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1767, 02-03
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MERCURE
DE
FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1767.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine .
Fitues in
A PARIS ,
PANIS
CJORRY ,vis- a- vis la Comédie
FIN
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques
CAILLEAU , rue du Fein.
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine
Avec Approbation & Privilege du
TOR LIER
R
NEW
-YORE
DU
CHATEA!

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
au
د
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
Greffe Civil du Parlement
Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure .
Le prix de chaque volume eft de 36föls ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofle ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les receyront
francs de port.
Celles, qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raiſon
de 30 fols par volume , c'est- à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des rays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièce
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fè trouvent auffiau Eu
reau du Mercure. Cette collection eft com
pofée de cent huit volumes . On en a fai
une Table générale , par laquelle ce Recuei
eft terminé les Journaux ne fourniffan
;
plus un affez grand nombre de pièces pou
le continuer. Cette Table fe vend féparé
ment au même Bureau , où l'on pourra f
procurer quatre collections complettes qu
reftent encore.
plu
1
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1767.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ARRET du Confeil des AMOURS rendu
Cythère.
SUR
UR les rapports les plus fincères
De quelques-uns de nos Amours ,
Servans à nous de Commiffaires ,
Dont l'unique emploi tous les jours
Se borne à recueillir , en parcourant la terre ;
Les plaintes des humains qui fubiffent nos loix ,
Pour les faire juger par devant notre mère ,
A la pluralité des voix :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Dûment inftruits de tout ce qui fe paffe
Entre deux coeurs infortunés ,
| Qui cependant à leur diſgrace
Jamais par nous ne furent condamnés ;
Toujours portés à faire grace ,.
Et réfolus d'adoucir la rigueur
Que fur eux le deftin femble vouloir répandre :.
Voici l'arrêt qu'en leur faveur ,
Sur pièces vues , il nous a plû de rendre .
De notre pleine autorité ,
Enjoignons à la Jaloufie ,
Ce monftre , de fureurs , de troubles agité ;
De respecter toujours une tranquillité
Que nous aimions à voir dans leur âme établie.
De plus , fachant que leur repos
N'eft déja traversé que par trop de contrainte ;
Défendons aux Soupçons , aux Rapports , à la Crainte
De leur caufer des fupplices nouveaux .
Que fi , nialgré notre défenſe ,
L'efprit de nos amans s'y laille abandonner ;
Que l'excès de leurs feux feul y donne naiſſance ,
Et produife l'excufe auffi -tôt que l'offenfe
Mais , pour être tous deux moins prompts à foupçonner
,
Exigeons que la Confiance
Et l'Eftime fans ceffe accompagnent leurs pas ;
Connoiffant par expérience
Que l'amour perd les droits , fa force & fa puiffance
Où l'eftime ne règne pas ;
FEVRIER 1767. 7
Voulant qu'à tous amans ils fervent de modèle :
Ordonnons , qu'embrafés d'une ardeur mutuelle ,
Un nom , par leur tendrefle en fecret adopté ,
A tout autre mortel ne foit pas répété ;
Que la moindre fleur préſentée
à l'un des deux foudain foit acceptée ;
Et qu'aux yeux des jaloux , lorſqu'il la recevra ,
On croira qu'il la fent lorsqu'il la baifera :
Voulons que cette règle entre eux foit ufitée
Pour tous les autres dons que chacun d'eux fera ,
Tels que menus bijoux , rubans , & cetera.
Quoiqu'aujourd'hui cette méthode
Semble fentir la vieille mode ;
Le cas qu'en feront nos amans
Fera le prix de ces foibles préfens.
Pour fatisfaire à leur délicateffe ,
Et tenir lieu de ces dons faſtueux
Que fait la vanité , bien plus que la nobleffe ,
Qu'accepte l'intérêt , & non pas la tendreffe ,
L'Amour , trop indigné qu'à des noeuds vieieux,
On le falle fervir de prétexte odieux ;
Voulons qu'une chanfon , la moindre bagatelle
Que l'on reçoit de l'objet de fes feux ,
Devienne pour l'amant , ainſi que pour ſa belle ,
Un tréfor précieux.
Dans un cercle , où chacun fait briller fon génie ,
Si l'amante ou l'amant ,
Soit enfemble ou séparément ,
Entend quelque propos fur lá galanterie ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Qu'ils fe fallent tous deux un fcrupuleux devol
D'y trouver du rapport à leur vive tendreffe ;
Et fi quelqu'autre ofe fe prévaloir,
De la fidélité qu'a pour lui fa maîtreſſe ;
Si quelque belle impunément
Ole vanter la foi de fon amant ;
Qu'à l'inftant même dans leur âme ,
Les deux pour qui nous nous intéreſſons ,
Et pour qui feuls cet arrêt nous rendons ?
Dans la vivacité de leur fincère flâme ,
Et du plus profond de leur coeur , •
S'applaudiffent tout bas d'un plus parfait bonheur.
Qu'ils fachent adoucir les tourmens de l'abſence
Par de fréquens & d'aimables billets ,
Sans chercher à femer dans leurs tendres poulets
Ni traits d'efprit , ni de fcience ;
C'est du fentiment feul que nâquit l'éloquence .
Contraints dans leurs difcours , qu'ils fe parlens
des yeux.
Si dans un lieu public le hafard les raffemble ,
Très fouvent un feul gefte , un coup d'oeil dira
mieux
Que tous les orateurs enfemble.
Qu'en un repas la première fanté
Soit portée à l'objet pour lequel on foupire ;
Mais comme à haute voix ils n'oferoient le dire
Un Amour qui fera fans ceffe à leur côté ,
Aura foin de les en inftruire .
Par M. G *
FEVRIER 1767.
EPITRE A UN AMI.
EST-CE toi que j'entends ? ... âme foible &
commune !
Quoi , déja les revers fatiguent ta vertu !
Déja las de traîner une chaîne importune ,
Tu parles de mourir & tu n'as pas vécu !
Mais toi qui de l'honneur me vantes les maximes ;
Apprends -moi s'il en eft qui commandent des
crimes ,

Qui faffent un devoir de braver à la fois ;
La raifon l'amitié , la nature & les loix !
Malheureux abruti par ta douleur profonde
Tu voudrois ne plus vivre & déja tu n'es rien .
Sans l'efpoir du fecours dont tu peux être au
monde ,
Je dirois << qu'attends-tu ? meurs & ta feras bien.
» Qu'est-ce qu'un hommie oifif à fon centre
immobile ?
Affez d'autres fans toi , créés pour le tombeau
» Occupent fur la terre une place inutile ;
» Délivre-la de ton fardeau «e,
N'eft il donc ici bas aucun noeud qui te lie
Ne tiens -tu pas à ta patrie ,
Par les devoirs facrés d'homme & de citoyen ?
Dois-tu fans fon aveu difpofer de ta vie ,
Et n'eft-ce pas un vol que tu fais de fon bien ¿
1
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Si du moins les regrets honoroient ta mémoire
....
Eh bien pour elle un jour faut-il fe devouer
Vas rougir de ton fang les palmes de la gloire ;
Alors avec éclat je pourrai t'avouer.
Mais lailler à la terre une cendre flétrie ;
*
Mais baffement courbé fous le poids de les maux
Finir par un forfait fa mépritable vie
Eft-ce donc là mourir de la mort du heros ?
Non , je ne conçois point cet abfurde ſyſtême
De vouloir effacer par un remède extrême
Des douleurs que le tems emporte dans fon
cours :
D
Le fage attend leur terme & refpecte les jours .
Las de fouffrir tu meurs ; un lâche eût fait:
de même.
Jeune homme il te fied bien de prétendre
au repos.
Pour jouir de ce droit n'as tu plus rien à faire
L'atlète fe repofe au bout de la carriere ,
Er peut aller cueuillir le fruit de fes travaux
Devant l'Etre vengeur paroîtras -tu fans honte ?
Obferve le préfent , rapproche le paffé ;
Qu'as-tu fait dans le pofte où fon choix t'a placé
De quelle oeuvre aujourd'hui peux- tu lui rendre
compte ?
Ofes-tu t'arrêter quand tu prends ton effor ?
Diffipe le fommeil dont la vapeur t'enyvres
Ami , c'eft en vivant que l'homme apprend à
vivre.
FEVRIER 1767. 11
Regarde autour de toi ; ne vois -tu pas encor ,
Des devoirs à remplir , des modèles à fuivre ?
Tu te plains du malheur. mille autres l'ont
connu ;
...
Mille autres à ton fort pourroient pɔrter envie :
La joie & le chagrin partagent notre vie ,
Et le bien par le mal eft toujours combattu.`
Dans tes ennuis cruels tu dois dire à toi - même
Le mal eft paffager , le bien feul eft certains
Tout doit rentrer dans l'ordre , & le moteur
fuprême
Ne peut s'écarter de ſa fin.
Mais pour te diſpenſer de vivre avec tes frères
Tu n'apperçois chez eux que foibleſſes qu'erreurs ;
Et tes pinceaux atrabilaires
Peignent l'humanité des plus noires couleurs.
» Un deuil univerfel couvre ce vafte abîmes,
> Tout eft dans fon enceinte ou tiran ou victime ,
» L'honnête homme y baiffe les yeux :
De l'amere pitié lè fourire l'accable ;
>> Les rofes du plaifir couronnent le coupable
» Et le vice lui feul a le droit d'être heureux .
>> Que ferai -je au milieu d'un vil peuple d'efclaves,
» Que je vois à genoux mendier des entraves
>> A des hommes de fer plus méprifables qu'eux ,
» Et dans leur baffeffe importune ,
>> Proftituer l'encens qu'ils brûlent pour ces dieux
» Que forge ,à fon caprice ou détruit la fortune?
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
> Dans la poudre , comme eux , dois - je baiffer
mon front ?
» Heureux fi d'un coup d'oeil le falutaire affront
Me diftingue un moment de la foule commune !
Non , ce honteux emploi n'eft pas fait pour
ton coeur ;
O mon ami ! l'opprobre eſt le premier fupplice.
Fuis jufqu'à l'ombre du bonheur ,
S'il faut pour être heureux , que ta vertu
rougiffe.
Mais fois par tes travaux le maître de ton fort;
Ofe embraffer l'indépendance ,
T'élever fans appui par un fublime effort ,
Et laffer le malheur à force de conftance.
Quel triomphe durable ! O combien il eft grand
D'avoir fçu le donner fa fortune , fon rang ,
Et de dire , enyvré de cet honneur ſuprême ,
Je ne tiens rien d'autrui; je me ſuis fait moi- même
Que de noeuds au bonheur t'artacheront un jour
Quand digne d'être époux & père ,
Tu te reproduiras dans les fruits de l'amour ;
Quand fur l'aile de l'âge emporté fans retour ,
Tu verras tes enfans entrer dans la carriere ,
Et rivaux de ta gloire , y briller à leur tour !
Nom refpectable ! ô doux nom d'homme !
S'il peut en être un feul qui balance le tien
De quelque ire vain que la fierté fe nomme
Le plus beau le plus noble eft d'être citoyen,
FEVRIER 1767. 13
Nous dépendons des loix en commençant de vivre ,
Et nos premiers fermens ont été de les fuivre.
Qui de nous méconnoît ces liens immortels ?
Qui de nous , s'il ne fort de ce jufte équilibre ,
Qu'établiffent fur tous les rapports mutuels ,
Peut en jettant le joug , s'écrier , je fuis libre ?
Eh queft - ce que la liberté ?
Son privilége fi vanté ,
N'eft par-tout que celui de choisir les entraves
Que les nôtres du moins honorent notre choix .
De nos devoirs foyons efclaves ,
Mais fur nos coeurs , ami , réfervons nous des
droits.
Qu'importe que Midas ; automate imbécille ,
Traîne dans le tombeau le poids de fon argiles
Que feparé du monde , à lui - même livré ,
Le farouche Timon vive & meure ignoré ?
S'apperçoit-on de leur abſence ?
D'un père de famille on déplore la mort
Mais quel bien a produit leur fterile exiſtence
En patlant au néant ont-ils changé de fort ?
Loin du tronc deffeché d'un arbuſte ſauvage ,
Vois cet orme touffu , l'ornement des forêts ,
Etendre autour de lui fon gracieux ombrage,
Le voyageur affis y refpire le frais ;
Son front victorieux garantit de lorage
Les nombreux rejettons qui s'élevent auprès ;
Les oifeaux vont en foule habiter fon feuillage ,
Et l'infecte à fes pieds partage fes bienfaits. ,
14 MERCUREDIE BRANCE.
Viens 3 es - au
fammes ,
Que Tardens de la piste
dde cess Hrillames
alle diss les ames !
Mesbraste font ouverts com de fer le mien.
Du cercle où nous vivons franchilbuns des amières,
Et prêtons-nous cous dem de piss ferme fouden ;
Confacre au genre humain resales , res lug
mieres :
Je bénirai le jour où j'aurai far de bien.
Qu'imprimés dans les ccents en profonds caractères
,
Nos noms foient à l'abri dela rouille des ant.
En mouillant nos tombeaux de leurs larmes
amères
Les malheureux diront : ils ont aimé leurs freres ;
Ils auroient mérité de vivre plus long-temps !
LEONARD.
FEVRIER 1767. 15
VERS de M. FRANÇOIS , de Neufchâteau,
en Lorraine , âgé de quatorze ans , Aſſocié
de plufieurs Académies , &c.
A Thémire , le premier Janvier 1767.
L'AN finit , un autre commence .
A fon tour il difparoîtra.
Et le vieillard chenu , dont tout craint la puiffance,
Dans l'oubli le replongera.
Tel eft notre deftin , rien ne dure , ô Thémire !
Nos jours ne font que des momens ›
Semblables à la fleur qu'agite le zéphire ,
Et qui ne vit pas deux inftans .
Aux fouhaits des mortels le temps eft infenfibles
Il vole au bruit de leurs foupirs.
Dérobons , s'il le peut , à fon pouvoir terrible
Nos fentimens & nos plaifirs.
e de notre amitié fincère,
signe jamais les feux ;
ft point paffagère ;
Le les rompre , en refferre les
16 MERCURE DE FRANCE.
Que le printemps fuccède à la trifte froidure
Que l'hyver , de l'été , remplace les chaleurs :
Ces changemens de la nature
Ne doivent point changer nos coeurs .
"
LES DEUX FRERES.
APOLOGUE ORIENTAL,
Un homme , au fein de la mifère ,
Mourut & lailla deux enfans.
Le premier , des grandeurs embraffant la carrière ,
Brilla parmi les courtifans.
Le plus jeune , content de l'état de fon père
Vécut de fon travail , & cultiva fes champs .
Pourquoi refter dans ta chaumière ,
Au cadet dit un jour l'aîné ?
Pourquoi fuis-tu la Cour ? Si tu pouvois y plaire
Ton fort feroit plus fortuné.
travailler ainfi durant ta vie entière
Tu ne ferois plus condamné.
Pourquoi , chériffant ton entrave ,
Répondit le cadet , rampes-tu fous un Roi ? ..
Pourquoi n'apprends -tu pas à vivre comme moi ?
Tu ne te verrois plus obligé d'être efclave.
Par le même,
FEVRIER 1767.
EPIGRAMME fur un Médifant.
CLEON qui , par fa médiſance ,
En tous lieux ſe fait remarquer ,
Ne mord les gens qu'en leur abſence
. Ah ! qu'il eft brave d'attaquer
Des hommes qui font fans défenſe !
Par le même.
AUTRE à un Avare.
RICHE & malheureux Citoyen ,
O toi que jour & nuit ton avarice obfède
Tu ne poflédes pas ton bien ,
Mais c'est ton bien qui te poſſéde .
Par le même,
VERS mis au bas du portrait de CALLOTS
noble Lorrain , celebre Graveur , &c.,
CALLOT, ALLOT, tes chefs - d'oeuvres fameux
De la postérité captivent les hommages.
Ton burin fut fublime , & ton coeur généreux.
Tes talens , tes vertus vivront dans tous les âges.
Par le même.
18 MERCURE DE FRANCE.
LES DESIRS.
COMME
OмM un amant attend une maîtreffe
Un courtifan l'accueil du Souverain ,
>
Un pauvre auteur le fuccès de fa pièce ,
Un envieux le malheur du prochain ,
L...... la paix pour commencer la guerre :
La dévote fon directeur ,
Un mauvais fils la mort d'un mauvais père ,
Un créancier le lever d'un feigneur ;
Ainfi j'attends que la force comique
Revienne enfin au théâtre françois ,
Qu'on en éloigne un goûr métaphyfique
Qui chaque jour fait de nouveaux progrès ;
Que l'on redonne à la fcène tragique
Sa dignité , la vie & fa chaleur ;
Qu'à la picié , conduit par la terreur ,
Nous éprouvions l'effet d'un pathétique
Qui , malgré nous , déchire notre coeur ;
Que l'on nous rende un enſemble fublime
Qui , vers le but , le prelle avec vigueur
Et qui , rempli par Phèdre ou par Monime ,
En nous charmant , falle oublier l'auteur !
Ainfi , j'attends qu'un froid déclamateur
Ne penfe plus , par une pantomime
Dont à la foire il peut fe faire honneur
Frapper , faifir l'âme du ſpectateur.
>
FEVRIER 1767 . 19
Ainfi j'attends que la philofophie
Moins exaltée , & pourtant plus fuivie ,
Ceffe d'aigrir & d'alarmer les, lots ,
Et qu'a l'abri des efforts de l'envie
Elle pourvoie aux befoins de la vie ,
Sans fe reftreindre à de ftériles mots.
Ainfi j'attends que la littérature
Soit déformais l'afyle du repos ;
Que l'on y goûte une paix libre & pure ;
Que dans fon fein , pour prix de fes travaux ,
L'homme ifolé fe confole des maux
Qu'abondamment lui fournit la nature.
Ainfi j'attends que de l'atrocité
Et des cris fourds de la vile impofture ,
L'ami des arts & de l'humanité ,
Ne craigne plus la redoutable injure ;
Que pas à pas fuivant la vérité ,
Il ne foit plus , dans fa marche , arrêté
Par la fureur d'une cabale obfcure.
Ainfi j'attends.... Bornons ici des voeux
Qui, fans fuccès , deviendroient trop nombreux,
Et gardons - nous d'étendre cet ouvrage
Par un détail de defirs impuilfans :
Ceux- ci remplis , j'en ferois davantage ;
Mais , par malheur , j'entends la voix du fage
Qui me prédit que j'attendrai long- temps
20 MERCURE DE FRANCE.
REGRETS D'UNE JUIVE.
J'ETOIS
' ÉTOIS à ... & je vis un homme ; fa
phyfionomie
étoit prévenante
, & je le
remarquai
; & je le rencontrai
dans la
fociété , j'en fus charmée ; & j'étois trifte
quand il en étoit abfent. Un jour je caufai
avec lui , il m'enchanta
par fon efprit ,
& depuis toutes les autres converfations
me parurent infipides. Je crus que fon
caractère étoit aufli doux , auffi intéreffant
que fa figure, & je fentis que je l'aimois ;
mon coeur en fut content , car je croyois
qu'il étoit fi doux d'aimer ! & il pénétra
mes fentimens
, car je ne faifois nul
effort pour les cacher : il me parut qu'il
en éprouvoit
de femblables
, & je me
crus heureufe . Nous ne tardâmes pas à
nous avouer réciproquement
ce que nous
fentions , & le bonheur nous fut commun.
Nous vécûmes ainfi quelque temps dans
les délices d'un amour pur & parfait.
..
Les félicités de ce monde font , hélas !
trop paffagères ! ... Je m'apperçus que
celui que j'aimois avoit des défauts ; cette
découverte m'alarma , & je l'aimois toujours
néanmoins , car fon coeur me paroif
FEVRIER 1767. 21
foit toujours bien tendre. Je vis infenfiblement
de l'altération dans fon humeur,
dans fes procédés : le doux contentement
de l'âme femblott fuir loin de lui , & je
m'affligeai. Je redoublai de foins , de
vigilance pour le fatisfaire , mais vainement.
Il m'aimoit encore , & me querelloit
fans ceffe ! ... mes larmes coulèrent...
& je lui laiffai voir toute ma douleur. Il
n' fut pas affez fenfible , & le déſeſpoir
s'empara de mon âme.... Je m'écriai
dans l'amertume où j'étois plongée : « ô
» amour toi qui m'as rendu fi heureufe
pendant trop peu de temps , pourquoi
» verfes-tu à préfent le poifon fur ma vie ?
» veux -tu donc que je renonce à toi pour
jamais ? Ah ! s'il en eft ainfi , arrache le
» trait qui pénètre mon coeur : fois affez.
généreux pour guérir la bieffure que tu
» m'as faite.... ou plutôt rends celle de
» mon amant plus profonde ! Il femble
» méconnoître ton pouvoir , dédaigner res
» bienfaits ; punis un rebelle, en le rendant
"3
و د
"
"
σε
à jamais ton efclave. . . . ». L'amour ne
m'écoutoit pas , car mes chagrins augmentoient
chaque jour.... Mon amant étoit
fombre , la triſte jaloufie le perfécutoit ;
j'étois la victime de fes continuelles injuf
tices , même de fes violences. ... J'émployois
, ppoouurr le ramener , la douceur , la
12 MERCURE
DE FRANCE
.
>> Dans la poudre , comme eux , dois- je baiffer
mon front ?
» Heureux fi d'un coup d'oeil le falutaire affront
Me diftingue un moment de la foule commune !
Non , ce honteux emploi n'eft pas fait pour
ton coeur ;
O mon ami ! l'opprobre eſt le premier fupplice .
Fuis jufqu'à l'ombre du bonheur ,
S'il faut pour être heureux
rougiffe.
? que ta vertu
'Mais fois par tes travaux le maître de ton fort;
Ofe embraffer l'indépendance ,
T'élever fans appui par un fublime effort ,
Et laffer le malheur à force de conftance.
Quel triomphe durable ! O combien il eft grand
D'avoir fçu le donner fa fortune , fon rang ,
Et de dire , enyvré de cet honneur ſuprême ,
Je ne tiens rien d'autrui; je me ſuis fait moi -même
Que de noeuds au bonheur t'attacheront un jour
Quand digne d'être époux & père ,
Tu te reproduiras dans les fruits de l'amour ;
Quand fur l'aile de l'âge emporté fans retour ,
Tu verras tes enfans entrer dans la carriere ,
Et rivaux de ta gloire , y briller à leur tour !
Nom refpectable ! ô doux nom d'homme !
S'il peut en être un feul qui balance le tien
De quelque ire vain que la fierté le nomme
Le plus beau le plus noble eft d'être citoyen,
FEVRIER 1767. 15
Nous dépendons des loix en commençant de vivre ,
Et nos premiers fermens ont été de les fuivre.
Qui de nous méconnoît ces liens immortels ?
Qui de nous , s'il ne fort de ce jufte équilibre ,
Qu'établiffent fur tous les rapports mutuels ,
Peut en jettant le joug , s'écrier , je fuis libre ?
Eh ? queft- ce que la liberté ?
N'eft
Son privilége fi vanté ,
par-tout que
celui de choifir fes entraves
Que les nôtres du moins honorent notre choix .
De nos devoirs foyons efclaves.
7
Mais fur nos coeurs , ami , réfervons nous des
droits .
Qu'importe que Midas ; automate imbécille ,
Traîne dans le tombeau le poids de fon argiles
Que feparé du monde , à lui- même livré ,
Le farouche Timon vive & meure ignoré ?
S'apperçoit-on de leur abfence ? 4
D'un père de famille on déplore la mort
Mais quel bien a produit leur fterile existence
En pallant au néant ont- ils changé de fort ? ¡
Loin du tronc deffeché d'un arbufte fauvage ,
Vois cet orme touffu , l'ornement des forêts ,
Etendre autour de lui fon gracieux ombrage,
Le voyageur affis y refpire le frais ;
Son front victorieux garantit de l'orage
Les nombreux rejettons qui s'élevent auprès
Les oifeaux vont en foule habiter fon feuillage
Et l'infecte à fes pieds partage fes bienfaits. 1
14 MERCURE DE FRANCE .
Viens 5 es - tu pénétré de ces brûlantes
flammes ?
Que l'ardeur de la gloire aflume dans les ames !
Mes bras te font ouverts ; ton fort fera le mien.
Dú cercle où nous vivons franchiffons les barrières,
Et prêtons-nous tous deux le plus ferme foutien ;
Confacre au genre humain tes talens , tes lu
mieres :
Je bénirai le jour où j'aurai fait du bien.
Qu'imprimés dans les coeurs en profonds caractères
>
Nos noms foient à l'abri de la rouille des ans ,
En mouillant nos tombeaux de leurs larmes
amères >
Les malheureux diront : ils ont aimé leurs freres ;
Ils auroient mérité de vivre plus long- temps !
LEONARD.
XX
FEVRIER 1767. 15
VERS de M. FRANÇOIS , de Neufchâteau,
en Lorraine , âgé de quatorze ans , Aſſocié
de plufieurs Académies , &c.
A Thémire , le premier Janvier 1767%
L'AN finit , un autre commence .
A fon tour il difparoîtra .
Et levieillard chenu , dont tout craint la puiffance,
Dans l'oubli le replongera.
Tel eft notre deftin , rien ne dure , ô Thémire !
Nos jours ne font que des momens ,
Semblables à la fleur qu'agite le zéphire ,
Et qui ne vit pas deux inftans.
Áux fouhaits des mortels le temps eft infenfible
Il vole au bruit de leurs foupirs.
Dérobons , s'il fe peut , à fon pouvoir terrible
Nos fentimens & nos plaifirs.
Que de notre amitié fincère ,
Il n'éteigne jamais les feux ;
L'amitié n'eft point paffagère ;
Le temps , loin de les rompre , en refferre les
noeuds
16 MERCURE DE FRANCE.
Que le printemps fuccède à la trifte froidure
Que l'hyver , de l'été , remplace les chaleurs :
Ces changemens de la nature
Ne doivent point changer nos coeurs .
LES DEUX FRERES.
APOLOGUE ORIENTAL
Un homme , au fein de la mifère , N
Mourut & lailla deux enfans.
Le premier , des grandeurs embraffant la carrière ,
Brilla parmi les courtifans .
. Le plus jeune , content de l'état de ſon père ↓
Vécut de fon travail , & cultiva fes champs .
Pourquoi refter dans ta chaumière ,
Au cadet dit un jour l'aîné ?
Pourquoi fuis-tu la Cour ? Si tu pouvois y plaire
Ton fort feroit plus fortuné.
A travailler ainfi durant ta vie entière
Tu ne ferois plus condamné .
Pourquoi , chériſſant ton entravé ,
Répondit le cadet , rampes-tu fous un Roi ? ..
Pourquoi n'apprends-tu pas à vivre comme moi ?
Tu ne te verrois plus obligé d'être efclave.
Par le même,
FEVRIER 1767. 17
EPIGRAMME fur un Médifant.
CLEON
LÉON qui , par fa médifance ,
En tous lieux fe fait remarquer ,
Ne mord les gens qu'en leur abſence
Ah ! qu'il eft brave d'attaquer
Des hommes qui font fans défenfe !
Par le même.
AUTRE à un Avare.
RICHE &
malheureux Citoyen ,
O toi que jour & nuit ton avarice obfède
Tu ne poflédes pas ton bien ,
Mais c'eft ton bien qui te poſlede.
Par le même.
VERS mis au bas du portrait de CALLOT 3
noble Lorrain , celebre Graveur , &c.
CALLOT, ALLOT, tes chefs d'oeuvres fameux
De la postérité captivent les hommages .
Ton burin fut fublime , & ton coeur généreux.
Tes talens , tes vertus vivront dans tous les âges.
Par le même.
18 MERCURE DE FRANCE.
LES DESIRS.
COMM un amant attend une maîtreffe ,
Un courtisan l'accueil du Souverain ,
>
Un pauvre auteur le fuccès de fa pièce ,
Un envieux le malheur du prochain
L...... la paix pour commencer la
La dévote fon directeur ,
guerre :
Un mauvais fils la mort d'un mauvais père ,
Un créancier le lever d'un feigneur ;
Ainfi j'attends que la force comique
Revienne enfin au théâtre françois ,
Qu'on en éloigne un goûr métaphyfique
Qui chaque jour fait de nouveaux progrès ;
Que l'on redonne à la fcène tragique
Sa dignité , la vie & fa chaleur ;
Qu'à la pitié , conduit par la terreur
Nous éprouvions l'effet d'un pathétique
Qui , malgré nous , déchire notre coeur
Que l'on nous rende un enſemble fublime
Qui , vers le but , le prelle avec vigueur
Et qui , rempli par Phèdre ou par Monime ,
En nous charmant , falfe oublier l'auteur !
Ainfi , j'attends qu'un froid déclamateur
Ne penfe plus , par une pantomime
Dont à la foire il peut fe faire honneur
Frapper , faifir l'âme du fpectateur.
FEVRIER 1767. 19
Ainfi j'attends que la philoſophie
Moins exaltée , & pourtant plus fuivie ,
Ceffe d'aigrir & d'alarmer les, fots ,
Et qu'a l'abri des efforts de l'envie
Elle pourvoie aux befoins de la vie ,
Sans fe reftreindre à de ftériles mots.
Ainfi j'attends que la littérature
Soit déformais l'afyle du repos ;
Que l'on y goûte une paix libre & pure ;
Que dans fon fein , pour prix de fes travaux ,
L'homme ifolé fe confole des maux
Qu'abondamment lui fournit la nature.
Ainfi j'attends que de l'atrocité
Et des cris fourds de la vile impofture ,
L'ami des arts & de l'humanité ,
Ne craigne plus la redoutable injure ;
Que pas à pas fuivant la vérité ,
Il ne foit plus , dans fa marche , arrêté
Par la fureur d'une cabale obfcure.
Ainfi j'attends.... Bornons ici des voeux
Qui, fans fuccès , deviendroient trop nombreux,
Et gardons - nous d'étendre cet ouvrage
Par un détail de defirs impuiffans :
Ceux- ci remplis , j'en ferois davantage ;
Mais , par malheur , j'entends la voix du fage
Qui me prédit que j'attendrai long - temps.
20 MERCURE DE FRANCE .
REGRETS D'UNE JUIVE.
J''EÉTTOOIISS à ... & je vis un homme ; ſa
phyfionomie étoit prévenante , & je le
remarquai ; & je le rencontrai dans la
fociété , j'en fus charmée ; & j'étois trifte
quand il en étoit abfent. Un jour je caufai
avec lui , il m'enchanta par fon efprit ,
& depuis toutes les autres converfations
me parurent infipides. Je crus que fon
caractère étoit aufli doux , auffi intéreſſant
que fa figure , & je fentis que je l'aimois ;
mon coeur en fut content , car je croyois
qu'il étoit fi doux d'aimer ! .. & il pénétra
mes fentimens , car je ne faifois nul
effort pour les cacher : il me parut qu'il
en éprouvoit de femblables , & je me
crus heureufe. Nous ne tardames pas à
nous avouer réciproquement ce que nous
fentions , & le bonheur nous fut commun.
Nous vécûmes ainfi quelque temps dans
les délices d'un amour pur & parfait. .
Les félicités de ce monde font , hélas !
trop paffagères ! ... Je m'apperçus que
celui que j'aimois avoit des défauts ; cette
découverte m'alarma , & je l'aimois toujours
néanmoins , car fon coeur me paroif
FEVRIER 1767. 21

foit toujours bien tendre. Je vis infenfiblement
de l'altération dans fon humeur ,
dans fes procédés : le doux contentement
de l'âme femblot fuir loin de lui , & je
m'affligeai. Je redoublai de foins , de
vigilance pour le fatisfaire , mais vainement
. Il m'aimoit encore , & me querelloit
fans ceffe ! ... mes larmes coulèrent...
& je lui laiffai voir toute ma douleur. Il
n' fut pas affez fenfible , & le défefpoir
s'empara de mon âme .... Je m'écriai ,
dans l'amertume où j'étois plongée : « ô
» amour ! toi qui m'as rendu fi heureuſe
pendant trop peu de temps , pourquoi
» verfes- tu à préfent le poifon fur ma vie ?
» veux-tu donc que je renonce
à toi
pour
jamais ? Ah ! s'il en eft ainfi , arrache le
» trait qui pénètre mon coeur : fois affez.
généreux pour guérir la bieffure que tu
» m'as faite.... ou plutôt rends celle de
» mon amant plus profonde ! Il femble
» méconnoître ton pouvoir , dédaigner res
» bienfaits ; punis un rebelle, en le rendant
» à jamais ton efclave. . . . ». L'amour ne
m'écoutoit pas , car mes chagrins augmentoient
chaque jour.... Mon amant étoit
fombre , la triſte jaloufie le perfécutoit ;
j'étois la victime de fes continuelles injuf
tices , même de fes violences. ... J'employois
, pour le ramener , la douceur , la
و د
"
22 MERCURE DE FRANCE.
tendreſſe , la raiſon , & rien ne réuffiffoit ,
car le comble de fon égarement étoit de
croire qu'il n'avoit aucun tort... La défolation
me fuivoit par-tout : je paffois
les jours & les nuits dans les gémiffemens
fans trouver la moindre confolation....
Je fus épouvantée un jour
d'entendre les expreffions du mépris de la
bouche de celui qui m'avoit jadis juré
tant d'amour ; je me révoltai alors : la
fierté fit taire la tendreffe ; je jurai de ne
plus aimer ou du moins de ne plus revoir
le barbare qui m'offenfoit auffi cruellement
, & je tins parole.... Mais , Dieux !
qu'il m'en coûta ! ... qu'il eft affreux d'être
forcée de renoncer à ce qu'on a aimé ! …..
à ce qu'on aime encore malgré fes crimes ! ..
Mes chagrins devinrent plus amers , plus
cuifans , parce que j'étois fans efpoir ....
& mon amant , après quelques trompeufes
apparences de repentir , de retour , m'abandonna
entièrement , & fe livra à la
diffipation. . . . Tout ce qu'il avoit fui
tandis qu'il m'aimoit , il le rechercha dès
qu'il ne m'aima plus... Je reconnus trop
tard que l'amour eft le plus grand des
maux quand il n'eft pas le plus grand des
biens ! ... Je ne raconte les peines qu'il
m'a caufées que pour en préferver , par
ma trifte expérience , celles qui , trop fenFEVRIER
1767. 23
fibles , pourroient s'y expofer ; car j'aime
mon fexe , & veux lui épargner , s'il eft
poffible , des tourmens qu'il éprouve trop
fouvent.
VERS que le fieur PIERRE HOURCASTRIME
, de Navarreux en Béarn , a
eu l'honneur de préſenter au Roi ( 1 ) pour
accompagner une nouvelle démonftration
des principes de P'écriture & des deffeins
à la plume de fa compofition.
UN Citoyen des Pirénées
Qui , fans intrigue & fans appui ,
Dans le plus doux repos voit couler les années ,
Ofe , grand Roi , vous offrir aujourd'hui
De fon amour pour vous ce foible & fimple gage.
L'art n'a point orné cet hommage ;
De ( 2 ) la feule nature , hélas il eſt le fruit.
C'est toujours elle qui conduit
Şa main , fon coeur & fon erage.
( 1 ) Comme il paroît par la Gazette du vendredi
16 Janvier 1767 .
(2 ) Il faut obferver que l'Auteur n'a jamais vu ni
peindre ai deffiner , & qu'il ne doit fes talens qu'à la
nature .
#24 MERCURE DE FRANCE.
LE ROI DE LA FÊVE.
ODE.
LA fortune qui me couronne
De ce feftin me fait le Roi.
Je vois tout ce qui m'environne
Dès ce moment fubir ma loi .
Je veux qu'une heureufe abondance
Prévienne ici tous les defirs :
Je vais effayer ma puiffance
En faifant naître des plaifirs.
Oh que mon fort eft agréable !
Qu'il a d'attraits ! qu'il a d'appas !
Je puis voir , fans fortir de table ,
Tous mes fujets , tous mes états.
Mon règne tranquille & paifible ,
Sera l'image de mon coeur,
Quand on eft né tendre & fenfible ;
Règne-t jamais par la peur ?
Peuple chéri , voyez ce verre ,
Regardez ce fceptre ,brillant ;
Quoiqu'il ne foit que de fougère ,
Je ne m'en crois pas moins puffant.
Chacun
FEVRIER 1767. 25
Chacun porte fur le vifage
L'étiquette de la gaieté ;
Et , pour me rendre un doux hommage ,
Chacun célèbre ma fanté.
Que perfonne ne fe contraigne ;"
Que le fel brille en vos propos :
Amis , je prétens que mon règne
Soit une époque de bons - mots.
Mais quoi de mon bonheur extrême
J'entrevois le terme fatal : }
Demain on me rend à moi - même ,
Et je redeviens votre égal !
Du fameux temple de mémoire
Si , par hafard , je fuis exclus ;
Que l'on parle au moins de ma gloire
Dans les annales de Bacchus .
Qu'on dife , en faisant mon hiſtoire :
« Il aimoit les jeux & les ris ;
» Comme nous il aimoit à boire :
» Ses fujets étoient les amis .
Par M. JANNIN , Roi de la fève à Chaſſagne
en Breffe , proche Chalamont , le 7 janvier
1767.
B
26 MERCURE DE FRANCE,
ODE traduite d'ANACREON , dont le
fens eft : quand l'efprit & la beauté ſe
trouvent enſemble , il eft impoffible à
l'amour de fe dégager.
UN jour , fur les bords
d'Hipocrèné ,
Avec des roſes & des lys ,
Les Mufes firent une chaîne ,
L'Amour parut , l'Amour fut pris,
La belle & charmante Glycère
Lui donna fon coeur pour prifon,
Bientôt la Reine de Cythère
Vole & propoſe ſa rançon.
Mais dans fes fers ce Dieu volage
Trouvoit tant de félicité ,
Qu'il préféra fon esclavage
Aux charmes de la liberté .
Par M. d'HERMITE MAILLANE ,
d'Aix en Provence.
FEVRIER 1767 . 27
CHANSO No Mlle *** .
QUACAND je fuis auprès de Glycère ,
Je voudrois être auprès d'Iris.
Mon coeur , dans fes defirs contraire ,
Ne fait à qui donner le prix.
Églé, d'où vient mon inconftance ?
Du moment même où je te voi ,
Mon coeur n'a plus de préférence ,
Mon coeur ne penfe plus qu'à toi.
Glycère a l'efprit agréable ;
Mais elle n'a que de l'efprit.
Iris eft plus belle qu'aimable ,
Et chez toi tout le réunit.
Par le même.
SUR le Service fondé pour M. LE Dau-
PHIN , par Mgr L. C. d. B. A. D'...
SUR le tombeau d'un Prince , objet inépuiſable
De l'amour de la France , ainfi que de fes pleurs ,
Tandis que nous jettons de l'encens & des fleurs ,
O vous le tendre ami de ce Prince adorable
Bij
18 MERCURE DE FRANCE .
Vous vouez à fon ombre un fervice annuel , --
Qui , jufqu'à nos neveux , de notre deuil mortel ,
Doit prolonger fans fin la trace ineffaçable.
Grand Prélat , votre zèle eſt juſte & reſpectables
Oui , tous les temps doivent pleurer
Un malheur que , peut- être en leur cours innombrable
,
Tous les temps réunis ne pourront réparer.
Par un Chanoine de Melun.
LE SOLITAIRE DES ARDENNES.
ANECDOTE INTÉRESSANTE .
MATHILDE ATHILDE de Gerville , veuve du
Comte de Valmaure , quelques années
avant la mort de fon époux , étoit devenue
héritiere , du côté maternel , du Marquifar
de Négremont , fitué dans les Ardennes ,
& qui étoit un franc- alleu d'où relevoient
plufieurs fiefs affez confidérables . Rendue
à fa liberté la d'un mari auquel
le devoir l'avoit unie fans l'aveu du penchant
, mais à qui la raiſon , l'eftime &
la reconnoiffance l'avoient attachée par
des noeuds plus folides que ceux de l'amour,
elle ne refpira plus d'autre bonheur que
par perte
FEVRIER 1767. 29
celui de l'indépendance. Pour s'y livrer
entierement , 'elle avoit vendu tous les
biens qui lui appartenoient dans le Pertois *
où elle étoit née , & du produit de cette
vente elle avoit augmenté fon domaine.
de Négremont où elle étoit venue fe retirer
dans le deffein d'y regner tranquillement
au milieu de fes vaffaux .
Si la beauté ne donne pas la puiffance ,
elle fert du moins à en faire chérir les
droits. Mathilde n'étoit pas encore dans
fa vingt-fixieme année , lorfque les Ardennes
s'embellirent de l'éclat de fes
charmes , & virent tempérer la rudeſſe
de leur climat , par les agrémens de fon
efprit , & la douceur de fon caractère :
auffi ravis des belles qualités de fon âme
qu'éblouis de fes attraits , tous fes vaffaux
fe difputerent l'honneur de lui rendre
le premier hommage. Touchée de leur
empreffement , elle ne parut point s'enorgueillir
de l'effet que fa vue produifoit
fur tous les cours. Pour rendre foń triomphe
plus complet , elle ne voulut point
* Le Pertois est une contrée de la Champagne ,
qui a pris fon nom du bourg de Perte ; on l'appelloit
auffi Partois , mais mal à propos , puifqu'il
dérive de Perte , & que l'on n'a jamais dit
( Parte , comme il eft prouvé dans les capitulaires
´de Charlemagne , où ce pays eft appellé Pagus
Pertifus.
B iij
30 MERCURE
DE FRANCE
.
en effleurer la gloire en excitant ,• par
aucune attention particuliere , la moindre
rivalité. Cependant , malgré les efforts de
fa modeftie , malgré les foins qu'elle prit
pour déguifer toute efpece de préférence ,
à travers le voile de la plus adroite politique
, on crur s'appercevoir que les refpects
d'Arnaud , Sire de Clarange , avoient
été les mieux reçus. Le préjugé étoit pour
lui ; c'en étoit affez pour éveiller la jaloufie.
Ce Sire de Clarange étoit un heureux
aventurier , dont la fortune fembloit prendre
plaifir à élever le crédit fur les ruines
de l'amour. C'étoit un efprit liant , fouple ,
affectueux , prévenant ; perfonne n'entendoit
mieux que lui à concilier fon humeur
avec toutes les fantaifies des femmes ,
à fe prêter à tous leurs goûts ; il fçavoit
fe plier à tous leurs caprices ; tantôt original
, tantôt finge , il fe varioit fuivant
les jours , les heures , les momens ; il
philofophoit , il déraifonnoit , il folâtroit ,
il pleuroit au gré de celles qu'il courtifoit :
fait pour ne fe rebuter de rien , il n'étoit
jamais éconduit ; avec l'air le plus avantageux
, il avoit l'art de fe rendre intéreffant
, il ne parloit de fa valeur que du
ton qui fait croire aux braves , & il n'en
étoit que plus confidéré des belles, & redouté
FEVRIER 1767. 31
des fes rivaux. Trois femmes , qu'il avoit
époufées fucceffivement & dont il avoit
eu la précaution de s'affurer l'héritage ,
avoient contribué à le rendre le plus puiffant
des vaffaux de Mathilde. Et quoique
le chagrin les eût moiffonnées toutes trois ,
on s'envioit encore l'honneur de plaire
au délicieux Arnaud il femble qu'un
homme de mauvaiſe foi foit une pierre
d'aimant pour les femmes ; elles s'y attachent
en dépit de la raifon & d'ellesmêmes
; leur vanité , ou leur coquetterie ,
les rend toujours dupes des fauffes apparences.
On devine bien qu'Arnaud ne manqua
pas de profiter de la premiere impreffion
que l'on préfumoit que fon hommage
avoit faite fur le coeur de la nouvelle
Marquife de Négremont . Ses vifites furent
d'abord fréquentes , enfuite il eut l'air
-de
de fe moins prodiguer , peu à peu il céda
aux reproches que l'on lui fit de fa rareté ,
& finit par devenir effentiel . Par ce manége
, il s'étoit flatté de captiver le coeur
de fa fuzeraine , & il comptoit déja fes
égaux au rang de fes vaffaux . Cependant
Malthilde écoutoit encore affez la raifon
pour ne point s'abandonner aveuglément
aux dangers d'un penchant qui l'auroit
conduite à fa perte. En s'attachant Ar-
Biv
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
naud par des égards , elle n'avoit d'autre
vue que d'en faire un efclave , dévoué
à toutes fes volontés. D'ailleurs , le plaifir
d'humilier fes rivales fatisfaifoit en fecret
fa vanité. L'amour propre eft naturel chez
les femmes , c'eft un foible inféparable
de leur être , il devient en elles une fource
d'efprit & d'agrémens . Pourrions - nous
leur reprocher un défaut qui ne fert qu'à
les rendre plus aimables ? Jaloufe de fa
liberté , & veuve d'un époux qui , par
les plus tendres complaifances & les procédés
les plus honnêtes avoit fçu fixer
fon eftime , la Marquife fentoit tous les
rifques qu'elle courroit , en s'expofant aux
caprices d'un homme chéri de toutes les
femmes , & par conféquent , fait pour les
trahir toutes .
Depuis fix ans , on ne parloit dans les
Ardennes que de l'étrange bifarrerie d'un
folitaire , nommé Bafile , qui faifoit ſa demeure
entre des rochers peu éloignés
des bords de la Semoi , vers l'endroit où
cette riviere prend fa fource. Le château
de Négremont n'en étoit qu'à environ
trois milles de diſtance. La manie de cet
homme extraordinaire étoit de fuir tout
commerce avec les humains . Seul avec un
ferviteur dont il étoit plutôt l'ami que le
maître , ils s'occupoient enfemble à cultiver
FEVRIER 1767. 33
quelques portions de terre qui lui appartenoient
& qui fourniffoient à leurs bcfoins.
Une grotte qu'ils s'étoient bâtie
eux-mêmes , leur fervoit de retraite , &
ils s'y étoient rendus inacceffibles à tout
le monde. Lorſque la chaleur interrompoit
leurs travaux , Bafile alloit chercher
dans l'épaiffeur des forêts un azile contre
les ardeurs du foleil , & s'y livrer à fes
profondes rêveries . Si quelqu'un le rencontroit
ou vouloit l'aborder , il fçavoir
bientôt fe dérober à fa vue ; fi quelquefois
on ofoit le fuivre ou l'interroger
malgré lui , la fierté de fes regards ' en
impofoit aux plus indifcrets. A la nobleſſe
de fa figure , dont les traits fembloient altérés
par la douleur , à la dignité de fa
démarche qui démentoit la fimplicité de
fes habits , il étoit aifé de juger que
c'étoit quelque homme d'une naiffance
élevée , qui étoit venu enfevelir dans ces
déferts fon nom & fes malheurs. Du
moment que l'on l'avoit vu , on n'éprouvoit
plus à fon égard d'autres fentimens que
ceux du refpect & de l'attendriffement ,
& on fe retiroit toujours plus pénétré de
fa trifteffe qu'offenfé de fa milantropie.
Un foir que la Marquife donnoit à
fouper , on fir tomber la converfation fur
le chapitre du folitaire , & le portrait fin-
By
34 MERCURE DE FRANCE.
gulier qu'on lui en fit , excita fi fort fa
curiofité qu'elle fe mit dans la tête de le
voir , & de lui parler à quelque prix que
ce fût . Le Sire de Clarange , qui n'avoit
ceffé de differter fur les différens jugemens
que l'on en avoit portés , voulut bien
le ranger dans la claffe de ces prétendus
philofophes , dont l'extravagance fait tout
le mérite. L'oifiveté , dit - il , a fes charlatans
comme l'induftrie ; il y a des ambitieux
de toute efpece , & tel qui n'auroit
joui d'aucune diftinction en vivant parmi
les hommes , fait en acquerir en fuyant ou
en dénigrant leur fociété. Tout dépend du
jour dans lequel on eft vu ; la manière
de s'annoncer donne l'opinion , & l'opinion
fait le refte . Il cita à ce fujet beaucoup
d'exemples de perfonnages ridicules
dont la folie publique avoit immortalifé
Finutilité , & trouva que c'étoit mettre
la célébrité à trop bas prix que de s'occuper
d'un être comme Bafile. Les hommes
ajouta-t- il , fe dégradent eux mêmes en
eftimant les fous qui les méprifent ; fongeons
à ceux qui nous aiment , oublions
ceux qui nous haiffent. Ce difcours ne
refroidit point l'empreffement que la Marquife
témoignoit de voir le folitaire. Clarange
, piqué , mais cherchant à déguifer
fon humeur fous une feinte gaîté , lui
FEVRIER 1767. 35
propofa , puifque chacun en parloit avec
tant d'admiration & defiroit de le connoître
, d'aller l'enlever dans fa cabane &
de le promener dans fes terres comme un
animal curieux . Cette cérémonie achevée ,
pourfaivit- il , dès qu'il a fait voeu de détefter
le genre humain , pour le remettre à
fon aiſe , nous lui ferons faire les honneurs
de votre baffe- cour.
La Marquife improuva l'indécence de
cette propofition & de la plaifanterie .
Clarange , lui répondit - elle , j'avais meilleure
opinion de votre coeur , fachez que
la vertu eft refpectable en quelque lieu
qu'elle ' elle habite , & que ce n'eft pas le moindre
effort que d'apprendre à borner fes
defirs. Tranquille dans fa chaumière , Bafile
n'y eft à charge à perfonne : content
de peu , il vit fans ambition ; fa pauvreté
l'exempte de remords . Si tous les hommes.
cherchoient comme lui à devenir indépendans
de la fortune , croyez que la fociété
y gagneroit bientôt. L'égalité rendroit
plus étendue la chaîne qui nous lie.
La médiocrité n'eft pas toujours fi loin
du vrai bonheur que l'opulence ; ne nous
éblouiffons point de notre grandeur , &
refpectons le fage qui ne faitpoint l'envier.
Tous les convives applaudirent autant
à la juſteſſe de cette réponſe qu'aux giâces
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
avec lefquelles elle fut prononcée. Cla
range , confus , rougit de fon indifcrétion ,
juftifia l'inconféquence de fes avis en feignant
qu'ils n'étoient qu'un pur badinage
par lequel il avoit voulu éprouver ceux
qui l'écoutoient , & ajouta que l'indignation
générale qu'il avoit excitée parmi eux
faifoit l'éloge de leurs fentimens.
Lorfque la compagnie fot retirée , la
Marquife repaffa dans fa mémoire tous
Tes points de converfation auxquels la vie
folitaire de Bafile avoit donné fujet. Les
différentes raifons qui juftifioient la haute
idée que l'on avoit de fa naiffance excitèrent
en elle la plus tendre pitié. Elle
cherchoit à deviner quels pouvoient être
jes motifs qui l'avoient déterminé à brifer
volontairement tous les nauds de la fociété
pour s'anéantir dans un défert . La haine
conftante qui le féparoit du monde à la
fleur de fon âge , le chagrin dont il paroiffoit
dévoré , l'ennui qui le fuivoit partout
, & qui fembloit faire fes uniques
plaifirs , ne venoient , fans doute , que d'un
coeur griévement bleffé ; & l'envie qu'elle
avoit d'en pénétrer la caufe l'entraîna dans
les plus férieufes réflexions.
Le lendemain , dès qu'elle fut vifible ,
le Sire de Clarange ne manqua pas , fuivant
fon ufage , de fe rendre chez elle
FEVRIER 1767. 37
pour s'informer comment elle avoit paffe
la nuit Clarange lui demanda fi c'étoit
à quelque mauvais rêve qu'il devoit imputer
le changement qu'il remarquoit en
elle ; & le ton de froideur avec lequel
elle lui répondit lui fit croire qu'il venoit
de commettre une indifcrétion .
Mathilde imaginant enfin que le plus
fur moyen de diffiper fes ennuis étoit de
s'entretenir de l'objet qui les avoit caufés ,
elle revint fur le chapitre du folitaire , &
pria Clarange de lui avouer de bonne foi
ce qu'il penfoit de cet homme dont on
faifoit tant de récit , & s'il ne feroit pas
tenté , comme elle , de foupçonner que
c'étoit quelque paffion qui le réduifoit au
parti défefpéré qu'il avoit pris de renoncer
toute fociété. Il eft vrai , lui répondit
Clarange , que l'amour nous porte fouvent
à d'étranges extrêmités , & je ne pardonne
qu'à fes fureurs de nous brouiller avec
l'humanité. Je fens de plus en plus de
quoi ce fentiment peut nous rendre capables
; & la vraiſemblance , juſtifiant vos
foupçons à l'égard de Bafile , me fait prendre
un intérêt particulier à fes infortunes.
Pour moi , reprit la Marquife , je ne faurois
entendre parler d'un amant malheureux
fans partager fes peines. Je n'ai que
trop appris à connoître les funeftes effets
י
38 MERCURE DE FRANCE.
d'une paffion fi dangereufe. Clarange , furpris
de ce difcours , qu'elle n'acheva qu'en
pouffant un profond foupir , s'empreffoit
déja à lui demander les raifons qui la faifoient
parler ainfi . Vous , Madame , lui difoit-
il , êtes-vous faite pour avoir la moindre
idée des malheurs de l'amour ? Non ,
le Ciel n'a dû vous former que pour en
connoître les douceurs. Il alloit pourſuivre,
lorfqu'une troupe de Gentilshommes entra
chez la Marquife , ayant à leur tête le
chef de fa vénerie , & vêtus du même uniforme.
Dans le deffein de lui faire leur
cour , ils venoient l'inviter à être témoin
ou compagne de la chaffe qu'ils fe préparoient
à donner à un fanglier monftrueux
qui défoloit les Ardennes. La Marquife ,
jugeant que la folitude des bois convenoit
parfaitement à la mélancolie où l'amer reffouvenir
de fes premières chaînes venoit de
Ja replonger , accepta la partie avec plaifir
& voulut partager l'honneur de cette journée.
Le galant Arnaud fe chargea de remplir
auprès d'elle les fonctions d'écuyer ,
& courut fur le champ lui faire feller un
cheval dont il pouvoit garantir la légéreté ,
la foupleffe & la docilité.
La belle Mathilde , vêtue en Amazone ,
traverfa comme en triomphe la ville de
Négremont. Après une courfe affez longue
FEVRIER 1767. 39
& pendant laquelle on avoit tué quelques
loups & autres animaux fauvages , on
convint d'aller faire alte dans un endroit
de la forêt où , par les foins d'Arnaud ',
le pourvoyeur de Mathilde avoit fu préparer
, fous une riche tente , un repas
impromptu qui fut trouvé délicieux. Arnaud
fe félicitoit de voir la Marquife
reprendre fa gaîté ordinaire ; & l'on fe
promettoit bien de ne pas retourner au
château que l'énorme fanglier ne fût détruit.
Un des gardes de la forêt vint alors
avertir qu'il avoit apperçu la bête de trèsloin
, & qu'elle paroiffoit diriger fa courſe
vers l'endroit où l'on étoit raffemblé..
Dans l'inftant les chevaux font bridés &
les cavaliers en état d'attaquer le monftre
qui s'avance vers eux. La Marquife veut
avoir la gloire de lui porter le premier
coup , & tous à l'envi lui cèdent cet honneur.
Elle tend fon arc , & la flèche qu'elle
lance atteint vers l'épaule l'animal , dont
la bleffure irrite la fureur ; fes yeux s'enflamment
de rage , & il fe rue contre les
affaillans avec tant de violence & en pouffant
des cris fi affreux , que le cheval de
la tremblante Amazone l'emporte à travers
les fentiers pratiqués dans la forêt , tandis
que les chaffeurs , occupés à combattre le
fanglier , ne s'apperçoivent point de fa
fuite.
40
MERCURE
DE
FRANCE
. Revenue à elle -même , elle fe trouve
égarée au milieu de diverfes routes qu'elle
neconnoît pas. Incertaine du chemin qu'elle
devoit fuivre , elle fe laiffa conduire au
hafard par fon courfier ; elle entra enfin
dans une plaine qui féparoit la forêt &
qui étoit bornée , d'un côté , par de hautes
montagnes , & de l'autre par de fimples
collines. Sur une de ces éminences elle
découvre une petite maifon d'une ſtructure
fingulière. Dès qu'elle en eft affez
près pour pouvoir fe faire entendre , elle
fonne du cor , & perfonne ne paroiffant ,
elle traverfe un chemin frayé entre les
collines , qui la conduit dans un vallon affez
fpacieux. Elle fent une eſpèce de foulagement
en voyant que les terres en font cultivées.
Ce vallon étoit terminé par un cerele
de rochers qui fembloient former un
précipice , au fond duquel elle n'ofe jetter
les yeux qu'en frémiffant. Mais quelle eft
fa furprife , lorfqu'une grotte bâtie dans
cet abîme lui fait conjecturer qu'il eft
habité. Cette vue la fait fonger au folitaire
Bafile, & elle penfe reconnoître fa demeure.
Joyeuse de pouvoir fatisfaire fa curiofité ,
elle côtoye ces rochers. En tournant les
yeux du côté oppofé , elle voit de loin ,, à
l'entrée d'un bois épais , un homme d'un
âge avancé, affis auprès d'un arbre, & qui
FEVRIER 1767. 41
s'amufoit à lire. Elle court,vers ce vieillard
que l'éclat de fa beauté ravit d'étonnement.
Bercé de la lecture des fables , il
croit que c'eft quelque divinité qui defcend
des cieux pour s'entretenir familièrement
avec lui , & fe profterne devant
elle . Levez- vous , lui dit- elle , en fouriant ;
le hafard feul me conduit ici , & mon def
fein n'eft pas d'y troubler la paix dont vous
jouiffez. Si , pour achever de vous raffurer ,
il faut me nommer à vous , je fuis la
Marquife de Négremont ; je me fuis égarée
dans ces bois , & je vous prie de vouloir
bien m'enfeigner la route qui mène
à mon château .
C'étoit au bon homme André , au fidèle
ferviteur de Bafile , que Mathilde parloit.
Madame , lui dit-il , je m'offrirois volontiers
à vous remener à votre châteaú , fi la
loi à laquelle je me fuis affervi de ne
jamais m'écarter de cette folitude ne me
le défendoit abfolument. Je fais bien qu'il
y a dans ces cantons une ville de Négremont
; mais je vous avouerai que la carte
des chemins s'eft furieufement brouillée
dans ma cervelle pour ne vous point
tromper , un plan exact & très - bien détaillé
de ces forêts fait un des ornemens
de la grotte que nous habitons ; en le confultant
, vous ne pourrez plus vous égarer.
42 MERCURE
DE FRANCE
.
Permettez-moi de vous quitter un moment
& de deſcendre ... Pourquoi , lui répliqua
la Marquife , n'oferois- je vous accompagner
? De grace , laiffez- moi fatisfaire le
defir que j'ai de connoître cette grotte . Le
bon André , yvre de joie de pouvoir obli
ger une fi charmante perfonne , oublia la
défenſe que fon maître lui avoit faite de
ne recevoir chez lui aucune créature humaine.
Il étoit für que Bafile ne reviendroit
pas avant le coucher du foleil , &
ainfi il craignoit moins d'encourir fa difgrace.
La Marquife , étonnée de l'honnêteté
de ce vieillard , commençoit à douter
qu'elle fût dans la folitude de Bafile , & ,
comme il fe mettoit à attacher à un tronc
d'arbre la bride de fon cheval , qui n'auroit
pas pu defcendre avec eux jufqu'à
l'entrée de la grotte , elle lui demanda s'il
n'y avoit pas de rifque à laiffer ainfi cet
animal feul dans un lieu où des brigands
pouvoient furvenir & l'emmener . N'ayez
aucune inquiétude , Madame , lui répondit
Andre , le maître que je fers a rendu l'accès
de cet afyle fi redoutable, qu'aucun homme
mal intentionné n'oferoit s'y montrer.
L'exemple que fa valeur fit autrefois de
ces fcélérats les en écarte pour jamais.
Quel eft donc , reprit- elle , cet homme f
FEVRIER 1767 . 43
3
courageux que l'on n'oferoit plus venir
troubler dans fa retraite ? Seroir ce Bafile ,
dont on m'a raconté des chofes fi merveilleufes
? C'eft lui- même , Madame , c'eft
ce mortel aimable qu'un fort funefte ,
qu'une douleur cruelle enterre tout vivant
dans ce goufre où fes propres mains lui
ont creusé un tombeau plutôt qu'une demeure
, & où tant de vertus n'étoient
faites pour être enfevelies .
-
pas
Que cette
peinture que vous me faites de fa fituation
m'intéreſſe vivement en fa faveur ! Apprenez-
inoi donc quel étrange défefpoir l'a
pu conduire ici. Il m'eft impoffible de
vous fatisfaire fur ce point ; fes malheurs
font un fecret que j'ai toujours ignoré.
Mais depuis quand le fervez - vous ? Par
quelle aventure vous trouvez- vous enſemble
dans ce défert ?
-
Depuis un temps immémorial le bon
André n'avoit goûté les délices de converfer
avec une jolie femme . Auffi s'empreffa-
t- il à profiter d'une occafion qu'il
étoit bien affuré de ne point retrouver
fi-tôt . Il invita la Marquife à defcendre
dans la grotte pour entendre plus à fon
aife le récit qu'il avoit à lui faire ; elle
y confentit fans peine , & ne lui refufa
point la grace d'accepter fa main ; cet
honneur le combla d'aife & il treffailloit
44 MERCURE DE FRANCE.
de raviffement. Comme il tournoit du
côté du bois , elle ne put lui cacher fon
inquiétude qu'il diffipa en lui faifant comprendre
qu'il eût été impoffible de pratiquer
à travers ces rochers efcarpés un chemin
affez facile pour pénétrer fans danger
jufqu'au terrein qu'ils environnoient. Le
hafard , continua- t- il , a prévenu les deffeins
de Bafile à cet égard , en creufant
depuis cette petite hauteur que vous voyez
un peu avant dans les bois un fouterrein ,
dont une porte , que nous avons conftruite,
ferme l'entrée , & qui conduit , par une
pente douce , jufqu'au lieu que nous habitons.
En difcourant ils arrivèrent à cette porte.
La naïveté d'André & la bonhomie qui
régnoit fur fa figure rendirent la confiance
à la Marquife ; elle s'abandonna fans crainte
à la difcrétion de fon conducteur & entra ,
en fe courbant , comme lui fous cette voûte
épaiffe qui s'élevoit à mefure qu'ils avançoient.
Ils parvinrent ainfi aux pieds des
des rochers . En entrant elle vit fur la droite
une fource d'eau qui tomboit d'une espèce
de cafcade dans un baffin étroit , au bout
duquel elle s'alloit perdre dans le fein de
la terre . Elle fit affeoir André à côté d'elle
& le pria de lui raconter par quelle aventure
il fe trouvoit attaché au fervice de
FEVRIER 1767. 49
Bafile , ainfi que les détails de la vie qu'ils
menoient dans cette affreufe folitude..
Vous avez dû remarquer , Madame ,
avant que d'entrer dans le vallon qui mène
à ce défert , une maifon peu étendue ,
bâtie fur une colline , & d'une architecture
extraordinaire. C'étoit la demeure
d'un favant philofophe nommé Balthafar
Prinxelles, que le Baron de Saint- Arfenne ,
à qui appartenoit la plaine voifine , & la
forêt qu'elle fépare de celle où vous vous
êtes égarée , s'étoit attaché particulièrement
; il le logeoit dans fon château , &
il y avoit dix ans environ que j'étois au
fervice de cet homme célebre , lorfqu'il
vint fixer fon féjour dans l'herthitage que
vous avez vu ; le Baron l'avoit fait conftruire
à fes dépens , & avoit cedé en pleine
propriété à Balthafar , tout le terrein qui
l'environne , ainfi que le vallon & le bois
que bornent ces rochers. Aftronome , géomètre
, chymifte & botanifte , ce grand
philofophe employoit les dernières années
de fa vieilleffe à perfectionner , dans çe
réduit folitaire , toutes les découvertes
qu'il avoit faites dans ces différentes fciences
où il excelloit . Sa maiſon étoit compofée
de plufieurs laboratoires propres aux
divers genres d'étude qu'il s'appliquoit à
approfondir. N'ayant choifi
que moi pour
46 MERCURE
DE FRANCE
.
témoin de fes travaux , rien ne pouvoit
le diftraire de fes occupations dans un endroit
fi écarté. Il y trouvoit fous fa main les
plantes dont il analyfoit les vertus ; &
les hautes -montages qui s'élevent de l'autre
côté de la plaine , lui fervoient d'obſervatoire
il traça lui même le plan des forêts
voifines , qui tapiffe une partie de cette
grotte.
;
Il y avoit deux ans que nous avions
renoncé au commerce du monde , & que
nous nous occupions dans cette retraite ,
lui à l'étude & moi à le fervir , cultivant
enfemble la terre qui nous nourriſoit
lorfqu'un foir , dans la faifon où l'approche
des frimats commence à dépouiller les
arbres de leur verdure , nous promenant
fur la colline du côté du vallon , un moment
avant que le foleil nous privât de
fes rayons , nous entendîmes un bruit de
feuilles que les. d'un homme repoufpas
foient avec violence. Nous tournons la
tête vers l'endroit d'où ce bruit venoit ,
& nous appercevons un guerrier armé de
toutes pièces & de la plus haute taille ,
qui s'avance avec fureur jufqu'auprès de
ces rochers. Là , il s'arrête & leve la vifiere
de fon cafque ; la nobleffe de fes
traits étonne Balthafar. Après avoir jetté
les yeux de tous les côtés , fans faire at
FEVRIER 1767. 47
tention que mon maître & moi l'obfervions
, il leve les mains au ciel avec les
regards du défefpoir , puis les étendant
vers les rochers , il ne nous laiffe plus douter
qu'il ne veuille s'y précipiter. Balthafar
effrayé lui crie auffi- tôt : arrêtez malheureux
! qu'allez vous faire ? A ces mots , l'inconnu
le détourne & vient à nous. Loin de
reculer , Balthafar marche à fa rencontre.
La fermeté & l'air vénérable de ce fage ,
l'interdifent d'abord; enfuite prenant la parole:
ô mon pere ! s'écrie-t- il , par quelle
pitié cruelle empechez vous un infortuné
de chercher dans cet abîme la fin de fes
tourmens ? Mon maître , attendri par ces
mots prononcés avec toute l'énergie de la
douleur , épuife tout le charme de fon
éloquence pour calmer la violence de fes
tranfports ; bientôt il parvient à lui faire.
fentir combien le défefpoir eft indigne
d'une grande âme , & le détermine enfin à
accepter l'hofpitalité qu'il lui offre dans
fon hermitage.
Nous rentrons avec cet hôte , dont nous
avions eu peine à foutenir la marche chancelante
; nous le dépouillons de fon armure
, & nous le couvrons de vêtemens
plus commodes . Le noir chagrin dont
fon coeur eft enveloppé , ne lui permet
pas de faire honneur au repas frugal que
48 MERCURE DE FRANCE .
je fers. Balthafar l'invite à prendre du repos,
& le conduit dans une chambre où je
venois de lui préparer un lit ; mais craignant
que l'accès de fes fureurs ne lui
reprenne pendant la nuit , il ne le quitte
point. Le charme de fes difcours adoucit
la plaie de cette âme déchirée ; la férénité
revient fur fon vifage , un léger fommeil
ferme quelque temps fes yeux appefantis ,
& à fon reveil il confent à prendre quelque
nourriture. Balthafar l'ayant initié, par
la fuite , dans les découvertes qu'il avoit
faites des fecrets de la nature , l'amour
de l'étude diffipa fes ennuis ; & fous le
nom de Bafile , ( car le fecret de fa naiffance
& de fes aventures fut renfermé
entre mon maître & lui ) il devint compagnon
de notre folitude & de nos éxercices.
Les complaifances que Balthafar avoit
eues pour lui furent bien payées environ
deux mois après. Un nombre de brigands
étant venu nous inveftir dans notre hermitage
, le courageux Bafile repouffa leurs
attaques avec tant de valeur qu'aucun
d'eux ne put échapper à la vigueur de
fon bras ; & cet exploit le rendit fi rédoutable
, que depuis on ne s'avifa jamais
de venir nous infulter.
Balthafar & lui vécurent ainfi pendant
deux ans , dansla plus parfaite union . Alors
mon
FEVRIER 1767. 49
mon maître fuccombant fous le poids de
l'âge , rendit fans fouffrances , fans remords
& fans regrèts , une vie que fes travaux
avoient illuftrée , qu'il avoit toujours paffée
dans la pratique de la vertu , & dont aucun
vice n'avoit fouillé la pureté : il laiffa
Bafile héritier de la folitude qui lui appartenoit
, & je reftai au fervice de ce
nouveau maître auquel j'étois déja accoutumé
.
Bafile , étayé de la fageffe de Balthafar ,
ne fut pas plutôt privé d'un appui qui lui
étoit fi néceffaire , qu'il retomba dans
la plus fombre mélancolie. Il ne trouva
plus dans les charmes de l'étude aucune
diffipation, Livré à l'ennui qui le confumoit
, il alloit s'enfoncer tout le jour
dans le plus épais des forêts , où le hafard
lui ayant fait découvrir ce fouterrein , il
trouva que l'hermitage que Balthafar lui
avoit laiffé ne le cachoit pas encore affez
aux regards du monde ; il réfolut de l'abandonner
& d'établir fa demeure au milieu
de ces rochers. Je l'aidai à élever
cette grotte dont il fut l'architecte ; & ce
travail , en rempliffant le vuide de ſes momens
, rendit fon âme à la tranquillité.
Par ce que vous venez d'entendre , vous
jugez bien , Madame , que Bafile n'eft
point un homme que la mifantropie
C
50
MERCURE DE FRANCE .
a banni de la fociété , dont il auroit , fans
doute , fait les délices. Ce n'eft point par
une haine dénaturée qu'il fuit fes femblables.
Accablé de fon infortune , il veut
la cacher à tous les yeux. Son âme eft
fière & fenfible , fon caractère eft doux &
généreux ; il ne fe rend inacceffible aux
grands que
de peur d'en être humilié , &
aux malheureux que dans l'impuiffance où
il eft de les foulager.
La Marquife , charmée de ce récit ,
voulut en marquer fa fatisfaction au vieillard
en lui préfentant de l'argent , qu'il
refufa comme un bien qui lui devenoit
inutile. Il vaut mieux , Madaine , lui dit- il ,
en aider quelque indigent à qui il feroit
néceffaire , que moi qui ne faurois en faire
ufage. Le défintéreffement & la politeffe
d'André donnèrent à la Marquife une idée
du vrai bonheur que fon efprit ne fe feroit
jamais formée . Elle courut alors à la grotte,
dont elle admira la structure élégante , la
diftribution commode & l'extrême propreté
elle y examina le plan de la forêt
de Négremont qui en faifoit un des ornemens
, & , après avoir reconnu le chemin
qu'elle devoit prendre , elle ouvrit une
porte , qui étoit celle d'un cabinet où ,
étant entrée , elle ne put revenir de fa
furprife & fut prête à s'évanouir en confiFEVRIER
1767.
dérant un bufte fait de terre glaife, & dans
lequel elle crut retrouver quelque chofe
de fa figure à l'âge de feize ans. Par quel
événement , dit- elle à André , avec émotion
, ce bufte eft- il ici ? C'eft , lui répondit-
il , l'ouvrage de Bafile ; il l'a pêtri &
formé lui - même. C'eft apparemment
l'image d'une perfonne qui lui fut chère ;
car depuis qu'elle eft placée dans ce cabinet,
il s'y renferme tous les jours pendant plufieurs
heures ; je l'ai même furpris quelquefois
la regardant & verfant des ruiffeaux de
larmes. Le trouble de la Marquise augmente
; elle lui fait mille queftions fur
Bafile , dont elle le prie de lui détailler
le portrait ; & les réponſes d'André ne
faifant que redoubler fon agitation , elle
veut abfolument attendre dans la grotte
que fon maître revienne pour éclaircir à
la fois tous fes doutes.
Mais , dans cet inftant , les échos retentiffent
du fon de plufieurs cors , & la Marquife
fent que ce font fes chaffeurs qui la
cherchent. André effrayé fe jette à fes
genoux pour l'engager à fé retirer & à ne
point l'expofer aux reproches de Bafile :
il l'affure que , tant qu'il entendra du
monde dans la plaine , il ne rentrera point ;
il lui perfuade enfin qu'en revenant fouvent
dans le bois à l'heure où il fe retire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
fions
ordinairement , elle trouvera affez d'occapour
le furprendre & le queſtionner
fur ce qu'elle defire favoir de lui. La Marquife
n'infifta point davantage , remonta
le fouterrein , retrouva fon courfier , prit
congé d'André , regagna la plaine , combla
de joie les chaffeurs inquiets , & revint
avec eux dans la ville .
La fuite au Mercure prochain.
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES.
CHANSON du Poëte VILLON.
SUIVEZ, beautés , courez aux fêtes ,
Aimez , aimez tant que voudrez :
Et fi n'y perdrez que vos têtes ,
En la fin ja mieux n'en vaudrez :
'Amours , folles amours font les. gens
Salmon en idolatria :
Sanfon en perdit fes lunettes :
Bienheureux eft qui rien n'y a !
bêtes ;
Salmon idolatria , pour Salmon idolatra.
François Corbuel , dit Villon , étoit né à Paris
fous le règne de Louis XI. Defpréaux a dit de
ce Poëte :
Villon fut le premier , dans ces fiècles groffiers ,
› Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Villon épuifa vraisemblablement toute la morale
dans cette chanfon. Ce fut un fripon incorrigible,
FEVRIER 1767.
$3
CHANSON de CLEMENT Marot.
PLUS ne fuis ce que j'ai été ,
Et plus ne faurois jamais l'être ;
Mon beau printemps & mon été
Ont fait le faut par la feneftre .
Amour > tu as été mon maître ,
Je t'ai fervi fur tous les Dieux .
Ah ! fi je pouvois deux fois naître ,
Combien je te fervirois mieux !
Cette chanfon eft un chef - d'oeuvre de naïveté :
ce caractère diftingue particulièrement ce célèbre
poëte. Marot vivoit fous le règne de François I.
Il fut bleffé & fait prifonnier à la bataille de Pavie .
Les Dames de la Cour , & particulièrement la
Sénéchale de Normandie , maîtreſſe du Dauphin
, aimoient extrêmement les ouvrages de
ce poëte. Marot faififfoit à fon gré divers genres
de poésie. Anacréon eſt imité très - heureufement,
dans ce tableau :
De Cupido le diadême
Et de roſes un cordelet ,
Que Vénus cueillit elle- même
Dedans fon jardin verdelet ,
Et fur le printemps nouveler ,
Le tranfmit à fon cher enfant ,
Qui donna pour ces rofes belles ,
A fa mère un char triomphant ,
Conduit par douze colombelles. C iíj
54
MERCURE DE FRANCE .
AUTRE chanfon de CLEMENT MAROT,
fur l'air : Les doux plaiſirs habitent ce
bocage ,
PUISQUE
&c.
UISQUE de vous je n'ai autre viſage ;
Je m'en vais rendre hermite en un defert ;
Pour prier Dieu , fi un autre vous fert ,
Qu'autant que moi en votre honneur ſoit fage ,
Je men vais rendre hermite en un defert.
Adieu , amour , adieu gentil corfage ,
Adieu ce rire , adieu ces fi beaux yeux , bis.
Si trop long- temps vous fûtes mes feuls Dieux ,
Je n'ai pas eu de vous grand avantage ,
Un moins aimant aura peut- être mieux.
AUTRE chanfon du même auteur.
RÉCOMPENSE OMPENSE vous donnerai ,
Mon ami , & fi menerai
A bonne fin votre eſpérance ;
Vivante ne vous laifferai ,
Encore quand morte ferai ,
L'efprit en aura fouvenance.
Si pour moi avez du fouci ,
Non pour vous n'en ai moins auffi
FÉVRIER 1767.
Amour le vous doit faire entendre :
Mais s'il vous fâche d'être ainfi' ,
Appailez votre coeur tranfi ;
Tout vient à point qui peut attendre .
CHANSON de DU BELLAY
MYSIS YSIS fur ces bords- icy ,
A Vénus offre & ordonne
Ce myrthe , & lui donne auffi ,
Ses tropeaux & fa perfonne.
Ordonne , tropeaux , pour foumet , troupeaux.
Du Bellay , fieur de Liré , étoit Chanoine de
P'Eglife de Paris . Il fut nommé à l'Archevêché
de Bordeaux , par la démillion du Cardinal du
Bellay fon oncle. Il mourut en 1559. On l'avoit
furnommé le Catulle François. Il y a dans fes
poéfies de la douceur , & un mérité plus rare
encore , de la naïveté.
BOUQUET à un ami pour fa fête.
S'11 eft encor dans nos vallons
S'IL
Quelques fecrettes fleurs qu'avec un foin extrême
Flore ait fû dérober aux cruels aquilons ,
Cher M.... je les laille à la main qui les aime
C iv
G MERCURE DE FRANCE.
Pour moi , le feul bouquet que je viens vous offrir ,
C'eſt un defir ardent , une formelle envie
De vous honorer , vous chérir ,
Et vous être uni pour la vie .
ce bouquet vous plaît , tous les jours dans
mon coeur
Les fleurs qui l'ont formé naiffent en abondance
Sous les yeux du refpect , de la reconnoillance
Et du penchant le plus flatteur.
Vous en voir , avec complaifance ,
Reſpirer , applaudir l'odeur ,
Fait mon defir , mon eſpérance ,
Et le terme de mon bonheur ..
Par L. C. Ch. de Melun.
EPITRE & M. DE VOLTAIRE.
J'AI vu Henry dans les combats ;
Lui feul faifoit trembler la ligue :
L'oeil fixe affrontant le trépas ,
Du fanatilme & des foldats
Il bravoit la foudre & l'intrigue.
J'ai vu les ligueurs confondus
Par-tout lui céder la victoire :
Refpecté même des vaincus ,
Sur l'aîle des grandes vertus
Ce Prince voloit à la gloire.
Pour chanter de fi beaux exploits
Le Ciel te fit naître , Voltaire :
>
FEVRIER 1767. 57
[
Plus adroit , plus heureux qu'Homère ,
Tu chantas le meilleur des Rois.
Tu fus embellir fa couronne
Des plus magnifiques brillans 5
Et l'éclat qui les environne
Illuftre à jamais tes talens .
Mais dis ; as -tu vu ce bon Prince
Epancher fon coeur à Lieurfain ? ..
Quel coeur ! Voltaire , il eft divin !
Qu'un fot demi - Dieu de province ,
Au regard fier , au coeur d'airain
Doit rougir de fon air hautain !
Lui qui , jouet de l'impoſture ,
Prenant l'orgueil pour la grandeur ,
N'a jamais connu la douceur 、
D'ouvrir fon âme à la nature .
Loin du fafte , près du bonheur ,
Henry , dans l'heureuſe aventure ,
>
Dont Collé , d'un ftyle enchanteur ,
Nous fait la touchante peinture * ,
Chez des villageois ingénus
De qui l'âme fimple & facrée
Eft le refuge des vertus ,
Henry fent fon âme enyvrée
De plaifirs aux grands inconnus :
Si c'eſt un plaifir ineffable ,
Que le Ciel réſerve aux bons coeurs ,
* La Partie de Chaſſe de Henry IV, Comédie charmante.
C
18
MERCURE DE FRANCE.
De mêler faintement des pleurs
Aux pleurs d'un homme vénérable
Courbé fous le faix des malheurs ;
Quelle délicieuſe yvreſſe
Un Roi , père de fes fujets ,
Eprouve , au fein de l'allégreſſe ,
Qu'infpirent par- tout fes bienfaits !
Il eft la fource d'où jailliffent
L'aimable paix & fes douceurs ;
Et le centre où le réuniffent
Les doux tranſports de tous les coeurs,
Qu'un tel Prince a bien l'avantage
De goûter les plaiſirs réels !
Qui , des Dieux lui feul eft l'image 3
Né pour le bonheur des mortels ,
Si notre joie eft ſon ouvrage ,
1
Pour lui nos coeurs font des autels.
Les ris , les jeux ont - ils des charmes
Même au fein de la volupté ,
Auffi touchans qu'une des larmes
Que verfe alors l'humanité ?
O Voltaire ! en toi tout refpire
Cette précieuſe vertu ;
Par les fons puiffans de ta lyre
Relève , affermis fon empire
Par le plat orgueil abattu.
Souffriras-tu que l'arrogance
Faffe des progrès trop hais ?
FEVRIER 1767..
5 *
Non fi du plus grand des Henris
L'exemple n'a pas de puiffance ,
Oppofe encor la bienfaiſance
Et l'humanité de Louis.
DARMON.
LE motde la première énigme du fecond
volume du Mercure du mois de janvier
eft le mouchoir. Celui de la feconde eft
l'efprit . Celui du premier logogryphe eſt
banqueroute ; où on trouve , d'une part ,
banque ( négociation ) , & banque ( lieu
où elle s'exerce ) , & , de l'autre part , route
( chemin ) . Et celui du dernier eft tripot
(jeu de paume ); où on trouve pot & tri
( jeu ) , & trio , inftrumental & vocal .
ENIGME S.
L'UN
' UN des deux que je fers
A plus de force & plus d'adrese ;
Je ferre Pun , l'autre me preffe.
J'arrive , fans marcher , en cent endroits divers
A la campagne , à la Cour , à la ville
On me voit dans le même emploi.
Je fuis à tout le monde utile.
Qui ne peut cependant nourrir d'autre que foi
Se palle fort fouvent de moi.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
QUOIQUE UOIQUE ma bouche foit fort grande ,
Je n'ai point de difformité.
On connoît mon utilité
Par le fecours qu'on me demande.
Quand pour en obtenir on députe vers moi ,
L'envoyé ne perd point fa peine ;
Je le fais boire à tafle pleine
Et le renvoie ainfi content de fon emploi.
De moi-même toujours je demeure tranquille;
Et quand on vient me mettre en fonction ,
Ce qui fert à me rendre uțile
Souvent de ſpectateurs attire , plus de mille
Pour voir fon opération.
LOGO GRYPH E S.
JRE fuis fille de l'ignorance ,
Jadis je recélai tous les taiens épars ;
Sur mon corps renversé le génie en enfance
Monta pour s'aggrandir & m'arracha les arts.
De me trouver , lecteur , à coup sûr tu te flattes ;
Voyons fi je pourrai t'amener à ce point :
Dabord tranche ma queue & coupe-moi cinq pattes
Le refte ne ſe baife point.
FEVRIER 1767. 61
Remets ma queue , en changeant de figure
Me voilà fait pour être offert à Dieu ;
Retire -la , puis change- moi de lieu ,
Et je pourrai , près de Matthieu ,
Goûter au Ciel la félicité pure ;
De l'autre tronçon de mon corps
Si tu mets la tête dehors , ´
J'offre quelqu'un collé contre un fecond lui- même,
Tous deux diverſement tournés ,
L'un préfentant le dos , l'autre montrant le nez,
Tu peus dans nos jardins en voir un nombre extrême.
$ Mais n'en aurois - je point trop dit ?
Tu me tiens & déja tu dois me méconnoître :
Oui , pour toi , je vais difparoître.
ᏚᎥ pourtant , cher lecteur , tu revois cet écrir
En me cherchant beaucoup tu me verras renaître .
AUTRE.
JE fuis libertine & bien folle ;
Toujours je cours c'eft mon état :
Anjourd'hui fous le froc , demain chez l'Avocat ,
Un autre jour à l'églife , à l'école ,
Chez le favant ou chez le candidat ;
Le bon c'eſt que , quoique frivole ,
A ces gens -là je coupe la parole ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais , pour me reconnoître en me décomposant ,
Tu trouveras l'époux d'une femelle
Pour qui David fentit démangeaifon charnelles
Ce que fur le papier tu jettes à l'inftant ;
Un bien qu'à tout autre on préfére ;
Une ville au pays Normand ;

