi , illuftre dans la carriere
des arts par fon pinceau fi varié & fi féducteur
, ont bien voulu leur promettre de
les favorifer des traits précieux de leurs
crayons & de leur génie créateur .
L'ENFANT , rue Poiffonnière , maiſon
de M. Robert , Peintre en carroffes , eſt
propriétaire des planches deffinées & gravées
par P. J. Loutherbourg , cclèbre Peintre
du Roi , dont les fujets font pendans
champêtres , & fuites de figures ifolées ,
pittorefques & dans le goût de Salvator
Roofe. Il pofféde encore d'autres planches ,
dont les fujets font intéreffans ; & il va
mettre au jour deux fuites de différens
fujets militaires gravés d'après les deffſeins
originaux de MM. Wateau & le Paon .
Se vendent chez le propriétaire , chez
Matenet , rue des Noyers , & Mégret ,
Maître Vitrier , rue Saint Jacques , visà-
vis la rue du Plâtre.
TABLEAU hiftorique & géographique
de l'Europe , ouvrage diftribué par colonnes
, & proprement gravé fur une feuille
d'atlas , qui met nettement fous les yeux
les Etats , les provinces , les capitales de
chaque lieu , & les rivières qui les ar reSEPTEMBRE
1767. 19r
I
fent , &c. avec une defcription très- utile
pour l'étude de la géographie. Ce tableau
eft de même grandeur que celui publié
depuis peu fur la France , que le public a
fi fort accueilli : prix 1 liv. 4 fols. A Paris ,
chez le fieur Lattré , Graveur ordinaire de
Monfeigneur le Dauphin , rue Saint Jacques
, près la fontaine Saint Severin , à la
ville de Bordeaux ; avec privilége du Roi
MUSIQUE.
ARIETTE nouvelle à deux violons &
baffe chiffrée , un baffon ad libitum ';
dédiée à Mde la Comteffe de Polignac ,
par M. Léemans. A Paris , au Cabinet
littéraire , Pont Notre Dame , près la
Pompe , prix , 1 livre 4 fols.
-
92 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADEM ' ACADEMIE Royale de Mufique donna ,
le mardi 13 août , les Fragmens Lyriques ,
ballet composé de l'acte d'Apollon & Coronis
, des Amours des Dieux , & des actes
du Feu & de la Terre des élémens.
Le poëme de la première entrée eft de.
FUZELIER , la mufique de MOURET.
Dans l'acte d'Apollon & Coronis , M.
PILLOT chante le rôle d'Apollon en Berger,
& le joue avec les applaudiffemens & les
fuffrages de tous les vrais amateurs, Les
talens de cet acteur pour l'action , & le rôle
qu'il exécute , font affez connus pour n'avoir
rien à ajouter à l'idée que l'on doit
s'en former. Mlle LARRIVÉE & M. LARRIVÉE
, fon époux , chantent avec beaucoup
d'applaudiffemens les rôles de Coranis &
d'Iphis. M. MUGUET celui de Mercure ;
Mile DESCOINS , à la place de Mlle Du-
BRIEULLE , celui d'Ifmène , bergère amie
de Coronis,
Oa
SEPTEMBRE 1767. 193
On a fubftitué des airs nouveaux dans
les divertiffemens de cet acte , ainfi que
dans les deux fuivans , la plupart de MM.
TRIAL & LE BERTON Directeurs , qui
produifent le plus agréable effet. A la place
de l'air De deux amans heureux , & c!
on 'chante une ariette de M. TRIAL ,
qui fait grand plaifir & eft fort applaudie.
Dans le ballet de cet acte les principales
entrées font remplies par les jeunes fujets
du ballet , lefquels font toujours fort applaudis
par les fpectateurs. Ces fujets font
MM. SIMONIN , LE BRUN , BEAULIEU ;
Mlles DUPERREI , DERVIEUX & AUDINOT
, à la tête defquels font M. Mal-
THER & Mlle PITROT.
Le poëme de l'acte du Feu , ainfi que
celui du troifième acte , eft de Roy , & la
mufique de DESTOUCHES .
Dans l'acte du feu , feconde entrée de
ce ballet , Emilie eft chantée par Mlle
DUBOIS . Tout le monde connoît les grands
morceaux de chant de ce rôle & combien
ils conviennent à la belle voix de cette
actrice . M. LARRIVÉE chante , on ne peut
pas plus agréablement , avec plus d'intelligence
, & avec les vraies grâces du chant
françois , le rôle de Valere. Le petit rôle
de l'amour eft rempli par Mile RoSALIE.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Mlle GUIMARD , toujours aimable dans
fa danfe , & toujours aimée du public ,
embellit la première partie du ballet de cet
acte. Elle eft accompagnée de Mlles GAUDOT
& GRANDI. M. GARDEL y exécute
une belle chaconne , dont il a compoſé la
mufique. La compofition & l'exécution
font applaudies.
Dans la troisième & dernière entrée ,
(l'acte de la Terre ) le public a revu , avec
un plaifir infini , reparoître Mlle ARNould .
Il a retrouvé & applaudi avec tranſport
la même qualité , le même fenfible de la
voix , les mêmes grâces dans la figure &
dans le chant , le même art touchant &
naturel de l'expreffion , qui avoient tant
élevé la réputation de cette actrice dès les
premiers momens qu'elle étoit montée
fur le théâtre , & qui la rendent encore
fi chère & fi précieufe à tous ceux qui
s'intéreffent à l'opéra.
M. LE GROS n'eft pas moins applaudi
dans le rôle charmant de Vertumne que
Mlle ARNOULD dans celui de Pomone. Il
y a peu de rôles qui aient fait plus d'honneur
à la belle voix & au talent de M. LE
GROS que celui- ci . M. DURAND a chanté
le rôle de Pan que M. GÉLIN n'a pu continuer
, étant tombé malade immédiateSEPTEMBRE
1767. 195
ment après la première repréfentation.
M. DURAND recueille , dans ce rôle , le
fruit des foins & des efforts qu'on avoit
applaudis dans le précédent opéra , où il
avoit chanté à la place de M. LARRIVÉE.
On a fubftitué un nou veau duo à l'ancien
, dans la fin de la dernière fcène ,
entre Vertumne & Pomone. Un accompagnement
arrangé de violons à l'octave en
bas , pour l'ait fi connu : De l'amour tout
fubit les loix , &c. le renouvelle & lui
donne de nouveaux charmes auxquels
ajoute encore la voix & la manière de le
chanter de M. LE GROS . On a remis à
la fin du dernier divertiffement l'ariette
des cors-de- chaffe , qui n'avoit pas été
affez entendue , dans l'avant- dernier opéra,
pour le plaifir des auditeurs & pour la
gloire de M. RODOLPHE , duquel nous
avons parlé dans le temps , & duquel nous
aurions encore à parler fi nous ne craignions
de nous répéter fur les éloges les plus juftes
& les plus autorifés par la vivacité & la
multitude des applaudiffemens. C'eſt encore
M. LE GROS qui chante cette ariette.
Les ballets de cet acte font très - brillans ,
très- vifs & des plus agréables que l'on voie
fur ce théâtre , fur-tout ceux du fecond
divertiffement. Dans le premier M. LIONNOIS
danfe à la tête des Faunes . Il eft

I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fecondé par MM. ROGIER & LÉGER,
Dans les Bergers du fecond divertiffement
on revoit encore , avec la plus grande
fatisfaction , M. GARDEL & Mlle Gur-
MARD , M. SLINGS BI & Mlle MION. Le
premier eft ce jeune Danfeur Anglois ,
duquel nous avons parlé cet hiver , dans
le temps de fon début , en annonçant la
juftice que le public rendoit à fes brillantes
difpofitions. Nous avons à annoncer aujourd'hui
les applaudiffemens que l'on donne
à fes progrès. On concevra facilement le
plaifir que font les danfes des Pâtres &
Paftourelles , en nommant M. DAUBERVAL
, duquel un accident avoit privé longtemps
ce théâtre ; Mlle ALLARD , la caufe
de l'objet des tranfports du public , &
Mile PESLIN , qu'une indifpofition avoit
empêché de danfer pendant quelque temps.
Les ballets de l'acte de Coronis font
de Mlle LAVAL ; ceux de l'acte du Feu ,
de M. LANY ; le ballet des Faunes , dans
l'acte de la Terre , eft auffi de M. LANY' ;
les derniers divertiffemens des Pâtres &
des Bergers font de M. DAUBERVAL.
Cet opéra a eu , dès la première fois ,
le plus brillant fuccès , auquel ont beau-
Coup contribué les foins des Direteurs.
SEPTEMBRE 1767. 197.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LÉ mercredi , 26 août , on donna la
première repréſentation de Cofroës , tragédie
nouvelle par M. LE FEBVRE , trèsjeune
auteur , auquel on ne donne que
vingt- deux ans.
On n'a confervé de la vérité hiſtorique ,
dans la fable de ce poëme dramatique ,
que le nom de Cofroës ; tout le tiffu de
l'intrigue & l'action font de l'invention
du poëte. Les premiers actes , fur -tout le
fecond & le troisième , ont été applaudis
avec tous les tranfports que méritent la
quantité de grands traits de génie & de
fentiment dont ils font remplis . Une ver
fification facile , noble & forte en beaucoup
d'endroits , une imagination féconde ,
peut - être aujourd'hui trop compliquée encore
par cette même fécondité , doivent
faire attendre de ce jeune débutant , dans
ne fi grande carrière , des fuccès plus
décidés. La manière dont cette pièce
été reçue par le public ne peut qu'encou
rager l'auteur.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons jufqu'à préfent rendre
un compte plus détaillé de cette pièce , la
feconde repréfentation ayant été fufpendue
pendant toute la fin du mois d'août
par l'indifpofition d'un acteur.
Les ouvrages donnés fur ce théâtre , en
première pièce , depuis le dernier Mercure,
confiftent, 1 °. en tragédies , dans les poëmes
fuivans :
Mitridate , de RACINE ; Athalie , du
même ; le Comte d'Effex , de THOMAS
CORNEILLE ; Inès de Caftro , de LA
MOTTE ; Brutus , de M. DE VOLTAIRE ;
Edipe , du même ; Ariane , par THOMAS
CORNEILLE , dans la repréſentation de
laquelle Mlle DUBOIS a été autant applaudie
qu'elle l'avoit été , & que fes progrès
avoient déja mérité de l'être quelques
jours auparavant ; Cofroës , tragédie nouvelle
de M. LE FEBVRE .
En comédies , le Jaloux défabuſe , de
CAMPISTRON ; Mélanide , de LACHAUSSÉE
; le Chevalier à la mode , de DANCOURT
; le Légataire , de REGNARD ; la
Surprife de l'Amour , de MARIVAUX
Mélanide , de LACHAUSSÉE ; le Philo-
Jophe marié, de DESTOUCHES ; le Mifantrope
, de MOLIERE ; la Métromanie , de M.
PIRON ; le Baron d'Albicrac , de THOMAS
CORNEILLE le } Méchant , de M. GRESSET ;
SEPTEMBRE 1767. 199
le Feftin de Pierre , de TH. CORNEILLE ;
l'Avare , de MOLIERE ; le Joueur , de
REGNARD ; les Ménechmes , de REGNARD ,
La Gouvernante , de LACHAUSSÉE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 9 août 1767 on a remis au théâtre ,
pour la première fois , le Trompeur trompé ,
opéra comique en vaudevilles de feu VADÉ.
Cette pièce , qui avoit ea beaucoup de
fuccès dans fa nouveauté , a été revue avec
plaifir. Les acteurs qui en rempliffent les
rôles font :
M. LEJEUNE , LE COMTE.
M. TRIAL , LICIDAS , Berger.
M. CHAMPVILLE , LE COUREur.
Mlle MANDEVILLE , COLETTE , Bergère
aimée de LICIDAS.
Mlle BEAUPRÉ , CIDALISE.
M. BLAISE , Compofiteur de Mufique ,
penfionnaire de la Comédie , a fait les
accompagnemens des airs qui en ont paru
fufceptibles.
Le 19 août M. TRIAL a joué pour
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
le
M. CLERVAL , qui étoit indifpofé ,
rôle de Dorlis dans Ifabelle & Gertrude ,
& le lendemain le rôle de Colas dans
Rofe & Colas. Il a reçu tous les applaudiffemens
que méritent fon zèle & fon
application à marcher fur les traces de
l'acteur qu'il remplaçoit.
On attendoit un débutant ( le fieur
VENDEUIL ) , qui devoit paroître pour la
première fois le lundi , 31 août , dans le
Cadi dupé & le Bûcheron, où il devoit jouer
les rôles d'amoureux . On rendra compte
de ce début dans le prochain Mercure.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 15 août , jour de l'Affomption.
LE Concert Spirituel du 15 août , fère de
l'Affomption , a commencé par Omnes gentes , &c .
motet à grand choeur de M. DAUVERGNE , bien
rendu , & dont l'effer eft toujours fatisfaifant.
Enfuite M. GARDEL , de l'Académie Royale dé
Mufique , a exécuté , fur la harpe , une fonate de
fa compofition & deux airs connus , qui ont fait
beaucoup de laifir , & lui ont mérité des applaudiffemens
très - flateurs , ainfi qu'à M. CAPRON ,
qui l'accompagnoit feul & de la manière qu'on
peut aisément imaginer.
SEPTEMBRE • 1767. 201
Mlle Rozar a fort bien chanté Exultate , &c.
moter à voix feule de M. DAUVERGNE .
.M. JANNSON , de la mufique de S. A. S. Mgr
le Prince DE CONTI , a exécuté une fonate de vio-
Ioncelle , mêlée d'airs connus . Cet Artifte , qu
avoit déja donné tant de preuves de fes talens , a
montré ce jour-là une fupériorité vraiment décidée
; il a joué fingulièrement l'adagio dans un
degré de perfection dont il faut avoir joui pour le
bien concevoir. Gens de l'art , amateurs , tout le
monde a été enchanté ; tout le monde avoue
qu'on ne peut réunir plus heureufement la beauté ,
la pureté du fon , la fûreté du toucher , & le
charme de l'expreffion la plus fenfible .
Mile FEL a chanté , comme elle chante toujours
, un motet à voix feule , & fort agréable en
foi.
Le Concert a été terminé par un motet à grand
choeur de LA LANDE , Cantate Domino , &c . dans
lequel Mlle DURANCI , de la Comédie Françoiſe ,
a chanté le très - beau récit Viderunt , & c . Quoique
Mlle D'URANCI ne fût pas encore entièrement
rétablie d'une indifpofition confidérable , elle a
rendu ce morceau avec affez de diftinction pour
que le public en ait été content & le lui ait mar
qué affez vivement.
20.9.2
i parzium 013
V
202 MERCURE DE FRANCE.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES..
N. B. Malgré le peu de juftice que me
Fend M. FRAMERY , le motif de la lettre
fuivante , qui tend à juſtifier ſes intentions
fur la mémoire de feu VADE , nous paroît
fi honnête & fi louable, que nous n'hésitons
point à inférer cette lettre dans tout fon
entier. Nous n'employerons , pour nous
juftifier contre les imputations de M.
FRAMERY , que Fépître imprimée à la
tête du nouveau Nicaife , à laquelle il renvoie
le lecteur , pour juger fi c'est avec
raifon que l'on a pris le change fur l'inten
tion apparente de cette même épître.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie des fpectacles.
MONSIEUR ,
Je n'avois point lu le Mercure , & j'entendois
autour de moi des murmures confus fur l'épître
du nouveau Nicaife , & fur votre article du Mercure
qui la regarde . J'avois contre moi ceux qui
n'avoient lu que cet article , vous aviez contre
SEPTEMBRE 1767. 203
1
Vous ceux qui avoient lu votre article & mon épî.
tre. Croyant d'abord que le talent feul étoit
attaqué en moi , je ne me preffois pas de voir
ane critique que je regardois comme jufte . Les
murmures augmentèrent , & ma curiofité l'emporta
fur mon indifférence. J'y vis avec ſurpriſe
& avec douleur que vous me prêtiez des intentions
que je n'ai jamais eues , qui font très- éloignées
de l'épître même , & qui le font encore plus de
mon coeur. Je livre à la critique la plus amère ,' &
fans m'en plaindre, les foibles productions de mon
efprit ; mais ne trouvez pas mauvais , Monfieur ,
que je me juſtifie aux yeux de la province , & de
tous ceux qui jugent des ouvrages fur la foi des
Journaux , les fentimens d'un coeur qui fé flatte
d'être honnête , & de l'être toujours . Puis - je ne
pas me défendre quand vous m'attaquez d'une
façon fi dangereufe pour un auteur à qui vous
donnez vous- même ſi fouvent l'épithète de jeune?
D'abord , Monfieur , j'ai cru qu'il étoit honnête
de ne nommer quelqu'un › pour l'auteur
d'un ouvrage , que quand il s'étoit nommé luimême
, mais paffons . Puifque vous avez interprété
cette épître , j'ofe dire fi légèrement , permettezmoi
de vous la montrer à mon tour , non pas
fous un fens caché , mais fous celui qu'elle doir
naturellement préfenter , & c'eſt le véritable,
Epître à l'ombre de Vadé.
Mademoiſelie ».
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
Ce début annonce que cette lettre eſt une folie.
Si elle n'eft pas plaifante , qu'on m'accuſe de manquer
de goût , & je me tairai . Mais que cela foit
plaifant ou non , on auroit bien dû , ce me femble
, ne pas juger , d'une façon fi trifte , une chofe
qui prétend à la gaîté . La gaîté eſt douce , &
n'a jamais offenfé perfonne. Je ne dois pas avoirbeaucoup
de peine à prouver qu'une plaifanterie
n'eft pas une choſe ſérieuſe.
« Dans le temps que vous étiez Monfieur
» VADÉ , que vous couriez les halles , les ports
& les guinguettes pour y ramaffer de quoi diver-
» tir la bonne compagnie , vous faifiez des bouquets
& des opéra- comiques fur le bout de la
table , après boire ».
د و
Qui ne fçait que le plus fûr moyen de bien peindre
la nature eſt de la voir de près ? Qui a jamais
pris cela pour un reproche ? M. FAVART , dont
le témoignage , de votre propre aveu , n'eft pas
récufable , vous dira qu'il fuivoit fouvent le même
peuple juſques dans fes plaifirs ; qu'il y épioit ces
momens de la franchiſe de l'âme , qui laiſſent
échapper les traits de caractère , & il nous en
offroit enfuite le tableau fidèle & naïf. Une fſcène
de cabaret lui a donné l'idée de la charmante
fcène du philofophe dans la Soirée des Boulevards.
Ce que faifoit M. FAVART , j'ai dit que feu VADÉ
le faifoit , & pas plus . Le parallèle n'eft pas humiliant
pour le dernier. Je n'ai pas même dit que le
SEPTEMBRE 1767. 205
bas peuple fût la feule fociété de VADÉ , puiſque
j'ajoute qu'il ne s'en fervoit qu'à divertir la bonne
compagnie.
1 Sur le bout de la table vous a paru une expreſ→
fion injurieufe. Il me femblé , Monfieur , qu'avant
de la blâmer , il auroit fallu bien entendre ce
qu'elle vouloit dire . Interrogez les artiftes , ils
vous diront qu'ils ont efquiffé une tête , modelé
une fleur , dreſſé le plan d'un boudoir , de même
qu'on fait un couplet ; fur le bout de la table. Cela
yeut dire fort vite , fans peine , fans grande appli
cation..
Après boire eft le grand mot qui vous choque.
Cela fignifie , penfez-vous , dans l'ivreffe , dans
la débauche. Non , Monfieur , cela fignifie feu--
lement après dîner , dans la gaîté du repas.
M. de Voltaire dit quelque part de lui - même ;-
nous avons fait telle chofe après boire . M. de Voltaire
n'entend fûrement pas ivres , de vin. Un
homme ivre pourroit- il faire des.couplets , même
mauvais Quand le fage d'Orneval , Fufelier ,
Fagan , Panard , le Grand s'affembloient au
cabaret , lieu qui n'étoit point malhonnête alors ,
& qu'après avoir dîné ils exécutoient une idée
heureufe , qui leur étoit venue pendant le repas ,.
cela ne pouvoit- il pas s'appeller après boire ? On
le fçavoit , ils ne s'en cachoient point ; le leur
a-t-on reproché ? Leurs ouvrages en étoient - ils.
plus mauvais ? Les euffent- ils fait moins bons ài
206 MERCURE DE FRANCE.
jeûn Its n'avoient peut être de plus que cette
gaîté d'imagination que fe communiquent des
gens d'efprit raffemblés à table par le plaifir. Feu
VADE rougiroit - il d'être comparé aux auteurs
que je viens de nommer ?
L'épître continue : « Cela étoit fort excellent
» dans ce temps , fort applaudi ... & l'on ajoute
» que vous étiez un homme charmant dans la
» fociété ». Sont- ce -là les injures que j'ai dites à
VADÉ ? Un homme fujet à l'ivreffe n'eſt point
un homme charmant dans la fociété. Après boire
ne peut donc fignifier que VADÉ puifoit dans le
vin toutes les plaifanteries dont il nous régaloit ,
& c'est ce que vous dites. Je ne fçais pourquoi
j'ai cité M. de Voltaire. Il fe trouve déja , je ne
fçais comment , dans l'épître , un petit éloge
de cet illuftre auteur , qui a plus fâché que le
refte bien des gens qui ne l'ont pas dit.
« Le public eft devenu d'une fi grande diffi
culté , fur le fait de l'opéra- comique , qu'il eft
» extrêmement à redouter pour la nation que le
> genre-ne s'en éteigne bientôt ».
+
1
Vous me reprochez cette plaifanterie ; vous
dies que cela eft fufceptible de contradiction an
plaifant comme au férieux ; c'eſt un éloge du
public à des opéra- comiques qui réuffiffent. Ai -je
eu tort de le faire ? C'est parce que nous avons
Anette & Lubin , le Bûcheron , & Rofe & Colas,
que le public eft devenu difficile , & c'eſt parce
qu'il eft difficile qu'ils ont réuffi.
SEPTEMBRE 1767. 207
.
« Déja le comique au gros fel , la bonne gaîté ,
mère des grands éclats de rire.... n'ofent plus
» paroître .... & cela eft en vérité grand dom-
» mage , car les Racolleurs & Jérôme & Fanchon
nette font bien plaifans » .
Eft-ce cette phrafe , Monfieur , qui , felon vous,
veut faire entendre que la groffièreté & la baſſeſſe
avoientfait tout le mérite des ouvrages de ce poëte?
1 eft vrai , Monfieur , que le comique au gros
fel & la bonne gaîté font le grand mérite de ces
deux pièces , & de beaucoup d'autres qu'on ne
fçauroit lire fans plaifir & fans regret ; mais il n'eft
pas vrai que cela foit fynonyme de la groffièreté
& de la baffelle.
CC
Quelle feroit votre douleur de voir une partie`
» de vos ouvrages dans l'oubli .... une autre
»jouée par Nicolet »>?
Il est vrai , Monfieur , qu'on ne fe fouvient
plus de la Fileufe , de la Canadienne , de la Nou
velle Baftienne , d'll étoit temps , des Troyennes
de CHAMPAGNE, du Confident heureux , de Folette,
ni du mauvais Plaifant. Il eft vrai auffi qu'on fe
fouvient avec plaifir de les autres pièces, & qu'elles
font jouées chez Nicolet ; mais elles y font à côté
de la Servante Juftifiée de M. FAVART , & de
la Rofe de M. PIRON . Que M. VADÉ fe confole ,
il n'eft point là en mauvaiſe compagnie. La tolérance
des grands fpectacles n'avilit point les auteurs
208 MERCURE DE FRANCE.
« J'ai donc tâché de garantir votre Nicaife
d'un fort pareil . Je l'ai regardé comme l'ou→
vrage le plus analogue à l'efprit de ce fiècle , &
» le plus approchant de notre manière . J'y ai
> trouvé des fcènes vraiment plaifantes , une mar-
» che fingulièrement bien combinée »›.
Voilà comme je parle de cet homme & de cer
ouvrage , que j'ai , felon vous , fi fort l'air de
méprifer.
« A cela près.... du dénouement que j'ai cru
» long & que j'ai réduit de vingt pages à huit » .
Cela eft de fait , & il eft encore un peu long.
« Que j'ai cru gauche & que j'ai effayé de redreffer
; que j'ai cru de mauvais goût , & que
j'ai tâché de rapprocher du nôtre >>.
y
II a deux ou trois forties de Nicole , qui ne
fervent qu'à amener des longueurs. Je ne l'ai
point dit à deflein de critiquer VADÉ , mais pour
donner la raison de mes changemers . Dans cette
phrafe , de mauvais goût , eft compris ce qui ſuit.
« J'ai ôté le langage payfan de l'amoureux
qui le mettoit prefqu'auffi bas que Nicaife
» j'en ai donné cet exemple : que votre frère ne
» fe frotte pas plus à moi qu'à des orties , car.
» j'ly frais v'nir fur 1 face des ampoules qui ne
>> s'en iroient pas de fitôt , j'vous en avertis »».
J'aurois pu ajouter ceux - ci :
Il s'élève fur fes argots comme un coq d'inde.
Ovous en raliffe... Le v'la donc , ce fière ; queul,
SEPTEMBRE 1767. 209
avaleux de pois gris . Ce même Julien dit ; dans
la fcène fuivante :
Non je n'aimerai jamais que vous ,
Qu'un pareil aveu pour mon coeur ferait doux !
Voyez le reste du duo. Ces difparates ſe ſouffroient
alors ; on ne les fupporteroit pas à préfent.
Je n'ai pas dit autre chofe. Quant au vernis
de décence dont j'ai dit que la pièce manquoit
un peu , cela eft fi vrai ,. qu'après les retranchemens
faits , la Police en a encore rayé deux
endroits.
<< Vous aviez une pauvre Nicole qui faiſoit , à
» la vérité , des avances affez malhonnêtes , mais
» qui étoit auffi trop indignement maltraitée ».
Voyez les dernières fcènes de l'ancien Nicaife.
Ces raisons ont empêché plufieurs bons muficiens
de faire ce que j'ai hafardé . Tout le monde convenoit
de ces défauts , jufqu'à ce que moi , jeune
auteur , ait ofé rappeiler au public fes propres
fentimens.
« Vous n'en aurez pas moins un très-grand
» mérite à avoir fait cette pièce , & moi très- peu
>> à l'avoir retouchée » .
Cet aveu fincère , que j'ai du plaifir à répéter ,
finit cet épître , qui , felon vous , Monfieur , n'eft
faite que pour bleſſer injuſtement la mémoire de
VADÉ , & qui le peint comme un homme fans
génie , fans goût & fans talent.
210 MERCURE DE FRANCE.
A mon tour , Monfieur , permettez- moi d'a
nalyfer une de vos phraſes.
Si malheureusement la facilité de fon caractère ;
Le feu de fon efprit , & même celui des paffions de
la jeuneffe , plus que tout , l'afcendant impérieux
d'un talent original pour peindre les gens de la
dernière claffe des citoyens , pour en étudier les
maurs , les plaifirs , & jufqu'à l'élocution : fi
tout cela quelquefois l'a entraîné dans un genre
de vie diffipé , & peut-être , à la vérité , un peu
licencieux , aut regards des gens févères , pourquoi
chercher à perpétuer la mémoire de quelques
écarts , au fond affez excufables , excufés même
pendant qu'il vivoit , d'autant plus qu'ils ne l'ont
jamaisfait fortir des bornes de la plus fcrupuleufe
probité?
Monfieur , je cherchois à donner un jour
odieux à vos paroles , fi je les interprétois ,
comme vous avez interprété mon épître , ne
pourrois-je pas ici vous appliquer ces vers de
Boileau :
Voilà jouer d'adreffe & médire avec art ,
Et c'est avec refpect enfoncer le poignard.
&
Ne dirois-je pas que quand j'aurois prétendu
peindre VADÉ comme un homme fans talent ,
ç'auroit été peu , & je ne l'euffe point perſuadé ?
au lieu que vous lui attribuez un genre de vie
licencieux, & que vous pouvez le perfuader ; que
SEPTEMBRE 1767. 211
je n'ai point cherché à perpétuer la mémoire de
fes écarts , puifque je n'en ai point parlé , mais
que c'est vous qui les éterniſez en nous les décou
vrant. Le Mercure eft un livre de fond de bibliothèque
, & mon épître fera dans les mains de bien
peu de monde ; mais je penfe de vous ce que
vous auriez dû penſer de moi. Je ne vous ſuppoſe
point cette intention , parce qu'elle eſt injurieuſe.
Vous citez un couplet de M. FAVART en l'honneur
de VADÉ. Le témoignage de cet illuftre
auteur , dites - vous , n'eft pas récufable. Monfieur
, je me flatte de le fçavoir auffi bien que
vous. Perfonne n'a plus que moi , pour cet homme
célèbre , d'eftime , de confiance & d'admiration ;
mais le couplet ne prouve rien , il fe trouve dans
un compliment d'ouverture où l'on fait l'éloge
des poetes de l'opéra- comique . Quand il y eût
eu du mal à dire de VASE , & que M. FAVART
eût été capable de le dire , il n'eût certainement
pas choifi cette occafion. Mais que prouveroit le
couplet , d'ailleurs ? Que VADÉ avoit beaucoup
de talent , & je ne le lui ai jamais conteſté .
Voilà , Monfieur , ce que je me fuis cru obligé
de vous dire pour ma juftification. Vous ne pouviez
ni ne deviez , dites -vous , vous difpenfer de
juftifier la mémoire de VADE ; mais comme cette
épître n'attaque ni la droiture du coeur ni la
douceur du caractère de VADÉ , vous ne pouviez
ni ne deviez donner de moi une idée que je n'ai
212 MERCURE DE FRANCE .
jamais méritée , & que je me flatte de ne mériter
jamais . Je ne puis à mon tour ni né dois me difpenfer
de protefter contre des accufations qui'
pouvoient m'être fi nuifibles , & de faire le fincère
aveu des ſentimens que j'ai pour VADÉ , &
de ceux avec lesquels j'ai l'honneur d'être , &c .
FRAMERY.
SPECTACLES DE PROVINCE.
PARAR des lettres de Marfeille , du 17
août dernier , fignées HITIER , on nous
attefte que M. BIGOTINY , Connu à la Comédie
Italienne , où il a été pendant un an
pour la méchanique , eft le premier inventeur
des machines employées dans la métamorphofe
de la Fée Urgelle à Genève , &
que ce n'eft pas M. DU HAULONDEL , qui
emplové les mêmes machines au fpectacle
de NANCY. Nous ne prenons pas fur
nous la difcuffion de ce fait.
:
SEPTEMBRE 1767. 213
MORT.
Jofeph Jean - Baptifte de la Boiffiere , Comte
de Chambors , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , eft décédé au château
de Saint- Germain - en - Laye le 15 août dernier ,
dans fa foixante-dix-feptième année,
Voyez la généalogie dans l'hiſtoire des grands
Officiers , tome 8 , page 856 , à l'article des
la Fontaine- Solare , & dans la dernière édition de
Moréry, tome , à l'article Chambors , page 442 .
Il ne laiffe que Louis- Jofeph-Jean Baptifte de la
Boiffiere , Comte de Chanibors , fon petit-fils ,
tenu fur les fonds de baptême par feu Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine , & une fille
veuve de Pierre - François - Thomas de Borel ,
Comte de Manerbe , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , Commandeur de l'Ordre Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de Pontarlier &
Fort- de-Jour.
AVIS.
L'AUTEUR dụ Béchique Souverain , approuvé
' pour les maladies de poitrine , rend graces au
public de la confiance marquée qu'il a en lui au
fujet de fon Béchique , il efpère qu'il en aura
autant pour fon Azot , quand il en aura fait d'auffi
heureufes épreuves pour les maladies d'eftomac
qu'il en a fait de fon Béchique pour celles de la
poitrine. L'un & l'autre fe débite chez le figür
Rouffel , Epicier- Droguifte dans l'Abbaye Saint
Germain -des - Prés , à côté de la fontaine ; & chez
T'Auteur , qui continue de donner fon Azot & fes
Liqueurs fines & étrangères à l'effai , en fon labo212
MERCURE DE FRANCE .
ratoire au Temple , en entrant à gauche , la dar
nière allée du grand bâtiment neuf , à côté du
.Boulanger. L'on voit fur fa croifée ( laboratoire
du fieur Valade , &c. ) . On le trouve tous les
jours , excepté le mardi , le jeudi , dimanche ,
& fêtes.
ERRAT A.
Faute à corriger dans l'article Académie de la
Rochelle , du Mercure du premier volume de
juillet.
Page 165 , ligne , application , lifez explica
tion. Page 171 ; lig. 12 , praticiens , lifez phyficiens.
Errata pour le Mercure d'août , lettre à M. de la
Place , page 11 & fuivantes:
Page 12 , dont fon peuple le couvre , lifez dont
Jon fupplice le couvre. Page 13 , de telles loix ne
pourront exifter , lilez ne peuvent exiſter. Page. 15,
que cette lueur d'efpérance n'en ait , lifez n'ait.
Page idem , fur lefquels les coupables puiffent ,
lifez le coupable puiſſe.
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois
de ſeptembre 1767 , & je n'y ai̟ rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 6
feptembre 1767.
GUIROY.
SEPTEMBRE 1767. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
LETTRE ETTRE de Charles 1 , Roi d'Angleterre , à
fon fils le Prince de Galles..
ODE anacréontique.
VERS à Mde B *** .
Pages
12
14
A Mde de T ***.
A Mlle Leroy , de l'Académie Royale de Mufique.
LETTRE d'un Provincial à fon Ami.
ÉPIGRAMMES imitées de Martial.
COUPLET à Mde....
CHANSON de MM . les Officiers du régiment
de ***·
VERS de M. de Voltaire.
VERS au même.
VERS libres à l'imitation d'Horace.
16
17
25
27
Ibid.
29
Ibid.
30
32
35
Ibid.
36
41
42
81
82
83
85
86
ibid.
88
+
A Mde la Marquife de S.....
A M. Pomme , Médecin.
L'AMOUR & Mlle B *** .
TRAIT de piété filiale .
COUPLETS à Mlle G.....
LES deux Horoſcopes ou les quatre Infortunés ,
hiftoire orientale .
LETTRE de M *** . à M. Lecat.
EPIGRAMME du même.
LETTRE à M. de Voltaire.
REPONSE de M. de Voltaire.
A M. Pomme Médecin .

COMPLAINTE d'une mouche expirante.
VERS M. Blain de Sainmore.
216 MERCURE DE FRANCE.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
90
92
PARODIE , en rondeau , de M. Balbaſtre. 94
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de l'extrait des tomes V & VI du Voyageur
François.
LE Botanifte François , & c.
96
121
ESSAI fur l'éloquence de la chaire , &c. 125
LES Vies des Hommes & des Femmes illuftres
d'Italie.
ANNONCES de Livres.
LETTRE à M. de la Place.
ACADÉMIE S.
132
139
153
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
DE l'amour du travail & fes effets .
ARCHITECTURE .
157
MÉMOIRE fur l'achevement du grand portail de
Saint Sulpice.
Avis aux Amateurs.
ARTICLE IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES
169
170
PEINTURE . Obfervations fur les tableaux du
fallon , &c. 172
GRAVURE. 182
GEOGRAPHIE.
185
MUSIQUE. 191
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA.
192
COMÉDIE Françoife.
197
COMÉDIE Italienne . 199
CONCERT fpirituel.
200
LETTRE à M. Delagarde,
202
SPECTACLES de province , 212
MORT & avis . 213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine
MERCURE
DE
CA
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1767.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
THEQUE
LYON
1893
Cochin
Situs inv
For Sculp
VALLE
A
PARIS ,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti ,
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue du Foin .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
que 24 livres pour feize volumes
araifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays'
'étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en a
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un aſſez grand nombre de
pièces pour le continuer, Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où .
l'on pourra
fe procurer deux collections
complettes qui restent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
Q
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS fur Dieu.
UE mes yeux aifément reconnoiſſent tes
traces ,
Efprit univerfel , dont la divinité
De l'empire poffible occupe les eſpaces
Et fe perd dans l'immenſité !
O toi par qui les temps ont commencé d'éclore ,
Toi qui rempliffois tout quand rien n'étoit encore ,
Qui , borné par toi feul , enfermes dans ton fein
La caufe , les effets , le principe & la fin !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
De ton trône éternel la nuit couvre l'enceinte ;
Mais avec quel éclat , avec quelle grandeur ,
Sur ce vafte univers , je vois ta main empreinte !
Quel fpectacle! ... O nature ! il me peint ton auteur.
Soleil je vois le Dieu qui t'a marqué ta route ,
Et qui des cieux furpris a fufpendu la voûte ;
Il parle à ma raiſon , à mes ſens , à mon coeur.
Hardi fabricateur d'argumens ſophiſtiques !
Raifonneur infenfé qu'on appelle efprit fort !
Toi qui toujours couvert de vapeurs léthargiques ,
Portes à tes côtés le regard de la mort !
Tu ne peux dans la créature
Saifir du Créateur le fublime rapport ;
Ce tout harmonieux dont tu vois la ftructure ,
Ne t'offre point la main qui règle fon reffort ,
Et ton coeur engourdi ne fent qu'avec effort
Les fecouffes de la nature .
Si tes fecrets replis pouvoient nous être ouverts ;
Sous le voile important d'une arrogance feinte ,
Peut- être nous verrions le ferpent de la crainte
T'abreuver à longs traits de fes poiſons amers.
Eh combien j'en ai vus dans leur folie extrême ,
Livrés à d'éternels combats
De l'incrédulité foutenir le fyftême
Que leur efprit confus défavouoit tout bas !
Eft-on heureux fans toi , religion céleste ?
Nous beniſſons ton joug ; tes devoirs nous font
chers ;
OCTOBRE 1767% 7
Par toi dans les douleurs l'efpérance nous refte ;
Que de plaifirs perdus pour ces hommes pervers !
Qu'on craintpeu de marcher devant l'Étre fuprême
Quand on fuit conftamment les principes du beau !
Quelle félicité pour le jufte qui l'aime ,
De fonger qu'il doit vivre au-delà du tombeau
D'un paiſible avenir l'image confolante ,
Quand il eft content de fon coeur ,
Devant les yeux fe repréfente ,
Et , dans le charme de l'attente ,
Lui donne un avant-t- goût du célefte bonheur.
Heureux dans tout les temps ; eft - il dans l'abondance
Il jouit par le bien qu'il fait ,
Et par les tendres voeux de la reconnoiffance .
La fource de fes dons coule dans le fecret ;
Dieu le voit , il fuffit , il a fa récompenfe.
Tranquille , inébranlable au milieu des revers ,
Dans un lointain riant il découvre leur terme.
D'un front auffi ferein & d'un oeil auffi ferme ,
It verroit fous fes pas s'écrouler l'univers.
Renversé dans l'abîme où gémit l'indigence ,
Trahi par l'amitié , par le fang , par l'amour ,
Deshonoré , profcrit , & perdant fans retour
L'eftime , ce tribut qu'on doit à l'innocence ,
Jetté dans les cachots qui dérobent le ciel
Au pâle infortuné lattant avec fa chaîne ,
Flétri par le mépris , pourſuivi par la haine ,
Buvant jufqu'à la mort un calice de fiel ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Couché fur le grabat où l'ange des ténèbres
Couvre l'homme expirant de fes aîles funèbres ,
I lève vers fon Dieu fes languiffantes mains ...
O charme ! ô doux prodige ! A ce nom qu'il
implore
Ses maux font cubliés ; une nouvelle aurore
Fait briller l'espérance à les regards éteints.
Mais ce Dieu , quel eft- il ? juges faux que nous
fommes !
Nous lui prêtons fouvent les paffions des hommes.
L'amour des nouveautés a féduit plus d'un coeur ,
Er fouvent , fur ce tas de boue ,
De la crédulité l'impofture le joue .
Efprit de vérité dans les mains de l'erreur
Tu reçois ici bas mille formes bilares ;
Le fauvage te peint fous fa noire couleur :
D'un vafte continent les habitans barbares
Arrofent res autels du fang de la terreur.
Que tu vois en pitié ce peuple adorateur
Qui t'ofe figurer comme il fe voit lui - même !
Que tu ris du petit fyftême
Qu'avec tant d'aflurance il fait de ta grandeur !
Sage organe de la nature >
Une religion fatisfaisante & pure
A mes fens attendris annonce un Dieu de paix ,
Qui , par des chaînes de bienfaits ,
Se plaît à rapprocher cet intervalle immenſe
Qu'entre le maître & les fujets
Mit fa fublime intelligence.
OCTOBRE 1767.
Ame de l'univers , au fein de ce grand corps ,
Il fait règner fans caffe une heureuſe harmonie ,
Il difpofe , il ordonne , & de chaque partie
Ses dociles , agens font mouvoir les refforts .
Dans un vuide fans fin , les uns tournent ces
mondes ,
Dont le nombre , le cours , les phâfes , les rapports
Offrent aux yeux mortels des ténèbres profondes ;
D'autres pompent , du fein des mers ,
Ces brouillards , qui long-temps balancés dans les
airs ,
Se diftillent enfuite en bienfaifantes ondes
Sur les fommets glacés qu'habitent les hivers ,
D'où groffis des tributs de cent fources fécondes ,
Els vont de leur limon engraiffer l'univers.
L'Etre affemble à fes pieds fes Miniftres fidèles
D'un figne irrévocable il fixe les deſtins ;
La juftice & l'amour , fes filles immortelles ,
Difpenfent à fon gré , dans le coeur des humains ,
Les plaifirs confolans & les peines cruelles.
Tandis qu'au foucis dévorant ,
Sous les lambris dorés le fuperbe eft en proie ,
Sous l'humble toît du pauvre il appelle la joie
Le fommeil à ſa voix deſcend fur l'innocent ,
Tandis que les remords , l'effroi , l'inquiétude
Suivent , pendant la nuit , le coupable tremblant ,
Dans l'horreur de la folitude ,
Veillant près du débris d'un poudreux monument,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Plus touché qu'irrité de la foibleffe humaine ;
I frappe fes enfans , mais pour les corriger.
Lui prêter nos fureurs , ce feroit l'outrager.
Un Dieu peut- il fentir le tourment de la haine ?
La vérité , févère organe de fes loix ,
Tient ouvert devant lui le livre de la vie.
C'eſt-là que font écrits les noms dont il fait choix
Le bienfait qu'on ignore & celui qu'on oublie ,
Les mérites obfcurs , les timides vertus ,
Jufqu'aux defirs fecrets que lui feul a connus.
Cette flatteuſe idée encourage & conſole
L'homme dont l'intérêt au bien commun s'immole
;
Par elle un noble coeur , victime des méchans
Et de la calomnie à fa perte animée ,.
Ofe , en faisant le bien , braver la renommée ;
Sûr de plaire à celui qui connoît fes penchans.
Il dit , j'aurai ma récompenſe ;
Témoin de mes combats , le maître que je fers
Couronnera mon innocence ,
Et fçaura me payer des maux que j'ai foufferts.
LEONARD .
OCTOBRE 1767 F
PARALLÈLE des vertus du Général HENRI
& de celles du Roi HENRI IV.
LORSQUE Dieu voulut à la France
Accorder un héros parfait ,
Il permit qu'à fa reſſemblance
Le coeur d'Henri quatre fût fait.
Ces bords heureux * ont l'avantage
Dont la France a trop peu joui ;
Dieu fit Henri le grand pour elle à ſon image ;
Pour nous il fit Daulan à l'image d'Henri ;
Et fi les vifs regrets d'une perte funefte
Pouvoient être fufpendus ,
Ce feroit en voyant le Henri qui n'eft plus
Dans celui qui nous reſte.
* L'Ile de Ré.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , en lui envoyant une hiftoriette.
Voici, Monfieur , une petite hiftoire
que j'espère que vous voudrez bien inférer
dans votre Mercure ; elle n'a point ce bril
lant qui féduit , mais je crois qu'elle aura
fon prix pour les âmes fenfibles . J'ai été
affez heureux pour en avoir vu le commencement
& les progrès ; mes larmes
arrofent encore le tombeau de l'aînée de
ces Demoifelles , mais je fuis plus que
jamais admirateur de la cadette. Son ami
tié pour fa foeur , le facrifice qu'elle lui a
fait, & à quel âge ! m'ont infpiré pour elle'
la plus grande vénération. Je n'ai pas cru
qu'une action fi belle dût être enfevelie
dans l'oubli , elle m'a paru trop honorable:
pour l'amitié. Rien ne nous prouve mieux
que les actions les plus fublimes ne font
pas toujours le partage de la haute naiffance
; & que le fimple bourgeois , le
peuple même a quelquefois produit de ces
âmes grandes & fortes auxquelles l'occafion
feule a manqué pour briller fur le
grand théâtre du monde.
J'ai l'honneur , & c. H
OCTOBRE 1767.
Le Triomphe de l'Amitié.
Briller & plaire font les defies les plus
preffans d'une femme aimable ; c'eft une
carrière qu'elles courent toutes , & dans
laquelle elles font néceffairement rivales.
Voilà pourquoi , fans doute , bien des gens
ont regardé comme un paradoxe une amitié
fincère entre deux femmes ; ils ont cru
que cette rivalité y mettoit un obftacle
infurmontable. Mais celles qui penfent
ainfi n'ont point connu la force de l'ami
tié . Plaignons leur erreur & , pour les défabufer
ainfi que pour l'honneur de l'amitié
, faifons - leur part de cette hiftoire.
C'eft peut- être le plus beau triomphe que
jamais elle ait remporté .
Dans une des plus grandes villes de ce
royaume vivoient deux époux à qui leur
travail avoit procuré une aifance honnête.
D'un grand nombre d'enfans il ne leur
reftoit que deux filles : la cadette étoit aut
couvent ; l'aînée , plus âgée de quelques
années , vivoit dans la maifon paternelle.
Des traits réguliers , de beaux yeux , un
vifage rond & plein , une peau blanche:
& potelée , en faifoient une très- jolie perfonne
; elle uniffoit à des cheveux châtains
la tendre langueur d'une belle blonde: La
14 MERCURE DE FRANCE.
douceur de fon caractère , la folidité de
fon efprit la rendoient encore plus aimable;
elle faifoit les délices de la fociété & de
fes parens..
Le temps vint où la cadette fortit du
couvent. Moins belle , moins régulière que
fa foeur , elle plaifoit cependant davantage.
Tout le feu du génie pétilloit dans fes
yeux ; fes geftes , fes actions étoient vifs &
animés. Une taille avantageufe , degrands
yeux noirs , des fourcils , des cheveux de
la même couleur , des traits marqués répandoient
fur toute fa perfonne un air de
majefté dont la nobleffe fe mêloit admirablement
à la vivacité de fes démarches.
L'enjouement , la gaieté de fa converſation
, mille faillies pleines de fel & d'agré
ment achevoient de fixer fur elle tous les
yeux. La cour de fa foeur en fouffroit.
Toutes deux s'aimoient tendrement ;
nourries & prefque toujours élevées enfemble
, l'habitude avoit encore refferré
les liens du fang : mais la fupériorité de
la cadette étoit trop fenfible. Et quelle
femme l'a jamais pardonnée ?
L'aînée prit infenfiblement avec fa foeur
( & peut-être fans le vouloir ) , un air plus
froid , plus réservé ; elle n'eut plus cette
douce confiance , elle ne fe livra plus à
ces tendres épanchemens fi charmans pour
OCTOBRE 1767 .
15
les coeurs fenfibles . Mais fa foeur l'aimoit
trop pour tarder à s'en appercevoir ; elle
en fut vivement alarmée. Quelques réflexions
, quelques avis de fes parens lui
découvrirent bientôt la caufe de ce changement.
Son parti fut pris dans l'inſtant.
O fublime amitié de quoi n'eft point.
capable un coeur digne de te fentir ? Cette
fille chérie , recherchée & fêtée de tous
ceux qui l'approchbient , & plus encore de
ceux qui la connoiffoient mieux , renonçât
tout - à - coup , & fans regrets à de fr
fateurs avantages. Le plaifir de plaire , ce
plaifir fi féduifant , n'eut plus d'attraits
pour elle. Il faut pourtant qu'elle renonce
à fa gaieté , qu'elle cache fon enjouement ;
il faut qu'elle fe forme un caractère tout
nouveau , une conduite autre que la première
mais il faut regagner la confiance ,
& qui plus eft , l'amitié de fa foeur. Un
air plus férieux , plus réfléchi remplace fa
vivacité ; fa foeur devient fon feul modèle ,
c'eft d'après elle qu'elle femble agir &
penfer. Ce n'eſt enfin qu'en l'imitant qu'elle
cherche encore à mériter quelques louanges.
Mais à quel âge ofe- t- elle tenter une
entrepriſe fi fublime ? A dix- fept ans ; à
cet âge de la féduction & du plaifir , où
t'âme neuve & d'autant plus fenfible à là
vue des objets qui l'environnent , fe livre
:
1 MERCURE DE FRANCE.
aveuglément à tout ce qui la flatte : effort
d'autant plus furprenant , que tout le prix
d'une telle action n'eft que dans fon obfcurité
; que nulle gloire , que nul éclar
extérieur n'en peut être le fruit ; qu'elle
feule , en un mot , doit jouir intérieurement
d'un facrifice dont l'avantage ne peut
en effet rejaillir que fur une foeur qu'elle
adore. Tout pénible qu'il eft , ce facrifice
fut conftamment rempli , & rempli au
point qu'un nouveau lien fembla plus
étroitement refferrer l'amitié des deux
foeurs , qui , pendant quelques années , en
goûtèrent tous les plaifirs ; c'eft- à - dire ,
jufqu'au moment qu'une mort imprévue
vint arrachér l'aînée à la tendre amitié de
la cadette.
..
On n'entreprendra point ici de retracer
l'affliction de cette aimable fille ; fon âme
avoit été affez grande pour facrifier à fa
four les agrémens de fa propre jeuneſſe
fa douleur fut d'autant plus amère ; fa
fanté en fut long-temps altérée. Le temps
feul peut la rétablir. Quant à cet air tranquile
& férieux , qui n'étoit que le fruit
d'un effort continuel & de fon amour
pour fa foeur ; l'habitude , l'âge & les
regrets de l'avoir perdue le lui ont rendu
naturel : non pas pourtant au point que
gaieté, qui faifoit le fond de fon caractère ,
fa
OCTOBRE 1767. 17
foit abfolument éclipfée , mais au point d'être
devenue affez douce pour la rendre plus
intéreflante encore aux yeux de ceux qui ,
comme moi , ont le bonheur de la connoître
, & de fçavoir apprécier fes vertus.
L'AMBITION ,
To
O D E.
01 de qui le brillant génie ,
Du fanatifine & de l'envie
Traças les horribles portraits ,
Voltaire ! prête- moi ta lire ;
Le feu de tes écrits m'inſpire ,
Arme- moi de tes propres traits .
Jointe au charme de l'harmonie ,
Par ta voix la philofophie
Combattit toujours nos erreurs .
Puiffai- je obtenir ton fuffrage
En peignant , dans ce foible ouvrage
L'ambition & fes fureurs !
Quel climat n'offre pas l'image
Des défaftres & du ravage
Caufés par les affreux fuccès ?
O vous , que fa fureur anime !
Mortels , qu'elle a conduits au crime !
Venez ; contemplez vos forfaits.
38 MERCURE DE FRANCE.
"'
la Dans ces murs détruits par
Où le carnage & la mifère'
Sement l'épouvante & le deuif ,
Venez , vainqueurs impitoyables ,
Voyez expirer vos femblables ;
Vous avez creufé leur cercueil.
Quel eft ce Prince téméraire ,
Qui croit , en ravageant la terre ,
S'élever même au rang des dieux ?
Peuples foumis par Alexandre ,
Serez - vous affez vils pour rendre
Un culte à cet audacieux ?
guerre ,
Ouvrons les faltes de l'hiftoire.
Rome eft libre & ne doit fa gloire
Qu'aux vertus de fes citoyens :
Un feul change ſa deftinée ;-
Son ambition effrénée
Caufe fes malheurs & les fiens,
Céfar , la foudre t'environne ,
Elle t'attend au pied du trône :
Déja je te vois abattu .
Rome en toi détefte fon maître ,
Ton orgueil lui fait méconnoître
Et ta clémence & ta vertu .
Que de maux ta mort lui prépare !
D'un Triumvirat trop barbare
OCTOBRE 1767 . 19
Qui pourroit peindre les horreurs è
Nation , vous êtes vengées ,
Rome vous avoit outragées ,
Vous infultez à ſes malheurs.
Quel est ce mortel fanguinaire,
De qui l'audace téméraire
Foule aux pieds le fceptre des Rois 1
Anglois , peuple né pour la gloire !
Tes defcendans pourront-ils croire
Que Cromwel t'ait donné des loix ?
Par un repentir légitime ,
Je te vois expier ton crime ;
Tu connois l'auteur de tes maux.
Je te vois infulter fa cendre ,
Et forcer la mort à te rendre
Les reftes affreux des tombeaux.
Dans l'obfcurité des ténébres ,
Quels tris lugubres & funèbres
Retentiffent de toutes parts ?
Où court cette troupe inhumaine ?
Eft- ce la difcorde ou la haine
Qui raſſemble ces étendards ?
François , peuple aimable & frivole ,
Dont l'honneur fut toujours l'idole ,
Peut-on vous connoître à ces traits ?
MERCURE DE FRANCE.
Quel cruel tranſport vous égare ?
Mais Guife eft encor plus barbare ;
Il a préparé vos forfaits.
Tel on voit du fein de la terre ,
Ces feux , plus craints que le tonnerre ,
Exciter d'affreux tremblemens :
Ou tels de leurs grottes profondes
Les vents déchaînés fur les ondes
Soulèvent les flots écumans.
>
Victimes de fa politique ,
Un aveuglement fanatique
Arme vos parricides bras.
Vous croyez venger le Ciel même :
Penfez vous que l'Etre fuprême
Prefcrive de tels attentats ?
Jaloux d'imiter Alexandre ,
Charles douze met tout en cendre ,
Tout céde à fon rapide effort :
Tandis qu'au fein de la Ruffie ,
Le Czar , à fon vafte génie ,
Sçait donner un utile effor.
L'Europe , qui les confidère ,
Dans l'un ne voit qu'un téméraire ,
Dans l'autre le héros du Nord :
Pierre appelle dans fa patrie
Les arts , les talens , l'induftrie ;
Charles douze court à la mort.
OCTOBRE 1767. ZE
Ah ! fans doute , dans ta colère ,
Grand Dieu ! ru permis que la terre
Eprouvâ: d'horribles fléaux.-
Mais , revêtus de ta puiflance ,
Les miniftres de ta vengeance
En font-ils donc moins nos bourreaux ?
Trop aveugle inftrument du crime ,
Qui tant de fois fut la victime
Des projets infenfés des grands ;
Peuple , par ton expérience
Apprens que c'est ton imprudence
Qui fait les fuccès des tyrans.
ÉPITALAME pour le mariage de M. le
Baron DE F** avec Mlle DE LA R****.
DEE l'hymen ce jour eft la fête ;
L'encens fume , fon temple étincelle de feux ;
De rofes i pare fa tête ,
Il fourit : fon triomphe éclate dans fes yeux.
Pour une brillante conquête ,
Pour enchaîner un couple aimable . & vertueux
Ses doigts impatiens , formant les plus beaux
noeuds ,
Déja cette beauté naïve ,
Ce tendre objet de fes foins les plus doux ,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
La rougeur fur le front , palpitante , craintive ,
S'avance à fes autels , conduite par l'épour ,
Que lui deftina le Ciel même ;
Par ce fage mortel , fi digne de fon coeur ,
Qu'illuftrent à la fois la naiſſance , l'honneur ,
Et dont elle devient le falaire fuprême.
Telle Hébé , par le choix des Dieux ,
De leur émule au ciel fut le prix glorieux.
Quels tranſports raviffans ! quelle vive allégreſſe
Fait naître ce moment où leur fort va s'unir !
Le fang & l'amitié ne peuvent retenir ,
Ces doux épanchemens , ces larmes de tendreſſe
Qu'au fentiment arrache le plaifir.
J'entends enfin cette fainte promeſſe ,
Cet oui flatteur , ce ferment mutuel
D'un feu conftant , d'un lien éternel ;
De mille voeux les voûtes retentiffent ..
L'Hymen & l'Amour applaudiffent ,
Leurs foins de ces époux ont couronné les feux ,
Ils orneront de fleurs leurs jours purs & nombreux.
Oui , quand les coeurs & les rangs l'affortiffent ,
Quand les vertus & les grâces s'uniffent ,
De cet engagement le fort n'eft pas douteux :
On a fait ferment d'être heureux.
L. CH. D. L.
OCTOBRE 1767. 23
A M..... fur une pendule qu'il a
donnée à l'auteur.
DONON féduifant , préfent flatteur ,
Cher à mes yeux , & bien plus à mon coeur ,
Je ne vois aucun point dans ta circonférence ,
Qui ne foit le moment de ma reconnoiffance.
G.
Au même , ſurſa réception dans les Ordres
du Roi.
Q U'IL vous fied bien , ce cordon refpectable ;
Dont le Roi , de fa main , vient de vous décorer !
Si fon choix vous honore , eft- il moins équitable
Qui chérit les vertus fe plaît à les parer.
Par le même
24 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE qui a caufé bien des regrets.
O
A Marfeille , le 4 Septembre 1767.
UEL ftoicifme , Monfieur ? quoi , un
bal , & un bal paré ! L'arrivée d'un grand
Prince , le plus beau jardin de Marſeille
illuminé , le départ de tous vos amis
enfin une femme qui vous aime , & qui
vous attendoit avec impatience ; tout cela
n'a pu vous ébranler ? ... Mais les con--
nois - tu bien , ces plaifirs que tu dédaignes ?
Et faut-il que j'aie la complaifance de t'en
faire ici la peinture ?
Dimanche dernier , le Prince ( 1 ) , au
fortir de la comédie , fe rendit à l'Intendance
, fuivi d'une cour nombreufe . Si je
ne fus pas admife à l'honneur de fa table ,
ce ne fut ni fa faute ni la mienne ; mais
pour fouper avec un Prince , l'appétit ne
fuffit pas ; M. le Duc ( 2 ) ne vouloit que
du beau monde , & ma préfence n'étoit
pas effentielle à cet arrangement. . . Il fallut
attendre minuit ( c'étoit l'heure du bal ) ,
je fus introduite dans une grand'falle ;
( 1 ) Le Duc d'Yorck.
(2 ) De Villars.
côté
OCTOBRE 1767 . 25
côté étoient deux appartemens deftinés au
jeu ; on y voyoit à la fuite de Plutus la
joie & les foucis , la bonne & la mauvaiſe
fortune. Ces deux pièces donnoient fur
une terraffe qui fervoit d'entrée au jardin ,
autour de laquelle règnoit un fuperbe buffet
éclairé par une infinité de bougies , &
abondamment pourvu de tout ce qui peut
flatter le goût & le fatisfaire ; des pavillons
de vaiffeau de toutes couleurs garantiffoient
ce riant féjour de l'intempérie de
l'air de- là les yeux fe promenoient agréablement
fur un vafte parterre flluminé
& alloient fe perdre dans un pavillon
fitué au milieu de deux falles vertes , qui
formoit la perfpective.
Mais ce pavillon à quoi eft- il deftiné ?
Ah ! mon ami , garde - toi d'y pénétrer..
Il y fait chaud pour la philofophie.
Un philofophe curieux ! oh , c'eſt un travers
! Vous êtes fait pour penfer , je fuis
faite pour jouir ; foyons fermes dans nos
principes ce pavillon eft l'afyle des plaifirs...
Cette allée fombre eft l'afyle du
bon fens ; partons , moi d'un côté , &
vous de l'autre.
Mais j'ai beau raiſonner , tu t'obſtines
à me fuivre ; il le faut bien , ingrat , puifque
tu le veux .... Traverfons donc le
parterre. . . . Nous y voilà ; trois portes
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE.
H
s'offrent à nos yeux , un luftre dans le
fond de chaque porte... une tapifferie de
damas cramoifi , un cercle de jeunes beautés
, une brillante jeuneffe , le Prince au
milieu , la Décence & la, Volupté , les
Jeux & les Ris ; on croit voir toutes les
Grâces réunies pour célébrer la fête d'Apol
lon. On diroit que la flûte de Pan , où la ou
lyre d'Orphée , appellent , dans ces falles
vertes , toutes les nymphes des bois. On
entend la plus douce mélodie.... Que
ces jeunes bergères danfent élégamment !
Admirez les fineffes de l'art & la fimplicité
de la nature ! ... Voyez cette belle
blonde qui fourit à ce jeune militaire..
Confidérez cette brune piquante qui a
juré la perte de ce petit Abbé.... Voyez
cette autre qui déclare la guerre à tout le
monde.... Eh bien , quoi ? je t'entends ,
mon doux ami , ton coeur n'eft point en
fùreté... & c'est moi qui l'expofe ! Moi ,
à qui une infidélité de ta part feroit auffi
affreufe que la mort ! Quittons , quittons
cetre ifle enchantereffe , tournons le dos à ces
dangereufes merveilles... Mais que vois -je ?
une perfpective peut - être aufli touchante
que la première. Admire , dans le lointain ,
l'ordre & la magnificence de ce buffet ,
ces pyramides , ces corbeilles où Pomone
a verfé fes préfens. . . . Cette tente ornée
OCTOBRE 1767. 27
des plus riches couleurs de l'Aurore , l'éclat
de toutes ces bougies ; vois couler
l'ambroisie & le nectar... Dans cet angle ,
où la foule s'empreffe , Bacchus , affis fur
fon tonneau , diftribue un vin délicieux...
Ce doux murmure eft l'expreffion de l'allégreffe
& de la liberté. Ce mortel bienfaifant
, qui paffe d'un lieu à l'autre &
récrée toute l'affemblée par fa préfence ,
eft le génie tutélaire à qui nous fommes
redevables de ces délicieux momens ; vois
comme il fe communique avec bonté
comme il goûte le plaifir de faire des
heureux !
Cependant , mon pauvre ami , malgré
fes foins & les miens , tu ne le feras qu'en
fonge ; tu en as toute l'obligation à la philofophie
elle a raifon , les plaifirs de ce
bas monde ne valent pas la peine d'être
goûtés , c'eft une fumée : parlez-moi d'un
toît ruftique , d'une guittare , d'une tabatière
& d'un bon Sénéque : voilà les plaifirs
du fage ! A ta place je brûlerois mon
Marmontel , & de toutes les pièces de
Molière je ne garderois que le Misantrope...
Ah ! mon ami , fi le coeur me dit vrai , le
beau jour de notre hymenée fera fuivi de
bien des nuages ! n'importe , je t'adore
tel que tu es tu as du bien & des vertus ,
cela me fuffit ; je fuis veuve , je fuis laide ,
B ij
2.8 MERCURE
DE FRANCE .
je fuis fage , je fuis riche , cela doit te
fuffire . Adieu .
R. A.
CHANSON fur le jeu du WHISK ; air ;
Ne v'la -t-il pas que j'aime.
WHISK aimable , jeu féduiſant ,
Tu charmes ma bergère :
Le goût de ton amuſement
A pris jufqu'à Cythère.
Ta marche reffemble aux amours
Un vrai foin l'environne .
C'eft le côté du coeur toujours
Qui dirige ta donne.
Hymen peut te regarder noir ,
Par jufte antipathie ;
Car qui ne fait que fon devoir ,
Perd chez toi la partie.
Tes tableaux offrent à nos moeurs
Des traits philofophiques.
Le halard donne les honneurs ,
Le fçavoir fait les triques .
De la retourne tout dépend ;
Apprenons à nous taire.
OCTOBRE 1767. 2'9
On tâte , on invite , on s'entend
Avec fa partenaire.
Belles , pratiquez ma leçon ;
Employez l'artifice :
Moins on montre fon fingleton
Plus il rend de fervice .
Afin de plaire à votre ami ,
Ayez quelque renonce ;
Au point de huit on fait un cri
Qui mérite réponſe .
Pour faire le fchelem fameux ,
Mettez chacun du vôtre ;
On n'obtient ce triomphe heureux ,
Qu'en s'aidant l'un & l'autre.
Êtes-vous malheureux phafez :
De Paphos c'est l'ufage.
Après le rober , retirez ,
La fortune eft volage.
Hos verficulos feci , tulit alter honores.
Sic vos non vobis , & c.
PIEINCHESNE.
B iij
30
MERCURE DE FRANCE .
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES.
APOLLON ET DAPHNE.
ROMANCE
DE M. MARMONTE L.
L'AMOUR m'a fait la peinture
De Daphné , de fes malheurs.
J'en vais tracer l'aventure :
Puiffe la race future
L'entendre & verfer des pleurs !
Daphné fut fenfible & belle ,
Apollon fenfible & beau .
Sur eux l'amour , d'un coup d'aile ,
Fic voler une étincelle
De fon dangereux flambeau.
Daphné , d'abord interdite ,
Rougit voyant Apollon.
Il s'approche , elle l'évite.
Mais fuyoit- elle bien vîte
L'amour affure que non.
Le Dieu qui vole à fa fuite ;
De fa lenteur s'applaudit.
Elle balance , elle héfite ;
La pudeur hâte fa fuite ,
Le defir la ralentit.

OCTOBRE 1767 .
31
II la pourfuit à la trace :
11 eft prêt à la faifir ;
Elle va demander grace :
Une Nymphe eft bientôt laffe ,
Quand elle fuit le plaifir.
Elle defire , elle n'ofe ;
Son père voit fes combats ,
Et , par fa métamorphofe ,
A fa défaite il s'oppofe ;
Daphné ne l'en prioit pas.
C'eft Apollon qu'elle implore ,
Sa vue adoucit fes maux ;
Et , vers l'amant qu'elle adore ,
Ses bras s'étendent encore
En fe changeant en rameaux.
Quel objet pour la tendreſſe
De ce malheureux vainqueur !
C'eſt un arbre qu'il careffe ;
Mais , fous l'écorce qu'il preflè ,
Il fent palpiter un coeur.
Ce coeur ne fut point févère ;
Et fon dernier mouvement
Fut fi l'amour eft fincère )
Un reproche pour fon père ,
Un regret pour fon amant,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON du Marquis DE ROCHEmore.
THEMIRE HÉMIRE eft belle & trop belle ,
Douce & fière en fon maintien ;
Tant d'attraits brillent en elle
Qu'on ne fçait dire combien ..
Elle eft fenfible & cruelle ,
Et rien n'attache fi bien .
Je lui peins mon coeur fidelle
Si tendre & digne du fien.
Je vous aime auffi , dit - elle ,
Et c'eft ne promettre rien :
Elle eft fenfible & cruelle ,
Rien ne tourmente fi bien.
Que par magie on reprenne
Un coeur qu'elle fait gémir ,
Tout un fiècle on le promène ,
Sans rencontrer le plaifir ;
On retourne à l'inhumaine
La voir , l'aimer & fouffrir.
C'eft grand abus de prétendre
Fuir qui fçait trop nous charmer s
Le coeur ne fçait où le prendre ,
Langueur le vient confumer.
Mieux vaut mourir d'amour tendre
Que de l'ennui de n'aimer.
OCTOBRE 1767. 3:3
Le Marquis de Rochemore , auteur de cette
chanſon , a aimé la Thémire dont il s'agit , juſqu'à
mourir de douleur de l'avoir perdue. Les vers
que nous allons ajouter , & qu'il fit dans les premiers
momens de fon défeſpoir , expriment avec
autant de force que de naturel , tout ce qu'une
âme tendre & une imagination vive font reflèntir.
Il refte de lui plufieurs pièces fugitives pleines
de poéfie & de gaieté . Bien des gens d'efprit ,
avec qui il a vécu , le regrettent prefqu'autant.
qu'il a regretté fa Thémire.
Aux autels du tyran des morts ,
D'une tremblante main je confacre ma lyre ;
Je ne chantois que pour Thémire :
Thémire a vu les fombres bords :
Tendres concerts , charmant délire ,
Faites place à d'autres tranfports.
Une douleur muette & fombre ,
Des larmes qui partent du coeur
Ne chercher , nefentir , ne voirque mon malheur
Voilà le feul tribut que je dois à fon ombre.
Soyez les garans de ma foi ,
Lieux redoutés où repofe fa cendre ;
Il n'eftplus aujourd'hui d'autre plaifir pour moi ,
Que les pleurs qu'en fecret je viens ici répandre,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ROMANCE DE M. MONCRIF.
LES infortunes inouies de la tant belle ,
honnête & renommée Comteffe DE
SAULX.
SENSIBLES ENSIBLES Coeurs , je vais vous réciter ;
Mais fans pleurer , las ! comment les conter ?
Les déplaifirs , les ennuis & les maux ,
Qu'a tant foufferts la Comteffe de Saulx.
Si de beauté , de grâce & de vertu ,
Bonheur naiffoit , comme elle en auroit eu
Elle étoit foeur du vaillant Olivier.
Hélas ! pourquoi ne la mieux marier
Non que l'époux , entre les hauts Seigneurs ,
Puiffant ne fût en vaffaux & honneurs.
Mais las , hélas ! c'eft que par trop étoit
Mari méchant , qui tant mal la traitoit.
Dans fon châtel , entre quatorze tours ;
Comme en prifon la tint- il pas toujours?
Dames d'honneurs point , ni de Cavaliers ,
Pages aucuns , & pas plus d'Ecuyers.
OCTOBRE 1767.
35
Mais pis encor , la pauvrette n'avoit
Servans aucuns , & fon mari fervoit
Le pain faifoit , pâtiffoit , rôtiffoit ,
Faifoit le lit , & volaille engraifoit.
Or fi l'époux lui fit tel traitement ,
C'eft qu'il étoit jaloux étrangement.
1
Eft-on jaloux par trop forte amitié ?
De ces gens-là faut avoir grand'pitié.
Mais ce mari , qui ne l'aimoit de coeur
Jaloux n'étoit que par fauffe frayeur.
Croyant , le fol , que fi rare beauté
Onc ne pourroit garder fidélité.
Des yeux le jour la couvre conftamment
De nuit jamais ne les clot un moment.
De fa moitié que fert d'être gardien ?
Sans fa vertu vous ne garderez rien.
En fonge un jour il rêva de galant .
A fon réveil , las ! il la battit tant, ..
Pour paffe-temps qu'eft- ce donc qu'elle avoit ?
Des animaux ; elle les élevoit.
Un fanglier & deux grands louvetaux ,
L'alloient fuivant comme petits agneaux
B vj
36. MERCURE
DE FRANCE
.
Un ours des bois dans leur parc fe gliffa.
En moins de rien elle l'apprivoifa .
A fa voix douce ils accouroient foudain ,
Et ne prenoient vivres que de fa main.
Plus doux cent fois un chacun d'eux fembloit
Dire à l'époux , qu'aimer il la falloir.
Quelquefois l'ours , comme on voit , s'adoucit ;
Mais le jaloux toujours plus s'endurcit.
Las ! voici bien un autre défarroi !
Comte de Saulx , te faut fervir le Roi.
Il t'a mandé : mon coufin , vous viendrez
Me joindre armé , & bien me défendrez, 1
Ne plus garder fa femme , oh quel malheur !
Il s'y réfout , la rage dans le coeur.
Vivres chétifs pour trois ans lui donna.
Dans la grand'tour on vous l'empriſonna
Or bien qu'époux fuffent depuis cinq ans ,
Elle n'avoit été groffe d'enfans.
Et dans la nuit , la veille du départ ;
Enceinte fut admirez. le haſard ! ::
Mais il s'en va fans en être certain .
Comteffe , hélas ! quel fera ton deſtin ?
OCTOBRE 1767. 37
Deux ans paffés , deux ans & feize jours ,
Elle habita la plus fombre des tours .
Et loin , bien loin qu'elle en eût du courroux ;
Le Comte abfent , fes jours couloient plus doux .
Mais un matin , fource de plus grands maux !
On ouvre l'huis , c'eft le Comte de Saulx,
Sa moitié voit , tenant fur fon girom,
Et careffant le plus gentil poupon.
Morne & tremblant il reste avec effroi.
Il fut abfent , elle a fauffé fa foi.
Il va penfer qu'en la tour introduit ,
Un verd galant l'efcaladoit la nuit .
1
Sa dague alors prenant avec fureur ,
A l'innocent l'enfonça dans le coeur.
Puis fur fa femme , avec un noir regard ;
Il va levant l'enfanglanté poignard .
Femme fans foi , fans vergogne , fans moeurs !
Recours à Dieu , tu vas mourir , tu meurs.
L'infortunée à ces mots n'entendoit ,
Serrant l'enfant qui fon âme rendoit.
Bouche fur bouche elle veut recueillir
Le fruit amer de fon dernier foupir. 1
38 MERCURE
DE FRANCE
.
Quel tigre alors n'eût daigné s'attendrir ?
Et , le cruel , fa moitié va meurtrir !
Vers fon beau fein déja le fer mortel...
Mais quel grand bruit à l'entour du châtel ?
Ah ! Dieu , vrai Dieu ! c'eft le brave Olivier ,
Qui l'escalade avec maint cavalier.
L'époux fe calme , ou fe trouble autrement.
Madame , allons au bel appartement.
Les y voilà çà mettez fans retard
Jupe de foie & le corps de brocard ;
Car Olivier vient occir , par courroux ,
Cil qu'en l'églife avez fait votre époux.
Vos cavaliers s'il demande où font-ils ?
Au loup chaſſant avec chiens & fufils ,
S'il vous demande où font vos aumôniers à
Allant à Rome avec mes écuyers.
S'il vous demande où Damoifelles font f
Pélerinage à Saint Claude elles font .
Si chambrières lors répondrez ; bon ,
Au clair ruiffeau blanchiffent le linon.
S'il vous demande où eft le petit né ?
Dieu la repris comme il l'avoit donné,
OCTOBRE 1767. 39 .
Bref, s'il difoit , votre époux je ne vois ?
Mandé par lettre , il eft au camp du Roi.
Mais à la porte Olivier mène bruit ,
Et jà le Comte eft caché fous le lit.
Où eft ma foeur que l'emmène d'ici .
Mon frère , hélas ! me méconnoît ainſi !
Ma foeur , ma foeur , eft- ce bien vous ? hélas !
Pâleur avez comme au jour du trépas .
Tout haut répond : j'ai failli de mourir ;
Et puis tout bas las : ! j'ai bien à fouffrir !
Ma foeur , ma foeur , je ne vois d'aumôniers ,
De clercs aucuns , auffi peu d'écuyers !
Tout haut pour Rome un chacun eſt parti ;
Tout bas mon frère , hélas ! j'ai bien pâti.
Ma foeur , ma foeur , n'avez pages aucuns
Point de héraults , de cavaliers pas un ?
Elle tout haut : ils font chaſſant aux bois ;
Et puis tout bas par jour me meurs cent fois,
Ma foeur , ma four , où donc eft votre époux ?
Qu'il ne me vient recueillir quant & vous ?
Tout haut il eft allé le Roi fervir ;
Et puis tout bas , pouſſe un profond ſoupir
40 MERCURE DE FRANCE.
- Ma foeur , ma foeur , cher objet d'amitié ,
Quoi ! de vos maux me cachez la moitié ?
Il eſt céans , ce tant barbare époux ,
Qui méconnoît fon vrai tréfor en vous.
Lors l'apperçoit , & du lit l'arrachant ,
Tire fur lui fon coutelas tranchant .
Elle l'arrête , embraffant fes genoux :
Mon frère , hélas ! c'eſt toujours mon époux
Rancune n'ai de tant de maux que j'eus ;
Pardonnez-lui , il ne me tuera plus.
Non , tout cruel éprouve un cruel fort ,
Et qui vous hait a mérité la mort .
Lors il le frappe , & ſa ſoeur lui montrant ;
Regrette- la , dit- il , en expirant.
Le Comte expire , & ce coeur fans pitié
Meurt honoré des pleurs de fa moitié.
Epoux , époux , n'oubliez fon deftin :
One un jaloux ne fit heureuſe fin.
Il reste quelques fragmens d'une ancienne
tomance de la Comtefle de Saulx : les veici.
OCTOBRE 1767. 4º
LE COMTE DE SAULX .
Allez , Madame , allez -vous- en prier ;
Car voici l'heure où bien- tôt faut mourir.
LA COMTESSE.
Comte de Saulx , fçavez - vous qui j'ai vu
Là- haut , là - bas dans ces verds prés touffus ;
J'ai vu une bande de cavaliers ,
Et parfus tout , mon bon frère Olivier.
LE COMTE.
Allez , Madame , allez - vous - en parer ;
Robe de foie & robe d'or mettez.
S'il vous demande où font vos chambrières ;
Vous lui direz , elles font à la rivière .
S'il vous demande où font vos Damoiſelles ,
Vous lui direz qu'elles font aux Tournelles.
S'il vous demande où eft votre mari ,
Vous lui direz , il eſt au , Roi fervir....
Et moi je vais me cacher fous le lit.
OLIVIER .
Dis-moi , fervante , où eft donc ta maîtreffe ?
LA COMTESSE.
Faut que mon frère ainfi me méconnoiſſe
OLIVIER.
Dis- moi , ma foeur , où donc eft ton mari ?
Tout haut mon frère , il eſt au Roi fervir.
Tout bas lui dit j'ai un méchant mari .
Ma foeur , dis -moi , où eft ton petit né ?
Tout haut répond : il eft à promené.
Tout bas lui dit ; mon mari l'a tué,
42 MERCURE DE FRANCE .
Ma foeur , ma foeur , où donc eft ton mari ?
Tout bas répond : il eft deffous le lit.
Dis-moi , ma foeur , en voudrois- tu la tefte ?
Nenni , mon frère , elle m'eſt trop funefte.
Lors Olivier de fon glaive l'occit.
LA COMTESSE.
Dieu foit loué , je n'ai plus de mari.
Dans l'ufage qu'on a fait de ces fragmens , la
Comtelle de Saulx eft plus intéreſſante ; mais il
eft vrai que ces mêmes fragmens ont fourni ce
qui caractériſe le mieux la vraie romance. Et nous
le difons fans crainte de défobliger le nouvel auteur.
C'eſt de lui que nous tenons cette remarque
avec les fragmens rapportés .
LES TABLES DE RÉPUTATION.
FRAGMENT d'une vifion , traduit de
l'anglois.
CETTE exiftence imaginaire , par laquelle
les hommes fe furvivent à euxnêmes
dans leur renommée ; cette forte
d'immortalité , dont le defir enfante les
bons ouvrages & produit les belles actions ,
en eft auffi la récompenfe la plus pure..
Tant d'humains y ont prétendu que , m'étant
propofé d'examiner avec impartialité
ceux qui paroiffent l'avoir obtenue , j'eus
foin d'appeller , dans cette entrepriſe , le
OCTOBRE 1767. 43
corps des fçavans à mon fecours . Plufieurs
d'entre eux m'avoient envoyé leurs remarques
fur mon projet ; je paffai hier
l'après- dîné à les confronter : mais ce travail
m'avoit tellement occcupé , que la nuit
fuivante me procura le rêve dont je vais
vous entretenir.
Une plaine immenfe , couverte d'un
peuple innombrable , s'ouvrit tout- à- coup
à mes yeux. Au milieu de cette plaine
s'élevoit une montagne dont le fommet
touchoit aux cieux fes flancs efcarpés
étoient difpofés de manière que de toutes les
créatures connues , l'homme feul pouvoit
y monter. Au haut de la montagne étoit
un inftrument à- peu - près femblable à la
trompette , & dont le fon fembloit animer
les efprits à s'élever au deffus d'eux-mêmes.
Chofe étonnante ! cette mufique alors
fembloit n'avoir de charmes que pour
moi. J'attribuai d'abord l'indifférence de
mes voifins à la groffièreté de leurs organes
; l'inftant après je m'apperçus qu'ils
s'empreffoient autour de trois prétendues
Décifes , dont les noms étoient la Pareffe ,
l'Ignorance & la Volupté. Chacune d'elles
étoit affife fur une efpèce de trône, environné
de bofquets rians , de prairies émaillées
, & de ruiffeaux argentins qui ferpentoient
mollement aux pieds de la mon44
MERCURE DE FRANCE.
tagne. Une multitude d'hommes de tout
rang , de tout âge & de toutes nations
écoutoit , encenfoit ces trompeufes divinités.
Mais du fein de la foule je vis
bientôt fortir une troupe d'hommes hardis ,
qui marchèrent vers la montagne où la
mufique divine fembloit les appeller. Les
uns tenoient à la main des fceptres , les
autres des épées nues , d'autres des rouleaux
de papier ; ceux- ci des équerres ,
des compas ceux- là des télescopes. On
en voyoit qui portoient des cothurnes , des
brodequins , des lyres & des luths , & dont
la tête étoit couronnée de lauriers ; mais
le plus grand nombre n'arrivoit point au
terme defiré , les petits fentiers qu'ils prenoient
féparément ne les ayant conduits
qu'à des avenues plus ou moins voisines
du fommet de la montagne. Un grand
nombre d'aventuriers qui fe flattoient d'avoir
choisi le chemin le plus court , s'enfonçoient
dans des fentiers fr obfcurs & fi
tortueux , qu'ils difparoiffoient dans l'inftant
: c'étoit , à ce que l'on m'apprit , des
efprits peu folides & de ces prétendus
politiques qui penfent fuppléer le génie
qu'ils n'ont point , par le clinquant & par
l'intrigue.
En m'élevant , à force de fatigue , j'entrevis
deux grandes routes aboutiffantes
OCTOBRE 1767. 45
au point de réunion des différens fentiers
de la montagne , où tous les voyageurs
me parurent fe raffembler en deux corps
paffablement nombreux , & qui marchoient
enfemble . . . . Mais , ô ſurpriſe extrême !
un fantôme hideux vint tout - à - coup
s'oppofer à chaque paffage ! ... La main
armée de dards fanglans , l'un les faifoit
briller aux yeux de ceux qui fe préfentoient
les premiers , & qui d'abord ,
ainfi que ceux qui les fuivoient , prenoient
la fuite. L'autre fantôme ( que l'on appelloit
l'Envie ne préfentoit point d'armes
offenfives ; mais les exhalaifons qui
fortoient de fa bouche , les propos qu'il
tenoit , le rire affreux qui les accompagnoit
, les fifflemens qui , malgré lui , fe
portoient à l'oreille de ceux que ce monftre
bleffoit , le rendoient aux parties intéreffées
plus terrible que la mort même ,
& les faifoit reculer en arrière . Les
voyageurs étoient découragés lorfque la
trompette , en redoublant fes fons , parut
les ranimer . Tous fe réuniffent à l'inftant ,
tous s'excitent à de nouveaux efforts , tous
fe préfentent à l'envi pour franchir le
fatal paffage. Les deux fpectres , à chaque
pas qu'ils font , femblent perdre leur
effrayante confiftance , femblent enfin s'é46
MERCURE DE FRANCE.
4
vanouir & ne plus s'oppofer aux defirs
des intrépides voyageurs . Parvenus au fommet
du mont , environnés d'une lumière
pure , ils contemplent avec plaifir tous les
dangers qui menaçoient leur entrepriſe ,
& s'applaudiffent unanimement d'avoir
fçu les braver.
Là , dans un palais de fuperbe ftructure ,
où quatre portes brifées font face aux quatre
coins du monde ; la Déeffe qu'on y
révère , élevée ſur un trône , & tirant les
plus beaux fons de fa trompette ,
fembloit
accueillir , en fouriant , tous ceux
qu'un exclufif amour pour elle encourageoit
à venir peupler fon empire.
En arrivant fous le parvis du temple la
troupe fe fépara par claffes , & les hiftoriens
coururent fe pofter à côté des portes
pour introduire leurs héros. Alors les tons
brayans de la trompette fe changèrent en
des chants de triomphe , les voûtes du
palais s'ébranlèrent & les portes s'ouvrirent.
Le front orné des rofes du printemps , un
jeune guerrier ( c'étoit Alexandre ) s'avança
le premier , précédé d'une foule
d'historiens ; Quinte Curce , tichement habillé
, marchoit à leur tête. Il fe diſpoſoit
à conduire le Macédonien dans l'appar
tement deſtiné aux héros fabuleux , lorfOCTOBRE
1767. 47
qu'
Adrien & Plutarque , mieux inftruits.
des ufages du palais , l'introduisirent &
le placèrent au haut bout du fallon.
L'une des neuf Mufes , fous la figure
d'une vierge , la tête ornée d'une guirlande
, & portant une harpe , donnoit la
main à un vieillard aveugle . Alexandre ,
en reconnoiffant Homère , courut à fa rencontre
& le fit placer à fa droite.
Jules Céfar qui , n'ayant voulu d'autre
conducteur que lui même lui même , avoit laiffé
nombre d'hiftoriens à la porte , vint fe
placer à côté de ces deux grands hommes.
Après lui vint fe préfenter une figure d'une
phyfionomie peu agréable & de l'abord
le plus gracieux : deux perfonnages importans
qui l'accompagnoient , Platon &
Xénophon , indiquoient affez que c'étoit
Socrate. Il falua Homère , & fe plaça
auprès de lui . On imaginoit que Platon
s'alloit placer à côté de fon maître ; mais
Ariftote, accompagné d'un grand nombre
de partifans , parla fi haut & fi vivement
pour lui- même , que l'affemblée , cédant
à la force de fes raifonnemens , ne put lui
refufer la cinquième place , dont il s'empara
fur le champ.
Il étoit à peine affis , lorfque la Muſe
qui avoit introduit Homère , parut avec
un autre mortel , qui fembloit entrer
48 MERCURE DE FRANCE.
malgré lui. L'accueil qu'il reçut de l'affemblée
vainquit pourtant fa modeftie , &
je ne pus méconnoître Virgile.
Cicéron le fuivit de près. Un certain
Luccino , qu'il avoit demandé à la porte ,
ne s'y étant pas rencontré , d'autres hiftoriens
s'étoient chargés de l'introduire , &
Salufte feul en parut marquer quelque
dépit .
Après un nombreux cortège d'écrivains
dont je ne pus fçavoir les noms , car ils
étoient Carthaginois , Annibal , fumant de
courroux , vint accufer tous les hiftoriens
Romains. Les lâches ( crioit - il ) me conduifoient
dans les appartemens obfcurs ;
& , fans Polybe & mes concitoyens , peutêtre
y ferois- je déja !
Le même inftant vit arriver Pompée ,
environné d'hiftoriens. Lucain , qui les
précédoit tous , en voyant Homère & Virgile
, alloit fe mettre au même rang ,
lorfque
Virgile lui dit tout bas qu'il en avoit
perdu le droit en fe préfentant comme
hiftorien . Eh bien ! ( s'écria Lucain , picqué
de ce refus ) je vais donc vous amener
quelqu'un dont le mérite éclipfera
bientôt celui de toute l'affemblée. A ces
mots il part , & va chercher Caton d'Utique .
Caton , affectant du mépris pour un
honneur auquel on fçait qu'il avoit tout
facrifié ,
OCTOBRE 1767. 49
facrifié ; après quelques raifonnemens fentencieux
fur la nature de la préféance qui ,
difoit- il , ne confifta jamais dans la place
que l'on obtient , s'alla placer vis- à- vis de
Cefar , en ajoutant encore , que l'homme
vertueux , en quelque endroit quon le
plaçât , étoit toujours au premier rang.
Socrate, qui , tout fage qu'il étoit , étoit un
péu railleur , foûrit malignement à l'af- :
pect d'une vertu qui prenoit fi peu de foin
de fe rendre aimable. Cicéron , au contraire
, en prit occafion de célébrer fon
héros dans une harangue qu'il débita avec
fa véhémence ordinaire. Céfar y répondit
d'un ton honnête & plus tranquille . J'étois
fi éloigné que je ne pouvois rien entendre
; je remarquai qu'une parole ou qu'un´
gefte d'Homère pacifioit les orateurs &
fixoit toujours les fuffrages.
Avecun air affable parut alors Augufte au
milieu d'une foule d'hiftoriens & d'écrivains
empreffés à l'accabier des témoignages
de leur reconnoiffance : Virgile même avoit
couru à fa rencontre. J'apperçus cependant
qu'il étoit peu confidéré , fur - tout des
héros militaires.
Celui qui le fuivoit étonna toute l'affemblée
par la fingularité de fa perfonne
& de fon vêtement , furchargé de broderies
hiéroglifiques & d'un travail extrê-
Vol. I. C
so MERCURE DE FRANCE.
mement curieux. Après s'être avancé lentement
au milieu de la falle , il leva myf
térieurement un des pans de fa robe , &
découvrit une jambe d'or. Ciel ! s'écria
Socrate , ah ! j'abandonne le fallon s'il
faut y vivre avec un tel fantôme. De grace
( ajouta-t- il , en parlant à Diogène de
Laertes ) , allez - moi placer ce Monfieur
parmi les héros fabuleux . Je vois ( dit le
perfonnage en s'en allant ) que vous connoiſſez
peu celui que vous traitez ainfi.
Apprenez donc que vous voyez en moi le
plus fameux des philofophes ; Pythagore ,
en un mot, & l'un des plus braves guerriers
qu'on aitjadis vu briller devant Troye....
A la bonne heure ! ( lui répondit Socrate ) :
mais pourquoi ne point ajouter que vous
fûtes depuis une fameufe .... ?
Adieu , fortez.
·
La place qu'il laiffoit vacante fut accordée
à Archimède , qui alla s'y affeoir , en
tenant dans fes mains un cône , un cilindre
& des inftrumens de mathématiques....
J... de Troyes.
OCTOBRE 1767.
VERS à mon époufe , auffi-tôt après mon
mariage.
E N recevant ta main je t'ai donné mon coeur
Chère Zélis , & l'Hymen qui nous lie ,
Dirigé par l'amour , épuré par l'honneur ,
Va décider le bonheur de ma vie.
Jeux , Ris , Plaifirs , égayez ces inftans :
Raifon , Vertu , béniffez votre ouvrage :
Eclairez -nous de vos rayons puiſſans ;
Vous le devez Zélis eft votre image.
Guidé par vous , le folide bonheur
Habitera nos pénates tranquilles :
Nos toîts chéris feront les doux afyles
De l'union de la rare candeur
:
Qu'on méconnoît , qu'on profane en nos villes,
Et que les dieux placèrent dans ton coeur.
Amour Hymen ! ferrez d'intelligence
Ces noeuds facrés , tiffus par la Raiſon ...
Du plaifir pur je verrai la faifon ....
Je connoîtrai , j'aimerai la conſtance.
Ah! le bonheur eft né de l'innocence :
Sans la vertu l'amour n'eft qu'un poiſon...
Un nouveau jour , de fa clarté féconde ,
Vient embellir ces inftans adorés.
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.

Que je les hais , ces inftans abjurés ,
Où j'encenfois cette idole du monde !
Où je difois , dans mon erreur profonde :
Il n'eft de biens que dans la liberté,
J'ai vu les jours de ma folle jeuneſſe
Abandonnés aux volages amours :
Long-temps j'ai vu , fous de rians atours
La volupté , brillante , enchantereffe
Que l'on redoute & que l'on fuit toujours ,
M'offrir , fans feinte & fans détours , *
Des plaifirs faits pour la tendreffe..
Dégoût affreux , vous fuiviez ces plaifirs :
De l'innocence ils n'étoient pas l'ouvrage ,
Et les plaifirs de l'amant & du fage
Sont au deffus des inquiets defirs...
Ainfi finit cette fcène riante
De paffions que fuit le changement ;
L'âge des ris & de l'enchantement
Quitte la place à la faifon charmante
Où de l'amour naquit le fentiment .
Ce bien fi doux te doit fon nouvel être ,
ma Zélis ! tu fçus venger l'Hymen
Et l'embellir. L'amour que tu fis naître ,
Ce tendre amour aura fçu nous unir.
Amour ! Hymen ! que vos biens foient durables !
Dieux enchanteurs , foyez toujours nos dieux !
De tous vos dons celui feal d'être aimable
Voudroit s'unir à celui d'être heureux.
OCTOBRE 1767. 53
Donnez ce bien à ma vive tendreffe :
Tout m'eft donné fi je plais à Zélis ....
Plaite à Zélis ! ô voilà la fageffe
Qu'un raifonneur ne m'eût jamais appris.
Par M. D'AUGIER , fils , ci- devant
Officier de la Marine , abonné au
Mercure.
LE VRAI BONHEUR.
e
RONDE a u.
A Mde la Marquise DE *** sau fujet
d'une converfation que nous avions eue
la veille touchant le bonheur.
LE vrai bonheur que tout mortel enfence ,
Souvent n'eft point , belle Iris , ce qu'on penfe's
Chacun fe livre à fa prévention :
Prefque toujours la fauffe opinion
Le facrifie , Iris , à l'apparence.
Grande fortune & femblable naiffance ,
Mille plaifirs que fournit l'abondance ,
Tout à fouhait. Voilà , me dira-t - on ,
Le vrai bonheur ?
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Vous vous trompez , c'en eſt la reffemblance ;
Pour en jouir on a befoin d'aifance ,
Mais plus encor de modération :
Réglez vos goûts , votre inclination ,
Vous trouverez , avec la tempérance ,
Le vrai bonheur.
Le Vic.... DE LA CRESSONNIÈRE.
VERS à Mde DE G. faits à table.
SI
·
I la liqueur enchantereſſe
Auprès de vous , Sylvie , a pour moi quelque
prix ;
C'eft pour me fouftraire à l'ivreffe
Qui troubleroit mon coeur bien plus que mes
elprits .
A table , comme ailleurs , vous êtes trop charmante
Pour qu'on réfifte à vos attraits ;
Et j'expofe un moment ma raiſon chancelante
De peur de la perdre à jamais.
Par M. le Ch.... DE SERTYES
OCTOBRE 1767. 35
A Mde P *** , mère de Mde la Vicomteſſe
DE P *** , & de Mlle DE L
COMOMMMEE la mère des amours
Vous fixez les jeux fur vos traces .
**
Les ris embelliront l'automne de vos jours :
Mais près de vous il manque une des Grâces.
Le Ch... DE BRONS , Aide- Major
au régiment de la Fères .
SUR la mort de M. le Prince FREDERIC
des Deux- Ponts.
O mort quelles font tes fureurs ?
Ah ! faut- il que ta faulx cruelle
Détruiſe des vertus le plus parfait modèle ?
La terre eft couverte de pleurs ;
Le fouvenir de nos malheurs
Les augmente & les renouvelle.
Prince , qui méritez une gloire immortelle ,
Vos temples font dans tous les coeurs.
Par M. DE C ***.
C iv
96
MERCURE
DE
FRANCE
.
· LE mot de la première énigme du Mercure
du mois de feptembre eft la poule.
Celui de la feconde eft le ver à foie. Celui
du premier logogryphe eft broffe ; dans
lequel on trouve roffe , boffe , effor , rofe ,
robe , os , fobre. Et celui du fecond eft
porcelaine ; où l'on trouve Nil , arc , an ,
Eole , pion , Lyon , âne , porc , râle , rôle ,
rien , pic, repic , Reine , Noël , pie , plaine ,
Léon , poire, plein , laine , lin , rape , or
peine , plan , pain.
O
OCTOBRE 1767. 57
J
ÉNIGM E.
E marche fur le dos , les pieds toujours en l'air
Quand j'en ai ; car je puis , fans changer de nature ,
En avoir un , deux , trois d'inégale meſure ;
Et quatre bien fouvent. Ceci femble peu clair :
Car fouvent je m'en paffe... Ah , Ciel ! quelle
ſtructure ,
Me diras- tu , lecteur ; c'eft pourtant chofe fûre ;
Tu vas en convenir quand tu fçauras mon nom .
Je ſuis fait comme on veut , large , étroit , quarré
long ,
Tantôt blanc , tantôt noir , tantôt verd , tantôt
jaune ,
On me doit tout l'éclat dont brille une couronne .
Je fervis autrefois l'audacieux Jafon ,
Allant dans la Colchide enlever la toifon.
On peut me reprocher d'avoir fervi Thésée
Délaiffant à Naxos Ariane abuſée .
Tour à tour je produis & le bien & le mal ;
Je fuis fouvent propice & d'autres fois fatal :
L'on me voit quelquefois orner un chapelle ,
Et l'on m'a vu fouvent fur le corps d'une belle .
Par M. LE PRINCE.
Cv
58 MERCURE
DE
FRANCE
AUTRE.
Air : Or dites-nous , Marie , &c.
ΑνU jeu comme à la table
Je figure le mieux ,
Ma beauté remarquable
Frappe d'abord les yeux ;
Je rends l'homme capable
De paroître en bons lieux ;
J'annonce un miférable
Par mon teint noir & vieux.
De moi que peut- on faire
Quand je fuis fur ma fin ?
Pour pouvoir encor plaire
On me porte au moulin.
J'y change de figure ;
Bientôt , être nouveau ,
Je montre l'écriture
Dans le jour le plus beau.
OCTOBRE 1767.
To
LOGO GRY PH E.
U ne connois que moi ; décompofe mon
nom ;
Tu trouves le harnois de maître Aliboron ;
Certaine humeur néceffaire à la vie ;
Certain plaifir qui tient de la folie ;
Une ville de Suiffe affife far le Rhin ;
Un meuble néceſſaire ; un jeu très -enfantin ; ”
Ce qui remplit de pleurs tant de triftes familles ;
Ce qui fait la fortune à tant de jeunes filles ;
Ce qui fervit jadis à ton amufement ;
Ce qui même par fois a caufe ton tourment ;
Mon nom étoit connu du fameux Alexandre ;
Ma fureur a réduit plus d'un pays en cendre ;
J'ai fait fouvent fortune à l'opéra ;
J'ai fait grand bruit aux plaines de Zama ;
Et pour finir enfin , par un coup de tonnerre ,
Mon nom feul fait fouvent trembler plus d'une
mère.
A Courbevoix , par M. T. . .
C vj
MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
Trois égales longueurs , lecteur, forment mon tout,
Tu dois me deviner à ce feul avant-goût :
Mais de mes pieds dérange la ftructure ,
Tu trouveras un efprit bienheureux ;
Un jeu ; une lente monture ;
Un animal ; deux maux affreux ;
Un meuble de cuifine ;
Mon coeur a douze fils ;
Mais à ma mine....
J'en ai trop dit.
Devine ,
Qui ?
HEUD. MARG. à Rochefort , près Saint -L
Jeux et plaisirs
et plaisirs cédé's
à l'harmo
=
3
= ni -e
cedes
a
l'harmo
ni
Elle est ici notre plus doux espoir :
Les sons divins du chantre d'Alba -
W
- ni_e
Font
triompher
son
magi- que pouvoir, Font
pher
son magique pouvoir
triom
?
OCTOBRE 1767. GI
1
COUPLETS fur un air du quatrième recueil
de M. ALBANÈSE , Ordinaire de la
Mufique du Roi ; par une jeune Demoifelle
reconnoiffante des foins qu'il a bien
voulu prendre de lui former & la voix
& le goût.
JLUX EUX & Plaifirs , cédez à l'harmonie :
Elle eft ici notre plus doux eſpoir.
Les fons divins du Chantre d'Albanie
Font triompher fon magique pouvoir.
Pour l'égaler , jaloufe Philomele ,
En vains efforts crains de te confumer.
Chaque printemps ta voix fe renouvelle ,
Et lui , toujours , eft fûr de nous charmer.
Coulez , ruiffeaux , redoublez vos murmures
Contre fon art ils feront impuiffans.
Il fixera vos eaux vives & pures ,
Par l'attrait feul de fes fons raviflans.
A fes accens , Nymphes de ce boccage ,
Et vous , Sylvains , applaudiffez tout bas ;
Fidèle écho , par un diſcret hommage
Retenez- les , mais n'y répondez pas.
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62 MERCURE DE FRANCE.
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ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Voyageur François ; par M. l'Abbé
DELAPORTE.
TROISIÈME EXTRAIT.
LE fixième volume de cet ouvrage
commencé par le Japon. Ce Royaume eft
gouverné par deux Monarques , dont l'un
préfide au fpirituel , & l'autre au temporel.
Le premier fe nomme Dairi , le fecond
Cubo. « Comme on fuppofe que le Dairi
defcend en droite ligne des anciennes
divinités de la nation , & qu'il a hérité
des vertus & du caractère augufte de
fes aïeux , on le regarde comme leur
image vivante ; & on lui rend à- peuprès
les mêmes hommages. On croit
même que tous les Dieux du pays ont
un reſpect infini pour fa perfonne ; qu'ils
entretiennent
avec lui un commerce
intime ; qu'ils fe font un devoir de le
vifiter une fois l'an , vers le mois de
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OCTOBRE 1767 63
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novembre ou de décembre. Les Japonnois
appellent ce temps , le mois de l'ar
rivée & de la vifite des dieux ; comme
les chrétiens qui , dans cette même faifon
, célébrent l'avent , c'eſt-à - dire , l'arrivée
du Sauveur du monde , ou , comme
les anciens , qui croyoient que leurs
Dieux defcendoient annuellement en
Ethiopie , & qu'ils y reftoient douze
,, jours. Toutes les villes de cette, contrée
,, & de l'Egypte étoient alors en mouve
ment on ne voyoit que proceffions &
,, pélerinages , avec les ftatues des dieux
,, que l'on portoit en triomphe. Les Japonois
font le contraire ; ils ferment les
temples , parce qu'ils fuppofent que le
ciel eft vuide , & que toute la cour
céleste eft venue , durant ce mois , réfi
der chez le fouvarain Pontife qui , pendant
tout ce temps , a foin de tenir
,, table ouverte pour la régaler »
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Le Cubo abandonne au fouverain Pontife
, pour fa fubfiftance , les revenus de
la ville & du territoire de Méaco , avec
quelques penfions mal payées. « Mais le
Dairi tire un avantage plus réel du pouvoir
qu'il a de conférer & de vendre
les titres d'honneur non- feulement aux
particuliers , mais au Cubo même , qui
lui a laiffé cette prérogative de la fou
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4 MERCURE DE FRANCE.
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veraineté. Ces titres répondent à ceux
de Duc , de Marquis , de Comte , de
Chevalier , & c. La plus grande partie
des richeffes qu'ils procurent au Pontife ,
eft employée à foutenir l'éclat de fon
impuiffante royauté ; car la maximne de
,, cette Cour eft d'en impofer par des
» marques de fplendeur , de cacher fa
» pauvreté fous la magnificence , & de
fuppléer , par le fafte , à la véritable
grandeur qui lui manque. Ce fafte pa-
,, roît dans tout ce qui a rapport à la perfonne
du maître. Ses mariages , la naiffance
& l'éducation du Prince qui doit
lui fuccéder , & fur-tout , le choix d'une
nourrice demandent une pompe extraordinaire.
Pour cette dernière cérémonie
,, on affemble quatre - vingt des plus belles
,, femmes du Royaume ; & on les préfente
à la mère , aux époufes , & aux
neufplus proches parentes du Monarque.
On les régale un jour entier ; & on leur
donne des titres d'honneur qu'elles gardent
toute leur vie. Le lendemain on
diminue ce nombre de moitié , & l'on
», congédie les autres avec de riches préfens.
Le jour d'après on augmente les
, titres de celles qui font reftées ; & fur
les
quarante on en choifit dix , que l'on
réduit enfuite à trois feulement , en
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OCTOBRE 1767 . 65
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, renvoyant toujours les autres comblées
des dons de Sa Majeſté. Au bout de
quelques jours on en prend une des
trois dernières , à laquelle on donne ,
,, avec plufieurs marques d'honneur , la
qualité de nourrice du Prince ; pour
l'inftaller dans cette fonction , on l'introduit
dans la chambre de l'enfant .
Elle le trouve entre les bras d'une des
premières Dames du palais , qui l'a
nourri depuis le jour de fa naiffance ;
,, on jette un peu de lait dans la bouche
du jeune Prince ; après quoi on le lui
remet entre les mains » .
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Le Dairi , fuivant la coutume de fes
prédéceffeurs , époufe ordinairement douze
femmes. Il n'y en a qu'une qui porte le
titre d'Impératrice ; & c'eft toujours la
mère du Prince héréditaire. " Elle a le
même logement que fon époux , les
,, autres habitent dans des palais voifins.
Chacune d'elles prépare tous les jours
,, un repas fomptueux dans fon appartement
; elle y fait venir de la mufique
,, & des danfeufes ; & , après que le Prince
a déclaré l'endroit où il veut manger
,, & paffer la nuit , on réunit tous ces fou-
,, pers , ces jeux , ces divertiffemens en un
feul , chez la Dame qu'il doit honorer
de fa préfence ,,.
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8
66 MERCURE DE FRANCE.
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La Cour du Dairi eft fort nombreuſe ,
quoique ce Prince ne donne à fes Officiers
que des appointemens médiocres ; mais
l'appas des bénéfices qui font à fa nomination
, eft ce qui fixe tout le monde à fon
fervice. " L'étude des fciences eft la principale
occupation des grands de fa Cour ,
laquelle n'eft compofée que de
gens
d'églife , qui fe croient tous defcendans
de nos dieux. Cette origine donne une
vanité infupportable à toute cette prêtraille
, & lui infpire un mépris fouverain
pour les féculiers , dont cependant
elle mendie les fervices. Les plus grands
vivent aux dépens d'autrui ; tandis que
les plus petits s'abaiffent aux profeffions
les plus viles , jufques- là , que l'on voit
,, ces enfans des dieux faire des fouliers
,, pour avoir de quoi vivre. Du centre de
,, cette Cour cléricale , il part des fupérieurs
de moines , qui fe diftribuent dans les
provinces. Ils font porter devant eux
deux fabres , comme les féculiers du plus
haut rang , & marchent avec autant
d'oftentation & de fafte , que s'ils occu-
», poient les premières places de l'Etat .
Ils s'abftiennent de toute communication
avec le peuple , & couvrent leur
ignorance d'un extérieur réfervé. Les
,, généraux d'ordres ne peuvent réfider
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OCTOBRE 1767. 67
5, qu'à Méaco , fous les yeux du fouverain.
Pontife ; & cette ville eſt regardée
,, parmi eux comme le fiége de la fainteté
& le fanctuaire de la religion "
33°
Le culte de Siaka fut apporté au Japon
par les Miffionnaires qui l'ont annoncé
aux Chinois. Il y fit des progrès affez lents
pendant plufieurs fiécles ; mais il y a fi
bien profpéré depuis , que c'eft aujourd'hui
la religion la plus floriffante du pays ;
les Sintoïftes même en ont adopté les
points les plus effentiels. « Un des principaux
eft le dogme de la vie future , la fin
du monde & le mépris de la vie actuelle .
Cette doctrine eft très- fublime ; elle anéantit
l'homme pour l'unir avec Dieu ; elle
ordonne d'abandonner père , mère pour le
fuivre , de s'oublier foi- même , de marcher
à la perfection , & de fe rendre en quelque
façon infenfible pour arriver aux récompenfes
éternelles. Ces principes mal
entendus par les dévots Japonois , les por
tent à des actions cruelles à eux -mêmes ,
& inutiles à la fociété. Ils entreprennent
des pénitences exceffives ; ils fe noyent
dans des barques percées , ils fe précipitent
du haut des rochers , ils s'enferment entre
quatre murailles ; ils fe font écraſfer ſous
des charriots , en vue d'une vie bienheureufe
, & dans la crainte de déplaire à un
1
68 MERCURE DE FRANCE.
Dieu exterminateur. Leurs prières & leurs
méditations ne font que des folies & des
extafes ; leurs humiliations , des indignités
; leurs pénitences , des fureurs. Je n'entrerai
dans aucun autre détail au fujet de
cette religion , qui a pour fondement la
métempfycofe , d'où réfultent toutes les
conféquences connues de cet ancien fyftême.
On Y admet cependant un paradis
& un enfer : c'eft pour mériter l'un & éviter
l'autre , que les dévots partifans de cette
fecte fe livrent à ce rigorifme cruel , à ce
`fanatifme outré. Ce que je vous ai dit
autrefois des fectateurs furieux de la doctrine
de Foë eft au - deffous des inhumanités
pratiquées par les adorateurs de Siaka » .
"
"9
La peinture des cris & des embarras de
Paris , faite par Defpreaux , peut feule
rendre une partie des incommodités de
Nangafaqui , une des principales villes du
Japon. « Tout ce qui s'y vend , fe crie dans
», les rues ; & les ouvriers , qui travaillent
à la journée , s'excitent & s'encouragent
mutuellement par des chants & fur un
,, certain ton défagréable , qui impatiente
fort ceux qui n'y font
pas accoutumés,
Les matelots font encore pis : ils mefu-
,, rent leur manoeuvre en fredonnant d'au
,, tres chants plus aigus , & , par confé-
» quent , plas importuns . Les gens du .
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OCTOBRE 1767. 69
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crier
,, guet , les foldats ont auffi leur façon de
pour montrer leur vigilance , &
réveillent tout le monde , pour avertir
qu'ils ne dorment pas. D'autres , pour
,, marquer les heures , ont de groffes
piéces de bois qu'ils battent l'une contre
l'autre , & qu'on entend de fort loin .
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Les Chinois viennent encore augmenter
,, ce tintamare par le fon des tambours &
d'autres inftrumens dont ils étourdiffent
les paffans , fur - tout le foir , quand ils
promènent leurs idoles autour des temples
, & qu'ils allument , en leur honneur,
des morceaux de papier qu'ils jettent
dans la mer. Mais tout cela eft de
peu
chofe , en comparaifon des cris que pouf
fent les Prêtres & les parens des agonifans
& des morts à certains jours confacrés
à la mémoire des trépaffés. Les uns
chantent à haute voix , les autres frap-
», pent & carillonnent fur des cloches pour
le repos de l'âme des défunts. Tous ces :
divers bruits réunis font , de Nangafa-
,, qui , une des villes les plus incommodes
de l'univers
,,
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Outre les grandes hôtelleries il y a danş
toutes les routes du Japon , jufqu'au milieu
des forêts & fur les montagnes , une
infinité de petits cabarets où les voyageurs
trouvent en tout temps & à vil prix , dự
70
MERCURE DE FRANCE .
39
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thé , du vin , des gâteaux , des confitures , & c.
" Les plus pauvres de ces maiſons offrent
toujours quelqu'objet capable d'attirer
les paffans. C'eft un jardin ou un verger
qu'on apperçoit de la rue , & dont
les fleurs ou un ruiffeau agréable invitent
,, un voyageur à venir s'y repofer ; ce font
fur- tout de jolies filles , qui n'épargnent
rien pour infpirer le goût de ces rafraîchiffemens
. On les entend chanter , rire ,
vanter leur marchandiſe . Avec tant de
commodités & d'agrémens , il n'eft pas
furprenant que la plupart des grands
chemins foient auffi peuplés que les
villes. Plufieurs voyagent par partie de
plaifir , & vont de cabarets en cabarets ,
moins pour fe rafraîchir , que pour y
chercher de l'amufement. Mais c'eft
particulièrement à midi , lorfque ces
créatures ont achevé de s'habiller, & de
fe farder qu'elles paroiffent en public.
Elles fe tiennent debout à la porte des
maiſons , ou affifes fur une petite galerie,
d'où elles invitent effrontément les paffans
à leur donner la préférence. Elles
font quelquefois fix ou fept , & jamais
moins de trois dans chaque hôtellerie ;
& il arrive fouvent qu'à force de crier
& de fe quereller elles font un tintamare:
dont les campagnes retentiffent. Cette
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OCTOBRE 1767 . 71
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à
débauche eft fi ouverte au Japon , que
plufieurs riches Chinois viennent y dépenfer
leur argent avec elles , comme
,, on voit une foule d'étrangers arriver en
France dans le même deffein. Auffi
appelle- t-on ce pays- ci le B.... de la
Chine. L'ufage de ces lieux de proftitution
y eft fort ancien. On en attribue
l'origine à un Empereur Japonois qui
,, craignant que fes foldats , fatigués d'une
longue guerre , n'abandonnaffent fon
,, armée pour rejoindre leurs femmes , ne
,, trouva point d'expédient plus propre
les retenir , que l'établiffement de ces
maiſons de débauche . Il y a dans toutes
les villes un terrein affecté aux courtifanes
il contient plufieurs jolis loge-
,, mens qui appartiennent à différens propriétaires;
& tous font habités par des
filles de joie. Les familles pauvres , &
hors d'état d'élever leurs enfans , y envoient
les demoiſelles ; & fouvent ce
font les pères eux - mêmes qui les y
mènent. Les Chinois croient qu'il eft
plus honnête de les faire mourir dès
leur naiffance ; & les Japonois , qu'il
eft plus humain de les vendre , & de
pourvoir , par ce moven , aux plaifirs
du public , & à la fubfiftance du refte de
la famille. Voilà ce qui multiplie fi
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72 MERCURE
DE FRANCE
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prodigieufement le nombre de ces malheureuſes
. On ne les reçoit cependant
qu'à l'âge de dix ans , parce que ceux
qui les achètent ne veulent pas rifquer
les maladies auxquelles l'enfance eft
fujette. On leur donne l'éducation
convenable à leur profeffion . On leur
apprend à chanter , à danfer , à écrire
,, des lettres galantes ; on les inftruit .
enfin de tout ce qui peut les rendre
plus aimables & plus engageantes . Le .
prix de leurs charmes & de leurs fa-
,, veurs eft depuis quinze fols jufqu'à
quinze francs. Il leur eft défendu , fous
des peines très-rigoureufes , de rien prendre
au- delà . Elles font foumifes à des
directeurs qui reçoivent l'argent , & à
des matrones qui ont vieilli dans le
métier , & qui leur en apprennent les
,, rufes & les foupleffes. Une de ces filles
,, doit veiller toute la nuit dans une loge
placée à côté de la porte , & fe livrer à
tous ceux qui , preffés par leurs defirs
,, ou par leurs befoins , ne veulent ou ne
,, peuvent attendre jufqu'au lendemain . '
,, Ces plaifirs nocturnes ne font taxés qu'à
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douze ou quinze fols de notre monnoie ;
& l'on est toujours fûr de trouver à qui
,, parler à quelque heure qu'on y arrive.
,, il eft vrai que cette corvée ne regarde
"" guère
1
OCTOBRE 1767. 73
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celui
¿, guère que les vieilles ou les plus laides ,
& qu'il n'y a pas toujours de quoi fe
récrier fur le bon marché. Il arrive
cependant que , pour quelque faute , on
impofe cette pénitence à celles qui font
,, jeunes & jolies : ces qualités n'augmen-
,, tent pas le prix de leurs complaifances
,
& le hafard procure alors une bonne
,, fortune à peu de frais. Comme elles ne
font-là que pour les befoins preffans des
hommes du peuple , on ne veut pas que
,, ce foulagement
excéde les facultés de
le reçoit. Ces filles , après
qui
avoir fervi long- temps , peuvent fe ma-
,, rier , & n'ont nulle peine à trouver un
,, parti. On ne leur, reproche point leur
vie paffée ; tout le blâme eft imputé aux
», parens indigens ou avares qui les ont
prostituées dans un âge où elles étoient
forcées d'obéir : ainfi la honte du crime
,, ne tombe que fur les vrais coupables.
Les Japonois aiment les courtifanes avec
tant de paffion , qu'il n'eft pas plus rare
ici qu'en France , de voir des hommes
riches tomber pour elles dans la pauvreté.
Les Seigneurs en ont à leurs gages,
,, comme à Paris , qui n'ont ni plus de
fageffe ni plus de modeftie. Si elles
,, ménagent leurs amans , fi elles affectent
de leur paroître fidèles & attachées , ce
Vol. I.
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74 MERCURE DE FRANCE.
» n'eft que pour les tromper plus adroite-
» ment. Ils font pour elles des dépenfes
exceffives ; mais leur délicateffe eft auffi
» peu touchée des défordres de leur vie ,
que celle des François , des infidélités
» de leurs maîtreffes. Enfin l'amour que
l'on a pour elles dans ce pays , n'a , comme
» dans le nôtre , que le degré de fenfibi-
» lité qui caufe la ruine & non la jaloufie
» des amans » .
44
Les piéces de théâtre , les chants , les
danfes & les autres fpectacles de ce genre
font des plaifirs dont la nation Japonoife
eft fort avide. " Loin de les condamner ,
» comme parmi nous , la religion du pays
» les autorife & les confacre. Cependant ,
» quoique ces divertiffemens faffent quel-
» quefois partie des fêtes que l'on célébre
» à l'honneur des divinités , les moeurs
» dépravées des acteurs & des actrices ne
"
rendent pas ici cette profeffion plus
>> honorable qu'en France. A l'égard de
» leur théâtre , on y voit des décorations
» & des machines furprenantes , jointes à
» une mufique bifarre , compofée de flûtes ,
» de tambours , de tymbales & de groffes
» cloches , ce qui forme un charivari fort
» agréable aux oreilles japonoifes. Ces
» peuples ont cela de particulier , que chez
eux on régle le chant fur les mouvemens
OCTOBRE 1767. 75
>> du corps & fur la danfe , & non pas la
» danfe fur la mufique . Quant aux machi-
» nes , il faut avouer qu'après les Chinois ,
>> nul peuple ne les entend auffi- bien que
» ces infulaires . Nos décorateurs d'opéra
» auroient befoin de venir prendre des
» leçons dans ce pays , pour étudier l'art de
» décorer un fpectacle. On leur apprendroit
à faire paroître des géans monf-
» trueux , des montagnes ambulantes , des
» villes peuplées & animées , des jets d'eau ,
» des fontaines faillantes , & mille autres
» prodiges de ce genre , que nous ne pou-
» vons imiter que fur une toile mobile ou
» fur des théâtres de marionettes » .
Il a été un temps où les Japonois avoient
pour les chiens une attention & des égards
finguliers ; voici ce que l'on raconte à cette
occafion. « Un Empereur , étant né ſous
» la conftellation du chien , eut , comme
» Augufte, beaucoup de confidération pour
» l'animal qu'il croyoit avoir préfidé à ſa
» naiſſance. Ses fujets fe firent un devoir
» de refpecter l'objet de l'eftime de leur
» Souverain ; & bientôt , jufqu'aux plus
» petits mâtins , furent érigés en autant
» de petits dieux. Ils en devinrent fi info-
» lens , qu'on n'ofoit fe montrer dans les
» rues , fans courir rifque d'être mordu.
» On alla jufqu'à leur ériger de petites
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
chapelles en forme de loges ; & on leur
» donna des directeurs qui prenoient foin
» de leur fanté . On regardoit leur mort
» comme un grand malheur ; en ce cas ,
>> il falloit les aller enterrer fur le fommet
» d'une montagne. Un homme , chargé
» d'une pareille commiffion , fe plaignoit
» un jour que le fardeau étoit trop
» pefant , & maudiffoit la loi qui lui don-
> noit tant de peine. Remercie les dieux ,
» lui dit fon camarade , que l'Empereur
» ne foit pas né fous la conftellation du
» cheval , tu trouverois le fardeau encore
» plus lourd >>.
Après la mort de ce Prince les Japonois
ceffèrent d'avoir du refpect pour ces animaux
, & fe dédommagèrent amplement
de la contrainte où ils avoient été jufqu'alors.
La divinité canine fut accablée de
» tant de mauvais traitemens , qu'elle alla
» dans les bois chercher un afyle ; depuis
» ce temps- là les chiens font devenus fau-
» vages ; & il y en a peu qui vivent avec
» les hommes. A leur place les chats font
» les mignons des Dames ; c'eft actuelle-
» ment la bête en faveur ».
Il en est une autre pour laquelle on a
tant de vénération , qu'il eft défendu de
lui faire aucune violence. « Cet animal
» eft la grue , que l'on regarde ici comme
OCTOBRE 1767. 77
܂
» un oifeau d'heureufe augure , & que le
» peuple qualifie de Monfeigneur. En
» France nous avons auffi des feigneurs
» gruës : celles du Japon font fi familières ,
» qu'on pourroit les mettre au rang des
» oifeaux apprivoifés. On peut également
» regarder les nôtres comme des animaux
>> domeftiques >> .
«
Lorfque notre voyageur étoit dans une
des villes du Japon , il venoit d'y arriver
une troupe de femmes envoyées pour y
repréfenter des comédies, à-peu-près comme
nos comédiens ambulans , qui courent de
villes en villes , pour le divertiffement des
provinces. Elles étoient pourvues d'habits
& de décorations conformes à leurs
» piéces , dont les ſujets étoient des aven-
» tures de guerre ou d'amour. Ces femmes.
» dépendent d'un feul homme , dont elles
» font eſclaves , & qui leur affigne divers
» cantons , avec défenfe , fous peine de
» mort , d'exiger plus que le prix qui leur
» eft fixé
pour les plaifirs qu'elles donnent
>> au public. Leur état , quoique propre
» leur faire mener une vie douce & aifée ,
>> paffe pour infame. Après avoir vécu dans
» les meilleures compagnies, & fervi même.
» de maîtreffes aux premiers Seigneurs
du Royaume , qui , comme les nôtres ,.
les préfèrent quelquefois à d'honnêtes.
à
"
D iij
78 MERCURE
DE FRANCE.
» femmes , on leur met , après leur mort ,
» dans la bouche , une bride de paille ,
» avec laquelle on les traîne ignominieu-
» fement dans les rues ; & l'on abandonne
> enfuite leur cadavre , fur un fumier, aux
» chiens & aux oifeaux de proie . C'eſt ,
parmi les Japonois , une manière d'ex-
» communication ».
"
L'auteur fait parler un Hollandois qu'il
trouve au Japon , & qui avoit déja fait le
voyage comme Chirurgien d'ambaffade .
« Ma qualité de Chirurgien ou de Méde-
» cin , car ici on confond ces deux pro-
» feffions , attira particulièrement l'atten-
» tion de l'affemblée ; & l'on m'accabla
» de queſtions relatives à mon art. On me
» demanda , par exemple , quel étoit le
» caractère des Médecins d'Europe ? Com-
» ment ils font regardés dans le monde ?
» Quelle idée en ont les gens d'efprit?
» Nous avons chez nous deux fortes de
» Médecins , répondis- je ; les uns cher-
» chant à fe parer des agrémens étrangers
» à leur état , fongent plus à plaire qu'à
» guérir : conteurs agréables & bouffons ,
» ils font inftruits les premiers des nou-
» velles & des calomnies du jour ; ils ne
» roulent guère que dans un cercle étroit
» de remèdes communs , & fur un vieux
» fonds de bons mots qui ne font plus
» rire . Leur phyfionomie annonce leur
OCTOBRE 1767. 79

indifférence profonde pour les malades
» qu'ils vifitent ; & leur ardear extrême
» pour la fortune , qui eft leur feule idole :
» voilà les docteurs que nous chériffons.
» Ce n'est pas que nous ne defirions très-
» férieufement d'être guéris ; mais le Mé-
» decin qui n'eſt que Médecin ; qui ne
» cherche que les moyens
d'éteindre la
» fiévre ; qui s'oppofe avec courage à tout
» ce qui pourroit déranger l'effet des re-
» mèdes , ou contrarier les efforts de la

nature ; qui parle toujours vrai ; qui
» craindroit de deshonorer fon état fi ,
>> par une lâche complaifance , il laiffoit
» empirer le mal , eft regardé comme un
» homme ou dur ou minutieux , fans
» monde , fans agrément , fans égards. On
» pouffe fouvent la foibleffe jufqu'à le
» craindre , & quelquefois l'injuftice juf-
» qu'à le hair. On eft prefque plus obligé
» au prétendu - Médecin aimable , de ce
» qu'il tue , qu'à l'autre de ce qu'il guérit ».
Sur tout ce que je vous ai dit , Madame ,
de la nation Japonoife , « vous devez en
» avoir une idée fingulière. Rappellez-
» vous en effet les différens traits qui for-
» ment fon caractère. Voyez-la , canton-.
» née dans un coin de notre globe , fermer
» fon empire à tous les peuples de la terre ,
repouffer avec violence tous les voya-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» geurs qui s'y préfentent , condamner à
» une prifon perpétuelle ceux même que
» la tempête y fait échouer , impofer aux
» habitans la loi gênante de n'en jamais
» fortir , en un mot , renoncer à toute
» efpéce dé commerce avec les autres pays ,
» & rompre en quelque forte les noeuds
» de la fociété qui doit être entre tous les
» hommes. Elle eſt d'autant plus éloignée
» d'entretenir des liaiſons avec les étran-
» gers , qu'elle fe croit affez laborieufe
» affez riche pour fe paffer de fes voifins ;
» affez puiffante , affez courageufe pour
» être à l'abri des infultes de l'ennemi . Le
Japon eft peuplé extraordinairement ;
on auroit peine à croire que dans fon
» peu d'étendue il puiffe contenir une fi
grande multitude d'habitans , & fournir
» à leur fubfiftance. Les grands chemins
» font bordés de bourgs & de hameaux
qui fe touchent ; à peine eft- on forti
d'un village qu'on entre dans un autre ;
» & l'on fait quelquefois plufieurs lieues
» fans trouver un efpace inhabité. Outre
» cette multitude d'hommes , qui four-
» mille au dedans du Royaume , les côtes
» de la mer font encore tellement fréquen-
» tées , qu'on croiroit que toute la nation
» s'y eft établie , & que l'intérieur de l'Em-
» pire eſt défert. Le Japon contient pluOCTOBRE
1767. SI
fieurs villes , dont les deux principales ,
» Méaco & Jédo , peuvent le difputer aux
» plus grandes de l'univers. Les Japonois
» font des peuples guerriers , qui pouffent
» le courage jufqu'à l'audace ; ils mépri-
» fent les dangers , & même la mort qu'ils
>> fe donnent pour des caufes très-légères;
» des hommes de ce caractère ne fe laif-
» feroient pas vaincre facilement. Ces
» ifles d'ailleurs font fi bien fortifiées par
» leur pofition , qu'elles n'ont rien à redou-
» ter des peuples voifins . La nature , comme
» je vous l'ai dit , les a entourrées d'une
» mer orageufe , & femée d'écueils , qui
» les rend prefqu'inacceffibles. Les côtes
» en font eſcarpées ; & l'on ne connoît
» qu'un feul port où les vaiffeaux d'une
» charge confidérable puiffent mouiller
» avec fûreté , celui de Nangafaqui , dont
» l'entrée est même affez difficile. Les
Tartares , qui ont fait la conquête de la
» Chine , & foumis tant d'autres contrées ,
» foit en Afie , foit en Europe , ont tenté
plufieurs fois inutilement de fubjuguer
» ces infulaires ; mais il n'y a pas d'appa-
» rence que les Japonois fuccombent ja-
» mais fous les efforts d'aucune puiffance..
» Les Chinois , la feule qu'ils pourroient
>> redouter , font trop efféminés pour une
» fi grande entrepriſe ; & l'Empereur , qui
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
» règne fur eux actuellement , eft déja ſi
» chargé du gouvernement de fon Empire ,
» qu'il ne peut guère fonger à en étendre
» les limites au- dela des mers. La longue
paix dont jouiffent les Japonois ne pro-
» duira pas même parmi eux ce . défaut
» d'activité qui , avec le temps , dégénére
» en molleffe ; leur humeur martiale , &
» une certaine nobleffe de fentiment , qui
» fe tranfmet d'âge en âge , femble les en
» garantir pour jamais . On accoutume les
» enfans dès le berceau au bruit des inf-
» trumens militaires , & on ne leur chante
» que des airs guerriers. Les premiers livres
» qu'on met dans leurs mains contiennent
l'hiftoire de leurs héros , fur- tout de ceux
» qui fe font donné la mort ; car on
» regarde ici cette action comme le der-
» nier effort de la grandeur d'âme. Ajou-
» tez , Madame , que ces infulaires ont
» des armes excellentes , & qu'ils s'en fer-
» vent fort adroitement. Ils font fi jaloux
» de les conferver , qu'il eft défendu , fous
peine de mort , de les vendre aux étran-
» gers , ou de les tranfporter hors du
» Enfin ces peuples font laborieux , endurcis
à la fatigue , vivent de peu. Je le
» répéte , une infinité de chofes rejettées
» par la plupart des autres nations , compo-
» fent leurs defferts & leurs mets les plus
pays.
OCTOBRE 1767. $3
de
exquis. Quelques plantes communes ,
» méchantes herbes de mer , quelques co-
» quillages leur fuffifent. L'eau eft leur
» boiffon la plus ordinaire ; ils ont les
" jambes & la tête nues , couchent ' fur la
» terre ou fur des nattes , fans autre oreil-
» ler qu'un coffre de bois.
» Pour prévenir les féditions que l'oifi-
» veté ou l'indigence pourroient fomenter ,
» le Prince a foin d'occuper , aux travaux
» publics , une portion confidérable de fes
» fujets. Cent mille ouvriers , qu'on a l'at-
» tention de changer & de renouveller.
» font journellement employés à la conf
» truction des temples , des palais , des
» chemins & des autres édifices de l'Em-
» pire. La nature a donné à ce peuple un
» corps vigoureux pour le travail , & un
» efprit capable des inventions les plus
>> extraordinaires. D'ailleurs les Japonois
» trouvent , dans leurs ifles , une multitude
» de productions utiles & agréables. Je
» vous l'ai dit , Madame , il y a ici toutes
» fortes de métaux & de minéraux ; du foufre
, de l'argile propre à faire la brique ,
» & à conftruire des vafes ; il y a du cryftal ,
des pierres précieufes , des bois de conf-
» truction , une grande quantité de grains ,
» de liqueurs , de plantes & de drogues
» médicales , Quans aux arts méchaniques,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» le Japon fournit également tous les
fecours néceffaires du côté des matériaux:
» & de l'induſtrie .
»
» A l'égard des loix , une des plus remarquables
eft celle qui ferme le Royaume
>> aux étrangers ; quoique très-rigoureufe
» en elle-même , on ne peut aier qu'elle
» ne foit très -jufte , relativement au carac
» tère des habitans & à la forme du gou-
» vernement que les Empereurs fe font
» propofé d'établir depuis la profcription
» du chriftianifme. Ils jugèrent que les
» voyages des Japonois chez les autres
» peuples , ou de ceux- ci chez les Japo-
» nois , étoient préjudiciables à la tran-
» quillité de l'Etat , parce qu'ils tendoient
» à y introduire de nouvelles coutumes ,
» incompatibles avec les moeurs & le génie
» de la nation. Lorfque l'Empire fut une
» fois formé , rien ne put faire obſtacle aux
» vues & aux volontés des Souverains . Ils:
» n'eurent plus à craindre ni l'ambition.
» des grands qu'ils avoient affujettis , ni
» la fougue du peuple qu'ils tiennent fous
» le joug de l'obéiffance , ni les confeils
» & les fecours des nations étrangères qu'ils :
éloignent des ports. Dès-lors ils établi-
» rent un ordre exact & rigoureux dans-
» les villes & dans les montagnes . Ils réfor-
» mèrent les anciens ufages , en introdui-
>> firent de nouveaux , infpirèrent aux fujets
»
OCTOBRE 1767. 85
» un efprit d'induftrie & d'activité , eurent.
» l'oeil fur la conduite du peuple , le retin-
» rent dans les bornes du devoir par le
» moyen d'un grand nombre d'infpecteurs
» & de cenfeurs rigides , deftinés à le con-
» tenir , le contraignirent à la pratique
» exacte de la vertu , & , pour le dire en
» un mot , firent de tout l'Empire une
» école de fageffe & de bonnes moeurs ».
L'ARITHMETIQUE & la Géométrie de
l'Officier , contenant la théorie & la pratique
de ces deux fciences , appliquées
aux différens emplois de l'homme de
guerre ; par M. LE BLOND , Maître
de Mathématique de Monfeigneur LE
DAUPHIN & de Meffeigneurs le Comte
DE PROVENCE & le Comte D'ARTOIS,
Profeffeur, en la mêmefcience, des Pages
de la grande Ecurie du Roi , & c. Seconde
édition , corrigée & augmentée : deux
vol. in-8° , le premier de 475. pages .
& le fecond de $ 47 , fans la préface &
les tables. A Paris , chez CHARLESANTOINE
JOMBERT , Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie , rue Dauphine
, à l'image Notre- Dame ; 1767 :
prix 14 liv. reliés.
CETET ouvrage , qui a mérité l'approba86
MERCURE DE FRANCE.
tion du public , eft particulièrement recom
mandable par la méthode & par la clarté.
Quoique l'auteur ait eu pour objet de faciliter
l'étude de la géométrie aux militaires ,
fon livre n'eft pas borné à cette feule eſpéce
de lecteurs ; il peut convenir également ,
fuivant le témoignage de l'Académie
Royale des Sciences , à tous ceux qui veulent
s'inftruire à fond & par principes de
l'arithmétique &de lagéométrie élémentaire.
Pour rendre cette étude plus intéreſfante
, & diminuer , autant qu'il eft poffible
, la féchereffe des premiers principes ,
M. le Blond a réuni , dans fon ouvrage ,
la théorie & la pratique , mais de manière
qu'elles fe prêtent un mutuel fecours . On
y trouve un très -grand nombre de problêmes
qui foutiennent l'attention du commençant
, qui lui font voir l'ufage des
vérités qui lui font enfeignées , & qui
aident à les lui faire retenir plus aisément.
Comme plufieurs de ces problêmes ont
rapport à l'artillerie , au génie , & même
à la tactique , cet ouvrage peut être trèsutile
à ceux qui étudient la géométrie , dans
le deffein d'en faire l'application aux différentes
parties de l'art militaire auxquelles
cette fcience fert de bafe ou de fondement.
L'auteur ne donne point d'algèbre proprement
dite , dans fon ouvrage , parce
OCTOBRE 1767. 87
que la généralité des expreffions algébriques
ne permet guères aux commençans
de les faifir affez parfaitement pour bien
entendre les différentes conféquences qui
en réfultent. Les objets plus palpables de
l'arithmétique & de la géométrie lui paroiffent
plus à la portée de ceux qui commencent
à s'appliquer aux mathématiques ;
cependant comme on ne peut faire de
-grands progrès dans ces fciences fans algèbre
, l'auteur confeille de s'y appliquer immédiatement
après s'être bien familiarifé
avec tout ce qui appartient à la géométrie
élémentaire. M. le Blond doit donner
inceffamment des élémens de ce calcul ,
qui rendront fon ouvrage encore plus propre
aux différens objets de ceux qui voudront
l'adopter.
Cette nouvelle édition eft retouchée ,
corrigée & augmentée ; outre les différentes
additions répandues dans le corps ,
de l'ouvrage , on trouve , à la fin de l'arithmétique
, plufieurs queftions propres
à
en faire acquerir l'ufage & à donner même
des idées de fon application dans les
matières militaires. L'article des logarithmes
eft plus étendu que dans l'édition
précédente ; on y trouve de plus un précis
du toifé des ouvrages de la fortification ,
& un fupplément contenant plufieurs pro88
MERCURE DE FRANCE:
pofitions qui rendent cet ouvrage auffi
complet qu'on peut le defirer.
Le Libraire qui débite cette nouvelle
édition , vient de donner la troifième de
l'abrégé du même ouvrage , où l'auteur a
réuni tout ce qui lui a paru le plus utilè
pour mettre les jeunes Officiers en état
d'étudier , par règles & par principes , les
différentes parties de l'art de la guerre.
Il peut être regardé comme une efpéce
N
d'introduction à l'ouvrage dont il eft
l'abrégé.
ÉLOGE de CHARLES V , Roi de France ;
par M. SAUTREAU DE MARSY : avec
cette épigraphe :
Ad vos ergo , Reges , funt hi fermones . Sag. ch. v .
A Genève & à Paris , chez la veuve de
REGNARD , Imprimeur de l'Académie
Françoife , & DURAND , Libraire , rue
Saint Jacques ; 1767 in - 89 . de 88
pages. Prix 1 liv. 4 fols.
PARMI les ouvrages préfentés cette
année à l'Académie Françoife , il s'en
trouve plufieurs qui font dignes des regards
du public. Celui- ci mérite fur- tour.
OCTOBRE 1767 . 89
de fixer fon attention . C'eft la première.
production de l'auteur , qui eft jeune &
qui annonce des talens décidés
quence.
ور
"

pour l'élo-
Après le début le plus fimple & le plus
intéreffant , l'orateur adreffe à la vertu
cette pièce touchante. « O vertu fainte !
» rayon le plus pur de la divinité ! toi
» feule , oui toi feule produis la vraie grandeur
; fans toi les Rois ne font plus que
des tyrans , les guerriers que des affaffins
, les gens de lettres que des fophiftes
» ou de vils charlatans ; feule tu donnes
quelque prix aux actions des hommes :
» tu juftifies leurs projets ; tu répares leurs
erreurs ; tu épures leurs talens : ô vertu !
fois toujours l'objet de mes travaux ;
» ma jeuneffe te confacre fon premier
» ouvrage : donne- lui cette fimplicité tou-'
» chante , cette chaleur douce & vraie
dont le charme eft fi puiffant : il s'agit
d'étendre ton empire fur ceux qui entraînent
le reſte du monde , & qui tiennent
en leurs mains le deſtin des nations
2
و ر
و ر
2
22 "".
Dans la première partie M. Sautreau
de Marfy repréfente Charles V gouvernant
la France comme Lieutenant- Général , &
enfuite comme Régent du Royaume pendant
la prifon du Roi fon père à Londres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Il expofe d'abord les caufes des maux
affreux qui accablèrent les prédéceffeurs
du Régent ; puis il décrit fortement les
horreurs de la guerre civile , & fait valoir ,
avec beaucoup de fagacité , tous les efforts
que fit ce Prince , alors âgé de dix - fept
ans , pour réparer les malheurs de l'Etat.
Cette première partie de l'éloge de Charles
étoit d'autant plus difficile à traiter , que
dans ce temps -là prefque toute fa politique
confiftoit à foufcrire aux demandes
des rebelles , & cela ne prête pas extrêmement
à l'éloquence . Cependant on
trouve , dans la première partie de ce dif
cours , beaucoup de chofes intéreſſantes ,
& ,
entr'autres morceaux nous avons
,
remarqué les portraits de Marcel, Prevôt
de Paris , de Lecoq , Evêque de Laon , &
de Charles - le - Mauvais , Roi de Navarre ,
le tableau rapide des excès inouis que
commirent les rebelles , le retour de Charles
dans la Capitale , & le principal trait de
politique de la régence de ce Prince , qui ,
en obtenant la délivrance de fon père
fçut lui conferver quatre des plus belles
provinces de fon Royaume.
Dans la feconde partie M. Sautereau
confidère Charles V fur le trône , déployant
les refforts de la fageffe la plus conftante
dans le gouvernement de fes Etats , &
OCTOBRE 1767. 91
finit
par décrire fa vie privée . Ici l'orateur
paroît moins lutter contre fon fujet. Nous
nous contenterons d'indiquer les portraits
d'Edouard & de fon fils , le parallèle de la
conduite de Charles avec celle de fes pères ,
le portrait brillant de Duguefclin , là hardieffe
noble & éloquente avec laquelle le
panégyrifte expofe les fautes de fon héros ,
les détails de l'adminiſtration intérieure ,
& fur-tout ceux de la vie privée de Charles
; mais il y a dans cet éloge des morceaux
que nous ne pouvons nous empêcher
de mettre fous les yeux de nos lecteurs .
On fçait que le célèbre Duguefclin fut
le Capitaine qui contribua le plus aux
fuccès de Charles V. Voici comme l'orateur
décrit la fameufe campagne de ce
Général , qui fut imitée depuis par le
grand Turenne.
و ر
""
« Tu feras éternellement affocié à la
gloire de Charles V , ô Duguefclin ! toi
» pour qui feul il parut mettre des excep-
» tions au projet de contenir l'ardeur
françoife ; tu fus le principal miniftre
» des grandes chofes qui s'exécutèrent fous
» fon règne. Comme un aigle qui femble
» tomber du ciel , en fondant fur fa proie ,
» tu te trouves fubitement au milieu des
» ennemis ; tu les enfonces , tu les ren-
» verfes ; & , dès la première attaque ,
92
MERCURE DE FRANCE.
و و
» trois de leurs plus braves Capitaines
font déja tes prifonniers. Quel récit
» pourroit fuivre la rapidité de ta marche ?
» Semblable à la foudre qui brûle tout ce
qu'elle rencontre , tu voles de quartiers
» en quartiers ; tu les enlèves tous , tu
difperfes les Anglois ; tu les pourfuis ,
» tu les extermines : ils font ou étourdis
» ou écrasés par ton génie ; & cette fois-ci
» à peine en refte - il quelques- uns pour
aller porter en Angleterre la nouvelle
» de ce grand défaſtre » .
"
"
M. Sautreau de Marfy a mis fort heureufement
, dans la bouche du peuple , le
récit de tous les changemens que Charles
fit dans l'intérieur du Royaume.
" Tranfportons- nous en idée fous le
règne de Charles V, & repréfentons- nous
» quels dûrent être les fentimens dont les
» coeurs furent alors pénétrés. Il me fem-
» ble que j'entends fe cri d'admiration &
» de reconnoiffance de tous les bons François.
Grand Dieu ! s'écrient - ils avec
tranfport , quel plus digne préfent de ta
» clémence , que le Roi que tu as mis à la
» tête de ton peuple ? Eft- ce donc là cet
Empire défolé que tu avois abandonné ,
» dans tes vengeances , à la fureur des
étrangers & à celle de fes propres enfans ?
Non , tu n'as point été fourd à nos priè