Un homme. peu fait pour la terre ;
Du jus de Bacchus l'excrément ;
Ce que paroît Stentor dans les écrits d'Homère
Un terrein batifé pour le premier paffant ;
Trois mots latins , dont un intéreffant ;
Ce que touche un pilote en abordant ſa mère
Chez le Druide un fruit plein de myſtère ;
Du trifte hiver un don engourdiflant ;
Pour les hôtes de l'air certain piége innocent
A l'ennui d'être feul un fecours falutaire ;
Pour les enfans un acte nécellaire ;
Un adjectif ( pour l'honime ) aviliffant :
Mais , bon Dieu , conime je babille !
On diroit d'un acroc s'étalant fur pourpoint ;
Allons , lecteur , faifis ta grande aiguille ,
Et , pour me rallentir , viens me bâtir un point
PAPELART , A. A. M.

f
Peut - on ne aimer Glice... re? Ses
e pas
yeux sontfaits pour tout charmer : Au fo
+-
de ce bois solitai re,Pres d'elle qu'on
laisse aisément enfla.me
Fin
mer!qu'on se laisse ai
Mineur
ment enfla mer! mer!Voyés dans les
dins de Flore La rose naissante au m
+
tin Quel e- clat brille sur son sein Ma
gere est plus belle en - co.
re.
FEVRIER 1767. 63
CHAN S O N
LE PORTRAIT DE GLICERE
PEUT - ON ne pas aimer Glycère ?
Ses yeux font faits pour tout charmer
Au fond de ce bois folitaire ,
Près d'elle qu'on fe laiffe aifément enflâmer
Voyez , dans les jardins de Flore
La rofe naiffante au matin ;
Quel éclat brille fur fon fein ! ...2
Ma bergère eft plus belle encore.
Les paroles font de M. CASTRES
la mufique de M ***..
64 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT du Poëme de la conquête de
la Terre promife.
Nous avons promis cet extrait ; & nous
croyons faire plaifir à nos lecteurs , en
nous hâtant d'acquitter notre promeffe.
On peut voir dans le premier volume de
Janvier , le jugement que nous avons
porté du fond de l'ouvrage ; aujourd'hui
nous n'en offrirons que des détails. Le
début eft fimple , fuivant les préceptes de
l'art & la pratique des bons maîtres.
JE chante ces Hébreux que des peuples pervers
Menacèrent long- temps des plus honteux revers ;
Et qui , loin de fubir un indigne esclavage ,
Conquirent du Jourdain le fortuné rivage.
Leur réfiſtance impie à la voix du Seigneur
Souvent les écarta des routes du bonheur :
Mais démentant enfin mille augures finiftres ,
Soumis à l'Eternel , foumis à fes Miniftres ,
Et , puiffans par leur foi , les enfans d'Abraham
Affranchirent Sion du joug de Canaan ... ,
FEVRIER 1767. 65
L'action commence peu après la mort
de Moife. Jofué fon fucceffeur dans le
gouvernement du peuple de Dieu , monte
accompagné du Pontife Eleazar , fur la
montagne où Moïfe étoit enterré. L'ombre
du faint légiflateur leur apparoît , &
leur montre toute l'étendue de leur conquête
prochaine , en leur infpirant le plus
grand courage. Cependant l'enfer effrayé
des premiers fuccès d'Ifraël contre les Cananéens
idolâtres , tient confeil , & prend
le parti d'amollir les héros qu'il n'a
craindre.
3
pu
On voit que le poëte s'eft efforcé , &
n'a pas mal réuffi à éviter l'inconvénient
tant blâmé par Boileau , de préfenter le
diable hurlant continuellement contre les
cieux. On introduit d'abord un perfonnage
neuf & intéreſſant , qui eft celui de la
Princeffe de Madian , nommée Séphire ,
nièce de Jétro. Son oncle lui avoit apparu
, & l'avoit engagée à rechercher l'alliance
des Ifraélites . Elle leur amène du
fecours , & reçoit d'eux le bon accueil
qu'on imagine.
• • On invite à prendre du repos ,
Sa belle & fière eſcorte ( fes Amazones ) & les
nombreux héros ,
Dans le milieu du camp , près du faint tabernacle ,
Où Dieu même à Jacob daigne fervir d'oracle ,
66 MERCURE DE FRANCE.
De pourpre , enrichi d'or , un vafte pavillon
Flote en peu de momens au gré de l'aquilon
Des fidèles Tribus la nobleffe & l'élite
Accompagne en ce lieu l'illuftre profelyte....
L'induftrie a tracé dans cet augufte lieu
Tout ce qui peut conduire à l'amour du vrai Dieu...
Sur la fin d'un magnifique repas :
Les fuperbes portiques
Retentiffent au loin de concerts pathétiques.
La voix s'unit au fon des plus doux inftrumens,
On chante Jéhova , père des élémens.
On te chante , Sageffe infinie , immortelle :
Avant que de combler ton idée éternelle ,
Ordonnant les deffeins de tes nobles pinceaux
Tu repofois , dit - on , fur la face des eaux.
Les ténèbres par- tout tendoient leur fombre voile ,
Les cieux n'étoient encor femés d'aucun étoile
Le Soleil n'avoit pas , de fon brillant féjour
Fixé l'ordre inégal de la nuit & du jour ;
Les plaines des ruiffeaux n'étoient pas humectées ,
Les collines près d'eux n'étoient pas enfantées :
Que , dirigeant l'arbitre & de l'être & du temps ,
De l'ordre & du cahos tu marquas les inftans..
Enfuite l'on chanta les animaux nombreux
Tirés des larges flancs du néant ténébreux.
Les uns tournent les yeux vers le fein de la terre ;
L'autre élève fon front vers l'auteur du tonnerre :
Mais l'homme eft indocile à fes nobles penchans
Son efprit dégradé fubit le joug des fens.
FEVRIER 1767. 67
L'Eternel fe repent d'avoir créé le monde ,
Et livre fon ouvrage à la fureur de l'onde.
Le flot couvre la plaine & les antres profonds ,
Et les monts convertis en abîmes fans fonds ,
Tout eft mer , la mer même ignore les rivages ...
La Princeffe eft touchée , & demande
à connoître la fuite merveilleufe de l'hif
toire des Hébreux. Jofué la lui raconte ;
& fon récit fait la matière du fecond & du
troifième chant. Il n'étoit pas facile de
rendre ces deux chants intéreffans , & furtout
le fecond , qquuii nnee contient que la
narration des plaies & de la fortie d'Egypte,
faite à Séphire par Jofué. Le pocte s'eft
efforcé de varier fes tours , & de donner de
la vivacité à fes defcriptions ; mais on ne
laiffe pas que d'échapper quelques vers
un peu profaïques , qui du moins paroiffent
tels , quand il traduit trop littéralement
certaines expreffions des livres faints ,
qui nous paroiffent triviales , à force de
nous être familières.
Il eft cependant dans ce chant même,
quantité de traits qui méritent attention.
Telle eft d'abord la defcription de la foi
perfonnifiée :
Toujours prête à remplir les meffages céleftes ;
L'obéiffance éclate en fes regards modeftes.
68 MERCURE DE FRANCE.
Son vifage ferain , fiége de la candeur
Cache de fes confeils la fainte profondeur.
Sur fon front vertueux qu'un ample voile ombrage,
Il n'eft rien d'inquiet , de trifte ou de ſauvage ...
La defcription du buiffon ardent n'a
pas moins de force :
(Moïfe ) tantôt fur le mont tantôt dans les prairies,
Promenant au hafard fes fombres rêveries ;
Un prodige imprévu frappa fes yeux furpris :
Des feux étincelans , dans les ronces nourris ,
Epanchoient , du fein noir d'une épaiffe bruyère ,
Des torrens embrafés de longs flots de lumière.
L'arbuste invulnérable eft long- temps enflammé ,
Et , noyé dans le feu , n'en eft point confumé...
Tel qu'un homme atterré par le bruit de la foudre ,
Immobile , fans voix , incertain de fon fort ,
Il ignore long-temps s'il vit ou s'il eft mort :
Tel Moife interdit & l'oeil fixe s'arrête :
Ses cheveux frémiffant fe dreffent fur la tête ;
Sur les genoux tremblans fon corps eft fans chaleur,
Et fon front eft couvert d'une foide pâleur...
Dieu l'envoie à Pharaon : fa timidité
cherche à fe difpenfer de cette commiffion
; enfin le Seigneur ordonne de toute
fon autorité ;
L'envoyé de Dieu part & ne réſiſte plus ;
Où fon maître l'appelle il avance confus
FEVRIER 1767. 69
Le coeur gros de foupirs , & le fouci dans l'âme :
Tel qu'un jeune courfier dont le fer & la flamme ,
Pour la première fois frappent les yeux furpris ,
Et qui de la victoire ignore encore le prix ;
Sous l'ardent cavalier fon flanc bat & palpite ,
Il recule & fe cabre , il écumè , il s'agite ;
Le frein ne fauroit plus le tenir dans fon rang :
Mais fous les premiers coups voit-il couler le fang ?
* De l'airain qui mugit il brave le tonnerre ;
Et , fecondant le fon des inftrumens de guerre ,
Il fait entendre au loin fon fier henniſſement ;
Il s'élance , & combat des pieds & de la dent :
De fa bouche ruiffelle une écume fanglante ;
Et le fein humecté de la terre tremblante
Gémit fous les éclats des offemens briſés ,
Et des membres meurtris fous fes pas écrasés :
Tel l'Hébreu prévenu d'une crainte fervile ,
Aux ordres éternels eft d'abord indocile ;
Mais reprenant courage , & ranimant ſa foi ,
C'eſt un efprit célefte incapable d'effroi....
Il annonce des cieux le fecret adorable ,
Convoque des vieillards la troupe vénérable , 1
Les guide vers la Cour , & , par la voix d'Aaron,
Au nom du Tout - Puiffant conjure Pharaon...
Il dit , & fur le champ une verge fragile
A leurs piés étendue eft un ferpent agile.
Un triple aiguillon fort de fon mufle azuré ,
Ses yeux lancent la flamme ; & le monftre facré
Traînant à longs replis fa tortueuſe croupe ,
Des fpectateurs tremblans met en fuite la troupe ...

40
MERCURE DE FRANCE .
Les vives images du pfeaume 140 ne
font pas mal rendues dans le même chant:
Des nuages féconds effroyables enfans ,
A la voix éternelle êtres obéillans ,
Grêle , brûlans frimats , tonnerre , éclairs finiftres ,
Grondez , partez , frappez, du Ciel juftes miniftres:
Et vous de la tempête , efprits impétueux ,
Tourbillons effrenés , volcans tumultueux ,
Domptez de l'endurci le courage fuperbe ,
Déracinez le pin , mettez en cendre l'herbe ,
Des rochers caverneux tirez des hurlemens
Et livrez des combats à tous les élémens.
Le paffage miraculeux de la mer rouge
nous a aufli paru bien décrit , & même
d'une manière neuve , quoique conforme
aux écritures : mais comme le trait eft
long , nous ne pouvons le rapporter ici.
Jofué , continuant fon récit dans le
troifième chant , raconte d'abord les bienfaits
extraordinaires de Dieu envers les
Ifraélites , durant leurs voyages dans les
déferts. Le Roi de Bafan leur refufa le
paffage , & vint pour les furprendre avec
toutes fes forces.
De Bafan déja les nombreux bataillons
Couvroient les monts au loin & bordoient les
vallons
FEVRIER 1767. 71
Tel aux yeux alarmés fe préfente un nuage ,
Qui dans les fombres flancs renferme un trifte
orage ,
Et qui , fans mouvement , fixé fur les hauteurs ,
Effraye en leurs hameaux les pâles laboureurs.
Les barbares bientôt , du fommet des montagnes,
En pouffant de grands cris , fondent dans les campagnes.
Nos Hébreux fans effroi , l'un par l'autre preffé,
Les boucliers unis , & le cafque enfoncé ,
Menaçant feulement de l'oeil & de la lance,
En marchant obfervoient un farouche filence.
La voix qui les exhorte aux glorieux haferds
Seule le fait entendre autour des étendards .
On charge , & la fureur eſt d'abord générale.
Du foldat au foldat il n'eft plus d'intervalle ;
Par-tout le bouclier heurte le bouclier ,
L'airain bat fur l'airain , l'acier tranche l'acier.
Entre les bras fouillés des guerriers homicides ,
Un fang noir bouillonnoit fur les piques humides.
Le plus impétueux ne compte plus fes pas
Que par les ennemis qu'il dévoue au trépas.
Ce n'eft dans tous les rangs que tumulte effravable ,
Que plaintes , que fanglots , qu'orage impitoyable
Des vaincus , des vainqueurs qui leur percent le
flanc ;
Et la terre avec peine engloutit tant de fang.
Tels deux torrens fougueux réuniffent leur onde
Dans le fein mugiffant d'une plaine profonde ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Et le paffant , au loin interdit & confus ,
S'arrête au bruit affreux de leurs flots confondus...
La Reine Madianite témoigne fa furprife
de ce qu'Ifraël , ainfi protégé du
Tout-puiffant , ait cependant effuyé de
fréquens revers. Jofué eft contraint de lui
raconter les infidélités qui attirerent ces
châtimens en premier lieu l'adoration
du veau d'or.
Cependant le Seigneur des cieux & de la terre ,
Ce Monarque éternel qui s'arme du tonnerre ,
A Moïfe apparoît fur fon trône brillant ,
Que foutenoit un char de flamme étincelant.
Semblable à l'ouragan , père de la tempête ,
De foi-même il avance & jamais ne s'arrête .
Les effieux font montés fur les aîles des vents.
Recourbé fur le faîte , un ciel de pur criſtal ,
Du fils de l'Eternel couvroit le tribunal .
Il monte ; le char vole ; un torrent de lumière
Fait éclater au loin fa pompe meurtrière .
Son cafque eft l'équité , l'effroi fon bouclier ,
La mort dans fon carquois pend à fon baudrier.....
On raconte enfuite les murmures occafionnés
par la lâcheté des efpions qui
avoient été envoyés à la découverte de la
Terre promife , & l'idolatrie d'une partie
des Hébreux corrompus par les femmes
Moabites .
FEVRIER 1767. 73
Moabites. Les tranfports prophétiques de
Balaam font voir quelle fource de beautés
& de fublime on trouve dans les divines
écritures.
Le fil du poëme recommence au quatrième
chant. Le Général Hébreu , voulant
affiéger Jéricho , médite de faire obferver
cette place par des héros , tout différens
des premiers efpions. Phinéez , fils
du fouverain Pontife , & fon ami Othoniel,
neveu du grand Caleb , s'offrent pour cette'
expédition . Othoniel avoit contracté avec
Axaine , fille de Caleb , les plus tendres
liaiſons. Prêt à s'éloigner de l'objet de ſa
tendreſſe ,
Il fentit réveiller des foucis dangereux :
Mais l'afpect du péril le rendant généreux ,
Sage Phinéez, dit - il à fon vertueux guide ,
Hâtons notre départ , fuyons l'amour perfide.
Un tendre objet peut trop fur les yeux d'un amant.
Apprends , fidèle ami , ma crainte & mon tourment
;
Apprends tout mon amour pour la plus digne fille,
Qu'ait produit à Juda fa plus digne famille.
Elevés dans le fein d'une même maiſon ,
Nos penchans mutuels prévinrent la raiſon ,
Et le temps qui vainç tout , loin de rompre ma
chaîne ,
D'un lien plus étroir m'unit avec Axaine,
D
74 MERCURE DE FRANCE .
Les pavillons nombreux des enfans d'Ifraël ,
Flottoient au pied des monts du fauvage Ifmaël ;
Quand à peine fortis de la première enfance ,
Refpirant à la fois l'amour & l'innocence ,,
L'un de l'autre contens , loin des vains embarras ,
Au fein d'un antre frais nous portâmes nos pas .
Il m'en fouvient encore une pure fontaine
Sortoit en murmurant & fuyoit dans la plaine ;
Un antique palmier & des myrthes épais
Aux rayons du foleil en défendoient l'accès.
Là , par un même inſtinct , nos âmes entraînées
Promirent à jamais d'unir leurs deſtinées ,
En atteftant ton nom , ô toi , Juge éternel !
Dieu de . Rebecca , de Sara , de Rachel!
Les deux héros traverfant de nuit le
Jourdain fur un canot ; un génie leur apparoît
, à l'imitation de celui que le Camoéns
fait apparoître au héros de la Louifiade,
doublant le Cap de Bonne-Efpérance.
Se voyant méprifé des deux Ifraëlites , il
excite un orage qui engloutit leur canot ,
& ils font contraints de fauver leur vie à la
nage. Arrivés nuds fur la rive ennemie ,
l'Ange des eaux , Nériel , pour les tirer
de ce péril extrême , entre dans Jéricho ,
prend la figure d'Ercinie , amie de Rahab¸
qu'il engage à s'aller promener fur les rives
du Jourdain. Les Hébreux , à l'imitation
FEVRIER 1767. 75
de l'Uliffe d'Homère , jettés nuds fur la
côte des Phéaciens , fe couvrent de feuillage
, & implorent la clémence des Jéricontaines.
Elles leur fourniffent les fecours
néceffaires , & les introduifent dans
leur ville , qu'ils ont foin d'obferver . Le
refte de l'épiſode n'eft que l'événement ,
tel qu'il eft rapporté par l'hiftorien facré.
Les efpions , de retour au camp d'Ifraël ,
infpirent le plus grand courage. Jofué fait
donner l'ordre , & toute la nation ſe met
en marche. Le poëte faifit cette conjoncture
, pour donner , d'une manière plus
vive & plus animée , le dénombrement
des forces de l'armée , comme il eſt d'uſage
dans les grands poëmes , & de néceffité
abfolue , pour prévenir la confufion , &
répandre de l'intérêt dans les événemens
particuliers. Il a foin de caractériſer chacune
des tributs d'Ifraël , & les chefs qui
les commandent ; & pour le faire d'une
manière auffi vraie qu'heureufe , il profite
de la prophétie de Jacob mourant , au ſujet
de fes fils , fouches des douze tributs du
peuple de Dieu . Cette marche mêlée de
quelques traits d'invention poétique , remplit
, avec le paffage du Jourdain , tout le
cinquième chant.
Les démons traveftis en dieux marins
de toutes les espèces , avoient compté ef-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
frayer les douze braves des tributs qui guidoient
la marche , & avoient caufé un
vafte débordement.

Du Seigneur cependant l'arche victorieuſe
Touche aux bords devenus une mer furieuſe
Refferré dans fon lit , le fuperbe Jourdain
La vit , & vers fa fource il remonta foudain.
Les céleftes vertus tirent des flots troublés
Les élémens du feu dans l'onde recélés ,
Et qui , dans le grand jour du dernier anathême
Avec fureur foufflés par le Vengeur fuprême ,
Doivent de l'univers à jamais démoli ,
Replonger le cahos dans l'éternel oubli.
L'on apperçoit d'abord fur la vague allumée
Des tourbillons épars de flamme & de fumée.
Bientôt par-tout le lit du fleuve étincelant
Ce n'est qu'un feu liquide , un déluge brûlant ,
Qui fourdement frémit , & fous les yeux étale
Le funefte appareil de l'horreur infrnale.
Tels des monts de Quito ravageant les moiſſons
Les métaux , le cryftal , & d'énormes glaçons
Fondus par des volcans immenfes , incroyables ,
Du tartare profond foupiraux effroyables ,
Font reffentir au loin horribles tremble nens
Calcinent des rochers dans leurs hauts fondemers ;
Et de gerbes en feu , larges de plufieurs ftades ,
Font remonter au ciel de rapides caſcades ;
Des élémens diffous , & des marbres brifés
Forment dans les vallens des fleuves embrafés ;
>
FÉVRIER 1767. 77
Et portent le déluge , & les vagues brûlantes ,
Jufqu'aux extrêmités des provinces tremblantes.
Les ténébreux auteurs de ce débordement
trouvent les premiers leur jufte châtiment...
Vers les triftes confins où les Ifmaelites
Terminent au midi les champs Ifraëlites ,
Il eft un lac horrible , un étang fpacieux ,
D'une onde corrompue amas contagieux ,
Auquel on a donné , pour fa noire amertume ,
Le furnom de mer morte ou du lac de bitume .
Là de la Pentapole étoient les doux vallons ,
Ces champs délicieux , ces fertiles fillons ,
Où des Gomorrhéens la coupable cité ,
Et l'infâme Sodome avoient jadis été.
De foufre & de bitume une pluie enflammée ,
Depuis tombant du ciel & l'ayant confumée ,
Ce n'eft plus dans ces lieux , plaints du tendre
Abraham ,
Qu'une mer empeftée , un fagubre océan ,
Qui voile pour toujours la terre criminelle ,
Digne de cet oubli de durée éternelle .
Dans le milieu du lac il eft un large creux. . ;
Les faux Dieux de la mer , par cet énorme goufre ,
Furent précipités dans le nître & le foufre
Jufques aux plus profonds des cachots infernaux
Et le Jourdain féché s'étonne que fes eaux ,
Loin de fuivre leurs cours dans le fein des campagnes
,
De flots accumulés compofent des montagnes,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Tours & remparts lointains de l'antique Sidon ,
Collines de Sarthan , & toi , terre d'Adon ,
Tu vis , non fans effroi ; de tes dunes arides ,
Ces torrens fufpendus , ces montagnes liquides...
Après le paffage du Jourdain , le chef
du peuple de Dieu renouvelle la promulgation
de la loi. La foi enjoint aux Ifraélites
de célébrer la Pâque ; & le poëte fait
connoître par ce moyen le temps du commencement
de l'action , qui eft celui de la
Pâque ou du printemps. L'Ange exterminateur
va dans l'empire du cahos , chercher
tous les monftres capables d'effrayer
les ennemis d'Ifraël . On s'apperçoit que
notre auteur profite des idées de Milton ;
mais il ne les copie pas & il prend foin
d'éviter les fougues déréglées de fon imagination.
On dreffe le tabernacle. Sa defcription
& celle de l'arche d'alliance font remarquables
.
Jadis au conducteur de ces neveux des faints
L'Eternel en traça les merveilleux deffeins ,
Infpira la fageffe à deux Ifraélites ,
Béfiel , Oliab : l'un du fang des Danites ,
Le fecond de Juda ; fi le Ciel toutefois
Eleva deux mortels à de fi hauts emplois ;
Ou fi deux Chérubins,trompant les yeux fans peine ,
N'agiffoient pas plutôt fous une forme humaine ;
FEVRIER 1767. 79
Tandis que les Hébreux dont ils portoient les noms,
Par l'efprit du Seigneur enlevés fur les monts ,
Habitoient du Liban les paifibles ombrages..
Après la peinture du tabernacle & de
fes décorations , on pourfuit :
Près de l'arche , couverts d'ombres impénétrables ,
Eroient peints des objets encor plus admirables....
Du trône faint d'Aron l'héritier révéré
Γ
"
N'entroit qu'une fois l'an dans cet abri facré ,
Où la nuit même alors tendoit les voiles fombres ;
Et s'il plut au Très- Haut d'en diffiper les ombres ,
Pénétrant à la fois tous les objets obfcurs ,
L'oeil mortel vit les temps paffés , préfens , futurs.
Des tableaux animés , des figures mouvantes
En offroient aux regards les images vivantes.
Par les efforts d'un art visiblement divin ,
Merveille inconcevable à l'intellect humain >
Et qu'à peine atteindroit la fiction frivole !
Ils étoient quelquefois doués de la parole.
Les artiſtes nourris fur l'Olympe éternel
Couronnèrent par-là leur ouvrage immortel.
De leurs ailes enfuite ils voilèrent leur face ,
Et fur le haut de l'arche ils choisirent leur place .
Dans un profond reſpect , fans mouvoir , abîmés ,
Le vulgaire ignorant les crut inanimés .
On fait un pompeux facrifice , & les
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
Princes des douze tributs , la main fur les
victimes , s'engagent folemnellement à
l'obfervation de la loi. Le Grand Prêtre
prononce des bénédictions fur les fidèles
obfervateurs , & des malédictions contre
les infracteurs :
Maudits loin de vos murs , maudits dans vos
familles !
Maudits durant la paix , dans vos fils & vos filles !
Durant les jours d'effroi , maudits dans vos foldats !
Ils tourneront le dos dans les premiers combats.
Tremblans ils chargeront par une feule route :
Par fept chemins divers ils fuirent en déroute .
Vous ferez des hymens dans l'horreur des dangers
Que fouilleront d'abord d'infâmes étrangers .
D'innombrables enfans entoureront vos tables ;
Emmenés dans les fers leurs troupes lamentables ,
Loin de vous affranchir , loin d'effuyer nos pleurs ,
Combleront votre honte , aigriront vos douleurs.
Votre orgueil bâtira des palais magnifiques ;
Et vous n'entrerez point fous leurs riches portiques,
yous femerez vos champs , d'autres moiſſonnneront..
La fueur , mais en vain , baignera votre front.
Le ciel fera de bronze au - deffus de vos têtes .
La terre , un roc aride en toutes vos conquêtes.
En vain des faints parvis vos prêtres incertains
'Adrefferoient leurs voeux au Maître des deftins : '
Leurs voeux répudiés ne feront plus defcendre
Sur vos fillons brûlans que le foufre & la cendre .
FEVRIER 1767.
Pourfuivis en tous lieux , vous n'aurez dans le fein
Que la famine impie & le fer alfaffin .
Les parens affamés , de leur fang propré avides
Egorgeront leurs fils de leurs mains parricides ;
Et l'époule & l'époux s'arracheront , tremblans ,
Les os demi-rongés de leurs membres ſanglans,
L'armée Ifraélite marche à Jéricho.
L'Ange exterminateur , fous la figure d'un
homme armé , vient à Jofué pour l'éprouver
& l'inftruire. Il lui fait préfent d'une
arme célefte , nommée anathême . C'étoit le
glaive avec lequel l'Archange Michel remporta
la victoire fur Satan , chaffa l'homme
pécheur du paradis terreftre , & par
lequel les fils aînés des Egyptiens furent
immolés depuis. Jofué attaque Jéricho en
la manière qu'on lui a prefcrite. L'Ange
exterminateur le feconde avec tous fes
monftres ; & le miracle des livres faints
à ce fujet , fans être altéré par la poéfie ,
devient très -plaufible , & facile à croire.
Le chef des démons , précipités aux enfers
fur la fin du cinquième chant , les
ranime dans le feptième , & les raffemble
en confeil . Ici l'on conferve au vrai
Dieu toute fon autorité fur les efprits réprouvés.
Ils ne peuvent rien contre Ifraël
qu'en corrompant fes moeurs ; & ils net
fauroient même le tenter qu'ils n'en
2
DV
82 MERCURE DE FRANCE .
ayent obtenu le pouvoir du Tout- Puiffant.
Après la peinture des horreurs du féjour
infernal , on fait contrafter l'image toute
différente de l'empirée , & du palais de
Eternel . Le poëte , fentant fans doute le
danger de déshonorer ces objets fublimes
par la groffièreté des conceptions humaines,
gueres fait que traduire la defcription
de la Jérufalem célefte de l'Apôtre S. Jean1 ;
& pour l'entretien du Trés- Haut avec
Satan , il a copié celui qui eft rapporté
dans le livre de Job.
n'a
Aftarot ou Aftarte , connu même fous
ce nom dans les livres faints , démon de
la volupté , veut amollir l'amazône Séphire.
Je fais ( dit Aftarte ) qu'elle profeffe une vertu
févère ,
Et veux jufqu'à ce jour la réputer fincère :
Mais qui ne fait aufli qu'une jeune beauté ,
Fière du vain renom de fa févérité ,
Par de trop grands efforts foutient fon perfonnage
Pour conferver long-temps ce fragile avantage ?
Pour la brave Séphire il prétend l'enflammer ;
(Othoniel ).
I les voyoit déja l'un l'autre s'eftimer.
De l'eftime à l'amour , divers en apparence ,
Dans l'âge des plaifirs il eft peu de diftance ;
FEVRIER 1767. 83
Et plus fouvent encor , ennemi du grand jour ,
Le mafque de l'eftime eft porté par l'amour ....
Le reste du chant eft rempli de l'attendriffement
de Séphire & d'Othoniel , où
l'on s'eſt étudié , ainfi que dans le chant
fuivant , à ménager tellement la réſerve
& la chaleur , qu'on pût intéreffer &
émouvoir , fans fortir des bornes exactes
de l'honêteté que prefcrivoit ici le bon
fens autant que la vertu .
Le malheureux fiége d'Haï fait le fujet
principal du huitième chant. Mammone
ayant fait fuccomber Acham , de la tribu
de Juda , au crime de l'avarice , attire la
malédiction du Ciel fur la floriffante élite.
chargée du fiége. Elle eft miſe en fuite.
Dans la déroute , l'ange Uraniel , pout
mettre la vertu de Séphire en fûreté , en
la féparant d'Othoniel , forme un corps
parfaitement femblable à la Princeffe ; de
forte qu'Othoniel & les démons mêmes y
font trompés. Ce fimulacre fuit vers les
bords du Jourdain , où les efprits de ténébres
, conjurés contre la vertu de Séphire
& du neveu de Caleb , tenoient un canot
prêt à les recevoir tous les deux enfemble.
Le fimulacre de Séphire y entre , & Othoniel
avec lui. Cependant la véritable Séphire
fe voit feule fur le champ de batailles
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
excepté l'ange Uraniel , qu'elle prend d'abord
pour un brave Ifraélite.
Il y a de l'énergie & du feu dans le
combat fingulier qu'elle livre au principal
héros des Cananéens , Adonifedec , Roi
de Jérufalem , & dans lequel elle périt.
On imagineroit difficilement l'état tranquille
& pacifique de l'auteur , en voyant
fa complaifance marquée & fa vivacité à
peindre ces divers combats .
Séphir ( voulant commencer le combat )
crie au vainqueur altier ,
, ;
Qui faurant de fon char & montant un courfier ;
Aux prompts enfans de l'air en vîteſſe ſemblable ,
Diffipoit des vaincus la troupe méprifable :
Grand héros , qui pourfuis ces daims faifis d'effroi,
Vois ici des guerriers trop terribles pour toi.
Tu les connois fans doute ; & ta lâche vaillance ,
Peu propre à foutenir les affauts de ma lance ,
Aime mieux par derrière & de loin , fous les dards,
Faire mordre la poudre aux plus obfcurs fuyards
A l'outrage Adoni repartit par l'outrage
Et de la vive Arábe imitant le courage ;
Qu'on ôte , ordonna- t - il , le pefant coutelas
Qui de cette beauté charge le tendre bras :
Qu'on lui remette en main les fufeaux ou l'éguille...
Séphire piquée , montre à Adonifede
les dépouilles d'Adonias , fils de ce Mar
>
FEVRIER 1767. 85
narque , qu'elle avoit tué quelques heures
auparavant.
A ce figne imprévu des caprices du fort ,
Le tyran s'abandonne au plus fougueux tranſport.
Tel un ours furieux , retournant à fon antre ,
Trouve encor fon petit fous la dent qui l'éventre.
Que perfonne , dit - il , ne répande fon fang :
Il n'appartient qu'à moi d'en épuiſer ſon flanc.
Mais , ainfi qu'un limier , dans fon effor rapide ,
Croyant fuivre une biche ou quelque faon timide ;
Et , contraint de livrer de pénibles combats
D'une louve terrible a reconnu le pas :
Tel Adonifedec craint , autant qu'il admire ;
La fière contenance & le feu de Séphire.
Dédaignant l'artifice & tout effort fecret ,
Ils s'avancent de front les lances en arrêt .
Deuxvaiffeaux qui , preffés par le même courage ,
A force d'avirons viennent à l'abordage ;
Deux nuages pouffés au gré des vents divers
Et dont le choc bruyant enfante les éclairs ,
Dans leur âpre rencontre ont moins de violence.
On voit loin d'eux voler les éclats de leur lance :
De la force du coup , en arrière étendus ,
Tous deux font à la fois fur la croupe abattus ;
Et les courfiers pliant fous ces foudres de guerre ,
De leur croupe affaiſſée au loin frappent la terre..
Mais d'un arc excellent , plus on contraint l'acier ,
Et plus vite il repaffe à fon état premier ;
86 MERCURE
DE FRANCE
.
Ainfi le couple ardent à venger fon outrage ,
Se relève rempli d'un plus ferme courage .
Séphire avec chaleur lance fes javelots :
Mais un bras immortel ( Uraniel) garantit le héros,
Ils volent en éclats comme un verre fragile
Ou fifflent détournés par l'immortel agile .
Elle prend fon épée & fond fur le guerrier ,
Frappe les bras , le dos , fon armet , fon cimier.
La grêle , du fein noir du plus affreux orage ,
Sur le pampre azuré tombe avec moins de rage :
Le Roi n'a pas le temps d'employer fa valeur.
Son embarras l'irrite il fe met en fureur :
Et , levant à deux mains fon fer épouvantable ,
Il porte à la Princefle un coup inévitable.....
Séphire eft étourdie ; & , fous le cimeterre
Chancelle , perd l'arfon , du front touche la terre.
Toutefois le péril , la honte & la douleur ,
Avec le fentiment , lui rendent fa valeur ;
Mais elle cherche en vain fa redoutable épée ,
En tombant de cheval de fes mains échappée .
Uraniel , preffé par fes cris fuperflus ,
A fes yeux interdits ne fe préfente plus .
Elle voit fon erreur . Le meurtrier habile ,
De fon courfier poudreux preffe le flanc agile....
Elle fent que le Ciel a réfolu fa fin.
Epuifant toutefois les rufes de la guerre ,
Elle s'incline , amaffe une effroyable pierre
Et confondoit encor fon perfide rival ,
S'il n'eût ufé de fraude' ; & pouffant fon cheval,
FEVRIER 1767 . 87
Dans le fatal inſtant qu'elle s'étoit baiſſée ,
Sous les pas du courfier il ne l'eût renversée.
Il s'élance fur elle , & dans fon chaſte ſein
Nud , pour mieux bander l'arc , plonge un fer
affaffin.
Son beau fang épanché , monument de fa gloire ,
Semble un vermillon pur qui colore l'yvoire .
La pâleur de la mort fe répand dans fon teint
L'éclat de fa beauté fe flétrit & s'éteint ,
Ainfi que de Narciffe ou du tendre Hyacinte ,
La tige en plein midi par la faucille atteinte.
Jofué , accablé de douleur à la nouvelle
de cette défaite , fe retire dans le
tabernacle pour confulter le Seigneur.
L'un des Chérubins , qui ne fembloit au
vulgaire , comme on l'a dit , qu'une ftatue
pofée fur l'arche d'alliance , le confole
& lui fait voir dans des tableaux mouvans
& animés , la fuite des chofes cachées
& futures , relatives à tous les empires
célèbres ainfi qu'à celui des Hébreux.
Dans l'efpèce de néceffité , où étoit l'aureur
de ce poëme , de donner des prédic
tions à l'imitation de tous les épiques fameux
, il a été heureux de trouver dans
les vifions des prophètes , & fur tout de
Daniel , ce moyen encore neuf pour des
chofes fi fouvent traitées. L'auteur va plus
loin : il fait enlever Jofué dans les aire
>
88 MERCURE DE FRANCE.
par le chérubin , & après avoir vu dansles
limbes les patriarches & les légiflateurs
célèbres ils arrivent au fommet des
,
cieux. On tire ici parti du fyftême de
Mallebranche , plus poëtique en effet que
philofophique ; & l'on fait lire dans le
Verbe à l'Hébreu privilégié , toutes les
chofes futares ou paffées. Voici la ma
nière :
Au- delà de l'efpace & du temps limité ,
Dans le centre du vuide ou de l'immenfité ,
Eft un trône éclatant de feux incorruptibles ,
Mais entourés au loin d'ombres inacceffibles .
Dès le commencement le Verbe égal à Dieu ,
Avec Dieu , Dieu lui -même habitoit en ce lieu
Là par lui tout fut fait fon idée éternelle ;
Là de tout ce qu'il fit retrace le modèle.
Sa voix eft fa penfée , & fans former d'accens
Frappe tout à la fois & l'efprit & les fens.
Le favoir admiré dans le favant fuperbe ,
En l'ignorant lui -même, il le prend dans le Verbe
Mais ce qu'en ce bas monde on ne fait qu'entrevoir
,
Là fe préfente aux yeux fans voile & fans miroir.
L'Ange fait approcher le fage Hébreu qu'il
guide :
Obferve , lui dit- il , vertueux Ifacide ,
Vois ce qu'un oeil mortel n'a jamais mérité ;
Le fond de la fubftance & la réalité
FEVRIER 1767 . 89
*
Des objets que verront , en énigmes obfcures ,
Les voyans même , auteurs des céleftes augures.
En élevant les yeux , Jofué voit alors
Une immenfe fubftance , un océan fans bords ,
Où toute autre ſubſtance , & future , & paſſée ,
Comme un objet préfent fe trouve retracée . . . .
Il voit d'abord la caufe de la défaite
d'Haï , & la manière de remédier à ce malheur
, enfuite l'hiftoire des Juges & des
Rois d'Ifraël , puis l'explication des figures
prophériques de Daniel , par rapport
aux quatre grands empires , l'incarnation
du Verbe , & l'empire du chriftianiſme ,
formé des peuples modernes qui ont fuccédé
au luftre & au pouvoir des anciens
Romains. Mais comme cette matière étoit
immenfe , on ne faifit que les grands
traits , & d'un intérêt univerfel. Voici
ce qui regarde la nation Françoife :
Une autre nation quitte enfin les forêts ;
Des bords froids de l'Oder déferte les marais .
De fes brillans deftins quel heureux horofcope !
Son premier Roi ſoumet la moitié de l'Europe .
Quel peuple eft celui - ci , s'écrie à fon aſpect
Le fils de Nun , touché d'amour & de reſpect !
Il atteint en naiflant le comble de la gloire ,
Et du berceau s'élève au temple de mémoire.

* Terme confacré dans la fainte écriture , & qui fignific
Prophètes,
90 MERCURE DE FRANCE.
La parole éternelle à l'inftant répondit :
Telle eft la nation dont le divin Eſprit
A principalement fufcité la vaillance
Pour prendre de la foi la conftante défenfe.
L'honneur , par fon grand chef plus ambitionné ,
Eft d'être de l'égliſe appellé fils aîné .
Vois près de Tolbiac la victoire fameuſe ,
De fa fidélité récompenfe pompeuſe.
Les enfans de Clovis , non moins vaillans guerriers ,
De fes autres vertus ne font pas héritiers ;
Mais ils le feront tous de la fainte croyance..
Après avoir parlé de l'empire de Charlemagne
, & du bien qui réſulta , pour l'Eglife
& pour le genre humain , de l'union
des Germains & des Francs trop peu durable
, on touche la grandeur de Charles-
Quint , puis celle de la France fous Lous
le Grand.
Le ciel veut qu'au berceau la victoire l'inftruife.
Pour orner fes Etats la nature s'épuife :
Sciences & beaux arts , commerce , affaires , loix ,
A le couvrir d'honneur confpirent à la fois....
Hélas ! fa propre gloire au vainqueur eft fatale !
Vois -tu frémir l'envie & la fourde cabale ?
- Les vois -tu de la France armer tous les voisins ?
On prête à fes héros les plus vaftes deffeins :
De fubjuguer l'Europe on les a vus capables ;
De ce noble attentat on les juge coupables .
FEVRIER 1767. 91
Mais la haine perfide a fon comble final :
Le peuple des François plus conftaniment rival ,
Prend leurs habits , leurs moeurs , leurs langues ,
leurs coutumes ,
N'a plus entre les mains que leurs charmans
volumes ;
De la fociété chez eux apprend les loix ;
Et tous n'ont plus qu'un coeur , comme ils n'ont
qu'une voix :
Monarchie , il eft vrai , fans borne , univerfelle ;
Mais auffi fans contrainte & vraiment fraternelle.
Avec un doux tranſport vois les braves Germains ,
L'Iber & le François , tant de fiècles aux mains ,
Dont fi fouvent la haine a défoié la terre ,
N'ayant plus qu'un deffein pour la paix & la guerre.
Quel objet peut encor étonner les efprits ?
La querelle de Vienne eft celle de Paris.
Par les foins vertueux de Louis & Thérèſe ,
La droiture Teutone , & la candeur Françoiſe ,
Reprenant à la Cour un empire abſolu ,
Sur la jalouſe intrigue ont par- tout prévalu.
Le voyant , perce enfin , guidé par ces préfages ,
Dans les delfeins profonds de deux arbitres fages
Miniftres révérés du Franc & du Germain ,
Unis dans leurs travaux pour le bonheur humain...
Le dixième chant eft prefque tout entier
une épiſode , mais qui eft tirée du
fein du fujet , & qui conduit au dénoue-
2
92 MERCURE
DE FRANCE.
ment ou à la fin de l'action . Après la pu
nition d'Achan , & la prife de la ville
d'Haï , tous les Rois Cananéens confpirent
contre les Hébreux . Les feuls Gabaonites
recherchent leur alliance ; & voici quelle
couleur poëtique on donne au parti qu'ils
prennent, Un grand de Gabaon avoit fair
naufrage avec toute fa famille , quelques
années auparavant. Un enfant , nommé
Melfi , avoit feul échappé à la mort , ayant
été jetté par la tempête dans une ifle déferte.
Là, fa raifon fe développa ; & fuivant
tous les principes de la loi naturelle ,
il s'attira la protection particulière de la
Providence . Ce développement de la loi
naturelle a quelque chofe de touchant &
d'intéreffant. Un vaiffeau parti de la Gaule
, aborde en cette ifle , & Melfi , reconnu
pour Gabaonite , eft reconduit à Gabaon,
C'eft lui qui engage fes compatriotes à rechercher
l'alliance des adorateurs du vrai
Dieu. Les Gabaonites envoyent des députés
à Jofué ; mais étant profcrits , ent
qualité de Cananéens , ils feignent être
d'une région fort éloignée. Pour foutenir
l'impoſture avec vraifemblance , ils fe font
accompagner de quelques- uns des étrangers
qui montoient le vaiffeau Gaulois.
On faifit cette conjoncture pour décrire
les antiquités de la Gaule , dans un poëme ,
FEVRIER 1767. 93
où il étoit difficile de faire naître d'autres
occafions de parler de la nation .
L'onzième chant amène infenfiblement
la catastrophe ou la mort du roi Adonifédec
, & la ruine de fa puiffance. Il avoit
prétendu furprendre Gabaon , en l'inveftiffant
précipitamment , avant qu'elle pût
être,fecourue des Hébreux. Deux jeunes
Gabaonites , piqués d'une noble émulation
, ont le courage de percer le camp
ennemi , les armes à la main , & le bonheur
de parvenir au camp d'Ifraël. Les
Hébreux leur accordent le fecours qu'ils
demandoient; mais ils craignent de livrer
la bataille générale & décifive , avant que
le Héros Othoniel ait rejoint l'armée. Phinéez
va à la recherche de ce héros , fous
la conduite d'un ange , qu'il prend pour un
lévite. On retrouve ici les particularités
les plus intéreffantes du voyage de Tobie
dans la Médie , fous la conduite de l'archange
Raphaël.
Le moment de l'action décifive étant
enfin arrivé , les deux chefs parcourent
chacun les rangs de fon armée , pour les
engager à bien combattre. Les différens
difcours de Jofué , & la manoeuvre d'Adonifé
dec qui feint quelqu'effroi pour éprouver
fes troupes , font imités du fecond
livre de l'Iliade , où Agamemnon voulant
94 MERCURE
DE FRANCE.
s'affurer de la difpofition des Grecs , leur
propofe de retourner en leur patrie , &
parle à chaque Prince de Grecs , fuivant
fon génie particulier. Deux Enacites , d'une
taille gingantefque , défient les plus braves
des Hébreux. Othoniel & Elide , chef de
la tribu de Benjamin , font vainqueurs
dans ce combat particulier. Les infidèles
rompent la fufpenfion d'armes & leur
ferment , & la bataille générale s'engage.
Les immortels prennent parti des deux
côtés ; & on reconnoît encore ici l'Iliade ,
liv. 5 , où Homere fait combattre fes divinités
contre les mortels , & les fait bleſſer :
mais auparavant ,
Sur les fommets facrés de l'Olympe éternel
Le Très- Haut raffembla fon Sénat immortel .
De- là voyant rouler , par- deſſus le tonnerre ,
Ces immenfes flambeaux que l'Empirée enferre ,
La terre leur paroît de fange un tas preſſé ,
Les mers des gouttes d'eau dont il eft arrofé ;
Les plus vaftes Etats tels que des grains de fable
Qui couvre du limon le contour mépriſable ,
Les conquérans , les Reis , des infectes rampans....
Il fait raffembler tous les immortels.
Quand ils font tous préfens : & vous , dit l'Eternel ,
Dieux créés , Anges faints , & vous , jadis fidèles ,
FEVRIER 1767:
95
Chérubins dégradés en devenant rebelles....
Vous pouvez librement exercer vos courages
En faveur du parti qu'honorent vos ſuffrages. . ¿
L'ange exterminateur , voyant les efforts
des démons contre Ifraël , excite
Jofué :
Et du char étincelant d'acier
Renverſe du faint chef le tremblant écuyer ;
Et des courfiers fougueux prenant en main les
rênes ,
D'un tourbillon de poudre ombrage au loin les
plaines ....
Il fond fur le Démon ( Moloc ) timide ,
Qui reconnoît le bras de l'Archange homicide ,
Et fuit , glacé d'effroi par le vague de l'air .
Alors , par un prodige effrayant pour l'enfer ,
Transformant du héros les courfiers ordinaires
Ou leur fubftituant , près des célestes fphères ,
Un char incorruptible & des chevaux de feu ,
L'Archange dans les airs s'élève avec l'Hébreu.
Avec moins de vîtelle on voit l'éclair rapide
Sillonner la longueur de fa carrière humide.
Ils atteignent Moloc , & la néceffité
Rendant au vain Démon fon intrépidité ,
Il s'arrête , il s'écrie , au tour de lui rappelle
Des guerriers infernaux la légion rebelle.
purs enfans de Dieu fe raffemblent aufſi.
A l'inftant l'on eût vu tout le ciel obfcurci
Les
96 MERCURE DE FRANCE.
De tourbillons flottans d'une épaiffe fumée ,
Et la nature entière à ce figne allarmée :
Supérieurs en maffe à ces remparts mouvans
Sur l'Océan foulé , conduits au gré des vents ,
Des chars & des courfiers , animés par leurs guides ,
S'élançoient tout en feu fur d'autres chars rapides,
Tels on voit quelquefois des globes nébuleux
Se poursuivre embrafés & fe choquer entre eux ;
Tels tant de mille fois plus vaftes que la terre ,
Les aftres déplacés feroient entre eux la guerre...
Pour donner un vernis poétique à ce
que dit l'hiftoire , qu'il plut des pierres
fur les Cananéens vaincus , on fait inventer
le pierrier à l'Ange exterminateur.
En des cuviers d'airain de la plus vaſte maſſe
Le titre & le falpêtre à pleines mains s'entaffe.
L'incendie afſoupi dans le fein des mortiers ,
Eft furchargé de grès & de rochers entiers.
Sous le pierrier énorme une étroite ouverture
Laiffe à la flammie avide atteindre la pâture.
Le Ciel jufqu'à ce jour foudroya les bas lieux :
La terre en ce moment femble attaquer les cieux...
Après qu'on a tiré le fervice néceffaire
de ces inftrumens de mort , les légions
céleftes les précipitent dans les gouffres du
lac Aſphaltite qui communique aux enfers ;
Et
FEVRIER 1767. 97
Er tenant le dernier fur le nitre flottant ,
Dirent tous deux ( Gabriel & Raphaël ) enſemble,
en le précipitant :
Inftrument infernal , déteftable machine ,
Qu'a voulu réſerver la vengeance divine
Au jufte châtiment de la postérité ,
Montée au plus haut point de la perverfité ,
Rentre jufqu'à ce temps dans les ombres funèbres :
Qu'on ne puifle imputer qu'aux efprits de ténèbres .
De t'avoir mis aux mains des mortels obftinés ,
Et prématurément à leur perte acharnés.
De la nuit cependant le Prince inconfolable
( Satan )
Sent que du monftre obfcur l'égide fecourable
Peut feule préferver du damnable parti
Le pouvoir expirant & prefqu'anéanti :
Il - preffe par fes voeux la mère des ténèbres .
Vers l'Orient d'abord montrant les traits funèbres ,
Elle franchit d'un faut fa lugubre prifon ,
Et couvre en un moment prelque tout l'horifon .
Dépouillé du fuccès par la courſe imprévue ,
Le grand chef des Hébreux frémit à cette vue .
Il adreffe fa plainte au Monarque Eternel....
Grand Dieu ! las de batailles ,
Chaffe l'horrible nuit qui couvre ces murailles ;
Que tour l'enfer après m'attaque , fi tu veux :
Et toi , globe éclatant , fi tes courfiers fougueux
Refpectent quelquefois , dans leur effor rapide ,
Ou la voix ou la main de leur habile guide ,
E
98 MERCURE
DE FRANCE.
Arrête- toi , Soleil , par - deſſus Gabaon ;
Et toi , Lune , en-deçà des hauteurs d'Ayalon.
L'Eternel obéit à cette voix mortelle....
Tout le parti Cananéen eft diffipé . Adonifedec
& les Rois fes alliés fe retirent
dans une caverne : ils y font forcés & mis
à mort par l'horreur qu'on conçoit de leur
inhumanité barbare , dont on retrouve les
plus affreux veftiges dans le lieu de leur
retraite . Les Hébreux reſtent ainfi les maîtres
des Etats de ces Princes , & l'action
finit.
Cet ouvrage eft , à bien des égards ,
digne de notre eftime. La raifon & l'imagination
, loin de fe nuire , s'y prêtent la
main. On fent que le coeur de l'auteur étoit
échauffé par les grands objets qu'il avoit
fous les yeux ; & fon efprit y a répandu
des lumières vives & fagement diftribuées.
Ce n'eft point un feul peuple qui eft intéreffé
à ce poëme ; c'eft toute la chrétienté .
La religion eft l'âme de l'action entière ;
& la religion y eft peinte avec toute la
majefté qui lui convient.
FEVRIER 1767.
99
THÉORIE des Loix Civiles , ou Principes
fondamentaux de la Société ; avec cette
épigraphe :
Quis talia fando temperet à lacrymis.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
DESAINT , rue du Foin ; deux vol.
in- 12 .
NOUS
ous nous acquittons avec plaifir de la
parole que nous avons donnée , de faire
connoître cet excellent ouvrage. Notre
Journal & le public perdroient trop fi nous
différions à en donner l'extrait.
Il est dédié à M. Douville , Confeiller
au Préfidial d'Abbeville. Au lieu des fades
épitres dédicatoires qui deshonorent trop
fouvent le commencement des livres ,
l'Auteur adreffe à ce Magiftrat un difcours
préliminaire plein des idées les plus neuves
& les plus frappantes. On y apprend
d'abord une particularité qui doit flatter
tous les coeurs bien faits ; c'eft que l'affaire
de la mutilation du Chrift d'Abbeville eft
entierement terminée ; & que les jeunes
gens qui y étoient reftés impliqués ont
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
T
été renvoyés abfous & pleinement déchargés.
Cette affaire , dont l'Auteur s'eft fortement
occupé , a retardé l'impreffion du
livre qu'il publie. Elle l'a mênie empêché
de pouffer fon travail auffi l'oin qu'il
l'auroit fait . Après avoir pofé , dit- il ,
"
en général les vrais fondemens de la
» fociété , mon deffein étoit d'établir en
» détail , ceux de la légiflation . Je comptois
appliquer les principes , que je me
» contente de montrer ici. Je fongeois à
» faire voir qu'en tout genre la perfection
» confifte dans la fimplicité , dans l'uni-
» formité je me propofois de prouver
» que toute adminiftration compliquée eft
» abfurde & malheureuſe .
ور
» Elle eft abfurde , parce qu'embarraſſer
» le jeu d'une machine , deftinée à un
» mouvement non interrompu , c'eſt en
» anéantir l'effet. Elle eft malheureufe
» parce que toutes les parties fouffrent dès
» que l'engrenage n'eft pas aifé . Quand les
» dents fe heurtent , au lieu de gliffer avec
préciſion les unes fur les autres , les fe-
» couffes qui en résultent fe communiquent
de proche en proche ; l'ébranle-
» ment fe fait fentir jufques dans le centre .
» L'arbre qui le reçoit de tous côtés ,
» après avoir fléchi quelque tems , s'éclate
39
FEVRIER 1767. 101
" enfin & fe brife tout d'un coup avec
» fracas .
;
» Ces principes , mon cher ami , ne
» font point ceux de l'Efprit des Loix , ni
» de tous nos publiciftes : mais ce font
» ceux de la vérité. L'expérience qui les
» confirme doit l'emporter fans doute ,
»-fur les raifonnemens qui les combattent.
» J'avois pris la plume pour les mettre
» au jour le tems & les circonstances
» m'ont forcé de m'arrêter au milieu de
» mon entreprife . J'ai préféré au plaific
d'indiquer le bien , celui de le faire.
J'ai abandonné des fpéculations trèsimportantes
, pour ne m'occuper que de
» la juftification de mon ami injufte-
» ment opprimé ; je ne m'en repens pas ;
» j'ai réuffi.
و ر
ן כ
و د
L'hiftoire de l'affaire où j'ai eu le
» bonheur de vous fervir * , feroit peut-
*
a
Le fils de ce Magiftrat , âgé de dix- fept
ans , avoit été calomnieufement compromis
» dans l'accufation intentée au fujet du Chrift
» mutilé à Abbeville en Picardie le 8 août 1765 .
» Il a été pleinement déchargé & renvoyé abfous
» par fentence du Préfidial de cette ville , du ig
» feptembre 1766. Le Ministère public en a reconnu
l'équité en s'abftenant d'en interjetter
» appel. Il y a eu , comme on fait , treize mois
>> d'intervalle entre Foppreflion de l'innocence &
» fa réhabilitation . Ce n'étoit pas la difficulté de
>>
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
39
و ر
» être le meilleur fupplément que je puiffe
» donner à mon livre ». L'Auteur qui a
travaillé avec fuccès à manifefter l'innocence
, s'en applaudit avec raifon . Sa
conduite pendant l'inſtruction de l'affaire ,
a prouvé qu'il étoit un Jurifconfulte
éclairé , & un ami intrépide. Il lui eft
bien permis de fe réjouir d'un fuccès qui lui
eft dû.
Après cet hommage rendu à l'amitié
& à la vérité , il entre en matiere : il donne.
une idée du droit civil ; il eft inconnu
chez les fauvages , parce qu'ils n'ont pas
de propriété. Mais chez les nations po-

licées il regne avec d'autant plus d'éclat
» & d'appareil , qu'elles font plus voifines
» de leur décadence . Il s'y produit avec
un long cortége de livres & d'offices de
toute efpece. Il y déploie l'attirail de la
Jurifprudence , & la pompe de la magiftrature
; mais il y caufe auffi une
» guerre fourde , qui fe nourrit par les
» efforts mêmes qu'on fait pour la terminer.
» Les procès y font de vraies batailles
» où l'on fe choque avec fureur. Rien
> la connoître qui en a fait fi long- temps retar-
» der l'aveu. Je me contenterai d'obferver que
les Juges qui ont décrété ce jeune homme
n'étoient point du nombre de ceux qui l'ons
>> abfous » . Note de l'auteur .
و ر
ב כ

1
FEVRIER 1767. 103
» par
» ne reſſemble tant aux ftratagêmes guerriers
, que la chicanne & fes rufes . Les
» bas Officiers qui ne s'enrichiffent que
elle , ont l'effronterie & la rapacité
des partifans. Les particuliers fe pré-
» fentent comme des auxiliaires prêts à
» fe louer indifféremment à celui des deux
partis qui veut de leur fervice. Les
loix font des armes qu'on emploie de
» part & d'autre pour fe charger ; & la
» Juſtice , fur fon tribunal , eft la divinité
qui , comme le Jupiter d'Homère , pèſe
» & regle avec fa balance la deſtinée des
» combattans.
"3
66
"
و ر
que
» Dans ces querelles acharnées on ne
» verfe point de fang , à la vérité ; on
» n'y fait couler que l'encre , les injures
& l'argent : cependant les fuites en font
prefque toujours auffi fatales celles
» de ces exploits glorieux & cruels , qui
» élevent les conquérans fur des trophées
» d'offemens humains. Les vainqueurs &
» les vaincus y perdent également par les
» abus trop multipliés dans cette partie
importante de l'adminiftration. Leurs
dépouilles reftent entre les mains des
» gens de loi , comme après une mêlée
fanglante , les habits des foldats maf-
» facrés appartiennent à ceux qui les ont
» tués.
39
"
و د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"0
و د
وو
ود
Quand fe trouvera - t- il dans notre
Europe un génie affez intrépide pour
» vifiter en détail ce champ de bataille
redoutable , & ne craindre pas de s'en-
» gager parmi les debris dont il eft jonché ?
Quand naîtra- t- il un artifte affez intelligent
, pour retremper les armes dont
" on s'y fert , ou un chirurgien affez
, habile pour traiter avec fuccès les blef-
» fures qui en réfultent ? Quand viendra-
» t- il au moins un obfervateur affez ami
des hommes & de leur repos , pour exa-
» miner s'il ne feroit pas poffible & per-
» mis , foit d'en émouffer le tranchant ,
» foit d'en rectifier l'ufage ?
» Ce qui les rend plus terribles , c'eſt
» leur multitude & leur prodigieufe va-
» riété . On elt à chaque inſtant embarraſlé
pour en parer les coups , parce qu'on
» n'en connoît ni le nombre ni la nature .
» Elle font difperfées fans ordre dans de
» vates arfenaux , connus fous le nom
» de compilations , de commentaires , où
» il faut les aller chercher à tâtons. I
» n'eft pas plus permis d'y porter de la
lumiere, que dans nos magasins à poudre ;
» & peut -être le foin que l'on prend de
» les en garantir , eft - il fort fage : la
» moindre étincelle qui pourroit y pénétrer
, feroit fauter en l'air tout l'édifice.
30
FEVRIER 1767 . 109
Ce feroit pourtant bien mériter de
» la nature humaine , que de lui procurer
» cet heureux accident ». Il y aura peu
de perfonnes qui puiffent refufer d'applaudir
aux voeux que l'on fait ici , pour
une réforme dans cette partie de l'adminiſtration.
Il en faut des réformes . L'Auteur s'attache
à raffurer les efprits timides que ce
nom feul épouvante : il en démontre l'utilité
& la néceffité . Il aura jufques - là bien
des partifans. Mais où il commencera à
trouver des contradicteurs , c'eft lorsqu'il
développe les maximes d'après lefquelles ,
fuivant lui , une adminiftration peut-être
heureufe & bien réglée.
" Le droit civil , dit l'Auteur , femble
» n'avoir d'autre objet que les relations
» des citoyens entre - eux. Il eft aifé
"
ود
33 :
cepen-
» dant de fe convaincre , qu'il comprend
» toutes les autres efpèces de droits. Tout
dérive de la propriété il n'y a rien
dans le monde qui n'y ait rapport ; c'eſt
» une vérité que les Princes & leurs confeils
ne méditent peut-être pas affez . Du.
» haut de leur gloire ils fentent rarement.
quelle influence peut avoir fur leur
» propre état , celui des fujets qu'ils gou- ,
» vernent ; ils ne font pas convaincus de
» la néceffité qu'il y a pour eux de veille
و د
E v
366 MERCURE DE FRANCE .
à ce que ce peuple jouiffe au moins
en paix de fon premier héritage , & de
la protection qu'ils doivent donner à
la jouiffance générale qui ne leur eft:
» attribuée que pour cet objet.