"
33.
OCTOBRE 1767 . 93
P
» res : la fertilité de nos campagnes répond
à l'efpoit du laboureur ; le commerce &
» les arts répandent dans nos provinces ,
» une heureuſe abondance ; les monnoies
» font fixées ; la fûreté publique eft rétablie
; & c'eft la fageffe de notre Prince
"
"
»
"
qui a opéré tant de merveilles. Son règne
» n'eft que le règne des loix ; il a ployé
» fous leur joug la férocité de ces tigres
» qui fembloient indomptables , & qui
depuis fi long-temps s'étoient acharnés
» fur nous. Le voici , ce grand Roi , le
voici qui monte au fanctuaire de la
» Juftice ! A l'exemple du pieux Louis IX,
» il fe plaît à terminer lui -même les diffé-
» rends de fes fujets ; ni l'amour , ni la
» haine , rien ne peut faire pencher la
» balance entre fes mains. Et quel foin
n'emploie- t-il pas dans le choix des
Magiftrats ? C'eft le père des veuves ,
» des orphelins , de tous les malheureux ;
» il pourvoit à la ſubſiſtance des officiers
» vieillis à fon fervice , & diftribue des
» dots à leurs filles ; il conftruit des retraites
pour l'indigence ; il abrége , pour
» nos neveux , le temps des malheurs inévitables
, le temps des minorités. Des
» monumens éternels s'élèvent de toutes
»parts pour l'éducation publique , ou à la
gloire de la vraie religion ; il rétablit
"
ود
و ر
94 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و
» les moeurs ; il a détruit la licence qui
« élevoit parmi nous fa tête impie ; & tous
ces changemens fi rapides fe font faits
» par des voies douces , fans agitation ,
fans fecouffes violentes. On lui vante les
» attraits de la puiffance fuprême il n'y
» trouve que celui de pouvoir faire le
bien. Son âme active fe répand dans
» toute la France ; il anime tout & il
» reffemble à une fource toujours vive ,
"
d'où découle continuellement le bon-
» heur public. Grand Dieu ! l'on a dit
que les Rois étoient fes images fur la
» terre c'eft fans doute un Prince fem-
» blable au nôtre , qui a fait naître cette
» confolante idée ».
و د
""
""
Le morceau fuivant , qui termine cet
éloge , eft du plus grand pathétique. « J'ai
déja repréfenté Charles V comme le
protecteur de la religion : ce n'eft point
affez ; il faut que je dife encore jufqu'à
quel point il étoit foumis aux vérités de
,, cette religion fainte , combien fon âme
,, en étoit pénétrée ; il faut que je le montre
fe profternant aux pieds des autels ,
,, renvoyant à l'Être fuprême la gloire de
fon règne , & pratiquant toutes les auftérités
, toutes les vertus chrétiennes. Les
,, fophiftes du fiècle ne perfuaderont à
perfonne , que le langage de la piété foit
""
""
"
OCTOBRE 1767. 95
J
+
»
""
""
99
""
""
étranger à la compagnie refpectable qui
doit me juger ; & je les fomme eux-
,, mêmes de venir admirer quelque chofe
de plus étonnant , de plus touchant que
,, l'héroïfme faftueux de leurs prétendus
,, fages , foit anciens , foit modernes : c'eſt
,, Charles dans fon lit de mort . Pénétrons
,, tous enfemble dans ces vaſtes apparte-
,, mens : le Roi a ordonné qu'on en laiffât
les
portes ouvertes pour qu'on le vît
humilié fous la main du Très - Haut.
Nous voici dans la retraite de ce Roi
», mourant au milieu des fanglots & des
larmes de tous ceux qui l'entourent. Il
,, n'y a qu'un inftant qu'il vient de figner
,, un édit de fuppreffion d'impôts ; & il
», s'eft occupé jufqu'au dernier jour du
bonheur de fon peuple. Quelle douce
férénité brille encore fur fon vifage !
Quoi ce Prince , d'une complexion fi
,, foible , fouffre depuis plufieurs jours les
,, douleurs les plus cuifantes ; & il ne lui
échappe pas un feul mot d'impatience !
,, & rien ne peut troubler le calme de fa
grande âme ! Le voyez - vous , comme il
confole lui- même fes ferviteurs défolés ,
,, comme il répond aux prières des Miniftres
de l'Eglife ? Ce n'eft point un ftoicien
farouche qui a eu beſoin de raffembler
toutes fes forces pour affecter de
"
و و
""
و د
""
""
96 MERCURE DE FRANCE.
D
""
"
و د
4
>>
و د
و د
""
""
""
>
braver la mort : c'eft un fage qui meurt
comme il a vécu , avec douceur , avec
fermeté , avec confiance dans la bonté
divine. Mais quelles font ces deux couronnes
qu'on lui apporte ? Celle- ci eft la
,, couronne d'épines que porta le Sauveur
du monde : celle- là eft la couronne qui
fert au facre de nos Rois. Charles- le-
Sage fait mettre l'une devant fes yeux ,
l'autre à fes pieds ; il s'adreſſe à la pre-
,, mière : elle feule fait fa confolation
fon efpérance ; puis fe tournant vers
celle des Rois : « ô couronne de France ,
s'écrie-t- il , que le ministère de juftice
» que tu impofes te rend précieufe ! Mais
», que tu es un fardeau redoutable ! & qui
oferoit te placerfurfa tête , fi l'on confi-
,, déroit les tourmens les travaux les
,, dangers continuels auxquels tu foumets
,, ceux qui doivent te porter ? Cependant
le temps s'avance ; & les Miniftres de
l'autel apportent les facremens de l'églife
la falle eft remplie de Princes ,
de Prélats , de Chevaliers , de gens du
peuple ; tous femblent accablés de la
,, terreur que leur infpirent la préſence de
leur Dieu & la perte de leur Roi :
des pleurs coulent de tous les yeux dans
un morne filence ; & l'on n'entend que
la voix mourante de Charles- le- Sage qui
» s'élève
"
""
>>
>>
"
"
"
و د
>
ןכ
>
OCTOBRE 1767. 97
"
99
و د
s'élève vers le Tout- Puiffant ; il proteſte
devant le Dieu qui voit dans tous les
coeurs , qu'il n'eft rien fur la terre , qui
l'attache à la vie ; enfuite il fe fait tour-
,, ner le vifage vers la multitude : il prie
,, qu'on lui hauffe les bras ; il joint les
mains mes ferviteurs , mes amis , mes
fujets , je fçais que je vous ai fouvent
offenfes dans le gouvernement de ce
,, Royaume, & queje n'ai point affez reconnu
vos fervices : je vous en demande à tous
" pardon. A ces mots perfonne ne peut
,, plus contenir fa douleur ; elle éclate de
,, toutes parts ; & chacun donne un libre
,, cours à fes fanglots & à fes larmes. Enfin
après avoir beni fes enfans dans les
mêmes termes que les anciens Patriarches
; après avoir auffi donné fa bénédiction
à tous les affiftans , ce Roi fage
rend les derniers foupirs dans les bras
de l'amitié ; & les longs regrets de toute
la France femblent demander au Ciel
des Rois qui lui reffemblent ,,.
"
"
"
"
Il faut lire cet ouvrage en entier pour
en fentir tout le mérite. Ce n'eft point un
ftyle découfu & haché; ce ne font point des
idées ifolées qui furnagent fur un déluge
de phrafes vuides & féches ; ce ne font
point des fentences où l'on s'efforce de
penfer pour paroître philofophe , & où
Vol. I. E
98 MERCURE DE FRANCE.
l'on n'eft que froid ou emphatique : c'eft un
ſtyle fondu , toujours fimple , toujours
naturel , où tout eft lié , tout eft conféquent
; où chaque morceau néceffaire contribue
à faire un tout ; ce font des périodes
nombreuſes ; ce font des images tantôt
pleines de force & de grandeur , tantôt
animées du coloris le plus aimable & le
plus touchant. C'eſt par- tout le goût le
plus fain , la correction la plus châtiée
l'élégance la plus foutenue c'eſt le vrai
genre de l'éloquençe qui de jour en jour
devient fi rare parmi nous. Par- tout on
voit l'auteur enflammé de l'amour de la
vertu ; jamais il ne laiffe échapper l'occafion
d'en vanter les charmes enfin , ce
qui eft le mérite propre à ces fortes de
difcours , l'ouvrage de M. Sautreau de
Marfy eft un des éloges de Charles V
qui font le mieux connoître la régence ,
le règne , le caractère , la conduite , la
vie privée & la mort de ce Monarque
ſi célèbre par ſa ſageſſe,
TREIBE
CE
OCTOBRE 1767.
VILLE
LYON
1893
66
ANNONCES DE LIVRES.
RECHERCHES fur l'origine des découvertes
attribuées aux modernes , où l'on
démontre que nos plus célèbres philofophes
ont puifé la plupart de leurs connoiffances
dans les ouvrages des anciens , &
que plufieurs vérités importantes fur la
religion ont été connues des fages du paganifme
; par M. L. Dutens. A Paris , chez
la veuve Duchefne , rue Saint- Jacques ; 2
vol. in- 8°.
L'auteur de ce livre fe propoſe pour
but , de faire voir que dans prefque toutes
les vérités importantes , les anciens ont
précédé les modernes , ou du moins qu'ils
ont indiqué ou frayé le chemin à leurs
découvertes ; il paffe en revue toutes les
fciences & tous les fyftêmes , & fe flatte
de trouver chez les anciens , les mêmes
connoiffances que nous avons. La logique
& la métaphyfique lui en fourniffent quelques
exemples . Selon l'auteur , le fyſtème
de Mallebranche eft puifé dans Parmenide
Platon & Saint Auguftin ; ceux de Defcartes
& de Locke dans Ariftote , Leucippe ,
Démocrite , Platon , Straton , Ariftippe &
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
il
Sextus Empiricus . M. Dutens fait voir
clairement que le fyftême des MONADES
de Leibnits , eft pris dans Pythagore ;
trouve de l'analogie entre le fyftême de
M. de Buffon & celui d'Anaxagore
, d'Empédocle
& de Plotin : il prouve que l'accélération
du mouvement avoit été connue
d'Ariftote ; & que ce grand principe :
que les corps les plus inégaux en pefanteur ,
comme le duvet & l'or , devroient tomber
avec une égale viteffe dans le vuide , avoit
été connu de Lucrèce ; il apperçoit la
pefanteur univerſelle , la force de gravité ,
les forces centripètes & centrifuges dans
Anaxagore , Platon , Ariftote , Plutarque
& Lucrèce. Il rapporte un grand nombre
de paffages & de raiſonnemens très -juſtes
des anciens fur la voie lactée , la pluralité
des mondes , la théorie des couleurs ,
l'opinion des antipodes. Il fait voir le
fyftême de Copernic avoit déja été enſeigné
par Pythagore ; que les modernes
n'ont rien dit de nouveau fur la nature
des comètes , leur retour & leur cours ,
ainfi que fur d'autres objets de l'aftronomie.
L'auteur rapporte enfuite quelques
paffages , d'où il conclut que Sénéque avoit
connu le reffort & l'élafticité de l'air ,
qu'Ariftote avoit parlé de fa pefanteur ;
il expofe les idées des anciens fur la cauſe
que
&
&
OCTOBRE 1767. 101
du tonnerre & des tremblemens de terre ,
& trouve qu'elles étoient les mêmes que
celles de nos philofophes modernes. Il cite
Pytheas & Séleucus d'Erythrée comme
ayant précédé Defcartes dans fon explication
de la caufe du flux & reflux de la
mer , & dit que Pline , avant le Chevalier
Newton , en avoit attribué la caufe aux
forces combinées du foleil & de la lune.
L'auteur n'eft pas moins heureux dans fes
recherches fur la médecine il trouve
qu'Hippocrate & Platon avoient connu la
circulation du fang ; que le fentiment de
Harvey , de Sténon & de Redi , fur la
génération par les oeufs , avoit été renouvellé
d'Hippocrate , Empedocle , Ariftote
& Macrobe ; & que celui de Hartfoeker
& de Leuwenhoek , fur les vers fpermatiques
& les animalcules , fe trouvoit dans
Ariftote , Hippocrate , Platon , Lactance &
Plutarque. Le fyftême fexuel des plantes ,
dont on fait le principal mérite de la découverte
à Morland , Grew , Vaillant &
Linnaus , eft démontré devoir fon origine
à Empedocle , Théophrafte , Pline & Ďiodore
de Sicile. De- là paffant aux mathématiques
, & , s'appuyant du fentiment de
Wallis , Leibnitz & Wolf, l'auteur fait
voir que la méthode d'Euclide eft encore
la plus rigoureufe & la plus parfaite que
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
nous ayons ; que les problêmes les plus
difficiles dans ces fciences ont été réfolus
par Thalès , Pythagore , Platon , Archimède
, Apollonius , &c. Les miroirs ardens
d'Archimède lui fourniffent un beau champ
pour faire voir que les productions des
anciens ont été portées à un point qui a
furpaffé même la conception de quelques
illuftres fçavans. La dernière partie traite
de quelques vérités qui ne font point
mifes par l'auteur au rang des découvertes
parce que les modernes même reconnoiffent
en devoir la connoiffance à la religion
chrétienne ; telles font l'exiſtence
d'un Dieu , l'immortalité & la fpiritualité
de l'âme , la création de la matière , &
l'origine du mal , qui paroiffent avoir auffi
été connues des anciens . L'auteur conclut
par engager à ne pas négliger , autant que
l'on fait à préfent , à puifer directement à
fource des connoiffances , fans s'en tenir
ntièrement aux ruiffeaux qui en découlent
; & il emploie plufieurs argumens ,
u'une annonce telle que celle- ci ne nous
ermet pas de rapporter. Il préfente les
affages originaux qui fervent à prouver
e qu'il avance avec la plus grande exacitude
, & met le lecteur en état de juger
jui -même de la vérité de fes affertions.Nous
peu d'ouvrages dans notre lanja
P
P
C.
connoiffons
OCTOBRE 1767 103 .
gue qui renferment autant & d'auffi profondes
recherches que le livre de M. Dutens
; & elles ont d'ailleurs le mérite , bien
rare dans une production de ce genre , d'être
préfentées avec ordre , avec goût , avec
efprit , avec élégance & avec précifion .
HISTOIRE des Philofophes modernes
avec leur portrait dans le goût du crayon ;
par M. Saverien ; tome : troifième édition
, publiée par M. François, Graveur des
deffeins du Cabinet du Roi , & penfionnaire
de Sa Majesté. A Paris , rue Saint
Jacques , à la vieille pofte ; 1767 .
"
;
Cette troifième édition ne diffère
point de la feconde , qui eft femblable
» à la première. On n'y a corrigé que les
» fautes d'impreffion . On corrigera celles
de l'ouvrage dans le dernier volume
» mais il ne faut pas efpérer qu'on réponde
» à des critiques générales qui n'auront
» pas été motivées ». C'eft ainfi que s'expriment
les Libraires dans un avis fort
court imprimé à la tête de ce volume . Ils
y répondent à une efpèce de critique générale
qui a été faite de cette Hiftoire des
Philofophes modernes , à l'occafion du cinquième
volume qui a paru l'année dernière .
Nous joindrons ici un avis du même
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Graveur fur les portraits de ces mêmes
philofophes.
On ne peut plus douter de l'accueil
que le public fait à l'Hiftoire des Philo-
Jophes modernes , puifque voici , depuis le
peu de temps qu'elle paroît , la troifième
édition du premier volume ; mais il faut
convenir auffi que la gravure des portraits
qu'on a déja publiés dans les cinq volumes
de cet ouvrage , n'a pas été fi bien reçue.
Ce font des gravures dans le goût du
crayon, où l'on s'eft uniquement appliqué
à rendre la reffemblance , fans s'attacher
aux acceffoires qui rendent une eſtampe
agréable. L'artifte en a ufé ainfi , afin
de faciliter au public l'acquifition du livre ,
en le donnant au prix modique de 50 fols
le volume , comme on l'a fait jufqu'ici ,
& comme on le fera dans la fuite de l'ou
vrage , pour laquelle on continuera de
graver les portraits toujours de la même
manière , c'eſt- à - dire dans le goût du
crayon.
Cependant parce que plufieurs perfonnes
ont defiré que le travail fût plus foigné
, quoi qu'il en pût coûter , on s'eft
déterminé à graver au burin les portraits
des mêmes philofophes dont on a écrit
l'hiftoire.
On avertit donc ces perfonnes en par
OCTOBRE 1767. 105
M.
ficulier , & le public en général , que
François vient de graver au burin le portrait
de l'auteur , qui eft le premier portrait de
l'ouvrage , & qu'il gravera les portraits des
philofophes de même , fi on le demande.
En attendant on trouve chez lui ce portrait
féparément pour le prix de 12 fols . Ainfi
les perfonnes qui le voudront dans la troifième
édition du premier volume , donneront
cette augmentation pour un exemplaire
de ce volume. Ce fera le même
prix ou la même augmentation pour chaque
portrait à mefure qu'on en gravera .
Les curieux peuvent voir celui qu'on annonce
chez le fieur François , Graveur &
Penfionnaire du Roi , rue Saint- Jacques , à
la vieille pofte . Il eft gravé avec beaucoup
de foin , & eft très- reffemblant.
JAC. BRULKERI hiftoria critica philo
fophia , à mundi incunabulis ad noftram
ufque atatem deducta ; 6 vol. in- 4º , editio
auctior.
Cet ouvrage s'imprime à Léipfick , &
fera achevé dans le mois de novembre
prochain . L'édition fera de beaucoup pré.
férable à la précédente , foit pour le papier
,foit pour les autres ornemens & les
augmentations ; on imprime auffi les fupplémens
à part pour ceux qui pofsèdent la
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
première édition. Ces fupplémens feront
un gros vol. in-4º , même format
tomes précédens.
que les
On invite le public , qui voudra fe
pourvoir de l'un ou de l'autre ouvrage ,
de s'adreffer à M. Humblot , Libraire , rue
Saint-Jacques , à Paris , qui les fournira.
au même prix qu'ils feront vendus à Léïpfick
, mais qui n'en fera venir que le nombre
arrêté.
GRAMMAIRE générale , ou expofition
raifonnée des élémens néceffaires du langage
, pour fervir de fondement à l'étude
de toutes les langues ; par M. Beauzée ,
de la Société Royale des Sciences & Arts
de Metz , des Sociétés Littéraires d'Arras
& d'Auxerre , Profeffeur de grammaire à
l'Ecole Royale Militaire. A Paris , de l'imprimerie
de J. Barbou , rue & vis - à- vis
de la grille des Mathurins ; 1767 : deux
vol. in- 8 °. Prix 12 liv . reliés .
C'eft ici la plus étendue , la plus générale
, la plus complette , & , felon nous ,
la mieux raifonnée & la plus philofophique
de toutes les grammaires françoifes.
Il fort de cet ouvrage une méthode fimple
, aifée , courte & uniforme , pour fervir
d'introduction à toutes les langues . Le
même M. Beauzée avoit déja fourni à
OCTOBRE 1767. 107
l'Encyclopédie , depuis la mort de M. Dumarfais
, la plupart des articles de ce dictionnaire
. Les Grammairiens connoiffent"
tout le mérite de ces articles , qui font
partie du livre que nous annonçons. Ce
qui le diftingue principalement de toutes
Les autres productions de ce genre , c'eft
qu'il fournit une méthode d'introduction
aux langues qui en facilite & en fimplifie
l'étude ; & que l'auteur a fuivi , à l'égard
de la grammaire générale , la méthode
d'examen propofée par Defcartes pour
toutes les matières philofophiques . La
grammaire eft une vafte région où l'on
pouvoit encore faire de nombreuſes &
d'utiles découvertes. Sans prétendre fe fingularifer
, M. Beauzée a pris une route
qu'on n'avoit pas encore effayée ; il a
fait fes obfervations , il les a comparées
entre elles & avec les opinions reçues ; il
a penſé à remonter aux principes fondamentaux
du langage par l'analyse des faits
grammaticaux ; il a fuivi le fil de cette
analyfe ; & fon fyftême n'eft que l'expofition
de fes réſultats.
REMARQUES fur la langue françoife ;
par M. l'Abbé d'Olivet . A Paris , chez
Barbou , Imprimeur - Libraire , rue & vis-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
à- vis la grille des Mathurins ; 1767 : vol.
in- 12 . Prix 2 liv. 10 fols relić.
Depuis quelques années M. l'Abbé
d'Olivet prend un foin particulier pour
faire jouir le public d'une édition complette
& très-foignée de la plupart de ſes
oeuvres. Nous avons annoncé fucceffivement
fes traductions de Cicéron ; & cette
collection , fi bien accueillie dans tous les
temps , reçoit un nouveau luftre par l'attention
que l'auteur apporte à la réimpreffion
de fes ouvrages , & par les foins du fieur
Barbou, Imprimeur , dont les preffes jouiffent
d'une fi grande réputation. Nous avons
fouvent eu occafion d'en faire l'éloge ; &
nous ne pouvonstrop répéter que tout ce qui
fort de cette imprimerie eft d'un travail
délicat & recherché. Nous ne dirons rien en
particulier du mérite de ces remarques
on fçait affez l'eftime générale dont jouiffent
depuis tant d'années tous les écrits
qui font fortis de la plume de M. l'Abbé
d'Olivet & ceux en particulier qui
traitent de notre langue.


CORNELIUS Nepos , de vita excellentium
Imperatorum. Parifiis , typis Barbou ,
viâ Mathurinenfium ; 1768 : vol. in - 12 .
Prix 6 liv. relié en veau doré fur tranche.
OCTOBRE 1767 109
Le fuccès étonnant qu'ont eu dans le
monde les belles éditions des auteurs latins ,
faites par Barbou , met fouvent cet habile
artifte dans la néceffité de les renouveller.
La vie des grands Capitaines par Cornelius
Nepos a déja été réimprimée plufieurs
fois , & toujours avec les mêmes
foins & les mêmes ornemens typographiques.
L'édition que nous annonçons aujourd'hui
, ne le céde en rien aux précédentes
, peut-être même l'emporte- t - elle
par la beauté du papier , la netteté des
caractères plus neufs , & tout ce qui donne
aux dernières éditions de la fupériorité
fur les premières.
PUBLII Virgilii Maronis opera. Parifiis
, typis Barbou , viâ Mathurinenfium
1767 : deux vol . in- 12 . Prix 12 liv . reliés
en veau , dorés fur tranche.
Ce livre , ainfi que le précédent , eft
compris dans la fuperbe collection des
auteurs latins de l'imprimerie de Barbou
& a été réimprimé , les premières éditions
ayant été épuifées. On a ajouté au Virgile
que nous annonçons , un fupplément
au douzieme livre par Maffée. Nous ne
pouvons trop répéter nos éloges fur l'exécution
typographique de ces dernières
éditions.
110 MERCURE DE FRANCE.
FACILES aditus ad linguam latinam :
Jeu excerpta quadam ex colloquiis Mathur ,
Corderii, & apophtegmatibus Defid . Erafii.
Accefferunt amena fabella puriffimo &
lucidiffimo fermone fcripta. Opufcula elementaria
in gratiam puerorum in fextâ
auditorum. Parifiis , apud J. Barbou , viâ
Mathurinenfium ; 1767 : in- 12 de 172
pages.
Cette collection des divers morceaux
choifis tirés de très - bons auteurs latins ,
forme un ouvrage très - propre pour les
écoliers de fixième . Le même Libraire
vend auffi tous les livres qui font à l'ufage
des claffes .
gravure ;
DICTIONNAIRE des Graveurs anciens &
modernes , depuis l'origine de la
avec une notice des principales eftampes
qu'ils ont gravées : fuivi des catalogues
des oeuvres de Jacques Jordans , & de
Corneille Viffcher ; par F. Bafan , Gra
veur. A Paris , chez Delormel , rue du
Foin ; Saillant , rue Saint Jean- de- Beauvais
; veuve Duchefne , rue des Noyers ;
Durandneveu , rue Saint Jacques ; Defaint,
rue du Foin ; 1767 : avec approbation &
privilége du Roi ; trois vol. in - 12 .
Dans ce livre font raffemblés les noms
& eftampes de tous les artiſtes qui , depuis
OCTOBRE 1767. III
l'invention de la gravure , ont manié la
pointe & le burin chez toutes les nations.
de l'Europe. L'ouvrage eft divifé en deux
volumes , auxquels eft joint un troiſième
qui fait fuite , & qui contient feul le
catalogue de l'oeuvre de Rubens , d'une
édition beaucoup plus ample & plus correcte
, que celui qui avoit été publié en
1751 par le fieur Hecquet.
LETTRE à M. d'Alembert , touchant fes
nouvelles entrepriſes fur le calcul des probabilités.
Par M. ***. 1767 ; brochure in-
12 , de quarante pages.
Il nous a paruque ; dans cette brochure ,
l'auteur ne s'en tient pas à la modération
requife dans les difputes littéraires. Les
égards dus au mérite de M. d'Alembert , ne
nous permettent pas d'entrer dans de plus
grands détails fur un écrit où nous croyons
que l'auteur s'eft trop livré à l'envie de
piquer fonadverfaire. D'ailleurs la matière
dont il eft queftion , n'eſt pas à la portée de
la plupart de nos lecteurs.
CONSIDERATIONS fur les compagnies ,
fociétés & maîtriſes . A Londres , la préfente
année , & à Paris , chez Guillyn
libraire , quai des Auguftins. Prix 24 fols
broché .
112 MERCURE DE FRANCE.
Quels font les obftacles qu'apportent att
travail & à l'induftrie les corps de métiers ?
Quels font les avantages qui reviendroient
à l'Etat de leur fuppreffion ? Quelle feroit
la meilleure méthode d'y procéder ? Les
fecours que les corps de métiers ont fournis
au Royaume , lui ont - ils été utiles ou
nuifibles ? Telles font les différentes queftions
que l'auteur de cette brochure s'eft
propofé de traiter. Nous croyons que dans
les circonstances préfentes , l'ouvrage peut
être lu avec curiofité .
EUGENIE , drame en cinq actes en profe ,
enrichi de figures en taille-douce ; avec un
effai fur le drame férieux , par M. de Beaumarchais
, avec cette épigraphe tirée de la
piece même : une feule démarche hazardée
m'a mife à la merci de tout le monde.
Eugénie , acte III , fcène IV ; prix , trois
livres broché. A Paris , chez Merlin ,
libraire , rue de la Harpe , à faint Jofeph ,
1767. Avec approbation & privilége du
Roi. In-8°.
Après tout ce qui a été dit , en faveur de
ce drame , dans l'article des fpectacles de
quelques-uns de nos précédens Mercures ,
il ne nous reste plus qu'à rendre compte à
nos lecteurs , de l'exécution typographique
cet ouvrage , fi long- tems & fi juftement
de
OCTOBRE 1767. 113
applaudi au théâtre. Il eft précédé d'un difcours
préliminaire , fous le titre d'effai fur
le genre dramatique férieux. Les principes
de l'auteur fur cette matière nous ont paru
mériter l'attention de ceux qui fe deftinent
à la même carrière. Ces derniers y puiferont
des vues nouvelles , & capables de les
guider. Quant à la partie typographique ,
le crayon de M. Gravelot , & le burin de
MM. Née , Mafquelier , Duclos , Levaffeur
& Leveau , joints à la beauté du papier
& à la netteté des caractères , rendent cette
édition très précieuſe. Chaque acte eſt
précédé d'une eſtampe qui en repréſente
le fujet principal.
-
ELOGE de Charles V , Roi de France ,
furnommé le Sage ; par M. l'Abbé Maury
de l'académie des Arcades de Rome. A
Paris , chez la veuve Duchefne , libraire ,
rue faint Jacques , au temple du goût.
1767 , in-8º.
ELOGE de Charles V , Roi de France ,
furnommé le Sage , par M. Mercier in
multitudine videbor bonus , & in bellofortis .
Sapien. chap. 8 , ver. 16. A Amſterdam ,
1767. In- 8°, avec une gravure.
La multitude des éloges du fage Monarque
, propofé par l'Académie Françoife
114 MERCURE DE FRANCE.
pour fujet du prix d'éloquence de cette
année , ne nous permettra peut- être pas de
nous étendre beaucoup fur chacun de ces
difcours.
LETTRE de Gabriel d'Etrées à Henri
IV , précédée d'une épître à M. de Voltaire
& de fa réponfe ; par M. Blin de
Sainmore. A Paris , de l'imprimerie de Sébaftien
Jorry, rue & vis-à- vis de la comédie
françoife , au grand monarque & aux cigognes
, 1767. Avec approbation & privilege
du Roi. In 8 ° . avec figures.
Nous avons déja beaucoup parlé dans
différens temps, de cette héroide eftimable ,
dont une nouvelle édition paroît nouvellement.
La peinture , poëme couronné aux jeux
floraux , le 3 mai 1767 ; par M. Michel
d'Avignon , écolier de rhétorique , & de
l'académie du college de l'Oratoire. A
Lyon , de l'imprimerie d'Aimé de la Roche,
& fe trouve à Paris , chez Sébastien Jorry ,
rue de la comédie françoife ; & à Lyon ,
chez Pierre Duplain , Benoît Duplain
rue Merciere ; Aimé de la Roche , aux
halles de la grenette , 1764 : in- 8 ° . avec
figures.
On a voulu fuivre à Lyon , l'uſage où
T'on eft à Paris , depuis quelques années
OCTOBRE 1767. 113
d'orner de gravures toutes les poéfies qui
s'imprimentjournellement ; mais malheureufement
pour les poëtes de province , les
artistes qu'ils employent n'ont ni le goût ,
ni la perfection de ceux de la capitale ; &
au lieu de procurer de nouveaux agrémens
à leurs poëmes , par le fecours du burin , ils
les dégradent pour ainfi dire , par la groffiereté
des gravures dont ils les accompagnent.
ORAISON funèbre de très - haute , trèspuiffante
& très- excellente Princeffe Marie-
Jofephe de Saxe , Dauphine de France ,
prononcée dans l'églife de Paris , le 3
feptembre 1767 ; par Meffire Jean de
Dieu- Raimond de Boifgelin de Cucé , Evêde
Lavaur. A Paris , de l'imprimerie de Heriffant
pere , Imprimeur du cabinet du
Roi chez Heriffant fils , libraire , rue
faint Jacques , 1767 ; avec approbation &
permiffion : in-4°.
" Le temps de la profpérité fut pour
Madame la Dauphine , ce qu'il devroit
» être pour tous les hommes , un temps d'épreuves
oùfon ame fe formoit aux vertus
» néceffaires à l'infortune; & l'adverfité n'a
» fervi qu'à faire éclater les mêmes vertus ,
que la profpérité n'avoit pu corrompre ,,.
Telles font les deux propofitions qui for-
و ر
»
116 MERCURE DE FRANCE.
ment les deux parties du difcours de M.
l'Evêque de Lavaur , fort applaudi par
l'augufte affemblée où il a été prononcé.
ORAISON fanèbre de très - haute ,
très-puiffante , & très - excellente Princeffe
Marie-Jofephe de Saxe , Dauphine de
France , prononcée dans l'églife première
archipresbitérale de la Magdeleine
de Paris , le 4 feptembre 1767 ; par M.
l'Abbé du Rouzeau. A Paris , chez Vente ,
libraire , au bas de la montagne fainte Geneviève
, 1767 ; avec approbation & permiffion
: in-4°.
و ي
»
Marie-Jofephe de Saxe , le modèle des
Dauphines , l'exemple des meres . Que
» de vertus ces deux titres bien remplis ne
fuppofent- is pas déja ? Mais les vertus
» obfcures & privées , l'objet de l'indiffé-
≫rence d'un fiecle frivole , peuvent- elles
» compofer l'éloge d'une Princeffe ? Je
» prouverai à ce fiecle dédaigneux qu'on
» peut être grande Princeffe avec elles , &
" que Marie Jofephe de Saxe, le modèle
» des Dauphines , eût été en effet le
» modèle des Reines , fi Dieu lui eût per-
» mis de s'affeoir fur le trône pour lequel
» elle fembloit avoir été deftinée . Je
ferai voir enfuite comment ces vertus ,
.fi fimples , fi communes en apparence ,
OCTOBRE 1767. 117
» rehauffées par la religion , échauffées ,
» pour ainfi dire , de fon fouffle divin
pendant la vie , peuvent achever de ca-
» ractériſer la grande Princeffe à la mort ,,.
Tel eft le fonds de l'éloge que M. l'Abbé
du Rouzeau confacre à Madame la Dau
phine.
DESCRIPTION du maufolée pour trèshaute
, très - puiffante & très - excellente
Princeffe Marie - Jofephe Albertine de
Saxe, Dauphine de France , fait à Paris
dans l'égliſe de notre-Dame, le 3 feptembre
1767. Cette pompe funèbre ordonnée
de la part de fa Majefté , par M. le Duc de
Duras , Pair de France , premier Gentilhomme
de la chambre du Roi , a été conduite
par M. Papillon de la Ferté , Intendant
& Contrôleur général de l'argenterie ,
menus plaifirs & affaires de la chambre de
Sa Majefté ; fur les deffeins du fieur Mic-
Ang Challe , peintre ordinaire du Roi ,
deffinateur de fa chambre & de fon cabinet.
La fculpture a été exécutée par le fieur
Bocciardi , fculpteur des menus plaifirs.
De l'imprimeriede P. R. C. Ballard , feul
imprimeur pour la mufique de la chambre
& menus plaifirs du Roi, & feul imprimeur
de la grande chapelle de Sa Majeſté ,
MERCURE DE FRANCE.
1767 ; par exprès commandement de fa
majefté : in-4°.
Le goût des perfonnes illuftres qui ont
préfidé à cette pompe funèbre , a été merveilleufement
fecondé par les célebres artiftes
qui ont été chargés de l'exécution .
On a fur- tout applaudi aux deffeins de M.
Challe , dont la capacité reconnue pour les
cérémonies de ce genre , a déja fait l'objet
des éloges des connoiffeurs en pareille
occafion,
POMPE funèbre de Madame Marie-
Jofephe de Saxe , Dauphine de France ,
par M. T. D. M. le 3 feptembre 1767 ,
avec cette épigraphe : infandum , Regina ,
jubes renovare dolorem . Virgile. A Paris
chez Vente , libraire , montagne fainte Geneviève
, près les RR . PP. Carmes , 1767 :
in- 4°.
-
C'est ici le fujet d'un poëme d'environ
cent trente vers. Le lecteur eft fuppofé
fortir de notre Dame à l'iffue de la
cérémonie , & fe trouver à Sens auprès
du tombeau commun aux corps de
Monſeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , auxquels l'auteur adreffe
fucceffivement la parole. Le fentiment , le
zele , l'amour de la patrie ont dicté tous
les vers qui compofent ce beau poëme.
OCTOBRE 1767. 119
PAR quelles caufes & par quels degrés
les loix de Licurgue fe font altérées chez
les Lacédémoniens , jufqu'à ce qu'elles
ayent été anéanties : differtation qui a remporté
le prix dans l'académie royale des infcriptions
& belles - lettres , le 28 avril
1767 ; avec des notes contenant les principaux
traits de l'hiftoire de Lacédémone ;
par M. Mathon de la Cour le fils . A Lyon ,
& fe trouve à Paris , chez Durand , libraire
, rue faint Jacques ; & Vallat- la-
Chapelle , libraire , fur le perron de la
fainte chapelle , au Palais ; 1767 ; in 8º ,
de cent pages,
On trouve , dans cette differtation
juftement couronnée , des recherches fçavantes
, & des faits préfentés avec goût &
écrits avec élégance. Une histoire complette
des Lacédémoniens écrite de la même
main , feroit un ouvrage curieux &
agréable ; & nous exhortons M. Mathon
de la Cour , de fuivre une carrière , pour la
quelle il nous paroît avoir les plus grandes
difpofitions.
ESSAI fur les effets falutaires du féjour
des étables dans la phtifie ; par M. Read
docteur en médecine de la faculté de
Montpellier , ci -devant médecin des armées
du Roien Allemagne , avec cette épi120
MERCURE DE FRANCE .
graphe : in defperatis , fatius eft anceps experiri
remedium , quàm nullum. Dans les
cas défefpérés , il vaut mieux hafarder
un remede dont le fuccès foit douteux ,
que de n'en faire aucun. Cornelius Celfus.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Riviere , pont au change , à la harpe ,
1767 : in- 8 ° . de 36 pages.
Deux domestiques malades à la campagne,
& tombés dans le marafme le plus
caractérisé , incommodoient toute la maifon
de l'odeur putride de leurs excrémens .
La crainte de l'infection , jointe à la certitude
de leur mort prochaine , engagea le.
maître de la maifon à les faire tranſporter
dans une étable , où l'on donna ordre de
leur apporter tout ce qu'ils demanderoient,
L'appétit , les forces & l'embonpoint revinrent
infenfiblement ; & ces gens fe rétablirent
parfaitement. Quelque temps
après , un médecin inftruit de cet heureux
effet du hafard , confeilla à M. Carle
Vanloo , fils du peintre célebre de ce nom ,
de tenter ce moyen , comme l'unique qui
qui
lui reftoit. Ce jeune homme avoit les
fignes les plus effentiels d'une phtifie confirmée
, une maigreur affreufe , un dégoût
univerfel , des infomnies , des fueurs nocturnes
, & c. Il fe détermina à entrer dans
l'étable les décembre 1766 : il y vécut de
creffon
OCTOBRE 1767. 121
creffon & de crême de ris. Huit jours après
fon établiffement dans cet endroit , l'appétit
fe rétablit , le fommeil revint , &c.
&c. & il jouit , après cinq mois de féjour
dans cette étable , de la fanté la plus robufte.
Plufieurs autres exemples de ce genre
ont engagé M. Read à rechercher les caufes
du fuccès de cette méthode ; & il en
fait part au public avec d'autant plus d'empreffement
, que cet effai exciterà peut - être
l'attention des gens qui pourront porter
plus de jour fur une matière fi intéreffante.
DISCOURS fur l'hiftoire des Juifs ,
depuis le commencement du monde , jufqu'à
la deftruction de Jerufalem par les
Romains , pour faciliter aux jeunes perfonnes
de l'un & de l'autre fexe l'intelligence
des figures de la bible & de l'hiſtoire
fainte ; par M P. Erpin des Chevanettes.
A Paris , chez Saugrain jeune , libraire ordinaire
de Monfeigneur le Comte d'Artois
, quai des Auguftins , à la fleur de lis
d'or , 1767 ; avec approbation & privilege
du Roi : brochure in-12 de 220 pages.
Ceux auxquels l'auteur deftine cette
brochure , lui fauront peut-être gré un
jour de leur avoir facilité la liaifon des
faits de la bible , & d'avoir mis de la clarté
dans leurs idées. Une douzaine d'époques
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE.
leur ferviront comme autant de points de
vue , fous lefquels ils confidéreront les
variations arrivées aux Juifs dans l'état
civil & eccléfiaftique. Peut- être en réfultera-
t- il quelque defir de puifer dans l'écriture
fainte , la connoiffance des choſes
qu'il ne fait qu'indiquer.
RECUEIL de fables , contes , épigrammes
& penfées diverfes de M. de C. C.
avec le fymbole raifonné du philofophe ,
un difcours fur la cavalerie , & la comédie
de l'imprudent , pièce en vers & en cinq
actcs : le tout mis au jour par
*** A la
Haye , chez Goffe junior , 1767 : in 12 ,
de 300 pages.

Il eft difficile de raffembler tant d'objets
divers dans un même volume. De la philofophie
& de petits vers , une comédie
& des traités fur différentes parties de l'art
de la guerre ; en un mot , mille chofes
qui font peu faites pour aller enſemble ,
marchent ici fur le même rang. De pareils
recueils peuvent fe contenter d'une fimple
annonce , en attendant qu'on puiffe parcourir
les matières qui les compofent.
you yo
OCTOBRE 1767. 123
LETTRE à M. DE LA PLACE .
JE me rends , Monfieur , aux obfervations
judicieufes d'un nombre d'amis
lettrés qui trouvent peu exact le titre de
l'ouvrage que vous avez eu la bonté d'annoncer
dans votre Mercure de feptembre.
Ils prétendent qu'une addition eft abfolument
néceffaire pour donner une idée
plus jufte & plus précife de ce recueil .
Je vous prie , Monfieur , d'inférer dans
votre premier Mercure cette lettre & cette
addition Anecdotes hiftoriques , morales
&littéraires du règne de Louis XV. Je ne
change rien au plan de l'ouvrage.
J'ai l'honneur , &c.
DAGUES DE CLAIRFONTAINE ;
de l'Académie d'Angers.
A Paris , ce 19 feptembre 1767.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
SECOND Mémoire fur le projet d'amener
à Paris les eaux de la rivière d'Yvette ,
avec le compte rendu à la Faculté de
Médecine , par fes Commiffaires ; lequel
conftate que ces eaux font de la même
qualité que celles de la Seine prifes
au deffus de Paris lu à l'affemblée
publique de l'Académie Royale des Scienres
le mercredi 12 novembre 1766 , par
M. DEPARCIEUX , de la même Académie.
DE tout ce dont les hommes font ufage ,
l'eau occupe fans contredit le premier rang.
Nous l'employons de tant de façons & tous
les jours , médiatement ou immédiatement
, qu'il feroit difficile de les compter,
Si nous pouvions , non pas douter , mais ne
OCTOBRE 1767. 125
pas
&
être affez perfuadés de cette vérité , les
monumens qui nous reftent des anciens ,
la conduite de nos contemporains nous la
montreroient , pour peu qu'on voulût y réfléchir.
Celui qui n'a point d'eau chez lui ,
envie le fort de fon voifin qui en a . Celui
qui en a , en cherche encore. Veut- on
acquérir un bien , une maiſon de campagne
; la premiere queftion eft de demander
s'il y a de l'eau. Telle terre eft à
vendre , qui vaudroit beaucoup plus , s'il
y avoit de l'eau au château . Un village qui
n'a qu'un puits commun , en fait faire un
fecond. De nos jours , nombre de villes ,
bourgs & villages qui n'en avaient pas
affez , s'en procurent , foit de riviere , foit
de fource. La lifte en feroit trop longue à
faire. La capitale du royaume , dont les
befoins font les plus grands , eft celle qui
en a le moins , parce qu'on n'avoit point
encore connu de moyens fimples , folides
& durables pour lui en procurer
.
M. Deparcieux , qui a toujours porté fes
connoiffances fur des objets utiles à la
fociété , & particuliérement à l'hydraulique
, a publié en 1762 un mémoire auquel
tous les hommes inftruits ont applaudi
. Il y démontre que l'eau de la riviere
d'Yvette , prife à Vaugien , qui n'eft
• qu'à 18000 toifes de Paris , peut aisément
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
"
arriver dans cette ville à la même hauteur
qu'y arrive celle d'Arcueil , & à l'endroit
le plus commode pour la faire diftribuer
dans tous les quartiers .
Le petit goût de marais qu'a l'eau de
l'Yvette , comme l'ont les eaux de toutes
les moyennes & petites rivieres qui compofent
les grandes , & qu'il eft impoffible
qu'elles n'avent toutes fans aucune exception
, leur érant donné par les herbes aquatiques
qui y croiffent , meurent & pourriffent
, & par toutes les feuilles qu'elles reçoivent
des arbres qui couvrent leurs bords ,
& qui féjournent depuis des fiecles dans les
lits des rivieres , ou dans les biais ou éclufes
des moulins : ce goût de marais , dit M.
Deparcieux , quoiqu'il fe diffipe à l'air
libre , & en peu de tems , après qu'on a
féparé l'eau des fonds vafeux qui le lui
donnent , a fait craindre à quelques perfonnes
qui n'en foupçonnaient certainement
pas la caufe , qu'elle pût jamais être
bonne pour abreuver Paris , quoique deux
habiles chymiftes euffent afluré qu'il n'étoit
qu'accidentel , comme il l'eft aux eaux
de toutes les autres rivieres , même à la
Seine qui l'a prefque tous les étés ; qu'il fe
paffoit en peu de tems , & qu'elle ne contenoit
aucun principe mal - fain ; qu'elle
étoit enfin aufi falubre que celle de la
Seine prife au- deffus de Paris.
OCTOBRE 1767. 127
M. Deparcieux , en déclarant qu'il ne
veut former aucune compagnie , qu'il ne
croit pas même ce moyen digne de la ville ,
fans doute , parce que des entrepreneurs
n'auroient aucun intérêt à en fournir plus
qu'ils n'en auroient promis , & que le plus
en cela est toujours le mieux , pour en laiffer
couler jour & nuit dans les rues pour
en laver les ruiffeaux , pour les incendies ,
pour en fournir au peuple , aux pauvres ,
& à ceux qui n'en auroient pas affez d'une
part mefurée , plein de confiance pour ce
que MM. Hellot & Macquer avoient dit
de cette eau , a regardé comme étant de
fon devoir , autant comme citoyen , que
comme auteur de ce beau projet , de ne
pas laiffer affermir une opinion auffi mal
fondée , auffi contraire au bien public , &
avancée avec auffi peu de connoiffance de
la chofe. Il a cru qu'il n'y avait rien de
plus expédient pour cela que de s'adreffer
à la Faculté de médecine , juge née de ces
matieres, & la plus compétente de l'Europe
pour la faire prononcer fur la qualité de
cette eau ; & en conféquence il préfenta
requête en 1766 à cette célebre Compagnie,
pour la prier de vouloir bien nommer
les Commiffaires qu'elle jugeroit néceffaires
pour examiner l'eau de l'Yvette
par tous les moyens que la chymie fournit,
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
& donner à la qualité de cette eau , bonne
ou mauvaife le degré de confiance qu'on
doit y avoir , afin qu'il ne fût plus queftion
du projet , fi elle n'étoit pas de la plus
parfaite qualité , & qu'on pât dans le cas
contraire entreprendre un jour l'exécution
en toute confiance, tranquillifer à cet égard
ceux qui ne demandent qu'à être éclairés ,
& en impofer à ceux qu'un intérêt particulier
portoit à appuyer fourdement les
doutes fur la falubrité de cette eau , s'ils
ne les avoient pas eux- mêmes fuggérés.
Car il fe préfentoit une Compagnie qui
propofoit d'établir des pompes à feu à la
Garre , ou à la pointe de l'Ifle faint Louis,
pour fournir d'eau la ville de Paris moyennant
une taxe annuelle , perpétuelle &
privilégiée fur toutes les maiſons comprifes
entre le grand égoût & le nouveau
boulevard : taxe qui devoit être proportionnée
à la longueur des bâtimens donnant
fur la voie publique , en maifons ,
en cours ou en jardins .
La demande de M. Deparcieux fut
reçue par la Faculté , comme elle devoit
l'être , ou autant favorablement , dit- il ,
qu'il pouvoit le defirer ; elle nomma pour
Commiffaires MM. Majault , Poiffonnier
, Delariviere , le jeune , Roux &
Darcet.
OCTOBRE 1767. 129
Jamais commiffion , dit M. Depar
cieux , n'a été faifie par les Commiffaires
avec plus d'empreffement , de zèle & de
patriotifme , que celle - ci l'a été. Jamais
toutes les précautions ne furent mieux méditées
, ni mieux prifes ; rien ne leur a
coûté , ni temps , ni peines , ni foins répétés
, ni dépenses ; au lieu de n'analyfer
que l'eau de l'Yvette feule , ils ont voulu
examiner avec elle , pour en faire une comparaifon
immédiate , toutes celles qui font
principalement connues pour l'ufage ordi .
naire de la vie , & réputées les plus fa-
Fubres , telles que celles de la Seine , d'Arcueil
, de Villedavray , de Sainte- Reine
& de Briftol.
Toutes les épreuves , foit par les réfidus
, foit par les pefanteurs , foit par les
diffolutions d'argent , de mercure , d'alkalis
, &c. ont toujours placé l'eau de
I'Yvette à côté de celles de la Seine prifes
au- deffus de Paris.
Les degrés de légereté & de peſanteur
de toutes ces eaux ont été déterminées avec
un aréometre qui ne laiffe aucun doute ,
& qui eft de la plus grande fenfibilité .
Les Commiffaires nous affurent que le
petit goût de marais de l'eau de l'Yvette ,
comme des autres rivieres ,lui provient des
feuilles des arbres & des herbes qui croif-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
fent dans fon lit , & qu'il fe paffe en deux
ou trois fois vingt- quatre heures , étant
expofée à l'air libre dans une jatte ou
dans une terrine , & non gardée dans une
cruche ou dans des bouteilles , comme
T'ont peut- être fait les premiers qui ont
cru que ce goût ne fe paffoit pas.
Ce goût fe perdant dans une jatte fans
aucun mouvement , à plus forte raifon fe
perdra-t- il , l'eau coulant lentement dans
un canal maçonné & propre , de fept lieues
de long , expofé à l'air libre , & toujours
en mouvement , fi , comme il eft à defiret ,
on l'amène un jour à Paris .
Enfin les habitans voifins de la riviere
d'Yvette, que les Commiffaires ont interrogés
fur fufage qu'ils faifoient de cette
eau , leur ont dit qu'ils s'en fervoient à
rout , & qu'ils la préféroient à de l'eau de
fource , qu'ils ont également à leur portée
, fans prendre garde à fon petit goût de
marais.
L'eau de l'Yvette doit donc être regardée
comme auffi falubre que celle de
la Seine prife au deffus de Paris . En effet
elle eft route formée de fources qui fortent
du fable , du gravier , ou du grais.
M. Deparcieux répete dans fon fecond
mémoire ce qu'il avoit déja dit dans le
premier , qu'aucune grande ville ne doit
OCTOBRE 1767. 13i
être fournie par des machines quand il ya
poflibilité d'en avoir naturellement ; qu'il
ne faut fe fervir de ces admirables inventions
, que quand il n'y a pas d'autres
moyens pour s'en procurer ; les plus
:fimples & les plus folides , dit- il , étant
toujours trop à charge par les dépenſes
journalieres & annuelles qu'elles exigent ,
& fujettes à trop d'inconvéniens qui en
fufpendent le fervice , & qu'il en peut arriver
tel qu'il les détruife tout- à-fait.
Pour Paris , les machines feroient encore
incomparablement plus difpendieufes
par de fonds , & par l'entretien annuel qu'il
sen coûteroit pour amener l'Yvette , fi on
vouloit que ces machines élevallent 1900
1200 pouces d'eau que l'Yvette peut
fournir dans fon moindre état ; & cette
quantité eſt néceffaire à Paris.
Cet Académicien prouve clairement
dans fon fecond mémoire , pour ceux qui
connoiffent fuffifamment les environs de
Paris , que l'eau de l'Yvette eft la feule
qu'on puiffe raisonnablement propofer de
conduire à Paris ; il ne demande pas qu'on
l'en croye fur la parole , il indique les
moyens les plus propres pour s'affurer fi
fon projet mérite l'attention des Magiftrats
, ou non , & les plus capables d'inf
F vj 110
132 MERCURE
DE FRANCE
.
pirer toute la confiance poffible fur la
fûreté & la folidité de ce beau projet.
Trois conditions font néceffaires , ditil
, pour fournir d'eau une grande ville.
1º. Qu'elle foit de bonne qualité .
2º. Qu'elle foit abondante & toujours
au- deffus des befoins.
3°. Qu'elle foit affurée pour toujours.
Trois Compagnies célebres, continue- r
il , feront les garants , fi l'on veut , que le
projet de l'Yvette remplira ces trois conditions.
La Faculté de médecine affure de la
manière la plus authentique que l'eau de
1 Yvette eft des plus falubres , comme
l'avoient dit MM. Hellot & Macquer.
L'Académie royale des fciences vérifiera
, quand on l'en priera , que la quantité
d'eau , & la pente pour la faire arriver, font
telles que M. Deparcieux l'a dit.
Nous favons que l'Académie royale
d'architecture fe chargera avec autant de
zèle que de patriotisme de faire exécuter
fous fes ordres & conduite un projet fi
effentiel pour cette grande ville ; au moyen
de quoi l'on pourroit être affuré , autant
qu'il eft poffible de l'être , de la perfection
& de la durée d'un monument auffi néceffaire.
Rarement , dit M. Deparcieux , les
magiftrats d'aucune ville ont eu de pareils
OCTOBRE 1767. 133
garants dans leurs entrepriſes . Si toutes les
entrepriſes faites pour l'utilité publique
paffoient par de femblables étamines
avant de les entreprendre , chacune fuivant
fon diftrict , on n'en verroit point qui ne
fuffent applaudies.
Vient enfuite le compte rendu à la
Faculté de médecine par les Commiffaires
qu'elle avoit choifis pour faire l'examen de
l'eau de l'Yvette.
Il faut lire ce travail en entier , pour
fentir tous les foins & toute l'exactitude
jufqu'au fcrupule qu'ils ont apportés pour
remplir la miflion dont la faculté les
avoit chargés. Ce travail eft tel qu'il doit
fervir de plan ou de protocole pour tous
les examens de cette efpece .
Comme la chymie eft aujourd'hui plus
cultivée qu'elle n'a jamais été , & que cet
objet eft des plus intéreffant pour l'humanité
, on a tiré féparément un nombre
d'exemplaires de ce compte rendu à la Faculté
en faveur de ceux qui s'occupent de
ces matières. On le trouve chez Pankoucke
, près la comédie françoife .
Si ce projet n'eft pas exécuté de notre
temps , dit l'auteur , iill eesſtt trop néceffaire
à Paris , & il le devient de plus en plus
chaque jour par les aggrandiffemens continuels
, pour qu'il ne le foit pas à l'avenir ;
134 MERCURE DE FRANCE.
"
& l'on ne pourra alors fe figurer comment
après avoir connu la poffibilité
d'amener dans tous les quartiers de la ville
- ce volume de bonne eau , les citoyens ne
fe foient pas cottifés pour la faire venir à
leurs dépens , comme les habitans d'un
village fe cottifent pour conftruire , ou
pour réparer un puits commun ou autre
ouvrage à leur ufage particulier ; car il eſt
auffi naturel , on nous permettra cette réflexion
, que les habitans d'une ville faffent
les frais néceffaires pour fe procurer
une jouiffance qui doit leur être commune
, qu'il l'eft que les habitans d'une
paroiffe , ou d'un village, faffent ceux d'un
presbitère à rétablir , ou d'un puits commun
, &c. ou encore que chacun paye ce
qu'il fait faire chez lui pour fa jouiffance
particulière.
Les habitans de Coulanges - la Vineufe ,
après avoir effayé le malheur de plufieurs
incendies , demandèrent l'impofiction
d'une taxe particulière fur chaque
pièce de vin qui fortiroit de leur territoire
pour leur procurer de l'eau , ce qui leur
fat accordé. M. Couplet , de la même
Académie que M. Deparcieux , leur
trouva le tréfor qu'ils deûroient depuis fi
-long-tems. L'eau arriva , & la taxe fut
¡ôtée .
OCTOBRE 1767. 135
François I , qui pourvoyoit à tout , dit
M. de Freminville , tome 4 , page 518 ,
ordonna , par fa déclaration de 1540 ,
qu'il fût conftruit des puits publics en
tous les lieux , bourgades & villages qui
n'en avoientpas , pour les frais defquels il
feroit levé les fommes néceffaires fur les
habitans des lieux , où tous les habitans privilégiés
& non privilégiés contribueroient.
Paris eft traversé par une grande rivière
, diront ceux qui ne connoiffent pas
fuffisamment cette grande ville : comment
peut - elle manquer d'eau ? Cola eft wrai ,
& elle n'en manque pas abfolument , puifqu'elle
fubfifte & qu'elle s'aggrandit tous
les jours ; mais quelle.cau.om les citoyens ,
dit M. Deparcieux , & comment l'ont- ils ?
¡La Seine , avant d'entrer dans Paris , eft
fouillée par l'infecte riviere des Gobelins
d'une part , & par les égoûts du fauxbourg
faint Antoine & des foffés de la bastille
de l'autre , & enfuite par tous ceux qu'elle
reçoit dans la ville , de l'hôtel- Dieu , &
d'ailleurs , qui rendent l'eau des bords
hideufe à voir ; & c'eft celle-là , ou peu
s'en faut , que puifent.continuellement les
porteurs d'eau , & furetour pour les fonneaux
qu'on emplit à la grêve & au- deffous
du pont royal. Cette eau eft la moitié
de l'année comme de la purée , & en aucun
temps elle n'eft véritablement claire
136 MERCURE DE FRANCE.
qu'après avoir repofé long- temps dans un
réſervoir ou dans des vâfes , ou avoir
paffé par des artifices pour la clarifier.
Enfin quelle eau ont les habitans des quartiers
éloignés , c'eft - à - dire , les de
Paris ? Celle qu'on leur apporte dans des
tonneaux traînés & ballottés dans les rues
depuis les bords de la rivière où ils lat
puifent , jufqu'aux extrêmités de la ville :
eau qu'il faut par conféquent payer cher
toute dégoûtante qu'elle eft , vu qu'on
l'apporte de loin ; tandis que l'eau de
P'Yvette peut arriver abondamment & en
tout temps , hors ceux des fortes gelées ,
pure , belle , limpide & falubre , & fe
rendre elle-même dans tous les quartiers :
propriété particulière à cette denrée , qu'il
ne lui faut qu'un chenin- & affez de hauteur
pour fe tranfporter elle- même où on
Ja veut , fans qu'on ait la peine de l'aller
chercher avec des voitures , comme il faut
· néceſſairement le faire pour toutes les
autres chofes dont on fait ufage : article
digne de la plus grande attention pour le
ménagement des forces ; & fans faire
ufage d'aucune machine , l'eau de l'Yvette
a toute l'élevation qu'il lui faut pour fe
rendre dans tous les quartiers de la ville ;
il ne lui manque que le chemin.
Que l'avantage ne feroit- ce pas pour tous
les habitans de cette capitale du plus beau
OCTOBRE 1767. 137
royaume de l'Europe , que d'avoir près de
chez eux , ou dans la rue même , à côté de
leur porte , ou dans leur maifon, une abondance
d'eau belle & falubre , & coulant jour
& nuit fans compte & fans meſure ?
Quelle fatisfaction , quelle tranquillité
pour les propriétaires de voir leurs maifons
& fouvent toute leur fortune , & pour
tous les habitans en général leurs meubies ,
leurs papiers & autres effets , dépôts
royaux , publics & particuliers , d'autant
plus affurés contre le malheur des incendies
, que les fecours feroient plus prompts
& plus abondans ; de voir toujours les
rues propres , & de refpirer en tout tems
un air fain & falubre ?
L'arrivée de l'eau de l'Yvette à Paris
doit donc être regardée comme un bien
précieux & important pour chaque citoyen
en particulier : auffi M. Deparcieux
ne doute- t- il pas qu'on ne l'exécute à
l'avenir , foit dans trente , quarante ou
cinquante ans, s'il ne l'eftpas de fon temps ,
& ce fera trente , quarante ou cinquante
ans de jouiffance perdue. On a de quoi
fournir à tous les objts de luxe & de vanité
, & on fe refuferoit à fournir fon
contingent pour le procurer une jouiffance
perpétuelle , la plus importante &
la plus néceffaire ! Ce feroit bien mal au133
MERCURE DE FRANCE.
gurer du jugement , ou de l'efprit humain .
On voudra bien nous permettre encore
une comparaifon.
Examinons ce que nos peres ont fait.
It's penfoient aufli bien que nous , &
ils exécutoient. Ils croyoient qu'après les
ponts néceffaires pour la prompte communication
d'un côté de la rivière à l'autre ,
les travaux les plus preffés à faire , étoient
de procurer de l'eau à leurs concitoyens ,
parce qu'on en fait ufage prefque à tous les
inftans du jour.
Du temps de Philippe Augufte , la Seine
traver foit Paris , comme elle le traverſe
aujourd'hui , & il n'étoit pas la dixième
partie de ce qu'il eft ; conféquemment la
Seine ne recevoit pas la dixième partie des
immondices qu'elle reçoit , & d'autant
moins que la rivière des Gobelins étoit
alors pure , étant éloignée de Paris , tandis
qu'elle apporte aujourd'hui dans la Seine ,
& avant d'entrer dans Paris , les immondices
de toute efpèce des hôpitaux de la
Salpêtrière & de Bicêtre , des blanchiffeufes
d'Arcueil & de Gentilly , & celles
des blanchiffeufes , tanneurs , mégiffiers ,
corroyeurs , teinturiers , braffeurs , amidonniers
dont le fauxbourg faint Marcel eft
plein . On ofe défier d'imaginer rien d'auffi
Irideux à voir en eau qui coule que celle de
OCTOBRE 1767. 1.39
la rivière des Gobelins , quand elle fe mêle
avec la Seine à fon entrée dans Paris . II
faut la voir pour fe le perfuader.
Les limites de Paris , du temps de Philippe
Augufte , & elles comprenoient tous
les fauxbourgs , étoient incomparablement
moins éloignées de la rivière que celles
d'aujourd'hui , & tout le terrein n'étoit pas
rempli de maifons. On y avoit pourtant
dès- lors amené les eaux de Belleville , &
celles du pré faint Gervais , parce qu'on
commençoit à être éloigné de la Seine.
Au commencement du fiecle dernier ,
on amena les eaux de Rungis , dites d'Arcueil
, par un aqueduc digne des Romains ,
long de 6774 toifes , pour amener 60 à 70
pouces d'eau , quoique l'invention des
pompes fût connue long- tems auparavant.
Cet aqueduc donna de l'eau au Luxembourg
& aux autres maifons royales , à la
parti méridionale de Paris qui n'en avoit
point , & à la croix du rrahoir, Cer
aquedue coûta près d'un million , dit M.
Bonamy ; le prix moyen du bled éroit alors
d'environ neuf livres le feptier de Paris.
C'eft le meilleur moyen pour comparer la
cherté des travaux en différens tems . Cet
aqueduc coûteroit donc aujourd'hui aux
environs de deux millions , & celui de
I'Yvette cinq à fix , fi tout eft proportion140
MERCURE DE FRANCE.
nel , ce qui s'accorde avec deux autres eftimations
qu'on trouve dans la feconde édition
du premier mémoire de M. Deparcieux.
Il s'en falloit encore de beaucoup que
Paris , quoique bien moins confidérable
qu'il ne l'eft à préfent , eût l'eau dont il
avoit befoin. Ne connoiffant pas d'autre eau
qu'on pût amener par quelque acqueduc ,
comme celle d'Arcueil ou de Belleville , on
convertit en pompes , en 1669 , deux moulins
pendants qu'il y avoit au pont notre
Dame . Ces pompes doublerent la quantité
d'eau qu'il y avoit dans Paris ; mais c'étoit
encore bien peu , eu égard au nombre des
habitans , & ce fecours eft devenu encore
plus infuffifant par les aggrandiffemens
énormes que Paris a reçus de toutes parts ,
tant à la fin de l'autre fiecle que dans celui - ci
& qu'il reçoit tous les jours : auffi feu M.
Turgot , d'honorable mémoire , ne deftroit-
il rien tant que de procurer de l'eau
à Paris ; mais il voulait des moyens folides
& durables , & on ne lui préfentoit que
des machines.
En voilà bien affez pour prouver que ,
quoique la Seine traverfe cette grande
ville , il s'en faut de beaucoup que les habitans
des quartiers éloignés , ou des de
la ville , aient la quantité d'eau dont ils
ont un befoin indifpenfable , & que ceux
OCTOBRE 1767. 141
qui font fur les bords de la rivière l'ayent
ou belle ou agréable . Il faut pour cela
lire les deux mémoires de M. Depar
cieux.
La ville de Montpellier s'étoit paffée
jufqu'à préfent des eaux de Saint Clement.
Les Magiftrats municipaux de cette ville
ont néanmoins jugé qu'il étoit effentiel ,
pour l'avantage de leurs concitoyens , de
procurer un bien fi précieux , & ils
viennent de faire arriver dans leur ville
70 à 80 pouces d'eau par un aqueduc de
7400 toifes de long , qui fait l'admiration
de tous ceux qui le voyent.
La Faculté de médecine ayant prononcé
en faveur de l'eau de l'Yvette , comme
elle vient de faire d'après un examen
auffi bien médité , auffi bien fait , & circonftancié
avec autant de recherches , de
foins & de zèle par cinq perfonnes auffi
éclairées , auffi exercées , auffi vraies & auffi
reconnues pour telles , choifies par acclamation
de la Faculté aſſemblée , il faut eſpérer
que le très- petit nombre de ceux qui pou
voient avoir des doutes , feront complettement
perfuadés de la falubrité de l'eau
de l'Y vette .
Nous ajouterons enfin que fi dans le
commencement du fiecle dernier , on a
fait un aqueduc de 6774 toifes pour ame142
MERCURE DE FRANCE .
le
ner 60 à 70 pouces d'eau , tant pour
palais du Luxembourg
& autres maiſons
royales , que pour les habitans de Paris qui n'étoit pas alors le tiers ou la moitié de ce
qu'il eft aujourd hui ; fi pour la ville de
Montpellier
, qui eft à peine la vingtième
partie de Paris, on vient d'y amener 70 à 80
pouces d'eau par un aqueduc de 7400
toifes de long ; ne doit- on pas efpérer que
pour amener 1000 à 1200 pouces
d'eau
,
lors du moindre
état de l'Yvette
, pour le
fervice de la capitale du plus beau royaume
de l'Europe
, la plus riche & la plus peuplée
, & où les habitans ne fe refuſent aucune
jouiffance
ou commodité
, on prendra
tous les moyens néceffaires
pour parvenir
à exécuter
celui de l'Yvette
, vu 1 °.
le befoin d'avoir de l'eau dans tous les
quartiers ; 2 °. la folidité du projet , la fa- lubrité
& l'abondance
d'eau qu'il peut
fournir ; 3 °. & enfin que l'aqueduc
à faire
pour cela ne doit avoir de longueur qu'en- viron deux fois & demi celle de l'un ou
de l'autre des deux ci - deffus cités , pour
fournir quinze à dix huit fois autant d'eau .
S
OCTOBRE 1767. 143
ACADÉMIE FRANÇOISE.
PRIX de Poefie pour l'année 1768.
LE vingt - cinquième jour du mois
d'août 1768 , fête de Saint Louis , l'Académie
Françoife donnera un prix de
poéfic , qui fera une médaille d'or de la
valeur de fix cents livres *.
Le prix fera donné à une pièce de
poéfie de cent vers au moins . Le genre ,
la mefure des vers , & le fujet feront au
choix des auteurs.
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour le prix.
Les auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais ils y mettront
une fentence ou devife telle qu'il
leur plaira.
Ceux qui prétendent au prix font avertis
que s'ils fe font connoître avant le jugement
, foit par eux- mêmes , foit par leurs
amis , ils ne concourront point.
Les
ouvrages feront
envoyés
avant le
* Le prix de l'Académie eft formé des fondations
réunies de MM . de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron.
144 MERCURE DE FRANCE
premier jour du mois de juillet prochain ,
& ne pourront être remis qu'à la veuve
Regnard , Imprimeur de l'Académie Françoiſe
, rue baffe de l'Hôtel des Urfins , ou
grand'falle du Palais , à la Providence : &
i le port n'en eft point affranchi , ils ne
feront point retirés.
MÉDECINE.
OBSERVATIONS fur les effets finguliers de
la Jufquiame appliquée extérieurement
dans les inflammations , les rhumatifmes
& la goutte ; par M. RENARD , Docteur-
Médecin à la Fère.
credimus.
· Tarde , que credita ladunt ,
JE redouterai toujours le mauvais effet
des plantes vireufes ou ftupéfiantes. Que
de cataſtrophes malheureuſes n'a pas caufé ,
dans tous les temps , leur ufage interne !
Tous les livres de matière médicale & de botanique
en fourmillent d'exemples . N'ai -je
pas vu moi- même une malade cancéreufe
expirer par le funefte effet d'une teinture
préparée avec la bella-dona ( 1 ) ? M. Storck,
( 1 ) Voyez la lettre ſur un cancer &c. Mer
cure de France , mars 1766.
préparée
OCTOBRE 1767. 145
ce Médecin fi célèbre & fi zélé pour la
confervation de l'efpèce humaine , n'a pas
craint d'expofer fes jours en ellayant fur
lui-même les effets de ces différens poifons.
Il a éprouvé , par exemple , qu'un
grain d'extrait de jufquiame pris tous les
matins à jeun rendoit le ventre plus libre
& augmentoit l'appétit. En conféquence
il confeilla ce remède , à petite dofe à la
vérité , aux perfonnes fur- tout qui ont des
tremblemens convulfifs , des foubrefauts
involontaires , des friffons & des fyncopes ,
des terreurs fubites , &c. L'autorité de ce
Docteur fuffiroit , fans doute , pour nous
faire adopter ce remède , fi un grand nombre
d'autres Médecins & d'habiles obfervateurs
ne nous prévenoient contre. M.
Geoffroi , ce fçavant Médecin , ce grand
Chymifte , rapporte , dans fa matière médicale
, tome vii , page 57 , un grand nombre
d'empoifonnemens caufés par cette
plante prife intérieurement. M. Navier ,
habile Médecin de Châlons - fur- Marne ,
a donné , dans le Journal de Médecine
tome IV , page 113 , une excellente obfervation
fur les fâcheux accidens occafionnés
par la même plante mangée en falade.
Tout le monde fçait l'hiftoire des RR. PP .
Bénédictins du couvent de Rhinow , rappor
Vol. I. G
146 MERCURE DE FRANCE .
tée par Wepfer. Que de dangers ces Religieux
n'ont ils pas courus pour avoir mangé
en falade de la jufquiame que l'on croyoit
être de la chicorée blanche ! M. Storck luimême
cite l'exemple d'un chien , auquel
il avoit adminiftré fon extrait de jufquiame
en affez forte dofe , qui commença à boire
& à manger avec avidité , qui devint enfuite
craintif , languiffant , dont les yeux
étoient menaçants & la démarche fi chancélante
, qu'il heurtoit tout ce qu'il rencontroit
comme s'il ne voyoit point : à ce
phénomène fuccéda le fommeil & enfuite
un vomiffement , un tremblement , une
défaillance & une déjection d'excrémens
liquides. Enfin il parut immobile ; mais
au bout d'un fecond fommeil tous ces
fymptômes fâcheux difparurent , & le
chien continua depuis à fe bien porter,
Mais cette plante n'opère pas de même
dans tous les animaux. On fçait , par
expérience , que ce qui nuit à une espèce
eft un aliment convenable ou un remède
falutaire pour une autre. La jufquiame ,
par exemple , qui tueroit infailliblement
les hommes & les chiens à une forte dofe ,
comme nous venons de le voir , eft un
bon aliment pour les moutons : au moins
j'en ai remarqué un certain nombre , plufjeurs
jours de fuite , qui en mangeoient
OCTOBRE 1767. 147
5
E
une grande quantité fans qu'il en réfultác
le moindre accident. Il eft d'ufage parmi
les maquignons qui veulent refaire &
engraiffer des chevaux , de leur faire prendre
, pendant quelques temps , une certaine
dofe de graine de jufquiame mêlée avec
l'avoine : ces animaux , par- là , mangent
avec plus d'appétit , deviennent plus tranquilles
, plus endormis , diffipent moins &
engraiffent très - vîte ; d'où je conclus que
les expériences les plus heureufes faites
fur certains animaux peuvent avoir les
fuites les plus funeftes quand il s'agit de
les répéter fur l'efpèce humaine. Probablement
il en feroit arrivé ainfi fi M. Storck
avoit choiſi un mouton ou un cheval plutôt
qu'un chien pour effayer fon extrait
de jufquiame.
Je crois qu'il ne fera pas déplacé de
faire connoître les différentes espèces de
jufquiame avant de rapporter les cures
opérées par leur application. Tournefort
en décrit neuf efpèces ; mais il n'y en a
que deux d'ufage en médecine , la noire
& la blanche.
Première efpèce . Hyoscyamus vulgaris
velniger. Jufquiame, où hannebane , noire :
15 on l'appelle encore potelée ou poteleufe
dans certains pays . Elle croît par tout ,
dans les champs , le long des chemins ,
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
aux environs des villages , & c. Ce pays- ci
en produit prodigieufement. Elle pouffe
des tiges hautes de plus d'un pied , rameufes
& velues ; les feuilles font nombreuſes ,
amples , lanugineufes , d'un verd gai ,
découpées profondément , à - peu - près
comme celles d'acanthe , mais plus petites.
Les fleurs , en forme d'entonnoir , découpées
irrégulièrement en cinq parties &
foutenues par un calice velu , formé en
gobelet , font rangées fur les tiges en longs
épis , de couleur jaunâtre vénée de pou pre
fur les bords , mais d'un pourpre noirâtre
au milieu. Le piftile fe change en un fruit
qui eft caché dans le calice même de la
fleur , & qui reffemble tout- à - fait à une
marmitte renversée garnie de fon couvercle.
Ce fruit , partagé en deux loges , contient
des femences menues , cendrées , arrondies
& ridées. Toute la plante a une
odeur forte & défagréable qui appefantit
la tête , &c. Cette efpèce eft la plus dangereufe
. C'eft celle que j'adminiftre extérieurement
& que j'ai vu manger par des
moutons.
Seconde efpèce. Hyoscyamus albus major,
vel tertius Diofcoridis & quartus Plinii .
La jufquiame blanche : elle diffère de la
précédente en ce qu'elle eft plus petite ,
moins rameufe fes feuilles font plus
OCTOBRE 1767. 149
molles , mais plus cotonnées : fes fleurs &
fes graines font blanches & plus petites.
Elle croît fur- tout aux pays chauds , vers
Orange & le long du Rhône. On la feme
dans les jardins. C'eft celle employée intérieurement
par M. Storck.
Le fuc des feuilles de ces deux espèces
rougit le papier bleu . Les racines brunes
en dehors , blanches en dedans , font douceâtres
& de la faveur des artichauds . Ces
plantes , appliquées extérieurement , font
émollientes & réfolutives ; elles adouciffent
les humeurs & exhalent une vapeur
foporeufe & ftupéfiante qui fait dormir
comme le pavot : quelquefois auffi , furtout
chez les tempéramens bilieux , elle
trouble l'efprit & difpofe aux querelles &
aux altérations ( c'eft de - là qu'eft venu
le nom d'alterum qu'on lui donne ) . Il
eft dangereux de les employer à l'intérieur ,
fous quelque forme que ce foit , même
les graines qu'on croit moins vénimeufes
que les autres parties ; car , fi on les expoſe
fur le feu , la vapeur qui en réfulte fuffit
pour jetter dans une perplexité affreufe . Je
dois avertir , à cette occafion , qu'il y a
des charlatans & des commères qui entreprennent
de guérir les maux de dents , foit
en y portant de la poudre , foit en leur
faifant recevoir la vapeur de cette graine
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
jettée fur les charbons ardens. Combien
de perfonnes ont été foulagées à la vérité ;
mais , combien d'entre elles ont été depuis
fujettes aux vertiges & à la ſtupidité ! C'eſt
procurer , dit M. Valmont de Bomare ,
dans fon excellent dictionnaire d'hiftoire
naturelle , un mal réel & fixe , en échange
d'une douleur paffagère. Quelle cruelle
alternative , ajoute le même auteur : le
falut au milieu des poifons ! Heureufement
celui- ci a fes antidotes comme
tous les autres narcotiques.
Ainfi , dès qu'on s'apperçoit des effets
nuifibles de cette plante prife intérieurement
, il faut fur le champ prefcrire un
vomitif , enfuite recourir aux acides , au
vinaigre , par exemple , que tous les Médecins
conviennent être très- propre pour
réprimer les mauvaifes qualités de la jufquiame
& des autres narcotiques , & enfin
fortifier l'eftomac & le cerveau par quelques
remèdes ftomachiques & céphaliques,
tels que la vieille thériaque , la confection
d'hyacinthe , &c. Je dois relever iciune
faute d'impreffion dans le dictionnaire
d'histoire naturelle que je viens de citer ,
à l'article juſquiame , qui pourroit induire
en erreur & avoir les fuites les plus funef
tes. L'auteur confeille , pour remédier aux
qualités nuifibles de la jufquiame , d'avoir
OCTOBRE 1757. 15,1
"
ود
fecours aux vomitifs & aux narcotiques :
il falloit dire aux vomitifs & aux antidotes
des narcotiques. Que de fautes pareilles
ne pourroit- on pas reprendre dans les manuels
, dictionnaires & recettes de médecine
qui font entre les mains de tout le
monde ! Ces fortes d'ouvrages ne font utiles
, à proprement parler , qu'aux gens de
l'art. C'est donc avec raifon qu'un Chirurgien
campagnard fe plaint , dans fa critique
imprimée dans les Mercures de février &
d'avril 1766 , contre mon projet de médecine
gratuite des pauvres , de ce qu'un
» grand nombre de gens veulent s'immifcer
d'employer les remèdes fans en connoître
la nature & les effets ; car , ajoute- t-il,
les remèdes font dans les mains des per-
» fonnes qui ignorent les chofes , comme
» des épées nues dans celles des enfans ,
» & dont les coups , portés au hafard , font
capables de produire les plus grands
» maux » . Voilà peut-être le feul endroit
judicieux d'une fi longue critique : auffi
je faifis avec empreffement l'occafion d'en
faire honneur à fon auteur. Je ne peux
pas me refufer à tranfcrire encore ici un
morceau de la belle préface de M. Tiffot
dans fon excellent Avis au peuple furfa
Santé. Cet auteur , fi eftimable , fi fenfé &
fi humain , s'exprime ainfi en parlant de
&
+ 38
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fes
ود
و ر
propres directions médicales : « je fuis
» bien éloigné de croire qu'elles puiffent
» en tenir lieu ( de Médecins ) , même
» dans les maladies que j'ai traitées le
» plus au long ; & au moment où il arrive
» ( le Médecin ) , elles doivent être mifes
» de côté . Ne pourroit-on pas comparer
cette foule d'ignorans & de femmelettes ,
qui s'imaginent être en droit de décider
affirmativement , dans les cas même les
plus épineux , à des aveugles qui , un flambeau
à la main , effaieroient d'en tirer
d'autres de quelque précipice ? fingit fe
medicum quivis , idiota , facerdos , Judaus
vates , hiftrio , rafor , anus .
Mais parlons maintenant de la jufquiame
appliquée extérieurement , & faifons
connoître fes vertus émollientes , rafraîchillantes
, réfolutives & calmantes dans
les inflammations & dans les douleurs de
ahumatiſme & de goutte. Parmi un grand
nombre de cures opérées par l'application
de cette plante , je n'en rapporterai que
les trois plus remarquables.
I. La femme d'un Huiffier au Bailliage de
Tourouvre en Perche , eut , quelque temps
après fes couches , une inflammation confidérable
aux feins : ils étoient très - élevés ,
rénitens & douloureux . La malade avoit
déja employé différens topiques en cataOCTOBRE
1767. 153
plafmes & en linimens , & le tout fans le
moindre fuccès. Elle s'attendoit donc à
une fuppuration prochaine , & elle alloit
même travailler à l'accélérer , lorfque je fus
prié de lui donner mes foins . J'avois lu
dans Geoffroy que les feuilles de jufquiame
, amollies fous les cendres chaudes
& appliquées fur les mammelles , en diffolvoient
le lait grumelé. J'y eus recours
auffi- tôt , & nous ne tardâmes pas à voir
les tumeurs fe ramollir & diminuer infenfiblement.
Quelques jours fuffirent pour
terminer la cure & rétablir les chofes dans
l'état naturel. La malade cependant fut
purgée à la fuite pour détourner l'humeur
laiteufe par les felles & prévenir par-là
d'autres accidens.
2
70
II. La jeune épouſe ( de 25 ans environ )
de Louis Clotin , de cette ville , fouffroit,
depuis plus de huit mois , des douleurs
inouies à la tête qui la privoient de tous
les mouvemens de cette partie & du col : les
yeux mêmes ne pouvoient être mus fans
des efforts confidérables & des contortions
douloureufes. Elle marchoic courbée àpeu-
près comme dans l'emprofthotonos
le fommeil l'avoit abfolument abandonnée
; fa maigfeur étoit confidérable & les
facultés de l'âme prodigieufement affor
blies. Je crus reconnoître , à travers tant
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
d'accidens , une humeur rhumatifmale ou
le clou hystérique . La faignée du pied
paroiffoit affez indiquée ; mais la malade
étoit fans fiévre & déja épuifée , on ne la
fit
pas. J'ordonnai d'appliquer fur la tête' ,
en forme de cataplafme , des feuilles vertes
de jufquiame pilées & des ferviettes trempées
dans l'eau froide , & de les renouveller
fouvent. On donnoit pour boiffon
une infufion céphalique froide. Les lavemens
d'eau étoient auffi adminiftrés froids
ou prefque froids ; l'eau chaude n'étoit
d'ufage que pour les bains des pieds feulement
, j'y faifois auffi appliquer des cataplafmes
de mie de pain , de lait & de
moutarde. A peine la malade eut - elle
employé , pendant environ dix jours , ces
différens moyens curatifs , inefficaces en
apparence dans des maux fi longs & fi
graves , qu'elle fut entièrement délivrée
de fes douleurs : elle recouvra auffi - tôt
toutes fes facultés & reprit en fort peu de
temps un embonpoint confidérable. Il y a
déja plus d'un an que cette malade jouit
de la fanté la plus folide : elle eft accouchée
très - heureufement il y a environ deux
mois.
III. Mlle Beauvifage , de la ville de
Laon , reffentoit depuis quelques jours ,
dans les mains , les douleurs les plus aiguës
P "
OCTOBRE 1767. 155
de
& les plus infupportables , caufées par un
rhumatifme qui avoit fon fiége dans les
gaînes des tendons. M. Labruffe , Médecin
prudent , eftimé , & habile praticien ,
voyoit la malade : il avoit déja fait adminiftrer
tous les remèdes d'ufage en pareilles
circonftances ; les plus efficaces.
même avoient été inutiles : j'effayai auffitôt
mon arrivée , mais en vain , de calmer
les douleurs par quelques linimens avec
l'huile de fuccin , le laudanum liquide , &c.
on fit aufli des frictions féches à plufieurs
repriſes ; & , malgré ces différens fecours ,
les douleurs fembloient encore acquerir un
nouveau degré d'intensité. La malade , qui
naturellement a beaucoup de courage ,
force d'efprit & de philofophie chrétienne ,
en manqua dans ce moment-ci : elle vouloit
abfolument voir terminer fes douleurs
& elle appelloit la mort à fon fecours :
heureufement pour elle celle- ci fut fourde.
Peut -être une heure après , ces douleurs
furent appaifées en expofant les parties
malades à la vapeur d'une décoction de
jufquiame. La malade , qui n'avoit pas
fermé l'oeil depuis plus de deux jours à
caufe de l'atrocité des douleurs , s'endormit
peu après & s'eft toujours bien portée
depuis ; mais elle doit fûrement cette
continuation de bonne fanté aux foins &
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
aux lumières de M. Labruffe , fon Médẹ-
cin ordinaire .
Je crois que le célèbre M. Geoffroy ſe
trompe quand il dit ( matière médicale ,
tom. VII. pag. 76 ) que les préparations de
cette plante font bien capables d'affoupir
la douleur , mais qu'elles n'en peuvent
détruire la caufe ni la chaffer hors du
corps ; cependant la dernière cure ci - deffus
femble bien prouver le contraire . L'hu
meur de rhumatifme ayant été divifée &
réfolue par les molécules les plus actives
& les plus pénétrantes de la jufquiame ,
fera rentrée dans la circulation , ou plutôt
aura tranffudée par les pores de la peau :
de -là l'abfence des douleurs depuis ce
temps - là. J'ai d'autres exemples encore
d'une traufpiration abondante procurée
par l'application des feuilles vertes de
jufquiame froiffées & chauffées. Souvent
'humidité qui découle de la partie malade
eft fi prodigieufe qu'elle pénétre tous les
linges , & les matelas même fi on eft couché.
Je dois , avant de finir ces obfervations ,
peut - être déja trop étendues , dire quelque
chofe fur la manière de fe fervir de la
jufquiame , & fur quelques précautions
néceflaires dans fon adminiftratión. ¡
Il n'y a guère qué trois façons d'employer
cette plante l'extérieur : on'appli-
!
OCTOBRE 1767. 157
1
que les feuilles entières chauffées & ramollies
, comme je l'ai pratiqué pour la
femme de l'Huiffier de Tourouvre ; ou on
les pile dans un mortier & on les chauffe
dans une poële pour s'en fervir en forme
'de cataplafme , comme je l'ai confeillé
pour la femme Clotin de cette ville ou
enfin on en fait bouillir quelques poignées
dans fuffifante quantité d'eau , & on expofe
les parties malades à la vapeur de cette
décoction au chaude qu'il eft poflible de
l'endurer ; c'eft ainfi que Mlle Beauvifage
a été fecourue dans fes cruelles douleurs
de rhumatifme. Venons aux précautions.
On ne fera nullement expofé fi on a
foin de garantir toujours la tête des vapeurs
ou exhalaifons de cette plante. Il fuffisa
pour cela de n'en jamais conferver dans
l'appartement qu'on occupe , de faire les
préparations dans une autre pièce & fous
la cheminée ; & quand elles font appliquées
fur la peau , de les recouvrir avec
un linge chaud en plufieurs doubles , pour
concentrer la chaleur & empêcher l'éva
'poration. Quand on eft couché , on doit
toujours avoir la tête hors des draps ;
quand on eft levé , s'habiller de façon que
les particules qui
pourroient
fe détacher
foient arrêtées & ne puiffent parvenir
jufqu'aux organes de la refpiration . Ces
158 MERCURE DE FRANCE.
??
Co
précautions fuffifent pour les malades :
jamais , par leur moyen , il ne furviendra
d'accidens. Mais ce n'eft pas tout , les
perfonnes qui préparent le remède doivent
auffi être en garde contre les qualités nuifibles
de cette plante , & faire enforte de
ne s'expofer que le moins poffible à fa
vapeur. On va voir par l'hiftoire qui fuit ,
( elle eft imprimée dans les éphémérides
de l'hiftoire naturelle des curieux ) les
dangers auxquels on s'expofe quand on
néglige ces précautions . Une Dame ,
» âgée de foixante - dix - huit ans , étoit
attaquée de ... de douleurs de bas- ventre
» & de jambes très - opiniâtres. Pour appaifer
ces douleurs , on lui confeilla de
remplir trois petits facs de deux poi-
» gnées de jufquiame , de fleurs de camomille
, de fureau & de bouillon blanc ,
» de racine de guimauve & de baies de
geniévre , & de les appliquer fur le ventre
» & fur les deux jambes. On les appli
quoit fort chauds par l'ordre de la ma-
» lade ( qui , fans doute , s'en trouvoit
foulagée ; & dès que la chaleur étoit
» un peu diminuée , on les trempoit dans
» une décoction bouillante , pour les appliquer
de nouveau. ( L'auteur ne dit
» pas comment étoit faite cette décoction )
» La malade déliroit un peu de temps en
>>
"
و د
"
و ر
OCTOBRE 1767. 159
و د
99
93
99
temps en dormant ; mais les deux fer-
» vantes , âgées de quinze & dix- huit ans ,
qui étoient chargées de chauffer les facs
& de les appliquer , furent bien plus
» incommodées. Elles étoient ivres , elles
» vomiffoient fouvent , elles fe querel-
» loient , s'arrachoient les cheveux , fe
déchiroient le vifage avec les ongles ;
» de forte que les domeftiques eurent bien
» de la peine à les féparer. La paix , qu'on
les obligeoit de garder par menaces , ne
duroit pas long- temps ; car toutes les
fois qu'elles renouvelloient les fomen-
» tations avec les facs , le combat recommençoit
, à- peu- près comme les cocqs
» qui fe battent elles s'attaquoient mutuel-
» lement par des menaces & des paroles
» ridicules , & couroient enfuite l'une fur
l'autre ». Cet exemple doit fuffire pour
prouver le danger de ce remède appliqué
fans précaution , même à l'extérieur. On
a vu plus haut, par l'hiftoire des Bénédictins
, l'obfervation de M. Navier & celle
de M. Storck , qu'il caufoit encore , pris
intérieurement , en falade par exemple ,
des accidens beaucoup plus graves.
"
:
Je vais terminer toutes ces obfervations
par un feul exemple des mauvais effets de
* Voyez Geoffroy , matière médic. tom. vil ,
pag 63.
160 MERCURE DE FRANCE.
la jufquiame adminiftrée en lavement.
Cette hiftoire fe trouve dans les mêmes
éphémérides ; je l'abrégerai . Etmuller &
d'autres Médecins confeillèrent à un Prêtre
, âgé de foixante un ans , tourmenté
habituellement de grandes douleurs fcorbutiques
& de bas- ventre , un lavement
avec de la térébenthine , des poudres carminatives
& une demi poignée de feuilles
de jufquiame , le tout bouilli dans du lait.
Peu de temps après le malade met fon
furplis fur fa chemiſe , & , ayant une bible
à la main , il va à l'églife pour y faire un
fermon ; les affiftans le retiennent , il fe
met en fureur & difpute contre eux ..
Enfin on le remet dans fon lit , où fa
fureur fe paffa bien vîte , mais fon délire
dura plus long-temps . On fut obligé de
lui donner un fecond lavement plus âcre
qui fit rendre le premier avec des matières
dures qu'il retenoit depuis trois jours :
fon délire ceffa à l'inftant même , & il
rendit , dans l'efpace de deux heures , deux
calculs qui venoient des reins.