» De toutes les opérations politiques ,
c'est pourtant la plus importante. Les
» plus fuperbes vaiffeaux, dit- on , périffent
en peu de tems , fi l'on n'a foin de donner
de l'eau douce à boire aux rats qui en
» habitent le fond de cale , parce qu'ils
percent le bordage dans l'efpérance d'en
» trouver dehors. De même les gouver-
» nemens les plus brillans font bientôt
» renversés , fi la propriété des peuples.
33.
99
39
n'eft pas tranquille. Le pouvoir des Rois
» n'eft affuré qu'autant que les poffeffions.
de leurs fujets font folidement affermies
& la raifon en eft bien fimple , c'eſt
qu'ils poffédent tous au même titre . Les
Royaumes appartiennent à leurs maîtres .
» comme une ferme eft à moi. L'un a été
» dévoué à eux ou à leurs ancêtres , par
» le même principe que l'autre aux miens.
» Nos titres de jouiffance & de propriété
" font les mêmes , c'eft- à dire , une force-
» une violence primitive , légitimées.
» enfuite par la préfcription .
93
*
» Cette maxine eft l'abrégé de toute
» la politique ; elle en dit plus que ces.
» gros traités où l'on ne s'inftruit guères
FEVRIER 1767. 107
לכ
"
» que de ce qu'on n'a pas beſoin de favoir.
» C'eſt cependant une de celles que les
publiciftes fe font le plus efforcés d'obfcurcir.
Ils fe font imaginés qu'il y avoit
» du danger à dire la vérité en cette partie .
» Ils ont donné cours à je ne fais quelle
» chimere de convention libre , de pact
» volontaire fait entre les Rois & leurs
fujets . Ils ont fuppofé pour bafe à l'au-
» torité publique , des claufes confenties
de part & d'autre , & dont la violation
» entraîneroit la nullité du pact. Ils ont
prétendu que cette idée étoit la feule
» barrière qui pût garantir ces derniers
de l'oppreffion . Ils n'ont pas vu que c'étoit
» au contraire les y livrer fans reffource.
» C'est vouloir guérir un paralytique en
» lui donnant des tranchées. Qui ne voit
» qu'un pareil traité feroit le germe des
» révolutions les plus terribles & les plus
33
90
"
"
» continuelles ?
"
» Où? Comment ? Entre les mains de
» qui auroit- il été paffé ? Quel en feroit
» le ggaarraanntt ? Le peuple ? Il nommeroit des
infpecteurs pour le faire obferver ? Mais
» qui eft-ce qui fixeroit le nombre de ces
» ces infpecteurs ? De quel moyen fe
» fervir pour empêcher qu'on ne les cor-
» rompe ? Ne deviendront- ils pas en peu de
» tems les fouverains ? Ils pourront donner
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
» des ordres au Prince : ils feront donc
» fes maîtres : le peuple aura donc gagné
d'augmenter fa charge ; & pour fe dé-
» livrer d'un pouvoir qu'il redoutoit , il
» en aura créé deux , que leurs difputes
» rendront bien autrement redoutables.
ود
לכ
"
On parle des Ephores à Sparte , qui ,
dit- on , y tempéroient la royauté fans
» la détruire. Mais c'eſt un pure mépriſe
» de mots. Ce n'étoient pas des Rois que
» ces prétendus Princes de Sparte ; cétoient
» des Magiftrats fubordonnés , des Gé-
» néraux d'armée qui dépofoient prefque
tout leur pouvoir en rentrant dans la
» Ville. Les vrais Souverains étoient les
39
ود
ود
Ephores , puifque la royauté elle- même
fléchiffoit fous eux.
» En adoptant le principe dont je
parle , on pourroit donc à chaque inſtant
demander compte au fouverain de fon
adminiſtration . Mais comment déterminer
la portion du peuple , qui aura
droit de requérir & de recevoir ce
compte ? Faut-il que la demande foir
» unanime ? Mais cette unanimité n'aura
JJ
و ر
»
jamais lieu . Ceux qui partagent avec le
Prince l'emploi , & même fi l'on veut ,
» l'abus du pouvoir ne confentiront
jamais à la révifion . Voilà donc une
partie de la nation qui s'y oppofe.
ל כ
2>
>
FEVRIER 1767. 109
» Etablira t-on que la pluralité fuffit pour
en autorifer le defir ? Mais c'eft ouvrit
» la porte aux rebellions à quoi la re-
» connoîtra -t-on cette pluralité ? Chacun
» ne prétendra - t - il pas l'avoir de fon côté ?
» Ceux même qui ne l'auront pas , diront
que la multitude eft féduite . Ils fou-
» tiendront qu'il faut compter les raiſons ,
plus que les hommes , & qu'un petit
» nombre d'efprits éclairés eft préférable
à une foule d'aveugles ignorans.
ور
>>
""
ور
» Affurément s'il y a quelque matière ,
» où la pluralité des voix foit requife &
» l'univerfalité néceffaire , ce font celles
qui donnent lieu aux querelles eccléfiaftiques
mais c'eft préciſement là ce qui
» les rend fi longues , fi opiniâtres , fi
» difficiles à terminer. On y a vu de tout
» tems le petit nombre tenir tête au grand .
» On décline l'autorité fous prétexte que
» fes miniftres ne font pas inftruits. On
pèfe les fuffrages , au lieu de les compter ;
» & chaque parti ayant en fa faveur des
» argumens ſpécieux , la querelle s'éterniſe
» en produifant dans toute fa durée de
» très- grands malheurs.
""
و ر »Ilenferoitdemêmeenpolitique.
Tout attroupement féditieux fe diroit
l'état . La fociété feroit perpétuellement
» troublée . Le prétexte de punir une vio110
MERCURE DE FRANCE .
29
"
lence , en feroit naître mille autres.
Quiconque fe fentiroit les talens des
» Cromvvels , ou des Ducs de Guife ,
» en imiteroit la conduite. On déchi-
» reroit fa patrie, en feignant de la venger.
» Les malheureux fujets , tourmentés par
leurs libérateurs , encore plus que par
leurs tirans , ne recueilleroient de tant
» d'efforts , que des calamités fucceffives
& une oppreffion conftante. Ils péri-
» roient entre leurs défenfeurs & leurs
» ennemis , comme une brebis qu'un dogue
» veut arracher au loup qui l'emporte
fe fent mettre en pièces
tandis que
» chacun des deux la tire par le côté qu'il
» a faifi.
99
"


fi
» C'est donc s'abufer volontairement
» & dangereufement , que de fuppofer un
» pact une convention libre entre les
fujets & les Princes. Cette illufion ,
,, par un malheur elle étoit rédigée en
principes , & réalifée dans la pratique
feroit le fignal des plus horribles calamités
fur la terre.
""
و و
""
"
""
pas
Cependant au milieu de cette indépendance
abfolue , il ne faut croire
,, qu'ils foient fans frein. Ils en reçoivent
,, un de la nature des chofes , & un plus
» terrible , plus efficace cent fois , un
qui les affujettit bien autrement que
وو
FEVRIER 1767.
""
""
"
""
ces prétendus traités. Ce feroient des
femences de divifions & la ruine de
la juftice ; au lieu que ce frein dont
» je parle eft le gage de la paix & let
,, maintien de l'équité . C'eft précisément
,, cette parité de titre , cette reffemblance
évidente du droit qu'ils ont fur leurs
fujets , avec celui qu'ont leurs fujets, cha-
,, cun fur leurs biens particuliers. Commer
,, tous deux font de la même efpèce , ils
ne peuvent fe foutenir que par les mêmes
» moyens ; comme l'un refulte de l'autre ,
», le premier ne fauroit être affermi , fi le
fecond ne l'eft pas ,,.
"
""
"
auffi
pas
C'eft ce que l'Auteur développe avec
une force & une profondeur fingulieres .
Ceux des lecteurs qui n'embrafferont pas
fes opinions , rendront au moins juftice à
l'énergie avec laquelle il s'exprime. Son
ftyle eft par-tout de la même vigueur ;
ne craint il d'entrer en lice avec
M. de Montesquieu , avec Grotius , Puffendorf,
Leibnitz, ainfi qu'avec le célèbre &
malheureux Jean -Jacques Rouffeau , qu'il
ne nomme cependant pas quoique fon
fyftême foit directement l'oppofé & la réfutation
du contrat focial. Il fait de M.
de Montefquieu le plus bel éloge : mais
il déclare que la réputation de ce grand
homme ne lui ferme pas les yeux fur les
112 MERCURE DE FRANCE.
défauts de l'Esprit des Loix " J'ai , dit- il
,, la vénération la plus profonde & la plus
fon nom ,
pour
و د
و د
و و
fincère
fes ouvrages :
ainfi que pour
mais j'en ai plus encore
,, pour la vérité. Si en la cherchant tous.
,, deux , nous ne fommes pas du même
,, avis , c'eft nous accorder que de nous
combattre , comme a dit un autre grand
homme de nos jours , pour le moins égal
à l'Auteur de l'Esprit des Loix.
و د
و و
و د
""
و
Je combattrai quelques fois fes opi-
,, nions avec force , mais je ne fonge pas
à détruire le mérite de fon ouvrage. Je
,, ne viens point dire à fes partifans , qu'ils
ont eu tort de le louer . C'eſt certaine-
,, ment un de ceux qui font le plus d'hon:
,, neur à notre fiècle. Même après mes
obfervations ' , il n'en fera ni moins admiré,
ni moins admirable .... Son livre
étoit fait pour réuffir. Il parle à l'efprit
comme au coeur. Il inftruit en même
,, tems qu'il plaît. S'il a quelques inftans
d'obfcurité , il en a encore davantage
du plus grand éclat. Les Ariftote , les
Platon n'ont pas d'auffi grandes vérités
& ne les ont pas auffi bien dites. Il a
dû féduire fes contemporains ; & l'eftime
de ceux - ci lui affurera celle de la
,, postérité ,,.
و و
ود
وو
"
""
""
و و
""
""
Quand on fent ainfi le mérite d'un
FEVRIER 1767. II3
écrivain , quand on lui rend juftice avec
autant de franchife & d'éclat , il eft affurément
bien permis de le critiquer , furtout
quand on fe fent affez fort pour foutenir
le combat avec avantage ,
A l'égard de Grotius , de Pufendorff,
il font traités ici avec moins d'égard . Ce
que l'Auteur leur reproche le plus , c'eft la
multitude incroyable des citations dont ils
ont noyé leurs ouvrages.
Ce difcours préliminaire qui eft fort
long , & qui paroît très - court quand on
le lit , tant il eft plein de chofes admirablement
écrites , fe termine par une dif- .
tinction très - vraie entre la fatyre & la critique.
" Si les écrivains fur qui tombent
,, ces obfervations , ddiitt ll''AAuutteeuurr ,, vivoient
,, encore , j'en parlerois avec ménagement ,
,, Je ne citerois que ce qu'ils auroient dit
de louable. J'enfevelirois leurs fautes
dans le filence. Si leurs ouvrages étoient
abfolument mauvais , je me garderois
,, bien d'en parler. Je ne les forcerois pas
de joindre au regret d'avoir mal fait ,
la douleur de voir que quelqu'un s'en
apperçoit.
و د
و د
"
و و
""
Mais ceux que je nomme font morts ;
,, & quand on parle des morts , on ne
leur doit que la vérité pour l'inftruction
des vivans. C'eft fur- tout dans cette dif
""
"3

114 MERCURE DE FRANCE.
>>
و د
33
tinction que confifte la différence effentielle
qui fe trouve entre la fatyre & la
critique. La première eft une vermine
incommode qui fuit les tombeaux. Elle
,, ne cherche que les corps animés , qu'elle
,, ronge & qu'elle tourmente. La fenfibilité
,, dans ceux qu'elle attaque , eft un attrait
», qui la fixe. Elle vit de la douleur qu'elle
caufe , & s'éloigne de tout objet qui
lui paroît incapable d'en éprouver l'impreffion.
""
"
"
""
"
"
و و
و د
La feconde, au contraire , eft cette anatomie
fage , qui tâche de trouver dans
les dépouilles de la mort , des reffources.
» pour diminuer les maux de la vie. Ce
n'eft que
fur des objets infenfibles, qu'elle
fait des expériences utiles. Quand elle
,, porte le fcalpel fur des cadavres , c'eſt
,, pour le bien de leur poftérité. Quand elle
fe permet d'analyfer les principes de leur
conftitution , quand elle ofe effayer de
découvrir dans leurs entrailles l'origine.
de leurs maladies , c'eft pour fe mettre
,, en état d'en garantir un jour leurs enfans.
""
>>
,,
"
"
"" Il en eft de même des écrivians . Quand
un Auteur combat avec force les fentimens
d'un autre , pour favoir ce que
,, vous devez penfer de fes motifs , fou-
» vent même de fon ouvrage , pour juger
""
FEVRIER 1767. 115
» s'il mérite notre mépris , ou notre ef-
» time , examinez en quel tems tous deux
» ont vécu. Les contemporains ne font
» pas toujours des fatyres : mais ceux qui
» ne le font pas n'en font jamais ; & qu'y
gagneroient- ils ?
"
ود
Nous remettons à un autre Mercure
l'extrait de l'ouvrage même. Nous avons
été féduits par l'éloquence & la vivacité
de ce difcours. Nos lecteurs & nous aurons
le même plaifir , à parcourir le refte du
livre , que nous annonçons comme un
des mieux & des plus fortement écrits qui
aient paru dans ce fiècle.
HISTOIRE de la Prédication , ou la Manière
dont la parole de Dieu a été préchée
dans tous les fiècles ; ouvrage utile'
aux Prédicateurs , & curieux pour les
gens de lettres ; par JOSEPH -ROMAIN
JOLY. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conty ; 1767 : vol. in- 12 , relié 2 liv.
10 fols.
UN de nos écrivains agréables , qui traite
en badinant les matières les plus férieufes ,
a publié une brochure intitulée , la Prédication
, dans laquelle il voudroit établir
116 MERCURE DE FRANCE.
Pinutilité de la parole de Dieu ; que les
hommes font tous bons ou mauvais de
leur naturel , & que la crainte des fupplices
de l'autre vie n'influe en aucune forte
fur les bonnes moeurs. Tel eft le ſyſtême
que l'auteur de cette hiftoire réfute dans
une lettre préliminaire. Il ne fuppofe
néanmoins en celui qu'il attaque , aucun
deffein pofitif contre la religion ; mais
il ne laiffe pas de le trouver très - rcpréhenfible
, de s'être joué fur un objet
auffi refpectable , & d'offrir des paralogifmes
à des lecteurs ignorans ou fuper-
» ficiels & peu réfléchis , qui fe prennent
» à ce piége , & vont former une claſſe
» fubalterne d'incrédules , d'autant plus
opiniâtres que , relativement au coeur &
» à l'efprit , ils font prefque fans ref-
* fource >> .
>>

L'auteur dans fa préface , après avoir
rendu compte de l'occafion qui lui a fait
entreprendre cet ouvrage , marque le point
de vue où il envifage la prédication. Ce
n'eft point dans la bouche des perfonnes
fans autorité , qui n'annoncent la parole
de Dieu , qu'en vertu d'une loi générale ,
par laquelle nous fommes tous chargés du
falut du prochain. Il exige encore que le
prédicateur ait un caractère , tel qu'il fe
trouve dans les Prêtres , en vertu de leur
FEVRIER 1767. 117
ordination , tel auffi que la miffion divine
le donnoit aux Prophètes.
La première partie de cette hiſtoire
commence avec le monde , & finit avec
les Apôtres. On a recueilli dans l'écriture
les paroles de falut qui font forties de la
bouche des Patriarches , lorfqu'ils parloient
à leurs enfans ou à leurs domeftiques
. On a rapporté quelques traits de
Moïfe & de Jofué , parlant au Peuple de
Dieu. Les Prophètes ont paru la plupart
du temps des Rois , à qui ils ont fouvent
porté la parole : ce qui met l'hiftorien dans
la néceffité de marquer la fuite de ces Monarques
; évitant néanmoins les circonf
tances de leur vie , où ils n'ont rien à démêler
avec les Prédicateurs infpirés. A l'égard
des Prophètes qui ont écrit , l'auteur
fe contente de citer un morceau de chacun,
afin que l'on juge de leur ſtyle.
Il obferve , qu'à l'exception des trois
derniers Prophètes , Agée , Malachie &
Zacharie , tous les Prophètes ont devancé
les Philofophes du Paganifme. " Les
» Grecs ont eu des fpectacles & des loix
» avant la naiffance de la philofophie.
Déja les Juifs avoient été transférés à
Babylonne , Evilmerodach régnoit dans
» la Chaldée , quand les fept fages de la
» Grèce refufèrent le trépié d'or. La mo-
"
»
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
""
و د

» rale n'étoit point encore entrée dans fon
objet ; & comme la religion payenne
» ne fe mêloit que du culte & des facrifices
, laiffant aux légiflateurs & aux
pères de famille le foin de régler les
>> moeurs la dépravation devoit être
grande. Enfin , les philofophes s'étant
attachés à la motale , ils en donnèrent
» des maximes qui ne fortoient point de
» leur école ; le peuple , à qui leur fcien-
» ce paroiffoit inacceffible , n'avoit pour
» leur vertu qu'une admiration ftérile.
» D'ailleurs , ils ne fe communiquoient
point , perfuadés qu'ils devoient être
jaloux de leur doctrine.
»
"
"
و د
35
» Le vrai zèle ne peut fe rencontrer que
» dans une âme qui fe dépouille entière-
» ment d'elle - même , & n'a d'autre défir
» en tout ce qu'elle fait que de plaire à
» Dieu... Tous les philofophes du
و د
و ر
33
paganifme
l'ont abfolument ignoré , parce
qu'il n'y a que la religion que nous profeffons
, qui enfeigne une chofe bien
fimple , mais bien fublime , favoir , que
» pour plaire à Dieu il faut renoncer à
» foi-même , les facrifices étrangers n'é-
» tant reçus de lui , que lorfqu'on les ac-
» compagne de celui de fon propre coeur
» & de toute fa perfonne ».
Outre le zèle qui diftingue les proFEVRIER
1767. 719
"
"
»
"
39
phètes des philofophes , ils ont une uniformité
de doctrine , que ne comporte
» pas la bizarrerie , l'orgueil , enfin les
» préjugés de l'efprit humain. Ils ont
» écrit en divers fiècles , les uns à Jérufalem
, les autres à Samarie , quelques-
» uns pendant la captivité de Babylonne ,
» d'autres depuis le rétabliffement du
peuple dans la Judée. Ces organes du
Très-Haut ont tous les mêmes maximes ,
ils vont tous au même but , il femble
qu'ils ayent été formés dans la même
» école : ce concert n'a pu fe foutenir
parmi les philofophes ; les chefs font .
divifés , fouvent même les difciples
font en oppofition avec leurs chefs ,
», parce que l'efprit de Dieu parloit aux
prophètes , & que les philofophes fe
font abandonnés au déréglement de leur
imagination au lieu de confulter la
raifon , ils ont écouté le caprice : la
taifon même , quoique moins défec-
,, tueufe, n'auroit laiffé de les trom-
,, per , étant expofée aux préjugés , tyrannifée
les paffions , fujette enfin à
toutes fortes d'erreurs ».
"
""
""
"
""
""
5,
""
par
pas
L'auteur prouve cette affertion par le
détail des écarts où les plus célèbres philofophes
ont donné... « De tels défauts
font inconnus aux prophètes , ils marchent
tous fur la même ligne ; parce
و د
"
120 MERCURE
DE FRANCE.
"
>>
و و

20
pas

,, que ce n'eft point l'homme qui parle
,, en eux , c'eſt le Seigneur qui repofe fur
leurs lèvres & qui s'exprime par leurs
bouches . Quel fond de lumière ! Quelle
éloquence ! On ne peut les entendre
fans avouer , avec faint Auguftin , que
ce font des Philofophes , des Théologiens
, des Docteurs en tous les genres ,
des Orateurs fublimes , qui nous por-
» tent à la piété envers Dieu , à la pro-
» bité envers le prochain ; ils nous enfei-
›› gnent toutes les vertus & nous infpi-
» rent de l'éloignement pour tous les vices.
N'eft-il bien fingulier que plufieurs
fiècles avant la naiffance de Démofthène
, avant même que l'Attique eût
vu éclorre l'aurore des belles lettres , un
peuple groffier ait produit tant de grands
» hommes ? Quelques uns fortis de la lie
du peuple , & n'ayant d'autres occu-
» pations que celles du labourage ou de
la garde de leurs troupeaux , fe font éle-
» vés au- deffus de tout ce que la Grèce &
» Rome même ont eu de plus diftingué
» dans la poéfie & dans le genre oratoire...
» Y a t-il autant de force & de rhétorique
dans Ciceron , des comparaifons plus
juftes , plus riantes , des defcriptions
plus magnifiques dans Homere, que dans
Ifaïe » ?
و د
و د
و د
و د
. و د
39
"3
>>
Depuis
FEVRIER 1767. 121
Depuis Malachie Dieu ne fufcita plus "
de Prophète; mais fon efprit , dit l'hiftorien
de la prédication , ne fe retira pas du
milieu de fon peuple . Le zèle de la Nation
tenoit lieu de prophète ; la captivité de
Babylonne l'avoit prefqu'entièrement guérie
de fon penchant pour l'idolatrie . La
plupart de ceux qui tombèrent durant la
perfécution d'Antiochus Epiphanes le
firent moins par goût que pour éviter les
tourmens..
2
L'auteur fait mention du zèle de Mathatias
, & des inftructions qu'il donnoit
à fes enfans & à fes foldats. Il parle fort
fobrement de la prédication évangélique ,
qui n'eft ignorée de perfonne. S. Jean-
Baptifte , S. Pierre , S. Etienne , S. Paul ,
fe produifent fucceffivement & s'expriment
tous avec la fimplicité de leur divin'
maître.
On voit au commencement de la feconde
partie , le même efprit dans les exhortations
des difciples des. apôtres ; les
Pères de l'Eglife du quatrième fiècle , fi
recommandables par l'étendue de leurs
lumières & par la beauté de leur génie , fe
mettoient à la portée de leurs auditeurs .
On eft furpris de trouver fi fimples les
difcours de S. Auguftin , dont les ou-
» vrages dogmatiques font remplis de tant
"

F
122 MERCURE DE FRANCE.
ور
,, d'érudition , font écrits avec tant de
force. Nous ne reconnoiffons pas dans
» fes homélies l'éloquence & la rhétori-
» que de ce grand homme . C'eft qu'il prê-
» choit dans une petite ville , à des mar-
ود
chands , à des laboureurs , à des artifans ,
» à des mariniers ; il vouloir fe propor-
» tionner à la capacité de ceux qui l'écou
» toient. S. Leon , S. Ambroife , qui prêchoient
dans les premières villes de
l'Europe , ont plus d'élévation dans les
penfées & de politeffe dans le langage...
On reproche à ceux du cinquième
» fiècle des allégories trop recherchées ,
» des jeux de mots , des rimes : c'étoit le
défaut de leur temps : c'eft qu'ils commençoient
à éprouver la décadence du
goût. La plupart ont palé une partie
» de leur vie fous la domination des bar-
,, bares ".
و د
S. Sidoine Apollinaire , qui s'adonnoit
aux belles lettres , dans le temps où les
Bourguignons s'établirent le long du
Rhône & de la Saone , fe plaint à fon
ami de la contagion que fon goût avoit
contracté avec fes nouveaux maîtres , &
il fuffit de lire fon épître dans l'original ,
pour fe convaincre qu'il parloit avec plus
de vérité qu'il ne fe l'étoit imaginé.
La fuite dans le Mercure prochain
FEVRIER 1767. 325
-ANNONCES DE LIVRES.
ABRÉGÉ
chronologique , ou hiſtoire
des découvertes faites par les Européens
dans les différentes parties du monde ; extrait
des relations les plus exactes & des
voyageurs les plus véridiques , par M. Jean
Barrovy , auteur du dictionnaire géographique
: traduit de l'anglois , par M. Targe.
A Paris , chez Saillant , rue S. Jeande-
Beauvais ; Delormel , rue du Foin ;
Defaint , rue du Foin ; Panckoucke , rue
de la Comédie françoiſe ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; 12 vol.
in- 12.
On voit par le titre de cet ouvrage ,
qu'il différe peu de l'Hiftoire générale des
Voyages de M. l'Abbé Prevôt , qui eſt également
un extrait des relations des Voyageurs
, traduit de l'anglois . La feule différence
qui fe trouve entre ces deux compilations
, c'eft que l'Hiftoire générale des
Voyages contient un plus grand nombre
de volumes & de voyageurs : c'eft- à - dire ,
que tout ce qui eft dans la nouvelle traduction
, fe trouve également dans celle
de M. l'Abbé Prevêt ; mais il y a dans
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
celle- ci beaucoup de chofes qui ne font
pas dans celle de M. Targe. Le nouveau
recueil que nous annonçons , contient les
découvertes & voyages de Chriftophe Colomb
, de Gama , de Cabral , de Cortez ,
de Pizarre , de Magǝllan , de Drake , de
Raleigh , de Schouten , de Rowe , de James
de Nieuhoff de Dampierre , de
Wuffer, de Gemelli , de Rogers , d'Ullon
, de l'Amiral Anfon , &c . Toutes ces
relations avoient été traduites en notre
langue , avant même que M. l'Abbé Prevôt
commençât fa grande collection des
voyages. Nous entrons dans ces détails ,
afin que le public fache précisément à
quoi s'en tenir au fujet de cette nouvelle
compilation , qui , telle qu'elle eft , eft
néanmoins préférable à celle de M. l'Abbé
Prevot , quant à l'ordre & à l'arrangement
des matières uniquement. On n'y
trouve pas tout - à - fait cette prolixité
faftidieufe , ces répétitions fans nombre ,
cette confufion éternelle qui en caufe
une fi grande dans l'efprit des lecteurs.
Mais il y a dans l'ouvrage de M. l'Abbé
Prevôt beaucoup de chofes curienfes qui
ne font point dans le nouveau recueil.
MAGASIN énigmatique , contenant un
grand nombre d'énigmes ingénieuſes ,
FEVRIER 1767. 125
chofies entre toutes celles qui ont paru
' depuis près d'un fiècle. A Paris , chez la
veuve Duchefne , rue S. Jacques , au temple
du Goût ; 1767 : avec approbation &
privilége du Roi ; un vol. in 12 .
Ce recueil contient quatre cens trentefept
énigmes , parmi lesquelles il y en
a de très - bien faites , qui occuperont agréablement
les amateurs de ce genre d'écrire.
RECREATIONS hiftoriques , critiques ,
"morales & d'érudition ; avec l'hiftoire des
fous en titre d'office , par M. D. D. A.
auteur des anecdotes des Rois , Reines &
Régentes de France. A Paris , chez Robuftel
, Libraire , rue S. Jean - de - Beauvais
; la veuve Duchefne , Libraire , rue
S. Jacques ; 1767 avec approbation &
permiffion ; 2 vol. in- 12 .
Il y a dans ce recueil des anecdotes.curieufes
& peu connues ; des traits de critique
fort inftructifs ; des réflexions litté
raires propres à former le goût. Nous y
trouvons des remarques fur feu M. l'Abbé
l'Avocat, qui confirment & juftifient le
jugement que nous avons porté en dernier
lieu de fon Dictionnnire hiftorique.
Voici ce que dit à ce fujet M. Dreux Duradier
, auteur de ces Récréations. « M.
» l'Abbé Avocat , docteur & bibliothé-
F iij
25 MERCURE DE FRANCE.

"
» caire de Sorbonne , avec un peu d'attention
& de critique , eût pu faire un livre
» bien utile , de la compilation qu'il a
faite , fous le titre de Didionnaire portatif
; mais les fautes multipliées où
» il tombe dans chaque article , deshonorent
fon recueil qui ne peut fervir
qu'à ceux qui ne s'inquiétent ni des
» faits , ni des dates . Je ne l'ai prefque
» jamais confulté , que je n'y aie trouvé
l'auteur en défaut. S'il y a quelques
» bons articles , ce font ceux qu'on lui a
» donnés tout faits , & dont il n'a fait
» honneur à perfonne
29
>
330
RECUEIL de toutes les ariettes de la
Fête du Château , où l'on ne fait ufage
que des clefs de fol & de fa , pour la plus
grande commodité des voix & des inftrumens
, avec accompagnement de clavecin
ou violoncelle ; prix 4 liv. 4 f. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
S. Jacques au deffous de la fontaine
S. Benoît , au temple du Goût ; 1767 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in- 8°.
>
Ce recueil eft très -bien gravé , & fera
plaifir aauuxx ggeennss de province , qui aimeront
à chanter en fociété ces jolis airs.
CATALOGUE hebdomadaire , ou lifte
FEVRIER 1767. 12
des livres nouveaux , qui font mis en
vente chaque femaine , tant en France
que chez l'étranger.
Depuis 1763 , on a commencé à débiter
tous les huit jours une feuille périodique
, qui a pour titre , Catalogue des livres
nouveaux. Cette feuille eft de quatre pages
en deux colonnes , & contient la lifte
des livres qui font & feront mis en vente
dans le courant de la femaine : elle eft
divifée en deux parties ; la première contient
les titres des livres nationaux , ou
ceux qui font imprimés en France ; & la
feconde , les titres des livres étrangers , ou
qui fontimprimés dans les différens Etats de
l'Europe. On y trouve auffi le nombre des
volumes , les noms des auteurs , & l'adreffe
des libraires qui les vendent , les titres des
arrêts , édits , déclarations , & c. l'annonce
des morceaux divers de mufique , des
eftampes , cartes , &c. A chaque article
du livre , de l'eftampe ou de la carte ,
prix eft porté , ainfi que l'indication du
caractère, de l'impreffion & la qualité du
papier. On y voit auffi fi les ouvrages
font reliés ou brochés , ou en feuilles.
Chaque mois de Janvier on difttribue
une table qui rappelle , par ordre alphabétique
, tous les livres annoncés
pendant l'année , avec l'indication de la
le
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
feuille où fe trouve chaque article. Ces
recueils fe relient ou fe brochent. On paye
pendant l'année , pour recevoir chaque
femaine ces feuilles compris la table , par
la pofte , & franc de port , la fomme de
6 liv. 12 fols. Il faut affranchir les ports
de lettres & de l'envoi de l'argent. On
s'adreffe à Defpilly , Libraire , rue S. Jacques
, à la croix d'or. Nota. On trouve
chez ledit libraire des recueils complets
de ce catalogue , pour 1763 , 1764 ,
4765 & 1766. Chaque recueil fe vend ,
favoir , les recueils reliés 7 liv. 12 f. Les
brochés & envoyés par la pofte 7 liv. 12 f.
Les tables féparées i 2 f.
DISCOURS fur la philofophie de la
nation ; à Amfterdam , & fe vend à Paris
chez Merlin , Libraire , au bas de la rue
de la Harpe , à S. Jofeph ; 1767 : vol.
in- 12 .
Quelle est l'hiftoire de l'humanité ?
Quelle eft la conftitution de la France ?
Par quelle qualité , par quelle vertu peuton
être précieux à fa patrie ? Voilà les
objets des recherches de l'auteur de certe
brochure , dans laquelle il y a réellement
beaucoup de philofophie , & des vues
vraiment patriotiques.
LETTRE à M. le Marquis Olivieri , aμ
FEVRIER 1767 129
fujet de quelques monumens phéniciens ;
pour fervir de réponſe à deux lettres inférées
dans le 54° volume des tranfactions
philofophiques ; par M. l'Abbé Barthe-
Lemy , garde des médailles du Roi , de
'Académie royale des infcriptions &
belles- lettres , & des Académies de Londres
, de Madrid , de Cortone & de Pezaro.
A Paris , de l'imprimerie de L. F.
Delatour ; 1766 : avec approbation &
permiffion : in- 4° . de 50 pages , avec des
planches gravées .
Cet ouvrage eft plein d'une profonde
érudition , & décèle les immenfes connoiffances
de M. l'Abbé Barthelemy .
EUVRES variées , prix 12 fols. A Londres
, & fe trouve à Paris , chez Panckou
ke , rue de la Comédie françoife , &
Vente , montagne Sainte Génevieve : brochure
in-12 de so pages.
Ce recueil contient de petits écrits en
profe , fur différens ufages de coquetterie
& de galanterie ; ouvrage propre à orner
la toilette des jolies femmes.
GUILLAUME TELL ; à Paris chez
Vente , Libraire , montagne Sainte Génevieve
; ; 11776677 : avec approbation ; brochure
in- 12 de se pages.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
La circonftance de la tragédie nouvelle
de M. Lemiere , dont Guillaume Tell eft
le héros , a fait naître l'idée de cette
brochure , dans laquelle on donne la vie
de cer illuftre Helvétien , devenu intéreffant
parmi nous , depuis qu'il a occupé
la fcène françoiſe.
L'AMITIÉ fcythe , ou hiftoire fecrette
de la conjuration de Thebes. A Iffedon ,
& fe trouve à Paris , chez Vente , Libraire ,
montagne Sainte Genevieve ; 1767 : brochure
in- 12 de 120 pages.
L'auteur de ce roman a effayé de peindre
des vertus qui naiffent de l'amour
& du fentiment de la liberté.
REFUTATION des principes hafardés dans
le traité des délits & des peines , traduit
de l'italien ; par M. Muyart de Vouglans
Avocat au Parlement. A Laufanne , & fè
trouve à Paris , chez Defaint , Libraire ,
rue du Foin S. Jacques ; 1767 : brochure
in-1 2.
Le but de cet écrit , eft de réfuter un
ouvrage qui eut beaucoup de vogue l'année
dernière , & que M. de Vouglans regarde
comme un livre dangereux dans fes:
conféquences , & injurieux à notre Jurif
prudence. C'eft aux Jurifconfultes à juger
de ces fortes de matières.
FEVRIER 1767. 131
EPHEMERIDES du citoyen , ou bibliotheque
raifonnée des fciences morales &
politiques , 1767. A Paris , chez Nicolas-
Auguftin Delalain , Libraire , rue S. Jacques
, à S. Jacques ; Lacombe , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; in- 1 2.
Cet ouvrage fe diftribuoit ci-devant par
feuilles détachées , qui paroiffoient toutes
les femaines. On a changé cette diftribution
; & déformais il ne paroîtra plus que
par volumes d'environ deux cens cinquanto
pages. Ce recueil moral & politique fe
publiera régulièrement le 20 de chaque
mois. Il a commencé le 20 de Janvier
1767. On trouve dans le premier volume
des pièces détachées , morales & politiques
de plufieurs auteurs , des critiques
raifonnées & détaillées des livres nouveaux
, étrangers & nationaux , fur les
fciences économiques ; des réflexions pattiotiques
fur les grands événemens publics.
Le prix de chaque volume eft de i liv.
16 fols broché. On foufcrit chez Lacombe,
Libraire , quai de Conti , à raifon de
18 liv. par an pour Paris , & de 24 liv.
franc de port, pour
port, pour la province.
De l'efprit prophétique ; traité dans :
Tequel on éxamine la nature de cet efprit
E vj
132 MERCURE DE FRANCE .
fon objet fpécial ; les moyens par lefquels
Dieu l'a communiqué & l'a fait reconnoître
, tant par les prophétes qui le recevoient
, que par ceux à qui ils étoient
envoyés : avec quelques réflexions fur les
prophétes d'un ordre inférieur , & fur les
faux prophétes. A Paris , chez Defpilly ,
Libraire , rue Saint Jacques , à la croix d'or ;
1767 avec approbation & privilége du
'Roi : vol. in - 12 : prix 3 liv. relié .
Après avoir examiné quel eft proprement
l'objet de l'efprit prophétique , les
différences dont il eft fufceptible , & les
moyens dont Dieu s'eft fervi pour l'inf
pirer , l'Auteur développe la double certitude
que cet efprit a produite dans les prophétes
du premier ordre ; c'eft-à-dire , la
certitude de la révélation qui leur étoit faite,
& celle de la chofe révélée . Delà il paffe à
l'énonciation prophétique , & fait voir en
quoi elle confifte , & quelle a été fa néceffité
dans tous les prophétes qu'écoute
l'Eglife. Il difcute enfuite comment les
anciens prophétes ont été certains de leur
vocation , comment ceux à qui ils par
loient , ont pu & dû en être perfuadés.
Il a fallu à la fynagogue , il a fallu à
' Eglife une garantie qui conftatât que
les prophétes étoient les interprêtes & les
organes du Ciel. Deux fortes de prophéties
7
FEVRIER 1767. 133
ont occupé les prophétes : ils en ont publié
de générales ; ils en ont fait de particulières.
C'eft encore ici l'objet d'un examen
& d'une difcuffion . Enfin cetouvrage nous
paroît digne de l'attention des théologiens
& de la curiofité des fidèles .
INSTRUCTIONS pour la premiere communion
, diftribuées pour chaque jour de
la femaine , depuis le Dimanche de la
Septuagefime , jufqu'au troifième Dimanche
après Pâques inclufivement à l'ufage
des enfans qui fe préparent à faire cette
fainte action. Par M. l'Abbé Regnault
Prêtre du Diocèfe de Paris. Seconde édition
, revue , corrigée & confidérablement
augmentée par l'Auteur. A Paris , chez
Defpilly , Libraire , rue Saint Jacques , à
la croix d'or ; 1767 avec approbation ,
& privilége du Roi : vol. in- 12 , petit
format : prix liv. 14 f. relié.
Pour fe conformer au goût des jeunes
gens , & ménager la vivacité de cet âge ,
qui n'eft pas capable de foutenir long -tems
fon attention fur un même objet , l'Auteur
a refferré les inftructions qu'il leur préfente
, & les a diftribuées pour chaque jour
de la femaine. Par cet arrangement , leur
lecture fera courte ; & ils pouront la faire
aifément , & avec attention..
134 MERCURE DE FRANCE .
Le petit tableau de l'univers , extraft
du grand tableau de l'univers , en 4 vol.
in-12 : almanach pour 1767 , qui comprend
la defcription de tous les pays &
villes du monde , leurs pofitions & diftances
de Paris , les grandes routes de terre,
de mer & de rivieres de France , l'étendue
des côtes des mers avec les royaumes &
villes qui y font fituées , le cours des ri
vieres , les hautes montagnes , les gouvernemens
de France , généralités , refforts
des Parléments , diocèfes , les ordres dé
Chevaliers & Religieux de l'Europe , &
les écrivains profanes de tous les fiècles
de l'ère chrétienne ; ouvrage utile aux né
gocians & aux voyageurs : prix 2 liv. relie
A Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins
, du côté du pont Saint- Michel : aus
lys dor volume in - 16.
C'est le même ouvrage que nous annonçâmes
l'année derniere , & auquel on
a mis un nouveau calendrier & un nouveau
frontispice.
ALMANACH des centenaires , ou durée
de la vie humaine au delà de cent ans
démontrée par des exemple fans nombre ,
tant anciens que modernes , contenant ,
19 le calendrier de l'année 1767. 2 °. La
fuite des centenaires. La gazette cens
FEVRIER 1767:
tenaire , c'est -à- dire , de 1667. 4°. Las
chronologie de MM . les Lieutenans ge
néraux de Police , de la ville de Paris.
5. La table générale des centénaires cités
dans les cinq premiers volumes . A Paris ,
chez Auguftin -Martin Lottin , l'aîné , Libraire
& Imprimeur de Monfeigneur le
Dauphin , rue Saint Jacques , près de Saint
Yves , au coq ; 1767 avec approbation
& permilion , vol . in- 16.
Nous avons annoncé tous les ans ce
petit ouvrage
fi confolant pour les vieil
lards , & pour tous ceux qui efpérent pou
voir,un jour y avoir place..
It tempio di Gnidó nuovamente traſpor
tato dal francefe in italiano ; Parigi preffo
Prault 1767 : c'eſt- à- dire , le temple
de Gnide , nouvellement traduit du françois
en italien . A Paris , chez Prault
quai de Conti , vol. in- 12, petit format.
L'Auteur de cette nouvelle production
eft M. Vefpafiano , qui a mis l'original à
côté de fa verfion italienne. Nous laiffons
aux amateurs de cette langue à juger du
mérite de cette traduction.
DES malheurs de la Guerre & des avan
tages de la Paix ; difcours proposé par
l'Académie Françoiſe en 1766 : par Mi
126 MERCURE DE FRANCE.
3
Mercier. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Louis Cellot , rue Dauphine. ,
& au Palais ; 1767 : prix 1 liv . 4 fols in- 8°.
Un citoyen amateur de cette tranquillité
politique , qui fait le bonheur des Etats ,
a propofé une certaine fomme d'argent
pour celui qui feroit voir avec le plus d'éloquence
les avantages de la paix . M. le
Mercier a été un de ceux qui fe font préfentés
au concours ; & , s'il n'a pas obtenu
le prix propofé , on lui doit la justice de
convenir qu'il s'eft acquis beaucoup de
gloire par le difcours que nous annonçons ,
& dont nous regrettons de ne pouvoir
faire l'analyſe dans ce Mercure.
SUPP. AUX NOUVELLES LITTÉRAIRES.
A I S.
L'ABBÉ BERGER , autoriſé par le miniſtère
à écrire l'Hiftoire de la Nobleffe d'Auvergne
, invite de nouveau les intéreffés
à lui faire pafler inceffamment leur généalogie
, ainfi que l'extrait collationné
des titres qui établiffent leur nobleffe
leur ancienneté & leur illuftration . Le
fujet mérite par lui- même leur attention.
& leur exactitude. Les Maifons qui ignorent
la plupart de leurs titres , auront la
>
FEVRIER 1767. 137
fatisfaction de les voir fortir du fein de
l'oubli ; & celles qui , malgré les ravages
des temps , malgré les guerres & les incendies
, ont fauvé ces monumens précieux
de leur gloire , n'auront plus les
mêmes dangers à craindre : dépofés dans
des afyles fûrs , ils les verront paffer fucceffivement
entre les mains de leurs ne-
-veux , & leur apprendre ce qu'ils doivent
être en leur annonçant les vertus de leurs
-pères.
Plan de l'ouvrage.
L'auteur préfente d'abord chaque Maifon
fous un point de vue qui offre fon
origine & fon illuftration , fes titres & fes
alliances , fes faftes & fa gloire , fes héros
& fes favans. En un mot , il montre en
abrégé ce qu'elle fut , ce qu'elle eft &
ce qu'elle promet.
Pour prouver cette analyfe , il rappelle
la fouche , établit fa nobleffe fur des
preuves oftenfibles ; annonce fes qualités
& fes alliances , conformément aux titres
qui les atteftent ; décrit fes poffeffions &
fes droits , & finit par le précis de fon
hiſtoire.
De- là , paffant aux deſcendans , l'auteur
les appelle fucceffivement , foumet
aux mêmes preuves ce qui leur eft perfonnel
, indique le fort des collatéraux ,
18 MERCURE DE FRANCE.
diftingue les branches qu'ils ont formées ,
& annonce les actions qui fervent à leur
gloire. Prélats & religieux ,, miniftres &
guerriers , chacun y trouve place , le mé
rite feul les diftingue.
Après ce détail circonftancié & revêtu
de preuves , l'auteur donne en feuilles
arbre généalogique de chaque Maifon.
Telle eft l'idée qu'il a conçue d'un ouvrage
qu'il confacre aux héros de fa patrie.
If
prie ceux qui lui enverront des mémoires
& des renfeignemens , de vouloir
bien le difpenfer du port.
Son adreffe eft chez M. de la Chapelle
rue fauxbourg S. Honoré, à Paris,
FEVRIER 1767 139
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Aca
démie Royale des Sciences Belles-
Lettres & Arts de ROUEN , tenue à
P'Hôtel de Ville le 6 Août 1766..
>
MONSIEUR Lecat , Sécrétaire de la
claffe des fciences rendit compte des
travaux de l'année académique , détail
trop confidérable pour trouver place ici
nous nous bornerons , à cet égard , à quelques
-uns des articles les plus interrelfans.
;
C'est un axiome phyfique , que l'eau ne
monte dans les pompes afpirantes qu'à
trente-deux pieds . Cependant M. Clouet ,
notre confrere , & réſident à Madrid.,, a
mandé à M. Lecat , qu'un ouvrier de
Séville , à qui un particulier demandoit
une pompe afpirante , pour arrofer un
jardin placé à une fenêtre à foixante pieds .
d'élévation , l'aſſura qu'il y feroit monter
140 MERCURE DE FRANCE.
7
P
dans
l'eau , & plus haut s'il étoit néceffaire .
A l'exécution , l'artifte fe fatiguoit en vain
pour remplir fes promeffes , l'eau n'arrivoit
pas à la fenêtre ; il defcend & , de dépit ,
donne fur le tuyau de conduit un coup
qui y fait un trou d'environ une ligne
à dix pieds au deffus du réfervoir ;
le moment la pompe fait jaillir l'eau ,
aux foixante pieds demandés. M. Lecat a
fait répéter chez lui cette expérience par
le fieur Quentin , Pompier ; elle a parfaitement
réuffi , avec des circonstances
que ne lui avoit pas mandées M. Clouet ,
& qu'il foupçonnoit. Il a expofé à l'Academie
ces circonftances , les inconvéniens
& les avantages de cette découverte , &
ce qu'il a imaginé pour remédier à quèlques-
uns de ces inconvéniens .
,
M. Hubert a inventé & fait faire chez
M. d'Ambourney , tous deux académiciens,
une machine , qui , mue par deux hommes ,
broie une quantité confidérable de garance,
& fait en même tems agir deux tamis
pour en paffer la poudre ; elle réduit à
un tiers les frais ordinaires , & elle eſt
d'autant plus utile , qu'on ne peut employer
à cet ufage aucune machine mue
par l'eau , vu que cette poudre s'humecte
par le fimple voifinage de cet élément..
M. Ritsch, premier Chirurgien du Roi
FEVRIER 1767. 141
de. Pologne , & affacié de l'Académie , a
communiqué à la compagnie un moyen
d'arrêter , par la compreffion , le fang ,
après les amputations de la jambe & du
bras..
Le fujet du prix de la claffe des fciences ,
qu'on devoit adjuger cette année , étoit i
cette question .... quelles font les mines
de Narmandie, tant métalliques , que demimétalliques
, falines & bitumineufes , & les
avantages qu'on pourroit tirer de leur exploitation.
L'intention de l'Académie n'ayant pas
été remplie fur un fujet auffi- important ,
elle le propofe de nouveau pour
l'année
1767 , & fait reffouvenir le public que
ce prix eft double , c'eſt- à- dire , de deux
cents écus.
Les mémoires francs de port , feront
reçus par M. Lecat jufqu'au premier Juin
1767 .
Les prix donnés par MM. de Ville ,
aux écoles qui font fous la protection de
l'Académie , ont été adjugés ... fçavoir ,
ceux d'anatomie :
Le premier , à M. Nicolle de Rouen.
Le deuxieme
Rouen.
à M. Carpentier de
Le troifieme eft réservé à l'année
prochaine.
+
1
142 MERCURE DE FRANCE.
Les prix de chirurgie ont été accordés:
le premier au même M. Nicolle , qui
vient de remporter le premier d'anatomie.
Le deuxieme , à M. Sciau.
Le troifieme , à M. Dumazert d'Yvetot.
Les prix de botanique ont été adjugés :
le premier à M. Rondeau de Montbré ,
digne fils de M. Rondeau , Académicien.
M. de Montbré n'a que quatorze ans ; ce
qui a fait dire au Sécrétaire qui le proclamoit
vainqueur qu'à des âmes bien
nées , le fçavoir n'attend pas le nombre des
années.
Le deuxieme prix a été remporté par
M. Fleurimont de Gaillon .
Le troifième & quatrième à l'égalité de
mérite , par MM. Thibault & Nicolle de
Rouen.
Le cinquième par M. l'Anprefte de
Troye.
Ces deux derniers étoient réſervés de
l'an paflé.
Le prix de mathématique à été remporté
fur les méchaniques par M. Fannel
de la paroiffe de Tronquay , forêt de Lions..
Les prix concernant l'art des accouchemens
, ont été adjugés : le premier à M.
Nicolle de Rouen.
Le deuxicme à M. Ofmont , d'Argence
près Caen.
FEVRIER 1767. 143
L'acceffit à M. Sciaux.
M. Thibault , Profeffeur , a ajouté un
prix pour l'anatomie , qui a rapport aux
accouchemens.
Il a été remporté par M. Nicolle,
Et M. Dubois de Livaro a eu un acceffit,
M. du Boulay , Sécrétaire des belleslettres
, rendit auffi compte des travaux de
l'année dans cette partie.
Voici la liste des ouvrages de littérature
& de beaux arts , lus ou envoyés à l'Académie
pendant cette année.
Difcours d'ouverture des féances académiques
, par M. Dornay , Directeur .
Vie de Charle Vanloo , par M. Dandré
Bardon , affocié titulaire.
Difcours couronné par l'Académie de
Caen , par M. Dornay , Directeur.
Difcours fur la néceffité du patriotifme
dans le Gouvernement des Etats , par M.
Charles , Académicien titulaire.
Traduction des trois livres de Claudien
de l'enlevement de Proferpine , par M.
le Président de Saint - Victor, Académicien
adjoint.
Poëme fur l'art de peindre , par M.
Breant , affocié adjoint.
L'amour de la Patrie. Ode par M. du
Boulay , Sécrétaire des belles -lettres.
Hiftoire de la vie & du pontificat de
144 MERCURE DE FRANCE.
Paul V , par M. l'Abbé Goujet , affocié
titulaire .
Difcours fur la mort de M. le Dauphin ,
& ode intitulée voeux pour la confervation
du Roi , par M. du Boullay , fécretaire
des belles -lettres.
Grouppe repréfentant les trois claffes
de l'Académie , favoir , les fciences , les
lettres & les arts , toutes les trois occupées
de la gloire du Roi , par M. Sadoulle
Sculpteur , Académicien adjoint.
Traduction en ftrophes régulières de
l'ode Qualem miniftrum , d'Horace , par,
M. l'Abbé Fontaine, Académicien vétéran .
Eloge d'Abraham du Quefne , né à
Dieppe , préfenté à l'Académie , par M.
Daguet de Clairfontaine , de l'Académie
d'Angers.
Jeanne d'Arc , heroïne de la France..
Ode M. l'Abbé Yart ,
par
Académicien
titulaire.
Fables de la Fontaine , traduites en vers.
latins , préfentées à l'Académie , par M.
Giraud de l'Oratoire.
Recueil d'ouvrages , académiques lus à
l'Académie de Caen , par M. Rouxelin ,
Sécretaire perpétuel de cette Académie
affocié adjoint de celle de Rouen .
Difcours fur l'amitié entre les gens de
lettres ,
FEVRIER 1767. 145
lettres , par M. l'Abbé DeshoulJayes Académicien
adjoint.
Deux fatyres de Perfe traduites en vers
françois , & une petite differtation fur
l'heure des repas & du fommeil , depuis
le quinzième fiècle jufqu'à préfent , par
M. Dreux du Radier , Aſſocié adjoint.
M. du Boullay proclama enfuite le prix
d'hiftoire adjugé cette année.
L'Académie avoit propofé pour fujet
du prix d'hiftoire , l'origine , la forme &
les changemens fucceffifs de l'Echiquier
& Parlement ambulatoire de Normandie ,
depuis fon établiffement jufqu'à fon érection
en Parlement en 1469.
Deux bons mémoires fe font difputé
le prix fur cette importante matière ; mais
celui qui a pour devife , ego adfum , cùr
timeam , a paru à l'Académie l'emporter
de beaucoup , tant pour le ftyle , que pour
l'étendue des recherches , qui jettent le
plus grand jour fur le fujer propofé . On
y trouve un détail très -circonftancié &
bien fuivi de tout ce qui concerne l'adminiftration
de la Juftice en Normandie ,
depuis l'origine de la Monarchie jufqu'a
l'époque indiquée par l'Académie : ce qui
a déterminé la compagnie à lui donner le
prix. L'Auteur eſt M. Touſtain de Richebourg
, Lieutenant de Noffeigneurs les
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Maréchaux de France , au département du
Havre . Le fecond mémoire , dont la devife
eft , magiftratus eft lex loquens , auroit
auffi mérité le prix , s'il n'eût pas eu pour
concurrent un Auteur de la Province , qui
outre la facilité de faire des recherches fur
les lieux, paroît s'être occupé de cet objet
depuis long-tems . Ainfi l'acceffit , qu'il
remporte , doit lui faire autant d'honneur
que la couronne même , fon mémoire
ayant tout le mérite qu'il pouvoit
lui donner dans la pofition où il s'eft
trouvé.
-3
L'Auteur eft M. le Moine , ci- devant
Archivifte de Toul , maintenant du Cha
pitre de Lyon , de l'Académie de Metz ,
& affocié adjoint de celle de Rouen ,
déja couronné par cette derniere compagnie
en 1761 , pour un beau mémoire
fur l'origine du privilége de la Fierte.
L'Académie propofe dès à préfent pour
fujet du prix d'éloquence , qu'elle diftribuera
à la féance publique du mois d'août
1768 , l'éloge de Pierre Corneille , né à
Rouen.
Prix de l'école de Deffein de Rouen.
L'Académie a propofé pour fujet du
prix en peinture , Judith , au moment
FEVRIER 1767. 147
qu'elle vient de couper la tête à Holoferne ,
& elle a donné le prix à M. Chreftien
Frederic Spindler , de Bareith , en Franconie.
On a remarqué , dans fon tableau ,
de l'harmonie dans la couleur & de l'effet
dans la diftribution des ombres & des lumières
; ce qui fait concevoir de ce jeune
artifte des efpérances pour l'avenir.
Claffe d'après nature.
Le premier prix d'après nature a été
remporté par M. Jean - Baptifte - Bernard
Cauvet de Rouen , qui avoit mérité l'acceffit
dans la même claffe en 1765 .
Le fecond prix a été remporté par M.
Chreftien Frederic Spindler , de Bareith ,
en Franconie , le même qui a reçu le prix
en peinture.
L'acceffit a été adjugé à M. Mathieu-
Henry Bouffard , de Rouen.
D'après la Boffe.
Le prix a été remporté par M. Guillaume-
Ambroife Bertin , de Languetot en
Caux , à qui on avoit adjugé l'acceffit de
la claffe du deffein en 1765 .
L'acceffit a été adjugé à M. Louis-
Auguftin Hardi , qui a remporté le prix
d'architecture en 1765 .
G ij
* 48 MERCURE DE FRANCE.
Claffe de deffein.
Le prix a été remporté par M. Gabriel
Rupalley, de Bayeux .
L'acceffit a été adjugé à M. Jean -Bapifte
le Févre , de Valenciennes .
Architecture.
Le fujet propofé étoit de compofer le
portail d'une églife avec colonnes , d'un
feul ordre Ionique , & d'ordonner le plan
l'élévation & le profil . Le prix a été adjugé
à M. Laurent Pretrel , de Rouen.
M. Lecat lut enfuite l'éloge de M. de
Laifement , Académicien titulaire né à
Cleri fur Andeli le 17 Septembre 1682 ,
mort à Rouen le 13 janvier 1766.
M. de Boullay lut celui de M. de
Limefi *.
« L'amour des lettres , dit- il , ce goût
» fi noble par lui- même & fi digne d'un
» être intelligent , fuffit quelquefois pour
acquiter envers la fociété ceux qui les
"
89
* M. Touftein de Limefi étoit le chef de nom
& d'armes de fa maifon. Plufieurs de fes encêtres
décorés des titres de Comte & de Marquis , ont
eu l'honneur d'être députés de la Nobleffe aux
Etats de Normandie & d'Artois , où ils avoienr
féance,
FEVRIER 1767. 149
» cultivent avec quelque fuccès : mais il
» mérite encore plus de confidération &
» de refpect , lorfque , dans le cours d'une
longue carrière confacrée toute entière
"
و د
ןכ
à l'honneur & à la patrie , il a fervi de
» délaffement à de pénibles travaux , de
dédommagement à des facrifices rigouy,
reux , d'ornement enfin àtoutes les vertus
d'homme & de citoyen . L'éloge de M.
de Limefi fervira de développement à
», cette vérité
"
"
રે
Il apprit de bonne heure que de père
en fils fes ancêtres avoient tous verfé leur
fang pour la patrie. Leur exemple à fuivre
fut la première éducation qui lui fur
donnée .
On ne négligea cependant pas de lui
procurer des connoiffances & des lumières
plus néceffaires aux guerriers qu'on
ne le croyoit communément alors.
Il fervit pendant trente- quatre ans dans
le régiment de Champagne , fous MM.
de Luxembourg , de Vendofme , de Villars
& de Catinat. Il fut préfent & eur part
aux batailles de Steinkerque & de Fredlingen
, aux deux batailles d'Hocftet , à
celles de Malplaquet & de Denain , &
à une multitude d'autres combats & de
Liéges .
Ce fut fur le champ de bataille de
G iij
150
MERCURE DE FRANCE.
Denain
«
que le Général , fans aucun égard
au rang d'ancienneté , le défigna pour
l'un des Capitaines qui s'étoient le plus
diftingués . Il reçut en conféquence peu
» de temps après , des mains du Roi , ce
prix de la valeur auquel l'opinion publique
n'a attaché tant de refpect que
» parce qu'il eft la marque diftinctive
» d'une vertu fupérieure , par fa nature
» même , à toutes les autres récompenfes.
5)
39
M. de Limefi voulut pratiquer les vertus
paifibles & domeftiques avec cette
exactitude à laquelle la difcipline militaire
l'avoit accoutumé. « Il étoit affez
>>
ور
philofophe pour fentir les défauts de
» l'éducation ordinaire. Il fut affez fenfible
pour entreprendre de fervir feul de
» maître à fon fils , affez courageux &
affez conftant pour perfévérer jufqu'à
» la fin dans fon entrepriſe.
و ر
Quel fpectacle plus attendriffant que
» celui d'un père blanchi dans les com-
» bats , qui ne dédaigne point de rede-
» venir enfant avec fon fils , de fe pro-
39
portionner à fa foible intelligence ,
» d'accoutumer par degrés fes organes
» délicats à prononcer des fons , articuler
des paroles , y attacher des idées , for-
» mer des jugemens , enchaîner des raifonnemens
!
و ر
FEVRIER 1767. 151
» M. de Limefi poffédoit quatre lan-
» gues. Il avoit prodigieufement lu ; & ,
» ce qui achevera de faire connoître la tour-
» nure de fon efprit , il en avoit tiré
» cette conféquence , que les connoiffan-
» ces humaines font extrêmement bor-
» nées , & qu'elles mettent fouvent plus
» de vuide dans la tête , qu'elles n'y en
avoient trouvé . Un réfultat fi philofophique
n'eft ni d'un homme ordinaire ,
» ni d'un demi-favant ; & il feroit heu-
» reux que ceux qui n'ont pas d'autre
» profeffion , fuffent tous auffi peu enflés
» de leur favoir.
.
و د
""
» La tournure de fon efprit étoit agréa-
» ble & piquante dans la converfation ,
» quand la fociété lui plaifoit ; cauftique
» & un peu brufque , quand il fe trou-
» voit avec des gens dont la fociété ou
» le ridicule lui donnoient de l'humeur.
» A l'âge de 70 ans le Tribunal des
Maréchaux de France jetta les yeux fur
pour remplacer M. le Comte de Boniface
dans la commiffion de Juge du
» point d'honneur que le titulaire ne pou-
» voit exercer. Il héfita à l'accepter , pré-
" voyant que ce feroit facrifier ce qui lui
» reftoit de liberté & de repos. Mais il
» eft des hommes qui ne fe croient ja-
» mais quittes envers la patrie , tandis
"
"
lui
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
20
93
qu'un fi grand nombre , s'imaginant
» fans doute ne lui rien devoir , ne rougiffent
pas d'avouer publiquement qu'ils
» ont toujours vécu & veulent toujours
» vivre pour eux-mêmes. Le motif fi
» noble de ne fe pas refufer au bien public
, dont on le croyoit capable , fut fi
» bien le motif déterminant de M. de
Limefi , que , par un défintéreffement
fingulier & proportionné à l'élévation
» de fon âme , il refufa de toucher au-
» cun des émolumens attachés à cette
place , quoique difpendieufe par elle-
» même.
"
93
20
» Dans ces fonctions délicates , qui
» rendent dépofitaire de ce que la nobleſſe
regarde avec raifon comme fon tréfor
le plus précieux , il n'éprouva jamais de
plus vive fatisfaction , que quand il put
» rendre des fervices d'ami à ceux dont
» il étoit conftitué Juge. L'occafion s'en
préfenta plufieurs fois , & c'eft une juf-
» tice due à fa mémoire , que dans une
place où il eft fi difficile de ne pas faire
» des mécontens , perfonne n'a fçu mieux
» réunir les fuffrages de la nobleffe & du
» public.
ور
20
» Il vit la mort dans fes dernières années
, comme il l'avoit vue dans les
batailles & dans la vigueur de l'âge.
FEVRIER 1767. 153
» Cette force d'efprit avoit toujours
» fait le fond de fon caractère , & toutes
» fes autres qualités en avoient pris la
» teinture. Sa phyfionomie , fon port ,
» fon gefte , tout l'annonçoit ; il avoit
» en même-temps le courage de l'efprit
» & celui du coeur , la fermeté du philo-
ور
fophe & celle du guerrier. De toutes les
» chofes de la vie , très-peu avoient le
» droit d'ébranler fon âme. Mais fielle
» avoit été infenfible , comme on l'en a
» peut-être accufé témérairement , il n'au-
» roit jamais été capable de remplir ,
» comme il l'a fait , tous les devoirs de la
» vie civile & domeftique. Vif , franc ,
impatient , il marquoit affez ouverte-
» ment & fon eftime & fon mépris.
» Comme il avoit affez vécu avec les
» hommes pour les connoître , il ne fai-
» foit cas que de ceux qui le méritoient
effectivement. Digne d'avoir des amis ,
» il avoit éprouvé le malheur ordinaire
» à la vieilleffe , de leur furvivre , & de:
voir tout changer autour de lui. Conf-
>> tant dans fes goûts , auffi - bien que dans
» fes moeurs , il avoit confervé celles qui
régnoient dans fa jeuneſſe parmi le
» militaire françois ; & ces moeurs avoient
» un caractère mâle & décidé , dont les
traits fe font depuis un peu affoiblis..
"
99
ود
G. V
$ 54 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
و د
la
» Nos anciens militaires aimoient quelquefois
la table & le vin , plus que
tempérance ne le permet ; mais ils méprifoient
le luxe , la frivolité , la mol-
» leffe ; & leurs corps vigoureux , endurcis
par la fatigue , étoient également ca-
» pables de fupporter toutes les extrémités.
" Nous nous applaudiffons avec raifon
» d'être devenus plus fobres & plus réfervés
, mais n'avons- nous rien perda
» de cette vigueur du corps & de l'âme
qui caractérifoit nos ancêtres » ?
>>
و د
"
2
Il devoit y avoir cette année deux éloges
dans la partie des belles- lettres ; mais la
famille de M. l'Abbé de S. Vallier ne
nous ayant fait parvenir aucuns matériaux
, il nous eft d'autant plus impoffible
de nous acquitter de ce devoir , que nous
ne l'avons poffédé que très-peu de temps.
C'eft un avis que nous réitérons encore
aux familles qui s'intéreffent à la mémoire
de leurs parens , dont l'honneur ne peut
manquer de réjaillir fur elles-mêmes.
4
M. Lecat , Secrétaire des fciences , lut
enfuite un mémoire hiftorique , théorique
& pratique fur l'opération de la cataracte
, & c.
M. le Préſident de S. Victor, Académicien
adjoint , lut plufieurs fragmens de fa
traduction des trois livres de Claudien , de
l'enlèvement de Proferpine.
FEVRIER 1767. 155
Claudien eft connu de tous les gens de
lettres pour l'un des poètes de l'antiquité
dont l'imagination eft la plus féconde &
la plus brillante. Il répand même les ornemens
avec tant de profufion , qu'une trop
longue lecture en devient fatiguante pour
l'efprit , comme le feroit pour les yeux
l'éclat d'une lumière trop vive & trop peu
ménagée. Auffi ne permet-on aux jeunes
gens de le lire , que lorfque leur goût eft
parfaitement formé par les véritables modèles
qui ont réuni les fuffrages de tous
les fiècles. Cependant , que de richeſſes
dans les idées , les peintures , les tours ,
les expreffions de ce poëte , à qui l'on
pourroit appliquer ce qu'Homère dit de
Pindare : ruit immenfo Pindarus amne !
Que le feu dont il eft embrafé eft propre
à allumer dans les poëtes , & fur -tout dans
nos poëtes françois , quelques étincelles de
cet enthoufiafime divin , qu'on nous accufe
de moins connoître que toutes les autres
nations qui ont cultivé les beaux arts ! M.
de S. Victor , curieux de voir fi notre langue
pourroit fe prêter à cette magnificence ,
s'eft exercé fur Claudien , & fon ouvrage
prouve une connoiffance approfondie du
génie & des beautés des deux langues . Nous
n'en pouvons citer que deux morceaux
en différens genres .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
D'une colline de verdure la Déeffe
» des fleurs découvre la troupe divine * ,
qui s'avançoit vers la plaine. Elle réveille
le Zephir mollement endormi dans le
» creux d'un vallon .
"
""
29
» Père du printemps , Dieu charmant ,
dit- elle , toi qui careffes conftamment
» mon empire d'un vol folâtre & léger ,
" toi qui répands fur la plus belle faifon
» de l'année les plus douces influences ,
vois ce grouppe de Nymphes , vois ce
fang illuftre du Maître des Dieux , ces
» Divinités qui daignent s'exercer dans
mes prairies à des jeux innocens : pour
» cette fois feconde , mes efforts , je t'en
» conjure ; fois moi favorable ; couvres
» de tous côtés les arbriffeaux de tendres
bourgeons ; ouvres les calices embaumés
des fleurs ; rends Hybla , le riant
Hybla lui- même , jaloux de tes faveurs ,
& que fes merveilleux jardins avouent
leur défaite & mon triomphe : fais
» couler dans mes veines tous les parfums
qu'exalent au loin les bords délicieux
» du fleuve Hydafpe... Rends mes fleurs
dignes de piquer les defirs des Déeffes ;
de parer leur fein , & de couronner
» leurs têtes facrées..
95
95'
39
99
*-
Minerve , Vénus , Proferpine , & les Nymphes
qui les accompagnoient.
FEVRIER 1767. 157
n
"
n
» Elle dit , le Zéphir fecoue auffi tốt
» le nectar dont fes aîles font trempées :
Une rofée féconde humecte la furface
de la terre ; par- tout où le Dieu vole ,
on voit éclore l'émail du printemps :
les campagnes fe couvrent d'un verd
» gazon ; les nuages s'enfuyent & ceffent
» de dérober la voûte azurée des cieux ';
» la rofe fe teint d'un incarnat plus vif,
» le vaciet d'un noir plus luifant ; la pâle
» violette préfente aux yeux un velouté
plus doux & plus tendre...
" Tandis que cette troupe riante s'aban-
» donne à des jeux innocens , on entend
» tout-à- coup un mugiffement fouterrein ;
les tours s'agitent , & les villes chance
lantes fur leurs fondemens ébranlés ,
femblent menacer d'une ruine prochaine
leurs pâles habitans .
ود
ود
»
» Le Roi des ombres avoir déja par-
» couru les routes fombres & tortueufes
de fon empire , & tentoit de s'ouvrit
» un paffage au travers des entrailles de
» la terre. Encelade gémiffoit fous les pieds
» des féroces courfiers des enfers les
» roues du char fillonnoient fes membres
» énormes : le géant , accablé fous le dou-
» ble fardeau de la Sicile & du Dien , veut
» foulever fa tête , & dégager fon corps
de la maffe pefante qui l'écrafe. Ses ef
158 MERCURE DE FRANCE.
""
» forts font inutiles. Dans fa rage impuiffante,
il effaye au moins d'arrêter
» le char infernal par les noeuds de fes
ferpens qui s'entortillent autour de l'ef-
» fieu. Des tourbillons de foufre & de
» fumée s'élèvent des traces profondes
» que les roues impriment fur fes membres
fanglans....
ود
ور
و د
و و
23
A peine la Sicile , cédant au bras qui
» la frappoit , avoit fenti fes entrailles
» s'ouvrir & préfenter un abîme immen-
» fe , que le ciel épouvanté femble s'enfuir
les aftres changent leur cours : ;
» l'Ours éffrayée fe plonge dans la mer ,
» dont les eaux lui font interdites : la terreur
hâte les pas du tardif, Bouvier :
Orion eft faifi d'horreur : Atlas pâlit
" au féroce henniffement des courfiers du
» Tartare. Les pôles ballans font obfcurcis
la
par
de leur fouffle : bientôt
l'afpect éblouiffant de la lumière
aveugle & glace d'effroi ces farouches
" animaux nourris dans les ténèbres de
la nuit ils s'arrêtent , & leur bouche
indocile refufe d'obéir au mords qui
» leur commande : ils fe replient fur euxmêmes
, & ramenant le timon en ar-
» rière , ils tendent , par leurs efforts
croifés à replonger leur conducteur &
fon char dans l'affreux cahos ; mais à
33
93
"
93
ور
vapeur
FEVRIER 1767. 159
»
» par
» lancé
peine ont- ils fenti la main du Dieu
qui frappe leurs flancs , à peine leurs
» yeux plus affurés commencent- ils à fou-
» tenir les rayons du foleil , qu'ils partent
» avec plus de vîteffe qu'un torrent groffi
les pluies de l'hyver , ou qu'un trait
par un Parthe , ou qu'un des vents
» déchaîné des cavernes d'Eole , plus
prompts que le defir & la penfée . Leur
frein fume du fang dont il eft teint ;
» Leur haleine empefte l'air , & l'écume
» que leur bouche diftile corrompt l'her-
» be tendre... Proferpine eft enlevée ....
» Le fier Pluton foutit avec mépris au
» couroux des Déeffes ; tel eft un lien
ود
qui s'eft emparé d'une tendre géniffe ,
» l'honneur des pâturages. Après l'avoir
» déchirée de fes griffes cruelles , & épuisé
» toute fa rage fur fes membres palpitans ,
» il refte immobile : un fang noir & figé
dégoutte de fa gueule féroce ; il fecoue
» fièrement fon épaiffe crinière , & contemple
avec dédain les viles menaces
» & la fureur impuiffante des Bergers.
ود
ود
Le reste au Mercure prochain.
I
1
160 MERCURE DE FRANCE.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles- Leures de DIJON ,
pour l'année 1768 .
IL cft d'ufage d'enfemencer les terres
fuivant trois différentes méthodes .
On feme dans les mêmes terres , la première
année , du bled ; la feconde , des
mars , & fucceffivement d'année à autre.
Ou bien , on y feme alternativement
une année du bled ; l'autre , des mars ;
& la troiſième , on laiffe la terre en jachère
.
Ou enfin , on y féme une année du
bled ; la feconde année , la terre refte en
jachère ; & cette pratique eft fuivie conftamment
d'une année à l'autre .
L'Académie demande :
Quelles font les raifons phyfiques qui
doivent engager, relativement aux différens
terroirs , à préférer l'une de ces trois méthodes
?
Cette compagnie avoit déja propofé ce
fujet pour le prix de 1765 ; mais aucun
des auteurs qui concoururent , ne donna
de ce problême une folution fatisfaifante .
L'Académie crut devoir ne pas adjuger le
FEVRIER 1767. 161
prix , & le remettre à une autre année .
L'importance de l'objet la détermina à propofer
encore le même fujet , & à doubler
le prix celui qu'elle diftribuera en 1768
fera conféquemment de 600 liv.
On peut voir dans la lettre qui a été
écrite , par ordre de l'Académie , à Meffieurs
les auteurs du Mercure ( 1 ) & du
Journal encyclopédique ( 2 ) , les motifs
qui décidèrent cette fociété littéraire à
remettre le prix , & ce qu'elle exige de
ceux qui afpireront à celui - ci .
Les mémoires feront adreffés francs de
port , à M. Maret , Docteur en médecine ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , rue
Saint Jean , qui les recevra jufqu'au premier
Avril 1768 inclufivement.
Ce prix , fondé par M. le Marquis du
Terrail, confifte en une médaille d'or ,
portant d'un côté l'empreinte du nom &
des armes de M. Pouffier , fondateur de
l'Académie ; & de l'autre , la devife de la
Compagnie.
( 1 ) Volume de décembre 1765 , page 125 .
( 2 ) Second volume du mois de novembre
1765 , page 130.
162 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AU PUBLIC.
LE Bureau de la Société royale d'agriculture
de Limoges , qui avoit fixé au préfent
mois de Janvier la diftribution de
deux prix de 300 liv. chacun ,
1° Au meilleur mémoire fur la manière
de brûler ou de diftiller les vins ,
la plus avantageufe relativement à la quantité
& à la qualité de l'eau-de- vie , & à
l'épargne des frais ;
2°. Au mémoire dans lequel on aura le
mieux démontré & appuyé l'effet de l'impôt
indirect , fur le revenu des propriétaires
des biens fonds :
Donne avis au public qu'il a remis la
diftribution de ces prix à fa première
féance , après Pâques 2 Mai prochain ;
qu'il recevra jufqu'au 15 Avril les mémoires
qui lui feront adreffés , & que les
auteurs qui en ont déja envoyés peuvent
les faire retirer s'ils le veulent , pour y
faire les changemens qu'ils jugeront convenables.
Les pièces pourront être écrites en françois
ouen latin , & les auteurs feront libres
FEVRIER 1767 . 163
de leur donner toute l'étendue qu'éxigera
le développement de leur fujet.
Elles feront adreffées à M. l'Intendant
de la Généralité de Limoges , lequel fera
paffer les récépiffés du Secrétaire de la
Société à l'adreffe que les auteurs indiqueront.
164 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAU X- ART S.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE. ©
M. de la Chevardière , marchand &
éditeur de mufique , rue du Roule , à la
croix d'or , continue de débiter avec fuccès
la Feuille chantante , ou le Journal
Hebdomadaire. Ce recueil compofé de
chanfons , vaudevilles , rondeaux , ariettes
, romances , duo , brunettes , & c. avec
accompagnement de violon & baffe
chiffrée pour le clavecin ou la harpe ,
paroît en feuille tous les lundis de la femaine.
Le prix de la foufcription , chez
l'éditeur , M. de la Chevardière , eſt de
12 liv . pour Paris , & pour la province
de 18 liv. franc de port.
, compo-
HOMMAGE à l'Amour , romance avec
fymphonie , dédié à Mde ***
fée par le fieur Lafceux , organiſte , &
maître de clavecin prix 1 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'auteur rue Fromanteau ,
FEVRIER 1767.
165
chez M. Noblet , ordinaire de l'académie
royale de mufique , & aux adreffes ordinaires
de mufique.
GRAVURE
On trouve chez M. Lebas , graveur
du Roi , rue de la harpe , fix eftampes
d'après M. Vernet , la première intitulée ,
l'Officier en promenade du midi , tirée du
tableau du port de Bordeaux , appartenant
au Roi ; la feconde , Dame & Marchand
du levant , d'après celui du port de
Marfeille ; la troiſième , Promenade du
midi ; la quatrième , Promenade de l'aprèsdiné
, tirées également du port de Bordeaux.
Les trois premières font gravées
par M. Lebas. La quatrième , ayant pour
titre , Promenade de l'après-dîné , eft gravée
par Mlle Thérèfe Martinet ; la cinquième
, l'Agréable fociété, & la fixième
, Promenade du foir , font gravées, à
l'eau -forte , par M. Moreau , & terminées
par M. Lebas.
k
GÉOGRAPHIE.
L'ouvrage intitulé , la France confidérée
fousfes principaux points de vue , qui for166
MERCURE DE FRANCE.
ment le Tableau géographique & politique
de ce Royaume , n'eft pas le même que
celui qui eft intitulé , Tableau analytique
de France , & dont M. Brion de la Tour
n'eft point l'auteur. Celui de ce dernier
fe vend chez lui-même , au bas de la rue
S. Jacques , vis-à- vis le Papillon , ainfi
que chez MM. Lebreton & Guillyn , Libraires.
11 eft plus nouveau que l'autre ,
& diffèrent quant à la forme & quant au
fond.
Eftampe nouvelle .

LA France préfente le médaillon de feu
Mgr le Dauphin à la Religion , qui va le
Temettre à l'Eternité. Plufieurs chérubins
dans la gloire font en admiration à côté
de la France & de l'Hymen en pleurs. On
voit à gauche fur le devant un génie appuyé
fur les armes du Prince , & éteignant fon
flambeau. L'auteur , M. Littret , a eu l'honneur
de préfenter cette eftampe le 24 Décembre
dernier à la Reine , à Mde la
Dauphine , à Mgr le Dauphin , à Mgr le
Comte de Provence & à Mgr le Comte
d'Artois . Elle eft dédiée à Mde la Dauphine
, & en tête de la dédicace font des
vers de M. de Voltaire. On la trouve chez
l'auteur rue de la vieille Bouclerie , au bas
du pont S. Michel , chez un Ceinturier.
Le prix eft de 3 livres.
,
FEVRIER 1767. 167
M.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
DE MONDONVILLE s'étant apperçu
que le public , ( dont la mémoire étoit
peut-être encore trop remplie de l'ancienne
mufique de Thefée , ) ne rendroit
pas affez de juſtice à la fienne , a demandé
que l'on retirât fon opéra. Les directeurs
du fpectacle ont cru devoir céder à ce
qu'il défiroit ; ainfi après la quatrième
repréfentation , on a repris Silvie
attendant que l'on fût en état de remettre
le Thefée de LULLY , qui a été repréſenté
pendant la plus grande partie de l'hiver
dernier.
en
Si l'on veut bien prendre la peine de
confulter ce que nous avons dit du Thefee
de M. MONDONVILLE , dans le Mercure
de décembre 1765 , après les repréfentations
qui en furent données à la Cour , on
verra que cet Auteur facrifie aujourd'hui
à l'opinion du public de la ville , l'honneur
qu'il avoit droit d'attendre de plufieurs
beautés , diftinguées dans famufique.
168 MERCURE DE FRANCE.
Il a rendu ce facrifice encore plus honorable
pour lui , par celui d'un intérêt légitime
qu'il y a joint ; puifqu'il a refufé
conftamment, non-feulement les honoraires
qu'il étoit convenu qu'on lui paieroit
pour fon Thefte , quel qu'en fût le
fuccès , mais même ceux des repréfentations
qui ont eu lieu , malgré toutes les
inftances des directeurs pour les lui faire
accepter. Quand on fait fe relever ainfi
d'une erreur , on n'a point à rougir d'y être
> tombé.
Mlle. BEAUMESNIL , dont les fuccès fe
foutiennent , a continué de chanter le
rôle de Silvie. Mlle . ROSALIE , autre jeune
actrice , dont nous avons déja eu tant
d'occafions d'annoncer les progrès , fait le
plus grand plaifir dans le rôle de l'Amour
qu'elle chante à la place de Mlle LARRIVÉE
, Occupée à étudier le rôle d'Eglé
dans le Thefée de LULLY. La taille
élégante de Mlle . ROSALIE , fous la forme
de l'amour , en réalife pour ainfi dire la
fiction ; les graces de fon jeu , l'intelligence
& le goût de fon chant ajoutent
encore à cette agréable illufion.
On doit remettre le Thefée de LULLY
le premier de fevrier. Nons rendrons
compte dans le prochain Mercure de
l'impreffion qu'aura produite cette repriſe.
COMEDIE
FEVRIER 1767. 169
COMÉDIE FRANÇOISE .
LESEs tragédies repréſentées depuis le dernier
Mercure ont été Merope , de M. de
VOLTAIRE, dans laquelle Mlle . DuMESNIL
joua fi fupérieurement qu'elle fut redemandée
par les acclamations réitérées du
public , & a été jouée trois fois de fuite.
Les Horaces de P. CORNEILLE , Medée de
LONGEPIERRE , Zaïre de M. de VOLTAIRE
, Inès de Caftro de LA MOTTE .
Les Comédies , en première pièce , Democrite
de REGNARD , le Joueur du même ,
l'Ecole des Femmes de MOLIERE , l'Avare
du même.
Le lundi 26 Mlle. DEPINAY , actrice
de ce théâtre , dont on attendoit depuis.
long - tems le début dans le tragique , a
joué le rôle de Zaire dans la tragédie de
ce nom. A l'ouverture du théâtre M. de
BELCOUR avança pour demander de la
part de cette actrice , toute l'indulgence
dont elle croyoit avoir befoin. Ce compliment
fut extrêmement applaudi . Mile .
DEPINAY parut enfuite fur la fcene ; fa
figare obtint déja plus qu'on n'avoit demandé
; elle fut applaudie dans toutes les
H
170 MERCURE DE FRANCE.
parties de ce rôle , & les connoiffeurs conviennent
qu'elle le méritoit dans plufieurs.
Elle a les tons de la déclamation juftes
quant à la profodie , & quant au fens du
rôle , un développement de geftes noble
& agréable. Elle doit continuer ce début
dans Inès. Nous informerons nos lecteurs
avec plus de détail de fes fuccès. En attendant
nous croyons pouvoir avancer que
la maniere dont elle a été reçue , prouve
qu'on lui a fçu gré des foins & des peines
qu'elle s'eft donnés pour acquérir ce
nouveau moyen de plaire au public & d'être
utile au théâtre.
Nous ne pourrions , fans injuſtice , obmettre
de parler de l'efpèce de fupériorité
fur lui-même de M. LE KAIN , dans
cette repréſentation de Zaire. Quoique
l'on connoife tout ce qu'a de fenfible M.
BRISSART , quand ſon âme eft bien pémétrée
d'un rôle , on ne pourra concevoir
encore quel degré de fublimité il a
atteint dans le rôle de Lufignan..
On annonça ce même jour pour le
jeudi 29 janvier , la premiere repréfentation
d'Eugenie , nouveau drame en cinq
actes & en profe, fi long-tems defiré &
qui avoit été retardé par l'indifpofition
de M. PREVILLE,
On conçoit bien que nous ne pouvons
FEVRIER 1767. 171
2
C
parler du fort & des détails de cet ouvrage
que dans le Mercure prochain.
AVIS.
Il y a une erreur dans l'Almanach des
Spectacles de Paris qui fe vend chez la
veuve Duchefne , à l'occafion de Miles.
SAINT-VAL & DURANCI. On a infcrit ,
à l'article de la Comédie Françoiſe , Mlle.
DURANCI comme reçue à demi-part ,
& l'autre comme reçue feulement à appointemens.
Mlle. SAINT-VAL , au contraire
, dont le premier début eft antérieur
à celui de Mile DURANCI , a été
reçue en même tems & à égal titre . Cette
erreur provient de ce que l'éditeur de l'almanach
avoit été informé plutôt de la
réception de l'une que de celle de l'autre.
COMÉDIE ITALIENNE.
Lemercredi 2 1 janvier, Mlle. DANGUY ,
E
actrice nouvelle , qui n'avoit encore paru
fur aucun théâtre , débuta dans le Roi &
le Fermier par le rôle de Jenni.
Unetrès -jolie figure, une voix d'un petit
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
,
volume , mais d'un fon fort agréable , de
la légèreté dans le gofier , beaucoup de
grâces & d'intelligence ont fait une
grande impreffion fur les fpectateurs , en
faveur de cette débutante . Il eſt à préfumer
qu'elle augmentera le nombre des talens
qui raffemblent fi conftamment le public
à ce théâtre , depuis quelques années.
Le lendemain 22 on donna la première
repréſentation de l'Esprit dujour, Comédie
nouvelle en un acte , mêlée d'ariettes, Son
fuccès a malheureufement juftifié fon titre ,
car elle n'a paru que ce jour-là feulement.
SUPP, A L'ART. DES SPECTACLES.
LA Déclamation Théatrale , poëme didactique.
SECOND ET DERNIER EXTRAIT.
CHANT SECOND . LA COMÉDIE.
LE Poëte ouvre ainfi fon fecond chant :
J'AI chanté l'art brillant d'embellir Melpomene ,
De parler , de gémir , de tonner fur la scène ;
Au cothurne orgueilleux j'ofai dicter des loix :
A l'humble brodequin je confacre ma voix.
FEVRIER 1767. 173
Nous fommes fâchés que les bornes
de nos extraits nous empêchent de tranfcrire
l'invocation à Thalie , qui fuir ces
premiers vers. On y voit avec plaifir la
plus agréable poéfie exprimée par des
vers charmans. L'auteur enfuite énonce
toutes les qualités naturèlles , néceffaires
à ceux qui fe deftinent aux rôles comiques.
Les préceptes qu'il donne font toujours
femés de traits ingénieux , & affaifonnés
d'une gaieté tout- à - fait convenable
au fujet. La première qualité qu'il
éxige dans l'acteur comique , c'eft l'efprit .
La première de toutes les règles qu'il
prefcrit & la plus fondamentale , eſt d'étudier
la nature dans tous fes détails , &
de l'étudier perpétuellement ..
Pour peindre la nature , il faut la bien connoître :
En tous temps , en tous lieux il faut la confulter ,
La confulter encore & puis la méditer.
Il recommande fur- tout à l'acteur de
s'occuper toujours du fpectacle , & jamais
du fpectateur. Il feroit à defirer que l'on
s'écartât moins qu'on ne fait de cette loi ;
le trop d'attention aux mouvemens , aux
impreffions des fpectateurs , aux applau
diffemens que l'on attend , encore plus à
ceux que l'on reçoit , entraîne quelquefois
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
les meilleurs acteurs , jufqu'à défunir le
dialogue. Permettons-nous à cette occafion
de rappeller à la ſcène tant d'actrices ,
que d'ailleurs la nature a comblées des
plus heureufes difpofitions , & qui ont
manqué le degré de l'excellence , par les
diftractions qui égarent leurs yeux dans
la falle , dès qu'elles ont ceffé de parler
au théatre. Ce défaut , justement reproché
, altérera toujours l'enſemble & l'union
du jeu entre les interlocuteurs , &
détruira la force & la vérité de l'impreffion
par- tout où il fe trouvera.
Notre poëte prefcrit à l'acteur de rejetter
la chimère de la tradition théatrale ;
de jouer d'après fon âme & fon caractère.
De-là , il palle aux beautés & aux difficultés
dés rôles , dont il parcourt les différens
genres. A l'occafion de celui du Mifantrope
, il parle ainfi d'un ancien acteur ,
célèbre encore , très-utile fur notre théatre.
Grandval , dans ces tableaux , paroît encor
fublime ,
Et fait à fes beaux ans furvivre notre eftime.
Dans l'énumération des qualités néceffaires
pour bien rendre tous les caractères
du comique , M. DORAT fait entrer
naturellement les talens de quelques acFEVRIER
1767. 175
reurs renommés qui ont brillé de nos
jours , & de ceux qui embelliffent encore
la cour de Thalie.
L'ingénieux Armand , ce Neftor du théâtre ,
Oublié par le temps , étoit encor folâtre .
Que j'aimois fon adreffe & fa naïveté !
Son oeil étinceloit du feu de la gaîté ;
Mais , rempli de l'objet qu'il avoit à nous peindre ,
Sous un flegme éloquent il favoit la contraindre ;
Au plaifir qu'il donnoit il favoit ſe borner ,
Et , fans montrer le fien , le laiffoit foupçonner.
Poiffon , qui fi long- temps amufa tour Paris ,
Defcendoit dans la tombe eſcorté par les Ris.
Préville vient , paroît , il ranime la fcène ;
Et Momus aifément fait oublier Silène :
Préville ! .. ennuis , fuyez , fuyez , foucis affreux ;
Son nom eſt un ſignal pour rallier les jeux :
Les Mufes m'ont appris qu'une douce démence ,
Un rire univerfel a fêté Ta nailfance .
Mille Sylphies légers foulevans le rideau ,
Se jouoient & danfoient autour de fon berceau;
Il reçut le grelot des mains de la Folie :
En bégayant encore il vola vers Thalie.
Pour lui feul la nature eft fans déguisement ,
Comme la jeune amante aux yeux de fon amant
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Acteur ingénieux , je te dois cet hommage :
Ainfi que nos plaifirs ces vers font ton ouvrage.
Que du lierre immortel ton front foit décoré ;
Qui fait rire fon fiècle en doit être adoré .
Notre auteur recommande à ceux qui
veulent jouer les rôles de petits maîtres
& de fats , de confulter , de fréquenter ,
d'étudier beaucoup la fociété du bel air.
Allez & parcourez ce magique théâtre
D'un monde qui fe hait & pourtant s'idolâtre .
Etudiez à fond l'art des frivolités ,
Le favant perfiflage & les mots ufités ;
De vos cercles bourgeois franchiffez les ténèbres ;
Obtenez quelques mois de nos femmes célèbres :
Leur entretien utile à vos fens rajeunis
Vous enluminera du nioderne vernis ;
Inftruifez-vous des foins , des égards que mérite
La femme que l'on prend & celle que l'on quitte.
Le poëte emprunte ici , du travail de
l'abeille , une image agréable de l'étude
de l'acteur ; pour exemple du fruit qu'on
en retire , il rappelle la mémoire de
Baron.
Baron , jeune & fêté dans ce monde frivole ,
En fortant de la scène alloit jouer fon rôle :
L'ardente vanité fe difputoit fes voeux ;
C'étoit Agamemnon que l'on rendoit heureux .
FEVRIER 1767. 177
Ilconfervoit fon rang aux pieds de fes maîtreſſes ,
Et fe donna les airs de tromper des Ducheſſes.
On prévient tout de fuite les dangereufes
conféquences de cet exemple.
Mais craignez d'abuſer d'un confeil imprudent.
L'acteur n'eft plus qu'un fot , s'il devient impudent.
Notre foibleſſe à tort le fatte & le ménage ,,
Si la fatuité furvit au perfonnage.
Votre état eft de plaire & non de protéger ;
Redoutez le Public , il aime à fe venger.
Lorfqu'on veut s'élever il faut favoir defcendre :
D'un puérile orgueil que pouvez- vous attendre ,
Quand le premier valet fe rit de vos hauteurs ,
Et va , pour fon argent , fiffler fes protecteurs ?
A l'occafion des libertins titrés de l'autre
fiècle & du commencement de celuici
, M. DORAT recommande de ne point
traveftir ces arbitres délicats des plaifirs
en buveurs de taverne. Un acteur de nos
jours eft avec raifon le modèle qu'il pro- ,
pofe pour l'imitation ingénieufe & fine
de ces caractères.
Bellecourt , de ces tableaux a faifi la fineffe ;
Son bachique enjoûment n'eſt jamais fans nobleſſe .
Soit que quittant la table , encor tout délâbré ,
D'un effain de buveurs il revienne entouré ,
H v
178 MERCURE DE FRANCE .
Etourdir un vieillard par des difcours fans fuite
Et lui balbutier des leçons de conduite ; -
Ou foit que plus raflis , & gaîment indiſcret ,
It démafque , en riant , l'ufurier Turcaret.
pour
En traçant les qualités néceffaires
la perfection du jeu des foubrettes , le:
poëte rappelle tous nos regrets & leur im
mortel objet.
Il me femble te voir , l'oeil brillant de gaîté ,
Parler , agir , marcher avec légéreté :
Piquante fans apprêt , & vive fans grimace ,
A chaque mouvement acquerir une grâce ;
Sourire , s'exprimer , fe taire avec efprit ,
Joindre le jeu muet à l'éclair du débit ;
Nuancer tous les tons , varier fa figure ,
Rendre l'art naturel & parer la nature..
Tu touches , Dangeville , au fublime degré
Où la gloire n'a plus qu'un rayon épuré.
A ce moment fateur , le plus beau de la vie ,
Où le talent , paifible & vainqueur de l'envie ,
Jouit de fon triomphe avec fécurité ,
Et voit poindre le jour de l'immortalité.
Luzzi , jeune Fannier , volez dans la carrière ,
L'amour , en fouriant , vous ouvre la barrière ,
Treffe un myrthe nouveau pour orner vos attraits ,
Et bat des mains lui - même en voyant vos fuccès.
FEVRIER 1767. 179
Nous ne pouvons nous refufer de tranf
erire encore les vers dans lefquels le poëte
en parlont de l'amante du Mifanirope ,
décrit le talent de Mde PREVILLE.
Ah ! combien fous ces traits me femble intéreſſante
Cette actrice à la fois noble , fage & décente ,
Qui fait tout détailler & ne refroidit rien ,
Affujetrit au goût fon ton & fon maintien ;
Et qui , fidèle au vrai , fans nuire au vraisemblable,
Toujours ingénieuſe eſt toujours raiſonnable !
Lorfque l'auteur et arrivé aux rôles
de tendreffe & de naïveté , il rend hom
mage aux mânes de Mlle GUEANT ; enfuite
il paffe au portrait de la jeune protégée
du public , qui a fuccédé aux grâces
& au talent de la défunte.
Mais quoi quelle beauté s'avance fur la fcène
Le fentiment conduit fa démarche incertaine 5
Sa voix fe développe en fons doux & flateurs ;
Son oeil eft un rayon qui luit au fond des coeurs.
Sur ce front ingénu quelle grâce enfantine !
C'eſt la naïve Hébé qui fourit & badine :
C'eft la rofe qui naît , qui va naître , fleurir ,
Lentement fe déploie & craint de s'entr'ouvrir.
Charmante Doligni , puis-je te méconnoître ?
Toi , fi cher à l'amour que tu braves peut - être ,
Pourfuis ; ce Dieu léger qui brigue
Séduit par tes attraits , eſt fixé par
tes faveurs.
les moeurs
H. vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons nous difpenfer de
remarquer avec éloge l'agrément , & en
même temps la vérité qui régnent également
dans tous les portraits que nous venons
d'extraire : ce que nous ne pouvons
préfenter ici , c'eft l'adreffe , c'eſt le tour
heureux & agréable des liaiſons de tous
ces. portraits , & de leur enchaînement
avec les préceptes que contient le poëme ;
voilà ce qu'il faut voir dans l'ouvrage
même. Nous ne rapporterons donc plus
de ce fecond chant , que les vers charmans
où l'auteur trace une riante image
du goût pour la déclamation , qui s'eft fi
fort répandu depuis peu , & qui eft devenu
l'amufement des fociétés les plus
diftinguées .
L'art n'eft point dégradé lorfqu'il fe multiplie
On élève par- tout des temples à Thalie.
Vous qui nous amulez par d'utiles travaux ,
Dans un monde brillant vous trouvez des rivaux.
Quel triomphe pour vous , fous ces lambris tranquilles
,
Où la grandeur s'échappe & s'enfuit loin des villes.
Dès que Flore a près d'elle affemblé les zéphirs !
Mille jeunes beautés qu'uniffent les Plaifirs ,
Au grand jour d'un théâtre ofant riſquer leurs
charmes ,
Y favent exciter en les ris ou les larmes .
FEVRIER 1767. ISI
Aux agrémens naïfs de la fimple gaîté ,
L'une a fçu de fes traits plier la majefté ,
Et , lorfqu'elle defcend aux jeux de la folie ,
L'oeil la prend pour Vénus , l'oreille pour Thalie.
L'autre vive , légère , un panier à la main ,
Retrace à nos regards l'amante de Lubin ,
Ou plutôt à cet air qui plaît fans impoſture ,
Sous le chapeau d'Annette on croit voir la nature,
La fcène quelquefois raffemble deux amans
Génés dans leurs defirs & dans leurs fentimens .
Voyez comme leur joie éclate & fe décèle ;
Yoyez quel doux rayon dans leurs yeux étincele :
Malgré l'aimable Dieu qui feul les fait agir ,
Commandés par leur rôle , ils n'ont point à
rougir.
Ils peuvent librement , fans craindre pour leur
flamme ,
Se parler en public des fecrets de leur âme.
Ce n'eſt que pour eux feuls que brille un fi beau
jour ;
Et la décence même applaudit à l'amour.
L'auteur termine ce chant par une forte
invitation aux auteurs qui fe fentent quelques
germes de talens pour le genre comique
, de redoubler leurs efforts , pour
exciter , pour animer & élever s'ils peuvent
leur génie , jufqu'à nous retracer fur
182 MERCURE DE FRANCE.
la fcène tous les caractères , tous les ridi
cules , les vices , dont il décrit rapidementune
longue énumération . Il conclud
par affirmer avec raifon que les grands auteurs
produiront les grands acteurs.
TROISIEME CHANT. L'OPÉRA.
Defcends , viens m'inſpirer , favante ·Polimnie :*
Viens m'ouvrir les trésors de l'auguſte harmonie.
Tu m'exauces : déja tous les chantres des bois ,
Te faluant en choeur , accompagnent ma voix.
L'onde de ces ruifſſeaux plus doucement murmure.
Zéphir plus mollement frémit fous la verdure..
Les rofeaux de Sirinx , changés en inftrument ,.
Vont moduler des airs fous les doigts d'un amant.
Cet arbuſte eft plaintif , cette grotte fonore :
La parole n'eft plus & retentit encore..
Dans le calme enchanteur d'un loifir ftudieux
O Déelle , j'entends la mufique des cieux .
La terre a les accens , & les airs lui répondent :
Les aftres dans leurs cours jamais ne fe confondent.
Les mondes entraînés par leurs refforts fecrets
Toujours en mouvemens , ne fe heurtent jamais..
Paroiffant oppofés , ils ont leur fympathie :
Dans l'accord général chacun a fa partie ;
Et les êtres entr'eux , par ton art créateur ,
Forment un grand concert digne de leur auteur.
Mais daigne enfin , quittant cette fphère hardie ,,
Affigner des leçons à notre mélodie.
FEVRIER 1767. 183
De la fcène lyrique , objet de mes travaux ,
Etale à mes regards les magiques tableaux.
Dis- moi par quels fecours le chant , plein de
ta flâme ,
Peut s'ouvrir par l'oreille un chemin jufqu'à l'âme;
Ce qu'il doit emprunter , pour accroître fon feu
De l'efprit , de la force & des grâces du jeu.
M. Dorat s'eft plus attaché dans ce
dernier chant à la partie de la déclamation
lyrique & du jeu théatral , qu'à celle
des ballets celle- ci ayant moins de rapport
à fon fujet, il s'eft , dit- il , contenté
de l'effleurer. Quoi qu'il en foir , ce chant
paroît l'emporter encore fur les deux autres
: il eft plein d'idées neuves , exprimées
avec autant de goût & de jufteffe que de
grâces & d'énergie. On n'a , pour s'en
convaincre , qu'à jetter les yeux fur ces;
vers , où les talens de M. JELIOTTE font
fi noblement célébrés.
Le goût feul dans ce genre affure le fuccès :
Ou Nymphes , ou Bergers , vous ne plairez jamais
Sans ce tact délicat , certe fubtile flâme ,
Myftère pour l'efprit & délices de l'âme.
Tu lui dois ton génie , ô toi chantre adoré ,
Toi , moderne Linus , par lui - même infpiré.
Que j'aimois de tes fons l'heureuſe ſymétrie ,
Leur accord , leur divorce & leur économie !
184 MERCURE DE FRANCE.
Organe de l'amour auprès de la beauté ,
Tu verfois dans les coeurs la tendre volupté.
L'amante en vain s'armoit d'un orgueil inflexible :
Elle couroit t'entendre & revenoit fenfible .
>
Plus d'une fois le Dieu qui préfide aux faifons ,
Qui fait verdir les prés & jaunir les moiffons ,
Las du célefte ennui , jaloux de nos hommages ,
Sous les traits d'un berger parut dans nos bocages :
Sous ces humbles dehors , heureux & careffé
Il retrouva les cieux dans les régards d'Ifé ;
Et , goûtant de deux coeurs la douce fympathie ,
Fur Dieu plus que jamais dans les bras de Clithie.
C'eft lui fans doute encor qui vient , changeant
d'autels ,
Amufer, fous tes traits , & charmer les mortels .
Mais peut-on rien lire de plus harmonieux
& de plus intéreffant , que les vers
qu'on trouve enfuite fur le pouvoir de la
mélodie ? Je ne peux me refufer la fatisfaction
de les tranfcrire.
Divine mélodie , âme de l'univers ' ,
De tes attraits facrés viens embellir mes vers.
Vout reffent ton pouvoir fur les mers inconftantes ,
Tu retiens l'aquilon dans les voiles flotantes .
Tu ravis , tu foumets les habitans des eaux
Et ces hôtes aîlés qui peuplent nos berceaux .
L'Amphion des forêts , tandis que tout fommeille,
Prolonge , en ton honneur , fon amoureufe veille ;
"
FEVRIER 1767.
185
Et feul , fur un rameau , dans le calme des nuits ,
Il aime à moduler fes douloureux ennuis .
Tes loix ont adouci les moeurs les plus fauvages :.
Quel antre inhabité , quels horribles rivages
N'ont pas été frappés par d'agréables fons ?
Le plus barbare écho répéta des chanfons.
Dès qu'il entend frémir la trompette guerrière ,
Le courfier inquiet lève fa tête altière ,
Hennit , blanchit le mords , dreffe fes crins.
mouvans ,
Et s'élance aux combats plus léger que les vents .
De l'homme infortuné tu fufpends la mifère ,
Rends le travail facile & la peine légère.
Que font tant de mortels en proie aux noirs
* chagrins ,
Et
que
le Ciel condamne à fouffrir nos dédains ?
Le moiffonneur actif que le Soleil dévore ?
Le berger dans la plaine errant avant l'aurore ?
Que fait le forgeron foulevant fes marteaux ;
Le vigneron brûlé fur fes ardens côteaux ;
Le captif dans les fers , le nautonnier fur l'onde ;
L'efclave enfeveli dans la mine profonde ;
Le timide indigent dans fon obfcur réduit ?
Ils chantent : l'heure vole , & la douleur s'enfuit.
Le poëme eft enfin terminé par une fiction
auffi heureufement imaginée qu'agréablement
verfifiée : c'eft l'incendie de
186 MERCURE DE FRANCE.
l'opéra qui en a fourni le fujet au počte.
Apollon , dit- il ,
En fecret indigné que fa fcène avilie
Se fût prostituée aux bouffons d'Italie ;
Que le François , trompépar un charme nouveau ,
Eût ,pourleurs vains fredons , abandonné Rameau,
Réfolut de panir ce tranſport idolâtre ;
Et, chargeant d'un carquois fes épaules d'albâtre ,
Les yeux étincelans , la fureur dans le fein ,
Aux antres de Lemnos il defcend chez Vulcain.
L'immortel , tout noirci de feux & de fumće
Attifoit de fes mains fa fournaiſe allumée ;
Mais il ne forgeoit plus ces inftrumens guerriers ,
Ces tonnerres de Mars , ces vaftes boucliers ,
Où l'air femble fluide , où l'onde dans ſa ſphère
Coule & fert mollement de ceinture à la terre,
L'enclume retentit fous de plus doux travaux :
Il y frappe des dards pour l'enfant de Paphos
Vulcain , dit Apollon , on profane mon culte :
Sur mes autels fouillés chaque jour on m'infulte.
Venge-moi. Tout-à-coup , dans les bruyans fourneaux
'
Des Ciclopes ailés allument cent flambeaux .
Els volent , & déja leur cohorte enhardie
Sur les faîtes du temple a lancé l'incendie .
Le croiffant de Phébé , la conque de Cypris .
La guirlande de Flore , & l'arc brillant d'Iris
Des chants Elifiens l'immortelle parure ,,
Les zéphirs , les ruilleaux , les fleurs & la verdure ,
FEVRIER 1767. 187
Les fuperbes forêts , les rapides torrens ,
Du Souverain des mers les palais tranſparens ,
Hélas ! tout est détruit ! On parcourt les ruines.
Là danfoient les Plaifirs & les Grâces badines :
Allard , auffi légère avec autant d'appas ,
Formoit , en le jouant , un dédale de pas .
Ici l'aimable Arnould exerçoit fon empire ,
Et nous intéreſſoit aux pleurs de Télaïre,
Euterpe cependant , pour nous dicter fes loix ,
Trouve un alyle heureux dans le palais des Rois.
Rameau , le fceptre en main , éclipfe Pergolefe :
Le Goût a reparu le Dieu du jour s'appaife ;
Et fon reffentiment fubfifteroit encor
Si la scène à nos yeux n'eût remontré Caftor.
Les différens morceaux que l'on vient
de citer , doivent fuffire pour faire connoître
le ftyle de cet ouvrage , qui ne
plaira pas moins aux lecteurs par la clarté ,
la belle ordonnance , le choix des épifodes
, & la régularité du plan , que par
les beautés d'imagination , la variété &
la vérité des portraits , la magnificence
des defcriptions , & les images riantes que
l'auteur y a répandues. Il y a développé
tout à la fois les richeffes de la poésie , &
les connoiffances les plus effentielles de
la matière qu'il avoit à traiter. Les divers.
genres de déclamation y font parfaite
188 MERCURE DE FRANCE.
ment caractérisés . La fineffe , l'enjoue
ment , & ce qu'Horace appelle lucidus
ordo , règnent par- tout dans cet ouvrage.i
Les préceptes que l'auteur y a tracés , font
tous puifès dans la nature ; & il a fu les
mettre à la portée de tout le monde , en
les dépouillant de cette féchereffe qu'il eft
fi difficile d'éviter dans un poëme didactique
, & dont Boileau lui même n'eſt pas
tout- à- fait exempt . Celui de M. Dorat eft
plein de force , d'agrément , d'énergie ,
& même de fentiment , autant que le
genre le pouvoit comporter. Tout ce qui
pouvoit embellir fes idées & fes réflexions ,
ce poëte l'a faifi avec autant de goût que
d'intelligence nous regardons , en un
mot , cet ouvrage comme le meilleur qui
foit forti de fa plume ; & je pense qu'il
ne peut qu'augmenter la réputation que
lui ont justement acquife ces belles héroïdes
, & ces charmantes petites pièces ,
dont il a enrichi notre littérature , & qui
ont eu tant de fuccès.
1
Tel eft le jugement que la vérité feule
nous a dicté fur le mérite d'une production
excellente , qu'on ne fauroit trop
louer , & qui fera placée fans doute à côté .
de l'art poëtique , dans la bibliothéque de
tous les gens de goût. On doit aufli de
juftes éloges à ceux qui ont pris foin de
FEVRIER 1767. 189
la partie typographique de cet ouvrage :
il est très bien imprimé , fur de beau papier
, & orné de quatre eftampes , dont
les deffeins & les gravures font d'une compofition
exquife. Je ne dirai rien du
deffinateur , fon mérite eft affez connu :
quant au graveur , c'eſt un artiſte encore
très-jeune , mais dont le burin , rempli à la
fois de force & de fineffe , donne une trèsgrande
idée de fon talent. Il paroît enfin
qu'on n'a rien épargné pour rendre l'exécution
de ce livre en tout auffi parfaite
qu'il étoit poffible . Il fe vend à Paris , chez
Sébastien Jorry , rue & vis-à- vis la Comédie
Françoife.
(*) M. Gravelot . t
SUPP. A L'ARTICLE DES SCIENCES.
LETTRE de M. LECAT , à M. `ľAbbé
NOLLET.
A Rouen , le 4 décembre 1766.
RIEN n'eft plus vrai , Monfieur , que ce
que vous avez entendu dire ou lu fur la
pompe afpirante qui élève l'eau à
ou 60 pieds. La nature n'a pas changé fes
-loix ; mais elle nous en cache encore quelques-
unes ; & elle a mis des conditions à
so
190 MERCURE DE FRANCE.
celles qu'elle nous a laiffé voir : il s'en faut
bien que nous connoiffions toutes ces
conditions, felon lefquelles les loix connues
varient & fouffrent des interprétations ,
des exceptions.
M. l'Abbé Clouet , notre affocié actuellement
à Madrid , m'informa ce printemps
qu'un Ferblancier de Seville avoit entrepris
de faire monter l'eau à 60 pieds avec
une pompe afpirante , la feule qu'il connoiffoit
apparemment. Il s'agiffoit d'arrofer
des fleurs placées à cette élévation.
L'ignorant Pompier fe tourmentoit
en vain pour faire parvenir cette eau jufques
-là . Il defcend furieux contre fa pompe,
donne au tuyau d'afpiration un coup de
marteau qui y fait un trou d'environ
une ligne à 10 pieds au- deffus du
réfervoir ; & voilà l'eau qui arrive aux
fleurs ; vous fçaviez bien que facit indignatio
verfum : mais vous ne vous attendiez
pas qu'elle feroit encore ce petit prodige
en phyfique : elle le fit pourtant ; & l'expérience
répetée par plufieurs perfonnes
en Efpagne , réuffit de même aux uns à
pieds , aux autres à 60 .
so
Enfin je m'en fuis convainçu moimême
, par une expérience faite chez
moi , avec une petite pompe de Saint-
Quentin, Chaudronier de Rouen , dont le
FEVRIER 1767.
tuyau
de conduite avoit un pouce de
diamètre ce tuyau étoit plongé dans un
réfervoir d'eau de mon jardin , & l'autre
extrêmité fe terminoit au balcon de mon
obfervatoire , qui a 55 pieds de haut ;
je n'ai rien de plus élevé dans ma maiſon .
J'avois fait adapter au tuyau d'afpiration
un petit robinet à 10 pieds au - deſſus du
niveau de l'eau ou étoit plongée la pompe :
on ferma le robinet , on pompa enfuite
de deffus la terraffe : quand je fus fûr que
l'eau étoit montée aux 32 pieds ordinaires,
je fis ouvrir le robinet en continuant de
pomper ; alors l'eau jaillit fur ma terraffe.
Mais quelle eau , Monfieur ? celle uniquement
qui étoit au -deffus des 10 pieds ,
où étoit placé le robinet ; après quoi
néant , & je m'y attendois bien . Alors je
fiş refermer le robinet, pomper de nouveau,
r'ouvrir le trou , continuer à pomper , &
l'eau vint encore. En forte que pour tirer
quelqu'utilité de cette nouvelle invention ,
il faudroit fermer cette ouverture avec un
clapet pareil à ceux qui dans les hautbois
& dans les mufettes ferment les trous
qui y font trop éloignés des doigts du
joueur ce clapet auroit une bafcule qui
correfpondroit par un fil d'archal à la décharge
de la pompe , de manière que ceux
qui la feroient aller puffent fermer &
192 MERCURE DE FRANCE.
ouvrir alternativement le trou du canal
d'afpiration , comme on vient de voir.
Maintenant je ne vois pas l'explication
de ce fait bien embarraffante.
L'eau s'étant élevée par l'afpiration du
piſton aux 32 pieds ordinaires , j'ouvre
un trou à la hauteur de 10 pieds dans
cette colonne la preffion de l'air correfpondant
à cette ouverture , jouit des
avantages attachés à toute action fur une
petite furface , & fi connus par la puiffance
du coin , & par l'expérience des
veffies chargées de poix , & foulevées
par le fouffle d'un chalumeau .
Il entre par ce trou dans la colonne
d'eau , la coupe en deux portions , dont
l'une de dix pieds tient au réfervoir , &
l'autre de 22 eft vers la décharge de la
pompe. Le pifton continuant d'agir , l'air
ne ceffe de s'infinuer par le trou ; & devenant
lui - même un pifton foulant , il
foulève à mefure qu'il entre , les 22
pieds d'eau qu'il a au- deffus de lui & les
porte enfin à la déchargé fupérieure de la
pompe.
Tel eft , Monfieur , en phyficien , tel
que je puis être , en quoi confifte le fait ;
je ne doute pas que vous n'en donniez une
meilleure explication ; mais ce dont je
vous réponds , c'eft de la réalité de l'obfervation.
J'aurois
FEVRIER 1767. 193
J'aurois bien fouhaité répéter l'expérience
avec un plus gros calibre , eflayer
de mettre le trou plus bas , pour avoir par
ces deux moyens une plus grande quantité
d'eau mais tout cela coûte. Et puis :
Que diable vais- je faire dans cette galère ?
Je fuis accablé de l'affaire feule de réparer
la perte que m'a caufée l'incendie
de mon cabinet , pour donner au public
mes petites productions phyfiologiques ,
phyfiques , chirurgicales , &c. accablé par
deffus cela d'années , de caducité : laiffons
les expériences pompières à des phyficiens
jeunes , oififs , & riches , ou aidés
par des
gens riches.
"J'ai l'honneur d'être , & c.
RÉPONSE de M. l'Abbé NOLLET à la
-Lettre de M. LECAT.
A Paris , le 11 décembre 1766.
SI là Gazette où j'ai lu , Monſieur , ce
la
qui concerne la pompe du Ferblantier de
Seville , ou fi les perfonnes qui m'en ont
parlé m'avoient redit le fait comme il eft
expofé dans la dernière lettre que vous
que
I
194 MERCURE DE FRANCE.
m'avez fait l'honneur de m'écrire , je ne
vous aurois pas demandé fi la nature avoit
changé fes loix : je ne vois là que des
effets ordinaires , & auxquels un phyficien
doit s'attendre s'il n'a point oublié les
expériences de Toricelli & de Pafchal. Il
y a un peu plus de cent ans que le premier
nous a appris , d'une manière bien déci
five , que l'afcenfion des liqueurs dans les
tuyaux vuides eft un effet du poids de
l'atmosphère ; & le dernier , très- peu de
temps après , prouve qu'une colonne d'eau
commune de trente- deux ou trente - trois
pieds élevée verticalement , fait équilibre
à cette même puiffance,
La conféquence qu'on doit tirer de-là ,
c'eft que fi , dans la partie inférieure d'un
tuyau vuide d'air , il fe trouve une colonne
d'eau qui ait moins que trente- deux pieds
de hauteur & que l'air intérieur puiffe
agir librement par- deffous , cette colonne ,
trop légère pour contrebalancer une colonne
totale de l'atmosphère , doit être pouffée
vers le haut du tube : & fi ce tube eſt affez
long & bien purgé d'air , l'eau doit monter
jufqu'à ce que l'air qui la pouffe ſupplée
par fa hauteur & par fon poids à celui qui
manque à la colonne d'eau pour être en
équilibre avec l'air extérieur .
Or, dans la pompe de Séville & dans
FEVRIER 1767. 195
vos épreuves la colonne d'eau n'avoit
que
vingt -deux pieds au- deffus du trou qu'on
a fait au tuyau montant , & par lequel
l'air extérieur pouvoit entrer ; elle n'avoit
donc que les deux tiers du poids qu'il lui
falloit pour l'empêcher d'y pénétrer ; il ne
faut donc pas s'étonner qu'il ait vaincu
cette réſiſtance .
que
Il n'eft pas furprenant qu'il ait pouffé
l'eau jufqu'a la hauteur de cinquante ou
foixante pieds ; car , en confidérant que
l'air a huit cents fois moins de denfité
l'eau , fuivant l'eftimation la plus commune
, fi vous calculez quelle hauteur
devroit avoir une colonne de ce fluide
pour pefer autant qu'une colonne d'eau de
dix à onze pieds ; quand même vous fuppoferiez
fa denfité uniforme & égale à
celle qu'il a communément à la furface de
la terre , vous trouvez que cela furpaffe
huit mille pieds. Je fais bien qu'il y auroit
beaucoup à rabattre dans la pratique à cauſe
des frottemens & autres obftacles étrangers;
mais vous m'avouerez auffi qu'il y a bien
de la marge depuis foixante pieds jufqu'à
huit mille ; & qu'en envifageant les chofes
fuivant les loix très - connues de l'hydroftatique
, & fans avoir recours à des exceptions
, il eſt viſible que dans la pompe de
Séville l'eau n'a pas été portée , à beaucoup
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
près , auffi haut qu'elle pourroit l'être avee
un tuyau plus long.
>
Pour les 10 pieds d'eau qui étoient audeffous
du trou fait au tuyau montant ,
n'en foyez pas en peine , ils font tombés
dans le réfervoir , en vertu du poids de
l'air exterieur à qui l'on a donné
accès , & qui agiffant à la manière des
fluides auffi bien de haut en bas , que de
bas en haut , a rendu à l'eau la jouiffance
de fon propre poids , en contre-balançant
celui de l'atmofphère qui la foutenoit
par fa preffion fur la furface du réfervoir.
Quant aux 22 pieds d'eau pris au -deffus
du trou , & que vous dites être parvenus
à la pompe , je voudrois que vous euffiez
examiné s'ils y font arrivés fans déchet :
car vous favez bien qu'un fluide plus
denfe a peine à fe contenir fur un fluide
plus rare ; qu'ils fe déchirent & fe divifent
mutuellement , & que le plus pefant fe
filtre pour ainfi dire au travers de l'autre.
Si cela n'eft point arrivé dans vos épreuves,
c'eft apparemment parce que le tuyau étant
étroit , contenoit mieux la colomne d'air
& l'empêchoit de s'ouvrir pour laiffer
tomber l'eau ; ou bien parce que ce dernier
effet , s'il a eu lieu , fe faiſant avec
lenteur , aura laiffé le temps à l'eau d'arFEVRIER
1767. 197
river à la pompe , avant que fon volume
fût diminué d'une quantité remarquable.
Je doute fort que l'eau montât de
même fi le tuyau d'afpiration étoit plus
large que celui dont vous avez fait ufage.
"
Vous avez bien raifon de dire qu'il en
coûte du temps & de l'argent pour fatisfaire
fa curiofité par de pareilles épreuves
; j'ai appris comme vous que la phyfique
expérimentale eft difpendieufe , c'eft
pourquoi je cherche toujours à fimplifier
les moyens ; j'ai fubftitué à l'eau un fluide
plus denfe , j'ai pris du mercure & avec
un tuyau de verre de 4 pieds ( 14 fois
plus court que celui de votre pompe )
auquel j'ai pratiqué un petit trou à 9
pouces près de l'une de fes extrêmités ,
j'ai vérifié mercredi dernier , dans une
de nos affemblées académiques , tout ce
que je viens de vous dire touchant la
pompe de Séville. Vous voyez bien qu'il
ne s'agit pour cela que de boucher le
petit trou avec de la cire ou autrement ,
d'emplir le tuyau comme celui d'un baromètre
, de le plonger dans un gobelet qui
contienne du mercure , & d'ôter la boulette
de cire pour donner accès à l'air extérieur
par le petit trou.
Je crois que vous penfez , comme moi ,
qu'ily aura bien peu de cas où l'on puiffe
I iij
198. MERCURE DE FRANCE.
employer utilement la pompe afpirante
en imitant celle du Ferblantier de Séville ;
pour la dépense qu'elle exigeroit on aura
toujours une pompe afpirante & foulante ,
ou fimplement foulante , qui élevera l'eau
à une pareille hauteur , & qui fera d'un
fervice plus fûr , plus prompt , & plus
facile.
J'ai l'honneur , & c.
SUR la génération des Plantes , par M.
GAUTIER DAGOTY, Botanifte & Ana
tomifte penfionné de Sa Majesté.
LA variété des parties de la fructification
dans les plantes , a dérangé l'ordre
des fyftêmes , & a forcé d'y jetter quelque
confufion . Si les étamines , qui font
les parties mâles de la plante , felon nos
Botaniftes , s'étoient fuivies , & euffent
conftamment paru dans toutes les fleurs ,
comme dans les douze premières claffes
de Linnæus , les amateurs feroient à leur
aife ; mais fi- tôt que l'on paffe la treizième
claffe , on ne fait quel eft l'ordre
qu'il faut fuivre. Linnaus dit bien , didynamia,
14 claffe , c'eft-à-dire , deux étaFEVRIER
1767. 199
mines longues ; tetradynamia , 15e claffe ,
quatre étamines longues. Mais il s'arrête
ici pour quitter le nombre des étamines ,
& va chercher leur attache , leur configuration
& leur divifion d'avec le piſtile ,
dans des fleurs différentes. De forte que
ce fyftème n'est point entièrement fondé
fur le nombre des étamines , ni fur leur
attache & leur configuration ; mais tantôt
fur l'un ou l'autre de ces accidens , ou fi
F'on veut fur la façon d'être des glandes
qui fervent à la génération des plantes.
Linneus eft l'un des grands Botanistes du
fiècle ; on peut croire que prefque toutes
les plantes connues de notre temps one
paffé par fes mains ; il a voulu faire un
fyfteme univerfel par les étamines , qui eft
très-curieux & très-intéreſſant ; j'aimerois
autant , malgré cela , le fyftème de Tournefort
, qui , étant pris fimplement dans
la forme de la corolle & dans fon défaut ,
nous mène jufqu'à la dernière claffe de
ce fyftème , fans l'embarras des particules,
la plupart microſcopiques . Du moins dans
Tournefort , à l'afpect d'une fleur , fans la
découper , on connoît de quelle claffe eft
la plante qui la porte. Ce fyftême n'a que
le défaut qui lui eft commun avec celui
de Linnaus ; qu'après le fruit la plante
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
reſte inconnue , fi on n'a pas étudié les
autres parties.
Les étamines confidérées comme les
parties d'un fexe , & le piftile dans la fleur
même regardé comme celle d'un autre
fexe fur une même plante , jettent les phyficiens
anatomiftes dans des réflexions contradictoires
& difficiles à débrouiller.
Deux fexes dans un même individu ! Je
n'ai jamais pu admettre cette différente
façon d'être dans un feul corps , fur- tout
depuis que j'ai vu & diffequé les prétendus.
hermaphrodites dans l'efpèce humaine
qui ne font que des êtres manqués , où
les parties de la génération font reſtées
dans la moitié de leur développement ;
les unes fe dirigeant vers un fexe , & les
autres vers le fexe oppofé , ce qui les a
rendus de tous temps hors d'état d'engendrer.
Ainfi je crois que les plantes
génèrent fans la différence des fexes
comme les vipères & les pucerons parmi
les infectes ; que les étamines font des
glandes attachées à leur piftile , ou autour
de ce vifcère , pour filtrer les liqueurs
convenables à leur génération ; que ces
glandes ne manquent jamais , foit extérieurement
ou intérieurement ; & que les
fleurs fans piftile ou fans uterus , font des
FEVRIER 1767. 201
fleurs monftrueufes ou des fleurs manquées.
On a cru que les étamines étoient la
partie mâle de la fleur , parce qu'elles
font ordinairement hériffées , & ont une
eſpèce de chapitau , qu'on appelle artère
mais on eft revenu de cette idée : on a
fait enfuite de leur artère des tefticules
& des fils qui les foutiennent des canaux
déférents . Il faudroit demander à ces
naturaliſtes où font alors les véficules fé
minales de la plante , fi le piftile eft l'uterus
? La pouffière de ces étamines a été
auffi prife pour les embrions dans ceux
qui adoptent les vermicules ; & pour la
femence végétale , dans ceux qui adoptent
le fyftème des oeufs : mais l'on s'eft
apperçu que plufieurs fleurs généroient
fans les étamines ; & d'ailleurs , quand
même toutes les fleurs fécondes auroient
des étamines , ce qui n'eft pas , on doit
obferver que les prétendues parties mâles
des plantes n'ont point de pénil capable
de faire l'introduction néceffaire dans le
germe , comme il faudroit que cela fût
ainfi que cela fe pratique dans les animaux.
Les fleurs font bien différentes des poif
fons , qui , dans leur frai , jettent leur
femence fur les oeufs qui font fortis de la
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
femelle ; la poffibilité de cette jonction ,
entre les oeufs & la femence , eft nonfeulement
démontrée mais elle a été
obfervée par une infinité de naturaliftes.
Au contraire , les graines ou foetus des
végétaux font enfermés & inacceffibles
aux pouffières ou femence prétendue des
étamines, Dans le figuier d'Inde, par exem
ple, le piftile que Linneas appelle le calice ,
ou réceptacle , far lequel , comme fur une
cloifon inacceffible , partent les étamines
avec leurs arrères & les pétales ; ces étamines
& ces pétales tombent , & la figue
clofe porte cependant toujours fes graines
fécondes dans les petits conceptacles mielleux
, qui les renferment en particules ,.
fans que jamais on puiffe foupçonner
qu'il y ait eu la moindre communication
entre le piftile & la pouffière dés étamines.
Les graines de chanvre ou d'houblon , féparées
& feules , deviennent ou mâles ou
femelles. Si elles font mâles prétendues ,
ou comme l'on prétend , c'eft alors une
plante dont les fleurs font avortées , &
elle ne génère point : mais fi la plante eft
femelle , ou ainfi nommée , c'eft alors une
plante dont les fleurs arrivées à leur perfection
générent feules , fans le fecours
prétendu de leur accouplement par les
tamines ; expérience faire plufieurs fois ,
FEVRIER 1767 203
& qui décide la queftion. Entr'autres le
nommé Lacombe , charpentier à Bretigny ,.
près Linas , ayant fait une cour d'un endroit
où il y avoir eu une chenevière , il
y fortit une plante de chanvre feule , qu'on
eut foin de conferver par curiofité ; elle
devint d'une hauteur prodigieufe , eu
égard à la portée des chanvres de ce pays ,
& elle fit feule une très-grande quantité
de graines , qui furent mangées par les
poules de cet artifan , à la réferve d'une
qui repouffa l'année d'enfuite ; mais qui
fat foulée , & que l'on n'eut plus le foin
de conferver : ce qui me fit faire cette obfervation
, c'est que ce charpentier , actuellement
fort âgé , s'appuyoit cette année
dernière encore fur le bâton fec de
cette plante , qui avoit un pouce un quart
de diamètre.
.
pour
Je donnerois bien d'autres raifons
prouver que les étamines ne font point
des parties diftinctes du piftile , & qu'au
contraire , elles ne font que les filtres des
liqueurs dont ce vifcère a befoin. Mais je
renvoie à la table explicative du jalap du
Mexique , tirée du jardin du Roi , que
je donne actuellement parmi les douze
planches de plantes en couleur , que je
diftribue à mes foufcripteurs. On verra
auffi dans la table explicative de la pomme
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
d'amour , tirée auffi du jardin du Roi,
dont la planche eft dans la même diftribution
, d'autres raifons qui appuient mon
opinion. Cette hypothèfe eft véritablement
oppofée à celle des plus habiles Botaniſtes
, & je ne la donne certainement
pas pour me diftinguer , ni pour les contredire
expreffément ; je me garderois
bien d'avoir de pareilles idées. L'on fait
l'eftime que je fais de leurs fentimens , &
fur- tout de M. Tournefort & de M. Ļinnaus
puifque , comme je l'ai déja annoncé
, je fuis leurs fyftêmes , en ce qui
concerne les fleurs & l'arrangement des
parties qui les compofent , donnant dans
mes tables leur démonftration , leur diffection
des fleurs & du fruit , & toutes les
efpèces qu'ils rangent dans leurs claffes
différentes ; mais j'y ajoute mes diffections
particulières de chaque fleur , qui
fouvent ne s'accordent pas toujours aves
celles de Linnaus , n'ayant pas les mêmes
yeux que cet auteur : ce qu'il eſt trèspermis
de faire , comme auffi de donner
de nouvelles opinions , pourvu que l'on
expofe fidellement les raifons de part &
d'autre , & qu'on laiffe juger le public:
Grand jage qu'il eft impoffible de furprendre,
quand on donne naturellement le
fait fous fes yeux , fur- tout avec le deffein
exact desparties fur lefquelles ilfautdécider.
FEVRIER 1767. 205
Les planches des plantes de M. Gautier
Dagoty, imprimées en couleur , ne font
point forties tout d'un coup de la preffe
fans étude , fans réflexion & fans plufieurs
effais , & beaucoup de dépenfe.
C'est pourquoi il a tenté de faire cette
première diftribution compofée de douze
planches , où font en plantes curieufes ,
la chapalonne du Pérou , la pomme d'amour
, le jalap du Mexique , que Linnaus
appelle mirabilis longè flora. Dans les
plantes d'ufage , eft le tabac , le fouci ,
le ricin , le fceau de falomon , le narciffe
de poëte , & la jonquille , l'afphodèle , la
tulipe , la couvrance impériale , & le narciffe
de Mathiole. Il met parmi les plantes
d'ufage , plufieurs plantes communes ,
que l'on multiplie dans les jardins , & quị
font devenues comme indigènes , quoiqu'exotiques
de leur origine. On trouve
à chaque plante fon lieu natal & fes vertus.
L'auteur donnera dans un mois une
feconde diftribution de douze autres planches
, & les diftributions vont fe fuivre
actuellement de près.
M. Gautier fuit le projet publié au
Mercure de Mars 1766 , & reçoit encore :
des foufcriptions pour la première quarantaine.
Il demeure à la place du quai
de l'Ecole , où il fait fes ,diftributions , à
Paris. Et chez Boudet , Libraire - Impri205
MERCURE DE FRANCE.
meur du Roi , rue S. Jacques ; & à Verfailles
, chez M, Bolomé , Apotichaire du
Roi , rue de la Pompe.
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
de France.
A Hirfingen , proche Altkirch en haute
Alface , ces janvier 1767 .
MONSIEUR ,
BEAUCOUP de fruits & de légumes , furtout
des pommes de terre , ayant été gelés
pendant l'hiver dernier , j'ai vainement
éprouvé la manière de les empêcher
de fe gâter , inférée dans le Journal économique
de Paris , du mois d'Avril 1765,
page 179.
Je viens d'en faire de nouveaux effais ,
avecauffi peu de fuccès que l'année dernière.
Comme ce fecret feroit très - utile aux
pauvres habitans de la campagne ; je vous
fupplie , Monfieur , d'inviter par la voix
du Mercure , celui qui l'a fait inférer
dans le Journal économique , de nous
mieux inftruire de fa manière d'opérer.
Je me flatte que vous ne me refuferez
pas cette grace , & que le dépofitaire du
fecret ne tardera pas de nous le communiquer
en plein.
HELL , Bailly du Comté de Montjoie , ab, au Mẹ
FEVRIER 1767. 207
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le premier décembre 1766.
LE 25 du mois dernier , vers les fix heures
du matin , on fentit ici une nouvelle fecouffe de
rremblement de terre . Quoiqu'elle ne parût pas
allez violente pour faire craindre de nouveaux
dégâts , cependant elle a fait écrouler une grande
partie des voûtes des anciennes citernes des Grecs ,
Situées dans la place qui environne la mofquée de
Sultan Mehemet. On a fenti , depuis ce jour
quelques autres fecouffes , mais elles ont été trèslégères.
De Pétersbourg, le 31 octobre 1766.
Le Marquis de Beauffet , Miniftre Plénipoten
riaire du Roi Très-Chrétien auprès de Sa Majesté
Impériale , fe difpofe à retourner bientôt en
France.
De Warfovie , le 18 décembre 1766.
On mande de Mittau que , non -feulement les
nobles de Courlande qui fe trouvent dans le Duché,
mais auffi ceux qui s'en étoient retirés , ont figné
leur accommodement avec le Duc de Biren , &
T'ont reconnu pour leur Souverain.
De Stockholm , le 7 novembre 1766 .
Le 4 de ce mois la cérémonie du mariage du
208 MERCURE DE FRANCE.
Prince Royal Héréditaire de Suede avec la Princelle
Sophie-Magdeleine de Danemarck s'eſt faite
en cette Capitale dans la chapelle du château .
L'Archevêque d'Upfal a donné à Leurs Altelles
Royales la bénédiction nuptiale .
De Coppenhague , le 18 Novembre 1766.
eur
Le Marquis de Bloffet , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi Très- Chrétien auprès du Roi
hier fa première audience de Sa Majefté , à qui
il préfenta fa lettre de créance .
Du 6 décembre .
La Marquife de Bloffet , époufe du Miniftre
Plénipotentiaire du Roi Très - Chrétien , a été admife
le z de ce mois aux audiences de la Reine
régnante , de la Reine Sophie- Magdeleine , & de
Son Alteffe Royale la Princefle de Heffe- Caffel.
De Hambourg, le 18 novembre 1766 .
Frederic , Duc de Holftein Glucksbourg .
* L'Auteur de la Gazette a commis une erreur
en nous annonçant dans les Gazettes nº 96 , article
de Hambourg, & n° 99 , article de Coppenhague ,
la mort du même Prince fous les noms & titres
différens du Duc Fréderic , Prince régnant de
Schleilwich Holftein Gluksbourg ( dans la première
) , & de Philippe-Erneft , Duc de Holſtein
Gluksbourg ( dans la feconde ) , marié avec
Benoitte Auguftine de la Lippe Deltmeld. Phi-
Tippe- Erneft étoit père de Fréderic , & mourut
le 12 novembre 1729. On a cru devoir ici rectifier
cette erreur , & l'on renvoie à cet égard aux
tablettes chronologiques , tome premier , page
FEVRIER 1767. 209
Général d'Infanterie des Armées du Roi de Danemarck
, Chevalier de l'Ordre de l'Eléphant , eft
mort à Flensbourg dans la foixante - fixième année
de fon âge. I laille de fon mariage avec Henriette-
Auguftine de la Lippe Deltmeld un Prince
& trois Princeffes , dont l'une a épousé le Prince
d'Anhalt- Coëthen .
De Manheim , le 22 novembre 1766 .
L'Electrice vient de fonder , en l'honneur de
Sainte Elifabeth , un Ordre de Dames , fous le
titre d'Ordre de Marie - Elifabeth , dont l'objet ſera
de veiller au foulagement des malheureux. Le 19
de ce mois , fête de la patrone de ce nouvel
Ordre , Son Ahelle Electorale y reçut , avec
Ies cérémonies prefcrites , les trois Princeſſes
de la Maiton Palatine & toutes les Dames de fa
Cour.
De Rome , le 17 décembre 1766 .
Le Chapitre de Saint Jean de Latran célébra ,
felon l'ufage , le 13 de ce mois , la fête de Sainte
Luce , en reconnoillance des bienfaits que les
Rois de France ont accordés à ce Chapitre . Le
Prélat Mattei , Patriarche d'Alexandrie , officia
pontificalement à la grand'meffe , qui fut chantée
par un grand nombre de Muficiens. Le Marquis
d'Aubeterre , Amballadeur Extraordinaire de Sa
141. Avant la mort du Duc Fréderic il ne reſtoit
point d'autres Princes de la branche de Holſtein
Gluksbourg que lui & fon fils qui lui fuccède. Le
calendrier de la Cour , pour cette année , en donne
aufli la preuve.
210 MERCURE DE FRANCE.
Majefté Très - Chrétienne auprès du Saint Siége ,
afliſta à cette fête , ainfi que le Cardinal Alexandre
Albani ; le Cardinal Orfini , faifant les fonctions
de Protecteur des Eglifes de France , & plufieurs
autres perfonnes de diſtinction qui y avoient été
invitées.
De Parme , le 8 novembre 1766 .
Le Baron de la Houze , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de France , préſenta à l'Infant les
Pères Jacquier & Lefeur , célèbres Mathématiciens
que Son Alteile Royale a appeliés auprès d'Elle.
De Gênes , le 22 novembre 1766 .
Le 19 de ce mois le Petit Confeil décida l'admiffion
du Prince de Monaco & de fes defcendans
mâles à la Nobletfe Gênoife , & le Grand Confeil
s'affembla le lendemain pour confirmer cette admiffion.
De Turin , le 15 novembre 1766.
Le Baron de Choiſeul , Ambaſſadeur de France
en cette Cour , arriva ici le i de ce mois avec
la Baronne fon épouſe. Il eut hier au matin fa
première audience du Roi , à qui il préfenta fes
lettres de créance ; après quoi il fut admis à
l'audience du Duc & de la Duchefle de Savoie ,
& le lendemain à celles des autres perfonnes de
la Famille Royale. La Baronne de Choiſeul a été
préſentée aujourd'hui à la Cour.
De Genève , le 2 janvier 1767.
Le Chevalier de Beauteville , Miniftre Plénipotentiaire
de Sa Majefté Très- Chrétienne ,
FEVRIER 1767. 211
parti d'ici pour le rendre à Soleure. Il a adreffé
au Confeil la Déclaration fuivante :
››
>>
« Le Roi , mon Maître , inſtruit de la réjection
» du plan de conciliation qu'il avoit approuvé &
propofé comme propre à rétablir l'ordre & la
tranquillité dans la République de Genève
>> ainfi que de tout ce qui a accompagné ou ſuivi
» cet événement , m'ordonne de me retirer de
> cette ville & de me rendre à Soleure . Sa Majefté
> invite les louables Cantons de Zurich & de
>> Berne à y raffembler leurs Miniftres Plénipo-
» tentiaires pour , de concert avec moi , procéder
» fans délai au jugement que nous avons à rendre
>> au nom de nos Souverains refpectifs , en vertu
>> de l'acte de garantie contenu dans le réglement
» de 1738 , & fanctionné par les différens Ordres
» de l'Etat ; les chofes devant au furplus refter
» ici in ftatu quo jufqu'à notre jugement définitif.
» Mais le Roi , ne pouvant confondre la partie
faine de la République avec les Citoyens mal
>> intentionnés , m'a ordonné de déclarer que ,
»fans donner la plus légère atteinte à la fouveraineté
& à l'indépendance de la République ,
>> il prend fous fa protection & fauve- garde tous
» les Membres du Gouvernement & toutes les
» perſonnes qui lui font reſtées attachées ; qu'il ſe
» reffentira du tort qui pourroit être fait à tous
& chacun d'eux , tant dans leurs perfonnes
» que dans leurs biens ; & que Sa Majesté conti-
> nuera , avec la même bienveillance , de veiller
›› au maintien d'une conftitution qu'elle a garan-
» tie , conjointement avec les louables Cantons
>> de Zurich & de Berne.
» Je requiers le magnifique Confeil de rendre
» publique la préfente Déclaration.
» Donné à Genève , le 30 décembre 1766 .
» Signé, LE CHEVALIER DE BEAUTEVILLE ».
212 MERCURE DE FRANCE.
Du 7 .
Les Miniftres Plénipotentiaires de Zurich & de
Berne ont déclaré publiquement qu'ils avoient
ordre de fe retirer de cette ville pour procéder ,
de concert avec le Miniftre Plénipotentiaire de
France , à la détermination du véritable fens des
articles conteſtés du réglement de la médiation de
1738. Ils ont déclaré en même temps que , fans
donner atteinte à la fouveraineté & à l'indépendance
de la République , les Cantons de Zurich
& de Berne prennent fous leur protection & fauvegarde
tous les Ordres de l'Etat , fpécialement le
Magiftrat.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Versailles , le 26 novembre 1766.
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de fa
Chambre au Prince de Monaco.
La Marquile de Chabrillant a eu l'honneur
d'être préfentée le 24 de ce mois à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale par la Ducheffe d'Aiguillon .
Le même jour le Duc de Noailles , Gouverneur
de Saint Germain- en- Laye , pofa , au nom du
Roi , la première pierre de l'églife paroiffiale de
ladite ville : cette églife fera conftruite d'après les
plans du fieur Potain , Architecte du Roi.
Du 29.
Le 25 de ce mois le Baron de Gleichen , Envoyé
Extraordinaire du Roi de Danemarck , préfenta
au Roi les gerfaux d'Iflande . Ce préfent , que le
Roi de Danemarck eft dans l'uſage de faire à Sa
Majefté , fut reçu par le Duc de la Vallière , Grand
Fauconnier de France.
FEVRIER 1767. 213
Le même jour le Roi donna une audience particulière
au Baron de Gleichen , qui notifia a Sa
Majefté le mariage du Roi de Danemarck avec la
Princefle Caroline - Mathilde , (oeur du Roi d'Angleterre.
Il fut conduit à cette audience , ainfi
qu'a celles de la Reine & de la Famille Royale ,
par le fieur la Live de la Briche , Introducteur des
Amballadeurs.
Du 3 décembre.
Le Roi a donné à l'Evêque de Coutances l'Abbaye
de Blanchelande , Ordre de Prémontré
fituée dans fon Diocèfe .
>
Le 30 du mois dernier la Princelle de Henin a
été préſentée à Leurs Majeſtés & à la Famille
Royale par la Princeſſe de Chimay , Douairière ;
& le Marquis de Levis , qui eft revenu de fon
Gouvernement d'Artois , où il étoit allé tenir
les Etats , a été préſenté au Roi .
Le même jour le fieur Dumas , Inspecteur &
Commandant en chef de la Légion de l'Ile - de-
France , a été préfenté à Sa Majesté en qualité
de Commandant général des Ifles de France & de
Bourbon , ainfi que le fieur Poivre , en qualité de
Commiffaire général de fa Marine , faifant les
fonctions d'Intendant dans fes Colonies ; le Baron
de Saint-Marc , Colonel d'Infanterie , en qualité
de Major général de la Légion de l'Ile- de - France ,
& le fieur de Bellecombe , auſſi Colonel d'Infanterie
, en qualité de Commandant particulier de
l'Ifle de Bourbon .
Ces jours derniers le fieur de l'Averdy , Contrôleur
général des Finances , a préfenté au Roi
le quatrième volume du Dictionnaire géographique
, hiftorique & politique des Gaules & de la
France , compofé par l'Abbé Expilly.
L'Archevêque de Cambray s'étant rendu le 15
du mois dernier à une affemblée du Chapitre de
14 MERCURE DE FRANCE.
cette même ville , lui propofa de donner au Roi
un témoignage de reconnoiffance pour le bienfait
que Sa Majesté venoit d'accorder à l'Eglife Métropolitaine
, en confirmant fes priviléges par des
lettres - patentes du 13 feptembre ; le Chapitre
acquiefça , par acclamations , à cette propoſition ,
& convint de fonder en conféquence une melle
folemnelle qui fera célébrée tous les ans le if
février , jour de la naiffance du Roi , pour
fervation de Sa Majeſté & de ſon augufte Famille.
Il a été dreffé un acte capitulaire de cette réſolution
, lequel a été renvoyé à l'Evêque d'Orléans ,
qui l'a préſenté au Roi le 30 du mois dernier.
Du 6.
la con-
La Comteffe de Rochford , Ambaffadrice d'Angleterre
, a été préſentée le 2 de ce mois à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale avec les formalités
accoutumées.
Le fieur Boileau de Saint - Pau , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis & ancien
Officier d'Artillerie , ayant formé le projet d'établir
à Montargis une Ecole de trente Gentilshommes
, deftinés pour le fervice de l'artillerie & du
génie , le Roi à bien voulu approuver cet établiffement
, & en accorder le commandement &
l'infpection à cet Officier.
Du 10.
Hier le Duc d'Aiguillon a pris congé de Leurs
Majeftés & de la Famille Royale pour le rendre
en Bretagne , où il va tenir les Etats de cette
Province.
Sa Majefté vient d'accorder les entrées de fa
Chambre au Prince Louis- René-Edouard de Rohan
- Guémené , Coadjuteur de Strasbourg , au
Duc de Laval , & au Comte de Teffé , Grand d'Efpagne
& premier Ecuyer de la Reine.
FEVRIER 1767. 215
J'ai
APPROBATIO N.
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois de
février 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impreffion . A Paris , ces février
1767.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARRÊT RRÊT du Confeil des Amours rendu à
Cythère .
EPITRE à un Ami.
VERS de M. François , de Neufchâteau.
Les deux Frères . Apologue oriental .
Pages
7
IS
16
17
Ibid.
VERS mis au bas du portrait de Callot.
Ibid.
LES Defirs. 19
20
EPIGRAMME fur un Médifant.
LAUTRE à un Avare.
REGRETS d'une Juive.
VERS préfentés au Roi par le fieur Hourcaftremé. 23
Le Roi de la fève . Qde.
ODE traduite d'Anacréon.
CHANSON à Mlle *****.
24
26
27
SUR le Service fondé pour M. le Dauphin. Ibid.
Le Solitaire des Ardennes. Anecdote intéreſſante.
SUITE des Chanſons anciennes .
BOUQUET à un Ami pour la fête.
EPITRE à M. de Voltaire..
28
52
54
56
216 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON . Le Portrait de Glicère.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT du Poëme de la conquête de la
Terre promife.
THEORIE des Loix Civiles , ou Principes fondamentaux
de la fociété.
HISTOIRE de la Prédication , ou la manière
dont la parole de Dieu a été prêchée dans
tous les fiècles.
ANNONCES de Livres.
SUPPLÉMENT aux nouvelles littéraires .
59
63
64
99
115
123
126
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- Lettres.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
Royale des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Rouen .
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles- Lettres de Dijon.
AVIS au Public .
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
139
160
162
164
MUSIQUE.
165
GRAVURE.
ARTICLE V. SPETACLES.
OPÉRA.
167
COMÉDIE Françoiſe .
169
COMÉDIE Italienne. 171
SUPPLÉMENT à l'article des Spectacles ..
SUPPLÉMENT à l'article des Sciences.
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Conftantinople , &c.
ERRAT A.
Page 103 , lignes , Les particuliers , lifez :
Les praticiens.
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine .
172
189
158
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS 2767 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Silus Fore
Papillon DonScalp.
A PARIS ,
-JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin .
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.

AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier - Commis
au Greffe Civil du Parlement Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
à M.DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols :
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
-
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raiſon
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus .
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus .
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffiau Bureau
du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé , les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer deux collections complettes qui
reftent encore.
touil
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1767 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES CHANSONS ANCIENNES,
CHANSON DE RONSART.
MIGNONE , allons voir fi la rofe ,
Qui ce matin avoit déclofe
Sa robe de pourpre au foleil ,
N'a point perdu , cette vêprée ,
Les plis de fa robe pourprće ,
Et fon tein au vôtre pareil .
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Las ! voyez comme en peu d'eſpace
Mignone , elle a deffus la place
Ses douces beautés laiffé choir.
O vraiment , marâtre nature ,
Puifqu'une telle fleur ne dure
}
Que du matin jufques au foir !
Donc fi vous m'en croyez , Mignone ,
Tandis que votre âge fleurone ,
En la plus verte nouveauté ,
Cueillez , cueillez votre jeuneffe ;
Comme cette fleur , la vieillefle
Fera ternir votre beauté.
Véprée pour foirée.
Ce peu de durée des rofes tant de fois cité par
les poètes , fait fouvenir d'un trait philofophique
de M. de Fontenelle. Deux de ces fleurs , fâchées
de ce qu'elles vivent fi peu , admirent la condition
de l'homme qui les cultive. De mémoire de rofes
dit l'une , on n'a point vu mourir de jardinier..
Ronfart avoit été élevé Page du Dauphin , fils
aîné de François I. Ce qui , outre la beauté de
fes poéfies , a contribué beaucoup à l'illuftrer ,
c'eft qu'il étoit beau , bien fait , qu'il avoit les
paffions vives , & qu'il chantoit à merveille. Qu'on
imagine , dans un même perfonnage , Chapelle ,
M. le Duc de Richelieu & Thévenard, on concevra
aifément quels immenfes fuccès Ronfart eut chez
les belles.
On parloit dernièrement de cet aſſemblage à
MARS 1767:
CHANSON DE BAIF.
UN
N temps étoit que du jour la lumière
Heureuſe te luifoit ,
Quand ta maîtreffe à t'aimer coutumière
Avec toi devifoit :
Maîtreffe aimée ,
Dame enflâmée ,
Autant qu'une âme
D'amour s'enflâme >
Par toi à qui fur-tout elle plaifoit.
Lors fe faifoient dix mille gentilleſſes ,
En tout heur & tout bien ;
Si tu voulois des jeux de mille eſpèces ,
Elle les vouloit bien :
une femme vertueuſe & d'un caractère vrai . Si
tout cela , lui difoit -on , exiftoit bien empreffé ,
bien amoureux de vous , & bien conftamment
pourriez-vous réſiſter ? Elle rêva un petit moment
: mais nous verrions , répondit- elle .
Heur pour bonheur , plaifir.
Baïf vivoit fous Henry III. Ses poéfies & l'amitié
de Ronfart le rendirent célèbre. Ce poëte
ale premier imaginé d'avoir , outre une habitation
à Paris , une petite maifon dans un fauxbourg,
où il tenoit quelquefois de favantes affem
A iv
&
. FRADNECE MERCURE
Lors la lumière
Te fut bien chère ,
Alors ta vie
Te fut amie ,
Quand vous viviez en un fi doux lien.
CHANSON DE BELLEAU.
Air : Voici le jour folemnel de Noël.
AVRIL , VRIL , l'honneur & des bois
Et des mois ,
Avril , la douce eſpérance
De fruits qui , fous le coton
Du bouton ,
Nourriffent leur jeune enfance .
Avril , l'honneur des prés verds ,
Jaunes pers ,
Qui , d'une hameur bigarrée ,
Emaillent de mille fleurs ,
De couleurs ,
Leur parure diaprée .
Avril , l'honneur des foupirs ,
Des zéphirs ,
Qui , fous le vent de leur aîle ,
blées. Ces petites retraites ont été renouvellées
parmi nous ; mais l'ufage qu'on en fait n'eſt pas
fi férieux.
MARS 1767. 9
Dreffent encore ès forêts
De doux rets
Pour ravir Flore la belle.
Avril , c'eft ta douce main
Qui , du fein
De la nature defferre
Une moiffon de fenteurs ,
Et de fleurs ,
Embaumant l'air & la terre .
Avril , l'honneur verdiffant ,
Floriffant ,
Sur les treffes blondelettes
De ma Dame & de fon fein ,
Toujours plein
De mille & mille fleurettes .
Avec la grâce & les ris
De Cypris ,
Le flair & la douce haleine ,
Avril , le parfum des Dieux ,
Qui des cieux
Sentent l'odeur de la plaine.
C'eft toi , courtois & gentil ,
Qui d'exil
Retire ces pallagères ,
Ces Arondelles qui vont
Et qui font
Des beaux jours les meilagères .
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
L'aubépine , l'églantin ,
Et le thym ,
L'oeillet , le lys & les rofes ,
En cette belle faifon ,
A foifon ,
Montrent leurs robes éclofes.
Le gentil roffignolet ,
Doucelet ,
Découpe , deffous l'ombrage ,
Mille fredons gafouillans ,
Et brillans ,
Au doux chant de fon ramage.
C'eft à ton heureux retour
Que l'amour
Souffle , à doucettes haleines ,
Un feu difcret & couvert.
Que l'hiver
Recéloit dedans nos veines.
Viens , Amour , donne ta voix
A ce mois ,
Qui prend le furnom de celle:
Qui , de l'écumeufe mer ,
Vit former
Sa beauté toujours nouvelle ..
Remi Belleau étoit né à Nogent - le - Rotrou
Ronfart l'appelloit le poëte de la nature ; & SainteMARS
1767%
CHANSON DE DES PORTES.
O bienheurenx qui peut paffer fa vie
Entre les fiens francs de haine & d'envie ,
Parmi les champs , les forêts & les bois
Loin du tumulte & du bruit populaire ;
Et qui ne vend fa liberté pour plaire
Aux paflions des Princes & des Rois !
Il n'a fouci d'une chofe incertaine ,
Il ne fe paît d'une eſpérance vaine ;
Nulle faveur ne va le décevant ,
De cent fureurs il n'a l'âme embrâfée
Et ne maudit fa jeuneffe abufée
Quand il ne trouve à la fin que du vent.
'Marthe ' dit de lui , que quand il falloit exprimer
naivement les chofes , il le faifoit de fi bonne
grace & avec tant d'adreffe , qu'il fembloit être
une vivante peinture des chofes qu'il vouloit écrire .
Une perfonne de beaucoup d'efprit , & que le
profond reſpect qui lui eft dû nous empêche de
défigner plus clairement , peignoit récemment ,
avec plus de grâces encore & de précifion , la manière
d'exprimer naturelle d'une de nos célèbres,
Actrices. Il femble , difoit- elle , qu'elle dit tou
jours vrai,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
L'ambition fon courage n'attife ,
D'un fard trompeur fon âme il ne déguiſe ;
Il ne fe plaît à violer ſa foi ,
Des grands Seignenre l'oreille il n'importune ;
Mais , en vivant content de fa fortune ,
Il eft fa cour , fa faveur & fon roi .
Si je ne loge en ces maifons dorées ,
Au front fuperbe , aux voûtes peinturées ,
D'azur , d'émail & de mille couleurs ,
Mon oeil fe plaît des tréfors de la plaine ,
Riche d'oeillet , de lys , de marjolaine ,
Et du beau thym des printanières fleurs.
Ainfi vivant , rien n'eft qui ne m'agrée .
J'ai des oiſeaux la mufique facrée ,
Quand au matin ils béniffent les Cieux ;
Et le doux fon des bruyantes fontaines ,
Qui vont coulant de ces roches hautaines
Pour arrouſer nos prés délicieux .
Des Portes , Abbé de Tyron , vivoit fous
Henry III , qu'il accompagna en Pologne. Son
épitaphe fe lit encore dans la place près de Saint
Etienne-du Mont , à Paris . On voit ce poëte repréfenté
dans la barque de Caron ; des anges aident
aux manoeuvres du vieux Nocher . L'épitaphe eft
un mêlange de traits de la fable & de citations de
l'écriture . Cet allemblage fi indécent ne le paroiffoit
pas alors , tant la poéfie donnoit de relief &
de liberté aux ouvrages où elle entroit,
MARS 1767.. 13
Douces brebis , mes fidèles compagnes ,
Vergers , buiffons , forêts , prés & montagnes ,
Soyez témoin de mon contentement ;
Et vous , ô Dieux ! faites , je vous ſupplie ,
Que ce pendant que durera ma vie
Je ne connoiffe un autre changement.
SUITE de la Vifion critique , traduite de
l'anglois d'ADISSON , inférée dans le
Mercure de Janvier , fecond volume.
L'ASSEMBLÉE difparut tout- à - coup , &
il ne reftoit pas un feul individu du monde
mâle quand , revenant à moi , je vis la
plaine couverte de femmes. Mon coeur
treffaillit de joie à cet agréable afpect. La
plupart d'entre elles , à qui fans doute l'éclat
du miroir prêtoit des charmes , paroiffoient
plutôt de la fuire de la Déeffe que de
profanes mortelles venues pour entendre
fes oracles. Les langues , comme il eſt aifé
d'imaginer , n'étoient pas oifives. Le bruit
en devint fi confus , c'étoit un tel bourdonnement
, qu'il fallut plus d'une fois
ordonner le filence avant qu'on pût faire
entendre les édits. Toutes les femmes
favoient que le point le plus effentiel pour
14 MERCURE DE FRANCE.
elles , la diftinction des rangs , alloit être
décidé , & cet éternel fujet de querelle
les armoit alors plus que jamais les
unes contre les autres. D'un & d'autre côté
on plaidoit , on produifoit des titres , fuivant
les différentes prétentions. Les mots
naiffance , beauté , richeffe , efprit revenoient
fans ceffe à mes oreilles de tous
les coins de la place. Celles - ci fe fondoient
fur le mérite de leur mari ; celles -là réclamoient
l'afcendant qu'elles avoient fçu
prendre fur eux ; quelques-unes faifoient
valoirune virginité auftèrement confervée ;
d'autres une nombreuſe famille ; plufieurs
fe vantoient d'avoir donné le jour à de
grandshommes, plufieurs auffi s'appuyoient
fur le nom ou fur les dignités de leur père :
en un mot, on s'efforçoit à l'envi de tirer
parti des moindres qualités & des plus
petites circonftances ; mais , pour mettre
fin à cette difcuffion inutile , la Déeffe fit
déclarer que chacune d'elles auroit place:
fuivant les qualités & les attraits véritables
qui les diftingueroient. On parut généralement
enchanté de la nouvelle , & bien
vîte on s'occupa du foin de relever les
attraits que l'on poffédoit , afin de les faire
briller dans tout leur jour. Celles qui fe
croyoient plus de grâces dans l'action trouvoient
moyen de reculer pour marcher
MARS 1767.
enfuite en avant , faire des faux pas , &
rous les mouvemens où elles favoient fe
déployer avec plus d'avantage ; telle dont
la gorge étoit belle avoit envie de regarder
perte de vue dans la plaine par - deffus la
tête de fes voifins , parce que c'étoit une
raifon de lever le col ; d'autres portoient
adroitement la main au front comme pour
fe garantir la vue de la vivacité des rayons
du miroir , mais en effet afin de montrer
un bras bien arrondi ou la blancheur de
leur peau . Il n'y en avoit aucune qui ne
fût contente d'elle-même : elles apprirent
auffi , avec grand plaifir, que la Déeffe laiffoit
à leur propre jugement la décifion des
conteftations qui s'étoient déja élevées , &
qu'il leur étoit permis de prendre place
chacune felon l'opinion qu'elle auroit de foi
même , après s'être regardée dans le miroir
de la vérité , qui fut auffi- tôt defcendu à
la portée de tous les yeux , & fufpendu à
une chaîne d'or ; il avoit , avec beaucoup
d'autres propriétés , la vertu d'effacer toute
fauffe apparence , & de repréfenter les
perfonnes avec des traits reffemblans à
leur caractère , fans égard pour l'extérieur ,
de manière que les femmes remplies des
perfections de leur fexe, paroiffoient les plus
belles , comme la laideur étoit le partage
des plus vicieuſes. Comment pourrois- je
416 MERCURE DE FRANCE.
décrire les différentes impreffions que cet
effet produifit fur les vifages ? J'y voyois
peintes à la fois la furprife , la rage & la
fatisfaction. Il en étoient qui reculoient à
la vue de leur repréſentation ; les mêmes
traits qu'on avoit tant admirés dans leur
figure , les charmes fur lefquels repoſoit
tout leur efpoir , elles ne pouvoient les
regarder qu'avec horreur & averfion ; &
dans leur fureur , elles auroient briſé le
miroir s'il n'eût été hors de leur atteinte.
Une femme colère , qui fe donnoit pour
vive & fpirituelle , étoit effrayée de voir
une furie dans fon image , la prude un
Sphinx , l'intéreffée une harpie. J'aurois
été inconfolable de la deftruction de tous
ces vifages , faits pour plaire , fi en même
temps je n'en avois pas vu une infinité
d'autres fe réformer & s'embellir , & des
veftales , enlevées du monde depuis leur
enfance , devenir les fyrènes les plus féduifantes.
Une de ces beautés nouvelles me
frappa fingulièrement dans le miroir ; c'étoit
la créature la plus parfaite que j'euffe
jamais vue , ou plutôt elle avoit le maintien
plus qu'humain , le vifage , les yeux
& la taille d'une divinité : tous les regards
étoient attachés fur elle. Ma curieufe impatience
cherchoit avidement , dans la
foule , cette belle perfonne ; elle fe trouva
MARS 1767. 17
par hafard à côté de moi . C'étoit une petite
vieille en cheveux gris , toute ridée , haute
à peine de trois pieds & demi , mais en
qui j'avois toujours remarqué l'aimable
gaîté qui accompagne l'innocence . Chofe
incroyable dans mon fonge , & que j'ofe
à peine dire ! je me trouvai en un moment
épris de belle paffion pour cette octogénaire
, au point que j'allois lui parler mariage
, lorfqu'elle m'échappa comme une
ombre , pour aller , fuivant l'ordre qui en
étoit donné , ſe rendre à la tête de fon
fexe avec toutes celles de l'affemblée à qui
la cérémonie du miroir avoit été favorable.
Ce corps d'élite fut partagé en trois
compagnies , les filles tenant la droite ,
les veuves la gauche , & les femmes mifes
dans le milieu , place qui n'étoit pas peu
enviée ; mais les compagnies n'étoient pas
complettes , le nombre des belles du miroir
ne s'étant pas trouvé auffi grand qu'il eût
été à defirer. Cela donna lieu à d'autres
édits très- fages , par lefquels la Déeffe fit
d'elle -même de nouvelles diftinctions. Je
ne m'en rappelle que deux qui , par leur
fingularité fans doute , & par la févérité
de leur exécution , m'affectèrent plus profondément.
Ils avoient pour objet de faire
un exemple folemnel de deux grands extrêmes
auxquels fe porte le plus fouvent le
IS MERCURE DE FRANCE .
monde féminin , l'exceffive rigidité fur la
conduite d'autrui , & une inattention abfolue
fur la leur propre.
La première fentence condamna toutes
les femmes , convaincues de médifance ou
de calomnie habituelle , à perdre l'ufage de
la parole , efpèce de châtiment la plus fenfible
pour les coupables , & peut-être la
feule fûre contre les retours au crime . A
peine ce jugement fut-il exécuté , que le
bruit diminua confidérablement dans la
place.
Tant de perfonnes , qui prefque toutes
avoient joui jufqu'alors de la meilleure
réputation , devenues ainfi tout - à - coup
muettes , étoient , je l'avouerai , un fpectacle
pénible pour moi. Une Dame , derrière
laquelle j'étois , s'apperçut de la part
que j'y prenois , & fe retournant de mon
côté vous êtes bien fou , me dit- elle , de
vous affliger pour une troupe de... Elle
n'acheva pas , car dans l'inftant même la
parole lui manqua. Ce malheur arriva
principalement à des prudes , nom de politeffe
que l'on donne aux hypocrites qui ,
pour paroître vertueufes , s'occupent fans
ceffe à rechercher & publier les défauts des
autres.
Par le fecond décret la Déeffe ordonna
que , quiconque avoit été mère , ou s'étoit
MARS 1767. 19
expofée à l'être , en eut fur le champ le
figne apparent. En effet , ce fymptôme
funefte parut bientôt fur un grand nombre
de femmes , & révéla beaucoup d'écarts ,
de fautes fecrètes , d'intrigues & de galanteries
ignorées . Quels cuiffans regrets , quelles
peines aiguës ne fentirent pas alors les
infortunées qui avoient perdu la langue !
Ileft vrai que , comme on dit , tous les malheurs
arrivent fouvent à la fois , & qu'une
grande quantité de nos muettes fe trouvèrent
en même temps enceintes ; mais celles
qui n'effuièrent pas ce dernier accident
quelle joie n'auroient- elles pas eue de pouvoir
parler !
Je n'ai pas befoin de dire que les nouvelles
conjonctures obligèrent l'affiftance
à s'étendre dans la plaine , heureufement
vafte , afin de mettre chacun à fon aife
mais , ce qu'on ne fauroit croire , c'eſt
le double chagrin que me caufèrent deux
événemens fi précipités . Peut-on voir à la
fois , fans regret , éteindre tant d'organes
amufans , & gâter tant de tailles élégantes ?
Ici la vifion eut fon terme ; je me réveillai
, bien étonné de me trouver feul ,
après avoir paffé la foirée en fi grande compagnie.
J... de Troyes.
20 MERCURE DE FRANCE.
A M. THOMAS , fur fa réception à
l'Académie Françoife.
THOMAS
HOMAS a chaque jour des triomphes nouveaux
:
Dans fes favans écrits tout dévoile fon âme ;
Le bonheur des humains le tranfporte & l'enflâme ;
C'eſt toujours la Vertu qui conduit fes pinceaux.
Par M. DE C ***
A Mde T **, qui avoit tenu un enfant
avec M. DE C *** , & qui avoit été
trois jours fans venir chez lui.
Q
UAND on a comère gentille
On voudroit la voir tous les jours ;
Abfent d'elle , trois en font mille ,
Voilà le calcul des amours.
C'est vous dire , aimable Jeannette ,
Que chez moi il faut revenir
Chaffer l'ennui de ma retraite
Et nous ramener le plaifir.
Par le même.
MARS 1767. 21
SUR la mort de ma foeur.
ARRETE
RRÊTE , Parque trop cruelle ,
Reſpecte mon aimable foeur !
A l'amitié fon tendre coeur
Fut toujours fenfible & fidèle.
Qu'apprends- je ? hélas ! elle n'eft plus
D'une vive douleur mon âme eft abattue ;
O pleurs regrets fuperflus !
C'en eft fait , coup fatal , grands Dieux , je l'ai
perdue !
A quoi fervent donc les vertus ?
A ce cruel revers je ne pourrai ſurvivre ;
Mon fort eft de gémir toujours :
Près d'elle je comptois de paffer d'heureux jours ,
Il ne me refte plus que l'efpoir de la ſuivre.
Par le même.
MERCURE DE FRANCE.
EPITRE familière à mon Ami.
AM1 , qu'eft devenu ce facile enjoûment
Si prodigue de la faillie ,
Ce tour d'efprit qui , je ne fais comment
Traveftiffoit la raifon en folie ?
>
Tu l'as donc réfolu : trifte & plaintif amant ,
Tu veux traîner fans ceffe une honteufe chaîne ,
D'une ingrate braver la haine ,
Car on te hait , je le vois clairement.
Que t'importe l'aveu d'une indulgente mère ,
Si la fille toujours à tes feux eſt contraire ?
On ne force jamais un coeur.
Aurois-tu d'Adonis la brillante figure ,
D'Apollon le talent , d'Hercule la vigueur ;
Un autre goût rend vains ces dons & leur augure .
ON
On peut t'aimer ailleurs ; dégage- toi , Damon ,
Il faut fe vaincre , il le faut , quoi qu'il coûte.
Lorſqu'un ange m'eſt un démon
Je fuis : l'amour heureux eft le feul que je goûte,
Et n'en déplaiſe à ce patron des vers ,
Dont certaine Daphné dérangea la cervelle
Dût-il me faire ici rimer tout de travers ,
Il fut un fot de courir après elle.
MARS 1767: 23
Mais aimes-tu ? Pardonne à ma franche amitié !
L'amour-propre eft le Dieu qui , je crois , t'a lić.
En public , avec ta maîtreſſe ,
J'examine tes mouvemens :
Ce n'eft point cette pure & naïve tendreſſe ,
Ce fouris du plaifir , ces doux épanchemens...
Mon cher ami n'a qu'une froide ivreſſe ,
Il pétille , il s'agite , il rit , il fe redreffe ;
Qu'on dife : elle est charmante ! & le voilà content.
De ton repos le foin m'emporte ;
Mais du remède , en un cas important ,
La dôfe doit être un peu forte ;
Je fuis ton médecin , fur-tout n'épouſe pas
Si tu n'es bien aimé , telle eft mon ordonnance :
L'hymen eft fans l'amour plus dur que le trépas ,
Avec l'amour encore a- t- il fi bonne chance ?
ROMANCE.
ARIANE ET THÉSÉE.
Air : L'amour m'a fait la peinture.
S'ILIL fe trouve encor des belles
Pleurant des amans trompeurs ,
Et qui , tendres & fidelles ,
Craignent des chaînes nouvelles ,
Je viens effuyer leurs pleurs.
24
MERCURE DE FRANCE,
Je leur offre , pour modèle ,
Ariane en ce malheur ;
Amantes , faites comme elle ;
Il vaut mieux être infidelle
Que de mourir de douleur.
Ariane , avec Thésée ,
Au dédale defcendit' ;
Et , par l'amour embrasée
Lui rendant la route aifée ,
Elle-même s'y perdit,
Ne blâmons point fa foibleffe ,
Sans doute elle a combattu ;
Mais quand un amant nous preſſe ,
Qu'oppofer à la tendreſſe ,
Et que nous fert la vertu ?
Fémme comme elle enfermée
Dans quelque bois écarté ,
Se voit bientôt défarmée ;
Et telle qui l'a blâmée
Peut-être eût moins réfifté .
Théfée , après la victoire ,
Fut inconftant & léger :
€ J'ai peu de peine à le croire ;
De tout amant c'eſt l'hiftoire :
Il eft fi doux de changer !
Ariane
MARS 1767. 25
Ariane , téméraire ,
Ne voyant pas fon dégoût ,
En le fuivant croit lui plaire ,
Et pour lui quitte fon père ;
Un amant tient lieu de tout.
Il la fuit ; de l'infidelle
Phedre captive les fens ;
Phædre n'étoit pas plus belle ,
Mais une amante nouvelle
A des attraits bien puillans .
Quand elle ſe voit trahie ,
Elle implore le trépas ;
Elle génit , elle crie ;
Elle veut quitter la vie ,
Et cependant ne meurt pas.
Bacchus vient , dans ces alarmes ,
Pour calmer fon défefpoir..
La vie alors a des charmes ;
On laiffe effuyer fes larmes ;
Ces Dieux ont tant de pouvoir !
Ariane , méprisée ,
Forme un autre engagement ;
Qu'il eft doux d'être abuſée
Lorfqu'en perdant un Thésée
On trouve un Dieu pour amant !
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Jadis après la rupture
On craignoit un nouveau feu ;
Mais notre mode eft moins dure :
Pour confoler d'un parjure ,
Il n'eft plus befoin d'un Dieu..
LETTRE de M. VINET *, Correcteur d'Imprimerie
, à M. MARIN , &c. du 19
Janvier 1767.
MONSIE ONSIEUR ,
Je profite avec joie de la liberté & des
cérémonies de la nouvelle année pour
yous marquer ma reconnoiffance.
Au nouvel an vous offrir mon hommage ,
Vous rendre au moins des voeux pour des bienfaits
,
C'eſt mon devoir , je ne fuis point l'ufage ,
Mon coeur , pour vous , dictera mes fouhaits .
* M. Marin , Cenfeur de la Police & Secrétaire
général de la Librairie , ayant trouvé cet homme
modefte & plus que modeftement vêu ,
dans
l'anti-chambre de M. de Sartine , l'accueillit ,
l'encouragea , le fecourut & le mit en état de travailler
, ainfi que d'achever & de préfenter fon
fon ouvrage , que l'on dit être très - eftimable,
MARS 1767: 27
Le Cenfeur m'a rendu mon Hiftoire
d'Alexandre & m'a dit qu'il y mettroit fon
approbation auffi- tôt que j'aurois fait quelques
retranchemens qu'il m'a marqués . Je
les ai faits ; mais , comme je n'ai point
encore réuffi auprès des Libraires , je ne
vais pointprendre l'approbation. J'éprouve,
Monfieur , dans une pareille entrepriſe ,
ees difficultés que trouvent par - tout les
victimes de l'infortune , ces hommes dont
l'état & la condition ne peuvent en impofer
: difficultés que vous avez fi bien fenties
dans votre lettre à une Dame fur un
projet intéreffant pour l'humanité. Il appartient
à vous d'écrire de pareils ouvrages,
& il appartient à ceux qui les écrivent d'être
placés auprès des grands .
M. Louvel , qui m'a connu au collége ,
vouloit que je m'habillaffe à mes dépens ;
que je me préfentaffe avec lui devant M.
de Sartine ; que je me procuraffe un état à
la faveur de mon manufcrit. Il n'eft pas
queſtion de tant de chofes pour moi. J'ai
un état depuis long- temps je corrige les
épreuves , j'arrange les caractères dans les
Imprimeries. C'eft un emploi qui ne déroge
point à la litértature & qui lui fournit même
des fecours : je travaille actuellement chez
M. Gueffier , rue de la Harpe. Ainfi je
remercierai M. Louvel de fes offres . D'ail-
:
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
leurs, s'il s'agiffoit de paroître devant M, de
Sartine , de quel fuccès pourrois je me
flatter ? M. le Lieutenant de Police a bien
autre chofe à faire que de penfer à un littérateur
mal renté , mal étoffé . Combien
d'autres hommes demandent fon attention !
D'un vafte état la Capitale illuftre
Renferme un monde au fein de fes. remparts :
Paris un jour prenant un nouveau luftre ,
Surpaffera la Rome des Céfars....
Un homme feul , dans cette immenfe ville ,
Gouverne , agit , fait mouvoir les refforts ;
Il conduit tout , d'une main fûre , habile.
Quelle grande âme il faut pour un tel corps !
Des citoyens fa fage prévoyance
Sait prévenir & remplir les befoins ;
L'ordre conſtant , la tranquille abondance
Comblent nos voeux & couronnent fes foins .
3
4.1
} Par fon appui , fous fon heureux aufpice ,
L'indigent même ofe entrer dans fes droits :
Dans leurs complots l'audace & l'artifice
Ne bravent pas impunément les loix.
Sans donc lui dérober des momens
précieux , je me bornerai à demander ce
dont vous me parlâtes vous-même le preMARS
1767. 29
mier. Vous me dites , Monfieur , qu'on
pourroit me procurer quelqu'emploi , quelque
travail littéraire fi je favois écrire. Le
doute étoit bien jufte par rapport à un
homme inconnu ; mais je crois pouvoir
promettre qu'on fera content : je ne fuis
pas apptentif pour écrire en ma langue
foit en profe foit en vers ; dans plufieurs
grandes villes j'ai concilié avec fuccès le
métier d'Auteur avec celui d'Imprimeur.
Je puis aufli traduire de plufieurs langues
étrangères quoique je ne les parle point ,
parce que je les ai apprifes fans maîtres &
parce que je n'ai converfé qu'avec les
livres. Pour procurer quelque chofe de
femblable , vous êtes peut- être vous - même
difpenfateur ou du mois médiateur puiffant
:
Vous d'Apollon le miniftre fidèle ,
Au mont facré placé fur la hauteur ,
Juge des arts & des arts le modèle ,
Vous pouvez être encor leur protecteur.
Si je prétendois m'élever jufqu'à M. de
Sartine , après avoir eu le bonheur de vous
rencontrer , il ne feroit pas befoin de recourir
à d'autres : vous êtes plus près du
but
que
M. Louvel.
B iij
26 MERCURE DE FRANCE,
Jadis après la rupture
On craignoit un nouveau feu ;
Mais notre mode eft moins dure :
Pour confoler d'un parjure ,
Il n'eft plus befoin d'un Dieu .
LETTRE de M. VINET * , Correcteur d'Imprimerie
, à M. MARIN , &c. du 19
Janvier 1767.
MONSIE ONSIEUR ,
Je profite avec joie de la liberté & des
cérémonies de la nouvelle année pour
yous marquer ma reconnoiffance.
Au nouvel an vous offrir mon hommage ,
Vous rendre au moins des voeux jour des bienfaits
,
C'est mon devoir , je ne fuis point l'uſage ,
Mon coeur , pour vous , dictera mes fouhaits.
* M. Marin , Cenfeur de la Police & Secrétaire
général de la Librairie , ayant trouvé cet homme
modefte & plus que modeftement yêu , dans
l'anti-chambre de M. de Sartine , l'accueillit ,
l'encouragea , le fecourut & le mit en état de travailler
, ainfi que d'achever & de préfenter fon
fon ouvrage , que l'on dit être très -eftimable.
MARS 1767. 27
Le Cenfeur m'a rendu mon Hiftoire
d'Alexandre & m'a dit qu'il y mettroit fon
approbation auffi - tôt que j'aurois fait quelques
retranchemens qu'il m'a marqués . Je
les ai faits ; mais , comme je n'ai point
encore réuffi auprès des Libraires , je ne
vais pointprendre l'approbation . J'éprouve ,
Monfieur , dans une pareille entrepriſe ,
ees difficultés
que trouvent par- tout les
victimes de l'infortune , ces hommes dont
l'état & la condition ne peuvent en impofer
: difficultés que vous avez fi bien fenties
dans votre lettre à une Dame fur un
pour
projet intéreffant T'humanité
. Il appartient
à vous d'écrire de pareils ouvrages,
& il appartient à ceux qui les écrivent d'être
placés auprès des grands.
M. Louvel , qui m'a connu au collége ,
vouloit que je m'habillaffe à mes dépens ;
que je me préfentaffe avec lui devant M.
de Sartine; que je me procuraffe un état à
la faveur de mon manufcrit. Il n'eſt pas
queſtion de tant de chofes pour moi. J'ai
un état depuis long-temps je corrige les
épreuves , j'arrange les caractères dans les
Imprimeries. C'est un emploi qui ne déroge
point à la litértature & qui lui fournit même
des fecours : je travaille actuellement chez
M. Gueffier , rue de la Harpe . Ainfi je
remercierai M. Louvel de fes offres . D'ail-
Bij
26 MERCURE DE FRANCE,
Jadis après la rupture
On craignoit un nouveau feu ;
Mais notre mode eft moins dure :
Pour confoler d'un parjure ,
Il n'eft plus beſoin d'un Dieu .
LETTRE de M. VINET *, Correcteur d'Imprimerie
, à M. MARIN , &c. du 19
Janvier 1767.
MONSIE ONSIEUR ,
Je profite avec joie de la liberté & des
cérémonies de la nouvelle année pour
yous marquer ma reconnoiffance.
Au nouvel an vous offrir mon hommage ,
Vous rendre au moins des voeux pour des bienfaits
,
C'eſt mon devoir , je ne fuis point l'ufage ,
Mon coeur , pour vous , dictera mes fouhaits.
* M. Marin , Cenfeur de la Police & Secrétaire
général de la Librairie , ayant trouvé cet homme
modefte & plus que modeftement vêu , dans
l'anti-chambre de M. de Sartine , l'accueillit ,
l'encouragea , le fecourut & le mit en état de travailler
, ainfi que d'achever & de préfenter fon
fon ouvrage , que l'on dit être très - eftimable.
MARS 1767. 27
Le Cenfeur m'a rendu mon Hiftoire
d'Alexandre & m'a dit qu'il y mettroit fon
approbation auffi - tôt que j'aurois fait quelques
retranchemens qu'il m'a marqués . Je
les ai faits ; mais , comme je n'ai point
encore réuffi auprès des Libraires , je ne
vais pointprendre l'approbation. J'éprouve,
Monfieur , dans une pareille entrepriſe ,
ces difficultés que trouvent par- tout les
victimes de l'infortune , ces hommes dont
l'état & la condition ne peuvent en impofer
: difficultés que vous avez fi bien fenties
dans votre lettre à une Dame fur un
projet intéreffant pour l'humanité. Il appartient
à vous d'écrire de pareils ouvrages,
& il appartient à ceux qui les écrivent d'être
placés auprès des grands .
M. Louvel , qui m'a connu au collége ,
vouloit que je m'habillaffe à mes dépens ;
que je me préfentaffe avec lui devant M.
de Sartine ; que je me procuraffe un état à
la faveur de mon manufcrit. Il n'eft pas
queftion de tant de chofes pour moi. J'ai
un état depuis long-temps je corrige les
épreuves , j'arrange les caractères dans les
Imprimeries. C'eft un emploi qui ne déroge
point à la litértature & qui lui fournit même
des fecours : je travaille actuellement chez
M. Gueffier , rue de la Harpe. Ainfi je
remercierai M. Louvel de fes offres. D'ail-
Bij
26 MERCURE DE FRANCE,
Jadis après la rupture
On craignoit un nouveau fu ;
Mais notre mode eft moins dure :
Pour confoler d'un parjure ,
Il n'eft plus beſoin d'un Dieu.
LETTRE de M. VINET * , Correcteur d'Imprimerie
, à M. MARIN , &c. du 19
Janvier 1767.
MONSIE ONSIEUR ,
Je profite avec joie de la liberté & des
cérémonies de la nouvelle année pour
yous marquer ma reconnoiffance.
Au nouvel an vous offrir mon hommage ,
Vous rendre au moins des voeux pour des bienfaits
,
C'eſt mon devoir , je ne fuis point l'uſage ,
Mon coeur , pour vous , dictera mes fouhaits.
* M. Marin , Cenfeur de la Police & Secrétaire
général de la Librairie , ayant trouvé cet homme
modefte & plus que modeftement vêu , dans
l'anti-chambre de M. de Sartine , l'accueillit ,
l'encouragea , le fecourut & le mit en état de travailler
, ainfi que d'achever & de préfenter fon
fon ouvrage , que l'on dit être très- eftimable.
MARS 1767. 27
Le Cenfeur m'a rendu mon Hiftoire
d'Alexandre & m'a dit qu'il y mettroit fon
approbation auffi - tôt que j'aurois fait quelques
retranchemens qu'il m'a marqués. Je
les ai faits ; mais , comme je n'ai point
encore réuffi auprès des Libraires , je ne
vais pointprendre l'approbation . J'éprouve ,
Monfieur , dans une pareille entrepriſe ,
ces difficultés
que trouvent par- tout les
victimes de l'infortune , ces hommes dont
l'état & la condition ne peuvent en impofer
: difficultés que vous avez fi bien fenties
dans votre lettre à une Dame fur un
projet intéreffant pour l'humanité . Il appartient
à vous d'écrire de pareils ouvrages,
& il appartient à ceux qui les écrivent d'être
placés auprès des grands .
M. Louvel , qui m'a connu au collége ,
vouloit que je m'habillaffe à mes dépens ;
que je me préfentaſſe avec lui devant M.
de Sartine ; que je me procuraffe un état à
la faveur de mon manufcrit . Il n'eft pas
queſtion de tant de chofes pour moi. J'ai
un état depuis long- temps je corrige les
épreuves , j'arrange les caractères dans les
Imprimeries . C'est un emploi qui ne déroge
point à la litértature & qui lui fournit même
des fecours : je travaille actuellement chez
M. Gueffier , rue de la Harpe. Ainfi je
remercierai M. Louvel de fes offres . D'ail-
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ma mufe encor chancelante , incertaine ,
Pour feconder fes efforts impuiffans ,
Près d'un Augufte en vous voit un Mécène.
A d'autres Dieux dois -je offrir mon encens
des voeux :
Ainfi je finis par
Puiffe pour vous d'heureuſes deſtinées
Ce nouvel an commencer un long cours !
Puiffe pour vous cette fuite d'années
Etre un printemps compofé de beaux jours !
J'y joins les affurances du profond ref
pect avec lequel j'ai l'honneur d'être , &c.
VINET.
VERS écrits fur un éventail dont l'auteur
a fait préfent à Mlle TRONCHIN .
LE fiècle des
métamorphofes ,
Pour vous , femble renaître exprès ;
Zéphir s'eft exilé de l'empire des roles ,
Et fous cet éventail il a caché fes traits.
C'eft dans cette forme nouvelle
Qu'il veut vous prouver fon ardeur.
Il faura déformais , bien mieux qu'avec fon aîle ,
Des lys de votre teint conferver la fraîcheur.
Vous pourrez quelquefois , fous ce léger ombrage,
Voiler de votre front la timide rougeur.
MARS 1767. 29
à un
mier. Vous me dites , Monfieur , qu'on
pourroit me procurer quelqu'emploi , quelque
travail littéraire fi je favois écrire. Le
doute étoit bien jufte par rapport
homme inconnu ; mais je crois pouvoir
promettre qu'on fera content : je ne fuis
pas apptentif pour écrire en ma langue
foit en profe foit en vers ; dans plufieurs
grandes villes j'ai concilié avec fuccès le
métier d'Auteur avec celui d'Imprimeur.
Je puis aufli traduire de plufieurs langues
étrangères quoique je ne les parle point ,
parce que je les ai apprifes fans maîtres &
parce que je n'ai converfé qu'avec les
livres. Pour procurer quelque chofe de
femblable , vous êtes peut-être vous- même
difpenfateur ou du mois médiateur puiſfant
:
Vous d'Apollon le miniftre fidèle ,
Au mont facré plicé fur la hauteur ,
Juge des arts & des arts le modèle ,
Vous pouvez être encor leur protecteur.
Si je prétendois m'élever jufqu'à M. de
Sartine , après avoir eu le bonheur de vous
rencontrer , il ne feroit pas befoin de recourir
à d'autres : vous êtes plus près du
but que M. Louvel.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ma mufe encor chancelante , incertaine ,
Pour feconder fes efforts impuiffans ,
Près d'un Augufte en vous voit un Mécène.
A d'autres Dieux dois - je offrir mon encens
Ainfi je finis par
des voeux :
Puiffe pour vous d'heureuſes deſtinées
Ce nouvel an commencer un long cours !
Puiffe pour vous cette fuite d'années
Etre un printemps compofé de beaux jours !
J'y joins les affurances du profond refpect
avec lequel j'ai l'honneur d'être , &c.
VINET.
VERS écrits fur un éventail dont l'auteur
fait préfent à Mlle TRONCHIN.
LE fiècle des métamorphofes ,
Pour vous , femble renaître exprès ;
Zéphir s'eft exilé de l'empire des roles ,
Et fous cet éventail il a caché fes traits.
C'eft dans cette forme nouvelle
Qu'il veut vous prouver fon ardeur.
Il faura déformais , bien mieux qu'avec fon aîle ,
Des lys de votre teint conferver la fraîcheur.
Vous pourrez quelquefois , fous ce léger ombrage,
Voiler de votre front la timide rougeur.
MARS 17671
Il peut fervir encor d'arme à votre courage ,
A vos appas de défenſeur .
Que votre triomphe eſt flateur !
De vos charmes il eft l'ouvrage .
Il falloit tout votre enjouement
Pour fixer le Dieu le moins grave:
Il va , dans vos liens , vivre éternellement?
Flore n'en fit qu'un inconftant ,
Vous en allez faire un esclave.
Par l'Abbé de DE SCHOSNE , de l'Académie
Royale de Nifmes, & de la Société des
Sciences & Belles - Lettres d'Auxerre!
MADRIGAL à Mde GALI -LA- SERRE ¿
par M. SABATIER , de Caftres.
ALLEZ , difoit Vénus ad petit Cupidon ;
Vifiter la belle la Serre ;
Allez joindre les ris , les grâces , Apollon
Occupés du foin de lui plaire .
Non , dit l'amour , difpenfez - m'en ,
Je ne veux plus vifiter cette blonde
Je lui fuis trop indifférent ;
Elle me donne à tout le monde ;
Et jamais elle ne me prend.
B iv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS faits pour donner une idée de ma
façon de penfer & de vivre à des perfonnes
qui me prenoient à mon air pour un
difciple d'Antiftène , moi qui n'aimai
jamais qu'Anacréon & Tibulle.
Les bords enchantés du Permeſſe , E
Me plaisent autant que Paphos .
L'amour des vers & ma tendreffe ,
Me font oublier mon repos.
Pour paffer doucement la vie ,
Je me fuis fait un deuble emploi :
Je rime ; c'eft ma fantaifie ,
Et toujours aimer c'eſt ma loi .
Chantez Cypris & fon empire ,
A Phébus vous plairez toujours .
Les doux fons que donne la lyre
Touchent la mère des amours.
Pour paffer doucement la vie ,
Je me livre à ce double emploi :
Je rime , c'eft ma fantaife ,
Et toujours aimer c'eft ma loi.
Par M. N.... le jeune.
MARS 1767.
33
STANCES à ÁGLAÉ.
GLAE fait que je l'adore ,
Aglaé femble l'ignorer :
Ce qu'elle fait , ce qu'elle ignore ,
Tout fert à la faire adorer.
Aglaé feule m'intéreffe ,
Elle a mon hommage & mes vers ;
Pour mes chants & pour ma tendreffe
Elle eft feule dans l'univers .
De Chloé la bouche riante
Peut à mes yeux plaire un moment ;
Philis , moins beile & plus conftante ,
Caufer une heure mon tourment.
Mais le charme de l'innocence
Eft peint fur le front d'Aglaé ;
De Philis elle a la conftance ,
Elle a les traits fins de Chloé.
Je n'ai qu'un coeur , je le conferve
J'en ferai plus fidèle époux .
Aglaé l'aura fans réſerve ;
Chloé , Philis , éloignez - vous .
Par le même.
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE gauloife , trouvée dans des papiers
defamille.
Vous tant courtoife damoiſelle , devez
favoir que je crois la détreffe de votre
amie , puifqu'icelle comptoit avoir l'heur
de vous pofféder une de ces bonnes fêtes ,
s'en ébaudiffoit d'avance , & ne vous a
vue aucunement , fi ce n'eft dans fon penfer.
Vous auroit témoigné comme füt
grievement fâchée contre cetui mal , qui
vous a gourmandé fi méchamment. Puis
fon coeur joyeux de votre guarifon , auroit
produit maints joyeux propos , que
pouvez bien fuppofer , puifque les infpirez.
Ne viendrez , ce dit-on , que l'an
nouvel ? Par ainfi je m'éjouis , pour ce
que bientôt il arrivera & fais moult
voeux , à cel fin qu'icelui pour vous foit
toujours jovial. Si cetui qui gît là haut ,
& devant qui ne fommes ne plus ne
moins que des atômes ; fi cetui , dis- je ,
veux fe ramentevoir defdits voeux , aucuns
foucis malencontreux ne troubleront
vos joyeux penfers ; le plaifir entretiendra
l'embonpoint de votre gentil corfage ;
les vieilles filandieres , tout en maugréant ,
2
MARS 1767. 35
prendront or & foie , pour continuer la
trame de vos jours , & les étendront ,
quoi qu'en difiez , jufqu'à la décrepitude :
Bref, ferez toujours en lieffe , dans le préfent
, comme dans le futur ; fi par fois
fongez au paffé , n'aurez ſouvenance que
des devis & gentils propos qui s'y font
tenus. D'aucuns s'émerveilleront peut-être
que pour éconduire vos ennuis , fuppoſez
qu'en ayez , je ne vous fouhaite la compagnie
d'un doux ami. Mais onc n'ai vu
jouvencelle , qui fi peu s'en enquête .
Voudrois plutôt que dame fortune mefurât
fes dons avec votre mérite. Toutefois nul
befoin n'en avez ; en outre , ladite dame
ne voit goute. Pour moi me conſolerai
facilement d'être privé des faveurs d'icelle
, & quoique ne foit enamouré de la
vie , la chérirai grandement , tant que
voudrez bien , très - courtoife damoiselle ,
que je me die votre féal , &c.
P. S. Recevez , fauf votre bon plaifir ,
les benins complimens de nos dames , &
felon l'accoutumance , ayez foin d'en
faire à cetui qui vous a engendré.
Ce penultième jour de décembre
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
,
VERS pour le portrait de M. GARRICK ,
célèbre Acteur & Auteur Anglois.
Doué d'un talent rare , autant que de ſcience ,
Sur la scène à fon gré , dictant d'aimables loix ,
Du peuple Anglois Garrick eft à la fois
Le Rofcius & le Térence.
TRADUCTION en vers latins d'un quatrain
de l'Imitation de Jéfus - Chrift ,
mife en vers françois par PIERRE CORNEILLE.
QUATRAIN.
SONGE, ONGE , mortel , à t'y réfoudre ,
Ce fera bientôt fait de toi ;
Tel aujourd'hui donne la loi
Qui demain ne fera que poudre.
TRADUCTION .
Prada brevis fati , vicinum refpice fatum ;
Eras , modo qui regnai , nil , nifi pulvis , erit.
MARS 1767. 37
QUATRAIN DE ***fur la nature de Dieu.
LOOIINN de rien décider de cet Étre fuprême ,
Gardons , en l'adorant , un filence profond ;
Le mystère eft immenfe , & l'efprit s'y confond :
Pour dire ce qu'il eft , il faut être lui - même.
TRADUCTION.
Effe fcio Numen fupremum , & mutus adoro ;
Quot dotes habeat vel quales , quærere nolim.
Arcanum immane ingenio fublimius extat ;
Quidfit enim Numen , queat unum dicere Numen .
D'AÇARQ.
EPITRE à M. le Marquis DE S. . . .
MARQUIS ARQUIS , VOUs feriez fort aimable
Si vous vouliez ; mais , par malheur ,
Vous trouvez qu'il eft préférable
De tout gâter par votre humeur.
Vous avez une jeune femme ,
Qui ne manque pas de beauté.
Elle eût fait fa félicité
De vous voir règner fur fon âme s
36 MERCURE DE FRANCE,
VERS pour le portrait de M. GARRICK ,
célèbre Acteur & Auteur Anglois.
Dove UÉ d'un talent rare , autant que de ſcience ,
Sur la fcène à fon gré , dictant d'aimables loix ,
Du peuple Anglois Garrick eſt à la fois
Le Rofcius & le Térence.
TRADUCTION en vers latins d'un quatrain
de l'Imitation de Jéfus - Chrift ,
mife en vers françois par PIERRE Cor-
NEILLE.
QUATRAIN.
SONGE,
ONGE , mortel , à t'y réfoudre ,
Ce fera bientôt fait de toi ;
Tel aujourd'hui donne la loi
Qui demain ne fera que poudre.
TRADUCTION.
Prada brevis fati , vicinum refpice fatum ;
Eras , modo qui regnat , nil , nifi pulvis , erit.
MARS 1767, 37
QUATRAIN DE ***fur la nature de Dieu.
Loin de rien décider de cet Être ſuprême ,
Gardons , en l'adorant , un filence profond ;
Le mystère eft immenſe , & l'efprit s'y confond :
Pour dire ce qu'il eft , il faut être lui - même.
TRADUCTION.
Effe fcio Numen fupremum , & mutus adoro ;
Quot dotes habeat vel quales , quærere nolim.
Arcanum immane ingenio fublimius extat ;
Quidfit enim Numen , queat unum dicere Numen.
D'AÇARQ .
7
EPITRE à M. le Marquis DE S.
MARQU ARQUIS , Vous feriez fort aimable
Si vous vouliez ; mais , par malheur ,
Vous trouvez qu'il eft préférable
De tout gâter par votre humeur.
Vous avez une jeune femme ,
Qui ne manque pas de beauté.
Elle eût fait fa félicité
De vous voir règner fur fon âmes
MERCURE DE FRANCE.
Mais , loin de lui faire oublier
Cette difproportion d'âge ,
Qui devroit vous humilier ;
A tout propos , votre imprudence
Semble vouloir s'en étayer ,
Pour avoir droit de la plier
A la plus rude obéiſſance.
Jamais content , toujours grondeur
Le moyen qu'elle vous chériſſe è
L'inftrument de notre fupplice ,
Révolte toujours notre coeur.
Lorfqu'après un affreux orage
Où , d'un air fec & dédaigneur ,
Vous avez effrayé les yeux
D'un foarcil qu'a froncé la rage ;
Il vous plaît vous humaniſer
Et faire le galant près d'elle ;
Penfez- vous qu'alors un baiſer
Soit d'un prix à charmer la belle ?
Quand vous feriez un Adonis
Doué de la force d'Hercule
Cette conduite ridicule
Vous attireroit des mépris .
L'amour détefte la férule
Et ne fe plaît qu'avec les ris
Ne croyez pas qu'une abondance
D'ajuftemens & de pompons
MARS 1767%
$2
Joint à de mauvaiſes façons ,
Excite la reconnoiffance.
Sous un riche caparaſſon ,
Un cheval , couvert de dorure ,
N'en reffent pas moins la bleffure
Que fait dans fes flancs l'éperoni
Souvent un habit magnifique ,
Se donne aux dépens des marchands
Les bons ou mauvais traitemens ,
Sont des fonds de notre boutique..
Cher Marquis , pour votre intérêt
Suivez cet avis falutaire :
Soyez doux , tendre , débonaire ,
N'aimez pas comme un autre hait.
Un mari qui eft dans l'ufage de donner
à fa femme le nom de foeur après plus de
vingt ans de mariage , dans une union
qui a peu d'exemples , a fait à ce fujet
les deux quatrains fuivans :
Sous deux titres pleins de douceur
Ma moitié règne dans mon âme ;
Pendant le jour elle eft ma foeur ,
Pendant la nuit elle eft ma femme.
Mais je ferai bientôt réduit ,
En chantant fur une autre game
A n'être plus , malgré ma flâme ,
Que comme frère jour & nuit !
1
MERCURE DE FRANCE.
SUITE du SOLITAIRE DES ARDENNES.
CHEMIN faifant , Clarange , qui s'étoit
informé à la Marquife de l'endroit où
on l'avoit retrouvée , lui demanda fi ,
ayant été fi près de la demeure du folitaire ,
elle n'avoit pas eu la curiofité d'aller lui
faire une vifite . Elle rêve au lieu de lui
répondre , & l'émotion qui accompagne
fon filence , fait foupçonner à Clarange
qu'en effet elle a vu ce mifantrøpe :
elle s'efforce de contraindre fon agitation
, & feint de n'avoir pas fu qu'elle
fût fi proche de fon habitation . ' Auſſitôt
, changeant de converfation , elle reprend
un air de gaîté & parle de chofes
tout- à- fait étrangères à Bafile. On rentre
dans le château & les chaffeurs conviennent
que , la Marquife ayant eu l'avantage de
porter le premier coup au fanglier , c'eſt
à elle qu'en appartiennent les dépouilles :
elle reçoit ce trophée de la manière la
plus reconnoiffante ; mais , toute occupée
de ce qu'elle avoit vu dans la grotte , & ne
fe fentant pas en état de faire librement
les honneurs de la foirée , elle prend prétexte
de la laffitude que lui ont cauſée les
MARS 1767. 41
fatigues de la journée & le befoin qu'elle
a de repos pour congédier fon monde
fans retenir perfonne à fouper. Clarange
eft obligé , par complaifance , de fe retirer
comme les autres.
Le difcours d'André avoit réveillé dans
l'âme de la Marquife le fouvenir d'un jeune
Chevalier que fa beauté naiffante avoit
rendu éperduement amoureux d'elle & que
fon mariage avec le Comte de Valmaure
avoit réduit au plus cruel défefpoir. Sa
mort , qu'elle s'étoit long- temps reprochée ,
lui avoit coûté des regrets d'autant plus
fenfibles , qu'elle auroit craint de les laiffer
éclater aux yeux d'un époux qui ne la
foupçonnoit pas d'avoir jamais aimé. Le
temps , la raifon & le tourbillon du monde,
au milieu duquel elle avoit vécu , étoient
venus à bout d'affoupir une douleur à
laquelle elle avoit été fur le point de fuccomber.
Le fort de Bafile lui en rappella
toute l'amertume. Hélas ! fe difoit-elle à
elle-même , fi c'étoit quelque amant auffi
infortuné que
le jeune Archambaud qui ,
défefpéré de la perte d'une maîtreffe enlevée
à fes voeux , fût venu cacher dans
la folitude fa honte & fes difgraces , que
je le plaindrois de ne pouvoir plus trouver
d'autre foulagement à fes peines que d'en
confier le fecret à des rochers infenfibles !
42 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt après fe livrant à des efpérances
auxquelles elle avoit cru devoir renoncer
pour jamais , elle fait appeller une de fesfemmes
, nommée Gilberte , qui la fervoit
dès le temps qu'elle demeuroit au
couvent , & qui avoit été la confidente de
fes amours avec Archambaud . Elle lui fait
part de fes aventures du jour , de ce qu'elle a
vu dans la grotte du folitaire , & de ce
qu'André lui avoit dit au fujet de cette
figure que Bafile avoit pêtrie de fes propres
mains. Gilberte eft bien éloignée de foup-
Conner, comme fa maîtreffe , queBafilepuiffo
être ce même amant qu'elle a tant regretté .
Réfléchiffant fur les erreurs auxquelles
l'amour expofe la foible humanité , elle
lui dit que , peut - être préoccupée d'un
reffouvenir trop tendre , elle s'étoit ima
ginée retrouver fes premiers traits dans
cette figure qui l'avoit frappée , ou que
le folitaire lui - même , en voulant fe tracer
l'image d'une perfonne qu'il chériffoit ,
l'avoit repréſentée fous un air que l'opinion
feule lui faifoit trouver conforme à
fon modèle. Et d'ailleurs , pourfuit - elle ,
comment pourriez - vous efpérer jamais
de revoir Archambaud ? Avez- vous oublié
que , le lendemain qu'il vous eut écrit
cette lettre par laquelle il vous annonçoit
qu'il alloit fe priver de la vie , on trouva,
MARS 1767. 43
fur les bords de la Sault , le corps d'un
jeune guerrier percé d'un coup d'épée
qu'il s'étoit donné lui - même après s'être
défiguré de manière à n'être plus reconnoiffable
. Perfonne n'a jamais douté que
ce ne fût celui que vous avez pleuré. I
n'y avoit que la perte d'un objet tel que
vous qui pût réduire un amant à cet extrême
défeſpoir , & fans doute le feul
Archambaud étoit capable de donner une
pareille preuve de fon amour. Les raiſons
de Gilberte ne diffuadèrent point la Marquife
de fes idées. Pourquoi , lui répon
dit-elle , veux- tu qu'Archambaud ait été
alors le feul infortuné que l'amour ait pu
réduire au parti violent de fe défaire luimême
? Le pays qu'arrofe la Sault n'avoit- il
point d'autre beauté plus faite que moi
pour infpirer des tranfports fi furieux ?
Enfin je ne ferai point tranquille que je
n'aie parlé à Bafile , qu'il ne m'ait inftruite
de fes aventures ; & quelques difficultés
que je trouve à obtenir cette grace de lui ,
je ne me rebuterai point.
Elle convient donc avec Gilberte de ne
plus être vifible pour perfonne , afin de prévenir
tout obſtacle contre le deffein qu'elle
a formé d'aller tous les foirs à la rencontre
du folitaire jufqu'à ce qu'elle ait pu
faifir
un moment favorable pour le faire parler,
44 MERCURE DE FRANCE .
Le lendemain & les jours fuivans , l'ordre
qui défendoit l'entrée du château à tous
les courtifans de la Marquife , fut exécuté
à la rigueur , même à l'égard de Clarange,
qui en fut vivement piqué. Vers le foir , la
Marquife , vêtue en homme & accompagnée
d'un feul écuyer , fortit par une porte
du jardin , courut à cheval au vallon qui
rendoit à la demeure du folitaire , & fit
refter fon écuyer en- deçà de la colline afin
de paroître feule. Trois fois elle fit inutilement
cette démarche. Un accident en
fut la caufe. Le jour même de l'entretien
qu'elle avoit eu avec André , Bafile étoit
revenu du bois ayant été mordu à la jambe
par un ferpent qui s'étoit dérobé à fa vengeance
& dont le dard venimeux lui avoit
fait une plaie qui fût devenue mortelle
fans le fecours des herbes falutaires dont
il connoiffoit la vertu & qu'il appliqua
fur la partie offenfée. Ce contre- temps
l'avoit retenu enfermé chez - lui .
Mais la quatrième aurore avoit à peine
commencé à naître que , fe fentant parfaitement
guéri , il étoit forti fuivant la coutume
; & , au moment où le foleil alloit
difparoître , la Marquife , qui étoit encore
venue à fa rencontre & qui fe tenoit aſſez
près de l'endroit où étoit la porte du fouterrein
, l'apperçut de loin. Il étoit accomMARS
1767. 48
pagné d'un chien fidèle qui le fuivoit toujours
& qu'il aimoit comme le feul être
qu'il fût en état de rendre heureux. Ce
chien rapportoit à la grotte le gibier que
fon maître avoit tué. Bafile , outre fon
arc & fes flèches , étoit armé d'une énorme
-maffue dont il fe fervoit pour combattre
& affommer les monftres qu'il rencontroit
dans les forêts . Arrivé à la porte du fouterrein
, l'air terrible & fauvage que lui
donnoient fes vêtemens effraya tellement
la Marquife qu'elle n'ofa l'aborder & le
laiffa refermer fur lui la porte fans avoir
eu le courage de lui rien dire. Il n'avoit
pas paru faire la moindre attention à elle ,
& elle étoit prefque certaine qu'il ne l'avoit
point remarquée ; mais elle croyoit
l'avoir obfervé d'affez près pour n'avoir
plus à douter qu'il n'étoit point celui qu'elle
penfoit retrouver. A l'exception de la majefté
de fa taille , elle n'avoit rien reconnu
en lui de fon cher Archambaud. Elle rejoint
fon écuyer , & ne lui cache point la confufion
où elle eft du peu de fuccès de fa
démarche. Mais il ne lui fuffit pas de
s'être affurée que Bafile n'eft point celui
qu'elle foupçonnoit , elle veut abfolument
apprendre de lui ce qu'il peut être , & elle
fe promet bien d'être moins timide 2
l'avenir.
45 MERCURE DE FRANCE.
Le fire de Clarange , qui avoit mis dans
fes intérêts une jeune femme de chambre
de la Marquife , avoit fû par elle que fa
maîtreffe alloit tous les foirs courir la forêt
avec un feul écuyer & qu'elle n'en revenoit
qu'à la nuit fort avancée. Depuis le
Touper qu'il avoit fait chez elle & pendant
lequel le folitaire avoit été l'objet de la
converfation , il avoit pris pour lui une
haine d'autant plus vive que la Marquife
avoit eu l'air de fe laiffer prévenir en
faveur de ce bifarre perfonnage. Soupçonnant
qu'elle ne fe rendoit invifible tout le
jour que pour avoit la liberté d'aller s'entretenir
la nuit avec Bafile , il avoit été
T'épier dans la forêt , & , s'étant mis en
embufcade , il l'avoit vu entrer dans le
vallon après avoir laiffé fon écuyer dans
la plaine où elle n'étoit venue le rejoindre
que long- temps après : c'étoit dans le moment
qu'elle s'en retournoit avec la foible
fatisfaction d'avoir pu confidérer de près
Je folitaire. Furieux de fe voir compromis
avec un rival de cette efpèce , il voulut ,
dans le premier mouvement de fa colère ,
éclater aux yeux de la Marquife ; mais
jugeant bien qu'il ne feroit qu'aigrir fon
humeur en n'ufant d'aucun ménagement
avec elle , il fe contenta de la fuivre de
loin , & rentra chez lui dans la réfolution
MARS 1767. 47
de ne s'en prendre qu'à Bafile de l'affront
qu'elle faifoit à fa flamme. Le defir de fe
venger l'occupe jufqu'au retour du foleil .
Alors il ordonne à un hérault de monter
à cheval & d'aller porter de fa part au
folitaire les menaces les plus terribles s'il
refufe de rompre tout commerce avec la
Marquife.
Bafile , à qui les charmes d'un fommeil
doux & paifible qu'il venoit de goûter
pour la première fois dans fa retraite ,
fembloient préfager quelque événement
heureux , s'étoit levé avec l'aurore. Le
calme inconnu dont il fe fent récréer fait
fuccéder les idées les plus agréables aux
triftes penfées qui l'avoient occupé depuis
fi long-temps. Il fort de fa grotte , & ,
après avoir refpiré dans le vallon la fraî
cheur du jour naiffant , il s'aflied entre
deux pointes de rochers & fe met à compofer
quelques vers latins fur le bonheur
d'une âme affranchie du joug des paffions ,
Le hérault de Clarange arrive , & interrompant
le chant des oifeaux par les cris
de fa trompette , il s'avance auprès des
rochers qui cachent Bafile & d'où il décou
yre fa grotte. Certain de fe faire entendre
de cet endroit , il prononce à haute voix
ces paroles menaçantes :
De la part d'Arnaud , fire de Cla
48 MERCURE DE FRANCE.
""
» range , Chevalier fans reproche , je viens
fignifier au folitaire Bafile de ne plus
» recevoir déformais les vifites de la Marquife
de Négremont , s'il ne veut point
» fe voir brûler tout vivant dans fa chau-
» mière. C'est l'avis que mondit loyal Seilui
fait donner par moi . Qu'il y
و ر
» gneur
fonge
"
Bafile , qui s'amufoit à écrire , fent
ranimer par cette bravade l'ardeur guerrière
qui avoit rendu fes premières armes
fi redoutables. Il fe hâte d'y faire la réponſe
dont il étoit capable. Le hérault , ne voyant
paroître perfonne , répete jufqu'à trois fois
la menace de Clarange, & , s'imaginant que
le folitaire n'ofoit fe montrer, il fe difpofoit
à repaffer le vallon , lorfque Bafile ,
courant à lui , lui crie d'une voix foudroyante
arrête , organe infolent d'un
téméraire Chevalier ! prends cette réponſe
que je fais à fes menaces , cours la lui
porter , & qu'il ne t'arrive jamais de te
remontrer ici ou je.... Le hérault , épouvanté
de l'énorme maffue qu'il lève en
lui parlant , ne lui donne pas le temps
d'achever , & ayant pris le billet avec précipitation
, il regagne à toute bride la route
de Clarange. La peur, qui le glace , le trouble
au point qu'il perd dans la forêt l'écrit
de Bafile. Celui- ci , étonné des menaces
qu'il
MARS 1767 . 49
qu'il venoit d'entendre , ne fait à quoi les
attribuer. André , qui étoit dans la grotte ,
n'en avoit pas été peu alarmé ; il vient
trouver fon maître , & fa confcience ne
lui permet plus de lui cacher la vifite que
la Marquife de Négremont lui avoit faite
& Bafile pardonne à la fincérité de fon
aveu une faute qu'il n'a commife que par
bonté.
ود
;
que
La Marquife , retournant au vallon à
l'heure ordinaire , alloit quitter la forêt ,
lorfque fon écuyer apperçoit le billet
le hérault avoit égaré. Sa curiofité le lui
fait ramaffer , & il le préfente à la maîtreffe
, qui refte interdite en y lifant la
réponſe du folitaire conçue en ces termes :
« Le Solitaire des Ardennes , offenfé de
» l'audace du fire de Clarange , foi difant
Chevalier fans reproche , eft capable de
» rompre , pour l'éprouver , le voeu qu'il
» a fait de fe rendre inacceffible à tous les
» hommes. Si cet aggreffeur , bien fecondé,
» veut fe trouver cette nuit , lorfque la
» lune fera dans fa plus brillante clarté ,
» à l'étoile des limites , il connoîtra ce
qu'eft Bafile , qui le défie & l'attend
» avec un fecond dont il répond comme
de lui- même. A cette nuit » . L'étoile
des limites étoit un efpace qui fe trouvoit
dans la forêt , à moitié chemin de la
C
"
»

So MERCURE DE FRANCE.
demeure du folitaire à celle de Clarang
& quiétoit percé de diverfes allées qui co
duifoient à autant de feigneuries différentes
elles donnoient à ce lieu la figure
d'une étoile , d'où il avoit pris fon nom .
La Marquife , empreffée d'éclaircir un
mystère dont elle peut tirer le plus grand
parti , revole vers fon château dans l'intention
de faire faire promptement toutes les
informations néceffaires pour favoir à quoi
s'en tenir fur ce cartel : elle rencontre heureufement
le hérault de Clarange qui , honteux
de fa frayeur , n'ofoit reparoître devang
fon feigneur & n'avoit ceffé pendant tout
le jour de battre la forêt pour tâcher d'y
retrouver le billet perdu . Il confie à la
Marquife le fujet de fa crainte & de fon
embarras. Charmée que fa faute lui procure
le moyen de parler au folitaire , elle
lui confeille de dire à fon maître que Bafile
n'a point fait de réponſe à fa menace ,
& elle lui promet en même temps que
Clarange n'aura bientôt plus lieu de fe
plaindre d'elle ni d'être jaloux . Le hérault
la remercie & la quitte , très - fatisfait du
confeil & des affurances qu'il lui a donnés.
La Marquife , étant chez elle , inftruit fur
le champ fon écuyer que fon deffein eft
d'aller remplir la place de Clarange à l'étoile
des limites, Raimbaud , lui dit- elle ,
MARS 1767.
"
1
en badinant , il faut que tu me ferves de
ſecond dans cette affaire décifive , & je
compte également fur ton zèle & fur ton
courage. L'écuyer avoit un fils qui entroit
dans fa quinzième année , & à qui il venoit
de donner fes premières armes ; fa taille
étoit à -peu- près femblable à celle de la
Marquife. Raimbaud courut auffi - tôt chercher
l'armure , & la Marquife l'ayant effayée
, s'y trouva comme fi elle avoit été
faite pour elle : elle ne voulut point la
quitter de la foirée , & elle attendit avec
une extrême impatience le moment d'aller
au rendez-vous.
Bafile , revêtu de fa cuiraffe & décoré
de fes éperons dorés , fit armer auffi le bon
André. Ce fidèle ferviteur avoit été foldat
dans fa jeuneffe , & s'étant diftingué dans
ce métier , il avoit toujours confervé fes
armes comme les témoignages précieux de
fon ancienne bravoure : il fentoit , ainſi
que fon maître , ranimer fa première valeur ,
& il fe préparoit à mériter l'honneur qu'il
lui faifoit de le choifir pour fon fecond.
A l'heure marquée ils fe rendent au lieu
indiqué : ils ne furent pas long-temps à
attendre leurs adverfaires , quidefcendirent
de cheval comme à deffein de rendre le
combat égal entr'eux . Ils fe préfentèrent
tous quatre l'un à l'autrela vifière du cafque
C ij
52. MERCURE DE FRANCE.
levée. A la faveur des rayons de la lune
le Chevalier fuppofé parut aux yeux de
Bafile dans un âge encore fi tendre qu'une
noble pitié étouffa fubitement dans l'âme
de ce héros tout fentiment de vengeance.
Jeune infenfé , lui - dit- il , par quelle aveugle
haine pour toi - même voudrois-tu me
forcer à te combattre ? Crois - moi , déſavoue
ta menace indifcrette . Je ne connois
ni ne veux connoître la Marquife de Négremont
dont tu es fi jaloux. Cette fatiffaction
de ma part doit te fuffire. Borne- là
la témérité de tes injuftes reffentimens.
J'aurois plus de regret de t'avoir,privé du
jour que ma victoire ne me feroit d'honneur.
La Marquife , quoique touchée de
fon humanité , ne put s'empêcher de rire
de fa méprife , & ne voulant point la prolonger
inutilement , elle lui fit l'aveu du
ftratagême dont elle venoit d'ufer pour
obtenir de lui un entretien qu'elle defiroit
avec tant d'ardeur.