OCTOBRE 1767. 161
PHYSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
JE
Je vous fupplie , Monfieur , de vouloir
bien inférer dans votre Mercure prochain
la queftion fuivante :
Queftion adreffée aux Phyficiens & aux
Chymiftes.
Tout le monde fait que le froid conferve
un bouillon ; mais on ignore peut être que
l'extrême chaleur le conferve auffi : on a
fait bouillir pendant huit jours , & fans
interruption , un bouillon qui ne s'eft point
du tout corrompu. Entre tous les degrés de
chaleur , il y en a donc un moyen , le plus
propre à la putréfaction ; or on demande de
déterminer ce degré de chaleur particulier.
Par M. S. P. H. D. C.
A Paris , ce 17 août 1767.
162 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE I V.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
Planches anatomiques .
M. Gautier d'Agoty , non - feulement
a rempli fes engagemens envers fes foufcripteurs
pour ce qui concernoit la première
quarantaine des planches de fa collection
de botanique , mais aufli ceux qu'il
avoit pris pour la première figure de la
Seconde édition de fon Cours d'Anatomie
en figures de couleur & grandeur naturelle,
figures uniques dans leur format & dans
leur genre. La figure pour laquelle on
avoit fouferit , & que l'auteur diftribue
actuellement , place du quai de l'Ecole ,
où eft fon imprimerie , eft compofée , de
trois grandes planches de la feuille entière
du grand colombier, qui forment un tableau
étant affemblées , dans lequel on voit la
diffection d'une femme enceinte , debout ,
OCTOBRE 1767. 10 ;
les bras élevés & difféqués , &c. Cette
figure eft groupée avec une autre qui repréfente
une femme en travail , & c .
L'auteur eft obligé d'avertir les amateurs
que , s'étant trompé dans fon calcul , en
ce que ces figures , actuellement régulières
& exécutées à plus grands frais que dans
fa première édition , lui occafionnent plus
de dépenfes , il ne recevra des foufcriptions
pour la feconde figure qu'il a commencé
à graver , que fur le pied de 18 liv .
au lieu de 14 livres , & qu'après la foufcription
elles fe vendront 24 liv. ainfi que
-celle dont il s'agit.
M. Demarcenay vient de mettre au
jour le portrait de l'un des plus grands
hommes qui aient illuftré la France : c'eſt
celui du Vicomte de Turenne. On lit au bas
ces paroles que prononça Montecuculli , en
apprenant fa mort : il faifoit honneur à
P'homme. Le fens profond qu'elles renferment
, eft le plus bel éloge qu'on ait pu
faire de ce grand général.
Cet ouvrage eft le trentième de l'oeuvre
de l'auteur , & le cinquieme portrait de fa
fuite d'hommes illuftres , ayant déja gravé
Henri IV , Sulli , le Chancelier de l'Hôpital
& le Maréchal de Saxe , qui font tous du
même format.
164 MERCURE DE FRANCE.
M. Demarcenay ayant fort avancé le
portrait du Roi Charles , dit le Sage ,
qui étoit le fujet propofé cette année par
l'Académie francoife ; il l'a repris , pour
ne le plus quitter qu'il ne foit terminé ; ce
qui fera au plus tard dans trois femaines.
On trouve ce portrait , de M. de Turenne,
chez l'auteur , rue d'Anjou Dauphine , &
chez M. Wiile , graveur du Roi , quai des
grands Auguftins .
LA fuite des animaux fauvages & domeftiques
, deffinés d'après la plus belle
nature , & gravés par le fieur Claude Feffard
, fe diftribue avantageufement chez
l'auteur , quai d'Orléans , Ifle faint Louis ,
maifon de M. Chambette père , Procureur ;
& chez fon affocié , rue des Noyers , maifon
d'un coutelier .
MUSIQUE.
ROMANCE de M. de Frameri , miſe en
mufique par M. Torlez ; fe vend chez
Mde. Barand , proche la comédie françoife.
Six fonates en trio , pour deux violons
& baffe , compofées par J. G. Burekhoffer.
OCTOBRE 1767 165
Opéra 4. Prix 7 livres 4 fols. La première
& la fixième peuvent s'exécuter à grande
orchestre. A Paris , chez l'auteur , cul- defac
du Coq faint Honoré ; chez Leclerc ,
marchand , rue faint Honoré , près la rue
des Prouvaires , à fainte Cécile , & aux
adreſſes ordinaires de mufique.
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES:
LETTR ETTRES familières de M. le Préfident
de Montefquieu, A Paris , chez Vincent ,
rue Saint-Severin , & chez Durand , neveu ,
rue Saint-Jacques ; un vol, in- 12 .
La première fois que nous annonçâmes
cet ouvrage , nous oubliâmes de parler
d'une réponse faite à une critique de l'Efprit
des Loix , que l'éditeur a miſe à la
fuite des Lettres Familières de M. de
Montefquieu. On dit , dans l'avertiffement
qui eft à la tête de cette réponse , qu'elle
a été faite fous les yeux de M. de Montefquieu
; mais il eft reconnu aujourd'hui
que c'eft l'ouvrage de M. Rifteau , alors
Négociant de Bordeaux , & aujourd'hui
Directeur de la Compagnie des Indes.
M. de Montefquieu n'y a eu aucune part ;
& le fuccès qu'eut cette brochure dans fa
166 MERCURE DE FRANCE .
nouveauté eft uniquement dû à fon véri-,
table auteur & au mérite réel de l'ouvrage,
On y trouve un fond de logique admirable
& plus de connoiffances qu'on ne
devoit en attendre d'un jeune homme ,
car M. Rifteau étoit fort jeune alors. L'illuftre
auteur de l'Efprit des Loix faifoit
un cas particulier de cette ingénieuſe &
folide production ; & il a avoué plufieurs
fois qu'il eût été lui-même fort embarraſſé
de répondre à des objections que fon défenfeur
a réfutées de manière à ne laiffer
aucun lieu à la réplique. Si l'on y trouve
quelques expreffions un peu trop vives , on
ne peut les attribuer qu'à la jeuneſe de
l'auteur , qui d'ailleurs mérite les plus
grands éloges par la force & la folidité
de fes raifonnemens.
OCTOBRE 1767. 167.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique continue
les repréfentations des Fragmens Lyriques.
Ce ballet a été jufqu'à préfent fuivi d'une
manière qui dépofe avantageufement pour
le choix des actes qui le compofent : celui
de Vertumne & Pomone , fingulièrement ,
femble chaque jour être encore plus goûté
& faire un plaifir plus vif.
M. DURAND a fucceffivement remplacé
M. LARRIVÉE dans le rôle d'Iphis au
premier acte , & dans celui de Valere au
fecond , ainfi que M. GELIN dans celui
de Pan , au troisième , Mlle ROSALIE a
chanté , en place de Mde LARRIVÉE ,
le rôle de Coronis , qu'elle continue ,
& a remplacé , à la repréſentation du
mardi 15 , Mlle ARNOULD dans celui de
Pomone , qu'elle n'a exécuté que cette
fois. On lui doit , .de même qu'à M. Du-
BAND , la juftice de dire qu'ils ont mérité
168 MERCURE DE FRANCE.
les applaudiffemens qu'ils ont eus dans ces
différens rôles . M. CASSAIGNADE a chanté
plufieurs fois le rôle de Valere , & M.
MUGUET celui de Vertumne le dimanche
20 feulement. Il a été accueilli , même
avec diftinction , dans le beau morceau ,
voyez dans ces vergers , &c. dans l'air délicieux
, de l'amour tout fubit les loix , &c.
& dans la brillante ariette de la fin de cet
acte. Le mardi 22 , Mlle DUPLANT a remplacé
Mlle DUBOIS dans le rôle de la
VESTALE. La plus forte émotion l'a privée
, en partie , de la liberté néceffaire
pour déployer avantageufement fa belle
voix ; malgré cela , elle a été applaudie ,
& il étoit jufte qu'elle le fût. Nous ne
doutons pas que , plus à elle-même dans
les repréfentations fuivantes , ce rôle ne
lui faffe autant d'honneur que plufieurs
de ceux qu'elle a déja rendus.
Le dimanche 13 Mlle MION , cadette ,
a débuté dans l'entrée de Veftale au fecond
acte. Ce fujet , très - jeune , a fait preuve
d'un talent fort agréable : des grâces nobles ,
le fini des pas & la jufteſſe de l'exécution
lui ont valu des encouragemens marqués.
Mlle GARDEL , qui avoit précédemment
remplacé Mlle GUIMARD dans cette entrée,
l'a repriſe le dimanche 20 & y a été vue
avec fatisfaction. Le même jour M. DE LA
SUZE
OCTOBRE 1767. 169
SUZE , nouvelle baffe - taille , a débuté dans
les rôles d'Iphis & de Valere . L'embarras ,
l'altération d'organe , inféparable de tout
début , n'ont pas empêché ce nouveau
Sujet de montrer une voix pleine & aflez
fonore , une articulation généralement fort
belle , le talent du muficien , de l'aifance ,
même du développement , fans nulle difgrace.
Il a continué le rôle d'Iphis le mardi
22 , & a confirmé les efpérances qu'on en
avoit conçues dès le premier jour. Nous
ne devons pas omettre ici que M. RAULT
eft à chaque repréſentation très-applaudi
dans les folo de flûte qu'il exécute au
fecond acte avec une fupériorité décidée.
On doit donner inceffamment à ce fpectacle
d'autres Fragmens , compofés du prologue
des Amours des Dieux & de deux
actes nouveaux.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
Les Comédiens François ont continué
Cofroès, tragédie nouvelle de M. Lefevre ,
jufqu'au 2 1 feptembre. Ce premier ouvrage
d'un auteur , auffi intéreffant par fa jeuneffe
que par fa docilité à corriger les cho es
qui avoient été critiquées par le public
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE.
après la première repréfentation , corrections
faites avec une facilité prodigieufe
& beaucoup de fagacité , a été joué dix
fois , & fuivi , à proportion de la faifon ,
d'une manière qui en conftate le fuccès &
fait vraiment honneur à M. Lefevre ,
qu'on ne fauroit trop encourager à marcher
hardiment dans une carrière dès l'entrée
de laquelle il a obtenu le laurier dont
affez fouvent on n'eft couronné qu'après l'avoir
parcourue plus d'une fois . Nous allons
donner ici l'extrait de cette pièce , beaucoup
moins détaillé que nous ne l'aurions
defiré ; mais l'auteur n'a vraisemblablement
pas jugé à propos de nous mettre
en état de remplir nos defirs par rapport
à cet objet.
OCTOBRE 1767. 171
EXTRAIT de Cofroès , tragédie nouvelle.
PERSONNAGES.
COSROÈS , Roi de Perfe ,
AMESTRIS , femme de Cos-
ROÈS ,
MIRZANÈS , fils inconnu de
ACTEURS.
M. LE KAIN.
Mile DUMESNIL.
COSROES & d'AMESTRIS , M. MOLÉ.
PHALESSAR, Général des Perfes , M. BRIZ ARD.
ΜΕΜΝΟΝ ,
M. DAUBERV AL
UN SATRAPE , M. D'ALAINVAL.
ON fait que l'ufage des Rois de Perfe
étoit d'emmener leurs femmes avec eux lorfqu'ils
partoient pour quelque expédition . Dans
une de ces circonftances Ameftris , femme de
Cofroès , remit fon fils , encore enfant , entre les
mains de Phaleſſar pour qu'il prît ſoin de fon
enfance. Phalefar , chrétien au milieu de la
Perfe idolâtre , pouffé par le zèle de la religion ,
répand le bruit de la mort de cet enfant , &
le fait élever chez lui , fous le nom de Mirzanès,
dans la religion chrétienne , eſpérant qu'après la
mort de Cofroès le jeune Prince , remonté fur
le trône de les pères , abolira dans la Perſe le
culte des faux dieux pour y établir le chriſtianifie.
Mirzanès paroît à la Cour. Il fert dans
Hij
172 MERCURE DE FRANCE. J
les armées & s'y diftingue ; mais peu inftruit dans
l'art politique des Cours , il fe livre trop à l'impétuofité
de fon caractère & à fon zèle pour
la religion. Le Roi , pour le punir , l'éloigne
du fervice. Mirzanès , condamné à reſter oifif
dans la ville , tandis que les étendards de la
guerre font déployés , ne peut foutenir cette
pinition , qu'il regarde, comme un affront fanglant
, & c'eft à ce moment que la pièce com
mence.
ACTE PREMIER.
Memnon ouvre là fcène. Il expofe les projets.
Il veut s'emparer du trône , & , pour y parvenir,
il s'eft affuré des Abyffins , peuple rebelle
à Cofroès. Il veut auffi gagner le coeur de Mir.
zanès , qui lui fera d'un grand ſecours . Le jeune
homme arrive . Memnon échauffe fon .couroux
en lai repréſentant la honte qu'il y a de
refter oifif dans une ville tandis que tout eft en
mouvement. Mirzanès enhardi laiffe voir dans
fon coeur des projets de vengeance . Memnon
l'excite encore & le fortifie dans les deffeins en
lui promettant le fecours des Abyffins pris dans
la dernière guerre. Le complot eſt donc formé.
Il eſt décidé de détrôner Cofroès ; mais Mirzanès
veut qu'on refpecte fa vie , & fur- tout celle
Ameftris , pour laquelle il fe fent un penchant
OCTOBRE 1767. 173
dont il ne peut fe rendre raifon . Cette Princefle
vient lui dire qu'elle obtiendra fa grace du Roi ,
& l'aflure de toute fon amitié. Mirzanès y eft .
fenfible comme il le doit . Cofroès arrive enfin ,
faivi de Phaleffar & de fes foldats . Il rend à
Phaleffar tous les honneurs que méritent le courage
& la prudence qu'il a fait voir pendant la
guerre. Il fe félicite du bonheur de ſes peuples ;
qui vont jouir des douceurs de la paix ; mais
il a des foupçons fur quelques - uns de fes fujets.
Le fanatifme gronde fourdement dans ſes Etats .
Il veut en connoître la fource & les progrès . Il
convoque à cet effet un confeil où il doit déclarer
fes intentions . Il y invite même Mirzanès ,
à qui il pardonne fa faute. Mirzanès regarde ce
pardon comme un nouvel outrage , & fort indigné.
Le Roi fe retire auffi. Phaleſſar reſte aveċ
Memnon , dont il ne foupçonne point la trahifon
, lui découvre la nailfance & le fort de Mira
zanès , & le conjure de fe fervir du pouvoir
qu'il a fur lui pour le détourner de fes projets .
Memnon le lui promet , & termine l'acte en fe
propofant de faire fervir Mirganès à la confpiration
, pour ſe délivrer par- là d'un concurrent
odieux.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
ACTE I I.
Le confeil eft affemblé ; le Roi , après avoir
rappellé à fes fujets fes victoires & fes trophées ,
leur repréfente qu'il eft fans enfans , & que fon
trône eft leur bien commun ; qu'ils font tous
engagés à le défendre , qu'il faut donc qu'ils
fe réunitlent pour prévenir les efforts de la fédition
, & pour cet effet il exige d'eux tous un
ferment , par lequel ils promettent d'abandonner
les coupables à la rigueur des loix , fuffent
leurs propres enfans. Aucun n'hésite. Tous prononcent
le ferment , lorsqu'Ameftris paroît effrayée
avec un billet qu'elle remet à Cofroès.
Ce billet lui a été laillé par un esclave qui s'eſt
percé le fein fur le champ . Cofrols lit le billet
qui l'avertit que l'on confpire contre lui ; que
les conjurés font actuellement chez Zénon. La
fuite du billet jette des foupçons fur Mirzanés.
La Reine ne peut les croire. Cofroès recommande
à Phaleffar de ne pas quitter le jeune homme ,
& fort pour aller faire arrêter les conjurés .
Mirzanès , refté avec Phaleffar , lui découvre
tous les projets , & lui dit , pour fe juftifier , que
c'eſt la voix de Dieu qui le guide. Phaleffar l'arrête
, & lui fait connoître fon erreur d'ofer croire
qu'il plaira à fon Dieu en trahilfant fon Roi . Il
lui trace un portrait du vrai chrétien fait pour le
OCTOBRE 1767. 175
détromper. Auffi Mirzanès eft ébranlé. Phaleffr
pourfuit en lui remettant devant les yeux la
tendrelle d'Ameßris , la grandeur de Cofroès. Il
tâche même d'exciter en lui la voix de la nature.
Mirzanès , troublé & incertain , rappelle fes amis
pour le fecourir contre les attaques de Phaleffar.
Celui ci , qui voit qu'il n'y a plus un moment à
perdre , le rappelle pour lui déclarer fa naiffance ;
mais il eft interrompu par Arbate , qui vient
arrêter Mirzanès pour le conduire en prifon.
Phaleffar défelpéré fort pour chercher le Roi &
empêcher , s'il eft poffible , les horreurs qui fe
préparent.
ACTE I I I.
Phaleffar revient avec Cofroès. Il tâche en
vain de le fléchir . Cofroès excufe en lui le fentiment
fi naturel , d'aimer quelqu'un dont on eit
le père. Mais il eft lui - même lié par un ferment
, il a promis de livrer le coupable , & il
faut qu'il fubifle fon arrêt. Ah , Seigneur ! arrêtez
, certè punition retombera fur vous. Mirzanès
elt votre fils. Phaleſſar achève de révéler ce myſtère
à Cofroès. Le Roi eft accablé de ce coup.
Cependant il veut être Roi plutôt que père , &
il ordonne à Phaleffar de tenir caché ce fecret ;
il veut interroger Mirzanès , & defire de le trouver
innocent . Il ordonne à Phileffar de l'aller
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
chercher. Le jeune Prince arrive ; Cofroès lui
parle avec bonté , lui cherche des excufes. Sans
doute il a été féduit . Mirzanès n'impute qu'à
lui même fes projets . La religion , fon courroux ,
fa vengeance , voilà fes complices . Il n'en a point
d'autres. Cofroès le preffe toujours avec tendrelle .
Le jeune homme eft étonné. Ah, Seigneur ! laiffezmoi
mourir fans regretter la vie . Je me vois fans
peine prêt à finir mon fort . Je n'ai point de père
qui puifle me pleurer. Je n'ai point de mère qui
vienne au pied de l'échafaud recueillir mes derniers
foupirs. Je quitte la vie fans regret . Ne
me montrez point votre tendreffe . Il perfifte
dans fes fentimens. L'âme de Cofroès eft déchirée ,
mais il ne veut pas y céder , & ordonne que
l'on mène Mirzanès en priſon . Ameftris accourt,
prend la défenfe de Mirzanès. Il n'a point de
parens qui puiffent le guider , lui fervir d'appui.
Sa jeunelle imprudente a fait tout fon crime :
il est bien digne de pitié. Cofroès est attendri
& prêt à céder lorfqu'on vient lui dire que les
conjurés ont forcé les portes de la priſon pour
délivrer Mirganès. Le Roi fent l'importance de la
févérité il fort pour remettre le bon ordre &
pour faire exécuter l'arrêt qui condamne Mirzanès.
Phaleffar n'eft ; las maître de lui ; il dit à
Ameftris que Mirzanès eft fon fils . Cette Princelle
, à ce mot , court hors d'elle-même pour
arrêter Cofroès.
OCTOBRE 1767. 177
ACTE I V.
· Mirzanès paroît à la tête des conjurés. Il s'eft
fait jour au travers des gardes ; mais il craint
d'avoir trempé fes mains dans le fang de fon
Roi , du moins dans la nuit a-t-il entendu fa
victime crier défendez votre Roi. Il eft déchiré
par les remords . Eft -ce le Roi qu'il a immolé ?
Cofroès paroît entouré de conjurés à qui il ouvre
fon fein. Mirzanès , étonné de le voir , court à
lui , arrête fes amis , & promet au Roi de ne
pas attenter fur les jours. Mais quel est donc
le fang qu'il a répandu ? Il ne fçait que penfer.
On entend une voix mourante , & Phaleffar paroît
baigné de ſon ſang , & foutenu par des gardes .
Mirzanès s'élance auprès de lui & s'abandonne
à tour ce que peut dicter le tranſport le plus vif.
Phaleffar lui pardonne fa mort, s'il rend fon coeur
à fon Roi. Mirzanès le lui promet , & va embrasfer
les genoux de Cofroès . Phaleffar meurt content.
Ameftris arrive en criant : ah , mon fils
Mirzanès eſt étonné : moi , votre fils ! Oui , tu
l'es , & c'eft moi déformais qui défendrai tes
jours. Cofroès , à qui on vient dire que la révolte
fe fortifie , ne voit point d'autre parti à prendre
que celui de facrifier fon fils . Un exemple
frappant foumettra les efprits . Il le déclare à
Mirzanès , qui reçoit cette nouvelle en héros..
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
ACTE V.
Cofres , tourmenté par la nature & le devoir ,
paroît fur la feène . Ameftris vient le trouver pour
lui donner les moyens de foumettre les rebelles
& de fatisfaire tous les fujets fans immoler fon
fils . Elle lui fait le tableau des effets que produira
une générofité fi peu attendue. Mirzanès arrive.
Il va fubir la mort. Il la voit fans terreur ; mais
mourir par la main d'un bourreau ! Il s'avance
vers fon père pour l'embraffer. Cofroès ouvre
les bras pour le recevoir. Mirzanès ſaiſit ce moment
pour s'emparer de l'épée de fon père. Il
l'arrache & veut fe percer. On le retient . On
entend du bruit . Arbate vient dire que le traître
Mennon eft à la porte du palais , & qu'il cherche
le Roi comme un furieux . Le Roi redemande à
fon fils fon épée. Le jeune homme la garde.
C'eſt un préfent du Ciel , il faura en faire ufage.
Memnon entre à la tête des conjurés . Mirganès
s'élance fur lui , les partis fe mêlent : Memnon
eft cué. Mirganès revient vainqueur. Le peuple
demande ſa grace , & il l'obtient .
Les pièces données à ce théâtre , depuis
le dernier Mercure , font 1 ° . en tragédies ,
Cofroès , tragédie nouvelle de M. LEFEVRE
; Inès de Caftro , de LA MOTHE ;
OCTOBRE 1767. 179
Britannicus , de RACINE. 2°. En comédies
, pour premières pièces , le Glorieux ,
de DESTOUCHES ; le Tartufe ,de MOLIERE ;
l'Homme à bonne fortune , de BARON ;
Turcaret , de LE SAGE ; l'Ecoffaife , de
M. DE VOLTAIRE ; l'Ecole des Femmes ,
de MOLIERE ; Mélanide , de la CHAUSSÉE
; le Misantrope , de MOLIERE ; la
Femme juge & partie , de MONFLEURI ;
• Les Dehors Trompeurs , de Boissi ; le
Dépit amoureux , de MOLIERE.
COMÉDIE ITALIENNE.
IL
L n'y a eu aucun ouvrage nouveau à
ce fpectacle depuis le dernier Mercure.
On avoit annoncé la première repréfentation
du Double Déguisement , comédie
nouvelle en deux actes mêlée d'ariettes ,
pour le mercredi 22. Elle a été juſqu'à
préfent retardée par l'indifpofition d'un
des principaux acteurs .
>
Le mercredi , 2 ſeptembre , M. Ven-
DEUIL a débuté à ce théâtre , dans les rôles
d'amoureux , par le Cadi dupé & le Bûcheron
: il a continué fon début le 6 dans le
Maréchal , & le 13 dans On ne s'avife
jamais de tout. On lui a trouvé la figure
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
noble & intéreffante , la voix agréable &
fenfible ; en un mot , on a jugé de lui auffi
favorablement qu'il fût à defirer , malgré
l'embarras prodigieux que caufe à tout
acteur non confommé l'afpect d'un juge
auffi éclairé que le public ; & , à bien
plus forte raifon , à un homme qui paroît
devant lui pour la première fois , & qui ,
pour favorifé qu'il puiffe être de la nature ,
manque néceffairement de cette aifance
qui ne s'acquiert que par l'habitude , &
fans laquelle le vrai talent même ne peut
pas fe développer avec avantage.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 8 Septembre , jour de la nativité.
LEE Concert du 8 feptembre , fête de la
Nativité , a commencé par Noli æmulari , motet
à grand choeur de M. l'Abbé DUGUÉ , Maître
de Mufique de l'Eglife royale de Saint Germainl'Auxerrois
ce motet , dont nous avons eu plus
d'une fois occafion de parler avec éloge , a été
fort applaudi.
Mile LECHANTRE , déja connue , a très-bien
exécuté fur l'orgue un nouveau concerto , d'un
genre agréable.
OCTOBRE 1767. 181
Mlle MORISSET , de la Mufique du Roi , a
chanté Exaudi Deus , & c . motet à voix feule de
M. MILANDRE , dans lequel fa jolie voix a fait
un nouveau plaifir .
-M. CAPRON a exécuté une nouvelle fonate de
violon de fa compofition , avec tout le talent
qu'on lui connoît , & beaucoup d'applaudiffemens .
Mlle FEL a chanté un nouveau motet à voix
feule de M. MILANDRE . On a rendu juftice au
talent de l'artifte , & on a été enchanté de Mile
FEL.
r
>
M. RICHER, qui avoit déja fait très grand plaisir
au premier motet , a chanté ainfi que Mlle FEL
les récits du motet , qui a terminé ce Concert ,
Lauda Jerufalem , &c . de M. PHILIDOR. Cet
ouvrage , d'un artifte auffi célèbre , a été bien
exécuté dans toutes les parties , & mérite le ſuccès
qu'il avoit eu & qui vient d'être confirmé.
N. B. La maladie de M. DELAGARDE fair
remettre au Mercure prochain la fuite des obfer
vations fur les tableaux expofés au fallon .
1
182 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 13 mai 1767 .
SUIVANT quelques lettres particulières , les Députés
des Diffidens s'étant préſentés au Grod de
Kalics pour y faire infcrire l'acte de leur confédération
paffé à Thorn , les Commis du Greffe refufèrent
de l'enregiſtrer. Plufieurs Gentilshommes
catholiques , foutenant ces Commis , eurent
l'imprudence d'attaquer l'efcorte des Députés
composée d'un détachement de Colaques : elle fe
défendit vigoureufement , & il y eut de part &
d'autre plufieurs bleflés . On dit que le Prince
Repnin , inftruit du fait , en a demandé fatisfaction
au Roi , & infifté ſur la punition des auteurs
de cette violence .
Depuis huit à dix jours , il arrive continuellement
des exprès qui annoncent quelques nouvelles
confédérations . Elles font une fuite de la dernière
déclaration faite par la Cour de Petersbourg à
celle ci , ainfi que de la lettre que le Comte de Panin
a écrite au Prince Repnin , & qui a été rendue
publique. Ces mouvemens font d'autant plus importans
, que les confédérés donnent dans lear
manifefte pour motifs de leurs affociations les
innovations qu'ils prétendent avoir été introduites
dans l'adminiftration du Gouvernement. Il eft
OCTOBRE 1767. 183
entré dans ces confédérations , non - feulement de
uples Gentilshommes, mais aufli des Magiftrats
très-diftingués. Toutes ces ligues fe font mifes
fous la protection de l'Impératrice de Ruffie , &
favoritent & appuyent celle des Diffidens. Le
manifefte que les confédérés refpectifs ont fait
inſcrire dans différens Grods eſt très - important ,
& fait une époque mémorable dans les faites de la
Pologne : en voici la traduction .
>>
לכ
« Vivement touchés de voir notre patrie s'approcher
de plus en plus de fa décadence par les
changemens violens faits aux loix fondamen-
» tales , & par la diminution des prérogatives qui
» tenoient la balance entre les pouvoirs refpectifs
, & opprimés par ceux qui vouloient la.
>> perte de notre bien le plus précieux , la liberté ;
→ nous avons elluyé quelque temps cet orage en
> filence & dans l'efpoir d'un changement plus
» doux , que nous attendions avec impatience ,
> après une expérience trop cruelle du pallé . Mais
לכ
voyant qu'après la confédération diloute , ta
>> dernière diète , au préjudice des loix fondamentales
, a confirmé des établiffemens dangereux
» & tendans à la ruine & à la deftruction des
citoyens , fans égard aux voix des Sénateurs &
» Nonces qui y étoient contraires ; nous fommes
>> forcés de chercher du foulagement contre l'oppreffion
, & nous voyant prêts à périr , de tâcher
> de nous fauver par les mêmes moyens dont nos
>> ancêtres fe font toujours fervis dans de pareils
cas , c'eft-à-dire , en uniffant non -feulement
>> leurs perfonnes , mais autli leurs pentées &
leurs coeurs , pour fauver leur patrie , comme
eff ctivement , à leur exemple , nous nous uni(-
» fons & confédérons , ne voyant pas d'autre
>> moyen d'obvier aux malheurs qui menacent
-95
184 MERCURE DE FRANCE.
1
*
> notre patrie, & de foulager nos freres opprintés
Nous ne nous fommes portés à la préſente
union , que par amour du bien public , & par
» le defir louable de conferver l'intégrité des
>> loix de la patrie , auffi bien que de relever de
>>> leur ruine ceux de les fideles enfans qui ne font
malheureux que pour avoir pris trop à coeur les
» droits de la nation , & préféré le bonheur de
» leurs freres à leurs propres biens , honneurs &
>> richeffes.
לכ
» Nous proteftons que nous fentons & connoif-
>>fons tout le refpect que le devoir nous impoſe
pour la majeſté du trône , & que nous fommes
» trop perfuadés des fentimens patriotiques de fa
Majefté le Roi , notre gracieux maître , pour
» douter un moment qu'elle ne tende au même
» but , celui de nous rétablir dans les droits qui
» ont toujours fait la bâfe du trône , la fûreté de
» là patrie & le bonheur de chaque citoyen.
» Qui pourroit donc être infenfible aux dé-
>>faftres que nos freres ont effuyés dans le fein
» même de la patrie , & dont nous voyons l'exem-
>> ple le plus frappant dans la perfonne du Prince
» Charles Radziwill , accablé par toutes fortes de
» malheurs ? exemple funefte qui menace chacun
» de nous d'une pareille chûte .
ל כ
"
» Et qui de nous , au lieu d'éteindre les pre-
>> mières étincelles aimeroit mieux attendre
» un incendie qui réduiroit tout en cendres ? 11
>> faut obvier à temps à l'ambition pernicieufe de
> nos égaux , afin de n'en plus reffentir les dange-
>> reufes fuites .
>> Nous chercherons donc notre foulagement en
>> nous- mêmes , & dans l'amitié de notre invin-
>> cible voifine , amitié dont nous connoiſſons
> trop le prix , pour ne pas blâmer ceux qui , bien
loin d'en faire le cas qu'ils doivent , ont emOCTOBRE
1767. 185
» ployé toutes fortes de moyens pour nous en
» éloigner & s'en rendre indignes eux- mêmes ,
» ont trouvé un prétexte , fous le voile de la dé-
» fenſe de la religion , pour ne pas répondre aux
> intentions de la Majefté Impériale , que le
» Prince ſon Ambaffadeur a déclarées en plein Sé-
> nat , & par- là ont manqué aux droits de l'amitié
>> envers une Puiffance toujours attentive à notre
» bien -être , fans examiner les engagemens des
> traités qui nous lient avec les Puillances voi-
>> fines : ce parti ambitieux s'eft mal- adroitement
» fondé fur ce principe, que les diètes futures étant
د ر
و ر

د د
libres & pouvant être rompues , elles cache-
>> roient leurs vues dangereufes , & en même
»temps les delivreroient du devoir de répondre.
» Eclairés par les déclarations authentiques que
» nous prenons pour guide & qui ont été publiées
» en dernier lieu , au nom de fa Majeſté Impé-
» riale , par fon Alteffe le Prince Repnin , fon
» Ambaffadeur ; voulant réintégrer les loix , re-
» lever nos freres accablés , & fur - tout conferver
» l'amitié de cette grande Princelle , auffi nécef-
» faire à la République , que précieuse à tous
» les citoyens ; réfolus enfin de nous mettre en
» état de diffiper, la confufion qui s'eft introduite
» dans le Gouvernement , & de rendre justice
» aux opprimés , ( parmi lefquels il faut compter
> les Grecs défunis , & les Diffidens de tout état
», & condition ) nous fouhaitons , pour la con-
>> fervation éternelle de nos loix & libertés , & de
›› la forme du Gouvernement , une diète extraor-
>> dinaire fous la garantie de fa Majefté Impériale
›› que nous demandons & reclamons dès ce mo-
» ment , ainfi que la protection & ſon affiſtance.
» Mais avant que cette diète ait lieu , nous in-
» vitons , par l'amour de la patrie , tous nos con186
MERCURE DE FRANCE.
1
» citoyens à fe joindre à nous , & à feconder la
» pureté de nos intentions. Nous espérons qu'il
» n'y aura aucun fils de la patrie allez dénaturé
» pour refuſer de s'oppofer , dès ce moment , aux
» maux qui nous font préparés ; pour ne pas fouhaiter
la tranquillité & le bonheur publics , &
» pour vouloir enfin s'expofer par - là à devenir
» ennemi de la patrie , & de cette Puiſſance voi-
>> fine qui nous donne tous les jours des preuves
» évidentes du foin qu'elle prend de l'intégrité de
» nos droits , & de la confervation de chaque ci-
» royen .
" Nous proteftons en même temps que , dans
» toute cette entreprife , nous n'avons pas oublié
>> notre premier devoir , qui eft de conferver ,
» fans aucune a tération , la fainte religion catholique
dominante confervation qui nous eft
» garantie par ladite déclaration de la Majesté
» Impériale , & pour laquelle nous voulons vivre
>> & mourir »>.
>> :
De Wilna, le 3 juin 1767 .
Aujourd'hui le Prince de Radziwil eft arrivé de
Drefde en cette ville, par Dantzick & Konigsberg :
il a été efcorté , depuis Dantzick par les Colaques
Rules & par les huffards , depuis la frontièrè de
Prufle , jufqu'à la Capitale de la Lithuanie . Il a
fait fon entrée ici au bruit de cent pièces de canon
de l'artillerie Ruffe ,& accompagné de près de deux
mille Gentilshommes à cheval . Ce Prince a trouvé
tout le grand Duché de Lithuanie confédéré , & les
anciens amis font Maréchaux des différentes confédérations
, dont le Comte Brzoftow ksi a été élu
le quatrieme Maréchal principal . Au moment
que cette confédération générale alloit fe conOCTOBRE
1767. 187
elure , le Général Numers , qui commande un
corps de deux mille hommes Ruffes , s'eft rendu
à l'aflemble , & a déclaré que la confédération
pouvoit être affurée de la protection efficace de
Impératrice de Ruffie , fa Souveraine . En conféquence,
& immédiatement après l'élection du Maréchal
Général , la confédération a affé la fentence
prononcée contre le Prince Radziwill , dans le
temps de l'interregne . Ce Prince , après quelques
jours de repos , doit fe rendre à Bialiſtock , où le
grand Général du Royaume de Pologne le
fera élite Maréchal de la confédération de Podla
chie . Il ira enſuite à Rodom , pour y être proclamé
par la confédération de Lithuanie , & par
celles du Royaume , Maréchal général de toute
la République confédérée .
De Mittau , le 24 mai 1967 .
Le 15 de se mois , après une longue délibération
, le Duc & les nobles de ce Duché accédèrent
à la confédération des Diffidens de Lithuanie .
L'acte d'acceffion fut figħé de la main du Duc
& muni du fceau de fes armes : les Sénateurs &
Confeillers le figèrent auffi par eux - mêmes cu
par procuration . Cet acte eft conçu de la manière
fuivante .
сс Nous , ERNEST JEAN , Duc de Courlande &
» de Sémigalle en Livonie , & c . fçavoir faifons
» que les Diffidens , confédérés fous la haute protection
de l'Impératrice de toutes les Ruffies ,
» nous ont fait adreffer par M. Jean de Ronopnica-
» Grabowski , leur Maréchal , ainfi qu'à notre
» chère & illuftre Nobleffe & aux Etats du pays
» une lettre par laquelle nous fommes invités à
accéder à la confédération formée pour le main-
·
188 MERCURE DE FRANCE.
در
رد
tien de la religion proteftante , opprimée depuis
>> long-temps , & pour l'entier rétablillement de
» leurs anciens droits , libertés & prérogatives.
Quoique les Duchés de Courlande & de Sémigalle
relèvent immédiatement de la Couronne
» & de la République de Pologne ; que par con-
» féquent ils n'aient jamais été invités à accéder ,
» ni a prendre la moindre part aux confédérations
» faites en Pologne & en Lithuanie ; néanmoins ,
» attendu les aifurances que le Prince Repnin
» Ambaffadeur de Sa Majefté Impériale auprès
de la Cour de Warfovie , a données , de fa
» part , qu'Elle appuyeroit de fa haute protection
>> tous & un chacun pour le recouvrement de leurs
>> droits & libertés , nous avons jugé à propos ,
> à la follicitation de MM. les Députés , affem-
» blés dans la dernière Diete , de fixer au 4 mai
» nos délibérations fur cet objet , & de prendre
» en commun , avec notre chère & illuftre Noblefle
& les Etats du pays , toutes les mefures
» néceffaires dans cette circonftance . Sur quoi ,
» l'illuftre Corps des Nobles & les Etats ayant
» comparu en grand nombre , tant perfonnellement
que par procureurs , avons mûrement
» confidéré que nous ne pouvions allez reípecter
» la protection d'une fi grande & fi puillante Sou
>> veraine. En conféquence Nous , notre chère &
» › illuftre Nobleffe & les Etats , autant que nos
> obligations & les devoirs de feudataires le per-
» mettent , nous avons pu d'autant moins refufer
de nous prêter à l'invitation qui nous a été
faite , qu'outre les raifons fufdites , M. le Che-
> valier de Simolin , Confeiller d'Etat actuel &
» Miniftre de Ruffie , nous a particulièrement
» allurés , nous & nos Duchés , de la même pro-
» tection , lorfque nous accéderions à ladite con
OCTOBRE 1767. 189

fédération des Diflidens . D'ailleurs , comme la
dignité & les droits , qui nous appartiennent
en vertu des loix fondamentales & de notre
inveftiture , ont fouffert , ainfi que ceux qui
» appartiennent à notre chère & illuftre Nobleffe
» & aux Etats par les loix fondamentales & à titre,
» de naiffance , beaucoup d'atteintes dans les ma-
>> tières tant eccléfiaftiques que civiles ; que ,
>> non -feulement nous , mais encore tous les No-
» bles Courlandois , domiciliés en Pologne & en
Lithuanie , éprouvent auffi la même injuftice ,
griefs que nos Députés à la prochaine diete
» générale ne manqueront pas d'expofer & de
juftifier ; nous espérons , fondés fur les gracieufes
affurances de la puiffante protection de
» Sa Majesté Impériale de Toutes les Ruffies
» dont nous , notre chère & illuftre Noblefle &
» les Etats demandons très -humblement la con-
در

tinuation , qu'Elle voudra bien , par un effet
de fes bontés & de fa droiture , conjointement
» avec l'illuftre République de Pologne , notre
» Souveraine , nous rétablir , à la prochaine paci-
> fication générale , dans tous nos anciens droits
» & priviléges eccléfiaftiques & civils . De plus ,
» comme il paroît fuffifamment , par les motifs
» allégués ci - deffus , que notre chère & illuftre
» Nobletle & les Etats n'ont d'autre objet que
» d'obtenir ce qui nous eſt dû & ce qui leur appartient
, à titre de notre inveftiture & conformé-
>> ment aux loix fondamentales & aux priviléges
>> attachés à leur naiffance , en tant que rien ne
» foit contraire auxdites loix , inveſtiture & pré-
» rogatives , nous nous voyons encore obligés de
» déclarer avec notre chère & illuftre Nobletle &
›› les États , de la manière la plus folemnelle , que
par notre acceffion à la confédération , non190
MERCURE DE FRANCE.
39
» feulement nous ne voulons altérer en rien le
lien de fidélité , de foumiffion & de connexion
» qui nous attache inviolablement à l'illuftre République
de Pologne , non plus que les droits
» de la religion catholique romaine ; mais encore
nous déclarons par la préfente , en termes exprès
» & formels , que cet acte d'acceffion ne nous
» affujettira nullement à la jurifdiction d'un Ma-
» réchal de confédération , ni à aucune contribu-
» tion ou impofition publique , & que dans la
» ſuite on ne pourra en tirer aucune conféquence
» pour nous engager à prendre part à d'autres
33 confédérations » .
De Stockholm , le premier mai 1767 .
Le 26 du mois dernier le Baron de Breteuif
'eut l'honneur de prendre congé de Leurs Majeftés,
du Prince Royal & de la Princelle fon épouse ,
ainfi que des autres perfonnes de la Famille Royale,
& il partit , le 30 , pour fe rendre à Paris , où il
a obtenu de la Cour la permiffion de faire un
voyage. L'Abbé Duprat , Secrétai e de l'ambatfade
de France , refte ici chargé des Affaires de
Sa Majesté Très- Chrétienne pendant l'abfence de
l'Ambaladeur.
gne
Du 12.
En réponſe à la lettre que les Diffidens de Poloont
fait remettre au Roi , Sa Majeſté a fait
faire un Mémoire en latin , qui a été adreſſé au
Baron de Ribbing , fon Envoyé à Moscou avec
ordre de le remettre au Miniftre qui y réfide , de
la part du Roi & de la République de Pologne.
Sa Majefté y déclare qu'elle employera les bons
offices pour contribuer à faire rétablir les DiffiOCTOBRE
1767. 191
dens dans leurs droits civils & religieux , & qu'elle
agira d'une manière conforme aux déclarations
de l'Impératrice de Rullie & du Roi de Prufle fur
eet objet.
De Vienne , le 30 mai 1767.
Avant-hier , à huit heures trois quarts du matin
, Sa Majeſté Impériale Marie- Jofephe- Antoi
nette de Baviere mourut étant dans le huitième
jour de la petite vérole dont elle étoit attaquée.
Cette Princelle étoit fille du feu Empereur Charles
VII , & foeur de l'Electeur actuellement régnant
. Elle étoit âgée de vingt- huit ans , un mois
& vingt - h-huit jours , étant née le 30 mars 1739 ,
& avoit été mariée à l'Empereur régnant le 23
janvier 1765 .
Le 16 du mois dernier , après des couches
affez difficiles , l'Archiducheffe Marie- Chriftine ,
Duchelle de Saxe Tefchen , mit au monde , vers
les neuf heures & demie du foir , une Princelle
qui , attendu fon état de foiblefle , a été baptiſée
fur le champ & fans cérémonie par le Prince
Clement de Saxe , Evêque de Freyfingue & de
Ratisbonne , & Coadjuteur d'Ausbourg. Cette
Princelle n'a vécu que douze heures.
Du 10 juin.
fut
Le 23 du mois dernier l'Impératrice Reine ,
étant arrivée de Schonbrun pour voir l'Impératrice
Jofephe & l'Archiduchelle Chriftine ,
attaquée le lendemain d'une fiévre aſſez forte ,
accompagnée de maux de tête & de reins. Sa
Majefté Impériale fut faignée deux fois , le 24
& le 15 ; le lendemain la fiévre diminua conti192
MERCURE DE FRANCE.
dérablement , les douleurs fe calmèrent , & il y
eut une tranfpiration abondante ; ce changement
faifoit efpérer une prochaine guérison ; mais le
26 , vers les dix heures du foir , la petite vérole ,
fe manifefta , & actuellement Sa Majeſté Impériale
eft en pleine convalefcence.
a
L'aventure de la femme qui fut trouvée nue
par des chalfeurs dans la forêt de Frawenmarck
au Comté de Honten , ne s'eft pas trouvée ,
l'examen , auffi extraordinaire qu'elle l'avoit paru
d'abord . Un Caporal du régiment de Rodolphe-
Palfi , qui eft en garnifon a Carpfen , où cette
femme avoit été tranfportée , lui ayant parlé
valaquois , elle lui répondit dans la même langue
il apprit d'elle qu'elle étoit née fur les
frontières de Tranfilvanie , qu'elle étoit âgée
d'environ trente ans , & qu'elle étoit mariée ;
mais elle refufa conftamment de lui nommer
fes parens , & de lui dire comment & pourquoi
elle étoit venue dans l'endroit où elle fut trouvée ;
fon extérieur fait croire que c'eſt par débilité
d'efprit elle mange actuellement des mets cuits
ou cruds indifféremment , & boit du vin en affez
grande quantité .
De Berlin , le 19 mai 1767.
>
Le 7 de ce mois , à fix heures du matin , la
Princelle de Pruffe eft accouchée heureufement
à Poſtdam , d'une Princefle , qui a été baptifée
le 12 , & nommée Fréderique- Charlotte- Ulrique-
Catherine.
Du 30.
Le Prince Frederic- Henri- Charles , frère unique
du Prince Royal , eft mort le 26 à Protzen ,
terre
OCTOBRE 1767. 193
terre de la contrée de Pregnitz , où ce Prince
avoit été attaqué de la petite- vérole.
De Hambourg, le 12 juin 1767 .
On voit ici la copie de la lettre que les Diffidens
de Pologne & de Lithuanie écrivirent au Roi de
Suede dix jours après leur confédération : elle eſt
conçue de la manière fuivante :
>>
« SIRE ,
" Les oppreffions que les Diffidens en Pologne
» & en Lithuanie ont fouffertes depuis un demi-
» fiècle fe font tellement multiplices , qu'il ne
» leur à pas été poffible de a refter plus long- temps
>> dans l'inaction , & d'attendre avec tranquillité
>> le comble de leur ruine . Auffi la Noblefle Diffidente
, de concert avec celle de la Pruffe
Polonoife , s'eft vue contrainte d'avoir recours
» aux moyens que leur prefcrit la forme de leur
» gouvernement de Pologne pour le maintien
>> de leurs droits & prérogatives , c'eſt- à- dire ,
» de former une confédération à l'exemple de
> leurs ancêtres , ce qu'elles ont exécuté le 20 :
>> mars à Thorn & à Sluck. Nous nous préfen-
> tons donc au pied du trône de Votre Majeſté
>> & la fupplions très - humblement , au nom de
>> tous les Diffidens en général , de vouloir bien
› nous accorder ſon appui & fa haute protection
» & nous faire éprouver en cette occafion les
» effets de cette grandeur d'âme qui éclate dans
toutes les actions & dans l'adminiftration de fes
>> Etats . Nous fommes d'autant plus affurés , Sire ,
d'être favorablement écoutés , que notre con-
» fédération n'a uniquement pour objet que ' e
>> rétabliſſement de la jouillance de nos libertés ,
Vol. I. I
194
MERCURE DE FRANCE.
» & qu'elle ne tend à rien de contraire à la fidélité
» que nous devons au Roi , notre gracieux Sou
›› verain , ni à l'amour que nous portons à notre
» patrie » ,
De Francfort , le 15 mai 1767.
Le tremblement de terre que l'on a effuyé en
différens endroits de l'Allemagne s'eft fait fentir
auffi à Rothenbourg , au pays de Heffe , la nuit
du 12 au 13 avril dernier. On y a éprouvé trois
violentes fecouffes . Toutes les fenêtres du château
ont été brifées & la plupart des cheminées de la
ville renversées. La famille du Landgrave s'étoit
retirée dans le jardin , où elle a féjourné trois
jours & trois nuits , & les habitans de la ville
avoient pris le parti de fe refugier dans la campagne.
Ces fecouffes fe font fait fentir dans toute
la Principauté & le long de la Fulde & de laVerra,
De Lisbonne , le 26 mai 1767.
L'Infant , dont la Princeſſe du Bréfil eſt accouchée
le 13 de ce mois , a été baptifé avant- hier
après midi. Il a eu pour parrein & marreine le
Roi de France & l'Impératrice Reine de Hongrie ,
repréfentés l'un & l'autre par Don Juan , fils de -
l'Infant Don François , & a été nommé Jean-
Marie - Louis-Jofeph- François - Xavier- de- Paule
Antoine- Dominique-Raphaël.
De Naples , le 19 mai 1767,
Le Vicomte de Choifeul , Ambaffadeur de
France en cette Cour , eft arrivé dans ce port le
de ce mois. Il a débarqué le 6 au bruit du canon
OCTOBRE 1767. 195
&fuivi d'un nombreux cortége qui l'a accompagné
jufqu'à fon palais. Le 11 il a eu la première
audience du Roi.
De Rome , le 6 mai 1767.
Le Prélat Vincentini a pris congé , ces jours
derniers , du Saint Père , & fe propofe de partir
inceffamment pour Avignon , où il va réfider
en qualité de Vice- Légat.
Du 27.
Le Cardinal Nicolas Oddi , Archevêque de
Ravenne & Légat de la Romagne , eft mort à
Arrozzo en Tolcane. Cette mort fait vaquer dans
le Sacré Collège un fixième chapeau , en comptant
celui qui eft réſervé à la nomination du Roi
de Portugal.
De Civita-Vecchia , le 18 mai 1767:
on
Quatorze bâtimens Eſpagnols ayant à bord les
Jéfuites des provinces d'Arragon & de Catalogne,
efcortés par trois chebecs de Sa Majesté Catholi
que , font entrés dans ce port le 13 de ce mois
vers le midi. Les Jéfuites étoient au nombre de
cinq cents foixante - dix , y compris vingt & un
novices. Ces bâtimens ayant jetté l'ancre ,
dépêcha fur le champ un courier à Rome , d'où
l'on reçut un ordre exprès de ne point permettre
le débarquement des Jéfuites. En conféquence le
Gouverneur de cette ville plaça des foldats armés
en différens endroits du port & fit mettre en état
les batteries . Ces difpofitions ayant été notifiées
au Commandant du convoi , il en a donné avis
fur le champ au Prélat Azpuru, chargé des Affaires
+
I ij
19% MERCURE DE FRANCE.
d'Efpagne auprès du Saint Siége. Les chebecs font
repartis la nuit dernière avec leur convoi , & ont
pris la route de Corfe , où l'on affure que la Répu
blique de Gênes a offert de les recevoir . On a
envoyé les mêmes ordres dans les autres ports de
l'Etat Eccléfiaftique, Les galères de Sa Sainteté
font toujours dans ce port , & il eft à préfumer
qu'elles ne fortiront pas avant que la Cour de Rome
ait pris des arrangemens avec celle d'Efpagne
pour l'affaire des Jéfuites .
Du is juin.
Ces jours derniers , il eſt arrivé à la vue de ce
fort un nouveau convoi de cinq cens vingt Jefuites
Efpagnols venans du Ferrol , indépendamment
d'un de ces Religieux , qni eft mort à bord d'un
vaiffeau Hollandois ; on en a débarqué trois malades
, qui ont été tranfportés dans l'hôpital de
cette ville. Auffi - tôt qu'ils feront rétablis , ils fuivront
la deftinée de leurs confreres : ce dernier
convoi a pris , ainfi que les précédens , la route de
Corfe , où l'on affure que le Comte de Marbeuf,
qui commande les troupes françoifes dans cette
İfle , n'a voulu admettre ceux qui font déja arrivés
, qu'après avoir reçu les ordres de fa Majeſtć
très- Chrétienne.
De Gênes , le 11 mai 1767 .
La nuit du 2 au 3 , le Sénateur Pinelli eft parvenu
à jetter dans l'Ifle de Capraïa un détachement
de cent cinquante volontaires pour fecourir
ce fort afliégé. Ce détachement attaqua d'abord
deux poftes , s'empara du premier , & mit en fuite
les foldats qui gardoient l'autre ; mais un fecond
10
CTOBRE 1767. 197
détachement , deſtiné à foutenir le premier ,
n'ayant pu débarquer allez promptement , l'ennemi
profita de la circonftance pour envelopper
celui - ci , dont les deux tiers furent tués , ou faits
prifonniers. Le reſte a dû fon falut à la prudence
& au courage du Colonel Matra , qui l'a ramené
aux bateaux fous un feu continuel. Cet Officier a
reçu deux légeres bleſſures à la fin de l'action. Dès
que le Gouvernement a été informé de cette nouvelle
, il a fait partir un renfort d'environ quatre
cens hommes , lefquels joints aux autres troupes
commandées par le Sénateur Pinelli , le mettront
en état de tenter un fecond débarquement.
On a commencé hier des prières publiques dans
toutes les églifes de cette Capitale , pour implorer
le ciel dans les circonstances où le trouve la République.
Du premier juin 1767 .
On a appris , par un exprès arrivé ici de l'ifle
de Capraia , que la fortereffe avoit été remife
aux affiégeans , le 30 du mois dernier , après
avoir foutenu un fiege de plus de trois mois &
demi. Il eſt dit , entr'autres articles de la capitulation
, que le Commandant & toutes les autres
perfonnnes de fa fuite auront pleine liberté de
s'embarquer fur les vaiffeaux Gênois , ou de fe
faire tranfporter dans une des places de garnifon
de la République les plus voifines ; qu'il fera défendu
au Commandant , aux Officiers & aux foldats
qui fe trouvent actuellement dans le fort , de
fervir , pendant l'efpace d'un an & d'un jour la
République contre la nation Corſe , dans aucune
action, tant par mer que par terre ; & qu'en cas
de contravention , ils encourront les peines prefcrites
par les loix militaires .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE :
De Turin , le 16 mai 1767.
Hier , le Roi & la Ducheffe de Savoie nommèrent
fur les fonts de baptême la fille du Baron
de Choifeul , Amballadeur de France en cette
Cour. Sa Majefté a fait préſent à la Baronne de
Choifeul de fon portrait enrichi de diamans.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
Le 29 avril les Députés des Etats de Bourgogne
furent préfentés au Roi par le Prince de
Condé , Gouverneur de la Province , & par le
Comte de Saint - Florentin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de cette province. Ils
furent conduits à cette audience par le Marquis de
Dreux , Grand Maître des Cérémonies. La députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Abbé
de la Mare , Doyen de l'Eglife de Beaune , qui
porta la parole ; pour la Noblefle , du Comte de
Bourbon-Bullet , Maréchal de Camp , & pour le
Tiers- Etat , du feur Rouget , Mair de Bar-fur-
Seine . Les Députés eurent enfuite audience de la
Reine & de la Famille Royale.
La Comtelle de Genlis & la Marquise de Tilly-
Blaru furent préfentées auffi le 26 à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale , la première par la Marquife
de Puyzieulx , & la feconde par la Marquife
de Talaru . Le même jour la Ducheffe de Saint-
Megrin prit le tabouret.
Le fieur de Charnieres , Enſeigne de vaiſſeau ,
a eu l'honneur de préfenter au Roi , ainfi qu'à
Monfeigneur le Dauphin , à Monfeigneur le
OCTOBRE 1767. 199
Comte de Provence & à Monfeigneur le Comte
d'Artois , un ouvrage de fa compofition , intitulé :
Mémoire fur l'obfervation des longitudes en mer,
publié par ordre du Roi .
Hier Leurs Majeftés ont pris le deuil à l'occafion
de la mort de la Ducheffe Elifabeth - Sophie
de Brunſwick , née Ducheffe de Holſtein Norbong.
Du 6 mai.
Le Roi a accordé au Comte d'Aubigny , Lieutenant
Général des Armées Navales , la dignité
dé Commandeur de l'Ordre de Saint Louis , vacante
par la mort du Comte de Blenac . Sa Majeſté
a auffi accordé deux penfions de 2000 liv. chacune ,
fur le fonds du même Ordre , l'une au Prince de
Bauffremont - Liftenois , & l'autre au Comte de
Roquefeuil , Lieutenans Généraux ; deux autres
penfions de 1500 livres , l'une au Comte de Couges-
la - Rochefoucault , l'autre au fieur de Maurville
, Chef d'Efcadre , & une de 100 liv. au fieur
de Rofily , auffi Chef d'Efcadre. Elle a donné en
même temps à divers Officiers de marine plufieurs
autres penfions qui vaquoient dans le même Ordre.
Sa Majefté a accordé au Marquis de Lignerac ,
Enfeigne des Gendarmes Ecoffois , la Sous- Lieutenance
des Gendarmes de Provence , vacante par
la promotion du Marquis de Lambertye , à la
charge de Capitaine Lieutenant des Gendarines
Bourguignons ; l'Enfeigne des Gendarmes Ecoffois
au Vicomte de Faudoas Enfeigne des Gendarmes
Bourguignons , & l'Enfeigne des Gendarmes
Bourguignons au Chevalier de Cany , Enfeigne
Réformé.
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont figné
le 3 le contrat de mariage du Comte de Roche-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
fort d'Ally, Chef de Brigade des Gardes du Corps ,
compagnie de Villeroy , avec Demoiselle Pavée
de Provenchere.
La Comtelle de Crenolle , la Marquife de Tans
& la Comteile de Polignac ont été préfentées le
même jour à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale , la première par la Princeffe de Beauvau ,
la feconde par la Comteffe de la Suze , & la troifième
par la Comteffe de Polignac .
Le Marquis de Paulmy , Miniftre d'Etat , Ambaffadeur
du Roi auprès de la République de
Venife , a pris congé le même jour de Leurs
Majeftés & de la Famille Royale pour le rendre à
fa deftination. Il a été préfenté au Roi par le Duc
de Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat des
Affaires Etrangères & de la Guerre .
Le fieur Pingré , Religieux Bibliothécaire de la
maifon de Sainte Genevieve , & Membre de l'Académie
Royale des Sciences , a eu l'honneur de
préfenter au Roi la Chronologie des Eclipfes & fes
Mémoires fur le paffage de Vénus du 3 juin 1769.
Le Marquis de Saumery - Piffons , Brigadier des
Armées du Roi , Grand Bailly de Blois , & Commandant
pour le Roi de la même ville , a été
nommé au Gouvernement de Chambord ,. vacant
par la mort du Marquis de Saumery , fon oncle ,
& a eu l'honneur de remercier , à cette occafion ,
Sa Majefté , à qui il a été préfenté le 18 du mois
dernier , ainfi qu'à la Famille Royale , par le
Duc de Duras Premier Gentilhomme de la
Chambre.
>
EXTRAIT d'une lettre écrite de Montauban , le
8 avril 1767.
Il cft né le 18 février dernier. , dans la ville de
Fig: ac , un enfant mâle , dont les deux bras font
OCTOBRE 1767. 201
fans mains : le droit , qui eft fans avant- bras , ſe
termine au coude , & le gauche a un avant - bras
de la longueur d'un pouce & demi avec les mouvemens
de flexion & de terfion . Le pied droit eft
fans pouce , & toute la partie du pied gauche ,
oppofée au talon , manque au point qu'on n'y
apperçoit que deux petites marques qui ne font
point faillantes , & qui femblent repréſenter l'efquiffe
du pouce & du fecond doigt : l'extrêmité
de la jambe eft égale fur le devant & fur le der-
Fière ; le talon cependant les mouvemens de
flexion & d'extenfion. L'enfant d'ailleurs eft bien
conftitué & jouit d'une bonne fanté.
De Paris , les février 1767 .
Les février haut & puiſſant Seigneur Meffire
Claude Charles , Marquis de Guivy , ancien Capitaine
de cavalerie , Lieutenant de Roi d'Elbeuf ,
Gouverneur de Liflebonne , Chevalier de l'Ordre
Militaire de Saint Louis , a prêté ferment au
Parlement , & a été reçu dans l'office de grand
Bailly d'Epée du Bailliage de Magny en Vexin ,
dont il avoit obtenu les provifions du Roi du 30
décembre précédent ; fur la maifon du quel on
peut voir ce qui a été dit dans le volume du mois
d'août 1754 , page 208 & fuivantes.
Du 10 avril.
L'Abbé Rochon , habile Aftronome , a dû
s'embarquer ces jours derniers , dans un de nos
ports , fur un vaifleau deftiné pour les côtes
d'Afrique. Il fe propofe d'obferver à la mer , au
moyen d'un inftrument qu'il a perfectionné , les
éclipfes des fatellites de jupiter qui auront lieu
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
pendant le cours de fa navigation. On fait que
des obfervations exactes de ces éclipfes , qui font
très-fréquentes , peuvent fervir à déterminer avec
précifion les longitudes. Les effais que l'Abbé
Rochon a déja faits de fon inftrument lui font
efpérer un heureux fuccès dans fon entrepriſe , &
il invite tous les Aftronômes à faire avec foin les
obfervations correfpondantes fur les mêmes fatellites.
Du 17.
Le Parlement vient de juger un procès confidérable
, dont voici l'objet : le fieur de Saint- Michel ,
ci-devant Lieutenant Civil à Marſeille , avoit
acquis la terre de Montigny , qui eft mouvante
du Comté de Dunois , & dont le Duc de Chevreuſe,
Comte de Dunois , avoit cédé le droit de retenue
féodale au fieur Thiroux d'Ouarville , fils du fieur
Thiroux , Maître des Requêtes honoraire. Le
fieur de Saint Michel , à l'occafion de cette retenue
, avoit entrepris de contefter au Duc de Chevreufe
la propriété du Comté de Dunois , fous
prétexte que ce Comté appartenoit à la Couronne;
& , dans cette vue , il avoit dénoncé la prétention
au Procureur général . Le Parlement , après douze
audiences , a rendu , le 9 de ce mois , un arrêt
fur délibéré , par lequel , conformément aux conclufions
du Ministère public , le fieur de Saint-
Michel eft déclaré non recevable & mal fondé
dans toutes fes demandes , & le Duc de Chevreufe
maintenu & gardé en la propriété , poffeffion &
jouiffance du Comté de Dunois. Le même arrêt
confirme la fentence des Requêtes du Palais , qui
avoit adjugé au fieur Thiroux la terre de Montigny
, par droit de retenue féodale , & condamne
le fieur de Saint - Michel en roo liv . de dommages
OCTOBRE 1767. 203
& intérêts au profit des pauvres de l'hôtel dieu de
Châteaudun , ville capitale du Dunois , & aux
dépens envers toutes les parties.
Le Chapitre de Remiremont en Lorraine s'étant
affemblé le 31 du mois dernier , Demoiſelle de la
Rue , fille de Charles de la Rue , Chevalier , &
'de Marie-Gabrielle de Sarcus , a été aprébendée
par la Dame de Sédiere , Dame de ce Chapitre .
Ses preuves de noblelle avoient été reçues précédemment.
Du 20.
On a appris de Madrid que le Roi d'Eſpagne a
ordonné , par une fanction pragmatique , publiée
le 2 de ce mois , que tous les Jéfuites fortiroient
des Etats qui font fous la domination de Sa Majefté
Catholique , foit en Europe , foit dans les
autres parties du monde ; que tous leurs biens
feroient faifis , & que leur rétablillement dans les
pays de la Monarchie eſpagnole ne pourroit avoir
lieu en aucun temps. Tous ces Religieux devoient
en conféquence être rendus le 13 de ce mois dans
les ports où ils doivent être embarqués , pour
être tranfportés dans les Etats du Pape.
Du 24.
Le fieur Buache , premier Géographe du Roi &
de l'Académie Royale des Sciences , a remis à
cette Compagnie , par ordre de Monfeigneur le
Dauphin & de Monfeigneur leComte de Provence,
deux Atlas in-folio de cartes manufcrites , compofées
par ces jeunes Princes , & contenant la defcription
de toutes les provinces de France & des cercles
de l'Allemagne ..
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Du 27.
Sa Majefté étant informée que , dans le chapitre
tenu au mois de janvier dernier , par les Religieux
Trinitaires reformés de la province de
France , en délibérant fur la propofition qui leur
avoit été faite par le Père Général dudit Ordre ,
ils avoient unanimement confenti à rentrer fous
l'ancienne obfervance , & ce nonobftant les proteftations
de quelques Religieux de ladite province ;
& que ladite union ayant été proposée au chapitre
de la province de Provence des mêmes Religieux
Trinitaires réformés , elle y avoit fouffert plufieurs
difficultés & contradictions , de forte
qu'un très-petit nombre de Religieux de ladite
province y avoient confenti , & ie plus grand
nombre d'entr'eux avoit requis la convocation du
chapitre général de ladite Congrégation . Sa Majefté
, voulant être à portée de prévenir les troubles
qu'une pareille diverfité d'avis pourroit occafionner
dans ledit chapitre général , a ordonné ,
par un arrêt de fon Confeil d'Etat , que , pour
cette fois feulement , & fans déroger aux droits
& ufages defdites provinces , le chapitre général
& ordinaire de ladite Congrégation , qui devoit
fe tenir en Provence le quatrième dimanche d'après
Pâques de la préfente année , s'aflemblera
ledit jour dans le couvent de Cerfroi , en préſence
du fieur de la Marthonie de Cauffade , Evêque de
Meaux , Aumônier de Madame , que Sa Majefté
a conmis & commet pour y affifter de la part .
Du & mai.
Les Bénédictins de l'Abbaye de Saint Martin
des - Champs , en vertu des lettres patentes du
OCTOBRE 1767. 205
"
Roi , enregistrées au Parlement , viennent de faire
bâtir dans leur enclos un magnifique marché couvert
qui renferme , outre la poiffonnerie , feize
étaux de bouchers & trente places pour des boulangers
forains. Le 29 du mois dernier l'Abbé de
Breteuil , Chancelier du Duc d'Orléans , ' Commandeur
de l'Ordre de Malte , & Prieur Commendataire
de l'Abbaye de Saint Martin - des-
Champs ; le fieur de Sartine , Lieutenant général
de Police le fieur Moreau , Procureur du Roi
au Châtelet , & le fieur de Roquemont , Chevalier
du Guet & Commandant de la garde de Paris , fe
rendirent à l'églite de l'Abbaye , où , après avoir
affifté à la melle du Saint Efprit , célébrée par
Dom Marlou , Prieur clauftral , ils allèrent proceffionnellement
au nouveau marché accompagnés
d'un Greffier , d'un grand nombre de Commiflaires
de quartiers & d'Infpecteurs , & d'un détachement
du guet & de la garde de Paris , avec fes
tambours & inftrumens de mufique : L'Abbé de
Breteuil en fit la bénédiction , & le fieur de Sartine
en prit poffeflion pour y exercer la police au
nom de Sa Majeſté . Le marché a été ouvert au
public le 4 de ce mois.
Du II.
Le 6 de ce mois le Roi fit , dans la plaine des
Sablons , la revue des Gardes Françoifes & des
Gardes Suiffes. Sa Majefté palla dans les rangs ,
& les deux régimens défilèrent devant Elle après
avoir fait l'exercice . Monfeigneur le Dauphin ,
Monfeigneur le Comte de Provence , Monfeigneur
le Comte d'Artois , Madame Adelaïde , & Mefdames
Victoire & Sophie ont affifté à cette revue,
206 MERCURE DE FRANCE.
Il paroît une ordonnance du Roi du premier
avril , par lequel Sa Majesté a décidé qu'à commencer
du 30 du même mois le régiment de
recrues de Paris fera réformé ; & qu'on le confor
mera pour cet effet à ce qu'Elle a réglé par ſon
ordonnance du 25 novembre 1766 , concernant
la réforme de plufieurs autres régimens de recrues.
Les loups carnaciers ; qui avoient caufé de fi
grands ravages dans le Gévaudan en 1765 & en
1766 , y ont répandu de nouveau la terreur , &
depuis le premier jufqu'au 13 du mois dernier ils
ont dévoré ou bleffé plufieurs perſonnes de tout
âge & de tout fexe. Les Adminiftrateurs du pays
ont triplé la gratification qu'ils avoient accordée
jufqu'à préfent pour chaque tête de loup qu'on
leur apporteroit.
LOTERIES.
Le foixante - feizième tirage de la loterie de
l'Hôtel de ville s'eft fait le 25 avril. Le lot de
cinquante mille livres eft échu au numéro 78767 ;
celui de vingt mille livres au numéro 69716 , &
les deux de dix mille livres aux numéros 68473 &
73607.
Le 6 du même mois on a tiré la loterie de
l'Ecole Royale Militaire. Les numéros fortis de
la roue de fortune font 63 , 62 , 25 , 33 , 42.
Le tirage de la même loterie s'eft fait les mai.
Les numéros fortis de la roue de fortune font 90 ,
70 ; 42 , 47 → 66.
R
OCTOBRE 1767. 207 .
MORT S.
Gabriel-Louis Calabre Pérau , Diacre de Paris ,
licencié en théologie de la maiſon & fociété de
Sorbonne , connu par divers ouvrages , & entr'autres
, par la continuation des Vies des Hommes
illuftres de France , eft mort ici le 31 mars , âgé
de foixante-fept ans ,
Le Comte de Maugiron , Lieutenant Général
des Armées du Roi , eft mort à Valence le f
mars.
Anne-Bonaventure Brachet de Pérufe , Comte
de Mallaurant , ancien Lieutenant Général pour
le Roi de la haute & baffe Marche , eft morte en
fon château de Mallaurant le 2 avril , âgé de quatre-
vingt ans.