Le premier mouvement de Bafile fut
de lui échapper par une fuite précipitée ;
mais il étoit né rendre & fenfible : il laiffa
triompher l'afcendant que le fexe étoit
fait pour avoir fur lui . Les fermens que
la Marquife lui fit de ne lui point laiffer
de repos qu'il n'eût fatisfait fa curiofité
par le récit de fes infortunes , les affurances
MARS 1767. 53
qu'elle lui donna de ne jamais trahir fon
fecret , la confidence réciproque qu'elle lui
promit des malheurs qu'elle avoit auffi
éprouvés , & enfin les moyens de confo-:
lation qu'elle lui fit entrevoir dans cette
confiance mutuelle de leurs coeurs , toutes ;
ces raifons , dis- je , vainquirent la réfiſtance
de Bafile. Ils s'éloignèrent d'André & de
Raimbaud , à qui ils défendirent de les fuivre
, & s'étant placés fur une hauteur d'où
ils ne pouvoient être entendus , la Mar-.
quife permet au folitaire de lui taire les
noms des perfonnes qui avoient eu part
fes aventures ; & à cette condition il commence
ainfi.
Pourquoi me forcez - vous , inexorable
Marquife , à vous révéler un deftin , qu'un
éternel oubli devoir cacher à l'univers? De
toutes les victimes dévouées à l'amour , il
n'en eft point , fans doute , qui ait moins
mérité que moi fes rigueurs & qui en ait
été plus cruellement accablé. Iffu de ces
braves Leudes qui aidèrent Clovis à fonder
l'Empire des François , l'origine de ma
naiffance fe perd dans la nuit des temps.
J'avois à peine atteint ma dix - huitième
année lorsqu'ayant fervi Louis dans une
guerre contre l'un de fes plus puiffans vaffaux
, j'y foutins l'honneur du nom de mes
ancêtres , & méritai celui d'être armé che
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
valier par ce faint Roi ( 1 ) . Revenu dans
la maifon paternelle que le defir de la
gloire m'avoit fait abandonner , j'eus bientôt
une nouvelle occafion de me fignaler.
pu
Un perfide Chevalier , dont l'air avantageux
commençoit à me déplaire , n'ayant
réuffir à féduire une Dame auffi belle
que refpectable & dont le mari étoit feigneur
d'un fief voifin de celui de monpère
, avoit ofé , par une méchanceté des
plus noires , publier les faveurs qu'il fuppofoit
avoir reçues d'elle. Le mari , furieux
de cet outrage , alloit livrer fa femme aux
rigueurs des loix. Indigné de la déloyauté
du Chevalier , je courus le démentir & le
défier. J'eus le bonheur de venger l'innocence
; vainqueur de l'impofteur , que j'avois
laiffé mort fur le champ de bataille ,
je me hâtai d'aller moi - même annoncer à
la Dame l'exemple que j'avois fait de fon
( 1 ) On ne doit pas être étonné que l'on ait
fait dans cette anecdote une Marquife du temps de
Saint Louis. Les Seigneurs de Franchimont , en
Ardenne , fe qualifioient Marquis dès le dixième
fiècle . On lit aufli dans les chronologies que
Henri , Duc de Limbourg , petit - fils du Duc
Walleran , qui vivoit l'an 1052 , prit auffi le titre
de Marquis d'Arlon , dont les ancêtres étoient
Comtes. Nous comptons d'ailleurs en France des
Marquis de Gothie , de Provence & de Lorraine de
très-ancienne date.
MARS 1767 . SS
lâche calomniateur. Les tranfports de fa
joie ne furent pas moins vifs que les témoide
reconnoiffance que je reçus de
gnages
fon époux , dont je venois de réparer .
l'honneur.
Ils avoient une fille , âgée d'environ
feize ans , & àla beauté de laquelle je ne
faurois rien comparer : elle étoit dans un
couvent, peu éloigné de leur terre. La
Dame , ne pouvant trop tôt porter à cette
fille , qu'elle adoroit , une nouvelle fi intéreffante
, me pria de l'accompagner & me
préfenta à fa chère fille. Jamais victoire
ne fut mieux payée que par le plaifir que
le fuccès de mes armes répandit dans l'âme
de la jeune perfonne. Un vainqueur eft
toujours bien féduifant dans les premiers
momens de fa gloire. Je m'apperçus que
ma vue produifoit fur fon coeur le même
effet que fes charmes venoient de produire
fur le mien , & nous nous quittâmes également
prévenus l'un pour l'autre . Je partageai
les jours fuivans entre les foins que
j'allois rendre le matin à la fille , & le foir
à la mère, de chez laquelle l'aveugle jaloufie
du mari me congédia bientôt . Le fervice
important que j'avois rendu à fon épouse
me donnoit tant de droit fur fa reconnoiffance
, qu'il ne me voyoit plus fans inquiétude.
Sa délicateffe étoit extrême fur les
C iv
$ 6 MERCURE DE FRANCE .
dangers de l'honneur conjugal , & , par
un excès de fcrupule , il devint à mon
égard le plus ingrat des hommes . Forcé de
fufpendre mes affiduités auprès de la mère ,
je les redoublai auprès de la fille , & nous
comptions déja tous deux les momens que
Dous paffions fans nous voir.
Cependant mes parens étoient fur le
point d'arrêter mon mariage avec une des
plus riches héritières de ma province , &
de fon côté , le père de ma tendre amante
lui deftinoit un parti des plus avantageux ;
fon obéi lance pour ce père qu'elle craignoit
, me fit trembler : elle ofa pourtant
ine promettre d'oppoſer toute la réfiftance
de l'amour au defpotifine de la nature.
Pour moi , je ne cachai point à l'auteur
de mes jours l'éloignement que je fentois
pour la femme qu'il m'avoit choifie ; je
l'irritai au point qu'il me menaça d'exhérédation
, mais rien n'étoit capable d'ébranler
ma conftance , & j'aurois mieux
aimé renoncer à toutes les fortunes du
monde qu'au plaifir d'être fidèle à ma
charmante maîtreffe.
Une nouvelle croifade que le Roi fit
publier par toute la France , caufa notre
féparation. Mon père , pour me diftraire
d'une paffion qui me dominoit malgré
lui , me fit comprendre au nombre des
MARS 1767. 57
Chevaliers que notre Suzerain nomma pour
accompagner Louis en Afrique. Familier
avec la gloire & né pour la chercher , je
ne gémiffois point d'être forcé de lui confacrer
des momens que je dérobois à l'amour.
Tout mon regret étoit de partir
incertain de la foi de celle que j'adorois.
Les fermens réciproques que nous nous
réïtérâmes à l'envi , les foupirs , les fanglots
, les tendres larmes qui rendirent nos
adieux fi touchans , bannirent de mon coeur
une défiance qui ne m'eût point laiffé de
repos. Je m'éloignai plein de l'efpérance
de la retrouver auffi fidèle que je lui avois
juré de revenir.
Arrivé à Carthage avec l'armée de Louis,
il femble que le defir de me rendre plus
digne de l'objet qui fixe tous mes voeux
excite ma valeur aux plus rares prodiges.
Maîtres de cette ville , fur les murs de
laquelle j'avois planté le premier l'étendard
des François , nous portons nos efforts
contre Tunis. Pendant le fiége une maladie
épidémique fait d'horribles ravages
dans notre camp ; le Roi lui - même en
eft attaqué , & la mort de ce Prince que
fes éminentes qualités & fes vertus guerrières
avoient rendu fi cher à tous fes
fujets , ayant interrompu nos exploits con-
CY
58
MERCURE
DE
FRANCE
. tre les infidèles & mis fin à cette guerre ,
nous nous difpofons à revenir chacun dans
notre patrie.
J'avois écrit régulièrement à la perfonne
que j'aimois & j'étois refté dans
une inquiétude continuelle de n'en point
recevoir de réponſe . Un affreux preffentiment
m'avoit préparé fans ceffe au coup
mortel dont je devois être frappé à mon
retour , que je preffois avec toute la vivacité
d'un amant qui fe doute qu'on le
trahit. J'étois accompagné d'un jeune Chevalier
de la Maiſon d'Orcimont , en Ardenne
, & dont j'avois fait la connoiſſance
pendant cette dernière guerre ; il aimoit
comme moi , & la confidence que nous
nous étions faite de nos amours nous avoit
unis de l'amitié la plus étroite . Coinme
il fe nommoit Amanjeu , & fa maîtreffe
Marie : la conformité des premières lettres.
de nos noms & de ceux de nos maîtreffes
faifoit que nos armes étoient décorées des
mêmes chiffres auxquels nous joignîmes
les mêmes devifes. Nous étions auffi d'une
taille égale ; & la vifière du cafque baiffée
, on nous prenoit l'un pour l'autre. Il
pas étonnant que la fortune eût
pris plaifir à rapprocher deux coeurs qu'elle
réfervoit à fes plus barbares caprices. Il
n'étoit
MARS 1767. 159
revenoit avec moi dans la douce efpérance
d'être bientôt l'époux de la fille du Marquis
d'Arlon.
Arrivé dans une hôtellerie à quelques
milles en-deçà du pays dont j'étois l'héritier
, & près de la terre où étoit née ma
perfide maîtreſſe , Amanjeu reçoit la nouvelle
que fon père , s'étant révolté contre
fon fouverain , avoit été dépouillé de fes
biens & banni à perpétuité avec fa famille
des terres de fon obéiffance. Ce malheureux
père étoit mort de chagrin ; & le fils ,
privé par cet événement d'un état qui le
rendoit digne de s'allier avec la Maiſon
d'Arlon , fentit bien qu'il falloit renoncer
à fes prétentions. Il contraignit devant
moi la douleur dont il étoit pénétré , &
m'ayant chargé d'un dépôt qu'il m'avoit
fait promettre , foi de chevalier , d'aller remettre
moi- même de fa part à la Demcifelle
d'Arlon , devant qui il ne pouvoit
plus reparoître , il me quitta fous prétexte
d'aller donner quelques ordres à fes valets.
Alors j'apprends , à mon tour , que l'himen
a mis un autre que moi en poffeffion de
celle que j'aime. Furieux d'an outrage
l'excès duquel toute ma raifon céde , j'écris
à ma parjure maîtreſſe que , n'ayant appris
à chérir le jour que pour elle , puifque fa
foi m'étoit ravie , j'allois abréger par ma
à
Č vj
66 MERCURE DE FRANCE.
mort des tourmens qu'une vie odieuſe ne
feroit que prolonger . C'étoit auffi le ſeul
remède que je voulois apporter à ma douleur.
Je cours chercher mon ami pour dégager
ma parole & lui rendre fon dépot ;
mais c'est en vain que je le demande
par-tout. Enfin ayant porté mes pas fur les
bords de la rivière voifine , je le trouvai
étendu fur la terre , & je vis bien qu'il
s'étoit percé lui- même de fon épée . Il
étoit fi défiguré que je ne pus le reconnoître
qu'à fes armes.
Ce douloureux afpect me fit oublier
quelque temps mon propre malheur pour
déplorer celui d'un ami. Engagé par un
ferment inviolable à porter moi- même le
dépôt qu'il m'avoit confié , je penfai qu'en
imitant fon défefpoir , une mort volontaire
ne dégageoit point ma parole de chevalier.
Je réfolus donc de fatisfaire mon
honneur en rempliffant ma promeffe avant
que de m'affranchir des liens de la vie .
Je me dérobai fur le champ à tous les
yeux , je dirigeai ma courfe vers Arlon ,
j'exécutai les dernières volontés de mon
ami , & le hafard m'ayant conduit à ces
rochers où je me fuis bâti une demeure
j'allois m'y précipiter lorfqu'un fage , par
force de fon éloquence , me rendit à
ma raifon. J'ai fûque mon ferviteur André
MARS 1767. 61
yous avoit fait le récit de la vie que j'ai
menée depuis ce temps. Ma plus douce occupation
fut de former de mes mains l'image
de celle que j'ai tant chérie. Je l'adore toujours
fous le premier nom qu'elle a porté ,
randis que mon coeur la détefte fous celui
que l'himen lui a donné.
La Marquife s'efforça de ne point interrompre
ce difcours qu'elle écouta dans un
trouble continuel. A mefure que Bafile
parloit , elle reconnoiffoit mieux le fon de
fa voix ; elle retrouvoit dans ce récit l'hiftoire
de fes propres aventures : mais il l'a
cru perfide , & il paroît animé contre elle
d'une haine implacable. Voudroit- elle fe
découvrir à lui fans s'être affurée d'abord
de fes vrais fentimens & fans s'être juftifiée
? Ah ! généreux Chevalier , lui ditelle
, que j'aurois de plaifir à vous voir
bientôt réuni avec cet objet dont l'image
vous eft encore fi chère ! -Moi ? Madame!
je pourrois pardonner à cette ingrate ? Non ,
fi je la revoyois je ne chercherois qu'à
punir fon infidélité en affectant pour elle
la plus cruelle indifférence . - Mais fi je
vous apprenois que l'on vous a trompés
tous deux. Quoi ? Madame , fauriezvous
le fecret de ma naiffance ? - Oui ,
je vous reconnois. L'impofteur que vous
avezpuni de fa lâcheté , étoit Saint - Amand ;
62 MERCURE DE FRANCE.
la Dame dont vous avez vengé l'honneur
étoit Eleonore de Marganne , femme du
Baron de Gerville ; leur fille , que le Comte
de Valmaure époufa , fe nommoit Mathilde
, & vous êtes Archambaud , fils du
fire de Vitri ( 2 ) . Suis - je au fait ?
Archambaud refte interdit , & la Marquife
continue ainfi de lui parler : fachez
que toutes vos lettres pour Mathilde furent
interceptées , & qu'elle ne vit jamais de
votre écriture. Un ferviteur infidèle à qui
vous vous étiez confié interceptoit auffi
celles qu'elle vous écrivoit. On lui fit accroire
que votre filence venoit de la réfolution
que l'on vous avoit fait prendre
d'accepter le parti que votre père vous avoit
choifi , & ce ne fut que pour fe venger de
votre manque de foi qu'elle fe détermina
( 2 ) Il ne faut pas confondre ce Vitry avec
celui que François I fit bâtir fur la Marne, Celui
dont il eft ici queftion fur furnommé le Brûlé ,
depuis que les foldats de Louis le Jeune , en l'an
1143 , eurent mis le feu dans l'églife , où il péric
un grand nombre de perfonnes innocentes. Cer
événement le palla pendant la guerre que ce Roi
fit à Thibaut , Comte de Chartres , de Blois , de
Meaux & de Troyes, qui avoit pris les armes contre
lui. Cet ancien Vitry fut entièrement détruit par
l'armée de Charles - Quint , l'an 1544 , & il étoit
bâti fur la rivière de Sault qui fe jette un peu aug
deffous dans la Marne.
MARS 1767. 63
à donner fa main au Comte de Valmaure,
Non , Madame , quelque foin que vous
preniez de la juftifier , je ne lui pardonnerai
jamais d'avoir pris un autre époux ; elle
devoit mieux me connoître , elle devoit
s'être mieux informée , avant que de trahit
mon amour. Que vous êtes injufte ,
hélas ! & que ne l'avez - vous vue dans le
moment où , après avoir reçu la lettre
défefpérée que vous lui écrivites , fuccombant
à fa douleur ! ... - Que ditesvous
, Madame ? Quoi ? Mathilde eft morte
pour moi , & j'outrage encore fa mémoire!
Ah ! malheureux....
Il ne peut en dire davantage & tombe
évanoui aux pieds de la Marquife . Saifie
de l'état où elle le voit , elle veut appellet
du fecours ; mais fa langue embarraffée
n'a plus la force d'articuler. Elle baigne
de fes larmes le vifage d'Archambaud , qui
revient au bout de quelque temps & r'ou
vre les yeux en pouffant un profond foupir
. Elle éclaircit fon erreur ; & , certaine
que fon amour pour elle eft toujours auffi
tendre , elle veut ménager fa furpriſe en
le préparant par degrés au bonheur de la
retrouver. Il avoit été fur le poinr de mourir
de douleur , il eft prêt d'expirer de joie.
Le plaifir que ces amans goûtent à fe recon
noître eft plus fait pour être fenti que pour
64 MERCURE
DE FRANCE.
être exprimé. La Marquife inftruit le Che
valier de la mort du Comte de Valmaure
& de l'événement qui l'a rendue maîtreſſe
du domaine de Négremont , dont elle veut
que la poffeffion le venge de la perte de
la firie de Vitri ; Robert , fon père , l'ayanı
cédé avant que de mourir , même en cas
du retour de fon fils qu'il deshéritoit , au
Comte de Champagne qui l'a réunie à cette
province ( 3 ) . Elle le détermine fans peine
à renoncer à fa demeure fauvage & à accepter
un appartement qu'elle lui offre dans
fon château. Ils vont rejoindre Raimbaud
& André qui fe fent rajeunir par le plaifir
de renouer avec la fociété , & qui defire
( 3 ) Vitry , dont le haut domaine appartenoit
à l'Archevêché de Reims , fut donné en fief par ces
Archevêques aux Comtes de Troyes ou de Champagne
, qui y créèrent un ſeigneur châtelain héréditaire.
On trouve vers l'an 950 , que Vitry avoit
un châtelain nommé Guitier. Dans le douzième
fiècle un châtelain de Vitry épouſa Mahaud ,
héritière du Comté de Retel . L'aîné de leurs enfans
, nommé Guitier , fut Comte de Retel , &
le cadet , nommé Henry , fut feigneur de Vitry ,
duquel defcendirent par mâles les autres châtelains
, dont le dernier fut Robert , qui mourut du
temps de Saint Louis , après quoi la châtellenie fut
réunie au domaine de Champagne. On s'eft permis
dans cette anecdote de faire ce Robert père d'Archambaud
& de changer le titre de châtellenie en
celui de firie , qui eſt plus relevé.
MARS 1767 . 65
bien fincèrement de ne jamais retourner
à la grotte. La vieille Gilberte , qui s'impatientoit
d'attendre la Marquife , ne fut
pas moins contente que fa maîtreſſe en
revoyant Archambaud.
La Marquife , voulant fe divertir de
la furpriſe de fes courtifans , les fait inviter
le lendemain à dîner. Dès qu'ils furent
tous raffemblés , elle paffa dans le falon où
elle les avoit fait prier de refter jufqu'à ce
qu'elle fût en état de fe montrer , & leur
fit part du deffein qu'elle avoit pris de
leur donner un fuzerain . Clarange s'ima-.
gine que la menace qu'il a fait faire au
folitaire opère ce bon effet fur l'efprit de
la Marquife , & il ne doute pas que ce ne
foit lui que ce choix regarde. A l'inſtant
la Marquife fait paroître Archambaud couvert
de fes armes : elle le préfente aux
invités & leur fait reconnoître en lui le
folitaire elle leur dévoile le fecret de
leurs amours. Au nom illuftre d'Archambaud
de Vitri tous font pénétrés de refpect
& d'admiration. Clarange vit bien que ,
s'il ne déguifoit fa confufion , il alloit
devenir la rifée de toute l'affemblée ; pour
prévenir les railleries , il affecta de prendre
galamment fon parti , & , loin de montrer
de l'humeur , il félicita fon rival avec autant
d'empreffement qu'il en avoit marqué
66 MERCURE DE FRANCE.
à rendre hommage à la Marquife ; il eut
même l'efprit de s'en faire par la fuite un
protecteur & un ami .
par
Les deux amans , devenus époux , ſe
dédommagèrent de leurs malheurs paffés
les charmes de l'union la plus parfaite ;
ils vécurent ainfi jufques dans une extrême
vieilleffe , laiffant pour héritiers de leurs
biens des enfans qui héritèrent auffi de
leurs vertus .
Par M. BRUNET, fils .
>
LE mot de la première énigme du Mercure
de février eft la felle. Celui de la
feconde eft le puits. Celui du premier
logogryphe eft difficulté : on y trouve cul
cutte , Luc , if, fi , qui , renverfé , fait if,
& par conféquent deux ifs adoffés. Et
celui du ſecond eſt virgule ; dans lequel
on trouve Urie , vue , vie , Vire , Elie ,
lie , rue , vir, rei , Veli , rive , gui ( de
chefne ) , givre , glue , livre , lyre , ivre.
MARS 1767. 67
ENIG ME S.
SUJETS
UJETS de peine ou de plaifir ,
On peut nous voir fous plufieurs faces ;
Lecteur , c'eſt à toi de choifir.
Les fats nous prennent pour des graces ;
Les Rois nous mettent dans les places :
Les bouffons , pour fe divertir ,
De nous font un fréquent uſage ;
Et , par un bifarre aſſemblage ,
Nous procurons ( le plaifant fort ! )
Le mépris , le rire , ou la mort.
Par un Officier de la garnifon de Cambray
AUTR E.
Air : Ne vla- t- il pas que j'aime.
POUR
OUR peu de gens j'ai des appas
Dur eft mon caractère :
Qui me méprife ne plaît pas
A la meilleure mère.
Je fuis de ces grands orateurs
Qui n'épargnent perſonne ;
J'exerce mes droits , mes rigueurs
Jufques fur la couronne,
68 MERCURE DE FRANCE.
De ma mère eft beau le deffein ;
A tout fage il fait plaire :
La réfurrection met fin
A ce que je fais faire.
Par M. B. à Montdidier.
LOGO GRYPHE S.
ADMIRE un peu , Lecteur , mon bifarre deftin
Pour qu'on me prenne entier , me déchirant moimême
,
Je fais aux gens faire bien du chemin ,
Et leur caufe fouvent un embarras extrême ;
Ils me pourfuivent , fans me voir ,
Par mille routes ambigues :
Quand au nez fin l'on joint quelque favoir ,
Toutes mes rufes font perdues.
Si tu veux me connoître , il faut me combiner :
J'offre d'abord un faint à deviner ;
Le morrel dont le front brille d'une couronne ;
L'éclat pompeux qui l'environne ;
Un poiffon délicat un grain ; un fruit vanté
En automne , en hiver , au printemps , en été ;
La règle & le devoir que l'équité nous trace ;
L'inftrument merveilleux de ce chantre deThrace,
Qui charma les rochers par fes tendres accords ,
Et defcendit vivant dans l'empire des morts ;
MARS 1767. 69
La production favorable
Par laquelle Cérès nous donne les fecours ;
Enfin ce chef-d'oeuvre admirable
Qui du rapide temps à pas lents fuit le cours ,
Image de la mort qui fourdement chemine ,
Et d'une égale nuit termine
Le jour ferein du riche & le jour nébuleux
Du pauvre qui gémit de fon fort rigoureux,
J. G. JARRHETTI,
AUTRE,
HEUREUX EUREUX celui qui dès l'enfance
A pris grand foin de m'éviter !
On ne fauroit me fupporter
Malgré le ton de fuffifance
Que fouvent je fais affecter.
Pour moi rien n'eft à refpecter ;
Je ne connois ni bienféance ,
Ni petits - foins , ni complaifance ,
Ni les égards que , fans flatter ,
Nous devons tous à la naiffance ,
Au vrai mérite , à la beauté . ...
Vrai mal dans la fociété ,
On ne devroit pas m'y connoître ,
J'oſe cependant y paroître ,
Et je me montre en fûreté .
Servant d'escorte au petit-maître ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Ou fuivant fièrement les pas
De la prude & de la coquette ,
J'empêche , il eft vrai , la conquête
Des coeurs qu'elles n'accueillent pas ,
Et fais grand tort à leurs appas ,
Tant leur abord eft mal -honnête ! ...
Si tu veux me connoître mieux ,
Mon nom , Lecteur , offre tes yeux
Un mot fait pour compter richelles ;
Un fentiment que nos foibleffes
En tout temps devroient exciter ;
Ce que l'on cherche à mériter
Des gens de bien que l'on fréquente ;
Un mal affreux qui nous , tourmente ,
Par bonheur , affez rarement ; ɛ.
Ce que l'on prend également
Sur nos biens & fur nos perfonnes ;
Ce qui renverfe les couronnes
Et détruit fans ménagement
Les palais des Rois & leurs trônes ;
Un Empereur . Mahometan ;
Un ornement d'arhitecture ;
Un mets plus doux que confiture ;
Ce qui répété forme un an ;
Un tiffu moins beau que la foie ;
Une Déeffe ; un fale vent ;
Un minéral ; un vêtement
Que pendant l'hiver on emploie ;
Un vieux mot fynonime à jaie ;

Gai etgracieux.
W
La brune Philis dans mon coeurAllume lap
vive flame,Mais de Climene un trait vain
ww W
-queur L'efface bientôt de mon a..me. O toi qui
W W
cause mon ennui Daigneras - tu m'entendre
W W
mour, ou rend mon coeur moins ten
W W
dre
Ou décidepour lui.Amour,ou rendmon coeurmo
ten- dre, Ou décidepour
lui.
MARS 1767. 71
C
Un livre dont tous les matins
Les Prêtres font un bon ufage ;
Le fils connu d'un homme fage ,
Du fecond père des humains ;
Mais finitions ce verbiage :
Je t'offre encore deux mots latins
Qui font faits pour ce badinage ,
Tu diras l'un avec plaifir
Si , dans ces vers , j'ai fçu te plaire ;
Mais tu diras l'autre , au contraire ,
Si tu n'as point pu me faifir,
Par l'auteur de la première énigme.
L'AMANT INDÉ CIS.
CHANSON.
LA brune Philis , dans mon coeur ,
Allume la plus vive flâme ;
Mais de Climèné un trait vainqueur
L'efface bientôt de mon àme.
O toi , qui caufes mon ennui ,
Daigneras- tu m'entendre ?
Amour ! ou rends mon coeur moins tendre ,
Ou décide pour lui.
Par un
1
regard doux & flateur
Climène à l'aimer nous engage ;
72 MERCURE DE FRANCE,
Sans rien promettre à notre ardeur ,
Philis exige notre hommage.
O toi , qui caufes mon ennui , &c .
Philis infpire la gaîté ,
Climéne la mélancolie ;
La dernière a plus de beauté ,
Mais la première eft plus jolie.
O toi , qui caufes mon ennui , &c .
L'amant que Philis fait charmer
Tremble qu'elle ne foit légère ;
Climène connoît l'art d'aimer ,
Philis connoît mieux l'art de plaire.
O toi , qui cauſes mon ennui , & c.
Mais qu'entends - je ? Ta voix , Amour ,
Ta voix vient frapper mon oreille.
Tu veux que j'imite en ce jour ,
Le fage exemple de l'abeille .
Je ne ferai plus indécis ;
Puiffé- je être plus tendre ! ...
C'eft ton avis : oui , je vais prendre
Et Climène & Philis.
La mufique eft de M. LEGAT DE FURCY' ;
les paroles de M. P. M.B. L. étudiant en dr.
ARTICLE
MARS 1767 . 73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES
THÉORIE DES LOIX CIVILES.
SECOND EXTRAIT.
ET ouvrage eft divifé en cinq livres.
Le premier traite de l'utilité des loix & de
la fociété qui leur doit fa durée. A quoi
fervent-elles ? A affurer , dit l'auteur , l'opulence
des riches & la mifère des pauvres.
Elles font deſtinées fur- tout à affermir les
propriétés ; or , comme on peut enlever
beaucoup plus à celui qui a qu'à celui qui
n'a pas , elles font évidemment une fauvegarde
accordée au riche contre le pauvre.
Elles tendent àmettre l'homme qui pofféde
le fuperflu , à couvert des attaques de celui
qui n'a pas le néceffaire. C'eft-là leur véritable
efprit ; & fi c'eſt un inconvénient ,
il eft inféparable de leur existence.
De-là viennent les gouvernemens à qui
l'on a donné l'autorité néceffaire pour réprimer
, par la force & par les punitions ,
les violences qui tendroient à troubler cet
D
74
MERCURE DE FRANCE.
ordre , auquel feul la fociété eft redevable
de fon repos. Les loix font l'inftrument
dont ils fe fervent pour cette utile opération
. Comment font- elles devenues néceffaires
? Comment ont- elles été établies ?
C'est ce que l'auteur examine dans fon
fecond livre.
On voit ici reparoître avec éclat un
fyftême qui a déja trouvé des partifans ,
mais qui n'avoit pas encore été préſenté
avec autant d'énergie. L'auteur paffe en
revue les opinions de M. de Montefquieu ,
de Puffendorff, &c . fur l'origine des loix
& de la fociété : c'eft après les avoir combattues
, qu'il établit la fienne , & qu'il
fait voir que toutes les inftitutions fociales
font dues à la force , à la violence ; que
les vrais auteurs de la fociété font des
brigands qui ont opprimé leurs pareils ,
& que les premiers pafteurs ou agriculteurs
ont auffi été les premiers efclaves . Cette
révolution a été la véritable fource de la
fociété & la mère des loix . C'eft elle qui
donna lieu à la propriété , & qui fit fentir
combien il étoit néceffaire de la rendre
facrée . Chacun des ufurpateurs primitifs
s'apperçut bientôt , que s'il prétendoit fe
borner à la force pour conferver le bien
qu'il avoit acquis , le même principe qui
le lui avoit donné pourroit aufli , avec le
MARS 1767 . 75
temps , le lui faire perdre. Les loix qui , en
confacrant la première ufurpation , profcrivoient
toutes les ufurpations poftérieures
qui y auroient dérogé , furent donc reçues
unanimement par tous les intéreffés.
L'auteur , ainfi parvenu au principe qui
les a fait établir , examine quels en ont été
d'abord les objets . Ce ne purent être fans
doute , que ceux de la jouiffance de chacun
des êtres fortunés , à qui la révolution arrivée
dans le monde , venoit d'affurer des
droits inconteftables : or , c'étoit la poffeffion
des femmes , l'ordre intérieur des
familles qui en réfultoient , & le domaine
fur les efclaves ; trois articles féparés qui
fourniffent ici chacun la matière d'un livre .
D'après les premières démarches des
inftituteurs de la fociété , on ne peut pas
s'attendre qu'ils aient mis beaucoup de
délicateffe dans la fuite de leurs procédés ;
auffi , pour prévenir les difputes & les
combats que la rivalité auroit pu occafionner
au fujet des femmes , ils fe déterminèrent
à les réduire à la plus entière
fervitude . On établit qu'elles appartiendroient
à leur mari comme le champ qu'il
cultivoit. Le mariage ne fut alors qu'un
trafic , un véritable commerce ; & les femmes
devinrent un effet négociable , dont la
propriété paffoit fans réferve entre les
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
mains de l'acheteur. Cette façon de les
traiter s'eft perpétuée en Afie , où les peuples
n'ont changé aucun des ufages primitifs
de la fociété.
De-là fuivit néceffairement la polyga- `
mie ; car dès qu'on eut une fois mis les
femmes au nombre des poffeffions dont le
propriétaire pouvoit difpofer , dès qu'on
fe fut décidé à les confidérer comme des
effets précieux , mais commerçables , deftinés
à embellir & à peupler une maiſon
ou une tente , à la volonté du poffeffeur ,
le droit d'en avoir plufieurs , de les changer
, de les multiplier à fon gré , ne dut-il
pas être une fuite infaillible & naturelle
de cette façon de penfer ?
En accordant à un fexe un foulagement
que fa façon d'être & de vivre rendoit
néceffaire , on ne fe piqua point pour
l'autre d'une pareille condefcendance . Nulle
part on ne recommanda légalernent l'union
d'une feule époufe avec plufieurs maris.
C'est ce que l'on prouve ici contre le Baron
de Puffendorff & M. de Montefquieu . On
reproche , avec raifon , à ce dernier, d'avoir
trop multiplié les citations pour appuyer
cette erreur ſcandaleufe , & trop prodigué
l'efprit pour la juftifier,
La polygamie en elle-même, eft-elle nuifible
ou avantageufe à la propagation ?
MARS 1767. 77
L'auteur fe décide ici en faveur de la
feconde opinion ; il prétend même qu'il
eft poffible d'amener les femmes à fupporter
volontairement & fans aigreur le partage
d'un mari. Cette affertion prouve la
bonne idée qu'il a de la modération du
fexe dans fes defirs ; mais nous penfons
cependant qu'elle feroit un peu difficile à
réduire en pratique.
Il parle enfuite d'une autre polygamie
plus commode , moins embarraffante , plus
agréable , & dont les avantages font communs
aux deux fexes. C'eft le divorce . Il
établit auffi fon utilité pour la population
& pour le bonheur réciproque des époux.
Ce fujet eft traité avec tant d'éloquence
& de force , qu'on céderoit volontiers à
l'envie de faire reffufciter les réglemens
qu'on voit pafferfous les yeux , fi notre religion
n'y mettoit un obſtacle invincible .
Du pouvoir abfolu des propriétaires fur
leurs biens , & des maris fur leurs femmes,
nâquit naturellement celui des pères fur
leurs enfans. Il fut fans bornes , entièrement
illimité. Tous les réglemens tendoient
à l'affermir & pas un à le reftreindre ;
mais , pour le rendre fupportable , on imagina
d'affurer aux enfans qui y étoient
foumis , le droit de fuccéder , après la mort
de leurs pères , aux biens dont ils avoient
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
fait partie. L'hérédité fut , pour ainfi dire ,
le prix de leur patience & un dédommagement
de leur longue foumiffion .
C'étoit fi bien ce motif qui leur avoit
fait accorder ce privilége , que quiconque
n'avoit pas donné des preuves de cette
patience & éprouvé les défagrémens de
cette foumiffion , étoit par cela même exclus
de l'héritage . Non- feulement les collatéraux
en étoient privés , mais même les
enfans qui ne vivoient point, dans la
maifon paternelle. On fait voir que ces
ufages , qui nous paroiffent avec raifon
finguliers , s'obfervent dans toute l'Afie ,
qui , fuivant l'auteur , nous offre par- tout
un tableau très - peu altéré des premières
inftitutions fociales .
Avec le temps la politique , qui avoit
fait accorder aux enfans cette prérogative ,
fe laffa de les en voir jouir pleinement .
Son efprit étoit de favorifer les pères ,
qu'elle regardoit comme les tiges de la
fociété , plus que les fils qu'elle ne confidéroit
que comme des branches dont la
docilité fefoit le mérite. On fongea à l'augmenter
encore & à étendre la jouiffance
des propriétaires au delà même de leur vie.
C'est ce qui donna lieu aux teftamens ,
invention plus récente , qui procure un
très-grand bien en général , mais qui abMARS
1767. 79
forba fans reffource les droits des enfans ,
& porta au plus haut degré la puiffance
paternelle.
Cette paiffance , l'auteur la confidère ,
ainfi que celles des maris fur leurs femmes ,
comme le plus fûr maintien de l'ordre &
de la liberté. Il prétend qu'elle ne s'affoiblit
que dans les gouvernemens corrompus,
& qu'elle ne s'anéantit que fous les
fous les coups
du defpotifme. Suivant lui , les pères & les
maris jouiffent dans leurs maifons d'un
pouvoir arbitraire , tant que l'Etat conferve
fa vigueur & fa véritable indépendance :
& la deftruction de leur autorité ne peut
être occafionnée que par le développement
du defpotifme. Cette façon de penſer , fi
contraire aux opinions communes , le conduit
à une autre affertion plus étonnante
encore au premier coup- d'oeil . Il examine
les adminiftrations afiatiques , où l'on voit
le defpotifme établi & le pouvoir paternel
ou conjugal fubfiftant : mais il foutient
que ce prétendu defpotifme eft la véritable
liberté ; que les gouvernemens Turcs ,
Perfans , & c. font des chefs - d'oeuvres de
politique & les plus propres de tous à rendre
les peuples heureux . Il faut voir , dans
l'ouvrage même , avec quel feu , quelle
vigueur eft traité ce morceau , dont il ne
nous eft pas poffible de donner d'idée .
D iv
80 MERCURE DE FRANCE.

Nous obferverons feulement qu'il eft affez
fingulier que l'auteur , qui parle quelquefois
avec une franchife toute républicaine ,
fe déclare fi hautement le panégyriſte du
pouvoir arbitraire.
Son cinquième & dernier livre roule
fur l'efclavage . H en développe la nature
& les fources. Il y en a trois . Chez tous
les peuples qui ont admis la fervitude , on
a pu y être réduit de trois manières , ou
par la naiffance , ou par le malheur de la
guerre,oupar l'infolvabilité . Les publiciftes
fe font récriés contre la loi qui veut que
les enfans d'un efclave fuivent le fort de
leur père . On prouve ici que , toute cruelle
qu'eft cette loi , elle eft fage & conféquente
dans fes effets , fi elle n'eft pas jufte
dans fon principe. Pourquoi le fils d'un
ferf ne feroit- il pas ferf lui- même , puifque
celui d'un riche , d'un grand , &c.
recueille les titres ou les tréfors de fon
père ? Le bonheur ou l'infortune doivent ,
ce femble , produire les mêmes effets fur
la poftérité de ceux qui les éprouvent ;
& , puifque celle du père opulent a part
fans contradiction à fon bien- être , pourquoi
celle de l'efciave pourra- t-elle fe
fouftraire au deftin de fon auteur , elle
qui l'auroit revendiqué avec raiſon dans
l'autre cas ?
MARS 1767.
i
La feconde fource de l'efclavage eft la
guerre. Parmi nous ce fléau terrible produit
ce mal de moins. Il n'en a pas été
ainsi dans toute l'antiquité. La fervitude
prononcée contre les guerriers qui fe laiffent
prendre eft même encore le droit
commun de l'Afie & de l'Afrique. « D'où
eft venue, dit l'auteur, cette étrange eſpèce
» de droit ? Peut- on dire qu'elle foit jufte ?
» Eft- il permis , fans rougir, de s'en décla-
» rer le défenfeur ? Cette horrible manière
» de punir un foldat des efforts qu'il a
faits pour fon pays , n'a guère encore
" trouvé que des critiques parmi les écri-
» vains qui fe font piqués d'humanité.
» Peut elle avoir pour apologiſte un homme
qui n'a point le coeur tyrannique & qui
» chérit fes pareils ? C'est ce qu'il faut
"
» voir ».
En effet , il avance & même il prouve
que l'esclavage eft la plus fûre & la moins
inhumaine de toutes les opérations propres
à rendre la guerre courte & moins cruelle.
En relâchant des prifonniers on rétablit les
forces de fon ennemi : en les gardant chez
foi on affoiblit les fiennes. Pour ne s'expofer
à aucun rifque , & ne pas être dans
l'alternative embarraffante , ou d'employer
beaucoup d'hommes à les veiller dans la
prifon , ou de les tuer fur le champ de
DY.
82 MERCURE DE FRANCE.
bataille , ou de les mettre en état de faire
repentir le vainqueur de fon indulgence
s'il les relâche , il faut donc les dépayfer ,
les livrer à une espèce de gardien que leur
propre intérêt engage
à les empêcher de
s'échapper. Or , c'eft ce qu'on ne peut
attendre que de l'efclavage . Hobbes , Puffendorff,
Locke, M. de Montefquieu , &c.
fe préfentent ici contre l'auteur & font
vivement attaqués par lui. Nous n'ofons
rien décider fur le fuccès de ce fingulier
combat , où l'adverfaire le plus foible en
apparence a contre lui le nom de fes ennemis
, leurs ouvrages & l'opinion publique ,
& n'en paroît pas plus embarraffe. Ce qu'il
y a de fûr , c'eft qu'il préfente fes idées de
manière à faire au moins balancer les
fuffrages.
La troisième caufe de la fervitude , c'eſt
l'inſolvabilité d'un débiteur. Elle a produit
'ce terrible effet chez tous les peuples. Elle
étoit même punie chez les Romains d'une
manière encore plus révoltante . Quand un
débiteur avoit plufieurs créanciers qu'il ne
pouvoit pas fatisfaire , la loi des douze
tables les autorifoit à le couper en pièces
& à s'en partager les morceaux. Quelques
commentateurs ont voulu expliquer cette
loi & lui donner un fens moins odieux en
la faifant regarder comme une allégories ;
MARS 1767. $ 3
mais on prouve ici qu'ils fe font trompés ,
& que la barbarie littérale de cette loi
n'eft fufceptible d'aucun adouciffement.
Tous les peuples ont donc condamné
le débiteur infolvable à ne plus faire qu'une
portion des domaines du créancier dont il
a en partie confumé le bien . Cette coutume
, quoiqu'effrayante , avoit fes avantages
politiques. La difcuffion qu'elle occafionne
mène naturellement à parler de
la contrainte par corps , que nos loix prononcent
dans le même cas , & de la permiffion
qu'elles donnent aux créanciers de
faire emprifonner leurs débiteurs . On fait
voir qu'elle eft l'équivalent de la fervitude ,
mais un équivalent plus cruel , plus inconféquent
& bien moins utile en tout fens ,
que la chofe qu'il remplace. Tout cela.
veut être lu de fuite dans l'original.
Rien ne peut faire plus d'honneur à
l'efprit & au coeur de l'écrivain , que cette
partie fur - tout de fon ouvrage ; elle eſt
traitée avec une force de fentiment , une
chaleur d'expreffion qui entraîne les lecteurs
, & annonce que fon âme eſt auſſi
fenfible , que fon imagination eft brillante.
Nous avons peine à croire qu'il rencontre
ici des contradictions , même parmi les
Jurifconfultes. Il ne trouvera certaine-
D vj
84
MERCURE
DE FRANCE
.
ment que des approbateurs parmi les gens
du monde.
1º.
que
Ce livre eft terminé par l'examen des
effets de l'efclavage , & de ce que l'on doit
penfer de fa fuppreffion . L'auteur prouve
que la fervitude n'étoit pas fi cruelle
que la domefticité. 2° . Que la première
étoit plus favorable à la population & plus
avantageufe en tous fens. 3 ° . Que la fuppreffion
n'en eft pas due au chriftianifme ,
comme l'a dit M. de Montefquieux , &
comme on le croit , mais à l'ambition de
tous les Souverains Européens qui , aux
onzième & douzième fiècles , profitèrent
de l'épuifement où les croifades avoient
jetté la nobleffe , pour la dépouiller peu à
peu de fon empire fur les ferfs , & s'approprier
à eux-mêmes les forces dont elle
fefoit ufage pour ſe défendre de leur joug.
Tel eft le plan de cet eftimable ouvrage.
Il ne nous refte qu'à en extraire quelques
morceaux pour donner une idée du ftyle ,
qui eft par- tout également vigoureux &
féducteur. Voici comme on parle de la
polygamie . « Quand l'efprit de propriété
» n'auroit pas établi parmi eux la polygamie
, des confidérations très -fages les
» auroient forcés de la recevoir. La nature ,
» dans fa jeuneffe , confervoit alors aux
MARS 1767. 45
» deux fexes les qualités par lefquelles elle
» avoit voulu les diftinguer. L'un jouiffoit
» encore de toute fa vigueur , l'autre de
» toutefa modeftie. L'un , deſtiné à mettre
» en oeuvre les principes de la fécondité ,
avoit fouvent le defir & prefque toujours
le pouvoir de remplir fes fonctions.
» L'autre , confacré à la garde longue &
pénible d'un dépôt précieux , évitoit ,
dès qu'il l'avoit reçu , des complaifances
qui n'auroient plus eu d'objet.
"
و د
ور
"
»
"
"
» Cette retenue , dont les animaux
» même nous donnent l'exemple , eft une
règle inviolable
, à laquelle la groffièreté
» des premiers inftituteurs
du genre hu-
» main ne dut pas fonger à fe fouftraire.
» C'eſt le luxe qui en a dans la fuite ac-
» cordé la difpenfe à leurs defcendans
;
» c'eft lui qui a appris aux hommes à
» donner des plaifirs ftériles & aux femmes
à les rechercher
. C'eft fous fa direction.
» que les limites marquées
entre les deux
» fexes fe font confondues
par la prétendue
politeffe des fiècles plus modernes.
ور
ور
ود
"}
Alors l'avidité intempérante du plus
foible s'eft accrue en proportion de l'af
foibliffement du plus fort. Alors ce qui
» devoit être l'acceffoire des unions conjugales
& un encouragement à les former,
» en eft devenu le but & l'objet effentiel.
39
86 MERCURE DE FRANCE.
ود
35
59
D
» Alors on a préféré les prérogatives du
mariage aux devoirs de la maternité ; &
» les époux , au rifque de tourner les
,, reffources même de la nature contre fes
propres ouvrages , fe font livrés fans
fcrupule , à des tranfports dont le moindre
inconvénient eft d'être infructueux.
» Il n'en étoit pas ainfi dans les premiers
temps. Chaque fexe fidèle à fa
vocation , en accompliffoit les engage-
» mens avec exactitude. Les femmes , après
» avoir rempli le but du mariage en fe
prêtant à la conception de leur fruit ,
ne s'y conformoient pas moins en fe
refufant à des plaifirs qui auroient pu
» en retarder les progrès. Elles voyoient
fans jaloufie & fans inquiétude porter
» ailleurs des hommages qu'elles ne fe
» croyoient plus en état de recevoir.
">
33
» Les hommes , de leur côté , plus occupés
du foin de rendre leurs plaifirs utiles
» que d'en jouir , cherchoient de nouveaux
objets avec qui les partager. Ils deve-
» noient changeans fans inconftance , &
dérogeoient aux droits de l'hymen par
» fidélité pour fes devoirs . Ils n'abandon
» noient point l'époufe qui leur devoit fa
fécondité ; mais ils travailloient fans
» relâche à lui affocier des compagnes qui
39
lui renvoyoient bientôt leurs careffes ,
MARS 1767. 81
""
ود
ود
quand elles fe trouvoient elles -mêmes
fujettes à l'obſtacle qui l'en avoit privée.
» Il étoit donc raifonnable de leur per-
» mettre d'avoir plufieurs femmes. On
>> devoit craindre de les réduire à une oifi-
» veté pénible ou quelquefois coupable.
» Il falloit leur épargner la tentation de
» nuire à la fécondité par les moyens
» même qui devoient l'entretenir. C'étoit
» vraiment fe conformer aux vues de la
» nature. Son premier but eft de peupler.
» C'eft uniquement pour multiplier les
» hommes , qu'elle leur a donné la faculté
» de fe reproduire dans leur poftérité ; &
rien , ce femble , n'étoit plus propre
remplir fon plan dans toute fon étendue,
» que la fage difpenfation de cette faculté
précieufe ».
ور
ود
ود
و د
و و
ג ל
" ont , Ceux qui ont prétendu que la polygamie
étoit nuifible à la population
» pour le prouver , jetté les yeux fur l'Afie .
» Ils ont effrayé l'imagination par le fpec-
›› tacie des ferrails , des eunuques qui cou-
" vrent & défigurent cette partie du monde.
» Ils ont parle de ces lieux où la nature ,
» efclave ou mutilée , ne ſubſiſte dans un
» feul objet que pour le malheur de tous
» ceux qui l'entourent ; où la mort règne
» avec empire fur des charmes faits pour
» donner la vie ; où la privation eſt un
88 MERCURE DE FRANCE.
"
» fujet de défefpoir , & la jouiffance un
» acte de defpotifme ou de fervitude.
» En cela ils ont raifon. La polygamie
» ainfi dégradée devient réellement def-
» tructive ; mais ce n'eft point par elle-
» même qu'elle produit cet effet funefte ;
» c'est par les acceffoires odieux qu'y ajoute
» le rafinément des paffions. Ce n'eft point
parce qu'un Mufulman a plufieurs femmes
, que l'Afie fe dépeuple ; c'eft à caufe
» du cortége qu'il croit devoir leur donner
» pour fa tranquillité , pour mettre à couvert
ce qu'il appelle fon honneur , & qui
» n'eft en effet que fon impuiffance.
"
" Voilà ce qui fait à la population un
tort réel & irréparable . En vain le pof-
» feffeur d'un ferrail fait tous fes efforts
» pour fe donner une poftérité nombreufe.
» L'hommage impérieux qu'il y rend à la
» beauté , ne répare point les injuftices
qu'il y fait à la nature. Tant d'efclaves
» des deux fexes , condamnés à une ftéri-
» lité perpétuelle , tant d'hommes réduits
fur la terre à n'être que des ombres
effrayantes , tant de filles confacrées à
» partager l'esclavage de leurs maîtreſſes
» fans avoir jamais l'efpérance d'en par-
» tager le foible prix ; voilà le véritable
» écueil de la population en Afie : voilà
ce qui fait qu'elle trouve fon tombeau
"
MARS 1767:
89
ود »danscesharemsvoluptueux,oùlebon-
» heur ne fe montre jamais que fous l'air
» de la contrainte , où les plaifirs ſont une
» dette pour celles qui les donnent , & fou-
» vent un embarras pour ceux qui les
reçoivent.
29
"
""
ود
Dans les premiers temps , au contraire,
la polygamie n'étoit ni une occafion de
gêne pour les unes , ni un fardeau acca-
» blant pour les autres. On ne connoiffoit
» pas encore ces précautions odieufes qui
» font de la fidélité une vertu forcée , &
qui , en impofant des devoirs pénibles ,
» ne laiffent pas même le mérite qu'il y
» auroit à les remplir.
ود
ود
ود
» Les femmes devenoient pour un mari
des compagnes auffi chaftes que foumifes,
» elles partageoient avec lui les travaux
domeftiques & l'éducation de la famille.
Toute leur ambition fe bornoit à la
» gouverner & à l'augmenter. Elles n'a-
>> voient pas befoin pour cela de recourir
» à des fecours étrangers.
ود
و د
» D'un côté , quoiqu'elles fuffent plu-
» fieurs , le nombre n'en étoit jamais excef-
» fif. De l'autre , comme nous l'avons dit ,
» une vie frugale , laborieufe , prolongeoit
prefque jufqu'à la décrépitude la jeuneffe
» des hommes. Ils confervoient par conféquent
toujours dans l'efprit de leurs
30
0 MERCURE DE FRANCE.
" femmes la puiffance & l'autorité qui leur
» étoit due. Ils n'étoient jamais tentés
d'employer des moyens violens pour
» s'en faire refpecter ».
En parlant de l'esclavage produit par le
droit de la guerre, l'auteur prétend que c'eft,
non pas une chofe jufte , mais une choſe
néceffaire. « Sans doute , dit - il , l'équité
» en elle - même n'a rien à démêler avec
» les bombés . Sans doute la guerre eft une
injuftice . Je commence par déclarer que
je la regarde comme une des plus abo-
» minables folies qui aient féduit l'efprit
» humain depuis l'érection de la fociété.
» C'eft une folie , en ce que l'aggreffeur
s'expofe à perdre plus qu'il ne peut
» gagner. Le fuccès eft toujours incertain ,
quelque avantage qu'il ait fçu fe don-
» ner. La fortune ne fuit pas toujours la
politique. En voulant envahir il court
rifque d'être dépouillé. En dreffant des
embûches à la liberté des autres , il peut
» tomber dans le piége qu'il a placé lui-
"
و د
""
>>
"
» même.
" C'eſt une folie abominable en ce
» qu'elle entraîne des calamités néceffaires
» & des ravages affreux : en ce que les plus
grandes infortunes qu'elle caufe , tom-
» bentfur des innocens qui n'auront aucune
part aux avantages qu'elle procure & qui
MARS 1767. 9
35
ود
و د
n'en ont pas eu aux délits qu'elle punit
» en ce que , pour faciliter les moyens de
» la foutenir , on a été obligé de légitimer
» ce qu'il y a de plus horrible , & que ,
quand fa voix effrayante ébranle le
» monde , la propriété elle - même , ce
principe facré de tous les droits , eft ré-
» duite au filence. Les loix dorment , a
» dit quelqu'un , tant que la guerre dure :
je le crois bien ; c'eſt - à- dire , qu'elles
perdent leurs forces. Mais ce n'eft pas
» un fommeil que leur caufe le bruit du
» tambour , c'eſt un évanouiffement mortel
; & l'air languiffant avec lequel elles
» fe relèvent , quand la crife eft paffée ,
prouve fuffifamment combien elles en
" ont fouffert.
"
ود
و ر
30
39
» Enfin cetre folie n'eft pas moins injufte
» qu'abominable. Elle naît de part & d'au-
>> tre , ou de l'ambition qui veut tout ravir ,
» ou de l'orgueil qui ne veut rien céder.
» Si l'on écoutoit la juſtice avant que de
» lever des régimens , les querelles s'appai-
» feroient par des moyens paifibles , & les
» fufils ne feroient funeftes qu'aux fan-
و د
ود
gliers qui viendroient ravager nos moif-
» fons. On ne fe bat que parce que l'on
" s'obtine des deux côtés ; & , comme
l'équité n'entre pour rien dans le fuccès ,
» à moins que Dieu lui-même n'y inter-
1
2 MERCURE DE FRANCE.
»
» vienne par un miracle , ce qui eft rare ;
» comme l'aggreffeur injufte , quand itren-
» porte la victoire , n'en acquiert pas moins
» fur la chofe conteftée un droit refpecta-
» ble ; comme les vaincus deviennent bien
réellement fes fujets , par cela feul qu'ils
» ont été les plus foibles ; comme on dit
qu'ils fe révoltent s'ils reprennent
les
» armes , & qu'on les pend fans difficulté
fi la fortune les trahit , ce qui arrive
» fouvent ; il s'enfuir que , vouloir rappeller
l'idée de la juftice , en préfentant
» celle de la guerre , c'eft réunir deux
» chofes très- différentes & même trèsincompatibles
.
"
"
""
Cependant quelques auteurs ont fup-
" pofé que la guerre pouvoit de fa nature
» s'allier avec l'équité. Parce qu'on repré-
» fente la juftice armée d'un glaive , ils
» ont cru qu'elle étoit propre à marcher à
» la fuite des conquérans ; parce qu'on
» lui donne ordinairement des balances ,
» ils fe font perfuadés qu'elle pouvoir
entrer pour quelque chofe dans des que-
» relles qui s'élèvent communément à l'occafion
des partages. Grotius entre autres
» a fait un grand ouvrage d'après ces idées ;
mais il y a bien peu de chofes à appren-
» dre dans le grand ouvrage de Grotius.
» Il y donne des préceptes , à la vérité ,
»
MARS 1767 . 93
>>
"
93
»pour affaffiner , pour piller , pour brûler
» pour violer loyalement & avec le moins
de défordre qu'il eft poffible. Il accu-
» mule les exemples les plus odieux de
» ces barbaries ; & c'eft au milieu de ces
fpectres fanglans qu'il place froidement
» le fimulacre de la Juftice , non pas pour
» les effrayer , mais pour les enhardir.
" Ah ! Grotius , quel bifarre affemblage
» vous avez fait ! vous parlez de la Juſtice !
» mais qu'a-t- elle à démêler avec l'art
militaire , encore une fois ? Son glaive
» fe brife fur celui de l'ambition . Ses
» balances chancellent par la commotion
» qu'excite dans l'air le fracas du canon.
» Cette vierge facrée s'envole au premier
roulement de cet épouvantable tonnerre.
» Elle contemple de loin , avec des yeux
baignés de larmes , ce malheureux globe
que la difcorde & l'avarice couvrent de
» feux & de fumée . Quand elle y redef
» cend , à la prière de la paix , c'eft en ſe
» couvrant le vifage de fon voile , de peur
d'appercevoir les traces de la fureur qui
» l'a fi long-temps enfanglanté .
"
"
•>
"
» Voilà fans doute pourquoi nous la
» découvrons fi imparfaitement ici bas .
» Voilà pourquoi nous pouvons à peine
diftinguer fes traits. L'idée que nous
» nous en formons n'eft que celle d'un
37
94 MERCURE
DE
FRANCE
. 39
59
"3
fantôme qui a fa marche & fa taille ;
» mais cette beauté ineffable , qui fait que
fa jouiffance eft le plus grand bonheur
de la divinité , nous eft toujours cachée.
» Nos foibles yeux ne pourroient fuppor-
» ter tant d'éclat. Et que deviendrions-
» nous , malheureux que nous fommes ,
» fi elle fe montroit au milieu de nous
» avec toute fa gloire ? Nous péririons de
» honte & de confufion au fouvenir des
» outrages que nous avons ofé lui faire.
Tous nos frêles établiſſemens diſparoî
» troient à l'approche de fa lumière, comme
» on voit dans l'automne fe diffoudre au
» lever du foleil les vapeurs condenfées
dont le froid de la nuit a blanchi le
» fommet des aftres ».
"
Après nous avoir prouvé que la fervitude
du débiteur infolvable , ne le condamnant
qu'à un travail qui le libéreroit peu-à- peu ,
ne lui feroit pas fi onéreufe qu'une prifon
où il reste auffi inutilement pour luimême
que pour fon créancier ; on ajoute :
« Je vais plus loin. Non - feulement l'efclavage
pour lui n'eft qu'un petit mal ,
» mais même il peut devenir un trèsgrand
bien. Ce malheur apparent peut
» être la fource de fon bonheur , fur- tout
» fi vous le vendez au loin , fi vous le
,,
و
livrez à un maître étranger qui le déMARS
1767. 95
» payfe. Par cet acte de rigueur vous avez
» confommé tous vos droits. Il eft mort
» civilement . Votre créance eſt éteinte
» parce qu'elle ne doit pas s'étendre au-
» delà du tombeau.
"
» Mais , s'il vient à reffufciter , c'eſt-
» à dire , s'il trompe la vigilance intéreſſée.
» de fon acheteur , s'il eft affez adroit pour
» rompre fa chaîne & pour revenir dans
» fa patrie , il y rentrera libre en tout fens ,
» Il ne fera plus efclave & fa dette fera
payée. Vous l'aurez fouftrait , par cette
» mort fimulée , à la maladie importune
qui le rongeoit. Il laiffe dans la fépul-
» ture dont il s'arrache , fon ancienne peau
» avec la lépre dont elle étoit couverte.
» La nouvelle fous laquelle il reparoît , eft
blanche , faine , exempte de tous les
» ulcères qui défiguroient celle qu'il a
quittée.
و ر
La plus longue prifon lui préfente- telle
jamais cette heureufe perfpective ?
» C'eft bien un tombeau auffi , mais un
» tombeau affreux bâti par les mains de la
» vengeance & de la cruauté. On n'y ren-
» ferme que des vivans . Il eſt deſtiné à
éternifer la durée de la lépre qui les
» dévore. Elle s'accroît même pendant le
féjour qu'ils y font. L'ulcère rongeur qui
» les confume ſe développe & s'étend dans
ود
و د
96 MERCURE
DE
FRANCE
.
» la même proportion . Ces malheureux
» qu'on n'a fequeftrés du commerce des
» hommes , que pour les tourmenter & non
ور
pour les guérir , ne confervent la vie
» que pour maudire à chaque inftant leur
,, exiſtance ; & quand ils reviennent enfin
» réellement à la perdre , quand la mort
» trop long- temps fourde à leurs cris fe
» décide à les affranchir d'un joug plus
infupportable qu'elle , quand ils fe précipitent
entre fes bras , comme dans un
afyle affuré , ce n'eft qu'après avoir
éprouvé le plus long , le plus horrible
des fupplices qu'a jamais inventé la barbarie
humaine ».
>>
"
"
à
Voilà comment eft écrit d'un bout à
l'autre ce livre fingulier , qui aura peutêtre
plus d'admirateurs que de partifans ,
mais qui étonnera , qui remuera certainement
tous fes lecteurs , s'il ne réuffit pas
les perfuader tous. On y retrouve à chaque
page la touche forte & brillante de l'auteur
( M. Linguet ) , qui nous a donné
l'année dernière l'Hiftoire des Révolutions
de l'Empire Romain , & à qui ces deux
ouvrages feuls affureroient un rang diftingué
parmi nes bons écrivains.
HISTOIRE
MARS 1767.. 9.7
HISTOIRE de la Prédication , ou la Manière
dont la parole de Dieu a été prêchée
dans tous les fiècles ; ouvrage utile aux
Prédicateurs & curieux pour les gens de
Lettres par JOSEPH ROMAIN Joly.
A Amfterdam, & fe trouve à Paris ,
chez LACOMBE , Libraire , quai de
Conty ; 1767 : vol. in- 12 , relié , 2 liv.
10 fols.
63
SECOND EXTRAIT.
LA feconde partie de cette hiſtoire ſe
divife en trois périodes remarquables dans
l'hiftoire & dans la république des lettres.
La première s'étend jufqu'à l'innondation
des Barbaresc'étoit, fuivant l'auteur , l'âge
d'or de la prédication . L'Evêque officioit
tous les dimanches & dans les fêtes de
Martyrs. La lecture de l'évangile étoit
fuivie du fermon dont le Prélat étoit
chargé lui feul ; on ne voit pas de fimples
Prêtres , prêcher avant Saint Jean Chrifoftome
, Antioche , & Saint Auguftin ,
fous Valerien d'Hyponne. Ces faints perfonnages
ne fe donnoient pas pour des
orateurs ; ils vouloient parler familière-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ment , comme des pères le font à leurs enfants
, les maîtres à leurs difciples ; fouyent
ils prenoient le livre des évangiles ,
pour donner l'explication des verfets les
uns après les autres ; ou bien laiſſant les
moindres objets , ils s'attachoient aux endroits
les plus remarquables. Quand ils fe
gliffoit quelque abus dans l'églife , il s'expliquoient
à ce fujet avec beaucoup de liberté
; témoin Saint Jean Chrifoftôme , à
l'occafion de la ftatae de l'Impératrice,
L'auteur cite Aftere d'Amafée , en fon
fermon fur la parabole du mauvais riche ;
" c'eft une fimple expofition du texte avec
quelques détails de morale. Il reprend en
particulier ceux dont les habits étoient
peints de figures humaines , ou qui por-
» toient des animaux , des fleurs avec des
feuillages imprimés fur leurs robes ; en
telle forte que les petits enfans attirés
» par la nouveauté bifarre , les fuivoient
» avec des huées . Quelquefois pour donprétexte
de piété à cette efpèce
» de luxe , ils faifoient repréfenter des hif
» toires faintes , comme les nôces de Cana,
» la guérifon du paralytique , la réfurrection
du Lafare . Votre dévotions dit
Aftere , feroit mieux entendue ,fi contens
d'un habillement tout fimple, vous donnier
aux pauvres la valeur de cette pieufe &
ridicule mafcarade.
وو
> ner un
"
"
MARS 1767. 99
·
Si un orateur du feptième ou du huitième
ſiècle avoit eu le même fujer à trai
ter , au lieu de morale & d'explications édifiantes
du texte , il auroit tourné tout en
figure. Voici un exemple tiré du vénérable
Béde , en fon fermon des nôces de
Cana. L'eau dont on remplit les cruches ,
repréfente la Sageffe qui purifie ceux qui
l'écoutent. Les fix vafes font la figure des
juftes qui ont paru durant les fix âges : ces
vafes font de pierre , parce que les âmes fidelles
font affermies par la foi , par la
charité.
"
Ce trait nous donne une idée du difcours.
Sous le règne des Barbares , tour
le favoir confiftoit à connoître un fque-
» lette de l'écriture , & quelques livres des
» Pères , mais on manquoit de fcience &
» de goût ; le raifonnement étoit preſque
» banni ; on fe contentoit d'une érudition
fèche & abſtraite , fans liaiſon ,
» fans développement , fans juſteſſe.....
Les fermons qui nous reftent n'offrent
» qu'un tiflu de textes rangés de file , af-
» faifonnés de figures froides , d'allégories
outrées , de fauffes fubtilités , de
» fades pointes ; il n'y a nul principe
d'établi , aucun fond de doctrine .
Tel étoit le goût de la prédication des
Barbares. Les Scholaftiques y apportèrent
28
E ij
со MERCURE DE FRANCE.
quelques changemens. Ils avoient plus
de favoir ; on apperçoit dans leurs fermons
les traces d'une inftruction utile ;
mais ce font des fruits qu'il faut aller
cueillir au milieu des épines. Les divifions
ignorées des Pères fortirent de l'école :
elles portoient fur une comparaifon ou
une allégorie , que l'Orateur allongeoit
par tous les bouts : tout fon art confiftoit
à imaginer cette chaîne pitoyable ; & plutôt
que de l'interrompre , on facrifioit la
jufteffe & toutes les loix de l'éloquence
chrétienne. Souvent on laiffoit l'autorité
de l'écriture & des Pères , pour s'appuyer
de celles d'Averroès ou d'Ariftote.
« Il eft certain que les anciens Pères ne
faifoient ufage de la philofophie que
» pour combattre la religion des païens.
» Les héréfies qui furvinrent donnerent
» lieu à des difputes touchant les myſtè-
Pres ; il fallut les approfondir , fixer les
» termes dont on fe fervoit pour les exprimer
, & tirer des conféquences des
articles formellement révélés , pour éta-
» blir les matières controverfées ; mais on
» ne s'avifoit pas de former des queftions
» nouvelles für le dogme , ni de les décider
par des principes philofophiques.
» Origene échoua pour avoir formé une
»
"
MARS 1767. 101
"
و د
» telle entreprife . Il y eut enfin des efprits
hardis , que la curiofité naturelle porta
» à fonder les objets de la foi , qui
croyant donner plus de force à la vérité ,
» appellerent la philofophie à leur fecours :
» celle de Platon étoit plus en vogue , on
» s'en fervit. Quant à celle d'Ariftote ,
», renouvellée par les Arabes , elle atten-
» dit près de quatre fiécles à fe gliffer dans
» les écoles publiques. Elle avoit excité
» de fi grands démêlés au temps de S. Ber
» nard , que la pureté de la foi s'en étoit
» ralentie. Pierre Lombard , Evêque de
» Paris , au lieu de bannir Ariftote de la
théologie , pour arracher la racine du
» mal , avoit tout fait en femant fon livre
des fentences d'une multitude de textes
» des faints Pères : c'étoit un mêlange de
théologie & de philofophie que cet
>>
ور
» ouvrage ».
La troifième partie commence à la renaiffance
des lettres : cette époque date du
règne de François I ; « mais ce grand ou-
" vrage ne fut pas celui d'un jour . Il fallut
prendre des connoiffances avant d'étudier
l'art de les polir. Le bon goût de-
,, meura encore long- temps dans le tombeau
on n'en apperçoit les premiers
,, rayons , que plus d'un fiècle après ; & il
و ر
و ر
""
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
į , ne ſe montra dans tout fon éclat que
fous Louis XIV ,,.
""
Durant cette aurore de la littérature ,
les autorités profanes , la mithologie ,
devinrent à la mode ; les Prédicateurs ,
comme les Avocats, devoient en parer leurs
difcours : les fermons étoient remplis de
fentences des Philofophes , d'imaginations
poétiques ; & fi par intervalle la morale
s'y produifoit quelquefois , elle étoit noyée
dans l'érudition profane.
L'hiftorien donne pour exemple le fermon
de l'Afcenfion , de Corneille Muffo ,
qu'il prêcha à l'ouverture du Concile de
Trente. Voici fon début : Si le grand bruit
que fait le Nil , en fe précipitant du haut
d'un rocher, affourdit les peuples de l'Ethiopie
, il est bien raisonnable qu'en ce
jour de triomphe , où la voix des Anges eft
entendue avec éclat , je me fente transporté
hors de moi , incapable de décrire l'entrée
du Seigneur dans le ciel.
Le fermon de Simon Vigor , Archevêque
de Narbonne , fur la fête des SS.
Innocens , eft curieux , de même que l'épître
de Valladier à la Reine régente . On
voit dans le premier un échantillon de la
hardieffe des Prédicateurs , lorfqu'ils prêchoient
devant le Roi . Maurice Poncet ,
MARS 1767 . 103
Prédicateur d'Henri III , étoit auffi peu
modéré. Le fermon de Vigor eft le premier
en notre langue , qui foit entré dans
çette hiftoire. L'auteur auroit pu en trouyer
de plus anciens.
Il obferve , à l'occafion des Prédicateurs
du feizième fiècle , que le favoir
doit être dirigé par le goût , qui tient
lieu de prudence à l'efprit ; fans cela
3 l'imagination voguera à l'aventure , &
, toutes les connoiffances humaines , ene
""
"
""
, و
??
I
taffées dans l'entendement , ne feront
s point capables de le ramener dans la
,, voie ; au contraire , elles multiplieront
fes écarts. Comparez Marot à Ronfard ;
, ce dernier avoit bien de l'avantage fur
l'autre du côté de l'efprit , de l'imagination
& du feu. Cependant on lit en-
,, core Marot avec une forte de fatisfac-
,, tion ; il a des grâces naïves : l'art a
,, gâté le talent de l'autre ; c'eft ſon érudition
qui l'a perdu , parce qu'il n'a
» point fu l'employer à propos . Tel étoit
,, le vice de fon fiècle , de prodiguer les
,, ornemens fans mefure ; tout étoit forcé
dans l'application , comme dans le choix
des chofes.
""
و ر
,, De- là , le mêlange choquant de fen-
, tences & de bouffonneries , que nous
remarquons dans les Prédicateurs , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
,, cette vaine oftentation de favoir & de
lecture . Leur manie étoit d'accumuler
des citations fur citations, où S. Auguftin
matchoit à la gauche d'Ariftote ,
où Séneque devenoit , pour ainfi dire ,
l'émule de S. Paul ou de l'Eccléfiafte .
Il femble qu'ils fe foient propofé de
faire fervir la parole de Dieu à divertir
le peuple ,,.
""
"
و و
و ر
De tous les Prédicateurs extravagans
que l'on a vus paroître avec une forte de
diftinction en ces temps de ténèbres , aucun
n'égale M. Camus , Evêque de Bellay.
Il n'a pas dépendu de ce Prélat de perpétuer
le mauvais goût : il prêchoit encore
au milieu du dix -feptième fiècle . Il y a
deux extraits tirés de lui dans l'hiftoire de
Ja prédication , Le premier eft du fermon
de la luxure . Voyez-vous le pe qui bout
Je bouffler pour écumer ; il en est ainsi de
notre chair... Mirez le fymbole de ce vice.
en la chaux , qui arrofée aboutit à une ardeur
pétillante. Si nous confultons la poésie,
boutique des anciennes moralités , elle nous
fera voir une mère née de la mère qui engendre
un fils de Vulcain tout entouré de
flammes... L'écoulement de Narciffe changé
après en une fleur chaude en quelque degré
, nous repréfenee la même chofe ....
Hélas ! nous ne voyons que trop de ces cyMARS
1767 . Iof
gnes blancs qui traînent le char de Vénus ,
que trop de barbes chenues adonnées à la
deshonnêteté. O vieux étalons ! vous ne
pouvez pas , avec Socrate , remercier les
ans de ce bénéfice , de vous avoir délivré
des fers de la fenfualité ! Eft-il vrai que
vous reſſemblez au bois qui brûle de tant
mieux qu'il eft plus fec ?
L'extrait que
l'auteur
a donné de faint
François
de Sales , eft bien différent
; dans
les fermons
, comme
dans les oeuvres
de
cet illuftre Evêque , tout refpire la piété,
le zèle ; on y trouve des inftructions
folides
& pratiques
. Auffi eft- il placé à la tête
des réformateurs
de la chaire. Cette réforme
n'eft pas arrivée fubitement
: quarante
ans fe font écoulés
depuis la mort du faint
Prélat , jufqu'à
l'apoftolat
de M. de Fromentiere
, fous lequel la prédication
eſt
montée
au fommet
de la perfection
. On
voit dans cette hiftoire
fes progrès fucceffifs;
& l'on apprend
ceux qui y ont contribué
, avec le caractère
des Prédicateurs
les plus connus.
Dès le commencement de notre fiècle
la prédication déchoit : M. Flechier avoit
trop d'efprit pour un Orateur chrétien ;
& malheureufement , c'eft fur fon modèle
fe font formés nos Prédicateurs célébres.
La philofophie du temps y tient
que
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
lieu d'inſtruction ; le bel efprit énerve
l'onction ; on court après une fufée qui
brille un moment , & qui laiffe le fpectateur
dans une nuit profonde.
L'auteur , avant de décider contre la
prédication moderne , établit que le caractère
effentiel de la parole de Dieu annoncée
aux hommes , c'eft la fimplicité ;
il appuie cette affertion fur des fondemens
que tout chrétien , & même tout
homme de bon fens font obligés d'avouer.
La conféquence qui fuit naturellement ,
eft que les Prédicateurs les plus fuivis
aujourd'hui , ne font pas des Orateurs
évangéliques; ils n'enfeignent pas la morale
de Jéfus- Chrift , mais celle d'Epictete
: ce font des philofophes froids , qui
Laifonnent ou plutôt qui s'amufent ; cat
quiconque ne rend pas à fon but , ne
cherche ce femble qu'à s'amufer. Il faut
lire dans le livre des détails fur cet objet ,
& les caufes du déclin de la prédication .
On fent combien cet ouvrage eft utile
& intéreffant; il eft écrit avec fageffe , il
fe fait lire avec plaifir . C'eft une bonne
hiftoire qui manquoit , & que l'homme
de goût mettra au rang des bons livres,
MARS 1767. 167
LETTRE de SAPHо à PHAON , précédée
d'une épître à ROSINE , d'une vie de
SAPHO , & fuivie d'une traduction en
vers des ouvrages de ce Poëte ; par
M. BLIN DE SAINMORE . A Paris ,
de l'Imprimerie de SÉBASTIEN Jorry ,
rue de la Comédie Françoife , 1766 :
avec des gravures . Prix 1 liv. 16 fols.
LA collection des héroïdes de M. Blin
de Sainmore eft un des recueils les plus
agréables de ce genre. L'auteur joint à
chaque héroïde des pièces légères pleines
de grâces & de facilité. Ce mêlange heureux
en rend la lecture plus variée & plus
piquante.
A la tête de la lettre de Sapho eft un
abrégé très -bien fait de la vie de cette
femme célèbre qui , abandonnée par fon
amant , fe précipita du haut du rocher de
Leucade dans la mer.
On trouve enfuite une épître à Rofine ,
jeune perfonne qui a du talent pour la
déclamation. « Sapho faifont des vers ,
dit
l'auteur Rofine embellit ceux qu'elle
» récite ; Sapho reffentoit l'amour : Rofine