Louis Armand -François de Granges de Puiguyon
, Comte de Surgeres , Guidon des Gendarmes
, eft mort ici le 9 avril , âgé de vingttrois
ans. Il étoit fils de feu Charles- François de
Granges de Surgeres , Marquis de Puiguyon ,
Maréchal de Camp , Infpecteur général de la
cavalerie de l'armée d'Italie , Menin & Gentilhomme
de la Manche de Monfeigneur le Dauphin
, & de Thérèſe - Catherine Gaillard de la
Bouexiere , Marquise de Puiguyon.
Jacques de Johanne de la Carre , Marquis de
Saumery , Gouverneur de Chambord , mourut le
15 avril , dans fon château de Saumery en Blaifois
, agé de quatre-vingt- quatre ans. Il étoit fils
du Marquis de Saumery , qui avoit été fucceffivement
Sous-Gouverneur de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne & du Roi .
René de fe fonniere , ancien Capitaine au
208 MERCURE DE FRANCE.
régiment ci devant de Sourches , ancien Aide-
Major de la citadelle de Strasbourg , enfuite
Major de la place de Marienbourg , & retiré
depuis dix-huit ans avec une penfion du Roi de
2000 livres , eft mort le 19 avril , à Bouchain
dans le Haynaut , âgé d'environ cent trois ans &
demi. Il étoit Chevalier de Saint Louis depuis 1715 .
Charlotte Louiſe de Portia , veuve d'Etienne-
Marie , Marquis de Scorraille , Lieutenant Général
des Armées du Roi , eft morte en cette ville
le 2 mai.
Louife- Helene le Feron , époufe de Leon- François
, Marquis de Barbançois , Colonel d'infanterie
, premier Lieutenant du Régiment des Gardes
Françoiſes , eft morte au château de Villegougis
le 13 mars , âgée de trente- cinq ans .
Marie-Charlotte de Menou , épouse du Marquis
d'Amou , Lieutenant de Roi & Commandant
pour Sa Majesté à Bayonne , y eft morte le 15
avril , dans la quarante- cinquième année de fon
âge.
SERVICES.
On a célébré le 8 avril , dans l'églife royale &
paroiffiale de Notre- Dame à Verfailles , un fervice
folemnel pour le repos de l'âme de Madame la
Dauphine. La Reine , Monfeigneur le Dauphin ,
Monfeigneur le Comte de Provence , Madame
Adelaide , & Mefdames Victoire , Sophie &
Louife y ont affifté , ainfi que les Grands Officiers
& les Dames de la feue Princeffe .
Les Officiers de la chambre de feu Madame
la Dauphine ont fait célébrer le 9 avril , dans
l'églife paroiffiale de Saint Louis à Verfailles , un
fervice folennel pour le repos de l'âme de cette
OCTOBRE 1767. 209
Princeffe. Monfeigneur le Dauphin , Monſeigneur
le Comte de Provence , Monfeigneur le Comte
d'Artois , Madame Adelaïde , & Mefdames Victoire
, Sophie & Louiſe y affiftèrent , ainfi que
les Grands Officiers & les Dames de la feue Princeffe
, & différens Corps de la Maiſon du Roi.
Le 30 du même mois les Récollets du couvent
royal de la même ville ont célébré dans leur
églife un fervice folemnel pour le même objet.
Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur le Comité
de Provence & Monfeigneur le Comte d'Artois y
ont affifté .
Madame la Dauphine ayant légué à la Maifon
Royale de Saint Cyr un grand tableau en tapillerie
de Carle Marate , que la feue Reine de Pologne, fa
mère , avoit donné à Monfeigneur le Dauphin , &
que ce Prince avoit laiffé à Madame la Dauphine ,
les Dames de cette Maiſon ont ajouté aux prières
particulières qui fe font journellement pour cette
Princeffe , un fervice folemnel pour le repos de
fon âme ; il a été célébré le 6 avril , & l'Evêque
de Chartres a officié pontificalement.
Le 14 du même mois on a célébré , dans l'églife
cathédrale de Chartres , à laquelle Madame la
Dauphine a légué fon anneau nuptial , un ſervice
folemnel pour le repos de l'âme de cette Princeffe .
L'Evêque de Chartres y a officié pontificalement ,
& tous les Corps de la Ville y ont affifté ,
qu'aux vigiles qui furent chantées la veille.
ainfi
Les Marguilliers de la paroiffe de Saint Louis de
Fontainebleau ont fait célébrer le 30 mars un fervice
folemnel pour le même objet.
Les Officiers Municipaux de la ville de Compiegne
firent célébrer le premier avril , dans l'églife
de l'Abbaye Royale de Saint Corneille , un fervice
210 MERCURE DE FRANCE .
folemnel pour le même objet. Le Clergé féculier
& régulier , l'Etat- Major , le Bailliage & le Corps
de Ville affiftèrent à cette cérémonie .
Le Chapitre de l'Eglife royale & collégiale de
Saint Clément , & les Religieux Minimes de la
même ville , célèbrèrent auffi , pour le même
objet , le 8 du même mois , un fervice folemnel..
Les Etats de Bretagne , affemblés à Rennes ,
firent célébrer le 6 du même mois , dans l'églife
des Cordeliers de cette ville , un fervice folemnel
pour le même objet. Les Commiffaires du Roi
affiftèrent à cette cérémonie & la melle fut célébrée
par l'Evêque de Quimper.
AVIS DIVER S.
PROSPECTUS du Spectacle Pyrique de
Mlle SAINT-ANDRÉ , artificière du
Roi , feule approuvée de l'Académie des
Sciences , Fauxbourg Saint - Denis ,
n°.25.
L'as fujets allégoriques font , fans contredit ,
ceux qui ont le plus d'avantage dans les ſpectacles
publics , fur-tout quand ils couvrent d'un voile
agréable des vérités fenfibles ; c'eft fur cette idéa
fenfible que j'ai conçu le projet de la première
fête Pyrique que je dois donner au public.
Une décoration d'ordre ïonique , offrira un
OCTOBRE 1767. 211
coup d'oeil d'autant plus agréable , que les différentes
pièces d'artifice qui la garniront , fetont
analogues au fujet , & formeront un spectacle
brillant , tranquille & varié.
Au milieu de la grande archivolte , fera élevée
la ftatue du Roi fous l'emblême d'Apollon , environné
des ſciences & des arts ; Minerve fera à fa
droite , & la Vigilance à fa gauche , fous la figure
de l'Aurore , ouvrant la barrière du jour.
Les archivoltes des avant-corps , feront remplies
par la géométrie & la peinture ; les parties
latérales feront occupées par différens génies , repréfentant
les arts.
Le tout représentera les jardins de l'Aurore , où
les arts raffèmblés par Minerve , recevront les
ordres de leur augufte protecteur.
« Ce font ici les idées de mon coeur ; elles
» feront applaudies : je demande grace au public
indulgent pour celle de mon génie.
» Je ſuis Françoiſe , & les artiftes , mes conci .
» toyens , applaudiront , fans doute , au zèle qui
›› anime mon début ; je mets fous leurs yeux l'idée
> la plus fenfible pour des coeurs François.
» L'honneur que l'Académie des Sciences m'a
» fait , en me plaçant dans la claſſe des artiſtes
» qu'elle diftingue , eft un titre qui augmente en
>> moi le defir de plaire au public ; je vais redou-
>> bler mes efforts pour y parvenir : daigne le
>> public m'honorer de cette critique éclairée , fi
» néceſſaire à la propagation des arts ; celui que je
>> cultive eft un enfant des grâces abandonné
>> depuis fa naiffance , les fciences feules peuvent
corriger la dureté de ſon éducation »› .
و ر
ל כ
Le feur CHAUVET , Chymifte , avoit cru
bien faire en multipliant fes bureaux pour la
212 MERCURE DE FRANCE.
vente de fon Eau anti - fcorbutique , mais le pu
blic lui ayant témoigné qu'il feroit plus fatiffait
que la diftribution de ce fpécifique ne fe
fît que chez lui , il a pris ce parti afin de le
contenter , & de lui ôter toute défiance. Sa demeure
eft dans l'enclos du Temple , au bâtiment
neuf , allée du billard , au premier étage.
On le trouvera toute la matinée juſqu'à midi .
Les propriétés de ce puillant remède font
auffi diverfes que falutaires : elles confiftent à
guérir promptement les affections fcorbutiques
des gencives , & les ulcères qui en provien
nent , à détruire la carie & le tartre boueux
des dents , à les blanchir , à les raffermir dans
leurs alvéoles , à les incarner fi elles font déchauffées
, & à en calmer la douleur , fi elle
n'eft occafionnée que par le fcorbut ou la carie
; mais quand c'eſt par toute autre caufe ,
cette Eau n'y eft point propre .
Ceux qui ont les dents belles & folides , &
les gencives faines , s'ils veulent quelquefois
en faire uſage les conferveront par -1 S
-là toujours
dans le même état ; au refte l'odeur de
cette Eau eft agréable , & fon goût n'a rien
de rebutant : elle a encore la qualité de ne
s'altérer jamais , & de laiffer dans la bouche
une fraîcheur qui ſe ſoutient long- temps.
Manière de s'en fervir.
On en met environ une demi -cuillerée dans
la bouche , obfervant de la tenir fur les gencives
fix , huit ou dix minutes , & de l'agiter
fouvent. Après cette opération il faut , dans les
premiers jours , quand les dents font fort ternies ,
imbiber de cette Eau un petit morceau d'éponge
OCTOBRE 1767. 213
fine , avec lequel on les frotte légérement : fi on
veut les rincer enfuite , on fe fervira de la même
liqueur , de préférence à toute autre choſe. C'eſt
ainfi que l'ont pratiqué avec fuccès , tous ceux
qui ont eu recours à ce remède.
Il est à propos d'ajouter qu'on peut en uſer
indifféremment , à quelque heure du jour que ce
Loit , & réïtérer fi la néceffité l'exige : s'il arrive
qu'il s'en infinue dans le gofier , c'eft fans nulle
conféquence , vu que cette Eau ne sçauroit nuire.
Il faut avoir attention de tenir les bouteilles
exactement bouchées.
Dans la crainte de quelque fupercherie , on
avertit le public qu'on te fe fert d'aucun colporteur
pour le débit de ce fpécifique .
Le prix eft de deux livres la fiole .
POUR éviter le grand nombre de lettres que
Mde de Villars reçoit tous les jours de Paris &
de la province , au fujet du prix de fon Eau pour
les obftructions , embarras des vifcères , glaires ,
vents , dartres , tumeurs , fuppreffions des règles ,
pâles couleurs , & fuites de lait répandu . Elle aver- .
tit le public qu'elle fe vend vingt fols la pinte , &
que la poudre eft dans la même proportion . Mde
de Villars demeure rue Pavée - Saint-Sauveur , visà-
vis la rue Françoife. Elle prévient les perſonnes
qui font dans le cas d'avoir beſoin de fon remède ,
que voilà une faiſon très - favorable pour en faire
ufage .
f.
214 MERCURE DE FRANCE:
AP PROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois d'octobre 1767 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris
le premier octobre 1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
DISCOUR ISCOURS fur Dieu. Page $
PARALLELE des vertus du Général Henri & decelles
du Roi Henri IV. II
16
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure. I
L'AMBITION , ode.
EPITALAME pour le mariage de M. le Baron
de F ** avec Mlle de la R ****. 21
A Ma ... fur une pendule qu'il a donnée à
l'auteur.
23
Au même fur la réception dans les Ordres du
Roi. Ibid.
LETTRE qui a caufé bien des regrets. 24
CHANSON fur le jeu du Whisk.
SUITE des chanfons anciennes.
28
30
Les Tables de réputation , fragment d'une viſion
traduite de l'anglais. 32
VERS à mon épouſe , auffi - tôt après mon mariage.
SI
OCTOBRE 1767. 215
VERS à Mde de G. . . . faits à table.
A Mde P ***
de P ***
9
mère de Mde la Vicomteffe
& de Mlle de L **** .
55
Ibid.
Sur la mort de M. le Prince Fréderic des Deux-
Ponts.
ENIGMES.
56 .
57
19
LOGOGRYPHES.
COUPLETS fur un air du quatrième recueil de
M.Albanefe, Ordinaire de la Mufique du Roi. 65.
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES.
LEVoyageur François ; par M. l'Abbé Delaporte.62
L'ARITHMÉTIQUE & la Géométrie de l'Officier. 85
ELOGE de Charles V , Roi de France .
ANNONCES de Livres .
LETTRE à M. de la Place.
88
99
123.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
SECOND Mémoire fur le projet d'amener à Paris
les eaux de la rivière d'Yvette.
124
143
PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇOISE.
PRIX de poéfie pour l'année 1768.
MÉDECINE.
OBSERVATIONS fur les effets finguliers de la jufquiame
, & c.
PHYSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
ARTICLE IV. BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
144
161
GRAVURE. Planches anatomiques. 162
• MUSIQUE.
164
SUPPLÉMENT aux nouvelles littéraires. 165
216 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V. SPECTACLES.
OPÉRA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
CONCERT fpirituel .
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Warlovie , &c.
Avis divers .
167
169
179
180
182
214
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I
OCTOBRE 1767.
SECOND VOLUM.E.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
DE
A
YON
*
1893
Cochin
Stius in
MarillonSauly. 1318.
VILLE
A
PARIS ,
-JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoife
PRAULT , quai de Conti.
Chez
DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.