E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» le reffent & l'infpire. Ainfi ,, à la tête
» d'une lettre de Sapho , l'hommage que
je rends à Rofine eft naturel »
ور
La verfification de cette épître eft pleine
& harmonieufe , & le coloris en eft flatteur.
En voici le début :
11
Si dans mes vers j'ofois décrire
La noble fierté de tes traits ,
Ton regard tendre , ton fourire.
Ton coloris brillant & frais ,
Et ton efprit fait pour féduire
Bien plus encor que tes attraits ;
Chacun diroit que , comme Apelle ,
Peintre fubtil & tendre amant ,, .
J'ai pris un trait de chaque belle ,
Pour en former un tout charmant.
Oui , Rofine , plus le modèle
Seroit faifi dans ce portrait ;
Plus le tableau feroit fidèle ,
Et moins encor on me croiroit .
Un amant peint- il ce qu'il aime ?
Il peint l'objet le plus flateur :
Toujours il paffe pour menteur ,
Diroit-il la vérité même ;
Et fi , par malheur , cet amant
'Aux doux accens de la tendrelle ,
Des rimeurs joint encor l'ivreffe ,
Il doit mentir bien autrement.
MARS 1767. 109
Mais quand , rivale fortunée ,
Des Dumefails & des Clairons ,
Sur la fcène nous te verrons
Par de grands fuccès couronnée ;
Lorfque ton âme nous peindra
Roxane ou bien Iphigénie ;
Qu'en ton jeu l'on applaudira
La tendreffe à la force unie ,
Et que Paris admirera
Et tes attraits & ton génie :
Alors , Rofine , on me croira.
Cette autre tirade eft un exemple de la
douceur la plus féduifante
Dans la fougue du premier âge.
Où l'amour feul fait le bonheur ,
A la beauté la moins fauvage
Mes fens prodiguoient leur ardeur ;
Sans fe fixer , més goûts volages
Erroient toujours de voeux en voeux :
Mon coeur , depuis quatre feuillages ,
Brûle pour toi des mêmes feux.
Quel eft ce charme que j'ignore ,
Qui dans tes fers vient m'arrêter ?
Rofine , qui te voit t'adore ;
Qui te connoît ne peut plus te quitter,
Ce fein qui jamais ne repofe ,
Que l'amour fe plaît à former ,
MERCURE DE FRANCE.
f
Cet air fripon , ce teint de rofe
Etoient de trop pour m'enflammer. [
Qu'un autre , ébloui de tes charmes
Et fatisfait de ces liens ,
A ta beauté rende les armes :
Je prife en toi de plus grands biens.
Une humeur douce , une âme pure,
Un coeur fenfible & généreux ,
*
De tous les dons de la nature ,
Sont à mon gré les plus heureux.
a
Quant à la lettre de Sapho à Phaon
elle n'eft point inférieure aux autres héroïdes
de M. Blin de Sainmore. Sapho est
cenfée écrire après la fuite de fon amant.
Rien de plus paffionné que la manière dont
elle lui rappelle les tranfports mutuels de
leur amour.
Près de ces lieux charmans , de ces bords où la vue
'Admire , en s'égarant , une immenfe étendue ;
Où la plaine des mers & la voûte des cieux
Semblent dans le lointain fe confondre à nos yeux,
Non loin de cette rive eft un lit de verdure
Qu'ombrage un orme épais qu'arrofe une onde
pure :
> Ce fut là que ton coeur , embrâſé par l'amour
A Sapho , qui t'aimoit , demanda du retour ;
Ce fut là , cher Phaon , qu'au gré de ta tendreffe ,
le fis , en rougillant , Fayeu de ma foibleffe.
MARS 1767.
Comment aurois - je pa réfifter à tes feux ?
La candeur de ton âme étoit peinte en tes yeux ;
L'amour d'un doux éclar faifoit briller tes charmes
Et tes yeux attendris fe rempliffoient de larmes.
Qu'à la tendre Sapho tu parus enchanteur !
Oui , je crus voir un Dieu qui féduiſoit ton coeur,
Que dis-je ? de tes traits moi-même énorgueillie ,
En voyant ta beauté , je me crus embellie.
Hélas ! j'aurois voulu , dans des inftans fi chers ,
Te cacher dans mon fein aux yeux de l'univers.
Enfuite elle s'abandonne à toute fa fureur
dans ces vers éloquens :
Non , cruel , ne crois pas que ma trop jufte haine
Sans ceffe menaçante & fans ceffe incertaine ,
En frivoles tranfports s'exhalera toujours ;
Que tu fois maître encor d'en arrêter le cours :
Des coeurs tels que le mien portent tout à l'extrême
;
Si j'aime avec fureur , je détefte de même :
Je te fuivrai par- tout ; par- tout mes foibles vers
Publîront mon amour , ta fuite & mes revers ;
On faura que Sapho , de fon fiècle admirée,
Sapho des plus grands Rois vainement adorée ,
Parmi la foule obfcure a daigné te choifir ;
Qu'elle fit de te voir fon unique plaifir ;
Que, feignant de l'aimer & la bravant fans ceffe ,
Ingrat , tu connus peu le prix de fa tendreffe ;
Qu'avec tranquillité , préparant fon malheur ,
Tu te plus à plonger un poignard dans ſon coeur ;
112 MERCURE DE FRANCE.
Mais que dis -je ? eft- il en mon pouvoir
de paffer fi facilement de l'amour à la
haipe , & c.
Tu me fuis ! ah , cruel , que ne puis- je à mon tour
Etouffer dans mon coeur les flammes de l'amour !
Mais ce feu dévorant qui brûle dans mes veines ,
Accru par mes plaifirs , croît encor par mes peines.
Il est vrai , la nature avare en fes bienfaits ,
Ne m'a pas prodigué les plus brillans attraits3
Cependant l'autre jour , rêvant fur ce rivage ,
Dans le miroir des eaux j'apperçus mon image ;
Si cette onde eft fidelle & ne me trompe pas ,
On pourroit à Sapho trouver quelques appas ;
Et d'ailleurs ce talent qu'admire en moi la Grèce ,
Qui me fait mettre au rang des Nymphes du
Permeffe ,
Ce luth que je touchois pour toi fi tendrement ,
Ne peut- il remplacer un fragile agrément ?
Va , crois - moi la beauté dónt ton orgueil fe
vante
:
Eft femblable à la fleur , à la rofe éclatante
Qui naît avec l'aurore & meurt avec le jour ...
Enfin elle croit avoir attendri fon amant ;
ellé s'imagine qu'il revient à elle :
· · Dieu des vents , enchaîne les orages ;
Défends aux aquilons de troubler ces rivages;
Vous , zéphirs , déployéz vos aîles dans les airs
Soufflez feuls en ces lieux & régnez ſur ces merą -
MARS 1767: 113
1
O toi qui fus propice à fa fuite coupable ,
Neptune , à fon retour , fois auffi favorable ;
Et toi , fils de Vénus , tendre Dieu des amours
Conduis Phaon au port & veille, fur les jours.
Tu reviens , cher amant ! .. ô Ciel , eft- il poffible ?
Quoi ! je vais , te revoir & te revoir ſenſible !
Mais pourquoi m'abufer par une vaine erreur ?
Phaon , n'en doutons plus , eft ingrat & trompeur. ,
Eh bien ! tremble , cruel , & frémis de ma rage ;
Je vole dans ces lieux où ta froideur m'outrage ;"
Oui , barbare , je vais m'aflurer de tes feux ,
Te voir , t'aimer , te plaire , ou mourir à tes yeux.
Cette héroïde eft une des meilleures
que nous ayons , & M. Blin de Sainmore
eft , parmi nos jeunes poëtes , un de ceux
qui écrivent le mieux en vers. Son ftyle
eft fur-tout remarquable par les différentes
nuances , par les tons fucceffifs de douceur
& de force qu'il fait donner à la paffion.
Après cette lettre l'auteur a placé la traduction
des deux feules pièces qui reftent
de Sapho. La première eft une hymne à
Vénus Peu d'auteurs grecs ont été rendus
avec plus d'élégance & de naturel . M. Blin
de Sainmore a fait l'effai , dans cette brochure
, de trois genres de poéfie tout-àfait
différens , & il a également réufli dans
tous les trois. La feconde pièce de Sapho
eft une ode rendue par M. Despréaux.
1.14 MERCURE DE FRANCE.
M. Blin n'a point ofé la traduire après ce
célèbre verfificateur.
3
Enfin cette brochure réunit au mérite
de la poéfie celui de la gravure la plus
finie & la plus agréable. Les deffeins de .
l'eftampe & de la vignette font de MM.
Eifen & Gravelot ; & le burini de MM.
Aliamet & de Gheudz. Le cul - de- lampe
eft un des plus jolis que l'on ait vus depuis
long-temps ; il eft deffiné & gravé
par M. Choffard.
ANNONCES DE LIVRES.
Ess
SSAI fur les erreurs & les fuperftitions
Avicii v muqvine ;i pyamr M. L. Caftithon
. Nouvelle édition revue , corrigée &
confidérablement augmentée ; à Francfort,
& fe trouve à Paris , chez Lacombe , Libraire
, quai de Conti ; un vol . grand in-
8. en deux parties , prix 5 liv . relié.
anciennes & modernac
Cet ouvrage est très - différent de ceux.
que le fieur Lebrun & le Docteur Brovvn
ont publiés fur les erreurs & les fuperftitions
; il eſt même très - différent de ce
qu'il étoit quand il a paru pour la première
fois , par le grand nombre d'additions
que l'auteur faites. Il remonte en
y a
MARS 1767. IIS
philofophe , jufqu'à l'origine des erreurs ;
& il trace en hiftorien judicieux , le tableau
des maux & des progrès qu'elles ont
faits . Il a ofé tirer des conféquences des
principes très vrais qu'il avoit établis dans
fa première édition ; mais s'il fe trouvoit
des cenfeurs qui vouluffent lui fuppofer
de mauvaises intentions , il leur déclare ,
dans fa préface , qu'il a affez de refpect
pour la religion , fes établiffemens , & les
perfonnes qui lui font confacrées , pour
regarder comme un crime , tout ce qui
pourroit tenter à affoiblir la confiance &
la vénération qui leur font dues. M. L. Caf
tilhon travaille depuis plufieurs années au
Journal encyclopédique avec M. Caftilhon
fon frère aîné & M. Rouffeau ; l'union de
ces trois compatriotes contribue autant
que leurs talens au fuccès de ce Journal ,
qui fe foutient depuis fon établiſſement
avec la même réputation . Cette édition
de l'effai fur les erreurs , eft augmentée
de plus de moitié , & contient des matières
très intéreffantes , entr'autres une
vie d'Apollonius de Thyanne qui n'étoit
point dans la première , & de nouvelles
anecdotes fur la vie de Mahomet .
TRAITÉ de toutes les efpèces de coliques,
contenant des preuves analytiques
116 MERCURE DE FRANCE.
de leurs caufes , & des explications méchaniques
de leurs accidens & de leurs
fymptômes , fuivant les principes les plus
nouveaux & les plus raifonnables , avec
leur cure ; par Jean Purcell, docteur en
médecine ; traduit fur la feconde édition
Angloife ; par M. E ... avec cette épigraphe
: Medicus fufficiens ad morbum cognofcendum
, fufficiens eft ad curandum .
Hippocrat. Lib. de Arte. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , quai de Conti : 1767 ;
I vol. in- 12 , 1 liv. ro fols broché.
L'énumération que donne l'auteur de
toutes les maladies qui peuvent porter le
nom de coliques , fait voir combien de
caufes différentes peuvent produire une
fenfation morbifique à peu près femblable.
L'auteur les fuit toutes en détail , il les
fait connoître & indique les routes qu'il a
toujours fuivies avec fuccès pour les combattre.
Cet ouvrage annonce un médecin
fage , auffi confommé dans la pratique ,
qu'éclairé dans la théorie.
MEMOIRES de Mlle de Valcourt ; à
Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Lacombe , Libraire , quai de Conti ; 1767 .
Annoncer que cet ouvrage eft de la
même plume qui nous a donné le Traité de
l'amitié & celui des paffions , c'eft dire qu'il
MARS 1767 .
117
eft écrit avec pureté , avec délicateffe , &
plein de fentiment. Le fujet en eft extrêmement
intéreffant. C'eft une jeune perfonne
, qui , malgré elle , enlève à une
four chérie un amant que toutes deux
adorent. Elle en fait un facrifice à fa vertu ;
mais ce facrifice coûte la vie à fon amant
& à fa foeur. Ce roman eft divifé en deux
parties in- 12 , qui fe vendent 2 liv . 8 fois,
brochées,
LES Vies des hommes illufires de la
France , continuées par M. Turpin : tomes
XXIV & XXV , contenant la Vie de Louis
de Bourbon II du nom , Prince de Condé
à Amfterdam , & fe vend à Paris , chez
Knapen , Imprimeur , au bas du pont S. Michel
, & grande Salle du Palais , au bon
Protecteur , 2 vol . in- 12.
Nous renvoyons au mois prochain l'extrait
de cette hiftoire , aufli intéreſſante
par la rapidité du ftyle noble & harmonieux
, que par le caractère magnanime du
héros. Par-tout on voit briller une imagination
riche & féconde , qui fait tout pein
dre & rien défigurer ; une grande variété
dans le ſtyle toujours propre aux fujets :
les moindres détails font annoblis , & les
faits fublimes font préfentés avec dignité.
On apperçoit dans cet hiftorien la marche
118 MERCURE DE FRANCE.
d'un philofophe qui defcend dans les abîmes
du coeur humain pour en découvrir
les refforts . M. Turpin & M. Déformeaux
fe font rencontrés dans la même carrière
fans fe chercher ; ce font deux émules de
gloire , dont le travail a un objet différent.
Leur manière n'eft pas la même ; & c'eſt
au public à déférer la palme .
VERS fur les deux hiftoires de LOUIS DE
BOURBON , fecend du nom , Prince DE
CONDE.
J
E vous applaudis fort , eftimables auteurs ,
Qui tous deux de Condé nous préfentez la vie.
Tous deux vous méritez , vous aurez des lecteurs :
Et , pour ma part , je vous en remercie.
On retrouve dans vos écrits
Ce héros que la France adore ;
Mais pardonnez fi je vous dis
Que l'âme de fon petit-fils
Les peint plus fûrement encore.
C'est bien là le tableau qui le rend trait pour trait
Sans rien retrancher à fa gloire.
François , contemplez - le dans ce vivant portrait ,
Et vous le connoîtreż mieux que dans ſon hiſtoire .
Par M. LINGUET , Avocát au Parlement.
MARS 1767. 119
NOUVELLE traduction des métamor
phofes d'Ovide ; par M. Fontanelle : 2
vol . in- 8°. avec figures. A Paris , chez Pankouke
, Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
Nous nous propofons de rendre inceffamment
compte de cet ouvrage ; nous
nous contentérons de dire ici , que cette
traduction fupérieure , en tout à celles qui
qui l'ont précédée , réunit l'élégance , la
précifion & l'exactitude. L'auteur a fait
paffer dans notre langue les grâces & les
beautés propres de l'original.
ANECDOTES françoifes , depuis l'établiffement
de la monarchie, jufqu'au règne
de Louis XV. A Paris , chez Vincent
rue Saint Severin ; 1767 ; avec approbation
& privilége du Roi ; vol . in- 8°.
Le fruit le plus précieux qu'on puiffe
retirer de la lecture de notre hiſtoire , c'eſt
que les vertus de nos ancêtres paffent dans
notre âme , & que leurs défauts fervent à
nötre inftruction ; c'eft que nous foyons
familiarifés avec leurs moeurs, leurs ufages,
leurs coutumes ; c'eft que tous les traits
propres à les faire connoître , & les faits
principaux qui caractérisent chaque fiècle
en particulier , reftent imprimés dans la
mémoire. Tel eſt précisément le but que
120 MERCURE DE FRANCE.
l'on fe propofe , en donnant au public un
recueil qui peut être appellé le réfultat
d'une lecture fuivie de l'hiftoire de France,
& dans lequel , fous le titre d'anecdotes
françoifes , on a réuni tout ce qui peut
contribuer à remplir les différens objets
que nous venons d'expofer. Tantôt on préfente
une de ces actions vertueuses , dont
le récit doit fervir à émouvoit l'âme , a
l'intéreffer , & à développer ce fentiment
d'estime que nous avons actuellement pour
le vertu. Tantôt on offre un trait qui fait
gémir l'humanité fur la foibleffe des hommes.
Ici ce font des injuftices criantes ,
des erreurs groffières , des vengeances , des
perfidies , des trahifons , des cruautés ; là
c'eft un acte de bienfaifance ou un procédé
généreux ; & par- tout l'hiftoire vient appuyer
& juftifier par fes exemples , les leçons
de la morale & de la politique. En
offrant ce recueil au public , on fe propoſe
d'intéreffer l'efprit en l'amufant , & de le
forcer , pour ainsi dire , à retenir la chrolonogie
de l'hiſtoire de France, à connoître
le génie propre de la nation , à fe former
des idées juftes fur chacun des fiècles qui
fe font écoulés depuis l'établiffement de
notre monarchie. Une action qui caracté–
rife un grand homme , eft fuivie d'un trait
plaifant ou férieux , d'une penfée ingé
nieufe
MARS 1767 . 12 F
niettfe , d'un bon mot , d'une fa illie , d'un
événement remarquable. L'ordre chronologique
auquel on s'eft aftreint , devoit
néceffairement produire cette variété , &
mêler l'utile à l'agréable . Ce qui doit être
regardé comme l'objet d'une fimple lecture
amuſante , eft joint à tout ce que l'on
rencontre dans nos annales de plus intéreffant
fur la religion , le gouvernement
politique , la guerre , la navigation , les
monumens publics , les jeux , les fpectacles,
les coutumes , les ufages de la vie commune
, les habits , les monnoies , en un
mot , ce que l'on entend par les moeurs
d'une nation. L'origine des arts & des
fciences , leurs progrès , leur décadence &
leur chûre ; les nouvelles découvertes , les
entrepriſes extreordinaires, & la plupart des
connoiffances utiles ou néceffaires tiennent
auffi leur rang , de façon cependant que
tout ce qui femble n'appartenir qu'à l'éru
dition , ou n'être pas une narration purement
historique, fe trouve au bas des pages,
& mis en forme de notes. Les lecteurs qui
ne cherchent que les faits anecdotes , pourront
favoir gré de cette attention. Enfin
nous croyons que notre hiftoire eft préfentée
d'une manière nouvelle dans cet utile
& agréable receuil . On y trouve précifément
ce qu'on defire de retenir , & rien
F
122 MERCURE DE FRANCE.
de ce qu'il eft égal de retenir ou d'oublier,
C'eſt ainfi que toutes les hiftoires devroient
être écrites .
Nous avons vu chez le même Libraire ,
le fieur Vincent , rue Saint Severin , en
parcourant les tablettes de fon magafin ,
deux autres ouvrages qu'il doit mettre en
vente le premier de Mars , & que nous
nous hâtons d'annonçer au public . L'un eft
une nouvelle édition des OEuvres diverfes
de POPE , traduites de l'Anglois , avec
des augmentations confidérables. L'édition
précédente ne contenoit que fept
volumes ; la nouvelle renferme un volume
de plus ; & les pièces dont elle eft augmentée
, n'avoient point encore été traduites
dans notre langue . Elle eft de plus
enrichie de très belles figures en taille
douce , qui , indépendamment des augmentations
dont nous venons de parler
rendroient cette édition fupérieure à toutes
celles qui ont paru jufqu'ici.
-
Le fecond ouvrage qui fera mis en vente
le même jour que le précédent , eft une
nouvelle édition des poéfies de Rouffeau,
en svol . in- 12 , petit format. La plupart de
celles que l'on nous a données jufqu'ici , des
oeuvres de ce grand poete , ont été remplies
de plufieurs pièces dont il n'étoit point
Pauteur. On a eu foin dans cette nouvelle
MARS 1767 . 123
édition, de retrancher abfolument les morceaux
auxquels il eft clairement démontré
qu'il n'a point eu de part . Elle a été faite
d'après les dernières corrections de l'auteur
. On l'a augmentée de plufieurs pièces
de divers genres , qui n'étoient que trèspeu
connues , & qui méritoient de l'être
davantage. Parmi ces dernières , il y a des
odes qui ne font point indignes de marcher
à la fuite des premières. On y a de
plus raffemblé quelques allégories & quelques
épigrammes qui avoient paru dans
d'autres recueils, & qu'on avoit atrribuées
à différens auteurs. On s'eft attaché furtout
à rendre cette collection auffi complette
qu'elle peut l'être ; & nous croyons
que les lecteurs y verront avec plaifir deux
comédies , l'Hypocondre & la Dupe , qui
ne fe trouvent dans aucune des éditions
précédentes. Enfin celle - ci nous paroît
avoir tous les avantages qui manquent
aux autres.
LE CITOYEN DÉSINTÉRESSÉ , Qu diver→
fes idées patriotiques , concernant quelques
établiffemens & embelliffemens utiles
à la ville de Paris , analogues aux travaux
publics qui fe font dans cette capitale , lefquels
peuvent être adaptés aux principales
villes du Royaume & de l'Europe :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
avec l'indication des moyens de finance &
d'oeconomie , qui pourroient fervir à remplir
ces vues. Ouvrage divifé en deux parties
& orné de figures en taille douce & de
plans gravés première partie , par M.
Maille Duffaujoy. A Paris , chez Gueffier ;
au bas de la rue de la Harpe ; 1767 ;
in - 8°.
Cet ouvrage mérite d'être diftingué de
la foule de ces projets chimériques & impraticables
, dont le public eft inondé,
L'auteur s'eft propofé la plus grande économie
dans l'exécution ; & il indique des
moyens de finance , qui ne font à charge
ni à l'Etat ni au particulier. La magnificence
& l'utilité , voilà fes deux objets.
Les principaux fujets de cette première
partie font les incendies , l'aggrandiffement
des halles , l'emplacement des cafernes
, l'achevement du Louvre , & la place
à conftruire devant fon périftille, l'achevement
des thuilleries , l'établiffement d'une
commiffion & d'une caiffe deſtinée aux
embelliffemens de la ville de Paris. L'auteur
, n'ayant fait imprimer que le nombre
d'exemplaires néceffaires pour fes foufcripteurs
, voulant fatisfaire à l'empreffement
que le public lui a témoigné pendant
le cours de l'impreffion de cette première
partie , s'eft vu obligé de faire une feconde
MARS 1767% 123
Edition , de même format , papier & carac
tère que la première ; cependant il a cru ,
par reconnoiffance pour le public & pour
fes foufcripteurs , devoir diminuer le prix
de l'une & de l'autre : cette feconde édition
fe vend z liv. 5 fols , & les foufcrip
teurs qui ont déja payé 3 liv . pour la première
partie n'auront que 1 liv. 1o fols à
payer pour la feconde . Ils auront l'avantage
d'avoir les premières & les plus belles
épreuves des gravures .
ALMANACH Philofophique , en quatre
parties , fuivant la divifion naturelle de
F'efpèce humaine en quatre claffes , à l'ufage
de la nation des philofophes , du peuple
des fots , du petit nombre des favans &
du vulgaire des curieux ; par un auteur
très- philofophe : première partie. A Goa ,
chez Dominique Ferox , Imprimeur du
grand Inquifiteur , à l'auto - da-fé ; 1767 :
In- 1 2.
C'est une plaifanterie ingénieufe & remplie
d'érudition , dans laquelle l'auteur
( M. L. Caftilhon ) tourne en ridicule quelques
ufages fuperftitieux , la folie des faifeurs
d'almanachs , le charlatanifme & la
manie des faux philofophes.
TRAITÉ des affections vaporeufes des
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
deux fexes ; où l'on a tâché de joindre à
une théorie folide une pratique fûre , fondée
fur des obfervations : par M. Pomme ,
Docteur en Médecine de l'Univerfité de
Montpellier , Médecin confultant du Roi ;
troifième édition , revue , corrigée & augmentée.
A Lyon , chez Benoît Duplain ,
Libraire , grande rue Mercière , à l'aigle ;
1767 ; avec approbation & privilége du
Roi : vol. in- 12.
La grande réputation du célèbre M.
Pomme , le prompt débit des deux premières
éditions de fon livre , font audeffus
de tous les éloges que nous pourrions
faire de cet habile Médecin. Ce
n'eſt pas à nous à juger du fond de l'ouvrage
qu'il donne au public pour la troifième
fois . Ces matières ne font point de notrecompétence
; mais , ce qui doit en donner
l'idée la plus avantageufe , c'eft l'empreffement
avec lequel chacun cherche à s'en
procurer la lecture ; c'eft l'extrême vogue
de fon auteur ; l'un & l'autre fuppofent
beaucoup de mérite ; & ce que nous avons
lu de fon livre confirme parfaitement dans
notre efprit le jugement du public. Nous
y avons trouvé de la clarté , de la préciſion ,
de l'ordre , de la fagacité ; voilà ce qui eft
uniquement de notre reffort : nous avons
oui dire à des Médecins éclairés , que le
MARS 1767 , 127
fond des matières l'emportoit encore fur
la forme. Il y a à la fin du volume un
poftfcriptum concernant le traité de M.
Wyht fur le même fujet ; nous avons cru
devoir le rapporter ici en entier.
P. S. « Le traité des maladies nerveuses
» de M. Whitt paroît enfin en notre langue
; fi j'ai été des premiers àme procurer
» cette nouvelle traduction , fuis - je auffi
» un de ceux à qui elle paroît particuliè
» rement adreffée . Je l'ai lue d'abord avec
avidité ; je l'ai relue enfuite & parcou
rue plus d'une fois ; je la connois par
conféquent au point que je pourrois en
» donner ici l'extrait , & en relever toutes
» les contradictions , fi tout autre que moi ,
prépofé pour ces fortes d'analyſes , ne
» m'avoient prévenu .
» Je me bornerai donc à en extraire l'é-
› pigraphe placé à la tête de cet ouvrage ;
» la voici :
ود
» Multum egerunt qui ante nos fuerunt , fed non
>>peregerunt. Multum adhuc reftatopera , mul-
» tumque reftabit , neque ulli nato poft mille
» facula pracidetur occafio aliquid adhuc adji-
>> ciendi.
ور
»De fi belles paroles , proférées avec humi
» lité par notre auteur anglois , femblent
demander grace à tout lecteur impartial.
" Mais me difpenferont - elles de venger
$3
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د »l'humanitédecenouveloutrage?Jemè
» croirois coupable fi , avec le plus grand
" nombre de Médecins , je me conten-
» tois de gémir fecrétement far elle : qu'il
» me foit donc permis de prendre hautement
fa défenfe , en m'élevant contre
» les prétentions de M. whitt. Son traducteur,
à qui nous fommes redevables d'une
» favante introduction , & d'un codex
pharmaceutique , à l'afpect duquel tout
vaporeux frémit , vengera , fi bon lui
femble , fon auteur ; ce à quoi je l'invite
aujourd'hui , en le priant de vouloir bién
étayer les obfervations -pratiques , rappor
» tées dans cet ouvrage , par de nouveaux
faits , dont nous puiflions juger par nous-
» mêmes , en les mettant fous nos yeux .
و و
$

"
ود
39
و د
Si , par des obfervations faites en
» France , il eft prouvé que l'émétique ,
l'hypécacuana , les purgatifs , les élixirs
" ou cordiaux , les ftomachiques , les antif
pafmodiques les plus outrés , les narcotiques
, les véficatoires & les cautères.
foient des remèdes curatifs dans l'affec-
» tion nerveufe fpafmodique , je dirai
» alors avec M. Whitt : multum egerunt
qui ante nos fuerunt , fed non peregerunt.
» Multum adhuc reflat opera. , multumque
reftabit , &c. & avouant alors mon infufe
» filance , je rentrerai dans le cahos, téné-
39
'MARS 1767% 129
breux où l'on nous a laiffés . Ce n'eft point
» à M. Whitt feul que je prends la liberté
» de m'adreffer , mais encore à tous les
auteurs vivans qui ont traité avec moi
» cette matière , je n'en excepte point les
" anonymes ; je ne rejette que les perfonnalités.
و ر
Les conteftations des Médecins fur le
fait de l'inoculation , ont réveillé le zèle
» des Magiftrats qui , par une fage pré-
» voyance , ont voulu s'affurer , par des
» éclairciffemens certains , de l'utilité ou
» du danger de cette opération. La con
teftation préfente fur un fait tout aufh
» important , ne fixera- t-elle pas leur atten-
» tion ? C'eſt le feul moyen de ftatuer défi-
> nitivement fur cet article , & de fouftraire
l'humanité à la fureur des deux partis
33
وو
» Notre célèbre Journaliſte a fenti toute:
la conféquence d'une prompte décifion .
» Cette queftion , ( nous dit il ) , une des
plus importantes qu'on ait agitées depuis
» long- temps , ne fauroit être difcutée avec
strop d'exactitude. Nous recueillerons:
avec foin les pièces , afin que les Médecins
inftruits puiffent en déduire la pra-
» tique la plus falutaire dans ce genre de
maladie , qui n'a jufqu'ici que trop réfifté
à leurs efforts. Voy. le Journal de
Médecine , mois d'août 1766 , pag. 12-24
»
»
130 MERCURE DE FRANCE.
"
20
و ر
» C'eft à M. le Begue , traducteur de M.
Whitt , & à tous ceux qui , comme lui ,
adoptent cette pratique , à fournir à M.
" Roux les pièces néceffaires à l'inftruction
» de ce procès. Il n'a encore paru que des
» obfervations oppofées à leur fyftême ,
» ou , s'il en a paru quelques - unes qui
» femblent leur être favorables , elles ne
» fauroient être décifives , ce qui nous
» force à demander des faits plus concluans,
» en un mot, des obfervations contraires
» à celles que l'on a publiées . J'ai déja
» fait une fois cette demande dans ma "
و د
première édition ; je l'ai refaite dans ma
» feconde , & encore aujourd'hui dans la
» troisième : on me difpenfera , je penfe ,
» d'y revenir une quatrième fois ; & je
déclare que ce fera la dernière ».
و ر
ORAISON funèbre de François I , Empereur
, pour le jour de l'anniverfaire ; par
le R. P. le Chapelain , Prédicateur de Leurs
Majeftés Impériales & Royales. A Liége ,
ehez Barthelmy Collette , Imprimeur-Libraire
: & fe vend à Paris , chez Moriffet ,
Libraire , place de Sorbonne .
Cette pièce pleine de grands traits , répond
parfaitement à la majefté du fujet ,
& à la réputar de l'orateur. Elle donne
la plus grande idée d'un Prince , dont la
MARS 1767. 131
ן כ
»
cr
35.
mémoire fera long- temps chere à l'Empire
, à la Tofcane & à tous ceux qui ai
ment à voir fur le trône les vertus chrétiennes
& fociales , réunies avec l'éclat du
diadême. « François I , Duc de Lorraine ,
» Prince le plus digne par fes vertus per-
» fonnelles, d'avoir été choifi de Dieu pour
pofféder le coeur de la première & d'une
des plus vertueufes Princeffes du monde;
» pour porter le fceptre de l'Empire &
remplir le premier trône du monde; pour
» devenir le père de la plus nombreuſe &
» de la plus brillante famille du monde
Tel eft le vafte champ que l'orateur ouvre
à fon éloquence toujours foutenue ,
noble & fublime , quoique fimple & fans
prétention , parce qu'elle eft uniquement
fondée fur les chofes & non fur les mots.
On y verra fur-tout avec plaifir & avec le
plus grand intérêt , le tableau raccourci des
principaux événemens qui précédèrent immédiatement
le règne de cet Empereur ;
le parallelle du collège Théréfien & de la
maifon des Orphelins de Vienne ; la
defcription d'un débordement du Danube,
qui inonda le plus grand fauxbourg de
cette capitale ; la peinture pathétique &
attendriffante de la funefte cataſtrophe qui
ravit fubitement un fi bon Prince à la
terre , &c. &c . & c.
F vj
1:32 MERCURE DE FRANCE..
M CHOIX de poélies Allemandes ; par
Hubert: A Paris , chez Humblot , Libraire ,
rue Saint Jacques , près Saint Yves ; 1767
avec approbation & privilége du Roi ;
4 vol. in- 12.
Nous avons déja rendu compte dù pre
mier volume de cet agréable recueil , ou
Hon trouve réuni tout ce que les poëtes
Allemands ont fait de plus excellent dans
tous les genres de poéfies , rendu en fran--
çois avec tous les agrémens de notre langue
. La multitude des ouvrages nouveaux .
a interrompu l'analyfe que nous nous propofons
de donner des trois autres vol . Nous
y reviendrons dáns le Mercure fuivant
& nous nous contenterons dans celui- ci ,
d'avertir le public , que le Libraire a faiċ
imprimer un petit nombre d'exemplaires
in- 8 °, grand & beau papier , pour les cu
rieux & les amateurs des belles éditions.
EPITOME Antiphonarii Romani , feir
vefperale pro dominicis & feftis , in quo.
continentur antiphona , pfalmi , capitula ,
hymni , orationes , commemorationes , completorium
, & officium hebdomadafancta ex
integro. Venetis , apud viduam Joannis-
Nic . Galles , D. D. Epifcopi , Cleri & Collegii
Typ. 1766 ; cum approbatione & privilegio
Regis Ce livre fe vend à Paris , chez
7
MARS 1767:
Barbou, rue & vis- à - vis la grille des Mathurins.
La préfente édition eft exactement con
forme aux grands livres de choeur , imprimés
à Lyon en 1763,, fous les yeux des
auteurs. On a eu attention de marquer les
longues devant les bréves par des notes à
queue qui les précédent . On trouve auffi
à la fin de chaque pièce , les véritables tons
dont elles font compofées. Ce livre ne peut
manquer d'être utile & commode aux ecclé
fiaftiques. On vend chez le même Libraire
Barbou , rue des Mathurins , l'Art du plein
chant , ou Traité théorico - pratique fur la
façon de chanter , vol . in- 12...
EPITOME Gradaalis Romani , feu cantus.
Miffarum dominicalium & feftivarum totius
anni : editio prima , cantui romano fimillima.
Venetis , apud viduam Joannis Nic..
Galles , D. D. Epifcopi , Cleri & Collegii.
Typ. 1766 : cum approbatione & privilegio
Regis . Ce livre fe vend à Paris , chez Bar
bou , rue & vis -à- vis la grille des Mathurins.
Cette édition de l'Antiphonaire Romain
contient les antiennes , les pfeaumes , capitules
, hymnes , verfets & oraifons propres.
des vêpres de tous les dimanches & fêtes
134 MERCURE DE FRANCE.
de l'année. Tout eft difpofé fuivant l'ordre
des offices de l'églife . Pour la commodité
des eccléfiaftiques qui chantent dans
les choeurs , on a rendu ce vefpéral , ainfi
que fon graduel , conforme aux dernières
éditions des grands livres de choeur imprimés
à Lyon.
NOUVELLE Hiftoire de l'Afrique Françoife
, enrichie de cartes & d'obfervations
aftronomiques & géographiques , de remarques
fur les ufages loyaux , les moeurs ,
la religion & la nature du commerce général
de cette partie du monde ; avec la defcription
des productions , & la pofition des
fleuves & rivières qui fervent à la navigation
& au commerce de l'Afrique ; leurs
foudes , leurs diſtances refpectives & les
routes qu'il faut tenir pour y naviguer ;
les chemins nouveaux & directs pour les
mines d'or & pour l'intérieur de la fabrique
; , la defcription des forêts qui produifent
la gomme ; les moyens de rendre
l'Afrique une portion précieuſe à l'Etat &
à la religion ; enfin une differtation phyfique
& hiftorique fur l'origine des Négres ,
& la caufe de leur couleur , avec l'expofition
& la réfutation des fyftêmes anciens
& modernes fur cette matière ; par M.
l'Abbé Demanet , ci- devant Curé & AuMARS
1767. 135
monier pour le Roi en Afrique . A Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
Saint Jacques , au temple du Goût ; La
combe , Libraire , quai de Conti ; 1767 :
deux vol. in- 12.
Ce livre eft divifé en trois parties : la
première contient des defcriptions de toutes
les parties de l'Afrique , de fes ifles
habitées , de leur pofition , de leurs productions
, & de leur commerce refpectif,
comme analogue à l'Afrique Françoife . La
feconde renferme le tableau des moeurs &
de la religion des Africains ; des obfervations
fur leurs ufages , fur les productions
du pays , fur les animaux , fur les plantes, &c.
Enfin on trouve , dans la troisième partie ,
une differtation phyfique & hiftorique fur
l'origine des Négres. La lecture de cet ouvrage
nous a paru très- curieufe : on y apprend
beaucoup de chofes qu'on chercheroit inutilement
ailleurs.
TRAITÉS des contrats de bienfaifance
felon les règles , tant du for de la confcience,
que du for extérieur , par l'auteur du Traité
des obligations. A Paris , chez Debure
l'aîné , quai des Auguftins , à l'image Saint
Paul ; à Orléans , chez J. Rouzeau Montaut
, Imprimeur du Roi , de la Ville , &
de l'Univerfité ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in- 12.
136 MERCURE DE FRANCE.
Il paroît que l'auteur de cet ouvrage
s'eft propofé de traiter toutes les matières
de droit dans autant de volumes féparés ,
pour fatisfaire les perfonnes qui voudront
s'attacher à une partie plutôt qu'à une autre.
Quant au fond de l'ouvrage , c'eft aux jurifconfultes
& aux Avocats à juger fi l'auteur
a bien rempli fon fujet.
MANUEL Harmonique , ou Tableau des
accords- pratiques , pour faciliter à toutes
fortes de perfonnes , l'intelligence de l'harmonie
& de l'accompagnement , avec une
partie chiffrée pour le clavecin, & deux nouveaux
menuets en rondeau ; par .M . Dubreuil,
Maître de Clavecin : prix liv. 16 f.
Paris , chez Lacombe , Libraire , quai de
Conti ; l'auteur , rue de Poitou , au Marais ,
à côté de M. Junot , Notaire ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi ; in- 89'
de 60 pages.
M. Dubreuil , auteur du Dictionnaire
Lyrique que nous avons annoncé l'année
dernière , toujours occupé du foin de proeurer
aux amateurs de la mufique de nouveaux
moyens de cultiver cet art avec plus
de plaifir & plus de lumières , vient de
mettre au jour cette brochure , dans laquelle
toute fortes de perfonnes peuvent facilement
& en peu de temps prendre l'intelli-
7
MARS 1767.
gence de l'harmonie & de l'accompagnement
ouvrage que nous eftimons trèspropre
à donner , fans peine & fans travail
, des lumières utiles fur un art fi agréable
& univerfellement pratiqué aujourd'hui
en France .
: DIALOGUE entre un Auteur & un Rece
veur de la capitation ; par Mde D. L. R.
avec cette épigraphe :
Si að naturam vixeris , numquam pauper eris : fí að
opinionem vives , numquam dives , Epic. in Senec
epiſt. 16 .
A Amfterdam ; 1767 : brochure in - 12
de 36 pages.
C'est ici une plaifanterie qui peut faire
paffer un quart d'heure agréablement.
MÉMOIRE pour l'âne de Jacques Feron .
blanchiffeurà Vanvres , demandeur & défendeur
; contre l'âneffe de Pierre le Clerc ,
jardinier- fleurifte , demandereffe & défendereffe
in- 8 ° de 60 pages .
Ce Mémoire fit beaucoup de plaifir
lorfqu'il parut en 1751 ; comine il eft devenu
fort rare , & qu'il mérite d'être confervé
, on a cru que le public en verroit
la réimpreffion avec plaifir. Cet ouvrage
138 MERCURE DE FRANCE.
renferme une critique également folide &
ingénieufe des moeurs & des ridicules du
temps.
MANIERE de préferver & guérir des
maladies des gencives & des dents ; par
M. Leroy de la Faudiguere , privilégié
fuivant la Cour ; à Paris , de l'Imprimerie
de Valleyre , fils aîné , rue de la vieille
Bouclerie , à l'arbre de Jeffé à l'arbre de Jeffé ; 1766 ;
feuille in- 1 2.
Ce petit écrit annonce un opiat & un
elixir qui font particuliers à M. le Roi de
la Faudiguere , & dont on verra les propriétés
admirables , détaillées dans l'ouvrage
même qu'il faut fe procurer. M. Le Roi
demeure à l'hôtel d'Ouglas , rue Saint
Benoît , vis-à- vis de l'Abbaye de Saint
Germain , au premier.
ETRENNES curieufes & utiles à l'ufage
de la Province du Berri , pour l'année
1767. A Bourges , chez la veuve de Jacques
Boyer , Imprimeur du Roi & dư
Clergé avec approbation & permiffion
du Roi. Il s'en trouve des exemplaires chez
Barbou , rue des Mathurins .
Ce petit almanach donne une connoiffance
très détaillée de la Province de Berry>
MARS 1767. 139
GESONCOUR & Clementine , tragédie
bourgeoife , en cinq actes , en profe , repréfentée
pour la première fois par les Comédiens
ordinaires de S. A. R. Mgr le Duc
Charles de Lorraine & de Bar , & c . le 4
novembre 1766 , jour de la célébration de
la fête de ce Prince ; par M. de Baftide.
A Bruxelles , de l'Imprimerie royale ; 1767 :
brochure in- 12 .
Il y a dans cette pièce des fituations
touchantes , des momens intéreffans. C'eft
un roman mis en action , qu'il eft difficile
de lire fans fe fentir attendri .
L'AMI de la vérité , ou Lettres impartiales
, femées d'anecdotes curieuſes , fur
toutes les pièces de théâtre de M. de Voltaire
; par l'auteur de l'Effai hiftorique &
philofophique fur les principaux ridicules
des différentes nations. A Amfterdam , &
fe vend à Paris , chez Jorry , rue de la
Comédie , aux deux cigognes ; Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe , à la liberté ;
Delalain , rue Saint Jacques ; 1767 : brechure
in- 12 de 150 pages.
Tous les objets contenus dans cette brochure
, par M. Gazon Dourxigné , avoient
déja été traités & avoient paru féparément ;
l'auteur a jugé , avec raifon , que leur
affemblage pourroit former un recueil
140 MERCURE DE FRANCE.
agréable , & que tout ce qui concerne un
écrivain auffi célèbre que M. de Voltaire's
doit être généralement intéreffant.
DISCOURS qui a concouru pour le prix
de l'Académie Françoife en l'année 1767
fur ce fujet expofer les avantages de la
paix ; infpirer de l'horreur pour les ravages
de la guerre , & inviter toutes les nations à
fe réunir pour affurer une tranquillité générale
; par M. l'Abbé Maury , de l'Acadé
mie des Arcades de Rome. A Paris , chez
de Hanfy le jeune , Libraire , rue Saint
Jacques ; Lacombe , Libraire , quai de
Conty 1767 in - 8 .
Quoi que ce difcours n'ait pas été cou
ronné , comme ceux de MM . de la Harpe
& Gaillard fur le même fujet , il mérite
du moins d'être lu.
LETTRE de M. A. Petit , Docteur-
Régent & ancien Profeffeur de la Faculté
de Médecine de l'Univerfité de Paris ,
Membre des Académies Royales des Sciences
de Paris & de Stockholm , & c. à M. le
Doyen de la Faculté de Médecine ; fur
quelques faits relatifs à la pratique de l'inoculation
. A. Amfterdam, & fe trouve à
Paris , chez Vallat- la- Chapelle , Libraire ,
au Palais , fur le perron de la Sainte Chapelle
; 1767 in- 8 ° de 40 pages..
MARS 1767. 141
Nous avons dit que nous nous contenterions
de rapporter déformais les titres des
ouvrages qui traitent de l'inoculation ; vu
la multiplicité des écrits qui paroiflent
tous les jours fur cette matière.
LE Galant Efcroc , comédie en un acte
en profe , précédé des adieux de la parade ,
prologue en vers libres. A La Haye ; &
fe trouve chez Gueffier , rue de la Harpe ,
vis-à- vis de celle de Saint Severin ; 1767 :
in- 8°.
Cette pièce fait partie du Théâtre de
Société , compofé , jufqu'à préfent , de la
Veuve , du Roffignol , & de la Partie de
Chaffe de Henry IV. Nous trouvons dans
la comédie du Galant Efcroc des caractères
bien frappés , & par-tout le ton du plus
grand monde. Quant à la partie dramati
que , nous la croyons faite dans toutes les
règles de l'art. La marche eft vive , le plan
correctement deffinée , & les détails nous
ont paru pleins de chaleur. Nous en parle
rons plus amplement dans un de nos prochains
Mercure à l'article des fpectacles.
THÉMISTOCLE , tragédie , par M. Mo
Line ; avec cette épigraphe :
Homines ad Deos nullâ re propiùs accedunt quàm
falutem hominibus dando. Cic. pro Ligario,
142 MERCURE DE FRANCE.
Prix trente fols. A Paris , chez Dufour ,
Libraire , quai de Gefvres , la quatrième
boutique à gauche , en entrant par le pont
Notre -Dame , au bon pasteur ; 1767 ; avec
approbation & permiflion ; in- 8°.
Nous avons déja plufieurs tragédies fur
ce fujet ; c'eft au public à juger lequel des
différens auteurs mérite la préférence.
PANTHÉE , tragédie ; par M. Traverfier
prix trente fols, A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez Dufour , Libraire ,
quai de Gefvres , au bon paſteur , la quatrième
boutique à gauche , par le pont
Notre-Dame : 1766 .
Voici encore une tragédie qui n'a point
été repréſentée , & dont le fujet avoit
déja été traité par d'autres poëtes.
EPÎTRE à une Dame qui allaite fon
enfant , pièce qui a concouru pour le prix
de l'Académie Françoife en 1766 ; par
M *** ; avec cette épigraphe :
Où j'ai trouvé les foins d'une mère , ne dois -je
pas l'attachement d'un fils ? J. J. Rouffeau.
A Paris , chez Regnard , Imprimeur de
l'Académie Françoife , grand'falle du Palais
, à la providence , & rue baffe des
Urfins ; 1766 : in- 8 ° .
MARS 1767 . 143
Nous avons remarqué dans cette épître
quelques vers de fentiment.
ETRENNES nantoifes , eccléfiaftiques ,
civiles & nautiques pour l'année commune
1767 , calculées au méridien de Nantes,
A Nantes , chez la veuve de Jofeph Vatar
Imprimeur du Roi & de Mgr l'Evêque ;
avec privilége du Roi. A Paris , chez Gueffier
, Libraire , quai des Auguftins ; prix
18 fols.
Les perfonnes qui defirent de connoître
la Bretagne & les habitans notables de
cette province trouveront ici de quoi fa
tisfaire leur curiofité .
SUITE des bagatelles anonymes recueillies
par un amateur , in- 8 °. grand papier ,
avec vignette & cul- de- lampe en taille
douce : le trouve à Paris , chez Delalain ,
Libraire , rue Saint Jacques , près la fontaine
Saint Severin. Prix 1 livre 4 fols
broché.
Le même Libraire vient d'acquérir les
livres fuivans que nous avons annoncés
dans le temps avec l'éloge qu'ils méritenr.

Les LES après foupers de la campagne , ou
- recueil d'hiftoires amufantes & intéreffantes
; 4 parties en 2 vol. in- 12 : 6 liv,
relié.
44 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES de Mademoiſelle Juffy , contenant
fon hiftoire , nouvelle édition , in-
12 , 1 liv . 10 fols broché.
Le nouveau fpectateur & le monde ,
fuite de cet ouvrage ; 12 vol. in - 12 , 301.
reliés. Les volumes fe vendent féparément.
PROJET de paix perpétuelle ; par J. J.
Rouffeau , de Genève ; in - 12 , avec une
eftampe de M. Cochin, 1 liv. 4 fols.
AVENTURES de Victoire Ponty, 2 parties
petit in- 12 , 1 liv. 4 fols broché.
1-
DISSERTATION fur la petite vérole &
l'inoculation ; par M. P. D. M. Docteur
de la Faculté de Médecine de Paris ; feconde
édition augmentée , in- 12 , 15 fols