/\
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port .
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofle pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront , comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus .
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
resteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffi au
Bureau du Mercure . Cette collection eft
compofée de cent huit volumes. On en at
fait une Table générale , par laquelle ce
Recueil eft terminé ; les Journaux ne
fourniffant plus un affez grand nombre de
pièces pour le continuer. Cette Table fe
vend féparément au même Bureau , où
l'on pourra fe procurer deux collections
complettes qui restent encore.
MER CURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1767.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE Tonneau de vin & la Bouteille d'ancre ,
VIS
fable.
IS- A- VIS de fon tonneap
Un poete , pauvre cancre
Derrière l'huis du caveau
>
Avoit , au bout d'un cordeau ;
Pendu fa bouteille à l'ancre ,
Afin qu'allant , rèvenant ,
Et fans ceffe fe démenant ,
Mife en mouvement fans ceffe ,
Par le premier furvenant ,
L'ancre en devînt moins épaiffe.
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Cependant fur fon chantier ,
La majestueule Tonne ,
Sous vingt couronnes d'ofier ,
Siégeant comme fur un trône ,
Tranquille , offroit le devant ,
Un robinet en avant ,
Et ne bougeoit pour perſonne.
Le maître , un jour à propos ,
En dehors prêtant l'oreille ,
Ouït la Dame , en ces mots ,
Apoſtrophant , à huit clos ,
Sa précieuſe bouteille :
Voifine , je te plains bien !
Je te fais envie , avoue ;
Sufpendue à ce lien ,
Sans autre appui ni foutien ,
De toi fans celle on fe joue .
On ne te compte pour rien.
A peine as-tu pris maintien ,
Qu'un furvenant te bafoue ,
Te balotte , te ſecoue ;
Mieux vaut n'être pas , je crois ,
Qu'être ainfi tout à la fois ,
Et pendue & fur la roue.
< Vois la différence ; vois
;
Comme en repos , fur ma lie
OCTOBRE 1767 .
(
On me laiffè ; & comme quoi
Tout le monde devant moi
Se profterne & s'humilie :
On fent aisément pourquoi
L'on m'honore & l'on t'oublie ;
C'est que mon gros ventre eft plein
De cette liqueur vermeille A
Qu'on nomme vin d'une oreille ,
Reftaurant vif & divin ,
Qui létife & réveille
Le coeur & l'efprit humain ;
Au lieu que ton ventricule
N'enferme qu'une liqueur
D'invention ridicule ,
Noire & fale à faire peur ,
Liqueur peftilentielle ,
Pernicieufe à Fexcès ;
Source odieufe & cruelle
De chicanes , de procès ,
Des brochures éternelles
Du Parnaffe & du Palais ,
D'impiétés , de libelles ,
D'écrits maudits & malfaits ,
Et d'horribles bagatelles.
Tais- toi , cria l'écrivain ,
La clef mife à la ferrure ,
Indigné qu'on faffe injure
A fon noble gagne-pain !....
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Plus que toi cette ancre eſt pure
Dès qu'elle produit mes vers,
C'eft elle & fon bon office
Qui font qu'ici tu me fers.
C'eſt ta Dame & ma nourrice
Sous ces noms refpećte- la.
Qu'un mot fuffiſe & finille :
Sans elle ferois - tu-là ?
Ainfi , du haut de leur fplendeur ,
Valant bien moins qu'ils ne fe prifent,
Grands & riches , par fois , méprifent
Les petits qui font leur grandeur.
Par M. PIRON.
REGRETS fur la perte de ma maîtreffe ,
caufés par les propos envenimés d'un
vil Tartuffe.
JE poffédois le coeur de ma bergère ,
Elle approuvoit & chérifloit mes feux ;
Elle mettoit tous les foins à me plaire..
Pour un mortel , ah ! j'étois trop heureux ,
De fi beaux noeuds , une flamme fi pure ,
Des voeux formés par le pudique amour
Seront -ils donc détruits par l'impoſture ?
N'auront- ils donc que le fort d'un beau jour !
OCTOBRE 1767.
O doux plaifirs , enfans de l'innocence ,
Charme des coeurs unis par la vertu ,
Tendres aveux , naïve.confiance.
En vous perdant , hélas ! j'ai tout perdu.
T. DESPREZ.
Ces couplets peuvent fe chanter ſur l'air 2
Bois charmans , aimable folitude , &c.
QUATRAIN fur l'Hiftoire du Grand
CONDÉ par M. DÉSORMEAUX .
ROMI OM vit en Cefar un guerrier intrépide;
La Grèce , en Alexandre , un conquérant rapide....
Déformeaux aujourd'hui nous fait voir en Condé ,
Du fublime héros un modèle achevé,
Par M. DE LANEVERE , ancien Moufquetaire
du Roi. A Dax , le 8 août 1767.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
MA
PHILOSOPHIE.
EPITRE à M. MOREL , Avocat à Chalamont
en Dombes..
7.
Dovei
Me charmera ,
Et me plaira
folie
Toute ma vie.
Toujours foumis
Toujours fidèle
A cette belle
Qu'ornent les Rfs ,
Je n'aime qu'elle¨
Et mes amis.
Morel, vous- même ,
A ce fyftême ..
Que je chéris ,
D'un air facile ,
Vous fouferivez
Et vous fuívez ,
D'un pas tranquile ,
Le doux chemin
Que fuit nature ,
Riante & pure ,
Avec Jannin ,
A rire enclin.
·
OCTOBRE 1767. IL
De cette vie
Il faut jouir : “
Notre ambroiſie
C'eſt le plaifir. '
Ce trifte hermite ,
Ce grand frondeur ,
Cet Héraclite ,
Sombre , rêveur ,
Qu'un rien irrite ,
Eft fans mérite ,
Et me fait peur.
Mais je le quitte
Pour Démocrite ,
De qui l'humeur ' ,
Toujours riante ,
Gaie & plaifante ,
Charme mon coeur
Ami , vrai fage ,
Da badinage ,
A chaque inftant ,
Faites ufage.
Que l'enjouement ,
Que l'allégreffe ,
De la fageffe
Soit l'ornement .
Rions fans ceffe ,
Buvons , chantons ,
Et répétons :
1
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Douce folie
Me charmera ,
Et me plaira
Toute ma vie.
JANNIN , à Chaſſagne „ proche
Chalamont , les avût 1767.
ÉPIGRAMME fur le portrait d'une Die
qui eft peinte à fon avantage.·
FANNI ANNI de fon portrait
Retire un avantage ;
C'eſt qu'en fon tableau chaque trait
Nous la peint comme fage.
DAUMONT D. Bachelier en Droitt
OCTOBRE 1767 13
EXTRAIT des registres des délibérations
de l'Hôtel de Ville de NANGIS , du
20 Septembre 1767.
& a dit :
LE Procureur Fifcal eft entré
MESSIEURS ,
La mort d'un héros - eft une perte pour
l'humanité , qui doit confterner toute la
terre celle d'un héros François doit porter
dans tous les cours patriotiques une
émotion plus fenfib'e encore. Mais comment
les nôtres foutiendroient - ils fans
frémir , fans fe brifer fous l'effort de la
douleur , l'atteinte fanglante & mortelle
du coup qui vient de les frapper , du
coup qui nous enlève un père qui nous
prodigua tant de marques de fa tendreffe ?
Tous nos guerriers , & fur- tout cette
légion ( 1 ) brillante qu'il conduifoit , fe
rappelleront cette intrépidité d'une âme
toujours maîtreffe d'elle même , qui , dans
le calme le plus profond , bravoit à Fontonoi
les approches & le feu de la terrible
( 1 ) Le Régiment du Roi , infanterie,
14 MERCURE DE FRANCE.
colonne ; & qui , plus heureufe encore
à Laufeld, ménageoit les moyens & affuroit
les reffources de la victoire , lorfqu'at
teinte d'un coup , dont les ravages ne fe
font jamais réparés , fa main ( 2 ) fanglante
continuoit à tracer , de fang- froid ,
la feule route où nos bataillons pouvoient
arrêter les troupes , qui , comme une hydre
toujours renaiffante , avoient jufque - là
rempli ces retranchemens , auffi - tôt repris
que forcés.
Quel eft le vrai prix de tant de gloire ?
Qui méritera de la faire paffer à la poſtérité
? Qui ? Cette nation , toujours rivale
de la nôtre , qui , défarmée par l'admiration
, vient d'apprendre à refpecter & à
chérir la France dans le génie qui la repréfentoit.
Le Roi d'Angleterre , auffi fenfible
à cette grande perte que s'il eût perdu le
premier de fes citoyens : que dis- je ! le Roi
de France , qui le récompenfa par fon
eftime , & qui l'honore aujourd'hui de
fes regrets ce Prince , le vengeur de la
France , l'Annibal de l'Italie , dont la belle
âme , à l'uniffon de celle de notre héros ,
connut dans toute leur énergie les droits
facrés de l'amitié ; tant de grands hommes
enfin , fes compagnons & fes amis ; voilà
(2 ) M. le Comte de Guerchy fat eftropié
d'un doigt.
OCTOBRE 1767. 15
2
les vrais juges à qui il appartient d'apprécier
le mérite & de fceller l'éloge de
très-haut & très-puiffant feigneur , Mgr le
Comte de Guerchy , Marquis de Nangis ;
Lieutenant-Général des Armées du Roi ,
Chevalier de fes Ordres , Colonel- Lieutenant
& Infpecteur de fon Régiment
d'Infanterie , fon Ambaſſadeur auprès du
Roi de la Grande Bretagne , & Gouverneur
des Ville & Château d'Huningue .
Pour nous , fans, afpirer à décorer fa
tombe , bornons-nous à la mouiller de
nos larmes filiales : bornons- nous à jetter
des cyprès fur cette tombe ombragée de
tant de lauriers. N'écoutons que le cri de
nos coeurs ofons offrir à fa veuve éplorée
& magnanime jufqu'au fein de l'horreur
, à fon fils , hélas , trop tôt notre
protecteur ! à fa fille , devenue la pupille
de l'Etat ; ofons. leur offrir les refpects ,
les voeux & les proteftations d'un amour
qui , nourri par le devoir & la reconnoiffance
, ne s'éteindra jamais dans les coeurs
de leurs fidèles vaffaux.
En conféquence , Meffieurs , je requiers
que le Corps de Ville ordonne les faintes
cérémonies d'un fervice folemnel qui fera
célébré au jour qu'il vous plaira de fixer ,
dans l'églife de Nangis , pour implorer la
miféricorde d'un Dieu jufte , en faveur
16 MERCURE DE FRANCE.
d'un grand homme , dont la vie , toute
héroïque , a été couronnée par une mort
toute chrétienne .
Arrêté qu'il fera fait un fervice folemnel
à la diligence de MM . les Echevins.
Le Corps du Clergé & celui de la Justice
ordonnentauffi chacun un fervice folemnel .
Chaque Corps a nommé un orateur
pour l'oraifon funèbre. De Nangis , ce 21
Teptembre 1767..
OCTOBRE 1767 17
L'AMANT DUPPE DE LUI- MÊME
CONTE.
I ' HEUREUX Polycrates ( 1 ) ne régnoit
point encore à Samos. Il n'y avoit point
alors de peuples qui fuffent plus dévoués
au culte de Vénus que ceux de cette ile
qui étoit divifée en plufieurs contrées :
celle que l'on nommoit Stéphane n'étoit
habitée que par des bergers , dont l'unique
occupation étoit de garder leurs troupeaux
& de rendre hommage à l'aimable divinité
par qui l'univers fe reproduit fans ceſſe.
Junon avoit pris nailfance dans cette
ifle qui , en mémoire de cet événement ,
lui étoit confacrée . Mais quoiqu'elle y fût
révérée par - tout en qualité de déeſſe tutélaire
, les habitans de Stéphane honoroient
particulièrement la mère de l'Amour &
( 1 ) Polycrates , tyran de Samos , fut appellé
le favori de la fortune à caufe de les rapides fuccès
dans toutes les entrep ifes . Sa fin ne répondit
cependant pas à tout le refte de ſa vie ; car ayant
été pris par Oronte , Satrape de Perſe , il fut pendu
après avoir fouffert plufieurs autres tourmens . Il
vivoit du temps que Servius Tullius régnoit à
Rome. On raconte de lui un fait affez fingulier ,
c'eſt que , las de voir que tout lui profpéroit , &
ne voulant pas qu'il fut dit qu'il n'eut fait aucune
1-8 MERCURE DE FRANCE.
lui avoient élevé un temple magnifique
qu'ils faifoient deffervir par vingt - quatre
Prêtreffes que leur beauté rendoit dignes
de ce ministère. Leurs plus douces fonctions
étoient d'accueillir favorablement
les étrangers. Elles étoient , à proprement
parler , les hofpitalières de Vénus. Du produit
de leurs charmes elles entretenoient
le lieu facré , & leur vanité avoit droit
de s'applaudir de la richeffe qui y brilloit
de toutes parts .
La Déeffe , fatisfaite des honneurs que
ces peuples lui rendoient , & jaloufe d'enchaîner
, par fes bienfaits , des coeurs auffi
fidèles à fes loix , avoit banni de Stéphane
tout ce qui pouvoit nuire au bonheur des
amans. Elle favoit que la pudeur , naturelle
au fexe , combat toujours contre
Timpulfion du defir naiffant , & que
l'aveu d'une première flamme ne fe fait
jamais fans qu'il en coûte à la timide
innocence. Connoiffant trop bien le prix
de la décence pour chercher à détruire
dans les coeurs l'impreffion d'une vertu fi
utile à fon pouvoir , elle avoit imaginé
perte dans fa vie , il jetta dans la mer un anneau
d'un prix inestimable; il le retrouva quelque temps
après dans le ventre d'un poiffon qu'on lui fervit
à table. ( Strab liv. 14 ) . On ne le cite ici que pour
donner une époque à l'aventure que l'on raconte,
OCTOBRE 1967. 19
un moyen de fauver aux belles l'embarras
d'avouer leur défaite .
Son temple étoit bâti au milieu d'un
bois agréable , au fond duquel retentiffoit
un écho que chacun s'amufoit à faire réfonner.
Elle voulut que déformais cet écho
ne répondît plus qu'à la voix des bergères
qui feroient devenues fenfibles. Suivant
les fons qu'il rendoit , elles ,pouvoient apprendre
ce qui fe paffoit dans le coeur de
ceux qui avoient fu leur plaire. Si elles .
étoient aimées , une douce mélodie répondoit
à leurs accens ; fi, au contraire, l'objet
de leurs flammes étoit épris d'autres appas ,
elles n'entendoient qu'un murmure confus
qui les avertiffoit de fonger à d'autres
noeuds. On croira aifément que les bergères
ne manquoient pas d'aller confulter
l'écho dès qu'elles fe fentoient prévenues
en faveur de quelque amant ; de leur côté
les bergers , inquiets du fuccès de leurs
feux , avoient attention de les épier dans
le bois , lorfqu'ils en trouvoient l'occafion ,
& d'écouter ce que l'écho répondoit. Ce
merveilleux ouvrage de la puiffance de
Vénus avoit encore cela de particulier :
c'est qu'il répétoit par trois fois les fons
mélodieux qu'il rendoit quand le berger
étoit à portée d'entendre la confultation ,
ce qui annonçoit à la bergère qu'il n'y
avoit plus de mystère à garder avec fon
20
MERCURE
DE
FRANCE
.
amant , & mettoit à leur aife l'amour &
la pudeur. Telle fut la magie dont la
Déeffe fe fervit pour obvier aux inconvéniens
de la délicateffe , de la crainte &
de la modeftie , obftacles toujours nuifibles
au bonheur des amans , & qui , en
retardant leur triomphe , rebutent quelquefois
leur fidélité.
La jeune Ifmé avoit déja vu feize fois
le printemps renaître , & fon coeur paroif
• foit encore inacceffible aux traits de l'amour.
Rien n'étoit plus rare qu'une infenfible
de cet âge dans un climat où touť nẻ
refpiroit que les douceurs de la volupté. Un
mouton qu'elle avoit élevé, & qu'elle nommoit
Azor , étoit fa plus chère compagnie ;
par tout il fuivoit fes pas , & lui feul avoit
droit de payer par fes careffes des baifers
enviés de mille rivaux . Elle l'avoit inftruit
A toutes les fingeries dont l'inftinct pouvoit
rendre capable un être de fon efpèce , &
l'on eût dit , à la facilité avec laquelle il
apprenoit tout ce qu'elle lui enfeignoit ,
qu'il fentoit tout le prix du bonheur de
plaire à la plus belle des maîtreffes . Comme
il n'étoit point de mouton plus aimable ,
il n'en étoit point auffi de plus aimé.
Ifmé , dans la crainte de le perdre , n'oublioit
jamais , lorſqu'elle fortoit avec lui
de lui attacher au col une fonnette qui
pendoit à un ruban orné de fleurs. Par
OCTOBRE 1767. 21
cette précaution elle favoit le retrouver
quand il échappoit à fa vue. Le bruit
qu'il faifoit , en bondiffant , lui indiquoit
de quel côté il s'étoit égaré.. Auffi gâté
que le premier né d'une tendre épouse ,
Azor n'étoit nourri que de gâteaux & de
friandifes ; & cette nourriture , à laquelle
Ifmé l'avoit accoutumé , le rendoit fort
affable à tous ceux qui lui en préfentoient.
Tous les bergers fe plaifoient à le régaler,
La bergère parut d'abord fatisfaite des
attentions que chacun avoit pour fon favori,
Mais on en fit par la fuite un meſſager
d'amour. Il ne revenoit plus auprès d'elle
que le col hériffé de billets doux , & cela
déplut à fa maîtreffe , qui ne lui permit
plus de s'éloigner d'elle ni d'aller fi librement
à tous ceux qui l'appelloient. Si- tôt
qu'il vouloit s'émanciper , elle le faifoit
revenir & legrondoit vivement. Sa prompte
foumiffion la défarmoit. Elle ne cacha
point à fes adorateurs l'humeur que lui
caufoient leurs prétentions , & fa froideur
les laffa au point que leur foule s'éclipfa &
qu'il ne lui refta plus qu'Alcinde & Ménarque
, rivaux d'un caractère bien différent.
Les petits - maîtres font de tout temps
& de tout pays , & chaque Etat a les fiens.
Alcinde étoit un de ces êtres agréables . Il
n'y avoit point de berger qui pût lui rien
difputer pour l'efprit , les manières , lataille
22 MERCURE DE FRANCE.
& la figure. Mais , malheureuſement , il
joignoit à ces avantages une vanité , une
inconftance , & fur - tout une indifcrétion
qui détruifoient en lui les bienfaits de la
nature. Malgré ces défauts, il n'avoit jamais
befoin de confulter l'écho pour connoître
les fentimens de celles qu'il courtifoit. Il
avoit l'art de les perfuader facilement , &
c'étoit de tous les trompeurs le plus adroit
& le plus heureux. Ménarque , au contraire,
timide & réſervé , n'avoit rien qui pût
effaroucher l'innocence d'une bergère.
Moins beau qu'Alcinde , mais auffi bien
fait & plus jeune , il joignoit à une phyfionomie
intéreffante des grâces naturelles
qui prévenorent en fa faveur. Son air honnête
& la douceur de fon caractère le faifoient
aimer de tout le monde . Novice
en l'art de plaire , l'habitude de conquérir
ne le rendoit point dangereux . Epris pour
Ifmé de l'amour le plus tendre , il ignoroit
encore ce qu'il fentoit : il n'imputoit qu'au
pur fentiment de l'amitié les foins qu'il
cherchoit fans ceffe à lui rendre. Il favoit
que le nom d'amant l'offenfoit , & il fe
croyoit incapable de lui manquer en ofant
l'aimer plus qu'elle ne vouloit. Son ingénuité
le faifoit néprifer de fon rival , qui
le regardoit comme un enfant , & ne
daignoit pas fonger à lui . Si quelquefois
il le furprenoit avec elle aux promenades ,
OCTOBRE 1767. 23
il n'en témoignoit aucune inquiétude , &
il n'étoit point jaloux qu'elle lui permît ,
à l'exclufion de tout autre , de l'accompagner
jufques chez elle , où elle le rece
voit fans conféquence. En effet , Ménarque
fembloit auffi infenfible qu'elle , & la
plupart du temps ils ne s'occupoient enfemble
qu'à fe féliciter réciproquement
fur leur indifférence. Cette liaiſon , que
la conformité de Caractère avoit commencée
entr'eux , ne leur laiffoit appercevoir
aucun danger pour leur liberté; tous deux
aimoient la folitude , tous deux s'ennuyoient
également aux fêtes publiques. Ifmé avoit
la voix jolie , mais elle ne favoit point de
mufique; Ménarque poffédoit parfaitement
cette fcience. La bergère étant folle de
chanfons , le principal foin du berger étoit
de lui en apporter tous les jours de nouvelles
qu'il lui apprenoit , & c'étoit à ce
titre qu'elle toléroit fes affiduités.
Cependant l'amour - propre d'Alcinde
étoit griévement bleffé de la réſiſtance
d'Ifmé. Il avoit épuifé toutes les reffources
de fon art pour la rendre fenfible , aucun
moyen ne lui avoit réuffi. Il réfolut de
s'appuyer de l'autorité des père & mère
de cette belle indifférente . L'avantage
qu'il avoit d'être un des plus riches bergers
de la contrée le mettoit en état de
tenter hardiment cette dernière voie.
24 MERCURE DE FRANCE.
Cinnon & Télaïde aimoient tendrement
leur fille ; elle étoit l'unique fruit de leurs
amours. Ils n'étoient point fâchés de la
voir indifférente aux attraits de l'hymen ;
ils redoutoient toujours le moment où
elle devoit les quitter pour faivre un
époux. Souvent leur amitié prenoit plaifir
à fe perfuader qu'Ime ne rejettoit les
voeux de fes amans que par déférence
pour les auteurs de fes jours , qu'elle ne
vouloit point affliger en fe féparant d'eux .
Mais ils ne jouiffoient que d'une fortune
très-modique , & ils avoient l'un & l'autre
un trop bon coeur pour ne point facrifier
leur tendreffe au bonheur de leur.
fille. Lorfqu'Alcinde fe fut expliqué avec
eux fur le defir qu'il avoit de devenir,
leur gendre , ils fe gardèrent bien de l'éconduire
; éblouis des avantages de cet.
hymen , ils lui promirent d'agir en fa
faveur auprès d'Ifmé , & ils lui permirent
de venir tous les jours parler pour luimême
à l'objet de fa flamme.
+
Fier de ce premier fuccès , Alcinde ne.
tarda pas à rendre à fa bergère les foins.
les plus empreffés. Mais il s'apperçut
bientôt que le pouvoir de Cinnon & de
Télaïde , dont il s'étoit étayé , ne lui fervoit
de rien pour réduire ce coeur farouche
& indomptable. Sa préfomption échoua
encore
OCTOBRE 1767. 25.
encore contre cet écueil. Il prit enfin de
l'humeur. Le noir foupçon vint troubler
cette douce fécurité que la bonne opinion
de lui- même avoit toujours entretenue
dans fon âme. Il fentit , pour la première
fois , l'aiguillon de la jaloufie . Il ne fe
ménagea plus dans fes propos ; il fe déchaîna
contre le jeune Ménarque , qu'il
avoit tant affecté de méprifer , & menaça
de fe venger de lui. Cerre fureur , qui
étoit plutôt dictée par l'amour
propre
dont il étoit pétri , que par le véritable
fentiment , acheva de le rendre infupportable.
Ifmé , ne pouvant plus foutenir fa
préfence , ne lui cacha point la haine qu'il
lui infpiroit , ce qui l'aigrit au point qu'il
ofa lui reprocher publiquement fon penchant
pour Ménarque. La bergère , croyant
fon honneur intéreffé à fe juftifier d'une
telle foibleffe , réfolut de congédier celui
qu'on l'accufoit d'aimer. Quoiqu'il n'eût
aucun tort il fut banni fans pitié,
-
La difgrace de Ménarque l'éclaira fur
le trait que l'amour lui avoit lancé. Abfent
de fa bergère , la vie lui parut un fupplice.
Rêveur , diftrait , il traînoit partout
avec lui le dégoût & l'ennui . Une
fombre mélancolie s'empara de fon âme.
Accablé de fa propre existence , paffant
les nuits à gémir & les jours à foupirer ,
Vol. II. B
26 MERCURE
DE FRANCE.
ce fut en vain qu'il voulut cacher l'amertume
du chagrin dont il étoit dévoré ;
l'excès de fa trifteffe fe peignit fur fon
vifage. Son corps foible & languiffant fe
refufoit à toute efpèce de nourriture. Dès
que le foleil commençoit à dorer les
Côteaux il alloit s'enfoncer dans l'épaiffeur
des bois , & là il s'occupoit à graver fur
des feuilles d'arbre le nom de fa chère
Ifmé , auprès duquel il écrivoit aufli le fien
d'une main tremblante ; il l'effaçoit enfuite
avec fes larmes. Hélas ! il craignoit encore
d'offenfer fon ingrate maîtrelle en ofant
mêler leurs deux noms. En laiffant un libre
cours à fes fanglots , il ne fe laffoit point
d'implorer les dieux qu'il prenoit fans
ceffe à témoins de fon innocence & de
fon infortune.
à
De fon côté , Ifmé ne fut pas long-temps
regretter fon maître à chanter . Tous les
airs nouveaux que l'amour faifoit inventer'
chaque jour aux bergers de Stephane , &
qu'elle ne pouvoit plus apprendre fi facilement
, le rappelloient à chaque inftant dans
fa mémoire. Ne le regrettoit- elle que pour
des chanfons ? Un habile maître n'eft jamais
rare pour une indifférente. Alcinde
délivré de fon rival , n'en futpas plus victorieux.
Ifmé devint plus mauffade. Il ne
fe rebuta point. Malgré tous les fermens
OCTOBRE 1767 . 27
qu'elle lui faifoit de ne jamais répondre à
fa flamme , il s'obtinoit toujours à croire
qu'elle ne lui parloit point avec fincérité ;
lui fembloit impoffible qu'elle réfiftât de
bonne foi au defir qu'il avoit de s'en faire
aimer ; il prenoit fa froideur apparente
pour une opiniâtreté à cacher fes fentimens
, ou pour un raffinement de coquetterie
manège qu'il ne préfumoit pas incompatible
avec la plus grande fimplicité.
Ijmé , fatiguée de fes pourfuites , déclara
ouvertement à fa mère la répugnance
qu'elle fe fentoit pour le mariage , & furtout
avec un homme qui lui déplaifoit
auffi fouverainement qu'Alcinde. Telaïde
étoit fort éloignée de lui faire aucune violence
fur cet article ; elle la laiffa maîtreſſe
abfolue de fes volontés ; Cinnon en fit de
même. Et la bergère n'appréhendant plus
de leur déplaire en fe débarraffant d'Alcinde,
ne chercha déformais que les moyens
de le faire renoncer de lui- même à fes prétentions.
Elle évita de fe trouver à la maiſon
aux heures où il avoit coutume de venir
l'importuner ; & s'il y étoit encore lorfqu'elle
rentroit , elle ne paroiffoit point
jufqu'à ce qu'il fût parti . Elle efpéroit que
l'inconftance de fon humeur ne lui permettroit
de combattre long - temps
contre un dédain fi marqué , & qu'à ſon
pas
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
pour
tour il affecteroit bientôt un égal mépris
elle. Ses intentions furent mal fuivies.
Il fe crut aimé du moment qu'il s'apperçut
qu'elle fuyoit , il hafatda même de lui
écrire ce qu'il en penfoit. Les affurances &
les preuves qu'il lui donna de fon opininon.
inquiétèrent Ifmé. Elle ne favoit pas ce
que c'étoit que l'amour , & elle eut peur
qu'il n'eût raifon. Les exemples frappans
qu'il lui cita , à cette occafion , l'épouvan-,
tèrent. En effet , on lui avoit toujours dit
que la crainte qu'un amant infpiroit , étoit
toujours l'avant- coureur de l'amour. Elle ,
craignoit Alcinde , elle fe crut donc fur
le point d'en devenir amoureufe : quelle
honte pour elle , après l'avoir tant rebuté !
Tourmentée de fes vives alarmes , elle
décida qu'elle ne le fuiroit plus , réfolue de
lui montrer , par cette fermeté , le peu
d'envie qu'elle avoit de l'aimer. Qu'il me
fait bien fouffrir , difoit- elle , en elle- même
, par fes importunités ! Ah ! que je me
repens d'avoir éconduit le fage Ménarque!
Il ne fe faifoit point , comme Alcinde , un
plaifir de me chagriner. J'étois tranquille
avec ce berger modefte ; je ne craignois.
pas , je n'étois pas en danger de l'aimer ;
inais fa préfence étoit devenue un fupplice
pour Alcinde. Pourquoi n'ai- je pas continuéde
le voir ? Il me vengeoit fi bien par
OCTOBRE 1767. 29
la peine qu'il caufoit à cet amant que je
détefte . Le repentir de cette belle ingénue
augmentoit à mefure qu'Alcinde avoit plus
d'opinion du fuccès de fes voeux .
Les amans malheureux avoient coutume
, pour fe rendre Vénus favorable , de
lui facrifier , au lever de l'aurore , deux
colombes qu'ils immoloient fous le por
tique de fon temple. Ils étoient perfuadés
que la Déeffe , fenfible à leur hommage &
touchée de leurs maux , daignoit ou calmer
leurs feux , ou rendre leurs bergères moins
cruelles. Ménarque , reconnoiffant les effets
de l'amour au tourment qu'il éprouvoit
, fut un jour offrir à Vénus le facrifice
prefcrit par l'ufage. Son offrande faite , il
fe retiroit dans le fond du bois où le temple
étoit bâti , & du côté où l'écho enchanté
rendoit fes oracles. Il remarqua de loin
Ifmé qui venoit feule y refpirer le frais ,
comme elle étoit dans l'habitude de faire
tous les matins. Depuis fa difgrace , il
n'avoit point ofé y remettre le pied . De
peur que fon afpect ne fît prendre la fuite
à la bergère , il courut fe cacher derrière
des charmilles d'où il découvrit fon rival
qui ne l'apperçut point , & qui , caché
derrière un gros arbre , paroiffoit épier le
moment oùIfmé devoit arriver. La terre ,
dans cet endroit , étoit couverte des ri-
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
cheffes de Flore , & le galant Alcinde
s'empreffa de cueillir le bouquet le mieux
afforti , pour en parer le plus beau fein du
du monde. Azor accompagnoit fa maîtreffe
: il n'avoit point pour Alcinde autant
d'indifférence qu'elle. Cet amant , fe faifant
gloire de chérir tout ce qu'elle aimoit ,
apportoit tout les jours au mouton friand
de quoi flatter fon appétit délicat , & il
s'en étoit fait , par ce moyen , un fidèle
ami. Azor fentit apparemment que fon
bienfaiteur étoit là ; il s'échappa & courut
à lui. Ifmé , qui rêvoit très - férieuſement ,
ne prit point garde à fa fuite , & étant
fortie quelques inftans après de fa diftraction
, elle chercha fon Azor que l'ar
bre derrière lequel Alcinde fe tenoit caché ,
déroboit en même temps à fa vue. Occupé
de l'agréable cadeau que lui faifoit le
berger , le mouton ne fongeoit à rien.
moins qu'à retourner auprès d'elle , &
Alcinde empêchoit malicieufement que la
fonnette d'Azor ne fît du bruit. Ifmé ne
fachant par quel endroit il s'étoit égaré ,
l'appella de plufieurs côtés ; mais s'étant
tournée vers celui où l'écho retentiffoit ,
quelle fut fa furprife , lorfqu'une douce
mélodie répondit par trois fois aux accens
de fa voix! Alcinde, triomphant , vole audevant
d'elle avec tranfport ; & laiffant
OCTOBRE 1767. 31
éclater toute fa joie : vous aimez donc enfin
, trompeufe indifférente ? Quoi ! pourriez-
vous encore vous en défendre ? L'écho
vient de me dire le fecret de votre
coeur , il vous affure auffi que mon amour
eft fincère. Ah ! ne vous refufez pas au plaifr
de faire de l'amant le plus tendre l'époux
le plus heureux.
On ne fauroit exprimer le trouble , l'émotion
& le dépit dont Ifmé fut faifie.
Etonnée , immobile , elle ne peut ni fuir
ni proférer une parole. Confus de l'état ou
il la voir , fon amant reſte interdit comme
elle , & devient muet à fon tour. La bergère
ayant recouvré fa raifon , lève les yeux
au ciel , & s'adreffant à Venus , elle lui
parle ainfi ô Déeffe impitoyable , par
quelle injufte rigueur veux- tu m'affervira
tes loix malgré moi ? Les hommages volontaires
que l'on te rend par- tout ne fuffent-
ils point à ta gloire ? Faut- il que tu
te plaife encore à tyrannifer les cours qui
ne refpirent que l'innocence & la tranquillité
? Alcinde , humilié de fes plaintes ,
effaye de diffiper fes frayeurs par le tableau
féduifant qu 'illui fait de l'amour & de fes
plaifirs ; mais voyant que fes difcours ne
font que l'irriter , il lui promet par complaifance
de ne la plus étourdir du récit de
fes feux , & changeant fubitement de con-
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
verfation , il lui donne le temps de ſe raſfarer.
Ils reprennent enſemble le chemin
de la maifon de Cinnon . Avant que d'y
rentrer , Ifmé le prie inftamment de garder
le fecret fur l'oracle qui l'a tant alarmée ,
& qui eft fi contradictoire avec la fituation
de fon âme ; elle avoit trop de honte
de fe voir en bute aux railleries de fes compagnes
qui ne laifferoient pas échapper une
fi belle occafion de plaifanter à fes dépens.
Alcinde lui jure la plus exacte difcrétion .
A peine l'a t il quittée , qu'il oublie fon ferment
, & n'a rien de plus preffé que d'aller
publier dans la contrée , les affurances que
Vénus lui a données du triomphe qu'elle
lui prépare. Cette conduite aufli indécente
qu'indifcrette ne fut point louée ; la jaloufie
fe réveilla dans le coeur de fes rivaux
, & tous defiroient d'un commun accord
que fes efpérances fuffent trahies.
Que faifoit alors l'infortuné Ménarque ?
Dès qu'il eût entendu l'écho raifonner ,
n'imputant l'effet du prodige qu'à la préfence
d'Alcinde , fon premier mouvement
fut de s'élancer fur lui , & de l'immoler
aux yeux de fa maîtreffe : il tenoit encore
dans fa main le couteau dont il s'étoit
fervi pour le facrifice qu'il venoit d'offrir.
La raifon vint heureufement à fon fecours ,
& le détourna d'un crime qu'il n'étoit pas
OCTOBRE 1767. 33
fait pour commettre ; il refpecta , dans fon
rival , la foibleffe de fa bergère , & ne
voulut point juftifier fon malheur par une
action qui ne pouvoit que le deshonorer .
H fe fit violence & épia , le plus tranquillement
qu'il lui fut poflible , tout ce qui
fe paffoit. Quand il eût vu qu'Alcinde
s'en retournoit avec Ifmé , anéanti par fa
douleur , il garda quelque temps un morne
filence ; puis , fe livrant tout entier à l'excès
de fon défeſpoir , il ſe diſpoſoit à finir
fes maux en abrégeant fa vie , lorfqu'il
fut arrêté par un bruit qu'il entendit derrière
lui . C'étoit une des Prêtreffes de
Vénus qui parcouroit le bois en chantant
aux fons de l'écho ; elle étoit fortie de
l'afyle qu'elle occupoit , curieufe de favoir
quels étoient les amans heureux dont l'interprète
de la Déeffe préfageoit les plaifirs.
Après avoir fatisfait fa curiofité avec
précaution , elle s'éloigna ; & , paffant par
l'endroit où Ménarque s'abandonnoit à la
plus étrange fureur , elle le remarqua.
Effrayée de l'intention où elle le voit ,
elle s'avance précipitamment, en lui criant :
que faites- vous , jeune infenfé ? quel aveugle
tranfport vous excite à terminer des
jours qui doivent être précieux à la Déeffe
que je feis ? Eft- ce dans l'âge de plaire que
l'on peut s'immoler aux rigueurs ou à
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
l'inconftance d'une maitreife ? car je ne
doute point , continue- t- elle , que ce ne
foit l'amour qui égare aujourd'hui votre
raifon . Confolez-vous : un berger formé
fur votre modèle trouve aifément à fe venger
d'une infenfible ou d'une infidèle. Ah !
Tui répond Ménarque , la mort eft le feul
adouciffement que l'on puiffe apporter à
des maux fans remède. Mon malheur n'eft
que trop certain ; j'ai entendu moi- même
l'écho prononcer l'arrêt de mon trépas :
Ifmé l'a fait parler & mon rival étoit
auprès d'elle. Mais vous étiez préfent auffi ,
reprend la Prêtreffe ; que favez- vous fi ce
n'eft pas plutôt en votre faveur que le prodige
vient de s'opérer ? Je vous ai vu ,
pourfuit- elle , au lever de l'aurore , arrofer
l'autel de Vénus du fang de deux colombes.
Peut - être la Déeffe a- t- elle déja voulu
récompenfer votre hommage en vous faifant
connoître qu'elle a réfolu de faire
triompher votre amour. Attendez , avant
de perdre l'efpérance , que votre rival foir
tout-à-fait heureux. Les apparences trompent
fouvent , & vous aimez trop pour ne
pas être payé de retour. Calmez cet aveugle
emportement , & croyez que les dieux
s'intéreffent toujours au fort des vrais
amans. Ces paroles de la Prêtreffe , accompagnées
des grâces les plus éloquentes ,
OCTOBRE 1767 3's
font une vive impreffion fur le coeur du
berger. Ebloui de tant de charmes , il
imagine que c'eft Vénus elle - même qui a
daigné emprunter les traits d'une mortelle
pour venir le confoler. Flatté de cette
illufion , il écoute fes confeils avec la plus
grande docilité. Elle s'éloigne en lui recommandant
d'avoir plus de confiance dans
la protection de la divinité qui diſpoſe
des coeurs , & le laiffe pénétré pour elle
de refpect & de reconnoiffance.
و ت
Ifmé n'avoit rien de caché pour fa mère.
De retour auprès d'elle fon coeur ne put
fe contraindre elle lui fit confidence de
l'étrange événement qui lui caufoit de fi
cruelles frayeurs. Télaïde , très religieufement
perfuadée que l'indifférence offenfoit
Vénus , & que l'écho n'avoit fait qu'annoncer
à fa fille les volontés de cette Déeffe
redoutable , tâcha de l'emmener par degré
au parti de l'obéiffance ; mais elle ne pur
Ty réfoudre. Non , lui répliqua- t elle avec
le ton du dépit le plus marqué , Vénus ne
fongeoit point à moi ; c'eft le traître Alcinde
qui l'a fatiguée de fes voeux ; c'eft'
lui qui l'a engagée à opérer le prodige
pour m'intimider ; mais duffé- je éprouver
toute fa colère , je ne ferai point l'époufe de
celui qu'elle favorife ; & s'il falloit qu'elle
me rédusît à fubir les loix de l'hymen ,
·B vj
35 MERCURE DE FRANCE .
je ferois fille à me donner à un autre pour
punir Alcinde de fa méchanceté. Que n'at
- il fait comme Ménarque ? Jamais cer
honnête berger n'ofa me parler d'amour.
Peut - être , hélas ! Vénus veut- elle me punir
de l'injuftice avec laquelle je l'ai traité ;
il ne m'avoit point offenſée , & j'ai eu la
dureté de le bannir auffi honteufenient que
s'il m'avoit fait les plus grands outrages !
Les ennuyeufes railleries d'Alcinde m'y
ont forcée ; j'ai eu la foibleffe de le facrifier
aux vains foupçons de fon rival , &
ce n'eft un des moindres reproches que
j'aie à me faire. Que ne m'eft-il permis
de le rappeller ? Pour fatisfaire la divinité
que mon indifférence irrite , j'aimerois
mieux.... Mais que dis- je ? non , rien
ne fauroit m'arracher de vos bras ; c'eft à
I plus rendre des mères , c'eft au meilleur
des pères que j'ai voué mon amour & ma
vie ; tant que le Ciel prolongera leurs jours,
jamais époux ne me fera de rien. Je mourrois
plutôt cent fois que de me féparer
d'eux.
pas un
De fi vives proteftations de zèle & d'attachement
, de la part d'une fille adorée ,
combloient de joie la fenfible Télaïde &
l'attendriffoient jufqu'aux larmes. Elle ne
preffa plus mé d'obéir à Vénus , & s'en
remit courageufement à tout ce qu'il plaïOCTOBRE
1767. 37
roit à la Déeffe d'ordonner d'elle & de fa
fille. La bergère , tranquillifée, fe fit un plaifir
fingulier de perfiffler Alcinde quand
elle le revit. Il crut prendre fa revanche
en feignant de goûter l'ironie ; & penfanz
que le plus court moyen de la réduire étoit
d'exciter fa jaloufie , il profita d'une circonftance
qu'il jugea très - favorable.
Ifmé avoit une très- jolie parente , nommée
Rofine , & avec qui elle étoit liée
d'une étroite amitié. Cette Rofine joignoit
à un grand fond de coquetterie une vivacité
d'efprit étonnante & une fingulière
prévention en faveur d'elle- même , défaut
qui la mettoit dans le cas d'être aisément
la dupe des propos galans qu'Alcinde
pouvoit lui tenir. Depuis qu'il avoit eu
accès dans la maifon de Cinnon , elle avoit
été abfente de la contrée. Son premier
foin , à fon retout , fut d'aller chez Iſmě.
Alcinde eut l'air émerveillé de voir tant
de beauté il ne lui cacha pas le raviffement
où il étoit , & ce langage n'effaroucha
point la bergère qui , cependant , n'oublia
pas de rougir. Toute belle qui fait les
ufages ne manque point de payer ce tribut
que la modeftie doit à l'amour. Jamais
Alcinde ne fut plus agréable , plus gai ,
plus amuſant , ni plus fécond en bons
mots & en faillies qu'à cette première
8 MERCURE DE TRANCE .
entrevue ; on eût dit que la préfence de
Rofine avoit monté fon efprit au plus haut
ton de la galanterie.
A peine fut- elle partie qu'il fit mille
complimens à Ifmé d'avoir une coufine fi
charmante ; elle n'en fut point piquée , &
ce n'étoit pas ce qu'il demandoit. Tous
les jours fuivans il fembla qu'il ne venoit
plus chez elle que pour faire fa cour à fa
nouvelle bergère qui s'y trouvoit affidument.
Elle aimoit à dérober des conquêtes
& n'épargnoit fur cet article ni parente ni
amie. Elle avoit appris qu'Alcinde recherchoit
fa coufine en mariage , & c'en fut
affez pour qu'elle cherchât à l'attirer dans
fes filets. Loin d'en prendre de l'ombrage ,
Ifmé ne fit voir à fon amant qu'un vérirable
empreffement à le convaincre du
defir charitable qu'elle avoit que fa coufine
lui fût plus propice qu'elle. Outré de colère,
il commença à perdre patience ; & , s'il
n'eût été engagé par honneur à continuer
fes pourfuites , il les auroit ceffées volon-
-tiers , même pour la punir , étant toujours
prévenu de l'idée qu'elle ne le faifoit languir
que par une fauffe honte ou par un
pur entêtement. Mais il avoit publié partout
le fecret que l'écho lui avoit révélé ,
& c'eût été fe démentir lui- même que de
renoncer à une victoire dont il s'étoit
OCTOBRE 1767. 39
glorifié d'avance . Il perfifta donc & le
foumit encore à cet effort , dont fon orgueil
ne pouvoit le diſpenſer.
Ménarque , ayant fenti l'efpoir renaître
dans fon âme par les difcours de la Protreffe
qui l'avoit fauvé de fes propres,
fureurs , effayoit depuis ce temps à vaincre
fa timidité. Trois fois il hafarda de l'attendre
, le matin , vers l'heure où elle fortoit
ordinairement ; il fe mettoit en embufcade
près de la maifon qu'elle habitoit ,
& avant qu'elle parût , il s'encourageoit
à fe préfenter à elle & à lui reprocher
fon injuftice ; mais fi-tôt qu'il la voyoit
la peur le prenoit , il reftoit caché , puis il
s'en alloit & ne fe montroit plus de la
journée. Il fe grondoit lui -même de fa
foibleffe , mais il lui étoit impoffible de
la furmonter. A force de s'exciter à la har
dieffe , il prit enfin fur lui de faifir une
nouvelle occafion. L'inftant, venu il quitte
fon embuscade & parvient , non fans
trembler , jufqu'auprès d'Ifmé. La décence
exigeoit qu'elle eûr l'air offenfé de le
revoir ; elle le réprimanda & lui fignifia
de s'éloigner bien vite. Il voulut répondre
& s'excufer ; mais fa langue embarraſſée
ne put articuler aucun fon la bergère
paffa outre & il n'ofa la fuivre . Il crut
que fa témérité avoit achevé de le perdre
:
40
MERCURE DE FRANCE .
Ifmé retournoit toujours la tête pour le
regarder , & , loin de comprendre qu'elle
detiroit qu'il réparât fa faute en récidivant ,
il penfoit qu'elle ne le fixoit avec tant
d'attention que pour lui réïtérer la défenfe
qu'elle lui avoit faire de l'approcher. Lorfqu'elle
fut à une certaine diftance de lui ,
voyant qu'il ne bougeoit point de fa place ,
elle revint fur fes pas fous prétexte de changer
de promenade. A mefure qu'elle s'avance
l'émotion du berger augmente , & ,
dans la crainte d'effuyer an nouveau reproche
, il s'enfuit comme le cerf à la
vue du chaffeur. Ifmé rit tout haut de fa
fuite , & tout bas elle plaint fon erreur.
Ainfi vivoient fes deux amans , le dernier
craignoit auffi mal- à- propos d'être haï , que
le premier fe flattoit d'être aimé fecrettement.
On devoit célébrer , deux jours après, la
grande fête de Vénus . Le fang des victimes
ne fouilloit point cette folemnité. Le plai
fir feul y préfidoit & la volupté en faifoit
les honneurs . Les jeux , les danfes , les
joûtes & les feftins , pendant lefquels on
chantoit des hymnes à la gloire de la
Déeffe , faifoient toute la pompe de cette
cérémonie. Tous les afliftans portoient une
couronne de myrthe fur la tête , & leurs
habits étoient ornés de guirlandes de fleurs.
OCTOBRE 1767. 41
Ce que cette fête avoit de particulier , c'eſt
qu'en mémoire des faveurs que Vénus
avoit accordées , fauf les droits d'hymen ,
toutes les femmes changeoient de masis.
Aufl n'y avoit - il point de jour mieux
attendu ni fèté plus fcrupuleufement de
la part des deux fexes . La veille tous les
bergers & toutes les bergères raffemblés
alloient au temple vers le coucher du
Soleil & prioient la Déeffe de les rendre
capables de célébrer dignement l'heureuſe
journée qui étoit près d'éclorre. Enfuite ils
revenoient chez eux & s'abftenoient jufqu'au
lendemain de toute eſpèce de plaifir.
Alcinde étoit frère de Cipurine , grande
Prêtrelle de Vénus . Réfolu de faire expliquer
Ifmé malgré elle , l'approche de la
fete lui fit imaginer le ftratagême le plus
étrange dont le dépit ait pu donner l'idée.
Il étoit fans ceffe témoin du fingulier atta.
chement que la bergère avoit pour Azor ;
il projetta de faire fervir cette innocente
paflion de moyen pour fatisfaire la fienne.
Il fut propofer à fa foeur de l'aider dans
un deffein qu'elle feule pouvoit faire réuffir
: il ne préfumoit pas que Vénus dût
s'offenfer d'une fupercherie qui ne tendoit
qu'à foumettre un coeur rebelle à fon pouvoir.
Ciparine héfita d'abord de confentir
à ce qu'il lui demandoit , & lui repréſenta
42 MERCURE
DE FRANCE
.
combien il étoit dangereux de faire parler ,
fans leur aveu , les divinités d'un fi haut
rang qu'étoit celle qu'il vouloit compromettre
; mais il la preffa tant , & elle avoit
tant d'amitié pour lui , qu'elle ne put fe
refufer à l'envie de contribuer à fa félicité.
Affuré du fecours de fa foeur , il étoit
chez Ifmé quelques heures avant que l'on
fe difpofât pour aller au temple. Il fe mit
à plaifanter avec la bergère fur l'exceffive
rigueur dont elle ufoit à fon égard , & ,
comme s'il eût été perfuadé qu'il ne la
vaincroit jamais , il lui tint , en badinant ,
ce propos : fi quelqu'un vouloit parier contre
moi que , de vos jours , vous ne ferez
ma femine en dépit de ce que l'écho en a
voulu dire , je crois qu'il gageroit à coup
fur ; car je m'apperçois für bien que Vénus
s'eft mocquée de ma crédulité. Au refte
il eft permis à une divinité de s'amufer
aux dépens des foibles mortels , & je fais
toujours très - Aatté de lui avoir procuré
un moment de bonne humeur. Que cet
Alcinde étoit impie , & qu'il aura bien
mérité d'être puni fi la chofe arrive !
Le Soleil alloit éclairer l'autre hémifphère
& déja tout le monde étoit entré
dans le temple. Alors les portes du fanctuaire
s'ouvrent avec un bruit affreux.
L'il étincelant & les cheveux hériffés ,
OCTOBRE 1767. 43
la grande Prêtreffe fort du lieu facré &
s'adreffant à la nombreuſe affemblée , elle
prononce , d'une voix terrible , ces paroles
menaçantes : n'espérezpas que Vénus écoute
vos voeux fi demain , avant de commencer
la fète , vous ne fatisfaites fa colère. Elle
eft offenfee & elle exige , pour vengerfon
injure , que le mouton le plus chéri de fa
bergère foit immolé fur cet autel par les
mains de fa maîtreffe même. Que l'on fe
prépare à lui obéir. A ces mots foudroyans ,
elle fe retire & laiffe le peuple délibérer
On tint confeil & les voix fe réunirent
pour condamner l'innocent Azor.
Sa maîtreffe fe promenoit dans le bois
en attendant fes père & mère. Sa qualité
de fille la difpenfoit d'affifter à la fêre.
Suivis de la foule de leurs concitoyens ,
Cinnon & Télaïde la rejoignent & lui annoncent
le cruel arrêt de la Déeffe. Elle
eft près de fuccomber à fa douleur ils
l'exhortent à ne point s'expofer encore à
de plus grandes peines en défobéiffant , &
reprennent avec elle le chemin de leur
demeure. Les yeux baiffés & le coeur gros
de foupirs elle marche entourée de douze
bergères qui doivent être les gardiennes,
d'Azor , de peur qu'Ifmé ne le faffe échapper
, ou ne le dérobe à la fureur du glaive
en le cachant dans quelque afyle impéné
44
MERCURE DE FRANCE.
trable. Elle l'avoit laiffé à la maiſon &
quand elle arriva il n'y eut point de careffes
qu'il ne lui fit , ce qui le rendit encore
plus digne de compaffion . Elle ne fut plus
maîtrelle de retenir fes larmes , & l'on feroit
l'élégie du monde la plus touchante des
tendres plaintes qu'elle fit fur l'infortuné
mouton. Je paffe fous filence tout ce qui
fe dit entre le père , la mère & fa fille.
Les bonnes gens , voyant que l'énus commençoit
à fe venger d'Ifmé , craignirent
que , pour la punir en la privant de tout
ce qu'elle aimoit , elle ne confommât fur
eux fa vengeance . Voilà le point le plus
intéreffant du dialogue. Je ne tracerai pas
non plus le tableau de la nuit affreuſe
la bergère paffa , il eft aifé de fe le crayonner.
que
L'aftre du jour brille & fon retour
annonce l'heure du facrifice. Azor eſt
orné de bandelettes & on le conduit au
temple en grande cérémonie. Ifmé eft
obligée de tenir elle-même le cordon par
lequel il eft attaché. Il ne favoit point que
fa tête étoit profcrite ! Le long du chemin
il bondiffoit & faifoit cent mignardifes ,
cent gentilleffes qui intéreffoient d'avan
tage à fon malheureux fort. Ifmé chanceloit
en le conduifant , & s'arrêtoit à chaque
inftant pour différer celui d'une perte &
OCTOBRE 1767. 41
chère. Malgré la lenteur de fa marche elle
monte déja les degrés du portique . Son
coeur palpite & tout fon corps friffonne ;
elle avance dans cet état jufqu'à l'autel ,
fur les deux côtés duquel les Prêtreffes
étoient rangées. Cyfarine étoit reftée cachée
daus le fond du fanctuaire,
Une des Prêtreffes apporte à Ifmé la
hache facrée. Quel nouveau coup de poignard
pour elle ! Rien n'eft plus propre à
émouvoir les coeurs que les larmes d'une
beauté gémiffante. Tous ceux que fes
rigueurs avoient outragés lui pardonnent.
Chacun s'attendrit & pleure avec elle..
Le feul Alcinde rit de fon chagrin , & cet
indigne procédé la révolte. Il favoit le
noeud de la tragédie . Quel dommage ,
difoit - il , en regardant le mouton , d'avoir
en une fi belle éducation & de mourir à
la fleur de fon âge ! Azor fe met à béler ,
& fa maitreffe ne peut plus tenir contre
ce cri de la nature , qui lui. femble , dans
cet animal , le preffentiment de la mort ;
elle jette la hache & fe laiffe aller , comme
évanouie , dans les bras de Ménarque ,
qui avoit ofé pénétrer jufques derrière elle.
O ma chère bergère ! s'écrie- t- il , en la
recevant fur fon fein , que la Déeffe offenfée
n'a-t- elle plutôt demandé pour victime
l'amant qui vous aime le mieux ! l'hon46
MERCURE
DE FRANCE .
neur de mourir par vos coups me dédommageroit
, au moins , des peines que vous
me faites fouffrir. Ses foupirs l'empêchent
d'en dire plus. Touchée de fes fentimens
généreux , la bergère lui ferre la main...
Alcinde , qui n'étoit pas loin de l'autel ,
touffe à quatre reprifes , & c'étoit le fignal
dont il étoit convenu avec Cyparine. Auffitôt
la Prêtreffe fait entendre ces paroles
moins accablantes que les premières : Ifmé,
Vénus veut bien t'épargner lefacrifice qu'elle
avoit exigé de toi , fi tu confens de lui rendre
hommage en ne différant plus le bonheur
de celui pour qui l'écho a parlé. La bergère
refpire & fon vifage , en foariant , fe couvre
des rôles de la pudeur. Alcinde , d'un
air triomphant , vole & ſe précipite à ſes
pieds ; il la conjure d'accomplir en fa
faveur les volontés de la Déeffe . Le moment
étoit décisif pour Ménarque ; il ne
fut plus honteux , & repouffant Alcinde
avec dédain: qu'avez vous à prétendre ici ,
dit- il ? ce n'est pas vous , c'eft moi que
Vénus protége. Que voulez - vous dire ,
répond Alcinde furieux ? qui de nous
deux étoit dans le bois quand l'écho a
réfonné ? J'y étois comme vous , reprend
Ménarque ; & Vénus elle - même , feus
l'habit d'une de fes Prêtreffes , a daigné
me rendre l'eſpérance en venant me trouver
OCTOBRE 1767. 47
dans l'endroit oùj'étois caché ; elle m'a promis
fonappui , & je le réclame contre vous
& contre tous ceux que je pourrois avoir
pour rivaux. Alcinde le traite d'impofteur.
Cette difpute irrite tous les efprits . Mais
la Prêtrelle , qui avoit rencontré Ménarque ,
vint dépofer pour lui . Comme il avoit
toujours eu les yeux fixés fur Ifmé , il
n'avoit pas pris garde à cette Prêtreſſe
qu'il reconnut alors. Ce berger a raiſon ,
dit- elle , & je fuis témoin qu'il étoit dans
le bois & affez près d'Iſmé, au bruit de
l'écho ; il m'a prife pour Vénus : cela
mérite bien que je lui ferve de caution,
Alcinde ne fait plus où il en eft ; cependant
il perfifte toujours à foutenir fes
droits. Les plus fages d'entre les bergers
opinent que c'eft au choix d'Iſmé d'éclaircir
le mystère. La bergère , ne pouvant
plus fe défendre , avoue que , puifqu'il
faut abfolument qu'elle rende hommage
Vénus , cette foumiffion lui coûtera
moins avec Ménarque qu'avec Alcinde.
L'applaudiffement général dont fa décifion
fut fuivie , prouva au berger mécontent
combien on étoit fatisfait de le voir humilié.
Couvert d'ignominie , il difparut en
maudiffant le caprice du fort qui l'avoit
rendu l'inftrument du bonheur de fon
rival. Les deux amans fe jurèrent au pied
48 MERCURE DE FRANCE.
de l'autel une foi mutuelle , & la bergère,
ne fit point voir qu'elle eût aucun regret
d'acheter à ce prix la grace d'Azor , qui
fut complimenté de toute l'affemblée.
Ifmé ne s'étoit pas attendue à partager
fi - tôt les plaifirs d'une fête à laquelle eile
n'avoit pas encore affifté , & l'on fe doute
bien qu'elle ne fut pas des dernières à réparer
les offenfes qu'elle avoit faites à Vénus .
Mariée du jour même , elle n'étoit point
dans le cas de l'échange ufité ; on tient
auffi que par la fuite elle eut la conftante
fermeté de ne jamais déférer à cette coutume
, & que cela ne fervit pas peu à en
faire ceffer l'abus ; tant il eſt vrai qu'un
bon exemple fuffit pour corriger nos
moeurs !
La fâcheufe aventure d'Alcine le décrédita
par- tout. Rofine , avec qui il tenta
de fe confoler , ne voulut plus l'écouter.
Elle n'étoit pas faite pour prendre quelqu'un
au refus d'une autre. Cyparine , alarmée
du mauvais fuccès du ftratagême dans.
lequel elle avoit trempé , eut grand peur
que fon frère ne jasât. Elle ne rifquoit
pas moins
que d'être déposée de fon miniftère
& bannie de Stéphane. Mais Alcinde
étoit auffi intéreffé qu'elle à garder le
fecret , & ce fut la première fois qu'il apprit
à être difcret. Cet événement lui fit
connoître
OCTOBRE 1767. 49
connoître que l'on n'abuſe point impuuément
du nom des dieux.
Par M. BRUNET fils , auteur des deux
Contes précédens , intitulés : le Roi
de Tarfite & les deux Horofcopes.
SUITE DES CHANSONS anciennes.
CHANSON de M. DE LA FAYE.
DE fortune , ami , faris eſclavage ,
De fes dons faire honnête ufage ,
Aimer les plaifirs permis ;
C'eft bien-là le plus heureux partage ,
Si joignez encor d'aimables amis.
M. de la Faye, dès le premier moment de la fortune
, s'étoit fait les principes que cette chanson
renferme, & il les a conftamment fuivis . M. de Voltaire
, dans les vers que voici , a donné la véritable
idée du caractère & de l'efprit de cet homme , reconnu
généralement pour l'un des plus aimables
qu'on ait vus dans fon fiècle.
PORTRAIT DE LA FAYE.
Il a réuni le mérite
Et d'Horace & de Pollion
Tantôt protégeant Apollon ,
Et tantôt chantant à fa fuite.
Vol. II. C
50
MERCURE DE FRANCE.
Il reçut deux préfens des dieux ,
Les plus charmans qu'ils puiffent faire ;
L'un étoit le talent de plaire ,
L'autre le fecret d'être . heureux .
CHANSON de M. DE MONCRIF.
A quinze ans , quinze ans achevés ,
N'auriez d'amour la fantaiſie ?
A quinze ans , quinze ans achevés ,
Que je vous plains , coeurs réprouvés !
Guériffez vous , bien le pouvez ; . "
Il ne faudra que voir ma mie,
Vous direz beaux yeux , me voilà ;
Aimer je veux d'amour extrême .
Son doux regard fur vous luira ,
Er votre coeur tôt s'écrira :
Ah grand merci , voilà que j'aime.
4
OCTOBRE 1767.
ROMANCE de M. le Duc DE LA VALLIERE
.
Les infortunés amours de Cominge.
FUYEZ ,
UYEZ , mortels faux & parjures ,
Qui de l'amour faites un art ;
Je veux des oreilles plus pures ,
A mes chants vous n'avez point part.
Et vous qu'un feu divin anime ,
Qui révérez l'amour juſques dans ſes rigueurs ;
Plaignez fa plus tendre victime ,
De Cominge avec moi déplorez les malheurs.
Quel moment funefte & terrible !
Ce modèle des vrais amans`,
Apprend l'événement horrible ,
Qui met le comble à fes tourmens. :
Saifi de l'horreur la plus forte ,
Il nourrit fa douleur , il s'en fait un appui ;
' Il croit qu'Adelaïde eft morte ,
Et l'univers entier s'anéantit pour lui.
Il abhorre l'air qu'il refpire ,
Er le défefpoir dans le coeur ,
Suivant la fureur qui l'in ire ,
Il vole en ce iéjour d'horreur ,
Cj
52
MERCURE
DE FRANCE
.
De la mort funeſte peinture ;
Lieux affreux qu'aux regrets l'amour a confacrés ,
Séjour formés par la nature ,
Pour recevoir les pleurs des coeurs défefpérés.
Rancé , dont l'âme déchirée
Retraçoit fans ceffe à fes yeux ,
Son amante défigurée ,
Par le trépas le plus hideux ;
}
Rancé , dans ce lieu folitaire
Avoit à la douleur dreffé ce monument.
C'eft - là que Cominge s'enterre.
Un filence éternel y nourrit fon tourment.
Oui , dit- il , ce morne filence ,
Craindra de troubler ma douleur
Le voile de la pénitence
N'en fervira qu'à mon ardeur.
* L'Abbé de Rancé , livré dans fa jeuneffe aux
paffions les plus vives , après quelque temps d'abfence
, monta chez la Duchelle de M.
par un efcalier dérobé , par lequel il avoit coutume
de paffer ; c'étoit précisément dans le moment
qu'elle venoit de mourir de la petite vérole , qui
l'avoit horriblement défigurée ; il ne fe doutoit
feulement pas, qu'elle fût malade. Frappé d'un
fpectacle fi peu attendu , il alla s'enfevelir dans
fon Abbaye de la Trappe , qui alors étoit trèsrelâchée
, & il y établit en 1663 la réforme qui
y fubfifte actuellement.
10
OCTOBRE 1767. 53
Brûlé , confumé par ma flamme ,
Aux traits du défeſpoir dévoué pour jamais ,
J'y vais abandonner mon âme ,
Sous le mafque trompeur de la plus fainte paix.
Et plus malheureux & plus tendre ,
Cette victime de l'amour ,
Sous le cilice & fur la cendre , :
Vivoit pour mourir chaque jour ;
Quand il entend les fons fragiles ,
De la cloche qui doit raffembler les reclus ,
Pour être spectateurs tranquilles ,
De la prochaine mort de l'un de ces élus.
Suivant un refpectable ufage ,
Il fe profterne en arrivant.
Hélas ! que devient fon courage ?
Qui peut peindre tout ce qu'il fent ,
Lorfque fon oreille eft frappée ,
De cette voix fi douce & fi chère à fon coeur. !
Toute fon âme eft occupée ,
De furpriſe , d'amour , d'eſpoir & de terreur.
Son fang ne circule qu'à peine ,
La douleur étouffe ſes cris ,
Il retient jufqu'à fon haleine ,
Pour recueillir ces fons chéris .
Une voix éteinte & tremblantė ,
Prouve qu'Adélaïde approche de la mort,
C iij
54
MERCURE
DE FRANCE
.
Alors , de la bouche expirante ,
Ces mots interrompus fortent avec effort :
O, mes Pères ! je fuis indigne
De ces foins dont vous m'honorez .
Que j'ai fait un abus infigne ,
De l'habit que vous révérez !
Vous, voyez une péchereffe ,
Qu'un malheureux amour a conduit dans ces lieux.
Cominge eut toute ma tendrelle ;
Mais nos parens cruels traverfèrent nos feux.
Pour rompre notre intelligence ,
On le mit en captivité.
Pour prix de mon obéiſſance ,
On me promit fa liberté .
Mon hymen prouva ma conftance ' ;
Le mortel le plus fait pour être détesté ,
Obtint de moi la préférence. -
Je rendis cet hommage à la fidélité.
Mais de fa liberté rendue ,
Mon amant ne crut profiter ,
Qu'en fe préfentant à ma vue ;
Envain je voulus l'éviter.
Un jour , jour affreux pour ma vie !
Mon époux le furprit , pleurant à mes genoux.
J'eufle éprouvé la barbarie.
7
Cominge , en le bleffant , me fauva de les coups.
OCTOBRE 1767.
Hélas ! il fut bleffé lui - même ,
Et mon tyran revint au jour .
Auffi-tôt fa fureur extrême ,
Me renferma dans une tour.
J'étois livrée à la furie ,
Et , pour fe rendre feul arbitre de mon fort ,
Par un excès de jalouſie ,
L'inhumain fit courir le faux bruit de ma mort.
A des maux affreux condamnée ,
Le plus accablant pour mon coeur ,
Fut d'ignorer la destinée
Du tendre objet de mon ardeur.
Je crus voir la fin de mes peines ,
Lorfqu'on vint annoncer la mort de mon tyran .
A l'inftant on brifa mes chaînes ,
Je fentis pour Cominge un bonheur auffi grand.
1
Mais , hélas je ne pus apprendre
Les lieux qu'habitoit mon amant !
Les foins de l'amour le plus tendre ,
Furent employés vainement ;
Je voulus le chercher moi-même .
Je cachai mon deffein , & je ne doutai pas
Que , pour trouver ce que l'on aime ,
Le flambeau de l'amour ne dût guider nos pas.
Par cette espérance abufée
Et ne fongeant qu'à mon projet ,
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Sous d'autres habits déguiſée ,
Je pars pour remplir mon objet ; ,
Tout aigrit ma douleur profonde :
Cominge fi long temps en tous lieux adoré ,
Eroit oublié dans le monde ,
A peine favoit- on s'il avoit refpiré.
Ce défert s'offrit à ma vue ;
Et , fans former aucun deffein ,
L'attrait d'une force inconnue ,
M'entraîna dans ce temple faint .
Qui peut exprimer mes alarmes ,
Lorfque parmi les voix qui chantoient le Seigneur,
Je connus celle dont les charmes
Avoient toujours féduit mon efprit & mon coeur
Je crus d'abord m'être trompée ;
Je crus que par la paſſion
L'imagination frappée
Me faifoit cette illufion.
Mais , hélas malgré le ravage
Que les auftérités , la douleur & le temps
Avoient gravés fur fon vifage ,
Je reconnus bientôt l'idôle de mes lens.
J'oſai faire un uſage impie
De mon fatal déguisement ;
Je vous demandai d'être unie
Aux habitans de ce couvent ;
OCTOBRE 1767. 57
Je fus mile au rang des novices.
Mais , loin de reffentir une jufte ferveur ,
J'oppofois aux faints exercices.
Un coeur que confumoit une profane ardeur.
Cette folitude effrayante ,
Renfermoir ce qui m'étoit cher.
Quelle volupté confolante ,
Que de refpirer le même air !
Cent fois cédant à ma tendreſſe ,
Je formai le deffein de m'offrir à les yeux.
Que m'eût fervi cette foibleffe ?
Les liens les plus facrés l'enchaînoient dans ces
lieux.
Un mouvement involontaire ,
A fes pas fembloit m'attacher.
Bientôt un mouvement contraire ,
Me défendoit d'en approcher.
Je n'ofai m'en faire connoître :
Il troubloit mon repos , je reſpectai le fien .
Mais un trifte hafard fit naître
Un inftant où mon coeur perdit tout fon foutien ,
, Le jour , où bravant la nature
Pour voir tranquillement la mort ,
Vous creufez votre sépulture ;
Il remplilloit , avec tranfport ,
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
,
e
Cette pieufe barbarie !
J'approchai , je le vis , il me perça le cosur ,
Et mes larmes m'euffent trahie ,
Si ma fuite auffi - tôt n'eût caché ma douleur.
Je vins , contrite & pénétrée ,
Prier le Seigneur ardemment
Que mon âme fût éclairée
Pour le repos de mon amant.
Oui , mon Dieu , mes voeux , mes alarmes ,
Defiroient , pour lui feul , fléchir votre courrouž ;
Pour lui feul je verfois dés larmes :
C'étoit fon intérêt qui m'amenoit à vous.
Vous exauçâtes ma prière ,
Toute, profane qu'elle étoit ,
Et je dûs à votre lumière
La paix que mon coeur ignoroit.
Pour laver mes fautes : immenfes ,
Je paffois dans les pleurs & les jours & les nuits .
Je vous demandai des fouffrances ,
Et je tombai bientôt dans l'état où je fuis.
.1
O d'une erreur que je déteſte ,
Trop cher auteur , trop tendre amant !
Regarde , en cet état fupefte ,
L'objet de ton égarement.
Penfe à ce moment redoutable ;
J'y touche,, . du trépas... je reffens les horreurs.
OCTOBRE 1767. 59
Hélas ! .. le tien , inévitable ,
Bientôt peut - être... adieu ... Cominge... adieu...
je meurs ! ...
Cominge perd ce qu'il adore ;
Il voit fes traits défigurés ;
Sur fa bouche entr'ouverte encore ,
Il fixe des yeux égarés .
Il vole auprès de fon amante ;
Il s'arrête , il s'élance & retombe foudain ;
Son air imprime l'épouvante .
Ces mots , avec des cris , s'échappent de fon fein.
Arrête arrête , Dieu terrible !
En vain tu réclames tes droits ;
Pour punir un coeur trop fenfible ,
En vain la mort vole à ta voix :
Elle va couronner ma flâme ....
A ces mots , un effort de rage & de douleur ,
De fes jours vint couper la trame ,
Terminant à la fois fa vie & fon malheur .
Ce faint lieu retentit de plaintes ;
On entend des cris , des clameurs ;
Toutes les âmes font atteintes
D'effroi , de tendreffe & d'horreurs.
La piété cédant aux larmes ,
Dépofa ces amans dans le même tombeau ,
Et l'amour déteftant fes armes
Dans ce trifte fépulchre éteignit fon flambeau.
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
FABLE S
L A FLÈCH E.
Hores des airs , voyez mon vol auda.
cieux ,
Difoit la fièche au haut des cieux ,
J'habite , comme vous , la région fuprême ! .2
Un oifeau reprit : oui ;
Mais tu t'élevois par autrui ,
Et tu retombes par toi- même.
AUTRE .
LA VIGNE ET L'ORMEAU
LAA Vigne devenoit ftérile ,
Dépérillant faute d'appui.
Un ormeau devint fon afyle.
Si par moi , diſoit - il , je ne porte aucun fruit ;
Je foutiendrai du moins un arbuſte fertile .
OCTOBRE 1767. Gr
DISTIQUE fur Mlle Dur.. fille d'un
habile Médecin , & qui eft auffi aimable
que jolie.
MALGRÉ tout fon favoir & ſa prudente adreſſe,
Le père guérit moins que la fille ne bleffe.
B. L. DE TOURS.
IMPROMPTU à Mlle R. M. qui venoit de
chanter une chanfon intitulée : Confeils
de l'Amour ; fur l'air , de la même
chanfon : Jeune & fimple bergère , &c.
Si l'Amour , belle Elvire ,
Touché de mon ardeur ,
Avant que de t'inftruire ,
Eût confulté mon coeur ;
Il auroit du t'apprendre ,
En dictant les avis ,
A choifir le plus tendre
De ceux qu'il t'a foumis.
Par M. D. L. B. T. abonné au Mercure
62 MERCURE DE FRANCE.
A l'Auteur des Loiſirs d'un Soldat.
DIGNE
IGNE Soldat , nourri dans les hafards ,
Difciple ingénieux de Minerve & de Mars ;
Pour arriver à la gloire , fans doute ,
Tu prends la véritable route .
Quoi ! tu chéris les moeurs ? ô deſtin trop heureux
!
Le plus homme de bien eft le plus valeureux.
On voit , dans tes Loisirs , que la vertu t'enflâme .
Puiffe- tu , dans ceux de ton rang ,
Couverts de pouffière & de fang ,
Faire paffer toute ton âme !
Ne rougis point du fort qui t'enlève au repos ;
Ton titre a fait fouvent l'éloge d'un héros .
M: TANEVOT.
LE
mot de la première énigme du premier
volume d'octobre eft vaiffeau. Celui
de la feconde eft linge . Celui du premier
logogryphe eft bataille ; dans lequel on
trouve bât d'âne , la bille , le bal , Bâle ,
ville de Suiffe , atrofée par le Rhin , la
bataille , jeu de carte ufitéparmi les enfans ,
la taille , impôt , une taille élégante qui
OCTOBRE 1767. 63
féduit les hommes , une bille de marbre
que les écoliers appellent gobille , un balet
à fouetter ; qui ne connoît les batailles
d'Alexandre ? un ballet danfant , Zama,
ville d'Afrique où fe donna la fameufe
bataille de ce nom ; combien de mères font
alarmées au nom feul de bataille ! Et celui
du fecond eft triangle: où l'on trouve Ange,
tri , âne, tigre , rage & gale , gril & an .
ENIGME
JE furpalle en ingratitude
Le plus barbare des humains ;
Et le plus vertueux , par la feule habitude
Fort fouvent me prête les mains ;
11 fert ma fureur meurtrière.
Chez le peuple , chez le bourgeois ,
{ ´Chez les Princes & chez les Rois ,
Jufques fur les autels de l'Etre qu'il révère ,
C'eft par l'homme en un mot que , fans ménagement
,
Même fans nulle répugnance ,
J'étouffe impitoyablement
Celle par qui j'ai reçu l'existence.
64 MERCURE DE FRANCE .
AUTR E.
QUOIQUE
fille d'un artifan
Je fais , fans ufer de foupleffe ,
M'infinuer chez plus d'un courtifän.
Sans dire mot je commande en maîtreſſe ;
On m'obéit . Souvent , en préfence du Roi ,
J'ai fait fléchir le genou devant moi.
Mais mon crédit , loin de me rendre vaine ,
Me montre en tous les temps également humaine.
Par COURTAT, de Troyes , Gouverneur des
Enfans de M. le Marquis DE Lunas.
LOGOGRYPHE.
CRUEL deftin ! pourquoi ne faire naître ?
Puifqu'il faut écraser les auteurs de mon être.
Je ne me plaindrois point, fi tant de beaux efprits.
Ne me noirciffoient pas encor par des écrits.
Cherche , lecteur , une étendue ..
En verd prefque toujours tendue ;
Un inftrument tout à la fois
Convexe , raboteux , ouvert en mille endroits }
Le nom d'une petite pome ;
Ce qu'il ne faut chercher qu'à Rome ;
OCTOBRE 1767. 65
Un oifeau blanc & noir ; la moitié de pardon ;
Ce qui circule en ton poumon ;
Un fynonime au mot gageure ;
Un Dieu lafcif. Voilà tout , je le jure .
Par le même.
AUTR E.
JE fuis un animal d'Afrique ,
D'un figure affez comique :
Dix lettres compoſent mon nom .
Orez d'abord les fix dernières ,
Vous trouverez un fleuve de renom ,
Qui reçoit dans ſon ſein différentes rivières ;
Les tranfpofant enfuite en diverſes manières ,
Je deviens un Etat qu'on peut appeller grand ,
Mais fur-tout fort antique ;
Un nom de fouverain ; celui d'un conquérant ;
Le jet d'un arbre ; une bête qui pique a
Deux notes de mufique ;
Plus , le tombeau d'un ver ; le poil du fanglier ;
Un très-grand Roi ; la fille d'Autolique ;
Un animal très- domestique ;
Un petit poids ; un loup - cervier ;
La fin du jour ; ce qu'eſt un financier ;
Une des fept couleurs ; une fameufe ville ;
Capitale d'une Comté ;
66 MERCURE
DE FRANCE.
Ce que craint le pilote ; un meuble bien utile
A tout chaffeur qui fe trouve écarté ;
La Déelle de la victoire ;
Un cruel Empereur bien noirci dans l'hiftoire ;
Une montagne ; une ancienne cité ;
Ce qui , dans nos guérets , vient toujours fans
culture ,
Et des mauvais terroirs la marque la plus fûre ;
Le jour avant celui- ci ;
Celle qui , fuivant la fable ,
Le coeur plein de fouci ,
Tua fes deux enfans qu'une erreur déplorable
Lui fit croire deux liongeaux ;
Le fynonime de repos ;
Un jeu certain oifeau qu'affez peu l'on renomme,
Lequel étoit pourtant très - révéré dans Rome ;
Ses petits ; deux conjonctions ;
L'une des filles d'Eleufine ,
Et d'Athan l'un des compagnons ,
Qui , par la juftice divine ,
De Lucifer f chamfer la cuifine : 134
Un arbre ; un golfe ; un creux ; la place des
tetons ; :
Une excellente graine ; un foc ; l'un des pronoms ;
Deux outils de fcieurs ; l'oppofé de l'humide ;
De Jupiter l'un des furnoms ;
Du Dieu Saturne l'un des noms ;
Des fêtes à fa gloire ; un des maîtres d'Alcide;
OCTOBRE 1767.
67
La maîtreffe d'Ifchis ;
De Philamon la mère , & la Déeffe Ifis ;
Quatre particules ;
Un nom des fêtes que jadis
D'Athènes les peuples crédules ,
En l'honneur de Bacchus , célébroient conftamment
;
De plufieurs animaux la force , l'ornement s'
Je fuis encor un négromant ; 1
Le haut d'une colonne ; un fruit ; un jeu d'enfant ;
Un Roi d'Attique ; un Saint; fes reliques ; fa niche;
Le plus beau de nos jours , un jour plein d'agrément
,
>
Mais qu'on regrette affez communéments
Ce métal précieux , fans qui l'on n'eft pas riche ;
Du labourage un inftrument ;
Un bel oiſeau , dont le gofier charmant í
Plaît i fort à l'oreille ;
Ce qu'il fait en chantant ;
Le nom qu'on donne aux Rois ; l'ordinaire aliment
Des vautours , de l'abeille :
Son ouvrage ; le nom d'un fameux orateur ;
Certaine fleur enfin éclatante , vermeille ,
Et de la plus fuave odeur.
Je crois avoir tout dit ... devine- moi ,
lecteur.
Par M. le Vicomte DE LA CRESSONNIERE ,
Officier au régiment des Gardes Françoifes.
68 MERCURE DE FRANCE.
PAR
AUTRE
AR moi le commerce profpère ;
Et de l'un à l'autre hémisphère
Je réunis le genre humain .
Sept pieds forment mon tout . Tu me tiens dans
ta main ,
Quand tu régales ton convive :
Tu vois en moi l'état où tu perds la raiſon ;
Et ce qui borde ta maiſon ;
Ce qu'excite chez toi la peinture naïve
D'un fait conté par un homme d'efprit j
Ce qui t'agite dans ton dit
Don des cieux ; note de mufique ;
Et ce qui vient fouvent d'une fureur bachique
On peut m'écrafer fans effort ;
Et de mon tout je fuis le bord.
Par JEAN-MARC BELLEVILLE. A Bryfur-
Marne , abonné au Mercure.
OCTOBRE 1767.. 69
CHANSON A METTRE EN MUSIQUE.
2
L'HEURE DU BERGER.
LE foleil va finir fon cours ,
Il livre aux doux zéphirs la terre languiffante :
Tandis que tout jouit de la fraîcheur naiſſante ,
Mon tendre coeur, brûle toujours.
Sous mille baiſers amoureux ,
&
La rofe par degrés prend des couleurs nouvelles ...
Ma Thémire, les fleurs deviennent bien plus belles,
Lorfque les zéphirs font heureux !
Les oifeaux chantent le plaifir ,
Leur aile , en fremillant , agite le feuillage .
Ils femblent , comme moi , te dire en leur langage
:
Bergère hâte-toi de jouir.
Lorfqu'à fon réveil radieux ,
L'aurore fait briller la clarté la plus pure ;
Quand fon regard divin ranime la nature
Tu perds de moment précieux.
Sous ces berceaux où la beauté
>
Repofe dans les bras de l'amour qui foupire ;
Tu pareis , fans defirs , tandis que tout reſpire
Le charme de la volupté,
70
MERCURE DE FRANCE.
Voici le déclin d'un beau joui ,
Il n'eft plus qu'un inftant pour finir mon martire .
Je céde à ma douleur , adorable Thémire ,
1
Si tu ne céde à mon amour.
Pourquoi crains-tu de t'engager ?
Hélas ! n'eft -il pas temps que mes tourmens
finiffent ? ...
Oui , Thés ire , il eft temps ; tes yeux qui s'attendrillent
M'annoncent l'heure du berger .
Par M. le Baron DE PAGES. i
!
I
OCTOBRE 1767. 71
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Voyageur François ; par M. l'Abbé .
DELAPORTE. A Paris , chez VINCENT,
rue Saint Severin , tomes v & VI.
DERNIER EXTRAIT.
DANS ANS les divers extraits que nous :
avons donnés de cet ouvrage , & que nous:
avons multipliés , parce que nos lecteurs
nous ont paru les goûter , nous nous fommes
principalement arrêtés fur tout ce qui
regarde la religion , les moeurs , les ufages ,:
les loix & les caractères des peuples du
Japon & de la Chine . Ces deux volumes :
ont un autre mérite très piquant , c'eft.
d'offrir un très - grand nombre d'anecdotes
& de traits finguliers qui en rendent la
lecture très - agre.ble & tre variée. C'eft:
à cette partie que nous allons nous attacher
principalement, & nous finirons pat- là:
l'analyfe de l'ouvrage. A mefure que ces.
traits s'offiiront à notre plume , nous les
72 MERCURE DE FRANCE.
placerons fous les yeux de nos lecteurs ,
fans nous inquiéter de fuivre l'ordre des
temps , en obfervant feulement celui des
volumes.
»
«Unimpofteur apporta un jourà Voa-hi,
Empereur de la Chine , un elixir , &
" L'exhorta à le boire , lui promettant l'im-
» mortalité. Un Mandarin , qui avoit plus
d'efprit qu'eux , prit la coupe & avala
la liqueur. L'Empereur , irrité , le con-
» danna à perdre la vie. Mais , dit le
» Mandarin , fi ce breuvage rend immor-
» tel , vous entreprendrez inutilement de
» me faire mourir. Si , au contraire , il
» ne donne pas l'immortalité , un fi fri-
» vole larcin mérite- il la mort ?
و د
»
وو
» Tai - Tfoug comparoît un Prince qui
» foule fes peuples à un homme qui couperoit
fa chair par morceaux pour s'en-:
graiffer de fa propre fubftance. Voyant
" un jour le dégat horrible que faifoit
dans la campagne une foule innombrable
de fauterelles , il en prit une qu'il
» mit dans fa bouche , & dit , en foupi-
» rant : malheureux infectes , vous dévorez
la fubfiftance de mon peuple ; que
» ne dévorez-vous plutôt mes entrailles.
Une autre fois qu'il fe promenoit dans
» une barque avec fes enfans : vous voyez
cette barque , leur dit- il ; c'eft l'eau qui
" la
OCTOBRE 1767. 73
la porte , & qui peut , en même temps ,
» la fubierger. Le peuple reffemble à
» cette eau , & l'Empereur à cette barque ».
و ر
"
ور
Nous nous fommes fort étendus dans
un de nos précédens extraits , fur ce qu'on
appelle à la Chine tribunal hiftorique.
Voici , à ce fujet , une anecdote qui mérite
de n'être point oubliée. «Tfoui chong, Géné
» ral Chinois , qui aimoit éperdument fa
femme , eut le malheur de fe la voir
» enlever par un Empereur. L'époux fu-
» rieux confpire contre fon maître , le fait
affaffiner dans une fédition , & s'empare
» du trône. Ce grand événement eft auffitôt
placé dans les faftes du tribunal hifto-
" rique. Le récit n'en étoit pas favorable
» au nouvel Empereur. Informé d'une
» telle licence , il dépofe le Préſident , le
» condamne à la mort , fupprime la relation
, & crée un nouveau Préfident. Le
premier ufage que celui- ci fait de fa
dignité , eft de dreffer une nouvelle rela-
» tion , auffi vraie , auffi circonftanciée
» que celle de fon prédéceffeur. L'Empe-
» reur , inftruit de cette audace , caffe ,
» diffout le tribunal , & fait mourir tout
» ceux qui le compofent. L'Empire eft
» auffi - tôt inondé de relations qui pei-
" gnent le Monarque de fi noires couleurs ,
» que ce Prince , craignant , avec raifon ,
Vol. II.
ود
· 33
""
D
94
MERCURE
DE
FRANCE
. une révolte générale , ne parvint à cal-
» mer fes fujets , qu'en permettant le réta
» bliffement du tribunal hiftorique , & en
» lui rendant toute fa liberté ».
On ne fera peut - être pas fâché d'apprendre
comment la race aujourd'hui règnante
à la Chine eft montée fur le trône.
Cette révolution arriva au commencement
du fiècle pallé ; & voici de quelle manière
l'auteur la raconte. « Au delà de la grande
39
"
muraille étoient quelques tribus de Tar-
» tares Mant- cheoux qu'un Vice - Roi de
, la Chine , voifin de ce peuple peu
redouté , traitoit fort durement. Ils
fe révoltèrent ; & , s'étant réunis en un
» corps d'armée , ils élurent un chef
auquel ils donnèrent le titre de Roi . Le
choix tomba fur la perfonne de Taytfou
, celui- là même que la Maifon rè-
» gnante reconnoît pour le fondateur de
fa dynaftie. Il ne penfoit pas , fans doute ,
alors à conquérir la Chine ; il ne vouloit
s'en venger , &
que procurer la
liberté à fon peuple. Ses fuccès inefpérés
» lui firent concevoir de plus vaftes projets.
Chaque année de fon règne étoit
marquée par quelque victoire ; & cha-
» que victoire lui acquéroit une province,
» Il ne vécut pas affez pour foumettre
foute la Chine ; fon fils Tayt-fong , qui
99
&
OCTOBRE 1767. 75
» lui fuccéda , s'en fit proclamer Empe-
» reur ; mais fa mort affoiblit , pour quel-
» que temps , la puiffance formidable des
» Tartares. Comme il ne laiffoit point
» d'enfans , & qu'aucun de fes frères n'eut
» alors l'ambition de marcher fur fes traces,
» la monarchie des Mant-cheoux fe chan-
» gea en une eſpèce de république.
و د
Cependant l'efprit de révolte agitoit
" toutes les provinces de la Chine : au
» défaut d'ennemis étrangers , cet Empire
» étoit déchiré par fes propres habitans ;
» & , tandis que le Monarque reftoit dans
"
ور
fon ferrail avec fes femmes & fes eunu-
» ques , le peuple obéiffoit à différens
chefs , dont un feul mérite d'être connu.
» Son nom étoit Lift- ching ; il vint avec
» l'élite de fes troupes aux portes de Pékin ,
» & l'Empereur ne fortit jamais de fon
palais ; il ignoroit même une partie de
» ce qui fe paffoit. La confternation répan
» due fur le vifage de fes courtifans & de
» fes miniftres , le convainquit enfin que
» tout étoit défefpéré . Hélas ! s'écria - t-il ,
» je vois bien que ma dynaſtie eft fur fa
fin; la feule grace que je vous demande ,
» eft de fauver mon fils. A ces mots tout
» le palais retentit de gémiffemens. L'Im-
» pératrice , effrayée , fortit de fon appartement
, embraffa fes enfans , les arrofa
ود
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
»
3
"
quelque temps de ſes larmes , les remit
entre les mains de perfonnes de confiance ,
» les fuivit des yeux jufqu'à la fortie du
palais ; après quoi elle s'enferma dans
fa chambre & fe pendit. L'Empereur y
accourut ; & , ayant fort approuvé cet
exemple de fidélité : voilà , dit- il à fes
» autres femmes , le modèle que vous
» devez fuivre ; je vous prie de le faire.
» inceffamment ; & même je vous l'or.
» donne. Il fut obéi à l'heure même , fans
» qu'aucune de ces malheureufes , au nombre
d'environ quarante , qu'il fallut
» être un peu aider , ofât fe plaindre de
» fon fort.
ور
»
ود
peut-
Après cette exécution l'Empereur ap-
» perçut fa fille unique , âgée de quinze
» ans , que l'Impératrice n'avoit pas cru
» devoir expofer hors du palais. Se défiant
» d'une fi grande jeuneffe , il ne voulut
» pas exiger d'elle le facrifice volontaire
» de fa vie ; ce bon père lui donna luimême
un coup de poignard , & la laiſſa
» pour morte. Vous vous attendez , fans
doute , qu'il va fe tuer auffi fur le corps
de fes femmes & de fa fille ; mais il
» veut favoir auparavant s'il n'y a pas
d'efpérance de pourvoir à fa fûreté. Enfin
» toutes fes tentatives devenant inutiles ,
» il fe retire dans un pavillon , & trace
ور
OCTOBRE 1767. 77
" fur fa robe les paroles fuivantes : mes
» malheurs font une punition du Ciel que
» mon indolence a irrité. Les grands de ma
» Cour m'ont perdu en m'ôtant la con-
» noiffance des affaires de mon Empire
» Sujets rebelles , mettez mon corps en
piéces , mais épargnez mon peuple inno-
» cent , & déja affez malheureux de m'a-
» voir eu pour maître. Ce fut-là comme
» le teftament du Monarque qui , déta-
» chant fa ceinture , l'employa à s'étrangler
, & mit ainfi fin à une vie qu'il
n'avoit pas ofé défendre .
"
ور
»
""
pas ,
Après la mort de ce Prince , les Tar-
» tares , & Lift - ching le rebelle , qu'on
» nomme ainfi parce qu'il ne réuffit
» fe difputèrent l'Empire de la Chine.
» Lift ching perdit de fréquentes batailles ,
» & vit , chaque jour , diminuer fon auto-
» rité. Ses troupes fe rebutèrent de fes
» mauvais fuccès ; & fe trouvant aban-
» donné de tout le monde , il fut tué
par
ود
» des payfans.
» Un des fils du Prince Tartare Tayt-
» fou , & frère de l'Empereur Tayt -fong ,
» étoit entré dans Péking , & s'étant em
paré des poftes les plus importans de
» cette capitale , fit paffer la couronne
» fur la tête d'un de fes neveux , âgé de
fept ans , & retint pour lui la régence >>
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
» du Royaume. Cet enfant fut le père du
» célèbre Empereur Cang- hi , fous lequel
» la Chine a été fi heureuſe , & la religion
» chrétienne fi floriffante ».
"
30
»
Voici un trait qui fait connoître la
délicateſſe de l'amour qu'ont les Chinois
pour leurs pères. « Un magiftrat mérita la
» mort pour ne s'être point acquitté avec
intrépidité de fa charge. Son fils , âgé
de quinze ans , alla fe jetter aux pieds
» de l'Empereur , & lui offrit -fa vie pour
» conferver celle de fon père. Le Monar-
» que , touché de cette marque de ten-
» dreffe , accorda au fils la grace du ma-
» giftrat , & voulut , pour récompenſer la
» vertu de ce généreux enfant , le diftin-
" guer par des marques d'honneur ; mais
» il les refufa , en difant qu'il ne vouloit
point d'une diſtinction qui lui rappelle-
» roit continuellement l'idée d'un père
>> coupable >> .
"
Les Chinois attribuent au thé mille
propriétés falutaires ; mais l'excès en eft
pernicieux , à moins que le fréquent ufage
des viandes graffes , tel que la chair de
porc , n'en corrige les mauvais effets . On
raconte à ce fujet une hiftoire plaifante.
" Une femme avoit un mari maigre , laid
» & dégoûtant , avec lequel elle s'ennuyoit
» de paffer fes jours , & dont elle defiroit
OCTOBRE 1767. 79
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"
» fort de fe délivrer. Elle confulta un
» médecin fur le moyen de s'en défaire .
Faites - lui manger force lard , force graiffe ,
répond le docteur , & je vous garantis
», qu'en moins d'un an , vous en ſerez
débarraffée. Peu contente de cette ordonnance
qui , fans doute , différoit
,, trop l'accompliffement de fes defirs , elle
s'adreffe à un autre médecin , fans lui
faire
part de la première confultation.
Pour envoyer bien vîte un homme
dans l'autre monde , dit le fecond Eſcu-
" lape , je ne connois point de meilleur
expédient , que de lui faire prendre beaucoup
de thé. Plus il fera fort , & plutôt
,, l'homme fera expédié. Cette femme
» croit arriver plus promptement à for
,, but en employant les deux recettes ;
,, mais fon attente eft bien trompée ; car
ces deux remèdes combinés procurèrent
, au mari la fanté la plus vigoureuſe ,,.
Notre voyageur étant à Ning- po , excellent
port de la Chine , y trouva le Père
Parennin , Jefuite d'un grand mérite
envoyé pour des affaires de la Cour. “ Il
étoit décoré d'une ceinture jaune , dont
l'Empereur lui avoit fait préfent. Un
,, don de cette nature eft d'autant plus
précieux à la Chine , qu'à la vue de
», cette couleur , chacun eft obligé de fe
"
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80 MERCURE DE FRANCE.
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mettre à
genoux & de frapper la terre
,, de fon front , jufqu'à ce qu'il plaife à
celui qui la porte de la cacher en la
», couvrant. Un Mandarin , qu'on avoit
,, n'être point favorable aux chrétiens , vint
faire au Père Parennin une visite à
Ning-po. Le Jéfuite prit , pour le rece-
,, voir , le bout de fa ceinture à la main ,
& s'expliquant d'un air ferme & févère ,
il lui reprocha d'avoir ofé condamner
la religion chrétienne lorfque l'Empe-
,, reur honoroit les Miffionnaires d'une fi
haute faveur pendant fon difcours , le
» pauvre Mandarin frappa fi fouvent la
terre de fon front , que tous les chrétiens
qui étoient préfens , prièrent le Jéfuite
de ne pas l'humilier davantage ; & , lui
ordonnant de fe lever , le père lui recommanda
de traiter inieux les chrétiens
à l'avenir ; fans quoi il le menaça de
,, porter fes plaintes à Sa Majefté Impériale
. Malgré la haine que les Chinois
,, portent au chriftianifme , l'Empereur
donne , de temps en temps , des marques
de diftinction à quelques- uns des Miffionnaires
qu'il fait Mandarins. Il a
même voulu élever à ce grade le Frère
Attiret , Jéfuite - Peintre , qu'il a à fon
fervice, & qu'il va ſouvent voir travailler
; mais ce Frère a conftamment refufé
cet honneur
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OCTOBRE 1767% 81
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93
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Dès qu'il faut remplir leurs charges
les Mandarins de la Chine comptent pour
rien l'interdiction , l'exil , la mort même ;
les annales de l'Empire nous en offrent
plus d'un exemple. Je n'en citerai qu'un
feul. " Douze Mandarins réfolurent de
dévoiler à l'Empereur Ti -fiang les fentimens
de haine que fon extrême cruau
té avoit infpirés aux Chinois. Celui
qui fe chargea le premier de cette coinmiffion
, fur fcié en deux par ordre du
, tyran. Le fecond fut appliqué à la tor-
,, ture , & fouffrit une mort cruelle. Le
troisième ne fut pas moins intrépide ;
,, & Ti-fiang le poignarda fur le champ
de fa
propre main. En un mot , il n'y
,, en eut qu'un qui échappa à ſa fureur ,
,, quoiqu'il ne montrât pas moins de
,, courage. Il fe rendit au palais , portant
dans , fes mains les inftrumens de fon
fupplice voilà , Prince , s'écria -t- il ,
voilà les fruits que vos fidèles ferviteurs
obtiennent de leur zèle ; je viens chercher
ma récompenfe . L'Empereur, frappé
de tant d'intrépidité , lui pardonna fa
hardieffe , & réforma fa conduite
و د
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و د
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L'Empereur fait quelquefois la vifite
de fes Etats pour s'inftruire , par fes propres
yeux de la conduite des Gouverneurs de
fes provinces , & recevoir les plaintes du
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82 MERCURE DE FRANCE.
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و د
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peuple. " L'Empereur Cang-hi , dans une
de fes tournées , s'étant éloigné de ſes
gardes , apperçut un vieillard qui pleuroit
amérement. Le Prince , fans fe faire
connoître , lui demanda le fujet de fon
affliction . Je n'avois qu'un fils , lui répondit
le viellard , dans lequel j'avois
placé toute ma tendreffe , & que je regardois
comme l'unique foutien de ma
famille. Un Mandarin Tartare me l'a
,, enlevé ; & me voilà privé de l'efpérance
,, de jamais le revoir ; car pauvre & infirme,
,, comme je fuis , quelle apparence que je
, puiffe obliger le Gouverneur à me le
rendre ? Pourquoi non , dit l'Empereur ?
Venez avec moi ; & allons enſemble
,, trouver le Mandarin ; le vieillard obéit ,
& conduifit le Prince au palais du Ma-
, giftrat. Le Tartare ayant été convaincu
du crime dont on l'accufoit , le Monar-
,, que , que fes gardes avoient rejoint , lui
,, fit trancher la tête à l'heure même ;
,, puis fe tournant vers le père affligé je
vous donne , lui dit- il , l'emploi de cet
injufte raviffeur ; foyez plus équitable
lui
; & que fon exemple vous
à ne rien faire qui vous mette
dans le cas de fervir à votre tour d'exemple
aux autres ,,.
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›› que
apprenne
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Il eft au Japon une fociété d'aveugles
OCTOBRE 1767. 83
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qui doit fon origine à l'hiftoire fuivante :
" Dans un temps où les Japonois étoient
divifés en deux factions , un Général
d'armée avoit combattu malheureufement
pour le Prince vaincu . Le vain-
», queur , qui l'eftimoit , voulant l'attacher
,, à fon fervice , le Général lui répondit :
,, tout ce que je puis faire pour vous , c'eſt
de m'arracher ces deux yeux qui m'excitent
à votre perte ; je ne puis les tour-
,, ner fur vous , fans me fentir le defir de
,, vous ôter la vie pour venger mon maître.
En achevant ces paroles il s'arracha
les yeux , les mit fur une affiette & les
préfenta au Monarque. Un mêlange
d'horreur & d'admiration lui ayant fait
accorder fa liberté , il quitta la Cour
,, & fonda la feconde congrégation des
aveugles. Cette confrérie s'entretient
honorablement par fon induftrie , & par
des travaux conformes à cet état . Plu-
,, fieurs s'appliquent à la mafique & à la
poéfie , ce qui leur donne accès dans les
», palais des grands en qualité de beaux
,, efprits ,,.
""
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99
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Un Japonois qui trouve fa femme enfermée
avec un amant , a droit de les tuer
l'un & l'autre ; &, en fon abfence , fon père,
fon frère , ou fon domeftique ont le même
pouvoir.L'hiftoire fuivantem'aété racontée
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
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""
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"
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plufieurs fois depuis que je fuis au Japon.
" Un marchand , qui croyoit avoir fujet
de foupçonner fon épouſe d'infidélité ,
fit femblant d'aller à la campagne , &
la prit fur le fait. Il tua l'homme , attacha
ſa femme à une échelle , & la laiſſa
fufpendue toute la nuit. Le lendemain
,, il fit prier à dîner tous les parens ; &,
après le repas , comme la femme ne
paroiffoit point , fous prétexte qu'elle
étoit occupée à la cuifine , ils prièrent le
mari de la faire venir. Celui- ci entra
dans la chambre où elle étoit attachée ,
la délia , lui mit fur le dos un drap mortuaire
, & dans les mains une boîte de
lacque , couverte de fleurs , lui défendant
expreffément de l'ouvrir. Allez ,
dit- il , montrez cette boëte à nos parens ,
& voyez
fi je dois vous fauver la vie
à leurs prières : elle fe rendit , en cet
état , dans la falle du feftin ; & , s'étant
mife à genoux , préfenta la boîte au
plus notable de l'affemblée. Mais on
,, ne l'eût pas plutôt ouverte que , reconnoiffant
l'inftrument de fon crime , enlevé
du corps de fon amant , elle tomba
évanouie. Le mari accourut auſſi - tôt ,
& fans lui donner le temps de revenir
,, de fa foibleffe , lui coupa la tête. Cette
» fcène effrayante fit difparoître toute la
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39
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OCTOBRE 1767. 85
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""
""
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compagnie , qui frémit d'horreur à ce
fpectacle
"".
On a raconté à notre voyageur une
autre hiftoire qui préfente un excès incroya
ble de pudeur & de modeftie. « Une De.
,, moifelle fuivante étant à genoux au bout
d'une table pour fervir fon maître dans
l'appartement des femmes , voulut prendre
un flacon qui étoit un peu trop
éloigné ; l'effort qu'elle fit pour l'attein-
,, dre fut caufe qu'il lui échappa un certain
,, bruit qui fe fit entendre malgré elle . Elle
,, en eut tant de honte que , s'enveloppant
,, la tête dans fa robe , elle ne voulut
jamais découvrir fon vifage ; mais approchant
fon fein avec une violence
enragée contre fa bouche , elle y appliqua
les dents & fe l'arracha avec tant de fureur
, qu'elle expira fur le lieu même ».
""
››
""
Dès les plus tendres années on accoutume
les enfans au Japon à des principes
d'honneur qui , quelquefois , dans un âge
plus avancé , ne les porte pas à des actions
moins extraordinaires. " Deux Gentilshommes
s'étant trouvés fur un escalier
du palais impérial , leurs épées fe frottèrent
l'une contre l'autre . Celui qui
defcendoit s'offenfa de cet accident :
l'autre s'excufa , en protestant que proteftant que c'étoit
l'effet du hafard ; il ajouta que le mal-
""
""
و د
و د
و د
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
,, heur , après tout , n'étoit pas grand ; que
,, ce n'étoient que deux épées qui s'étoient
,, touchées , & que l'une valoit bien l'au-
,, tre. Je vais , reprit le premier , vous en
faire voir la différence . Vous croyez ,
,, Madame , qu'ils vont fe battre comme
,, auroient fait deux François. Vous vous
,, trompez ; on ne fe bat pas au Japon ;
و د
>>
il est une autre façon de montrer de la
,, bravoure ; & c'eft ce que fit celui qui
fe crut offenfé. Sur le champ il tira fon
poignard & s'en ouvrit le ventre . Le
,, fecond , fans répliquer , monte en dili-
» gence pour fervir fur la table de l'Em-
» pereur un plat qu'il tenoit à la main ,
,, revient enfuite , & trouvant fon adverfaire
qui expiroit , il lui dit qu'il l'auroit
prévenu , s'il n'eût pas été occupé
du fervice du Prince , mais qu'il le fuivroit
de près pour lui faire voir que fon
épée valoit bien la fienne ; auffi - tôt il
fe fendit le ventre & tomba mort. Auroit-
on mieux aimé qu'ils fe fuffent
,, coupé la gorge à la manière d'Europe »> ?
""
"
و د
و ر
و د
""
"
C'est par de pareilles hiftoires que le
Voyageur François fait varier la deſcription
des moeurs & ufages des nations dont
il parle. On trouve , à la fin du fixième
vol. des remarques qui commençent ainfi :
« Ies premiers vol . de cet ouvrage furent
OCTOBRE 1767. 87
» à peine livrés au public , que , jaloux de
» fon faccès , des gens intéreffés à le dé-
» crier , l'attaquèrent par des écrits particu-
» liers & dans des feuilles périodiques.
» Le motif de toutes ces critiques partoit
» d'une rivalité puérile de quelques auteurs
» qui travailloient & d'autres qui fe pro-
» pofoient de travailler dans le même
» genre. Des intérêts de Libraires entrè-
>> rent auffi pour beaucoup dans cette petite
» guerre. Ils craignirent que le Voyageur
» François , plus curieux , plus agréable
» que leurs vaftes collections , n'achevât
» de dégoûter les lecteurs de leurs compi-
» lations faftidieufes , & que ces recueils
» fans choix , fans ordre & fans goût , ne
» reftaffent en piles dans leurs magaſins.
» Voilà ce qui a donné lieu à divers écrits
» dont le public ne paroît pas s'être fort
» occupé , & auquel M. l'Abbé Delaporte
» n'a pas même jugé à propos de répondre .
» Les auteurs du Journal Encyclopédique
» ont bien voulu prendre fa défenſe dans
» leur fecond volume de novembre de
» l'année dernière ». On rapporte enfuite
la réponſe du Journal Encyclopédique aux
diverfes critiques faites contre le Voyageur
François ; & il n'y a pas une objection
qui ne foit folidement réfutée.
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
AVIS fur quelques livres propofés à un
rabais confidérable du prix ordinaire. A
Paris , chez MUSIER Fère , quai des
Auguftins , à l'olivier.
LA
>
A Religion vengée , ou réfutation des
auteurs impies , dédiée à Monfeigneur le
Dauphin ; par une Société de Gens de Lettres.
Dix- huit volumes in- 12 , provenans
du fond de Chaubert. Cet ouvrage , dont
⚫ on a donné fucceffivement , depuis 1757
trois volumes chaque année , contient la
réfutation du Dictionnaire & des autres
ouvrages de Baile ; du livre intitulé de
L'Efprit ; de quelques oeuvres attribuées à
M. de Voltaire ; de plufieurs endroits de
l'Encyclopédie ; de l'Efprit de J. C. fur la
tolérance ; des pensées philofophiques ; des
principes de la philofophie morale , ou effai
fur le mérite & la vertu ( tiré des caractériftiques
de Shafftersbury ) ; de l'oracle des
anciens fidèles ; des penfées fur l'interprétation
de la nature ; de la lettre fur les
aveugles à l'ufage de ceux qui voient ; du
livre des moeurs ; de quelques paradoxes de
l'efprit des loix d'une brochure diviſée en
OCTOBRE 1767. 89
, deux parties , la première intitulée le
monde & fon origine , l'autre , de l'âme
& de fon immortalité ; des oeuvres philofophiques
de Lamétrie ; du code de la
nature ; de Téliamed ; enfin des lettres
Juives , des lettres cabaliftiques , lettres
chinoifes , &c. &c.
Le fonds de cette utile controverfe , à
portée de tous les lecteurs , eft puifé dans
la plus faine logique , & , par la manière
dont elle est traitée , elle eft également à
l'ufage des théologiens & des gens du
monde. Combien d'efprits fuperficiels
qu'un fophifine éblouit , qu'un bon mot
perfuade ! il faut les éclairer. Combien
d'efprits chancelans qui ne favent plus à
quoi s'en tenir dès qu'ils rencontrent des
difficultés qu'ils croient infolubles ! il faut
les raflurer. Combien d'efprits prévenus
qui jugent de quelques impies par leurs
talens littéraires , & qui n'oferoient penfer
autrement que ces prétendus oracles ! il
faut les détromper. Combien d'efprits intéreffés
à douter de la foi parce que la foi
les condamne , & qui cherchent dans l'irreligion
des motifs de tranquillité ! il faut
les confondre. Combien d'efprits droits &
attachés à la religion , qui gémiffent des
coups funeftes qu'on lui porte ! il faut les
confoler. Tels font les objets qu'on s'eft
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
propofé de remplir dans ces dix -huit vo
lumes objets très intéreffans par euxmêmes
& fort bien remplis. Feu Monſeigneur
le Dauphin , auquel étoit dédié cet
ouvrage , le lifoit exactement , & l'honoroit
d'une protection particulière. Les dixhuit
volumes , qui ont été diftribués périodiquement
les années 1757 , 1758 , 1759 ,
1760 , 1761 & 1762 , coûtoient ci - devant
54 liv . On les donnera jufqu'à la fin
d'octobre pour Paris , & jufqu'à la fin de
décembre pour la province , au prix modique
de 18 liv. à raifon de zo fols le
volume en feuilles.
On trouvera chez le même Libraire
aux mêmes conditions , la fpiritualité &
l'immortalité de l'âme par le Père Hubert
Hayer , 3 vol . in- 12 , provenant encore du
fonds de Chaubert , au prix de 3 liv.au lieu
de 6 liv. qu'elle s'eft toujours vendue en
feuilles ; & à 7 liv. 10 fols reliée , prix
ordinaire , la règle de foi du même auteur
, 3 vol. in - 12.
Plus , quatre traités de Saint Auguftin ,
de la traduction du fameux Docteur
Arnaud , favoir :
Celui de la foi , de l'efpérance & de la
charité , vol. in- 12 .
Les moeurs de l'Eglife Catholique ,
in-1 2.
De la véritable religion , in- 12 .
OCTOBRE 1767. 91
-De la correction & de la grâce , in- 12.
Les quatre volumes à 2 liv. en feuilles.
Le même Mufier père a à vendre un
beau Journal des Sçavans , in- 4°. complet
avec les tables.
Le même Journal in- 12 , auffi complet .
• Une collection complette des Mercures.
Le Journal de Trévoux complet.
Et depuis 1738 jufqu'en 1761 , trois
cents volumes & plus du même Journal
de Trévoux , reliés en maroquin , à 16 f.
le volume.
L'Année Littéraire .
Le Journal Etranger.
Le Journal Économique .
Et plufieurs parties féparées de tous ces
Journaux
, dont on peut s'accommoder
en détail.
ANNONCES DE LIVRES.
TRADUCTION RADUCTION du traité de l'orateur de
Cicéron , avec des notes ; par M. l'Abbé
Colin , prix , trois livres relié. A Paris ,
chez Debure pere , quai des Auguftins , du
côté du pont Saint Michel , à faint Paul ,
1767 avec approbation & privilége du
Roi ; vol. in- 12 .
L'accueil favorable que le public a tou92
MERCURE DE FRANCE.
jours fait à l'excellente traduction de l'ora
teur de Ciceron , par M. l'Abbé Colin , a
engagé le nouvel éditeur à la revoir avec le
plus grand foin. Il s'étoit gliffé plufieurs
fautes confidérables dans l'édition précédente
; la ponctuation étoit défectueufe ;
il y avoit des mots & des phraſes oubliés ,
foit dans la traduction , foit dans le texte
latin qui la fuit. On a donc rectifié toutes
ces négligences ; & il nous paroît qu'on
y a apporté l'attention la plus fcrupuleufe .
Aufli ce traité , accompagné des beaux
exemples que le traducteur y a ajoutés ,
& qu'il a puifés dans les plus célebres auteurs
, forme un corps complet de rhétorique.
On a eu foin de recueillir , pour les
regles , ce que les meilleurs maîtres , foit
anciens, foit modernes , ont écrit de plus
important & de plus utile fur cette matière.
ENTRETIENS d'une ame pénitente avec
fon Créareur , mêlés de réflexions & de
prières , relatives aux divers événemens de
la vie , dédiés à la Reine ; par M, Lebret.
A Lille , chez J. B. Heari , Imprimeur-
Libraire ; 1767 : avec approbation & privilége.
A Paris , chez Durand neveu , rue
Saint jacques : vol . in- 12 .
Ces entrétiens font le fruit des lectures
de piété , que l'auteur a faites dans des ferOCTOBRE
1767. 93
mons & autres ouvrages de religion , ou de
dévotion. Telles font les fources où il convient
d'avoir puifé fes matériaux. Il a refondu
, remanié , reffaffé tout ce qui pouvoit
avoir plus d'onction & d'utilité , avec
des prières relatives aux fujets , & fournir
des confolations contre les amertumes inféparables
de la vie.
HISTOIRE de la vie , du martyre & des
miracles de Saint Quentin , l'Apôtre & lé
Patron du Vermandois ; par M. Louis-
Paul Colliette , Doyen du Doyenné rural
de Saint- Quentin , & Curé de Gricourt ,
dans la même chrétienté. A Saint- Quentin ,
chez Jean Frédéric Devin , Libraire , rue
des toiles , à l'arbre d'or ; 1767 avec approbation
& privilége du Roi ; brochure
in- 12 d'environ 120 pages.
La vie du très- illuftre martyre Saint
Quentin , Apôtre & Patron du Vermandois
, avec tout ce qui s'eft paffé de plus
notable après fa mort ; le tout tiré des
actes de fon martyre , & d'autres anciens
monumens qui fe confervent dans fon
Eglife ; par C. Bendier , Prêtre , Docteur
en théologie , de la maifon & Société de
Sorbonne , & Chanoine de l'Eglife Royale
de Saint-Quentin , nouvelle édition , aug94
MERCURE DE FRANCE.
mentée des litanies. A Saint- Quentin , chez
François Théodore Hautoy , Libraire &
marchand papetier , fur la place , à l'union
royale ; 1767 : avec approbation & permiffion
; brochure in- 12 de 110 pages.
On ne dit pas pour quelle raifon , deux
Libraires de Saint- Quentin ont imprimé en
même temps deux vies de Saint Quentin ,
compofées par deux auteurs différens.
Quoi qu'il en foit , nous ne donnerons la
préférence à aucun de ces deux ouvrages
en particulier ; mais nous les croyons trèspropres
à l'édification des habitans de Saint-
Quentin , & de tous les fideles.
LETTRE d'un maître de petites écoles
à M. Louis - Paul Colliette , Doyen du
Doyenné rural de Saint - Quentin , & Curé
de Gricourt , dans la même chrétienté ,
fur la nouvelle hiftoire de Saint- Quentin.
A Saint-Quentin , chez François - Théodere
Hautoy , Libraire , fur la place , à
l'union royale ; & à Paris , chez Brocas ,
Libraire , rue Saint Jacques ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi.
Cette lettre eft une critique d'une des
deux vies de Saint- Quentin dont nous venons
de parler. De pareils écrits , fur des
objets de cette nature , fuffifent d'être annoncés
; & de plus longs détails n'amuſeroient
certainement pas le public.
OCTOBRE 1767. 95
ESSAI chymique fur une préparation
mercurielle ; par M. Guefnon Chymifte ,
Apoticaire de l'Hôtel -Dieu de Rouen , y
demeurant , rue . . . feuille in- 12 .
Après une courte differtation chymique
fur le mercure , M. Guefnon s'annonce
comme l'auteur d'un nouveau remède antivénérien
, qu'il appelle perles merveilleuſes.
11 a fait plufieurs cures admirables avec
fon fpécifique , qui eft auffi très- efficace
contre plufieurs autres maladies..
ELOGE funèbre de noble & révérende
Dame Louife - Françoife de Ligny , Religieufe
& Abbeffe de l'Abbaye Royale de
Notre Dame de Fervacques, à Saint - Quentin
, ordre de Cîteaux , filiation de Clairvaux
, prononcée dans l'Eglife de la même
Abbaye , par M. l'Abbé le Couturier , prédicateur
du Roi , Chanonine de l'Eglife
Royale de Saint- Quentin , le 14 juillet
1767. A Saint- Quentin , chez François-
Théodore Hautoy , Libraire , fur la place,
à l'union royale ; & fe trouve à Paris ,
chez Brocas , Libraire , rue Saint Jacques ,
au chef Saint Jean ; 1767 avec permiffion
; in-4°.
M. l'Abbé le Couturier eft connu par
fes fermons ; & fa réputation d'orateur éloquent
ne perdra rien dans l'efprit de ceux
MERCURE DE FRANCE.
qui liront cette oraifon funèbre , dans laquelle
il y a des traits intéreffans & édifans
.
ELOGE hiftorique de Charles V , Roi de
France ; par M. de Villette , avec cette
épigraphe :
On peut être héros fans ravager la terre.
Voltaire . A Paris , chez Grange , Imprimeur
- Libraire , au Cabinet littéraire ,
pont Notre- Dame , près la pompe ; 1767 :
avec approbation & permiffion ; in- 4° .
Cet ouvrage eft écrit fagement & élégamment.
Il eft de plus orné de très- belles
gravures , & imprimé fur de beau papier.
Il eft adreffé à M. de Voltaire ; & l'épître
dédicatoire annonce , ainfi que le difcours
même , un homme d'efprit, qui a de la
facilité & du goût.
ELOGE de Charles V , Roi de France ;
difcours qui a obtenu l'acceffit , au jugement
de l'Académie Françoife , en 1767 ;
par
M. l'Abbé Menard . A Paris , chez la
veuve Regnard, Imprimeur de l'Académie
Françoife, grande falle du Palais , à la Providence
, & rue baffe des Urfins ; 1767 :
in-8°.
Comme le public aime à faire des comparaifons
, nous croyons qu'il fera fort
aife
OCTOBRE 1767. 97
aife de juger par lui- même , fi le difcours
qui a remporté le prix d'éloquence de cette
année à l'Académie Françoife , furpaffe de
beaucoup ceux que cette même Compagnie
a rejettés. C'eft dans cette vue , que
nous lui annonçons tous les ouvrages qui
ont été composés fur ce fujet. Nous ne
craignons pas d'affurer que celui de M.
l'Abbé Menard obtiendra tous les fuffrages ,
parce qu'en effet il nous paroît très - digne de
la diftinction particulière que lui a accordée
l'Académie , en l'honorant d'un acceffit.
COSROÈS , tragédie en cinq actes & en
vers , par M. Lefevre , repréfentée pour la
première fois fur le théâtre des Comédiens
François ordinaires du Roi , le mercredi
26 août 1767 : le prix eft de trente fols.
A Paris , chez la veuve Ducheſne , Libraire
, rue Saint Jacques , au- deffous de
la fontaine Saint Benoît , au temple du
goût ; 1767 : avec approbation & privilége
du Roi ; in - 8°,
Nous avons parlé fort au long dans notre
précédent Mercure , de cette tragédie nouvelle
, que nous ne connoiffions que par
la repréſentation ; aujourd'hui que nous
l'avons lue imprimée , nous croyons qu'elle
ne peut que gagner à la lecture.
Vol. II. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Le porte - feuille du R. F. Gillet , cidevant
foi-difant Jefuite ; ou petit dictionnaire
, dans lequel on n'a mis que des
chofes effentielles , pour fervir de fupplément
aux gros dictionnaires , qui renferment
tant d'inutilités. A Madrid ; 1767 :
on en trouve des exemplaires chez Delalain
, tue Saint Jacques : brochure in 12
d'environ trente pages.
On prétend qu'un Jefuite , dont on donneune
vie fuppofée , & qui n'a rien de bien
piquant , a laiffé quelques matériaux , dont
il vouloit compofer un dictionnaire ; &
ce font ces matériaux , rangés par ordre
alphabétique , qui forment cette brochure.
Pour donner une légere idée des différens
articles de ce prétendu dictionnaire ,
nous allons tranfcrire ici les trois premiers.
" ABC. Le nec plus ultrà du favoir de
» beaucoup de gens , qui ne parlent pas
» avec moins d'aifurance. Les philofophes
» en expliquent la raifon , en difant
» que l'animal
nage
plus
hardiment
que
>> l'homme.
» ABAISSEMENT . Situation de beaucoup
» de gens fort riches , avant le fyftême de
» LAW.
ABANDON ( honnête ) , fituation in-
» térellante , où fe trouve une jolie femme,
lorfqu'un cavalier lui lit la brochure du »
DE
LA
OCTOBRE 1767 .
STREQUE
» jour , & que fes gens ont eu
l'iYON
» gence de fe retirerà
propos ».
La nouvelle Clarice , hiftoire véritable,
par Madame le Prince de Beaumont. A
Lyon , chez Pierre Bruyfet- Ponthus , rue
Saint Dominique ; & à Paris , chez Defaint
, rue du Foin ; 1767 : avec approbation
& privilége ; deux vol. in - 12 .
Ce nouveau roman de Madame le
Prince de Beaumont ne le cede à aucun de
ceux dont elle a enrichi la littérature.
Nous connoiffons peu de femmes qui
aient tant écrit , & dont les ouvrages refpirent
plus l'honnêteté , la vertu & les
bonnes moeurs.
OBSERVATIONS fur la meilleure manière
d'inoculer la petite vérole ; par M.
J G. Gardane , Cenfeur Royal , Docteur
Régent de la Faculté de Paris , Médecin de
Montpellier , de la Société Royale des
Sciences de cette même ville ; avec cette
épigraphe :
Mollius hodiè medicinam facimus , an meliùs ?
Non adeo liquet. Wans - Wiet . in aphor.
A Paris , chez la veuve d'Houry , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc d'Orléans ,
rue Saint Séverin , près la rue Saint.
Jacques ; 1767 : avec approbation & pri-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
vilége du Roi ; brochure in 12 de 120
pages .
Cet ouvrage nous paroît différer de la
plupart de ceux qui ont été publiés en
France fur l'inoculation , en ce qu'il contient
des idées & des confeils propres à perfectionner
cette pratique. L'auteur ne
prend cependant aucun parti , pour ne pas
prévenir le jugement que la Faculté doit
donner dans peu fur cette queſtion ; mais
en fuppofant que ce jugenient foit favorable
à l'inoculation , & voulant être utile
à ceux qui , fans attendre ce jugement , ne
laiffent de fe faire inoculer , il a eru ,
avec raifon , qu'on ne pouvoit manquer de
lui favoir gré d'avoir propofé les moyens
les plus capables d'affurer de plus en plus le
fuccès de cette pratique . Ces moyens font
généraux & particuliers : les uns & les
autres font préfentés avec une précifion ,
une fageffe , une clarté & une intelligence
qui donnent une grande idée de la prudence
, des lumières , & de l'efprit du jeune
Médecin ,
pas
L'ESPRIT des poéfies de M. de la Motte
de l'Académie Françoife ; avec quelques
la vie de l'auteur , & des remarques
hiftoriques fur quelques - uns de fes ou
vrages , avec cette épigraphe ;
notes ,
OCTOBRE 1767. 101
Soyonsjuftes... mais n'oublions pas un mot des
belles odes & des autres pièces heureuses que
M. de la Motte a faites . Volt.
A Genève ; & fe vend à Paris , chez
Lottin le jeune , rue Saint Jacques ,
vis- à- vis celle de la parcheminerie ; 1767 :
vol. in- 12 , petit format.
Le but de cet ouvrage a été de rapprocher
ſous un même point de vue , & dans
un volume portatif, ce qu'il y a de plus
piquant dans les poéfies de M. de la Motte.
Ce choix nous paroît heureufement exécuté.
Aux pièces de théâtre près , dont on
n'a rien inféré dans ce recueil ,
croyons qu'on a pris effectivement les
meilleures pièces de vers de cet auteur célebre
, & que ce qu'on a laiffé à l'écart , ne
méritoit pas une grande attention .
POÉSIES de M. Dutens ; avec cette épigraphe
:
Un petit livre est un petit mal. Callimaque ,
dans Athenée , liv. 3.
1767 : in - 12 , petit format de 66 pages.
C'est en effet un très - petit livre , dans
lequel néanmoins il ne laiffe pas de ſe
trouver une affez grande quantité de jolis
vers.
E iij .
102 MERCURE DE FRANCE.
LA MeJaline , traduite de l'Italien de
Francefco Pona , imprimée à Veniſe en
1638 ; 1767 : in - 12 de 118 pages .
C'est ici une espèce de roman , dont le
fond cependant eft abfolument hiftorique.
On a tiré des écrivains du temps , tout ce
qui concerne la fameuſe Meffaline ; mais
nous croyons qu'on y a ajouté pluſieurs
faits , plufieurs circonftances , dont les auteurs
ne font aucune mention .
DISSERTATION fur une méthode nouvelle
de traiter les maladies vénériennes
par des lavemens : on y a joint une inftruction
deſtinée à guider ceux qui adminiftreront
ce remède , & plufieurs obfervations
qui y font relatives ; par M. Royer ,
ancien Chirurgien , Aide- Major des armées
du Roi. A Paris , chez l'auteur , rue
neuve Saint Eustache , à l'Hôtel de Carignan
; Antoine Boudet , Imprimeur du
Roi , rue Saint Jacques , à la bible d'or ;
1767 avec approbation & privilége du
Roi ; brochure in- 8 °. de 160 pages.
Il y a quelques années que M. Royer ,
auteur de cette brochure , fit imprimer une
inftruction pour guider les perfonnes qui
adminiftroient les lavemens antivénériens.
L'édition s'en trouvant épuifée , on en
donne aujourd'hui une feconde, dans laOCTOBRE
1767. 103
quelle on a ajouté plufieurs remarques effentielles.
On en a changé le titre ; & on
y a inféré des expériences faites fur les
animaux , ainfi que des obfervations fur
des maladies guéries par le même remède.
On trouve à la fin de la brochure , une
lettre qui répond à une critique peu reflé .
chie , qu'un auteur anonyme avoir écrite
contre cette méthode qu'il connoiffoit à
peine de nom. Nous croyons que la lectare
de ce recueil peut être d'une trèsgrande
utilité à ceux qui ont le malheur
d'être attaqués de la maladie pour laquelle
tes lavemens ont été fi heureufement imaginés.
DEUX Confultations médico - légales , la
première, tendante à prouver qu'un briquetier
de la ville de Liége , trouvé mort dans
fa chambre , le 11 avril de l'année 1766 ,
s'eft pendu , & fait mourir lui - même . La
feconde , pour Demoiſelle Famin , femme
du fieur Lencret , accufée de fuppreffion ,
expofition & homicide de deux enfans ;
par M. Petit , Docteur , Régent de la
Faculté de médecine de l'Univerfité de
Paris , ancien Profeffeur de la même Faculté
, Membre des Académies Royales
des Sciences de Paris & de Stockolm , & c.
A Paris , chez Vallat- la - Chapelle , Li-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
braire , au palais , fur le péron de la Sainte
Chapelle ; 1767 : brochure in- 8 °. d'environ
80 pages.
Ces deux confultations font très curieufes
, & principalement la feconde ,
qui a donné lieu au fameux procès que le
Parlement de Paris vient de juger avec
tant d'équité & de fageffe .
Inftitutions Léibnitiennes , ou précis de
la monadologie. A Lyon , chez les freres
Perife , Libraires , rue Mercière ; & à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue Saint
Jacques ; 1767 : avec approbation & privilége
du Roi ; brochure in - 8 ° . de 230
pages.
On prépare une édition complette des
oeuvres de Leibnitz , & c'en eft ici comme
l'introduction , dont le but est de donner
des éclairciffemens fur la doctrine de ce
célebre philofophe Allemand .
DISSERTATION hiftorique & critique
fur le prétendu cartel , ou lettre de défi
envoyée par Charles- Louis , Electeur Palatin
, au Vicomte de Turenne ; par M.
Colini. A Manhem , de l'imprimerie de
l'Académie ; 1767 : brochure in- 12 de 140
pages.
Cette brochure eft très curieuſe , &
-
OCTOBRE 1767. 105
propre à éclaircir un point très fingulier ,
très-intéreffant de notre hiftoire. On y
rapporte des lettres & autres pièces qui
n'avoient été imprimées nulle part , &
que les lecteurs verront avec un extrême
plaifir.
LACOMBE , Libraire à Paris , quai de
Conti , vient de recevoir de la province
& des pays étrangers plufieurs exemplaires
des livres fuivans .
L'ANTROPOLOGIE , traité métaphyfique ;
par M. le Marquis de Gorini Corio , traduit
de l'italien : in- 4°.
- Le même ouvrage , 4 vol. in- 12 .
HISTOIRE de la Société Royale des
Sciences établie à Montpellier : in- 4°.
tome premier.
LES Délaffemens champêtres , ou mêlanges
d'un philofophe , férieux à Paris , &
badin à la campagne. La Haye ; 1767 :
2 vol. in-12.
REPSIMA , effai d'une tragédie domef
tique . Lauſanne ; 1767 : in- 8 ° .
DISPENSATORIUM Pharmaceuticum
univerfale,fivè thefaurus medicamentorum ....
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
ex omnibus difpenfatoriis , &c. curante
Daniele Wilhelmo Trillera. Francfort : z
vol. in-4°.
Le Maître de la langue allemande , ou
nouvelle grammaire allemande , méthodique
& raifonnée , compofée fur le modèle
des meilleurs auteurs de nos jours
nouvelle édition confidérablement corrigée.
A Strasbourg : in- 8 ° de 576 pages.
NOUVEAU Dictionnaire allemand-françois
& françois - allemand à l'ufage des
deux nations. A Strasbourg : 2 vol . in-4º«
ENTRETIENS d'une âme pénitente avec
fon Créateur , mêlés de réflexions & de
prières relatives aux divers événemens de
la vie. A Lille ; 1767 in- 12 de 422
pages.
HISTOIRE de l'Éléphantiafis , contenant
auffi l'origine du fcorbut , du feu Saint
Antoine , de la vérole , &c. avec un précis
de l'hiftoire phyfique des temps ; par M.
Raymond. Lauſanne ; 1767 : in- 8º de
132 pages.
MÉMOIRES fur les parties fenfibles &
irritables du corps animal ; par M. Haller :
4 vol. in- 12 .
Le louvet, maladie du bétail , fes caufes,
OCTOBRE 1767. 107
fes remèdes , & les moyens de les prévenir ;
par M. J. F. Reynier. Laufanne : in- 1 2 .
MELANGES d'hiſtoire naturelle. Lyon :
6 vol. in- 8 °.
LETTRE de M. LUNEAU DE BOISJERMAIN
à M. DE LA PLACE.
MONSIE UR , ONSIEUR ,
L'INCERTITUDE Où j'ai été jufqu'ici du
temps précis où l'édition de Racine feroit
achevée , m'a empêché d'affigner aux perfonnes
qui fe font intéreffées à cet ouvrage ,
l'époque certaine de fa diftribution ; comme
il touche à fa fin , je vous prie de vouloir
bien inférer à ce fujet dans le Mercure
prochain , l'avis que j'ai l'honneur de vous
adreffer.
Avisfurla nouvelle édition de Racine , in- 8 °.
Cette édition , à laquelle Sa Majesté a
bien voulu foufcrire une feconde fois pour
cent exemplaires , fera diftribuée dans le
courant de novembre prochain : elle renferme
toutes les oeuvres de Racine , fon
théâtre , les préfaces qu'il avoit compofées
pour quelques-unes de fes tragédies , &
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
que des confidérations particulières lui
avoient fait fupprimer , les variantes recueillies
dans les différentes éditions faites
du temps de ce poëte célebre , quelques
pièces qui ne fe trouvent point dans les
éditions différentes qui ont été données
depuis dans celle même que les Libraires
viennent de publier *.
Chaque pièce de théâtre eft précédée
d'une préface hiftorique , & fuivie d'un
examen général , dans lequel on s'eſt attaché
à réunir fous un feul point de vue , les
obfervations différentes dont elle a été
l'objet. Les notes , comme on l'avoit annoncé
dans le profpectus , roulent principalement
fur la langue , fur la texture de la
pièce , fur la marche de l'action , & la conduite
des perfonnages , fur la nature & l'effet
* Tout ce que j'ai vu de nouveau dans cette
nouvelle édition le réduit à une douzaine de
planches gravées d'après les deffeins de M.
Defeve , au portrait de l'auteur gravé par M.
Cathelin , & aux variantes de la Thébaïde , d'Alexandre
, d'Andromaque , de Britannicus , de Bérénice
, des Plaideurs & d'Athalie. Ces variantes
ont été copiées mot pour mot d'après l'édition
de Racine , Amfterdam 1743. Si les Libraires
s'étoient donné la peine de confulter l'édition
de Bajazet de 1672 , celle de Mithridate de
1673 , &c. &c. ils auroient trouvé de quoi groffir
le recueil qu'ils ont voulu donner des leçons
diverfes des pièces de Racine.
:
OCTOBRE 1767.
109
des fituations dans lefquelles ils fe trouvent.
Elles s'étendent auffi aux imitations des
auteurs anciens que Racine avoit choifis
pour modèles . Ces imitations font en trèsgrand
nombre. On verra que leur décou
verte a dû être le fruit d'une application
très - longue & très- affidue. Racine
favoit Homère , Sophocle , Euripide , Ef
chyle par coeur ; il en étoit fi rempli , que
leurs idées fublimes fe fondoient comme,
naturellement avec les fiennes.
Je ne ferois point mention ici des peines
que m'a caufées cette édition , & des
foins qu'elle a exigés , s'ils ne devoient
fervir à me juſtifier fur l'interruption de
mon Cours d'hiftoire. L'accueil que le
public avoit fait à cet ouvrage , m'auroit à
coup fûr empêché de le difcontinuer , fi
je n'avois cru que mon honneur étoit également
attaché à ne point perdre l'autre de
vue. Je m'étois flatté de les pouvoir conduire
tous deux à la fois ; mais j'ai reconnu
bientôt que je le tenterois en vain :
ainfi pour affurer la rentrée des fonds confidérables
que j'ai employés à l'édition du
Racine , j'ai été forcé de quitter l'un pour
l'autre. Je me fuis livré dès- lors à la lecture
des auteurs de l'antiquité , que Racine
avoit le plus confultés , afin d'y trouver la
trace de fes idées . Cette découverte une
110 MERCURE DE FRANCE.
fois faite , je me fuis occupé à faire paffer
dans notre langue , les morceaux que j'en
avois extraits. Si je n'avois cherché qu'à
abréger ce travail, j'aurois pu adopter la traduction
du Pere Brumoy : mais comme il
n'a pas traduit tout le théâtre des Grecs , je
me fuis trouvé fi fouvent dans la néceffité
de le fuppléer , qu'il m'a fallu prendre le
parti de traduire tous les morceaux que j'ai
mis en oeuvre.
On imprimera à la fin d'octobre la lifte
des foufcripteurs de l'édition de Racine ;
ceux d'entr'eux qui feront curieux d'y être
infcrits, pourront m'envoyer leurs noms correctement
écrits par une lettre affranchie.
Ceux qui n'ont pas foufcrit , pourront y
trouver place , en faifant payer d'avance
36 livres , prix de chaque exemplaire en
papier commun , & en blanc.
Je crois devoir prévenir tous les foufcripteurs
du Cours d'hiftoire univerfelle ,
que je reprendrai la continuation de cet
ouvrage auffi- tôt après la diſtribution du
Racine.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , & c.
LUNEAU DE BOISJERMAIN ,
rue & à côté de la Comédie Françoife.
A Paris , le 24 Septembre 1767.
OCTOBRE 1767. 11
LETTRE à l'Auteur du Mercure , aufujet
des Odes de M. SABATIER .
MONS ONSIEUR ,
D'APRÈS les extraits que vous avez
donnés des odes de M. Sabatier , je me les
fuis procurées. Les morceaux que vous en
avez cités dans le Mercure , m'avoient infpiré
une grande idée du talent de ce poëte .
Cette idée a bien augmenré depuis que j'ai
lu fes ouvrages. Tous les Journaux ont
loué les plans , l'enthoufiafme , les grandes
images , les belles idées de cet auteur. Je
voudrois lui fufciter des rivaux , exhorter
nos poëtes à fe livrer à ce genre de poéfie
fi fublime , & détruire la prévention qui
lui eft contraire. Pourquoi laiffer tomber
l'ode dans l'oubli ? Les gens de lettres
devroient faire leurs efforts pour conferver
parmi nous le fouffle de la véritable poéfie
qui s'éteint par la frivolité de nos moeurs.
J'aime l'ode avec paffion ; elle éleve l'ame ,
l'échauffe , & peut nous rendre meilleurs ,
fur -tout fi elle embraffe des fujets tels que
la plupart de ceux qu'a traités M. Sabatier.
Il ne s'eft pas borné à renouveller ce genre ;
112 MERCURE DE FRANCE.
il l'a tourné vers des objets utiles . J'ai vu
par-tout le poëte & le philofophe ; j'entends
le philofophe qui envifage le bonheur
de l'humanité . Son ode fur l'enthoufiafme
, regardée dans fa naiſſance comme
la meilleure qui eût été faite depuis le
grand Rouffeau , celles fur la beauté , la
guerre , l'éloquence , Tirtée aux François ,
m'ont embrafé du feu poétique. Mais avec
quel plaifir j'ai lu celles fur la population ,
le luxe , l'indépendance de nos Rois , &
celle aux meres fur la néceffité de nourrir
leurs enfans. Avec quelle couleur il peint
les vices des villes , les vertus & la mifère
des habitans de la campagne , dans celle
qui eft adreffée à Mde la Comteffe de G .. !
Dans celle aux Grands , où l'on remarque le
plus beau portrait qui ait jamais été fait de
Pindare ! Levice y eft foudroyé , ainfi que
dans celles fur l'avarice & la vengeance.
L'ode fur la ruine de Jérufalem par Titus ,
qui eft avec des choeurs , eft pleine d'énergie
, & refpire la chaleur du courage. J'ai
vu bien des militaires qui m'ont avoué que
les odes de M. Sabatier les enflammoient .
Celle qui eft fur l'amour de la patrie , eft
fur- tout bien propre à produire cet effet.
Le bonheur des peuples , ode préfentée à
Monfeigneur le Dauphin , renferme de
grandes leçons utiles aux Rois & aux peuOCTOBRE
1767. II
ples. Le caractère de M. Sabatier eft la
force , la chaleur , l'élévation', le pathétique
; il a pourtant quelquefois des trophes
agréables : fon ode contre le rouge en eft
une preuve. Enfin , Monfieur , j'ai lu fes
différentes poéfies avec le plus grand plaiſir;
& j'ai été fâché que nos jeunes poëtes qui
ont de la verve , ne foient pas excités à fe
livrer à ce genre , difficile à la vérité , mais
le feul qui caractérife peut- être la grande
poéfie . Je vous avoue que mon amour pour
l'ode a été piqué . Tandis que plufieurs
poëtes Allemands fe diftinguent aujourd'hui
dans cette carrière , nous négligeons
d'y entrer. Il eft vrai que M Sabatier , qui
écrit auffi bien en profe , tâche de nous y
ramener , dans un beau difcours qui eſt à
la tête de fes odes : mais il faudroit le feconder
dans fes efforts , & travailler à répandre
ce goût dans la nation . Je le répéte ,
Monfieur , l'exemple de nos voisins devroit
nous réconcilier avec l'ode. Les Allemands
la cultivent & l'aiment avec ardeur ,
feroit ce parce qu'ils font moins énervés
que nous ?
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Strafbourg
}
114 MERCURE DE FRANCE.
SECOND Avis concernant la langue pri
mitive.
ES Les idées peu juftes qu'on a prifes de la
découverte annoncée , obligent , pour les
redreffer , d'expliquer en quoi elle confifte.
L'ouvrage eft en quatre parties.
Première partie. Découverte de l'origine
du verbe fubftantif être ; fource &
pincipe de tous les autres dans le langage
humain.
Ce verbe , formateur de tous les autres ,
le même dans toutes les langues de l'univers
, retrouvé auffi fimple qu'entier dans
celle des Celtes , Gomerites ou Bretons.
Seconde partie. Racines monofyllabes
de la langue Celtique ou Bretonne , pour
la découverte entière de la langue primitive
, & des vraies étymologies.
Quinze cens monofyllabes , chacun
avec fa fignification propre , étant la matière
& les élémens des mots dans toutes
les langues connues.
Troisième partie. La langue primitive
exiftante encore dans la branche aînée des
enfans de Japhet.
Cette langue donnée à Adam , paffée de
OCTOBRE 1767. 115
lui à Noé par un feul homme intermédiaire
; de Noé à Gomer fon petit- fils , &
de celui - ci aux Gomerites ou Bretons qui
la confervent encore avec le nom de celui
dont ils font defcendus .
Quatrieme partie. Extrait des annales du
monde , relativement à la branche aînée
des enfans de Japhet.
Ces extraits commençais à la création ,
démontrans l'origine & l'existence de cette
langue, & fa tranfmiffion fucceffive dans la
nation jufqu'à l'auteur , qui raffermiffant
les anneaux de cette belle chaîne , offre à
fon fiecle la découverte du plus précieux
don qui ait été fait à l'humanité .
' ouvrage complet , qui n'excédera point
deux volumes in 8° ou in- 12 , peut paroître
avant fix femaines , pour peu que l'auteur
y foit déterminé ; finon il n'en donnera que
fucceffivement les parties , ce qui retardera
les avantages qui en réfulteroient tout d'un
coup.
Signé , LE BRIGAND.
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Belles-Lettres , Sciences & Arts de BORDEAUX.
Du 25 août 1767 .
L'ACADÉMIE de Bordeaux , après avoir
fucceffivement pris les délais que les plus
preffans motifs lui avoient fait juger néceffaires
, pour fe décider fur les pièces qui lui
avoient été envoyées fur la queſtion de favoir:
s'ilferoitpoffible de trouver dans legenre
végétal quelquesplantes , du nombre de celles
qui croiffent en Europe , qui , foit dans leur
état naturel , foit par les préparations dont
elles pourroient avoir befoin , puffent fuppléer
dans des temps de difette , au défaut
"des grains , & fournir une nourriture faine :
avoit annoncé par fon programme
l'année dernière , qu'ayant mis à l'écart
fur ce fujet les ouvrages qui ne lui préfentoient
que des reffources généralement
de
OCTOBRE 1767. 117
connues , ou trop peu abondantes , elle s'étoit
fixée à une differtation portant pour
devife ces paroles de la Genèfe : nourrif
Jez-vous de tout ce qui a vie & mouvement ;
je vous donne ces chofes , comme les légumes
& les herbes : & qu'elle avoit définitivement
renvoyé à cette année à fe déterminer
en particulier fur cette pièce.
S'affurer par elle -même des avantages
& de la qualité des reffources qui lui
feroient propofées fur cette queftion pour
remplir fes vues , c'étoit un devoir fupérieur
à toute confidération , dont elle avoit
tacitement contracté l'engagement avec le
public , par la nature même du fujet , avant
qu'elle ne l'eût folemnellement pris par fes
différens programmes ,
Elle l'a dit , elle le répete , fi elle peut
avoir encore à juftifier fa défiance à cet
égard ; en couronnant l'auteur d'un fyftême
purement phyfique , qui a fu réunir
dans fon ouvrage le plus de vraifemblance
& de probabilité , elle ne court point le
rifque d'abufer les hommes par des erreurs
qui puiffent leur être funeftes . Les fcrupules
qu'elle garde même encore , en donnant
fes fuffrages à des piècesde ce genre , ne lui
laiffent point de reproches à fe faire ; &
l'incertitude que laiffent toujours les hypothèfes
même les plus fatisfaifantes , n'in118
MERCURE DE FRANCE.
téreffe point alots la juftice de fes
jugemens .
Sur le fujer en queftion , elle a dû être
moins libre dans fa déciſion : elle a dû fentir
qu'elle ne devoit fon fuffrage qu'au témoignage
de la certitude même ; que le
malheureux pourfuivi par les horreurs de
la difette , ne devoit point recevoir de ſa
main un pain fufpect qui pût renfermer le
germe de nouveaux malheurs pour lui , &
qu'elle devoit être arrêtée par le moindre
doute qui pourroit lui refter fur la qualité
des alimens qu'on lui propoferoit de ſubſtituer
dans le befoin au défaut de la nourriture
commune.
Ces raifons qui dès le principe avoient
fufpendu le jugement de cette Compagnie
fur les différentes pièces qui lui avoient
préfenté pour cet objet des reffources nouvelles
, & qui , du premier coup- d'oeil , lui
avoient montré des avantages, fans lui laiffer
entrevoir encore de grands inconvéniens
avoient auffi déterminé le nouveau délai
qu'elle avoit pris à l'égard de la differtation
fur laquelle elle avoit enfin fixé fon
attention. Elle cherchoit à fe procurer par
fes propres expériences , cette certitude
le public étoit en droit de lui demander.
Ses defirs n'ont pas été fatisfaits :elle avoit
eu des doutes , elle en les a point vus fe diffiper;
& tandis que d'un côté elle a demeuré
que
OCTOBRE 1767. 119
convaincue que la graine qui lui étoit indiquée
par l'auteur de cette differtation , n'offriroit
jamais un fecours affez abondant; de
l'autre elle a trouvé dans les effais qu'elle en
a faits , finon une impoffibilité abfolue ,
du moins une difficulté extrême à dépouiller
cette graine d'une acrimonie qui lui eft
naturelle , & dont les fuites ne pourroient
qu'être dangereufes . Elle s'eft vue à regret
forcée par ces motifs , de refufer à l'auteur
de cette découverte , un prix qui lui auroit
été juſtement acquis , fi dans cette occafion
elle n'avoit eu qu'à couronner le
defir , toujours louable , de rendre fes
talens utiles à l'humanité , indépendamment
d'un fuccès qui malheureufement
n'eſt pas toujours la fuite du zèle qu'inf
pire , ni des efforts qu'anime ce noble defir,
Cette Compagnie avoit outre cela deux
prix à diftribuer cette année. Pour fujet de
l'un , elle avoit demandé : quels font les
principes qui conftituent l'argile , & les dif
férens changemens naturels qu'elle éprouve ;
& quels feroient les moyens de lafertilifer.
Pour fujet de l'autre , elle avoit demandé
que l'on déterminât l'action & l'utilité des
bains , foit d'eau douce , foit d'eau de mer,
Aucune des pièces qu'elle a reçues fur
le premier de ces fujets ne lui a paru devoir
déterminer fes fuffrages. Quelques- unes à
la vérité lui ont préfenté des détails affez
120 MERCURE DE FRANCE.
intéreffans de procédés & d'opérations chy.
miques fur l'argile , quoique fouvent , &
fans de fortes preuves , en contradiction.
avec M M. Margraff & Macquer ; mais les
plus fatisfaifantes de ces pièces lui ont paru
avoir trop négligé d'approfondir , & d'appuyer
fur tout du fecours de l'expérience ,
puyer
les moyens de rendre cette ſubſtance fertile;
& l'Académie ne peut plus laiffer ignorer
que ce fut là fon principal objet , lorfqu'elle
propofa cette queftion dans les termes de
fon programme.
Elle repropofe donc aujourd'hui le même
fujet pour l'année 1769 , en invitant tous
ceux qui voudront concourir au prix , &
notamment l'auteur de la differtation qui
a pour devife çes mots : on ne s'imagine
pas qu'on puiffe avec le temps parvenir au
point de reconnoître tous ces différens objets :
à donner plus de foins & d'attention à la
troisième partie de la queftion propofée ;
& elle annonce qu'elle réunira à la médaille
réfervée pour ce fujet , les trois cent livres
en argent qui concouroient à former le
prix double qu'elle avoit deſtiné à la queftion
fur les moyens de fuppléer dans les
temps de difette , au défaut des grains.
Quant au fujet fur l'action & l'utilité
des bains plus heureufe , elle a eu la fatisfaction
de trouver au nombre des pièces
qui
OCTOBRE 1767. 121"
1
qui lui ont été adreffées , deux mémoires
également dignes du prix , & dont elle
avoue que le mérite refpectif lui eût rendu
le choix difficile & embarraffant , fi -le prix
forcément refufé à la differtation fur les
reffources à mettre en ufage dans les temps
de difette , en laiffant à fa liberté la def
tination d'une couronne , ne l'avoit mife a
portée de rendre juftice à l'un & à l'autre.
Tous les deux bien écrits , tous les deux
pleins des meilleurs principes de phyfique .
& de médecine , tous les deux remplis
d'obfervations intéreffantes , tous les deuxdécelant
une profonde théorie & une expé- j
rience confommée , la feule différence
qu'ils aient préfentée à cette Compagnie ,
& qui forme leur mérite propre & diftinctif,
c'eft que l'un , plus concis & plus refferré,
lui a paru un ouvrage principalement
écrit pour les favans & les gens de l'art ,
tandis que l'autre , plus étendu & plus développé
, lui a femblé plus généralement
fait pour le public , qui toujours a befoin
de plus de détails pour être éclairé : mais
fous ces deux points de vue même , préfentant
tous les deux les avantages d'un travail
également utile , ils ont l'un & l'autre
entraîné les fuffrages de l'Académie , &
elle leur a adjugé à chacun une médaille.
L'auteur du premier de ces mémoires ,
Vol. II. F
T22 MERCURE DE FRANCE.
portant pour devife ces deux vers du mé
decin Baccius ,
Balnea , vina , venus corrumpunt corpora fana :
Corpora fana dabunt balnéa , vina , venus.
eft le fieur MARET , Docteur en médecine ,
& Sécrétaire de l'Académie de Dijon ; &
l'auteur du fecond qui porte ces mots pour
épigraphe non poft rationem inventa eft
medicina , fed poft inventam medicinam
quafita eft ratio. Corn.Celf. eft le fieur MARTEAU
, Docteur en médecine , des Univer
fités de Reims & de Caen , ancien Médecin
penfionnaire de la ville d'Aumale, & membre
de l'Académie des Sciences d'Amiens,
Indépendamment du prix concernant
Pargile , réfervé pour 1769 , l'Académie
aura , la même année , à diftribuer le prix
courant ; & pour fujet de ce prix , elle demande
s'il n'y auroit point de moyens phyfiques
pour détruire les lichen & la mouffe
des arbres, & les garantir du ravage que leur
caufe cette espèce de maladie ; & quelsfont
les meilleurs de ces moyens.
La deftination des deux prix qu'elle aura
à donner en 1768 , a déja été annoncée au
public. Pour fujet de l'un , qui fera double
elle a demandé que l'on établit le genre, &
que l'on développât le caractère effentiel des
maladies épidémiques qu'occafionne ordinairement
le defféchement des marais dans
OCTOBRE 1767. 123
les cantons qui les environnent ; qu'on indiquât
les précautions néceffaires pour prévenir
ces maladies , & les moyens d'en garantir
les travailleurs ; & qu'on donnát une
méthode curative fondée fur ,fur l'expérience
, que l'on pût mettre en pratique avec
fuccès. Et pour fujet de l'autre , elle demande
, quelle eft la meilleure manière
d'analyfer les eaux minérales , & fi l'analyfefuffit
feule pour pouvoir en déterminer
exactement la vertu & lespropriétés.
Les differtations fur tous ces fujets ne
feront reçues que jufqu'au premier mai de
l'année pour laquelle ils font propofés . Les
auteurs auront attention qu'elles foient
écrites en caractères lifibles ; ils mettront
au bas une fentence , & on les prie de ne
point négliger d'envoyer en même temps ,
dans un billet féparé & cacheté , fur lequel
la même fentence fera répétée , leurs noms ,
leurs qualités & leurs adreffes .
On les avertit toujours que l'Académie
n'admet point pour le concours les pièces
qui fe trouvent fignées par leurs auteurs ,
& qu'elle rejette également toutes celles
qui font écrites en d'autres langues qu'en
françois ou en latin.
Les paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. DE LAMONTAGNE fils ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Confeiller au Parlement , & Secrétaire de
l'Académie.
On trouvera à Bordeaux , chez les héritiers
du ficur. BRUN , les differtations qui
ont remporté le prix au jugement de cette
Académie. On les trouvera aufli toutes enfemble
ou féparément , à Paris , chez le
fieur Briaffon , rue faint Jacques .
PRIXpropofé par l'Académie des Sciences,
Belles- Lettres & Arts de LYON , pour
Vannée 1769,
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Letrres
& Arts de Lyon , propofe pour le prix
de mathématique , fondé par M. CHRISTIN
, qui fera diftribué à la fête de faint
Louis 1769 , le fujet fuivant :
Déterminer les moyens les plus convenables
de moudre les bleds néceffaires à lafubfif.
rance de la ville de Lyon.
Les moulins à eau , placés au confluent
du Rhône & de la Saone , rendent la navigation
périlleufe ; & l'on a éprouvé que
dans les fortes gelées ils étoient quelquefois
infuffifans.
Pour obvier à ces inconvéniens , on a
renté en différens temps , d'établir des
moulins à vent dans la ville de Lyon , ou
OCTOBRE 1767. 125
la
dans fes environs ; les effais juſqu'à ce jour
ont été fans fuccès , foit que la conftruction
de ces moulins air été défectueufe ,
foit qu'on les ait mal placés , foit que
fituation même de cette ville , bornée à
l'ouest & au nord - oueft par une chaîne
de côteaux , s'oppofe effentiellement à leur
réuffite .
Telles font les circonftances qui doivent
être particulièrement confidérées par les
auteurs qui fe propoferont de traiter le
fujet énoncé.
Toutes perfonnes pourront afpirer à ce
prix. Il n'y aura d'exception que pour les
membres de l'Académie , tels que les Académiciens
ordinaires , & les vétérans . Les
affociés réfidant hors de Lyon , auront
la liberté d'y concourir.
Ceux qui enverront des mémoires , font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'une manière lifible.
Les auteurs mettront une devife à la
tête de leurs ouvrages. Ils y joindront un
biilet cacheté , qui contiendra la même devife
, avec leurs noms , demeures & qualités
. La pièce qui aura remporté le prix ,
fera la feule dont le billet fera ouvert.
On n'admettra point au concours les
mémoires dont les auteurs fe feront fait
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
connoître , directement ou indirectement ,
avant la décifion .
Les ouvrages feront adreffés , francs de
port , à Lyon,
AM. de laTourrette, Confeiller à la Cour
des Monnoies , Secrétaire perpétuel pour
la claffe des Sciences , rue Boiffac.
Ou à M. Bollioud Mermet , Secrétaire
perpétuel pour la claffe des Belles- Lettres ,
rue du Plat.
Ou chez Aimé de la Roche , Libraire-
Imprimeur de l'Académie , aux Halles de
la Grenette.
Les Savans étrangers font avertis qu'il
ne fuffit pas d'acquitter le port de leurs
paquets jufqu'aux frontières de la France ,
mais qu'ils doivent auffi commettre quelqu'un
pour affranchir les paquets depuis la
frontière jufqu'à Lyon , fans quoi leurs
mémoires ne feront pas admis au concours.
Aucun ouvrage ne fera reçu après le
premier avril 1769. L'Académie, dans fon
affemblée publique , qui fuivra immédiatement
la fête de Saint Louis , proclamera
la pièce qui aura mérité les fuffrages.
Le prix eft une médaille d'or , de la valeur
de 300 livres
Cette medaile fera délivrée à l'auteur
même , qui fe fera connoître , ou au porOCTOBRE
1767 127
teur d'une procauration de fa part , dreffée
en bonne forme.
N. B. MM . les Prévôts des Marchands
& Echevins de cette ville , en confidérant
l'importance & l'utilité du fujet propofé ,
fe font déterminés à joindre à cette médaille
une fomme de 300 livres. Ainfi le
prix fera double , & adjugé par l'Académie ,
à celui qui rempliffant le mieux fes vues ,
aura donné avec fon mémoire , les plans &
devis qui y feront relatifs .
PRIX d'Eloquence propofé par l'Académie
des Belles Lettres , Sciences & Arts de
MARSEILLE , pour l'année 1768.
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres , Sciences
& Arts de Marfeille , propofe pour
prix d'éloquence de l'année prochaine ,
l'éloge du Préfident DU VAIR , premier
Président de Provence , enfuite Garde des
Sceaux , & Evêque de Lizieux ; & pour
fujet de poéfie , les Volcans , ode.
Les ouvrages doivent être remis à M.
le Secrétaire , francs de port , avant le premier
mai exclufivement. Le prix eft une
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
-c
C
médaille d'or qui doit être diftribuée le
jour & fête de Saint Louis.
M. le Duc de Villars ayant réuni les
Sciences & Arts aux Belles Lettres , a
fondé un nouveau prix d'une médaille d'or
qui fera diftribuée chaque année , le premier
mercredi après la quinzaine de
Pâques ; & l'Académie propofe pour fujet
du prix de cette année :
Jufqu'à quelpoint il convient d'encourager
& de multiplier les manufactures dans une
ville maritime & commerçante..
Les ouvrages doivent être envoyés ,
francs de port , à M. le Secrétaire , dans
tout le courant du mois de février inclufivement.
<
SÉANCE publique de la Société Littéraire
de CHALONS-SUR-MARNE , tenue le 7
janvier 1767. M. l'Evêqué Comte & Pair
de Châlons , l'honora de fa prefence en
qualité de Préfident.
M. Navier , Docteur- Médecin , &
Directeur de la Société , ouvrit la féance
par la lecture d'un mémoire fur le danger
des exhumations , & fur les moyens d'obOCTOBRE
1767. 129
vier aux fâcheux inconvéniens qui en réfultent.
Cet ouvrage eft un fupplément à
ce qu'il avoit déja dit fur cette matière
dans un autre mémoire , dont l'extrait fe
trouve dans le Mercure de décembre
fecond volume , 1755 , où l'on confirme
le fentiment de notre auteur par des exemples
frappans . On voit dans ce dernier
mémoire , qui eft beaucoup plus ample
que le premier , combien il feroit avantageux
pour la fanté des citoyens qui habitent
les grandes villes , telle que Paris , fi
on en éloignoit les cimetières & les hôpitaux.
M. Navier eft entré , fur ces objets ,
dans un certain détail qui tend à en prouver
l'importance ; il y explique phyfique .
ment quelle eft fur l'air l'action des
moyens qu'il propofe pour lui reftituer la
falubrité dont il pourroit avoir été privé
par des exhalaifons putrides quelconques.
Il fait voir également quelle eft l'efficacité
de la chaux répandue fur les corps privés
Ide vie pour en arrêter la corruption &
pour en détruire les miafmes corrupteurs.
A cet égard il dit que l'on auroit peine à
croire combien les pierres calcaires imprégnées
de feu jufques dans leurs parties
intégrantes , & développées par cet être
principe d'activité par effence , ont de
vertu pour s'oppofer à la corruption des
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
fubftances animales & à en détruire jufqu'aux
moindres veftiges.
Cette lecture fut fuivie de l'éloge hiftorique
de M. Yvernel , Confeiller au Préfidial
de Châlons , mort le 12 feptembre
1766. M. Yvernel , dans un corps foible
dès l'enfance , n'avoit pu fe livrer à des
études profondes , mais il cultiva avec
foin les dons précieux que lui fit la nature.
Un efprit délicat , une immagination heureufe
le perfectionnèrent dans la lecture
des poëtes agréables. M. Yvernel ofa les
imiter , & parut quelquefois à côté de fes
modèles ; tels furent les commencemen's
de fa jeuneffe.
L'étude de l'hiftoire & des moeurs annoncèrent
chez lui les progrès de la raifon;
fa converfation prit du corps , fans rien
perdre de fon premier coloris ; l'agrément
fe trouva d'accord avec la jufteffe ; la
bonne compagnie ne s'effraya point d'une
plaifanterie fine , mais innocente , qui
n'étoit le plus fouvent qu'un tour adroit
pour dire des chofes flatteufes.
Avec tous ces avantages M. Yvernel
étoit bien en droit & fort en état de nous
donner des vues fur l'intéreflante matière
des converfations. C'eft ce qu'il fit dans
une affemblée publique les feptembre
1759 , avec les applaudiffemens du public
éclairé.
OCTOBRE 1767. 131
·Dans le cabinet , M. Yvernel étoit l'oracle
de fes confrères ; un goût für & exquis ,
l'aménité de fon commerce le rendoient
tout-à-fait propre à la critique ; il favoit
louer à propos , cenfuroit avec modeftie ,
fuppléoit dans le befoin. Si la critique va
de paire avec les compofitions , on peut
dire que M. Yvernel a rendu des fervices
à la république des lettres .
Il mourut dans les premiers jours de
fon automne , le 12 feptembre 1766 .
M. Rouffel, Curé de la paroiffe de
Saint Germain , lut enfuite un difcours
fur l'autorité publique , lequel n'étoit qu'un
abrégé d'un ouvrage qui ne tardera pas
à paroître. M. Rouffel y traite cette queftion
intéreffante :
L'homme naît- il pour vivre dans l'indépendance
des loix ?
?
une ville fondée par l'aîné des enfans
du premier homme. Vers le même temps
Tubalcaïn fait fervir le fer & l'aïrain aux
ufages de la fociété , & Tubal invente des
inftrumens de mufique . Ces faits , atteſtés
par l'hiftoire la plus ancienne qui foit
dans le monde & la plus refpectable , démontrent
que dès l'origine des chofes les
hommes vivoient en fociété. L'homme
naît donc pour la fociété ; il appuie cette
vérité par la nature de l'homme même.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.

La fociété offre à fes yeux une variété
prefqu'infinie dans les tempéramens , les
caractères , les efprits , & de cette variété
naît néceffairement l'inégalité des biens ,
des conditions & des talens ; cette inégalité
, mère & fille des paffions , demande
ou que cette fociété fe détruife elle-même ,
ou qu'elle foit contenue par les loix : ces
loix ne peuvent être exécutées que par les
fecours de l'autorité publique . Les peuples
font incapables de fe conduire eux-mêmes.
Il confirme cette vérité par le détail des
maux inféparables de l'anarchie ; il con→
clud que l'autorité publique eft effentielle
à la fociété.
Il cherche enfuite l'origine de cette
autorité ; il ne trouve aucun monument
dans l'histoire qui attefte qu'un peuple
fans loix & fans chef fe foit affemblé
pour dreffer des loix ou pour dépofer. fon
autorité entre les mains d'un homme ou
de plufieurs. Il trouve bien des révolutions
qui ont donné différentes formes à l'autorité
, mais il ne trouve nulle part l'origine
primitive de cette autorité. Toutes fes
recherches ne lui découvrent aucun veftige
d'un contrat focial entre les Souverains
& les peuples. Il finit en rapportant
fur cette importante matière les fentimens
que la religion chrétienne infpira toujours
à fes vrais difciples .
OCTOBRE 1767. 133
M. Malvaut , Vicaire général du Diocèſe
de Châlons , termina la féance par la
lecture d'un mémoire fur le danger des
fpectacles.
SABBATHIER , Setrécaire perpétuel.
ACADÉMIE DE
BESANÇON,
L'ACADÉMIE de Befançon , après avoir
affifté à une meffe en mufique & au panégyrique
de Saint Louis , prononcé par M.
l'Abbé Renaud , profeffeur de rhétorique ,
tint l'après midi une féance publique pour
la diftribution des prix.
M. Seguin , Vice -Préfident , ouvrit la
féance par un difcours fait
pour exciter
l'émulation des concurrens il rendit
compte des motifs qui avoient déterminé
l'Académie dans la diftribution des
prix , & annonça que M. Letourneur
Parifien , déja couronné l'année dernière ,
avoit encore remporté , celle- ci , un prix
d'éloquence; que le fecond étoit réfervé , &
que par la même raiſon , il n'y auroit pas
d'acceffit. Il ne laiffa pas néanmoins de diftinguer
, dans la foule des ouvrages , deux
difcours qui avoient quelques beautés
134 MERCURE DE FRANCE.
pas
mais qui n'avoient pas faifi le vrai caractère
du courage d'efprit , ou qui n'en avoient
affez fait fentir la néceffité . Il n'en eft
pas de même de M. Letourneur , on en peut
juger par fon exorde , vraiment pris dans
la nature du fujet , & parfaitement développé
dans la fuite de l'ouvrage , par une
gradation que l'on ne pourroit faire fentir
dans un extrait : c'eft pourquoi nous nous
bornerons aux premières pages.
"
« Le courage d'efprit n'eft point cette
ftorque infenfibilité de l'ancienne philofophie
, fur laquelle ni les biens ni les
» maux de la vie n'avoient aucune priſe ;
qui fuppofant l'ame dépouillée de fes
paffions & de fon activité , en fait un
» être mort , inanimé , impaffible. Le cou-
» rage d'efprit peut- il être où le fentiment
» n'eft plus ? Eft- ce une vertu dans le mar
bre de repouffer , fans la fentir , la main
» qui le frappe ?
وو
33
Je ne le vois point non plus dans cette
fiévre fanatique qui détruit dans le coeur
» de l'homme le fentiment de la pitié, celui
»de fa propre confervation , & fans intérêt ,
fans efpoir , le pouffe au crime , & du
» crime à la mort. C'eſt la force monf-
» trueufe d'un fcélérat , ou d'un infenfé.
» L'homme fain plaint l'excès de vigueur
» du malade en convulfion : il ne l'admire
» pas.
و د
OCTOBRE 1767. 133
» Vous méritez toute notre reconnoif
» fancé , vous généreux guerriers , qui allez
>> mourir pour nous conferver. Quelque
» puiffant que foit l'empire de l'opinion fur
» l'âme , quelque féduifante que foit la
"gloire, vous avez befoin d'un vrai courage
»pour aller la faifir dans les bras de la mort.
» Mais après que nous vous avons couron-
» nés des lauriers de la victoire , après que
» nous avons chanté avec attendrifle-
» ment vos dangers & vos triomphes ; ren-
» dus à vous-mêmes , loin du bruit des
» armes & de l'ivreffe des combats , ditesnous
combien il eft plus aifé de bra-
» ver une fois la mort , que de fupporter
» en détail tous les inftans de la vie , & de
» marcher toujours victorieux & fans foi-
» bleffe , au milieu des événemens & des
devoirs qui fe développent avec la chaîne
>>. de nos jours.
» La valeur militaire dépend davantage
» du tempérament , des fens , du moment.
» Dans un combat , le bruit , les regards ,
» l'exemple vous tranfportent. L'honneur
» de vaincre vous fubjugue par la honte
» de fuir . Bientôt les cris des moutans ne
» font entendre dans les coeurs que le cri
» de la vengeance. La main frappe , fans
» que l'oeil voye ; le coeur fouffre , fans que
» l'âme fente. Dans ce trouble , l'homme
136 MERCURE DE FRANCE.
» n'eft plus , & le héros paroît.
» Le courage d'efprit appartient tout
» entier à l'âme. Il ne doit rien à l'impref-
» fion des objets extérieurs. Il ne tient rien.
» des circonstances , ni du moment. Loin
» d'être fervi par le preftige des fens , ou
» par l'enthoufiafme des paffions , il les voit
» fans ceffe fe foulever contre lui. L'ima-
>
>> gination ne voile point à fes yeux la profondeur
du précipice. Il n'éprouve point
» ces heureux & aveugles tranfports qui le
» lui font franchir fans l'avoir apperçu . Il
» le voit tel qu'il eft , le mefure de fang
froid & s'élance. Sa force n'eft point un
» accès mais un état habituel. Elle ne
croît ni ne diminue avec la grandeur
» ou la petiteffe de l'événement. Elle ne
» fait que s'y proportionner , & agir plus
» ou moins. Où réfident le principe & le
» reffort de fa force ? Dans la volonté de
» l'homme. C'est par elle qu'il eft au- def-
» fus du pouvoir des tyrans , des paffions
» & du fort , qu'il triomphe de la fortune
» en lui commandant , de la néceffité en lui
» obéiffant ; qu'il peut être enchaîné , fans
» devenir efclave. Tant que l'homme re-
» tient dans fes mains fa volonté , comme
» le domaine inaliénable de fon empire ,
» il eft toujours riche , toujours puiffant ,
» toujours Roi. S'il fouffre qu'elle en forte,
OCTOBRE 1767. 137
.
-'il devient le plus vil & le plus malheu-
:>> reux des êtres .
»
« Queſt-ce donc que le courage d'efprit ?
Rien autre chofe que la force de vouloir
être ce que nous fommes néceffairement
par notre nature , en nous appuyant de
l'intime conviction que la vertu eft le
»premier befoin de l'homme . Que n'est- il
» auffi aifé d'acquérir ce courage , qu'il
» l'eft de faire fentir fa néceffité ! Si nous
confidérons l'homme en lui - même
fous la main de la nature & du fort , il
» n'eſt point de bonheur pour lui , point de
» vertú véritable , fans le courage d'efprit :
fi nous le fuivons dans les poftes princi-
» paux où le place la fociété , ce n'eft que
par le courage d'efprit qu'il en remplit
-> dignement les dévoirs . Vouloir , eft tout
» dans la vie , & c. & c. & c ».
Enfuite M. le Vice - Préfident annonça
que l'on avoit partagé les deux prix d'hif
toire entre M. Perreciot , avocat à Baume ,
Dom Sornet,& Dom Coudret, Bénédictins ;
& un jeune eccléfiaftique , M. Bavorel de
Befançon .
Il s'agiffoit de découvrir les Princes ou
Seigneurs de Franche- Comté qui s'étoient
diftingués dans les croifades ; les concurrens
fe font mutuellement furpaffés, & leurs re138
MERCURE DE FRANCE.
cherches forment le trophée le plus glo
rieux pour cette Province. On y voir plus
defoixante & dix croifés du premier rang ,
fortis du Comté pour aller conquérir la
Terre- Sainte , parmi lefquels on compte
des Ducs d'Athènes & de Thébes , des
Princes d'Achaie & de Carithènes , des
Connétables de Jérufalem , des Baillis de
Syrie , des Grands- Maîtres du Temple ,
&c. & une multitude infinie de foldats
Bourguignons , cum Burgundiorum infinitâ
multitudine : ce font les termes des auteurs
contemporains.
M. Egenod, ancien Maire de Befançon ,
a eu l'acceffit fur le même fujet.
Le prix des Arts a été donné à M. Ethys ,
Commitaire Provincial des guerres , premier
Secrétaire de l'Intendance de Franché
Comté. Les acceffit à MM. Perrecios ,
Avocat à Baume , Normand , Ingénieur à
Dole , & Titon, Avocat à Lons - le - Saunier.
Il s'agiffoit de favoir , s'il feroit plus
utile en Franche - Comté de donner à chacun
la liberté de clorre fes héritages pour les
cultiver à fon gré , que de les laiffer ouverts
, pour le vain pâturage , après la récolte
des premiers fruits ?
M. Ethys a débuté par une épître dédicatoire
à l'Académie , qui , quoique étran
OCTOBRE 1767. 139
gère au fujet , prévient fur le génie & fe
Ityle de l'auteur. On ne peut guère s'expri
mer avec plus de grace & de nobleffe.
Son ouvrage eft divifé en huit paragraphes
, dans chacun defquels il effaye de
prouver les propofitions fuivantes :
1º. La vaine pâture n'eft effectivement
qu'une vaine refource.
2º. Elle occafionne le dépériffement &
la dépopulation du bétail .
39. Le parcours occafionne fouvent les
maladies contagieufes , leur communication
& les ravages des épidémies.
4°. L'engrais que les beftiaux répandent
en parcourant , tourne prefqué en pure
perte ; on ne peut pas dire abfolument
qu'il contribue à la fertilifation des héritages
, puifque à bien des égards il eft nuifible.
5°. Le parcours empêche le propriétaire
d'améliorer fes héritages , de les fertilifer ,
de multiplier fes récoltes : en diminuant les
revenus des particuliers , il diminue la
maffe des revenus de l'Etat.
6°. Le parcours eft un cbftacle à la production
des chevaux ; il influe fur la diminution
du nombre , & fur celle de l'eſpèce.
La rareté des chevaux fait préférer la petite
culture à la grande culture ; la petite culture
donne deux cinquièmes de moins dans
140 MERCURE DE FRANCÉ.
les récoltes que la grande. Donc le par
cours diminue nos revenus , & le commerce
intérieur de nos productions.
7°. Il rend la fabrication des fromages
moins confidérable qu'elle ne pourroit
l'être ; il empêche que dans les terres laiffées
en jachere , on ne feme des grains &
des légumes , qui ferviroient à nourrir les
habitans des campagnes.
8. Enfin fi les inconvéniens qui réfultent
du parcours font immenfes , l'utilité
des clôtures eft infinie ; la permiffion de
clorre étend l'agriculture & le commerce
extérieur des productions , elle multiplie
les récoltes & les troupeaux , & augmente
la population.
La feconde partie eft employée à réfuter
les objections qu'on peut faire contre le
fyftême des clôtures : c'eft dans l'ouvrage
même qu'il faudroit voir la manière dont
l'auteur établit fon fyftême.
PRIXpropofés par l'Académie des Sciences ,
Belles- Lettres & Arts de BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lettres
& Arts de Befançon diftribuera , le
24 août 1768 , Frois prix différens .
Le premier , fondé par feu M. le Duc
OCTOBRE 1767. 141
de Tallard , eft deftiné pour l'éloquence ;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 liv. Le fujet du difcours fera :
Combien il eft dangereux d'accorder trop
de confidération aux talens frivoles.
Le difcours doit être d'environ une
demi- heure de lecture .
L'Académie ayant réfervé un prix d'éloquence
, en aura deux à diftribuer fur ce
Lújet.
Le fecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , eft deſtiné à une
differtation littéraire ; il confifte en une
médaille d'or de la valeur de 250 liv,
L'Académie le donnera ,
Au meilleur mémoire fur l'hiftoire d'une
dès Villes du Comté de Bourgogne.
Il fera de trois quarts d'heure de lecture
, fans y comprendre les preuves. Les
auteurs qui auront à faire quelques digref
fions de certaine étendue , font invités de
les renvoyer au chapitre des preuves ; &
ceux qui citeront des chartres non encore
imprimées , ou quelques monumens inconnus
du moyen âge , font priés de les tranfcrire
, & d'indiquer le dépôt où ils fe
trouvent , pour mettre l'Académie à portée
de mieux apprécier les preuves qui en
réfulteront.
Le troisième prix , fondé par la Ville
142 MERCURE DE FRANCE.
de Befançon , eft deftiné pour les Arts ;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 200 liv. L'Académie propofe pour ſujet :
Quelles font les différentes efpèces de
grains , de légumes ou de plantes dont la
culture , jufqu'ici inconnue ou négligée en
Franche-Comté, peut y être introduite avec
Succès ?
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté , qui
contiendra leur nom & leur adreffe ; &
ceux qui fe feront connoître feront exclus
du concours.
Les ouvrages feront adreffés , francs de
port , à M. de Grandfontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , avant le premier
mai 1768,
OCTOBRE 1767. 143
MÉDECINE.
LETTRE de Mde la Marquife DE ***. à
fon ami M, DE *** , attaqué de vapeurs.
Les apparences font contre moi , mon
voifin ; j'ai l'air de vous négliger beaucoup
; mais il n'en eft rien , puiſque mon
coeur ne vous néglige pas. Il s'occupe de
vous plus que vous ne penfez ; il eſt nâvré
de douleur quand j'apprends que vous
êtes en proie à ces cruels états que vous
me dépeignez , & que je connois fi bien.
Il est révolté de votre entêtement à ne
point vouloir revenir à la ville y chercher
des fecours doux & fûrs , & à préférer de
vous empoisonner là-bas par les confeils
des empyriques. Il gémit de ne pouvoir
vous gronder auffi fouvent qu'il le defire ,
& que vous le méritez ; mais les fecours
d'écrivain lui manquent. Dans cette dé
treffe votre voiſine fe dépite . Elle auroit
beaucoup à dire , & eft réduite au filence,
Pour le rompre enfin , elle raccroche un
Abbé lorfqu'elle peur. Une autre fois c'est
un écrivain femelle ; mais cela ne fait pas
des lettres fréquentes , & en vérité , mon
voihin , je m'en plains plus que vous.
144 MERCURE DE FRANCE .
Quoique vous me mandiez , par votre
dernière lettre , qu'il y a du mieux , je ne
fuis pas pour cela trop fatisfaite. La feule
chofe qui me plaife , c'eft d'apprendre
que vous prenez les bains. Mais qu'est- ce
que dix bains ? Ah , mon voifin ! il en
faut bien d'autres pour affouplir nos nerfs ,
pour élargir les couloirs du fang & des.
efprits , pour défobftruer nos glandes engorgées
par l'épaiffiffement de nos liqueurs,
& pour nous délivrer de ces cruels états
qui abforbent nos êtres , qui tyranniſent
nos âmes , & enchaînent notre volonté
par l'empire qu'ils ont fur la raifon .
Oui , mon voifin , croyez- moi pourt
faire ce grand ouvrage , il faut plus de dixí
bains. J'en appelle à mon oracle , que je
voudrois qui fût le vôtre , à mon lumineux
Docteur , à mon ami M. Pomme ,
qui ne ceffe de me dire qu'il faut les pren->
dre fans compter. J'en appelle à mon expé
rience. J'ai deja mis les quatre au cent ;
car , foit dit , fans vous déplaire , c'eſt du
cent cinquième que je dicte cette lettre, & :
mon infatiable Docteur m'affure , avec un
pathétique qui me perfuade , que je n'ai
pas encore commencé. Vous inférerez de
ces aveux que je fuis moins miférable . De:
la perfuafion on paffe à la docilité ; de la ›
docilité on arrive au courage, & celui- ci *
nous
OCTOBRE 1767 145
nous conduit à l'efpoir s'il eft fuivi du
fuccès. J'en éprouve déja du côté des palpitations.
J'en ai infiniment moins , &
quand elles fe font fentir , elles font moins
longues , moins violentes , & moins alarmantes.
C'eſt un grand ennemi de moins ,
dont la défaite femble m'affurer celle de
fes troupes auxiliaires , car je regarde
comme tels tous les autres maux auxquels
je fuis en proie , parce que je fuis convaincue
qu'ils appartiennent au même principe
, c'eft-à-dire , au même vice d'épaiffiffement
& de roideur..
K Cependant , mon voifin , ce début de
profpérité ne m'aveugle pas au point de
m'applaudir du triomphe , j'ai appris plus
d'une fois , dans ma vie , qu'il étoit des
occafions où il falloit favoir vaincre fans
fe permettre de chanter la victoire. Celles
que mon célèbre Docteur remporte chaque
jour fur des ennemis plus redoutables que
ceux que je lui offre , font bien faites pour
m'exciter à l'ardeur du combat. Aufli je
vous affure que j'y mets une conftance
fans bornes , parce que j'ai une confiance
aveugle dans celui qui dirige l'attaque.
Madame de la Corée fera dans peu parfai-,
tement guérie , malgré le prognoftic funefte
du célèbre Efculape qui y a échoué. Mde
la Marquife de Befons eft très-bien pour
Vol. II. G
146 MERCURE
DE FRANCE.
le fond de fa ſanté ; elle eſt débarraſſée
des convulfions auxquelles elle étoit en
proie depuis dix ans , fa vue eft entièrement
rétablie ; fa jambe paralytique depuis
un an , a repris le fentiment depuis
un mois , & reprend aujourd'hui la force
& le mouvement . C'eſt un miracle de nos
jours. Ce font deux cures qui doivent
immortalifer celui qui en eft l'auteur , qui
doivent terraffer ceux qui ofent s'élever
contre lui , qui doivent renverfer leur
pernicieux fyftême pour exalter le fien ,
qui doivent enfin ranimer le courage &
Fefpoir abattu des pauvres infortunés tels
que nous , qui , comme tant d'autres ,
roient devenus des victimes .
fe-
En vérité , mon voiſin , je fuis émerveillée
, avec toute la Capitale , de ces
miraculeufes guérifons. Il eft néceffaire
qu'il s'élève de temps en temps des hommes
fupérieurs aux autres pour l'inftruction
& le foulagement de l'humanité.
M. Pomme eft celui que la Providence a
choifi éclairer notre fiècle , en diffipant
les ténébres à la faveur defquelles la
Faculté a commis tant de fautes . Faites
comme moi , mon voiſin , ceffez de vous
immoler. Revenez ici , je vous en conjure.
Voyez le Médecin que je proclame , parlez-
lui de vos maux , foumettez- vous à
pour
OCTOBRE 1767. 147
fes confeils : fi , après cela , vous me traitez
d'enthoufiafte , je ne vous en aimerai pas
moins. N'allez pas croire , pour cela , que
je fois entièrement guérie ; le Docteur
n'a point encore fait de moi une reffufcitée
, mais il en a fait une profélite , c'eſt
beaucoup. J'ai toujours des étouffemens ,
de la fuffocation même , de la toux con- .
vulfive , des crifpations qui parcourent par
tout le corps ; j'ai des gripes à la nuque
du col , des frémiffemens & des ferremens
affez confidérables à la tête , d'où il réſulte
des étourdiffemens & beaucoup de chaleur
au vifage ; j'ai ma bête , en un mot ,
qui me mord par foi comme une enragée ;
mais , après tout , qui eft- ce qui n'eft pas
mordu ? Heureux ceux qui , comme nous ,
ne le font que par cette efpèce de bête.
La morfure peut être douloureuſe , mais ,
quelqu'envénimée qu'elle foit , elle n'eſt
pas dangereuſe , on s'en tire toujours avec
de l'efprit ; & , fans trop de prévention ,
nous pouvons l'un & l'autre nous vanter
d'être en fonds, puifque notre Oracle atteſte
que tous les gens attaqués de nos maux ,
ont ordinairement plus d'efprit que le commun
des hommes ( 1 ) .
Auffi , mon voifin , ne nous affligeons
point de nos misères , fi c'eft à elles que
( 1 ) Traité des vapeurs de M. Pomme, pag. 89.
1 Gi
148 MERCURE DE FRANCE.
nous fommes redevables de ce tréfor. Faifons
mieux , eftimons- les affez pour nous
dire , avec le grand Apôtre : je me glorifie
dans mes foibleffes , & , à fon exemple ,
combattons-les avec cet efprit qui doit
nous affurer de les vaincre , & faifons
ufage des armes deftructives qui nous font
offertes. Buvons beaucoup , baignons -nous
avec conftance , abjurons comme meurtrières
pour nous les pilules antifpafmodiques
& purgatives : abdiquons les vécatoires
, ccaauuttèèrreess ,, fetons , & inciſions ,
& ne tolérons tout au plus que les anodins
dont les apothicaires font en poffeffion ,
Livrons- nous enfin au régime le plus rafraîchiffant
, & ne perdons jamais de vue
que ce font- là les feules armes avec lef
quelles il nous eft permis de combattie.
Ce font celles dont je me fers avec cette
confiance qui préfage la victoire. Mais
cela ne fuffit pas ; il manque encore à
gloire de vous avoir converti. Les emploierez-
vous comme moi , ces armes triomphantes
? Viendrez - vous dans peu vous
foumettre au nouvel exercice , & vous y
former fous les drapeaux du Général qui
le commande avec le fuccès dû au travail
pénible d'un inventeur ? J'attends fur tout
cela une réponſe décifive , & fi je ne craignois
de me rendre importune , j'exigema
OCTOBRE 1767. 149
J
rois que vous vinffiez me l'apporter vousmême.
En effet , pourquoi refter à la campagne
quand les fecours font à la ville ? Pourquoi
laiffer aggraver vos maux en retar
dant d'en arrêter les progrès ? Pourquoi
he pas employer l'automne à faire des
remèdes qui peuvent vous promettre un
hiver moins orageux , & vous procurer
par- là les facultés néceffaires pour vous
livrer aux plaifirs que la réunion des habitans
offre dans cette Capitale , plutôt que
de le paffer triftement , les pieds fur les
tifons , à gémir au lieu de rire , à foupirer
au lieu de refpirer ; car , ne vous y trompez
pas , mon voifin , il faut de la diffipation
, de l'amufement , de la gaieté
même c'eft encore un article du fyftême
qui n'eft pas le moins recommandé . Mais ,
à mon avis , ce point , tout effentiel qu'il
eft , n'eft pas d'une facile exécution . Le
moyen de s'égayer , de rire , de jouer , de
fe divertir , lorfqu'on fouffre , qu'on étrangle
, qu'on palpite , qu'on fuffoque ! Le
moyen d'avoir cet efprit qui prête de l'âme
à tout , lorfqu'on a une bête dévorante
qui , par fes morfures réitérées , vous rappelle
fans ceffe à elle & vous bétifie ? Telle
eft notre pofition , mon voifin , vous le
:
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
favez. Dépouillons - nous donc de tout
cela , ce font des mauvaiſes richeffes a
pofféder. Que nous ferons aimables fi
jamais nous nous en défaifons ! Je voudrois
déja y être ; j'ai bien peur que vous
ne foyez pas fi empreffé que moi de vous
en débarraffer , puifque vous paroiffez
héfiter fur le choix des moyens.
Voilà un long fermon ; malheureuſement
ce ne font pas des titres pour convertir
! Mais l'amitié , qu'en faifons nous ,
mon voifin ? Son lot eft de convaincre ;
elle joue un rôle dans tout ceci qui doit
vous dépeindre mon coeur , & qu'il n'eſt
pas permis au vôtre de fiffler.
Paris , 10 Septembre 1767.
OCTOBRE 1767. 151
LETTRE de M. DE LA CHAPELLE
Cenfeur Royal, & Membre de la Société
Royale de Londres , fur le Scaphandre ,
dont il eft l'auteur.
MONSIEUR ,
Vous avez été témoin de l'expérience
que je fis de mon ſcaphandre , vendredi
dernier , 17 juillet 1767 , au milieu de la
Seine , depuis le port-à- l'Anglois jufqu'aux
carrières , pendant prefque une heure &
demie. Elle fut bien vue & bien critiquée.
Un affez grand nombre de fpectateurs
éclairés , me fuivirent de très-près dans des
batelets , pendant toute la durée de l'opération.
Aucun mouvement ne leur a
échappé, & n'a pu leur échapper que par
diftraction ; j'étois tout à découvert , & en
plein jour : il m'a paru qu'un détail bien
fuccinct des différentes épreuves auxquelles
je foumis cette machine , ne feroit point
indigne de l'attention du public ; elle pourroit
lui être d'une reffource merveilleufe ,
dans les conjonctures de la vie les plus délicates
& les plus dangereufes. La lettre
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
même que j'écrivis ce jour- là , au milieu
des flots & tout à la nage , en va préſenter
une expofition très - abrégée : c'eft aux fpectateurs
que j'y parlois.
MESSIEURS ,
L'eau , fuivant le langage des poëtes , &
encore plus felon la réalité , eſt un élément
bien infidelle. Un fouffle l'agite , les vents
le foulevent , une tempête le met en furie.
On ne fauroit trop fe précautionner contre
fon inconftance. Le fcaphandre dont je
démontre ici les effets , fait évidemment
face à tous les cas..... Les fpectateurs
exigèrent que je n'en écriviffe pas davantage.
J'euffe continué ainfi.... On nage
tout habillé , fans l'avoir jamais appris.
On ne craint ni crampe , ni épuifement de
forces . Le foldat peut combattre à la nage ,
& le matelot y manoeuvrer. Egalement
propre à l'action , à l'entrée comme au fortir
de l'eau , fans poids ni contre-poids ;
les jambes , les cuiffes , les bras abfolument
libres , ou dans l'état ordinaire .
Vous m'avez vu , Meffieurs , mettre cet
habit en une demi- minute , on s'en défait
de même. Il m'a permis , au milieu des
flots & fous vos yeux , toutes fortes de pofitions
; quoique emporté par le torrent , ou
la rapidité du fleuve , j'y ai verfé plufieurs
fois & bu du vin , fait la pirouette le verre
OCTOBRE 1767. 153
plein & les mains hautes , fans rien perdre.
J'y ai mangé , chargé un piſtolet , tiré deux .
coups , fait des armes , lu & écrit , le tout
à la nage , l'efpace d'un quart d'heure , &c.
Que n'y feroit- on pas ? Ce 17 Juillet , & c.
J'ignore , Monfieur , comment il y a
quelque fens dans le commencement de ma
lettre écrite à la nage . On fit tout pour y
mettre du défordre. Un homme mai intentionné
à ( bien ménager les te mes )
lâcha contre moi , au moment que je mettois
la plume à la main , un laquais preſque
tout nud , qui favoit bien nager , revêtu
uniquement d'une cafaque à l'Angloife ;
il étoit prefque fur moi. Les queftions , les
huées dont il fut affailli , faillirent à déranger
mes penfées : j'eus le bonheur d'y
être toujours , & j'efpere bien avoir celui
de montrer que les Anglois ne font point
les inventeurs de leur prétendue cafaque ,
qu'elle eft infuffifante dans ſon état actuel ,
& que nous avons en France quelque chofe
de mieux .
Dès que j'aurai recueilli tout le bien &
le mal que l'on aura dit de mon fcaphandre
, je difcuterai cette affaire mathéma
tiquement dans un écrit public , où je remonterai
à la première origne connue de
cette idée . On y verra que les Anglomanes
ne font point de vrais Anglois , comme on
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
a dit que Newton n'étoit point Newtonien
Quelle est donc cette fureur de fe déchirer
toujours ? Si j'étois connu de l'homme qui
m'a voulu du mal en cette occafion , j'ofe
croire qu'il en auroit quelques remords . Il
a dû penfer que j'étois inftruit fur le fujet
dont je me fuis occupé . La cafaque Angloife
m'étoit connue , j'en ai une chez
moi. Si je l'avois trouvée bien , j'euffe abandonné
mon fcaphandre , malgré les foins
que j'y donne , de temps à autre , depuis
trois ans . Que les hommes à paffions ne me
craignent point. Je ne puis en vouloir ni à
leur fortune , ni à leur place , & je me
félicite de cette mal-adreffe . Ma feule
envie eft la confervation de ma liberté , &
toutes mes douceurs , l'eftime publique.
Je fuis , & c .
S'il vous convient , Monfieur , d'inférer
cette lettre dans vos feuilles , le public y
verra un excellent préfervatif contre les
dangers des naufrages , des bains , & du
nager en eau libre & courante ; les moyens
d'y combattre les monftres marins , prefque
corps à corps , avec un avantage
évident , comme celui de faire paffer inopinément
un grand fleuve à un corps de
troupes , fans ponts , fans radeaux , fans
chevaux , & fans la perte d'un feul homme.
Quoique la Seine foit fort rapide , &
ordinairement fort grolle entre le bac de
OCTOBRE 1767. ISS
>
Surenne & le pont de Neuilly , je ne laiffai
pas , le mercredi 15 de ce mois , d'y faire
une expérience de mon fcaphandre avec le
même fuccès qu'au port- à- l'Anglois . Je
me tins fur le dos , au milieu de la rivière
auffi long-temps qu'on le voulut , les bras
& les pointes des pieds élevés bien audeffus
de fa furface , uniquement pour
faire voir que l'art de nager ne contribuoit
en rien aux effets du fcaphandre. M'étant
placé enfuite tout de bout , c'est - à- dire
verticalement ou perpendiculairement à la
furface des flots qui m'entraînoient rapidement
, je me mis à nager comme les
fyrenes , ou à prendre de moi- même un
mouvement de progreffion , au moyen des
pattes d'oye de mon invention & de ma
conftruction ; car je fuis fi peu nageur , que
fans le fcaphandre & ces efpèces de rames ,
je coule à fond en moins d'une minute.
Le refte de mes opérations en cet endroit ,
c'eft à dire dans l'efpace d'une demi- lieue ,
fe trouve décrit dans la lettre fuivante que
j'adreffai aux fpectateurs du milieu des
flots & tout à la nage.
MESSIEURS ,
Se jetter , à corps perdu & tout habillé ,
au milieu d'un fleuve , fans favoir nager ,
feroit , au jugement de tour le monde ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
l'action d'un défefpéré ; mais vouloir s'y
mettre pour boire & manger , charger un
piftolet , le tirer , faire des armes , lire &
écrire , toujours à la nage , cela paroît bien
le comble du ridicule ; c'eft pourtant ,
Meffieurs , ce dont je démontre l'exécution
fous vos yeux , pour la confervation
de l'humanité. Je fuis , & c.
Le 20 juillet 1767.
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE.
MARDI, 22 ſeptembre
1767 , il y eut
une diftribution de prix à l'Ecole Royale
Vétérinaire , nouvellement
établie par ordre
de Sa Majefté , fur le plan de celle de
Lyon , au château d'Alfort , près Charenton.
Les éleves qui y ont été admis , concoururent
au nombre de huit , & font les
fieurs Thiebaut & Brade , envoyés par
les
Etats de Bourgogne
; le fieur Perret du
Mans , par M. le Comte de la Sufe ; le
feur Bechmie , par M. l'Intendant
de
Moulins , le fieur Flandrin de Lyon , le
fieur Cambrai de Valenciennes ; le fieur
Soulier , envoyé par M. le Bailly de Champignelle
; & le fieur Prevôt , de la ville de
Paris.
OCTOBRE 1767. 157
Cette féance publique fut honorée de la
préſence de M. Bertin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , qui y préfida , & de celle d'un
nombre confidérable de perfonnes diftin
guées. Le fujet du prix à décerner , embraffoit
1 °. l'anatomie en général ; 2 ° .
l'hypoftéologie , ou l'oftéologie du cheval ,
confidérée auffi en général ; 3 ° . enfin cette
même partie confidérée par rapport à
chaque os en particulier. On avoit renfermé
dans huit billets féparés & cachetés ,
toutes les queſtions que peut comporter la
matière dans toute fon étendue ; & les huit
billets furent remis dans les mains du Miniftre
, & furent auffi - tôt mêlés & confondus.
Le fieur Danguin , éleve de l'Ecole
Royale Vétérinaire de Lyon , & dont les
progrès & les fuccès ont été plufieurs fois
annoncés , fut chargé d'appeller chacun
des prétendans au prix. Ils eurent l'honneur
de fe préfenter auffi - tôt au Miniftre ,
& tirerent les billets comme le fort les leur
offrit. Enfuite le fieur Danguin , dont tous
ces mêmes éleves compofent la brigade ,
ouvrit la féance par le difcours fuivant.
X
MONSEIGNEUR , MESSIEURS ,
"
Je ne fais fi je me trompe , ou fi je ne
juge que par mes propres fentimens.
158 MERCURE DE FRANCE.
""
">
ور
» Dans un jour tel que celui ci , le fpec-
» tacle que cet établiffement préfente , a
quelque chofe de vraiment attendrif-
» fant ; vous voyez d'une part ce que la
patrie. daigne faire pour nous , & de
» l'autre ce que nous voudrions pouvoir
faire pour elle. A peine cette école eft-
» elle ouverte , que ceux qui ont eu le
" bonheur d'y être admis , s'empreffent de
» vous rendre les témoins de leurs pre-
» miers efforts , non par l'efpoir de mériter
» des éloges dûs au zèle , & plus fouvent
» encore accordés aux talens ; mais par
l'unique ambition de placer à l'époque
» même du bienfait les marques de la
» reconnoiffance. C'eft ainfi , Monfei-
» gneur , qu'enfans du Gouvernement , ils
» cherchent à fe rendre dignes d'être regardés
comme les vôtres. Ils devront à
» Sa Majesté tout ce qu'ils feront un jour ,
» & le laboureur bénira toujours en eux un
» Roi , vrai pere de fes peuples , lorfqu à
l'exemple de plufieurs de nous , ils voleront
dans les Provinces éperdues pour
» arracher des troupeaux entiers aux hor-
" reurs des épidémies & aux ravages de la
» mort . Ils ne s'enorgueilleront point de
» leurs fuccès , i's les rapporteront tous à
» la fource de toutes leurs lumières. Cette
" fource vous eft connue , Monfeigneur ,
""
OCTOBRE 1767. 159
» le coeura foutenu l'efprit , & la multitude
» des travaux qui nous éclairent , ne fau-
» roit être l'ouvrage d'un feul homme ,
» s'il n'étoit animé par vous.. Senfibles
» auffi , comme ils doivent l'être , à la vigi-
» lance du Directeur qui confacre tous fes
» momens à les inftruire , ils lui éviteront ,
» ainſi qu'aux autres profeffeurs , les dégoûts
attachés à des foins qui deviennent
» un fardeau pefant , quand ils demeurent
» inutiles. Enfin ils fe démentiront d'au-
» tant moins , que ce jour , le plus beau de
» leur vie, où votre indulgence vient les en-
» courager au berceau , leur fera à jamais
"
préfent ; & qu'ils apprennent ici de
» vous , Monſeigneur & Meffieurs , par
» les inftans que vous daignez leur facrifier
, à chérir le véritable & le premier
» bien de l'Etat , à voir dans les cultiva-
» teurs, des hommes qui lui font précieux ,
» & dans les animaux , la richeſſe réelle
» des campagnes , & le foutien indifpen-
» fable du plus utile & du plus ancien des
» arts , c'est-à - dire , de l'agriculture
Ce difcours prononcé , le concours commença
, & l'affemblée témoigna fon entière
fatisfaction par des applaudiffemens donnés
à chaque contendant , dans le moment
où ils s'étoient acquittés de ia démonſtration
qui leur étoit échue . Le Miniftre vou-