broché.
A VIS
On vient de réimprimer la traduction
des Lettres Perruviennes en italien ; par
M. Deodati , avec le françois à côté. Cette
traduction eſt eſtimée des connoiffeurs
pour
la correction , la clarté & l'élégance du
ftyle ; elle l'eft auffi , par une méthode toute
nouvelle & très-fimple , d'une utilité merveilleufe
pour bien apprendre en peu de
temps la profodie italienne , qui , fans
cela
MARS 1767 . 145
cela , coûteroit toujours aux amateurs des
années entières. L'on trouve cet ouvrage
en deux volumes in- 12 , à raifon de cent
fols , relié , chez Molini , Libraire , fur le
quai des Auguftins.
On trouve auffi chez le même Libraire
la differtation fur l'excellence de la langue
italienne , faite par le même auteur , avec
une lettre de M. de Voltaire à ce sujet , &
la réponſe de M. Deodati.
DELALAIN , Libraire , rue Saint Jacques
, donne avis qu'il vient d'acquerir les
exemplaires qui reftoient d'un ouvrage
intitulé le Deffinateur pour les fabriques
d'or & d'argent & de foie , avec la traduction
de fix tables raifonnées, tirées de l'Abecédario
pittorico , imprimé à Naples en
1733 ; par M. Joubert de l'Hiberderie : un
vol. in - 8 ° , qui fe vendoit précédemment
chez M. Bauche ; & nous croyons faire
plaifir à nos lecteurs , en les prévenant de
ce changement ; nous nous rappellons trèsbien
d'avoir annoncé dans fon temps cet
ouvrage avec éloge * ; & qu'il eft même
néceffaire à ceux qui veulent connoître la
partie des manufactures , & peut faire fuite
* Mercure février176 5. Journal Encyclopédique
mars 1765. Journal des Dame Janvier 1765.
Journal des Savans.
G
#46 MERCURE DE FRANCE .
aux mémoires que l'Académie donne fuc
ceffivement fur tous les arts & métiers.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
De Bruxelles , le 6 février 1767.
PERMETTEZ , Monfieur , à un de vos
lecteurs , de vous adreffer la lettre ci-jointe,
pour être inférée dans votre prochain Mercure.
Vous obligerez bien fenfiblement, &c.
TOURNAIRE DE LA TOUR.
"
LETTRE à M. COLLE , auteur de la comé
die de la Partie de Chaffe de Henry IV.
MONSIEU ONSIEUR ,
VOTRE Comédie de la Partie de Chaffe
de Henri IVa eu quatre repréfentations
dans cette ville . Aux trois premières elle
a été fort applaudie , & à la quatrième ,
bien plus encore. Cette dernière a été donnée
hier à l'occafion de l'heureufe convalefcence
de Son Alteffe Royale Mgr le
Princes Charles, Duc de Lorraine, de Bar,
MARS 1767 . 147
Gouverneur Général des Pays - Bas
Autrichiens, &c . Le rapport qu'il y a , Monfieur
, entre le caractère de ce bon Prince
& celui de votre héros eft fi frappant ; ou ,
pour mieux dire, l'âme de notre Prince eft
fi parfaitement femblable à celle du père
des Français , qu'à chaque endroit de votre
pièce, ou l'on peut dire: voilà véritablement
Henri ! on difoit & l'on s'écrioit : voilà
Charles , voilà Charles! Le Prince qui avoit
été conduit de fon palais jufqu'au théâtre ,
aux acclamations d'un peuple immenfe, fut
attendri jufqu'à mêler fouvent fes larmes
à celles de fes fujets, Concevez , Monfieur,
quel jour délicieux pour un bon Prince !
Quel fpectacle ! Ce fpectacle intéreffant
conduifit naturellement à un examen &
àune analyfe plus raifonnée de votre pièce.
Il n'y eut qu'une voix pour rendre juſtice
à vos talens & applaudir au choix d'un fujet
qui fait l'éloge de votre coeur & de
votre plume. Comme il n'y a rien de fi
glorieux ni d'auffi flatteur qu'un pareil
fuffrage unanime , je fuis ravi , Monfieur ,
d'être un des premiers à vous l'annoncer
& à faire connoître jufqu'où vont l'affection
& la reconnoiffance des Bruxellois
envers leur Prince .
J'ai l'honneur , & c.
TOURNAIRE DE LA TOUR.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
COURS public de plufieurs Sciences.
DEUX perfonnes accoutumées à enfeigner
avec fuccès , ont été autorifées pour
ouvrir , dans une même falle , un cours
combiné de quelques fciences , dont elles
enfeigneront chacune une partie féparée .
Ce cours s'ouvrira au commencement
de cette année 1767 , dans le quartier du
Louvre.
Le lundi , mercredi & vendredi , on
donnera un cours du calcul complet , à dix
heures précifes du matin ; à onze , on donnera
les principes de la géographie , tant
ancienne que moderne , & à midi une leçon
de la langue allemande .
Les mardi , jeudi & famedi , on donnera
à dix heures du matin un cours de
géométrie & de trigonométrie ; à onze ,
une leçon fur l'hiftoire univerfelle , & à
midi on expofera un examen fur les principes
généraux du langage , ou élémens
de grammaire appliqués d'abord à la langue
françoife.
On recommencera toutes ces parties
tous les quatre mois , pour la facilité de
ceux qui n'auront pû foufcrire au temps
néceffaire , & l'on trouvera la diftribuMARS
1767. 149
tion de toutes les leçons dans le profpectus
imprimé.
Les foufcriptions font ouvertes chez M.
Gibelin , rue du Chantre , vis - à- vis l'hôtel
du Saint- Efpfit , dans la maifon de M.
Marteau , au fond de la cour à gauche ,
au fecond , reftant chez M. Bemetzirieder.
A 6 liv . par mois pour chaque partie.
24521
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I V.
BEAUX- ARTS.
CHIRURGIE.
HÔPITAL de M. le Maréchal DE BIRON
actuellement au Gros Caillou .
Nous avons cru qu'il étoit déformais
fuperflu de continuer à donner les liftes
des traitemens faits avec les dragées antivénériennes
dans l'hôpital des Gardes
Françaifes. Des fuccès fi conftamment foutenus
, non-feulement dans cet établiffement
, mais encore dans tous les hôpitaux.
militaires , où l'on ne traite les troupes de
Sa Majesté que par ce remède , ne peuvent
plus laiffer aucun doute fur l'efficacité
& la fupériorité de la méthode de M.
Keyfer. Ce n'est donc plus pour en faire
l'apologie que nous donnons l'état fuivant
, mais pour faire connoître le nouvel
hôpital que M. le Maréchal de Biron
vient d'établir au Gros Caillou , pour les
Gardes Françoifes & Suiffes , qui y feront
MARS 1767 .
également admis & traités . C'eft un tribut
d'éloges que nous ne croyons pas pou
voir nous difpenfer de payer à cet illuftre
citoyen ; car c'eft louer les grands hommes,
que de faire connoître les chofes utiles
qu'ils font en faveur de l'humanité.
Ce nouvel établiffement , beaucoup plus
étendu que l'ancien , permet d'y recevoir
non-feulement tous les foldats des deux
corps , qui font attaqués de maladies vénériennes
, mais encore tous ceux qui font
atteints de quelque maladie, quelle qu'elle
foit. Ainfi onne s'y borne plus à ne traiter
que douze foldats à la fois ; il y a eu conftamment
depuis le nouvel établiffement
So ou 100 malades par chaque traitement.
Chaque foldat a fon lit & fes vêtemens
d'entrée ; il y a un nombre fuffifant d'officiers
de fanté , de domeftiques & de perfonnes
prépofées à maintenir l'ordre. Les
alimens & les remèdes y font diftribués
avec le plus grand foin & la plus grande
exactitude ; & nous doutons qu'il y ait ,
nous ne difons pas dans le royaume , mais
dans l'univers entier, un lieu où les malades
foient plus commodément , plus agréablement
même , & mieux traités.
Les portes de l'hôpital font ouvertes à
tout le monde ; M. Keifer ne ceffe d'inviter
les gens de l'art & les praticiens de ve-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
mir s'affurer par eux -mêmes , de l'efficacité
de fa méthode ; il ofe les affurer qu'ils
y recevront toujours de la part de tout le
monde , l'accueil qu'ils méritent ; & s'il
en étoit quelqu'un qui voulût honorer de
fes confeils & de fes lumières , foit M.
Keyfer lui-même , foit les perfonnes prépofées
fous lui pour l'adminiftration de
fon remède , il doit être affuré qu'on les
recevra avec reconnoiffance & qu'on fe
fera un devoir d'en profiter.
M. Keyfer croit devoir faifir cette occafion
pour réparer une fauffe imputation
qui lui eft échappée dans fon examen du
parallèle des différentes méthodes de traiter
la maladie vénérienne . Il dit , pag. 186 ,
en parlant des traitemens faits dans l'hôpital
de Mézières : « Nous fommes obligés
de convenir que fi les dragées antivé-
» nériennes avoient été adminiftrées par-
» tout avec auffi peu de circonfpection
» que dans cet hôpital , elles n'auroient
» pas eu les fuccès qu'on avoit lieu d'en
» attendre. Il paroît, par les différens états ,
» qu'on les a portées fouvent à des dofes
» exceffives dans toutes fortes de fujets ».
Et pag. 245 , après avoir rendu compte de
quelques obfervations qui fe trouvent dans
les premiers états de cet hôpital fur quelques
foldats morts pendant le traitement :
MARS 1767.
153-
و ر
« ce petit nombre d'obfervations ne juf-
» tifie que trop ce que j'ai dit de l'admi-
» niftration des dragées dans l'hôpital de
» Mézières ». Il ne diffimulera pas qu'en
écrivant ainsi , il croyoit être fondé à faire
des reproches au fieur Marchant , actuellement
Chirurgien Major de cet hôpital ;
il ignoroit alors que ce Chirurgien n'étoit
pas encore à la tête de cet hôpital , lorfqu'on
commença à y introduire l'ufage des
dragées antivénériennes , temps auquel
font arrivés les accidens qu'il avoit cru devoir
lui attribuer. Il ignoroit auffi qu'encore
aujourd'hui, le fieur Marchant n'a pas
les dragées en fa difpofition ; qu'elles font
dépofées à la pharmacie & diftribuées fur
fon ordonnance : enfin qu'il ne rédige pas
fes états , & qu'il ne fait que les viſer à
la fin du mois. Ces différentes circonftances
, jointes aux preuves multipliées qu'il a
eues de la probité & des lumières du fieur
Marchant , ne lui permettent pas de différer
plus long- temps à fe rétracter. M. Keyfer
eft bien éloigné de vouloir imiter fes
adverfaires ; il n'a pas befoin , pour la défenfe
de fa caufe , d'avoir recours à la
calomnie .
G v
152 MERCURE DE FRANCE.
mir s'affurer par eux -mêmes , de l'efficacité
de fa méthode ; il ofe les affurer qu'ils
y recevront toujours de la part de tout le
monde , l'accueil qu'ils méritent ; & s'il
en étoit quelqu'un qui voulût honorer de
fes confeils & de fes lumières , foit M.
Keyfer lui-même , foit les perfonnes prépofées
fous lui pour l'adminiftration de
fon remède , il doit être affuré qu'on les
recevra avec reconnoiffance & qu'on fe
fera un devoir d'en profiter.
M. Keyfer croit devoir faifir cette occafion
pour réparer une fauffe imputation
qui lui eft échappée dans fon examen du
parallèle des différentes méthodes de traiter
la maladie vénérienne . Il dit , pag. 186 .
en parlant des traitemens faits dans l'hôpital
de Mézières : « Nous fommes obli-
30
gés de convenir que fi les dragées antivé-
» nériennes avoient été adminiftrées par-
» tout avec auffi peu de circonfpection
» que dans cet hôpital , elles n'auroient
» pas eu les fuccès qu'on avoit lieu d'en
» attendre. Il paroît, par les différens états ,
qu'on les a portées fouvent à des dofes
» exceffives dans toutes fortes de ſujets
Et pag. 245 , après avoir rendu compte de
quelques obfervations qui fe trouvent dans
les premiers états de cet hôpital fur quelques
foldats morts pendant le traitement :
»
MARS 1767. 153-
« ce petit nombre d'obfervations ne juf-
» tifie que trop ce que j'ai dit de l'admi-
» niftration des dragées dans l'hôpital de
» Mézières . Il ne diffimulera pas qu'en
écrivant ainsi , il croyoit être fondé à faire
des reproches au fieur Marchant , actuellement
Chirurgien Major de cet hôpital ;
il ignoroit alors que ce Chirurgien n'étoit
pas encore à la tête de cet hôpital , lorſqu'on
commença à y introduire l'ufage des
dragées antivénériennes , temps auquel
font arrivés les accidens qu'il avoit cru devoir
lui attribuer. Il ignoroit auffi qu'encore
aujourd'hui, le fieur Marchant n'a pas
les dragées en fa difpofition ; qu'elles font
déposées à la pharmacie & diftribuées fur
fon ordonnance : enfin qu'il ne rédige pas
fes états , & qu'il ne fait que les vifer à
la fin du mois . Ces différentes circonftances
, jointes aux preuves multipliées qu'il a
eues de la probité & des lumières du fieur
Marchant , ne lui permettent pas de différer
plus long- temps à fe rétracter. M. Keyfer
eft bien éloigné de vouloir imiter fes
adverfaires ; il n'a pas befoin , pour la défenfe
de fa caufe , d'avoir recours à la
calomnie .
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
ETAT des malades qui ont été traités des
maladies vénériennes fous les yeux &
par
puis le 30 - Mai 1765 , jufqu'au premier
la méthode de M. DE KEYSER , dede
Septembre 1766 ..
Noms des Soldats . Dates des Dates aes
entrées. forties.
Compagnies
1765 .
VIZÉ , Flament ,
30 mai. 16 juill.
Anterroche , Bray , 6 juin . 16 juill
Pronleroy ,
Le Brun ', 13 juin. 23 juill.
Defpiés ,
Charpentier , 13 juin. 23 juill
Latour , Kryer , 20 juin. 30 juill
La Sône , Caillou , 20 juin. 30 juill
D'Obfonville , Praflier , 20 juin. 30 juill
Guezgorláy , Marne , 18 juill . 27 août.
Guezgorlay , Bourguignon , 18 juill . 27 août.
Colonelle ,
Berap ,
23 juill. 3 fepr.
Coëtterieu , La Cour ,
25 juill. 10 fept.
Anterroche , Chevalier,
La Sône , -
Cottandre ,
La Sône ,
Serpe ,
Villers , Rouffel ,
Colonelle , Bernard ,
Mathan , Coulvé ,
Poudenx ,
Ventribou ,
Poudenx , Lefeuvre
Colonelle ,
D'Obfonville , Patté ,
D'Obfonville , Monnet ,
Poudenx , Trifte ,
*
1er août. 10 fept.
8 août. 22 oca .
8 aout. 25 fept.
22 août. 8 fept.
29août. 15 octo
5 fept. 15 octo.
5 fept . 22 octo.
9 octo. 19 nov.
octo . 26 nov .
17 0c0.26 nov .
17
La Réjouiffance , 24 octo. 26 nov.
31 0c0.10 déc
MARS 1767. 155
Compagnies.
Noms des Soldats . Dates des Dates des
entrées. forties .
1765.1766.
La Sône ,
Poudenx ,
Chenut , 3 déc. 7 janv.
La Feuillade , 11 déc. 14 janv.
D'Hallot , Dupont , 19 déc. 21 janv.
De Graffe , Le Roy 19 déc. 28 janv.
De Graffe , Pouge ,
19 déc . 18 fév.
D'Offronville , Hainault , 21 déc. 28 janv .
Le Camus , Lefort 27 déc. 4mars.
,
Razilly ,
Duchefne 26 déc. 4 fév.
1766.
Bouville ,
Brunot , 2janv. 11 fév.
Bouville , Givet , 2janv. 11 fév.
Villers , Queunetier , 9janv. 25 fév.
D'Offranville , Valentin , 16janv.25 fév.
Marfay , Saint - Beuve , 6janv. 25 fév.
D'Hallot , Garabis , 30jany , 11mars .
Mithon Girault , 8 fév. 25 mars.
Bouville , Charvet , 13 fév. 25 mars .
La Sône , L'Entredenx , 20 fév. 1er av.
Colonelle , Berard 25 fév. 8avril .
Poudenx , Beaulieu ".. 25 fév. 8avril.
Colonelle , Berap ,
18mars, 29 avril.
D'Hallot Mandrou "
Le Camus , Valentin ,
La Sône , Legras ,
Anterroche , Fremont ,
19mars. 6 mai.
20mars. 29avril.,
18 fept
. 27mars.
27mars. 3 mai.
Mathan 2
Lacomble , 16 avril. 29 mai .
Bouville , Dumont ,
D'obfonville , Dufour ,.
Defpiés ,
Razilly ,
Mithon
Richer ,
Jourdel ,
Bourgoire ,
29avril. 5 juin.
29 avril.
8 mai. 19 juin
17 avril . 25 mai .
18 avril . 10 jull.
G vj.
156 MERCURE DE FRANCE.
Compagnies. Noms des Soldats . Dates des Dates des
entrées. forties.
Anterroche , Baudry , 8 mai. 14 août.
Latour ,
Jouvenot , 21 mai . 26 juin.
Dépôt,
Claufel , 22 mai . 26 juin .
La Sône , Deridier , 20 mai . 26 juin.
La Sône , Ponthieu , 24 mai. 3 juill .
Defpiés ,
Aumont , 24 mai . 10 juill ,
Prontleroy ,
Francfort ,
25 mai. 3 juill.
Mithon , Sajotte , 26 mai . 3 juill.
Marfay ,
Tocant , 25 mai. 24 juill.
Coëtterieu , Feradieu , 26 mai. 26 juin.
D'Offranville , Fautras , 26 juin. 10 juill.
Muficien ,
Bridoux , 27 mai. 21 août .
Defpiés , De l'homme , 31 mai. 10 juill.
La Sône , Saint-Jean , 3 juin. 24 juill.
Dépôt , Chandellier , 5 juin. 7 août.
Defours , Gabriel ,
3 juin. 24 juill.
Baudouin , Rambour ,
10 juin. 24 juill.
Chatulé ,
Prevot , 10 juin. 24 juill .
Coëtterieu ,
Gonault , 15 juin.
Bouville , Berry , 16 juin. 14 août.
Dépôt ,
Churmanne , 18 juin. 17 fept.
Le Camus ,
La Sône ,
Bombelles ,
Le Jeune , 20 juin. 31 juill.
Lemoine , 21 juin. 24 juill.
Crepy , 22 juin. 25 fept.
Dépôt ,
Cardos , 25 juin. 28 août.
Dépôt ,
Louëtte , 25 juin. 10 juill .
Dépôt ,
Maillet , 26 juin. 31 juill.
Defmoges , Geille , 28 juin. 4 fept.
D'Anterroche , Sergent , 29 juin. 7 août.
Marfay, D'Aumont , 30 juin. 25 fept.
D'Obfonville , Belloy , 30 juin.
D'Obfonville , Bernard , 30 juin.
MARS 1767. 157
Compagnies. Noms des Soldats . Dates des Dates des
entrées. forties.
D'Aldart , Mareoulx , 1erjuill. 7 août.
Dudreeneue , La Fleur , 4juill. 21 août.
La Sône ,
Langand , 5 juill. 14 août.
Dépôt , La Rofe , 2 juill. 7 août.
La Sône , Recicourt , 5 juill . 14 août.
Bouville , Prefle , 6 juill. 24 juill .
Defours , Oftende , 10 juill . 28 août.
D'Hallot ,
Garabis , 10 juill . 14 août .
Dépôt , Boyer , 10 juill . 25 fept.
Dudreeneue , Lemaître , 12 juill. 4 fept.
Tourville , Garelle , 15 juill, fort. fans
traiteme.
Bouville , Tourneur , 13 juill.21 août.
Dampierre ,
Parmentier
17 juill . 25 fept.
Dampierre ,
Guin , 19 juill. 28 août.
Defpiés , Charpentier , 20 juill. 14 août .
Chatuté , Bararin , 21 juill. 11 fept.
Tourville , Chapelle , 23 juill. 21 août.
De Graffe , Blondelle , 26 juill. 4 fept.
D'Offranville , Patin , 26 juill. 2 octo.
Tourville , Sapin , 26 juill . 28 août.
D'Hallot , Beaufire ,
27 juill. 4 fept.
Rochegude , Morel , 27 juill . 4 fept.
La Sône , Lahaye , 27 juill. 18 fept.
Dépôt , Malbranche , 29 juill . 21 août.
Dépôt , Fougeufe , 31 juill. 17 août.
La Sône , Tranquille , 31 juill. 11 fept.
D'Offranville , Verray ,
D'Offranville , Mothé ,
1eraoût. 11 fept.
Beaudouin , Lefage ,
Beaudouin , L'huillier ,
Chevalier , Leclerc ,
er
1 août. 11 fept.
1er août. 17 fept .
1er août. 20 nov.
3 août. 28 fept.
août. 11 fept.
5 août. 11 fept
Razilly ,
Benault .
3
Bombelles ,
Laumonier ,
158 MERCURE DE FRANCE.
Compagnies . Noms des Soldats. Dates des Dates des
entrées. forties.
Coëtterieu , Barthélemy 8 août. 18 fept.
Coëtterieu , Durand ,
Pronleroy ,
Serceau ,
8'août . 18 fept.
12 août. 15 fept.
Le Camus Daucé , août. 18 fept.
Pronleroy , Le Brun 10 août. 25 fept.
Villers , J. Quennetus , 12 août. 15 ſept.
Defmoges ," Dufour , 16 août. 25 fept.
Bombelles , Le Belle , 15 août. 25 fept.
Dépôt , Carrier , 15 août. 11 fept.
Dudreeneue , Barbier , 13 août. 18 fept,
Dépôt , Churmane ' , 20 août . 11 fept.
D'Hallot , Dupont , 24 août. 2 octo..
D'Hallot , Coeur de Roi , 24 août. 27 ſept.
La Sône ,
Vennet , 26 août. 2 octo..
D'Hallot , Feffard , 27 août. 9 nov .
D'Obfonville , Patté , 28 août 29 octo.
Coëtterieu , Belleville , 29 août. 9 octo .
Latour , Boulay, 1er fept. 9 octo.
Lafuite de cet état , au Mercure prochain .
ARTS AGRÉABLES.
GRAVUR E.
STATUE équeftre de Louis XV , dont l’inauguration
a été faite à Paris le 20 juin
1763 ; décoration d'une moitié de la terraffe
des thuilleries , du côté de la place
MARS 1767. 152
de Louis XV; façade d'un des bâtimens
de cette même place ; & fon plan , avec la
nouvelle paroiffe de la Magdeleine . Ces
quatre eftampes , dédiées à M. le Marquisde
Marigny, Commandeur des Ordres du
Roi , Directeur & Ordonnateur Général
de fes bâtimens , jardins , arts & manufactures
royales , &c. par M. le Rouge : le
fe
trouvent chez l'autetir , rue du Fouare.
Prix 3 liv. 3.
LA France confidérée fous tous les principaux
points de vue qui forment le tableau
géographique & politique de ce
royaume ; par le fieur Brion de la Tour
Ingénieur Géographe du Roi ; ouvrage
que nous avons annoncé dans nos derniers
Mercures , appartient maintenant au fieur
& à la veuve Chéreau , aux deux piliers
d'or , rue Saint Jacques.
Le fieur Petit , rue du Petit Pont , àl'i
mage Notre -Dame , donne avis qu'il vient
de mettre en vente un écran à main , repréfentant
le jeu du Wift , avec la lettre &
le fens des principales règles de ce jeu : on
a raffemblé dans cet écran l'utile & l'agréa
ble.
Il paroît , chez le même , une eftampet
fur la demi - feuille de grand aigle , grayée
d'après le tableau original de Bartho160
MERCURE DE FRANCE.
lomée , repréfentant le pont de Vôges .
payfage intéreffant : dédié à M. le Marquis
de Villette , & gravée par Michel.
MUSIQUE. O
DEUXIÈMF recueil d'airs choifis , avec
accompagnement
de guitarre ; dédié à
Madame la Ducheffe de Gramont ; par
M. Gougelet : prix 6 liv. A Paris , chez
l'auteur , chauffée d'Antin , à la barrière
Blanche , chez M. le Duc de Gramont , &
aux adreffes ordinaires de mufique.
SEI duetti , par due violini : compoſti
dall. Sig. Avolio , mis au jour par M. Venier
, feul éditeur defdits ouvrages . Opera
feconda. Prix 6 liv. N. B. voyez l'oeuvre
troifième des duo du même auteur. Ils
font d'un goût nouveau & de la plus grande
facilité. Ils fe vendent à Paris , chez
M. Venier , à l'entrée de la rue S. Thomasdu-
Louvre , vis - à- vis le château d'eau ;
& aux adreffes ordinaires de mufique. A
Lyon , chez M. Cafteau , place de la Comédie
.
On trouve auffi chez le même , M. Venier,
& aux même adreffes , fei finfonie ,
MARS 1767. 161
a quatro o a più ftromenti , con corni da
caccia e oboe ad libitum , compofte dall .
Sig. Cannabich , Maeftro di Concerto , e
primo Violino di S. A. S. l'Elettor Palatino
; opéra vi . Prix 12 - liv.
SIX fonates à violon feul & baffe continue
, dédiées à Madame la Dauphine :
compofées par M. Mondonville le jeune ,
Ordinaire de la mufique du Roi. Prix 9 l .
Chez l'auteur , à Verfailles , & à Paris ,
chez Bouin , Marchand , rue Saint Honoré ,
à côté des écuries du Roi , & aux adreffes
ordinaires.
#GZ MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE V
SPECTACLES.
O PÉRA.
LE dimanche premier février , on a
donné la première repréfentation de la
reprise de Théfée , avec la mufique de
LULLI , tel qu'il avoit été remis l'année
dernière. Il y avoit à cette repréfentation
la même affluence qu'à celle d'une nouveauté
. On a beaucoup applaudi , & l'on
eft convaincu généralement qu'il n'y avoit
& ne pouvoit y avoir de meyen plus fenfé ,
en même temps plus agréable , pour nous
conferver le précieux fond qu'ont formé
les deux créateurs de notre opéra , que de
laiffer fubfifter religieufement l'admirable,
on pourroit dire peut- être , l'inimitable
chant de LULLI , dans fa vocale des fcènes,
& quelques -uns de fes excellens morceaux
de fymphonie. En mariant le tout , ainfi
qu'on a fait dans cet opéra & dans quelques
autres , à des airs de divertiſſemens ,
à des accompagnemens tels , s'il eft poffiMARS
1767. 163
ble , que le génie de ce fublime muficien
les lui auroit infpirés , s'il eût eu de for
temps les idées qu'ont fait naître depuis
les progrès fucceflifs de la mufique en
France , & s'il eût joui , pour les rendre ,
des talens qu'ont produits & que perfectionnent
, tous les jours , ces mêmes progrès
.
Ce fuccès & cette affluence fe font toujours
foutenus. Il eft même arrivé une
chofe digne d'être remarquée par fa fingularité.
A la fixième repréfentation , M.
LEGROS , n'ayant pas la voix bien difpofée
, M. PILOT le fuppléa dans le rôle de
Théfée. A la repréſentation fuivante ( le
5 Février ) M. LARRIVÉE dans le rôle
d'Eglé , fut auffi doublé par M. Durand,
Mile LARRIVÉE dans celui d'Eglé paz
Mlle BEAUMESNIL & Mlle DUBOIS , par
Mlle DUPLAN dans celui de Médée. Les
progrès de tous ces fujets , & particulièrement
de Mlle DUPLAN , ont tellement
frappé le public , que l'affluence a redoublé
à toutes les repréſentations fuivantes ,
au point qu'à celle du Dimanche 22 , qui
a précédé la repriſe annoncée de la Reine
de Golconde, & que, par cette raison , on
croyoit être la dernière , un nombre trèsconfidérable
de perfonnes ne purent y
trouver place , la falle ayant été remplie
164 MERCURE DE FRANCE.
de fort bonne heure . Cet événement eft
d'autant plus honorable pour les acteurs
en fecond , que l'on avoit fort applaudi ,
& avec juftice , les premiers dans ces mêmes
rôles. Nous ne parlerons point , en
eette occafion , de M. PILLOT , parce que
fes talens pour le débit de la fcène , pour
l'action théatrale , & même pour l'art du
chant , font connus , & ont été longtemps
en poffeffion du premier rang fur
ce théâtre. Nous rendrons juftice avec plaifir
à M. DURAND , fur la fuppreffion de
quelques défauts d'habitude , qui altéroient
le plaifir d'entendre fa belle voix ; entre
autres , la lenteur dans le chant. Ce feroit
cependant mal reconnoître fes foins , fon
zèle & fes talens , fi en joignant nos applaudiffemens
à ceux que lui donnent avec
raifon les fpectateurs , on ne l'informoit
que tous les amateurs de ce fpectacle defireroient
qu'il mît encore plus de rapidité
dans le débit du récitatif. On a vu , avec le
plus grand plaifir , les talens de la jeune
Mlle BEAUMESNIL , fon intelligence &
fes grâces fe développer & s'accroître dans
le rôle d'Eglé : mais nous ne pouvons trop
infifter fur l'efpèce de prodige , par lequel
Mlle DUPLAN fecondée , comme on le
fait , d'une fort belle & grande voix , eſt ,
pour ainfi dire , fortie tout-à- coup de l'éMARS
1767 : .165
paiffeur des entraves qui fembloient rete
nir depuis long- temps le grand talent
qu'elle déploye dans le rôle de Médée ; &
qui s'eft encore confidérablement élevé
depuis le premier jour qu'elle a chanté ce
rôle. Nous croirions manquer à ce que l'on
doit à de fi belles difpofitions , fi nous ne
lui donnions le même avis qu'à l'acteur
précédent fur le débit. Un talent auffi diftingué
ne peut refter en- deçà du dernier
degré de la perfection .
Le mardi 28 , on a donné la première
repréſentation de la repriſe d'Aline , Reine
de Golconde, ballet héroïque en trois actes,
repréſenté pour la première fois le 15 avril
de l'année dernière , applaudi & fuivi pendant
tout le commencement de la belle
faifon ; poéme de M. Sedaine : muſique
de M. Moncigny.
Nous avons parlé dans le temps , de
cet agréable opéra. Les auteurs du poëme
& de la mufique y ont fait des changemens
heureux , lefquels ont paru plaire à
la nombreufe affemblée qui étoit à cette
repréſentation. La partie des divertiffemens
, fur- tout au fecond acte , a été entre
autres fort enrichie. Le public a paru goûter
particulièrement une pantomime de niais
& de niaife qu'exécutent Mlle ALLARD
& M. D'AUBERVAL , M. GARDEL , Mlle
166 MERCURE DE FRANCE.
GUIMARD & Mlle PESLIN , fe diftinguen
fingulièrement dans les différentes entrées
de cet opéra. Nous en rendrons un compte
plus détaillé dans la fuite , le temps & l'étendue
des matières de cet article ne le
permettant pas à préfent.
M. LARRIVÉE chante le rôle de Saint-
Phar , comme l'année dernière , c'eſt- àdire
avec le même goût , le même éclat , &
la même fatisfaction des auditeurs . C'eſt
Mlle BEAUMESNIL qui chante celui d'Aline
, dans lequel ellé a été fort applaudie.
Nous ne doutons pas que le public ne continue
à voir avec grand plaifir plufieurs
repréſentations de ce ballet, dont le fpectacle
, comme on le fait déja , a été trouvé
charmant.
Le jeudi 20 , on avoit joué , pour la
dernière fois , Silvie. C'étoit la trentedeuxième
repréfentation de cette ouvrage ,
à laquelle il y avoit encore du monde affez
confidérablement. Le nombre des repréfentations
& l'abondante recette qu'elles
ont produite , font , pour cet opéra , un
éloge plus certain & beaucoup plus flatteur
que tous ceux que nous pourrions en
faire.
Aux dernières repréſentations de Silvie,
une nouvelle baffe taille ( M. Dɛs-
NOYERS ) a débuté dans le rôle de Vul-
-
MARS 1767. 167
ain. Sa voix, d'un grand volume , eſt belle ,
égale , étendue , & parfaitement du caractère
de baffe-taille. Ce fujet joignant à cela
une taille & une figure avantageufes pour
de théâtre , donne des efpérances qui paroiffent
très-bien fondées.
La partition gravée de Silvie fe trouve
chez les marchands ordinaires de mufique.
Les bals , pendant ce carnaval , ont été
extrêmement remplis.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE jeudi , 29 janvier , on donna la
première repréfentation d'Eugénie , drame
en cinq actes & en profe ; par M. DE BEAUMARCHAIS
.
Cet ouvrage , long- temps attendu &
retardé par la maladie de M. PREVILLE ,
avoit attiré la plus grande affluence. La
pièce fut écoutée , cependant avec quelqu'agitation
dans le parterre ; elle fut vivement
applaudie , particulièrement aux fituations
touchantes du troifième acte ; mais
quelques longueurs , peut- être néanmoins
néceſſaires au fil du drame , excitèrent des
168 MERCURE DE FRANCE.
murmures & furent fur le point d'en entraîner
la chûte. Par un travail &
par une
fagacité
incroyables
, de la part
de l'auteur
& de celle
des acteurs
, depuis
le vendredi
matin
jufqu'au
famedi
au foir , la
pièce
fut remife
en état
d'être
jouée
avec
un fuccès
qui a continué
& même
a tou
jours
augmenté
depuis
. Les morceaux
intéreffans
, fe trouvant
rapprochés
, ont produit
leurs
effets
, & ont arraché
des larmes
à tous
les fpectateurs
. On
nous
faura
gré
peut
- être
de nous
hâter
de donner
un
extrait
de ce drame
, qui avoit
acquis
de
la célébrité
avant
même
que d'avoir
paru
au théâtre
.
1
EXTRAIT d'EUGÉNIE , drame en cinq
actes & en profe ; par M. DE BEAUMARCHAIS.
AVANT que de paffer à l'extrait des ſcènes de
ce drame , nous croyons devoir expofer la fable
& les caractères des perfonnages , afin de mettre
les lecteurs en état de mieux entendre la conduite
du fujet & de juger plus fainement ſi les caractères
donnés ont été bien remplis.
ARGUMENT HISTORIQUE.
Le Baron Hartley, Gentilhomme & vieux militaire
du pays de Galles , d'une probité farouche ,
de
MARS 1767. 169
de la plus vive pétulence , mais d'une bonté de
coeur peu commune , étoit refté veuf depuis fept
ans. Son fils & fa fille , feuls enfans de fon mariage ,
vivoient éloignés de lui . Le fils , nommé Sir
Charles , brave Officier , & un peu auftère , délicat
fur l'honneur , fervoit en Irlande . Sa fille ,
Eugénie , jeune perfonne aufli pieufe qu'éclairée ,
d'un refpect particulier pour les parens & d'un
extrême attachement a fes devoirs , avoit été confiée
aux foins de Mde Murer, four du Baron , veuve
fort riche , dont les terres étoient vers Lancaſtre .
Cette femme , aufli vaine que son frère étoit
fimple , le méprifoit à l'excès , ne doutoit jamais
de rien , fe croyoit le plus grand mérite & la
meilleure tête , aimoit les grands , que fon frère
déteftoit , & en conféquence avoit formé le projet
de laiffer tous ſes biens à ſa nièce , en la mariant
à quelque feigneur titré. Le Baron , de fon côté ,
préférant pour lui & pour les fiens la vie douce &
tranquille de la campagne , à tout l'éclat des grands
établiſſemens , avoit deftiné fa fille , Eugénie , à
un de fes anciens camarades de fervice , nommé
Cowerly , dont les terres avoifinoient les fiennes ;
mais dont les années , la fortune , & l'humeur
avoient plus de relation avec le Baron qu'elles ne
convenoient à la jeuneffe de fa fille & aux vues
ambitieufes de la tante . Dans toutes les vifites que
fe rendoient le frère & la foeur , d'un pays à l'autre
, la différence de leurs projets fur Eugénie ,
faifoit naître des difcuffions qui dégénéroient en
querelles fort vives. Le Baron avoit enfin promis
fa fille à fon ami Covverly ; & , pour mettre un
obftacle de plus aux oppofitions de li tante , on
s'étoit lié par un dédit de deux mille guinées.
Madame Murer , de fon côté , cherchoit les occafions
d'établir fa nièce à fo. goût , fans en rien
H
170 MERCURE DE FRANCE.
dire à fon frère . Elle fe préfenta bientôt . Les
charmes , les qualités & les vertus de la jeune
Eugénie attiroient chez fa tante tous les gentilshommes
de la province ; lorfqu'un jeune homme
de qualité , nommé le Lord Comte de Clarendon ,
neveu du Miniftre d'Etat , vifitant les domaines ,
entendit vanter cette beauté , la vit & l'aima éperduement.
C'étoit un jeune homme ardent & gâté
par les fuccès , brillant d'efprit & de grâces , plein
d'honneur avec les hommes , fans fcrupule avec
les femmes , & d'autant plus dangereux , qu'il
prenoit à fon gré tous les tons propres à féduire ,
felon les caractères qu'il rencontroit . C'étoit en
un mot un Alcibiade ou , fi l'on veut , un Lovelace.
La tante d'Eugénie , auffi inconfidérée qu'ambitieuſe
, croyant voir dans la fuite de cet attachement
un mariage très - avantageux pour fa nièce ,
avoit favorifé , par fa complaifance , l'inclination
mutuelle de ces jeunes gens. Le Comte , accoutumé
depuis long- temps au commerce facile des
femmes de la cour & de la ville , s'étoit trouvé
engagé fi loin par la vertu de fa maîtreffe ; fa
paflion s'en étoit tellement accrue & la vanité ſe
trouvoit fort irritée des obftacles qu'il n'avoit
jamais connus dans la pourſuite d'aucune femme
qu'il le crut en droit d'avoir recours à des moyens
extrêmes pour s'en rendre le maître. L'oppofition
du Baron pour les gens de fon état , les vues magnifiques
de fon oncle pour fon établiſſement
fournirent au Comte des prétextes fuffifans pour
propoſer à la tante d'Eugénie , & pour lui faire
agréer , un mariage feeret avec fa nièce , en remettant
à l'avenir à diſpoſer du refte . Mde Murer,
flattée d'être feule l'inftrument de la fortune d'Eugénie
, y avoit non - feulement confenti ; mais
abufant de l'afcendant que fon âge , fon état , &
>
MARS 1767 . 171
en
fon autorité lui donnoient fur la jeune perfonne
elle l'avoit forcée à donner la main au Comte fans
en rien dire au père , malgré toutes les répugnances
que fuggéroit Eugénie fa vertu naturelle ,
foutenue de la plus grande tendrelle pour fon père.
Le mariage avoit été fecrétement célébré dans un
des châteaux du Lord ; mais le jeune Lord , dont
la paffion ne connoilloit plus rien de facré , avoit
fait traveftir fon Intendant en Miniftre , pour
tromper la confiance de la tante & l'ingénuité de
la nièce fon valet de chambre Drink avoit fervi
de témoin. Après quelques mois de féjour auprès
d'Eugénie les ordres de Milord Duc , fon oncle
l'avoient obligé de retourner à Londres , avec
promelle de revenir promptement ; mais ,
arrivant à la Cour , il avoit trouvé ſon mariagearrêté
avec la fille du Comte de' Winchester , un
des plus riches feigneurs d'Angleterre. L'amour ,
s'oppofant dans fon coeur à l'ambition , il s'étoit
défendu quelque temps de céder. Ne fachant
enfin comment juftifier fes motifs d'éloignement ,
il s'étoit prêté aux arrangemens de fon oncle
efpérant trouver les moyens d'appaiſer Eugénie
peut-être même fe flattant de ſe la conferver par
un commerce libre. La jeune infortunée , qui ſe
trouve enceinte , s'étoit preffée d'écrire cette nouvelle
à l'homme qu'elle croyoit fon mari ; mais ,
foit qu'elle eût remarqué de l'embarras dans les
réponſes du Comte , foit que fon nouvel état eût
augmenté l'impatience de la revoir , elle avoit
engagé fa tante de le conduire à Londres. Pour
trouver un prétexte plaufible à ce voyage, on avoit
fait revivre un vieux procès ; on avoit enlevé à fa
tranquillité le Baron ,père d'Eugénie , pour l'amener
à Londres . Toute la famille étoit partie en même
emps que les lettres par lesquelles les Dames
Hij
#72 MERCURE DE FRANCE.
annonçoient leur voyage au Comte , & le prioient
de leur faire trouver un logement à Londres , commode
& peu éloigné de lui . Dans la furpriſe où
cette nouvelle a jetté le jeune Lord , il leur a fait
difpofer une petite maifon écartée , qui eſt ſa
retraite de plaifirs , derrière fon hôtel . Il y a placé
Drink , fon valet de chambre confident , à titre
de concierge & de furveillant , efpérant que fon
mariage avec Lady Winchester , terminé avant
leur arrivée , lui laifferoit la liberté de les reconduire
dans leurs terres fans qu'elles fullent inf
truites de fa conduite . Il eft parti pour Windfor ,
où eft la Cour , afin de preffer fon mariage ; c'eſt
précisément le lendemain de l'arrivée de la famille
d'Eugénie dans cette petite maifon que commence
l'action dramatique , & le mariage du Comte
doit fe faire le lendemain .
ANALISE DU DRAME.
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE BARON HARTLEY, père d'Eu. M. PREVILLE.
GÉNIE ,
EUGÉNIE ,
Mlle DOLIGNY.
Mde MURER , tante d'EUGÉNI , Mlle PRÉVILLE .
LE LORD COMTE DE CLAREN- M. BELLECOUR.
DON ,
SIR CHARLES , fils du Baron & M. VELÈNE.
frère d'EUGENIE ,
LE CAPITAINE COWERLY ,
M.GRANDYAL,
DRINK , Valet de Chambre du M. AUGER,
Comte ,
BETZI , Femme de Chambre Mlle FANNIER.
d'EUGÉNIE ,
MARS 1767: 173
·
ACTE PREMIER.
La fcène eft dans le fallon de la petite
maifon du Comte. A l'ouverture du théâtre
on y voit le Baron , fa foeur & Eugénie
fa fille venant de prendre le thé. Les Dames
font en habit de voyage ; les malles n'ont
pas encore été vuidées. Le Baron fe difpofe
à fortir pour aller donner avis de fon
arrivée au Capitaine Covverly , vieil Officier
de marine & frère de Covverly, à qui
il deftine fa fille . Mde Murer lui recommande
de fe faire écrire chez le Comte de
Clarendon , quoiqu'il foit à Windfor :
C'eft , dit- elle , un jeune feigneur fort de mes
amis , qui nous prête cette maiſon pendant notre
féjour à Londres , & vous fentez que ce font - là
de ces devoirs.
I.B BARON , la contrefaifant .
Le Lord Comte un tel , un grand feigneur ,
fort mon ami , ... comme tout cela remplit la
bouche d'une femme vaine !
Cette fcène expofe l'aigreur qui règne
entre le frère & la foeur , la différence de
leurs vues fur Eugénie , & le dédit de deux
mille guinées que le Baron a fait avec
Covverly. Mde Murer , en infiftant fur le
peu de fortune & l'excès du ridicule de
H iij
177 MERCURE DE FRANCE.
Covverly finit par lui dire qu'il faut à fa
fille un mari qu'elle puiffe aimer.
LE BARON.
De la manière dont les hommes d'aujourd'hui
font faits , c'eft une chofe fort difficile.
Mde MURER.
Raifon de plus pour le choifir aimable.
LE BARO N..
Honnête.
Mde MORE R
L'un n'exclud
pas l'autre.
LE BARON.
Ma foi prefque toujours . Enfin j'ai donné ma
parole à Cowerly.
La fcène continue encore quelque temps
fur le même ton d'aigreur. Le Baron fort
en embraffant fa fille .
La tante & la jeune nièce reftent enfemble.
On apprend par leur converfation le
mariage fecret d'Eugénie avec le Comte
de Clarendon ; que la jeune perfonne eft
enceinte , & qu'elle eft fort affligée de
'avoir pas trouvé fon mari en arrivant
MARS 1767. 175
à Londres. Mde Murer , pour la tranquillifer
, fonne Drink ; il entre ; on l'interroge
fur l'abfence du Comte ; il répond
qu'on attend fon maître à tout moment ,
& les relais font fur la route depuis
le matin . Elles fortent , en lui recommandant
d'aller favoir s'il ne feroit pas arrivé.
que
Drink , refté feul , s'attendrit fur le fort
d'Eugénie & s'indigne de la fcélérateffe
de fon maître.
Oui , dit- il , je le répéte , mon maître , quoique
moins âgé , eft cent fois plus fcélérat que
moi.
Le Comte arrive & furprend les derniers
mots de Drink : il prend fi mal fes
réflexions qu'il eft prêt à le congédier.
Cette fcène informe l'auditeur que le
mariage du Comte avec Eugénie n'eft que
fimulé , & que fon Intendant a fervi de
miniftre pour le célébrer. Le Comte regrette
le mariage qu'il eft obligé de conclure
avec une autre qu'Eugénie ; mais
le Roi a parlé. . .. Son oncle preffe...
Des avantages qu'on ne rencontre pas deux
fois en la vie.... Plus que tout , la honte
de lui dévoiler une odieufe conduite ....
Il recommande à Drink de bien examiner
tous les paquets qui viendront de la
pofte ; fon Intendant , qui eft prêt à mourir,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
vient de lui écrire une lettre effrayante fur
fon faux mariage : il craint que fes remords
ne le forcent d'écrire la même chose aux
parties intéreffées . Enfin il ordonne d'aller
l'annoncer. Pendant cet intervalle il fe
livre à tous les reproches que l'amour &
l'honneur le forcent de fe faire à lui - même.
Il apperçoit Eugénie qui entre avec fa tante.
Il s'écrie , quelle est belle !
C'est ici que fe développe le caractère
vertueux de l'aimable Eugénie . Elle n'a
fait qu'une faute , celle de céder aux ordres
d'une tante qui a tout pouvoir fur elle.
Elle fe la reproche. La préfence de fon
père la lui rend encore plus amère . Elle
voudroit que l'on ceffât de lui faire myftère
de fon état. Le Comte eft partagé entre
la tendreffe qu'elle lui infpire & l'embarras
de parer tous les coups qu'on lui porte .
Eugénie redouble cet embarras par la déli
cateffe ingénue d'une nouvelle plainte .
Un coeur fenfible , dit- elle au Comte , en baiffant
les yeux , s'inquiette de tout ; il m'a femblé
remarquer dans toutes vos lettres une eſpèce d'affectation
à éviter de m'honorer du nom de votre
femme.
LE COMTE , un peu déconcerté.
Ainfi donc on me réduit à juſtifier ma délicateffe
même... Vos foupçons m'y contraignent .
MARS 1767. 177
Je le ferai ( d'un ton plus raffure ) . Tant que je
fus amant , Eugénie , je brûlois d'acquer le titre
précieux d'époux . Marié , j'ai cru devoir en oublier
les droits & ne jamais faire parler que ceux
de l'amour. Mon but , en vous époulant , fur
d'unir la douce fécurité des plaifirs honnêtes aux
charmes d'une paffion vive & toujours nouvelle.
Je difois quel bien que celui qui nous fait un
devoir du bonheur ! ... Vous pleurez , Eugénie .
:
EUGÉNIE.
Ah , laiffe les couler ! La douceur de celles - ci
efface l'amertume des autres . ... Ah , mon cher
époux , la joie a donc auffi fes larmes !
Le Comte , troublé , eft prêt de tout
facrifier à ſa paſſion. Il eft interrompu par
l'arrivée du Baron , qui rentre de la ville ,
en peſtant contre l'impertinent ufage d'aller
voir des gens qu'on fait abfens. Le
Comte eft à peine remis de fon trouble
que le Baron le jette dans un plus grand
embarras en lui faifant compliment fur
fon mariage , dont il vient d'entendre
parler à fon hôtel. Les femmes font un cri
de furpriſe. Le Comte veut parer ce dernier
coup en difant :
Ah , oui , c'eft un de mes parens .... Vous
favez que pour peu qu'on tienne à quelqu'un on
va à la Cour pour la fignature . ....
LE BARON.
Non , ils difent que cela vous regarde.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
LE COMTE , plus embarrassé.
Difcours de valets ! . . Il eſt bien vrai que mon
oncle , ayant deffein de m'établir , m'a propofé
depuis peu une fille de qualité fort riche ( regardant
Eugénie ) ; mais je lui ai montré tant de répugnance
pour un engagement , qu'il a eu la bonté
de ne pas infifter . Cela s eft fçu & peut- être trop
répandu. Voilà l'origine d'un bruit qui n'a & qui
n'aura jamais de fondement réel.
Les femmes paroiffent fatisfaites de ce
que répond le Comte. Celui - ci , pour éviter
un nouvel affaut , fe preffe de fe retirer.
Le Baron le reconduit.
Mde MURER à fa nièce.
Avec quelle adreffe & quelle honnêteté , pour
vous , il vient de s'expliquer .
EUGENIE se jettant dans les bras de fa tante.
Grondez donc votre folle de nièce. A un certain
mot de mon père n'ai - je pas éprouvé un ferrement
de coeur affreux ? Il m'avoit caché ces bruits
dans la crainte de m'affliger. Comme il m'a
regardée en répondant ! Ah ! ma tante , que je
l'aime !
Mde MURER.
Ma nièce , vous êtes la plus heureuse des
femmes .
Ainfi finit le premier acte.
MARS 1767. 179
ACTE SECON D.
Drink a reçu des paquets du facteur
il les examine ; il trouve une lettre écrite
de la main de l'Intendant du Comte , à
Mde Murer: il l'ouvre , la lit & la fouftrait.
Son maître , ramené par fes inquiétudes
, rentre & lui ordonne d'arrêter toutes
les vifites , en lui recommandant
fur-tout de ne point laiffer entrer un certain
Capitaine Covyerly , dont il lui fait
le portrait. Cette fcène fert à inftruire de
la vie libre que mène ordinairement le
Comte dans cette maifon , ce qui établit
de plus en plus fon caractère. À l'inſtant
où le valet parle de la lettre interceptée ,
Eugenie fort de fon appartement toute
émue ; le Comte , ne pouvant l'éviter , va
au devant d'elle avec attendriffement. Elle
fait tous fes efforts pour l'engager de déclarer
à l'inftant leur mariage à fon père.
Elle met tant de chaleur & de tendreſſe ,
dans fes follicitations , elle le preffe ſi vivement
, qu'il ne fait plus comment s'en
défendre , lorfque Mde Murer , qui cherche
fa nièce , arrive , les furprend , & par
l'oppofition quelle montre à ce que demande
Eugénie , elle fournit au Comte le
moyen de s'échapper encore une fois. Il
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
profite avec empreffement de l'avis de
Mde Murer fur le danger qu'il y auroit
d'être rencontré en ce moment par le père
d'Eugénie. Celle - ci fe plaint à fa tante ,
du malheur de fon état , qui l'expofe toujours
, & la force à compofer avec fon devoir.
Mde Murer lui repréfente l'inconvénient
de rifquer cet aveu à un homme
auffi vif que le Baron , & fur - tout à Londres
, où le Comte a tout à ménager.
Drink , remet à Mde Murer les lettres
de la pofte , dont l'une venant d'Irlande ,
porte que Sir Charles , frère d'Eugénie ,
vivement infulté par fon Colonel , l'a forcé
de fe battre & l'a défarmé ; que fon ennemi
, peu généreux , l'a dénoncé & le
pourfuit ; ce qui l'a obligé à prendre fecrétement
la route de Londres . Le Baron
revient au falon . Il apprend le combat de
fon fils , lit la lettre tout haut , & voit à
la fin qu'il y a lieu de craindre que le Colonel
ne faffe attenter à la vie de Sir Char
les, par des voies malhonnêtes , fur quoi
il s'écrie :
Bon , cela ne peut pas être. Un Officier....
Mde Murer , faifit cette occafion de lui
parler de fes vues pour fa nièce. La querelle
s'engage , & le Baron , qui déteſte les
MARS 1767. 181
grands Seigneurs , s'étend ainfi fur les défauts
de quelques- uns .
LE BARON à Mde Murer.
Eft-ce que je ne les connois pas , vos petits
grands feigneurs Voyez - les dans les unions.
mêmes les plus égales pour la fortune. Une fille
eft mariée aujourd'hui , trahie demain , abandonnée
dans quatre jours . L'infidélité , l'oubli ,
la galanterie ouverte , les excès les plus condamnables
ne font qu'un jeu pour eux. Bientôt le
défordre de la conduite entraîne celui des affaires .
Les fortunes fe diflipent . Les terres s'engagent ,
ſe vendent ; encore la perte des biens eft - elle
fouvent le moindre des maux qu'ils font partager
à leurs malheureufes compagnes.
Mde MURER .
Mais quel rapport ce tableau , faux ou vrai¿
a-t-il à l'objet que nous traitons ? Vous faites le
procès à la jeuneſſe & nullement à la qualité ; c'eſt
dans cet état , au contraire , que les hommes ont
le plus de reffources . S'ils fe font dérangés , un
jour ils deviennent plus fages , & alors les graces
de la Cour .
LE BARON.
Arrivent tout à point pour réparer leurs fottifes,
n'eft-ce pas ? Peut- on folliciter des récompenfes
quand on n'a rien fait pour fon pays ? Et quand
le principe des demandes eft auffi honteux , n'eft-il
pas abfurde de faire fond d'avance fur des graces
qui peuvent être mille fois mieux appliquées
182 MERCURE DE FRANCE.
Mais je fuppole encore que fon importunité les
arrache eh bien , je lui préférerai toujours ce
brave Officier qui les aura méritées fans les obtenir
; & cet homme , c'eft Covverly. S'il ne tient
rien des faveurs de la Cour , il a l'eftime de toute
l'armée ; l'un vaut bien l'autre , je crois ?
Mde Murer veut répliquer , mais le Baron
l'interrompt vivement. Elle s'irrite
jufqu'à menacer de tranfporter tous fes
biens dans une famille étrangère . L'oppofition
de la foeur redouble l'aigreur du
frère , au point que la querelle deviendroit
perfonnelle , fi l'on ne venoit annoncer
le Colonel. Mde Murer eft prête à fe
retirer pour ne le pas rencontrer : mais il
entre , & fe plaint au Baron d'avoir été
arrêté par un valet à la porte , comme s'il
n'y avoit eu perfonne au logis. Il félicite
fon frère abfent fur le bonheur qu'il aura
de pofféder Eugénie , & s'étonne de ne
point trouver Sir Charles au milieu de fa
famille. Chacun eft furpris de le voir fi
bien au fait d'un événement dont on vient
de recevoir la première nouvelle. Il leur
apprend qu'il a vu le jeune homme , lequel
fe cache à Londres fous le nomi du
Chevalier Camplay, & qu'il ne fort que
le
foir à caufe de fon duel avec le Colonel.
Mde Murer regrette que le Capitaine
ignore fa retraite , parce qu'elle a pour
MARS 1767. 183
" .
ami , lui dit- elle , le Comte de Clarendon ,
qui eft tout puiſſant auprès du Miniftre
d'Etat , fon oncle. Le Capitaine offre fes
fervices auprès du Comte : « c'eft lui qui
» nous loge , ( dit le Baron ) Le Capitaine
reconnoît alors que ce falon eft celui
de la petite maiſon du jeune Lord. Mde
Murer s'offenfe du mot de petite maiſon
parce quelle y eft logée . Le Baron , qui
n'entend nulle fineffe à cela , dit :
Eh ! petite ou grande , faut - il diſputer fur un
mot ?
Il revient à la première queftion , & apprend
au Capitaine que le Comte
Au-
Etoit avec eux il n'y a pas une heure.
jourd'hui je l'aurois parié à Windfor. — 11 en
arrivoit. C'eft ma foi vrai , j'oubliois que fon
mariage fe fait à Londres.
---
Mde Murer & Eugénie s'écrient fur
cela :
Son mariage !
Le Capitaine , furpris de leur ignorance ,
entre dans les détails les plus pofitifs . Eugé
nie eft accablée . Sa tante combat tant qu'elle
peut contre les plaifanteties amères du
Capitaine , fur quoi :
184 MERCURE DE FRANCE.
LE BARO N.
Mais , ma foeur , cela me paroît aſſez poſitif ,
qu'avez- vous à répondre ?
Mle MURER.
Que Monfieur a rêvé tout ce qu'il dit ; parce
que je fais de très - bonne part , moi , que le Comte
a d'autres engagemens .
LE CAPITAINE.
Ah , oui , quelqu'illuftre infortunée dont il
aura ajouté la conquête à la lifte nombreu'e de
fes bonnes fortunes . .. Je me fouviens effectivement
d'avoir entendu dire qu'un goût provincial
l'avoir tenu quelque temps éloigné de la
Capitale.
Mde MURER dédaigneufement`
Un goût provincial !
LE BARON au Capitaine.
Quelque jeune innocente à qui il aura fait faire
des découvertes , & dont il s'eft amulé apparemment
?
Voilà tout.
LE CAPITA INI.
LE BARON.
C'eſt bon , c'est bon , je ne fuis pas fâché que
MARS 1767.
189
de temps en temps une pauvre abandonnée ſerve
d'exemple aux autres , & tienne ces demoiſelles en
reſpect devant les fuites de leurs petites paffions.
EUGENII à part.
Je ne puis plus foutenir le fupplice où je fuis .
Enfin , le Capitaine s'apperçoit de l'état
violent d'Eugénie ; ce que la tante feint
d'attribuer à une indifpofition naturelle.
Les Dames fe retirent . Le Baron recommande
au Capitaine de lui donner des
nouvelles de fon fils , dont il fe fait répéter
le faux nom . Le Capitaine promet
même de lui fervir d'efcorte , s'il le trouve
au port le lendemain .
ACTE TROISIE ME.
Le commencement de la fcène n'eſt
qu'une courte difpute de Drink avec un
valet de la maifon , fur ce qu'il a eu l'audacé
de prendre fur lui d'introduire le Capitaine.
În enlève les malles du falon , après
que la femme de chambre en a ôté les
hardes. On fe recommande de ne pas faire
de bruit parce qu'Eugénie eft dans la chambre
fort incommodée ; elle en fort cependant
, les valets fe retirent .
Dans un monologue fort touchant, Eu186
MERCURE DE FRANCE.
génie peint naïvement l'état affreux de fon
ame ; elle renouvelle les reproches cruels
quelle fent bien avoir à fe faire fur le fecret
qu'on a fait à fon père . Dans l'inftant
où elle eft le plus preffée de fes remords ,
elle apperçoit fon père , elle tombe fur
fon fiége avec effroi en s'écriant :
Dieux , le voici !
Le Baron , inquiet de l'état de fa fille ,
s'avance vers elle & la careffe. Il rappelle
bonnement le cruel badinage qu'il a fait
avec le Capitaine ,&, par - là , fans le favoir ,
il enfonce de nouveau le poignard dans le
fein de fa fille. Nous ne pouvons nous re
fufer , malgré les bornes de nos extraits ,
d'en faire juger nos lecteurs.
LI BARON.
Ta tante prétend que je t'ai affligée tantôt ; je
badinois avec le Capitaine , & le tout pour
la contrarier
un moment ; car elle eft engouée de ce
Mylord.... qui , franchement , eſt un mauvais
fujet.... Auffi- tôt qu'on en dit un mot , elle vous
faute aux yeux. Que nous importe qu'il fe foit
amufé d'une folle & l'ait abandonnée. Ce n'eſt
pas la centième. On feroit peut- être mieux de
ne pas rire de ces chofes- là ; mais lorsqu'elles n'intérellent
perfonne , & que les détails en font plaifans....
La fotte femnie avec fon efprit.... Au
reſte ſi notre converſation t'a déplû , je t'en demande
pardon , mon enfant.
MARS 1767. 187
EUGÉNIE à part.
Je fuis hors de moi.
LE BARON approche fon fiége & la baiſe au front.
Viens , mon Eugénie , baife- moi ..... Tu es
fage , toi , honnête , douce , tu mérites toute ma
tendrelle .
Mon père.
EUGENIE troublée.
· • •
LE BARON.
Qu'as-tu , mon enfant ? tu ne m'aimes plus
'du tout ?
EUGENIE fe laiffant tomber à genoux.
Eh , mon père !
LE BARON furpris.
Qu'avez-vous donc , Mifs ? je ne vous reconnois
plus.
EUGENIE tremblante.
C'est moi.
LE BARO N.
Quoi c'eft moi .
Vous la voyez.
EUGÉNIE.
186 MERCURE DE FRANCE.
génie peint naïvement l'état affreux de fon
âme ; elle renouvelle les reproches cruels
quelle fent bien avoir à fe faire fur le fecret
qu'on a fait à fon père. Dans l'inftant
où elle eft le plus preffée de fes remords ,
elle apperçoit fon père , elle tombe fur
fon fiége avec effroi en s'écriant :
Dieux , le voici !
Le Baron , inquiet de l'état de fa fille ,
s'avance vers elle & la careffe. Il rappelle
bonnement le cruel badinage qu'il a fait
avec le Capitaine , &, par- là , fans le favoir ,
il enfonce de nouveau le poignard dans le
fein de fa fille. Nous ne pouvons nous re,
fufer , malgré les bornes de nos extraits ,
d'en faire juger nos lecteurs.
LI BARON.
Ta tante prétend que je t'ai affligée tantôt ; je
badinois avec le Capitaine , & le tout pour la contrarier
un moment ; car elle eft engouée de ce
Mylord.... qui , franchement , eſt un mauvais
fujet.... Auffi- tôt qu'on en dit un mot , elle vous
faute aux yeux. Que nous importe qu'il fe foit
amufé d'une folle & l'ait abandonnée . Ce n'eft
pas la centième. On feroit peut-être mieux de
ne pas rire de ces chofes- là ; mais lorsqu'elles n'intérellent
perfonne , & que les détails en font plaifans....
La fotte femnie avec fon efprit.... Au
refte fi notre converſation t'a déplû , je t'en demande
pardon , mon enfant.
MARS 1767 . 187
EUGENIE à part.
Je fuis hors de moi.
LE BARON approche fon fiége & la baife au front .
Viens , mon Eugénie , baife- moi..... Tu es
fage , toi , honnête , douce , tu mérites toute ma
tendreile.
EUGENIE troublée.
Mon père.
·
LE BARON.
Qu'as-tu , mon enfant ? tu ne m'aimes plus
'du tout ?
EUGENIE fe laiffant tomber à genoux.
Eh , mon père ! 1
LE BARON furpris.
Qu'avez-vous donc , Miſs ? je ne vous reconnois
plus.
EUGENIE tremblante.
C'est moi.
LE BARO N.
Quoi c'est moi.
Vous la voyez.
EUGENIE.
186 MERCURE DE FRANCE.
génie peint naïvement l'état affreux de fon
âme ; elle renouvelle les reproches cruels
quelle fent bien avoir à fe faire fur le fecret
qu'on a fait à fon père. Dans l'inftant
où elle eft le plus preffée de fes reinords ,
elle apperçoit fon père , elle tombe fur
fon fiége avec effroi en s'écriant :
Dieux , le voici !
#
Le Baron , inquiet de l'état de fa fille ,
s'avance vers elle & la careffe. Il rappelle
bonnement le cruel badinage qu'il a fait
avec le Capitaine , &, par - là, fans le ſavoir ,
il enfonce de nouveau le poignard dans le
fein de fa fille . Nous ne pouvons nous re
fufer , malgré les bornes de nos extraits ,
d'en faire juger nos lecteurs.
...
LI BARON.
Ta tante prétend que je t'ai affligée tantôt ; je
badinois avec le Capitaine , & le tout pour la contrarier
un moment ; car elle eft engouée de ce
Mylord.... qui , franchement , eft un mauvais
fujet. Auffi- tôt qu'on en dit un mot , elle vous
faute aux yeux. Que nous importe qu'il fe foit
amufé d'une folle & l'ait abandonnée. Ce n'eſt
pas la centième. On feroit peut-être mieux de
ne pas rire de ces choſes - là ; mais lorsqu'elles n'intérellent
perfonne , & que les détails en font plaifans....
La fotte femnie avec fon efprit.... Au
refte fi notre converſation t'a déplû , je t'en demande
pardon , mon enfant.
MARS 1767. 287
EUGENIZ à part.
Je fuis hors de moi.
LE BARON approche fon fiége & la baife au front.
Viens , mon Eugénie , baife- moi ..... Tu es
fage , toi , honnête , douce , tu mérites toute ma
tendrelle.
EUGENIE troublée.
Mon père..
LE BARON.
Qu'as-tu , mon enfant ? tu ne m'aimes plus
'du tout ?
EUGENIE fe laiffant tomber à genoux.
Eh , mon père !
LE BARON furpris.
Qu'avez-vous donc , Mifs ? je ne vous reconnois
plus.
EUGENIE tremblante.
C'est moi.
LE BARON.
Quoi c'eft moi.
Vous la voyez.
EUGENIE.
188 MERCURE DE FRANCE.
LE BARON aigrement.
Vous m'impatientez. Qu'eft-ce que je voís ?
EUGÉNII.
C'eft noi.... Le Comte .... Mon père.
EUGENIE fe cache la tête entre les genoux de
fon père fans répondre.
LE BARON furieux.
Seriez- vous cette malheureuſe ?
EUGENIE , fentant que les foupçons de fon
père vont au-delà du vrai , fe relève & lui dit ,
d'une voix brifée ,
Je fuis mariée ,
LE BARON.
Mariée fans mon confentement !
Eugénie , éperdue , n'a plus de paroles.
ce font des fons étouffés , des mots fans
fuite . La colère emporte fon père ; il la
repouffe avec violence. Elle tombe. La
tendreffe paternelle le fait revenir à elle.
Il la relève , & l'on voit qu'il s'employeroit
peut-être déja lui - même à la confoler , fi
fa foeur qui entre en ce moment ne le
voquoit pas , par la plus aîgre cenfure de
fon emportement. Eugénie , au défefpoir ,
veut en vain engager fa tante à la fuppliproMARS
1767. 189
cation.Celle - ci lui répond impérieufement:
Laiffez-moi parler Miladi . A ce mot de Miladi
, le père eft plus furieux . La ſcène ,
qui s'établit entre le Baron & la foeur , eft ,
comme on doit le préfumer , des plus vives.
Le Baron y déploye toute l'éloquence
de la nature enflammée par la colère contre
les libertins du grand ton , dont il trace
le portrait en traits de feu . Cependant on
s'apperçoit fur la fin de la fcène que fa colère
s'exténue , & fur- tout à l'égard d'Eugénie.
Mon enfant ( lui dit-il à la fin ) , l'âme d'un
libertin eft inexplicable ; mais tu te flattes en vain
d'un changement de conduite.
Il rappelle les plaifanteries qu'à faites
le Capitaine fur une dernière aventure.
C'eft ( dit la tante ) , où je vous attendois ;
tout cet amer badinage a porté fur votre fille ,
dont l'union myftérieufe a donnéjour à mille faufs
conjectures ; mais quand vous faurez qu'il l'adore.
L BARON.
Il l'adore ! c'est encore un de leurs termes ,
adorer ! Toujours au - delà du vrai. Les honnêtes
gens aiment leurs femmes. Ceux qui les trompent
Les adorent ; mais les femmes veulent être adorées.
Mde MURER.
Vous penferez différemment lorsque vous apprendrez
qu'un gage de la plus parfaite union ...
190 MERCURE DE FRANCE.
LE BARON.
Que dites -vous !
Mde MURER.
Lorſqu'avant peu de temps ....
LE BARON à Eugénie.
Bon , eft-ce que ce qu'elle dit eft vrai !
EUGENIE.
Ah ! mon père , comblez , par votre bénédiction
, le bonheur de votre fille.
Elle fe jette à fes genoux ; le Baron , attendri
, la relève & ratifie tout ce qui a
été fait.
Auffi-bien ( dit-il à part ) , eſt- ce un mal fans
remède.
it
A l'exclamation
que fait Eugénie :
Ah , Mylord , quel jour heureux pour nous !
Le Baron fe rappelle le mariage dont a parlé
Covverly; avouant qu'il ni connoît rien ,
puifqu'Eugénie eft la femme du Comte . Son
valet de chambre eft ici , dit la tante , il
n'y a qu'à l'interroger. Il eft fon confident.
On fonne. Drink accourt. LeBaron , dont
MARS 1767. 191
la tête est toujours bouillante , le faifit au
colet & l'effraye. Il l'interroge , d'un ton
furieux , fur le fecond mariage. Drink ,
croit & doit croire qu'on lui parle du premier.
La fureur de l'un & l'effroi de l'autre
ne permettent que des phrafes coupées ,
qui laiffent Drink dans fon erreur. Enfia
fe perfuadant de plus en plus que tout eft
découvert , & preffé de parler , il fe détermine
à remettre entre les mains de la tante,
la lettre de l'Intendant qui a joué le Miniftre
, aimant mieux donner à lire ce dérail ,
que de s'expofer , en le faifant lui - même ,
aux vivacités que cela pourroit lui attirer.
la tante ayant lu :
Ah , le fcélérat ! ma nièce n'eft pas fa femme.
EUGENIE.
Dieu tout- puiffant ! (Elle tombe dans un fauteuil).
Mde MURER,
Son Intendant a fervi de Miniſtre , & toute la
race infernale de complices.
LE BARON.
Rage ! fureur ! O femmes , qu'avez-vous fait
( Le valet s'enfuit ) . Elle veut modérer
fon frere ; mais il ne fe connoît plus & les
192 MERCURE DE FRANCE.
:
charge de toute fa malédiction . Il veut fortir.
A ce mot de malédiction , Eugénie
mourante , s'élance dans les bras de fon
père , l'arrête & le conjure de révoquer
l'épouventable arrêt qu'il vient de prononcer
contre elle. Son action , fes cris , ont
déja ramené le Baron , qui la repouffant
doucement , ( comme Achille repouffoit le
vieux Priam ) lui dit avec attendriffement :
Otez-vous de mes yeux. Vous m'avez rendu
le plus miférable des hommes.
Il fort défefpéré. Eugénie , trop
troublée
pour avoir apperçu le changement qui
s'eft fait dans fon père , fe jette dans les
bras de fa tante . Elle demande à fortir fur
le champ de cette odieufe maifon . Mde
Murer veut au contraire qu'elle prenne
fur elle de revoir le Comte.
Le voir s'écrie Eugénie ) , vous me faites
frémir.
Mde MURER.
Il faut lui écrire ; voilà mon avis : il viendra ,
vous l'accablerez de reproches fanglans ; j'y joindrez
les miens . Il faura que votre père veut implorer
le fecours des loix. La crainte peut yous le
rendre.
EUGÉNIE.
Et je ferois affez lâche pour l'accepter à ce titre !
Je
MARS 1767. 19 $
Je devrois reſpecter un jour celui que je ne peux
plus eftimer. J'irois jurer la fidélité au parjure ,
la foumiffion à un homme fans foi, & une tendrelle
éternelle à un homme qui me facrifie ; non , non....
Mde MURER.
Songez , Mifs , qu'ici l'opprobre feroit le fruit
du découragement.
EUGÉNIE.
L'opprobre m'en reſte- t- il encore à redouter !
Dégradée par tant d'outrages , anéantie fous Ta
malédiction de mon père , en horreur à moi
même , je n'ai plus qu'à mourir. Elle fort.
Mde MURER troublée.
Un père en fureur qui ne connoît plus rien ;
une fille au défeſpoir qui n'écoute perfonne !
Quelle horible fituation ! Vengeance , foutiens
mon courage. Je vais écrire moi-même au Comte.
S'il vient... Traître tu paieras cher les peines
que tu nous cauſes.
ACTE QUATRIE ME.
Robert , domeftique de Mde Murer ;
rapporte un billet c'eft la réponſe du
Comte. Il viendra à minuit. Madame
Murer charge le valet d'aller à la petite
porte du jardin , & de venir l'avertir
quand il entendra le bruit d'une clef
dans la ferrure . Elle veut profiter de l'intervalle
, pour prévenir fon frère de fon
projet. Il faut dompter , dit- elle , cet
homme pour le ramener. Il arrive. Elle
192 MERCURE DE FRANCE .
charge de toute fa malédiction . Il veut fortir.
A ce mot de malédiction , Eugénie
mourante , s'élance dans les bras de fon
père , l'arrête & le conjure de révoquer
l'épouventable arrêt qu'il vient de prononcer
contre elle. Son action , fes cris , ont
déja ramené le Baron , qui la repouffant
doucement , ( comme Achille repouffoit le
vieux Priam ) lui dit avec attendriffement :
Otez-vous de mes yeux. Vous m'avez rendu
le plus miférable des hommes.
Il fort défefpéré. Eugénie , trop troublée
pour avoir apperçu le changement qui
s'eft fait dans fon père , fe jette dans les
bras de fa tante . Elle demande à fortir fur
le champ de cette odieufe maifon . Mde
Murer veut au contraire qu'elle prenne
fur elle de revoir le Comte.
Le voir s'écrie Eugénie ) , vous me faites
frémir.
Mde MURER.
Il faut lui écrire ; voilà mon avis : il viendra ,
vous l'accablerez de reproches fanglans ; j'y joindrez
les miens . Il faura que votre père veut implorer
le fecours des loix. La crainte peut vous le
rendre.
EUGÉNIE.
Et je ferois affez lâche pour l'accepter à ce titre!
Je
MARS 1767. 19%
Je devrois refpecter un jour celui que je ne peux
plus eftimer. J'irois jurer la fidélité au parjure ,
la foumiffion à un homme fans foi, & une tendrelle
éternelle à un homme qui me facrifie ; non , non ....
Mde MURER.
Songez , Mifs , qu'ici l'opprobre feroit le fruit
du découragement .
EUGÉNIE .
L'opprobre m'en refte - t- il encore à redouter !
Dégradée par tant d'outrages , anéantie ſous Ta
malédiction de mon père , en horreur à moi
même , je n'ai plus qu'à mourir. Elle fort.
Mde MURER troublée.
Un père en fureur qui ne connoît plus rien ;
une fille au défeſpoir qui n'écoute perfonne !
Quelle horible fituation ! Vengeance , foutiens
mon courage. Je vais écrire moi-même au Comte.
S'il vient... Traître ! tu paieras cher les peines
que tu nous caules.
.
ACTE QUATRIEM E.
Robert , domeftique de Mde Murer;
rapporte un billet c'eft la réponſe du
Comte. Il viendra à minuit . Madame
Murer charge le valet d'aller à la petite
porte du jardin , & de venir l'avertir
quand il entendra le bruit d'une clef
dans la ferrure. Elle veut profiter de l'intervalle
, pour prévenir fon frère de fon
projet. Il faut dompter , dit- elle , cet
homme pour le ramener, Il arrive . Elle
I
¥94 MERCURE DE FRANCE.
prend le ton plus haut. Le Baron , accablé ,
n'y prend pas garde : mais elle le provoque
de nouveau ; la douleur & la colère le font
éclater à fon tour. Il lui reproche qu'elle
le fera mourir. Il renonce à l'efpoir de
fes biens pour fa fille qui bientôt , dit- il
n'en aura peut-être plus befoin. Elle lui
dit qu'il
N'a jamais fçu prendre un parti.
Le Baron lui déclare alors qu'il l'a
pris.
J'irai à la Cour ( dit - il ) ; oui , je vais y aller.
Je tombe aux pieds du Roi . Il ne me rejettera
pas... Et pourquoi me rejetteroit - il ? il eft père,
Je l'ai vu embraffer fes enfans .
Mde Murer fe moquant de fon projet ,
il fe met devant elle & , parlant très - vie
vement , lui rend compte de tout ce qu'il
doit dire au Roi . Il expofera fa qualité de
père , & qu'il a le coeur déchiré pour fon fils
& fa fille. Il expofera les fervices de fon fils ,
pareils à ceux de fon bifayeul , de fon ayeul
& de lui -même , il ouvrira fon eftomac ; il
montrera fes bleffures. Enfuite il repréfentera
qu'un fuborneur eft venu en fon abfence
violer fa retraite & l'hofpitalité , &
abufer de fa fille par un faux mariage. It
demandera grace à genoux pour fon fils ,
B juftice pour fa fille. Mde Murer lui obMARS
1767. 199
jecte que ce fuborneur est un homme qualifié.
N'importe ( dit- il ) , s'il eft qualifié , je fuis
Gentilhomme , enfin je fuis un homme. Le Roi
eft jufte ; à fes pieds toutes ces différences d'état
ne font rien ; & je l'ai vu parler avec bonté au
moindre de ſes ſujets comme aux plus grands.
Mde Murer faifit l'inftant où le Baron
eft le plus ému pour lui faire part que le
Comte doit arriver au coup de minuit ;
qu'elle a fait armer fes gens & les fiens ;
qu'on le furprendra chez Eugénie ; qu'elle
a un Miniftre tout prêt .
Qu'il tremble à fon tour , ajoute - t- elle.
Le Baron répugne à un guet -à-pens , à
des piéges. Mde Murer oppofe le procédé
du Comte. Le Baron veut l'attaquer quand
il arrivera ; il fort dans ce deffein . Mde
Murer dit :
Va , vieillard indocile , je faurai me paffer de
toi. J'ai fait le mal , c'eſt à moi feule a le réparer.
Le laquais a entendu effayer une clef
il accourt. L'on éreint toutes les lumières
& l'on fort du falon qui refte très- obſcur.
Le Comte de Clarendon entre en frac
anglois , accompagné d'un inconnu , qui
a fon épée nue fous le bras. On apprend
par leur converfation que cette inconpu ,
que quatre hommes attaquoient dans la
I ij
195 MERCURE DE FRANCE.
Tue, & à qui le Comte vient de fauver la
vie, eft le Chevalier de Camplay , dont il a
été queftion au fecond acte . C'eft fous ce
nom que le Comte reconnoît ce jeune
homme qui lui a été recommandé par
une de fes parentes Irlandoife , & qui , depuis
cinq jours , eft venu tous les foirs chez
lui fe faire écrire en fon abfence , & implorer
fa protection. Le Comte , craignant
pour lui quelque nouvel accident , le garde
& lui promet un lit pour cette nuit. Il lui fait
T'aveu qu'il eft attendu dans cette maifon
pour une explication avec une femme . Sir
Charles , car on conçoit bien que c'est
lui fous le nom de Camplay ) preffe le
Comte , en foûriant , de ne pas perdre avec
lui un temps précieux . Le Comte lui répond
férieufement :
Non ce n'eſt pas ce que vous pensez , fûrement
; mais vous favez que les mariages d'intérêt
Tompent fouvent des liaifons agréables . C'eft précifément
món hiftoire. Une fille charmante , &
que j'aime à la folie , loge ici depuis quelques
jours avec la famille. Elle a eu vent de nion
mariage. L'on m'a écrit ce foir ; je viens allez
embarraflé , je vous l'avoue ,
SIR CHAR LE Ş.
C'est une grifette , fans doute.
LE COMT E.
Ah , rien moins. Voilà ce qui m'afflige &
'm'embarraffe. J'ai même un foupçon que ceci
pourra avoir des faites. Il y a un frère... Mais je
MARS 1767. 197
erois entendre le fignal convenu . Souffrez que je
vous laille un moment au jardin . Vous voyez
jufqu'où va déja ma confiance en votre amitié.
Le Comte l'y conduit , & en rentrant
poſe ſon épée ſur un fauteuil , & va au
devant d'Eugénie , qui eft amenée d'aujorité
par fa tante à cette explication. Le
Comte prend d'abord le ton le plus raffuré
qu'il lui eft poffible. Mais l'air dont on lui
parle, l'indignation qui éclate dans les yeux
d'Eugénie , le troublent par degrés. Mde
Murer s'en appercoit. Il veut recourir à
Ja chère Eugenie, Pourquoi , lui dit alors
la tante , n'ofez- vous l'appeller votrefemme
? De ce moment , Mde Murer lui parle
puvertement & avec énergie.
Démens donc , vil corrupteur , le témoignage
de tes odieux complices. Démens celui de ta
confcience qui imprime fur ton front la difformité
du crime confondu . Lis ( dit-elle en lui
donnant la lettre ).
Après avoir lu , il eſt anéanti ; il en convient
, &c. Il s'accufe , en voulant s'excu
fer avec tout l'art dont il eft capable . I
promet de réparer fes torts .
Plutôt que tu ne crois ( dit la tante à part ); 3
Le Comte s'anime , & l'air de vérité
qui règne dans tout ce qu'il dit , com
mence à perfuader le fpectateur qu'il eft de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
bonne foi , qu'il fe repent. Eugénie , indignée
, le quitte avec mépris.
Oh , le plus faux des hommes! fuis loin de moi :
je détefte tes juftifications . Va jurer aux pieds
d'une autre femme des fentimens que tu ne connus
jamais. Je ne veux t'appartenir à aucun titre,
Je fais mourir.
Elle fort , fa tante en rentrant avec elle
dans fa chambre , dit au Comte :
L'abandonnerez -vous dans ces état affreux ?
LE COMT E.
Non , je la fuis . Elle fe croit deshonorée , il
fuffit. Elle eft à moi ; elle fera à moi ; ô femme
céleſte , qu'ai - je fait ! Pour l'abandonner il no
falloit pas la revoir.
Sir Charles rentre du jardin pour avertir
le Comte qu'il y qu'il a dans la maiſon
beaucoup de gens fur pied , à une heure
auffi indue. Le Comte ne l'écoute pas &
fuit Eugénie chez elle .
Refté feul , Sir Charles prend de la méfiance
du mouvement qu'il vient d'entendre
dans la maiſon . Mde Mürer fort de
chez fa nièce , & traverfe le falon fans lumière
, en difant :
Le voilà à fes genoux , l'inftant eft favorable :
allons.
Sir Charles croit reconnoître la voix. Il
rejette cette idée & revient fur le bonheur
qu'il a eu de rencontrer le Lord Clarendon
,
MARS 1767. 199
Son libérateur , celui qui doit folliciter fa grace
auprès du Roi. Que de titres pour l'aimer ! J'en
tends du bruit ( ajoute- t-il ), je vois de la lumière...
Mde Murer rentre , & parlant à des gens
qui la fuivent , leur recommande d'atten
dre que le Comte forte , de l'entourer &
de l'arrêter. Elle paffe chez fa nièce. Sir
Charles , quand il n'entend plus marcher ,
dit :
Il y a de la trahiſon ! ferois - je aſſez heureux
pour être à mon tour utile à mon nouvel ami ?
Il écoute encore . Le Baron entre par
une autre porte fans lumière , en difant
:
Le projet de ma foeur m'inquiete : Clarendon
feroit-il ici ?
A ce mot , Sir Charles tire l'épée , en
met la pointe au coeur du Baron en criant :
Qui que vous foyez , n'avancez pas . Quel
eft donc l'infolent ? N'avance pas , ou tu es
mort.
-
Les laquais entrent armés , avec des
flambeaux. Le Baron reconnoît Sir Charles.
-
-
Mon fils ! Ciel mon père ! Et par quel
bonheur es-tu chez moi à cette heure ? - Chez
moi ! Quel eft donc cet appartement ?
celui de ta foeur .
indignité !

- - C'eſt
Ah ! grand Dieu , quelle
Mde Murer accourt au bruit.
I iv
foo MERCURE DE FRANCE.
Sir Charles ! ( s'écrie-t-elle ) , c'eft le Ciel qui
nous l'envoie.
SIR CHARLES .
Affreux événement ! Je n'ai plus que le choix
d'être ingrat ou deshonoré !
Mde MURER .
Entendez-vous ſa voix ? Il va fortir .
SIR CHARLES.
Ma foeur Mon libérateur ! je fuis épouvanté
de ma fituation . Ofez- vous balancer ?
Balancer ! non , je ſuis décidé .
Mde MURER.
Approchez tous .
Les laquais s'avancent. Eugénie fort de
fa chambre , retient le Comte en criant :
Ils font arinés : ne fortez pas.
LE COMTE. à Sir Charles.
Je fuis trahi. Mon ami , donnez - moi mon
épée.
EUGÉNIE .
Mon frère ! Son frère -
Oui , je fuis
fon frère.
LE COMTE fe retournant vers Eugénie.
Ainfi donc vous m'attiriez dans un piege abominable
!
Il m'accufe !
EUGÉNIE.
Votre colère , vos dédains ,
n'étoient qu'une feinte pour leur donner le loifir
de me furprendre.
EUGENIE tombe dans les bras de fafemme de
chambre.
Voilà le dernier malheur !
MARS 1767 : 201
Mde MURER.
Tous ces difcours font inutiles . Il faut l'épou
fer fur le champ ou périr.
LE COMT. E.
Je céderois au vil motif de la crainte ?
-
Qu'as- tu donc promis tout-à - l'heure ? - Je rendois
hommage à la vertu malheureuſe . Sa douleur
étoit plus forte qu'un million de bras armés . Elle
amolifoit mon coeur. Elle alloit triompher....
Mais je méprife des affaffins.
LE BARON.
M'as-tu cru capable de l'être ? Jages-tu de moi
par le deshonneur où tu nous plonges ?
Mde MURER aux gens.
Saififfez- le.
SIR CHARLES s'élançant entre eux & le
Arrêtez.
Comte.
Mde MURER.
Saififfez- le , vous , dis- je.
SIR CHARLES.
Le premier qui fait un pas je le tue fur la place.
LE BARON criant :
Laiffez faire , mon fils.
SIR CHARLES fe retourne vers le Comte.
Ma préfence vous rend ici , Milord , ce que
vous avez fait pour moi ; nous fommes quittes.
Les moyens qu'on emploie contre vous font indi
gnes de gens de notre état . Voilà votre épée . C'eit
déformais contre moi feul que vous en ferez ulage.
Vous êtes libre ; fortez je vais atlurer votre retraite
; nous nous verrons demain.
202 MERCURE DE FRANCE.
1
Le Comte , furpris de cette générofité ,
le regarde avec admiration , fe retourne
vers Eugénie avec douleur , & dit enfin
ce peu de mots :
Monfieur.... j'y compte. je vous attendrai
chez moi....
...
Le Baron fe met au devant de fes valets
& lui ouvre le paffage. Il fort. Sir
Charles , au défefpoir , juftifie fon action
accufe fa foeur , laquelle , renversée ſur
un fauteuil , n'entend rien . Mde Murer
dit à Sir Charles de venger fa foeur & de
ne la pas accufer. Elle l'invite à entrer
hez elle.
Venez , vous frémirez de mon récit.
Sir Charles apprend qu'elle n'eft point
coupable , la recommande aux foins de fa
tante qui la fait tranfporter dans fa chambre.
SIR CHARLES refle avec fon père.
Et vous , mon père ( lui dit-il ) , oui , fi la rage
qui me pofféde ne m'a pas étouffé ; fi le feu qui
dévore le fang de cette infortunée ne l'a pas tari
avant le jour , je jure par vous qu'une vengeance
éclatante aura devancé fa mort .
LE
BARON.
Viens , mon cher fils. Ils entrent chez Eugénie.
MARS 1767 . 203
ACTE CINQUIEM E.
Mde Murer ramène fon neveu dans le
falon , pour y difcourir avec plus de liberté
fur ce qu'elle vient de lui raconter.
Il eſt furieux ; fa rage ne connoît plus de
bornes ; il jure encore la mort du Comte.
A fes cris , Eugénie échevelée & en défordre
, fort de fa chambre. Elle veut arrêter
fon frère. Il ne l'écoute point . Elle redouble
fes efforts , ils font inutiles . Elle revient
fur elle - même , & lui fait fentir l'inutilité
de fon zèle puifqu'elle va mourir.
Elle ne peut pas cacher que tout perfide
qu'eft le Comte , elle l'adore malgré elle ;
qu'elle déteftera la victoire de fon frère ;
que fes reproches infenfés le pourfuivront,
&c. Nous abrégeons avec regret ce morceau
intéreffant. Rien ne peut retenir Sir
Charles.
C'eft du fang qu'il veut ; adieu : je vole à mon
devoir. Ah , barbare , arrêtez ! -
Sir Charles eft déja parti . La tête d'Eugénie
fe perd. Ses yeux fe troublent. Elle
tombe dans un fauteuil , & en pleurant
amèrement , dit :
Non , l'on ne connoîtra jamais la moitié de
mes tourmens. L'infenfé qu'il eft , s'il favoit
quel coeur il a déchiré.
Mde Murer cherche à la confoler en
)
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
pleurant elle -même , lui parle avec défor
dre , & finit par ces mots :
Efpérez , mon enfant .
EUGENIE fe relève furieufe.
Il n'eft plus d'espoir.
Elle reproche à fa tante que fa cruelle
tendreffe a creufé l'abîme où l'on l'a entraînée.
Elle s'égare , s'en apperçoit :
Pardon , Madame ( dit- elle à fa tante ) ...
bandonnez une malheureufe ... Où donc eft
Sir Charles ? ... Il ne m'a pas entendue.... Le
fang va couler.... Mon frère.... Son ennemi
percé de coups. Le Baron entre , elle lui cries
Mon père , vous l'avez laiffé fortir.
LE BAR o N.
Crois-tu que mon coeur foit moins déchiré que
le tien ? ( H voit le Capitaine Covverly entrer d'un
air très- empreffé )
1.
Le Capitaine , à cette heure indue !
LE CAPITAINE.
Il n'en eft point pour fervir fes amis Je fors
de chez Mylord Duc. Quoi , mon cher Baron
c'étoit ta fille !
Il veut emmener le Baron avec lui chez
le Mylord : il lui raconte en peu de mots
que ce Miniftre fait tout ; qu'il eft furieux ;
que fon neveu tremble ; qu'ils fe font enfermés
, & que lui a profité de ce temps
pour accourir,
MARS 1767 . 205
Partons , mon ami , ta vue achevera ce que
pour toi a commencé.
mon amitié
LE BAR o N.
Qui , moi j'irois le fupplier ! tu me connois
mal , Capitaine. Vas , l'homme qui a beſoin d'être
excité pour écouter la voix de l'honneur ,
ne me fera rien. Vois-tu l'empreinte de la
mort fur le vifage de cette infortunée ? ..
Eh bien , n'y eût- il que ce moyen de lui fauver
la vie.... L'un eſt un monftre , l'autre a héſité….
Ils ne l'auront jamais.
Le Baron apprend au Capitaine , que
peut- être il eft déja vengé , ou doublement
à plaindre ; Sir Charles entre. Il eft fans
épée ; il raconte fon combat avec le Comte,
qui vouloit lui parler , mais qu'il a force
à fe défendre , fans l'écouter . Lorsqu'il
le chargeoit le plus vigoureufement , fon
épée s'eft rompue , il a bleffé le Comte à
la main. Celui - ci lui a dit froidement :
Vous n'avez plus d'arme , j'eftime votre valeur.
Je connois , comme vous , les loix de l'honneur.
Je vais faire étancher le fang qui coule de
mon bras. Nous nous verrons dans peu.
Sur quoi il le quitte. Mde Murer croit
qu'il eft allé terminer fon mariage.
Le Capitaine leur confeille , en fortant
de courir chez le Miniftre.
Il ae connoît pas ( dit- il ) cette famille fublime,
Voilà des gens à qui l'on doit tout facrifier.
Sir Charles eft prêt à s'arracher la vie,
206 MERCURE DE FRANCE.
Il demande pardon à Eugénie. Cette fille
admirable , remercie le ciel d'être feule
victime ; elle s'accufe de tout.
J'étois feule coupable , & le Ciel veut que je
l'expie par le deshonneur , le défelpoir & la mort.
( Elle tombe épuifée )
Betzy accourt toute effoufflée , difant
que l'on frappe à la porte à coups redoublés
. Mde Murer ne veut pas que l'on ouvre
à qui que ce foit. Elle s'effraye de tout
après l'aventure de la nuit.
Un homme auffi méchant. ... Son oncle.
Le Baron , au contraire , ne voit aucun
danger. Sir Charles ne peut foupçonner le
Comte d'aucune lâcheté. Betzy revient.
C'eſt le Comte de Clarendon. . . ..
Perfonne ne veut le croire. Le Comite
entre. Le Baron pouffe un cri d'horreur.
Il n'a point d'épée. Sir Charles dit à fon
père :
Il eſt fans armes. J'ai cru que le repentir
étoit la feule qui convient au coupable.
Il fe jette aux pieds d'Eugénie & lui
jure un amour éternel. Mais il s'apperçoit
avec défefpoir qu'elle eft mourante. Les
larmes & les difcours de tout le monde
le confirment dans cette idée
Craindriez - vous pour elle ? ( dit- il ) Ah ! laiffez-
moi me flatter que je ne fuis pas fi coupable.
MARS 1767 . 207
C
Il fe jette de nouveau à fes pieds , &
tâche par fes efforts de la rappeller à la
connoiffance. Eugénie revient , & regardant
avec effroi autour d'elle , s'écrie :
&c.
Dieux ! j'ai cru le voir. Oui , c'est moi.
C'est lui ! L'ambition m'égaroit ; l'honneur
& l'amour me ramènent à vos pieds ,
EUGENIE les yeux fermés.
Qu'on me laiffe , qu'on me laiffe .
jamais.
― Ecoutez moi.
Non ,
Ici , il lui apprend qu'en les quittant
cette nuit , plein d'amour & d'admiration ,
il s'eft jetté aux genoux de fon oncle ;
qu'il lui a fait l'aveu de tous fes crimes ;
que fon défefpoir & fes larmes l'ont enfin
touché & qu'il confent à leur union .
C'est vous dit- elle ) ; j'ai recueilli le peu de
forces qui me restent pour vous répondre. Ne
m'interrompez point .... Je rends grace à la
générofité de Mylord Duc... Je vous crois même
Ancère en cet inftant. . . . Mais l'état humiliant
dans lequel vous n'avez pas craint de me plonger ,
l'opprobre dont vous avez couvert celle que vous
deviez chérir , ont rompu tous les liens .
...
...
LE COMTE lui coupe la parole.
N'achevez pas , je puis vous être odieux ;
mais vous m'appartenez. Mes forfaits nous ont
tellement unis l'un à l'autre .
qu'ofez-vous rappeller ?
-
Malheureux !
J'oferai tout pour
vous obtenir. Au défaut d'autres droits je rappellerai
mes crimes pour m'en faire des titres . Ouí ,
vous êtes à moi. Mon amour , les outrages dont
yous vous plaignez , mon repentir , tout vous
268 MERCURE DE FRANCE.
enchaîne & vous ôte la liberté de refuſer mes
offres. Vous n'avez plus le choix de votre place.
Elle eft fixée au milieu de ma famille. Interrogez
l'honneur , confultez vos parens , ayez la
noble fierté de fentir ce que vous vous devez.
Ce qu'elle le doit ( dit le Baron ) , eft de refuſer
Foffre que vous lui faites. Ne croyez pas que je
fois infenfible à votre procédé ; mais j'aime mieux
avoir à la confoler toute ma vie du malheur de
Vous avoir connu , que de la livrer à celui qui a pu
la tromper une fois. Sa fermeté lui rend toute
mon eftime .
Le Comte fe retourne vers Eugénie
qu'il preffe de nouveau ; c'eſt en vain . Le
parti qu'elle a pris eft inébranlable . Elle a
le monde en horreur . Défefpéré de ce refus
, il s'adreffe à Mde Murer , qu'il conjure
d'obtenir fa grâce. Celle - ci lui répond
avec fierté :
Je confens qu'elle vous pardonne , fi vous pou
vez vous pardonner à vous - même.
Il femble qu'il ne reste plus aucune ref
fource au Comte , lorfqu'il s'élève avec
dignité & d'une voix forte & pofée :
Vous avez tous raiſon. Celui qui s'eft rendu fi
criminel eft à jamais indigne de partager fon
fort. Vous n'ajouterez rien dont je ne fois pénétré
d'avance...
Il rappelle avec chaleur à Eugénie l'être
qui lui devra bientôt le jour ; c'eſt pour
fui qu'il l'implore. Le privera- t - elle de
fon état?
MARS 1767. 209
L'amour outragé ne cédera- t- il pas au cri de
la nature à tous ) Barbares , fi vous ne vous
rendez pas à ces raifons , vous êtes , s'il fe peur ,
plus inhumains , plus féroces que le montre qui
a pu outrager la vertu , & qui meurt de douleur:
à vos pieds.... Mon père ! ...
Il fe jette aux genoux du Baron que
fon difcours a extrêmement ému , & que
fon action défarme enfin tout- à- fait . Il le
rélève & lui dit ces mots énergiques &
courts :
Je vous la donne,
Le Comte s'écrie :
O bonheur ineſpéré ! Eugénie ....
Le Baron prend la main de fa fille en
difant:
-Rendons-nous , ma fille ; celui qui fe repent de
bonne foi eft plus loin du mal que celui qui ne le,
connut jamais.
Eugénie regarde fon père & laiffe tomber
fa main dans celle du Comte . Elle veut
parler , le Comte la prévient en difant :
Elle me pardonne !
EUGENIE répond':
Va , tu mérites de vaincre. Ta grâce eft dans
mon coeur , & le père d'un enfant fi defiré ne peut
jamais m'être odieux .
Après les exclamations , la joie , les embraffemens
& les félicitations , le Comte
finit en difant :
Le bonheur avec Eugénie , la paix avec moi,
110 MERCURE DE FRANCE.
même , & l'eftime des honnêtes gens , voilà le buť
auquel j'ofe encore aſpirer.
LE BARON.
Mes enfans , chacun de vous a fait fon devoir
aujourd'hui . Vous en recevez la juſte récompenſe .
N'oubliez donc jamais qu'il n'y a de vrais biens
fur la terre que dans l'exercice de la vertu.

Lе СомтЁ. E
O ma chère Eugénie !
Tous fe raffemblent autour d'elle & la
toile tombe.
N. B. L'étendue des matières , dans ce volume ,
nous force de remettre au fuivant nos remarques
fur le drame dont on vient de lire l'extrait.
Les repréſentations d'Eugénie , qui attiroient
beaucoup de monde & qui étoient
chaque jour plus applaudies , ont été interrompues
après la feptième , par la rechûte
de M. PREVILLE , dans la même ma
ladie qui en avoit déja fufpendu la première
repréfentation . Comme cet accident doit
intéreffer vivement tous les amateurs du
théâtre françois , par le plaifir que leur
font les talens de cet admirable comédien ,
nous ne croyons pas déplacé d'apprendre
ici qu'il eft mieux & dans l'efpoir d'une
guérifon entière , moyennant le repos &
les fecours de la médecine pendant quelque
temps.
Indépendamment du rôle de M. PRÉ-
VILLE , fur lequel on doit imaginer faciMARS
1767. 211
lement le feu , la juſteſſe , la vérité & l'énergie
qu'il a mis , cette pièce a été parfaitement
jouée par les autres acteurs. Mlle
DOLIGNY , dont les grâces naturelles & l'aimable
talent font fi fûrs de plaire , a touché
jufqu'aux larmes , & a foutenu la force
de fon rôle de la manière la plus touchante.
Mlle PRÉVILLE , M. BELLECOURT , ont
concouru à la parfaite exécution du jeu
de la pièce , chacun dans leur rôle , & ont
mérité tous les applaudiffemens qu'ils ont
reçus des fpectateurs .
Mlle D'EPINAY a continué le début
dont nous avons parlé dans le précédent
Mercure , pat les rôles d'Inès & de Bérénice
, qu'elle a joués chacun trois fois. Elle
a touché les fpectateurs dans les endroits
pathétiques de la tragédie d'Inès , & en a
été fort applaudie. Nous devons confirmer
les éloges déja donnés aux principes & au
goût qui ont dirigé l'étude de cette actrice
dans ce nouvel emploi. Les encouragemens
qu'elle a reçus , ne peuvent que perfectionner
ce que fon zèle lui a déja fait
acquérir , & la rendre utile à notre théâtre ,
fur lequel il n'y avoit perfonne dans ce
genre qu'elle a adopté.
Le mardi 10 février , M. MoLÉ , "dont
nous avions annoncé la maladie & le danger
, dans le premier volume d'octobre
212 MERCURE DE FRANCE.
1766 , eft rentré pour la première fois fur
fur la fcène , par, le rôle de Sainville ,
dans la Gouvernante , comédie en cinq
actes & en vers , dé Lachauffée , qu'honoroit
de fa préfence Mde la Princeffe de
Lamballe , nouvellement mariée . On doit
juger de l'empreffement & de l'extrême
affluence des fpectateurs , par les témoignages
finguliers que le public avoit fi
long- temps donnés de l'intérêt qu'il prenoit
à l'état de cet acteur ( 1 ) . Lorsqu'il
reparut , les applaudiffemens du parterre
furent de la dernière vivacité. Il s'arrêta
un inftant dans le fond du théâtre & vint
enfuite fur le devant , où , après avoir demandé
la permiffion à Leurs Alteffes Mde
( 1 ) Tant que l'on fçut cet acteur en danger ,
on demandoit des nouvelles de fa fanté , au parterre
, à chaque repréfentation , lorfqu'on venoit
annoncer. Un nombre de gens confidérable envoyoient
chez lui prendre des bulletins . Il a reçu ',
pendant le cours de fa maladie , deux gratifications
du Roi de cinquante louis chacune , par la protection
de MM. les premiers Gentilshommes de
la Chambre. Dès le premier inftant de fa convalefcence
, les gens de la première diſtinction s'êtoient
empreffés de lui envoyer les vins les plus
rares & les plus excellens. Il a obtenu la permiffion
d'une foufcription pour une repréſentation de
Benefit , fur un théâtre particulier , qui a été
abondamment remplie , & de l'exécution de laquelle
on parlera dans le fupplément.
MARS 1767. 213
la Comteffe de la Marche & Mde la Princeffe
de Lamballe , qui étoient dans la
même loge , d'une voix baffe & pénétrée ,
il remercia le public de fes bontés en trèspeu
de mots , & en finiffant par dire qu'il
y avoit des occafions où l'on ne pouvoit
que fentir. Enfuite , il entra en fcène avec
M. BRISSARD , qui jouoit le rôle du père
de Sainville , & qui l'attendoit, Ce compliment
fut applaudi , & l'acteur le fut &
le mérita plus que jamais dans le cours de
fon rôle , ainfi que M. BRISARD & Mlle
DOLIGNY. Mlle DUMESNIL , dans le rôle
de la Gouvernante , fut plus excellente , f
l'on peut dire , qu'elle n'a jamais été.
Les tragédies données fur ce théâtre
depuis le Mercure dernier ont été : Inès
de Caftro , de LA MOTHE ; & Bérénice , de
RACINE. Les comédies en première pièce :
Les Bourgeoifes à la mode , de DANCOURT.
Les Menehmes , de REGNARD. La Gouver
nante , de LA CHAUSSÉE . Le Méchant , de
M. GRESSET. Le Malade imaginaire , de
MOLIERE. Le Diffirateur , de NERICAUT
DESTOUCHES. Le Légataire , de REGNARD .
L'Ecole des Femmes , de MOLIERE . Le
Joueur , du même. La Métromanie de M,
PIRON. Le Tartuffe , de MOLIERE , & le
Feftin de Pierre, de T. CORNEILLE.
214 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
MLLE DANGUY , dont nous avons déja
parlé , a continué , avec fuccès , fon début
dans divers rôles de comédies à arrietes
de ce théâtre.
On a remis fur cette fcène le Prince de
Salerne avec tout fon fpectacle. Cette pièce
que l'on donne alternativement avec les
pièces du nouveau genre de ce théâtre ,
attire. conftamment un nombre infini de
fpectateurs , & produit les plus fortes recettes.
SUPP. A L'ART. DES SPECTACLES,
On a exécuté en concert , fur le théâtre
des menus plaiſirs du Roi à Paris , l'opéra
de Pandore , poëme de M. DE VOLTAIRE ,
mis en mufique par M. de la Borde , premierValet
de chambre de Sa Majefté , dont
nous avons eu tant d'occafions de louer les
talens heureux qu'il a confacrés aux plaifirs
de fon maître, dans les fêtes de la Cour.
Voici les vers que l'on nous a envoyés ,
en cette dernière occafion, pour être inférés
dans cet article.
MARS 1767. 215
Courage , ami ; Pandore enfin reçoit la vie ,
Et plus qu'à Prométhée elle te doit le jour,
Oui , fans les feux de ton génie ,
Pour elle il eût en vain volé ceux de l'amour,
Pour la première fois ta main jeune , enhardie
Va faire triompher notre vieil Apollon
Sur la fcène de Polimnie ;
Et déja près du fien fa gloire écrit ton nom
Dans les faftes de l'harmonie.
Auffi , malgré la mort de Lulli , de Rameau ;
Tu me fais regretter de n'être pas Quincult
REPRÉSENTATION , par foufcription , en
faveur de M. MOLÉ , Acteur de la Comédie
Françoife.
LE jeudi 19 février , la repréſentation
de Benefit , pour M. MOLÉ , dont on avoit
diftribué les billets de 24 liv . chacun , eur
lieu fur un théâtre particulier , fitué vers
da barrière de Vaugirad , chez M. le Baron
d'Efclapon,
On donna Zelmire , de M. DE BELLOY ,
dans laquelle Mlle CLAIRON joua &
foutint toute la célébrité qu'elle s'étoit acquife
dans le tems qu'elle étoit au théâtre.
Cette tragédie fut fuivie de l'Époux par
Supercherie , comédie en deux actes de
216 MERCURE DE FRANCE.
Boissy, dans laquelle joua M. MoLÉ . Ses
forces ne lui ayant pas permis de repréſenter
dans la tragédie, le rôle d'Ilus , fut joué
par M. LE KAIN. Tous les autres rôles ,
dans les deux pièces , furent remplis par
les principaux acteurs du théâtre français.
L'affemblée étoit d'environ fix cents
perfonnes, compofée de Princes & de Prin
céffes du Sang , des plus grands Seigneurs
& des Dames de la Cour , & de tout ce
qu'il y a de plus confidérable & de plus brildant
dans la ville en hommes & en femmes.
On avoit établi un fi bon ordre
qu'il n'y eut aucun trouble & aucun embarras
pour les voitures . On diſtribuà des
rafraîchiffemens à toutes les perfonnes
qui en defirèrent,
>
Le Concert Spirituel ne pouvant entrer
dans ce volume , on le remet au Mercure
prochain.
APPROBATION.
J'Az lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois d
mars 1767 , & je n'y ai rien trouvé qui puifi.
en, empêcher l'impreffion. A Paris , ce 3 ma
GUIROY. 1767 .
MARS 1767. 207
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
SUITE des Chanfons anciennes. Page 5
SUITE de la Viſion critique , traduite de l'anglois
d'Adiffon , inférée dans le Mercure
de Janvier , fecond volume. 13
20 A M. Thomas , fur la réception à l'Acad . Fr.
A Mde T**, qui avoit tenu un enfant , &c . Ibid.
EPITRE familière à mon Ami.
SUR la mort de ma four.
ROMANCE. Ariane & Thésée..
LETTRE de M. Vinet , Correcteur d'Imprimerie
, à M. Marin , &c.
VERS écrits fur un éventail.
MADRIGAL à Mde Gali- la Serre.
VERS faits pour donner une idée de ma façon
de penfer & de vivre à des perfonnes qui me
prenoient à mon air pour un difciple d'Antiftène
, moiqui n'aimai jamais qu'Anacréon
& Tibulle.
STANCES à Aglaé.
LETTRE gauloife , trouvée dans des papiers
de famille .
VIRS pour le portrait de M. Garrick, célèbre
Acteur & Auteur Anglois.
1 TRADUCTION en vers latins d'un quatrain de
l'Imitation de Jésus - Chrift , mife en vers
-françois par Pierre Corneille.
EPÎTRE à M. le Marquis DE S....
20
22
23
26
30
3 *
w&
32
33'
34
36
.Ibid.
37
218 MERCURE DE FRANCE.
SUITE du Solitaire des Ardennes.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
L'AMANT indécis. Chanfon.
40
67
68
71
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
THEORIE des Loix Civiles. Second extrait. 73
HISTOIRE de la Prédication , ou la Manière
dont la parole de Dieu a été prêchée dans
tous les fiècles , & c.
LETTRE de Sapho à Phaon , précédée d'une
épître à Rofine , d'une vie de Sapho , &
fuivie d'une traduction en vers des ouvrages
de ce Poëte , &c.
ANNONCES de Livres .
LETTRE à M. de la Place.
COURS public de plufieurs Sciences.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
CHIRURGIE.
HÔPITAL de M. le Maréchal de Biron , acquet-
97.
107
114
146
148
lement au Gros - Caillou .
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
MUSIQUE.
ARTICLE V. SPECTACLE S.
O PÉRA .
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
SUPPLÉMENT à l'article des Spectacles.
15.0
158
160
162
167
214
214
aR
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le