16. MERCURE DE FRANCE.
lant auffi s'aflurer publiquement par luimême
de la capacité réelle des fujets , ordonna
que l'un d'eux qui avoit interrogé
fon concurrent , répondît à la queſtion épineufe
qu'il venoit de faire , & cet éleve
prouva fur le champ qu'aucun d'entr'eux
n'ignoroit la moindre des parties qu'il
s'agiffoit d'envifager.
و
Quoi qu'il en foit , il n'étoit pas aifé de
juger de celui à qui le prix devoit être préférablement
adjugé. Après beaucoup de
réflexions & de débats , les fieurs Flandrin ',
Perret , Bechmie Brade & Thiébaut
en furent déclarés également dignes. Ils
tirerent au fort , il a couronné le fieur
Thiébaut , fans rien faire perdre aux autres
de la gloire qu'ils ont acquife. Le fieur
Cambray, âgé de douze ou treize ans , a
eu l'acceffit , & les fieurs Soulier & Prevôt
ont démontré dans cette circonftance
combien on peut efpérer de leur zèle & de
leur application .
OCTOBRE 1767. 161
:
ARTICLE I V.
BEAUX - ART S.
ARTS AGRÉABLES.
PEINT ÚR E.
SUITE des obfervations fur les tableaux
Sculpture & gravure , expofés au fallon
du Louvre , le 25 août 1767.
AVERTISSEMENT.
LA maladie de M. DE LA GARDE , aſſocie
au Mercure pour l'article des fpectacles , ne
nous a pas permis de donner , dans le premier
volume de ce mois , la fuite des Obfervations ,
dont il s'étoit chargé , fur les tableaux , fculpture
& gravure , expofés au fallon du Louvre ›
le 25 août de cette année ; & fa mort , arrivée
le 3 de ce mois , indépendamment des regrets qu'elle
nous cauſe , ajoute encore à ces mêmes regrets
L'obligation de remplir envers le public un engagement
contracté de fa part , & auquel il nous eft
d'autant plus difficile de fatisfaire , qu'il ne s'efi
162 MERCURE DE FRANCE.
rien trouvé dans fes papiers qui puiffe nous guider
dans la carrière qu'il s'étoit prefcrite.
Cet aveu fera d'autant moins fufpect de notre
part , que le public a depuis long- temps fous les
yeux lapreuve de fes connoiffances relativement à
La littérature & aux arts , & dont nous nous propofons
de rendre compte dans l'un de nos prochains
Journaux.
UN des grands tableaux , que le public
a jugé digne de fon attention par les beaux
effets qu'il produit , eft celui où l'Inno
cence eft repréfentée fe jettant dans les
bras de la Juſtice , après avoir terraffé les
montres qui la perfécutoient. On y voit
Thémis , la balance en main , & traînée
fur fon char par des licornes , couronner
l'Innocence , caractérisée par un agneau.
La Prudence , la Force , & diverfes vertus
l'environnent. Elle foule aux pieds le loup
& le ferpent , fymboles de la Cruauté , de
l'Envie , & brave les efforts de la Fraude.
Celle-ci , qui laiffe tomber l'étendard de
la Rebellion , veut en vain s'oppoſer à la
marche de la Juftice. Dans cette compofition
allégorique , peinte par M. Du Ra-
MEAU, pour être placée dans la chambre
criminelle du Parlement de Rouen , l'auteur
a mis tout le feu du génie & a rendu
OCTOBRE 1767. 163
tous les objets dans le beau caractère de
deffein , dont il a puifé les principes à
Rome. Il a répandu les mêmes beautés
dans le Martyre de Saint Cyr & de Sainte
Julitte. On les trouve fur- tout dans le
Saint François de Sales agonifant ; ouvrage
où la liberté du pinceau & la facilité
de la touche font admirés des gens
de goût & des artiftes mêmes. Ces deux
tableaux font deftinés pour l'égliſe des
Dames de Saint Cyr. M. DU RAMEAU
s'eft aufli diftingué par le portrait de M.
BRIDAN , Sculpteur , & par plufieurs deffeins
qui lui font un honneur infini .
Les connoiffeurs ont admiré , dans les
ouvrages de M. LOUIS VANLOO , Directeur
de l'Ecole Royale des Elèves protégés
, une belle manière de peindre , beaucoup
de correction & d'exactitude dans la
reffemblance de fes portraits , beaucoup de
convenance dans leurs attitudes , & un
génie raifonné dans fes figures hiftoriques.
Tour , dans fes productions , eft rendu
avec grâce , avec nobleffe. Tout fe reffent
de fon favoir dans la partie de la compofition
& de fon intelligence dans celle du
coloris. Les portraits du Cardinal de Choifeul
, de M. l'Abbé de Breteuil , de Mde
la Princeffe de Chimay ; ceux de Mlle de
Langeac , de Mde Vernet , de Mde Per164
MERCURE DE FRANCE.
neau , de M. Diderot , de M. Cochin ,
celui du jeune Anglois , traité dans le
goût du Vandick , &c . font auffi dignes
d'un grand maître que le font les deux
ovales , où il a repréſenté la Peinture &
la Sculpture.
Un tableau de Saint Grégoire , deſtiné
pour la facriftie de l'églife de Saint Louis ,
Verſailles , doit avoir place au rang des
fages productions de M. VIEN. Le Saint
Pontife offre de la nobleſſe dans fon maintien
, de la dignité dans fon caractère de
tête, & beaucoup d'art dans la manière
dont fes riches vêtemens font traités . On
reconnoît , dans cet ouvrage , l'auteur de
Saint Denis prêchant ( 1 ) . Nous penfons
de même au fujet du tableau repréfentant
Cefar qui, paffant devant la ftatue d ' Alexandre,
gémit d'être inconnu à l'âge où ce héros
étoit déja convert de gloire . Ce morceau ,
ordonné par le Roi de Pologne , jufte
appréciateur des vertus & des talens , réunit
au pathétique des expreffions , le brillant
du coloris & les grâces d'une belle
manoeuvre.
Deux autres tableaux , deftinés pour les
appartemens du même Souverain , font
honneur au pinceau de M. HALLÉ & de
( 1 ) Voyez ce qui a été dit de ce tableau
dans le Mercure précédent , page 177:
OCTOBRE 1767. 165.
*
M. LA GRENÉE. Dans le premier on voit
Scylurus , Roi des Scythes , qui , prêt de.
mourir , ayant fait affembler fes enfans
ordonne au plus jeune de rompre une flêche.
Il commande enfuite aux aînés de
former un faiſceau de plufieurs baguettes
& d'effayer de le rompre . Leurs efforts
font vains. Telle eft la force de l'union ,
dit Scilurus à fes fils : vivez amis , vous
ferez invincibles . Les connoiffeurs remarquent
, dans cette production de M. HALLÉ
, une louable exactitude dans la partie.
du coftume , beaucoup d'harmonie dans la
couleur, & un ton caractériſtique très -convenable
au fujet.
Dans le fecond tableau , peint par M.
LA GRENÉE , on voit Céfar repouffant avec
indignation la tête de Pompée que lui préfente
Septimius. Lesexpreflions y font frappantes
, mais les attraits d'un brillant coloris
font un contrafte heureux avec la terreur
qu'infpire ce fpectacle, Ainfi l'art.
adoucit les horreurs accidentelles de la.
vérité & fait la rendre toujours aimable ,
C'eft dans le même principe que l'auteur
de ce tableau a répandu des charmes dans
l'affligeante peinture du DAUPHIN agoninifant
( 2 ). Il a fi bien réuni fous d'ai-
(2 ) Voyez ce qui a été dit , au fujet de cet
ouvrage , dans le Mercure précédent , pag. 176.
166 MERCURE DE FRANCE.
ques ,
mables nuances & fous des traits pathétil'intérêt
de l'art & celui du fentimént
, que peu de bons François ont examiné
de fang froid cet ouvrage fans être
partagés entre les émotions du coeur & le
plaifir des fens. L'adreffe de M. LA GRENÉE
eft louable : la fécondité de fon génie
la dévoile de mille façons. Avec quel art
il peint Jupiter & Junon endormis par
Morphée ; Mercure , Herfé & Aglaure
jaloufe ; Renaud & Armide ; Perfée ,
délivrant Andromède ; Uliffe & Télémaque,
de retour auprès de Pénélope ! Sous
quels fymboles ingénieux il retrace les quatre
Etats ! Le Clergé , par la Religion & la
Vérité ; l'Epée , par Bellone préfentant à
Mars les rênes de fes chevaux ; la Magiftrature
, par la Juftice que l'Innocence défarme
; le Tiers - Etat , par l'Agriculture &
le Commerce qui annoncent l'Abondance.
Quelles grâces enfin n'a- t - il pas prêtées à
fa Baigneufe , à l'Amour remouleur , à la
chafte Sufanne , en un mot , à tout ce
qu'il a peint ! On feroit tenté de croire
que Pietre de Cortone prend foin de guider
fon pinceau.
Le public auroit vu avec plaifir les tableaux
de M. BELLE & de M. BACHELIER ,
annoncés dans le livre & fous le titre de
l'Archange Michel , vainqueur des Anges
OCTOBRE 1767. 167
rebelles , & de Pfiché enlevée du rocher
par les Zéphirs . Sans doute des raifons
invincibles ont empêché ces Artiſtes de
fatisfaire l'attente du public , & l'on a
peine à le leur pardonner.
#
Parmi les féduifantes productions dont
M. CHARDIN enrichit depuis long-temps
le fallon , on met à la première claffe les
grouppes d'inftrumens de mufique qu'il a
peints cette année pour les appartemens
de Bellevue. L'illufion eft fi frappante
qu'on croit voir dans ces tableaux le miroir
de la nature , ou , ce qui revient au
même , la nature dans un miroir. L'art.
de difpofer les objets , de manière qu'ils
produifent de grandes maffes de jours &
d'ombres , qu'ils fe mirent les uns dans les
autres , & que leurs couleurs fe communiquent
leurs nuances , y eft fupérieurement
entendu. On peut dire que l'auteur
judicieux arrange & voit bien la nature ;
qu'il fait la lire , la juger & l'imiter en
tout ( 3 ).
M. Vernet mérite les mêmes louanges ,
fi tant eft que ce foit louer que dire des
vérités. Par les divers beaux ouvrages ,
dont il a enrichi le fallon , il achève de
(3 ) Le public fera peut- être bien aife d'ap- .
prendre que c'eft aux foins de M. Chardin qu'il
doit l'ordre & la décoration du fallon.
168 MERCURE DE FRANCE.
convaincre les plus rigides connoiffeurs ,
qu'il eft digne depuis long- temps de la
réputation dont il jouit. Nous retrouvons
en lui CLAUDE LORAIN ; pour la couleur
& la touche de tous les objets animés , il
eft le BERGHEM de la France . Sous fon
pinceau le foleil & la lune brillent de leur
propre clarté ; les vagues font foulevées
par la tempête ; le vaiffeau crie , fe rompt,
& le paffager périt . Quel artiſte de ce genre
a porté l'illufion de la peinture auffi loin
que M. VERNET ?
Les talens de M. ROBERT; pour les
ruines , ne peuvent être affez loués . On
a vu quantité de tableaux de fa main ,
que PANINI lui même n'auroit pas défavoués.
On diftingue , fur - tout , fon morceau
de réception à l'Académie , repréſentant
le port de Rome , orné de divers
monumens d'architecture ; une grande
galerie antique , éclairée du fond ; la
cour d'un palais romain , qu'on inonde
dans les grandes chaleurs pour raffraîchir
les galeries qui l'environnent , & différentes
autres productions de fon génie , qui
lui annoncent une réputation des plus
brillantes & des mieux méritées.
Celle de M. MACHI eft établie depuis
long- temps fur des fondemens non moins.
folides, La repréſentation du périftille du
Louvre ,
OCTOBRE 1767. 169
Louvre , de la démolition 'de l'hôtel de
Rouillé , font dignes des plus grands maîtres
en ce genre. BIBIENNE n'eût pas traité.
avec plus d'art le veftibule nouveau du
palais royal & la démolition de l'ancien.
Le portail de Saint Eustache & une partie
de la nouvelle halle , l'intérieur de la nouvelle
églife de la Magdelaine , font des
morceaux charmans. Il n'y a point de vrai
connoiffeur qui ne dût être jaloux d'en
enrichir fon cabinet.
Bien des perfonnes ont été trompées
en voyant les ouvrages de M. ROLAND
DE LA PORTE . On a pris fon crucifix peint ,
pour un vrai crucifix de bronze , & le fond
fur lequel il eft attaché pour du velours.
La magie du clair- obfcur & des tons de
couleur y eft pratiquée dans la grande perfection
. Ses fruits ont le relief & la rondeur
du vrai . Pourquoi n'eft- il pas poffible
de peindre , dans ce point d'illufion
la nature animée & fenfible ?
Les fleurs qu'a expofées M. BELLENGÉ
ont le velouté & l'éclat du naturel. Elles
font auffi vraies que les vâfes , les fruits
& les acceffoires , auxquels il les a affo¬
ciées avec un art fupérieur.
M. LE PRINCE a dévoilé fon heureux
génie , dans un grand nombre de tableaux
, dont les fcènes font prifes dans la
Vol. II. H
1. MERCURE DE FRANCE .
fociété des Ruffes & d'autres peuples de
l'Afie. Les trois grands morceaux , où il
a peint , dans des payfages , une jeunefille
qui orne de fleurs fon berger , on ne peut
pas penfer à tout , & la bonne aventure ,
doivent être exécutés en tapifferies à la
manufacture de Beauvais . Ils font compofés
, peints & coloriés de manière à faire
dans ce genre un très -bon effet, La diftribution
des grouppes eft ingénieuſe , le
pinceau en eft large & les tons aufli variés
qu'harmonieux. Tel eft auffi le caractère
des autres productions de cet artifte , où
font retracés le réveil des petits enfans
Toifeau retrouvé , le muficien champêtre
le concert , le cabak , & c. On voit dans
tous ces morceaux des phifionomies aimables
, de riches vêtemens , mille acceffoires
d'autant plus intéreffans qu'ils font la plupart
finguliers , pittorefques & curieux . On
pourroit regarder cette fuite d'ouvrages
comme une forte de traité de coftume des
divers peuples de la Ruffie & de l'Afie.
Nous exhortons M. LE PRINCE à en faire
part au public par le ministère de la gravure
: peu de de perfonnes ont , à cet égard ,
d'auffi heureux moyens que lui.
>
M. FRAGONARD n'a expofé que deux
tableaux ; l'un repréfente des grouppes
d'enfans dans les airs , l'autre une tête de
ieillard , peinte dans le goût du GUIDE ;
OCTOBRE 1767.
171
mais ce peu d'ouvrages dit beaucoup en
fa faveur. Il eft vrai que le public attendoit
quelque chofe de plus confidérable en
peinture de l'auteur de Callirhoé ( 4 ) . On
nous affure que fa délicateffe trop fcrupuleufe
lui a fait enlever du fallon deux
grands tableaux prêts à être mis en place.
L'excellence des deffeins de cet Artiſte
modeſte a dédommagé en quelque forte
les connoiffeurs de la rareté de fes tableaux.
Le fujet du Sauveur fur la montagne des
oliviers a été traité par M. PARROCEL &
par M. BRINET d'une manière toute différente
, & qui fait honneur à tous les
deux. Le premier a joint au pathétique
des attitudes une ingénieufe diftribution
de grouppes qui fauve l'ingratitude d'une
forme de tableau trop haute pour fa largeur.
Le fecond par une couleur aimable ,
quoique vigoureuſe , & par des accidens
de lumière , convenables au fujet , en a
égayé la trifteffe . Ce même artifice eft
fagement ménagé dans fon tableau de la
Samaritaine.
Les connoiffeurs ont cru voir des ouvrages
de WOVERMANS dans la plupart des
(4 ) M. Fragonard expofa , dans le dernier
fallon , le facrifice de Callirhoé. Ce tableau eft
deftiné pour être exécuté en tapiſſerie à la manufacture
des Gobelins.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
morceaux peints par M. CAZANOVE . Son
tableau , repréſentant un cavalier Espagnol,
vêtu à l'ancienne mode , deux petites batailles
, deux paysages avec figures , deux
repréſentations , en petit , d'un Maréchal
& d'un cabaret , enfin celle d'un cavalier
qui ajuftefes bottes , font dignes du Peintre
Flamand .
M. L'EPICIER s'eft diftingué par trois
tableaux. Le premier , dont les figures font
de grandeur naturelle , offre le Sauveur
ordonnant à fes difciples de faire approcher
des enfans qu'on lui préfente. Dans le fecond
eft peinte la converfion de Saint Paul. Le
troisième est un tableau de famille. On y
voit un Abbé faifant une lecture édifiante
à des parens qui l'écoutent avec plaifir ,
tandis que de jeunes enfans s'amufent avec
un petit animal domestique . Il y a beaucoup
de douceur dans le coloris de M.
L'EPICIER , de la correction dans fon deffein
, de fageffe dans fes compofitions , &
fa façon d'opérer eft d'un beau -faire.
>
M. TARAVAL , M. MONET & M.
AMANT, ont donné des preuves de leur capacité.
M. TARAVAL a traité avec génie
unfujet tout nouveau ; le repas de Tantale.
Il a faifi l'inftant où Jupiter, s'étant apperçu
que , pour éprouver la divinité de Mercure,
de Cérès & d'autres dieux , Tantale avoit
OCTOBRE 1767. 173
tué fon fils Pelops & le leur avoit fait
fervir , redonne la vie à l'enfant , le rend
à fa mère & condamne Tantale aux enfers.
Le même Artiſte a expofé Vénus & Adonis
, peints de très - bonne couleur . M. Mo-
NET a mis bien du pathétique & de l'intelligence
dans fa Magdelaine en méditation
, & dans fon Chrift expirant en croix.
M. AMAND a jetté beaucoup d'intérêt &
de grâces dans le trait de Soliman II ,
qui fait déshabiller , en fa préfence , des
efclaves européennes.
Le public a trouvé que l'Anacréon & le
Diogène de M. RESTOUT le fils , étoient ,
ainfi. que fon S. Bruno , d'une excellente
couleur & d'une belle facilité ; que le Belifaire
de M. SOLAIN préfentoit des expreffions
intéreffantes , & fon Amour enchainé
par les Grâces , un grouppe ingénieufement
compofé. Ce même public ,
toujours judicieux , a penfé que le Majacre
des Innocens , peint par M. OLLIVIER ,
ainfi que les autres agréables productions
de cet Artifte , étoient d'un très - bon effet ;
que les productions pittorefques de M.
RINOU , de M. CARES ME & de M.
BEAUFORT , annonçoient les foins & les
études des peintres , heureufement nés ,
qui n'oublient rien pour atteindre le but
auquel ils ont droit d'afpirer.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
MM. MILET FRANCISQUE , le BEL &
SULIARD ont confirmé par plufieurs payſages
l'idée avantageufe qu'on a de leurs talens.
It eft rare de voir des mignatures & des
gouaffes d'une auffi grande conféquence ,
compofées avec autant de génie & peintes
avec autant de goût que celles dont MM.
VENEVAULT , BAUDOIN & GUÉRIN ont
enrichi le fallon.
M. VENEVAULT a expofé fon morceau
de réception fait pour l'Académie des
Sciences , Arts & Belles- lettres de Dijon.
Il y a peint un éloge allégorique de fon
A. S. M. le Prince de Condé. Au centre
du tableau s'éleve une pyramide enrichie
de trophées & de l'infcription : Bataille
de Friedberg. Minerve porte fur fon bouclier
le médaillon du Prince. Près d'elle
font deux génies. L'un défigne du gefte la
devife de l'Académie de Dijon , gravée fur
une table d'airain ; l'autre préfente des
couronnes à la déeffe. Dans le fond de la
compofition paroît le temple de la gloire ,
d'où plufieurs favans s'approchent par des
chemins efcarpés. Cette idée heureuſe eſt
rendue fous des couleurs aimables & convenables
au fujet.
M. BAUDOIN a peint , à gouaffe , le coucher
de la mariée , le fentiment de l'amour
OCTOBRE 1767. 175
& de la nature , cédant pour un tems à la
néceffué. Ces deux traits pris dans l'hiftoire
de la fociété, font exécutés fous un pinceau
galant & modefte . Huit petits tableaux en
mignature , repréfentant une fuite de la
vie de la fainte Vierge , prouvent que le génie
de l'Auteur fe plie avec fuccès à tous
les genres & à tous les caractères de fon
talent. On trouvera la confirmation , de
cette preuve dans l'ouvrage confidérable
qui vient de lui être confié par M. DE
FONTANIEU , Confeiller d'Etat , Intendant
général des meubles de la couronne . C'eſt
un volume des épitres & évangiles pour le
fervice de la chapelle du Roi. Le premier
feuillet de ce volume fait d'avance l'éloge
de l'ouvrage entier.
Les mignatures & les gouaffes de M.
GUERIN , peintes les unes d'après nature ,
les autres d'après les grands Maîtres , font
honneur à l'intelligence de l'Artifte & à ia
délicateffe de fon pinceau . Il fait voir
dans un très- petit efpace on peut
on peut faire du
grand ; c'est-à - dire , placer des idées grandes
, & les traiter d'un grand caractère.
que
Madame VIEN fait paffer dans fes mignatures
toutes les grâces de fon fexe : rien
n'eft fi aimable que fa façon d'opérer. Ses
couleurs font vives , fa touche eft fine &
délicate. Elle a peint le fentiment dans la
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
4
poule huppée environnée de fes petits , le
coq-faifan de la Chine , les ferins , le par illon
, les fleurs ; tout ce que fon pinceau.a
mis au jour a le, relief , le coloris & les
charmes du naturel.
On a remarqué parmi les ouvrages de
Madame TERBOUCHE , un homme tenant un
verre de vin , éclairé par une bougie. Ce
morceau préfente l'illufion du vrai . L'Artifte
ingénieux a prêté fort à propos la chaleur
de ce coloris à la fête d'un Poëte , fi
bien peinte d'ailleurs , qu'on peut la regarder
comme l'ouvrage d'un Artifte excellent.
M. BONNIEU a expofé dans le courant
du fallon un jugement de Midas , qui eft à
bien des égards , d'une très - grande vérité.
La fécondité du génie de M. LOUTERBOURG
, l'étendue de fes talens , la chaleur
de fon coloris , la facilité de fa touche ,
lui méritent une grande confidération dans
l'efprit des curieux . Il a. expofé divers tableaux,
payfages, marines , tempêtes , combats
fur terre & fur mer , calmes , clairs de
lune , animaux , &c. rien n'eft étranger à la
vivacité de fon
imagination . Si
quelquefois
elle l'entraîne loin des bornes du vrai , il
fupplée , par les factices beautés de l'art,
les vérités fimples de la nature:
Plufieurs portraits ont concouru à la maOCTOBRE
1767. 177
.
gnificence du fallon . Celui de Madame la
Marquife de Marigny , deliré pendant
quelques jours avec empreffement , a été
reçu & admiré avec une fatisfaction générale.
Les grâces de la jeuneffe , réunies
aux charmes de la beauté , à la nobleſſe
du maintien , & à la douceur du caractère ,
étoient un affortiment bien difficile à rendre
fous les fimples traits du pinceau. Auffi
M. ROSLIN a- t- il mis en oeuvre toutes les
reffources de fon talent & de fon génie
pour y réuffir ; le pittorefque de l'ordonnance
, l'exactitude des plans , le moëlleux
des carnations , la foupleffe des étoffes
la fraicheur du payfage , la vérité des acceffoires
, font de ce portrait charmant un
riche tableau d'hiftoire.
>
La reffemblance de M. le Baron de Breteuil
, peint par M. LUNDBERG , eft d'une
exactitude parfaite , & le bufte d'un enfemble
bien entendu . On a trouvé beaucoup
d'intelligence , d'efprit & de légereté
dans la manoeuvre des paſtels de M. PERRONEAU
: en général ils font d'un beaufaire.
Ceux de M. DESHAYS ont de la
force dans le coloris : il s'eft furpaffé dans
celui de M. BORIE , docteur en médecine.
Parmi les ouvrages de M. VALADE , on a
remarqué le portrait de M. DE RAVANNÉ ,
grand maître des eaux & forêts d'Orléans ,
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
celui de M. CHAUSSAR , architecte , & le
tableau allégorique en l'honneur de M. le
Maréchal de Bellifle . Minerve & laVictoire
foutiennent le portrait du héros , tandis
que la Renommée va publier fes vertus &
fa gloire.
M. DROUAIS a piqué la curiofité des
fpectateurs , & a mérité leurs fuffrages par
divers portraits & tableaux de fantaiſie ,
auffi brillans que gracieux. Il y a bien de
l'adreffe à favoir prendre la nature fur le
fait ; & à l'imiter dans fes ingénus badinages.
On eft auffi fûr de plaire en faifant
de pareils choix , qu'on eft fûr de
réuffir en peignant Madame la Comteffe
de Brionne fous les traits de la Beauté.
On regrette les grands tableaux de ce
peintre , dont il n'a pu difpofer pour les
placer au fallon ; ce qui a fait dire qu'on
ne voyoit que des enfans de lui. C'eft en
-faire l'éloge , car le peintre des enfans eſt
celui de la fimple nature ; & qui la fait imiter
, comme M. DROUAIS , atteint la per-
-fection de fon art.
Avec les enfans que M. DROUAIS a
peints , on diftingue le portrait de M.
MACHY .
Un tableau de famille , peint par M.
VOIRIOT , a dévoilé l'étendue de fon génie.
Cet Artiſte a fçu annoblir par le caOCTOBRE
1767. 179
ractère des Acteurs & la richeffe de leurs
ajuftemens , une fcène pauvre par elle - même.
La magie de fon art , les refources
de fon efprit ont fuppléé la décence qui
manquoit au fujet. , en confervant les grâces
, la dignité , l'enjouement convenables
aux perfonnages qu'il a peints . Le
trait de M. l'abbé de Pontigny eft un des
plus beaux ouvrages qui foit forti du pinceau
de M. VOIRIOT.
por-
Nous finirons cet article par une réflexion.
Le public eft plus clairvoyant qu'on
ne penfe. Il n'a point pris le change fur
les ouvrages d'un de nos plus habiles peintres
de portraits , qui en a expofé plufieurs
fans les faire annoncer . Ses talens ont
parlé pour tui. La vérité a trahi fon fecret ,
& nous ofons affurer que cent perfonnes
l'ont reconnu à travers le voile de fa modeftie.
Au revers du portrait de M. DEMOURS
, Médecin Oculifte du Roi , on a
trouvé ces vers :
Dibutade , autrefois conduite par l'Amour ,
Traça de fon amant une image frappante .
Aujourd'hui l'Amitié , triomphant à ſon tour ,
Pour rendre d'un ami l'image reffemblante ,
A conduit le crayon du célèbre la Tour.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
SUITE DES ARTS AGRÉABLES .
GRAVURE.
M. Danzel vient de mettre en vente
une eftampe qu'il a gravée d'après le
tableau de M. Dumont le Romain , tiré
du cabinet de M. Damery , Chevalier de
l'Ordre Militaire de Saint Louis , & dont
le fujet eft Lyncus , qui , voulant aſſaſſiner
Triptolème , eft arrêté par Cérès & changé
en linx. Cette eftampe , de dix- huit pouces
de longueur fur quinze de largeur , eft ,
ainfi que le tableau , de la plus belle compofition
, du plus grand effet , & fait
autant d'honneur au burin & au goût du
graveur , qu'au pinceau mâle & ingénieux
du peintre dont il s'eft propofé de rendre
les idées.
3
On la trouve chez l'auteur , cloître Saint
Benoît , la porte - cochère en face du grand
portail , où l'on peut auffi fe procurer une
jolie eftampe , repréfentant une jolie fille ,
avecuncrayon à lamain , d'après un tableau
de M. Grimou , & très-bien gravée par Mlle
Thérèse de Vaux,
OCTOBRE 1767. 181

LES Ouvriers de la vigne , eftampe gravée
par M. Feffard , Graveur du Cabinet
du Roi , d'après le tableau original de
Rembrandt , haut de douze pouces & large
de feize , qui eft dans le cabinet de M.
Crozat , Baron de Thiers , & à qui cette
même eftampe eft dédiée ; fe trouve chez
l'auteur , à la Bibliothèque du Roi , & rue
Sainte Anne , butte Saint Roch .
Cette eftampe a été commencée avant
les maladies dont a été accablé l'auteur ,
avant même qu'il entreprît les Fables de
la Fontaine , dont le troifième volume eft
fous preffe ; & nous femmes informés que ,
fans le fecours de l'un de fes élèves , il
ne lui eût pas été poffible de la terminer.
M. Feffard n'a pas moins fait tous fes
efforts conferver , dans fa gravure ,
la manière & les effets de Rembrandt , que
l'on fait y être peu propres , & nous penfons
avoir lieu de croire qu'il y a réuffi.
pour
182 MERCURE DE FRANCE.
Q
MUSIQUE.
UINZIEME Livre de Guitarre , contenant
des airs , avec des accompagnemens
d'un nouveau goût , des préludes & des ritournelles
; par M. Merchi : oeuvre dixhuitième
; prix 6 livres . A Paris , chez l'auteur
, rue Saint Thomas du Louvre , à côté
de M. Godin , & aux adreffes ordinaires
de mufique . A Lyon , chez M. Caftaud ,
marchand de mufique. Avec privilège du
Roi.
Il est aisé de voir , par le nombre des
oeuvres de M. Merchi , que c'eft un trèslaborieux
auteur , & qu'il aime à confacrer
fes veilles au public . Nous favons qu'il n'a
rien négligé pour plaire aux amateurs , qui ,
de leur côté , ont fait l'accueil le plus favorable
à fon Guide des écoliers de guitarre
, à fes duo de guitarre , à fes recueils
d'airs , tant de lui que de différens auteurs ,
avec des accompagnemens , tantôt chantans
, tantôt donnant une baffe.continue
auffi régulière qu'elle fe fait fur d'autres
inftrumens. Nous croyons que l'ouvrage
que nous annonçons , fera auffi bien reçu
OCTOBRE 1767. 183
que les précédens , d'autant plus que les
airs font ornés de préludes & de ritournelles
, qui ont le double avantage de repofer
le chanteur , & de faire briller l'inftrument.
L'auteur fuivra ce dernier plan ,
dans les oeuvres qu'il donnera par la fuite.
184 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de mufique a
continué jufqu'à ce jour avec fuccès les repréfentations
des Fragmens lyriques , dans
lefquelles Mlle DU PLANT , plus raffermie
dans le rôle de la Veftale , a reçu & mérité
les plus grands applaudiffemens.
Le public a rendu la même juſtice à M.
TIROT , dans le rôle de Vertumne , qu'il
a chanté & joué trois fois de la façon la
plus agréable & la plus féduifante.
On donnera le 13 de ce mois , la premiere
repréſentation des nouveaux Frag
mens , compofés du Prologue des amours
des Dieux, de l'acte de Théonis & de
celui d'Amphion.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES
ES Comédiens François ont remis au
théâtre , le 30 feptembre , l'Ambitieux ,
comédie en vers & en cinq actes de M.
OCTOBRE 1767.
185
DESTOUCHES , & cette pièce a été bien
jouée & revue avec plaifir. Les deux rôles
les plus faillans , celui de Miniftre & celui
de l'Indifcrette ont été remplis par M.
GRANDVAL & par Mde BELLECOURT, de
façon à leur faire honneur à tous les deux .
COMÉDIE ITALIENNE.
DEPUIS
EPUIS le dernier Mercure on n'a
rien donné de nouveau fur ce théâtre que
le Double Déguisement , comédie en deux
actes , mêlée d'ariettes.
1
N. B. On a obmis de parler dans le
premier volume de ce mois , du début de
deux jeunes Danfeufes Pruffiennes , nommées
LE FEBVRE , qui ont été fort applau-
1- dany au'elles ont
dies dans un pas de deux
exécuté avec une légéreté & une précilion
au-deffus de leur âge , qui eft de onze
ans au plus. On les a revues
avec le
même plaifir , le 4 de ce mois , dans la
nouvelle Ecole des Femmes , où elles ont
danfé le pas de l'Hymen & l'Amour .
>
186 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
RANCE.
TRADUCTION de l'acte de la confédération
générale du Grand - Duché de Lithuanie.
Le changement des loix fondamentales de
l'Etat a été trop manifefté pour n'avoir pas frappé
le public . Les différens genres d'oppreffion dont
on a cherché à affliger la patrie ont été trop
multipliés pour que nous n'en ayons pas
fenti
tout le poids. L'ambition de nos égaux nous a
dévoilé la marche qu'ils fuivoient nour arriver
all por
o abels , au renversement de nos tois
& à un de potilme intolérable.
Vivement touchés de ces maux , nous avions
concentré notre douleur & nous gardions un profond
filence , tandis que l'ambition , prenant fon
effor & s'élevant au- deffus de l'égalité , fermoft
la bouche à quiconque ofoit encore s'occuper du
bien public , & que par mille détours elle amenoit
la nation au point de n'ofer plus même gémir
fur fes malheurs , parce qu'on la fuppofoit menacée
par des troupes étrangères que l'on difoit
destinées uniquement à fervir & foutenir l'efprit
de domination.
OCTOBRE 1767. 187
Mais la déclaration de l'Impératrice de Ruffie ,
& la lettre de M. Panin , écrite au Prince Repnin
en nous éclairant fur les intentions falutaires de
cette grande Princeffe , ont fait fuccéder à nos
craintes les fentimens de la reconnoiffance entière
dont nous devons être pénétrés pour la promeſſe
gracieuſe qu'Elle nous a faite de nous fecourir & de
nous mettre en état de rétablir dans leur ancien
luftre notre liberté affoiblie , l'égalité anéantie ,
l'état des citoyens avili , la tranquillité intérieure
détruite. Qui de nous pourroit penſer affez mal
pour ne pas embraffer des moyens qui concilient ,
avec tant de facilité , & nos fouhaits & les intentions
bienfaifantes de Sa Majefté Impériale , dont
la protection peut nous tirer de l'oppreffion , nous
fouftraire aux effets dangereux de l'ambition , &
anéantir le defpotifme dont nous fommes menacés
Une partie de nos concitoyens avoit déja
porté les chofes au point que , couvrant leur artifice
du voile du bien public , ils ne cherchoient qu'à
fatisfaire leur efprit de domination , en déguifant
tout ce qu'ils faifoient , dans cet efprit, fous le nom
fpécieux d'établiſſemens utiles à la patrie , & en
prenant pour prétexte leur zèle pour
tandis que leur véritable but étoit de troubler cette
même patrie , de femer la divifion parmi les
citoyens , d'éloigner des perfonnes autorisées à
veiller à l'intégrité de nos loix & de notre liberté ,
d'allumer le flambeau de la difcorde & de profiter,
de la confufion générale, pour établir enfin le def
potifme.
la rolicion :
བཅབསྟུལ -
C'eft par de tels moyens que l'efprit de domination
, après avoir aveuglé , à la dernière Diete ,
une partie des concitoyens & découragé l'autre , a
fait tous les efforts pour bouleverſer nos anciens
établiffemens & pour anéantir nos loix fondamentales
.
188
MERCURE DE
FRANCE.
Peut-être aurions- nous été les victimes inno
certes de tous ces artifices , ainf que des infinuations
pratiquées contre nous au dehors , fi la prévoyance
& l'étendue des lumières de Sa Majesté
Impériale ne lui euffent fait appercevoir les fuites
dangereufes qu'auroient de femblables projets .
Cette grande Princelle a vu que ceux qui vouloient
ainfi accroître leur puiffance , fouloient aux pieds
les loix facrées de la République , & cherchoient
à s'élever fur les débris de la nation anéantie.
Ce n'est plus un fimple parti , c'eft la République
entière qui réclame l'amitié de Sa Majeſté
Impériale , amitié que fes Miniftres ont eu ordre
d'offrir , non à un petit nombre de citoyens , mais
à la nation réunie. C'eft à elle que Sa Majeſté
Impériale daigne envoyer du fecours pour prévenir
tous défordres ultérieurs , pour détruire tous
les vices & corriger tous les abus qui fe font gliffés
dans nos loix , enfin pour ramener à l'égalité les
citoyens qui gémiffent fous le poids de l'oppreffion."
Nous demeurerions refponfables envers la poftérité
& envers la patrie, de la perte de notre liberté
& nous mériterions les malheurs qu'on nous a
Brauts de tongue main , fi nous différions
plus long - temps à embraffer les moyens
qui s'offrent à nous pour conferver , avec cette
même liberté , nos droits & nos prérogatives .
Ainsi , nous nous uniffons , lions & confédérons ,
en nous promettant fur notre foi , confcience ,
honneur & probité , de ne point nous féparer ,
jufqu'à ce qu'une Diete extraordinaire ,
fous la garantie , protection & affiftance de Sa
Majefté Impériale , laquelle nous demandons &
réclamons tous avec inftance , dès ce moment
nous ait fait recouvrer nos anciennes libertés &
prérogatives , & qu'elle ait remis nos loix en
vigueur: loix qui font la bafe de tous les établiſ
tenue
OCTOBRE 1767. 189.
femens de la République , loix fur lesquelles repole
la fûreté de chaque citoyen , loix établies au prix
du fang de nos ancêtres , loix enfin qui ont rendu
jufqu'a préfent la parie floriflante , & l'ont maintenue
dans l'opulence , la paix & la félicité.
Nous proteftons que , bien loin de nous unir
contre Sa Majesté le Roi , notre très - gracieux
Monarque , notre intention unique eft de défendre
& maintenir le bien public. Nous connoillons
la fidélité que la loi , l'honneur & le devoir veulent
que chaque citoyen voue à la majeſté du trône
& à fes prérogatives , & nous fommes très- certains
que Sa Majesté n'a d'autre but que le bonheur
de la patrie . Parfaitement convaincus de fes
fentimens patriotiques , nous espérons qu'Elle voudra
bien joindre les efforts aux nôtres pour procurer
le rétabliſſement & l'activité de nos anciennes
loix , lefquelles ont toujours été le foutien du
trône & du bonheur de chaque citoyen.
La feule néceffité de foulager nos confrères
opprimés & de procurer le rétabliſſement de nos
loix enfreintes , nous oblige à nous oppoſer de
toutes nos forces , ainfi que nous promettons de
lę faire dès ce moment , à toutes les irrégularités
contraires aux loix fondamentales , à toutes les
ufurpations dangereufes pour notre liberté, & confignées
dans les dernières conftitutions , à tous
les vices enfin & à tous les abus qui réſultent de
l'établiffement des commiffions militaires & du
tréfor , établiffemens faits au mépris des loix &
des prérogatives de la nation.
Nous tâcherons de rétablir , dans leur ancien
état , tous les citoyens opprimés ; & , comme
leur difgrace demande un prompt foulagement ,
nous prions nos concitoyens de rendre ,
fans
délai , la juftice àceux qui la demanderont
190 MERCURE DE FRANCE.
Tout le Grand- Duché de Lithuanie & tous les
citoyens de la République fe rappellent , avec une
douleur inexprimable , la conduite rigoureufe
que la dernière confédération de ce Grand- Duché
a tenue à l'égard du Prince Charles Radziwill ,
lorfque , contre la teneur des loix de la patrie ,
fans l'avoir écouté , ne fuivant que les mouvemens
d'un efprit de partialité & conféqueniment d'injuſtice
, n'ayant pour objet que de complaire aux
ennemis de la Maifon de Radziwill & outre- paffant
les bornes du pouvoir que nous lui avions
confié , ainfi que la jufte melure qui doit régler
les punitions , à , par un exemple inoui , dépouillé
ce Prince de tous fes biens , fans l'avoir pleinement
convaincu , & a fait exécuter , fans aucun
délai , fon décret de condamnation , dans lequel
elle a même compris le Prince Jérôme , quoique
mineur , & par la incapable de crime & à l'abri
de toute procédure . Scandalifće des injuftes rigueurs
d'une pareille conduite , Nous , Etats confédérés
, nous étant réunis pour corriger généralement
tous les défauts & redreſſer tous les griefs ,
& regardant celui - ci comme un des plus intolérables
dans notre Duché ; voulant d'ailleurs prouver
à la poftérité que fi urre partie de la nation fe laiffe
entraîner par la paffion , la nation entière a le
moyen de la réprimer ; nous callons & annullons
de décret donné à Grodno le 16 août 1764 , prononcé
par contumace & exécuté contre la teneur
des loix ; calfons & annullons de même tous les
autres décrets prononcés également par contumace
contre ce Prince, & en vertu deſquels il a été
privé de ces biens , & le rendons dès ce moment .
à, fa patrie ; nous le réinégrons de même dans
tous les biens dont il a joui , & qu'il a pòffédés
avant ce décret , lui réfervant tout droit d'action
OCTOBRE 1767. 191
par rapport aux dommages qui lui ont été caulés ,
ainfi qu'à fon frère , dont il eft le tuteur naturel ,
fauf à fes créanciers légitimes à fe pourvoir en
règle pour l'acquittement des fomnies qui leur
font dûes , lefquelles leur feront payées dans des
termes fixes & convenus. A l'égard de ceux qui
ont été mis en poffeffion des biens dudit Prince
par la dernière confédération , & dont les prétentions
font légitimes , nous leur enjoignons de
comparoître dans l'efpace de trois mois , à compter
depuis la publication du préfent acte , pardevant
les tribunaux ordinaires de notre confédération,
& d'y juftifier leurs prétentions , & ce fous
peine d'en être déclarés déchus , en proteftant
que l'on n'écoutera ni la vengeance , ni la partia- `
lité , mais que nous aurons toujours Dieu devant
nos yeux & la juftice pour objet.
Pour ce qui regarde les Grecs défunis & les
Diffidens , de quelqu'état & condition qu'ils puiffent
être , tant gentilshommes que bourgeois
marchands , ouvriers & payfans , il nous eft difficile
de nous taire fur leur oppreffion. Chaque
homme , de quelqu'état & condition qu'il foit ,
eft dans tout l'univets protégé par les loix du pays
qu'il habite , ce qui doit être d'autant plus exactement
obfervé chez nous que l'égalité eft la bafe
de toutes nos loix . Eh , comment un Gentilhomme
pourra- t- il être Gentilhomme , s'il ne jouit point
des prérogatives attachées à fon état ? Comment
un bourgeois fera - t-il bourgeois , s'il ne reffemble
à fon égal que par les charges & non par les bénéfices
? Comment enfin un payfan fubfiftera- t- il , s'il
ne peut pofféder ni champs ni maiſons
La patrie , notre mère commune , mère jufte ,
doit aimer tous les enfans également , fans aucun
égard à leurs foibleffes, Ce n'eft point déroger à
192 MERCURE DE FRANCE.
:
la fainte religion catholique , que de rendre les
droits & les prérogatives à ceux qui n'ont pas la
même croyance que nous. Il faut diftinguer l'état
de la religion d'avec l'état civil . Le premier point
intérelle notre âme , le fecond notre pays. Le
premier eft réservé à Dieu feul le fecond eft
fujet aux loix temporelles. Plufieurs Républiques
fe font perdues pour avoir enfreint les loix de
l'égalité à l'égard d'un petit nombre de citoyens.
Nous nous expoferions aux mêmes inconvéniens
fi nous voulions toucher de moins du monde à
cette égalité. C'eft pourquoi Nous , Etats confédérés
, voulant obvier à toutes diffentions , haines,
inimitiés & vengeances qui pourroient réſulter
de l'infraction de cette même égalité parmi les
fils de la même patrie & les membres du même
Corps , ayant égard à la puiffante interceffion de
Sa Majefté Impériale & de fes alliés ; vu la déclaration
de cette grande Princeffe , par laquelle
elle nous affure très - gracieufement qu'Elle ne
prétend caufer aucun préjudice , ni à la religion
catholique , ni à nos loix & libertés , & voulant
en même temps reconnoître le foin particulier
que lesdits Diffidens prennent pour la cauſe commune
, en expofant , auffi bien que nous , leur
honneur , leurs biens & leur fang pour foutenir
nos droits , nos prérogatives & nos libertés ,
ainfi que le prouvent
les actes des confédérations
en
de Thorn & de Slusk , leſquelles nous reconnoiffons
pour légales , dès leur commencement ,
invitant à députer à leurs Membres , des repréſertans
pour traiter & convenir avec nous , en bons
citoyens & enfans de la même patrie , fur tous
les objets que la loi , la juftice & les traités exigent
, afin que nous foyons unis , non- feulement
par le noeud de la confédération , mais encore
par
OCTOBRE 1767. 193
par des liens plus étroits , par l'amour du prochain
, par l'amitié fraternelle & par la plus parfaite
confiance ; nous acceptons amicalement leurs
demandes & confentons à leur rétabliſſement ,
conformément à la prière qu'ils en avoient faite
à Sa Majesté & aux Etats pendant la dernière
Diete.
Nous ordonnons en outre à notre Secrétaire
d'inférer ladite fupplique dans les actes de la préfente
confédération , & nous affurons les Diffi
dens que nous n'épargnerons rien pour trouver ,
à la prochaine Diete , un moyen efficace de leur
rendre juftice , & pour fatisfaire par- là à la puiffante
interceffion de Sa Majefté Impériale & des
Cours fes alliées .
Que l'efprit accoutumé à profiter des troubles
ne cache point , fous le voile d'un prétendu zèle
pour la religion , un artifice inventé pour tromper
la bonne foi de nos concitoyens , en leur donnant
à entendre que nous voulons porter que!+
qu'atteinte à la fainte religion catholique , dans
laquelle nous fouhaitons tous de vivre & de mourir
, ainfi qu'aux prérogatives du clergé que nous
honorerons , eftimerons & refpecterons toujours :
quand même nous ferions affez impies pour nous
porter à cet excès d'audace , la déclaration feule
de Sa Majefté Impériale nous ferviroit de frein.
déclaration par laquelle cette vertueuſe Princeſſe
non- feulement nous affure la confervation de nos
loix & l'inviolabilité de la religion catholique ',
mais encore nous promet gracieufement d'être
la première ennemie de celui qui , devenu un fils
dénaturé de la patrie , voudroit enfreindre nosloix
& hos libertés , sou toucher dans le moindre
point aux priviléges de la religion catholique,
u Kol. Housh dolumors ir
2
$
194 MERCURE DE FRANCE .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c.
De Verfailles , le 20 mai 1767 .
LE to de ce mois le fieur de Pontavice ,
Lieutenant des vaiffeaux du Roi , qui commandoit
la Corvette la Corifante, & qui a amené de
la Guiane deux fauvages , des Principaux de la Nation
Callipone , a eu l'honneur d'être préfenté ,
avec ces deux fauvages , à Leurs Majeſtés & à la
Famille Royale , par le Duc de Duras , premier
Gentilhomme de la Chambre.
De Marly, le 23 mai 1767.
Hier , Leurs Majeftés ont pris le deuil pour
huit jours , à l'occaſion de la mort de la Princeſſe
Elifabeth de Savoie , tante du Prince Carignan.
Du 27.
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont figné,
le 24 de ce mois , le contrat de mariage du Vicomte
de la Riviere , fous- Lieutenant des Gendarmes
de la Reine , avec Demoiſelle Chevalier ;
celui du Marquis de Flamarens avec Demoiſelle
du Vigier , & celui du Comte de Betizy avec Demoifelle
du Deffand,
De Versailles , le ro juin.
Le 7 de ce mois , jour de la Pentecôte, les Che
valiers Commandeurs & Officiers de l'Ordre du
Saint Efptit, s'étant aſſemblés dans le caßinet du
OCTOBRE 1767. 195
Roi , vers les onze heures du matin , Sa Majefté tint
chapitre pour les preuves des Novices. Enfuite
Elle ordonna au Maître des Cérémonies de l'Ordre
, d'aller chercher dans fon appartement Monfeigneur
le Comte de Provence , qui avoit été
nommé feul , le jour de la Purification . Le Maître
des Cérémonies s'y tranfporta , précédé du Hé.
raut & de l'Huiffer , & ils amenerent dans le même
ordre , Monfeigneur le Comte de Provence
que Sa Majefté reçur Chevalier de l'Ordre de
Saint Michel . Les autres Novices , qui avoient été
nommés autfi le jour de la Purification , dans une
feconde promotion , furent introduits dans le cabinet
, & le Roi les reçut Chevaliers de Saint
Michel. Après l'appel , l'Ordre fe mit en marche ,
en la manière accoutumée. Monfeigneur le
Comte de Provence marchoit devant Monſeigneur
le Dauphin & les autres Novices , entre les
Chevaliers & les Grands Officiers. Après la
meffe , qui fut célébrée par l'Evêque de Langres ,
le Roi monta fur le trône qui lui avoit été préparé
, & reçut feul Monfeigneur le Comte de Provence
, qui eut pour pareins Monfeigneur le Dauphin
& le Duc d'Orléans . Le Duc de Duras , le
Comte de Noailles & le Comte de Perigord
furent enfuite reçus , & eurent pour pareins le Duc
de Choifeuil & le Duc de Praſlin ; Sa Majefté reçut
enfuite le Marquis de Brancas , le Maréchal
de Balincourt & le Prine de Tingri qui
eurent pour pareins le Duc de Fleuri & le Duc
d'Eftiffac ; & enfuite le Marquis de Poyanne , le
Comte de Pons Saint - Maurice & le Marquis de
Segur , qui eurent pour pareins le Maréchal de
Clermont- Tonnere & le Maréchal d'Eftrées . Le
Roi fut reconduit à fon appartement , en la manière
accoutumée.
>
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
Le lendemain , les Députés des Etats d'Araois
furent admis à l'audience du Roi , pour la
préfentation du cahier de la Province : ils y
furent conduits par le Marquis de Dreux , Grand
Maître des Cérémonies , & préfentés à Sa Majefté
par le Duc de Choifeuil , Miniftre & Secréaire
d'Etat ayant le département de la Province.
d'Artois, & par le Marquis de Lévis , Gouverneur
Lieutenant Général de cette Province. La Députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Evêque
d'Arras , qui porta la parole ; Pour la Nobletle
du Baron d'Haynin , ancien Lieutenant- Colonel
au Régiment des Gardes Wallones en Eſpagne ;
& pour le Tiers - Etat , du fieur Camp , ancien
Echevin de la ville d'Arras.
Mademoiselle , fille du Duc d'Orléans , fut pré- ,
fentée , le 6 , à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la Princeffe de Conty . Le 7 , le Roi
& la Reine , accompagnés de la Famille Royale
& des Princes & Princelles du Sang , tinrent cette
Princeffe fur les fonts , dans la Chapelle du Château.
Les deux Huifiers de la Chambre portoient
leurs maffes devant le Roi : l'Archevêque de
Reims , Grand Aumônier de France , fuppléa , en
préfence du fieur Alart , Curé de la Paroille , les
cérémonies du baptême à cette Princelle , qui fut
nommée par Leurs Majeftés , Louife -Marie-Thérefe
Mathilde. Le même jour , la Princeffe d'Henrichemont
fat préfentée à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale , par la Ducheffe de Sully ; & la
Comtelle de Rochefort , par la Marquise de Puyzieux.
Le 8, Leurs Majeftés & la Famille Royale.
fignerent le contrat de mariage du fieur de Montmartel
, Marquis de Brumoy , avec Demoiſelle
d'Elcars , & celui du fieur de Champigny , avec
Demoiselle de Brulle,
OCTOBRE 1767. 197
Sa Majefié a donné l'Abbaye de Chaillot ,
Ordre de Saint Auguftin , Diocèse de Paris ,
la Dame Baudon , Religieufe du Prieuré de la
Saullaye ; & celle du Saint Efprit , même Ordre ,
Diocèle de Béziers , à la Dame de Cabrairolles ,
Religieufe de la même Abbaye.
Dx
13.
Le jour de la Pentecôte , le Roi a nommé
Chevalier de l'Ordre du Saint Efprit , Dom An- ,
toine , Infant d'Elpagne , le Prince de Paleſtrine
d'une des plus illuftres Maiſons de Rome , & frère
aîné du feu Cardinal Sciarra , protecteur des
Eglifes de France , & le Comte de Fuentes , Amballadeur
Extraordinaire & Plénipotentaire de
Sa Majefté Catholique en cette Cour.
Le Roi a nommé à la Compagnie vacante dans
le Régiment des Gardes Françoiles , par la retraite
du Marquis d'Efpiés , le Marquis de Barbançois
premier Lieutenant du Régiment.
Le fieur du Rouvroys , premier Préſident de la
Cour Souveraine de Nancy , s'étant démis de ſa
Charge , le Roi en a difpofé en faveur du fieur
Coeurderoi , Confeiller au Parlement de Bourgogne
, qui , à cette occafion , a prêté le ferment
accoutumé entre les mains de Sa Majeſtó.
Du 17.
Leurs Majeftés ont pris le deuil , le 14 , pour
trois ſemaines , à l'occafion de la mort de l'Impératrice
Jofephe.
Le 13 , le fieur Viallet , Abbé de Sainte Genevieve
& Supérieur Général des Chanoines Régufiers
de la Congrégation de France , le fieur de
I iij'
198 MERCURE DE FRANCE.
Courtoux , Procureur Général de la même Congrégation
& le fieur Raulet , Prieur de Sainte Catherine
de la Culture , ont eu l'honneur de remercier
le Roi , pour le don que Sa Majeſté à fait aux
Chanoines Réguliers de Sainte Genevieve , de
l'Eglife & de la Maifon de Saint Louis , rue Saint
Antoine. Ils ont été préſentés au Roi , par le Duc
de Duras , premier gentilhomme de la Chambre ,
& par le Comte de Saint Florentin , Miniſtre &
Secrétaire d'Etat. Sa Majefté a bien voulu agréer
qu'en reconnoiffance de ce bienfait , lefdits Cha-
Moines Réguliers établiffent dans leur Eglife de
Saint Louis , une fête annuelle & folemnelle , parpiculiérement
confacrée à demander à Dieu la confervation
des jours de Sa Majeſté & de ceux de
la Famille Royale.
Du 27.
Le Baron de Breteuil , ci- devant Ambaſſadeur
du Roi auprès de Sa Majesté Suédoife , vient d'être
nommé Ambaffadeur auprès des Etats Généraux
des Provinces-unies. Il fera remplacé à Stockolm ,
par le Chevalier de Saint Prieft , en qualité de
Miniftre Plénipotentaire , qui aura pour fucceffeur
, avec le même titre , à la Cour de Portugal ,
le Chevalier de Clermont d'Amboife. Avant hier ,
le Baron de Breteuil & le Chevalier de Saint
Prieft ont eu l'honneur de remercier , à cette occafion
, Sa Majeſté , à qui ils ont été préſentés par
le Duc de Choifeuil , Miniftre & Secrétaire d'Etat
des Affaires Etrangères.
Le Roi a donné l'Abbaye de Saint Florent lès
Saumur , Ordre de Saint Benoît , Diocèse d'Angers
, à l'Abbé Beliardi , Chargé en Eſpagne des
Affaires de la Marine & du Commerce de France,
OCTOBRE 1767. 199
Du premier juillet.
3
Le fieur Amé de la Laune , Garde du Pavillon
Amiral , eſt arrivé icì , le 16 du mois dernier
& a été dépêché de Maroc par le Comte de
Breugnon , Ambaſſadeur du Roi , pour porter à
Sa Majeſté la nouvelle de la conclufion de la paix
avec l'Empereur Muley Mohammed. Le traité a
été figné le 30 du mois dernier. Tous les esclaves
François , fans exception , ont été délivrés , & les
trois Bâtimens dont les Maures s'étoient emparés
dans l'intervalle de la négociation , ont été reftitués
fans difficultés & fans réſerve . Le Comte de
Breugnon a dû retourner à Saly & s'y embarquer
pour reprendre le commandement du vailleau
l'Union , & faire voile pour Breft , où il eſt attendu.
Le Comte du Châtelet-Loniont , ci -devantAm
baffadeur du Roi auprès de Leurs Majeftés Impériale
& Royales , vient d'être nommé Amballadeur
auprès du Roi de la grande Bretagne. Le 28
du mois dernier , il a eu l'honneur de remercier ,
à cette occafion , Sa Majefté, à qui il a été préſenté
par le Duc de Choifeuil , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant les départemens de la Guerre & des
Affaires Etrangères . Le même jour , le Chevalier
de Clermont d'Amboiſe a eu auffi l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Duc de Choiseuil , en qualité
de Miniftre Plénipotentaire de Sa Majeſte à la
Cour de Lisbonne.
La Marquise de Montey a été préſentée , le 25 1
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , par la
Comtelle de Bafchy . Leurs Majeſtés & la Famille
Royale ont figné , le 28 , le contrat de mariage
du Marquis deTonnere avec Demoiſelle de Civrac
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Du 4.
Le premier de ce mois , le Roi , accompagné
de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin , de
Monſeigneur le Comte de Provence & de Monfeigneur
le Comte d'Artois , ainfi que de Madame ,
de Madame Adelaide & de Meſdames Victoire ,
Sophie & Louife , fe rendit à la plaine de Marly ,
où Sa Majefté paffa en revue la Compagnie des
Grenadiers à cheval , les quatres Compagnies des
Gardes du Corps , les deux Compagnies des Moufquetaires
, & celles des Chevaux- Légers & des
Gendarmes de la Garde . Le Roi , fuivi du Duc de
Chartres , du Prince de Condé & du Prince de
Lamballe , paffa dans les rangs qui défilerent enſuite
devant Leurs Majefté & la Famille Royale , en
colonne , par efcadron & par quatre. Le Duc de
Bourbon & la Princeſſe de Lamballe , ainſi qu'un
grand nombre de Seigneurs , affiſtèrent à cette
revue qui avoit attiré un prodigieux concours
de fpectateurs tant de la Capitale que des
environs.
>
Le Roi a difpofé de l'Inſpection de la Cavalerie ,
vacante par la démiſſion du Comte du Luc , en
faveur du Comte de Caraman , Maréchal de
Camp; & du Gouvernement de l'Ile d'Oléron ,
vacant par la mort du Marquis d'Alefine , en faveur
du fieur de Boiſclaireau , Marchal de Camp.
Sa Majeſté a accordé le grade de Maréchal de
Camp au Marquis de Briqueville , Brigadier &
Colonel du Régiment de Soillonnois , au fieur
d'Hallebouft , Brigadier & Lieutenant Colonel
du Régiment d'Infanterie de Bearn , & au fieur
de la Blachette , Brigadier & Lieutenant - Colonel
du Régiment d'Infanterie de Flandre ; & le grade
de Brigadier au fieur de Remufat , Lieutenant - Colonel
du Régiment d'Infanterie d'Eu , & au fieur
OCTOBRE 1767. 201
d'Ambly , Lieutenant - Colonel du Régiment d'Infanterie
de Lorraine . Sa Majefté a difpofé en même
temps du Régiment d'Infanterie de Flandre ,
vacant par la démiffion du Comte de Rougé , en
faveur du Duc d'Havré , Lieutenant dans le Régiment
d'infanterie du Roi ; du Régiment de la Cou
ronne , vacant par la démiffion du Comte de Blangis,
en faveur du Marquis d'Avrai, Colonel dans le
Corps des Grenadiers de France ; du Régiment de
Soiflonnois , dont étoit pourvu le Marquis de
Briqueville , en faveur du Baron de Juigné , Colonel
dans le Corps des Grenadiers de France ; du
Régiment Royal- Marine , vacant par la démiffion
du Chevalier de Saint Mauris , en faveur du
Comte de Lons , Enfeigne réformé de la Gendarmerie
; & de la place de Meftre de Camp Commandant
du Régiment de Hullards d'Efterhafy ,
en faveur du Chevalier de Boufflers , Meftre de
Camp de Cavalerie , ci - devant Capitaine- Commandant
des Gardes du Corps du feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar..
P
Sa Majefté a accordé des places de Colonel
dans le Corps des Grenadiers de France' , au Marquis
de Verac , Colonel d'Infanterie au Marquis
d'Uffon , Enfeigné réformé de la Gendarmerie ;
au Comte de Crillon , Capitaine de Dragons , &
au Comte de Daras , Lieutenant dans le Régiment
d'Infanterie de Sa Majefté ; & an Guidon
de Gendarmerie au Comte d'Auger , Capitaine
dans le Régiment du Colonel - Général de la Ca- ,
valerie.
Mercredi dernier , l'Abbé Perity , prédicateur
de la Reine , a eu l'honneur de préfenter à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale le Profpe&us
'd'une Encyclopédie Elémentaire ou Introduction d
l'Etude des Lettres , des Sciences & des Arts.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Du 8.
Le Roi a couché cette nuit à fon Château de la
Muette , d'où fa Majeſté eſt partie ce matin pour
Compiegne , ainfi que Madame Adelaïde & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife . Hier , la
Reine eft partie de Verſailles , & Monfeigneur le
Dauphin , Monfeigneur le Comte de Provence &
Monfeigneur le Comte d'Artois en font partis
avant hier , pour ſe rendre auffi à Compiegne.
Le Comte de Bethune , Brigadier des Armées
du Roi , a prêté ferment , le 2 de ce mois , entre
les mains de Sa Majefté , pour la Lieutenance
Générale du pays d'Artois ; il a auſſi prêté ſerment
, le même jour , entre les mains du Vice-
Chancelier , pour le Gouvernement de la Ville
d'Arras.
Les, Leurs Majeftés & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage du Comte de
Polignac , Marquis de Mancini , avec Demoifelle
de Polaftron .
La Marquife de Brunoy a été préſentée , les ,
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , par la
Marquife d'Efcars..
De Paris , le 22 Mai 1767.
2
On mande de Lyon que le Roi de Naples a
fait remettre en préfent , à l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de cette ville ',
cing volumes in-folio contenant la deſcription
raifonnée des découvertes faites dans les ruines
d'Herculanum , avec des eftampes gravées
comptures , monumens antiques , pétrifications
autres restes précieux de cette ancienne ville.
OCTOBRE 1767. 203 OCTOBRE
Du 29.
On mande du Havre que le Marquis de Courrenvaux
a dû mettre à la voile , le 21 de ce mois
pour le voyage qui a été annoncé dernierement . Il
monte la Frégate l'Aurore qu'il a fait conſtruire
par le fieur Ozanne , Ingénieur - Géographe que le
Miniftre de la Guerre lui a donné pour faire cette
campagne , & fuivre fur nos côtes les opérations
topographiques qu'il jugera néceffaires pour le
bien du fervice du Roi. Pendant que le Marquis
de Courtenvaux étoit occupé avec le fieur Pingré
& le fieur Meffier à vérifier l'état des pendules du
feur le Roi , ainfi que les autres inftrumens
-propres à la détermination des longitudes , qui eft
le but principal de leur voyage , le fieur Ozanne
eft forti avec la Frégate qu'il avoit conſtruite
pour en obſerver la marche & les différens mouvemens
à la mer , & il en a été très-fatisfait , ainfi
que tous les Officiers de la Marine qui fe trouvoient
préfens.
Du premier juin.
Il paroît des Lettres- Patentes du Roi , en forme
de déclaration , datées de Marly , le 23 mai
1767 , & enregistrées au Parlement , le 20 du
même mois , par lefquelles Sa Majefté ordonne
que l'Eglife , terrein , bâtimens , circonftances Be
dépendances , formant ci-devant la Maiſon Profelle
des Jefuites , fituée dans la rue Saint Antoine
de cette ville , & abandonnée aux créanciers
de la Société defdits Jefuites , par arrêt du Parlement
du 10 mars 1764 , feront acquis , au nom
de Sa Majefté, moyennant 400000 livres payables
I vį
204 MERCURE DE FRANCE.
fur des deniers deftinés à la conftruction de la
nouvelle Eglife de Sainte Genevieve , pour les
Chapitre & Communauté des Chanoines Réguliers
du Prieuré Royal de la Couture Sainte Catherine
de Paris auxquels le Roi en a fait don,
ainfi que des portions de terreins concédés ci - devant
auxdits Jéfuites par Sa Majesté ou les Rois
fes prédéceffeurs ; à la charge par lefdits Chapitre
& Communauté d'entretenir vingt Chanoines
Réguliers dans ladite Eglife & Maiſon , & de
céder & abandonner au Roi l'Eglife , les bâtimens
, cour , jardin & emplacement dudit Prieuré
de la Couture Sainte Catherine , où Sa Majeſté
ordonne qu'il foit formé une place , laquelle fervira
au marché qui le tient actuellement dans
ła rue Saint Antoine , & où l'on tranſportera
Jes étaux & échoppes actuellement fubfiftans dans
ladite rue.
On a appris par des lettres particulieres la
nouvelle fuivante. Le Gardien des Religieux conventuels
de Sifteron , appellés Grands Freres ,
après avoir mis le feu en huit différens endroits
de fon Couvent & s'être armé d'un couteau de
cuifine & d'une hache , a égorgé le frere cuifinier
de la Maiſon , & lui a donné neuf coups
de couteau ; il courut enfuite fur deux autres
Religieux pour les affaffiner également , mais
l'un des deux échappa à fa fureur , en fautant
en chemiſe par une fenêtre du fecond étage du
Couvent , & l'autre fe cacha. Lorfque la Juftice
& le peuple , attirés par l'incendie , font entrés
dans le Couvent pour y porter du fecours , on
a trouvé le Gardien dans fa chambre ; dans l'efpérance
de faire tomber les foupçons fur un autre , il
s'étoit fait une légère bleffure à la gorge , & avoit
mis lui- même le feu à la tenture de fon lit. Après
OCTOBRE 1767 205
plufieurs , interrogations auxquelles il n'a voulu
rien répondre , on l'a fait conduire à l'hôpital
pendant qu'on feroit occupé à éteindre le feu ;
mais il s'eft évadé pendant la nuit . Quoique
les Religieux de cet Ordre portent en Dauphiné
le nom de Cordeliers , il n'ont rien de commun
avec les Cordeliers du grand couvent de Paris &
des huit provinces du Royaume , lefquels ont
un autre Général & un régime tout différent. '
Du 12.
11 paroît des lettres - patentes du Roi , enregiftrées
au Parlement le 24 du mois dernier.
Les premieres , en date du 15 Janvier 1767
pour l'abolition du droit d'aubaine entre les fujets
de fa Majesté & ceux de l'Electeur Palatin
; & les fecondes du 17 Avril fuivant , pour
l'affiliation du College Royal de la Flêche à l'Univerfité
de Paris.
Du 19.
La Frégate l'Aurore a été retenue long- temps
par les vents contraires à la rade du Havre d'où
elle n'a pu fortir que le 25 du mois dernier.
Le lendemain , à dix heures du matin , elle eſt
arrivée dans le port de Calais ; le Marquis de
Courtenvaux a débarqué dans la ville & s'eft
mis à portée de vérifier les pendules deſtinées
à la détermination des longitudes , & dont il y
a lieu de concevoir de favorables eſpérances . İl
fe propofoit de remettre à la voile , le 16 de ce
mois , pour Dunkerque ; de refter en rade pendant
quatre jours pour faire éprouver à ces pendules
les différens mouvemens de roulis & de tan106
MERCURE DE FRANCE.
gage , & de diriger enfuite fa route vers la Hollande.
Du 268
Il paroit un édit du Roi , en date du mois
dernier , enregistré au Parlement le 22 , qui ordonne
la levée & perception du fecond vingttième
, à compter du premier Janvier 1768 julqu'au
premier Janvier 1770 .
Le Roi de Pruffe ayant défiré d'avoir pour
fon bibliothécaire Dom Pernetti , Réligieux Bénédictin
de l'Abbaye de Saint Germain- des - Prez ,
ce Religieux , après avoir obtenu une permiffion
par écrit du Pape & le confentement du
Général de fon Ordre , eft parti pour ſe rendre
à Berlin , où il ne doit cependant refter que le
temps néceffaire pour mettre en ordre la bibliothèque
de Sa Majesté Pruffienne .
On a reçu , par une lettre de Moulins , les
détails fuivans d'un événement fort extraordinaire.
Victor Dautrier , agé de vingt- quatre à
ving - cinq ans , fils d'un Laboureur du Bourg
d'Eftivareille , auprès de Montluçon , fut attaqué ,
le 10 Septembre dernier , d'un rhume violent ,
mais dont il guérit très-promptement. Huit jours
après la convalefcence , il fut faifi d'une fièvre ,
accompagnée d'un faignement de nez & d'un crachement
de fang confidérable ; ces accidens furent
bientôt fuivis d'un accès de folie furieufe ;
faignées du pied & les bains d'eau froide , loin
d'appaifer fon mal , ne firent qu'augmenter fes
violences. Son père & fa mère ,
ainsi que
plus proches parens , étoient les feuls objets de
fa fureur : il avoit de la douceur pour tous les
autres habitans du Bourg , & leur faifoit même
des excufes fur le tort qu'il avoit pu leur faire ,
quoique aucun d'eux n'eût jamais eu rien à lui
reprocher. Sa folie étoit fur- tout de croire qu'il
les
fes
OCTOBRE 1767. 207
étoit un grand pécheur , & qu'il ne pouvoit obrenir
le pardon de fes crimes que par le feu. 11
demandoit fouvent de l'argent à fon père & il le
diftribuoit fur le champ aux pauvres : il ne parloit
que d'aller à Rome chercher des pardons . 11
étoit fi fort perfuadé qu'il devoit expier fes péchés
par le feu , qu'on l'avoit furpris différentes
fois à faire des difpofitions pour exécuter le projet
qu'il avoit formé de fe brûler ; enfin , les mai ,
il échappa à fes furveillans , fe tranſporta à un
quart de lieue d'Eftivareille , & là , ayant découvert
un amas conſidérable de balais fecs , il y mit
le feu , fe dépouilla & fe jerta dans les flammes.
La douleur l'en fit fortit peu de temps après , & il
eut encore affez de force pour s'en retourner chez
lui , le corps nud & fi maltraité par le feu , que
ce malheureux mourut le lendemain , malgré la
promptitude des fecours qu'on lui donna. Il favoit
lire & écrire , & le Curé d'Eftivareille affure qu'il
s'attachoit fort à la lecture des livres de piété ;
d'ailleurs il n'avoit jamais donné auparavant aucune
marque de foibleffe d'efprit .
MORT S.
Le 17 ſeptembre 1767 eft mort à Paris , à l'âge
de cinquante- deux ans , Claude - Louis- François
de Regnier ; Comte de Guerchy , Marquis de
Nangis , Baron de Bazarne - fur -Yonne , Vicomte
de Fontenay -le- Marmion , Châtelain de Bretteville-
fur- Laize , Seigneur de Gurcy , Chalantrela
- Repofte , Dantilly , de Frefné , Šauvigne , Pazilly
, Cordeilles , Laduz , Pruniers & autres
lieux ; Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant-
Général de fes Armées , Colonel- Lieutenant de
fon Régiment d'Infanterie , Gouverneur des ville
,
208 MERCURE DE FRANCE.
& château de Huningue , & Ambaffadeur de
France à la Cour Britannique. De fon mariage
fait en 1740 avec Gabrielle - Lydie de Harcourt ,
fille de François de Harcourt , Duc de Harcourt ,
Pair & Maréchal de France , Capitaine d'une des
Compagnies des Gardes du Corps de Sa Majefté ,
& Chevalier de fes Ordres , & de Marie - Magdeleine
le Tellier de Louvois de Barbezieux , fa
feconde femme , il laiffe Anne- Louis de Regnier ,
Marquis de Guerchy , né le 3 février 1755 , &
Antoinette-Marie de Regnier , Dlle de Guerchy ,
nće le 9 juillet 1748 .
La Maifon de Regnier-de-Guerchy a toujours
tenu un rang diftingué , tant par fes fervices que
par les alliances .
Edmes de Regnier , Seigneur de Guerchy ,
Champoullet , Champloifeau , Codeilles , Laduz ,
Gâtines , Pruniers , &c. commença les fervices
en Italie , en qualité d'homme d'armes de la
compagnie de Claude d'Annebaud ; Amiral de
France , Maréchal & Gouverneur de Normandie ;
il fut Enfeigne de la compagnie de Gendarines
de François de Bourbon , Duc d'Enghien , & étoit
dans Landrecies lorfque l'Empereur Charles V
vint l'aliéger. Il époufa , par contrat du 25 mai
1534 , Françoife d'Eftampes , fille de Jehan
d'Eftampes , Chevalier , Seigneur Baron de la
Ferté- Imbault , la Gravelle , &c. & de Blanche de
Sains , fille de Valeran de Sains , Seigneur de
Marigny , Bailly de Senlis , & de Jaqueline de
Rouvroy -Saint- Simon. Il en eut quatre garçons ,
Claude premier qui fuit , Louis , Adrien &
George. Louis fut Chevalier de l'Ordre du Roi
& premier Gentilhomme de fa Chambre , mort
fans poftérité. Adrien , Chevalier , Seigneur de
Cordeilles , la Rivière , &c. fut curateur en 11499
OCTOBRE 1767. 209.
de fes deux coufines , Anne & Conftance de
Lenfernat , filles mineures de Jacques de Lenfernat
, Seigneur de Pruniers , & de Magdeleine
de Courtenay , fille de François de Courtenay ,
Seigneur de Bleneau , Champignelles , & c . Gouverneur
& Bailly d'Auxerre , premier Pannetier
d'Eléonore d'Autriche , Reine de France. Il proééda
à des partages avec Gafpard , Odet , Charles
& Jean de Courtenay , leurs oncles : il mourut
vers l'an 1614. George de Regnier de Guerchy,
Chevalier de Malthe , eut d'abord la Commenderie
de Saint Quentin le 16 mars 1570 , fut
Grand Prieur d'Aquitaine , & enfuite Grand
Prieur de . France ; il mourut le 25 novembre
1618 , âgé de foixante dix - neuf ans , à Guerchy ,
d'où fon corps fut apporté en l'églife du Temple
à Paris , dans la chapelle des Grands Prieurs , où
l'on voit fon épitaphe.
Claude premier , Chevalier de l'Ordre du Roi ,
Gentilhomme Ordinaire de la Chambre , Seigneur
de Guerchy , Laduz , Gâtines , Champoul
let , Aulnay , Pouffery , &c. Capitaine de Gendarmerie
, fut choisi par François de Bourbon
pour l'accompagner en Angleterre au fujet de
fon mariage. Il époufa , par contrat du 33 feptembre
1565 , Anne de Giverlay , fille de Charles
de Giverlay , Seigneur de Champoullet , d'Aunay
, &c. & de Claude du Pontot. De ce mariage
font illus Claude fecond qui fuit , & Jacques
, Vicomte d'Aulnay , Baron de Douy , &c.
lequel prit alliance avec Marguerite Spifame ,
dont il eut Edmée- Georgette , mariée le 15 février
1656 , à Nicolas de Mefgrigny , Seigneur de
Villeberain , Enfeigne des Gendarmes de la Reine
Anne d'Autriche , & Maréchal des Camps &
Armées du Roi.
210 MERCURE DE FRANCE.
Claude ſecond , Chevalier de l'Ordre du Roi ,
Seigneur & Baron de Guerchy , de Bazarul-fur-
Yonne , Champloiffeau , Champoullet , Laduz
premier Cornette de la Compagnie des Chevaux-
Légers de Henry , Prince de Condé , Premier
Prince du Sang en 1628 , puis Capitaine - Lieutenant
de ladite Compagnie en 1630 ; époufa , par
contrat dus février 1618 , Lucie de Brichanteau
fille d'Antoine de Brichanteau , Chevalier des
Ordres du Roi , Confeiller en fes Confeils d'État
& Privé , Capitaine de cent hommes d'armes
d'ordonnance de Sa Majefté , puis Amiral de
France , Marquis de Nangis , Seigneur de Brichanteau
, & d'Antoinette de la Rochefoucauld .
De ce mariage font iffus Henry de Regnier qui
fuit , & Dlle N. de Regnier de Guerchy , qui fut
fille d'honneur de la Reine Anne d'Autriche , &
mourut en 1660 .
Henry , Marquis de Guerchy , Baron de la
Guerche , Seigneur de Pruniers , Chaffeigne ,
Marfay , Champoullet , Buzarne -fur-Yonne , Tannerre
, Champloileau , Laduz , époufa par contrat,
du 6 janvier 1655 , Marie de Brouilly , fille unique
de Louis de Brouilly , Marquis de Piennes ,
& de Gillonne de Harcourt : de ce mariage font
iffus Louis qui fuit , Charles , tué au ſervice ;
Marie-Anne-Julie , nommée Chanoineffe de Remiremont
; Claude & Marie- Lucie , Religieufes
à la Congrégation de Notre- Dame de Donzy ,
en Nivernois , dont la Maifon de Regnier de Guerchy
eft fondatrice.
Louis , Marquis de Guerchy & de Nangis ,
Vicomte de Fontenay- le -Marmion , Baron de la
Guerche & de Bazarne-fur-Yonne , Châtelain de
Bretteville-far- Laize , Seigneur de Frefnés , Laduz ,
Pruniers , &c. Lieutenant- Général des Armées
OCTOBRE 1767. 211
du Roi , Chevalier de fes Ordres , Gouverneur
des ville & Château de Huningue , époufa , par
contrat du 27 février 1707 , Jeanne Louife de
Marion de Druy , fille de François - Euſtache de
Marion , Chevalier , Seigneur , Comte de Druy,
Lieutenant Général des Armées du Roi , Lieutenant
d'une Compagnie des Gardes du Corps de
Sa Majefté , Commandant en la province de
Luxembourg & pays de Tréves , & de Marie-
Callandre de Montfaulnin du Montal : il mourut
au château de Guerchy en février 1748 , âgé de
quatre-vingt-cinq ans , étant né en 1663. Il laiſſa
de fon mariage Claude- Louis - François , qui donne
lieu à cet article . Ses armes font d'azur à fix befans
d'argent , pofés 3 , 2 & 1 .
AVIS concernant l'Eau du Roy de la fon
taine de Villedavray pour la fourniture
de Paris.
LE fuccès de cet établiſſement n'eft qu'une
raifon de plus pour exciter l'attention & la vigilance
de l'entrepreneur ; il n'a rien épargné pour
fe mettre en état de fournir , fans aucune interruption
, les perfonnes qui font ufage de cette
Eau , & il y eft parvenu . C'étoit avec un extrême
regret qu'il a vu , l'hiver dernier , le fervice interrompu
durant quelques jours ; interruption caufée
par les neiges & les glaces qui empêchoient
les voitures de paffer par la montagne qui eft fur
le chemin de Villedavray. On vient de remédier
à cet inconvénient ; l'on a imaginé des traineauz
212 MERCURE DE FRANCE.
fur lefquels les voitures pafferont la montagne
dans les temps les plus rigoureux , ce qui préviendra
toutes plaintes & affurefa la régularité
du fervice. On fera toujours certain que l'Entrepreneur
pourra remplir les intentions du Roi ,
qui , en accordant cette faveur aux habitans de
Paris & de Verſailles , veut que la diſtribution
én foit fidèle & que l'Eau foit telle que Sa Majefté
la boit. On fait que la Famille Royale a fair
conftamment ufage de cette Eau depuis LouisXIII.
Cet éloge eft plus que fuffifant pour en attefter lá
bonté ; on peut la boire fans inquiétude & fans
répugnance . Il n'en eft pas ainfi d'une Eau qui ſe
trouve néceffairement altérée par toutes les immondices
qui fe rendent dans le lit de la Seiné
en traverfant cette Capitale. Le prix eſt , à l'ordi ~
naire , de fix fols la bouteille de cinq pintes pour
la porter chez les abonnés , de quatre fols fix
deniers en l'envoyant chercher dans les différens
Bureaux établis dans Paris , & en payant , pone
le première fois , fept fols pour la bouteille ,
dont on tiendra compte en la rapportant . Les
bouteilles font toujours ficelées de fil rouge &
cachetées de cire noire ; on lit autour du cachet
Eau du Roi , ainfi que fur la bouteille . Les perfonnes
qui en feront ufage , font priées de le faire
repréfenter les bouteilles pour éviter toute furprise
de la part des commiffionnaires. Le Bureau général
eſt toujours rue de l'Hirondelle. Les abonnemens
feront reçus les mardis & les vendredis de
chaque femaine , depuis les huit heures du matin
jufqu'à midi , à l'exception des fêtes . L'on joint
ci - deffous les noms & demeures de chaque perfonne
chargée de la diftribution de l'Eau du Roi
dans Paris.
OCTOBRE 1767. 213
Nons des demeures des perfonnes chargées
de diftribuer l'Eau du Roi ; favoir ; les
fieurs ,
Hardy , Marchand Vinaigrier , rue Saint Honoré
, vis- à- vis le cul- de - fac de l'orangerie.
Ravoifier , rue Saint Roch , à côté de la petite
porte de l'églife,
Baffand , Marchand Limonadier , rue Saint
Denis , au caffé de Malthe , vis - à-vis la rue de la
tabletterie .
Jolly , Maître Bourrelier , rue du petit repo
foir , place des Victoires.
Bryois , Marchand de tabac , rue Baillette .
Hecquet , Marchand Vinaigrier , rue Montmartre
, vis- à-vis Saint Jofeph .
Le Redde , Marchand Bonnetier , rue Charlot ,
au Marais.
Hecquet , Marchand Vinaigrier , rue Saint
Antoine , au coin de la rue de l'Egout , derrière
les boucheries .
Maquet , Marchand Vinaigrier , rue & porte
Saint Jacques .
Semelle , Marchand Vinaigrier , rue de la Verrenie
, vis -à- vis la rue des Coquilles.
Daintrou , Marchand de tabac , rue de Varenne,
la première maiſon neuve à gauche par la rue du
Bac.
Moncelet , dit Defcoffine , Marchand Epicier ,
à la croix rouge , à l'entrée de la rue de Séve.
Philipart , Marchand de tabac , rue des Saints
Peres , vis - à- vis la rue de Verneuil .
و
Roblot Officier de la Ville , à l'hôtel de Vallois
, vis - à- vis l'hôtel de Nivernois , rue de Tour
non.
214 MERCURE DE FRANCE .
Mongrolle , Marchand Vinaigrier , vieille rue
du Temple , au coin de la rue Culture Saint
Gervais.
Bufillier , Marchand Limonadier , rue Mazarine
, vis - à - vis la rue Guenegaur.
Le Bureau général , rue de l'Hirondelle .
A Verſailles . Le fieur Comere , Marchand Parfumeur
, petite place.
Le fieur Binfe , Marchand Epicier , aux quatre
bornes , au coin des rues Satory & de l'orangerie.
AP PROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois d'octobre 1767 , & je n'y ai rien trouvé
qui puifle en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 19 octobre 1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LE Tonneau de vin & la bouteille d'ancre ,
fable .
Page
8
REGRETS fur la perte de ma maîtreffe.
QUATRAIN fur l'hiftoire du Grand Condé. 9
(
MA Phi phie , épître à M. Morel , Avocat
à Cha amront en Dombes. 10
HEPIGRAM E fur le portrait d'une Dlle qui eft
peinte à fon avantage.
!YO
12
BIBLIO ,
OCTOBRE 1767. 215
EXTRAIT des regiftres des délibérations de l'hôtel
de Ville de Nangis .
L'AMANT duppe de lui- même , conte,
SUITE des chanfons anciennes.
FABLE. La Flèche.
AUTRE. La Vigne & l'Ormeau,
12
17
49
60
Ibid.
DISTIQUE fur Mlle Dup... fille d'un habile
Médecin , & qui eft auſſi aimable que jolie. 61
IMPROMPTU à M. R. M. qui venoit de chanter
un air .
A l'Auteur des Loifirs d'un Soldat,
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
lbid.
62
63
64
L'HEURE du Berger , chanſon à mettre en mufique.
69
ARTICLE II. NOUVELLES LITTERAIRES .
LeVoyageur François ; par M. l'Abbé Delaporte.71
AVIS fur quelques livres propofés à un rabais
confidérable du prix prdinaire.
ANNONCES de Livres.
88
91
107
111
LETTRE de M. Luneau de Boisjermain à M. de la
Place.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujet des
Odes de M. Sabatier.
SECOND avis concernant la langue primitive. 114
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
116
PROGRAMME de l'Académie Royale des Belles-
Lettres , Sciences & Arts de Bordeaux .
PRIX proposés par l'Académie des Sciences ,
Belles-Lettres & Arts de Lyon,
PRIX d'Eloquence propofé par l'Académie des
124
Belles Lettres, Sciences & Arts de Maríeille.127
SÉANCE publique de la Société Littéraire de
Châlons-fur - Marne, 128
216 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE de Befançon.
MÉDECINE,
133
LETTRE de Mde la Marquise de ***. à ſon ani
·M. de *** . attaqué de vapeurs. 143
LETTRE de M. de la Chapelle , Cenfeur Royal ,
& Membre de la Société Royale de Londres ,
fur le Scaphandre , dont il eft l'auteur. 151
ECOLE Vétérinaire. 156
ARTICLE IV. BEAUX - A R T S.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE . Suite des obſervations fur les tableaux ,
fculpture & gravure , expofés au fallon du
Louvre.
SUITE des Arts agréables . Gravure.
ARTICLE V. SPECTACLES.
MUSIQUE.
OPERA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
161
180
182
184
Ibid.
145
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES .
TRADUCTION de l'acte de la confédération géné-
1rale du grand Duché de Lithuanie. 186
Avis concernant les Eaux du Roidu fieurMaille, 219
I
BIBLIO
THE
LYON
1893
THÈQUE
Del'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le